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Histoire de ma Vie, Livre 1 (Vol. 1 - 4)

by George Sand · French · Gutenberg #39101 · 877,883 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Histoire de ma Vie, Livre 1 (Vol. 1 - 4)
    
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Title: Histoire de ma Vie, Livre 1 (Vol. 1 - 4)

Author: George Sand


        
Release date: March 11, 2012 [eBook #39101]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/39101

Credits: Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed
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Notes de transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
et n'a pas été harmonisée. Les corrections indiquées dans l'errata en
fin du livre ont été incorporées dans le texte.

Le titre «Chapitre Sixième» n'existe pas dans cette édition. Après
le Chapitre Cinquième, le Chapitre Septième continue la narration où le
Chapitre précédent l'a laissée.




  HISTOIRE DE MA VIE.




     HISTOIRE

     DE MA VIE

     par

     Mme GEORGE SAND.


     Charité envers les autres;
     Dignité envers soi-même;
     Sincérité devant Dieu.

     Telle est l'épigraphe du livre que j'entreprends.
       15 avril 1847.
       GEORGE SAND.


TOME PREMIER.

PARIS, 1855.

LEIPZIG, CHEZ WOLFGANG GERHARD.




PREMIÈRE PARTIE.[1]




CHAPITRE PREMIER.

 Pourquoi ce livre?--C'est un devoir de faire profiter les autres
   de sa propre expérience.--_Lettres d'un Voyageur._--Confessions
   de J.-J. Rousseau.--Mon nom et mon âge.--Reproches à mes
   biographes.--Antoine Delaborde, maître Paulmier et maître
   Oiselier.--Affinités mystérieuses.--Eloge des oiseaux.--Histoire
   d'_Agathe_ et de _Jonquille_.--L'oiselier de Venise.

  [1] Cette première partie de l'ouvrage a été écrite en 1847.


Je ne pense pas qu'il y avait de l'orgueil et de l'impertinence à
écrire l'histoire de sa propre vie, encore moins à choisir, dans les
souvenirs que cette vie a laissés en nous, ceux qui nous paraissent
valoir la peine d'être conservés. Pour ma part, je crois accomplir un
devoir, assez pénible même, car je ne connais rien de plus malaisé que
de se définir et de se résumer en personne.

L'étude du coeur humain est de telle nature, que plus on s'y absorbe,
moins on y voit clair; et pour certains esprits actifs, se connaître
est une étude fastidieuse et toujours incomplète. Pourtant je
l'accomplirai, ce devoir; je l'ai toujours eu devant les yeux; je me
suis toujours promis de ne pas mourir sans avoir fait ce que j'ai
toujours conseillé aux autres de faire pour eux-mêmes: une étude
sincère de ma propre nature et un examen attentif de ma propre
existence.

Une insurmontable paresse (c'est la maladie des esprits trop occupés
et celle de la jeunesse par conséquent) m'a fait différer jusqu'à ce
jour d'accomplir cette tâche; et, coupable peut-être envers moi-même,
j'ai laissé publier sur mon compte un assez grand nombre de
biographies pleines d'erreurs, dans la louange comme dans le blâme. Il
n'est pas jusqu'à mon nom qui ne soit une fable dans certaines de ces
biographies, publiées d'abord à l'étranger et reproduites en France
avec des modifications de fantaisie. Questionnée par les auteurs de
ces récits, appelée à donner les renseignements qu'il me plairait de
fournir, j'ai poussé l'apathie jusqu'à refuser à des personnes
bienveillantes le plus simple indice. J'éprouvais, je l'avoue, un
dégoût mortel à occuper le public de ma personnalité, qui n'a rien de
saillant, lorsque je me sentais le coeur et la tête remplis de
personnalités plus fortes, plus logiques, plus complètes, plus
idéales, de types supérieurs à moi-même, de personnages de romans en
un mot. Je sentais qu'il ne faut parler de soi au public qu'une fois
en sa vie, très sérieusement, et n'y plus revenir.

Quand on s'habitue à parler de soi, on en vient facilement à se
vanter, et cela, très involontairement, sans doute, par une loi
naturelle de l'esprit humain, qui ne peut s'empêcher d'embellir et
d'élever l'objet de sa contemplation. Il y a même de ces vanteries
naïves dont on ne doit pas s'effrayer lorsqu'elles sont revêtues des
formes du lyrisme, comme celles des poètes, qui ont, sur ce point, un
privilége spécial et consacré. Mais l'enthousiasme de soi-même qui
inspire ces audacieux élans vers le ciel n'est pas le milieu où l'ame
puisse se poser pour parler longtemps d'elle-même aux hommes. Dans
cette excitation, le sentiment de ses propres faiblesses lui échappe.
Elle s'identifie avec la Divinité, avec l'idéal qu'elle embrasse: s'il
se trouve en elle quelque retour vers le regret et le repentir, elle
l'exagère jusqu'à la poésie du désespoir et du remords; elle devient
Werther, ou Manfred, ou Faust, ou Hamlet, types sublimes au point de
vue de l'art, mais qui, sans le secours de l'intelligence
philosophique, sont devenus parfois de funestes exemples ou des
modèles hors de portée.

Que ces grandes peintures de plus puissantes émotions de l'ame des
poètes restent pourtant à jamais vénérées! et disons bien vite qu'on
doit pardonner aux grands artistes de s'être drapés ainsi des nuages
de la foudre ou des rayons de la gloire. C'est leur droit, et en nous
donnant le résultat de leurs plus sublimes émotions, ils ont accompli
leur mission souveraine. Mais disons aussi que dans des conditions
plus humbles, et sous des formes plus vulgaires, on peut accomplir un
devoir sérieux, plus immédiatement utile à ses semblables, en se
communiquant à eux sans symbole, sans auréole et sans piédestal.

Il est certainement impossible de croire que cette faculté des poètes,
qui consiste à idéaliser leur propre existence et à en faire quelque
chose d'abstrait et d'impalpable, soit un enseignement bien complet.
Utile et vivifiant, il l'est sans doute; car tout esprit s'élève avec
celui des rêveurs inspirés, tout sentiment s'épure ou s'exalte en les
suivant à travers ces régions de l'extase; mais il manque à ce baume
subtil, versé par eux sur nos défaillances, quelque chose d'assez
important, la réalité.

Eh bien! il en coûte à un artiste de toucher à cette réalité, et ceux
qui s'y complaisent sont vraiment bien généreux! Pour ma part, j'avoue
que je ne puis porter aussi loin l'amour du devoir, et que ce n'est
pas sans un grand effort que je vais descendre dans la prose de mon
sujet.

J'avais toujours trouvé qu'il était de mauvais goût non seulement de
parler de soi, mais encore de s'entretenir longtemps avec soi-même. Il
y a peu de jours, peu de momens dans la vie des êtres ordinaires où
ils soient intéressans ou utiles à contempler. Je me suis sentie
pourtant dans ces jours et dans ces heures-là quelquefois comme tout
le monde, et j'ai pris la plume alors pour épancher quelque vive
souffrance qui me débordait, ou quelque violente anxiété qui s'agitait
en moi. La plupart de ces fragmens n'ont jamais été publiés, et me
serviront de jalons pour l'examen que je vais faire de ma vie.
Quelques-uns seulement ont pris une forme à demi confidentielle, à
demi littéraire, dans des lettres publiées à certains intervalles et
datées de divers lieux. Elles ont été réunies sous le titre de
_Lettres d'un voyageur_. A l'époque où j'écrivis ces lettres, je ne me
sentis pas trop effrayée de parler de moi-même, parce que ce n'était
pas ouvertement et littéralement de moi-même que je parlais alors. Ce
_voyageur_ était une sorte de fiction, un personnage convenu, masculin
comme mon pseudonyme, vieux quoique je fusse encore jeune; et dans la
bouche de ce triste pélerin, qui en somme était une sorte de héros de
roman, je mettais des impressions et des réflexions plus personnelles
que je ne les aurais risquées dans un roman, où les conditions de
l'art sont plus sévères.

J'avais besoin alors d'exhaler certaines agitations, mais non le
besoin d'occuper de moi mes lecteurs.

Je l'ai peut-être moins encore aujourd'hui, ce besoin puéril chez
l'homme et dangereux tout au moins chez l'artiste. Je dirai pourquoi
je ne l'ai pas, et aussi pourquoi je vais pourtant écrire sur ma
propre vie, comme si je l'avais, comme on mange par raison sans
éprouver aucun appétit.

Je ne l'ai pas, parce que je me trouve arrivée à un âge de calme où ma
personnalité n'a rien à gagner à se produire, et où je n'aspirerais
qu'à la faire oublier, à l'oublier moi-même entièrement, si je ne
suivais que mon instinct et si je ne consultais que mon goût. Je ne
cherche plus le mot des énigmes qui ont tourmenté ma jeunesse, j'ai
résolu en moi bien des problèmes qui m'empêchaient de dormir. On m'y a
aidée, car à moi seule je n'aurais vraisemblablement rien éclairci.

Mon siècle a fait jaillir les étincelles de la vérité qu'il couve; je
les ai vues, et je sais où en sont les foyers principaux, cela me
suffit. J'ai cherché jadis la lumière dans des faits de psychologie.
C'était absurde. Quand j'ai compris que cette lumière était dans des
principes, et que ses principes étaient en moi sans venir de moi, j'ai
pu, sans trop d'effort ni de mérite, entrer dans le repos de l'esprit.
Celui du coeur ne s'est point fait et ne se fera jamais. Pour ceux qui
sont nés compatissans, il y aura toujours à aimer sur la terre, par
conséquent à plaindre, à servir, à souffrir. Il ne faut donc point
chercher l'absence de douleur, de fatigue et d'effroi, à quelque âge
que ce soit de la vie, car ce serait l'insensibilité, l'impuissance,
la mort anticipée. Quand on a accepté un mal incurable, on le supporte
mieux.

Dans ce calme de la pensée et dans cette résignation du sentiment, je
ne saurais avoir d'amertume contre le genre humain qui se trompe, ni
d'enthousiasme pour moi-même qui me suis trompée si longtemps. Je n'ai
donc aucun attrait de lutte, aucun besoin d'expansion qui me porte à
parler de mon présent ou de mon passé.

Mais j'ai dit que je regardais comme un devoir de la faire, et voici
pourquoi:

Beaucoup d'êtres humains vivent sans se rendre un compte sérieux de
leur existence, sans comprendre et presque sans chercher quelles sont
les vues de Dieu à leur égard, par rapport à leur individualité aussi
bien que par rapport à la société dont ils font partie. Ils passent
parmi nous sans se révéler parce qu'ils végètent sans se connaître,
et, bien que leur destinée, si mal développée qu'elle soit, ait
toujours son genre d'utilité ou de nécessité conforme aux vues de la
Providence, il est fatalement certain que la manifestation de leur vie
reste incomplète et moralement inféconde pour le reste des hommes.

La source la plus vivante et la plus religieuse du progrès de l'esprit
humain, c'est, pour parler la langue de mon temps, la notion de
_solidarité_[2]. Les hommes de tous les temps l'ont senti
instinctivement ou distinctement, et toutes les fois qu'un individu
s'est trouvé investi du don plus ou moins développé de manifester sa
propre vie, il a été entraîné à cette manifestation par le désir de
ses proches ou par une voix intérieure non moins puissante. Il lui a
semblé alors remplir une obligation, et c'en était une en effet, soit
qu'il eût à raconter les événemens historiques dont il avait été le
témoin, soit qu'il eût fréquenté d'importantes individualités, soit
enfin qu'il eût voyagé et apprécié les hommes et les choses
extérieures à un point de vue quelconque.

  [2] On eût dit _sensibilité_ au siècle dernier, _charité_
  antérieurement, _fraternité_ il y a cinquante ans.

Il y a encore un genre de travail personnel qui a été plus rarement
accompli, et qui, selon moi, a une utilité tout aussi grande, c'est
celui qui consiste à raconter la vie intérieure, la vie de l'ame,
c'est-à-dire l'histoire de son propre esprit et de son propre coeur,
en vue d'un enseignement fraternel. Ces impressions personnelles, ces
voyages ou ces essais de voyage dans le monde abstrait de
l'intelligence ou du sentiment, racontés par un esprit sincère et
sérieux, peuvent être un stimulant, un encouragement, et même un
conseil pour les autres esprits engagés dans le labyrinthe de la vie.
C'est comme un échange de confiance et de sympathie qui élève la
pensée de celui qui raconte et de celui qui écoute. Dans la vie
intime, un mouvement naturel nous porte à ces sortes d'expansions à la
fois humbles et dignes. Qu'un ami, un frère vienne nous avouer les
tourmens et les perplexités de sa situation, nous n'avons pas de
meilleur argument pour le fortifier et le convaincre que des argumens
tirés de notre propre expérience, tant nous sentons alors que la vie
d'un ami c'est la nôtre propre, comme la vie de chacun est celle de
tous. «J'ai souffert les mêmes maux, j'ai traversé les mêmes écueils,
et j'en suis sorti; donc tu peux guérir et vaincre.» Voilà ce que
l'ami dit à l'ami, ce que l'homme enseigne à l'homme. Et lequel de
nous, dans ces momens de désespoir et d'accablement où l'affection et
le secours d'un autre être sont indispensables, n'a pas reçu une forte
impression des épanchemens de cette ame dans laquelle il allait
épancher la sienne?

Certes alors c'est l'ame la plus éprouvée qui a le plus de pouvoir sur
l'autre. Dans l'émotion, nous ne cherchons guère l'appui du sceptique
railleur ou superbe; c'est vers un malheureux de notre espèce, souvent
même vers un plus malheureux que nous, que nous tournons nos regards
et que nous tendons nos mains. Si nous le surprenons dans un moment de
détresse, il connaîtra la pitié et pleurera avec nous. Si nous
l'invoquons lorsqu'il est dans l'exercice de sa force et de sa
raison, il nous instruira et nous sauvera peut-être; mais à coup sûr
il n'aura d'action sur nous qu'autant qu'il nous comprendra, et pour
qu'il nous comprenne il faut qu'il ait à nous faire une confidence en
retour de la nôtre.

Le récit des souffrances et des luttes de la vie de chaque homme est
donc l'enseignement de tous; ce serait le salut de tous si chacun
savait ce qui l'a fait souffrir et connaître ce qui l'a sauvé. C'est
dans cette vue sublime et sous l'empire d'une foi ardente que saint
Augustin écrivit ses _Confessions_, qui furent celles de son siècle et
le secours efficace de plusieurs générations de chrétiens.

Un abîme sépare les _Confessions_ de Jean-Jacques Rousseau de celles
du Père de l'Eglise. Le but du philosophe du dix-huitième siècle
semble plus personnel, partant moins sérieux et moins utile. Il
s'accuse afin d'avoir l'occasion de se disculper, il révèle des fautes
ignorées afin d'avoir le droit de repousser des calomnies publiques.
Aussi c'est un monument confus d'orgueil et d'humilité qui parfois
nous révolte par son affectation, et souvent nous charme et nous
pénètre par sa sincérité. Tout défectueux et parfois coupable que soit
cet illustre écrit, il porte avec lui de graves enseignemens, et plus
le martyr s'abîme et s'égare à la poursuite de son idéal, plus ce même
idéal nous frappe et nous attire.

Mais on a trop longtemps jugé les _Confessions_ de Jean-Jacques au
point de vue d'une apologie purement individuelle. Il s'est rendu
complice de ce mauvais résultat en le provoquant par les
préoccupations personnelles mêlées à son oeuvre. Aujourd'hui que ses
amis et ses ennemis personnels ne sont plus, nous jugeons l'oeuvre de
plus haut. Il ne s'agit plus guère pour nous de savoir jusqu'à quel
point l'auteur des _Confessions_ fut injuste ou malade, jusqu'à quel
point ses détracteurs furent impies ou cruels. Ce qui nous intéresse,
ce qui nous éclaire et nous influence, c'est le spectacle de cette ame
inspirée aux prises avec les erreurs de son temps et les obstacles de
sa destinée philosophique, c'est le combat de ce génie épris
d'austérité, d'indépendance et de dignité, avec le milieu frivole,
incrédule ou corrompu qu'il traversait, et qui, réagissant sur lui à
toute heure, tantôt par la séduction, tantôt par la tyrannie,
l'entraîna tantôt dans l'abîme du désespoir, et tantôt le poussa vers
de sublimes protestations.

Si la pensée des _Confessions_ était bonne, s'il y avait devoir à se
chercher des torts puérils et à raconter des fautes inévitables, je ne
suis pas de ceux qui reculeraient devant cette pénitence publique. Je
crois que mes lecteurs me connaissent assez, en tant qu'écrivain, pour
ne pas me taxer de couardise. Mais, à mon avis, cette manière de
s'accuser n'est pas humble, et le sentiment public ne s'y est pas
trompé. Il n'est pas utile, il n'est pas édifiant de savoir que
Jean-Jacques a volé trois livres dix sous à mon grand-père, d'autant
plus que le fait n'est pas certain[3]. Pour moi, je me souviens
d'avoir pris dans mon enfance dix sous dans la bourse de ma grand'mère
pour les donner à un pauvre, et même de l'avoir fait en cachette et
avec plaisir. Je trouve qu'il n'y a point là sujet de se vanter, ni de
s'accuser. C'était tout simplement une bêtise, car pour les avoir je
n'avais qu'à les demander.

  [3] Voici le fait comme je l'ai trouvé dans les notes de ma
  grand'mère: «Francueil, mon mari, disait un jour à Jean-Jacques:
  Allons aux Français, voulez-vous?--Allons, dit Rousseau, _cela
  nous fera toujours bailler une heure ou deux_. C'est peut-être la
  seule repartie qu'il ait eue en sa vie; encore n'est-elle pas
  énormément spirituelle. C'est peut-être ce soir-là que Rousseau
  vola 3 livres 10 sols à mon mari. Il nous a toujours semblé qu'il
  y avait eu de l'affectation à se vanter de cette escroquerie;
  Francueil n'en a gardé aucun souvenir, et même il pensoit que
  Rousseau l'avoit inventée pour montrer les susceptibilités de sa
  conscience et pour empêcher qu'on ne crût aux fautes dont il ne
  se confesse pas. Et puis d'ailleurs quand cela seroit, bon
  Jean-Jacques! il vous faudroit aujourd'hui faire claquer votre
  fouet un peu plus fort pour nous faire seulement dresser les
  oreilles!»

Or, la plupart de nos fautes, à nous autres honnêtes gens, ne sont
rien de plus que des bêtises, et nous serions bien bons de nous en
accuser devant des gens malhonnêtes qui font le mal avec art et
préméditation. Le public se compose des uns et des autres. C'est lui
faire un peu trop la cour que de se montrer pire que l'on est, pour
l'attendrir ou pour lui plaire.

Je souffre mortellement quand je vois le grand Rousseau s'humilier
ainsi et s'imaginer qu'en exagérant, peut-être en inventant ces
péchés-là, il se disculpe des vices de coeur que ses ennemis lui
attribuaient. Il ne les désarma certainement pas par ses
_Confessions_: et ne suffit-il pas, pour le croire pur et bon, de lire
les parties de sa vie où il oublie de s'accuser? Ce n'est que là qu'il
est naïf, on le sent bien.

Qu'on soit pur ou impur, petit ou grand, il y a toujours vanité,
vanité puérile et malheureuse, à entreprendre sa propre justification.
Je n'ai jamais compris qu'un accusé pût répondre quelque chose sur les
bancs du crime. S'il est coupable, il le devient encore plus par le
mensonge, et son mensonge dévoilé ajoute l'humiliation et la honte à
la rigueur du châtiment. S'il est innocent, comment peut il s'abaisser
jusqu'à vouloir le prouver?

Et encore là il s'agit de l'honneur et de la vie. Dans le cours
ordinaire de l'existence, il faut, ou s'aimer tendrement soi-même, ou
avoir quelque projet sérieux à faire réussir, pour s'attacher
passionnément à repousser la calomnie qui atteint tous les hommes,
même les meilleurs, et pour vouloir absolument prouver l'excellence de
soi. C'est parfois une nécessité de la vie publique; mais dans la vie
privée on ne prouve point sa loyauté par des discours; et, comme nul
ne peut prouver qu'il ait atteint à la perfection, il faut laisser à
ceux qui nous connaissent le soin de nous absoudre de nos travers et
d'apprécier nos qualités.

Enfin, comme nous sommes solidaires les uns des autres, il n'y a point
de faute isolée. Il n'y a point d'erreur dont quelqu'un ne soit la
cause ou le complice, et il est impossible de s'accuser sans accuser
le prochain, non pas seulement l'ennemi qui nous attaque, mais encore
parfois l'ami qui nous défend. C'est ce qui est arrivé à Rousseau, et
cela est mal. Qui peut lui pardonner d'avoir confessé Mme de Warens en
même temps que lui?

Pardonne-moi, Jean-Jacques, de te blâmer en fermant ton admirable
livre des _Confessions_! Je te blâme, et c'est te rendre hommage
encore puisque ce blâme ne détruit pas mon respect et mon enthousiasme
pour l'ensemble de ton oeuvre.

Je ne fais point ici un ouvrage d'art, je m'en défends même, car ces
choses ne valent que par la spontanéité et l'abandon, et je ne
voudrais pas raconter ma vie comme un roman. La forme emporterait le
fond.

Je pourrai donc parler sans ordre et sans suite, tomber même dans
beaucoup de contradictions. La nature humaine n'est qu'un tissu
d'inconséquences, et je ne crois point du tout mais du tout à ceux
qui prétendent s'être toujours trouvés d'accord avec le _moi_ de la
veille.

Mon ouvrage se ressentira donc par la forme de ce laisser-aller de mon
esprit, et pour commencer, je laisserai là l'exposé de ma conviction
sur l'utilité de ces _Mémoires_, et je le compléterai par l'exemple du
fait, au fur et à mesure du récit que je vais commencer.

Qu'aucun de ceux qui m'ont fait du mal ne s'effraie, je ne me souviens
pas d'eux; qu'aucun amateur de scandale ne se réjouisse, je n'écris
pas pour lui.

Je suis née l'année du couronnement de Napoléon, l'an XII de la
République française (1804). Mon nom n'est pas Marie-Aurore de Saxe,
marquise de Dudevant, comme plusieurs de mes biographes l'ont
découvert, mais Amantine-Lucile-Aurore Dupin, et mon mari, M. François
Dudevant, ne s'attribue aucun titre. Il n'a jamais été que
sous-lieutenant d'infanterie, et il n'avait que vingt-sept ans quand
je l'ai épousé. En faisant de lui un vieux colonel de l'empire, on l'a
confondu avec M. Delmare, personnage d'un de mes romans. Il est
vraiment trop facile de faire la biographie d'un romancier en
transportant les fictions de ses contes dans la réalité de son
existence. Les frais d'imagination ne sont pas grands.

On nous a peut-être confondus aussi, lui et moi, avec nos parens.
Marie-Aurore de Saxe était ma grand'mère, le père de mon mari était
colonel de cavalerie sous l'empire. Mais il n'était ni rude, ni
grognon: c'était le meilleur et le plus doux des hommes.

A ce propos, et j'en demande bien pardon à mes biographes; mais, au
risque de me brouiller avec eux et de payer leur bienveillance
d'ingratitude, je le ferai! je ne trouve ni délicat, ni convenable, ni
honnête, que pour m'excuser de n'avoir pas persévéré à vivre sous le
toit conjugal, et d'avoir plaidé en séparation, on accuse mon mari de
torts dont j'ai absolument cessé de me plaindre depuis que j'ai
reconquis mon indépendance. Que le public, à ses momens perdus,
s'entretienne des souvenirs d'un procès de ce genre, et qu'il en ait
gardé une impression plus ou moins favorable à l'un ou à l'autre, cela
ne se peut empêcher; et il n'y a pas à s'en soucier de part ni
d'autre, quand on a cru devoir affronter et subir la publicité de
pareils débats.--Mais les écrivains qui s'attachent à raconter la vie
d'un autre écrivain, ceux surtout qui sont prévenus en sa faveur et
qui veulent le grandir ou le réhabiliter dans l'opinion publique,
ceux-là ne devraient pas agir contre son sentiment et sa pensée, en
frappant d'estoc et de taille autour de lui. La tâche d'un écrivain en
pareil cas est celle d'un ami, et les amis ne doivent pas manquer aux
égards qui sont, après tout, de morale publique. Mon mari est vivant
et ne lit ni mes écrits ni ceux qu'on fait sur mon compte. C'est une
raison de plus pour moi de désavouer les attaques dont il est l'objet
à propos de moi. Je n'ai pu vivre avec lui, nos caractères et nos
idées différaient essentiellement. Il avait des motifs pour ne point
consentir à une séparation légale, dont il éprouvait pourtant le
besoin, puisqu'elle existait de fait. De conseils imprudens l'ont
engagé à provoquer des débats publics qui nous ont contraints à nous
accuser l'un l'autre. Triste résultat d'une législation imparfaite et
que l'avenir amendera. Depuis que la séparation a été prononcée et
maintenue, je me suis hâtée d'oublier mes griefs, en ce sens que toute
récrimination publique contre lui me semble de mauvais goût, et ferait
croire à une persistance de ressentimens dont je ne suis pas complice.

Ceci posé, on devine que je ne transcrirai pas dans mes mémoires les
pièces de mon procès. Ce serait me faire ma tâche trop penible que d'y
donner place aux rancunes puériles et aux souvenirs amers. J'ai
beaucoup souffert de tout cela; mais je n'écris pas pour me plaindre
et pour me faire consoler. Les douleurs que j'aurais à raconter à
propos d'un fait purement personnel n'auraient aucune utilité
générale. Je ne raconterai que celles qui peuvent atteindre tous les
hommes. Encore une fois donc, amateurs de scandale, fermez mon livre
dès la première page, il n'est pas fait pour vous.

Ceci est probablement tout ce que j'aurai à conclure de mon mariage,
et je l'ai dit tout de suite pour obéir à un arrêt de ma conscience.
Il n'est pas prudent, je le sais, de désavouer des biographes bien
disposés en votre faveur, et qui peuvent vous menacer d'une édition
revue et corrigée; mais je n'ai jamais été prudente en quoi que ce
soit, et je n'ai point vu que ceux qui se donnaient la peine de l'être
fussent plus épargnés que moi. A chances égales, il faut agir selon
l'impulsion de son vrai caractère.

Je laisse là le chapitre du mariage jusqu'à nouvel ordre, et je
reviens à celui de ma naissance.

Cette naissance, qui m'a été reprochée si souvent et si singulièrement
des deux côtés de ma famille, est un fait assez curieux, en effet, et
qui m'a parfois donné à réfléchir sur la question des races.

Je soupçonne mes biographes étrangers particulièrement d'être fort
aristocrates, car ils m'ont tous gratifiée d'une illustre origine,
sans vouloir tenir compte, eux qui devaient être si bien informés,
d'une tache assez visible dans mon blason.

On n'est pas seulement l'enfant de son père, on est aussi un peu, je
crois, celui de sa mère. Il me semble même qu'on l'est davantage, et
que nous tenons aux entrailles qui nous ont portés de la façon la plus
immédiate, la plus puissante, la plus sacrée. Or, si mon père était
l'arrière-petit-fils d'Auguste II, roi de Pologne et si, de ce côté,
je me trouve d'une manière illégitime, mais fort réelle, proche
parente de Charles X et de Louis XVIII, il n'en est pas moins vrai que
je tiens au peuple par le sang, d'une manière tout aussi intime et
directe; de plus, il n'y a point de bâtardise de ce côté-là.

Ma mère était une pauvre enfant du vieux pavé de Paris; son père,
Antoine Delaborde, était _maître paulmier_ et _maître oiselier_, c'est
à dire qu'il vendit des serins et des chardonnerets sur le quai aux
Oiseaux, après avoir tenu un petit estaminet avec billard, dans je ne
sais quel coin de Paris, où, du reste, il ne fit point ses affaires.
Le parrain de ma mère avait, il est vrai, un nom illustre dans la
partie des oiseaux: il s'appelait Barra; et ce nom se lit encore au
boulevard du Temple, au-dessus d'un édifice de cages de toutes
dimensions, où sifflent toujours joyeusement une foule de volatiles
que je regarde comme autant de parrains et de marraines, mystérieux
patrons avec lesquels j'ai toujours eu des affinités particulières.

Expliquera qui voudra ces affinités entre l'homme et certains êtres
secondaires dans la création. Elles sont tout aussi réelles que les
antipathies et les terreurs insurmontables que nous inspirent certains
animaux inoffensifs. Quant à moi, la sympathie des animaux m'est si
bien acquise, que mes amis en ont été souvent frappés comme d'un fait
prodigieux. J'ai fait à cet égard des éducations merveilleuses; mais
les oiseaux sont les seuls êtres de la création sur lesquels j'aie
jamais exercé une puissance fascinatrice, et s'il y a de la fatuité à
s'en vanter, c'est à eux que j'en demande pardon.

Je tiens ce _don_ de ma mère, qui l'avait encore plus que moi, et qui
marchait toujours dans notre jardin accompagnée de pierrots effrontés,
de fauvettes agiles et de pinsons babillards, vivant sur les arbres en
pleine liberté, mais venant becqueter avec confiance les mains qui les
avaient nourris. Je gagerais bien qu'elle tenait cette influence de
son père, et que celui-ci ne s'était point fait oiselier par un simple
hasard de situation, mais par une tendance naturelle à se rapprocher
des êtres avec lesquels l'instinct l'avait mis en relation. Personne
n'a refusé à Martin, à Carter et à Van Amburgh une puissance
particulière sur l'instinct des animaux féroces. J'espère qu'on ne me
contestera pas trop mon savoir-faire et mon savoir-vivre avec les
bipèdes emplumés qui jouaient peut-être un rôle fatal dans mes
existences antérieures.

Plaisanterie à part, il est certain que chacun de nous a une
prévention marquée, quelquefois même violente, pour ou contre certains
animaux. Le chien joue un rôle exorbitant dans la vie de l'homme, et
il y a bien là quelque mystère qu'on n'a pas sondé entièrement. J'ai
eu une servante qui avait la passion des cochons, et qui
s'évanouissait de désespoir quand elle les voyait passer entre les
mains du boucher; tandis que moi, élevée à la campagne, rustiquement
même, et devant m'être habituée à voir ces animaux qu'on nourrit chez
nous en grand nombre, j'en ai toujours eu une terreur puérile,
insurmontable, jusqu'au point de perdre la tête si je me vois entourée
de cette gent immonde: j'aimerais cent fois mieux me voir au milieu
des lions et des tigres.

C'est peut-être que tous les types, departis chacun spécialement à
chaque race d'animaux, se retrouvent dans l'homme. Les physionomistes
ont constaté des ressemblances physiques; qui peut nier les
ressemblances morales? N'y a-t-il pas parmi nous des renards, des
loups, des lions, des aigles, des hannetons, des mouches? La
grossièreté humaine est souvent basse et féroce comme l'appétit du
pourceau, et c'est ce qui me cause le plus de terreur et de dégoût
chez l'homme. J'aime le chien, mais pas tous les chiens. J'ai même des
antipathies marquées contre certains caractères d'individus de cette
race. Je les aime un peu rebelles, hardis, grondeurs et indépendans.
Leur gourmandise à tous me chagrine. Ce sont des êtres excellens,
admirablement doués, mais incorrigibles sur certains points où la
grossièreté de la brute reprend trop ses droits. L'homme-chien n'est
pas un beau type.

Mais l'oiseau, je le soutiens, est l'être supérieur dans la création.
Son organisation est admirable. Son vol le place matériellement
au-dessus de l'homme, et lui crée une puissance vitale que notre génie
n'a pu encore nous faire acquérir. Son bec et ses pattes possèdent une
adresse inouïe. Il a des instincts d'amour conjugal, de prévision et
d'industrie domestique; son nid est un chef-d'oeuvre d'habileté, de
sollicitude et de luxe délicat. C'est la principale espèce où le mâle
aide la femelle dans les devoirs de la famille, et où le père
s'occupe, comme l'homme, de construire l'habitation, de préserver et
de nourrir les enfans. L'oiseau est chanteur, il est beau, il a la
grace, la souplesse, la vivacité, l'attachement, la morale, et c'est
bien à tort qu'on en a fait souvent le type de l'inconstance. En tant
que l'instinct de fidélité est départi à la bête, il est le plus
fidèle des animaux. Dans la race canine si vantée, la femelle seule a
l'amour de la progéniture, ce qui la rend supérieure au mâle; chez
l'oiseau, les deux sexes, doués d'égales vertus, offrent l'exemple de
l'idéal dans l'hyménée. Qu'on ne parle donc pas légèrement des
oiseaux. Il s'en faut de fort peu qu'ils ne nous valent; et comme
musiciens et comme poètes, ils sont naturellement mieux doués que
nous. L'homme-oiseau c'est l'artiste.

Puisque je suis sur le chapitre des oiseaux (et pourquoi ne
l'épuiserais-je pas, puisque je me suis permis une fois pour toutes
les interminables digressions?), je citerai un trait dont j'ai été
témoin et que j'aurais voulu raconter à Buffon, ce doux poète de la
nature. J'élevais deux fauvettes de différens nids et de différentes
variétés: l'une à poitrine jaune, l'autre à corsage gris. La poitrine
jaune, qui s'appelait _Jonquille_, était de quinze jours plus âgée que
la poitrine grise, qui s'appelait _Agathe_. Quinze jours pour une
fauvette (la fauvette est le plus intelligent et le plus précoce de
nos petits oiseaux), cela équivaut à dix ans pour une jeune personne.
Jonquille était donc une fillette fort gentille, encore maigrette et
mal emplumée, ne sachant voler que d'une branche à l'autre, et même ne
mangeant point seule; car les oiseaux que l'homme élève se développent
beaucoup plus lentement que ceux qui s'élèvent à l'état sauvage. Les
mères fauvettes sont beaucoup plus sévères que nous, et Jonquille
aurait mangé seule quinze jours plus tôt, si j'avais eu la sagesse de
l'y forcer en l'abandonnant à elle-même et en ne cédant pas à ses
importunités.

Agathe était un petit enfant insupportable. Elle ne faisait que
remuer, crier, secouer ses plumes naissantes et tourmenter Jonquille,
qui commençait à réfléchir et à se poser des problèmes, une patte
rentrée sous le duvet de sa robe, la tête enfoncée dans les épaules,
les yeux à demi fermés.

Pourtant elle était encore très petite-fille, très gourmande, et
s'efforçait de voler jusqu'à moi pour manger à satiété, dès que
j'avais l'imprudence de la regarder.

Un jour j'écrivais je ne sais quel roman qui me passionnait un peu;
j'avais placé à quelque distance la branche verte sur laquelle
perchaient et vivaient en bonne intelligence mes deux élèves. Il
faisait un peu frais. Agathe, encore à moitié nue, s'était serrée et
blottie sous le ventre de Jonquille, qui se prêtait à ce rôle de mère
avec une complaisance généreuse. Elles se tinrent tranquilles toutes
les deux pendant une demi-heure, dont je profitai pour écrire; car il
était rare qu'elles me permissent tant de loisir dans la journée.

Mais enfin l'appétit se réveilla, et Jonquille sautant sur une chaise,
puis sur ma table, vint effacer le dernier mot au bout de ma plume,
tandis qu'Agathe, n'osant quitter la branche, battait des ailes et
allongeait de mon côté son bec entr'ouvert avec des cris désespérés.

J'étais au milieu de mon dénoûment, et pour la première fois je pris
de l'humeur contre Jonquille. Je lui fis observer qu'elle était d'âge
à manger seule, qu'elle avait sous le bec une excellente pâtée dans
une jolie soucoupe, et que j'étais résolue à ne point fermer les yeux
plus longtemps sur sa paresse. Jonquille, un peu piquée et tétue,
prit le parti de bouder et de retourner sur sa branche. Mais Agathe ne
se résigna pas de même, et se tournant vers elle, lui demanda à manger
avec une insistance incroyable. Sans doute elle lui parla avec une
grande éloquence, ou si elle ne savait pas encore bien s'exprimer,
elle eut dans la voix des accens à déchirer un coeur sensible. Moi,
barbare, je regardais et j'écoutais sans bouger, étudiant l'émotion
très visible de Jonquille, qui semblait hésiter et se livrer un combat
intérieur fort extraordinaire.

Enfin, elle s'arme de résolution, vole d'un seul élan jusqu'à la
soucoupe, crie un instant, espérant que la nourriture viendra
d'elle-même à son bec: puis elle se décide et entame la pâtée. Mais, ô
prodige de sensibilité! elle ne songe pas à apaiser sa propre faim;
elle remplit son bec, retourne à la branche, et fait manger Agathe
avec autant d'adresse et de propreté que si elle eût été déjà mère.

Depuis ce moment Agathe et Jonquille ne m'importunèrent plus, et la
petite fut nourrie par l'aînée, qui s'en tira bien mieux que moi, car
elle la rendit propre, luisante, grasse, et sachant se servir
elle-même beaucoup plus vite que je n'y serais parvenue. Ainsi cette
pauvrette avait fait de sa compagne une fille adoptive, elle, qui
n'était encore qu'un enfant, et elle n'avait appris à se nourrir
elle-même que poussée et vaincue par un sentiment de charité
maternelle envers sa compagne[4].

  [4] Il paraît que cette prodigieuse histoire est la chose la plus
  ordinaire du monde, car, depuis que j'ai écrit ce volume, nous en
  avons vu d'autres exemples. Une couvée de rossignols de muraille,
  élevée par nous, et commençant à peine à savoir manger,
  nourrissait avec tendresse tous les petits oiseaux de son espèce
  que l'on plaçait dans la même cage.

Un mois après, Jonquille et Agathe, toujours inséparables, quoique de
même sexe et de variétés différentes, vivaient en pleine liberté sur
les grands arbres de mon jardin. Elles ne s'écartaient pas beaucoup de
la maison, et elles élisaient leur domicile de préférence sur la cime
d'un grand sapin. Elles étaient longuettes, lisses et fraîches. Tous
les jours, comme c'était la belle saison, et que nous mangions en
plein air, elles descendaient à tire d'ailes sur notre table, et se
tenaient autour de nous comme d'aimables convives, tantôt sur notre
épaule, tantôt volant au devant du domestique qui apportait les
fruits, pour les goûter sur l'assiette avant nous.

Malgré leur confiance en nous tous, elles ne se laissaient prendre et
retenir que par moi, et à quelque moment que ce fût de la journée,
elles descendaient du haut de leur arbre à mon appel, qu'elles
connaissaient fort bien et ne confondaient jamais avec celui des
autres personnes. Ce fut une grande surprise pour un de mes amis qui
arrivait de Paris que de m'entendre appeler des oiseaux perdus dans
les hautes branches, et de les voir accourir immédiatement. Je venais
de parier avec lui que je les ferais obéir, et comme il n'avait pas
assisté à leur éducation, il crut un instant à quelque diablerie.

J'ai eu aussi un rouge-gorge qui, pour l'intelligence et la mémoire,
était un être prodigieux; un milan royal, qui était une bête féroce
pour tout le monde, et qui vivait avec moi dans de tels rapports
d'intimité qu'il se perchait sur le bord du berceau de mon fils, et,
de son grand bec, tranchant comme un rasoir, il enlevait délicatement
et avec un petit cri tendre et coquet les mouches qui se posaient sur
le visage de l'enfant. Il y mettait tant d'adresse et de précaution
qu'il ne le réveilla jamais. Ce monsieur était pourtant d'une telle
force et d'une telle volonté qu'il s'envola un jour après avoir roulé
sous lui et brisé une cage énorme où on l'avait mis, parce qu'il
devenait dangereux pour les personnes qui lui déplaisaient. Il n'y
avait point de chaîne dont il ne coupât les anneaux fort lestement, et
les plus grands chiens en avaient une terreur insurmontable.

Je n'en finirais pas avec l'histoire des oiseaux que j'ai eus pour
amis et pour compagnons. A Venise, j'ai vécu tête à tête avec un
sansonnet plein de charmes, qui s'est noyé dans le canaletto à mon
grand désespoir: ensuite avec une grive que j'y ai laissée et dont je
ne me suis pas séparée sans douleur. Les Vénetiens ont un grand talent
pour élever les oiseaux, et il y avait, dans un coin de rue, un jeune
gars qui faisait des merveilles en ce genre. Un jour il mit à la
loterie et gagna je ne sais combien de sequins. Il les mangea dans la
journée dans un grand festin qu'il donna à tous ses amis en guenilles.
Puis, le lendemain, il revint s'asseoir dans son coin, sur les marches
d'un abordage, avec ses cages pleines de pies et de sansonnets qu'il
vendait tout instruits aux passans, et avec lesquels il s'entretenait
avec amour du matin au soir. Il n'avait aucun chagrin, aucun regret
d'avoir fait manger son argent à ses amis. Il avait trop vécu avec les
oiseaux pour n'être pas artiste. C'est ce jour-là qu'il me vendit mon
aimable grive cinq sous. Avoir pour cinq sous une compagne belle,
bonne, gaie, instruite, et qui ne demande qu'à vivre un jour avec vous
pour vous aimer toute sa vie, c'est vraiment trop bon marché! Ah! les
oiseaux! qu'on les respecte peu et qu'on les apprécie mal!

Je me suis passé la fantaisie d'écrire un roman où les oiseaux jouent
un rôle assez important, et où j'ai essayé de dire quelque chose sur
les affinités et les influences occultes. C'est _Teverino_, auquel je
renvoie mon lecteur, ainsi que je le ferai souvent quand je ne voudrai
pas redire ce que j'ai mieux développé ailleurs. Je sais bien que je
n'écris pas pour le genre humain. Le genre humain a bien d'autres
affaires en tête que de se mettre au courant d'une collection de
romans et de lire l'histoire d'un individu étranger au monde officiel.
Les gens de mon métier n'écrivent jamais que pour un certain nombre de
personnes placées dans des situations ou perdues dans des rêveries
analogues à celles qui les occupent. Je ne craindrai donc pas d'être
outrecuidante en priant ceux qui n'ont rien de mieux à faire que de
relire certaines pages de moi pour compléter celles qu'ils ont sous
les yeux.

Ainsi, dans _Teverino_, j'ai inventé une jeune fille ayant pouvoir,
comme la première Eve, sur les oiseaux de la création, et je veux dire
ici que ce n'est point là une pure fantaisie; pas plus que les
merveilles qu'on raconte en ce genre du poétique et admirable
_imposteur_ Apollonius de Tyane ne sont des fables contraires à
l'esprit du christianisme. Nous vivons dans un temps où l'on
n'explique pas bien encore les causes naturelles qui ont passé
jusqu'ici pour des miracles, mais où l'on peut déjà constater que rien
n'est miracle ici-bas, et que les lois de l'univers, pour n'être pas
toutes sondées et définies, n'en sont pas moins conformes à l'ordre
éternel.

Mais il est temps de clore ce chapitre des oiseaux et d'en revenir à
celui de ma naissance.




CHAPITRE DEUXIEME.

 De la naissance et du libre arbitre.--Frédéric-Auguste.--Aurore
   de Koenigsmark.--Maurice de Saxe.--Aurore de Saxe.--Le comte de
   Horn.--Mesdemoiselles Verrières et les beaux esprits du
   dix-huitième siècle.--M. Dupin de Francueil.--Madame Dupin de
   Chenonceaux.--L'abbé de Saint-Pierre.


Donc, le sang des rois se trouva mêlé dans mes veines au sang des
pauvres et des petits; et comme ce qu'on appelle la fatalité, c'est le
caractère de l'individu; comme le caractère de l'individu, c'est son
organisation; comme l'organisation de chacun de nous est le résultat
d'un mélange ou d'une parité de races, et la continuation, toujours
modifiée, d'une suite de types s'enchaînant les uns aux autres; j'en
ai toujours conclu que l'hérédité naturelle, celle du corps et de
l'ame, établissait une solidarité assez importante entre chacun de
nous et chacun de ses ancêtres.

Car nous avons tous des ancêtres, grands et petits, plébéiens et
patriciens; ancêtres signifie _patres_, c'est-à-dire une suite de
pères, car le mot n'a point de singulier. Il est plaisant que la
noblesse ait accaparé ce mot à son profit, comme si l'artisan et le
paysan n'avaient pas une lignée de pères derrière eux, comme si on ne
pouvait porter le titre sacré de père à moins d'avoir un blason, comme
si enfin les pères légitimes se trouvaient moins rares dans une classe
que dans l'autre.

Ce que je pense de la noblesse de race, je l'ai écrit dans le
_Piccinino_, et je n'ai peut-être fait ce roman que pour faire les
trois chapitres où j'ai développé mon sentiment sur la noblesse. Telle
qu'on l'a entendue jusqu'ici, elle est un préjugé monstrueux, en tant
qu'elle accapare au profit d'une classe de riches et de puissans la
religion de la famille, principe qui devrait être cher et sacré à tous
les hommes. Par lui-même ce principe est inaliénable, et je ne trouve
pas complète cette sentence espagnole: _Cada uno es hijo de sus
obras_. C'est une idée généreuse et grande que d'être le fils de ses
oeuvres et de valoir autant par ses vertus que le patricien par ses
titres. C'est cette idée qui a fait notre grande révolution: mais
c'est une idée de réaction, et les réactions n'envisagent jamais qu'un
côté des questions, le côté que l'on avait trop méconnu et sacrifié.
Ainsi, il est très vrai que chacun est le fils de ses oeuvres; mais il
est également vrai que chacun est le fils de ses pères, de ses
ancêtres, _patres et matres_. Nous apportons en naissant des instincts
qui ne sont qu'un résultat du sang qui nous a été transmis, et qui
nous gouverneraient comme une fatalité terrible, si nous n'avions pas
une certaine somme de volonté qui est un don tout personnel accordé à
chacun de nous par la justice divine.

A ce propos (et ce sera encore une digression), je dirai que, selon
moi, nous ne sommes pas absolument libres, et que ceux qui ont admis
le dogme affreux de la prédestination auraient dû, pour être logiques
et ne pas outrager la bonté de Dieu, supprimer l'atroce fiction de
l'enfer, comme je la supprime, moi, dans mon ame et dans ma
conscience. Mais nous ne sommes pas non plus absolument esclaves de la
fatalité de nos instincts. Dieu nous a donné à tous un certain
instinct assez puissant pour les combattre, en nous donnant le
raisonnement, la comparaison, la faculté de mettre à profit
l'expérience, de nous _sauver_ enfin, que ce soit par l'amour bien
entendu de soi-même, ou par l'amour de la vérité absolue.

On objecterait en vain les idiots, les fous, et une certaine variété
d'homicides qui sont sous l'empire d'une monomanie furieuse et qui
rentrent, par conséquent, dans la catégorie des fous et des idiots.
Toute règle a son exception qui la confirme; toute combinaison, si
parfaite qu'elle soit, a ses accidens. Je suis convaincue qu'avec le
progrès des sociétés et l'éducation meilleure du genre humain, ces
funestes accidens disparaîtront, de même que la somme de fatalité que
nous apportons avec nous en naissant, devenant le résultat d'une
meilleure combinaison d'instincts transmis, sera notre force et
l'appui naturel de notre logique acquise, au lieu de créer des luttes
incessantes entre nos penchans et nos principes.

C'est peut-être trancher un peu hardiment des questions qui ont occupé
pendant des siècles la philosophie et la théologie que d'admettre,
comme j'ose le faire, une somme d'esclavage et une somme de liberté.
Les religions ont cru qu'elles ne pouvaient s'établir sans admettre ou
sans rejeter le libre arbitre d'une manière absolue. L'Eglise de
l'avenir comprendra, je crois, qu'il faut tenir compte de la fatalité,
c'est-à-dire de la violence des instincts, de l'entraînement des
passions. Celle du passé l'avait déjà pressenti puisqu'elle avait
admis un purgatoire, un moyen terme entre l'éternelle damnation et
l'éternelle béatitude. La théologie du genre humain perfectionnée
admettra les deux principes, fatalité et liberté. Mais comme nous en
avons fini, je l'espère, avec le manichéisme, elle admettra un
troisième principe, qui sera la solution de l'antithèse, la _grâce_.

Ce principe, elle ne l'inventera pas, elle ne fera que le conserver;
car c'est, dans son antique héritage, ce qu'elle aura de meilleur et
de plus beau à exhumer. La grâce, c'est l'action divine, toujours
fécondante et toujours prête à venir au secours de l'homme qui
l'implore. Je crois à cela, et ne saurais croire à Dieu sans cela.

L'ancienne théologie avait esquissé ce dogme à l'usage d'hommes plus
naïfs et plus ignorans que nous, et par suite aussi de l'insuffisance
des lumières du temps. Elle avait dit: _tentation de Satan, libre
arbitre et secours de la grâce_ pour vaincre Satan. Ainsi, trois
termes qui ne s'équilibrent pas, deux contre un, liberté absolue du
choix et secours de la toute-puissance de Dieu pour résister à la
fatalité, à la tentation du diable, qui doit céder, être terrassé
facilement. Si cela eût été vrai, comment donc expliquer l'imbécilité
humaine qui continuait à satisfaire ses passions et à se donner au
diable, malgré la certitude des flammes éternelles, lorsqu'il lui
était si facile de prendre, avec toute la liberté de son esprit et
l'appui de Dieu, le chemin de l'éternelle félicité?

Apparemment, ce dogme n'a jamais bien persuadé les hommes; ce dogme,
parti d'un sentiment austère, enthousiaste, courageux; ce dogme
téméraire jusqu'à l'orgueil et empreint de la passion du progrès, mais
sans tenir compte de l'essence même de l'homme: ce dogme, farouche
dans son résultat et tyrannique dans ses arrêts, puisqu'il condamne
logiquement à l'éternelle haine de Dieu l'insensé qui a librement
choisi le culte du mal; ce dogme-là n'a jamais sauvé personne: les
saints n'ont gagné le ciel que par l'amour. La peur n'a pas empêché
les faibles de rouler dans l'enfer catholique.

En séparant absolument l'ame du corps, l'esprit de la matière,
l'Eglise catholique devait méconnaître la puissance de la tentation et
décréter qu'elle avait son siége dans l'enfer. Mais si la tentation
est en nous-mêmes, si Dieu a permis qu'elle y fût, en traçant la loi
qui relie le fils à la mère, ou la fille au père, tous les enfans à
l'un ou à l'autre, parfois à l'un autant qu'à l'autre: parfois aussi à
l'aïeul, ou à l'oncle, ou au bisaïeul (car tous ces phénomènes de
ressemblance, tantôt physique, tantôt morale, tantôt physique et
morale à la fois, peuvent se constater chaque jour dans les familles);
il est certain que la tentation n'est pas un élément maudit d'avance,
et qu'elle n'est pas l'influence d'un principe abstrait placé en
dehors de nous pour nous éprouver et nous tourmenter.

Jean-Jacques Rousseau pensait que nous étions tous nés bons,
éducables, et il supprimait ainsi la fatalité; mais alors comment
expliquait-il la perversité générale qui s'emparait de chaque homme au
berceau pour le corrompre et inoculer en lui l'amour du mal? Lui aussi
croyait au libre arbitre pourtant! Il me semble que quand on admet
cette liberté absolue de l'homme, il faut, en voyant le mauvais usage
qu'il en fait, arriver absolument à douter de Dieu, ou à proclamer
son inaction, son indifférence, et nous replonger, pour dernière
conséquence désespérée, dans le dogme de la prédestination; c'est un
peu l'histoire de la théologie durant les derniers siècles.

En admettant que l'éducabilité ou la sauvagerie de nos instincts soit
ce que je l'ai dit, un héritage qu'il ne nous appartient pas de
refuser, et qu'il nous est fort inutile de renier, le mal éternel, le
mal en tant que principe fatal, est détruit; car le progrès n'est
point enchaîné par le genre de fatalité que j'admets. C'est une
fatalité toujours modifiable, toujours modifiée, excellente et sublime
parfois, car l'héritage est parfois un don magnifique auquel la bonté
de Dieu ne s'oppose jamais. La race humaine n'est plus une cohue
d'êtres isolés allant au hasard, mais un assemblage de lignes qui se
rattachent les unes aux autres et qui ne se brisent jamais d'une
manière absolue, quand même les noms périssent (médiocre accident dont
les nobles seuls s'embarrassent); l'influence des conquêtes
intellectuelles du temps s'exerce toujours sur la partie libre de
l'ame, et quant à l'action divine qui est l'ame même de ce progrès,
elle va toujours vivifiant l'esprit humain, qui se dégage ainsi peu à
peu des liens du passé et du péché originel de sa race.

Ainsi le mal physique quitte peu à peu notre sang, comme l'esprit du
mal quitte notre ame. Tant que nos générations imparfaites luttent
encore contre elles-mêmes, la philosophie peut être indulgente et la
religion miséricordieuse. Elles n'ont pas le droit de tuer l'homme
pour un acte de démence, de le damner pour un faux point de vue.
Lorsqu'elles auront à tracer un dogme nouveau pour des êtres plus
forts et plus purs, elles n'auront que faire d'y introduire
l'inquisiteur des ténèbres, le bourreau de l'éternité, Satan le
chauffeur. La peur n'aura plus d'action sur les hommes elle n'en a
déjà plus. La _grâce_ suffira, car ce qu'on a appelé la grâce, c'est
l'action de Dieu manifestée aux hommes par la foi.

Devant cet affreux dogme de l'enfer auquel l'esprit humain se refuse,
devant la tyrannie d'une croyance qui n'admettait ni pardon ni espoir
audelà de la vie, la conscience humaine s'est révoltée. Elle a brisé
ses entraves. Elle a brisé la société avec l'Eglise, la tombe de ses
pères avec les autels du passé. Elle a pris son vol, elle s'est égarée
pour un instant, mais elle retrouvera sa route, ne vous en inquiétez
pas.

Me voici encore une fois bien loin de mon sujet, et mon histoire court
le risque de ressembler à celle des sept châteaux du roi de Bohême. Eh
bien! que vous importe, mes bons lecteurs? mon histoire par elle-même
est fort peu intéressante. Les faits y jouent le moindre rôle, et les
réflexions la remplissent. Personne n'a plus rêvé et moins agi que
moi dans sa vie; vous attendiez-vous à autre chose de la part d'un
romancier?

Ecoutez: ma vie, c'est la vôtre; car, vous qui me lisez, vous n'êtes
point lancés dans le fracas des intérêts de ce monde, autrement vous
me repousseriez avec ennui. Vous êtes des rêveurs comme moi. Dès lors,
tout ce qui m'arrête en mon chemin vous a arrêtés aussi. Vous avez
cherché, comme moi, à vous rendre raison de votre existence, et vous
avez posé quelques conclusions. Comparez les miennes aux vôtres. Pesez
et prononcez. La vérité ne sort que de l'examen.

Nous nous arrêterons donc à chaque pas, et nous examinerons chaque
point de vue. Ici, une vérité m'est apparue, c'est que le culte
idolâtrique de la famille est faux et dangereux, mais que le respect
et la solidarité dans la famille sont nécessaires. Dans l'antiquité,
la famille jouait un grand rôle. Puis le rôle s'exagéra son
importance, la noblesse se transmit comme un privilége, et les barons
du moyen-âge prirent de leur race une telle idée, qu'ils eussent
méprisé les augustes familles des patriarches, si la religion n'en eût
consacré et sanctifié la mémoire. Les philosophes du dix-huitième
siècle ébranlèrent le culte de la noblesse, la révolution le renversa;
mais l'idéal religieux de la famille fut entraîné dans cette
destruction, et le peuple qui avait souffert de l'oppression
héréditaire, le peuple qui riait des blasons, s'habitua à se croire
uniquement fils de ses oeuvres. Le peuple se trompa, il a ses ancêtres
tout comme les rois. Chaque famille a sa noblesse, sa gloire, ses
titres; le travail, le courage, la vertu ou l'intelligence. Chaque
homme doué de quelque distinction naturelle la doit à quelque homme
qui l'a précédé, ou à quelque femme qui l'a engendré. Chaque
descendant d'une ligne quelconque aurait donc des exemples à éviter.
Les illustres lignages en sont remplis; et ce ne serait pas une
mauvaise leçon pour l'enfant que de savoir de la bouche de sa nourrice
les vieilles traditions de race qui faisaient l'enseignement du noble
au fond de son château.

Artisans qui commencez à tout comprendre, paysans qui commencez à
savoir écrire, n'oubliez donc plus vos morts. Transmettez la vie de
vos pères à vos fils, faites-vous des titres et des armoiries si vous
voulez, mais faites-vous-en tous! La truelle, la pioche ou la serpe
sont d'aussi beaux attributs que le cor, la tour ou la cloche. Vous
pouvez vous donner cet amusement si bon vous semble. Les industriels
et les financiers se le donnent bien!

Mais vous êtes plus sérieux que ces gens-là. Eh bien! que chacun de
vous cherche à tirer et à sauver de l'oubli les bonnes actions et les
utiles travaux de ses aïeux, et qu'il agisse de manière que ses
descendans lui rendent le même honneur. L'oubli est un monstre stupide
qui a dévoré trop de générations. Combien de héros à jamais ignorés
parce qu'ils n'ont pas laissé de quoi se faire élever une tombe!
combien de lumières éteintes dans l'histoire parce que la noblesse a
voulu être le seul flambeau et la seule histoire des siècles écoulés!
Echappez à l'oubli, vous tous qui avez autre chose en l'esprit que la
nation bornée du présent isolé. Ecrivez votre histoire, vous tous qui
avez compris votre vie et sondé votre coeur. Ce n'est pas à autres
fins que j'écris la mienne et que je vais raconter celle de mes
parens.

Frédéric-Auguste, électeur de Saxe et roi de Pologne, fut le plus
étonnant débauché de son temps. Ce n'est pas un honneur bien rare que
d'avoir un peu de son sang dans les veines, car il eut, dit-on,
plusieurs centaines de bâtards. Il eut de la belle Aurore de
Koenigsmark, cette grande et habile coquette devant laquelle Charles
XII recula et qui dut se croire plus redoutable qu'une armée[5], un
fils qui le surpasse de beaucoup en noblesse, bien qu'il ne fût
jamais que maréchal de France. Ce fut Maurice de Saxe, le vainqueur de
Fontenoy, bon et brave comme son père, mais non moins débauché; plus
avant dans l'art de la guerre, plus heureux aussi et mieux secondé.

  [5] L'anecdote est assez curieuse: la voici racontée par
  Voltaire, _Histoire de Charles XII_: «Auguste aima mieux recevoir
  des lois dures de son vainqueur que de ses sujets. Il se
  détermina à demander la paix au roi de Suède, et voulut entamer
  avec lui un traité secret. Il fallait cacher cette démarche au
  sénat, qu'il regardait comme un ennemi encore plus intraitable.
  L'affaire était très délicate; il s'en reposa sur la comtesse de
  Koenigsmark, Suédoise d'une grande naissance, à laquelle il était
  alors attaché. C'est elle dont le frère est connu par sa mort
  malheureuse, et dont le fils a commandé les armées en France avec
  tant de succès et de gloire. Cette femme, célèbre dans le monde
  par son esprit et par sa beauté, était plus capable qu'aucun
  ministre de faire réussir une négociation. De plus, comme elle
  avait du bien dans les Etats de _Charles XII_, et qu'elle avait
  été longtemps à sa cour, elle avait un prétexte plausible d'aller
  trouver ce prince. Elle vint donc au camp des Suédois en
  Lithuanie, et s'adressa d'abord au comte _Piper_, qui lui promit
  trop légèrement une audience de son maître. La comtesse, parmi
  les perfections qui la rendaient une des plus aimables personnes
  de l'Europe, avait le talent singulier de parler les langues de
  plusieurs pays qu'elle n'avait jamais vus, avec autant de
  délicatesse que si elle y était née. Elle s'amusait même
  quelquefois à faire des vers français qu'on eût pris pour être
  d'une personne née à Versailles. Elle en composa pour _Charles
  XII_, que l'histoire ne doit point omettre. Elle introduisait les
  dieux de la fable, qui tous louaient les différentes vertus de
  _Charles_. La pièce finissait ainsi:

     «Enfin, chacun des dieux discourant à sa gloire
     «Le plaçait par avance au temple de Mémoire;
     «Mais Vénus et Bacchus n'en dirent pas un mot.

  «Tant d'esprit et d'agrémens était perdu auprès d'un homme tel que
  le roi de Suède. Il refusa constamment de la voir. Elle prit le
  parti de se trouver sur son chemin dans les fréquentes promenades
  qu'il faisait à cheval. Effectivement, elle le rencontra un jour
  dans un sentier fort étroit; elle descendit de carosse dès qu'elle
  l'aperçut: le roi la salua sans lui dire un seul mot, tourna la
  bride de son cheval et s'en retourna dans l'instant, de sorte que
  la comtesse de _Koenigsmark_ ne remporta de son voyage que la
  satisfaction de pouvoir croire que le roi de Suède ne redoutait
  qu'elle.»


Aurore de Koenigsmark fut faite, sur ses vieux jours, bénéficiaire
d'une abbaye protestante; la même abbaye de Quedlimbourg dont la
princesse Amélie de Prusse, soeur de Frédéric-le-Grand et amante du
célèbre et malheureux baron de Trenk, fut abbesse aussi par la suite.
La Koenigsmark mourut dans cette abbaye et y fut enterrée. Il y a
quelques années, les journaux allemands ont publié qu'on avait fait
des fouilles dans les caveaux de l'abbaye de Quedlimbourg, et qu'on y
avait trouvé les restes parfaitement embaumés et intacts de l'abbesse
Aurore, vêtu avec un grand luxe, d'une robe de brocart couverte de
pierreries et d'un manteau de velours rouge doublé de martre. Or, j'ai
dans ma chambre, à la campagne, le portrait de la dame encore jeune et
d'une beauté éclatante de ton. On voit même qu'elle s'était fardée
pour poser devant le peintre. Elle est extrêmement brune, ce qui ne
réalise point l'idée que nous nous faisons d'une beauté du Nord. Ses
cheveux, noirs comme de l'encre, sont relevés en arrière par des
agrafes de rubis, et son front lisse et découvert n'a rien de
modeste; de grosses et rudes tresses tombent sur son sein; elle a la
robe de brocart d'or couverte de pierreries et le manteau de velours
rouge garni de zibeline dont on l'a retrouvée habillée dans son
cercueil. J'avoue que cette beauté hardie et souriante ne me plaît
pas, et même que, depuis l'histoire de l'exhumation, le portrait me
fait un peu peur, le soir, quand il me regarde avec ses yeux brillans.
Il me semble qu'elle me dit alors: «De quelles billevesées
embarrasses-tu ta pauvre cervelle, rejeton dégénéré de ma race
orgueilleuse De quelle chimère d'égalité remplis-tu tes rêves? L'amour
n'est pas ce que tu crois; les hommes ne seront jamais ce que tu
espères. Ils ne sont faits que pour être trompés par les rois, par les
femmes et par eux-mêmes.

A côté d'elle est le portrait de son fils Maurice de Saxe, beau pastel
de Latour. Il a une cuirasse éblouissante et la tête poudrée, une
belle et bonne figure qui semble toujours dire: En avant, tambour
battant, mèche allumée! et ne pas se soucier d'apprendre le français
pour justifier son admission à l'Académie. Il ressemble à sa mère,
mais il est blond, d'un ton de peau assez fin; ses yeux bleus ont plus
de douceur et son sourire plus de franchise.

Pourtant le chapitre de ses passions fit souvent tache à sa gloire,
entres autres son aventure avec Mme Favart, rapportée avec tant d'ame
et de noblesse dans la correspondance de Favart. Une de ses dernières
affections fut pour Mlle Verrières[6], _dame de l'Opéra_, qui habitait
avec sa soeur une _petite maison des champs_, aujourd'hui existant
encore, et située au nouveau centre de Paris, en pleine
Chaussée-d'Antin. Mlle Verrières eut de leur liaison une fille qui ne
fut reconnue que quinze ans plus tard pour fille du maréchal de Saxe,
et autorisée à porter son nom par un arrêt du parlement. Cette
histoire est assez curieuse comme peinture des moeurs du temps. Voici
ce que je trouve à ce sujet dans un vieil ouvrage de jurisprudence:

  [6] Son vrai nom était Marie Rinteau, et sa soeur s'appelait
  Geneviève. Le nom qu'elles prirent de demoiselles Verrières est
  un nom de guerre.

«La demoiselle _Marie-Aurore_, fille naturelle de Maurice, comte de
Saxe, maréchal-général des camps et armées de France, avait été
baptisée sous le nom de _fille de Jean-Baptiste de la Rivière,
bourgeois de Paris, et de Marie Rinteau, sa femme_. La demoiselle
Aurore étant sur le point de se marier, le Sieur de Montglas avait été
nommé son tuteur par sentence du Châtelet, du 3 mai 1766. Il y eut de
la publicité pour la publication des bans, la demoiselle Aurore ne
voulant point consentir à être qualifiée de fille de Sieur la Rivière,
encore moins de fille de _père et de mère inconnus_. La demoiselle
Aurore présenta requête à la cour, à l'effet d'être reçue appelante
de la sentence du Châtelet. La cour, plaidant Me Thétion pour la
demoiselle Aurore, qui fournit la preuve complète, tant par la
déposition du sieur Gervais, qui avait accouché sa mère, que par les
personnes qui l'avaient tenue sur les fonts baptismaux, etc., qu'elle
était fille naturelle du comte de Saxe, et qu'il l'avait toujours
reconnue pour sa fille; Me Massonnet pour le premier tuteur qui s'en
rapportait à justice, sur les conclusions conformes de M. Joly de
Fleury, avocat général, rendit, le 4 juin 1766, un arrêt qui infirma
la sentence du 3 mai précédent; émendant, nomma Me Giraud, procureur
en la cour, pour tuteur de la demoiselle Aurore, la déclara «en
possession de l'état de fille naturelle de Maurice, comte de Saxe, la
maintint et garda dans ledit état et possessions d'icelui; ce faisant,
ordonna que l'acte baptistaire inscrit sur les registres de la
paroisse de Saint-Gervais et Saint-Protais de Paris, à la date de 19
octobre 1748; ledit extrait contenant _Marie-Aurore, fille, présentée
ledit jour à ce baptême par Antoine-Alexandre Colbert, Marquis de
Sourdis, et par Geneviève Rinteau, parrain et marraine_, sera réformé,
et qu'au lieu des noms de Jean-Baptiste de la Rivière, bourgeois de
Paris, et de Marie Rinteau, sa femme, il sera, après le nom de
_Marie-Aurore, fille_, ajouté ces mots: NATURELLE DE MAURICE, COMTE DE
SAXE, maréchal-général des camps et armées de France, et de Marie
Rinteau; et ce par l'huissier de notre dite cour, porteur du présent
arrêt, etc.»[7]

  [7] Extrait de la _Collection de décisions nouvelles et de
  notions relatives à la jurisprudence actuelle_, par Me J.-B.
  Denisart, procureur au châtelet de Paris, tome III, p.
  704.--Paris, 1774.

Une autre preuve irrécusable que ma grand'mère eût pu revendiquer
devant l'opinion publique, c'est la ressemblance avérée qu'elle avait
avec le maréchal de Saxe, et l'espèce d'adoption que fit d'elle la
Dauphine, fille du roi Auguste, nièce du maréchal, mère de Charles X
et de Louis XVIII. Cette princesse la plaça à Saint-Cyr et se chargea
de son éducation et de son mariage, lui intimant défense de voir et
fréquenter sa mère.

A quinze ans, Aurore de Saxe sortit de Saint-Cyr pour être mariée au
comte de Horn[8], bâtard de Louis XV, et lieutenant du roi à
Schlestadt. Elle le vit pour la première fois la veille de son mariage
et en eut grand'peur, croyant voir marcher le portrait du feu roi,
auquel il ressemblait d'une manière effrayante. Il était seulement
plus grand, plus beau, mais il avait l'air dur et insolent. Le soir du
mariage, auquel assista l'abbé de Beaumont, mon grand-oncle (fils du
duc de Bouillon et de Mlle de Verrières), un valet de chambre dévoué
vint dire au jeune abbé, qui était alors presque un enfant, d'empêcher
par tous les moyens possibles la jeune comtesse de Horn de passer la
nuit avec son mari. Le médecin du comte de Horn fut consulté, et le
comte lui-même entendit raison.

  [8] Messire Antoine de Horn, chevalier de Saint-Louis, lieutenant
  pour le roi de la province de Schlestadt.

Il en résulta que Marie-Aurore de Saxe ne fut jamais que de nom
l'épouse de son premier mari; car ils ne se virent plus qu'au milieu
des fêtes princières qu'ils reçurent en Alsace, garnison sous
les armes, coups de canon, clefs de la ville présentées sur un
plat d'or, harangues des magistrats, illuminations, grands bals à
l'hôtel-de-ville; que sais-je? tout le fracas de vanité par lequel le
monde semblait vouloir consoler cette pauvre petite fille d'appartenir
à un homme qu'elle n'aimait pas, qu'elle ne connaissait pas, et
qu'elle devait fuir comme la mort.

Ma grand'mère m'a souvent raconté l'impression que lui fit, au sortir
du cloître, toute la pompe de cette réception. Elle était dans un
grand carrosse doré tiré par quatre chevaux blancs; monsieur son mari
était à cheval avec un habit chamarré très magnifiquement. Le bruit du
canon faisait autant de peur à Aurore que la voix de son mari. Une
seule chose l'enivra, c'est qu'on lui apporta à signer, avec
autorisation royale, la grâce des prisonniers. Et tout aussitôt une
vingtaine de prisonniers sortirent des prisons d'Etat et vinrent la
remercier. Elle se mit alors à pleurer, et peut-être la joie naïve
qu'elle ressentit lui fut-elle comptée plus tard par la Providence,
lorsqu'elle sortit de prison après le 9 thermidor.

Mais, peu de semaines après son arrivée en Alsace, au beau milieu
d'une nuit de bal, M. le gouverneur disparut; madame la gouvernante
dansait, à trois heures du matin, lorsqu'on vint lui dire tout bas que
son mari la priait de vouloir passer un instant chez lui. Elle s'y
rendit; mais, à l'entrée de la chambre du comte, elle s'arrêta
interdite, se rappelant combien son jeune frère l'abbé lui avait
recommandé de n'y jamais pénétrer seule. Elle s'enhardit dès qu'on
ouvrit la chambre et qu'elle y vit de la lumière et du monde. Le même
valet qui avait parlé le jour du mariage soutenait en ce moment le
comte de Horn dans ses bras. On l'avait étendu sur son lit: un médecin
se tenait à côté. «Monsieur le comte n'a plus rien à dire à madame la
comtesse, s'écria le valet de chambre en voyant paraître ma
grand'mère; emmenez, emmenez madame!» Elle ne vit qu'une grande main
blanche qui pendait sur le bord du lit et qu'on releva vite pour
donner au cadavre l'attitude convenable. Le comte de Horn venait
d'être tué en duel d'un grand coup d'épée.

Ma grand'mère n'en sut jamais davantage. Elle ne pouvait guère rendre
d'autre devoir à son mari que de porter son deuil; mort ou vivant,
c'était toujours de l'effroi qu'il lui avait inspiré.

Je crois, si je ne me trompe, que la Dauphine vivait encore à cette
époque, et qu'elle replaça Marie-Aurore dans un couvent. Que ce fût
tout de suite ou peu après, il est certain que la jeune veuve recouvra
bientôt la liberté de voir sa mère, qu'elle avait toujours aimée, et
qu'elle en profita avec empressement[9].

  [9] La Dauphine mourut en 1767. Ma grand'mère avait donc dix-neuf
  ans lorsqu'elle put aller vivre chez sa mère.

Les demoiselles de Verrières vivaient toujours ensemble dans
l'aisance, et menant même assez grand train, encore belles et assez
âgées pourtant pour être entourées d'hommages désintéressés. Celle qui
fut mon arrière-grand'mère était la plus intelligente et la plus
aimable. L'autre avait été superbe; je ne sais plus de quel personnage
elle tenait ses ressources. J'ai ouï dire qu'on l'appelait la Belle et
la Bête.

Elles vivaient agréablement, avec l'insouciance que le peu de sévérité
des moeurs de l'époque leur permettait de conserver, et _cultivant les
Muses_, comme on disait alors. On jouait la comédie chez elles, M. de
la Harpe y jouait lui-même ses pièces encore inédites. Aurore y fit le
rôle de _Mélanie_ avec un succès mérité. On s'occupait là
exclusivement de littérature et de musique. Aurore était d'une beauté
angélique, elle avait une intelligence supérieure, une instruction
solide, à la hauteur des esprits les plus éclairés de son temps, et
cette intelligence fut cultivée et développée encore par le commerce,
la conversation et l'entourage de sa mère. Elle avait, en outre, une
voix magnifique, et je n'ai jamais connu de meilleure musicienne. On
donnait aussi l'opéra-comique chez sa mère. Elle fit _Colette_ dans le
_Devin du village_, _Azémia_ dans les _Sauvages_, et tous les
principaux rôles dans les opéras de Grétry et les pièces de Sedaine.
Je l'ai entendue cent fois dans sa vieillesse chanter des airs des
vieux maîtres italiens, dont elle avait fait depuis sa nourriture plus
substantielle: Leo, Porpora, Hasse, Pergolèse, etc. Elle avait les
mains paralysées et s'accompagnait avec deux ou trois doigts seulement
sur un vieux clavecin criard. Sa voix était chevrotante, mais toujours
juste et étendue; la méthode et l'accent ne se perdent pas. Elle
lisait toutes les partitions à livre ouvert, et jamais depuis je n'ai
entendit mieux chanter ni mieux accompagner. Elle avait cette manière
large, cette simplicité carrée, ce goût pur et cette distinction de
prononciation qu'on n'a plus, qu'on ne connaît plus aujourd'hui. Dans
mon enfance, elle me faisait dire avec elle un petit duetto italien,
de je ne sais plus quel maître:

     Non mi dir, bel idol mio,
     Non mi dir ch'io son ingrato.


Elle prenait la partie du ténor, et quelquefois encore, quoiqu'elle
eût quelque chose comme soixante-cinq ans, sa voix s'élevait à une
telle puissance d'expression et de charme, qu'il m'arriva un jour de
rester court et de fondre en larmes en l'écoutant. Mais j'aurai à
revenir sur ces premières impressions musicales, les plus chères de ma
vie. Je vais retourner maintenant sur mes pas et reprendre l'histoire
de la jeunesse de ma chère _bonne maman_.

Parmi les hommes célèbres qui fréquentaient la maison de ma mère, elle
connut particulièrement Buffon, et trouva dans son entretien un charme
qui resta toujours frais dans sa mémoire. Sa vie fut riante et douce
autant que brillante, à cette époque. Elle inspirait à tous l'amour ou
l'amitié. J'ai nombre de poulets en vers fades que lui adressèrent les
beaux esprits de l'époque, un entre autres de La Harpe, ainsi tourné:

     Des Césars, à vos pieds, je mets toute la cour[10].
     Recevez ce cadeau que l'amitié présente,
         Mais n'en dites rien à l'amour.....
         Je crains trop qu'il ne me démente!

  [10] Il lui envoyait sa traduction des _Douze Césars_ de Suétone.

Ceci est un échantillon de la galanterie du temps. Mais Aurore
traversa ce monde de séductions et cette foule d'hommages sans songer
à autre chose qu'à cultiver les arts et à former son esprit. Elle
n'eut jamais d'autre passion que l'amour maternel, et ne sut jamais ce
que c'était qu'une aventure. C'était pourtant une nature tendre,
généreuse et d'une exquise sensibilité. La dévotion ne fut pas son
frein. Elle n'en eut pas d'autre que celle du dix-huitième siècle, le
déisme de Jean-Jacques Rousseau et de Voltaire. Mais c'était une ame
ferme, clairvoyante, éprise particulièrement d'un certain idéal de
fierté et de respect de soi-même. Elle ignora la coquetterie, elle
était trop bien douée pour en avoir besoin, et ce système de
provocation blessait ses idées et ses habitudes de dignité. Elle
traversa une époque fort libre et un monde très corrompu sans y
laisser une plume de son aile; et condamnée par un destin étrange à ne
pas connaître l'amour dans le mariage, elle résolut le grand problème
de vivre calme et d'échapper à toute malveillance, à toute calomnie.

Je crois qu'elle avait environ vingt-cinq ans lorsqu'elle perdit sa
mère. Mlle de Verrières mourut un soir, au moment de se mettre au lit,
sans être indisposée le moins du monde et en se plaignant seulement
d'avoir un peu froid aux pieds. Elle s'assit devant le feu, et tandis
que sa femme de chambre lui faisait chauffer sa pantoufle, elle rendit
l'esprit sans dire un mot ni exhaler un soupir. Quand la femme de
chambre l'eut chaussée, elle lui demanda si elle se sentait bien
réchauffée, et n'en obtenant pas de réponse, elle la regarda au
visage et s'aperçut que le dernier sommeil avait fermé ses yeux. Je
crois que dans ce temps-là, pour certaines natures qui se trouvaient
en harmonie complète avec l'humeur et les habitudes de leur milieu
philosophique, tout était agréable et facile, même de mourir.

Aurore se retira dans un couvent: c'était l'usage quand on était jeune
fille ou jeune veuve, sans parens pour vous piloter à travers le
monde. On s'y installait paisiblement, avec une certaine élégance, on
y recevait des visites, on en sortait le matin, le soir même, avec un
chaperon convenable. C'était une sorte de précaution contre la
calomnie, une affaire d'étiquette et de goût.

Mais pour ma grand'mère, qui avait des goûts sérieux et des habitudes
d'ordre, cette retraite fut utile et précieuse. Elle y lut
prodigieusement, et entassa des volumes d'extraits et de citations que
je possède encore, et qui me sont un témoignage de la solidité de son
esprit et du bon emploi de son temps. Sa mère ne lui avait laissé que
quelques hardes, deux ou trois portraits de famille, celui d'Aurore de
Koenigsmark entre autres, singulièrement logé chez elle par le
maréchal de Saxe, beaucoup de madrigaux et de pièces de vers inédits
de ses amis littéraires (lesquels vers inédits méritaient bien de
l'être), enfin le cachet du maréchal et sa tabatière, que j'ai encore
et qui sont d'un très joli travail. Quant à sa maison, à son théâtre
et à tout son luxe de femme charmante, il est à croire que les
créanciers se tenaient prêts à fondre dessus, mais que, jusqu'à
l'heure sereine et insouciante de sa fin, la dame avait trop compté
sur leur bonne éducation pour s'en tourmenter. Les créanciers de ce
temps-là étaient en effet fort bien élevés. Ma grand'mère n'eut pas le
moindre désagrément à subir de leur part; mais elle se trouva réduite
à une petite pension de la Dauphine, qui même manqua tout d'un coup un
beau jour. Ce fut à cette occasion qu'elle écrivit à Voltaire et qu'il
lui répondit une lettre charmante, dont elle se servit auprès de la
duchesse de Choiseul[11].

  [11] Voici la lettre de ma grand'mère, et la réponse:

     _A. M. de Voltaire, 24 août 1768._

   «C'est au chantre de Fontenoi que la fille du maréchal de Saxe
   s'adresse pour obtenir du pain. J'ai été reconnue; Mme la
   dauphine a pris soin de mon éducation après la mort de mon père.
   Cette princesse m'a retirée de St-Cyr pour me marier à M. de
   Horn, chevalier de St-Louis et capitaine au régiment de
   Royal-Bavière. Pour ma dot, elle a obtenu la lieutenance de roy
   de Schlestadt. Mon mari en arrivant dans cette place, au milieu
   des fêtes qu'on nous y donnait, est mort subitement. Depuis, la
   mort m'a enlevé mes protecteurs, M. le dauphin et Mme la
   dauphine.

   «Fontenoi, Raucoux, Laufeld sont oubliés. Je suis délaissée.
   J'ai pensé que celui qui a immortalisé les victoires du père
   s'intéresserait aux malheurs de la fille. C'est à lui qu'il
   appartient d'adopter les enfans du héros et d'être mon soutien,
   comme il est celui de la fille du grand Corneille. Avec cette
   éloquence que vous avez consacrée à plaider la cause des
   malheureux, vous ferez retentir dans tous les coeurs le cri de
   la pitié, et vous acquerrez autant de droits sur ma
   reconnaissance, que vous en avez déjà sur mon respect et sur mon
   admiration pour vos talens sublimes.»

     _Réponse._
     «27bre 1768, au château de Ferney.

     «Madame,

   «J'irai bientôt rejoindre le héros votre père et je lui
   apprendrai avec indignation l'état où est sa fille. J'ai eu
   l'honneur de vivre beaucoup avec lui; il daignait avoir de la
   bonté pour moi. C'est un des malheurs qui m'accablent dans ma
   vieillesse, de voir que la fille du héros de la France n'est pas
   heureuse en France. Si j'étais à votre place, j'irais me
   présenter à Mme la duchesse de Choiseul. Mon nom me ferait
   ouvrir les portes à deux battans, et Mme la duchesse de
   Choiseul, dont l'ame est juste, noble et bienfesante, ne
   laisserait pas passer une telle occasion de faire du bien. C'est
   le meilleur conseil que je puisse vous donner, et je suis sûr du
   succès quand vous parlerés. Vous m'avés fait, sans doute, trop
   d'honneur, madame, quand vous avés pensé qu'un vieillard
   moribond, persécuté et retiré du monde serait assés heureux pour
   servir la fille de M. le maréchal de Saxe. Mais vous m'avés
   rendu justice en ne doutant pas du vif intérêt que je dois
   prendre à la fille d'un si grand homme.

   «J'ai l'honneur d'être avec respect,

     «Madame,

   «Votre très humble et très obéissant serviteur,

     «VOLTAIRE,
     «gentilhomme ordre de la chambre du roy.»


Mais il est probable que cela ne réussit point, car Aurore se décida,
vers l'âge de trente ans, à épouser M. Dupin de Francueil, mon
grand-père, qui en avait alors soixante-deux.

M. Dupin de Francueil, le même que Jean-Jacques Rousseau, dans ses
_Mémoires_, et Mme d'Epinay, dans sa _Correspondance_, désignent sous
le nom de Francueil seulement, était l'homme charmant par excellence,
comme on l'entendait au siècle dernier. Il n'était point de haute
noblesse, étant fils de M. Dupin, fermier-général, qui avait quitté
l'épée pour la finance. Lui-même était receveur général à l'époque où
il épousa ma grand'mère. C'était une famille bien apparentée et
ancienne, ayant quatre in-folio de lignage bien établi par grimoire
héraldique, avec vignettes coloriées fort jolies. Quoi qu'il en soit,
ma grand'mère hésita longtemps à faire cette alliance, non que l'âge
de M. Dupin fût une objection capitale, mais parce que son entourage,
à elle, le tenait pour un trop petit personnage à mettre en regard de
Mlle de Saxe, comtesse de Horn. Le préjugé céda devant des
considérations de fortune, M. Dupin étant fort riche à cette époque.
Pour ma grand'mère, l'ennui d'être séquestrée au couvent dans le plus
bel âge de sa vie, les soins assidus, la grâce, l'esprit et l'aimable
caractère de son vieux adorateur, eurent plus de poids que l'appât des
richesses; après deux ou trois ans d'hésitation, durant lesquels il ne
passa pas un jour sans venir au parloir déjeuner et causer avec elle,
elle couronna son amour et devint Mme Dupin[12].

  [12] Il paraît qu'il y eut quelque opposition, je ne sais de
  quelle part, car ils allèrent se marier en Angleterre, dans la
  chapelle de l'ambassade, et firent ratifier ensuite leur union à
  Paris.

Elle m'a souvent parlé de ce mariage si lentement pesé et de ce
grand-père que je n'ai jamais connu. Elle me dit que pendant dix ans
qu'ils vécurent ensemble, il fut, avec son fils, la plus chère
affection de sa vie; et bien qu'elle n'employât jamais le mot d'amour,
que je n'ai jamais entendu sortir de ses lèvres à propos de lui ni de
personne, elle souriait quand elle m'entendait dire qu'il me
paraissait impossible d'aimer un vieillard. «Un vieillard aime plus
qu'un jeune homme, disait-elle, et il est impossible de ne pas aimer
qui vous aime parfaitement. Je l'appelais mon vieux mari et mon papa.
Il le voulait ainsi, et ne m'appelait jamais que sa fille, même en
public. Et puis, ajoutait-elle, est-ce qu'on était jamais vieux dans
ce temps-là? C'est la révolution qui a amené la vieillesse dans le
monde. Votre grand-père, ma fille, a été beau, élégant, soigné,
gracieux, parfumé, enjoué, aimable, affectueux et d'une humeur égale
jusqu'à l'heure de sa mort. Plus jeune, il avait été trop aimable pour
avoir une vie aussi calme, et je n'eusse peut-être pas été aussi
heureuse avec lui, on me l'aurait trop disputé. Je suis convaincue que
j'ai eu le meilleur âge de sa vie, et que jamais jeune homme n'a rendu
une jeune femme aussi heureuse que je le fus; nous ne nous quittions
pas d'un instant, et jamais je n'eus un instant d'ennui auprès de lui.
Son esprit était une encyclopédie d'idées, de connaissances et de
talens qui ne s'épuisa jamais pour moi. Il avait le don de savoir
toujours s'occuper d'une manière agréable pour les autres autant que
pour lui-même. Le jour il faisait de la musique avec moi; il était
excellent violon, et faisait ses violons lui-même, car il était
luthier, outre qu'il était horloger, architecte, tourneur, peintre,
serrurier, décorateur, cuisinier, poète, compositeur de musique,
menuisier, et qu'il brodait à merveille. Je ne sais pas ce qu'il
n'était pas. Le malheur, c'est qu'il mangea sa fortune à satisfaire
tous ces instincts divers et à expérimenter toutes choses; mais je n'y
vis que du feu, et nous nous ruinâmes le plus aimablement du monde. Le
soir, quand nous n'étions pas en fête, il dessinait à côté de moi,
tandis que je faisais du parfilage, et nous nous faisions la lecture à
tour de rôle: ou bien quelques amis charmans nous entouraient et
tenaient en haleine son esprit fin et fécond par une agréable
causerie. J'avais pour amies de jeunes femmes mariées d'une façon plus
splendide, et qui pourtant ne se lassaient pas de me dire qu'elles
m'enviaient mon vieux mari.

«C'est qu'on savait vivre et mourir dans ce temps-là, disait-elle
encore: on n'avait pas d'infirmités importunes. Si on avait la goutte,
on marchait quand même et sans faire la grimace: on se cachait de
souffrir par bonne éducation. On n'avait pas ces préoccupations
d'affaires qui gâtent l'intérieur et rendent l'esprit épais. On savait
se ruiner sans qu'il y parût, comme de beaux joueurs qui perdent sans
montrer d'inquiétude et de désir. On se serait fait porter demi-mort à
une partie de chasse. On trouvait qu'il valait mieux mourir au bal ou
à la comédie que dans son lit, entre quatre cierges et de vilains
hommes noirs. On était philosophe, on ne jouait pas l'austérité, on
l'avait parfois sans en faire montre. Quand on était sage, c'était par
goût, et sans faire le pédant ou la prude. On jouissait de la vie, et
quand l'heure de la perdre était venue, on ne cherchait pas à dégoûter
les autres de vivre. Le dernier adieu de mon vieux mari fut de
m'engager à lui survivre longtemps et à me faire une vie heureuse.
C'était la vraie manière de se faire regretter que de montrer un coeur
si généreux.»

Certes, elle était agréable et séduisante, cette philosophie de la
richesse, de l'indépendance de la tolérance et de l'aménité; mais il
fallait cinq ou six cent mille livres de rente pour la soutenir, et je
ne vois pas trop comment en pouvaient profiter les misérables et les
opprimés.

Elle échoua, cette philosophie, devant les expiations
révolutionnaires, et les heureux du passé n'en gardèrent que l'art de
savoir monter avec grâce sur l'échafaud, ce qui est beaucoup, j'en
conviens; mais ce qui les aida à montrer cette dernière vaillance, ce
fut le profond dégoût d'une vie où ils ne voyaient plus le moyen de
s'amuser, et l'effroi d'un état social où il fallait admettre, au
moins en principe, le droit de tous au bien-être et au loisir.

Avant d'aller plus loin, je parlerai d'une illustration qui était dans
la famille de M. Dupin, illustration vraie et légitime, mais dont ni
mon grand-père ni moi, n'avons à revendiquer l'honneur et le profit
intellectuel. Cette illustration, c'était Mme Dupin de Chenonceaux, à
laquelle je ne tiens en rien par le sang, puisqu'elle était seconde
femme de M. Dupin, le fermier-général, et par conséquent belle-mère de
M. Dupin de Francueil. Ce n'est pas une raison pour que je n'en parle
pas. Je dois d'autant plus le faire que, malgré la réputation d'esprit
et de charme dont elle a joui, et les éloges que lui ont accordés ses
contemporains, cette femme remarquable n'a jamais voulu occuper dans
la république des lettres sérieuses la place qu'elle méritait.

Elle était Mlle de Fontaines, et passa pour être la fille de Samuel
Bernard, du moins Jean-Jacques Rousseau le rapporte. Elle apporta une
dot considérable à M. Dupin; je ne me souviens plus lequel des deux
possédait en propre la terre de Chenonceaux, mais il est certain qu'à
eux deux ils réalisèrent une immense fortune. Ils avaient pour pied à
terre à Paris l'hôtel Lambert, et pouvaient se piquer d'occuper tour à
tour deux des plus belles résidences du monde.

On sait comment Jean-Jacques Rousseau devint secrétaire de M. Dupin,
et habitua Chenonceaux avec eux, comment il devint amoureux de Mme
Dupin, qui était belle comme un ange, et comment il risqua
imprudemment une déclaration qui n'eut pas de succès. Il conserva
néanmoins des relations d'amitié avec elle et avec son beau-fils
Francueil.

Mme Dupin cultivait les lettres et la philosophie sans ostentation et
sans attacher son nom aux ouvrages de son mari, dont cependant elle
aurait pu, j'en suis certaine, revendiquer la meilleure partie et les
meilleures idées. Leur critique étendue de l'_Esprit des lois_ est un
très bon ouvrage peu connu et peu apprécié, inférieur par la forme à
celui de Montesquieu, mais supérieur dans le fond à beaucoup d'égards,
et, par cela même qu'il émettait dans le monde des idées plus
avancées, il dut passer inaperçu à côté du génie de Montesquieu qui
répondait à toutes les tendances et à toutes les aspirations
politiques du moment[13].

  [13] Cet ouvrage ne se répandit guère. Mme de Pompadour, qui
  protégeait Montesquieu, obtint de M. Dupin qu'il anéantirait son
  livre, bien qu'il fût déjà publié. J'ai pourtant le bonheur d'en
  avoir un exemplaire qui s'est conservé entre mes mains. Sans
  aucune prévention ni amour-propre de famille, c'est un très bon
  livre, d'une critique serrée qui relève toutes les contradictions
  de l'_Esprit des Lois_, et présente de temps à autre des aperçus
  beaucoup plus élevés sur la législation et la morale des nations.

M. et Mme Dupin travaillaient à un ouvrage sur le mérite des femmes,
lorsque Jean-Jacques vécut auprès d'eux. Il les aidait à prendre des
notes et à faire des recherches, et il entassa à ce sujet des
matériaux considérables qui subsistent encore à l'état de manuscrits
au château de Chenonceaux. L'ouvrage ne fut point exécuté, à cause de
la mort de M. Dupin, et Mme Dupin, par modestie, ne publia jamais ses
travaux. Certains résumés de ses opinions, écrits de sa propre main,
sous l'humble titre d'_Essais_, mériteraient pourtant de voir le jour,
ne fût-ce que comme document historique à joindre à l'histoire
philosophique du siècle dernier. Cette aimable femme est de la famille
des beaux et bons esprits de son temps, et il est peut-être beaucoup à
regretter qu'elle n'avait pas consacré sa vie à développer et à
répandre la lumière qu'elle portait dans son coeur.

Ce qui lui donne une physionomie très particulière et très originale
au milieu de ces philosophes, c'est qu'elle est plus avancée que la
plupart d'entre eux. Elle n'est point l'adepte de Rousseau. Elle n'a
pas le talent de Rousseau; mais il n'a pas, lui, la force et l'élan de
son ame. Elle procède d'une autre doctrine plus hardie et plus
profonde, plus ancienne dans l'humanité, et plus nouvelle en apparence
au dix-huitième siècle; elle est l'amie, l'élève ou le maître (qui
sait?) d'un vieillard réputé extravagant, génie incomplet, privé du
talent de la forme, et que je crois pourtant plus éclairé
intérieurement de l'esprit de Dieu que Voltaire, Helvétius, Diderot et
Rousseau lui-même: je parle de l'abbé de Saint-Pierre, qu'on appelait
alors dans le monde, le _fameux_ abbé de Saint-Pierre, qualification
ironique dont on lui fait grâce aujourd'hui qu'il est à peu près
inconnu et oublié.

Il est des génies malheureux; auxquels l'expression manque et qui, à
moins de trouver un Platon pour les traduire au monde, tracent de
pâles éclairs dans la nuit des temps, et emportent dans la tombe le
secret de leur intelligence, l'_inconnu de leur méditation_, comme
disait un membre de cette grande famille de muets ou de _bègues_
illustres, Geoffroy Saint-Hilaire.

Leur impuissance semble un fait fatal, tandis que la forme la plus
claire et la plus heureuse se trouve départie souvent à des hommes de
courtes idées et de sentimens froids. Pour mon compte, je comprends
fort bien que Mme Dupin ait préféré les utopies de l'abbé de
Saint-Pierre aux doctrines anglomanes de Montesquieu. Le grand
Rousseau n'eut pas autant de courage moral ou de liberté d'esprit que
cette femme généreuse. Chargé par elle de résumer le projet de paix
perpétuelle de l'abbé de Saint-Pierre et la polysynodie, il le fit
avec la clarté et la beauté de sa forme; mais il avoue avoir cru
devoir passer les traits les plus hardis de l'auteur; et il renvoie au
texte les lecteurs qui auront le courage d'y puiser eux-mêmes.

J'avoue que je n'aime pas beaucoup le système d'ironie adopté par
Jean-Jacques Rousseau à l'égard des utopies de l'abbé de Saint-Pierre,
et les ménagemens qu'il croit devoir feindre avec les puissances de
son temps. Sa feinte, d'ailleurs, est trop habile ou trop maladroite:
ou ce n'est pas de l'ironie assez évidente, et par là elle perd de sa
force, ou elle n'est pas assez déguisée, et par là elle perd de sa
prudence et de son effet. Il n'y a pas d'unité, il n'y a pas de fixité
dans les jugemens de Rousseau sur le philosophe de Chenonceaux; selon
les époques de sa vie où les dégoûts de la persécution l'abattent plus
ou moins lui-même, il le traite de _grand homme_ ou de _pauvre homme_.
En de certains endroits des _Confessions_, on dirait qu'il rougit de
l'avoir admiré. Rousseau a tort. Pour manquer de _talent_, on n'est
pas un _pauvre homme_. Le génie vient du coeur et ne réside pas dans
la forme. Et puis, la critique principale qu'il lui adresse avec tous
les critiques de son temps, c'est de n'être point un homme pratique et
d'avoir cru à la réalisation de ses réformes sociales. Il me semble
pourtant que ce rêveur a vu plus clair que tous ses contemporains, et
qu'il était beaucoup plus près des idées révolutionnaires,
constitutionnelles, saint-simoniennes, et même de celles qu'on appelle
aujourd'hui humanitaires, que son contemporain Montesquieu et ses
successeurs Rousseau, Diderot, Voltaire, Helvétius, etc.

Car il y a eu de tout dans le vaste cerveau de l'abbé de Saint-Pierre,
et, dans cette espèce de chaos de sa pensée, on trouve entassées
pêle-mêle toutes les idées dont chacune a défrayé depuis la vie
entière d'hommes très forts. Certainement, Saint-Simon procède de lui,
Mme Dupin, son élève, et M. Dupin, dans la _Critique de l'Esprit des
lois_, sont ouvertement _émancipateurs_ de la femme. Les divers essais
de gouvernement qui se sont produits depuis cent ans, les principaux
actes de la diplomatie européenne, et les simulacres de conseils
princiers qu'on appelle alliances, ont emprunté aux théories
gouvernementales de l'abbé de Saint-Pierre de semblans (menteurs, il
est vrai) de sagesse et de moralité. Quant à la philosophie de la paix
perpétuelle, elle est dans l'esprit des plus nouvelles écoles
philosophiques.

Il serait donc fort ridicule aujourd'hui de trouver l'abbé de
Saint-Pierre ridicule, et de parler sans respect de celui que ses
détracteurs mêmes appelaient l'_homme de bien_ par excellence.
N'eût-il conservé que ce titre pour tout bagage dans la postérité,
c'est quelque chose de plus que celui de plus d'un grand homme de son
temps.

Mme Dupin de Chenonceaux aima religieusement cet homme de bien,
partagea ses idées, embellit sa vieillesse par des soins touchans, et
reçut à Chenonceaux son dernier soupir. J'y ai vu, dans la chambre
même où il rendit à Dieu son ame généreuse, un portrait de lui fait
peu de temps auparavant. Sa belle figure, à la fois douce et austère,
a une certaine ressemblance de type avec celle de François Arago. Mais
l'expression est autre, et déjà, d'ailleurs, les ombres de la mort
ont envahi ce grand oeil noir creusé par la souffrance, ses joues
pâles dévastées par les années[14].

  [14] J'ai commis ici une petite erreur de fait que mon cousin M.
  de Villeneuve, héritier de Chenonceaux et de l'histoire de Mme
  Dupin, me signale. L'abbé de Saint-Pierre mourut à Paris, mais
  bien peu de temps après avoir fait une maladie grave à
  Chenonceaux.

     (_Note de 1850._)


  Mme Dupin a laissé à Chenonceaux quelques écrits fort courts, mais
  très pleins d'idées nettes et de nobles sentimens. Ce sont, en
  général, des pensées détachées, mais dont le lien est très
  logique. Un petit traité du _Bonheur_, en quelques pages, nous a
  paru un chef-d'oeuvre. Et pour en faire comprendre la portée
  philosophique, il nous suffit d'en transcrire les premiers mots:
  _Tous les hommes ont un droit égal au bonheur_; textuellement:
  «Tous les hommes ont un droit égal au _plaisir_». Mais il ne faut
  pas que ce mot _plaisir_, qui a sa couleur locale comme un trumeau
  de cheminée, fasse équivoque et soit pris pour l'expression d'une
  pensée de la régence. Non, son véritable sens est un bonheur
  matériel, jouissance de la vie, bien-être, répartition des biens,
  comme on dirait aujourd'hui. Le titre de l'ouvrage, l'esprit
  chaste et sérieux dont il est empreint ne peuvent laisser aucun
  doute sur le sens moderne de cette formule égalitaire qui répond à
  celle-ci: _A chacun suivant ses besoins_. C'est une idée assez
  _avancée_, je crois, tellement avancée, qu'aujourd'hui encore elle
  l'est trop pour la cervelle prudente de la plupart de nos penseurs
  et de nos politiques, et qu'il a fallu à l'illustre historien
  Louis Blanc un certain courage pour la proclamer et la
  développer.[15]

  [15] J'écris ceci en juillet 1847. Qui sait si avant la
  publication de ces Mémoires, un bouleversement social n'aura pas
  créé beaucoup de penseurs _tres courageux_?

Belle et charmante, simple, forte et calme, Mme Dupin finit ses jours
à Chenonceaux dans un âge très avancé. La forme de ses écrits est
aussi limpide que son ame, aussi délicate, souriante et fraîche que
les traits de son visage. Cette forme est sienne, et la correction
élégante n'y nuit point à l'originalité. Elle écrit la langue de son
temps, mais elle a le tour de Montaigne, le trait de Bayle, et l'on
voit que cette belle dame n'a pas craint de secouer la poussière des
vieux maîtres. Elle ne les imite pas; mais elle se les est assimilés,
comme un bon estomac nourri de bons alimens.

Il faut encore dire à sa louange que de tous les anciens amis
délaissés et soupçonnés par la douloureuse vieillesse de Rousseau,
elle est peut-être la seule à laquelle il rende justice dans ses
_Confessions_, et dont il avoue les bienfaits sans amertume. Elle fut
bonne, même à Thérèse Levasseur et à son indigne famille. Elle fut
bonne à tous, et réellement estimée; car l'orage révolutionnaire entra
dans le royal manoir de Chenonceaux et respecta les cheveux blancs de
la vieille dame. Toutes les mesures de rigueur se bornèrent à la
confiscation de quelques tableaux historiques, dont elle fit le
sacrifice de bonne grâce aux exigences du moment. Sa tombe, simple et
de bon goût, repose dans le parc de Chenonceaux sous de mélancoliques
et frais ombrages. Touristes qui cueillez religieusement les feuilles
de ces cyprès, sans autre motif que de rendre hommage à la vertueuse
beauté aimée de Jean-Jacques, sachez qu'elle a droit, à plus de
respect encore. Elle a consolé la vieillesse de l'_homme de bien_ de
son temps; elle a été son disciple; elle a inspiré à son propre mari
la théorie du respect pour son sexe; grand hommage rendu à la
supériorité douce et modeste de son intelligence. Elle a fait plus
encore, elle a compris, elle, riche, belle et puissante, que _tous les
hommes avaient droit au bonheur_. Honneur donc à celle qui fut belle
comme la maîtresse d'un roi, sage comme une matrone, éclairée comme un
vrai philosophe, et bonne comme un ange.

Une noble amitié qui fut calomniée, comme tout ce qui est naturel et
bon dans le monde, unissait Francueil à sa belle-mère. Certes, ce dut
être pour lui un titre de plus à l'affection et à l'estime que ma
grand'mère porta à son vieux mari. Le commerce d'une belle-mère comme
la première Mme Dupin, et celui d'une épouse comme la seconde, doivent
imprimer un reflet de pure lumière sur la jeunesse et sur la
vieillesse d'un homme. Les hommes doivent aux femmes plus qu'aux
autres hommes ce qu'ils ont de bon ou de mauvais dans les hautes
régions de l'ame, et c'est sous ce rapport qu'il faudrait leur dire:
Dis-moi qui tu aimes, et je te dirai qui tu es. Un homme pourrait
vivre plus aisément dans la société avec le mépris des femmes qu'avec
celui des hommes: mais devant Dieu, devant les arrêts de la justice
qui voit tout et qui sait tout, le mépris des femmes lui serait
beaucoup plus préjudiciable. Ce serait peut-être ici le prétexte d'une
digression; je pourrais citer quelques excellentes pages de M. Dupin,
mon arrière-grand-père, sur l'égalité de rang de l'homme et de la
femme dans les desseins de Dieu et dans l'ordre de la nature. Mais j'y
reviendrai plus à propos et plus longuement dans le récit de ma propre
vie.




CHAPITRE TROISIEME.

 Une anecdote sur J.-J. Rousseau.--Maurice Dupin, mon
   père.--Deschartres, mon precepteur.--La tête du curé.--Le
   _liberalisme_ d'avant la révolution.--La visite
   domiciliaire.--Incarcération.--Dévoûment de Deschartres et de
   mon père.--_Nérina._


Puisque j'ai parlé de Jean-Jacques Rousseau et de mon grand-père, je
placerai ici une anecdote gracieuse que je trouve dans les papiers de
ma grand'mère Aurore Dupin de Francueil.

«Je ne l'ai vu qu'une seule fois (elle parle de Jean-Jacques) et je
n'ai garde de l'oublier jamais. Il vivoit déjà sauvage et retiré,
atteint de cette misanthropie qui fut trop cruellement raillée par ses
amis paresseux ou frivoles.

«Depuis mon mariage, je ne cessois de tourmenter M. de Francueil pour
qu'il me le fit voir: et ce n'étoit pas bien aisé. Il alla plusieurs
fois sans pouvoir être reçu. Enfin, un jour il le trouva jetant du
pain sur sa fenêtre à des moineaux. Sa tristesse étoit si grande qu'il
lui dit en les voyant s'envoler: «Les voilà repus. Savez vous ce
qu'ils vont faire? Ils s'en vont au plus haut des toits pour dire du
mal de moi, et que mon pain ne vaut rien.»

«Avant que je visse Rousseau, je venois de lire tout d'une haleine la
_Nouvelle Héloïse_, et, aux dernières pages, je me sentis si
bouleversée que je pleurois à sanglots. M. de Francueil m'en
plaisantoit doucement. J'en voulois plaisanter moi-même: mais ce
jour-là, depuis le matin jusqu'au soir, je ne fis que pleurer. Je ne
pouvois penser à la mort de Julie sans recommencer mes pleurs. J'en
étois malade, j'en étois laide.

«Pendant cela, M. de Francueil, avec l'esprit et la grâce qu'il savoit
mettre à tout, courut chercher Jean-Jacques. Je ne sais comment il s'y
prit, mais il l'enleva, il l'amena, sans m'avoir prévenue de son
dessein.

«Jean-Jacques avait cédé de fort mauvaise grâce, sans s'enquérir de
moi ni de mon âge ne s'attendant qu'à satisfaire la curiosité d'une
femme, et ne s'y prêtant pas volontiers, à ce que je puis croire.

«Moi, avertie de rien, je ne me pressois pas de finir ma toilette:
j'étois avec Mme d'Esparbès de Lussan, mon amie, la plus aimable femme
du monde et la plus jolie, bien qu'elle fût un peu louche et un peu
contrefaite. Elle se moquoit de moi parce qu'il m'avoit pris fantaisie
depuis quelque temps d'étudier l'ostéologie, et elle faisoit, en
riant, des cris affreux, parce que, voulant me passer des rubans qui
étoient dans un tiroir, elle y avoit trouvé accrochée une grande
vilaine main de squelette.

«Deux ou trois fois M. de Francueil étoit venu voir si j'étois prête.
Il _avoit un air_, à ce que disoit _le marquis_ (c'est ainsi que
j'appelois Mme de Lussan, qui m'avoit donné pour petit nom _son cher
baron_). Moi, je ne voyois point d'air à mon mari et je ne finissois
pas de m'accommoder, ne me doutant point qu'il étoit là, l'ours
sublime, dans mon salon. Il y étoit entré d'un air à demi niais, demi
bourru, et s'étoit assis dans un coin, sans marquer d'autre impatience
que celle de diner, afin de s'en aller bien vite.

«Enfin ma toilette finie et mes yeux toujours rouges et gonflés, je
vais au salon; j'aperçois un gros petit bonhomme assez mal vêtu et
comme renfrogné, qui se levoit lourdement, qui mâchonnoit des mots
confus. Je le regarde et je devine; je crie, je veux parler, je fonds
en larmes. Jean-Jacques étourdi de cet accueil veut me remercier et
fond en larmes. Francueil veut nous remettre l'esprit par une
plaisanterie et fond en larmes. Nous ne pûmes nous rien dire. Rousseau
me serra la main et ne m'adressa pas une parole.

«On essaya de diner pour couper court à tous ces sanglots. Mais je ne
pus rien manger. M. de Francueil ne put avoir d'esprit, et Rousseau
s'esquiva en sortant de table, sans avoir dit un mot, mécontent
peut-être d'avoir reçu un nouveau démenti à sa prétention d'être le
plus persécuté, le plus haï et le plus calomnié des hommes.»

J'espère que mon lecteur ne me saura pas mauvais gré de cette anecdote
et du ton dont elle est rapportée. Pour une personne élevée à
Saint-Cyr, où l'on n'apprennait pas l'orthographe, ce n'est pas mal
tourné. Il est vrai qu'à Saint-Cyr, à la place de grammaire, on
apprenait Racine par coeur et on y jouait ses chefs-d'oeuvre. J'ai
bien regret que ma grand'mère ne m'ait pas laissé plus de souvenirs
personnels écrits par elle-même. Mais cela se borne à quelques
feuillets. Elle passait sa vie à écrire des lettres qui valaient
presque, il faut le dire, celles de Mme de Sévigné, et à copier, pour
la nourriture de son esprit, une foule de passages dans des livres de
prédilection.

Je reprends son histoire.

Neuf mois après son mariage avec M. Dupin, jour pour jour, elle
accoucha d'un fils qui fut son unique enfant, et qui reçut le nom de
Maurice[16], en mémoire du maréchal de Saxe. Elle voulut le nourrir
elle-même, bien entendu: c'était encore un peu excentrique, mais elle
était de celles qui avaient lu _Emile_ avec religion et qui voulaient
donner le bon exemple. En outre, elle avait le sentiment maternel
extrêmement développé, et ce fut, chez elle, une passion qui lui tint
lieu de toutes les autres.

  [16] Maurice-François-Elisabeth, né le 13 janvier 1778. Il eut
  pour parrain le marquis de Polignac.

Mais la nature se refusa à son zèle. Elle n'eut pas de lait, et,
pendant quelques jours, qu'en dépit de plus atroces souffrances elle
s'obstina à faire téter son enfant, elle ne put le nourrir que de son
sang. Il fallut y renoncer, et ce fut pour elle une violente douleur,
et comme un sinistre pronostic.

Receveur général du duché d'Albret, M. Dupin passait, avec sa femme et
son fils, une partie de l'année à Châteauroux. Ils habitaient le vieux
château qui sert aujourd'hui de local aux bureaux de la préfecture, et
qui domine de sa masse pittoresque le cours de l'Indre et les vastes
prairies qu'elle arrose. M. Dupin, qui avait cessé de s'appeler
Francueil depuis la mort de son père, établit à Châteauroux des
manufactures de drap, et répandit par son activité et ses largesses
beaucoup d'argent dans le pays. Il était prodigue, sensuel, et menait
un train de prince. Il avait à ses gages une troupe de musiciens, de
cuisiniers, de parasites, de laquais, de chevaux et de chiens, donnant
tout à pleines mains, au plaisir et à la bienfaisance, voulant être
heureux, et que tout le monde le fût avec lui. C'était une autre
manière que celle des financiers et des industriels d'aujourd'hui.
Ceux-ci ne gaspillent pas la fortune dans les plaisirs, dans l'amour
des arts et dans les imprudentes largesses d'un sentiment
aristocratique suranné. Ils suivent les idées prudentes de leur temps,
comme mon grand-père suivait la route facile du sien. Mais qu'on ne
vante pas ce temps-ci plus que l'autre; les hommes ne savent pas
encore ce qu'ils font et ce qu'ils devraient faire.

Mon grand-père mourut dix ans après son mariage, laissant un grand
désordre dans ses comptes avec l'Etat et dans ses affaires
personnelles. Ma grand'mère montra la bonne tête qu'elle avait en
s'entourant de sages conseils, et en s'occupant de toutes choses avec
activité. Elle liquida promptement, et, toutes dettes payées, tant à
l'Etat qu'aux particuliers, elle se trouva _ruinée_, c'est-à-dire à la
tête de 75,000 livres de rente[17].

  [17] Voici un renseignement que me fournit mon cousin René de
  Villeneuve: «L'hôtel Lambert était habité par notre famille et
  par l'amie intime de Mme Dupin de Chenonceaux, la belle et
  charmante princesse de Rohan-Chabot. C'était un vrai palais. En
  une nuit, M. de Chenonceaux, fils de M. et de Mme Dupin, cet
  ingrat élève de J.-J., marié depuis peu de temps à Mlle de
  Rochechouart, perdit au jeu 70,000 livres. Le lendemain, il
  fallut payer cette dette d'honneur. L'hôtel Lambert fut engagé,
  d'autres bien vendus. De ces splendeurs, de ces peintures
  célèbres, il ne me reste qu'un très beau tableau de Lesueur
  représentant trois muses dont une joue de la basse. Il l'avait
  peint deux fois, l'autre exemplaire est au Musée. M. de
  Chenonceaux, notre grand-oncle et notre grand-père Francueil ont
  mangé sept à huit millions d'alors. Mon père, marié à la soeur de
  ton père, était en même temps propre neveu de Mme Dupin de
  Chenonceaux et son unique héritier. Voilà comment depuis
  quarante-neuf ans je suis propriétaire de Chenonceaux.» Je dirai
  ailleurs avec quel soin religieux et quelle entente de l'art M.
  et Mme de Villeneuve ont conservé et remeublé ce château, un des
  chefs-d'oeuvre de la renaissance.


La révolution devait restreindre bientôt ses ressources à de moindres
proportions, et elle ne prit pas tout de suite son parti aussi
aisément de ce second coup de fortune; mais, au premier, elle
s'exécuta bravement, et, bien que je ne puisse comprendre qu'on ne
soit pas immensément riche avec 75,000 livres de rente, comme tout est
relatif, elle accepta cette _pauvreté_ avec beaucoup de vaillance et
de philosophie. En cela, elle obéissait à un principe d'honneur et de
dignité qui était bien selon ses idées; au lieu que les confiscations
révolutionnaires ne purent jamais prendre dans son esprit une autre
forme que celle du vol et du pillage.

Après avoir quitté Châteauroux, elle habita, rue du Roi de Sicile, un
_petit appartement_, dans lequel, si j'en juge par la quantité et la
dimension des meubles qui garnissent aujourd'hui ma maison, il y avait
encore de quoi se retourner. Elle prit, pour faire l'éducation de son
fils, un eune homme que j'ai connu vieux, et qui a été aussi mon
précepteur. Ce personnage, à la fois sérieux et comique, a tenu trop
de place dans notre vie de famille et dans mes souvenirs, pour que je
n'en fasse pas une mention particulière.

Il s'appelait François Deschartres, et comme il avait porté le petit
collet en qualité de professeur au collége du cardinal Lemoine, il
entra chez ma grand'mère avec le costume et le titre d'abbé. Mais, à
la révolution, qui vint bientôt chicaner sur toute espèce de titres,
l'abbé Deschartres devint prudemment le citoyen Deschartres. Sous
l'empire, il fut M. Deschartres, maire du village de Nohant; sous la
restauration, il eût volontiers repris son titre d'abbé, car il
n'avait pas varié dans son amour pour les formes du passé. Mais il
n'avait jamais été dans les ordres, et d'ailleurs il ne put se
délivrer d'un sobriquet que j'avais attaché à son omnicompétence et à
son air important: on ne l'appelait plus dès lors que le _grand
homme_.

Il avait été joli garçon, il l'était encore lorsque ma grand'mère se
l'attacha: propret, bien rasé, l'oeil vif, et le mollet saillant.
Enfin, il avait une très bonne tournure de gouverneur. Mais je suis
sûre que jamais personne, dans son meilleur temps, n'avait pu le
regarder sans rire, tant le mot _cuistre_ était clairement écrit dans
toutes les lignes de son visage et dans tous les mouvemens de sa
personne.

Pour être complet, il eût dû être ignare, gourmand et lâche. Mais loin
de là, il était fort savant, très sobre et follement courageux. Il
avait toutes les grandes qualités de l'ame jointes à un caractère
insupportable et à un contentement de lui-même qui allait jusqu'au
délire. Il avait les idées les plus absolues, les manières les plus
rudes, le langage le plus outrecuidant. Mais quel dévoûment, quel
zèle, quelle ame généreuse et sensible! pauvre _grand homme_! comme je
t'ai pardonné tes persécutions! Pardonne-moi de même, dans l'autre
vie, tous les mauvais tours que je t'ai joués, toutes les détestables
espiègleries par lesquelles je me suis vengée de ton étouffant
despotisme: tu m'as appris fort peu de choses, mais il en est une que
je te dois et qui m'a bien servi: c'est de réussir, malgré les
bouillonnemens de mon indépendance naturelle, à supporter longtemps
les caractères les moins supportables et les idées les plus
extravagantes.

Ma grand'mère, en lui confiant l'éducation de son fils, ne pressentait
point qu'elle faisait emplette du tyran, du sauveur et de l'ami de
toute sa vie.

A ses heures de liberté, Deschartres continuait à suivre des cours de
physique, de chimie, de médecine et de chirurgie. Il s'attacha
beaucoup à M. Desaulx, et devint sous le commandement de cet homme
remarquable, un praticien fort habile pour les opérations
chirurgicales. Plus tard, lorsqu'il fut le fermier de ma grand'mère
et le maire du village, sa science le rendit fort utile au pays,
d'autant plus qu'il l'exerçait pour l'amour de Dieu, sans rétribution
aucune. Il était de si grand coeur qu'il n'était point de nuit noire
et orageuse, point de chaud, de froid ni d'heure indue qui
l'empêchassent de courir, souvent fort loin, par des chemins perdus,
pour porter du secours dans les chaumières. Son dévoûment et son
désintéressement étaient vraiment admirables. Mais comme il fallait
qu'il fût ridicule autant que sublime en toutes choses, il poussait
l'intégrité de ses fonctions jusqu'à battre ses malades quand ils
revenaient guéris lui apporter de l'argent. Il n'entendait pas plus
raison sur le chapitre des présens, et je l'ai vu dix fois faire
dégringoler l'escalier à de pauvres diables, en les assommant à coups
de canards, de dindons et de lièvres apportés par eux en hommage à
leur sauveur. Ces braves gens humiliés et maltraités s'en allaient le
coeur gros, disant: Est-il méchant, ce brave cher homme! quelques uns
ajoutaient en colère: En voilà un que je tuerais, s'il ne m'avait pas
sauvé la vie! Et Deschartres, de vociférer, du haut de l'escalier,
d'une voix de stentor: «Comment, canaille, malappris, buter,
misérable! je t'ai rendu service et tu veux me payer! Tu ne veux pas
être reconnaissant! Tu veux être quitte envers moi! Si tu ne te sauves
bien vite, je vais te rouer de coups et te mettre pour quinze jours
au lit. Et tu seras bien obligé alors de m'envoyer chercher!»

Malgré ses bienfaits, le pauvre _grand homme_ était aussi haï
qu'estimé, et ses vivacités lui attirèrent parfois de mauvaises
rencontres dont il ne se vanta pas. Le paysan berrichon est endurant
jusqu'à un certain moment où il fait bon d'y prendre garde.

Mais je vais toujours anticipant sur l'ordre des temps dans ma
narration. Qu'on me le pardonne! Je voulais placer, à propos des
études anatomiques de l'abbé Deschartres, une anecdote qui n'est point
couleur de rose. Ce sera encore un anachronisme de quelques années;
mais les souvenirs me pressent un peu confusement me quittent de même,
et j'ai peur d'oublier tout à fait ce que je remettrais au lendemain.

Sous la Terreur, bien qu'assidu à veiller sur mon père et sur les
intérêts de ma grand'mère, il paraît que sa passion le poussait encore
de temps en temps vers les salles d'hôpitaux et d'amphithéâtres de
dissection. Il y avait bien assez de drames sanglans dans le monde en
ce temps-là, mais l'amour de la science l'empêchait de faire beaucoup
de réflexions philosophiques sur les têtes que la guillotine envoyait
aux carabins. Un jour cependant il eut une petite émotion qui le
dérangea fort de ses observations. Quelques têtes humaines venaient
d'être jetées sur une table de laboratoire: avec ce mot d'un élève
qui en prenait assez bien son parti! _Fraîchement coupées!_ On
préparait une affreuse chaudière où ces têtes devaient bouillir pour
être dépouillées et disséquées ensuite. Deschartres prenait les têtes
une à une et allait les y plonger: «C'est la tête d'un curé, dit
l'élève en lui passant la dernière, elle est tonsurée.» Deschartres la
regarde et reconnaît celle d'un de ses amis qu'il n'avait pas vu
depuis quinze jours et qu'il ne savait pas dans les prisons. C'est lui
qui m'a raconté cette horrible aventure. «Je ne dis pas un mot: je
regardais cette pauvre tête en cheveux blancs; elle était calme et
belle encore, elle avait l'air de me sourire. J'attendis que l'élève
eût le dos tourné pour lui donner un baiser sur le front. Puis je la
mis dans la chaudière comme les autres et je la dissequai pour moi. Je
l'ai gardée quelque temps, mais il vint un moment où cette relique
devenait trop dangereuse. Je l'enterrai dans un coin de jardin. Cette
rencontre me fit tant de mal que je fus bien longtemps sans pouvoir
m'occuper de la science.»

Passons vite à des historiettes plus gaies.

Mon père prenait fort mal ses leçons. Deschartres n'aurait osé le
maltraiter, et quoique partisan outré de l'_ancienne méthode_, du
martinet et de la férule, l'amour extrême de ma grand'mère pour son
fils lui interdisait les moyens efficaces. Il essayait à force de zèle
et de ténacité de remplacer ce puissant levier de l'intelligence,
selon lui, le fouet! Il prenait avec lui les leçons d'allemand, de
musique, de tout ce qu'il ne pouvait lui enseigner à lui seul, et il
se faisait son répétiteur en l'absence des maîtres. Il se consacra
même, par dévoûment, à faire des armes, et à lui faire étudier les
passes entre les leçons du professeur. Mon père, qui était paresseux
et d'une santé languissante à cette époque se réveillait un peu de sa
torpeur à la salle d'armes; mais quand Deschartres s'en mêlait, ce
pauvre Deschartres qui avait le don de rendre ennuyeuses des choses
plus intéressantes, l'enfant bâillait et s'endormait debout.

--Monsieur l'abbé, lui dit-il un jour naïvement et sans malice, est-ce
que quand je me battrai pour tout de bon, ça m'amusera davantage?

--Je ne le crois pas, mon ami, répondit Deschartres; mais il se
trompait. Mon père eut de bonne heure l'amour de la guerre et même la
passion des batailles. Jamais il ne se sentait si à l'aise, si calme
et si doucement remué intérieurement que dans une charge de cavalerie.

Mais ce futur brave fut d'abord un enfant débile et terriblement gâté.
On l'éleva, à la lettre, dans du coton, et comme il fit une maladie de
croissance, on lui permit d'en venir à cet état d'indolence, qu'il
sonnait un domestique pour lui faire ramasser son crayon ou sa plume.
Il en rappela bien, Dieu merci, et l'élan de la France, lorsqu'elle
courut aux frontières, le saisit un des premiers, et fit de sa subite
transformation un miracle entre mille.

Quand la révolution commença à gronder, ma grand'mère, comme les
aristocrates éclairés de son temps, la vit approcher sans terreur.
Elle était trop nourrie de Voltaire et de Jean-Jacques Rousseau pour
ne pas haïr les abus de la cour. Elle était même des plus ardentes
contre la coterie de la reine, et j'ai trouvé des cartons pleins
de couplets, de madrigaux et de satires sanglantes contre
Marie-Antoinette et ses favoris. Les gens comme il faut copiaient et
colportaient ces libelles. Les plus honnêtes sont écrits de la main de
ma grand'mère, peut-être quelques-uns sont-ils de sa façon: car
c'était du meilleur goût de composer quelque épigramme sur les
scandales triomphans, et c'était l'opposition philosophique du moment
qui prenait cette forme toute française. Il y en avait vraiment de
bien hardies et de bien étranges. On mettait dans la bouche du peuple
et on rimait dans l'argot des halles des chansons inouïes sur la
naissance du Dauphin, sur les dilapidations et les galanteries de
l'_Allemande_; on menaçait la mère et l'enfant du fouet et du pilori.
Et qu'on ne pense pas que ces chansons sortissent du peuple! Elles
descendaient du salon à la rue. J'en ai brûlé de tellement obscènes,
que je n'aurais osé les lire jusqu'au bout, et celles-ci, écrites de
la main d'abbés que j'avais connus dans mon enfance, et sortant du
cerveau de marquis de bonne race, ne m'ont laissé aucun doute sur la
haine profonde et l'indignation délirante de l'aristocratie à cette
époque. Je crois que le peuple eût pu ne pas s'en mêler, et que, s'il
ne s'en fût pas mêlé en effet, la famille de Louis XVI aurait pu avoir
le même sort et ne pas prendre rang parmi les martyrs.

Au reste, je regrette fort l'accès de pruderie qui me fit, à vingt
ans, brûler la plupart de ces manuscrits. Venant d'une personne aussi
chaste, aussi sainte que ma grand'mère, ils me brûlaient les yeux;
j'aurais dû pourtant me dire que c'étaient des documens historiques
qui pouvaient avoir une valeur sérieuse. Plusieurs étaient peut-être
uniques, ou du moins fort rares. Ceux qui me restent sont connus et
ont été cités dans plusieurs ouvrages.

Je crois que ma grand'mère eut une grande admiration pour Necker et
ensuite pour Mirabeau. Mais je perds la trace de ses idées politiques
à l'époque où la révolution devint pour elle un fait accablant et un
désastre personnel.

Entre tous ceux de sa classe, elle était peut-être la personne qui
s'attendit le moins à être frappée dans cette grande catastrophe; et,
en fait, en quoi sa conscience pouvait-elle l'avertir qu'elle avait
mérité collectivement de subir un châtiment social? Elle avait adopté
la croyance de l'égalité autant qu'il était possible dans sa
situation. Elle était à la hauteur de toutes les idées avancées de son
temps. Elle acceptait le contrat social avec Rousseau; elle haïssait
la superstition avec Voltaire; elle aimait même les utopies
généreuses; le mot de république ne la fâchait point. Par nature, elle
était aimante, secourable, affable, et voyait volontiers son égal dans
tout homme obscur et malheureux. Que la révolution eût pu se faire
sans violence et sans égarement, elle l'eût suivie jusqu'au bout sans
regret et sans peur; car c'était une grande ame, et toute sa vie elle
avait aimé et cherché la vérité.

Mais il faut être plus que sincère, plus que juste, pour accepter les
convulsions inévitables attachées à un bouleversement immense. Il faut
être enthousiaste, aventureux, héroïque, fanatique même du règne de
Dieu. Il faut que le _zèle de sa maison nous dévore_ pour subir
l'atteinte et le spectacle des effrayans détails de la crise. Chacun
de nous est capable de consentir à une amputation pour sauver sa vie,
bien peu peuvent sourire dans la torture.

A mes yeux, la révolution est une des phases actives de la vie
évangélique. Vie tumultueuse, sanglante, terrible à certaines heures,
pleine de convulsions, de délires et de sanglots. C'est la lutte
violente du principe de l'égalité prêché par Jésus, et passant, tantôt
comme un flambeau radieux, tantôt comme une torche ardente, de main
en main, jusqu'à nos jours, contre le vieux monde païen, qui n'est pas
détruit, qui ne le sera pas de longtemps, malgré la mission du Christ
et tant d'autres missions divines, malgré tant de bûchers, d'échafauds
et de martyrs.

Mais l'histoire du genre humain se complique de tant d'événemens
imprévus, bizarres, mystérieux, les voies de la vérité s'embranchent à
tant de chemins étranges et abrupts; les ténèbres se répandent si
fréquentes et si épaisses sur ce pélerinage éternel, l'orage y
bouleverse si obstinément les jalons de la route, depuis l'inscription
laissée sur le sable jusqu'aux Pyramides; tant de sinistres dispersent
et fourvoient les pâles voyageurs, qu'il n'est pas étonnant que nous
n'ayons pas encore eu d'histoire vrai bien accréditée, et que nous
flottions dans un labyrinthe d'erreurs. Les événemens d'hier sont
aussi obscurs pour nous que les épopées des temps fabuleux, et c'est
d'aujourd'hui seulement que des études sérieuses font pénétrer quelque
lumière dans ce chaos.

Alors, quoi d'étonnant dans le vertige qui s'empara de tous les
esprits à l'heure de cette inextricable mêlée où la France se
précipita en 93? Lorsque tout alla par représailles, que chacun fut,
de fait ou d'intention, tour à tour victime et bourreau, et qu'entre
l'oppression subie et l'oppression exercée il n'y eut pas le temps de
la réflexion ou la liberté du choix, comment la passion eût-elle pu
s'abstraire dans l'action, et l'impartialité dicter des arrêts
tranquilles? Des ames passionnées furent jugées par des ames
passionnées, et le genre humain s'écria comme au temps des vieux
hussites: «C'est aujourd'hui le temps du deuil, du zèle et de la
fureur».

Quelle foi eût-il donc fallu pour se résoudre joyeusement à être, soit
à tort, soit à raison, le martyr du principe? L'être à tort, par suite
d'une de ces fatales méprises que la tourmente rend inévitables, était
encore le plus difficile à accepter; car la foi manquait de lumière
suffisante et l'atmosphère sociale était trop troublée pour que le
soleil s'y montrât à la conscience individuelle. Toutes les classes de
la société étaient pourtant éclairées de ce soleil révolutionnaire
jusqu'au jour des états généraux. Marie-Antoinette, la première tête
de la contre-révolution de 92, était révolutionnaire dans son
intérieur, et pour son profit personnel, en 88, à Trianon, comme
Isabelle l'est aujourd'hui sur le trône d'Espagne, comme le serait
Victoria d'Angleterre, si elle était forcée de choisir entre
l'absolutisme et sa liberté individuelle. La liberté! tous
l'appelaient, tous la voulaient avec passion, avec fureur. Les rois la
demandaient pour eux-mêmes aussi bien que le peuple.

Mais vinrent ceux qui la demandaient pour tous, et qui, par suite du
choc de tant de passions opposées, ne purent la donner à personne.

Ils le tentèrent. Que Dieu les absolve des moyens qu'ils furent
réduits à employer. Ce n'est pas à nous, pour qui ils ont travaillé, à
les juger du haut de notre inaction inféconde[18].

  [18] 1847.

Dans cette épopée sanglante, où chaque parti revendique pour lui-même
les honneurs et les mérites du martyre, il faut bien reconnaître qu'il
y eut, en effet, des martyrs dans les deux camps. Les uns souffrirent
pour la cause du passé, les autres pour celle de l'avenir; d'autres
encore, placés à la limite de ces deux principes, souffrirent sans
comprendre ce qu'on châtiait en eux. Que la réaction du passé se fût
faite, ils eussent été persécutés par les hommes du passé comme ils le
furent par les hommes de l'avenir.

C'est dans cette position étrange que se trouva la noble et sincère
femme dont je raconte ici l'histoire. Elle n'avait point songé à
émigrer, elle continuait à élever son fils et à s'absorber dans cette
tâche sacrée.

Elle acceptait même la réduction considérable que la crise publique
avait apportée dans ses ressources. Des débris de ce qu'elle appelait
les débris de sa fortune première, elle avait acheté environ 300,000
livres la terre de Nohant, peu éloignée de Châteauroux: ses relations
et ses habitudes de vie la rattachaient au Berry.

Elle aspirait à se retirer dans cette province paisible, où les
passions du moment s'étaient encore peu fait sentir, lorsqu'un
événement imprévu vint la frapper.

Elle habitait alors la maison d'un sieur Amonin, payeur de rentes,
dont l'appartement, comme presque tous ceux occupés à cette époque par
les gens aisés, contenait plusieurs cachettes. M. Amonin lui proposa
d'enfouir dans un des panneaux de la boiserie une assez grande
quantité d'argenterie et de bijoux appartenant tant à lui qu'à elle.
En outre, un M. de Villiers y cacha des titres de noblesse.

Mais ces cachettes, habilement pratiquées dans l'épaisseur des murs,
ne pouvaient résister à des investigations faites souvent par les
ouvriers qui les avaient établies et qui en étaient les premiers
délateurs. Le 5 frimaire an II (26 novembre 93), en vertu d'un décret
qui prohibait l'enfouissement de ces richesses retirées de la
circulation[19], une descente fut faite dans la maison du sieur
Amonin. Un expert menuisier sonda les lambris, et par suite tout fut
découvert: ma grand'mère fut arrêtée et incarcérée dans le couvent des
Anglaises, rue des Fossés-Saint-Victor, qui avait été converti en
maison d'arrêt[20]. Les scellés furent apposés chez elle, et les
objets confisqués confiés, ainsi que l'appartement, à la garde du
citoyen Leblanc, caporal. On permit au jeune Maurice (mon père)
d'habiter son appartement, et qui était, comme on dit, sous une autre
clef et que Deschartres occupait aussi.

  [19] Voici les termes de ce décret, qui avait pour but de ramener
  la confiance par la terreur:

  «Art. 1er. Tout métal d'or et d'argent monnayé ou non monnayé, les
  diamans, bijoux, galons d'or et d'argent, et tous autres meubles
  ou effets précieux qu'on aura _découvert_ ou qu'on découvrira
  enfouis dans la terre ou cachés dans les caves, dans l'intérieur
  des murs, des combles, parquets ou pavés, âtres ou tuyaux de
  cheminées et autres lieux secrets, seront saisis et confisqués au
  profit de la République.

  «Art. 2. Tout dénonciateur qui procurera la découverte de pareils
  objets recevra le vingtième de la valeur en
  assignats........................

  «Art. 6. L'or et l'argent, vaiselle, bijoux et autres effets
  quelconques seront envoyés sur-le-champ, avec les inventaires, au
  comité des inspecteurs de la ville, qui fera passer sans délai les
  espèces monnayées à la tresorerie nationale, et l'argenterie à la
  Monnaie.

  «A l'égard des bijoux, meubles et autres effets, ils seront vendus
  à l'enchère, à la diligence du même comité, qui en fera passer le
  produit à la trésorerie, et en rendra compte à la Convention
  nationale». (23 brumaire an II.)

  [20] Elle avait passé dans ce même couvent une grande partie de
  sa retraite volontaire, avant d'épouser son second mari.

M. Dupin, alors âgé de quinze ans à peine, fut frappé de cette
séparation comme d'un coup de massue. Il ne s'était attendu à rien de
semblable, lui qu'on avait aussi nourri de Voltaire et de J.-J.
Rousseau. On lui cacha la gravité des circonstances, et le brave
Deschartres renferma ses inquiétudes: mais ce dernier sentit que Mme
Dupin était perdue, s'il ne venait à bout d'une entreprise qu'il
conçut sans hésiter et qu'il exécuta avec autant de bonheur que de
courage.

Il savait bien que les objets les plus comprometans parmi tous ceux
enfouis dans les boiseries de sa maison avaient échappé aux premières
recherches. Ces objets, c'étaient des papiers, des titres et des
lettres constatant que ma grand-mère avait contribué à un prêt
volontaire secrètement effectué en faveur du comte d'Artois, alors
émigré, depuis roi de France, Charles X. Quels motifs ou quelles
influences la portèrent à cette action, je l'ignore, peut-être un
commencement de réaction contre les idées révolutionnaires qu'elle
avait suivies énergiquement jusqu'à la prise de la Bastille. Peut-être
s'était-elle laissé entraîner par des conseils exaltés ou par un
secret sentiment d'orgueil du sang. Car enfin, malgré la barre de
bâtardise, elle était la cousine de Louis XVI et de ses frères, et
elle crut devoir l'aumône à ces princes, qui l'avaient pourtant
laissée dans la misère après la mort de la dauphine. Dans sa pensée,
je crois que ce ne fut point autre chose, et cette somme de 75,000
livres qui, dans sa situation, avait été pour elle un sacrifice
sérieux, ne représentait point pour elle, comme pour tant d'autres, un
fonds placé sur les faveurs et les récompenses de l'avenir. Dès cette
époque, au contraire, elle regardait la cause des princes comme
perdue; elle n'avait de sympathie, d'estime, ni pour le caractère
fourbe de _Monsieur_ (Louis XVIII), ni pour la vie honteuse et
débauchée du futur Charles X. Elle me parla de cette triste famille au
moment de la chute de Napoléon, et je me rappelle parfaitement ce
qu'elle m'en dit. Mais n'anticipons pas sur les événemens. Je dirai
seulement que jamais la pensée ne lui vint de profiter de la
Restauration pour réclamer son argent aux Bourbons et pour se faire
indemniser d'un service qui avait failli la conduire à la guillotine.

Soit que ces papiers fussent cachés dans une cavité particulière qu'on
n'avait pas sondée, soit que, mêlés à ceux de M. de Villiers, ils
eussent échappé à un premier examen des commissaires, Deschartres
était certain qu'il n'en avait point été fait mention dans le
procès-verbal, et il s'agissait de les soustraire au nouvel examen qui
devait avoir lieu à la levée des scellés.

C'était risquer sa liberté et sa vie. Deschartres n'hésita pas.

Mais pour bien faire comprendre la gravité de cette résolution dans de
pareilles circonstances, il est bon de citer le procès-verbal de la
découverte des objets suspects. C'est un détail qui a sa couleur et
dont je transcrirai fidèlement le style et l'orthographe.

«Comités révolutionnaires réunis des sections de Bon Conseil et
Bondy.»

«Ce jourd'hui cinq frimaire, l'an deux de la république une et
indivisible et impérissable, nous Jean-François Posset et François
Mary, commissaires du comité révolutionnaire de la section de Bon
Conseil, nous sommes transportés au comité révolutionnaire de la
section de Bondy, à l'effet de requérir les membres dudit comité de se
transporter avec nous au domicil du citoyen Amonin, payeur de rentes,
demeurant rue Nicolas no 12, et de ce sont venus avec nous le citoyen
Christophe et Gérôme, membres du comité de la section de Bondy, et
Filoy, idem, ou nous sommes transportés au domicil ci-dessus ou nous
sommes entrés, et sommes montés au deuxième étage et sommes entrés
dans un appartement et de la dans un cabinet de toilette ou il y a
trois pas à descendre accompagnés de la citoyenne Amonin, son mari ni
étant pas, ou l'avons interpellée de nous déclarer s'il n'y avait rien
de caché chès elle nous a déclaré n'en sçavoir rien. Et delà la ditte
Amonin, s'est trouvée mal et hors de raison. De suitte avons continué
notre perquisition et avons sommé le citoyen Villiers étant dans la
ditte maison, demeurant rue Montmartre no 21 section de Brutus, d'être
témoin à nos perquisitions ce qu'il a fait ainsi que le citoyen
Gondois idem de la dite maison, et delà avons procédé à l'ouverture
par les talens du citoyen Tartey demeurant rue du faubourg
Saint-Martin, no 90, et de plus en présence du citoyen Froc portier de
la ditte maison, tous assistans à l'ouverture du l'ambri donnant dans
une armoire en face de la porte à droite. Et de suite avons fait une
ouverture à leffet de découvrir ce qu'il y avait dans le dit lambri,
et de suitte ouverture faite toujours assistés comme dessus avons fait
la découverte d'une quantité d'argenterie et plusieurs coffres et
différens papiers, et de suite en avons fait l'inventaire en présence
de tous les dénommés cidessus.--1º une épée montée en acier taillé, 2º
une espingolle, 3º une boîte en maroquin contenant cuillères, pelles à
sucre, à moutarde en vermeil et toutes les armoiries, etc.

       *       *       *       *       *

Suit l'inventaire détaillé portant toujours la désignation des pièces
et bijoux _armoriés_, car c'était là un des principaux griefs, comme
chacun sait.

       *       *       *       *       *

«Et de suitte le citoyen Amonin est arrivé et l'avons sommé de rester
avec nous pour être présent de la suitte du procès-verbal.

«Et, de suitte, avons sommé le dit Amonin de nous déclarer le contenu
d'un paquet de papiers enveloppé dans un linge blanc et sur lequel il
y avait un cachet.

«Et de suitte, nous avons fait lecture de différentes lettres à
l'adresse du citoyen de Villiers, employé à l'assemblée nationale
constituante, le quel citoyen de Villiers, dénommé comme présent au
procès-verbal en l'absence du citoyen Amonin, nous a déclaré lui
appartenir ainsi que la correspondance que nous avons trouvée
enveloppée dans le linge blanc et le dit citoyen Amonin nous a déclaré
ne pas sçavoir qu'ils étaient là, et n'en pas avoir connaissance dont
le citoyen de Villiers est convenu. De suite avons interpellé le
citoyen Amonin de nous déclarer depuis quand la ditte argenterie et
bijoux étaient enfouis, a répondu qu'ils y étaient à l'époque de la
fuite du cidevant roy pour Varenne.

«A lui demandé si la ditte argenterie et bijoux lui appartenaient, a
répondu qu'une partie lui appartenait, et l'autre partie à la
citoyenne Dupin demeurant au premier au-dessous de lui.

«De suitte avons fait comparaitre la citoyenne Dupin à l'effet de nous
remettre la notte de l'argenterie qui se trouvait enfouie chez le
sieur Amonin, ce que la citoyenne a fait à l'instant... Et de suitte
nous avons passé à la vérification des lettres et de leur contenu, en
présence toujours du citoyen Villiers, lesquelles lettres vériffiées
avons trouvé des copies de lettres de noblesse et armoiries que nous
avons mis sous les scellés par un cachet en coeur barré, et un cachet
formant la clef de montre d'un dit commissaire, le tout enfermé dans
une feuille de papier blanc, pour les dites lettres être examinées par
le comité de sureté générale pour par eux en être ordonné ce qu'il
appartiendra. Et de suitte avons saisi comme il appert par le présent
procès-verbal toutes les dittes argenteries et bijoux, pour aux termes
de la loi en être ordonné ce qu'il appartiendra, et avons clos le
présent procès-verbal le six frimaire à deux heures.»

D'où résulte que ces perquisitions s'opéraient particulièrement la
nuit et comme par surprise, car ce procès-verbal est commencé le 5 et
terminé le 6, à deux heures du matin. Séance tenante, les commissaires
décretent d'arrestation M. de Villiers, dont le délit leur paraît
apparemment le plus considérable, et ne statuent rien sur Mme Dupin ni
sur M. Amonin son complice, sinon que les scellés sont apposés sur les
malles, coffres et boîtes de bijoux et d'argenterie, «pour être, dans
le jour, transportés à la Convention nationale, et laissés en
attendant sous la garde et responsabilité du citoyen Leblanc, caporal,
pour être par lui représentés sains et entiers à la première
réquisition, et a déclaré ne savoir signer».

Il paraît qu'on ne s'émut pas beaucoup d'abord de l'événement dans la
maison, ou qu'on crut le danger passé; à vrai dire, la confiscation
faite, avec espoir de restitution (car on prenait avec soin la note
des objets saisis, et une bonne partie fut rendue intacte, ainsi qu'il
paraît dans des notes de la main de Deschartres aux marges de
l'inventaire contenu dans le procès-verbal), le délit d'enfouissement
n'était pas bien constaté de la part de Mme Dupin. Elle avait confié
ou prêté les objets saisis à M. Amonin, qui avait jugé à propos de les
cacher. Tel était son système de défense, et l'on ne croyait pas
encore alors que les choses en viendraient au point où il n'y aurait
pas de défense possible. Le fait est qu'on eut l'imprudence de laisser
les dangereux papiers dont j'ai parlé plus haut dans un meuble du
second entresol, dont il va être question tout à l'heure.

Le 13 frimaire, c'est-à-dire sept jours après la première perquisition
chez Amonin, seconde descente dans la même maison, et cette fois dans
l'appartement de ma grand'mère décrétée d'arrestation. Nouveau
procès-verbal plus laconique et moins fleuri que le premier.

«Le treizième de frimaire, l'an second de la république française une
et indivisible, nous, membres du comité de surveillance de la section
de Bondy, en vertüe de la loy et d'une arretté dudit comitté, en
datte du onze frimaire, portant que les scellées serons apposé chez
Marie Orrore, veuve Dupin: et la ditte citoyenne mise en état
d'arrestations. A cette effet, nous nous sommes transportés dans son
domicile rüe St-Nicolas no 12. Sommes monté au 1er étage, la porte à
gauche, i étant avont fait part à la ditte de notre missions, et avons
apposées les scellées sur les croisées et porte du dit appartement,
ainsi que sur la porte d'entrée donnans sur les caillée au nombre de
dix: lesquelles scellées avons laissée à la garde de Charles Froc,
portier de la ditte maison, qui les a reconnue après lecture à lui
donné.

«Et de suite, nous sommes transportés en la porte en face, sur le dit
paillée occupée par le citoyen Maurice François Dupin, fils de la dite
veuve Dupin, et par le citoyen Deschartre instituteur. Aprais
vériffications faite des papiers desdits citoyen, nous n'avons rien
trouvé contraire aux intérest de la republique, etc.»

Voilà donc ma grand'mère arrêtée et Deschartres chargé de son salut:
car, au moment d'être emmenée aux Anglaises, elle avait eu le temps de
lui dire où étaient ces maudits papiers dont elle avait négligé de se
défaire. Elle avait, en outre, une foule de lettres qui attestaient
ses relations avec des émigrés, relations fort innocences à coup sûr,
de sa part, mais qui pouvaient lui être imputées à crime d'Etat et à
trahison envers la république.

Le dernier procès-verbal que j'ai cité, et Dieu sait avec quel mépris
et quelle indignation le puriste Deschartres traitait dans son ame des
actes rédigés en si mauvais français, ce procès-verbal, dont chaque
faute d'orthographe lui donnait la chair de poule, ne constate pas
l'existence d'un petit entresol situé au-dessus du premier et qui
dépendait de l'appartement de ma grand'mère. On y montait par un
escalier dérobé qui partait d'un cabinet de toilette.

Les scellés avaient été apposés sur les portes et sur les fenêtres de
cet entresol, et c'est là qu'il fallait aller chercher les papiers.
Donc, il fallait rompre trois scellés avant d'y entrer: celui de la
porte du premier donnant sur l'escalier de la maison, celui de la
porte du cabinet de toilette ouvrant sur l'escalier dérobé, et celui
de la porte de l'entresol au haut de ce même escalier. La loge du
citoyen portier, républicain très farouche, était située positivement
au-dessous de l'appartement de ma grand'mère, et le caporal Leblanc,
citoyen incorruptible, préposé à la garde des scellés du second étage,
couchait sur un lit de sangle dans un cabinet voisin de l'appartement
de M. Amonin, c'est-à-dire positivement au-dessus de l'entresol. Il
était là, armé jusqu'aux dents, ayant consigne de faire feu sur
quiconque s'introduirait dans l'un ou l'autre appartement. Et le
citoyen Froc, qui, bien que portier, avait le sommeil fort léger,
disposait d'une sonnette placée _ad hoc_ à la fenêtre du caporal, et
dont il n'avait qu'à tirer la corde pour le réveiller en cas d'alarme.

L'entreprise était donc insensée de la part d'un homme qui n'avait
pas, dans l'art de crocheter les portes et de s'introduire sans bruit,
les hautes connaissances qu'à force d'études spéciales et sérieuses
acquièrent MM. les voleurs. Mais le dévouement fait des miracles.
Deschartres se munit de tout ce qui était nécessaire, et attendit que
tout le monde fût couché. Il était déjà deux heures du matin quand la
maison fut silencieuse. Alors il se lève, s'habille sans bruit, emplit
ses poches de tous les instrumens qu'il s'est procurés, non sans
danger. Il enlève le premier scellé, puis le second, puis le
troisième. Le voilà à l'entresol, il s'agit d'ouvrir un meuble en
marqueterie qui sert de casier et de dépouiller vingt-neuf cartons
remplis de papiers; car ma grand'mère n'a pas su dire où sont ceux qui
la compromettent.

Il ne se décourage pas: le voilà examinant, triant, brûlant. Trois
heures sonnent, rien ne bouge... mais si! des pas légers font crier
faiblement le parquet dans le salon du premier, c'est peut-être
Nérina, la chienne favorite de la prisonnière, qui couche auprès du
lit de Deschartres et qui l'aura suivi. Car force lui a été, à tout
événement, de laisser les portes ouvertes derrière lui; c'est le
portier qui a les clés, et Deschartres s'est introduit à l'aide d'un
rossignol.

Quand on écoute attentivement avec le coeur qui bondit dans la
poitrine et le sang qui vous tinte dans les oreilles, il y a un moment
où l'on n'entend plus rien. Le pauvre Deschartres reste pétrifié,
immobile; car, ou l'on monte l'escalier de l'entresol, ou il a le
cauchemar; et ce n'est pas Nérina, ce sont des pas humains. On
approche avec précaution; Deschartres s'était muni d'un pistolet, il
l'arme, il va droit à la porte du petit escalier... mais il laisse
retomber son bras déjà élevé à hauteur d'homme, car celui qui vient le
rejoindre, c'est mon père, c'est Maurice, son élève chéri.

L'enfant, auquel il a vainement caché son projet, l'a deviné, épié; il
vient l'aider. Deschartres, épouvanté de lui voir partager un péril
effroyable, veut parler, le renvoyer. Maurice lui pose sa main sur la
bouche. Deschartres comprend que le moindre bruit, un mot échangé,
peuvent les perdre l'un et l'autre, et la contenance de l'enfant lui
prouve bien d'ailleurs qu'il ne cédera pas.

Alors tous deux, dans le plus complet silence, se mettent à l'oeuvre.
L'examen des papiers continue et marche rapidement; on brûle à mesure;
mais quoi! quatre heures sonnent: il faudra plus d'une heure pour
refermer les portes et replacer les scellés. La moitié de la besogne
n'est pas faite, et à cinq heures le citoyen Leblanc est
invariablement debout.

Il n'y a pas à hésiter. Maurice fait comprendre à son ami, par signes,
qu'il faudra revenir la nuit suivante. D'ailleurs cette malheureuse
petite Nérina, qu'il a eu soin d'enfermer dans sa chambre, et qui
s'ennuie d'être seule, commence à gémir et à hurler. On referme tout,
on laisse les scellés brisés dans l'intérieur, et on se contente de
réparer celui de l'entrée principale qui donne sur le grand escalier.
Mon père tient la bougie et présente la cire. Deschartres, qui a pris
l'empreinte des cachets, se tire de l'opération avec la prestesse et
la dextérité d'un homme qui a fait des opérations chirurgicales
autrement délicates. Ils rentrent chez eux et se recouchent
tranquilles pour eux-mêmes, mais non pas rassurés sur le succès de
leur entreprise; car on peut venir dans la journée pour lever les
scellés à l'improviste, et tout est resté en désordre dans
l'appartement. D'ailleurs les principales pièces de culpabilité n'ont
pas encore été retrouvées et anéanties.

Heureusement cette terrible journée d'attente s'écoula sans
catastrophe. Mon père porta Nérina chez un ami, Deschartres acheta
pour mon père des pantoufles de lisière, graissa les portes de leur
appartement, mit en ordre ses instrumens, et n'essaya pas de changer
l'héroïque résolution de son élève. Lorsqu'il me racontait cette
histoire, vingt-cinq ans plus tard: «Je savais bien, disait-il, que si
nous étions surpris, Mme Dupin ne me pardonnerait jamais d'avoir
laissé son fils se précipiter dans un pareil danger: mais avais-je le
droit d'empêcher un bon fils d'exposer sa vie pour sauver celle de sa
mère? Cela eût été contraire à tout principe de saine éducation, et
j'étais gouverneur avant tout».

La nuit suivante ils eurent plus de temps. Les gardiens se couchèrent
de meilleure heure: ils purent commencer leurs opérations une heure
plus tôt. Les papiers furent retrouvés et réduits en cendre, puis on
rassembla ces cendres légères dans une boîte que l'on referma avec
soin et que l'on emporta pour la faire disparaître le lendemain. Tous
les cartons visités et purgés, on brisa plusieurs bijoux et cachets
armoriés: on enleva même des écussons sur la couverture des livres de
luxe. Enfin, la besogne terminée, tous les scellés furent replacés,
les empreintes restituées en perfection; les bandes de papier
reparurent intactes, les portes furent refermées sans bruit, et les
deux complices, après avoir accompli une action généreuse avec tout le
mystère et toute l'émotion qui accompagnent la perpétration des
crimes, se retirèrent dans leur appartement à l'heure voulue. Là, ils
se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, et, sans se rien dire,
mêlèrent des larmes de joie. Ils croyaient avoir sauvé ma grand'mère;
mais ils devaient vivre encore longtemps sous le coup de l'épouvante;
car sa détention se prolongea jusqu'après la catastrophe du 9
thermidor, et, jusque-là, les tribunaux révolutionnaires devinrent
chaque jour plus ombrageux et plus terribles.

Le 16 nivose, c'est-à-dire environ un mois après, Mme Dupin fut
extraite de la maison d'arrêt et amenée dans son appartement sous la
garde du citoyen Philidor, commissaire fort humain et qui se montra de
plus en plus disposé en sa faveur. Le procès-verbal, rédigé sous ses
yeux et signé de lui, atteste que les scellés furent retrouvés
intacts. Le citoyen portier n'y eût pas mis de complaisance, donc il
est à croire qu'aucun indice ne trahit l'effraction.

Que je dise en passant, car je ne veux point oublier cela, que le
brave Deschartres ne m'a jamais raconté cette histoire que pressé par
mes questions; et encore la racontait-il assez mal, et n'ai-je jamais
bien su les détails que par ma grand'mère. Pourtant je n'ai jamais
connu de narrateur plus prolixe, plus pointilleux, plus pédant, plus
vain de son rôle dans les petites choses, et plus complaisant à se
faire écouter que cet honnête homme. Il ne se faisait point faute de
raconter chaque soir une série d'anecdotes et de traits de sa vie que
je connaissais si bien, que je le reprenais quand il se trompait d'un
mot. Mais il était comme ceux de sa trempe, qui ne savent point par
où ils sont grands: et, quand il s'agissait de montrer les côtés
héroïques de son caractère, lui qui avait pour des puérilités des
prétentions vraiment burlesques, il était aussi naïf qu'un enfant,
aussi humble qu'un vrai chrétien.

Ma grand'mère n'avait été extraite de la prison que pour assister à la
levée des scellés et à l'examen de ses papiers. On n'y trouva, bien
entendu, rien de contraire aux _intérêts de la république_, bien que
cet examen durât neuf heures. Ce fut un jour de joie pour elle et pour
son fils, parce qu'ils purent le passer ensemble. Leur mutuelle
tendresse toucha beaucoup les commissaires, et surtout Philidor,
lequel Philidor était, si j'ai bonne mémoire, un ex-perruquier, très
bon patriote et honnête homme. Il prit surtout mon père en grande
amitié et ne cessa de faire des démarches pour que ma grand'mère fût
mise en jugement, avec l'espoir qu'elle serait acquittée. Mais ses
démarches n'eurent de succès qu'à l'époque de la réaction.

Le soir du 16 nivose, il reconduisit sa prisonnière aux Anglaises, et
elle y resta jusqu'au 4 fructidor (22 août 1794). Pendant quelque
temps, mon père put voir sa mère un instant chaque jour au parloir des
Anglaises. Il attendait ce bienheureux instant dans le cloître, par un
froid glacial, et Dieu sait qu'il fait froid dans ce cloître, que j'ai
arpenté dans tous les sens durant trois ans de ma vie, car j'ai été
élevée dans ce même couvent. Il l'attendait souvent durant plusieurs
heures, vu que, dans les commencemens surtout, les consignes
changeaient chaque jour selon le caprice des concierges, et peut-être
suivant le voeu du gouvernement révolutionnaire, qui craignait les
communications trop fréquentes et trop faciles entre les détenus et
leurs parens. En d'autres temps, l'enfant mince et débile eût pris là
une fluxion de poitrine. Mais les vives émotions nous font une autre
santé, une autre organisation. Il n'eut pas seulement un rhume, et
apprit bien vite à ne plus _s'écouter_, à ne plus se plaindre à sa
mère de ses petites souffrances et de ses moindres contrariétés, comme
il avait eu coutume de le faire. Il devint tout d'un coup ce qu'il
devait être toujours, et l'enfant gâté disparut pour ne plus
reparaître. Lorsqu'il voyait arriver à la grille sa pauvre mère toute
pâle, toute effrayée du temps qu'il avait passé à l'attendre, toute
prête à fondre en larmes en touchant ses mains froides, et à le
conjurer de ne plus venir plutôt que de s'exposer à ces souffrances,
il était honteux de la mollesse dans laquelle il s'était laissé
bercer; il se reprochait d'avoir consenti à ce développement extrême
de sollicitude, et, connaissant enfin par lui-même ce que c'est que de
trembler et de souffrir pour ce qu'on aime, il niait qu'il eût
attendu, il assurait qu'il n'avait pas eu froid, et, par un effort de
sa volonté, il arrivait réellement à ne plus sentir le froid.

Ses études étaient bien interrompues; il n'était plus question de
maîtres de musique, de danse et d'escrime. Le bon Deschartres
lui-même, qui aimait tant à enseigner, n'avait pas plus le coeur à
donner ses leçons que l'élève à les prendre; mais cette éducation-là
en valait bien une autre, et le temps qui formait le coeur et la
conscience de l'homme n'était pas perdu pour l'enfant.




CHAPITRE QUATRIEME.

 Sophie-Victoire-Antoinette Delaborde.--La mère Cloquart et ses
   filles à l'hôtel de ville.--Le couvent des Anglaises.--Sur
   l'adolescence.--En dehors de l'histoire officielle, il y une
   histoire intime des nations.--Recueil de lettres sous la
   Terreur.


Je suspendrai un instant ici l'histoire de ma lignée paternelle pour
introduire un nouveau personnage qu'un étrange rapprochement place
dans la même prison à la même époque.

J'ai parlé d'Antoine Delaborde, le maître _paulmier_ et le maître
_oiselier_; c'est-à-dire qu'après avoir tenu un billard, mon
grand-père maternel vendit des oiseaux. Si je n'en dis pas davantage
sur son compte, c'est que je n'en sais davantage. Ma mère ne parlait
presque pas de ses parens, parce qu'elle les avait peu connus, et
perdus lorsqu'elle était encore enfant. Qui était son grand'père
paternel? Elle n'en savait rien ni moi non plus. Et sa grand'mère? Pas
davantage. Voilà où les généalogies plébéiennes ne peuvent lutter
contre celles des riches et des puissans de ce monde. Eussent-elles
produit les êtres les meilleurs ou les plus pervers, il y a impunité
pour les uns, ingratitude envers les autres. Aucun titre, aucun
emblème, aucune peinture ne conserve le souvenir de ces générations
obscures qui passent sur la terre et n'y laissent point de traces. Le
pauvre meurt tout entier, le mépris du riche scelle sa tombe et marche
dessus sans savoir si c'est même de la poussière humaine que foule son
pied dédaigneux.

Ma mère et ma tante m'ont parlé d'une grand'mère maternelle qui les
avait élevées, et qui était bonne et pieuse. Je ne pense pas que la
révolution les ruina. Elles n'avaient rien à perdre, mais elles y
souffrirent, comme tout le peuple, de la rareté et de la cherté du
pain. Cette grand'mère était royaliste, Dieu sait pourquoi, et
entretenait ses deux petites-filles dans l'horreur de la révolution.
Le fait est qu'elles n'y comprenaient goutte, et qu'un beau matin on
vint prendre l'aînée, qui avait alors quinze ou seize ans et qui
s'appelait Sophie-Victoire (et même Antoinette, comme la reine de
France), pour l'habiller tout de blanc, la poudrer, la couronner de
roses et la mener à l'hôtel de ville. Elle ne savait pas elle-même ce
que cela signifiait: mais les notables plébéiens du quartier, tout
fraîchement revenus de la Bastille et de Versailles, lui dirent:
«Petite citoyenne, tu es la plus jolie fille du district, on va te
faire brave, voilà le citoyen Collot-d'Herbois, acteur du
Théâtre-Français, qui va t'apprendre un compliment en vers avec les
gestes; voici une couronne de fleurs; nous te conduirons à l'hôtel de
ville, tu présenteras ces fleurs et diras ce compliment aux citoyens
Bailly et La Fayette, et tu auras bien mérité de la patrie.»

Victoire s'en fut gaîment remplir son rôle au milieu d'un choeur
d'autres jolies filles, moins gracieuses qu'elle apparemment, car
elles n'avaient rien à dire ni à présenter aux héros du jour, elles
n'étaient là que pour le coup d'oeil.

La mère Cloquart (la bonne maman de Victoire) suivit sa petite-fille
avec Lucie, la soeur cadette, et toutes deux bien joyeuses et bien
fières, se faufilant dans une foule immense, réussirent à entrer à
l'hôtel de ville et à voir avec quelle grâce la perle du district
débitait son compliment et présentait sa couronne. M. de La Fayette en
fut tout ému, et prenant la couronne, il la plaça galamment et
paternellement sur la tête de Victoire en lui disant: «Aimable enfant,
ces fleurs conviennent à votre visage plus qu'au mien.» On applaudit,
on prit place à un banquet offert à La Fayette et à Bailly. Des danses
se formèrent autour des tables, les belles jeunes filles des districts
y furent entraînées; la foule devint si compacte et si bruyante, que
la bonne mère Cloquart et la petite Lucie, perdant de vue la
triomphante Victoire, n'espérant plus la rejoindre et craignant d'être
étouffées, sortirent sur la place pour l'attendre; mais la foule les
en chassa. Les cris d'enthousiasme leur firent peur. Maman Cloquart
n'était pas brave: elle crut que Paris allait s'écrouler sur elle, et
elle se sauva avec Lucie, pleurant, et criant que Victoire serait
étouffée ou massacrée dans cette gigantesque farandole.

Ce ne fut que vers le soir que Victoire revint les trouver dans leur
pauvre petite demeure, escortée d'une bande de patriotes des deux
sexes, qui l'avaient si bien protégée et respectée, que sa robe
blanche n'était pas seulement chiffonnée.

A quel événement politique se rattache cette fête donnée à l'hôtel de
ville? Je n'en sais rien. Ni ma mère ni ma tante n'ont jamais pu me le
dire; probablement qu'en y jouant un rôle elles n'en savaient rien non
plus. Autant que je puis le présumer, ce fut lorsque Lafayette vint
annoncer à la commune que le roi était décidé à revenir dans sa bonne
ville de Paris.

Probablement à cette époque les petites citoyennes Delaborde
trouvèrent la révolution charmante. Mais plus tard elles virent passer
une belle tête ornée de longs cheveux blonds au bout d'une pique,
c'était celle de la malheureuse princesse de Lamballe. Ce spectacle
leur fit une impression épouvantable, et elles ne jugèrent plus la
révolution qu'à travers cette horrible apparition.

Elles étaient alors si pauvres que Lucie travaillait à l'aiguille, et
que Victoire était comparse dans un petit théâtre. Ma tante a nié
depuis ce dernier fait, et, comme elle était la franchise même, elle
l'a nié certainement de bonne foi. Il est possible qu'elle l'ait
ignoré; car, dans cet orage où elles étaient emportées comme deux
pauvres petites feuilles qui tournoient sans savoir où elles sont,
dans cette confusion de malheurs, d'épouvantes et d'émotions
incomprises, si violentes parfois, qu'elles avaient, à certaines
époques, tout à fait détruit le sens de la mémoire chez ma mère, il
est possible que les deux soeurs se soient perdues de vue pendant un
certain temps. Il est possible qu'ensuite Victoire, craignant les
reproches de la grand'mère, qui était dévote, et l'effroi de Lucie,
qui était prudente et laborieuse, n'ait pas osé avouer à quelles
extrémités la misère ou l'imprévoyance de son âge l'avaient réduite.
Mais le fait est certain, parce que Victoire, ma mère, me l'a dit, et
dans des circonstances que je n'oublierai jamais: je raconterai cela
en son lieu, mais je dois prier le lecteur de ne rien préjuger avant
ma conclusion.

Je ne sais à quel endroit il arriva à ma mère, sous la Terreur, de
chanter une chanson séditieuse contre la république. Le lendemain on
vint faire une perquisition chez elle, on y trouva cette chanson
manuscrite qui lui avait été donnée par un certain abbé Borel. La
chanson était séditieuse en effet; mais elle n'en avait chanté qu'un
seul couplet qui l'était fort peu. Elle fut arrêtée sur-le-champ avec
sa soeur Lucie (Dieu sait pourquoi!) et incarcérée d'abord à la prison
de la Bourbe, et puis dans une autre, et puis transférée enfin aux
Anglaises, où elle était probablement à la même époque que ma
grand'mère.

Ainsi deux pauvres petites filles du peuple étaient là, ni plus ni
moins que les dames les plus qualifiées de la cour, et de la ville.
Mlle Comtat y était aussi, et la supérieure des religieuses anglaises,
Mme Canning, s'était intimement liée avec elle. Cette célèbre actrice
avait des accès de piété tendre et exaltée. Elle ne rencontrait jamais
Mme Canning dans les cloîtres sans se mettre à genoux devant elle et
lui demander sa bénédiction. La bonne religieuse, qui était pleine
d'esprit et de savoir-vivre, la consolait et la fortifiait contre les
terreurs de la mort, l'emmenait dans sa cellule et la prêchait sans
l'épouvanter, trouvant en elle une belle et bonne ame où rien ne la
scandalisait. C'est elle-même qui a raconté cela à ma grand'mère
devant moi, lorsque j'étais au couvent, et qu'au parloir elles
repassaient ensemble les souvenirs de cette étrange époque.

Au milieu d'un si grand nombre de détenues souvent renouvelées par le
_départ_[21] des unes et l'arrestation des autres, si Marie-Aurore de
Saxe et Victoire Delaborde ne se remarquèrent pas, il n'y a rien
d'étonnant. Le fait est que leurs souvenirs mutuels ne datèrent point
de cette époque. Mais qu'on me laisse faire ici un aperçu de roman. Je
suppose que Maurice se promenât dans le cloître, tout transi et
battant la semelle contre le mur en attendant l'heure d'embrasser sa
mère; je suppose aussi que Victoire errât dans le cloître et remarquât
ce bel enfant; elle qui avait déjà dix-neuf ans; elle eût dit, si on
lui eût appris que c'était là le petit-fils du maréchal de Saxe:--«Il
est joli garçon: quant au maréchal de Saxe, je ne le connais pas.»--Et
je suppose encore qu'on eût dit à Maurice: «Vois cette pauvre jolie
fille qui n'a jamais entendu parler de ton aïeul, et dont le père
vendait des oisillons en cage, c'est ta future femme...» je ne sais ce
qu'il eût répondu alors; mais voilà le roman engagé.

  [21] _Départ_ signifiait là alors la guillotine.

Qu'on n'y croie pas, pourtant. Il est possible qu'ils ne se soient
jamais rencontrés dans ce cloître, et il n'est pourtant pas impossible
qu'ils s'y soient regardés et salués en passant, ne fût-ce qu'une
fois. La jeune fille n'aurait pas fait grande attention à un écolier;
le jeune homme, tout préoccupé de ses chagrins personnels, l'aura
peut-être vue, mais il l'aura oubliée l'instant d'après. Le fait est
qu'ils ne se sont souvenus de cette rencontre ni l'un ni l'autre
lorsqu'ils ont fait connaissance en Italie, dans une autre tempête,
plusieurs années après.

Ici l'existence de ma mère disparaît entièrement pour moi, comme elle
avait disparu pour elle-même dans ses souvenirs. Elle savait seulement
qu'elle était sortie de prison comme elle y était entrée, sans
comprendre comment et pourquoi. La grand'mère Cloquart n'ayant pas
entendu parler de ses petites-filles depuis plus d'un an les avait
crues mortes. Elle était bien affaiblie quand elle les vit reparaître
devant elle; car au lieu de se jeter d'abord dans leurs bras, elle eut
peur et les prit pour deux spectres.

Je reprendrai leur histoire où il me sera possible de la retrouver. Je
retourne à celle de mon père, que, grâce à ces lettres, je perds
rarement de vue.

Les rapides entrevues qui servaient de consolation à la mère et au
fils furent brusquement interrompues. Le gouvernement révolutionnaire
prit une mesure de rigueur contre les proches parens des détenus, en
les exilant hors de l'enceinte de Paris et en leur interdisant d'y
mettre les pieds jusqu'à nouvel ordre. Mon père alla s'établir à Passy
avec Deschartres, et il y passa plusieurs mois.

Cette seconde séparation fut plus déchirante encore que la première.
Elle était plus absolue, elle détruisait le peu d'espérances qu'on
avait pu conserver. Ma grand'mère en fut navrée, mais elle réussit à
cacher à son fils l'angoisse qu'elle éprouva en l'embrassant avec la
pensée que c'était pour la dernière fois.

Quant à lui, il n'eut point des pressentimens aussi sombres, mais il
fut accablé. Ce pauvre enfant n'avait jamais quitté sa mère, il
n'avait jamais connu, jamais prévu la douleur. Il était beau comme une
fleur chaste et doux comme une jeune fille. Il avait seize ans, sa
santé était encore délicate, son ame exquise. A cet âge, un garçon
élevé par une tendre mère est un être à part dans la création. Il
n'appartient pour ainsi dire à aucun sexe; ses pensées sont pures
comme celles d'un ange; il n'a point cette puérile coquetterie, cette
curiosité inquiète, cette personnalité ombrageuse qui tourmentent
souvent le premier développement de la femme. Il aime sa mère comme la
fille ne l'aime point et ne pourra jamais l'aimer. Noyé dans le
bonheur d'être chéri sans partage et choyé avec adoration, cette mère
est pour lui l'objet d'une sorte de culte. C'est de l'amour, moins les
orages et les fautes où plus tard l'entraînera l'amour d'une autre
femme. Oui, c'est l'amour idéal, et il n'a qu'un moment dans la vie de
l'homme. La veille il ne s'en rendait pas encore compte et vivait dans
l'engourdissement d'un doux instinct; le lendemain déjà ce sera un
amour troublé ou distrait par d'autres passions, ou en lutte peut-être
avec l'attrait dominateur de l'amante.

Un monde d'émotions nouvelles se révélera alors à ses yeux éblouis;
mais s'il est capable d'aimer ardemment et noblement cette nouvelle
idole, c'est qu'il aura fait avec sa mère le saint apprentissage de
l'amour vrai.

Je trouve que les poètes et les romanciers n'ont pas assez connu ce
sujet d'observation, cette source de poésie qu'offre ce moment rapide
et unique dans la vie de l'homme. Il est vrai que, dans notre triste
monde actuel, l'adolescent n'existe pas, ou c'est un être élevé d'une
manière exceptionnelle. Celui que nous voyons tous les jours est un
collégien mal peigné, assez mal appris, infecté de quelque vice
grossier qui a déjà détruit dans son être la sainteté du premier
idéal. Ou si, par miracle, le pauvre enfant a échappé à cette peste
des écoles, il est impossible qu'il ait conservé la chasteté de
l'imagination et la sainte ignorance de son âge. En outre, il nourrit
une haine sournoise contre les camarades qui ont voulu l'égarer, ou
contre les geôliers qui l'oppriment. Il est laid, même lorsque la
nature l'a fait beau; il porte un vilain habit, il a l'air honteux et
ne vous regarde point en face. Il dévore en secret de mauvais livres,
et pourtant la vue d'une femme lui fait peur. Les caresses de sa mère
le font rougir. On dirait qu'il s'en reconnaît indigne. Les plus
belles langues du monde, les plus grands poèmes de l'humanité, ne sont
pour lui qu'un sujet de lassitude, de révolte et de dégoût; nourri,
brutalement et sans intelligence, des plus purs alimens, il a le goût
dépravé et n'aspire qu'au mauvais. Il lui faudra des années pour
perdre les fruits de cette détestable éducation, pour apprendre sa
langue en étudiant le latin qu'il sait mal et le grec qu'il ne sait
pas du tout, pour former son goût, pour avoir une idée juste de
l'histoire, pour perdre ce cachet de laideur qu'une enfance chagrine
et l'abrutissement de l'esclavage ont imprimé sur son front, pour
regarder franchement et porter haut la tête. C'est alors seulement
qu'il aimera sa mère; mais déjà les passions s'emparent de lui, et il
n'aura jamais connu cet amour angélique dont je parlais tout à l'heure
et qui est comme une pause pour l'ame de l'homme, au sein d'une oasis
enchanteresse, entre l'enfance et la puberté.

Ceci n'est point une conclusion que je prends contre l'éducation
universitaire. En principe, je reconnais les avantages de l'éducation
en commun. En fait, telle qu'on la pratique aujourd'hui, je n'hésite
pas à dire que tout vaut mieux, en fait d'éducation, même celle des
enfans gâtés à domicile.

Au reste, il ne s'agit pas ici de conclure sur un fait particulier.
Une éducation comme celle que reçut mon père ne saurait servir de
type. Elle fut à la fois trop belle et trop défectueuse. Brisée deux
fois, la première par une maladie de langueur, la seconde par les
émotions de la terreur révolutionnaire, et par l'existence précaire et
décousue qui en fut la suite, elle ne fut jamais complétée. Mais telle
qu'elle fut, elle produisit un homme d'une candeur, d'une vaillance
et d'une bonté incomparables. La vie de cet homme fut un roman de
guerre et d'amour, terminé à trente ans par une catastrophe imprévue.
Cette mort prématurée le laisse à l'état de jeune homme dans la pensée
de ceux qui l'ont connu, et un jeune homme doué d'un sentiment
héroïque, dont toute la vie se renferme dans une période héroïque de
l'histoire, ne peut être une physionomie sans intérêt et sans charme.
Quel beau sujet de roman pour moi que cette existence, si les
principaux personnages n'eussent été mon père, ma mère et ma
grand'mère! Mais, quoi qu'on fasse, quoique dans ma pensée rien ne
soit plus sérieux que certains romans qu'on écrit avec amour et
religion, il ne faut mettre dans un roman ni les êtres qu'on aime ni
ceux qu'on hait. J'aurai beaucoup à dire là-dessus, et j'espère
répondre franchement à quelques personnes qui m'ont accusée d'avoir
voulu les peindre dans mes livres. Mais ce n'est point ici le lieu, et
je me borne à dire que je n'eusse pas osé faire de la vie de mon père
le sujet d'une fiction; plus tard on comprendra pourquoi.

Je ne pense pas, d'ailleurs, que cette existence eût été plus
intéressante avec les ornemens de la forme littéraire. Racontée telle
qu'elle est, elle signifie davantage et résume, par quelques faits
très simples, l'histoire morale de la société qui en fut le milieu.




CHAPITRE CINQUIEME.

 Après la Terreur.--Fin de la prison et de l'exil.--Idée
   malencontreuse de Deschartres.--Nohant.--Les bourgeois
   terroristes.--Etat moral des classes aisées.--Passion
   musicale.--Paris sous le Directoire.


Enfin, le 4 fructidor (août 1794), madame Dupin fut réunie à son fils.
Le terrible drame de la révolution disparut un instant à leurs yeux.
Tout entiers au bonheur de se retrouver, cette tendre mère et cet
excellent enfant, oubliant tout ce qu'ils avaient souffert, tout ce
qu'ils avaient perdu, tout ce qu'ils avaient vu, tout ce qui pouvait
advenir encore, regardèrent ce jour comme le plus beau de leur vie.

Dans son empressement d'aller embrasser son fils à Passy, Mme Dupin
n'ayant pas encore de certificats qui lui permissent de passer la
barrière de Paris, et craignant d'être signalée à la porte Maillot
s'habilla en paysanne et alla prendre un bateau vers le quai des
Invalides pour traverser la Seine et gagner Passy à pied. C'était pour
elle une course prodigieuse, car de sa vie elle ne sut marcher. Soit
habitude d'inaction, soit faiblesse organique de jambes, elle n'avait
jamais été au bout d'une allée de Jardin sans être épuisée de
fatigue: et cependant elle était bien faite, dégagée, d'une santé
excellente, et d'une beauté fraîche et calme qui avait toutes les
apparences de la force.

Elle marcha pourtant sans y songer, et si vite que Deschartres, dont
le costume répondait au sien, avait peine à la suivre. Mais au passage
du bateau, une futile circonstance pensa leur attirer de nouveaux
malheurs. Le bateau se trouva plein de gens du peuple qui remarquèrent
la blancheur du teint et des mains de ma grand'mère. Un brave
volontaire de la république en fit tout haut la remarque. «Voilà,
dit-il, une petite maman de bonne mine qui n'a pas travaillé souvent.»
Deschartres, ombrageux et malhabile à se contenir, lui répondit par
un: Qu'est-ce que cela te fait? qui fut mal accueilli. En même temps
une des femmes du bateau mit la main sur un paquet bleu qui sortait de
la poche de Deschartres et l'élevant en l'air: «Voilà! dit-elle, ce
sont des aristocrates qui s'enfuient: si c'étaient des gens comme
nous, ils ne brûleraient pas de la cire.» Et une autre continuant
lestement l'inventaire des poches du pauvre pédagogue, y saisit un
rouleau d'eau de Cologne qui attira aux deux fugitifs une grêle de
quolibets inquiétans.

Ce bon Deschartres, qui, malgré sa rudesse, était rempli d'attentions
délicates, trop délicates dans la circonstance, avait cru faire
merveille en se précautionnant pour ma grand'mère, et à son insu, de
ces petites recherches de la civilisation qu'elle n'aurait point
trouvées alors à Passy, ou qu'elle n'eût pu s'y procurer sans donner
l'éveil aux voisins.

Il maudit son inspiration en voyant qu'elle allait devenir funeste à
l'objet de ses soins; mais incapable de temporiser, il se leva au
milieu du bateau, grossissant sa voix, montrant les poings et menaçant
de jeter dans la rivière quiconque insulterait _sa commère_. Les
hommes ne firent que rire de ses bravades, mais le batelier lui dit
d'un ton dogmatique: «Nous éclaircirons cette affaire-là au débarqué».
Et les femmes de crier _bravo_ et de menacer avec énergie les
aristocrates déguisés.

Déjà le gouvernement révolutionnaire se relâchait ouvertement du
rigoureux système de la veille, mais le peuple n'abjurait pas encore
ses droits et était tout prêt à se faire justice lui-même.

Alors ma grand'mère, par une de ces inspirations du coeur qui sont si
puissantes chez les femmes, alla s'asseoir entre deux véritables
commères qui l'injuriaient vivement; et, leur prenant les mains:
«Aristocrate ou non, leur dit-elle, je suis une mère qui n'a pas vu
son fils depuis six mois, qui a cru qu'elle ne le reverrait jamais, et
qui va l'embrasser au risque de la vie. Voulez-vous me perdre! Eh
bien! dénoncez-moi, tuez-moi au retour si vous voulez, mais ne
m'empêchez pas de voir mon fils aujourd'hui; je remets mon sort entre
vos mains.»

--«Va! va! citoyenne, répondirent aussitôt ces braves femmes, nous ne
te voulons point de mal. Tu as raison de te fier à nous, nous aussi
nous avons des enfans et nous les aimons».

On abordait. Le batelier et les autres hommes du bateau, qui ne
pouvaient digérer l'attitude de Deschartres, voulurent faire des
difficultés pour l'empêcher de passer outre, mais les femmes avaient
pris ma grand'mère sous leur protection. «Nous ne voulons pas de cela,
dirent-elles aux hommes, respect au sexe! N'inquiétez pas cette
citoyenne. Quant à son valet de chambre (c'est ainsi qu'elles
qualifièrent le pauvre Deschartres), qu'il la suive. Il fait ses
embarras, mais il n'est pas plus ci-devant que vous.»

Mme Dupin embrassa ces bonnes commères en pleurant, Deschartres prit
le parti de rire de son aventure, et ils arrivèrent sans encombre à la
petite maison de Passy, où Maurice, qui ne les attendait pas encore,
faillit mourir de joie en embrassant sa mère. Je ne sais plus, quel
jour fut révoqué le décret contre les exilés, mais ce fut presque
immédiatement après; ma grand'mère se mit en règle, j'ai encore ses
certificats de résidence et de civisme, ce dernier motivé
principalement sur ce que ses domestiques et Antoine, son valet de
pied à leur tête, s'étaient, de l'aveu de toute la section, portés
bravement à la prise de la Bastille. C'étaient là de grandes leçons
pour l'orgueil des _ci-devants_.

Mais je l'ai dit, ma grand'mère, sans admettre entièrement les
conséquences sociales de ses idées philosophiques, n'avait point de
préjugés qui la fissent rougir de devoir sa réintégration civique à la
belle conduite de son domestique. Elle partit pour Nohant au
commencement de l'an III avec son fils, Deschartres, Antoine et Mlle
Roumier, une vieille bonne qui avait élevé mon père, et qui mangeait
toujours _avec les maîtres_. Nérina et Tristan ne furent point
oubliés.

L'autre jour, pendant que j'écrivais dans ce recueil de souvenirs
l'histoire de Nérina, mon fils Maurice retrouvait au fond d'un grenier
de notre maison la plaque du collier de cette intéressante petite
bête, avec cette inscription: «Je m'appelle Nérina, j'appartiens à Mme
Dupin, à Nohant, près la Châtre.» Nous avons recueilli cet objet comme
une relique. En 96, je retrouve dans les lettres de mon père la
postérité de Nérina, composée de Tristan le pauvre enfant de la
Terreur, le compagnon d'exil, plus _Spinette_ et _Belle_, ses soeurs
puînées. Nérina avait fini ses jours sur les genoux de sa maîtresse.
Elle a été enterrée dans notre jardin sous un rosier: _encavée_, comme
disait le vieux jardinier, qui, en puriste Berrichon, n'eût jamais
appliqué le verbe _enterrer_ à autre créature _qu'à chrétien baptisé_.

Nérina mourut jeune pour avoir eu une existence trop agitée. Tristan
eut une longévité extraordinaire. Par une coïncidence bizarre, son
caractère tendre et mélancolique répondait à son nom, et autant sa
mère avait été active et inquiète, autant il fut calme et recueilli.
Ma grand'mère le préféra toujours à toute la postérité de Nérina, et
on conçoit qu'après avoir traversé de grandes crises, on s'attache à
tous les êtres, aux animaux mêmes qui les ont traversées avec nous.
Tristan fut donc choyé particulièrement et vécut presque tout le reste
de la vie de mon père, car il existait encore dans les jours de ma
première enfance, et je me souviens d'avoir joué avec lui, bien qu'il
ne jouât pas volontiers et eût habituellement la figure d'un chien qui
s'absorbe dans la contemplation du passé.

Je ne sais plus bien ces dates de l'histoire que je raconte; mais je
vois qu'au 1er brumaire de l'an III (octobre 1794) ma grand'mère
recevait des administrateurs du district de la Châtre, une lettre avec
l'épigraphe: _Unité, indivisibilité de la République, liberté,
égalité, fraternité ou la mort_. La République était moralement morte,
on en conservait les formules:

   _A la citoyenne Dupin._

   «Nous t'adressons copie du contrat de vente que t'a consenti
   Piaron, le 3 août dernier (vieux style), et le mémoire nominatif
   des demandes qu'il te fait, etc.

     «Salut et fraternité».
     (Suivent trois signatures de gros bourgeois.)


Comme ils étaient contens, ces bons bourgeois, ces grands enfans
émancipés de la veille, de tutoyer la modeste châtelaine de Nohant, et
de traiter de Piaron tout court, l'ex-seigneur, celui qu'ils avaient
appelé naguère M. le comte de Serennes! Ma grand'mère en souriait et
ne s'en trouvait point offensée. Mais elle remarquait que les paysans
ne tutoyaient point ces messieurs, et elle savait gré à son menuisier
de la tutoyer sans façons. Elle y voyait une préférence d'amitié dont
elle jouissait avec un peu de malice.

Un jour qu'elle était avec son fils dans la maisonnette de ce
menuisier, alors percepteur de sa commune, républicain hardi et
intelligent, qui fut pendant toute sa vie notre ami dévoué, et dont
j'ai reçu le dernier soupir, deux bourgeois de la Châtre passèrent
devant la porte, fort avinés, et trouvèrent brave d'insulter une femme
et un enfant, de les menacer de la guillotine, et de se donner des
airs de Robespierre au petit pied, eux qui mentalement, avec toute
leur caste, venaient de tuer Robespierre et la révolution. Mon père,
qui n'avait que seize ans, se précipita vers eux, saisit un de leurs
chevaux à la bride, et les somma de descendre pour se battre avec lui.
Godard, le menuisier-percepteur, vint à son aide, armé d'un grand
compas dont il voulait, disait-il, mesurer ces messieurs. Les
messieurs ne répondirent point à la provocation et piquèrent des deux.
Ils étaient ivres, c'est ce qui les excuse. Ils sont aujourd'hui
(1847) ardens conservateurs et dynastiques; mais ils sont vieux, c'est
ce qui les absout.

Leur colère s'expliquait, au reste, par un motif particulier. L'un
d'eux, nommé par le district administrateur des revenus de Nohant,
pendant l'exécution de la loi sur les suspects, avait jugé à propos de
se les approprier en grande partie, et de présenter des comptes
erronés tant à la République qu'à ma grand'mère. Celle-ci plaida et
l'amena à restitution. Mais ce procès dura deux ans, et pendant tout
ce temps, ma grand'mère, ne touchant que les revenus de Nohant, qui ne
s'élevaient pas alors à quatre mille francs, et devant payer de
l'argent emprunté en 93 pour subvenir aux emprunts forcés et dons
patriotiques dits volontaires, se trouva réduite à une gêne extrême.
Pendant plus d'une année, on ne vécut que du revenu du jardin, qui
fournissait au marché pour 12 ou 15 francs de légumes chaque semaine.
Peu à peu sa position se liquida et fut améliorée; mais, à partir de
la Révolution, son revenu ne s'éleva jamais à 15.000 livres de rente.

Grâce à un ordre admirable et à une grande résignation aux habitudes
modestes qu'il lui fallut prendre, elle fit face à tout, et je lui ai
souvent entendu dire en riant qu'elle n'avait jamais été aussi riche
que depuis qu'elle était pauvre.

Je dirai quelques mots de cette terre de Nohant où j'ai été élevée,
où j'ai passé presque toute ma vie et où je souhaiterais pouvoir
mourir.

Le revenu en est peu considérable, l'habitation est simple et commode.
Le pays est sans beauté, bien que situé au centre de la vallée Noire,
qui est un vaste et admirable site. Mais précisément cette position
centrale dans la partie la plus nivelée et la moins élevée du pays,
dans une large veine de terre à froment, nous prive des accidens
variés et du coup d'oeil étendu dont on jouit sur les hauteurs et sur
les pentes. Nous avons pourtant de grands horizons bleus et quelque
mouvement de terrain autour de nous, et, en comparaison de la Beauce
et de la Brie, c'est une vue magnifique; mais, en comparaison des
ravissans détails que nous trouvons en descendant jusqu'au lit caché
de la rivière, à un quart de lieue de notre porte, et des riantes
perspectives que nous embrassons en montant sur les coteaux qui nous
dominent, c'est un paysage nu et borné.

Quoi qu'il en soit, il nous plaît et nous l'aimons.

Ma grand'mère l'aima aussi, et mon père y vint chercher de douces
heures de repos à travers les agitations de sa vie. Ces sillons de
terres brunes et grasses, ces gros noyers tout ronds, ces petits
chemins ombragés, ces buissons en désordre, ce cimetière plein
d'herbes, ce petit clocher couvert de tuiles, ce porche antique, ces
grands ormeaux délabrés, ces maisonnettes de paysan entourées de
leurs jolis enclos, de leurs berceaux de vigne et de leurs vertes
chenevières, tout cela devient doux à la vue et cher à la pensée quand
on a vécu si longtemps dans ce milieu calme, humble et silencieux.

Le château, si château il y a (car ce n'est qu'une médiocre maison du
temps de Louis XVI), touche au hameau et se pose au bord de la place
champêtre sans plus de faste qu'une habitation villageoise. Les feux
de la commune, au nombre de deux ou trois cents, sont fort dispersés
dans la campagne; mais il s'en trouve une vingtaine qui se resserrent
auprès de la maison, comme qui dirait porte à porte, et il faut vivre
d'accord avec le paysan, qui est aisé, indépendant, et qui entre chez
vous comme chez lui. Nous nous en sommes toujours bien trouvés, et,
bien qu'en général les propriétaires aisés se plaignent du voisinage
des ménageants, il n'y a pas tant à se plaindre des enfans, des poules
et des chèvres de ces voisins-là qu'il n'y a qu'à se louer de leur
obligeance et de leur bon caractère.

Les gens de Nohant, tous paysans, tous petits propriétaires (on me
permettra bien d'en parler et d'en dire du bien, puisque, par
exception, «je prétends que le paysan peut être bon voisin et bon
ami»), sont d'une humeur facétieuse sous un air de gravité. Ils ont de
bonnes moeurs, un reste de piété sans fanatisme, une grande décence
dans leur tenue et dans leurs manières, une activité lente mais
soutenue, de l'ordre, une propreté extrême, de l'esprit naturel et de
la franchise. Sauf une ou deux exceptions, je n'ai jamais eu que des
relations agréables avec ces honnêtes gens. Je ne leur ai pourtant
jamais fait la cour, je ne les ai point avilis par ce qu'on appelle
des _bienfaits_. Je leur ai rendu des services et ils se sont
acquittés envers moi selon leurs moyens, de leur plein gré, et dans la
mesure de leur bonté ou de leur intelligence. Partant, ils ne me
doivent rien, car tel petit secours, telle bonne parole, telle légère
preuve d'un dévouement vrai valent autant que tout ce que nous pouvons
faire. Ils ne sont ni flatteurs ni rampans, et chaque jour je leur ai
vu prendre plus de fierté bien placée, plus de hardiesse bien
entendue, sans que jamais ils aient abusé de la confiance qui leur
était témoignée. Ils ne sont point grossiers non plus. Ils ont plus de
tact, de réserve et de politesse que je n'en ai vu régner parmi ceux
qu'on appelle les gens bien élevés.

Telle était l'opinion de ma grand'mère sur leur compte. Elle vécut
vingt-huit ans parmi eux, et n'eut jamais qu'à s'en louer.
Deschartres, avec son caractère irritable et son amour-propre
chatouilleux, n'eut pas avec eux la vie aussi douce, et je l'ai
toujours entendu réclamer contre la ruse, la friponnerie et la
stupidité du paysan. Ma grand'mère réparait ses bévues, et lui, par
le zèle et l'humanité qui vivaient au fond de son coeur, il se fit
pardonner ses prétentions ridicules et les emportemens injustes de son
tempérament.

J'aurai à revenir souvent sur le chapitre des _gens de campagne_,
comme ils s'intitulent eux-mêmes: car, depuis la révolution,
l'épithète de paysan leur est devenue injurieuse, synonyme de butor et
de mal appris.

Ma grand'mère passa plusieurs années à Nohant, occupée à continuer
avec Deschartres l'éducation de mon père, et à mettre de l'ordre dans
sa situation matérielle. Quant à sa situation morale, elle est bien
tracée dans une page de son écriture que je retrouve et qui se
rapporte à cette époque. Je ne garantis pas que cette page soit
d'elle. Elle avait l'habitude de copier des fragmens ou de faire des
extraits de ses lectures. Quoi qu'il en soit, les réflexions que je
vais transcrire peignent très bien l'état moral de toute une caste de
la société après la Terreur.

«On est fondé à contester le jugement rigoureux de l'Europe, qui, à la
vue de toutes les horreurs dont la France a été le théâtre, se permet
de les attribuer à un caractère particulier et à la perversité innée
d'une si nombreuse portion d'un grand peuple. Dieu garde les autres
nations d'être jamais instruites par leur expérience des fureurs dont
les hommes de tous les pays sont susceptibles quand ils ne sont plus
retenus par aucun lien, quand on a donné au rouage social une si
violente secousse que personne ne sait plus où il est, ne voit plus
les mêmes objets et ne peut plus se confier à ses anciennes opinions.
Tout changera peut-être si le gouvernement devient meilleur, s'il se
rasseoit et s'il renonce à se jouer de la faiblesse des hommes. Hélas!
recherchons l'espérance, puisque nos souvenirs nous tuent. Courons
après l'avenir, puisque le présent est dépourvu de consolation. Et
vous qui devez guider le jugement de la postérité, vous qui souvent le
fixez pour toujours, écrivains de l'histoire, suspendez vos récits
afin de pouvoir en adoucir l'impression par le signalement d'une
régénération et d'un repentir. N'achevez pas au moins votre tableau
avant de pouvoir indiquer la première lueur de l'aurore dans le
lointain de cette effroyable nuit. Parlez du courage des Français,
parlez de leur vaillance, et jetez, s'il se peut, un voile sur les
actions qui ont souillé leur gloire et terni l'éclat de leurs
triomphes!

«Les Français ont tous la fatigue du malheur. Ils ont été brisés ou
courbés par des événemens d'une force surnaturelle, et après avoir
éprouvé la rigueur d'une lourde oppression, ils ne forment plus aucun
des souhaits qui appartiennent à une situation différente; leurs voeux
sont bornés, leurs désirs sont restreints, et ils seront contens
s'ils peuvent croire à la suspension de leurs inquiétudes. Une
horrible tyrannie les a préparés à compter parmi les biens la sûreté
de la vie.

«L'esprit public s'est affaibli et languira longtemps, effet
inévitable d'une catastrophe inouïe et d'une persécution sans modèle.
On a tellement vécu de ses peines qu'on a perdu l'habitude de
s'associer à l'intérêt général. Les dangers personnels, quand ils
atteignent une certaine limite, bouleversent tous les rapports, et
l'oubli de l'espérance change presque notre nature. Il faut un peu de
bonheur pour se livrer à l'amour de la communauté. Il faut un peu de
superflu de soi pour donner quelque chose de soi aux autres»...

Quel que soit l'auteur de ce fragment, il n'est pas sans beauté, et ma
grand'mère était fort capable de l'écrire. C'était du moins
l'expression de sa pensée, si tant est qu'elle n'eût pris que la peine
de le copier. Il y a aussi de la vérité dans ce tableau de l'époque et
une justice relative dans les plaintes de ceux qui ont souffert sans
utilité apparente. Enfin il y a une sorte de grandeur à eux de
reprocher au gouvernement révolutionnaire plutôt la perte de leur ame
que celle de leur vie.

Mais il y a aussi une contradiction manifeste comme il s'en trouve
toujours dans les jugemens de l'intérêt particulier. Il y est dit que
les Français ont été grands par le courage, par la victoire, ce qui
suppose un grand élan donné au patriotisme; tout aussitôt l'auteur
présente la peinture de l'abattement et de l'égoïsme qui s'emparent de
ces mêmes Français devenus insensibles aux peines d'autrui pour avoir
trop souffert eux-mêmes.--C'est que ce ne furent pas les mêmes
Français, voilà tout. Les heureux d'hier, ceux qui avaient longtemps
disposé du bonheur d'autrui, durent faire un grand effort pour
s'habituer à un sort précaire. Les meilleurs d'entre eux, ma
grand'mère, par exemple, gémirent de n'avoir plus rien à donner, et de
voir des souffrances qu'ils ne pouvaient plus soulager. En leur ôtant
la fonction de bienfaiteurs du pauvre, on les contristait
profondément, et les bienfaits de la société renouvelée n'étaient pas
sensibles encore. Ils pouvaient l'être d'autant moins que cette
régénération avortait en naissant, que la bourgeoisie prenait le
dessus, et qu'à l'époque où ma grand'mère jugeait la société, elle
agissait sans s'en rendre compte à l'agonie des droits et des
espérances du peuple.

Quant aux Français des Armées, ils étaient nécessairement les amis de
tout ce qui était resté en France. Ils défendaient et le peuple et la
bourgeoisie, et la noblesse patriote. Héroïques martyrs de la liberté,
ils avaient une mission incontestable et glorieuse dans tous les
temps, à tous les points de vue, celle de garder le territoire
national; sans doute le feu sacré n'était point perdu sur cette terre
de France qui produisait en un clin d'oeil de pareilles armées.

Par contraste avec l'éloquente lamentation que je viens de rapporter,
je citerai de nouveaux fragmens de la correspondance de mon père, où
l'époque se montre telle qu'elle fut à la surface, au lendemain du
régime austère de la Convention. Ce tableau donne un démenti aux
prédictions tristes du fragment. On y voit la légèreté, l'enivrement,
la téméraire insouciance de la jeunesse, avide de ressaisir les
amusemens dont elle a été longtemps sevrée, la noblesse retournant à
Paris demi-morte, demi-ruinée, mais préférant à l'austère vie des
châteaux le spectacle du triomphe de la bourgeoisie; le luxe exploité
par les nouveaux pouvoirs comme moyen de réaction; le peuple lui-même
perdant la tête et donnant la main au retour du passé.

La France offrait d'ailleurs à ce moment-là l'étrange spectacle d'une
société qui veut sortir de l'anarchie et qui ne sait encore si elle se
servira du passé ou si elle comptera sur l'avenir pour retrouver les
formes qui garantissent l'ordre et la sûreté individuelle. L'esprit
public s'en allait. Il ne vivait plus que dans les armées. La réaction
elle-même, cette réaction royaliste, aussi cruelle et aussi sanglante
que les excès du jacobinisme, commençait à s'apaiser. La Vendée avait
rendu le dernier soupir en Berry, à l'affaire de Palluau (mai 96). Un
chef royaliste du nom de Dupin, mais qui n'était pas notre parent, que
je sache, avait organisé cette dernière tentative. Mon père eût été
d'âge alors à s'en mêler, si telle eût été son opinion, et la bravoure
ne lui eût pas manqué pour un effort désespéré. Mais mon père n'était
pas royaliste et ne le fut jamais. Quel que fût l'avenir (et, à cette
époque, malgré les victoires de Bonaparte en Italie, nul ne prévoyait
le retour du despotisme), cet enfant condamnait et abjurait le passé
sans arrière-pensée, sans regret aucun. Sa mère et lui, purs de toute
participation secrète, de toute complicité morale avec les fureurs des
partis et les vengeances intéressées, se laissaient bercer par le flot
encore agité des derniers frémissemens populaires. Ils attendaient les
événemens, elle, les jugeant avec une impartialité philosophique; lui,
désirant l'indépendance de la patrie et le règne des théories
incomplètes mais généreuses des écrivains du dix-huitième siècle.
Bientôt il devait aller chercher à l'armée le dernier souffle de cette
vie républicaine, et, comme sa mère était quelquefois effrayée des
aspirations qui lui échappaient, elle cherchait à l'en distraire par
les douces jouissances de l'art et l'attrait de distractions permises.

Quelques mots sur la personne de mon père avant de le faire parler en
96. Depuis 1794, il avait beaucoup étudié avec Deschartres, mais il
n'était pas devenu fort en fait d'études classiques. C'était une
nature d'artiste, et il n'y avait que les leçons de sa mère qui lui
profitassent. La musique, les langues vivantes, la déclamation, le
dessin, la littérature avaient pour lui un attrait passionné. Il ne
mordait ni aux mathématiques, ni au grec, et médiocrement au latin. La
musique l'emporta toujours sur tout le reste. Son violon fut le
compagnon de sa vie. Il avait, en outre, une voix magnifique et
chantait admirablement. Il était tout instinct, tout coeur, tout élan,
tout courage, toute confiance; aimant tout ce qui était beau et s'y
jetant tout entier sans s'inquiéter du résultat plus que des causes.
Beaucoup plus républicain d'instinct, sinon de principes, que sa mère,
il personnifia admirablement la phase chevaleresque des dernières
guerres de la République et des premières guerres de l'Empire. Mais en
1796 il n'était encore qu'artiste.

A l'automne de la même année, ma grand'mère envoya son cher Maurice à
Paris, soit pour le distraire d'une longue retraite, soit pour
d'autres motifs plus sérieux que les lettres semblent indiquer, mais
que je ne sais point.

Dans des lettres charmantes quelques-unes peignent si agréablement la
physionomie de Paris sous le Directoire que je les transcris ici:


DE MAURICE A SA MÈRE.

     «2 octobre 1796.

   «..... J'ai été hier à un très beau concert qui s'est donné au
   théâtre de Louvois. C'était Guénin et le vieux Gavigny qui
   conduisaient l'orchestre.

   «Tu sais, notre vieux Gavigny, qui a si bien connu mon père et
   Rousseau, du temps du _Devin du village_, et qui a fait si
   singulièrement connaissance avec moi à Passy du temps de mon
   exil. Eh bien! le public lui a fait répéter sa romance, et il
   s'en est si bien tiré qu'il a été, à la lettre, accablé
   d'applaudissemens. Pour un homme de soixante-quinze ans, ce
   n'est pas mal! Cela m'a fait un bien grand plaisir!

   «Je te donne à deviner en mille qui j'ai rencontré encore et
   reconnu à ce concert. Sous un habit à la mode, avec des souliers
   dégagés et des oreilles de chien, j'ai vu le sans-culotte
   S....., et je lui ai parlé. C'est un merveilleux! Voilà de ces
   rencontres à mourir de rire. Il m'a beaucoup demandé de tes
   nouvelles. Il n'était pas si galant en l'an II!

   «Adieu, ma bonne mère, l'heure me presse, je vais à l'Opéra. Je
   te regrette à tous les instans. Tous les plaisirs que je goûte
   loin de toi sont imparfaits. Je t'embrasse mille fois.

   «Et je fais mille amitiés à ma _bête_ de bonne.»

       *       *       *       *       *

     «3 Octobre.

   «Je t'ai quittée l'autre jour pour aller à l'Opéra. On devait
   donner _Corisande_, ce fut _Renaud_. Mais rien ne contrarie un
   provincial. J'écoutai d'un bout à l'autre avec le plus grand
   plaisir. J'étais à l'orchestre. M. Heckel connaît Ginguené,
   directeur du jury des arts, et tous les jours d'Opéra Ginguené
   lui fait présent de deux billets d'orchestre. C'est là où va ce
   qu'on appelle à présent la bonne compagnie. Vous y voyez des
   femmes charmantes, d'une élégance merveilleuse; mais si elles
   ouvrent la bouche, tout est perdu. Vous entendez: _Sacresti!
   que c'est bien dansé!_ ou bien: _Il fait un chaud du diable!_
   Vous sortez, des voitures brillantes et bruyantes reçoivent tout
   ce beau monde, et les braves gens s'en retournent à pied, et se
   vengent par des sarcasmes des éclaboussures qu'ils reçoivent. On
   crie: _Place à M. le fournisseur des prisons!_--_Place à M. le
   brise-scellés!_

   «Mais ils vont toujours et s'en moquent. Quoique tout soit
   renversé, on peut encore dire comme autrefois: _L'honnête homme
   à pied_ et _le faquin en litière_. Ce sont d'autres faquins,
   voilà tout.

   «Adieu, ma bonne mère. J'irai encore ce soir à l'Opéra. Ce
   matin, M. Heckel me fait diner avec M. le duc. Je t'embrasse
   comme je t'aime.»


     «Le 15.

   «Quoiqu'_à pied_, _l'honnête homme_ se moque bien à Paris du
   mauvais temps! Il y a tant de choses à faire et à voir! Le matin
   je vais au Salon; de trois à six heures, je dîne longuement en
   bonne compagnie; le soir je vais au spectacle. J'ai dîné chez
   madame de Ferrières avec toutes tes amies; j'ai été reçu à bras
   ouverts! Ah! comme on a parlé de toi! Le diner était délicieux,
   servi en argenterie. La république n'a pas tout pris. Les vins
   parfaits. Il y avait des jeunes gens très gais, et nous avons
   fait rire aux éclats même M. de la Dominière. J'ai été le soir à
   la rue Feydeau, voir l'_Ecole des Pères_ et les _Fausses
   Confidences_. Cette dernière pièce est absolument jouée comme
   avant 93: Fleuri avait le même habit; Dazincourt aussi.»


     «Le 17.

   «Que tu es bonne de vouloir t'ennuyer encore dans ta solitude
   pour me laisser quelques jours de plus à Paris! Quelle trop
   bonne mère! Si tu y étais avec moi, je m'y amuserais bien
   davantage. Aujourd'hui, j'ai joint l'utile à l'agréable, et il
   me semble que je suis au-dessus de moi-même. Mon ami M. Heckel
   m'a lu deux ouvrages de morale, l'un sur l'immortalité de l'ame,
   l'autre sur le vrai bonheur. Tout est admirable, profond,
   rapide, clair, éloquent; c'est l'hiver dernier qu'il les a
   composés, et il m'assure qu'il n'a eu pour but que de me
   développer les principes de la vertu.

   «J'ai eu un succès extraordinaire en chantant _OEdipe_ chez Mme
   de Chabert.

   «Mais ces succès, à qui les dois-je? A ma bonne mère, qui a bien
   voulu s'ennuyer à m'enseigner et qui en sait plus que tous les
   professeurs du monde! Après la musique, on a dansé; nous étions
   tous en bottes, n'en sois pas scandalisée, c'est l'usage à
   présent; mais comme on danse mal en bottes! Par là-dessus on
   s'est imaginé de prendre le thé, et c'est bien là le souper le
   plus fade et le plus économique qu'on puisse faire. Adieu, ma
   bonne mère, je t'embrasse de toute mon ame, et je fais à ma
   bonne trente-trois amitiés.»........................


     «Le 19.

   «Ce matin, j'ai encore déjeuné avec M. le duc et mon ami M.
   Heckel. Nous avons mangé comme des ogres et ri comme des fous...
   Et figure-toi que, comme nous marchions tous trois sur le
   Pont-Neuf, les poissardes nous ont entourés et ont embrassé M.
   le duc comme _le fils de leur bon roi_! Tu vois si l'esprit du
   peuple a changé! Mais je t'en _parlerai verbalement_, comme dit
   Bridoison.

   «Je cours faire mes visites d'adieu. Va, je ne regretterai point
   Paris, puisque je vais te retrouver.

   «Je dis mille brutalités à ma bonne; qu'elle s'apprête à me
   raser, car ici on m'a fait les crocs, j'effrayais tout le monde,
   et les voilà qui repoussent de rage..........

   «Deschartres a eu beau chercher un précepteur pour le fils de
   Mme de Chander, il regarde la chose comme impossible à trouver
   dans ce temps-ci. La race en est perdue. Tous les jeunes gens
   qui se destinaient à l'éducation cherchent à se faire médecins,
   chirurgiens, avocats. Les plus robustes ont été employés pour la
   République. Depuis six ans, personne n'a travaillé, il faut bien
   le dire, et les livres ont eu tort. On ne voit que des gens qui
   cherchent des instituteurs pour leurs enfans et qui n'en
   trouvent pas. Il y aura donc beaucoup d'ânes dans quelques
   années d'ici, et j'en serais un comme un autre sans Deschartres,
   que dis-je? sans ma bonne mère, qui aurait toujours suffi à
   former mon esprit et mon coeur.»


     «Le 13.

   «Nous partons demain. Deschartres se décide enfin à mettre ses
   estimables jambes dans des bottes. Il n'y pas moyen de lutter
   contre le torrent! C'est commode à cheval, mais non au bal. On
   ne fait plus que marcher la contredanse. Dis à ma bonne que je
   vais m'en dédommager en la faisant sauter et pirouetter de gré
   ou de force. Adieu, Paris... et bonjour à toi bientôt, ma bonne
   mère! je pars d'ici plus fou que je n'y suis venu; c'est
   qu'aussi tout le monde l'est un peu; il suffit d'avoir la tête
   sur les épaules pour se croire heureux. Les parvenus s'en
   donnent à coeur joie, et le peuple a l'air d'être indifférent à
   tout; jamais le luxe n'a été si brillant... Bah! bah! adieu à
   toutes ces vanités, ma bonne mère s'ennuie et m'attend: tant pis
   pour ma jument. Je vais enfin t'embrasser! Peut-être
   arriverai-je avant cette lettre!

     «MAURICE.»




CHAPITRE SEPTIEME.

 Suite de l'histoire de mon père.--Persistance des idées
   philosophiques.--_Robert, chef de brigands._--Description de La
   Châtre.--Les _brigands_ de Schiller.


AVERTISSEMENT.

Certaines réflexions viennent inévitablement au courant de la plume
quand on parle du passé: on le compare avec le présent, et ce présent,
le moment où l'on écrit, c'est déjà le passé pour ceux qui vous lisent
au bout de quelques années. L'écrivain a quelquefois aussi envisagé
l'avenir. Ses prédictions se trouvent déjà réalisées ou démenties
quand son oeuvre paraît. Je n'ai rien voulu changer aux réflexions et
aux prévisions qui me vinrent durant ces derniers temps. Je crois
qu'elles font déjà partie de mon histoire et de celle de tous. Je me
bornerai à mettre leur date en note.


Je continuerai l'histoire de mon père, puisqu'il est, sans jeu de
mots, le véritable auteur de l'histoire de ma vie. Ce père que j'ai à
peine connu, brillante apparition, ce jeune homme artiste et guerrier,
est resté vivant dans les élans de mon ame, dans les fatalités de mon
organisation, dans les traits de mon visage. Mon père est un reflet,
affaibli sans doute mais assez complet, du sien. Le milieu dans lequel
j'ai vécu a amené les modifications. Mes défauts ne sont donc pas son
ouvrage absolument, et mes qualités sont un des instincts qu'il m'a
transmis. Ma vie extérieure a autant différé de la sienne que l'époque
où elle s'est développée, mais eussé-je été garçon et eussé-je vécu
vingt-cinq ans plus tôt, je sais et je sens que j'eusse agi et senti
en toutes choses comme mon père.

Quels étaient, en 97 et en 98, les projets de ma grand'mère pour
l'avenir de son fils? Je crois qu'elle n'en avait pas d'arrêtés et
qu'il en était ainsi pour tous les jeunes gens d'une cert

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