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Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 1 de 5)

by Hippolyte Taine · French · Gutenberg #39328 · 757,670 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 1 de 5)
    
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Title: Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 1 de 5)

Author: Hippolyte Taine


        
Release date: April 1, 2012 [eBook #39328]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/39328

Credits: Produced by Keith J. Adams, Christine P. Travers and the
        Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
        (This file was produced from images generously made
        available by the Bibliothèque nationale de France
        (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE ANGLAISE (VOLUME 1 DE 5) ***




Produced by Keith J. Adams, Christine P. Travers and the
Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
(This file was produced from images generously made
available by the Bibliothèque nationale de France
(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)









  HISTOIRE

  DE LA

  LITTÉRATURE ANGLAISE


  TOME PREMIER




OUVRAGES DU MÊME AUTEUR (LIBRAIRIE HACHETTE):

  VOYAGE AUX PYRÉNÉES, 4e édition. In-18 jésus, broché        3 fr. 50

  LA FONTAINE ET SES FABLES, 4e édit. In-18 jésus, broché     3     50

  ESSAI SUR TITE LIVE, 2e édition. In-18 jésus, broché        3     50

  LES PHILOSOPHES FRANÇAIS AU XIXe SIÈCLE, 2e édition.
    In-18 jésus, broché                                       3     50

  ESSAIS DE CRITIQUE ET D'HISTOIRE, 2e édit. In-18 jésus, br. 3     50

  NOUVEAUX ESSAIS DE CRITIQUE ET D'HISTOIRE, 2e édition.
    In-18 jésus, broché                                       3     50

  VOYAGE EN ITALIE, 2 volumes in-8{o} brochés:
    I. _Naples et Rome_                                       6      "
   II. _Florence et Venise_                                   6      "
       Chaque volume se vend séparément.

  LES ÉCRIVAINS ANGLAIS CONTEMPORAINS. In-8{o} broché         7     50


(LIBRAIRIE GERMER-BAILLIÈRE):

  LE POSITIVISME ANGLAIS, étude sur Stuart Mill. In-18, br.   2     50

  L'IDÉALISME ANGLAIS, étude sur Carlyle. In-18, broché       2     50

  PHILOSOPHIE DE L'ART. In-18, broché                         2     50

  PHILOSOPHIE DE L'ART EN ITALIE. In-18, broché               2     50


Imprimerie générale de Ch. Lahure, rue de Fleurus, 9, à Paris.




  HISTOIRE

  DE LA

  LITTÉRATURE ANGLAISE


  PAR H. TAINE


  TOME PREMIER

  DEUXIÈME ÉDITION REVUE ET AUGMENTÉE




  PARIS
  LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie
  BOULEVARD SAINT-GERMAIN, Nº 77
  1866
  Tous droits réservés




INTRODUCTION.

     «L'historien pourrait se placer au sein de l'âme humaine, pendant
     un temps donné, une série de siècles, ou chez un peuple
     déterminé. Il pourrait étudier, décrire, raconter tous les
     événements, toutes les transformations, toutes les révolutions
     qui se seraient accomplies dans l'intérieur de l'homme; et quand
     il serait arrivé au bout, il aurait une histoire de la
     civilisation chez le peuple et dans le temps qu'il aurait
     choisi.»

                            (GUIZOT, _Civilisation en Europe_, p. 25.)


L'histoire s'est transformée depuis cent ans en Allemagne, depuis
soixante ans en France et cela par l'étude des littératures.

On a découvert qu'une oeuvre littéraire n'est pas un simple jeu
d'imagination, le caprice isolé d'une tête chaude, mais une copie des
moeurs environnantes et le signe d'un état d'esprit. On en a conclu
qu'on pouvait, d'après les monuments littéraires, retrouver la façon
dont les hommes avaient senti et pensé il y a plusieurs siècles. On l'a
essayé et on a réussi.

On a réfléchi sur ces façons de sentir et de penser, et on a jugé que
c'étaient là des faits de premier ordre. On a vu qu'elles tenaient aux
plus grands événements; qu'elles les expliquaient, qu'elles étaient
expliquées par eux, que désormais il fallait leur donner une place, et
l'une des plus hautes places, dans l'histoire. On la leur a donnée, et
depuis ce temps on voit tout changer en histoire: l'objet, la méthode,
les instruments, la conception des lois et des causes. C'est ce
changement, tel qu'il se fait et doit se faire, qu'on va tâcher
d'exposer ici:


I

[Sidenote: Les documents historiques ne sont que des indices au moyen
desquels il faut reconstruire l'individu visible.]

Lorsque vous tournez les grandes pages roides d'un in-folio, les
feuilles jaunies d'un manuscrit, bref un poëme, un code, un symbole de
foi, quelle est votre première remarque? C'est qu'il ne s'est point fait
tout seul. Il n'est qu'un moule pareil à une coquille fossile, une
empreinte, pareille à l'une de ces formes déposées dans la pierre par un
animal qui a vécu et qui a péri. Sous la coquille, il y avait un animal,
et sous le document il y avait un homme. Pourquoi étudiez-vous la
coquille, sinon pour vous figurer l'animal? De la même façon vous
n'étudiez le document qu'afin de connaître l'homme; la coquille et le
document sont des débris morts, et ne valent que comme indices de
l'être entier et vivant. C'est jusqu'à cet être qu'il faut arriver;
c'est lui qu'il faut tâcher de reconstruire. On se trompe lorsqu'on
étudie le document comme s'il était seul. C'est traiter les choses en
simple érudit, et tomber dans une illusion de bibliothèque. Au fond il
n'y a ni mythologie, ni langues, mais seulement des hommes qui arrangent
des mots et des images d'après les besoins de leurs organes et la forme
originelle de leur esprit. Un dogme n'est rien par lui-même; voyez les
gens qui l'ont fait, tel portrait du seizième siècle, la roide et
énergique figure d'un archevêque ou d'un martyr anglais. Rien n'existe
que par l'individu; c'est l'individu lui-même qu'il faut connaître.
Quand on a établi la filiation des dogmes, ou la classification des
poëmes, ou le progrès des constitutions, ou la transformation des
idiomes, on n'a fait que déblayer le terrain; la véritable histoire
s'élève seulement quand l'historien commence à démêler, à travers la
distance des temps, l'homme vivant, agissant, doué de passions, muni
d'habitudes, avec sa voix et sa physionomie, avec ses gestes et ses
habits, distinct et complet comme celui que tout à l'heure nous avons
quitté dans la rue. Tâchons donc de supprimer, autant que possible, ce
grand intervalle de temps qui nous empêche d'observer l'homme avec nos
yeux, _avec les yeux de notre tête_. Qu'y a-t-il sous les jolis
feuillets satinés d'un poëme moderne? Un poëte moderne, un homme comme
Alfred de Musset, Hugo, Lamartine ou Heine, ayant fait ses classes et
voyagé, avec un habit noir et des gants, bien vu des dames et faisant le
soir cinquante saluts et une vingtaine de bons mots dans le monde,
lisant les journaux le matin, ordinairement logé dans un second étage,
point trop gai parce qu'il a des nerfs, surtout parce que, dans cette
épaisse démocratie où nous étouffons, le discrédit des dignités
officielles a exagéré ses prétentions en rehaussant son importance, et
que la finesse de ses sensations habituelles lui donne quelque envie de
se croire Dieu. Voilà ce que nous apercevons sous des _méditations_ ou
des _sonnets_ modernes.--De même sous une tragédie du dix-septième
siècle, il y a un poëte, un poëte comme Racine, par exemple, élégant,
mesuré, courtisan, beau diseur, avec une perruque majestueuse et des
souliers à rubans, monarchique et chrétien de coeur, «ayant reçu de Dieu
la grâce de ne rougir en aucune compagnie, ni du roi, ni de l'Évangile;»
habile à amuser le prince, à lui traduire en beau français «le gaulois
d'Amyot,» fort respectueux envers les grands, et sachant toujours,
auprès d'eux, «se tenir à sa place,» empressé et réservé à Marly comme à
Versailles, au milieu des agréments réguliers d'une nature policée et
décorative, parmi les révérences, les grâces, les manéges et les
finesses des seigneurs brodés qui sont levés matin pour mériter une
survivance, et des dames charmantes qui comptent sur leurs doigts les
généalogies afin d'obtenir un tabouret. Là-dessus, consultez Saint-Simon
et les estampes de Pérelle, comme tout à l'heure vous avez consulté
Balzac et les aquarelles d'Eugène Lami.--Pareillement, quand nous lisons
une tragédie grecque, notre premier soin doit être de nous figurer des
Grecs, c'est-à-dire des hommes qui vivent à demi nus, dans des gymnases
ou sur des places publiques, sous un ciel éclatant, en face des plus
fins et des plus nobles paysages, occupés à se faire un corps agile et
fort, à converser, à discuter, à voter, à exécuter des pirateries
patriotiques, du reste oisifs et sobres, ayant pour ameublement trois
cruches dans leur maison, et pour provisions deux anchois dans une jarre
d'huile, servis par des esclaves qui leur laissent le loisir de cultiver
leur esprit et d'exercer leurs membres, sans autre souci que le désir
d'avoir la plus belle ville, les plus belles processions, les plus
belles idées et les plus beaux hommes. Là-dessus une statue comme le
Méléagre ou le Thésée du Parthénon, ou bien encore la vue de cette
Méditerranée lustrée et bleue comme une tunique de soie et de laquelle
sortent les îles comme des corps de marbre, avec cela vingt phrases
choisies dans Platon et Aristophane vous instruiront beaucoup plus que
la multitude des dissertations et des commentaires.--Pareillement
encore, pour entendre un Pourana indien, commencez par vous figurer le
père de famille qui, «ayant vu un fils sur les genoux de son fils,» se
retire selon la loi, dans la solitude, avec une hache et un vase, sous
un bananier au bord d'un ruisseau, cesse de parler, multiplie ses
jeûnes, se tient nu entre quatre feux, et sous le cinquième feu,
c'est-à-dire le terrible soleil dévorateur et rénovateur incessant de
toutes les choses vivantes; qui, tour à tour, et pendant des semaines
entières, maintient son imagination fixée sur le pied de Brahma, puis
sur le genou, puis sur la cuisse, puis sur le nombril, et ainsi de suite
jusqu'à ce que, sous l'effort de cette méditation intense, les
hallucinations paraissent, jusqu'à ce que toutes les formes de l'être,
brouillées et transformées l'une dans l'autre, oscillent à travers cette
tête emportée par le vertige, jusqu'à ce que l'homme immobile, reprenant
sa respiration, les yeux fixes, voie l'univers s'évanouir comme une
fumée au-dessus de l'Être universel et vide, dans lequel il aspire à
s'abîmer. À cet égard, un voyage dans l'Inde serait le meilleur
enseignement; faute de mieux, les récits des voyageurs, des livres de
géographie, de botanique et d'ethnologie tiendront la place. En tout
cas, la recherche doit être la même. Une langue, une législation, un
catéchisme n'est jamais qu'une chose abstraite; la chose complète, c'est
l'homme agissant, l'homme corporel et visible, qui mange, qui marche,
qui se bat, qui travaille; laissez là la théorie des constitutions et de
leur mécanisme, des religions et de leur système, et tâchez de voir les
hommes à leur atelier, dans leurs bureaux, dans leurs champs, avec leur
ciel, leur sol, leurs maisons, leurs habits, leurs cultures, leurs
repas, comme vous le faites, lorsque, débarquant en Angleterre ou en
Italie, vous regardez les visages et les gestes, les trottoirs et les
tavernes, le citadin qui se promène et l'ouvrier qui boit. Notre grand
souci doit être de suppléer, autant que possible, à l'observation
présente, personnelle, directe et sensible, que nous ne pouvons plus
pratiquer: car elle est la seule voie qui fasse connaître l'homme;
rendons-nous le passé présent; pour juger une chose, il faut qu'elle
soit présente; il n'y a pas d'expérience des objets absents. Sans doute,
cette reconstruction est toujours incomplète; elle ne peut donner lieu
qu'à des jugements incomplets; mais il faut s'y résigner; mieux vaut une
connaissance mutilée qu'une connaissance nulle ou fausse, et il n'y a
d'autre moyen pour connaître à peu près les actions d'autrefois, que de
_voir_ à peu près les hommes d'autrefois.

Ceci est le premier pas en histoire; on l'a fait en Europe à la
renaissance de l'imagination, à la fin du siècle dernier, avec Lessing,
Walter Scott; un peu plus tard en France avec Chateaubriand, Augustin
Thierry, M. Michelet et tant d'autres. Voici maintenant le second pas:


II

[Sidenote: L'Homme corporel et visible n'est qu'un indice au moyen
duquel on doit étudier l'homme invisible et intérieur.]

Quand vous observez avec vos yeux l'homme visible, qu'y cherchez-vous?
L'homme invisible. Ces paroles qui arrivent à votre oreille, ces
gestes, ces airs de tête, ces vêtements, ces actions et ces oeuvres
sensibles de tout genre, ne sont pour vous que des expressions; quelque
chose s'y exprime, une âme. Il y a un homme intérieur caché sous l'homme
extérieur, et le second ne fait que manifester le premier. Vous regardez
sa maison, ses meubles et son costume; c'est pour y chercher les traces
de ses habitudes et de ses goûts, le degré de son élégance ou de sa
rusticité, de sa prodigalité ou de son économie, de sa sottise ou de sa
finesse. Vous écoutez sa conversation, et vous notez ses inflexions de
voix, ses changements d'attitudes; c'est pour juger de sa verve, de son
abandon et de sa gaieté, ou de son énergie et de sa roideur. Vous
considérez ses écrits, ses oeuvres d'art, ses entreprises d'argent ou de
politique; c'est pour mesurer la portée et les limites de son
intelligence, de son invention et de son sang-froid, pour découvrir quel
est l'ordre, l'espèce et la puissance habituelle de ses idées, de quelle
façon il pense et se résout. Tous ces dehors ne sont que des avenues qui
se réunissent en un centre, et vous ne vous y engagez que pour arriver à
ce centre; là est l'homme véritable, j'entends le groupe de facultés et
de sentiments que produit le reste. Voilà un nouveau monde, monde
infini, car chaque action visible traîne derrière soi une suite infinie
de raisonnements, d'émotions, de sensations anciennes ou récentes, qui
ont contribué à la soulever jusqu'à la lumière, et qui, semblables à de
longues roches profondément enfoncées dans le sol, atteignent en elle
leur extrémité et leur affleurement. C'est ce monde souterrain qui est
le second objet, l'objet propre de l'historien. Quand son éducation
critique est suffisante, il est capable de démêler sous chaque ornement
d'une architecture, sous chaque trait d'un tableau, sous chaque phrase
d'un écrit, le sentiment particulier d'où l'ornement, le trait, la
phrase sont sortis; il assiste au drame intérieur qui s'est accompli
dans l'artiste ou dans l'écrivain; le choix des mots, la brièveté ou la
longueur des périodes, l'espèce des métaphores, l'accent du vers,
l'ordre du raisonnement, tout lui est un indice; tandis que ses yeux
lisent un texte, son âme et son esprit suivent le déroulement continu et
la série changeante des émotions et des conceptions dont ce texte est
issu; il en fait _la psychologie_. Si vous voulez observer cette
opération, regardez le promoteur et le modèle de toute la grande culture
contemporaine, Goethe, qui, avant d'écrire son _Iphigénie_, emploie des
journées à dessiner les plus parfaites statues, et qui, enfin, les yeux
remplis par les nobles formes du paysage antique, et l'esprit pénétré
des beautés harmonieuses de la vie antique, parvient à reproduire si
exactement en lui-même les habitudes et les penchants de l'imagination
grecque, qu'il donne une soeur presque jumelle à l'Antigone de Sophocle
et aux déesses de Phidias. Cette divination précise et prouvée des
sentiments évanouis a, de nos jours, renouvelé l'histoire; on l'ignorait
presque entièrement au siècle dernier; on se représentait les hommes de
toute race et de tout siècle comme à peu près semblables, le Grec, le
barbare, l'Indou, l'homme de la Renaissance et l'homme du dix-huitième
siècle comme coulés dans le même moule, et cela d'après une certaine
conception abstraite, qui servait pour tout le genre humain. On
connaissait l'homme, on ne connaissait pas les hommes; on n'avait pas
pénétré dans l'âme; on n'avait pas vu la diversité infinie et la
complexité merveilleuse des âmes; on ne savait pas que la structure
morale d'un peuple et d'un âge est aussi particulière et aussi distincte
que la structure physique d'une famille de plantes ou d'un ordre
d'animaux. Aujourd'hui, l'histoire comme la zoologie a trouvé son
anatomie, et quelle que soit la branche historique à laquelle on
s'attache, philologie, linguistique ou mythologie, c'est par cette voie
qu'on travaille à lui faire produire de nouveaux fruits. Entre tant
d'écrivains qui, depuis Herder, Ottfried Muller et Goethe, ont continué
et rectifié incessamment ce grand effort, que le lecteur considère
seulement deux historiens et deux oeuvres, l'une le commentaire sur
_Cromwell_ de Carlyle, l'autre le _Port-Royal_ de Sainte-Beuve; il verra
avec quelle justesse, quelle sûreté, quelle profondeur, on peut
découvrir une âme sous ses actions et sous ses oeuvres; comment, sous le
vieux général, au lieu d'un ambitieux vulgairement hypocrite, on
retrouve un homme travaillé par les rêveries troubles d'une imagination
mélancolique, mais positif d'instinct et de facultés, anglais jusqu'au
fond, étrange et incompréhensible pour quiconque n'a pas étudié le
climat et la race; comment avec une centaine de lettres éparses et une
vingtaine de discours mutilés, on peut le suivre depuis sa ferme et ses
attelages jusqu'à sa tente de général et à son trône de protecteur, dans
sa transformation et dans son développement, dans les inquiétudes de sa
conscience et dans ses résolutions d'homme d'État, tellement que le
mécanisme de sa pensée et de ses actions devient visible, et que la
tragédie intime, perpétuellement renouvelée et changeante, qui a labouré
cette grande âme ténébreuse, passe, comme celles de Shakspeare, dans
l'âme des assistants. Il verra comment, sous des querelles de couvent et
des résistances de nonnes, on peut retrouver une grande province de
psychologie humaine, comment cinquante caractères enfouis sous
l'uniformité d'une narration décente, reparaissent au jour chacun avec
sa saillie propre et ses diversités innombrables; comment, sous des
dissertations théologiques et des sermons monotones, on démêle les
palpitations de coeurs toujours vivants, les accès et les affaissements
de la vie religieuse, les retours imprévus et le pêle-mêle ondoyant de
la nature, les infiltrations du monde environnant, les conquêtes
intermittentes de la grâce, avec une telle variété de nuances, que la
plus abondante description et le style le plus flexible parviennent à
peine à recueillir la moisson inépuisable que la critique a fait germer
dans ce champ abandonné. Il en est de même ailleurs. L'Allemagne, avec
son génie, si pliant, si large, si prompt aux métamorphoses, si propre à
reproduire les plus lointains et les plus bizarres états de la pensée
humaine; l'Angleterre avec son esprit si exact, si propre à serrer de
près les questions morales, à les préciser par les chiffres, les poids,
les mesures, la géographie, la statistique, à force de textes et de bon
sens; la France enfin avec sa culture parisienne, avec ses habitudes de
salon, avec son analyse incessante des caractères et des oeuvres, avec
son ironie si prompte à marquer les faiblesses, avec sa finesse si
exercée à démêler les nuances; tous ont labouré le même domaine, et l'on
commence à comprendre qu'il n'y a pas de région de l'histoire où il ne
faille cultiver cette couche profonde, si l'on veut voir des récoltes
utiles se lever entre les sillons.

Tel est le second pas; nous sommes en train de l'achever. Il est
l'oeuvre propre de la critique contemporaine. Personne ne l'a fait aussi
juste et aussi grand que Sainte-Beuve; à cet égard, nous sommes tous ses
élèves; sa méthode renouvelle aujourd'hui dans les livres et jusque dans
les journaux toute la critique littéraire, philosophique et religieuse.
C'est d'elle qu'il faut partir pour commencer l'évolution ultérieure.
J'ai essayé plusieurs fois d'indiquer cette évolution; à mon avis, il y
a là une voie nouvelle ouverte à l'histoire, et je vais tâcher de la
décrire plus en détail.


III

[Sidenote: Les états et les opérations de l'homme intérieur et invisible
ont pour causes certaines façons générales de penser et de sentir.]

Quand, dans un homme, vous avez observé et noté un, deux, trois, puis
une multitude de sentiments, cela vous suffit-il, et votre connaissance
vous semble-t-elle complète? Est-ce une psychologie qu'un cahier de
remarques? Ce n'est pas une psychologie, et, ici comme ailleurs, la
recherche des causes doit venir après la collection des faits. Que les
faits soient physiques ou moraux, il n'importe, ils ont toujours des
causes; il y en a pour l'ambition, pour le courage, pour la véracité,
comme pour la digestion, pour le mouvement musculaire, pour la chaleur
animale. Le vice et la vertu sont des produits comme le vitriol et le
sucre, et toute donnée complexe naît par la rencontre d'autres données
plus simples dont elle dépend. Cherchons donc les données simples pour
les qualités morales, comme on les cherche pour les qualités physiques,
et considérons le premier fait venu; par exemple une musique religieuse,
celle d'un temple protestant. Il y a une cause intérieure qui a tourné
l'esprit des fidèles vers ces graves et monotones mélodies, une cause
plus large que son effet, je veux dire l'idée générale du vrai culte
extérieur que l'homme doit à Dieu; c'est elle qui a modelé
l'architecture du temple, abattu les statues, écarté les tableaux,
détruit les ornements, écourté les cérémonies, enfermé les assistants
dans de hauts bancs qui leur bouchent la vue, et gouverné les mille
détails des décorations, des postures et de tous les dehors. Elle-même
provient d'une autre cause plus générale, l'idée de la conduite humaine
tout entière, intérieure et extérieure, prières, actions, dispositions
de tout genre auxquelles l'homme est tenu vis-à-vis de Dieu; c'est
celle-ci qui a intronisé la doctrine et la grâce, amoindri le clergé,
transformé les sacrements, supprimé les pratiques, et changé la religion
disciplinaire en religion morale. Cette seconde idée, à son tour, dépend
d'une troisième plus générale encore, celle de la perfection morale,
telle qu'elle se rencontre dans le Dieu parfait, juge impeccable,
rigoureux surveillant des âmes, devant qui toute âme est pécheresse,
digne de supplice, incapable de vertu et de salut, sinon par la crise de
conscience qu'il provoque et la rénovation du coeur qu'il produit. Voilà
la conception maîtresse, qui consiste à ériger le devoir en roi absolu
de la vie humaine, et à prosterner tous les modèles idéaux au pied du
modèle moral. On touche ici le fond de l'homme; car pour expliquer cette
conception, il faut considérer la race elle-même, c'est-à-dire le
Germain et l'homme du Nord, sa structure de caractère et d'esprit, ses
façons les plus générales de penser et de sentir, cette lenteur et
cette froideur de la sensation qui l'empêchent de tomber violemment et
facilement sous l'empire du plaisir sensible, cette rudesse du goût,
cette irrégularité et ces soubresauts de la conception, qui arrêtent en
lui la naissance des belles ordonnances et des formes harmonieuses, ce
dédain des apparences, ce besoin du vrai, cette attache aux idées
abstraites et nues, qui développe en lui la conscience au détriment du
reste. Là s'arrête la recherche; on est tombé sur quelque disposition
primitive, sur quelque trait propre à toutes les sensations, à toutes
les conceptions d'un siècle ou d'une race, sur quelque particularité
inséparable de toutes les démarches de son esprit et de son coeur. Ce
sont là les grandes causes, car ce sont les causes universelles et
permanentes, présentes à chaque moment et en chaque cas, partout et
toujours agissantes, indestructibles et à la fin infailliblement
dominantes, puisque les accidents qui se jettent au travers d'elles,
étant limités et partiels, finissent par céder à la sourde et incessante
répétition de leur effort; en sorte que la structure générale des choses
et les grands traits des événements sont leur oeuvre, et que les
religions, les philosophies, les poésies, les industries, les formes de
société et de famille, ne sont, en définitive, que des empreintes
enfoncées par leur sceau.


IV

[Sidenote: Principales formes de pensées et de sentiments. Leurs effets
historiques.]

Il y a donc un système dans les sentiments et dans les idées humaines,
et ce système a pour moteur premier certains traits généraux, certains
caractères d'esprit et de coeur communs aux hommes d'une race, d'un
siècle ou d'un pays. De même qu'en minéralogie les cristaux, si divers
qu'ils soient, dérivent de quelques formes corporelles simples, de même,
en histoire, les civilisations, si diverses qu'elles soient, dérivent de
quelques formes spirituelles simples. Les uns s'expliquent par un
élément géométrique primitif, comme les autres par un élément
psychologique primitif. Pour saisir l'ensemble des espèces
minéralogiques, il faut considérer d'avance un solide régulier en
général, ses faces et ses angles, et dans cet abrégé apercevoir les
innombrables transformations dont il est capable. Pareillement, si vous
voulez saisir l'ensemble des variétés historiques, considérez d'avance
une âme humaine en général, avec ses deux ou trois facultés
fondamentales, et dans cet abrégé vous apercevrez les principales formes
qu'elle peut présenter. Après tout, cette sorte de tableau idéal, le
géométrique comme le psychologique, n'est guère complexe, et on voit
assez vite les limites du cadre où les civilisations, comme les
cristaux, sont forcées de se renfermer. Qu'y a-t-il, au point de
départ, dans l'homme? Des images, ou _représentations_ des objets,
c'est-à-dire ce qui flotte intérieurement devant lui, subsiste quelque
temps, s'efface, et revient, lorsqu'il a contemplé tel arbre, tel
animal, bref, une chose sensible. Ceci est la matière du reste, et le
développement de cette matière est double, spéculatif ou pratique, selon
que ces représentations aboutissent à _une conception générale_ ou à
_une résolution active_. Voilà tout l'homme en raccourci; et c'est dans
cette enceinte bornée que les diversités humaines se rencontrent, tantôt
au sein de la matière primordiale, tantôt dans le double développement
primordial. Si petites qu'elles soient dans les éléments, elles sont
énormes dans la masse, et la moindre altération dans les facteurs amène
des altérations gigantesques dans les produits. Selon que la
représentation est nette et comme découpée à l'emporte-pièce, ou bien
confuse et mal délimitée, selon qu'elle concentre en soi un grand ou un
petit nombre de caractères de l'objet, selon qu'elle est violente et
accompagnée d'impulsions ou tranquille et entourée de calme, toutes les
opérations et tout le train courant de la machine humaine sont
transformés.--Pareillement encore, selon que le développement ultérieur
de la représentation varie, tout le développement humain varie. Si la
conception générale à laquelle elle aboutit est une simple notation
sèche, à la façon chinoise, la langue devient une sorte d'algèbre, la
religion et la poésie s'atténuent, la philosophie se réduit à une sorte
de bon sens moral et pratique, la science à un recueil de recettes, de
classifications, de mnémotechnies utilitaires, l'esprit tout entier
prend un tour positiviste. Si, au contraire, la conception générale à
laquelle la représentation aboutit est une création poétique et
figurative, un symbole vivant, comme chez les races aryennes, la langue
devient une sorte d'épopée nuancée et colorée où chaque mot est un
personnage, la poésie et la religion prennent une ampleur magnifique et
inépuisable, la métaphysique se développe largement et subtilement, sans
souci des applications positives; l'esprit tout entier, à travers les
déviations et les défaillances inévitables de son effort, s'éprend du
beau et du sublime et conçoit un modèle idéal capable, par sa noblesse
et son harmonie, de rallier autour de soi les tendresses et les
enthousiasmes du genre humain. Si maintenant la conception générale à
laquelle la représentation aboutit est poétique, mais non ménagée, si
l'homme y atteint, non par une gradation continue, mais par une
intuition brusque, si l'opération originelle n'est pas le développement
régulier, mais l'explosion violente, alors, comme chez les races
sémitiques, la métaphysique manque, la religion ne conçoit que le Dieu
roi, dévorateur et solitaire, la science ne peut se former, l'esprit se
trouve trop roide et trop entier pour reproduire l'ordonnance délicate
de la nature, la poésie ne sait enfanter qu'une suite d'exclamations
véhémentes et grandioses, la langue ne peut exprimer l'enchevêtrement
du raisonnement et de l'éloquence, l'homme se réduit à l'enthousiasme
lyrique, à la passion irréfrénable, à l'action fanatique et bornée.
C'est dans cet intervalle entre la représentation particulière et la
conception universelle que se trouvent les germes des plus grandes
différences humaines. Quelques races, par exemple les classiques,
passent de la première à la seconde par une échelle graduée d'idées
régulièrement classées et de plus en plus générales; d'autres, par
exemple les germaniques, opèrent la même traversée par bonds, sans
uniformité, après des tâtonnements prolongés et vagues. Quelques-uns,
comme les Romains et les Anglais, s'arrêtent aux premiers échelons;
d'autres, comme les Indous et les Allemands, montent jusqu'aux
derniers.--Si maintenant, après avoir considéré le passage de la
représentation à l'idée, on regardait le passage de la représentation à
la résolution, on y trouverait des différences élémentaires de la même
importance et du même ordre, selon que l'impression est vive, comme dans
les climats du midi, ou terne, comme dans les climats du nord, selon
qu'elle aboutit à l'action dès le premier instant, comme chez les
barbares, ou tardivement, comme chez les peuples civilisés, selon
qu'elle est capable ou non d'accroissement, d'inégalité, de persistance
et d'attaches. Tout le système des passions humaines, toutes les chances
de la paix et de la sécurité publiques, toutes les sources du travail
et de l'action dérivent de là. Il en est ainsi des autres différences
primordiales; leurs suites embrassent une civilisation entière, et on
peut les comparer à ces formules d'algèbre qui, dans leur étroite
enceinte, contiennent d'avance toute la courbe dont elles sont la loi.
Non que cette loi s'accomplisse toujours jusqu'au bout; parfois des
perturbations se rencontrent; mais, quand il en est ainsi, ce n'est pas
que la loi soit fausse, c'est qu'elle n'a pas seule agi. Des éléments
nouveaux sont venus se mêler aux éléments anciens; de grandes forces
étrangères sont venues contrarier les forces primitives. La race a
émigré, comme l'ancien peuple aryen, et le changement de climat a altéré
chez elle toute l'économie de l'intelligence et toute l'organisation de
la société. Le peuple a été conquis, comme la nation saxonne, et la
nouvelle structure politique lui a imposé des habitudes, des capacités
et des inclinations qu'il n'avait pas. La nation s'est installée à
demeure au milieu de vaincus exploités et menaçants, comme les anciens
Spartiates, et l'obligation de vivre à la façon d'une bande campée a
tordu violemment dans un sens unique toute la constitution morale et
sociale. En tout cas, le mécanisme de l'histoire humaine est pareil.
Toujours on rencontre pour ressort primitif quelque disposition
très-générale de l'esprit et de l'âme, soit innée et attachée
naturellement à la race, soit acquise et produite par quelque
circonstance appliquée sur la race. Ces grands ressorts donnés font peu
à peu leur effet, j'entends qu'au bout de quelques siècles ils mettent
la nation dans un état nouveau, religieux, littéraire, social,
économique; condition nouvelle qui, combinée avec leur effort renouvelé,
produit une autre condition, tantôt bonne, tantôt mauvaise, tantôt
lentement, tantôt vite, et ainsi de suite; en sorte que l'on peut
considérer le mouvement total de chaque civilisation distincte comme
l'effet d'une force permanente qui, à chaque instant, varie son oeuvre
en modifiant les circonstances où elle agit.


V

[Sidenote: Les trois forces primordiales. La race.]

Trois sources différentes contribuent à produire cet état moral
élémentaire, _la race_, _le milieu_ et _le moment_. Ce qu'on appelle _la
race_, ce sont ces dispositions innées et héréditaires que l'homme
apporte avec lui à la lumière, et qui ordinairement sont jointes à des
différences marquées dans le tempérament et dans la structure du corps.
Elles varient selon les peuples. Il y a naturellement des variétés
d'hommes, comme des variétés de taureaux et de chevaux, les unes braves
et intelligentes, les autres timides et bornées, les unes capables de
conceptions et de créations supérieures, les autres réduites aux idées
et aux inventions rudimentaires, quelques-unes appropriées plus
particulièrement à certaines oeuvres et approvisionnées plus richement
de certains instincts, comme on voit des races de chiens mieux douées,
les unes pour la course, les autres pour le combat, les autres pour la
chasse, les autres enfin pour la garde des maisons ou des troupeaux. Il
y a là une force distincte, si distincte qu'à travers les énormes
déviations que les deux autres moteurs lui impriment, on la reconnaît
encore, et qu'une race, comme l'ancien peuple aryen, éparse depuis le
Gange jusqu'aux Hébrides, établie sous tous les climats, échelonnée à
tous les degrés de la civilisation, transformée par trente siècles de
révolutions, manifeste pourtant dans ses langues, dans ses religions,
dans ses littératures et dans ses philosophies, la communauté de sang et
d'esprit qui relie encore aujourd'hui tous ses rejetons. Si différents
qu'ils soient, leur parenté n'est pas détruite; la sauvagerie, la
culture et la greffe, les différences de ciel et de sol, les accidents
heureux ou malheureux ont eu beau travailler; les grands traits de la
forme originelle ont subsisté, et l'on retrouve les deux ou trois
linéaments principaux de l'empreinte primitive sous les empreintes
secondaires que le temps a posées par-dessus. Rien d'étonnant dans cette
ténacité extraordinaire. Quoique l'immensité de la distance ne nous
laisse entrevoir qu'à demi et sous un jour douteux l'origine des
espèces[1], les événements de l'histoire éclairent assez les événements
antérieurs à l'histoire, pour expliquer la solidité presque inébranlable
des caractères primordiaux. Au moment où nous les rencontrons, quinze,
vingt, trente siècles avant notre ère, chez un Aryen, un Égyptien, un
Chinois, ils représentent l'oeuvre d'un nombre de siècles beaucoup plus
grand, peut-être l'oeuvre de plusieurs myriades de siècles. Car dès
qu'un animal vit, il faut qu'il s'accommode à son milieu; il respire
autrement, il se renouvelle autrement, il est ébranlé autrement, selon
que l'air, les aliments, la température sont autres. Un climat et une
situation différente amènent chez lui des besoins différents, par suite
un système d'actions différentes, par suite encore un système
d'habitudes différentes, par suite enfin un système d'aptitudes et
d'instincts différents. L'homme, forcé de se mettre en équilibre avec
les circonstances, contracte un tempérament et un caractère qui leur
correspond, et son caractère comme son tempérament sont des acquisitions
d'autant plus stables, que l'impression extérieure s'est enfoncée en lui
par des répétitions plus nombreuses et s'est transmise à sa progéniture
par une plus ancienne hérédité. En sorte qu'à chaque moment on peut
considérer le caractère d'un peuple comme le résumé de toutes ses
actions et de toutes ses sensations précédentes, c'est-à-dire comme une
quantité et comme un poids, non pas infini[2], puisque toute chose dans
la nature est bornée, mais disproportionné au reste et presque
impossible à soulever, puisque chaque minute d'un passé presque infini a
contribué à l'alourdir, et que, pour emporter la balance, il faudrait
accumuler dans l'autre plateau un nombre d'actions et de sensations
encore plus grand. Telle est la première et la plus riche source de ces
facultés maîtresses d'où dérivent les événements historiques; et l'on
voit d'abord que si elle est puissante, c'est qu'elle n'est pas une
simple source, mais une sorte de lac et comme un profond réservoir où
les autres sources, pendant une multitude de siècles, sont venues
entasser leurs propres eaux.

[Footnote 1: Darwin, _De l'origine des espèces_.--Prosper Lucas, _De
l'hérédité_.]

[Footnote 2: Spinoza, _Éthique_. 4e Partie, axiome.]

[Sidenote: Le milieu.]

Lorsqu'on a ainsi constaté la structure intérieure d'une race, il faut
considérer le _milieu_ dans lequel elle vit. Car l'homme n'est pas seul
dans le monde; la nature l'enveloppe et les autres hommes l'entourent;
sur le pli primitif et permanent viennent s'étaler les plis accidentels
et secondaires, et les circonstances physiques ou sociales dérangent ou
complètent le naturel qui leur est livré. Tantôt le climat a fait son
effet. Quoique nous ne puissions suivre qu'obscurément l'histoire des
peuples aryens depuis leur patrie commune jusqu'à leurs patries
définitives, nous pouvons affirmer cependant que la profonde différence
qui se montre entre les races germaniques d'une part et les races
helléniques et latines de l'autre, provient en grande partie de la
différence des contrées où elles se sont établies, les unes dans les
pays froids et humides, au fond d'âpres forêts marécageuses ou sur les
bords d'un océan sauvage, enfermées dans les sensations mélancoliques ou
violentes, inclinées vers l'ivrognerie et la grosse nourriture, tournées
vers la vie militante et carnassière; les autres au contraire au milieu
des plus beaux paysages, au bord d'une mer éclatante et riante, invitées
à la navigation et au commerce, exemptes des besoins grossiers de
l'estomac, dirigées dès l'abord vers les habitudes sociales, vers
l'organisation politique, vers les sentiments et les facultés qui
développent l'art de parler, le talent de jouir, l'invention des
sciences, des lettres et des arts.--Tantôt les circonstances politiques
ont travaillé, comme dans les deux civilisations italiennes: la première
tournée tout entière vers l'action, la conquête, le gouvernement et la
législation, par la situation primitive d'une cité de refuge, d'un
_emporium_ de frontière, et d'une aristocratie armée qui, important et
enrégimentant sous elle les étrangers et les vaincus, mettait debout
deux corps hostiles l'un en face de l'autre, et ne trouvait de débouché
à ses embarras intérieurs et à ses instincts rapaces que dans la guerre
systématique; la seconde exclue de l'unité et de la grande ambition
politique par la permanence de sa forme municipale, par la situation
cosmopolite de son pape et par l'intervention militaire des nations
voisines, reportée tout entière, sur la pente de son magnifique et
harmonieux génie, vers le culte de la volupté et de la beauté.--Tantôt
enfin les conditions sociales ont imprimé leur marque, comme il y a
dix-huit siècles par le christianisme, et vingt-cinq siècles par le
bouddhisme, lorsque autour de la Méditerranée comme dans l'Hindoustan,
les suites extrêmes de la conquête et de l'organisation aryenne
amenèrent l'oppression intolérable, l'écrasement de l'individu, le
désespoir complet, la malédiction jetée sur le monde, avec le
développement de la métaphysique et du rêve, et que l'homme dans ce
cachot de misères, sentant son coeur se fondre, conçut l'abnégation, la
charité, l'amour tendre, la douceur, l'humilité, la fraternité humaine,
là-bas dans l'idée du néant universel, ici sous la paternité de
Dieu.--Que l'on regarde autour de soi les instincts régulateurs et les
facultés implantées dans une race, bref le tour d'esprit d'après lequel
aujourd'hui elle pense et elle agit; on y découvrira le plus souvent
l'oeuvre de quelqu'une de ces situations prolongées, de ces
circonstances enveloppantes, de ces persistantes et gigantesques
pressions exercées sur un amas d'hommes qui, un à un, et tous ensemble,
de génération en génération, n'ont pas cessé d'être ployés et façonnés
par leur effort: en Espagne, une croisade de huit siècles contre les
Musulmans, prolongée encore au delà et jusqu'à l'épuisement de la nation
par l'expulsion des Maures, par la spoliation des juifs, par
l'établissement de l'inquisition, par les guerres catholiques; en
Angleterre, un établissement politique de huit siècles qui maintient
l'homme debout et respectueux, dans l'indépendance et l'obéissance, et
l'accoutume à lutter en corps sous l'autorité de la loi; en France, une
organisation latine qui, imposée d'abord à des barbares dociles, puis
brisée dans la démolition universelle, se reforme d'elle-même sous la
conspiration latente de l'instinct national, se développe sous des rois
héréditaires, et finit par une sorte de république égalitaire,
centralisée, administrative, sous des dynasties exposées à des
révolutions. Ce sont là les plus efficaces entre les causes observables
qui modèlent l'homme primitif; elles sont aux nations ce que
l'éducation, la profession, la condition, le séjour sont aux individus,
et elles semblent tout comprendre, puisqu'elles comprennent toutes les
puissances extérieures qui façonnent la matière humaine, et par
lesquelles le dehors agit sur le dedans.

[Sidenote: Le moment.]

[Sidenote: Comment l'histoire est un problème de mécanique
psychologique. Dans quelles limites on peut prévoir.]

Il y a pourtant un troisième ordre de causes; car avec les forces du
dedans et du dehors, il y a l'oeuvre qu'elles ont déjà faite ensemble,
et cette oeuvre elle-même contribue à produire celle qui suit; outre
l'impulsion permanente et le milieu donné, il y a la vitesse acquise.
Quand le caractère national et les circonstances environnantes opèrent,
ils n'opèrent point sur une table rase, mais une table où des empreintes
sont déjà marquées. Selon qu'on prend la table à un _moment_ ou à un
autre, l'empreinte est différente; et cela suffit pour que l'effet
total soit différent. Considérez, par exemple, deux moments d'une
littérature ou d'un art, la tragédie française sous Corneille et sous
Voltaire, le théâtre grec sous Eschyle et sous Euripide, la poésie
latine sous Lucrèce et sous Claudien, la peinture italienne sous Vinci
et sous le Guide. Certainement, à chacun de ces deux points extrêmes, la
conception générale n'a pas changé; c'est toujours le même type humain
qu'il s'agit de représenter ou de peindre; le moule du vers, la
structure du drame, l'espèce des corps ont persisté. Mais entre autres
différences, il y a celle-ci, qu'un des artistes est le précurseur, et
que l'autre est le successeur, que le premier n'a pas de modèle, et que
le second a un modèle, que le premier voit les choses face à face, et
que le second voit les choses par l'intermédiaire du premier, que
plusieurs grandes parties de l'art se sont perfectionnées, que la
simplicité et la grandeur de l'impression ont diminué, que l'agrément et
le raffinement de la forme se sont accrus, bref que la première oeuvre a
déterminé la seconde. Il en est ici d'un peuple, comme d'une plante: la
même séve sous la même température et sur le même sol produit, aux
divers degrés de son élaboration successive, des formations différentes,
bourgeons, fleurs, fruits, semences, en telle façon que la suivante a
toujours pour condition la précédente, et naît de sa mort. Que si vous
regardez maintenant non plus un court moment comme tout à l'heure, mais
quelqu'un de ces larges développements qui embrassent un ou plusieurs
siècles, comme le moyen âge ou notre dernière époque classique, la
conclusion sera pareille. Une certaine conception dominatrice y a régné;
les hommes, pendant deux cents ans, cinq cents ans, se sont représenté
un certain modèle idéal de l'homme, au moyen âge, le chevalier et le
moine, dans notre âge classique, l'homme de cour et le beau parleur;
cette idée créatrice et universelle s'est manifestée dans tout le champ
de l'action et de la pensée, et, après avoir couvert le monde de ses
oeuvres involontairement systématiques, elle s'est alanguie, puis elle
est morte, et voici qu'une nouvelle idée se lève, destinée à une
domination égale et à des créations aussi multipliées. Posez ici que la
seconde dépend en partie de la première, et que c'est la première qui,
combinant son effet avec ceux du génie national et des circonstances
enveloppantes, va imposer aux choses naissantes leur tour et leur
direction. C'est d'après cette loi que se forment les grands courants
historiques, j'entends par là les longs règnes d'une forme d'esprit ou
d'une idée maîtresse, comme cette période de créations spontanées qu'on
appelle la Renaissance, ou cette période de classifications oratoires
qu'on appelle l'âge classique, ou cette série de synthèses mystiques
qu'on appelle l'époque alexandrine et chrétienne, ou cette série de
floraisons mythologiques, qui se rencontre aux origines de la Germanie
de l'Inde et de la Grèce. Il n'y a ici comme partout qu'un problème de
mécanique: l'effet total est un composé déterminé tout entier par la
grandeur et la direction des forces qui le produisent. La seule
différence qui sépare ces problèmes moraux des problèmes physiques,
c'est que les directions et les grandeurs ne se laissent pas évaluer ni
préciser dans les premiers comme dans les seconds. Si un besoin, une
faculté est une quantité capable de degrés ainsi qu'une pression ou un
poids, cette quantité n'est pas mesurable comme celle d'une pression ou
d'un poids. Nous ne pouvons la fixer dans une formule exacte ou
approximative; nous ne pouvons avoir et donner, à propos d'elle, qu'une
impression littéraire; nous sommes réduits à noter et citer les faits
saillants par lesquels elle se manifeste, et qui indiquent, à peu près,
grossièrement, vers quelle hauteur de l'échelle il faut la ranger. Mais
quoique les moyens de notation ne soient pas les mêmes dans les sciences
morales que dans les sciences physiques, néanmoins, comme dans les deux
la matière est la même, et se compose également de forces, de directions
et de grandeurs, on peut dire que dans les unes et dans les autres
l'effet final se produit d'après la même règle. Il est grand ou petit
selon que les forces fondamentales sont grandes ou petites, et tirent
plus ou moins exactement dans le même sens, selon que les effets
distincts de la race, du milieu et du moment se combinent pour s'ajouter
l'un à l'autre ou pour s'annuler l'un par l'autre. C'est ainsi que
s'expliquent les longues impuissances et les éclatantes réussites qui
apparaissent irrégulièrement et sans raison apparente dans la vie d'un
peuple; elles ont pour causes des concordances ou des contrariétés
intérieures. Il y eut une de ces concordances lorsque, au dix-septième
siècle, le caractère sociable et l'esprit de conversation innés en
France rencontrèrent les habitudes de salon et le moment de l'analyse
oratoire, lorsqu'au dix-neuvième siècle, le flexible et profond génie
d'Allemagne rencontra l'âge des synthèses philosophiques et de la
critique cosmopolite. Il y eut une de ces contrariétés, lorsqu'au
dix-septième siècle, le rude et solitaire génie anglais essaya
maladroitement de s'approprier l'urbanité nouvelle, lorsqu'au seizième
siècle le lucide et prosaïque esprit français essaya inutilement
d'enfanter une poésie vivante. C'est cette concordance secrète des
forces créatrices qui a produit la politesse achevée et la noble
littérature régulière sous Louis XIV et Bossuet, la métaphysique
grandiose et la large sympathie critique sous Hegel et Goethe. C'est
cette contrariété secrète des forces créatrices qui a produit la
littérature incomplète, la comédie scandaleuse, le théâtre avorté sous
Dryden et Wycherley, les mauvaises importations grecques, les
tâtonnements, les fabrications, les petites beautés partielles sous
Ronsard et la Pléiade. Nous pouvons affirmer avec certitude que les
créations inconnues vers lesquelles le courant des siècles nous
entraîne, seront suscitées et réglées tout entières par les trois forces
primordiales; que si ces forces pouvaient être mesurées et chiffrées, on
en déduirait comme d'une formule les propriétés de la civilisation
future, et que si, malgré la grossièreté visible de nos notations et
l'inexactitude foncière de nos mesures, nous voulons aujourd'hui nous
former quelque idée de nos destinées générales, c'est sur l'examen de
ces forces qu'il faut fonder nos prévisions. Car nous parcourons en les
énumérant le cercle complet des puissances agissantes, et lorsque nous
avons considéré la race, le milieu, le moment, c'est-à-dire le ressort
du dedans, la pression du dehors et l'impulsion déjà acquise, nous avons
épuisé non-seulement toutes les causes réelles, mais encore toutes les
causes possibles du mouvement.


VI

[Sidenote: Comment se distribuent les effets d'une cause primordiale.
Communauté des éléments. Composition des groupes. Loi des dépendances
mutuelles. Loi des influences proportionnelles.]

Il reste à chercher de quelle façon ces causes appliquées sur une nation
ou sur un siècle y distribuent leurs effets. Comme une source sortie
d'un lieu élevé épanche ses nappes selon les hauteurs et d'étage en
étage jusqu'à ce qu'enfin elle soit arrivée à la plus basse assise du
sol, ainsi la disposition d'esprit ou d'âme introduite dans un peuple
par la race, le moment ou le milieu se répand avec des proportions
différentes et par des descentes régulières sur les divers ordres de
faits qui composent sa civilisation[3]. Si l'on dresse la carte
géographique d'un pays, à partir de l'endroit du partage des eaux, on
voit au-dessous du point commun les versants se diviser en cinq ou six
bassins principaux, puis chacun de ceux-ci en plusieurs bassins
secondaires, et ainsi de suite jusqu'à ce que la contrée tout entière
avec ses milliers d'accidents soit comprise dans les ramifications de ce
réseau. Pareillement, si l'on dresse la carte psychologique des
événements et des sentiments d'une civilisation humaine, on trouve
d'abord cinq ou six provinces bien tranchées, la religion, l'art, la
philosophie, l'état, la famille, les industries; puis, dans chacune de
ces provinces, des départements naturels, puis enfin dans chacun de ces
départements des territoires plus petits, jusqu'à ce qu'on arrive à ces
détails innombrables de la vie que nous observons tous les jours en nous
et autour de nous. Si maintenant l'on examine et si l'on compare entre
eux ces divers groupes de faits, on trouvera d'abord qu'ils sont
composés de parties, et que tous ont des parties communes. Prenons
d'abord les trois principales oeuvres de l'intelligence humaine, la
religion, l'art, la philosophie. Qu'est-ce qu'une philosophie sinon une
conception de la nature et de ses causes primordiales, sous forme
d'abstractions et de formules? Qu'y a-t-il au fond d'une religion et
d'un art sinon une conception de cette même nature et de ces mêmes
causes primordiales, sous forme de symboles plus ou moins arrêtés et de
personnages plus ou moins précis, avec cette différence que dans le
premier cas on croit qu'ils existent, et dans le second qu'ils
n'existent pas? Que le lecteur considère quelques-unes de ces grandes
créations de l'esprit dans l'Inde, en Scandinavie, en Perse, à Rome, en
Grèce, et il verra que partout l'art est une sorte de philosophie
devenue sensible, la religion une sorte de poëme tenu pour vrai, la
philosophie une sorte d'art et de religion, desséchée et réduite aux
idées pures. Il y a donc au centre de chacun de ces trois groupes un
élément commun, la conception du monde et de son principe, et s'ils
diffèrent entre eux, c'est que chacun combine avec l'élément commun, un
élément distinct: ici la puissance d'abstraire, là la faculté de
personnifier et de croire, là enfin le talent de personnifier sans
croire. Prenons maintenant les deux principales oeuvres de l'association
humaine, la famille et l'État. Qu'est-ce qui fait l'État sinon le
sentiment d'obéissance par lequel une multitude d'hommes se rassemble
sous l'autorité d'un chef? Et qu'est-ce qui fait la famille sinon le
sentiment d'obéissance par lequel une femme et des enfants agissent
sous la direction d'un père et d'un mari? La famille est un État
naturel, primitif et restreint, comme l'État est une famille
artificielle, ultérieure et étendue; et sous les différences
qu'introduisent le nombre, l'origine et la condition des membres, on
démêle, dans la petite société comme dans la grande, une même
disposition d'esprit fondamentale qui les rapproche et les unit. À
présent supposez que cet élément commun reçoive du milieu, du moment ou
de la race des caractères propres, il est clair que _tous les groupes où
il entre seront modifiés à proportion_. Si le sentiment d'obéissance
n'est que de la crainte[4], vous rencontrerez comme dans la plupart des
États orientaux la brutalité du despotisme, la prodigalité des
supplices, l'exploitation du sujet, la servilité des moeurs,
l'incertitude de la propriété, l'appauvrissement de la production,
l'esclavage de la femme et les habitudes du harem. Si le sentiment
d'obéissance a pour racine l'instinct de la discipline, la sociabilité
et l'honneur, vous trouverez comme en France la parfaite organisation
militaire, la belle hiérarchie administrative, le manque d'esprit public
avec les saccades du patriotisme, la prompte docilité du sujet avec les
impatiences du révolutionnaire, les courbettes du courtisan avec les
résistances du galant homme, l'agrément délicat de la conversation et du
monde avec les tracasseries du foyer et de la famille, l'égalité des
époux et l'imperfection du mariage sous la contrainte nécessaire de la
loi. Si enfin le sentiment d'obéissance a pour racine l'instinct de
subordination et l'idée du devoir, vous apercevrez comme dans les
nations germaniques la sécurité et le bonheur du ménage, la solide
assiette de la vie domestique, le développement tardif et incomplet de
la vie mondaine, la déférence innée pour les dignités établies, la
superstition du passé, le maintien des inégalités sociales, le respect
naturel et habituel de la loi. Pareillement dans une race, selon que
l'aptitude aux idées générales sera différente, la religion, l'art et la
philosophie seront différents. Si l'homme est naturellement propre aux
plus larges conceptions universelles, en même temps qu'enclin à les
troubler par la délicatesse nerveuse de son organisation surexcitée, on
verra, comme dans l'Inde, une abondance étonnante de gigantesques
créations religieuses, une floraison splendide d'épopées démesurées et
transparentes, un enchevêtrement étrange de philosophies subtiles et
imaginatives, toutes si bien liées entre elles et tellement pénétrées
d'une séve commune, qu'à leur ampleur, à leur couleur à leur désordre,
on les reconnaîtra à l'instant comme les productions du même climat et
du même esprit. Si, au contraire, l'homme naturellement sain et
équilibré limite volontiers l'étendue de ses conceptions pour en mieux
préciser la forme, on verra, comme en Grèce, une théologie d'artistes
et de conteurs, des dieux distincts promptement séparés des choses et
transformés presque dès l'abord en personnes solides, le sentiment de
l'unité universelle presque effacé et à peine conservé dans la notion
vague du Destin, une philosophie plutôt fine et serrée que grandiose et
systématique, bornée dans la haute métaphysique[5], mais incomparable
dans la logique, la sophistique et la morale, une poésie et des arts
supérieurs pour leur clarté, leur naturel, leur mesure, leur vérité et
leur beauté à tout ce que l'on a jamais vu. Si enfin l'homme réduit à
des conceptions étroites et privé de toute finesse spéculative, se
trouve en même temps absorbé et roidi tout entier par les préoccupations
pratiques, on verra, comme à Rome, des dieux rudimentaires, simples noms
vides, bons pour noter les plus minces détails de l'agriculture, de la
génération et du ménage, véritables étiquettes de mariage et de ferme,
partant une mythologie, une philosophie et une poésie nulles ou
empruntées. Ici, comme partout, s'applique _la loi des dépendances
mutuelles_[6]. Une civilisation fait corps, et ses parties se tiennent à
la façon des parties d'un corps organique. De même que dans un animal
les instincts, les dents, les membres, la charpente osseuse, l'appareil
musculaire, sont liés entre eux, de telle façon qu'une variation de l'un
d'entre eux détermine dans chacun des autres une variation
correspondante, et qu'un naturaliste habile peut sur quelques fragments
reconstruire par le raisonnement le corps presque tout entier; de même
dans une civilisation la religion, la philosophie, la forme de famille,
la littérature, les arts composent un système où tout changement local
entraîne un changement général, en sorte qu'un historien expérimenté qui
en étudie quelque portion restreinte aperçoit d'avance et prédit à demi
les caractères du reste. Rien de vague dans cette dépendance. Ce qui la
règle dans un corps vivant, c'est d'abord sa tendance à manifester un
certain type primordial, ensuite la nécessité où il est de posséder des
organes qui puissent fournir à ses besoins et de se trouver d'accord
avec lui-même afin de vivre. Ce qui la règle dans une civilisation,
c'est la présence dans chaque grande création humaine d'un élément
producteur également présent dans les autres créations environnantes,
j'entends par là quelque faculté, aptitude, disposition efficace et
notable qui, ayant un caractère propre, l'introduit avec elle dans
toutes les opérations auxquelles elle participe, et selon ses variations
fait varier toutes les oeuvres auxquelles elle concourt.

[Footnote 3: Consulter, pour voir cette échelle d'effets coordonnés:
Renan, _Langues sémitiques_, 1er chapitre.--Mommsen, _Comparaison des
civilisations grecque et romaine_, 2e chapitre, 1er volume, 3e
édition.--Tocqueville, _Conséquences de la démocratie en Amérique_, 3e
volume.]

[Footnote 4: Montesquieu, _Esprit des lois, Principes des trois
gouvernements_.]

[Footnote 5: La philosophie alexandrine ne naît qu'au contact de
l'Orient. Les vues métaphysiques d'Aristote sont isolées; d'ailleurs
chez lui, comme chez Platon, elles ne sont qu'un aperçu. Voyez par
contraste la puissance systématique dans Plotin, Proclus, Schelling et
Hegel, ou encore l'audace admirable de la spéculation brahmanique et
bouddhique.]

[Footnote 6: J'ai essayé plusieurs fois d'exprimer cette loi, notamment
dans la préface des _Essais de critique et d'histoire_.]


VII

[Sidenote: Loi de formation d'un groupe. Exemples et indications.]

Arrivés là nous pouvons entrevoir les principaux traits des
transformations humaines, et commencer à chercher les lois générales qui
régissent non plus des événements, mais des classes d'événements, non
plus telle religion ou telle littérature, mais le groupe des
littératures ou des religions. Si par exemple on admettait qu'une
religion est un poëme métaphysique accompagné de croyance; si on
remarquait en outre qu'il y a certains moments, certaines races et
certains milieux, où la croyance, la faculté poétique et la faculté
métaphysique se déploient ensemble avec une vigueur inusitée; si on
considérait que le christianisme et le bouddhisme sont éclos à des
époques de synthèses grandioses et parmi des misères semblables à
l'oppression qui souleva les exaltés des Cévennes; si d'autre part on
reconnaissait que les religions primitives sont nées à l'éveil de la
raison humaine, pendant la plus riche floraison de l'imagination
humaine, au temps de la plus belle naïveté et de la plus grande
crédulité; si on considérait encore que le mahométisme apparut avec
l'avènement de la prose poétique et la conception de l'unité nationale,
chez un peuple dépourvu de science, au moment d'un soudain développement
de l'esprit; on pourrait conclure qu'une religion naît, décline, se
reforme et se transforme selon que les circonstances fortifient et
assemblent avec plus ou moins de justesse et d'énergie ses trois
instincts générateurs, et l'on comprendrait pourquoi elle est endémique
dans l'Inde, parmi des cervelles imaginatives, philosophiques, exaltées
par excellence; pourquoi elle s'épanouit si étrangement et si grandement
au moyen âge, dans une société oppressive, parmi des langues et des
littératures neuves; pourquoi elle se releva au seizième siècle avec un
caractère nouveau et un enthousiasme héroïque, au moment de la
renaissance universelle, et à l'éveil des races germaniques; pourquoi
elle pullule en sectes bizarres dans la grossière démocratie américaine,
et sous le despotisme bureaucratique de la Russie; pourquoi enfin elle
se trouve aujourd'hui répandue en Europe avec des proportions et des
particularités si différentes selon les différences des races et des
civilisations. Il en est ainsi pour chaque espèce de production humaine,
pour la littérature, la musique, les arts du dessin, la philosophie, les
sciences, l'État, l'industrie, et le reste. Chacune d'elles a pour cause
directe une disposition morale, ou un concours de dispositions morales;
cette cause donnée, elle apparaît; cette cause retirée, elle disparaît;
la faiblesse ou l'intensité de cette cause mesure sa propre intensité ou
sa propre faiblesse. Elle lui est liée comme un phénomène physique à sa
condition, comme la rosée au refroidissement de la température
ambiante, comme la dilatation à la chaleur. Il y a ici des couples dans
le monde moral, comme il y en a dans le monde physique, aussi
rigoureusement enchaînés, et aussi universellement répandus dans l'un
que dans l'autre. Tout ce qui dans un de ces couples produit, altère, ou
supprime le premier terme, produit, altère ou supprime le second par
contre-coup. Tout ce qui refroidit la température ambiante, fait déposer
la rosée. Tout ce qui développe la crédulité en même temps que les vues
poétiques d'ensemble engendre la religion. C'est ainsi que les choses
sont arrivées; c'est ainsi qu'elles arriveront encore. Sitôt que nous
savons quelle est la condition suffisante et nécessaire d'une de ces
vastes apparitions, notre esprit a prise aussi bien sur l'avenir que sur
le passé. Nous pouvons dire avec assurance dans quelles circonstances
elle devra renaître, prévoir sans témérité plusieurs parties de son
histoire prochaine et esquisser avec précaution quelques traits de son
développement ultérieur.


VIII

[Sidenote: Problème général et avenir de l'histoire. Méthode
psychologique. Valeur des littératures. Objet de ce livre.]

Aujourd'hui l'histoire en est là, ou plutôt elle est tout près de là,
sur le seuil de cette recherche. La question posée en ce moment est
celle-ci: Étant donné une littérature, une philosophie, une société, un
art, telle classe d'arts, quel est l'état moral qui la produit? et
quelles sont les conditions de race, de moment et de milieu les plus
propres à produire cet état moral? Il y a un état moral distinct pour
chacune de ces formations et pour chacune de leurs branches; il y en a
un, pour l'art en général, et pour chaque sorte d'art, pour
l'architecture, pour la peinture, pour la sculpture, pour la musique,
pour la poésie; chacune a son germe spécial dans le large champ de la
psychologie humaine; chacune a sa loi, et c'est en vertu de cette loi
qu'on la voit se lever au hasard, à ce qu'il semble, et toute seule
parmi les avortements de ses voisines, comme la peinture en Flandre et
en Hollande au dix-septième siècle, comme la poésie en Angleterre au
seizième siècle, comme la musique en Allemagne au dix-huitième siècle. À
ce moment et dans ces pays, les conditions se sont trouvées remplies
pour un art, et non pour les autres, et, une branche seule a bourgeonné
dans la stérilité générale. Ce sont ces règles de la végétation humaine
que l'histoire à présent doit chercher; c'est cette psychologie spéciale
de chaque formation spéciale qu'il faut faire; c'est le tableau complet
de ces conditions propres qu'il faut aujourd'hui travailler à composer.
Rien de plus délicat et rien de plus difficile; Montesquieu l'a
entrepris, mais de son temps l'histoire était trop nouvelle, pour qu'il
pût réussir; on ne soupçonnait même point encore la voie qu'il fallait
prendre, et c'est à peine si aujourd'hui nous commençons à l'entrevoir.
De même qu'au fond l'astronomie est un problème de mécanique et la
physiologie un problème de chimie, de même l'histoire au fond est un
_problème de psychologie_. Il y a un système particulier d'impressions
et d'opérations intérieures qui fait l'artiste, le croyant, le musicien,
le peintre, le nomade, l'homme en société; pour chacun d'eux, la
filiation, l'intensité, les dépendances des idées et des émotions sont
différentes; chacun d'eux a son histoire morale et sa structure propre,
avec quelque disposition maîtresse et quelque trait dominateur. Pour
expliquer chacun d'eux, il faudrait écrire un chapitre d'analyse intime,
et c'est à peine si aujourd'hui ce travail est ébauché. Un seul homme,
Stendhal, par une tournure d'esprit et d'éducation singulière, l'a
entrepris, et encore aujourd'hui la plupart des lecteurs trouvent ses
livres paradoxaux et obscurs; son talent et ses idées étaient
prématurés; on n'a pas compris ses admirables divinations, ses mots
profonds jetés en passant, la justesse étonnante de ses notations et de
sa logique; on n'a pas vu que sous des apparences de causeur et d'homme
du monde, il expliquait les plus compliqués des mécanismes internes,
qu'il mettait le doigt sur les grands ressorts, qu'il importait dans
l'histoire du coeur les procédés scientifiques, l'art de chiffrer, de
décomposer et de déduire, que le premier il marquait les causes
fondamentales, j'entends les nationalités, les climats et les
tempéraments; bref, qu'il traitait des sentiments comme on doit en
traiter, c'est-à-dire en naturaliste et en physicien, en faisant des
classifications et en pesant des forces. À cause de tout cela, on l'a
jugé sec et excentrique, et il est demeuré isolé, écrivant des romans,
des voyages, des notes, pour lesquels il souhaitait et obtenait vingt
lecteurs. Et cependant, c'est dans ses livres qu'on trouvera encore
aujourd'hui les essais les plus propres à frayer la route que j'ai tâché
de décrire. Nul n'a mieux enseigné à ouvrir les yeux et à regarder, à
regarder d'abord les hommes environnants et la vie présente, puis les
documents anciens et authentiques, à lire par delà le blanc et le noir
des pages, à voir sous la vieille impression, sous le griffonnage d'un
texte, le sentiment précis, le mouvement d'idées, l'état d'esprit dans
lequel on l'écrivait. C'est dans ses écrits, chez Sainte-Beuve, chez les
critiques allemands que le lecteur verra tout le parti qu'on peut tirer
d'un document littéraire; quand ce document est riche et qu'on sait
l'interpréter, on y trouve la psychologie d'une âme, souvent celle d'un
siècle, et parfois celle d'une race. À cet égard un grand poëme, un beau
roman, les confessions d'un homme supérieur sont plus instructifs qu'un
monceau d'historiens et d'histoires; je donnerais cinquante volumes de
chartes et cent volumes de pièces diplomatiques pour les mémoires de
Cellini, pour les lettres de saint Paul, pour les propos de table de
Luther ou les comédies d'Aristophane. En cela consiste l'importance des
oeuvres littéraires; elles sont instructives, parce qu'elles sont
belles; leur utilité croît avec leur perfection; et si elles fournissent
des documents, c'est qu'elles sont des monuments. Plus un livre rend les
sentiments visibles, plus il est littéraire; car l'office propre de la
littérature, est de noter les sentiments. Plus un livre note des
sentiments importants, plus il est placé haut dans la littérature; car,
c'est en représentant la façon d'être de toute une nation et de tout un
siècle qu'un écrivain rallie autour de lui les sympathies de tout un
siècle et de toute une nation. C'est pourquoi, parmi les documents qui
nous remettent devant les yeux les sentiments des générations
précédentes, une littérature, et notamment une grande littérature est
incomparablement le meilleur. Elle ressemble à ces appareils admirables,
d'une sensibilité extraordinaire, au moyen desquels les physiciens
démêlent et mesurent les changements les plus intimes et les plus
délicats d'un corps. Les constitutions, les religions n'en approchent
pas; des articles de code et de catéchisme ne peignent jamais l'esprit
qu'en gros, et sans finesse; s'il y a des documents dans lesquels la
politique et le dogme soient vivants, ce sont les discours éloquents de
chaire et de tribune, les mémoires, les confessions intimes, et tout
cela appartient à la littérature; en sorte qu'outre elle-même, elle a
tout le bon d'autrui. C'est donc principalement par l'étude des
littératures que l'on pourra faire l'histoire morale et marcher vers la
connaissance des lois psychologiques, d'où dépendent les événements.
J'entreprends ici d'écrire l'histoire d'une littérature et d'y chercher
la psychologie d'un peuple; si j'ai choisi celle-ci, ce n'est pas sans
motif. Il fallait trouver un peuple qui eût une grande littérature
complète, et cela est rare; il y a peu de nations qui aient, pendant
toute leur vie, vraiment pensé et vraiment écrit. Parmi les anciens, la
littérature latine est nulle au commencement, puis empruntée et imitée.
Parmi les modernes, la littérature allemande est presque vide pendant
deux siècles[7]; la littérature italienne et la littérature espagnole
finissent au milieu du dix-septième siècle. Seules, la Grèce ancienne,
la France et l'Angleterre modernes, offrent une série complète de grands
monuments expressifs. J'ai choisi l'Angleterre, parce qu'étant vivante
encore et soumise à l'observation directe, elle peut être mieux étudiée
qu'une civilisation détruite dont nous n'avons plus que les lambeaux, et
parce qu'étant différente, elle présente mieux que la France des
caractères tranchés aux yeux d'un Français. D'ailleurs, il y a cela de
particulier dans cette civilisation, qu'outre son développement
spontané, elle offre une déviation forcée, qu'elle a subi la dernière et
la plus efficace de toutes les conquêtes, et que les trois données d'où
elle est sortie, la race, le climat, l'invasion normande, peuvent être
observées dans les monuments avec une précision parfaite; si bien, qu'on
étudie dans cette histoire les deux plus puissants moteurs des
transformations humaines, je veux dire la nature et la contrainte, et
qu'on peut les étudier sans incertitude ni lacune, dans une suite de
monuments authentiques et entiers. J'ai tâché de définir ces ressorts
primitifs, d'en montrer les effets graduels, d'expliquer comment ils ont
fini par soulever jusqu'à la lumière les grandes oeuvres politiques,
religieuses, littéraires, et de développer le mécanisme intérieur par
lequel le Saxon barbare est devenu l'Anglais que nous voyons
aujourd'hui.

[Footnote 7: De 1550 à 1750.]




HISTOIRE

DE LA

LITTÉRATURE ANGLAISE.




LIVRE I.

LES ORIGINES.


CHAPITRE I.

Les Saxons.

     I. L'ancienne patrie.--Le sol, la mer, le ciel, le climat.--La
        nouvelle patrie.--Le pays humide et la terre
        ingrate.--Influence du climat sur le caractère.

    II. Le corps.--La nourriture.--Les moeurs.--Les instincts
        rudes en Germanie, en Angleterre.

   III. Les instincts nobles en Germanie.--L'individu.--La
        famille.--L'État.--La religion.--L'_Edda_.--Conception
        tragique et héroïque du monde et de l'homme.

    IV. Les instincts nobles en Angleterre.--Le guerrier et son
        chef.--La femme et son mari.--Poëme de Beowulf.--La société
        barbare et le héros barbare.

     V. Poëmes païens.--Genre et force des sentiments.--Tour de
        l'esprit et du langage.--Véhémence de l'impression et aspérité
        de l'expression.

    VI. Poëmes chrétiens.--En quoi les Saxons sont prédisposés au
        christianisme.--Comment ils se convertissent au
        christianisme.--Comment ils entendent le
        christianisme.--Hymnes de Coedmon.--Hymne des
        Funérailles.--Poëme de Judith.--Paraphrase de la Bible.

   VII. Pourquoi la culture latine n'a point de prise sur les
        Saxons.--Raisons tirées de la conquête saxonne.--Bède, Alcuin,
        Alfred.--Traductions.--Chroniques.--Compilations.--Impuissance
        des latinistes.--Raisons tirées du caractère
        saxon.--Adhelm.--Alcuin.--Vers latins.--Dialogues
        poétiques.--Mauvais goût des latinistes.

  VIII. Opposition des races germaniques et des races
        latines.--Caractère de la race saxonne.--Elle persiste sous la
        conquête normande.


I

Si vous longez la mer du Nord depuis l'Escaut jusqu'au Jutland, vous
vous apercevrez d'abord que le trait marquant du pays est le manque de
pente; marécages, landes et bas-fonds: les fleuves, péniblement, se
traînent, enflés et inertes, avec de longues ondulations noirâtres; leur
eau extravasée suinte à travers la rive, et reparaît au delà en flaques
dormantes. En Hollande le sol n'est qu'une boue qui fond; à peine si la
terre surnage çà et là par une croûte de limon mince et frêle, alluvion
du fleuve que le fleuve semble prêt à noyer. Au-dessus planent les
lourds nuages, nourris par les exhalaisons éternelles. Ils tournent
lentement leurs ventres violacés, noircissent, et tout d'un coup fondent
en averses; la vapeur, semblable aux fumées d'une chaudière, rampe
incessamment sur l'horizon. Ainsi arrosées, les plantes pullulent; à
l'angle du Jutland et du continent, dans un sol gras, limoneux, «la
verdure est aussi fraîche qu'en Angleterre[8].» Des forêts immenses
couvrirent la contrée jusqu'au delà du onzième siècle. C'est ici la séve
du pays humide, grossière et puissante, qui coule dans l'homme comme
dans les plantes, et par la respiration, la nourriture, les sensations
et les habitudes, fait ses aptitudes et son corps.

[Footnote 8: Malte-Brun, t. IV, 398, Danemark signifie _champ bas_. Sans
compter les baies, golfes et canaux, la seizième partie du pays est
occupée par les eaux. Le patois jutlandais a encore beaucoup de
ressemblance avec l'anglais.]

Cette terre ainsi faite a un ennemi, la mer. La Hollande ne subsiste que
par ses digues. En 1654, celles de Jutland se rompirent, et quinze mille
habitants furent engloutis. Il faut voir la houle du nord clapoter au
niveau du sol, blafarde et méchante[9]; l'énorme mer jaunâtre arrive
d'un élan sur la petite bande de côte plate qui ne semble pas capable de
lui résister un seul instant; le vent hurle et beugle, les mouettes
crient; les pauvres petits navires s'enfuient à tire-d'aile penchés,
presque renversés, et tâchent de trouver un asile dans la bouche du
fleuve, qui semble aussi hostile que la mer. Triste vie et précaire,
comme devant une bête de proie; les Frisons, dans leurs lois antiques,
parlent déjà de la ligue qu'ils ont fait ensemble contre «le féroce
Océan.» Même pendant le calme, cette mer reste inclémente. «Devant les
yeux s'étale le grand désert des eaux; au-dessus voguent les nuées, ces
grises et informes filles de l'air, qui de la mer avec leurs seaux de
brouillards, puisent l'eau, la traînent à grand'peine, et la laissent
retomber dans la mer, besogne triste, inutile et fastidieuse[10].» «À
plat ventre étendu, l'informe vent du nord, comme un vieillard grognon,
babille d'une voix gémissante et mystérieuse, et raconte de folles
histoires.» Pluie, vent et houle, il n'y a de place ici que pour les
pensées sinistres ou mélancoliques. La joie des vagues elles-même a je
ne sais quoi d'inquiétant et d'âpre. De la Hollande au Jutland, une file
de petites îles noyées[11] témoigne de leurs ravages; les sables
mouvants que les flots apportent obstruent d'écueils la côte et l'entrée
des fleuves[12]. La première flotte romaine, mille vaisseaux, y périt;
encore aujourd'hui les navires demeurent en vue des ports un mois et
davantage, ballottés sur les grandes vagues blanches, n'osant se risquer
dans le chenal changeant, tortueux, célèbre par les naufrages. L'hiver,
une cuirasse de glace couvre les deux fleuves; la mer repousse les
glaçons qui descendent; ils s'entassent en craquant sur les bancs de
sable, et oscillent; parfois on a vu des vaisseaux, saisis comme par
une pince, se fendre en deux sous leur effort. Figurez-vous, dans cet
air brumeux, parmi ces frimas et ces tempêtes, dans ces marécages et ces
forêts, des sauvages demi-nus, sortes de bêtes de proie, pêcheurs et
chasseurs, mais surtout chasseurs d'hommes; ce sont eux, Saxons, Angles,
Jutes, Frisons aussi[13], et plus tard Danois, qui au cinquième et au
neuvième siècle, avec leurs épées et leurs grandes haches, prirent et
gardèrent l'île de Bretagne.

[Footnote 9: Tableau de Ruysdaël, galerie de M. Baring. Des trois îles
saxonnes, North Strandt, Busen et Héligoland, North Strandt a été
envahie par la mer en 1300, 1483, 1532, 1615, et presque détruite en
1634,--Busen est une plaine unie, battue de tempêtes, qu'il a fallu
entourer d'une digue,--Héligoland a été dévastée par la mer en 800, en
1300, en 1500, en 1649, cette dernière fois si terriblement, qu'il n'est
resté d'elle qu'un morceau.--Turner, I, 118.]

[Footnote 10: Henri Heine, _Die nordsee_. Voir dans Tacite, _Annales_,
liv. II, l'impression des Romains. _Truculentia coeli_.]

[Footnote 11: _Watten_, _Platen_, _Sande_, _Düneninseln_.]

[Footnote 12: C'est à 9 ou 10 milles, près d'Héligoland, qu'on trouve
pour la première fois des profondeurs de vingt perches.]

[Footnote 13: Palgrave, _Saxon commonwealth_, t. I.]

Pays rude et brumeux, semblable au leur, sauf pour la profondeur de sa
mer et la commodité de ses côtes, qui plus tard appellera les vraies
flottes et les grands navires: la verte Angleterre, ce mot ici vient
d'abord aux lèvres, et dit tout. Là aussi l'humidité surabonde; même en
été, le brouillard monte; même dans les jours clairs, on le sent qui va
venir de la grande ceinture maritime, ou sortir de l'immense prairie
toujours abreuvée, qui, dans les bas-fonds, sur les hauteurs, ondule,
coupée de haies, jusqu'au bout de l'horizon. Çà et là, un jet de soleil
s'abat sur les hautes herbes avec un éclat violent, et la splendeur de
la verdure devient éblouissante et brutale. L'eau regorgeante dresse les
tiges mollasses; elles foisonnent fragiles et emplies de séve, et cette
séve est incessamment renouvelée; car les nuages grisâtres rampent sur
un fond de brouillard immobile, et de loin en loin, le bord du ciel est
brouillé par une averse. «Il y a encore des _commons_, comme aux temps
de la conquête, abandonnés[14], sauvages, pleins d'ajoncs et d'herbes
épineuses, avec un cheval çà et là qui paît dans la solitude. Triste
aspect, médiocre terre[15]. Quel travail il a fallu pour l'humaniser!
Quelle impression elle a dû faire sur les hommes du Midi, sur les
Romains de César! Je pensais, en la voyant, aux anciens Saxons, aux
vagabonds de l'Ouest et du Nord, qui étaient venus camper dans ce pays
de marécages et de brumes, sur la lisière des vieilles forêts, au bord
de ces grands fleuves limoneux, qui roulent leur bourbe à la rencontre
des vagues. Il leur fallait vivre en chasseurs et en porchers, devenir,
comme auparavant, athlétiques, féroces et sombres. Mettez la
civilisation en moins sur ce sol. Il ne restera aux habitants que la
guerre, la chasse, la mangeaille et l'ivrognerie. L'amour riant, les
doux songes poétiques, les arts, la fine et agile pensée sont pour les
heureuses plages de la Méditerranée. Ici le barbare, mal clos dans sa
chaumière fangeuse, qui entend la pluie ruisseler pendant des journées
entières sur les feuilles des chênes, quelles rêveries peut-il avoir
quand il contemple ses boues et son ciel terni?»

[Footnote 14: Notes d'un voyage en Angleterre.]

[Footnote 15: Léonce de Lavergne, _De l'agriculture anglaise_. Le sol
est beaucoup plus mauvais que celui de la France.]


II

De grands corps blancs, flegmatiques, avec des yeux bleus farouches, et
des cheveux d'un blond rougeâtre; des estomacs voraces, repus de viande
et de fromage, réchauffés par des liqueurs fortes; un tempérament froid,
tardif pour l'amour[16], le goût du foyer domestique, le penchant à
l'ivrognerie brutale: ce sont là encore aujourd'hui les traits que
l'hérédité et le climat maintiennent dans la race, et ce sont ceux que
les historiens romains leur découvrent d'abord dans leur premier pays.
On ne vit point, en ces contrées, sans une abondance de nourriture
solide; le mauvais temps enferme les gens chez eux; il faut, pour les
ranimer, des boissons fortes; les sens y sont obtus, les muscles
résistants, les volontés énergiques. Par toutes ses racines corporelles
l'homme en tout pays plonge dans la nature, et il y plonge d'autant
davantage qu'étant plus inculte, il en est moins affranchi. Ceux-ci en
Germanie, sous leurs tempêtes, dans leurs misérables bateaux de cuir,
parmi les rigueurs et les périls de la vie maritime, se trouvaient entre
tous façonnés pour la résistance et l'entreprise, endurcis au mal et
contempteurs du danger. Pirates d'abord: de toutes les chasses, la
chasse à l'homme est la plus profitable et la plus noble; ils laissaient
le soin de la terre, et des troupeaux aux femmes et aux esclaves;
naviguer, combattre et piller[17], c'était là pour eux toute l'oeuvre
d'un homme libre. Ils se lançaient en mer sur leurs barques à deux
voiles, abordaient au hasard, tuaient, et allaient recommencer plus
loin, ayant égorgé en l'honneur de leurs dieux le dixième de leurs
prisonniers, et laissant derrière eux la lueur rouge de l'incendie.
«Seigneur, disait une litanie, délivrez-nous de la fureur des Jutes.»
«De tous les barbares[18], ce sont les plus fermes de corps et de coeur,
les plus redoutés,» ajoutez les plus «cruellement féroces.» Quand le
meurtre est devenu un métier, il devient un plaisir. Vers le huitième
siècle, la décomposition finale du grand cadavre romain, que Charlemagne
avait tenté de relever et qui s'affaissait dans sa pourriture, les
appela comme des vautours à la proie. Ceux qui étaient restés en
Danemark avec leurs frères de Norvége, païens fanatiques, et acharnés
contre les chrétiens, se lancèrent sur tous les rivages. Leurs rois de
mer[19], «qui n'avaient jamais dormi sous les poutres enfumées d'un
toit, qui n'avaient jamais vidé la corne de bière auprès d'un foyer
habité,» se riaient des vents et des orages, et chantaient: «Le souffle
de la tempête aide nos rameurs; le mugissement du ciel, les coups de la
foudre ne nous nuisent pas; l'ouragan est à notre service et nous jette
où nous voulions aller.» «Nous avons frappé de nos épées, dit un chant
attribué à Ragnar Lodbrog; c'était pour moi un plaisir égal à celui de
tenir une belle fille à mes côtés!... Celui qui n'est jamais blessé mène
une vie ennuyeuse.» Un d'entre eux, au monastère de Peterborough, tue de
sa main tous les moines, au nombre de quatre-vingt-quatre; d'autres,
ayant pris le roi Ælla, lui coupent les côtes jusqu'aux reins, et lui
arrachent les poumons par l'ouverture, de façon à figurer un aigle avec
sa plaie. Harold Pied de Lièvre, ayant saisi son compétiteur Alfred avec
six cents hommes, leur fit crever les yeux et couper les jarrets, ou
scalper le crâne, ou dévider les entrailles. Supplices et carnages,
besoin du danger, fureur de destruction, audaces obstinées et insensées
du tempérament trop fort, déchaînement des instincts carnassiers, ce
sont là les traits qui apparaissent à chaque pas dans les anciennes
Sagas. La fille du Iarl danois, voyant Egill qui veut s'asseoir auprès
d'elle, le repousse avec mépris, lui reprochant «d'avoir rarement fourni
aux loups des mets chauds, de n'avoir pas vu dans tout l'automne le
corbeau croassant au-dessus du carnage.» Mais Egill la saisit et
l'apaise en chantant: «J'ai marché avec mon glaive sanglant, de sorte
que le corbeau m'a suivi. Furieux, nous avons combattu, le feu planait
sur la demeure des hommes, et nous avons endormi dans le sang ceux qui
veillaient aux portes de la ville.» Par ces propos de table et ces goûts
de jeune fille, jugez du reste[20].

[Footnote 16: Tacite, _De moribus Germanorum_, passim: Diem, noctemque
continuare potando, nulli probrum.--Sera juvenum Venus.--Totos dies
juxta focum atque ignem agunt.--Dargaud, _Voyage en Danemark_. Six repas
par jour, le premier à 5 heures du matin. Voir les figures et les repas
à Hambourg et à Amsterdam.]

[Footnote 17: Bède, V. 10. Sidoine, VIII, 6. Lingard, _Histoire
d'Angleterre_.]

[Footnote 18: Zosime, III, 147. Ammien Marcellin, XXVIII, 526.]

[Footnote 19: Vikings. Aug. Thierry, _Hist. sancti Edmundi_, t. VI, 441
apud Surium. Voir l'_Yglingasaga_, et surtout la _Saga d'Egill_.]

[Footnote 20: Francs, Frisons, Saxons, Danois, Norvégiens, Islandais,
sont un même peuple. La langue, les lois, la religion, la poésie
diffèrent à peine. Ceux qui sont plus au nord restent plus tardivement
dans les moeurs primitives. La Germanie aux quatrième et cinquième
siècles, le Danemark et la Norvége au septième et au huitième, l'Islande
aux dixième et onzième siècles, offrent le même état, et les documents
de chaque pays peuvent combler les lacunes qu'il y a dans l'histoire des
autres.]

Les voici maintenant en Angleterre, plus sédentaires et plus riches:
croyez-vous qu'ils soient beaucoup changés? Changés peut-être, mais en
pis, comme les Francs, comme tous les barbares qui passent de l'action à
la jouissance. Ils sont plus gloutons, ils dépècent leurs porcs, ils
s'emplissent de viandes, ils avalent coup sur coup l'hydromel, la bière,
le vin de _pigment_, toutes ces fortes et âpres boissons qu'ils ont pu
ramasser, et se trouvent égayés et ranimés. Ajoutez-y le plaisir de se
battre. Ce n'est pas avec de tels instincts qu'on atteint vite à la
culture; pour la trouver naturelle et prompte, il faut aller la chercher
dans les sobres et vives populations du Midi. Ici le tempérament lent et
lourd[21] reste longtemps enseveli dans la vie brutale; au premier
aspect, nous autres, gens de race latine, nous ne voyons jamais chez eux
que de grandes et grosses bêtes, maladroites et ridicules quand elles ne
sont pas dangereuses et enragées. Jusqu'au seizième siècle, le corps de
la nation, dit un vieil historien, ne se composa guère que de pâtres,
gardeurs de bêtes à viande et à laine; jusqu'à la fin du dix-huitième,
l'ivrognerie fut le plaisir de la haute classe; il est encore celui de
la basse, et tous les raffinements des délicatesses et de l'humanité
moderne n'ont point aboli chez eux l'usage des verges et des coups de
poing. Si le barbare carnivore, belliqueux, buveur, dur aux intempéries,
apparaît encore sous la régularité de notre société et sous la douceur
de notre politesse, imaginez ce qu'il devait être lorsque, débarqué avec
sa bande sur un territoire dévasté ou désert et pour la première fois
devenu sédentaire, il voyait à l'horizon les pâturages communs de la
Marche, et la grande forêt primitive qui fournissait des cerfs à ses
chasses et des glands à ses porcs! Ils étaient «d'appétit grand et
grossier[22],» disent les anciennes histoires. Encore au temps de la
conquête[23], «la coutume de boire excessivement était le vice commun
des gens du haut rang, et ils y passaient, sans interruption, les jours
et les nuits entières.» Henri de Huntington, au douzième siècle,
regrettant l'antique hospitalité, dit que les rois normands ne
fournissent à leurs courtisans qu'un repas par jour, tandis que les rois
saxons en fournissaient quatre. Un jour qu'Athelstan visitait avec les
nobles sa parente Ethelflède, la provision d'hydromel fut épuisée du
premier coup par la grandeur des rasades; mais saint Dunstan, ayant
deviné, l'immensité de l'estomac royal, avait muni la maison, en sorte
«que les échansons, selon la coutume des fêtes royales, purent _toute la
journée_ servir à boire dans des cornes et autres vaisseaux.» Quand les
convives étaient rassasiés, la harpe passait de mains en mains, et la
rude harmonie de ces voix profondes montait haut sous les voûtes. Les
monastères eux-mêmes, au temps du roi Edgard, retentissaient jusqu'au
milieu de la nuit de jeux, de chants et de danses. Crier, boire,
s'agiter, sentir ses veines échauffées et gonflées par le vin, entendre
et voir autour de soi le tumulte de l'orgie, c'était le premier besoin
des barbares[24]. La pesante brute humaine s'assouvit de sensations et
de bruit.

[Footnote 21: Tacite, _De moribus Germanorum_, XXII: Gens nec astuta,
nec callida.]

[Footnote 22: _Pictorial history of England_, by Craig and Mac-Farlane,
I, 337. W. de Malmsbury. Henri de Huntington, VI, 365.]

[Footnote 23: Turner, _History of the Anglo-Saxons_, III, 29.]

[Footnote 24: Tacite, _De moribus Germanorum_, XXII, XXIII.]

Pour cet appétit, il y a une pâture plus forte, j'entends les coups et
les batailles. En vain, ils s'attachent au sol et deviennent
cultivateurs en troupes distinctes et en des endroits distincts,
enfermés[25] dans leur marche avec leur parenté et leurs compagnons,
liés entre eux, séparés d'autrui, bornés par des limites sacrées, par
des chênes séculaires où ils ont gravé des figures d'oiseaux et de
bêtes, par des perches plantées au milieu des marais et dont le
violateur est puni de supplices atroces. En vain ces Marches et ces Gaus
se groupent en états et finissent par former une société demi-réglée,
pourvue d'assemblées, et régie par des lois, conduite par un roi unique;
sa structure même indique les besoins auxquels elle pourvoit. C'est pour
maintenir la paix qu'ils s'assemblent; ce sont des traités de paix
qu'ils concluent entre eux dans leurs parlements; ce sont des provisions
pour la paix qu'ils établissent dans leurs lois. La guerre est partout
et journalière; il s'agit de ne pas être tué, rançonné, mutilé, pillé,
pendu, et, par surcroît, violée si l'on est femme[26]. Chaque homme est
tenu d'être armé, et prêt, avec son bourg ou sa ville, de repousser les
maraudeurs; ceux-ci vont par bandes; il y en a de trente-cinq et au
delà. L'animal est encore trop puissant, trop fougueux, trop indompté.
La colère et la convoitise le jettent tout d'abord sur sa proie.
L'histoire, telle que nous l'avons des Sept-Royaumes[27], ressemble à
«celle des corbeaux et des milans.» Ils ont tué ou asservi les Bretons,
ils combattent les Gallois qui restent, les Irlandais, les Pictes, ils
se massacrent entre eux, ils sont hachés et taillés en pièces par les
Danois. En cent ans, sur quatorze rois de Northumbrie, il y en a sept
tués et six déposés. Penda le Mercien tue cinq rois, et, pour prendre la
ville de Bamborough, démolit tous les villages voisins, amoncelle leurs
ruines en un bûcher immense capable de brûler les habitants, entreprend
d'exterminer les Northumbres, et périt lui-même par l'épée à
quatre-vingts ans. Beaucoup d'entre eux sont assassinés par leurs
thanes; tel thane est brûlé vif; les frères s'égorgent en trahison. Chez
nous, la culture a interposé entre le désir et l'action le tissu
entre-croisé et amollissant des réflexions et des calculs; ici la
détente est soudaine, et le meurtre et toute action extrême en partent à
l'instant. Le roi Edwy[28], ayant épousé Elgita, sa parente à un degré
prohibé, quitta, le jour même du couronnement, la salle où l'on buvait,
pour aller près d'elle. Les nobles se crurent insultés, et sur-le-champ
l'abbé Dunstan s'en fut lui-même chercher le jeune homme. «Il trouva la
femme adultère, dit le moine Osbern, sa mère et le roi ensemble sur le
lit de débauche. Il en arracha le roi violemment, et, lui mettant la
couronne sur la tête, le ramena devant les thanes.» Alors Elgita envoya
des hommes pour arracher les yeux de l'abbé, puis, sur une révolte, se
sauva avec le roi, «en se cachant par les chemins; mais les gens du
Nord, l'ayant saisie, «lui coupèrent les muscles des jarrets, puis lui
firent subir la mort dont elle était digne.» Barbarie sur barbarie: «À
Bristol, au temps de la conquête[29], la coutume était d'acheter des
hommes et des femmes dans toutes les parties de l'Angleterre et de les
exporter en Irlande pour les vendre avec profit. Les acheteurs
engrossaient ordinairement les jeunes femmes, et les menaient enceintes
au marché afin d'en tirer un meilleur prix. Vous auriez vu avec chagrin
de longues files de jeunes gens des deux sexes de la plus grande beauté,
liés avec des cordes et journellement exposés en vente.... Ils vendaient
ainsi comme esclaves leurs plus proches parents et même leurs propres
enfants....» Et le chroniqueur ajoute qu'ayant abandonné cet usage, «ils
donnèrent ainsi un exemple à tout le reste de l'Angleterre.»--Veut-on
savoir ce qu'étaient les moeurs dans les plus hauts rangs, dans la
famille du dernier roi[30]? Harold servait à boire au roi Édouard le
Confesseur. Soudain Tosti, son frère, irrité de sa faveur, le saisit aux
cheveux; on les sépare. Tosti s'en va à Hereford, où Harold avait fait
préparer un grand banquet royal, tue les serviteurs d'Harold, leur coupe
la tête et les membres qu'il met dans des vases de bière, de vin,
d'hydromel et de cidre, et envoie dire au roi: «Si tu vas à ta ferme, tu
y trouveras force chair salée, mais tu feras bien d'emporter quelques
autres pièces avec toi.» L'autre frère d'Harold, Sweyn, avait violé
l'abbesse Edgive, assassiné le thane Beorn, et, banni du pays, s'était
fait pirate. À voir leurs coups de main, leur férocité, leurs
ricanements de cannibales, on devine qu'ils n'avaient pas beaucoup de
chemin à faire pour redevenir rois de la mer et parents de ces
sectateurs d'Odin qui mangeaient la chair crue, pendaient des hommes aux
arbres sacrés d'Upsal en guise de victimes, et se tuaient eux-mêmes pour
mourir dans le sang comme ils avaient vécu. Vingt fois le vieil instinct
farouche reparaît sous la mince croûte du christianisme. Au onzième
siècle, «Sigeward[31], le grand duc de Northumberland, atteint d'un flux
de ventre et sentant sa mort prochaine: «Quelle honte pour moi, dit-il,
de n'avoir pu mourir dans tant de guerres, et de finir ainsi de la mort
des vaches! Au moins revêtez-moi de ma cuirasse, ceignez-moi mon épée,
mettez mon casque sur ma tête, mon bouclier dans ma main gauche, ma
hache dorée dans ma main droite, afin qu'un grand guerrier comme moi
meure en guerrier.» On fit comme il disait, et il mourut ainsi
honorablement avec ses armes.» Ils avaient fait un pas hors de la
barbarie, mais ce n'était qu'un pas.

[Footnote 25: Kemble, _Saxons in England_, I, 70; II, 184. «Les actes
d'un parlement anglo-saxon sont une série de _traités de paix_ entre
toutes les associations qui composent l'État, une révision et un
renouvellement continuels de toutes les alliances offensives et
défensives entre tous les hommes libres. Ils sont universellement des
contrats mutuels pour le maintien de la paix.» (Frid.)]

[Footnote 26: Turner, III, 238. _Lois d'Ina_.]

[Footnote 27: Mot de Milton (_Kites and Crows_). Lingard, t. I, ch. III.
Cette histoire ressemble beaucoup à celle des Francs dans les Gaules.
Voy. Grégoire de Tours. Les Saxons comme les Francs s'amollissent un
peu, mais surtout se dépravent, et sont pillés et massacrés par leurs
frères du Nord restés sauvages.]

[Footnote 28: _Pictorial history_, I, 171. _Vita sancti Dunstani_.
_Anglia sacra_, II.]

[Footnote 29: _Pictorial history_, I, 270. Vie de S. Wulston, évêque.]

[Footnote 30: «Tantæ sævitiæ erant fratres illi quod, cum alicujus
nitidam villam conspicerent, dominatorem de nocte interfici juberent,
totamque progeniem illius possessionemque defuncti obtinerent.» Turner,
III, 32. Henri de Huntington, VI, 367.]

[Footnote 31: _Penè gigas statura_, dit le chroniqueur. 1055. Kemble, I,
393. Henri de Huntington, liv. VI, 367.]


III

Sous cette barbarie native, il y avait des penchants nobles, inconnus au
monde romain, et qui de ses débris devaient tirer un meilleur monde. Au
premier rang, «un certain sérieux qui les écarte des sentiments frivoles
et les mène sur la voie des sentiments élevés[32].» Dès l'origine, en
Germanie, on les trouve tels, sévères de moeurs, avec des inclinations
graves et une dignité virile. Ils vivent solitairement, chacun près de
la source ou du bois qui lui a plu[33]. Même dans leurs villages, leurs
chaumières ne se touchent pas; ils ont besoin d'indépendance et d'air
libre. Nul goût pour la volupté: chez eux l'amour est tardif,
l'éducation dure, la nourriture simple; pour tous divertissements, ils
chassent l'uroch et sautent parmi les épées nues. L'ivresse violente et
les paris dangereux, c'est de ce côté qu'ils donnent prise; ils sont
enclins à rechercher, non les plaisirs doux, mais l'excitation forte. En
toutes choses, dans les instincts rudes et dans les instincts mâles, ils
sont des _hommes_. Chacun chez soi, sur sa terre et dans sa hutte, est
maître de soi, debout et entier, sans que rien le courbe ou l'entame.
Quand la communauté prend quelque chose de lui, c'est qu'il l'accorde.
Il voté armé dans toutes les grandes résolutions communes, juge dans
l'assemblée, fait des alliances et des guerres privées, émigré, agit et
ose[34]. L'Anglais moderne est déjà tout entier dans ce Saxon. S'il se
plie, c'est qu'il veut bien se plier; il n'est pas moins capable
d'abnégation que d'indépendance: le sacrifice est fréquent ici, l'homme
y fait bon marché de son sang et de sa vie. Chez Homère, le guerrier
faiblit souvent, et on ne le blâme point de fuir. Dans les Sagas, dans
l'Edda, il est tenu d'être trop brave; en Germanie, le lâche est noyé
dans la boue, sous une claie. À travers les emportements de la brutalité
primitive, on voit percer obscurément la grande idée du devoir, qui est
celle de la contrainte exercée par soi sur soi en vue de quelque but
noble. Chez eux le mariage est pur et la pudicité volontaire. Chez les
Saxons, l'homme adultère est puni de mort, la femme obligée de se
pendre, ou percée à coups de couteau par ses compagnes. Les femmes des
Cimbres, ne pouvant obtenir de Marius la sauvegarde, de leur chasteté,
se sont tuées par multitudes de leur propre main. Ils croient qu'il y a
dans les femmes «quelque chose de saint,» n'en épousent qu'une, et lui
gardent leur foi. Depuis quinze siècles, l'idée du mariage n'a pas
changé dans cette race[35]. L'épouse, en entrant sous le toit de son
mari, sait qu'elle se donne tout entière[36], «qu'elle n'aura avec lui
qu'un corps, qu'une vie; qu'elle n'aura nulle pensée, nul désir au delà;
qu'elle sera la compagne de ses périls et de ses travaux; qu'elle
souffrira et osera autant que lui dans la paix et dans la guerre.» Comme
elle, il sait se donner: quand il a choisi son chef, il s'oublie en lui,
il lui attribue sa gloire, il se fait tuer pour lui; «celui-là est
infâme pour toute sa vie, qui revient sans son chef du champ de
bataille[37].» C'est sur cette subordination volontaire que s'assiéra
la société féodale. L'homme, dans cette race, peut accepter un
supérieur, être capable de dévouement et de respect. Replié sur lui-même
par la tristesse et la rudesse de son climat, il a découvert la beauté
morale pendant que les autres découvraient la beauté sensible. Cette
espèce de brute nue qui gît tout le long du jour auprès de son feu,
inerte et sale, occupée à manger et à dormir[38], dont les organes
rouillés ne peuvent suivre les linéaments nets et fins des heureuses
formes poétiques, entrevoit le sublime dans ses rêves troubles. Il ne le
figure pas, il le sent; sa religion est déjà intérieure, comme elle le
sera lorsqu'au seizième siècle il rejettera le culte sensible importé de
Rome, et consacrera la foi du coeur[39]. Ses dieux ne sont point
enfermés dans des murailles; il n'a point d'idoles. Ce qu'il désigne par
des noms divins, c'est ce je ne sais quoi d'invisible et de grandiose
qui circule à travers la nature et qu'on devine au delà d'elle[40],
mystérieux infini que les sens n'atteignent pas, mais que «la vénération
révèle;» et quand plus tard les légendes précisent et altèrent cette
vague divination des puissances naturelles, une idée reste debout dans
ce chaos de rêves gigantesques: c'est que ce monde est une guerre et
que l'héroïsme est le souverain bien.

[Footnote 32: «Ein sinniger Ernst, der sie dem Eitlen entfuhrt, und auf
die Spur des Erhabenen leitet.» Grimm, _Mythologie_, 52. Vorrede.]

[Footnote 33: Tacite, XX, XXIII, XI, XII, XIII _et passim_. On peut voir
encore les traces de ce goût dans les constructions anglaises.]

[Footnote 34: Tacite, XII.]

[Footnote 35: «Une fois mariées, ce sont exactement des couveuses
occupées à faire des enfants, et en adoration perpétuelle devant le
faiseur.» Stendhal, _de l'Amour en Allemagne_.]

[Footnote 36: Tacite, XIX, VIII, XVI. Kemble, I, 232.]

[Footnote 37: Tacite, XIV. Kemble, I, 32.]

[Footnote 38: «In omni domo, nudi et sordidi.... Plus per otium
transigunt, dediti somno, ciboque; totos dies juxta focum atque ignem
agunt.»]

[Footnote 39: Grimm, 53, Vorrede, Tacite, X.]

[Footnote 40: «Deorum nominibus appellant secretum illud, quod sola
reverentia vident.» Plus tard, à Upsal par exemple, il y eut des
statues. (Adam de Brême.)

Wuotan (Odin) signifie, par sa racine, le Tout-Puissant, celui qui
pénètre et circule à travers tout. (Grimm, _Mythologie_.)]

Au commencement, disent ces vieilles légendes écrites en Islande[41], il
y avait deux mondes: Nilflheim le glacé et Muspill le brûlant. Des
gouttes de la neige fondante naquit un géant, Ymer. «Ce fut le
commencement des siècles,--quand Ymer s'établit.--Il n'y avait ni
sables, ni mers, ni ondes fraîches.--On ne trouvait ni terres, ni ciel
élevé.--Il y avait le gouffre béant,--mais de l'herbe nulle part.»--Il
n'y avait qu'Ymer, l'horrible Océan glacé, avec ses enfants, nés de ses
pieds et de son aisselle, puis leur informe lignée, les Terreurs de
l'abîme, les Montagnes stériles, les Ouragans du Nord, et le reste des
êtres malfaisants, ennemis du soleil et de la vie. Alors la vache
Andhumbla, née aussi de la neige fondante, mit à nu, en léchant le givre
des rochers, un homme, Bur, dont les petits-fils tuèrent Ymer. «De sa
chair ils firent la terre, de son sang le sol et les fleuves, de ses os
les montagnes, de sa tête le ciel, et de son cerveau enfin les nuées.»
Ainsi commença la guerre entre les monstres de l'hiver et les dieux
lumineux, fécondants, Odin, le fondateur, Balder, le doux et le
bienfaisant, Thor, le tonnerre d'été qui épure l'air et par les pluies
nourrit la terre. Longtemps les dieux combattront contre «les Iotes
glacés,» contre les noires puissances bestiales, contre le loup Fenris,
qu'ils tiendront enchaîné, contre le grand Serpent, qu'ils plongeront
dans la mer, contre le perfide Loki, qu'ils lieront sur des rochers,
sous une vipère dont le venin distillera incessamment sur son visage.
Longtemps les braves qui par une mort sanglante ont mérité d'être mis
«dans les enclos d'Odin et s'y livrent un combat chaque jour,» aideront
les dieux dans leur grande guerre. Un jour pourtant viendra où, dieux et
hommes, ils seront vaincus: «Alors tremble le grand frêne
d'Yggdrasil.--Il frissonne, le vieil arbre.--Le Iote Loki brise ses
liens.--Les ombres frémissent sur les routes de l'Enfer,--jusqu'à ce que
le feu de Surtr--ait dévoré l'arbre.--Le nocher Hrymr s'avance de
l'Orient, un bouclier le couvre.--Izrmungandr se roule--avec une rage de
géant.--Le serpent soulève les flots,--l'aigle bat des ailes,--l'oiseau
au bec pâle déchire les cadavres.--Le navire Naglfar est lancé.--Surtr
arrive du Midi avec les épées désastreuses.--Le soleil resplendit sur
les glaives des dieux héros.--Les montagnes de rochers s'ébranlent,--les
géantes tremblent.--Les ombres foulent le chemin de l'enfer,--le ciel
s'entr'ouvre.--Le soleil commence à noircir,--la terre s'affaisse dans
la mer.--Elles disparaissent du ciel,--les étoiles brillantes.--La fumée
tourbillonne--autour du feu destructeur du monde.--La flamme gigantesque
joue--contre le ciel même.» Les dieux périssent tour à tour dévorés par
les monstres, et la légende céleste, lugubre et grandiose ici comme
l'histoire humaine, annonce des cours de combattants et de héros.

[Footnote 41: Voyez _passim_. Edda Soemundi, Edda Snorri. Ed.
Copenhague, 3 vol.

M. Bergmann en a traduit plusieurs poëmes; j'emprunte parfois sa
traduction. Visions de la Vala. Discours de Vafthrudnis, etc.]

Nulle crainte de la douleur, nul souci de la vie. Ils en font litière
sitôt que leur idée les prend. Le frémissement des nerfs, la répugnance
de l'instinct animal qui, devant les plaies et la mort, se rejette en
arrière, tout disparaît sous la volonté irrésistible. Voyez dans leur
épopée[42] le sublime pousser au milieu de l'horrible, comme une
éclatante fleur de pourpre au milieu d'une mare de sang. Sigurd a
enfoncé son épée dans le coeur du dragon Fafnir, et «à ce moment tous
deux se regardent.» Alors Fafnir chante en mourant:

[Footnote 42: Fafnismâl, Edda, t. III. Cette épopée est commune aux
races du Nord comme l'Iliade aux peuplades de la Grèce, et se retrouva
presque tout entière en Allemagne dans les Niebelungen.]

«Jeune homme, jeune homme!--de quel jeune homme es-tu né?--de quelle
race d'hommes es-tu?--Car tu as trempé et rougi dans Fafnir--ton épée,
cette épée étincelante.--Ton fer s'est arrêté dans mon coeur.»

«C'est mon coeur qui m'a poussé.--Ce sont mes mains qui ont accompli
l'oeuvre,--mes mains et mon fer aigu.--Rarement il devient brave--et
aguerri aux blessures,--celui qui tremble--au moment du danger!»

Sur ce cri d'aigle triomphant, Régin, le frère de Fafnir, arrive, lui
arrache le coeur, boit le sang de la blessure et s'endort. Cependant
Sigurd, qui faisait rôtir le coeur, porte sans y penser son doigt
sanglant à sa bouche. Aussitôt il comprend le langage des oiseaux qui
gazouillent au-dessus de lui dans les feuilles vertes des arbres. Ils
l'avertissent de se défier de Régin. Sigurd coupe la tête de Régin,
mange le coeur de Fafnir, boit son sang et celui de son frère. C'est
parmi «cette rosée de meurtres» que végètent ici le courage et la
poésie. Sigurd a conquis Brynhild, la vierge indomptée, en traversant la
flamme et en lui fendant sa cuirasse, et il a dormi avec elle trois
nuits, mais ayant placé entre elle et lui son épée, «sans prendre entre
ses bras la jeune fille florissante, sans lui donner un baiser,» parce
que, selon la foi jurée, il doit la remettre à son ami Gunnar. Elle,
amoureuse de lui, «demeurait assise seule,--à la chute du jour,--et
ouvertement,--se dit en elle-même:--J'aurai Sigurd,--ou je
mourrai,--Sigurd, l'homme florissant de jeunesse,--je l'aurai dans mes
bras.» Mais le voyant marié, elle le fit tuer. «Alors elle rit,
Brynhild,--la fille de Budli,--cette fois-là seulement,--de tout son
coeur,--lorsque du lit,--on put entendre--le cri éclatant de la veuve.»
Elle-même, revêtant sa cuirasse, se perça de son glaive, et, pour
dernière demande, se fit étendre sur un grand bûcher avec Sigurd, l'épée
entre eux, comme au jour où ils avaient dormi ensemble, avec des
boucliers, avec des esclaves ornés d'or, avec deux faucons, avec cinq
femmes, avec huit serviteurs, avec son père nourricier et sa nourrice,
et tous brûlèrent ensemble. Cependant Gudrun, la veuve, restait immobile
près du corps et ne pouvait pleurer. Les femmes des chefs vinrent près
d'elle, et chacune pour la consoler lui conta ses propres peines, toutes
les calamités des grandes dévastations et de l'antique vie barbare.
«Alors parla Gjaflogd,--soeur de Gjuki:--«Je sais que sur la terre--je
suis entre toutes la plus dénuée de joie.--De cinq maris--j'ai souffert
la perte,--et aussi de deux filles,--de trois soeurs,--de huit
frères;--pourtant me voilà, et je survis seule.»--Alors parla
Herborgd,--reine de la terre des Huns:--«Moi j'ai à raconter--un deuil
plus cruel.--Mes sept fils,--dans la région de l'Est,--et mon mari le
huitième--sont morts dans la bataille.--Mon père et ma mère,--mes quatre
frères,--le vent a joué avec eux--dans la mer.--Le flot a battu--le
plancher de leur vaisseau.--Moi-même j'étais forcée de recueillir leurs
corps,--moi-même j'étais forcée de veiller à leur sépulture,--moi-même
j'étais forcée--de faire leurs funérailles.--Tout cela, je l'ai
souffert--en une année,--et pendant ce temps,--nul d'entre les
hommes--ne m'a apporté de consolation.--Cependant j'étais enchaînée--et
captive de guerre,--quand six mois de cette année se furent
écoulés.--J'étais forcée de parer--la femme d'un chef de guerre--et de
lui attacher sa chaussure--chaque matin. Elle me menaçait--par jalousie,
et me frappait de rudes coups.»--Tout cela est vain, nulle parole ne
peut mouiller ces yeux secs; il faut qu'on mette le corps sanglant sur
ses genoux pour lui tirer des larmes. Alors elle éclate, s'affaisse, et
les cygnes de sa cour répondent à ses cris. Elle mourrait, comme Sigrun,
sur le cadavre de celui qu'elle a uniquement aimé, si par un breuvage
magique on ne lui faisait perdre la mémoire. Ainsi dénaturée, elle part
pour épouser Atli, le roi des Huns. Et néanmoins elle part malgré elle,
avec des prédictions sinistres. Car le meurtre engendre le meurtre; et
ses frères, les meurtriers de Sigurd, attirés chez Atli, vont tomber à
leur tour dans un piége pareil à celui qu'ils ont tendu. Gunnar est lié,
et l'on veut qu'il livre le trésor; il répond avec l'étrange rire des
barbares: «Je demande qu'on me mette dans la main--le coeur de mon frère
Högni,--le coeur sanglant,--arraché de la poitrine du puissant
cavalier,--du fils de roi,--avec un poignard émoussé.»--Ils arrachèrent
le coeur--de la poitrine de l'esclave Hjalli.--Ils le mirent sanglant
sur un plat--et le portèrent à Gunnar....--Alors parla Gunnar,--le chef
des hommes:--«Ici est le coeur--de Hjalli le lâche.--Il ne ressemble pas
au coeur de Högni le brave.--Il tremble beaucoup--maintenant qu'il est
sur le plat.--Il tremblait davantage--quand il était dans sa
poitrine.»--....«Högni rit--lorsqu'on coupa jusqu'à son coeur,--jusqu'au
coeur vivant du guerrier qui savait arranger le panache des casques.--Il
ne pensa pas du tout à pleurer.--Ils mirent le coeur sanglant dans un
plat--et le portèrent à Gunnar.--Gunnar, d'un visage serein, parla
ainsi,--le vaillant Niflung!--«Voici le coeur--d'Högni le brave!--Il ne
ressemble pas au coeur--de Hjalli le lâche.--Il tremble peu--maintenant
qu'il est dans le plat.--Il tremblait beaucoup moins--quand il était
dans sa poitrine.--Que n'es-tu,--Atli,--aussi loin de mes yeux--que tu
seras toujours loin--de nos colliers, de notre trésor!--À moi seul est
confié maintenant--tout le trésor caché,--toute la richesse des
Niflungs.--Car Högni n'est plus parmi les vivants.--Je n'étais point
rassuré--tant que nous vivions tous deux.--Mais maintenant je suis
tranquille,--car je survis seul.» Suprême insulte de l'homme sûr de soi,
à qui rien ne coûte pour s'assouvir, ni sa vie ni celle d'autrui. On l'a
jeté parmi les serpents, et il y est mort, frappant du pied sa harpe.
Mais la flamme inextinguible de la vengeance a passé de son coeur dans
celui de sa soeur; cadavre sur cadavre, on les voit tomber tour à tour
l'un sur l'autre; une sorte de fureur colossale les précipite les yeux
ouverts dans la mort. Elle a égorgé les enfants qu'elle a eus d'Atli,
elle lui donne à manger leurs coeurs dans du miel, un jour qu'il revient
du carnage, et rit froidement en lui découvrant de quelle pâture il
s'est repu. Les Huns hurlent, et sur les bancs, sous les tentes, chacun
pleure; elle ne pleure point; elle n'a point pleuré depuis la mort de
Sigurd, ni sur ses frères «au coeur d'ours,» ni sur «ses tendres
enfants, ses enfants sans défiance.» La nuit venue, elle égorge Atli
dans son lit, met le feu au palais, brûle tous les serviteurs et toutes
les femmes guerrières. Jugez par ce monceau de dévastations et de
carnages à quels excès la volonté ici est tendue. Il y avait des hommes
parmi eux, les Berserkirs[43] qui, dans la bataille, saisis par une
sorte de folie, déchaînaient tout d'un coup une force surhumaine et ne
sentaient plus les blessures. Voilà le héros tel qu'il est conçu dans
cette race à sa première aurore. N'est-il pas étrange de les voir mettre
le bonheur dans les batailles et la beauté dans la mort? Y a-t-il un
peuple, Hindous, Persans, Grecs ou Gaulois, qui se soit formé de la vie
une conception aussi tragique? Y en a-t-il qui ait peuplé sa pensée
enfantine de songes aussi funèbres? Y en a-t-il un qui ait chassé aussi
entièrement de ses rêves la douceur de la jouissance et la mollesse de
la volupté? L'effort, l'effort tenace et douloureux, l'exaltation dans
l'effort, voilà leur état préféré. Carlyle disait bien que dans la
sombre obstination du travailleur anglais subsiste encore la rage
silencieuse de l'ancien guerrier scandinave. Lutter pour lutter, c'est
là leur plaisir. Avec quelle tristesse, quelle fureur et quels dégâts un
pareil naturel se déborde, on le verra dans Byron et dans Shakspeare;
avec quelle efficacité, avec quels services il s'endigue et s'emploie
sous les idées morales, on le verra dans les puritains.

[Footnote 43: Ce mot désigne les hommes qui combattaient sans cuirasse,
probablement vêtus d'une simple blouse.]


IV

Ils viennent s'établir en Angleterre, et si désordonnée que soit la
société qui les assemble, elle est fondée, comme en Germanie, sur des
sentiments généreux. La guerre est à chaque porte, je le sais, mais les
vertus guerrières sont derrière chaque porte; le courage d'abord, et
aussi la fidélité. Sous la brute il y a l'homme libre et aussi l'homme
de coeur. Il n'y a point d'homme parmi eux qui, à ses propres
risques[44], ne puisse faire des ligues, aller combattre au dehors,
tenter les entreprises. Il n'y a pas de groupe d'hommes libres parmi eux
qui, dans leur Witanagemot, ne renouvelle incessamment ses alliances
avec autrui. Chaque parenté, dans sa marche, forme une ligue dont tous
les membres, «frères de l'épée,» se défendent l'un l'autre, et réclament
l'un pour l'autre, aux dépens de leur sang, le prix du sang. Chaque chef
dans sa salle compte qu'il a des amis, non des mercenaires, dans les
fidèles qui boivent sa bière, et qui ayant reçu de lui, en marque
d'estime et de confiance, des bracelets, des épées et des armures, se
jetteront entre lui et les blessures le jour du combat[45].
L'indépendance et l'audace bouillonnent dans ce jeune monde avec des
violences et des excès; mais en elles-mêmes ce sont des choses nobles,
et les sentiments qui les disciplinent, je veux dire le dévouement
affectueux et le respect de la foi donnée, ne le sont pas moins. Ils
apparaissent dans les lois, ils éclatent dans la poésie. C'est la
grandeur du coeur ici qui fournit à l'imagination sa matière. Les
personnages ne sont point égoïstes et rusés comme ceux d'Homère. Ce sont
de braves coeurs, simples[46] et forts, «fidèles à leurs parents, à leur
seigneur dans le jeu des épées, fermes et solides envers ennemis et
amis,» prodigues de courage et disposés au sacrifice. «Tout vieux que je
suis, dit l'un d'eux, je ne bougerai pas d'ici. Je pense à mourir au
côté de mon seigneur, près de cet homme que j'ai tant aimé.... Il tint
sa parole, la parole qu'il avait donnée à son chef, au distributeur des
trésors, lui promettant qu'ils reviendraient ensemble à la ville, sains
et saufs dans leurs maisons, ou que tous les deux ils tomberaient dans
l'armée, à l'endroit du carnage, expirant de leurs blessures. Il gisait
comme un fidèle serviteur auprès de son seigneur.» Quoique maladroits à
parler, leurs vieux poëtes trouvent des mots touchants quand il s'agit
de peindre ces amitiés viriles. On est ému quand on les entend conter
comment le vieux «roi embrassa le meilleur des thanes, et lui mit ses
bras autour du col...,» comment «les larmes coulaient sur les joues du
chef à tête grise.... Le vaillant homme lui était si cher!--Il ne
pouvait point arrêter le flot qui montait de sa poitrine. Dans son
coeur, profondément dans les liens de sa pensée, il soupirait
secrètement après ce cher homme!» Si peu nombreux que soient les chants
qui nous restent, ils reviennent sur ce sujet: l'homme exilé pense en
rêve à son seigneur[47]; «il lui semble dans son esprit--qu'il le baise
et l'embrasse,--et qu'il pose sur ses genoux--ses mains et sa
tête,--comme jadis parfois,--dans les anciens jours,--lorsqu'il
jouissait de ses dons.--Alors il se réveille,--le mortel sans amis.--Il
voit devant lui--les routes désertes,--les oiseaux de la mer qui se
baignent,--étendant leurs ailes,--le givre et la neige qui descendent,
mêlés de grêle.--Alors sont plus pesantes--les blessures de son
coeur.»--«Bien souvent, dit un autre, nous étions convenus tous
deux--que rien ne nous séparerait,--sauf la mort seule.--Maintenant ceci
est changé,--et notre amitié est--comme si elle n'avait jamais été.--Il
faut que j'habite ici--bien loin de mon ami bien-aimé,--que j'endure des
inimitiés.--On me contraint à demeurer--sous les feuillages de la
forêt,--sous le chêne, dans cette caverne souterraine.--Froide est cette
maison de terre.--J'en suis tout lassé.--Obscurs sont les vallons--et
hautes les collines,--triste enceinte de rameaux--couverte de
ronces,--séjour sans joie....--Mes amis sont dans la terre.--Ceux que
j'aimais dans leur, vie,--le tombeau les garde.--Et moi ici avant
l'aube,--je marche seul--sous le chêne,--parmi ces caves
souterraines....--Bien souvent ici le départ de mon seigneur--m'a
accablé d'une lourde peine.» Parmi les moeurs périlleuses et le
perpétuel recours aux armes, il n'y a pas ici de sentiment plus vif que
l'amitié, ni de vertu plus efficace que la loyauté.

[Footnote 44: Voyez la vie de Sweyn, d'Hereward, etc., même au temps de
la conquête.]

[Footnote 45: Beowulf, _passim_. Death of Byrhtnoth.]

[Footnote 46: «Gens nec callida, nec astuta.» Tacite.]

[Footnote 47: The Wanderer, the Exile's song. Codex Exoniensis, publié
par Thorpe.]

Ainsi appuyée sur l'affection puissante et sur la foi gardée, toute
société est saine. Le mariage l'est comme l'État. On voit la femme
apparaître mêlée aux hommes, dans les festins, sérieuse et
respectée[48]. Elle parle et on l'écoute; on n'a pas besoin de la cacher
ni de l'asservir pour la contenir ou la préserver. Elle est une personne
et non une chose. La loi exige son consentement pour le mariage,
l'entoure des garanties et la pourvoit de protections. Elle peut
hériter, posséder, léguer, paraître dans les cours de justice, dans les
assemblées du comté, dans la grande assemblée des sages. Plusieurs fois
le nom de la reine, le nom de plusieurs autres dames est inscrit dans
les actes de Witanagemot. Comme l'homme et à côté de l'homme, la loi et
les moeurs la maintiennent debout. Comme l'homme et à côté de l'homme,
c'est le coeur qui l'attache. Il y a dans Alfred[49] un portrait de
l'épouse qui, pour la pureté et l'élévation, égale tout ce qu'ont pu
inventer nos délicatesses modernes: «Ta femme vit maintenant pour toi,
pour toi seul. À cause de cela, elle n'aime rien, excepté toi. Elle a
assez de toutes les sortes de biens dans cette vie présente, mais elle
les a dédaignés tous à cause de toi seul. Elle les a tous laissés là
parce qu'elle ne t'a pas avec eux. Ton absence lui fait croire que tout
ce qu'elle possède n'est rien. Ainsi, pour l'amour de toi, elle se
consume et elle est bien près d'être morte de larmes et de chagrin.»
Déjà, dans les légendes de l'Edda, on a vu Sigrun au tombeau d'Helgi,
«avec autant de joie que les voraces éperviers d'Odin lorsqu'ils savent
que les proies tièdes du carnage leur sont préparées,» vouloir dormir
encore dans les bras du mort et mourir à la fin sur son sépulcre. Rien
de semblable ici à l'amour tel qu'on le voit dans les poésies primitives
de la France, de la Provence, de l'Espagne et de la Grèce. Toute gaieté,
tout agrément lui manque; en dehors du mariage, il n'est qu'un appétit
farouche, une secousse de l'instinct bestial. Nulle part il n'apparaît
avec son charme et son sourire; nulle chanson d'amour dans cette vieille
poésie. C'est que l'amour n'y est point un amusement et une volupté,
mais un engagement et un dévouement. Tout y est grave, et même sombre,
dans les associations civiles, comme dans la société conjugale. Comme en
Germanie, parmi les tristesses du tempérament mélancolique et les
rudesses de la vie barbare, on ne voit dominer et agir que les plus
tragiques facultés de l'homme, la profonde puissance d'aimer et la
grande puissance de vouloir.

[Footnote 48: Beowulf, 48. Turner, III, 08. _Pictorial history_, I,
340.]

[Footnote 49: Alfred emprunte ce portrait à Boëce, mais le refait
presque entier.]

C'est pour cela que le héros, ici comme en Germanie, est véritablement
héroïque. Parlons-en à loisir; il nous reste un de leurs poëmes presque
entier, celui de Beowulf. Voici les récits que les thanes, assis sur
leurs escabeaux, à la clarté des torches, écoutaient en buvant la bière
de leur prince: l'on y voit leurs moeurs, leurs sentiments, comme les
sentiments et les moeurs des Grecs dans l'Iliade et l'Odyssée d'Homère.
C'est un héros que ce Beowulf, et un chevalier avant la chevalerie,
comme les conducteurs des bandes germaines sont des chefs féodaux avant
l'établissement féodal[50]. Il a «ramé sur la mer, son épée nue serrée
dans la main, parmi les vagues sauvages et les tempêtes glacées, pendant
que la fureur de l'hiver bouillonnait sur les vagues de l'abîme; les
monstres de la mer, les ennemis bigarrés le tiraient au fond, le
tenaient serré dans leur griffe hideuse. Mais il a atteint les
misérables avec sa pointe, avec sa hache de guerre. La grande bête de
l'Océan a reçu par sa main l'assaut de la guerre, et il a tué neuf
nicors[51].» Maintenant le voilà qui vient à travers les flots pour
secourir le vieux roi Hrothgar, qui est assis affligé dans «la grande
salle à hydromel, haute et recourbée,» avec ses thanes. Car «un hideux
étranger, un démon habitant des marais,» Grendel, est entré la nuit dans
sa salle, a saisi trente nobles qui dormaient, et s'en est retourné dans
sa bauge avec leurs cadavres; depuis douze ans, «l'ogre des repaires,»
la bestiale et vorace créature, le parent des Orques et des Iotes,
dévore les hommes et «vide les meilleures maisons. Beowulf, le grand
guerrier, s'offre pour le combattre seul, corps à corps, vie pour vie,
sans épée ni cotte de mailles, «car la peau du maudit ne s'inquiète pas
des armes,» demandant seulement que si la mort le prend, on emporte son
corps sanglant, on l'enterre, on marque «sa demeure humide[52],» et
qu'on renvoie à son chef Hygelac «la meilleure de ses chemises d'acier.»

[Footnote 50: Kemble pense que le fond de ce poëme est très-ancien,
peut-être contemporain de l'invasion des Angles et des Saxons, mais que
la rédaction actuelle est postérieure au septième siècle. _Kemble's
Beowulf_, texte et traduction. Les personnages sont danois.]

[Footnote 51: Monstres de l'eau.]

[Footnote 52: Fen-dwelling.]

Il s'est couché dans la salle, «confiant dans sa force hautaine,»
et quand les brouillards de la nuit se sont levés, voici venir
Grendel, qui arrache avec ses mains la porte, et saisissant un
guerrier, «le déchire à l'improviste, mord son corps, boit le sang
de ses veines, l'avale par morceaux coup sur coup.» Mais Beowulf
à son tour l'a saisi, «se levant sur son coude.» «La salle royale
tonnait.--La bière était répandue....--Ils étaient tous deux de
furieux,--d'âpres et forts combattants.--La maison résonnait.--Alors
ce fut une grande merveille--que la salle à boire--pût résister
aux deux taureaux de la guerre,--et qu'il ne croulât point à
terre--le beau palais. Le bruit s'éleva--encore une fois.--Pour
les Danois du Nord,--ce fut une terreur affreuse--pour tous ceux
qui du mur--entendirent ce hurlement,--entendirent l'ennemi de
Dieu--chanter son chant lugubre,--son chant de défaite--et se lamenter
de sa blessure....--L'infâme maudit--subissait la blessure mortelle.--Il
y avait à son épaule--une grande plaie visible.--Les muscles avaient
été arrachés,--les jointures des os avaient craqué.--La victoire dans
la bataille--était pour Beowulf.--Grendel était contraint--de fuir,
atteint à mort,--dans son refuge des marais,--de chercher sa lugubre
demeure.--Il savait bien--que la fin de sa vie--était venue,--que le
nombre de ses jours était rempli.» Car il avait laissé par terre sa
main, son bras et son épaule, et dans le lac des Nicors, où il s'était
renfoncé, «la vague enflée de sang bouillonnait, la source impure des
vagues était bouleversée toute chaude de poison, la teinte de l'eau
était souillée par la mort, des caillots de sang venaient avec les
bouillons à la surface.» Restait un monstre femelle, sa mère, «qui
habitait comme lui les froids courants, et la terreur des eaux,» qui
vint la nuit, et qui parmi les épées nues, arracha et dévora encore un
homme, OEschere, le meilleur ami du roi. Une lamentation s'éleva dans
le palais, et Beowulf s'offrit encore. Ils allèrent vers la bauge,
dans un endroit désert, refuge des loups, près des promontoires où le
vent souffle, où «un torrent des montagnes se précipitant sous
l'obscurité des collines, faisait un flux sous la terre.» «Les bois se
tenant par leurs racines avançaient leur ombre au-dessus de l'eau. La
nuit, on y pouvait voir une merveille, du feu sur les vagues;» le
cerf, lassé par les chiens, «aurait plutôt laissé son âme sur le bord»
que d'y plonger pour y cacher sa tête. D'étranges dragons, des
serpents y nageaient, et de temps en temps «le cor y sonnait un chant
de mort, un chant terrible.» Beowulf se lança dans la vague, il
descendit, à travers les monstres qui choquaient sa cotte de mailles,
jusqu'à l'ogresse, jusqu'à «la détestable homicide,» qui, l'empoignant
dans ses griffes, l'emporta vers son repaire. Un pâle rayon y luisait,
et là, il vit en face «la louve de l'abîme,--la puissante femme de la
mer.--Il donna l'assaut de la guerre--avec sa lame de bataille.--Il
n'arrêta point l'essor de l'épée, en sorte que, sur sa tête,--le
glaive chanta bien haut--une âpre chanson de guerre.» Mais voyant que
ni le tranchant ni la pointe n'entamaient la chair, il la tordit de
ses bras et l'abattit par terre, pendant qu'elle, «de son couteau
large au tranchant brun,» essayait de percer la chemise d'acier qui le
couvrait. Ils roulèrent ainsi jusqu'à ce que Beowulf aperçut près de
lui, parmi les armes, une lame fortunée dans la victoire,--une vieille
épée gigantesque,--fidèle de tranchant,--bonne et prête à
servir,--ouvrage des géants.--Il la saisit par la poignée,--le
guerrier des Scyldings;--violent et terrible, tournoyait le
glaive.--Désespérant de sa vie,--il frappa furieusement;--il
l'atteignit rudement--à l'endroit du col;--il brisa les anneaux de
l'échine,--la lame pénétra à travers toute la chair maudite.--Elle
s'affaissa sur le sol,--l'épée était sanglante.--L'homme se réjouit
dans son oeuvre.--La lumière entra.--Il y avait une clarté dans la
salle, comme lorsque du ciel,--luit doucement--la lampe du firmament.»
Alors il vit Grendel mort dans un coin de la salle, et quatre de ses
compagnons, ayant soulevé avec peine la tête monstrueuse, la
portèrent par les cheveux jusqu'à la maison du roi.

C'est là sa première oeuvre, et le reste de sa vie est pareil: lorsqu'il
eut régné cinquante ans dans sa terre, un dragon dont on avait dérobé le
trésor sortit de la colline et vint brûler les hommes et les maisons de
l'île «avec des vagues de feu.» Alors le refuge des comtes--commanda
qu'on lui fît--«un bouclier bigarré--tout de fer,» sachant bien qu'un
bouclier en bois de tilleul ne suffirait pas contre la flamme. «Le
prince des anneaux--était trop fier--pour chercher la grande bête
volante--avec une troupe,--avec beaucoup d'hommes.--Il ne craignait pas
pour lui-même cette bataille.--Il ne faisait point cas--de l'inimitié du
ver,--de son labeur, ni de sa valeur.» Et cependant il était triste et
allait contre sa volonté, car «sa destinée était proche.» Il vit une
caverne, «un enfoncement sous la terre--près de la vague de
l'Océan,--près du clapotement de l'eau,--qui au dedans était
pleine--d'ornements en relief et de bracelets.--Il s'assit sur le
promontoire,--le roi rude à la guerre,--et dit adieu--aux compagnons de
son foyer;» car, quoique vieux, il voulait s'exposer pour eux, «être le
gardien de son peuple.» Il cria, et le dragon vint jetant du feu; la
lame ne mordit point sur son corps, et le roi fut enveloppé dans la
flamme. Ses camarades s'étaient enfuis dans le bois, sauf un, Wiglaf,
qui accourut à travers la fumée, «sachant bien que ce n'était pas la
vieille coutume d'abandonner son parent, son prince, de le laisser
souffrir l'angoisse, de le laisser tomber dans la bataille.» «Le ver
devient furieux,--l'ignoble étranger perfide,--tout bigarré de vagues de
feu....--Brûlant et féroce dans la guerre,--il accrocha tout le col du
roi--avec ses griffes empoisonnées.--Il s'ensanglanta--du sang de la
vie.--Le sang bouillonnait en vagues.» Eux, de leurs épées, ils le
fendirent par le milieu. Cependant la blessure du roi devint chaude et
s'enfla, il connut que le poison était en lui, et s'assit près du mur,
sur une pierre «regardant l'ouvrage des géants,--comment avec ses arches
de pierre--l'éternelle caverne--se tenait au dedans--ferme sur des
piliers.» Puis il dit: «J'ai tenu en ma garde ce peuple--cinquante
hivers. Il n'y avait pas un roi--de tous mes voisins--qui osât me
rencontrer--avec des hommes de guerre,--m'attaquer avec la peur.--J'ai
bien tenu ma terre.--Je n'ai point cherché des embûches de traître;--je
n'ai point juré--injustement beaucoup de serments.--À cause de tout
cela, je puis,--quoique malade de mortelles blessures,--avoir de la
joie....--Maintenant, va tout de suite--voir le trésor--sous la pierre
grise, cher Wiglaf.... Ce monceau de trésors,--je l'ai acheté,--vieux
que je suis, par ma mort.--Il pourra servir--dans les besoins de mon
peuple....--Je me réjouis d'avoir pu,--avant de mourir, acquérir un tel
trésor--pour mon peuple....--À présent, je n'ai plus besoin de demeurer
ici plus longtemps.»

C'est ici la générosité entière et véritable, non pas exagérée et
factice, comme elle le sera plus tard, dans l'imagination romanesque
des clercs bavards, arrangeurs d'aventures. La fiction n'est pas ici
bien éloignée des choses, et l'on sent l'homme palpiter sous le héros.
Toute grossière que soit leur poésie, celui-ci y est grand; c'est qu'il
l'est simplement et par ses oeuvres. Il a été fidèle à son prince, puis
à son peuple; il a été de lui-même, dans une terre étrangère, s'exposer
pour délivrer les hommes; il s'oublie en mourant pour penser que sa mort
profite à autrui. «Chacun de nous, dit-il quelque part, doit arriver à
la fin de cette vie mortelle. Ainsi que chacun fasse justice, s'il le
peut, avant sa mort.» Regardez à côté de lui ces monstres qu'il détruit,
derniers souvenirs des anciennes guerres contre les races inférieures et
de la religion primitive, considérez cette vie dangereuse, ces nuits
passées sur les vagues, ces efforts de l'homme aux prises avec la nature
brute, cette poitrine invaincue qui froisse contre soi les poitrines
bestiales, et ces muscles colossaux qui, en se tendant, arrachent aux
monstres un pan de chair; vous verrez, dans le nuage de la légende et
sous la lumière de la poésie, reparaître les vaillants hommes qui, à
travers les folies de la guerre et les fougues du tempérament,
commençaient à asseoir un peuple et à fonder un État.


V

Un poëme presque entier, deux ou trois débris de poëmes, voilà tout ce
qui subsiste de cette poésie laïque en Angleterre. Le reste du courant
païen, germain et barbare, a été arrêté ou recouvert, d'abord par
l'entrée de la religion chrétienne, ensuite par la conquête des Français
de Normandie. Mais ce qui a subsisté suffit et au delà pour montrer
l'étrange et puissant génie poétique qui est dans la race, et pour faire
voir d'avance la fleur dans le bourgeon.

Si jamais il y eut quelque part un profond et sérieux sentiment
poétique, c'est ici. Ils ne parlent pas, ils chantent, ou plutôt ils
crient. Chacun de leurs petits vers est une acclamation, et sort comme
un grondement; leurs puissantes poitrines se soulèvent avec un
frémissement de colère ou d'enthousiasme, et une phrase, un mot obscur,
véhément, malgré eux, tout d'un coup, leur vient aux lèvres. Nul art,
nul talent naturel pour décrire une à une et avec ordre les diverses
parties d'un événement ou d'un objet. Les cinquante rayons de lumière
que chaque chose envoie tour à tour dans un esprit régulier et mesuré
arrivent dans celui-ci à la fois, en une seule masse ardente et confuse,
pour le bouleverser par leur saccade et leur afflux. Écoutez ces chants
de guerre, véritables chants, heurtés, violents, tels qu'ils convenaient
à ces voix terribles: encore aujourd'hui, à cette distance, séparés de
nous par les moeurs, la langue, et dix siècles, on les entend:

«L'armée sort[53].--Les oiseaux chantent.--La cigale bruit.--La poutre
de la guerre[54] résonne,--la lance choque le bouclier.--Alors brille la
lune--errante sous les nuages;--alors se lèvent les oeuvres de
vengeance,--que la colère de ce peuple--doit accomplir....--Alors on
entendit dans la cour--le tumulte de la mêlée meurtrière.--Ils
saisissaient de leurs mains--le bois concave du bouclier.--Ils fendirent
les os du crâne.--Les toits de la citadelle retentirent,--jusqu'à ce que
dans la bataille--tomba Garulf,--le premier de tous les hommes--qui
habitent la terre,--Garulf, le fils de Guthlaf.--Autour de lui beaucoup
de braves--gisaient mourants.--Le corbeau tournoyait--noir et sombre
comme la feuille de saule.--Il y avait un flamboiement de
glaives,--comme si tout Finsburg--eût été en feu.--Jamais je n'ai
entendu conter--bataille dans la guerre plus belle à voir.»

[Footnote 53: Conybeare's illustrations of anglo-saxon poetry. Bataille
de Finsburg.--La collection complète des poésies anglo-saxonnes a été
publiée par M. Grein.]

[Footnote 54: La lance, l'épée.]

«Ici le roi Athelstan[55],--le seigneur des comtes,--qui donne des
bracelets aux nobles,--et son frère aussi--Edmond l'Étheling,--noble
d'ancienne race,--ont tué dans la bataille,--avec les tranchants des
épées,--à Brunanburh.--Ils ont fendu le mur des boucliers,--ils ont
haché les nobles bannières,--avec les coups de leurs marteaux,--les
enfants d'Edward!... Ils ont abattu dans la poursuite--la nation des
Scots,--et les hommes de vaisseaux,--parmi le tumulte de la mêlée,--et
la sueur des combattants.--Cependant le soleil là-haut,--la grande
étoile,--le brillant luminaire de Dieu,--de Dieu le seigneur éternel,--à
l'heure du matin,--a passé par-dessus la terre,--tant qu'enfin la noble
créature--s'est précipitée vers son coucher.--Là gisaient les soldats
par multitudes,--abattus par les dards;--les hommes du Nord, frappés
par-dessus leurs boucliers,--et aussi les Scots--las de la rouge
bataille....--Athelstan a laissé derrière lui--les oiseaux criards de la
guerre,--le corbeau qui se repaîtra des morts,--le milan funèbre,--le
corbeau noir--au bec crochu,--et le crapeau rauque,--et l'aigle qui
bientôt--fera festin de la chair blanche--et le faucon vorace qui aime
les batailles,--et la bête grise,--le loup du bois.»

[Footnote 55: Turner, III, 280. Chant sur la bataille de Brunanburh.]

Tout est image ici. Les événements n'apparaissent pas nus dans ces
cerveaux passionnés, sous la sèche étiquette d'un mot exact; chacun
d'eux y entre avec son cortége de sons, de formes et de couleurs; c'est
presque une vision qu'il y suscite, une vision complète, avec toutes les
émotions qui l'accompagnent, avec la joie, la fureur, l'exaltation qui
la soutiennent. Dans leur langue, les flèches «sont les serpents de
Héla, élancés des arcs de corne,» les navires sont «les grands chevaux
de la mer,» la mer est la coupe des vagues, «le casque est «le château
de la tête;» il leur faut un langage extraordinaire pour exprimer la
violence de leurs sensations, tellement que lorsque avec le temps, en
Islande où l'on a poussé à bout cette poésie, l'inspiration primitive
s'alanguit et l'art remplace la nature, les Skaldes se trouvent guindés
jusqu'au jargon le plus contourné et le plus obscur. Mais quelle que
soit l'image, ici comme en Islande, elle est trop faible, si elle est
unique. Les poëtes n'ont point satisfait à leur trouble intérieur, s'ils
ne l'ont épanché que par un seul mot. Coup sur coup, ils reviennent sur
leur idée, et la répètent: «Le soleil là-haut! La grande étoile! Le
brillant luminaire de Dieu! La noble créature!» Quatre fois de suite ils
l'imaginent et toujours sous un aspect nouveau. Toutes ses faces se sont
levées en un instant devant les yeux du barbare, et chaque mot a été
comme un accès de la demi-hallucination qui l'obsédait. On juge bien
que, dans un tel état, l'ordre régulier des mots et des idées est à
chaque pas brisé. La suite des pensées dans le visionnaire n'est pas la
même que dans le raisonneur tranquille. Une couleur en attire une autre,
d'un son il passe à un autre son; son imagination est une enfilade de
tableaux qui se suivent sans s'expliquer. Chez lui, la phrase se
retourne et se renverse, il crie le mot vivant qui lui vient, au moment
où il lui vient; il saute d'une idée dans une idée lointaine. Plus l'âme
est transportée hors d'elle-même, plus elle franchit vite de grands
intervalles. D'un élan, elle parcourt les quatre coins de son horizon,
et touche en un instant des objets qui semblent séparés par tout un
monde. Pêle-mêle ici, les idées s'enchevêtrent; tout d'un coup, par un
souvenir brusque, le poëte, reprenant la pensée qu'il a quittée, fait
irruption dans la pensée qu'il prononce. On ne peut traduire ces idées
fichées en travers, qui déconcertent toute l'économie de notre style
moderne. Souvent on ne les entend pas[56]; les articles, les particules,
tous les moyens d'éclaircir la pensée, de marquer les attaches des
termes, d'assembler les idées en un corps régulier, tous les artifices
de la raison et de la logique sont supprimés[57]. La passion mugit ici
comme une énorme bête informe, et puis c'est tout; elle surgit et
sursaute en petits vers abrupts; point de barbares plus barbares.
L'heureuse poésie d'Homère se développe abondamment en amples récits, en
riches et longues images. Il n'a point trop de tous les détails d'une
peinture complète; il aime à voir les objets, il s'attarde autour d'eux,
il jouit de leur beauté, il les pare de surnoms splendides; il ressemble
à ces filles grecques qui se trouveraient laides si elles ne faisaient
ruisseler sur leurs bras et sur leurs épaules toutes les pièces d'or de
leur bourse et tous les trésors de leur écrin; ses larges vers cadencés
ondoient et se déploient comme une robe de pourpre aux rayons du soleil
ionien. Ici des mains rudes entassent et froissent les idées dans un
mètre étroit; s'il y a une sorte de mesure, on ne la garde qu'à peu
près; pour tout ornement ils choisissent trois mots qui commencent par
la même lettre. Tout leur effort est pour abréger, resserrer la pensée
dans une sorte de clameur tronquée[58]. La force de l'impression
intérieure qui, ne sachant pas s'épancher, se concentre et se double en
s'accumulant, l'aspérité de l'expression extérieure, qui, asservie à
l'énergie et aux secousses du sentiment intime, ne travaille qu'à le
manifester intact et fruste en dépit et aux dépens de toute règle et de
toute beauté, voilà les traits marquants de cette poésie, et ce seront
aussi les traits marquants de la poésie qui suivra.

[Footnote 56: Les plus habiles entre les érudits qui savent
l'anglo-saxon reconnaissent l'obscurité de cette pensée. V. Turner,
Conybeare, Thorpe, etc.]

[Footnote 57: Turner, III, 261. Nos traductions, si littérales qu'elles
soient, faussent le texte; notre langue est trop claire, trop gouvernée
par la logique; on ne peut comprendre cette forme d'esprit
extraordinaire, qu'en prenant un dictionnaire, et en déchiffrant pendant
quinze jours quelques pages d'anglo-saxon.]

[Footnote 58: Turner remarque que la même idée exprimée par le roi
Alfred, en prose, puis en vers, occupe dans le premier cas seize mots,
et dans le second sept. _History of the Anglo-Saxons_, III, 269.]


VI

Une race ainsi faite était toute préparée pour le christianisme, par sa
tristesse, par son aversion pour la vie sensuelle et expansive, par son
penchant pour le sérieux et le sublime. Quand les habitudes sédentaires
eurent livré leur âme à de longs loisirs, et diminué la fureur qui
soutenait leur religion meurtrière, ils inclinèrent d'eux-mêmes vers une
foi nouvelle. La vague adoration des grandes puissances naturelles qui
éternellement se combattent pour se détruire et renaissent pour se
combattre, avait depuis longtemps disparu dans un lointain obscur. La
société, en se formant, amenait avec soi l'idée de la paix et le besoin
de la justice, et les dieux guerriers languissaient dans l'imagination
des hommes, en même temps que les passions qui les avaient faits. Un
siècle et demi après la conquête[59], des missionnaires romains, portant
une croix d'argent avec un tableau où était peint le Christ, arrivèrent
en procession, chantant des litanies. Bientôt le grand prêtre des
Northumbres déclara en présence des nobles que les dieux anciens étaient
sans pouvoir, avoua «qu'auparavant il ne comprenait rien à ce qu'il
adorait,» et lui-même le premier, la lance en main, renversa leur
temple. De son côté un chef se leva dans l'assemblée, et dit:

[Footnote 59: 596-625, Aug. Thierry, I, 81, Bède, 2, XII. Il vaut mieux
suivre la traduction du roi Alfred que le latin de Bède.]

«Tu te souviens peut-être, ô roi, d'une chose qui arrive quelquefois,
dans les jours d'hiver, lorsque tu es assis à table avec tes comtes et
tes thanes. Ton feu est allumé et ta salle chauffée, et il y a de la
pluie, de la neige et de l'orage au dehors. Vient alors un passereau qui
traverse la salle à tire-d'aile; il est entré par une porte, il sort par
une autre; ce petit moment, pendant lequel il est dedans, lui est doux;
il ne sent point la pluie ni le mauvais temps de l'hiver; mais cet
instant est court, l'oiseau s'enfuit en un clin d'oeil, et de l'hiver il
repasse dans l'hiver. Telle me semble la vie des hommes sur la terre, en
comparaison du temps incertain qui est au delà. Elle apparaît pour peu
de temps; mais quel est le temps qui vient après, et le temps qui est
avant? Nous ne le savons pas. Si donc cette nouvelle doctrine peut nous
en apprendre quelque chose d'un peu plus sûr, elle mérite qu'on la
suive.»

Cette inquiétude, ce sentiment de l'immense et obscur _au delà_, cette
grave éloquence mélancolique, sont le commencement de la vie
spirituelle[60]; on ne trouve rien de semblable chez les peuples du
Midi, naturellement païens et préoccupés de la vie présente. Ceux-ci,
tout barbares, entrent de prime abord dans le christianisme par la seule
vertu de leur tempérament et de leur climat. Ils ont beau être brutaux,
épais, bridés par des superstitions enfantines, capables, comme le roi
Knut, d'acheter pour cent talents d'or le bras de saint Augustin; ils
ont l'idée de Dieu. Ce grand Dieu de la Bible, tout-puissant et unique,
qui disparaît presque entièrement au moyen âge[61], offusqué par sa cour
et sa famille, subsiste chez eux, en dépit des légendes niaises ou
grotesques. Ils ne l'effacent pas sous des romans pieux, au profit des
saints, ni sous des tendresses féminines, au profit de l'Enfant Jésus et
de la Vierge. Leur grandiose et leur sévérité les mettent à son niveau;
ils ne sont pas tentés, à l'exemple des peuples artistes et bavards, de
remplacer la religion par le conte agréable ou beau. Plus qu'aucune race
de l'Europe, ils sont voisins par la simplicité et l'énergie de leurs
conceptions du vieil esprit hébraïque. L'enthousiasme est leur état
naturel, et leur Dieu nouveau les remplit d'admiration comme leurs
dieux anciens les pénétraient de fureur. Ils ont des hymnes, de
véritables odes qui ne sont qu'un amas d'exclamations. Nul
développement; ils sont incapables de contenir ou d'expliquer leur
passion; elle éclate; ce ne sont que transports à l'aspect du Dieu
tout-puissant. C'est le coeur tout seul qui parle ici, un grand coeur
barbare. Coedmon, leur ancien poëte[62], était, dit Bède, un homme plus
ignorant que les autres, et qui ne savait aucune poésie, en sorte que
dans la salle, lorsqu'on lui passait la harpe, il était obligé de se
retirer, ne pouvant chanter comme ses compagnons. Une fois qu'il gardait
l'étable pendant la nuit, il s'endormit; un étranger lui apparut, qui
lui demanda de chanter quelque chose; et les paroles suivantes lui
vinrent dans l'esprit: «À présent, nous louerons--le gardien du royaume
céleste,--et les conseils de son esprit,--le père glorieux des
hommes!--comment, de toute merveille,--l'éternel Seigneur!--il a établi
le commencement.--Il a formé d'abord,--pour les enfants des hommes,--le
ciel comme un toit,--le saint Créateur!--Puis le gardien du genre
humain!--l'éternel Seigneur!--c'est la région du milieu--qu'il fit
ensuite,--c'est la terre pour les hommes, le maître tout-puissant!»
Ayant retenu ce chant à son réveil, il vint à la ville, et on le mena
devant les hommes savants, devant l'abbesse Hilda, qui, l'ayant entendu,
pensèrent qu'il avait reçu un don du ciel, et le firent moine dans
l'abbaye. Là il passait sa vie à écouter les morceaux de l'Écriture,
qu'on lui expliquait en saxon, «les ruminant comme un animal pur, et les
mettant en vers très-doux.» Ainsi naît la vraie poésie; ceux-ci prient
avec toute l'émotion d'une âme neuve; ils adorent, ils sont à genoux;
moins ils savent, plus ils sentent. Quelqu'un a dit que le premier et le
plus sincère des hymnes est ce seul mot ô! Ils n'en disent guère plus
long; ils ne font que répéter coup sur coup quelque mot passionné,
profond, avec une véhémence monotone. «Tu es, dans le ciel,--notre aide
et notre secours--resplendissant de félicité!--Toutes choses se courbent
devant toi!--devant la gloire de ton esprit.--D'une seule voix, elles
appellent le Christ!--Toutes s'écrient:--«Tu es saint, saint,--le roi
des anges du Ciel,--notre Seigneur,--et tes jugements sont--justes et
vastes,--ils règnent éternellement partout--dans la multitude de tes
ouvrages.» On reconnaît là les chants des anciens serviteurs d'Odin,
tonsurés à présent et enveloppés dans une robe de moine; leur poésie est
restée la même; ils pensent à Dieu, comme à Odin, par une suite d'images
courtes, accumulées, passionnées, qui sont comme une file d'éclairs; les
hymnes chrétiennes continuent les hymnes païennes. Un d'entre eux,
Adlhem, s'était établi sur le pont de sa ville, et répétait des odes
guerrières et profanes en même temps que des poésies religieuses, pour
attirer et instruire les hommes de son temps. Il le pouvait sans changer
de ton. Il y a tel chant, un chant de funérailles, où c'est la Mort qui
parle, l'un des derniers composés en saxon, d'un christianisme terrible,
et qui en même temps semble sortir des plus noires profondeurs de
l'Edda. Le mètre, bref, tinte brusquement à coups pressés comme le glas
d'une cloche. Il semble qu'on entende les sourds répons retentissants
qui roulent dans l'église pendant que la pluie fouette les vitraux
ternes, que les nuages déchirés roulent lugubrement dans le ciel, et que
les yeux, fixés sur la face pâle du mort, sentent d'avance l'horreur de
la fosse humide où les vivants vont le jeter[63].

[Footnote 60: V. Jouffroy, _Problème de la destinée humaine_.]

[Footnote 61: Michelet, préface de _la Renaissance_. Didion, _Histoire
de Dieu_.]

[Footnote 62: Vers 680. Voyez _Codex Exoniensis_, publié par Thorpe.]

[Footnote 63: Conybeare's _Illustrations_, 222.]

     «Pour toi une maison fut bâtie--avant que tu fusses né.--Pour toi
     un moule fut façonné--avant que tu fusses sorti de ta mère;--sa
     hauteur n'est point marquée,--ni sa profondeur mesurée;--il ne
     sera point fermé,--si long que soit le temps,--jusqu'à ce que je
     t'amène--là où tu resteras,--jusqu'à ce que je mesure--toi et les
     mottes de la terre.--Ta maison n'est pas à haute charpente.--Elle
     n'est pas haute, elle est basse--quand tu es dedans.--L'entrée
     est basse.--Les côtés ne sont pas hauts.--Le toit est bâti--tout
     près de ta poitrine.--Ainsi tu habiteras--dans la terre
     froide,--obscure et noire,--qui pourrit tout.--Sans portes est
     cette maison,--et il fait sombre au dedans.--Là, tu es solidement
     retenu,--et la mort tient la clef.--Hideuse est cette maison de
     terre,--et il est horrible d'habiter dedans.--Là, tu
     habiteras,--et les vers avec toi.--Là, tu es déposé,--et tu
     quittes tes amis.--Tu n'as pas d'ami--qui veuille venir avec
     toi.--Qui jamais s'enquerra--si cette maison t'agrée!--Qui jamais
     ouvrira--pour toi la porte,--et te cherchera!--Car bientôt tu
     deviens hideux,--et odieux à regarder.»

Jérémie Taylor a-t-il trouvé une peinture plus lugubre? Les deux
poésies religieuses, la chrétienne et la païenne, sont si voisines,
qu'elles peuvent fondre ensemble leurs disparates, leurs images et leurs
légendes. Dans l'histoire de Beowulf, toute païenne, Dieu apparaît comme
un Odin plus puissant et plus calme, et ne diffère de l'autre que comme
un Bretwalda sédentaire diffère d'un chef de bandits aventurier et
héros. Les monstres scandinaves, les Iotes ennemis des Ases ne se sont
point évanouis; seulement ils descendent de Caïn, et des géants noyés
par le déluge[64]; l'enfer nouveau est presque le Nastrond antique,
«mortellement glacé, plein d'aigles sanglants et de serpents pâles;» et
le formidable jour du jugement dernier, où tout croulera en poussière
pour faire place à un monde plus pur, ressemble à la destruction finale
de l'Edda, à «ce crépuscule des dieux,» qui s'achèvera par une
renaissance victorieuse, et par une joie éternelle «sous un soleil plus
beau.»

[Footnote 64: Kemble, t. I, liv. I, XII. Dans ce chapitre il a rassemblé
une foule de traits qui marquent la persistance de l'ancienne
mythologie.]

Par cette conformité naturelle, ils se sont trouvés capables de faire
des poëmes religieux qui sont de véritables poëmes; on n'est puissant
dans les oeuvres de l'esprit que par la sincérité du sentiment personnel
et original. S'ils peuvent conter des tragédies bibliques, c'est qu'ils
ont l'âme tragique et à demi biblique. Ils mettent dans leurs vers,
comme les vieux prophètes d'Israël, leur véhémence farouche, leurs
haines meurtrières, leur fanatisme, et tous les frémissements de leur
chair et de leur sang. Un d'entre eux, dont le poëme est mutilé, a conté
l'histoire de Judith; avec quel souffle, on va le voir; il n'y a qu'un
barbare pour montrer en traits si forts l'orgie, le tumulte, le meurtre,
la vengeance et le combat:

     «Alors and Holopherne--fut échauffé par le vin.--Dans les salles
     de ses convives,--il poussa des éclats de rire et des cris,--il
     hurla et rugit,--de sorte que les enfants des hommes--purent
     entendre de loin--quelle clameur, quelle tempête de
     cris--poussait le chef terrible,--excité et enflammé par le
     vin.--Les coupes profondes--furent souvent portées--derrière les
     bancs.--De sorte que l'homme pervers,--le farouche distributeur
     de richesses,--lui et ses hommes,--pendant tout le
     jour--s'enivrèrent de vin,--jusqu'à ce qu'ils fussent
     tombés,--gisants et soûlés;--toute sa noblesse,--comme s'ils
     étaient morts.»

La nuit venue, il commande que l'on conduise dans sa tente «la vierge
illustre, la jeune fille brillante comme une fée;» puis, étant allé la
retrouver, il s'affaisse ivre au milieu de son lit. Le moment était venu
pour «la fille du Créateur, pour la sainte femme.»

     «Elle saisit le païen--fortement par la chevelure,--elle le tira
     par les membres--vers elle ignominieusement.--Et l'homme
     malfaisant,--odieux,--fut livré à sa volonté.--La femme aux
     cheveux tressés--frappa le détestable ennemi--avec l'épée
     rouge--jusqu'à ce qu'elle eût tranché à demi son cou.--De sorte
     qu'il était gisant,--évanoui et blessé à mort.--Il n'était pas
     encore mort, ni tout à fait sans vie.--Elle frappa alors
     violemment,--la femme glorieuse en force!--une seconde fois,--le
     chien païen,--jusqu'à ce que sa tête--eût roulé sur le
     sol.--L'ignoble carcasse gisait sans vie;--son âme alla tomber
     sous l'abîme,--et là fut plongée au fond,--attachée avec du
     soufre,--blessée éternellement par les vers.--Enchaîné dans les
     tourments,--durement emprisonné, il brûle dans l'enfer.--Après sa
     vie,--englouti dans les ténèbres,--il ne peut plus espérer--qu'il
     s'échappera de cette maison des vers.--Mais il restera
     là,--toujours et toujours,--sans fin, dorénavant--dans cette
     caverne--vide des joies de l'espoir.»

Quelqu'un a-t-il entendu un plus âpre accent de haine satisfaite? Quand
Clovis eut écouté la Passion, il s'écria: «Que n'étais-je là avec mes
Francs!» Pareillement ici le vieil instinct guerrier s'enflammait au
contact des guerres hébraïques. Sitôt que Judith est rentrée,

     «Les hommes sous leurs casques--sortent de la sainte cité--dès
     l'aurore.--Ils font gronder les boucliers.--Ils rugissent
     bruyamment.--À ce cri se réjouissent--dans les bois le loup
     maigre--et le corbeau décharné,--l'oiseau avide de carnage;--tous
     les deux accourent de l'Ouest,--parce que les fils des hommes
     ont--pensé à leur préparer--leur soûlée de cadavres.--Et vers eux
     volent dans leurs sentiers--le rapide dévorateur, l'aigle--aux
     plumes grises;--le milan de son bec recourbé--chante la chanson
     d'Hilda.--Les nobles guerriers s'avancèrent,--les hommes aux
     cottes de mailles, vers la bataille,--armés de boucliers,--les
     bannières gonflées....--Promptement ils firent voler--des pluies
     de flèches,--serpents d'Hilda,--de leurs arcs de corne.--Il y
     avait dans la plaine--une tempête de lances.--Furieusement se
     déchaînaient--les ravageurs de la bataille.--Ils envoyaient leurs
     dards--dans la foule des chefs....--Eux qui auparavant avaient
     enduré--les reproches des étrangers,--les insultes des
     païens,--leur payèrent à ce jeu des épées--tout ce qu'ils avaient
     souffert.»

Entre tous ces poëtes inconnus[65], il y en a un dont on sait le nom,
Coedmon, peut-être l'ancien Coedmon, l'inventeur du premier hymne, en
tout cas semblable à l'autre, et qui, repensant la Bible avec la vigueur
et l'exaltation barbare, a montré la grandeur et la fureur du sentiment
avec lequel les hommes de ce temps entraient dans leur nouvelle
religion. Lui aussi, il chante quand il parle; quand il nomme l'Arche,
c'est par une profusion de noms poétiques, «la maison flottante, la plus
grande des chambres flottantes, la forteresse de bois, le toit mouvant,
la caverne, le grand coffre de mer,» et dix autres. Chaque fois qu'il y
pense, il la voit intérieurement, comme une rapide apparition lumineuse,
et chaque fois sous une face nouvelle, tantôt ondulant sur les vagues
limoneuses entre deux bandes «d'écume,» tantôt allongeant sur l'eau son
ombre énorme, noire, haute comme celle «d'un château, «tantôt enfermant
dans ses «flancs caverneux» le fourmillement infini des animaux
entassés. Comme les autres, il combat de coeur avec Dieu; il triomphe,
en guerrier, de la destruction et de la victoire; et quand il conte la
mort de Pharaon, il balbutie ivre de colère, les regards troubles, parce
que le sang lui monte aux yeux.» Le peuple fut épouvanté,--le flot
terrible arriva sur eux.--Le vent frémissant--faisait un hurlement de
mort...--La mer vomissait du sang--il y avait une lamentation sur les
eaux...--L'obscurité de l'abîme commençait.--Les Égyptiens--s'étaient
retournés.--Ils fuyaient effrayés!--Ils sentirent la crainte jusqu'au
fond de leur coeur.--L'armée aurait bien voulu--rentrer dans son
pays.--Leur orgueil était abattu.--Une seconde fois le terrible
roulement des flots--vint les saisir.--Il n'y avait pas un d'eux qui pût
revenir,--pas un des guerriers qui pût rentrer dans sa maison.--La
Destinée, au milieu de leur course,--par derrière, les avait
enfermés.--Là où tout à l'heure la voie était ouverte,--roulait la mer
furieuse.--L'armée fut engloutie.--Les flots s'enflaient.--La tempête
montait--bien haut dans le ciel.--L'armée se lamentait.--Ils criaient, ô
douleur!--jusqu'à la nue ténébreuse,--d'une voix défaillante.--Avec un
frémissement affreux,--la fureur de l'Océan se déchaînait,--réveillée de
son sommeil.--Les terreurs se levaient,--et les cadavres roulaient.»

[Footnote 65: Grein, _Bibliothek der Angelsæchsischen poesie_.]

Le cantique de l'Exode est-il plus saccadé, plus véhément et plus
sauvage? Ces hommes peuvent parler de la création comme la Bible,
puisqu'ils parlent de la destruction comme la Bible. Ils n'ont qu'à
descendre dans leur fond intime ils y trouveront une émotion assez forte
pour tendre leur âme jusqu'au niveau du Tout-Puissant. Cette émotion
était déjà dans leurs légendes païennes, et Coedmon, pour raconter
l'origine des choses, n'a besoin que de trouver les anciens rêves, tels
qu'ils se sont fixés dans les prophéties de l'Edda.

     «Il n'y avait encore--rien qui fût,--sauf l'obscurité,--comme
     d'une caverne;--mais le vaste abîme--s'ouvrait profond et
     obscur,--étranger à son Seigneur,--sans forme encore et sans
     usage.--Sur lui le roi sévère--tourna les yeux,--et contempla le
     gouffre triste.--Il vit les noirs nuages--se presser sans
     repos,--noirs, sous le ciel--sombre et désert.--Il fit d'abord,
     l'éternel Seigneur!--le Père de toutes les créatures!--la terre
     et le firmament.--Il mit en haut le firmament,--et cette vaste
     étendue de la terre, il l'établit--par sa force redoutable,--le
     tout-puissant Roi!...--La terre n'était pas encore--verte de
     gazon;--mais l'Océan,--noir d'une obscurité éternelle,--au loin
     et au large--couvrait les chemins déserts[66].»

[Footnote 66: M. Kemble, 1, 407, a montré que l'analogie subsiste jusque
dans les images de ce chant et du morceau correspondant de l'Edda.]

Ainsi parlera plus tard Milton, héritier des voyants hébreux, dernier
des voyants scandinaves, mais muni, pour développer sa pensée, de toutes
les ressources de l'éducation et de la civilisation latines. Et
néanmoins il n'ajoutera rien au sentiment primitif. On n'acquiert point
l'instinct religieux; on l'a dans le sang et on en hérite; il est ainsi
des autres, en premier lieu de l'orgueil, de l'indomptable énergie qui a
conscience d'elle-même, qui révolte l'homme contre toute domination, et
l'affermit contre toute douleur. Le Satan de Milton est déjà dans celui
de Coedmon, comme un tableau dans une esquisse; c'est que tous les deux
ont leur modèle dans la race; et Coedmon a trouvé ses originaux dans les
guerriers du Nord, comme Milton dans les puritains.

     «Pourquoi implorerais-je--sa faveur--ou m'inclinerais-je devant
     lui--avec quelque obéissance?--Je puis être--un Dieu, comme
     lui.--Debout avec moi!--forts compagnons,--qui ne me tromperez
     pas dans cette lutte!--Guerriers au coeur hardi,--qui m'avez
     choisi--pour votre chef!--Illustres soldats!--Avec de tels
     guerriers, en vérité!--on peut choisir un parti;--avec de tels
     combattants,--on peut saisir un poste.--Ils sont mes amis
     zélés,--fidèles dans l'effusion de leur coeur.--Je puis, comme
     leur chef,--gouverner dans ce royaume,--je n'ai pas besoin de
     flatter personne,--je ne resterai plus dorénavant--son sujet!»

Il est vaincu; sera-t-il plié? Il est précipité «dans la cité d'exil,
dans le séjour des gémissements et des haines âpres, dans la nuit
éternelle, hideuse, traversée de fumée et de flammes rouges;» va-t-il se
repentir? Il s'étonne d'abord, il se désespère; mais c'est le désespoir
d'un héros:

     «Est-ce là le lieu étroit[67]--où mon maître m'enferme?--Bien
     différent, en effet, des autres--que nous connaissions--là-haut
     dans le royaume du ciel!--Oh! si j'avais--le libre pouvoir de mes
     mains,--et si je pouvais, pour un temps,--sortir!--seulement pour
     un hiver,--moi et mon armée!--Mais des liens de
     fer--m'entourent,--des noeuds de chaînes me tiennent abattu.--Je
     suis sans royaume!--Les entraves de l'enfer--me serrent si
     étroitement!--m'enlacent si durement.--Ici sont de larges
     flammes,--au-dessus et au-dessous;--je n'ai jamais vu--de
     campagne plus hideuse.--Ce feu ne languit jamais;--sa chaleur
     monte par-dessus l'enfer.--Les anneaux qui m'entourent,--les
     menottes qui mordent ma chair--m'empêchent d'avancer,--m'ont
     barré mon chemin;--mes pieds sont liés,--mes mains
     emprisonnées.--Voilà où Dieu m'a confiné.»

[Footnote 67: Ce début est dans Milton. On pense que, par l'érudit
Junius, il a pu avoir quelque connaissance de ce poëme.]

Puisqu'il n'y a rien à faire contre lui, c'est à sa nouvelle créature, à
l'homme, qu'il faut s'en prendre; à qui a tout perdu, la vengeance
reste; et si le vaincu peut l'avoir, il se trouvera heureux, «il
reposera doucement, même sous les chaînes» dont il est chargé.


VII

C'est ici que s'est arrêtée la culture étrangère; par delà le
christianisme, elle n'a pu greffer sur ce tronc barbare aucun rameau
fructueux ni vivant. Toutes les circonstances qui ailleurs avaient
adouci la séve sauvage, manquaient ici. Les Saxons avaient trouvé la
Bretagne abandonnée des Romains; ils n'avaient point subi comme leurs
frères du continent l'ascendant d'une civilisation supérieure; ils ne
s'étaient point mêlés aux habitants du sol; ils les avaient toujours
traités en ennemis ou en esclaves, poursuivant comme des loups ceux qui
s'étaient réfugiés dans les montagnes de l'Ouest, exploitant comme des
bêtes de somme ceux qu'ils avaient conquis avec le sol. Tandis que les
Germains de la Gaule, de l'Italie et de l'Espagne devenaient Romains,
les Saxons gardant leur langue, leur génie et leurs moeurs, faisaient en
Bretagne une Germanie hors de la Germanie. Cent cinquante ans après la
conquête, l'importation du christianisme et le commencement d'assiette
acquise par la société qui se pacifiait, firent germer une sorte de
littérature, et l'on vit paraître Bède le Vénérable, plus tard Alcuin,
Jean Érigène et quelques autres, commentateurs, traducteurs,
précepteurs de barbares, qui essayaient non d'inventer, mais de
compiler, de trier ou d'expliquer dans la grande encyclopédie grecque et
latine ce qui pouvait convenir aux hommes de leur temps. Mais les
guerres danoises vinrent écraser cette humble plante qui d'elle-même eût
avorté[68]. Quand Alfred[69] le libérateur devint roi, «il y avait
très-peu d'ecclésiastiques, dit-il, de ce côté de l'Humber, qui pussent
comprendre en anglais leurs prières latines, ou traduire aucune chose
écrite du latin en anglais. Au delà de l'Humber, je pense qu'il n'y en
avait guère; il y en avait si peu, qu'en vérité je ne me rappelle pas un
seul homme qui en fût capable, au sud de la Tamise, quand je pris le
royaume.» Il essaya, comme Charlemagne, d'instruire ses sujets, et mit
en saxon à leur usage plusieurs livres, surtout des livres moraux, entre
autres la _Consolation de Boëce_; mais cette traduction même témoigne de
la barbarie des auditeurs. Il récrit le texte pour l'approprier à leur
intelligence; les jolis vers de Boëce, un peu prétentieux, travaillés,
élégants, peuplés de souvenirs classiques, d'un style raffiné et serré,
digne de Sénèque, se changent en une prose naïve, longue, traînante, et
pourtant hachée, semblable à un conte de fées qu'une nourrice fait à un
enfant, expliquant tout, recommençant et brisant les phrases, tournant
dix fois autour d'un détail, tant il faut descendre pour se mettre au
niveau de cet esprit tout neuf, qui n'a jamais pensé et ne sait
rien[70].

[Footnote 68: Ils sentent eux-mêmes leur impuissance et leur
décrépitude. Bède, divisant l'histoire du monde en six périodes, dit que
la cinquième, qui s'étend du retour de Babylone à la naissance du
Christ, est la période sénile; la sixième est la présente, _ætas
decrepita_, _totius morte sæculi consummanda_.]

[Footnote 69: Mort en 901. Adlhem, mort en 709. Bède, mort en 735.
Alcuin vivait sous Charlemagne, Érigène sous Charles le Chauve.]

[Footnote 70: Voici le latin de Boëce, si étudié, si joli, et qu'on ne
saurait rendre en français.

  «Quondam funera conjugis
  Vates Threicius gemens,
  Postquam flebilibus modis
  Silvas currere, mobiles
  Amnes stare coegerat,
  Junxitque intrepidum latus
  Sævis cerva leonibus,
  Nec visum timuit lepus
  Jam cantu placidum canem;
  Cum flagrantior intima
  Fervor pectoris ureret,
  Nec qui cuncta subegerant
  Mulcerent dominum modi;
  Immites superos querens,
  Infernas adiit domos.
  Illic blanda sonantibus
  Chordis carmina temperans,
  Quidquid præcipuis Deæ
  Matris fontibus hauserat,
  Quod luctus dabat impotens,
  Quod luctum geminans amor,
  Deflet Tartara commovens,
  Et dulci veniam prece
  Umbrarum dominos rogat.
  Stupet tergeminus novo
  Captus carmine janitor;
  Quæ sontes agitant metu
  Ultrices scelerum Deæ
  Jam moestæ lacrymis madent.
  Non Ixionium caput
  Velox præcipitat rota,
  Et longa site perditus
  Spernit flumina Tantalus.
  Vultur dum satur est modis
  Non traxit Tityi jecur.
  Tandem, vincimur, arbiter
  Umbrarum miserans ait.
  Donemus comitem viro
  Emptam carmine conjugem.
  Sed lex dona coerceat,
  Nec, dum Tartara liquerit,
  Fas sit lumina flectere.
  Quis legem det amantibus!
  Major lex fit amor sibi.
  Heu! noctis prope terminos
  Orpheus Eurydicem suam
  Vidit, perdidit, occidit.
  Vos hæc fabula respicit,
  Quicunque in superum diem
  Mentem ducere quæritis.
  Nam qui tartareum in specus
  Victus lumina flexerit,
  Quidquid præcipuum trahit
  Perdit, dum videt inferos.
               (Livre III, metrum 12)]

     «Il arriva autrefois qu'il y avait un joueur de harpe dans le
     pays qu'on appelait Thrace; c'était un pays en Grèce. Ce joueur
     de harpe était extraordinairement bon. Son nom était Orphée. Il
     avait une femme très-bonne, elle s'appelait Eurydice. Alors les
     gens commencèrent à dire de ce joueur de harpe, qu'il savait si
     bien jouer de la harpe que les bois dansaient et que les pierres
     se remuaient au son, et que les bêtes sauvages accouraient à lui
     et restaient là comme si elles eussent été apprivoisées, si
     tranquilles que, quand même des hommes ou des chiens venaient
     contre elles, elles ne les évitaient pas. Et on dit aussi que la
     femme du joueur de harpe mourut et que son âme fut conduite en
     enfer. Alors le joueur de harpe devint très-triste, si bien qu'il
     ne pouvait plus demeurer avec les autres hommes; mais il allait
     dans les bois, et s'asseyait sur les montagnes, la nuit comme le
     jour, et pleurait et jouait de la harpe; alors les bois se
     remuaient et les rivières s'arrêtaient, et nul cerf ne fuyait les
     lions, et nul lièvre les chiens; et nulle bête ne ressentait peur
     ou haine des autres, à cause de la douceur du son. Alors il
     sembla au joueur de harpe que rien ne lui plaisait plus dans ce
     monde. Alors il pensa qu'il pourrait aller trouver les dieux de
     l'enfer, et essayer de les adoucir avec sa harpe, et les prier de
     lui rendre sa femme.»

Voilà comme on parle quand on veut faire entrer une pensée bégayante.
Boëce avait pour lecteurs des sénateurs, des hommes cultivés qui
entendaient aussi bien que nous les moindres allusions mythologiques;
toutes ces allusions, Alfred est obligé de les reprendre, de les
développer, à la façon d'un père ou d'un maître qui prend entre ses
genoux son petit garçon, lui contant les noms, qualités, crimes,
châtiments que le latin ne fait qu'indiquer; mais l'ignorance est telle
que le précepteur lui-même aurait besoin d'être averti; il prend les
Parques pour les Furies, et donne gratuitement trois têtes à Caron comme
à Cerbère. Enfin, voici Orphée devant Pluton:

     «Quand il eut longtemps et longtemps joué de la harpe, alors
     parla le roi des habitants de l'enfer. Et il dit: Donnons à
     l'homme sa femme. Car il l'a gagnée par sa musique. Il lui
     commanda alors de bien faire attention de ne pas regarder par
     derrière après qu'il serait parti, et dit que, s'il regardait par
     derrière, il perdrait sa femme. Mais les hommes ont beaucoup de
     peine, si même ils le peuvent, à retenir leur amour. Las! las!
     Voilà qu'Orphée emmena sa femme avec lui jusqu'à ce qu'il fût
     venu à la borne de la lumière et de l'obscurité. Puis venait
     après lui sa femme. Quand il fut arrivé à la lumière, il regarda
     derrière lui du côté de sa femme. Alors aussitôt elle fut perdue
     pour lui.»

Nul ornement dans ce récit; nulle finesse comme dans l'original; Alfred
a bien assez de se faire comprendre. Que va devenir entre ses mains la
noble morale platonicienne, l'adroite interprétation imitée de
Jamblique et de Porphyre? Tout s'alourdit. Il faut appeler ici les
choses par leur nom, appliquer les yeux des gens sur une grosse idée
bien visible. Encore celle-ci est peut-être trop relevée pour eux:

     «Cette fable apprend à tout homme qui veut fuir les ténèbres de
     l'enfer et arriver à la lumière du vrai bien, à ne point regarder
     ses anciens vices, de façon à les pratiquer derechef aussi
     pleinement qu'auparavant. Car quiconque, avec une pleine volonté,
     tourne son âme vers les vices qu'il avait auparavant quittés, et
     les pratique, ils lui agréent pleinement, il ne pense jamais à
     les quitter, et il perd tout son ancien bien, si derechef il ne
     s'amende.»

Le sermon est approprié à son auditoire de thanes; les Danois, qu'Alfred
venait de convertir par l'épée, avaient besoin d'une morale claire. Si
on leur eût traduit exactement les derniers mots de Boëce, ils auraient
ouvert de grands yeux stupides et se seraient endormis.

C'est que tout le talent d'une âme inculte gît dans la force et dans la
sincérité de ses sensations. Hors de là, elle est impuissante; l'art de
penser et de raisonner est au-dessus d'elle. Ceux-ci perdent tout génie
en perdant leur fièvre ardente. Ils balbutient gauchement et lourdement
de sèches chroniques, sortes d'almanachs historiques. Vous diriez des
paysans qui, en sortant du labour, viennent inscrire avec de la craie,
sur une table enfumée, la date d'une disette, le prix du blé, les
changements de temps et les décès[71]. De même, à côté des maigres
chroniques de la Bible qui bégayent la suite des règnes et des
massacres juifs, se déploient l'exaltation des Psaumes et le délire des
prophéties. Le même poëte lyrique peut être tour à tour une brute et un
homme de génie, parce que son génie vient et s'en va comme une maladie,
et qu'au lieu de le posséder, il le subit:

[Footnote 71: Ingram's _Saxon chronicle_.]

     «Année du Seigneur, 611. Cette année Cynegills succéda à la
     royauté dans le Wessex et l'occupa trente et un hivers. Cynegills
     était le fils de Céol, Céol celui de Cutha, Cutha celui de
     Cyuric.

     «614. Cette année Cynegills et Cwichelin combattirent à Bampton,
     et tuèrent deux mille quarante-six Gallois.

     «678. Cette année apparut une comète en août, et elle brilla
     chaque matin pendant trois mois, comme un rayon de
     soleil.--L'évêque Wilfrid ayant été chassé de son évêché par le
     roi Everth, deux évêques furent consacrés à sa place.

     «901. Cette année mourut Alfred, le fils d'Ethelwolf, six jours
     avant la messe de tous les saints. Il était roi de toute la
     nation anglaise, excepté de cette partie qui était sous le
     pouvoir des Danois. Il tint le gouvernement trente hivers, moins
     un an et demi. Et alors Edward, son fils, prit le gouvernement.

     «902. Cette année il y eut un grand combat dans l'Holme entre les
     hommes de Kent et les Danois.

     «1077. Cette année furent réconciliés le roi des Franks et
     Guillaume, roi d'Angleterre; mais cela ne dura que peu de temps.
     Cette année Londres fut brûlée, la nuit d'avant l'Assomption de
     sainte Marie, si terriblement qu'elle ne l'avait jamais été
     autant depuis qu'elle fut bâtie.»

Ainsi parlent avec une sécheresse monotone les pauvres moines qui, après
Alfred, compilent et notent les gros événements visibles; de loin en
loin, quelques réflexions pieuses, un mouvement de passion, rien de
plus. Au dixième siècle, on voit le roi Edgard donner un manoir à un
évêque à condition qu'il mettra en saxon la règle monastique écrite en
latin par saint Benoît. Alfred lui-même est presque le dernier des
hommes cultivés; il ne l'est devenu, comme Charlemagne, qu'à force de
volonté et de patience. En vain les grands esprits de ce temps essayent
de s'accrocher aux débris de la belle civilisation antique, et de se
soulever au-dessus de la tumultueuse et fangeuse ignorance où les autres
clapotent; ils se soulèvent presque seuls, et, eux morts, les autres se
renfoncent dans leur bourbe. C'est la bête humaine alors qui est
maîtresse; l'esprit ne peut trouver sa place parmi les révoltes et les
appétits du sang, de l'estomac et des muscles. Même dans le petit cercle
où il travaille, son labeur n'aboutit pas. Le modèle qu'il s'est proposé
l'opprime et l'enchaîne dans une imitation qui le rétrécit; il n'aspire
qu'à bien copier; il fait des assemblages de centons qu'il appelle vers
latins; il s'étudie à retrouver les tournures vérifiées des bons
modèles; il n'arrive qu'à fabriquer un latin emphatique, gâté, hérissé
de disparates. En fait d'idées, les plus profonds récrivent les
doctrines mortes d'auteurs morts. Ils font des manuels de théologie et
de philosophie d'après les Pères; Érigène, le plus docte, va jusqu'à
reproduire les vieilles rêveries compliquées de la métaphysique
alexandrine. À quelle distance ces spéculations et ces réminiscences
planent-elles au-dessus de la grande foule barbare qui hurle et s'agite
dans les bas-fonds? nulle parole ne peut le dire. Il y a tel roi de
Kent, au septième siècle, qui ne sait pas écrire. Figurez-vous des
bacheliers en théologie qui disserteraient devant un auditoire de
charretiers, non pas de charretiers parisiens, mais de charretiers tels
qu'il y en a encore aujourd'hui en Auvergne ou dans les Vosges. Seul
parmi ces clercs qui pensent en écoliers studieux d'après leurs chers
auteurs, et sont doublement séparés du monde à titre d'hommes de collége
et à titre d'hommes de couvent, Alfred, à titre de laïque et d'esprit
pratique, descend par ses traductions en langue saxonne, par ses vers
saxons, à la portée de son public; et l'on a vu que son effort, comme
celui de Charlemagne, s'est trouvé vain. Il y avait un mur
infranchissable entre la savante littérature ancienne et l'informe
barbarie présente. Incapables d'entrer dans l'ancien moule, et obligés
d'entrer dans l'ancien moule, ils le tordaient. Faute de pouvoir refaire
les idées, ils refaisaient le mètre. Ils tâchaient d'éblouir leurs
collègues en versification par le raffinement de la facture et le
prestige de la difficulté vaincue. Pareillement, dans nos colléges, les
bons élèves imitent les coupes savantes et la symétrie de Claudien
plutôt que l'aisance et la variété de Virgile. Ils se mettaient des fers
aux pieds, et prouvaient leur force en courant avec leurs entraves. Ils
s'imposaient les règles de la rime moderne avec les règles de la
quantité antique. Ils y ajoutaient l'obligation de commencer chaque vers
par la même lettre que le précédent. Quelques-uns, comme Adlhem,
écrivaient des acrostiches carrés, où le premier vers, répété à la fin,
se retrouvait encore sur la gauche et sur la droite du morceau; ainsi
formé par les premières et dernières lettres de tous les vers, il
embrasse toute la pièce, et le morceau de poésie ressemble à un morceau
de tapisserie. Étranges tours de force littéraires, qui transforment les
poëtes en artisans; ils témoignent de la contrariété qui opposait alors
la culture et la nature et gâtait à la fois la forme latine et l'esprit
saxon.

Par delà cette barrière, qui séparait invinciblement la civilisation de
la barbarie, il y en avait une autre non moins forte qui séparait le
génie saxon du génie latin. La puissante imagination germanique, où les
visions éclatantes et obscures affluent subitement et débordent par
saccades, faisait contraste avec l'esprit raisonneur dont les idées ne
se rangent et ne se développent qu'en files régulières, en sorte que si
le barbare, dans ses essais classiques, gardait quelque portion de ses
instincts primitifs, il ne parvenait qu'à produire une sorte de monstre
grotesque et affreux. Un d'entre eux, cet Adlhem, parent du roi Ina, qui
sur le pont de la ville chantait à la fois des ballades profanes et des
hymnes sacrées, trop imbu de la poésie nationale pour imiter simplement
les modèles antiques, décora les vers latins et la prose latine de toute
«la pompe anglaise[72].» Vous diriez d'un barbare qui arrache une flûte
aux mains exercées d'un artiste du palais d'Auguste, pour y souffler à
pleine poitrine comme dans une trompe mugissante d'auroch. La langue
sobre des orateurs et des administrateurs romains se charge, sous sa
main, d'images excessives et incohérentes. Il accouple violemment les
mots par des alliances imprévues et extravagantes; il entasse les
couleurs; il atteint le galimatias extraordinaire et inintelligible des
derniers scaldes. En effet, c'est un scalde qui latinise, et transporte
dans son nouveau langage les ornements de la poésie scandinave, entre
autres la répétition de la même lettre, tellement que, dans une de ses
épîtres, il y a quinze mots de suite qui commencent de même, et que,
pour compléter ce nombre de quinze, il met un barbarisme grec parmi les
mots latins[73]. Maintes fois chez les autres, chez les légendaires, on
retrouvera cette déformation du latin violenté par l'afflux de
l'imagination trop forte. Celle-ci éclate jusque dans leur pédagogie et
leur science. Alcuin, dans les dialogues qu'il compose pour le fils de
Charlemagne, emploie en manière de formules les petites phrases
poétiques et hardies qui pullulent dans la poésie nationale. «Qu'est-ce
que l'hiver? L'exil de l'été.--Qu'est-ce que le printemps? Le peintre de
la terre.--Qu'est-ce que l'année? Le quadrige du monde.--Qu'est-ce que
le soleil? La splendeur de l'univers, la beauté du firmament, la grâce
de la nature, la gloire du jour, le distributeur des heures.--Qu'est ce
que la mer? Le chemin des audacieux, la frontière de la terre,
l'hôtellerie des fleuves, la source des pluies.» Bien plus, il achève
ses instructions par des énigmes dans le goût des scaldes, comme on en
trouve encore dans les vieux manuscrits avec les chants barbares.
Dernier trait du génie national, qui, lorsqu'il travaille à comprendre
les choses, laisse de côté la déduction sèche, nette, suivie, pour
employer l'image bizarre, lointaine, multipliée, et remplace l'analyse
par l'intuition.

[Footnote 72: Mot de Guillaume de Malmesbury.]

[Footnote 73: Primitus (pantorum procerum prætorumque pio potissimum
paternoque præsertim privilegio) panegyricum poemataque passim prosatori
sub polo promulgantes, stridula vocum symphonia ac melodiæ cantilenæque
carmine modulaturi hymnizemus.]


VIII

Telle est cette race, la dernière venue, qui, dans la décadence de ses
soeurs, la grecque et la latine, apporte dans le monde une civilisation
nouvelle avec un caractère et un esprit nouveaux. Inférieure en
plusieurs endroits à ses devanciers, elle les surpasse en plusieurs
autres. Parmi ses bois, ses boues et ses neiges, sous son ciel inclément
et triste, dans sa longue barbarie, les instincts rudes ont pris
l'empire; le Germain n'a point acquis l'humeur joyeuse, la facilité
expansive, le sentiment de la beauté harmonieuse; son grand corps
flegmatique est resté farouche et roide, vorace et brutal; son esprit
inculte et tout d'une pièce est demeuré enclin à la sauvagerie et rétif
à la culture. Alourdies et figées, ses idées ne savent pas s'étaler
aisément, abondamment, avec une suite naturelle et une régularité
involontaire. Mais cet esprit exclu du sentiment du beau n'en est que
plus propre au sentiment du vrai. La profonde et poignante impression
qu'il reçoit du contact des objets et qu'il ne sait encore exprimer que
par un cri, l'exemptera plus tard de la rhétorique latine, et se
tournera vers les choses aux dépens des mots. Bien plus, sous la
contrainte du climat et de la solitude, par l'habitude de la résistance
et de l'effort, le modèle idéal s'est déplacé pour lui; ce sont les
instincts virils et moraux qui ont pris l'empire, et parmi eux, le
besoin d'indépendance, le goût des moeurs sérieuses et sévères,
l'aptitude au dévouement et à la vénération, le culte de l'héroïsme. Ce
sont là les rudiments et les éléments d'une civilisation plus tardive,
mais plus saine, moins tournée vers l'agrément et l'élégance, moins
fondée sur la justice et la vérité[74]. En tout cas, jusqu'ici, la race
est intacte, intacte dans sa grossièreté primitive; la culture qui lui
est venue de Rome, n'a pu ni la développer, ni la déformer. Si le
christianisme y est entré, c'est par des affinités naturelles et sans
altérer le génie natif. Voici venir une nouvelle conquête qui, cette
fois, avec des idées apporte aussi des hommes. Mais les Saxons, selon
l'usage des races germaines, races vigoureuses et fécondes, ont
multiplié énormément depuis six siècles; il y en a peut-être deux
millions en ce moment, et l'armée normande est de soixante mille
hommes[75]. Ces Normands ont beau s'être altérés, francisés; d'origine
et par quelque reste d'eux-mêmes ils sont parents de leurs vaincus. Ils
ont beau importer leurs moeurs et leurs poëmes, faire entrer dans la
langue un tiers de ses mots; cette langue reste toute germanique, de
fonds et de substance[76]; si sa grammaire change, c'est d'elle-même,
par sa propre force, dans le même sens que ses parentes du continent. Au
bout de trois cents ans, ce sont les conquérants qui sont conquis; c'est
l'anglais qu'ils parlent; c'est le sang anglais qui, par les mariages, a
fini par maîtriser le sang normand dans leurs veines. Après tout, la
race demeure saxonne. Si le vieux génie poétique disparaît après la
conquête, c'est comme un fleuve qui s'enfonce et coule sous terre. Il en
sortira dans cinq cents ans.

[Footnote 74: En Islande, patrie des plus farouches rois de la mer, il
n'y a plus de crimes; les prisons ont été employées à d'autres usages;
les seules punitions sont des amendes.]

[Footnote 75: _Pictorial history_, I, 249. «Toutes les villes, et même
les villages et les hameaux que possède aujourd'hui l'Angleterre,
paraissent avoir existé depuis les temps saxons.... La division actuelle
en paroisses est presque sans altération celle du dixième siècle.»

D'après le _Doomsday-book_, M. Turner évalue à trois cent mille le
nombre des chefs de famille indiqués. Si chaque famille est de cinq
personnes, cela fait un million cinq cent mille. Il ajoute cinq cent
mille pour les quatre comtés du Nord, pour Londres et plusieurs grandes
villes, pour les moines et le clergé des campagnes qui ne sont point
comptés.... Il faut n'accepter ces chiffres que sous toute réserve.
Néanmoins ils sont d'accord avec ceux de Mackintosh, de George Chalmers
et de plusieurs autres; beaucoup de faits prouvent que la population
saxonne était très-nombreuse, et tout à fait hors de proportion avec la
population normande.]

[Footnote 76: Warton, _History of English poetry_. Préface.]




CHAPITRE II.

Les Normands.

     I. Formation et caractère de l'homme féodal.

    II. Expédition et caractère des Normands.--Contraste des
        Normands et des Saxons.--Les Normands sont Français.--Comment
        ils sont devenus Français.--Leur goût et leur
        architecture.--Leur curiosité et leur littérature.--Leur
        chevalerie et leurs amusements.--Leur tactique et leur succès.

   III. Forme d'esprit des Français.--Deux traits principaux: les
        idées distinctes et les idées suivies.--Construction
        psychologique de l'esprit français.--Narrations prosaïques,
        manque de coloris et de passion, facilité et
        bavardage.--Logique et clarté naturelle, sobriété, grâce et
        délicatesse, finesse et moquerie.--L'ordre et
        l'agrément.--Quel genre de beauté et quelle sorte d'idées les
        Français ont apportés dans le monde.

    IV. Les Normands en Angleterre.--Leur situation et leur
        tyrannie.--Ils importent leur littérature et leur langue.--Ils
        oublient leur littérature et leur langue.--Peu à peu ils
        apprennent l'anglais.--Peu à peu l'anglais se francise.

     V. Ils traduisent en anglais des livres français.--Paroles de
        sir John Mandeville.--Layamon, Robert de Gloucester, Robert de
        Brunne.--Ils imitent en anglais la littérature
        française.--Manuels moraux, chansons, fabliaux, chansons de
        Geste.--Éclat, frivolité et vide de cette culture
        française.--Barbarie et ignorances de cette civilisation
        féodale.--La chanson de Geste de Richard Coeur de Lion, et les
        voyages de sir John de Mandeville.--Pauvreté de la littérature
        importée et implantée en Angleterre.--Pourquoi elle n'a point
        abouti sur le continent ni en Angleterre.

    VI. Les Saxons en Angleterre.--Persistance de la nation
        saxonne, et formation de la constitution
        anglaise.--Persistance du caractère saxon et formation du
        caractère anglais.

   VII. Opposition du héros populaire en France et en
        Angleterre.--Les fabliaux du Renard et les ballades de Robin
        Hood.--Comment le caractère saxon maintient et prépare la
        liberté politique.--Opposition de l'état des communes en
        France et en Angleterre.--Théorie de la constitution anglaise
        par sir John Fortescue.--Comment la constitution de la nation
        saxonne maintient et prépare la liberté politique.--Situation
        de l'Église et précurseurs de la Réforme en
        Angleterre.--Pierre Plowman et Wyclef.--Comment le caractère
        saxon et la situation de l'Église normande préparent la
        réforme religieuse.--Inachèvement et impuissance de la
        littérature nationale.--Pourquoi elle n'a pas abouti.


I

Il y avait déjà un siècle et demi que sur le continent, dans
l'affaissement et la dissolution universelle, une nouvelle société
s'était faite et de nouveaux hommes avaient surgi. Contre les Normands
et les brigands, les braves à la fin avaient fait ferme. Ils avaient
planté leurs pieds dans le sol, et le chaos mouvant des choses
croulantes s'était fixé par l'effort de leurs grands coeurs et de leurs
bras. À l'embouchure des fleuves, aux défilés des montagnes, sur la
lisière des marches dévastées, à tous les passages périlleux, ils
avaient bâti leurs forts, chacun le sien, chacun sur sa terre, chacun
avec sa bande de fidèles, et ils avaient vécu à la façon d'une armée
disséminée mais en éveil, campés et ligués dans leurs châteaux, les
armes en main, et en face de l'ennemi. Sous cette discipline un peuple
redoutable s'était formé, coeurs farouches dans des corps
athlétiques[77], incapables de contrainte, affamés d'actions violentes,
nés pour la guerre permanente, parce qu'ils s'étaient trempés dans la
guerre permanente, héros et brigands qui, pour sortir de leur solitude,
se lançaient dans les entreprises, et s'en allaient en Sicile, en
Portugal, en Espagne, en Livonie, en Palestine, en Angleterre, conquérir
des terres ou gagner le paradis.

[Footnote 77: Voir, entre autres peintures de moeurs, les premiers
récits de la première croisade: Godefroy fend un Sarrasin jusqu'à la
ceinture.--En Palestine, une veuve était obligée, jusqu'à soixante ans,
de se marier, parce que nul fief ne pouvait rester sans défenseur.--Un
chef espagnol dit à ses hommes épuisés, après une bataille: «Vous êtes
trop las et trop blessés; mais venez vous battre avec moi contre cette
autre troupe; les blessures fraîches que nous recevrons nous feront
oublier celles que nous avons reçues.»--En ce temps-là, dit la
_Chronique générale d'Espagne_, les _rois_, comtes et nobles, et tous
les chevaliers, afin d'être prêts à toute heure, tenaient leurs chevaux
dans la salle où ils couchaient avec leurs femmes.]


II

Le 27 septembre 1066, à l'embouchure de la Somme, on pouvait voir un
grand spectacle: quatre cents navires à grande voilure, plus de mille
bateaux de transport, et soixante mille hommes qui s'embarquaient. Le
soleil se levait magnifiquement après de longues pluies; les trompettes
sonnaient, les cris de cette multitude armée montaient jusqu'au ciel; à
perte de vue, sur la plage, dans la rivière largement étalée, sur la
mer qui s'ouvre au delà spacieuse et luisante, les mâts et les voiles se
dressaient comme une forêt, et la flotte énorme s'ébranlait sous le vent
du sud[78]. Le peuple qu'elle portait se disait originaire de Norvége,
et on eût pu le croire parent de ces Saxons qu'il allait combattre; mais
il avait avec lui une multitude d'aventuriers accourus par toutes les
routes, de près et de loin, du Nord et du Midi, du Maine et de l'Anjou,
du Poitou et de la Bretagne, de l'Île-de-France et de la Flandre, de
l'Aquitaine et de la Bourgogne[79], et lui-même, en somme, _était
Français_.

[Footnote 78: Voir, pour tous les détails, _les Chroniques
anglo-normandes_, III, p. 4, citées par Aug. Thierry. J'ai vu moi-même
l'endroit et le paysage.]

[Footnote 79: Sur trois colonnes d'attaque, à Hastings, il y en avait
deux formées par les auxiliaires. Au reste, les chroniqueurs ne se
trompent pas sur ce fait capital; ils sont tous d'accord pour déclarer
que l'Angleterre fut conquise par des Français.]


III

Comment se fait-il qu'ayant gardé son nom il eût changé de nature, et
quelle série de rénovations avait fait d'un peuple germanique un peuple
latin? C'est que ce peuple, lorsqu'il vint en Neustrie, n'était ni un
corps de nation, ni une race pure. Ce n'était qu'une bande, et à ce
titre, épousant les femmes du pays, il faisait entrer dans ses enfants
la séve étrangère. C'était une bande scandinave, mais grossie par tous
les coquins courageux et par tous les malheureux désespérés qui
vaguaient dans le pays conquis[80], et à ce titre il recevait dans sa
propre substance la séve étrangère. D'ailleurs, si la troupe errante
s'était trouvée mélangée, la troupe établie l'avait été davantage; et la
paix, par ses infiltrations, autant que la guerre par ses recrues, était
venue altérer l'intégrité du sang primitif. Quand Rollon, ayant divisé
la terre au cordeau entre ses hommes, eut pendu les voleurs et ceux qui
leur donnaient assistance, des gens de tous les pays accoururent. La
sécurité, la bonne et «roide» justice étaient si rares qu'elles
suffisaient pour repeupler un pays[81]. Il appela les étrangers, disent
les vieux auteurs, «et fit un seul peuple de tant de gens de natures
diverses.» Ce ramassis de barbares, de réfugiés, de brigands, de colons
émigrés, parla si promptement roman ou français, que le second duc
voulant faire apprendre à son fils la langue danoise, fut obligé de
l'envoyer à Bayeux où elle était encore en usage. Les grosses masses
finissent toujours par faire le sang, et le plus souvent l'esprit et la
langue. C'est pourquoi ceux-ci, transformés, se dégourdirent vite: la
race fabriquée se trouva d'esprit alerte, bien plus avisée que les
Saxons, ses voisins d'outre-Manche, toute semblable à ses voisines de
Picardie, de Champagne et d'Île-de-France. «Les Saxons[82], dit un
vieil auteur, buvaient à l'envi, et consumaient jour et nuit leurs
revenus en festins, tandis qu'ils se contentaient d'habitations
misérables: tout au contraire des Français et des Normands qui faisaient
peu de dépense dans leurs belles et vastes maisons, étant d'ailleurs
délicats dans leur nourriture et soigneux dans leurs habits, jusqu'à la
recherche.» Les uns, encore alourdis par le flegme germanique, étaient
des ivrognes gloutons que secouait par accès l'enthousiasme poétique;
les autres, allégés par leur transplantation et leur mélange, sentaient
déjà se développer en eux les besoins de l'esprit. «Vous auriez pu voir,
chez eux, des églises s'élever dans chaque village, et des monastères
dans les cités, construits dans un style inconnu auparavant,» en
Normandie d'abord et tout à l'heure en Angleterre[83]. Le goût leur
était venu tout de suite, c'est-à-dire l'envie de plaire aux yeux, et
d'exprimer une pensée par des formes, une pensée neuve: l'arche
circulaire s'appuyait sur une colonne simple ou sur un faisceau de
colonnettes: les moulures élégantes s'arrondissaient autour des
fenêtres; la rosace s'ouvrait simple encore et semblable à la rose des
buissons, et le style normand se déployait original et mesuré entre le
style gothique dont il annonçait la richesse, et le style roman dont il
rappelait la solidité.

[Footnote 80: Ce fut un pêcheur de Rouen, soldat de Rollon, qui tua le
duc de France à l'embouchure de l'Eure. Hastings, le fameux roi de mer,
était fils d'un laboureur des environs de Troyes.]

[Footnote 81: «Au dixième siècle, dit Stendhal, un homme souhaitait deux
choses: 1º n'être pas tué; 2º avoir un bon habit de peau.»--_Voy._ ici
la _Chronique_ de Fontenelle.]

[Footnote 82: Guillaume de Malmesbury.]

[Footnote 83: _Pictorial history_, I, 615. Églises de Londres, de Sarum,
de Norwich, Durham, Chichester, Peterborough, Rochester, Hereford,
Glocester, Oxford, etc.--Guillaume de Malmesbury.]

Avec le goût, aussi naturellement et aussi vite, la curiosité leur était
venue. Les peuples sont comme les enfants; chez les uns la langue se
délie aisément, et ils comprennent d'abord; chez les autres la langue se
délie péniblement, et ils comprennent tard. Ceux-ci avaient fait
lestement leur éducation, à la française. Les premiers en France, ils
avaient débrouillé le français, le fixant, l'écrivant, si bien,
qu'aujourd'hui nous entendons encore leurs codes et leurs poëmes. En un
siècle et demi, ils s'étaient cultivés au point de trouver les Saxons
«illettrés et grossiers[84].» Ce fut là leur prétexte pour les chasser
des abbayes et de toutes les bonnes places ecclésiastiques. Et, en
vérité, ce prétexte était aussi une raison, car ils haïssaient
d'instinct la lourdeur stupide. Entre la conquête et la mort du roi
Jean, ils établirent cinq cent cinquante-sept écoles en Angleterre.
Henri Beauclerc, fils du conquérant, fut instruit dans les sciences;
Henri II et ses trois fils l'étaient aussi; l'aîné, Richard Coeur de
Lion, fut poëte. Lanfranc, premier archevêque normand de Cantorbéry,
logicien subtil, discuta habilement sur la présence réelle; saint
Anselme, son successeur, le premier penseur du siècle, crut découvrir
une nouvelle preuve de l'existence de Dieu, et tenta de rendre la
religion philosophique en faisant de la raison le chemin de la foi;
certainement l'idée était grande, surtout au douzième siècle, et on ne
pouvait aller plus vite en besogne. Sans doute cette science est la
scolastique, et ces terribles in-folio tuent plus d'esprits qu'ils n'en
nourrissent; mais on commence comme on peut, et le syllogisme, même
latin, même théologique, est encore un exercice d'intelligence et une
preuve d'esprit. Parmi ces abbés du continent qui s'installent en
Angleterre, tel établit une bibliothèque; un autre, fondateur d'une
école, fait représenter à ses écoliers «le jeu de sainte Catherine;» un
autre écrit en latin poli des épigrammes «aiguisées comme celles de
Martial.» Ce sont là les plaisirs d'une race intelligente, avide
d'idées, d'esprit dispos et flexible, dont la pensée nette n'est point
offusquée comme celle des têtes saxonnes par les hallucinations de
l'ivresse et par les fumées de l'estomac vorace et rempli. Ils aiment
les entretiens, les récits d'aventures. À côté de leurs chroniqueurs
latins, Henri de Huntington, Guillaume de Malmesbury, hommes réfléchis
déjà, et qui savent non-seulement conter, mais juger parfois, ils ont
des chroniques rimées, en langue vulgaire, celle de Geoffroy Gaimar, de
Benoît de Sainte-Maure, de Robert Wace. Et croyez que leurs faiseurs de
vers ne seront pas stériles de paroles et ne les feront pas chômer de
détails. Ils sont causeurs, conteurs, diseurs par excellence, agiles de
langue et jamais à court. Chanteurs, point du tout; ils parlent, c'est
là leur fort, dans leurs poëmes comme dans leurs chroniques. Ils ont
écrit les premiers la chanson de Roland; par-dessus celle-là, ils en
accumulent une multitude sur Charlemagne et ses pairs, sur Arthur et
Merlin, sur les Grecs et les Romains, sur le roi Horn, sur Guy de
Warwick, sur tout prince et tout peuple. Leurs trouvères, comme leurs
chevaliers, prennent des deux mains chez les Gallois, chez les Francs,
chez les Latins, et se lancent en Orient, en Occident, dans le large
champ des aventures. Ils parlent à la curiosité comme les Saxons
parlaient à l'enthousiasme, et détrempent dans leurs longues narrations
claires et coulantes les vives couleurs des traditions germaines et
bretonnes: des batailles, des surprises, des combats singuliers, des
ambassades, des discours, des processions, des cérémonies, des chasses,
une variété d'événements amusants, voilà ce que demande leur imagination
agile et voyageuse. Au début, dans la chanson de Roland, elle se
contient encore; elle marche à grands pas, mais elle ne fait que
marcher. Bientôt les ailes lui viennent: les incidents se multiplient;
les géants et les monstres foisonnent; la vraisemblance disparaît, la
chanson du jongleur s'allonge en poëme sous la main du trouvère; il
parlerait, comme le vieux Nestor, cinq années ou même six années
entières, sans se lasser ni s'arrêter. Quarante mille vers, ce n'est
point trop pour contenter leur bavardage: esprit facile, abondant,
curieux, conteur, tel est le génie de la race; les Gaulois, leurs pères,
arrêtaient les voyageurs sur les routes pour leur faire conter des
nouvelles, et se piquaient comme eux «de bien se battre et de facilement
parler.»

[Footnote 84: Mot d'Orderic Vital.]

Avec les poëmes de chevalerie, ils ont la chevalerie; d'abord, il est
vrai, parce qu'ils sont robustes, et qu'un homme fort aime à se prouver
sa force en assommant ses voisins; mais aussi par désir de renommée et
par point d'honneur. Par ce seul mot, l'honneur, tout l'esprit de la
guerre est changé. Les poëtes saxons la peignaient comme une fureur
meurtrière, comme une folie aveugle qui ébranlait la chair et le sang et
réveillait les instincts de la bête de proie; les poëtes normands la
décrivent comme un tournoi. La nouvelle passion qu'ils y font entrer,
c'est la vanité et la galanterie; Guy de Warwick désarçonne tous les
chevaliers de l'Europe pour mériter la main de la sévère et dédaigneuse
Félice. Le tournoi lui-même n'est qu'une cérémonie, un peu brutale, à la
vérité, puisqu'il s'agit de casser des bras et des jambes, mais
brillante et française; faire parade d'adresse et de courage, étaler la
magnificence de ses habits et de ses armes, être applaudi et plaire aux
dames, de tels sentiments indiquent des hommes plus sociables, plus
soumis à l'opinion, moins concentrés dans la passion personnelle,
exempts de l'inspiration lyrique et de l'exaltation sauvage, doués d'un
autre génie, puisqu'ils sont enclins à d'autres plaisirs.

Ce sont là les hommes qui, en ce moment, débarquaient en Angleterre pour
y importer de nouvelles moeurs et y importer un nouvel esprit, Français
de fond, d'esprit et de langue, quoique avec des traits propres et
provinciaux; entre tous, les plus positifs, attentifs au gain,
calculateurs, ayant les nerfs et l'élan de nos soldats, mais avec des
ruses et des précautions de procureurs; coureurs héroïques d'aventures
profitables; ayant voyagé en Sicile, à Naples, et prêts à voyager à
Constantinople, à Antioche, mais pour prendre le pays ou rapporter de
l'argent; politiques déliés, habitués, en Sicile, à louer leur valeur au
plus offrant, et capables, au plus fort de la croisade, de faire des
affaires, à l'exemple de leur Bohémond qui, devant Antioche, spéculait
sur la disette de ses alliés chrétiens et ne leur ouvrait la ville qu'à
condition de la garder pour lui; conquérants méthodiques et
persévérants, experts dans l'administration et féconds en paperasses,
comme ce Guillaume qui avait su organiser une telle expédition et une
telle armée, qui en tenait le rôle écrit, et qui allait cadastrer sur
son Domesdaybook toute l'Angleterre: seize jours après le débarquement
on vit à Hastings, par des effets sensibles, le contraste des deux
nations.

Les Sax

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