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Un Cadet de Famille, v. 2/3

by Edward John Trelawny · French · Gutenberg #38867 · 436,551 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Un Cadet de Famille, v. 2/3
    
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Title: Un Cadet de Famille, v. 2/3

Author: Edward John Trelawny

Editor: Alexandre Dumas

Translator: Victor Perceval


        
Release date: February 13, 2012 [eBook #38867]
                Most recently updated: January 8, 2021

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/38867

Credits: Produced by Laurent Vogel, Valérie Leduc and the Online
        Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
        book was produced from scanned images of public domain
        material from the Google Print project.)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK UN CADET DE FAMILLE, V. 2/3 ***




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  COLLECTION MICHEL LÉVY


  OEUVRES COMPLÈTES
  D'ALEXANDRE DUMAS


  PARIS.--IMPRIMERIE DE ÉDOUARD BLOT, 46, RUE SAINT-LOUIS




                    UN
              CADET DE FAMILLE

        TRADUIT PAR VICTOR PERCEVAL

                PUBLIÉ PAR
              ALEXANDRE DUMAS


            --DEUXIÈME SÉRIE--


                   PARIS
  MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS
            RUE VIVIENNE, 2 BIS

                   1860
           Tous droits réservés




      UN

CADET DE FAMILLE




XLVII


--Vous devez comprendre, reprit de Ruyter, que le pauvre niais de
Torra fut vendu par son frère, qui, étant l'aîné de la famille, avait
non-seulement des droits de père sur son cadet, mais encore le pouvoir
de vendre tous ses parents. Sa vieille mère avait voulu mettre un
obstacle à cet odieux trafic, et elle avait trouvé la mort dans les
tentatives d'une vaine opposition. Torra fut envoyé en esclavage à
Rodrigues, et sa mère ainsi que ses soeurs furent expédiées à l'île de
France. Vous connaissez déjà la fin tragique de l'histoire de Torra;
il n'y a rien à y ajouter que ceci: Hier matin, après notre
débarquement, Torra a traversé la rivière à la nage pour se joindre à
vos hommes.

--C'est vrai, mon cher de Ruyter, et quand nous avons dû franchir le
ravin, entreprise que l'obscurité rendait très-difficile et
très-dangereuse, il nous a guidés en nous montrant un endroit plus bas
et plus praticable; en outre, il nous a conduits à la porte de la
ville.

Pour vous dire la vérité, son empressement était si grand, que j'ai
craint un instant qu'il ne voulût nous jouer un mauvais tour; en
conséquence, je guettai tous ses gestes; mais, quand le signal de
l'attaque eut été donné, mes soupçons se dissipèrent: le gaillard
était le plus actif de nous tous; sa fureur m'étonnait, mais vous
m'avez fait comprendre le sentiment de vengeance qui le faisait agir
avec une si implacable cruauté.

Pendant les premières minutes de notre entrée dans la ville, je fis la
rencontre d'un homme dont je saisis la gorge pour l'empêcher de donner
l'alarme. Torra agit, lui, avec plus de promptitude et surtout plus
d'efficacité, car il imposa silence à trois Marratti en les tuant dans
leur sommeil. Après m'avoir aidé à forcer l'entrée qui conduisait dans
l'intérieur de la ville, il s'éloigna de moi, et je le revis une heure
après couvert de sang depuis les pieds jusqu'à la tête, se précipitant
de hutte en hutte.

Partout où se trouvait Torra, l'air était rempli par des hurlements de
rage, par des râles de mort. J'ai cru un instant que ce massacreur
était fou, tellement que je fus obligé de lui envoyer une balle dans
les jambes, car il était inutile de lui parler, il n'entendait pas.
J'arrêtai donc, en le blessant, ses furieux cris de guerre.

--Mais, demanda Aston à de Ruyter, vous ne nous parlez pas de la
rencontre de Torra avec son frère.

--Ah! s'écria de Ruyter, son récit a été vraiment touchant, et je
l'avais cependant oublié. Torra est un rêveur, il a des visions; comme
je ne me rappelle jamais de mes propres rêves, vous ne devez pas être
étonné que je mette un instant en oubli ceux de mon ami Torra. Par
Jupiter! son rêve est miraculeux et il mérite d'être enregistré dans
les annales des songes. Écoutez donc le rêve de Torra, il a décidé le
dénoûment de sa vie.

«--J'étais dans la ville des Marratti et je fouillais inutilement
toutes les huttes pour trouver mon mauvais frère; cette recherche
infructueuse m'agitait tellement, que mon sang bouillonnait dans mes
veines comme une lave enflammée. Je tuais tous les êtres que je
rencontrais; ils fuyaient ou tombaient sous mes coups, mais aucun ne
voulait se battre avec moi. Les lâches avaient peur de Torra, et Torra
n'avait qu'un seul couteau à opposer à leurs lances, à leurs
mousquets, à leurs épées. Si par hasard un fer me frappait, il ne me
faisait pas de mal; les fusils ne blessent point Torra.

»Je rentrai malade à bord du grab, et j'allai me coucher dans les
filets des hamacs du gaillard d'avant, mais non pas pour dormir, je
souffrais trop. Je me reposais en regardant la mer, quand tout à coup
je vis mon vieux père sortir lentement de la profondeur des eaux. Il
était assis dans une grande coquille et tenait son filet de pêche à la
main. Mon père s'arrêta en face de moi, me regarda avec une fixité
étrange, et me dit d'un ton sombre:

»--Torra, mon fils?

»J'essayai de répondre à cet appel, mais la terreur paralysait ma
langue.

»--Où est ta mère, Torra? Où sont tes soeurs, mon fils?

»--Mon père, elles sont esclaves chez les hommes blancs.

»--Non, Torra, elles sont libres. Regarde, c'est toi qui es un
esclave, mais ta mère et tes soeurs sont avec moi; regarde, regarde.

»J'obéis à mon père, et je vis ma mère et mes soeurs dans la coquille.

»--Où est ton frère, Torra? demanda mon père.

»--Je ne sais pas, murmurai-je d'une voix tremblante.

»Au même instant un vieillard blanc parut dans les sombres nuages qui
obscurcissaient la nuit; il tenait à la main une lance couleur de feu,
et, se faisant l'écho de mon père, il répéta:

»--Où est ton frère?

»--Où est-il? redit mon père en secouant son filet de pêche; Torra, tu
es un mauvais fils, un mauvais frère, puisque tu n'as pas envoyé à
l'esprit du mal le parricide et le parjure. L'esprit m'a ordonné de
jeter mon filet pour y recevoir ton frère, et nous n'aurons, tant
qu'il vivra, ni bonheur ni repos. Nous sommes condamnés à le suivre.
Je sais qu'il se trouve sur le vaisseau où tu es esclave; je sais que
dans cet instant il dort. Tu as donc oublié ou renié la loi du pays,
Torra: du sang pour du sang, dit le juste. J'attends, j'attends!

»Mon père jeta son filet dans la mer, le retira vide, le rejeta
encore, tandis que le démon blanc des nuages agitait sa lance en
appelant mon frère:--Brondoo, Brondoo!

»Je regardai attentivement sur le pont, et j'aperçus mon frère: il
dormait à quelques pas de moi.

»Je descendis de mon hamac et je tuai Brondoo. À travers le sabord, je
vis le filet de mon père se fermer sur l'âme du mort, que le démon
blanc prit du bout de sa lance. Après avoir accompli la tâche imposée
par l'esprit du mal, mon père poussa un cri de joie. Mes soeurs
frappèrent leurs mains l'une contre l'autre, la coquille s'enfonça
dans la mer, et le démon disparut.»

Voilà la vision de Torra; qu'en pensez-vous? Je vous assure maintenant
que ce nègre est un garçon d'un esprit sérieux; mais il croit si
fermement aux hallucinations de ce délire, qu'il me supplie de le
laisser aller rejoindre son père; je m'y oppose, car je trouve que la
coquille paternelle est déjà bien assez chargée.

--Pauvre garçon! dit Aston, le sort a été cruel envers lui, et le
malheur a éteint le peu d'intelligence qu'il possédait.

--Par le ciel! m'écriai-je, vous êtes injuste, mon cher Aston, le plus
sage des hommes aurait perdu l'esprit dans une pareille situation.
Quant au crime d'avoir tué son frère, et le mot crime est une
expression que j'emploie non pour qualifier, mais pour désigner la
faute qu'on reproche à Torra; eh bien! ce crime n'en est pas un, et
s'il avait massacré une myriade de pareils hommes, il mériterait de
magnifiques récompenses.

--Vous avez raison, Trelawnay, me répondit de Ruyter, mais il faut que
les préjugés des hommes pèsent dans les balances de la justice. Notre
équipage se révolterait si je faisais grâce à Torra. Étant l'aîné, je
vous l'ai déjà dit, son frère avait sur lui des droits patriarcaux, et
il pouvait vendre tous ses parents. L'ordre du père, quoique
illusoire, peut justifier le crime de Torra, mais, comme ce père n'est
pas ici pour témoigner de l'innocence relative de son fils, il faut
que le sang de Torra paye pour celui qu'il a versé.

--Comment, de Ruyter? Mais votre intention, je l'espère, n'est pas de
punir ce malheureux visionnaire.

--Non, mais il faut que nous fassions semblant de rendre justice.
Quand nous serons près de terre, je saisirai un moment favorable pour
sauver Torra.

La bonne intention de de Ruyter fut perdue, car deux jours après la
nuit du meurtre, Torra, enchaîné, sauta sur la proue du vaisseau,
regarda la mer en s'écriant:

--Le voilà, il m'attend!

De la proue Torra bondit dans la mer et le vaisseau passa sur son
corps. Il était inutile de faire un effort pour le sauver, le poids
des menottes précipita le pauvre nègre dans les profondeurs de
l'Océan.

Le souvenir de ce malheureux nous attrista pendant quelques jours.
Aston, qui avait une foi de marin dans les rêves et dans les présages,
prit la peine, dès notre arrivée à l'île de France, de s'informer si
les particularités de la vision relative à la soeur et à la mère de
Torra étaient vraies. Il s'adressa donc à un bureau du gouvernement,
qui tient enregistrée la mort des esclaves, et il apprit qu'en se
rendant à l'île Bourbon les trois femmes s'étaient jetées dans la mer.
Cet événement avait eu lieu la nuit même du rêve de Torra. Je n'ai pas
besoin d'ajouter que cet étrange coïncidence des faits affermit la foi
d'Aston dans les rêves, les présages, les pressentiments et les
visions.




XLVIII


Nous nous trouvions sous les vents alizés de l'ouest, et nous hâtâmes
gaiement notre course, accompagnés par la corvette. De Ruyter décida
que nous rentrerions au port Bourbon, dans l'île Maurice, sur le côté
sud-est, puisque les frégates anglaises bloquaient le port au
nord-ouest.

--Le port Bourbon, dit de Ruyter, est le meilleur port pour entrer
dans l'île, mais il est le plus difficile pour en sortir. Cependant,
c'est un havre magnifique, et nous serons obligés d'y rester jusqu'à
ce que la mousson du nord-ouest, qui va bientôt commencer, soit tout à
fait tombée. D'ailleurs, nous serons plus près de mon pays, et surtout
plus tranquilles, car il n'y a guère de vaisseaux au port Bourbon, le
commerce n'étant suivi qu'à côté, sous le vent de Port-Louis.

Plusieurs jours s'étaient écoulés depuis notre conquête de
Saint-Sébastien, et je pensai qu'il était temps de faire une visite à
ma petite captive. Malgré mon apparent abandon, je n'avais point
négligé de l'entourer de soins, car elle habitait ma propre cabine, et
j'avais ordonné au bon vieux rais de trouver, parmi les gens que nous
avions à bord du vaisseau, ceux qui étaient de la même tribu que Zéla
ou qui avaient été ses domestiques.

Privilégié par son âge et par son rang, le rais put aller voir la
jeune fille, lui parler, et l'assurer qu'elle ne manquerait de rien.
Le rais me dit que trois femmes qui avaient été avec Zéla sur le
vaisseau de son père étaient déjà auprès d'elle, et qu'il avait donné
à ces femmes toutes les choses dont elles avaient eu besoin. Par
respect pour le père de Zéla, qui avait été non-seulement un Arabe,
mais encore scheik d'une tribu dans le golfe Persique, près de sa
propre patrie, le vieux rais avait prévenu tous mes désirs.

--Il faut, me dit-il, que je traite cette jeune fille comme je
traiterais ma propre enfant, car nous sommes tous des frères.

De Ruyter, qui se trouvait auprès de moi et qui entendait notre
conversation, se tourna vers le rais.

Lorsque de Ruyter parlait au vieillard, il lui donnait le nom de père,
car c'était ainsi que tous les marins nommaient le commandeur des
Arabes. De Ruyter consultait toujours le rais dans les décisions qu'il
devait prendre lorsqu'elles étaient relatives à ses hommes; de plus,
il ne s'opposait jamais à l'accomplissement des cérémonies des
sectateurs de Mahomet. Pendant ses voyages secrets aux ports anglais,
le commandement du vaisseau était confié au vieil Arabe, et de Ruyter
prenait alors le caractère d'un marchand arménien, persan ou
américain.

--Mon père, dit de Ruyter, j'ai dit à ce garçon que la jeune fille
arabe était légitimement sa femme, et cela de la manière la plus
sacrée selon les coutumes de votre pays. N'ai-je pas dit la vérité?

Les hommes qui avaient été témoins de la mort du père de Zéla en
avaient raconté tous les détails.

--Certainement, malek, où est la personne qui pourrait en douter? La
chose cependant me paraît étrange; car, tout vieux que je suis, c'est
la première fois que j'entends dire qu'un scheik arabe, dont les
générations sont innombrables comme les grains de sable dans le grand
désert, donne sa fille et mêle le sang des ancêtres de sa race à celui
d'un infidèle d'un pays si nouvellement découvert, d'un pays que nos
pères ne connaissaient pas; le père même qui a donné sa fille ne
pouvait admettre l'existence d'un giaour (chien).

--Bah! répondit de Ruyter, le père savait que Trelawnay était un
Arabe; il est certain qu'il le savait et qu'il lui était impossible de
craindre une erreur. Ce garçon a-t-il l'air d'un chrétien? n'a-t-il
pas le Coran dans sa cabine? Allons, mon fils, récitez votre _namaz_.

--Vous êtes savant, malek, dit le rais, cela est bien vrai, il n'est
donc point extraordinaire alors que le père ait pris Trelawnay pour
un Arabe. Je suis un homme ignorant, mais si son père n'est pas Arabe
ou descendant d'un Arabe, je serai surpris, car je n'ai jamais vu
aucun homme de l'Ouest avoir le teint basané et les traits du visage
caractérisés comme ceux de ce garçon. Il est honnête et brave, il aime
notre peuple, il se bat avec nos armes, il a les mêmes habitudes que
nous, il est donc Arabe. Sa véritable nature se révélera maintenant
que, par la grâce divine de Mahomet, notre saint prophète, il possède
une femme arabe. J'espère qu'il cherchera la tribu de ses ancêtres,
qu'il s'établira au milieu d'elle en déplorant que l'auteur de ses
jours ait fait la folie d'aller loin de son pays natal habiter les
rochers blancs de la mer.

Le rais dit tout cela si sérieusement, que de Ruyter ne parvint
qu'avec peine à réprimer une violente envie de rire. Pour compléter la
comédie, il conversa si savamment sur le sujet, que je finis par avoir
des doutes sur ma propre identité.

Avec la conviction que j'étais Arabe, le rais s'appuya encore, pour
consolider mon mariage, sur les ordres donnés par le père de Zéla, qui
avait joint nos mains avant de mourir.

--Au moment suprême où s'opère la séparation de l'âme avec le corps,
dit le rais, si les objets éloignés deviennent indistincts, les choses
que le regard embrasse sont miraculeusement développées. En
conséquence, continua le rais, le père ne s'est pas trompé; il a vu
dans le passé, dans le présent et dans l'avenir, et cela d'un seul
regard par l'analyse d'une chose visible, la physionomie. Il savait
donc dans quelles mains il confiait sa fille, les espérances de sa
maison et le soin de ses enfants.

--Quels enfants? demanda Aston. A-t-il d'autres enfants?

Je commençais déjà à réfléchir à l'embarras de la situation dans
laquelle m'avait placé ma sympathie pour Zéla, une femme, des enfants,
et quoi encore...

--Des enfants, reprit le rais, oh! oui, mais pas beaucoup, car c'était
un brave et intrépide guerrier, et la moitié de sa tribu a été
exterminée dans des guerres contre des gens semblables aux Marratti,
qui ont pillé son village et tué presque tous les habitants; il lui
reste donc à peine une trentaine d'enfants.

--Trente! s'écria Aston, c'est bien assez, je vous assure.

--Je trouve aussi que c'est un joli nombre, dit de Ruyter en imitant
la manière de parler de Louis, et vous aussi, n'est-ce pas?

En écoutant cette conversation, en apparence des plus sérieuses, je
suppose que ma figure n'était pas très-animée, et peut-être était-elle
aussi triste que celle d'une des vigoureuses tortues de Louis après
qu'il lui avait coupé la gorge. Cependant, je fus un peu consolé en
découvrant que les enfants de l'Arabe, tombés pour la plupart sous le
poignard de ses ennemis, n'étaient qu'une famille fictive,
c'est-à-dire les fils de sa tribu.

De Ruyter m'assura sur son honneur et en mettant toute plaisanterie à
part que les paroles du vieux rais étaient aussi vraies que le
Coran.--Mais, ajouta-t-il, le Coran n'est rien pour vous, et la loi
arabe n'est point la vôtre.

--C'est vrai, mais la jeune fille, de Ruyter, que pensera-t-elle?

--Que, fiancée à vous par son père, elle doit vous regarder comme son
mari. Ainsi votre devoir aussi bien que votre honneur exigent que vous
preniez soin d'elle, que vous la conduisiez avec sa suite dans son
pays natal. Je sais que vous avez autant de générosité que d'honneur,
et que vous ne faillirez point à vos obligations; je n'ai jamais donné
d'officieux conseils, mon cher enfant, car pour les digérer il faut un
estomac aussi fort que celui d'une autruche. D'ailleurs vous n'êtes
pas de ceux qui s'arrogent exclusivement à eux-mêmes leur secte et
leur patrie (comme le font beaucoup de compatriotes) et toute la
beauté et toute la vertu qui existent sous le soleil. La lumière n'est
que plus brillante sur les sables de ces sauvages enfants du désert;
car elle n'est pas obscurcie par ce que l'on appelle faussement la
civilisation. Quoiqu'ils ne soient pas échauffés ou affranchis par le
même été ou par le même hiver, dit le vieux Shylock, les juifs, les
mahométans et les chrétiens sont tous des hommes; si vous les piquez
ils saignent, et ainsi de suite... Vous me comprenez?...

--Descendons, et, après avoir discuté cette grave question, discutons
celle bien moins grave d'un verre de claret.

--Quel parti allez-vous prendre relativement à Zéla? me demanda
Aston.

--Quel parti je vais prendre, mon ami? comment! vous n'avez donc pas
entendu? Mon parti est pris; tout est terminé.

--Quelle est donc la chose terminée?

--Mon mariage, sans bans ni chuchoteries. Ce n'est que pareil à la
première secousse qu'on ressent en se baignant: les timides souffrent
le plus en entrant dans l'eau peu à peu; les courageux s'y plongent la
tête la première et ne sentent pas la douloureuse sensation que fait
éprouver l'étreinte de l'eau. Je ne suis pas craintif; s'il faut que
je plonge, donnez-moi de l'eau profonde et une hauteur pour sauter
dedans.

--Mais, mon garçon, réfléchissez, dit Aston. Zéla n'est qu'une enfant,
et vous l'avez à peine vue.

--Bien. Mais quel Arabe voit une femme avant de l'avoir épousée?

--Comment pourrez-vous l'emmener en Angleterre? Votre intention n'est
pas de passer votre vie avec des Arabes?

--Pourquoi pas? Je n'ai pas de patrie, pas de foyer domestique. Le
vieux père rais dit que mon pays est ici. Je l'admets, car je l'aime.
Je préfère le soleil à la neige. Allons, Aston, ne froncez pas le
visage comme le fronce un curé dans sa chaire en exhortant ses
paroissiens à obéir à l'appel de sa cloche. Allons, allons, effacez
les rides de votre front, videz ce verre de vin de Bordeaux.
N'avez-vous pas entendu dire qu'on célébrait ce soir la confirmation
de mon mariage? Faisons-le gaiement. Je déteste les sermons et j'aime
le vin: buvons!

Nous passâmes la soirée à fumer et à vider des bouteilles. De Ruyter
et Aston me plaisantèrent, mais mon humeur était trop joyeuse pour
s'attrister d'une bagatelle aussi insignifiante qu'un mariage. Je le
traitais légèrement en ce temps-là.

Quand Louis apprit la nouvelle, il vint auprès de moi et me dit:

--Moi aussi j'ai une femme, mais elle ne vaut pas grand'chose. Quand
j'allais sur mer, elle buvait tout mon gin et je ne pouvais jamais
garder une seule goutte de bon skédam dans la maison, je n'aimais pas
cela; _l'auriez-vous?_ Tout à coup, elle devint très-grosse et tout le
monde disait: «Cette femme est enceinte.» Moi, je riais, car je savais
mieux que les commères que si ma femme avait là quelque chose, c'était
des caques de gin. Les médecins pensaient la même chose, et ils
voulurent lui faire rendre ce qu'elle avait conservé là; mais ma femme
aimait trop les liqueurs pour y consentir, elle ne leur donna que de
l'eau. Je fus saisi de surprise, de l'eau! Je ne lui en avais jamais
vu boire une seule goutte, _l'auriez-vous?_ Elle détestait l'eau,
parce que, disait-elle, l'eau enrhume l'estomac.

Fatigué de ma femme, je la laissai, et je partis sur un vaisseau; la
mer lui faisait peur, j'étais donc bien sûr d'être débarrassé d'elle.
Après mon départ, elle devint triste, chagrine, pauvre femme! et cela
parce qu'elle n'avait plus de gin, car j'avais emporté toute la cave
avec moi.




XLIX


Van Scolpvelt descendit, tenant dans ses mains la liste des malades et
des blessés. Il était toujours si occupé que nous ne l'apercevions
presque jamais, à l'exception toutefois de sa tête, qu'il avançait de
temps en temps hors de l'écoutille pour prendre l'air, absolument
comme le fait une baleine en haussant sa tête au-dessus de l'eau. Le
docteur nous expliqua la loi relative aux assassins, dont les corps,
dans tous les pays civilisés, étaient disséqués.--En faisant du bien à
la science, ajouta-t-il, les assassins sont peu coupables, et il est
vraiment dommage que de nos jours il y ait si peu de meurtres. Après
avoir émis cette belle réflexion, Van Scolpvelt nous accusa de
l'indigne pensée de vouloir paralyser l'essor de la science, les
tentatives des hommes studieux, non-seulement en mettant l'obstacle de
notre défense à l'amputation des membres, mais encore en le privant
d'une dissection après la mort.--Si vous aviez agi avec discernement,
vous auriez pendu Torra, qui était un magnifique sujet, et vous
m'auriez donné son corps. Je le croyais un honnête homme, mais je vois
aujourd'hui qu'il ressemblait aux autres; il conspirait également pour
tromper mes espérances, car il m'a trahi en se jetant aux poissons.
Ne m'appartenait-il pas légitimement?

Le docteur prit un verre, le remplit de vin, le vida avec gravité et
se rendit auprès de ses malades.

--Si je ne voyais pas le docteur boire de temps en temps, dit Louis,
je le prendrais pour un démon; mais cependant aucun homme ne peut
vivre d'un liquide seul, quelles que soient sa force et sa saveur. Ne
le pensez-vous pas?

--Cela suffirait avec l'addition d'une tortue, dis-je en riant; je
crois que je pourrais vivre avec ces deux choses. Pensez-vous, Louis,
qu'il y ait des tortues au ciel?

--Je suis sûr qu'il y en a, répondit Louis; sans cela, quelle est la
personne raisonnable qui désirerait y aller? Le désireriez-vous? Le
ciel ne serait pas un paradis sans les tortues, n'est-ce pas? Puis, il
y a beaucoup d'eau dans la lune, d'où aurions-nous la pluie, s'il n'en
était pas ainsi? De sorte qu'il faut encore qu'il y ait du gin pour
chasser l'humidité.

Je montai sur le pont pour la première faction. De Louis et de ses
tortues, mes pensées se dirigèrent vers ma petite tourterelle en cage.

Je vis alors les choses sous un aspect plus favorable à mes désirs,
tout me parut joyeux, et je me trouvai grandi au moral autant qu'au
physique. Mes pensées furent presque semblables à celles d'Alnaschar
le bavard, frère du barbier, le marchand de verres; comme la sienne,
mon imagination était étourdie. Je pris la résolution d'être d'abord
un mari doux et aimant, puis austère et bourru, puis enfin cruel et
bienveillant tour à tour. Pendant une heure entière, je me plongeai à
plaisir dans les rêveries les plus folles et les plus absurdes, sans
qu'une pensée raisonnable vînt un seul instant en obscurcir la
lumière. La cloche sonna minuit, et un autre prit ma place. Les soucis
de la vie conjugale ne troublèrent pas mon sommeil; je suis encore
étonné d'avoir dormi aussi profondément.

Je fus éveillé par le docteur, qui secouait ma jambe. Je me jetai
vivement en bas du lit, car j'eus l'horrible crainte que Van ne se fût
permis d'opérer sur ma jambe pendant mon sommeil.

--Qu'est-il donc arrivé? lui demandai-je.

--Un des prisonniers, un Arabe, est mourant, et il désire vous voir.

Je plongeai ma tête dans un seau d'eau de mer et je suivis le docteur.

Malgré Louis, qui voulut m'arrêter pour me faire déjeuner, en me
disant qu'il était dangereux d'entrer dans une chambre de malade
l'estomac vide, je me rendis en toute hâte auprès du prisonnier.

Sérieusement blessé, l'Arabe désirait me recommander d'être bon pour
l'enfant de son père, et, en même temps, obtenir la permission de voir
Zéla avant de mourir, afin de prendre le message qu'elle voulait
envoyer à son père, auprès duquel le mourant allait bientôt se
trouver.--Car, ajouta-t-il, je vois l'ange de la mort voltiger sur mon
lit, et il est impatient de s'élancer vers le ciel. Soyez un père pour
mes deux femmes et pour mes cinq enfants, continua le moribond, et
dites-leur qu'il faut, _ish Allah_ (s'il plaît à Dieu), qu'ils
continuent la guerre commencée contre les Marratti, parce que, pendant
qu'il en restera sur la terre, l'âme de leur père ne pourra pas entrer
au ciel.

La dernière prière de l'Arabe fut pour me demander qu'on respectât son
corps, qui devait être enseveli dans la mer avec toutes les cérémonies
habituelles de son pays. Il me supplia encore de ne pas permettre à
l'Indien blanc au long couteau (il désigna Van Scolpvelt) de le
scalper ou de lui fracturer les membres.--Car, ajouta l'Arabe, s'il
coupe un morceau de mon corps pour le manger, je ne serai pas capable
d'être un guerrier dans l'autre monde.

Van Scolpvelt fronça les sourcils, et sa figure exprima un mélange
d'horreur, d'étonnement et de férocité; il rugit comme une hyène en
fureur. La colère du médecin effraya le malade et hâta sa mort, car il
rendit le dernier soupir pendant que j'essayais de calmer l'irritable
Van.

Je remis le corps entre les mains des Arabes; ils l'enveloppèrent dans
de la toile et répétèrent les cérémonies que j'ai déjà racontées.
Seulement je me trouvai dans l'obligation de participer à leurs
mystères.

Voici donc un nonchalant garçon de l'Ouest, sans lien ni famille,
transformé en scheik de mer, en Arabe, en musulman, et marié. Pour
donner l'idée combien ces changements (du moins le dernier, qui
gouverne les autres) pesaient peu sur mon esprit, je n'aurais même pas
reconnu ma femme au milieu d'un groupe de jeunes filles. Tout occupé
de son père, je n'avais point remarqué ses traits. Je ne savais même
pas son nom, quoique je l'aie employé ici pour faciliter ma narration.
Je possédais un Coran, mais j'ignorais où était le pays que désormais
je devais considérer comme le mien.

La première démarche que je fis pour me rapprocher de Zéla fut, je
crois, excellente, car cette démarche tendait à obtenir des
renseignements sur la dame. En conséquence et pour bien commencer,
j'appris d'abord son nom. Ce nom, faiblement gravé dans ma mémoire à
cette époque, sera trouvé profondément imprimé sur mon coeur lorsque
j'aurai cessé de vivre. Si par hasard un Van Scolpvelt désire
disséquer mon corps, je le lui permets volontiers, plus volontiers
encore j'accorde cette faveur à l'estimable Van, s'il existe. Il verra
bien que je n'ai pas pour la science cette haine sans bornes qu'il m'a
si souvent reprochée. Il trouvera joint un codicille à mon dernier
testament, et ce codicille exprime le désir que mon corps, enseveli
dans un tonneau de vrai skédam, soit envoyé à Amsterdam (ville natale
de Van Scolpvelt): l'un sera pour le scientifique docteur, l'autre
pour la femme du bon munitionnaire, si toutefois elle a eu l'esprit de
faire passer son hydropisie.

Après avoir déjeuné et satisfait la dernière demande de l'Arabe
mourant, dont le corps fut jeté dans la mer, mes pensées s'envolèrent
vers l'asile de mon épouse vierge. J'avais appris, quoique avec peine,
la gutturale prononciation de son nom, tâche fort difficile, car
j'avais été obligé d'en répéter cent fois les deux syllabes avant que
la vieille duègne fût satisfaite de ma sifflante aspiration. Après
cette première étude, la bonne femme me dit:

--Il ne faut ni toucher le voile de lady Zéla, ni effleurer ses
vêtements; il ne faut pas beaucoup parler, et ne rester auprès d'elle
que pendant quelques minutes, car les pensées de lady Zéla conversent
avec l'âme de son père; toutes ses joies de jeune fille sont mortes
avec le bon vieillard. Ses yeux, qui autrefois étaient plus brillants
que les étoiles, sont maintenant ternes et sans regards; sa figure,
plus belle que la lune, est obscurcie par les sombres nuages de
l'affliction; ses lèvres, rouges comme du henné, sont blanches de
chagrin. Toute sa beauté est cachée sous une éclipse, car les larmes
sont sa seule nourriture. La paix et le sommeil ont abandonné la jeune
fille, depuis que l'âme de son père l'a laissée seule dans un monde
inconnu. Ô étranger, soyez bon pour elle, et le bonheur sera votre
récompense.




L


--Je vais me rendre auprès de lady Zéla, me dit la duègne, et dans une
heure elle sera préparée à recevoir visite.

L'heure demandée par la vieille femme fut suivie de tant de minutes,
que bien certainement mon ardeur se serait refroidie jusqu'à
l'indifférence si j'avais été un amoureux vif et impatient. Je dois
peut-être ajouter que la certitude d'être solidement marié aidait
beaucoup à calmer mes désirs, de plus que cette heure d'attente, étant
celle où j'avais l'habitude de fumer ma pipe en savourant avec lenteur
le nectar de mon café, fit qu'elle ne me parut ni plus longue ni plus
courte que tout autre moment de la journée. Je n'ai jamais perdu ce
vice ou plutôt cette vertu, car au moment où je parle, si je me trouve
dans l'obligation de sortir avant d'avoir pris mon café ou fumé ma
pipe, je suis aussi bourru qu'un dogue auquel on prend un os ou qu'une
femme qui voit son mari, harassé de fatigue, s'étendre nonchalamment
sur un chapeau neuf posé avec soin au milieu d'un fauteuil.

Au lieu de me perdre dans les vagues rêveries d'un amoureux, je me
perdais dans l'odorante fumée de tabac de Skiray; j'en remplissais mes
poumons, j'en savourais l'enivrante odeur, odeur aussi douce et aussi
parfumée que celle des roses de Bénarès. Tantôt mes lèvres
capricieuses retenaient la vapeur, tantôt elles la renvoyaient comme
un jet d'eau vers le ciel, tantôt encore elles la faisaient monter en
spirales pour la laisser s'empreindre des chatoyantes couleurs d'un
rayon de soleil égaré sur moi. Ce jeu amusait et absorbait tellement
mon attention, que je n'avais point vu entrer la vieille femme arabe.
Je suppose que les beautés de l'intéressante duègne s'étaient
cachées, comme celles de la lune, sous un nuage ou sous une éclipse,
car sa sombre figure me fit tressaillir, et je crus un instant que la
fumée de ma pipe s'était condensée dans une sorcière noire.

--Lady Zéla, me dit la vieille Arabe d'un ton de reproche, a attendu
jusqu'à ce que le café servi pour vous fût entièrement froid et que
les confitures fussent devenues aigres.

--Personne n'est venu m'avertir, répondis-je en me levant.

La figure de la messagère était si froide et si irritée, que bien
certainement un seul de ses regards avait dû opérer la transformation
de l'atmosphère du café et de la qualité des confitures. Cependant
elle dissimula sa colère et me répondit d'un ton plaintif:

--Je suis restée ici debout pendant un si long espace de temps, que
mes pieds y ont pris racine.

Je me mis à rire; la pauvre vieille disait vrai, et voici pourquoi: la
chaleur de ses pieds nus avait fait fondre le goudron, et comme le
vaisseau était penché de côté, l'Arabe avait toutes les peines du
monde à se maintenir en équilibre.

Après avoir cherché dans mon esprit les choses les plus aimables,
après les avoir dites à la messagère d'un ton et d'un air aussi
gracieux que possible, je la suivis dans la cabine qu'habitait Zéla.

La porte du mystérieux sanctuaire fut ouverte par une petite esclave
malaise (cette esclave était le premier cadeau que j'avais fait à
Zéla), et je pénétrai dans la chambre de ma jolie captive avec autant
de respect, d'émotion et de silence qu'en met une femme pieuse en
entrant dans le sanctuaire d'une église. La jeune fille était assise
les jambes croisées sur une petite couche, et elle était si
hermétiquement enveloppée dans une draperie blanche (deuil national de
son pays), qu'il me fut impossible de distinguer les merveilleuses
perfections vantées par l'Arabe. La pose de Zéla avait la grâce froide
et digne des statues de marbre qu'on pose aux portes des temples
égyptiens; mais un mouvement me révéla bientôt que la charmante statue
était une créature humaine. Après avoir lentement décroisé ses jambes,
la jeune fille se leva, glissa ses pieds nus dans des pantouffles
brodées, s'avança vers moi et me prit la main, que de son front elle
porta à ses lèvres.

--Asseyez-vous, je vous prie, ma chère soeur, lui dis-je, tout ému de
cette naïve caresse, de ce gracieux témoignage de sa reconnaissance.

Zéla reprit sa première position et resta immobile; ses bras
retombèrent nonchalamment le long de son corps, et ses pieds mignons
se cachèrent dans le lin du vêtement qui l'enveloppait, comme se
cachent de petits oiseaux sous l'aile de leur mère.

La seule chose visible de cet ensemble de grâces (suivant la vieille
Arabe) était les cheveux, et ces cheveux, d'un noir de jais,
couvraient Zéla tout entière. J'avais senti et savouré, avec un
inexprimable bonheur la douce pression des lèvres tremblantes de la
belle Arabe, et l'imagination, ou peut-être un léger contour que la
fantaisie me fit voir gravé sur ma main, me dépeignait la bouche de
Zéla adorablement petite (je déteste les grandes bouches); et je pense
maintenant que cette passion silencieuse forma le premier anneau de la
chaîne de diamant qui nous unit, chaîne qui n'a pu être brisée ni par
le temps ni par l'usage.

Quelques minutes s'écoulèrent en silence. J'étais plongé dans l'extase
d'un enchantement indéfinissable; mais j'avoue que je fus presque
heureux d'en être distrait quand la porte s'ouvrit pour donner passage
à la duègne, les mains chargées d'un plateau sur lequel étaient servis
du café et diverses espèces de confitures.

Zéla se leva une seconde fois. Je fis un geste pour essayer de l'en
empêcher, mais la vieille femme me pria de rester assis et silencieux.
Zéla prit une petite tasse sur un plateau d'argent et me la présenta.

J'étais si occupé à regarder, à admirer la blancheur et la délicatesse
de forme des jolis doigts de Zéla, que je renversai le café en portant
la tasse à mes lèvres, tasse que j'aurais pu avaler sans peine, car
elle n'était pas plus grande que l'aromatique coquille du macis
(enveloppe de la muscade).

Quelques jours après ma première entrevue avec Zéla, la vieille femme
me fit observer qu'elle regardait la maladresse de mon action comme
d'un très-mauvais présage pour mon bonheur à venir.

Après m'avoir offert des confitures, Zéla rendit le plateau à la
duègne, et se rassit sur sa couche.

J'ôtai de mon doigt un anneau d'or entouré de deux cercles formés avec
des poils de chameau (l'anneau donné par le père de la jeune fille),
et je l'offris à Zéla.

La pauvre enfant baissa les yeux et sanglota si amèrement que son
ample veste se soulevait sous les battements de son coeur. Je voulus
cacher l'objet dont la vue réveillait de si douloureux souvenirs; mais
la jeune fille tendit la main vers moi, saisit l'anneau, le porta à
ses lèvres et le baigna de ses larmes.

La vieille Arabe dit quelques mots à Zéla, et, sans être guidée par le
regard, la belle enfant tendit vers moi ses jolies petites mains, prit
une des miennes, et glissa doucement l'anneau à mon doigt.

Cet anneau était l'antique sceau de la tribu de son père, et, comme
tous les cachets des princes, il rendait vrai le faux, faux le vrai;
il donnait ou il reprenait, il faisait ou il défaisait les lois, selon
la capricieuse volonté de celui qui en était l'heureux possesseur.

Avant de laisser retomber ma main, Zéla la porta encore à son front et
l'effleura doucement de ses lèvres.

Je pris vivement dans ma poche une bague que j'avais choisie dans les
bijoux de de Ruyter, bague d'un grand prix, car elle était massive,
d'or pur, et fermée par un rubis de la grosseur d'un grain de raisin;
et, prenant avec tendresse la main de Zéla, qui pendait immobile entre
les plis de son grand voile, je plaçai cette bague au second doigt de
sa main droite.

La vieille femme sourit.

L'approbation tacite de ce sourire éveilla mon audace; je gardai,
pressée entre les miennes, la main de Zéla, et j'en couvris de baisers
les petits doigts tremblants.

J'outre-passais sans doute les droits que j'avais sur Zéla, car le
front de la vieille femme se rembrunit, ou, pour mieux dire, les rides
de sa figure devinrent plus profondes, changement de physionomie peu
avantageux aux agréments extérieurs de ce gardien de l'étiquette, dont
le temps et le soleil avaient donné au teint l'ineffaçable couleur du
bronze. Je laissai tomber la main de Zéla, qui alla se cacher, toute
rougissante d'effroi ou de pudeur, sous les plis de son voile blanc.

L'échange mutuel de nos bagues était la déclaration définitive de
notre mariage.

--Chère lady, dis-je à Zéla, veuillez me donner vos ordres; que
puis-je faire pour vous être agréable, pour vous rendre moins tristes
et moins longues les heures de votre isolement? J'ai mis en liberté
toutes les personnes qui appartenaient à la tribu de votre père, et
elles sont traitées par mes ordres avec la plus grande bonté. Je suis
un étranger, chère lady, j'ignore une grande partie de vos habitudes;
daignez donc, je vous en supplie, guider ma conduite par vos
bienveillants conseils. Le rais, qu'on nomme ici le père des Arabes,
vous aime avec tendresse; il sera, si vous le voulez, l'écho de vos
pensées; parlez-lui, ordonnez; entendre et obéir ne seront pour moi
qu'une seule et même chose.

Zéla ne répondit à mes supplications que par de violents sanglots.

Cette douleur m'attrista profondément; je gardai le silence, puis la
crainte de devenir importun me fit songer à la retraite.

--Ma chère soeur, dis-je en me levant, calmez-vous, je vous en prie,
et souvenez-vous de mes paroles: Je suis et je serai toujours votre
esclave le plus humble, le plus soumis et le plus dévoué.

Après avoir salué l'éplorée jeune fille, je sortis de la cabine triste
et heureux à la fois.




LI


Je rendis plusieurs visites à ma jolie captive avant que le bonheur
d'entendre sa voix musicale me fût accordé. Zéla semblait muette et
souvent aussi immobile qu'une statue de marbre. Ni supplications
ardentes ni prières murmurées tout bas n'avaient le don d'émouvoir
cette insensibilité extérieure, qui puisait peut-être son calme dans
la grande froideur de ses sentiments pour moi. Cependant, malgré
l'apparente monotonie de nos tête-à-tête, malgré la tristesse dans
laquelle ils me jetaient, j'éprouvais un véritable bonheur auprès de
Zéla, bonheur étrange, mystérieux, indéfinissable, bonheur réel
pourtant, car il occupait les heures du jour, car il remplissait de
rêves enchanteurs le sommeil de la nuit.

Après avoir soigneusement cherché à être agréable à Zéla en
l'entourant de toutes les choses qui, par leur possession, pouvaient
lui apporter un amusement, je fouillai dans l'immense butin enlevé aux
Marratti. Les vêtements, les meubles, les bijoux, enfin tout ce qui
appartenait à Zéla, tout ce qui venait de son père ou de sa tribu, fut
déposé dans la cabine de la jeune fille. Le désir de lui plaire, celui
d'attirer son regard, celui plus ardent encore d'entendre sa voix
mélodieuse, me rendaient infatigable; mais, à mon grand chagrin, Zéla
parut si froide, si indifférente, si insensible, que j'en arrivai à
croire qu'il serait infiniment plus logique d'adorer une momie des
pyramides, et bien certainement, si l'exaspération que je ressentais
n'avait pas été adoucie par les généreuses paroles de mon ami Aston,
je me serais donné l'amer plaisir d'exprimer à Zéla le vif
mécontentement que me faisait éprouver sa conduite. Dans l'excès de ma
mauvaise humeur, je me jurais à moi-même de cesser entièrement mes
visites; mais tout en jurant je consultais ma montre pour savoir
combien d'heures ou de minutes me séparaient encore de l'instant de
mon entrevue avec elle. J'aurais, je l'avoue, difficilement renoncé au
bonheur de la voir, et quoique ma visite fût un monologue ou un
silence, elle était l'oasis de ma vie, le repos de mon existence
active.

Heureusement pour moi la vieille Arabe n'était ni discrète, ni
silencieuse, ni réservée. Quand elle traversait le pont pour remplir
soit une commission de Zéla auprès du rais, soit une partie de son
service, elle s'arrêtait et me parlait de la jeune fille. Dans les
premiers jours de ses longues causeries, je maudissais souvent la
force des jambes de la vieille, car les miennes se fatiguaient à
rester ainsi stationnaires; mais ni engagement, ni prières ne
pouvaient parvenir à persuader à la duègne que je lui permettais de
s'asseoir.

--Non, me disait-elle d'une voix grave, je dois rester debout devant
mon malek, et, du reste, sa bonté me permettrait-elle de prendre un
siége qu'il me serait encore impossible d'user de cette bienveillante
autorisation. Lady Zéla attend mon retour pour prendre son café.

Je conclus de là que la jeune fille était douée d'une merveilleuse
patience, si elle attendait ainsi une douzaine de fois par jour la
rentrée de sa camériste, qui causait souvent de longues heures avec
moi.

J'avais tant de plaisir à écouter, à faire répéter à la vieille femme
que Zéla n'était pas insensible à mes soins, qu'elle disait que
j'étais bon, que je l'étais non-seulement parce qu'elle le jugeait
ainsi, mais parce que son peuple le trouvait, qu'il était bien dommage
que je ne parlasse sa langue qu'imparfaitement, bien dommage encore
que j'appartinsse à une tribu si éloignée de la sienne, qu'elle était
fâchée que la grande _Kala passée_ (mer Noire) se trouvât entre moi et
le pays de ses pères, mais que j'étais doux, bon, beau comme un zèbre,
et qu'elle aimait à entendre ma voix.

Ce délicieux poison rallumait des espérances qui commençaient à
s'éteindre; il me faisait croire à l'avenir et souffrir avec patience
les douleurs du présent. À mes yeux la bonne vieille devint un
personnage amusant, spirituel; elle s'embellit de ses paroles comme
d'un fard, et je finis par trouver sa voix dure et sèche plus
musicale que le son harmonieux d'une harpe éolienne. Mes veilles de
nuit s'abrégeaient merveilleusement, elles se remplissaient de
l'éclatante lumière des yeux de Zéla, que je n'avais cependant pas
vus.

Je ne m'explique pas encore par quelle puissance attractive et
magnétique j'ai pu si tendrement aimer Zéla, dont je n'avais pas
entendu la voix, dont je n'avais pas rencontré le regard, dont je
n'avais pas même reçu un signe de sympathie, car son premier et
bienveillant accueil n'avait été que l'accomplissement d'une coutume;
elle avait reçu son sauveur, son mari, mais le coeur n'entrait pour
rien dans le témoignage de son respect et de sa gratitude.

Mon esprit indépendant ne s'était jamais plié ni même arrêté à la
recherche de ce grand sentiment qu'on appelle l'amour, et en vérité je
ne sais pas quand et pourquoi, où et comment il a pu pénétrer et
remplir si exclusivement mon coeur.

Avant de comprendre que j'aimais ardemment Zéla, les soins dont je
l'entourais m'apparaissaient sous la forme froide de l'accomplissement
d'un devoir, devoir sacré, parce qu'il m'avait été imposé par un père
mourant, par un père dont la suprême volonté me confiait son enfant
prisonnière et orpheline. Dans la transparente pureté de la jeunesse,
les scènes touchantes se reflètent comme sur un lac d'azur, et cette
scène de deuil, d'exil, de larmes, fut la première dans laquelle le
hasard me fit jouer un rôle, la première où un appel sympathique fut
fait aux bons sentiments de mon coeur, qui alors était une fontaine
scellée, mais qui s'ouvrit bientôt à la pitié et à la tendresse, et
maintenant l'amour en coule comme un puissant torrent, il emporte tout
ce qu'il trouve devant lui.

Le pauvre petit oiseau captif bâtissait donc silencieusement son nid
sous l'abri de mon coeur, tandis que je le croyais tranquillement
encagé dans la chambre qui lui servait de prison.

Les paroles de la duègne, en ranimant le feu de mes espérances, me
conduisirent plus souvent auprès de Zéla, dont je regardais pendant
des heures entières la passive main pressée entre les miennes. L'air
qui entourait la jeune fille me semblait chargé de parfums
odoriférants, et le contact de ses insensibles cheveux, plus gracieux
que les branches pendantes d'un saule, remplissait mon âme d'amour
quand par hasard ils effleuraient ma joue. Tous mes sens me parurent
délicieusement raffinés, et un monde de nouvelles pensées, un monde
d'idées naquit dans mon coeur.

Quand enfin il me fut permis de voir la radieuse splendeur des grands
yeux noirs de Zéla, mes membres chancelèrent, mon coeur palpita
convulsivement, et, les deux mains de la jeune fille enfermées dans
les miennes, je restai pendant un quart d'heure dans l'extase d'une
adoration absolue et muette. Je ne sais pas si la jeune fille remarqua
mon agitation, si elle en fut émue ou seulement flattée; mais elle
retira vivement ses mains et couvrit ses yeux de diamant. Je les avais
assez vus: leur regard de flamme avait embrasé mon coeur, et le feu en
devint inextinguible.

D'une voix entrecoupée, Zéla murmura quelques paroles qui
bourdonnèrent à mon oreille comme le chant d'un colibri, oiseau
charmant et gazouilleur des bosquets de cannebiers. L'haleine de Zéla
fut plus odoriférante que ne le sont ces arbres. La tête me tourna, et
je crus devenir fou en contemplant le monde de délices qui s'ouvrait
devant mes yeux.

C'est ainsi que l'amour s'alluma dans mon sein, un amour pur, profond,
ardent et impérissable. Depuis le jour où je plongeai mon regard dans
le brillant miroir où se reflétait l'âme divine de Zéla, elle fut
l'étoile de ma vie, la déité à laquelle je devais offrir la virginité
de mes affections. Jamais un saint dévot ne s'est consacré à son Dieu
avec une adoration plus intense que la mienne. Je n'étais ni l'époux
ni l'amant de Zéla, j'étais son esclave; ma vie lui appartenait sans
partage, elle était tout pour moi, j'étais à elle pour elle.

Quand la triste mortalité rendra mon corps au néant, quand mon âme
s'envolera, comme une colombe longtemps captive, elle n'aura de joie
et de repos que le jour où il lui sera permis d'être réunie à celle de
Zéla. Alors ces deux âmes soeurs se confondront ensemble, et comme un
rayon de soleil elles s'élanceront brillantes dans l'éternité.




LII


Aucune circonstance digne d'être mentionnée ne marque dans mes
souvenirs l'époque de ce mémorable voyage. Nous nous trouvâmes bientôt
dans la latitude de l'île Maurice, à trente-deux lieues N.-O. de l'île
Bourbon.

En visitant l'île Maurice, en 1521, les Portugais la nommèrent l'île
des Cygnes, parce qu'elle était l'asile favori de cet oiseau. Les
lourds et avares Hollandais furent les premiers qui prirent possession
de cette île, mais vers une époque très-éloignée du passage des
Portugais, c'est-à-dire vers l'an 1600. Ces nouveaux possesseurs
changèrent le doux nom de l'île des Cygnes en celui de Maurice,
faisant, par cette dénomination, un compliment à l'amiral dont Maurice
était le prénom.

Comme je l'ai déjà dit, les Français succédèrent aux Hollandais, et
ils appelèrent l'île île de France; ils en firent leur place de
ralliement et le rendez-vous de tous leurs croiseurs. Les Français
avaient soin d'apprendre le moment du départ des flottes indiennes
appartenant à la compagnie qui rentraient dans leur patrie ou qui
partaient pour l'étranger. Dans l'un ou l'autre cas, ils envoyaient
leurs vaisseaux pour les arrêter, et les vaisseaux, secrètement armés
en guerre, avaient des lettres de marque.

Ce mode d'attaque faisait beaucoup de tort aux flottes anglaises, qui
souvent marchaient protégées par leurs propres vaisseaux de guerre.
Mais les petits croiseurs français, qui naviguaient très-vite et qui
étaient remplis d'aventuriers intrépides, s'attachaient aux flottes
anglaises comme s'attachent des Arabes vagabonds autour d'une caravane
dans le désert; tandis que les vaisseaux de guerre anglais étaient
empêchés d'agir par la crainte de perdre de vue les vaisseaux
marchands, qui pouvaient être arrêtés d'un autre côté pendant leur
absence.

Les Français s'exposaient rarement à attaquer les Anglais en plein
jour ou quand il faisait beau temps, à moins cependant qu'ils ne
fussent soutenus par une frégate, presque toujours à leur suite, dans
l'espoir de s'emparer de quelque traînard. Quand il faisait mauvais
temps et pendant les nuits obscures, les Français trompaient les
Anglais en faisant de faux signaux pour les attirer; cela avait lieu
au moment des rafales, qui sont très-fréquentes dans ces latitudes. Si
les Anglais perdaient leur convoi de vue, ce qui arrivait souvent, ils
étaient sûrs d'être attaqués par un ou par plusieurs de ces corsaires
français; mais étant tous très-bien armés, les vaisseaux réussissaient
quelquefois à se défendre non-seulement contre les vaisseaux de guerre
secrets de l'ennemi, mais encore ils parvenaient à chasser bravement
l'escadre française.

La possession de l'île Maurice était d'une très-grande importance
pour les Français, car elle les mettait à même de pouvoir harceler le
commerce de l'Angleterre et de tenir un pied dans l'Inde. Ils
n'épargnaient aucune dépense pour fortifier l'île, et, pour dire la
vérité, ils employèrent peu de temps pour obtenir le résultat d'en
rendre le sol utile et productif. Ils y introduisirent et y
cultivèrent avec succès les épices et les fruits de l'Inde. Ils y
ajoutèrent du riz et plusieurs espèces de blé: celui de Bourbon, de la
Cochinchine et de Madagascar. Mais l'île étant très-petite (elle n'a
que dix-neuf lieues de circonférence), les améliorations apportées par
les Français furent naturellement fort limitées.

Par leur négligence, les Hollandais avaient laissé le plus précieux de
leurs ports, au nord-ouest, se remplir de la boue et des pierres
envoyées par le torrent des montagnes qui s'élèvent tout auprès.

Dirigé par un gouverneur habile et entreprenant, les Français
débarrassèrent ce port, bâtirent un mur et construisirent un
magnifique bassin pour recevoir leurs vaisseaux de guerre et les
mettre à l'abri des vents, qui sont toujours, dans les tempêtes, d'une
violence épouvantable.

Nous découvrîmes bientôt la terre de Bourbon, et nous arrivâmes
bientôt en vue de l'île Maurice.

Cette île a une forme ovale, et la partie dont nous rasions le côté
nord-ouest est grande, inégale, ayant çà et là des signes de
végétation.

--Ce côté de l'île, nous dit de Ruyter, a été retourné sens dessus
dessous par l'action des volcans, et les gens instruits de cet
événement croient que l'île Maurice était autrefois liée à celle de
Bourbon, mais qu'elles ont été divisées en deux par la force d'un feu
intérieur.

Nous vîmes plusieurs énormes cavernes voûtées dans lesquelles la mer
s'écoulait avec un bruit de tonnerre; de gros morceaux de rocher gris,
rudes et calcinés, étaient entassés les uns sur les autres dans un
désordre fantastique, puis la terre s'éleva peu à peu, et nous vîmes
des roches escarpées, même au centre de l'île, s'unissant à une
montagne qui s'élève comme un dôme.

--Cette montagne, dit de Ruyter, était autrefois une plaine élevée de
treize cents pieds au-dessus de la mer, quoique, du côté où nous
sommes, elle nous paraisse d'une roideur impraticable; l'autre côté,
au Port-Louis, a l'élévation si graduelle qu'un cheval peut aller au
galop jusqu'à son sommet, qu'on nomme le _Piton du milieu_. Ce piton,
pointu comme un pain de sucre, est entouré par une plaine.

Nous découvrîmes encore sept montagnes qui ressemblaient à sept grands
géants tenant un conseil; puis plusieurs petits promontoires étendant
dans la mer leurs racines pleines de rochers, et qui formaient de
magnifiques baies, des rivages couverts de sable blanc et des vallées
étroites, entrecoupées par des ruisseaux et des rivières verdoyantes
et boisées. Ces vallées étaient remplies d'arbrisseaux et de fleurs.

Aston, de Ruyter et moi, nous étions debout sur le pont, armés de
télescopes, et nous admirions le ravissant paysage qui se déroulait
devant nos yeux.

--Que cette vallée est tranquille et belle! dis-je à mes amis; allons
y demeurer.

Puis, quand la marche du vaisseau nous montrait un site plus
enchanteur encore, nous répétions la même exclamation.

Tous les trois, nous aimions les beautés de la nature, et de Ruyter se
plaisait à nous faire admirer les changements merveilleux de ce
splendide panorama.

--Vraiment, m'écriai-je, cette île est le paradis des poëtes
orientaux. Quelle est la personne sensée qui voudra quitter cette
terre après l'avoir connue? Ô mes amis, abandonnons l'incertain océan,
abandonnons la mer capricieuse, la mer aux sourires perfides qui nous
attire vers la souffrance, vers le désappointement et vers la mort!

Aston n'était pas moins enthousiasmé que moi, et notre enchantement
était partagé par tout l'équipage. La joie illuminait toutes les
figures, chaque cause personnelle de chagrin ou de mécontentement
était oubliée; l'union et l'harmonie la plus parfaite régnaient sur le
vaisseau. Quand nous jetâmes l'ancre, les hommes montèrent aux mâts
comme des écureuils, et dans un instant les voiles furent ferlées. Des
canots rôdèrent bientôt autour du grab, presque submergés par la
grande quantité de poissons et de fruits qu'ils venaient nous offrir.

Le plaisir qui remplissait mon coeur était presque de l'ivresse, car
j'avais à mes côtés ma petite fée orientale, ma belle Zéla, qui,
cédant à mes ardentes prières, avait consenti à m'accompagner sur le
pont.

Quand le doux vent de la terre vint jouer dans les cheveux de la jeune
fille, quand il pressa contre elle ses légers vêtements de gaze, en
révélant les contours de ses formes élégantes, Aston la regarda avec
une admiration surprise, et compara la belle enfant à un jeune faon.

De Ruyter, qui parlait parfaitement la langue de Zéla, s'approcha
d'elle pour lui adresser quelques paroles d'affectueuse bienvenue. Il
prit sa main; mais, stupéfait de la merveilleuse beauté de la jeune
fille, il resta silencieux, ne pouvant que par sa muette contemplation
lui exprimer combien il la trouvait belle. Après quelques secondes de
cet éloquent silence, de Ruyter parla à la jeune Arabe d'une voix
douce et caressante comme un chant, puis, se tournant vers moi, il me
dit en anglais:

--Cette jeune fille est une fée de l'Orient; elle est trop délicate et
trop frêle pour être touchée par la main d'un homme. Je vous félicite
de tout mon coeur, mon cher Trelawnay, et il n'existe pas un homme qui
puisse rester froid et indifférent devant votre bonheur. Par le ciel!
mon ami, je croyais que votre mariage était un sacrifice; mais je
trouve que vous possédez un diamant pour lequel un roi donnerait sa
couronne. Souvenez-vous, mon garçon, que si vous ne gardez pas ce
trésor comme on garde son propre coeur, le bonheur vous abandonnera,
et la fortune sera toujours impuissante pour vous donner une femme
comparable à lady Zéla.

La jeune fille regardait autour d'elle comme une gazelle effrayée.
Surprise de se voir entourée et regardée par tant d'étrangers, elle
rougit; la pauvre enfant aurait bien voulu rentrer dans sa cabine;
mais je tenais sa main emprisonnée dans la mienne et je feignais de ne
pas comprendre la prière de son regard.

Pour retenir Zéla le plus longtemps possible auprès de moi, j'envoyai
chercher un tapis et des coussins, puis, environnée de ses femmes, la
jeune fille s'assit sur le pont.




LIII


De Ruyter se rendit à bord de la corvette pour dire à son capitaine
que les Anglais avaient levé le blocus du Port-Louis. Contraints à
cette retraite par les pertes qu'ils avaient faites de leurs hommes et
de leurs bateaux, les Anglais voulaient encore avoir le temps de
rentrer à Madras avant que le sud-ouest mousson commençât à se faire
sentir. D'ailleurs, comme la flotte qui devait regagner l'Angleterre
était censée avoir passé les latitudes des îles, le but des frégates
qui bloquaient Port-Louis se trouvait atteint.

De Ruyter convint avec la corvette qu'aussitôt qu'elle aurait
renouvelé sa provision d'eau et de vivres, elle irait au Port-Louis,
et que, par la traverse sur terre, de Ruyter la rejoindrait avant son
départ pour lui donner les dépêches destinées au général français.

Cet arrangement fait, de Ruyter remonta sur le grab et nous envoyâmes
les prisonniers et les blessés sur la corvette.

--Il faut maintenant songer à nos malades, me dit de Ruyter, lorsque
le transport des étrangers fut opéré. Je vais me mettre à la recherche
de quelques logements, et vous envoyer toutes les choses dont vous
pouvez avoir besoin.

Le lendemain, de Ruyter nous quitta encore pour se rendre au
Port-Louis; mais, avant son départ, il me donna des instructions
précises sur tout ce que je devais faire pendant son absence, et il
quitta le vaisseau en nous promettant d'être rentré dans trois ou
quatre jours.

Il avait été convenu qu'après avoir chargé le grab, nous le mettrions
dans un lieu sûr, et que nous irions passer quelque temps dans la
maison de campagne de de Ruyter, car mon ami possédait des terres
considérables dans l'intérieur de l'île.

Cette île a, relativement au climat, une particularité digne de
remarque, et je n'ai jamais trouvé dans aucune autre partie de l'Inde
l'étrange bizarrerie de sa température. Généralement les îles ont sur
les côtes une atmosphère douce et fraîche, tandis que l'intérieur des
terres est chaud, malsain, excepté toutefois les hauteurs du centre de
l'île; mais, à l'île Maurice, c'est le contraire: il fait si
horriblement chaud le long de la côte entière, l'air y est si impur,
qu'à Port-Louis et dans ses environs, personne n'ose sortir pendant
six mois de l'année, tellement on est sûr de recevoir un coup de
soleil, coup de soleil fort dangereux, car d'ordinaire il amène la
frénésie, la fièvre, le choléra-morbus ou la dyssenterie. En revanche
et à la même période de l'année, dans l'intérieur de l'île, et surtout
au côté opposé au vent, l'air est doux, suave et sain.

Depuis novembre jusqu'en avril, l'air de la ville de Saint-Louis est
si insupportablement chaud, que peu de personnes, à l'exception des
esclaves, osent y rester. Les habitants assez heureux pour avoir la
liberté de choisir le lieu de leur résidence vont s'établir dans
l'intérieur de l'île. Ajoutez à ces six mois d'étouffante chaleur une
fin d'année pluvieuse, pendant que d'horribles orages ravagent les
côtes. Toujours à la même époque, l'intérieur de l'île est calme,
doucement chauffé par le soleil. J'ai été témoin de ce fait, fait
d'autant plus étrange que l'île, nous l'avons dit, n'a que dix-neuf
lieues de circonférence.

J'exécutais avec une infatigable ardeur les ordres de de Ruyter;
l'insomnie et le travail étaient pour moi un plaisir, car mon corps
était fort et mon esprit avait des ailes. Nous eûmes bientôt construit
sur le rivage des magasins en barres de bois, en planches et en
paillassons, et toutes les choses qui n'appartenaient pas au grab
furent débarquées et envoyées dans la ville sur le dos des mulets, des
buffles et des esclaves. (Je rougis d'être obligé de dire que les
esclaves sont les principales bêtes de somme de l'île Maurice).

De Ruyter avait fait de grands efforts et de grands sacrifices afin
d'obtenir des buffles et des ânes pour remplacer les esclaves dans
l'humiliante et pénible fatigue de porter des fardeaux pendant des
journées d'une chaleur insupportable. Mais la moindre indifférence,
mais le cruel égoïsme avec lesquels les propriétaires des esclaves
accueillirent les humaines propositions de de Ruyter rendirent sa
tâche difficile.

Ces trafiquants sans coeur ne veulent ni voir ni entendre parler d'un
projet qui ne tend pas à augmenter sur-le-champ leur bénéfice. Chez
eux, les organes communs de la nature sont abrutis; leur vue des
choses est rétrécie à la circonférence qu'embrasse le regard.

Ils sont semblables à la guêpe, dont l'oeil, rond comme une lentille,
grossit dans des proportions énormes le plus petit objet qui se trouve
devant lui, mais qui ne peut pas distinguer un mur d'une fleur, s'il
est éloigné d'un mètre du centre de son regard. Ces hommes stupides
voient donc les objets aussi clairement que la guêpe. Il était inutile
de leur parler d'un gain à venir, gain que la recherche des ânes et
des buffles pouvait leur produire. Ils disaient que cette recherche
était une perte de temps, et que, les esclaves étant tout prêts, il
fallait s'en servir. Quant à la souffrance de ces malheureux, elle ne
pouvait attendrir des êtres qui n'ont pas de sentiments humains. À
toutes les réflexions généreuses que fit de Ruyter, ils opposèrent
cette étrange question:

--Est-ce la loi? Je ne puis pas la trouver: elle n'est pas dans mon
livre.

Tel est, en un mot, le résumé de leurs réponses aux avocats de
l'humanité. À chaque appel, ils restent aussi sourds que des
crocodiles, et pendant que vous leur parlez de charité chrétienne, ils
fouettent ou donnent l'ordre de fouetter le dos nu d'un pauvre esclave
succombant de fatigue sous le poids d'une trop lourde charge.

J'ai vu de ces malheureux nègres couverts d'ulcères, et dont les
plaies saignantes étaient déjà à moitié dévorées par des mouches et
par des vers. C'est alors que ces infortunés appellent de tous leurs
voeux celle que les riches craignent tant: la mort, la mort qui
devient leur seul refuge, leur seule espérance, est accueillie comme
une fée bienfaisante, et, après la suprême séparation de l'âme d'avec
le corps, ce corps, masse morte et corrompue, est jeté, sans cercueil,
dans la mer ou dans un fossé. J'ai vu le dos de ces pauvres martyrs
aussi couvert de noeuds qu'un pin, et la peau en était aussi dure et
aussi rocailleuse; de cette peau, semblable à de l'écorce d'arbre, le
sang tombait goutte à goutte comme de la gomme.

Pendant que des centaines de ces malheureux travaillaient tous les
jours dans les chantiers, à Port-Louis, sous un soleil brûlant, leurs
maîtres, abrités et protégés dans l'intérieur de leurs habitations, se
plaignaient de la chaleur en faisant de temps à autre des pas de
tortue pour donner un ordre.

La pitié et la douleur que je ressentis en voyant le déplorable état
dans lequel se trouvaient les esclaves à l'île Maurice, ne pouvaient
être comparées, dans l'énergie de leur sensation, qu'à l'ardent
souhait que je fis en suppliant le ciel d'envoyer sur la tête des
oppresseurs les plus terribles malédictions. Ces monstres seront un
jour anéantis, je l'espère, et s'ils doivent être immortels, que ce
soit dans l'éternité, mais dans une éternité de souffrance. En toute
justice, le mal qu'ils ont fait aux nègres doit leur être rendu, et je
défie l'invention la plus hardie des démons d'arriver à égaler la
cruauté de ces êtres sans âme.

Quoique ce barbare traitement des esclaves ne fût pas tout à fait
aussi rigoureux dans l'intérieur de l'île, je me hâtai, le coeur plein
de dégoût, de reconquérir, en terminant mes affaires le plus
promptement possible, le bonheur d'aller chercher quelques jours de
repos sur la colline déserte et boisée que de Ruyter m'avait indiquée
comme étant le lieu de sa résidence. Je savais que là, s'il y avait du
pouvoir, la douleur de l'oppression y était non-seulement adoucie,
mais encore à peine sensible.

De Ruyter rentra au grab le troisième jour de son départ, et, quoique
actif et énergique dans toutes ses entreprises, il fut étonné de
l'extrême promptitude que nous avions mise à opérer le débarquement.
Le vaisseau qui, avec sa carène chargée et toutes voiles déployées,
était entré dans le port quelques jours auparavant à demi submergé
sous le poids de sa cargaison, flottait maintenant sur l'eau aussi
légèrement qu'une mouette endormie. Ses voiles étaient détendues, ses
mâts et ses vergues baissés et démantelés, et le grab lui-même amarré
près du rivage.

De Ruyter apprit à Aston qu'il avait obtenu la permission de le garder
avec lui, ainsi que les quatre hommes de sa frégate, et que la parole
d'honneur du jeune lieutenant était la seule chaîne qui l'attachât au
grab.

Aston parut enchanté, et serra avec une reconnaissante affection la
main de de Ruyter.

À l'arrivée de notre commandant, je traitais avec Aston la grande
question des esclaves. De Ruyter prit la parole et nous dit:

--Il y a de cela deux jours, je me rendais vers la porte d'une église
(je ne vais jamais au delà), qui, ouverte pour la première fois à la
piété des fidèles, venait d'être consacrée. J'allais donc aux environs
de cette église pour y chercher un marchand d'esclaves avec lequel
j'avais une affaire à traiter. Cet homme, qui est un misérable fripon,
ajoute à ses vices naturels celui d'être faussement religieux et
d'affecter une grande exactitude dans l'accomplissement de ses devoirs
de chrétien; il pousse l'hypocrisie si loin, que, s'il restait sur le
globe en compagnie d'un seul homme dont les croyances différeraient de
celles qu'il a adoptées, il poignarderait ou brûlerait cet homme. Sa
foi est un fanatisme, un fanatisme aveugle, irréfléchi et intolérant.

Ne trouvant pas mon coquin, je m'approchai de la porte ouverte de
l'église. Un coup d'oeil dans l'intérieur me montra que les carreaux
blancs de la nef étaient obscurcis par une douzaine de prêtres noirs.
Une foule de monde venue pour voir la cérémonie encombrait l'église.
Rien ne m'intéressant, j'allais continuer mes recherches, car un
mélange d'encens, d'ail et de sueur formait une si horrible atmosphère
que, pour l'avoir respirée une seconde, j'avais déjà des nausées.

Au moment de mon départ, je fus presque coudoyé par un esclave
converti qui entrait dans l'église. Voyant à sa droite un bassin de
pierre rempli d'eau, le nègre crut que cette eau était mise là pour
servir aux ablutions; il y plongea vivement ses deux mains et lava
jusqu'aux coudes ses bras noirs et sales. Un dévot, qui s'aperçut de
cette action, frappa sur la tête du nègre penché avec une croix qu'il
tenait à la main. La croix de la rédemption servit à exécuter un
meurtre! Je frissonnai; je ne comprends pas ainsi la religion. Si
j'avais été Dieu, j'aurais foudroyé ce stupide enthousiaste. Le pauvre
nègre tomba baigné dans son sang, il n'eut même pas le temps d'exhaler
une plainte.

--Qu'a-t-on fait à ce misérable assassin? demanda Aston.

--Rien. La cérémonie ne fut pas interrompue, car un nègre n'est pas un
homme.

--C'est horrible! m'écriai-je; mais n'en parlons plus, de grâce, et
hâtons-nous d'aller établir nos quartiers sur la colline, loin des
oppresseurs et des esclaves.




LIV


De Ruyter laissa le rais à bord du grab en qualité de commandant, et
quand tous les préparatifs de notre départ furent terminés, nous nous
mîmes en route.

Le personnel de la caravane se composait de de Ruyter, d'Aston, de
Zéla, accompagnée de ses femmes et de quelques Arabes de sa tribu.
Notre voyage dans l'intérieur des terres se fit sur des mulets, des
petits chevaux et des ânes. Nous suivîmes le rivage de la mer, qui
était magnifiquement tessellé d'une grande variété de coquillages de
toutes les couleurs et de toutes les formes. Je marchais aux côtés de
Zéla, qui était gracieusement assise sur un petit cheval dont elle
dirigeait vaillamment la marche.

--Chère soeur, lui dis-je, regardez la sublime beauté de ce paysage,
voyez comme les nuages gris laissent à découvert le sommet des
collines, tandis que leurs bases sont encore cachées par la vapeur:
elles ressemblent à un groupe de magnifiques îles ou à une compagnie
de cygnes noirs nageant sur un lac calme et silencieux. Quelques-unes
sont couvertes d'arbres et de buissons jusqu'à la crête, tandis que
d'autres se montrent dépouillées et flétries par les feux volcaniques.

Le sang d'une race intrépide coulait dans les veines de Zéla. Elle
avait été élevée au milieu des périls de la guerre, et ne savait point
affecter des sentiments qu'elle n'éprouvait pas. Elle traversa les
ravins, marcha le long des précipices, passa à gué les ruisseaux et
les rivières, non-seulement sans nous arrêter par une représentation
de craintes imaginaires, de larmes forcées, de prières, de cris,
d'évanouissement; mais encore en ne faisant attention aux dangers
réels des passages que pour dire de sa voix douce et mélodieuse que
les endroits que nous traversions étaient charmants aux regards, ou
bien encore elle arrêtait sa monture sur les bords d'un précipice pour
cueillir quelque fleur rare ou arracher les ondoyantes branches du
plus gracieux des arbres indiens, l'impérial mimosa, dont la
délicatesse est aussi sensible que celle de l'amour vrai, car il fuit
le toucher des mains profanes.

--Mettez cette branche fleurie dans votre turban, me dit Zéla en me
tendant une de celles qu'elle venait de cueillir, car je suis sûre que
dans ces cavernes ou dans ces abîmes il y a des ogres qui nourrissent
leurs petits avec du sang humain, et ils aiment à leur donner les
hommes jeunes et beaux. Mettez donc la branche dans votre turban, mon
frère; je vous nomme ainsi parce que vous m'avez priée de ne point
vous appeler mon maître, et ne froncez jamais vos sourcils: je n'aime
pas l'expression que cet air sévère donne à votre physionomie, il nuit
à votre beauté; le sourire vous va bien, mais ne riez pas maintenant,
prenez ma branche, elle sera pour vous un préservatif contre les
charmes de la magie.

J'acceptai en souriant les fleurs du mimosa et je les plaçai dans mon
turban.

En traversant une plaine sablonneuse, Zéla tressaillit, et sans
arrêter son cheval, qui marchait lentement, elle sauta par terre et
courut comme une biche vers une colline de sable. N'ayant jamais été
le témoin d'une adresse et d'une légèreté semblables, Zéla eut le
temps de revenir avant que l'étonnement dans lequel j'étais plongé se
fût tout à fait dissipé.

--Un ogre vous a-t-il attirée par un mauvais regard? lui dis-je en
riant.

--Oh! non, s'écria-t-elle; regardez, vous qui aimez les fleurs,
dites-moi si vous en avez jamais vu une qui soit aussi radieusement
belle que celle-ci. Sentez-la, son odeur et sa beauté sont supérieures
à celles de la rose, qui perd parfum et fraîcheur par jalousie si elle
se trouve auprès de cette invincible rivale.

Je crus un instant que Zéla était ensorcelée par l'odieuse fleur dont
elle aspirait si joyeusement la prétendue suavité. Cette fleur était
une grande branche rouge, couverte de boutons bruns, de baies jaunes,
et exhalant l'horrible odeur du musc.

--En vérité, ma chère soeur, m'écriai-je, la rose aurait autant raison
d'être jalouse que vous de craindre le voisinage de la figure de
Kamalia, votre nourrice. Cette fleur ressemble à une ronce, et son
abominable odeur me rend malade.

Je fus sans doute poussé à accueillir la fleur de Zéla avec ces rudes
paroles par l'impatience et le chagrin que me firent éprouver les
caresses dont elle couvrit la branche appuyée sur ses lèvres.

Les yeux noirs de Zéla se dilatèrent; et pendant une seconde elle me
contempla avec un étonnement plein de tristesse, puis l'éclat de son
regard se ternit, et ses longues paupières se couvrirent d'une rosée
de perles; la branche aimée s'échappa des mains de la jeune fille, sa
figure pâlit, et le son de sa voix eut la navrante tristesse du
dernier adieu qu'elle fit à son père, lorsqu'elle murmura faiblement:

--Pardonnez-moi, étranger, je ne me souvenais plus que vous n'étiez
pas né dans la tribu de mes pères. Cet arbre, que j'aime, ressemble à
celui qui abritait la tente de ma famille; il nous protégeait contre
l'ardeur du soleil, quand nous dormions sous son ombre. Nos vierges
entrelacent ses fleurs en couronne pour parer leurs fronts, et si
elles meurent, on en couvre la pierre de leurs tombeaux. Pardonnez-moi
d'avoir cueilli ce souvenir du passé, je ne puis empêcher mon coeur de
préférer cette fleur à toutes les fleurs; mais puisque vous dites
qu'elle vous rend malade, eh bien!... je ne l'aimerai plus, je ne la
cueillerai plus!... Puis, ajouta la jeune fille d'une voix entrecoupée
par les sanglots, pourquoi parerais-je mes cheveux d'une couronne de
cette fleur, puisque j'appartiens à un étranger et que mon père est
mort?

Je n'ai pas besoin de dire que non-seulement je ramassai la fleur pour
la remettre entre les mains de Zéla, mais encore je lui fis comprendre
que mon ignorance était l'excuse de ma conduite. Après avoir calmé le
chagrin de la douce et sensible enfant, je courus sur la colline,
j'arrachai l'arbre garni de ses racines, et je dis à Zéla:

--Chère soeur, j'ai dédaigné cette fleur uniquement parce que vous
avez dit du mal de la rose, la plus belle parure de nos parterres,
mais en examinant de près cet arbuste chéri (et je regardai Zéla), je
me suis assuré que la rose peut en être jalouse aussi bien que mes
compatriotes pourraient l'être de vous. Je planterai cet arbre dans le
jardin de notre habitation.

--Vous êtes bon, mon frère, me dit Zéla. Eh bien, moi, je planterai un
rosier auprès de lui, et ces deux charmantes fleurs uniront leurs
parfums. Notre affection et nos soins pour ces chers arbustes les
feront grandir, prospérer et vivre ensemble, sans rivalité jalouse. On
doit aimer sans préférence exclusive tout ce qui est beau; moi, j'aime
tous les arbres, tous les fruits et toutes les fleurs.

Malgré ces paroles joyeuses et calmes, je voyais à travers les plis
vaporeux de la légère robe de Zéla son pauvre petit coeur aussi agité
qu'un oiseau mis en cage. Pour arracher ses pensées au sujet qui
l'avait attristée, je dis en lui serrant la main:

--Vous devez être fatiguée, chère Zéla; mais ne craignez rien, voici
le dernier ruisseau que nous avons à traverser, et nous serons bientôt
dans cette magnifique plaine.

--Oh! me répondit la jeune fille, Zéla n'a jamais craint que son père
quand il était en colère, car alors ceux qui osaient regarder les
éclairs qui déchirent la nue en feu ne pouvaient soutenir le regard
de leur chef. La voix de mon père était plus forte que le bruit du
tonnerre, et sa lance plus fatale que l'éclat de la foudre. Hier au
soir, en parlant à cet homme grand qui est si doux, je croyais que
vous alliez le tuer, et je voulais vous dire de ne pas le faire, parce
que j'avais lu dans ses yeux qu'il vous aime de tout son coeur; c'est
très-mal, mon frère, de se fâcher contre ceux qui nous aiment.

--Vous voulez parler d'Aston, ma chère Zéla, mais je n'étais nullement
en colère contre lui: je l'aime beaucoup, et nous sommes les meilleurs
amis du monde; la vivacité de mes paroles était puisée dans le sujet
de notre conversation, car nous parlions des horribles cruautés qui
sont exercées dans l'île Maurice sur les pauvres esclaves.

--Je voudrais bien connaître votre langue, mon frère, j'aimerais tant
à vous écouter! Si j'avais compris vos paroles, j'aurais passé une
nuit calme; car, ignorant le sujet de votre conversation, j'ai
beaucoup pleuré, j'avais tant de chagrin de vous croire fâché contre
une personne qui vous aime!

Je rassurai bien tendrement l'adorable jeune fille, et nous reprîmes
avec joie notre route. De Ruyter vint nous rejoindre, et nous nous
trouvâmes bientôt sur une plaine élevée nommée Vacois, au milieu de
l'île. Notre montée avait été très-difficile et très-rude. Devant
nous, au centre de la plaine que nous traversions, se trouve la
montagne pyramidale dont j'ai déjà parlé, et qu'on nomme le _piton du
Milieu_. Sur notre droite s'étendaient le port et la ville de
Saint-Louis. Vers le sud, nous découvrîmes de grandes et magnifiques
plaines, dont la riche végétation se mire dans une belle rivière; et
vers le nord, d'autres plaines se penchant vers la mer: elles
paraissaient les unes arides, les autres cultivées. On distinguait çà
et là des champs de cannes à sucre, d'indigo et de riz. Du sud à
l'est, le pays volcanique et montagneux est couvert de jungles et
d'anciennes forêts, mais le nord-est est presque une surface plane.
Dans la plaine où nous nous trouvions, il y a un grand nombre de mares
d'eau qui forment de jolis lacs, et à l'époque des grandes pluies, le
débordement de ces lacs rend la plaine marécageuse et la couvre de
cannes, de roseaux et d'herbes gigantesques.

Telle était la magnifique scène qui se déroulait sous nos yeux. Le
soleil, qui s'était levé à l'est au-dessus de la montagne, dispersa
les brouillards jaunes du matin et découvrit entièrement les beautés
mystérieuses de cette île, fraîche et radieuse comme une vierge
sortant du bain.

Nous mîmes pied à terre pour nous reposer sous l'ombrage d'un groupe
de bananiers qui semblaient s'être plu à dessiner un cercle enchanté
autour d'un chêne incliné vers le lac, dont l'eau, claire et limpide
comme un diamant, avait une incommensurable profondeur. Des poissons
rouges de la Chine jouaient sur la surface de l'eau, et les
mouches-dragons rouges, vertes, jaunes et bleues volaient en
bourdonnant autour de nous.

Interrompus dans leurs ablutions matinales, le chaste pigeon ramier et
la blanche colombe s'envolaient vers les bois; la perdrix grise
courait se cacher, les oiseaux aquatiques plongeaient dans l'eau,
tandis que les perroquets jaseurs caquetaient sur les arbres comme des
femmes mariées en mauvaise humeur. Pendant le bruissement harmonieux
de ses fuites, de ses gais ramages, le nonchalant babouin au ventre
rebondi mangeait avec la gloutonne voracité d'un moine: il était
inattentif à tout ce qui ne tendait pas à gorger de bananes son
insatiable panse.




LV


On nous avait dit à l'île Maurice que le lac auprès duquel nous nous
reposions possédait des crevettes aussi grosses que des homards, et
que des anguilles avaient quinze ou vingt pieds de longueur.

Les deux principales rivières de l'île prennent leur source dans cette
plaine; en marchant elles augmentent leur volume par le tribut que
leur payent une infinité de ruisseaux, jusqu'à ce qu'elles arrivent à
être fortes et puissantes. Coulant parallèlement pendant quelque
temps, elles finissent, en rivales bien apprises, à tenter de se
surpasser en largeur et en vélocité. Après cette lutte ambitieuse et
coquette, elles se séparent; l'une va forcément à droite, l'autre à
gauche, arrosent leurs districts respectifs, et finissent par payer à
leur tour un tribut au puissant océan.

Après avoir rassasié nos sens de la vue des incomparables beautés de
cette riche nature, nous fûmes obligés de penser à des choses moins
poétiques et moins délicates, car nos estomacs demandaient à grands
cris d'être promptement restaurés. Nos gens placèrent devant nous les
mets favoris des marins, c'est-à-dire du poisson, des fruits, des
légumes, nourriture simple et sans apprêt, dont nous savourâmes les
délices avec un zèle vraiment sacerdotal.

Vers la fin de ce frugal déjeuner, nous retombâmes insensiblement dans
la contemplation des sublimes merveilles que renfermait cette île. La
tiède chaleur du soleil levant faisait monter vers nous le parfum des
citrons, des oranges, des framboises, celui encore plus doux des
mangoustans sauvages et des fraises. Ces enivrantes odeurs se mêlaient
à celles des herbes et des arbrisseaux aromatiques dont la vallée
envoyait l'encens confondu avec la rosée du matin. L'air pur et frais
des premières heures du jour, en se pénétrant de toutes ces émanations
embaumées, remplissait nos coeurs et nos sens d'un indéfinissable
bien-être. Mes membres étaient si légers, si souples, si élastiques,
qu'il ne m'eût pas semblé impossible de devancer à la course les cerfs
en émoi que nous apercevions traversant les clairières pour se
précipiter dans la profondeur des couverts.

Le plaisir que je ressentais se communiqua à Zéla; elle effeuillait
des fleurs en nous montrant, sous ses beaux sourires, l'émail de ses
dents de perle.

Nous mangions pour la première fois ensemble le pain et le sel, et
quand je lui en fis l'observation, elle me dit gaiement:

--Il faut aujourd'hui, mon frère, que nous soyons bons amis, et si
vous tenez à suivre les coutumes de notre pays, vous ne devez plus
froncer les sourcils en me regardant, parce que je suis votre hôte
jusqu'à ce que le soleil se couche et se lève de nouveau.

En nous promenant ensemble, j'aidai Zéla à cueillir des fleurs, et je
l'interrogeai sur leur classification, non sur celle que leur assigne
la botanique, mais les poëtes orientaux qui ont chanté l'amour.

De Ruyter interrompit notre douce causerie en nous criant qu'il
fallait nous mettre en route.

Après avoir laissé le lac à notre droite, traversé la base du _piton
du Milieu_, sur un terrain volcanique et réduit en poudre, nous nous
dirigeâmes vers le sud et nous nous trouvâmes bientôt dans des plaines
entourées de montagnes.

Ces plaines vertes, bordées de bois sombres, se trouvaient coupées par
des marais remplis de vétyver, de fougère, de mauve, de bambous
ondoyants et de tabac sauvage. Nous aperçûmes encore des plantations
de manioc, de maïs, de patates, de cotonniers, de cannes à sucre, de
café et de clous de girofle. Après avoir traversé ces vastes champs,
nous franchîmes des canaux, dont l'eau claire et limpide coulait sans
bruit, réfléchissant dans son onde cristalline des chênes nains, des
oliviers d'un vert sombre, près desquels fleurissait le figuier au
fruit rouge comme une fraise. Plus loin le majestueux palmier, isolé
de tout entourage, élevait vers le ciel sa tête couronnée d'un unique
fruit, et quand ce roi de la végétation perd son diadème, semblable
aux monarques de la terre, il cesse de vivre en cessant de régner.

Nous pénétrâmes bientôt dans les sauvages forêts où poussent l'arbre
de bois de fer, le chêne, le cannellier noir, le pommier, l'acacia, le
tamarin et la muscade. Le chemin que nous suivions était couvert comme
une charmille par des vignes vierges, du jasmin et une multitude
infinie de plantes rampantes d'un rouge brillant. Ces plantes avaient
si épaissement entrelacé leurs vivants cordages, que ni le soleil ni
la tempête ne pouvaient les pénétrer. Si, par hasard, un rayon égaré
trouvait un passage au travers de cet épais treillis, il ne lui était
possible d'étendre sa lumineuse clarté que sur une touffe de violette
ou de fraisier. La bienfaisante chaleur de ce doux rayon réchauffait
le fruit et la fleur, qui grandissaient avec force, en regardant d'un
air de commisération les pâles et frêles enfants de l'obscurité.

Les songes les plus poétiques des rêveurs ne pourront jamais inventer
de plus radieuses, de plus admirables merveilles que celles que nous
présentait cette nature sauvage et si réellement idéale. Ces
retraites, ombragées par de grands arbres verts, ces gazons émaillés
de fleurs suaves, me semblaient la demeure d'un peuple de génies, et
je considérais notre passage comme une odieuse profanation de leurs
droits divins.

Pour la première fois de ma vie, les belles voix d'Aston et de de
Ruyter me parurent discordantes, leurs formes si magnifiquement
dessinées, leurs fronts fiers, mais hâlés, ne me paraissaient
nullement en harmonie avec le lieu dans lequel nous nous trouvions.

--Ils sont fort déplacés ici, pensais-je en moi-même, le véritable
encadrement qui puisse faire ressortir leurs martiales figures est le
pont d'un vaisseau armé en guerre.

J'avais beau chercher à les assimiler à l'entourage de féerie
qu'embrassait ma vue, il m'était impossible de les grouper, ni par la
pensée, ni par les yeux, d'une façon assez avantageuse pour les faire
contribuer à la splendeur de la scène. Le regard le plus bienveillant,
le plus favorablement disposé, ne pouvait les prendre que pour des
démons, des jungles _admee_ (hommes sauvages), des orangs-outangs ou
des centaures.

La vieille nourrice Kamalia, suivie de deux esclaves noirs, marchait
derrière nous, et je fus si certain, dans la fièvre de mon
imagination, qu'elle était ou une sibylle ou une sorcière accompagnée
de deux démons prêts à exécuter les plus horribles enchantements, que
je commençai à maudire l'obscurité de la forêt en désirant de revoir
le soleil. Zéla arrêta tout à coup son cheval, et la sorcière noire,
toujours suivie de près par les deux démons, s'approcha de la jeune
fille.

Sous l'influence de mon étrange hallucination, je me précipitai vers
Zéla, je saisis la bride de son cheval, dont j'excitai vivement la
marche. J'avais peur de voir ma petite fée se transformer en faon
blanc et s'élancer vers les bois. La suite de cette métamorphose
devait m'envelopper dans la peau d'un chien noir et me condamner à
poursuivre la fugitive dans les mystérieux sentiers de cette
ténébreuse et impénétrable forêt.

Mes craintes se dissipèrent un peu quand je vis Zéla maintenir avec
force l'impétuosité de son cheval, qui voulait s'élancer en avant, et,
penchée vers moi, me dire de sa voix musicale:

--Laissez-moi libre, mon frère, vous allez me faire tomber; marchez un
peu en avant, je désire parler à Kamalia et lui demander le nom des
belles fleurs rouges qui sont sur cet arbre. Oh! regardez, ce ne sont
point des fleurs, mais de petits oiseaux; vous les avez effrayés en
voulant arrêter ma marche. Quel malheur! ils se sont enfuis.

Revenu à moi, je communiquai en riant mes chimériques angoisses à la
jeune fille.

--Et, me demanda-t-elle, quelle figure avais-je prise dans votre
esprit avant d'être transformée en faon?

--Vous, chère, vous êtes le doux Ariel, l'esprit enchanteur de ce
bois, votre demeure, votre empire. Rien d'humain ne doit vous
entourer, car chaque chose humaine a sa faiblesse ou son défaut. Ici,
il y a des murs de fleurs pour vous cacher à tous les regards: vous
vivrez comme les abeilles, comme les brillants oiseaux que vous venez
d'admirer, de parfums, de fruits et de rosée.

--Ce bois est un séjour vraiment enchanté, mon frère, je partage votre
admiration; mais je ne voudrais pas y vivre toute seule, puis je ne
saurais être heureuse emprisonnée: fleurs ou barreaux, marbre ou
pierre, les murs sont toujours sombres, et j'aime la liberté,
l'espace, le caprice qui m'emporte où m'appelle ma fantaisie.

--Ma bien-aimée, répondis-je à Zéla, je resterai avec vous comme votre
esclave.

--Mon esclave! oh! non, non, non, pas d'esclave; vous avez dit hier
qu'il ne devait point y en avoir, je pense et je dis comme vous: la
liberté pour tous.

Le sentier que nous suivions s'élargit bientôt; son obscurité se
dissipa, et nous atteignîmes l'entrée d'une grande plaine.
L'éblouissante clarté d'un ciel limpide, brillamment inondé par les
rayons du soleil, nous rendit presque aveugles.

En traversant une rivière sur un pont rustique, je reconnus la main de
de Ruyter dans la construction forte et élégante de ce pont. Après
avoir gravi de nouveau un sentier très-irrégulier, nous montâmes, au
travers d'une longue allée d'arbres et de buissons, sur une
plate-forme élevée. Sur cette plate-forme était assise la maison de de
Ruyter.

--Aston, criai-je joyeusement au lieutenant, voici notre résidence, je
suis certain que c'est bien elle. Quel autre que de Ruyter aurait eu
l'esprit de trouver cette délicieuse, cette ravissante situation!
Toutes les beautés que nous avons admirées ne sont point comparables à
celles qui environnent ce charmant séjour. La possession de ce
paradis terrestre doit satisfaire à jamais toutes les ambitions, tous
les désirs d'un homme; car la nature y a jeté à profusion toutes ses
parures pour le rendre parfait.

--Vous dites vrai, me répondit Aston en regardant autour de lui et
dans l'immensité de l'espace; quelle magnificence! quelle grandeur! je
n'ai jamais rêvé rien d'aussi splendidement beau.

--Allons, allons, cria de Ruyter, descendez de cheval; demain, vous
aurez la journée entière pour admirer tout cela. Maintenant il faut
songer au repas; votre mari, continua de Ruyter en se tournant vers
Zéla, n'est bon à rien, si ce n'est cependant à rôder dans les
déserts; regardez, mon enfant, il a choisi la place la moins ombragée
du jardin, afin de recevoir sur sa tête toute la chaleur des rayons du
soleil. Par le ciel! je crois qu'il ôte son turban; il serait un saint
parmi les Raypaats (descendants du soleil).

Zéla accourut vers moi et me dit doucement:

--Ne restez pas au soleil, mon frère; dans ce moment-ci sa chaleur est
très-dangereuse. Voyez comme les boutons et les fleurs cherchent à
échapper à son brûlant contact, en fermant leurs corolles et en se
cachant sous l'ombre des feuilles, qui baissent également avec
tristesse leur tige fatiguée. Les oiseaux, les insectes sont tous
endormis dans les bois; il n'y a pas un animal qui ose rester sans
abri quand la chaleur est aussi étouffante. Tout dort maintenant; le
vent même est allé se cacher dans les cavernes que nous avons vues ce
matin sur le rivage. Il n'y a que la méchante mouche qui soit
éveillée; elle ramasse les vapeurs empoisonnées pour s'en faire un
venin, et la nuit elle jette son cri de guerre; puis elle perce avec
sa lance le doux et bienfaisant sommeil: la mouche est le mauvais
esprit des ténèbres et le sommeil en est le bon. Venez, mon frère, le
capitaine l'ordonne, et vous obéissez mieux à sa voix qu'à celle de
Zéla.

Je suivis la jeune fille, en pensant qu'elle avait fait une très-jolie
description de la tribu des mouches.

Tout le monde mit pied à terre sous une verandah, et nous fûmes
conduits par de Ruyter dans l'intérieur de la maison. Une double
rangée de persiennes protégeait les appartements contre les ardeurs du
soleil, et laissait l'air et le vent circuler par les ouvertures en
toute liberté. La salle d'entrée occupait le tiers de la maison: elle
était pavée en grands carreaux de marbre blanc, et un bassin d'une
forme ovale, rempli d'eau, jetait dans l'air la fraîcheur la plus
suave.

En visitant le jardin, je découvris une citerne dont l'eau, après
avoir arrosé la terre, formait une cascade et allait sauter de rocher
en rocher, jusqu'à ce qu'elle eût atteint la rivière, dont on voyait,
des hautes fenêtres de la maison, la nappe calme et argentée.

De Ruyter avait fait creuser la montagne jusqu'à la source d'une de
ces fontaines, dont il dirigeait le cours dans ses terres.

Autour de la salle dans laquelle nous étions entrés s'étendait un
large divan garni de coussins; les murs étaient ornés d'armes
indiennes et européennes pour la chasse, mêlées à des dessins et à des
gravures de prix.

Zéla et ses femmes furent conduites dans une aile de la maison, et sur
la porte d'entrée de l'appartement qui s'y trouvait était écrit ce mot
en caractères persans: _Le Zennanah_.

--Cette désignation, nous dit de Ruyter, est une fantaisie de
l'artiste qui a peint l'intérieur de la maison; car votre Zéla est la
première femme qui entre ici.

Après avoir montré à Aston la chambre qui lui était destinée, de
Ruyter se tourna vers moi et me dit:

--Je crois, mon Trelawnay, qu'une chambre entourée de murailles ne
pourrait convenir à votre esprit errant: nous vous laisserons aller çà
et là; du reste, je sais que vous le feriez sans ou avec ma
permission. Si vous avez besoin de quelque chose, frappez dans vos
mains, et si ces besoins sont des besoins réels, ils seront à
l'instant satisfaits. Quant aux choses luxueuses, j'évite ce luxe du
climat; mais il n'est pas défendu. La défense n'atteint jamais son but
et met une valeur sur des ombres. Quand la cloche sonnera une heure,
le déjeuner sera servi dans la salle.




LVI


Quand de Ruyter nous eut quittés, Aston s'écria d'un ton surpris:

--Que veut-il dire? Quel est le sens réel de sa phrase? Parle-t-il
bien sérieusement du luxe intérieur de sa maison, de ce luxe dont la
grandiose simplicité surpasse les splendeurs les plus raffinées et les
plus exquises de la civilisation?

--Je crois, répondis-je en riant, que de Ruyter se moque de nous, ou
qu'il cherche à se mettre en garde contre les excès complimenteurs de
notre juste admiration.

--Vous avez peut-être raison, mon cher Trelawnay, reprit mon ami; mais
une chose dont je suis bien certain, c'est qu'un long séjour dans
cette royale résidence du désert nous rendra fort difficiles sur le
choix d'une habitation, en les faisant toutes paraître à nos yeux plus
laides et plus sales qu'une hutte irlandaise.

Tout en causant, nous nous promenions autour de la salle, et j'allais
proposer à Aston de m'accompagner dans le jardin, lorsque la cloche
dont nous avait parlé de Ruyter annonça que le déjeuner était servi.

Nous nous mîmes à table.

--Je crains fort, mon cher Trelawnay, me dit de Ruyter en riant, que
vous ne soyez un triste convive, si la reine des abeilles ne daigne
pas abandonner en votre faveur les coutumes de son pays pour se
conformer à celles du nôtre.

Une femme fut appelée, et je lui donnai l'ordre d'aller chercher lady
Zéla. Après d'assez longues hésitations entremêlées de pourparlers, la
jeune fille se décida à se rendre à nos prières.

Une couche disposée à la hâte reçut la belle Arabe, qui ne s'était
jamais assise sur une chaise.

Les jolis petits doigts de Zéla essayèrent vainement de se servir pour
manger d'une vilaine fourchette de fer: leurs gracieux et impuissants
efforts donnaient à tous les gestes de la jeune fille une si adorable
gaucherie, qu'après avoir contemplé un instant son léger embarras, je
lui ôtai la fourchette des mains en la priant de m'apprendre à me
servir de mes doigts pour ramasser les grains de riz servis sur mon
assiette et les porter à mes lèvres; mais la leçon, rieusement donnée,
fut très-peu profitable, car l'impatience me faisait avaler ensemble
et le riz et la chair du poulet.

Zéla sortit de table avant la fin du déjeuner, et nous promit
gracieusement que sa présence charmerait notre promenade du soir.

Quand les débris du repas eurent été remplacés par le café et les
pipes, nous nous couchâmes sur les divans qui entouraient la salle, et
nos yeux, alanguis par la fatigue, se reposèrent doucement dans la
contemplation de l'eau limpide du bassin, qui ressemblait à une glace
entourée d'un cadre de marbre. Trop heureux pour analyser nos
jouissances et nous faire part mutuellement des sensations de
bien-être qui remplissaient nos coeurs, nous restions silencieux, et
cet engourdissement moral se répandit peu à peu sur la nature
physique; car nous tombâmes, sans nous en apercevoir, dans le repos
d'un profond sommeil.

       *       *       *       *       *

Deux heures après nous sortions du bain, et on nous apportait des
rafraîchissements avec une corbeille remplie de fruits et de
confitures. Quand nous eûmes savouré le jus acide de la grenade et
celui de l'orange mêlé à de l'eau glacée, nous rentrâmes dans la
salle, où du café brûlant et nos pipes nous aidèrent à attendre sans
impatience la disparition du soleil derrière les montagnes. À la chute
du jour, Zéla se rendit à notre appel, et nous visitâmes les terres
cultivées qui entouraient la maison de de Ruyter.

Un sentier sablonneux, ombragé d'arbres touffus, nous conduisit par
une montée facile dans une chambre d'été, dont la construction
extérieure, aussi bien que la couleur des murs, ressemblaient
exactement aux draperies d'une tente. Des fenêtres de cette chambre on
découvrait un panorama magnifique, car toutes les mystérieuses beautés
de l'île se montraient sans voile: d'un côté, les plaines laissaient
pleinement voir leur robe de pourpre et d'émeraude; de l'autre, la mer
et le port entier de Bourbon s'offraient aux regards.

--Je vois le vaisseau! s'écria Zéla en frappant joyeusement ses
petites mains l'une contre l'autre; regardez, mon frère, ne dirait-on
pas qu'il est tout près de nous?

Armé d'un télescope, je vis si distinctement le grab, que mon
imagination me montra aussitôt Louis-le-Grand, l'air empressé,
égorgeant des tortues sous la banne du pont.

Je sortis avec Zéla de la chambre d'été, et j'allai m'asseoir sur un
morceau de rocher, qui formait un dôme arrondi au-dessus d'un profond
abîme. Des hauteurs de ce trône improvisé je pus, sans être importun,
suivre des regards les mouvements légers et souples de Zéla, qui
voltigeait, comme une abeille, de fleurs en fleurs, d'arbres en
arbres, effleurant tout du bout de ses jolis doigts, penchant sur
chaque arbuste ou sur chaque buisson sa jolie tête et ses beaux yeux
rayonnants de plaisir.

Les mouvements gracieux et élégants du corps, l'adresse modeste et
dégagée des gestes atteignent dans l'Est une réelle perfection. Comme
si elle redoutait la rivalité de l'art, comme si elle s'en indignait,
tout en dédaignant de le combattre, la nature a jeté là ses dons les
plus rares, les plus précieux et les plus recherchés. Innés chez ce
peuple, ils sont défigurés sous la laide forme de l'affectation dans
les pays qu'on appelle civilisés; la beauté du corps, la majesté
simple et naturelle des gestes, la grâce des mouvements, cet ensemble
des qualités extérieures qui ont un charme si séduisant, a déserté les
villes populeuses pour se jeter dans les déserts et dans les
montagnes. La beauté vit là; elle joue avec les enfants, elle pare le
front des jeunes filles, elle flotte sur l'aile du pigeon ramier, elle
étincelle dans le brillant et doux regard de la sauvage gazelle.

Un enfant du désert ressemble à une vigne vierge étendant avec
profusion ses branches couvertes de feuilles. Arrêtez cette
croissance, taillez la vigne, rendez-la productive, et vous aurez un
vilain feuillage et une mesquine vendange. La vigne et l'olivier sont
les enfants des collines et des sables, ils sont nourris par les
rayons du soleil; libres de grandir, ils deviennent splendides. Le
cheval du désert et l'antilope sont les plus rapides et les plus
beaux des animaux.

Le majestueux roi des oiseaux, ce roi dont le plumage voltige sur le
diadème des souverains du monde ou se penche en triomphe sur un
corbillard royal, habite les landes sablonneuses.

Les fruits les plus riches, les fleurs les plus belles, l'air le plus
odoriférant, l'eau la plus limpide, se trouvent dans les plaines, dans
les rochers, dans les sables, et sont tous nourris dans la solitude
par le soleil de la liberté.

C'est là que l'homme parle avec son Dieu jusqu'au moment où le coeur,
rempli d'amour et d'admiration, divinise ses sentiments.

J'ai vu les vierges de l'Est (Zéla en était une) aussi ignorantes que
ses plus sauvages enfants, et dont la beauté exquise ferait tomber le
ciseau des mains des sculpteurs grecs. J'ai regardé leurs formes,
leurs traits, l'expression de leurs figures, et tout se mêlait si
harmonieusement ensemble, que je ne pouvais pas comprendre qu'il fût
possible de rester froid devant tant de beauté, en cherchant à
découvrir si les lignes étaient de la forme grecque ou romaine. Il
serait plus facile au hibou de regarder le soleil sans en être ébloui,
qu'à un homme de coeur et d'imagination de contempler avec calme
l'idéale beauté des vierges de l'Est.

La plus belle et la plus délicieuse de ces vierges était à mes yeux ma
jeune et charmante femme. Zéla venait d'atteindre sa quinzième année;
et quoique ne pouvant, même dans l'Est, être considérée comme une
femme faite, son développement précoce donnait des promesses de la
plus rare beauté. Élevée dans l'ombre, Zéla avait le teint pâle, et
cette pâleur de camellia paraissait de l'albâtre au milieu des femmes
brunes qui entouraient la jeune fille. La largeur et la profondeur du
front de Zéla, clair et poli comme de l'ivoire, étaient à moitié
cachées par une magnifique couronne de cheveux fins, abondants et
légèrement ondulés.

Ses yeux étaient expressifs, même pour une Orientale, mais ni
brillants, ni saillants; ils étaient aussi doux que ceux d'une grive,
lorsque le calme du repos ne laissait ni la joie, ni la douleur, ni la
surprise y jeter leur brillante étincelle de satisfaction ou de
souffrance. Les cils d'ébène qui ombrageaient ce beau regard étaient
extraordinairement longs, et quand la jeune fille dormait, ils se
pressaient contre ses pâles joues en y jetant le doux reflet de leur
ombre. La bouche était pleine d'harmonie et de grâce; la figure,
petite et ovale, était fièrement portée par un joli cou aux mouvements
onduleux; les membres de Zéla, longs, pleins et arrondis, avaient des
gestes vifs et légers.

Au moment où j'analysais les rares perfections de la jeune fille, elle
se tenait debout sous l'ombrage d'un arbre dont les languissantes
branches tombaient en grappes autour d'elle. Cet arbre indou cache,
dit-on, dans ses feuilles fermées, l'asile d'une fée. Je crus que
Zéla, leur reine, était descendue de sa demeure de verdure pour
folâtrer un instant sur un gazon de fleurs, et, sous la fascination de
cette idée, je descendis rapidement auprès d'elle.

--J'ai guetté votre chute, lui dis-je en la prenant dans mes bras,
chère enfant! Je vous tiens, je vous garderai auprès de moi.

--Oh! mettez-moi par terre, s'écria la jeune fille effrayée, vous me
faites mal. Je ne suis pas tombée; laissez-moi, je vous prie,
laissez-moi m'en aller.

--J'y consens, si vous voulez me promettre de ne pas fuir, de ne pas
remonter dans le feuillage de cet arbre, votre féerique habitation.

--Je ne vous comprends pas, me répondit Zéla en ouvrant de grands
yeux; laissez-moi, vous me serrez avec trop de violence.

Je posai doucement la jeune fille à terre et je lui fis part de mes
craintes; mais elle m'écouta à demi, car, à peine libre, elle courut
vers sa vieille nourrice d'un air aussi effrayé qu'un jeune levraut.

Le lecteur aurait tort s'il m'accusait d'exagération dans l'éloge que
je fais des Arabes de l'Inde. S'il doute de ma véracité, il en croira
peut-être mieux les paroles d'un savant voyageur tout à fait exempt de
préjugés. Ce voyageur dit:

«Les Arabes sont nombreux dans l'Inde; ce sont des hommes magnifiques,
au teint blanc, aux formes belles, osseuses et musculeuses; leurs
mines nobles, leurs costumes pittoresques, leurs regards intelligents,
hardis, etc, etc.»

Ceci est donc le portrait du père de Zéla. Sa mère, d'une beauté
célèbre, avait été apportée du Caucase géorgien, et le hasard de la
guerre l'avait faite deux fois captive. La naissance de Zéla fut la
mort de cette femme, et elle quitta le monde, heureuse d'y laisser sa
vivante image.

Zéla était belle, plus belle que je n'ai pu la décrire, car je ne suis
pas versé dans la science des paroles, et les paroles sont souvent
impuissantes à représenter ce que l'oeil voit, aussi bien qu'à
exprimer ce que le coeur ressent.




LVII


Quand je rejoignis Aston et de Ruyter, je les trouvai en train de
discuter sur la nécessité de faire une visite officielle au commandant
de Saint-Louis. Comme cette visite, dont ils fixèrent l'heure pour le
lendemain, ne me paraissait ni agréable à faire ni urgente à mes
intérêts personnels, je priai de Ruyter de vouloir bien m'en
dispenser. La soirée se termina très-agréablement, quoiqu'il y eût
manqué, pour l'entière satisfaction de mon coeur, la présence aimée de
la belle Arabe.

Obligés de nous lever le lendemain aux premiers rayons du soleil, nous
nous couchâmes de bonne heure, et, si Aston et de Ruyter se
reposèrent, il me fut bien impossible de trouver le sommeil. Mon
esprit inquiet me jeta bientôt hors du lit et hors de la maison.
J'errai dans les champs, je pris un bain, je tuai les heures, et je
vis arriver, sans avoir fermé les yeux un instant, les splendides
lueurs de la plus belle journée.

Quand mes deux amis parurent, nous allâmes visiter les plantes et les
arbrisseaux que de Ruyter avait apportés des différentes îles de
l'archipel des Indes. De Ruyter avait une grande passion pour le
jardinage, la construction et l'agriculture. Il aimait l'île Maurice,
non-seulement pour la douceur de son climat, mais encore pour la bonté
de son terrain, qui produisait toute chose et en profusion.

--J'ai questionné sur leur bonheur, nous dit-il, toutes sortes de
gens, même des princes, et j'ai vu que les hommes heureux, mais
heureux dans toute l'acception du mot, sont les jardiniers. Je
confesse avec franchise que si le hasard ne m'avait pas fait marin,
j'aurais été, par choix, un modeste cultivateur.

Il n'existe pas dans le monde un fruit ou une fleur qui soit resté
inconnu à de Ruyter. Il avait tout vu, tout recueilli, tout réuni dans
son jardin, et au milieu de cette quantité innombrable d'arbres et de
plantes, il y en avait au moins le quart qui m'étaient complétement
inconnus. À l'exception de la plate-forme, sur laquelle était bâtie la
maison, et qui comprenait le jardin, les terres d'alentour étaient
incultes. On avait en partie déraciné tous les arbres, en laissant çà
et là des groupes de cannelliers ou de chênes d'une hauteur
prodigieuse.

La maison n'avait qu'un seul étage. Sa façade regardait le sud, en
dominant une plaine; la mer formait l'horizon au nord-ouest, et l'est
déployait un immense rideau de bois, de précipices et de rochers. À
l'exception d'une plaine voisine de la maison, rien n'indiquait le
travail de la culture; on se serait cru dans la solitude d'un immense
désert, si, dans le clair-obscur des avenues et des sentiers qui
coupaient cette plaine, on n'eût découvert des chaumières de bois. De
Ruyter avait eu le soin de faire produire à ses terres les choses
indispensables à la vie, et de les peupler de travailleurs heureux
dans leur dépendance libre.

--Il serait, nous dit-il, plus avantageux, d'après les règles du
calcul, d'ensemencer la terre des grains, des fruits ou des végétaux
qu'elle reproduit avec le plus d'abondance, pour en échanger le
surplus inutile à la consommation de la maison contre les choses de
luxe qui y manquent: mais, outre la satisfaction que je ressens de
voir tout le monde heureux autour de moi, j'ai le plaisir de la
distraction, le bonheur de la santé et celui plus grand encore
d'améliorer la cruelle destinée de ceux qui souffrent sous les
impitoyables lois d'un système détestable, d'un système que j'abhorre,
mais auquel malheureusement il m'est impossible d'apporter des
remèdes: ce système est celui de l'esclavage.

J'ai fait pour le bien-être des noirs tout ce que j'ai pu; vous ne
trouverez pas un seul esclave dans mon domaine. Le pain que vous
mangez n'est peut-être pas le meilleur, le plus blanc, le plus exquis
des pains, mais il n'est ni aigri ni taché par le sang ou les larmes
d'un pauvre captif surchargé de travail. Une centaine d'esclaves, que
j'ai rachetés ou trouvés libres, sont devenus mes fermiers.

Je reçois d'eux une partie des fruits de la terre: un m'apporte tous
les ans du blé, un autre du café, et ainsi de tous. J'ai donc de cette
manière du riz, du sucre, des épices, du coton, du tabac, du vin, de
l'huile, enfin tout ce que la terre produit. Je dispose à ma guise du
superflu des choses que vous mangez; ici ce sont les fruits d'un
travail libre, et je crois que cette connaissance des faits vous
rendra la modeste chère que je vous fais faire infiniment plus
savoureuse.

Je ne suis point un de ces pédants et lourds moralistes qui prêchent
l'émancipation des nègres en faisant des pas de géant pour fuir
l'exécution de leurs pompeuses paroles, ni un de ces gaillards qui
examinent la doctrine d'un tailleur avant de se hasarder à porter
l'habit qu'il leur a fait, quoiqu'ils n'aient pas l'idée honnête et
juste de le lui payer. Je regarde la perfection de l'ouvrage et non la
piété de ceux qui l'ont fait, et je suis mieux servi par des gens
libres, travaillant de bonne volonté, que par des mains d'esclaves
sans coeur.

La visite que de Ruyter et Aston devaient faire au commandant de
Saint-Louis fut remise au lendemain, et nous procédâmes à nous occuper
suivant la loi de nos fantaisies. De Ruyter traça le plan d'un
pavillon qu'il voulait construire, comme un _zennanah_, pour les
femmes. Aston arracha des pommes de terre et des yams; moi, je
construisis un berceau de bambous entrelacés, et je plantai sous son
abri notre arbre mystique, le jahovnov chéri de ma chère Zéla.

Après avoir terminé mon petit travail, la fatigue d'une nuit sans
repos se fit sentir: elle affaiblit mes forces, et, n'ayant ni
l'envie ni la prudente pensée de gagner mon lit, je me couchai sous
l'ardeur d'un soleil brûlant, près du faible ombrage d'un
laurier-rose, et je m'endormis profondément.

Je fus éveillé par la chaleur intense des rayons du soleil, qui
dardaient sur moi leur fulgurante lumière. Je sentais que ma tête,
presque sans abri, allait être livrée à la flamme de cette lave
ardente, et que j'en éprouverais de vives douleurs. Mais mes forces
étaient tellement abattues, que je n'avais pas l'énergie de me
relever.

Au moment où j'allais forcer la paresse à se plier aux ordres de la
raison, j'entendis un léger frôlement. D'où pouvait-il provenir? Tout
en m'adressant cette question, je restais immobile, car j'étais étendu
sur la terre avec tant d'indolence, que je ne pouvais ni remuer ni
regarder, quoique mon ouïe fût violemment tendue dans la direction de
l'indistinct murmure qui venait de se faire entendre. Je sentais
pourtant qu'il était nécessaire de quitter la position nonchalante que
j'avais prise, car le bruit augmentait de minute en minute. «C'est
peut-être un serpent» pensai-je en moi-même. Ce rapide soupçon fut
bientôt détruit par le souvenir de l'assurance que de Ruyter m'avait
donnée qu'il n'y avait dans l'île aucun reptile venimeux. J'écoutai
encore, et, toujours immobile, je me dis: «Ce sont des lézards qui
attrapent des mouches;» au même instant, je sentis sur mon front un
toucher froid et dont la douce sensation me fit soudain ouvrir les
yeux. Zéla et Ador, la petite esclave malaise, cherchaient à me
garantir contre les rayons du soleil en plaçant sur ma tête un morceau
de feuille de palmier tallipot, car une feuille entière a quelquefois
trente pieds de circonférence.

Quand Zéla s'aperçut que j'étais éveillé, elle voulut s'enfuir, mais
je saisis avec promptitude l'ourlet de son ample pantalon brodé, et je
lui dis en souriant:

--Laissez-moi vous remercier, chère.

--Non, je ne suis pas contente de vous; pourquoi vous coucher ainsi au
soleil? Ne savez-vous pas que sa chaleur est plus dangereuse que la
morsure du _chichta_? et que, si elle tombe sur un front nu, elle est
plus fatale que le _bahr_?

--Douce Zéla, pourquoi êtes-vous venue ici?

--Pour cueillir des fruits.

--Pour quelle raison avez-vous apporté cette feuille de palmier? il
n'y en a pas de ce côté du jardin.

Les yeux de la jeune fille découvrirent l'arbre que j'avais planté; et
elle me répondit vivement:

--Pour qui pensez-vous donc que j'aie pu l'apporter? J'ignorais que
vous étiez assez imprudent pour vous coucher au soleil; ma feuille est
destinée à couvrir le jahovnov.

--Comment avez-vous appris, chère soeur, que je l'avais planté? je
n'en ai parlé à personne.

Zéla rougit, et je lus dans ses yeux charmants, dans l'expression de
ses traits, ce limpide miroir de l'âme, que je ne lui étais plus
indifférent. Je pris la main de la jeune fille, et nous regagnâmes
l'habitation le sourire aux lèvres et la joie dans le coeur.




LVIII


À la porte de la maison nous rencontrâmes de Ruyter, qui dit à Zéla:

--J'allais vous rendre une visite, chère lady, et vous demander une
tasse de ce café exquis que fait si bien la vieille Kamalia.

--Venez, je vous en prie, capitaine, répondit en souriant la jeune
fille; ma nourrice excelle, il est vrai, dans l'art de distiller les
liqueurs; elle fait non-seulement de très-bon café, mais encore des
sorbets délicieux, et son _arekec_ est excellent; de plus, la science
de Kamalia ne se borne point à cette seule connaissance; elle est
très-savante, car elle sait lire dans les vieux livres de notre pays
et dans un ciel plein d'étoiles.

--Son air antique me laisse croire, répondit de Ruyter, qu'elle a
étudié dans des papyrus, et je ne serais pas étonné si elle pouvait
découvrir le mystère des hiéroglyphes.

Nous nous rendîmes au _zennanah_, et quand la vieille gouvernante nous
eut comptés sur ses quatre maigres doigts, elle alla remplir le rite
sacré qui n'est jamais négligé dans l'Est, celui de présenter des
rafraîchissements sans la cérémonie avare et sans coeur qui est
usitée en Europe, cérémonie qui consiste à demander aux visiteurs
s'ils veulent oui ou non prendre quelque chose, puis à les regarder
d'un air féroce s'ils acceptent l'offre.

Je suivis Kamalia pour apprendre comment se fait le véritable café
oriental.

Les musulmans seuls savent faire le café, car les liqueurs fortes leur
étant défendues, leur palais est plus fin et leur goût plus exquis.

Un feu brillant de charbon de terre brûlait dans un poêle; Kamalia
prit quatre poignées de baies de moka, pas plus grandes qu'un grain
d'orge (ces baies avaient été soigneusement choisies et nettoyées),
puis elle les mit dans une casserole de fer où elles furent lestement
rôties; la vieille femme ne les retira de cette casserole qu'au moment
où elles eurent atteint une couleur d'un brun foncé; les baies trop
cuites furent enlevées et les autres mises dans un grand mortier de
bois pour y être broyées. Réduit en poudre, le café fut tamisé au
travers d'un morceau de drap en poil de chameau, et, pendant cette
opération, une cafetière qui contenait quatre tasses d'eau bouillait
sur le feu. Quand la gouvernante se fut assurée de la finesse de la
poudre de café, elle la versa dans l'eau, replaça la cafetière sur le
feu, et, au moment où ce mélange fut sur le point de bouillir, elle
ôta la cafetière, la frappa contre le poêle et la remit sur les
charbons; cette dernière opération fut répétée cinq ou six fois.

J'ai oublié de dire que Kamalia avait mis dans le café un très-petit
morceau de macis, mais pas assez cependant pour qu'il fût possible
d'en distinguer la saveur. Pour faire ainsi le café, il faut que la
cafetière soit en étain et sans couvercle, autrement il serait
impossible que l'ébullition pût former sur sa surface une épaisse
couche de crème.

Quand le café fut tout à fait ôté du feu, Kamalia le laissa reposer un
instant et le versa dans les tasses, où il garda pendant quelques
instants une onctueuse couche de crème.

Ainsi préparé, le café a non-seulement une délicieuse odeur, mais
encore le goût le plus exquis. On pourrait croire que l'opération est
ennuyeuse à faire, à en juger par mon récit; elle n'est cependant ni
longue ni difficile. Kamalia demandait deux minutes par personne, de
sorte que pour quatre tasses elle avait employé huit minutes.

Zéla nous offrit le café; la petite esclave malaise la suivait auprès
de chacun de nous, portant dans ses mains des confitures et de l'eau.
Après avoir servi le café, Zéla m'apporta une chibouque (pipe turque),
car quand une femme arabe est dans son propre appartement, elle emplit
et allume une pipe, mais seulement pour son père ou pour son mari.
Zéla ôta de ses lèvres de corail le pâle bout d'ambre de la pipe et me
l'offrit, en croisant ses mains sur son front, puis elle me quitta
pour s'occuper d'Aston et de de Ruyter.

La seule boisson admissible pour conserver la sensibilité du goût,
pendant qu'on respire la vapeur de cette exquise et inestimable
feuille qui pousse à Chiraz, sur un bras de mer, à l'est du golfe
Persique, est le café comme je l'ai dépeint, ou le jus d'un fruit
dans de l'eau glacée, ou bien encore du thé du Tonkin, cueilli pendant
que les feuilles étaient imbibées de la rosée du matin. Pour bien
faire le thé, il faut choisir les meilleures feuilles et les mettre
dans l'eau un instant avant qu'elle ne bouille, et non les étuver
comme on fait en Europe. Quand les feuilles commencent à s'ouvrir,
l'infusion est piquante et aromatique, sans être ni devenir amère ou
fade. Les fumeurs raffinés ont une antipathie prononcée pour les
liqueurs fortes, parce qu'ils trouvent qu'elles affaiblissent la
sensation délicate du palais, en détruisant la saveur de la pipe.

Le père de Zéla était profondément versé dans l'art de fumer, et il
avait initié théoriquement sa fille dans ses mystères les plus cachés,
comme étant une partie indispensable de l'éducation féminine, et de
Ruyter, qui n'était point ignorant de cette science pratique, nous
disait entre deux nuages de fumée odorante:

--Je considère les perfections des femmes européennes comme des pièges
dans lesquels les imbéciles seuls se laissent attraper. Ces femmes
n'ont généralement aucune connaissance utile; elles sont coquettes,
vaniteuses, et ressemblent beaucoup au muckarungo, au pimpant paon, ou
au geai bigarré, stupide, arrogant et bavard, et cependant elles se
moquent des filles arabes, les traitent de barbares, parce qu'elles
seules ont l'esprit d'apprécier les choses utiles.

Les femmes arabes savent fabriquer des étoffes, en faire des
vêtements, semer le blé, le broyer et en confectionner le meilleur
pain, chasser et tuer l'antilope ou l'autruche, et les faire cuire de
plusieurs manières. Fidèle au serment d'amour qui l'attache à un
homme, l'Arabe est active, vigilante, dévouée, courageuse; sa poitrine
et son amour sont le bouclier qui protége, qui sauve quelquefois leur
mari. Quant à la beauté des femmes en général, c'est une question qui
ne peut être résolue que par le goût.

À Siam et à Arracan, les grandes oreilles et les dents noires sont
trouvées charmantes, et, en Chine et en Tartarie, la beauté consiste
en de grosses lèvres. Dans d'autres parties de l'Europe, les points de
beauté sont considérés homogènes à ceux d'un cheval; il faut là
grandeur, largeur et solidité de structure. En Angleterre, il y a une
race amazone qui est arrivée à réunir en elle les perfections du
cheval, du boeuf et du chêne. Mais ceux qui aiment les formes
délicates, friandes et féminines doivent les chercher dans les pays ou
fleurissent le cerba aux belles fleurs cramoisies, la datte et
l'ondoyant bambou, car ces arbres aiment les coins les plus sauvages
de la nature, et refusent de mêler leurs beautés avec le jungle et
surtout avec les plantes cultivées.

Le lendemain matin, Aston et de Ruyter se rendirent à Port-Louis pour
faire au commandant de la ville la visite qui avait été projetée. Je
regardai partir mes deux amis, et, fort peu désireux de les
accompagner, je pris une bêche et je me rendis dans le jardin.

Zéla commençait à se plaire auprès de moi, et je n'étais réellement
heureux que pendant les heures qui nous réunissaient soit dans le
_zennanah_, soit à l'heure des repas ou des promenades.

La figure si placide et si calme de la jeune fille s'animait un peu;
la pâleur des joues avait fait place à l'incarnat du bonheur; nous
étions pourtant l'un et l'autre bien ignorants de l'amour. Malgré les
fautes que je faisais en parlant la langue arabe, nous causions assez
bien sur les sujets ordinaires, mais nous étions également novices
dans le langage du coeur. La violence de mes passions, violence qui me
rendait si impétueux, était maintenue par la plus grande sensibilité.

Je ne pouvais trouver des paroles assez tendres, assez émouvantes pour
exprimer mes nouveaux sentiments, car leur profondeur exigeait, pour
être bien comprise, la perfection de l'éloquence. Si j'essayais de
parler, les mots expiraient sur mes lèvres, et quand j'étais assis
auprès de Zéla, sous l'ombre d'un arbre, nous causions à l'aide des
antiques caractères de son pays, et ces caractères sont pour des
amoureux bien supérieurs à l'alphabet de Cadmus.

Nous dessinions sur le sol rouge et sablonneux des images d'oiseaux,
de vaisseaux, de maisons, et à ces hiéroglyphes nous ajoutions le
langage muet des fruits et des fleurs. Ces figures charmantes, nos
regards, le doux mouvement des lèvres de Zéla, le toucher de nos mains
unies me semblaient une langue éloquente, et surtout fort
intelligible. Le temps passait aussi rapidement que les petites
bouffées du vent qui agitaient la surface miroitante de la citerne ou
que celles qui courbaient, en nous effleurant, la tige des fleurs.

Après avoir longuement causé, nous nous promenions çà et là, ravageant
le jardin, le dépouillant à plaisir de ses plus beaux fruits, et nos
grandes disputes avaient pour cause la grosseur ou la maturité d'un
fruit. Zéla s'animait dans ses éloges sur la fraîcheur d'une datte,
moi je soutenais que rien ne pouvait surpasser l'ananas à la fière
crête ou le doux brugnon. Pendant l'ébat de cette joyeuse querelle,
Aston, qui s'était tout doucement approché de nous, s'écria en riant:

--Le mangoustan est le meilleur des fruits, car non-seulement il a une
saveur personnelle, mais encore celle du brugnon, de la datte et de
l'ananas.

--Eh quoi! Aston, vous êtes là? Je vous croyais parti pour la ville;
mais c'est trop tard maintenant, le soleil est chaud. Pourquoi
n'êtes-vous pas allé avec de Ruyter?

--Vous rêvez, répondit Aston. De Ruyter et moi nous sommes partis il y
a de cela six heures, et nous sommes de retour. Midi vient de sonner,
nous vous avons cherché partout; le dîner est prêt.

--Vous plaisantez, très-cher. Zéla et moi nous sommes ici depuis une
heure.

--Éveillez-vous, rêveur que vous êtes! et regardez le soleil. Ne
voyez-vous pas qu'il a passé le sud, et qu'il plane maintenant
au-dessus de votre tête? Il faut en vérité qu'il ait affecté votre
cervelle! Mais, allons, Trelawnay, levez-vous: nous qui comptons le
temps par nos appétits et les dates du calendrier, nous avons besoin
de quelque chose de plus substantiel et de plus solide que la délicate
nourriture de l'amour.

Étonnés de comprendre avec quelle rapidité le temps s'était écoulé,
nous rentrâmes à la maison, et, ignorante de tout artifice, Zéla ne
sut répondre aux railleries de de Ruyter que par cette phrase ingénue:

--Je ne savais pas qu'il était si tard, et je crains d'avoir trop
dormi.

Comme j'avais, ainsi que Zéla, mangé beaucoup de fruits, nous avions
parfaitement oublié l'heure du dîner.

--Le commandant de Port-Louis désire vous voir, me dit de Ruyter. Il
nous a tous invités à dîner, et Aston a été reçu avec la plus grande
bonté.

Quelques jours après, de Ruyter décida que le lendemain, à la pointe
du jour, nous nous rendrions à la ville. En conséquence, aux premiers
rayons de l'aurore, nous nous mîmes en route. Nous passâmes le
_Piton_, et, par un chemin assez beau, nous arrivâmes à la ville de
Port-Louis. Sur ce côté, les montagnes penchent aussi doucement vers
la mer, que de l'autre elles s'élèvent hautes et escarpées. Les
terres voisines de la ville étaient bien cultivées; des groupes de
jolies cabanes, aux verandahs vertes, étaient dispersées çà et là
dans des plantations, et ces plantations étaient séparées les unes
des autres par des avenues d'arbres. Ces arbres étaient des vacours
impénétrables, à cause de l'épaisseur et de la quantité de leurs
feuilles hérissées et pointues. Nous vîmes une grande variété de
bananiers et de champs d'ananas fermés par des haies de pêchers, de
roses persanes et par un magnifique arbrisseau indien, nommé le
_neshouly_, puis encore, pareil à un saule pleureur, le bambou qui
penchait sa tête sur la rivière d'un air amoureux de sa gracieuse
forme.




LIX


En arrivant à la ville, qui est bâtie près du port, à l'entrée d'une
charmante vallée que nous venions de franchir, et au-dessus de
laquelle était une montagne, nous passâmes devant d'assez jolies
maisons entourées de jardins remplis de fruits et de fleurs. Après
avoir traversé les faubourgs, nous franchîmes plusieurs rues sales,
étroites, dépavées, aux maisons construites avec des matériaux
mélangés de mauvaises pierres, de boue et de bois. En approchant du
havre, nous découvrîmes la maison du commandant, et les vilaines
habitations qui entouraient cette résidence lui donnaient l'apparence
extérieure d'un magnifique palais.

Le commandant nous reçut avec une politesse parfaite, avec cette
politesse française qui contraste si vivement avec les manières du
grossier et roide Anglais au pouvoir, qui, du haut de sa puissance,
regarde chaque étranger comme un importun, et lui demande d'un air
bourru:

--Que voulez-vous, monsieur?

Si, contre sa nature, ce personnage vous engage à entrer dans
l'intérieur de sa maison, et si vous trouvez sa femme, qui n'est point
préparée à recevoir votre visite, elle rougit de colère, et, après
avoir adressé à son mari quelques mots à demi prononcés, elle sort du
salon comme une furie; à moins que vous n'ayez personnellement ou par
un moyen quelconque la puissance de calmer cette femme, elle sera de
mauvaise humeur pendant toute la durée du jour, et à ses yeux vous
passerez éternellement pour un importun.

La réception que nous fit le commandant français fut tout à fait
différente, car il nous accabla de prévenances et d'amitiés.

Pendant qu'on préparait des rafraîchissements, il m'entraîna dans le
boudoir de sa femme et lui dit:

--Ma chère, je vous présente un jeune chef arabe.

Quand le commandant nous eut quittés, la dame me fit asseoir à côté
d'elle sur un canapé, et m'adressa, sans en attendre la réponse, une
foule de questions, ne mettant pas un seul instant en doute que je
n'étais pas ce que je semblais être.

--Vous êtes fort beau, me dit-elle, mais vos châles sont encore plus
magnifiques que vous. Je désirerais bien savoir s'ils sont de
véritables cachemires. Pourquoi rasez-vous votre tête? Croyez-vous à
la vierge Marie? Avez-vous jamais aimé? Voudriez-vous être baptisé?

Les mains de la dame étaient aussi vives que sa langue, et elle me
déshabillait presque pour examiner plus à l'aise chaque partie de mes
vêtements.

--Votre peau est bien douce, reprit-elle après un court silence, et
vous n'êtes pas très-noir. Les femmes arabes sont-elles belles?
Aimez-vous les Françaises? Mon intention est de rentrer bientôt en
France. Je ne puis plus supporter ni la chaleur, ni l'entourage d'un
peuple barbare, ni le manque absolu d'une société amusante; les choses
indispensables au bien-être de l'existence sont ici en profusion, mais
j'en suis lasse, car elles ne satisfont plus que des besoins
matériels.

L'arrivée de de Ruyter suspendit pendant quelques minutes le bavardage
de l'éloquente dame, et elle accueillit mon ami avec un empressement
qui prouvait la haute considération qu'elle avait pour son hôte. Pour
elle, de Ruyter était le seul gentleman de l'île; il avait passé
plusieurs années à Paris, et elle lui parlait sans cesse de cette
chère ville.

--Cher de Ruyter, ce garçon vous appartient-il? Où l'avez-vous trouvé?
Il me plaît beaucoup, et je suis positivement déterminée à l'emmener
avec moi à Paris. Pensez donc à la magique sensation qu'il y fera!
N'est-il pas surprenant que ces peuples, qui vivent dans les déserts
avec des lions et des tigres, aient un air si distingué et se
comportent d'une manière si convenable? Mon cher de Ruyter, vous
faites-vous une idée de ce que sera ce garçon quand il aura passé un
hiver à Paris, et appris à valser? La belle et chère créature!
Souvenez-vous bien que vous m'avez donné ce garçon, de Ruyter. Qu'il
met donc bien son turban! Quel est votre nom? Allons, montrez-moi
comment vous pliez vos châles; tout Paris raffolera de vous.

Madame *** bavarda ainsi jusqu'à ce que l'accès de fatigue la
contraignît à se taire, puis elle protesta qu'il lui serait impossible
de supporter que je la quittasse un instant. Elle se coucha sur le
canapé et me dit de lui donner un _punka_ et un éventail.

--Ah! s'écria-t-elle, qui voudrait vivre dans un pays où la chaleur
est si insupportable; on ne peut dire un seul mot de bienvenue à un
ami sans être près de mourir de fatigue. Je vous assure que ce mois-ci
je n'ai pas prononcé vingt paroles. Ce garçon doit être bien las
aussi. Vous connaissez notre maison, de Ruyter, et je vous prie--voilà
une chère créature!--de m'envoyer quelques-unes de mes femmes et de me
passer cette eau de Cologne.

Après un magnifique déjeuner, le commandant nous conduisit, avec le
capitaine et quelques officiers de la corvette, qui était alors à
Port-Louis, dans un cabinet de lecture que les marchands avaient
établi là; nous trouvâmes rassemblées les principales personnes
militaires, civiles et mercantiles du pays. Le commandant fut prié de
lire une lettre de remercîments, adressée par tous les habitants de
l'île au capitaine de la corvette, aux officiers, à de Ruyter, en un
mot à tout l'équipage du grab et de la corvette, pour le grand service
qu'ils avaient rendu en exterminant les pirates de Saint-Sébastien.

Le capitaine français dit que le succès de l'entreprise devait être
attribué à l'adresse et à l'intrépidité de de Ruyter.

Après cet éloge, auquel répondirent des félicitations chaleureuses, le
commandant offrit aux capitaines des vaisseaux deux belles épées, et
au premier lieutenant et à moi deux coupes d'argent avec des
inscriptions dessus.

Pour se conformer à un désir exprimé par de Ruyter, le commandant de
l'île ne fit aucune mention de la frégate anglaise.

Après avoir pris quelques rafraîchissements, feuilleté des livres et
parcouru des journaux, nous nous séparâmes.

À notre rentrée dans la maison du commandant, où un dîner public
devait se donner le soir, nous trouvâmes sa femme, qui voulait
absolument nous contraindre à dormir pendant la chaleur de la journée,
mais je pris la fuite et je me rendis sur le port.

Le magnifique schooner américain était là, et j'aurais volontiers
consacré mon séjour à Port-Louis à la contemplation de ses formes
merveilleuses, si les plaintes des esclaves chancelants sous leurs
lourds fardeaux, si leurs fronts couverts de sueur, leurs yeux
fatigués et leurs dos meurtris ne m'eussent chassé loin de ce triste
spectacle.

Je poursuivis ma promenade autour de Port-Louis. La ville a une
population de dix-sept à dix-huit mille âmes, et il y a au moins huit
cents Européens. Le reste est un mélange de toutes les nations, ce qui
fait que le nombre des esclaves y est énorme. Ces esclaves sont
presque tous natifs de Mozambique, de Madagascar ou de différentes
îles. La ville n'emploie pour le transport de ses marchandises ou de
ses denrées ni chevaux ni charrettes, et les esclaves et les buffles
sont les bêtes de somme. Je pénétrai dans les cabanes des natifs et
je causai avec eux jusqu'au moment où l'heure m'annonça qu'il était
temps de rentrer dans la maison du commandant.

À la nuit tombante, notre hôte nous conduisit jusqu'au dehors de la
ville, et nous quitta en nous engageant à aller lui rendre visite
toutes les fois que nous voudrions bien songer à lui.




LX


J'éprouvais une si ardente impatience de rentrer à la maison, que je
n'accordai aucun égard au paysage.

--Quelle opinion avez-vous de cette dame? me demanda de Ruyter.

--C'est un ange de douceur; elle a un caractère divin, des sentiments
et un courage de lionne! Quoiqu'elle soit très-silencieuse, elle est
spirituelle, parce que son silence est la timidité d'une méditation
profonde, car des yeux si beaux et une bouche si adorable ne peuvent
être sans signification.

--Arrêtez là, mon jeune ami, vous en avez assez dit. J'admets qu'elle
possède les beautés de sa nation, c'est-à-dire la jeunesse et la
toilette; quant aux charmes que vous énumérez si pompeusement, je ne
suis pas sur la voie qui peut me les faire découvrir, et je n'ai même
aucune idée de leur mystérieuse existence. J'ai vécu, Trelawnay.
Appelez-vous timidité l'air et les manières d'une courtisane? Quant à
sa profonde méditation, vous pouvez tout aussi bien appeler
contemplatifs les criards perroquets. Vous parlez encore de son
extrême silence, mais je préférerais être couché dans un gouffre avec
un ouragan sur ma tête, ou bien encore être condamné aux galères, que
de supporter l'horrible torture d'entendre parler une Française une
heure par jour dans un climat des tropiques.

--Une Française! m'écriai-je, de qui parlez-vous?

--De qui? Mais de quelle autre personne, pensez-vous que je puisse
parler, si ce n'est de la femme avec laquelle nous avons passé la
journée?

--Ah! je l'avais tout à fait oubliée; j'ai cru que vous me parliez de
Zéla.

--Ah! ah! répondit de Ruyter en riant, vous êtes le garçon qui écrivit
à son père en finissant ainsi sa lettre:

«Ma bien-aimée Zéla, je suis toujours à toi.»

Je vous croyais plus grand dans vos vues que cela, Trelawnay. Les
esprits sérieux ne doivent jamais se laisser assujettir par un ennemi
aussi rampant et aussi faible que l'amour. Vous vous nourrissez d'un
poison qui tuera les nobles sentiments de votre coeur et l'énergie de
votre nature; vous avez maintenant dans le sein un feu aussi
inextinguible que celui qui brûle dans le flanc de cette montagne.
Souvenez-vous de mes paroles, mon garçon; il vous détruira comme ce
volcan détruira cette montagne, quoiqu'elle soit de granit.

Pauvre enfant, je vous plains, car je vois que vous êtes déjà soumis
et résigné comme un esclave sans espoir, résigné et soumis à la plus
énervante des passions humaines!

Les femmes ressemblent à des plantes parasites qui jettent leurs
sauvages tendrons sur un arbre, sur deux, sur trois, jusqu'à ce que,
devenues un dur cordage, elles étranglent ceux qu'elles embrassent.

Votre front grand et ouvert indique un jugement qui, à sa maturité,
devra écraser la vile passion au premier jour de sa naissance. Des
hommes comme vous, Trelawnay, sont créés pour accomplir de nobles et
grandes choses, pour faire des actions qui les placent au-dessus de la
faiblesse du genre humain; ils ne doivent consacrer leur temps ni aux
idées étroites et intéressées, ni aux plaisirs d'un seul individu,
quelque digne qu'il en soit. Comment, vous vous livrez à l'amusement
puéril de caresser une pauvre petite babiole, une poupée d'enfant!

Me voyant silencieux et attristé, de Ruyter termina son discours par
la citation d'une phrase de son auteur favori (Shakspeare), mais,
comme tout le monde, il citait dans l'espoir de gagner sa propre
cause:

«Réveillez-vous, enfant, et le faible, le lascif Cupidon desserrera de
votre cou son étreinte amoureuse, et, comme une goutte de rosée
rejetée de la crinière d'un lion, il tombera à vos pieds.»

Pour adoucir la peine qu'il m'avait faite, de Ruyter ajouta:

--Je ne blâme pas positivement l'amour que vous avez pour Zéla: elle
est votre femme, et, de plus, digne d'être aimée; mais je blâme une
affection exclusive qui vous fait perdre votre temps et vos talents,
et ils peuvent l'un et l'autre être utilement employés.

Quand de Ruyter eut épuisé un sujet de conversation auquel mon silence
donnait des limites restreintes, il essaya de réveiller en moi
l'intérêt que j'avais autrefois pour mes devoirs particuliers.

Je répondis peu à ses bienveillantes paroles, et, pour éviter une plus
longue discussion, je donnai un coup de cravache à mon cheval, et je
laissai de Ruyter causer avec Aston.

En galopant vers la hauteur sur laquelle était située la maison, je
fus très-surpris de voir que les fenêtres et les jalousies de la salle
du milieu étaient hermétiquement fermées. La soirée était fraîche, le
soleil avait disparu derrière les collines; à l'ouest, une douce brise
venant de la mer faisait bruire les arbres et demandait l'ouverture de
toutes les croisées. Un malheur devait être arrivé, pour que la
préoccupation empêchât de prendre le soin habituel de changer l'air
des appartements. Comme Zéla occupait entièrement mes pensées, malgré
la censure que de Ruyter venait de me faire sur l'amour, je sautai à
bas de mon cheval, je brisai une jalousie, et je tombai dans la salle.

La soudaine transition de la lumière à une complète obscurité
m'empêcha de distinguer les objets.

--Qui est là? criai-je vivement.

--Fermez la fenêtre, me répondit une voix, fermez la fenêtre; elle se
sauvera; fermez vite.

En avançant, je fis un faux pas et je tombai dans le bassin.

La voix vociférait toujours:

--Fermez la fenêtre. Ah! elles se sauveront! elles se sauveront!

Je sortis du bassin, et en regardant autour de la salle, je vis une
forme longue, maigre et sombre qui s'avançait vers moi.

Je reconnus bientôt le pas flasque et le visage fantastique de Van
Scolpvelt.

D'une main le docteur tenait une lanterne, et de l'autre il
brandissait un long bambou blanc.

Il passa près de moi sans me regarder, car ses yeux, presque hors des
orbites, dévoraient le plafond.

Après avoir fermé la fenêtre, il murmura:

--Elles ne se sont pas échappées, les voilà, et l'air leur a fait du
bien; elles étaient un peu étourdies, mais elles ont repris leur
vivacité première. Eh bien! c'est vraiment merveilleux; regardez...
Ah! c'est vous, capitaine?... Je croyais que c'était un des noirs; je
suis content que vous soyez venu, car vous serez enchanté de voir les
jolies bêtes qui folâtrent dans l'air.

--Que voulez-vous dire, docteur? Je ne vois rien; je crois, en vérité,
qu'une vision diabolique occupe votre esprit; il le faut vraiment pour
que vous ayez la force de supporter l'étouffante atmosphère de cette
chambre.

--Je ne sens pas la chaleur, répondit Van Scolpvelt. N'ouvrez pas les
fenêtres, regardez-les, je vous en prie.

--Je les vois et j'entends leurs faibles cris. Que faites-vous
renfermé avec ces oiseaux? Êtes-vous en train de les ensorceler?

--Des oiseaux, hum! des oiseaux! Elles ne sont pas plus des oiseaux
que moi, elles sont vivipares et classées dans le même rang que les
animaux, et que vous-même. L'autre jour, quand je vous ai envoyé mon
Spallanzani, vous l'avez rejeté. Eh bien! si vous l'aviez lu, vous ne
seriez pas si ignorant; une chauve-souris un oiseau!

--Allons, Van, ouvrez les fenêtres, j'ai mal au coeur.

--Mal au coeur! qu'est-ce que cela fait, ne suis-je pas ici? Je désire
vous faire voir le secret de l'expérience. Ne croiriez-vous pas, en
regardant leurs mouvements, qu'elles ont l'usage de leurs orbes
visuels? Imaginez-vous qu'ils ont été brûlés!

--Brûlés?

--Oui, il y a une demi-heure.

--Quelle est la brute qui a fait cela?

J'ouvris la porte et je vis accourir Zéla, qui me dit en pleurant:

--Je suis bien contente que vous soyez revenu; cet horrible Indien
jaune a attrapé des chauves-souris et il leur a arraché les yeux avec
des aiguilles brûlantes.

Voici ce qui était arrivé. En venant rendre visite à de Ruyter, le
docteur avait trouvé des chauves-souris dans les trous d'un vieux mur
en ruine. Il en avait attrapé trois, aveuglé deux avec un fil de fer
rouge, et après avoir arraché les yeux à la troisième, il les avait
mises en liberté dans la chambre, afin de voir s'il leur était
possible de diriger leur vol avec la même rapidité et la même
précision qu'avant d'être si horriblement privées de la vue. Van
nommait cela une expérience intéressante, délicieuse, et surtout
satisfaisante.

--Spallanzani, me dit-il, a fait ce même essai sur la chauve-souris
ordinaire, mais moi j'essaye sur la classe vampire. Ce soir je
résoudrai une autre question. On dit que les chauves-souris sont de si
admirables phlébotomistes qu'elles insinuent leurs langues,--qui sont
pointues comme les plus fines lancettes,--dans les veines des
personnes endormies; elles se servent de leurs longues ailes comme
d'un éventail pour rendre le sommeil plus calme, puis elles extraient
une énorme quantité de sang. Ces vampires ailés préfèrent les veines
qui sont derrière le cou ou sur les tempes. Quelquefois la victime
meurt insensiblement, affaiblie degré à degré par la perte de son
sang.

Maintenant, capitaine, vous qui êtes jeune, échauffé, fiévreux; vous
dont les veines sont grandes et pleines, vous devez aller reposer
cette nuit à côté de ce vieux mur. Je réglerai la quantité de sang
qu'aspirera le vampire, et je m'engage à empêcher que vous saigniez
après, ce qui constitue le seul danger de cette expérience. Pensez
au bienfait dont vous doterez la science, car si le succès couronne
notre tentative, les ventouses, les sangsues, enfin tous les moyens
employés pour ôter le sang seront avantageusement remplacés par cet
inestimable phlébotomiste. Vers le matin nous ferons l'examen de la
construction physiologique de la langue du vampire, car peut-être y
découvrirons-nous un moyen pour perfectionner les lancettes dont on
se sert usuellement.

Échauffé par ses désirs, le docteur devint éloquent, et son éloquence,
que n'interrompit pas l'arrivée de de Ruyter et d'Aston, me faisait
rire aux éclats.

Comme je savais qu'il était parfaitement inutile de disputer avec Van
Scolpvelt, je me contentai de refuser nettement sa charmante
proposition en lui exprimant l'horreur que je ressentais pour tout ce
qu'il avait déjà fait.

Le docteur se tourna vers Aston et vers de Ruyter en les suppliant
l'un et l'autre, toujours au nom de la science, de se soumettre à
cette savante expérience. Mais les trouvant sourds à ses ardentes
prières, le docteur donna à ses traits la mine la plus plaintive et la
plus attendrissante, et dit à Zéla:

--Et vous, me...

La jeune fille n'en écouta pas davantage; elle se sauva avec la
rapidité d'un lièvre.

Van Scolpvelt gronda sourdement contre l'égoïsme des hommes, contre la
légèreté d'esprit des femmes, puis il dit d'un air inspiré:

--Eh bien, ce sera moi! oui, moi! Je me coucherai auprès du mur; qu'on
m'y fasse immédiatement porter une couche ou des tapis suffisants.




LXI


Aston et moi nous nous jurâmes de punir Van Scolpvelt de sa cruauté
envers les chauves-souris. Notre plan d'attaque fut arrêté, et pendant
que de Ruyter tint compagnie au docteur, je me fis suivre de deux
garçons noirs afin d'examiner sur toutes leurs faces les localités du
puits. Bâti à la façon orientale, ce puits était large, profond, et
des marches de pierre cassées, usées, conduisaient à la proximité de
l'eau. Couchées au centre d'une végétation de plantes grasses, de
fleurs gluantes, les marches étaient glissantes, et les excréments des
chauves-souris, le passage des crapauds, ne contribuaient pas
faiblement à les rendre fort dangereuses. Quand je fus parvenu, avec
une peine inouïe, à descendre ce gluant escalier, je plongeai un
bambou dans l'eau afin de me rendre compte de sa profondeur; cette
profondeur n'était que de trois pieds.

J'envoyai un garçon me chercher le hamac de de Ruyter, et nous le
plaçâmes, la tête sur les marches du puits, en passant une corde dans
les anneaux qui étaient à chaque bout; à ces deux soutiens nous
joignîmes une seconde corde mise transversalement, afin de donner de
la roideur au hamac quand le docteur y serait étendu.

Les branches d'un grand arbre ombrageaient l'ouverture du puits, nous
attachâmes une poulie à la plus forte des branches, à celle dont le
feuillage nous parut assez épais pour dissimuler le jeu de la poulie.
Ceci fait, j'instruisis les noirs de mes projets; je leur appris les
rôles qu'ils avaient à jouer, et je les emmenai à la maison, pour les
habiller suivant les exigences du devoir qu'ils devaient
consciencieusement remplir.

En entrant dans la salle pour appeler de Ruyter,--car il avait été
convenu qu'Aston resterait avec le docteur pour l'amuser jusqu'à
l'heure qui devait sonner le repas,--je fus obligé de m'arrêter pour
écouter avec une juste admiration le discours prononcé par le savant
Esculape.

--Je voudrais, criait Van Scolpvelt d'une voix stridente, je voudrais
que ma mère ne m'eût point donné la vie, ou bien encore que cette vie
m'eût été accordée par le ciel mille années avant cette époque de
ténébreuse ignorance, époque désastreuse, qui laisse lâchement dépérir
la science. Si les hommes étaient sages, sensés ou seulement
raisonnables, ils eussent fait des prodiges pour activer la marche
tortueuse de la science. Elle se serait avancée à la voix protectrice
de l'encouragement, à l'aide des protections du pouvoir; elle eût
prospéré, grandi, et son éclatante lumière serait venue dissiper les
sombres nuages qui nous enveloppent. Le chimiste et sa batterie
galvanique ne seraient pas en train de détruire, mais de créer! Ô ma
mère, si vous étiez arrivée jusqu'à cette sombre période, si vous
aviez connu une époque de faiblesse telle, qu'il soit impossible au
savant de trouver un homme assez généreux pour se coucher auprès d'un
puits! Qu'auriez-vous dit dans la stupeur de votre affliction? vous,
ma mère, qui m'aimiez, vous qui ne révériez que la science et moi,
votre unique enfant; et, en aimant ce fils de vos entrailles, vous
aimiez encore la science! la science, à laquelle j'avais consacré mes
jours et mes nuits; et vous savez, ma mère, avec quelle ardeur les Van
Scolpvelt ont poursuivi leur divine, leur sainte profession. Vous
souvient-il encore du jour où les suites d'une trop grande application
à l'étude vous donnaient une vive douleur à l'oeil? cette douleur
s'augmenta, et je vous dis:

--Ma mère, si vous ne me laissez pas arracher votre oeil, vous aurez
un cancer.

--Mon fils, ôtez-le.

Ce fut votre seule réponse. J'enlevai à l'instant votre oeil, et vous
ne laissâtes échapper ni une plainte, ni un regret, ni un soupir;
votre beau front rayonna de joie, car la main de l'opérateur avait été
calme, légère, sûre et ferme; et, ajouta Van Scolpvelt avec
exaltation, où trouveriez-vous aujourd'hui une pareille femme?

Notre réponse fut un immense éclat de rire.

Van Scolpvelt se leva furieux; il alluma, en grondant de sourdes
paroles, l'inséparable amie de ses études, son _écume de mer_, et il
se rendit au jardin en rappelant à Aston qu'il avait promis d'aller,
d'heure en heure, lui rendre visite dans sa couche aérienne.

Nous préparâmes aussitôt les noirs aux rôles qu'ils avaient à jouer.
Avec de la chaux liquide, de Ruyter dessina sur le corps nu des
jeunes garçons des lignes blanches, et dont l'éclat ressortait
vivement sur la teinte noire de leur peau; ces lignes donnaient à nos
acteurs une apparence de squelette réellement effrayante. Ce ne fut
pas tout; nous attachâmes à leur dos, en forme d'ailes, des archets
malais couverts de papier noir rayé de blanc, ensuite nous leur mîmes
entre les mains des aiguilles à coudre, liées ensemble avec du fil,
mais séparées les unes des autres comme celles dont les matelots se
servent pour tatouer leur peau.

Vers minuit, Aston et de Ruyter se placèrent au bout du cordage qui
devait être hissé au moment du signal. Sans être ni vu, ni entendu,
je me glissai sous l'arbre qui avoisinait le puits, et les garçons
spectres se cachèrent sous les buissons de chaque côté du hamac.
Les noires chauves-souris voltigeaient les unes autour du puits,
les autres au-dessus de la tête de Van Scolpvelt, qui était couché
sur le dos, et qui semblait les regarder avec une anxiété curieuse
et non effrayée. Van s'était muni d'un bandage, afin d'arrêter
l'écoulement du sang, quand, en sa qualité de médecin, il se serait
écrié:--Arrêtez! assez!...

Le plus profond silence régnait dans le jardin. Je donnai le signal de
l'entrée en scène. Aussitôt les spectres se levèrent, et leur voix
criarde jeta un hurlement aigu; ils battirent bruyamment leurs ailes,
et vinrent envelopper le docteur dans les pans du hamac. Un second
signal éleva l'amant de la science au-dessus de l'arbre, et, quand il
redescendit à la hauteur du puits, les noirs gambadèrent autour du
docteur et le piquèrent du bout de leurs aiguilles avec une rapidité
si légère et à la fois si tourmentante, que le docteur dut se croire
la proie d'un essaim de guêpes sauvages.

Après cette seconde scène, nous précipitâmes le hamac dans les
profondeurs du puits; alors le spectacle devint étrange: troublées
dans leur retraite, les chauves-souris s'élancèrent dehors en battant
confusément leurs ailes; les crapauds et les rats augmentèrent le
tapage, et ce fut la symphonie la plus horriblement discordante que
j'aie jamais entendue. Quand le hamac fut posé au fond du puits, nous
poussâmes ensemble le cri aigu des Indiens; ce cri retentissant
effraya tous les habitants du puits, qui sortirent en désordre de leur
sombre demeure.

Pour nous, qui ne faisions que regarder dans le puits, ce spectacle
était épouvantable, et pour celui qui était au centre même de
l'insurrection, il devait être horrible.

Je commençai à comprendre que mon espièglerie pouvait devenir
dangereuse, et je fis part de mes craintes à de Ruyter.

--Ne vous tourmentez pas, me répondit-il, Van Scolpvelt a le coeur
d'un stoïcien; c'est sa philosophie ou sa peur,--car ces deux
sentiments ne sont pas incompatibles, quoiqu'ils doivent l'être,--qui
l'empêche d'appeler au secours.

--Chut! dis-je tout bas, j'entends sa nageoire agiter l'eau; il se
remue, écoutez: son coassement s'élève plus haut que celui des
crapauds.

Nous entendîmes Van marmoter des plaintes en faisant des effort
inutiles pour se délivrer de sa prison. Il clapota dans l'eau quelques
instants, et resta enfin silencieux.

Nous étions assez certains de ne faire qu'une méchanceté sans
conséquence pour ne pas nous effrayer du silence de Van. Une heure
s'écoula. À la dernière minute de cette éternité (pour le docteur),
Aston se dirigea vers le puits d'un air nonchalant, parut très surpris
de ne pas trouver le docteur, et l'appela en arpentant le jardin dans
toutes les directions. J'avais suivi Aston, et nous approchâmes
doucement du puits. Van se débattait dans l'eau en maudissant le jour
de sa venue dans le monde, les chauves-souris, le puits et tous les
diables qui se trouvaient dedans. Ces malédictions étaient proférées
en hollandais, en latin et en anglais. Aston daigna enfin entendre la
voix du docteur; il s'exclama, s'attendrit, s'indigna, et nous
courûmes chercher des cordes et des lumières.

Un garçon descendit dans le puits, attacha une corde autour des reins
du docteur, et nous le hissâmes jusqu'aux dernières branches de
l'arbre avec une telle rapidité, que le pantalon et la chemise du
pauvre savant se déchirèrent par lambeaux.

Quand le docteur fut déposé par terre, il était tellement épuisé,
tellement ému, qu'il lui fut à peine possible de respirer. La
résurrection de Lazare ne donne qu'une faible idée de la figure de Van
Scolpvelt, dont la pâleur livide prenait, sous la terne lueur de nos
lanternes, des teintes cadavéreuses. La tête du docteur oscillait sur
ses épaules; ses jambes pliaient comme des bambous sous les caresses
du vent; son cou, ses mains et son front étaient couverts d'une vase
verte; ses cheveux longs et minces pendaient comme ceux d'une sirène;
les sourcils de Van se tenaient droits, et son regard effaré
paraissait aussi bourru et aussi furieux que celui d'un chacal pris
dans un piége.

Quand il se sentit en état de marcher, il nous tourna le dos et se
dirigea vers la maison sans répondre un seul mot à nos pressantes
questions.

--Eh bien, docteur, lui demandai-je, avez-vous vu les vampires? Qui
donc vous a poussé dans le puits? Avez-vous été saigné?

Van Scolpvelt me regarda d'un air féroce et ne répondit rien.

On lui prépara un verre de skédam; il le but sans mot dire, passa une
chemise et se coucha sur le divan de la salle.




LXII


Le lendemain, munis de nos lances, Aston et moi, nous grimpâmes le
côté boisé de la montagne. Après avoir rôdé pendant quelque temps,
nous suivîmes le cours d'une petite rivière qui était à moitié
consumée par l'aride chaleur d'un temps sec et sans air. Les eaux de
cette rivière serpentaient sous l'ombrage des arbres et des
arbrisseaux qui, maintenus dans leur verdure par l'humide contact de
l'eau, se penchaient amoureusement vers leur faible nourrice pour lui
payer en retour de ses bienfaits le tribut de leur ombre.

Le soleil brûlant dévorait comme un ardent incendie tout ce qui
affrontait ses rayons. Le chêne robuste, le fin pin, le palmier
gigantesque, le teck majestueux, qui s'élèvent comme des chefs
au-dessus de tous les arbres de la forêt, montraient tristement leurs
cimes brûlées, séchées, presque anéanties par l'angoisse de la soif.
Les bruyants perroquets étaient silencieux, et les singes inconstants,
à moitié endormis, se traînaient sur les branches avec une apathie si
nonchalante, qu'ils nous laissaient passer indifféremment.

Si je cherchais à attirer leur attention en leur jetant ma lance ou
une pierre, ils montaient doucement et d'un air chagrin sur une
branche plus élevée, ou bien encore ils changeaient simplement de
place. Il n'y avait pas, sous ce ciel brûlant, un autre animal
visible.

Notre vive jeunesse, notre santé de fer semblaient nous mettre à
l'épreuve du soleil, car nous marchions joyeusement, insouciants de
tous les obstacles que nous présentaient les buissons, les bambous et
les ronces. Nous débarrassions les chemins avec nos lances, et nous
nous faisions un passage aussi adroitement que les sangliers dont nous
cherchions les traces.

En traversant la rivière pour rentrer au logis (midi venait de sonner
dans nos estomacs), nous fûmes étonnés d'entendre tout près de nous
la détonation d'une arme à feu. Cette détonation, dont le silence
tripla la sonorité, fut semblable à celle d'un coup de canon, car elle
se répéta de rocher en rocher.

Dans une seconde, tout le bois fut en confusion; tous ses hôtes,
effrayés, s'agitèrent. Nous courions vers l'endroit d'où le coup de
mousquet avait dû partir, quand un sanglier, suivi par une litière de
petits, qui joignaient au cri de leur mère leur timide voix, passa
rapidement devant nous.

Nous nous jetâmes hardiment à la poursuite de cette précieuse bande.
La féroce mère se retourna et mit sa poitrine entre ses enfants et nos
armes.

Je voudrais que ma bonne mère pensât ainsi quelquefois aux siens; mais
il y a si longtemps qu'elle leur a donné le jour, qu'il est bien
possible qu'elle ne s'en souvienne plus.

Je devançai Aston, et je me précipitai au-devant du sanglier. Ma lance
se brisa, car le coup, mal dirigé, ne fit qu'effleurer la peau dure et
ridée de l'animal. La terre, sèche et glissante, me fit perdre pied,
et je tombai devant la bête. Je saisis le petit poignard que j'avais
dans ma poitrine, et, sans m'effrayer des regards féroces et des
défenses énormes de mon ennemi, j'allais l'attaquer quand Aston me
cria:

--Restez tranquille! ne bougez pas!

Je retins mon haleine, et je sentis la lance d'Aston glisser au-dessus
de moi. Elle atteignit le sanglier au coeur, et la bête, expirante,
tomba sur moi.

Une voix inconnue s'écria aussitôt et d'un ton ravi:

--Cette belle personne fera des jambons excellents. Je l'emporterai
là-bas pour la saler et la préparer.

Et au même moment quelqu'un, le propriétaire de la voix, empoigna mes
jambes.

--Que je sois pendu si vous faites cela! m'écriai-je en me levant et
en regardant le personnage, qui n'était autre que Louis, arrivé le
matin à la maison avec une provision de vivres.

--Ah! me dit-il, je ne vous avais pas vu. Le beau porc!

Et le munitionnaire riait de plaisir, se régalait en imagination sur
le cadavre encore chaud de la victime d'Aston.

Tout à coup l'attention de Louis fut attirée par les cris des
pourceaux, qui couraient éperdus en cherchant leur mère çà et là.

--Comment! cria-t-il, elle a des petits et vous ne me le dites pas?

Nous réussîmes sans peine à attraper tous les orphelins. Louis les
dorlota, les caressa; il les pressa dans ses bras en les appelant ses
jolis petits chéris.

--Ne pleurez pas, mes amours, leur dit-il; je vous donnerai des soins
aussi tendres que ceux que vous a prodigués votre mère.

En achevant cette bienveillante promesse, Louis se tourna vers nous.

--Avez-vous faim? nous demanda-t-il; si vous le voulez, je vais
allumer du feu, afin de faire cuire deux de ces petits?

--Sur quel animal avez-vous tiré un coup de fusil, Louis?

--Ah! c'est vrai. J'ai tiré, et fort adroitement. Je l'avais tout à
fait mis en oubli; mais, avant de vous montrer ma victime, laissez-moi
attacher les jambes de ces belles petites créatures. Mon fusillé n'est
pas encore mort.

Après avoir enchaîné ses jolis petits chéris, Louis nous montra un
arbre sur une branche duquel était couché un énorme babouin.

Les entrailles de la pauvre bête sortaient de son corps au milieu d'un
ruisseau de sang.

Quoique à l'agonie, il se collait à l'arbre avec ses pieds de
derrière.

À notre approche, il nous fit la grimace et se mit à caqueter.

Louis rechargea son fusil, et, quand il dirigea le canon vers l'arbre,
la pauvre bête parut désespérée; sa colère se changea en peur, elle
nous jeta un regard pitoyable et fit un dernier effort pour fuir vers
une branche moins à portée des coups de son ennemi. Ce mouvement fut
fatal au babouin, car il tomba sans vie au pied de l'arbre.

Louis sauta sur le singe, le saisit promptement par la nuque et lui
coupa la gorge.

Cette action ressemblait tellement à un homicide, que je frissonnai.

--Allons-nous-en, dis-je d'un ton impatienté; laissons-le,
laissons-le!

--Pourquoi? demanda Louis; moi je veux l'emporter, la chair du singe
est excellente: si vous ne savez pas cela, vous ne savez rien du
tout.

--En vérité, s'écria Aston, cet homme est un cannibale,
allons-nous-en.

Nous quittâmes Louis en lui promettant d'envoyer une litière et des
domestiques pour enlever le sanglier.




LXIII


Notre première rencontre fut celle de Van Scolpvelt, qui, assis sous
une haie de poiriers épineux, dévorait du regard et de la pensée les
caractères d'un grand in-folio ouvert devant lui. De temps à autre il
s'occupait attentivement à regarder, à l'aide d'un microscope, un
objet d'abord invisible à nos yeux.

Van Scolpvelt ne fit pas le moins du monde attention à notre approche.
Il continua à tenailler avec un petit couteau un malheureux hérisson.

--Regardez, dit-il à Aston d'un ton dur, regardez cet héroïque animal;
je le perce de part en part, il est vivant, il a des muscles, des
nerfs, et cependant il ne remue pas, il ne se plaint pas, il ne fait
pas le moindre bruit, il ne trouble pas inutilement, sottement, le
cours d'une savante expérience: que ce calme dévoué soit une leçon
pour vous!

En entrant dans la maison, nous trouvâmes de Ruyter occupé à
parcourir des journaux et à feuilleter des livres nouvellement
arrivés.

--Jetez un coup d'oeil sur les papiers du grab, me dit-il en me les
montrant du regard; ils sont dignes d'intérêt.

--Mon cher de Ruyter, dit Aston, je vous renouvelle devant Trelawnay
une prière que je vous ai déjà faite: celle de livrer à la publicité
les charmants récits que renferme votre journal particulier.

J'attendis avec impatience la réponse de de Ruyter, et elle frappa
vivement mon esprit.

--Si j'étais ambitieux, nous dit-il, si j'aspirais à la vaine gloire
de rendre mon nom immortel, et si pour le faire je n'avais qu'à
écrire, je n'écrirais pas. Quand la vie d'un homme est pure de toute
mauvaise action, quand elle est brillante et sans tache, il a conquis,
par l'effort seul de sa volonté, la plus appréciable des gloires,
celle de l'estime de ses concitoyens.

Il y a peu de héros grecs et romains qui aient été des auteurs, et
cependant leurs noms, illustrés par leurs actions, se sont perpétués
jusqu'à nous. Eschyle, Sophocle sont lus; mais Socrate, Timoléon,
Léonidas, Portia et Arie sont admirés et connus. Les éclatantes
actions de l'héroïsme, de la dévotion, de la générosité, les ont
préservés de l'oubli. L'immortalité qui est conquise par la conduite
est la plus honorable. Il y a des milliers de gens qui sont incapables
de comprendre les idées d'un grand auteur, mais qui s'échauffent et
qui brûlent de plaisir en écoutant le récit d'une action noble et
généreuse.

Pour en revenir à la demande que vous m'avez faite, je ne puis en
satisfaire les désirs, parce que je ne tiens qu'à une seule chose, et
cette chose est la bonne opinion, l'estime, l'amitié de ceux que
j'aime. Je tiens à la vôtre surtout, mes chers amis, et j'y attache
plus de valeur qu'à l'approbation du gouvernement français, qui m'a
écrit ici, mon cher Aston, que vous deviez être emprisonné en
attendant la possibilité d'un échange. Cet ordre n'a point de
personnalité, mais, en égoïste, je vous offre votre liberté sans
conditions, et je vous donnerai un passage dans un de vos ports,
aussitôt que la vie de ma résidence vous paraîtra fastidieuse.

--Si vous attendez cette époque pour m'embarquer, mon cher de Ruyter,
j'ai de longs jours devant moi, car bien certainement elle n'arrivera
jamais. Jusqu'à présent j'ai à peine joui d'un plaisir vrai ou
ressenti une joie qui puisse être comparée à celle qui remplit mon
coeur depuis que j'habite votre résidence. Je suis parfaitement
heureux ici, et je n'y éprouve pas un désir qui ne soit à l'instant
satisfait. Le seul nuage qui obscurcisse mon bonheur est l'incertitude
de sa durée. De sorte, mon cher de Ruyter, que je me vois obligé de
vous confesser sincèrement que mes lèvres démentiraient mon coeur si
je vous remerciais, en voulant les mettre à profit, des bonnes
intentions que vous avez pour moi en me rendant libre.

--Épargnez-vous cette inutile phraséologie, répondit de Ruyter en se
levant et en serrant la main d'Aston; vous vous plaisez ici, restez-y,
amusez-vous et laissez-moi arranger le reste. Je ménagerai le
commandant, et, d'après ce que vous m'avez dit de vos affaires, votre
séjour au milieu de nous ne peut vous faire aucun tort dans votre
profession.

--Que ma profession soit maudite! s'écria Aston lorsque de Ruyter eut
quitté la salle. Je n'étais qu'un enfant quand je suis entré au
service, et je n'ai été qu'un imbécile de persister dans cette
carrière; elle ne me laisse voir dans l'avenir ni gloire ni fortune,
et je me sais incapable aujourd'hui de remplir un emploi sérieux et
productif. Je suis dans la marine depuis l'âge de dix ans, et j'en ai
vingt-cinq. Je n'ai jamais séjourné trois mois consécutifs sur terre;
ma peau est noircie par le soleil, mes cheveux presque blanchis par
les orages; je possède des cicatrices, le rang de lieutenant, et voilà
tout ce que j'ai gagné et probablement tout ce que je gagnerai.

--Oui, ajoutai-je, et vous aurez de plus, dans vos vieux jours, une
bonne place à l'hôpital de Greenwich, une jolie petite cabine grande
de six pieds, mais toute à vous seul; des vivres, un jardin planté de
choux pour promenade, et trois sous par jour, juste assez pour acheter
votre tabac. Que peut-on désirer de plus?

Aston continua de se plaindre, de maugréer, et moi de lui donner pour
consolation la perspective de l'hôpital.

--Croyez-moi, mon cher Aston, lui dis-je en quittant le ton de la
plaisanterie, abandonnez la carrière maritime; vous la suivez sans
espoir de promotion, et elle ne vous mènera pas à la gloire. Puisque
vous n'avez point de fortune, associez-vous avec nous, et bien
certainement, au bout de quelques années, vous aurez une aisance qui
vous permettra de jouir en repos de la seule ambition de votre coeur:
celle de consacrer vos jours à la culture de la terre. Car,
continuai-je, un homme sans argent n'a point de patrie. D'ailleurs,
Aston, vous êtes Canadien, et, si vous allez en Angleterre sans
argent, vous serez obligé de vous apercevoir qu'à l'entrée des villes
il y a de laides affiches, des affiches très-désagréables à la vue,
quoique proprement peintes, et qui glissent dans l'intelligence des
arrivants pauvres de malhonnêtes insinuations; quelque chose comme
ceci: «_Les mendiants ne sont pas reçus ici_,» de sorte que
Greenwich...

Aston se leva, saisit une lance, et je me sauvai en riant par la
fenêtre.

Aston refusait d'écouter avec sérieux mes propositions, et il m'était
impossible de lui infuser mes goûts et les principes qui en
dérivaient.

Quant à de Ruyter, il ne songeait même pas à lui demander quel parti
il voulait prendre.

C'était assurément un excès de délicatesse, car Aston et lui étaient
des amis sérieux et inséparables.

Je me rendis au port, où était amarré le grab, pour donner aux hommes
une considérable portion de leur part de prise. J'en congédiai un
grand nombre, ne laissant sur le grab que les hommes nécessaires au
vaisseau. Je dis au rais que deux fois par semaine je me rendrais à
bord du grab, et qu'à son tour il viendrait nous voir à la résidence.

Quand j'eus réglé tous les comptes qui regardaient le grab, je me
dévouai de coeur, de corps et d'âme aux plaisirs de la vie rurale.

Presque tous les jours j'explorais l'île dans une nouvelle direction;
je découvrais les endroits bien fournis de gibier, les rivières et les
lacs riches en poisson; quelquefois de Ruyter était mon guide; mais
plus souvent encore je servais de cicerone à Aston.

Quand le jour était bon pour la chasse, nous allions tous ensemble,
chargés de provisions, dîner à l'ombre des bois. Dans ces occasions,
comme il n'y avait presque rien à faire sur le grab, Louis était notre
pourvoyeur. Si le temps se montrait favorable aux travaux du jardin,
nous passions la journée à planter, à bêcher, à arroser. L'orage, la
pluie ou les variations capricieuses de l'atmosphère nous trouvaient
dans la salle escrimant, lisant, écrivant ou dessinant. Nous évitions
autant que possible l'ennui d'aller à la ville, et nous répondions
assez mal aux invitations journalières qui nous étaient faites par la
femme du commandant, ainsi que par les officiers et les marchands. De
Ruyter et, pour dire la vérité, chacun de nous détestait ce qu'on
appelle le monde. En conséquence, mon ami avait, pour y construire son
habitation, choisi un endroit presque inaccessible, surtout dans la
saison des pluies. Il fermait ainsi avec finesse l'entrée de sa
solitude aux paresseux, frivoles et ennuyeux visiteurs. À ce propos,
de Ruyter citait les paroles de Morin, philosophe français, qui
disait:

«Ceux qui viennent me voir me font un honneur, mais ceux qui s'en
abstiennent me font une faveur.»

Quand quelques personnes de Port-Louis se hasardaient à venir nous
rendre une visite, leurs discours n'avaient qu'un sujet, celui des
dangers qu'ils avaient affrontés en passant à gué les rivières et les
marais. En écoutant ces lamentations, de Ruyter souriait avec malice,
et il montrait qu'on pouvait remédier au mal par quelques travaux dont
il avait déjà le plan.

--Au retour de mon prochain voyage, ajoutait-il, mes projets prendront
une forme, je ferai construire une route directe d'ici à Port-Louis.

Quand les niais visiteurs nous avaient débarrassés de leur présence,
de Ruyter s'écriait:

--Comment s'y sont-ils pris pour arriver ici avec tant de facilité? Il
faut que nous enfermions l'eau, afin d'augmenter le marécage des
prairies, la force du torrent et les vibrations du pont de bambou.
Malgré cet amour de la solitude, de Ruyter n'était pas insociable; les
hommes de coeur, de talent ou d'esprit, en un mot, les hommes
estimables étaient les bienvenus, et quand la porte de la maison
s'ouvrait devant eux, de Ruyter serrait leurs mains, et chaque trait
de son visage exprimait le plaisir. De Ruyter sentait et faisait
sentir que l'offre de son hospitalité, que l'acceptation de cette
offre étaient des deux parts une grande preuve d'amitié.

Plus le séjour de ces personnages privilégiés et dignes de l'être
était long, plus de Ruyter paraissait content. J'ai vécu dans peu de
maisons (celles des hommes mariés sont en dehors de la question) où
les convives, ainsi que leur hôte, eussent le droit de jouir d'une
liberté égale à celle qui régnait chez de Ruyter. Si les hommes qui
s'appellent gentlemen ressemblaient à de Ruyter, ils n'auraient pas
besoin de grands mots, de vernis sur leurs bottes et d'amidon à leur
chemise pour se distinguer du commun des martyrs.

Ma petite épouse, orpheline, ne connaissait point la civilisation, que
le ciel en soit béni! car sa timidité naïve et vraie était celle du
pigeon ramier et non la mine affectée d'une coquette. Pauvre chère
enfant, elle croyait que son mari seul avait le droit d'occuper ses
pensées, et elle ne s'imaginait pas qu'en Angleterre la fashion fait
de ce sentiment un crime plus odieux que celui de l'adultère.

Les circonstances de notre première rencontre, notre vie sur le
vaisseau et enfin notre séjour sous le même toit achevèrent en peu de
temps de former un lien d'intimité qui, dans d'autres circonstances,
eût demandé bien des mois.

D'ailleurs les coutumes arabes, toutes favorables au mari, le
dispensent sagement du fatigant ennui de faire la cour. Je dis
sagement, parce que, quand on offre son amour à une femme jeune et
belle, le jugement est aveuglé par la passion. En Orient, les choses
sont mieux arrangées, le procès est court; les parents, dont la raison
est formée et les passions flétries, se chargent de tous les
préliminaires nécessaires à la conclusion du mariage. L'époux et
l'épouse se voient et sont mariés dans la même heure; «car, disait le
vieux rais, et il était savant, les jeunes hommes et les jeunes
femmes ressemblent à du feu et à de la poudre; en conséquence, on doit
les séparer ou les unir.»

En Europe, les jeunes gens parlent du bonheur domestique et de
l'affection conjugale avec enthousiasme, et j'ai vu des maris écouter
ces paroles en faisant des grimaces de possédé; quelques-uns, c'est
vrai, ont la tête aussi dure que celle d'un bélier, et leur peau est à
l'épreuve des coups de leur femme et endure le joug avec magnanimité.
C'est dans l'Est que règne en triomphe l'amour conjugal; là, les gens
non mariés sont les seuls à peu près qui soient pauvres, abandonnés et
méprisés.

Quoique jeune, Zéla était sensée; la mort de son père, sans être mise
en oubli, ne laissait plus dans son souvenir que la trace d'une
affliction calme, sereine, et dont la force avait été amortie par les
sentiments d'un amour protégé par les volontés paternelles.

J'apprenais l'anglais à Zéla; elle me donnait quelques notions de la
langue arabe, et nous passions de longues heures à étudier ensemble.
Zéla était une bonne élève, et la seule punition que je me permettais
de lui infliger pour une faute de paresse ou de négligence était un
déluge de baisers sur son beau front.

Ma femme m'accompagnait dans mes promenades, et, armée d'une légère
lance, elle nous suivait dans les bois et sur les montagnes. Son corps
de fée, souple et délicat, était doué, malgré cet extérieur de
faiblesse, d'une force et d'une agilité merveilleuses. Si nous étions
arrêtés dans notre course par les eaux d'un torrent ou par la
profondeur d'un ravin, je portais Zéla dans mes bras.

Notre bonheur ne pouvait plus s'accroître, car il était parfait,
absorbant, et nous ne pensions pas plus aux autres, quand nous étions
ensemble, qu'aux événements qui pouvaient se passer dans la lune ou
dans les étoiles.

Ceux qui demeuraient avec nous occupaient la petite part de pensées et
d'affection qui pouvait, sans lui nuire, être dérobée à notre profonde
tendresse. Aston et de Ruyter sympathisaient avec nos sentiments, et
regardaient avec admiration un amour si étrange et si en dehors de
toute comparaison.




LXIV


Nous jouissions depuis quelques mois du calme bonheur d'une vie
tranquille, quand des nouvelles inattendues firent prendre à de Ruyter
la résolution de se mettre en mer. L'esprit de notre commandant ne
pouvait se permettre aucun repos quand un but à atteindre fixait son
attention. Il était donc, dans chaque circonstance et dans les
diverses occupations de sa vie, entièrement absorbé par les causes ou
par les choses qui réclamaient son expérience et ses soins.

En arrivant chez lui, de Ruyter s'était dépouillé de son costume de
marin pour revêtir celui de planteur, et, avec la blanche veste du
colon, il en avait pris le caractère. Ce vêtement seyait si bien à la
belle figure de de Ruyter, qu'un étranger aurait pu croire qu'il n'en
avait jamais porté aucun autre. Exclusivement occupé de jardinage,
d'agriculture, de tailles et de semences, de Ruyter n'allait jamais au
port; il détestait l'odeur du goudron, et nous disait avec le plus
grand sérieux:

--La vue de la mer me donne mal au coeur, et je maudis sa brise, car
elle déracine mes cannes à sucre et détruit mes jeunes plantes. Cette
haine du moment s'étendait si loin, qu'une défense expresse
interdisait dans la conversation toute phrase nautique et dans les
repas la présence des viandes salées.

Un jour, occupé dans le jardin à transplanter des fleurs, je fus tout
surpris de m'entendre appeler par de Ruyter de la manière suivante:

--Holà! mon garçon, venez à l'avant, nous avons besoin de vous.

--À l'avant! m'écriai-je en rejetant aussitôt ma bêche, et je courus
vers la maison tout disposé à gronder de Ruyter, mais je fus arrêté
dans mon projet par l'étonnement que me causa l'occupation de mon ami.

Le parquet était couvert de cartes maritimes, d'instruments nautiques,
et, agenouillé devant ces cartes, de Ruyter mesurait la longueur des
distances à l'aide d'une échelle géographique et d'un compas. La
grande et maigre forme du rais arabe était penchée sur mon ami, et il
désignait avec sa main osseuse un groupe d'îles dans le canal de
Mozambique.

De Ruyter était si attentivement occupé de son travail, qu'au premier
moment il ne s'aperçut pas de mon entrée; je me mis donc à examiner sa
mobile physionomie. Le nuage qui pendant les jours de calme couvrait
les yeux de de Ruyter s'était évaporé; ils brillaient d'un éclat
étrange et donnaient à sa physionomie un air visible de satisfaction.
De la figure de de Ruyter mon examen tomba sur celle du rais, mais les
traits en étaient aussi immobiles que la proue d'un vaisseau. Bruni
par le goudron et par les tempêtes, le visage du vieux marin
ressemblait à un antique cadran solaire dont la surface corrodée ne
marque plus les heures.

--Mon garçon, me dit de Ruyter en levant la tête, il faut que nous
nous mettions en mouvement. Donnez l'ordre de brider nos chevaux, nous
allons nous rendre au port.

Quand j'eus rempli les désirs de de Ruyter, il changea de costume et
nous nous mîmes en route.

Le cheval de de Ruyter n'allait pas assez vite au gré de l'impatience
de son fougueux cavalier.

--Laissons là ces paresseux, dit-il en mettant pied à terre, ils ne
sont bons que pour des moines. Traversons les collines à pied avec
notre boussole.

Un domestique qui nous avait accompagnés prit les chevaux, et nous
nous élançâmes en avant avec une rapidité égale à l'essor d'une grue.

Une barque nous porta sur le grab, et de Ruyter, en reprenant son
autorité, si bien mise en oubli depuis quelques mois, fit lever d'un
regard les nonchalants Arabes couchés sur le pont, mit d'un geste tout
l'équipage à ses ordres. Les nouveaux mâts, les barres et les voiles
étaient en partie terminés; le fond du vaisseau avait été caréné, sa
proue allongée, car le grab se dessinait en corvette.

Quand de Ruyter m'eut fait connaître ses intentions, quand il eut
donné ses derniers ordres, il débarqua avec le rais pour recruter dans
Port-Louis les hommes de son équipage, acheter les provisions et
terminer toutes ses affaires. Aussitôt que la population flottante de
la ville eut appris que de Ruyter avait besoin de volontaires, des
aventuriers, des matelots de toutes les nations vinrent en foule lui
offrir leurs services.

Le nom de de Ruyter était un aimant attractif pour tous ces hommes, et
celui qui avait le bonheur d'être engagé pour un voyage croyait sa
fortune faite; au lieu de fuir la rencontre de ses créanciers, il
flânait nonchalamment dans les rues, buvait et se querellait chez le
marchand de vin, promenant ensuite d'un air vainqueur la volage
maîtresse qui avait fui pendant les jours de tempête.

De Ruyter était fort difficile dans le choix de ses hommes, surtout
lorsqu'il les prenait parmi les Européens; et, pour dire la vérité, il
ne s'adressait à eux que dans les cas d'extrême urgence, car
l'expérience lui avait appris combien il est difficile de gouverner de
pareils vagabonds. Quand de Ruyter eut fait son choix, il chargea le
vieux rais de compléter le nombre voulu pour son équipage avec des
Arabes et différents natifs de l'Inde, tâche que l'encombrement des
gens oisifs et de bonne volonté rendait extrêmement facile. Pendant
ce recrutement, je travaillais ferme à bord du grab (je continuerai
toujours de désigner ainsi le vaisseau, car il subira plusieurs
transformations, et mes lecteurs pourraient se fatiguer d'un continuel
changement de nom).

Après quelques jours de travail, au lieu de ressembler à une carène
flottante, le grab eut les allures d'un vaisseau de guerre; ses côtés
étaient peints en couleurs différentes, l'un entièrement noir, l'autre
traversé par une grande raie blanche. En me faisant comprendre qu'il
irait seul en mer, de Ruyter m'avait dit:

--Je pars pour intercepter quelques vaisseaux anglais dans le canal de
Mozambique, et je ne serai absent que pendant un mois ou six semaines.
Employez ce temps à vos plaisirs, surveillez les plantations, et
faites achever les travaux que nous avons commencés. Vous semblez être
si parfaitement heureux ici, vous êtes devenu un si bon planteur, et
il y a tant de choses là-bas qui exigent la présence d'un maître,
qu'il vaut mieux, puisqu'un de nous doit rester, que ce soit vous, mon
cher Trelawnay. D'ailleurs, en admettant même que votre présence ne
soit pas indispensable au bon ordre de ma maison, une cause sérieuse
vous obligerait à y rester: il est impossible que nous abandonnions
Aston à lui-même.

À mon retour, je vous communiquerai les projets que j'ai en vue,
projets qui sont fort importants; ainsi donc, attendez-moi patiemment;
sitôt rentré, nous arrangerons le grab, nous nous embarquerons tous et
nous conduirons Aston dans une colonie anglaise.

Quand de Ruyter eut complété ses approvisionnements, nous fîmes un
festin sur le grab, et à la fin de cette apparente réjouissance, nous
nous séparâmes.

De Ruyter leva l'ancre avec le vent de la terre, et le matin de son
départ, aux premiers rayons du jour, Aston et moi nous grimpâmes sur
une hauteur pour voir le grab, dont la carène noire et les ailes
blanches effleuraient l'eau comme un albatros.

Ma vie de planteur reprit son cours; c'était une vie calme et
heureuse, embellie surtout par mon amour pour Zéla, qui n'avait point
diminué. Tous les jours je découvrais en elle une qualité nouvelle,
une qualité digne d'admiration.

Zéla était ma compagne inséparable, car je pouvais à peine supporter
qu'elle me quittât un instant, et mon amour était trop profond pour
craindre la satiété. Mon imagination n'errait loin de Zéla que pour la
comparer avantageusement à tout ce qui l'entourait.

La jeune fille s'était si bien enlacée autour de mon coeur, qu'elle
était devenue une partie de moi-même; la vivacité de nos sentiments,
si libres de s'épancher dans la solitude, s'était journellement
accrue, et nous nous aimions d'une affection dans laquelle se
rencontraient tous les intérêts de notre vie. Je ne me rendais à
Port-Louis que dans le cas d'absolue nécessité, ou quand mon devoir et
le souvenir des recommandations de de Ruyter me forçaient à aller
rendre une visite au commandant de la ville. La femme de cet aimable
Français, qui était vraiment une bonne créature, conservait sa
prédilection pour moi; elle aurait bien voulu non-seulement me garder
dans sa maison, mais encore obtenir une visite de Zéla.

--Cette jeune fille, me disait-elle, deviendrait un bijou de grand
prix si vous l'initiiez aux élégantes manières du monde.

J'étais trop profondément dégoûté des femmes polies et maniérées pour
partager l'opinion de la femme du commandant. Même dans leur extrême
jeunesse, la beauté des femmes civilisées est sinon détruite, du moins
amoindrie par les mains officieuses des maîtres de danse, de musique,
qui leur apprennent une grâce affectée, sans charme, gauche, et
quelquefois même malséante.

Quand on présente ces pauvres jeunes filles dans le monde, elles y
sont minutieusement examinées par ces êtres qu'on appelle gentlemen,
titre qu'ils ont gagné en buvant, en dansant ou jouant aux cartes. Si
la jeune fille est riche, un joueur sans argent l'épouse pour remettre
un peu d'ordre dans le dérangement de sa fortune; mais si elle est
pauvre, elle doit passer sa vie à attendre le hasard, qui, en la
sauvant des piéges tendus à sa vertu, doit lui donner une position
honorable. Je savais donc tout ce que Zéla avait à craindre du contact
des femmes et du regard des hommes, et je tenais à la laisser dans
toute la candeur de sa sauvage naïveté.




LXV


De Ruyter était absent depuis cinq semaines, quand je fus éveillé un
matin par l'arrivée d'un homme qui venait m'annoncer que le grab était
amarré dans le port de Saint-Louis.

Sans prendre le temps d'adresser au messager une seule question, je
sautai hors de mon lit, je traversai à grands pas le bois encore
obscur, et je grimpai sur le _Piton du Milieu_ avec l'agilité d'un
chevreuil.

Le jour était encore trop assombri par les vapeurs du crépuscule pour
qu'il me fût possible, d'une hauteur d'où cependant je dominais la
ville, de distinguer dans le port autre chose qu'une masse confuse de
carènes et de mâts.

Je poursuivis ma course dans la direction de Saint-Louis, et j'aperçus
bientôt le corps noir, long et bas du grab, dont les mâts s'élevaient
au-dessus de tous les autres vaisseaux. Il était amarré en dehors du
havre, sur le point de hausser son drapeau.

À la longueur d'un câble, derrière le grab, je vis le beau schooner
américain, qui flottait aussi légèrement sur la mer troublée--le vent
avait été frais pendant la nuit--qu'une mouette peut le faire. Le
schooner avait quitté l'île Maurice pour Manille et devait retourner
en Europe. J'étais donc fort étonné de le voir hisser un pavillon
français et un drapeau anglais en dessous. Que voulait dire cela?

Certainement ce vaisseau n'était pas arrivé au port en même temps que
de Ruyter. Je descendis la colline, et d'un pas rapide je gagnai le
port.

Une fois arrivé là, il me fallut perdre quelques secondes à la
recherche d'un bateau qui pût me conduire sur le grab. Mon impatience
ne me permit pas de consacrer un quart d'heure à parlementer avec un
batelier. Je saisis un canot, des rames, et je volai vers le grab avec
la légèreté d'un oiseau. La voix claire et sonore de de Ruyter frappa
mon oreille; je bondis sur le pont, et nos mains se joignirent dans
une fiévreuse étreinte.

La main gauche de mon ami était enveloppée dans une écharpe. Trop
essoufflé pour parler, je lui fis un signe qui demandait avec instance
comment il avait été blessé.

De Ruyter sourit et me montra le schooner.

--Que voulez-vous dire? m'écriai-je.

--Descendons, mon cher Trelawnay, je vous raconterai tout ce qui s'est
passé.

Après avoir croisé, pendant quelque temps sur le côté au nord du canal
de Mozambique, j'appris qu'une frégate anglaise était entrée dans Moka
pendant un orage. Pour l'éviter, je dirigeai ma course vers des îles
entourées d'un banc d'ambre.

En naviguant je voyais, ou plutôt je croyais voir, car l'obscurité de
la nuit ne laissait rien distinguer, des lumières bleues et des
roquettes à notre côté sous le vent. Croyant que c'était un jeu de la
frégate, je m'éloignai autant que possible. Vers la pointe du jour le
vent s'abaissa, et bientôt après, à ma grande surprise aussi bien qu'à
ma grande joie, j'aperçus une voile de notre côté, sous le vent, et
cette voile n'était certainement pas la frégate. Le vaisseau se
trouvait placé trop loin de moi pour reconnaître à quel pays il
appartenait. Nous déferlâmes nos voiles de perroquet, et nous nous
dirigeâmes vers l'étranger. Il nous fut facile de l'approcher, car il
était en panne, et la cime de son mât était brisée.

Quand je fus près du vaisseau, l'examen de son corps et de ses mâts me
fit découvrir que c'était notre schooner de Boston,--qui l'avait vu
une fois ne pouvait l'oublier.--Doublement empressé de lui porter
secours, je chargeai le grab de toutes ses voiles, et sa mince et
longue proue s'ensevelit dans les vagues au point de me faire croire
qu'à notre tour nous allions être démâtés. Les faibles barres du grab
pliaient comme des bambous, et les étais de ses mâts, si forts et si
élastiques, se brisaient comme du fer fondu, non parce qu'il y avait
trop de vent, mais parce qu'il n'y en avait pas assez. Dès que j'eus
montré mon drapeau, une sorte de terreur se répandit sur le schooner,
et je fus surpris de le voir, malgré sa faiblesse, mettre à la voile
et s'éloigner de nous.

Vous savez que le grab navigue mal devant la brise. Heureusement que
le schooner avait la même difficulté à surmonter. Cependant il levait
sa voile carrée, et avec sa grande voile il semblait nous tenir tête.
Au moment où, fort intrigué de la fuite du schooner, j'allais essayer
d'activer la marche du grab, un homme stationné sur le mât cria: «Une
autre voile étrangère au côté sous le vent!» Pendant que je
réfléchissais sur tout ce que cela voulait dire, le mât de misaine du
schooner se brisa en deux. Je chargeai le grab de voiles, et je me mis
à portée du canon du schooner avant qu'il eût eu le temps de se
débarrasser ou de retrancher le mât, qui bientôt après flotta auprès
de nous. Pour lui faire montrer ses couleurs, je tirai un coup de
canon; mais il ne se montra point jusqu'à ce qu'un second coup, chargé
à balles, fût tiré au-dessus de lui. Alors, hissant un pavillon
anglais, il nous laissa pénétrer le mystère de sa fuite.

Le schooner avait été pris par la frégate, dont nous apercevions de
loin les voiles, et les deux vaisseaux avaient été séparés par les
rafales de la nuit; il ne fallait donc pas perdre de temps pour s'en
emparer. Quoique très-éloignée, la frégate était sous le vent; mais la
grande distance qui nous séparait et la petite taille du grab nous
laissaient l'espérance de n'avoir pas été aperçus. Nous avions de
grandes difficultés à surmonter, car le courage des marins anglais ne
peut s'affaiblir, quelque horrible que soit la situation dans laquelle
ils se trouvent. Après s'être débarrassé des débris de son mât de
misaine, le schooner dirigea sa course vers sa compagne et commença à
faire feu sur nous avec tous les canons qu'il put décharger. Bientôt,
côte à côte de lui, je fus forcé de lui donner plusieurs volées de
canon, et, en restant entre le schooner et la frégate, nous lui ôtâmes
toute possibilité de se sauver. Alors il baissa son drapeau, et j'en
pris possession.

--Mais, de Ruyter, vous oubliez de me dire combien vous avez perdu
d'hommes, et quelle gravité a la blessure qui vous prive de l'usage de
votre bras.

--Nous avons eu un homme de tué, deux de blessés, et ma nageoire
atteinte par une balle.

--La blessure n'est pas sérieuse, j'espère?

--Non, ce n'est rien.

--Comment! s'écria notre vieil ami Van Scolpvelt, qui venait d'entrer
dans la cabine les mains chargées d'emplâtres et de ciseaux;
qu'appelez-vous rien? Moi qui exerce ma profession depuis près de
cinquante ans, je puis dire que je n'ai jamais vu une contusion aussi
dangereuse. N'y avait-il pas deux doigts lacérés et l'index tout à
fait brisé?

--Bah! répondit de Ruyter, deux doigts collés ensemble, voilà tout...

--Oui, dit le docteur en regardant d'un air joyeux la main à laquelle
il allait donner des soins.

Quand il eut enlevé les bandages, il la posa sur la table en
s'écriant:

--Si je n'avais pas coupé l'index et enlevé chaque morceau d'os
fracassé, si vous aviez eu le malheur d'être traité par un autre
médecin que moi, vous auriez non-seulement perdu un doigt, mais encore
la main entière; et maintenant vous appelez cela rien! Oui, vous avez
raison, quand je les soigne, les blessures ne sont rien; je les
guéris. J'opère si doucement!

Ici le docteur appliqua sur la blessure une compresse d'eau-forte.

--Mes patients sont plus portés à dormir qu'à se plaindre.

Voyant que de Ruyter souffrait, je dis à Van:

--C'est-à-dire que vous faites souffrir vos patients jusqu'à ce qu'ils
tombent dans l'insensibilité.

Sans me répondre, Van regarda de Ruyter.

--Je suis content de vous voir souffrir, dit-il d'un ton cruellement
calme.

--Que le diable vous emporte! s'écria de Ruyter.

--J'en suis enchanté, reprit le docteur sans faire la moindre
attention aux paroles de de Ruyter, car c'est une preuve que la
sensibilité des chairs va vous être rendue. Je vois aussi que le
muscle granule. Je vais dompter l'enflure, et votre main sera bientôt
guérie.

Le vieux Louis vint me saluer, et il me demanda avec empressement des
nouvelles d'une tortue qu'il avait donnée à Zéla.

Pendant qu'on préparait le déjeuner, je montai sur le pont afin de
serrer les mains du rais et celles de mes anciens camarades.

À la fin du déjeuner, de Ruyter continua la narration de son voyage.

--J'appris, dit-il, que les Américains appartenant au schooner, à
l'exception de cinq qui avaient la fièvre, avaient été transportés à
bord de la frégate, et que dix-sept matelots et deux jeunes officiers
anglais étaient placés sur le schooner avec l'ordre d'accompagner la
frégate; mais, comme je vous l'ai déjà dit, ils avaient été séparés
pendant la nuit par une rafale. J'envoyai ces hommes sur le grab, et
je les remplaçai par une forte partie de mes meilleurs marins. Je pris
le schooner en touage, et je commençai à le radouber avec les
matériaux que nous avions sur le grab. La frégate nous chassa et nous
garda à vue pendant deux jours; enfin je parvins à gagner un groupe
d'îles que les Anglais ne connaissent pas. Je les frustrai de leur
prétention de conquête en jetant l'ancre, pendant la nuit, près d'une
des îles opposées au vent. Je perdis bientôt la frégate de vue; alors
je plantai un mât de ressource sur le schooner, et me voici.

Maintenant, mon garçon, prenez un bateau, et allez à bord du schooner.
Tâchons d'entrer dans le port, ou... arrêtez, il vaut mieux que vous
restiez sur le grab; le vent s'abaisse, il faut que je débarque. Vous
allez amarrer les deux vaisseaux ensemble dans notre ancienne place.
Il est nécessaire que j'aille causer avec le commandant, faire des
arrangements pour débarquer nos prisonniers, et voir les marchands
auxquels le schooner était consigné.




LXVI


Quoique le schooner eût été arrêté par les Anglais, ils ne se
l'étaient pas encore tout à fait approprié quand je l'ai pris, de
sorte que je n'ai droit qu'au salvage du vaisseau et de sa cargaison;
mais le salvage sera assez lourd.

Cette formalité diminuait un peu mon plaisir; car j'avais regardé le
schooner d'un oeil de propriétaire; j'espérais en avoir le
commandement, et ce commandement était la chose que je désirais le
plus au monde; je l'aurais préféré à un duché.

Depuis notre première rencontre avec le schooner, et surtout après
l'avoir examiné pendant son amarrage au Port-Louis, je l'avais regardé
avec un oeil plein de jalousie et de convoitise. L'apparente
impossibilité de posséder ce vaisseau ne fit qu'augmenter mon désir de
l'avoir. Je n'aurais pas seulement sacrifié mon droit d'aînesse, si je
l'avais eu, mais une articulation de mes membres et tout ce que je
possédais au monde, à l'exception toutefois de ma bien-aimée Zéla.

De Ruyter s'était souvent moqué de moi à ce sujet, et maintenant que
l'objet de mon ambition était à la portée de ma main, je ne pouvais
pas comprendre la loi de salvage dont parlait de Ruyter. Il avait pris
le schooner, il devait le garder et me le donner; cet arrangement
était la seule loi que je considérasse comme juste et raisonnable.

J'attendis le retour de de Ruyter avec impatience, mais quand il me
rejoignit je ne fus point calmé, car il n'avait pu voir les marchands.
Le lendemain ce fut encore la même histoire, et ainsi de suite pendant
plusieurs jours. Je déteste les transactions tardives; j'abhorre les
calculs; ils font plus de mal que les tremblements de terre en
détruisant les édifices mal fondés; les calculs ressemblent au mors à
l'aide duquel un mameluk contient la fougue d'un cheval impatient.
Comme le cheval, cependant, je fus forcé de me soumettre.

Un temps considérable s'écoula avant que de Ruyter eût fini ses
arrangements; il paya une somme assez forte, donna des sécurités,
signa des contrats, et enfin eut l'entière possession du schooner.

Un mois après, j'étais enfin au comble de mes voeux.

Aidé par de Ruyter, je préparai le schooner à reprendre la mer.
Pendant que je fus obligé de rester à bord, Zéla, qui s'ennuyait
seule, resta auprès de moi. De temps en temps nous allions faire dans
la ville quelques dîners fins, quelques longues promenades, et le
vaisseau restait alors sous la surveillance d'Aston.

Quand le grab et le schooner furent radoubés, de Ruyter me donna ses
instructions, et nous levâmes l'ancre ensemble; fort heureusement la
main de de Ruyter était presque guérie. Les Américains qu'on avait
laissés sur le schooner et les quatre marins anglais pris avec Aston
étaient volontairement entrés à mon service sur le schooner. Mon
équipage avait été complété par de Ruyter, et il était assez bon.
J'étais armé de six caronades de douze livres et de quatre canons
longs de six livres, et nous avions de l'eau et des provisions pour
deux mois. Zéla, que la force seule eût pu retenir à la résidence,--et
je n'avais nullement l'intention de l'employer,--était auprès de moi.
Ainsi, je n'avais plus rien à désirer, et ma joie était aussi vaste,
aussi illimitée que l'élément sur lequel je flottais; de plus, je
croyais qu'étant aussi profonde, elle serait aussi éternelle. Non
seulement je n'étais pas un arithméticien, mais encore je n'avais pas
le don de la prescience, pas même pour une heure. Cette maudite
prescience, qui change la joie en douleur en calculant l'avenir! Je ne
le fis jamais, et je repris la mer aussi libre d'esprit, aussi
intrépide que le lion quand il quitte les jungles pour aller chasser
dans les plaines.

Nous naviguâmes vers le nord avec le projet de gagner d'abord les îles
de Saint-Brandon et ensuite un groupe de petites îles nommées les Six;
de là, nous devions croiser dans l'océan Indien, au nord, pour nous
trouver sur la route des vaisseaux qui passent de Madras à Bombay
pendant la mousson du sud-ouest.

Nous passâmes deux jours à faire lutter de force et de vitesse le grab
et le schooner; autrefois, le grab dépassait en vitesse tous les
vaisseaux de l'Inde, mais en faisant plusieurs expériences, nous fûmes
convaincus que le schooner était son égal.

Nous passâmes l'île de Saint-Brandon sans incident digne de remarque.
Bientôt après, je donnai la chasse à un brigantin, et je le
contraignis de s'arrêter. Ce brigantin était français, venant de l'île
de Diego-Garcia. Il voguait vers l'île Maurice. Son capitaine nous dit
qu'il faisait le commerce de poisson et de tortues fraîches, qui, les
dernières surtout, sont très-abondantes dans la vicinité de
Diego-Garcia.

--Cette île n'est point habitée, me dit le capitaine; quelques
marchands m'y ont envoyé avec des esclaves, et, pendant que
j'embarquais ma cargaison, j'ai été surpris par un vaisseau de guerre
anglais, et, quoique je sois parvenu à me sauver, les esclaves et ma
cargaison sont tombés entre les mains des Anglais.

Quand de Ruyter eut entendu cela, il me dit:

--Croyez-vous que nous ayons la possibilité de reprendre les esclaves
et la cargaison?

--Je le crois.

Aussi riche en projets qu'il était intrépide dans leur exécution, de
Ruyter trouva bientôt un stratagème que nous devions, de concert,
rendre efficace à la réalisation de nos désirs.

Après avoir conseillé au capitaine du brigantin, qui ne naviguait pas
très-vite, de se rendre au port de l'île des Six, de Ruyter et moi
nous arrangeâmes que, si par hasard le grab et le schooner étaient
séparés, ce port serait notre lieu de rendez-vous. Ceci arrêté, nous
dirigeâmes notre course, avec le vent en notre faveur, vers
Diego-Garcia. La forme de cette île est celle d'un croissant, et elle
contient dans son enceinte une toute petite île, derrière laquelle il
y a un port vaste et en dehors de tout danger.

En approchant de l'île et apercevant la frégate anglaise qui y était
amarrée, nous nous dirigeâmes vers la terre. Nous eûmes soin de
naviguer de manière à laisser la petite île entre nous et la frégate.
Cette dernière ne nous aperçut pas, et nous jetâmes l'ancre. Le
lendemain nous la levâmes ensemble, et le grab, déguisé en vaisseau
qui fait le trafic des esclaves, apparut à l'entrée du havre comme
s'il était dans l'ignorance qu'il y eût là un vaisseau.

La frégate l'aperçut, et, en virant de bord, le grab mit à la voile
comme pour fuir. Sous les mains promptes et alertes des marins
anglais, la frégate eut bientôt levé l'ancre pour se mettre à la
poursuite du grab.

Mais cette manoeuvre occupa assez de temps pour permettre à de Ruyter
de prendre largue, et à moi de me tenir caché en gagnant la partie de
l'île contre le vent.

J'avais envoyé un homme sur la petite île, et, de son poste, il
m'instruisait de tous les mouvements de la frégate. Je pris si bien
mes mesures, qu'au moment où elle barrait le port, en tournant l'angle
saillant de l'île, moi je doublais l'extrême pointe de la petite île,
j'entrais dans la baie et je débarquais sur le rivage, accompagné
d'une forte partie d'hommes. Le plan était si bien arrangé, il avait
été si lestement exécuté, que je pris à l'improviste une partie des
marins appartenant à la frégate; quelques-uns étaient occupés à garder
les esclaves pris au brigantin, d'autres à couper du bois, d'autres à
ne rien faire.

Nous transportâmes les esclaves sur le schooner, ainsi que du poisson
salé et des tortues; cette occupation prit quatre heures.

Quant à mes compatriotes, leur situation me parut si malheureuse, que
je les laissai, et avant de leur dire adieu je leur fis jurer que
j'étais le meilleur homme du monde; il faut dire que je les avais tous
enivrés de liqueurs. D'ailleurs je dois avouer, pour leur honneur, que
je les avais trompés en hissant les couleurs américaines. Sachant que
le schooner était de ce pays, ils n'avaient eu garde de fuir; loin de
là, ils avaient attendu et assisté à notre débarquement sans aucune
défiance. Ces pauvres diables étaient fort chagrins de l'abandon
momentané de la frégate qui chassait le français; ils étaient,
disaient-ils, bien certains que le grab appartenait à la France. Nous
étions si bons amis, quand nous nous séparâmes, qu'en me voyant
quitter le rivage, les Anglais me saluèrent de trois hourras, en
récompense de trois bouteilles de rhum que je leur avais données.




LXVII


Je doublai la pointe nord de l'île, et, chargé de voiles, le schooner
se hâta magnifiquement vers le port, où je devais rencontrer de
Ruyter. Je n'avais pas douté le moins du monde du succès de son
stratagème pour attirer l'attention de la frégate, afin de me donner
le temps de me sauver, et je pensais bien qu'après avoir fatigué la
frégate pendant quelque temps, le grab fuirait à son tour; l'obscurité
de la nuit favorisait cette double manoeuvre.

Le temps était couvert, et de violentes rafales de vent et de pluie,
qui étaient très-favorables à notre course, nous conduisirent dans le
canal au milieu des îles, et le grab nous y rejoignit bientôt.

Nous jetâmes l'ancre dans un port que j'ai déjà dit, hors de tout
danger, et nous y passâmes la nuit à l'abri des vents.

Le lendemain, le brigantin apparut et vint jeter l'ancre auprès de
nous. Je laissai de Ruyter régler avec le capitaine l'affaire des
esclaves, et je descendis à terre.

Je ne me rappelle rien de particulier sur les natifs des îles des Six.
Ils sont simples, hospitaliers, et se composent principalement de
pêcheurs. Nous achetâmes des chèvres, du poisson, de la volaille, des
légumes, et nous dirigeâmes notre course vers les îles Maldives, afin
de gagner la côte de Malabar avant que le nord-est mousson commençât à
se faire sentir.

Peu de temps après nous abordâmes et nous pillâmes plusieurs vaisseaux
porteurs de papiers anglais. Parmi ces vaisseaux il y en avait un qui
appartenait à une femme hollandaise, dont la taille était presque
aussi grosse que celle du vaisseau. Cette femme possédait une quantité
considérable de marchandises avec lesquelles elle trafiquait entre
Madras et Bombay. Son défunt mari avait été employé par la compagnie
anglaise, et c'était assez pour me faire considérer ce vaisseau comme
une prise légitime.

Après avoir choisi les choses les plus précieuses de la cargaison et
jeté dans la mer tout ce qui était inutile, je me rappelai que nous
avions besoin d'eau.

Il y avait sur le pont cinq ou six tonneaux qui en contenaient.

Pendant que j'attendais qu'on eût achevé de préparer la chaloupe qui
devait servir à transporter l'eau sur le schooner, le monstre
hollandais me faisait les plus beaux sourires en m'engageant d'une
voix de basse, mais qu'elle avait très-douce, à la suivre dans sa
cabine. À cette prière était jointe celle de ne point la priver de son
eau.

--Il fait diablement chaud, lui dis-je, et j'ai besoin de me
rafraîchir.

--Passez-moi un seau, dis-je à un de mes hommes en saisissant un des
tonneaux.

--Oh! celle-

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