Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Troisième
by active 16th century seigneur de La Mothe-Fénelon Bertrand de Salignac · French · Gutenberg #39201 · 950,003 chars · public domain (US)
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Title: Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Troisième
Author: active 16th century seigneur de La Mothe-Fénelon Bertrand de Salignac
Release date: March 19, 2012 [eBook #39201]
Language: French
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CORRESPONDANCE DIPLOMATIQUE DE BERTRAND DE SALIGNAC DE LA MOTHE FÉNÉLON, TOME TROISIÈME ***
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CORRESPONDANCE
DIPLOMATIQUE
DE
BERTRAND DE SALIGNAC
DE LA MOTHE FÉNÉLON,
AMBASSADEUR DE FRANCE EN ANGLETERRE
DE 1568 A 1575,
PUBLIÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS
Sur les manuscrits conservés aux Archives du Royaume.
TOME TROISIÈME.
ANNÉES 1570 ET 1571.
PARIS ET LONDRES.
1840.
DÉPÊCHES, RAPPORTS,
INSTRUCTIONS ET MÉMOIRES
DES AMBASSADEURS DE FRANCE
EN ANGLETERRE ET EN ÉCOSSE
PENDANT LE XVIe SIÈCLE.
RECUEIL
DES
DÉPÊCHES, RAPPORTS,
INSTRUCTIONS ET MÉMOIRES
Des Ambassadeurs de France
EN ANGLETERRE ET EN ÉCOSSE
PENDANT LE XVIe SIÈCLE,
Conservés aux Archives du Royaume,
A la Bibliothèque du Roi,
etc., etc.
ET PUBLIÉS POUR LA PREMIÈRE FOIS
_Sous la Direction_
DE M. CHARLES PURTON COOPER.
PARIS ET LONDRES.
1840.
LA MOTHE FÉNÉLON.
Imprimé par BÉTHONE et PLON, à Paris.
AU-TRÈS-NOBLE
GEORGE HAMILTON GORDON
COMTE D'ABERDEEN.
CE VOLUME LUI EST DÉDIÉ
PAR
SON TRÈS-DÉVOUÉ ET TRÈS-RECONNAISSAINT SERVITEUR
CHARLES PURTON COOPER.
DÉPÊCHES
DE
LA MOTHE FÉNÉLON.
LXXXIe DÉPESCHE
--du IVe jour de janvier 1570.--(_Envoyée jusques à Callais par Jehan
Vollet._)
Audience accordée par la reine d'Angleterre à l'ambassadeur de
France.--Désir du roi de rétablir la paix en son
royaume.--Satisfaction qu'il éprouve de ce que les troubles du
Nord paraissent apaisés en Angleterre.--Protestation
d'Élisabeth qu'elle ne désire rien tant que la réunion des
églises.--Instances de l'ambassadeur en faveur de Marie
Stuart.--Explications sur la conduite qu'il a dû tenir dans
cette négociation.--Nouvelles arrivées à Londres sur l'état des
affaires des protestans en France.--Nouvelles des troubles du
Nord; déroute des comtes de Northumberland et de Westmorland.
AU ROY.
Sire, j'ay faict entendre à la Royne d'Angleterre que, pour la bonne
estime que Voz Majestez Très Chrestiennes ont de sa bonne et droicte
intention en l'endroit de voz affères et de la tranquillité de vostre
royaulme, vous n'avez sitost veu donner ung peu de commancement et
ouverture à la paciffication des troubles et guerres d'iceluy, que
vous ne m'ayez incontinent commandé de le luy notiffier, affin que,
devant toutz les aultres princes vos alliez, elle ayt le plaisir
d'entendre que les choses s'acheminent par la voye qu'elle a désiré;
et ainsy, luy particullarisant ce qui est advenu à la reddition de
Sainct Jehan d'Angely, et les propos que le sieur de La Personne vous
a tenuz, avec la vertueuse responce de Vostre Majesté, laquelle elle a
vollu curieusement lyre par deux foys, j'ay suivy à luy dire: qu'encor
que vous ayez grand occasion de vous rescentir des choses mal passées,
du costé de ceulx de la Rochelle, de ce qu'ilz ont mené une très
viollante et dangereuse guerre dans vostre royaulme, et y ont
introduict les armes et armées estrangières, à la grand ruyne de vos
bons subjectz; et qu'il soit maintenant en vostre pouvoir de prendre
par force toutes les places qu'ilz tiennent, et de poursuyvre et venir
bien à boult du reste qui est encore en campaigne; néantmoins vous
aymez mieulx uzer envers eulx de la clémence toutjour accoustumée à
vostre couronne, et plus usée de vostre règne, que de nul de toutz voz
prédécesseurs, et les regaigner par doulceur, que de les mener à
l'extrémité d'ung chastiment, espérant qu'ilz auront tant plus de
regrect de leurs deffiances passées, et persévèreront dorsenavant plus
constantment en la confiance, fidellité, et amour qu'ils doibvent à
Vostre Majesté, leur prince naturel, que moins ils espéroient d'estre
jamais receuz en vostre bonne grâce, laquelle néantmoins vous ne leur
avez différée d'ung seul moment, aussitost qu'ilz ont offert de
s'humilier et de se remettre en vostre obéyssance.
La dicte Dame, d'ung visaige joyeulx, m'a respondu qu'à ceste heure me
voyoit elle, et oyoit mes propos, de trop meilleure affection qu'elle
n'avoit faict despuys ung an, et qu'elle rendoit grâces à Dieu d'avoir
miz au cueur de Voz Majestez Très Chrestiennes, et pareillement en
ceulx de vos subjectz, de retourner à ce mutuel bon ordre de vostre
bénignité envers eulx et de leur subjection envers vous; qu'elle vous
remercye mille et mille foys de luy avoir, ainsy soubdainement et
particullièrement, faict entendre en quoy les choses en sont, ès
quelles elle vous desire tant de bien et de bonheur que vous les
puissiez effectuer à vostre grand advantaige et au repoz de toute la
Chrestienté; et que, si son moyen y peult servyr de quelque chose,
elle le vous offre de tout son coeur, bien qu'elle ne peult fère que
ne porte quelque envye au bonheur de celluy qui a sceu si
oportunéement mettre en avant ce sainct et desiré propos, qu'il ayt
heu meilleur rencontre que quant, d'aultre foys, elle a entreprins
d'en parler; et qu'elle n'a regrect sinon à ce que voz subjectz
peuvent monstrer au monde que, pour leur avoir esté viollé vostre
propre éedict de la paciffication, tant par attemptatz contre leurs
vies, que par contraires lettres contre l'exercisse de leur religion,
ilz ayent heu quelque aparante coulleur de prendre les armes; non que
pourtant elle aprouve qu'ilz ayent bien faict, car plustost s'en
debvoient ils estre allez, et qu'il est tout certain que de quelles
persuasions qu'on luy ayt usé, qui n'ont esté petites, sur la
justiffication de leur cause, elle ne les a jamais volluz secourir.
Je luy ay répliqué que tout le tort de ceste guerre se manifeste en ce
que ceulx de l'aultre party, en leur plus grande résistance, se
trouvent vaincuz par vos forces, et sont par vostre clémence surmontez
en leur humillité, et que cella vous faict prendre meilleure espérance
de voir bientost remiz vostre royaulme en son premier estat et
grandeur; adjouxtant, afin de parler de la réunion du sien, que ce que
je luy ayt dict de ceste réconcilliation de vos subjectz, Voz Majestez
desirent qu'elle le preigne pour ung tesmoignage que, comme vous
estes correspondant à son desir sur le bien de vostre royaulme,
qu'aussi bien le serez vous sur le bien et paciffication du sien, et
sur ce que vous entendrez bientost que ceste eslévation, qui a apparu
en son pays du North, est esteinte ainsi que je le vous ay desjà
mandé.
La dicte Dame, usant là dessus de beaucoup de mercyementz, m'a fort
prié de vous assurer que toute ceste guerre du North est véritablement
achevée, et que le comte de Northomberland, se retirant en Ecosse, est
tumbé ez mains du comte de Mora; que le comte de Vuesmerland s'en est
fouy seul, et abandonné des siens, aux montaignes des frontières; et
que plus de cinq cents gentishommes des leurs sont prins, le reste
discipé, et plusieurs exécutez; et qu'elle ne prendroit que pour une
risée toute ceste entreprinse, tant elle a esté folle et légière,
n'estoit qu'il luy faict mal au cueur qu'il s'y soit trouvé meslé ung
seul homme de qualité.--«Car jamais subjectz, dict elle, n'eurent
moins d'occasion que les siens de mouvoir choses semblables contre
leur prince.»
Et luy ayant seulement répliqué ce mot: «c'est qu'il est fort à
craindre que, tant que la division de la religion durera, que l'on
sera toutz les ans à recommancer,» elle m'a soubdain respondu qu'à la
vérité, puisque les Protestans commancent de proposer entre eulx,
assavoir s'il y a aucune cause pour laquelle l'on puisse, sellon Dieu
et conscience, se soubstraire de l'obéyssance d'ung prince, et le
démettre de son estat; ainsy que le Pape, de son costé, déclaire aussi
les estats de ceulx, qu'il tient pour scismatiques ou hérétiques,
toutz comis et vacquans; elle estime que toutes les couronnes de la
Chrestienté sont assez mal asseurées, et que, de sa part, elle ne se
montrera jamais opiniastre de ne se conformer aulx aultres princes
chrestiens, quant Dieu leur aura mis au cueur de procurer, toutz
ensemble, la réunyon de l'esglyze de Dieu.
Après cella, Sire, j'ay mené le propos à parler de la Royne d'Escoce,
faisant toutjour instance de sa liberté, bon traictement et
restitution. Sur quoy elle m'a dict que Voz Majestez Très Chrestiennes
en avez parlé amplement à son ambassadeur, et qu'elle vous prie de
considérer que le différand est entre deux princesses qui vous sont
parantes, allyées et confédérées; desquelles vous debviez égallement
peser leur droict, et n'avoir en tant d'affection celluy de la Royne
d'Escoce que ne regardiez à conserver le sien; et qu'elle vous fera
remonstrer encores d'aultres choses par son dict ambassadeur, ès
quelles elle espère que vous luy ferez favorable responce; et ay
cogneu, Sire, que les propos que Voz Majestez ont tenu là dessus au
dict ambassadeur ont grandement esmeu la dicte Dame, à laquelle j'ay
dict que, puysque vostre intention se trouve conforme aulx
continuelles instances que je luy ay faictes icy de vostre part pour
la Royne d'Escoce, que je la suplye de déposer à ceste heure le cueur
et le courroux qu'elle a contre elle, puysqu'elle s'est justiffiée de
toutz ces troubles du North, pour se la randre désormais tant attenue
et obligée, qu'elle n'ayt à estre jamais rien tant que toute sienne;
et que, pour l'amour de Voz Majestez Très Chrestiennes, qui tant l'en
priez, elle veuille aussi faire quelque chose pour son bien, n'estant
possible que vous puyssiez laysser de le pourchasser tant que vous la
voyez restituée, ce que vous desirez toutesfoys estre sellon son gré
et contantement.
Elle m'a promiz là dessus, qu'aussitost qu'une responce, qu'elle
attant d'Escoce, sera arrivée, elle ne diffèrera d'ung seul jour
d'entendre en l'affaire de la dicte Dame, et y prendre ung si bon
expédiant qu'elle espère que vous en serez contant; dont de tout ce
qui s'en résouldra elle mettra peyne que vous en soyez adverty: et
remettant, Sire, plusieurs aultres choses, que j'ay notées de ses
propos, au premier des miens que je vous dépescheray, je bayseray en
cest endroict très humblement les mains de Vostre Majesté, et
supplieray le Créateur qu'il vous doinct, Sire, en parfaicte santé,
très heureuse et très longue vie, et toute la grandeur et prospérité
que vous desire.
Ce IVe jour de janvier 1570.
Je crains assés qu'on veuille mettre en avant l'eschange de la
Royne d'Escoce et du comte de Northomberland; vray est qu'il ne
s'en entend encores rien.
A LA ROYNE.
Madame, je mectz en la lettre, que j'escriptz au Roy, aulcuns propos
de la Royne d'Angleterre, touchant ceulx que, par les deux dernières
dépesches de Voz Majestez, vous m'avez commandé de luy tenir, sur
lesquelz me reste à vous dire, Madame, qu'il semble que ceste
princesse et les siens soyent bien ayses, mais diversement, qu'il se
face une paciffication en vostre royaulme; elle, affin d'estre exempte
de bailler secours à ceulx de la Rochelle, et ne venir à vous faire
quelque manifeste offance pour eulx, et mesmes aura plaisir que les
choses se facent à votre grand advantaige; et eulx, pour n'ozer
meintenant guières presser leur Mestresse de les secourir, ny
d'attempter rien qui vous puysse desplayre; mais ilz vouldroient que
l'advantaige demeurât à ceulx de l'aultre party, sur la soubmission
desquelz, laquelle leur ambassadeur a escripte par deçà, encores que
le jeune comte de Mensfelt fût desjà despêché, ilz le font temporiser,
affin d'attandre quelle yssue prendra ce que le Sr de La Personne en a
commencé de traicter. Et doublant assés que la paciffication ne s'en
puysse bien ensuyvre, luy et le Sr de Lombres incistent grandement de
fayre résouldre icy quelque secours de pouldres et d'armes, et de
quelque nombre de gens de cheval, pour l'envoyer à Mr l'Admyral,
s'esforceans de persuader qu'il est encores si fort qu'avec bien peu
d'ayde, il se monstrera plus relevé que jamais, et qu'on luy veuille
aussi (soubz caution) assister de quelques deniers, pour envoyer au
duc de Cazimir, affin de souldoyer des gens de pied, sans lesquelz il
n'oze mettre en campaigne les gens de cheval qu'il a toutz prestz; et
que d'ailleurs le prince d'Orange, voyant qu'une sienne entreprinse
qu'il avoit en Flandres est descouverte, se dellibère de tourner tout
son aprest aulx choses de France; lesquelles propositions demeurent
encores en suspens; et je metz peyne, en tout évènement, de les
retarder ou empescher, aultant qu'il m'est possible.
Quant à ceulx du North, j'ai vollu vérifier si ce que m'en a dict la
dicte Dame estoit vray, parce qu'on luy déguyse assés souvent les
nouvelles; mais l'on m'a confirmé la route des deux comtes et de toute
leur armée, laquelle a esté de quinze mil hommes; dont y en avoit sept
mille de pied bien armez, et deux mil de cheval en aussi bon équipaige
qu'il s'en peult trouver en Angleterre; et que n'ayantz, pour leur
irrésolution et mauvais accord, ozé venir au combat, ilz se sont
retirez en la frontière d'entre l'Angleterre et l'Escoce, où celluy
de Northomberland et sa femme sont tumbez ez mains d'un armestrang[1],
qu'on a estimé le devoir incontinent livrer au comte de Mora; et que
celluy de Vuesmerland, en habit déguysé, s'en est fouy au plus haut
des montaignes, ayant pour ceste occasion ceste Royne envoyé casser
incontinent son armée, et révoquer le comte de Vuarvic. Mais aulcuns
estiment que le dict armestrang n'est pour consigner le comte de
Northomberland à celluy de Mora, ains plustost pour le relever et pour
luy ayder à remettre sus nouvelles forces.
[1] Partisan, chef de bande.
Au reste nul propos n'esmeust tant ceste Royne que quant on luy parle
de la Royne d'Escoce, et ce que Voz Majestez en ont dernièrement dict
à son ambassadeur a faict beaucoup d'effect envers elle. J'ay bien
vollu, pour mon regard, tirer de la propre parole de la dicte Dame ma
justiffication de ne luy avoir, sur les affaires de la dicte Royne
d'Escoce, ny en nulle autre matière, jamais dict ung seul mot qui
l'ayt peu offancer; de quoy elle m'a randu le tesmoignage tout clair
et prompt, que non seulement elle n'a trouvé jamais mauvaise, ains
très agréable, ma façon de parler, et la substance de toutz mes
propos, ainsy que je les luy ay dictz, et qu'elle vous fera expliquer
que ce qu'elle a prins à cueur de mon dire est pour luy avoir asseuré
que Voz Majestez réputeroient toucher à leurs propres personnes les
torts et indignitez qu'on feroit à celle de la Royne d'Escoce; et
qu'elle s'estime vous apartenir en si bonne part, qu'elle doibt bien
estre tenue en quelque compte et respect envers Voz Majestez aussi
bien que la dicte Royne d'Escoce. A quoy je luy ay satisfaict si bien
que, prenant rayson en payement, elle a promis d'entrer bientost en
quelque expédiant touchant les affaires de la dicte Dame; et m'a prié
au reste de vous escripre fort affectueusement que, à ce changement de
gouverneur de Bretaigne, il vous playse de commander à celluy qui
l'est meintenant, et à son lieutenant, de donner libre et sûr accez
aulx Angloix, de leur pouvoir aller demander justice; et que
dorsenavant ilz la leur vueillent administrer eulx mesmes, puysqu'il
n'est possible qu'ilz la puissent aulcunement avoir des officiers et
magistratz du pays, car ses dicts subjectz ne peuvent plus supporter
les oltraiges qu'ilz y reçoipvent ordinairement.
Depuis le partement du Sr Chapin, l'on a fait exorter les estrangiers
de s'abstenir de tout commerce avec les subjectz du Roy d'Espaigne et
de ne couvrir aulcunement leurs trafficqs par lettres, ny soubz noms
empruntez d'aultres merchantz; et néantmoins la dicte Dame a
vollontairement offert au dict Sr Chapin d'admettre l'ambassadeur
d'Espaigne à parler et traicter avecques elle comme auparavant, sur le
moindre mot que le Roy d'Espaigne luy en vouldra escripre.
Je bayse très humblement les mains de Vostre Majesté et prie Dieu,
qu'il vous doinct, etc.
Ce IVe jour de janvier 1570.
La Royne d'Angleterre, outre les susdicts propos, m'a très
honorablement parlé, et avec aparance de bonne affection, de Voz
Majestez et de Monseigneur vostre filz, et qu'elle avoit avec
grand playsir ouy, du filz de Mr Norreys, plusieurs actes
généreux et de grand vertu du Roy et de mon dict Seigneur,
lesquelz elle luy avoit faict réciter plus de deux foys, sellon
qu'il disoit les avoir veuz et les avoir aprins de ceulx qui les
sçavoient bien.--Ceulx de ce conseil, et mesmement le comte de
Lestre, m'ont faict pryer d'octroyer mon passeport au Sr
Barnabé, qu'ilz dépeschent, avec commission de ceste Royne, pour
aller recouvrer une grande nef vénicienne, chargée de plus de
cent cinquante mil escus de merchandize, qu'on envoyoit en ceste
ville, laquelle le capitaine Sores a prinse despuys ung mois;
affin que, si le dict Barnabé est rencontré par les gallères ou
navyres françoys, ilz ne luy facent poinct de mal. Je ne sçay
s'il yra poursuyvre le dict Sores jusques à la Rochelle.
LXXXIIe DÉPESCHE
--du Xe jour de janvier 1570.--
(_Envoyée jusques à Callais par homme exprès._)
Ferme persuasion où l'on est en Angleterre que la paix sera
conclue en France.--Nouvelles du Nord et de la
Flandre.--Meilleur traitement fait à la reine
d'Ecosse.--Crainte des Anglais que le roi, délivré de la guerre
civile, ne donne assistance aux Espagnols dans les Pays-Bas
pour attaquer l'Angleterre.
AU ROY.
Sire, il est venu adviz à la Royne d'Angleterre, par la voye de la
mer, que ceulx de la Rochelle tiennent déjà comme pour conclud le
propos qu'ilz vous ont faict requérir de la paix; et, par ainsy, que
vostre royaulme s'en va hors de troubles, et vous, Sire, en bon trein
de remettre sus fort bien et bientost vos affères, sans qu'il
aparoisse que, pour toutes ces horribles guerres passées, il vous y
soit advenu aulcune diminution, ny en l'estendue de vostre estat, ny
en l'affection de vos subjectz, ains plustôt, une augmentation partout
de vostre grandeur; de laquelle le fondement, en cette mesmes
division, s'est monstré si ferme qu'on a opinion, s'il est une foys
bien réuny, que nulles forces humaines le pourront jamais esbranler.
Dont ceste Royne et les siens continuent, à ceste heure, de me fère
meilleure démonstration que jamais de vouloir persévérer en bonne paix
et amytié avec Vostre Majesté; et n'ont encore dépesché le jeune comte
de Mensfelt, ny rien respondu au Sr de Lombres, attendans si la fin du
dict propos viendra à bonne conclusion, ou bien s'il sera rompu. Et,
cependant, est arrivé ung homme d'Allemaigne, lequel, à ce que
j'entans, raporte que le Cazimir ne lève pas encores ses reytres, mais
qu'il a distribué, ces jours passés, une somme de deniers aulx
capitaines, affin d'estre pretz, quant il les mandera; et il parle
aussi des praticques et menées du prince d'Orange.
Les choses d'icy ne monstrent, à ceste heure, guières grand mouvement,
estantz ceulz du North séparez et rompuz d'eulz mesmes, ainsy que je
le vous ay confirmé par mes précédantes du IIIIe de ce moys. Il est
vray que, de tant que les deux comtes ne sont au pouvoir de la Royne
d'Angleterre ny ne sont pour y estre aiséement livrez, parce qu'on
dict que celluy de Northomberland est avec milor de Humes et avec le
ser de Farmihirst, comme avecques ses amys; et celluy de Vuesmerland,
avec le comte d'Arguil, qui le trette bien; la chaleur de leur
entreprinse n'est encores réfroydie aulx cueurs des Catholiques, ny en
ceulz des malcontantz; lesquelz demeurent d'ailleurs en quelque
espérance du duc d'Alve, par la mesme peur et grande souspeçon qu'ilz
voyent que la Royne d'Angleterre et ceulx de son conseil se donnent
des aprestz qu'il faict, qui leur sont confirmez par plusieurs
secrectes lettres qu'arrivent ordinairement à la dicte Dame des Pays
Bas; et mesmes l'asseurent que, despuys le retour du marquis de
Chetona, le dict duc s'est résolu de vouloir recouvrer, commant que ce
soit, ses deniers, et les marchandises d'Espaigne arrestées par deçà,
et que, pour y commancer par quelque bout, il a commandé de consigner
toutz les biens des Anglois, qui estoient en Anvers, à certains
Gènevois qui ont faict ung party de six centz mil escuz avec le Roy
d'Espaigne; dont ceulx cy se préparent, avec grand dilligence, au long
de la coste qui regarde vers Flandres, pour résister à ses
entreprinses. Je prendray garde à quoy, jour par jour, cella
s'acheminera, affin de vous en donner toutjour adviz.
Despuys la dernière instance que j'ay faicte à ceste Royne pour la
Royne d'Escoce, elle l'a faicte ramener à Tutbery, en la compaignie du
comte de Cherosbery seul; s'en estant celluy de Untington allé, qui a
esté du tout deschargé de sa garde, et elle remise en ung peu plus de
liberté, avec démonstration à monseigneur l'évesque de Roz de quelque
faveur davantaige en ceste court, et d'y mieulx recepvoir ses
remonstrances, qu'on n'avoit faict toutz ces jours passez. Ce qui nous
remect en quelque espérance que nous pourrons bientost (si nouvel
accident ne survient) obtenir une ou aultre provision ez affères de la
dicte Dame. Sur ce, etc.
Ce Xe jour de janvier 1570.
A LA ROYNE.
Madame, ce qui s'espère de la paciffication des troubles de vostre
royaulme ne monstre aporter, à ceste heure, tant de soupeçon à la
Royne d'Angleterre ny aulx siens, comme il sembloit que, du
commancement, ilz eussent très ferme opinion que la fin de nostre
guerre seroit ung commancement à eulx d'y entrer. Il est vray qu'ilz
ne sont du tout dellivrez de cette peur, craignantz, à ce qu'ilz
disent, que l'estroicte intelligence, que le duc d'Alve a avecques Voz
Majestez, vous attire de son party contre l'Angleterre; car,
aultrement, il leur semble qu'ilz n'ont guières à le craindre, veu le
crédict et faveur de ceste Royne en Allemaigne. Et ainsy, ilz vont
temporisant avecques luy, sans admettre ny rejecter aussi les termes
de l'accord, espérantz qu'ilz se pourront, dans peu de jours,
esclarcyr de vostre cousté, pour sçavoir commant mieulx se conduyre du
sien; et n'estantz encores bien asseurez si le propos de la paix
prendra bonne résolution en France, ilz tiennent leurs dellibérations
en suspens, dillayantz la dépesche du jeune comte de Mansfelt, et leur
responce au Sr de Lombres; et pareillement de ne toucher aux affères
de la Royne d'Escoce, jusques à ce que leur ambassadeur, Mr Norrys,
leur ayt mandé la certitude du tout; et n'ont faict plus grand
empeschement à ung courrier du duc d'Alve, qui est arrivé depuys cinq
jours, que de l'avoir conduict à la court et visité seulement le
dessus de ses pacquetz, lesquels, se doutans bien qu'ilz estoient en
chiffre, l'ont renvoyé avec les dicts pacquetz bien cloz à Mr
l'ambassadeur d'Espaigne, et luy ont ottroyé passeport pour s'en
pouvoir retourner de dellà, bien qu'ilz ne layssent pourtant de vivre
toutjour en grande deffiance du dict duc. A l'occasion de quoy ilz
dressent de grandes forces et ordonnent beaulcoup de gens de cheval,
pistoliers, et renforcent les garnysons tout le long de la coste qui
regarde les Pays Bas; sur ce, etc.
Ce Xe jour de janvier 1570.
LXXXIIIe DÉPESCHE
--du XVe jour de janvier 1570.--
(_Envoyée exprès jusques à Callais par Olivier Cambernon._)
Efforts que l'on fait en Angleterre pour impliquer le duc de Norfolk
et la reine d'Écosse dans la révolte du Nord.--Le comte de
Northumberland livré dans sa fuite au pouvoir du comte de
Murray.--Mission d'Elphinstone en Angleterre.--Proposition émise dans
le conseil de demander l'échange du comte de Northumberland contre la
reine d'Écosse.--Préparatifs de guerre faits en Allemagne pour
soutenir les protestans de France.--Forces redoutables réunies sur mer
par les protestans de France et d'Allemagne.--Négociations de
l'Angleterre avec les Pays-Bas.--Motifs politiques qui engagent
Élisabeth à soutenir les protestans de France; espoir que cependant la
paix ne sera pas troublée.
AU ROY.
Sire, il ne se faict, à ceste heure, aulcune plus grande dilligence
par deçà, après avoir esteint l'eslévation du North, que de cercher
d'où elle est procédée, et qui sont les principaulx, qui ont heu
intelligence avec les deux comtes; en quoy s'engendrent plusieurs
malcontantemens et malveuillances qui se descouvrent toutz les jours
en plusieurs endroictz et villes de ce royaulme, et se continuent
jusques à la court; mesmes semble que, des champs où la guerre estoit,
elle se soit transférée ez cueurs et affections des hommes, et dict on
que de là procède le retardement de la liberté du duc de Norfolc,
lequel aultrement estoit en trein de sortir bientost de la Tour pour
estre remis en son logis de ceste ville; mais les divisions et
compétances de ceulx du conseil l'empeschent, lesquels veulent
monstrer qu'ilz concourent toutz contre la cause de l'eslévation, et,
encor que nulz manifestement ne le chargent de rien d'icelle,
néantmoins les ungs s'efforcent de l'y trouver embrouillé, et les
aultres de l'en déclairer exempt; ny n'est moindre leur contention sur
le faict de la Royne d'Escoce, soit pour le regard de la dicte
entreprinse du North, ou soit pour ses aultres affères, ès quelz ses
amys et serviteurs, qu'elle a en ce royaulme, ne se monstrent, pour
chose qui soit advenue, moins fermes en sa faveur, ny aussi ses
adversaires moins véhémentz contre elle que auparavant. Et cependant
le gouverneur de Barvich a envoyé à la Royne d'Angleterre une lettre
du comte de Mora, par laquelle, de tant que la dicte Dame ne l'a
vollue communiquer à personne et qu'elle a fait semblant d'y avoir
trouvé plusieurs vériffications de l'entreprinse du North, quelques
ungs des grandz en demeurent en peyne; et bientost après, est arrivé
devers elle le ser Nicollas Elphingston, très familier et inthime du
dict de Mora, lequel elle a curieusement et avec grand affection ouy,
mais ne se publie encores rien de l'occasion de sa venue, si n'est
qu'on dict qu'il a aporté la depposition du comte de Northomberland,
lequel estant enfin tumbé ez mains du comte de Mora, il l'a faict
mettre dans Lochlevin, où la Royne d'Escoce estoit prisonnière; mais
je crains que le dict Elphingston ayt charge de renouveller le propos
de consigner la Royne d'Escoce au dict de Mora, moyennant les ostages
qu'on luy a demandé, ou bien de fère l'eschange d'elle et du dict
comte de Northomberland, ce que je sçay avoir esté déjà proposé en ce
conseil, ainsy que je l'avois auparavant bien préveu; mais il semble
qu'il ne peult aucunement venir au cueur de la Royne d'Angleterre de
le debvoir fère, et y a aulcuns des siens qui ne sont pour le
consentyr, tant y a que la pouvre princesse et ceulx, qui portons icy
son faict, en sommes en grand peyne; mesmement à ceste heure que le
comte de Lestre, lequel a accoustumé de procéder d'une plus honneste
et généreuse façon envers elle que les aultres du dict conseil, s'en
est, pour quelque occasion (et croy que pour les différans de court),
allé en sa mayson de Quilingourt, où, toutesfoys, l'on croyt que la
Royne d'Angleterre ne le larra longtemps sans le fère revenir.
J'entendz que ung secrétaire du comte Palatin vient d'arriver, lequel
fault que soit passé par Flandres (car la navigation de Hembourg et de
Hendein est serrée des glaces jusques en mars) ou bien échappé par la
France. Il est allé droict à Vuyndesor, et n'ay encores rien peu
aprandre de sa commission, si n'est par ung qui l'a observé en
passant, qui a comprins de luy qu'il vient pour avoir de l'argent, ou
bien lettre de crédit et de responce à certains juifz qui ont promiz
de fornir une somme en Allemaigne, et qu'il est tout certain que le
Cazimir et le prince d'Orange ont une armée preste pour entrer en
France, à ce prochain primtempz; dont le jeune comte de Mensfelt s'est
eslargy de dire, qu'aussitost qu'il arrivera en Allemaigne avec la
dépesche de ceste princesse, le dict de Cazimir commancera de marcher;
ce que l'ambassadeur d'Espaigne, qui est icy, lequel j'avois hier à
disner en mon logis, m'a confirmé, bien qu'il crainct, si le propos de
la paix se conclud en France, que tout cella aille tumber sur les bras
du duc d'Alve; et, ce pendant, le capitaine Sores a prins une seconde
nef vénicienne, plus riche que la première, et faict on compte que la
charge des deux vault plus de trois cenz mil escuz, oultre quatre
vingtz pièces de bonne artillerye qu'il y a dedans, et oultre les
deulx vaysseaulx, qui sont les deux meilleurs de la mer; de quoy toutz
les merchans, tant naturelz que estrangiers, de ce royaulme, demeurent
fort scandalizez contre Mr le cardinal de Chatillon, et requièrent
ceste Royne d'y pourvoir; mais, ou soit qu'elle et les siens n'ayent
moyen de le fère, ou bien que, pour s'exempter de prester de l'argent
à ceulx de la Rochelle, ilz leur veuillent permettre de se prévaloir
de ceste riche et grande prinse, ilz dissimulent et prolongent les
remèdes; et est à craindre que le dict Sores, avec tant de bons et
grandz vaysseaulx, et bien artillez, qu'il a à ceste heure, et le Sr
de Olain, et le bastard de Briderode, qui en ont ung aultre bon
nombre, ne tiennent dorsenavant bien fort subjecte ceste estroicte
mer, et mesmes qu'ilz ne dressent quelque entreprinse sur vos
gallères; bien qu'on m'a dict, Sire, que le dict de Olain est allé
jusques en Allemaigne porter soixante mil escuz au prince d'Orange du
butin de ses prinses de mer.
Le Sr Thomas de Fiesque poursuyt d'accomoder icy le faict des deniers
et merchandises, prinses et arrestées par deçà sur les subjectz du Roy
d'Espaigne, au nom des merchans à qui elles appartiennent, proposant
que les deniers, qui sont en espèces, et pareillement ceulx qui
proviendront des merchandises, demeurent ez mains de ceste Royne
jusques à ung entier accord, en ce qu'elle leur permette de les
vandre, et qu'elle leur veuille bailler pour respondant la chambre de
Londres, de payer le tout à bons termes, après qu'elle s'en sera
servye. Sur ce, etc.
Ce XVe jour de janvier 1570.
A LA ROYNE.
Madame, le surplus que j'ay à dire à Vostre Majesté, oultre le contenu
en la lettre que j'escriptz présentement au Roy, je le réserve à vous
mander par le Sr de La Croix, aussitost que l'ung des miens, qui sont
par dellà, sera arrivé, et n'adjousteray icy, Madame, si n'est qu'on
parle diversement en ce royaulme de la paix qui se trette en France,
estantz ceulx des deux religions en contraires espérances là dessus;
sçavoir: les Catholiques, que des grandes et notables victoires, que
Monseigneur vostre filz a gaignées, ayt à réuscyr ung accord fort
advantaigeux pour nostre religion et très honnorable pour le Roy; et
les Protestantz, que monsieur l'Admyral s'estant aulcunement reffect,
et près d'estre, dans six sepmaines ou deux moys, secouru du prince
Cazimir, n'ayt à quicter rien de ce qui apartient à la leur, ny en
l'exercisse, ny en l'establissement d'icelle dans le royaulme; et
estiment, les ungs et les aultres, que leur propre faict deppend du
succez des choses de dellà; dont, encor que la Royne d'Angleterre et
les plus modérez d'auprès d'elle dettestent assés les guerres des
subjectz, néantmoins, ceulx qui ont plus d'auctorité et de manyement
près d'elle, desirans que la part des Catholiques demeure fort oprimée
par deçà, condamnent en toutes sortes l'entreprinse de ceulx du North
comme inique, et luy coulorent de quelque équité celle de France et
luy persuadent, que du maintien d'icelle deppend la seureté de son
estat et du tiltre de son royaulme, et de la légitime qualité de sa
personne; laquelle aultrement seroit par les Catholiques tenue
illégitime. Ce qui faict, Madame, qu'encor que ceste princesse ayt
grand regrect à la prinse de ces deux grandes nefz véniciennes, et
qu'elle sente que, pour aulcun respect, il tourne au préjudice de sa
réputation que, l'une, en partant d'icy, et l'aultre, en y arrivant,
ayent esté prinses en la plaige et quasi dans les portz de son
royaulme; néantmoins, pour n'incommoder ceulx de la dicte religion,
iceulx de son dict conseil la contraignent de différer et dissimuler
le remède, que très volontiers elle donroit aulx merchans; et le
secrétaire Cecille a assés soubdain respondu à ceulx qui l'en ont
sollicité, que ceulx de la Rochelle avoient guerre contre les
Véniciens, parce qu'ilz ont preste de l'argent au Roy; et mesmes,
aulcuns à ce propos m'ont interrogé si la Royne de Navarre n'estoit
pas en actuelle possession de quelque partie de son royaulme, ayant
esté proposé en ce conseil, si, comme Princesse Souveraine, elle ne
pouvoit pas déclarer une guerre, après l'avoir jugée juste et
légitime. Sur quoy, me doubtant bien pourquoy l'on me faisoit ceste
demande, j'ay respondu que la dicte Dame n'a rien qui ne soit, ou
mouvant de la couronne de France, ou tenu soubz la protection
d'icelle, et ainsy n'ont rien gaigné sur moy de cest endroict.
J'ay receu l'acte de mainlevée, qui a esté faicte à Roan, des biens
des Anglois, de laquelle ceste Royne et les siens se sont fort
contentez, et ont, de leur part, desjà procédé de mesmes à la
restitution des biens que les Françoys ont peu monstrer leur apartenir
par deçà, et continuent encores toutz les jours de leur faire justice.
Ilz se plaignent seulement de Bretaigne, et suplient Vostre Majesté
d'y donner ordre. Il me semble qu'en toutes sortes, ceste Royne et le
général de son royaulme veulent persévérer en bonne paix, et ouverte
amytié, avecques Voz Majestez Très Chrestiennes; mais que, en
particullier, aulcuns passionnez feront toutjour, soubz main, tout ce
qu'ilz pourront, et icy, et en Allemaigne, pour ceulx de la Rochelle,
et feroient davantaige si, avec vostre authorité, je ne mettois peyne
de les empescher. Sur ce, etc.
Ce XVe jour de janvier 1570.
LXXXIVe DÉPESCHE
--du XXIe jour de janvier 1570.--
(_Envoyée exprès jusgues à Callais par Letorne, estant le sieur de La
Croix tumbé malade, dont il est allé à Dieu._)
Intrigues à la cour de Londres; rivalités entre Leicester et
Cécil.--Nombreuses exécutions faites par le comte de Sussex à
la suite de la révolte du Nord.--Modération du comte de Warwick
à l'égard des insurgés qui sont tombés en son pouvoir.--On
croit que les Ecossais aideront le comte de Westmorland à
rentrer en Angleterre.--Négociation d'Elphinstone.--Crainte que
l'on doit avoir en France du côté d'Allemagne.--Sollicitation
faite auprès de la reine d'Écosse par le comte de Huntingdon
pour qu'elle consente à se marier avec Leicester.--Clauses d'un
traité qui lui est proposé pour son
rétablissement.--Préparatifs faits par le prince d'Orange
contre les Pays-Bas.--_Avis_ donné au roi de divers bruits que
l'on fait courir à Londres sur les mésintelligences qui se
seraient élevées à la cour de France.--_Mémoire secret_.
Soupçons élevés contre le duc de Norfolk, le duc d'Albe, la
reine d'Écosse, et l'ambassadeur de France au sujet de la
révolte du Nord.--Menées du duc d'Albe en
Angleterre.--Déclaration d'Élisabeth que la reine d'Écosse a
formé le projet de s'emparer de la couronne d'Angleterre pour
réduire le royaume à la religion catholique.--Proposition faite
par l'ambassadeur d'Espagne au roi de France de former une
ligue pour rétablir Marie Stuart sur le trône d'Écosse, et la
religion catholique en Angleterre.--Conduite qu'a dû tenir
l'ambassadeur de France à cet égard.--Projets que l'on doit
supposer à l'Espagne.
AU ROY.
Sire, pour l'occasion des troubles du North, la Royne d'Angleterre,
au commancement de ceste année, a advisé d'augmenter son conseil d'ung
nombre de personnaiges miz à sa dévotion, lesquelz elle a pourveuz
d'aulcuns offices qui vacquoient de longtemps, qui ont lieu en son
dict conseil, comme est le contrerolleur, trézorier, vychambrelan, et
aultres de sa mayson; en quoy la contention n'a esté petite en sa
court, entre ceulx qui aspiroient à cella, ou pour eulx mesmes ou pour
y en mettre de leur faction, ou bien pour empescher qu'il n'y en
entrât plus grand nombre; et est advenu, par le moyen du comte de
Lestre, que le sire Jacques Croft a esté faict contrerolleur, bien
qu'on ayt cryé qu'il estoit papiste; mais, possible, l'y a t on admiz
plus vollontiers pour estre auculnement estimé ennemy du duc de
Norfolc, et le Sr de Frocmarthon, qui y prétandoit grandement, a esté
du tout descheu pour ceste foys, demeurant comme banny de court; et
semble que, pour ces contentions, le comte de Lestre se soyt despuys
absenté, et qu'entre luy et le secrétaire Cecille, lequel est en plus
grand crédict que jamais, y ayt beaulcoup de simulté, et que
néantmoins il ne sera longtemps sans revenir.
Le comte de Sussex poursuyt de fère de grandes exécutions à Durhem et
Artelpoul, et aultres lieux de son gouvernement, sur ceulx qui avoient
prins les armes, ayant desjà faict pendre, outre ceulx du commun, bien
cent personnaiges de qualité, baillifz, connestables ou officiers, et
pareillement les prestres qui estoient avec eulx, nomméement le Sr
Thomas Plumbeth, estimé homme fort sçavant et de bonne vie, et pense
l'on qu'il se monstre aussi véhément, pour effacer le souspeçon qu'on
a heu de luy; et, au contraire, le comte de Vuarvich s'y porte fort
modestement, lequel a envoyé supplier la Royne d'octroyer rémission à
ces pouvres gens, ce que, en partie, elle a concédé; et l'admyral
Clinton est demouré encores à Vuodderby, avec mil hommes, pour
contenir le pays, et pour empescher que le comte de Vuesmerland, avec
l'assistance des Escossoys, ne puisse rentrer en armes en Angleterre,
ce que l'on crainct assés qu'il face, parce qu'il est avec le ler de
Farnihyrst, affectionné serviteur de la Royne d'Escoce, et que les
aultres principaulx de l'entreprinse sont avecques d'aultres seigneurs
escossoys, leurs amiz, de ce mesme party; et que aulcuns se sont
acheminez à Dumbertran. Le seul comte de Northomberland a esté prins
et livré au comte de Mora, qui l'a incontinent faict mettre dans
Lochlevyn; et a soubdain dépesché devers ceste Royne le Sr Elphiston,
son familier, lequel, à ce que j'entendz, raporte plusieurs choses de
la depposition du dict de Northomberland, et plusieurs aultres, pour
fère acroyre que la Royne d'Escoce et l'évesque de Roz ont induict le
dict de Northomberland de prendre les armes; à quoy semble qu'on
n'adjoute grand foy: et, d'abondant, monstre excuser le dict de Mora
de ne pouvoir, en bonne conscience, ny sellon son honneur, ny encores
sellon les loix du royaulme d'Escoce, rendre icelluy comte, mais par
mesme moyen, il faict instance à la Royne d'Angleterre de luy prester,
pour chose fort importante au bien des deux royaulmes, une somme
d'argent; et tout ainsi qu'on luy donne l'espérance qu'il en pourra
avoir, il la donne, encores plus grande, que le dict de Northomberland
pourra estre randu, et espère davantaige qu'en le rendant, il se
pourra aussi tretter de randre au dict de Mora la Royne d'Escoce: dont
il prépare de s'en retourner en grand dilligence devers luy.
Cependant, Sire, nous ne serons paresseulx de luy préparer toutz les
obstacles qu'il nous sera possible, et pareillement au secrétaire du
comte Pallatin, lequel demande en général assistance de deniers, affin
de lever gens pour les secours et deffance de la nouvelle relligion en
France, et pour fère une descente contre le duc d'Alve en Flandres;
dont aulcuns estiment qu'il ne s'en retournera sans quelque provision,
tant y a qu'il ne luy a esté encores respondu sellon son desir.
Néantmoins, je vous supplie très humblement, Sire, de fère
soigneusement prendre garde aulx mouvemens d'Allemaigne; car l'on
tient icy pour chose fort certayne qu'il y a armée preste, et qu'elle
n'est pour aller en Flandres, ny pour s'adresser ailleurs qu'en
France, tant que la guerre y durera, et que le Sr d'Olain a porté au
prince d'Orange plus de six vingtz mil escuz, oultre que les bagues de
la Royne de Navarre sont en Allemaigne, et les nefz véniciennes,
riches de trois centz mil escus, sont desjà arrivées à la Rochelle; et
quant bien ceste Royne ne vouldra rien débourcer, les esglizes
protestantes de son royaulme ne lairront pourtant d'y envoyer quelque
notable subvention, comme celle de l'année passée, qui fut de cent mil
escuz, ny la dicte Dame, quant bien ne le vouldroit, ne le pourra
contredire, tant le feu de cette matière est, à ceste heure, ardemment
espriz en ce royaulme comme je croy qu'il est de mesmes ailleurs.
La Royne d'Escosse est meintennant à Tutbery, accompagnée seulement du
comte de Cherosbery et des siens, qui luy octroyent plus de liberté
qu'ilz ne souloyent; elle se porte bien, et encores que plusieurs
choses se soyent opposées aulx espérances que nous avions de ses
affères, il nous en reste quelques aultres qui, possible, viendront à
bon effect; et j'ay desjà quelque adviz que ceux de son party en
Escosse prétendent de se mettre bientost en campaigne, remectant,
Sire, au Sr de La Croix de vous faire entendre aulcunes aultres
particullaritez, sur lesquelles je vous supplie très humblement luy
donner foy. Sur ce, etc.
Ce XXIe jour de janvier 1570.
A LA ROYNE.
Madame, par le contenu de la lettre que j'escriptz au Roy, et par
l'instruction que j'ay baillée au Sr de La Croix, je fays entendre à
Vostre Majesté les principalles choses, qui me semblent regarder
meintenant icy l'intérest des vostres; et ne vous diray davantaige,
Madame, si n'est que le comte de Huntington, pendant qu'il a esté à la
garde de la Royne d'Escosse, l'a si souvant sollicitée de se départir
du propos du duc de Norfolc, pour entendre à celluy du comte de Lestre
son beau frère, que, pour ne se pouvoir la dicte Dame excuser de
quelque responce, elle luy a dict que, pour ceste heure, elle n'avoit
rien moins à penser qu'à se marier, et qu'aussi le comte de Lestre
avoit bien toute aultre prétencion, avec ce que, si elle contradisoit
meintennant au desir de ces seigneurs, qui luy avoient si expressément
escript en faveur du duc, elle craignoit fort de les irriter et
offancer, et que le comte de Lestre mesmes, qui en estoit l'ung,
prendroit une fort mauvaise opinion d'elle. De quoy l'aultre ne se
contantant, et la pressant de luy fère une plus particullière
responce, elle, enfin, luy a dict tout rondement, que, si la Royne
d'Angleterre et les siens, lesquelz luy avoient proposé le duc, ne
trouvoient bon que le propos passât en avant, qu'elle estoit toute
résolue de n'espouser jamais Anglois. Sur ce il s'est advancé de dire
qu'elle faisoit fort bien, car aussi tout ce royaulme inclinoyt à ce
desir, et qu'il voyoit que, nonobstant toutz empeschemens, avant ne
fût deux ans, elle et le duc seroient maryés ensemble. Puys luy a
parlé fort expressément de quatre choses; la première, de tretter
conjoinctement, entre l'Angleterre et l'Escosse, de l'establissement
de la nouvelle religion; la segonde, de fère une bien seure et
perpétuelle ligue entre les deux royaulmes; la troisiesme, de
consentyr que, par décrect de parlement, ce royaulme soit, après elle,
toutjour transféré aulx mâles plus prochains de la couronne, parce que
le dict de Huntington vient de l'estoc d'iceulx; et la quatriesme, que
Voz Majestez Très Chrestiennes veuillez depputter aulcuns pour
assister, de vostre part, icy, aulx choses qui seront proposées, entre
la dicte Dame et ses subjectz, sur la restitution d'elle, et sur le
faict du feu Roy d'Escoce son mary. Et a adjouxté que monsieur le
cardinal de Lorrayne feroit bien, comme prochain parant, d'intervenir
au jugement d'une si grande cause.
Nous sommes après pour sçavoir d'où sont parvenus ces propos, et
semble que le dict comte de Lestre ne les advouhe, et que mesmes il
pense que la Royne d'Angleterre sera fort courroucée contre le dict
Huntington, quant elle les saura, et que tout cella est party de
l'invention du secrétaire Cecille. La dicte Royne d'Escoce a tiré ung
adviz du dict de Huntington, que le prince d'Orange praticque de fère
descendre dix mil Anglois en Flandres, et qu'avec cella, et ce qu'il
prépare en Allemaigne, joinct l'intelligence du pays, il espère d'en
chasser le duc d'Alve et les Espaignols, ce qui a esté notiffié à
l'ambassadeur d'Espaigne. Sur ce, etc.
Ce XXIe jour de janvier 1570.
AULTRE LETTRE A LA ROYNE
(_du dict jour, écrite en chiffres_).
Madame, parce qu'on publie, icy, à mon grand regrect, qu'il n'y a bon
accord entre le Roy et Monsieur, son frère, voz enfantz, et que douze
des principalles citez de France s'opposent à ce que Voz Majestez ne
puissent aulcunement accommoder, par voye de paciffication, les
guerres de vostre royaulme; qui sont deux choses dont Vostre Majesté
auroit, de la première, le plus extrême desplaisir, et nous, le plus
notable dommaige qui nous pourroit onques advenir; et la segonde
seroit pour torner à une fort pernicieuse conséquence contre
l'auctorité du Roy, et droictement contre la vostre; mesmes qu'on m'a
dict qu'en quelques endroictz du monde l'on faict desjà des desseings
là dessus, et que ceste Royne m'en pourra possible toucher quelque
mot, je vous suplie très humblement, Madame, me commander ce que
j'auray à luy en respondre, ensemble à plusieurs seigneurs de ce
royaulme, et mesmement aulx Catholiques, qui envoyent souvant m'en
interroger, lesquelz demeurent toutz esbahys et desconfortez de ce
que, sept sepmaines a, je n'ay nulles nouvelles de Voz Majestez;
ausquelz toutesfoys j'ay bien desjà desnyé l'une et l'aultre de ces
nouvelles, comme les tenant toutes deux fort faulces, et sur ce, etc.
MÉMOIRE ET INSTRUCTION de ce que le Sr de La Croix a à dire à
Leurs Majestez, oultre le contenu de la dépesche.
De ces troubles du North, qu'encor qu'ilz ayent esté bientost
apaysez, néantmoins, parce que, en mesme temps, s'est descouvert
qu'en Norfolc l'on avoit entreprins de se saysir des armes, qui
estoient ez maysons du duc de Norfolc, et de contraindre le sire
Henry Hemart, son frère, d'estre chef d'une troupe de douze mil
hommes qui se tenoient prestz pour marcher droict à la Tour de
Londres, affin de tirer icelluy duc de pryson; et que, en Galles,
les choses ne se monstroient guières plus paysibles, ceste Royne
est demeurée en plusieurs doubtes et deffiances de ses subjectz.
Ce qui luy est augmenté par l'opinion, qu'elle a, que
l'intelligence du duc d'Alve y soit bien avant meslée, sellon
que, par l'examen d'aulcuns du North, qui ont esté exécutez, et
de la depposition du comte de Northomberland, laquelle celluy de
Mora a envoyée, il semble que cella luy ayt esté confirmé.
En laquelle depposition, oultre que le dict de Northomberland
charge les plus grandz de ce royaulme, l'on dict qu'il affirme,
qu'ainsy que luy et le comte de Vuesmerland furent en campaigne,
l'ambassadeur d'Espaigne et l'évesque de Roz envoyèrent devers
eulx ung homme exprès, avec lettres, pour les conforter à leur
entreprinse, et leur promettre un prochain secours du duc d'Alve,
et pareillement de France, s'ilz se saysyssoient de quelque port.
Duquel acte de l'évesque de Roz la dicte Dame a prins argument
que la Royne d'Escoce, sa Mestresse, a bien peu estre mellée en
cella, et par conséquent moy à cause d'elle; car, aultrement,
elle n'a aulcune conjecture que je m'en soys entremiz, ny que
deçà ny dellà la mer il y ayt esté mené aulcune pratique au nom
du Roy; et le dict acte n'est suffizant pour luy en fère prendre
guières grande opinion, parce qu'il ne se trouve que j'aye rien
escript, ny mesmes que j'aye dict une parolle, ny heu aulcune
conférance, avec personne qu'elle ayt occasion de souspeçonner.
Elle reçoit assés souvant lettres d'aulcuns siens secrectz
serviteurs, qui sont en Flandres, qui l'advertissent que le duc
d'Alve prépare des entreprinses contre ce royaulme; et que la
plus part de la noblesse d'Angleterre sont de son party; et que
plusieurs d'icelle ont desjà receu force escuz au soleil de luy;
dont j'entends que milord de Coban, depuys naguières, a envoyé
quatre des dictes lettres tout à la foys en ceste court, les deux
signées de noms supposez et les aultres non signées lesquelles
estant leues; au conseil auquel s'est trouvé le comte de Pembrot,
toutz les Protestantz ont incontinent jetté les yeux sur luy, et
il a fort hardyment répondu que ceulx qui escripvoient telles
lettres estoient toutz meschantz d'accuser ainsy en général la
noblesse d'un royaulme, et, s'ilz avoient cueur ny valleur, ilz
debvoient nommer ceulx qui ont prinz ces escuz et se nommer eulx
mesmes pour le leur maintenir, mais que ce n'estoient que
menteries, et que, quant la Royne, sa Mestresse, aura ses
subjectz bien uniz, les effortz du duc d'Alve luy seront bien
aysés à repousser.
Pour l'occasion de ces advertissements, l'on dict que la dicte
Dame et ceulx de son conseil ont advisé de dresser une grand
milice, d'envyron quatre vingtz dix mil hommes de pied et trente
mil chevaulx en trois endroictz de ce royaulme; sçavoir: trente
mil hommes de pied et dix mil chevaulx du costé de France vers le
Ouest; aultant en Suffoc, Norfolc et Germue, qui regarde le pays
de Flandres; et le tiers restant vers le costé du North contre
l'Escoce; de quoy l'on asseure que les rolles et descriptions
sont desjà bien avancez, et que surtout l'on s'esforce de dresser
grand nombre de pistolliers, et mettre à cheval beaulcoup plus
d'hommes qu'on n'a oncques faict de nul aultre règne.
Tout cest ordre est conduict par ceulx de la nouvelle religion,
lesquelz, pour l'occasion des victoires du Roy et des batailles
que Monsieur, son frère, a gaignées, et des préparatifs du duc
d'Alve, et de ce qu'il leur semble qu'il se va trop establissant
en Flandres, aussi pour la réduction du nouveau roy et du
royaulme de Suède à la religion catholique, et pour le mouvement
des Catholiques de ce pays, ilz sont entrez en grandes
délibérations, et ont tenu plusieurs conseils comme ilz pourront
conserver et maintenir leur nouvelle religion.
Et, bien que ceste Royne n'est d'elle mesme mal affectionnée à la
partie des Catholiques, ains seroit pour requérir fort
vollontiers la réunyon de l'esglize et ne s'opposer guières à ce
qu'elle se fît par ung bon concille; néantmoins les Protestans la
retiennent par une véhémente persuasion qu'ilz lui ont donné de
la perte de son estat, si elle n'est toujours opposante à
l'authorité de l'esglize romaine.
Ce que je conjecture par le propos qui s'ensuyt, lequel elle m'a
naguières tenu, c'est qu'elle dict avoir deux grandes occasions
de regarder de bien prez au faict de la Royne d'Escoce; l'une,
parce que la dicte Dame ne s'est pas attribuée le tiltre de ce
royaulme sans une bien profonde dellibération, et sans une fort
grande opinion de son droict; l'autre, qu'elle voyt bien que la
dicte Dame se veult prévaloir de la division de la religion, et
cerche de s'insinuer par là ez cueurs de la noblesse
d'Angleterre, et que desjà plusieurs briefz du Pape ont été
interceuz, par lesquelz il déclare absoulz ceulx qui cy devant
ont obéi à elle, bien que illégitime et scismatique, pourveu
qu'ilz veuillent dorsenavant recevoir la Royne d'Escoce pour leur
Dame et Princesse. Et a adjouxté qu'on se trompoit bien en cella;
car, encor que le feu Roy, son père, eust espousé la Royne, sa
mère, à la religion protestante, il a toutesfoys obtenu le
rescript du Pape là dessus; par laquelle persuasion des dictz
briefz, que je croy estre chose supposée, les Protestants
retiennent bien fort le cueur de ceste princesse contre les
Catholiques et contre la Royne d'Escosse, bien que j'ay miz peyne
de luy en diminuer l'opinion tant que j'ay peu.
=>Chiffre.= [Le premier jour de ceste année 1570, et le Xe
ensuyvant, monsieur l'ambassadeur d'Espaigne et moy avons esté en
conférance en mon logis sur l'estat des choses de ce royaulme, et
avons considéré que, puysque les Catholiques n'ont heu le cueur
de s'ozer prévaloir de la première prinse d'armes qu'ilz avoient
faicte avec une assemblée de quinze mil hommes, où y en avoit bon
nombre de pied et de cheval bien armez et en bon équipage, et
avec ung assés heureux commancement, sans que les Protestans
fussent préparez ny pourveus pour leur résister, qu'il sera bien
mal aysé, qu'à ceste heure qu'ilz les ont comme advertys, ilz
puissent rien plus entreprendre; et qu'estant, au reste, le duc
de Norfolc prisonnier, le comte d'Arondel fort réfroydy, celluy
de Pembrot retourné à la court pour servir à ses amys, et
conserver ses estatz et les estatz de ses enfans, milor de Lomelé
encores en arrest et toutz les Catholiques en général fort
inthimidez, qu'il est dangier que les Protestans, qui sont seulz
en authorité, viegnent à tumultuer plus que jamais, et mener
leurs pratiques, icy et en Allemaigne, et pareillement leurs
entreprinses par mer et par terre, plus ouvertement qu'ilz n'ont
encores fayct. Dont le dict ambassadeur, après que nous avons heu
accordé l'ung à l'aultre ce que chacun de nous avons peu sentir
que les dictz Protestans menoient contre l'intérest de nos
Mestres, il m'a dit que le sien et pareillement le duc d'Alve
avoient une très grande affection que ce royaulme fust réduict à
la religion catholique, parce qu'on ne peult espérer que
oltraiges et indignitez d'icelluy, tant qu'il demeurera entaché
de ceste nouvelle religion; et, de tant qu'il s'asseuroit que le
Roy, Mon Seigneur, avoit le semblable desir, il me prioyt fort
affectueusement de lui persuader qu'il voulût escripre
promptement une lettre au Roy Catholique, son beau frère, par
laquelle il luy mît en avant la commune entreprinse d'entre eulx
deulx contre l'Angleterre pour la restitution de la Royne
d'Escosse, seulement, comme pour cause juste et apartenant
proprement à Sa Majesté Très Chrestienne, et en laquelle il le
pryât d'y vouloir employer ses forces; ce que le dict ambassadeur
asseuroit que le dict Roy, son Mestre, accorderoit de fère plus
vollontiers qu'il n'en seroit requis, et qu'après cella, les deux
ensemble tinsent leur armement prest pour l'heure que nous, qui
sommes sur les lieux, leur manderons; car, si les choses
d'Angleterre n'étoient prinses sur le poinct qu'elles se
présentent, elles estoient si soubdaines qu'on les perdoit
incontinent;
Et que j'advertisse aussi Leurs Majestez Très Chrestiennes
d'envoyer promptement devers le comte de Mora, pour le garder de
ne randre les comtes de Northomberland et Vuesmerland à la Royne
d'Angleterre; et que, pour la confédération que la France a non
tant avec la Royne d'Escosse que avec sa couronne et avec toutz
les Escossoys, ilz le voloient bien admonester de son debvoir en
ce qui se offre, affin qu'il ne face ce tort à l'honneur de ce
royaulme, où les dictz comtes ont heu leur reffuge, que de les
randre au mandement des Anglois; et que mesmes, pour estre les
biens et estats de toutz deux en la terre débattable, ou en celle
de la conqueste faicte sur l'Escosse, qu'il se présente occasion,
par leur moyen, de la recouvrer.
Ces mesmes choses m'a il faict despuys remonstrer par l'évesque
de Roz, lequel toutesfoys ne les a prinses, pour luy mesmes, en
suffisant payement de ce que, au nom de sa Mestresse, il a pryé
le dict Sr ambassadeur de fère meintenant descendre en Escosse le
secours de quatre mil hommes, et cent mil escuz, que le duc
d'Alve a mandé avoir toutz prestz pour envoyer aulx deux comtes,
s'ilz eussent peu meintenir encores quinze jours les armes; et
qu'à cest effect, elle fera passer quelques seigneurs d'Escosse
devers le dict duc pour adviser avecques luy de leur descente et
réception dans le pays, et, si besoing est, elle envoyera un
gentilhomme jusques au Roy d'Espaigne pour avoir son
commandement; en quoy le dict ambassadeur a seulement promiz d'en
escripre, mais qu'il failloit que, de mon costé, je fisse en
dilligence ce qu'il m'avoit dict, et que surtout l'on fût bien
advisé de ne toucher entre Leurs Très Chrestienne et Catholique
Majestez ung seul mot du faict de la nouvelle religion de peur de
mouvoir les Allemans.]
Je n'ay monstré aux dictz sieurs ambassadeur et de Roz que toute
bonne affection en ce qu'ilz m'ont proposé, sinon que je leur ay
allégué aulcunes difficultez pour les présentes guerres de
France, et que, pour le dangier des pacquetz, j'estimois qu'il
seroit meilleur que le duc d'Alve envoyât sur le lieu tretter par
quelq'un des siens ou bien par Dom Francès [le faict de
l'entreprinse contre l'Angleterre] que non que le Roy en
escripvît au Roy, son Maistre; et que, d'empescher la reddition
des deux comtes, de tant que celluy de Mora s'est monstré trop
adversaire de la Royne d'Escosse, mal vollontiers le Roy le
vouldra requérir, ny de cella ny d'aultre chose, sans toutesfoys
que je leur aye reffuzé, ny accordé aussi d'en rien escripre à
Leurs Majestez; vray est qu'auparavant il avoit esté desjà donné
tout l'ordre qu'on avoit peu [pour envoyer empescher en Escosse
que les deux comtes ne soyent rendus].
L'ambassadeur d'Espaigne a très bonne affection à la religion
catholique, et procède fort droictement en tout ce qui est pour
l'advancement d'icelle; il fault considérer aussi qu'il peult
bien en ces choses estre aultant esmeu du desir qu'il sçayt que
le Roy, son Maistre, a de recouvrer l'argent et merchandises de
ses subjectz, prinses et arrestées par deçà, et de se vanger des
offances receues en cella, et pareillement de celles que le duc
d'Alve se sent en particullier fort picqué, pour les indignitez
usées à luy mesmes et à ceulx qui sont venuz de sa part, que non
de l'intérest de la couronne d'Escosse, ny pour vouloir diminuer
la grandeur de celle d'Angleterre, qui est alliée de la maison de
Bourgogne; ou bien qu'il cognoist que, si ceste Royne sent que le
Roy conviegne avec le Roy d'Espaigne contre elle, qu'elle sera
plus facille de se réconcillier avec le duc d'Alve, dont Leurs
Majestez Très Chrestiennes adviseront ce qui sera le plus
expédiant pour leur service.
Il est bien certain que, despuys le commancement des différans
des Pays Bas, et lors mesmement que le Sr d'Assoleville et puys
le Sr Chapin Vitelly sont passez de deçà, que ceste princesse m'a
toutjour faict sonder de quelle intention le Roy et la Royne
seroient en son endroict, affin de s'accommoder avec celle des
parties qu'elle cognoistra luy estre de meilleure disposition; de
quoy ayant heu cognoissance, et encores quelque adviz, je me suys
conduict de telle façon envers elle, que luy donnant bonne
espérance du costé de France, sans luy parler toutesfoys qu'en
très bonne et advantaigeuse façon des choses d'Espaigne, je l'ay
retenue en quelque dévotion envers Leurs Très Chrestiennes
Majestez, et je croy qu'elle s'est de tant monstrée plus
difficille et contraire au duc d'Alve.
Davantaige conférans le dict sieur ambassadeur et moy noz adviz
sur la négociation que faict le secrétaire du comte Pallatin en
ceste court, il nous a esté raporté à toutz deux qu'il poursuyt
argent affin de lever gens en Allemaigne, tant pour envoyer au
secours de ceulx de la nouvelle religion en France, que pour fère
une descente contre le duc d'Alve aulx Pays Bas; et de tant que
le Sr de Lombres, flamant, qui a esté envoyé icy par ceulx de la
Rochelle, sollicite vifvement ce fait au nom du prince d'Orange,
le dict ambassadeur l'a pour plus suspect, et me presse pour cela
fort vifvement que nous veuillons [induyre conjoinctement noz
deux Maistres d'entreprendre promptement quelque chose contre ce
royaulme], bien que, à propos du dict prince d'Orange, il m'a
dict qu'il sçavoit que ce qu'il préparoit en Allemaigne estoit
pour retourner en France. Sur quoy luy ayant respondu qu'il
n'avoit receu aucune offance du Roy pour le debvoir fère, il m'a
seulement demandé si le Roy ne lui avoit pas confisqué son estat
qu'il a en France; à quoy je lui ay respondu que ce n'estoit
chose qu'il dût tenir en tant, pour en commancer une guerre,
quant bien le Roy le luy auroit confisqué: et, là dessus, il m'a
faict ung discours comme si l'Allemaigne n'estoit pour plus luy
consentyr de retourner à main armée aulx Pays Bas, mais bien de
procurer son retour en ses biens par le pardon et bonne grâce du
Roy son Seigneur.
LXXXVe DÉPESCHE
--du XXVIIIe jour de janvier 1570.--
(_Envoyée jusques à Callais exprès par Pierre Bordillon._)
Arrivée de Mr de Montlouet à Londres.--Mission dont il est chargé
pour l'Écosse; état des affaires dans ce pays.--Projets du
comte de Westmorland, qui prépare une nouvelle prise
d'armes.--Avantage remporté en Irlande par mylord
Sidney.--Espoir d'Élisabeth que les différends avec les
Pays-Bas pourront s'arranger à l'avantage de
l'Angleterre.--Préparatifs du duc Casimir qui se dispose à
entrer en campagne.--Efforts de l'ambassadeur pour empêcher que
des secours d'argent soient donnés aux protestans de la
Rochelle.--Réclamation de la république de Venise afin
d'obtenir la restitution des prises faites par le capitaine
Sores.
AU ROY.
Sire, je n'avois rien entendu de la venue de Mr de Montlouet, quant,
le XXe de ce moys, il m'a esté mandé de ceste court qu'il avoit desjà
passé la mer, et qu'il estoit à Douvres; au quel lieu l'on l'a arresté
deux jours et demy, sans luy permettre de passer plus avant; et croy
que c'est le filz de Mr Norrys qui, ayant passé avecques luy, et
laissé madame de Norrys sa mère à Boulloigne, a advisé les officiers
de fère ceste difficulté, afin qu'il eust loysir d'en advertir la
Royne sa Mestresse, laquelle a mandé tout aussitost qu'on le laissât
venir, monstrant d'estre marrye qu'on l'eust aulcunement retardé. Par
ainsy, Sire, il est arrivé en ceste ville le XXIIIe, et, le lendemain
XXIVe, nous avons envoyé à Hamptoncourt, où la dicte Dame est à
présent, pour demander son audience; laquelle elle nous a incontinent
accourdée au XXVIe; mais ceulx de son conseil, qui avoient à se
trouver toute ceste sepmaine en ceste ville pour l'ouverture du terme
de la justice, la luy ont faicte prolonger jusques à dimanche
prochain, qui sera le XXIXe; et semble, Sire, que monsieur Norrys ayt
donné adviz à la dicte Dame que le voyage du dict Sr de Montlouet est
pour les affères de la Royne d'Escoce, dont elle s'est desjà préparée,
ainsy que j'entendz, de la responce qu'elle luy doibt fère; et je
doubte assés qu'elle luy veuille accorder de passeport pour aller en
Escoce; car, oultre que l'ordinaire souspeçon et jalouzie qu'elle a de
l'auctorité de Vostre Majesté en ce pays là luy administre assez
inventions pour y trouver toujour quelque excuse, il luy semblera, à
ceste heure, qu'elle en ayt une fort aparante pour les troubles
naguières suscitez en son pays du North, et pour la retrette qu'ont
faict les chefz et autheurs d'iceulx avec leur cavallerye vers ces
quartiers de terres débattables d'entre les deux royaulmes; où, à la
vérité, l'on dict que le comte de Vuesmerland se va refaysant, et
assemblant une trouppe, qui ne sera moindre de quatre mille chevaulx
anglois ou escouçoys, lesquels il pourra joindre toutes les foys qu'il
vouldra, en moins de quatre jours; et le comte de Northomberland n'est
mal tretté du lord de Lochlevyn, qui, encor qu'il soit beau frère du
comte de Mora, ne monstre le vouloir randre à la Royne d'Angleterre.
Néantmoins, ayant le dict Sr de Montlouet et moy desjà heu
communication avec monsieur l'évesque de Roz, nous n'obmettrons rien
de tout ce qui se pourra dire et fère, au nom de Vostre Majesté,
envers ceste Royne, pour la liberté, restitution et advancement de la
Royne d'Escoce, et pour avoir permission de l'aller veoir, et puys de
parfère son voyage.
Il est certain que la retrette des comtes de Northomberland et de
Vuesmerland n'a tant apaysé les troubles du North, que la dicte Royne
d'Angleterre et les siens ne craignent bien fort qu'il se fasse
encores une reprinse d'armes, non seulement au mesmes pays du North,
où l'exécution de tant de pouvres hommes, qu'on y faict mourir, ne
faict qu'endurcyr et aigrir davantage les aultres, mais aussi en
plusieurs endroictz de ce royaulme; et que, si ceulx qui se sont
retirez en Escoce retournent, la seconde entreprinse sera trop plus
dangereuse que la première. Il est vray que ce pendant la dicte Dame
se trouve dellivrée de deux aultres grands soucys, l'ung du costé de
l'Irlande, et l'aultre des Pays Bas; car milord Sideney luy a mandé
qu'en une course, qu'il a faicte sur les saulvaiges au plus fort de
l'hyver, lorsqu'ilz s'en doubtoient le moins, il a reprins vingt huict
lieux fortz sur eulx, et a ramené de prisonniers cent soixante des
plus principaulx des leurs, de sorte qu'il se promect une briefve et
fort heureuse yssue de toutz les affères de dellà. Et de Flandres la
dicte Dame estime avoir ung bien asseuré adviz que les aprestz du duc
d'Alve contre ce royaulme se vont réfroydissant, et vont estre remiz
en ung aultre temps; ce qui lui semble estre davantaige confirmé par
la dilligence que les Srs Espinola et Fiesque font icy d'accommoder le
faict des deniers et merchandises d'Espaigne, bien fort à l'advantaige
de la dicte Dame.
Les adviz des aprestz et mouvemens d'Allemaigne continuent en ce que,
sans aulcun doubte, le duc de Cazimir sera en campaigne avec cinq mil
chevaulx et huict mil hommes de pied, à la fin de febvrier ou au
commencement de mars; et que desjà le payement de ses gens pour deux
moys est consigné, et que le troisiesme moys se payera le jour qu'il
commencera de marcher. L'ambassadeur d'Espaigne, qui est icy, a ung
non guières dissemblable adviz, disant ouvertement que c'est pour
entrer en France. Néantmoins, son parler monstre qu'il crainct assés
que ce soit pour descendre en Flandres, de tant que le prince d'Orange
s'entremect beaulcoup de l'entreprinse, et qu'il a esté devers le
comte Pallatin à Heldelberc, et puys en poste jusques en Saxe devers
le duc Auguste; dont le duc d'Alve a mandé haster la levée que luy
faict le duc de Bronsouyc, affin de garnyr tout à temps le Luxembourg
de bonnes forces. Tant y a qu'ayant monsieur de Lizy naguières escript
que, nonobstant les grandes difficultez qu'il avoit trouvées aux
princes protestans, ilz l'avoient enfin asseuré du secours qu'il leur
avoit requis, il est à croyre que leur premier effort se fera en
France pour ceulx de la Rochelle. Le secrétaire du comte Pallatin, et
ceulx qui sont icy pour le prince d'Orange et pour les dicts de la
Rochelle, n'ont encore heu résolue responce de ce conseil sur le prest
des deniers qu'ilz demandent, et ceste Royne s'en excuse bien fort;
mais ceulx qui ont auctorité près d'elle trouvent moyen que son crédit
et celluy de son royaulme y peuvent estre de telle façon employez,
sans qu'il luy coste rien, que desjà les aultres s'asseurent de tirer
de cest endroict cinquante mil escuz; mais ilz incistent à plus grand
somme jusques à cent cinquante mille, non sans espérance de l'obtenir,
pourveu qu'il n'y aille rien de la bource de la dicte Dame; et ceulx
qui mesurent les finances, dont l'on peult avoir quelque notice qu'ilz
pourront fère estat ceste année, disent que c'est de cinq à six centz
mil escuz. Je mettray peyne de les empescher de ce costé le plus qu'il
me sera possible.
Les Seigneurs Magniffiques de la Seigneurie de Venize, qui sont icy,
ont obtenu lettres de ceste Royne fort expresses à la Royne de Navarre
pour le recouvrement de leurs vaysseaulx et merchandises, et m'ont
prié de bailler mon passeport à l'ung d'entre eulx, qui les est allé
présenter, affin que si, pour le temps, il estoit contrainct de
relascher en France, ou qu'il fût rencontré par aulcuns navyres de
guerres de Vostre Majesté en la mer, il puisse tesmoigner de la juste
occasion de son voyage au dict lieu de la Rochelle. Sur ce, etc.
Ce XXVIIIe jour de janvier 1570.
LXXXVIe DÉPESCHE
--du IIe jour de febvrier 1570.--
(_Envoyée par Guillaume de La Porte exprès jusques à Calais._)
Audience accordée par la reine d'Angleterre à Mr de Montlouet et à
l'ambassadeur.--Reproche fait par Élisabeth à la reine d'Écosse
d'avoir favorisé la révolte du Nord.--Crainte qu'il ne soit permis à
Mr de Montlouet ni d'accomplir sa mission vers Marie Stuart, ni de se
rendre en Écosse.--Nouvelle de la mort du comte de Murray; mesures
prises par Élisabeth pour conserver son influence en Écosse, malgré
cet évènement.--Vives instances faites par les protestans de France
pour obtenir en Angleterre des secours d'hommes et d'argent.
AU ROY.
Sire, deux jours après ma précédante dépesche, laquelle est du XXVIIe
du passé, nous avons esté à Hamptoncourt devers la Royne d'Angleterre,
à laquelle Mr de Montlouet a présenté voz lettres et reccomendations,
et luy a d'une fort bonne et agréable façon récitté le contenu de sa
charge, sans rien obmettre de ce qui a esté requis pour dignement luy
porter la parolle, et la créance de Voz Majestez, et pour luy faire
bien expressément entendre vostre intention sur le faict de la Royne
d'Escoce: en quoy la dicte Dame a monstré que la matière luy estoit de
bien grande conséquence, mais qu'elle n'estoit encores en guières de
disposition d'y entendre pour des occasions, qu'elle a faict semblant
d'avoir descouvertes de nouveau contre la Royne d'Escoce et contre
l'évesque de Roz, d'aulcunes leurs menées avec le comte de
Northomberland sur les derniers troubles du North; et n'a toutesfoys
layssé de donner des responses pleynes à la vérité d'indignation
envers la dicte Royne d'Escoce, mais de quelque respect envers Voz
Majestez Très Chrestiennes, et s'est réservée d'en bailler, dans trois
ou quatre jours, de plus amples après qu'elle aura heu le loysir d'y
penser.
Le dict sieur de Montlouet luy a faict des remonstrances et
réplicques, fort convenables à ce propos, avec instance de luy
permettre de visiter la dicte Dame de vostre part, et de passer, puys
après, jusques à ses subjectz, pour aulcunes bonnes occasions que Voz
Majestez le dépeschent devers elle et devers eulx. A quoy j'ay adjouté
ce que j'ay estimé convenir à ceste négociation, sellon celle que j'ay
assés continuée jusques icy de ce faict, et sellon les advertissemens
du dict Sr évesque de Roz; mais la dicte Dame a remis de respondre au
tout, après qu'elle y aura pensé.
Cependant elle a couppé assés court le dict propos, comme si elle s'en
trouvoit pressée, pour demander curieusement des nouvelles de Voz
Majestez et de celles de la paix. A quoy le dict Sr de Montlouet luy a
amplement satisfaict; dont, des propos qu'elle luy a tenuz et de ses
responses, et pareillement de ce qu'elle luy a dict sur le faict de
la fille de Mad{e} de Mouy et sur ce que Mr de La Meilleraye vous
avoit escript des désordres qui continuent encores en la mer, je
laisse au dict Sr de Montlouet de le vous fère bientost entendre par
luy mesmes, s'il ne va plus avant; ainsy qu'il semble qu'à grand
difficulté le luy vouldra l'on permettre, ou bien de le vous escripre,
si, d'advanture, il accomplit son voyage.
Et seulement adjouxteray icy, Sire, ce que la dicte Dame nous a dict
de la mort du comte de Mora, comme en passant par une rue, en la ville
de Lithquo, il a esté tué d'ung coup de pistollé, avec quatre balles
au travers du corps, par le fils du chérif du dict lieu, lequel est
des Amelthons, qui s'est despuys saulvé[2]. Duquel coup la dicte Dame
n'a peu dissimuler le regrect qu'elle y avoit, ce qui la nous a
(sellon mon adviz) randue moins bien disposée en ceste première
audience, sentant possible debvoir advenir beaulcoup de mutation de
ceste mort ez choses d'Escoce, et, possible, beaucoup en celles de
toute l'isle; dont a dépesché en dilligence le Sr Randol par dellà
pour deux occasions principallement; l'une, affin de solliciter
l'eslection d'ung aultre régent, qui soit de mesmes disposition envers
elle qu'estoit le dict de Mora; et l'aultre, pour empescher que le
comte de Northomberland ne soit mis en liberté sur ce changement, et
fère beaulcoup d'offres et promesses là dessus.
[2] Cet évènement arriva en plein jour, le 23 janvier 1570, au
moment où le régent traversait la petite ville de Linlithgow, à
dix-sept milles d'Édimbourg. Jacques Hamilton de Bothwell-Haugh,
qui se vengea par ce meurtre des relations que Murray avait
entretenues avec sa femme, trouva moyen de s'échapper et de se
réfugier en France.
Ung certain capitaine alleman, nommé Oulfan d'Arnac, est despuys
naguières arrivé de la Rochelle; par la venue duquel le jeune comte de
Mensfelt haste son partement; et toutz deux sont pretz de s'embarquer
pour passer en Allemaigne, affin de se trouver bientost avec le
Cazimir; lequel ilz cuydent se debvoir, dans peu de jours, mettre en
campaigne; et cependant la subvention des esglizes protestantes de ce
royaulme commence à se lever ainsy que je l'avois desjà préveu, et
possible que par mes premières, je vous pourray mander combien elle se
montera. Sur ce, etc.
Ce IIe jour de febvrier 1570.
A LA ROYNE.
Madame, ayant la Royne d'Angleterre remiz à fère, d'icy à quatre
jours, responce à Mr de Montlouet et à moy sur les choses qu'il luy a
proposées de la part de Voz Majestez, il n'y auroit guières lieu de
vous dépescher ce pacquet jusques alors, n'estoit la nouvelle qui
cependant est survenue de la mort du comte de Mora; laquelle je ne
vous veulx aulcunement retarder, pour l'aparance qu'il y a que
d'icelle ayt à naistre bientost beaulcoup de nouvelletez en Escoce, et
possible assés de mutation ez choses de ce royaulme, où ce coup se
faict desjà tant sentyr, qu'il semble qu'en la court, et par tout le
pays, ung chacun en soit bien fort esmeu; et n'a la dicte Royne
d'Angleterre, après l'avoir sceu, différé que bien peu d'heures de
dépescher Randolf en Escoce, pour fère en toutes sortes qu'on y
substitue ung aultre régent, qui soit pour persévérer aulx mesmes
trettez qu'elle avoit avecques le deffunct, avec offres d'argent et de
forces pour meintenir l'authorité de celluy qui le sera, et pour
empescher que aulcuns estrangiers puissent estre appellez contre luy
dans le pays; dont aulcuns estiment que le frère du dict de Mora
tiendra meintenant ce lieu. En quoy Vostre Majesté considèrera, au cas
que Mr de Montlouet n'ayt permission de passer jusques en Escosse par
terre, s'il sera expédiant d'y dépescher ung aultre par mer, qui y
puisse arriver avant que les choses y soient establyes à la dévotion
des adversaires de la dicte Royne d'Escoce. L'on a adviz icy que
Dombertrand a esté avitaillé par deux navyres françoys, dont ne fault
doubter que le party de la dicte Dame ne s'en trouve grandement
confirmé dans le pays, et je sçay qu'il en faict grand mal au cueur à
plusieurs en ceste court. Sur ce, etc.
Ce IIe jour de febvrier 1570.
LXXXVIIe DÉPESCHE
--du Xe jour de febvrier 1570.--
(_Envoyée par Mr de Montlouet s'en retornant devers le Roy._)
Nouvelle audience accordée à Mr de Montlouet.--Refus fait par
Élisabeth de lui donner passage.--Motifs qui ont dû l'engager à
prendre ce parti.--Arrestation de l'évêque de Ross.--Protestation
de la reine d'Angleterre qu'elle veut se maintenir en paix avec
le roi, et qu'elle ne donnera aucun secours à ceux de la
Rochelle.--Préparatifs faits en Angleterre contre l'Écosse.--Nécessité
d'envoyer sans retard, par mer, un député en Écosse, et de ne rien
négliger pour arrêter l'exécution des projets des Anglais.--_Note_
remise à Mr de Montlouet sur l'état général des affaires d'Angleterre
et d'Écosse.
AU ROY.
Sire, ayant la Royne d'Angleterre, au boult de huict jours, faict
entendre à Mr de Montlouet et à moy, avec quelque aparat, en présence
de unze seigneurs de son conseil, touchant les affères de la Royne
d'Escoce, que de laysser passer le dict Sr de Montlouet jusques au
lieu où est la dicte Dame, et puys de là en Escoce, elle ne le pouvoit
meintennant en façon du monde consentyr, pour des occasions,
lesquelles, si eussent esté bien sceues, lorsqu'il fut dépesché, elle
s'assure que Vostre Majesté ne luy eust donné charge d'y aller; et que
de la seurté de la dicte Dame Vostre Majesté pouvoit croyre que, quand
la dicte Royne d'Escoce auroit bien machiné de la fère tuer à elle
d'ung coup de haquebutte, elle pourtant ne consentyroit jamais qu'on
touchât ny à sa vie, ny à sa personne; et que de son bon trettement
elle le luy fesoit fère tel et à telz frays qu'elle sçayt que l'Escoce
ne seroit pour y fornyr de mesmes. Au regard de sa plus grande liberté
et restitution à sa couronne, qu'encor qu'elle n'eust à rendre compte
qu'à Dieu seul de ses actions en cella, elle néantmoins les vous
feroit entendre par son ambassadeur, ou par ung gentilhomme exprès,
avec espérance, que vous les trouverez si équitables, que dorsenavant
vous ne seriez tant pour la dicte Royne d'Escoce, que vous ne fussiez
aussi pour elle; et de tout ce que, avec ung bien long et préparé
discours et avec plusieurs démonstrations, elle a desduict là dessus,
le dict Sr de Montlouet le saura trop mieulx représanter à Voz
Majestez que je ne le vous sçaurois escripre, vous pouvant asseurer,
Sire, qu'il a si vifvement répliqué et tant fermement incisté à la
dicte Dame sur toutz les poinctz de l'instruction, que Vostre Majesté
luy avoit baillée, qu'il ne s'y peult rien desirer davantaige. Et j'ay
adjouxté ce que j'ay peu de plus exprès pour la presser de luy fère
meilleure responce; mais le mariage du duc de Norfolc et l'ellévation
du North lui sont deux offances si rescentes, lesquelles elle impute à
la dicte Dame, et la mort du comte de Mora les luy a tant rafreschies,
que nulle sorte d'apareil y peult encores estre bonne; mesmes, sur ce
dernier courroux de la mort du comte de Mora, elle a faict resserrer
l'évesque de Roz ez mains de l'évesque de Londres, qui sont deux fort
différantz personnages, en meurs et en religion, l'ung de l'autre;
dont semble qu'il fault qu'avec le temps vienne le remède de ce mal.
Je laisse au dict Sr de Montlouet de vous dire le contantement que la
dicte Royne d'Angleterre à monstré avoir de ce que Voz Majestez Très
Chrestiennes se sont vollues conjouyr avecques elle sur la
paciffication des troubles de son royaulme, et les bonnes parolles
qu'elle a dictes en cella, qui toutjour en use de fort bonnes ez
choses qui luy sont proposées de Voz Majestez, sinon en ce qu'on luy
touche de la Royne d'Escoce; et vous dira pareillement les promesses,
qu'elle nous a faictes, de n'assister en aulcune sorte à ceulx de la
Rochelle contre Vostre Majesté et sur ce, etc.
Ce Xe jour de febvrier 1570.
A LA ROYNE.
Madame, il n'a tenu ny à soing, ny à dilligence, ny à fère bien
dignement et expressément entendre, par Mr de Montlouet, à la Royne
d'Angleterre les choses de sa charge, ny encores à les avoir bien
préparées et sollicitées par Mr de Roz et par moy, aultant qu'il nous
a esté possible, que le dict Sr de Montlouet ne raporte une meilleure
responce qu'il ne faict sur les affères de la Royne d'Escoce; mais le
mariage du duc de Norfolc et l'ellévation du North y font ung très
grand obstacle et, possible, y en faict davantaige la mort, naguières
survenue, du comte de Mora; laquelle la dicte dame et ceulx de son
conseil, qui sont protestantz, monstroient de la prendre plus à cueur
que nul aultre accident qui leur eust peu advenir, et sont après à
fère plusieurs grandz et nouveaulx desseings là dessus; dont desjà ont
mandé renforcer bien fort la garnyson de Barvich, et crains assés
qu'ilz veuillent dresser, du premier jour, armée pour l'envoyer par
dellà, comme j'en ay quelque sentyment; laquelle survenant en la
division, où est à croyre que ce royaulme se trouve meintennant, elle
sera pour y fère des effectz, qui seront, par avanture, dommaigables à
l'advenir; dont je perciste en ce que, par mes précédantes, j'ay
escript que, ne voulant ceste Royne permettre que le Roy et Vous y
puissiez envoyer quelqu'un des vostres par terre, qu'il sera bon que y
dépeschiez promptement ung personnaige de bonne qualité par mer, qui
soit pour moyenner et establyr, avec vostre auctorité, une bonne
concorde entre les seigneurs du pays; et les bien disposer de résister
aux estrangiers, et y relever le nom de leur Royne; en quoy semble
aussi, si Voz Majestez n'y peuvent pour ceste heure envoyer forces,
qu'il sera fort à propos que envoyez au moins quelques capitaines, et
gens d'entendement et de valleur, qui les saichent bien conduyre. Sur
ce, etc.
Ce Xe jour de febvrier 1570.
CE QUI S'ENSUIT a esté baillé à Mr de Montlouet pour luy servyr de
mémoyre.
De la communicquation que Mr de Montlouet et moy avons heu ensemble,
touchant ses deux instructions, il se pourra servyr de l'ordre
d'icelles comme d'ung mémoire, pour tout ce que je luy ay dict sur ung
chacun article, affin d'en satisfère Leurs Majestez.
Et l'extraict de la lettre, que j'escriptz au Roy, s'il luy playt de
l'emporter, sera pour nous conformer l'ung à l'aultre ez choses que la
Royne d'Angleterre nous a respondues sur le faict de la Royne
d'Escoce.
De la continuation de la paix;--Il pourra dire que la Royne
d'Angleterre monstre d'y vouloir persévérer, et semble que ceulx de la
Rochelle ne tireront d'elle aulcun manifeste secours; mais ne fault
doubter que, par moyens secrects et soubz aultres prétextes, les siens
ne les accomodent, par mer et en Allemaigne, aultant que, sans mettre
leur Mestresse à la guerre, ilz le pourront fère.
Le jeune comte de Mensfelt est desjà embarqué, lequel anticipe de deux
moys son partement, parce que, par ung navyre venu du North, l'on a
sceu que ceste année la mer n'a point gelé; et va descendre en
Hendein, dont s'estime qu'à son arrivée en Allemaigne, avec les
responces et lettres de crédict d'icy, le Cazimir et le prince
d'Orange se mettront incontinent en campaigne. Les dictes lettres, à
ce qu'on dict, sont pour trente mil livres esterlin en tout, c'est
cent mil escuz, ce que je n'ay encores bien vériffié.
De l'estat des affères de la Royne d'Escoce et du duc de
Norfolc;--J'ay monstré à Mr de Montlouet aulcunes petites lettres, qui
tesmoignent ce qui en est, et ce qu'ung chacun d'eulx espère
particullièrement pour soy, et ce que l'ung espère pour l'aultre.
Et pareillement ce qu'elle, pour son regard, espère du secours de
Flandres, et l'instance qu'elle en faict, et ce que luy espère de
celluy de France, et comme il presse de le haster.
L'estat des choses d'Escoce.--Ledinthon et milor Herys, hors de
pryson, ont relevé avec les principaulx de la noblesse le nom et
tiltre de leur Royne.--Le duc de Chastellerault encores
prisonnier.--Le comte de Morthon et Lendzey ont juré la vengeance de
la mort du comte de Mora.--S'entend que le comte de Northomberland est
en liberté. Celluy de Vuesmerland a couru jusques sur quelque garnyson
d'Angleterre et l'a surprinse.
La Royne d'Angleterre semble vouloir préparer une armée. Je n'ay
poinct argument que ce soit contre la France, sinon par aulcuns adviz
de l'année passée que une descente d'Anglois en Picardie doibt
concourir, quant le Cazimir conduyra son armée vers ce quartier là,
ayant promiz de s'employer à la reconqueste de Callays pour la dicte
Dame; à quoy, à toutes advantures, Leurs Majestez feront prendre
garde.
La plus grand opinion est que ce sera pour aller en Escoce, affin d'y
establyr le comte de Morthon régent, ou bien fère intervenir le comte
de Lenoz au gouvernement de l'estat, et de la personne du prince son
petit filz; et le maintenir comme son subject en ce sien droict, par
toutz les moyens qu'elle pourra, ou bien pour se saysir, si elle
peult, du dict petit prince et le transporter en Angleterre; et,
possible, pour y fère quelque conqueste; et, en monstrant de vouloir
appeller à la succession de son royaulme le dict petit prince, se
saysir cependant des deux, le tout par prétexte d'aller contre ses
rebelles du North, qui se sont retirez au dict pays.
La détention de l'évesque de Roz et des aultres seigneurs catholiques
porte grand empeschement à ma négociation de la liberté et
eslargissement; desquelz ne se parle ung seul mot.
Des différandz des Pays Bas, et ce que Espinola et Fiesque en trettent
d'ung costé, et ce que l'ambassadeur et Anthoneda en trettent de
l'aultre, pareillement ce que Cecille cerche d'en fère mettre en avant
par le Sr Ridolfy, et la remonstrance que j'ay faict au dict
ambassadeur pour empescher l'accord des deniers.
Du Sr Chapin Vitel.
De ce que Leguens a mandé.
De fère administrer justice en Bretaigne aulx Angloys.
Au cas que la Royne d'Escoce se veuille retirer en France, me mander
si Leurs Majestez l'auront agréable, et qu'est ce que j'auray à fère,
si elle entreprend de passer en Flandres.
Parler à Monsieur le duc de la pleincte que ceulx ci font qu'on
retarde par trop à Paris les passeportz à leur ambassadeur.
LXXXVIIIe DÉPESCHE
--du XIIIe jour de febvrier 1570.--
(_Envoyée exprès jusques à Calais, par Olyvier Cambernon._)
Efforts faits en Angleterre pour obtenir le consentement de l'Espagne,
afin de disposer des deniers saisis et déposés à la Tour.--Intérêt du
roi à l'empêcher pour que cet argent ne serve pas à faire des levées
d'hommes contre la France.--Affaires d'Écosse.
AU ROY.
Sire, les choses que Mr de Montlouet a vues, et entendues icy, et
celles dont nous avons heu communication ensemble, il les sçaura si
bien représenter à Voz Majestez, que je n'entreprendray de vous en
toucher icy ung seul mot; seulement je vous diray, Sire, touchant
celles qui sont venues à ma cognoissance, despuys qu'il est party, que
le voyage qu'il sçayt que Mr le cardinal de Chatillon a faict à
Hamptoncourt, le jour de caresme prenant, a esté pour deux occasions;
l'une, pour prier la Royne d'Angleterre de permettre à Rouvrey, lequel
par fortune de temps est arrivé mallade et blessé à Grènezé, qu'il y
puisse demeurer quelque moys pour se guéryr, nonobstant l'estroicte
deffance qu'il y a de n'y souffrir aulcun estrangier, ce qu'il a
facillement obtenu; et l'aultre occasion est pour très instemment
prier la dicte Dame, avec les ambassadeurs des princes protestans, et
avec ceulx, qui naguières sont venuz de la Rochelle, qu'elle veuille
acquiter, à ce prochain mars, certaine portion d'ung sien debte
qu'elle a promiz de payer en Allemaigne, affin qu'ilz s'en puyssent
ayder à fère leurs levées, prenant sur eulx la dicte portion du
principal avec les intérestz _pro rata_. Mais à cecy la dicte Dame a
respondu qu'elle avoit meintenant tant d'affères en son royaume,
qu'elle estoit pour entrer plus tost en nouveaulx empruntz que de
payer les vieulx debtes, et qu'il n'estoit possible qu'elle entendît à
faire aulcun payement, si elle ne s'aydoit des deniers d'Espaigne,
ausquelz elle n'avoit encores touché, attendant qu'il s'y fît quelque
bon accord. Sur quoy, se trouvant que Espinola et Fiesque avoient miz
en avant une composition au nom des merchans, de laysser les dicts
deniers à la dicte Dame, jusques à l'entier accord des différans des
Pays Bas, à intérest de dix pour cent pour l'advenir, sans payer rien
du passé, et baillant seulement la chambre de Londres et mestre
Grassein pour respondans, tant du principal que des dictz intérestz,
il se faict une extrême sollicitation que cella s'effectue; et je
inciste, de tout ce qu'il m'est possible envers l'ambassadeur
d'Espaigne, qu'il le veuille empescher, luy remonstrant que ce sera
accommoder d'aultant ceulx qui vous mènent la guerre en vostre
royaulme, lesquelz se prévauldront de ces deniers; et il sçayt combien
il y court un grand préjudice pour son Mestre: à quoy il m'a promis de
fère tout ce qu'il pourra pour l'interrompre, mais il creinct que
Albornoz, secrétaire du duc d'Alve, tienne la main à cella pour
l'amytié qu'il a avec les dicts Espinola et Fiesque, ou pour avoir
receu d'eulx un présent de douze ou quinze mil escuz, ainsy qu'on dict
qu'ilz en offrent icy ung aultre de cinquante mil escuz au comte de
Lestre et de vingt mil à Cecille. Mais je ne puys croyre que les dicts
Espinola, Fiesque et Albornoz mènent ung tel faict, qui touche
grandement l'intérest du Roy d'Espaigne, duquel ilz sont subjectz, et
bien fort sa réputation et celle du duc d'Alve, pareillement
l'offance de son ambassadeur, icy résidant, et des aultres deux
ambassadeurs qui, à diverses foys, y ont esté envoyez, ensemble celle
qui a esté faicte à leurs navyres, à leurs subjectz et merchandises,
sans que le dict Roy Catholique et le duc d'Alve y soient consentans.
Et j'ay freschement heu adviz, assés conforme à ce que j'ay dict au
dict Sr de Montlouet, que l'on est après de tirer le Roy d'Espaigne
hors de l'obligation des merchans, et du risque des dicts deniers; et
qu'avec cella, il dissimulera pour ceste foys tout le reste, dont
semble estre fort requis, Sire, que Vostre Majesté face instamment
requérir le dict duc d'Alve de ne souffrir que les dicts deniers
soyent ainsy délayssez à la dicte Dame par la composition des
merchans; car, s'il s'y oppose, la dicte Dame n'y ozera toucher, et,
aultrement, il est tout certain qu'il en sera envoyé une partie en
Allemaigne pour fère les levées; vous suppliant très humblement, Sire,
me pardonner, si je vous oze dire que, au poinct où vous et vos
affères se retrouvent meintenant, une telle chose n'est aulcunement
tollérable au dict duc d'Alve.
Au surplus, il semble que ceste Royne et les siens se veuillent
bientost résouldre à l'entreprinse des choses d'Escoce; car ils sont
toutz les jours à consulter là dessus, dont je mettray peyne de
descouvrir, aultant qu'il me sera possible, leurs dellibérations, et
de fère que les partisans de la Royne d'Escoce par dellà en soyent
advertys; et suys toutjours d'adviz, Sire, que debvez envoyer
promptement ung ou deux personnaiges de bonne qualité par dellà pour
confirmer le pays à vostre dévotion, ainsy que ceulx cy y dépeschent
de leur part aulcuns de leur conseil, pour le disposer, s'ilz peuvent,
à la leur; et cependant j'ay advyz qu'ilz ont mandé armer promptement
deux grandz navyres à Bristo, et mettre cent cinquante bons hommes
dessus, pour surprendre les deux navyres françoys qui sont allez
avitailler Dombertran, ainsy qu'ilz s'en retourneront. A quoy Vostre
Majesté advisera du remède qui s'y pourra donner. Sur ce, etc.
Ce XIIIe jour de febvrier 1570.
LXXXIXe DÉPESCHE
--du XVIIe jour de febvrier 1570.--
(_Envoyée par Joz, mon secrétaire, exprès jusques à la court._)
Nécessité de se prémunir en France contre l'expédition qui se prépare
en Allemagne.--Secours d'argent et de munitions que l'on se dispose à
envoyer d'Angleterre à la Rochelle.--État des affaires en Écosse après
le meurtre du comte de Murray.--Armement fait à Londres que l'on
pourrait craindre de voir diriger contre Calais.--Divisions qui se
continuent entre les seigneurs d'Angleterre.--Offre faite au roi de la
part d'un seigneur anglais.--_Mémoire_ sur les affaires générales
d'Angleterre et d'Écosse.--Regret éprouvé par Élisabeth de la mort de
Murray.--Dispositions prises en Angleterre pour mettre le royaume en
état de défense, et fournir de l'argent aux protestants de France.
AU ROY.
Sire, ayant miz peyne de vériffier l'adviz que, par mes précédantes,
du XIIIe du présent, je vous ay mandé touchant certains deniers, qu'on
presse la Royne d'Angleterre de fornyr en Allemaigne sur l'acquit de
ses debtes, afin que les princes protestans s'en puyssent accommoder
au payement de leurs levées, je tiens pour asseuré, (nonobstant que la
dicte Dame et les siens facent démonstration toute au contraire, et
que Mr l'ambassadeur d'Espaigne, qui n'a moins suspect en cest
endroict ce qui s'en pourchasse au nom du prince d'Orange, que moy la
sollicitation de ceulx de la Rochelle, n'en ayt encores rien
descouvert,) que néantmoins la chose est desjà toute conclue, ainsy
que j'ay baillé, par instruction, à ce mien secrétaire, de le fère
particullièrement entendre à Voz Majestez; et semble, Sire, que ne
debvez plus demeurer sur le doubte si les Allemans descendront ou non,
mais vous préparer comme pour leur résister et pour leur empescher
l'entrée de vostre royaulme; à laquelle dellibération, de fornyr
deniers, j'entans que la dicte Dame a beaulcoup résisté, comme celle
qui ne s'en vouloit auculnement despourvoir; mais elle n'a sceu
comment enfin s'excuser de n'acquicter son debte et fère tout ensemble
playsir à ses amys, sans qu'il luy coste que la seule advance de
l'argent qu'elle doibt, dont elle demeure quiete; et néantmoins luy
sera dans quelques moys rembourcé. J'ay d'ailleurs envoyé
soigneusement enquérir, par les portz de ce royaulme, s'il y auroit
aulcun congé, ou permission, d'enlever pouldres et monitions pour la
Rochelle; et m'a l'on raporté qu'à la vérité il n'y a nulle expresse
permission de cella, mais qu'aulcuns merchans ont bien achapté
secrectement des bledz et des chairs en ce pays, et ont faict venir de
Nuremberg, de Hembourg et d'Anvers, des pouldres, des armes, des
beuffles et choses semblables pour les envoyer à la Rochelle, afin de
faire leur profict; à quoy j'essaye bien de les empêcher, mais ils
nyent que ce soit pour la Rochelle; néantmoins j'ay adverty ceulx de
ce conseil que Vostre Majesté déclairera de bonne prinse tous les
vaysseaulx qu'on trouvera retournans du dict lieu. Les choses
d'Escoce se racontent en diverses façons, mais l'on tient pour la plus
vraye que le comte de Morthon s'est vollu ingérer au gouvernement du
pays en qualité de régent; et que plusieurs des grandz s'y sont
opposés, et ont si bien relevé le nom de leur Royne que son auctorité
y est pour ceste heure la plus recogneue; et que le duc de
Chatellerault est encores prisonnier et resserré davantaige pour la
souspeçon du murtre du comte de Mora; que Ledinthon est hors de
pryson; que les principaulx des deux factions ont convenu de laysser
courir, pour ceste heure, le seul exercisse de la religion nouvelle
dans le pays, et que pour l'establissement des affères l'on assemblera
les Estatz, où s'espère que le retour et restablissement de leur Royne
sera requiz.
J'entans que ceulx cy arment plus de vaysseaulx que les deux que j'ay
mandé par mes précédantes, tout au long de la coste d'ouest, pour
garder que nulz navyres estrangiers puissent aller ny venir en Escoce,
espéciallement à Dombertran. Sur ce, etc.
Ce XVIIe jour de febvrier 1570.
Je viens, tout à ceste heure, d'estre adverty que ceulx cy sont
après à ordonner ung grand armement des navyres de guerre de
ceste Royne et aultres de ce royaume, pour une grande
entreprinse, qu'ilz veulent exécuter avec intelligence du prince
d'Orange, qui les doibt ayder de ses vaysseaulx qu'il a en mer,
sous la charge du Sr de Olain et du bastard de Briderode; et
espèrent aussi se prévaloir de ceulx de la Rochelle. Aulcuns
soupeçonnent que ce soit sur Callais, dont j'ay réouvert le
pacquet pour y adjouxter cest article, encor que je ne l'aye plus
avant vériffié. J'ay aussi présentement receu les deux dépesches
de Vostre Majesté, du XXVIIe du passé et du sixiesme d'estuy cy,
par un mesme courrier, sur lesquelles je verray bientost ceste
Royne, et ne changeray rien pour la venue d'icelles en ceste
dépesche.
A LA ROYNE.
=Chiffre.=--[Madame, la division continue toutjour en ce royaume, et le
malcontantement croyt de plus en plus ez cueurs des principaulx et des
Catholiques, parce que les gouverneurs, qui sont des moindres et toutz
protestans, procèdent insolentement contre eulx; dont ne peult estre
que bientost l'altération ne s'en monstre bien grande, et que la cause
de la religion, celle de la Royne d'Escoce, celle des seigneurs
prisonniers, et encores celle de l'incertaine succession de ce
royaulme, qui ont chacune leurs partisans, ne produyse de divers
effectz; en quoy je mettray peyne de tenir le nom du Roy le plus
relevé que je pourray, et qu'il n'y en ayt point de plus respecté que
le sien.
X.... m'est venu trouver, sur les dix heures de nuict, pour me dire
que, s'il playt au Roy de le recepvoir, il passera très vollontiers à
son service, avec une si bonne entreprinse en main que, quant Sa
Majesté la vouldra exécuter, il la trouvera très utille pour sa
grandeur, adjouxtant plusieurs occasions de son malcontantement et de
celluy des principaulx seigneurs de ce royaulme. Sur quoy, ne saichant
s'il venoit pour m'essayer, j'ay respondu que je ne sçavois que le Roy
eust aultre intention que fort bonne à l'entretennement de la paix
avec la Royne d'Angleterre et avec son royaulme; mais, parce que
toutes ses prétencions et desirs ne me pouvoient estre cognuz, je ne
fauldrois de l'advertir de ce qu'il me disoit, et qu'il pouvoit bien
considérer que Sa Majesté avoit à se douloir, aussi bien que luy, de
ceulx qui gouvernoient en ce royaume; et qu'à ceste occasion il le
pourroit bien accepter et l'employer à s'en revencher ensemble; dont
il m'a dict qu'il viendra, dans quelque temps, sçavoir la responce que
Vostre Majesté m'aura faicte]. Sur ce, etc.
Ce XVIIe jour de febvrier 1570.
INSTRUCTION AU SR DE JOS de ce qu'il aura à dire à Leurs
Majestez, oultre le contenu de la dépesche.
Ainsy que la Royne d'Angleterre estoit après à esteindre les
troubles du North, et à pourvoir qu'ilz ne se peussent plus
rallumer; et qu'elle faisoit estat, que d'Escoce, d'où elle heut
heu le plus à se doubter, ne luy viendroit que toute faveur et
assistance, tant que le comte de Mora y commanderoit, mesmes
qu'il tenoit le comte de Northumberland en ses mains; et ne
cerchoit sinon comme elle et luy pourroient concourre en ung
mesme intérest contre la restitution de la Royne d'Escoce; il
n'est pas à croire combien la dicte Dame a vifvement senty la
mort du dict de Mora.
Pour laquelle, s'estant enfermée dans sa chambre, elle a escryé,
avecques larmes, qu'elle avoit perdu le meilleur et le plus
utille amy, qu'elle eut au monde, pour l'ayder à se meintenir et
conserver en repos, et en a prins ung si grand ennuy que le comte
de Lestre a esté contrainct de luy dire, qu'elle faisoit tort à
sa grandeur de monstrer que sa seurté et celle de son estat
eussent à dépendre d'ung homme seul.
Et parce que l'avitaillement de Dombertran, la venue de Mr de
Montlouet, quelque course du comte de Vuesmerland sur la
frontière, et la retrette d'aulcuns Anglois en Escoce, sont
advenues en mesme temps, la dicte Dame et ceulx de son conseil
sont entrez en grand opinion que les Catholiques de ce pays, avec
l'intelligence des estrangiers, ayent mené ceste practique, et
qu'il y ayt bien d'aultres entreprinses en campaigne.
Et mesme l'on s'esforce de randre suspect à la dicte Dame le
propos de la paix de France, comme si, la faisant, l'on debvoit
incontinent luy déclairer la guerre; ce que toutesfoys elle ne se
veult ayséement persuader, et pourtant ne peult laysser de la
desirer, pourveu qu'il ne s'y conclue rien contre elle, ny trop
au désadvantaige de sa religion; affin qu'elle demeure deschargée
de tant de demandes et importunités qu'on luy faict pour
l'entretennement de ceste guerre.
Mais parce qu'aulcuns luy remonstrent que des exploicts de ceste
année a de résulter l'establissement ou la ruine de sa dicte
religion, et pareillement le repos ou l'altération de son estat,
car ilz conjoignent l'ung avecques l'aultre, j'entendz que la
dicte Dame et ceulx de son conseil ont desjà résolu la plus part
des choses qu'ilz estiment estre besoing d'y pourvoir, desquelles
j'ay sceu en premier lieu:
Qu'ilz ordonnent de continuer la description des forces, que j'ay
cy devant mandées, de quatre vingtz dix mil hommes de pied et
trente mil chevaux, en trois endroictz de ce royaulme; et que la
charge en sera principallement commise aulx Protestans, et qu'on
regardera de si près aux Catholiques, qu'on ne leur permettra de
se trouver plus de six ensemble, sur peyne de pryson: que les
seigneurs, qui sont dettenuz, seront resserrez davantaige, et
sera continué d'enquérir contre eulx, mesme a esté parlé de
_convoquer ung parlement_ pour trois occasions seulement; l'une,
pour avoir deniers; et l'aultre, pour déclairer criminels de lèze
majesté ceulx qui se sont ellevez, et leurs adhérans, affin de
procéder à leur confiscation; et la troisième, pour confirmer les
décrectz de leur religion. Mais de peur que le dict parlement ne
veuille toucher à d'aultres choses, il n'est encores résolu de le
convoquer; et est, en toutes sortes, si rigoureusement procédé
contre les dicts Catholiques, qu'ilz vivent en grand frayeur,
dont les Protestans, qui ont toute l'auctorité, pensent que par
ce moyen ilz les pourront contenir.
Pour le regard des choses d'Escoce, ayantz faict passer le
mareschal de Barvich, et ung capitaine de la mesme garnyson, au
dict pays, incontinent qu'on a entendu l'inconvéniant du dict de
Mora, affin de relever le party qu'il tenoit, ilz y ont despuys
envoyé Randof, et sont après à y dépescher encores Raf Sadeller
qui est du conseil, avec lettres à huict principaulx du pays et
créance de leur offrir hommes et argent au nom de ceste Royne; et
ont donné charge au comte de Sussex de doubler la garnyson de
Barvich, dont il emporte commission d'y mettre promptement cinq
centz hommes, et trois centz chevaulx de renfort; et, à cest
effect, luy a esté baillé douze capitaines de la suyte de ceste
court, estimans que la dicte garnyson de Barvich, ainsy
renforcée, laquelle sera de mil harquebouziers et six centz
chevaulx, avec l'ayde du gardien de la frontière, suffira contre
les courses de Vuesmerland, jusques à ce que cest esté, ou plus
tost, ils auront dressé armée pour aller courre l'Escoce, affin
d'y establyr les choses à leur dévotion, estant l'opinion
d'aulcuns qu'ilz se saysiront, s'ilz peuvent, du petit prince du
pays; et qu'ayantz la mère et le filz en leurs mains, il leur
sera aysé de annuller le tiltre que la mayson d'Escoce prétend à
la succession de ce royaulme.
Et ne deffault qui persuade à ceste princesse qu'affin qu'elle ne
soit, ny par le costé de France, ny de Flandres, empeschée en ses
affères de deçà, qu'elle doibt accommoder les princes protestans
en leurs entreprinses de dellà, et leur donner moyen qu'ilz se
puissent prévaloir d'aulcuns deniers de ce royaulme, pourveu
qu'elle n'en desbource rien; dont j'entens qu'après s'en être
quelque temps fort excusée, enfin elle a condescendu de dire à
ceulx de son conseil qu'ilz advisent comment cella se pourra
fère; dont desjà ont résolu que la dicte Dame payera, dans le
moys d'apvril, une partie de ses debtes en Allemaigne, laquelle
iceulx princes prendront des mains de ses créditeurs; et encor
que les deniers reviegnent toutz à son acquit, ilz luy seront
néantmoins remboursez, la moictié des prinses, et l'aultre
moictié par les esglizes protestantes de ce royaulme; lesquelles,
à ce qu'on dict, ont accordé de bailler quatre vingtz mil escuz
dans huict moys, ainsy que de mesmes les aultres esglizes
protestantes de France, de Flandres, d'Allemaigne, des Suisses,
d'Itallie, et mesmes disent d'Espaigne, contribuent à ceste
guerre: dont l'on faict compte que la contribution de toutes
ensemble, comprins les dix mil escuz de ceste cy, monte envyron
trente mil escuz toutz les moys.
Mais la difficulté est en ce que, sans mettre la main aux deniers
d'Espaigne, la dicte Dame ne peut, ny veult payer aulcune portion
de ses debtes, ceste année, en Allemaigne, affin de ne se
desfornyr d'argent; et ce qui a esté cause de quoy Espinola et
Fiesque ont esté mieux ouys sur les offres qu'ilz ont faictes, au
nom des merchans Espaignolz et Gènevoys, de laysser les dicts
deniers à la dicte Dame, ainsy que je l'ay mandé par mes
précédantes. Et j'ay advis qu'on tient cella pour si accommodé,
que desjà est ordonné à Me Grassein d'en distribuer quarante cinq
mil livres d'esterlin aulx merchans de ceste ville, c'est cent
cinquante mil escuz, pour les fornyr, à ce prochain apvril, en
Allemaigne, aux dits créditeurs de ceste Royne et vingt mil {lt}
aussi d'esterlin, c'est soixante douze mil escuz, ordonnez pour
les affères d'Escoce.
Reste seulement que la dicte Dame demande aus dicts Espinola et
Fiesque ung mot de lettre du Roy d'Espaigne, par lequel il
advouhe que les dicts deniers sont des merchans, et non siens;
ce que l'ambassadeur d'Espaigne, qui est ici, me promect que son
Mestre ne le fera jamais. Aultres estiment que, pour sortyr hors
de l'obligation et du risque des dicts deniers envers les
merchantz, qu'il ne reffusera de le fère; aultres disent que,
ores qu'il ne le face, qu'on ne lairra pourtant d'accorder des
dicts deniers avecques les merchans, et s'en ayder en Allemaigne;
néantmoins, il sera toutjour bon d'incister au duc d'Alve qu'il
empesche le dict accord:
Car il est desjà nouvelles que Quillegrey sera dépesché pour
aller porter les lettres de police du dict payement, et pour
aller faire semblables offices, ceste année, qu'il fit la
précédente envers les princes protestans; dont s'estime, qu'à son
arrivée par dellà, plus qu'à celle du jeune comte de Mensfelt,
les dicts princes s'esmouveront et commenceront de marcher; et
que le dict de Mensfelt n'a emporté que quelques lettres
d'acquit, pour vingt mil livres d'esterlin, qui avoient esté
desjà prinses sur les bagues de la Royne de Navarre. Par ainsy,
il fault fère estat que l'armée de Cazimir yra au secours de
ceulx de la Rochelle.
Il semble qu'on ayt vollu imprimer quelque peur à ceste princesse
du duc de Olstein, luy donnant entendre qu'il a esté devers le
duc d'Alve à Bruxelles pour tretter quelque entreprinse contre
elle, et qu'il faict une levée de gens de pied et de cheval vers
Hembourg et Osterelan, de quoy elle a certain adviz, et que le
duc Ery de Bronzouye a aussi la sienne toute preste; dont, encor
que le dict duc d'Alve monstre que son principal prétexte soit
pour résister aulx entreprinses du prince d'Orange, néantmoins la
jalousie qu'elle s'est donnée de cella, et possible le desir de
favoriser les affères du dict prince d'Orange, et les choses
advenues par la mort du comte de Mora sont cause dont elle se
laysse ainsy aller à la forniture de deniers en Allemaigne;
aulcuns estiment tout le contraire du duc d'Olstein, qu'il est
pour le dict prince d'Orange, bien m'a l'on dict qu'il y a desjà
trois ans que ceste Royne a osté de son estat le dict de Olstein
lequel souloit être son pencionnaire.
XCe DÉPESCHE
--du XXIIe jour de febvrier 1570.--
_(Envoyée par Hamberlin, chevaulcheur d'escuerye, jusques à la
court.)_
Audience accordée à l'ambassadeur; communication faite à
Élisabeth de l'état des négociations en France pour arriver à
la pacification.--Conditions proposées par le roi.--Offre faite
par la reine d'Angleterre de sa médiation.--Nouvelle assurance
qu'elle n'a donné aucun secours aux protestans de
France.--Affaires de la reine d'Écosse.--Élisabeth propose
d'accepter la médiation du roi pour ses différends avec Marie
Stuart.
AU ROY.
Sire, pour faire entendre à la Royne d'Angleterre ce qui a passé avec
les depputez de la Royne de Navarre, des princes de Navarre, de Condé,
et des aultres de leur party, qui vous ont très humblement requiz la
paix, je luy ay récité les mesmes bons et bien convenables propos de
vostre lettre du VIe du présent, avec ung peu d'expression de
l'incroyable débonnaireté et infinye clémence qu'il vous playt user
envers eulx, sur toutes les offances, ruynes et dommaiges, que vous et
vostre royaulme avez receu de leur ellévation et de leur prinse
d'armes; et que si la dicte Dame veult considérer les grâces et
concessions que vous leur offrez, je m'asseure qu'elle les estimera,
sinon excessives, à tout le moins telles que de plus grandes vous ne
leur en pouvez bonnement concéder, sinon que pour les contanter à eulx
seulz, Vostre Majesté se vollût par trop se malcontanter soy mesmes,
et offancer vos aultres bons subjectz catholiques, qui sont de vostre
party, qui ont toutjour suyvy vos intentions, n'ont onques contradict
à icelles, ont combattu avecques vous et pour vous, et n'ont rien
espargné du leur pour vous secourir; et pareillement offancer bonne
partie du reste des Chrestiens, espéciallement les princes, vos alliez
et confédérez, qui monstrent avoir intérest en ceste cause pour la
religion catholique et pour la souveraine auctorité, qu'ilz desirent
estre, l'une et l'aultre, bien conservées en vostre royaulme, comme en
ung siège principal de la Chrestienté, en quoy, en lieu qu'ilz vous
penseroient avoir regaigné pour bien veuillant et favorable prince, il
est à croyre qu'ilz vous trouveroient à jamais offancé, irrité et bien
fort ulcéré contre eulx.
La dicte Dame, d'ung visaige bien fort joyeulx et contant, après
plusieurs bien bonnes parolles du mercyement, qu'elle m'a prié de vous
fère, pour une tant favorable communication du pourparlé de paix avec
vos subjectz, a curieusement vollu lire les articles d'icelluy, et
j'ay miz peyne de les lui fère trouver plus que raysonnables de vostre
costé; et que, si ceulx de l'aultre part se monstrent tant sans rayson
qu'ilz ne les acceptent, que Vostre Majesté la prie de les tenir
dorsenavant pour ceulx qui ne sont meuz d'aulcun desir de religion,
ains d'une pure ambicion d'occuper l'authorité souveraine s'ilz
pouvoient; et que, pour le debvoir de l'alliance et bonne amytié, qui
est entre Vostre Majesté et la dicte Dame et voz deux couronnes, elle
les veuille à jamais exclurre de sa protection, faveur et secours, et
nomméement de l'assistance de deniers qu'ilz se vantent debvoir avoir
ceste année d'elle ou de son royaulme; et, comme ennemye conjurée
contre eulx, se veuille unyr avec Vostre Majesté pour les réprimer, et
pour vous ayder de reconquérir sur eulx les droictz souverains,
qu'ilz s'esforcent [d'usurper], et donner exemple aux aultres subjectz
d'ozer, par prétexte de religion, entreprendre d'usurper sur leurs
vrays et naturelz princes et seigneurs.
A quoy elle m'a respondu qu'elle ne doubte aulcunement que, en Vostre
Majesté et en celle de la Royne, ne soit le mesmes bon desir que les
dicts articles monstrent pour la réunyon et réconcilliation de voz
subjectz, et comme elle le loue infinyement, ainsy vous prie elle de
croyre qu'elle a grand affection de la veoir bien effectuée; et que,
si ceulx de la Rochelle ont de quoy pouvoir, sans contraincte de leur
conscience, vivre soubz vostre auctorité, en paix et bonne seurté de
leurs vyes et de leurs personnes, elle ne voyt commant ilz le
puyssent, ny doibvent reffuzer; dont, si pour la conclusion d'ung si
bon oeuvre, au cas qu'il y intervienne aulcune difficulté, il vous
playt qu'elle s'y employe, elle le fera droictement à l'advantaige deu
à Voz Majestez, comme si c'estoit pour le sien propre; et quant à
secours, elle peult jurer devant Dieu qu'il n'en est procédé d'elle,
ny en argent, ny en aultre chose, dont ilz se puyssent raysonnablement
vanter qu'elle leur en ayt baillé contre vous, et qu'elle n'ozeroit
jamais lever les yeulx pour me regarder, si, après tant de parolles et
de promesses qu'elle m'a faictes vous escripre là dessus, elle venoit
meintenant à leur en donner.
J'ay esté en doubte, Sire, comment uzer de ce, qu'en lieu que je l'ay
requise de leur estre ennemye, s'ilz n'acceptent les condicions de
paix, elle s'est offerte d'en composer les difficultez; dont, sans en
rien acepter, je l'ay seulement remercyée, au nom de Voz Majestez, et
que je ne fauldrois de le vous escripre, et ay poursuyvy que
j'espérois que la mesme responce conviendroit à ce que j'avoys à luy
requérir très instantment de vostre part, qu'elle vous vollût tout
ouvertement signiffier si une levée de huict mil reystres, qu'on vous
a mandé que le duc d'Olstein et le comte d'Endein font pour elle en
Allemaigne, est en faveur de ceulx de la Rochelle, ainsy qu'on le vous
veult persuader, et qu'il vous semble bien que la dicte Dame doibt
ceste franche et claire déclaration à la bonne amytié, que Voz
Majestez Très Chrestiennes luy portent, et que le cueur ne vous peult
dire que vous ayez en ce temps à espérer actes si ennemys et si
contraires du costé de la dicte Dame.
Elle m'a respondu, de fort bonne façon, que Mr Norrys luy a touché ce
particullier par ses lettres, et que par lui mesmes elle vous y fera
satisfère: cependant me vouloit bien asseurer qu'elle ne faict point
fère la dicte levée, et qu'elle ne veult jamais estre estimée Royne,
s'il se trouve aultrement; et a passé oultre à me dire qu'il se parle
bien de quelque levée à venir, mais qu'elle ne sçayt encores ce qui en
est; et, quand elle l'entendra, s'il y a rien contre Vostre Majesté,
elle me le fera notiffier.
Je croy que la dicte Dame m'a respondu assés sellon la vérité et
sellon son intention en ces deux choses; mais je mettray peyne de
mieulx les vériffier, et sur ce, etc.
Ce XXIIe jour de febvrier 1570.
A LA ROYNE.
Madame, ayant envoyé me condouloir à Mr le comte de Lestre du peu de
satisfaction que la Royne, sa Mestresse, a vollu donner à Voz Majestez
Très Chrestiennes, par Mr de Montlouet sur les affères de la Royne
d'Escoce, il m'a mandé que je debvois excuser la dicte Dame sur les
espouvantables conseilz qu'on luy donnoit, de la subversion de sa
couronne et de son estat, si elle ne procédoit encores plus
rigoureusement contre elle, ce qui n'estoit aulcunement sellon son
cueur; et que, n'ozant de luy mesmes se ingérer de luy en parler, si
je luy en voulois escripre une lettre à part, il la feroit si
oportunément veoir à la dicte Dame qu'il espéroit que les affères de
la dicte Royne d'Escoce s'en porteroient mieulx. Je luy ay escript
aulcun peu de motz, lesquelz il luy a monstrez, et elle m'a faict
cognoistre, en ma dernière audience, qu'elle les avoit bénignement
receuz; lesquelz ont heu tant d'effect qu'elle m'a offert d'elle
mesmes que, s'il playt à Voz Majestez mettre en avant ung moyen ou
expédiant entre elles deux, qui soit honneste et non préjudiciable à
elle ny à sa couronne, ny contraire à son honneur et conscience,
qu'elle y entendra très vollontiers; et ainsy m'a elle, une et deux
foys, prié de vous le mander. Dont je mettray peyne, Madame,
d'entendre là dessus le désir de la dicte Royne d'Escoce, et le
conseil, s'il m'est possible, de Mr l'évesque de Roz, lequel est
encores bien resserré, pour en user le plus oportunément que je
pourray. Cependant il plairra à Voz Majestez m'en commander ung mot
par une lettre que je puysse monstrer, et sur ce, etc.
Ce XXIIe jour de febvrier 1570.
XCIe DÉPESCHE
--du XXVIe jour de febvrier 1570.--
(_Envoyée exprès jusques à Callais par Lepecoc_.)
Opinion générale répandue en Angleterre que la paix sera prochainement
conclue en France.--État des affaires en Flandre.--Incertitude sur les
nouvelles d'Écosse; nécessité d'envoyer un prompt secours dans ce
pays.--Réclamation des Anglais contre la conduite qui est tenue à leur
égard en Bretagne.--Vives instances de Marie Stuart pour obtenir un
secours de France.
AU ROY.
Sire, après avoir, le XXe de ce moys, amplement discouru à la Royne
d'Angleterre en quel estat estoient demourées les choses avec les
depputez de la Rochelle, lorsque Vostre Majesté m'a commandé de luy en
parler, et que la dicte Dame m'eust prié de luy laysser le mémoire des
condicions que vous leur offriez, lesquelles elle ne fit semblant de
les trouver que bien fort raysonnables, et qu'elle ne voyoit plus
aulcune difficulté en cella, sinon possible ung peu de l'asseurance, à
cause de l'infraction des précédantz traittez, elle manda, le jour
d'après, Mr le cardinal de Chatillon pour les luy communiquer; et ne
sçay encores, Sire, ce qui en fut débattu entre eulx, sinon qu'on m'a
adverty que le dict Sr cardinal dict que la Royne de Navarre, plus de
douze jours auparavant, luy en avoit en substance mandé le contenu, à
la mesure que les depputez, durant le pourparlé, le luy escripvoient,
et qu'il faisoit grand difficulté que la paix se peult conclure là
dessus, qu'il ne leur fût en quelque chose mieulx satisfaict, et en
quelque aultre plus seurement pourveu. Je mettray peyne de sçavoir si
la dicte Dame a trouvé fondement en sa dicte difficulté, veu qu'elle
m'a dict que ses plus sçavantz prescheurs maintenoient, par
tesmoignages de l'escripture saincte, que nulle eslévation contre son
prince, ny mesmes pour la conscience, peult estre juste ny
raysonnable.
Il semble qu'on ayt icy assés d'opinion que la paix se conclurra, et
néantmoins je n'entendz qu'on révoque l'ordonnance des deniers pour
Allemaigne, bien qu'aulcuns estiment que les levées de gens de guerre
sont retardées pour attandre quelle fin le dict traitté prendra; et se
parle beaulcoup plus, à ceste heure, des aprestz du prince d'Orange
que de ceulx de Cazimir, et qu'encores que en Flandres ne s'en face
aulcun semblant, que néantmoins le duc d'Alve ne laysse de pourvoir
secrectement à ses affères; dont ceulx cy ont quelque adviz de ses
aprestz, et mesmes tiennent pour assés suspectz ceulx qu'ilz entendent
qu'il faict pour la mer, qui ne peuvent, ce leur semble, estre dressez
contre le dict prince; et par ainsy, doubtent que ce soit contre eulx,
mais ilz monstrent de ne les craindre guières. La composition des
deniers et merchandises, arrestées par deçà sur les subjectz du Roy
d'Espaigne, se poursuyt toutjours. Il est vray qu'il semble qu'on
attand la responce d'une dépesche, que le duc d'Alve, après le retour
du Sr Chapin en Flandres, a faicte au Roy son Mestre sur ceste affère,
qui n'est encores venue.
Je ne puys avoir certitude des présentes choses d'Escoce, et semble
que le Sr Randolf mesmes, qui est sur le lieu de la part de ceste
Royne, ne peult comprendre quelles elles sont, et qu'il en escript
confuzément. Le comte de Lenoz se prépare toutjours pour y aller;
mais il creinct quelque malle adventure par dellà, et n'ayant la dicte
Royne d'Escoce faulte d'adviz en ses propres affères, elle nous a
faict tenir celluy que je vous envoye duquel nous mettrons peyne d'en
avoir plus grande vériffication; et d'aultant qu'avec icelluy vous
verrez, Sire, l'instance qu'elle me prie de vous fère pour son
secours, il ne sera besoing de le vous exprimer davantaige, si n'est
pour vous dire, Sire, que peu d'ayde à ce commancement vous pourra
espargner les frays d'ung grand secours, que possible cy après vous y
vouldriez avoir envoyé; lequel, ou n'y pourra lors passer, ou n'y
viendra jamais assés à temps. Je ne sçay si, suyvant mes précédantes
lettres, ceste Royne vouldra entendre à quelque bon expédiant avec la
dicte Royne d'Escoce, elle m'a faict démonstration d'y estre assez
bien disposée; mais la dicte Royne d'Escoce a trop d'ennemys en ceste
court.
La dicte Royne d'Angleterre m'a faict dellivrer trois Françoys qui
estoient prisonniers à Colchester, et m'accorde ordinairement, et fort
libérallement, les provisions de justice que je luy demande pour voz
subjectz. Il est vray que ceulx de son conseil m'ont faict escripre
par le juge de l'admyraulté que, s'il n'est faict rayson à trois
Anglois, qui vont pourchasser la restitution de leurs biens à
Granville en Bretaigne, qui leur a esté deux et trois foys desnyée,
que les Bretons ne s'esbahyssent plus s'ilz n'ont dellivrance des
biens qui leur seront prins ou arrestez par deçà; vous supliant, Sire,
mander au Sr de La Roche, cappitaine du dict Granville, qu'il les leur
face dellivrer, et que dorsenavant Vostre Majesté commande estre
mieulx pourveu à l'administration de la justice aux dicts Anglois en
Bretaigne, qu'ilz disent qu'ilz n'y en ont heu jusques icy; et sur ce,
etc.
Ce XXVIe jour de febvrier 1570.
Sur la fin de la présente m'est venu advis qu'il y a heu
rencontre, sur la frontière du North, entre millord Dacres, qui
se retirait en Escoce avec quelque troupe, et milord de Housdon
gouverneur de Barvich, qui l'a vollu empescher.
EXTRAICT de la lettre de la Royne d'Escoce à Mr l'évesque de Roz,
son ambassadeur.
J'ay receu, par ce pourteur, la lettre que m'avez escripte du VIe
du présent, et suys fort marrye de vostre emprysonnement, à ceste
heure que mes affères ont grand besoing de vous, sur le poinct
qu'on m'a dict que le Roy a accordé d'envoyer deux mil hommes en
Escoce; je vous prie, sollicitez Mr l'ambassadeur de fère
instance à son Mestre qu'il les veuille haster, et advertissez
l'arsevesque de Glasco et Rollet, de faire le mesme par dellà. Je
vouldrois bien entendre quel secours nous aurons de Flandres. Je
crains qu'il sera assés petit, et qu'il viendra bien tard; car
j'entends que desjà la Royne d'Angleterre faict lever une armée
de douze mil hommes en ce pays, et en veult envoyer, du premier
jour, trois mil en Escoce, et puys après, y fère acheminer le
reste par mer et par terre, avec intention, comme on dict,
d'avoir, ou par moyen, ou par force, mon filz en ses mains, et
puys après disposer de ma vie. Mais, si Dieu m'est favorable,
comme je n'en doubte poinct, je ne crains poinct cella;
néantmoins, je vous prie très affectueusement de le nottifier
aulx ambassadeurs, affin que, s'ilz m'ayment et ayment mes
affères, qu'ilz procurent de fère envoyer en dilligence le
secours en Escoce. Il est bruict que le Roy d'Espaigne est fort
mallade, et que le Roy a aultant à fère dedans son royaulme comme
auparavant, et qu'il n'a peu fère la paix avecques ses subjectz,
dont vous prie m'en faire entendre la vérité.
EXTRAICT d'aultre lettre escripte par la dicte Royne d'Escoce à
Jehan Cobert, secrétaire de Mr de Roz, du XIIIe febvrier 1570.
Jehan Cobert, si vostre mestre est si estroictement gardé qu'il
ne puisse vaquer à mes affères, ne faillez de trouver quelque
moyen de me donner toutjours adviz des occurrences, le plus
souvent que vous pourrez. Faictes mon excuse à Mr l'ambassadeur
de France, si je ne luy escriptz par ce pourteur, car je ne m'ose
fyer en luy; supliez le de parler à la Royne pour vostre mestre;
et luy dictes que c'est Huntington qui, par malice, a procuré son
emprisonnement; car luy mesmes m'a dict qu'il se vengeroit de
luy. Priez le aussi, en mon nom, de solliciter le Roy, son
Mestre, comme je le mande en l'aultre lettre, de haster le
secours; car il peult veoir le grand dangier en quoy mon royaulme
et mon filz et moy sommes.
XCIIe DÉPESCHE.
--du dernier jour de febvrier 1570.--
(_Envoyée exprès jusques à Callais, par le sire Crespin de Chaumont_.)
Détails circonstanciés de la rencontre qui a eu lieu entre milord
Dacre et milord Houston; défaite de milord Dacre qui a été
forcé de se réfugier en Écosse.
AU ROY.
Sire, au fondz de la lettre que j'ay escripte, le XXVIe du présent à
Vostre Majesté, j'ay faict mention d'ung rencontre naguières advenu
vers la frontière du North, du costé d'Escoce, entre millord Dacres et
millord de Housdon, subjectz de ce royaulme, de quoy la confirmation
est despuys arrivée, qui se racompte ainsy: c'est que ayant la Royne
d'Angleterre, pour aulcuns soupeçons du dict millord Dacres, et parce
qu'il différoit de venir devers elle, mandé à millord Housdon de
l'aller surprendre, le plus secrectement qu'il le pourroit fère, en
une sienne mayson, où il s'estoit retiré douze mil près l'Escoce;
icelluy Dacres, ayant descouvert l'entreprinse, le jour auparavant
qu'elle deust estre exécutée, par l'interception d'aulcunes lettres,
où il vit que desjà le dict de Housdon avoit mandé à millord Scrup se
trouver en certain lieu avec deux mil hommes, et qu'il s'y rendroit à
heure déterminée avec mil chevaulx et cinq centz harquebouziers de la
garnyson de Barvich, pour l'aller assiéger, il fit dilligence d'en
advertyr incontinent ceux qui estoient en la frontière d'Escoce; et,
de sa part, il déliberra d'assembler ce qu'il pourroit des siens pour
aller combattre l'une des deux troupes, avant qu'elles se peussent
joindre. Et ainsy, en une nuict, il mict ensemble trois mil hommes,
et, le matin, alla rencontrer ceulx qui estoient sortys de Barvich, et
présenta la bataille au susdict de Housdon; lequel, se trouvant avoir
de meilleures gens et mieulx équipés que luy, bien que en moindre
nombre, se résolut de le combattre, et néantmoins fit semblant de se
retirer, affin d'attirer l'autre en ung lieu estroict, où avec
l'harquebouzerye il le deffyt, et luy tua quatre centz des siens, et
en print cent ou six vingtz de prisonniers. Et à peine se fût saulvé
le dict Dacres mesmes, sans ce qu'il se descouvrit quelques gens de
cheval, en compaignie, qui lui venoient au secours, à la faveur
desquelz il se retira, avec tout le reste, en Escoce. Quoy qu'il y
ayt, Sire, et que ce récit, qui vient de la court, soit à l'advantaige
de ceste Royne, elle et ceulx de son conseil sont bien fort marrys de
la retrette du dict Dacres, qui est, après le duc de Norfolc, ung des
plus principaulz hommes de ce royaulme. Et sur ce, etc.
Du dernier jour de febvrier 1570.
XCIIIe DÉPESCHE
--du IIIIe jour de mars 1570.--
(_Envoyée jusques à la court, par le Sr de Sabran_.)
Irritation causée à Londres par la nouvelle de l'expédition
préparée en France pour porter des secours en Écosse.--Effet
produit par cette nouvelle sur la reine d'Angleterre, dont elle
change tout-à-coup les dispositions à l'égard de la
France.--Résolution d'Élisabeth de porter ses armes en Écosse,
et de secourir ouvertement les protestants de la
Rochelle.--_Mémoire_: détails des préparatifs faits sur mer en
Angleterre pour empêcher le secours de France d'arriver en
Écosse.--Affaires de l'Écosse et des Pays-Bas.--Demande faite
par l'Espagne que le commerce avec l'Angleterre soit interdit
en France.--_Mémoire secret_: dispositions des seigneurs
anglais, qui sont poursuivis en justice, à soutenir les efforts
de la France.--Vives instances du duc de Norfolk pour que la
reine d'Écosse soit promptement secourue.--Proposition faite
par l'ambassadeur à Leicester d'appuyer de tout le crédit de la
France son mariage avec Élisabeth; sous la condition de la
restitution de Marie Stuart.
AU ROY.
Sire, je n'avois poinct esté encore plus favorablement ouy de la Royne
d'Angleterre, et n'avois point receu d'elle meilleures responces sur
les choses, que je luy ay ordinairement proposées de vostre part,
despuys que suys par deçà, que en ceste dernière audience du XXe du
passé, ny les seigneurs de son conseil ne m'avoient plus privéement
traicté, ny ne s'estoient monstrez plus favorables à me parler des
affères de ce royaulme que ceste dernière foys; de sorte que je m'en
retournay assés satisfaict, et au moins avec quelque opinion que les
choses seroient pour aller de bien en mieulx entre Voz Majestez et voz
deux royaulmes; mesmes qu'ung du dict conseil passa si avant de me
dire que, pour quelques occasions ès quelles la France n'estoit
poinct meslée, j'entendrois bientost parler d'ung armement que,
longtemps y a, l'Angleterre n'en avoit gecté ny de plus grand, ny de
plus brave sur mer; et qu'il ne failloit que j'en prinsse aulcun
souspeçon, car tant s'en failloit que ce fût contre Vostre Majesté,
qu'il n'y auroit rien qui ne fût à vostre bon commandement: et oultre
cella, la dicte Dame me tint lors toutz propos fort bons sur les
affères de la Royne d'Escoce, et sur la bonne disposition, en quoy
elle estoit, d'entendre à quelque bon expédiant avec elle, s'il
playsoit à Vostre Majesté de le mettre en avant.
Par lesquelles choses j'estimay, Sire, que les plus modérez d'auprès
de ceste princesse eussent gaigné ung grand poinct envers elle, mesmes
que je sceuz, avant que partir de là, que le comte d'Arondel avoit
esté mandé en court pour le desir que la dicte Dame monstroit avoir de
regarder, avec son conseil et avec sa noblesse, les moyens qu'il luy
falloit tenir, tant envers les princes ses voysins que envers ses
subjectz, pour maintenir la paix dehors et dedans son royaulme. De
quoy les passionnez, qui ont le crédit, monstroient n'estre
aulcunement contantz: et voycy, Sire, ce que, deux jours après, leur
est venu en main pour divertir le bon cours de ces affères, et pour
altérer les choses plus que jamais, c'est que, par les lettres de Mr
Norrys et par celles du Sr Randolf, qui en mesme jour sont arrivées de
France et d'Escoce, du XXIIe du passé, ilz ont eu adviz que Vostre
Majesté préparoit d'envoyer ung nombre de gens de guerre en Escoce,
qui se doibvent embarquer en Bretaigne le IIIe jour de may prochain;
ce qui leur a donné de quoy si bien irriter la dicte Dame et ceulx de
son dict conseil que, toutes aultres choses délayssées, ilz se sont
miz après à consulter et dellibérer comme ilz pourront empescher ou
prévenir ceste vostre entreprinse; dont j'ay baillé une instruction au
Sr de Sabran de tout ce que, pour ceste heure, j'ay peu descouvrir de
leurs préparatifz et aprestz en cella, ensemble du présent estat des
aultres choses de deçà, auquel me remectant, je prieray, etc.
Ce IVe jour de mars 1570.
A LA ROYNE.
Madame, ce n'est de mon gré que je donne à Vostre Majesté des adviz,
qui quelques foys sont bien contraires et divers à ceulx que
auparavant je vous ay mandez; mais le changement et la contrariété,
qui sont assés ordinaires en ceulx de ceste court, me contraignent
d'en user ainsy; dont Vostre Majesté, s'il luy playt, m'en excusera
sur le soing que j'ay de luy mander leurs actions et dellibérations,
ainsi clairement et par le menu, comme, jour par jour, je les puys
aprendre et descouvrir. Il n'y a que huict jours que ceste princesse
se monstroit bien disposée envers Voz Très Chrestiennes Majestez, et
de ne cercher rien tant que de vous contenter et complaire en ce qui
luy estoit proposé de vostre part, et de vouloir vivre en grand paix
et repos en son royaulme, chose fort sellon sa naturelle inclination;
mais, aussitost qu'on luy a raporté qu'il se préparoit en France des
gens de guerre pour passer en Escoce, il n'est pas à croyre combien la
grande jalousie de sa cousine, laquelle s'est représentée en cella,
luy a soubdain faict changer son premier bon propos; et comme, en lieu
d'aller par moyens paysibles, ainsy qu'elle disoit, ez choses
d'Escoce, elle a proposé meintennant d'y procéder par les armes. La
dicte Dame estoit lors après à espargner l'argent, meintennant elle
ne parle que d'en despendre; elle cerchoit de payer et à ceste heure
d'emprumpter; elle disoit vouloir regaigner par douceur ses subjectz,
meintennant elle faict resserrer plus que auparavant ceulx qui sont en
prison; et crainctz assés, Madame, que l'affection, qu'elle disoit
avoir à la pacification de vostre royaulme, se soit desjà changée à
ung contraire désir de vous y nourryr les troubles, si elle peult,
comme desjà l'on m'a dict qu'elle est pour se monstrer plus libéralle
à promettre secours et assistance à ceulx de la Rochelle, qu'elle n'a
faict jusques icy. Je la verray sur la première occasion de quelque
dépesche de Voz Majestez, et mettray peyne de notter les
particullaritez de ses propos, affin de fère quelque jugement de ses
dellibérations. Sur ce, etc.
Ce IVe jour de mars 1570.
INSTRUCTION pour satisfère Leurs Majestez sur le contenu de la
dépesche, comme s'ensuyt:
Que, le XXe du passé, la Royne d'Angleterre se monstroit bien
disposée envers Leurs Très Chrestiennes Majestez et envers leurs
présens affères, avec bonne affection à la paix de leur royaume,
et d'estre preste, pour l'amour d'eulx, de condescendre à des
expédiens gracieulx avec la Royne d'Escoce, et me dict l'ung des
seigneurs de son conseil qu'elle avoit ung grand contantement de
veoir que Leurs dictes Majestez, ny nul de leurs ministres,
n'estoient meslez en ces choses du North.
Ung autre des seigneurs du dict conseil, me parlant en affection
d'aulcuns aprestz, qu'on faisoit contre la dicte Dame, en un
endroict qui, sellon qu'il me le désigna, ne pouvoit estre sinon
Flandres, me dict qu'ilz estoient après, de leur costé, à
préparer en dilligence ung des plus grandz et des plus braves
armemens qu'ilz eussent, longtemps y a, miz en mer, et qu'on
cognoistroit que, si l'Angleterre n'estoit pour assaillir ung
aultre estat, qu'elle estoit suffisante pour deffandre le sien,
et que, continuant ainsy la bonne paix, comme elle faisoit,
avecques le Roy et la France, ilz n'avoient que bien peu à
craindre le reste de leurs voysins.
Le troisiesme jour après, estantz deux pacquetz, l'un de Mr
Norrys et l'aultre du Sr Randolf, arrivez de France et d'Escoce,
quasi en mesmes heure, et avec conformité d'ung mesmes advis de
certain nombre de gens de guerre, qu'ilz ont mandé que le Roy
préparoit d'envoyer en Escoce, qui se debvoient embarquer en
Bretaigne, le IIIe de may, et estre conduicts par le Sr Estrocy,
la dicte Dame fit incontinent assembler là dessus son conseil,
où, du bon estat que les choses monstroient estre deux jours
auparavant, elles furent, par la contention des mal affectionnez,
soubdain converties en une présente aygreur; et voicy ce que
j'entendz qui fut là arresté:
Que Mr Bach, pourvoyeur de la marine, seroit promptement mandé
pour lui enjoindre de mettre en ordre et en bon équipage toutz
les grandz navyres de guerre de la dicte Dame, affin d'estre
prestz dans la fin de mars ou au commencement d'avril, avec trois
mil bons hommes dessus, avytaillez pour un moys, affin de servir
aulx deux effects; l'ung, de résister aux entreprinses de
Flandres, et l'aultre, pour empescher le passaige et la descente
des Françoys en Escoce;
Que le comte de Sussex et Raf Sadeller s'en yroient au Nort, et
lèveroient six mil hommes, qu'ilz envoyeroient le plus tost
qu'ilz pourroient en Escoce, et en prépareraient aultres douze
mil pour doubler et tripler les premiers, s'il estoit besoing;
Que ceste mesmes levée pourroit servir à réprimer les esmotions
qu'on craignoit au dict pays, et servyroit aussi pour tenir la
main forte à l'exécution de justice qu'on y prétendoit fère
contre ung nombre de gentishommes, qu'on a trouvez coulpables de
la première ellévation;
Que, pour subvenir à telles choses, l'on dresseroit trois estapes
de vivres et de monitions pour les pouvoir transporter par mer où
le besoing le requerroit, l'une à Londres, l'aultre à Rochestre,
et la troisiesme, laquelle j'ay la plus suspecte, à Porsemue, car
c'est vis à vis du Havre de Grâce;
Que courriers seraient promptement dépeschez par toutes les
provinces avec lettres aulx officiers, pour fère advertissement à
ung chacun de se tenir pourveuz d'armes et de chevaulx sellon les
ordonnances, et d'estre prestz pour marcher, quand ilz seront
mandez;
Que Me Grassein feroit dilligence de trouver promptement
cinquante mil livres d'esterlin parmy les merchans pour subvénir
au présent besoing de la dicte Dame, oultre et par dessus la
somme de quarante cinq mil livres d'esterlin desjà ordonnées pour
Allemaigne;
Que les affères de la Royne d'Escoce et les propositions qui se
mettoient en avant pour sa restitution, et pour la dellivrance de
l'évesque de Roz, son ambassadeur, seroient mises en surcéance et
elle ung peu plus resserrée;
Et seroit pareillement surcise la dellibération, en quoi l'on
estoit, de pourvoir à la liberté du duc de Norfolc, sur la
caution qu'il offroit de deux centz mil livres d'esterlin; et à
l'eslargissement de millord de Lomelé; et à rappeler en court et
au conseil le comte d'Arondel, et que les dicts seigneurs
seroient plus observez et resserrez que auparavant.
Et m'a l'on dict, dont je suys après à le vériffier, qu'il fut
aussi là arresté que la dicte Dame se monstreroit plus libéralle
et prompte, qu'elle n'avoit faict jusques ici, à accorder secours
à ceulx de la Rochelle pour meintenir la guerre en France, affin
de divertyr celle toute aparante, qui s'alloit susciter dans
ceste isle pour les choses d'Escoce.
Despuys, est survenu ce rencontre en la frontière du North,
lequel aulcuns disent n'avoir tant succédé au désadvantaige de
millord Dacres, comme le filz de millord de Housdon, qui en a
porté les premières nouvelles, l'a publié; et qu'il y est mort
plus de deux centz soldatz de la garnyson de Barvich, et qu'il a
apareu ung si notable secours, qui venoit d'Escoce au dict
Dacres, qu'on a heu assés de doubte d'une surprinse sur Varvich,
dont ceulx cy font plus grand dilligence que jamais de haster les
ordonnances et provisions dessus dicts.
Quant à l'estat des choses d'Escoce, j'entendz que les comtes
Morthon, Mar, Mareschal et millord de Lendzey ayantz, avec leurs
complices, relevé en ce qu'ilz ont peu la part du feu comte de
Mora, ont transféré toute l'authorité au dict de Morthon, lequel
se trouve meintenant dans l'Islebourg, assisté de la faveur de la
Royne d'Angleterre; et semble qu'il veut establyr le comte de
Lenoz régent au dict pays à la dévotion de la dicte dame;
Que les comtes d'Arguil, d'Onteley, d'Atil et aultres bons
subjectz de la Royne d'Escoce, ayantz tenu une assemblée près de
Dombertran, où le Sr de Flemy s'est trouvé, ont dellibéré de
s'achemyner vers l'Islebourg, pour ordonner, en quelque bonne
façon, de l'estat des choses, et qu'ilz veullent que le duc de
Chatellerault preigne le gouvernement; et que, pour le
commencement, il l'ayt au nom du jeune prince, affin qu'il y
interviegne tant moins de contradiction: mais le dict duc, qui
est encores prisonnier au chasteau de l'Islebourg, demeure
fermement résolu de n'accepter aulcune charge, sinon au nom et
sous l'auctorité de la Royne. Il s'espère quelque convocation
d'Estatz au dict pays, le IIIIe du présent; ce qui s'en entendra,
je ne fauldray de le mander à Leurs Majestez. Il semble qu'on n'a
trouvé Ledinthon si bon Anglois qu'on cuydoit, et qu'il est tout
du dict duc de Chatellerault.
Ceulx qui jugent des dicts affères d'Escoce, et qui désirent la
restitution de la Royne au dict pays, et y vouldroient veoir
succéder les choses sellon l'intention du Roy, disent que, sans
venir à guerre ouverte avecques ceste Royne, il se pourra (avec
vingt ou trente mil escuz et deux personnaiges de bonne qualité
qui saichent, au nom du Roy, réunyr et accorder les seigneurs du
pays, et avec demy douzaine de capitaines pour conduyre leurs
gens de guerre, et quelques monitions et armes), fère ung si bon
fondement dans ce royaume que les effortz des Anglois n'y
pourront en rien prévaloir; mais il fauldroit que cella y passât
tout promptement, avant que ceulx cy soyent sur mer.
L'accord des deniers et merchandises d'Espaigne se poursuyt
toutjour fort instantment, et pourra bien estre que, quant aulx
deniers, il preigne encores quelque tret, pour attandre celle
lettre du Roy d'Espaigne, par laquelle il veuille advouher que la
somme est à des merchans; mais, quant aulx merchandises, j'estime
que cella sera bientost conclud, parce qu'il se dépesche quatre
principaulx merchans de ceste ville avec généralle procuration
pour en aller, en compaignie du Sr Thomas Fiesque, tretter avec
le duc d'Alve à Bruxelles; et doibvent partyr dans ceste
sepmayne. Dont le Roy pourra fère incister sur l'ung et sur
l'autre de ces deux poincts envers le duc d'Alve, qu'il n'en
veuille accommoder les Protestans, ains entretenir et prolonger
la matière, au moins jusques après l'esté prochain; dont, de ma
part, je travailleray, aultant qu'il me sera possible, d'y fère
toutjour naistre quelque difficulté, et il s'y en trouveroit
assés du costé mesmes de ceulx cy, n'estoit la craincte qu'ilz
ont du Roy sur les choses d'Escoce.
Je suys bien fort pressé par l'ambassadeur d'Espaigne de suplier
Leurs Majestez Très Chrestiennes qu'ilz veuillent exclurre aux
Anglois le commerce de la France, parce que, nonobstant la
suspencion d'entre l'Angleterre et les Pays Bas du Roy son
Mestre, ilz ne layssent d'estre accommodez, par le moyen des
Françoys, des choses qu'ilz ont besoing d'Espaigne; lesquelles,
pour le gain, ilz leur aportent toutjour en abondance, bien que
ceulx cy se monstrent aussi difficilles de n'admettre les
merchandises d'Espaigne ny de Flandres par deçà, comme l'on le
pourroit estre en Espaigne ou en Flandres d'y recepvoir celles
d'Angleterre; tant y a qu'avec des moyens cella se conduict, et y
a quelcun qui, au nom des Catholiques de ce royaulme, m'est venu
prier pour la dicte exclusion de traffic, comme de chose laquelle
admèneroit bientost une telle nécessité en ce pays, qu'on s'y
eslèveroit contre ceux qui gouvernent; en quoy Sa Majesté
considérera ce qui est le plus expédient et le plus utille pour
son service, car je crains que par là l'on s'incommoderoit assés
pour accommoder aultruy.
Sur la closture de ceste dépesche, le Sr de Garteley est arrivé,
qui m'a dict que le secours pour Escoce est desjà tout prest en
Bretaigne, dont semble estre fort requis de le haster de partir,
affin de prévenir ceux cy, lesquelz sont tous résoluz de getter
dehors, avant la fin de ce moys, quinze grandz navyres des
premiers prestz pour nous empescher la mer.
AULTRE INSTRUCTION A PART.
Ce qui est advenu de nouveau en la frontière entre millord Dacres
et millord de Housdon, joinct les façons dont l'on continue de
procéder de plus en plus fort rudement contre ces seigneurs qui
sont arrestez, et d'observer de près le reste de la noblesse,
descouvre assés qu'il y a une grande contrariété dans ce royaume
tant sur la religion, et sur le faict de la Royne d'Escoce, et
sur les divers tiltres de la succession de la couronne, et sur
l'emprisonnement des grandz, que pour ung général malcontantement
contre ceulx qui gouvernent.
Et semble que le duc de Norfolc est plus que jamais désiré d'ung
chacun, mais il demeure fermement résolu en soy mesmes de ne
pourchasser sa liberté par nulle aultre voye que par celle de
l'équité de sa cause; en quoy il se persuade d'avoir ung très bon
et très asseuré fondement, lequel il ne veult aucunement altérer;
mais les aultres seigneurs, qui ne sont si resserrez que luy,
sont dellibérez que, si, dans quinze jours, ilz ne se peuvent
prévaloir, ou pour le dict duc ou pour eulx; de leurs amys et
moyens de court, qu'ilz se résouldront à cercher d'aultres
expédians, et m'ont faict remercyer du reffuge et retrette que je
leur ay dict que le Roy leur donroyt en son royaume.
Or, se trouvans les comtes de Northomberland et de Vuesmerland et
millord Dacres, qui sont trois bien principaulx personnaiges de ce
royaume, et quelque nombre de gentilshommes de ce pays avec eulx,
meintennant fuytifz en Escoce, toutz bien affectionnez à la Royne
d'Escoce et bien fort catholiques; et desirant le duc de Norfolc, de
sa part, que les affères de la dicte Dame y soient secouruz,
nomméement du costé de France, il est à espérer que, s'il playt au Roy
de les favoriser en quelque bonne sorte, non suspecte à ces seigneurs
angloys partisans de la dicte Dame, qu'elle et son royaulme pourront
estre préservez contre les entreprinses de l'Angleterre à honneur et
utillité de la France, et la Royne d'Angleterre et les siens divertys
de ne pouvoir tant nuyre, comme ilz font en aultres endroicts, aulx
affères du Roy, non sans que Sa Majesté se forme, par ce moyen, ung
bon nom, et possible quelque bonne part en l'affection de ceulx de
ceste isle.
Le duc d'Alve, à la vérité, a des ambassadeurs escoçoys, et anglois
devers luy pour avoir secours, et il a escript par deçà qu'il est tout
prest de le bailler, mais que nul de ceulx qui sont venuz ne luy sçayt
donner compte du temps, du lieu, de la forme et des condicions qu'ilz
veulent avoir le dict secours, et qu'il ne veult advanturer l'honneur
et les affères de son Mestre, de mettre en évidence un telle
entreprinse, sans y voyr bon fondement. Par ainsy, il sollicite que
quelcun des principaulx le vienne trouver pour conclurre avecques luy
de toutes les particullaritez du dict secours; et, de tant que le duc
de Norfolc a suspect ce qui vient de ce cousté là, il me faict
solliciter de haster l'assistance du Roy en faveur de la Royne
d'Escoce.
Le comte de Lestre, en une privée conférance qu'avons heu ensemble,
m'a dict que la Royne, sa Mestresse, avoit esté naguières pressée par
ceulx de son conseil de prendre party, affin de remédier tout à ung
coup à plusieurs difficultez qui se présentent en son royaulme, et
qu'elle, de son costé, s'estoit monstrée, encores ce coup, aussi
dégoustée de mariage, comme toutes les aultres foys qu'on luy en avoit
cy devant parlé; mais enfin elle leur avoit respondu que, si pour
annuller les divers tiltres qu'on prétend à sa succession, lesquelz
mettent en division son royaulme, elle estoit contraincte de se
maryer, qu'elle est toute résolue de n'espouser point de ses subjectz.
Je luy ay respondu qu'il sçavoit bien que Leurs Majestez Très
Chrestiennes avoient toutjours heu désir que ce fût luy qui tint ce
lieu, et que ceste leur bonne vollonté continue encores, dont ne
failloit sinon qu'il regardât comment les y employer; que de ma part
je luy serviray de bon cueur; que le temps sembloit fère pour luy,
parce que tout le royaulme plyoit meintennant au désir de la dicte
Dame, et les principaulx qui estaient travaillez concouroient toutz à
luy complayre, pourveu qu'il fit quelque chose pour eulx; et la Royne
d'Escoce, qui pouvoit assés dans ceste isle, favorisoit ses nopces,
s'il favorisoit sa restitution; et quoy qu'il y eust, puysqu'il estoit
ainsy advancé en la bonne grâce de la dicte Dame, qu'il advisât de
prendre ce premier lieu, et à tout le moins de ne le laysser aller à
nul, qui ne luy sache le bon gré de l'y avoir miz.
Il m'a rendu plusieurs bonnes parolles de mercyement, pour les mander
de sa part à Leurs Majestez, et, après m'avoir touché ung mot de
l'extrême déplaysir, que la Royne, sa Mestresse, avoit du mariage de
la Royne d'Escoce avec le duc de Norfolc, il m'a prié qu'en une de mes
audiences, je face venir à propos à la dicte Dame que, pour obvier
aulx inconvénians où elle et son royaulme pourront tumber par les
diverses prétencions de sa succession, qu'ung chacun estime qu'elle
feroit bien de se maryer, et que le Roy avoit toutjour desiré que,
s'il ne pouvoit pour luy ou les siens avoir ce bien, que au moins,
pour évitter la jalouzie de quelque aultre party estrangier, ce fût
quelque bien heureulx de ce royaulme qui y parvînt, ce que je ne luy
ay reffusé de fère; mais j'attendray là dessus le commandement de
Leurs Majestez.
XCIVe DÉPESCHE
--du IXe jour de mars 1570.--
(_Envoyée exprès jusques à Callais, par Olyvier Cambernon_.)
Affaires d'Écosse.--Crainte de l'ambassadeur que tous ses efforts
ne puissent empêcher la guerre d'éclater.--Son désir de voir
donner satisfaction sur les diverses plaintes d'Élisabeth
contre la conduite tenue à l'égard des Anglais en
France.--Mission du Sr de Garteley.--Arrêt prononcé contre
milord de Lomeley.--Nouvelles des Pays-Bas.
AU ROY.
Sire, quant j'ay dépesché le Sr de Sabran devers Vostre Majesté, le
IIIIe de ce moys, je l'ay instruict, le plus particullièrement que
j'ay peu, de l'estat des choses qui se passent icy, lesquelles
continuent en l'apareil de guerre, qu'il vous aura dict, de lever
toutjours soldatz en ceste ville de Londres et ez envyrons, pour les
envoyer au North; et dilligenter l'aprest des navyres; et fère les
provisions pour iceulx; et cercher deniers de toutes partz, bien que
la malladie, intervenue là dessus, de Mr le comte de Lestre, a donné
quelque peu de retardement aulx dellibérations de ce conseil, lequel
ne s'est assemblé durant son grand mal, mais à présent il se porte
bien; et aussi que toutz en ces choses ne se sont trouvez d'accord en
ceste court, néantmoins j'entends qu'on y a résoluement conclud
l'entreprinse d'establyr, par toutz les moyens qu'on pourra, le
gouvernement d'Escoce ez mains de ceulx qui ont relevé la part du
comte de Mora, parce qu'ilz se monstrent fort contraires aulx fuytifz
d'Angleterre; et se soubmettent à la protection de ceste Royne; et luy
demandent le comte de Lenoz pour régent; qui sont choses qu'elle
trouve bonnes, et qui sont conformes à ce qu'elle desire pour tenir
le dict royaulme divisé, et avoir toutjour l'une des partz à sa
dévotion. Je ne sçay si l'assemblée des Estatz, qu'on attandoit au
dict pays le IIIIe du présent, aura esté tenue, et si elle aura heu
nul effect; il ne s'en dict encores rien, et croy qu'il sera bien
tard, quant j'en auray des nouvelles, car l'on tient les passaiges
bien fort serrez.
Cependant la Royne d'Angleterre est entrée en grand deffiance sur ce
que Mr Norrys son ambassadeur luy a escript que Voz Majestez Très
Chrestiennes luy ont tenu quelque propos fort exprès sur les affères
de la Royne d'Escoce et de son royaulme; duquel je n'ay encores
entendu le particullier, sinon qu'on m'a dict que la dicte Dame en est
fort fâchée, joinct que, par le mesmes pacquet, le dict ambassadeur
luy a envoyé ung discours, imprimé à Paris, sur les troubles de son
royaulme, qui ne parle à l'advantaige d'elle ny de ceulx qui
gouvernent ses affères; et d'abondant elle a sceu qu'un homme de son
dict ambassadeur a esté naguyères arresté à Amiens, et que son
pacquet, qu'elle luy avoit baillé à porter, luy a esté osté;
desquelles choses il n'est pas à croyre combien elle s'en trouve
offancée, et combien les siens en sont mutinez, jusques à dire qu'il
vauldroit mieulx venir à une guerre déclairée, et que leur ambassadeur
s'en retornât, et que je me retirasse, que d'user de tels déportemens;
dont, de tant que je les ay fort asseurez que la publication du dict
discours, ny la détention du pacquet ny du messagier, ne sont
aulcunement procédées du vouloir ny commandement de Voz Majestez, je
vous suplie très humblement, Sire, qu'il vous playse luy en fère
donner quelque satisfaction, comme d'accidens que vous n'aviez ny
préveuz, ny pensez, et luy fère aussi satisfère sur une pleinte,
qu'elle m'a faicte renouveller, de certains pescheurs de Dièpe et
aultres de dellà, qui abusent en la coste de deçà de leur forme de
pescher et de leurs filetz contre l'ordonnance du pays, affin de ne
mesler si petites choses avec les plus grandes, qu'avez à démesler
ensemble.
Le Sr de Garteley s'en est revenu très contant en toutes sortes de Voz
Majestez; il a heu congé de passer en Escoce, mais non d'aller veoir
la Royne sa Mestresse, à laquelle toutesfoys nous avons trouvé moyen
de fère entendre tout l'effect de son voyage, de quoy je m'asseure
qu'elle aura receu grande consolation.
Millord de Lomellé a heu ampliation de son arrest, luy ayant esté
permiz d'aller demeurer avec le comte d'Arondel son beau père à
Noncich, et de pouvoir jouyr de l'air et de l'esbat des champs deux
mil à l'entour, ce qui donne espérance de veoir bientost quelque
modération ez affères de ces seigneurs.
Les depputez de Flandres, estantz prestz à partir, ont trouvé quelque
deffectuosité en leurs charges et pouvoirs qui les a retardez huict
jours, mais j'entendz qu'ilz s'acheminent demain, et le Sr Thomas
Fiesque avec eulx, avec opinion de pouvoir accorder facilement le
faict des merchandises, mais difficilement celluy des deniers. Sur ce,
etc.
Ce IXe jour de mars 1570.
XCVe DÉPESCHE
--du XIIIIe jour de mars 1570.--
(_Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Volet_.)
Contentement de la reine d'Angleterre au sujet de la satisfaction
qui lui a été donnée sur l'une de ses plaintes.--Impossibilité
de connaître quelles sont ses véritables intentions à l'égard
de la France.--Continuation des apprêts maritimes et des
préparatifs contre l'Écosse.--Nécessité de prendre des mesures
pour empêcher le capitaine Sores de continuer ses courses sur
mer.--Départ des députés envoyés dans le Pays-Bas pour traiter
des différends de l'Angleterre avec l'Espagne.
AU ROY.
Sire, le jour d'après ma précédante dépesche, laquelle est du IXe du
présent, j'ay receu celle de Vostre Majesté du XXIe du passé, en
laquelle j'ay trouvé l'honneste satisfaction qu'il vous a pleu donner
à la Royne d'Angleterre sur celle de ces trois pleinctes que je vous
ay mandé qu'elle avoit le plus à cueur, qui est du discours des
troubles de son royaulme imprimé à Paris; de laquelle satisfaction,
despuys que Mr Norrys luy en a donné adviz, elle et les siens ont
monstré qu'ilz n'estoient plus si offancez comme auparavant: ce qui me
sera ung argument, la première foys que j'yray trouver la dicte Dame,
de la prier qu'elle veuille user de pareille sincérité et
correspondance d'ung bon cueur envers Voz Majestez Très Chrestiennes,
comme par cest acte vous luy avez monstré que vous l'avez clair et
droict, et entièrement bien disposé envers elle; et luy continueray la
mesmes instance, que je luy ay ordinairement faicte, de ne porter ny
souffrir estre apporté par les siens aulcun secours ny assistance à
ceulx qui troublent vostre royaulme, et qu'il n'est possible qu'ilz en
puissent tirer d'Angleterre, sans qu'elle tumbe en l'infraction des
trettez et en une manifeste ropture de la paix.
Plusieurs parlent diversement de l'intention de la dicte Dame sur le
présent estat de voz affères; les ungs, qu'elle l'a bonne et qu'elle
incite à la paix ceulx de la Rochelle; les aultres, au contraire,
qu'elle l'a très mauvaise et qu'elle les sollicite à la guerre. Vostre
Majesté pourra assés juger ce qui en est par la condicion de ceulx qui
m'en ont donné les adviz, desquelz je réserve vous mander les noms, et
la façon des propos qu'ilz en ont tenu, par l'ung des miens que je
dépescheray bientost devers Vostre Majesté.
Je n'ay encores rien entendu de l'effect de l'assemblée que les
seigneurs d'Escoce debvoient tenir à l'Islebourg, le IIIIe de ce moys,
ny s'ilz ont prins nul bon expédiant entre eulx sur l'ordre et
gouvernement du pays. Bien m'a l'on dict que le comte de Morthon et le
sir Randolf ont escript à ceste Royne, que, si elle ne faict bientost
aparoistre son assistance par dellà, que toutz les Escouçoys cryeront
_France_ et que le nom de Vostre Majesté y est bien ouy et bien receu,
et qu'ilz demandent d'avoir leur Royne; par ainsy, que le jeune prince
s'en va déboutté de l'authorité, et du nom de Roy qu'on luy a
attribué, si elle n'y remédye. Dont quelcun m'a adverty que la dicte
Dame y a envoyé en dilligence six mil {lt} d'esterlin, c'est vingt mil
escuz, et que le comte de Sussex, lequel a esté mallade trois
sepmaines en ceste court, mais à présent se porte bien, partyra du
premier jour pour s'aller présenter sur la frontière d'Escoce, avec
quatre mil hommes de pied et douze centz chevaulx, lesquelz sont
desjà bien avant; et ce, principallement parce que de la dicte
frontière, despuys que millord Dacres s'y est retiré, l'on a faict
cinq ou six courses en celle d'Angleterre, et brullé des villaiges, et
admené plusieurs prisonniers: dont le dict Dacres a esté déclairé
traistre et rebelle.
J'entendz que les seigneurs de ce conseil ont fait dépescher cinq ou
six centz lettres missives à des particuliers, gentishommes du North,
pour les prier de se pourvoir en toute dilligence de quelques hommes,
et d'armes, et de chevaulx, chacun le mieulx et le plus
advantaigeusement qu'il pourra, oultre l'obligation de l'ordonnance,
affin de fère promptement ung bien relevé service à la Royne leur
Mestresse, sellon l'expécialle fiance qu'elle a en eulx. Et en ceste
ville de Londres l'on lève de nouveau cinq centz harquebouziers pour
les mettre sur les cinq navyres premier pretz, qu'on dellibère getter
dehors dans huict jours; et en prépare l'on aultres dix pour les
getter, à la my apvril, dont l'argent pour les avitailler est desjà
dellivré au pourvoyeur de la marine, et ne cesse l'on d'aprester aussi
toutz les aultres pour estre prestz à l'entrée de l'esté.
Je viens d'estre adverty que quatre vaysseaulx du cappitaine Sores ont
de rechef investy ung aultre navyre vénicien, qui partoit de ce
royaulme chargé de draps, et qu'ilz l'ont prins; et, encor qu'il ne
soit si riche que les premiers, il y a néantmoins pour cinquante mil
escuz de merchandise, oultre l'artillerye et le vaysseau, qui est des
meilleurs qui se puissent trouver; et semble, Sire, qu'il est
expédiant que Vostre Majesté se dellibère de pourvoir à ces grandz
désordres de la mer, en quoy pourra estre que ceste princesse
concourra d'y ayder de son cousté, s'il vous playt que je luy en face
instance.
Les depputez, qui vont devers le duc d'Alve, sont partys despuys
devant hier, et croy qu'ilz passent aujourduy la mer. J'entendz que,
oultre la commission qu'ilz portent ouvertement par escript, il leur
en a esté baillé une à part, pour entrer, s'ilz peuvent, en ung
général accord de toutes choses; et le Sr Thomas Fiesque, qui m'est
venu dire adieu, m'en a touché quelque mot, et qu'il espère avoir
charge de retourner bientost pour cest effect par deçà. Aulcuns
pensent qu'il s'y trouvera beaulcoup de difficultez; ce que je
croyrois, n'estoit qu'il semble que le Roy d'Espaigne sent si fort la
prinse qu'on dict que le roy d'Argel a faicte de la ville de Tunis[3],
et crainct tant que ce soit ung commancement d'attirer les
entreprinses du Turc en ces quartiers là, qu'il sera bien ayse
d'accommoder gracieusement ceste querelle qu'il a avecques ceulx-cy.
Sur ce, etc. Ce XIVe jour de mars 1570.
[3] Au commencement de 1570, Aluch-Aly, dey d'Alger, s'empara de
Tunis, et chassa de ses Etats Muley Homaidah, dernier roi de
Tunis de la dynastie des Hafsides, qui s'était reconnu feudataire
de l'Espagne. Les Espagnols, sous la conduite de don Juan,
reprirent Tunis, en 1573.
XCVIe DÉPESCHE
--du XIXe jour de mars 1570.--
(_Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Monyer_.)
Nouvelles de la Rochelle et d'Allemagne.--État des affaires du
Nord.--Succès remporté par les révoltés d'Irlande.--Nouvelles
de la reine d'Écosse.
AU ROY.
Sire, il n'y a que quatre jours qu'ung navyre de la Rochelle est
arrivé, dedans lequel sont venuz aulcuns françoys qui ont esté
incontinent devers Mr le cardinal de Chatillon à Chin; et luy, à ce
que j'entendz, despuys avoir parlé à eulx, a faict démonstration en
ceste court, de désirer plus la paix que de l'espérer; et sont arrivez
aussi, dans le mesmes vaysseau, sèze allemans qui s'en retournent en
leur pays assés mal contantz. Cependant le dict sieur cardinal a
envoyé solliciter la subvention des esglizes protestantes de ce
royaulme, avec grand instance d'avoir promptement celle que les
estrangiers ont offerte, de laquelle il a desjà retiré quelque somme;
mais celle des Flamens, qui est la plus grande, ne luy est venue
entière comme il pensoit, parce qu'ilz l'avoient accordée
principallement pour le prince d'Orange, en intention qu'il descendît
en Flandres; dont, voyantz à ceste heure que c'est pour la guerre de
France, aulcuns reffuzent de payer, et m'a esté raporté que aus dicts
Flamens est venu ung adviz d'Allemaigne que le dict prince a bien des
forces, mais qu'il ne les peult bonnement employer durant la guerre de
France, sinon en la Franche Comté, sur le chemyn du secours qui va
trouver monsieur l'Admyral, affin de ne s'esloigner les ungs des
aultres; et m'a l'on asseuré que, le neufvième de ce moys, ung facteur
du sir Grassein a esté dépesché en Hembourg, pour aller donner ordre
aulx deniers, qui doibvent estre payez en Allemaigne sur le crédit des
merchans de ceste ville. Ung homme du comte Pallatin est freschement
arrivé, et encores, despuys luy, ung capitaine itallien nommé Roc,
lequel, quatre moys a, avoit esté dépesché en Allemaigne, mais je n'ay
sceu encores au vray ce qu'ilz raportent.
Le comte de Sussex est sur son partement pour aller au North, et les
quatre mil hommes de pied et douze centz chevaulx, qu'il doibt mener,
sont desjà devant. L'on a tenu plusieurs assemblées de conseil sur sa
dépesche, dont bientost se pourra entendre quelque chose de ce qu'y
aura esté résolu. Il semble que des cinq cens harquebouziers qu'on
levoit de nouveau en ceste ville, l'on n'en fornyra encores les
navyres, et qu'ilz seront envoyez en Irlande, où j'entendz que les
saulvaiges ont donné une estrette aulx gens de Millord de Sydenay;
mais ceulx cy le tiennent fort caché.
J'ay obtenu enfin de la Royne d'Angleterre de pouvoir envoyer les
lettres de Voz Majestez, que Mr de Montlouet m'avoit laissées, à la
Royne d'Escoce, par un secrétaire de Mr l'évesque de Roz qui les luy à
dellivrées bien clozes en ses mains, en présence du comte de
Cherosbery; et la dicte Dame a envoyé la response, laquelle est
encores devers le secrétaire Cecille, qui ne la dellivrera jusques à
ce que le dict sieur évesque de Roz ayt esté ouy et examiné, lequel
pour cest effect a esté mené despuys devant hyer à la court, soubz la
garde de six serviteurs de l'évesque de Londres; et la dicte Royne
d'Escoce a trouvé moyen de me fère tenir en chiffre le petit mémoire
cy encloz[4], où Vostre Majesté verra ce qu'elle continue de vous
requérir. Elle se porte bien de sa santé, mais craint bien fort
d'estre remise ez mains du comte de Huntinthon ou du visconte de
Harifort, desquelz deux elle se craint comme de ses grandz ennemiz.
Nous espérons avoir en brief quelque certitude des choses d'Escoce.
Sur ce, etc.
Ce XIXe jour de mars 1570.
[4] A partir de cette époque, les pièces jointes aux dépêches ont
cessé d'être transcrites sur les registres de l'ambassadeur.
_Par postille à la lettre précédente_.
Le comte de Pembrot morut hyer en ceste court; l'on ne dict
encores qui sera son successeur en l'estat de Grand Mestre, mais
cy devant à esté parlé du comte de Betfort.
XCVIIe DÉPESCHE
--du XXVIIe jour de mars 1570.--
(_Envoyée exprès jusques à la court par le Sr de Vassa._)
Détails circonstanciés d'audience.--Bonnes dispositions
d'Élisabeth envers le roi.--Explication donnée par
l'ambassadeur sur les articles proposés pour la
pacification.--Nouvelle insistance de la part de la reine pour
que sa médiation soit acceptée.--Sollicitations faites par
l'ambassadeur en faveur de Marie Stuart.--Déclaration
d'Élisabeth qu'elle est résolue à porter ses armes en Écosse
pour y chercher les révoltés du Nord qui s'y sont
réfugiés.--Avertissement lui est donné par l'ambassadeur que si
les Anglais entraient en Écosse, le roi considérerait cet acte
comme une rupture des traités.--Offre qu'il fait de la
médiation de la France pour apaiser tous les différends
d'Écosse.--Avis secrètement donné par Élisabeth d'une levée
d'armes en Allemagne contre la France.--_Mémoire._ Résolutions
prises dans le conseil tant à l'égard des troubles du Nord que
des affaires d'Écosse.--Nouvelles de ce pays.--_Mémoire
secret._ Avis donné par le duc d'Albe au sujet du traité de
paix qui se prépare en France.--Opinion de l'ambassadeur que la
reine d'Angleterre desire sincèrement la
pacification.--Propositions faites séparément et secrètement à
l'ambassadeur par Cécil et par Leicester.--Avis secret sur le
dessein arrêté par le comte d'Arundel et milord de Lomeley de
reprendre, même en recourant aux armes, l'exécution de leur
projet pour rétablir la religion catholique en Angleterre, et
Marie Stuart en Écosse.
AU ROY.
Sire, j'ay esté, ceste saincte sepmaine, devers la Royne d'Angleterre
pour luy fère veoir que le bon ordre, que Vostre Majesté avoit miz de
deffandre, pour l'amour d'elle, la publication du discours des
troubles de son royaulme imprimé à Paris, luy debvoit estre ung bien
asseuré tesmoignage de vostre droicte intention envers elle, et que,
prenant par là toute asseurance de vous trouver toutjour franc, clair
et bien disposé à ne favoriser les entreprises de ceulx qui
vouldroient troubler son estat, qui mesmes ne vouliez souffrir leurs
escriptz, que de mesmes elle cessât, et fît cesser ses subjectz de ne
porter aulcune faveur à ceulx qui troubloient le vostre; et qu'au
surplus, j'estois bien ayse que ce qu'on luy avoit raporté du
serviteur de Mr Norrys, qu'on l'eust arresté à Amyens, et qu'on luy
eust osté les pacquetz de la dicte Dame, ne fût vray, affin de n'estre
si offancée de ces deux choses, comme, par le propos de son principal
secrétaire, il sembloit qu'elle les print à cueur; luy récitant les
dicts propos en la façon que par mes précédantes je les ay mandez; et
que je luy voulois respondre de ma vye pour Voz Très Chrestiennes
Majestez que, despuys la paix, il n'estoit en cella, ny en nulle
aultre chose, rien procédé de vostre vouloir et commandement, par où
vous eussiez jamais prétandu qu'elle deubt estre offancée; et que,
pour mon regard, je serois à trop grand regrect une seulle heure en ce
royaulme, après que j'aurois tant soit peu commancé de cognoistre que
je ne luy seroys plus agréable; et que je suplieroys très humblement
Vostre Majesté d'y envoyer ung aultre; mais ne lairroys pourtant de me
plaindre meintennant à elle du tort qu'on avoit naguières faict à ung
mien secrétaire, qui portoit vostre pacquet, de luy avoir osté son
argent à Douvres, la priant de m'en fère rayson.
Sur lesquelles choses la dicte Dame m'a respondu qu'elle n'avoit rien
sceu du petit discours imprimé à Paris, parce, à son adviz, que
Cecille ne luy avoit vollu donner l'ennuy de luy en parler, mais ne
layssoit pourtant de vous avoir grande obligation de l'avoir deffandu,
dont vous en remercyoit de bon cueur; et puysque luy aviez monstré ce
bon tesmoignage de vostre droicte intention en ses affères, qu'elle
correspondroit de mesmes aulx vostres de ne pourter aulcune faveur à
ceulx de la Rochelle, ny souffrir que les siens leur en portassent; et
encor que aulcuns luy incrèpent le désir qu'elle a à la paix de vostre
royaulme, comme ung désir qui admènera la guerre au sien, qu'elle n'en
veult rien croyre, ny ne veult cesser de la desirer; qu'elle estoit
bien ayse que l'homme de son ambassadeur et ses pacquetz n'eussent
esté arrestez, bien qu'il avoit esté unze jours sans qu'on sceût de
ses nouvelles; que pour le regard de ma négociation, je ne vollusse
aulcunement doubter qu'elle ne luy fût bien fort agréable; et usa de
toute l'expression qu'il est possible pour me le donner ainsy à
cognoistre; et que j'avois bien veu en quelle peyne elle avoit esté
pour mes pacquetz perduz; dont me feroit fère si bonne rayson
meintennant de l'argent de mon secrétaire, que j'en demeureroys
contant.
Et, en toutes sortes, sa responce a esté si honneste que, l'en ayant
remercyée, j'ay suyvy à luy dire que j'avois d'aultres choses à luy
faire entendre, lesquelles je la supplioys prendre la peyne elle
mesmes de les lyre aulx propres termes que Vostre Majesté me les
mandoit, qui estoient si bons que je n'y voullois rien adjouxter, ny
rien diminuer; et ainsy, luy ay monstré celle partie de vostre lettre
du IIIe du présent, dont vous renvoye l'extraict, laquelle elle a leue
bien fort curieusement; et puys ay adjouxté que vous expliquiez là
dedans si à clair vostre intention, que je n'avois à y fère aultre
office envers elle que de bien recuillyr ce que, pour satisfère à
trois choses principallement, il luy plairroit de m'y respondre: la
première, quelle opinion elle avoit des honnestes condicions que vous
offriez à vos subjectz; la segonde, quelle elle l'auroit de voz
subjectz, s'ilz estoient si durs et si obstinés de ne les accepter; et
la troysiesme, si, en ce cas de leur obstiné reffuz, elle non
seulement les exclurra de sa faveur et de celle de son royaulme, mais
si elle ne se unyra pas avec Vostre Majesté pour réprimer leur
témérité et le pernicieulx exemple qu'ilz s'esforcent de relever au
monde contre l'authorité des princes souverains: car, quant à la levée
qu'on disoit se fère en Allemaigne pour elle, et aulx deniers qu'on
dict encores qui s'y espèrent et d'aultres qui s'espèrent aussi à la
Rochelle d'elle et de son royaulme contre vous, je ne la vouloys
suplier, sinon de vous en esclarcyr si bien une foys qu'il ne vous en
peult plus rester aulcun doubte.
La dicte Dame, après m'avoir par beaulcoup de bonnes parolles et en
plusieurs façons donné à cognoistre qu'elle avoit ung très grand
contantement de ceste confiance, que vous monstriez avoir d'elle sur
la paciffication de vostre royaulme, m'a respondu qu'elle vouloit très
fermement croyre que le contenu ez articles, que je luy avois
dernièrement monstrez, estoit proprement ce que vostre Majesté avoit
intention d'accorder et meintenir de bonne foy à ses subjectz pour
parvenir à une bonne paciffication, et qu'elle me diroit de rechef le
mesmes qu'allors, que, si eulx de leur costé ne monstroient rayson
suffizante pourquoy ilz ne puyssent avec cella vivre soubz vostre
authorité, leur conscience saulve, et leurs vyes asseurées, que non
seulement elle ne les vouldra favoriser, ains les réputera pour
traistres et rebelles, dignes d'estre chassez de tout le monde; et que
si, pour entendre à quoy ilz se pourroient arrester, il vous playsoit
luy donner congé qu'elle s'en meslât, qu'elle y procèderoit avec
aultant de considération de l'authorité qui vous est deuhe sur voz
subjectz, comme s'il estoit question de saulver la sienne sur les
siens; et que si, par voz lettres, je cognoissoys que vous l'eussiez
agréable, qu'elle s'y employeroit tout incontinent.
Je luy ay respondu que je ne pouvois ny voulois m'advancer à rien de
plus que ce qu'elle venoit de lyre; car n'en avois aultre
commandement, dont tornasmes relyre le dict extret de la lettre mot à
mot; puys, me pria que je vous vollusse asseurer de la continuation de
sa bonne vollonté et grande affection à la paix de vostre royaulme, et
que s'il vous playsoit qu'elle s'en meslât, qu'elle envoyeroit devers
Vostre Majesté, ou bien là où il seroit besoing, ung personnaige de
qualité correspondante à ung si grand négoce, comme elle estime cestuy
cy, pour y besoigner, ainsy que vous adviseriez, ou bien tretteroit
icy avec Mr le cardinal de Chatillon; lequel elle cognoissoit très
desireux de la paix, et l'avoit toutjours cogneu très respectueulx à
Voz Très Chrestiennes Majestez; et qu'elle estimoit qu'il ne vous
pourroit revenir qu'à honneur, comme elle mettroit bien peyne qu'il
vous revînt à proffict, qu'elle s'employât envers ceulx de sa religion
à les exorter qu'ilz se veuillent contanter des offres de leur prince
et seigneur, ou bien de suplier Vostre Majesté d'eslargir ung peu sa
grâce envers eulx; et qu'elle sçayt bien que le différer en cecy sera
pour vous rendre en brief la dicte paciffication beaucoup plus
malaysée, encor qu'elle peult bien asseurer que, en Allemaigne, ny à
la Rochelle, il n'est allé, ny yra rien, de sa part, qui soit contre
Vostre Majesté.
Je luy ay grandement loué ceste sienne bonne intention, avec promesse
de la vous fère bien entendre, et qu'elle se pouvoit asseurer que la
paix de France seroit la paix d'Angleterre; et que, si l'occasion de
ceste guerre, laquelle faisoit toutjour mal passer quelque chose entre
voz deux royaulmes et voz communs subjectz, estoit ostée; et que
d'ailleurs elle vollût donner quelque accommodement aulx affères de la
Royne d'Escoce, elle se pouvoit asseurer que nul prince ny princesse
de la terre n'auroit son règne plus estably ny reposé que seroit le
sien; et que Vostre Majesté avoit acepté l'offre qu'elle faisoit de
vouloir entendre à quelque bon expédiant entre elles deux, si vous le
leur métiez en avant; que vous aviez estimé, si les propres offres de
la Royne d'Escoce ne luy sembloient suffizantes, que c'estoit à elle
d'en adviser de plus grandes, et que, si elles n'estoient par trop
disraysonnables, vous croyés fermement, que la dicte Dame les
accorderoit, et que vous, comme son principal allié, non seulement les
confirmeriez, mais métriez peyne de les luy fère accomplyr.
Elle a répliqué que la Royne d'Escoce n'avoit jamais parlé que en
général, et qu'il failloit venir aulx choses particullières, dont,
s'il luy en estoit miz en avant quelques unes, que pour l'honneur de
Vostre Majesté elle les suyvroit; ayant néantmoins à se pleindre
encores de nouveau de la dicte Royne d'Escoce, qu'estant, ainsy
qu'elle est, entre ses mains, elle n'avoit toutesfoys layssé, par
ceulx qui tiennent son party en Escoce, de fère retirer ses fuytifz;
et que, en toutes sortes, elle estoit résolue de chastier et
poursuyvre ses dicts fuytifz, et ceulx qui les soubstiennent, me
signiffiant aulcunement qu'elle entreprendroit de fère entrer des
forces dans le pays.
Je luy ay respondu qu'elle advisât de ne contrevenir aulx trettez, et
que, s'il luy plaisoit de mettre en liberté l'évesque de Roz, luy et
moy adviserions de luy ouvrir des moyens pour esteindre toutz ces
différantz d'entre elles deux et leurs deux royaulmes.
«Il n'est pas, dict elle, tant prisonnier qu'il ne puysse tretter par
lettres avecques sa Mestresse, et n'est retenu que _pro formâ_ pour
quelque démonstration contre la pratique qu'il a meue avec ceulx du
North; mais bientost il sera en liberté.» Et ainsy gracieusement s'est
achevée ceste audience, laquelle je vous ay bien vollu ainsy au long
réciter, Sire, affin que l'intention de la dicte Dame vous soit mieulx
cogneue, et remectz les aultres choses au Sr de Vassal, présent
porteur, auquel je vous supplie très humblement donner foy: et sur ce,
etc.
Ce XXVIIe jour de mars 1570.
A LA ROYNE.
=Chiffre.=--[Madame, je n'ay peu contanter l'homme, duquel je vous ay
naguière escript par mon secrétaire, de la responce que mon dict
secrétaire m'a raportée, bien que je la lui aye baillée en la façon
que ce mien gentilhomme vous dira; par lequel il vous plairra, Madame,
me mander comment je l'en debvray résouldre, car il me presse bien
fort de le fère, et si, a des considérations telles qu'il ne peult
penser que ne le debviez accepter. Au reste, Madame, la Royne
d'Angleterre, pour me tenir la promesse qu'elle m'avoit faicte de
m'advertyr des choses qu'elle entendroit se fère en Allemaigne contre
Voz Majestez, m'a dict que, dans trois sepmaines, ceulx de la religion
doibvent envoyer gens exprès devers les princes protestans pour
résouldre l'entreprinse de France, si la paix ne sort à effect; et que
pourtant elle seroit bien ayse de pouvoir ayder à la conclurre
bientost; de quoy je vous ay bien vollu fère ce mot et le vous
escripre ainsy à part, parce que la dicte Dame m'a dict qu'elle m'en
advertissoit soubz sacrement de confession, en ce temps de caresme,
affin que je ne la nommasse pas; car, si les aultres se plaignoient
qu'elle m'eust donné cest adviz, elle serait contraincte de dire
qu'elle ne m'en avoit point parlé; et bien que ce ne soit ung faict de
grand importance, je ne vouldrois toutesfoys l'avoir mise en peyne de
me désadvouher.] Sur ce, etc.
Ce XXVIIe jour de mars 1570.
OULTRE LES SUSDICTES LETTRES, le dict Sr de Vassal pourra dire à
Leurs Majestez:
Qu'il a esté naguières remonstré à la Royne d'Angleterre qu'elle
et son royaulme estoient pour tumber en ung prochain
inconvéniant, pour la multitude des difficultez, ès quelles elle
se trouvoit embroillée avecques le Roy, avecques le Roy
d'Espaigne, avecques la Royne d'Escoce, avec les Irlandoys, et
avec les naturelz de ce royaulme, qui sont prisonniers, fuytifz,
ou mal contantz, si elle s'opinyastroit de les vouloir toutes en
ung temps surmonter par la force ou par la despence; dont,
induicte par le conseil des plus modérez d'auprès d'elle, avoit
advisé d'y procéder par les gracieux expédians qui s'ensuyvent:
En premier lieu, pour le regard du Roy, que, pour effacer la
mémoire des choses qui pourroient avoir mal passé contre luy du
costé de ce royaulme, despuys ses derniers troubles, elle
s'employeroit tout ouvertement de luy procurer une paix tant
advantaigeuse et honnorable avecques ses subjectz, qu'elle le se
randroit bienveuillant, et luy offriroit au reste quelque
honneste accommodement ez affères de la Royne d'Escoce; dont, par
ces deux poinctz, elle se conserveroit la paix avecques luy;
Que, du costé du Roy d'Espaigne, elle envoyeroit des depputez en
Flandres, ainsi qu'on luy en faisoit encores lors grande
instance, affin d'accorder les différans des prinses, et que ces
mesmes depputez essayeroient d'entrer plus avant en matière pour
voir s'ilz pourroient parvenir à ung général accord de toutes
aultres choses.
Au regard de la Royne d'Escoce, qu'elle luy escriproit une bonne
lettre, et que, jouxte ce qu'elle m'avoit naguières promis, elle
l'exorteroit de mettre en avant quelques bons et honnestes
expédians entre elles deux, et luy promettroit d'y entendre et
les recepvoir de bon cueur.
Quant aulx choses d'Irlande et de ce royaulme, qu'elle
rapelleroit gracieusement aulcuns des seigneurs qui sont les
moins offancez, et par le moyen de ceulx là, elle essayeroit de
radoulcyr les aultres et les remettre en leurs degrez et estatz;
et puys, avec l'unyon et conformité de leurs bons conseilz, et de
leur ayde, elle pourroit ayséement remettre les choses en ung
paysible et bien asseuré estat; dont luy fut sur ce proposé une
forme de rémission pour les fuytifz, et la comtesse de
Vuesmerland s'aprocha en ceste ville pour poursuyvre le rapel de
son mary.
Suyvant laquelle délibération, parce que ceulx qui vouldroient le
trouble n'eurent de quoy suffizamment la débattre, aulcunes des
dictes choses ont esté despuys commencées, aultres ont esté en
aparance accomplyes, mais nulles n'ont sorty à bon effect; ains
les ont ces gens là tornées en aultre et quasi contraire sens de
ce qu'on espéroit.
Car, touchant la paix de France, estant la dicte Dame sur le
poinct d'envoyer ung personnaige de grande qualité devers le Roy
pour ayder à la conclurre, ilz ne luy ont pas ozé oster ce sien
honneste desir, parce qu'ilz ont pensé que la dicte paix se
pourroit conclurre de deçà comme dellà, et possible à leur
dommaige; mais ilz luy ont bien persuadé, qu'ayant la dicte Dame
esté mal ouye, la première foys qu'elle s'est offerte d'en
parler, qu'elle debvoit meintennant attendre que le Roy l'en
pryât, ce qui se raporte au propos qu'elle m'en a tenu en ceste
audience.
Et des choses de Flandres, ilz luy ont persuadé de deffandre aulx
depputez, qui alloient par dellà, de ne s'ingérer à rien
davantaige qu'au simple faict, duquel la dicte Dame estoit
maintennant recerchée, qui estoit des merchandises; aultrement ce
seroit faire amande honnorable au duc d'Alve; et que pourtant
leur commission debvoit estre leue publicquement en présence du
Sr Thomas de Fiesque; et à icelle adjouxté la restriction de ne
parler ny tretter d'aultre chose que des merchandises
d'Angleterre, et de pouvoir simplement accorder que personnaiges
de semblable qualité puissent venir par deçà pour tretter de
celles d'Espaigne, ce qui a esté ainsy faict.
Et pour l'importance des affères d'Escoce, affin que la dicte
Dame ne s'obligeât trop par ses lettres à la Royne d'Escoce sa
cousine, le secrétaire Cecille les a escriptes et a contrefaict
la main de sa Mestresse, avec plusieurs parolles de consolation
et de commémoration des bénéfices passez, mais tellement couchées
qu'on ne peut comprendre où va son intention; toutesfoys la Royne
d'Escoce ne laysse d'y respondre.
Quant à radoulcyr et rappeller les seigneurs mal contantz, l'on
a, à la vérité, miz en plus grande mais non en entière liberté
millord de Lomellé; et le comte d'Arondel, qui estoit, plus de
six sepmaines a, sur le poinct d'estre rappelé, demeure encores
confiné en sa mayson de Noncich, et n'y a nulle apparance de la
liberté du duc. Par ainsy la noblesse reste aussi mal satisfaicte
que auparavant, et le comte de Pembroc, qui estoit ung médiateur
en cella, est naguières trespassé.
Or, sur la grande instance que le sir Randolf, despuys qu'il est
en Escoce, a toutjours faicte à la dicte Dame, de vouloir, par
les meilleurs et plus promptz moyens qu'elle pourroit, assister
ces seigneurs de dellà, qui veulent dépendre d'elle, lesquelz,
pour establyr l'authorité du petit prince, et oster celle de la
Royne d'Escoce, demandent avoir le comte de Lenoz pour régent, ou
aultrement, que la part de la Royne d'Escoce va prévaloir dans le
pays; la matière en a esté avec grande contention débattue entre
ceulx de ce conseil, qui enfin ont miz en considération que le
dict comte de Lenoz estoit suspect de la religion catholique, et
qu'il n'estoit de suffisance ny d'expériance pour conduyre, à
l'intention de la dicte Dame, les grandz affères qui se
présentent meintenant en Escoce; ains seroit pour y aporter plus
de retardement que d'advancement: par ainsy, ont résolu qu'on se
déporteroit de plus luy pourchasser la charge ny la régence du
dict pays, et que, estant le comte de Sussex desjà dépesché, avec
tout ample pouvoir, au pays du North, il luy seroit encores
commis cest affère d'Escoce, car c'estoit tout vers ung mesmes
quartier.
Dont, à sa commission des choses du dict pays du North, laquelle
portoit de marcher seulement jusques à la frontière d'Escoce,
avec quatre mil hommes de pied et douze centz chevaulx; et de
faire procéder au jugement des coulpables de la première
ellévation et exécuter les condampnez, et poursuyvre par deffault
les absentz, confisquer leurs biens et prendre possession
d'iceulx au nom de la dicte Dame, et en vendre ce qu'il pourroit;
a esté adjouxté qu'il pourra lever jusques à dix mil hommes, et
qu'il procèdera aulx affères d'Escoce tant contre les rebelles
qui s'y sont retirez que au faict de l'estat; qu'il marchera en
pays, s'il est besoing, et ainsy que l'occasion s'en présentera;
et qu'il pourvoirra surtout que nulz Françoys ny Espaignolz, ny
aultres estrangiers preignent pied par dellà; et, pour cest
effect, ordonné luy estre forny contant XX mil {lt} d'esterlin,
c'est LXVII mil trois centz escuz, et que, dans six sepmaines, il
luy en sera envoyé aultant. Despuys, la dicte Dame m'a
résoluement déclaré qu'elle envoyera poursuyvre et chastier ses
fuytifz et ceulx qui les soubstiennent, jusques dans l'Escoce.
L'on faict aller fort secrètes et fort déguysées les nouvelles
qui viennent du dict pays d'Escoce; néantmoins l'on m'a dict que
le duc de Chastellerault, et les comtes d'Arguil, d'Honteley,
d'Atil et toutz les principaulx du pays estoient à l'Islebourg au
commencement de mars, et les comtes de Northomberland, de
Vuesmerland et aultres fuytifz d'Angleterre avec eulx; qu'ilz
estoient après à tenir une assemblée d'Estatz, remise du IIIIe au
Xe du dict moys, pour regarder à ce qu'ilz auroient à fère pour
la restitution de leur Royne; que cependant ilz avoient faict
proclamer par tout le pays l'authorité de la dicte Dame; que,
parce que le comte de Mar faisoit difficulté de se joindre à
eulx, ilz avoient proposé de marcher en armes vers Esterlin pour
le dessaysir du gouvernement du petit prince; que despuys il
s'estoit rallyé avecques eulx; qu'on ne sçavoit qu'estoit devenu
le comte de Morthon, et sembloit qu'il se fût retiré en
Angleterre; que quelques navyres, avec gens de guerre, avoient
apparu au North d'Escoce, dont aulcuns disoient que c'estoit le
secours de Flandres, que le frère du comte d'Honteley admenoit,
les aultres disoient que c'estoit le comte de Bodouel qui venoit
de Danemarc, avec quelques gens qu'il avoit ramassez.
SECONDE INSTRUCTION A PART AU DICT SIEUR DE VASSAL.
L'ambassadeur d'Espaigne m'a dict, despuys huict jours, que le
duc d'Alve luy avoit escript deux notables considérations qu'il
avoit mandées au Roy par le mesmes gentilhomme, que Sa Majesté
luy avoit expressément dépesché pour avoir son conseil sur la
paix de son royaulme; la première, que d'octroyer liberté de
conscience ou exercisse de religion à ses subjectz, de tant que
c'estoit pure matière éclésiastique, il ne s'en debvoit
entremettre aulcunement, ains le remettre du tout au Pape; la
seconde, que de pardonner aulx ellevez, il le trouvoit bon, pour
le désir qu'il avoit à la paix de France, si cella en estoit le
moyen, mais en lieu d'establyr ses affères, ce seroient eulx qui
les establyroient et se fortiffieroient par la dicte paix, et
guetteroient le temps de reprendre les armes à leur advantaige,
lorsqu'ilz cuyderont mieux emporter la couronne; par ainsy qu'il
estoit nécessaire qu'il y mit meintennant une entière fin:
Que le dict ambassadeur trouvoit ce conseil fort prudent, et que
le Roy, suyvant icelluy, se debvoit résouldre à la guerre, non de
donner souvant des batailles, car c'estoit trop hazarder l'estat,
mais de myner les ennemys à la longue, et qu'aussi bien la paix
n'estoit près d'estre faicte, parce qu'ung de ses amys de ce
conseil l'avoit adverty que la Royne d'Angleterre avoit promiz au
cardinal de Chatillon de secourir l'Admyral, son frère, de deux
centz mil escuz; et que le dict cardinal luy avoit obligé sa foy,
et celle de son dict frère, qu'ilz ne permettroient qu'en nulles
conditions la dicte paix se conclûd.
Je luy ay respondu, quant au premier, que le duc d'Alve estoit
ung si prudent et si entier et modéré seigneur qu'il ne faudroit
de conformer toutjours ses adviz sur les affères de France à
celluy de Leurs Majestez Très Chrestiennes, et des saiges
seigneurs de leur sang, et de leur conseil, qui les entendoient
très bien et sçavoient comme il les failloit manyer, et qui
auroient toutjours le soing qu'il ne s'y fît, pour paix ny pour
guerre, rien qui ne fût sellon Dieu, à l'honneur du Roy et repos
de la Chrestienté:
Et quant à l'aultre, de l'obligation du cardinal à la Royne
d'Angleterre, que je le prioys de vériffier davantaige ce qu'on
luy en avoit dict, et où, et commant se feroit le payement des
deux centz mil escuz.
Mais voulant, de ma part, descouvrir si cella estoit vray, car,
quant à la promesse des deniers, j'en avois desjà quelque adviz,
mais non de ceste obligation du cardinal, ny d'une si malle
volonté de ceste Royne, j'ay, par une interposée personne, faict
toucher la matière au comte de Lestre et au secrétaire Cecille,
desquelz deux se comprend toute l'intention de la dicte Dame, et
l'ung et l'aultre ont monstré que eulx et leur Mestresse
desiroient la paix; dont, oultre la conjecture des propos, que je
sçay qu'ilz en ont tenu à celluy par qui je les ay faictz sonder
et à d'aultres, voycy ceulx que Cecille a dictz à ung mien
gentilhomme tout exprès pour me les raporter:
Que, par les adviz de Mr Norrys et par aultres conjectures, il
cognoissoit que la paix demeurait d'estre faicte en France, parce
que le Roy n'y vouloit permettre l'exercisse de la religion, et
que ceulx de la Rochelle ne combattoient ny pour terres, ny pour
empyres, ny pour aultre chose quelconque que pour cella; dont il
s'advanceroit de dire un mot, que possible l'on ne l'estimeroit
sage de me l'avoir mandé, que, s'il plaisoit au Roy leur ottroyer
le dict exercisse en leurs maysons, il pensoit fermement qu'il
conclurroit quant au reste la paix, tout ainsy qu'il la
vouldroit; et que, s'il avoit agréable que la Royne, sa
Mestresse, s'y employât, laquelle y pouvoit possible aultant que
prince ny princesse de la terre, qu'elle le feroit aultant à
l'honneur et advantaige de Leurs Majestez Très Chrestiennes, et à
la tranquillité de leur royaulme, comme si c'estoit pour elle
mesmes.
Le comte de Lestre, par ung gentilhomme italien catholique, qui
est commun amy entre luy et moy, m'a mandé que la dicte Dame
estoit bien disposée à la dicte paix, et qu'il estoit d'adviz
que, comme de moy mesmes, je l'en misse en propos, la première
foys que je parleroys à elle, pour l'exorter de tenir la main à
ce qu'on la pût conclurre à l'advantaige du Roy, et que les
subjectz eussent à se contenter de ce que leur prince leur
pourrait, avec son honneur, ottroyer, sans en vouloir tirer
davantaige par la force; et que je luy remonstrasse que la paix
de France serait la paix d'Angleterre, voyre de toute la
Chrestienté, et luy toucher à ce propos le restablissement de la
Royne d'Escoce; et comme, par l'accomplissement de ces deux
choses, si elle s'y vouloit bien employer, elle pourrait régner
très paysiblement en son royaulme:
Que, de sa part, il y tiendrait la main, comme très obligé de
desirer le bien du Roy et de son royaulme, et que, touchant la
dicte paix, il sçavoit que le cardinal de Chatillon y avoit une
extrême affection, et que la noblesse de ce royaulme la desiroit,
et desiroit tout ensemble l'accommodement des affères de la Royne
d'Escoce, comme deux choses d'où dépendoit le repos et la seurté
de leur Royne et de son royaulme; et que Cecille, pour estre
ennemy conjuré de la Royne d'Escoce, et pour la frustrer de la
légitime succession qu'elle prétend à ce royaulme, affin d'y
establyr ung roy de sa main, et ellever ceulx de Erfort à la
couronne, lesquelz il nourryt en ceste espérance, comme ses
pupilles, en sa mayson, empeschoit que la dicte Dame ne peult
bien user de sa bonne intention en nulle de ces deux choses, la
tenant comme enchantée sur l'éguillon de la jalouzie, qu'il luy
propose toutjours de la dicte Royne d'Escoce.
Mais, qu'après que j'en auroys encores une foys parlé à la Royne,
sa Mestresse, si elle venoit à luy en toucher ung seul mot, il
s'ingèreroit de luy représenter franchement le debvoir à quoy,
l'honneur, la foy et la conscience la tiènent obligée envers le
Roy et envers la Royne d'Escoce pour l'entretennement des
trettez; et comme, en leur satisfaisant en ce qui seroit de
rayson, et s'asseurant par ce moyen de la paix de France et
d'Escoce, elle demeureroit très asseurée et establye contre les
dangiers et entreprinses de toutes les aultres partz du monde;
et, au contraire, si, pour ne se porter bien envers le Roy sur
ceste paix, ny envers la Royne d'Escoce sur sa restitution, elle
venoit à tumber en guerre de ces deux costez, à ceste heure
qu'elle ne sçavoit comme elle estoit avec le Roy d'Espaigne, et
que ses subjectz estoient divisez, dont possible une partie
seroit contre elle, il est sans doute qu'elle seroit en ung très
grand dangier.
Et ne craindroit de luy remonstrer que, nonobstant le mal qu'elle
pouvoit vouloir au cardinal de Lorrayne, elle avoit à considérer
qu'il estoit d'une mayson grande, et de nouveau plus allyée que
jamais à celle de France, et qu'en estant yssue la Royne d'Escoce
de par sa mère, monsieur et madame de Lorrayne ne permettroient
qu'elle fût habandonnée du Roy, oultre les aultres notoires
obligations d'entre les couronnes de France et d'Escoce:
Qu'il n'eust tant tardé de remonstrer cecy à sa Mestresse, sans
ce que Cecille le guettoit pour le désarçonner, ainsy qu'il avoit
désarçonné les aultres principaulx du conseil, par prétexte de la
Royne d'Escoce; et qu'il tenoit ceulx qui y estoient de reste
encores toutz bandez contre luy, ne se souscyant de hasarder sa
Mestresse, son estat et toutes aultres choses, pour establyr la
fortune des dicts de Erfort, et qu'ayant luy à suyvre celle de sa
Mestresse, il luy vouloit remonstrer le dangier où elle estoit,
encore qu'il en deubt estre ruyné.
Despuys, trouvant que l'intention du Roy estoit conforme à celle
du dict comte, j'ay parlé à la Royne d'Angleterre en la forme que
je le mande à Sa Majesté, et le dict comte monstre à présent
d'estre si affectionné à la matière qu'il désire fère luy mesmes
le voyage devers le Roy avec grand opinion, voyre asseurance,
qu'il ne s'en retournera sans que la paix soit conclue; sans que
les affères de la Royne d'Escoce soyent accommodez; et sans que
l'amytié d'entre le Roy et sa Mestresse soit bien estroictement
confirmée.
Ainsy, par les propos de ces deux, se peult conjecturer la
division qui est entre ceulx de ce conseil, et comme, en ce qui
concerne la France, encor que toutz monstrent d'y désirer la
paix et de vouloir que leur Mestresse s'y employe de si bonne
façon que le Roy luy en sache gré, c'est néantmoins diversement;
car Cecille et les siens ne veulent qu'il se parle des affères de
la Royne d'Escoce, et le dict comte et ceulx de son party
desirent qu'ilz soient par mesmes moyen accommodez, dont, pour
avoir quelcun qui luy fasse espaule au dict conseil pour
fortiffier son opinion, il est fort après à solliciter le retour
du comte d'Arondel, qui n'est amy du dict Cecille, et tout
contraire à ceulx de Erfort.
=Chiffre=. [Et à propos du dict comte d'Arondel, luy et millord de
Lomellé m'ont envoyé remercyer de mes bons offices et
démonstrations envers eulx, et que, si les choses ne prennent icy
meilleur trein pour eulx, ilz sont pour accepter la faveur du Roy
à se retirer soubs sa protection en France, et le dict de Lomellé
y mener sa femme;
Que, pour le présent, il faut qu'ilz attendent veoir que
deviendront les promesses de leurs amys, et leurs moyens et
espérances de court; car l'on leur a mandé qu'ilz sont sur le
poinct d'estre rappelez en leur auctorité accoustumé, laquelle
s'ilz ont une foys reprinse, ilz jurent de ne s'en laysser plus
dépossèder et de la retenir, ou par leur droict, ou par la force,
contre quiconque leur y vouldra fère tort;
Et, si ce paysible moyen d'y retourner ne leur succède dans peu
de jours, qu'ilz en essayeront quelque aultre plus viollent, car
desirent, comment que soit, pourvoir aulx désordres de ce
royaulme, et au faict de la Royne d'Escoce, et aulx affères du
duc de Norfolc, et encores plus expressément s'ilz peuvent, quant
ilz en auront le moyen, au restablissement de la religion
catholique; pour lesquelles quatre choses ilz veulent tout
hazarder.
Et disent que l'importance de cecy gyt principalement en deux
poinctz; l'ung est que le dict duc veuille bien employer les
moyens, qu'il a dans ce royaulme, pour se mettre en liberté, pour
fère prendre les armes à ceulx de son party, et pour empescher au
conseil les dellibérations de ses adversayres:
L'aultre poinct, que ceulx du North, qui se sont retirés en
Escoce, soyent secouruz; car est sans doubte, s'ilz se peuvent
remettre en campaigne, et marcher en çà, que ceulx de leur
intelligence se déclaireront et les repcevront avecques faveur
aux meilleurs endroictz d'Angleterre, et se joindront à eulx en
grand nombre;
Et que le bon succez de toutes choses deppend de ce dernier,
sans lequel il semble que le premier ne sera essayé, non que miz
à exécution; car le dict duc de Norfolc ne veult rien mouvoir de
luy mesmes de peur d'empyrer sa cause.]
XCVIIIe DÉPESCHE
--du dernier jour de mars 1570.--
(_Envoyée exprès jusques à Calais par le nepveu du Sr Acerbo._)
Modération des mesures adoptées par la reine d'Angleterre.--Mise
en liberté du comte d'Arundel, qui est reçu en grâce par
Élisabeth.--Promesse faite à l'évêque de Ross que sa détention
va cesser.--Préparatifs d'une expédition qui doit être dirigée
vers le Nord.--Nouvelles d'Écosse.
AU ROY.
Sire, les dernières lettres que je vous ay escriptes et l'instruction
que j'ay baillée au Sr de Vassal, qui les vous a aportées, vous auront
donné assés ample notice de ce qui estoit advenu de plus principal en
ce royaulme, jusques à la datte d'icelles, laquelle est du lendemain
de Pasques. Meintennant j'ay à dire à Vostre Majesté que les festes se
sont passées bien paysiblement en ceste court, sans qu'il y soit
survenu aulcune chose de nouveau, par où ceste Royne et les siens
ayent monstré d'en estre esmeuz davantaige; et toute expédition
d'affères a cessé, s'estans la pluspart des seigneurs de ce conseil
absentez en leurs maysons pour y fère la solempnité; et a l'on espéré
que les choses, desquelles l'on craignoit debvoir le plus advenir de
mouvement en ce royaulme, comme sont celles de ces seigneurs mal
contantz, celles de la Royne d'Escoce et celles de la religion,
seroient bientost réduictes à quelque modération, ayant la dicte Dame
faict une soubdaine faveur au comte d'Arondel de l'admettre à luy
venir bayser les mains, le jour du Jeudy sainct, avec une gracieuse
satisfaction de ce qu'elle luy avoit faict sentyr son courroux sur le
faict du mariage du duc de Norfolc avecques la Royne d'Escoce, parce
qu'on l'avoit asseurée que c'estoit luy qui en estoit l'autheur: de
quoy il s'est excusé, et qu'il n'avoit esté que en la compaignie de
ceulx qui en avoient parlé comme de chose qu'ilz estimoient convenable
au service d'elle, et au bien et repoz de son royaulme, et en laquelle
ilz n'avoient jamais entendu qu'on y deubt procéder, sinon avec son
bon congé et consentement; et que, de sa part, il ne seroit jamais
trouvé aultre que son très fidelle subject et très loyal à sa
couronne. Et ainsy luy ayant dès lors randue sa pleyne liberté, il
s'en retourna pour quelques jours en sa mayson de Noncich, avec
promesse de revenir en brief trouver la dicte Dame pour résider près
d'elle, autant qu'il luy plairoit le commander; et à l'évesque de Roz
fut donnée parolle qu'il seroit eslargy dans trois jours, mais despuys
luy fut mandé que par ung mesmes moyen, après les festes, la dicte
Dame le feroit mettre en liberté, et luy permettroit de venir tretter
avec elle des affères de sa Mestresse; et aulx Catholiques n'a esté
usé d
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