Mémoires du maréchal Berthier ... Campagne d'Égypte, première partie
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Title: Mémoires du maréchal Berthier ... Campagne d'Égypte, première partie
Author: Louis-Alexandre Berthier
Annotator: Isidore Langlois
Author: Jean-Louis-Ebenézer Reynier
Release date: February 2, 2012 [eBook #38737]
Most recently updated: April 1, 2012
Language: French
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Credits: Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
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MÉMOIRES DU MARÉCHAL BERTHIER,
PRINCE DE NEUCHÂTEL ET DE WAGRAM,
MAJOR-GÉNÉRAL DES ARMÉES FRANÇAISES.
CAMPAGNE D'ÉGYPTE,
Ire PARTIE.
PARIS
BAUDOUIN FRÈRES, ÉDITEURS,
RUE DE VAUGIRARD, Nº 17.
1827.
AVERTISSEMENT DE L'ÉDITEUR.
Les écrits que nous ont laissés sur l'Égypte les généraux Berthier et
Reynier, forment encore la meilleure histoire que nous ayons de
l'expédition d'Orient: l'un a tracé à grands traits, les vues, les
mouvemens, qui ont amené la conquête de cette belle colonie; l'autre a
dévoilé la nullité, les fausses combinaisons, qui l'ont perdue.
Malheureusement le récit du premier finit à la bataille d'Aboukir, et
celui du second ne commence qu'après la victoire d'Héliopolis. J'ai
tâché de combler la lacune. J'ai écrit sans haine, sans passions,
comme dictaient les pièces. Cependant, comme l'exposé qu'elles ont
produit est en contradiction manifeste avec les tableaux que quelques
écrivains se sont plu à faire, j'ai dû justifier mon récit. J'ai mis
en conséquence, à la suite de chaque chapitre, des documens dont on ne
sera pas tenté, je pense, d'accuser les intentions ni la véracité.
J'en ai fait autant pour les événemens d'Alexandrie. J'ai joint à
l'écrit de Reynier une partie de la correspondance de Menou, ainsi
que quelques unes des délations qu'il savait susciter à ses
adversaires. Je n'ai pas seulement pour but, en imprimant ces pièces,
de faire voir que Reynier n'a pas exagéré dans ses récriminations
contre l'inepte Abdallah, je veux encore montrer combien sont peu
fondées les accusations d'avilissement, de corruption, dont on ne
cesse de poursuivre Napoléon. Sans doute le chef de l'empire devait
éclairer la conduite, les projets de ceux à qui il confiait des
commandemens, mais il avait, à cet égard, peu de frais à faire; il
n'avait qu'à laisser aller les officieux.
NOTICE
SUR
LE PRINCE BERTHIER.
Berthier (Louis-Alexandre), prince de Neuchâtel et de Wagram,
major-général, vice-connétable, etc., naquit à Versailles le 20
novembre 1753. Destiné de bonne heure à la carrière des armes, il
s'appliqua avec soin aux études que cette profession exige, et montra
dès l'âge le plus tendre toutes les qualités qui l'ont distingué
depuis. Il saisissait au premier coup d'oeil, il était toujours frais,
dispos, semblait inépuisable au travail. Cette promptitude de
conception, cette force de tempérament si précieuse à la guerre, lui
valurent bientôt une considération que son modeste rang
d'ingénieur-géographe comportait peu. Estimé, recherché par ses chefs,
il fut fait lieutenant d'état-major, en 1770, et obtint peu de temps
après une compagnie aux dragons de Lorraine. La guerre venait
d'éclater en Amérique; les colonies anglaises, d'abord victorieuses,
étaient près de succomber sous les efforts des Hessois. La cause de la
liberté semblait perdue, la métropole triomphait sur tous les points.
Mais le cri de détresse de tout une population, qui périssait pour
avoir généreusement réclamé ses droits, avait retenti d'un bout de la
France à l'autre. De toutes parts on s'empressait d'accourir au
secours; Berthier fit partie de cette noble croisade. Il passa sur
l'Ohio, se distingua dans une foule de rencontres, et contribua par
ses connaissances, sa bravoure, aux succès qui couronnèrent les
efforts des Américains. Nommé colonel au milieu de cette lutte
mémorable, et rappelé en France dès qu'elle fut finie, il y retrouva
tous les principes pour lesquels il avait combattu. C'était même
horreur du privilége, même amour de l'égalité. Personne ne voulait
plus être à la merci du pouvoir, chacun réclamait des droits, un état
de choses assuré, défini, qui eût ses garanties. La cour alarmée
chercha à comprimer ces prétentions. Elle fit avancer des troupes; on
lui opposa une institution plus redoutable pour le despotisme que les
réclamations qu'il repoussait, celle des gardes nationales. Berthier,
dont les principes n'étaient pas douteux, réunit les suffrages de ses
concitoyens, et fut fait major-général du corps qu'ils avaient formé.
Cette nomination ne tarda pas à lui devenir fatale. Chef d'une milice
citoyenne destinée à servir la liberté, il ne voulut pas qu'elle
devînt un instrument de troubles et d'oppression. Ses sous-ordres,
moins modérés, moins calmes, s'emportaient à la moindre répugnance,
s'impatientaient du plus léger retard. Les regrets les mettaient en
fureur, ils bondissaient de colère à la plus faible hésitation. Ils ne
concevaient ni la puissance des habitudes ni celle des souvenirs; ils
voulaient tout enlever de haute lutte. Lecointre demandait qu'on
rassemblât les gardes-du-corps, qu'on leur fît prêter le serment
décrété par l'Assemblée Nationale, et qu'on les obligeât d'arborer le
drapeau tricolore. Un autre s'opposait au départ de Mesdames; la
multitude était en mouvement, tout présageait les plus grands excès.
Berthier ne craignit pas de combattre ces mesures violentes; il
s'éleva contre la motion de Lecointre, fit voir qu'elle n'était propre
qu'à exaspérer des hommes dont la révolution avait déjà ruiné les
espérances, à allumer la guerre civile, et réussit à la faire
ajourner. Il ne fut pas moins heureux avec la foule qui se pressait
autour du château. Il la harangua, lui représenta l'illégalité de sa
démarche, et, moitié crainte, moitié persuasion, parvint à la
dissiper. Ces actes de courage et de modération furent appréciés. Ceux
dont ils contrariaient les vues, sentirent quels obstacles leur
opposerait un homme qui avait assez d'indépendance pour ne craindre de
se compromettre ni avec son état-major, ni avec la multitude, et
résolurent de l'éloigner. Tout fut disposé dans ce but; on attaqua ses
principes, on accusa ses liaisons; il n'y eut pas de dégoûts, de
contrariétés, qu'on ne lui donnât. Sa constance était au-dessus de ces
manoeuvres; on eut recours à une sorte de dénonciation qui, à cette
époque, manquait rarement son effet. On fit insérer dans le Moniteur
que le commandant de la garde nationale de Versailles s'était démis de
ses fonctions. Berthier ne se dissimula pas combien cette manière de
le signaler comme un ennemi du peuple pouvait devenir dangereuse; mais
plus elle était grave, plus il mit de force à la repousser: il ne se
borna pas à déclarer à ses concitoyens que le fait était faux; il
voulut que le démenti fût aussi public que l'avait été l'imputation.
Il exigea que le journal qui l'avait répandue, consignât dans ses
colonnes la résolution qu'il avait prise de ne pas quitter le poste
qui lui était confié. Il tint parole jusqu'au 22 mai de l'année
suivante (1792), qu'il fut fait général de brigade, et nommé chef
d'état-major de l'armée que commandait Luckner. Il se rendit à ses
fonctions: mais les intrigues qui l'avaient désolé à Versailles le
suivirent au quartier-général. Il n'était pas installé que déjà il
était signalé comme un homme suspect, dangereux, dont les vues étaient
loin d'être patriotiques. Le maréchal prit sa défense, et adressa à
l'Assemblée Législative une lettre énergique où il le vengea de toutes
ces lâches accusations. Mais le coup était porté, Berthier fut
suspendu. Custine essaya de le faire rappeler à ses fonctions; et
s'appuyant d'une part sur son habileté, de l'autre sur les besoins du
service, il adressa à Pache la lettre qui suit. Je la reproduis parce
qu'elle constate la confiance qu'inspirait déjà celui qui en était
l'objet, et qu'elle répond à d'obscures calomnies qui ont été essayées
plus tard.
À Usnigen, le 14 octobre 1792.
LE GÉNÉRAL CUSTINE À PACHE, MINISTRE DE LA GUERRE.
«CITOYEN MINISTRE,
«Vous aurez vu par l'état des officiers-généraux de cette armée,
combien il y en a pénurie; il n'y a pas plus d'adjudans-généraux que
d'officiers-généraux, et j'ai devant moi l'armée de l'Europe où il y a
le plus d'officiers-généraux distingués; elle est en totalité devant
moi l'armée prussienne, commandée par le Roi, le duc de Brunswick, les
fils du Roi! Et au milieu du travail auquel il faut que je me livre
pour tenir la campagne devant cette armée avec douze mille hommes,
seule force que j'aie pu réunir, il faut que ce soit moi qui m'occupe
des moindres détails. Vous connaissez cependant la grande tâche que je
me suis donné à remplir.
«Je ne sais si Alexandre Berthier a commis un crime, s'il a tramé
contre sa patrie; alors je le renonce; mais s'il n'a été que soupçonné
à raison de l'attachement que devaient lui donner pour le ci-devant
Roi les marques de bonté qu'il en avait reçues, en vérité, je crois
qu'il est non seulement de votre pouvoir, mais du devoir du conseil
exécutif provisoire de rendre à des fonctions militaires un homme qui
peut être très utile.
«Je puis en parler avec plus de connaissance que qui que ce soit, car
c'est moi qui l'ai formé en Amérique. C'est moi qui, à la paix, ai
achevé son éducation militaire dans un voyage en Prusse où je l'avais
emmené. Enfin, je ne connais personne qui ait plus d'aisance et de
coup d'oeil pour la reconnaissance d'un pays, qui s'en acquitte avec
plus de sévérité, à qui tous les détails soient plus familiers qu'à
lui. J'apprendrai peut-être à connaître quelqu'un qui puisse le
remplacer, mais je ne le connais pas encore.
«Au nom de la république, et pour mon soulagement, envoyez-le-moi,
citoyen ministre, s'il est possible, à moins que le conseil exécutif
provisoire n'ait envie de se défaire de moi. Il aurait d'autant plus
de torts que personne ne rend plus de justice que moi à ceux qui le
composent, et nommément à vous, citoyen ministre.
«Le citoyen général d'armée,
«CUSTINE.»
Quelque pressante qu'elle fût, cette recommandation ne produisit aucun
effet. L'homme du moment, la créature de Pache, Custine ne put, malgré
ses instances, triompher des préventions que Lecointre et ses amis
avaient répandues dans les bureaux. Ce ne fut que l'année suivante, et
sur la réquisition du comité de salut public, que Berthier fut remis
en activité. Il fut envoyé à l'armée de l'Ouest, essaya d'introduire
quelque ordre, quelque organisation parmi les troupes dont elle se
composait, et encourut par ses efforts la disgrâce de Ronsin. Cet
homme, qui félicitait son ami Vincent d'avoir fait périr Custine,
s'applaudissait d'avoir contribué à la chute de Biron. Il voulait
achever sur Beauharnais, sur tous les nobles, une _proscription
salutaire_, et chargeant méchamment Berthier de tous les crimes qui
conduisaient alors à l'échafaud, il le rangeait, pour dernier trait,
dans cette périlleuse catégorie.
L'armée postée sur les hauteurs de Vihier, n'avait pas attendu le choc
de l'ennemi. Elle s'était mise en déroute en menaçant ses chefs; elle
avait refusé de prendre position à Doué, avait marché sur Saumur, et
s'était portée à tout ce que le pillage, l'indiscipline, ont de plus
odieux. Les représentans, alarmés d'une démoralisation semblable,
chargèrent une députation de se rendre auprès du comité de salut
public, de lui faire connaître le véritable état des choses, et de
demander qu'on leur envoyât, non des désorganisateurs ramassés dans
les rues de Paris, mais des soldats rompus à la guerre et à ses
fatigues. Berthier, qui en faisait partie, rédigea un mémoire où,
exposant sans détour les causes des revers qui signalaient les guerres
de l'Ouest, il se plaignit de la composition des troupes, de
l'ignorance, de l'insubordination qu'elles présentaient, et ne ménagea
pas davantage le système qui présidait à cette lutte d'extermination.
Le courage avec lequel il avait abordé la question lui attira des
représailles d'autant plus vives. On ne l'accusa pas d'avoir exagéré,
d'avoir dit faux, on eut recours à une imputation plus grave. On
répandit qu'il était noble, allié de l'intendant de Paris, parent du
secrétaire du Roi, qu'il avait, en un mot, pris part à tous les
complots que la cour avait ourdis contre le peuple. Cette manoeuvre
réussit, Berthier perdit ses lettres de service, et fut sur le point
de succomber sous les griefs qu'on lui imputait. Il ne se déconcerta
pas néanmoins; il n'est jamais sûr de fléchir, il l'est souvent de
faire tête à l'orage. Ce fut le parti auquel il s'arrêta. Il rédigea
une espèce de réponse aux principaux chefs d'accusation, où forcé
d'emprunter le langage de l'époque: «J'ai été, dit-il, employé à
l'armée de la Vendée, en conséquence d'un arrêté du comité de salut
public; j'ai fait mon devoir.
«On m'inculpe sur mon nom; je ne suis l'allié ni le parent de
Berthier, intendant de Paris, ni de Berthier secrétaire du Roi.
«On dit que j'étais au château des Tuileries, le 10 août.
«On en a menti; j'étais à Fontoy, près Thionville, et j'ai des
certificats de bravoure, de capacité, et d'un civisme de républicain
dont je me fais gloire, car je méprise la calomnie; mon coeur est mon
garant, et il est pur.
«Les représentans du peuple près l'armée de la Vendée, les
commissaires du pouvoir exécutif, ont tous donné des preuves
authentiques de la conduite républicaine que j'ai tenue à l'armée.
«Eh bien, citoyens! c'est au moment où j'ai mérité la confiance de vos
représentans, celle de l'armée, des commissaires du conseil exécutif;
c'est au moment où j'ai acquis les connaissances utiles à la guerre
de la Vendée que l'on m'empêche de rejoindre l'armée.
«Je demande à être accusé et jugé, ou libre et sous la protection de
la loi. Je dois retourner à mon poste ou à tel autre que l'on jugera
plus utile.»
La réclamation fut inutile et ne put le rendre à des fonctions dont le
repoussait Ronsin; mais elle eut du moins cet avantage qu'elle imposa
silence à ses ennemis et fit cesser la persécution. Les démagogues
disparurent peu à peu. Robespierre succomba; Ronsin, Momoro, Vincent,
ne tardèrent pas à le suivre; les hommes modérés purent de nouveau
prendre part aux affaires dont ils les avaient exclus. Berthier,
qu'ils avaient si cruellement persécuté, fut nommé général de division
le 13 juin 1795, et chef d'état-major des armées des Alpes et
d'Italie. Il fit, en cette qualité, la campagne de l'an III, où
Kellermann, aux prises avec tous les besoins, tous les dangers,
triompha cependant avec une poignée de braves, et sauva la France
d'une invasion. Berthier partagea ses sollicitudes, coopéra à ses
travaux, dirigea ses reconnaissances, choisit, discuta ses lignes,
prit en un mot, à la plus belle défense qu'on ait peut-être jamais
faite, toute la part qu'un homme d'un coup d'oeil aussi rapide et d'un
patriotisme aussi sûr pouvait y prendre. Aussi Kellermann se plut-il
souvent à payer à son chef d'état-major le tribut d'éloges que
méritaient son habileté, sa bravoure. Il aimait surtout à rappeler
l'héroïsme dont il avait fait preuve à la prise du _Petit-Gibraltar_.
Mais une carrière plus vaste allait s'ouvrir, des succès plus éclatans
devaient couronner nos armes, et entourer Berthier d'un lustre que ne
pouvaient donner des rencontres de postes, une guerre de montagnes.
Chargé près du général Bonaparte des fonctions qu'il remplissait sous
Kellermann, il franchit les Alpes avec son nouveau chef, prépara,
disposa la victoire, et vit bientôt l'Italie, devant laquelle nous
nous consumions depuis quatre ans, céder à ses efforts. Il se
distingua par l'activité, la vigilance qu'il déploya à Montenotte, fit
preuve d'audace à Mondovi, et accourant de Fombio à la nouvelle du
désordre que la mort du général Laharpe avait répandu parmi ses
troupes, il forme, rassure la division, marche aux Autrichiens, les
culbute, et entre avec eux dans Casal.
L'armée se porta sur Lodi; mais Beaulieu était en bataille derrière
l'Adda, trente pièces de position défendaient les approches du fleuve;
il fallait emporter un pont étroit, prolongé, que les Autrichiens
couvraient de feu et de mitraille. Nos colonnes néanmoins ne se
laissent pas arrêter par les difficultés de l'entreprise; elles
s'élancent, culbutent tout ce qu'elles trouvent sur leur passage, et
arrivent à l'entrée de ce long espace sur lequel éclatent, se pressent
les projectiles. La grandeur du péril leur impose; elles balancent,
elles hésitent, elles peuvent céder à l'effroi; Berthier accourt
réveiller leur courage. Masséna arrive sur ses pas; Cervoni,
Dallemagne, Lannes, Dupas, se joignent à eux, les troupes s'ébranlent
et le pont est emporté.
L'intrépidité dont le chef d'état-major avait fait preuve dans cette
occasion difficile, lui valut les éloges de l'armée et ceux de son
chef, qui manda au Directoire qu'il avait été dans cette journée
_canonnier_, _cavalier_, _grenadier_. Ses services habituels, quoique
moins éclatans, étaient peut-être plus méritoires encore. Chargé de
transmettre les ordres, de surveiller des détails immenses, de suivre
une correspondance étendue, il fallait encore qu'il ajoutât à ces
fonctions déjà si vastes, celles des officiers qui lui manquaient.
Dépourvu d'ingénieurs-géographes, privé d'hommes capables de faire un
croquis, de lever un terrain, il était obligé de diriger lui-même les
reconnaissances, d'explorer de sa personne le pays où l'on devait en
venir aux mains. Cette tâche à laquelle tout autre eût succombé, ne
fut qu'un jeu pour lui. Ordres de mouvemens, instructions, rapports,
il trouva le moyen de faire face à tout. Ses soins et la victoire
réorganisèrent peu à peu les services. Les hommes capables
accoururent, les armes savantes furent mieux conduites, l'armée put se
livrer à son élan, et l'ennemi, défait toutes les fois qu'il osa nous
attendre, fut enfin obligé de souscrire à la paix. Chargé d'en
présenter les conditions au Directoire, Berthier reçut dans cette
occasion solennelle un hommage auquel il dut être sensible. «Le
général Berthier, portait la lettre d'envoi qu'écrivit Bonaparte, le
général Berthier, dont les talens distingués égalent le courage et le
patriotisme, est une des colonnes de la république comme un des plus
zélés défenseurs de la liberté. Il n'est pas une victoire de l'armée
d'Italie à laquelle il n'ait contribué. Je ne craindrais pas que
l'amitié me rendît partial en retraçant les services que ce brave
général a rendus à la patrie, mais l'histoire prendra ce soin, et
l'opinion de toute l'armée fondera ce témoignage de l'histoire.»
Berthier ne tarda pas à repasser les monts, et fut chargé du
commandement de l'armée qu'abandonnait Bonaparte pour se rendre à
Rastadt. Il s'appliqua à maintenir les relations d'amitié qui
existaient entre les républiques que le traité de Campo-Formio avait
créées et les anciens états de la Péninsule. Ses efforts ne furent pas
heureux, le gouvernement papal répudia la modération dont il lui
donnait l'exemple, et Duphot fut massacré. Chargé de venger cet
attentat, Berthier marcha sur Rome, l'occupa, revint à Milan, d'où il
se rendit à Paris, et partit bientôt après pour l'Égypte. Nous
reproduisons le récit qu'il a donné de cette expédition.
MÉMOIRES
DU MARÉCHAL BERTHIER,
SUR LES CAMPAGNES
DES FRANÇAIS EN ÉGYPTE.
EXPÉDITION D'ÉGYPTE.
DÉBARQUEMENT DES FRANÇAIS EN ÉGYPTE.--PRISE D'ALEXANDRIE.
Huit jours avaient suffi à Bonaparte pour prendre possession de l'île
de Malte, y organiser un gouvernement provisoire, se ravitailler,
faire de l'eau, et régler toutes les dispositions militaires et
administratives. Il avait paru devant cette île le 22 prairial; il la
quitta le 1er messidor, après en avoir laissé le commandement au
général Vaubois.
Les vents de nord-ouest soufflaient grand frais. Le 7 messidor, la
flotte est à la vue de l'île de Candie; le 11, elle est sur les côtes
d'Afrique; le 12 au matin, elle découvre la tour des Arabes; le soir,
elle est devant Alexandrie.
Bonaparte fait donner l'ordre de communiquer avec cette ville, pour y
prendre le consul français, et avoir des renseignemens, tant sur les
Anglais que sur la situation de l'Égypte.
Le consul arrive le 13 à bord de l'amiral; il annonce que la vue de
l'escadre française a occasionné dans la ville un mouvement contre les
chrétiens, et qu'il a couru lui-même de grands dangers pour
s'embarquer. Il ajoute que quatorze vaisseaux anglais ont paru le 10
messidor à une lieue d'Alexandrie, et que l'amiral Nelson, après avoir
envoyé demander au consul anglais des nouvelles de la flotte
française, a dirigé sa route vers le nord-est. Il assure enfin que la
ville et les forts d'Alexandrie sont disposés à se défendre contre
ceux qui tenteraient un débarquement, de quelque nation qu'ils
fussent.
Tout devait faire craindre que l'escadre anglaise, paraissant d'un
moment à l'autre, ne vînt attaquer la flotte et le convoi dans une
position défavorable. Il n'y avait pas un instant à perdre; le général
en chef donna donc, le soir même, l'ordre du débarquement; il en avait
décidé le point au Marabou; il avait même ordonné de faire mouiller
l'armée navale aussi près de ce point qu'il serait possible; mais deux
vaisseaux de guerre, en l'abordant, tombent sur le vaisseau amiral, et
cet accident oblige de mouiller à l'endroit même où il est arrivé. La
distance de l'endroit du mouillage; éloigné de trois lieues de la
terre; le vent du nord qui soufflait avec violence; une mer agitée
qui se brisait contre les récifs dont cette côte est bordée; tout
rendait le débarquement aussi difficile que périlleux; mais ces
dangers, cette contrariété des élémens ne peuvent arrêter des braves,
impatiens de prévenir les dispositions hostiles des habitans du pays.
Bonaparte veut être à la tête du débarquement; il monte une galère, et
bientôt il est suivi d'une foule de canots sur lesquels les généraux
Bon et Kléber avaient reçu l'ordre de faire embarquer une partie de
leurs divisions qui se trouvaient à bord des vaisseaux de guerre.
Les généraux Desaix, Regnier et Menou, dont les divisions étaient sur
les bâtimens du convoi, reçoivent l'ordre d'effectuer leur
débarquement sur trois colonnes, vers le Marabou.
La mer en un instant est couverte de canots qui luttent contre
l'impétuosité et la fureur des vagues.
La galère que montait Bonaparte s'était approchée le plus près du banc
des récifs, où l'on trouve la passe qui conduit à l'anse du Marabou.
Là, il attend les chaloupes sur lesquelles étaient les troupes qui
avaient eu ordre de se réunir à lui; mais elles ne parviennent à ce
point qu'après le coucher du soleil, et ne peuvent traverser le banc
de récifs que pendant la nuit. Enfin, à une heure du matin, le général
en chef débarque à la tête des premières troupes, qui se forment
successivement dans le désert, à trois lieues d'Alexandrie.
Bonaparte envoie des éclaireurs en avant, et passe en revue les
troupes débarquées. Elles se composaient d'environ mille hommes de la
division Kléber, dix-huit cents de la division Menou, et quinze cents
de celle du général Bon. La position des vaisseaux et la côte du
Marabou n'avaient permis de débarquer ni chevaux, ni canons; les
généraux Desaix et Regnier n'avaient encore pu gagner la terre, par
les difficultés qu'ils avaient éprouvées dans leur navigation; mais
Bonaparte sait qu'il commande à des hommes qui ne comptent pas leurs
ennemis. Il fallut profiter de la nuit pour se porter sur Alexandrie;
et à deux heures et demie du matin il se met en marche sur trois
colonnes.
Au moment du départ, on voit arriver quelques chaloupes de la division
Regnier. Ce général reçoit l'ordre de prendre position pour garder le
point du débarquement: le général Desaix avait reçu celui de suivre le
mouvement de l'armée aussitôt que sa division aurait débarqué.
L'ordre est donné aux bâtimens de transport d'appareiller et de venir
mouiller dans le port du Marabou, pour faciliter le débarquement du
reste des troupes, et amener à terre deux pièces de campagne, avec les
chevaux qui doivent les traîner.
Bonaparte marchait à pied avec l'avant-garde, accompagné de son
état-major et des généraux. Il avait recommandé au général Caffarelli,
qui avait une jambe de bois, d'attendre qu'on eût pu débarquer un
cheval; mais le général qui ne veut pas qu'on le devance au poste
d'honneur, est sourd à toutes les instances, et brave les fatigues
d'une marche pénible.
La même ardeur, le même enthousiasme règnent dans toute l'armée. Le
général Bon commandait la colonne de droite, le général Kléber celle
du centre; celle de gauche était sous les ordres du général Menou qui
côtoyait la mer. Une demi-heure avant le jour, un des avant-postes est
attaqué par quelques Arabes qui tuent un officier. Ils s'approchent:
une fusillade s'engage entre eux et les tirailleurs de l'armée. À une
demi-lieue d'Alexandrie, leur troupe se réunit au nombre de trois
cents cavaliers environ; mais à l'approche des Français, ils
abandonnent les hauteurs qui dominent la ville et s'enfoncent dans le
désert.
Bonaparte se voyant près de l'enceinte de la vieille ville des Arabes,
donne l'ordre à chaque colonne de s'arrêter à la portée du canon.
Désirant prévenir l'effusion du sang, il se dispose à parlementer;
mais des hurlemens effroyables d'hommes, de femmes et d'enfans, et une
canonnade qui démasque quelques pièces, font connaître les intentions
de l'ennemi.
Réduit à la nécessité de vaincre, Bonaparte fait battre la charge. Les
hurlemens redoublent avec une nouvelle fureur. Les Français s'avancent
vers l'enceinte qu'ils se disposent à escalader, malgré le feu des
assiégés et une grêle de pierres qu'on fait pleuvoir sur eux; généraux
et soldats escaladent les murs avec la même intrépidité.
Le général Kléber est atteint d'une balle à la tête; le général Menou
est renversé du haut des murailles qu'il avait gravies et est couvert
de contusions. Le soldat rivalise avec les chefs. Un guide nommé
Joseph Cala devance les grenadiers, et monte un des premiers sur le
mur, où, malgré le feu de l'ennemi et les nuées de pierres qui fondent
sur lui, il aide les grenadiers Sabathier et Labruyère à escalader le
rempart. Les murs sont bientôt couverts de Français, les assiégés
fuient dans la ville; la terreur devient générale. Cependant ceux qui
sont dans les vieilles tours continuent leur feu et refusent
obstinément de se rendre.
D'après les ordres de Bonaparte, les troupes ne doivent point entrer
dans la ville, mais se former sur les hauteurs du port qui la
dominent. Le général en chef se rend sur ces monticules, dans
l'intention de déterminer la ville à capituler; mais le soldat furieux
de la résistance de l'ennemi, s'était laissé entraîner par son ardeur.
Déjà une grande partie se trouvait engagée dans les rues de la ville,
où il s'établissait une fusillade meurtrière: Bonaparte fait battre à
l'instant la générale. Il mande vers lui le capitaine d'une caravelle
turque qui était dans le port Vieux; il le charge de porter aux
habitans d'Alexandrie des paroles de paix, de les rassurer sur les
intentions de la république française, de leur annoncer que leurs
propriétés, leur liberté, leur religion seront respectées; que la
France, jalouse de conserver leur amitié et celle de la Porte, ne
prétend diriger ses forces que contre les mameloucks. Ce capitaine,
suivi de quelques officiers français, se rend dans la ville, et engage
les habitants à se rendre, pour éviter le pillage et la mort.
Bientôt les imans, les cheiks, les chérifs viennent se présenter à
Bonaparte, qui leur renouvelle l'assurance des dispositions amicales
et pacifiques de la république française. Ils se retirent pleins de
confiance dans ces dispositions; les forts du Phare sont remis aux
Français qui prennent en même temps possession de la ville et des deux
ports.
Bonaparte ordonne que les prières et cérémonies religieuses continuent
d'avoir lieu comme avant l'arrivée des Français, que chacun retourne à
ses travaux et à ses habitudes. L'ordre et la sécurité commencent à
renaître.
Les Arabes qui avaient attaqué le matin l'avant-garde de l'armée,
envoient eux-mêmes des députés qui ramènent quelques Français tombés
en leurs mains. Ils déclarent que, puisque les Français ne viennent
combattre que les mameloucks, et ne veulent pas faire la guerre aux
Arabes, ni enlever leurs femmes, ni renverser la religion de Mahomet,
ils ne peuvent être leurs ennemis. Bonaparte mange avec eux le pain,
gage de la foi des traités, et leur fait des présents. Ils acceptent
ces dons qui étaient l'objet de leur visite; ils font éclater les
démonstrations de leur reconnaissance, ils jurent fidélité à
l'alliance.... et retournent piller les Français qu'ils rencontrent.
Tel est l'Arabe.
Cette journée mémorable, qui assurait aux Français la principale
entrée de l'Égypte, a coûté la vie au chef de brigade de la 3e, le
citoyen Massé, et à cinq officiers de différentes divisions.
L'adjudant-général Escale a eu le bras cassé; vingt soldats se sont
noyés dans le débarquement, soixante ont été blessés et quinze tués à
l'attaque de la ville.
L'amiral Brueix, le citoyen Gantheaume, chef de l'état-major de
l'armée navale, tous les officiers de marine ont secondé les efforts
de l'armée de terre avec un dévouement qu'on ne saurait trop louer: on
leur doit une partie des succès qu'on a obtenus.
Mais pour assurer ces avantages, il fallait profiter de la terreur
qu'inspirait l'armée française, et marcher contre les mameloucks,
avant qu'ils eussent le temps de disposer un plan de défense ou
d'attaque.
C'est dans ces vues que le général en chef donna l'ordre au général
Desaix, qui venait d'arriver avec sa division et les deux pièces qu'on
avait débarquées, de se porter sans délai dans le désert sur la route
du Caire. Ce général était dès le lendemain à trois lieues
d'Alexandrie.
MARCHE DE L'ARMÉE FRANÇAISE AU CAIRE.--BATAILLE DE
CHEBREISSE.--BATAILLE DES PYRAMIDES.
Aussitôt que Bonaparte se fut rendu maître d'Alexandrie, il fit donner
l'ordre aux bâtiments de transport d'entrer dans le port de cette
ville, et de procéder au débarquement des chevaux, des munitions, et
de tous les objets dont ils étaient chargés. Les jours et les nuits
sont employés à cette opération. Les vaisseaux de guerre ne pouvaient
entrer dans le port, et restaient mouillés dans la rade à une grande
distance, ce qui rendait le débarquement de l'artillerie de siége
également long et pénible.
Bonaparte convient, avec l'amiral Brueix, que la flotte ira mouiller à
Aboukir, où la rade est bonne et le débarquement facile, et d'où l'on
peut également communiquer avec Rosette et Alexandrie: il donne en
même temps l'ordre à l'amiral de faire sonder avec précision la passe
du vieux port d'Alexandrie: son intention est que l'escadre y entre,
s'il est possible, ou, dans le cas contraire, qu'elle se rende à
Corfou. Tout commandait de presser le débarquement avec une nouvelle
activité; les Anglais pouvaient se présenter d'un instant à l'autre:
l'escadre ne pouvait donc trop tôt se rendre indépendante de l'armée.
D'un autre côté, il était essentiel, tant pour prévenir les
dispositions hostiles des mameloucks, que pour ne pas leur laisser le
temps d'évacuer les magasins, de marcher sur le Caire avec rapidité.
Il fallait donc se hâter de procurer aux troupes tout ce qui était
nécessaire à ce mouvement.
Pendant ces préparatifs, Bonaparte visitait la ville et les forts,
ordonnait de nouveaux travaux, prenait toutes les mesures civiles et
militaires pour assurer la défense et la tranquillité de la ville,
organisait un divan, et disposait tout pour que l'armée fût bientôt en
état de rejoindre la division du général Desaix.
Deux routes conduisent d'Alexandrie au Caire; la première est celle
qui passe par le désert, et Demenhour. Pour suivre l'autre, il faut
gagner Rosette en côtoyant la mer, et traverser à une lieue d'Aboukir
un détroit de deux cents toises de large qui joint le lac Madié à la
mer; mais ce passage, auquel on n'était point préparé, eût
nécessairement retardé la marche de l'armée.
Bonaparte avait fait équiper une petite flottille destinée à remonter
le Nil. Cette flottille, commandée par le chef de division Pérée, et
composée de plusieurs chaloupes canonnières et d'un chebeck, aurait
été d'un grand secours pour l'armée. Si on avait pris la route de
Rosette, elle eût porté les équipages et les vivres des troupes, et
suivi tous leurs mouvemens; mais les Français n'avaient pas encore
pris possession de Rosette, et en prenant le parti de suivre cette
route, Bonaparte eût retardé de huit à dix jours la marche de l'armée
sur le Caire. Il décide que l'armée s'avancera par le désert et par
Demenhour. C'est cette route que la division Desaix avait reçu ordre
de suivre.
Le général en chef s'était rendu maître d'Alexandrie le 17 messidor.
Dès le lendemain, l'armée se mit en marche pour le Caire; et ce
jour-là même le général Desaix arrivait à Demenhour, après avoir
traversé quinze lieues de désert.
Bonaparte laisse en partant le commandement d'Alexandrie au général
Kléber, qui avait été blessé au siége de cette ville. La division de
ce général, commandée par le général Dugua, reçoit l'ordre de partir
avec les hommes de troupes à cheval qui ne sont pas montés, de
protéger l'entrée de la flottille française dans le Nil, de s'emparer
de Rosette, d'y établir un divan provisoire, d'y laisser une garnison,
de faire construire une batterie à Lisbé, de faire embarquer du riz
sur la flottille, de suivre la route du Caire sur la rive gauche du
Nil, et de faire toute diligence pour rejoindre l'armée. L'armée
partit d'Alexandrie les 18 et 19 messidor avec son artillerie de
campagne, un petit corps de cavalerie, si toutefois on peut donner ce
nom à trois cents hommes montés sur des chevaux qui, épuisés par une
traversée de deux mois, pouvaient à peine porter leurs cavaliers.
L'artillerie, par la même raison, était mal attelée. Le 20 messidor,
les divisions arrivent à Demenhour. Pendant toute la route elles
avaient été harcelées par les Arabes, qui avaient comblé les puits de
Beda et de Birket, de sorte que le soldat, brûlé par l'ardeur du
soleil et en proie à une soif dévorante, ne pouvait trouver à se
désaltérer. On fouille dans ces puits d'eau saumâtre, mais on n'en
peut retirer qu'un peu d'eau bourbeuse: un verre d'eau se paie au
poids de l'or.
L'armée d'Alexandre, dans une pareille extrémité, poussa des cris
séditieux contre le vainqueur du monde; les Français accélèrent leur
marche.
Les troupes, arrivées le 20 messidor à Demenhour, y séjournent le 21.
Jamais les Arabes ne s'étaient montrés en aussi grand nombre. Ils
harcèlent les grand'gardes, plusieurs actions s'engagent, et le
général de brigade Mireur est blessé mortellement.
Le 22, au lever du soleil, l'armée se met en marche pour Rahmanié; le
petit nombre de puits force les divisions de marcher à deux heures
l'une de l'autre.
À neuf heures et demie du matin, les divisions Menou, Regnier et Bon
avaient pris position. Le soldat découvre le Nil; il s'y précipite
tout habillé et s'abreuve d'une eau délicieuse. Presque au même
instant le tambour le rappelle à ses drapeaux. Un corps d'environ huit
cents mameloucks s'avançait en ordre de bataille. On court aux armes.
Les ennemis s'éloignent, se dirigent sur la route de Demenhour, où ils
rencontrent la division Desaix: le feu de l'artillerie avertit
qu'elle est attaquée. Bonaparte marche à l'instant contre les
mameloucks; mais l'artillerie du général Desaix les avait déjà
éloignés. Ils avaient pris la fuite, et s'étaient dispersés après
avoir eu quarante hommes tués ou blessés. Parmentier, de la sixième
demi-brigade, a été tué dans cette action, ainsi qu'un guide à cheval;
dix fantassins ont été légèrement blessés.
Le soldat, épuisé par la marche et les privations, avait besoin de
repos; les chevaux, faibles et harassés par les fatigues de la mer, en
avaient plus besoin encore. Bonaparte prend le parti de séjourner à
Rahmanié le 23 et le 24, et d'y attendre la flottille et la division
Menou.
Ce général avait exécuté les ordres qu'il avait reçus. Il s'était
emparé de Rosette sans obstacle. Il rejoint l'armée par des marches
forcées, et annonce que la flottille était heureusement entrée dans le
Nil, mais qu'elle remontait ce fleuve avec difficulté, les eaux étant
encore basses. Elle arrive enfin dans la nuit du 24. Cette nuit même
l'armée part pour Miniet-Salamé. Elle y couche; et le 25, avant le
jour, elle est en marche pour livrer bataille à l'ennemi partout où
elle pourra le rencontrer.
Les mameloucks, au nombre de quatre mille, étaient à une lieue plus
loin. Leur droite était appuyée au village de Chebreisse, dans lequel
ils avaient placé quelques pièces de canon, et au Nil, sur lequel ils
avaient une flottille, composée de chaloupes canonnières et de djermes
armées.
Bonaparte avait donné ordre à la flottille française de continuer sa
marche, en se dirigeant de manière à pouvoir appuyer la gauche de
l'armée sur le Nil, et attaquer la flotte ennemie au moment où l'on
attaquerait les mameloucks et le village de Chebreisse:
malheureusement la violence des vents ne permit pas de suivre en tout
ces dispositions. La flottille dépasse la gauche de l'armée, gagne une
lieue sur elle, se trouve en présence de l'ennemi, et se voit obligée
d'engager un combat d'autant plus inégal, qu'elle avait à la fois à
soutenir le feu des mameloucks, et à se défendre contre la flottille
ennemie.
Les fellâhs, conduits par les mameloucks, se jettent, les uns à l'eau,
les autres dans des djermes, et parviennent à prendre à l'abordage une
galère et une chaloupe canonnière. Le chef de division Pérée dispose
aussitôt ce qui lui reste de monde, fait attaquer à son tour, et
parvient à reprendre la chaloupe canonnière et la galère. Son chebeck,
qui vomit de tous côtés le feu et la mort, protége la reprise de ces
bâtimens, et brûle les chaloupes canonnières de l'ennemi. Il est
puissamment secondé dans ce combat inégal et glorieux par
l'intrépidité et le sang-froid du général Andréossy, et par les
citoyens Monge, Berthollet, Junot, Payeur et Bourrienne, secrétaire du
général en chef, qui se trouvent à bord du chebeck.
Cependant le bruit du canon avait fait connaître au général en chef
que la flottille était engagée; il fait marcher l'armée au pas de
charge, elle s'approche de Chebreisse et aperçoit les mameloucks
rangés en bataille en avant de ce village. Bonaparte reconnaît la
position et forme l'armée. Elle est composée de cinq divisions, chaque
division forme un carré qui présente à chaque face six hommes de
hauteur; l'artillerie est placée aux angles; au centre sont les
équipages et la cavalerie. Les grenadiers de chaque carré forment des
pelotons qui flanquent les divisions, et sont destinés à renforcer les
points d'attaque.
Les sapeurs, les dépôts d'artillerie prennent position et se
barricadent dans deux villages en arrière, afin de servir de point de
retraite en cas d'événement.
L'armée n'était plus qu'à une demi-lieue des mameloucks. Tout à coup
ils s'ébranlent par masses, sans aucun ordre de formation, et
caracolent sur les flancs et les derrières; d'autres masses fondent
avec impétuosité sur la droite et le front de l'armée. On les laisse
approcher jusqu'à la portée de la mitraille. Aussitôt l'artillerie se
démasque et son feu les met en fuite. Quelques pelotons des plus
braves fondent avec intrépidité le sabre à la main sur les flanqueurs.
On les attend de pied ferme, et presque tous sont tués, ou par le feu
de la mousqueterie, ou par la baïonnette.
Animée par ce premier succès, l'armée s'ébranle au pas de charge, et
marche sur le village de Chebreisse, que l'aile droite a l'ordre de
déborder. Ce village est emporté après une très faible résistance. La
déroute des mameloucks est complète; ils fuient en désordre vers le
Caire. Leur flottille prend également la fuite, en remontant le Nil,
et termine ainsi un combat qui durait depuis deux heures avec le même
acharnement. C'est surtout à la valeur des hommes de troupes à cheval
embarqués sur la flottille qu'est due la gloire de cette journée. La
perte de l'ennemi a été de plus de six cents hommes, tant tués que
blessés: celle des Français d'environ soixante-dix.
Aussitôt après l'action, Bonaparte ordonne au général de brigade
Zayoncheck de débarquer avec les hommes de troupes à cheval au nombre
d'environ quinze cents, et de suivre la rive droite du Nil à la
hauteur de la marche de l'armée qui s'avance sur la rive gauche.
L'armée couche à Chebreisse, et le 26 à Chabour. Le 27, elle couche à
Qom-el-Cheriq; elle était sans cesse harcelée dans sa marche par les
Arabes. L'on ne pouvait s'éloigner à la portée du canon sans tomber
dans quelque embuscade. Ces barbares assassinaient et pillaient s'ils
étaient les plus nombreux; ils prenaient la fuite, s'ils étaient en
nombre égal, et s'il fallait combattre.
L'adjoint aux adjudans-généraux Gallois, officier distingué, est tué
en portant un ordre du général en chef. L'adjudant Denano tombe entre
leurs mains. Ils le conduisent à leur camp, et cet intéressant jeune
homme, meurt assassiné. Toute communication est interceptée à trois
cents toises derrière l'armée. On ne peut faire parvenir aucune
nouvelle à Alexandrie; on n'en reçoit aucune de cette ville.
Tous les villages où l'armée arrive sont abandonnés. Elle n'y trouve
plus ni hommes ni bestiaux; elle couche sur des tas de blé et elle est
sans pain. Elle manque également de viande et ne subsiste qu'avec des
lentilles ou de mauvaises galettes que le soldat fait lui-même en
écrasant du blé. Elle continue sa marche vers le Caire, couche le 28 à
Alcan, le 29 à Abounichabé, le 30 à Ouardan où elle séjourne. Le 1er
thermidor, elle se rend à Omm-el-Dinar. Le général Zayoncheck prend
position à la pointe du Delta, où le Nil se partage en deux branches,
celle de Damiette et celle de Rosette.
Bonaparte, informé que Mourâd-Bey, à la tête de six mille mameloucks
et d'une foule d'Arabes et de fellâhs, est retranché au village
d'Embabé, à la hauteur du Caire, vis-à-vis Boulac, et qu'il attend les
Français pour les combattre, s'empresse d'aller lui présenter
bataille.
Le 2 thermidor, à deux heures du matin, l'armée part d'Omm-el-Dinar.
Au point du jour, la division Desaix, qui formait l'avant-garde, a
connaissance d'un corps d'environ six cents mameloucks et d'un grand
nombre d'Arabes qui se replient aussitôt. À deux heures après midi,
l'armée arrive aux villages d'Ébrerach et de Boutis. Elle n'était plus
qu'à trois quarts de lieue d'Embabé, et apercevait de loin le corps
de mameloucks qui se trouvait dans le village. La chaleur était
brûlante, le soldat extrêmement fatigué. Bonaparte fait faire halte;
mais les mameloucks n'ont pas plus tôt aperçu l'armée, qu'ils se
forment en avant de sa droite dans la plaine. Un spectacle aussi
imposant n'avait point encore frappé les regards des Français. La
cavalerie des mameloucks était couverte d'armes étincelantes. On
voyait en arrière de sa gauche ces fameuses pyramides dont la masse
indestructible a survécu à tant d'empires, et brave depuis trente
siècles les outrages du temps. Derrière sa droite étaient le Nil, le
Caire, le Mokattam et les champs de l'antique Memphis.
Mille souvenirs se réveillent à la vue de ces plaines où le sort des
armes a tant de fois changé la destinée des empires. L'armée,
impatiente d'en venir aux mains, est aussitôt rangée en ordre de
bataille. Les dispositions sont les mêmes qu'au combat de Chebreisse.
La ligne, formée dans l'ordre par échelons et par divisions qui se
flanquent, refusait sa gauche. Bonaparte ordonne à la ligne de
s'ébranler; mais les mameloucks, qui jusqu'alors avaient paru indécis,
préviennent l'exécution de ce mouvement, menacent le centre, et se
précipitent avec impétuosité sur les divisions Desaix et Regnier, qui
formaient la droite. Ils chargent intrépidement les colonnes qui,
fermes et immobiles, ne font usage de leur feu qu'à demi-portée de la
mitraille et de la mousqueterie; la valeur téméraire des mameloucks
essaie en vain de renverser ces murailles de feu, ces remparts de
baïonnettes; leurs rangs sont éclaircis par le grand nombre de morts
et de blessés qui tombent sur le champ de bataille; et bientôt ils
s'éloignent en désordre sans oser entreprendre une nouvelle charge.
Pendant que les divisions Desaix et Regnier repoussaient avec tant de
succès la cavalerie des mameloucks, les divisions Bon et Menou,
soutenues par la division Kléber, commandée par le général Dugua,
marchaient au pas de charge sur le village retranché d'Embabé. Deux
bataillons des divisions Bon et Menou, commandés par les généraux
Rampon et Marmont, sont détachés, avec ordre de tourner le village, et
de profiter d'un fossé profond pour se mettre à couvert de la
cavalerie de l'ennemi, et lui dérober leurs mouvemens jusqu'au Nil.
Les divisions, précédées de leurs flanqueurs, continuent de s'avancer
au pas de charge. Les mameloucks attaquent sans succès les pelotons
des flanqueurs; ils démasquent et font jouer quarante mauvaises pièces
d'artillerie. Les divisions se précipitent alors avec plus
d'impétuosité, et ne laissent pas à l'ennemi le temps de recharger ses
canons. Les retranchements sont enlevés à la baïonnette; le camp et le
village d'Embabé sont au pouvoir des Français. Quinze cents mameloucks
à cheval et autant de fellâhs, auxquels les généraux Marmont et Rampon
ont coupé toute retraite en tournant Embabé, et prenant une position
retranchée derrière un fossé qui joignait le Nil, font en vain des
prodiges de valeur; aucun d'eux ne veut se rendre, aucun d'eux
n'échappe à la fureur du soldat; ils sont tous passés au fil de l'épée
ou noyés dans le Nil. Quarante pièces de canon, quatre cents chameaux,
les bagages et les vivres de l'ennemi tombent entre les mains du
vainqueur.
Mourâd-Bey, voyant le village d'Embabé emporté, ne songe plus qu'aux
moyens d'assurer sa retraite. Déjà les divisions Desaix et Regnier
avaient forcé sa cavalerie de se replier: l'armée, quoiqu'elle marchât
depuis deux heures du matin et qu'il fût six heures du soir, le
poursuit encore jusqu'à Gisëh. Il n'y avait plus de salut pour lui que
dans une prompte fuite; il en donne le signal, et l'armée prend
position à Gisëh, après dix-neuf heures de marche ou de combats.
Jamais victoire aussi importante ne coûta moins de sang aux Français:
ils n'eurent à regretter dans cette journée que dix hommes tués et
environ trente blessés. Jamais avantage ne fit mieux sentir la
supériorité de la tactique moderne des Européens sur celle des
Orientaux, du courage discipliné sur la valeur désordonnée.
Les mameloucks étaient montés sur de superbes chevaux arabes richement
harnachés; ils portaient les plus brillantes armures; leurs bourses
étaient pleines d'or, et leurs dépouilles dédommagèrent le soldat des
fatigues excessives qu'il venait de supporter. Il y avait quinze jours
qu'il n'avait pour toute nourriture qu'un peu de légumes sans pain;
les vivres trouvés dans le camp des ennemis lui firent faire un repas
délicieux.
La division Desaix a ordre de prendre position en avant de Gisëh sur
la route de Fayoum. La division Menou passe pendant la nuit une
branche du Nil, et s'empare de l'île de Roda. L'ennemi, dans sa fuite,
brûlait tous les bâtiments qui ne pouvaient remonter le Nil. Toute la
rive était en feu.
Le lendemain matin, 4 thermidor, les grands du Caire se présentent sur
le Nil, offrant de remettre la ville au pouvoir des Français. Ils
étaient accompagnés du kyàyà du pacha. Ibrahim-Bey, qui avait
abandonné le Caire pendant la nuit, avait emmené le pacha avec lui.
Bonaparte les reçoit à Gisëh; ils demandent protection pour la ville
et protestent de sa soumission. Bonaparte leur répond que le désir des
Français est de rester les amis du peuple égyptien et de la Porte
ottomane, que les moeurs, les usages et la religion du pays seront
scrupuleusement respectés. Ils retournent au Caire, accompagnés d'un
détachement commandé par un officier français. Le peuple avait profité
de la défaite et de la fuite des mameloucks pour se porter à quelques
excès; la maison de Mourâd-Bey avait été pillée et brûlée; mais les
chefs font des proclamations, la force armée paraît, et l'ordre se
rétablit.
Le 7 thermidor, Bonaparte porte son quartier-général au Caire. Les
divisions Regnier et Menou prennent position au Vieux-Caire; les
divisions Bon et Kléber à Boulac; un corps d'observation est placé
sur la route de Syrie, et la division Desaix reçoit l'ordre de prendre
une position retranchée, à trois lieues en avant d'Embabé, sur la
route de la Haute-Égypte.
COMBAT DE SALÊHIËH.--IBRAHIM-BEY EST CHASSÉ DE L'ÉGYPTE.
Au moment où les Français étaient entrés au Caire, l'armée des
mameloucks s'était séparée en deux corps; l'un, commandé par
Mourâd-Bey, suivait la route de la Haute-Égypte; l'autre, sous les
ordres d'Ibrahim-Bey, avait pris la route de Syrie. C'était entre ces
deux beys que l'autorité de l'Égypte était partagée. Mourâd-Bey était
à la tête du militaire, Ibrahim-Bey dirigeait la partie
administrative.
Desaix, chargé de poursuivre le premier et de le tenir en échec,
établit un camp retranché à quatre lieues en avant de Gisëh, sur la
rive gauche du Nil. Ses avant-postes et ceux de Mourâd-Bey étaient en
présence les uns des autres.
Ibrahim-Bey s'était retiré à Belbéis, où il attendait le retour de la
caravane de la Mecque; son intention était de profiter du renfort des
mameloucks qui escortaient cette caravane, pour exécuter un plan
d'attaque combiné avec Mourâd-Bey et les Arabes. Il mettait
provisoirement tout en oeuvre pour soulever les fellâhs du Delta, et
pousser les habitans du Caire à la révolte.
L'armée avait beaucoup souffert de la marche, des chaleurs excessives,
de la mauvaise nourriture; elle avait besoin de repos avant de se
mettre à la poursuite des mameloucks et de les chasser entièrement de
l'Égypte. Bonaparte sentait d'ailleurs la nécessité d'organiser un
gouvernement provisoire pour la capitale et le reste du pays,
d'assurer la subsistance du peuple et de l'armée, d'organiser tous les
services, et de se mettre, par des positions retranchées, à l'abri de
toute surprise, soit de la part des mameloucks, soit de la part des
habitans.
Cependant, comme le voisinage d'Ibrahim-Bey était le plus dangereux,
le général de brigade Leclerc reçut l'ordre de partir du Caire le 15
thermidor, avec trois cents hommes de cavalerie, trois compagnies de
grenadiers, un bataillon et deux pièces d'artillerie légère, d'aller
prendre position à El-Hanka, et d'observer Ibrahim-Bey.
Le 16, il est attaqué par quatre mille mameloucks et Arabes, que
plusieurs décharges d'artillerie mettent en fuite.
La tranquillité du pays tenait à l'éloignement des mameloucks, et
surtout à celui d'Ibrahim-Bey. Bonaparte s'empresse donc de pourvoir
aux besoins les plus urgents, d'établir les bases les plus
essentielles de la nouvelle administration, et se dispose à marcher
contre Ibrahim-Bey en personne. Il laisse au Caire la division Bon, et
les hommes des autres divisions qui ont encore besoin de repos.
Le 20 thermidor, l'armée, composée des trois divisions Bon, Regnier et
Menou, part du Caire pour joindre Ibrahim-Bey, lui livrer bataille,
détruire son corps et le chasser de l'Égypte; elle se réunit à
l'avant-garde du général Leclerc, et couche le 22 à Belbéis.
Ibrahim-Bey n'avait pas cru prudent de l'attendre, et fuyait vers
Salêhiëh.
L'armée était à quelques lieues de ce village, lorsqu'on aperçut dans
le désert une caravane escortée par une troupe d'Arabes. La cavalerie
se porte aussitôt en avant, met les Arabes en fuite et arrête la
caravane: c'était celle de la Mecque. La plus grande partie de ceux
qui la composaient s'étaient réunis à Ibrahim-Bey, qui emmenait avec
lui une foule de marchands avec leurs marchandises: il avait consenti
que le reste prît la route du Caire sous l'escorte de quelques Arabes
payés par les marchands; mais à peine cette portion de la caravane
avait-elle été abandonnée par les mameloucks, que les Arabes, qui
devaient l'escorter et la protéger, pillèrent eux-mêmes toutes les
marchandises, sous prétexte que les marchands ne pouvaient éviter
d'être pillés par les Français. Il ne restait plus sous leur conduite
qu'environ six cents chameaux, chargés d'hommes, de femmes et
d'enfants, que Bonaparte fit conduire au Caire sous une escorte de
troupes françaises.
Dans presque tous les villages que l'armée traverse, on rencontre des
individus qui faisaient partie de la caravane et avaient pris la fuite;
Bonaparte les rassure, leur promet, sûreté et protection; et pour
leur prouver que les promesses des Français ne ressemblent en rien à
celles des Arabes, à peine est-il arrivé au village arabe de Goreid,
qu'il fait arrêter le cheik, et le met en présence d'un des principaux
marchands avec lesquels il avait traité de l'escorte qui les avait
pillés. Le cheik, menacé d'être fusillé, retrouve à l'instant la plus
grande partie des objets volés, et restitue aux marchands leurs femmes
et leurs esclaves.
L'armée continuait sa marche à grandes journées pour atteindre
Ibrahim-Bey. Le 24, à quatre heures de l'après-midi, l'avant-garde,
composée d'environ trois cents hommes de cavalerie, arrive en vue de
Salêhiëh. Au moment où la tête de l'avant-garde entrait dans le
village, Ibrahim-Bey surpris fuyait à la hâte, couvrant son
arrière-garde d'environ mille mameloucks.
L'infanterie française était encore à une lieue et demie de distance;
les chevaux étaient harassés de fatigue, des nuées d'Arabes couvraient
la plaine, attendant l'issue du combat pour tomber sur les vaincus. La
seule arrière-garde d'Ibrahim-Bey était trois fois plus nombreuse que
l'avant-garde des Français. Malgré l'infériorité du nombre, Bonaparte,
à la tête de cette avant-garde, poursuit Ibrahim dans le désert. Deux
cents braves, tant du 7e régiment de hussards, que du 22e de
chasseurs, et des guides à cheval, fondent avec impétuosité sur
l'arrière-garde des mameloucks, et s'ouvrent un passage à travers les
rangs; mais ce succès même augmente les dangers, ils se trouvent au
milieu d'une masse cinq fois plus nombreuse qu'eux. La valeur supplée
au nombre; ils combattent comme des lions et en désespérés; les
mameloucks, sans cesse repoussés, ne combattent plus qu'en s'éloignant
et pour protéger leur retraite. Ils abandonnent dans leur fuite deux
mauvaises pièces de canon et quelques chameaux. Mais Ibrahim-Bey
parvient à sauver avec lui ses équipages, dans lesquels étaient ses
femmes, celles de ses mameloucks, ses trésors et les plus riches
marchandises de la caravane. Il avait disparu, quand l'infanterie
française arriva au village de Salêhiëh, où elle prit position.
Ibrahim continua de fuir vers la Syrie; il avait pour neuf jours de
route, à travers le désert, avant d'y être rendu.
Cet avantage a coûté à la république une vingtaine de braves tués dans
les rangs ennemis. Parmi les officiers qui ont chargé à la tête de la
cavalerie, et soutenu par leur exemple la valeur du soldat, le chef de
brigade Destrées, qui a reçu plusieurs blessures graves,
l'adjudant-général Leturq, le chef de brigade Lassalle, les
aides-de-camp Duroc et Sulkousky, l'adjudant Arrighi, méritent d'être
distingués.
Bonaparte détermine avec le général Caffarelli, commandant le génie,
les fortifications nécessaires à la défense de Salêhiëh et de Belbéis.
La division Dugua reçoit ordre de se porter sur Damiette, pour en
prendre possession et soumettre le Delta. La division Regnier reste
en position à Salêhiëh, pour soumettre la province de Charkié, et
Bonaparte reprend avec le reste des troupes le chemin du Caire, où il
arrive le 27. Il reçoit sur la route la nouvelle et les détails du
combat naval d'Aboukir.
L'Égypte, pour être entièrement affranchie du despotisme des
mameloucks, n'offrait plus d'ennemi à combattre que Mourâd-Bey. Le
général Desaix reçoit l'ordre de se mettre en mouvement pour le
poursuivre. Les provinces de l'Égypte sont commandées par des généraux
français; les autorités civiles y sont organisées, et y remplacent le
gouvernement monstrueux qui la tyrannisait. Déjà Bonaparte peut
réaliser une partie de ses promesses, et prouver au pays qu'il vient
de soumettre, que les Français n'avaient en effet d'autres ennemis que
ses oppresseurs, d'autre ambition que celle d'être ses libérateurs.
L'ARMÉE MARCHE EN SYRIE.--AFFAIRE DE ÈL-A'RYCH.--BATAILLE DU MONT
THABOR.--PRISE DE GHAZAH ET DE JAFFA.
La conduite politique et militaire de Bonaparte depuis son entrée en
Égypte avait pour but de rendre à la civilisation et à leur antique
splendeur ces contrées jadis si florissantes. Mais en même temps qu'il
travaillait à l'affranchissement des peuples, et à l'expulsion de
leurs tyrans, il n'avait négligé aucune occasion de convaincre la
Porte du désir qu'avait la république française de conserver l'amitié
qui subsistait entre les deux puissances. La cour ottomane avait de
justes sujets de plaintes contre les beys d'Égypte, dont les révoltes
et les usurpations ne lui avaient laissé qu'une ombre de souveraineté
dans cette province. Les Français eux-mêmes en avaient reçu de
fréquents outrages. Punir les usurpateurs, c'était donc venger à la
fois la France, la Porte ottomane et l'Égypte.
Les établissements de commerce que Bonaparte voulait former, devaient
enrichir les habitans, faire de l'Égypte l'entrepôt du commerce de
l'Europe et de l'Asie, augmenter les revenus du grand-seigneur,
devenir pour la France et les puissances méridionales une source de
prospérité, et ruiner dans l'Inde le commerce des Anglais, contre
lesquels cette expédition était plus particulièrement dirigée.
La Porte, une fois éclairée sur le but de l'entrée des Français en
Égypte, et sur leurs projets ultérieurs, ne pouvait voir qu'avec
plaisir une expédition qui devait lui être si avantageuse. Dans cette
conviction, Bonaparte n'avait cessé de se conduire avec la Porte
ottomane comme envers l'amie et l'alliée fidèle de la France.
À la prise de Malte, il avait trouvé dans les cachots de l'ordre un
grand nombre d'esclaves turcs; ils furent aussitôt mis en liberté, et
renvoyés à Constantinople.
Depuis l'entrée des Français en Égypte, les agens de la Porte étaient
respectés; le pavillon turc flottait avec le pavillon français. Une
caravelle turque se trouvait dans le port d'Alexandrie, ainsi que
quelques bâtimens de commerce. Bonaparte assure le capitaine de la
protection et de l'amitié des Français. Cette caravelle reçoit un
ordre du grand-seigneur de quitter Alexandrie pour se rendre à
Constantinople; c'était l'époque où tous les bâtimens turcs ont
coutume de quitter l'Égypte. Bonaparte, après avoir fait accepter un
présent au capitaine de la caravelle, le chargea de prendre à son bord
le citoyen Beauchamp, porteur de dépêches pour la Porte ottomane.
Cet envoyé était chargé de protester de nouveau des dispositions
pacifiques et amicales du gouvernement français envers le
grand-seigneur; de faire connaître à la Porte les sujets de
mécontentement que Bonaparte avait contre Ahmed-Djezzar, pacha d'Acre,
et de déclarer que le châtiment qu'il lui réservait, s'il continuait à
se mal conduire, ne devait donner aucun ombrage, aucune inquiétude à
l'empire ottoman. Ce pacha, que ses cruautés avaient fait nommer
Djezzar (le boucher), était regardé comme un monstre de férocité par
les barbares les plus sanguinaires d'Orient.
Ibrahim-Bey, après l'affaire de Salêhiëh, s'était retiré avec mille
mameloucks et ses trésors vers Ghazah: il avait reçu de Djezzar le
plus favorable accueil. Non seulement ce pacha continuait d'accorder
asile et protection aux mameloucks, il menaçait encore les frontières
de l'Égypte par des dispositions hostiles. Bonaparte, qui voulait
éviter de donner le moindre ombrage à la Porte, dépêcha par mer à
Djezzar un officier chargé d'une lettre dans laquelle il assurait le
pacha que les Français désiraient conserver l'amitié du
grand-seigneur, et vivre en paix avec lui; mais il exigeait que
Djezzar éloignât Ibrahim-Bey et ses mameloucks, et ne leur accordât
aucun secours.
Le pacha n'avait fait aucune réponse à Bonaparte, il avait renvoyé
l'officier avec arrogance; les Français étaient mis aux fers à
Saint-Jean-d'Acre.
L'armée ne recevait aucune nouvelle d'Europe. Depuis le funeste combat
d'Aboukir, les ports de l'Égypte étaient bloqués par les Anglais.
Bonaparte n'avait aucun renseignement officiel sur les résultats de la
négociation que le directoire avait dû entamer avec la Porte ottomane,
relativement à l'expédition d'Égypte; mais tous les rapports de
l'intérieur annonçaient que le ministère anglais avait su profiter de
la victoire d'Aboukir pour entraîner la Porte dans son alliance et
celle de la Russie contre la république française. Bonaparte jugea
que, si la Porte cédait aux suggestions de ses ennemis naturels, il y
aurait une opération combinée contre l'Égypte, et qu'il serait attaqué
par mer et par la Syrie. Il n'y avait pas un moment à perdre pour
prendre un parti; Bonaparte se décide.
Marcher en Syrie, châtier Djezzar, détruire les préparatifs de
l'expédition contre l'Égypte, dans le cas où la Porte se serait unie
aux ennemis de la France; lui rendre, au contraire, la nomination du
pacha de Syrie, et son autorité primitive dans cette province, si elle
restait l'amie de la république; revenir en Égypte aussitôt après pour
battre l'expédition par mer; expédition qui, vu les obstacles
qu'opposait la saison, ne pouvait avoir lieu avant le mois de
messidor; tel est le plan auquel Bonaparte s'arrête, et qu'il va
exécuter.
Aussitôt après son retour au Caire, il avait envoyé contre l'armée de
Mourâd-Bey, qui se tenait dans la Haute-Égypte, le général Desaix et
sa division qui obtenait chaque jour de nouveaux succès.
Après avoir ainsi éloigné les ennemis, Bonaparte songe à organiser le
gouvernement des provinces de l'Égypte. Il établit un divan dans
chacune d'elles, et fait jouir le peuple de la plus belle prérogative
de la liberté, celle de concourir à l'élection de ses magistrats. Il
forme un système de guerre jusqu'alors inconnu contre les Arabes, qui
de tout temps ont désolé ces belles contrées. Il arrête une nouvelle
répartition d'impôts plus utile au fisc, et moins onéreuse au peuple;
il porte la plus sévère économie dans la partie administrative de
l'armée; il établit une compagnie de commerce dans la vue de faciliter
l'échange et la circulation de toutes les denrées. Il avait formé un
institut au Caire; il y établit une bibliothèque, et fait construire
un laboratoire de chimie. Un grand atelier est ouvert pour les arts
mécaniques. Déjà la fabrication du pain et celle des liqueurs
fermentées est perfectionnée; on épure le salpêtre, on construit de
nouvelles machines hydrauliques.
Pendant que Bonaparte semblait recréer la ville du Caire, des savans
voyageaient par son ordre dans l'intérieur de l'Égypte, et y faisaient
les reconnaissances, les découvertes les plus importantes pour la
géographie, l'histoire et la physique.
Le général Andréossy avait reçu l'ordre de soumettre le lac Menzalëh,
les bouches Pélusiaques, et d'en faire la reconnaissance, tant sous le
rapport militaire que sous le rapport des sciences.
Il sonde, le 2 vendémiaire, la rade de Damiette, de Bougafic et du
camp Bougan, ainsi que l'embouchure du Nil, afin de déterminer les
passes du Boghaz et la forme de la baie. Il part de Damiette le 11 à
deux heures du matin, avec deux cents hommes et quinze djermes
conduites par des reis du Nil. Trois de ces djermes sont armées d'un
canon. Il passe le Boghaz à sept heures, longe la côte et prend
position, à trois heures après midi, à la bouche de Bibëh, où il fait
les mêmes opérations qu'à l'embouchure du Nil. Le 12, il pénètre dans
le lac jusqu'à cinq lieues; il voulait gagner Matariëh, mais les reis,
intimidés par l'apparition subite d'environ cent trente djermes
chargées d'Arabes embarqués à Matariëh, le conduisent vers Menzalëh.
Tombé sous le vent, il est attaqué et poursuivi; mais, malgré la
supériorité du nombre, l'ennemi est obligé de se retirer avec perte.
Il se rejette alors sur Damiette, et mouille devant Minié à neuf
heures du soir. La nuit du 14 au 15, il est attaqué avec plus
d'acharnement, et pas avec plus de succès. Le 16, il se porte sur
Mensalëh, et le 17 sur les îles de Matariëh.
Il mouille, le 20, à l'île de Tourna, le 24 à celle de Tumis, le 25 à
la bouche d'Omm-Faredje, et il arrive, le 28, sur les ruines de Tinëh,
de Peluse, de Farouna; il part le 29, et se dirige sur le canal de
Moëz où il pénètre; le 30, il visite San et relève Salêhiëh, prend des
renseignemens précis sur le canal de ce nom, et repart le même jour
pour Menzalëh et Damiette, où il arrive le 2 brumaire, après avoir
terminé la reconnaissance, les sondes, la carte du lac, pour la
construction de laquelle il avait fait mesurer à la chaîne une étendue
de plus de quarante-cinq mille toises.
Le général Andréossy, revenu au Caire, repart aussitôt avec le citoyen
Berthollet pour reconnaître les lacs de natron. Il se rend, escorté de
quatre-vingts hommes, à Terranëh, d'où il part dans la nuit du 3 au 4.
Après quatorze heures de marche, il arrive aux lacs Natron, situés
dans une vallée qui a plus de deux lieues de large, et dont la
direction est de quarante-quatre degrés ouest. Ces lacs comprennent
une étendue d'environ six lieues. Trois couvens cophtes, dont un
isolé, sont situés dans la vallée, vers le sommet de la pointe opposée
à Terranëh.
Le 4, il visite les lacs, et se rend au _fleuve sans eau_. C'est une
grande vallée encombrée de sables, adjacente à celle des natrons, et
dont le bassin a près de trois lieues d'un bord à l'autre. Il y trouve
de grands corps d'arbres entièrement pétrifiés; le même jour il va
bivouaquer au quatrième couvent qui est dans la direction d'Ouardan;
dans la vallée du lac de Natron, on rencontre quelques sources de très
bonne eau. Le natron y est d'une bonne qualité, et peut faire une
branche de commerce très importante.
Tous les savans qui ont accompagné Bonaparte sont occupés à des
travaux analogues à leurs talens et à leurs connaissances. Nouet et
Méchain déterminent la latitude d'Alexandrie, celle du Caire, de
Salêhiëh, de Damiette et de Suez.
Lefèvre et Malus font la reconnaissance du canal de Moëz; le premier
avait accompagné, avec Bouchard, le général Andréossy dans la
reconnaissance du lac Menzalëh.
Peyre et Girard font le plan d'Alexandrie; Lanorey fait la
reconnaissance d'Abou-Menedgé; il est, de plus, chargé de diriger les
travaux du canal d'Alexandrie.
Geoffroy examine les animaux du lac Menzalëh et les poissons du Nil;
Delisle, les plantes qui se trouvent dans la Basse-Égypte.
Arnolet et Champy fils sont chargés d'observer les minéraux de la mer
Rouge, et d'y faire des reconnaissances.
Girard est chargé d'un travail sur tous les canaux de la Haute-Égypte.
Denon voyage dans le Faïoum et dans la Haute-Égypte pour en dessiner
les monumens. La passion des sciences et des arts lui fait surmonter
tous les obstacles, et braver des périls et des fatigues sans nombre.
Conté dirige l'atelier destiné aux arts mécaniques; il fait construire
des moulins à vent, et une infinité de machines inconnues en Égypte.
Savigny fait une collection des insectes du désert et de la Syrie.
Beauchamp et Nouet dressent un almanach contenant cinq calendriers,
celui de la république française et ceux des Églises romaine, grecque,
cophte et musulmane.
Costaz rédige un journal; Fourrier, secrétaire de l'Institut, est
commissaire près le divan.
Berthollet et Monge sont à la tête de tous ces travaux, de toutes ces
entreprises; on les retrouve partout où il se forme des établissemens
utiles, où il se fait des découvertes importantes.
Tandis qu'on fait les préparatifs de l'expédition de Syrie, Bonaparte
s'associe aux travaux des savans, et assiste exactement aux séances
de l'Institut, où chacun d'eux rend compte de ses opérations. Il veut
aller visiter lui-même l'isthme de Suez, et résoudre l'un des
problèmes les plus importans et les plus obscurs de l'histoire; il se
disposait à cet intéressant voyage, lorsqu'un événement fâcheux et
inattendu le força d'ajourner ses projets.
La plus grande tranquillité n'avait cessé de régner dans la ville du
Caire; les notables de toutes les provinces délibéraient avec calme,
et d'après les propositions des commissaires français Monge et
Berthollet, sur l'organisation définitive des divans, sur les lois
civiles et criminelles, sur l'établissement et la répartition des
impôts, et sur divers objets d'administration et de police générale.
Tout à coup des indices d'une sédition prochaine se manifestent. Le 30
vendémiaire, à la pointe du jour, des rassemblemens se forment dans
divers quartiers de la ville, et surtout à la grande mosquée. Le
général Dupuy, commandant la place, s'avance à la tête d'une faible
escorte pour les dissiper; il est assassiné, avec plusieurs officiers
et quelques dragons, au milieu de l'un de ces attroupemens. La
sédition devient aussitôt générale; tous les Français que les révoltés
rencontrent sont égorgés; les Arabes se montrent aux portes de la
ville.
La générale est battue; les Français s'arment et se forment en
colonnes mobiles; ils marchent contre les rebelles avec plusieurs
pièces de canon. Ceux-ci se retranchent dans leurs mosquées, d'où ils
font un feu violent. Les mosquées sont aussitôt enfoncées; un combat
terrible s'engage entre les assiégeans et les assiégés; l'indignation
et la vengeance doublent la force et l'intrépidité des Français. Des
batteries placées sur différentes hauteurs, et le canon de la
citadelle, tirent sur la ville; le quartier des rebelles et de la
grande mosquée sont incendiés.
Les chérifs et les principaux du Caire viennent enfin implorer la
générosité des vainqueurs et la clémence de Bonaparte; un pardon
général est aussitôt accordé à la ville, et le 2 brumaire l'ordre est
entièrement rétabli. Mais, pour prévenir dans la suite de pareils
excès, la place est mise dans un tel état de défense, qu'un seul
bataillon suffit pour la mettre à l'abri des mouvemens séditieux d'une
population nombreuse. Des mesures sont prises aussi pour la garantir à
l'extérieur contre toute entreprise de la part des Arabes.
Bonaparte, après avoir imprimé à tout le pays la terreur de ses armes,
continue de suivre ses plans d'administration intérieure, sans oublier
ce qu'il doit à l'intérêt des sciences, du commerce et des arts.
Le général Bon reçoit ordre de traverser le désert à la tête de quinze
cents hommes, et avec deux pièces de canon, et de marcher vers Suez,
où il entre le 17 brumaire.
Bonaparte, accompagné d'une partie de son état-major, des membres de
l'Institut, Monge, Berthollet, Costaz, de Bourrienne, et d'un corps de
cavalerie, part lui-même du Caire le 4 nivôse, et va camper à
Birket-êl-Hadj, ou lac des Pèlerins; le 5, il bivouaque à dix lieues
dans le désert; le 6, il arrive à Suez; le 7, il reconnaît la côte et
la ville, et ordonne les ouvrages et les fortifications qu'il juge
nécessaires à sa défense.
Le 8, il passe la mer Rouge près de Suez, à un gué qui n'est
praticable qu'à la marée basse. Il se rend aux Fontaines de Moïse,
situées en Asie, à trois lieues et demie de Suez. Cinq sources forment
ces fontaines qui s'échappent en bouillonnant du sommet de petits
monticules de sable; l'eau en est douce et un peu saumâtre. On y
trouve les vestiges d'un petit aqueduc moderne qui conduisait cette
eau à des citernes creusées sur le bord de la mer, dont les fontaines
sont éloignées de trois quarts de lieue.
Bonaparte retourne le soir même à Suez; mais la mer étant haute, il
est forcé de remonter la pointe de la mer Rouge. Le guide le perd dans
les marais, et il ne parvient à en sortir qu'avec la plus grande
peine, ayant de l'eau jusqu'à la ceinture.
Les magasins de Suez indiquent assez que cette ville a été l'entrepôt
d'un commerce considérable; les barques seules peuvent maintenant
arriver au port; mais des frégates peuvent mouiller auprès d'une
pointe de sable qui s'avance à une demi-lieue dans la mer. Cette
pointe est découverte à la marée basse, et il serait possible d'y
construire une batterie qui protégerait le mouillage et défendrait la
rade.
Bonaparte encourage le commerce par plusieurs établissemens utiles; il
le rassure contre les exactions auxquelles le livraient et les
mameloucks et les pachas. Une nouvelle douane, dont les droits sont
moins forts que ceux de l'ancienne, remplace celle qui existait avant
son arrivée. Il prend des mesures pour assurer et garantir le
transport de Suez au Caire et à Belbéis; enfin ses dispositions sont
telles, qu'elles doivent dans peu de temps rendre à Suez son antique
splendeur.
Quatre bâtimens de Djedda arrivent dans cette ville pendant le séjour
qu'y fait Bonaparte. Les Arabes de Tor viennent aussi demander
l'amitié des Français. Bonaparte quitte Suez le 10 nivôse, côtoyant la
mer Rouge au nord. À deux lieues et demie de cette ville, il trouve
les restes de l'entrée du canal de Suez; il le suit pendant quatre
lieues. Le même jour, il couche au fort d'Adgeroud; le 11, à dix
lieues dans le désert; et le 12 à Belbéis. Le 14, il se porte dans
l'oasis d'Houareb, où il retrouve les vestiges du canal de Suez, à son
entrée sur les terres cultivées et arrosées de l'Égypte.
Il le suit l'espace de plusieurs lieues, et, satisfait de cette double
reconnaissance, il donne ordre au citoyen Peyre, ingénieur, de se
rendre à Suez, et d'en partir avec une escorte suffisante pour lever
géométriquement et niveler tout le cours du canal, opération qui va
résoudre enfin le problème de l'existence d'un des plus grands et des
plus importans travaux du monde. De retour à Suez, Bonaparte apprend
que Djezzar, pacha de Syrie, s'était emparé du fort de El-A'rych, qui
défendait les frontières de l'Égypte. Ce fort, situé à deux journées
de Cathié, et à dix lieues dans le désert, était même occupé par
l'avant-garde du pacha. Ces mouvemens hostiles ne laissaient aucun
doute sur les intentions de Djezzar et de la Porte, qui venait de
déclarer la guerre à la France.
Certain d'une attaque, il ne restait plus à Bonaparte d'autre parti à
prendre que celui de déconcerter les plans de ses nouveaux ennemis en
les prévenant. Il quitte Suez sur-le-champ pour se rendre au Caire. Il
passe par Salêhiëh, où se trouvaient les troupes destinées à former
l'avant-garde de l'expédition de Syrie: il met cette avant-garde en
mouvement, et continue sa route vers le Caire, marchant jour et nuit.
Aussitôt qu'il y est rendu, il réunit l'armée qui doit le suivre.
Elle est composée de la division du général Kléber, qui a sous ses
ordres les généraux Verdier et Junot, d'une partie des deux
demi-brigades d'infanterie légère, et des 25e et 75e de ligne;
De la division du général Regnier, ayant sous ses ordres le général
Lagrange, la 9e et la 95e demi-brigade de ligne;
De celle du général Lannes, ayant sous ses ordres les généraux Vaud,
Robin et Rambeau, avec une partie de la 22e demi-brigade d'infanterie
légère, des 13e et 69e de ligne;
De celle du général Bon, ayant sous ses ordres les généraux Rampon,
Vial, et une partie des 4e demi-brigade d'infanterie légère, 18e et
32e demi-brigades de ligne;
De celle du général Murat, avec neuf cents hommes de cavalerie et
quatre pièces de 4.
Le général Dommartin commande l'artillerie, et le général Caffarelli
le génie.
Le parc d'artillerie est composé de quatre pièces de 12, trois de 8,
cinq obusiers, et trois mortiers de cinq pouces.
L'artillerie de chaque division est composée de deux pièces de 8, deux
obusiers de six pouces: ces différens corps forment une armée
d'environ dix mille hommes.
La 19e demi-brigade, les 3e bataillons des demi-brigades de
l'expédition de Syrie, la Légion nautique, les dépôts du corps de
cavalerie, la Légion maltaise, sont répartis dans les villes
d'Alexandrie, de Damiette et du Caire, pour les garnisons et les
colonnes mobiles destinées à protéger contre les Arabes, et à retenir
dans l'obéissance les provinces de la Basse-Égypte.
Le général Desaix continuait d'occuper la Haute-Égypte avec sa
division.
Le commandement de la province du Caire est remis entre les mains du
général Dugua; les autres sont confiés aux généraux Belliard, Lanusse,
Zayoncheck, Fugières, Leclerc, et à l'adjudant-général Almeyras. Le
citoyen Poussielgue, administrateur-général des finances, reste au
Caire; le payeur-général de l'armée, nommé Estève, jeune homme
recommandable sous tous les rapports, suit l'expédition.
Le commandement d'Alexandrie était très important. Il ne pouvait être
confié qu'à un officier actif, qui réunit les connaissances de
l'artillerie à celles du génie et des autres parties militaires. Cette
place, par l'éloignement du général en chef, devenait presque
indépendante sous les rapports militaires et administratifs. Les
Anglais étaient en présence, et des symptômes de peste commençaient à
s'y manifester. Le choix du général en chef tomba sur le général de
brigade Marmont.
Bonaparte ordonne à l'adjudant-général Almeyras, qu'il charge du
commandement de Damiette, de presser les travaux des fortifications,
et de faire embarquer des vivres et des munitions pour l'armée de
Syrie, en profitant de la navigation du lac Menzalëh et du port de
Tinëh, d'où l'on devait les transporter dans les magasins établis à
Cathiëh, à cinq heures de marche.
L'armée avait besoin de quelques pièces de siége pour battre la place
d'Acre, en cas de résistance. Les difficultés du désert en rendaient
le transport impraticable par terre. Les charger sur quelques frégates
mouillées dans la rade d'Alexandrie, et braver la croisière anglaise,
était un projet audacieux sans doute; mais sans audace marche-t-on à
la victoire?
Bonaparte ordonne au contre-amiral Pérée, d'embarquer à Alexandrie
l'artillerie de siége dont il avait besoin, d'appareiller avec _la
Junon_, _la Courageuse_ et _l'Alceste_, de croiser devant Jaffa et de
se mettre en communication avec l'armée. Il calcule et détermine
l'époque à laquelle il doit arriver.
On rassemble au Caire, en toute diligence, les mulets et les chameaux
qui doivent transporter le parc d'artillerie, les vivres, les
munitions, et tout ce qui est nécessaire à une armée qui traverse le
désert.
Le général Kléber reçoit l'ordre de s'embarquer avec sa division, à
Damiette. Les Français s'étaient rendus maîtres de la navigation du
lac Menzalëh. Bonaparte ordonne à Kléber de se rendre par ce lac à
Tinëh et de là à Cathiëh, de manière à y arriver le 16 pluviôse.
Le général Regnier était parti de Belbéis, avec son état-major, le 4
pluviôse, pour se rendre à Salêhiëh, qu'il avait quitté le 14, afin
d'arriver le 16 à Cathiëh où il rejoint son avant-garde; il en part le
18 et prend la route de El-A'rych. Ce village et le fort étaient
occupés par deux mille hommes de troupes du pacha d'Acre.
Le général Lagrange, avec deux bataillons de la 85e demi-brigade, un
bataillon de la 75e et deux pièces de canon, formait l'avant-garde du
général Regnier. Le 20 pluviôse, il aperçoit, en approchant des
fontaines de Massoudiac, un parti de marmeloucks auxquels ses
tirailleurs donnent la chasse. Il arrive le soir au bois de palmiers
près de la mer, en avant de El-A'rych. Le 21, il se porte avec
rapidité sur les montagnes de sable qui dominent El-A'rych; il y prend
position et y place son artillerie.
Le général Regnier fait battre la charge; à l'instant l'avant-garde se
précipite de droite et de gauche sur le village, que Regnier attaquait
de front. Malgré la position favorable de l'ennemi dans ce village,
situé sur un amphithéâtre, bâti en maisons de pierres crénelées et
soutenu par le fort; malgré la vivacité du feu et la résistance la
plus opiniâtre, le village est enlevé à la baïonnette; l'ennemi se
retire dans le fort et barricade les portes avec tant de
précipitation, qu'il abandonne environ trois cents hommes qui sont
tués ou faits prisonniers.
Dès le soir, le blocus du fort de El-A'rych est formé par le général
Regnier. Ce jour-là même, on avait signalé, sur la route de Ghazah, un
corps de cavalerie et d'infanterie qui escortait un convoi destiné à
l'approvisionnement de El-A'rych. Ce renfort s'augmente et se grossit
jusqu'au 25, où l'ennemi, devenu audacieux par la supériorité que lui
donne sa cavalerie, vient camper à une demi-lieue de El-A'rych, sur un
plateau couvert d'un ravin très escarpé, position dans laquelle il se
croit inexpugnable.
Cependant le général Kléber arrive avec quelques troupes de sa
division. Dans la nuit du 26 au 27, une partie de la division Regnier
tourne le ravin qui couvrait le camp des mameloucks; elle se précipite
dans le camp dont elle est bientôt maîtresse, et tout ce qui ne peut
échapper par une prompte fuite est tué ou fait prisonnier. Une
multitude de chameaux et de chevaux, des provisions de bouche et de
guerre, et tous les équipages des mameloucks tombent au pouvoir des
vainqueurs. Deux beys et quelques kiachefs sont tués sur le champ de
bataille. C'est le surlendemain de cette glorieuse journée que
Bonaparte paraît devant El-A'rych.
Il était encore le 21 au Caire, lorsqu'il reçut un exprès
d'Alexandrie, qui lui annonça que le 15, la croisière anglaise,
renforcée de quelques bâtimens, bombardait le port et la ville. Il
juge aussitôt que ce bombardement ne peut avoir d'autre but que de le
détourner de son expédition de Syrie, dont le mouvement commencé avait
déjà alarmé les Anglais et le pacha d'Acre. Il laisse donc les Anglais
continuer leur bombardement, qui n'a d'autre effet que de couler
quelques bâtimens de transport, et part le 22 du Caire, avec son
état-major, pour aller coucher à Belbéis. Le 23, il couche à Coreid;
le 24 à Salêhiëh; le 25 à Kantara, dans le désert; le 26 à Cathiëh; le
27 au puits de Bir-êl-Ayoub; le 28 au puits de Massoudiac; et le 29,
enfin, à El-A'rych, où se réunissent en même temps les divisions Bon
et Lannes et le parc de l'expédition.
Le général Regnier avait fait tirer contre le fort quelques coups de
canon, et commencer des boyaux d'approche; mais n'ayant pas assez de
munitions pour battre en brèche, il avait sommé le commandant du fort
et resserré le blocus; il avait aussi fait pousser une mine sous l'une
des tours; elle fut éventée par l'ennemi.
Le 30 pluviôse, l'armée prend position devant El-A'rych, sur les
monticules de sable, entre le village et la mer. Bonaparte fait
canonner une des tours du château, et dès que la brèche est commencée,
il somme la place de se rendre.
La garnison était composée d'Arnautes, de Maugrabins, tous barbares
sans chefs, ne connaissant aucun des usages, aucun des principes
professés dans la guerre par les nations policées. Il s'établit une
correspondance également bizarre et curieuse, et qui seule suffirait
pour peindre les barbares.
Bonaparte, qui avait le plus grand intérêt à ménager son armée et ses
munitions, se prête patiemment à la bizarrerie de leurs procédés; il
diffère l'assaut. On continue à parlementer et à tirer successivement.
Enfin, le 2 ventôse, la garnison, forte de seize cents hommes, se
rend, et met bas les armes, sous la condition de se retirer à Bagdad
par le désert. Une partie des Maugrabins prend du service dans l'armée
française. On trouve dans le fort environ deux cent cinquante chevaux,
deux pièces d'artillerie démontées, et des vivres pour plusieurs
jours. Le 3, Bonaparte fait partir pour le Caire les drapeaux enlevés
à l'ennemi, et les mameloucks faits prisonniers.
Le 4 ventôse, le général Kléber, à la tête de sa division et de la
cavalerie, part de El-A'rych, pour se porter sur Kan-Jounes, premier
village qu'on trouve dans la Palestine en sortant du désert.
Le 5, le quartier-général quitte aussi El-A'rych, avec la même
destination. Il arrive jusque sur les hauteurs de Kan-Jounes sans
avoir de nouvelles de la division Kléber. Le général en chef pousse
quelques hommes de son escorte dans le village; les Français n'y
avaient point encore paru; quelques mameloucks qui s'y trouvent
prennent la fuite, et se retirent au camp d'Abdalla-Pacha, qu'on
aperçoit à une lieue de là, sur la route de Ghazah.
Bonaparte n'avait qu'un simple piquet pour escorte. Convaincu que la
division Kléber s'est égarée, il se retire sur Santon, trois lieues en
avant de Kan-Jounes, dans le désert. Il y trouve l'avant-garde de la
cavalerie. Les guides avaient égaré la division Kléber dans le désert;
mais ce général ayant arrêté quelques Arabes, les avait forcés de le
remettre dans la route dont il s'était éloigné d'une journée de
chemin. La division arrive le 6, à huit heures du matin, après
quarante-huit heures de la marche la plus pénible, sans avoir pu se
procurer une goutte d'eau.
Les divisions Bon et Lannes, qui avaient suivi ses traces, s'égarent
également une partie du chemin; ces trois divisions, qui, d'après les
ordres, n'auraient dû arriver que successivement, se réunissent
presque en même temps au Santon. Les puits sont bientôt à sec. On
creuse avec peine pour obtenir un peu d'eau; l'armée, qu'une soif
ardente dévore, ne peut obtenir qu'un léger soulagement à ses
souffrances et à ses besoins.
La division Regnier était restée à El-A'rych, avec l'ordre d'y
attendre que tous les prisonniers de guerre l'eussent évacué, que le
fort, qui était la clef de l'Égypte, fût mis dans un état de défense
respectable, et que le parc d'artillerie fût en marche. Elle devait
former l'arrière-garde de l'armée à deux journées de distance.
Le 6 ventôse, le quartier-général et l'armée marchent sur Kan-Jounes.
À une lieue en avant de ce village, on voit sur la route quelques
colonnes de granit, et quelques morceaux de marbre épars qu'on
pourrait prendre d'abord pour les débris d'un ancien monument; mais
comme à quelques toises de là on trouve le puits de Reffa, d'une belle
construction, et qui donne de l'eau en grande abondance, il est
naturel de penser que ces ruines sont les restes d'un ker-van-serai,
où s'arrêtaient les caravanes, pour faire de l'eau à l'entrée du
désert qui sépare la Syrie de l'Égypte.
L'armée venait de traverser soixante lieues du désert le plus aride,
car les habitations de Cathiëh et de El-A'rych ne présentent que des
huttes de terre, et quelques palmiers près des puits. Elle trouva une
véritable jouissance à son entrée dans les plaines de Ghazah, et à
l'aspect des montagnes de la Syrie.
À l'approche de l'armée, Abdalla, qui était campé avec les mameloucks
et son infanterie, à une lieue de Kan-Jounes, avait levé son camp, et
s'était replié sur Ghazah.
Le 7, l'armée part de Kan-Jounes, et marche sur Ghazah. À deux lieues
de cette ville, on aperçoit un corps de cavalerie qui occupait la
hauteur.
Bonaparte dispose en carré chacune des divisions. Celle du général
Kléber forme la gauche, et se dirige sur Ghazah, à la droite de
l'ennemi; le général Bon occupe le centre, et marche vers son front;
la colonne de droite est formée par la division Lannes, qui se dirige
sur les hauteurs, et tourne les positions qu'occupait Abdalla; le
général Murat, ayant sous ses ordres la cavalerie et six pièces de
canon, marchait en avant de l'infanterie, et se disposait à charger
l'ennemi.
À son approche, la cavalerie d'Abdalla fait plusieurs mouvemens qui
annoncent de l'indécision dans ses desseins. Elle s'ébranle, et paraît
vouloir charger; mais bientôt elle rétrograde, et se retire au galop
pour prendre une nouvelle position. Le général Murat pousse des partis
et fait manoeuvrer la cavalerie, pour engager les Turcs à le charger
ou à attendre la charge; mais bientôt ils se replient à mesure qu'il
avance, et à la nuit ils avaient entièrement disparu; la division
Kléber avait coupé quelques uns de leurs tirailleurs, et en avait tué
une vingtaine.
L'armée se trouvait à une lieue au-delà de Ghazah; elle prend position
sur les hauteurs qui dominent la place, et le quartier-général campe
près de cette ville.
Le fort de Ghazah est de forme circulaire, du diamètre d'environ
quarante toises, et flanqué de tours. Il renfermait seize milliers de
poudre, une grande quantité de cartouches, des munitions de guerre, et
quelques pièces de canon. On trouva en outre dans la ville cent mille
rations de biscuit, du riz, des tentes et une grande quantité d'orge.
Les habitans avaient envoyé des députés au-devant des Français; ils
sont traités en amis. L'armée séjourne le 8 et le 9 dans la ville.
Bonaparte consacre ces deux jours à l'organisation civile et militaire
de la place et du pays: il forme un divan composé de plusieurs Turcs
habitans de la ville, et part, le 10 ventôse, pour Jaffa, où l'ennemi
rassemblait ses forces.
Les convois de vivres et de munitions expédiés des magasins de
Cathiëh, n'avaient pu suivre la marche de l'armée. Ils étaient
arriérés de plusieurs jours de marche, mais les magasins que l'ennemi
avait abandonnés à Ghazah mirent l'armée en état de ne pas souffrir de
ce retard.
Le désert qui conduit de Ghazah à Jaffa est une plaine immense,
couverte de monticules de sable mouvant, que la cavalerie ne parvient
à franchir qu'avec beaucoup de difficultés. Les chameaux s'y traînent
lentement et péniblement; on est contraint, l'espace d'environ trois
lieues, de tripler les attelages de l'artillerie.
L'armée couche le 11 à Ezdoud, et le 12 à Ramlëh, village habité en
grande partie par des chrétiens: elle y trouve des magasins de
biscuit, que l'ennemi n'avait pas eu le temps d'évacuer; on en trouve
également au village de Lida. Des hordes d'Arabes rôdaient autour de
ces villages pour les piller; des partis les repoussent et les mettent
en déroute. Le 13 ventôse, l'avant-garde, formée par la division
Kléber, arrive devant Jaffa. À son approche, l'ennemi se retire dans
l'intérieur de la place, et canonne les éclaireurs. Les autres
divisions et la cavalerie arrivent quelques heures après.
La cavalerie et la division Kléber ont ordre de couvrir le siége de
Jaffa, en prenant position sur la rivière de Lahoya, à deux lieues
environ sur la route d'Acre. Les divisions Bon et Lannes forment
l'investissement de la ville.
Le 14, on fait la reconnaissance de la place. Jaffa est entouré d'une
muraille sans fossés, flanquée de bonnes tours avec du canon. Deux
forts défendent le port et la rade; la place paraissait bien armée. On
décide le front de l'attaque au sud de la ville, contre les parties
les plus élevées et les plus fortes.
Dans la nuit du 14 au 15, la tranchée est ouverte; on établit une
batterie de brèche et deux contre-batteries sur la tour carrée, la
plus dominante du front d'attaque. On construit une batterie au nord
de la place, afin d'établir une diversion.
Les journées du 15 et du 16 sont employées à avancer et perfectionner
les travaux. L'ennemi fait deux sorties; il est repoussé
vigoureusement et avec perte dans la place; les batteries commencent
enfin leur feu.
Le 16, à la pointe du jour, on commence à canonner la place. La brèche
est jugée praticable à quatre heures du soir. L'assaut est ordonné.
Les carabiniers de la 22e demi-brigade d'infanterie légère s'élancent
à la brèche; l'adjudant-général Rambaud, l'adjudant Netherwood,
l'officier de génie Vernois sont à leur tête; ils ont avec eux des
ouvriers du génie et de l'artillerie. Les chasseurs suivent les
éclaireurs. Ils gravissent la brèche sous le feu de quelques batteries
de flanc qu'on n'avait pu éteindre. Ils parviennent, après des
prodiges de valeur, à se loger dans la tour carrée. Le chef de brigade
de la 22e, le citoyen Lejeune, officier très distingué, est tué sur la
brèche. L'ennemi fait à plusieurs reprises les plus grands efforts
pour repousser la 22e demi-brigade; mais elle est soutenue par la
division Lannes, et par l'artillerie des batteries qui mitraillent
l'ennemi dans la ville, en suivant les progrès des assiégeans.
La division Lannes gagne de toit en toit, de rue en rue; bientôt elle
a escaladé et pris les deux forts. L'aide-de-camp Duroc se distingue
par son intrépidité.
La division Bon, qui avait été chargée des fausses attaques, pénètre
dans la ville; elle est sur le port. La garnison poursuivie se défend
avec acharnement, et refuse de poser les armes; elle est passée au fil
de l'épée. Elle était composée de douze cents canonniers turcs et de
deux mille cinq cents Maugrabins ou Arnautes. Trois cents Égyptiens
qui s'étaient rendus, sont renvoyés au sein de leurs familles. La
perte de l'armée française est d'environ trente hommes tués et deux
cents blessés.
Bonaparte, maître de la ville et des forts, ordonne qu'on épargne les
habitans. Le général Robin prend le commandement, et parvient à
arrêter les désordres qui suivent ordinairement un assaut, surtout
quand il est soutenu par des barbares qui ne connaissent aucun des
usages militaires des nations policées. Les habitans sont protégés;
et, le 17, chacun était rentré dans son habitation.
On trouve dans la place quarante pièces de canon ou obusiers de seize,
formant l'équipage de campagne envoyé à Djezzar par le grand-seigneur,
et une vingtaine de pièces de rempart, tant en fer qu'en bronze; il y
avait dans le port environ quinze petits bâtimens de commerce.
Le général en chef donne les ordres nécessaires pour mettre la place
et le port en état de défense, et pour établir dans la ville un
hôpital et des magasins; il y forme un divan composé des Turcs les
plus notables du pays, et expédie, avec l'heureuse nouvelle de la
reddition de cette place, l'ordre au contre-amiral Pérée de sortir
d'Alexandrie avec les trois frégates, et de se rendre à Jaffa. Cette
place allait devenir le port et l'entrepôt de tout ce qu'on devait
recevoir de Damiette et d'Alexandrie; elle pouvait être exposée à des
descentes et à des incursions. Bonaparte en confie le commandement à
l'adjudant-général Gresier, militaire également distingué par ses
talens et sa bravoure. Il est mort de la peste.
Le général Regnier était arrivé à Rombih le 19 ventôse. Il y reçoit
l'ordre de se rendre à Jaffa, d'y prendre position avec sa division,
de donner des escortes aux convois, et de rejoindre ensuite l'armée.
La division Kléber était campée à Misky, en avant de la position
qu'elle avait occupée pour couvrir le siége de Jaffa; le 24, les
divisions Bon, Lannes et le quartier-général partent de Jaffa, et
rejoignent à Misky l'avant-garde. Le 25, l'armée marche sur Zeta. À
midi, l'avant-garde a connaissance d'un corps de cavalerie ennemie.
Abdalla-Pacha avait pris position, avec deux mille chevaux, sur les
hauteurs de Korsoum, ayant à sa gauche un corps de dix mille Turcs qui
occupaient la montagne. Le projet du pacha était d'arrêter l'armée, en
prenant position sur son flanc, de la déterminer à s'engager dans les
montagnes de Naplouze, et de retarder ainsi sa marche sur la ville
d'Acre.
Les divisions Kléber et Bon se forment en carré, et marchent sur la
cavalerie ennemie qui évite le combat. La division Lannes reçoit
l'ordre de se porter sur la droite d'Abdalla, de manière à le couper
et à le contraindre de se retirer sous Acre ou Damas, sans s'engager
elle-même dans les montagnes.
Cette division se laisse emporter par son ardeur; et, suivant au
milieu des rochers l'ennemi qui se retire, elle attaque les
Naplouzains, qu'elle met en déroute. L'infanterie légère se met à leur
poursuite, et s'élance beaucoup trop en avant; le général en chef est
obligé de lui réitérer plusieurs fois l'ordre de se replier, et de
cesser un combat engagé sans aucun but; elle obéit enfin et cesse de
poursuivre l'ennemi. Les Naplouzains prennent ce mouvement rétrograde
pour une fuite, et poursuivent à leur tour l'infanterie légère, qu'ils
fusillent avec avantage au milieu des rochers qu'ils connaissent. La
division soutient les chasseurs, et tâche d'attirer les Naplouzains
dans la plaine; mais ils s'arrêtent au débouché des montagnes. Cette
affaire a coûté quatre cents hommes à l'ennemi; les Français ont eu
quinze hommes tués et trente blessés.
Le 25, l'armée et le quartier-général bivouaquent à la tour de Zeta, à
une lieue de Korsoum; le 26, à Sabarin, au débouché des gorges du mont
Carmel, sur la plaine d'Acre. La division Kléber se porte sur Caïffa,
que l'ennemi abandonne à son approche; on y trouve environ vingt mille
rations de biscuit et autant de riz.
Caïffa est fermé de bonnes murailles flanquées de tours. Un château
défend la rade et le port. Une tour, avec embrasures et créneaux,
domine la ville à cent cinquante toises; elle-même, elle est dominée
par le mont Carmel. Le port de Caïffa aurait été d'une grande utilité
pour l'armée française, si, en l'évacuant, l'ennemi n'eût emmené avec
lui l'artillerie et les munitions du fort. On laisse une garnison
dans le château, et, le 27, on marche sur Saint-Jean-d'Acre. Les
chemins étaient très mauvais, le temps très brumeux; l'armée n'arrive
que très tard à l'embouchure de la rivière d'Acre, qui coule, à quinze
cents toises de la place, dans un fond marécageux. Ce passage était
d'autant plus dangereux à tenter de nuit, que l'ennemi avait fait
paraître sur la rive opposée des tirailleurs d'infanterie et de
cavalerie. Cependant le général Andréossy fut chargé de reconnaître
les gués. Il passa avec le second bataillon de la 4e d'infanterie
légère, et s'empara, à l'entrée de la nuit, de la hauteur du camp
retranché. Le chef de brigade Bessières, avec une partie des guides et
deux pièces d'artillerie, prit position entre le plateau et la rivière
de Saint-Jean-d'Acre.
On travaille pendant la nuit à un pont sur lequel toute l'armée passe
la rivière, le 28, à la pointe du jour. Bonaparte se porte aussitôt
sur une hauteur qui domine Saint-Jean-d'Acre, à mille toises de
distance. L'ennemi tenait encore en dehors de la place, dans les
jardins dont elle est entourée; Bonaparte le fait attaquer, et le
force de se renfermer dans la place.
SIÈGE DE SAINT-JEAN-D'ACRE.
L'armée prend position, et bivouaque sur une hauteur isolée, qui se
prolonge au nord jusqu'au cap Blanc, l'espace d'une lieue et demie,
et domine une plaine d'environ une lieue trois quarts de longueur,
terminée par les montagnes qui joignent le Jourdain. Les provisions
trouvées, tant dans les magasins de Caïffa, que dans les villages de
Cheif-Amrs et Nazareth, servent à la subsistance de l'armée; les
moulins de Tanoux et de Kerdonné sont employés à moudre les blés;
l'armée n'avait pas eu de pain depuis le Caire.
Bonaparte, pour éclairer les débouchés de la route de Damas, fait
occuper les châteaux de Saffet, Nazareth et Cheif-Amrs.
Le 29, les généraux Dommartin et Caffarelli font une première
reconnaissance de la place, et l'on se décide à attaquer le front de
l'angle saillant à l'est de la ville; le chef de brigade du génie
Samson, en faisant la reconnaissance de la contrescarpe, est atteint
d'une balle qui lui traverse la main.
Le 30, on ouvre la tranchée à environ cent cinquante toises de la
place, en profitant des jardins, des fossés de l'ancienne ville, et
d'un aqueduc qui traverse le glacis. Le blocus est établi de manière à
repousser les sorties avec avantage, et à empêcher toute
communication. On travaille aux brèches et aux contre-brèches; on
n'avait point encore eu de nouvelles de l'artillerie embarquée à
Alexandrie.
Le commandant de l'escadre anglaise, informé qu'il y avait dans Caïffa
des approvisionnemens considérables, forma le projet de les enlever,
et de se rendre maître en même temps de quelques bâtimens chargés de
vivres et récemment arrivés de Jaffa. Le commandement de Caïffa avait
été confié au chef d'escadron Lambert, militaire distingué.
Le 2 germinal, on entend du camp d'Acre une vive canonnade vers
Caïffa; bientôt on apprend que plusieurs chaloupes anglaises, armées
de canons de 32, étaient venues attaquer Caïffa, et s'étaient portées
sur les bâtimens de transport pour s'en emparer. Le chef d'escadron
Lambert avait ordonné de laisser approcher les Anglais jusqu'à terre,
sans paraître faire aucun mouvement de défense; mais il avait masqué
un obusier, et embusqué les soixante hommes qui composaient sa
garnison; au moment où les Anglais touchent terre, il se jette sur eux
à la tête de ses braves, aborde une de leurs chaloupes, s'en empare,
leur enlève une pièce de 32, et leur fait dix-sept prisonniers. Enfin
le feu de son obusier est dirigé sur les autres chaloupes avec tant de
succès qu'elles prennent la fuite, ayant plus de cent hommes tués ou
blessés. Le commodore anglais ainsi repoussé abandonne ses projets
contre Caïffa, et vient mouiller devant Acre.
Les travaux du siége se continuaient avec activité. Le 6, l'ennemi
fait une sortie; il est repoussé avec perte. Le 8, les batteries de
brèche et les contre-batteries sont prêtes. L'artillerie de siége
n'est pas encore arrivée: on est réduit à faire jouer l'artillerie de
campagne. Au jour, on bat en brèche la tour d'attaque; vers trois
heures, elle se trouve percée; on avait en même temps poussé un rameau
de mine pour faire sauter la contrescarpe. La mine joue; on assure
qu'elle a produit son effet, et que la contrescarpe est entamée. Les
troupes demandent vivement l'assaut; on cède à leur impatience;
l'assaut est décidé.
On jugeait la brèche semblable à celle de Jaffa; mais les grenadiers
s'y sont à peine élancés qu'ils se trouvent arrêtés par un fossé de
quinze pieds, revêtu d'une bonne contrescarpe. Cet obstacle ne
ralentit pas l'ardeur. On place des échelles; la tête des grenadiers
est déjà descendue; la brèche était encore à huit ou dix pieds;
quelques échelles y sont placées. L'adjoint aux adjudans-généraux
Mailly, monte le premier, et meurt percé d'une balle.
Le feu de la place était terrible; il n'était résulté d'autre effet de
la mine qu'un entonnoir sur le glacis; la contrescarpe n'est point
entamée; elle arrête et force à la retraite une partie des grenadiers
destinés à soutenir les premiers qui avaient passé. Les
adjudans-généraux Escale et Laugier sont tués.
Un premier mouvement de terreur s'était emparé des assiégés; déjà ils
fuyaient vers le port; mais bientôt ils se rallient et reviennent à la
brèche. Son élévation, à huit ou dix pieds au-dessus des décombres,
rend inutiles tous les efforts des grenadiers français pour y monter.
L'ennemi a le temps de revenir sur le haut de la tour, d'où il fait
pleuvoir sur les assiégeans les pierres, les grenades et les matières
inflammables. Le peloton de grenadiers, qui est parvenu au pied de la
brèche, frémit de ne pouvoir la franchir, et de se voir forcé de
rentrer dans les boyaux. Six hommes sont tués, vingt sont blessés dans
cette attaque.
La prise de Jaffa avait donné à l'armée française une confiance qui
lui fit d'abord considérer la place d'Acre avec trop peu d'importance.
On traitait comme affaire de campagne un siége qui exigeait toutes les
ressources de l'art, privé surtout, comme on l'était, de l'artillerie
et des munitions nécessaires à l'attaque d'une place environnée d'un
mur flanqué de bonnes tours, et entouré d'un fossé avec escarpe et
contrescarpe.
Étonné et fier de sa résistance, l'ennemi fait, le 10, une vive
sortie; repoussé avec une perte considérable, il se retire, ou plutôt
il fuit dans ses murs. Le chef de brigade du génie Detroye, périt dans
cette action.
Le 12, une frégate vient mouiller dans la rade de Caïffa. Le chef
d'escadron Lambert ayant reconnu le pavillon turc, avait défendu à ses
braves de se montrer; la frégate, ignorant que Caïffa est au pouvoir
des Français, envoie son canot à terre avec le capitaine en second et
vingt hommes; ils débarquent avec sécurité; mais à l'instant Lambert
les enveloppe, les fait prisonniers, et s'empare du canot.
Djezzar avait envoyé des émissaires aux Naplouzains, et aux villes de
Saïd, de Damas et d'Alep. Il leur avait fait passer beaucoup d'argent
pour faire lever en masse tous les musulmans en état de porter les
armes, afin, disait-il dans ses firmans, de combattre les infidèles.
Il leur annonçait que les Français n'étaient qu'une poignée d'hommes;
qu'ils manquaient d'artillerie, tandis qu'il était soutenu par des
forces anglaises formidables, et qu'il suffisait de se montrer pour
exterminer Bonaparte et son armée.
Cet appel produisit son effet. On apprit par les chrétiens qu'il se
faisait à Damas des rassemblements de troupes, et qu'on établissait
des magasins considérables au fort de Tabarié, occupé par les
Maugrabins.
Djezzar, dans l'assurance de voir paraître au premier moment l'armée
combinée de Damas, faisait de fréquentes sorties, qui lui coûtaient
beaucoup de monde.
Bonaparte attendait encore, le 12, son artillerie de siége qui devait
lui arriver par mer; il apprend ce jour-là même que trois bâtimens de
la flottille partie de Damiette, et chargée de provisions de bouche et
de guerre, avaient, par une brume très forte, donné dans l'escadre
anglaise qui s'en était emparée, mais que le reste de la flottille
était heureusement arrivé à Jaffa. Ces trois bâtimens portaient
quelques pièces de siége; quant aux frégates, qui, après la prise de
Jaffa, avaient dû appareiller d'Alexandrie, on n'en avait point encore
de nouvelles.
On continue de battre en brèche, on fait sauter une portion de la
contrescarpe. Bonaparte ordonne qu'on tente de se loger dans la tour
de la brèche; mais l'ennemi l'avait tellement remplie de bois, de sacs
de terre, et de balles de coton auxquelles les obus avaient mis le
feu, que l'entreprise ne put réussir. On fut contraint d'attendre
quelques pièces de siége et d'autres munitions pour faire une nouvelle
attaque. Provisoirement, on travaille à pousser un rameau, à l'effet
d'établir une mine sous la tour de brèche et de la faire sauter; ce
qui aurait ouvert la place. Cet ouvrage était important; l'ennemi en a
connaissance et fait de nouvelles sorties, dans l'intention de
s'emparer de la mine; mais il est toujours repoussé avec perte.
Djezzar était parvenu à soulever et faire armer les habitans de Sour,
l'ancienne Tyr. Le général Vial part le 14, à la pointe du jour, pour
s'en rendre maître. Il y arrive après onze heures de marche, par des
chemins impraticables pour l'artillerie. Il trouve au passage du cap
Blanc, sur le haut de la montagne, les restes d'un château bâti par
les Mutualis, il y a cent cinquante ans, et détruit par Djezzar. Après
avoir passé le cap Blanc, et en entrant dans la plaine, il reconnaît
les vestiges d'un fort et les ruines de deux temples.
À l'approche du général Vial et de ses troupes, les habitans de Sour
effrayés avaient pris la fuite. On les rassure; on leur promet paix et
protection s'ils renoncent à leurs dispositions hostiles, ils rentrent
dans la ville; Turcs et chrétiens sont également protégés. Le général
Vial laisse à Sour une garnison de deux cents Mutualis, et rentre le
16 germinal, avec son détachement, dans le camp sous Acre.
Le 18, à la pointe du jour, l'ennemi fait une sortie générale sur
trois colonnes; à la tête de chacune d'elles on voit des troupes
anglaises tirées des équipages et des garnisons des vaisseaux; les
batteries de la place étaient servies par des canonniers de cette
nation.
On reconnaît aussitôt que le but de cette sortie est de s'emparer des
premiers postes et des travaux avancés; à l'instant on dirige, des
places d'armes et des parallèles, un feu si violent et si bien nourri
sur les colonnes, que tout ce qui s'est avancé est tué ou blessé. La
colonne du centre montre plus d'opiniâtreté que les autres. Elle avait
ordre de s'emparer de l'entrée de la mine; elle était commandée par un
capitaine anglais, ce même Thomas Aldfield qui entra le premier dans
le cap de Bonne-Espérance. Cet officier s'élance avec quelques braves
de sa nation à la porte de la mine; il tombe à leurs pieds, et sa mort
arrête leur audace. L'ennemi fuit de toutes parts, et se renferme avec
précipitation dans la place. Les revers des parallèles restent
couverts de cadavres anglais et turcs.
Des déserteurs grecs et turcs s'échappent de la place; ils confirment,
par leurs rapports, que les batteries sont servies par des Anglais, et
que le commodore Sydney Smith a près de lui des émigrés français,
entre autres l'ingénieur Phelippeaux.
On leur demande ce que sont devenus quelques soldats français qui ont
été blessés et faits prisonniers dans diverses attaques; ils répondent
qu'après les avoir fait mutiler, Djezzar a ordonné de promener par la
ville leurs têtes sanglantes et leurs membres palpitans.
Quelques jours après l'assaut du 8, les soldats avaient remarqué sur
le rivage une grande quantité de sacs; ils les ouvrent. Ô crime!...
ils voient des cadavres attachés deux à deux. On questionne les
déserteurs, et l'on apprend d'eux que plus de quatre cents chrétiens
qui étaient dans les prisons de Djezzar, en ont été tirés par les
ordres de ce monstre, pour être liés deux à deux, cousus dans des sacs
et jetés à l'eau.
Nations, qui savez allier avec les droits de la guerre ceux de
l'honneur et de l'humanité, si les événemens vous eussent forcées
d'unir votre pavillon et vos drapeaux à ceux d'un Djezzar, j'en
appelle à votre magnanimité, vous n'eussiez point souffert qu'un
barbare les souillât par de pareilles atrocités; vous l'eussiez
contraint de se soumettre aux principes d'honneur et d'humanité que
professent tous les peuples civilisés.
Bonaparte est informé par des chrétiens de Damas, qu'un rassemblement
considérable, composé de mameloucks, de janissaires de Damas, de
Deleti, d'Alepins, de Maugrabins, se met en marche pour passer le
Jourdain, se réunir aux Arabes et aux Naplouzains, et attaquer l'armée
devant Acre en même temps que Djezzar faisait une sortie soutenue par
le feu des vaisseaux anglais.
Le commandant du château de Saffet prévient que quelques corps de
troupes ont passé le pont de Jacoub sur le Jourdain. L'officier qui
commande les avant-postes de Nazareth, annonce de son côté qu'une
autre colonne a passé le pont dit Djesr-el-Mekanié, et se trouve déjà
à Tabarié; que les Arabes se montrent au débouché des montagnes de
Naplouze; que Genin et Tabarié reçoivent des approvisionnemens
considérables.
Le général de brigade Junot avait été envoyé à Nazareth pour observer
l'ennemi; il apprend qu'il se forme sur les hauteurs de Loubi, à
quatre lieues de Nazareth, dans la direction de Tabarié, un
rassemblement dont les partis se montrent dans le village de Loubi. Il
se met en marche avec une partie de la 2e légère, trois compagnies de
la 19e, formant environ trois cent cinquante hommes, et un détachement
de cent soixante chevaux de différens corps, pour faire une
reconnaissance. À peu de distance de Ghafar-Kana, il aperçoit l'ennemi
sur la crête des hauteurs de Loubi; il continue sa route, tourne la
montagne et se trouve engagé dans une plaine où il est environné,
assailli par trois mille hommes de cavalerie. Les plus braves se
précipitent sur lui; il ne prend alors conseil que des circonstances
et de son courage. Les soldats se montrent dignes d'un chef aussi
intrépide, et forcent l'ennemi d'abandonner cinq drapeaux dans leurs
rangs. Le général Junot, sans cesser de combattre, sans se laisser
entamer, gagne successivement les hauteurs jusqu'à Nazareth; il est
suivi jusqu'à Ghafar-Kana, à deux lieues du champ de bataille. Cette
journée coûte à l'ennemi, outre les cinq drapeaux, cinq à six cents
hommes tant tués que blessés. On ne peut donner trop d'éloges au
courage et au sang-froid qu'a déployés le chef de brigade Duvivier
dans cette affaire.
Bonaparte, à la nouvelle du combat de Loubi, donne ordre au général
Kléber de partir du camp d'Acre avec le reste de l'avant-garde, pour
rejoindre le général Junot à Nazareth.
Kléber bivouaque le 20 à Bedaouïé, près Safarié, et se rend le
lendemain à Nazareth pour y prendre des vivres. Informé que l'ennemi
n'a point quitté la position de Loubi, il prend la résolution de
marcher à lui et de l'attaquer le lendemain 22 germinal. Il était à
peine à la hauteur de Ledjarra, à un quart de lieue de Loubi, et à une
lieue et demie de Kana, que l'ennemi, descendant des hauteurs,
débouche dans la plaine. Le général Kléber est aussitôt enveloppé par
quatre mille hommes de cavalerie et cinq ou six cents d'infanterie,
qui se mettent en devoir de le charger. Il les prévient, attaque à la
fois et la cavalerie et le camp de Ledjarra, qu'il emporte. L'ennemi
abandonne le champ de bataille et se retire en désordre vers le
Jourdain, où il aurait été poursuivi, si la division n'eût été
dépourvue de cartouches. Les troupes rentrent dans la position de
Safarié et de Nazareth. Après l'affaire de Ledjarra ou Kana, l'ennemi
se retire, partie sur Tabarié, partie sur le pont de Êl-Mekanié, et
partie sur le Baïzard. Ce dernier point devient le rendez-vous d'un
rassemblement général, d'où, le 25, toute l'armée ennemie se rend dans
la plaine de Fouli, anciennement dite d'Esdrelon; elle y opère sa
jonction avec les Samaritains ou Naplouzains. Cette armée pouvait
monter, d'après les rapports du général Kléber, à quinze ou dix-huit
mille hommes environ; les récits exagérés des habitans du pays la
portaient à quarante ou cinquante mille hommes. Kléber annonce en même
temps qu'il part pour l'attaquer.
Bonaparte est de plus informé par le capitaine Simon, commandant de
Saffet, que le 24 les ennemis se sont présentés, qu'ils ont dévasté
les environs, qu'il s'est retiré avec son détachement dans le fort, où
il a été attaqué; que les assiégeans ont tenté l'escalade, qu'ils ont
été repoussés avec une grande perte, mais qu'il se trouve bloqué avec
peu de vivres et de munitions. Le capitaine Simon s'était conduit,
dans cette occasion, avec autant de talent que de bravoure. Le citoyen
Tedesio, employé dans l'administration, qui était fort bien monté, et
se trouvait en outre le seul du détachement qui eût un cheval, ayant
été reconnaître l'ennemi avec quelques Mutualis, fut malheureusement
atteint d'une blessure mortelle.
Bonaparte juge qu'il faut une bataille générale et décisive pour
éloigner une multitude qui, avec l'avantage du nombre, viendrait le
harceler jusque dans son camp. Une fois battus, ces peuples, qu'on ne
peut conduire malgré eux au combat, seraient moins confians dans les
assurances de Djezzar, et peu tentés de se mesurer de nouveau avec les
Français.
Bonaparte reconnaît les inconvéniens d'un combat devant la place
d'Acre, et se décide à faire attaquer l'ennemi sur tous les points,
afin de le forcer à repasser le Jourdain.
On arrive de Damas en traversant le Jourdain, soit à la droite du lac
de Tabarié, sur le pont de Jacoub, à trois lieues duquel est situé le
château de Saffet; soit à la gauche de ce lac, sur le pont de
Êl-Mekanié, à très peu de distance du fort de Tabarié. Chacun de ces
deux forts est bâti sur la rive droite du Jourdain.
Le 24, le général de brigade Murat part du camp d'Acre, avec mille
hommes d'infanterie et un régiment de cavalerie. Il a ordre de marcher
à grandes journées sur le pont de Jacoub, et de s'en emparer, de
prendre en revers l'ennemi qui bloquait Saffet, et de se réunir
ensuite avec le plus de célérité possible au général Kléber, qui
devait avoir en présence des forces considérables.
Le général Kléber avait prévenu qu'il partait le 25 pour tourner
l'ennemi dans sa position de Fouli et Tabarié, le surprendre et
l'attaquer de nuit dans son camp.
Bonaparte laisse devant Acre les divisions Regnier et Lannes; il part
le 26 avec le reste de sa cavalerie, la division Bon et huit pièces
d'artillerie. Il prend position sur les hauteurs de Safarié où il
bivouaque. Le 27, au point du jour, il marche sur Fouli, en suivant
les gorges qui tournent les montagnes que l'artillerie ne peut
traverser. À neuf heures du matin, il arrive sur les dernières
hauteurs, d'où il découvre Fouli et le mont Thabor. Il aperçoit, à
environ trois lieues de distance, la division Kléber qui était aux
prises avec l'ennemi, dont les forces paraissaient être de vingt-cinq
mille hommes de cavalerie, au milieu desquels se battaient deux mille
Français. Il découvre en outre le camp des mameloucks, établi au pied
des montagnes de Naplouze, à près de deux lieues en arrière du champ
de bataille.
Bonaparte fait former trois carrés, dont deux d'infanterie et un de
cavalerie; il fait ses dispositions pour tourner l'ennemi à une grande
distance, dans l'intention de le séparer de son camp, de lui couper la
retraite sur Jenin où étaient ses magasins, et de le culbuter dans le
Jourdain, où il devait être coupé par le général Murat.
La cavalerie se porte, avec deux pièces d'artillerie légère, sur le
camp des mameloucks; elle est commandée par l'adjudant-général Leturq:
les deux colonnes d'infanterie se dirigent de manière à tourner
l'ennemi.
Le général Kléber, qui avait reçu des munitions, quatre pièces de
canon et un renfort de cavalerie, était parti le 26 de son camp de
Safarié, avait marché au hasard dans l'intention d'attaquer l'ennemi
le 27 avant le jour, en quelque nombre qu'il pût être; mais égaré par
ses guides, retardé par la difficulté des chemins et des défilés qu'il
avait rencontrés, il n'avait pu arriver, quelque diligence qu'il eût
faite, qu'une heure après le soleil levé: de sorte que l'ennemi,
prévenu par ses avant-postes de la hauteur d'Harmoun, avait eu le
temps de monter à cheval.
Le général Kléber avait formé deux carrés d'infanterie, et avait fait
occuper quelques ruines où il avait placé son ambulance. L'ennemi
occupait le village de Fouli avec l'infanterie naplouzaine, et deux
petites pièces de canon portées à dos de chameaux. Toute la cavalerie,
au nombre de vingt-cinq mille hommes, environnait la petite armée de
Kléber; plusieurs fois elle l'avait chargée avec impétuosité, mais
toujours sans succès; toujours elle avait été vigoureusement repoussée
par la mousqueterie et la mitraille de la division, qui combattait
avec autant de valeur que de sang-froid.
Bonaparte, arrivé à une demi-lieue de distance du général Kléber, fait
aussitôt marcher le général Rampon à la tête de la 52e, pour le
soutenir et le dégager, en prenant l'ennemi en flanc et à dos. Il
donne ordre au général Vial de se diriger avec la 18e vers la montagne
de Noures, pour forcer l'ennemi à se jeter dans le Jourdain, et aux
guides à pied de se porter à toute course vers Jenin, pour couper la
retraite à l'ennemi sur ce point.
Au moment où les différentes colonnes prennent leur direction,
Bonaparte fait tirer un coup de canon de douze. Le général Kléber,
averti par ce signal de l'approche de Bonaparte, quitte la défensive;
il attaque et enlève à la baïonnette le village de Fouli, passe au fil
de l'épée tout ce qu'il rencontre, et continue sa marche au pas de
charge sur la cavalerie, qui est aussi chargée par la colonne du
général Rampon; celle du général Vial la coupe vers les montagnes de
Naplouze, et les guides à pied fusillent les Arabes qui se sauvent
vers Jenin.
Le désordre est dans tous les rangs de la cavalerie de l'ennemi; il ne
sait plus à quel parti s'arrêter; il se voit coupé de son camp, séparé
de ses magasins, entouré de tous côtés, enfin il cherche un refuge
derrière le mont Thabor; il gagne pendant la nuit et dans le plus
grand désordre, le pont de Èl-Mekanié, et un grand nombre se noie dans
le Jourdain en essayant de le passer à gué.
Le général Murat avait, de son côté, parfaitement rempli le but de sa
mission. Il avait chassé les Turcs du pont de Jacoub, surpris le fils
du gouverneur de Damas, enlevé son camp, et tué tout ce qui n'avait
pas fui; il avait débloqué Saffet, et poursuivi l'ennemi sur la route
de Damas l'espace de plusieurs lieues. La colonne de cavalerie,
envoyée sous la conduite de l'adjudant-général Leturq, avait surpris
le camp des mameloucks, enlevé cinq cents chameaux avec toutes les
provisions, tué un grand nombre d'hommes, et fait deux cent cinquante
prisonniers. L'armée bivouaque le 27, au mont Thabor. L'ordre du jour
est expédié de ce point aux différens corps de l'armée française qui
occupent Tyr, Césarée, les cataractes du Nil, les bouches Pélusiaques,
Alexandrie et les rives de la mer Rouge qui portent les ruines de
Korsoum et d'Arsinoé.
Les Naplouzains de Noures, Jenin et Fouli n'avaient cessé, depuis le
commencement du siége, d'attaquer les convois de l'armée française,
d'entretenir des intelligences avec Djezzar, et de lui fournir des
secours. Ces hostilités, d'un exemple si dangereux, méritaient un
châtiment exemplaire. Bonaparte ordonne de brûler ces villages, et de
passer au fil de l'épée tout ce qui s'y rencontrera; il reproche aux
habitans, qui implorent sa clémence, d'avoir pris les armes contre
lui, et d'avoir égorgé avec des circonstances horribles des soldats
qui servaient d'escorte aux convois qu'ils avaient pillés. Cependant
il se laisse fléchir, arrête la vengeance, et leur promet protection,
s'ils restent tranquilles dans leurs montagnes.
Le général Murat n'avait pris encore aucun repos. Après avoir laissé
un poste au pont de Jacoub, approvisionné Saffet, il s'était emparé
des munitions de guerre et de bouche que l'ennemi avait abandonnées;
les vivres renfermés dans ces magasins auraient suffi à nourrir
l'armée pendant plus d'un an.
Le général Kléber prend position au bazar de Nazareth; il a l'ordre
d'occuper les ponts de Jacoub et de Èl-Mekanié, les forts Saffet et de
Tabarié, et de garder la ligne du Jourdain.
Le résultat de la bataille d'Esdrelon ou du mont Thabor est la défaite
de vingt-cinq mille hommes de cavalerie, et de dix mille d'infanterie
par quatre mille Français, la prise de tous les magasins de l'ennemi,
de son camp, et sa fuite en désordre vers Damas. Ses propres rapports
font monter sa perte à plus de cinq mille hommes. Il ne pouvait
concevoir qu'au même moment il fût battu sur une ligne de neuf lieues,
tant les mouvemens combinés sont inconnus à ces barbares.
Bonaparte rentre au camp d'Acre avec son état-major, la division Bon,
et le corps de cavalerie aux ordres du général Murat. Il n'avait point
encore eu de nouvelles de la manière dont le contre-amiral Pérée avait
exécuté l'ordre qu'il lui avait expédié, après la prise de Jaffa, de
sortir d'Alexandrie avec les frégates _la Junon_, _la Courageuse_ et
_l'Alceste_. Il apprend enfin que ce contre-amiral est devant Jaffa,
qu'il a débarqué trois pièces de vingt-quatre, et six de dix-huit,
avec des munitions.
Il donne ordre au contre-amiral Gantheaume de faire croiser ses
frégates sur la côte de Tripoli, de Syrie et de Chypre, pour enlever
les bâtimens qui approvisionnent la place d'Acre en vivres et en
munitions.
Quelques Arabes, campés aux environs du mont Carmel, inquiétaient les
communications de l'armée, l'adjudant-général Leturq part le 30
germinal avec un corps de trois cents hommes, surprend les Arabes dans
leur camp, en tue une soixantaine, et leur enlève huit cents boeufs
qui servent à nourrir l'armée.
Le 3 floréal, l'ennemi travaille à une place d'armes pour couvrir la
porte par laquelle il faisait ses sorties, vers les bords de la mer
du côté du sud. Le 5, la mine destinée à faire sauter la tour de siége
est achevée; les batteries commencent à canonner la place; on met le
feu à la mine; mais un souterrain qui se trouve sous la tour, offre
une ligne de moindre résistance, et une partie de l'effort de la mine
s'échappe vers la place. Il ne saute qu'un seul côté de la tour, et
elle reste dans un état de brèche qui la rend aussi difficile à gravir
qu'auparavant.
Bonaparte ordonne qu'une trentaine d'hommes essayent de s'y loger pour
reconnaître comment elle se lie au reste de la place; les grenadiers
parviennent aux décombres sous la voûte du premier étage, ils s'y
logent; mais l'ennemi qui communiquait par la gorge, et qui occupait
les débris des voûtes supérieures, les force à se retirer.
Le 6, les batteries continuent à démolir la tour de brèche; le soir on
essaye de se loger au premier étage; les travailleurs y restent
jusqu'à une heure du matin. L'ennemi, qu'on n'avait pu chasser des
étages supérieurs, foudroie ces braves avec avantage, lance sur eux
des matières incendiaires, et les force, malgré leur opiniâtreté, à
évacuer le premier étage de la tour. Le général Vaud est
dangereusement blessé dans cette attaque.
Le 8, l'armée fait une perte qui sera ressentie par toute la France;
le brave Caffarelli meurt des suites de la blessure qu'il avait reçue
à la tranchée du 20 germinal. Une balle lui avait cassé le bras, et il
fallut recourir à l'amputation. Caffarelli emporte au tombeau les
regrets universels. La patrie perd en lui un de ses plus glorieux
défenseurs, la société un citoyen vertueux, les sciences et les arts
un savant distingué, le génie un commandant rempli de connaissances et
de ressources, les soldats un compagnon d'armes plein de bravoure, de
dévouement et d'activité. L'expérience l'aurait rendu l'un des
premiers généraux de son arme.
Cette perte est bientôt suivie de celle du chef de bataillon du génie,
Say, jeune officier d'une grande espérance. Une balle l'avait blessé
au bras sous les murs de Saint-Jean-d'Acre. Il est mort à Qaisarié des
suites de l'amputation. Il était chef de l'état-major du génie.
L'ennemi, pour défendre son front d'attaque, dont presque toutes les
pièces étaient démontées, était parvenu à établir une place d'armes en
avant de sa droite; il cherche à en établir une seconde à la gauche,
vis-à-vis le palais de Djezzar. Il y fait construire des batteries, et
à la faveur de leur feu et de celui de la mousqueterie, ces ouvrages
flanquent avec avantage la tour et la brèche. Il travaille sans
relâche, élève des cavaliers, pousse des sapes pour augmenter ses feux
de revers; enfin il marche en contre-attaque sur les boyaux des
assiégeans.
Par la protection de la fusillade de ses tours et de ses murailles
élevées, d'où il plongeait sur les assiégeans, l'ennemi avait une
grande facilité à pousser ses ouvrages extérieurs. Pour éteindre ses
feux et parvenir à se loger dans ses ouvrages, il aurait fallu une
grande supériorité d'artillerie et des munitions qu'on était loin
d'avoir. On parvenait bien, après des prodiges de valeur, à les
enlever; mais on manquait de moyens suffisans pour s'y maintenir, et
l'ennemi ne tardait pas à y rentrer.
Le 12, quatre pièces de dix-huit sont mises en batterie, et dirigées
contre la tour de brèche, pour en continuer la démolition. Le soir,
vingt grenadiers sont commandés pour se loger dans la tour; mais
l'ennemi, profitant du boyau qu'il avait établi dans le fossé, fusille
la brèche à revers. Les grenadiers reconnaissent l'impossibilité de
descendre de la tour dans la place, et se voient forcés de se retirer.
Au moment où l'on montait à la tour de brèche, les assiégés avaient
fait, avec un corps de troupes nombreux, une sortie à leur droite; ils
sont chargés par deux compagnies de grenadiers avec tant de succès et
d'impétuosité, qu'on parvient à les couper, et tout ce qui n'a pu
rester sous la protection du feu de la place est culbuté dans la mer.
La perte de l'ennemi dans cette journée est d'environ cinq cents
hommes tués ou blessés.
Bonaparte ordonne de faire une seconde brèche sur la courtine de
l'est, et une sape pour marcher sur les fossés, y attacher le mineur,
et faire sauter la contrescarpe.
Jusqu'au 15, les ouvrages des assiégeans et des assiégés se poussent
avec ardeur; mais l'armée manque de poudre, et Bonaparte est obligé
d'ordonner de ralentir le feu; alors l'ennemi redouble d'audace; il
travaille aux sapes avec une nouvelle activité; il pousse surtout avec
ardeur celle de sa droite, dont le but était de couper la
communication de la sape des assiégeans avec la nouvelle mine.
Bonaparte ordonne qu'à dix heures du soir des compagnies de grenadiers
se jettent dans les ouvrages extérieurs de la place. L'ordre est
exécuté; l'ennemi est surpris, égorgé; on s'empare de ses ouvrages,
trois de ses canons sont encloués; mais le feu de la place, qui plonge
sur ses ouvrages, ne permet pas d'y tenir assez long-temps pour les
détruire entièrement; l'ennemi y rentre le 16, et travaille à les
réparer. Il s'obstinait opiniâtrement à trouver les moyens de cheminer
sur le boyau de la mine destinée à faire sauter la contrescarpe
établie vis-à-vis la nouvelle brèche de la courtine. Le 17, dans la
matinée, il fait une nouvelle tentative, qui ne réussit pas au gré de
ses désirs, et il prend aussitôt le parti de couper sa contrescarpe le
plus près possible de la mine.
On s'aperçoit à trois heures que l'ennemi débouche par une sape
couverte sur le masque de la mine; on le canonne; le mal était fait;
on parvient dans la nuit à le chasser de son logement; mais la mine
était éventée, les châssis défaits et le puits comblé.
Cet événement était d'autant plus funeste, que la mine aurait pu
jouer, à la rigueur, dans la nuit du 16 au 17, ainsi que Bonaparte
l'avait ordonné; mais le général commandant l'artillerie avait insisté
pour un délai de vingt-quatre heures, espérant voir enfin arriver dans
la journée les poudres demandées au commandant de Ghazah. L'ancienne
tour de brèche devenait alors le seul point où l'on pût continuer
l'attaque; Bonaparte ordonne que, dans la nuit du 17 au 18, on
s'empare de nouveau des places d'armes de l'ennemi, des boyaux qu'il a
établis pour flanquer la brèche, et particulièrement de celui qui
couronnait le glacis de la première mine, qu'on surprenne et qu'on
égorge tout ce qui s'y trouvera, qu'on attaque les ouvrages et qu'on
s'y loge.
Les éclaireurs de la 87e, et les grenadiers s'emparent de tous les
ouvrages, excepté du boyau qui couronne le glacis de l'ancienne mine
et prend la tour à revers; le feu terrible de l'ennemi rend inutiles
tous les efforts de la valeur; on ne peut ni travailler au logement,
ni le faire évacuer.
Le 18, on a connaissance d'environ trente voiles turques venant du
port de Moeris, de l'île de Rhodes, et apportant aux assiégés des
vivres, des munitions et un renfort de troupes considérable. Ce convoi
était sous l'escorte d'une caravelle et de plusieurs corvettes armées.
Bonaparte veut prévenir l'arrivée de ces secours. Il ordonne de
renouveler, dans la nuit du 18 au 19, la même attaque qui avait eu
lieu la nuit précédente, à dix heures du soir; les deux places d'armes
de l'ennemi, son boyau de glacis et la tour de brèche sont enlevés. On
parvient à se loger dans la tour et dans le boyau. Les 18e et 32e
demi-brigades comblent les boyaux et les places d'armes de cadavres
ennemis; elles enlèvent plusieurs drapeaux et enclouent les pièces; la
résistance opiniâtre des ennemis, le feu de ses batteries, rien
n'arrête leur intrépidité. Jamais on ne déploya plus d'audace et de
valeur. Les généraux Bon, Vial et Rampon étaient eux-mêmes à la tête
de ces demi-brigades, et donnaient l'exemple du courage et du
sang-froid. Le chef de la 18e, Boyer, militaire distingué, périt dans
l'attaque; cent cinquante autres braves, dont dix-sept officiers, sont
tués ou blessés; mais la perte des assiégés est considérable, et leurs
cadavres servent d'épaulement aux assiégeans.
On apprend dans la nuit que les poudres venant de Ghazah arriveront le
lendemain. Bonaparte ordonne qu'à la pointe du jour, on batte à la
fois en brèche et la courtine à la droite de la tour de brèche, et
cette tour elle-même. La courtine tombe et offre une brèche qui paraît
praticable; Bonaparte s'y porte et ordonne l'assaut; la division
Lannes marche précédée de ses éclaireurs et de ses grenadiers que
conduit le général de brigade Rambaud; les autres divisions sont
disposées pour les soutenir.
On s'élance à la brèche, on s'en empare; deux cents hommes sont déjà
dans la place. D'après les ordres de Bonaparte, les troupes qui
étaient dans la tour devaient, au moment où l'on s'emparerait de la
brèche, attaquer quelques Turcs logés dans les débris d'une seconde
tour, qui dominaient la droite de la brèche; les bataillons de
tranchée devaient en outre se porter dans les places d'armes
extérieures de l'ennemi, pour qu'il ne pût ni en sortir, ni fusiller
la brèche en revers; ces ordres importans ne sont point exécutés avec
assez d'ensemble.
L'ennemi, sorti de ses places d'armes extérieures, file dans le fossé
de droite et de gauche, et parvient à établir une fusillade qui prend
la brèche à revers. Les Turcs qui n'avaient point été délogés de la
seconde tour qui domine la droite de la brèche, font une vive
fusillade, ils lancent sur les assiégeans des matières enflammées; les
troupes qui escaladaient hésitent et s'arrêtent; l'incertitude est
dans leurs rangs; elles ne filent plus dans les rues avec la même
impétuosité. Le feu des maisons, des barricades des rues, du palais de
Djezzar, qui prenait de face et à revers ceux qui descendaient de la
brèche, et ceux qui étaient déjà dans la ville, occasionne un
mouvement rétrograde parmi les troupes qui sont entrées dans la place
et ne s'y voient point assez soutenues. Elles abandonnent deux pièces
de canon et deux mortiers dont elles s'étaient déjà emparées derrière
les remparts.
Le mouvement se communique bientôt à toute la colonne. Le général
Lannes parvient enfin à l'arrêter et à reporter sa colonne en avant.
Les guides à pied, qui étaient en réserve, s'élancent à la brèche. On
se bat corps à corps avec un acharnement réciproque. Mais l'ennemi
avait repris le haut de la brèche, l'effet de la première impulsion ne
subsistait plus, le général Lannes était grièvement blessé; le général
Rambaud avait été tué dans la place. L'ennemi avait eu le temps de se
rallier. Le débarquement s'était opéré. Non seulement on avait à
combattre toutes les troupes qui se trouvaient sur la flotte, mais
tous les matelots turcs étaient placés à la brèche pour la défendre:
on se battait depuis le point du jour, et il était nuit. Tout
l'avantage était désormais du côté de l'ennemi; la retraite devenait
nécessaire, et l'ordre en fut donné.
En arrivant au camp, on apprend par le contre-amiral Gantheaume, que
le chef de division Pérée, en croisant devant Jaffa, avait pris deux
petits bâtimens qui avaient été séparés de la flotte turque, et sur
lesquels se trouvaient six pièces d'artillerie de campagne, une
quantité considérable de harnais et de provisions de bouche, cent
cinquante mille francs en numéraire, quatre cents hommes de troupes,
et l'intendant de la flottille turque. On avait trouvé sur lui l'état
des forces embarquées sur la flotte, celui des munitions et des
vivres; et il résultait de ses déclarations et de ses réponses, que la
flotte faisait partie d'une expédition projetée contre Alexandrie, et
combinée avec une autre expédition que Djezzar devait tenter par
terre; mais à la nouvelle de l'attaque inopinée de Saint-Jean-d'Acre,
on avait détaché de cette expédition tout ce dont on pouvait déjà
disposer pour l'envoyer au secours de cette place.
Bonaparte avait fait continuer le feu des batteries, dans la journée
du 20 et pendant la nuit. Le 21, à deux heures du matin, il se rend au
pied de la brèche et ordonne un nouvel assaut.
Les éclaireurs des différentes divisions, les grenadiers de la 15e,
ceux de la 19e, les carabiniers de la 2e légère montent à la brèche.
Ils surprennent les postes de l'ennemi, les égorgent; mais ils sont
arrêtés par de nouveaux retranchemens intérieurs qu'il leur est
impossible de franchir; ils sont contraints de se retirer.
Le feu des batteries continue toute la journée; à quatre heures du
soir, les grenadiers de la 25e demi-brigade arrivent de l'avant-garde;
ils sollicitent et obtiennent l'honneur de monter à l'assaut. Ces
braves s'élancent; mais l'ennemi avait établi une deuxième et une
troisième ligne de défense, qu'on ne pouvait forcer sans de nouvelles
dispositions: la retraite est ordonnée. Ces trois assauts coûtent à
l'armée environ deux cents tués et cinq cents blessés. Elle a surtout
à regretter la perte du général Bon blessé à mort; celle de
l'adjudant-général Fouler; du chef de la 25e, le citoyen Venoux; de
l'adjoint Pinault, de l'adjoint aux adjudans-généraux Gerbault, du
citoyen Croisier, aide-de-camp du général en chef.
Le citoyen Arrighi, aide-de-camp du général Berthier; les adjoints aux
adjudans-généraux Nethervood et Monpatris, sont grièvement blessés.
Dans les deux derniers assauts, les grenadiers et les éclaireurs
étaient commandés par le général Verdier.
Les revers des parallèles étaient remplis de cadavres turcs qui
exhalaient une infection insupportable et dangereuse; comme on ne
pouvait y entrer, Bonaparte envoie, le 22 au matin, un parlementaire à
Djezzar, avec une lettre ainsi conçue:
«Alexandre Berthier, chef de l'état-major-général de l'armée,
«À Amet-Pacha-el-Djezzar.
«Le général en chef me charge de vous proposer une suspension d'armes
pour enterrer les cadavres qui sont sans sépulture sur le revers des
tranchées. Il désire aussi établir un échange de prisonniers; il a en
son pouvoir une partie de la garnison de Jaffa, le général Abdallah,
et spécialement les canonniers et bombardiers qui font partie du
convoi arrivé il y a trois jours à Acre, venant de Constantinople.»
Le parlementaire dont Bonaparte avait fait choix était un Turc arrêté
comme espion. On n'aurait pu, sans imprudence, hasarder avec ces
barbares les usages militaires des nations policées. On tire sur le
parlementaire; la place continue ses feux, et les batteries des
assiégeans lui répondent.
Le 24, on renvoie le même parlementaire; il entre dans la place; mais
elle continue son feu, et rien n'annonce qu'on se dispose à répondre.
Au contraire, vers les sept heures du soir, au signal d'un coup de
canon, l'ennemi fait une sortie générale; mais il est vigoureusement
repoussé.
Les nouvelles que Bonaparte recevait d'Égypte lui annonçaient
plusieurs soulèvemens, qui paraissaient se lier à un système général
d'attaque qui devait avoir lieu, en Égypte, contre les Français.
Au Caire, et dans les autres villes principales, la tranquillité
n'avait point été troublée par le plus léger mouvement; mais il n'en
était pas de même dans les provinces de Benisouef, de Charkié et de
Bahiré; toutes ces insurrections furent heureusement comprimées par la
valeur et l'activité des troupes françaises et de leurs généraux.
Une tribu d'Arabes, sortie d'Afrique, s'était établie sur les
frontières de la province de Gisëh, qu'elle inquiétait par ses
brigandages, et dont elle cherchait à soulever les fellâhs. Le général
envoie contre cette horde le général Lanusse, qui leur tend des
embuscades, enlève leur camp et les disperse. Le fils du général
Leclerc, jeune homme de la plus haute espérance, est dangereusement
blessé en combattant ces barbares.
Peu de jours après, le village de Bodéir, province de Charkié,
s'étant révolté, le chef de brigade Durantheau, officier de mérite,
s'y porte à la tête d'une colonne, et le village est brûlé.
Le pacha d'Égypte, qui, à l'approche des Français, avait fui avec
Ibrahim-Bey, y avait laissé son kiaya. La conduite de ce kiaya lui
avait mérité une sorte de confiance de la part de Bonaparte, qui
l'avait nommé émir hadjy pour la prochaine caravane de la Mecque, et
lui avait communiqué le plan de son expédition en Syrie. Le kiaya
s'était même engagé à suivre l'armée, et il se mit effectivement en
route; mais il marchait lentement, et s'arrêta dans la province de
Charkié: il prétendit avoir reçu la nouvelle de la mort de Bonaparte,
de la déroute complète des Français, et, déguisant sa perfidie sous ce
faux prétexte, il soulève et pousse à la révolte la province de
Charkié, ainsi que les Arabes, dont quelques uns s'unissent à lui.
Le général Dugua, toujours prévoyant et actif, avait donné l'ordre au
général Lanusse de poursuivre ce traître; mais, fidèlement prévenu de
la marche des Français, il fuit à leur approche, et leur échappe en se
jetant dans le désert, d'où il gagne les montagnes de Damas.
Au commencement de floréal, un émissaire arrivé d'Afrique, débarqué à
Derne, joue le saint, se dit _l'ange Él-Mahdi_, annoncé par l'Alcoran,
s'environne de disciples, et se réunit aux Arabes. Deux cents
Maugrabins arrivent aussi d'Afrique, comme par hasard, et se joignent
au saint prophète. Il annonce que les fusils, les baïonnettes, les
sabres, les canons des Français, ne pourront atteindre les vrais
croyans qui marcheront sous ses drapeaux; qu'à leur aspect les
Français devaient poser les armes, et rester sans défense.
L'espoir d'un triomphe aussi facile et aussi peu dangereux entraîne,
sur les pas de cet imposteur, une multitude aisée à séduire. Lorsqu'il
se croit assez fort pour attaquer les Français avec avantage, il
marche à la tête des Arabes sur Demenhour. Ces mêmes Arabes venaient,
il y a quelques jours, de faire un traité de paix avec le général
Marmont, commandant à Alexandrie. Soixante hommes de la Légion
nautique étaient restés dans Demenhour, malgré l'ordre qu'avait reçu
leur commandant de se rendre au fort de Rahmanié. Ils sont surpris et
massacrés. L'ange Él-Mahdi profite de ce premier succès, et de la
confiance qu'il inspire dans ses promesses pour augmenter le nombre de
ses prosélytes. Il parvient à soulever toute la province. Les habitans
le suivent avec transport à des combats où ils doivent être
invulnérables.
L'illusion de ces malheureux ne fut pas de longue durée. Le chef de
brigade Lefebvre part du fort de Rahmanié avec deux cents hommes; il
est bientôt environné par des nuées de ces fanatiques; il se bat
jusqu'à six heures du soir, et rentre dans le fort de Rahmanié après
avoir tué tout ce qui a eu la témérité d'avancer à la portée de son
feu.
La mort de tant de croyans, victimes de leur crédulité, affaiblit
considérablement le crédit de l'ange Èl-Mahdi et la foi de ses
soldats; mais tout le pays était soulevé, et la crainte d'un châtiment
terrible, la nécessité de s'y soustraire par des succès, la confiance
dans leur nombre, rendaient aux habitans cette intrépidité que leur
inspira d'abord le fanatisme. Il fallait pour les soumettre des forces
plus considérables que celles dont le chef de brigade Lefebvre pouvait
disposer. Le général Lanusse, à la tête d'une colonne mobile, arrive
le 19 floréal à Rahmanié, et de là marche sur Demenhour. Il bat et met
en fuite tout ce qui se présente devant lui. Il fait passer au fil de
l'épée quinze cents hommes qui se trouvent dans la ville, et la réduit
en cendres. Il dissipe et poursuit les disciples du saint Él-Mahdi,
qui lui-même, tremblant et grièvement blessé, ne trouve de salut que
dans une prompte fuite.
Les Maugrabins passent le Nil et gagnent la Charkié; les Arabes se
dispersent, et l'ordre est rétabli dans la province.
Dans le même temps quelques partis de mameloucks, chassés de la
Haute-Égypte par le général Desaix, étaient descendus dans les
provinces de la Basse-Égypte, où ils cherchaient à soulever les
fellâhs et les Arabes; ils sont atteints et battus par le chef de
brigade Destrées. Ils se réfugient dans la province de Charkié, où,
d'après les ordres du général Dugua, le général de brigade Lagrange ne
tarde pas à les poursuivre. Le 19 floréal, il atteint Elfy-Bey et les
Arabes Belley; il les bat, leur tue trois principaux kiachefs, et
contraint le reste de se sauver dans l'oasis d'Housrel, d'où ils
gagnent la Syrie à travers le désert.
Le général Lanusse, qui a déployé la plus grande activité et rendu les
plus signalés services, en se portant avec une rapidité étonnante
partout où il y avait des séditions, atteint, le 7 prairial, dans la
Charkié, les Maugrabins et les autres disciples de l'ange Él-Mahdi,
échappés de la Bahiré, lorsqu'il brûlait Demenhour. Il leur tue cent
cinquante hommes, et brûle le village où ils se sont réfugiés.
Pendant ces expéditions les Anglais s'étaient présentés devant Suez;
ils y avaient paru le 15 floréal, avec un vaisseau et une frégate.
Ayant trouvé ce port en état de défense, ils se retirent, et laissent
un brick en croisière; mais le chérif de la Mecque force les Anglais à
souffrir que les bâtimens continuent d'apporter le café à Suez.
Une seule expédition avait manqué; celle contre Cosséir, dont le but
était d'enlever les richesses que les mameloucks, battus par le
général Desaix dans la Haute-Égypte, faisaient embarquer dans ce port.
La chaloupe canonnière _le Tagliamento_, qui, d'après les ordres de
Bonaparte, était partie de Suez le 16 ventôse, ayant sauté dès le
premier coup de canon, il avait fallu se retirer; hors ce cas, un
succès complet avait couronné toutes les entreprises, et les troupes
restées en Égypte n'avaient pas manqué d'occasions de signaler leur
courage et de rivaliser d'intrépidité avec les divisions qu'elles
n'avaient pu suivre dans l'expédition de Syrie.
Cette expédition touchait elle-même à son terme; son but principal
était rempli. L'armée, après avoir traversé le désert qui sépare
l'Afrique de l'Asie, et vaincu tous les obstacles avec plus de
rapidité qu'une armée arabe, s'était emparée de toutes les places
fortes qui défendent les puits du désert. Elle avait déconcerté les
plans de ses ennemis par l'audace et la rapidité de ses mouvemens.
Elle avait dispersé, aux champs d'Edrelon et du mont Thabor,
vingt-cinq mille cavaliers et dix mille fantassins, accourus de
toutes les parties de l'Asie dans l'espoir de piller l'Égypte. Elle
avait forcé le corps d'armée qu'on envoyait sur trente bâtimens
assiéger les ports de l'Égypte, d'accourir lui-même au secours de
Saint-Jean-d'Acre.
Bonaparte, avec environ dix mille hommes, avait nourri, pendant trois
mois, la guerre dans le coeur de la Syrie; il avait détruit la plus
formidable des armées destinées à envahir l'Égypte, pris ses équipages
de campagne, ses outres, ses chameaux et un général. Il avait tué ou
fait prisonniers plus de sept mille hommes, pris quarante pièces de
campagne, enlevé plus de cinq cents drapeaux, forcé les places de
Ghazah, Jaffa, Caïffa. Le château d'Acre ne paraissait pas encore
disposé à se rendre; mais on avait déjà recueilli les principaux
avantages qu'on s'était promis du siége de cette place. Quelques jours
de plus donnaient l'espoir de prendre le pacha dans son palais: cette
vaine gloire ne pouvait éblouir Bonaparte; il touchait au terme du
temps qu'il avait fixé à l'expédition de Syrie; la saison des
débarquemens en Égypte y rappelait impérieusement l'armée pour
s'opposer aux descentes et aux tentatives de l'ennemi. La peste
faisait des progrès effrayans en Syrie; déjà elle avait enlevé sept
cents hommes aux Français, et, d'après les rapports recueillis à Sour,
il mourait journellement plus de soixante hommes dans la place d'Acre.
La prise de cette place pouvait-elle compenser la perte d'un temps
précieux, et celle d'une foule de braves qu'il aurait fallu sacrifier,
et qui étaient nécessaires pour des opérations plus importantes?
Tous les militaires qui ont fait des siéges contre les Turcs, savent
qu'ils se font tuer, et qu'ils sacrifient femmes et enfans pour
défendre jusqu'au dernier monceau de pierres. Ils ne capitulent point
et ne s'abandonnent jamais à la bonne foi de leurs ennemis, parce que,
en pareil cas, ils ne savent qu'égorger.
Le siége d'Acre pouvait être long et meurtrier. Tout rappelait
Bonaparte en Égypte. Il ne pouvait, sans compromettre le sort de son
armée et de ses conquêtes, prolonger plus long-temps son séjour en
Syrie. La gloire et les avantages de son expédition ne dépendaient
nullement de la prise du château d'Acre. Il cède donc aux puissantes
considérations qui lui ordonnent d'en lever le siége.
Il lui fallait plusieurs jours pour l'évacuation des blessés et des
malades. Il ordonne que les batteries de canons et de mortiers
continuent leurs feux, et qu'on emploie le reste des munitions de
siége à raser le palais de Djezzar, les fortifications et les
édifices.
Le 26, à la pointe du jour, on s'aperçoit que l'amiral anglais a mis à
la voile avec trois bâtimens turcs; il venait d'être instruit que les
frégates françaises avaient enlevé deux de ses avisos et deux bâtimens
turcs, et cette nouvelle lui inspirait des craintes sur un convoi de
djermes et deux avisos turcs envoyés devant le port d'Abouzaboura,
pour embarquer des Naplouzains que Djezzar croyait avoir déterminés de
nouveau à se soulever. Le contre-amiral Pérée donnait en effet la
chasse à cette flottille qui est dégagée par les Anglais; il fait
prendre le large à ses frégates; mais elles ne sont point poursuivies
par les vaisseaux anglais, qui s'empressent de retourner à
Saint-Jean-d'Acre.
Le 27, à deux heures et demie du matin, l'ennemi fait une sortie; il
est repoussé avec vigueur, après avoir perdu beaucoup de monde. À sept
heures, il en fait une nouvelle sur tous les points; partout il trouve
la même résistance. Il ne peut pénétrer dans aucun boyau; il est
mitraillé par les batteries, et reconduit la baïonnette aux reins dans
ses places d'armes: tout est couvert des cadavres des assiégés. Ce
combat glorieux et sanglant ne coûte aux Français que vingt hommes
tués et cinquante blessés.
Le 28, un parlementaire anglais se présente vers la plage, il ramène
le Turc qui avait été envoyé le 22 à Djezzar en parlementaire, et
apporte au chef de l'état-major une lettre du commodore anglais, qui
s'exprimait ainsi en parlant de Bonaparte: «Ne sait-il pas que _c'est
moi seul_ qui peux décider du terrain qui est sous mon artillerie?» Il
voulait dire que Djezzar ne pouvait répondre sans son agrément et sa
participation, et que c'était à lui qu'il fallait adresser toutes les
propositions.
Le commandant du canot remet, en route, un paquet, contenant des
proclamations de la Porte ottomane, certifiées par Sidney Smith, et
conçues en ces termes:
PROCLAMATION.
«Le ministre de la sublime Porte aux généraux, officiers et soldats de
l'armée française qui se trouvent en Égypte.
«Le directoire français, oubliant entièrement le droit des gens, vous
a induits en erreur, a surpris votre bonne foi, et, au mépris des lois
de la guerre, vous a envoyés en Égypte, pays soumis à la domination de
la sublime Porte, en vous faisant accroire qu'elle-même avait pu
consentir à l'envahissement de son territoire.
«Doutez-vous qu'en vous envoyant ainsi dans une région lointaine, son
unique but n'ait été de vous exiler de la France, de vous précipiter
dans un abîme de dangers, et de vous faire périr tous tant que vous
êtes? Si, dans une ignorance absolue de ce qui en est, vous êtes
entrés sur les terres d'Égypte, si vous avez servi d'instrument à une
violation des traités, inouïe jusqu'à présent parmi les puissances;
n'est-ce point par un effet de la perfidie de vos directeurs? Oui,
certes; mais il faut pourtant que l'Égypte soit délivrée d'une
invasion aussi inique. Des armées innombrables marchent en ce moment;
des flottes immenses couvrent déjà la mer.
«Ceux d'entre vous, de quelque grade qu'ils soient, qui voudront se
soustraire au péril qui les menace, doivent, sans le moindre délai,
manifester leurs intentions aux commandans des forces de terre et de
mer des puissances alliées; qu'ils soient sûrs et certains qu'on les
conduira dans les lieux où ils désireront aller, et qu'on leur
fournira des passe-ports pour n'être pas inquiétés pendant leur route
par les escadres alliées, ni par les bâtimens armés en course. Qu'ils
s'empressent donc de profiter à temps de ces dispositions bénignes de
la sublime Porte, et qu'ils les regardent comme une occasion propice
de se tirer de l'abîme affreux où ils ont été plongés.
«Fait à Constantinople, le 11 de la lune de ramazan, l'an de l'Hégyre
1213, et le 5 février 1799.
«Je, soussigné, ministre plénipotentiaire du roi d'Angleterre près la
Porte ottomane, et actuellement commandant la flotte combinée devant
Acre, certifie l'authenticité de cette proclamation, et garantis son
exécution. À bord du _Tigre_, le 10 mai 1799.»
«_Signé_ SIDNEY SMITH.»
Cet écrit reçoit la seule réponse que l'honneur accorde à de lâches
conseils, le silence du mépris. L'amiral anglais fait connaître qu'il
existe entre l'Angleterre et la Porte un traité d'alliance, signé le 5
janvier 1799; il envoie quelques prisonniers français qu'il avait
enlevés des mains de Djezzar.
L'officier qui commandait le canot anglais est renvoyé sans réponse,
et le feu continue de part et d'autre.
Pendant la nuit, on commence l'évacuation des blessés, des malades et
du parc d'artillerie. Le 1er bataillon de la 69e demi-brigade part le
29; le 2e le suit le 30, ils escortent les convois d'artillerie et les
blessés. L'avant-garde, aux ordres du général Junot, après avoir brûlé
tous les magasins de Tabarié, prend position à Safarié, pour couvrir
les débouchés d'Obeline et de Cheif-Amrs sur le camp d'Acre.
L'ennemi, qui était bombardé et canonné plus vivement qu'il ne l'avait
encore été, qui voyait un feu plus terrible que tout ce qu'il avait
essuyé jusqu'alors se diriger sur le palais de Djezzar, sur les
parties des fortifications qui n'avaient point encore été battues, et
sur tous les édifices de la ville, fait, le 1er prairial, à la pointe
du jour, une sortie générale; il est reçu avec intrépidité et forcé de
se retirer promptement. Ce mauvais succès ne le décourage point; à
trois heures de l'après-midi, il sort de nouveau sur tous les points;
il emploie tous les renforts qu'il a reçus; il combat avec une fureur
et un acharnement qu'il n'avait pas encore déployés. Son but était de
pénétrer dans les batteries dont le feu lui devenait si incommode, de
les détruire, et de prévenir ainsi la ruine de la ville. Malgré son
opiniâtreté et la vivacité de ses attaques, il est repoussé sur tous
les points, et obligé de se retirer avec une grande perte. Cependant
il parvient à s'emparer un instant du boyau qui couronne le glacis de
la tour de brèche. Mais à peine y est-il entré, que le général de
brigade Lagrange, qui commande la tranchée, l'attaque avec deux
compagnies de grenadiers, reprend le boyau, poursuit les assiégés
jusque dans leur place d'armes extérieure, tue tout ce qui ne se
précipite pas dans la place, et les pousse jusque dans leurs fossés.
L'artillerie de campagne remplaçait aux batteries l'artillerie de
siége qui venait de partir. On était parvenu à détruire par des mines
et à la sape un aqueduc de plusieurs lieues qui conduisait l'eau à la
ville; on réduit en cendres les magasins et les moissons qui sont aux
environs d'Acre; on jette à la mer tous les objets inutiles; on se
prépare à lever le siége.
La proclamation suivante du général en chef explique suffisamment les
motifs de cette conduite.
PROCLAMATION.
«Au quartier-général devant Acre, le 28 floréal an VII,
«BONAPARTE, GÉNÉRAL EN CHEF.
«SOLDATS,
«Vous avez traversé le désert qui sépare l'Asie de l'Afrique, avec
plus de rapidité qu'une armée arabe.
«L'armée qui était en marche pour envahir l'Égypte est détruite; vous
avez pris son général, son équipage de campagne, ses bagages, ses
outres, ses chameaux.
«Vous vous êtes emparés de toutes les places fortes qui défendent les
puits du désert.
«Vous avez dispersé aux champs du mont Thabor cette nuée d'hommes
accourus de toutes les parties de l'Asie dans l'espoir de piller
l'Égypte.
«Les trente vaisseaux que vous avez vus arriver devant Acre, il y a
douze jours, portaient l'armée qui devait assiéger Alexandrie; mais,
obligée d'accourir à Acre, elle y a fini ses destins; une partie de
ses drapeaux orneront votre entrée en Égypte.
«Enfin, après avoir, avec une poignée d'hommes, nourri la guerre
pendant trois mois dans le coeur de la Syrie, pris quarante pièces de
campagne, cinquante drapeaux, fait six mille prisonniers, rasé les
fortifications de Ghazah, Jaffa, Caïffa, Acre, nous allons rentrer en
Égypte; la saison des débarquemens m'y rappelle.
«Encore quelques jours, et vous aviez l'espérance de prendre le pacha
même au milieu de son palais; mais dans cette saison la prise du
château d'Acre ne vaut pas la perte de quelques jours; les braves que
je devrais d'ailleurs y perdre sont aujourd'hui nécessaires pour des
opérations plus essentielles.
«Soldats, nous avons une carrière de fatigues et de dangers à courir.
Après avoir mis l'Orient hors d'état de rien faire contre nous cette
campagne, il nous faudra peut-être repousser les efforts d'une partie
de l'Occident.
«Vous y trouverez une nouvelle occasion de gloire; et si, au milieu de
tant de combats, chaque jour est marqué par la mort d'un brave, il
faut que de nouveaux braves se forment, et prennent rang à leur tour
parmi ce petit nombre qui donne l'élan dans les dangers et maîtrise la
victoire.»
Le 1er prairial, à neuf heures du soir, on bat la générale, et le
siége est levé après soixante jours de tranchée ouverte.
La division du général Lannes se met en marche pour Tentoura; elle est
suivie par les équipages de l'armée et le parc de la division Bon.
La division Kléber et la cavalerie prennent position; l'infanterie en
arrière du dépôt de la tranchée, et la cavalerie devant le pont de la
rivière d'Acre, à quinze cents toises de la place.
En même temps la division Regnier qui était de tranchée se replie dans
le plus grand silence; les pièces de campagne sont portées à bras, et
suivent la route de l'armée; les postes se replient sur la place
d'armes. La division Regnier, placée à la queue de la tranchée, va
dans son camp reprendre ses sacs et suit la marche de l'armée.
Lorsqu'elle a passé le pont, la division Kléber fait son mouvement;
elle est suivie de la cavalerie qui a ordre de ne quitter la rivière
que deux heures après le départ des dernières troupes d'infanterie.
Elle y laisse cent dragons pied à terre, pour protéger les ouvriers
qui détruisent les deux ponts.
Le général Junot s'était porté, avec son corps, au moulin de Kerdanné,
pour couvrir le flanc gauche de l'armée.
On aurait levé le siége de jour, si l'armée n'avait pas eu trois
lieues à parcourir sur la plage; circonstance qui donnait à l'ennemi
la facilité de suivre ce mouvement avec ses chaloupes canonnières, et
d'établir une canonnade qu'il était prudent d'éviter. Les assiégés
continuent leur feu tout le reste de la nuit, et ne s'aperçoivent
qu'au jour de la levée du siége; ils avaient été si maltraités qu'ils
ne purent faire aucun mouvement. L'armée exécute sa marche dans le
plus grand ordre. Le 22, elle arrive à Tentoura, port où l'on avait
débarqué les objets envoyés de Damiette et de Jaffa, et sur lequel
avait été évacuée l'artillerie de siége avec quarante pièces de
campagne turques, prises à Jaffa, et dont une partie avait été
conduite devant Acre.
On n'avait pas assez de chevaux pour traîner cette immense artillerie
turque. Bonaparte avait décidé que tous les moyens de transport
seraient de préférence employés à l'évacuation des malades et des
blessés. En conséquence, il ne fait suivre que deux obusiers et
quelques petites pièces turques, et il en fait jeter vingt-deux à la
mer; les caissons et les affûts sont brûlés sur le port de Tentoura.
Tous les malades et blessés sont évacués sur Jaffa; généraux,
officiers, administrateurs, chacun donne ses chevaux; il ne reste pas
un seul Français en arrière. Les hommes attaqués de la peste sont
également évacués.
L'armée couche le 3 sur les ruines de Césarée; le 4, des Naplouzains
se montrent au port d'Abouhaboura; quelques uns sont pris et fusillés;
les autres s'éloignent. Leur but est de s'emparer des haillons qu'une
armée abandonne dans sa marche.
L'armée campe le 5 à quatre lieues de Jaffa, sur une petite rivière,
ou plutôt un médiocre ruisseau. Des partis se répandent dans les
villages dont les habitans, pendant le siége, ont attaqué, pillé les
convois et égorgé les escortes. Les habitations sont réduites en
cendres, les troupeaux enlevés et les grains incendiés. Cette
vengeance était commandée par la justice après tant d'assassinats:
elle était autorisée par les lois rigoureuses de la guerre,
puisqu'elle ôtait à l'ennemi tout moyen d'approvisionnement.
L'armée arrive le 5 à Jaffa; un pont de bateaux avait été jeté sur la
rivière de Lahoya, que l'on passe difficilement à gué à son
embouchure. On séjourne le 6, le 7 et le 8 à Jaffa. Ce temps est
employé à punir les villages des environs qui se sont mal conduits. On
fait sauter les fortifications de Jaffa, on jette à la mer toute
l'artillerie en fer de la place. Les blessés sont évacués tant par mer
que par terre. Il n'y avait qu'un petit nombre de bâtimens, et, pour
donner le temps d'achever l'évacuation par terre, l'on est obligé de
différer jusqu'au 9 le départ de l'armée.
Le 1er et le 2e bataillon de la 69e, et la 22e légère, partent
successivement pour escorter les convois.
L'armée se met le 9 en marche. La division Regnier forme la colonne de
gauche, et s'avance par Ramlé. Le quartier-général, la division Bon et
la division Lannes suivent la route du centre. Le pays qu'on allait
parcourir jusqu'à Ghazah avait commis toutes sortes d'excès. L'ordre
est donné à la colonne du général Regnier et à celle du centre, de
brûler les villages et toutes les moissons. La cavalerie prend la
droite et s'avance, le long de la mer, dans les dunes, pour ramasser
les troupeaux qui s'y sont réfugiés. La division Kléber forme
l'arrière-garde, et ne quitte Jaffa que le 10.
L'armée marche dans cet ordre jusqu'à Kan-Jounes. La plaine est toute
en feu; mais le souvenir du pillage des convois et des horreurs
exercées contre les Français, ne justifiaient que trop ces
représailles.
L'armée campe le 10 à Él-Majdal et arrive le 11 à Ghazah. Cette ville
s'était bien conduite; les personnes et les propriétés y sont
respectées. On fait sauter le fort, et l'armée part le lendemain pour
Kan-Jounes où elle arrive le même jour. Le 13, elle entre dans le
désert, suivie d'une quantité considérable de bestiaux enlevés à
l'ennemi et destinés à l'approvisionnement de El-A'rych. Le désert
entre cette place et Kan-Jounes a onze lieues d'étendue. Il est habité
par quelques Arabes, du brigandage desquels Bonaparte avait à se
plaindre. On brûle leur camp, on enlève leurs bestiaux, leurs
chameaux, et on incendie le peu de récoltes qui se trouvent dans
certaines parties du désert.
L'armée séjourne le 14 à El-A'rych. Cette place devenait de la plus
grande importance. Bonaparte y ordonne de nouveaux travaux et de
nouvelles fortifications, la fait approvisionner de vivres et de
munitions, et y laisse garnison.
L'armée continue sa marche sur Cathiëh, où elle arrive le 16, après
avoir horriblement souffert de la soif. Les divisions marchaient
successivement; mais les puits étaient beaucoup moins abondans, et
l'eau plus saumâtre qu'au premier passage de l'armée.
Les magasins de Cathiëh étaient parfaitement approvisionnés; l'armée
séjourne dans cette place. Bonaparte va reconnaître Tinëh, Peluse et
la bouche d'Omm-Faredje. Il ordonne la construction d'un fort à Tinëh,
pour se rendre maître de la bouche d'Omm-Faredje. Il laisse à Cathiëh
une garnison considérable; il réunit au commandement de cette place
celui de El-A'rych, et le confie à un général de brigade.
Le 18, l'armée continue sa marche. Le quartier-général part le 19 pour
Salêhiëh. La division Kléber se rend à Tinëh, où elle s'embarque pour
Damiette. Les autres divisions de l'armée prennent la route du Caire,
où elles arrivent le 26 prairial.
Les grands du Caire, le peuple et la garnison viennent au-devant de
l'armée, qui se déploie dans l'ordre de parade. On est étonné de voir
cette armée sortant du désert, et après quatre mois d'une campagne
pénible et sanglante, se présenter dans le meilleur ordre et avoir la
plus belle tenue.
À ce spectacle, succède bientôt un tableau vraiment attendrissant;
c'est celui d'amis, de camarades, qui se livrent avec enthousiasme au
plaisir de se revoir et de s'embrasser. La ville du Caire devient,
pour les Français, une seconde patrie; ils y sont reçus par les
habitans comme des compatriotes.
Mille rapports extravagans et semés par la malveillance, avaient
précédé le retour de l'armée au Caire; on la disait réduite à quelques
hommes blessés et mourans. Voici l'exacte vérité.
Le corps d'armée de l'expédition de Syrie a perdu, dans quatre mois,
sept cents hommes morts de la peste, et cinq cents tués dans les
combats. Le nombre des blessés était, il est vrai, de dix-huit cents;
mais quatre-vingt-dix seulement avaient été amputés; presque tous les
autres avaient l'espoir d'être promptement guéris, et devaient
rentrer dans leurs corps.
C'était surtout les ravages de la peste que la malignité s'était plue
à exagérer. À l'arrivée de l'armée en Syrie, les villes étaient
infectées de cette maladie, que la barbarie et l'ignorance rendent si
funeste dans ces contrées; celui qui en est attaqué se croit mort,
tout le fuit et l'abandonne, et il expire quand les secours de la
médecine, quand des soins convenables auraient pu le rendre à la vie.
Le fatalisme, que ces peuples professent, contribue beaucoup à leur
faire négliger le secours des médecins.
Les soldats français avaient bien aussi quelques préjugés; ils
prenaient la moindre fièvre pour la peste, et se croyaient atteints
d'une maladie incurable et mortelle. Le citoyen Desgenettes, médecin
en chef de l'armée, parcourt les hôpitaux, visite chacun des malades
et calme d'abord leur imagination effrayée. Il soutient que les
bubons, qu'ils prennent pour des symptômes de peste, appartiennent à
une espèce de fièvre maligne dont il est très facile de guérir avec
des soins et des ménagemens; il va jusqu'à s'inoculer en présence des
malades la matière de ces bubons, et emploie pour se guérir les
remèdes qu'il leur ordonne.
Tous les genres d'héroïsme devaient éclater dans cette brave armée, et
le dévouement du citoyen Desgenettes n'a pas été le moins généreux ni
le moins utile. Après avoir rendu au soldat cette tranquillité
d'esprit si nécessaire à la guérison, il achève par ses talens, ses
soins assidus, ce qu'il a si heureusement entrepris, et le plus grand
nombre recouvre la santé.
Un si bel exemple ne pouvait être perdu pour les autres officiers de
santé. On ne peut donner trop d'éloges à la conduite du citoyen
Larrey, chirurgien en chef de l'armée, pour le zèle et l'activité
qu'il n'a cessé de déployer. On le voyait, lui et ses dignes
confrères, sous le feu de l'ennemi, au pied de la brèche, panser les
malheureux blessés. Plusieurs ont reçu des blessures à ce poste
honorable; l'un d'eux a même été tué, mais rien ne pouvait arrêter
leur ardeur et leur dévouement.
EXPÉDITION DANS LA HAUTE-ÉGYPTE.
Pendant qu'au nord Bonaparte battait dans la Syrie les armées
qu'Ibrahim-Bey et Djezzar se disposaient à conduire contre lui, le
général Desaix, au midi, chassait dans la Haute-Égypte, Mourâd-Bey qui
s'y était réfugié après la bataille des Pyramides.
Un mois après la prise du Caire, le général Desaix avait reçu l'ordre
de marcher à la poursuite de Mourâd-Bey. Il s'était embarqué le 8
fructidor an VI, à la pointe du jour, avec deux bataillons de la 88e
de ligne, deux bataillons de la 2e légère, deux bataillons de la 61e
de ligne et l'artillerie attachée à sa division. Le convoi était
escorté d'un chebeck, d'un aviso et de deux demi-galères armées en
guerre.
Le 12, la division se trouve réunie à Al-Fieldi; arrivée le 13 à Bené,
elle prend position en avant de la ville, appuyant sa gauche et sa
droite au Nil, de manière à ce qu'elles soient protégées par les
bâtimens de guerre; elle conserve cette position les 14, 15, 16 et 17
fructidor; et le 18, le général Desaix ayant pourvu à ses moyens de
subsistance, elle part pour se rendre à Aba-Girgé, où elle arrive à
sept heures du soir. Le général Desaix est informé que cent cinquante
mameloucks, et beaucoup de djermes chargées de bagages, vivres et
munitions, sont à Richnesé. Il se met en marche le 20 à la pointe du
jour, avec le 1er bataillon de la 21e légère pour reconnaître leur
position. L'inondation du Nil était déjà très étendue: les troupes
éprouvaient les plus grandes difficultés. Elles traversent huit canaux
et parviennent au lac Barthin, qu'elles passent à gué ayant de l'eau
jusque sous les bras. Après avoir marché pendant quatre heures
continuellement dans l'eau, elles arrivent au village de Chéboubié.
Mourâd-Bey était descendu jusqu'au Faïoum; il avait laissé trois beys
à Behnésé, avec cent cinquante mameloucks et beaucoup d'Arabes. Le
général Desaix s'avance sur ce village; malgré les difficultés que lui
oppose dans sa marche une digue qu'il est obligé de suivre, il fait
tant de diligence, qu'il arrive au moment où les équipages de l'ennemi
passaient le canal de Joseph. Les mameloucks et les Arabes étaient
sur la rive gauche, et protégeaient douze djermes qui s'échappaient en
remontant le Nil.
Les carabiniers de la 21e s'élancent sur la rive; ils font un feu très
vif qui éloigne les mameloucks et disperse les Arabes. Les douze
djermes sont arrêtées; onze étaient chargées de munitions, de vivres,
et surtout d'une grande quantité de blé: la 12e portait sept pièces de
canon.
Le général Desaix rentre le 21 à Aba-Girgé où il rejoint sa division;
il appareille et arrive le 26 à la hauteur de Tarout'-Elcheriff; le
27, il prend position à l'entrée du canal de Joseph. Informé que
l'ennemi occupait Siout avec le reste de ses bâtimens de guerre, il
part dans l'après-midi avec deux demi-galères, deux bataillons de la
61e et deux de la 88e. Il marche vers Siout, après avoir ordonné à un
aviso d'escorter la 21e qui doit le suivre; il laisse un détachement
de cette demi-brigade et une chaloupe canonnière pour occuper
Tarout'-Elcheriff et protéger la navigation avec le Caire.
Le 28, il arrive à Siout; mais l'ennemi s'était enfui à son approche,
et avait remonté jusqu'à Girgé ses djermes et ses bâtimens de guerre.
Trois kiachefs de Soliman-Bey, et environ trois cents mameloucks et
quelques Arabes, étaient à Benhadi, à six lieues de Siout, avec leurs
femmes et beaucoup d'équipages. Le général Desaix, dans l'espoir de
les atteindre, part le premier jour complémentaire. Il longe les
montagnes et arrive le lendemain au jour naissant, après une marche
pénible à travers le désert. L'ennemi avait déjà disparu. Desaix
rentre à Siout le troisième jour complémentaire; il y laisse une
demi-brigade et un aviso, pour escorter un convoi considérable de
grains dont il avait ordonné le chargement pour le Caire; et le soir
même, il part avec sa division et sa flottille, dans le dessein de
rejoindre Mourâd-Bey qui avait regagné le Faïoum.
Le cinquième jour complémentaire, il arrive à l'entrée du canal de
Joseph, et reçoit du Caire un convoi qui lui apporte cinquante
quintaux de biscuit et trois mille cartouches.
Il se met en marche le 2 vendémiaire et entre dans le bahr Joseph,
laissant sur le Nil six bâtimens de guerre pour garder l'entrée du
canal, et croiser à la hauteur de Tarout'-Elcheriff; deux de ces
bâtimens ont ordre de descendre jusqu'à Benesneff, en suivant le
mouvement de la division.
Après une longue et pénible navigation dans le canal, où les djermes
échouaient souvent par la difficulté de suivre la division à travers
des plaines inondées, l'avant-garde aperçoit, le 12, un poste de
Mourâd-Bey à la hauteur du village de Menekia. Desaix ordonne le
débarquement, et se porte avec un détachement sur des espèces de dunes
qui dominent le canal de distance en distance jusqu'à Illahon. Il
s'engage une fusillade d'avant-garde; l'ennemi se retire, la division
se rembarque et continue de suivre le canal.
Le 13 au matin, on aperçoit l'ennemi embusqué dans un endroit où le
canal s'approche du désert; des forces considérables se montrent tout
à coup dans le village de Manzoura. Il eût été dangereux de débarquer
sous le feu de l'ennemi; le général Desaix ordonne de revirer de bord,
regagne la position près de Menekia, et fait débarquer sa division qui
se forme successivement.
Des compagnies de carabiniers chassent et dispersent les mameloucks
qui harcelaient les barques.
Après avoir formé sa division en carré, Desaix organise le service des
barques de manière à leur faire suivre dans le canal le mouvement des
troupes qui s'avancent à l'extrémité de l'inondation, et au bord du
désert. Les mameloucks paraissent vouloir attaquer; quelques coups de
canon les éloignent, et à la nuit la division prend position vis-à-vis
le village de Manzoura.
Elle continue sa marche dans le même ordre, mais elle est harcelée par
l'avant-garde de l'ennemi. Le corps de Mourâd-Bey était encore éloigné
de deux lieues, et paraissait formé sur deux lignes. À l'approche de
la division, il gagne les hauteurs, prend position sur son flanc
gauche, et se met en mesure de la charger.
Desaix ordonne un changement de direction, marche droit à Mourâd-Bey,
et le canonne avec tant de succès, que cette masse de cavalerie,
incertaine dans ses mouvemens, s'arrête et se replie. La division
continue sa marche jusqu'à Elbelamon.
Le 15, elle regagne ses barques pour y prendre du biscuit. L'ennemi
croit qu'elle rétrograde; il la harcelle en poussant des cris de
victoire et de joie; quelques coups de canon l'éloignent, et l'armée
continue sa route, après avoir pris des vivres et le repos nécessaire.
Desaix, informé par ses espions que Mourâd-Bey avait l'intention de
l'attendre à Sédiman, et de lui livrer bataille, se dispose à
l'attaquer lui-même.
Le 16, au lever du soleil, la division se met en mouvement; elle est
formée en carré, avec des pelotons de flanc: elle suit l'inondation et
le bord du désert. À huit heures, on aperçoit Mourâd-Bey à la tête de
son armée, composée d'environ trois mille mameloucks et huit à dix
mille Arabes. L'ennemi s'approche, entoure la division, et la charge
avec la plus grande impétuosité sur toutes ses faces; mais de tous
côtés il est vivement repoussé par le feu de l'artillerie et de la
mousqueterie; les plus intrépides des mameloucks, désespérant
d'entamer la division, se précipitent sur l'un des pelotons de flanc,
commandé par le capitaine Lavalette, de la 21e légère. Furieux de la
résistance qu'ils éprouvent, et de l'impuissance où ils sont de
l'enfoncer, les plus braves se jettent en désespérés dans les rangs,
où ils expirent après avoir vainement employé à leur défense les armes
dont ils sont couverts, leurs carabines, leurs javelots, leurs lances,
leurs sabres et leurs pistolets. Ils tâchent du moins de vendre
chèrement leur vie, et tuent plusieurs chasseurs.
De nouveaux détachemens de mameloucks saisissent ce moment pour
charger deux fois le peloton entamé; les chasseurs se battent corps à
corps, et, après des prodiges de valeur, se replient sur le carré de
la division. Dans cette attaque, les mameloucks perdent plus de cent
soixante hommes: elle coûte aux braves chasseurs treize hommes morts
et quinze blessés.
Mourâd-Bey, après avoir fait charger les autres pelotons sans plus de
succès, divise sa nombreuse cavalerie, qui n'avait encore agi que par
masse, et fait entourer la division. Il couronne quelques monticules
de sable, sur l'un desquels il démasque une batterie de plusieurs
pièces de canon, placée avec avantage, et qui fait un feu meurtrier.
Le général Desaix, devant un ennemi six fois plus fort que lui, et
dans une position où une retraite difficile sur ses barques le forçait
à abandonner ses blessés, juge qu'il faut ou vaincre ou se battre
jusqu'au dernier homme. Il dirige sa division sur la batterie ennemie
qui est enlevée à la baïonnette.
Maître des hauteurs et de l'artillerie de Mourâd-Bey, Desaix fait
diriger une vive canonnade sur l'ennemi, qui bientôt fuit de toutes
parts. Trois beys et beaucoup de kiachefs restent sur le champ de
bataille, ainsi qu'une grande quantité de mameloucks et d'Arabes. La
division ramène ses blessés, prend quelque repos, et se met en marche
à trois heures après midi pour Sédiman, où elle s'empare d'une partie
des bagages de l'ennemi, que les Arabes commençaient à piller.
Mourâd-Bey se retire derrière le lac de Ghazah, dans le Faïoum: les
Arabes l'abandonnent.
Les Français ont perdu dans la bataille de Sédiman, trois cent
quarante hommes; cent cinquante ont été blessés. Généraux, officiers
et soldats, tous se sont couverts de gloire. La division part le 17,
avec la flottille, pour se rendre à Illahon; elle s'empare des barques
de l'ennemi qui s'y trouvent.
Le général Desaix fait partir les blessés pour le Caire, où il avait
déjà envoyé environ quatre cents hommes affectés d'ophthalmies,
maladie occasionnée par les vapeurs du Nil, et malheureusement très
commune dans la Haute-Égypte. La division reste à Illahon, d'où elle
part pour lever les impositions et prendre les chevaux du Faïoum.
Mourâd-Bey avait non seulement défendu aux habitans de payer, il avait
encore envoyé Ali-Kiachef avec cent cinquante mameloucks et des Arabes
pour soulever le pays.
Desaix laisse trois cent cinquante hommes dans la ville de Faïoum, et
il en part le 16 brumaire pour soumettre les villages insurgés. Il
trouve sous les armes tous ceux dans lesquels il se présente; mais ils
rentrent aussitôt dans l'obéissance, à l'exception du village de
Liriné, où Ali-Kiachef soutient contre l'avant-garde un léger combat,
à la suite duquel il prend la fuite, abandonnant six chameaux chargés
d'effets. Le village est livré au pillage et brûlé.
Mourâd-Bey, profitant du moment où le général Desaix avait quitté le
Faïoum pour parcourir la province, avait envoyé environ mille
mameloucks pour soulever le pays et marcher sur la ville de Faïoum.
Des beys et des kiachefs s'étaient répandus au nord et au midi de la
province, pour soulever les Arabes et les fellâhs. Le 17, une
multitude prodigieuse était déjà réunie sous les armes. Le 18, à huit
heures du matin, des Arabes paraissent au sud-ouest de la ville de
Faïoum, et s'avancent vers la partie qui est sur la rive gauche du
canal.
Le général Robin, atteint de l'ophthalmie, se trouvait à Faïoum. Le
chef de bataillon Expert était commandant de la place. Instruit des
mouvemens de l'ennemi, il retranche, autant que le permettent les
moyens d'une ville ouverte de toutes parts, la maison où l'hôpital est
établi.
Il n'avait que trois cent cinquante hommes et cent cinquante malades.
Sur les onze heures du matin, plus de trois mille Arabes, mille
mameloucks, et une quantité prodigieuse de fellâhs armés s'avancent
sur deux colonnes; une partie s'élance et escalade l'enceinte des
faubourgs; ils avaient à leur tête des beys et des kiachefs. Tous
attaquent en même temps et avec fureur sur tous les points.
Toutes les issues de la ville n'avaient pu être occupées. L'ennemi
profite de cet avantage, pour tourner les principaux postes, qui,
après avoir fait une vive résistance, et couvert de morts les défilés
qu'ils défendent, se retirent en bon ordre, en se ralliant à la maison
d'Ali-Kiachef, où était l'hôpital. C'est là que le général Robin et
le commandant Expert réunissent leurs forces afin d'éviter une guerre
de rue trop meurtrière. Pendant que les Arabes et les fellâhs
s'approchent en gagnant de toit en toit, le reste des assiégeans se
précipite en foule et sans précautions par les grandes issues.
Le chef de bataillon Expert avait prévu ce désordre; et, dans le
dessein d'en profiter, il avait formé dans l'hôpital deux colonnes
retranchées. Il commande lui-même la colonne de droite; celle de
gauche est confiée au chef de bataillon Sacro. Dès que l'ennemi est à
portée, la réserve fait une fusillade terrible par les toits et les
fenêtres; en même temps les deux colonnes débouchent en battant la
charge, et fondent à la baïonnette sur l'ennemi, qu'elles culbutent de
rue en rue. La terreur s'empare également des Arabes et des fellâhs
qui sont sur les maisons; la plupart, croyant la victoire assurée, se
livraient au pillage; tous veulent se sauver à la fois et
s'embarrassent dans leur fuite; on en fait un carnage affreux;
l'ennemi est poursuivi jusqu'à une lieue de la ville par les chefs de
bataillon Expert et Sacro, qui montrent l'un et l'autre une
intrépidité et un sang-froid qu'on ne peut trop admirer. L'ennemi
laisse deux cents hommes tués dans la ville, et un grand nombre de
blessés; les Français ont eu quatre hommes tués et seize blessés.
Les habitans de la ville de Faïoum se réunissent aux Français et
poursuivent l'ennemi. Desaix s'était mis en marche pour cette ville
aussitôt qu'il avait été informé des dangers qui la menaçaient; il y
arrive le 20 frimaire au matin, il apprend la victoire aussi glorieuse
qu'inespérée de ses braves, et il s'empresse d'en profiter pour faire
de nouvelles courses dans les provinces de Benesouef et de Miniet, et
disputer la levée des impositions de ces provinces à Mourâd-Bey, qui
faisait aussi des incursions dans l'intention de les percevoir.
Quoique battu à Sédiman et à Faïoum, Mourâd-Bey, à la faveur de sa
cavalerie, que l'infanterie française ne pouvait atteindre, restait
toujours maître des provinces de la Haute-Égypte, et conservait une
position menaçante.
Bonaparte envoie à Desaix un renfort de mille hommes de cavalerie, et
de trois pièces d'artillerie légère commandés par le général Davoust,
et lui donne ordre de poursuivre vivement Mourâd-Bey jusqu'aux
cataractes du Nil, de détruire les mameloucks, ou de les chasser
entièrement de l'Égypte.
Le général Davoust, parti du Caire le 16 frimaire, se rend en quatre
jours à Benesouef, et a bientôt rejoint le général Desaix. La division
se met en mouvement le 26 frimaire, pour attaquer Mourâd-Bey qui était
campé à deux journées de marche, sur la rive gauche du canal Joseph,
et au bord du désert.
Le 27 frimaire, elle rencontre l'avant-garde de l'ennemi, formée par
les mameloucks de Selim-Aboudic. On les chasse du village de Fechen,
où ils venaient de prendre position, et ils se retirent sur le camp
de Mourâd-Bey qui fuit à l'approche du général Desaix, et marche vers
le Nil qu'il se dispose à remonter. La division, sur laquelle il avait
dix à douze heures d'avance, cherche en vain à l'atteindre. Elle
bivouaque, le 27, à Zafetezain; le 28, à Bermin; le 30, à Zagny, où
elle quitte les montagnes pour se rapprocher du fleuve. L'infanterie
prend position à Taha, la cavalerie à Miniet, d'où Mourâd-Bey avait
fui au lever du soleil, et avec tant de précipitation, qu'il avait
abandonné quatre djermes portant une pièce de douze en bronze, un
mortier de douze pouces, et quinze pièces de canon de fer de différens
calibres.
Mourâd-Bey se retire vers le Haut-Saïd; Desaix le poursuit à grandes
journées. Le 1er nivôse, la division couche près des anciens portiques
d'Achmounain; le 4 à Siout, et arrive le 9 à Girgé.
Mais la flottille, sans cesse retardée par les vents contraires,
n'avait pu mettre la même célérité dans ses mouvemens. On avait le
plus grand besoin des munitions et des approvisionnemens dont elle
était chargée, et l'on se voit contraint de perdre à l'attendre vingt
jours d'un temps précieux.
Mourâd-Bey profite de cette inaction des Français pour leur susciter
des ennemis de tous les côtés. Déjà il avait écrit aux chefs du pays
de Jedda et d'Yamb'o, pour les engager à passer la mer, et à
exterminer _une poignée d'infidèles qui voulaient détruire la religion
de Mahomet_. Des émissaires avaient été envoyés en Nubie, et en
amenaient des renforts. D'autres s'étaient rendus à Hesney, près du
vieil Hassan-Bey Jaddâoui, dans le dessein de le réconcilier avec
Mourâd-Bey, et de le déterminer à faire cause commune. Quelques uns
enfin s'étaient répandus dans le beau pays entre Girgé et Siout; leur
but était de faire insurger les habitans sur les derrières des
Français, d'attaquer et détruire leur flottille.
Desaix fut informé, dès le 12 nivôse, qu'un rassemblement considérable
de paysans se formait près de Souâguy, à quelques lieues de Girgé. Il
était important de faire un exemple prompt et terrible des insurgés,
afin de contenir les peuples dans l'obéissance, et de lever sans
obstacles les impositions et l'argent dont on avait besoin. Le général
Davoust reçoit l'ordre de partir sur-le-champ avec toute la cavalerie,
et de marcher contre ce rassemblement.
Ce général rencontre, le 14, cette multitude d'hommes armés, près du
village de Souâguy. Il fait former à l'instant son corps de bataille
par échelons, et ordonne à son avant-garde, composée du 7e de hussards
et du 22e de chasseurs, de charger avec impétuosité. Les insurgés ne
peuvent soutenir ce choc, ils fuient en désordre, et sont poursuivis
long-temps. On leur tue plus de huit cents hommes. Un pareil châtiment
semblait devoir répandre la terreur dans le pays; mais à peine la
cavalerie rentrait à Girgé, que le général Desaix est informé qu'il se
forme, à quelques lieues de Siout, un rassemblement beaucoup plus
considérable que le premier, et composé de paysans à pied et à
cheval, la plupart venus des provinces de Miniet, de Benesouef et
d'Hoara.
Le retard des barques, dont on n'avait aucune nouvelle certaine,
commençait à donner de vives inquiétudes à Desaix, qui ordonne au
général Davoust de marcher de nouveau à la tête de la cavalerie contre
les rebelles, de sévir contre eux d'une manière terrible, et de faire
tous ses efforts pour amener la flottille.
Le 19 nivôse, Davoust marche sur le village de Tahta. Au moment où il
allait y entrer, il apprend qu'un corps considérable de cavalerie
ennemie charge son arrière-garde formée d'un escadron du 20e de
dragons; aussitôt il forme son corps de troupes, et se précipite sur
les ennemis qu'il taille en pièces; mille restent sur le champ de
bataille; le reste prend la fuite. En les poursuivant, le général
Davoust aperçoit la flottille à la hauteur de Siout. Le vent étant
devenu favorable, elle fait route, et arrive le 29 à Girgé, où la
cavalerie l'avait devancée.
Le général Desaix était informé depuis quelques jours, par les
rapports de ses espions, que mille chérifs, habitans du pays d'Yamb'o
et de Jedda, avaient passé la mer Rouge, et s'étaient rendus à
Cosséir, sous les ordres d'un chef des Arabes d'Yamb'o; que de là ils
s'étaient portés à Kéné, d'où ils avaient été se réunir à Mourâd-Bey;
que Hassan-Bey Jaddàoui et Osman-Bey Hassan, à la tête de deux cent
cinquante mameloucks, étaient déjà arrivés à Houé; que des Nubiens,
des Maugrabins campaient dans ce dernier village; que, par suite des
écrits incendiaires répandus par les mameloucks, tous les habitans de
l'Égypte supérieure, depuis les Cataractes jusqu'à Girgé, étaient en
armes et prêts à marcher; qu'enfin Mourâd-Bey, plein de confiance dans
une armée aussi formidable, s'était mis en marche pour attaquer les
Français: son avant-garde en effet, commandée par Osman-Bey Hassan,
vient coucher, le 2 pluviôse, dans le désert, à la hauteur de
Samanhout.
Desaix, après avoir pris sur la flottille ce qui lui était le plus
nécessaire, et lui avoir ordonné de suivre les mouvemens de la
division, part de Girgé le 2 pluviôse pour aller à la rencontre des
ennemis, et va coucher à Él-Macera. Le 3, l'avant-garde, formée par la
7e de hussards, et commandée par le chef de brigade Duplessis,
rencontre celle de l'ennemi sous les murs de Samanhout.
Le général Desaix, arrivé quelques instans après, partage son
infanterie en deux carrés égaux; sa cavalerie, formant elle-même un
carré, est placée dans l'intervalle des deux autres, de manière à être
protégée et flanquée par leur feu.
À peine ces dispositions sont-elles faites, que l'ennemi s'avance de
toutes parts. Sa nombreuse cavalerie cerne la division, et une colonne
d'infanterie, composée en partie d'Arabes d'Yamb'o, commandée par les
chérifs et les chefs de ce pays, se jette dans un grand canal, sur la
gauche des Français, qu'elle commence à inquiéter par la vivacité de
son feu. Desaix ordonne à ses aides-de-camp Rapp et Savary de se
mettre à la tête d'un escadron du 7e de hussards, et de charger
l'ennemi en flanc, pendant que le capitaine Clément, avec les
carabiniers de la 21e légère, s'avancerait en colonne serrée dans le
canal et enfoncerait celle des ennemis. Cet ordre est exécuté avec
autant de bravoure que de précision; l'ennemi est culbuté; il prend la
fuite, laissant sur la place une quinzaine de morts, et emmenant un
grand nombre de blessés. Un carabinier, qui était parvenu à enlever
des drapeaux de la Mecque, fut tué d'un coup de poignard: sa perte est
la seule que les Français aient eu à regretter dans cette action, qui
les rendit maîtres du village de Samanhout.
Cependant les innombrables colonnes ennemies s'avançaient en poussant
des cris affreux, et se disposaient à l'attaque. Déjà la colonne des
Arabes d'Yamb'o s'est ralliée. Elle attaque et veut enlever le village
de Samanhout; mais les intrépides carabiniers de la 21e font un feu si
vif et si bien nourri, qu'elle est forcée de se retirer avec une perte
considérable.
Les mameloucks se précipitent sur le carré commandé par le général
Friant, tandis que plusieurs colonnes d'infanterie se portent sur
celui que commande le général Belliard; on leur riposte par un feu
d'artillerie et de mousqueterie si terrible, qu'ils sont dispersés en
un instant, et obligés de rétrograder, laissant le terrain couvert de
leurs morts.
Le général Davoust reçoit l'ordre de charger le corps des mameloucks,
où se trouvent Mourâd et Hassan qui paraissent vouloir conserver leur
position; mais ils n'attendent pas la charge de ce général, et la
fuite précipitée de Mourâd-Bey devient le signal de la retraite
générale. L'ennemi est poursuivi pendant quatre heures l'épée dans les
reins. La division ne s'arrête qu'à Farchoute, où elle trouve beaucoup
de musulmans expirant de leurs blessures. Les ennemis, dans cette
journée, outre un grand nombre de blessés, ont eu plus de deux cent
cinquante hommes tués, dont cent Arabes d'Yamb'o; les Français n'ont
eu que quatre hommes tués et quelques blessés.
Le succès de ce combat est principalement dû à l'artillerie légère que
commandait le chef de brigade Latournerie, officier également
recommandable par son activité et ses talens militaires.
Le 4, à une heure du matin, on continue de poursuivre Mourâd-Bey; une
soixantaine d'Arabes d'Yamb'o qu'on rencontre dans un village sont
taillés en pièces. Une grande partie de cette infanterie étrangère
avait repassé le fleuve et fuyait avec précipitation; beaucoup se
dispersaient dans le pays.
Desaix arrive le 9 à Hesney, où il laisse le général Friant et sa
brigade, et part lui-même le 10 pour Sienne où il arrive le 13, après
avoir essuyé des fatigues excessives, en traversant les déserts et
chassant toujours l'ennemi devant lui.
Mourâd, Hassan, Soliman et huit autres beys, voyant qu'ils sont
poursuivis avec un acharnement qui ne leur laisse aucune ressource;
que leurs mameloucks, exténués de fatigue, sont dans l'impossibilité
de se battre, que le nombre des déserteurs augmente chaque jour,
qu'ils ont perdu beaucoup de chevaux et une grande quantité de leurs
équipages, qu'ils n'ont point de relâche à espérer des Français,
prennent le parti de se jeter dans l'affreux pays de Bribe, au-dessus
des cataractes, et à quatre grandes journées de Sienne.
Le 14, le général Desaix marche vers l'île de Philé, en Éthiopie, où
il prend beaucoup d'effets et plus de cent cinquante barques que les
mameloucks y ont conduites avec des peines infinies, et qu'ils sont
contraints d'abandonner à l'approche des Français. Desaix, n'ayant
point trouvé de barques près de Philé, ne peut entrer dans cette île;
mais il confie le soin de s'en emparer au général Belliard qu'il
laisse à Sienne avec la 21e légère. La division, en traversant
l'Égypte supérieure, trouve une quantité prodigieuse de monumens
antiques de la plus grande beauté. Les ruines de Thèbes, les débris du
temple de Tentira, étonnent les regards du voyageur et méritent encore
l'admiration du monde.
Le 16 pluviôse, le général Desaix part de Sienne pour Hesney, où il
arrive le 21 avec sa cavalerie qu'il avait divisée en deux corps sur
les deux rives du Nil. Celui de la rive droite est commandé par
l'adjudant-général Rabasse.
Osman-Bey Hassan n'avait pas suivi Mourâd à Sienne. Arrivé près de
Rabin, il y avait passé le Nil avec deux cent cinquante mameloucks
environ, et vivait sur la rive droite dans les villages de sa
domination. Lorsqu'il apprit l'arrivée des Français à Sienne, il
s'enfonça dans les déserts. Le général Desaix, dont la cavalerie était
harassée, et qui était pressé de retourner à Hesney, s'était contenté,
pour le moment, de détruire les ressources d'Osman-Bey Hassan.
Le général Friant, que Desaix avait laissé à Hesney en se rendant à
Sienne, avait eu avis que les débris des Arabes d'Yamb'o se ralliaient
dans les environs de Kéné, sur la route de Cosséir; dès le 18, il
avait formé une colonne mobile, composée de la 61e et des grenadiers
de la 88e; cette colonne, commandée par le chef de brigade Conroux,
avait une pièce de canon. Elle se porta avec rapidité sur Kéné, petite
ville fort importante par le grand commerce qu'elle fait avec les
habitans des rives de la mer Rouge.
Desaix, à son arrivée à Hesney, est informé que le chef des Arabes
d'Yamb'o se tient caché dans les déserts, où il attend l'arrivée d'un
second convoi; il envoie aussitôt le général Friant et le reste de sa
brigade vers Kéné, avec l'ordre de lever des contributions en argent
et en chevaux jusqu'à Girgé, aussitôt qu'il se serait assuré des
habitans de cette partie de la rive droite, fort difficiles à
gouverner.
D'autres rapports annonçaient qu'Osman-Bey Hassan était revenu sur
les bords du fleuve, et continuait d'y faire vivre sa troupe. Desaix
ne voulant pas lui permettre de séjourner aussi près de lui, envoie à
sa poursuite le général Davoust, avec le 22e de chasseurs et le 15e de
dragons.
Le 24, à la pointe du jour, le général apprend qu'Osman-Bey Hassan est
sur le bord du Nil, et que ses chameaux font de l'eau. Il fait presser
la marche; bientôt ses éclaireurs lui annoncent que l'on voit des
chameaux qui rentrent dans le désert, que les ennemis sont au pied de
la montagne, et paraissent protéger leur convoi.
Le général Davoust forme sa cavalerie sur deux lignes, et s'avance
avec rapidité sur les mameloucks, qui d'abord ont l'air de se retirer;
mais tout à coup ils font volte-face, et fournissent une charge
vigoureuse sous le feu meurtrier du 15e de dragons. Plusieurs
mameloucks tombent sur la place. Le chef d'escadron Fontelle est tué
d'un coup de sabre. Osman-Bey a son cheval tué sous lui; il est
lui-même dangereusement blessé. Le 22e de chasseurs à cheval se
précipite avec impétuosité sur l'ennemi. On combat corps à corps; le
carnage devient affreux; mais malgré la supériorité des armes et du
nombre, les mameloucks sont forcés d'abandonner le champ de bataille,
où ils laissent un grand nombre des leurs et plusieurs kiachefs; ils
se retirent rapidement vers leurs chameaux, qui, pendant le combat,
avaient continué leur route dans le désert.
Parmi les beaux traits qui ont honoré cette mémorable journée, on
remarque celui de l'aide-de-camp du général Davoust, le citoyen
Montleger, qui, blessé dans le fort du combat, et ayant eu son cheval
tué sous lui, se saisit du cheval d'un mamelouck et sortit ainsi de la
mêlée.
Osman-Bey se retire dans l'intérieur des déserts sur la route de
Cosséir, près d'une citerne nommée la Kuita. Il était à présumer que,
ne pouvant y vivre qu'avec beaucoup de difficultés, il reviendrait
vers Radesie, et passerait même sur la rive gauche, dans un village
qui lui appartenait près d'Etfou. En conséquence le général Desaix
envoie dans ce village un détachement de cent soixante hommes de la
21e légère, commandés par son aide-de-camp Clément. Le 26, le général
Davoust rentre à Hesney; et, le 27, Desaix part de cette ville pour
Kous. Il laisse à Hesney une garnison de deux cents hommes du 61e et
du 88e, sous les ordres du citoyen Binot, aide-de-camp du général
Friant, qui, avec les mêmes troupes, avait conduit un fort convoi à
Sienne.
Le général Desaix se mettait en route lorsqu'il reçut des dépêches du
chef de brigade Conroux, commandant la colonne mobile que le général
Friant avait envoyée, le 18 pluviôse, vers Kéné, à la poursuite des
Arabes d'Yamb'o. Le chef de ces Arabes, qui se tenait caché dans les
environs de Kéné, voyant que les habitans leur fournissaient peu de
vivres, qu'ils manquaient de moyens pour retourner à Cosséir, et
qu'il fallait se faire des ressources pour gagner le temps de
l'arrivée du 2e convoi qu'il attendait, avait formé le projet
d'enlever Kéné. En conséquence, le 24 pluviôse, à onze heures du soir,
tous les postes de la 61e sont attaqués en même temps par les Arabes,
qui avaient entraîné dans leurs rangs une foule de paysans. Aussitôt
les troupes sont sous les armes, elles marchent à l'ennemi et le
culbutent de toutes parts.
Le chef de brigade Conroux, jeune officier plein d'ardeur,
d'intelligence et d'activité, en se portant d'un point de la ligne à
l'autre, reçoit sur la tête un coup de pique qui l'étend par terre.
Ses grenadiers se précipitent autour de lui et l'emportent sans
connaissance, jurant tous de le venger. La vive défense que la colonne
avait opposée aux attaques de l'ennemi l'avait forcé de se retirer. La
nuit était fort obscure, et l'on attendait avec impatience le lever de
la lune pour le poursuivre. Le chef de bataillon Dorsenne, qui
commandait la place, veillait avec le plus grand soin à sa défense, et
se disposait à continuer l'action que la nuit avait suspendue. À peine
les mesures sont-elles prises, que les ennemis reviennent en foule, en
poussant des hurlemens épouvantables. Après avoir été reçus comme la
première fois, par une fusillade extrêmement vive, ils sont chargés
avec tant d'impétuosité, qu'ils sont mis à l'instant dans une déroute
complète. On les poursuit pendant des heures entières. En fuyant, deux
à trois cents de ces malheureux se jettent dans un enclos de
palmiers, où, malgré les feux de demi-bataillon que fait diriger
contre eux le chef de bataillon Dorsenne, ils s'acharnent à se
défendre jusqu'au dernier.
On estime à plus de trois cents hommes tués la perte de l'ennemi dans
cette affaire, qui n'a coûté au vainqueur que trois blessés au nombre
desquels se trouve le chef de bataillon Dorsenne, dont la conduite
mérite les plus grands éloges.
Ce n'est que quelques heures après ce combat, que, malgré toute la
diligence qu'il avait faite, on vit arriver à Kéné le général Friant,
avec le 7e de hussards.
Le général Desaix, parti le 27 de Hesney, était arrivé, le 24 pluviôse
à Kous, avec les 14e et 18e régimens de dragons; il avait détaché à
quelques lieues les 15e et 20e, sous les ordres du chef de brigade
Pinon, vers Salamié, point extrêmement important, et qui est un
débouché de la Kuita. Il ordonne que l'on s'occupe partout avec
activité de la levée des chevaux, et de la perception des impôts en
argent, dont on avait le plus grand besoin.
Après le combat de Kéné, les Arabes d'Yamb'o s'étaient retirés dans
les déserts d'Aboumana; leur chérif Hassan, fanatique exalté et
entreprenant, les entretenait dans l'espoir d'exterminer les
_infidèles_ aussitôt que les renforts qu'il attendait seraient
arrivés. Provisoirement il mettait tout en oeuvre pour soulever les
vrais croyans de la rive droite. À sa voix toutes les têtes
s'échauffent, tous les bras s'arment; déjà une multitude d'Arabes est
accourue à Aboumana, des mameloucks fugitifs et sans asile s'y rendent
également. L'orage grossit, et les belliqueux habitans de la rive
droite vont éprouver à leur tour ce que peut la valeur française.
Le 29 pluviôse, le général Friant arrive près d'Aboumana, qu'il trouve
rempli de gens armés. Les Arabes d'Yamb'o sont en avant rangés en
bataille. Ses grenadiers le sont déjà en colonne d'attaque, commandée
par le chef de brigade Conroux. Après avoir reçu plusieurs coups de
canon, et à l'approche des grenadiers, la cavalerie et les paysans
prennent la fuite, mais les Arabes tiennent bon. Le général Friant
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