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Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 1/6

by P. L. Jacob · French · Gutenberg #38797 · 697,795 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 1/6
    
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Title: Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 1/6

Author: P. L. Jacob


        
Release date: February 9, 2012 [eBook #38797]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/38797

Credits: Produced by Laurent Vogel, Hans Pieterse, Guy de Montpellier
        and the Online Distributed Proofreading Team at
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA PROSTITUTION CHEZ TOUS LES PEUPLES DU MONDE DEPUIS L'ANTIQUITÉ LA PLUS RECULÉE JUSQU'À NOS JOURS, TOME 1/6 ***




Produced by Laurent Vogel, Hans Pieterse, Guy de Montpellier
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  Note de transcription:

  Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
  corrigées.

  La translittération de texte en Grec est indiquée par +...+.




    HISTOIRE
    DE LA
    PROSTITUTION.




    TYPOGRAPHIE PLON FRÈRES,
    RUE DE VAUGIRARD, 36, A PARIS.




    HISTOIRE
    DE LA
    PROSTITUTION
    CHEZ TOUS LES PEUPLES DU MONDE
    DEPUIS
    L'ANTIQUITÉ LA PLUS RECULÉE JUSQU'A NOS JOURS,

    PAR

    PIERRE DUFOUR,
    Membre de plusieurs Académies et Sociétés savantes françaises et
    étrangères.

    TOME PREMIER.

    PARIS--1851

    SERÉ, ÉDITEUR, 5, RUE DU PONT-DE-LODI,
    ET
    P. MARTINON, RUE DU COQ-SAINT-HONORÉ, 4.




INTRODUCTION.


S'il est difficile de définir le mot _Prostitution_, combien est-il
plus difficile de caractériser ce qui est son histoire dans les temps
anciens et modernes! Ce mot _Prostitution_, qui flétrit comme avec un
fer rouge une des plus tristes misères de l'humanité, s'emploie moins
au propre qu'au figuré, et il reparaît souvent dans la langue parlée
ou écrite, sans y prendre sa véritable acception. Les graves auteurs
du Dictionnaire de l'Académie (dernière édition de 1835) n'ont pas
trouvé pour ce mot-là une meilleure définition que celle-ci:
«Abandonnement à l'impudicité.» Avant eux, Richelet s'était contenté
d'une définition plus vague encore: «Déréglement de vie;» mais peu
satisfait lui-même de cette explication, dont l'insuffisance accuse la
modestie, il en avait complété le sens par une phrase moins
amphibologique: «C'est un abandonnement illégitime que fait une fille
ou femme de son corps à une personne, afin que cette personne prenne
avec elle des plaisirs défendus.» Cette phrase, dans laquelle les
auteurs du Dictionnaire de l'Académie ont puisé leur définition, ne
dit pas même tout ce que renferme le mot _Prostitution_, puisque
l'_abandonnement_ dont il s'agit s'est étendu, en certaines
circonstances, aux personnes des deux sexes, et que les plaisirs
défendus par la religion ou la morale sont souvent autorisés ou
tolérés par la loi. Nous pensons donc que ce mot _Prostitution_ doit
être ramené à son étymologie (_Prostitum_) et s'entendre alors de
toute espèce de trafic obscène du corps humain.

Ce trafic sensuel, que la morale réprouve, a existé dans tous les
siècles et chez tous les peuples; mais il a revêtu les formes les
plus variées et les plus étranges, il s'est modifié selon les
moeurs et les idées; il a obtenu ordinairement la protection du
législateur; il est entré dans les codes politiques et même parfois
dans les cérémonies religieuses; il a presque toujours et presque
partout conquis son droit de cité, pour ainsi dire, et il est encore,
de nos jours, sous l'empire du perfectionnement philosophique des
sociétés, il est l'auxiliaire obligé de la police des villes, il est
le gardien immoral de la moralité publique, il est le triste et
indispensable tributaire des passions brutales de l'homme.

C'est là, il faut l'avouer, une des plus honteuses plaies de
l'humanité; mais cette plaie, aussi ancienne que le monde, s'est
déguisée tantôt dans les ténèbres du foyer hospitalier, tantôt dans
les mystères des temples du paganisme, tantôt sous les voiles décents
de la tolérance légale; cette plaie infâme, qui ronge plus ou moins le
corps social, a trouvé dans la philosophie antique et dans la religion
chrétienne un puissant palliatif, sinon un remède absolu, et à mesure
que le peuple s'éclaire et s'améliore, le mal inévitable de la
Prostitution diminue d'intensité et circonscrit, en quelque sorte, ses
ravages. On ne peut espérer qu'il disparaisse tout à fait, puisque les
instincts vicieux auxquels il répond sont malheureusement innés
dans l'espèce humaine; mais on doit prévoir avec certitude qu'il se
cachera un jour au fond des sentines publiques et qu'il n'affligera
plus les regards des honnêtes gens.

Déjà, de toutes parts, en France ainsi que dans tous les pays soumis à
un gouvernement régulier, la Prostitution voit décroître
progressivement le nombre de ses agents avec celui de ses victimes;
elle recule, comme si elle était accessible à un sentiment de pudeur,
devant le développement de la raison morale; elle n'abdique pas, mais
elle se sait détrônée et s'enveloppe dans les plis de sa robe de
courtisane, en ne songeant plus à reconquérir son royaume impudique.
Le moment n'est pas loin où elle rougira d'elle-même, où elle sortira
pour jamais du sanctuaire des moeurs, où elle tombera par degrés
dans l'obscurité et l'oubli. Il en est de ces maladies du coeur
humain, comme de ces maladies physiques qui finissent par s'user et
par perdre leur caractère contagieux ou épidémique sous l'influence du
régime de vie. La lèpre ne nous est plus connue que de nom, et si l'on
rencontre ça et là quelques rares vestiges de cette terrible peste du
moyen âge, on reconnaît avec bonheur qu'ils n'ont plus la force de
s'étendre et de se propager: ce sont seulement des témoignages
redoutables du fléau qui sévissait jadis sur la population entière, et
qui attaque à peine maintenant certains individus isolés.

L'heure est donc venue d'écrire l'histoire de la Prostitution,
lorsqu'elle tend de plus en plus à s'effacer dans les souvenirs des
hommes comme dans les habitudes des nations. L'historien s'empare des
temps qui ne sont plus; il ressuscite les choses mortes; il ranime, il
fait vivre le passé, pour l'enseignement du présent et de l'avenir; il
donne un corps et une voix à la tradition. Le vaste et curieux sujet que
nous allons traiter avec le secours de l'érudition et sous la censure de
la prudence la plus sévère, ce sujet, délicat et suspect à la fois, se
rattache de tous côtés à l'histoire des religions, des lois et des
moeurs; mais il a été constamment mis à l'écart et comme à l'index par
les historiens qui s'occupaient des moeurs, des lois et des religions
anciennes et modernes. Les archéologues seuls, tels que Meursius,
Laurentius, Musonius, etc., ont osé l'aborder, en écrivant des
dissertations latines où la langue de Juvénal et de Pétrone a pu tout à
son aise _braver l'honnêteté_ et dans les mots et dans les faits.

Quant à nous, tout archéologue que nous sommes aussi, nous
n'oublierons pas que nous écrivons en français, et que nous nous
adressons à un public français qui veut être instruit, mais qui en
même temps veut être respecté. Nous ne perdrons jamais de vue que ce
livre, préparé lentement au profit de la science, doit servir à la
morale et qu'il a pour principal objet de faire détester le vice en
dévoilant ses turpitudes. Les Lacédémoniens montraient à la jeunesse
le hideux spectacle des esclaves ivres, pour lui apprendre à fuir
l'ivrognerie. Dieu nous garde de vouloir rendre le vice aimable, même
en le montrant couronné de fleurs chez les peuples de l'antiquité!
C'est là, surtout, que nous nous distinguerons des archéologues et des
savants proprement dits, qui ne se préoccupent pas de la moralité des
faits et qui ne se soucient pas d'en tirer des conséquences
philosophiques. Ils dissertent longuement, par exemple, sur les cultes
scandaleux d'Isis, d'Astarté, de Vénus et de Priape; ils en dévoilent
les monstruosités, ils en retracent les infamies, mais ils oublient
ensuite de nous purifier la pensée et de nous tranquilliser l'esprit,
en opposant à ces images impures et dégradantes les chastes leçons de
la philosophie et l'action bienfaisante du christianisme.

La Prostitution, dans l'histoire ancienne et moderne, revêt trois
formes distinctes ou se traduit à trois degrés différents, qui
appartiennent à trois époques différentes de la vie des peuples:
1º la Prostitution hospitalière; 2º la Prostitution sacrée ou
religieuse; 3º la Prostitution légale ou politique. Ces trois
dénominations résument assez bien les trois espèces de Prostitution,
que M. Rabutaux caractérise en ces termes, dans un savant travail sur
le sujet que nous nous disposons à traiter après lui, sous un point de
vue plus général: «Partout, aussi loin que l'histoire nous permet de
pénétrer, chez tous les peuples et dans tous les temps, nous voyons,
comme un fait plus ou moins général, la femme, acceptant le plus
odieux esclavage, s'abandonner sans choix et sans attrait aux brutales
ardeurs qui la convoitent et la provoquent. Parfois, toute lumière
morale venant à s'éteindre, la noble et douce compagne de l'homme perd
dans cette nuit funeste la dernière trace de sa dignité, et, devenue,
par un abaissement suprême, indifférente à celui même qui la possède,
elle prend place comme une chose vile parmi les présents de
l'hospitalité: les relations sacrées d'où naissent les joies du foyer
et les tendresse de la famille n'ont chez ces peuples dégradés
aucune importance, aucune valeur. D'autres fois, dans l'ancien Orient,
par exemple, et de proche en proche chez presque tous les peuples qui
y avaient puisé d'antiques traditions, par un accouplement plus hideux
encore, le sacrifice de la pudeur s'allie chez la femme aux dogmes
d'un naturalisme monstrueux qui exalte toutes les passions en les
divinisant; il devient un rite sacré d'un culte étrange et dégénéré,
et le salaire payé à d'impudiques prêtresses est comme une offrande
faite à leurs dieux. Chez d'autres peuples enfin, chez ceux qui
tiennent sur l'échelle morale le rang le plus élevé, la misère ou le
vice livrent encore aux impulsions grossières des sens et à leurs
cyniques désirs une classe entière, reléguée dans les plus basses
régions, tolérée mais notée d'infamie, de femmes malheureuses pour
lesquelles la débauche et la honte sont devenues un métier.»

Ainsi, M. Rabutaux regarde comme un odieux esclavage la Prostitution
que nous considérons comme un odieux trafic. En effet, dans ses trois
formes principales, elle nous apparaît plus vénale encore que servile,
car elle est toujours volontaire et libre. Hospitalière, elle
représente un échange de bons procédés avec un étranger, un inconnu,
qui devient tout à coup un hôte, un ami; religieuse, elle achète, au
prix de la pudeur qu'elle immole, les faveurs du Dieu et la
consécration du prêtre; légale, elle s'établit et se met en pratique à
l'instar de tous les métiers: comme eux, elle a ses droits et ses
devoirs; elle a sa marchandise, ses boutiques et ses chalands; elle
vend et elle gagne; ainsi que les commerces les plus honnêtes, elle
n'a pas d'autre but que le lucre et le profit. Pour que ces trois
sortes de Prostitution pussent être rangées dans la catégorie des
servitudes morales et physiques, il faudrait que l'Hospitalité, la
Religion et la Loi les eussent violemment créées, et leur imposassent
la nécessité d'être, en dépit de toutes les résistances et de tous les
dégoûts de la nature. Mais, à aucune époque, la femme n'a été une
esclave qui ne fût pas même maîtresse de son corps, soit au foyer
domestique, soit dans le sanctuaire des temples, soit dans les
lupanars des villes.

La véritable Prostitution a commencé dans le monde, du jour où la
femme s'est vendue comme une denrée, et ce marché, de même que la
plupart des marchés, a été soumis à une multitude de conditions
diverses. Quand la femme se donnait en obéissant aux désirs du coeur
et aux entraînements de la chair, c'était l'amour, c'était la volupté,
ce n'était pas la Prostitution qui pèse et qui calcule, qui tarife et
qui négocie. Comme la volupté, comme l'amour, la Prostitution remonte
à l'origine des peuples, à l'enfance des sociétés.

Dans l'état de simple nature, lorsque les hommes commencent à se
chercher et à se réunir, la promiscuité des sexes est le résultat
inévitable de la barbarie qui n'a pas encore d'autre règle que
l'instinct. L'ignorance profonde dans laquelle végète l'âme humaine
lui cache les notions élémentaires du bien et du mal. Alors, la
Prostitution peut exister déjà: la femme, afin d'obtenir de l'homme
une part du gibier qu'il a tué ou du poisson qu'il a pêché, consentira
sans doute à se livrer à des ardeurs qu'elle ne ressent pas; pour un
coquillage nacré, pour une plume d'oiseau éclatante, pour un lingot de
métal brillant, elle accordera sans attrait et sans plaisir à une
brutalité aveugle les priviléges de l'amour. Cette Prostitution
sauvage, on le voit, est antérieure à toute religion comme à toute
législation, et pourtant, dès ces premiers temps de l'enfance des
nations, la femme ne cède pas à une servitude, mais à son libre
arbitre, à son choix, à son avarice. Quand les peuplades s'assemblent,
quand le lien social les divise en familles, quand le besoin de
s'aimer et de s'entr'aider a fait des unions fixes et durables, le
dogme de l'hospitalité engendre une autre espèce de Prostitution qui
doit être également antérieure aux lois religieuses et morales.
L'hospitalité n'était que l'application de ce précepte, inné peut-être
dans le coeur de l'homme, et procédant d'une prévoyance égoïste
plutôt que d'une générosité désintéressée, qui a fait depuis la
charité évangélique: «Fais à autrui ce que tu voudrais qu'on te fît à
toi-même.» En effet, dans les bois au milieu desquels il vivait,
l'homme sentait la nécessité de trouver toujours et partout, chez son
semblable, place au feu et à la table, lorsque ses chasses ou ses
courses vagabondes le conduisaient loin de sa hutte de branchages et
loin de sa couche de peaux de bêtes: c'était une condition d'utilité
générale qui avait donc fait de l'hospitalité un dogme sacré, une loi
inviolable. L'hôte, chez tous les anciens peuples, était accueilli
avec respect et avec joie. Son arrivée semblait de bon augure; sa
présence portait bonheur au toit qui l'avait abrité. En échange
de cette heureuse influence qu'il amenait avec lui et qu'il laissait
partout où il avait passé, n'était-ce pas justice de s'efforcer à lui
plaire et à lui être agréable, chacun dans la mesure de ses moyens? De
là l'empressement et les soins dont il était l'objet. Un mari cédait
volontiers son lit et sa femme à l'hôte que les dieux lui envoyaient,
et la femme, docile à un usage qui flattait sa curiosité capricieuse,
se prêtait de bonne grâce à l'acte le plus délicat de l'hospitalité.
Il est vrai qu'elle y était entraînée par l'espoir d'un présent que
l'étranger lui offrait souvent le lendemain en prenant congé d'elle.
Ce n'était pas le seul avantage qu'elle retirait de sa prostitution
autorisée, prescrite même par ses parents et par son époux; elle
courait la chance de recevoir les caresses d'un dieu ou d'un génie qui
la rendrait mère et la doterait d'une glorieuse progéniture; car, dans
toutes les religions, dans celles de l'Inde comme dans celles de la
Grèce et de l'Égypte, c'était une croyance universelle que le passage
et le séjour des dieux parmi les hommes sous la figure humaine. Ce
voyageur, ce mendiant, cet être difforme et disgracié, qui faisait
partie de la famille dès qu'il avait franchi le seuil de la maison
ou de la tente, et qui s'y installait en maître au nom de
l'hospitalité, ne pouvait-il pas être Brama, Osiris, Jupiter ou
quelque dieu déguisé descendu chez les mortels pour les voir de près
et les éprouver? La femme ne se trouvait-elle pas alors purifiée par
les embrassements d'une divinité? Voilà comment la Prostitution
hospitalière, commune à tous les peuples primitifs, s'était perpétuée
par tradition et par habitude dans les moeurs de la civilisation
antique.

La Prostitution sacrée était presque contemporaine de cette première
Prostitution, qui fut en quelque sorte un des mystères du culte de
l'hospitalité. Aussitôt que les religions naquirent de la crainte
qu'imprimait au coeur de l'homme l'aspect des grandes commotions de
la nature; aussitôt que le volcan, la tempête, la foudre, le
tremblement de terre et la mer en fureur eurent fait inventer les
dieux, la Prostitution s'offrit d'elle-même à ces dieux terribles et
non pas implacables, et le prêtre s'attribua pour son compte une
offrande dont les dieux qu'il représentait n'auraient pu profiter. Les
hommes ignorants et crédules apportaient sur les autels tout ce qu'ils
avaient de plus précieux: le lait de leurs génisses, le sang et
la chair de leurs taureaux, les fruits et les moissons de leurs
champs, le produit de leur chasse et de leur pêche, les ouvrages de
leurs mains; les femmes ne tardèrent pas à s'offrir elles-mêmes en
sacrifice au dieu, c'est-à-dire à son idole ou à son prêtre; prêtre ou
idole, c'était l'un ou l'autre qui recevait l'offrande, tantôt la
virginité de la fille nubile, tantôt la pudeur de la femme mariée. Les
religions païennes, nées du hasard et du caprice, se formulèrent en
dogmes et en principes, se façonnèrent selon les moeurs et
s'assimilèrent aux gouvernements des États politiques: les philosophes
et les prêtres avaient préparé et accompli d'intelligence cette
oeuvre de fraude ingénieuse; mais ils se gardèrent bien de porter
atteinte aux vieux usages de la Prostitution sacrée: ils ne firent que
la réglementer et en diriger l'exercice, qu'ils entourèrent de
cérémonies bizarres et secrètes. La Prostitution devint dès lors
l'essence de certains cultes de dieux et de déesses qui l'ordonnaient,
la toléraient ou l'encourageaient. De là, les mystères de Lampsaque,
de Babylone, de Paphos, de Memphis; de là, le trafic infâme qui se
faisait à la porte des temples; de là, ces idoles monstrueuses
auxquelles se prostituaient les vierges de l'Inde; de là, l'empire
obscène que les prêtres s'arrogeaient sous les auspices de leurs
impures divinités.

La Prostitution devait inévitablement passer de la religion dans les
moeurs et dans les lois: ce fut donc la Prostitution légale qui
s'empara de la société et qui la corrompit jusqu'au coeur. Cette
Prostitution, plus dangereuse cent fois que celle qui se cachait à
l'ombre des autels et des bois sacrés, se montrait sans voile à tous
les yeux et ne se couvrait pas même d'un prétexte spécieux de
nécessité publique: elle eut pour fille la débauche qui engendra tous
les vices. C'est alors que des législateurs, frappés du péril que
courait la société, eurent le courage de s'élever contre la
Prostitution et de la resserrer dans de sages limites; quelques-uns
essayèrent inutilement de l'étouffer et de l'anéantir; mais ils
n'osèrent pas la poursuivre jusque dans les asiles inviolables que lui
ouvrait la religion à certaines fêtes et en certaines occasions
solennelles. Cérès, Bacchus, Vénus, Priape, la protégeaient contre
l'autorité des magistrats, et d'ailleurs elle avait pénétré si avant
dans l'habitude du peuple, qu'il n'eût pas été possible de l'en
arracher sans toucher aux racines du dogme religieux. Une nouvelle
religion pouvait seule venir en aide à la mission du législateur
politique et faire disparaître la Prostitution sacrée en imposant un
frein salutaire à la Prostitution légale. Telle fut l'oeuvre du
christianisme, qui détrôna les sens et proclama le triomphe de
l'esprit sur la matière.

Et pourtant Jésus-Christ, dans son Évangile, avait réhabilité la
courtisane en relevant Madeleine, et, admettant cette pécheresse au
banquet de la parole divine, Jésus-Christ avait appelé à lui les
vierges folles comme les vierges sages; mais, en inaugurant l'ère du
repentir et de l'expiation, il avait enseigné la pudeur et la
continence. Ses apôtres et leurs successeurs, pour faire tomber les
faux dieux de l'impudicité, annoncèrent au monde chrétien que le vrai
Dieu ne communiquait qu'avec des âmes chastes et ne s'incarnait que
dans des corps exempts de souillures. A cette époque de civilisation
avancée, la Prostitution hospitalière n'existait plus; la Prostitution
sacrée, qui rougissait pour la première fois, se renferma dans ses
temples, que lui disputait un nouveau culte plus moral et moins
sensuel. Le paganisme, menacé, attaqué de toutes parts, ne tenta même
pas de défendre, comme une de ses formes favorites, cette Prostitution
que la conscience publique repoussait avec horreur. Ainsi, la
Prostitution sacrée avait cessé d'exister, du moins ouvertement, avant
que le paganisme eût abdiqué tout à fait son culte et ses temples. La
religion de l'Évangile avait appris à ses néophytes à se respecter
eux-mêmes; la chasteté et la continence étaient désormais des vertus
obligatoires pour tout le monde, au lieu d'être comme autrefois le
privilége de quelques philosophes; la Prostitution n'avait donc plus
de motif ni d'occasion pour se faire un manteau religieux et pour se
blottir en quelque coin obscur du sanctuaire. Cependant elle s'était
depuis tant de siècles infiltrée si profondément dans les moeurs
religieuses, elle avait procuré tant de jouissances cachées aux
ministres des autels, qu'elle survécut encore çà et là au fond de
quelques couvents et qu'elle essaya de se mêler au culte indécent de
quelques saints. C'était toujours Priape qu'un vulgaire grossier et
ignorant adorait sous le nom de saint Guignolet ou de saint Grelichon:
c'était toujours, dans l'origine du christianisme, la Prostitution
sacrée qui mettait les femmes stériles en rapport direct avec les
statues phallophores de ces bienheureux malhonnêtes.

Mais la noble morale du Christ avait illuminé les esprits,
assoupi les passions, exalté les sentiments, purifié les coeurs. Aux
commencements de cette foi nouvelle, on put croire que la Prostitution
s'effacerait dans les moeurs comme dans les lois, et qu'il ne serait
pas même nécessaire d'opposer des digues légales aux impuretés de ce
torrent fangeux que saint Augustin compare à ces cloaques construits
dans les plus splendides palais pour détourner les miasmes infects et
assurer la salubrité de l'air. La société nouvelle, qui s'était fondée
au milieu de l'ancien monde et qui se conduisait d'abord selon la
règle évangélique, fit une rude guerre à la Prostitution, sous quelque
forme qu'elle osât demander grâce; les évêques, les synodes, les
conciles la dénonçaient partout à la haine des fidèles, et la
forçaient de se cacher dans l'ombre pour échapper à des châtiments
pécuniaires et corporels. Mais la sagesse des législateurs chrétiens
avait trop présumé de l'autorité religieuse; ils s'étaient trop hâtés
de réprimer tous les élans de la convoitise charnelle; ils n'avaient
pas fait la part des instincts, des goûts, des tempéraments: la
Prostitution ne pouvait disparaître sans mettre en péril le repos et
l'honneur des femmes de bien. Elle rentra dès lors effrontément dans
ses ignobles domaines, et elle brava souvent la loi qui ne la
tolérait qu'à regret, qui la retenait dans les bornes les plus
étroites, et qui s'efforçait de l'éloigner des regards honnêtes.
C'était encore le christianisme qui lui opposait les barrières les
plus réelles et les plus respectées. Le christianisme, en faisant du
mariage une institution de sérieuse moralité, et en relevant la
condition de la femme vis-à-vis de l'époux qui la prenait pour
compagne devant Dieu et devant les hommes, condamna la Prostitution à
vivre hors de la société dans des repaires mystérieux et sous le sceau
de la flétrissure publique.

Cependant la Prostitution, malgré les rigueurs de la loi qui la
tolérait, mais qui la menaçait ou la poursuivait sans cesse, n'en
avait pas une existence moins assurée ni moins nécessaire: elle était
expulsée des villes, mais elle trouvait refuge dans les faubourgs, aux
carrefours des routes, derrière les haies, en rase campagne; elle se
distinguait au milieu du peuple par certaines couleurs réputées
infâmes, par certaines formes de vêtement à elle seule affectées, mais
elle affichait ainsi son abominable métier; elle faisait horreur aux
personnes pieuses et pudiques, mais elle attirait à elle les jeunes
débauchés, les vieillards pervers et les gens sans aveu. On peut
donc dire qu'elle n'a jamais cessé d'être et de mener son train de
vie, lors même que les scrupules moraux ou religieux d'un roi, d'un
prince ou d'un magistrat, en étaient venus à ce point de l'interdire
tout à fait et de vouloir la supprimer par un excès de pénalité. Les
lois qui avaient prononcé son abolition ne tardaient pas à être
abolies elles-mêmes, et cette odieuse nécessité sociale restait
constamment attachée au corps de la nation, comme un ulcère incurable
dont la médecine surveille et arrête les progrès. Tel est le rôle de
la Prostitution depuis plusieurs siècles dans tous les pays où il y a
une police prévoyante et intelligente à la fois. C'est là ce qu'on
doit appeler la Prostitution légale: la religion la défend, la morale
la blâme, la loi l'autorise.

Cette Prostitution légale comprend non-seulement les créatures
dégradées qui avouent et pratiquent officiellement leur profession
abjecte, mais encore toutes les femmes qui, sans avoir qualité et
diplôme pour s'abandonner aux plaisirs du public payant, font aussi
commerce de leurs charmes à divers degrés et sous des titres plus ou
moins respectables. Il y a donc, à vrai dire, deux espèces de
Prostitution légale: celle qui a droit et qui porte avec elle une
autorisation dûment personnelle; celle qui n'a pas droit et qui
s'autorise du silence de la loi à son égard: l'une dissimulée et
déguisée, l'autre patente et reconnue. D'après cette distinction entre
deux sortes de prostituées qui profitent du bénéfice de la loi civile,
on peut apprécier à combien de catégories différentes s'étend cette
Prostitution de contrebande sur laquelle le législateur a fermé les
yeux et que le moraliste hésite à livrer aux jugements de l'opinion
dont elle relève à peine. Plus la Prostitution perd son caractère
spécial de trafic habituel, plus elle s'éloigne du poteau légal
d'infamie auquel l'enchaîne sa destinée; quand elle est sortie du
cercle encore indéfini de ses marchés honteux, elle s'égare,
insaisissable, dans les vagues espaces de la galanterie et de la
volupté. On voit qu'il n'est point aisé d'assigner des bornes exactes
et fixes à la Prostitution légale, puisqu'on ne sait pas encore où
elle commence, où elle finit.

Mais ce qui doit être désormais clairement établi dans l'esprit de nos
lecteurs, c'est la distance énorme qui sépare de la Prostitution
ancienne la Prostitution moderne. Celle-ci, purement légale,
tolérée plutôt que permise, sous la double censure de la religion et
de la morale; celle-là, au contraire, également condamnée par la
philosophie, mais consacrée par les moeurs et par les dogmes
religieux. Avant l'ère du christianisme, la Prostitution est partout,
sous le toit domestique, dans le temple et dans les carrefours; sous
le règne de l'Évangile, elle n'ose plus se montrer qu'à certaines
heures de nuit, dans les lieux réservés et loin du séjour des honnêtes
gens. Plus tard cependant, pour avoir la liberté de paraître au grand
jour et d'échapper à la police des moeurs, elle prit des emplois,
des costumes et des noms, qui n'effarouchaient ni les yeux ni les
oreilles, et elle se fit un masque de décence pour avoir le privilége
d'exercer son métier librement, sans contrôle et sans surveillance.
Mais toujours, lors même que la loi est impuissante ou muette,
l'opinion proteste contre ces métamorphoses hypocrites de la
Prostitution légale.

Nous en avons dit assez déjà pour laisser deviner le plan de cet
ouvrage, fruit de longues recherches et d'études absolument neuves.
Quant à son but, nous ne croyons pas utile d'insister pour le faire
comprendre; vis-à-vis d'un pareil sujet, un écrivain, qui se
respecte autant qu'il respecte ses lecteurs, doit s'attacher à faire
détester le vice, quand bien même le vice se présenterait sous les
dehors les plus séduisants. Il suffit, pour rendre le vice haïssable,
d'en étaler les tristes conséquences et les redoutables enseignements.
Notre ouvrage n'est pas un livre de morale austère et glacée; c'est
une histoire curieuse, pleine de tableaux dont nous voilerons la
nudité, surtout dans ceux que nous fournissent en abondance les
auteurs grecs et romains. Mais, à toutes les époques et dans tous les
pays, on verra que les sages avertissements des philosophes et des
législateurs ont protesté contre les débordements des passions
sensuelles. Moïse inscrivait la chasteté dans le code qu'il donnait
aux Hébreux; Solon et Lycurgue sévissaient contre la Prostitution,
dans la patrie voluptueuse des courtisanes; le sénat romain
flétrissait la débauche, en face des sales mystères d'Isis et de
Vénus; Charlemagne, saint Louis, tous les rois qui se regardaient
comme des _pasteurs d'hommes_, suivant la belle expression d'Homère,
travaillaient à épurer les moeurs de leurs peuples et à contenir la
Prostitution dans une obscure et abjecte servitude. Ce n'était là
que l'action vigilante de la loi. Mais en même temps la philosophie,
dans ses leçons et dans ses écrits, prêchait la continence et la
pudeur; Pythagore, Platon, Aristote, Cicéron, prêtaient une voix
entraînante ou persuasive à la morale la plus pure. Lorsque l'Évangile
eut réhabilité le mariage, lorsque la chasteté fut devenue une
prescription religieuse, la philosophie chrétienne ne fit que répéter
les conseils de la philosophie païenne. Depuis dix-huit siècles, la
chaire de Jésus-Christ tonne et foudroie l'antre de la Prostitution.
Ici la fange et les ténèbres; là une onde sainte où le coeur lave
ses souillures, une lumière vivifiante qui vient de Dieu.

Ce livre se divise en quatre parties dont la réunion présentera
l'histoire complète de la Prostitution dans les temps anciens et
modernes, ainsi que chez tous les peuples.

La première partie, qui nous offrira la Prostitution sous ses trois
formes particulières, suivant les lois de l'hospitalité, de la
religion et de la politique, ne comprend que l'antiquité grecque et
romaine. Les sources et les matériaux sont si abondants et si riches
pour cette première partie, qu'elle pourrait à elle seule, en
recevant tous les développements qu'elle comporte, embrasser l'étendue
de plusieurs volumes. Les Lettres d'Alciphron, les Déipnosophistes
d'Athénée et les Dialogues de Lucien nous font moins regretter la
perte des traités historiques, que Gorgias, Ammonius, Antiphane,
Apollodore, Aristophane et d'autres écrivains grecs avaient rédigés
sur la vie et les moeurs des courtisanes ou hétaires. Meursius,
Musonius et plusieurs savants modernes, entre autres le professeur
Jacobs, de Gotha, n'ont pas jugé ce sujet indigne de leurs graves
dissertations. L'ancienne Rome ne nous a pas laissé de livre consacré
spécialement à un sujet qui ne lui était pourtant point étranger; mais
les auteurs latins, les poëtes principalement, renferment plus de
matériaux que nous ne pourrons en employer. D'ailleurs, des savants en
_us_, tels que Laurentius, Choveronius, etc., n'ont pas manqué de
compiler et de disserter sur les arcanes de la Prostitution romaine.
Nous avons si peu de chose à dire de la Prostitution chez les
Égyptiens, chez les Juifs, chez les Babyloniens, que nous ne nous
ferons pas scrupule de rattacher aux antiquités grecques les chapitres
que nous consacrerons à ces anciens peuples, chez lesquels la
Prostitution hospitalière avait laissé des traces si profondes.

La seconde partie de notre ouvrage, la plus considérable, la plus
intéressante des quatre qui le composent, appartient tout entière à la
France. Nous y suivons pas à pas, province par province, ville par
ville, l'histoire de la Prostitution depuis les Gaulois jusqu'à nos
jours. Nous retrouverons bien quelques vestiges à peine
reconnaissables de la Prostitution sacrée; mais c'est la Prostitution
légale qui, dans cette partie de l'ouvrage, se dégagera de l'histoire
de la jurisprudence, de la police, de la religion et des moeurs. Ce
sujet de haute moralité n'avait été mis en oeuvre que pour la
période de temps contemporaine: Parent-Duchatelet, qui était un
observateur et non un historien et un archéologue, n'a vu, n'a jugé la
Prostitution que sous le rapport de l'administration, de l'hygiène et
de la statistique. Les ouvrages du même genre que le sien, publiés par
A. Béraud et par Sabatier, renferment quelques faits historiques de
plus que le volumineux traité _de la Prostitution dans la ville de
Paris_; mais ils n'ont d'importance qu'au point de vue de la
législation sur la matière. L'histoire des moeurs et de leurs
aspects variés est encore à faire, et nous l'avons tirée pièce à
pièce des historiens, des chroniqueurs, des poëtes et de tous les
auteurs qui ont enregistré, en passant, un fait, un détail, une
observation, relativement au sujet si vaste et si complexe que nous
abordons pour la première fois. Quelques pages du _Traité de la
Police_, de Delamarre; du _Répertoire de Jurisprudence_, de Merlin;
des Encyclopédies et des recueils analogues, voilà tout ce qui
existait sur ce sujet, avant la savante monographie que M. Rabutaux
publie en ce moment comme appendice au grand ouvrage intitulé _Le
Moyen Age et la Renaissance_. M. Rabutaux a borné son travail
d'érudition à ce qu'il nomme le _service des moeurs_. Nous y
ajouterons l'historique de la Prostitution en France, et la peinture
mitigée de ses caractères extérieurs et de son culte secret, d'après
les documents les plus authentiques. Nous pénétrerons, le flambeau de
la science à la main, dans les clapiers de la rue Baillehoë ou de
Huleu; nous serons introduits, par les érotiques du dix-huitième
siècle dans les petites maisons des _impures_; nous nous glisserons
jusque dans les bocages royaux du Parc-aux-Cerfs; nous descendrons, en
nous cachant le visage, dans les bouges infects du Palais-Royal; et
toujours et partout, nous écrirons sur la muraille, en lettres de
feu, cet arrêt plus intelligible que celui du festin de Balthazar:
_Sans les moeurs, il n'y a ni Dieu, ni patrie, ni repos, ni
bonheur._

La troisième partie de ce livre est réservée à l'histoire de la
Prostitution dans le reste de l'Europe. L'Italie, l'Espagne,
l'Angleterre, l'Allemagne, etc., apporteront tour à tour leur
contingent de faits singuliers dans cette galerie de moeurs, que
nous verrons changer selon les temps et les pays. Les matériaux, pour
cette partie de notre ouvrage, sont dispersés comme ceux qui
concernent la France, et n'ont jamais été recueillis, à l'exception
d'un traité fort remarquable dont la Prostitution de Londres a fourni
seule les monstrueux éléments. Son auteur, Ryan, ne s'est occupé que
de ce qu'il a vu, et l'histoire du passé ne lui a pas même apparu.
L'Espagne, avec sa _Célestine_, nous fait connaître cette Prostitution
savante et raffinée, qu'elle avait puisée certainement à la coupe
amère de l'Italie. C'est à l'Italie, ce brillant gynécée de
courtisanes et de ruffians, que nous attribuerons l'origine de cette
terrible peste de l'amour, que les Italiens du seizième siècle avaient
le front de nommer _mal français_, comme si Charles VIII n'était
point allé le prendre à Naples. Nous n'aurons garde d'oublier la
Laponie, qui est le seul point en Europe où la Prostitution
hospitalière soit encore pratiquée aujourd'hui.

Enfin, la quatrième partie de cette histoire, souvent douloureuse et
navrante, nous conduira dans tous les pays situés hors de l'Europe: en
Asie, en Afrique, en Amérique, et nous rencontrerons partout, dans
l'Inde civilisée comme chez les sauvages de la mer du Sud, les trois
formes principales de la Prostitution: hospitalière, sacrée et légale.
Cette dernière forme, néanmoins, s'y montrera plus rarement que les
deux autres, avant que la civilisation moderne ait passé son niveau
sur les moeurs religieuses et domestiques des quatre parties du
monde. Les religions de l'Inde, l'hospitalité d'Otaïti, la législation
des filles publiques aux États-Unis, donneront lieu à des contrastes
que la distance des lieux et des époques ne rendra que plus
intéressants pour l'observateur. Nous chercherons en vain un peuple
qui n'ait pas accepté, comme un fléau nécessaire, la lèpre de la
Prostitution.

La lecture de notre ouvrage, nous persistons à le déclarer d'avance,
sera d'un grave enseignement et d'une utilité réelle. On y
apprendra surtout à remercier la Providence, qui nous a permis de
vivre à une époque où la Prostitution s'efface de nos moeurs et où
les sentiments d'honneur et de vertu naissent d'eux-mêmes dans les
coeurs. Il faut voir ce qu'a été la Prostitution chez nos pères,
pour juger des améliorations sociales que chaque jour nous apporte et
dont l'avenir étendra encore les bienfaits. La Prostitution est une
maladie publique: en décrire les symptômes et en étudier les causes,
c'est en préparer le remède.

F.-S. PIERRE DUFOUR.

15 avril 1851, de mon ermitage de Saint-Claude.




    HISTOIRE
    DE
    LA PROSTITUTION.

    PREMIÈRE PARTIE.

    ANTIQUITÉ.

    _GRÈCE. --ROME._




CHAPITRE PREMIER.

  SOMMAIRE. --La Chaldée, berceau de la Prostitution hospitalière et
  de la Prostitution sacrée. --Babylone. --Vénus Mylitta. --Loi
  honteuse des Babyloniens. --Mystères du culte de Mylitta. --Culte
  de Vénus Uranie dans l'île de Cypre. --Le prophète Baruch et
  Hérodote. --Prostitution sacrée des femmes de Babylone.
  --Offrandes pour se rendre Vénus favorable. --Le _Champ sacré_ de
  la Prostitution. --Corruption épouvantable des Babyloniens. --Leur
  science dans l'art du plaisir et des voluptés. --Impudeur des
  dames babyloniennes et de leurs filles dans les banquets. --La
  Prostitution sacrée en Arménie. --Temple de Vénus Anaïtis.
  --Sérails des deux sexes. --Hôtes de Vénus. --L'enclos sacré.
  --Prêtresses d'Anaïtis. --La Prostitution sacrée en Syrie.
  --Cultes de Vénus, d'Adonis et de Priape. --L'Astarté des
  Phéniciens. --Fêtes nocturnes et débauches infâmes qui avaient
  lieu sous les auspices et en l'honneur d'Astarté. --La déesse des
  Sidoniens. --La Prostitution sacrée dans l'île de Cypre. --Les
  filles d'Amathonte. --Cypris, maîtresse du roi Cinyras, fondateur
  du temple de Paphos. --Phallus offerts en holocauste. --La Vénus
  hermaphrodite d'Amathonte, dite la _double déesse_. --Mystères
  secrets du culte d'Astarté. --Le _Hochequeue_. --Philtres amoureux
  des magiciens. --La Prostitution sacrée dans les colonies
  phéniciennes. --Les _Tentes des Filles_, à Sicca-Veneria.
  --Principaux caractères du culte de Vénus, précisés par saint
  Augustin. --Culte hermaphrodite dans l'Asie-Mineure. --Fêtes en
  l'honneur d'Adonis, à Byblos. --Rites du culte d'Adonis. --Sa
  statue phallophore. --Temples de Vénus Anaïtis à Zela et à
  Comanes, à Suse et à Ecbatane. --La Prostitution sacrée chez les
  Parthes et chez les Amazones. --Mollesse des Lydiens. --Débauche
  éhontée des filles lydiennes. --Tombeau du roi Alyattes, père de
  Crésus, construit presque en entier avec l'argent de la
  Prostitution. --Prostituées musiciennes et danseuses suivant
  l'armée des Lydiens. --Orgies des anciens Perses en présence de
  leurs femmes et de leurs filles légitimes. --Les trois cent
  vingt-neuf concubines de Darius.


C'est dans la Chaldée, dans l'antique berceau des sociétés humaines,
qu'il faut chercher les premières traces de la Prostitution. Une
partie de la Chaldée, celle qui touchait au nord la Mésopotamie et qui
renfermait le pays d'Ur, patrie d'Abraham, avait pour habitants une
race belliqueuse et sauvage, vivant au milieu des montagnes et ne
connaissant pas d'autre art que celui de la chasse. Ce peuple chasseur
inventa l'hospitalité et la Prostitution qui en était, en quelque
sorte, l'expression naïve et brutale. Dans l'autre partie de la
Chaldée, qui confinait avec l'Arabie déserte et qui s'étendait en
plaines fertiles, en gras pâturages, un peuple pasteur, d'un naturel
doux et pacifique, menait une vie errante au milieu de ses
innombrables troupeaux. Il observait les astres, il créait les
sciences, il inventa les religions et avec elles la Prostitution
sacrée. Quand Nembrod, ce roi, ce conquérant que la Bible appelle un
_fort chasseur devant Dieu_, réunit sous ses lois les deux provinces
et les deux peuples de la Chaldée, quand il fonda Babylone au
bord de l'Euphrate, l'an du monde 1402, selon les livres de Moïse, il
laissa se mêler ensemble les croyances, les idées et les moeurs des
différentes races de ses sujets, et il n'en dirigea pas même la
fusion, qui se fit lentement sous l'influence de l'habitude. Ainsi la
Prostitution sacrée et la Prostitution hospitalière ne signifièrent
bientôt plus qu'une seule et même chose dans la pensée des
Babyloniens, et devinrent simultanément une des formes les plus
caractéristiques du culte de Vénus ou Mylitta.

Écoutons Hérodote, le vénérable père de l'histoire, le plus ancien
collecteur des traditions du monde: «Les Babyloniens ont une loi
très-honteuse: toute femme née dans le pays est obligée, une fois dans
sa vie, de se rendre au temple de Vénus, pour s'y livrer à un
étranger. Plusieurs d'entre elles, dédaignant de se voir confondues
avec les autres à cause de l'orgueil que leur inspirent leurs
richesses, se font porter devant le temple dans des chars couverts. Là
elles se tiennent assises, ayant derrière elles un grand nombre de
domestiques qui les ont accompagnées; mais la plupart des autres
s'asseyent dans la pièce de terre dépendante du temple de Vénus avec
une couronne de ficelles autour de la tête. Les unes arrivent, les
autres se retirent. On voit, en tous sens, des allées séparées par des
cordages tendus; les étrangers se promènent dans ces allées et
choisissent les femmes qui leur plaisent le plus. Quand une femme
a pris place en ce lieu, elle ne peut retourner chez elle que quelque
étranger ne lui ait jeté de l'argent sur les genoux et n'ait eu
commerce avec elle hors du lieu sacré. Il faut que l'étranger, en lui
jetant de l'argent, lui dise: «J'invoque la déesse Mylitta.» Or, les
Assyriens donnent à Vénus le nom de Mylitta. Quelque modique que soit
la somme, il n'éprouvera point de refus: la loi le défend, car cet
argent devient sacré. Elle suit le premier qui lui jette de l'argent,
et il ne lui est pas permis de repousser personne. Enfin, quand elle
s'est acquittée de ce qu'elle devait à la déesse, en s'abandonnant à
un étranger, elle retourne chez elle; après cela, quelque somme qu'on
lui donne, il n'est pas possible de la séduire. Celles qui ont en
partage une taille élégante et de la beauté ne feront pas un long
séjour dans le temple; mais les laides y restent davantage, parce
qu'elles ne peuvent satisfaire à la loi. Il y en a même qui y
demeurent trois ou quatre ans.» (Liv. I, paragr. 199).

Cette Prostitution sacrée, qui se répandit avec le culte de Mylitta ou
Vénus Uranie dans l'île de Cypre et en Phénicie, est un de ces faits
acquis à l'histoire, si monstrueux, si bizarre, si invraisemblable
qu'il paraisse. Le prophète Baruch, qu'Hérodote n'avait pas consulté
et qui se lamentait avec Jérémie deux siècles avant l'historien grec,
raconte aussi les mêmes turpitudes dans la lettre de Jérémie aux Juifs
que le roi Nabuchodonosor avait amenés en captivité à Babylone:
«Des femmes, enveloppées de cordes, sont assises au bord des chemins
et brûlent des parfums (_succendentes ossa olivarum_). Quand une
d'elles, attirée par quelque passant, a dormi avec lui, elle reproche
à sa voisine de n'avoir pas été jugée digne, comme elle, d'être
possédée par cet homme et de n'avoir pas vu rompre sa ceinture de
cordes.» (Baruch, ch. VI). Cette ceinture de cordes, ces noeuds qui
entouraient le corps de la femme vouée à Vénus, représentaient la
pudeur qui ne la retenait que par un lien fragile et que l'amour
impétueux devait bientôt briser. Il fallait donc que celui qui voulait
cohabiter avec une de ces femmes consacrées saisît l'extrémité de la
corde qui l'entourait et entraînât ainsi sa conquête sous des cèdres
et des lentisques qui prêtaient leur ombre à l'achèvement du mystère.
Le sacrifice à Vénus était mieux reçu par la déesse, lorsque le
sacrificateur, dans ses transports amoureux, rompait impétueusement
tous les liens qui lui faisaient obstacle. Mais les savants qui ont
commenté le fameux passage de Baruch ne sont pas d'accord sur l'espèce
d'offrande que les consacrées brûlaient devant elles pour se rendre
Vénus favorable. Selon les uns, c'était un gâteau d'orge et de
froment; selon les autres, c'était un philtre qui allumait les désirs
et préparait à la volupté; enfin, d'après une explication plus
naturelle, il ne s'agissait que des baies parfumées de l'arbre à
encens.

Hérodote avait vu de ses yeux, vers l'an 440 avant Jésus-Christ,
la Prostitution sacrée des femmes de Babylone; comme étranger, sans
doute jeta-t-il quelque argent sur les genoux d'une belle
Babylonienne. Trois siècles et demi après lui, un autre voyageur,
Strabon, fut aussi témoin de ces désordres, et il raconte que toutes
les femmes de Babylone obéissaient à l'oracle en livrant leur corps à
un étranger qu'elles considéraient comme un hôte: _Mos est... cum
hospite corpus miscere_, dit la traduction latine de sa Géographie
écrite en grec. Cette Prostitution n'avait lieu que dans un seul
temple où elle s'était installée dès les premiers temps de la
fondation de Babylone. Le temple de Mylitta eût été trop petit pour
contenir tous les adorateurs de la déesse; mais il y avait à l'entour
de ce temple une vaste enceinte qui en faisait partie et qui
renfermait des édicules, des bocages, des bassins et des jardins.
C'était là le champ de la Prostitution. Les femmes qui s'y
abandonnaient se trouvaient sur un terrain sacré où l'oeil d'un père
ou d'un mari ne venait pas les troubler. Hérodote et Strabon ne
parlent pas de la part que se réservait le prêtre dans les offrandes
des pieuses adoratrices de Mylitta; mais Baruch nous représente les
prêtres de Babylone comme des gens qui ne se refusaient rien.

On comprend que le spectacle permanent de la Prostitution sacrée ait
gâté les moeurs de Babylone. En effet, cette immense cité, peuplée
de plusieurs millions d'hommes répartis sur un espace de quinze
lieues, était devenue bientôt un épouvantable lieu de débauche. Elle
fut détruite en partie par les Perses, qui s'en emparèrent dans
l'année 331 avant Jésus-Christ; mais la ruine de quelques grands
édifices, le saccagement des palais et des tombeaux, le renversement
des murailles ne purifièrent pas l'air empesté de la Prostitution, qui
s'y perpétua comme dans sa véritable patrie, tant qu'il y eut un toit
pour l'abriter. Alexandre-le-Grand avait été lui-même effrayé du
libertinage babylonien lorsqu'il y était venu prendre part et en
mourir. «Il n'était rien de plus corrompu que ce peuple, rapporte
Quinte-Curce, un des historiens du conquérant de Babylone; rien de
plus savant dans l'art des plaisirs et des voluptés. Les pères et les
mères souffraient que leurs filles se prostituassent à leurs hôtes
pour de l'argent, et les maris n'étaient pas moins indulgents à
l'égard de leurs femmes. Les Babyloniens se plongeaient surtout dans
l'ivrognerie et dans les désordres qui la suivent. Les femmes
paraissaient d'abord dans leurs banquets avec modestie; mais ensuite
elles quittaient leurs robes; puis le reste de leurs habits l'un après
l'autre, dépouillant peu à peu la pudeur jusqu'à ce qu'elles fussent
toutes nues. Et ce n'étaient pas des femmes publiques qui
s'abandonnaient ainsi; c'étaient les dames les plus qualifiées, aussi
bien que leurs filles.»

L'exemple de Babylone avait porté fruit; et le culte de Mylitta
s'était propagé, avec la Prostitution qui l'accompagnait, dans l'Asie
et dans l'Afrique, jusqu'au fond de l'Égypte comme jusqu'en
Perse; mais dans chacun de ces pays la déesse prenait un nom nouveau,
et son culte affectait des formes nouvelles sous lesquelles
reparaissait toujours la Prostitution sacrée.

En Arménie, on adorait Vénus sous le nom d'Anaïtis; on lui avait élevé
un temple à l'instar de celui que Mylitta avait à Babylone. Autour de
ce temple s'étendait un vaste domaine dans lequel vivait enfermée une
population consacrée aux rites de la déesse. Les étrangers seuls
avaient le droit de passer le seuil de cette espèce de sérail des deux
sexes et d'y demander une galante hospitalité qu'on ne leur refusait
jamais. Quiconque était admis dans la cité amoureuse devait, suivant
l'antique usage, acheter par un présent les faveurs qu'on lui
accordait; mais, comme il n'est pas de coutume qui ne tombe tôt ou
tard en désuétude à une époque de décadence, la femme que l'hôte de
Vénus avait honorée de ses caresses le forçait souvent d'accepter un
don plus considérable que celui qu'elle en recevait. Les desservants
et desservantes de l'enclos sacré étaient les fils et les filles des
meilleures familles du pays; et ils entraient au service de la déesse
pour un temps plus ou moins long, d'après le voeu de leurs parents.
Quand les filles sortaient du temple d'Anaïtis, en laissant à ses
autels tout ce qu'elles avaient pu gagner à la sueur de leur corps,
elles n'avaient point à rougir du métier qu'elles avaient fait, et
alors elles ne manquaient pas de maris qui s'en allaient au
temple prendre des renseignements sur les antécédents religieux des
jeunes prêtresses. Celles qui avaient accueilli le plus grand nombre
d'étrangers étaient les plus recherchées en mariage. Il faut dire
aussi que dans le culte d'Anaïtis on assortissait autant que possible
l'âge, la figure et la condition des amants, de manière à contenter la
déesse et ses adorateurs. C'est Strabon qui nous a conservé cette
particularité consolante, que nous ne rencontrerons pas chez les
autres Vénus.

Ces différentes Vénus s'étaient éparpillées dans toute la Syrie, et
elles avaient partout établi leur Prostitution avec certaines
variantes de cérémonial. Vénus, sous ses noms divers, personnifiait,
déifiait l'organe de la femme, la conception féminine, la nature
femelle. Il était donc tout simple de déifier, de personnifier aussi
l'organe de l'homme, la génération masculine, la nature mâle. Les
hommes avaient fait le culte de Vénus; les femmes firent celui
d'Adonis, qui devint, en se matérialisant, celui de Priape. On voit,
dans l'antiquité, les deux cultes régner, l'un auprès de l'autre en
bonne intelligence. C'est surtout aux Phéniciens qu'il faut attribuer
la propagation des deux cultes, qui souvent n'en formaient qu'un seul,
en se mêlant l'un à l'autre. La Vénus des Phéniciens se nommait
Astarté. Elle avait des temples à Tyr, à Sidon et dans les principales
villes de Phénicie; mais les plus célèbres étaient ceux d'Héliopolis
de Syrie et d'Aphaque près du mont Liban. Astarté avait les deux
sexes dans ses statues, pour représenter à la fois Vénus et Adonis. Le
mélange des deux sexes se traduisait encore mieux par le
travestissement des hommes en femmes et des femmes en hommes, dans les
fêtes nocturnes de la déesse. Les débauches les plus infâmes avaient
lieu à la faveur de ces déguisements, et le prêtre en réglait lui-même
la cérémonie, au son des instruments de musique, des sistres et des
tambours. Cette monstrueuse promiscuité, qui avait lieu sous les
auspices de la _bonne déesse_, amenait une multitude d'enfants qui ne
connaissaient jamais leurs pères et qui venaient à leur tour, dès leur
plus tendre jeunesse, retrouver leurs mères dans les mystères
d'Astarté. Il y avait pourtant une espèce de mariage, en dehors de la
Prostitution sacrée, à laquelle se livraient les hommes ainsi que les
femmes; puisque les Phéniciens, suivant le témoignage d'Eusèbe,
prostituaient leurs filles vierges aux étrangers, pour la plus grande
gloire de l'hospitalité. Ces turpitudes, que n'absolvait pas leur
antiquité, se continuèrent jusqu'au quatrième siècle de l'ère
vulgaire, et il fallut que Constantin-le-Grand y mît ordre, en les
interdisant par une loi, en détruisant les temples d'Astarté et en
remplaçant celui qui déshonorait Héliopolis par une église chrétienne.

Cette Astarté, que la Bible appelle la _déesse des Sidoniens_, avait
trouvé des autels non moins impurs dans l'île de Cypre, où les
Phéniciens d'Ascalon importèrent de bonne heure, avec leur
commerce industrieux, la Prostitution sacrée. On eût dit que Vénus,
née de la mer, comme la brillante planète Uranie, que les bergers
chaldéens en voyaient sortir dans les belles nuits d'été, avait choisi
pour son empire terrestre cette île de Cypre, que les dieux, à sa
naissance, lui assignèrent en partage, comme nous le raconte la
tradition grecque par la bouche d'Homère. C'était l'Astarté des
Phéniciens, l'Uranie des Babyloniens: elle avait dans son île vingt
temples renommés; les deux principaux étaient ceux de Paphos et
d'Amathonte, où la Prostitution sacrée s'exerçait sur une plus grande
échelle que partout ailleurs. Et pourtant, les filles d'Amathonte
avaient été chastes, et même obstinées dans leur chasteté, lorsque
Vénus fut rejetée sur leur rivage par l'écume des flots; elles
méprisèrent cette nouvelle déesse qui leur apparaissait toute nue, les
pauvres Propoetides, et la déesse irritée leur ordonna de se
prostituer à tout venant, pour expier le mauvais accueil qu'elles lui
avaient fait: elles obéirent avec tant de répugnance aux ordres de
Vénus, que la protectrice des amours les changea en pierres. Ce fut
une leçon qui profita aux filles de Cypre: elles se vouèrent donc à la
Prostitution en l'honneur de leur déesse, et elles se promenaient le
soir, au bord de la mer, pour se vendre aux étrangers qui arrivaient
dans l'île. Il en était encore ainsi au deuxième siècle, du temps de
Justin, qui raconte ces promenades des jeunes Cypriennes sur le
rivage; mais, à cette époque, le produit de leur prostitution n'était
pas déposé, comme dans l'origine, sur l'autel de la déesse: ce salaire
malhonnête s'entassait dans un coffre, de manière à former une dot
qu'elles apportaient à leurs maris et que ceux-ci recevaient sans
rougir.

Quant aux fêtes de Vénus, qui attiraient en Cypre une innombrable
foule d'adorateurs zélés, elles n'en étaient pas moins accompagnées
d'actes, ou du moins d'emblèmes de Prostitution. On attribuait au roi
Cinyras la fondation du temple de Paphos, et les prêtres du lieu
prétendaient que la maîtresse de ce roi, nommée Cypris, s'était fait
un tel renom d'habileté dans les choses de l'amour, que la déesse
avait voulu qu'on lui donnât son nom. Cette Vénus, qu'on adorait à
Paphos, était donc l'image de la nature femelle, de même que la
Mylitta de Babylone: aussi, dans les sacrifices qui lui étaient
offerts, on lui présentait, sous le nom de _Carposis_ (+Karpôsis+),
qui signifiait _prémices_, un phallus ou une pièce de monnaie.
Les initiés ne s'en tenaient pas à l'allégorie. La déesse était
représentée d'abord par un cône ou pyramide en pierre blanche,
qui fut transformée plus tard en statue de femme. La statue du temple
d'Amathonte, au contraire, représentait une femme barbue, avec les
attributs de l'homme sous des habits féminins: cette Vénus-là était
hermaphrodite, selon Macrobe (_putant eamdem marem ac feminam esse_);
voilà pourquoi Catulle l'invoque en la qualifiant de _double
déesse d'Amathonte_ (_duplex Amathusia_). Les mystères les plus
secrets de cette Astarté se passaient dans le bois sacré qui
environnait son temple, et dans ce bois toujours vert on entendait
soupirer l'iunx ou _frutilla_, oiseau dédié à la déesse. Cet oiseau,
dont les magiciens employaient la chair pour leurs philtres amoureux,
n'était autre que notre trivial _hochequeue_; s'il nous est venu de
Cypre, il a eu le temps de changer en chemin. Cette île fortunée avait
encore d'autres temples, où le culte de Vénus suivait les mêmes rites:
à Cinyria, à Tamasus, à Aphrodisium, à Idalie surtout, la Prostitution
sacrée prenait les mêmes prétextes, sinon les mêmes formes.

De Cypre, elle gagna successivement toutes les îles de la
Méditerranée; elle pénétra en Grèce et jusqu'en Italie: la marine
commerçante des Phéniciens la portait partout où elle allait chercher
ou déposer des marchandises. Mais chaque peuple, en acceptant un culte
qui flattait ses passions, y ajoutait quelques traits de ses moeurs
et de son caractère. Dans les colonies phéniciennes la Prostitution
sacrée conservait les habitudes de lucre et de mercantilisme qui
distinguaient cette race de marchands: à Sicca-Veneria, sur le
territoire de Carthage, le temple de Vénus, qu'on appelait dans la
langue tyrienne _Succoth Benoth_ ou _les Tentes des Filles_, était, en
effet, un asile de Prostitution dans lequel les filles du pays
allaient gagner leur dot à la peine de leur corps (_injuria
corporis_, dit Valère-Maxime); elles n'en étaient que plus honnêtes
femmes après avoir fait ce vilain métier, et elles ne se mariaient que
mieux. On peut induire de certains passages de la Bible, que ce
temple, comme ceux d'Astarté à Sidon et à Ascalon, était tout
environné de petites tentes, dans lesquelles les jeunes Carthaginoises
se consacraient à la Vénus phénicienne. Elles s'y rendaient de tous
côtés en si grand nombre, qu'elles se faisaient tort réciproquement et
qu'elles ne retournaient pas à Carthage aussi vite qu'elles l'auraient
voulu pour y trouver des maris. Les temples de Vénus étaient
ordinairement situés sur des hauteurs, en vue de la mer, afin que les
nautoniers, fatigués de leur navigation, pussent apercevoir de loin,
comme un phare, la blanche demeure de la déesse, qui leur promettait
le repos et la volupté. On comprend que la Prostitution hospitalière
se soit d'abord établie au profit des marins, le long des côtes où ils
pouvaient aborder. Cette Prostitution est devenue sacrée, lorsque le
prêtre a voulu en avoir sa part et l'a couverte, en quelque sorte, du
voile de la déesse qui la protégeait. Saint Augustin, dans sa _Cité de
Dieu_, a précisé les principaux caractères du culte de Vénus, en
constatant qu'il y avait trois Vénus plutôt qu'une, celle des vierges,
celle des femmes mariées et celle des courtisanes, déesse impudique, à
qui les Phéniciens, dit-il, immolaient la pudeur de leurs filles,
avant qu'elles fussent mariées.

Toute l'Asie-Mineure avait embrassé avec transport un culte qui
déifiait les sens et les appétits charnels: ce culte associait souvent
Adonis à Vénus. Adonis, dont les Hébreux firent le nom du Dieu
créateur du monde, _Adonaï_, personnifiait la nature mâle, sans
laquelle est impuissante la nature femelle. Aussi, dans les fêtes
funèbres qu'on célébrait en l'honneur de ce héros chasseur, tué par un
sanglier et tant pleuré par Vénus, sa divine amante, on symbolisait
l'épuisement des forces physiques et matérielles, qui se perdent par
l'abus qu'on en fait, et qui ne se réveillent qu'à la suite d'une
période de repos absolu. Durant ces fêtes, qui étaient fort célèbres à
Byblos en Syrie, et qui rassemblaient une immense population
cosmopolite autour du grand temple de Vénus, les femmes devaient
consacrer leurs cheveux ou leur pudeur à la déesse. Il y avait la fête
du deuil, pendant laquelle on pleurait Adonis en se frappant l'un
l'autre avec la main ou avec des verges; il y avait ensuite la fête de
la joie, qui annonçait la résurrection d'Adonis. Alors, on exposait en
plein air, sous le portique du temple, la statue phallophore du dieu
ressuscité, et aussitôt, toute femme présente était forcée de livrer
sa chevelure au rasoir ou son corps à la Prostitution. Celles qui
avaient préféré garder leurs cheveux étaient parquées dans une espèce
de marché, où les étrangers seuls avaient le privilége de pénétrer;
elles restaient là _en vente_, dit Lucien, pendant tout un jour, et
elles s'abandonnaient à ce honteux trafic autant de fois qu'on
voulait bien les payer. Tout l'argent que produisait cette laborieuse
journée s'employait ensuite à faire des sacrifices à Vénus. C'était
ainsi qu'on solennisait les amours de la déesse et d'Adonis. On peut
s'étonner que les habitants du pays fussent si empressés pour un culte
où leurs femmes avaient tout le bénéfice des mystères de Vénus; mais
il faut remarquer que les étrangers n'étaient pas moins qu'elles
intéressés dans ces mystères qui semblaient institués exprès pour eux.
Le culte de Vénus était donc, en quelque sorte, sédentaire pour les
femmes, nomade pour les hommes, puisque ceux-ci pouvaient visiter tour
à tour les fêtes et les temples divers de la déesse, en profitant
partout, dans ces pèlerinages voluptueux, des avantages réservés aux
hôtes et aux étrangers.

Partout, en effet, dans l'Asie-Mineure, il y avait des temples de
Vénus, et la Prostitution sacrée présidait partout aux fêtes de la
déesse, qu'elle prît le nom de Mylitta, d'Anaïtis, d'Astarté,
d'Uranie, de Mitra, ou tout autre nom symbolique. Il y avait, dans le
Pont, à Zela et à Comanes, deux temples de Vénus-Anaïtis, qui
attiraient à leurs solennités une multitude de fervents adorateurs.
Ces deux temples s'étaient prodigieusement enrichis avec l'argent de
ces débauchés, qui s'y rendaient de toutes parts pour accomplir des
voeux (_causa votorum_, dit Strabon). Pendant les fêtes, les abords
du temple à Comanes ressemblaient à un vaste camp peuplé d'hommes
de toutes les nations, offrant un bizarre mélange de langages et de
costumes. Les femmes qui se consacraient à la déesse, et qui faisaient
argent de leur corps (_corpore quoestum facientes_), étaient aussi
nombreuses qu'à Corinthe, dit encore Strabon, qui avait été témoin de
cette affluence. Il en était de même à Suse et à Ecbatane en Médie;
chez les Parthes, qui furent les élèves et les émules des Perses en
fait de sensualité et de luxure; jusque chez les Amazones, qui se
dédommageaient de leur chasteté ordinaire, en introduisant d'étranges
désordres dans le culte de leur Vénus, qu'elles nommaient pourtant
Artémis la Chaste. Mais ce fut en Lydie que la Prostitution sacrée
entra le plus profondément dans les moeurs. Ces Lydiens, qui se
vantaient d'avoir inventé tous les jeux de hasard et qui s'y livraient
avec une sorte de fureur, vivaient dans une mollesse, éternelle
conseillère de la débauche. Tout plaisir leur était bon, sans avoir
besoin d'un prétexte de religion ni de l'occasion d'une fête sacrée.
Ils adoraient bien Vénus, avec toutes les impuretés que son culte
avait admises; mais, en outre, les filles se vouaient à Vénus et
pratiquaient pour leur propre compte la Prostitution la plus éhontée:
«Elles y gagnent leur dot, dit Hérodote, et continuent ce commerce
jusqu'à ce qu'elles se marient.» Cette dot si malhonnêtement acquise
leur donnait le droit de choisir un époux qui n'avait pas toujours le
droit de repousser l'honneur d'un pareil choix. Il paraît que les
filles lydiennes ne faisaient pas de mauvaises affaires, car lorsqu'il
fut question d'ériger un tombeau à leur roi Alyattes, père de Crésus,
elles contribuèrent à la dépense, de concert avec les marchands et les
artisans de la Lydie. Ce tombeau était magnifique, et des inscriptions
commémoratives marquaient la part qu'avait eue, dans sa construction,
chacune des trois catégories de ses fondateurs; or, les courtisanes
avaient fourni une somme considérable et fait bâtir une portion du
monument bien plus étendue que les deux autres, bâties aux frais des
artisans et des marchands.

Les Lydiens, ayant été subjugués par les Perses, communiquèrent à
leurs vainqueurs le poison de la Prostitution. Ces Lydiens, qui
avaient dans leurs armées une foule de danseuses et de musiciennes,
merveilleusement exercées dans l'art de la volupté, apprirent aux
Perses à faire cas de ces femmes qui jouaient de la lyre, du tambour,
de la flûte et du psaltérion. La musique devint alors l'aiguillon du
libertinage, et il n'y eut pas de grand repas où l'ivresse et la
débauche ne fussent sollicitées par les sons des instruments, par les
chants obscènes et les danses lascives des courtisanes. Ce honteux
spectacle, ces préludes de l'orgie sans frein, les anciens Perses ne
les épargnèrent pas même aux regards de leurs femmes et de leurs
filles légitimes, qui venaient prendre place au festin, sans voile et
couronnées de fleurs, elles qui vivaient ordinairement renfermées
dans l'intérieur de leurs maisons et qui ne sortaient que voilées,
même pour aller au temple de Mithra, la Vénus des Perses. Échauffées
par le vin, animées par la musique, exaltées par la pantomime
voluptueuse des musiciennes, ces vierges, ces matrones, ces épouses
perdaient bientôt toute retenue et, la coupe à la main, acceptaient,
échangeaient, provoquaient les défis les plus déshonnêtes, en présence
de leurs pères, de leurs maris, de leurs frères, de leurs enfants. Les
âges, les sexes, les rangs se confondaient sous l'empire d'un vertige
général; les chants, les cris, les danses redoublaient, et la sainte
Pudeur, dont les yeux et les oreilles n'étaient plus respectés, fuyait
en s'enveloppant dans les plis de sa robe. Une horrible promiscuité
s'emparait alors de la salle du festin, qui devenait un infâme
_dictérion_. Le banquet et ses intermèdes libidineux se prolongeaient
de la sorte jusqu'à ce que l'aurore fît pâlir les torches et que les
convives demi-nus tombassent pêle-mêle endormis sur leurs lits
d'argent et d'ivoire. Tel est le récit que Macrobe et Athénée nous
font de ces hideux festins, que Plutarque essaie de réhabiliter en
avouant que les Perses avaient un peu trop imité les Parthes, qui se
livraient avec fureur à tous les entraînements du vin et de la
musique.

Au reste, dès la plus haute antiquité, les rois de Perse avaient des
milliers de concubines musiciennes attachées à leur suite, et
Parménion, général d'Alexandre de Macédoine, en trouva encore
dans les bagages de Darius trois cent vingt-neuf qui lui étaient
restées après la défaite d'Arbelles, avec deux cent soixante dix-sept
cuisiniers, quarante-six tresseurs de couronnes et quarante
parfumeurs, comme un dernier débris de son luxe et de sa puissance.




CHAPITRE II.

  SOMMAIRE. --La Prostitution en Égypte, autorisée par les lois.
  --Cupidité des Égyptiennes. --Leurs talents incomparables pour
  exciter et satisfaire les passions. --Réputation des courtisanes
  d'Égypte. --Cultes d'Osiris et d'Isis. --Osiris, emblème de la
  nature mâle. --Isis, emblème de la nature femelle. --Le Van
  mystique, le Tau sacré et l'OEil sans sourcils, des processions
  d'Osiris. --La Vache nourricière, les _Cistophores_ et le Phallus,
  des processions d'Isis. --La Prostitution sacrée en Égypte.
  --Initiations impudiques des néophytes des deux sexes, réservées
  aux prêtres égyptiens. --Opinion de saint Épiphane sur ces
  cérémonies occultes. --Fêtes d'Isis à Bubastis. --Obscénités des
  femmes qui s'y rendaient. --Souterrains où s'accomplissaient les
  initiations aux mystères d'Isis. --Profanation des cadavres des
  jeunes femmes par les embaumeurs. --Rhampsinite ou Rhamsès
  prostitue sa fille pour parvenir à connaître le voleur de son
  trésor. --Subtilité du voleur, auquel il donne sa fille en
  mariage. --La fille de Chéops et la grande pyramide. --_La
  pyramide du milieu._ --La pyramide de Mycérinus et la courtisane
  Rhodopis. --Histoire de Rhodopis et de son amant Charaxus, frère
  de Sapho. --Les broches de fer du temple d'Apollon à Delphes.
  --Rhodopis-Dorica. --Ésope a les faveurs de cette courtisane, en
  échange d'une de ses fables. --Le roi Amasis, l'aigle et la
  pantoufle de Rhodopis. --Épigramme de Pausidippe. --Naucratis, la
  ville des courtisanes. --La prostituée Archidice. --Les Ptolémées.
  --Ptolémée Philadelphe et ses courtisanes Cleiné, Mnéside, Pothyne
  et Myrtion. --Stratonice. --La belle Bilistique. --Ptolémée
  Philopator et Irène. --La courtisane Hippée ou _la Jument_.


L'Égypte, malgré ses sages, malgré ses prêtres qui lui avaient
enseigné la morale, ne fut pas exempte cependant du fléau de la
Prostitution; elle avait trop de rapports de voisinage et de commerce
avec les Phéniciens pour ne pas adopter quelque chose d'une religion
qui lui venait, comme la pourpre et l'encens, de Tyr et de Sidon. Elle
leur laissa le dogme, elle ne prit que le culte, et quoique Vénus
n'eût pas d'autels sous son nom dans l'empire d'Isis et d'Osiris, la
Prostitution régna, dès les temps les plus reculés, au milieu des
villes et presque publiquement, encore plus que dans le sanctuaire des
temples. Ce n'était pas la Prostitution hospitalière: le foyer
domestique des Égyptiens demeurait toujours inaccessible aux
étrangers, à cause de l'horreur que ceux-ci leur inspiraient; ce
n'était pas la Prostitution sacrée, car, en s'y livrant, les femmes
n'accomplissaient pas une pratique de religion: c'était la
Prostitution légale dans toute sa naïveté primitive. Les lois
autorisaient, protégeaient, justifiaient même l'exercice de cet infâme
commerce; une femme se vendait, comme si elle eût été une marchandise,
et l'homme qui l'achetait à prix d'argent excusait ou du moins
n'accusait pas l'odieux marché que celle-ci n'acceptait que par
avarice. L'Égyptienne se montrait aussi cupide que la Phénicienne,
mais elle ne prenait pas la peine de cacher sa cupidité sous les
apparences d'une pratique religieuse. Elle était également d'une
nature très-ardente, comme si les feux de son soleil éthiopique
avaient passé dans ses sens; elle possédait surtout, si nous en
croyons Ctésias, dont Athénée invoque le témoignage, des qualités et
des talents incomparables pour exciter, pour enflammer, pour
satisfaire les passions qui s'adressaient à elle; mais tout cela
n'était qu'une manière de gagner davantage. Aussi, les courtisanes
d'Égypte avaient-elles une réputation qu'elles s'efforçaient de
maintenir dans le monde entier.

La religion égyptienne, ainsi que toutes les religions de l'antiquité,
avait déifié la nature fécondante et génératrice sous les noms
d'Osiris et d'Isis. C'étaient, dans l'origine, les seules divinités de
l'Égypte: Osiris ou le Soleil représentait le principe de la vie mâle;
Isis ou la Terre, le principe de la vie femelle. Apulée, qui avait été
initié aux mystères de la déesse, lui fait tenir ce langage: «Je suis
la Nature, mère de toutes choses, souveraine de tous les éléments, le
commencement des siècles, la première des divinités, la reine des
mânes, la plus ancienne habitante des cieux, l'image uniforme des
dieux et des déesses... Je suis la seule divinité révérée dans
l'univers sous plusieurs formes, avec diverses cérémonies et sous
différents noms. Les Phéniciens m'appellent la Mère des dieux; les
Cypriens, Vénus Paphienne...» Isis n'était donc autre que Vénus, et
son culte mystérieux rappelait, par une foule d'allégories, le rôle
que joue la femme ou la nature femelle dans l'univers. Quant à Osiris,
son mari, n'était-ce pas l'emblème de l'homme ou de la nature mâle,
qui a besoin du concours de la nature femelle qu'elle féconde, pour
engendrer et créer? Le boeuf et la vache étaient donc les symboles
d'Isis et d'Osiris. Les prêtres de la déesse portaient dans les
cérémonies le van mystique qui reçoit le grain et le son, mais qui ne
garde que le premier en rejetant le second; les prêtres du dieu
portaient le tau sacré ou la clef, qui ouvre les serrures les mieux
fermées. Ce tau figurait l'organe de l'homme; ce van, l'organe de la
femme. Il y avait encore l'oeil, avec ou sans sourcils, qui se
plaçait à côté du tau dans les attributs d'Osiris, pour simuler les
rapports des deux sexes. De même, aux processions d'Isis,
immédiatement après la vache nourricière, de jeunes filles consacrées,
qu'on nommait _cistophores_, tenaient la ciste mystique, corbeille de
jonc renfermant des gâteaux ronds ou ovales et troués au milieu; près
des _cistophores_, une prêtresse cachait dans son sein une petite urne
d'or, dans laquelle se trouvait le phallus, qui était, selon Apulée,
«l'adorable image de la divinité suprême et l'instrument des mystères
les plus secrets.» Ce phallus, qui reparaissait sans cesse et
sous toutes les formes dans le culte égyptien, était la représentation
figurée d'une partie du corps d'Osiris, partie que n'avait pu
retrouver Isis, lorsqu'elle rassembla conjugalement les membres épars
de son mari, tué et mutilé par l'odieux Typhon, frère de la victime.
On peut donc juger du culte d'Isis et d'Osiris par les objets mêmes
qui en étaient les mystérieux symboles.

La Prostitution sacrée devait, dans un pareil culte, avoir la plus
large extension; mais elle était certainement, du moins dans les
premiers âges, réservée au prêtre qui en faisait un des revenus les
plus productifs de ses autels. Elle régnait avec impudeur dans ces
initiations, auxquelles il fallait préluder par les ablutions, le
repos et la continence. Le dieu et la déesse avaient remis leurs
pleins pouvoirs à des ministres qui en usaient tout matériellement et
qui se chargeaient d'initier à d'infâmes débauches les néophytes des
deux sexes. Saint Épiphane dit positivement que ces cérémonies
occultes faisaient allusion aux moeurs des hommes avant
l'établissement de la société. C'étaient donc la promiscuité des sexes
et tous les débordements du libertinage le plus grossier. Hérodote
nous apprend comment on se préparait aux fêtes d'Isis, adorée dans la
ville de Bubastis sous le nom de Diane: «On s'y rend par eau, dit-il,
hommes et femmes pêle-mêle, confondus les uns avec les autres; dans
chaque bateau il y a un grand nombre de personnes de l'un et de
l'autre sexe. Tant que dure la navigation, quelques femmes jouent des
castagnettes, et quelques hommes de la flûte; le reste, tant hommes
que femmes, chante et bat des mains. Lorsqu'on passe près d'une ville,
on fait approcher le bateau du rivage. Parmi les femmes, les unes
continuent à jouer des castagnettes; d'autres crient de toutes leurs
forces et disent des injures à celles de la ville; celles-ci se
mettent à danser, et celles-là, se tenant debout, retroussent
indécemment leurs robes.» Ces obscénités n'étaient que les simulacres
de celles qui allaient se passer autour du temple où chaque année sept
cent mille pèlerins venaient se livrer à d'incroyables excès.

Les horribles désordres auxquels le culte d'Isis donna lieu se
cachaient dans des souterrains où l'initié ne pénétrait qu'après un
temps d'épreuves et de purification. Hérodote, confident et témoin de
cette Prostitution que les prêtres d'Égypte lui avaient révélée, en
dit assez là-dessus pour que ses réticences mêmes nous permettent de
deviner ce qu'il ne dit pas: «Les Égyptiens sont les premiers qui, par
principe de religion, aient défendu d'avoir commerce avec les femmes
dans les lieux sacrés, ou même d'y entrer après les avoir connues,
sans s'être auparavant lavé. Presque tous les autres peuples, si l'on
en excepte les Égyptiens et les Grecs, ont commerce avec les femmes
dans les lieux sacrés, ou bien, lorsqu'ils se lèvent d'auprès
d'elles, ils y entrent sans s'être lavés. Ils s'imaginent qu'il en est
des hommes comme de tous les autres animaux. On voit, disent-ils, les
bêtes et les différentes espèces d'oiseaux s'accoupler dans les
temples et les autres lieux consacrés aux dieux; si donc cette action
était désagréable à la divinité, les bêtes mêmes ne l'y commettraient
pas.» Hérodote, qui n'approuve pas ces raisons, s'abstient de trahir
les secrets des prêtres égyptiens, dans la confidence desquels il
avait vécu à Memphis, à Héliopolis et à Thèbes. Il ne nous fait
connaître qu'indirectement les moeurs privées et publiques de
l'Égypte; mais à certains détails qu'il donne en passant, on peut
juger que la corruption, chez cet ancien peuple, était arrivée à son
comble. Ainsi, on ne remettait aux embaumeurs les corps des femmes
jeunes et belles que trois ou quatre jours après leur mort, et cela,
de peur que les embaumeurs n'abusassent de ces cadavres. «On raconte,
dit Hérodote, qu'on en prit un sur le fait avec une femme morte
récemment.»

L'histoire des rois d'Égypte nous présente encore dans l'ouvrage
d'Hérodote deux étranges exemples de la Prostitution légale.
Rhampsinite ou Rhamsès, qui régnait environ 2244 ans avant
Jésus-Christ, voulant découvrir l'adroit voleur qui avait pillé son
trésor, «s'avisa d'une chose que je ne puis croire,» dit Hérodote,
dont la crédulité avait été souvent mise à l'épreuve: «il prostitua sa
propre fille, en lui ordonnant de s'asseoir dans un lieu de
débauche et d'y recevoir également tous les hommes qui se
présenteraient, mais de les obliger, avant de leur accorder ses
faveurs, à lui dire ce qu'ils avaient fait dans leur vie de plus
subtil et de plus méchant.» Le voleur coupa le bras d'un mort, le mit
sous son manteau et alla rendre visite à la fille du roi. Il ne manqua
pas de se vanter d'être l'auteur du vol; la princesse essaya de
l'arrêter, mais, comme ils étaient dans l'obscurité, elle ne saisit
que le bras du mort, pendant que le vivant gagnait la porte. Ce
nouveau tour d'adresse le recommanda tellement à l'estime de
Rhampsinite, que le roi fit grâce au voleur et le maria ensuite avec
celle qu'il lui avait déjà fait connaître dans un mauvais lieu. Cette
pauvre princesse en était sortie sans doute en meilleur état que la
fille de Chéops, qui fut roi d'Égypte, douze siècles avant
Jésus-Christ. Chéops fit construire la grande pyramide, laquelle coûta
vingt années de travail et des dépenses incalculables. «Épuisé par ces
dépenses, rapporte Hérodote, il en vint à ce point d'infamie de
prostituer sa fille dans un lieu de débauche, et de lui ordonner de
tirer de ses amants une certaine somme d'argent. J'ignore à quel taux
monta cette somme; les prêtres ne me l'ont point dit. Non-seulement
elle exécuta les ordres de son père, mais elle voulut aussi laisser
elle-même un monument: elle pria donc tous ceux qui la venaient voir
de lui donner chacun une pierre pour des ouvrages qu'elle méditait. Ce
fut de ces pierres, me dirent les prêtres, qu'on bâtit la
pyramide qui est au milieu des trois.» La science moderne n'a pas
encore calculé combien il était entré de pierres dans cette pyramide.

L'érection d'une pyramide, si coûteuse qu'elle fût, ne semblait pas
au-dessus des moyens d'une courtisane. Aussi, malgré la chronologie et
l'histoire, attribuait-on généralement en Égypte la construction de la
pyramide de Mycérinus à la courtisane Rhodopis. Cette courtisane
n'était pas Égyptienne de naissance, mais elle avait fait sa fortune
avec les Égyptiens, longtemps après le règne de Mycérinus. Rhodopis,
qui vivait sous Amasis, 600 ans avant Jésus-Christ, était originaire
de Thrace; elle avait été compagne d'esclavage d'Ésope le fabuliste,
chez Iadmon, à Samos. Elle fut menée en Égypte par Xanthus, de Samos,
qui faisait aux dépens d'elle un assez vilain métier, puisqu'il
l'avait achetée pour qu'elle exerçât l'état de courtisane au profit de
son maître. Elle réussit à merveille, et sa renommée lui attira une
foule d'amants entre lesquels Charaxus, de Mytilène, frère de la
célèbre Sapho, fut tellement épris de cette charmante fille, qu'il
donna une somme considérable pour sa rançon. Rhodopis, devenue libre,
ne quitta pas l'Égypte, où sa beauté et ses talents lui procurèrent
des richesses immenses. Elle en fit un singulier usage, car elle
employa la dixième partie de ses biens à fabriquer des broches de fer,
qu'elle offrit, on ne sait pour quel voeu, au temple de Delphes,
où on les voyait encore du temps d'Hérodote. Ce grave historien
parle de ces broches symboliques comme d'une chose que personne
n'avait encore imaginée et il ne cherche pas à deviner le sens figuré
de cette singulière offrande. On n'en montrait plus que la place du
temps de Plutarque. La tradition populaire avait si bien confondu les
broches du temple d'Apollon delphien et la pyramide de Mycérinus,
construite plusieurs siècles avant la fabrication des broches, que
tout le monde en Égypte s'obstinait à mettre cette pyramide sur le
compte de Rhodopis. Selon les uns, elle en avait payé la façon; selon
les autres (Strabon et Diodore de Sicile ont l'air d'adopter cette
opinion erronée), ses amants l'avaient fait bâtir à frais communs pour
lui plaire: d'où il faut conclure que la courtisane avait l'amour des
pyramides.

Rhodopis, que les Grecs nommaient Dorica, et Dorica était célèbre dans
toute la Grèce, ouvrit la liste de ses adorateurs par le nom d'Ésope,
qui, tout contrefait et tout laid qu'il fût, ne donna qu'une de ses
fables pour acheter les faveurs de cette belle fille de Thrace. Le
baiser du poëte la désigna aux regards complaisants de la destinée. Le
beau Charaxus, à qui elle devait sa liberté et le commencement de son
opulence, la laissa se fixer dans la ville de Naucratis, où il venait
la voir, à chaque voyage qu'il faisait en Égypte pour y apporter et y
vendre du vin. Rhodopis l'aimait assez pour lui être fidèle tant qu'il
séjournait à Naucratis, et l'amour l'y retenait plus que son
commerce. Pendant une de ses absences, Rhodopis, assise sur une
terrasse, regardait le Nil et cherchait à l'horizon la voile du navire
qui lui ramenait Charaxus; une de ses pantoufles avait quitté son pied
impatient et brillait sur un tapis: un aigle la vit, la saisit avec
son bec et l'emporta dans les airs. En ce moment, le roi Amasis était
à Naucratis et y tenait sa cour, entouré de ses principaux officiers.
L'aigle, qui avait enlevé la pantoufle de Rhodopis sans que celle-ci
s'en aperçût, laissa tomber cette pantoufle sur les genoux du Pharaon.
Jamais il n'avait rencontré pantoufle si petite et si avenante. Il se
mit en quête aussitôt du joli pied à qui elle appartenait, et
lorsqu'il l'eut trouvé, en faisant essayer la divine pantoufle à
toutes les femmes de ses États, il voulut avoir Rhodopis pour
maîtresse. Néanmoins, la maîtresse d'Amasis ne renonça pas à Charaxus;
et la Grèce célébra, dans les chansons de ses poëtes, les amours de
Dorica, que Sapho, soeur de Charaxus, avait poursuivie d'amers
reproches. Pausidippe, dans son livre sur l'Éthiopie, a consacré cette
épigramme à l'amante de Charaxus: «Un noeud de rubans relevait tes
longues tresses, des parfums voluptueux s'exhalaient de ta robe
flottante; aussi vermeille que le vin qui rit dans les coupes, tu
enlaçais dans tes bras charmants le beau Charaxus. Les vers de Sapho
l'attestent et t'assurent l'immortalité. Naucratis en conservera le
souvenir, tant que les vaisseaux vogueront avec joie sur les flots du
Nil majestueux.»

Naucratis était la ville des courtisanes: celles qui sortaient de
cette ville semblaient avoir profité des leçons de Rhodopis. Leurs
charmes et leurs séductions firent longtemps l'entretien de la Grèce,
qui envoyait souvent ses débauchés à Naucratis et qui en rapportait de
merveilleux récits de Prostitution. Après Rhodopis, une autre
courtisane, nommée Archidice, acquit aussi beaucoup de célébrité par
les mêmes moyens; mais, de l'aveu d'Hérodote, elle eut moins de vogue
que sa devancière. On sait pourtant qu'elle mettait un si haut prix à
ses faveurs, que le plus riche se ruinait à les payer; et beaucoup se
ruinèrent ainsi. Un jeune Égyptien, qui était éperdument amoureux de
cette courtisane, voulut se ruiner pour elle; mais, comme sa fortune
était médiocre, Archidice refusa la somme et l'amant. Celui-ci ne se
tint pas pour battu: il invoqua Vénus, qui lui envoya en songe
gratuitement ce qu'il eût payé si cher en réalité; il n'en demanda pas
davantage. La courtisane apprit ce qui s'était passé sans elle, et
cita devant les magistrats son débiteur insolvable en lui réclamant le
prix du songe. Les magistrats jugèrent ce point litigieux avec une
grande sagesse: ils autorisèrent Archidice à rêver qu'elle avait été
payée, et partant quitte. (Voy. les notes de Larcher, traducteur
d'Hérodote.)

La grande époque des courtisanes en Égypte paraît avoir été celle des
Ptolémées, dans le troisième siècle avant Jésus-Christ; mais, parmi
ces illustres filles, les unes étaient Grecques, les autres
venaient d'Asie, et presque toutes avaient commencé par jouer de la
flûte. Ptolémée-Philadelphe en eut un grand nombre à son service:
l'une, Cléiné, lui servait d'échanson, et il lui fit élever des
statues qui la représentaient vêtue d'une tunique légère et tenant une
coupe ou _rithon_; l'autre, Mnéside, était une de ses musiciennes;
celle-ci, Pothyne, l'enchantait par les grâces de sa conversation;
celle-là, Myrtion, qu'il avait tirée d'un lieu de débauche hanté par
les bateliers du Nil, l'enivrait de sales jouissances. Ce Ptolémée
payait généreusement les services qu'on lui rendait, et il honora d'un
tombeau la mémoire de Stratonice, qui lui avait laissé de tendres
souvenirs, quoiqu'elle fût Grecque et non Égyptienne. Ce roi
voluptueux n'avait pas de répugnance pour les Grecques: il avait fait
venir d'Argos la belle Bilistique, qui descendait de la race des
Atrides, et qui oubliait son origine le plus joyeusement qu'elle
pouvait. Ptolémée Evergète, fils de Philadelphe, n'éparpilla pas ses
amours autant que son père lui en avait donné l'exemple: il se
contenta d'Irène, qu'il conduisit à Éphèse, dont il était gouverneur,
et qui poussa le dévouement jusqu'à mourir avec lui. Ptolémée
Philopator se mit à la merci d'une adroite courtisane, nommée
Agathoclée, qui régna sous son nom en Égypte, comme elle régnait dans
sa chambre à coucher. Un autre Ptolémée ne pouvait se passer d'une
hétaire subalterne, qu'il avait surnommée Hippée, ou la Jument,
parce qu'elle se partageait entre lui et l'administrateur du fourrage
de ses écuries. Il aimait surtout à boire avec elle; un jour qu'elle
buvait à plein gosier, il s'écria en riant et en lui frappant sur la
croupe: «La Jument a trop mangé de foin!»




CHAPITRE III.

  SOMMAIRE. --La Prostitution hospitalière chez les Hébreux. --Les
  fils des anges. --Le déluge. --Sodome et Gomorrhe. --Les filles de
  Loth. --La Prostitution légale établie chez les Patriarches.
  --Joseph et la femme de l'eunuque Putiphar. --Thamar se prostitue
  à Juda son beau-père. --Le _marché aux paillardes_. --Les _femmes
  étrangères_. --Le roi Salomon permet aux courtisanes de s'établir
  dans les villes. --Apostrophe du prophète Ézéchiel à Jérusalem la
  grande prostituée. --Lois de Moïse. --Sorte de Prostitution
  permise par Moïse, et à quelles conditions. --Trafic que les
  Hébreux faisaient entre eux de leurs filles. --Inflexibilité de
  Moïse à l'égard des crimes contre nature. --Raisons qui avaient
  décidé Moïse à exclure les Juives de la Prostitution légale. --Le
  chapitre XVIII du _Lévitique_. --Infirmités secrètes dont les
  femmes juives étaient affligées. --Précautions singulières prises
  par Moïse pour sauvegarder la santé des Hébreux. --Tourterelles
  offertes en holocauste par les _hommes découlants_, pour obtenir
  leur guérison. --La loi de Jalousie. --Le _gâteau de jalousie_ et
  les _eaux amères_ de la malédiction. --La Prostitution sacrée chez
  les Hébreux. --Cultes de Moloch et de Baal-Phegor. --Superstitions
  obscènes et offrandes immondes. --Les _Molochites_. --Les
  _efféminés_ ou consacrés. --Leurs mystères infâmes. --Le _prix du
  chien_. --Les _consacrées_. --Maladies nées de la débauche des
  Israélites. --Zambri et la prostituée de Madian. --Les efféminés
  détruits par Moïse reparaissent sous les rois de Juda. --Asa les
  chasse à son tour. --Maacha, mère d'Asa, grande prêtresse de
  Priape. Les efféminés, revenus de nouveau, sont décimés par
  Josias. --Débordements des Israélites avec les filles de Moab.
  --Moeurs des prostituées moabites. --Expédition contre les
  Madianites. --Massacre des femmes prisonnières, par ordre de
  Moïse. --Lois de Moïse sur la virginité des filles. --Moyens des
  Juifs pour constater la virginité. --Peines contre l'adultère et
  le viol. --L'_achat d'une vierge_. --La concubine de Moïse.
  --Châtiment infligé par le Seigneur à Marie, soeur de Moïse.
  --Recommandation de Moïse aux Hébreux, au sujet des plaisirs de
  l'amour. --La fille de Jephté. --Les espions de Josué et la fille
  de joie Rahab. --Samson et la paillarde de Gaza. --Dalila. --Le
  lévite d'Éphraïm et sa concubine. --Infamie des Benjamites. --La
  jeune fille vierge du roi David. --Débordements du roi Salomon.
  --Ses sept cents femmes et ses trois cents concubines. --Tableau
  et caractère de la Prostitution à l'époque de Salomon, puisés dans
  son livre des _Proverbes_. --Les prophètes Isaïe, Jérémie et
  Ézéchiel. --Le temple de Dieu à Jérusalem, théâtre du commerce des
  prostituées. --Jésus les chasse de la maison du Seigneur. --Marie
  Madeleine chez le Pharisien. --Jésus lui remet ses péchés à cause
  de son repentir.


Les Hébreux, qui étaient originaires de la Chaldée, y avaient pris les
moeurs de la vie pastorale: il est donc certain que la Prostitution
hospitalière exista dans les âges reculés, chez la race juive comme
chez les pâtres et les chasseurs chaldéens. On en retrouve la trace çà
et là dans les livres saints. Mais la Prostitution sacrée était
fondamentalement antipathique avec la religion de Moïse, et ce grand
législateur, qui avait pris à tâche d'imposer un frein à son peuple
pervers et corrompu, s'efforça de réprimer au nom de Dieu les excès
épouvantables de la Prostitution légale. De là cette pénalité
terrible qu'il avait tracée en caractères de sang sur les tables de la
loi, et qui suffisait à peine pour arrêter les monstrueux débordements
des fils d'Abraham.

Le plus ancien exemple qui existe peut-être de la Prostitution
hospitalière, c'est dans la Genèse qu'il faut le chercher. Du temps de
Noé les fils de Dieu ou les anges étaient descendus sur la terre pour
connaître les filles des hommes, et ils en avaient eu des enfants qui
furent des géants. Ces anges venaient le soir demander un abri sous la
tente d'un patriarche et ils y laissaient, en s'éloignant plus ou
moins satisfaits de ce qu'ils avaient trouvé, des souvenirs vivants de
leur passage. La Genèse ne nous dit pas à quel signe authentique on
pouvait distinguer un ange d'un homme: ce n'était qu'au bout de neuf
mois qu'il se révélait par la naissance d'un géant. Ces géants
n'héritèrent pas des vertus de leurs pères, car la méchanceté des
hommes ne fit que s'accroître; de telle sorte que le Seigneur, indigné
de voir l'espèce humaine si dégénérée et si corrompue, résolut de
l'anéantir, à l'exception de Noé et de sa famille. Le déluge renouvela
la face du monde, mais les passions et les vices, que Dieu avait voulu
faire disparaître, reparurent et se multiplièrent avec les hommes.
L'hospitalité même ne fut plus chose sainte et respectée dans les
villes immondes de Sodome et de Gomorrhe; lorsque les deux anges
qui avaient annoncé à Abraham que sa femme Sarah, âgée de six vingts
ans, lui donnerait un fils, allèrent à Sodome et s'arrêtèrent dans la
maison de Loth pour y passer la nuit, les habitants de la ville,
depuis le plus jeune jusqu'au plus vieux, environnèrent la maison, et
appelant Loth: «Où sont ces hommes, lui dirent-ils, qui sont venus
cette nuit chez toi? Fais-les sortir, afin que nous les
connaissions? --Je vous prie, mes frères, répondit Loth, ne leur faites
point de mal. J'ai deux filles qui n'ont point encore connu d'homme,
je vous les amènerai, et vous les traiterez comme il vous plaira,
pourvu que vous ne fassiez pas de mal à ces hommes. Car ils sont venus
à l'ombre de mon toit.» Loth, qui faisait ainsi à l'hospitalité le
sacrifice de l'honneur de ses filles, n'eût-il pas accordé de bonne
grâce à ses deux hôtes ce qu'il offrait malgré lui à une populace en
délire? Quant à ses deux filles, que le spectacle de la destruction de
Sodome et de Gomorrhe n'avait point assez épouvantées pour leur
inspirer des sentiments de continence, elles abusèrent étrangement
l'une après l'autre de l'ivresse de leur malheureux père.

C'est bien la débauche, et la plus hideuse, mais ce n'est pas encore
la Prostitution légale, celle qui s'accomplit en vertu d'un marché que
la loi ne condamne pas et que l'usage autorise. Cette espèce de
Prostitution se montre chez les Hébreux, dès les temps des
patriarches, dix-huit siècles avant Jésus-Christ, alors même que
le chaste Joseph, esclave et intendant de l'eunuque Putiphar en
Égypte, résistait aux provocations impudiques de la femme de son
maître, et lui abandonnait son manteau plutôt que son honneur. Un des
frères de Joseph, Juda, le quatrième fils de Jacob, avait marié
successivement à une fille nommée Thamar deux fils qu'il avait eus
avec une Chananéenne: ces deux fils, Her et Onan, étant morts sans
laisser d'enfants, leur veuve se promettait d'épouser leur dernier
frère, Séla; mais Juda ne se souciait pas de ce mariage, auquel les
deux précédents, restés stériles, attachaient un fâcheux augure.
Thamar, mécontente de son beau-père, qui s'était engagé vis-à-vis
d'elle à la marier avec Séla, imagina un singulier moyen de prouver
qu'elle pouvait devenir mère. Ayant su que Juda s'en allait sur les
hauteurs de Tinnath pour y faire tondre ses brebis, elle ôta ses
habits de veuvage, elle se couvrit d'un voile et s'en enveloppa, puis
s'assit dans un carrefour sur la route que Juda devait prendre. «Quand
Juda la vit, raconte la _Genèse_ (ch. XXXVIII), il imagina que c'était
une prostituée, car elle avait couvert son visage pour n'être pas
reconnue. Et, s'avançant vers elle, il lui dit: «Permets que j'aille
avec toi!» Car il ne soupçonnait pas que ce fût sa belle-fille. Elle
lui répondit: «Que me donneras-tu pour jouir de mes embrassements?» Il
dit: «Je t'enverrai un chevreau de mes troupeaux.» Alors, elle reprit:
«Je ferai ce que tu veux, si tu me donnes des arrhes jusqu'à ce
que tu m'envoies ce que tu promets?» Et Juda lui dit: «Que veux-tu que
je te donne pour arrhes?» Elle répondit: «Ton anneau, ton bracelet et
le bâton que tu tiens à la main.» Il s'approcha d'elle et aussitôt
elle conçut; ensuite, se levant, elle s'en alla, et, quittant le voile
qu'elle avait pris, elle revêtit les habits du veuvage. Cependant Juda
envoya un chevreau, par l'entremise d'un de ses pâtres, qui devait lui
rapporter son gage; mais le pâtre ne trouva pas cette femme, entre les
mains de qui le gage était resté, et il interrogea les passants: «Où
est cette prostituée qui stationnait dans le carrefour?» Et ils
répondirent: «Il n'y a point eu de prostituée dans cet endroit-là.» Et
il retourna vers Juda et lui dit: «Je ne l'ai point trouvée, et les
gens de l'endroit m'ont déclaré que jamais prostituée n'avait
stationné à cette place.» Peu de temps après, on vint annoncer à Juda
que sa belle-fille était enceinte et il ordonna qu'elle fût brûlée
comme adultère; mais Thamar lui fit connaître alors le père de
l'enfant qu'elle portait, en lui rendant son anneau, son bracelet et
son bâton.

Voilà certainement le plus ancien exemple de Prostitution légale que
puisse nous fournir l'histoire; car le fait, rapporté par Moïse avec
toutes les circonstances qui le caractérisèrent, remonte au
vingt-unième siècle avant Jésus-Christ. Nous voyons déjà la prostituée
juive, cachée dans les plis d'un voile, assise au bord d'un
chemin et s'y livrant à son infâme métier avec le premier venu qui
veut la payer. C'était là, depuis la plus haute antiquité, le rôle que
jouait la Prostitution chez les Hébreux. Les livres saints sont
remplis de passages qui nous montrent les carrefours des routes
servant de marché et de champ de foire aux _paillardes_, qui tantôt se
tenaient immobiles, enveloppées dans leur voile comme dans un linceul,
et tantôt, vêtues d'habits immodestes et richement parées, brûlaient
des parfums, chantaient des chansons voluptueuses, en s'accompagnant
avec la lyre, la harpe et le tambour, ou dansaient au son de la double
flûte. Ces paillardes n'étaient pas des Juives, du moins la plupart;
car l'Écriture les qualifie ordinairement de _femmes étrangères_:
c'étaient des Syriennes, des Égyptiennes, des Babyloniennes, etc., qui
excellaient dans l'art d'exciter les sens. La loi de Moïse défendait
expressément aux femmes juives de servir d'auxiliaires à la
Prostitution qu'elle autorisait pour les hommes, puisqu'elle ne la
condamnait pas. On s'explique donc comment les _femmes étrangères_
n'avaient pas le droit de se prostituer dans l'enceinte des villes et
pourquoi les grands chemins avaient le privilége de donner asile à la
débauche publique. Il n'y eut d'exception à cet usage que sous le
règne de Salomon, qui permit aux courtisanes de s'établir au milieu
des villes. Mais, auparavant et depuis, on ne les rencontrait pas dans
les rues et les carrefours de Jérusalem; on les voyait se mettre
à l'encan, le long des routes. Là, elles dressaient leurs tentes de
peaux de bêtes ou d'étoffes aux couleurs éclatantes. Quinze siècles
après l'aventure de Thamar, le prophète Ézéchiel disait, dans son
langage symbolique, à Jérusalem la grande prostituée: «Tu as construit
un lupanar et tu t'es fait un lieu de Prostitution dans tous les
carrefours, à la tête de chaque chemin tu as arboré l'enseigne de ta
paillardise, et tu as fait un abominable emploi de ta beauté, et tu
t'es abandonnée à tous les passants (_divisisti pedes tuos omni
transeunti_, dit la _Vulgate_), et tu as multiplié tes fornications.»

Le séjour des Hébreux en Égypte, où les moeurs étaient fort
dépravées, acheva de pervertir les leurs et de les ramener à l'état de
simple nature: ils vivaient dans une honteuse promiscuité, lorsque
Moïse les fit sortir de servitude et leur donna un code de lois
religieuses et politiques. Moïse, en conduisant les Juifs vers la
terre promise, eut besoin de recourir à une pénalité terrible pour
arrêter les excès de la corruption morale qui déshonorait le peuple de
Dieu. Du haut du mont Sinaï il fit entendre ces paroles, que le
Seigneur prononça au milieu des éclairs et des tonnerres: «Tu ne
paillarderas point! Tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain!»
Ensuite, il ne dédaigna pas de régler lui-même, au nom de Jehovah, les
formes d'une espèce de Prostitution qui faisait essentiellement partie
de l'esclavage. «Si quelqu'un a vendu sa fille comme esclave,
dit-il, elle ne pourra quitter le service de son maître, à l'instar
des autres servantes. Si elle déplaît aux yeux du maître à qui elle a
été livrée, que le maître la renvoie; mais il n'aura pas le pouvoir de
la vendre à un peuple étranger, s'il veut se débarrasser d'elle.
Toutefois, s'il l'a fiancée à son fils, il doit se conduire envers
elle comme envers ses propres filles. Que s'il en a pris une autre, il
pourvoira à la dot et aux habits de son esclave, et il ne lui niera
pas le prix de sa pudicité (_pretium pudicitiæ non negabit_). S'il ne
fait pas ces trois choses, elle sortira de servage, sans rien payer.»
Ce passage, que les commentateurs ont compris de différentes façons,
prouve de la manière la plus évidente que chez les Juifs, du moins
avant la rédaction définitive des tables de la loi, le père avait le
droit de vendre sa fille à un maître, qui en faisait sa concubine pour
un temps déterminé par le contrat de vente. On voit aussi, dans cette
singulière législation, que la fille, vendue de la sorte au profit de
son père, ne retirait aucun avantage personnel de l'abandon qu'elle
était forcée de faire de son corps, excepté dans le cas où le maître,
après l'avoir fiancée à son fils, voudrait la remplacer par une autre
concubine. Il est donc clairement établi que les Hébreux trafiquaient
entre eux de la Prostitution de leurs filles.

Moïse, ce sage législateur qui parlait aux Hébreux par la bouche de
Dieu, avait affaire à des pécheurs incorrigibles: il leur laissa,
par prudence, comme un faible dédommagement de ce qu'il leur enlevait,
la liberté d'avoir commerce avec des prostituées étrangères; mais il
fut inflexible à l'égard des crimes de bestialité et de sodomie.
«Celui qui aura eu des rapports charnels avec une bête de somme sera
puni de mort,» dit-il dans l'_Exode_ (chap. XXII). «Tu n'auras pas de
relation sexuelle avec un mâle, comme avec une femme, dit-il dans le
_Lévitique_ (chap. XVIII), car c'est une abomination; tu ne
cohabiteras avec aucune bête et tu ne te souilleras pas avec elle. La
femme ne se prostituera pas à une bête et ne se mélangera pas avec
elle, car c'est un forfait!» Moïse, en parlant de ces désordres contre
nature, ne peut s'empêcher d'excuser les Juifs, qui ne les avaient pas
inventés et qui s'y abandonnaient à l'exemple des autres peuples. «Les
nations que je m'en vais chasser de devant vous se sont polluées de
toutes ces turpitudes, s'écrie le chef d'Israël, la terre qu'elles
habitent en a été souillée, et moi je vais punir sur elle son
iniquité, et la terre vomira ses habitants.» Moïse, qui sait combien
son peuple est obstiné dans ses vilaines habitudes, joint la menace à
la prière pour imposer un frein salutaire aux déréglements des sens:
«Quiconque aura fait une seule de ces abominations sera retranché du
milieu des miens!» Ce n'était point encore assez pour effrayer les
coupables; Moïse revient encore à plusieurs reprises sur la peine
qu'on doit leur infliger: «Les deux auteurs de l'abomination
seront également mis à mort, lapidés ou brûlés, l'homme et la bête, la
bête et la femme, le mâle et son complice mâle.» Moïse n'avait donc
pas prévu que le sexe féminin pût se livrer à de pareilles énormités.
Et toujours il mettait sous les yeux des Israélites la nécessité de ne
pas ressembler aux peuples qu'ils allaient chasser de la terre de
Chanaan: «Vous ne suivrez point les errements de ces nations, disait
l'Éternel, car elles ont pratiqué les infamies que je vous défends, et
je les ai prises en abomination (_Lévit._, XX).»

Le but évident de la loi de Moïse était d'empêcher, autant que
possible, la race juive de dégénérer et de s'abâtardir par suite des
débauches qui n'avaient déjà que trop vicié son sang et appauvri sa
nature. Ces débauches portaient, d'ailleurs, un grave préjudice au
développement de la population et à la santé publique. Tels furent
certainement les deux principaux motifs qui déterminèrent le
législateur à ne tolérer la Prostitution légale, que chez les femmes
étrangères. Il la défendit absolument aux femmes juives. «Tu ne
prostitueras pas ta fille, dit-il dans le _Lévitique_ (chap. XIX),
afin que la terre ne soit pas souillée ni remplie d'impureté.» Il dit
encore plus expressément dans le _Deutéronome_ (XXIII): «Il n'y aura
pas de prostituées entre les filles d'Israël, ni de ruffian entre les
fils d'Israël.» (_Non erit meretrix de filiabus Israel nec scortator
de filiis Israel._) Ces deux articles du code de Moïse réglèrent la
Prostitution chez les Juifs, quand les Juifs furent fixés en
Palestine et constitués en corps de nation sous le gouvernement des
juges et des rois. Les lieux de débauche étaient dirigés par des
étrangers, la plupart Syriens; les femmes de plaisir, dites
consacrées, étaient toutes étrangères, la plupart Syriennes. Quant aux
raisons qui avaient décidé Moïse à exclure les femmes juives de la
Prostitution légale, elles sont suffisamment déduites dans les
chapitres du _Lévitique_ où il ne craint pas de révéler les infirmités
dégoûtantes auxquelles étaient sujettes alors les femmes de sa race.
De là toutes les précautions qu'il prend pour rendre les unions saines
et prolifiques. On ne s'explique pas autrement ce chapitre XVIII du
_Lévitique_, dans lequel il énumère toutes les personnes du sexe
féminin, dont un juif ne découvrira pas la nudité (_turpitudinem non
discoperies_), sous peine de désobéir à l'Éternel: «Que nul ne
s'approche de sa parente pour cohabiter avec elle!» dit le Seigneur.
Ainsi, tout Juif ne pouvait, sans crime, connaître sa mère ou
belle-mère, sa soeur ou belle-soeur, sa fille, petite-fille ou
belle-fille, sa tante maternelle ou paternelle, sa nièce ou sa cousine
germaine. Moïse crut utile d'établir de la sorte les degrés de parenté
qui repoussassent une alliance incompatible et plus contraire encore à
l'état physique d'une société qu'à son organisation morale. C'était
par des motifs tout à fait analogues, que l'approche d'une femme, à
l'époque de son indisposition menstruelle, avait été si sévèrement
interdite, que la loi de Moïse la punissait de mort dans
certaines circonstances. Le danger, il est vrai, était plus sérieux
chez les Juives que partout ailleurs.

Ces Juives, si belles qu'elles fussent, avec leurs yeux noirs fendus
en amande, avec leur bouche voluptueuse aux lèvres de corail et aux
dents de perles, avec leur taille souple et cambrée, avec leur gorge
ferme et riche, avec tous les trésors de leurs formes potelées, ces
juives, dont la Sunamite du _Cantique des Cantiques_ nous offre un si
séduisant portrait, étaient affligées, s'il faut en croire Moïse, de
secrètes infirmités que certains archéologues de la médecine ont voulu
traiter comme les symptômes du mal vénérien. A coup sûr, ce mal-là ne
venait ni de Naples ni d'Amérique. Il serait donc imprudent et bien
osé de se prononcer sur un sujet si délicat; mais, en tout cas, on ne
peut qu'approuver Moïse, qui avait pris des précautions singulières
pour sauvegarder la santé des Hébreux et pour empêcher leur
progéniture d'être gâtée dans son germe. Selon d'autres commentateurs,
peu ou point médecins, mais très-habiles théologiens sans doute, il ne
s'agit que du flux de sang et des hémorrhoïdes, dans ce terrible
chapitre XV du _Lévitique_, qui commence ainsi dans la traduction la
plus décente: «Tout homme à qui la chair découle sera souillé à cause
de son flux, et telle sera la souillure de son flux; quand sa chair
laissera aller son flux ou que sa chair retiendra son flux, c'est sa
souillure.» Le texte de la _Vulgate_ ne laisse pas de doute sur
la nature de ce flux, sinon sur son origine: _Vir qui patitur fluxum
seminis immundus erit; et tunc indicabitur huic vitio subjacere, cum
per singula momenta adhæserit carni ejus atque concreverit foedus
humor._ Et voilà pourquoi Moïse avait ordonné des ablutions si
rigoureuses et des épreuves si austères, à ceux qui _découlaient_,
suivant l'expression des traductions orthodoxes de la _Bible_. Le
malade, qui rendait impur tout ce qu'il touchait, et dont les
vêtements devaient être lavés à mesure qu'il les souillait, se rendait
à l'entrée du tabernacle, le huitième jour de son flux, et sacrifiait
deux tourterelles ou deux pigeons, l'un pour son péché, l'autre en
holocauste. Ces deux pigeons, que le paganisme avait consacrés à Vénus
à cause de l'ardeur et de la multiplicité de leurs caresses,
représentaient évidemment les deux auteurs d'un péché qui avait eu de
si fâcheuses conséquences. Ce sacrifice expiatoire ne guérissait pas
le malade, qui restait retranché hors d'Israël et loin du tabernacle
de Dieu jusqu'à ce que son flux s'arrêtât. Moïse impose là de
véritables règlements de police, pour empêcher autant que possible
qu'une maladie immonde, qui altérait les sources de la génération chez
les Hébreux, ne se propageât encore en augmentant ses ravages, et ne
finît par infecter tout le peuple d'Israël.

Cette maladie cependant s'était tellement aggravée et multipliée
pendant le séjour des Israélites dans le désert, que Moïse expulsa du
camp tous ceux qui en étaient atteints (_Nombres_, chap. V). Ce
fut par l'ordre du Seigneur que les enfants d'Israël chassèrent sans
pitié tout lépreux et _tout homme découlant_. On peut penser que ces
malheureux, à qui sans doute l'Éternel n'envoyait pas le bienfait de
la manne céleste, périrent de froid et de faim, sinon de leur mal. Il
est permis de rapporter encore à ce mal étrange et odieux la loi de
Jalousie, que Moïse formula pour tranquilliser les maris qui
accusaient leurs femmes d'avoir compromis leur santé en commettant un
adultère dont elles avaient gardé les traces cuisantes. Des querelles
inextinguibles éclataient sans cesse à ce sujet dans l'intérieur des
ménages juifs. Le mari soupçonnait sa femme et cherchait la preuve de
ses soupçons dans l'état de leur santé réciproque; la femme jurait en
vain qu'elle ne s'était pas souillée, et elle imputait souvent à son
mari les torts que celui-ci lui reprochait. Alors, mari et femme se
rendaient devant le sacrificateur; le mari présentait pour sa femme un
gâteau de farine d'orge, sans huile, nommé _gâteau de jalousie_; les
deux époux se tenaient debout devant l'Éternel; le sacrificateur
posait le gâteau sur les mains de la femme, et tenait dans les siennes
les eaux amères qui apportent la malédiction: «Si aucun homme n'a
couché avec toi, lui disait-il, et si, étant en la puissance de ton
mari, tu ne t'es point débauchée et souillée, sois exempte de ces eaux
amères; mais si, étant en la puissance de ton mari, tu t'es débauchée
et souillée, et que quelque autre que ton mari ait couché avec
toi, que l'Éternel te livre à l'exécration à laquelle tu t'es
assujettie par serment, et que ces eaux-là, qui apportent la
malédiction, entrent dans tes entrailles pour te faire enfler le
ventre et faire tomber ta cuisse.» La femme répondait _Amen_ et buvait
les eaux amères, tandis que le sacrificateur faisait tournoyer le
gâteau de jalousie et l'offrait sur l'autel. Si plus tard la femme
voyait enfler son ventre et se dessécher sa cuisse, elle était
convaincue d'adultère et elle devenait infâme aux yeux d'Israël. Son
mari, au contraire, que tout le monde plaignait comme une victime
_exempte de faute_, se trouvait justifié, sinon guéri; car, bien qu'il
n'eût pas bu les eaux amères en présence du sacrificateur, il avait
souvent la meilleure part des infirmités dégoûtantes et des accidents
terribles que l'exécration faisait peser sur sa femme criminelle.
Quand celle-ci avait manifesté son innocence par l'état prospère de
son ventre et de sa cuisse charnue, elle n'avait plus à redouter les
reproches de son mari et elle pouvait avoir des enfants.

Moïse, on le voit, ne s'occupait pas seulement de moraliser les
Israélites: il s'efforçait de détruire les germes de leurs vilaines
maladies, et il mettait ses lois d'hygiène publique sous la sauvegarde
du tabernacle de Dieu. Mais les Israélites, en passant à travers
les peuplades étrangères, Moabites, Ammonites, Chananéens, et
toutes ces races syriennes plus ou moins corrompues et idolâtres,
s'incorporaient les goûts, les usages et les vices de leurs hôtes ou
de leurs alliés. Or, la Prostitution la plus audacieuse florissait
chez les descendants incestueux de Loth et de ses filles. La
Prostitution sacrée avait surtout étendu son empire impudique dans le
culte des faux dieux, que les habitants du pays adoraient avec une
déplorable frénésie. Moloch et Baal-Phegor étaient les monstrueuses
idoles de cette Prostitution à laquelle le peuple juif s'empressa de
se faire initier. Moïse eut beau sévir contre les fornicateurs, leur
exemple ne fut pas moins suivi par ceux qui se laissèrent entraîner
aux appétits de la chair. Ainsi, une foule de superstitions obscènes
restèrent dans les moeurs des Hébreux, quoique les autels de Baal et
de Moloch eussent été renversés et ne reçussent plus d'offrandes
immondes. Moïse, dans le chapitre XX du _Lévitique_ et dans le
chapitre XXIII du _Deutéronome_, a imprimé un stigmate d'infamie à ce
culte exécrable et aux apostats qui le pratiquaient à la honte du vrai
Dieu d'Israël: «Quiconque des enfants d'Israël ou des étrangers qui
demeurent dans Israël donnera de sa semence à l'idole de Moloch, qu'il
soit puni de mort: le peuple le lapidera.» Ainsi parle l'Éternel à
Moïse, en lui ordonnant de retrancher du milieu de son peuple ceux qui
auront forniqué avec Moloch. Dans le _Deutéronome_, c'est Moïse seul
qui condamne, sans toutefois les frapper d'une peine déterminée,
certaines impuretés qui concernaient Baal plutôt que Moloch: «Tu
n'offriras pas dans le temple du Seigneur le salaire de la
Prostitution et le _prix du chien_, quel que soit le voeu que tu
aies fait, parce que ces deux choses sont en abomination devant le
Seigneur ton Dieu.»

Les savants se sont donné beaucoup de mal pour découvrir quels étaient
ces dieux moabites, Moloch et Baal-Phegor; ils ont extrait du _Talmud_
et des commentateurs juifs les détails les plus étranges sur les
idoles de ces dieux-là et sur le culte qu'on leur rendait. Ainsi,
Moloch était représenté sous la figure d'un homme à tête de veau, qui,
les bras étendus, attendait qu'on lui offrît en sacrifice de la fleur
de farine, des tourterelles, des agneaux, des béliers, des veaux, des
taureaux et des enfants. Ces différentes offrandes se plaçaient dans
sept bouches qui s'ouvraient au milieu du ventre de cette avide
divinité d'airain, posée sur un immense four qu'on allumait pour
consumer à la fois les sept espèces d'offrandes. Pendant cet
holocauste, les prêtres de Moloch faisaient une terrible musique de
sistres et de tambours, afin d'étouffer les cris des victimes. C'est
alors qu'avait lieu l'infamie, maudite par le Dieu d'Israël: les
_Molochites_ se livraient à des pratiques dignes de la patrie d'Onan,
et, animés par le bruit cadencé des instruments de musique, ils
s'agitaient autour de la statue incandescente qui apparaissait rouge à
travers la fumée, ils poussaient des hurlements frénétiques, et,
suivant l'expression biblique, donnaient de leur postérité à
Moloch. Cette abomination se naturalisa tellement dans Israël, que
quelques malheureux insensés osèrent l'introduire dans le culte du
Dieu des Juifs, et souillèrent ainsi son sanctuaire. La colère de
Moïse en fit justice, et il répéta ces paroles de l'Éternel: «Je
mettrai ma face contre ceux qui paillardent avec Moloch, et je les
retrancherai du milieu de mon peuple.» Ce Moloch, ou Molec, n'était
autre que la Mylitta des Babyloniens, l'Astarté des Sidoniens, la
Vénus génératrice, la femme divinisée. De là, les offrandes qu'on lui
apportait: la fleur de farine, pour indiquer la substance de vie; les
tourterelles, pour exprimer les tendresses de l'amour; les agneaux,
pour désigner la fécondité; les béliers, pour caractériser la
pétulance des sens; les veaux, pour peindre la richesse de la nature
nourricière; les taureaux, pour symboliser la force créatrice; et les
enfants, pour montrer le but du culte même de la déesse. On comprend
que, par une honteuse exagération du zèle religieux, les fidèles
adorateurs de Moloch, n'ayant pas d'enfants à lui offrir, lui aient
offert une impure compensation de ce cruel sacrifice. Au reste, il
semble que le culte de ce sale Moloch ait eu moins de vogue que celui
de Baal-Phegor chez les Juifs.

Baal-Phegor ou Belphegor, qui était le dieu favori des Madianites, fut
accepté par les Hébreux avec une passion qui témoigne assez de
l'indécence de ses mystères. Ce dieu malhonnête balança souvent le
Dieu d'Abraham et de Jacob; son culte détestable, accompagné des
plus affreuses débauches, ne fut jamais complétement détruit dans la
nation juive, qui le pratiquait secrètement dans les bois et dans les
montagnes. Ce culte était certainement celui d'Adonis ou de Priape.
Les monuments qui représentaient le dieu nous manquent tout à fait.
C'est à peine si quelques écrivains juifs se sont permis de faire
parler la tradition au sujet de Baal, de ses statues et de ses
cérémonies. Nous nous bornerons à entrevoir derrière un voile décent
les images scandaleuses que Selden, l'abbé Mignot et Dulaure ont
essayé de relever avec la main de l'érudition. Selon Selden, qui
s'appuie de l'autorité d'Origène et de saint Jérôme, Belphegor était
figuré tantôt par un phallus gigantesque, appelé dans la _Bible_:
_species turpitudinis_; tantôt par une idole portant sa robe
retroussée au-dessus de la tête, comme pour étaler sa turpitude (_ut
turpitudinem membri virilis ostenderet_); selon Mignot, la statue de
Baal était monstrueusement hermaphrodite; selon Dulaure, elle n'était
remarquable que par les attributs de Priape. Mais tous les savants, se
fondant sur les saintes Écritures et sur les commentaires des Pères de
l'Église, sont d'accord au sujet de la Prostitution sacrée, qui
faisait le principal élément de ce culte odieux. Les prêtres du dieu
étaient de beaux jeunes hommes, sans barbe, qui, le corps épilé et
frotté d'huiles parfumées, entretenaient un ignoble commerce
d'impudicité dans le sanctuaire de Baal. La _Vulgate_ les nomme
_efféminés_ (_effoeminati_); le texte hébraïque les qualifie de
_kedeschim_, c'est-à-dire _consacrés_. Quelquefois, ces consacrés
n'étaient que des mercenaires attachés au service du temple. Leur rôle
ordinaire consistait dans l'usage plus ou moins actif de leurs
mystères infâmes: ils se vendaient aux adorateurs de leur dieu, et
déposaient sur ses autels le salaire de leur Prostitution. Ce n'est
pas tout, ils avaient des chiens dressés aux mêmes ignominies; et le
produit impur qu'ils retiraient de la vente ou du louage de ces
animaux, ils l'appliquaient aussi aux revenus du temple. Enfin, dans
certaines cérémonies qui se célébraient la nuit au fond des bois
sacrés, lorsque les astres semblaient voiler leur face et se cacher
d'épouvante, prêtres et consacrés s'attaquaient à coups de couteau, se
couvraient d'entailles et de plaies peu profondes, échauffés par le
vin, excités par leurs instruments de musique, et tombaient pêle-mêle
dans une mare de sang.

Voilà pourquoi Moïse ne voulait pas qu'il y eût des bocages auprès des
temples; voilà pourquoi, rougissant lui-même des turpitudes qu'il
dénonçait à la malédiction du ciel, il défendait d'offrir dans la
maison de Dieu le salaire de la Prostitution et le _prix du chien_.
Les efféminés formaient une secte qui avait ses rites et ses
initiations. Cette secte se multipliait donc en cachette, quelques
efforts que fît le législateur pour l'anéantir; elle survivait à la
ruine de ses idoles et elle se propageait jusque dans le temple
du Seigneur. L'origine de ces efféminés se rattache évidemment à la
profusion de diverses maladies obscènes qui avaient vicié le sang des
femmes et qui rendait leur approche fort dangereuse, avant que Moïse
eût purifié son peuple en expulsant et en vouant à l'exécration
quiconque était atteint de ces maladies endémiques: la lèpre, la gale,
le flux de sang et les flux de tout genre. Lorsque la santé publique
fut un peu régénérée, les Juifs qui s'adonnaient au culte de Baal ne
se contentèrent plus de leurs efféminés; et ceux-ci, se voyant moins
recherchés, imaginèrent, pour obvier à la diminution des revenus de
leur culte, de consacrer également à Baal une association de femmes
qui se prostituaient au bénéfice de l'autel. Ces femmes, nommées comme
eux _kedeschoth_, dans le langage biblique, ne résidaient pas avec eux
sous le portique ou dans l'enceinte du temple: elles se tenaient, sous
des tentes bariolées, aux abords de ce temple, et elles se préparaient
à la Prostitution, en brûlant des parfums, en vendant des philtres, en
jouant de la musique. C'étaient là ces femmes étrangères, qui
continuaient leur métier à leur profit lorsque le temple de Baal
n'était plus là pour recevoir leurs offrandes; c'étaient elles qui,
exercées dès l'enfance à leur honteux sacerdoce, servaient
exclusivement aux besoins de la Prostitution juive.

L'histoire de la Prostitution sacrée chez les Hébreux commence
donc du temps de Moïse, qui ne réussit pas à l'abolir, et elle
reparaît çà et là, dans les livres saints, jusqu'à l'époque des
Machabées.

Lorsque Israël était campé en Sittim, dans le pays des Moabites,
presque en vue de la terre promise, le peuple s'abandonna à la
fornication avec les filles de Moab (_Nombres_, chap. XXV), qui les
invitèrent à leurs sacrifices: il fut initié à Belphegor. L'Éternel
appela Moïse et lui ordonna de faire pendre ceux qui avaient sacrifié
à Belphegor. Une maladie terrible, née de la débauche des Israélites,
les décimait déjà, et vingt-quatre mille étaient morts de cette
maladie. Moïse rassembla les juges d'Israël pour les inviter à
retrancher du peuple les coupables que le fléau avait atteints. «Voilà
qu'un des enfants d'Israël, nommé Zambri, entra, en présence de ses
frères, chez une prostituée du pays de Madian, à la vue de Moïse et de
l'assemblée des juges, qui pleuraient devant les portes du tabernacle.
Alors Phinées, petit-fils d'Aaron, ayant vu ce scandale, se leva, prit
un poignard, entra derrière Zambri dans le lieu de débauche, et perça
d'un seul coup l'homme et la femme dans les parties de la génération.»
Cette justice éclatante fit cesser l'épidémie qui désolait Israël et
apaisa le ressentiment du Seigneur. Mais le mal moral avait des
racines plus profondes que le mal physique, et les abominations de
Baal-Phegor reparurent souvent au milieu du peuple de Dieu. Elles ne
furent jamais plus insolentes que sous les rois de Juda. Pendant le
règne de Roboam, 980 ans avant Jésus-Christ, «les efféminés
s'établirent dans le pays et y firent toutes les abominations des
peuples que le Seigneur avait écrasés devant la face des fils
d'Israël.» Asa, un des successeurs de Roboam, fit disparaître les
efféminés, et purgea son royaume des idoles qui le souillaient; il
chassa même sa mère Maacha, qui présidait aux mystères de Priape (_in
sacris Priapi_), et renversa de fond en comble le temple qu'elle avait
élevé à ce dieu, dont il mit en pièces la statue impudique
(_simulacrum turpissimum_). Josaphat, qui régna ensuite, anéantit le
reste des efféminés qui avaient pu se soustraire aux poursuites
sévères de son père Asa. Cependant, les efféminés ne tardèrent pas à
revenir; les temples de Baal se relevèrent; ses statues insultèrent de
nouveau à la pudeur publique; car, deux siècles plus tard, le roi
Josias fit encore une guerre implacable aux faux dieux et à leur
culte, qui s'était mêlé dans Jérusalem au culte du Seigneur. Les
temples furent démolis, les statues jetées par terre, les bois impurs
arrachés et brûlés; Josias n'épargna pas les tentes des efféminés que
ces infâmes avaient plantées dans l'intérieur même du temple de
Salomon, et qui, tissées de la main des femmes consacrées à Baal,
servaient d'asile à leurs étranges Prostitutions.

Un ancien commentateur juif des livres de Moïse ajoute beaucoup de
traits de moeurs, que lui fournit la tradition; au chapitre XV des
_Nombres_, dans lequel sont mentionnés les débordements des
Israélites avec les filles de Moab. Ces filles avaient dressé des
tentes et ouvert des boutiques (_officinæ_) depuis Bet-Aiscimot
jusqu'à Ar-Ascaleg: là, elles vendaient toutes sortes de bijoux; et
les Hébreux mangeaient et buvaient au milieu de ce camp de
Prostitution. Quand l'un d'eux sortait pour prendre l'air et se
promenait le long des tentes, une fille l'appelait de l'intérieur de
la tente où elle était couchée: «Viens, et achète-moi quelque chose?»
Et il achetait; le lendemain il achetait encore, et le troisième jour
elle lui disait: «Entre, et choisis-moi; tu es le maître ici.» Alors,
il entrait dans la tente; et là, il trouvait une coupe pleine de vin
ammonite qui l'attendait: «Qu'il te plaise de boire ce vin!» lui
disait-elle. Et il buvait, et ce vin enflammait ses sens, et il disait
à la belle fille de Moab: «Baise-moi!» Elle, tirant de son sein
l'image de Phegor (sans doute un phallus): «Mon seigneur, lui
disait-elle, si tu veux que je te donna un baiser, adore mon
dieu? --Quoi! s'écriait-il, puis-je accepter l'idolâtrie? --Que
t'importe! reprenait l'enchanteresse; il suffit de te découvrir devant
cette image.» L'Israélite se gardait bien de refuser un pareil marché;
il se découvrait, et la Moabite achevait de l'initier au culte de
Baal-Phegor. C'était donc reconnaître Baal et l'adorer, que de se
découvrir devant lui. Aussi, les Juifs, de peur de paraître la tête
nue en sa présence, conservaient leur bonnet jusque dans le temple et
devant le tabernacle du Seigneur. Ces filles de Moab n'étaient
peut-être pas trop innocentes de la plaie qui frappa Israël, à la
suite des idolâtries qu'elles avaient sollicitées; car, après
l'expédition triomphante que Moïse avait envoyée contre les
Madianites, tous les hommes ayant été passés au fil de l'épée, il
ordonna de tuer aussi une partie des femmes qui restaient
prisonnières: «Ce sont elles, dit-il aux capitaines de l'armée, ce
sont elles qui, à la suggestion de Balaam, ont séduit les fils
d'Israël et vous ont fait pécher contre le Seigneur en vous montrant
l'image de Phegor.» Il fit donc tuer impitoyablement toutes les femmes
qui avaient perdu leur virginité (_mulieres quæ noverunt viros in
coitu_).

Moïse, dans vingt endroits de ses livres, paraît se préoccuper
beaucoup de la virginité des filles: c'était là une dot obligée que la
femme juive apportait à son mari, et l'on doit croire que les Hébreux,
si peu avancés qu'ils fussent dans les sciences naturelles, avaient
des moyens certains de constater la virginité, lorsqu'elle existait,
et de prouver ensuite qu'elle avait existé. Ainsi (_Deutéron._, ch.
XXII), lorsqu'un mari, après avoir épousé sa femme, l'accusait de
n'être point entrée vierge dans le lit conjugal, le père et la mère de
l'accusée se présentaient devant les anciens qui siégeaient à la porte
de la ville, et produisaient à leurs yeux les marques de la virginité
de leur fille, en déployant la chemise qu'elle avait la nuit de ses
noces. Dans ce cas, on imposait silence au mari et il n'avait
plus rien à objecter contre une virginité si bien établie. Mais, dans
le cas contraire, quand la pauvre femme n'en pouvait produire autant,
elle courait risque d'être convaincue d'avoir manqué à ses devoirs et
d'être alors condamnée comme ayant forniqué dans la maison de son
père: on la conduisait devant cette maison et on l'assommait à coups
de pierres. Moïse, ainsi que tous les législateurs, avait prononcé la
peine de mort contre les adultères; quant au viol, celui d'une fille
fiancée était seul puni de mort, et la fille périssait avec l'homme
qui l'avait outragée, à moins que le crime eût été commis en plein
champ; autrement, cette infortunée était censée n'avoir pas crié ou
avoir peu crié. Si la fille n'avait pas encore reçu l'anneau de
fiancée, son insulteur devenait son mari pour l'avoir humiliée (_quia
humiliavit illam_), à la charge seulement de payer au père de sa
victime cinquante sicles d'argent, ce qui s'appelait l'_achat d'une
vierge_. Moïse, plus indulgent pour les hommes que pour les femmes,
prescrivait à celles-ci une chasteté si rigoureuse, que la femme
mariée qui voyait son mari aux prises avec un autre homme ne pouvait
lui venir en aide, sous peine de s'exposer à perdre la main; car on
coupait la main à la femme qui, par mégarde ou autrement, touchait les
parties honteuses d'un homme; or, dans leurs rixes, les Juifs avaient
l'habitude de recourir trop souvent à ce mode d'attaque redoutable,
qui n'allait à rien moins qu'à mutiler la race juive. Ce fut donc
pour empêcher ces combats dangereux, que Moïse ferma l'entrée du
temple aux eunuques, de quelque façon qu'ils le fussent devenus
(_attritis vel amputatis testiculis et abscisso veretro._ Deutéron.,
XXIII). Mais toutes ces rigueurs de la loi ne s'appliquaient qu'aux
femmes juives; les étrangères, quoi qu'elles fissent dans Israël ou
avec Israël, n'étaient nullement inquiétées, et Moïse lui-même savait
bien tout le prix de ces étrangères, puisque, âgé de plus de cent ans,
il en prit une pour femme ou plutôt pour concubine. C'était une
Éthiopienne, qui n'adorait pas le Dieu des Juifs, mais qui n'en
plaisait pas moins à Moïse. La soeur de ce favori de l'Éternel,
Marie, eut à se repentir d'avoir mal parlé de l'Éthiopienne, car Moïse
s'attrista et le Seigneur s'irrita: Marie devint lépreuse, blanche
comme neige, en châtiment de ses malins propos contre la noire
maîtresse de Moïse. Celui-ci, qui ne prêchait pas toujours d'exemple,
eût été malvenu à exiger des Israélites une continence qui lui
semblait difficile à garder. Il leur recommandait seulement la
modération dans les plaisirs des sens, la chasteté dans les actes
extérieurs. Ainsi, suivant sa loi, l'amour était une sorte de mystère,
qui ne devait s'accomplir qu'avec certaines conditions de temps, de
lieu et de décence. Il y avait, en outre, beaucoup de précautions à
prendre dans l'intérêt de la salubrité publique: les femmes juives
étaient sujettes à des indispositions héréditaires que l'abus des
rapports sexuels pouvait aggraver et multiplier; les familles, en se
concentrant pour ainsi dire sur elles-mêmes, avaient appauvri et vicié
leur sang. L'intempérance étant le vice dominant des Israélites, leur
législateur, qui eût été impuissant à les rendre absolument chastes et
vertueux, leur prescrivit de se modérer dans leurs désirs et dans
leurs jouissances: «Que les fils d'Israël, dit le Seigneur à Moïse,
portent des bandelettes de pourpre aux bords de leurs manteaux, afin
que la vue de ces bandelettes leur rappelle les commandements du
Seigneur et détourne de la fornication leurs yeux et leurs pensées.»
(_Nombr._, XV.)

Les étrangères ou femmes de plaisir n'étaient pas si décriées dans
Israël, que leurs fils ne pussent prendre rang et autorité parmi le
peuple de Dieu: ainsi, le brave Jephté était né, à Galaad, d'une
prostituée, et il n'en fut pas moins un des chefs de guerre les plus
estimés des Israélites. Un commentateur des livres saints a pensé que
Jephté, pour expier la prostitution de sa mère, consacra au Seigneur
la virginité de sa fille unique. On a peine à croire, en effet, que
Jephté ait réellement immolé sa fille, et il faut sans doute ne voir
dans cet holocauste humain qu'un emblème assez intelligible: la fille
de Jephté pleure, pendant deux mois, sa virginité avec ses compagnes,
avant de prendre l'habit de veuve et de se vouer au service du
Seigneur. Un autre commentateur, plus préoccupé d'archéologie
antique, a vu dans la retraite de cette fille sur la montagne une
initiation au culte de Baal-Phegor, qui avait ses temples, ses statues
et ses bois sacrés dans les _lieux élevés_, comme le dit souvent la
_Bible_. Jephté aurait donc consacré sa fille à la Prostitution,
c'est-à-dire au métier que sa mère avait exercé. Au reste, les livres
de Josué et des Juges ne témoignent pas une aversion bien implacable à
l'égard des prostituées. Quand Josué envoya deux espions à Jéricho,
ces espions arrivèrent la nuit dans la maison d'une fille de joie,
nommée Rahab, «et couchèrent là,» dit la _Bible_. Cette femme
demeurait sur la muraille de la ville, comme les femmes de son espèce
qui n'avaient pas le droit d'habiter dans l'intérieur des cités. On
vint, de la part du roi de Jéricho, pour s'emparer de ces espions,
mais elle les avait cachés sur le toit de sa maison, et elle les aida
ensuite à sortir de la ville au moyen d'une corde. Ces espions lui
promirent la vie sauve pour elle et pour tous ceux qui seraient sous
son toit lors de la prise de Jéricho. Josué ne manqua pas de tenir la
promesse que ses envoyés avaient faite à cette paillarde, qui fut
épargnée dans le massacre, ainsi que son père, sa mère, ses frères et
tous ceux qui lui appartenaient. «Elle a habité au milieu d'Israël
jusqu'à aujourd'hui,» dit l'auteur du livre de Josué, qui n'a pas
l'air de se scandaliser de cette résidence d'une étrangère au milieu
des Israélites. Ce n'était pas la seule, il est vrai, et
l'historien sacré a souvent occasion de parler de ces créatures.

Nous ne nous arrêterons pas à la naissance de Samson, dans laquelle on
pourrait rechercher quelques traces de la Prostitution sacrée; nous ne
ferons pas remarquer que sa mère était stérile, et qu'un homme de
Dieu, dont la face était semblable à celle d'un ange, _vint_ vers
cette femme stérile, pour lui annoncer qu'elle aurait un fils; nous
montrerons seulement Samson, cet élu du Seigneur, lequel va dans la
ville de Gaza, y voit une femme paillarde et entre chez elle. Le
Seigneur néanmoins ne se retire pas de lui; car, au milieu de la nuit,
Samson se lève aussi dispos que s'il avait dormi paisiblement et
arrache les portes de Gaza, qu'il porte sur le sommet de la montagne.
Ensuite, il aima une femme qui s'appelait Dalila, et qui se tenait
sous une tente près du torrent de Cédron. C'était encore là une
courtisane, et sa trahison, que les Philistins achetèrent à prix
d'argent, prouve qu'elle n'avait pas à se louer de la générosité de
son amant. Le Seigneur ne reprochait point à Samson l'usage qu'il
faisait de sa force, mais il l'abandonna dès que le rasoir eut
dépouillé le front de ce Nazaréen. Dalila l'abandonna aussi et ne
l'endormit plus sur ses genoux. Les Juifs pouvaient d'ailleurs avoir
des concubines dans leur maison, sans offenser le Dieu d'Abraham, qui
avait eu aussi la sienne. Gédéon en eut aussi une qui lui donna un
fils, outre les soixante-dix fils que ses femmes lui avaient donnés.
Quant au lévite d'Éphraïm, il avait pris dans le pays de Bethléem
une concubine qui paillarda chez lui, dit la traduction protestante de
la _Bible_, et qui le quitta pour retourner chez son père. Ce fut là
que le lévite alla, pour leur malheur, la rechercher: à son retour, il
accepta l'hospitalité que lui offrait un bon vieillard de la ville de
Guibha, et entra dans la maison de ce vieillard, pour y passer la
nuit, avec ses deux ânes, sa concubine et son serviteur. Les voyageurs
lavèrent leurs pieds, mangèrent et burent; mais, comme ils allaient
s'endormir, les habitants de Guibha, qui étaient enfants de Jemini et
appartenaient à la tribu de Benjamin, environnèrent la maison et,
heurtant à la porte, crièrent à l'hôte: «Amène-nous l'homme qui est
entré chez toi, pour que nous abusions de lui (_ut abutamur eo_).» Le
vieillard sortit à la rencontre de ces fils de Bélial et leur dit:
«Frères, ne commettez pas cette vilaine action; cet homme est mon hôte
et je dois le protéger. J'ai une fille vierge et cet homme a une
concubine: je vais vous livrer ces deux femmes et vous assouvirez sur
elles votre brutalité; mais, je vous en supplie, ne vous souillez pas
d'un crime contre nature, en abusant de cet homme.» Ces furieux ne
voulaient rien entendre; enfin, le lévite d'Éphraïm mit dehors sa
concubine et l'abandonna aux Benjamites, qui abusèrent d'elle toute la
nuit. Le lendemain matin, ils la renvoyèrent, et cette malheureuse,
épuisée par cette horrible débauche, put à peine se traîner jusqu'à la
maison où dormait son amant: elle tomba morte, les mains étendues
sur le seuil. C'est en ce triste état que le lévite la trouva en se
levant. Quoiqu'il l'eût en quelque sorte sacrifiée lui-même, il ne fut
que plus ardent à la venger. Israël prit fait et cause pour cette
concubine et s'arma contre les Benjamites, qui furent presque
exterminés. Ce qui resta de la tribu coupable n'aurait pas eu de
postérité, si les autres tribus, qui avaient juré de ne pas donner
leurs filles à ces fils de Bélial, ne s'étaient avisées de faire
prisonnières les filles de Jabès en Galaad et d'enlever les filles de
Silo en Chanaan, pour repeupler le pays, que cette affreuse guerre
avait changé en solitude. Les Benjamites épousèrent donc des
étrangères et des idolâtres.

[Illustration: LE LÉVITE D'EPHRAIM]

Ces étrangères ne tardèrent pas sans doute à rétablir le culte de
Moloch et de Baal-Phegor dans Israël, comme le firent plus tard les
concubines du roi Salomon. Sous ce roi, qui régnait mille ans avant
Jésus-Christ, et qui éleva le peuple juif au plus haut degré de
prospérité, la licence des moeurs fut poussée aux dernières limites.
Le roi David, sur ses vieux jours, s'était contenté de prendre une
jeune fille vierge qui avait soin de lui et qui le réchauffait la nuit
dans sa couche. Le Seigneur, malgré cette innocente velléité d'un
vieillard glacé par l'âge, ne s'était pourtant pas retiré de lui et le
visitait encore souvent. Mais Salomon, après un règne glorieux et
magnifique, se laissa emporter par la fougue de ses passions
charnelles: il aima, outre la fille d'un Pharaon d'Égypte, qu'il avait
épousée, des femmes étrangères, des Moabites, des Ammonites, des
Iduméennes, des Sidoniennes et d'autres que le dieu d'Israël lui avait
ordonné de fuir comme de dangereuses sirènes. Mais Salomon se livrait
avec frénésie à ses débordements. (_His itaque copulatus est
ardentissimo amore_). Il eut sept cents femmes et trois cents
concubines, qui détournèrent son coeur du vrai Dieu. Il adora donc
Astarté, déesse des Sidoniens; Camos, dieu des Moabites, et Moloch,
dieu des Ammonites; il érigea des temples et des statues à ces faux
dieux, sur la montagne située vis-à-vis de Jérusalem; il les encensa
et leur offrit d'impurs sacrifices. Ces sacrifices, offerts à Vénus, à
Adonis et à Priape sous les noms de Moloch, de Camos et d'Astarté,
avaient pour prêtresses les femmes et les concubines de Salomon. Il y
eut, en effet, pendant le règne de ce roi voluptueux et sage, un si
grand nombre d'étrangères qui vivaient de Prostitution au milieu
d'Israël, que ce sont deux prostituées qui figurent comme héroïnes
dans le célèbre jugement de Salomon. La _Bible_ fait comparaître ces
deux femmes de mauvaise vie (_meretrices_) devant le trône du roi, qui
décide entre elles et tranche leur différend sans leur témoigner aucun
mépris.

A cette époque, la Prostitution avait donc une existence légale,
autorisée, protégée, chez le peuple juif. Les femmes étrangères, qui
en avaient pour ainsi dire le monopole, s'étaient même glissées
dans l'intérieur des villes, et elles y exerçaient leur honteuse
industrie publiquement, effrontément, sans craindre aucune punition
corporelle ou pécuniaire. Deux chapitres du _Livre des Proverbes_ de
Salomon, le Ve et le VIIe, sont presque un tableau de la
Prostitution et de son caractère en ce temps-là. On pourrait induire
de certains passages du chapitre V, que ces étrangères n'étaient pas
exemptes de terribles maladies, nées de la débauche, et qu'elles les
communiquaient souvent aux libertins, qui en étaient consumés (_quando
consumpseris carnes tuas_): «Le miel distille des lèvres d'une
courtisane, dit Salomon; sa bouche est plus douce que l'huile; mais
elle laisse des traces plus amères que l'absinthe et plus aiguës que
le glaive à deux tranchants... Détourne-toi de sa voix et ne
t'approche pas du seuil de sa maison, de peur de livrer ton honneur à
un ennemi et le reste de ta vie à un mal cruel, de peur d'épuiser tes
forces au profit d'une paillarde et d'enrichir sa maison à tes
dépens.» Dans le chapitre VII, on voit une scène de Prostitution, qui
diffère peu dans ses détails de celles qui se reproduisent de nos
jours sous l'oeil vigilant de la police; c'est une scène que Salomon
avait vue certainement d'une fenêtre de son palais, et qu'il a peinte
d'après nature avec les pinceaux d'un poëte et d'un philosophe: «D'une
fenêtre de ma maison, dit-il, à travers les grillages, j'ai vu et je
vois les hommes, qui me paraissent bien petits. Je considère un
jeune insensé qui traverse le carrefour et qui s'avance vers la maison
du coin, lorsque le jour va déclinant, dans le crépuscule de la nuit
et dans le brouillard. Et voici qu'une femme accourt vers lui, parée
comme le sont les courtisanes, toujours prête à surprendre les âmes,
gazouillante et vagabonde, impatiente de repos tellement que ses pieds
ne tiennent jamais à la maison; tantôt à sa porte, tantôt dans les
places, tantôt aux angles des rues, dressant ses embûches. Elle saisit
le jeune homme, elle le baise, elle lui sourit avec un air agaçant:
«J'ai promis des offrandes aux dieux à cause de toi, lui dit-elle;
aujourd'hui mes voeux devaient être comblés. C'est pourquoi je suis
sortie à ta rencontre, désirant te voir, et je t'ai trouvé. J'ai tissu
mon lit avec des cordes, je l'ai couvert de tapis peints venus
d'Égypte, je l'ai parfumé de myrrhe, d'aloès et de cinnamome. Viens,
enivrons-nous de volupté, jouissons de nos ardents baisers jusqu'à ce
que le jour reparaisse. Car mon maître (_vir_) n'est pas dans sa
maison; il est allé bien loin en voyage; il a emporté un sac d'argent;
il ne reviendra pas avant la pleine lune.» Elle a entortillé ce jeune
homme avec de pareils discours, et, par la séduction de ses lèvres,
elle a fini par l'entraîner. Alors il la suit comme le boeuf conduit
à l'autel du sacrifice; comme l'agneau qui se joue, ne sachant pas
qu'on doit le garrotter, et qui l'apprend lorsqu'un fer mortel lui
traverse le coeur; comme l'oiseau qui se jette dans le filet, sans
savoir qu'il y va de sa vie. Maintenant donc, mes enfants,
écoutez-moi et ayez égard aux paroles de ma bouche: Que votre esprit
ne se laisse pas attirer dans la voie de cette impure, et qu'elle ne
vous égare point sur ses traces; car elle a mis à bas beaucoup
d'hommes gravement blessés, et les plus forts ont été tués par elle.»
Salomon, au milieu des orgies de ses concubines, célébrant les
mystères de Moloch et de Baal, le grand roi Salomon avait probablement
oublié ses _Proverbes_. Salomon néanmoins se repentit et mourut dans
la paix du Seigneur.

Le fléau de la Prostitution resta toujours attaché, comme la lèpre, à
la nation juive; non-seulement la Prostitution légale, que tolérait la
loi de Moïse dans l'intérêt de la pureté des moeurs domestiques,
mais encore la Prostitution sacrée qu'entretenait au milieu d'Israël
la présence de tant de femmes étrangères élevées dans la religion de
Moloch, de Camos et de Baal-Phegor. Les prophètes, que Dieu suscitait
sans cesse pour gourmander et corriger son peuple, le trouvaient
occupé à sacrifier aux dieux de Moab et d'Ammon sur le sommet des
montagnes et dans l'ombre des bois sacrés: l'air retentissait de
chants licencieux et se remplissait de parfums que les prostituées
brûlaient devant elles. Il y avait des tentes de débauche aux
carrefours de tous les chemins et jusqu'aux portes des temples du
Seigneur. Il fallait bien que le scandaleux spectacle de la
Prostitution affligeât constamment les yeux du prophète, pour
que ses prophéties en reflétassent à chaque instant les images
impudiques. Isaïe dit à la ville de Tyr, qui s'est prostituée avec
toutes les nations de la terre: «Prends une cithare, ô courtisane
condamnée à l'oubli, danse autour de la ville, chante, fais résonner
ton instrument, afin qu'on se ressouvienne de toi!» On voit, par ce
passage, que les _étrangères_ faisaient de la musique pour annoncer
leur marchandise. Jérémie dit à Jérusalem, qui, comme une cavale
sauvage, aspire de toutes parts les émanations de l'amour physique:
«Courtisane, tu as erré sur toutes les collines, tu t'es prostituée
sous tous les arbres!» Jérémie nous représente sous les couleurs les
plus hideuses ces impurs enfants d'Israël qui se souillaient de luxure
dans la maison d'une paillarde, et qui devenaient des courtiers de
Prostitution. (_Moechati sunt et in domo meretricis luxuriabantur;
equi amatores et emissarii facti sunt._) Les Juifs, lorsqu'ils furent
menés en captivité à Babylone, n'eurent donc pas à s'étonner de ce
qu'ils y virent en fait de désordres et d'excès obscènes dans le culte
de Mylitta qu'ils connaissaient déjà sous le nom de Moloch. Jérémie
leur montre avec une sainte indignation les prêtres qui trafiquent de
la Prostitution, les dieux qui y président, l'or du sacrifice payant
les travaux de la courtisane, et la courtisane rendant aux autels le
centuple de la solde qu'elle en a reçue. (_Dant autem et ex ipso
prostitutis, et meretrices ornant, et iterum, cum receperint illud a
meretricibus, ornant deos suos._)

Mais Israël peut maintenant, sur le champ de la Prostitution, en
apprendre à tous les peuples qui l'ont instruit et qu'il a surpassés.
Le prophète Ézéchiel nous fait une peinture épouvantable de la
corruption juive. Ce ne sont, dans ses effrayantes prophéties, que
mauvais lieux ouverts à tout venant, que tentes de paillardise
plantées sur tous les chemins, que maisons de scandale et
d'impudicité; on n'aperçoit que courtisanes vêtues de soie et de
broderie, étincelantes de joyaux, chargées de parfums; on ne contemple
que des scènes infâmes de fornication. La grande prostituée,
Jérusalem, qui se donna aux enfants d'Égypte à cause des promesses de
leur belle taille, fait des présents aux amants dont elle est
satisfaite, au lieu de leur demander un salaire: «Je te mettrai dans
les mains de ceux à qui tu t'es abandonnée, lui dit le Seigneur, et
ils détruiront ton lupanar, et ils démoliront ton repaire; et ils te
dépouilleront de tes vêtements, et ils emporteront tes vases d'or et
d'argent, et ils te laisseront nue et pleine d'ignominie.» Il fallait
que Jérusalem eût porté au comble ses prévarications, pour que le
prophète la menaçât du sort de Sodome. La Prostitution qui faisait le
plus souffrir les hommes de Dieu, ce devait être celle qui persistait
à s'abriter sous les voûtes du temple de Salomon. Ce temple, du temps
des Machabées, un siècle et demi avant Jésus-Christ, était encore le
théâtre du commerce des prostituées qui venaient y chercher des
chalands. (_Templum luxuria et comessationibus gentium erat
plenum et scortantium cum meretricibus._) On doit croire que cet état
de choses ne changea pas jusqu'à ce que Jésus eut chassé les vendeurs
du temple, et bien que les évangélistes ne s'expliquent pas sur la
nature du commerce dont Jésus purgea la maison du Seigneur, le livre
des Machabées, écrit cent ans auparavant, nous indique assez ce qu'il
pouvait être. D'ailleurs, il est parlé de marchands de tourterelles
dans l'Évangile de saint Marc, et l'on doit présumer que ces oiseaux,
chers à Vénus et à Moloch, n'étaient là que pour fournir des offrandes
aux amants. La loi des Jalousies, si poétiquement imaginée par Moïse,
ne prescrivait pas aux époux ce sacrifice d'une tourterelle; mais
seulement celui d'un gâteau de farine d'orge.

Jésus, qui fut impitoyable pour les hôtes parasites du sanctuaire et
qui brisa leur comptoir d'iniquité, se montra pourtant plein
d'indulgence à l'égard des femmes, comme s'il avait pitié de leurs
faiblesses. Quand la Samaritaine le trouva assis au bord d'un puits,
cette étrangère qui avait eu cinq maris et qui vivait en concubinage
avec un homme, Jésus ne lui adressa aucun reproche et s'entretint
doucement avec elle, en buvant de l'eau qu'elle avait tirée du puits.
Les disciples de Jésus s'étonnèrent de le voir en compagnie d'une
telle femme et dirent dédaigneusement: «Pourquoi parler à cette
créature?» Les disciples étaient plus intolérants que leur divin
maître, car ils auraient volontiers lapidé, selon la loi de
Moïse, une autre femme adultère, que Jésus sauva en disant: «Que celui
qui n'a pas péché lui jette la première pierre!» Enfin, le Fils de
l'homme ne craignit pas d'absoudre publiquement une prostituée, parce
qu'elle avait honte de son coupable métier. Tandis qu'il était à table
dans la maison du pharisien, à Capharnaüm, une femme de mauvaise vie
(_peccatrix_), qui demeurait dans cette ville, apporta un vase
d'albâtre contenant une huile parfumée; elle arrosa de ses larmes les
pieds du Sauveur, les oignit d'huile et les essuya avec ses cheveux.
Ce que voyant le pharisien, il disait en lui-même: «S'il était
prophète, il saurait bien quelle est cette femme qui le touche, car
c'est une pécheresse.» Jésus, se tournant vers cette femme, lui dit
avec une bonté angélique: «Tes péchés, si grands et si nombreux qu'ils
soient, te sont remis, parce que tu as beaucoup aimé.» Ces paroles de
Jésus ont été commentées et tourmentées de bien des manières; mais, à
coup sûr, le fils de Dieu, qui les a prononcées, n'entendait pas
encourager la pécheresse à continuer son genre de vie. Il chassa sept
démons qui possédaient cette femme, nommée Marie-Madeleine, et qui
n'étaient peut-être que sept libertins avec qui elle avait des
habitudes. Madeleine devint dès lors une sainte femme, une digne
repentie; elle s'attacha aux pas du divin Rédempteur, qui l'avait
délivrée; elle le suivit en larmes jusqu'au Calvaire; elle s'assit,
toujours gémissante, devant le sépulcre. Ce fut à elle que le
Christ apparut d'abord, comme pour lui donner un témoignage éclatant
de pardon. Cette pécheresse fut mise au rang des saintes, et si,
pendant tout le moyen âge, elle ne se sentit pas fort honorée d'être
la patronne des pécheresses qui n'imitaient pas sa conversion, elle
les consolait du moins par son exemple, et, même au fond de leurs
retraites maudites, elle leur montrait encore le chemin du ciel.
(_Remittuntur ei peccata multa, quoniam dilexit multum._)




CHAPITRE IV.

  SOMMAIRE. --La Prostitution sacrée en Grèce. --Les Vénus grecques.
  --_Vénus-Uranie._ --_Vénus-Pandemos._ --Pitho, déesse de la
  persuasion. --Solon fait élever un temple à la déesse de la
  Prostitution, avec les produits des _dictérions_ qu'il avait
  fondés à Athènes. --Temples de Vénus-Populaire à Thèbes et à
  Mégalopolis. --Offrande d'Harmonie, fille de Cadmus, à
  Vénus-Pandemos. --_Vénus-Courtisane_ ou _Hétaire_. --La ville
  d'Abydos délivrée par une courtisane. --Temple de Vénus-Hétaire à
  Éphèse construit aux frais d'une courtisane. --Les _Simoethes_.
  --Temple de Vénus-Courtisane, à Samos, bâti avec les deniers de la
  Prostitution. --_Vénus Peribasia_ ou _Vénus-Remueuse_. --_Vénus
  Salacia_ ou _Vénus-Lubrique_. --Sa statue en vif-argent par
  Dédale. --Dons offerts à Vénus-Remueuse par les prostituées.
  --_Vénus-Mélanis_ ou _la Noire_, déesse de la nuit amoureuse.
  --Ses temples. --_Vénus Mucheia_ ou la déesse des repaires.
  --_Vénus Castnia_ ou la déesse des accouplements impudiques.
  --_Vénus Scotia_ ou la _Ténébreuse_. --_Vénus Derceto_ ou _la
  Coureuse_. --_Vénus Mechanitis_ ou _Mécanique_. --_Vénus
  Callipyge_ ou Aux belles fesses. --Origine du culte de Vénus
  Derceto. --Jugement de Pâris. --Origine du culte de Vénus
  Callipyge. --Les _Aphrodisées_ et les _Aloennes_. --Les mille
  courtisanes du temple de Vénus à Corinthe. --Offrande de cinquante
  hétaires, faite à Vénus par le poëte Xénophon de Corinthe.
  --Procession des _consacrées_. --Fonctions des courtisanes dans
  les temples de Vénus. --Les _petits mystères de Cérès_. --Le
  pontife Archias. --Cottine, fameuse courtisane de Sparte.
  --Célébration des fêtes d'Adonis. --_Vénus Leæna_ et _Vénus
  Lamia_.


La Prostitution sacrée exista dans la Grèce dès qu'il y eut des dieux
et des temples; elle remonte donc à l'origine du paganisme grec. Cette
théogonie, que l'imagination poétique de la race hellène avait créée
plus de dix-huit siècles avant l'ère moderne, ne fut qu'un poëme
allégorique, en quelque sorte, sur les jeux de l'amour dans l'univers.
Toutes les religions avaient eu le même berceau; ce fut partout la
nature femelle s'épanouissant et engendrant au contact fécond de la
nature mâle; ce furent partout l'homme et la femme, qu'on divinisait
dans les attributions les plus significatives de leurs sexes. La Grèce
reçut donc de l'Asie le culte de Vénus avec celui d'Adonis, et comme
ce n'était point assez de ces deux divinités amoureuses, la Grèce les
multiplia sous une foule de noms différents, de telle sorte qu'il y
eut presque autant de Vénus que de temples et de statues. Les prêtres
et les poëtes qui se chargèrent, d'un commun accord, d'inventer et
d'écrire les annales de leurs dieux, ne firent que développer un thème
unique, celui de la jouissance sensuelle. Dans cette ingénieuse et
charmante mythologie, l'Amour reparaissait à chaque instant, avec un
caractère varié, et l'histoire de chaque dieu ou de chaque déesse
n'était qu'un hymne voluptueux en l'honneur des sens. On comprend sans
peine que la Prostitution, qui se montre de tant de manières dans
l'odyssée des métamorphoses des dieux et des déesses, devait être un
reflet des moeurs grecques au temps d'Ogygès et d'Inachus. Une
nation dont les croyances religieuses n'étaient qu'un amas de légendes
impures pouvait-elle jamais être chaste et retenue?

La Grèce accepta, dès les temps héroïques, le culte de la femme et de
l'homme divinisés, tel que Babylone et Tyr l'avaient établi à Cypre;
ce culte sortit de l'île qui lui était spécialement consacrée, pour se
répandre d'île en île dans l'Archipel, et pour gagner bientôt
Corinthe, Athènes et toutes les villes de la terre Ionienne. Alors, à
mesure que Vénus et Adonis se naturalisaient dans la patrie d'Orphée
et d'Hésiode, ils perdaient quelque chose de leur origine chaldéenne
et phénicienne; ils se façonnaient, pour ainsi dire, à une
civilisation plus polie et plus raffinée, mais non moins corrompue.
Vénus et Adonis sont plus voilés qu'ils ne l'étaient dans
l'Asie-Mineure; mais, sous ce voile, il y a des délicatesses et des
recherches de débauche qu'on ignorait peut-être dans les enceintes
sacrées de Mylitta et dans les bois mystérieux de Belphegor. Les
renseignements nous manquent pour reconstituer dans tous ses détails
secrets le culte des Vénus grecques, surtout dans les époques
antérieures aux beaux siècles de la Grèce; les poëtes ne nous
offrent çà et là que des traits épars qui, s'ils indiquent tout, ne
précisent rien; les philosophes évitent les tableaux et se jettent au
hasard dans de vagues généralités morales; les historiens ne
renferment que des faits isolés qui ne s'expliquent pas souvent l'un
l'autre; enfin, les monuments figurés, à l'exception de quelques
médailles et de quelques inscriptions, ont tous péri. Nous avons
seulement des notions assez nombreuses sur les principales Vénus, dont
le nom et les attributs se rattachent plus particulièrement au sujet
que nous traitons. La simple énumération de ces Vénus nous dispensera
de recourir à des conjectures plus ou moins appuyées de preuves et
d'apparences. La Prostitution sacrée, en cessant de s'exercer au
profit du temple et du prêtre, avait laissé dans les rites et les
usages religieux la trace profonde de son empire.

La Vénus qui personnifiait, pour ainsi dire, cette Prostitution, se
nommait Pandemos. Socrate dit, dans le _Banquet_ de Xénophon, qu'il y
a deux Vénus, l'une céleste et l'autre humaine ou Pandemos; que le
culte de la première est chaste, et celui de la seconde criminel.
Socrate vivait, dans le cinquième siècle avant Jésus-Christ, comme un
philosophe sceptique qui soumet les religions elles-mêmes à son
jugement inflexible. Platon, dans son _Banquet_, parle aussi des deux
Vénus, mais il est moins sévère à l'égard de Pandemos. «Il y a deux
Vénus, dit-il: l'une très-ancienne, sans mère, et fille d'Uranus,
d'où lui vient le nom d'Uranie; l'autre, plus jeune, fille de Jupiter
et de Dioné, que nous appelons Vénus-Pandemos.» C'est la
Vénus-Populaire (+pan+, tout; +dêmos+, peuple); c'est la
première divinité que Thésée fit adorer par le peuple qu'il avait
rassemblé dans les murailles d'Athènes; c'est la première statue de
déesse qui fut érigée sur la place publique de cette ville naissante.
Cette antique statue, qui ne subsistait plus déjà quand Pausanias
écrivit son Voyage en Grèce, et qui avait été remplacée par une autre,
due à un habile sculpteur, et plus modeste sans doute que la première,
faisait un appel permanent à la Prostitution. Les savants ne sont pas
d'accord sur la pose que l'artiste lui avait donnée, et l'on peut
supposer que cette pose avait trait au caractère spécial de la déesse.
Thésée, pour que ce caractère fût encore plus clairement représenté,
avait placé près de la statue de Pandemos celle de Pitho, déesse de la
persuasion. Les deux déesses disaient si bien ce qu'on avait voulu
leur faire exprimer, que l'on venait à toute heure, de jour comme de
nuit, sous ses yeux, faire acte d'obéissance publique. Aussi, lorsque
Solon eut réuni, avec les produits des _dictérions_ qu'il avait fondés
à Athènes, les sommes nécessaires pour élever un temple à la déesse de
la Prostitution, il fit bâtir ce temple vis-à-vis de la statue qui
attirait autour de son piédestal une procession de fidèles prosélytes.
Les courtisanes d'Athènes se montraient fort empressées aux fêtes
de Pandemos, qui se renouvelaient le quatrième jour de chaque mois, et
qui donnaient lieu à d'étranges excès de zèle religieux. Ces jours-là,
les courtisanes n'exerçaient leur métier qu'au profit de la déesse, et
elles dépensaient en offrandes l'argent qu'elles avaient gagné sous
les auspices de Pandemos.

Ce temple, dédié à la Vénus-Populaire par le sage Solon, n'était pas
le seul qui témoignât du culte de la Prostitution en Grèce. Il y en
avait aussi à Thèbes en Béotie et à Mégalopolis en Arcadie. Celui de
Thèbes datait du temps de Cadmus, fondateur de cette ville. La
tradition racontait que la statue qu'on voyait dans ce temple, avait
été fabriquée avec les éperons d'airain des vaisseaux qui avaient
amené Cadmus aux bords thébains. C'était une offrande d'Harmonie,
fille de Cadmus; cette princesse, indulgente pour les plaisirs de
l'amour, s'était plu à en consacrer le symbole à la déesse, en lui
destinant ces éperons ou becs de métal qui s'étaient enfoncés dans le
sable du rivage pour en faire sortir une cité. Dans le temple de
Mégalopolis, la statue de Pandemos était accompagnée de deux autres
statues qui présentaient la déesse sous deux figures différentes, plus
décentes et moins nues. Ces statues de Pandemos avaient toutes une
physionomie assez effrontée, car elles ne furent pas conservées quand
les moeurs imposèrent des voiles même aux déesses; celle qui
était à Élis, où Pandemos eut aussi un temple célèbre, avait été
refaite par le fameux statuaire Scopas, qui en changea entièrement la
posture et qui se contenta d'un emblème très-transparent, en mettant
cette Vénus sur le dos d'un bouc aux cornes d'or.

Vénus était adorée, dans vingt endroits de la Grèce, sous le nom
d'+Hetaira+ ou de +Pornê+, Courtisane ou Hétaire; ce nom-là annonçait
suffisamment le genre d'actions de grâce qu'on lui rendait. Ses
adorateurs ordinaires étaient les courtisanes et leurs amants; les uns
et les autres ne se faisaient pas faute de lui offrir des sacrifices
pour se mettre sous sa protection. Cette Vénus-là, si malhonnête qu'elle
fût dans son culte, rappelait pourtant un fait historique qui était à
l'honneur des courtisanes, mais qui se rattachait par malheur aux temps
fabuleux de la Grèce. Suivant une tradition, dont la ville d'Abydos
était fière, cette ville, réduite jadis en esclavage, avait été délivrée
par une courtisane. Un jour de fête, les soldats étrangers, maîtres de
la ville et préposés à la garde des portes, s'enivrèrent dans une orgie
avec des courtisanes abydéniennes et s'endormirent au son des flûtes.
Une des courtisanes se saisit des clefs de la ville, où elle rentra
par-dessus la muraille, et alla avertir ses concitoyens, qui s'armèrent,
tuèrent les sentinelles endormies et chassèrent l'ennemi de leur cité.
En mémoire de leur liberté recouvrée, ils élevèrent un temple à
Vénus-Hétaire. Cette Vénus avait encore un temple à Éphèse, mais on ne
sait pas si son origine était aussi honorable que celle du temple
d'Abydos. Chacun de ces temples évoquait d'ailleurs une tradition
particulière. Celui du promontoire Simas, sur le Pont-Euxin, aurait été
construit aux frais d'une belle courtisane, qui habitait dans cet
endroit-là, et qui attendait au bord de la mer que Vénus, née du sein
des flots, lui envoyât des passagers. Ce fut en souvenir de cette
prêtresse de Vénus-Hétaire, que les prostituées s'intitulaient
_Simoethes_, aux environs de ce promontoire qui conviait de loin les
matelots au culte de la déesse, et qui leur ouvrait ses grottes
consacrées à ce culte. Le temple de Vénus-Courtisane à Samos, qu'on
appelait la déesse des roseaux ou des marécages, avait été bâti avec les
deniers de la Prostitution, par les hétaires qui suivirent Périclès au
siége de Samos, et qui y trafiquèrent de leurs charmes pour des sommes
énormes. (_Ingentem ex prostitutâ formâ quæstum fecerant_, dit Athénée,
dont le grec est plus énergique encore que cette traduction latine.)
Mais quoique Vénus eût le nom d'_Hétaire_, les fêtes qu'on célébrait en
Magnésie, sous le nom de _Hétairidées_, ne la regardaient pas; elles
avaient été instituées en l'honneur de Jupiter-Hétairien et de
l'expédition des Argonautes.

Ce n'était point assez que d'avoir donné à Vénus le nom des
courtisanes qu'elle inspirait et qui se recommandaient à elle: on lui
donnait encore d'autres noms qui n'eussent pas moins convenu à
ses prêtresses favorites. Celui de _Peribasia_, par exemple, en latin
_Divaricatrix_, faisait allusion aux mouvements que provoque et règle
le plaisir. Cette Vénus était nominativement adorée chez les Argiens,
comme nous l'apprend saint Clément d'Alexandrie, qui ne craint pas
d'avouer que ce nom bizarre de _Remueuse_ lui était venu _à
divaricandis cruribus_. La Peribasia des Grecs devint chez les Romains
_Salacia_ ou Vénus-Lubrique, qui prit encore d'autres noms analogues
et plus caractéristiques. Le fameux architecte du labyrinthe de Crète,
Dédale, par amour de la mécanique, avait dédié à cette déesse une
statue en vif-argent. Les dons offerts à la déesse faisaient allusion
aux qualités qu'on lui supposait. Ces dons, qui étaient parfois fort
riches, rappelaient, en général, la condition des femmes qui les
déposaient sur l'autel ou les appendaient au piédestal de la statue.
C'étaient le plus souvent des phallus en or, en argent, en ivoire ou
en nacre de perle; c'étaient aussi des bijoux précieux, et surtout des
miroirs d'argent poli, avec des ciselures et des inscriptions. Ces
miroirs furent toujours considérés comme les attributs de la déesse et
des courtisanes. On représentait Vénus un miroir à la main; on la
représentait aussi tenant un vase ou une boîte à parfums: car, disait
le poëte grec, «Vénus n'imite point Pallas, qui se baigne quelquefois
mais qui ne se parfume jamais.» Les courtisanes, qui avaient tant
d'intérêt à se rendre Vénus propice, se dépouillaient pour elle
de tous les objets de toilette qu'elles aimaient le mieux. Leur
première offrande devait être leur ceinture; elles avaient des
peignes, des pinces à épiler, des épingles et d'autres menus affiquets
en or et en argent, que les femmes honnêtes ne se permettaient pas, et
que Vénus-Courtisane pouvait sans scrupule accepter de ses humbles
imitatrices. Aussi le poëte Philétère s'écrie-t-il avec enthousiasme,
dans sa _Corinthiaste_: «Ce n'est pas sans raison que dans toute la
Grèce on voit des temples élevés à Vénus-Courtisane et non à
Vénus-Mariée.»

Vénus avait en Grèce bien d'autres dénominations qui se rapportaient à
certaines particularités de son culte, et les temples qu'on lui
élevait sous ces dénominations souvent obscènes étaient plus
fréquentés et plus enrichis que ceux de Vénus-Pudique ou de
Vénus-Armée. Tantôt on l'adorait avec le nom de _Mélanis_ ou _la
Noire_, comme déesse de la nuit amoureuse: ce fut elle qui apparut à
Laïs pour lui apprendre que les amants lui arrivaient de tous côtés
avec de magnifiques présents; elle avait des temples à Mélangie en
Arcadie; à Cranium, près de Corinthe; à Thespies en Béotie, et ces
temples étaient environnés de bocages impénétrables au jour, dans
lesquels on cherchait à tâtons les aventures. Tantôt on l'appelait
_Mucheia_ ou la déesse des repaires; _Castnia_ ou la déesse des
accouplements impudiques; _Scotia_ ou _la Ténébreuse_; _Derceto_ ou
_la Coureuse_; _Callipyge_ ou Aux belles fesses, etc. Vénus,
véritable Protée de l'amour ou plutôt de la volupté, avait, pour
chacune de ses transformations, une mythologie spéciale, toujours
ingénieuse et allégorique. Elle représentait constamment la femme
remplissant les devoirs de son sexe. Ainsi, lorsqu'elle fut _Derceto_
ou déesse de Syrie, elle était tombée de l'Olympe dans la mer et elle
y avait rencontré un grand poisson qui s'était prêté à la ramener sur
la côte de Syrie, où elle récompensa son sauveur en le mettant au
nombre des astres: pour traduire cette fable en langage humain, il ne
fallait qu'imaginer une belle Syrienne perdue dans un naufrage et
sauvée par un pêcheur qui s'était épris d'elle. Le nom de _Derceto_
exprimait ses allées et venues sur les côtes de Syrie avec le pêcheur
qui l'avait recueillie dans sa barque. Les prêtres de Derceto avaient
donné une forme plus mystique à l'allégorie. Selon eux, aux époques
contemporaines du chaos un oeuf gigantesque s'était détaché du ciel
et avait roulé dans l'Euphrate; les poissons poussèrent cet oeuf
jusqu'au rivage, des colombes le couvèrent et Vénus en sortit: voilà
pourquoi colombes et poissons étaient consacrés à Vénus; mais on ne
sait pas à quelle espèce de poissons la déesse accordait la
préférence. Enfin, il y avait une Vénus _Mechanitis_ ou _Mécanique_,
dont les statues étaient en bois avec des pieds, des mains et un
masque en marbre; ces statues-là se mouvaient par des ressorts
cachés et prenaient les poses les plus capricieuses.

Cette déesse était, sans doute, sous ses divers aspects, la déesse de
la beauté: mais la beauté qu'elle divinisait, ce fut moins celle du
visage que celle du corps; et les Grecs, plus amoureux de la statuaire
que de la peinture, faisaient plus de cas aussi de la forme que de la
couleur. La beauté du visage, en effet, appartenait presque
indistinctement à toutes les déesses du panthéon grec, tandis que la
beauté du corps était un des attributs divins de Vénus. Lorsque le
berger troyen, Pâris, décerna la pomme à la plus belle des trois
déesses rivales, il n'avait décidé son choix entre elles, qu'après les
avoir vues sans aucun voile. Vénus ne représentait donc pas la beauté
intelligente, l'âme de la femme; elle ne représentait que la beauté
matérielle, le corps de la femme. Les poëtes, les artistes lui
attribuaient donc une tête fort petite, au front bas et étroit, mais
en revanche un corps et des membres fort longs, souples et potelés. La
perfection de la beauté chez la déesse commençait surtout à la
naissance des reins. Les Grecs se regardaient comme les premiers
connaisseurs du monde en ce genre de beauté. Cependant ce ne fut pas
la Grèce, mais la Sicile qui fonda un temple à Vénus Callipyge. Ce
temple dut son origine à un jugement qui n'eut pas autant d'éclat que
celui de Pâris, car les parties n'étaient pas déesses et le juge n'eut
pas à se prononcer entre trois. Deux soeurs, aux environs de
Syracuse, en se baignant un jour, se disputèrent le prix de la beauté;
un jeune Syracusain, qui passait par là et qui vit les pièces du
procès, sans être vu, fléchit le genou en terre comme devant Vénus
elle-même, et s'écria que l'aînée avait remporté la victoire. Les deux
adversaires s'enfuirent à demi nues. Le jeune homme revint à Syracuse
et raconta, encore ému d'admiration, ce qu'il avait vu. Son frère,
émerveillé à ce récit, déclara qu'il se contenterait de la cadette.
Enfin ils rassemblèrent ce qu'ils possédaient de plus précieux, et ils
se rendirent chez le père des deux soeurs et lui demandèrent de
devenir ses gendres. La cadette, désolée et indignée d'avoir été
vaincue, était tombée malade; elle sollicita la révision de la cause,
et les deux frères, d'un commun accord, proclamèrent qu'elles avaient
toutes deux également droit à la victoire, selon que le juge regardait
l'une, du côté droit, et l'autre, du côté gauche. Les deux soeurs
épousèrent les deux frères et transportèrent à Syracuse une réputation
de beauté, qui ne fit que s'accroître. On les comblait de présents, et
elles amassèrent de si grands biens, qu'elles purent ériger un temple
à la déesse qui avait été la source de leur fortune. La statue qu'on
admirait dans ce temple participait à la fois des charmes secrets de
chaque soeur, et la réunion de ces deux modèles en une seule copie
avait formé le type parfait de la beauté callipyge. C'est le poëte
Cercidas de Mégalopolis qui a immortalisé cette copie sans avoir
vu les originaux. Athénée rapporte la même anecdote, dont le voile
transparent cache évidemment l'histoire de deux courtisanes
syracusaines.

Si les courtisanes élevaient des temples à Vénus, elles étaient donc
autorisées, du moins dans les premiers temps de la Grèce, à offrir des
sacrifices à la déesse, et à prendre une part active à ses fêtes
publiques, sans préjudice de quelques fêtes, telles que les
Aphrodisées et les Aloennes, qu'elles se réservaient plus
particulièrement et qu'elles célébraient à huis clos. Elles
remplissaient même quelquefois les fonctions de prêtresses dans les
temples de Vénus, et elles y étaient attachées, comme auxiliaires,
pour nourrir le prêtre et augmenter les revenus de l'autel. Strabon
dit positivement que le temple de Vénus à Corinthe possédait plus de
mille courtisanes que la dévotion des adorateurs de la déesse lui
avait consacrées. C'était un usage général en Grèce de consacrer ainsi
à Vénus un certain nombre de jeunes filles quand on voulait se rendre
la déesse favorable, ou quand on avait vu ses voeux exaucés par
elle. Xénophon de Corinthe, en partant pour les jeux Olympiques,
promet à Vénus de lui consacrer cinquante hétaires si elle lui donne
la victoire; il est vainqueur et il s'acquitte de sa promesse. «O
souveraine de Cypris, s'écrie Pindare dans l'ode composée en l'honneur
de cette offrande, Xénophon vient d'amener dans ton vaste bocage
une troupe de cinquante belles filles!» Puis, il s'adresse à elles: «O
jeunes filles qui recevez tous les étrangers et leur donnez
l'hospitalité, prêtresses de la déesse Pitho dans la riche Corinthe,
c'est vous qui, en faisant brûler l'encens devant l'image de Vénus et
en invoquant la mère des Amours, nous méritez souvent son aide céleste
et nous procurez les doux moments que nous goûtons sur des lits
voluptueux, où se cueille le tendre fruit de la beauté!» Cette
consécration des courtisanes à Vénus était surtout usitée à Corinthe.
Quand la ville avait une demande à faire à la déesse, elle ne manquait
jamais de la confier à des _consacrées_ qui entraient les premières
dans le temple et qui en sortaient les dernières. Selon Cornélien
d'Héraclée, Corinthe, en certaines circonstances importantes, s'était
fait représenter auprès de Vénus par une procession innombrable de
courtisanes dans le costume de leur métier.

L'emploi de ces consacrées dans les temples et les bocages de la
déesse est suffisamment constaté par quelques monuments figurés, qui
sont moins discrets à cet égard que les écrivains contemporains. Les
peintures de deux coupes et de deux vases grecs, cités par le savant
M. Lajard, d'après les descriptions de MM. de Witte et Lenormand, ne
nous laissent pas de doute sur la Prostitution sacrée qui s'était
perpétuée dans le culte de Vénus. Un de ces vases, qui faisait partie
de la célèbre collection Durand, représente un temple de Vénus,
dans lequel une courtisane reçoit, par l'intermédiaire d'un esclave,
les propositions d'un étranger couronné de myrte, placé en dehors du
temple et tenant à la main une bourse. Sur le second vase, un
étranger, pareillement couronné de myrte, est assis sur un lit et
semble marchander une courtisane debout devant lui dans un temple. M.
Lajard attribue encore la même signification à une pierre gravée,
taillée à plusieurs faces, dont cinq portent des animaux, emblèmes du
culte de la Vénus Orientale, et dont la sixième représente une
courtisane qui se regarde dans un miroir pendant qu'elle se livre à un
étranger. Mais ce qui se passait dans les temples et dans les bois
sacrés n'a pas laissé de traces plus caractéristiques chez les auteurs
de l'antiquité, qui n'ont pas osé trahir les mystères de Vénus.

Si les courtisanes étaient les bienvenues dans le culte de leur
déesse, elles ne pouvaient se mêler que de loin à celui des autres
déesses; ainsi, elles célébraient, dans l'intérieur de leurs maisons,
après la vendange, les Aloennes ou fêtes de Cérès et de Bacchus.
C'étaient des soupers licencieux qui composaient le rituel de ces
fêtes, dans lesquelles les courtisanes se réunissaient avec leurs
amants pour manger, boire, rire, chanter et folâtrer. «A la prochaine
fête des Aloennes, écrit Mégare à Bacchis dans les Lettres
d'Alcyphron, nous nous assemblons au Colyte chez l'amant de Thessala
pour y manger ensemble, fais en sorte d'y venir.» --«Nous touchons
aux Aloennes, écrit Thaïs à Thessala, et nous étions toutes assemblées
chez moi pour célébrer la veille de la fête.» Ces soupers, appelés les
_petits mystères de Cérès_, étaient des prétextes de débauches qui
duraient plusieurs jours et plusieurs nuits. Il paraît que dans
certains temples de Cérès, à Éleusis par exemple, les courtisanes,
dont les femmes honnêtes fuyaient la vue et l'approche, avaient obtenu
d'ouvrir une salle à elles, où elles avaient seules le droit d'entrer
sans prêtres, et où une d'elles présidait aux cérémonies religieuses,
que ses compagnes, comme autant de vestales, embellissaient de leur
présence plus chaste qu'à l'ordinaire. Durant ces cérémonies, les
vieilles courtisanes donnaient des leçons aux jeunes dans la science
et la pratique des mystères de la Bonne Déesse. Le pontife Archias,
qui s'était permis d'offrir un sacrifice à Cérès d'Éleusis, dans la
salle des courtisanes, sans l'intervention de leur grande prêtresse,
fut accusé d'impiété par Démosthène, et condamné par le peuple.

Tous les dieux, comme toutes les déesses, acceptaient pourtant les
offrandes que les courtisanes leur envoyaient, sans oser toutefois
pénétrer en personne dans les temples dont le seuil leur était fermé.
La fameuse courtisane, Cottine, qui se rendit assez célèbre pour qu'on
imposât son nom au dictérion qu'elle avait occupé, près de Colone,
vis-à-vis un temple de Bacchus, dédia en l'honneur d'un de ses
galants spartiates un petit taureau d'airain, qui fut placé sur le
fronton du temple de Minerve Chalcienne. Ce taureau votif se trouvait
encore à sa place du temps d'Athénée. Mais il était pourtant un dieu
qui se montrait naturellement moins sévère pour les femmes de plaisir,
c'était Adonis, déifié par Vénus, qui l'avait aimé. Les fêtes d'Adonis
étaient, d'ailleurs, tellement liées à celles de la déesse, qu'on ne
pouvait guère adorer l'un sans rendre hommage à l'autre. Adonis avait
eu aussi, dans les temps antiques, une large part aux offrandes de la
Prostitution sacrée, avant que son culte se fût confondu dans celui de
Priape. Les courtisanes de toutes les conditions profitaient donc des
fêtes d'Adonis, qui attiraient partout tant d'étrangers, pour venir
exercer leur industrie, sous la protection du dieu et à son profit,
dans les bois qui environnaient ses temples. «A l'endroit où je te
mène, dit un courtier à un cuisinier qu'il va mettre en maison, il y a
un lieu de débauche (+porneôn+): une hétaire renommée y célèbre
les fêtes d'Adonis, avec une nombreuse troupe de ses compagnes.» Les
Athéniens, malgré la juste réprobation que leurs moralistes
attachaient à la vie des courtisanes, ne les trouvèrent pas plus
déplacées dans leur Olympe que dans leurs temples, car ils élevèrent
des autels et des statues à Vénus _Leæna_ et à Vénus _Lamia_, pour
diviniser les deux maîtresses de Démétrius Poliorcète.




CHAPITRE V.

  SOMMAIRE. --Motifs qui engagèrent Solon à fonder à Athènes un
  établissement de Prostitution. --Ce que dit l'historien Nicandre
  de Colophon, à ce sujet. --Solon salué, pour ce même fait, par le
  poëte Philémon, du titre de bienfaiteur de la nation. --Taxe de la
  Prostitution fixée par Solon. --Les _dictériades_ considérées
  comme _fonctionnaires publiques_. --Règlements de Solon pour les
  prostituées d'Athènes. --Festins publics institués par Hippias et
  Hipparque. --Ordonnance du tyran Pisistrate pour les jours
  consacrés à la débauche publique. --Vices honteux des Athéniens.
  --Moeurs privées des femmes de Sparte et de Corinthe. --Vie
  licencieuse des femmes spartiates. --Inutilité des courtisanes à
  Sparte. --Indifférence de Lycurgue à l'égard de l'incontinence des
  femmes et des filles. --La fréquentation des prostituées regardée
  comme chose naturelle. --Mission morale des poëtes comiques et des
  philosophes. --L'aréopage d'Athènes. --Législation de la
  Prostitution athénienne. --Situation difficile faite par les lois
  aux courtisanes. --Bacchis et Myrrhine. --Euthias accuse d'impiété
  la courtisane Phryné. --L'avocat Hypéride la fait absoudre.
  --Reconnaissance des prostituées envers Hypéride. --La courtisane
  Théocris, prêtresse de Vénus, condamnée à mort sur l'accusation de
  Démosthène. --Isée. --Décrets de l'aréopage d'Athènes concernant
  les prostituées. --L'hétaire _Nemea_. --Triste condition des
  enfants des concubines et des courtisanes. --Hercule dieu de la
  bâtardise. --Infamie de la loi envers les bâtards. --Les
  _Dialogues des Courtisanes_ de Lucien. --L'orateur Aristophon et
  le poëte comique Calliade. --_Loi_ dite _de la Prostitution_.
  --Singularités monstrueuses des lois athéniennes. --Tribunaux
  subalternes d'édilité et de police. --Leurs fonctions.


La Prostitution sacrée, qui existait dans tous les temples d'Athènes à
l'époque où Solon donna des lois aux Athéniens, invita certainement le
législateur à établir la Prostitution légale. Quant à la Prostitution
hospitalière, contemporaine des âges héroïques de la Grèce, elle avait
disparu sans laisser de traces dans les moeurs, et le mariage était
trop protégé par la législation, la légitimité des enfants semblait
trop nécessaire à l'honneur de la république, pour que le souvenir des
métamorphoses et de l'incarnation humaine des dieux pût encore
prévaloir contre la foi conjugale, contre le respect de la famille.
Solon vit les autels et les prêtres s'enrichir avec le produit de la
Prostitution des consacrées, qui ne se vendaient qu'à des étrangers;
il songea naturellement à procurer les mêmes bénéfices à l'État, et
par les mêmes moyens, en les faisant servir à la fois aux plaisirs de
la jeunesse athénienne et à la sécurité des femmes honnêtes. Il fonda
donc, comme établissement d'utilité publique, un grand dictérion, dans
lequel des esclaves, achetées avec les deniers de l'État et
entretenues à ses frais, levaient un tribut quotidien sur les vices de
la population, et travaillaient avec impudicité à augmenter les
revenus de la république. On a voulu bien souvent, à défaut de preuves
historiques, qui n'appuient pas, il est vrai, la tradition, ne pas
laisser au sage Solon la responsabilité morale du libertinage institué
légalement à Athènes; on a prétendu que ce grand législateur, dont le
code respire la pudeur et la chasteté, n'avait pu se donner un démenti
à lui-même en ouvrant la porte aux débauches de ses concitoyens. Mais,
dans un fait de cette nature, qui semblait au-dessous de la dignité de
l'histoire, la tradition, recueillie par Athénée et conservée aussi
dans des ouvrages qui existaient de son temps, était comme l'écho de
ce dictérion, qui avait eu Solon pour fondateur et qui se glorifiait
de son origine.

Nicandre de Colophon, dans son _Histoire d'Athènes_, aujourd'hui
perdue, avait dit positivement que Solon, indulgent pour les ardeurs
d'une pétulante jeunesse, non-seulement acheta des esclaves et les
plaça dans des lieux publics, mais encore bâtit un temple à
Vénus-Courtisane avec l'argent qu'avaient amassé les impures
habitantes de ces lieux-là. «O Solon! s'écrie le poëte Philémon dans
ses _Delphiens_, comédie qui n'est pas venue jusqu'à nous; ô Solon!
vous devîntes par là le bienfaiteur de la nation, vous ne vîtes dans
un tel établissement que le salut et la tranquillité du peuple. Il
était d'ailleurs absolument nécessaire dans une ville où la bouillante
jeunesse ne peut s'empêcher d'obéir aux lois les plus impérieuses
de la nature. Vous prévîntes ainsi de très-grands malheurs et des
désordres inévitables, en plaçant dans certaines maisons destinées à
cet usage les femmes que vous aviez achetées pour les besoins du
public, et qui étaient tenues, par état, d'accorder leurs faveurs à
quiconque consentirait à les payer.» A cette invocation, que la
reconnaissance arrache au poëte comique, Athénée ajoute, d'après
Nicandre, que la taxe fixée par Solon était médiocre, et que les
_dictériades_ avaient l'air de remplir des fonctions publiques: «Le
commerce qu'on avait avec elles n'entraînait ni rivalités ni
vengeances. On n'essuyait de leur part ni délais, ni dédains, ni
refus.» C'était sans doute à Solon lui-même que l'on devait le
règlement intérieur de cet établissement, qui fut longtemps administré
comme les autres services publics et qui eut sans doute à sa tête, du
moins dans l'origine, un grave magistrat.

On peut supposer, avec beaucoup d'apparence de raison, que les femmes
communes étaient alors entièrement séparées de la population citoyenne
et de la vie civile; elles ne sortaient pas de leur officine légale;
elles ne se montraient jamais dans les fêtes et les cérémonies
religieuses; si une tolérance restreinte leur permettait de descendre
dans la rue, elles devaient porter un costume particulier, qui les fît
reconnaître, et elles étaient sévèrement éloignées de certains lieux
où leur présence eût causé du scandale ou de la distraction.
Étrangères, d'ailleurs, elles n'avaient aucun droit à revendiquer
dans la cité; et celles qui, Athéniennes de naissance, s'étaient
vouées à la Prostitution, perdaient tous les priviléges attachés à
leur naissance. Nous n'avons pas les lois que Solon avait rédigées
pour constituer la Prostitution légale; mais il est permis d'en
formuler ainsi les principales dispositions, qui se trouvent
suffisamment constatées par une foule de faits que nous découvrons çà
et là dans les écrivains grecs. Mais le code de Solon, à l'égard des
femmes du grand dictérion entretenu aux frais de la république, se
relâcha de sa sévérité, puisque, moins d'un siècle après la mort du
législateur, les courtisanes avaient fait irruption de toutes parts
dans la société grecque, et osaient se mêler aux femmes honnêtes
jusque dans le forum. Hippias et Hipparque, fils du tyran Pisistrate,
qui gouvernait Athènes 530 ans avant l'ère moderne, établirent des
festins publics, qui réunissaient le peuple à la même table, et dans
ces festins les courtisanes furent autorisées à prendre place à côté
des matrones; car les fils du tyran se proposaient moins d'améliorer
le peuple que de le corrompre et de le subjuguer. Aussi, pour nous
servir de l'expression de Plutarque, les femmes de plaisir arrivaient
là par flots, et, comme le disait un historien grec, Idoménée, dont
les ouvrages ne nous sont connus que par des fragments, Pisistrate, à
l'instigation de qui ces orgies avaient lieu, ordonnait que les
champs, les vignes et les jardins fussent ouverts à tout le
monde, dans les jours consacrés à la débauche publique, afin que
chacun pût en prendre sa part sans être obligé d'aller se cacher dans
le mystère du dictérion de Solon.

Le législateur d'Athènes avait eu deux motifs évidents et impérieux
pour réglementer comme il l'avait fait la Prostitution: il se
proposait d'abord de mettre à l'abri de la violence et de l'insulte la
pudeur des vierges et des femmes mariées; ensuite, il avait eu pour
but de détourner la jeunesse des penchants honteux qui la
déshonoraient et l'abrutissaient. Athènes devenait le théâtre de tous
les désordres; le vice contre nature se propageait d'une manière
effrayante et menaçait d'arrêter le progrès social. Ces débauchés, qui
n'étaient déjà plus des hommes, pouvaient-ils être des citoyens? Solon
voulut leur donner les moyens de satisfaire aux besoins de leurs sens,
sans se livrer aux déréglements de leur imagination. Il ne fit
pourtant que corriger une partie de ses compatriotes; les autres, sans
renoncer à leurs coupables habitudes, contractèrent celles d'un
libertinage plus naturel, mais non moins funeste. Le but de Solon fut
toutefois rempli, en ce que la sécurité des femmes mariées n'eut plus
rien à craindre des libertins. La Prostitution légale était alors,
pour ainsi dire, dans son enfance, et elle ne comptait pas une
nombreuse clientèle: on la connaissait à peine, on ne s'y accoutuma
que par degrés; on ne s'y livra avec fureur qu'après en avoir eu,
en quelque sorte, l'expérience. Voilà comment les lois de Solon se
trouvèrent bientôt débordées par les nécessités de la débauche
publique et successivement effacées sous l'empire de la corruption des
moeurs, qui ne s'épuraient pas en se civilisant. Mais, du moins à
Athènes, le foyer domestique resta incorruptible et sacré, le poison
de la Prostitution n'y pénétra pas; et alors que Vénus-Pandemos
conviait ses adorateurs à l'oubli de toute décence, alors que le Pirée
agrandissait aux portes d'Athènes le domaine affecté aux courtisanes,
la pudeur conjugale gardait le seuil de la maison du citoyen qui s'en
allait offrir un sacrifice à Pandemos et souper avec ses amis chez sa
maîtresse.

Les moeurs privées des femmes de Sparte, et des femmes de Corinthe
surtout, n'étaient pas aussi régulières que les moeurs des
Athéniennes, et pourtant, dans ces deux villes, la Prostitution
n'avait pas été soumise à des lois spéciales: elle y était libre, pour
employer une expression moderne, et elle pouvait impunément se
produire sous toutes les formes et dans toutes les conditions
possibles. A Corinthe, ville de commerce et de passage, le plaisir
était une grande affaire pour ses habitants et pour les étrangers qui
y affluaient de tous les pays du monde: on avait donc jugé à propos de
laisser à la volonté et au caprice de chacun l'entière jouissance de
soi-même. A Sparte, ville de vertus républicaines et austères, la
Prostitution ne pouvait être qu'un accident, une exception
presque indifférente. Lycurgue n'y avait certainement pas songé. La
continence, la chasteté chez les femmes lui semblaient superflues,
sinon ridicules. Il ne s'était proposé que de gouverner les hommes et
de les rendre plus braves, plus robustes, plus guerriers; quant aux
femmes, il n'y avait pas pris garde. Lycurgue, comme le dit
formellement Aristote dans sa _Politique_ (liv. II, chap. 7), avait
voulu imposer la tempérance aux hommes et non pas aux femmes;
celles-ci, bien avant lui, vivaient dans le désordre, et elles
s'abandonnaient presque publiquement à tous les excès de la débauche
(_in summâ luxuriâ_, dit la version latine d'Aristote). Lycurgue ne
changea rien à cet état de choses: les filles de Sparte, qui
recevaient une éducation mâle assez peu conforme à leur sexe, se
mêlaient, à moitié nues, aux exercices des hommes, couraient,
luttaient, combattaient avec eux. Si elles se mariaient, elles ne se
renfermaient pas davantage dans leurs devoirs d'épouses; elles
n'étaient pas vêtues plus décemment; elles ne se tenaient pas plus à
distance de la compagnie des hommes; mais ceux-ci ne faisaient pas
semblant de s'apercevoir d'une différence de sexe, que les femmes
avaient à coeur de faire oublier. Un mari qu'on aurait surpris
sortant de la chambre à coucher de sa femme eût rougi d'être si peu
Spartiate. On comprend que, chez de pareils hommes, les courtisanes
auraient été parfaitement inutiles. Ils ne se permettaient pas
toutefois les égarements de coeur et de sens, auxquels les
jeunes Athéniens étaient trop enclins. L'amitié des Spartiates entre
eux n'était qu'une fraternité d'armes, aussi pure, aussi sainte que
celle des Athéniens était dépravée et flétrissante. Les femmes de
Sparte ne s'accommodaient pas toutes de cette abnégation absolue de
leur sexe et de leur nature; il y en avait beaucoup, filles ou femmes,
qui se prêtaient volontiers aux actes d'une extrême licence, et cela,
sans exiger la moindre rétribution. Les courtisanes n'auraient pas eu
d'emploi dans une ville où femmes mariées et filles à marier étaient
là pour leur faire concurrence. C'est donc avec justice que Platon,
dans le livre Ier de ses _Lois_, attribue à Lycurgue l'incontinence
des femmes de Sparte, puisque ce législateur n'avait pas daigné y
porter remède, ni même lui infliger un blâme.

La Prostitution était, on le voit, tolérée, sinon organisée et
régularisée, dans les républiques grecques: on la regardait comme un
mal nécessaire, qui obviait à de plus grands maux. Athénée a donc pu
dire (liv. XIII, chap. 6): «Plusieurs personnages qui ont eu part au
gouvernement de la chose publique ont parlé des courtisanes, les uns
en les blâmant, les autres en faisant l'éloge de ces femmes.» Ce
n'était pas une honte pour un citoyen, si haut placé fût-il par son
rang ou par son caractère, de fréquenter les courtisanes, même avant
l'époque de Périclès, pendant laquelle cette espèce de femmes régna,
en quelque sorte, sur la Grèce. On ne blâmait pas même les
rapports qu'on pouvait avoir avec elles. Un comique latin, en peignant
les moeurs d'Athènes, était presque autorisé à déclarer nettement
qu'un jeune homme devait hanter les mauvais lieux pour faire son
éducation: _non est flagitium scortari hominem adolescentulum_.

Les poëtes comiques cependant, de même que les philosophes, avaient la
mission morale de punir la débauche, en la forçant de rougir
quelquefois; leurs épigrammes mettaient seules un frein à la licence
des moeurs, qu'ils surveillaient là où la loi faisait défaut et
gardait le silence. «Une courtisane est la peste de celui qui la
nourrit! s'écriait le _Campagnard_ d'Aristophane.» --«Si quelqu'un a
jamais aimé une courtisane, disait hautement Anaxilas, dans sa
_Neottis_, qu'il me nomme un être plus pervers.»

La loi néanmoins n'était pas toujours muette ou impuissante contre les
femmes de mauvaise vie, qu'elles fussent hétaires, joueuses de flûtes
ou dictériades; non-seulement elle leur refusait impitoyablement tous
les droits attachés à la qualité de citoyenne, mais encore elle
mettait des bornes à leurs déportements. L'aréopage d'Athènes avait
souvent les yeux ouverts sur la conduite de ces femmes, et souvent
aussi il les frappait avec une rigueur impitoyable. Il paraîtrait,
d'après plusieurs passages d'Alciphron, qu'elles étaient toutes
solidaires devant la loi, et qu'une condamnation qui atteignait une
d'entre elles avait des conséquences fâcheuses pour chacune
d'elles en particulier. On peut présumer qu'il s'agissait d'un impôt
proportionnel applicable à toute femme qui ne justifiait pas du titre
de citoyenne. On leur faisait ainsi, de temps à autre, rendre aux
coffres de l'État ce qu'elles avaient pris dans ceux des citoyens.
Cette singulière législation a permis de soutenir un paradoxe que nous
donnons pour ce qu'il vaut. Suivant certains érudits, les courtisanes
d'Athènes auraient formé une corporation, un collége, qui se composait
de divers ordres de femmes occupées du même métier, et classées
hiérarchiquement sous des statuts ou règlements relatifs à leur
méprisable industrie. C'est pourquoi l'aréopage pouvait rendre le
corps entier responsable des fautes de ses membres. Ce tribunal
évoquait la cause devant lui, quand une courtisane poussait un citoyen
à commettre une action répréhensible, et même lorsque son influence
était préjudiciable à des jeunes gens, au point de leur faire dissiper
leur fortune, de les détourner du service de la République et de leur
donner des leçons d'impiété. Les accusations étaient quelquefois
capitales, et il ne fallait que la haine ou la vengeance d'un amant
dédaigné pour soulever un orage terrible contre une femme qui n'avait
aucun appui et qui pouvait être condamnée sans avoir été défendue.
«Essaie d'exiger quelque chose d'Euthias en échange de ce que tu lui
donneras, écrivait l'aimable Bacchis à son amie Myrrhine, et tu verras
si tu n'es pas accusée d'avoir incendié la flotte ou violé les
lois fondamentales de l'État!» Ce fut ce méchant Euthias qui accusa
d'impiété la belle Phryné; mais l'avocat Hypéride ne craignit pas de
prendre la défense de cette courtisane, qui le paya bien lorsqu'il
l'eut fait absoudre. «Grâce aux dieux! lui écrivit naïvement Bacchis à
la suite de ce procès mémorable, nos profits sont légitimés par le
dénoûment de ce procès inique. Vous avez acquis les droits les plus
sacrés à la reconnaissance de toutes les courtisanes. Si même vous
consentiez à recueillir et à publier la harangue que vous avez
prononcée pour Phryné, nous nous engagerions à vous ériger à nos frais
une statue d'or dans l'endroit de la Grèce que vous auriez choisi.»
L'histoire ne dit pas si Hypéride publia sa harangue, et si les
courtisanes se cotisèrent pour lui élever une statue d'or dans quelque
temple de Vénus-Pandemos ou de Vénus Peribasia. Une accusation
intentée contre une courtisane frappait donc de terreur tout le corps
auquel appartenait l'accusée; car cette accusation n'aboutissait guère
à un acquittement. Une vieille courtisane, nommée Théocris, qui se
mêlait aussi de magie et de philtres amoureux, fut condamnée à mort,
sur la dénonciation de Démosthène, pour avoir conseillé aux esclaves
de tromper leurs maîtres, et pour leur avoir procuré les moyens de le
faire. Cette Théocris était pourtant attachée comme prêtresse à un
temple de Vénus. Ce fut à l'occasion du procès de Phryné que Bacchis
faisait en ces termes un retour sur elle-même: «Si, pour n'avoir
pas obtenu de nos amants l'argent que nous leur demandons; si, pour
avoir accordé nos faveurs à ceux qui les payent généreusement, nous
devenions coupables d'impiété envers les dieux, il faudrait renoncer à
tous les avantages de notre profession et ne plus faire commerce de
nos charmes.»

L'accusation d'impiété était la plus fréquente contre les courtisanes;
et cette accusation se présentait d'autant plus redoutable, qu'elle ne
reposait que sur des faits vagues et faciles à dénaturer. Les
courtisanes remplissaient les fonctions de prêtresses dans certains
temples et dans certaines fêtes; néanmoins leur présence dans un
temple pouvait être considérée comme une impiété. «Il n'est pas
permis, disait Démosthène dans son plaidoyer contre Nééra, il n'est
pas permis à une femme auprès de laquelle on a trouvé un adultère
d'entrer dans nos temples, quoique nos lois permettent à une étrangère
et à une esclave d'y pénétrer soit pour voir, soit pour prier. Les
femmes surprises en adultère sont les seules à qui l'entrée des
temples soit interdite.» Avant Démosthène, l'orateur Isée, qui fut le
maître de ce grand orateur, avait plaidé sur le même objet, et déclaré
solennellement qu'une femme commune, qui fut au service de tout le
monde, et qui mena une vie de débauche, ne pouvait sans impiété
s'introduire dans l'intérieur d'un temple ni assister aux mystères
secrets du culte. Ces malheureuses femmes se trouvaient ainsi
exposées sans cesse à des poursuites judiciaires sous prétexte
d'impiété, elles étaient, pour ainsi dire, hors la loi; et l'aréopage,
devant lequel on les traduisait au gré de leurs ennemis puissants, ne
se faisait pas plus de scrupule de les condamner que de les absoudre.
Un décret de l'aréopage avait défendu aux prostituées et aux esclaves
de porter des surnoms empruntés aux jeux solennels; et cependant il y
eut à Athènes une hétaire qui se fit appeler _Nemea_, parce que son
amant s'était distingué dans les jeux Néméens et peut-être aussi parce
qu'elle se plaçait elle-même sous les auspices d'Hercule. L'aréopage
la laissa faire et ne lui disputa pas son nom de bon augure. Un autre
décret de l'aréopage avait défendu également aux courtisanes de
célébrer les fêtes des dieux en même temps que les matrones et les
femmes libres ou citoyennes. Cependant, aux Aphrodisées, comme le
rapporte Athénée sur le témoignage du poëte Alexis, femmes libres et
courtisanes se confondaient à table dans les festins publics qui se
donnaient en l'honneur de Vénus. Ainsi donc l'impiété était là,
partout et toujours, sur les pas des courtisanes, qui n'échappaient à
ses piéges que par bonheur plutôt que par adresse. Cette situation
difficile, qu'on leur faisait pour être maître d'elles, explique le
nombre et la richesse des offrandes qu'elles consacraient aux dieux,
afin d'obtenir leur protection.

La loi n'épargnait aucune humiliation aux courtisanes. Les enfants qui
naissaient d'elles, de même que les fils des concubines, participaient
à leur ignominie; c'était une tache dont ils ne pouvaient se laver
qu'après avoir servi glorieusement l'État. La condition personnelle
des concubines différait essentiellement de celle des courtisanes, et
toutefois la condition des enfants des unes et des autres était
presque identique. Les bâtards, quelle que fût leur mère (et le nombre
des bâtards était considérable à Athènes en raison du nombre des
courtisanes), les bâtards se trouvaient comme retranchés de la
population libre: ils n'avaient pas de costume spécial ni de marques
distinctives; mais dans leur enfance ils jouaient, ils s'exerçaient à
part, sur un terrain dépendant du temple d'Hercule, qu'on regardait
comme le dieu de la bâtardise. Quand ils avaient l'âge d'homme, ils
n'étaient pas aptes à hériter; ils n'avaient pas le droit de parler
devant le peuple; ils ne pouvaient devenir citoyens. Enfin, les
bâtards des courtisanes (Plutarque mentionne ce fait dans la _Vie de
Solon_), pour comble d'infamie, n'étaient pas obligés de nourrir les
auteurs de leurs jours: le fils n'était tenu à aucun devoir filial
envers ses père et mère, parce que ceux-ci n'avaient également aucun
devoir paternel ou maternel à remplir à son égard. On s'explique alors
pourquoi la plupart des filles exposaient leurs enfants nouveau-nés
dans la rue, et les confiaient ainsi à la république qui leur était
moins marâtre. Ces expositions d'enfants étaient si ordinaires,
que, dans les _Dialogues des Courtisanes_, Lucien fait une exception
bien honorable en faveur d'une de ses héroïnes, qui dit à sa compagne:
«Il me faudra nourrir un enfant, car ne crois pas que j'expose celui
dont j'accoucherai.» Sous l'archontat d'Euclide, l'orateur Aristophon
fit promulguer une loi qui déclarait bâtard quiconque ne prouverait
pas qu'il était né d'une citoyenne ou femme libre. Alors, pour le
railler de ce surcroît de rigueur contre les bâtards, le poëte comique
Calliade le mit en scène, et le représenta lui-même comme fils de la
courtisane Chloris.

Solon, en réglementant la Prostitution, lui avait imposé des digues
salutaires, et s'était proposé de tenir à distance les misérables
artisans de débauche qui voudraient se créer une industrie infâme en
corrompant les filles et les garçons. Il fit donc une loi, dite de la
Prostitution, qui ne nous est connue que par la citation qu'en fait
Eschine dans un de ses discours: «Quiconque se fera le _lénon_ d'un
jeune homme ou d'une femme, appartenant à la classe libre, sera puni
du dernier supplice.» Mais bientôt on adoucit cette loi, et l'on
inventa des palliatifs qui en dénaturèrent le vrai caractère: ainsi,
la peine de mort fut remplacée par une amende de vingt drachmes,
tandis que l'amende était de cent pour le vol ou le rapt d'une femme
libre. On ne conserva la peine capitale que dans le texte de la
loi, et même, ainsi que l'affirme Plutarque, les femmes dépravées qui
font ouvertement métier de procurer des maîtresses aux débauchés,
n'étaient pas comprises dans la catégorie des coupables que cette loi
devait atteindre. Ce fut inutilement qu'Eschine demanda l'application
d'une loi qui n'avait jamais été complétement appliquée. Il était fort
difficile, en effet, de tracer la limite où commençait le crime en vue
duquel cette loi terrible avait été faite, car l'usage en Grèce
autorisait un amant à enlever sa maîtresse, pourvu que celle-ci y
consentît et que les parents n'y missent pas obstacle. Il suffisait
donc d'avoir d'avance l'agrément du père et de la mère d'une fille
qu'on voulait posséder; on les prévenait du jour où l'enlèvement
aurait lieu, et ils ne faisaient qu'un simulacre de résistance. Quand
une jeune fille ou sa mère avait reçu d'un homme un présent, cette
fille n'était plus considérée comme vierge, sa virginité fût-elle
intacte; mais on ne lui devait plus les mêmes égards ni le même
respect, comme si elle eût souffert un commencement de Prostitution.

L'aréopage qui jugeait les courtisanes et leurs odieux parasites,
lorsque le crime lui était dénoncé par la voix du peuple ou par quelque
citoyen, ne daignait pas s'occuper des simples délits que pouvait
commettre cette population impure, vouée aux mauvaises moeurs, et
soumise à de rigoureuses prescriptions de police. La connaissance des
délits résultant de l'exercice de la Prostitution appartenait
certainement à des tribunaux subalternes d'édilité et de police.
C'étaient eux qui faisaient observer les règlements relatifs aux habits
que devaient porter les prostituées, aux lieux affectés à leur séjour et
à leurs promenades, aux impôts qui frappaient leur honteux métier, et
enfin à toutes les habitudes de leur vie publique.




CHAPITRE VI.

  SOMMAIRE. --Des différentes catégories de prostituées athéniennes.
  --Les Dictériades, les Aulétrides, les Hétaires. --Pasiphaé.
  --Conditions diverses des femmes de mauvaise v

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