La dégringolade
by Emile Gaboriau · French · Gutenberg #39031 · 1,661,902 chars · public domain (US)
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Title: La dégringolade
Author: Emile Gaboriau
Release date: March 2, 2012 [eBook #39031]
Language: French
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DÉGRINGOLADE ***
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LA DÉGRINGOLADE
SCEAUX.--IMPRIMERIE CHARAIRE ET FILS
LA DÉGRINGOLADE
PAR
ÉMILE GABORIAU
LA DÉGRINGOLADE
I.--UN MYSTÈRE D'INIQUITÉ
[Illustration: Et se laissant glisser aux genoux de Simone de Maillfert,
il lui prit les mains, ivre d'espoir et éperdu d'amour.]
PREMIÈRE PARTIE
UN MYSTÈRE D'INIQUITÉ
I
C'est en vain que des Ternes à Belleville, tout le long des boulevards
extérieurs, on eût cherché un café mieux achalandé et d'un meilleur
renom que le café de _Périclès_.
Les plus fameux estaminets de ces parages, l'_Épinette_, la
_Nouvelle-Athènes_ et même le _Rat-Mort_ ne venaient que bien après.
D'un quart de lieue, le soir, on voyait resplendir ses becs de gaz au
plus bel endroit du boulevard Clichy, presqu'en face de la place
Pigalle. C'est vers 1865 qu'il fut fondé, au rez-de-chaussée d'une
maison neuve, par un certain Justus Putzenhofer, Prussien de naissance,
qu'attiraient à Paris, prétendait-il, l'espérance de faire fortune et sa
grande amitié pour les Français.
Sa femme, toute jeune encore, et un cousin, l'aidaient à qui mieux mieux
dans son oeuvre délicate d'achalandage.
Ce cousin, robuste Saxon d'une vingtaine d'années, laid à faire plaisir,
mais d'une complaisance inaltérable, répondait au surnom d'Adonis.
Quant à Mme Justus, courte, rouge et dodue, elle pouvait passer pour
appétissante, à la façon des sandwichs qu'elle étalait sur le comptoir
et qu'elle servait avec la bière de Bavière.
Jamais gens ne se virent aussi prévenants que ces gens placides pour les
habitués de leur établissement. Contenter le public était leur devise.
Élevait-on la voix? On voyait aussitôt Justus abandonner sa grosse pipe
de porcelaine, et accourir d'un air inquiet, en demandant d'un accent
impossible:
--Qu'est-ce? Qu'y a-t-il qui ne va pas?
Ce n'est pas lui qui jamais eût eu l'affreux courage de congédier un
consommateur, quand sonnait l'heure de la fermeture des cafés.
Pour peu qu'il y eût une partie engagée ou quelques moos encore à vider,
sournoisement il fermait sa devanture et gardait ses clients tant qu'il
leur plaisait de rester, au mépris de toutes les ordonnances de police.
En ces occasions, qui étaient fréquentes, le Prussien envoyait Adonis se
coucher et veillait seul.
Il suffisait à tout, et il fallait le voir, partagé entre la jubilation
d'un bénéfice assuré et les transes d'un procès-verbal possible.
Car enfin, il risquait d'être pris en flagrant délit de contravention,
il l'avait été déjà et condamné à une amende. Aussi se tenait-il
continuellement debout contre ses volets clos, l'oeil et l'oreille
alternativement collés à une fente.
Et lorsqu'il croyait distinguer sur le trottoir le pas cadencé des
sergents de ville de faction:
--Silence! disait-il à ses clients de contrebande, silence! Voilà la
police; nous sommes pincés...
C'est ainsi que, certaine nuit de février 1870, Justus Putzenhofer
faisait le guet, pendant que trois de ses clients continuaient
paisiblement une partie de whist engagée depuis le dîner.
L'un était un paisible rentier de la rue de la Tour-d'Auvergne; l'autre,
un jeune journaliste nommé Aristide Peyrolas; et le troisième un médecin
d'une trentaine d'années, établi depuis peu à Montmartre, le docteur
Valentin Legris.
La demie de une heure sonnait, et Justus venait de bourrer son éternelle
pipe et de remplir les bocks, quand tout à coup un cri terrible retentit
en dehors.
D'un commun mouvement les joueurs jetèrent les cartes, et se dressant:
--Entendez-vous? dirent-ils à Justus.
L'Allemand n'était pas homme à s'émouvoir de si peu.
--J'entends, répondit-il, quelqu'un de ces mauvais gars comme il en rôde
toutes les nuits sur les boulevards extérieurs, et qui se battent entre
eux comme des loups enragés... Ah! la police devrait bien leur donner la
chasse, au lieu d'être toujours sur le dos des pauvres limonadiers.
Peyrolas haussa les épaules.
--La police! interrompit-il d'un ton d'amer sarcasme, est-ce que ces
bagatelles la regardent!...
Cependant, l'explication de Justus était si plausible, que déjà les
trois joueurs reprenaient leur partie, quand un nouvel appel se fit
entendre, plus déchirant, plus effrayant encore que le premier:
--Au secours!... A moi!
Cette fois, il n'y avait pas à douter.
--On assassine quelqu'un, évidemment, cria le docteur Legris. Sortons,
messieurs!... Justus, la porte, ouvrez vite la porte!...
Mais, bien loin d'obéirm le prudent limonadier s'était jeté devant ses
volets clos et il étendait les bras comme pour en défendre l'accès.
--Devenez-vous fous, chers messieurs? gémissait-il... Oubliez-vous que
nous sommes en contravention?... Non, je ne souffrirai pas que vous vous
exposiez à recevoir quelque mauvais coup...
Sans plus l'écouter, ses clients l'écartèrent violemment. Vivement ils
retirèrent les barres de la devanture et s'élancèrent dehors.
Rien!... Personne!... Le boulevard était silencieux et désert.
A grand'peine, en prêtant bien l'oreille, entendait-on dans la direction
de Belleville le bruit lointain de la course précipitée de plusieurs
personnes...
--Je vous disais bien que vous en seriez pour vos peines, chers
messieurs, geignait Justus.
Tel n'était pas l'avis du docteur.
--Des gens fuient, déclara-t-il, donc il y a eu quelque mauvais coup de
fait... Explorons les environs.
C'était plus aisé à décider qu'à exécuter. La nuit était noire à ce
point que, le bras étendu, on ne voyait pas sa main... Du sol, détrempé
par les pluies des jours précédents, un brouillard épais et nauséabond
montait, où se noyaient les lueurs du gaz.
N'importe: les trois habitués du café de _Périclès_ traversèrent la
chaussée et s'avancèrent sur le terre-plein planté d'arbres du
boulevard.
Ils n'y avaient pas fait dix pas, chacun de son côté, quand le père
Rivet laissa échapper une exclamation étouffée.
--Ah! mon Dieu!...
Ses deux compagnons coururent à lui, et le trouvèrent affaissé sur un
banc.
--Qu'avez-vous... qu'arrive-t-il?...
Le bonhomme étendit le bras et d'une voix étranglée:
--Là, fit-il, là!... En m'avançant à tâtons, j'ai butté contre...
Le docteur et Peyrolas se penchèrent.
A l'endroit indiqué par le digne rentier, à terre, la face dans la boue,
un homme gisait inanimé...
--Et voilà, ricana Peyrolas, voilà Paris en 1870! On y assassine aussi
impunément qu'autrefois en pleine forêt de Bondy. Où sont les sergents
de ville pendant ce temps? Je demande à voir un sergent de ville...
Le docteur n'avait pas les emportements du journaliste. S'étant
agenouillé près de l'homme, il le retourna avec précaution, et lorsqu'il
lui eut palpé la poitrine:
--Il n'est pas mort, prononça-t-il, peut-être peut-on encore le
sauver...
Et, sans se soucier des transes du patron de l'estaminet de _Périclès_:
--Holà, Justus! cria-t-il à pleine voix, venez nous aider à transporter
ce pauvre diable chez vous!...
L'Allemand était de ceux qui savent faire contre fortune bon coeur, et
qui se bâtissent des maisons avec les tuiles qui leur tombent sur la
tête.
Il accourut. Il souleva le blessé entre ses bras robustes, et à lui seul
le porta dans le café, et il l'étendit sur un billard.
Alors, les joueurs de whist purent examiner celui qu'ils venaient de
sauver.
C'était un beau garçon de vingt-cinq à trente ans. Il portait toute sa
barbe, longue et d'un noir de jais. La lumière crue des lampes du
billard tombant d'aplomb sur son visage, en faisait ressortir la pâleur
mortelle, mais en accentuait aussi la mâle énergie.
Ses habits, bien que souillés de boue et de sang, trahissaient des
habitudes d'irréprochable élégance, et son linge était d'une finesse et
d'une blancheur remarquables.
Détail singulier: sous ses lèvres entr'ouvertes, on discernait de légers
fragments de papier, comme si, au moment de perdre connaissance, il eût
eu le temps et le sang-froid de détruire, en l'avalant, quelque lettre
dangereuse.
Mais le docteur fut le seul à remarquer cette circonstance, dont il se
garda bien de souffler mot.
Il avait retroussé ses manches, et tout en dépouillant le blessé de ses
vêtements avec une dextérité toute chirurgicale:
--De l'eau, disait-il au maître du café de _Périclès_, vite de l'eau,
une éponge, du linge... Eh! sacrebleu! réveillez votre femme, pour
qu'elle me fasse un peu de charpie...
Inutile!... Le bruit avait troublé le sommeil de Mme Justu, et au
moment où on prononçait son nom, elle apparaissait, grelottant sous un
peignoir à grands ramages.
Et quand elle aperçut, sur le billard, cet homme à demi nu, raide comme
un cadavre et couvert de sang, elle se mit à pousser des cris
lamentables...
--C'est un gaillard que j'ai tiré des mains des assassins, lui dit son
mari, qui déjà entrevoyait le parti qu'il pourrait tirer de
l'aventure... Et il en réchappera, n'est-ce pas, monsieur Legris?
Ayant achevé son examen, le docteur procédait au pansement du blessé.
--Oui, il en reviendra, répondit-il; et même, à vrai dire, il n'a pas
grand'chose. Ah! il doit une fière chandelle à son patron. Si aussi bien
il eût reçu sur la nuque le coup d'assommoir dont vous voyez la trace,
là sur le col, c'était fini. De plus, on lui a allongé entre les deux
épaules un coup de couteau à tuer un boeuf, et, par une sorte de
miracle, la lame a dévié et glissé le long d'un os. Avant quinze jours,
il sera sur pieds.
Cependant, Justus et sa femme étaient seuls à écouter le médecin.
Le journaliste Peyrolas s'était emparé du père Rivet, encore mal remis
de son effroi, il le tenait au collet, et d'un air inspiré:
--Voilà, lui disait-il, le sujet d'un article que je vais écrire en
rentrant, d'un de ces articles qui remuent les masses... Ah! votre
gouvernement emploie la police à organiser des émeutes pendant qu'on
nous assassine!... Un instant! Je lui dirai son fait, moi, à votre
gouvernement, monsieur Rivet...
--Ah çà! vous tairez-vous! interrompit le docteur impatienté.
C'est que le blessé revenait à lui.
Grâce à un violent effort et en s'appuyant sur l'épaule du cabaretier,
il s'était dressé sur son séant, et il promenait autour de lui un regard
surpris et anxieux, interrogeant tour à tour l'endroit où il se trouvait
et la physionomie des inconnus qui l'entouraient.
La conscience de soi lui revenait, et bientôt il fut évident qu'il
pensait s'être rendu compte de ce qui s'était passé.
--Comment vous remercier jamais, messieurs, commença-t-il d'une voix
faible, d'avoir exposé votre vie pour sauver la mienne...
D'un geste, le docteur l'arrêta:
--Oh! permettez, monsieur, notre mérite n'est pas si grand que vous
dites. Quand nous sommes arrivés près de vous, vos assassins avaient
fui.
Un immense étonnement se peignit sur les traits du blessé.
--Ils avaient fui! murmura-t-il, sans m'achever!...
Et une soudaine réflexion l'éclairant:
--Aurais-je donc été volé? demanda-t-il.
On lui présenta ses vêtements: sa montre et son porte-monnaie avaient
disparu.
--C'étaient donc des voleurs! fit-il, comme si cette certitude eût
complètement dérouté toutes ses prévisions.
Ni le digne père Rivet, ni le fougueux Peyrolas ne remarquaient
l'étrange préoccupation du blessé.
Mais il n'en était pas de même du docteur Legris.
--Parbleu! pensa-t-il, voici un singulier sire, qui s'étonne qu'on ne
l'ait pas achevé et qui s'émerveille d'avoir été volé. Pourquoi donc
l'eût-on assailli sur les boulevards extérieurs, à une heure du matin,
sinon pour le dépouiller?...
Et flairant quelque mystère:
--Savez-vous, du moins, monsieur, interrogea-t-il, à quelle espèce de
gens vous avez eu affaire?
--Aucunement.
--Les reconnaîtriez-vous si on vous les présentait?
--Je ne les ai même pas vus.
--La nuit est fort obscure, en effet; cependant...
--Eh! monsieur, j'étais à terre avant de soupçonner seulement que
j'étais entouré d'assassins!... s'écria le blessé. Est-ce que sans cela
je ne me serais pas défendu... et bien défendu, vous pouvez me croire?
Et, en effet, tout en lui trahissait une rare énergie servie par une
force peu commune.
--C'est que le guet-apens était habilement tendu, continua-t-il. Je
rentrais chez moi, lorsque passant ici devant, tout à coup, il me semble
entendre des gémissements. Surpris, je m'arrête, prêtant l'oreille. Les
plaintes redoublent... Je cherche des yeux d'où elles partent, et à
terre, devant un des bancs du terre-plein je distingue comme une forme
humaine qui s'agite... Ému, je me penche, mais je m'étais à peine
incliné qu'un coup terrible sur la tête, un coup de bâton, à ce que je
suppose, m'envoyait rouler à dix pas dans la boue...
--Évidemment, objecta le père Rivet, les assassins étaient cachés
derrière le banc...
--Je n'étais cependant qu'étourdi, continua le blessé, et la preuve,
c'est que pendant trois secondes au moins j'ai eu la perception très
nette de ma situation... Mais, au moment où je me relevais, j'ai
ressenti une douleur épouvantable entre les deux épaules, j'ai dû
pousser un cri terrible... et de ce moment je ne me rappelle plus
rien...
Indifférent en apparence, le docteur guettait son blessé du coin de
l'oeil.
--Eh bien! lui dit-il, voilà ce qu'il faudra, demain, répéter au
commissaire de police...
Mais l'autre, à ces mots, tressaillit:
--Pour cela, non! s'écria-t-il, non, à aucun prix!
C'était plus que de la répugnance, c'était de l'effroi que manifestait
le blessé.
A ce point que tous, le docteur excepté, en demeurèrent stupéfaits, et
que même le père Rivet s'oublia jusqu'à murmurer à l'oreille de
Peyrolas:
--Par ma foi! le nom seul du commissaire lui fait un drôle d'effet.
Lui vit bien l'impression produite:
--Je ne puis porter plainte, déclara-t-il. Et tenez, messieurs, si après
le grand service que vous m'avez rendu, vous vouliez m'en rendre un plus
grand encore, vous n'ébruiteriez pas l'accident dont je viens d'être
victime.
Il attendait une réponse avec une si évidente anxiété, que M. Legris en
eut pitié.
--Nous vous garderons le secret, monsieur, dit-il, vous avez notre
parole.
--Soit! soupira Peyrolas. Et pourtant, quel article!...
Dès lors, le blessé parut recouvrer toute sa liberté d'esprit. Mme
Justus lui avait préparé une tasse de feuilles d'oranger, il la but et
annonça que, se sentant mieux, il allait regagner son logis.
Puis, tandis qu'on l'aidait à revêtir ses habits:
--Je me nomme Raymond Delorge, messieurs, dit-il, et je demeure rue
Blanche... J'espère, une fois rétabli, vous témoigner toute ma
gratitude...
Cependant il avait trop présumé de ses forces; lorsqu'il essaya de faire
un pas, il chancela.
--Diable! fit-il avec un sourire inquiet, la tête me tourne et j'ai les
jambes comme du coton...
--Mais moi, j'avais prévu ce qui arrive, monsieur, interrompit le
docteur. Adonis vient de sortir pour tâcher de nous trouver une voiture,
et pour plus de sûreté je vous accompagnerai.
Toute la nuit, il passe sur le boulevard Clichy des voitures attardées
qui regagnent le dépôt, le garçon du café de _Périclès_ ne tarda pas à
reparaître, annonçant qu'il ramenait un fiacre.
On aida le blessé à y monter, le docteur s'y installa près de lui, et le
cocher fouetta son cheval.
Rarement M. Legris avait été aussi intrigué, et il cherchait dans sa
tête quelqu'une de ces questions insidieuses qui forcent la réponse.
Raymond Delorge ne lui laissa pas le temps de la trouver.
--Ainsi, docteur, commença-t-il, je vais être obligé de garder le lit?
--Pendant quelques jours, oui.
--En ce moment, ce peut être pour moi un irréparable malheur...
--Oh!...
--Et ce n'est pas tout. Je ne sais ce que je donnerais pour qu'on ne
s'aperçût pas chez moi de mon accident. J'ai perdu mon père, docteur, je
vis avec ma mère et ma soeur, dont la tendresse n'est déjà que trop
facile à s'alarmer.
--Ne dites rien alors. Cachez vos vêtements qui vous trahiraient et
restez couché sous prétexte d'une indisposition...
--C'est bien à quoi je pense; seulement il faudrait un médecin...
--Qui fût votre complice, n'est-ce pas? Eh bien! j'irai vous voir, fit
le docteur avec une précipitation qu'il regretta.
Mais il était trop tard pour rien ajouter; la voiture s'arrêtait rue
Blanche. Le blessé en descendit seul et quand il fut sur le trottoir:
--Allons, dit-il, l'air m'a fait du bien, et je me sens de force à
gravir l'escalier en me tenant à la rampe... Vous m'excuserez, docteur,
de ne pas vous prier de monter, mais je suis certain que moi n'étant pas
rentré, ma pauvre mère n'est pas encore endormie, et un autre pas que le
mien l'inquiéterait... Et enfin, pour abuser de vous jusqu'au bout, je
vais vous demander de payer le cocher, car on m'a pris jusqu'à mon
dernier sou...
--Bien! bien! ne vous tourmentez pas... Allons, rentrez, voici votre
porte ouverte. Et pas d'imprudence!... Je serai chez vous à midi.
Resté seul, le docteur renvoya le fiacre, préférant rentrer à pied.
--Drôle d'histoire! grommelait-il, singulier garçon!... Qu'est-ce que
cette lettre qu'il a avalée? Pourquoi ne veut-il pas porter plainte?
Mais bast! j'aurai sans doute le mot de l'énigme demain.
Il disait cela, seulement il ne pouvait empêcher sa cervelle de trotter.
Et le lendemain, il dut presque se faire violence pour attendre onze
heures avant de se présenter rue Blanche.
Un vieux serviteur en qui tout trahissait l'ancien soldat vint ouvrir,
et il avait été prévenu, car dès qu'il aperçut le docteur:
--M. Raymond attend monsieur, déclara-t-il, et si monsieur veut me
suivre...
Le docteur trouva son malade beaucoup mieux qu'il ne l'espérait.
Et quand il eut examiné la blessure et indiqué le régime à garder, il
s'assit, espérant vaguement quelques éclaircissements en échange de ses
soins.
Il n'en recueillit aucun. Le blessé semblait avoir oublié son aventure.
Il dit simplement que sa mère n'avait aucun soupçon, et se mit à causer
de tout autre chose. Et il en fut de même pendant une semaine, où M.
Legris vint tous les jours.
Raymond le recevait affectueusement et comme s'il eût eu la volonté de
conserver ces relations que le hasard avait nouées, mais il évitait avec
une sorte d'affectation de parler de soi, de ses affaires, de sa
famille.
Après dix visites, le docteur n'avait entrevu ni madame ni mademoiselle
Delorge.
Aussi, quand, au café de _Périclès_, Peyrolas ou le père Rivet lui
demandaient des nouvelles de son malade, et aussi quelques
renseignements:
[Illustration:--Là! fit-il, là!... en avançant à tâtons, j'ai butté
contre.]
--Il est autant dire guéri, répondait-il, et vous le verrez un de ces
soirs... C'est un brave et loyal garçon, bien qu'un peu froid et d'une
réserve excessive... Ancien élève de l'École polytechnique, il était
ingénieur des ponts et chaussées quand il a donné sa démission pour
s'occuper de chimie industrielle...
C'était tout ce qu'il savait, et c'était, pensait-il, tout ce qu'il
saurait jamais; quand un dimanche--c'était le 27 février 1870, le
dimanche gras,--sur les cinq heures du soir, il se présenta rue
Blanche.
A sa vue, Raymond bondit sur son fauteuil, et d'une voix émue:
--Ah! docteur, s'écria-t-il, je tremblais que vous ne vinssiez pas!
Son impassibilité habituelle se démentait; l'éclat de ses yeux et un
tremblement fébrile trahissaient ses angoisses.
--Il vous arrive quelque chose? demanda M. Legris.
Pour toute réponse, Raymond prit une lettre sur son bureau, et la
tendant au docteur:
--Voici ce que je reçois, dit-il; lisez.
Cette lettre, non signée, était écrite à l'encre bleue sur d'horrible
papier.
Elle disait:
«Cette nuit, une scène aura lieu, dont IL FAUT que M. Delorge soit
témoin.
«Qu'il se trouve à minuit au bal de la _Reine-Blanche_. Un homme
s'approchera de lui et lui dira: «Je viens du jardin de l'Élysée.» Qu'il
suive hardiment cet homme partout, je dis bien _partout_, où il le
conduira.
«Qu'il vienne, pour elle, sinon pour lui. Et qu'il ne craigne rien,
celui qui lui écrit est son ami.»
Ayant lu, le docteur n'eut pas l'ombre d'une hésitation.
--Je pense, mon cher monsieur Delorge, prononça-t-il, que ceux qui vous
ont manqué une première fois veulent prendre leur revanche.
Raymond hochait la tête.
--Peut-être avez-vous raison, fit-il, et cependant il est de mon devoir
de me rendre à ce rendez-vous.
Sa détermination était si évidente, que le docteur n'eut même pas l'idée
de la combattre.
--Au moins, conseilla-t-il, faites-vous accompagner...
On eût dit que Raymond attendait cet avis. Fixant M. Legris:
--Par qui? demanda-t-il. Je suis malheureux, je vis seul. J'ai deux
amis, deux frères, mais ils sont loin de Paris. Où trouver un homme qui
consente à braver pour moi un péril inconnu, et qui me jure, quoi qu'il
arrive, un inviolable silence?
Le docteur n'hésita pas.
--Je serai cet homme, monsieur Delorge, dit-il d'une voix ferme.
Et quelques heures plus tard, en effet, le docteur Legris et Raymond
Delorge remontaient la rue Fontaine, se rendant au rendez-vous de la
lettre anonyme.
II
Le soir, lorsqu'on arrive au haut de la rue Fontaine-Saint-Georges, on
voit briller en face de soi, de l'autre côté du boulevard extérieur,
au-dessus d'une porte immense, une guirlande de becs de gaz.
C'est l'illumination du bal de la _Reine-Blanche_.
A droite, se trouve un café-débit de vins divisé en quantité de salons
de société par des cloisons de planches légères, découpées à la
mécanique.
A gauche, en contre-bas, est une échoppe de pâtissier, où les ouvrières
des environs viennent acheter des friandises qui font frémir, des tartes
aux fruits et des choux à la crème.
Ce n'est pas l'élite des salons de Paris qui danse à la _Reine-Blanche_,
bien qu'une «mise décente» y soit de rigueur.
Les soirs de bal, c'est-à-dire le dimanche, le lundi et le jeudi, on
rencontre aux environs nombre de messieurs à casquette de toile cirée et
à cheveux collés aux tempes qui n'ont rien de rassurant.
Or, il y avait «fête à _la Reine_», comme disent les habitués, le soir
où Raymond Delorge et le docteur Legris s'y présentèrent.
Deux immenses pancartes collées le long des montants de la porte
annonçaient, en l'honneur du dimanche gras, un grand bal paré et masqué
avec surprises et divertissements variés, tels que quadrille infernal,
tombola et galop final éclairé aux flammes de Bengale.
--Allons, il faut entrer, dit le docteur à Raymond.
Ils entrèrent. Ils suivirent une assez longue avenue boueuse, plantée de
chaque côté d'arbustes rabougris. Ils traversèrent un vestibule, où sont
établis le contrôle et le vestiaire. Et enfin, poussés par la foule, ils
arrivèrent à la salle de bal.
C'est quelque chose comme une vaste grange, fort étroite, très longue,
avec un plafond excessivement bas, décoré de barbouillages surprenants.
Au fond, se trouve une sorte d'estrade, élevée de trois marches, où
boivent les gens sérieux.
Le parquet, c'est-à-dire l'espace réservé aux danseurs, est protégé par
une balustrade, et tout autour, des tables sont rangées, à travers
lesquelles circulent péniblement les simples curieux.
La fête atteignait son apogée, quand entrèrent les deux jeunes gens.
Aux sons enragés des pistons et des trombones, deux cents danseurs,
hommes et femmes, rouges, haletants, échevelés, se mêlaient, se
démenaient et se disloquaient, en proie à une sorte d'épilepsie
furieuse.
Et assis à toutes les tables, pressés, entassés, trois cents
consommateurs des deux sexes buvaient de la bière à pleines chopes, et
tarissaient, d'une soif inextinguible, d'immenses saladiers de vin.
La chaleur était intolérable, le gaz brûlait les yeux, mille senteurs
âcres et nauséabondes saisissaient à la gorge. Et du parquet,
incessamment battu en mesure, montaient des flots de poussière qui se
résolvaient en pluie, après avoir plané comme un nuage au-dessus de la
cohue.
En dépit de l'affiche qui promettait un bal paré et masqué, on
n'apercevait que de rares costumes, dans la mêlée des paletots douteux.
Et quels costumes! Des oripeaux sans nom, des haillons immondes, passés,
tachés, souillés, qui, depuis des années, de carnaval en carnaval,
traînaient sur l'échine des ivrognes, et s'éraillaient aux tables
boiteuses des cabarets de barrière...
Non sans peine, le docteur et Raymond trouvèrent, sur l'estrade, à un
endroit d'où ils dominaient tout le bal, une table libre et bien en vue.
Et ils étaient à peine assis qu'un garçon s'approcha, demandant ce qu'il
fallait servir à ces messieurs.
--Donnez-nous de la bière, commanda le docteur.
Grâce à sa robuste carrure, au ton surtout dont il criait: «Gare aux
taches!» ce garçon glissait comme une anguille à travers cette cohue.
Il ne tarda pas à reparaître, portant une bouteille et deux verres; mais
avant de verser:
--C'est vingt sous, dit-il, et d'avance.
Le docteur Legris paya sans sourciller.
C'est sans arrière-pensée qu'il s'était mis à la disposition de Raymond.
Son concours accepté, il s'était promis de brider sa curiosité, si
ardente qu'elle pût être, se jurant bien de ne rien tenter, de ne pas
adresser une question pour forcer ou surprendre les confidences de celui
qui s'en remettait à sa bonne foi.
Raymond Delorge, lui, devait être à mille lieues de la situation
présente. Accoudé sur la table vineuse, le front dans la main, l'oeil
fixe, le visage contracté, il demeurait abîmé dans les plus noires
pensées. Avait-il conscience de l'endroit où il se trouvait? Assurément
non. Il ne s'apercevait pas que les polkas succédaient aux quadrilles,
les valses aux mazurkas; et que le temps passait.
Le docteur s'en apercevait, lui: à tout instant il tirait sa montre,
jusqu'à ce qu'enfin, impatienté, il secoua son compagnon en lui disant:
--Savez-vous que la nuit avance et que notre homme ne paraît guère?...
Si votre lettre allait n'être qu'une stupide mystification!...
Raymond tressaillit, comme le rêveur qu'on arrache à ses rêves:
--Impossible! répondit-il.
--Pourquoi? Serait-ce parce que cette lettre vous parle d'elle,
c'est-à-dire d'une femme que vous aimez?...
Une larme brilla dans les yeux de ce singulier garçon, larme de douleur
ou de colère:
--Non, prononça-t-il, ma certitude a une autre cause. Vous vous
rappelez, n'est-ce pas, la phrase de reconnaissance que doit prononcer
celui qui viendra nous chercher ici? Eh bien! c'est dans le jardin de
l'Élysée que mon père, le général Delorge, a été tué, dans la nuit du 30
novembre au 1er décembre 1851...
L'accent de Raymond, le feu sombre de son regard, éveillaient dans
l'esprit du docteur un monde de conjectures. Mais il les écarta.
Il venait de remarquer un des rares «déguisés» du bal qui, depuis un
moment, les épiait.
C'était un petit homme taillé en force, d'une physionomie plutôt
vulgaire que méchante. Il portait un costume d'ordre composite: un large
pantalon de velours éraillé, à bandes de satin jadis blanc, et une veste
espagnole dont la moitié des boutons manquait. Sur la tête il avait une
toque rouge, ornée d'un grand plumet.
--Serait-ce donc celui que nous attendons? pensait M. Legris.
C'était lui.
Il s'approcha de Raymond, lui frappa familièrement sur l'épaule, et
d'une voix dont l'alcool avait depuis longtemps détrempé les cordes:
--Je viens du jardin de l'Élysée, prononça-t-il.
Comme s'il eût été mû par un ressort, Raymond se dressa tout d'une pièce
et dit:
--Je suis prêt à vous suivre.
--En ce cas, arrivez vite, car nous sommes en retard.
Ce n'était pas sans une intime et bien naturelle satisfaction que le
docteur Legris avait pris la mesure de cet inconnu, à qui Raymond et lui
allaient s'abandonner.
--Ou je n'ai jamais su ce qu'est une physionomie, pensait-il, ou ce gros
gaillard est absolument incapable d'un crime.
Cependant le docteur songeait aussi:
--Ah çà! est-ce dans ce costume qu'il va nous conduire Dieu sait où?...
Pas tout à fait.
Arrivé au vestiaire, l'inconnu y prit un large mac-farlane qu'il jeta
sur ses épaules et échangea contre un chapeau de feutre mou sa toque à
plumet. Puis, d'un air content de soi:
--Hein! fit-il, je ne suis pas long à changer de pelure, moi, et si vous
avez de bonnes jambes...
Mais il s'interrompit, tout interloqué, en reconnaissant que Raymond
n'était pas seul.
--Oh! oh! oh! gronda-t-il sur trois tons différents, et d'une voix
toujours plus éraillée que le velours de son pantalon... On ne m'avait
annoncé qu'une pratique.
Le docteur s'avançait pour intervenir; Raymond le prévint.
--C'est possible, répondit-il, mais si monsieur ne peut m'accompagner,
je renonce à vous suivre.
L'homme, évidemment perplexe, se grattait le nez avec une sorte de rage.
Ce devait être un moyen à lui de provoquer l'éclosion des idées. Et il
lui réussit, car soudain:
--Bête que je suis! s'écria-t-il, je vais régler cela en un tour de
main. Ne bougez pas, je reviens.
Et il se rejeta dans la mêlée du bal.
--Ah! c'est nous qui sommes des niais! fit presque aussitôt M. Legris.
Cet homme rentre chercher des instructions; donc celui qui l'emploie et
le paye, l'auteur de la lettre anonyme, est dans la salle. J'aurais dû
me lancer sur ses talons, et si je savais qu'il fût encore temps...
Non... l'homme reparaissait.
--Tout est arrangé, dit-il gaîment, arrivez tous deux; ce sera le même
prix...
L'instant d'après ils étaient dehors.
Il était bien près d'une heure, à ce moment. L'économe administration de
la _Reine-Blanche_ avait éteint son illumination extérieure. Le
pâtissier avait mis les volets de son échoppe. Tout était fermé aux
environs. Il ne passait plus un chat sur le boulevard Clichy, et c'est à
peine si de loin en loin on apercevait un sergent de ville s'abritant
sous quelque porte cochère.
Le temps, après avoir menacé toute la journée, était devenu affreux.
C'était une véritable tempête qui s'abattait sur Paris, pliant comme des
roseaux les jeunes arbres du boulevard, tordant les tuyaux de cheminées,
faisant voler au loin les ardoises des toits.
Cependant la nuit n'était pas sombre, et par moments, à travers les
déchirures des nuages noirs chassés par un vent furieux, la lune
apparaissait, accentuant la silhouette des maisons et faisant resplendir
comme des miroirs d'argent les flaques d'eau des avenues.
Mais qu'importait le temps, au docteur et à Raymond? Ayant relevé le
collet de leur paletot, ils s'étaient pris par le bras, et, silencieux,
ils marchaient derrière leur guide.
Lui allait, d'une allure insoucieuse, les mains dans les poches,
sifflotant un air de valse.
En sortant de l'allée boueuse de la _Reine-Blanche_, il avait pris du
côté de la cité Véron, la cité par excellence des «jolis cabinets à
louer».
Il fit ainsi cent cinquante pas, dans la direction des Batignolles, puis
tournant court, il s'engagea dans l'avenue du cimetière du Nord.
C'est une large avenue plantée d'arbres où se fait dans le jour un grand
commerce de vins et d'emblèmes funéraires, mais qui n'a d'autre issue
que le cimetière dont on aperçoit, à l'extrémité, le large portail.
Aussi, le docteur s'arrêta-t-il net, et lâchant le bras de Raymond:
--Ah çà! l'ami, demanda-t-il à leur guide, où nous menez-vous par là?
--Où l'on m'a dit.
--Soit! Mais la nuit, quand le cimetière est fermé, cette avenue est une
impasse...
--Possible!... Allons, avançons-nous?...
--Vous nous accorderez bien dix secondes, interrompit M. Legris.
Et attirant Raymond à l'écart:
--Si vous me connaissiez mieux, lui dit-il très vite, je n'aurais pas
besoin de vous affirmer que je ne suis pas homme à reculer jamais.
Seulement j'aime à me renseigner. Notre expédition me paraît prendre une
tournure singulière. Donc, excusez mes questions: neuf fois sur dix,
quand on reçoit une lettre anonyme, on sait quel nom mettre au bas...
Raymond l'arrêta d'un geste:
--La lettre peut aussi bien venir d'un ami dévoué que d'un ennemi
mortel, répondit-il, voilà tout ce que je puis dire...
M. Legris ne broncha pas.
--Parfait! dit-il, comme s'il eût été satisfait de cette réponse
évasive.
Et de ce ton goguenard dont les hommes forts voilent leurs impressions:
--Nous sommes à vous, l'ami, cria-t-il à leur guide: allez...
Il alla droit à la porte du cimetière, et il s'apprêtait à tirer la
corde de la cloche, quand Raymond, d'un geste rapide, lui arrêta le
bras.
--Prenez garde, lui dit-il, ni mon ami ni moi ne sommes de ceux qu'on
mystifie impunément.
Dédaigneusement l'homme haussa les épaules.
--J'ai l'ordre, répondit-il, de ne vous donner aucune explication. J'ai
reçu une commission, je la remplis. Voulez-vous pousser la chose
jusqu'au bout? Laissez-moi faire. Avez-vous peur et désirez-vous en
rester là? Retournons d'où nous venons. Moi, je m'en bats l'oeil;
arrive qui plante, je suis payé d'avance!
Et ce disant, il frappa sur la poche de son pantalon de velours, qui
rendit un son métallique.
--Cependant...
--Il n'y a pas de cependant, c'est oui ou non, et tout de suite, car je
n'ai pas envie de moisir ici... Et, par-dessus le marché, je dois vous
engager à brider votre langue, quoi qu'il arrive. Un mot ou seulement
une exclamation pourraient nous coûter cher... Nous jouons plus gros jeu
que vous ne pensez...
Le docteur Legris se pencha vers son compagnon.
--Laissons-le faire, lui souffla-t-il dans l'oreille.
--Faites donc, dit Raymond, nous nous tairons.
L'homme sonna et attendit.
Deux minutes s'écoulèrent, on entendit un pas trainant et quelques
jurons étouffés, et enfin la porte du cimetière s'entre-bâilla.
Un homme, un gardien, parut, portant une lanterne. Tiré de son lit par
le son de la cloche, il était à demi-vêtu et coiffé d'un bonnet de
coton.
--Qu'est-ce que vous voulez ici? demanda-t-il brutalement.
Pour toute réponse, le guide des deux jeunes gens tira de sa poche un
papier et le lui tendit en disant:
--Savez-vous lire? Lisez, et vous le saurez, mon brave.
Méthodiquement, le gardien accrocha sa lanterne à une des ferrures de la
porte, et se mit à parcourir ce papier, examinant avec soin les timbres
dont il était revêtu. Et quand il eut achevé:
--Que ne parliez-vous tout de suite! fit-il. Combien êtes-vous?
--Trois.
--Entrez.
Ils entrèrent, et quand le gardien eut soigneusement refermé la porte:
--Puisque vous êtes là, dit-il, les rondes seraient inutiles, n'est-ce
pas?
--Évidemment! répondit du ton le plus tranquille l'homme au mac-farlane.
--En ce cas, je vais me payer un fameux somme; et vous autres, bien du
plaisir, et bonne chance!
C'est dans l'attitude d'un flegme imperturbable, que l'étrange danseur
de la _Reine-Blanche_ suivit de l'oeil le gardien qui, sans défiance,
regagnait sa maisonnette.
Mais quand il l'eut vu rentrer et tirer la porte sur lui, ah! alors il
respira à pleins poumons, comme après un péril heureusement conjuré. Et
dessinant du bras un geste moqueur:
--Ni vu ni connu! fit-il de sa voix la plus enrouée. Enfoncé le
gêneur!...
Ses compagnons, Raymond et le docteur Legris, l'examinaient d'un air de
stupeur immense; mais il s'en souciait bien, vraiment!
--Nous y sommes! répétait-il gaiement, nous y sommes!...
Ils étaient alors debout au milieu du rond-point qui ouvre le cimetière
Montmartre, à quelques pas du socle de marbre où semble dormir de
l'éternel sommeil le bronze de Godefroy Cavaignac.
Devant eux, jusqu'au fond de l'horizon, se déroulait l'immense champ du
repos, devenu trop étroit.
Certes, ni le docteur ni Raymond n'étaient accessibles aux terreurs
superstitieuses qui hantent les cerveaux faibles, et cependant, peu à
peu, ils se sentaient envahis par cette vague et mystérieuse angoisse
qui se dégage de la mort.
Seul, le guide gardait son insouciance.
--Le plus fort est fait, reprit-il, mais si nous restons ici à reverdir,
nous arriverons trop tard. Allons, en avant trois!...
Et sans hésiter, en homme qui connaît sa route, il s'engagea dans une
des allées de droite, une longue allée bordée d'une triple rangée de
monuments funèbres.
Sans une objection, sans un mot, les jeunes gens le suivirent encore.
Où? Dans quel but? Ils ne se le demandaient même plus à eux-mêmes, tant
ils étaient bouleversés par l'étrangeté de la situation et saisis du
spectacle qui s'offrait à eux.
La pluie avait cessé, mais le vent redoublait de furie et se déchaînait
dans les arbres, emplissant l'air de sifflements lugubres, qui
semblaient, dans la nuit, des gémissements et des sanglots. Toujours
plus pressés et plus rapides, les nuages volaient emportés par la
tourmente. Les ténèbres, à tout instant, succédaient aux clartés
indécises de la lune. L'ombre se peuplait. Tout revêtait des formes
fantastiques. Les grands cyprès se dressaient, menaçants comme des
spectres, et, pareilles à de blancs fantômes, apparaissaient les statues
éplorées debout sur les tombeaux...
Cependant, l'homme au mac-farlane allait toujours à travers le dédale du
cimetière.
Du même pas égal et sûr il traversa successivement plusieurs avenues,
descendit un escalier, remonta une pente roide, et finalement s'arrêta
devant une sorte de clairière, non loin de la chapelle bâtie récemment
par la famille de Champdoce.
--Halte! prononça-t-il, nous sommes arrivés.
Très évidemment, toutes ses mesures étaient d'avance prises, et bien
prises pour atteindre le but qu'il se proposait. Il avait dû venir dans
la journée reconnaître le terrain.
[Illustration: Ils étaient assis à une table bien en vue, au milieu du
bal.]
Il attira les jeunes gens derrière un épais rideau d'arbres verts, et
leur montrant un banc vermoulu au milieu des broussailles:
--Asseyez-vous là, leur dit-il.
--Soit! et ensuite?
--Ensuite? Il ne s'agit plus que d'ouvrir les yeux et les oreilles.
Regardez...
De l'endroit où ils étaient postés, les jeunes gens apercevaient, à une
vingtaine de mètres, la portion du mur de clôture qui longe la rue de
Maistre.
Entre eux et le mur, le terrain était plat et nu, et ils n'y voyaient
rien qu'une tombe. Cette tombe était en réparation. La pierre tumulaire
avait été déplacée, et on discernait l'ouverture d'un étroit caveau.
Les ouvriers avaient dû y travailler dans la journée, et même,
circonstance singulière, ils y avaient laissé leurs outils.
--Et maintenant... commença le docteur.
--Maintenant... dit rudement l'homme, vous allez me faire l'amitié de
vous taire et de ne plus bouger...
Après avoir tant accepté, ce n'était plus le lieu ni l'instant de
discuter. Les deux jeunes gens se turent et attendirent, troublés,
anxieux, se demandant s'ils veillaient ou s'ils étaient le jouet d'un
cauchemar; si c'était bien vrai qu'ils étaient là, en pleine nuit, dans
ce cimetière, où ils avaient été introduits ils ne savaient comment, par
cet inconnu, rencontré dans un bal public, et encore vêtu de sa livrée
de carnaval...
Mais cet inconnu, tout à coup, eut un tressaillement et une exclamation
sourde:
--Silence! fit-il d'une voix qui, pour la première fois, trahit une
émotion; le mur, regardez le mur...
Au-dessus de ce mur, lentement, méthodiquement, une forme humaine
s'élevait... C'était bien un homme, et il faisait assez clair pour
reconnaître qu'il était coiffé d'une casquette et vêtu d'une longue
blouse de couleur sombre.
Ayant atteint le chaperon du mur, il s'y mit à cheval, et se penchant du
côté de la rue, il attira à lui une échelle qu'il fit basculer avec
précaution et glisser ensuite du côté du cimetière.
Épouvantés cette fois, Raymond et le docteur se rapprochèrent de leur
guide pour l'interroger. Mais lui, leur prenant les poignets et les
étreignant:
--Chut! donc, tonnerre de ciel! fit-il. Ceci n'est encore rien.
En effet, sur le chaperon du mur, un second personnage se glissait, vêtu
comme le premier. Ils semblèrent tenir conseil, puis descendant dans le
cimetière, ils se mirent rôder de ci de là, prêtant l'oreille.
Rassurés par leur inspection, ils revinrent à l'échelle et firent
probablement un signal convenu, car presque aussitôt un troisième
individu apparut.
Ce dernier, autant qu'on en pouvait juger d'après ses vêtements et ses
façons, devait appartenir aux plus hautes sphères sociales.
Il était, en tout cas, le maître des deux autres, on en était certain
rien qu'à son attitude et à la leur. Il les interrogeait, c'était
visible, et satisfait sans doute de leur réponse, il fit un signe du
côté de la rue.
Trois secondes après, la silhouette d'une femme se dressait au-dessus du
mur.
--Ah! tonnerre! gronda l'homme de la _Reine-Blanche_, elle a de
l'aplomb, celle-là!...
Elle était vêtue de noir et portait un voile si épais que, même en plein
jour, on n'eût pas distingué ses traits.
L'homme au vêtement élégant lui ayant tendu la main pour l'aider à
passer le mur, elle l'écarta, traversa seule et se laissa légèrement
glisser dans le cimetière...
Aussitôt ces quatre complices s'approchèrent jusqu'à la tombe en
réparation, si près de la cachette du docteur et de Raymond, qu'on y
entendait distinctement leurs moindres paroles.
--C'est ici! fit l'homme qui semblait diriger cette expédition.
--Eh bien! dit la femme d'un ton impérieux, faisons vite...
Comme s'ils n'eussent attendu que cet ordre, les deux hommes en blouse
ramassèrent à terre un levier oublié, et en un instant, sans bruit,
achevèrent de desceller les pierres du caveau...
Cela fait, ils se baissèrent ensemble vers le trou béant, et réunissant
leurs forces, ils remontèrent à fleur du sol un cercueil...
Debout, près de la femme voilée, l'homme qui les commandait avait suivi
leur travail:
--Maintenant, madame la duchesse, prononça-t-il, vous allez voir si je
vous ai trompée. Allez, vous autres...
Avec une rare dextérité, les deux hommes introduisirent entre les
planches le bout de leur levier, et, pesant ensemble, ils firent sauter
le couvercle, qui éclata avec un bruit sinistre...
Aussitôt, cette femme que les autres appelaient Mme la duchesse,
bondit jusqu'au cercueil, se pencha au-dessus, y plongea le bras avec
une précipitation folle; puis d'un accent de joie délirante:
--Vide!... s'écria-t-elle, son cercueil est bien vide!...
Immobiles derrière le rideau de cyprès qui les cachait, le docteur et
Raymond Delorge attendaient un mot qui leur révélât le sens de cette
scène inouïe, un mot qui leur apprît à quelles sources d'intérêt et de
passion puisaient leur audace ces gens qui osaient ainsi en plein Paris
escalader les clôtures sacrées d'un cimetière et violer le secret d'un
tombeau.
Ce mot ne fut pas prononcé...
C'est sans échanger une parole que l'homme aux vêtements élégants et la
femme en noir, la duchesse, regagnèrent l'échelle et disparurent de
l'autre côté du mur.
Les complices subalternes, les deux hommes en blouse, restaient seuls
dans le cimetière.
Rapidement ils rajustèrent les planches du cercueil et le redescendirent
dans le caveau, après quoi, tant bien que mal, ils remirent en place les
pierres qu'ils avaient descellées, effaçant vaille que vaille toute
trace d'effraction...
Cette besogne terminée, le plus tranquillement du monde, ils regagnèrent
le mur, retirèrent leur échelle et disparurent...
De la scène dont le docteur et Raymond venaient d'être témoins, nul
vestige ne restait plus qui leur en attestât la réalité... Tout s'était
évanoui comme une de ces visions qu'enfantent les ténèbres et que
dissipe le jour...
Il était d'ailleurs temps que tout finît. Raymond n'en eût pu supporter
davantage, tant depuis un moment toutes ses facultés s'exaltaient
jusqu'à un degré presque insoutenable.
Saisissant par le bras, rudement, l'homme de la _Reine-Blanche_:
--Maintenant, lui dit-il, tu vas nous expliquer pourquoi tu nous as fait
assister à cet abominable sacrilège. Qui sont ces gens qui violent les
tombeaux? Qu'est-ce que ce cercueil qui est vide? Que veut-on de moi?
Parle! Des faits, des noms, et vite...
Tranquillement, l'homme s'était dégagé.
--Vous vous trompez d'adresse, bourgeois, répondit-il de son accent
d'insouciance narquoise. Les gens qui m'ont payé pour vous amener ici ne
m'ont pas dit leurs secrets. Je ne sais rien... Mais j'ai idée que tout
ce que vous demandez doit être écrit sur la pierre tombale...
Le docteur et Raymond eurent le même mouvement:
--C'est pourtant vrai!...
Et abandonnant l'homme, ils bondirent jusqu'à la pierre.
Elle était petite et humble, comme si elle eût été marchandée sou à sou
au marbrier funèbre. Au milieu, on lisait:
MARIE SIDONIE
MORTE A VINGT-SEPT ANS
_Priez pour elle!_
--Eh bien? demanda le docteur.
Raymond semblait abasourdi.
--Pas de nom de famille! murmurait-il, et ce nom de Sidonie n'éveille en
moi aucun souvenir... J'ai beau chercher, rien!...
Le docteur, par bonheur, gardait presque son sang-froid accoutumé.
--Ce n'est pas la peine, mon cher, prononça-t-il, de vous creuser la
cervelle. Retournons rejoindre notre guide.
Mais quand ils revinrent au banc vermoulu, derrière les cyprès, l'homme
au mac-farlane n'y était plus.
Ils appelèrent... pas de réponse. Ils écoutèrent... nul bruit. Ils
cherchèrent aux alentours... rien.
--Nous sommes joués! fit le docteur, d'un ton qui annonçait plus de
colère que de surprise, joués comme des enfants!
--Mais cet homme...
--Il doit être dehors à cette heure... Mais soyez tranquille, nous le
retrouverons, je le veux... Seulement il faudrait pouvoir sortir d'ici à
l'instant.
Oui, mais comment? En escaladant le mur? C'était à peine praticable, et
en tout cas, bien imprudent.
Si encore ils avaient eu idée du moyen employé par leur guide pour les
introduire dans le cimetière!
--N'importe! s'écria le docteur, j'ai un plan, et précisément parce
qu'il est hardi, il doit réussir. Regagnons la porte.
Le malheur est qu'ils ne connaissaient pas le cimetière, qu'ils ne
savaient même pas dans quelle partie ils se trouvaient. Longtemps ils
errèrent à travers le dédale des tombes. La peur, par moments, les
prenait presque...
--Si on nous trouvait ici, disait Raymond, comment expliquer notre
présence!
Enfin le docteur crut reconnaître l'allée prise la première par leur
guide. Il ne se trompait pas. Bientôt ils aperçurent le rond-point et la
maisonnette du gardien.
--Maintenant, dit le docteur, à la grâce de Dieu!
Et il alla frapper au carreau de la maisonnette.
--Qui va là? dit une voix de l'intérieur.
--Nous, parbleu! répondit le docteur, nous voudrions sortir.
--Déjà! votre camarade qui vient de partir m'avait dit que vous
resteriez jusqu'à l'ouverture...
--Nous avons réfléchi.
--Alors, attendez une minute, et je suis à vous, dit le gardien.
Il ne fut pas long à paraître, en effet, et ayant ouvert la porte, il
mit les deux jeunes gens dehors, en leur disant:
--A une autre fois!...
Le docteur se frotta les mains.
--Eh! eh! fit-il, quand la porte fut fermée, peut-être tenons-nous notre
homme!
III
C'est sur une circonstance bien futile en apparence, et qui avait
totalement échappé à Raymond, que reposaient toutes les espérances du
docteur Legris.
Pressé de questions, leur guide leur avait répondu avec un accent de
regret dont il n'y avait pas à suspecter la sincérité:
«Ah çà! croyez-vous donc que c'est pour mon plaisir que j'ai quitté le
bal au plus beau moment, et juste comme je venais de faire une
connaissance charmante?...»
--Donc, concluait le docteur, il y a dix à parier contre un que cet ami
de la gaîté est allé reprendre son quadrille interrompu.
--A moins qu'il ne se défie, objecta Raymond.
--Et de qui, s'il vous plaît? De nous? Impossible! Ne nous croit-il pas
pris dans le cimetière comme dans un piège pour le reste de la nuit?
Moi, je ne crains qu'une chose: c'est que le bal ne soit fini.
Il ne l'était pas. En arrivant à l'allée boueuse de la _Reine-Blanche_,
les jeunes gens aperçurent au fond les reflets de l'illumination de la
salle.
--Entrons! fit Raymond.
Mais le docteur l'arrêtant:
--Plaisantez-vous? dit-il. Oubliez-vous que si nous avons intérêt à
rejoindre cet homme, il a un intérêt non moindre à nous éviter?
--Ah! si je le tenais, docteur!...
--Vous l'avez tenu, mon cher ami, et il n'a pas parlé. Croyez-moi, pas
de violence. Laissez-moi agir, moi qui suis de sang-froid. Attendez ici,
pendant que j'entrerai seul en prenant mes précautions pour n'être pas
reconnu.
Ces précautions étaient indiquées par les circonstances mêmes.
A la _Reine-Blanche_, comme à tous les bals publics, est établi pendant
le carnaval un magasin où on loue des costumes.
C'est là que se rendit tout droit le docteur. Et moyennant trois francs
dix sous, une vieille femme, qui avait un faux air de sorcière, mit à sa
disposition une longue souquenille de lustrine noire, qu'elle décorait
du nom de domino.
C'était puant, malpropre, répugnant, et à tout autre moment le docteur
eût reculé devant cette loque. Mais le temps pressait. Il l'endossa,
rabattit, non sans dégoût, le capuchon sur son visage, et se glissa dans
la salle de bal.
Elle était vide, ou autant dire. De la cohue de la soirée, c'est à peine
si soixante ou quatre-vingts enragés restaient, les uns achevant de se
griser autour des tables poisseuses, les autres se ruant avec des gestes
épileptiques en une sorte de galop échevelé.
Mais qu'importait au docteur Legris!
Il venait de reconnaître, assis à une des tables de l'estrade, devant un
bol immense de vin à la française, l'homme au mac-farlane. Près de lui,
vêtue d'un costume de bayadère, bien trop large et beaucoup trop court,
buvait une surprenante créature, d'une laideur et d'une maigreur
invraisemblables.
--Allons, la chance est pour nous! pensa le docteur.
Et jugeant inutile un plus long séjour dans ce bal, il courut se
débarrasser de son domino, et rejoignant Raymond:
--Il ne s'agit plus, lui dit-il, que de savoir où demeure ce gaillard,
ce qu'il fait et comment il s'appelle. Et pour y arriver, voici le
programme: nous allons monter dans une voiture, d'où nous guetterons la
sortie de notre inconnu. Dès qu'il paraîtra, nous commanderons à notre
cocher de le suivre, où qu'il aille, à pied ou en fiacre. Dame! c'est un
singulier métier que nous ferons là, mais nous n'avons pas le choix des
moyens...
La décision prise, ils se hâtèrent de l'exécuter, et bien ils firent,
car ils étaient à peine blottis dans un fiacre, que l'homme sortit de la
_Reine-Blanche_, traînant à son bras la bayadère maigre.
Il avait repris son mac-farlane, et sa compagne avait jeté sur ses
épaules osseuses un flamboyant châle à carreaux rouges et noirs.
Aussitôt le docteur baissa la glace de devant de sa voiture, et les
montrant au cocher:
--Voilà, lui dit-il, les gens qu'il s'agit de suivre sans qu'ils s'en
doutent. Si vous réussissez, il y aura vingt francs de pourboire.
--Connu! répondit le cocher en clignant de l'oeil.
Et d'un vigoureux coup de fouet, il réveilla son pauvre cheval, qui
partit en traînant la jambe...
Le jour se levait... Comme toujours au matin, après une tempête, le ciel
était clair. Le vent avait déjà séché le bitume des trottoirs.
Les boulevards extérieurs s'éveillaient. Les balayeurs s'emparaient de
la chaussée, les lourdes charrettes chargées de pierres commençaient à
circuler. Et par toutes les rues descendaient, des hauteurs de
Montmartre, des groupes d'ouvriers...
Mais ni l'homme au mac-farlane, ni la bayadère ne craignaient les
regards, et c'est le plus fièrement du monde qu'ils longeaient le
boulevard Rochechouart.
Parfois, des ouvriers les interpellaient de loin, et les poursuivaient
de quolibets assez peu flatteurs. Ils y répondaient de la belle façon.
D'autres fois, c'était eux qui commençaient à apostropher les balayeurs.
C'est ainsi qu'ils arrivèrent chaussée Clignancourt. Ils la remontèrent
un moment, tournèrent à gauche, rue Saint-André, puis à droite, rue
Feutrier...
Puis le fiacre où se cachaient le docteur et Raymond s'arrêta, et le
cocher se penchant vers eux, leur dit:
--Le pourboire est gagné! Vos masques viennent de rentrer dans une
maison à vingt pas d'ici.
C'était une maison garnie, de misérable apparence, et qui semblait
presque inhabitée malgré ses nombreux écriteaux annonçant des chambres
et des cabinets _meublés bourgeoisement_.
Sur la porte, un gros homme, le ventre ceint d'un tablier bleu, à pièce,
fumait sa pipe.
--Vous êtes le maître de la maison, monsieur? lui demanda le docteur.
--Bien à votre service, répondit-il en retirant sa casquette de l'air le
plus gracieux.
--Nous aurions besoin d'un renseignement... Il vient d'entrer chez vous
un homme vêtu d'un mac-farlane...
--Et donnant le bras à une dame, n'est-ce pas?
--Précisément... Nous aurions, mon ami et moi, à les entretenir d'une
affaire excessivement importante, d'une affaire où il y aurait beaucoup
d'argent à gagner...
Le maître du garni avait levé les bras au ciel.
--Pas de chance!... s'écria-t-il.
--Pourquoi?
--M. Potencier--c'est le nom de ce monsieur--n'est plus mon locataire
depuis le quinze du mois dernier...
--Qu'importe, puisqu'il vient d'entrer chez vous...
L'hôtelier souriait.
--Il n'y est déjà plus, répondit-il... M. Potencier et sa dame n'ont
fait que traverser la maison, qui a deux issues, comme vous pouvez le
voir...
Et se dérangeant un peu, il montrait un couloir interminable, au fond
duquel on apercevait une autre rue.
Ce fut comme un seau d'eau froide tombant de haut sur la tête de Raymond
et du docteur Legris. Avoir pris tant de peine pour aboutir à un tel
échec, c'était humiliant et irritant. Mais le docteur savait se
contraindre:
--Si M. Potencier n'est plus votre locataire, dit-il au maître du garni,
il a dû vous laisser sa nouvelle adresse...
--Lui!... jamais de la vie. C'est un homme très caché, voyez-vous, qui
n'aime pas qu'on se mêle de ses affaires...
--De sorte qu'il vous est impossible de nous dire où le trouver...
--Oh! tout à fait impossible.
Le docteur avait tiré son portefeuille, et tout en semblant y chercher
quelque chose, il remuait trois ou quatre billets de banque de cent
francs qui s'y trouvaient, et il les maniait si habilement qu'ils
paraissaient se multiplier et foisonner sous ses doigts.
--C'est une belle occasion, fit-il, que M. Potencier perd de gagner une
grosse somme... Mais tenez, voici enfin ce que je cherchais... faites-le
tenir, s'il se peut, à votre ex-locataire, en le prévenant que je désire
lui parler...
Et ce disant, il tendait à l'hôtelier une de ses cartes de visite:
LE DOCTEUR VALENTIN LEGRIS
_place du Théâtre, à Montmartre_
CONSULTATIONS TOUS LES JOURS, DE UNE HEURE A TROIS
(_gratuites le lundi et le jeudi_)
La vue de la quantité de billets de banque que lui avait paru remuer le
docteur avait rendu fort sérieux le patron du garni.
--Je ne pense pas, dit-il, que je puisse jamais faire cette commission.
Je garde pourtant cette carte, et si je venais à savoir où demeure M.
Potencier...
--Vous la lui remettriez, c'est entendu. Et sur ce, au plaisir! cher
monsieur...
Assurément, le docteur n'espérait pas que sa carte lui attirât jamais la
visite de M. Potencier. Mais il était de ceux dont l'avis est qu'il faut
toujours aider le hasard et lui laisser ouvertes le plus de portes
possible.
[Illustration:--Regardez le haut du mur.]
--Cet homme nous échappe, dit-il à Raymond, tandis qu'ils regagnaient
leur voiture; nous ne le reverrons plus désormais, que s'il le veut
bien.
--Qui sait? prononça Raymond.
Et s'arrêtant court au milieu de la rue:
--Il m'est venu une idée, docteur. Pendant que vous parliez à cet
hôtelier moi je songeais. Comment, me disais-je, cet homme s'y est-il
pris pour nous introduire dans le cimetière? Il a présenté un papier que
le gardien a lu et serré ensuite dans sa poche. Donc, ce papier devait
être un permis donné par l'administration, supérieure, sous un prétexte
que j'ignore, mais qu'il m'est aisé d'imaginer...
--Jusqu'ici très bien, approuva le docteur. Cette opinion est si bien la
mienne que j'en ai déduit l'expédient qui nous a rendu la liberté...
--Eh bien! ce permis porte nécessairement le nom de la personne à qui il
a été délivré, de sorte que si le gardien l'avait encore en sa
possession, et qu'il consentît à nous en laisser prendre connaissance...
Le docteur se frappa le front.
--Comment, diable! n'avais-je pas songé à cela! interrompit-il. Venez
vite!
Mais le cocher qui les avait amenés n'était guère disposé à les
reconduire.
Sa remise était à deux pas, disait-il, et son pauvre cheval, qui avait
passé la nuit, ne tenait plus debout.
Ils perdirent donc une heure à chercher un autre fiacre qu'ils ne
trouvèrent pas. Ils mirent un bon quart d'heure à découvrir un
commissionnaire qu'ils envoyèrent, rue Blanche, porter à Mme Delorge
une lettre qui lui expliquait l'absence de son fils.
Enfin, comme ils étaient exténués de fatigue et de besoin, ils
rentrèrent au _café Périclès_, où Justus leur servit une tasse de
chocolat. Et ils y furent retenus un bon moment par le journaliste
Peyrolas, lequel était aux anges, ayant, l'avant-veille, publié un
article qui allait, espérait-il, lui valoir un mois de prison,
c'est-à-dire le poser dans le monde et le classer parmi les hommes
d'État de l'avenir.
Si bien qu'il était plus de dix heures quand Raymond et le docteur
tournèrent le coin de l'avenue du cimetière du Nord.
--Avançons avec précaution, avait dit le docteur, et avant de nous
adresser au gardien, sondons un peu le terrain aux environs.
Jamais circonspection ne reçut plus vite sa récompense.
Ils avaient à peine dépassé la grande porte, qu'ils aperçurent, au
milieu du rond-point, un groupe de gardiens et de sergents de ville
causant et gesticulant avec une animation extraordinaire.
--Oh! fit M. Legris en serrant le bras de Raymond, il y a quelque
chose... Tâchons de savoir ce dont se préoccupent tous ces gens. Mais
prenons garde...
C'est avec la plus sage lenteur, en effet, et par une manoeuvre
tournante des plus habiles, qu'ils s'approchèrent du groupe.
Un vieux gardien à barbe blanche avait la parole.
--Ma foi! disait-il, j'y aurais été pris tout comme mon camarade.
Comment soupçonner une scélératesse pareille? Trois hommes se présentent
en pleine nuit à la porte du cimetière, ils montrent un papier de la
Préfecture, où il est expliqué qu'ils sont inspecteurs de la police de
sûreté, et où il est dit qu'il faut les laisser entrer, leur prêter
main-forte au besoin, et même leur obéir... Dame! on leur dit:
Donnez-vous donc la peine de passer!...
--Pas quand le permis est faux! objecta un brigadier.
--Comment le deviner? Il y avait un en-tête de la Préfecture de police.
--C'est vrai, cet imprimé a dû être volé dans les bureaux. Mais les
signatures, les cachets, tout est contrefait, et si grossièrement que la
contrefaçon saute aux yeux...
--Aux vôtres, peut-être, qui êtes de la partie... Mais non pas à ceux
d'un pauvre diable qu'on éveille en sursaut...
Pour justifier leur présence et leur immobilité près du groupe, au cas
où on viendrait à les remarquer, Raymond et le docteur avaient pris
chacun un cigare, qu'ils feignaient de ne pouvoir allumer, tout en
brûlant force allumettes.
Cependant, un sergent de ville poursuivait:
--Sait-on du moins ce qu'ils voulaient, ces brigands-là?
--Voler, parbleu! interrompit un autre.
--Qui sait! fit un vieux gardien. Il y a des fous qui ont des folies si
bizarres... Enfin, n'importe, nous allons passer une inspection soignée,
pour voir si tout est bien en ordre et à sa place...
--Et que les gredins aient volé ou non, déclara le brigadier, ils
peuvent être sûrs de leur affaire. La police leur aura bientôt mis le
grappin dessus...
--Oh! quant à ça...
--C'est sûr et certain, je vous le garantis. Le gardien qu'ils ont
trompé se souvient de leur signalement. Il y en a un surtout qu'il
reconnaîtrait, m'a-t-il dit, s'il le rencontrait dans la rue. C'est un
homme jeune, très comme il faut, de taille moyenne, portant toute sa
barbe, légère et molle, séparée en éventail au menton. Il était vêtu
d'un grand pardessus à longs poils, et portait un chapeau large et une
cravate blanche.
D'un brusque mouvement, le docteur entraînait Raymond vers l'intérieur
du cimetière...
Le signalement donné, c'était le sien propre, trait pour trait. Rien n'y
manquait. Que le brigadier se retournât, ou un de ses auditeurs, et le
docteur Legris se trouvait dans une situation difficile.
--Me voici dans de beaux draps! fit-il, quand il se crut à l'abri.
Raymond était désespéré. Il avait pris la main du docteur et la serrant:
--Comment reconnaître jamais, lui disait-il, tout ce que vous avez fait
pour moi, qui vous suis presque inconnu?... Jamais je ne me pardonnerai
l'embarras où je vous jette. Eh! je devais bien savoir qu'il y a sur moi
comme une fatalité, et que je porte malheur! Quand on se sait ainsi, on
vit seul...
Mais déjà le sourire était revenu sur les lèvres du docteur.
--Quand on est ainsi, dit-il de sa bonne voix sympathique, on accepte le
dévouement d'un ami, et on est deux à lutter contre la mauvaise fortune!
Dans la bouche du docteur Legris, ces grands mots: amitié et dévouement,
gardaient entière et intacte leur admirable signification.
Il suffisait qu'il les eût prononcés pour qu'il s'estimât engagé
d'honneur.
Mais, pour cela même, il détestait les phrases et l'emphase, fuyait les
explications et les effusions.
Voyant donc Raymond sincèrement ému:
--Nous recauserons de tout cela plus tard, reprit-il vivement.
L'important, pour l'heure, est de nous remettre à notre besogne,
laquelle, il faut bien l'avouer, se complique terriblement. Encore un
moyen d'arriver à la vérité qui nous échappe, car il serait insensé
d'aller demander communication du permis...
Puis, après quelques minutes de réflexion.
--N'importe, reprit-il, tout espoir n'est pas encore perdu d'avoir le
mot de l'énigme. Ah! je ne jette pas ainsi ma langue aux chiens, moi!
Marchons, tâchons de retrouver l'endroit où notre guide nous avait
conduits.
Le cimetière, à cette heure, n'avait plus rien des mystérieuses terreurs
de la nuit. Le mouvement et la vie l'emplissaient. A tout instant des
groupes passaient, les bras chargés de fleurs ou de couronnes
d'immortelles. Çà et là, dans des massifs, on entendait le chant
monotone d'un jardinier ou le grincement de la scie d'un tailleur de
pierre.
A la tempête de la nuit, une journée printanière succédait. Une brise
molle berçait les arbres gonflés de sève. Et tout le long des allées,
aux tièdes rayons du soleil, les premières primevères ouvraient leurs
feuilles d'un vert tendre.
Et tandis que les jeunes gens erraient à l'aventure, à travers le
labyrinthe des tombes, cherchant leur chemin qu'ils ne reconnaissaient
pas:
--Voici, disait le docteur à Raymond, voici l'idée bien simple qui m'est
venue. Les deux prénoms gravés sur la pierre: Marie-Sidonie, ne vous
rappellent, m'avez-vous dit, personne que vous ayez connu?
--Personne, docteur.
--Bien. Mais rien ne nous dit que le nom de famille, omis peut-être à
dessein, ne réveillerait pas vos souvenirs!...
--Il faudrait le savoir...
--Sachons-le. Il est inscrit au greffe du cimetière, évidemment.
Raymond tressaillit.
--Oubliez-vous donc, docteur, s'écria-t-il, la situation que nous fait
ce faux permis? Pouvons-nous raisonnablement nous présenter au greffe?
--Non. Mais nous pouvons y envoyer quelqu'un, le premier venu, le
commissionnaire du coin, si vous voulez...
Mais il s'interrompit, et d'un tout autre ton:
--Ah! nous y voici! dit-il. Cette fois, je ne me trompe pas.
Ils arrivaient, en effet, à l'endroit où les avait postés l'homme de la
_Reine-Blanche_. Ils reconnaissaient le banc vermoulu où ils s'étaient
assis, et le rideau de cyprès qui les avait cachés.
Devant eux, jusqu'au mur de clôture, s'étendait la clairière inculte et
nue.
Ils revoyaient la tombe, si audacieusement profanée, telle qu'elle leur
était apparue à la pâle clarté de la lune.
Elle était toujours dans le même état, c'est-à-dire en pleine
réparation, tout entourée de plâtras et d'éclats de moellons. La pierre
tombale était toujours retirée, les outils des ouvriers étaient encore à
terre.
A ce spectacle, le front du docteur se plissa.
--Oh! murmura-t-il, qu'est-ce que cela signifie?
C'est qu'il s'était attendu à trouver la tombe entièrement réparée.
C'était l'unique moyen de faire disparaître toute trace de l'odieuse
profanation, et il pensait que ceux qui avaient tant osé ne l'auraient
pas négligé, et que dès le matin ils auraient envoyé des ouvriers, leurs
complices de la nuit...
Mais non, rien.
Et les pierres du caveau, descellées violemment et replacées à la hâte,
trahissaient le sacrilège.
Voilà ce que le docteur avait vu d'un coup d'oeil.
Voilà ce que Raymond vit aussi, car répondant à l'exclamation de son
compagnon:
--Et vous avez entendu les gardiens, docteur, dit-il d'une voix altérée:
ils ont annoncé qu'ils allaient visiter attentivement le cimetière.
--Oui, j'ai entendu. S'ils viennent ici, et ils y viendront, ces
pierres, jetées là pêle-mêle attireront leur attention... Ils les
dérangeront et verront que la bière a été forcée... Ils soulèveront les
planches mal reclouées, et reconnaîtront que cette bière est vide...
Positivement, Raymond sentait sa raison se troubler.
--De sorte que... balbutia-t-il.
--De sorte que, si nous venions à être reconnus, nous serions arrêtés,
emprisonnés, accusés d'un crime incompréhensible, tant il est odieux, et
en danger, qui sait! d'être condamnés...
--Ah! vous m'épouvantez, docteur...
--Dame! prouvez donc votre innocence, s'il vous plaît! Allez donc
raconter la vérité à un juge d'instruction! Allez donc lui dire que sur
la foi d'une lettre anonyme, nous sommes allés au bal de la
_Reine-Blanche_, attendre, sans savoir dans quel but, un homme
inconnu... que cet homme s'est présenté à nous vêtu d'un costume de
carnaval, et que nous avons consenti à le suivre ici, sans explications;
qu'il nous a fait cacher, et que nous avons vu quatre personnes dont une
femme, que les autres appelaient «madame la duchesse», franchir le mur
du cimetière et violer cette tombe... Oui! allez un peu raconter cela à
votre juge!... «A d'autres! vous répondra-t-il, à d'autres! Est-ce que
de telles choses sont admissibles, en pleine civilisation, en plein
Paris, une nuit de carnaval!...»
Et sans laisser le temps à Raymond de placer une syllabe:
--C'est que ce n'est pas tout, reprit-il. On nous demandera pourquoi
cette bière est vide. On n'élève pas, que diable! des tombeaux sur une
bière vide. Nous redirons ce que nous avons vu, on haussera les épaules.
On nous montrera sur la pierre tombale ce nom gravé: Marie-Sidonie; on
nous demandera compte du cadavre...
Il se sentait pâlir en parlant ainsi, il regardait de tous côtés s'il
n'apercevait pas quelque gardien. La peur, cette peur qui ne discute ni
ne raisonne, troublait son jugement si net d'ordinaire, et il
entrevoyait de si terribles complications, que saisissant le bras de
Raymond:
--Partons, dit-il avec une violence extraordinaire, sortons d'ici,
fuyons!...
Par bonheur, ainsi qu'il arrive toujours, à mesure que se troublait le
docteur, Raymond redevenait plus maître de soi.
--Fuir ainsi, répondit-il, y songez-vous!... Oubliez-vous que le
cimetière est surveillé, que notre signalement est donné?... Courir,
marcher d'un pas rapide seulement, ne serait-ce pas nous dénoncer?...
Il est sûr que, tout signalement à part, leur seul aspect devait
éveiller des soupçons, et c'était miracle qu'on ne les eût pas remarqués
à l'entrée.
Leurs aventures de la nuit étaient tracées en quelque sorte sur leurs
vêtements souillés et salis, sur leurs bottes boueuses, sur leurs
pantalons crottés jusqu'au jarret et maculés de terre aux genoux, sur
leurs paletots mouillés et éraillés par les broussailles où ils
s'étaient blottis, sur leurs chapeaux même, poudrés par la poussière du
bal et hérissés ensuite par la pluie. Rappelé au sentiment exact de la
situation par la voix de son compagnon, le docteur s'était arrêté
court...
--Décidément, je perds la tête, fit-il avec un sourire un peu contraint.
Et cependant, la plus vulgaire prudence nous commande de quitter au plus
tôt le cimetière... Plus nous attendrons, moins il y aura de monde aux
portes et plus nous aurons de chances contre nous. C'est en ce moment
qu'il y a foule, qu'il faut tenter l'aventure... Donc, réparons de notre
mieux le désordre de notre toilette, rapprochons-nous de l'entrée,
mêlons-nous au cortège de quelque enterrement, et sortons la tête
baissée, comme des parents désolés...
IV
Sans encombre, sinon sans battements de coeur, Raymond et le docteur
Legris franchissaient quelques instants plus tard la porte redoutée du
cimetière Montmartre.
Une fois dans l'avenue ils étaient sauvés.
Et cependant ils ne respirèrent librement que plus tard, lorsqu'ils
eurent dépassé la place Pigalle, et qu'ils arrivèrent au _café de
Périclès_.
Ils s'y firent servir à déjeuner, dans un petit salon au premier étage,
que Justus réservait à ses clients de prédilection, autant pour causer
librement que pour échapper au terrible journaliste Peyrolas, lequel,
embusqué près de la porte d'entrée, guettait les arrivants et leur
lisait impitoyablement son fameux article.
Une côtelette et un verre de vin de Bordeaux ne devaient pas tarder à
rendre au docteur Legris l'élasticité de son esprit, et tout en versant
à boire à Raymond:
--C'est égal, disait-il, d'ici à quelque temps, je m'abstiendrai d'aller
rôder aux environs du cimetière Montmartre. Je viens de recevoir une
leçon dont je profiterai. Je sais, à présent, ce qu'il en peut coûter de
ne se point vêtir comme tout le monde, d'arborer des chapeaux d'une
forme à soi et de porter des cravates blanches.
Mais il perdait son temps à essayer de dérider son convive.
Tant qu'il avait conservé l'espoir d'arriver à la vérité, tant qu'il
avait entrevu un effort à faire ou un expédient à risquer, tant qu'il y
avait eu lutte, en un mot, et incertitude du résultat, Raymond avait su
maintenir son énergie à la hauteur des circonstances.
Battu, il s'abandonnait sans vergogne à la plus incroyable prostration.
Aussi, répondant à ses intimes réflexions, bien plus qu'il ne
s'adressait à son compagnon:
--Nous ne saurons rien, murmura-t-il, rien!...
Le docteur Legris achevait alors de déjeuner. Adonis avait versé son
café et il venait d'allumer un cigare.
--Vous vous trompez, Raymond, prononça-t-il d'une voix ferme. Peut-être
n'apprendrez-vous que trop tôt le mot de cette lugubre énigme.
--Hélas!...
Sachant par expérience que Justus Pufzenhofer en bon Allemand qu'il
était, avait la fâcheuse habitude de rôder autour des portes, et d'y
coller selon l'occasion l'oeil ou l'oreille, M. Legris s'était levé et
s'assurait que personne n'écoutait du dehors.
Revenant ensuite s'asseoir en face de son nouvel ami:
--Maintenant, commença-t-il, raisonnons froidement, s'il se peut, et
tâchons de mettre de l'ordre dans nos idées, car en vérité depuis hier
au soir nous pensons et nous agissons comme des enfants. Vous, cher ami,
vous aviez sans doute des raisons que j'ignore d'être profondément ému.
Quant à moi, en me voyant brusquement jeté dans cette ténébreuse
aventure, j'ai été impressionné d'une façon ridicule pour un homme de ma
trempe, médecin, et qui se pique de scepticisme.
Raymond essaya de l'interrompre pour protester; il n'en continua que
plus vite:
--De votre trouble et du mien, il est résulté que nous avons abandonné
la proie pour l'ombre, et que nous avons été joués. Le mal est fait,
n'en parlons plus. Mais en faut-il conclure que nous sommes incapables
de soulever le voile qui recouvre ce mystère? Non, certes, et je vais
essayer de vous le prouver...
Un geste sans signification précise fut la seule réponse de Raymond.
--Procédons donc méthodiquement, reprit le docteur, et du connu tâchons
de dégager l'inconnu. Tout d'abord, le mobile de cette intrigue est-il
considérable? Évidemment, oui. Ce n'est pas sans un intérêt immense que
des gens tentent une aventure aussi scabreuse que celle de cette nuit.
Mais quel est cet intérêt? Pour nous, voilà l'_x_, voilà la solution à
trouver. Ce que nous savons, par exemple, c'est que l'intérêt des
principaux complices est identique. Si l'homme triomphait, la femme
était folle de joie, comme lorsqu'on voit dépassées ses plus magnifiques
espérances. Quant au but qu'ils se proposaient, il nous est révélé par
les faits mêmes. Ils voulaient savoir positivement si oui ou non la
tombe de Marie-Sidonie était vide...
Comme s'il eût attendu une objection, il s'arrêta.
Et cette objection ne venant pas:
--L'organisateur de cette audacieuse expédition, poursuivit-il, l'homme
aux vêtements élégants, savait à n'en pas douter que le cercueil était
vide. Il l'avait affirmé à la femme aux vêtements noirs, et la preuve,
c'est qu'au moment de forcer la tombe, il lui a dit: «Vous allez voir,
madame la duchesse, que je ne vous ai pas trompée.» Mais elle doutait,
et je n'en veux pour preuve que sa joie en constatant la vérité.
Tout cela était si clair et si précis, et si bien exposé comme les
termes d'un problème ordinaire, que Raymond commençait à s'en étonner.
M. Legris, plus lentement, continuait:
--Pour nous, simples spectateurs, quelle est la conclusion à tirer?
C'est qu'il y a de par le monde, vivante et bien vivante, une femme que
l'on croit morte et enterrée: Marie-Sidonie...
Il disait cela d'un si singulier accent de certitude, que Raymond en
tressaillit.
--Il faut donc croire, murmura-t-il, à quelque supercherie odieuse,
abominable, à un simulacre d'inhumation...
--Oui.
--Dans quel but? Pourquoi?...
--Eh! si je le soupçonnais seulement, s'écria le docteur, le problème
serait bien près d'être résolu... Mais ici, nul indice!... Une seule
chose m'est démontrée, c'est que la duchesse a tout à espérer, tout à
attendre de l'existence de cette Marie-Sidonie...
Pendant plus d'une minute, Raymond garda le silence.
--Mais moi, fit-il enfin, moi, où est mon intérêt dans cette intrigue
compliquée, et comment y suis-je mêlé?...
Eh! c'était là précisément la question qui obsédait la pensée du docteur
Legris, la question à laquelle il cherchait en vain une réponse
plausible.
--Comment le saurais-je, fit-il, lorsque vous-même l'ignorez!...
Et Raymond se taisant:
--Pourtant, ajouta-t-il, si vous ne deviez pas être un des acteurs
indispensables de cette incompréhensible scène, on ne serait pas allé
vous chercher...
--On!... qui, on?
--Quelqu'un qui vous connaît bien, puisque la lettre anonyme que vous
m'avez montrée faisait allusion à la mort du général Delorge votre père,
et aussi à une femme que vous aimez...
[Illustration:--Vous voyez, madame la duchesse, que le cercueil est
vide.]
--Je pouvais jeter cette lettre au feu.
--Mais vous ne l'y avez pas jetée, et son auteur était certain que vous
ne l'y jetteriez pas. Il comptait si bien sur vous, que toutes ses
précautions étaient prises. Le faux était prêt qui devait vous ouvrir la
porte du cimetière, et Potencier, ce complice subalterne qui nous a si
subtilement glissé entre les mains, vous attendait. Et on jugeait votre
présence tellement urgente, que pour vous décider à venir, on m'a admis
en tiers, moi inconnu, qui pouvais être dangereux, et qui n'ai pas les
raisons... que vous devez avoir... qu'on sait que vous avez... de garder
le secret et de ne pas invoquer l'assistance de la police...
M. Legris jeta son cigare, que dans sa préoccupation il avait laissé
éteindre, et poursuivant l'analyse de la situation:
--Maintenant, reprit-il, quelles conclusions tirer de tout ceci?...
C'est que l'auteur de la lettre anonyme ne peut être que l'homme qui
dirigeait l'audacieuse expédition de cette nuit...
--Je le crois, murmura Raymond, oui, je le crois...
--Et moi, j'en suis sûr, parce qu'il m'est démontré que cet homme savait
notre présence à deux pas, derrière les cyprès...
--Oh!...
--Il la savait, vous dis-je, et j'en ai une preuve qu'admettrait le jury
le plus timoré. Rappelez vos souvenirs. Lorsque les agents subalternes
de cet homme, les deux complices en blouse, sont descendus dans le
cimetière, qu'ont-ils fait?...
Lentement, et avec une certaine hésitation:
--Autant qu'il m'en souvient, répondit Raymond, ils ont erré de ci et de
là autour de la clairière, regardant, prêtant l'oreille...
--S'assurant, en un mot, qu'ils n'étaient pas épiés?...
--Évidemment...
--Donc, j'ai raison. Comment admettre, en effet, que des coquins
exercés, et ceux-là le sont, qui risquent d'être surpris au moment de
commettre un crime, et ils le risquaient, n'aient pas mieux pris leurs
précautions? Représentez-vous le terrain. S'y trouvait-il un endroit
plus favorable à une embuscade que celui où nous étions blottis? Non.
Comment donc ces deux hommes ne l'ont-ils pas visité? Comment! C'est que
leur chef, celui qui les payait, les avait avertis. C'est qu'il leur
avait dit: «Surtout, n'approchez pas du massif de cyprès, vous y
trouveriez cachés des gens à moi qu'il ne faut pas déranger...»
A demi-voix et comme s'il eût répondu à ses pensées, et non à M. Legris:
--C'est bien cela, murmura Raymond, c'est bien cela... Ce ne peut être
que lui qui m'a écrit!...
Le docteur jubilait.
Faire étalage de ses facultés maîtresses est une disposition commune à
tous les hommes, depuis le plus vulgaire jusqu'au plus supérieur.
Et il éprouvait à montrer sa pénétration le même plaisir naïf que
ressent le robuste manoeuvre qui lève à bras tendu l'énorme poids que
ses compagnons peuvent à peine soulever.
--Lui! s'écria-t-il, oubliant son serment de ne pas questionner. Qui,
lui? Vous voyez bien que vous soupçonnez quelqu'un!...
Le front de Raymond s'assombrit.
--Docteur!... fit-il.
Mais l'autre:
--Et cette duchesse si audacieuse, est-ce que vraiment en cherchant bien
vous ne trouveriez pas son nom?...
--Je connais plusieurs femmes qui portent ce titre de duchesse...
--Ah!...
--La duchesse de Maumussy, la duchesse de Maillefert...
--Vous voyez donc bien...
Raymond eut un mouvement d'impatience.
--Mais qu'est-ce que cela prouve! fit-il brusquement. En sais-je mieux
comment je puis me trouver mêlé aux événements de cette nuit?
Doutez-vous de ma parole? Faut-il que de nouveau je vous jure, sur tout
ce qu'il y a de sacré, que je ne comprends rien à tout ce qui arrive
depuis vingt-quatre heures, que jamais je n'ai connu personne du nom de
Marie-Sidonie?...
Une fugitive rougeur montait aux joues du jeune médecin.
--Ai-je donc été indiscret? fit-il. Dites-le-moi franchement. Dois-je
oublier tout ce dont j'ai été témoin? Parlez, et c'est fini, jamais plus
il n'en sera question entre nous!...
Déjà Raymond se sentait tout honteux de son irritation.
Saisissant la main du docteur:
--Assez, prononça-t-il d'une voix émue. A un ami tel que vous, on ne
marchande pas les confidences. Faites-moi l'amitié de venir partager ce
soir notre modeste repas de famille. Et nous chercherons ensemble s'il
est dans mon passé quelque événement qui explique le sombre mystère de
cette nuit...
DEUXIÈME PARTIE
LE GÉNÉRAL DELORGE
I
Un soir, en un de ces rares moments où il se départait de sa réserve et
de sa froideur accoutumées, Raymond Delorge avait dit au docteur Legris:
--Celui-là est véritablement malheureux qui n'espère plus rien. Voilà où
j'en suis, moi qui n'ai pas trente ans. Et si je n'étais pas certain que
la balle qui me tuerait frapperait ma pauvre mère du même coup, il y a
longtemps que je me serais fait sauter la cervelle...
Le passé de cet infortuné expliquait ce morne désespoir et ce dégoût
profond de la vie.
Son père, le général Pierre Delorge, avait été ce qu'on est convenu
d'appeler un officier de fortune, c'est-à-dire un de ces soldats qui
n'ont d'autre recommandation que leur mérite et leur bravoure, d'autre
richesse que leur épée, et dont chaque grade est forcément le prix d'un
service rendu ou d'une action d'éclat.
Fils d'un menuisier de Poitiers, ancien volontaire de 1792, bercé de la
légende glorieuse des armées de la République, Pierre Delorge, le jour
même de ses dix-huit ans, s'était engagé dans un régiment de dragons.
Son éducation était des plus bornées, mais il avait l'imagination pleine
de récits de batailles, et il se sentait de la trempe de ces soldats
héroïques dont lui parlait son père, et qui, à trente ans, étaient morts
ou généraux de division.
Malheureusement, on était alors en 1820.
C'était le beau temps de la Restauration, et les fils d'artisans
révolutionnaires n'étaient pas précisément en odeur de sainteté.
En fait de guerre, Pierre Delorge ne vit que la guerre d'Espagne, où il
n'eut même pas l'occasion de dégainer.
En revanche, il avait failli se trouver compromis dans la première
conjuration de Saumur, à la suite d'une dénonciation anonyme, qui
l'accusait faussement d'avoir entretenu des relations suivies avec le
brave et faible général Berton.
Du moins sut-il mettre à profit ces longues années de paix et les
loisirs forcés de la vie de garnison.
Ayant reconnu l'insuffisance de son éducation, il entreprit bravement de
la refaire, et obstinément il la refit.
Les longues heures que ses camarades passaient au café militaire, entre
un jeu de cartes et un bol de punch, il les employait à travailler,
réalisant sur ses maigres appointements assez d'économies pour payer un
professeur ou acheter des livres.
D'aucuns essayèrent bien de railler ses études obstinées, son existence
austère, sa rigide exactitude à remplir les devoirs de son état; ils en
furent pour leurs taquineries.
Et encore ne les poussèrent-ils jamais plus loin, Pierre Delorge n'ayant
pas la prétention d'être ce qui s'appelle endurant.
Puis, comme il était malgré tout le meilleur et le plus sûr des
camarades, modeste et toujours prêt à rendre service, comme d'un autre
côté on le savait doué de la plus rare énergie, on s'accoutuma à
reconnaître sa supériorité, à la célébrer et à le désigner hautement
comme un des officiers d'avenir de l'armée.
La révolution de 1830 le trouva en Algérie, lieutenant de chasseurs.
Il avait été décoré lors de la prise d'Alger, à la tête de son escadron,
qui faisait partie de la division Loverdo.
Les années qui suivirent, il les passa en Afrique, où l'oeuvre de
notre domination se poursuivait avec un perpétuel mélange de bien et de
mal, de succès et de revers.
On peut dire que, pendant huit ans, il ne se tira pas dans notre colonie
un seul coup de fusil sans qu'il fût présent.
Il était à Constantine, où il fut blessé, à Mostaganem, au col de
Mouzaïa, où il fut laissé pour mort, et à Médéah et à Milianah...
Cité plusieurs fois à l'ordre de l'armée, fait officier de la Légion
d'honneur sur le champ de bataille, il était chef d'escadron, lorsqu'en
1839 il rentra en France avec son régiment.
Il avait alors trente-sept ans.
Envoyé en garnison à Vendôme, il dut à la grande réputation qui l'avait
précédé, et à la curiosité qu'il inspirait, d'être présenté à une
personne qui tenait en ville le haut du pavé, et qui passait pour y
faire la pluie et le beau temps, Mlle de la Rochecordeau.
C'était une vieille fille d'une cinquantaine d'années, sèche et jaune,
avec un grand nez d'oiseau de proie, très noble, encore plus dévote,
joueuse comme la dame de pique en personne et médisante à faire battre
des montagnes.
Ce qui n'empêche qu'à tous ceux qui énuméraient la longue kyrielle de
ses imperfections, il était, à Vendôme, de mode de répondre:
--C'est possible!... Mais elle est si bonne et si généreuse!...
Or, cette grande réputation de générosité et de bonté était venue à
Mlle de la Rochecordeau de ce qu'elle avait recueilli et gardait près
d'elle, depuis dix ans, la fille de sa soeur défunte, Mlle
Élisabeth de Lespéran.
Et encore, cette belle action de la vieille fille n'avait-elle été ni
spontanée, ni même absolument volontaire.
A la mort du marquis de Lespéran, mort un an après sa femme, et sans un
sou vaillant, Mlle de la Rochecordeau avait fait des pieds et des
mains pour colloquer la petite--c'était son expression--aux Lespéran de
Montoire, riches, dit-on dans le pays, à plus de cent mille livres de
rentes.
Mais ces bons et généreux parents n'étaient rien moins que disposés à
s'embarrasser de la fille de leur frère.
Il y eut des propos colportés.
Une des dames de Lespéran de Montoire passa pour avoir dit:
--Cette vieille fée peut bien garder le cadeau pour elle.
A quoi Mlle de la Rochecordeau répondit:
--Eh bien! soit, je le garderai, moi qui suis pauvre, quand ce ne serait
que pour faire rougir ces vilains de leur crasse.
Elle garda Élisabeth, en effet. Mais à quel prix!
Haineuse, acariâtre, n'ayant pas encore pris parti de son célibat,
rongée de regrets et de jalousie, la vieille fille fit de l'enfant son
souffre-douleur.
Jamais un repas ne s'écoula sans que l'orpheline ne s'entendît reprocher
le pain qu'elle mangeait. Jamais elle n'essaya une robe sans avoir à
subir les plus humiliantes réprimandes, et toutes sortes de jérémiades
sur la coquetterie des sottes qui se croient jolies et à propos de la
cherté excessive des étoffes. Jamais elle ne chaussa une paire de
bottines neuves sans entendre le soir sa terrible parente dire aux
dévotes ses intimes:
--Cette petite userait du fer; Roulleau, le cordonnier de la Grande-Rue,
n'a pas une pratique pareille. Et, cependant, elle devrait savoir qu'à
mon âge je m'impose des privations pour elle!
Et c'eût été pis, sans doute, si Mlle de la Rochecordeau n'eût été
contenue par un parent qui la venait visiter quelquefois, et qu'elle
craignait plus encore que son confesseur: le baron de Glorière.
Ce vieux et digne gentilhomme, célibataire et enragé collectionneur,
avait pris Élisabeth en affection.
Elle lui dut l'unique poupée qu'elle eût jamais, poupée adorée à qui
elle confiait ses chagrins. Elle lui dut plus tard deux ou trois jolies
robes et quelques modestes bijoux.
Malheureusement il n'était pas riche, ne possédant que trois mille
livres de rentes et son château de Glorière, où il vivait.
Le château renfermait bien, disait-on, des objets de la plus haute
valeur, des meubles surtout et des tableaux, mais le vieux
collectionneur fût mort de faim avant de se défaire du plus humble
d'entre eux.
--Soyez donc moins rude! disait-il toujours à Mlle de la
Rochecordeau.
Elle l'eût été, si sa nièce eût été moins jolie.
Mais l'éclatante, elle disait la révoltante beauté d'Élisabeth la
transportait de rage, et rien de ce qu'elle essayait pour en atténuer
l'éclat ne lui réussissait.
La taille pleine et ronde de la jeune fille eût donné de la grâce à un
sac. Ses cheveux, pour être privés de pommade, n'en étaient ni moins
abondants, ni moins fins, ni moins brillants. Ses mains contraintes aux
plus rudes besognes et lavées au plus grossier savon de Marseille,
restaient blanches et délicates. La forme exquise de son pied se
trahissait sous des chaussures informes.
--C'est comme un sort! se disait Mlle de la Rochecordeau, vous verrez
qu'elle n'aura seulement pas la petite vérole!...
C'est cependant à une des soirées à gâteaux et à sirop de groseille de
cette charitable vieille que, pour la première fois, Élisabeth de
Lespéran apparut à Pierre Delorge.
Et c'est bien «apparut» qu'il faut dire, car il fut tout d'abord ébloui
comme d'une vision céleste, fasciné, ravi.
Ce n'est qu'après s'être remis un peu qu'il fut frappé des grâces
modestes de la pauvre orpheline, de son inaltérable douceur et de la
noble simplicité dont elle rehaussait les attributions serviles que lui
imposait sa tante. Il souffrit de la voir traitée en subalterne par des
invités sans délicatesse. Il s'attendrit, lui dont la sensibilité
n'avait rien d'exagéré, à observer en elle la réserve un peu hautaine de
ceux à qui la vie a été rude.
Si bien qu'en sortant de chez Mlle de la Rochecordeau, au lieu de
regagner son logis, il s'en alla tout seul se promener le long du Loir,
quoiqu'il fût près de minuit et qu'il dût être à cheval à cinq heures du
matin, pour la manoeuvre.
Il sentait le besoin de réfléchir à une idée qui venait d'éclore dans
son esprit, et qui l'eût bien fait rire la veille:
L'idée de mariage.
--Eh! pourquoi, pensait-il, ne me marierais-je pas?...
N'était-il pas sorti de l'ornière, à cette heure, officier supérieur et
certain d'être général avant dix ans!
Ses appointements, qui iraient en augmentant, pouvaient déjà suffire à
un ménage modeste et bien administré, et il possédait pour les frais de
premier établissement six beaux mille francs économisés en Afrique.
Aussi, lorsqu'il rentra chez lui, alla-t-il pour la première et sans
doute pour l'unique fois de sa vie se planter devant une glace, essayant
de se rendre compte de l'effet que pouvait produire sa personne.
Grand, bien découplé, il atteignait ce degré précis d'embonpoint qui
accuse, sans l'alourdir, la perfection des formes. Des cheveux d'un noir
de jais, fièrement plantés et taillés en brosse, faisaient ressortir la
pâleur bronzée de son énergique visage. La loyauté de son âme étincelait
dans ses yeux. Sa moustache encore soyeuse ombrageait, sans les voiler,
des lèvres spirituelles, aussi rouges que le sang qu'il versait si
libéralement les jours de bataille.
Toute modestie à part, il lui sembla qu'il réunissait toutes les
conditions qui font le mari aimé et le bon mari.
Seulement, il se sentait le coeur déjà trop pris pour courir
l'aventure de quelque cruelle déception. Et dès le lendemain, il se mit
en quête de renseignements.
D'un mot, un vieux bourgeois de Vendôme lui définit la situation de
Mlle Élisabeth de Lespéran.
--N'ayant pas le sou, elle mourra vieille fille comme sa tante!
Intérieurement ravi:
--Voilà, se dit le brave chef d'escadron, la femme qu'il me faut...
Et de ce jour il devint un des hôtes assidus des réunions hebdomadaires
de Mlle de la Rochecordeau.
Dame! elles n'étaient pas d'une gaieté folle, ces réunions, presque
exclusivement composées de vieilles demoiselles aussi nobles que
dévotes, de hobereaux invalides des environs et d'ecclésiastiques de la
paroisse.
Mais le commandant Delorge ne croyait point acheter trop cher par
d'interminables parties de boston, le droit de contempler à son aise
Mlle de Lespéran...
Deux ou trois fois il avait trouvé l'occasion de s'entretenir avec elle,
mais il n'avait pas osé aborder la grande question qui était devenue sa
plus chère, sinon son unique préoccupation.
Seulement, comme il voyait la jeune fille rougir dès qu'il paraissait,
et se troubler dès qu'il lui adressait la parole; comme chaque fois
qu'il passait à cheval dans la rue, certaine persienne s'écartait
imperceptiblement, il se supposait deviné, et espérait n'être pas
accueilli trop défavorablement.
Il ne cherchait donc plus qu'une occasion de se déclarer, quand, vers la
fin de février, il crut remarquer que le teint si beau de Mlle de
Lespéran se fanait, que ses joues se creusaient, et qu'un cercle de
bistre, chaque jour plus accusé, cernait ses grands yeux bleus.
Inquiet, il s'informa, et apprit les raisons de ce changement.
Une nouvelle fantaisie était venue à Mlle de la Rochecordeau.
Sous prétexte d'insomnies pénibles, elle employait sa nièce à lui faire
la lecture une bonne partie de la nuit.
Le matin venu, la vieille égoïste se renfonçait bien douillettement sous
son édredon et dormait jusqu'à midi.
Tandis que la pauvre Élisabeth, obligée de se lever en même temps que la
servante, dont elle partageait la besogne, n'avait plus ainsi que trois
ou quatre heures au plus d'un mauvais sommeil.
A cette certitude, le commandant Delorge entra dans une si effroyable
colère, que son ordonnance en prit la fuite blême de peur.
--Halte-là! s'écria-t-il, cette vieille coquine finirait par me la tuer!
C'est pourquoi, dès le lendemain, par une belle après-midi, ayant revêtu
son plus brillant uniforme, il se rendit chez Mlle de la
Rochecordeau, et sans plus de phrases:
--Mademoiselle, lui dit-il, j'ai l'honneur de vous demander la main de
Mlle de Lespéran, votre nièce...
Et, sans lui laisser le temps de placer une syllabe, il lui exposa tout
d'une haleine son origine, sa situation présente et ses espérances pour
un avenir prochain.
[Illustration: Le fiacre les suivait à trente pas]
Surprise au delà de toute expression, la vieille fille regardait cet
épouseur de l'air dont on examine un phénomène.
--Hélas! cher monsieur, dit-elle, cette pauvre enfant n'a pas un sou de
dot!
Mais le commandant s'étant écrié:
--Eh! mademoiselle, je le savais fort bien!
Elle fut tout à fait décontenancée, balbutia, et finit par déclarer
qu'elle ne pouvait se décider ainsi, qu'elle consulterait, qu'elle
répondrait plus tard...
La vérité est que la bonne demoiselle se sentait devenir folle à la
seule pensée de perdre Élisabeth.
Que deviendrait-elle, grand Dieu! si on lui enlevait cette esclave
soumise, cette victime résignée de ses colères et de ses caprices? Qui
donc la soignerait, la dorloterait, la veillerait au moindre rhume? Qui
lui ferait de ces lingeries admirables dont elle se parait et qui
semblaient sortir de la main des fées? Trois servantes ne remplaceraient
pas cette nièce incomparable, qui servait, elle, sans gages.
--Jamais ce mariage ne se fera! s'écria la vieille fille, dès que le
commandant Delorge eut tourné les talons.
Et aussitôt, de toute l'activité de son esprit, elle se mit à chercher
pourquoi il ne se ferait pas...
Elle eut vite trouvé.
Quoi! le fils d'un ouvrier de Poitiers, un officier de fortune,
épouserait la fille du noble marquis de Lespéran!...
--Jamais, s'écria-t-elle encore, ce serait monstrueux, la cendre de ma
soeur en frémirait dans son tombeau!
Malheureusement pour les charitables projets de Mlle de la
Rochecordeau, son avis n'était pas du tout celui de sa nièce.
En voyant arriver Pierre Delorge chez sa tante à une heure inaccoutumée
et en grand uniforme, Mlle de Lespéran avait été prévenue par un de
ces pressentiments qui sont comme les anges gardiens de la femme qui
aime, et ne la trahissent jamais.
--Il vient me demander en mariage! s'était-elle dit avec un effroyable
battement de coeur.
Et dominée par un irrésistible besoin de savoir, elle était allée, elle,
la fierté même, et que la pensée d'une telle action eût révoltée
l'instant d'avant, elle était allée se mettre aux écoutes à la porte du
salon, et elle avait tout entendu.
Si grand était son trouble, qu'elle faillit se laisser surprendre par le
chef d'escadron. Moins ému lui-même, il l'eût peut-être vue s'enfuir
éperdue et regagner sa chambre, où elle se barricada.
Elle se demandait:
--Que va décider ma tante?... Quelle sera cette réponse qu'elle promet
pour plus tard?...
Cette réponse, Élisabeth connaissait trop Mlle de la Rochecordeau
pour ne la point prévoir.
--Ma tante va le repousser, pensait-elle en proie au plus violent
désespoir; il se croira dédaigné, je ne le reverrai plus... Que faire?
Mon Dieu, inspirez-moi!
Elle réfléchit un moment, et le résultat de ses réflexion fut ce
laconique billet à M. de Glorière:
«Mon bon ami,
«Vous rendrez un immense service à votre petite amie, si
aujourd'hui même, et le plus tôt possible, vous veniez, _par
hasard_, rendre visite à mademoiselle de la Rochecordeau. Je m'en
remets à votre prudence et à votre discrétion.
É«LISABETH».
Mais écrire ce billet n'était rien. Le difficile était de le faire
porter à l'instant au château de Glorière, situé, comme chacun sait, à
une lieue de Vendôme, dans un des plus jolis paysages du Loir, sur la
route de Montoire.
Devenue tout à coup audacieuse, Mlle de Lespéran envoya chercher par
sa servante le petit garçon d'une voisine, qui faisait à l'occasion des
courses pour la maison.
Bientôt il parut.
--Tu connais, lui dit-elle vivement, le baron de Glorière? Tu sais où il
demeure?
--Oh! oui, mademoiselle, répondit l'enfant.
--Eh bien! il faut qu'il ait cette lettre avant une heure... Tu ne la
remettras qu'à lui... Allons, pars, dépêche-toi, cours...
Et, pour lui donner des jambes, elle lui mit dans la main une pièce de
quarante sous, plus de la moitié de sa fortune!
--Pourvu, pensait-elle, quand le petit garçon fut parti tout courant,
pourvu que M. de Glorière soit chez lui!...
Il y était.
Drapé dans une robe de chambre à grands ramages, le vieux collectionneur
était en train d'épousseter ses meubles rares et ses tableaux chéris,
quand la lettre de sa protégée lui fut remise.
L'ayant parcourue d'un coup d'oeil:
--Oh! oh! murmura-t-il, prudence, discrétion! qu'est-ce que cela
signifie?
Et le petit commissionnaire étant sorti, il se hâta de s'habiller pour
se rendre à Vendôme.
--Car il est évident, pensait-il, qu'il arrive quelque chose
d'extraordinaire. Qu'est-ce que cette satanée vieille fille aura fait
encore à ma pauvre Élisabeth?...
Cette satanée vieille ne fut pas ravie quand, moins de quatre heures
après la démarche de Pierre Delorge, on lui annonça le baron de
Glorière, qui arrivait tout cuirassé de diplomatie et voilant son
inquiétude sous le sourire le plus amical.
Un instant, elle eut la pensée de lui dissimuler la demande en mariage.
Mais était-ce possible? N'était-il pas parent de l'orpheline, son
subrogé-tuteur et très influent dans le conseil de famille?
Elle s'exécuta donc de très bonne grâce en apparence, bien à
contre-coeur en réalité, n'épargnant aucune précaution oratoire pour
rallier le baron à son opinion.
Il ne la laissa pas longtemps poursuivre, et dès qu'il eut bien compris:
--Sarpejeu! interrompit-il, Dieu est enfin juste... Voilà un parti comme
je n'osais pas en espérer un pour ma petite amie...
--Un parti!... Un homme de rien, le fils d'un ouvrier!...
--Eh! que monsieur son père soit tout ce que vous voudrez, il n'en a pas
moins un fils qui est un galant homme et un homme de coeur...
Arborant son grand air de dignité première, Mlle de la Rochecordeau
entreprit de chapitrer M. de Glorière... C'était perdre son temps.
--Parbleu! vous me la baillez belle! interrompit-il. Si vous aviez
seulement une vingtaine d'années de moins, et que ce beau chef
d'escadron fût venu pour vous et non pour Élisabeth, vous ne trouveriez
pas son audace si coupable.
Le mot «impertinent» monta aux lèvres de la vieille fille. Elle ne le
prononça pourtant pas.
--Du reste, continuait le baron, je vais lui dire deux mots, moi, à ce
militaire... car, décidément, je passe de son bord.
Par le plus grand des hasards, juste au moment où M. de Glorière
quittait le salon, Mlle de Lespéran traversait le vestibule.
Il lui prit la main, et d'un ton d'indulgente raillerie:
--Ah! mademoiselle la rusée, fit-il, nous l'aimons donc bien notre
commandant?... Allons, allons, il ne faut pas rougir ainsi, vous avez
bien fait de compter sur moi.
Sur quoi il sortit, et tout en cheminant le long de la Grande-Rue de
Vendôme:
--Parbleu! grommelait-il, cette bonne demoiselle de la Rochecordeau est
tout bonnement prodigieuse. Elle n'avait rien vu, rien deviné!...
Supposait-elle donc que le seul agrément de ses soirées attirait ce
digne chef d'escadron!... Mais me voici chez lui.
Pierre Delorge, en ce moment même, n'était pas sur un lit de roses.
Tout se sait, et se sait vite, dans une petite ville comme Vendôme. Déjà
il avait recueilli quelque chose des propos tenus par la tante de
Mlle de Lespéran. Il entrevoyait des difficultés de toutes sortes,
peut-être un échec définitif.
Il pâlit, tant était vive son anxiété, lorsqu'il vit entrer dans son
modeste logis de soldat le baron de Glorière.
Et, sans le saluer, vivement et d'une voix altérée:
--Eh bien? interrogea-t-il.
--Eh bien! répondit le baron, je viens, mon officier, vous dire que
Mlle de la Rochecordeau ne me paraît rien moins que disposée à vous
accorder la main de sa nièce.
Le pauvre commandant chancela:
--Ah! mon Dieu!... balbutia-t-il.
--Mais en même temps, poursuivit M. de Glorière, je viens vous dire: «Ne
désespérez pas.» Notre vieille demoiselle n'est pas maîtresse absolue de
la situation. Au-dessus d'elle, il y a le conseil de famille. J'ai voix
au chapitre, et ma voix vous est acquise. A nous deux, sarpejeu! nous la
ferons capituler.
Et comme Pierre Delorge se confondait en actions de grâces:
--Vous me remercierez en sortant de l'église, lui dit-il. Pour
l'instant, agissons et jouons serré, car la vieille est fine, et tout
d'abord, il ne faut pas laisser s'accréditer l'opinion d'un refus. C'est
pourquoi nous allons, pendant qu'il fait encore jour, sortir ensemble et
nous montrer bras dessus bras dessous dans toutes les rues de la ville.
Ensuite vous viendrez dîner avec moi à l'_Hôtel de la Poste_. Après le
dîner, vous me conduirez au cercle des officiers, et je ferai une partie
d'échecs avec votre lieutenant-colonel, que l'on dit de première
force... Or, comme je suis le subrogé-tuteur de Mlle de Lespéran, et
que tout le monde le sait, dès demain il sera avéré que vous l'épousez.
Nous aurons l'opinion pour nous, et l'opinion est la grande marieuse des
petites villes; on ne défait pas les mariages qu'elle a faits...
Exécuté de point en point, le programme du vieux diplomate de petite
ville amena vite les résultats qu'il prévoyait.
Mlle de la Rochecordeau était encore au lit, le lendemain, que déjà
une de ses confidentes accourait lui apprendre ce qu'elle appelait les
frasques de M. de Glorière.
Ç'avait été l'événement de la messe de six heures, d'où elle sortait.
Tout le monde parlait du mariage de Mlle de Lespéran et du commandant
Delorge, le croyait décidé et l'approuvait.
La vieille fille en pensa étouffer de colère.
--C'est la plus noire des trahisons, s'écria-t-elle d'une voix
étranglée, un acte de félonie indigne d'un gentilhomme. Je veux m'en
expliquer avec lui, et certes je ne lui mâcherai pas ma façon de penser.
C'est qu'elle ne s'abusait pas; c'est qu'elle comprenait bien que le
chef d'escadron, soutenu par toute la famille, aurait promptement raison
de ses résistances.
N'importe! elle n'était pas d'un caractère à se rendre sans combat, en
cette occasion surtout, où se trouvaient engagés les intérêts sacrés de
son égoïsme.
Dissimulant donc, ou plutôt croyant dissimuler très habilement à sa
nièce les affreuses perplexités qui la déchiraient, elle se retira de
meilleure heure que de coutume. Elle sentait le besoin d'être seule,
pour réfléchir, pour chercher une issue à son intolérable situation.
Certes, les avantages de ses adversaires étaient considérables, mais les
siens n'étaient pas à dédaigner. Elle se voyait quelques jours encore de
répit, et Mlle de Lespéran était toujours en son pouvoir.
Bientôt elle s'imagina avoir trouvé une solution.
Qui l'empêchait de quitter Vendôme avec Élisabeth? Pourquoi
n'iraient-elles pas s'établir dans quelque ville d'eaux jusqu'au
changement de garnison du régiment de Pierre Delorge?...
Il en coûterait évidemment une grosse somme d'argent, car la vie est
hors de prix dans les stations thermales, mais ce sacrifice lui semblait
léger, comparé à un isolement dont la seule perspective la glaçait
d'effroi.
Elle ne pouvait d'ailleurs s'empêcher de rire à l'idée de la singulière
figure que ferait le baron de Glorière lorsqu'il se présenterait chez
elle et qu'on lui répondrait:
--Mademoiselle et sa nièce sont en voyage pour plusieurs mois.
Beau rêve!... rêve trop beau pour qu'il se réalisât. La vieille fille ne
s'en aperçut que trop le lendemain.
Debout avant le jour, son premier mouvement fut de sonner sa nièce--car
elle la sonnait--et de lui annoncer leur départ pour le jour même, lui
ordonnant de tout préparer pour un long voyage et de se hâter de faire
ses malles...
Mais, chose étrange et véritablement inouïe, au lieu de se précipiter
dehors pour obéir:
--Excusez-moi, ma tante, répondit la jeune fille, mais en ce moment, je
ne saurais, je ne puis quitter Vendôme...
Positivement, la vieille demoiselle faillit tomber à la renverse.
--Tu ne saurais quitter Vendôme! balbutia-t-elle; et pourquoi, s'il te
plaît?...
--Vous le savez aussi bien que moi, ma tante.
--Non, explique-toi.
--Eh bien! c'est que je dois attendre le résultat d'une... demande qui
vous a été faite hier, et à laquelle vous avez promis une réponse
prochaine...
Mlle de la Rochecordeau eût vu s'animer et descendre de leurs socles
les statues de saintes qui ornaient sa chambre, que sa stupeur n'eût pas
été plus grande. Quoi! sa nièce connaissait la démarche du chef
d'escadron! Et elle avait l'audace de l'avouer!...
--C'est une indignité! s'écria-t-elle, une impudence sans nom!... Ah!
mademoiselle, vous tenez à rester pour connaître ma réponse! Eh bien! la
voici: «Jamais, moi vivante, vous n'épouserez ce grossier soudard!»
Est-ce assez catégorique, êtes-vous satisfaite, et irez-vous maintenant
préparer nos malles?...
Mais c'est bien inutilement que la vieille fille essayait de ressaisir
l'empire qu'elle s'imaginait avoir sur Élisabeth.
Cette volonté, qu'elle pliait comme l'osier, au vent de ses moindres
caprices, se redressait tout à coup, inflexible comme l'acier. Pâle,
mais l'oeil étincelant d'une inébranlable énergie:
--Pardonnez-moi, ma tante, commença la jeune fille...
--Quoi! encore?
--Votre décision ne saurait être définitive... Vous ne m'avez pas
consultée... Je suis orpheline, j'ai un conseil de famille...
La colère, à la fin, une de ces terribles colères blanches de dévote,
chassait des flots de bile au cerveau de Mlle de la Rochecordeau et
blêmissait ses lèvres.
--Ah! taisez-vous, malheureuse! interrompit-elle. Votre conseil de
famille! Est-ce lui qui vous recevrait, si je vous prenais par le bras
et si je vous mettais dehors, si je vous chassais de cette maison que
vous déshonorez?...
Éperdue de fureur, on ne sait à quelles extrémités elle se serait
portée, si le baron de Glorière ne fût arrivé, dont la présence soudaine
lui produisit l'effet d'une douche glacée.
--Ah!... vous venez sans doute jouir de votre ouvrage? lui dit-elle.
Il arrivait de Montoire. Il avait visité, l'un après l'autre, tous les
parents qui composaient le conseil de famille, et il apportait de chacun
d'eux une adhésion formelle au mariage de Mlle de Lespéran.
--Je sais que ce n'est pas absolument régulier, dit-il à la vieille
fille; mais, si vous l'exigez, je vais aller trouver le juge de paix et
provoquer, comme c'est mon droit, une réunion dans les formes.
--C'est inutile! gémit Mlle de la Rochecordeau.
Écrasée sous les ruines de toutes ses espérances, elle s'était affaissée
sur un fauteuil, et de grosses larmes, larmes de rage, roulaient le long
de ses joues livides.
Si grande semblait sa douleur, que Mlle de Lespéran, profondément
troublée, regretta sa fermeté... Toutes les humiliations dont on lui
avait fait payer une hospitalité de douze ans s'effaçaient... Elle ne
voyait plus que l'hospitalité elle-même.
Ah! Mlle de la Rochecordeau eut beau jeu un moment... D'un mot, d'une
caresse hypocrite, elle enchaînait de nouveau sa nièce et retardait
définitivement le mariage. Mais au lieu de cela, voyant Élisabeth
s'avancer:
--Retire-toi! lui dit-elle, de l'accent de la haine la plus violente,
retire-toi! Ah! tu triomphes, aujourd'hui!... Ce n'est pas pour
longtemps. Dieu punit les ingrats, et ton mari me vengera. Va! tu ne
seras jamais aussi malheureuse que je le souhaite. Pour ce qui est de ma
fortune, tu peux en faire ton deuil... jamais tu n'en auras un centime.
Puis, se retournant vers le baron:
--Assurément, poursuivit-elle, les dignes parents d'Élisabeth ont le
droit de consentir à son mariage... Mais je ne leur crois pas le pouvoir
de m'imposer chez moi, dans ma maison, la présence du sieur Delorge...
Je vous serai donc obligée d'aviser au moyen de me débarrasser le plus
tôt possible de ma nièce.
Le baron s'inclina, et du ton le plus froid:
--Je prévoyais ce dénouement, prononça-t-il, et j'ai donné des ordres en
conséquence.
C'est donc à Glorière que Pierre Delorge et Mlle de Lespéran
passèrent toutes leurs après-midi, pendant les quelques semaines qui
les séparaient de leur mariage.
Semaines divines, dont le radieux souvenir devait illuminer leur vie
entière.
Chaque matin, après la manoeuvre,--car c'était pour son régiment le
temps des grandes manoeuvres,--le chef d'escadron quittait Vendôme.
Jusqu'au pont, il maintenait son cheval au pas. Mais, dès qu'il l'avait
dépassé et qu'il atteignait la grande route, il se lançait à toute
vitesse, et en moins de dix minutes il arrivait en vue du château.
Au loin, sous les grands arbres, dont les cimes verdoyaient, il
apercevait, comme une ombre blanche, Mlle de Lespéran.
Il sautait à terre, il lui offrait le bras, et, serrés l'un contre
l'autre, palpitants, émus, recueillis en leur bonheur, ils gagnaient la
maison.
Bientôt, une voix joyeuse les saluait:
--Arrivez donc, lambins! Voici trois fois que mon pauvre François sonne
le déjeuner.
C'était la voix amie du baron accourant à leur rencontre.
Il échangeait une large poignée de main avec le commandant, et ils
allaient se mettre à table dans la belle salle à manger de Glorière, une
salle immense, tout entourée de dressoirs et de buffets, où s'étalaient
toutes sortes de faïences et de porcelaines de tous les pays et de
toutes les époques, acquises pièce à pièce par le digne collectionneur.
Le café pris, ils se hâtaient de sortir et ils erraient au hasard à
travers le domaine de Glorière. Humble domaine et d'un revenu presque
nul, mais ombragé d'arbres admirables, les plus vieux du pays,
entrecoupé de vertes pelouses et de grandes roches moussues, et baigné
par les eaux limpides du Loir.
Cependant M. de Glorière ne tardait pas à rentrer, sous prétexte d'un
ordre oublié, de fatigue ou de soins urgents à donner à ses collections.
Restés seuls, les jeunes gens s'asseyaient sur quelque quartier de
roche, et leurs heures s'écoulaient en douces rêveries et en projets
d'avenir.
Qu'avaient-ils à redouter désormais? Rien. Tout souriait à leurs
modestes ambitions. L'éclat, le bruit, les fièvres de l'orgueil, les
vanités de la fortune, les heurts de la passion... que leur importait!
Parfois, pourtant, le commandant voyait comme un nuage passer sur le
front si pur de sa fiancée.
--Qu'avez-vous?... lui disait-il. Avouez que vous pensez à Mlle de la
Rochecordeau?
Il ne se trompait pas.
Ce n'est pas sans des larmes amères, sans de cruels déchirements que
Mlle de Lespéran était sortie de cette triste maison de Vendôme, où
elle avait été si malheureuse, mais où elle avait connu Pierre Delorge,
et il lui restait au fond du coeur comme un vague remords d'en être
sortie.
[Illustration: Élisabeth ne put s'empêcher d'écouter.]
Les derniers adieux de Mlle de la Rochecordeau: «Vous ne serez
jamais aussi malheureuse que je le souhaite!» lui revenaient à l'esprit
et l'agitaient de vagues appréhensions. C'était une tache à son soleil,
une ombre à son bonheur.
--Que ne donnerais-je pas, disait-elle à Pierre Delorge, pour me
réconcilier avec elle et obtenir qu'elle assiste à notre messe de
mariage!
Ah! s'il n'eût dépendu que du commandant que ces voeux fussent
exaucés!
--Malheureusement, objectait-il fort justement à sa fiancée, votre tante
a rendu toute démarche de notre part impossible, en nous accusant de
convoiter sa fortune. Croyez-moi, oublions-la, comme sans doute elle
nous oublie...
En cela, il s'abusait.
Ils étaient l'unique et constante préoccupation de la vieille
demoiselle, et si elle ne donnait pas signe de vie, c'est qu'elle
n'avait pas encore perdu tout espoir d'une revanche.
Elle savait que, d'après les lois qui régissent l'armée, un officier
n'est autorisé à se marier qu'à cette condition expresse que sa future
justifie d'un apport de vingt mille francs au moins...
--Or, se disait Mlle de la Rochecordeau, où mes amoureux
prendront-ils cette somme? Élisabeth n'a pas le sou, et tout l'avoir de
son soudard se borne, il me l'a dit, à six mille francs, qui suffiront à
peine aux dépenses de la corbeille, du trousseau et de la noce.
Illusion vaine! Le commandant n'était pas homme à se lancer dans une
expédition sans s'être efforcé d'en prévoir toutes les conséquences.
Sachant Élisabeth plus pauvre encore que lui, il avait, fort longtemps
avant de se déclarer, pris toutes ses précautions.
Son père, après cinquante ans de travail et de privations, possédait
près de Poitiers un petit domaine, les Moulineaux, loué quatre cents
écus par an et estimé une soixantaine de mille francs.
Il avait donc écrit simplement à son père:
«J'aime une jeune fille, orpheline et pauvre, et je serais heureux de
l'épouser. Le grand obstacle est qu'elle n'a pas la dot qu'exigent les
règlements militaires: 20.000 francs. Consentirais-tu à les lui
reconnaître, et à laisser, pour cela, prendre hypothèque sur les
Moulineaux? Ce ne serait, tu m'entends bien, qu'une formalité qui ne
diminuerait pas d'un centime ton petit revenu.»
A quoi, non moins simplement, le vieux menuisier avait répondu:
«Qu'est-ce que tu me chantes avec ta formalité? Les Moulineaux sont,
fichtre! bien à toi, puisqu'ils sont à moi, et tu es libre d'en disposer
à ta guise. Ensuite, tu sauras que mon revenu n'est pas petit, puisque
j'en économise tous les ans le tiers, que je place à ton intention.
Embrasse ta future pour moi, et annonce-lui de ma part une paire de
boucles d'oreilles en diamant, dignes de la femme d'un chef d'escadron.»
Voilà comment, le 23 mai 1840, par la plus belle journée du monde, fut
célébré le mariage de Pierre Delorge et de Mlle Élisabeth de
Lespéran...
La veille, Mlle de la Rochecordeau avait pris le lit.
--Plus d'espoir, disait-elle à une de ses amies; je connais Élisabeth...
Son mari la battrait, qu'elle ne ferait pas encore mauvais ménage.
II
Mais le commandant Delorge ne battit pas sa femme...
Du jour de leur mariage, ils goûtèrent, dans sa plénitude, ce bonheur
qu'ils rêvaient sous les ombrages de Glorière.
Par exemple, le commandant, qui s'attendait d'un jour à l'autre à être
nommé lieutenant-colonel, vit lui passer sur le corps, selon
l'expression consacrée, deux ou trois chefs d'escadron qui n'avaient
d'autre mérite que leur parenté, d'autres droits que la protection.
Puis, en moins d'un an, contrairement à toutes les habitudes et sans
qu'on sût pourquoi, son régiment fut changé deux fois de garnison,
envoyé de Vendôme à Tarbes au mois de septembre, et de Tarbes à Pontivy,
au mois de mars suivant.
--Bast! qu'importe? disait, gaiement Mme Delorge, quand elle voyait
son mari tout près de se mettre en colère, qu'importe! puisque nous nous
aimons?
Et d'autres fois:
--Eh bien! je les bénis, moi, ces contrariétés, et j'en souhaiterais
presque de plus sérieuses... Nous sommes trop heureux, ce n'est pas
naturel... cela me fait peur!
C'est surtout pendant les premiers mois de son mariage que Mme
Delorge trahissait ainsi le secret des vagues appréhensions qui
tressaillaient en elle.
--Tu as la joie inquiète! lui disait en plaisantant son mari.
Rien de si exact.
Il faut en quelque sorte un apprentissage à des félicités inespérées.
Les malheureux deviennent sceptiques, à la longue. Accoutumés aux
rigueurs de la destinée, ils s'étonnent et se défient de la moindre de
ses faveurs. La vie leur a ménagé tant et de si cruelles déceptions,
qu'ils n'osent plus s'endormir en pleine sécurité, de crainte de quelque
terrible réveil.
La pauvre Élisabeth de Lespéran avait trop souffert pour que la fortunée
Mme Delorge se sentît si vite rassurée.
Souvent, lorsqu'elle était seule, elle comparait sa situation passée à
sa position actuelle, et, au souvenir de certaines privations qu'elle
avait endurées et de toutes les humiliations qu'elle avait subies, elle
sentait sa poitrine se gonfler de sanglots et elle fondait en larmes.
Plusieurs fois son mari la surprit ainsi, et, ému, effrayé:
--Qu'as-tu? mon Dieu! lui demandait-il.
Mais elle se levait déjà souriante, et se jetant à son cou:
--Rien, répondit-elle, je n'ai rien, je t'aime.
Peu-à peu, cependant, cette sensibilité exagérée s'émoussa, ses nerfs se
détendirent, l'odieux passé se voila de brumes, et elle s'affermit dans
son bonheur.
Femme, elle tenait toutes les promesses de la jeune fille, réalisant
avec une touchante simplicité le type achevé de la compagne d'un homme
d'action.
Aussi, n'eut-elle qu'à paraître au régiment pour que sa supériorité fût
admise même par la femme du colonel, qui ne péchait pas cependant par
excès de modestie.
Pas une voix ne s'éleva, non pour la critiquer, mais seulement pour la
discuter.
Véritable miracle! car un régiment n'est en somme qu'un village qui se
déplace avec son clocher: le drapeau.
Village médisant et cancanier par excellence, qui traîne avec ses
bagages, d'un bout de la France à l'autre, ses passions et ses intérêts,
ses rancunes, ses convoitises et ses rivalités de femmes qui, chaudement
épousées, deviennent de belles et bonnes haines d'hommes.
Il y avait quatre mois que le régiment tenait garnison à Pontivy, quand,
pour la plus grande joie de son mari, Mme Delorge accoucha d'un gros
garçon.
Depuis longtemps le nom de ce premier-né était irrévocablement choisi.
Ni le chef d'escadron ni sa femme n'avaient oublié tout ce qu'ils
devaient de reconnaissance au baron de Glorière, et ils avaient décidé
que leur fils, quand il leur en naîtrait un, s'appellerait comme lui:
Raymond.
Même en cette occasion, le vieux collectionneur fit le voyage de
Bretagne, et il resta près d'un mois à Pontivy, ayant découvert aux
environs une véritable mine de curiosités.
Il apportait des nouvelles de Mlle de la Rochecordeau.
La rancunière vieille fille n'avait jamais consenti à le revoir, ne lui
pardonnant pas, disait-elle, d'avoir bassement suborné sa nièce et prêté
les mains à une mésalliance abominable.
Elle devenait plus dévote de jour en jour, changeait de servante deux
fois par semaine, et se portait comme un charme.
--Vous verrez, assurait le baron, qu'elle nous enterrera tous!
Il était singulièrement ému le jour de son départ, qu'il avait sous
divers prétextes retardé plusieurs fois, et au moment de monter en
voiture, il fit jurer au commandant et à sa femme de venir chaque année
passer quinze jours à Glorière.
--Si ce n'est pas pour vous ou pour moi, disait-il, que ce soit pour mon
filleul Raymond, qui prendra des forces à jouer au grand air, à se
rouler dans les foins et à se tremper dans les eaux fraîches du Loir.
Élisabeth et son mari trouvèrent leur maison bien vide, le soir de cette
séparation. Qu'eût-ce donc été, si on leur eût appris que c'était la
dernière fois qu'ils voyaient cet homme excellent.
C'était ainsi, pourtant.
A deux mois de là, un matin qu'il était monté sur une haute échelle pour
épousseter un tableau, il tomba.
Il avait cessé de vivre quand François, son vieux domestique, accouru au
bruit de la chute, le releva.
--C'est le ciel qui se venge! soupira pieusement Mlle de la
Rochecordeau, en apprenant la mort de M. de Glorière. Dieu ait son âme!
C'est un grand coquin de moins.
Ce coquin, par un testament déposé chez un notaire de Vendôme,
instituait sa légataire universelle Mme Pierre Delorge, née Élisabeth
de Lespéran, sa petite-nièce.
A son testament était jointe, à l'adresse du commandant et de sa femme,
une lettre où il se révélait tout entier.
«Je dormirai plus tranquille, mes chers enfants, écrivait-il, quand
j'aurai pris mes dernières dispositions. On ne sait ce qui peut
arriver. Je me fais vieux. Ma vue et mon jugement baissent, si bien
que l'autre jour, j'ai acheté une croûte ridicule pour un Breughel
de Velours.
«Donc, comme vous êtes ce que j'aime le mieux au monde, je vous
lègue, en toute propriété, meubles et immeubles, tout ce que je
possède:
«1º Trois mille deux cents francs de rentes, en un titre trois pour
cent.
«2º Mon château de Glorière, tel qu'il se poursuit et comporte,
avec les quelques arpents qui l'entourent et les collections qu'il
renferme.
«Ne me remerciez pas, c'est de ma part un trait de savant égoïsme
d'outre-tombe. Je sais que vous ne vous déferez jamais de Glorière.
Vous ne sauriez oublier que ses vieux ormes ont ombragé vos
premières amours. Ce vous serait un deuil de savoir foulés par des
indifférents ces sentiers aimés où vous vous êtes promenés appuyés
l'un sur l'autre pour la première fois.
«J'escompte votre sensibilité. Moi aussi je souffrirais de cette
idée que Glorière appartiendrait à des étrangers. Si on le mettait
en vente, je suis sûr que Pigorin, l'ancien mercier de la rue de
l'Hôpital, l'achèterait et s'y installerait. Et les ricanements
stupides de ses quatre filles en chasseraient mon ombre.
«Mes collections aussi me sont chères. Elles ont été l'occupation
et le charme de ma vie. Cependant je vous ordonne de les vendre.
«Votre existence vagabonde vous interdit de les garder près de
vous, et, laissées au château, sous la seule garde de François,
elle se détérioreraient.
«Attendez, pourtant!
«J'ai choisi et je désigne par leurs numéros, dans mon testament,
une soixantaine de pièces, les plus remarquables parmi mes tableaux
et mes bronzes, dont je vous prie de vous charger en souvenir de
notre amitié.
«J'ai calculé que le tout tiendra aisément dans une douzaine de
grandes caisses que vous mettrez au roulage, quand vous changerez
de garnison.
«Ce sera un souci, mais de cette façon vous aurez, en quelque
sorte, un intérieur à vous au milieu des meubles banals des
appartements que vous êtes forcés d'habiter.
«Quant à ce qui est du reste, vendez-le dans le plus bref délai.
«Et si vous tenez à honorer ma mémoire, vendez-le au plus haut prix
possible. Il ne faut pas qu'on puisse dire que ma collection
n'était qu'une boutique à vingt-neuf sous.
«Si vous m'en croyez, vous ferez la vente à Tours, où mes
collections étaient bien connues, et où habitent une vingtaine
d'amateurs, tant du pays que d'Angleterre.
«Ayez soin de faire poser des affiches à Blois, à Orléans et au
Mans, et n'épargnez pas les annonces dans les journaux...
«Est-ce bien tout? Oui. Alors, chers enfants, adieu... Parlez
quelquefois à votre petit Raymond de votre vieux et bien
affectionné ami
«RAYMOND D'ARCES, BARON DE GLORIÈRE.
«_P. S._--Je souhaite que, jusqu'à sa mort, mon vieux et fidèle
serviteur François reste à Glorière. Une rente viagère de quatre
cents francs lui suffira.»
Le commandant Delorge avait les yeux pleins de larmes lorsqu'il acheva
cette lettre où éclataient tant d'exquise sensibilité et la plus
ingénieuse des délicatesses.
--Voilà, dit-il à sa femme, qui sanglotait près de lui, depuis notre
mariage le premier malheur: un tel ami ne se remplace pas...
Pour cela même, il devait leur répugner étrangement de se conformer à
ses instructions.
Pourtant, ils ne pouvaient faire autrement, il leur fallut bien le
reconnaître.
Et après bien des perplexités et de longues délibérations, le commandant
Delorge prit un congé de quinze jours et partit pour Vendôme.
Déjà, le baron y était presque oublié. Il s'y trouvait des gens qui
étaient bien aises de n'avoir plus à éviter son petit oeil perspicace
ou à subir son persiflage familier.
Mais son souvenir se réveilla avec une vivacité singulière, le matin où
les désoeuvrés aperçurent, s'étalant sur les murs, d'immenses affiches
jaunes où on lisait en gros caractères:
VENTE
AUX ENCHÈRES PUBLIQUES
=des Meubles anciens, Tableaux, Statues, Gravures, Bronzes, Faïences,
Tapisseries, Armes, Livres, etc.,=
AYANT COMPOSÉ LES COLLECTIONS DE
M. LE BARON DE GLORIÈRE
L'idée de cette vente, annoncée comme devant avoir lieu à Tours, à la
fin du mois, faisait sourire les bourgeois positifs.
--Ah ça! disaient-ils, les héritiers de ce vieil original s'imaginent
donc sérieusement qu'il a entassé des trésors dans sa masure de
Glorière!
A quoi d'autres, hochant la tête, répondaient:
--Bast! on tirera toujours un millier d'écus de ces antiquailles...
Seulement, il fallait les vendre ici. Les frais d'affiches et de
transport absorberont le produit...
Ce n'était pas l'avis du commandant Delorge.
Sans être ce qu'on appelle un connaisseur, il avait été souvent frappé
de la beauté de certains objets. Il avait de plus trop confiance en
l'intelligence de M. de Glorière pour admettre qu'il se fût si longtemps
et si étrangement abusé sur la valeur de ce qu'il possédait.
Du reste, s'il se préoccupait du résultat probable de la vente, c'était
beaucoup moins pour lui que pour la mémoire de son vieil ami.
--Plus le chiffre en sera élevé, pensait-il, plus seront confondus les
imbéciles qui ne voulaient voir en M. de Glorière qu'un maniaque
ridicule.
Son seul tort fut d'exprimer ces sentiments devant des gens incapables
de le comprendre, et qui se disaient, dès qu'il avait tourné les talons:
--En vérité, ce brave commandant devrait bien se dispenser de cet
étalage de désintéressement! Il nous croit par trop simples!...
Lui, cependant, et avant toutes choses, avait mis de côté les numéros
désignés par le testament du baron. A ceux-là, il en joignit une
centaine encore, choisis surtout parmi les tableaux, les tapisseries et
les armes.
Le reste, tous frais payés, produisit cent vingt-trois mille cinq cents
francs.
--Et notez, mon commandant, disait à Pierre Delorge l'expert qu'il avait
fait venir de Paris, notez que vous vous êtes réservé la crème, si j'ose
m'exprimer ainsi, la fleur des collections. Ce que vous gardez vaut
mieux et plus que tout ce que nous avons vendu. Rien que de quatre de
vos tableaux, à mon choix, je suis prêt à vous compter, _hic et nunc_,
trente mille francs.
Ce résultat fabuleux et les propos plus fabuleux de l'expert devaient
produire à Vendôme une profonde impression.
On vit les gens qui avaient le plus raillé M. de Glorière se gratter
l'oreille d'un air penaud:
--Diable! disaient-ils, ce n'est décidément pas une si mauvaise
spéculation que de ramasser des vieilleries!
Et c'est de ce jour que M. Pigorin, de la rue de l'Hôpital, prit
l'habitude de faire chaque matin sa tournée chez tous les revendeurs de
la ville, espérant y rencontrer de ces merveilles méconnues qu'on achète
cent sous et qu'on revend dix ou quinze mille francs.
Mlle de la Rochecordeau, elle, s'était mise au lit, ainsi qu'il
arrivait à chacune de ses grandes contrariétés.
--Qui jamais, gémissait-elle, se fût douté que ce vieil original de
Glorière possédait une fortune!... Il n'y avait à le savoir que ma nièce
et son soudard. Aussi, voyez comme ils ont chambré le bonhomme!... Ah!
ils doivent bien rire, maintenant...
Le commandant ne riait pas, mais son coeur bondissait de
reconnaissance, au souvenir de l'homme excellent, de l'ami incomparable
qu'il avait perdu.
Après lui avoir dû le bonheur de sa vie présente, voici qu'il allait
encore lui devoir la sécurité de l'avenir.
--Vienne la guerre, se disait-il, une maladie, un accident, la mort...
mon agonie ne sera pas torturée par cette idée désolante que je laisse
sans pain ma femme et mon enfant!
Aussi est-ce avec une sorte d'attendrissement pieux que Mme Delorge
et son mari suspendirent aux murs et dressèrent sur les cheminées et sur
les consoles les tableaux et les bronzes de leur vieil ami.
Leur banal appartement meublé de Pontivy en recevait un lustre
singulier, et prenait désormais, selon l'expression d'un capitaine
connaisseur, un faux air de résidence royale.
Mais en dépit du bruit qui se répandit que M. et Mme Delorge venaient
d'hériter d'un oncle millionnaire, le train de leur maison resta le
même.
Train bien modeste, assurément, car deux petites servantes suffisaient à
tout, aidées seulement pour les gros ouvrages par l'ordonnance du
commandant.
C'était un vieil Alsacien, nommé Krauss, qui avait été le camarade de
lit de son officier, quand celui-ci était entré au service, ce dont il
n'était pas médiocrement fier, qui ne l'avait pas quitté vingt-quatre
heures depuis vingt-quatre ans, et qui lui avait voué un de ces
attachements aveugles qui font pâlir le fanatisme.
Et encore, depuis la naissance de Raymond, Krauss ne se rendait-il plus
guère utile dans la maison. Les servantes, Mme Delorge, le commandant
lui-même ne pouvaient plus rien obtenir de lui.
Le digne troupier s'était, de son autorité privée, constitué la bonne du
petit garçon, et il le gardait avec des attentions maternelles, une
jalousie d'amant et la soumission d'un caniche, lui inspirant des
fantaisies et des caprices pour avoir le plaisir de s'y soumettre.
--Et même, il faut mettre ordre à cela, disait le commandant; cet animal
de Krauss finirait par faire de notre fils un être insupportable.
Ce fils avait un peu plus d'un an, lorsque son père fut nommé
lieutenant-colonel.
En ce temps-là, toutes les administrations, même, ou plutôt surtout
celle de la guerre, considéraient la fortune comme un titre à
l'avancement.
Elles se tenaient ce raisonnement qui ne manquait pas de justesse:
--Si nous mécontentons par trop un homme qui a de quoi vivre
indépendant, il nous plantera là, et nous discréditera par ses
clabauderies...
C'est pourquoi le lieutenant-colonel Delorge, qui passait pour avoir
vingt mille livres de rentes, ne tarda pas à être fait colonel.
C'est en Afrique, à Oran, que tenait garnison le régiment dont Pierre
Delorge était appelé à prendre le commandement, et sa lettre de service
lui notifiait de le rejoindre dans le plus bref délai.
Cette circonstance troublait quelque peu sa joie au milieu des
félicitations qu'il recevait de toutes parts, et l'agitait de graves
perplexités.
[Illustration:--J'attends votre réponse à la demande qui vous a été
faite aujourd'hui par le commandant Delorge.]
Devait-il emmener sa femme et son enfant et les exposer aux fatigues
d'un long voyage et à tous les périls d'un climat brûlant, au plus fort
de l'été?
Mais au premier mot qu'il dit de ses incertitudes à Mme Delorge:
--Je savais ce que je faisais en t'épousant, interrompit-elle, de ce ton
qui annonce une inébranlable résolution. Je suis la femme d'un soldat.
Partout où on enverra mon mari, j'irai.
Ils partirent donc ensemble, et quinze jours plus tard, tant ils avaient
précipité leur voyage, ils arrivaient à Oran, et ils s'installaient
dans une des maisons charmantes dont les jardins ombreux s'étagent en
terrasses le long des pentes du ravin de Santa-Cruz.
Déjà le nouveau colonel connaissait les raisons qui avaient fait hâter
son départ. Il les avait apprises en mettant le pied sur les quais
d'Alger.
Notre colonie était en feu.
Partout, en Algérie et dans le Maroc, on prêchait la guerre sainte et on
soulevait les populations. Une formidable expédition s'organisait dans
le but de rejeter les Français à la mer et de rétablir les gloires et la
puissance de l'islamisme.
Le fils de l'empereur du Maroc était le chef de cette croisade.
Il campait sur les bords de l'Isly, occupant avec ses troupes un espace
de plus de deux lieues. Chaque jour des contingents nouveaux ajoutaient
à ses forces et à son orgueil.
Et il se croyait si sûr de la victoire, que déjà il avait choisi parmi
ses chefs ceux qui commanderaient en son nom à Tlemcen, à Oran et à
Mascara.
Seulement il comptait sans le héros «à la casquette», le maréchal, ou
plutôt, comme on disait alors, «le père Bugeaud».
Reconnaissant le danger de rester plus longtemps sur la défensive,
sentant bien que notre inaction exaltait les espérances et le fanatisme
des tribus, le maréchal venait de se décider à attaquer.
Ayant rallié la division Bedeau, il se hâtait de réunir tout ce qu'il
avait de troupes à sa portée.
Si bien que le colonel Delorge n'était pas à Oran depuis tout à fait
quarante-huit heures, lorsqu'il reçut du «père Bugeaud» l'ordre de lui
amener sur-le-champ son régiment.
C'est à quatre heures du soir que cet ordre lui arriva, et il dut se
hâter de rentrer chez lui pour prendre ses dernières dispositions.
Intérieurement, il se félicitait d'être arrivé à temps pour marcher à
l'ennemi, ce qui n'empêche que le coeur lui battait un peu, au moment
d'annoncer à sa jeune femme cette grave nouvelle.
--Le régiment part à minuit! lui dit-il de l'air le plus gai qu'il put
prendre.
Il s'attendait à une émotion terrible, à des larmes, à une scène
déchirante, peut-être... Point.
Elle pâlit, ses beaux yeux se voilèrent, mais c'est d'un ton ferme
qu'elle répondit simplement:
--C'est bien.
Et tout aussitôt, sans réflexions vaines, sans inutiles questions, elle
se mit à s'occuper de ce que son mari emporterait, veillant autant qu'il
était en elle à ce qu'il ne manquât de rien, quoi qu'il pût arriver, lui
préparant de la charpie et des bandes, et tout ce qu'il faut pour un
pansement provisoire sur le champ de bataille.
Plus ému de ce sang-froid qu'il ne l'eût été par des larmes, il
s'efforçait de la rassurer.
--Bast! lui disait-il, est-ce que j'aurai besoin de tout cela! Laisse
donc faire Krauss, c'est un vieil Africain, qui connaît son affaire...
Les vingt mille habitants d'Oran étaient sur pied cette nuit-là, et une
immense acclamation salua le régiment lorsqu'il sortit de la ville,
étendard déployé et trompettes sonnant.
Mme Delorge avait été stoïque...
Dominant l'émotion terrible qui l'écrasait, c'est avec un bon sourire
aux lèvres qu'elle embrassa son mari, qui avait déjà le pied à l'étrier.
Sa voix d'un timbre si pur ne trembla pas, lorsqu'elle dit à son fils:
--Embrasse ton père et dis-lui: Au revoir!
--Au revoir, papa! bégaya l'enfant...
Il est vrai que, rentrée chez elle, elle s'évanouit...
--Sois sans crainte, lui avait dit Pierre Delorge, avant la fin du mois
nous serons de retour, ayant ôté pour longtemps aux Arabes l'envie de
recommencer.
Pour cette fois, il devait avoir raison, car, à huit jours de là, le
«père Bugeaud» gagnait, avec dix mille hommes contre trente mille, la
bataille d'Isly.
Lancé avec ses quatre escadrons de guerre contre une masse de dix ou
douze mille cavaliers marocains, le colonel Delorge n'avait pas peu
contribué au succès de la journée.
Un instant, son régiment avait disparu, comme englouti au milieu du plus
effroyable tourbillon.
Mais commandés par un tel chef, les soldats français sont tous des
héros. Les siens se battirent en désespérés, laissant le temps aux
spahis de Jussuf et aux fantassins de Bedeau de se reformer et de venir
les dégager.
Lui-même devait en être quitte à assez bon marché.
--A très bon marché même, affirmait Krauss, pour un homme qui étrenne
ses épaulettes d'une pareille façon!
Lancé au plus épais de la mêlée, le colonel Delorge avait eu deux
chevaux tués sous lui. Ses habits n'étaient plus qu'une loque, tant ils
avaient été hachés littéralement de coups de yatagan. Mais il n'avait
reçu qu'une blessure au bras droit.
--Va! j'étais bien sûre que tu me reviendrais, lui dit sa femme, lorsque
le régiment rentra à Oran... Est-ce que si tu avais été tué là-bas, je
ne l'aurais pas senti, moi, ici!...
Cependant sa blessure, que plusieurs jours de fatigue et de chaleurs
excessives avaient envenimée, fut longue à guérir...
Et encore lui laissa-t-elle pour toujours une roideur gênante dans le
bras, lui rendant difficiles certains mouvements, comme celui de mettre
le sabre en main, qui exige un renversement du coude et une torsion du
poignet.
En revanche, il fut une fois de plus porté à l'ordre du jour de l'armée,
et investi d'un grand commandement, où éclatèrent ses rares aptitudes
et ses qualités d'organisateur.
C'est en parlant de lui que le ministre de la guerre disait, en 1847, à
la Chambre des députés: «Avec des officiers de cette trempe, je
répondrais de la colonisation parfaite de l'Algérie en dix ans!»
Sa réputation de soldat et d'administrateur n'avait donc plus rien à
gagner, lorsque arriva la révolution de 1848... S'il s'en préoccupa, ce
fut pour bénir la destinée, qui l'éloignait de Paris en une année où la
guerre civile y fit couler des flots de sang.
Mais il ne s'en préoccupa guère, distrait par un souci meilleur.
Sa femme venait de lui donner une fille qui reçut le nom de Pauline.
Alors Mme Delorge n'avait plus aucune de ces vagues appréhensions des
premiers mois de son mariage... Accoutumée à son bonheur, elle s'y
endormait en sécurité profonde, entre son mari et ses enfants.
Pauvre femme!... Le malheur est un créancier impitoyable qui vient
toujours... Il venait.
III
On arrivait à la fin de mars 1849, le prince Louis-Napoléon Bonaparte
était président de la République française, lorsque les cercles
militaires d'Oran commencèrent à se préoccuper de trois «pékins» arrivés
depuis peu de France, et descendus à l'_Hôtel de la Paix_.
L'un était un homme jeune encore, et d'un extérieur «avantageux»,
portant toute sa barbe, et qui se faisait appeler M. le vicomte de
Maumussy.
L'autre était plus âgé. Déjà ses moustaches, fort longues et
outrageusement cirées, grisonnaient. Attitude, démarche, coupe de
vêtements, tout en lui trahissait, ou plutôt affectait cet on ne sait
quoi qui distingue les officiers en bourgeois. Il était inscrit à
l'hôtel sous le nom de Victor de Combelaine.
Ces deux messieurs étaient décorés.
Le troisième, plus humble, était aussi plus indéchiffrable.
Il était gros et court, fort rouge, très chauve, et d'une vulgarité que
rehaussaient encore les énormes chaînes de montre qui battaient sa
bedaine et les bagues qui cerclaient ses doigts noueux.
Les autres l'appelaient, encore qu'il ne parût pas très âgé, le père
Coutanceau.
Tous trois venaient en Afrique, disaient-ils partout, à tout propos et
très haut, pour obtenir des concessions et faire de l'agriculture en
grand.
C'était fort possible, après tout.
Seulement, leurs agissements démentaient leurs assertions.
Ce n'était pas des colons qu'ils recherchaient, ni des fermiers, mais
presque exclusivement des militaires.
Souvent, à la nuit tombante, on voyait se glisser chez eux, et non sans
précautions pour n'être point vus, des officiers des districts cantonnés
au loin, à Mers-el-Kébir, à Arzew, à Sidi-bel-Abbès.
De leur côté, ils étaient toujours par voies et par chemins, tantôt à
pied et tantôt en voiture, visitant les postes militaires, et parfois
demeurant des deux et trois jours à Mostaganem ou à Mascara.
L'argent ne paraissait pas leur manquer.
Les poches de M. Coutanceau, des poches immenses, où il avait toujours
les mains plongées jusqu'au coude, sonnaient comme un clocher de
village.
Et ils faisaient grande chère, prenant leurs repas à part et ne
ménageant ni le vin de Bordeaux des grands crus, ni le vin de Champagne.
--Positivement, ces gaillards-là nous inquiètent, disait un soir à sa
femme le colonel Delorge. On dirait des agents de recrutement. Mais qui
viendraient-ils recruter dans la colonie? Pour qui? pour quoi?
--Que ne vous mettez-vous en quête de renseignements! répondait
simplement Mme Delorge.
On s'enquit, et on en obtint d'un sous-intendant, qui avait été
longtemps employé au ministère des finances, et qui savait son Paris sur
le bout du doigt.
M. le vicomte de Maumussy s'appelait de son vrai nom Chingrot, et il eût
été bien habile celui qui eût su dire où se trouvait sa vicomté.
C'était un de ces viveurs de troisième ordre qui font cortège aux fils
de famille en train de dévorer leur légitime, et qui sans un sou
vaillant affichent tous les dehors du luxe, jouent gros jeu et roulent
voiture.
L'enlèvement d'une pauvre jeune femme qu'il avait ensuite ruinée, un
duel heureux et une nuit de veine au baccarat avaient marqué l'apogée de
l'honorable carrière de M. Chingrot de Maumussy.
Depuis, il n'avait fait que déchoir. Il se noyait, selon l'expression
consacrée, buvant une gorgée plus amère et coulant plus profondément à
chacune de ses tentatives pour remonter à la surface.
Et Dieu sait s'il en avait risqué de ces tentatives, en finances, en
industrie, en journalisme et en politique!...
Car il était dévoré d'ambitions, de convoitises et de rancunes, et se
croyait apte à tout.
Et, de fait, il ne manquait ni d'intelligence, ni d'esprit, ni de
savoir-faire. Causeur facile et agréable, il était rompu à toutes les
intrigues et avait cette imperturbable audace de l'homme qui n'a plus
rien à perdre.
Accusé d'un bonheur trop constant au jeu, perdu de dettes, traqué par
des créanciers qui le menaçaient non plus de Clichy mais de la police
correctionnelle, exclu de tous les cercles, exécuté en dernier lieu à la
Bourse, où il carottait des différences, M. Chingrot de Maumussy avait
fait un plongeon définitif et disparu du boulevard lors des journées de
février 1848.
Non moins mouvementée devait avoir été l'existence de son compagnon, M.
Victor de Combelaine, dans une sphère inférieure, toutefois.
Et il faut dire: devait, au conditionnel, parce que nul ne savait rien
au juste des parents, ni même du pays de cet honorable... gentilhomme.
D'aucuns soutenaient que nulle part jamais n'exista un M. de Combelaine
père. Sa mère était, assurait-on, une noble demoiselle hongroise, que la
sensibilité de son coeur avait perdue.
Le positif, c'est que le Combelaine avait été militaire.
Des gens l'avaient connu lorsqu'il venait de s'engager dans un régiment
de hussards, et les fournisseurs de toutes les villes où il avait tenu
garnison gardaient de lui de cuisants souvenirs et des liasses de
billets protestés.
En dépit de tout, et si piètre serviteur qu'il pût être, il avait dû à
de mystérieuses influences un avancement scandaleusement rapide.
Il était capitaine, et se plaignait de moisir en ce grade, quand, à la
suite d'une aventure dont le secret fut bien gardé, il essaya de se
suicider.
S'étant manqué, il reprit goût à la vie, mais il donna sa démission,
volontairement, prétendaient les uns; parce qu'il ne pouvait faire
autrement, assuraient les autres.
Comment vivre, cependant? Il s'improvisa voyageur en parfumerie. Une
querelle avec son patron l'ayant rejeté sur le pavé, il entreprit de
fonder une salle d'armes. Tireur de premier ordre, il réussissait, il
gagnait de l'argent... Une _légèreté_ le contraignit à fermer boutique.
Un de ses élèves étant menacé d'un duel sérieux, il avait, moyennant
finance, pris le duel à son compte et tué l'adversaire.
Obligé de fuir, il s'était réfugié en Belgique, s'était fait comédien,
et avait, pendant dix mois, essuyé les sifflets de Bruxelles.
Remercié par son directeur, il s'était lancé dans la politique, avait
conspiré, en avait vécu, et finalement s'était trouvé englobé dans un
procès où son attitude lui avait attiré de la part de ses coaccusés
l'épithète de mouchard...
C'était d'ailleurs, selon son expression, un «noceur» féroce, dévoré de
convoitises malsaines et d'appétits honteux, sans foi, sans loi, sans
moeurs, brave peut-être, mais ayant, à coup sûr, moins de bravoure que
de confiance en son adresse de spadassin, prêt à tout pour de l'argent,
capable, selon son intérêt, de tuer un homme pour une vétille ou de
digérer un soufflet sans sourciller.
Comparé à ces deux honorables personnages, leur compagnon, M.
Coutanceau, pouvait passer pour un petit saint.
Ce dernier n'était, à vrai dire, qu'un vulgaire faiseur, qui depuis
quinze ans naviguait sur les récifs du Code, toujours entre le bagne et
la maison centrale.
Pris la main dans le sac, il en avait été quitte pour treize mois de
prison, mais il s'était vu du même coup contraint de prendre sa
retraite.
Il ne s'en consolait pas, encore bien qu'il eût la prudence de se garder
pour la soif une poire de quatre-vingt mille livres de rentes. Avec ses
apparences de bonhomie et de rondeur, il était vaniteux follement et
ambitieux plus encore. Parce qu'il s'était adroitement tiré de quelques
tripotages, il se croyait l'étoffe d'un financier de génie, et était, ma
foi! prêt à risquer tout ce qu'il possédait pour le prouver.
Enfin, il était avéré que ces trois associés s'étaient trouvés mêlés à
toutes les agitations inspirées par une société bonapartiste qui est
restée célèbre sous le nom de _Club des culottes de peau_.
C'est dire la surprise de Mme Delorge quand, un matin, elle aperçut
dans la cour M. le vicomte de Maumussy et M. de Combelaine. Ils
demandaient à parler au colonel Delorge quand on les conduisit près de
lui...
Que voulaient-ils? Mme Delorge ne se le demanda même pas. Elle
s'occupait de tout autre chose, quand son attention fut attiré par de
grands éclats de voix.
Elle prêta l'oreille: c'était son mari qui jurait, en proie, à ce qu'il
lui parut, à une terrible colère...
Presque aussitôt, des pas rapides retentirent dans l'escalier...
Évidemment, les deux visiteurs se retiraient beaucoup plus vite qu'ils
n'étaient venus.
Mais le colonel descendait sur leurs talons, et quand il arriva dans la
cour:
--Krauss, cria-t-il à son ordonnance, regarde bien ces deux individus,
et souviens-toi que si jamais ils viennent me demander, je n'y suis
pas...
La colère du colonel Delorge avait dû être des plus violentes, car son
visage en gardait encore les traces, une heure après, lorsqu'il se mit à
table pour déjeuner.
Et cependant, il était visible qu'il faisait les plus grands efforts
pour reprendre son sang-froid et écarter de son esprit quelque pensée
importune.
Il parlait plus que de coutume, et avec une certaine véhémence, encore
qu'il ne parlât que de choses indifférentes. Il s'emporta contre son
fils à propos d'une niaiserie, et sa fille, la petite Pauline, étant
venue à pleurer, il s'écria en jurant qu'il était insupportable
d'entendre continuellement crier des enfants.
C'est avec un étonnement profond que sa femme le considérait. Jamais
elle ne l'avait vu ainsi. Et, cependant, elle n'osait l'interroger en
présence des domestiques, qui allaient et venaient pour le service.
Mais lui, dès qu'on eut servi le café:
--Te serait-il bien agréable, demanda-t-il à sa femme, d'être madame la
générale?...
Ainsi que toutes les femmes qui aiment, Mme Delorge était très
ambitieuse pour son mari, n'apercevant personne qui pût lui être
comparé.
Croyant à quelque bonne nouvelle, elle eut un mouvement de joie, et très
vivement:
--Oui, certes! répondit-elle. Mais pourquoi cette question?
--C'est qu'on cherche des généraux.
--Qui?
--Les deux estimables personnages que j'ai vus ce matin, parbleu!
Et sans laisser à sa femme le temps de revenir de sa surprise:
--C'est comme cela, poursuivit-il. Les officiers généraux actuels ne
suffisent plus. Bedeau, Bugeaud, Lamoricière, Changarnier et les autres,
deviennent gênants. Il en faut de nouveaux, très vite, parmi lesquels
probablement on choisira le ministre de la guerre. Et comme on les
voudrait glorieux et populaires, nous allons, à leur intention,
entreprendre une grande expédition en Kabylie, contre les Beni-Sliman et
les Oustani...
Mme Delorge pâlit au souvenir de ses transes nouvelles lors de la
bataille d'Isly, et d'une voix un peu tremblante:
--Ainsi, tu vas partir, Pierre?... commença-t-elle.
--Si j'en reçois l'ordre... évidemment. Mais rassure-toi, l'ordre ne
viendra pas. Je n'ai aucune des qualités requises. Ainsi, je ne crois
pas que, d'ici longtemps, tu sois madame la générale Delorge... si tu
l'es jamais, toutefois,--ce qui, depuis ce matin, est devenu diablement
problématique.
Sur quoi, roulant sa serviette, il la jeta violemment sur une chaise et
sortit en sifflant.
--Signe d'orage! grommela Krauss.
Ce n'était absolument rien que cette scène, et dans quatre-vingt-quinze
ménages sur cent, elle eût passé inaperçue. Mais de même qu'il suffit
d'un grain de sable qui tombe pour ternir le pur cristal d'une source,
une seule parole violente devait troubler étrangement la paisible
harmonie de cet heureux intérieur.
--Il n'y a pas à en douter, pensait Mme Delorge, il est arrivé
quelque chose à Pierre, quelque chose de très grave... et cela, du fait
de ces deux chevaliers d'industrie...
Mais c'est en vain qu'elle s'épuisait à imaginer une relation admissible
entre le vicomte de Maumussy ou M. de Combelaine et le loyal colonel
Delorge...
Cependant, ces honorables associés n'en étaient plus à leur isolement
des premiers jours. Ils avaient réussi à se constituer une société. Le
vicomte de Maumussy se faisait une réputation d'homme politique. M. de
Combelaine, invité à un assaut d'armes, y avait fait merveille. M.
Coutanceau jouait et perdait le plus galamment du monde. Deux ou trois
officiers supérieurs des environs ne les quittaient pour ainsi dire
plus. Ils donnaient des dîners où on buvait sec, en choquant les verres,
et qui étaient suivis de soirées où l'on absorbait d'immenses quantités
de punch.
Jusqu'à ce qu'enfin, un beau matin, ils partirent tout à coup, comme ils
étaient arrivés.
Mme Delorge respira. Elle avait compris que ces trois hommes ne
pouvaient être que des émissaires politiques.
--Maintenant, pensa-t-elle, Pierre va redevenir lui-même...
Point. Le colonel, au contraire, devenait plus soucieux de jour en jour.
Cette expédition de Kabylie dont il avait parlé se préparait, et il
semblait se préoccuper prodigieusement de savoir si son régiment en
ferait ou non partie.
[Illustration: Ils échangeaient des serments d'amour en se promenant
dans le parc de Glorière.]
C'était, du reste, la grande et unique affaire de tous ses officiers, et
il ne se passait pas de jour sans qu'on lui demandât vingt fois:
--Eh bien! mon colonel, en sommes-nous?
Ils n'en furent pas, et ce leur fut une grande mortification. Jamais, en
aucune occasion, on n'avait fait autant mousser une expédition. Jamais
campagne heureuse ne donna lieu à de plus nombreuses promotions.
--Ah çà! pensèrent-ils, est-ce que notre colonel serait en disgrâce?...
Ils n'en doutèrent plus lorsqu'ils virent lui «passer sur le corps»
plusieurs colonels qui n'avaient ni ses services, ni ses blessures, ni
surtout sa haute valeur.
Cependant, on comprit sans doute qu'il serait impolitique de sacrifier
ouvertement un homme de cette valeur, aimé et estimé dans l'armée comme
pas un.
Et, dans les premiers jours de 1851, et au moment où, certes, il ne s'y
attendait aucunement, le colonel Delorge reçut sa nomination au grade de
général, et l'ordre de venir à Paris se mettre à la disposition du
ministre de la guerre...
Mais cet avancement, qui eût dû combler ses voeux, l'irrita. Tout le
monde remarqua de quel sourire contraint il accueillait les
félicitations qui lui arrivaient de toutes parts.
Et le soir, lorsqu'il fut seul avec sa femme:
--Sais-tu, lui dit-il, ce que je ferais, si j'étais sage? Je donnerais
ma démission et nous irions vivre à Glorière... Nous avons huit mille
livres de rentes...
Elle ne le laissa pas poursuivre:
--Ah! ce serait un acte de folie, s'écria-t-elle, et que tu ne feras
pas, si j'ai quelque influence sur toi!...
Toute puissante était l'influence de Mme Delorge sur son mari.
Et la preuve, c'est qu'elle obtint de lui qu'il renonçât, au moins pour
le moment, à sa détermination, déjà presque arrêtée, de quitter le
service.
C'était grave, ce qu'elle faisait là, c'était assumer pour l'avenir une
terrible responsabilité, elle ne se le dissimulait pas.
Mais forte de sa conscience de mère et d'épouse, croyant avoir un devoir
à remplir, elle le remplissait.
Nulle ambition, aucune considération personnelle ne la guidaient. Loin
de là. Cette retraite à Glorière, cette perspective de la plus paisible
des existences la séduisaient, et c'est de ses séductions mêmes qu'elle
se défiait.
Ne semblait-elle pas d'ailleurs obéir à toutes les règles de la prudence
humaine, ne paraissait-elle pas avoir raison mille fois quand elle
disait:
--Patiente, Pierre, réfléchis! Ne cède pas à un mouvement d'humeur ou de
découragement dont tu aurais regret. Ne sera-t-il pas toujours temps de
donner ta démission!...
Ah! s'il lui eût dit la vérité!... Mais non, il se tut. Et ils
quittèrent Oran, suivis du dévoué Krauss.
C'était à Paris même qu'on réservait un emploi au général Delorge. Il
l'apprit lorsqu'il se présenta au ministère de la guerre.
Dès lors, ils n'avaient plus, sa femme et lui, qu'à prendre toutes leurs
dispositions pour un assez long séjour.
Après bien des recherches et des courses, ils s'installèrent à Passy,
rue Sainte-Claire, dans une jolie villa entourée d'un grand jardin. Le
prix en était peut-être excessif, eu égard à leur peu de fortune, mais
ils avaient été décidés par les avantages que le jardin offrait à leurs
enfants, à Raymond, qui allait avoir dix ans, et à la petite Pauline.
Hélas! ils n'y étaient pas depuis un mois encore, que déjà Mme
Delorge se repentait amèrement d'avoir combattu les résolutions de son
mari.
Certes, il restait toujours le même pour elle, affectueux et tendre,
mais elle sentait qu'il lui échappait en quelque sorte.
Le général ne s'était jamais occupé de politique, et même il professait
cette opinion qu'un pays est bien malade quand ses généraux se mêlent
aux luttes des partis, quittent l'épée pour la plume, descendent de
cheval pour monter à la tribune, et livrent au public le secret de leurs
rivalités et de leurs rancunes.
Cependant il lui était bien difficile, avec sa situation, de se
désintéresser des affaires publiques, en cette fatale année de 1851, et
à un moment où tant d'ambitions insoucieuses de la France se disputaient
le pouvoir.
Les incertitudes et les menaces de l'avenir troublaient alors
profondément Paris. Chaque jour, quelque bruit étrange circulait,
justifié par l'arrivée aux affaires des personnages les plus
inquiétants. De tous côtés surgissaient, comme pour une curée, tous les
faillis de la vie, les fruits secs de toutes les carrières, les
ambitieux, les incapables, les coquins...
M. le vicomte de Maumussy, au retour d'une mission diplomatique en
Allemagne, avait été nommé à un poste important.
Un journal avait mis en avant, pour une préfecture, M. Coutanceau.
M. le comte de Combelaine--car il était comte désormais--occupait une
situation toute de confiance près du prince Louis-Napoléon Bonaparte,
président de la République française.
Quel parti prit le général Delorge dans cette mêlée d'égoïstes intérêts;
en prit-il même un?
C'est ce que Mme Delorge ne sut jamais.
Le temps n'était plus où elle était la confidente des plus secrètes
pensées de son mari. Il ne lui disait rien de ses occupations ni de ses
projets. Et si elle l'interrogeait, il n'avait que des réponses vagues,
lorsqu'il ne détournait pas la conversation.
Le connaissant comme elle le connaissait, elle observait en lui comme
une constante préoccupation de ne la pas inquiéter qui redoublait ses
angoisses.
Le positif, c'est qu'il sortait beaucoup, et qu'il recevait un assez
grand nombre de visiteurs, parmi lesquels quatre ou cinq députés...
Enfin, dans le courant d'octobre, il consentit, à deux reprises, à
recevoir un des hommes qu'il avait autrefois honteusement chassés... M.
de Combelaine...
Enfin, on peut dire que Mme Delorge s'attendait vaguement à quelque
catastrophe, lorsque arriva le 30 novembre...
Journée fatale, dont les moindres circonstances devaient rester
ineffaçablement gravées dans la mémoire de la malheureuse femme...
C'était un dimanche.
Le général s'était levé beaucoup plus gai que d'ordinaire, et, après le
déjeuner, malgré le froid et la brume, il était descendu avec son fils,
pour tirer quelques balles à un tir qu'il avait fait établir au bout du
jardin.
En remontant, Raymond avait dit à sa mère:
--Je n'ai manqué le carton que six fois, mais papa ne l'a pas manqué,
lui, quoiqu'il ait été obligé de tirer de la main gauche.
--Il est de fait, avait ajouté le général, que mon maudit bras droit me
fait terriblement souffrir aujourd'hui... c'est à peine si je peux le
remuer.
Sur quoi, s'étant assis près du feu, il avait proposé à sa femme de la
conduire au spectacle le soir, et ils en étaient à choisir un théâtre,
lorsque Krauss était entré tenant une lettre qu'on venait d'apporter.
A la seule vue de l'adresse, le général avait froncé les sourcils. Il
l'avait lue d'un coup d'oeil, puis la froissant violemment, il l'avait
jetée dans la cheminée en s'écriant:
--Non! mille fois non!...
Cependant, il avait paru réfléchir. Puis au bout d'un moment:
--Tu n'auras pas, ma pauvre Élisabeth, avait-il dit à Mme Delorge, le
plaisir que je te promettais... Me voici forcé de me rendre à un
rendez-vous que me demande, ou plutôt que m'impose cette lettre...
Puis, sonnant Krauss, il lui avait dit:
--Prépare pour ce soir ma grande tenue... Je m'habillerai à huit heures
et demie...
Mais c'en était fait de la gaieté du général.
Il n'avait pas tardé à regagner son cabinet, et il y était resté enfermé
jusqu'au dîner...
A neuf heures, cependant, il était prêt, et il avait envoyé Krauss lui
chercher une voiture... Embrassant alors sa femme:
--Je rentrerai de bonne heure, lui avait-il dit; sois sans inquiétude...
Et il était parti...
IV
C'était encore une soirée que Mme Delorge allait passer, comme tant
d'autres, hélas! depuis quelques mois, seule entre ses deux enfants,
entre sa fille, la petite Pauline, qui ne tardait pas à s'endormir, et
Raymond, qui achevait ses devoirs pour la classe du lendemain.
Deux circonstances pourtant la rassuraient.
Au lieu de sortir en bourgeois, comme d'ordinaire, le général s'était
mis en tenue, ce qui semblait annoncer qu'il se rendait à quelque
réunion officielle.
Et il lui avait promis de rentrer de bonne heure.
N'importe! Ainsi qu'il arrive toujours lorsqu'on sent devant soi de
longues heures d'attente, elle cherchait à s'occuper, s'efforçant de
tromper son impatience et de perdre la notion du temps.
Raymond ayant achevé sa tâche, elle fit avec lui cinq ou six parties de
dames, avant de l'envoyer coucher...
Jusqu'à ce qu'enfin, onze heures sonnant, elle demeura seule dans le
salon.
--Onze heures! se dit-elle. Il ne peut pas rentrer encore...
Elle avait pris un livre, mais c'est vainement qu'elle essayait de s'y
intéresser ou seulement d'y appliquer son attention. Sa pensée lui
échappait. Elle se reportait, et avec quels regrets! à ces temps heureux
où son mari, sans autres soucis que ceux de sa profession, lui
appartenait si entièrement. Alors il fallait un événement pour
l'arracher, après le dîner, aux douceurs de son foyer. Et, s'il se
trouvait contraint de sortir, elle savait où il allait et pour quelle
cause. Alors il n'avait pas de secrets pour elle, alors elle ne se
sentait pas enlacée dans les fils de quelque mystérieuse intrigue...
Minuit sonna...
--Maintenant, murmura-t-elle, je ne dois plus avoir longtemps à
attendre... C'est avec une étrange netteté que se représentaient à son
esprit tous les événements qui se succédaient depuis cette visite de M.
de Maumussy et de M. de Combelaine, et en tout elle croyait reconnaître,
leur influence mystérieuse et fatale.
Ces passe-droits dont le général avait été victime ne provenaient-ils
pas d'eux? N'était-ce pas à cause d'eux qu'il avait eu l'idée de donner
sa démission?... Ah! folle! Ah! imprudente!... pourquoi l'en avait-elle
détourné!...
Mais il était une heure; et le général ne paraissait toujours pas.
Mme Delorge se leva, et après quelques tours dans le salon, alla
s'accouder à la fenêtre, prêtant l'oreille...
Nul bruit ne troublait le morne silence de ce paisible quartier de
Passy. Rien, on n'entendait rien, ni roulement de voiture, ni voix, ni
pas... La nuit était sombre et froide; un brouillard dense, qui par
moments se résolvait en pluie, enveloppait tout comme d'un linceul.
Bientôt elle se sentit prise de frissons. Elle referma la fenêtre et
vint se rasseoir près de la cheminée, dont elle raviva le feu.
Elle songeait que c'était une grande fauté qu'ils avaient commise, son
mari et elle, que de prendre une habitation si éloignée du centre de
Paris... Passy, l'hiver, passé dix heures du soir, c'est le bout du
monde, on ne trouve plus de cochers qui consentent à y aller...
Peut-être, en ce moment même, le général cherchait-il un fiacre...
Peut-être avait-il été forcé de se mettre en route à pied.
--Donc, pensait-elle, il n'y a pas encore trop de temps de perdu...
Pauvre Pierre! ne devrais-je pas savoir qu'il souffre autant que moi!...
Elle disait cela, mais de moins en moins elle réussissait à se défendre
de l'indéfinissable tristesse qui l'envahissait.
Quelle vie!... Est-ce que cela durerait encore longtemps!... En était-ce
donc fait à tout jamais de son repos et de son bonheur!... Ah! pourquoi
aussi avait-elle été si faible et si réservée! Pourquoi n'avait-elle pas
arraché à son mari le secret des soucis poignants qu'elle avait lus sur
son front!...
Deux heures!...
L'inquiétude la gagnait. Elle ne pouvait détacher les yeux de la
pendule. Elle comptait les minutes. Elle se disait:
--Avant que la grande aiguille soit là, il sera près de moi.
Lentement, de son mouvement égal et imperceptible, la grande aiguille
avançait, et dépassait le point fixé... Personne!
La malheureuse femme pensait maintenant à cette lettre, qui était venue
lui enlever la bonne soirée qu'elle se promettait. D'où venait-elle,
cette lettre maudite? En la recevant, le général s'était troublé. Que
lui demandait-on donc, qu'il s'était écrié: «Non, mille fois non,
jamais!...» Qui donc l'avait écrite?...
La sonnerie de quatre heures lui sembla, dans le silence, comme un glas
funèbre.
--Mon Dieu! murmura-t-elle, que lui est-il arrivé?
Pour la première fois, l'idée d'un accident se présentait à son esprit.
Quel? elle ne savait, mais terrible, à coup sûr!...
Incapable de demeurer en place, elle quitta le salon et gagna le
vestibule, faiblement éclairé par une petite lampe qui agonisait dans
son globe de verre dépoli.
Sur une des banquettes, Krauss était étendu. Mais il ne dormait pas. Au
froissement léger du peignoir de Mme Delorge le long de la rampe de
l'escalier, il se dressa d'un bond, et du ton dont il eût répondu
présent:
--Madame!... fit-il.
Pourquoi ne dormait-il pas, lui qui d'ordinaire tombait de sommeil sitôt
la nuit venue? Était-il donc inquiet, lui aussi? Avait-il des raisons
d'être inquiet?
Voilà ce que se dit la pauvre femme. Et tout aussitôt:
--Krauss, demanda-t-elle, savez-vous où est allé le général?
--Non, madame.
--Vous ne l'avez donc pas accompagné jusqu'au fiacre?
--Si, madame, je portais son manteau.
--Et vous n'avez pas entendu l'adresse qu'il donnait au cocher?
--Non, madame.
Et vivement:
--Mais il ne peut rien être arrivé au général, madame... Il a son épée,
et quand il a son épée...
--Merci, Krauss, interrompit Mme Delorge.
Elle remonta. Maintenant, elle ne doutait plus. Maintenant, elle était
sûre d'un grand malheur... Elle passa par la chambre de son fils, qui
dormait de ce bon sommeil de l'enfance, et le baisant au front:
--Pauvre Raymond! murmura-t-elle, Dieu te garde à ton réveil!...
Le jour venait, cependant, blafard et livide, lorsqu'un coup de cloche
retentit à la porte de la villa.
--Lui! s'écria la malheureuse femme, c'est lui!...
Elle croyait reconnaître sa manière de sonner, elle voulait s'élancer à
sa rencontre... Mais cette immense joie après de si cruelles souffrances
achevant de la briser, ses forces trahirent sa volonté et elle retomba
sur son fauteuil...
Cependant elle percevait nettement tous les bruits de la maison.
Elle entendit Krauss ouvrir la porte du vestibule, elle entendit grincer
sur ses gonds rouillés la grille de la villa... Elle distingua le
murmure de plusieurs voix, puis des pas sous lesquels criait le sable du
jardin...
--C'est singulier, pensa-t-elle, Pierre ne rentre-t-il donc pas seul?...
Déjà, ces mêmes pas retentissaient dans le vestibule, et bientôt elle
les entendit dans les escaliers et sur le palier même, pesants,
embarrassés comme les pas de gens qui portent un fardeau et mêlés à des
chuchotements étouffés...
Folle de terreur, cette fois, elle réussit à se lever... Mais au même
instant, la porte du salon s'ouvrit, et deux hommes entrèrent qu'elle ne
connaissait pas, suivis de Krauss plus blanc que le plâtre du mur contre
lequel il s'appuyait...
--Mon mari!... s'écria-t-elle, mon mari!...
Un des deux hommes, pâle et tremblant d'émotion, s'avança:
--Du courage, madame, commença-t-il, du courage!...
Elle comprit, la malheureuse, et d'une voix à peine distincte:
--Mort! balbutia-t-elle; il est mort!...
Elle chancelait sous ce coup horrible, ses yeux se fermaient, et Krauss
étendait les bras pour la soutenir...
Mais elle le repoussa, et se redressant, par un prodige d'énergie:
--Conduisez-moi près de lui, s'écria-t-elle, je veux le voir; où est-il?
L'homme qui avait parlé désigna du doigt une porte et répondit:
--Là!...
D'un élan éperdu, Mme Delorge se précipita contre cette porte, et si
rude fut le choc que les battants cédèrent...
Alors apparut la chambre à coucher, à peine éclairée par les lueurs
tremblantes d'une seule bougie.
Sur le lit, dont l'édredon avait été retiré et jeté dans un coin, gisait
le corps déjà roide et glacé du général Delorge.
Ses yeux grands ouverts et sa face convulsée gardaient encore une
terrible expression de haine et de mépris...
Une écume sanglante frangeait ses lèvres violacées...
Son habit, souillé de terre, était déboutonné, et une de ses épaulettes
manquait.
Sur une chaise, près du lit, étaient déposés le grand manteau du
général, son chapeau, dont la pluie avait fripé les plumes, et son épée
nue...
A ce spectacle affreux, la malheureuse femme demeura comme clouée sur
le seuil, la pupille dilatée, les bras tendus en avant comme pour
repousser quelque terrifiante vision. Elle ne pouvait croire, elle ne
pouvait se résigner à cette soudaine survenue du néant...
Ce ne fut qu'une seconde...
Elle s'avança en trébuchant et s'abattit sur le lit, serrant entre ses
bras d'une étreinte convulsive ce corps inanimé, collant ses lèvres
contre ces lèvres glacées et muettes pour toujours... Comme si, dans la
démence de sa douleur, elle eût espéré qu'à la chaleur de ses
embrassements allait se réchauffer et battre de nouveau ce coeur qui,
pendant tant d'années, n'avait battu que pour elle...
--Pauvre femme!... murmura un des inconnus, assez haut pour être entendu
de Krauss, pauvre femme!...
Déjà elle s'était redressée, et d'un air égaré, d'un accent indicible
d'épouvante et d'horreur:
--Du sang! s'écria-t-elle, du sang! voyez!...
Elle étendait le bras en disant cela, et sa main en effet était rouge de
sang, et même quelques caillots avaient éclaboussé la dentelle de ses
manches.
--Ah! mon mari a été lâchement assassiné! cria-t-elle encore.
Celui des deux étrangers qui avait déjà parlé, le plus jeune, hochait la
tête:
--Non, madame, prononça-t-il, non! ce surcroit de douleur, du moins,
vous est épargné. Le général Delorge a succombé en duel...
--Et après un combat loyal, ajouta l'autre.
Elle les regardait sans paraître comprendre, et c'est comme des mots
vides de sens qu'elle répétait:
--Un duel!... un combat loyal!...
Mais depuis un moment déjà les deux inconnus se consultaient et se
concertaient du coin de l'oeil... Le plus jeune s'avança, et
s'inclinant profondément:
--Nous étions chargés, madame, dit-il, d'une douloureuse et pénible
mission... Nous l'avons remplie... Et, à moins que vous n'ayez des
ordres à nous donner, à moins que nous ne puissions vous être utiles en
quelque chose, nous vous demandons la permission de nous retirer...
Il attendit respectueusement une réponse... Cette réponse ne venant pas:
--Pour mon compte, madame, ajouta-t-il, je serai toujours à votre
disposition; voici ma carte...
Il déposa, en effet, une carte de visite sur la cheminée, fit un signe à
son compagnon, et tous deux se retirèrent sur la pointe du pied, sans
que personne songeât à les retenir...
Mme Delorge s'était agenouillée près du lit, le front appuyé sur une
des mains glacées du mort, et d'une voix haletante:
--Pierre, disait-elle, Pierre, pardonne-moi!... C'est par moi, qui
t'aimais tant, que tu meurs... Oui, c'est moi qui te tue, ô mon unique
ami!... Cette mort horrible, tu la prévoyais peut-être, le jour où tu
voulais te retirer à Glorière... Et c'est moi, insensée, qui n'ai pas
voulu, c'est moi, misérable, qui ai abusé de l'indulgence de ton amour,
pour t'amener ici, contre ton gré, contre toute raison, au milieu de tes
ennemis!...
[Illustration: Elle lui tendit son fils.]
Si déchirante était l'expression de son désespoir, que Krauss, demeuré
jusque-là hébété de douleur près de la porte, eut peur et s'approcha...
--Madame, fit-il en lui touchant l'épaule, madame!...
Elle ne tourna seulement pas la tête. Suffoquant sous l'abondance de ses
souvenirs, elle continuait:
--A Glorière, c'était le bonheur qui nous attendait... Ici c'était la
mort terrible, soudaine... Mais je sais mon devoir, ô mon bien-aimé!...
Dans la mort comme dans la vie, je t'appartiens uniquement, je suis à
toi!... Est-ce que je pourrais te survivre, alors même que je le
voudrais!...
Le bon, l'honnête Krauss sanglotait...
--Mon Dieu! se disait-il, elle devient folle, elle veut se tuer.
Qu'allons-nous devenir, les enfants et moi?...
Et il demandait au ciel une inspiration, quand un cri, lamentable,
désespéré, retentit...
Frémissant, il se retourna...
Raymond, enfin réveillé par les allées et les venues, accourait à peine
vêtu...
Il avait tout compris, le malheureux enfant, et il se jeta au cou de sa
mère en s'écriant:
--Mort!... mon pauvre père est mort!...
Peut-être fut-ce le salut de cette femme si cruellement éprouvée!
L'étreinte de son fils, les larmes chaudes dont il inondait son visage,
la rappelèrent à elle-même, à la raison, à la vie...
Elle songea que si elle était épouse, elle était mère aussi, qu'elle ne
s'appartenait pas, qu'elle n'avait pas le droit de mourir, qu'elle se
devait à ses enfants...
Elle se releva donc, s'affaissa sur un fauteuil, et attira Raymond
contre sa poitrine, en murmurant:
--Oh! mon enfant, nous sommes bien malheureux!... Oh! oui, bien
malheureux!...
Ainsi, ils restèrent longtemps serrés l'un contre l'autre, mêlant leurs
larmes, jusqu'à ce qu'enfin Mme Delorge se redressa, puisant dans le
sentiment de ses devoirs une sombre énergie.
--Maintenant, Krauss, commença-t-elle, je veux tout savoir... Je suis
forte. Je puis tout entendre... parlez.
Une immense stupeur se peignit sur le visage du vieux et dévoué soldat.
--Qu'est-ce que madame veut que je lui dise? balbutia-t-il.
--Comment le général est mort, Krauss. Où a eu lieu ce duel, à quel
sujet, avec qui?
--Hélas! madame, je ne le sais pas...
--Quoi! ces hommes, qui étaient sans doute les témoins du général, ne
vous ont rien appris?
--Rien...
Elle crut qu'il la trompait, qu'il pensait en se taisant ménager sa
sensibilité, et d'un ton sec:
--Je vous ordonne de parler, Krauss! commanda-t-elle.
Le pauvre soldat semblait désespéré.
--Sur mon honneur, madame, répondit-il, je ne sais rien... J'étais si
troublé, que je n'ai pas adressé une seule question... Au surplus,
madame va comprendre. Quand on a sonné, je me suis hâté d'aller ouvrir,
car sans savoir pourquoi, j'étais dans une inquiétude mortelle. Devant
la grille était une voiture. Deux hommes en sont descendus, qui m'ont
demandé s'ils étaient bien à la maison du général Delorge.
Naturellement, j'ai répondu: «Oui.» Alors, ils ont voulu savoir à qui
ils parlaient. Et quand je leur ai appris que je suis au service du
général et son ordonnance: «Alors, se sont-ils écriés, on peut tout vous
dire... Un grand malheur est arrivé... le général vient d'être tué en
duel!...» Moi, naturellement, ça m'a fait l'effet d'un coup de crosse
sur la tête, et j'ai répondu: «Ce n'est pas possible!» Ils ont haussé
les épaules et ont repris: «C'est tellement possible que son corps est
là dans la voiture, et que vous allez nous aider à le porter sur son
lit.» Ensuite, ils m'ont demandé si le général était marié. J'ai répondu
que oui. Ils m'ont demandé si madame était couchée. J'ai répondu que
madame attendait le général et qu'elle était debout. Alors, ils ont dit
que cela peut-être valait mieux ainsi, que nous monterions le corps le
plus doucement possible, et qu'après je les conduirais auprès de
madame... C'est ce qui a été fait, et madame sait le reste.
Pendant que parlait Krauss, l'indignation empourprait la joue pâle de
Mme Delorge...
--C'est bien tout? interrogea-t-elle.
--Absolument tout, madame!
L'infortunée eut un geste d'amère ironie, et d'une voix vibrante:
--Voilà donc le monde! s'écria-t-elle. Un homme se bat, il succombe, et
ses amis, ses témoins, ceux peut-être qui l'ont poussé sur le terrain,
croient avoir tout fait lorsqu'ils ont reporté le corps du malheureux à
sa maison... Ils arrivent au petit jour, ils tirent le cadavre du fiacre
et ils le jettent à la veuve, en lui disant: «Voici votre mari... Notre
mission est remplie..., le reste ne nous regarde plus!...»
Si l'honnête Krauss était digne de comprendre l'immense douleur de
Mme Delorge, il était incapable de s'expliquer son indignation.
Selon son jugement de vieux soldat, un duel malheureux rentrait dans la
catégorie des accidents familiers et prévus, tels qu'une chute de cheval
ou un boulet de canon. Et qu'on mourût sur le terrain, sur le champ de
bataille ou dans son lit, au milieu des siens, il n'y voyait pas de
différence appréciable, ni de raison de se plus ou moins désoler.
Quant à la conduite des deux inconnus qui avaient rapporté le corps du
général, et qu'il supposait avoir été ses témoins, il l'estimait si
naturelle qu'il prit leur défense.
--Excusez-moi, madame, fit-il, ces deux messieurs, avant de se retirer,
vous ont demandé s'ils pouvaient vous être utiles.
Elle ne discuta pas. Elle se souvenait de rien.
--C'est possible, fit-elle.
--Même, continua le digne troupier, l'un d'eux a laissé sa carte, et si
madame veut le voir...
--Oui, donnez-la-moi...
Il la lui remit, et elle lut à haute voix: _Le docteur J. Buiron, rue
des Saussayes_.
Ainsi, un médecin avait assisté au combat, ou tout au moins avait été
mandé immédiatement après. Cette pensée, pour la malheureuse femme,
était un soulagement. Elle songeait que s'il y eût eu quelque chose à
faire pour sauver son mari, ce quelque chose eût été fait.
--Eh bien! reprit-elle après un moment de réflexion, il faudrait voir le
docteur Buiron, et lui demander des détails...
--Je pars, dit simplement Krauss.
--Attendez, ce n'est pas à vous de faire cette démarche, et j'ai besoin
de vous ici... Qui envoyer, cependant, qui?
De tout temps, M. et Mme Delorge avaient eu une existence fort
retirée,--l'existence des gens heureux et qui ont la sagesse de cacher
leur bonheur. Mais depuis leur arrivée à Paris, leur isolement était
complet. Tout entière à l'éducation de ses enfants, Mme Delorge
n'avait point cherché de relations et ne voyait absolument personne. A
peine connaissait-elle les gens que recevait son mari.
--A qui m'adresser? répétait-elle...
Mais, de son côté, Krauss réfléchissait.
--Si j'allais chercher, proposa-t-il, notre voisin, M. Ducoudray? Madame
sait combien il aimait mon général...
--Oui, vous avez raison, courez le prier...
Elle n'acheva pas, déjà Krauss était en route.
Ce M. Ducoudray, qu'il allait prévenir, était le plus proche voisin de
Mme Delorge. Une haie vive séparait seule son jardin du jardin de la
villa. C'était un bonhomme qui avait été dans le commerce, et qui
s'était retiré le jour où il s'était vu à la tête d'une douzaine de
mille livres de rentes.
En lui se résumaient assez exactement les qualités et les défauts de
l'ancien bourgeois de Paris, naïf et roué tout ensemble, sceptique et
superstitieux, le plus obligeant du monde et d'un égoïsme féroce.
Ignorant superlativement, il avait une opinion sur tout, ne manquait pas
d'esprit, ne doutait de rien, s'occupait de politique, frondait le
gouvernement et poussait à la révolution, quitte à se réfugier au fond
de sa cave le jour où elle éclaterait.
Veuf, n'ayant qu'une fille mariée en province, fort soigneux de sa
personne et très passablement conservé, M. Ducoudray n'avait pas renoncé
à plaire, et parlait quelquefois de se remarier.
Il était entré en relations avec le général à propos de fleurs et
d'arbustes qu'il lui avait donnés et dont il avait tenu à surveiller la
transportation,--car il se prétendait jardinier.--Il était venu ensuite
s'enquérir de ses sujets. Et depuis, il était revenu presque tous les
jours, à l'issue du déjeuner, ou le soir, pour chercher ou apporter des
nouvelles ou pour échanger des journaux.
Sa connaissance parfaite de la vie de Paris l'avait mis à même de rendre
quelques petits services. Il aimait à se charger des commissions, cela
l'occupait. Il était ravi quand son ami le général lui disait, par
exemple: «Vous qui savez où on vend du bon bois, pas trop cher, papa
Ducoudray, vous devriez bien m'en acheter quelques stères...»
Tel était le bonhomme qui, moins de cinq minutes après la sortie de
Krauss, apparut dans le salon, où Mme Delorge était allée l'attendre.
Il était pâle et tout tremblant d'émotion, et s'était tant hâté
d'accourir, qu'il avait oublié de mettre une cravate.
--Quelle catastrophe! s'écria-t-il dès le seuil, quel épouvantable
malheur!...
Et la malheureuse veuve en eut pour cinq minutes à subir ces doléances,
qui tombent sur une grande douleur comme de l'huile bouillante sur une
plaie vive.
--Bien évidemment, disait M. Ducoudray, il a fallu à ce duel fatal des
causes terriblement graves et tout à fait exceptionnelles... Quoi que
prétende Krauss, à qui tout d'abord j'ai fait cette observation, il
n'est pas naturel qu'on aille sur le pré au milieu de la nuit...
Mme Delorge tressaillit... Étourdie par le coup terrible qui la
frappait, elle n'avait pas fait cette réflexion, si simple et si juste
pourtant.
--Que diable! continuait le bonhomme, les affaires d'honneur ne se
règlent pas ainsi, entre gens du monde. On choisit des témoins qui se
réunissent, qui négocient, qui débattent les conditions de la
rencontre... C'est ainsi que les choses se passèrent lors de mon duel,
en 1836, et même mes témoins arrangèrent l'affaire...
Cependant le flux de ses paroles tarit, et Mme Delorge put lui
expliquer ce qu'elle attendait de lui.
Dès qu'il fut au courant:
--Voilà qui est convenu! s'écria-t-il. Je prends une voiture,
j'interroge ce médecin, et je reviens vous rendre compte...
Il se précipita dehors, sur ces mots, et il sortait à peine par une
porte du salon, que Krauss apparaissait à l'autre, celle de la chambre à
coucher.
Le fidèle serviteur avait profité de l'instant où il voyait sa maîtresse
occupée, pour donner à son général ces soins suprêmes que l'on doit aux
morts...
--Madame!... s'écria-t-il d'une voix rauque, madame...
Lui, si blême l'instant d'avant, il était plus rouge que le feu, ses
yeux flamboyaient, un tremblement convulsif le secouait.
--Mon Dieu! murmura Mme Delorge épouvantée, qu'y a-t-il?...
--Il y a, répondit le vieux soldat, avec un geste terrible de menace, il
y a que mon général n'a pas été tué en duel, madame!...
Elle crut positivement qu'il perdait l'esprit et doucement:
--Krauss, fit-elle, songez-vous à ce que vous dites!...
--Si j'y songe! répondit-il... Oui, madame, oui, et trop pour notre
malheur... Un duel, c'est un combat, et mon général ne s'est pas
battu!...
Cette fois, l'infortunée comprit. Elle se dressa d'une pièce, et toute
frémissante:
--Expliquez-vous, Krauss, dit-elle. Je suis la femme, je suis... la
veuve d'un soldat, je suis brave. Qui avez-vous vu? Qui vous a parlé?...
--Personne... C'est la blessure de mon général qui m'a tout dit... Ah!
tenez, madame, écoutez-moi, et vous serez sûre comme je le suis
moi-même. Vous nous avez vus faire des armes, n'est-ce pas, quand mon
général ou moi nous donnions des leçons à M. Raymond? Vous avez vu que
nous nous placions de côté, et effacés le plus possible, pour présenter
moins de surface au fleuret? Eh bien! en duel, sur le terrain, on se
place de même. Par conséquent, si on reçoit une blessure, ça ne peut
être que du côté qu'on présente à l'adversaire, c'est-à-dire du côté du
bras dont on tient son épée...
Mme Delorge haletait.
--Or, reprit Krauss plus lentement, si mon général s'était battu, quel
côté eût-il présenté à son adversaire? Le côté droit? Non, évidemment,
puisque depuis Isly, il ne pouvait plus se servir du bras droit...
--Mon Dieu!... hier encore, il n'a pu tenir un pistolet que de la main
gauche...
--Juste! et quand il faisait des armes, c'était toujours de la main
gauche. Eh bien! c'est au-dessous du sein droit, et un peu en arrière,
que mon général a reçu le terrible coup d'épée qui l'a traversé de part
en part et tué roide...
C'était clair cela, et bien admissible, sinon indiscutable.
--Cependant, reprit le vieux soldat, je n'ai pas que cette preuve de ce
que je dis. Hier, j'avais donné à mon général une épée neuve, une épée
qu'il portait pour la première fois... j'en ai manié la lame, et je
jure, sur l'honneur et sur ma vie, que cette épée n'a même pas été
croisée avec une autre...
Foudroyée, Mme Delorge s'affaissa sur son fauteuil, en murmurant:
--Plus de doute... mon mari a été lâchement assassiné!...
V
C'était la seconde fois que cette formidable accusation d'assassinat
montait aux lèvres de Mme Delorge.
Mais sur le premier moment, ç'avait été un cri désespéré, dont elle
n'avait pas conscience, dont la portée lui échappait, et arraché par
l'horreur du sang qui rougissait ses mains...
Tandis que cette fois...
--Krauss, commanda-t-elle, faites prévenir le commissaire de police de
ce qui arrive, et qu'il vienne... qu'il vienne vite.
Une de ses servantes, à ce moment, lui apportait sa fille, qui pleurait
et qu'on ne pouvait consoler.
Elle la prit entre ses bras, et, la couvrant de baisers convulsifs:
--Va, pauvre enfant, lui dit-elle, comme si elle eût pu la comprendre,
ton père sera vengé! Tout ce que j'ai d'intelligence et de forces...
Elle n'acheva pas. Elle remit l'enfant à sa bonne, en disant:
«Emportez-la.»
Le commissaire de police entrait.
C'était un homme long et maigre, avec un grand nez mélancolique, de
petits yeux mobiles et des lèvres pincées. Démarche, port de tête,
geste, voix, tout en lui trahissait l'opinion démesurée qu'il avait de
lui-même et de sa mission ici-bas.
Un vieux monsieur, tout ratatiné dans un paletot de fourrures, venait
derrière lui d'un air profondément ennuyé. C'était le médecin qu'il
avait requis.
Gravement, ce commissaire tira d'un étui et étala sur la table des
papiers, une plume et un encrier. Puis s'étant assis:
--Je vous écoute, madame, dit-il à Mme Delorge.
Rapidement et le plus clairement qu'elle put, l'infortunée lui dit les
angoisses des vingt-quatre mortelles heures qui s'étaient écoulées
depuis que le général avait reçu la lettre fatale; comment son mari lui
avait été rapporté mort; l'étonnement de son voisin, M. Ducoudray, qui
refusait d'admettre un combat de nuit; enfin, les soupçons de Krauss et
les siens, basés, non plus sur des probabilités, mais sur des faits
positifs...
--C'est tout? demanda l'impassible commissaire.
Alors il prit la parole, et d'un ton de réquisitoire se mit à lui
démontrer l'injustice fréquente des soupçons précipités. Pour sa part,
il était loin de partager la crédulité du sieur Ducoudray, homme
d'ailleurs peu compétent. Il avait eu en sa carrière connaissance de
plus de dix duels de nuit. Si de tels combats sont rares entre
bourgeois, ils ne le sont pas entre militaires, gens qui ont la tête
près du bonnet, et qui, portant une épée au côté, ont vite fait de la
tirer sans se soucier du lieu ni du moment...
Et il n'en finissait, car il soignait ses périodes, prenait du temps et
scandait ses mots, quêtant de l'oeil l'approbation du docteur.
Mme Delorge sentait son sang bouillir dans ses veines.
--Bref, monsieur, interrompit-elle...
Il lui imposa silence du geste, et sans changer de ton:
--Ce que j'en dis, du reste, poursuivit-il, n'est que pour mémoire...
Maintenant, je vais, comme c'est mon devoir, procéder avec M. le
docteur, ici présent, aux constatations... et si madame veut bien nous
faire conduire à l'endroit où se trouve le défunt...
La courageuse femme déclara qu'elle les y conduirait elle-même. Et sans
s'arrêter aux avis du commissaire, qui l'exhortait à ménager sa
sensibilité, elle ouvrit la porte de la chambre à coucher.
Tout y était changé, grâce à Krauss.
Sur le lit, retiré de l'alcôve, gisait toujours le corps du général,
mais dépouillé de ses habits, souillés de boue et de sang.
Un drap le couvrait, qui dessinait la forme de la tête, qui se creusait
à partir des épaules et qui, se relevant aux orteils, retombait en plis
roides autour des matelas.
A la tête du lit, sur une table recouverte d'une nappe blanche, était un
crucifix entre deux flambeaux allumés, et une coupe remplie d'eau bénite
où trempait une branche de buis...
Deux prêtres de la paroisse, qu'on était allé chercher, étaient
agenouillés et récitaient les prières des morts...
--Eh bien! procédons, dit le commissaire au médecin...
Déjà le docteur avait rabattu le drap et mis à nu le torse du général,
et tout en procédant, selon l'expression du commissaire, il dictait...
«....Sur le côté droit de la poitrine, au-dessous de l'aisselle et même
un peu en arrière, à douze centimètres du mamelon, se trouve une
blessure semilunaire, longue de quatre centimètres et large de trois,
avec des bords très nets, secs et non ecchymosés, ayant pénétré très
profondément, et allant de haut en bas.....»
Il constatait ensuite que le corps du défunt ne présentait aucune trace
de violence... puis il décrivait diverses cicatrices déjà anciennes,
dont une très considérable au bras droit.
Sa conclusion était qu'il ne découvrait rien qui empêchât d'admettre un
duel loyal... Que si pourtant la mort était le résultat d'un crime, ce
crime avait été commis sans lutte préalable, par une personne placée
près du général et dont il ne se défiait pas. C'est tout ce que put
supporter l'honnête Krauss.
--Eh! monsieur, s'écria-t-il, la preuve du crime est toute dans cette
circonstance que mon général a reçu sa blessure du côté droit... Vous
devez bien voir qu'il ne pouvait pas tenir une épée au bras droit...
Le docteur hocha la tête.
--Cette question n'est pas de mon ressort, répondit-il... Je ne puis,
moi, constater que ce que je vois... Le défunt a une large cicatrice au
bras droit, je la signale... Maintenant, se servait-il difficilement de
ce bras, était-il même incapable de s'en servir, c'est ce que je ne puis
déterminer d'une façon absolue...
Plus décisif, jusqu'à un certain point, fut l'examen de l'épée du
général...
Elle était neuve, ainsi que l'avait dit Krauss, et les arêtes en étaient
si vives, que le moindre choc les eût ébréchées. Or, il ne s'y voyait
aucune brèche. Donc elle n'avait reçu aucun de ces chocs qui résultent
d'un engagement.
--Il est clair, prononça le commissaire, que cette épée n'a pas servi à
un combat... Mais je dois ajouter qu'on ne se bat pas toujours avec ses
armes... je sais plusieurs exemples...
D'un brusque mouvement, Mme Delorge arrêta court ses citations.
--Soit, fit-elle, j'admets pour un moment que mon mari s'est battu et
s'est battu avec l'arme d'un autre; mais alors pourquoi son épée
était-elle hors du fourreau?...
Mais le commissaire de police n'était pas d'un naturel à souffrir qu'on
discutât ses appréciations.
[Illustration:--Madame, le général a été assassiné!]
--En voici assez, prononça-t-il d'un ton rogue. Je ne pense pas que
personne ici ait la prétention de régler ma conduite. Ce qui doit être
fait sera fait; la justice ne s'endort jamais, et si un crime a été
commis il sera certainement puni...
Tout en parlant, il avait remis au fourreau l'épée du général, et il l'y
scellait, faisant fondre sa cire aux cierges qui brûlaient au chevet du
mort, à cette fin, déclara-t-il, qu'elle pût au besoin servir de pièce
de conviction.
Le docteur, de son côté, avait achevé sa lugubre tâche, et rabattu le
drap sur le corps du général.
Ils expédièrent alors rapidement les formules obligées de leur
procès-verbal, et, saluant, ils se retirèrent du même pas solennel dont
ils étaient venus...
Mille détails lamentables réclamaient alors Mme Delorge: il n'y a que
dans les romans que les grandes douleurs ne sont jamais troublées par
les soucis vulgaires et les exigences odieuses de la civilisation. La
vie réelle présente mille déboires.
Seule, sans parents, sans amis pour lui épargner ce surcroît de douleur,
la malheureuse veuve avait à se préoccuper des déclarations à la mairie,
des dispositions pour l'enterrement, des lettres de faire-part...
Et pour comble, l'impression que Raymond avait ressentie de la mort de
son père avait été si violente, qu'il avait fallu le coucher, en proie à
une horrible crise nerveuse.
Du moins, tous ces tracas eurent-ils cet avantage que Mme Delorge
n'eut pas le loisir de s'inquiéter de l'inconcevable retard de M.
Ducoudray, lequel, parti à dix heures du matin, n'était pas encore de
retour à quatre heures du soir.
Il faisait nuit depuis longtemps lorsqu'il arriva enfin.
Et en quel état!... Blême, défait, tout en sueur, mouillé et crotté
jusqu'à l'échine.
--Mon Dieu! murmura Mme Delorge, qu'est-il arrivé?...
Bonnement le digne rentier crut que c'était de lui qu'elle s'inquiétait,
et s'inclinant avec un sourire pâle:
--Il est arrivé, fit-il, que je n'ai pas trouvé de voiture, que j'ai
attendu inutilement une douzaine d'omnibus, et que j'ai été forcé de
revenir à pied, avec une boue, oh! mais une boue!... Mais ce n'est rien,
madame, ma mission est remplie, et je vais, si vous le voulez bien,
commencer par le commencement...
Il s'était posé sur son fauteuil, en narrateur qui en a pour longtemps.
Il s'essuya le front, et après avoir repris haleine:
--Donc, commença-t-il, c'est chez le docteur Buiron que j'ai couru en
sortant d'ici. Il était absent, et son domestique m'a dit qu'il ne
rentrerait que vers une heure pour sa consultation. Ayant deux heures
devant moi, j'en profitai pour déjeuner. Revenu chez le docteur à
l'heure indiquée, je le trouvai, cette fois...
«Ce docteur Buiron m'a paru un honnête homme. Dès qu'il a su que j'étais
envoyé par la famille Delorge: «Monsieur, m'a-t-il dit, je pressentais
qu'on me demanderait compte des événements de cette nuit, et comme je me
défie de ma mémoire, je les ai couchés par écrit pendant que je les
avais encore très présents...»
«C'était vrai, et il a eu l'obligeance de me communiquer sa relation. Il
a fait plus; il me l'a confiée, et je vais, madame, vous la lire.
Ce disant, M. Ducoudray chaussa ses lunettes, tira un papier de sa poche
et lut:
«RELATION DE CE QUI M'EST ARRIVÉ DANS LA NUIT DU 30 NOVEMBRE
AU 1er DÉCEMBRE 1851:
«Il pouvait être deux heures du matin, et je dormais, lorsqu'on sonna
violemment à ma porte. L'instant d'après, mon domestique introduisit
dans ma chambre à coucher un jeune officier de cavalerie qui me parut
fort troublé, et qui me dit: «Docteur, un grand malheur vient
d'arriver... un de nos généraux vient d'être blessé mortellement... Au
nom du ciel, venez vite!...» M'étant habillé en toute hâte, je suivis
cet officier.
«C'est à l'Élysée, au palais du prince président, qu'il me conduisit.
Mais nous n'entrâmes pas par la grande porte. Il me fit passer par une
espèce de poterne, traverser une cour, et enfin il m'introduisit, au
rez-de-chaussée, dans une vaste pièce qui me parut un ancien corps de
garde. Un quinquet, emprunté à l'écurie voisine, l'éclairait...
«Trois hommes y étaient debout, causant avec une certaine animation, et
qui me parurent appartenir aux classes élevées de la société. Ils
étaient en habit noir.
«Ils eurent à mon arrivée une exclamation de satisfaction, et me
montrèrent, dans un des angles de la pièce, étendu sur un grand manteau,
un homme revêtu de l'uniforme de général, et qu'ils me dirent être le
général Delorge.
«Du premier coup d'oeil, je vis qu'il était mort depuis une couple
d'heures. Cependant je défis son habit, et je constatai qu'il avait reçu
un coup d'épée au côté droit, lequel avait dû déterminer une mort
immédiate.
«Aussitôt, je demandai ce qui était arrivé.
«On me répondit que le général Delorge et un de ses collègues, à la
suite d'une violente altercation, étaient descendus dans le jardin et
s'y étaient battus à la lueur d'un quinquet que leur tenait un garçon
d'écurie.
«Aucune réponse ne fut faite à diverses questions que je posai, mais on
me pria d'accompagner celui de ces messieurs qui allait reporter le
corps du général à son domicile, et je ne crus pas pouvoir refuser.
«On envoya donc chercher un fiacre où le corps fut porté et où je pris
place avec un de mes inconnus...
«Durant le trajet, qui fut long, c'est en vain que j'essayai d'arracher
un renseignement à mon compagnon. Et lorsque nous sortîmes de la maison
après avoir rempli notre mission: «Prenez le fiacre pour rentrer, me
dit-il, moi je reste par ici, où j'ai affaire.» Et il me remit deux
billets de cent francs...
«Et moi, aussitôt rentré, j'ai écrit cette relation, que je jure sur
l'honneur absolument exacte.»
Plus blanche qu'un linge, et les yeux pleins d'éclairs, Mme Delorge
se soulevait des deux mains sur les bras de son fauteuil, et le buste
tendu en avant, en proie à d'indicibles angoisses, elle écoutait...
Il n'était pas un mot de cette relation, saisissante en son incorrecte
brièveté, qui ne lui parût la confirmation de ses soupçons.
Pourquoi ce mystère, s'il n'y avait pas eu de crime? Pourquoi ce corps
caché dans une salle basse, la conférence de ces hommes en habit noir,
cette recherche tardive d'un médecin, ces allées et ces venues, par des
portes dérobées, ce refus obstiné de répondre à toutes les questions?...
Ainsi pensait la pauvre femme, lorsque M. Ducoudray cessa de lire.
--Malheureusement, murmura-t-elle, il faudrait plus que des présomptions
si concluantes qu'elles puissent être, il faudrait de ces preuves
décisives qui démontrent le crime et écrasent le coupable... Pourquoi ne
se pas enquérir d'un autre côté?...
C'était pour le digne rentier l'instant de triompher.
--Je me suis enquis, dit-il, et pour votre service, madame, et en
mémoire de mon ami le général, je suis capable de bien autre chose.
Il huma une large prise de tabac,--car il prisait dans les grandes
occasions,--et d'un ton important:
--En deux mots, voici les faits: Certain d'avoir tiré du docteur tout ce
qu'il savait, je sortis de chez lui. J'étais satisfait... sans l'être,
sentant l'insuffisance de mes renseignements. Alors, réfléchissant:
«Pourquoi, me dis-je, ne remonterais-je pas à la source des
informations? Pourquoi n'irais-je pas à l'Élysée?...»
Mme Delorge tressaillit.
--Ah! monsieur, commença-t-elle, comment reconnaître jamais...
Il l'interrompit d'un geste bienveillant, et plus vite:
--Quand une idée me vient, continua-t-il, et que je la juge bonne, je
n'hésite pas. Je me trouvais rue des Saussayes: en trois minutes
j'arrivais au palais de la présidence. J'avais décidé que je
m'adresserais à l'officier commandant le poste. C'était un grand bel
homme à moustaches noires, qui tout d'abord me toisa d'un air peu
amical, et qui me parut ne rien comprendre à mes questions. Il n'y
comprenait rien, en effet, n'ayant point passé la nuit à l'Élysée. Il
avait pris la garde à midi, et l'officier qu'il relevait ne lui avait
parlé de rien. Et comme néanmoins j'insistais, courtoisement, mais
péremptoirement, il me pria de lui laisser la paix et de sortir du
poste...
«Ce début n'était pas encourageant. Mais je suis têtu.
«M'était-il possible d'entrer dans le palais? J'en voulus faire
l'épreuve, et bravement je franchis la grande porte, en criant:
«Fournisseur!» Les factionnaires ne dirent mot. Malheureusement le
suisse veillait. Il courut après moi, et m'empoignant par le bras, il me
mit dehors en me disant que les fournisseurs ne traversent pas la cour
d'honneur, et que j'eusse à m'adresser à l'hôtel voisin...
M. Ducoudray eût pu être plus bref, peut-être. Mais il disait ses
efforts; l'interrompre eût été de l'ingratitude.
--Battu encore de ce côté, poursuivit-il, je pris un grand parti. Je me
plantai sur le trottoir, résolu à accoster tous les officiers qui
sortiraient. Ah! madame, les militaires de ma jeunesse étaient plus
polis que ceux d'aujourd'hui. Tous ceux à qui je m'adressais me
toisaient du haut de leurs épaulettes, et me répondaient brutalement:
«Qu'est-ce que vous me chantez là!... Que me parlez-vous de duel!...
Est-ce que je sais, moi!...»
Ceci, pour Mme Delorge, était une preuve que le fatal événement
n'avait pas été ébruité.
Elle savait son mari trop aimé dans l'armée pour que la nouvelle de sa
mort, et dans des circonstances si terribles, n'y produisît pas une
grande émotion.
--Toujours éconduit, disait M. Ducoudray, je commençais à me décourager,
quand enfin je vis venir un homme d'une quarantaine d'années, en
bourgeois, mais qu'à ses grandes moustaches, sa tournure et ses
décorations, je jugeai être un militaire. J'allai droit à lui, et
brutalement, sans le saluer, ni rien: «Monsieur, lui dis-je, je suis le
plus proche parent du général Delorge!...» Au saut qu'il fit en arrière,
je vis qu'il n'était pas si mal informé que les autres, celui-là, et du
même ton brusque:
«--Monsieur, continuai-je, on nous l'a rapporté mort ce matin au petit
jour, tué en duel, soi-disant... Mais on ne nous a dit ni le nom de son
adversaire ni les noms de ses témoins... et nous voulons les savoir!
Je parlais très haut, je gesticulais, les passants s'arrêtaient, mon
homme se troubla.
«--Plus bas, donc! me dit-il en regardant de tous côtés d'un air
d'inquiétude, plus bas! Je suis un peu au courant de cette affaire: mais
je ne vois nul inconvénient à vous dire ce que j'en sais... Hier soir,
Mme Salvage, l'ancienne amie de la reine Hortense, et qui fait, vous
ne l'ignorez pas, les honneurs de la résidence présidentielle, recevait
quelques personnes... J'étais au nombre des invités. Vers minuit, je
causais avec un ami dans le vestibule, quand j'entendis les éclats de
voix d'une altercation violente, dans l'escalier... Deux hommes que je
ne reconnus pas, et qui me parurent fous de colère, descendirent, et
l'un d'eux disait: «Sortons, monsieur, sortons, le jardin est là, nous
avons nos épées, un des hommes de l'écurie nous éclairera...» Ils
sortirent, en effet, et ce matin, j'ai appris que ce pauvre Delorge
avait été tué...
Roide, et tout d'une pièce, Mme Delorge se dressa.
--Mais l'autre, s'écria-t-elle, l'assassin... quel est son nom?...
--Hélas! répondit M. Ducoudray, c'est ce que n'a pas voulu ou pu me dire
cet homme que j'interrogeais... Et cependant je menaçais, et cependant
je disais que ce vainqueur d'un duel sans témoins est un assassin... A
cela, il a répondu que le duel avait eu un témoin.
--Lequel?
--L'homme des écuries qui a tenu la lanterne... C'est cet homme qu'il
faut retrouver... Il sait la vérité, lui...
Écrasée sous le sentiment de son impuissance, Mme Delorge se taisait.
Veuve, sans amis, sans appui, abandonnée par le commissaire de police
qui traitait ses soupçons de chimères, que pouvait-elle?
--A votre place, madame, reprit M. Ducoudray, je m'adresserais à
quelqu'un des amis du général... Il devait en avoir dans de hautes
situations... et si je les connaissais...
--Attendez!... fit Mme Delorge.
Et s'étant élancée dehors, elle ne tarda pas à reparaître avec le petit
agenda où le général inscrivait l'adresse des personnes de ses
relations...
--Écoutez, dit-elle...
Et elle lut: le comte de Commarin, rue de l'Université; le duc de
Champdoce, rue de Varennes; le général Changarnier, rue du
Faubourg-Saint-Honoré; le général Lamoricière, rue Las-Cases; le général
Bedeau, rue de l'Université...
--C'est assez, dit M. Ducoudray. Qu'un seul des généraux que vous venez
de nommer consente à prendre en main votre cause, et si un crime a été
commis, comme je le crois, le général Delorge sera v
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