Picciola
by X.-B. Saintine · French · Gutenberg #39071 · 412,323 chars · public domain (US)
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Title: Picciola
Author: X.-B. Saintine
Contributor: P. L. Jacob
Release date: March 8, 2012 [eBook #39071]
Language: French
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/39071
Credits: Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
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PICCIOLA,
PAR X.-B. SAINTINE,
PRÉCÉDÉ DE
QUELQUES RECHERCHES
SUR L'EMPLOI DU TEMPS DANS LES PRISONS D'ÉTAT
PAR
PAUL L. JACOB,
BIBLIOPHILE.
NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET CORRIGÉE.
À NEW-YORK: LEAVITT ET COMPAGNIE, No. 12 VESEY-ST. 1851.
QUELQUES RECHERCHES SUR L'EMPLOI DU TEMPS DANS LES PRISONS D'ÉTAT.
L'ouvrage de M. Saintine est jugé: l'opinion publique avait devancé
cette fois la justice solennelle que l'Académie Française s'est
empressée de lui rendre en le proclamant digne d'un prix qui fait
également honneur au caractère et au talent de l'écrivain. Aujourd'hui
_Picciola_, dont la publication remonte à peine à cinq ans, jouit déjà
de cette réputation solide et inaltérable que nos meilleurs classiques
n'ont acquise qu'après l'épreuve du temps, et cet admirable livre de
philosophie morale et religieuse a pris sa place dans les bibliothèques
à côté de la _Confession du Vicaire Savoyard_, par Jean-Jacques
Rousseau, et de _Paul et Virginie_, par Bernardin de Saint-Pierre.
Je ne répéterai donc pas les éloges unanimes qui ont été accordés à ce
petit chef-d'oeuvre, comparable, et préférable peut-être, aux _Prigioni_
de Silvio Pellico; je ne dirai pas que M. Saintine a donné un exemple
remarquable des immenses ressources d'intérêt que peut renfermer le
sujet le plus simple et le plus exigu en apparence; je ne dirai pas
qu'il a tenté une espèce de tour de force littéraire en taillant un
volume dans l'étoffe d'une courte nouvelle; je ne dirai pas, enfin,
qu'il a su éviter les écueils presque inévitables d'une composition où
il avait à chaque pas la crainte de tomber dans le faux, ou dans le
froid, ou même dans le ridicule. Tout a été dit là-dessus pour faire
ressortir le singulier mérite de l'auteur, qui s'est tenu constamment
dans les bornes délicates et indécises du vrai et du beau. _Picciola_
est désormais rangé au nombre de ces livres qu'on se dispense de louer,
parce qu'on les relit sans cesse, en les aimant et en les admirant
toujours davantage.
Certes, si je n'avais craint d'être taxé de complaisance, bien plus, de
camaraderie, je me serais fait un plaisir de revenir lentement sur les
impressions douces, mélancoliques et suaves que m'a procurées la lecture
de _Picciola_; j'aurais cherché à découvrir la cause des charmes de
cette lecture, qui pourtant ne soutient ni n'éveille l'attention par la
multiplicité et la bizarrerie des événemens, par l'éclat et la force des
péripéties, par le choc et le tumulte des passions, par tous les
ressorts, déjà usés ou affaiblis, de la dramaturgie moderne; j'aurais
sans doute réussi à prouver, ce modèle à la main, que de tous les écrits
conçus pour nous intéresser et nous émouvoir, les plus uniformes sont
d'ordinaire les plus touchans, et que souvent une modeste étude
physiologique, approfondie par la science et illuminée par
l'imagination, trouve en nous des sympathies intimes que n'atteignent
pas les grandes oeuvres du génie.
L'histoire de l'homme solitaire, le journal minutieux de ses pensées et
de ses actions dans l'isolement, la peinture du prisonnier dans sa
captivité, du moine dans sa cellule, du naufragé dans son île déserte,
ce sont là des sources éternelles de rêverie et de méditation. Il semble
que chacun de nous s'attache de préférence au spectacle de l'homme
luttant corps à corps avec l'adversité, dont il triomphe par la
patience, cette force des faibles. _Robinson Crusoé_, n'est-il pas le
livre de tous les âges et de toutes les conditions? Nous le savons par
coeur avant de l'avoir pu lire, et quand la vieillesse nous invite à
rétrécir le cercle de nos lectures comme celui de nos amis, que la mort
a décimés autour de nous, c'est encore _Robinson Crusoé_ qui nous fait
compagnie et qui nous apprend à ne jamais désespérer de la Providence.
M. Saintine, en écrivant _Picciola_, connaissait bien la prédilection
que nous autres, petits ou grands enfans, avons pour le récit des
infortunes d'un prisonnier. Les _Mémoires_ du baron de Trenck et ceux de
Latude avaient, dans le dernier siècle, témoigné de l'empressement du
public pour ce genre d'ouvrage, qui pourrait, à la rigueur, se passer du
savoir-faire du rédacteur, tant est saisissant et entraînant l'intérêt
qu'il emprunte de la situation même du principal personnage. Mais M.
Saintine ne crut pas nécessaire d'accumuler dans la biographie de son
prisonnier ces miracles d'industrie, d'adresse, et de persévérance,
enfantés par l'amour de la liberté; ces échelles de corde gigantesques
tissues avec du linge, ces instrumens de délivrance façonnés avec un
mauvais couteau, ces souterrains creusés dans le roc à l'aide d'un
chandelier de fer, ces larges brèches faites en silence dans des
murailles épaisses de dix pieds, ces énormes barreaux sciés au moyen
d'un ressort de montre; en un mot, ces évasions incroyables, effectuées,
la nuit ou en plein jour, presque sous les yeux des geôliers et des
sentinelles, malgré les portes, les verroux, les cadenas, les grilles,
et tout l'appareil formidable d'une prison d'état. M. Saintine a choisi,
au contraire, un prisonnier résigné, qui n'essaie pas de s'enfuir, et
qui finit par être plus heureux dans sa prison qu'il ne l'était en
liberté au milieu des vains plaisirs et des bruyantes illusions du
monde. M. Saintine a concentré son drame, pour ainsi dire, sur la tête
d'une fleur.
Cette fleur est la véritable héroïne de son roman; on croirait
volontiers qu'elle parle et qu'elle agit; elle joue un rôle que le ciel
a l'air de lui dicter; elle s'anime, elle devient un être vivant et
intelligent; elle console et instruit le prisonnier; elle lui révèle
l'oeuvre de la création; elle le retire de l'abyme de l'incrédulité;
elle le conduit, sous l'égide de la foi, au bonheur qu'il avait nié, et
dont il s'éloignait de plus en plus en poursuivant un fantôme. C'est un
ange qui a pris cette forme végétale pour arracher un malheureux aux
tortures du doute et aux horreurs du désespoir.
Eh bien! cette fleur sublime, sur laquelle repose la pieuse et poétique
histoire du prisonnier de Fenestrelle, n'a pas été comprise par le
matérialisme des uns et par l'ignorance des autres. On a critiqué ce
qu'on devait surtout admirer; on a discuté au lieu de sentir, et cette
critique aride, qui s'épuise à découvrir un ver imperceptible dans les
plus beaux fruits, a condamné une invraisemblance et une exagération
dans cet amour du pauvre prisonnier pour sa fleur inconnue. Sans doute
cette injuste critique n'est pas de celles qui ont de l'écho ni de la
portée; mais comme elle peut vouloir se reproduire à la faveur des
nouvelles et nombreuses éditions qui attendent _Picciola_, je lui
répondrai dès à présent pour en finir avec elle, et je lui opposerai
quelques recherches sur la manière dont les prisonniers célèbres ont
employé le temps durant leur captivité. De ces exemples, fournis par
différentes époques, il résultera que l'amant de _Picciola_ s'est créé
un délassement et une affection que justifient les tristes annales des
prisons d'état, de Pignerol, de Vincennes et de la Bastille.
Que si j'étais botaniste, ce que je ne suis pas, faute de pouvoir
retenir dans ma chétive mémoire douze mille mots de technologie plus ou
moins barbare, je ne perdrais pas cette occasion de réhabiliter
_Picciola_ aux yeux des botanistes qui regrettent de ne pas connaître le
nom scientifique de cette fleur, et qui hésitent à lui assigner son rang
d'espèce et de genre dans la classification des plantes, selon Linnée et
Tournefort, ou bien selon Jussieu et Mirbel. J'avoue tout bas que je ne
ferais pas une grosse querelle à M. Saintine s'il s'était avisé de
tendre un piége aux savans, et d'inventer une fleur qui n'existât que
dans son livre. Que nous importe de savoir exactement si cette fleur
était _polypétale_ ou _monocotylédone_, si elle appartenait à la classe
_dodécandrie_ ou _polygamie_, si elle devait figurer dans la famille des
_blackweliacées_ ou des _licopodiums_, _etc._? Ces détails, fort
inutiles pour le lecteur qui demande des pensées et des émotions,
deviendraient certainement indispensables, si M. Saintine avait la
prétention de faire couronner _Picciola_ par l'Académie des Sciences.
On cite peu de prisonniers qui se soient passionnés pour les fleurs,
parce que les objets de cette passion, si naturelle à l'homme isolé, ne
leur étaient pas permis. Une prison, en effet, se prête mal aux
exigences de l'horticulture, et il n'y a pas de plante qui consentirait
à végéter dans l'atmosphère étouffée d'un cachot. Dans les cours
étroites où les prisonniers d'état obtenaient à grand'peine la faveur de
respirer sous le ciel; pressé par de hautes murailles noires et nues, un
rosier aurait demandé grâce, une marguerite n'eût pas essayé de fleurir,
car les plantes ne peuvent se passer d'air et de soleil; elles ne
s'accoutument jamais au méphitisme et aux ténèbres: les plus vivaces
auraient péri le lendemain de leur entrée à la Bastille.
Le grand Condé, qui fut prisonnier d'état dans le château de Vincennes
en 1650, avait pourtant des fleurs pour se consoler. Le cardinal Mazarin
n'était donc pas un ennemi cruel et sans pitié. Le prince se fit un
petit parterre dans les fossés du donjon, au-dessous des fenêtres de sa
prison; il cultivait lui-même ses plantations, et donnait
particulièrement des soins assidus à une brillante famille d'oeillets
qui le rendaient aussi fier que ses victoires. Mademoiselle de Scudéry,
ayant été admise à pénétrer jusqu'à lui, le trouva, sans pourpoint et
sans chapeau, occupé à ces travaux de jardinage; elle se sentit touchée
d'admiration, et improvisa ces jolis vers, qui servirent long-temps
d'inscription au jardin du grand Condé:
En voyant ces oeillets, qu'un illustre guerrier
Arrosa d'une main qui gagna des batailles,
Souviens-toi qu'Apollon bâtissait des murailles,
Et ne t'étonne pas que Mars soit jardinier.
Le cardinal de Retz, qui remplaça le prince de Condé à Vincennes,
n'hérita pas de son jardin et de ses oeillets: Mazarin craignait que
l'activité et l'audace de son rival politique ne vissent dans la bêche
et dans la serpette que des instrumens de délivrance. Le cardinal, gardé
de près dans sa chambre, aimait mieux jouer aux dames ou aux échecs avec
ses gardiens que de lire son bréviaire. Il méditait son évasion, et
repassait dans son esprit les circonstances de la conjuration de
Fiesque, qu'il s'était proposé pour modèle. Il ne songeait pas encore à
écrire ses mémoires.
La démangeaison d'écrire est cependant bien grande en prison pour tous
ceux qui savent tenir une plume! Mais, comme le régime des prisons
d'état s'opposait à ce que ce moyen de distraction y fût autorisé, tous
les prisonniers imaginaient d'ingénieux procédés pour suppléer aux
plumes, à l'encre et au papier, qu'on leur refusait rigoureusement au
nom du roi.
Pellisson-Fontanier, que son dévouement au surintendant Fouquet fit
incarcérer à la Bastille en même temps que cette illustre victime de la
haine de Louis XIV, n'aurait pas eu le courage de supporter l'affreux
supplice du secret pendant plus d'une année, si la nécessité ne lui eût
appris quelques-unes de ces inventions qui étaient traditionnelles dans
les prisons d'état: il remplit d'écriture les murs de sa chambre
blanchie à la chaux; il écrivit ensuite sur le plomb des vitres avec la
pointe d'une épingle; et, quand il eut couvert de ses pensées toutes les
pages de pierre, de bois, et de plomb, que renfermait sa prison, il
composa de l'encre en broyant dans du vin des croûtes de pain brûlées,
il tira une plume de la paillasse de son lit, et traça des ouvrages de
littérature entre les lignes et sur les marges de quelques livres de
piété qu'on lui laissait pour l'amener à trahir son bienfaiteur et son
ami.
Mais ce n'était point assez de pouvoir écrire pendant cinq années d'une
rude captivité: Pellisson, qui se sacrifiait ainsi à l'amitié en prenant
hautement la défense du surintendant, avait besoin qu'on l'aimât. On mit
près de lui, pour l'espionner, un Allemand, qui ne résista pas à
l'entraînement et aux séductions de l'éloquence du prisonnier; cet
Allemand s'employa même à favoriser les correspondances qu'il devait
intercepter, et ce fut par sa généreuse entremise que Pellisson publia,
du fond de la Bastille, cette admirable apologie qui sauva la tête de
Fouquet. Après s'être fait aimer d'un espion, il trouva plus aisé
d'apprivoiser une araignée: cette araignée avait tendu sa toile entre
les barreaux du soupirail à travers lequel l'air et le jour pénétraient
dans la prison; il lui épargna la peine de guetter une proie dans ses
fils, et il plaça des mouches à demi mortes sur le bord du soupirail, où
l'araignée descendait les chercher. Elle ne tarda pas à s'accoutumer à
ce manége, et elle se hasarda bientôt à venir prendre son butin jusque
dans la main de Pellisson. Celui-ci poussa plus loin ses expériences et
l'éducation de l'araignée: elle accourait non seulement à la voix de son
maître, mais encore, au son de la musette jouée par un Basque idiot qui
le surveillait; elle se promenait familièrement sur les genoux de
Pellisson, et elle avait l'air d'être reconnaissante envers l'homme qui
s'occupait d'elle avec tant de sollicitude. Ce n'était plus une araignée
aux yeux de Pellisson: c'était une amie, une compagne d'infortune, une
prisonnière d'état.
Nous voulons ne pas croire qu'un gouverneur de la Bastille, M. de
Besemaux, ait eu la barbarie d'écraser sous son pied cette compagne,
cette amie d'un malheureux. Ce serait presque un crime, d'autant plus
odieux qu'il n'aurait pour motif qu'une basse et stupide méchanceté;
mais un porte-clefs brutal et à moitié ivre est peut-être l'auteur de ce
meurtre, qui arracha cette douloureuse exclamation au prisonnier: «Ah!
monsieur, vous m'avez fait plus de mal que vous ne m'en sauriez faire
avec toutes les tortures du monde! J'aurais préféré que vous me tuassiez
moi-même!»
Le surintendant Fouquet, condamné à la prison perpétuelle, qu'il subit
durant seize ans à Pignerol, depuis 1664 jusqu'en 1680, époque de sa
mort, aurait également apprivoisé une araignée, si l'on ajoute foi au
témoignage d'un prisonnier fameux, presque contemporain, Constantin de
Renneville; mais il y a trop d'analogie entre l'araignée de Pellisson et
celle-ci, que Saint-Mars aurait écrasée aussi, en disant à Fouquet que
_les criminels comme lui étaient indignes du moindre divertissement_,
pour qu'on ne reconnaisse pas la même tradition appliquée à deux
personnages différens. Or, Saint-Mars, lieutenant du roi dans la
citadelle de Pignerol, n'eût pas osé se porter à cet excès de mesquine
et insolente cruauté contre un prisonnier qu'il avait ordre de traiter,
au contraire, avec beaucoup de distinction; et, en outre, Fouquet, à la
suite de sa disgrâce et de son procès, aurait craint de se rendre
ridicule en s'amusant à un pareil jeu, qu'on n'eût pas manqué de livrer
aux railleries des courtisans. Fouquet ne s'adonnait qu'à des
occupations graves et austères: il lisait quelques ouvrages de dévotion
approuvés, choisis même par le roi et ses ministres--la Bible, les
oeuvres de saint Jérôme et d'autres pères de l'Église; on ne lui accorda
pas sans difficulté l'Histoire de France (on ne sait laquelle), le
Dictionnaire des Rimes, et une pharmacopée.
Fouquet resta plus de seize ans sans sortir de sa chambre, et sans
communiquer avec personne excepté un valet qui devait partager sa prison
perpétuelle et _n'en sortir qu'à la mort_, suivant le langage terrible
de Louvois. Pendant ces seize années, au bout desquelles il obtint
quelque adoucissement à sa captivité, il varia les occupations qui lui
permettaient de n'être pas surpris par l'ennui, le découragement et le
désespoir. Il avait surtout une infatigable ardeur à écrire, en dépit de
la surveillance sévère à laquelle il était soumis par ordre spécial du
roi. Il fabriqua des plumes avec des os de volailles, et de l'encre avec
de la suie délayée dans du vin; il remplit d'abord d'écriture tous les
livres qu'on lui mit entre les mains; quand on l'eut privé de livres, il
changea la destination du papier qu'on était forcé de lui fournir pour
l'usage de sa garderobe, et il en fit des manuscrits, qu'il cachait dans
son lit et dans le dossier de son fauteuil. Ces manuscrits furent
découverts, et on lui ôta les moyens de les continuer: alors il écrivit
sur ses rubans, sur ses mouchoirs, sur la doublure de ses habits. On le
fit habiller de brun et on ne lui donna plus que des rubans de couleur
sombre. Le ministre répondit aux plaintes de Saint-Mars qu'il était bien
difficile d'apporter reméde à cette fureur d'écrire.
On lui rendit pourtant des livres, en les soumettant à un examen
minutieux lorsqu'il demandait à les échanger contre de nouveaux: on
reconnut qu'il écrivait encore sur les marges avec des encres chimiques
invisibles, qui paraissaient à l'approche du feu. On finit sans doute
par fermer les yeux et tolérer une désobéissance aussi persévérante, que
rien au monde ne pouvait empêcher. Fouquet reprit donc ses écritures
avec une prodigieuse activité, et il rédigea un grand nombre d'ouvrages
en prose et en vers, la plupart traitant de matières morales et
ascétiques: les uns furent délivrés à son fils après sa mort, les autres
transmis à Louis XIV; quelques-uns, dit-on, virent le jour sous le non
du père Boutaud, jésuite, et l'on retrouve dans le plus connu, intitulé
_Conseils de la Sagesse de Salomon_, les sentimens de résignation et de
philosophie chrétiennes qui allégèrent le poids de cette inique
captivité.
Fouquet, quoique toujours enfermé, pouvait se procurer sans doute
beaucoup de plantes salutaires qui croissent dans les montagnes; car il
reprit les études pharmaceutiques qu'il avait faites autrefois sous les
yeux de sa pieuse mère, qui possédait tant de secrets précieux pour la
guérison de toutes les maladies, et qui les employait elle-même au
soulagement des pauvres. Fouquet donna des leçons de pharmacie au valet
emprisonné avec lui, et dans les derniers temps de sa vie il eut la
satisfaction, bien douce pour une âme évangélique comme la sienne, de
venir en aide à un de ses geôliers les plus impitoyables: Louvois lui
fit demander un collyre, appelé _eau de casse-lunette_, qu'il distillait
pour le mal d'yeux, avec la recette de cette eau et la manière de s'en
servir. Mais à cette époque le prisonnier de Pignerol voyait se relâcher
la rigueur de sa détention: il avait la permission de descendre sur les
boulevarts de la citadelle; de dîner à la table des officiers; sa femme,
ses enfans, et ses amis pénétraient jusqu'à lui; bientôt sa grâce
entière lui eût été accordée, lorsqu'il mourut subitement le 23 mars
1680.
Je crois avoir prouvé ailleurs, par de bien étranges rapprochemens de
faits et de dates, que la mort de Fouquet ne fut pas véritable, et que
cet infortuné, expiant la haine ou la terreur qu'il inspirait au roi,
avait vécu encore vingt-trois ans, à Pignerol, à Exile, aux îles
Sainte-Marguerite et à la Bastille, toujours sous la garde de
Saint-Mars, mais le visage couvert d'un masque, et entouré de
précautions extraordinaires pour empêcher qu'on ne le reconnût. Fouquet,
devenu _l'homme au masque de fer_, écrivait encore avec la pointe d'un
couteau sur une assiette d'argent, et avec une encre composée, sur son
linge, qu'on brûla lorsqu'il fut réellement mort, en 1703; mais sa
principale récréation consistait, dit-on, à épiler sa barbe avec des
_pincettes d'acier très-luisantes_.
Lauzun, le célèbre amant de Mademoiselle, duchesse de Montpensier, fut
prisonnier d'état à Pignerol en même temps que Fouquet; mais il n'avait
garde de se faire les mêmes distractions: léger, frivole, ignorant,
capricieux, il ne lisait et n'écrivait rien; il travaillait sans cesse à
gagner par des promesses magnifiques les soldats qui faisaient
sentinelle sous ses fenêtres et les valets qui l'approchaient dans sa
chambre; il fut cause de la fin tragique de plusieurs, accusés d'avoir
préparé son évasion, et pendus par ordre arbitraire du gouverneur. Quand
la fâcheuse issue de ces tentatives l'eut réellement convaincu de leur
inutilité, il chercha d'autres manières de tuer le temps. À l'aide d'une
lunette d'approche qu'on lui avait fait parvenir secrètement, il passait
des journées entières à observer tout le pays qu'on découvrait de ses
fenêtres. Lorsque le gouverneur lui eut enlevé cette lunette, il se
vengea en l'humiliant par toutes sortes d'insolences; ensuite, il
s'occupa si passionnément de sa toilette, qu'il restait en contemplation
devant un miroir; il avait obtenu qu'on lui envoyât de Paris des
perruques et des habits à la mode, des dentelles et des bijoux: il ne
lui manquait que de pouvoir se montrer. Plus tard, Louis XIV, cédant aux
prières de Mademoiselle, qui ne se consolait pas d'avoir perdu son beau
Lauzun, adoucit la captivité du prisonnier, et lui permit d'avoir quatre
chevaux, qu'il montait dans les cours de la citadelle.
L'ancien gouverneur de Pignerol, Saint-Mars, avait pendant trente ans
appris comment on garde des prisonniers d'état, lorsqu'il passa du
commandement des îles Sainte-Marguerite à celui de la Bastille; mais
comme il trouva dans cette forteresse, dont la population était toujours
fort nombreuse, un régime beaucoup moins rigoureux que celui qu'il avait
établi d'après les instructions secrètes du roi pour Lauzun et Fouquet,
il ne jugea pas nécessaire de réformer l'organisation intérieure de la
Bastille. Les prisonniers étaient la plupart livrés aux caprices des
gardiens subalternes; ils habitaient plusieurs ensemble dans chaque
chambre; et ils avaient ainsi la consolation de voir des visages humains
et d'entendre des voix humaines. Quelquefois, il est vrai, la discorde
s'allumait entre ceux que le malheur aurait dû rendre frères, et
d'horribles luttes nécessitaient alors leur séparation, qu'ils eussent
vainement demandée à grands cris. Dans ces _chambrées_, où l'on
réunissait jusqu'à cinq personnes, la conversation était presque
permanente: après s'être mutuellement raconté leur histoire et les
motifs de leur incarcération, ces malheureux s'entretenaient de leurs
projets ou de leurs espérances de délivrance; mais souvent un d'eux,
signalé à la défiance de tous comme un espion, retenait dans un prudent
silence les sentimens généreux ou les confidences qui auraient pu
aggraver ou prolonger leur funeste position. Chacun renfermait en soi
son ressentiment contre ses bourreaux et ses ennemis; car toute parole
imprudente avait un écho dans le cabinet du gouverneur de la Bastille ou
du lieutenant de police. Les prisonniers dangereux, rebelles ou
forcenés, étaient seuls enchaînés isolément dans de petites cellules,
sous la calotte de plomb des tours, ou dans d'affreux cachots contigus
aux fossés.
Un de ces prisonniers, Constantin de Renneville, nous a révélé, dans son
_Inquisition française_, les souffrances de toute espèce auxquelles un
long séjour à la Bastille l'avait initié; il s'est fait l'historiographe
de ses compagnons de captivité, en nous disant ce que fut la sienne dans
l'espace de onze ans. Il composait des vers avec une grande facilité, et
outre les poèmes qu'il traça entre les lignes d'un Nouveau-Testament, au
moyen d'une plume faite d'os de poisson et trempée dans un mélange de
vin, de sucre, et de noir de fumée, il tapissa de ses sonnets, de ses
rondeaux, et de ses madrigaux, les murs de toutes les chambres de la
Bastille. Ce fut lui qui inventa la _manière de parler du bâton_, pour
communiquer avec les détenus des chambres voisines, mystérieux langage
que la tradition de la Bastille conserva fidèlement parmi les
prisonniers. Ce langage se transmettait en frappant la muraille ou le
plafond avec une bûche, selon le rang que chaque lettre occupait dans
l'alphabet; ainsi, un coup pour un _a_, deux coups pour un _b_, trois
pour un _c_, quatre pour un _d_, et ainsi du reste jusqu'à _z_,
représenté par vingt-quatre coups. Constantin de Renneville et ses
élèves étaient parvenus à exécuter cette manoeuvre avec tant de rapidité
et d'adresse, qu'ils échangeaient de longues conversations malgré
l'épaisseur des murs, la vigilance des sentinelles, et la colère des
porte-clefs.
Mais c'était surtout la lecture et la méditation des livres saints que
Constantin de Renneville appelait à son secours dans la solitude de son
cachot: «Je lus et relus mon Nouveau-Testament, dit-il, avec tout le
respect et l'attention que mérite un livre si saint; et plus je le
lisais, et plus j'y trouvais cette manne cachée, dont plus on mange,
plus on sent redoubler sa faim; j'y découvrais ces lumières qui sont
voilées aux yeux du monde... Pendant le premier mois de ma prison, je
lus très-attentivement tout le Nouveau-Testament jusqu'à neuf fois, et
la dernière fois que je le lisais, c'était avec plus d'avidité que la
précédente.»
Il ne nous dit pas qu'il ait jamais essayé de se faire une société
privée des petits animaux, rats, souris, araignées, qui ont toujours
accès dans les plus impénétrables prisons d'état. On le voit seulement
attirant des pigeonneaux dans sa chambre, et leur attachant des billets
sous les ailes, dans l'espoir que ces billets tomberaient dans les mains
d'un ami ou d'un étranger compatissant. Le gouverneur de la Bastille,
Bernaville, successeur de Saint-Mars, ayant été averti des messages que
les pigeons portaient de la sorte aux prisonniers, fit tuer à coups de
fusil tous les oiseaux qui avaient leurs nids autour de la Bastille ou
qui osaient s'en approcher.
Un prisonnier, nommé Liard, que Constantin de Renneville eut pour
compagnon de chambre et de cachot, avait apprivoisé des rats qui
mangeaient et couchaient avec lui. Cet homme, coupable d'avoir affiché
des libelles contre le roi et la cour, n'ayant personne au monde qui
s'intéressât à sa liberté, s'était attaché à sa prison par l'affection
qu'il avait su inspirer à de vils animaux: il ne se plaisait qu'avec
eux, et maudissait quiconque partageait l'horrible _pourpoint de pierre_
où il croupissait sur la paille: «Il les connaissait tous par les noms
qu'il leur avait imposés et les distinguait les uns des autres; l'un
s'appelait _Ratapon_, l'autre le _Goulu_, cet autre le _Friand_, et
ainsi des autres. Quand il mangeait, vous voyiez tous ces rats venir
autour de son plat faire une musique enragée, pendant que, lui,
s'empressait à les mettre d'accord. 'Allons, Goulu,' disait-il à l'un,
'tu manges trop vite! laisse approcher le Friand, qu'il en ait sa part.
Pourquoi as-tu mordu Ratapon?'» Et tâchait à policer ces bêtes
indociles, comme si elles avaient eu de l'intelligence... «Si j'avais
tué quelqu'un de ces vilains animaux,» dit le témoin oculaire, «il
m'aurait sauté à la gorge. C'était un plaisir qui m'a diverti bien des
fois, de lui voir appeler ces bêtes par leurs noms. Vous les voyiez
sortir de leurs crevasses, comme pour venir recevoir ses ordres: il leur
donnait un petit morceau de pain; après quoi, il les renvoyait dans
leurs trous en les frappant d'un petit coup sur la queue.»
Les rats et les souris jouaient un grand rôle dans les passe-temps et
les affections des prisonniers; mais lorsque la spirituelle mademoiselle
de Launay, plus connue sous le nom de madame de Staal, fut conduite à la
Bastille par la découverte de la conspiration Cellamare, elle ne put
surmonter la répugnance que lui inspiraient ces animaux, et elle invoqua
contre eux la protection des chats, qu'elle aimait. «Je ne sentis point
en prison,» dit-elle dans ses Mémoires, «l'ennui qu'on y redoute
généralement... Je m'en garantis, quand je fus plus calme, par les
occupations que je me fis et par tous les amusemens qui se présentèrent
à moi, que j'avais besoin de recueillir. Ce n'est pas l'importance des
choses qui nous les rend précieuses, c'est le besoin que nous en avons.
Je fus étonnée du parti que je tirai d'une chatte que j'avais demandée
simplement dans l'intention de me délivrer des souris dont j'étais
persécutée. Cette chatte était pleine, elle fit des petits chats, et
ceux-ci en firent d'autres. J'eus le loisir d'en voir plusieurs
générations. Cette jolie famille faisait des jeux et des danses devant
moi, dont je me divertissais bien, quoique je n'aie jamais aimé aucune
sorte de bête.» Le malheur donne de la bonté aux coeurs les plus secs:
Mademoiselle de Launay, qui ne put pas conserver un ami à la cour, resta
fidèle à ses chats en prison.
Mais, en général, le temps de la captivité n'était point assez prolongé
pour que le prisonnier eût recours à ce genre de distraction; l'effet
ordinaire d'une lettre de cachet ne dépassait pas quelques mois, pendant
lesquels on vivait trop hors de la prison par le souvenir et l'espérance
pour y vouloir prendre racine par des habitudes et des affections. La
lecture défrayait donc presque seule les loisirs des détenus, qui
étaient souvent devenus pensionnaires de la Bastille à cause des livres
qu'ils avaient écrits ou publiés. L'abbé Lenglet Dufresnoy, qui fit sept
ou huit voyages dans les prisons d'état, déclarait ingénument qu'il
n'avait nulle part trouvé autant de tranquillité pour l'étude, et dès
qu'il voyait entrer dans sa chambre l'exempt de police chargé de
l'arrêter, loin de se troubler et de s'affliger, il réclamait seulement
la permission d'apprêter son linge, ses livres, et ses manuscrits; puis
il écrivait à son libraire: «Je vais terminer promptement l'ouvrage que
vous savez; on me mène, de par le roi, dans mon cabinet de travail.»
À la Bastille, Freret relut avec fruit tous les auteurs de l'antiquité,
et rédigea une grammaire chinoise; Voltaire ébaucha plusieurs tragédies
et médita son avenir littéraire; Marmontel rédigea ses _Contes Moraux_.
À Vincennes, Fréron, qui ne pouvait se figurer lire Ovide dans la
relation des _Miracles de saint Ovide_, qu'on lui avait apportée par un
quiproquo jésuitique, employait la journée à cuver le vin qu'il buvait
le matin, «pour être en état,» disait-il, «de supporter l'ennui de ce
terrible prédicateur appelé le donjon de Vincennes.» Diderot pilait de
l'ardoise, la faisait infuser dans du vin et taillait un cure-dent, pour
écrire sur les marges de son _Platon_ l'_Essai philosophique sur les
règnes de Claude et de Néron_. L'abbé Prieur, qui en était réduit pour
se distraire à commenter et à réfuter la grammaire française de Vailly
sur le grabat où il mourut, ne réussit pas à obtenir du lieutenant de
police un Nouveau-Testament, grec et latin, _pour sanctifier ses
souffrances_.
Ce n'étaient là que des gens de lettres et des philosophes: on les
honorait encore de quelques égards, de quelques ménagemens, parce qu'ils
sortaient toujours de prison la plume à la main. Mais les prisonniers
que l'on craignait moins après ces rudes épreuves, ceux qui n'en
devaient pas de long-temps voir le terme, ceux qui sentaient peser sur
leur tête la vengeance d'un ennemi puissant, ils retombaient quelquefois
dans les horreurs de l'ancienne Bastille, où la torture morale
surpassait encore la torture physique: combien de misérables, lentement
assassinés par l'oisiveté et l'abrutissement au fond de ces ténébreux
cachots, où Latude languit trente-quatre ans! Quel séjour, que ces
antres de pierre que le jour ne visitait jamais, où se concentrait un
air empoisonné, où le sol fangeux s'exhaussait d'immondices, où
rampaient les crapauds et la vermine! Eh bien! pour échapper à l'ennui,
plus redoutable encore que cette mortelle prison, les êtres livides et
décharnés qui s'y mouraient, oubliés des hommes, cherchaient une
occupation, un intérêt, un plaisir, dans cette vermine même dont ils
étaient dévorés: ils apprivoisaient, ils instruisaient des puces!
Latude, ce génie actif et persévérant qui ne put se montrer que dans les
prodiges de son évasion, ne perdait pas l'espoir de la renouveler avec
des efforts plus incroyables encore; mais en attendant que les
circonstances la favorisassent, il avait besoin de dépenser le trop
plein de son imagination, et d'exercer les belles facultés de cette
intelligence qui lui aurait acquis une supériorité réelle dans quelque
carrière qu'il eût suivie, s'il ne s'était pas vu, à vingt ans,
retranché de la vie sociale par l'inexplicable vengeance de madame de
Pompadour. Ce fut surtout pour se procurer les moyens d'écrire qu'il eut
besoin de toutes les ressources de son invention: «Pour remplacer le
papier, qui me manquait,» raconte-t-il dans ses _Mémoires_ assez mal
rédigés par l'avocat Thierry, et peut-être trop souvent empreints de
romanesque, «je pris pendant long-temps la mie du pain qu'on me donnait;
je la broyais dans mes mains, je la pétrissais avec ma salive; puis, en
l'aplatissant, j'en fis des tablettes de six pouces carrés ou environ et
de deux lignes d'épaisseur. À défaut de plume, je pris l'arête
triangulaire que l'on trouve sous le ventre des carpes: elles sont
larges et fortes; en les fendant, on peut les employer facilement au
lieu de plume. Il ne me manquait plus que de l'encre: mon sang pouvait y
suppléer, et je m'en servis. Je tirai des fils d'un pan de ma chemise;
je liai fortement la première phalange de mon pouce pour en faire enfler
l'extrémité, que je perçai avec l'ardillon d'une de mes boucles. Mais
chaque piqûre ne me fournissait que peu de gouttes de sang, il fallait
les renouveler souvent. Déjà tous mes doigts en étaient pleins, ce qui
avait causé une irritation forte et une enflure dont je craignais les
suites. D'un autre côté, à chaque lettre que j'écrivais, mon sang se
figeait et j'étais obligé de tremper ma plume de nouveau. Pour remédier
à ces inconvéniens, je fis couler quelques gouttes de mon sang dans un
peu d'eau au fond de mon gobelet; je délayai le tout ensemble, ce qui me
fit une encre très-coulante, et, par ce moyen, je parvins à écrire
très-lisiblement et à rédiger un mémoire.»
Qu'écrivait-il ainsi avec son sang sur ces tablettes de mie de pain? des
projets d'économie politique, des plans d'administration civile et
militaire, des réflexions de morale publique, le tout destiné à réformer
les erreurs et les abus du gouvernement! Ces curieuses tablettes, que le
prisonnier remit lui-même au savant jésuite le père Griffet, aumônier de
la Bastille, ne furent pas même conservées dans les archives de cette
forteresse, comme l'échelle de corde et les divers instrumens qui
avaient servi à l'évasion de Latude. Il écrivit encore avec d'autres
procédés non moins ingénieux: ses chemises et ses mouchoirs lui tinrent
lieu de papier, et sa passion calligraphique ne se découragea pas même
dans un cachot tout-à-fait obscur, où, pendant les courts intervalles de
ses repas, il profitait de la lumière qui lui était accordée, pour
tracer sur la toile, avec son sang ou avec du charbon pilé, le triste
récit de ses souffrances.
Il ne fut pas toujours seul et abandonné à lui-même durant cette
affreuse captivité de trente-quatre ans: après avoir été séparé de son
ami d'Alègre, qui avait partagé les travaux inouïs et l'heureuse issue
de sa première évasion, il chercha dans d'abjects animaux une autre
sorte d'amitié qui l'aidât du moins à supporter le fardeau de la
solitude: ces nouveaux amis étaient des rats qu'il avait apprivoisés.
«Je leur ai dû,» dit-il, «la seule distraction heureuse que j'aie
éprouvée dans tout le cours de ma longue infortune.» Ces rats
l'incommodaient beaucoup, en venant lui disputer la paille de son lit et
en le mordant même au visage; il résolut, puisqu'il était forcé de vivre
avec eux, de leur inspirer de l'affection. Un jour, un gros rat étant
sorti de la meurtrière, il l'appela doucement et lui jeta des miettes de
pain, que ce rat vint prendre après quelque hésitation et emporta dans
son trou. Le lendemain, le rat reparut et se fit moins prier pour
s'emparer du pain qu'on lui offrait; le troisième jour, ce rat devint
plus familier et aussi plus vorace, parce que Latude se priva d'une
partie de sa ration de viande pour attirer ce commensal affamé; les
jours suivans, le rat, dont la confiance augmentait à chaque repas, alla
en trottinant quérir sa pitance dans la main du prisonnier. Ce n'est pas
tout: l'exemple est aussi contagieux chez les rats que chez les hommes.
Ce rat changea de résidence et appela dans le cachot sa femelle et sa
famille, composée de cinq ou six ratons; ils se fixèrent tous auprès de
Latude, qui leur donna des noms et leur apprit à cabrioler pour gagner
leur pâture, suspendue en l'air à deux pieds du sol. Cette société de
rats se trouvaient si bien d'être hébergés aux dépens de leur maître et
seigneur, qu'ils montraient les dents aux intrus qui essayaient de
s'introduire dans leurs rangs: ils multiplièrent patriarchalement
jusqu'au nombre de vingt-six, gros et petits, nourris comme Latude avec
le pain du roi.
Les araignées étaient sans doute d'un caractère plus sauvage et moins
reconnaissant que les rats, car Latude ne put jamais réussir à en
apprivoiser une seule. Il eut beau leur présenter des mouches et des
insectes, il eut beau les appeler en sifflant et en jouant du flageolet
(il avait fabriqué cet instrument avec un morceau de sureau qu'il trouva
dans la paille de son lit), il eut beau les enlever de leur toile et les
retenir de force sur sa main; ces araignées ne se laissèrent pas
séduire, et il finit par conclure que celle de Pelisson n'avait existé
que dans les livres et la tradition. Cependant le baron de Trenck,
enfermé à la même époque dans la forteresse de Magdebourg, avait su
tirer meilleur parti des araignées de sa prison: il s'était même promis
de rendre un éclatant hommage au merveilleux instinct de ces insectes,
et il eût fourni de puissans argumens en faveur du système de l'âme des
bêtes.
Il raconte seulement dans ses Mémoires l'histoire touchante de la souris
qu'il avait apprivoisée au point qu'elle jouait avec lui et venait
manger dans sa bouche. «Je ne saurais tracer ici,» dit-il, «toutes les
réflexions que fit naître en moi l'étonnante intelligence de ce petit
animal.» Une nuit, la souris, courant, sautant, grattant, rongeant, fit
tant de bruit, que le major, appelé par les sentinelles, commanda une
ronde dans la prison et visita lui-même les serrures et les verroux,
pour s'assurer qu'on n'exécutait pas une tentative d'évasion. Le baron
de Trenck avoua que tout ce bruit provenait de sa souris, qui ne dormait
pas et qui demandait la liberté pour lui. Le major confisqua la souris
et la transféra dans la chambre de l'officier de garde; le lendemain, la
souris, qui avait travaillé de grand courage pour percer la porte de
l'endroit où elle était enfermée, attendit l'heure du dîner pour rentrer
chez son maître à la suite du geôlier. Trenck fut bien surpris de la
retrouver grimpant dans ses jambes et lui faisant mille caresses. Le
major se saisit une seconde fois du pauvre animal, qu'il refusa de
restituer au prisonnier; mais il en fit don à sa femme, et celle-ci, qui
la mit en cage pour la conserver, espérait la consoler par une
nourriture choisie et abondante. Deux jours après, la souris, qui ne
mangeait plus, fut trouvée morte. Le chagrin l'avait tuée.
Le baron de Trenck, qui composait des vers allemands et français avec
autant de goût que le roi de Prusse, ne fut pas embarrassé de les
écrire, quoique le grand Frédéric eût défendu sous peine de mort de lui
parler et de lui donner encre ou plume. «Pour y suppléer,» dit-il, «je
me faisais une piqûre au doigt; j'en recueillais le sang, et lorsqu'il
venait à se cailler, je le chauffais dans ma main; puis j'en faisais
écouler la partie liquide et je jetais le reste. C'est ainsi que je
parvins à me faire de bonne encre bien coulante, avec laquelle je
pouvais écrire, et qui me servait en même temps de couleur quand je
voulais peindre.» La plume qu'il avait inventée fut tour à tour un brin
de paille, un cure-dent et un os de chapon. En outre, à l'aide d'un clou
tiré du plancher, il cisela ses gobelets d'étain avec tant d'habileté et
de délicatesse, que ces gobelets, couverts de dessins et de devises,
étaient vendus à des prix fort élevés. C'est à un de ces gobelets qu'il
dut sa délivrance, et l'impératrice Marie-Thérèse, dans les mains de qui
le hasard fit tomber ce chef-d'oeuvre d'art et de patience, s'interposa
auprès du roi Frédéric pour obtenir la grâce d'un innocent, après plus
de neuf ans de fers.
Les prisons d'état n'étaient pas plus _dures_ en Allemagne qu'en France,
où les lettres de cachet se distribuaient et même se vendaient par
milliers. À la fin du règne de Louis XV, les ministres se faisaient un
jeu de la liberté des citoyens les plus recommandables. La Bastille ne
fut jamais mieux remplie que sous les ministères du duc de La Vrillière
et du comte de Saint-Florentin. Ce dernier eut le déplorable courage de
faire arrêter La Chalotais, procureur du parlement de Bretagne, accusé
d'avoir insulté le roi dans des billets anonymes, et seulement coupable
de s'être opposé aux envahissemens du pouvoir royal en Bretagne. La
Chalotais, conduit à Saint-Malo et enfermé dans la citadelle, fut privé
des moyens de se défendre et de répondre à ses calomniateurs, pendant
que son procès s'instruisait avec une lenteur calculée; mais, à peine
relevé d'une maladie mortelle, il rassembla ses forces pour composer
trois mémoires justificatifs, qui sortirent de sa prison comme une voix
du ciel. Il les avait écrits avec un cure-dent et une encre faite de
suie dans de l'eau sucrée et du vinaigre, sur des papiers qui servaient
à envelopper du sucre et du chocolat. «J'ai reçu le Mémoire de
l'infortuné La Chalotais,» dit Voltaire, dans une de ses lettres.
«Malheur à toute âme sensible qui ne sent pas le frémissement de la
fièvre en le lisant! Son cure-dent grave pour l'immortalité!...»
Quand Louis XVI monta sur le trône, l'aspect des prisons changea
tout-à-coup, et bientôt le vertueux Malesherbes fit pénétrer les rayons
de la justice et de l'humanité dans les plus profonds souterrains de la
Bastille, qu'ébranlait déjà un cri unanime de malédiction. Sous le
ministère de Malesherbes, Mirabeau, qui avait fait son apprentissage de
prisonnier dans la citadelle de l'île de Rhé, au château d'If et au fort
de Joux, entra au donjon de Vincennes pour une détention de
quarante-deux mois. Mirabeau consacra, pour ainsi dire, le temps de
cette détention à sa maîtresse, madame de Monier, enfermée aussi dans un
couvent: il correspondait librement avec _Sophie_, par l'entremise du
lieutenant de police Lenoir, qui avait consenti à faire passer les
lettres des deux amans, pourvu qu'elles retournassent en dépôt à son
secrétariat. Ce piquant échange de lettres d'amour ne suffisait pas à
l'inquiète et dévorante activité de Mirabeau, qui noircissait une
immense quantité de papier qu'on lui fournissait à discrétion, ainsi que
des livres: il traduisait Tibulle et les _Baisers_ de Jean second; il
écrivait des romans et des poésies érotiques; il improvisait son
éloquent plaidoyer contre les lettres de cachet et les prisons d'état.
Ces occupations littéraires n'étaient au fond que des alimens destinés à
éteindre les appétits immodérés d'un tempérament de feu: au milieu de
ses lectures et de ses commentaires de la Bible, c'était toujours Sophie
qu'il couvrait de baisers en approchant de ses lèvres les tresses de
cheveux qu'elle lui envoyait: c'était Sophie enfin qui jour et nuit
remplissait sa prison.
Elles n'étaient plus, ces horribles prisons de Constantin de Renneville
et de Latude, quoique la Bastille fût encore debout. Lorsqu'elle tomba
sous les coups des haines populaires amassées depuis quatre siècles, on
n'eut pas le loisir d'écouter les lugubres révélations qui sortaient de
ces ruines, et le public, qui avait fait une sorte d'ovation à Latude,
prêta l'oreille à peine au récit de trente-neuf ans de captivité que
voulut lui raconter Le Prevot de Beaumont. La révolution, qui
commençait, préparait des prisons moins effrayantes et plus tyranniques,
des captivités moins longues et plus atroces. Louis XVI, prisonnier au
Temple, en sortit bientôt pour marcher à la guillotine; Madame Élisabeth
tricotait en attendant son arrêt de mort, et le jeune dauphin, portant
déjà des germes de mort dans son sein, tandis que l'infâme Simon tuait
chez lui le moral, le fils de Louis XVI détachait les carreaux de sa
chambre pour en faire des petits palets!
Les prisons révolutionnaires avaient une physionomie toute particulière:
on y était presque libre, si ce n'est qu'on n'avait guère de délivrance
à espérer que de l'échafaud. Cette réunion de personnes distinguées par
leur naissance, leur éducation, et leur rang social, conservait
fidèlement sous les verroux toutes les traditions de la haute société
élégante et spirituelle qui devait disparaître avec ses derniers
représentans. Les femmes faisaient de la toilette; les hommes devenaient
amoureux et rivaux. Il y avait des poètes qui rimaient, des peintres qui
peignaient, des musiciens qui chantaient, des militaires qui combinaient
des plans de campagne. Ô la douce vie qu'on eût menée au Luxembourg, à
Saint Lazare, à l'Abbaye et au Châtelet, si le tribunal de sang n'avait
pas réclamé chaque jour sa provision de victimes! Roucher, l'auteur du
poème des _Mois_, quoique incarcéré à Sainte-Pélagie, continuait
l'éducation de ses enfans par correspondance, poursuivait l'achèvement
de ses ouvrages commencés, traduisait Virgile en vers, et classait un
herbier avec les plantes que sa fille lui choisissait au jardin du
_Muséum_. Ces fleurs, ces feuillages, apportaient comme un parfum de
liberté dans sa prison. Il contemplait mélancoliquement cette espèce de
tribut que la nature envoyait à son poète prisonnier, et ses pensées
tombaient d'elles-mêmes dans le moule du vers.
«Ô vous, en qui la nature déploie
Le jeu brillant des plus riches couleurs,
Dans les ennuis où mon âme est en proie,
À mon secours quelle main vous envoie,
Êtres charmans, fraîches et tendres fleurs?
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
L'aimable aspect des branchages fleuris
Vient éclairer ma noire solitude:
Ma fille a su dans sa sollicitude
M'environner de ces rameaux chéris.
Sa piété naïve, ingénieuse,
A trouvé l'art de corriger mon sort;
Ces beaux _asters_ à tête radieuse
Et cette indule à taille ambitieuse
Vont sous mes doigts triompher de la mort.
Oh! quand ces fleurs orneront le parterre
Que la science ouvre aux plants desséchés,
Oh! puisse alors ma fille solitaire
Sur ces rameaux bienfaiteurs de son père
Tenir parfois ses regards attachés!
Puis, les baignant de ses pieuses larmes,
Leur dire: 'Vous, qu'en ma jeune saison
J'osai cueillir dans nos grands jours d'alarmes,
Je vous salue, ô fleurs, de qui les charmes
Ont de mon père adouci la prison!'»
Ces touchantes allocutions de Roucher aux fleurs cueillies par sa fille
furent interrompues par l'arrivée de la charrette qui le conduisit à
l'échafaud avec André Chénier et le baron de Trenck.
Sous l'empire, les prisons redevinrent à peu près ce qu'elles avaient
été du temps de Louis XIV, mystérieuses, impénétrables, terribles. M.
Saintine les a peintes dans _Picciola_, et il n'est pas possible
d'ajouter un coup de pinceau à cette peinture vraie et saisissante. Sous
la restauration, les prisons perdirent tout-à-fait leur caractère
solennel, grave, et redoutable: un prisonnier, fût-ce un criminel
d'état, avait le droit de discuter à grand fracas, par l'organe de la
presse; l'assassin du duc de Berry, Louvet, n'était pas traité autrement
qu'un garde national aux arrêts, excepté pour les précautions de
surveillance; le journaliste Magalon, enchaîné côte à côte avec un
galérien qu'on transférait à Bicêtre, fit retentir pendant six mois tous
les échos de la polémique quotidienne; on n'eut point assez de colère et
d'indignation contre le pouvoir, qui ordonna la translation de Fontan à
Poissy. Depuis la révolution de juillet, cet état de choses a empiré ou
s'est amélioré, selon le point de vue d'où on l'examine: les prisons les
plus épouvantables ont un régime plus doux et plus bénin que celui des
colléges de l'université; on y a des livres, des plumes, de l'encre, et
du papier plus qu'on n'en peut consommer; on y fume; on y boit; on y est
parfaitement, en un mot, hormis qu'on est en prison. Les régicides Pépin
et Fieschi ne tarissaient pas sur tous les égards qu'on avait pour eux,
et Dieu sait la chère qu'ils faisaient. Quant aux prisonniers d'état de
la citadelle de Ham, ils ont reconnu que la souveraineté du peuple,
telle que le gouvernement actuel l'a entendue, n'est pas plus cruelle à
l'égard de ses ennemis que la légitimité de la branche aînée envers les
siens. On peut dire qu'il n'y a plus de prison d'état possible en
France, même au mont Saint-Michel.
Mais la prison d'état, la prison _dure_, a résisté dans les gouvernemens
absolus aux systèmes pénitentiaires des philanthropes, et Silvio
Pellico, sous les plombs de Venise, nous rappelle les anciens habitans
de notre Bastille; et ce noble, ce généreux Andryane, enseveli dix ans,
quoique Français, dans le tombeau du Spielberg, nous apprend que les
raffinemens barbares de la captivité du baron de Trenck subsistent
encore sous la protection de l'empereur d'Autriche: Andryane, privé de
ses livres, écrivait avec la pointe d'une aiguille sur les parois de son
cachot, et y recomposait une bibliothèque à l'aide de ses souvenirs;
Sylvio Pellico, en méditant sur les secrets de la création et de la
Providence, nourrissait des fourmis et approvisionnait une araignée.
Heureux s'ils avaient eu l'un et l'autre à leur disposition la fleur
miraculeuse du prisonnier de Fénestrelle!
PAUL L. JACOB, _bibliophile_.
À MADAME VIRGINIE ANCELOT.
Je viens de relire mon oeuvre, et je tremble en vous l'offrant.
Cependant, qui mieux que vous peut l'apprécier?
Vous n'aimez ni les gros romans, ni les longs drames.
Mon livre n'est ni un drame, ni un roman.
L'histoire que je vais vous conter, madame, est simple, tellement
simple, que jamais plume peut-être n'aborda un sujet plus audacieusement
restreint! Mon héroïne est si peu de chose! Non que je veuille d'avance,
en cas d'insuccès, en rejeter la faute sur elle! Dieu m'en garde! Si
l'action de cet ouvrage est peu apparente, la pensée n'en est pas
dépourvue de grandeur, le but en est élevé, et si je ne l'atteins pas,
c'est que les forces m'auront manqué. J'attache du prix pourtant à sa
réussite, car j'y ai déposé des convictions profondes; et, par un
sentiment de bienveillance plutôt que de vanité, j'aime à croire que si
la foule des liseurs vulgaires le rejette et le dédaigne, pour
quelques-uns, du moins, il ne sera pas sans charme, pour quelques autres
sans utilité.
La vérité des faits est-elle pour vous de quelque valeur? Ici je la
certifie, et vous l'offre en compensation de ce que vous regretterez
peut-être de ne pas trouver suffisamment dans ce volume.
Vous vous rappellez cette bonne et gracieuse femme, morte depuis
quelques mois seulement, la comtesse de Charney, dont le regard, quoique
voilé par une pensée de deuil, vous frappa, tant il portait une double
et céleste empreinte.
Ce regard si candide, si doux, qui vous caressait en vous parcourant,
qui vous dilatait le coeur en s'arrêtant sur vous, et dont on se
détournait malgré soi-même, pour le rechercher bientôt; ce regard,
d'abord presque timide comme celui d'une jeune fille, vous l'avez vu
ensuite briller, s'animer, jeter des flammes, et trahir tout-à-coup des
sentimens de force, d'énergie et de dévouement. Eh bien! ce regard,
c'était toute la femme! Cette femme, c'était le mélange incroyable de la
douceur et de l'audace, de la faiblesse des sens et de la résolution de
l'âme; c'était une lionne terrible, qu'un enfant apaisait d'un mot;
c'était une colombe craintive, capable de porter la foudre sans
trembler, s'il se fût agi de la défense de ses amours,--de ses amours de
mère s'entend!
Telle je l'ai connue, telle d'autres l'avaient connue long-temps avant
moi, alors que son âme ne s'exaltait que dans son culte de fille, puis
d'épouse. C'est avec un plaisir bien vif que je vous entretiens ici de
cette noble créature: les occasions seront trop rares où je pourrai vous
en parler encore. Elle n'est pas l'héroïne principale de cette histoire.
Dans l'unique visite que vous lui fîtes à Belleville, où elle s'était
fixée pour toujours, car le tombeau de son mari est là (et le sien aussi
maintenant), plusieurs choses semblèrent vous étonner. Ce fut d'abord la
présence d'un vieux domestique, à cheveux blancs, assis auprès d'elle à
table. Vous parûtes surtout vous stupéfier en entendant ce domestique,
aux gestes brusques, aux manières communes, même pour des gens de cette
classe, tutoyer la fille de la comtesse, et la jeune femme, élégante et
parée, belle comme sa mère l'avait été, répondre au vieillard avec
déférence et respect, avec amitié même, en l'interpellant du titre de
parrain: en effet, elle est sa filleule. Puis, peut-être il vous
souvient d'une fleur desséchée, effacée de couleurs, enfermée dans un
riche médaillon, et, lorsque vous l'interrogeâtes sur cette relique, de
l'expression douloureuse qu'exprima la figure de la pauvre veuve. Elle
laissa même, je crois, votre demande sans réponse: c'est que cela eût
exigé du temps, et ne pouvait s'adresser à un indifférent.
Cette réponse, je vais vous la faire aujourd'hui.
Honoré de l'affection de cette excellente femme, plus d'une fois, en
face de ce médaillon, assis entre elle et son vieux serviteur, j'ai
entendu, de l'un et de l'autre, sur cette fleur fanée, des récits longs
et détaillés, qui m'ont ému vivement. J'ai long-temps gardé entre mes
mains les manuscrits du comte, sa correspondance et le double journal de
sa prison, sur toile et sur papier: pièces justificatives et documens
historiques ne m'ont pas manqué.
Ces récits, je les ai retenus précieusement dans ma mémoire; ces
manuscrits, je les ai compulsés attentivement; cette correspondance,
j'en ai extrait des fragmens précieux; ce journal, j'y ai puisé mes
inspirations, et si je parviens à faire passer dans votre âme le
sentiment dont je fus saisi moi-même en présence de tous ces souvenirs
du captif, c'est à tort que j'aurai tremblé pour la destinée de ce
livre.
Encore un mot. J'ai conservé à mon héros son titre de _comte_, dans un
temps où les dénominations nobiliaires avaient cessé d'avoir cours;
c'est que toujours on me le désignait ainsi, soit en français, soit en
italien. Dans ma mémoire, son nom était invariablement cloué à son
titre: titre et nom, j'ai tout laissé aller au courant de la plume.
Vous voilà avertie, madame. Ne demandez donc pas à ce livre des
événemens de haute importance, ni même un récit attrayant sur quelque
aventure amoureuse. J'ai parlé d'utilité, et à qui un récit d'amour
peut-il être utile? Dans ce doux savoir surtout, pratique vaut mieux que
théorie, et chacun a besoin de sa propre expérience: cette expérience,
on court joyeusement au-devant d'elle pour l'acquérir, et on ne se
soucie guère de la trouver toute faite dans des livres. Les vieillards,
devenus moralistes par nécessité, auront beau s'écrier:--Évitez cet
écueil, sur lequel nous nous sommes brisés autrefois! les jeunes gens
répondront:--Cette mer que vous avez bravée, nous voulons la braver à
notre tour, et nous réclamons notre droit de naufrage.
Il y a cependant encore de l'amour dans ce que je vais vous conter; mais
il ne s'agit ici, avant tout, que de l'amour d'un homme pour... Vous le
dirai-je?... Non; lisez, et vous saurez.
X. BONIFACE-SAINTINE.
PICCIOLA.
LIVRE PREMIER.
I.
Le comte Charles Véramont de Charney, dont le nom sans doute n'est pas
encore entièrement oublié des savans de notre temps, et pourrait même au
besoin se retrouver sur les registres de la police impériale, était né
avec une prodigieuse facilité d'apprendre; mais sa haute intelligence,
façonnée dans les écoles, y avait contracté le pli de l'argumentation.
Il discutait beaucoup plus qu'il n'observait. Bref, il devait faire
plutôt un savant qu'un philosophe, et c'est ce qui lui advint.
Dès l'âge de vingt-cinq ans, il possédait la connaissance complète de
sept langues. Bien différent de tant d'estimables polyglottes, qui
semblent ne s'être donné la peine d'étudier divers idiomes qu'afin de
pouvoir faire preuve d'ignorance et de nullité devant les étrangers
aussi bien que devant leurs compatriotes (car on peut être un sot en
plusieurs langues), le comte de Charney usait de ces études
préparatoires pour s'avancer vers d'autres beaucoup plus importantes.
S'il avait de nombreux valets au service de son intelligence, chacun
d'eux du moins avait sa charge, ses occupations et ses landes à
défricher. Avec les Allemands, il s'occupait de la métaphysique; avec
les Anglais et les Italiens, de la politique et de la législation; avec
tous de l'histoire, qu'il pouvait interroger, en remontant jusqu'à ses
sources premières, grâce aux Hébreux, aux Grecs et aux Romains.
Il se livra donc tout entier à ces graves spéculations, ne négligeant
point les sciences accessoires qui s'y rapportaient. Mais bientôt,
effrayé de cet horizon qui s'élargissait devant lui, se sentant broncher
à chaque pas dans ce labyrinthe où il s'était engagé, fatigué de
poursuivre vainement une vérité douteuse, il n'envisagea plus l'histoire
que comme un grand mensonge traditionnel, et tenta de la reconstruire
sur de nouvelles bases. Il fit un autre roman, dont les savans se
moquèrent par envie, et le monde par ignorance.
Les sciences politiques et législatives lui présentaient quelque chose
de plus positif; mais elles semblaient appeler tant de réformes en
Europe! Et lorsqu'il essaya d'en signaler quelques-unes à faire, les
abus lui parurent tellement enracinés dans l'édifice social, tant
d'existences étaient assises et clouées sur un faux principe, qu'il se
découragea, ne se sentant ni assez de force ni assez d'insensibilité
pour renverser chez les autres ce que l'ouragan révolutionnaire n'avait
pu détruire entièrement chez nous.
Puis combien de braves gens, avec autant de lumières et de bonnes
intentions que lui peut-être, avaient des théories en tout opposées à la
sienne! S'il allait mettre le feu aux _quatre coins du globe_, pour un
doute! Cette réflexion l'humilia plus encore que les aberrations de
l'histoire, et le laissa dans une perplexité pénible.
La métaphysique lui restait.
C'est le monde des idées. Là les bouleversemens paraissent moins
effrayans, car les idées se choquent sans bruit dans les espaces
imaginaires, comme l'a dit un poète allemand; vérité douteuse ainsi que
tant d'autres, la pensée muette a un écho sonore.
Avec la métaphysique, Charney croyait ne plus risquer le repos des
autres; et il perdit le sien.
Là surtout, là, plus il s'avança vers les profondeurs de la science,
analysant, discutant, argumentant, plus il n'entrevit qu'obscurité et
confusion. L'insaisissable vérité, toujours fuyant à son approche,
s'évanouissait sous ses pas, et, moqueuse, semblait voltiger à ses yeux
comme un feu follet, qui vous attire pour vous égarer. Il la voyait
lumineuse devant lui, et elle s'éteignait sous son regard, pour renaître
où il ne la soupçonnait pas. Infatigable et tenace, s'armant de
patience, il la suivait avec une prudente lenteur, pour la forcer dans
son sanctuaire, et, rapide, elle s'éloignait; il voulait hâter sa course
pour l'atteindre, et dès son premier mouvement il l'avait dépassée. Il
croyait enfin la tenir! elle était sous sa main, dans sa main! et elle
glissait entre ses doigts, se divisant, se multipliant sur des points
différens. Vingt vérités brillaient à la fois autour de l'horizon de son
intelligence: fanaux menteurs qui mettaient au défi sa raison! Ballotté
entre Bossuet et Spinosa, entre le déisme et l'athéisme, tiraillé par
les spiritualistes, les sensualistes, les animistes, les ontologistes,
les éclectistes, et les matérialistes, il fut saisi d'un doute immense,
qu'il résolut enfin par une négation complète.
Laissant de côté les _idées innées_ et la _révélation_ des théologiens,
la _raison suffisante_ et l'_harmonie préétablie_ de Leibnitz, la
_perception_ et la _réflexion_ de Locke, l'_objectif_ et le _subjectif_
de Kant, les sceptiques, les dogmatiques et les empiriques, les
réalistes et les nominaux, l'observation et l'expérience, le sentiment
et le témoignage, la science des choses particulières et la puissance
des universaux, il se renferma dans un panthéisme grossier; il refusa de
croire à une intelligence suprême. Le désordre inhérent à la création,
les contradictions perpétuelles entre les idées et les choses, l'inégale
répartition des biens et des forces fixèrent dans sa cervelle cette
conviction que la matière aveugle avait seule tout produit, et seule
organisait et dirigeait tout.
Le hasard devint son dieu, le néant fut son espoir! Il s'attacha à ce
système avec transport, presque avec orgueil, comme s'il l'eût créé
lui-même; se sentant heureux, en pleine incrédulité, d'être débarrassé
de tous les doutes qui l'avaient assiégé.
La mort d'un parent venait de le laisser possesseur d'une vaste fortune.
Il dit adieu à la science, et résolut de vivre pour le bonheur.
Depuis l'installation du consulat aux affaires, la société en France
s'était réorganisée avec luxe, avec éclat. Au milieu des fanfares de la
victoire, qui se faisaient entendre de tant de côtés à la fois, tout
était joie et fêtes à Paris. Charney fréquenta le monde--le monde
opulent, le monde aimable et brillant, le monde des lumières, de la
grâce, et de l'esprit; puis, au sein de ce tourbillon de vie oisive et
occupée, de ce grand mouvement de plaisir, il fut tout surpris de ne
point se sentir heureux.
Des airs de contredanse, la parure des femmes, et les parfums qui
s'exhalaient autour d'elles, voilà seulement ce qui lui parut mériter
quelque attention.
Il avait essayé d'une liaison d'intimité avec des hommes réputés pour
leur savoir et leur bon sens; mais qu'il les trouva faibles, ignorans et
saturés d'erreurs! Il les prit en pitié.
C'est là un des grands inconvéniens de l'excès dans les sciences
humaines; on ne trouve plus personne à son niveau; ceux même qui en
savent autant que vous ne le savent pas comme vous. Du faîte où l'on est
monté, on voit les autres au-dessous de soi, misérables et petits; car,
dans la hiérarchie de l'intelligence, comme dans celle du pouvoir,
l'isolement naît de la grandeur. Vivre isolé, c'est le châtiment de
quiconque veut trop s'élever!
Notre philosophe appela de plus en plus à son aide les jouissances
matérielles et positives. Dans cette société renaissante, si long-temps
sevrée de joie et de fêtes, maculée encore des orgies sanglantes de la
révolution, et qui, traînant après elle ses lambeaux de vertus romaines,
dépassait du premier bond les fastueuses orgies de la régence, il se
signala par l'exagération de ses dépenses, de ses profusions, de ses
folies! Efforts stériles! Il eut des chevaux, des voitures, une table
ouverte; il donna des concerts, des bals, des chasses; et le plaisir ne
se montra nulle part avec lui! Il eut des amis pour l'aduler dans ses
triomphes, des maîtresses pour l'aimer dans ses instans de loisir, et,
quoiqu'il eût mis un bon prix à tout cela, il ne connut ni l'amitié ni
l'amour.
Toutes ces parades, toutes ces parodies de vie joyeuse, ne purent
dérider son coeur et le forcer à sourire une seule fois. Vainement il
tenta de se laisser prendre en aveugle à toutes les amorces de la
société. La sirène, à moitié hors des eaux, faisait éclater devant
l'homme sa beauté de nymphe et sa voix séductrice; et le regard insensé
du philosophe plongeait aussitôt malgré lui sous l'onde pour y chercher
le corps écailleux et la queue bifurquée du monstre!
Charney ne pouvait plus être heureux ni par la vérité ni par l'erreur.
La vertu lui était étrangère, le vice indifférent.
Il avait sondé la vanité de la science, et le doux non-savoir lui était
interdit. Les portes de cet Éden se trouvaient fermées à jamais derrière
lui.
La raison lui semblait fausse; le plaisir lui semblait menteur.
Le bruit des fêtes le fatiguait; la retraite et le silence lui étaient
pénibles.
En compagnie, il s'ennuyait des autres; seul, il s'ennuyait de lui-même.
Une profonde tristesse le saisit.
L'analyse philosophique, malgré tous ses efforts pour l'écarter,
dominait toujours sa pensée, et se mêlant à ses regards, ternissait,
rapetissait, éteignait les plaisirs et le luxe au milieu desquels il
vivait. Les éloges de ses amis, les baisers de ses maîtresses, n'étaient
plus pour lui que la monnaie courante avec laquelle on payait la part
que l'on prenait de sa fortune, et ne témoignaient que de la nécessité
de vivre à ses dépens!
Décomposant tout, réduisant tout à ses premiers élémens, par ce même
esprit d'analyse, il fut atteint d'une singulière maladie; maladie
affreuse, plus commune qu'on ne le pense, et qui s'attaque aux superbes
pour les humilier. Dans le tissu du drap fin de ses habits, Charney
croyait sentir l'odeur infecte de l'animal qui en avait fourni la laine;
sur la soie de ses riches tentures, il voyait se promener le ver
dégoûtant qui l'avait filée; sur ses meubles élégans, ses tapis, ses
reliures, ses colifichets de nacre et d'ivoire, il ne voyait que des
débris et des dépouilles; la Mort, la Mort enjolivée, fécondée sous la
sueur d'un sale artisan!
L'illusion était détruite, l'imagination paralysée.
Il fallait à Charney des émotions cependant. Cet amour incapable de
s'arrêter sur un seul objet, il prétendit l'étendre sur un peuple
entier. Il devint philanthrope!
Pour être utile à ces hommes qu'il méprisait, de nouveau il se livra à
la politique, non plus à la politique spéculative, mais à la politique
d'action. Il se fit initier à des sociétés secrètes; sectaire, il
s'efforça de ressentir ce genre de fanatisme qui peut convenir encore
aux esprits désillusionnés. Il conspira enfin! Et contre qui? Contre la
puissance de Bonaparte!
Peut-être cet amour patriotique, cet amour universel qui semblait
l'animer, n'était-il au fond que de la haine pour un seul homme, dont la
gloire et le bonheur l'importunaient.
L'aristocrate Charney en revenait aux principes d'égalité; le fier
gentilhomme, à qui on avait enlevé son titre de comte, qu'il tenait de
ses pères, ne voulait pas qu'on prît impunément celui d'empereur, qu'on
ne pouvait tenir que de son épée.
Quelle fut cette conspiration? Peu importe! Il n'en manquait point à
cette époque. Je sais seulement qu'elle couvait de 1803 à 1804; mais
elle n'eut même pas le loisir d'éclater: la police, providence occulte
qui veillait déjà aux destinées du futur empire, l'éventa à temps. On ne
jugea point à propos pour elle de faire du bruit, même celui d'une
fusillade à la plaine de Grenelle. Les principaux chefs de la
conjuration, surpris, enlevés à domicile, condamnés presque sans
jugement, furent séparément distribués dans les prisons, citadelles ou
forteresses des quatre-vingt-seize départemens de la France consulaire.
II.
Je me rappelle que traversant les Alpes grecques pour me rendre en
Italie, moi, touriste, voyageant à pied, la sacoche sur l'épaule et le
bâton ferré à la main, je m'arrêtai pensif à contempler, non loin du col
de Rodoretto, un gros torrent, enflé par la fonte des glaciers
supérieurs. Le bruit qu'il faisait en roulant, les cascades écumeuses
dont son cours était parsemé, les couleurs variées dont ses eaux se
montraient teintes, tour à tour jaunes, blanches, noires, témoignant
qu'il avait creusé son lit à travers des couches de marne, de calcaire
et d'ardoise; les blocs énormes de marbre et de silex qu'il avait pu
déchausser, mais non arracher du sol, et qui formaient comme autant de
cataractes, ajoutant un bruit nouveau à tous ces bruits, des cascades
nouvelles à toutes ses autres cascades; les arbres entiers qu'il
chariait sortant à moitié de l'eau, ayant d'un côté leur feuillage agité
par le vent, qui soufflait avec force, et de l'autre tourmenté par les
flots bondissans, les fragmens de berges encore couverts de leur
verdure, îlots détachés de ses rivages, qui flottaient de même à la
surface du torrent, et allaient se briser contre les arbres, comme les
arbres se fracassaient en passant contre les blocs de marbre et de
silex; tout ce clapotage, tous ces murmures, tout ce fracas, tous ces
spectacles, resserrés entre deux hautes rives escarpées, me tinrent
quelque temps en émoi et en méditation. Ce torrent, c'est le Clusone.
Je côtoyai ses bords, et j'arrivai avec lui dans l'une des quatre
vallées dites protestantes, en souvenir des anciens Vaudois, réfugiés là
jadis. Mon torrent n'avait plus son allure rapide et désordonnée et ses
cent voix hurlantes et glapissantes. Il s'était adouci, il avait rejeté
ses arbres et ses îlots sur quelque rive aplatie ou dans le fond de
quelque anse; ses couleurs s'étaient fondues en une seule, et la vase de
son lit ne venait plus obscurcir sa surface. Coulant encore avec force,
mais avec décence, propre, presque coquet, il singeait la petite rivière
pour caresser de ses flots les murailles de Fénestrelle.
Je vis alors Fénestrelle, gros bourg célèbre par l'eau de menthe qu'on y
fabrique, et plus encore par les forts qui couronnent les deux montagnes
entre lesquelles le bourg est placé. Ces forts, qui communiquent
ensemble par des chemins couverts, avaient été démantelés en partie
durant les guerres de la république; l'un d'eux cependant, réparé,
ravitaillé, était devenu prison d'état aussitôt que le Piémont était
devenu France.
Eh bien! c'est là, dans ce fort de Fénestrelle, que fut confiné Charles
Véramont, comte de Charney, accusé d'avoir voulu renverser le
gouvernement régulier et légal de son pays, pour y substituer un régime
de désordre et de terreur.
Le voici donc séparé des hommes, du plaisir et de la science, ne
regrettant ni les uns ni les autres, oubliant, sans trop d'amertume, cet
espoir de régénération politique qui un instant sembla ranimer son coeur
usé, disant un adieu forcé, mais plein de résignation, à sa fortune,
dont toute la pompe n'a pu l'étourdir; à ses amis, qui l'ennuyaient; à
ses maîtresses, qui le trompaient; ayant pour demeure, au lieu de son
vaste et brillant hôtel, une chambre triste et nue; pour unique valet,
son geôlier; et renfermé seul avec sa pensée désolante.
Que lui importent à lui la tristesse et la nudité de sa chambre!
L'indispensable nécessaire s'y trouve, et il est las du superflu. Son
geôlier même lui paraît supportable. Sa pensée seule lui pèse.
Cependant, quelle autre distraction lui reste? Aucune. Du moins, il n'en
voit point alors de possible.
Toute correspondance avec l'extérieur lui est interdite. Il ne possède
et ne peut posséder ni livres, ni plumes, ni papier. Ainsi l'exige la
discipline de la prison. Ce n'eût point été là une privation pour lui
autrefois, quand il ne songeait qu'à se dérober au mal scientifique dont
il était obsédé. Aujourd'hui, un livre lui eût donné un ami à consulter
ou un adversaire à combattre. Privé de tout, séquestré du monde, il
fallut bien se réconcilier avec soi-même, vivre avec son ennemi, avec sa
pensée.
Ô qu'elle était âcre et accablante cette pensée qui sans cesse
l'entretenait de sa position désespérée! qu'elle était froide et lourde
pour lui, pour lui que la nature avait d'abord comblé de ses dons, que
la société avait entouré dès sa naissance de ses faveurs et de ses
priviléges; lui, aujourd'hui captif et misérable; lui, qui a tant besoin
de protection et de secours, et qui ne croit ni à Dieu ni à la pitié des
hommes!
Il essaie encore de se débarrasser de cette pensée qui le glace, qui le
brûle quand il la laisse se débattre enfermée dans ses rêveries. De
nouveau, il veut vivre avec le monde du dehors, dans le monde matériel.
Mais qu'il se montre rétréci devant son regard ce monde! Jugez-en.
Le logement occupé par le comte de Charney est à l'arrière-partie de la
citadelle, dans un petit bâtiment élevé sur les débris d'une ancienne et
forte construction qui tenait autrefois aux ouvrages de défense de la
place, mais que le développement des nouveaux travaux de fortifications
a rendue inutile.
Quatre murs nouvellement blanchis à la chaux, et qui ne lui permettent
même plus de retrouver les traces de ceux qui avant lui ont habité ce
lieu de désolation; une table, sur laquelle il ne peut que manger; une
chaise, dont la poignante unité semble l'avertir que jamais un être
humain ne viendra là, s'asseoir près de lui; un coffre pour son linge et
ses vêtemens; un petit buffet de bois blanc peint, à moitié vermoulu,
avec lequel contraste singulièrement un riche nécessaire en acajou,
placé dessus, et damasquiné d'argent sur toutes ses faces (c'est la
seule part qu'on lui ait laissée de sa splendeur passée); un lit étroit,
mais assez propre; une paire de rideaux de toile bleue, qui pendent à sa
fenêtre comme un objet de luxe dérisoire, comme une raillerie amère;
car, vu l'épaisseur de ses barreaux, et le haut mur s'élevant à dix
pieds en face, il ne doit craindre ni les regards curieux, ni
l'importunité des rayons trop ardens du soleil: tel est l'ameublement de
sa chambre.
Au-dessus de lui, une autre chambre pareille à la sienne, mais vide,
inoccupée; car il n'a point de compagnons dans cette partie détachée de
la forteresse.
Le reste de son univers se borne à un escalier de pierre court et
massif, tournant brusquement en spirale pour aboutir à une petite cour
pavée, enfoncée dans un des anciens fossés de la citadelle. C'est là le
lieu de promenade où, deux heures par jour, il va prendre autant
d'exercice et jouir d'autant de liberté que le permet le régime prescrit
par le commandant.
De là le prisonnier peut apercevoir la sommité des montagnes et les
vapeurs de la plaine; car les constructions de la forteresse,
s'abaissant tout-à-coup à l'orient du préau, y laissent pénétrer l'air
et le soleil. Mais une fois enfermé dans sa chambre, un horizon de
maçonnerie frappe seul ses regards, au milieu de cette nature
pittoresque et sublime qui l'entoure. À sa droite s'élèvent les coteaux
enchantés de Saluces; à sa gauche se développent les dernières
ondulations des vallées d'Aoste et les rives de la Chiara; il a devant
lui les plaines merveilleuses de Turin; derrière lui les Alpes, qui
grandissent, s'échelonnent, parées de rochers, de forêts et d'abîmes, du
mont Genèvre au mont Cenis; et il ne voit rien, rien qu'un ciel brumeux
suspendu sur sa tête dans un cadre de pierres, rien que les pavés de sa
cour et le grillage de sa prison, rien que cette haute muraille qui lui
fait face, et dont l'uniformité fatigante n'est interrompue que, vers
son extrémité, par une petite fenêtre carrée, où de temps en temps lui
est apparue à travers les barreaux une figure triste et renfrognée.
Voilà le monde circonscrit où désormais il lui faut chercher ses
distractions et trouver ses joies!
Il s'évertua l'esprit pour y réussir. Il crayonna, il charbonna les murs
de sa chambre de chiffres et de dates qui lui rappelaient les événemens
heureux de sa jeunesse; mais qu'ils étaient en petit nombre! Il sortait
de ces souvenirs le coeur plus affaissé.
Puis son démon fatal, sa pensée, revint avec ses convictions désolantes,
et il les formula en sentences terribles, qu'il inscrivit aussi sur son
mur, près des souvenirs sacrés de sa mère et de sa soeur!
Voulant triompher enfin de sa pensée maladive et de son oisiveté
pesante, il tâcha de se façonner aux choses frivoles et puériles; il
courut de lui-même au-devant de cet abrutissement que donne le long
séjour des prisons: il s'y plongea, il s'y vautra avec transport.
Il parfila du linge et de la soie, le savant!
Il fit des chalumeaux de paille, il construisit des vaisseaux pavoisés
avec des coquilles de noix, le philosophe!
Il fabriqua des sifflets, des coffrets ciselés et des paniers à
claire-voie, avec des noyaux, l'homme de génie! des chaînes et des
instrumens sonores avec l'élastique de ses bretelles!
Puis il s'admira dans ses oeuvres; puis, bientôt après, le dégoût le
prit, et il foula tout aux pieds!
Pour varier ses occupations, il sculpta sur sa table mille dessins
bizarres. Jamais écolier ne découpa son pupitre, ne le chargea
d'arabesques, en relief et en intaille, avec plus de patience et
d'adresse. Le pour-tour de l'église de Caudebec, la chaire et les
palmiers de Sainte-Gudue, à Bruxelles, ne sont pas décorés d'une plus
grande profusion de figures sur bois. C'étaient des maisons sur des
maisons, des poissons sur des arbres, des hommes plus hauts que des
clochers, des bateaux sur les toits, des voitures en pleine eau, des
pyramides naines et des mouches gigantesques. Tout cela horizontal,
vertical, oblique, sens-dessus-dessous, pêle-mêle, tête-bêche, véritable
chaos hiéroglyphique, dans lequel parfois il s'efforçait à chercher un
sens symbolique, une suite, une action; car celui qui croyait tant à la
puissance du hasard, pouvait bien espérer trouver un poème complet sur
les découpures de sa table, comme un dessin de Raphaël sur les veines
bigarrées du buis de sa tabatière.
Il s'ingénia ainsi à multiplier des difficultés à vaincre, des problèmes
à résoudre, des énigmes à deviner; et l'ennui, le formidable ennui, vint
le surprendre encore au milieu de toutes ces graves occupations!
Cet homme dont la figure s'était montrée à l'extrémité de la grande
muraille eût pu lui fournir des distractions plus réelles peut-être;
mais il semblait éviter son regard, se retirant de ses barreaux aussitôt
que le comte paraissait vouloir l'examiner avec quelque attention.
Charney le prit tout d'abord en haine. Il avait si bonne opinion de
l'espèce, qu'il ne lui fallut pas plus que ce mouvement de retraite pour
lui donner à penser que l'inconnu était un espion chargé de le
surveiller jusque dans les loisirs de sa prison, ou un ancien ennemi
jouissant de sa misère et de son abaissement.
Quand il interrogea le geôlier là-dessus, celui-ci dut le détromper.
--C'est un Italien, lui dit-il, bon enfant, bon chrétien, car je le
trouve souvent en prières.
Charney haussa les épaules.
--Et pourquoi est-il ici? lui demanda-t-il.
--Il a voulu assassiner l'empereur!
--Est-ce donc un patriote?
--Patriote? oh! non; mais le pauvre homme avait un fils et une fille, et
il n'a plus qu'une fille; et son fils est mort en Allemagne... Un boulet
lui a cassé une dent. _Povero figliuolo!_
--Alors c'était un transport d'égoïsme! murmura Charney.
--Tête-bleue! vous n'êtes pas père, _signor conte_? ajouta le geôlier.
Si mon petit Antonio, qui tette encore, devait être sevré au profit de
l'empire, qui a dans ce moment le même âge que lui, à peu près...
_Cristo santo!_ Mais silence, je ne veux loger à Fénestrelle qu'avec des
clefs à ma ceinture et sous mon chevet.
--Et quelles sont aujourd'hui les occupations de ce hardi conspirateur?
--Il attrape des mouches, dit le geôlier avec un regard demi-railleur.
Charney ne le détesta plus; il le méprisa.
--C'est donc un fou! s'écria-t-il.
--_Perche pazzo, signor conte?_ Plus nouveau que lui au logis, vous êtes
déjà devenu un _maëstro_ dans l'art de la sculpture sur bois.
_Pazienza!_
Malgré l'ironie qu'exprimaient ces derniers mots, Charney reprit ses
travaux manuels, l'explication de ses hiéroglyphes, remèdes toujours
impuissans contre le mal dont il était tourmenté. Dans ces puérilités,
dans ces ennuis, passa tout un hiver.
Heureusement pour lui, un nouveau sujet de distraction allait bientôt
venir à son aide.
III.
Un jour, à l'heure prescrite, Charney respirait l'air de la forteresse,
la tête baissée, les bras croisés derrière le dos, marchant pas à pas,
lentement, doucement, comme pour agrandir l'étroite carrière qu'il lui
était permis de parcourir.
Le printemps s'annonçait; un air plus doux dilatait ses poumons, et
vivre libre, maître du terrain et de l'espace, lui semblait bien
désirable alors. Il comptait un à un les pavés de sa petite cour, sans
doute pour vérifier l'exactitude de ses anciens calculs, car il n'était
pas à les nombrer pour la première fois, quand il aperçut, là, devant
lui, sous ses yeux, un faible monticule de terre légèrement soulevé
entre deux pavés, et divisé béant à son sommet.
Il s'arrête, et le coeur lui bat sans qu'il puisse s'en rendre compte.
Mais tout est espoir ou crainte pour un captif! Dans les objets les plus
indifférens, dans l'événement le plus minime, il cherche une cause
merveilleuse qui lui parle de délivrance.
Peut-être ce faible dérangement à la surface est-il produit par un grand
travail dans l'intérieur de la terre! Des conduits souterrains existent
sous ce sol qui va s'effondrer, et lui livrer un passage à travers les
champs et les montagnes! Peut-être ses amis ou ses complices d'autrefois
emploient la sape et la mine pour arriver jusqu'à lui, et le rendre à la
vie et à la liberté!
Il écoute, attentif, et croit entendre au-dessous de lui un bruit sourd
et prolongé; il relève la tête, et l'air ébranlé lui apporte les
tintemens rapides du tocsin. Le roulement des tambours se répète le long
des remparts, comme un signal de guerre. Il tressaille, et porte à son
front, mouillé de sueur, une main convulsive.
Va-t-il donc être libre! la France a-t-elle changé de maître!
Ce rêve ne fut qu'un éclair. La réflexion tua l'illusion. Il n'a plus de
complices et n'eut jamais d'amis! Il écoute encore; les mêmes bruits
frappent son oreille, mais en lui apportant d'autres pensées. Ce n'est
plus que le son lointain d'une cloche d'église qu'il entend tous les
jours à la même heure, et le tambour qui bat le rappel accoutumé.
Il sourit amèrement et jette un regard de pitié sur lui-même, en
songeant qu'un animal obscur, une taupe fourvoyée de son chemin sans
doute, un mulot qui a gratté la terre sous ses pieds, lui a fait croire
un instant à l'affection des hommes et au bouleversement du grand
empire!
Il voulut en avoir le coeur net cependant, et s'accroupissant près du
petit monticule, il enleva légèrement du doigt l'une des parties de son
sommet divisé, puis l'autre. Et il vit avec étonnement que cette folle
et rapide émotion dont il s'était senti saisi un instant n'avait même
pas été causée par un être agissant, remuant, grattant, armé de dents et
de griffes, mais par une faible végétation, une plante germant à peine,
pâle et languissante. Il se releva profondément humilié, et l'allait
écraser du pied, lorsqu'une brise fraîche, après avoir passé sur des
buissons de chèvrefeuille et de seringa, arriva jusqu'à lui, comme pour
lui demander grâce pour la pauvre plante, qui, peut-être aussi, aurait
un jour des parfums à lui donner.
Une autre idée lui vint, qui l'arrêta encore dans son mouvement de
vengeance. Comment cette herbe tendre, molle, et si fragile qu'on l'eût
brisée en la touchant, avait-elle pu soulever, diviser et rejeter en
dehors cette terre séchée et durcie au soleil, foulée par lui-même et
presque cimentée aux deux fragmens de grès entre lesquels elle était
resserrée? Il se courba de nouveau et l'examina avec plus d'attention.
Il vit à son extrémité supérieure une espèce de double valve charnue
qui, se repliant sur les premières feuilles, les préservait de
l'atteinte des corps trop rudes, et les mettait à même de percer cette
croûte terreuse pour aller chercher l'air et le soleil.
--Ah! se dit-il, voilà tout le secret! Elle tient de sa nature ce
principe de force, ainsi que les petits poulets, qui, avant de naître,
sont déjà armés d'un bec assez dur pour briser la coquille épaisse qui
les renferme. Pauvre prisonnière, tu possédais, du moins dans ta
captivité les instrumens qui pouvaient t'aider à t'en affranchir!
Il la regarda encore quelques instans, et ne songea plus à l'écraser.
Le lendemain, à sa promenade ordinaire, marchant à grands pas, distrait,
il faillit mettre le pied dessus, et s'arrêta tout court. Surpris
lui-même de l'intérêt que lui inspire sa nouvelle connaissance, il prend
acte de ses progrès.
La plante a grandi, et les rayons du soleil l'ont débarrassée à moitié
de cette pâleur maladive apportée par elle en naissant. Il réfléchit sur
la puissance que possède cette faible tige étiolée d'absorber l'essence
lumineuse, de s'en nourrir, de s'en fortifier, et d'emprunter au prisme
les couleurs dont elle se revêt, couleurs assignées d'avance à chacune
de ses parties.
--Oui, ses feuilles, sans doute, pensa-t-il, seront teintes d'une autre
nuance que sa tige; et ses fleurs donc! quelles couleurs auront-elles?
Comment, nourries des mêmes sucs, pourront-elles emprunter à la lumière
leur azur ou leur écarlate? Elles s'en revêtiront cependant; car, malgré
la confusion et le désordre des choses d'ici-bas, la matière suit une
marche régulière quoique aveugle. Bien aveugle! répéta-t-il; je n'en
voudrais pour preuve que ces deux lobes charnus qui ont facilité à la
plante sa sortie de terre, mais qui, maintenant inutiles à sa
conservation, se nourrissent encore de sa substance, et pendent
renversés en la fatiguant de leur poids! À quoi lui servent-ils?
Comme il disait, et que la nuit était proche, nuit de printemps, parfois
glaciale, les deux lobes se relevèrent lentement sous ses yeux, et,
semblant vouloir se justifier du reproche, ils se rapprochèrent et
renfermèrent dans leur sein, pour le protéger contre le froid et la
morsure des insectes, ce tendre et fragile feuillage à qui le soleil
allait manquer, et qui alors, abrité et réchauffé, dormit sous les deux
ailes que la plante venait de replier mollement sur lui.
Le savant comprit d'autant mieux cette réponse muette, mais décisive,
que les parois extérieures du bivalve végétal avaient été entamées,
mordillées, la nuit précédente, par de petites limaces dont elles
conservaient encore les traces argentées.
Cet étrange colloque, de pensées d'un côté et d'action de l'autre, entre
l'homme et la plante, n'en devait point rester là. Charney ne s'était
pas si long-temps occupé de discussions métaphysiques, pour se rendre si
facilement à une bonne raison.
--C'est bien, répliqua-t-il; ici, comme ailleurs, un heureux concours de
circonstances fortuites a favorisé cette création débile. Naître armé
d'un levier pour soulever le sol, et d'un bouclier pour protéger sa
tête, c'était une double condition de son existence; si elle n'eût été
remplie, cette herbe serait morte étouffée dans son germe, comme des
myriades d'autres individus de son espèce, que la nature sans doute a
créés imparfaits, inachevés, inhabiles à se conserver et à se
reproduire, et qui n'ont eu qu'une heure de vie sur la terre. Peut-on
calculer combien de combinaisons fausses et impuissantes elle a essayées
pour parvenir à enfanter un seul être organisé pour la durée? Un aveugle
peut atteindre au but; mais que de flèches il aura perdues avant
d'arriver à ce résultat! Depuis des milliers de siècles, un double
mouvement d'attraction et de répulsion triture la matière; est-il donc
étonnant que le hasard ait tant de fois frappé juste? Cette enveloppe
peut protéger les premières feuilles, j'y consens; mais grandira-t-elle,
s'élargira-t-elle pour conserver et garantir aussi les autres feuilles
de la froidure et de l'attaque de leurs ennemis? Non! Rien donc n'a été
calculé là-dedans; rien n'y est le fruit d'une pensée intelligente, mais
bien d'un hasard heureux!
Monsieur le comte, la nature vous garde encore plus d'une réponse
capable de rétorquer vos argumens. Patientez, et observez là dans cette
production faible et isolée, sortie de ses mains et jetée dans la cour
de votre prison, au milieu de vos ennuis, peut-être moins par un coup du
hasard que par une bienveillante prévision de la Providence. Vous avez
eu raison, monsieur le comte, ces ailes protectrices qui jusqu'à présent
couvraient si maternellement la jeune plante, ne se développeront point
avec elle; elles tomberont même bientôt, desséchées et flétries,
impuissantes qu'elles sont de l'abriter encore! Mais la nature veille,
et tant que les vents du nord feront descendre des Alpes les brouillards
humides et les flocons de neige, ses nouvelles feuilles, encore dans le
bourgeon, y trouveront un asile sûr, un logement disposé pour elles,
fermé aux impressions de l'air, calfeutré de gomme et de résine, qui se
distendra selon leurs besoins, ne s'ouvrira qu'à temps et sous un ciel
favorable. Elles n'en sortiront que pressées les unes contre les autres,
se prêtant un fraternel appui, et couvertes de chaudes fourrures, de
duvets cotonneux, qui les défendront des dernières gelées ou des
caprices atmosphériques. Mère jamais a-t-elle veillé avec plus d'amour à
la conservation de ses enfans? Voilà ce que vous sauriez depuis
long-temps, monsieur le comte, si, descendant des régions abstraites de
la science humaine, vous aviez autrefois daigné abaisser vos regards sur
les simples et naïfs ouvrages de Dieu. Plus vos pas se seraient tournés
vers le nord, et plus ces communes merveilles eussent surgi patentes à
vos yeux. Là où le danger s'accroît, les soins de la Providence
redoublent!
Le philosophe avait suivi attentivement tous les progrès et les
transformations de la plante. De nouveau, il avait lutté contre elle par
le raisonnement, et de nouveau elle avait eu réponse à tout!
--À quoi bon ces poils épineux qui garnissent ta tige? lui disait-il.
Et le lendemain, elle les lui montrait chargés d'un givre léger, qui,
grâce à eux, tenu à distance, n'avait pu glacer sa tendre écorce.
--À quoi te servira dans les beaux jours ta chaude douillette de ouate
et de duvet?
Les beaux jours étaient venus, et elle s'était dépouillée sous ses yeux
de son manteau d'hiver, pour se parer de sa verte toilette de printemps,
et ses nouveaux rameaux naissaient affranchis de ces soyeuses
enveloppes, désormais inutiles.
--Mais que l'orage gronde, et le vent te brisera, et la grêle hachera
tes feuilles trop tendres pour lui résister.
Le vent avait soufflé, et la jeune plante, bien faible encore pour oser
lutter, courbée jusqu'à terre, s'était défendue en cédant. La grêle
était venue, et, par une nouvelle manoeuvre, les feuilles se redressant
le long de la tige pour la garantir, serrées les unes contre les autres,
pour se protéger mutuellement, ne se présentant qu'à revers aux coups de
l'ennemi, avaient opposé leurs solides nervures à la pesanteur des
projectiles atmosphériques; leur union avait fait leur force, et, cette
fois comme l'autre, la plante était sortie du combat, non sans quelques
légères mutilations, mais vive et forte encore, et prête à s'épanouir
devant le soleil qui allait cicatriser ses blessures.
--Le hasard est-il donc intelligent? s'écriait Charney. Faut-il
spiritualiser la matière ou matérialiser l'esprit? Et il ne cessait
d'interroger sa muette interlocutrice; il aimait à la voir, à la suivre
dans ses métamorphoses; et un jour, après qu'il l'eut contemplée
long-temps, il se surprit à rêver près d'elle, et ses rêveries avaient
une douceur inaccoutumée, et il se sentit heureux de les prolonger en
marchant à grands pas dans sa cour. Puis, relevant la tête, il aperçut à
la fenêtre grillée du grand mur l'_attrapeur de mouches_, qui semblait
l'observer. Il rougit d'abord, comme si l'autre eût pu deviner sa
pensée, et il lui sourit ensuite, car il ne le méprisait plus. En
avait-il le droit? Ne venait-il pas, lui aussi, d'absorber son esprit
dans la contemplation d'une des créations infimes de la nature?
--Qui sait, se disait-il, si cet Italien n'a pas découvert dans une
mouche autant de choses dignes d'être étudiées, que moi dans ma plante?
En rentrant dans sa chambre, le premier objet qui frappa sa vue, ce fut
cette sentence fataliste, inscrite par lui sur le mur deux mois
auparavant:
_Le hasard est aveugle, et seul il est le père de la création._
Il prit un charbon, et écrivit dessous:
PEUT-ÊTRE!
IV.
Charney ne crayonnait plus sur son mur, il ne sculptait plus sur sa
table que des tiges naissantes, protégées par leurs cotylédons, que des
feuilles avec leurs découpures et leurs nervures saillantes. Il passait
la plus grande partie de ses heures de promenade devant sa plante, à
l'examiner, à l'étudier dans ses développemens, et, rentré dans sa
chambre, souvent, à travers ses barreaux, il la contemplait encore.
C'est là maintenant l'occupation favorite, le jouet, la marotte du
prisonnier. S'en fatiguera-t-il aussi facilement que des autres?
Un matin, de sa fenêtre, il vit le geôlier, traversant sa cour d'un pas
rapide, passer si près de la plante, qu'il semblait l'avoir dû briser de
son pied. Le frisson lui en prit.
Quand Ludovic vint lui apporter sa pitance pour le déjeuner, il se
disposa à le prier d'épargner l'unique ornement de sa promenade; mais il
ne sut trop comment s'y prendre d'abord pour formuler une demande aussi
simple.
Peut-être le régime de propreté de la prison exige-t-il qu'on débarrasse
la cour de cette végétation parasite: c'est donc une faveur qu'il va
implorer; et le comte possède bien peu pour la payer ce que lui-même
l'estime.--Ce Ludovic l'a déjà si fort pressuré, en le rançonnant sur
tous les objets que la geôle se réserve le droit de fournir aux
prisonniers.--D'ailleurs, Charney a jusque là rarement adressé la parole
à cet homme, dont les manières brusques et le caractère sordide lui
répugnent. Sans doute, il le trouvera peu disposé à lui être
agréable.--Puis, sa fierté souffre de se montrer par ses goûts sur la
même ligne, à peu de chose près, que l'_attrapeur de mouches_, pour
lequel il a si clairement témoigné de son mépris.--Puis enfin il peut
éprouver un refus; car l'inférieur, à qui sa position donne
momentanément le droit d'admettre ou de refuser, use presque toujours de
son pouvoir avec rudesse: il ne sait pas que l'indulgence est un acte de
force.
Un refus eût profondément blessé le noble prisonnier dans ses espérances
et son orgueil.
Ce ne fut donc qu'avec une foule de précautions oratoires et en
s'étayant de la connaissance philosophique qu'il avait des faiblesses
humaines, que Charney entama son discours, logiquement disposé dans sa
tête, pour arriver à son but sans compromettre son amour-propre, ou
plutôt sa vanité.
Il commença d'abord par adresser la parole au geôlier en Italien:
c'était réveiller ses souvenirs d'enfance et de nationalité. Il lui
parla de son fils, de son jeune Antonio: il savait faire vibrer sa fibre
sensible, et le forcer de lui prêter attention; ensuite, tirant de son
riche nécessaire une petite timbale de vermeil, il le chargea de la
donner de sa part à l'enfant.
Ludovic sourit et refusa.
Charney, quoique un peu décontenancé, ne se tint pas pour battu. Il
insista, et par une adroite transition:--Je sais, lui dit-il, que des
jouets, un hochet ou des fleurs, lui conviendraient peut-être mieux;
mais vous pouvez vendre cette timbale, brave homme, et consacrer le prix
à lui en acheter.
Il lança alors un: _Mais à propos de fleurs!_ qui le fit enfin entrer en
matière.
Ainsi l'amour du pays, l'amour paternel, les souvenirs d'enfance,
l'intérêt personnel, ces grands mobiles de l'humanité, il avait tout mis
en oeuvre pour arriver à ses fins. Qu'eût-il fait de plus s'il se fût
agi de son propre sort? Jugez s'il aimait déjà sa plante!
--_Signor conte_, lui dit Ludovic, quand il eut cessé de parler, gardez
votre _nacchera indorata_; son absence ferait pleurer les autres bijoux
de votre jolie cassette. Vous avez oublié que _mio caro bambino_ a trois
mois de date, et peut boire encore sans gobelet. Quant à votre
giroflée...
--Comment une giroflée! C'est une giroflée! s'écria Charney, sottement
contrarié d'avoir entouré de tant de soins une fleur aussi vulgaire.
--Sac-à-papious! je n'en sais rien, _signor conte_. À mes yeux, toutes
les plantes sont plus ou moins des giroflées; je ne m'y connais pas.
Mais, puisqu'il est question de celle-là, vous vous y êtes pris un peu
tard pour la recommander à ma miséricorde. Dès long-temps j'aurais mis
la botte dessus, sans nulle intention de nuire ni à vous ni à elle, si
je ne m'étais aperçu du tendre intérêt que vous portez à la belle.
--Oh! cet intérêt, dit Charney un peu confus, n'a rien que de
très-simple.
--Ta, ta, ta, je sais ce qui retourne, reprit Ludovic, en cherchant à
cligner de l'oeil d'un air entendu: il faut une occupation aux hommes;
ils ont besoin de s'attacher à quelque chose, et les pauvres prisonniers
n'ont pas le choix. Tenez, _signor conte_, nous avons de nos
pensionnaires qui sans doute autrefois étaient de gros personnages, de
fines cervelles (car ce n'est pas le fretin qu'on amène ici), eh bien!
aujourd'hui, ils s'amusent et s'occupent à peu de frais, je vous jure.
L'un attrape des mouches, il n'y a pas de mal; l'autre,--ajouta-t-il
avec un nouveau clignement d'yeux qu'il essaya de rendre plus
significatif encore que le premier,--l'autre trace, à grands renforts de
canifs et de couteaux, des images sur sa table de sapin, sans songer que
je suis responsable du mobilier de l'endroit.--Le comte voulut prendre
la parole, il ne lui en laissa pas le temps.--Ceux-ci élèvent des serins
et des chardonnerets, ceux-là des petites souris blanches. Moi, je
respecte leur goût, et à tel point, _Benedetto Dio!_ que j'avais un chat
superbe, énorme, à longs poils blancs, angora; il sautait et gambadait
le plus gentiment du monde, et quand il faisait son somme, on eût dit un
manchon qui dormait; ma femme en était folle, moi aussi: eh bien! je
l'ai donné, car ce petit gibier-là pouvait le tenter, et tous les chats
du monde ne valent pas la souris d'un captif!
--C'est très-bien à vous, monsieur Ludovic, lui répondit Charney,--se
sentant mal à l'aise de ce qu'on pouvait lui supposer le goût de
semblables puérilités;--mais cette plante est pour moi mieux qu'une
distraction.
--Qu'importe! si elle vous rappelle seulement la verdure de l'arbre sous
lequel votre mère vous a bercé dans votre enfance, _per Bacco!_ elle
peut ombrager la moitié de la cour! D'ailleurs, la consigne n'en parle
pas, et j'ai l'oeil fermé de ce côté-là. Qu'elle devienne arbre et
puisse vous servir à escalader le mur, ce sera autre chose! Mais nous
avons le temps d'y songer, n'est-ce pas?--ajouta-t-il en riant d'un gros
rire,--non que je ne vous souhaite de tout coeur le plein air et la
liberté de vos jambes; mais ça doit arriver à son temps, d'après la
règle, avec permission des chefs. Oh! si vous cherchiez à vous évader de
la citadelle...
--Que feriez-vous?
--Ce que je ferais? Tonnerre! je vous barrerais le passage, dussiez-vous
me tuer! ou je ferais tirer sur vous par la sentinelle, sans plus de
pitié que sur un lapin; c'est l'ordre. Mais toucher à une des feuilles
de votre giroflée! oh! non, non! mettre le pied dessus! jamais! J'ai
toujours regardé comme un profond scélérat cet homme, indigne d'être
geôlier, qui méchamment, écrasa l'araignée du pauvre prisonnier. C'est
là une vilaine action, c'est là un crime!
Charney se sentit à la fois ému et surpris de trouver tant de
sensibilité dans son gardien; mais, par cette raison même qu'il
commençait à l'estimer un peu plus, sa vanité s'obstinait à motiver par
des raisons de quelque valeur l'intérêt qu'il portait à la plante.
--Mon cher monsieur Ludovic, lui dit-il, je vous remercie de vos bons
procédés. Oui, je l'avoue, cette plante est pour moi la source d'une
foule d'observations philosophiques pleines d'intérêt. J'aime à
l'étudier dans ses phénomènes physiologiques...--Et comme il vit le
geôlier témoigner par un signe de tête qu'il écoutait sans comprendre,
il ajouta:--De plus, l'espèce à laquelle elle appartient possède des
vertus médicinales très-favorables dans certaines indispositions assez
graves auxquelles je suis sujet!
Il mentait; mais il lui en eût trop coûté de se montrer descendu
jusqu'aux bizarres puérilités des prisons devant cet homme, qui venait
en partie de se relever à ses yeux, le seul être qui l'approchât, et en
qui, pour lui, se résumait aujourd'hui le genre humain.
--Eh bien! si votre plante, _signor conte_, vous a rendu tant de
services, répliqua Ludovic en se disposant à sortir de la chambre, vous
devriez vous montrer plus reconnaissant envers elle et l'arroser
parfois; car si je n'avais pris soin, en vous apportant votre provision
de liquide, de l'humecter de temps en temps, la _povera picciola_ serait
morte de soif. _Addio, signor conte._
--Un instant, mon brave Ludovic!--s'écria Charney, de plus en plus
surpris de trouver un tel instinct de délicatesse enfermé dans une
étoffe grossière, et presque repentant de l'avoir méconnu jusque
alors.--Quoi! vous vous occupiez ainsi de mes plaisirs, et vous gardiez
le silence devant moi! Ah! de grâce, acceptez ce petit présent comme un
souvenir de ma gratitude. Si, plus tard, je puis entièrement m'acquitter
envers vous, comptez sur moi.
Et il lui présenta de nouveau la timbale de vermeil. Cette fois, Ludovic
la prit, et tout en l'examinant avec une sorte de curiosité:
--Vous acquitter de quoi, _signor conte_? Les plantes ne demandent que
de l'eau, et l'on peut leur payer à boire sans se ruiner an cabaret. Si
celle-là vous distrait _un poco_ de vos soucis, si elle produit de bons
fruits pour vous, tout est dit.
Et il alla sur-le-champ remettre lui-même la timbale en place dans la
cassette.
Le comte fit un pas vers Ludovic, et lui tendit la main.
--Oh! non, non, dit celui-ci en se reculant d'un air contraint et
respectueux: on ne donne la main qu'à son égal ou à son ami.
--Eh bien! Ludovic, soyez mon ami!
--Non, non, répéta le geôlier, cela ne se peut pas, _eccellenza_. Il
faut tout prévoir, pour faire toujours, demain comme aujourd'hui, son
métier en conscience. Si vous étiez mon ami et que vous cherchiez à nous
fausser compagnie, aurais-je donc encore le courage de crier à la
sentinelle: Tirez! Non, je suis votre gardien, votre geôlier, et
_divotissimo servo_.
V.
Après le départ de Ludovic, Charney réfléchit, et songea combien, avec
tous ses avantages personnels, il était resté au-dessous de cet homme
grossier, dans les rapports établis entre eux. Quels misérables
subterfuges il avait entassés pour surprendre le coeur de cet être si
simple et si bienveillant! Il n'avait pas rougi de descendre jusqu'au
mensonge!
Qu'il lui savait gré des soins secrets prodigués à sa plante! Quoi! ce
geôlier, supposé capable d'un refus quand il ne s'agissait que de
s'abstenir d'une méchante action, il l'a prévenu dans ses voeux! il l'a
épié, non pour se railler de sa faiblesse, mais pour le favoriser dans
ses plaisirs; et son désintéressement a forcé le noble comte de se
reconnaître son obligé!
L'heure de la promenade étant arrivée, il n'oublia pas de partager avec
sa plante la portion d'eau qui lui était dévolue. Non content de
l'arroser, il veilla à la débarrasser de la poussière qui en ternissait
les feuilles et de la vermine qui les attaquait.
Encore préoccupé de cette besogne, il voit un gros nuage noir obscurcir
le ciel, et s'arrêter suspendu, comme un dôme grisâtre et flottant, sur
les hautes tourelles de la forteresse. Bientôt de larges gouttes de
pluie commencent à tomber, et Charney, rebroussant chemin, songe à se
mettre à couvert en rentrant, quand des grêlons, mêlés à la pluie,
rebondissent tout-à-coup sur les pavés du préau. La _povera_, tournoyant
sous l'orage, les branches échevelées, semblait près d'être arrachée du
sol; et ses feuilles humectées, froissées les unes contre les autres,
frémissantes sous les secousses du vent, faisaient entendre comme des
murmures plaintifs et des cris de détresse.
Charney s'arrête. Il se rappelle les reproches de Ludovic, et cherche
avidement autour de lui un objet capable de garantir sa plante; il ne le
voit pas: les grêlons cependant tombent plus forts, plus nombreux, et
menacent de la briser. Il tremble pour elle, pour elle qu'il a vue
naguère si bien résister à la violence des vents et de la grêle; mais il
aime déjà trop sa plante pour risquer de lui faire courir un danger en
essayant d'avoir raison contre elle. Prenant alors une résolution digne
d'un amant, digne d'un père, il se rapproche, il se place devant son
élève, comme un mur interposé entre elle et le vent; il se courbe sur sa
pupille, lui servant ainsi de bouclier contre le choc de la grêle; et
là, immobile, haletant, battu par l'orage dont il la garantit,
l'abritant de ses mains, de son corps, de sa tête, de son amour, il
attend que le nuage ait passé.
Il passa. Mais un semblable danger ne pourrait-il pas la menacer encore,
quand lui, son protecteur, se trouverait retenu sous les verroux? Bien
plus, la femme de Ludovic, suivie d'un gros chien de garde, vient
visiter quelquefois la cour. Ce chien, en se jouant, ne peut-il d'un
coup de gueule ou d'un coup de patte briser la joie du philosophe? Rendu
plus prévoyant par l'expérience, Charney consacre le reste du jour à
méditer un plan, et le lendemain il en prépare l'exécution.
Sa mince portion de bois lui suffit à peine dans ce climat de
transition, où parfois, même en plein été, les nuits et les matinées
sont froides. Qu'importe! Qu'est-ce donc qu'une privation de quelques
jours? N'aura-t-il pas la chaleur de son lit? il se couchera plus tôt,
il se lèvera plus tard. Il amasse son bois, il en fait provision; et
quand Ludovic l'interroge à ce sujet:
--C'est pour bâtir un palais à ma maîtresse, dit-il.
Le geôlier cligna de l'oeil comme s'il comprenait; mais il n'y comprit
rien.
Pendant ce temps, Charney fend, taille, épointe ses cotrets, met à part
les rameaux les plus souples, conserve soigneusement l'osier flexible
qui sert à lier son fagot quotidien. Puis, dans son coffre à linge, il
découvre une toile grossière, à trame épaisse et lâche, qui en garnit le
fond; il la détache, il en extrait les fils les plus forts, les plus
rudes; et, ses matériaux ainsi préparés, il se met bravement à
l'ouvrage, aussitôt que les lois de la geôle et la scrupuleuse
exactitude du geôlier le lui permettent.
Autour de sa plante, entre les pavés de sa cour, enfonçant de solides
branchages d'inégale grandeur, il les assure encore à leur base au moyen
d'un ciment composé de terre recueillie péniblement çà et là dans les
intervalles du pavage; de plâtre et de salpêtre, dont il fait des
emprunts furtifs aux parois humides des anciens fossés de la citadelle;
et lorsque les principales pièces de charpente sont ainsi disposées, il
y entrelace, dans certaines parties, de légers rameaux, formant une
espèce de claie, qui doit au besoin garantir la _povera_ du choc d'un
corps étranger ou de l'approche du chien; et ce qui le rassure
tout-à-fait durant ces travaux, c'est que Ludovic les voyant commencer,
a d'abord paru incertain s'il en permettrait la continuation. Il
branlait la tête, et faisait entendre un petit grognement sourd, de
mauvais augure. Mais aujourd'hui il en a pris son parti; et parfois
même, fumant doucement sa pipe à l'extrémité du préau, l'épaule appuyée
contre la porte d'entrée, une jambe en travers, il contemple en souriant
le travailleur encore inexpérimenté; puis il interrompt son plaisir de
fumeur pour lui donner quelque bon conseil, que celui-ci ne sait pas
toujours mettre à profit.
Néanmoins l'ouvrage avance. Afin de le compléter, Charney appauvrit, en
faveur de sa plante, sa mince couchette de prisonnier. C'est un nouveau
sacrifice qu'il s'impose pour elle. Il emprunte à la paillasse de son
lit de quoi fabriquer de légères nattes, et les dispose, selon la
circonstance, autour de son échafaudage, soit que les rafales des Alpes
menacent de s'engouffrer de ce côté, soit que le soleil, à son midi,
lance trop directement sur le faible végétal ses rayons répercutés
encore par les fragmens de grès et par les murailles.
Un soir, le vent souffla avec force. Charney, déjà sous les verroux, vit
de sa fenêtre la cour jonchée de brins de paille et de petits rameaux.
Les paillassons et les intervalles de la claie n'avaient pas été doués
par lui d'une force suffisante de résistance. Il se promit de remédier
au mal le lendemain; mais le lendemain, quand il descendit à l'heure
voulue, tout était déjà réparé. Une main plus habile que la sienne avait
solidement réorganisé l'entrelas des branchages et des nattes, et il sut
bien qui en remercier dans son coeur.
Ainsi grâce à lui, grâce à eux, la plante s'environnait contre les
périls de remparts et de toitures; et lui, lui Charney, s'attachant à
elle de plus en plus par les soins qu'il en prend, il la voit avec
ravissement grandir, se développer, et lui prodiguer sans cesse de
nouvelles merveilles à admirer.
Le temps semblait la consolider; l'herbe devenait bois; l'écorce
ligneuse entourant sa tige, d'abord si fragile, lui donnait de jour en
jour une garantie de durée, et son heureux possesseur se sentait saisi
d'un désir curieux et impatient de la voir fleurir.
Il désirait donc enfin quelque chose, cet homme à la fibre usée, au
cerveau de glace; cet homme si fier de son intelligence, et qui vient de
tomber du haut de sa science orgueilleuse pour abîmer sa vaste pensée
dans la contemplation d'un brin d'herbe!
Cependant ne vous hâtez pas trop de l'accuser de faiblesse puérile et de
démence. Le célèbre quaker Jean Bertram, après avoir passé de longues
heures à examiner la structure d'une violette, ne voulut plus appliquer
les facultés de son esprit qu'à l'étude des merveilles végétales de la
nature, et prit bientôt place parmi les maîtres de la science. Si un
philosophe du Malabar devint fou en cherchant à s'expliquer les
phénomènes de la sensitive, le comte de Charney trouvera peut-être dans
sa plante la vraie sagesse. N'y a-t-il pas déjà découvert l'arcane qui a
le pouvoir de dissiper son ennui et d'élargir sa prison?
--Oh! la fleur! la fleur! se disait-il; cette fleur dont la beauté ne
frappera que mes regards, dont les parfums seront pour moi seul, quelles
formes affectera-t-elle? quelles nuances coloreront ses pétales? Sans
doute, elle doit m'offrir de nouveaux problèmes à résoudre et jeter un
dernier défi à ma raison. Eh bien! qu'elle vienne! que mon frêle
adversaire se montre armé enfin de toutes pièces; je ne renonce point
encore à la lutte. Peut-être alors seulement pourrai-je saisir dans son
ensemble ce secret que sa formation incomplète m'a permis à peine
d'entrevoir jusqu'à présent. Mais fleuriras-tu? te montreras-tu un jour
devant moi dans tout ton éclat de beauté et de parure, PICCIOLA?
PICCIOLA! c'est le nom qu'il lui a donné lorsque, dans le besoin
d'entendre une voix humaine retentir à son oreille au milieu de ses
travaux, il converse hautement avec sa compagne de captivité, en
l'entourant de ses soins. _Povera picciola!_ telle a été l'exclamation
de Ludovic s'apitoyant sur la _pauvre petite_, qui avait failli mourir
faute d'être arrosée. Charney s'en était souvenu.
--Picciola! Picciola! dois-tu fleurir bientôt? répétait-il en écartant
avec précaution les feuilles garnissant l'extrémité ou les aisselles des
rameaux de sa plante, afin de voir si la fleur s'annonçait; et ce nom de
Picciola lui était doux à prononcer, car il lui rappelait à la fois les
deux êtres qui peuplaient son univers: sa plante et son geôlier.
Un matin, qu'à l'heure de sa promenade habituelle il interroge Picciola
feuille par feuille, ses yeux s'arrêtent fixement tout-à-coup sur une
des parties du végétal, et son coeur bat avec force. Il y porte la main
et rougit. Depuis long-temps il n'a éprouvé une émotion aussi vive.
C'est qu'il vient de voir, au sommet de la tige principale, une
excroissance inaccoutumée, verdâtre, soyeuse, de forme sphérique,
imbriquée de légères écailles placés les unes sur les autres, comme des
ardoises au dôme arrondi d'un élégant kiosque. Il n'en peut douter,
c'est là le bouton! La fleur n'est pas loin.
VI.
L'attrapeur de mouches paraissait souvent à sa grille, et prenait
plaisir à suivre du regard le comte, si affairé autour de sa plante. Il
l'a vu combiner et préparer son mortier, tresser ses nattes, nouer ses
paillassons, édifier enfin ses palissades, et, prisonnier comme lui, et
depuis plus long-temps que lui, il s'est facilement uni par la pensée
aux grandes préoccupations du philosophe.
À cette même fenêtre grillée, une autre figure, fraîche et souriante,
vint aussi se montrer une fois. C'était une femme--une jeune fille, à la
démarche tout ensemble alerte et craintive. Dans l'allure de sa tête,
dans l'éclair de ses yeux, la modestie seule semblait tempérer la
vivacité. Son regard, plein d'âme et d'expression, s'éteignait à moitié
en passant au travers de ses longs cils abaissés. Au premier abord, en
la voyant, le front incliné dans l'ombre, gardant une attitude rêveuse
derrière ces sombres barreaux, sur lesquels s'appuyait en se repliant sa
main blanche, on l'eût prise pour un chaste emblème de la captivité.
Mais quand son front se relevait et qu'un rayon du jour venait
l'éclairer, l'harmonie et la sérénité de ses traits, sa carnation ferme
et colorée, disaient assez que c'était dans le mouvement et le grand air
et non sous les verroux qu'elle avait vécu.
Fallait-il alors l'admirer comme un de ces anges de la charité qui
visitent les prisons? Non; l'amour filial jusqu'ici a seul rempli son
coeur; c'est dans cet amour qu'elle puise sa force, et presque sa
beauté. Fille de l'Italien Girhardi, _l'attrapeur de mouches_, elle a
quitté Turin, ses fêtes, ses belles promenades et les rives de la
Doria-Riparia, pour venir se fixer dans le petit bourg de Fénestrelle,
non d'abord pour voir son père, car la permission ne lui en était pas
accordée, mais pour vivre du même air que lui, pour penser à lui près de
lui. Aujourd'hui, à force d'instances et de sollicitations, elle a
obtenu de pouvoir le visiter de temps en temps, et voilà pourquoi elle
est joyeuse, fraîche et belle!
Un mouvement de curiosité l'a poussée vers la fenêtre grillée qui donne
sur la petite cour; un sentiment d'intérêt l'y retient malgré elle, car
elle craint d'être aperçue du prisonnier. Qu'elle se rassure. Charney ne
la verra pas: dans ce moment, _Picciola_ et son bouton naissant
s'emparent seuls de toute son attention.
La semaine écoulée, lorsque la jeune fille revint auprès de son père,
elle se dirigea furtivement encore vers la petite grille, pour donner un
regard à l'autre captif; Girhardi la retint.
--Depuis trois jours il n'a point paru près de sa plante, lui dit-il. Il
faut que le pauvre homme soit bien malade!
--Malade! dit-elle, d'un air étonné.
--J'ai vu les médecins traverser la cour, et d'après ce que m'en a dit
Ludovic, ils ne sont d'accord que sur un seul point, c'est qu'il en peut
mourir!
--Mourir! répéta la jeune fille.--Et son oeil s'agrandissait, et
l'effroi, plus que la pitié peut-être, se peignait sur sa figure.--Oh!
que je le plains! le malheureux!--Puis, attachant sur son père un regard
plein d'inquiétude et d'angoisse:--On peut donc mourir ici? ou plutôt y
peut-on vivre! C'est sans doute le séjour de cette prison et la
pestilence qui s'exhale des anciens fossés qui ont causé sa maladie!
s'écria-t-elle en pressant le vieillard entre ses bras, car en parlant
de Charney elle ne pensait qu'à son père.
Girhardi essaya de la consoler et lui tendit sa main; elle la couvrit de
larmes.
Dans ce moment, Ludovic entra. Il apportait à _l'attrapeur de mouches_
une nouvelle capture qu'il venait de faire pour lui. C'était une
_cétoine_, un beau coléoptère tout doré, qu'il lui présenta d'un air
triomphant. Girhardi sourit, le remercia, et, sans qu'il s'en aperçût,
rendit la liberté à l'insecte, car c'était le vingtième individu de la
même espèce que Ludovic lui offrait ainsi depuis quelques jours. Il
profita ensuite de la bien-venue du geôlier pour lui demander des
nouvelles de Charney.
--_Per mio santo, padrone!_ dit Ludovic, je ne l'oublie pas plus que les
autres, et tant qu'il ne sera pas le pensionnaire de Dieu, il restera le
mien, _signore_. Aussi viens-je encore, à l'instant d'arroser sa plante.
--À quoi bon, s'il ne doit plus la voir fleurir? interrompit tristement
la jeune fille.
_Perche, damigella?_ dit Ludovic.--Puis il ajouta d'un air entendu, avec
son clignement d'yeux ordinaire, et en agitant légèrement sa main,
l'index relevé:--Nos seigneurs les médecins pensent que le pauvre homme
s'est couché sur le dos pour l'éternité; mais moi, le seigneur geôlier,
_non lo credo!_ _Trondédious!_ j'ai mon secret.
Il fit un tour sur les talons, et sortit, après avoir essayé de
reprendre sa voix rude et sa figure sévère, pour signifier à la jeune
fille qu'il ne lui restait plus, la montre à la main, que vingt-deux
minutes à passer auprès de son père. Au bout des vingt-deux minutes, il
était de retour, et faisait exécuter la consigne.
La maladie de Charney n'était que trop réelle. Quelle qu'en ait été la
cause, un soir, après avoir rendu à _Picciola_ sa visite et ses soins
ordinaires, un fort engourdissement l'avait atteint. La tête appesantie
et les membres agités de tremblemens nerveux, il s'était couché,
dédaignant d'appeler quelqu'un à son aide, et remettant au sommeil le
soin de sa guérison.
Le sommeil n'était pas venu, mais la douleur; et le lendemain, lorsque
le comte voulut se lever, une puissance plus forte que sa volonté le
retint cloué sur son grabat. Il ferma les yeux et se résigna.
Devant le péril, son calme philosophique et son orgueil de conspirateur
revinrent. Il se fût cru déshonoré d'exhaler un soupir, une plainte, ou
d'implorer secours de ceux qui, violemment, l'avaient séquestré du
monde. Il donna seulement quelques instructions à Ludovic au sujet de sa
plante, dans le cas où il serait indéfiniment retenu captif dans son
lit, dans ce _carcere duro_ qui venait aggraver encore son autre
captivité. Les médecins arrivèrent, et il refusa de répondre à leurs
questions. Il lui semblait que sa vie n'étant plus à lui, il n'était pas
chargé de sa conservation, pas plus que de la gestion de ses biens
confisqués, et que c'était à ceux qui s'appropriaient le tout à veiller
sur le tout!
Les médecins ne tinrent compte d'abord de cette révolte, et ils
insistèrent. Rebutés enfin par le silence obstiné du malade, ils se
décidèrent à ne plus interroger que la maladie elle-même.
Les signes pathognomoniques répondirent à chacun dans un sens contraire,
car chacun des savans docteurs appartenait à un système différent. Dans
la dilatation de la pupille et la teinte violacée des lèvres, l'un vit
les symptômes certains d'une fièvre putride; l'autre ceux d'une
inflammation des viscères dans le météorisme du ventre; le dernier enfin
(car ils étaient trois) conclut à l'apoplexie ou à la paralysie, d'après
la coloration du cou et des tempes, la froideur des extrémités, la
rigidité de la face, et déclara que le silence du malade ne devait être
attribué qu'à un commencement de congestion cérébrale.
Deux fois le capitaine-commandant de la citadelle vint visiter le
prisonnier dans sa chambre. La première, il s'informa auprès de lui s'il
n'avait pas quelque chose à désirer. Il offrit même de le faire changer
de logement, s'il pensait que le lieu habité par lui fût en partie cause
de son malaise. Le comte ne répondit que par un signe négatif, ou par un
refus.
La seconde fois, le commandant se montra suivi d'un prêtre.
Charney condamné par les médecins, il était du devoir de sa charge de
préparer le prisonnier à recevoir les secours de la religion.
S'il est dans le sacerdoce une fonction auguste et sacrée, c'est celle
du prêtre des prisons, de ce prêtre le seul spectateur dont la présence
sanctifie l'échafaud. Et cependant le scepticisme de notre siècle n'a
pas craint de la railler avec amertume. Cuirassés par l'habitude, a-t-on
dit, ils ne savent plus s'émouvoir, ils ne savent plus pleurer avec le
coupable, et dans leurs exhortations, dans leurs consolations,
retournant sans cesse les mêmes pensées, chez eux le métier vient glacer
l'inspiration.
Eh! qu'importe que les phrases soient les mêmes! Est-il donc un homme
qui doive les entendre deux fois? Un métier, dites-vous? Mais ce métier,
ils l'ont choisi, ils le subissent. Eux, coeurs vertueux et purs, ils
vivront au milieu de coeurs endurcis, qui répondront peut-être à leurs
paroles de paix, d'espérance et de fraternité, par des paroles d'insulte
et de mépris! Ils auraient pu, comme vous, connaître les joies et le
luxe du monde; ils se frotteront contre des haillons, et respireront
l'air humide et infect des cachots; nés sensibles aussi, et avec cette
horreur du sang et de la mort qui tient à l'espèce humaine, ils se sont
volontairement condamnés à voir, cent fois dans leur vie, monter et
retomber le couteau sanglant de la guillotine. Sont-ce donc là des
voluptés bien grandes? Et s'en doit-on blaser si facilement?
Au lieu de cet homme de douleur, dévoué d'avance, et pour toujours, à de
si rudes fonctions, au lieu de cet homme qui, par vertu, s'est fait le
compagnon du bourreau, faites venir un nouveau prêtre pour chaque
nouveau condamné!
Oui, sans doute, il s'émouvra, il s'attendrira, il pleurera plus, mais
il consolera moins. Ses paroles, s'il en trouve, seront entrecoupées de
sanglots. Sera-t-il donc maître de lui-même et de ses idées? l'émotion
ressentie trop vivement par lui ne le rendra-t-elle pas incapable
d'accomplir son devoir, et le spectacle de sa faiblesse portera-t-il le
patient à donner courageusement sa vie à la société, en expiation de son
crime, à se racheter de son propre sang?
Si la constance et la fermeté du nouveau consolateur sont telles, que du
premier coup il n'éprouve ni cette émotion, ni cette faiblesse,
croyez-le, il est mille fois plus insensible par nature que l'autre par
habitude.
Alors, voulez vous donc abolir ce métier du prêtre des prisons! Ah!
n'ôtez pas leur dernier ami à ceux qui vont mourir! Qu'en montant sur
l'échafaud, le coupable repentant ait une croix devant les yeux pour ne
pas voir la hache, ou du moins, que de son dernier regard il aperçoive
auprès du représentant de la justice des hommes, celui de la clémence de
Dieu!
Grâce au ciel, le prêtre, vraiment digne de ce nom, appelé au lit de
Charney, n'avait pas d'aussi pénibles devoirs à remplir. Homme
d'indulgence et de pardon, il comprit non seulement au silence et à
l'immobilité du malade, mais mieux encore aux inscriptions désolantes
qu'il lut sur la muraille, combien peu il devait espérer de cette âme
orgueilleuse.
Il se contenta de passer la nuit en prières à son chevet, ne dédaignant
pas d'interrompre son pieux office pour partager avec Ludovic les soins
que celui-ci prodiguait au souffrant, attendant avec résignation un
moment favorable où il pourrait éclairer d'un rayon d'espoir ces
profondes ténèbres de l'incrédulité.
Dans cette même nuit, nuit décisive, le sang, refluant avec force vers
la tête, détermina des transports au cerveau, un délire, qui, durant
plus d'une heure, contraignirent le confesseur et le geôlier d'unir
leurs efforts pour empêcher le malade de s'élancer hors du lit. Et
tandis qu'il se débattait entre leurs bras, au milieu d'une foule de
paroles incohérentes, de discours sans suite, d'apostrophes bizarres,
les mots: _Picciola_, _povera Picciola!_ sortirent à plusieurs reprises
de la bouche de Charney.
--_Andiamo!_ _andiamo!_ le moment est venu, murmura Ludovic; oui, il est
venu..., répétait-il avec impatience; mais le moyen de laisser là le
chapelain tout seul lutter contre ce furibond! Et pourtant dans une
heure, il sera peut-être trop tard, cordieu! Ah! Sainte-Vierge! je crois
qu'il s'apaise... il ferme les yeux, il étend les bras, comme pour
dormir! Si, à mon retour, il n'est pas mort, houra! huzza! houra!
En effet, le transport du malade s'était calmé; Ludovic chargea le
prêtre de veiller sur lui, et il disparut aussitôt de la chambre.
Dans cette chambre, à peine éclairée par la faible lueur d'une lampe
vacillante, on n'entendit plus de bruit que celui de la respiration
irrégulière du mourant, la prière monotone du prêtre, et le vent des
Alpes qui murmurait entre les barreaux de la fenêtre. Deux fois
seulement le son d'une voix humaine sembla s'y mêler. C'était le _qui
vive_ d'une sentinelle, lorsque Ludovic passa et repassa près de la
poterne, se rendant à son logis, puis revenant à la _camera_ du malade.
Une demi-heure à peine s'était écoulée quand son pieux compagnon de
veillée le vit reparaître, tenant à la main un pot rempli d'un liquide
fumant.
--Saint Christ! j'ai failli tuer mon chien, dit-il en entrant. Il
commençait à hurler: c'est mauvais signe. Mais comment ça va-t-il?
A-t-on encore gesticulé? En tout cas, voici de quoi le faire tenir
tranquille. Je viens d'y goûter. C'est bien amer comme les cinq cent
mille diables!... Pardon, _mio padre!_... goûtez plutôt vous-même.
Le prêtre repoussa doucement le vase.
--Au fait, ce n'est pas pour nous; une pinte de moscadello, avec force
tranches de citron, réussirait mieux à nous soutenir durant la nuit
froide; n'est-il pas vrai, _signor Capellano_? Mais ceci, c'est pour
lui, pour lui seul... Il faut qu'il boive ça--qu'il boive tout! c'est
l'ordonnance.
Et, en parlant ainsi, il transvasait une partie du liquide dans une
tasse, la balançait et soufflait dessus pour en tempérer la chaleur; et
quand il crut la potion à son point, il la fit prendre presque de force
à Charney, tandis que le prêtre lui soutenait la tête. Puis, enveloppant
bien le malade dans ses draps et couvertures:
--Nous allons voir l'effet, dit-il, ça ne peut tarder. Au surplus, je ne
bouge point d'ici que l'affaire ne soit faite. Tous mes oiseaux sont en
cage, ils ne s'envoleront pas, et ma femme se passera bien de moi pour
une nuit. N'est-ce pas votre avis, _signor Capellano_? Pardon, _mio
padre_, répéta-t-il en s'apercevant d'un geste presque imperceptible de
réprimande de la part de son discret interlocuteur.
Et Ludovic alla se placer, debout, immobile, près du lit, l'oeil fixé
sur la figure du moribond, retenant son souffle, faisant silence, comme
dans l'attente d'un événement prochain.
Voyant que rien ne s'annonçait encore, il redoubla la dose, recommença
son manège muet, et l'inquiétude le gagna, en n'apercevant aucun
changement dans l'état du malade. Il craignit d'avoir, par imprudence,
hâté sa mort. Il se promena à grands pas dans la chambre, frappant du
pied, faisant claquer ses doigts, menaçant du geste le vase qui
contenait le reste du liquide.
Au milieu de tout ce mouvement, il s'arrêta un instant pour contempler
la figure pâle et immobile de Charney.
--Je l'ai tué! s'écria-t-il en proférant un épouvantable juron, mélangé
de français, d'italien et de provençal; car, né à Nice, puis soldat de
la république, ayant long-temps séjourné dans le midi de la France,
Ludovic maugréait également bien dans les trois langues, comme on a dû
s'en apercevoir.
En l'entendant jurer si fort, le chapelain releva la tête. Ludovic n'y
fit nulle attention, et se remit à marcher, à frapper du pied, à jurer,
à faire claquer ses doigts de plus belle; puis enfin, fatigué de gestes
et d'émotion, il alla s'agenouiller auprès du prêtre, en murmurant des
_meâ culpâ_, et s'endormit au milieu d'une prière.
À l'aube naissante, il dormait encore; le chapelain priait toujours. Une
main brûlante se pose alors sur la tête de Ludovic, qui s'éveille en
sursaut.
--À boire! dit le malade.
Au son de cette voix, qu'il croyait ne plus entendre, Ludovic ouvre de
grands yeux et regarde avec stupéfaction Charney, dont la figure ne lui
apparaît que sous une nappe de sueur. Ses membres ruissellent, un nuage
de vapeur sort de ses draps et de ses couvertures humectés. Soit qu'une
crise salutaire ait eu lieu tout-à-coup, et que, la nature aidant, le
tempérament vigoureux du prisonnier triomphât du mal, soit que la double
dose de liquide à lui administrée par Ludovic fût douée d'une grande
puissance sudorifique, cette forte transpiration semble avoir à la fois
rendu le malade à la vie et à la raison. Il ordonne lui-même ce qu'il
lui paraît convenable de faire pour son soulagement. Puis, se tournant
vers le prêtre, qui se tenait humble au chevet de son lit:
--Je ne suis point mort encore, monsieur, lui dit-il; vous le voyez. Si
j'en réchappe, et j'espère que j'en réchapperai, je vous prie de dire de
ma part à mon trio de docteurs, que ce n'est point à eux que j'en rends
grâce, et qu'ils me tiennent quitte de leurs visites et de leur science,
folle et menteuse comme toutes les autres. J'ai assez compris leurs
discours pour être convaincu qu'un hasard heureux m'est seul venu en
aide.
--Le hasard! murmura le chapelain, les yeux fixés sur cette inscription
de la muraille:
_Le hasard est aveugle, et seul il est le père de la création._
Puis, articulant solennellement le dernier mot que Charney lui-même y
avait ajouté:
--_Peut-être!_ dit-il, et il sortit.
VII.
Tout entier à l'enivrement du succès, Ludovic paraissait plongé dans une
stupeur extatique en entendant le comte parler ainsi, non qu'il prêtât
la moindre attention au sens de ses paroles; il n'avait garde! Mais son
moribond prononçait des mots, assemblait des idées, regardait, vivait,
suait! voilà ce qui le mettait en si grand émoi, et le saturait de
satisfaction et d'orgueil. Après quelques instans de silence admiratif:
--Vivat! s'écria-t-il enfin, vivat! _che maraviglia!_ Il est sauvé!
grâce à qui?...
Et il agitait en l'air le pot de faïence vide de tisane, et lui
adressait, en le baisant, les mots les plus doux de son vocabulaire.
--Grâce à qui? répéta le prisonnier. Grâce à vos bons soins peut-être,
mon honnête Ludovic. Mais si je guéris en effet, messieurs les médecins
n'en attribueront pas moins l'honneur à leurs ordonnances, et le
chapelain à ses prières.
--Ni eux, ni moi, n'en aurons la gloire! répondit Ludovic en s'agitant
de plus belle... Quant au _signor Capellano_... on ne sait pas... ça n'a
pu que bien faire... Mais l'autre!... mais l'autre!...
--Quel est donc ce sauveur, ce protecteur inconnu? dit Charney avec une
sorte d'indifférence; car il s'attendait que Ludovic attribuerait sa
guérison à l'intervention de quelque saint.
--Ce n'est point un protecteur, dit celui-ci, mais une protectrice.
--Comment? que voulez-vous dire? une madone, n'est-ce pas?
--Non, ce n'est point une madone, _signor conte_. Celle qui vous a sauvé
de la mort et des griffes du diable, sans doute, car vous mouriez sans
confession, c'est d'abord et avant tout la _signora Picciola! la
signorina Picciolina! Piccioletta!_ ma filleule... oui, ma filleule,
puisque c'est moi qui, le premier, lui ai donné son nom... son nom de
_Picciola_. Ne me l'avez-vous pas dit? Elle est donc ma filleule... je
suis donc son parrain... et j'en suis fier, _per Bacco_!
--Picciola! s'écrie le comte, se relevant tout-à-coup sur son séant,
s'accoudant sur son oreiller, et donnant à ses traits ranimés
l'expression de l'intérêt le plus vif.--Expliquez-vous, mon brave
Ludovic, expliquez-vous!
--Faites l'étonné! répliqua celui-ci avec son clignement d'oeil
obligé.--Est-ce donc la première fois qu'elle vous rend le même service?
Lorsque vous vous sentez atteint de ce mal, auquel vous êtes sujet,
n'est-ce point toujours avec cette herbe qu'on vous guérit? Vous me
l'avez dit du moins, et je m'en suis souvenu, Dieu merci; car il paraît
que Picciola en sait plus dans une de ses feuilles que tous les bonnets
carrés de Montpellier et de Paris attachés ensemble. Oui, ma petite
filleule, dans cette affaire-là, aurait défié un régiment complet de
médecins, fût-il de quatre bataillons, à quatre cents hommes par
bataillon! À preuve, que vos trois grimauds ont lâché pied en battant la
chamade et vous jetant la couverture sur le nez; au lieu que
Picciola!... ah! la brave petite plante! que Dieu en conserve la
graine!... quant à moi, je n'oublierai pas la recette, et si jamais mon
petit Antonio tombe dans la maladie, je lui en ferai boire en bouillon
et manger en salade, quoique ce soit plus amer encore que la chicorée.
Elle n'a eu qu'à se montrer, et la victoire a été décidée, puisque vous
voilà guéri, oui, vraiment guéri; car maintenant vous ouvrez de grands
yeux, vous riez!... Ah! vivat à _illustrissima signora Picciola_!
Charney prenait plaisir à la joie bruyante et loquace de son digne
gardien; son retour à la vie, l'idée de la devoir à cette même plante
qui déjà avait charmé ses longues heures de captivité, faisaient naître
en lui un vif sentiment de bonheur, et le sourire en effet se montrait
sur les lèvres fiévreuses encore, quand soudain une idée pénible,
cruelle, lui traversa l'esprit.
--Mais enfin cette plante, dit-il à Ludovic, comment a-t-elle contribué
à ma guérison? comment l'avez-vous employée?
Et une sorte de terreur l'agitait en faisant cette question.
--Rien de plus simple, répliqua tranquillement le geôlier; une pinte
d'eau sur un bon feu, trois bouillons... tisane parfaite; ça va tout
seul.
--Grand Dieu! s'écria Charney, retombant sur son oreiller, et portant la
main à son front, vous l'avez détruite! Ah! je n'ai point de reproches à
vous adresser, Ludovic; et cependant... ma pauvre _Picciola_! Que
vais-je faire, que vais-je devenir sans elle?
--Allons, allons, calmez-vous, lui dit Ludovic se rapprochant de lui et
prenant un son de voix presque paternal pour consoler le captif, accablé
de douleur comme l'enfant à qui l'on vient d'enlever un jouet
favori.--Calmez-vous, et ne vous découvrez pas comme vous faites.
Écoutez-moi bien, ajouta-t-il tout en s'occupant de rajuster les draps
et de remédier au désordre général du lit, occasioné par les brusques
mouvemens du malade.--Aurais-je dû hésiter à sacrifier une herbe pour
sauver un homme? non, n'est-ce pas? Eh bien! cependant je n'aurais pu me
décider à la tuer ainsi du premier coup, et à la faire entrer tout
entière dans la marmite. D'ailleurs, c'était inutile. Je ne lui ai fait
qu'un emprunt. Avec les ciseaux de ma femme, je lui ai coupé un tas de
feuillage dont elle n'avait pas besoin, quelques petits rameaux sans
boutons... car elle a trois boutons à présent! hein? c'est beau à
elle!... L'opération s'est bien faite, et elle n'en est pas morte. Au
contraire, _cap de dious!_ elle ne s'en porte que mieux à présent, et
vous aussi! Vous voyez bien qu'il faut être sage... Soyez sage, suez
bien, achevez de guérir, et vous la reverrez!
Charney lui adressa un regard de reconnaissance et lui tendit la main.
Cette fois, Ludovic avança la sienne, et pressa celle du comte avec
émotion, car sa paupière s'humecta. Mais tout-à-coup, se reprochant sans
doute cette infraction à la règle invariable de conduite qu'il s'était
tracée d'avance, les muscles de sa face s'allongèrent, sa voix devint
plus rudoyante. Enfin, tenant toujours entre ses mains celle du
prisonnier, mais cherchant à lui faire prendre le change sur le motif de
ce premier mouvement:
--Vous voyez bien que vous vous découvrez encore! dit-il, et il fit
rentrer doucement et doctoralement le bras du malade dans le lit; puis,
après de nouvelles recommandations, faites d'un ton officiel, il sortit
de la chambre, en fredonnant avec gravité:
Je suis geôlier,
C'est mon métier
Mieux vaut ça qu'être prisonnier.
VIII.
Le même jour et le jour suivant, un abattement extrême, suite naturelle
des grandes crises et d'une transpiration abondante, rendit Charney
presque incapable de se mouvoir et de penser; mais dès le troisième
jour, une amélioration sensible était survenue; et si, avec sa
faiblesse, il lui fallait encore garder le lit, du moins il entrevoyait,
dans un terme assez rapproché, l'instant où il pourrait se lever,
marcher, reprendre sa promenade ordinaire, et revoir sa compagne et sa
libératrice.
Car toutes ses idées se dirigent vers elle. Il ne peut s'expliquer par
quelles circonstances singulières cette faible végétation, jetée sous
ses pas, dans la cour de sa prison, l'a guéri de son ennui, lui que
l'éclat du monde et de la fortune n'avait pu distraire; l'a arraché à la
mort, lui que la science humaine y avait condamné. Dans l'impuissance où
il se trouve d'appliquer les forces de sa raison pour éclaircir ce point
mystérieux, c'est avec un sentiment de superstition qu'il s'attache de
plus en plus à sa Picciola. Sa reconnaissance pour cet être inerte,
insensible, ne peut se baser sur rien de réfléchi et d'intentionné; il
éprouve cependant un besoin de lui donner son affection, en échange des
biens qu'il lui doit. Où la raison ne peut, l'imagination travaille. La
sienne s'exalte; et son amour pour Picciola devient bientôt un culte.
Il se persuade qu'un lien surnaturel les enchaîne l'un à l'autre;
qu'il existe ainsi dans la matière de secrètes attractions,
d'incompréhensibles sympathies qui rapprochent l'homme de la plante.
Celui qui refuse encore de proclamer Dieu va tomber peut-être dans les
croyances puériles de l'astrologie judiciaire. Picciola, c'est son
étoile, sa madone, son talisman!
Pourquoi a-t-on vu des hommes, illustres par leur science ou par leur
génie, dénier la Providence, et se montrer en même temps atteints
d'idées superstitieuses? C'est que, aveuglés par l'orgueil humain, ils
voulaient tout s'attribuer à eux-mêmes de leur gloire ou de leur force;
mais le sentiment instinctif, religieux, qu'ils étouffaient dans leur
coeur, détourné alors de ses véritables voies, se faisait jour malgré
eux, tout en subissant l'empreinte bizarre de leurs pensées. L'hommage
qu'ils arrêtaient dans son essor vers le ciel retombait sur la terre.
Ils prétendaient juger et non croire; et leur génie, étroit dans sa
grandeur, rétrécissant l'horizon devant eux, ne leur permettait de
saisir que quelques-unes des combinaisons du Grand-Tout. Ils
négligeaient l'ensemble pour le détail, parce que ce détail isolé, ils
croyaient pouvoir le mesurer et le soumettre à l'analyse de leur raison,
n'apercevant pas les points de suture qui le reliaient au reste du monde
créé; car la création, la terre, le ciel, les hommes, les astres,
l'univers tout entier, ne sont-ils pas un seul être, immense, complet,
varié à l'infini, qui vit et palpite sous la main puissante de Dieu?
Ainsi Charney, l'imagination encore excitée par la fièvre peut-être, ne
voit que Picciola dans la nature; et, pour lui trouver des analogues, il
réveille sa mémoire puissante, et lui demande l'histoire des plantes
miraculeuses, depuis le moly d'Homère, le palmier de Latone, le frêne
d'Odin, jusqu'à l'herbe d'or qui s'illumine devant le paysan breton, ou
la fleur d'épine qui sauve des mauvaises pensées les bergères de la
Brie. Il se rappelle le figuier Rumine des Romains, le Teutatès des
Celtes, adoré sous la figure d'un chêne; la verveine des Gaulois, le
lotus des Grecs, les fèves des pythagoriciens, la mandragore des prêtres
hébreux. Il se rappelle le campac azuré des Persans, qui ne croît pour
eux que dans le Paradis; l'arbre Touba, ombrageant le trône céleste de
Mahomet; le magique Camalata, le verdoyant Amrita, auxquels les Indiens
voient suspendus des fruits d'ambroisie et de volupté. Il attache enfin
un sens symbolique à cet usage des Japonais, donnant pour pièdestal à
leurs divinités des héliotropes ou des nénuphars, et faisant naître
l'amour dans le sein d'une corolle. Il admire ce religieux scrupule des
Siamois, qui va jusqu'à défendre d'attenter à l'existence de certaines
plantes, et les protége même contre la mutilation. Ce qui autrefois
excitait sa raillerie et ses mépris, sans doute, et ravalait la faible
humanité devant lui, aujourd'hui la relève à ses yeux; car il sait quels
graves enseignemens peuvent sortir d'une tige ou d'un rameau; et dans
les coutumes de l'idolâtrie il ne veut plus voir que le sentiment de
gratitude qui leur a donné naissance.
Il entend Charlemagne, législateur et philosophe, du haut de son trône
occidental, recommander à ses peuples la sainte culture des fleurs. Il
en vient jusqu'à comprendre la vive tendresse que Xerxès, au rapport
d'Élien et d'Hérodote, ressentit pour un platane, le caressant, le
pressant dans ses bras, dormant avec délices sous son ombre, le décorant
de bracelets et de colliers d'or, et se désolant lorsqu'il lui fallut le
quitter!
Déjà en pleine convalescence, absorbé par ses pensées, Charney était un
matin dans sa chambre, dont prudemment il n'avait pas franchi le seuil
depuis sa maladie, lorsque sa porte s'ouvrant tout-à-coup, Ludovic, la
figure radieuse, s'élance vers lui.
--Elle est en fleur! _Picciola, Piccioletta, figlioccia mia!_
--En fleur! s'écrie Charney. Je veux la voir!
En vain l'honnête geôlier lui remontra qu'il y aurait imprudence
peut-être à sortir si tôt, qu'il fallait patienter un jour ou deux, que
la matinée n'était pas assez avancée, que l'air était frais, qu'une
rechute fait rarement grâce: tout fut inutile. La seule chose qu'il put
obtenir, c'est que le prisonnier se contiendrait une heure encore, afin
que le soleil se trouvât de la fête.
Cette heure, qu'elle se traîne lentement! et cependant il l'occupe du
mieux qu'il peut. D'abord, pour la première fois depuis sa captivité, il
songe à sa toilette. Oui, à sa toilette, à sa parure, en l'honneur de
Picciola, de Picciola en fleur! Ses vêtemens étaient poudreux, ses
cheveux en désordre, sa barbe longue. Il approprie tout cela. Un miroir,
jusqu'à cet instant oublié dans sa précieuse cassette, en est tiré; il
se rase soigneusement, il se rase pour la voir en fleur! C'est sa sortie
de convalescence, la visite du malade à son médecin, de l'obligé à sa
bienfaitrice, de l'amant à sa maîtresse! Et lorsqu'il s'est ajusté, les
yeux fixés sur la glace, il s'étonne de se trouver, malgré sa maladie
récente, le regard moins terne, les traits moins abattus, le front moins
ridé qu'autrefois. Il se souvient qu'il est jeune encore, et comprend
que s'il y a des pensées amères et vénéneuses, qui flétrissent jusqu'à
leur enveloppe, il en est d'autres douées du pouvoir de la raviver.
Au moment précis, Ludovic se présenta. Il soutint le comte pour l'aider
à descendre les hauts degrés de l'escalier tournant et massif; et quand
celui-ci entra dans la petite cour, soit l'influence de l'air pur et de
la lumière du ciel, soit le privilége de ces facultés vives et neuves
dont sont redoués les convalescens, il lui semble que les émanations de
sa fleur ont tout embaumé autour de lui, et c'est à elle qu'il attribue
les douces et fraîches impressions du bien-être qu'il ressent.
Cette fois, Picciola se montrait dans tout le prestige de sa beauté:
elle étalait à ses yeux sa corolle nuancée et brillante; le blanc, le
pourpre et le rose se confondaient sur ses larges pétales bordés de
petits cils argentés, entre lesquels se brisait un rayon du soleil, qui
faisait scintiller autour de la fleur comme une lumineuse auréole.
Charney la contemple avec transport; il craint de la ternir de son
souffle, ou de la flétrir en y portant la main. Il ne songe plus à
l'analyser, à l'étudier; il l'admire, il la savoure de la vue et de
l'odorat. Mais bientôt une autre idée vient le distraire de celle-là, et
ce n'est plus sur la fleur que s'arrêtent ses regards. Il a vu les
traces de la mutilation sur sa Picciola; des rameaux abattus, des
feuilles à demi déchirées par le contact des ciseaux. Les cicatrices
n'en sont pas encore fermées. Il sent alors qu'il lui doit la vie, et
ses bienfaits lui font oublier son éclat et ses parfums.
IX.
Par ordonnance des médecins, le convalescent eut le droit, les jours
suivans, de jouir de la promenade de sa cour aux heures qui lui
conviendraient, et de la prolonger même selon ses désirs. Ce fut alors
qu'il put reprendre avec ardeur ses études commencées.
Dans l'intention de relater par écrit les observations faites sur sa
plante, depuis le premier jour jusqu'au moment présent, il tenta de
séduire Ludovic, afin de se procurer par lui encre, plumes et papier. Il
s'attendait à le voir froncer d'abord le sourcil, prendre son air
d'importance, se faire long-temps prier, et céder enfin, soit par
l'intérêt qu'il portait à son malade et à sa filleule, soit par l'espoir
du gain; car cette fois il s'agissait de fourniture.
Il n'en fut pas ainsi. Ludovic prit tout d'abord la proposition
gaiement.
--Comment donc! _signor conte_, rien n'est plus facile!--dit-il en
bourrant légèrement sa pipe, et se détournant pour en tirer quelques
aspirations, afin de l'empêcher de s'éteindre; car il cessait toujours
de fumer devant Charney, qu'incommodait l'odeur du tabac.--Je suis loin
de m'y opposer. Mais tous ces petits outils-là sont de ceux qui restent
sous la clef du gouverneur et non sous la mienne. Si vous voulez avoir
de quoi écrire, adressez-lui _più presto_ une belle pétition sur
l'objet, et ça pourra se faire.
Charney sourit, et ne se découragea pas.
--Mais pour écrire cette pétition, mon cher Ludovic, il me faudrait
d'abord ce que je demande: encre, plumes et papier!
--C'est juste, _signor conte_, c'est juste. J'ai tiré l'âne par la queue
pour le faire marcher plus vite, répliqua le geôlier. Voilà comme la
chose d'une pétition se pratique d'ordinaire,--ajouta-t-il d'un air
entendu, la tête à demi renversée et les bras croisés derrière le dos.
Je vais trouver le gouverneur, et je lui dis que vous avez à lui
adresser une demande, sans m'expliquer sur quoi... Ça ne me regarde pas;
ça le regarde, et ça vous regarde. S'il ne peut venir lui-même en causer
avec vous, il vous envoie un homme à lui. Cet homme vous remet une
plume, un papier timbré et paraphé, une seule feuille; vous écrivez
dessus, lui présent; il cachète ça devant vous; vous lui rendez la
plume; il emporte la lettre, et tout est dit.
--Mais, Ludovic, ce n'est point du gouverneur que je veux tenir tout
cela, c'est de vous!
--De moi, mordious! Vous ne connaissez donc pas ma consigne? dit le
geôlier, reprenant tout-à-coup son air rude et sévère.
Il tira une longue bouffée de sa pipe, l'exhala lentement, comme pour
tenir le comte à distance, fit un demi-tour à droite, et sortit. Et le
lendemain, quand Charney revint à la charge, il se contenta de cligner
de l'oeil et de hocher la tête.
Trop fier pour s'humilier devant le gouverneur, mais trop désireux
d'accomplir ses projets pour les abandonner si vite, avec un cure-dent
le prisonnier fit une plume; son rasoir lui tint lieu de canif; de la
suie délayée dans de l'eau, un flacon doré de sa cassette lui servirent
d'encre et d'encrier; et de blancs et fins mouchoirs de batiste, restes
de sa splendeur passée, lui tinrent lieu de papier. C'est ainsi que
Charney, séparé de Picciola, pouvait encore s'occuper d'elle en écrivant
le résultat de ses observations.
Qu'il en fit de douces, d'étonnantes! qu'il eût ressenti de plaisir à
les communiquer à une oreille attentive! Son voisin, l'_attrapeur de
mouches_, lui semblait digne de recevoir ses confidences: cette figure,
trouvée par lui d'abord si maussade, si refrognée, il l'avait vue depuis
s'épanouir avec bonté, et briller même de ce genre d'éclat que donne une
vive intelligence. Quand, de sa petite fenêtre, le vieillard promenait
sur lui et sur Picciola son regard demi-curieux, demi-rêveur, Charney se
sentait attiré par ce regard. Un geste de la main, un sourire avaient
même déjà été échangés entre eux; mais le régime de la prison leur
interdisait à tous deux de s'adresser la parole, même pour se demander
des nouvelles de leur santé; et le grand explorateur des merveilles de
la nature dut garder pour lui seul ses précieuses découvertes.
Au nombre de celles-ci, il faut citer la propriété singulière qu'il
surprit dans sa fleur de se tourner vers le soleil et de lui faire face
pendant toute la durée de son cours pour mieux aspirer ses rayons; et
quand le soleil se cachait derrière les nuages et que la pluie menaçait,
elle s'abritait aussitôt sous ses pétales recourbés, comme le vaisseau
pliant ses voiles devant l'orage.
--La chaleur lui est-elle donc tant nécessaire? pensait Charney; et
pourquoi?... Pourquoi aussi craint-elle même une légère ondée, qui la
rafraîchirait?... Oh! j'ai confiance en elle maintenant; elle me
l'expliquera.
Picciola avait déjà été pour lui une pharmacie bien faisante; elle
pouvait au besoin lui servir de boussole et de baromètre; elle allait
lui tenir lieu d'horloge.
À force de savourer ses parfums, il crut remarquer qu'ils variaient vers
certaines époques de la journée. Ce phénomène lui parut être d'abord une
illusion de ses sens; mais des expériences réitérées lui en démontrèrent
la réalité, et il en vint à désigner avec certitude l'heure du jour,
d'après l'odeur de sa plante.[1]
[1] Le botaniste anglais Smith a remarqué les mêmes propriétés dans
l'_Antirrinum repens_ (la linaire rayée), _Flore britannique_, t.
II, p. 658.
Les fleurs s'étaient multipliées, et, vers le soir surtout, Picciola
répandait ses émanations les plus douces. Aussi combien alors l'heureux
captif aimait à se rapprocher d'elle! Au moyen de quelques planches dues
à la munificence de Ludovic, il avait construit un petit banc appuyé sur
quatre solides bûchettes épointées à leur extrémité, et enfoncées dans
les interstices du pavage. Un dossier raboteux lui prêtait son appui,
lorsqu'il voulait penser et s'oublier, en vivant dans l'atmosphère de sa
plante. Là il se sentait plus à l'aise qu'il ne s'était jamais senti sur
ses riches canapés de soie, et il y passait parfois des heures entières,
méditant en s'enivrant de parfums, rappelant en lui-même les jours de sa
jeunesse, écoulés sans plaisirs et sans affections, perdus au milieu de
vaines chimères, dans un désenchantement prématuré.
Il arrivait souvent qu'à la suite de ces examens faits en arrière, il
tombait dans de profondes rêveries, participant à la fois de la veille
et du sommeil, dans une espèce d'engourdissement apathique du corps,
pendant lequel son imagination surexcitée peuplait la cour de sa prison
de songes délicieux.
Il se retrouvait alors à ces mêmes fêtes où naguère l'ennui l'avait
poursuivi, où il prodiguait à tous des plaisirs et du bonheur dont il ne
savait pas prendre sa part.
Il voyait, par une soirée d'hiver, s'illuminer spontanément la façade de
son ancien hôtel de la rue de Verneuil. Le bruit de mille voitures
retentissait à son oreille; à la clarté des torches, elles entraient
dans sa cour circulaire, et chacune d'elles jetait tour à tour sur les
marches de son péristyle, couvert de tapis et décoré de tentures, les
Merveilleuses en renom, empaquetées dans d'épaisses fourrures, sous
lesquelles frisonnait la soie; des Incroyables, au feutre pointu, à la
haute cravate, aux jarrets enrubanés; des artistes célèbres, au col nu,
aux cheveux courts, au costume semi-grec, semi-français; et des généraux
empanachés et ceinturés aux trois couleurs; et des savans, et des hommes
de lettres, avec ou sans collets verts. Un monde de valets se montrait
partout à la fois, narguant, sous leurs nouvelles livrées, les décrets
de la république conventionnelle, passée de mode.
Dans ses salons, il retrouvait, pêle-mêle, confondues, toutes les
illustrations, toutes les bizarreries de l'époque. La toge et la
chlamyde s'y frottaient en passant contre le frac et la soubre-veste;
les escarpins à rosettes, les bottes galonnées ou éperonnées y
glissaient sur le parquet en même temps que la calige et le cothurne.
Hommes de loi, hommes de plume, hommes d'épée, hommes d'argent,
ministres et fournisseurs, artistes et gouvernans tourbillonnaient côte
à côte dans ce tohu-bohu du Directoire. Un acteur s'y montrait près d'un
membre de l'ancien clergé; un ci-devant noble près d'un ci-devant
pauvre; l'Aristocratie et la Démocratie s'y donnaient la main; la
Richesse et la Science s'y promenaient bras-dessus bras-dessous. C'était
la société renaissante, raillant autour d'un centre commun toutes ses
parties, dont chacune se sentait trop faible pour faire un monde à part.
On remettait la scission à un autre temps. Ainsi font les enfans de
classes diverses, que l'âge et le besoin du plaisir rassemblent; en
grandissant, ils s'éloignent peu à peu de leurs compagnons de jeux,
entraînés qu'ils sont, à leur insu, par la puissante attraction du
système d'ordre social.
Charney contemplait en souriant cette bigarrure de moeurs, d'états et de
costumes. Ce qui avait été pour lui autrefois une source amère et
féconde de pensées méprisantes pour l'humanité tout entière, ne
soulevait plus dans son sein qu'une légère moquerie contre ces années de
folie et de vains essais.
Soudain de brillans orchestres éclatent en mesures vives, variées et
stridentes, et la fête prend son vol! Charney reconnaît les airs qu'il a
entendus déjà; mais l'impression qu'il en reçoit est bien plus active
sur ses sens. La lueur scintillante des lustres, leurs reflets
prismatiques dans les glaces, dans les cristaux, l'air chaud et embaumé
d'une salle de bal ou de festin, la saveur des mets, la gaieté pétulante
des convives, les groupes bondissans des valseurs, qui le frôlent en
passant, les propos légers et frivoles qui se croisent, qui se heurtent
autour de lui, les rires qui retentissent, tout lui fait éprouver une
impression de joie ineffable, qu'il n'a jamais connue.
Puis des femmes, à la taille élégante et svelte, aux blanches épaules,
au col de cygne, parées d'étoffes somptueuses, de gazes striées d'or,
étincelantes de pierreries, se montrent devant ses pas, et le saluent en
lui souriant. Il les reconnaît. C'étaient les conviées ordinaires et
l'ornement de ses splendides soirées, alors que, riche et libre, on le
citait comme un des heureux de la terre. Là brillaient sans rivales la
fière Tallien, vêtue à la grecque, et portant des joyaux et des bagues
de prix jusque dans les doigts de ses beaux pieds nus, à peine
emprisonnés dans de légères sandales dorées; la charmante Récamier,
qu'Athènes eût divinisée; enfin la douce et touchante Joséphine,
ci-devant comtesse de Beauharnais, qui, à force de grâces, passait
souvent pour la plus belle des trois. Même auprès d'elles, d'autres
encore se faisaient remarquer, éblouissantes de fraîcheur, de
coquetterie et de parure! Qu'aujourd'hui Charney les trouve jeunes et
jolies! Que leurs regards ont bien plus d'attraction et de douceur
qu'autrefois! Qu'il se sentirait heureux de pouvoir faire un choix parmi
tant de femmes brillantes!
Il l'essaie; et, après avoir erré indécis de l'une à l'autre,
tout-à-coup, au milieu de leur foule, il en distingue une, mais non plus
aux épaules découvertes et aux parures de diamans.
Simple dans sa mise et dans son maintien, elle baisse timidement le
front et craint de se montrer. Pourtant elle est belle aussi! C'est une
jeune fille vêtue de blanc, n'ayant pour ornement que sa grâce naïve et
la rougeur qui colore ses joues. Charney ne l'a jamais vue, et, à mesure
qu'il la contemple, les autres s'effacent et disparaissent. Bientôt elle
se trouve seule; il peut l'examiner à loisir, et l'émotion le gagne en
attachant ses yeux sur elle. Mais combien son émotion redouble en
remarquant dans sa noire chevelure une fleur! Cette fleur... c'est celle
de sa plante! la fleur de sa prison! Il tend les bras vers la jeune
fille; mais soudain tout se trouble à sa vue, tout s'agite autour de
lui; une dernière fois, les orchestres du bal se font entendre avec un
redoublement de force; puis la jeune fille et la fleur semblent se
perdre l'une dans l'autre; les feuilles étalées, les corolles ouvertes
et embaumées se multiplient autour de la jolie figure, et la cachent
bientôt entièrement.
Déjà les murs du salon, dépouillés de leurs tentures, s'obscurcissent,
et n'offrent plus aux regards de Charney qu'une sorte de vapeur
nuageuse. Le lustre, s'éteignant graduellement, se détache du plafond,
décrit tout-à-coup une courbe de lumière, et va rayonner mourant à
l'extrémité inférieure du nuage. De lourds pavés remplacent le parquet
luisant et sonore. C'est la froide raison qui revient au milieu du
délire; c'est le souvenir qui tue l'illusion; la vérité qui tue le
songe.
Le prisonnier ouvre les yeux. Il est sur son banc, les pieds sur le pavé
de son préau; sa fleur est devant lui, et le soleil se couche à
l'horizon.
Les premières fois qu'il se trouva en proie à cette espèce de vertige,
il restait frappé d'étonnement, en pensant que c'était toujours
lorsqu'il siégeait sur son banc rustique et près de sa plante que ces
doux songes lui arrivaient. Rien pourtant n'était plus naturel que les
effets qu'il venait d'en éprouver. Lui-même se les expliqua, en se
rappelant que les douces émanations gazeuses qui s'exhalent des fleurs
peuvent causer parfois une légère et voluptueuse asphyxie. Alors,
émerveillé, il comprend tous les rapports existant entre lui et sa
plante, l'influence presque magique exercée par elle sur lui, et que ces
fêtes brillantes auxquelles il vient d'assister, c'est Picciola qui les
lui donne!
Mais cette jeune fille modeste et candide, dont la présence inattendue
le jeta dans un trouble étrange et plein de charme, qui est-elle?
l'a-t-il déjà vue? Et, comme ces autres femmes, n'est-ce là qu'un
souvenir de son temps passé? Sa mémoire cependant ne lui rappelle rien
de semblable. Si c'était, au contraire, une révélation de l'avenir! Mais
a-t-il un avenir, et doit-il croire aux révélations? Non! la jeune fille
à la robe blanche, à la pudique rougeur; la jeune fille, à la fois si
simple et si attrayante, qui fit pâlir et s'éclipser ses brillantes
rivales, c'est Picciola! Picciola personnifiée et poétisée dans un
songe! Eh bien! c'est elle qu'il doit aimer, c'est elle qu'il aimera! Il
saura sans peine se remémorer sa taille gracieuse et les traits ingénus
qu'elle avait revêtus alors. C'est désormais avec cette douce image
qu'il bercera ses rêveries, qu'il remplira les vides de son coeur et de
son cerveau; du moins, elle pourra le comprendre, lui répondre, venir
s'asseoir près de lui, marcher près de lui, le suivre, lui sourire,
l'aimer! elle vivra de sa vie, de son souffle, de son amour; il lui
parlera dans sa pensée, et fermera les yeux pour la voir. Ils ne seront
qu'un, et il sera deux!
Ainsi le captif de Fénestrelle à ses études chéries faisait succéder le
charme non moins enivrant des illusions, et entrait de plus en plus dans
cette sphère de poésie, d'où l'on sort comme l'abeille du sein des
fleurs, tout parfumé et avec sa récolte de miel. À côté de sa vie
positive, il avait sa vie d'imagination, complément de l'autre, et sans
laquelle l'homme ne jouit qu'à moitié des bienfaits du Créateur.
Maintenant, son temps se partage entre Picciola plante et Picciola jeune
fille. Après le raisonnement et le travail, il a le plaisir et l'amour.
X.
Poursuivant ses expériences investigatrices sur la floraison, Charney
s'extasiait chaque jour devant les prodiges réguliers de la nature. Mais
ses yeux étaient inhabiles à pénétrer dans ces mystères si déliés,
insaisissables à la vue. Il s'irritait de son impuissance, lorsque
Ludovic lui remit, de la part de son voisin le conspirateur italien, une
forte lentille de verre, à l'aide de laquelle celui-ci avait pu nombrer
huit mille facettes oculaires sur la cornée d'une mouche. Charney
tressaille de joie. Grâce à cet instrument, les parties les moins
perceptibles de la plante saillissent tout-à-coup à ses regards, en
centuplant leur volume ordinaire. Alors, il marche ou croit marcher à
grands pas dans la route des découvertes! Il a détaillé, analysé
l'enveloppe externe de sa fleur; il a cru deviner que ces brillantes
couleurs des pétales, leur forme, leurs taches de pourpre, ces bandes de
velours ou de satin moiré qui garnissent leur base ou festonnent leurs
contours, n'étaient pas là seulement pour récréer la vue par le
spectacle de leur beauté, mais aussi pour diviser ou réfléchir les
rayons du soleil, atténuer leur force ou l'augmenter, selon le besoin
qu'en avait la fleur, accomplissant le grand acte de la fructification.
Ces plaques luisantes et vernissées, avec leur éclat de porcelaine, ce
sont sans doute des amas glanduleux de vaisseaux absorbans chargés
d'aspirer l'air, la lumière et les vapeurs humides, pour la nourriture
des graines; car, sans lumière, pas de couleur; sans air et sans
chaleur, pas de vie! Humidité, chaleur, lumière, voilà donc de quoi se
composent les végétaux, ces merveilles de la terre, et voilà aussi ce
qu'ils doivent restituer lorsqu'ils meurent.
À son insu, souvent, durant ces heures d'étude et d'extase, Charney
avait deux spectateurs attentifs qui le suivaient dans tous ses
mouvemens, et, par sympathie, prenaient part à ses émotions: Girhardi et
sa fille.
Celle-ci, élevée par un père profondément religieux, vivant d'une vie
contemplative et solitaire, présentait une de ces natures formées de
toutes les saintes exaltations réunies. Avec sa beauté, ses vertus, les
grâces de son esprit et de sa personne, elle n'avait pu manquer
d'adorateurs; douée d'une sensibilité profonde et expansive, elle
semblait plus qu'une autre devoir connaître les affections tendres; mais
si quelques légers penchans ont autrefois, au milieu des fêtes de Turin,
troublé un instant la sérénité de son âme, la captivité de son père les
a tout d'abord absorbés dans une grande douleur.
Aujourd'hui, pourrait-elle aimer celui-là qui s'offrirait à ses regards
avec l'éclat du bonheur, elle qui, dans son double culte filial et
religieux, voit son Dieu sur la croix, et son père en prison! Non que la
jolie Turinaise s'abandonne facilement à la tristesse et à la
mélancolie! Tous ses devoirs lui sont doux, tous ses sacrifices lui
laissent une joie au coeur; mais est-ce donc près des heureux du monde
qu'elle peut se plaire? Là où elle va sécher une larme et réveiller un
sourire, là est sa place, là son orgueil, là son triomphe! Cette tâche
si belle, c'est près d'un seul qu'elle l'a remplie jusqu'à ce jour. Mais
depuis qu'elle voit Charney, elle se sent prise à la fois pour lui
d'intérêt et de compassion. Il est captif comme son père et près de son
père! Il n'a plus à aimer dans le monde qu'une pauvre plante, et il
l'aime tant! Certes, la figure du prisonnier, son front noble, sa taille
élégante, aident peut-être un peu à la pitié de la jeune fille; mais si
elle l'avait connu au temps de sa fortune, dans ce temps où de faux
dehors de bonheur l'environnaient, non, elle ne l'eût point distingué
des autres. Ce qui la charme en lui, c'est son isolement, son désastre,
sa résignation. Elle lui a voué d'instinct son amitié, son estime même;
car, dans son ignorance des choses, elle a mis le malheur au nombre des
vertus.
L'excellente jolie fille, aussi hardie devant une bonne action à faire,
que timide devant un regard à affronter, trop oublieuse peut-être du
danger, sans cesse encourage, aiguillonne son père dans ses bonnes
intentions vis-à-vis de Charney.
Un jour enfin, Girhardi se montrant à sa fenêtre, ne se contente pas de
saluer le comte de la main, selon son habitude; il lui fait signe
d'approcher le plus possible, et modérant les éclats de sa voix, comme
dans une grande appréhension d'être entendu d'un autre, il entame avec
lui le dialogue suivant:
--J'ai peut-être une bonne nouvelle à vous donner, monsieur.
--Et moi, monsieur, j'ai des remercîmens à vous faire pour ce microscope
que vous avez daigné me prêter.
--Je n'ai même pas eu le mérite de l'idée; c'est ma fille qui m'y a fait
songer.
--Vous avez une fille, monsieur, et l'on vous accorde la faveur de la
voir?
--Oui, je suis père, et j'en rends grâces à Dieu chaque jour; car ma
pauvre enfant, c'est un ange! Elle a pris un grand intérêt à vous, mon
cher monsieur, lorsque vous étiez malade, et depuis, en vous voyant
prodiguer tant de soins à votre fleur. Vous-même, ne l'avez-vous donc
pas aperçue parfois à ce grillage?
--En effet... je crois...
--Mais en vous parlant de ma fille, j'oublie de vous faire part de la
grande nouvelle. L'empereur va se rendre à Milan, où il doit être sacré
roi d'Italie.
--Roi d'Italie! eh bien! alors, monsieur, il sera plus que jamais votre
maître et le mien. Quant au microscope, poursuivit Charney, que la
grande nouvelle n'avait que fort peu distrait de son idée première, et
qui n'y soupçonnait pas une suite,--vous vous en êtes long-temps privé
pour moi... pardon; peut-être en aurai-je besoin encore pour de
prochaines expériences, cependant je vous le rendrai... bientôt...
--Je puis m'en passer, j'en ai d'autres, répliqua avec bienveillance
l'_attrapeur de mouches_, devinant au son de voix de son interlocuteur
le regret qu'il éprouvait de se séparer de cet instrument; gardez-le,
monsieur, gardez-le en souvenir d'un compagnon de captivité, qui vous
porte, veuillez le croire, un vif intérêt.
Charney voulut témoigner sa gratitude à l'homme généreux; celui-ci
l'interrompit:
--Mais laissez-moi donc achever ce qui me reste à vous apprendre.
Et, baissant encore la voix:
--On assure que des grâces doivent être accordées au sujet de cette
autre couronne du nouvel empereur. Avez-vous des amis à Turin ou à
Milan? Y a-t-il moyen de les faire agir?
L'interpellé hocha tristement la tête.
--Je n'ai point d'amis, dit-il.
--Pas d'amis! répéta le vieillard, avec un regard plein de
commisération: avez-vous donc douté des hommes! car l'amitié ne manque
pas à ceux-là qui croient en elle. Eh bien! j'ai des amis, moi; des amis
que l'adversité même n'a pas ébranlés; ils pourront peut-être pour vous
ce qu'ils n'ont pu encore pour moi.
--Je ne veux rien implorer du général Bonaparte, répliqua le comte d'un
ton sec et fier, où ses anciennes rancunes surgirent tout-à-coup.
--Chut! parlez plus bas... Je crois entendre venir... mais non...
Il y eut un moment de silence, puis l'Italien poursuivit avec une
inflexion de voix où le reproche s'adoucissait comme en passant par une
bouche de père:
--Cher compagnon, vous êtes aigri encore; j'aurais cru que les études
auxquelles vous vous livrez depuis quelques mois, avaient éteint en vous
ces haines que Dieu réprouve et qui faussent la vie d'un homme. Les
parfums de votre fleur n'ont-ils donc pas entièrement cicatrisé vos
blessures du monde? Ce Bonaparte que vous semblez haïr, j'ai à m'en
plaindre plus que vous peut-être; car mon fils est mort pour l'avoir
servi.
--Aussi, ce fils, vous l'avez voulu venger! interrompit vivement
Charney.
--Je vois que ces faux bruits sont venus jusqu'à vous, dit le vieillard
relevant noblement la tête vers le ciel, comme pour en appeler au
témoignage de Dieu.--Moi, me venger par un crime! non; mais dans les
premiers momens de ma douleur, je ne pus me contenir, il est vrai; et
tandis que le peuple de Turin saluait le vainqueur par des acclamations
de joie, j'opposai mes cris de désespoir aux vivats de la foule. On
m'arrêta; j'avais un couteau sur moi. Des infâmes, afin de se faire
valoir auprès du maître, n'eurent pas de peine à lui faire accroire que
j'en voulais à ses jours. On me traita d'assassin, et je n'étais qu'un
malheureux père qui venait d'apprendre la mort de son fils! Eh bien! je
comprends qu'il a pu être trompé; je comprends même que ce Bonaparte
n'est pas un méchant homme, car ni vous, ni moi, il ne nous a fait
mourir. S'il me rend à la liberté, ce sera réparer seulement une erreur
à mon égard; je le bénirai cependant, non que je ne puisse supporter ma
captivité. Plein de foi dans la Providence, je me résigne à tout. Mais
ma prison pèse sur ma fille, c'est pour ma fille que je veux être libre,
pour mettre un terme à son exil du monde, pour qu'elle retrouve les
plaisirs de son âge. N'avez-vous pas aussi un être qui vous intéresse,
une femme qui pleure sur vous, et à qui vous serez heureux de sacrifier
même votre orgueil d'opprimé? Allons, autorisez mes amis à parler en
votre nom.
Charney sourit.--Aucune femme ne pleure sur moi, dit-il, aucune ne
soupire après mon retour; car je n'ai plus d'or à leur donner.
Qu'irai-je donc faire dans ce monde, où j'étais moins heureux que je ne
le suis même ici? Mais dussé-je y retrouver des amis, la fortune et le
bonheur, je dirais encore non! mille fois non! s'il me fallait pour cela
m'abaisser devant le pouvoir que j'ai voulu détruire.
--Quoi! tout espoir vous est-il donc interdit par vous-même?
--Jamais je ne saluerai du titre d'empereur celui qui fut mon égal.
--Prenez garde de sacrifier follement votre avenir à un sentiment plus
de vanité que de patriotisme peut-être... mais... chut!--fit de nouveau
le vieux Girhardi.--Pour cette fois, je ne me trompe pas; on vient!
adieu! Et il s'éloigna de la fenêtre grillée.
--Merci, merci du microscope! lui cria Charney avant qu'il eût
entièrement disparu à ses regards.
Dans ce moment, Ludovic fit crier sur ses gonds la porte basse de la
petite cour. Il apportait au prisonnier sa provision de vivres de chaque
jour. Il le vit pensif et rêveur, et ne voulant pas le distraire, il se
contenta en passant près de lui de frapper légèrement sur les assiettes
qu'il tenait, comme pour l'avertir que son dîner était prêt. Montant
ensuite le tout dans la chambre, il se retira bientôt, après avoir salué
silencieusement _Monsieur_ et _Madame_, comme il le disait parfois;
c'est-à-dire, l'homme et la plante.
--Le microscope est à moi! pensait Charney. Mais comment ai-je pu
mériter la bienveillance de cet honnête étranger? Et voyant alors
Ludovic traverser la cour: Celui-ci de même a gagné mon estime. Sous son
écorce de geôlier bat un noble coeur; j'en suis sûr. Il est donc des
hommes bons et sensibles; mais où viennent-ils se réfugier!
Et il lui sembla entendre une voix lui répondre: C'est parce que le
malheur vous a appris à comprendre un bienfait, que les hommes vous
paraissent moins dignes de vos mépris. Qu'ont donc fait ces deux hommes?
L'un a arrosé votre plante à votre insu, l'autre vous a procuré les
moyens de la mieux connaître et de l'analyser.
--Oh! se disait Charney, le coeur ne s'y trompe pas; il y a eu de leur
part générosité vraie.
--Oui, reprenait la voix; mais c'est par ce que cette générosité s'est
exercée envers vous, que vous leur rendez justice. Si Picciola n'était
pas née, de ces deux hommes, l'un serait peut-être encore à vos yeux un
vieillard imbécile, livré à des occupations dégradantes; l'autre, un
être grossier, d'une avarice lâche et sordide! Dans votre monde
d'autrefois, aviez-vous aimé quelque chose, monsieur le comte? non;
votre coeur était livré à l'isolement comme votre pensée. Ici, c'est
parce que vous aimez Picciola, que ces deux hommes vous ont aimé; c'est
par elle qu'ils sont venus à vous!
Et Charney regarde tour à tour sa plante et son précieux
microscope.--Napoléon, empereur des Français, roi d'Italie!--Cette
terrible formule, dont il n'a fallu que la moitié autrefois pour faire
de lui un conspirateur forcené, se présente à peine à son esprit en ce
moment.
Que lui importent à lui les triomphes du nouvel élu de la nation, et les
libertés de l'Europe! Un insecte qui bourdonne menaçant autour de ses
fleurs lui cause plus d'angoisses et de soucis que tous les
envahissemens du nouvel empire!
XI.
Il a repris ses travaux: armé de sa loupe, désormais sa propriété, il a
réitéré ses observations, il a étendu le champ de ses découvertes, et,
de plus en plus, l'enthousiasme le gagne. Il faut le dire, cependant,
inexpérimenté dans l'analyse, privé des notions premières et
d'instrumens assez puissans, parfois à son insu, l'esprit de système et
de paradoxe vient se mêler à son esprit d'examen. C'est ainsi qu'il
inventa mille théories sur la circulation de la séve, sur les moyens
qu'elle emploie pour monter, pour s'étendre, pour se transformer, sans
se douter de son double courant; sur les colorations diverses de la
plante, ainsi que sur la source des différens arômes de la tige, des
feuilles et des fleurs; sur la gomme et les résines distillées par les
végétaux; sur la cire et le miel qu'en retirent les abeilles. Il
trouvait d'abord réponse à tout; mais les systèmes du lendemain venaient
détruire ceux de la veille, et lui-même se plaisait dans son
impuissance, puisqu'elle le forçait d'exercer toutes les facultés de son
esprit et de son imagination, et ne lui laissait pas prévoir un terme à
ces attrayantes occupations.
Un jour de triomphe allait naître pour lui, jour glorieux, où il
pourrait inscrire la plus importante de ses observations!
Il avait autrefois entendu, mais en n'y prêtant qu'une moqueuse
attention, raconter les amours des fleurs, cette ingénieuse et sublime
découverte de Linnée, et ces hymens nombreux accomplis dans une corolle,
à l'ombre des pétales. Aidé de son microscope, il se livre bientôt tout
entier à cette nouvelle série d'études: il épie, il patiente; il pénètre
enfin dans les mystères de ce lit nuptial! Sous ses yeux, un mouvement
de vie et d'amour se manifeste dans toutes les parties de la fleur; par
une double attraction, le pistil et les étamines, rapprochés l'un de
l'autre, semblent un instant ressentir l'animation des êtres aimans et
pensans! Atterré, confondu, Charney doute s'il veille; sa tête ne peut
contenir l'ardente admiration dont il est pénétré. Par l'analogie,
remontant de la plante aux animaux, il embrasse l'échelle de la création
tout entière dans son harmonie, dans son immensité! Il doute si le
secret de l'univers n'est pas en sa possession! ses yeux se troublent,
l'instrument s'échappe de ses mains; le philosophe anéanti tombe sur son
siége rustique, croise les bras, puis, après une longue méditation,
s'adressant à sa plante:
--Picciola, lui dit-il, autrefois j'avais la terre à parcourir, j'avais
de nombreux amis, j'étais entouré de savans de toute espèce; eh bien!
jamais aucun de ces savans ne m'en a appris autant que toi; pas un de
mes amis, ou plutôt des hommes qui usurpaient ce titre, ne m'a rendu les
bons offices que j'ai reçus de toi seule; et dans ce terrain circonscrit
où tu végètes misérablement entre deux pavés, marchant çà et là, autour
de toi, sans te perdre de l'oeil, j'ai plus pensé, plus senti, plus
observé que dans mes longues courses à travers l'Europe! Quel était mon
aveuglement! lorsque tu t'offris à moi si faible, si pâle, si
languissante, je n'attendis rien de ta venue, et c'est une Compagne qui
m'arrivait, un Livre qui s'ouvrait devant moi, un Monde qui se révélait
à mes yeux! Cette Compagne, elle adoucit mes ennuis et les fit
disparaître; elle me rattacha à cette existence qu'elle devait me
conserver; elle m'apprit à connaître les hommes, et me réconcilia avec
eux! Ce Livre, il me fit prendre en pitié tous les autres; il me
convainquit de mon ignorance et rabaissa mon orgueil. Il me força de
comprendre que la science, comme la vertu, ne s'acquiert que par
l'humilité, qu'il faut descendre pour s'élever; que le premier échelon
de cette échelle immense dont nous croyons dépasser le faîte est enfoui
sous le sol, et que c'est par lui qu'il faut commencer! C'est le livre
de lumière, peut-être! Écrit en caractères vivans, dans une langue
mystérieuse encore pour moi, il m'offrit à deviner ces énigmes sublimes,
dont chaque mot est une consolation! Ce Monde, c'est celui de la pensée,
je n'en saurais plus douter; c'est la création intelligente, c'est le
résumé, le critérium du monde éternel et céleste; la révélation de cette
immense loi d'amour, qui régit l'univers, qui fait graviter les atômes
et les soleils, qui enchaîne d'un même lien depuis la plante jusqu'aux
astres, depuis l'insecte, qui fouille la terre, jusqu'à l'homme qui
relève son front vers le ciel pour y trouver... son auteur, sans doute!
Charney, violemment agité, se promena alors à grands pas dans sa cour;
les pensées succédaient aux pensées dans sa tête, une lutte s'engageait
dans son coeur; puis il revint vers Picciola, la contempla avec
attendrissement, jeta un regard rapide plus haut, et murmura ces
paroles:
--Mon Dieu! mon Dieu! trop de fausse science a obscurci ma raison, trop
de sophismes ont endurci mon cerveau pour que vous y pénétriez si vite.
Je ne puis vous entendre encore, mais je vous appelle; je ne puis vous
voir, mais je vous cherche!
Rentré dans sa chambre, il lut sur la muraille.
_Dieu n'est qu'un mot._
Il ajouta:
_Ce mot ne serait-il pas celui de la grande énigme de l'univers?_
Il y avait là encore l'expression du doute; mais douter, pour cet esprit
superbe, n'était-ce pas déjà s'avouer à moitié vaincu, frapper
d'anathème sa première négation, et rebrousser chemin sur sa fausse
route? Maintenant, ce n'est plus sur lui seul que s'appuie le philosophe
ébranlé; il n'a plus seulement foi que dans sa force et dans sa raison,
et se livrant à ses émotions inconnues, auxquelles il trouve un charme
si doux, c'est à Picciola qu'il demande une croyance, un Dieu, un appui,
et de nouveau il l'interroge avec ferveur, afin de dissiper ce reste
d'obscurité qui l'environne.
XII.
Ainsi s'écoulaient ses journées; et après des heures consacrées entières
à l'étude et à l'analyse, las de ses travaux et songeant à s'en
distraire par d'agréables passe-temps, il quittait Picciola plante pour
Picciola jeune fille. Lorsque déjà les parfums de ses fleurs arrivaient
à lui en abondantes effluves, lorsque sa tête s'appesantissait, que ses
yeux évitaient l'éclat du jour:
--Ce soir, il y aura fête chez Picciola, se disait-il.
En effet, livré à ses rêveries, il ne tardait pas à tomber dans ce
demi-sommeil peuplé de songes, qu'une lueur de raison instinctive savait
diriger encore.
Oh! ne serait-ce pas là une des jouissances les plus enivrantes,
réservées à l'homme, que de pouvoir donner l'impulsion à ses rêves, et
vivre de cette autre vie où les événemens se pressent avec tant de
rapidité, où les siècles ne nous coûtent qu'une heure d'existence, où un
reflet magique semble colorer tous les acteurs du drame qui se joue, où
les émotions seules sont réelles? Là, le positif de toutes choses
s'efface, pour ne laisser que leur essence pure. Le voulez-vous?
d'harmonieux concerts vont se faire entendre, et vous n'aurez pas à
subir le râlement de l'accord, la figure contractée des musiciens, les
formes bizarres et disgracieuses des instrumens; c'est la vie des âmes,
c'est le plaisir sans regrets, c'est l'arc-en-ciel sans l'orage!
Charney s'abandonnait à ces illusions. Fidèle à la douce image de
Picciola, c'est elle qu'il appelait, c'est elle qui se montrait à lui la
première, toujours sous les mêmes traits, avec les mêmes grâces, jeune,
modeste, charmante; lui apparaissant, tantôt au milieu de ses anciens
compagnons de science et de plaisir, tantôt près des seuls êtres qu'il
avait aimés, et qui n'étaient plus: sa mère, sa soeur; et elle
renouvelait pour lui les scènes pleines de suavité, ineffables au
souvenir, de l'adolescence et de la famille, et elle s'y mêlait comme
pour les rendre plus douces encore.
Parfois elle l'introduisait tout-à-coup dans une maison d'apparence
modeste, mais où respiraient l'aisance et le bon goût. Les gens avec
lesquels il s'y trouvait lui étaient inconnus, mais ils l'accueillaient
avec des sourires, et il se sentait là comme jadis au foyer paternel.
Après avoir ranimé sa famille éteinte, ses joies du passé, évoquait-elle
donc une autre famille qui devait exister un jour pour Charney, et lui
préparer les joies de l'avenir? Il ne pouvait se l'expliquer; mais à son
réveil il prenait confiance dans sa destinée, et tenait régulièrement
note, sur son journal de fine toile, des événemens de ses rêves;
c'étaient les seuls événemens heureux de sa vie, sauf sa captivité.
Il arriva pourtant qu'une fois Picciola, dans l'une de ces fêtes où il
avait l'habitude de trouver près d'elle le calme et le bonheur, le
frappa d'une subite épouvante. Plus tard, il ne se le rappela que pour
croire aux révélations, à la prescience de l'âme. Voici ce qui arriva.
Les parfums de la plante marquaient la sixième heure du soir. Jamais ils
n'avaient été plus forts, plus puissans; car trente fleurs épanouies
concouraient à entretenir cette atmosphère magnétique, au milieu de
laquelle s'assoupissait Charney.
S'écartant de la foule, il respirait l'air sur une verte esplanade, où
son fantôme chéri avait seul suivi ses pas. Picciola s'avançait en lui
souriant du regard et du geste; et lui, dans une attitude contemplative,
il admirait la taille souple de la jeune fille, la légère ondulation des
plis de sa robe blanche, qui trahissait l'harmonie de ses mouvemens et
les boucles de ses cheveux noirs d'où ressortait la fleur accoutumée.
Soudain, il la voit s'arrêter; elle chancelle, lui tend les bras; le
sceau de la mort est empreint sur son front. Il veut s'élancer vers
elle; un obstacle qu'il ne peut vaincre le retient enchaîné; il pousse
un cri et s'éveille; mais, éveillé, un autre cri a répondu au sien; oui,
un cri... une voix de femme!
Cependant Charney se retrouve bien dans sa cour, sur son banc, près de
sa plante! Il tourne les yeux, et comme une autre apparition de jeune
fille se montre à lui à travers la petite fenêtre grillée. D'abord cette
figure mélancolique et gracieuse, placée dans une demi-ombre, semble à
ses yeux flotter dans le vague; mais peu à peu il la voit s'éclaircir,
un regard pénétrant arrive jusqu'à lui; il se lève, s'approche, et
tout-à-coup la douce vision s'efface, ou plutôt la jeune fille s'enfuit.
Quelque rapide qu'ait été sa fuite, pourtant il a entrevu ses traits, sa
chevelure, sa taille, la blancheur de sa robe; il reste immobile; il
pense que son réveil n'est pas complet, et que cet obstacle
insurmontable qui, dans son rêve, le séparait de Picciola, c'est une
grille de prison!
Ludovic accourut alors en grand ébahissement, et trouvant Charney encore
tout troublé:
--_Signor conte_, lui dit-il, est-ce que votre mal va vous reprendre?
Tête-Dieu! pour cette fois on fera venir les médecins, parce que c'est
l'ordre; mais c'est madame Picciola et moi qui nous chargerons de la
guérison.
--Je ne suis point malade, répond Charney, à peine revenu de son
émotion; qui a pu vous faire croire?...
--La fille de l'_attrapeur de mouches_ donc! Elle vous a vu, vous a
entendu crier, et s'est hâtée de m'avertir.
Charney devint pensif. Il se ressouvint alors seulement qu'une jeune
fille habitait parfois cette partie de la forteresse.
--La ressemblance que j'ai cru trouver entre l'étrangère et Picciola,
n'est sans doute qu'une illusion de mes sens encore sous le charme, se
dit-il.
Puis il se rappela l'intérêt que lui avait déjà témoigné la jeune
Piémontaise, au dire du vieillard. Elle a eu pitié de lui durant sa
maladie, c'est à elle qu'il doit la possession du précieux microscope,
et il se sent tout-à-coup le coeur rempli d'une douce reconnaissance!
Dans le premier mouvement de sa gratitude, ayant encore devant les yeux
la double image de la jeune fille, de ses songes et de celle de son
réveil, une pensée lui vient:--Celle-ci ne portait point une fleur dans
ses cheveux!
Non sans hésiter, non sans s'adresser un reproche secret, comme si dans
ce moment il se rendait coupable d'une profanation, il rompt, il cueille
silencieusement, et d'une main émue, un petit rameau fleuri sur sa
plante.
--Autrefois, se dit-il en lui-même, que d'or j'ai follement prodigué
pour couvrir de perles et de diamans des fronts prostitués au parjure! À
combien de femmes trompeuses et d'amis menteurs ai-je jeté ma fortune
par lambeaux, sans m'en plus soucier alors que des propres sentimens de
mon coeur, que je mettais aussi sous leurs pieds et sous les miens! Ah!
si l'objet donné n'acquiert de prix que par la valeur qu'on y attache,
je le jure, jamais n'a été offert par moi un don plus précieux que
celui-là, que je t'emprunte aujourd'hui, Picciola!--Et remettant le
petit rameau aux mains du geôlier:--Mon bon Ludovic, présentez ceci de
ma part à la fille de mon vieux compagnon. Dites que je la remercie de
l'intérêt qu'elle daigne me porter, et que le comte de Charney, pauvre
et prisonnier, ne possède rien de plus digne de lui être offert.
Ludovic reçut la fleur d'un air stupéfait.
Il avait fini par s'initier tellement à l'amour que ressentait le
prisonnier pour sa plante, que c'est à peine s'il concevait comment un
si léger service pouvait valoir à la fille de l'_attrapeur de mouches_
une marque de si haute munificence.
--C'est égal! _Per il capo di san Pasquale!_ dit-il en sortant, ils
n'ont vu encore ma filleule que de loin; ils vont juger sur
l'échantillon combien elle est gentille et comme elle a bonne odeur!
XIII.
Quant à Charney, il lui faudra faire avant peu bien d'autres sacrifices
de ce genre; car l'époque de la fructification arrive pour sa Picciola.
Quelques-unes de ses fleurs ont déjà perdu leurs brillans pétales, leurs
étamines devenues inutiles. Ils sont tombés, comme autrefois les
cotylédons lorsque les premières feuilles, arrivées à l'âge de la force,
ont pu se passer de leurs secours. Maintenant l'ovaire, contenant le
germe des graines, commence à se gonfler sous le calice élargi. Les
fleurs mères se dépouillent de leur éclat, comme ces femmes dédaigneuses
d'une vaine parure quand arrivent pour elles les soins sacrés de la
maternité.
Charney se prépare à de nouvelles observations, les plus grandes, les
plus sublimes qu'il eût faites encore sans doute; car elles se
rattachent à la durée des races créées, à la reproduction des êtres,
dont la fécondation n'est que l'acte déterminant. Déjà, en analysant un
bouton, coupé, détaché de la tige par la morsure d'un insecte, il a
entrevu ce germe primitif, cet embryon débile, qui n'est pas né des
amours de la fleur, mais qui en a besoin pour vivre et se développer.
Prévoyance admirable, combinaison saisissante de la nature, et que la
science n'a pu encore expliquer. Il s'agit aujourd'hui de l'enfantement
de l'être complet, de cette graine dont l'étroite enveloppe contient la
plante tout entière; phénomène dont les autres n'ont été que la
préparation. Le moment est venu pour l'observateur d'étudier la
gestation de l'oeuf végétal à toutes ses époques, dans le bouton, dans
la fleur brillante et parée, sous le calice découronné de ses pétales.
Il va lui falloir de nouveau mutiler Picciola; mais ne réparera-t-elle
pas facilement ses pertes? De tous côtés, aux noeuds de sa tige, sous
l'aisselle de ses feuilles, surgissent de naissans rameaux, s'annonce
une floraison future; puis Charney saura la ménager. Demain donc il se
mettra à l'ouvrage.
Le lendemain, il prend place sur son banc, avec cette gravité de l'homme
qui va tenter une expérience difficile, et dont le succès peut se faire
attendre. Au premier coup d'oeil jeté sur sa plante, il est surpris de
l'état de langueur manifesté dans toutes ses parties. Les fleurs,
courbées sur leurs pédoncules, semblent n'avoir plus la force de se
tourner vers le soleil; les feuilles, à demi renversées, ont perdu
l'éclat de leur luisante verdure. Charney pense d'abord qu'un violent
orage se prépare, et, dans un premier mouvement, il dispose ses nattes,
ses treillis, pour garantir Picciola des atteintes trop rudes du vent ou
de la grêle. Cependant le ciel est pur de nuages, l'air est calme, et
l'invisible alouette chante, perdu dans l'espace.
Son front se rembrunit. Après un instant de recueillement:--Elle manque
d'eau, se dit-il. Il court en chercher dans sa chambre, s'agenouille
devant la plante, en écartant ses rameaux inférieurs pour mieux
l'arroser au pied, et là il demeure tout-à-coup frappé d'immobilité. Son
regard se fixe à terre, sur le même point; le bras qui soutient
l'arrosoir reste suspendu, et tous les signes de la stupeur passent sur
son front. Il vient de découvrir la source du mal.
Picciola va mourir.
Tandis qu'elle multipliait devant lui les fleurs et les parfums pour ses
études et ses plaisirs, sa tige aussi se développait. Resserrée à sa
base entre deux pavés, étranglée sous une double pression, elle s'est
d'abord entourée d'un large bourrelet; mais le frottement l'a bientôt
déchirée aux angles du grès, et les sucs nourriciers de la plante se
perdent par plusieurs fissures à la fois.
Le sol manque à Picciola; épuisée de force et de sève, elle va mourir,
si on ne lui porte un prompt secours. Elle va mourir! Charney le voit.
Un seul moyen reste de la sauver; c'est d'enlever les pavés qui pèsent
sur elle: mais le peut-il? privé d'outils, ses efforts seraient
impuissans. Il s'élance vers la petite porte d'entrée, il y frappe à
coups redoublés, en appelant Ludovic. Celui-ci se montre enfin. Le
récit, la vue du désastre, le laissent confondu; mais, malgré le
sentiment d'intérêt que lui inspire sa filleule, aux prières de Charney
qui le conjure d'enlever les pavés, à ses emportemens mêlés de
supplications, il ne répond que par ces mots, qu'il accompagne d'un gros
soupir et d'un mouvement d'épaules:
--Je n'y puis rien! rien, _signor conte_.
Cette fois, le prisonnier lui offre, non plus un bijou de sa précieuse
cassette, mais la cassette entière, avec tout ce qu'il possède. Ludovic
se redresse, serre fortement ses bras sur sa poitrine, et reprenant ses
allures de geôlier, son ton moitié provençal, moitié piémontais:
--_Per Bacco; mordious!_ vous m'offririez un trésor! je suis un vieux
soldat, et je connais ma consigne. Adressez-vous au commandant.
--Non! s'écrie Charney; plutôt briser moi-même ces pavés, les arracher
de terre, dussé-je y laisser mes ongles!
--C'est ce que nous verrons! En tout cas, à votre aise! Et Ludovic, qui
en entrant dans le préau a pris soin d'éteindre à demi sa pipe avec le
pouce, et la tient à distance en s'adressant au prisonnier, la replaçant
brusquement sous sa lèvre, la ranimant par une forte aspiration, se
dispose tout-à-coup à s'éloigner. Charney le retient.
--Mon bon Ludovic, vous que j'ai toujours trouvé si compatissant, ne
pouvez-vous donc rien pour moi?
--_Trondédious!_ dit celui-ci, cherchant à se défendre, par des jurons,
de l'émotion qui le gagne; donnez-moi la paix, vous et votre herbe
maudite! Pardon pour la _povera_; elle n'est pas cause de votre
diabolique entêtement. Quoi! vous aurez donc le coeur de la laisser
mourir ainsi, sans secours!
--Mais que faire?
--Adressez-vous au commandant, vous dis-je.
--Jamais!
--Voyons, dit Ludovic, si ça vous coûte, voulez-vous que je lui parle,
moi?
--Je vous le défends! lui cria Charney.
--Comment! vous me le défendez! reprit le geôlier. _Dannazione!_ Ai-je
des ordres à recevoir de vous? Si je voulais lui en parler, moi! Eh
bien! non; je ne lui en parlerai point. Au fait, vous avez raison,
est-ce que ça me regarde? Qu'elle meure, qu'elle vive! ai-je à m'en
soucier? _Che m'importa!_ Vous ne voulez pas? bonsoir.
--Mais votre commandant me comprendra-t-il donc seulement? dit le comte,
s'adoucissant soudain.
--Pourquoi pas? le prenez-vous pour un kaïserlick? expliquez-lui ça
gentiment, avec de jolies phrases... pas trop longues; vous êtes un
savant, voilà le moment d'en faire preuve. Pourquoi ne comprendrait-il
pas la chose qui vous porte à aimer votre herbe? je l'ai bien comprise,
moi. Puis, je serai là, soyez tranquille. Je lui dirai comme c'est bon
en tisane, pour toutes sortes de maux... il a justement son rhumatisme
dans ce moment-ci... ça se trouve bien... il comprendra mieux...
Charney hésitait encore; Ludovic cligna de l'oeil, et lui montra
Picciola dans son attitude maladive. L'autre fit un geste, et Ludovic
sortit.
Quelques instans après, un homme, en costume moitié civil, moitié
militaire, apporta au prisonnier une écritoire complète et une feuille
de papier portant le timbre du commandant. Ainsi que Ludovic l'avait
annoncé, l'homme resta présent tandis que Charney écrivit sa demande; il
la reprit cachetée de ses mains, le salua, et emporta l'écritoire.
Vous souriez peut-être de mépris, en voyant l'orgueil du noble comte
s'abattre si facilement, et cette haute volonté céder à l'aspect d'une
fleur qui se flétrit. Avez-vous donc oublié que Picciola, c'est tout
pour le prisonnier? Ne savez-vous donc pas ce que peuvent l'isolement et
la captivité sur l'esprit le plus ferme et le plus fier? Oh! cet acte de
faiblesse que vous lui reprochez, y a-t-il eu recours, lorsque lui-même,
abattu par la souffrance, manquait de l'air de la liberté, pressé entre
les pierres de sa prison comme sa plante entre ses deux pavés? non! mais
de lui à elle se sont établis des redevances mutuelles, des engagemens
sacrés; elle l'a sauvé de la mort, et il faut qu'il la sauve à son tour!
Le vieux Girhardi vit Charney se promener de long en large dans sa cour,
s'agiter avec tous les signes de l'attente et de l'impatience. Que la
réponse lui paraissait lente à venir! trois heures s'étaient passées
depuis son message au gouverneur, et, pendant ce temps, la plante
s'épuisait par la perte de sa séve. Charney eût vu couler son sang avec
plus de calme, sans doute. Le vieillard essaya quelques consolations,
lui rendit de l'espoir, et, plus expérimenté que lui sur la connaissance
des végétaux et de leurs maladies, il lui indiqua un moyen de fermer les
blessures de Picciola, et de la préserver du moins de l'un des dangers
dont elle était menacée.
D'après son conseil, Charney, avec un mélange de paille hachée finement
et de terre humectée, compose un mastic qu'il applique sur la plaie. Son
mouchoir, déchiré, lui fournit des bandages et des ligatures, pour le
fixer en place. Dans ces occupations, une heure encore passa; mais la
réponse n'arrivait pas.
Quand vient le moment de dîner, Ludovic entre dans la cour. Sa
contenance brusque et affairée n'annonce rien de bon. À peine s'il
daigne répondre aux questions du prisonnier par des phrases saccadées et
tranchantes.
--Attendez, que diable!--Vous êtes bien pressé!--Laissez-lui le temps
d'écrire!
Il semble pressentir et se préparer d'avance au rôle qu'il doit jouer
dans tout ceci.
Charney ne dîna pas.
Il tâcha de patienter en attendant l'arrêt de vie ou de mort de
Picciola, et pour se donner du courage, il s'efforça de se prouver à
lui-même que le gouverneur ne pouvait, sans être un homme cruel, lui
refuser une demande aussi simple. Son impatience cependant s'irritait de
plus en plus, et il s'étonnait comme si le commandant n'avait pu avoir
d'affaire plus pressée à expédier que celle-là. Au moindre bruit, ses
yeux se tournaient tout-à-coup vers la petite porte par laquelle il
croyait toujours voir revenir son message.
Le soir arriva; rien! la nuit... rien! Il n'en put fermer l'oeil.
XIV.
Le lendemain, cette réponse si vivement attendue lui fut enfin remise.
Le commandant lui disait, dans un style sec et laconique, qu'aucun
changement ne pouvait être fait aux murs, fossés ou fortifications de la
citadelle, sans autorisation expresse du gouverneur de Turin; que, sur
sa demande, il en référerait à son excellence; car, ajoutait-il, _le
pavage d'une cour de prison, c'est encore une muraille_.
Charney resta confondu à la lecture de ce message. Faire de l'existence
d'une fleur une question d'état! un déplacement de fortifications!
Attendre la décision du gouverneur de Turin! Attendre un siècle quand un
jour peut tuer! Ce gouverneur ne voudra-t-il pas à son tour en référer
au ministre, le ministre au sénat, le sénat à l'empereur? Oh! qu'alors
son mépris des hommes se réveille profond! Ludovic lui-même ne lui
semble plus que l'agent de son bourreau. Au cri de son désespoir
celui-ci répond en langage administratif, à ses supplications celui-là
oppose sa consigne militaire.
Il se rapproche de la malade, dont l'éclat s'affaiblit, dont les
couleurs s'effacent. Il la contemple avec tristesse. C'est son bonheur,
c'est sa poésie qui s'en vont! Ses parfums n'accusent plus qu'une heure
trompeuse, comme une montre détraquée, dont les ressorts s'arrêtent;
chaque corolle, repliée sur elle-même, a cessé entièrement de se tourner
vers le soleil, ainsi qu'une jeune fille mourante ferme les yeux pour ne
point voir l'amant qu'elle craint de trop regretter.
Au milieu de ses réflexions désolantes, la parole de son vieux compagnon
de captivité se fit entendre encore:
--Cher monsieur, lui disait, avec son accent paternel, le bon vieillard,
baissant la voix et courbant son front jusqu'aux derniers barreaux de sa
grille, pour se rapprocher plus de celui auquel il s'adressait,--si elle
meurt, et elle mourra, je le crains, que ferez-vous ici, seul, tout
seul? Quelles occupations pourront vous distraire après celle-là, qui
avait tant de charmes pour vous? L'ennui vous tuera à votre tour; la
solitude interrompue redevient si lourde! vous n'y pourrez résister;
c'est comme moi, si maintenant on me séparait de ma fille! de cet ange
gardien dont le sourire sait me consoler de tout! Quant à votre plante,
le vent des Alpes vous en avait sans doute apporté le germe, ou
peut-être, en passant, un oiseau en laissa tomber une graine dans cette
cour; mais maintenant une même circonstance vous enverrait une autre
Picciola, ce ne serait que pour renouveler le regret laissé par la
première; car d'avance il faudrait vous attendre à la voir mourir comme
elle. Croyez-moi, cher monsieur, laissez agir mes amis; fléchissez
enfin. La liberté vous sera peut-être plus facile que vous ne pensez. On
cite déjà plusieurs traits de clémence et de générosité du nouvel
empereur. Dans ce moment il est à Turin, et Joséphine l'accompagne.
Il prononça le nom de Joséphine comme si la certitude du succès y était
attachée.
--À Turin! interrompit Charney, en redressant vivement sa tête, jusque
là penchée sur sa poitrine.
--À Turin, depuis deux jours, répéta le vieillard, tout joyeux de ne pas
voir cette fois comme l'autre ses bons conseils n'exciter dans l'esprit
du comte qu'une attention douteuse.
--Et quelle est la distance exacte de Fénestrelle à Turin?
--En prenant par Giaveno, Avigliano, et la grande route, il y a seize
milles, ou près de sept lieues.
--En combien de temps peut-on les franchir?
--Il faut quatre à cinq heures au moins, car, dans ce moment, la route
doit être obstruée par les troupes, les équipages, les chariots de tous
les alentours qui se rendent pour assister aux fêtes... Le chemin qui
tourne par les vallées, en côtoyant le fleuve, est le plus long, sans
doute; mais il demanderait moins de temps, je crois.
--Dites-moi, monsieur, par vos communications avec le dehors,
trouveriez-vous quelqu'un qui pût se rendre à Turin aujourd'hui... avant
ce soir?
--Ma fille s'en occupera.
--Et vous dites que le général Bonaparte... le... premier consul...
--L'empereur, reprit doucement Girhardi.
--Oui, l'empereur, l'empereur est encore à Turin, n'est-il pas
vrai?--reprit Charney, fortement dominé par une grande résolution;--eh
bien! je vais lui écrire, lui adresser une supplique... à l'empereur! Il
pesa sur ce mot, comme pour bien s'affermir dans sa nouvelle route.
--Oh! béni soit Dieu! s'écria le vieillard, car c'est de lui que vous
vient cette bonne pensée, où l'orgueil humain a le dessous... Oui,
écrivez, adressez-vous à lui pour votre demande en grâce; Fossombroni,
Cotenna et Delarue, mes amis, vous appuieront vivement, comme ils
m'appuieront moi-même auprès du ministre Marescalchi, du cardinal
Caprara, et même de Melzi, qui vient d'être nommé garde-des-sceaux du
nouveau royaume. Mon cher compagnon, nous quitterons peut-être cette
prison ensemble, le même jour, vous pour recommencer la vie active et
forte, moi pour suivre ma fille où elle voudra aller.
--Pardon, monsieur, pardon, si je ne semble pas encore entièrement
satisfait de ces protections que vous m'offrez avec tant de
bienveillance et de désintéressement. Mon estime et ma reconnaissance
vous sont acquises; mais c'est à l'empereur lui-même qu'il faut que ma
demande soit remise, ce soir, demain matin au plus tard. Pouvez-vous me
répondre d'un messager fidèle et dévoué?
--Oui, comme de moi-même! dit le vieillard, après avoir réfléchi quelque
temps.
--Encore une question, ajouta Charney; ne craignez vous point d'être
compromis par les services signalés que vous allez me rendre?
--Le plaisir d'obliger efface toute crainte, cher monsieur. Si je puis
quelque peu contribuer à soulager votre infortune, advienne que pourra.
Je sais me soumettre aux décrets du ciel.
Charney se sentit remué jusqu'au fond du
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