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Mémoires du Baron de Bonnefoux, Capitaine de vaisseau, 1782-1855

by baron de Pierre-Marie-Joseph Bonnefoux · French · Gutenberg #38734 · 1,059,209 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Mémoires du Baron de Bonnefoux, Capitaine de vaisseau, 1782-1855
    
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Title: Mémoires du Baron de Bonnefoux, Capitaine de vaisseau, 1782-1855

Author: baron de Pierre-Marie-Joseph Bonnefoux

Annotator: Émile Jobbé-Duval


        
Release date: February 1, 2012 [eBook #38734]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/38734

Credits: Produced by Mireille Harmelin, wagner, Christine P. Travers
        and the Online Distributed Proofreading Team at
        http://www.pgdp.net (This file was produced from images
        generously made available by the Bibliothèque nationale
        de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)


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Produced by Mireille Harmelin, wagner, Christine P. Travers
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corrigées. L'orthographe de l'auteur a été conservée.]




L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de
traduction et de reproduction en France et dans tous les pays
étrangers, y compris la Suède et la Norvège.

Ce volume a été déposé au ministère de l'Intérieur (section de la
librairie) en juin 1900.




PARIS, TYP. PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.--1230.




  MÉMOIRES

  DU

  Baron de BONNEFOUX

  CAPITAINE DE VAISSEAU

  1782-1855

  PUBLIÉS AVEC UNE PRÉFACE ET DES NOTES


  PAR

  ÉMILE JOBBÉ-DUVAL
  PROFESSEUR À LA FACULTÉ DE DROIT DE L'UNIVERSITÉ DE PARIS




  PARIS
  LIBRAIRIE PLON
  PLON-NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
  RUE GARANCIÈRE, 8

  1900

  _Tous droits réservés_




PRÉFACE


De nombreuses générations de marins ont, au cours de ce siècle, étudié
les livres du vaillant officier, dont nous publions aujourd'hui les
_Mémoires_. Doué d'un esprit méthodique et clair, il publiait, dès
1824, le premier volume des _Séances nautiques_ ou _Traité du navire à
la mer_, suivi plus tard du _Traité du navire dans le port_, et
apprenait ainsi les éléments de l'art du marin aux jeunes gens
désireux d'exercer cette noble profession et que n'avaient pas
découragés les revers.

Plus tard, lorsque les aspirants de la Restauration occupaient déjà
dans leur Corps un rang élevé, il s'associait son gendre, le capitaine
de vaisseau Pâris, mort, en 1893, vice-amiral et membre de l'Institut,
et dont on n'a pas oublié la belle et originale figure. De la féconde
collaboration de ces deux hommes distingués sortait, en 1848, le
_Dictionnaire de la marine à voile et de la marine à vapeur_[1],
oeuvre considérable, dont le succès dura longtemps et qui exerça une
influence de premier ordre sur l'histoire des sciences nautiques dans
notre pays.

[Note 1: M. de Bonnefoux rédigea le premier volume ou
_Dictionnaire de la marine à voile_, M. Pâris, le second ou
_Dictionnaire de la marine à vapeur_.]

Ce n'était pas seulement comme écrivain que les officiers de la Marine
française connaissaient M. de Bonnefoux. À la Compagnie des Élèves de
Rochefort, au Collège royal de Marine d'Angoulême, à l'École navale de
Brest, beaucoup d'entre eux avaient apprécié, par eux-mêmes, son tact,
sa connaissance des hommes, ses qualités d'éducateur.

Pendant sa laborieuse retraite, l'ancien commandant de _l'Orion_
pouvait donc jeter un regard tranquille sur sa vie déjà longue, riche
en oeuvres et en services rendus au pays. Néanmoins il ne la
considérait pas sans quelque amertume. Car la disproportion était
grande entre le rêve de gloire de la jeunesse et les résultats de
l'âge mûr. M. de Bonnefoux appartenait en effet à la génération des
sous-lieutenants qui commencèrent l'épopée impériale, et il ne tint
qu'à lui de suivre Bernadotte comme aide de camp. Il ne voulut pas
rompre les liens qui l'unissaient à la Marine; mais il espérait un
avenir de combats et de triomphes. Entouré de jeunes aspirants
instruits comme lui, comme lui pleins d'ardeur et de patriotisme, il
ne doutait pas des destinées de la Marine française. Les faits
semblèrent d'abord justifier ses espérances, et nulle carrière ne
commença d'une façon plus brillante que la sienne. Comment aurait-il
regretté de ne pas prendre part aux exploits de la Grande Armée,
quand, enseigne de vaisseau de vingt et un ans, il commandait la
manoeuvre sur la frégate _la Belle-Poule_, pendant sa croisière de
trois années dans les mers de l'Inde, coupait vingt-six fois la ligne
équinoxiale, et se distinguait, lors du combat soutenu contre le
vaisseau de 74 canons, _le Blenheim_? Comment souhaiter une meilleure
école que cette «navigation contre vents et marées dans des archipels
semés de récifs dont, à cette époque, l'hydrographie était à peine
esquissée, où souvent l'on faisait par jour quinze mouillages pour
gagner une lieue[2]»? Seulement la déception fut extrême, lorsque le
rêve prit fin brusquement et que M. de Bonnefoux se trouva prisonnier,
à vingt-quatre ans, après le dernier et glorieux combat de _la
Belle-Poule_. Avoir mené pendant trois ans la plus belle vie que
puisse désirer un marin, vie de dangers, d'activité virile, de
vigilance de tous les instants, pour aboutir aux _cautionnements_
anglais et au ponton _le Bahama_! Le réveil était rude! Plus tard, à
la catastrophe individuelle, s'ajouta la catastrophe nationale. La
Marine, déjà beaucoup trop négligée par Napoléon, se trouva encore
réduite, et elle n'avait pas, comme l'armée de terre, pour la consoler
quelque peu dans la défaite suprême, le souvenir de prodigieuses
victoires. Heureux les officiers auxquels échut la bonne fortune de
prendre part aux derniers voyages de découvertes, ou de tirer le canon
de Navarin! Je ne parle pas de ceux qui, comme Laurent de Bonnefoux,
frère de notre auteur, et beaucoup d'autres, tombèrent en captivité
avec le grade d'aspirant, et que le Gouvernement licencia à la paix.
Parmi eux, cependant, plusieurs s'étaient conduits en héros.

[Note 2: Albert de Circourt, _Notice sur le capitaine de vaisseau
de Bonnefoux_, p. 5 (Extrait des _Nouvelles Annales de la Marine et
des Colonies_, numéro de mars 1856). M. le comte de Circourt, que
l'Assemblée nationale de 1871 élut conseiller d'État, avait été
aspirant de Marine. Il conserva de M. de Bonnefoux le souvenir le plus
respectueux et le plus reconnaissant, jusqu'au jour où il s'éteignit
lui-même, après une longue vie consacrée tout entière au travail et
aux bonnes oeuvres.]

Les _Mémoires_ présentent le tableau fidèle de la vie de M. de
Bonnefoux jusqu'en 1835, vingt ans avant sa mort. Considérée en
elle-même et dans ses rapports avec l'histoire de la Marine pendant
près de cinquante ans, cette vie ne manque pas d'intérêt. Après les
riantes descriptions de Java ou de l'Île-de-France, les sombres
tableaux des pontons anglais.

Pierre-Marie-Joseph de Bonnefoux naquit à Béziers, dans le Languedoc,
le 22 avril 1782. Son père, Joseph de Bonnefoux, capitaine au régiment
de Vermandois et chevalier de Saint-Louis, portait le nom de chevalier
de Beauregard. Il appartenait à une famille noble de l'Agenais, qui
avait fourni et qui fournissait encore de nombreux officiers à
l'armée. En 1786, il comptait trois de ses neveux officiers
d'infanterie comme lui, et un autre, lieutenant de vaisseau[3].

[Note 3: Le nom est quelquefois orthographié Bonafoux ou Bonnafoux;
mais la véritable orthographe est Bonnefoux.]

La mère de P.-M.-J. de Bonnefoux, Catherine-Julienne-Gabrielle
Valadon, était fille d'un médecin distingué de Béziers, ancien consul
et apparenté aux premières familles du pays.

La vie était douce, à la fin du XVIIIe siècle, dans une ville comme
Béziers[4], placée sous un beau ciel et dans une situation charmante,
fière de ses 18.000 habitants, de ses monuments et de son antiquité.
La première enfance de M. de Bonnefoux s'y écoula très heureuse, et il
conserva toujours beaucoup d'attachement pour sa ville natale, ainsi,
du reste, que pour Marmande, berceau de sa famille paternelle, où il
séjourna à diverses reprises.

[Note 4: En 1772, l'abbé Expilly, dans son _Dictionnaire
géographique, historique et politique des Gaules et de la France_, dit
au mot Besiers ou Béziers (Biterrae): «On ne connaît guère de
situations plus charmantes que celle de la ville de Besiers: c'est ce
qui a fait dire que, si Dieu voulait faire son séjour sur terre, il le
ferait à Besiers: _Si Deus in terris velit habitare, Biterris_. Les
mauvais plaisants ajoutent: _ut iterum crucifigeretur_.» Le même
auteur ajoute un peu plus loin: «Que ce soit l'excellence du climat ou
la qualité excellente des aliments qui donne aux hommes une bonne
constitution et de l'esprit, il n'en est pas moins certain que la
ville de Besiers a toujours été féconde en sujets d'un rare mérite.»]

Vint cependant le temps des études qu'il fit à l'École royale
militaire de Pont-Le-Voy, où M. de La Tour du Pin, ministre de la
Guerre, le fit entrer en qualité d'élève du roi, comme fils
d'officier, chevalier de Saint-Louis. P.-M.-J. de Bonnefoux s'y montra
élève appliqué et intelligent. Séparé des siens, ne recevant plus
d'argent de sa famille ruinée par la Révolution, il n'en travaillait
pas moins avec ardeur et se proposait d'achever à Pont-Le-Voy ses
humanités, lorsque, vers la fin de 1793, le Gouvernement renvoya du
collège les fils d'officiers, au nombre de deux cents.

À l'âge de onze ans et demi, J. de Bonnefoux se vit abandonné, à
Tours, «avec un petit paquet de linge plié dans un mouchoir bleu, un
assignat de trois cents francs, qui, alors, en valait à peine la
moitié, un passeport et _un certificat de civisme_[5]».

[Note 5: Voyez ces _Mémoires_, liv. I. ch. II.]

Il s'agissait de traverser la plus grande partie de la France pour se
rendre à Béziers. Le jeune écolier accomplit sans encombre ce long
voyage; mais, quand il arriva sain et sauf dans la maison paternelle,
il trouva son père en prison et sa mère malade.

       *       *       *       *       *

Les années qui suivirent se passèrent pour J. de Bonnefoux, à Béziers
et à Marmande; si les circonstances ne se prêtaient pas à des études
régulières, il n'oublia pas ce qu'il avait appris à Pont-Le-Voy, et il
compléta son instruction par des lectures sous la direction d'un vieil
officier érudit et aimable, M. de La Capelière, autrefois employé au
Canada; il fréquenta en même temps la société polie, qui commençait à
se réunir de nouveau.

Si M. de La Capelière l'entretenait du Canada, son père lui parlait
des Antilles où le régiment de Vermandois avait tenu garnison pendant
plusieurs années. Ce qui entraîna J. de Bonnefoux vers la Marine, ce
fut, cependant, moins ces conversations que l'exemple et les conseils
de son cousin germain, Casimir de Bonnefoux, lieutenant de vaisseau à
la fin de l'ancien régime et portant alors le nom de chevalier de
Bonnefoux.

Grâce à ses relations, le père de notre auteur, déjà officier au
régiment de Vermandois, avait jadis obtenu une place dans une École
militaire pour le second fils de son frère aîné, Léon de Bonnefoux,
ancien officier qui vivait dans ses terres auprès de Marmande avec ses
quatre fils et ses deux filles. Sorti de cette École militaire
aspirant garde de la Marine, Casimir de Bonnefoux garda toujours à son
oncle une vive gratitude, et il en donna la preuve à ses deux fils.

Casimir de Bonnefoux appartenait à la Marine du règne de Louis XVI, la
plus belle époque de l'histoire de la Marine française: «De l'honneur,
du courage et des moyens», telle est la note qui figure à son dossier
au Ministère de la Marine.

Aux qualités de l'homme de mer et aux talents de l'administrateur, il
joignait les grâces de l'homme du monde. Élevé dans les salons du
XVIIIe siècle, d'un esprit fin et cultivé, il savait conter et écrire.
Son cousin, moins âgé que lui de vingt et un ans, apprécia vite sa
bonté unie à une réelle fermeté; il le révéra et l'aima comme un père,
et rien ne touche autant dans ces _Mémoires_ que l'expression sincère
et délicate de ses sentiments de respectueuse affection.

Lorsque J. de Bonnefoux entra dans la Marine, au mois de juin 1798, en
qualité de novice à bord de _la Fouine_, il apportait donc avec lui de
longues traditions d'honneur et de patriotisme. Formé à l'école des
hommes du XVIIIe siècle, il conserva en outre toujours cette première
empreinte.

Néanmoins il ne tarda pas à se trouver dans un milieu nouveau pour
lui, milieu qui lui fut très sympathique et dont il subit l'influence.
Promu aspirant de première classe, à la suite d'un brillant examen, le
13 avril 1799, il eut pour camarades des jeunes gens intelligents et
instruits, pleins d'ardeur et qui lui inspirèrent l'amour du métier de
marin.

Dans aucun corps, on le sait, l'émigration n'avait été aussi générale
que dans la Marine[6]. Nulle part ailleurs, d'autre part,
l'instruction technique des chefs, leur habitude du commandement, leur
supériorité incontestée d'éducation importe davantage; car le salut
commun dépend de la confiance réciproque et complète des officiers
dans les matelots, des matelots dans les officiers.

[Note 6: Sur les officiers de Marine émigrés qui servaient comme
dragons dans l'armée des princes, voyez un passage très beau et très
ému de Chateaubriand, _Mémoires d'Outre-Tombe_, édition Biré, t. II,
p. 56.]

L'émigration désorganisa donc la Marine française qui s'était couverte
de gloire pendant la guerre de l'Indépendance d'Amérique. Le corps
d'officiers de la Révolution souffrait du défaut de cohésion.
Quelques-uns appartenaient à l'ancienne Marine; d'autres en grand
nombre servaient autrefois en qualité d'officiers auxiliaires ou de
pilotes; les derniers enfin sortaient de la Marine marchande, marins
consommés pour la plupart, mais ne sachant pas naviguer en escadre.

La principale cause de nos revers doit cependant être cherchée, en
dehors des embarras financiers, dans l'indiscipline des équipages,
leur insuffisance numérique et leur peu d'expérience.

Si donc la Révolution ne put pas improviser une Marine, l'avenir ne
s'annonçait pas sous de trop sombres couleurs à la fin du Directoire
et au début du Consulat. Car les officiers des grades les moins élevés
et les aspirants recrutés tous par la voie de l'examen, se faisaient
remarquer par leur mérite et leur ardent amour du pays. Appartenant
pour la plupart à la bourgeoisie aisée des villes du littoral, ils ne
le cédaient en rien à ceux de leurs contemporains qui luttèrent contre
l'Europe sur les champs de bataille de la Révolution et de l'Empire.

J. de Bonnefoux avait l'âme trop généreuse et l'esprit trop élevé pour
ne pas rendre justice aux qualités des jeunes gens, dont il partageait
les dangers et les travaux. C'est avec une franche admiration et une
vive reconnaissance qu'il parle d'Augier, aspirant à bord du vaisseau
_le Jean-Bart_, et plus tard de Delaporte, lieutenant de vaisseau de
_la Belle-Poule_. Ils contribuèrent à faire de lui un excellent
officier, observateur de premier ordre, manoeuvrier habile, plein de
zèle et de sang-froid. Le premier atteignait à peine vingt ans, le
second à peine vingt-cinq.

En qualité d'aspirant de première classe, J. de Bonnefoux servit sur
le vaisseau _le Jean-Bart_, la corvette _la Société populaire_, le
vaisseau _le Dix-Août_, le cutter _le Poisson-Volant_ et de nouveau
sur _le Dix-Août_, placé sous les ordres de Bergeret, l'ancien et
célèbre commandant de _la Virginie_, l'un des plus jeunes et l'un des
meilleurs capitaines de vaisseau de cette époque. De 1799 à 1802, il
navigua d'une façon constante soit sur les côtes de l'Océan ou de la
Manche, soit dans la Méditerranée, dans laquelle il fit deux
campagnes, la première avec l'escadre de l'amiral Bruix en 1799, la
seconde avec celle de l'amiral Ganteaume qui, chargé, à la fin de
l'année 1800, de porter des secours à l'armée française d'Égypte,
échoua dans cette mission. Ce fut pendant cette dernière campagne que
J. de Bonnefoux vit le feu pour la première fois. Le 24 avril 1801, il
prit part au combat soutenu par _le Dix-Août_ contre le vaisseau
anglais _Swiftsure_. À la fin de la lutte pendant laquelle il s'était
tenu aux côtés du commandant sur le banc de quart, ou avait rempli
avec rapidité et intelligence diverses missions dans la batterie ou
dans la mâture, il s'entendit dire avec joie les paroles suivantes par
M. Le Goüardun, qui avait succédé à Bergeret: «Vous êtes un brave
garçon, et je demanderai pour vous le grade d'enseigne de vaisseau.»

La paix d'Amiens survint, _le Dix-Août_ rejoignit à Saint-Domingue
l'escadre de l'amiral Villaret-Joyeuse; mais il ne tarda pas à rentrer
à Brest, où M. de Bonnefoux, capitaine de vaisseau, adjudant général
du port, fonction à laquelle correspond aujourd'hui celle de major
général, remit à son cousin, avec une joie toute paternelle, son
brevet d'enseigne, daté du 24 avril 1802.

Les années qui suivirent comptèrent parmi les plus heureuses de la vie
de J. de Bonnefoux. Il eut la grande joie de faciliter à son tour
l'entrée dans la Marine à son jeune frère Laurent, qui, à peine âgé de
quatorze ans, s'engagea comme novice et subit avec succès, quelques
mois après, l'examen d'aspirant de seconde classe, grâce aux leçons et
à l'exemple de son aîné. Ce dernier, embarqué sur la frégate _la
Belle-Poule_, reçut entre autres missions celle de diriger
l'instruction des aspirants, parmi lesquels figurait son frère.

Un excellent officier, le capitaine de vaisseau Bruillac, commandait
_la Belle-Poule_ nom illustre dans les fastes de la guerre de
l'Indépendance d'Amérique. Cette frégate, nouvellement construite et
d'une marche excellente, appartenait à la division du contre-amiral
Linois, le vainqueur d'Algésiras, division qui comprenait de plus le
vaisseau-amiral, _le Marengo_, et les frégates _l'Atalante_ et _la
Sémillante_. Partie de Brest au mois de mars 1803, avant la rupture de
la paix d'Amiens, l'escadre allait reprendre possession des
établissements français de l'Inde. Elle portait avec le général de
division Decaen, nommé capitaine-général des colonies placées au-delà
du cap de Bonne-Espérance, un grand nombre de fonctionnaires et
d'officiers. Je n'ai pas à raconter ici l'arrivée à Pondichéry, les
atermoiements des autorités anglaises, qui connaissaient la reprise
des hostilités, la façon dont l'escadre française échappa aux pièges
de l'ennemi, les opérations contre Bencoolen, la recherche du convoi
de Chine, sa rencontre et le lamentable échec qui suivit. Ces
_Mémoires_ jettent beaucoup de lumière sur tous ces faits et sur les
longues croisières qui causèrent un sérieux préjudice au commerce
anglais et ne furent pas sans gloire. Je me permets seulement de
signaler le dramatique récit de la poursuite, entre Achem et les îles
Andaman, de _l'Héroïne_ par un vaisseau anglais de soixante-quatorze
canons. Le commandant et le second de _l'Héroïne_, deux aspirants de
_la Belle-Poule_, ayant l'un et l'autre moins de vingt ans, Rozier et
Lozach, montrèrent, dans cette journée, autant d'habileté que de
courage. Leurs noms méritent d'être tirés de l'oubli.

On sait comment finit la campagne de l'amiral Linois. Trois ans après
son départ de Brest, le 13 mars 1806, l'escadre, réduite au _Marengo_
et à _la Belle-Poule_, rencontra, à la hauteur des Açores, neuf
navires que l'amiral s'obstina, malgré les objections du commandant
Bruillac, à prendre pour des vaisseaux de la Compagnie des Indes.
C'était l'escadre de l'amiral Warren et, après un dernier et glorieux
combat, _le Marengo_ et _la Belle-Poule_ succombèrent. Ici encore M.
de Bonnefoux apprend beaucoup de faits nouveaux et raconte de nombreux
actes d'héroïsme, dus à d'obscurs matelots bretons.

_La Belle-Poule_ prise, la fortune avait prononcé contre J. de
Bonnefoux. La captivité interrompait brusquement cette carrière,
commencée sous des auspices si heureux et qui s'annonçait si belle.
Pendant cinq ans il lui fallut vivre dans les _cautionnements_ de
_Thames_, d'_Odiham_, de _Lichfield_, ou sur le ponton _le Bahama_, en
rade de Chatham. «On appelait _cautionnement_, lisons-nous dans les
_Mémoires_, les petites villes où étaient les divers dépôts
d'officiers prisonniers, qui avaient la permission d'y résider après
s'être engagés sur leur parole d'honneur à ne pas s'en écarter à plus
d'un mille de distance, à rentrer tous les soirs chez eux au coucher
du soleil et à comparaître deux fois par semaine devant un commissaire
du Gouvernement. L'Angleterre accordait par jour dix-huit _pence_
(trente-six sous) à chaque officier, quel que fût son grade...» Quant
au ponton _le Bahama_, le _Bureau des prisonniers_ y condamna J. de
Bonnefoux, par une mesure arbitraire, à la suite d'une dénonciation
inspirée par un sentiment de vengeance et d'articles de journaux; il
séjourna vingt mois dans cette affreuse prison.

Elle ne fut pas cependant sans utilité pour le jeune enseigne; qui
s'efforça avec un grand dévouement de moraliser et d'instruire ses
malheureux compatriotes. Il mit en outre à profit ce temps d'épreuve
pour se perfectionner dans l'étude de la langue et de la littérature
anglaises, et il y composa son premier ouvrage, sa _Grammaire
anglaise_, publiée quelques années plus tard.

Comme on le devine sans peine, les tentatives d'évasion ne manquaient
pas sur _le Bahama_. Condamnés à l'inaction, ces hommes dans la force
de l'âge mettaient à profit, pour essayer de recouvrer leur liberté,
leurs admirables qualités d'énergie et de courage. Évadé plusieurs
fois, J. de Bonnefoux ne réussit pas à passer la Manche. Chacune de
ses évasions aboutissait à dix jours de cachot noir.

Le ministre des États-Unis en Angleterre parvint enfin à le faire
sortir du _Bahama_. Ce diplomate gardait à M. Casimir de Bonnefoux,
préfet maritime à Boulogne depuis 1803, une vive reconnaissance pour
l'accueil qu'il avait trouvé chez lui. Il la lui témoigna en
intervenant auprès du Gouvernement anglais dans l'intérêt de son
cousin.

Depuis vingt-huit mois, J. de Bonnefoux se trouvait donc, au
cautionnement de _Lichfield_, résigné à son sort et continuant avec
méthode ses études, lorsqu'un contrebandier anglais vint lui remettre
une lettre du préfet maritime, par laquelle ce dernier lui apprenait
son échange en mer contre un officier anglais. M. Casimir de Bonnefoux
engageait son cousin, gardé injustement, à se confier au
contrebandier, qui le conduirait à Boulogne. Le jeune officier
hésitait, retenu, malgré tout, par des scrupules de conscience. Il se
décida cependant à fuir après avoir exposé ses raisons dans une
lettre au _Bureau des prisonniers_ et déclaré que, s'il réussissait,
il se considérerait en France comme prisonnier sur parole.

À la suite d'une émouvante traversée, le bateau du contrebandier
entrait dans le port de Boulogne, le 28 novembre 1811. Après huit ans
d'absence, J. de Bonnefoux revoyait sa patrie et ses parents, son père
très âgé, retiré à Marmande, et une soeur tendrement aimée, qui devint
depuis la baronne de Polhes, mère de deux brillants soldats, le
général de division baron de Polhes, le combattant d'Afrique, de
Crimée, de Mentana, et le colonel de Polhes, qui se distingua pendant
la campagne d'Italie et au siège de Strasbourg en 1870. Lieutenant de
vaisseau depuis le 11 juillet, alors qu'il était encore en Angleterre,
il devait ce traitement de faveur au rapport du commandant Bruillac
sur le dernier combat de _la Belle-Poule_. Hélas! Laurent de Bonnefoux
avait été moins heureux. Lui aussi s'était distingué dans ce combat.
Proposé pour le grade d'enseigne de vaisseau avec de grands éloges, il
resta aspirant de seconde classe jusqu'à la paix, époque où il fut
licencié. Échangé en mer comme son frère, il suivit lui aussi le
contrebandier venu de la part du préfet maritime; seulement le sort ne
le favorisa pas, et il échoua dans sa tentative d'évasion.

Lieutenant de vaisseau, se considérant comme prisonnier sur parole, J.
de Bonnefoux servit dans les ports de la fin de 1811 à 1814, en
qualité d'adjudant (aide de camp) de son cousin, créé baron de
l'Empire en 1809 et nommé en 1812 préfet maritime de Rochefort.

La paix et la première Restauration lui ouvrirent des perspectives
nouvelles. Sur le point d'être nommé capitaine de frégate et d'obtenir
le commandement de _la Lionne_, il espérait regagner le temps perdu,
lorsque le retour de l'île d'Elbe vint encore une fois bouleverser sa
vie. Se tenant à l'écart pendant les Cent Jours, il assista au passage
de Napoléon à Rochefort, et le vit de près, à la préfecture maritime.
L'empereur parti sur _le Bellérophon_, le Gouvernement de la seconde
Restauration destitua le baron de Bonnefoux, dont on ne comprit pas la
conduite parfaitement digne et empreinte du patriotisme le plus pur.
La disgrâce du préfet rejaillit sur son cousin, le malheureux
lieutenant de vaisseau, qui fut mis en réforme sans aucun motif.

Cette fois, toute espérance paraissait perdue, et J. de Bonnefoux
songeait à obtenir le commandement d'un navire de commerce dans les
mers de l'Inde. Il avait épousé, en 1814, une belle et charmante jeune
fille qu'il adorait, Mlle Pauline Lormanne, dont le père, le colonel
Lormanne, directeur d'artillerie à Rochefort, se vit, lui aussi,
enlever sa situation en 1815. Néanmoins, grâce à sa prompte remise en
activité et à la naissance de son fils Léon, en 1816, le jeune
officier reprenait courage, lorsqu'une nouvelle catastrophe
l'atteignit. Au commencement de 1817, sa femme mourait à l'âge de
dix-neuf ans, le laissant veuf avec un enfant de quelques mois. À
défaut de son père, qu'il avait perdu en 1814, J. de Bonnefoux alla
chercher quelque consolation à sa profonde douleur auprès de son
cousin, l'ancien préfet maritime retiré à la campagne, dans le
voisinage de Marmande. Plus tard, sur les conseils de cet affectueux
parent, il se décida à donner une nouvelle mère à son fils et épousa
en secondes noces Mlle Nelly La Blancherie, fille d'un officier de
Marine mort jeune. De cette union, qui fit le bonheur de sa vie,
naquit une fille, Mlle Nelly de Bonnefoux, plus tard Mme Pâris.

Les armements cependant étaient très rares; au lieu de la navigation
incessante des premières années de sa carrière, J. de Bonnefoux dut se
résigner à la vie monotone des ports. Heureuses encore les
circonstances qui le firent attacher pendant quatre ans sans
interruption, de 1816 à 1820, en qualité de chef de brigade, à la 3e
compagnie des élèves de la Marine, au port de Rochefort! car ces
fonctions lui permirent de commencer la série de ses publications,
joie et honneur de sa vieillesse. Elles révélèrent en outre chez lui
des qualités éminentes destinées à s'affirmer plus tard avec éclat, et
elles donnèrent une direction nouvelle à sa vie. Comme le dit en
excellents termes M. le comte de Circourt dans la _Notice_ déjà citée:
«M. de Bonnefoux était éminemment propre à gouverner et instruire les
jeunes gens destinés à la Marine. Il connaissait le prix de la
direction, il avait eu le bonheur de rencontrer à plusieurs reprises
des hommes capables qui la lui avaient fait subir avec profit; il
savait la donner et la faire accepter; son esprit réfléchi l'avait dès
longtemps habitué à coordonner ses observations et à les résumer en
une théorie. Son caractère était affectueux, juste, patient et ferme.»

On le conçoit cependant, J. de Bonnefoux ne renonça pas sans regret ni
sans lutte à cette vie active du marin, qu'il avait tant aimée.
Décoré, en 1818, de la croix de Saint-Louis, portée par son
grand'père, son père et tous les siens et à laquelle il attachait un
grand prix, il obtint enfin, en 1821, le commandement de la goëlette
_la Provençale_ et de la station de la Guyane. Ses ambitions
d'autrefois lui revinrent alors. Pendant cette campagne de deux ans,
il déploya une grande habileté de marin et se montra hydrographe actif
et expérimenté. Le Ministère de la Marine publia plus tard ses travaux
d'hydrographie sous le titre de _Guide pour la navigation de la
Guyane_. Observateur perspicace, il aborda enfin le problème colonial
et développa à son retour, au _Directeur des Colonies_, un plan
d'abolition progressive de l'esclavage, qui méritait l'attention des
pouvoirs publics. Fort du devoir accompli, chaleureusement appuyé par
le capitaine de vaisseau de Laussat, ancien gouverneur de la Guyane,
M. de Bonnefoux se rendit à Paris aussitôt après son retour en France,
ne doutant pas que le grade de capitaine de frégate fût la juste
récompense de ses efforts. Hélas! cette fois encore, une déception
l'attendait, et M. de Clermont-Tonnerre, ministre de la Marine, ne le
comprit pas dans la grande promotion parue à cette époque. Ayant
obtenu la décoration de la Légion d'honneur, pour laquelle le
commandant Bruillac le proposait déjà en 1806, à la suite du dernier
combat de _la Belle-Poule_, il dut revenir encore une fois au port de
Rochefort, à la 3e compagnie des élèves de la Marine, et devint
seulement, un an plus tard, le 4 août 1824, capitaine de frégate à
l'ancienneté.

Après tant de traverses, M. de Bonnefoux méritait, on l'avouera, un
dédommagement. Rencontrant à Paris son ancien camarade Fleuriau,
autrefois aspirant sur _l'Atalante_, dans l'escadre de l'amiral
Linois, alors capitaine de vaisseau, aide de camp du ministre M. de
Chabrol, il apprit la vacance du poste de sous-gouverneur du _Collège
royal de la Marine_, à Angoulême.

Présenté le lendemain à M. de Chabrol, il plut à ce dernier, qui se
connaissait en hommes, et le montra ce jour-là. M. de Gallard,
gouverneur du _Collège royal de la Marine_, ancien émigré, ami
personnel de Charles X, membre de la Chambre des députés, passait peu
de temps à Angoulême. M. de Bonnefoux, gouverneur par intérim d'une
façon à peu près continue, put dès lors montrer ses éminentes
qualités. L'École navale d'Angoulême atteignit sous sa direction un
haut degré de prospérité. Les _Marins de la Charente_, qui se
formèrent de 1824 à 1829, purent accueillir avec dédain cette
plaisanterie facile. Comme leurs aînés des promotions précédentes, ils
honorèrent la Marine et achevèrent l'oeuvre des élèves des Écoles de
l'Empire en apportant à bord un ordre admirable et une parfaite
propreté. Le succès obtenu par M. de Bonnefoux fut donc complet et
reconnu d'une façon unanime. Lorsqu'en 1827 le sous-gouverneur du
_Collège royal_ demanda un commandement, M. de Chabrol, qui n'avait
pas quitté le Ministère de la Marine, prit une décision spéciale, en
vertu de laquelle ses services à Angoulême, assimilés à ceux d'un
gouverneur de colonie, comptèrent comme services à la mer. M. de
Bonnefoux n'avait pas voulu sacrifier ses droits à l'avancement.
Tranquille désormais de ce côté, il reprit avec zèle une tâche dont il
comprenait l'importance. Par malheur, il ne songeait pas à
l'instabilité ministérielle. Le Ministère, qui succéda à celui dont M.
de Chabrol faisait partie, supprima le _Collège royal de Marine_ et le
remplaça par une _École navale_, établie en rade de Brest. Angoulême
obtint cependant une compensation: en vue d'utiliser les magnifiques
bâtiments du _Collège royal_, on créa dans cette ville une _École
préparatoire de la Marine_, destinée à jouer, vis-à-vis de l'armée de
mer, un rôle analogue à celui du _Prytanée_ de la Flèche, et les
bureaux du Ministère de la Marine en destinèrent le commandement à M.
de Bonnefoux. M. de Gallard, s'étant mis sur les rangs, à la surprise
générale, l'emporta néanmoins. L'ancien sous-gouverneur quitta donc
Angoulême, au mois de novembre 1829, et s'estima heureux d'être nommé
_Examinateur pour la Pratique des marins_, chargé de faire subir dans
les ports du Midi les épreuves réglementaires aux futurs capitaines de
la Marine marchande. Sa joie ne fut pas de longue durée; car si ses
nouvelles fonctions l'intéressèrent vivement, elles l'empêchèrent de
participer à l'expédition d'Alger.

Après la Révolution de 1830, il revint à Angoulême, avec le
commandement de _l'École préparatoire_, qu'avait quittée M. de
Gallard, et crut cette fois sa vie définitivement fixée et sa carrière
tracée jusqu'à la fin. Pure illusion, puisque, quelques mois après, en
mars 1831, avant même la fin de l'année scolaire, le Gouvernement
supprimait _l'École préparatoire de la Marine_. M. de Bonnefoux
s'était cependant acquis une si légitime réputation qu'après quatre
nouvelles années, pendant lesquelles il reprit ses tournées
d'examinateur dans le Midi ou siégea dans différentes commissions,
l'amiral Duperré l'appelait en qualité de capitaine de vaisseau au
commandement du vaisseau-école, _l'Orion_, en rade de Brest, ajoutant
que, pour cette délicate mission, nul n'avait pu songer à un autre
que lui. Le Ministre ne se trompait pas; car, pendant les quatre
années de son commandement, du 7 novembre 1835 à la fin d'octobre
1839, M. de Bonnefoux fit preuve une fois de plus de ses éminentes
qualités. Il ne tarda pas à rétablir la concorde dans l'état-major, la
confiance réciproque des officiers vis-à-vis des élèves, des élèves
vis-à-vis des officiers. Un savant contre-amiral, depuis longtemps
dans le cadre de réserve, mais dont la carrière fut aussi utile que
brillante, se souvient encore avec émotion de son ancien commandant;
sans sa pénétration et sa connaissance des hommes, il était renvoyé de
_l'École navale_.

Une grave déception attendait cependant encore M. de Bonnefoux.
Aujourd'hui et depuis longtemps le commandement de l'_École navale_
conduit d'une façon naturelle au grade de contre-amiral. Les services
du commandant de l'_École_ comptent comme services à la mer, et rien
de plus légitime; car il n'est guère pour un officier fonction plus
haute ni plus importante. Une loi de 1837 décida, au contraire, que
nul ne pourrait être promu contre-amiral sans avoir servi
effectivement trois ans à la mer dans le grade de capitaine de
vaisseau, de telle sorte que le commandant de l'_École navale_ se
trouvait à cet égard dans une position inférieure à celle de ses
officiers. Après s'être bercé pendant quelques mois d'illusions qui
avaient leur source dans les déclarations faites par le Ministre à la
Chambre des députés et à la Chambre des pairs, M. de Bonnefoux se
décida à quitter l'_École navale_ et à solliciter un commandement à la
mer.

Il commanda la frégate _l'Erigone_, qu'il déclare, dans une lettre à
sa fille du 12 septembre 1840, «douée de qualités nautiques exquises»
et à propos de laquelle il rappelle tout en faisant des réserves sur
l'exactitude du dicton, «qu'il n'y a rien de beau, dans le monde,
comme frégate à la voile, cheval au galop et femme qui danse». La
campagne de _l'Erigone_ ne présenta d'ailleurs aucune ressemblance
avec celle de _la Belle-Poule_; les temps avaient changé. Partie de
Cherbourg, _l'Erigone_, dépassant tous les navires rencontrés,
mouillait à Fort-de-France (Martinique), le vingt-sixième jour. Elle y
portait un nouveau gouverneur, sa famille et vingt et un passagers,
officiers, prêtres, administrateurs, chirurgiens, juges, curieux,
amateurs ou employés divers. Le voyage de retour s'effectua avec
autant de bonheur, et M. de Bonnefoux entra au _Conseil des travaux de
la Marine_, fonction très importante puisque ce conseil donnait son
avis sur tous les navires en projet et exerçait par suite un contrôle
sur les constructions navales.

L'amélioration du navire, tel fut donc le dernier service que M. de
Bonnefoux s'efforça de rendre à la Marine pendant sa période
d'activité. Non content d'apporter au _Conseil des travaux_ sa grande
puissance de travail et son expérience, il s'occupa de perfectionner
une machine destinée à faciliter les évolutions du bâtiment, machine
nommée, pour cette raison, _Évolueur_. La première idée en remontait à
1839, époque où des expériences eurent lieu sur la corvette-aviso,
_l'Orythée_. Le triomphe définitif de la Marine à vapeur ne tarda pas
à enlever tout intérêt à l'invention de M. de Bonnefoux. Pour donner
une idée complète de cette carrière si bien remplie, ne convenait-il
pas cependant de la signaler?

Mis à la retraite le 8 mars 1845, M. de Bonnefoux se consacra tout
entier à la rédaction du premier volume du _Dictionnaire de Marine_,
jusqu'au jour où, le 6 mai 1847, le Ministre le pourvut d'un emploi au
_Dépôt des cartes et plans_. Comme le dit M. le comte de Circourt dans
sa _Notice_: «Ce fut à lui que le directeur du _Dépôt_, M. l'amiral de
Hell, confia l'énorme tâche de classer les richesses inconnues que
renfermait cet établissement. La tâche avançait, grâce à une méthode
simple et à une application scrupuleusement infatigable, qui aurait
étonné chez un aspirant et qui touchait chez un capitaine de vaisseau
en retraite; de précieux documents, sur le mérite et l'utilité
desquels nous étions alors dans une complète ignorance, prirent place
dans les cartons à côté d'un catalogue analytique et raisonné.»

Lorsqu'à la suite de la Révolution de 1848 M. de Bonnefoux perdit son
emploi au _Dépôt des cartes et plans_, son activité littéraire
s'accrut encore. Pendant les dernières années de sa vie, il collabora
aux _Nouvelles Annales de la Marine et des Colonies_. Les nombreux
articles qu'il inséra dans ce recueil obtinrent dans le monde maritime
un vif succès et en réunissant quelques-uns d'entre eux, il publia un
volume séparé, _la Vie de Christophe Colomb_. Le roi de Sardaigne lui
conféra, à cette occasion, la croix des Saints-Maurice et Lazare.
Depuis le commencement de l'année 1850 jusqu'au Coup d'État du 2
décembre 1851, il donna enfin, trois fois par mois, au journal
_l'Opinion publique_, un _Bulletin maritime_, qui ne passa pas
inaperçu.

En 1847, M. de Bonnefoux avait pris le titre de baron, qui lui était
échu par suite de la mort de son cousin germain, M. de Bonnefoux de
Saint-Laurent, le dernier survivant des quatre Bonnefoux de la branche
aînée. De ces quatre Bonnefoux, le plus âgé seul, M. de Bonnefoux de
Saint-Severin, s'était marié; mais il perdit son fils unique dans un
tragique accident et, à son décès, survenu en 1829, il ne laissa
qu'une fille. Le titre passa alors au second frère, l'ancien préfet
maritime de Boulogne et de Rochefort, déjà baron de l'Empire depuis
1809. Comme le troisième frère avait été tué à l'armée de Condé,
pendant l'émigration, le plus jeune, M. de Bonnefoux de Saint-Laurent
devint le chef de la famille en 1838, date de la mort de l'ancien
préfet maritime.

Des deux mariages de M. de Bonnefoux naquirent seulement, nous l'avons
dit, deux enfants. Le fils, Léon de Bonnefoux, ne se maria pas; sorti
de Saint-Cyr dans le corps de l'état-major, officier instruit et plein
d'honneur, mais peu servi par les circonstances, il parvint seulement
au grade de chef d'escadron. Il commandait la place de Bitche quelques
mois avant la déclaration de la guerre contre l'Allemagne. Nommé
commandant de la place de Landrecies, il ne livra pas la place malgré
son bombardement, et montra une énergie et des qualités militaires
dignes de sa race de soldats. Léon de Bonnefoux, qui était, comme son
père, officier de la Légion d'honneur, termina sa carrière en
commandant le fort de Montrouge, et il mourut à Paris, le 9 mai 1893,
un mois après son beau-frère, l'amiral Pâris.

Quant à Mlle Nelly de Bonnefoux, elle épousa, le 7 mai 1842, le
capitaine de corvette François-Edmond Pâris, officier de la Légion
d'honneur, qui avait déjà fait trois voyages autour du monde. Tous
deux marins consommés, passionnés pour leur art, d'une modestie égale,
le gendre et le beau-père ne tardèrent pas à exercer l'un sur l'autre
l'influence la plus heureuse. D'une culture littéraire supérieure,
esprit méthodique et pondéré, M. de Bonnefoux donna les conseils les
meilleurs et les plus sûrs à celui qu'il se choisit comme
collaborateur. Trente-cinq ans après sa mort, ce dernier lui rendait
encore l'hommage le plus ému et le plus reconnaissant. «Sans le
commandant, disait-il (c'est ainsi qu'il appelait son beau-père), je
n'aurais rien fait», oubliant de la meilleure foi du monde son bel et
grand ouvrage sur _les Constructions navales des peuples
extra-européens_. D'autre part, le commandant Pâris apportait dans
l'association un esprit d'une rare originalité, une incomparable
ardeur et une expérience acquise aussi bien dans la mâture et sur le
pont de _l'Astrolabe_ que dans la machine de l'aviso à vapeur _le
Castor_, et dans les ateliers des constructeurs anglais. C'était
l'union féconde de la vieille Marine et de la Marine nouvelle.

M. de Bonnefoux eut la joie d'assister au succès du _Dictionnaire de
Marine_, dont il achevait de corriger la seconde édition, quand il
mourut le 14 décembre 1855. Quelque temps auparavant il dédiait son
_Manoeuvrier complet_ à son petit-fils Armand Pâris, dont la vocation
maritime se dessinait déjà et qui, ayant devant lui le plus bel
avenir, devait périr, à trente ans, victime de sa passion pour la mer.

M. de Bonnefoux laissait trois gros cahiers de lettres écrites par lui
à son fils et à sa fille. Beaucoup de ces lettres, toutes très
précieuses pour la famille, ne méritaient pas d'être publiées. Les
unes contenaient des conseils moraux, d'autres des dissertations
littéraires ou historiques, destinées à l'instruction de ses enfants,
sur laquelle il veilla lui-même avec des soins infinis. Quelquefois
même il s'adressait à sa fille en anglais.

Au contraire, le second et le troisième cahier contenaient une série
de lettres, dans lesquelles il exposait l'histoire de sa vie, à
l'usage de son fils, élève au Collège de la Flèche, puis à l'École de
Saint-Cyr. La première de ces lettres est datée de Paris, le 2
novembre 1833, la dernière de la rade de Brest, le 10 septembre 1836.
Elles constituent de véritables _Mémoires_, écrits pendant que
l'auteur occupait les fonctions d'examinateur des capitaines au long
cours, puis celle de commandant de l'École navale. Ces _Mémoires_
s'arrêtent lorsque Léon de Bonnefoux, parvenu à l'âge d'homme, peut
désormais connaître et apprécier par lui-même les événements qui se
passent dans sa famille.

Ces _Mémoires_ furent complétés par la _Notice biographique sur M. le
baron de Bonnefoux, ancien préfet maritime_, écrite, elle aussi, en
1836, et qui en forme une suite naturelle. Il s'agit encore ici
d'apprendre à Léon de Bonnefoux ce que firent les siens, et cela à
titre d'encouragement et d'exemple. La respectueuse admiration de
l'auteur pour son cousin germain explique qu'il lui ait consacré une
étude spéciale. J'ajoute que le séjour de Napoléon à Rochefort, en
1815, méritait d'être raconté par quelqu'un qui avait vu les choses de
près.

Jusqu'à la fin de sa vie, M. de Bonnefoux continua, du reste, à
consigner les événements de famille sur les pages blanches du
troisième registre. Seulement les notes, en général assez brèves,
écrites à des intervalles irréguliers, ne nous ont pas semblé de
nature à intéresser le public.

Reproduisons seulement les derniers mots, tracés de la main de M. de
Bonnefoux, un an avant sa mort: «Je m'occupe beaucoup de la rédaction
de la relation de ma campagne sur _la Belle-Poule_, pendant les années
1803, 1804, 1805 et 1806. Cette relation, ainsi que cela est convenu
avec le rédacteur en chef des _Nouvelles Annales de la Marine_
paraîtra, par articles successifs, chacun contenant un chapitre, dans
ledit recueil et ainsi que cela eut primitivement lieu pour ma _Vie de
Christophe Colomb_.»

Ce projet ne se réalisa pas. La mort de l'auteur survint, et _la
Campagne de la Belle-Poule_ ne parut pas dans _les Nouvelles Annales
de la Marine_. On peut d'ailleurs conjecturer aisément que le
manuscrit, s'il exista, ne différait guère des chapitres IV à X du
Livre II des présents _Mémoires_.

Mme de Bonnefoux conserva pieusement les cahiers dont je viens de
parler. Les gardant toujours à portée de la main, elle les lisait à
ses petits-enfants et vivait ainsi par la pensée avec celui qu'elle
avait perdu. Quand j'entrai dans la famille, elle me les montra.

Elle mourut à son tour en 1879, et notre manuscrit passa entre les
mains de son beau-fils, M. Léon de Bonnefoux, chez lequel nous le
trouvâmes en 1893. En le publiant aujourd'hui, je me propose de rendre
hommage à l'aïeul de ma femme, à l'homme de bien, à l'excellent
serviteur du pays, certain que mon cher et vénéré beau-père, l'amiral
Pâris, nous approuverait, sa fille et moi.

Pourquoi en outre ne pas ajouter que, si mes recherches à la
Bibliothèque et aux Archives du Ministère de la Marine différaient de
mes recherches habituelles, elles ne furent pas cependant sans charme
ni sans intérêt pour moi. Si le public goûte ces _Mémoires_, ils
auront servi à remettre en honneur, avec les noms du commandant de
Bonnefoux et de son cousin le préfet maritime, ceux de beaucoup de
marins obscurs et qui méritent d'être tirés de l'oubli, le chirurgien
Cosmao, les commandants Vrignaud et Bruillac, le lieutenant de
vaisseau Delaporte, les aspirants Augier, Rozier, Lozach, Rousseau, le
chef de timonerie Couzanet, le canonnier Lemeur, le matelot Rouallec,
Bretons pour la plupart. Né et élevé à Brest, arrière-petit-fils du
chirurgien en chef de la Marine Duret, fondateur de l'École de
Médecine navale de ce port, petit-fils du capitaine de vaisseau Le
Gall-Kerven, prisonnier des Anglais en même temps que M. de Bonnefoux,
je serais heureux d'avoir contribué à cet acte de justice.

Pour terminer, il me reste à adresser mes remerciements à tous ceux
qui ont bien voulu m'aider dans ma tâche et, d'une façon particulière,
à M. Brissaud, l'aimable sous-directeur des Archives du Ministère de
la Marine[7].

                                                    Émile JOBBÉ-DUVAL.

[Note 7: _Bibliographie des Oeuvres de M. de Bonnefoux.
Grammaire anglaise._ Rochefort, Imprimerie Jousserant, 1816. _Séances
nautiques_ ou _Exposé des diverses manoeuvres du vaisseau_, Paris,
Bachelier, libraire, 1824. _Nouvelles Séances nautiques ou Traité
élémentaire du vaisseau dans le port, ouvrage suivi d'un appendice,
contenant_: 1º _un vocabulaire français-anglais des termes de marine_;
2º _un choix de commandements employés à bord avec la traduction
anglaise_; 3º _un recueil français-anglais de phrases nautiques_,
Paris, Bachelier, 1827. _Dictionnaire abrégé de Marine, contenant la
traduction des termes les plus usuels, en anglais et en espagnol_,
Paris, l. A. Dezauche, le Havre, C. B. Matenas, éditeur, 1834.
_Dictionnaire de Marine à voiles et à vapeur_, par MM. le baron de
Bonnefoux et Pâris, capitaines de vaisseau, publié sous les auspices
de M. le baron de Mackau, ministre de la Marine, Paris, Arthus
Bertrand. 1848, 2 vol. gr. in-8º. Le premier volume, consacré à la
Marine à voiles, est dû à M. de Bonnefoux, 2e édition, 1856-1859. _Vie
de Christophe Colomb_, Paris, Arthus Bertrand, 1852, extrait des
_Nouvelles Annales de la Marine et des Colonies_, t. 5, 6, 7, années
1851 et 1852. _Manoeuvrier complet ou Traité des Manoeuvres de mer,
soit à bord des bâtiments à voile, soit à bord des bâtiments à
vapeur_, Paris, Arthus Bertrand, 1853. Ce _Manoeuvrier_, comme
l'annonce la préface, doit être considéré comme une troisième édition
des _Séances nautiques_. En 1865, après la mort de l'auteur, son
gendre, l'amiral Pâris, publia une seconde édition de ce
_Manoeuvrier_, complètement refondue en ce qui concerne la Marine à
vapeur. Parmi les très nombreux articles insérés dans les _Nouvelles
Annales de la Marine et des Colonies_, pendant les années 1850, 1851,
1852 et 1853, bornons-nous enfin à signaler: _l'École navale_, notice
reproduite à la fin de ce volume;--_Colbert_--_Fixation de l'effectif
naval en France_--_Propulseurs sous-marins, Évolueur_--_de la
navigation au XVe et au XIXe siècle et de l'isthme de Suez_--_de
l'incorruptibilité et de l'incombustibilité des bois_--_De l'isthme de
Panama et de divers projets de communication entre l'Océan et la mer
Pacifique_--_Précis historique sur la Guyane française_--_compte
rendu_ (détaillé et important) du _Précis historique sur la vie et les
campagnes du vice-amiral comte Martin_, par le comte Pouget.]




MÉMOIRES

DU

BARON DE BONNEFOUX




LIVRE PREMIER

MON ENFANCE




CHAPITRE PREMIER

     SOMMAIRE: La famille de Bonnefoux.--Histoire du chevalier de
     Beauregard, mon père.--Son entrée au service, ses duels, son
     voyage au Maroc.--Ses dettes, le régiment de Vermandois.--Le
     régiment de Vermandois aux Antilles; Mme Anfoux et ses
     liqueurs.--Rappel en France.--Garnisons de Metz et de
     Béziers.--L'esplanade de Béziers, mariage du chevalier de
     Beauregard; ses enfants.


Mon cher fils, quoique mon père fût âgé de quarante-sept ans lorsque
je vins au monde, il avait encore son père, qui ne mourut que quelques
années plus tard; et je me souviens toujours très bien de mon aïeul,
ancien militaire, dont la vigueur d'esprit et de corps se conserva
d'une manière remarquable jusqu'à l'âge de quatre-vingt-dix ans. Chef
d'une nombreuse famille, il fit choix de la profession des armes pour
ses trois fils, et, avec beaucoup d'économie, il parvint à doter ses
filles et à les marier. L'aîné de ses fils se maria jeune; il quitta
le service lorsqu'il eut obtenu la croix de Saint-Louis, récompense
qu'ambitionnaient avec ardeur les anciens gentilshommes. Il quitta
alors l'épée pour la charrue, vint auprès de son père, l'aida dans les
travaux agricoles auxquels il se livrait depuis sa retraite, et,
jusqu'à l'âge de quatre-vingt-trois ans, où il mourut, il n'eut
d'autres pensées que l'amélioration de ses champs et l'éducation de
quatre garçons et de deux filles. L'aînée des deux filles, Mme de
Réau, fut une très aimable et très jolie femme dont le fils unique,
aujourd'hui[8] capitaine d'infanterie, épousa, il y a quelques années,
Mlle Caroline de Bergevin, fille d'un commissaire général de la Marine
à Bordeaux[9]. Mme de Cazenove de Pradines est la soeur de Mme de
Réau; c'est une femme vraiment supérieure; ses vertus, sa bonté sont,
depuis cinquante ans, passées en proverbe; il suffit de la voir pour
l'aimer, de la connaître une heure pour ne jamais l'oublier. Elle a
aussi un fils unique dont elle ne s'est séparée que pour son éducation
qui se fit au collège de Vendôme. Ce fils, actuellement âgé d'une
quarantaine d'années, a été maire et sous-préfet. La vie littéraire,
l'administration de ses biens lui plaisent par dessus tout, et, à ces
goûts, il a joyeusement sacrifié ses places, sa position et les
espérances qu'il pouvait en concevoir. Marié à une de nos cousines,
Rose, dernier rejeton de onze Bonnefoux d'Agen, nos parents, qui
étaient aussi une famille de militaires, il a deux aimables petites
filles[10].

[Note 8: En 1835. Voyez la préface.]

[Note 9: Leur fils, M. Paul de Réau, ancien capitaine
d'artillerie, mort en 1893, épousa sa cousine, Mlle Clara de
Bonnefoux, fille de Laurent de Bonnefoux, dont il sera souvent
question, et nièce de l'auteur de ces _Mémoires_.]

[Note 10: Depuis le moment où l'auteur écrivait ces lignes, M. de
Cazenove de Pradines a eu un fils, Pierre-Marie-Édouard de Cazenove de
Pradines, né à Marmande, le 31 décembre 1838. Il joua, dans la vie
politique de notre pays, un rôle important, et se concilia l'estime de
tous par sa nature chevaleresque et sa fidélité à ses convictions.
Engagé dans le corps des _Volontaires de l'Ouest_, commandé par M. de
Charette, il se couvrit de gloire à la bataille de Patay, le 2
décembre 1870. Il fut grièvement blessé et perdit l'usage de la main
droite en relevant le drapeau qu'avaient porté avant lui son beau-père
et son beau-frère, tués dans cette même journée. Ses compatriotes du
Lot-et-Garonne l'élirent, en 1871, membre de l'Assemblée nationale.
Quand il est mort, en 1897, il était député de la troisième
circonscription de Nantes, et représentait ainsi la Bretagne, à
laquelle le rattachait son mariage avec Mlle de Bouillé. M. Édouard de
Cazenove de Pradines laisse deux fils.]

Quant aux quatre frères de ces deux dames, l'aîné et les deux plus
jeunes étaient officiers d'infanterie lorsque la Révolution éclata;
ils crurent devoir émigrer.

L'un d'eux fut atteint d'une balle dans une des batailles de ces temps
douloureux.

Lors de l'amnistie, l'aîné revint donc seul avec le plus jeune. Ce
dernier vit encore, et il est connu sous le nom de Saint-Laurent[11];
il se fait chérir dans sa ville natale[12] par la douceur,
l'obligeance de son caractère, et par le souvenir des embellissements
dont il faisait sa principale occupation, lorsqu'il y était adjoint à
la mairie.

[Note 11: M. de Bonnefoux de Saint-Laurent est mort en 1847.]

[Note 12: Marmande.]

L'aîné s'était marié, et avait eu deux enfants, Mme de Castillon,
femme fort agréable domiciliée à Mézin, qui a un fils nommé Albert: et
Casimir de Bonnefoux dont la fin tragique[13] a sans doute hâté la
mort de son malheureux père; la mère de ces deux enfants, née Mlle de
Goyon, n'existe plus depuis longtemps.

[Note 13: Casimir de Bonnefoux se noya en se baignant dans la
Garonne.]

Il reste à te parler de celui des quatre frères qui n'émigra pas[14];
mais je dois aujourd'hui me borner à te dire que c'est celui qui est
devenu préfet maritime et sur le compte duquel je t'ai promis plus de
quelques lignes[15].

[Note 14: Casimir-François de Bonnefoux, né à Marmande en 1761.]

[Note 15: Cette promesse a été tenue. Voyez, à la fin de ce
volume, la notice consacrée à la vie du baron Casimir de Bonnefoux.]

Je t'ai dit que mon aïeul avait trois fils; je viens de t'entretenir
de l'aîné et de ses descendants; je n'ai donc plus qu'à te parler des
deux autres, et je commencerai par le plus jeune, car j'ai seulement à
t'apprendre qu'il mourut à l'île de Bourbon où il était officier dans
un régiment, et sans avoir été marié. L'autre était mon père, plus
particulièrement connu sous le nom de Chevalier de Beauregard, qui
était celui d'une portion de la propriété de mon aïeul, dans les
environs de la ville de Marmande, berceau de la famille[16].

[Note 16: Voyez Philippe Tamizey de Larroque, _Notice sur la ville
de Marmande_, Villeneuve-sur-Lot, 1872, p. 115.]

C'était, alors, l'usage de distinguer ainsi les branches; c'est même
ainsi que les enfants du frère de mon aïeul reçurent dans l'Agenais le
surnom de Bonneval. Quatre officiers de ce nom, dont trois émigrèrent
aussi, et sur lesquels deux vivent encore, fixèrent longtemps
l'attention de la province par la hauteur de leur taille, la beauté de
leur personne, l'élégance de leurs manières et surtout par leur bonté.

Mon père naquit en 1735. Son éducation première se fit à la campagne
où il se forma une santé robuste; sa taille s'y développa avec
avantage; il y devint chasseur adroit, infatigable; il prit part aux
travaux des champs; et, lorsque l'on pensa à le faire décorer d'une
épaulette, on le prépara à paraître dans son régiment par quelques
mois de séjour à Marmande, où de tout temps on a remarqué une société
de bon ton, vive, spirituelle, et d'excellente école pour un jeune
homme[17].

[Note 17: M. Ph. de Tamizey de Larroque, dans la brochure citée,
s'exprime de la façon suivante (p. 115): «Le _Dictionnaire
géographique, historique et politique des Gaules et de la France_, par
Expilly, dont le premier volume, parut en 1763, donne à la ville de
Marmande 931 feux, ce qui, à raison de cinq personnes par feu,
représente un total de 4.655 habitants et à la communauté de Marmande
(ville et campagne) 1.214 feux, soit 6.060 habitants.» Marmande est
aujourd'hui chef-lieu d'arrondissement du Lot-et-Garonne et compte
10.000 habitants.]

Mon père savait lire, écrire, compter, quand il lui fut permis de
résider à Marmande; son instruction ne fut pas ce qui l'occupa le
plus; aussi n'y gagna-t-elle pas beaucoup; d'ailleurs les moyens
manquaient dans cette petite ville; mais il y acquit un vernis
suffisant de bonne compagnie, une manière agréable de se présenter, de
s'énoncer, et, quand il parut dans son corps, le chevalier de
Beauregard, doué de la plus noble expression de figure qui fût jamais,
ayant des traits fort beaux, une tournure élégante, une taille
remarquable, un esprit aimable, fut accueilli avec enthousiasme.

La bataille de Fontenoy avait eu lieu en 1745; la paix l'avait suivie
d'assez près; c'est donc quelque temps avant la guerre de 1756 à
1763, appelée la guerre de Sept Ans, que mon père entra au service. Il
fallait alors au régiment se faire remarquer par quelque duel, hélas!
le nouvel officier ne s'en acquitta que trop bien; par suite d'une
querelle frivole, il tua le chevalier d'Espagnac d'un coup d'épée, se
sauva en Espagne; mais ayant su qu'il était grâcié (car il y avait de
très sévères lois sur le duel), il revint en France, se promit de ne
se battre dorénavant, en combat singulier, qu'à la dernière extrémité,
alla faire un plus digne usage de son bras contre les ennemis de la
patrie, et s'attira, sur le champ de bataille, l'estime, l'amitié, la
confiance de ses compagnons d'armes et de ses chefs.

Mon père avait vingt-huit ans quand il fut rendu aux plaisirs de la
paix et des garnisons; vingt-huit ans et un beau physique, une
épaulette et des succès à la guerre, un esprit enjoué et un courage
éprouvé contre les mauvais plaisants; un nom connu, et qu'il
retrouvait dans beaucoup de régiments. Que d'avantages! quelle
perspective de plaisirs!

Après avoir parcouru l'Allemagne en militaire, il eut l'occasion de
voir l'Afrique et la cour du roi de Maroc, où il fut envoyé comme
gentilhomme d'ambassade. Le fils du roi trouvait fort agréables la
compagnie et les vins de ces Messieurs; il se grisait devant eux, et
mettait, par voie d'amusement ou peut-être par une curieuse
instigation, le feu au sérail de son père. Un jour, courant au grand
galop avec ces étourdis, il leur annonça un bon tour d'équitation, et,
se précipitant vers un Turc qu'il apercevait à une grande distance, il
lui fit voler la tête à dix pas d'un coup de cimeterre. On ne voit pas
trop comment auraient fini ces extravagances, si l'ambassade n'avait
repris le chemin de la France; il en resta, à mon père, un fonds
inépuisable d'histoires qui, avec les merveilles de mécanique de M. de
Vaujuas, un de ses camarades, et les essais malencontreux dans l'art
de voler dans les airs d'un autre officier, M. Regnier de Goué, oncle
de M. Calluaud[18], ont longtemps charmé les veillées du foyer
domestique, et nous rendaient tous aussi curieux qu'attentifs. Il est
pourtant juste de ne pas aller plus loin sans dire que la décollation
du Turc fut sévèrement blâmée par les jeunes officiers français, et
qu'ils ne consentirent à lier de nouvelles parties avec leur barbare
compagnon de plaisir que sous promesse qu'il respecterait la vie des
hommes.

[Note 18: M. Calluaud, receveur général des Finances à Angoulême,
puis à Arras, était un ami de l'auteur. Son fils, M. Henri Calluaud,
fut, en 1871, élu membre de l'Assemblée nationale par le département
de la Somme. Il mourut à Bordeaux peu de temps après son élection.]

Dans les garnisons où mon père se trouva après son voyage d'Afrique,
la chasse occupa une partie de ses loisirs; mais on ne peut pas
toujours chasser, et ce fut ce malheureux jeu qui vint en combler
l'autre partie. Il gagna, il perdit, il fit des dettes, il se libéra;
il ruina son colonel dans une nuit; à son tour il fut ruiné, il
emprunta, il rendit; il acheta des bijoux, des chevaux, il les
vendit... Cependant il faut observer que jamais il ne quittait une
ville, sans être obligé d'avoir recours à son père qui, d'abord, paya,
en l'avertissant toutefois que ces sommes seraient portées en décompte
de ses droits à sa légitime ou portion de succession[19], et qui
bientôt déclara qu'il ne paierait plus.

[Note 19: Légitime: portion de sa succession, dont le père ne
pouvait pas disposer par testament au détriment de son enfant.]

Cette détermination sévère mais juste fit naître quelques moments de
repentir, pendant lesquels, pour chercher à couper le mal dans sa
racine, le chevalier de Beauregard résolut de passer dans les
colonies, croyant fuir ainsi les occasions que la société d'alors ne
lui présentait que trop souvent en France.

Il s'était fait des connaissances distinguées; il obtint donc d'y être
promptement envoyé avec le régiment de Vermandois[20], et profitant,
en même temps, du crédit de ses amis, il pensa qu'il se rendrait
agréable à sa famille, en allant prendre congé d'elle avec un brevet
d'admission gratuite du jeune chevalier de Bonnefoux[21], second fils
de son frère aîné, dans une école d'où il sortirait pour entrer dans
la Marine. Ce plan réussit à merveille; le joueur fut oublié; on ne
vit plus que le fils revenu de ses erreurs, que le parent affectueux,
que l'officier qui s'expatriait! la visite fut douce pour tous, et mon
père quitta la maison paternelle, éprouvant et laissant les plus vives
émotions.

[Note 20: Le régiment de Vermandois (aujourd'hui le 61e régiment
d'Infanterie) avait été affecté au service de la Marine et des
Colonies, à la suite de la nouvelle organisation de l'infanterie, en
date de décembre 1762. Voyez Louis Susane, _Histoire de l'ancienne
infanterie française_, Paris, 1852, t. VI, p. 108.]

[Note 21: Il s'agit ici de Casimir de Bonnefoux, plus tard préfet
maritime et baron, dont il sera question presque à chaque page de ce
récit.]

Suivant son usage cependant de mêler l'extraordinaire ou l'éclat à
toutes ses actions, il ne voulut partir que soixante heures précises
avant l'instant où on lui avait mandé que son régiment, alors à Brest,
se rendrait à bord[22]. En conséquence, un cheval de poste se trouva à
sa porte; et, la montre à la main, il exécuta son projet et partit de
Marmande en courrier. Un petit retard, qu'on lui fit éprouver à un
relais où les chevaux étaient tous employés au dehors, fut sur le
point de lui faire manquer son bâtiment; toutefois il arriva à temps;
heureusement que ses camarades avaient pourvu, pour lui, à ces mille
petits détails que nécessite un embarquement.

[Note 22: Le régiment de Vermandois quitta Brest en octobre 1767.]

C'est aux Antilles que le régiment de Vermandois allait tenir
garnison. La traversée ne présenta aucun incident remarquable; on fit
bonne chère à bord; on y trouva des officiers de marine, qui
sympathisèrent de jeunesse, de gaieté, avec les passagers; on y joua
même un peu; mais tout se passa très bien. Une naïveté d'un camarade
de mon père amusa surtout beaucoup ces Messieurs: ce pauvre jeune
homme était horriblement malade du mal de mer; il eut la maladresse de
céder à un perfide conseil, et il écrivit au commandant «qu'il le
priait en grâce d'arrêter le bâtiment (qui faisait grand sillage vent
arrière) ne fut-ce que pour quelques minutes». Il paraît que le
commandant entendit fort bien la plaisanterie, car il répondit
immédiatement au bas de la lettre: «Pas possible, Monsieur, nous
sommes à la descente.» Mon père racontait ses histoires avec une grâce
parfaite; il les embellissait de traits piquants, de détails
scientifiques; il en était de même de ses lettres: le fond n'y était
pas, l'orthographe non plus; mais telle est l'influence de l'habitude
de la bonne compagnie, que ceux qui entendaient ses paroles ou son
style, auraient supposé un homme d'une éducation littéraire soignée.
On a souvent dit que Mme de Sévigné n'écrivait pas correctement, et
l'exemple de mon père me fait pencher à trouver ce fait possible.

L'intention de se soustraire aux occasions de jouer en allant aux
colonies était, sans doute, très bonne; mais c'était vraiment tomber
de Charybde en Scylla. Les Antilles étaient alors dans leur plus beau
temps; la ville du Cap-Français, à Saint-Domingue, celle du Fort-Royal
de la Martinique, n'avaient point de rivales au monde pour l'opulence,
le luxe, la magnificence. Comment le jeu, dont les chances irritantes
conviennent si bien au caractère des créoles, ne s'y serait-il pas
établi en souverain; comment, lorsqu'il se présentait sous les formes
les plus séduisantes, mon père aurait-il résisté?

Le chevalier de Beauregard visita toutes les Antilles françaises;
c'étaient donc, tous les jours, des dîners somptueux, des bals
splendides, et des parties de vrai joueur. Une dame surtout, qui a
rempli l'univers des produits d'une entreprise commerciale encore
existante, Mme Anfoux, dont les liqueurs n'ont jamais été égalées, ne
laissait jamais sortir les officiers qui allaient s'approvisionner
chez elle, sans les faire participer à un repas exquis; et l'on
passait de la table à la salle à manger à celle du Pharaon ou du
Craëbs, qui étaient couvertes de quadruples, de moïdes[23], de louis
d'or; à peine l'argent blanc osait-il s'y montrer!

[Note 23: Moïde ou Moïdore, monnaie portugaise de 32 fr. 40.]

Dans ces temps de préjugés sur la naissance, c'était déroger que
d'accepter ainsi les invitations d'un chef de manufacture; mais, ici,
l'usage avait fait loi, et le plaisir, joint un peu, je suppose, à la
réputation de chance habituellement contraire de Mme Anfoux, en
perpétuait l'usage.

J'en ai bu, dans mon enfance, de cette liqueur qui réveillait tous les
jeunes souvenirs de mon père; et j'entendais toujours, en même temps,
une historiette nouvelle sur la partie et sur ses phases diverses de
tel jour ou sur le dîner qui l'avait précédée. Mon père aimait
passionnément la bonne chère: c'était un travers du temps et un
nouveau résultat de l'absence de goûts plus solides; il poussait
celui-ci jusqu'à se mêler de cuisine, et il prétendait tenir de la
meilleure source le secret de la combinaison de certains plats où
vraiment il excellait. J'imagine qu'il avait principalement recueilli
ces notions chez les Bénédictins du Fort-Royal, au couvent desquels il
y avait table ouverte et jeu de trictrac; dans la description de ces
dîners ou de ces parties, pas un mets, pas un convive, pas un joueur,
pas un coup n'étaient oubliés; mille amusantes anecdotes s'y
trouvaient groupées; il était vraiment facile d'y assister en idée, de
s'en représenter la réalité.

Lorsque le chevalier de Beauregard fut rappelé en France[24], il est
question de quatre cent mille francs qu'il avait conservés de ses
gains au jeu, dans les colonies. Son régiment avait fait un long
séjour dans ces pays; il y était même devenu si populaire que j'en ai
retrouvé le nom dans quelques chansons de nègres, qui ont été chantées
jusqu'à moi.

[Note 24: Le régiment de Vermandois fut rendu, en 1770, au service
de terre et envoyé en garnison à Metz.]

Revenir en France et avoir quatre cent mille francs, il y avait de
quoi faire tourner la tête à bien des gens! Mon père fut de ce nombre,
et comme il se rendait à la garnison de Metz, il ne crut pas pouvoir
être digne de la société des dames chanoinesses de cette ville, où
l'on retrouvait plusieurs habitudes des Antilles, sans s'annoncer par
le fracas d'un équipage à la dernière mode et de tous les accessoires
d'usage, comme domestiques, livrée, chevaux de main, toilette et
habits fort riches, etc. Un petit nègre était même de la maison comme
signe caractéristique de luxe et cachet de position. Toutefois tant de
constance de la part de la fortune devait se démentir. Sans te
raconter toutes les tribulations que le chevalier de Beauregard
éprouva à Metz, il n'est que trop vrai qu'il perdit tout ce qu'il
avait, et au delà, qu'il emprunta, que son père refusa de payer, qu'il
fut emprisonné pour dettes, qu'il fut sur le point d'être destitué,
enfin qu'il ne sortit de prison que parce que sa mère, en pleurs,
parvint à fléchir son mari; mais plus de trente mille francs y
passèrent, c'est-à-dire plus que sa légitime, en y comprenant les
dettes précédemment acquittées.

Empressons-nous de jeter un voile sur cette période fatale; et, pour
respirer plus à l'aise, reprenons mon père en garnison à Béziers, où
il se rendit après avoir quitté Metz, songeant à se marier, et ayant
fait le serment sur une parole d'honneur qu'il n'a jamais violée, de
ne plus, à l'avenir, se livrer qu'à des jeux appelés de commerce; tels
que piquet, reversis, boston, etc., et qu'à un taux de société.

L'époque où mon père quitta Metz est, à peu près, celle où éclata la
guerre de l'Indépendance des États-Unis d'Amérique. À l'exception,
toutefois, d'un très petit corps d'armée qui y fut envoyé sous les
ordres du comte de Rochambeau, la France n'y prit part que comme
puissance maritime.

Le régiment de Vermandois, où mon père était alors
capitaine-commandant, continua donc, pendant cette période, à rester
en garnison en France, et particulièrement dans le Midi.

Les parades ou revues de ce régiment étaient fort brillantes, à
Béziers; elles se faisaient ou se passaient sur la vaste place de la
Citadelle, d'où l'oeil plane sur la verdoyante plaine de Saint-Pierre,
et, par delà, va se perdre dans les flots azurés de la Méditerranée
qui paraissent, eux-mêmes, bornés par un horizon à demi-teintes roses
et bleues particulières à ces beaux climats. Deux balcons qui
donnaient sur cette place appartenaient à M. Valadon[25],
docteur-médecin formé à l'École de Montpellier, renommé pour son
savoir, maître d'une jolie fortune, allié à plusieurs des meilleures
familles du pays, telles que celles de Lirou, de Ginestet, et
beau-frère de Bouillet[26] de l'Académie des Sciences de Berlin[27],
qui était en même temps l'un de ces magistrats municipaux qu'en
Languedoc on appelait encore consuls. M. Valadon avait deux filles que
l'on voyait souvent, avec leurs jeunes amies, décorer ces balcons;
l'aînée de ces demoiselles était une jolie brune, vive, piquante,
mariée douze ou quinze ans après à M. d'Hémeric, retiré du service
comme capitaine de cavalerie, et dont les saillies spirituelles ont,
jusqu'à sa mort, attiré chez elle l'élite de la société. L'autre,
moins jolie, peut-être, mais plus grande, plus belle femme, fut celle
qui ne put voir, sans émotion, les grâces, la bonne mine du chevalier
de Beauregard, âgé pourtant d'un peu plus de quarante ans, et qui
devint ma mère.

[Note 25: D'après le _Registre des Délibérations du chapitre de
Saint-Nazaire de Béziers_. M. E. Sabatier (_Histoire de la ville et
des évêques de Béziers_, Béziers et Paris, 1854, p. 400), cite M.
Valadon comme étant premier consul de Béziers, le 13 novembre 1771. Il
s'agit là probablement du grand-père de l'auteur.]

[Note 26: Jean-Henri-Nicolas Bouillet, né à Béziers, en 1729. D'après M.
Henri Julia (_Histoire de Béziers ou Recherches sur la province du
Languedoc_, Paris, 1845 p. 403), il devint docteur de la Faculté de
Montpellier, et publia plusieurs mémoires. Jean-Henri-Nicolas Bouillet
était le fils de Jean Bouillet, médecin, physicien et astronome, qui
jouit pendant sa vie d'une réelle célébrité, et qui, né en 1690, à
Servian près Béziers, mourut dans cette dernière ville, en 1777.]

[Note 27: Jean-Henri-Nicolas Bouillet était membre de l'Académie
de Béziers, que son père fonda, en 1723, de concert avec Jean-Jacques
Dortans de Mairan, et Antoine Portalon, et que les Lettres patentes de
1766 réorganisèrent sous le nom d'_Académie royale des Sciences et
Belles-Lettres_. Appartenait-il, en outre, à l'Académie des Sciences
de Berlin? Cela ne me paraît pas probable, et je crois que l'auteur
l'a confondu, à ce point de vue, avec son père.]

Il était dit, cependant, que l'exaltation de ce brillant officier se
manifesterait encore dans cette circonstance, où il faut tant de
prudence et d'égards. M. Valadon, en père éclairé, avait pris des
informations qui lui avaient fait connaître les fautes encore récentes
du joueur, et il fit des objections bien naturelles, mais qui
blessèrent vivement le chevalier de Beauregard. Quelques ménagements,
un peu de temporisation, auraient tout aplani; loin de là, le
prétendant abusa de l'ascendant qu'il avait sur un jeune coeur; il
menaça de se tuer si l'objet de ses voeux ne consentait pas à un
enlèvement, et il assigna une heure pour cet enlèvement, garantissant,
au reste, que tout serait prêt pour un mariage en règle, à la première
poste où on s'arrêterait. Mlle Valadon résistait; mais malheureusement
le chevalier d'H..., l'un des camarades de mon père, était dans une
position à peu près pareille; les deux jeunes personnes furent
initiées au secret l'une de l'autre; on proposa de partir tous les
quatre; et ces demoiselles, qui n'auraient pas accepté autrement,
consentirent à un départ simultané.

Les torts furent grands de tous les côtés; mais, au moins, les paroles
furent observées, les promesses tenues, les arrangements accomplis, et
l'on s'était à peine aperçu du départ des fugitives qu'elles
rentrèrent chez leurs pères, conduites par leurs maris, et implorant
un pardon peu mérité. M. Valadon avait le coeur trop gros pour que la
scène se passât sans orage; il parla longtemps avec amertume, et il
termina, par les mots suivants, des apostrophes que des larmes et des
sanglots avaient fréquemment interrompues: «Vous, Monsieur, pourquoi
me demander ce qu'il n'est plus en mon pouvoir de refuser?

«Et vous, ma fille, vous avez, malgré moi, malgré vos devoirs, voulu
vous lancer dans une sphère qui n'est ni la vôtre, ni la mienne;
puissé-je me tromper; mais vous mourrez malheureuse!...» Hélas, il ne
dit que trop vrai!

Ce mariage, dont les formes imprudentes sont judicieusement abolies
par les stipulations de notre Code civil actuel, hâta peut-être la
mort de mon grand-père, qui eut lieu peu de temps après; et l'on peut
croire qu'alors il était encore sous l'influence des impressions
fâcheuses qu'il en avait éprouvées, car il ne laissa à ma mère que la
portion nommée légitime, résolution qu'il n'aurait pas prise, sans
cela, on peut le présumer; quoique les usages du Languedoc fussent et
soient toujours défavorables aux cadets.

Quatre enfants naquirent presque successivement de ce mariage, qui
prospéra d'abord, comme on devait l'attendre de l'esprit d'ordre
consommé de ma mère, de sa tendresse pour son mari, et du changement
heureux qui s'opéra dans les habitudes de mon père. Il fut un
excellent mari; et sa femme l'en récompensa par son dévouement,
dévouement si passionné qu'il finit par lui coûter la vie à elle-même,
comme tu le verras plus tard.

Ta tante Eugénie fut le premier de ces enfants; dès qu'elle fut d'âge
à pouvoir profiter des leçons d'un pensionnat, on la plaça dans celui
qui était alors connu très avantageusement dans toute la France sous
le nom de couvent de Lévignac, près Toulouse. Quand elle en sortit,
c'était une demoiselle d'une grande instruction, de manières très
distinguées, d'une belle taille, et douée d'une figure où des yeux
noirs veloutés faisaient une impression profonde, entourés qu'ils
étaient d'une peau éblouissante de blancheur, de sourcils d'ébène, et
de la chevelure la plus touffue. Le marquis de Lort, ancien chef
d'escadre, lui fit une cour assidue; mais le joli, le loyal,
l'agréable chevalier de Polhes, aujourd'hui baron de Maureilhan,
revenait à vingt-cinq ans d'une émigration où il avait été entraîné à
l'âge de quinze, et quoique dans une position bien inférieure à celle
du marquis de Lort, sous le rapport de la fortune, sa demande de la
main de ma soeur fut acceptée par elle, et tous les jours elle s'en
applaudit.

Joséphine fut le second enfant de mon père. Celle-ci avait, sans
mélange, tous les traits distinctifs des Bonnefoux; c'est-à-dire un
teint ravissant, le nez aquilin, des yeux bleus d'une extrême douceur,
quoique très vifs, et des cheveux d'un blond cendré charmant. Elle
était remarquablement belle; mais sa beauté ne put la sauver du
trépas; et à peine commençait-elle à frapper tous les regards qu'elle
fut atteinte d'une maladie violente, et qu'elle y succomba.

Je naquis ensuite en 1782; j'avais tout au plus dix-huit mois, que la
petite vérole fondit sur moi avec toute sa malignité. Les médecins me
laissèrent pour mort; la garde-malade me jeta le linceul sur la tête;
mais ma mère me découvrit vivement, et m'embrassa, m'étreignant avec
tant de tendresse que j'en fus ranimé! Il ne m'est resté de cette
affreuse maladie que quelques marques sur la figure; par compensation,
peut-être, je n'ai pas eu, depuis lors, de maladie vraiment sérieuse.
Quant à ma taille, elle est exactement devenue celle de mon père, cinq
pieds cinq pouces.

Adélaïde, qui fut ma troisième soeur, mourut extrêmement jeune. Enfin,
après une interruption assez longue, naquit ton oncle Laurent[28]; et,
quatre ans après, c'est-à-dire en 1792, un sixième enfant, qui reçut
le nom d'Aglaé, mais qui, comme Adélaïde, nous fut enlevée en bas âge.

[Note 28: Laurent de Bonnefoux portait, dans sa famille, le nom de
Gustave, qui ne figurait nullement sur son acte de baptême. On avait
voulu le distinguer ainsi de M. de Bonnefoux de Saint-Laurent, dont
nous avons déjà eu l'occasion de parler. Nous ignorons, au contraire,
pourquoi l'auteur de ces _Mémoires_, Pierre-Marie-Joseph de Bonnefoux,
fut toujours appelé Léon par les siens.]




CHAPITRE II

     SOMMAIRE: Mes premières années, le jardin de Valraz et son
     bassin.--Détachements du régiment de Vermandois en Corse, le
     chevalier de Beauregard à Ajaccio, ses relations avec la famille
     Bonaparte.--Voyage à Marmande.--M. de Campagnol, colonel de
     Napoléon.--Retour à Béziers.--La Fête du Chameau ou des
     Treilles.--L'École militaire de Pont-le-Voy.--Changement de son
     régime intérieur.--Renvoi des fils d'officiers.--À l'âge de onze
     ans et demi, je quitte Pont-le-Voy, vers la fin de 1793, pour me
     rendre à Béziers.--Rencontre du capitaine
     Desmarets.--_Cincinnatus_ Bonnefoux.--Bordeaux et la
     guillotine.--Arrivée à Béziers.


Ma mère m'avait donné le jour; elle m'avait nourri de son lait; elle
m'avait rendu la vie quand j'avais été abandonné, lors de ma petite
vérole; j'eus ensuite le nez cassé dans une chute, et elle me prodigua
les soins les plus touchants; une nouvelle chute que je fis, la bouche
portant sur un verre cassé et ma bonne par-dessus moi faillit me
rendre ce qu'on appelle bec-de-lièvre (Ne dirait-on pas qu'il y avait
une conjuration générale contre ma pauvre figure?) et il fallut à
cette digne mère un mois d'assiduités et de veilles pour m'empêcher de
détruire l'effet des appareils que les chirurgiens avaient mis sur mes
lèvres; cependant ce ne fut pas tout, sa tendresse eut à supporter une
nouvelle épreuve, car elle avait encore une fois à me disputer à la
mort et à remporter la victoire sur cette redoutable ennemie.

Nulle part plus que dans ma ville natale on n'aime les parties de
campagne: une salade en est ordinairement le prétexte; mais chacun
apporte son plat, et la collation y est fort agréable, fort abondante,
surtout lorsque la réunion se compose de personnes possédant de
l'aisance, gaies, aimables, et vivant sous un des plus riants climats
de l'univers. De charmants jardins avoisinent la ville de Béziers;
celui de Valraz avait alors la vogue. On venait d'y goûter. Les dames,
les cavaliers, se promenaient sur la terrasse; les bonnes dansaient
des rondes au dessous, et les enfants folâtraient alentour. Tout à
coup je me sens poussé. Je recule de quelques pas; je rencontre un
tertre d'un pied d'élévation; je tombe à la renverse, et il me reste
encore, de cette scène, l'ineffaçable souvenir de la magnifique voûte
azurée du ciel du Languedoc, que je n'avais jamais remarquée
jusque-là, et qui se déroula tout entière à mes yeux; mais un froid
glacial vint suspendre mon admiration, j'étais dans un bassin de six
pieds de profondeur!... mes camarades, seuls, m'avaient vu tomber;
stupéfaits, ils n'osaient proférer une parole, et les bonnes dansaient
toujours, lorsqu'un cri perçant se fit entendre. Quel pouvait-il être,
si ce n'est celui d'une mère dont l'oeil vigilant ne découvre plus son
fils, et qui, à l'embarras des autres enfants, devine l'affreuse
vérité? S'élancer vers le bassin en faisant retentir l'air de ces mots
déchirants: «Mon fils est noyé!» fut pour ma mère l'acte d'un instant;
mais un officier du régiment de Médoc, qui était au bas de la
terrasse, lui barra le passage, la saisit par la taille et l'arrêta.
Cet officier apprit, à ses dépens, ce qu'il en coûte de lutter contre
l'énergique passion de l'amour maternel; ses bas de soie furent mis en
lambeaux, et ses jambes, en sang, par les hauts talons (alors à la
mode) de sa prisonnière; ses mains, sa figure furent en vingt endroits
égratignés jusqu'au vif; mais la belle taille qu'il tenait captive ne
lui échappa point, et pendant ce temps un jardinier m'avait retiré du
bassin et m'avait remis à mon père, qui, averti dans le salon d'où il
n'était pas sorti après la collation, était accouru, et arriva pour me
recevoir.

Trois fois j'avais reparu sur l'eau, et trois fois j'étais retombé au
fond; la vie n'était plus en moi qu'à sa dernière période; aussi tous
les soins du monde ne purent-ils la rappeler qu'après un quart d'heure
de la mort la plus apparente. Tous avaient renoncé à me sauver; ma
mère, seule, ne s'était pas découragée. Elle me serrait de ses bras
caressants; elle me réchauffait de son corps, et sa bouche, collée sur
la mienne, m'envoyait sa bienfaisante haleine, afin de rendre leur jeu
à mes poumons affaissés. C'est dans cette position que je la vis
lorsque mes yeux se rouvrirent. Mes mains se croisèrent autour de son
cou, comme pour la remercier; elle fut attérrée de bonheur! Je n'avais
pas quatre ans; mais cette scène pathétique est encore devant mes
yeux, comme si elle était d'hier.

Promenant ensuite mes regards autour de moi, je vis, avec une sorte de
terreur, quarante spectateurs immobiles; mais, tel est le caractère
frivole de l'enfance qu'apercevant un grand feu devant la porte du
salon et la jardinière y faisant chauffer pour moi une ample chemise
rousse, en la tenant fermée au collet par ses mains, et la faisant
tourner et gonfler vivement autour de la flamme, je partis d'un grand
éclat de rire à ce spectacle inconnu...

Jusqu'alors il était resté quelque doute à ma mère sur mon salut; mais
ce rire inattendu la rassura complètement.

Dès lors, n'ayant plus besoin de l'effort surnaturel de courage avec
lequel elle avait surmonté de si pénibles émotions, elle céda à
l'épuisement de ses forces, et elle s'évanouit. Son retour à la
connaissance fut bien doux, car j'étais tout à fait remis, et elle
put, à son aise, se livrer aux transports de sa joie.

La Corse avait été réunie à la France en 1769; quelques années après
le mariage de mon père, le régiment de Vermandois avait été tenu d'y
fournir un certain nombre d'hommes de garnison. C'était un pays quasi
barbare, d'une population ingouvernable, couvert de forêts où
abondaient des sangliers redoutables. Lorsque mon père était forcé de
quitter Béziers, il n'était jamais plus heureux que lorsque c'était
pour aller dans cette île, où son activité, son courage, son goût pour
la chasse qui ne s'était pas affaibli, trouvaient des aliments
réitérés. Il se plaisait à gravir les rochers, à explorer les bois, à
réduire les insurgés, autant qu'à affronter les terribles sangliers, à
la poursuite desquels il courut souvent des dangers plus menaçants que
dans ses autres excursions où, cependant, il avait, une fois, été
atteint d'un coup de fusil à la jambe gauche.

Toutefois Bastia et Ajaccio lui procuraient de temps en temps
d'agréables moments de repos ou de distraction. Ce fut à Ajaccio qu'il
vit briller Mme Lætitia Bonaparte, alors dans la fleur de l'âge, et
qui faisait l'ornement de la société qu'on trouvait réunie chez le
gouverneur de l'île, M. le comte de Marbeuf. Elle était mère de huit
enfants, et lorsque mon père leur adressait de ces paroles aimables
qui sortaient si gracieusement de sa bouche, il était loin de prévoir
les hautes destinées de cette famille. Mme Lætitia, encore vivante,
n'a perdu qu'un de ses enfants: Napoléon, son second fils.

Mon père avait, en outre, quelques congés pour revenir à Béziers.
C'étaient alors des moments charmants. Ma mère quittait la réclusion
où, pendant l'absence de son mari, elle se condamnait sévèrement, afin
de s'occuper, sans partage, des détails de sa maison; nous
n'entendions plus parler que de fêtes ou de parties, et, une fois
entre autres, nous exécutâmes celle d'aller à Marmande, voir mon
respectable aïeul et les diverses personnes de la famille dont il
était le chef.

Nous traversâmes le Languedoc sur le bateau de poste du canal du Midi;
il s'y trouvait, à l'aller comme au retour, des officiers, des dames,
des enfants, qui me parurent d'une grande amabilité; j'en ai conservé
les souvenirs les plus agréables.

Arrivés à Marmande, non seulement nous visitâmes la famille qui,
alors, s'y trouvant presque au grand complet, nous présenta une
réunion de jeunes et brillants officiers, de charmantes filles, leurs
soeurs ou leurs cousines, mais encore nous visitâmes tous les lieux
des environs où se trouvait quelque Bonnefoux; nous allâmes même
jusqu'en Périgord; et, dans nos tournées, nous eûmes l'occasion de
voir un de nos parents, M. de Campagnol. Il était officier supérieur
d'artillerie, et, depuis, il devint le colonel d'un régiment dans
lequel servait Napoléon[29].

[Note 29: Isaac-Jacques Delard de Campagnol naquit, le 19 janvier
1732, au château de la Coste, paroisse de Saint-Léger, juridiction de
Penne en Agenais, généralité de Bordeaux, aujourd'hui commune de
Saint-Léger, canton de Penne (Lot-et-Garonne). Collaborateur et ami de
Gribeauval, ce fut un des officiers d'artillerie les plus distingués
du XVIIIe siècle, et son nom mérite d'être cité à côté de ceux de
d'Aboville et de Sénarmont. Il servit pendant cinquante-quatre ans,
fit neuf campagnes, prit part à sept sièges et à dix batailles.
Lieutenant-colonel en 1781, sous-directeur d'artillerie à la Fère, il
devint colonel le 1er avril 1791 et commandait à Grenoble, en 1791 et
1792, le quatrième régiment d'artillerie, auquel appartenait Napoléon.
Général de brigade, le 1er prairial an III, il commanda, par intérim,
l'artillerie de l'armée des Alpes et prit ensuite sa retraite. Le
général de Campagnol mourut au château de la Coste, le 28 juin 1809.]

Ma mère fut accueillie comme devait l'être une dame de son mérite.
Quant à moi, je gagnai complètement les bonnes grâces de mon aïeul, et
celles du chevalier de Bonnefoux, qui servait dans la marine. Mon
aïeul avait, sur la cheminée de sa chambre, un petit soldat en ivoire
auquel il tenait beaucoup et dont il arriva que j'eus grande envie. Il
me le donna avant notre départ; mais il fit la remarque qu'il avait
été vaincu par ma persévérance et par l'adresse avec laquelle j'avais
fait changer ses dispositions, qui n'étaient nullement de me faire ce
cadeau, dont j'étais si fier.

Ce que mon aïeul avait la bonté d'appeler de la persévérance était
souvent de l'entêtement, défaut très grand, que, dans mon enfance,
j'ai, quelquefois, poussé jusqu'à l'excès, qui a fait verser bien des
larmes à ma mère, mais que mon père traitait avec beaucoup de
discernement, quoiqu'il y mît une juste sévérité. Notre retour à
Béziers fut marqué par la célébration d'une fête locale, qui porte le
caractère, ainsi qu'on le remarque assez souvent dans le Midi, soit
des rites du paganisme, soit de quelque fait historique important.
Quoi qu'il en soit, cette fête a beaucoup d'éclat. Le jour qu'on lui
assigne est celui de l'Ascension, c'est-à-dire l'époque la plus riante
de l'année, dans un climat qui, lui-même, est d'une grande beauté;
mais on ne la célèbre pas tous les ans; il faut de la joie dans les
esprits, qui se rattache à quelque événement remarquable, et elle
entraîne à de fortes dépenses; ainsi, depuis lors, on ne l'a guère
plus revue qu'à la paix de 1802 et à celle de 1814[30]; on l'appelle
«Fête du Chameau» ou plus agréablement «Fête des Treilles».

[Note 30: M. Henri Julia, _Histoire de Béziers ou Recherches sur
la province du Languedoc_, Paris, 1845, qui appelle notre fête, _Fête
des Caritachs_ (Charités), dit au contraire, p. 360, «qu'elle a cessé
à la Révolution française, qui ne se montra pas bienveillante pour le
quadrupède d'Orient. On le fit brûler; puis on le porta sur la liste
des émigrés pour s'emparer de son fief». Que ce dernier trait assez
piquant soit exact, on peut l'admettre; mais ce n'est pas une raison
pour que la _Fête du Chameau_ n'ait pas été de nouveau célébrée en
1802 et en 1814.]

       *       *       *       *       *

Il paraît que lorsque les Maures pénétrèrent en France, d'où ils
furent chassés à jamais par la valeur de Charles-Martel, ils
éprouvèrent à Béziers une résistance à laquelle ils ne s'attendaient
pas. Un guerrier de cette ville, nommé _Pépézuk_[31], les attaqua dans
la rue Française où ils étaient déjà entrés, en fit un grand carnage
et les repoussa hors la ville. On voit encore, au lieu même de cette
rue où _Pépézuk_ arrêta les ennemis, la statue de ce guerrier, en
marbre, scellée dans une encoignure, mais dégradée, mutilée par le
temps, et réduite à une masse informe. C'est l'anniversaire de cet
exploit que l'on célèbre encore en ce pays.

[Note 31: M. Henri Julia, _op. cit._, p. 359, parle de la statue
de _Montpésuc_, «ce héros qui sauva la ville en la défendant contre
les Anglais». Ces divergences dans les traditions populaires ne
doivent pas, d'ailleurs, nous étonner.]

Un chameau gigantesque, en bois recouvert d'étoffes[32], sort de la
mairie, logeant dans ses flancs des hommes qui profitent des stations
pour lui faire jeter des gorgées de dragées et de bonbons; il précède
une charrette traînée par cent mules harnachées avec luxe, et la
charrette porte cinquante couples de jeunes gens, de jeunes filles,
ornés de vêtements blancs, de bouquets, de rubans roses, et que la
ville marie ce jour-là et dote en partie. Ce sont les principaux
acteurs de la fête; ils tiennent chacun, dans chaque main, un cerceau
garni de pampres, de feuilles et de rubans[33]; l'autre bout du
cerceau est pris par le vis-à-vis, qui est toujours d'un sexe
différent, et quand ils arrivent sur les places ou sur les promenades,
nos mariés, animés par une excellente musique, et en chantant l'air
délicieux des Treilles, exécutent des danses charmantes, et font, sous
leurs cerceaux, mille figures, mille passes ravissantes.

[Note 32: M. Julia p. 354, parle d'un chameau de bois revêtu d'une
toile peinte sur laquelle on voyait les armoiries de la ville et les
deux inscriptions latine et romaine: _Ex antiquitate renascor_. _Sen
fosso_ (nous sommes nombreux)». D'après la tradition locale, ce
chameau représentait celui de saint Aphrodite, martyrisé à Béziers.].

[Note 33: Lorsque, le 26 juin 1777, le comte de Provence, plus
tard Louis XVIII arriva à Béziers, il fut reçu dans le palais
épiscopal par l'évêque, Mgr de Nicolaï. «Le prince marcha avec sa
suite et monta jusqu'au perron sous la voûte gracieuse des cerceaux de
la danse des Treilles», nous dit M. E. Sabatier, _Histoire de la ville
et des évêques de Béziers_, Béziers et Paris, 1854, p. 402.]

Les autorités, les notables assistent au cortège en grande cérémonie;
chaque habitant fait une vaste provision de bonbons, et quand le
signal est donné, on se sert de ces bonbons comme de projectiles, et
la guerre commence. Malheur au propriétaire qui n'a pas fait démonter
ses carreaux de vitres! Bientôt on s'en jette les uns aux autres, et
la terre en est littéralement jonchée. On voit souvent des gens riches
en dépenser pour mille écus; et l'on dit que, le jour dont je te
parle, M. le Lieutenant-Général de Goyon en acheta pour 25.000 francs!

Je te le demande: quelle fête pour des enfants! j'en fus tout ébahi!
je m'en retrace jusqu'à la moindre circonstance; et je vois, quand je
le veux, mon oncle Bouillet[34] quitter le cortège, s'approcher de moi
en relevant sa robe rouge de Consul, et sortir de sa poche une belle
orange confite qu'il m'avait destinée.

[Note 34: Voyez plus haut.]

Don Quichotte, toujours si sensé quand il n'est question ni de
chevalerie errante, ni d'enchantements, prouve, dans un fort beau
discours, la prééminence des armes sur les lettres; mais il dit
ailleurs que si l'épée n'émousse pas la plume, la plume, non plus,
n'émousse pas l'épée. C'est une vérité que l'on a longtemps méconnue
en France, mais que le bon esprit de mon père, ainsi que sa propre
expérience, lui firent apprécier; aussi, quoique l'usage fût alors peu
répandu de cultiver l'esprit des jeunes gens destinés à la carrière
militaire, mon père fut-il des premiers à sortir de cette voie, et il
employa pour nous ce qu'il avait d'autorité, de ressources, de crédit,
d'amis.

Comme vous, mes enfants, j'ai appris à lire et à écrire en même temps
qu'à parler. Plutarque dit que l'enfance a plus besoin de guides pour
la lecture que pour la marche; je n'en eus qu'un pour tous ces
exercices, et ce fut ma mère. Ses tendres soins en furent bien
récompensés; car un soir, laborieusement placé derrière un paravent,
j'écrivis, à l'âge de quatre ans, une lettre toute de ma composition,
à ma soeur qui était à Lévignac; il y avait beaucoup de monde dans le
salon lorsque j'allai montrer à ma mère ce que je venais d'écrire.
Elle en fut si fière qu'elle en fit la lecture tout haut; et bientôt
la lettre et l'auteur, passant de mains en mains, furent comblés de
compliments, de caresses et de bonbons.

Il fallut alors donner un peu plus de suite à mes travaux; je fus
placé dans les meilleures écoles de la ville; mais mon père ne
perdait pas de vue son projet favori d'éducation complète. Il pressa
donc ses démarches, et obtint, à cause de ses services, de ceux de sa
famille et de la modicité de sa fortune, une admission gratuite pour
moi, réversible ensuite sur mon frère, à l'École, alors militaire, de
Pont-le-Voy; je fis mes preuves d'instruction suffisante et j'y entrai
en sixième, étant à peine âgé de huit ans.

Je ne dirai pas toutes les larmes de ma mère à mon départ; mon père,
obligé de retourner chez lui, ne put me conduire que jusqu'à Marmande;
il prit cependant le temps de faire une visite à Lévignac, où j'eus
bien de la joie en embrassant une soeur que j'ai toujours tendrement
aimée; livré, ensuite, à celui de mes cousins, qui, depuis, mourut
pendant l'émigration, et qui passait par Tours pour rejoindre son
régiment, j'achevais ma route avec cet affectueux parent.

Je ne crois pas qu'il ait jamais existé de collège où l'esprit des
élèves fût meilleur, sous tous les rapports, que celui de
Pont-le-Voy[35], lorsque j'y arrivai. Pas de mauvais traitements aux
nouveaux-venus, nulle jalousie entre camarades, aucun souvenir fâcheux
des torts passés, dévouement complet en toute circonstance, enjouement
naïf de la jeunesse; mais rien au delà; confraternité parfaite, enfin;
voilà ce que j'y trouvai.

[Note 35: Pont-le-Voy, ou Pontlevoy, est une commune du
département de Loir-et-Cher, arrondissement de Blois, canton de
Montrichard. Le collège subsiste encore aujourd'hui; des prêtres
séculiers le dirigent. Sous l'ancien régime, la congrégation de
Saint-Maur y avait un collège, qui depuis 1764, jouissait du titre
d'École royale militaire.]

Trop jeune, disait-on, à la fin de l'année scolaire, pour passer au
second bataillon que nous appelions la Cour des Moyens, on voulait me
faire doubler ma sixième; toutefois mes compositions de prix furent si
bonnes qu'il fallut renoncer à cette idée, et j'entrai en cinquième,
qui se faisait dans cette cour. J'étais le plus jeune et le plus
petit du bataillon; mais mon rang dans la classe m'y valut beaucoup
d'amis; et comme, d'ailleurs, j'excellai au jeu de cercle, que nulle
part je n'ai vu jouer avec plus de combinaisons ni avec tant de
perfection, comme je sautais assez bien à la corde, et que j'étais
très fort à la paume, ainsi qu'au jet de pierres ou ardoises, je fus
bientôt recherché par les élèves des autres classes, et je devins un
petit personnage.

Le jeu des pierres est un exercice que nous pratiquions dans nos
sorties avec une espèce de passion; il y faut de la souplesse, du coup
d'oeil, et il peut avoir des résultats fort utiles. Je me suis, depuis
lors, souvent saisi d'un gros caillou pour me défendre, et je crois
encore qu'avec une telle arme je ne craindrais pas, à l'improviste,
l'attaque d'un homme que j'aurais le temps de voir venir, eût-il le
sabre à la main. Nous tuions des rats, des grenouilles, des mulots,
des oiseaux, nous cassions des branches d'arbres assez fortes, et cela
à de grandes distances.

J'achevai ma cinquième, ma quatrième, et je commençais ma troisième,
lorsque des événements qui bouleversèrent l'Europe ne manquèrent pas
d'avoir leur contre-coup à Pont-le-Voy[36]. La Révolution avait
éclaté; Louis XVI avait porté sa tête sur l'échafaud; nos chefs et nos
professeurs avaient été changés. Les nouveaux nous arrivèrent avec le
costume, les discours, les chansons de l'époque; ils crurent faire
merveille en nous organisant en clubs, en nous abonnant aux journaux,
en nous initiant aux folies du moment. Nous en prîmes bientôt la
licence. «Qui sème du vent, récolte des tempêtes.» L'axiome ne tarda
pas à se vérifier. En parodie burlesque des héros de la Bastille,
nous nous portâmes en masse sur nos prisons que nous démolîmes; pour
célébrer dignement les fêtes républicaines, nous exigions des semaines
entières de congé qu'on n'osait refuser; à la moindre punition d'un
élève, nous cassions les vitres; lorsqu'on voulait nous empêcher
d'aller nous promener, nous enfoncions, nous brisions les portes, et
nous dévastions la campagne; une fois même, nous allâmes attaquer le
village voisin de Montrichard, accusé d'être peu républicain, et
profitant de l'isolement où il était momentanément, attendu que les
hommes étaient occupés aux travaux des champs, nous en rapportâmes
force marteaux, haches, broches et autres armes ou instruments, sans
compter une ample provision de pommes... Enfin ce séjour d'étude,
d'émulation, de paix et de bonheur, n'était plus qu'un repaire
d'animaux malfaisants.

[Note 36: D'après un certificat délivré, le 29 octobre 1814, par
le directeur du collège de Pont-le-Voy, Pierre-Marie-Joseph de
Bonnefoux est entré, le 6 décembre 1790 à l'École royale et militaire
de Pont-le-Voy, en exécution des ordres de M. de la Tour du Pin,
ministre de la Guerre, en date du 24 octobre de la même année.]

Telle était devenue cette admirable école, lorsque le Gouvernement,
réfléchissant, dans sa prétendue sagesse, qu'on ne devait plus rien à
d'anciens militaires, puisqu'ils avaient servi, jusque-là, autre chose
qu'une soi-disant république de quatre jours, ordonna que, dans tous
les collèges, on renverrait les fils de ces militaires. En
conséquence, à la fin de 1793[37], sans aucun avis préalable à nos
familles, on expédia du collège deux cents d'entre nous, qui furent
déposés à Blois et à Tours, avec un petit paquet de linge plié dans un
mouchoir bleu, un assignat de trois cents francs, qui, alors, en
valait à peine la moitié, un passeport, un certificat de civisme, et
la liberté de nous orienter, de nous diriger, de voyager à notre
fantaisie. J'avais onze ans et demi; destiné pour le Midi, c'est à
Tours que je fus déposé et abandonné, seul, sans connaissances ni
ressources.

[Note 37: Le 30 octobre 1793.]

J'avoue que je fus un peu bien embarrassé d'être si libre. Ma première
pensée fut de voir la ville. J'en parcourus tous les recoins, et je
sortais d'une ménagerie ambulante, stationnée près du pont, pour aller
prendre langue au bureau des diligences, lorsque je me sentis frapper
sur l'épaule. J'avais lu, récemment, _Don Gusman d'Alfarache_; aussi
étais-je bien en garde contre les voleurs, et je portais mon paquet
avec moi dans mes courses; mon premier mouvement fut de le serrer
vivement contre ma poitrine, et de me baisser pour ramasser un
caillou! me retournant bientôt, je reconnus un de mes camarades, nommé
Mayaud, fils d'un négociant de Tours et que son père, voyant la
tournure que prenaient les affaires, avait prudemment retiré de
l'École depuis trois mois; il allait à la campagne. Il me proposa de
l'y accompagner; je n'eus garde de refuser. J'y fus parfaitement
accueilli, et, comme, chez lui ou dans le voisinage, il avait beaucoup
de frères, de cousins, d'amis, de parents, de parentes, d'amies, de
cousines et de soeurs, je m'y trouvai complètement heureux, quoique,
une fois, on m'y joua le tour de cacher mon paquet, que je fus deux
heures à retrouver; je crus que j'en deviendrais malade; mais à mon
tour, je le cachai si bien que la plaisanterie ne put pas se
renouveler.

Quinze jours si bien employés s'écoulèrent comme un songe; j'avais, en
arrivant, écrit à ma mère, et je serais resté bien plus longtemps dans
ce séjour enchanté, si l'on ne m'avait demandé si je ne craignais pas
que ma famille fût inquiète sur mon compte. À ces mots, je pris mon
chapeau, et je m'acheminai pour aller dénicher mon paquet chéri; on
crut m'avoir blessé; mais il n'en était rien, car je n'agissais que
par l'impulsion de mon coeur; on s'en justifia, cependant; mais il fut
convenu qu'on irait arrêter ma place et que je partirais trois jours
après; ce furent donc trois jours où la politique fut mise de côté et
remplacée par mille amusements de mon âge; je fus accompagné à Tours
par le cortège entier de mes camarades et nouvelles connaissances.
Tant d'amitiés de leur part, tant de cordialité de celle de leurs
parents, me touchèrent aux larmes, et j'en serai éternellement
reconnaissant.

À la première dînée sur la route de Bordeaux, je vis que j'étais
l'objet de la curiosité générale, et, dans le fait, j'étais
passablement remarquable, pour ne pas dire grotesque. Je portais un
chapeau à trois cornes et un habit du modèle de ceux des Invalides
actuels. J'avais, en outre, des culottes courtes avec boucles d'argent
et des bas bleus; il ne faut pas oublier que mon paquet entrait dans
la voiture avec moi, qu'il en sortait avec moi, et qu'alors je l'avais
sous le bras. Néanmoins je me chauffais assez gravement, lorsqu'un
voyageur de près de 6 pieds de haut vient à moi et me demande pourquoi
il y avait trois trous sur chacun de mes boutons. «Parce que,
répondis-je, il y avait trois fleurs de lys, et qu'un républicain ne
porte plus de ça depuis la mort du tyran!» C'en fut assez pour gagner
les bonnes grâces de mon interlocuteur. Alors il me demanda mon nom;
je lui dis que je m'appelais _Cincinnatus_ Bonnefoux; je n'avais pas
achevé qu'il m'avait embrassé; ensuite il me fit raconter mon
histoire, et, lorsqu'il apprit notre attaque de la Bastille, la prise
de Montrichard, et que je lui eus dit que je savais toutes les
chansons républicaines, il me pressa dans ses bras à m'étouffer; il me
dit qu'il était le capitaine Desmarets, qu'il venait du siège de
Thionville, qu'il se rendait à l'armée des Pyrénées occidentales,
qu'il serait, un jour, général, qu'alors il m'écrirait de venir auprès
de lui comme aide de camp, et il se déclara mon protecteur. Dès ce
moment, à table, en voiture, à l'hôtel, il me fit toujours placer à
côté de lui, et vraiment il me soigna avec intérêt. C'est encore un
service que jamais, non plus, je n'oublierai, malgré le caractère
féroce de ce citoyen, dont j'aurai l'occasion de parler encore une
fois.

Depuis mon entrée à l'École militaire, la famille avait éprouvé de
grands revers, dont je parlerai bientôt avec plus de détails. On me
les avait laissé ignorer; je m'en aperçus pourtant d'une manière assez
concluante par la privation de l'argent alloué par semaines aux menus
plaisirs et par celle de toute espèce de vacances. Trois années
passées ainsi, et de huit à onze ans, furent bien dures pour celui qui
était accoutumé à toutes les douceurs de la maison paternelle; et mon
expulsion avec 300 francs et un petit paquet _à moi_, après tant de
gêne et de réclusion, étaient une liberté, une fortune, une
responsabilité dont le poids m'embarrassait beaucoup. Heureusement que
le capitaine Desmarest était venu fort à propos pour me soulager en
partie de ce pesant fardeau.

Si mon accoutrement me faisait paraître grotesque, il faut convenir
que le sien ne pouvait que lui rendre le même service à mes yeux. Il
portait une forêt de barbe, de moustaches et de favoris; sa tête était
surmontée d'un bonnet de voyage tout rouge, fait en forme de bonnet
phrygien et du bout duquel pendait une large cocarde qui se balançait
sur son épaule. Il avait le pantalon bleu collant des sans-culottes,
la veste appelée carmagnole, une épaulette et une contre-épaulette
négligemment rejetées sur le dos, des bottines larges et courtes, et,
enfin, un grand sabre traînant qui faisait, à chacun de ses
mouvements, un vacarme épouvantable. C'est avec ce costume qu'il avait
la prétention d'être un des officiers les plus élégants de l'armée.
J'oubliais de dire que sa pipe n'abandonnait presque jamais sa bouche.

Avec cet extérieur, sa voix était formidable, ses gestes énergiques,
son élocution véhémente; je ne l'ai presque jamais vu sans l'apparence
de la colère, je ne l'ai jamais entendu parler sans une multitude de
jurements et d'imprécations. Un soir, entre autres, à Châtellerault,
nous soupions, et il découpait une poule d'Inde; il y avait une
vingtaine de personnes réunies. Il entendit, vers un bout de la table,
quelques paroles qu'il crut mal sonnantes contre sa sainte
République; il se leva alors, se mit à pérorer avec tant de violence,
à agiter son grand couteau, sa grande fourchette, avec tant de menaces
que chacun fui effrayé. On ne souffla plus le mot, on ne mangea plus;
on n'osait pourtant pas se retirer; et, moi-même, si fort de sa
protection, je fus interdit. Je repris cependant un peu de courage,
quand je lui entendis dire qu'il ne voyait de républicains à cette
table que son cher Cincinnatus et lui, et qu'il n'y avait que lui et
moi de vraiment dignes de boire à la santé de la République et d'en
chanter les louanges; ce que nous fîmes l'un et l'autre avec un air
d'enthousiasme fort risible, apparemment, et en quoi, de bon ou de
mauvais gré, nous fûmes joints par nos convives tremblants et
consternés.

Néanmoins, tout en chantant des chansons patriotiques, et déclamant
contre les aristocrates, le citoyen Desmarest ne me conduisit pas
moins à Bordeaux, sain et sauf, avec mon paquet, et moitié à peu près
de mes cent écus. Il se rendit même aux diligences afin d'y arrêter ma
place pour Toulouse; mais, avant de me quitter, il voulut, avec
beaucoup de solennité, me donner quelques leçons civiques de son
catéchisme particulier; le théâtre qu'il choisit fut fort bien adapté
pour la leçon, car ce fut celui même de la guillotine, placée sur la
place de la porte Salinière.

Jamais la parole de cet énergumène n'avait été si animée, jamais son
geste plus menaçant, jamais son regard plus farouche; son texte fut la
noblesse et l'égalité (comme il entendait l'une et l'autre),
l'infraction aux maximes républicaines (suivant les notions du temps)
et l'instrument qui devait la punir, et qui était la conclusion
ordinaire des affaires de cette époque.

Il me le fit toucher, cet instrument fatal, et, finissant par une
péroraison vraiment diabolique, tant elle était sanguinaire, il fit
devant moi vingt serments et me reconduisit pour enfin m'abandonner à
moi-même et à mes réflexions. Celles-ci ne furent pas longues; car
heureusement, une exagération si outrée, et qui avait son côté
comique, eut, sur mon intelligence, un effet tout opposé à celui que,
sans doute, il en attendait. Je n'eus rien, en effet, de plus pressé
que de revenir a mon rôle d'écolier, et tout en contrefaisant ce
Mentor sans-culotte et bonnet-rouge, je poussai presque aussitôt de
vifs éclats de rire sur la partie ridicule de sa personne, de sa
déclamation, de ses expressions; et, malgré ce que je devais à ses
bons soins dont je ne cessai pas d'être touché, je me promis bien,
étant éclairé par l'expérience d'un voyage de cent lieues, d'achever
les cent autres lieues sans me mettre sous la protection, ni dans la
dépendance de personne. Tel fut mon début dans le monde; l'épreuve fut
mémorable; mais elle ne dura pas longtemps.

Je fis très bien ma route jusqu'à Toulouse. Un voyageur qui devait,
dans deux jours, continuer vers Marseille, me proposa, si je voulais
rester deux jours avec lui, de me déposer, en passant, à Béziers; mais
je sus fort bien le remercier, et lui dire que je ne pouvais plus
différer de rejoindre mes parents, et que, d'ailleurs, je connaissais
le canal du Languedoc que j'avais déjà parcouru trois fois. J'y mis
beaucoup d'aplomb; il n'insista pas; et prenant, tout seul, la voie du
canal, j'arrivai encore avec quelque argent, et tout fier de n'avoir
pas perdu une seule pièce de mon paquet, que je n'avais pas un seul
instant abandonné.

Ma poitrine se souleva avec force quand j'aperçus l'aspect imposant de
l'évêché de Béziers et de l'église de Saint-Nazaire qui en était la
cathédrale. Je sors de la barque, avec empressement, dès qu'elle
accoste, je prends mon élan, et d'un seul trait j'arrive en courant.
Bientôt je me trouve dans notre rue, dans notre cour, à notre porte;
j'entre... Mais quel spectacle déchirant se présente à mes yeux! un
cri perçant se fait entendre: c'était ma mère qui l'avait jeté, et
déjà elle était dans mes bras. Hélas! ce n'était plus cette femme à
la figure fraîche, heureuse et agréable, ce n'était plus cette taille
admirable qui attirait tous les regards, ce n'était plus cette
élégance de toilette qui en faisait une femme si remarquable; en un
mot, elle parut comme un fantôme qui s'était levé et qui avait volé à
ma rencontre. Les larmes furent abondantes de part et d'autre; je
n'osais questionner, on n'osait parler; il fallut bien pourtant rompre
le silence, car le vide irréparable du chef de famille ne se faisait
que trop apercevoir, et je demandai mon père. Ce furent alors de
nouveaux sanglots, des spasmes, des convulsions, que dirai-je, une
agonie entière pendant laquelle des mots entrecoupés me révélèrent que
mon père, parent d'émigrés et qui avait préféré broyer sa croix de
Saint-Louis dans un mortier plutôt que de la remettre en d'indignes
mains, avait, par ces motifs, été emprisonné. Peut-être, avant un
mois, serait-il jugé et guillotiné!

À ce mot de guillotine, de cet horrible instrument que l'énergumène
Desmarest m'avait fait toucher, au souvenir de son exécrable discours,
au rapprochement de la scène de Bordeaux et de celle où j'étais encore
acteur à ce moment, et qui m'apprenait les périls de ma famille, je
devins à mon tour comme égaré, et il fallut bien du temps pour nous
remettre tous d'aussi vives émotions.

Cependant j'étais rentré à la maison pendant l'heure du dîner; mon
frère, âgé de cinq ans, effrayé de l'uniforme bleu que je portais,
s'était caché sous la table; ma soeur Eugénie, avec sa tendresse
accoutumée, m'accablait de caresses et cherchait à ramener le calme;
mais de quelle robe grossière, quoique propre et bien faite, je voyais
cette soeur couverte! quelle figure souffrante et malheureuse elle me
montrait! enfin sur cette même table où, jusqu'à mon départ, avait
régné l'abondance, la recherche même de temps en temps, quel dîner s'y
trouvait? des lentilles, des oeufs et du pain noir! Oui, du pain noir,
du pain de fèves et de maïs; car le Gouvernement d'alors, repoussé,
isolé de l'univers entier par ses doctrines anti-sociales, n'avait su,
ni pu, par des opérations commerciales, remédier aux mauvaises
récoltes qui, pour comble de maux, vinrent affliger le sol français et
y faire régner la famine et ses fléaux.

Quant à ma soeur Aglaé, elle était dans son lit, et atteinte de la
maladie qui la conduisit au tombeau. Oh! l'affreux spectacle que celui
de la misère, de la souffrance, du malheur, du besoin, du désespoir,
et combien mon coeur fut serré, lorsque, m'attendant à toutes les
joies de la maison paternelle, je ne voyais que craintes, privations
et douleurs!




CHAPITRE III

     SOMMAIRE: La famille de Bonnefoux pendant la Révolution.--Les
     États du Languedoc.--Le chevalier de Beauregard reprend son nom
     patronymique.--La question de l'émigration.--Révolte du régiment
     de Vermandois à Perpignan.--Belle conduite de mon père.--Sa mise
     à la retraite comme chef de bataillon.--Revers
     financiers.--Arrestation de mon père.--Je vais le voir dans sa
     prison et lui baise la main.--Lutte avec le geôlier Maléchaux,
     ancien soldat de Vermandois.--Mise en liberté de mon
     père.--Séjour au Châtard, près de Marmande.--M. de La Capelière
     et le Canada.--Les _Batadisses_ de Béziers.--Mort de ma mère.--M.
     de Lunaret.--M. Casimir de Bonnefoux, mon cousin germain, est
     nommé adjudant général (aujourd'hui major général) du port de
     Brest.


Dès le commencement de la Révolution, le régiment de Vermandois avait
quitté la Corse; mais il n'avait pas cessé de tenir garnison dans le
Midi de la France, principalement à Montpellier et à Perpignan. Dans
la première de ces villes furent, à cette époque, convoqués les États
généraux, assemblée appelée à délibérer sur les innovations politiques
que l'on projetait de faire adopter alors en France. Mon père
reconnaissait qu'il y avait beaucoup d'abus à corriger, qu'il était
temps de donner satisfaction à cet égard, mais qu'il fallait y
procéder avec autant de fermeté que de sagesse. Ce fut dans cet esprit
que, se prévalant de l'ancienneté de noblesse de sa famille, il
demanda et obtint de faire partie, comme baron, des États généraux du
Languedoc[38]. Il prit, à cette occasion, son nom patronymique, et il
cessa de se faire appeler le chevalier de Beauregard.

[Note 38: L'auteur veut parler ici de la dernière réunion des
États du Languedoc, qu'il appelle États généraux en raison des trois
Ordres, celui du Clergé, celui de la Noblesse et celui du Tiers-État.
Parlant des États provinciaux, M. Esmein s'exprime ainsi, à propos de
l'Ordre de la Noblesse, dans son _Cours élémentaire d'histoire du
Droit français_, p. 601: «Tantôt c'étaient tous les gentilshommes
ayant fief dans la province qui avaient droit de séance; tantôt
c'étaient seulement un certain nombre de seigneurs qui avaient acquis,
par la coutume, un droit personnel de convocation; parfois le roi
désignait pour chaque session, à côté de ceux-là, un certain nombre de
députés pris dans le corps de la noblesse.» C'est sans doute parmi ces
derniers que figura M. de Bonnefoux.]

La plupart des hommes portés à la tête des affaires publiques
manquèrent d'énergie; beaucoup avaient des arrière-pensées; ils furent
débordés, entraînés ou renversés, et le torrent n'en acquit que de
nouvelles forces. La question de l'émigration, que plusieurs nobles
résolurent par incitation, par crainte, ou comme objet de mode, fut
cependant une des plus importantes, dans les régiments surtout, où les
sous-officiers cabalaient vivement pour se débarrasser des chefs
qu'ils voulaient remplacer. Le jugement sain de mon père se prononça
contre; il dit, entre autres choses, qu'il ne comprenait pas qu'on
pût, en un moment si critique, abandonner le roi, qui était le premier
chef de l'armée. Trois officiers seulement de Vermandois restèrent en
France; cependant ce n'était pas ce que voulaient les sous-officiers;
à leur instigation, une sédition éclata à Perpignan pour contraindre
ces officiers à passer en Espagne. Un des trois fut lanterné,
c'est-à-dire pendu à la corde d'un réverbère, supplice alors très
commun; un autre sauta par-dessus les remparts, et se cassa la cuisse,
en cherchant à se sauver des fureurs de la soldatesque; quant à mon
père, il alla droit au milieu de la mêlée, avec ses pistolets chargés,
et il imposa tellement aux mutins par ses actes ou ses paroles, qu'il
fut reconduit en triomphe chez lui; tant l'esprit des masses est
changeant, tant le courage et la présence d'esprit font impression sur
les hommes!

Il avait montré sa résolution, lorsqu'il s'agissait de remplir ce
qu'il appelait un devoir; il prouva bientôt son désintéressement,
quand sa conscience lui prescrivit une ligne opposée de conduite. En
effet les factions s'étaient ouvertement attaquées à Louis XVI; et ce
monarque infortuné fut condamné à mort bien que sa personne eût été
précédemment reconnue inviolable. Révoltante absurdité, familière
pourtant à l'histoire de cette période fatale! Mon père n'était point
riche; il avait une femme, quatre enfants en bas âge que nul, plus que
lui, ne tenait à doter d'une éducation soignée; sa place, ses
appointements perdus allaient faire un vide affreux; mais il crut que
la fin tragique du roi ne lui permettait plus de continuer à servir,
et il demanda sa pension de retraite, qui, en qualité de chef de
bataillon, fut réglée à treize cents et quelques francs.

Il n'avait plus les moyens de laisser ma soeur à Lévignac; elle en fut
retirée, quoiqu'il ne manquât que peu de temps pour compléter son
éducation. L'intérieur de la maison était susceptible de quelques
réductions; elles furent faites par ma mère, qu'aucune femme au monde
n'a jamais surpassée pour l'ordre, l'économie, la tenue d'un ménage.
Cependant, à peine ces réformes domestiques furent-elles opérées
qu'une loi vint réduire à rien les ressources qui nous étaient
restées. Ce fut celle de l'émission d'un papier-monnaie, créé, sous le
nom plus connu d'assignats, pour remplacer le numéraire que chacun,
cédant à la terreur dont il était dominé, avait ou fait passer à
l'Étranger, ou enfoui dans les entrailles de la terre. Les assignats
ne purent inspirer aucune confiance; ils tombèrent à vil cours, et la
pension totale de mon père suffisait à peine à la dépense de la
famille pour un seul jour. À cette loi vint se joindre la banqueroute
prononcée par le Gouvernement sur les fonds publics qui furent réduits
au tiers de leur valeur; car déjà le Trésor ne pouvait plus en payer
l'intégralité, et, pourtant, il avait profité de la confiscation des
biens des émigrés et de ceux du clergé, qui montaient à plus de 2
milliards. Pour nous, il en résulta l'abaissement d'une rente de 800
francs, que les soins de ma mère avaient formée par ses économies, à
200 et quelques francs, payables alors en assignats, c'est-à-dire à
peu près à rien du tout.

Chaque loi était pour nous un nouveau désastre. Telle fut,
entr'autres, celle qui autorisait le remboursement en papier-monnaie
de sommes reçues en prêt et en numéraire. Ma mère avait hérité d'une
trentaine de mille francs de son père, qui avaient été placés à
intérêts, car les militaires ne peuvent guère s'occuper de faire
autrement valoir leur argent... Eh bien! ces 30.000 francs furent
impitoyablement remboursés en assignats, et il fallut en donner reçu.
Telle fut encore la loi sur les héritages. On n'avait même pas, alors,
le bon sens de reconnaître que gêner la volonté testamentaire des
vivants, c'était les forcer à donner leur bien avant leur mort, à
dénaturer leurs propriétés, à placer leur fortune à fonds perdus, ou
enfin à négliger et mal administrer leurs affaires; on décréta donc
que tous les parents au même degré hériteraient au même titre. C'était
sage, pour des enfants vis-à-vis des pères et mères, avec les
restrictions pourtant que notre Code y a depuis apportées; mais, dans
les autres cas, c'était impolitique, nuisible, injuste. Eh bien! cette
loi[39] était à peine rendue que le chanoine Valadon, oncle de ma
mère, et qui en voulait faire son héritière, mourut, et que nous fûmes
frustrés de la portion la plus considérable de son héritage.

[Note 39: Loi du 17 nivôse, an II (6 janvier 1794), art. 16: «Les
dispositions générales du présent décret ne font point obstacle pour
l'avenir à la faculté de disposer du dixième de son bien, si l'on a
des héritiers en ligne directe, ou du sixième, si l'on n'a que des
héritiers collatéraux, _au profit d'autres que des personnes appelées
par la loi au partage des successions_.» Ainsi le testateur jouissait
d'une quotité disponible du dixième ou du sixième; mais il ne pouvait
la laisser à un de ses héritiers présomptifs.]

Tu dois comprendre combien était triste notre position, après ces
échecs et quelques autres moins importants que je passe sous silence.
Toutefois ma mère luttait avec courage, souffrait avec patience, comme
elle avait joui de l'aisance avec modération et attendait des temps
meilleurs, lorsqu'un nouveau revers lui fit comprendre que,
jusque-là, ses malheurs n'avaient, été que secondaires.

La France était couverte d'échafauds et de prisons; cependant la
loyauté, la réputation de mon père, ne permettaient à ma mère de
concevoir aucune inquiétude. Elle dormait, un soir, tranquillement,
après avoir, selon l'habitude qu'elle avait prise, travaillé jusqu'à
onze heures, lorsqu'à minuit la force armée frappe à grand bruit,
s'introduit, saisit mon père en robe de chambre et l'entraîne; une
seule minute n'est pas accordée; ma mère se cramponne après son mari;
on l'en sépare avec violence; elle s'y attache de nouveau, et elle
suit l'affreux cortège jusque dans la rue; enfin, là, on les sépare
encore, on la rejette brutalement; et, pendant une nuit froide et
pluvieuse, elle tombe évanouie dans le ruisseau. Ce ne fut qu'assez
longtemps après qu'on l'en retira; elle était toute meurtrie! Beaucoup
de soins étaient nécessaires; mais le lendemain, au lieu de penser à
sa santé, elle passa la journée chez les diverses autorités, ou à la
porte de la prison, tantôt courant comme une insensée, tantôt
suppliant avec larmes et prières... Une maladie sérieuse s'ensuivit,
maladie de poitrine aggravée par la position fâcheuse de son esprit,
qui la retint trois mois au lit, dont jamais elle ne put parfaitement
se guérir, et qui la conduisit trois ans après au tombeau!... Mais
n'anticipons pas sur les événements, et bornons-nous aujourd'hui à le
dire, que ce fut peu après ses premières sorties que j'arrivai de
Pont-le-Voy, et que je vis dans un si pitoyable état celle dont la
florissante santé devait faire espérer un autre destin. Ce fut l'habit
bleu du collège que je portais, qui avait causé à mon frère la frayeur
par suite de laquelle il s'était caché sous la table; il crut que la
force armée revenait, et que c'était lui qu'on voulait emprisonner.

Qui croirait aujourd'hui, qu'il n'y a pas longtemps encore, en
France, il fallut des formalités sans fin, pour permettre à un enfant
de onze ans revenant du collège, de revoir son père, prétendu
prisonnier politique et presque sexagénaire! et encore quelles
formalités! quelles démarches! C'étaient des membres d'un Comité de
Salut public à solliciter, des espions de la police à fléchir, un
représentant à aller voir à Montpellier; on eût vraiment dit que la
sûreté de l'État se trouvait en jeu! Quelque chose de plus repoussant
encore était de subir le ton grossier, les soupçons ridicules, les
sarcasmes insolents, l'ignorance stupide, le tutoiement répugnant de
ces individus; et, s'il échappait une parole douteuse, vous étiez
vous-même saisi et aussitôt incarcéré. On vit des têtes tomber pour de
moindres délits. Le tutoiement, surtout, rebutait ma mère au dernier
point; elle le trouvait incivil, ignoble; elle ne comprenait pas qu'on
pût assez peu respecter la langue française, dont les diverses nuances
du _Tu_ et du _Vous_ sont une des plus rares beautés, qu'on pût
s'oublier assez pour forcer des femmes à s'exprimer ainsi, en
s'adressant aux hommes de toute condition, même à ceux qu'elles ne
pouvaient qu'exécrer.

Cette pauvre mère se soumettait pourtant à ces humiliations depuis la
captivité de mon père, dont elle ne cessait de réclamer la liberté
auprès de tous les tribunaux, de tous les fonctionnaires, à Béziers, à
Montpellier, partout enfin où elle croyait trouver quelque chance de
succès. Elle n'avait pas encore réussi en ce point important; mais
elle obtint que je pusse voir mon père. Le sourire vint alors
effleurer, pendant quelques instants, des lèvres d'où il était banni
depuis longtemps, et je m'acheminai vers le lieu de la détention, qui
était l'évêché de Béziers, transformé en prison d'État.

Maléchaux, ancien soldat de Vermandois qui, dans une position
fâcheuse, avait éprouvé l'indulgence de mon père, était le geôlier de
cette prison. Ce fut lui qui me conduisit jusqu'à une porte grillée où
le prisonnier parut et me tendit une partie de la main à travers des
barreaux; mais, comme je n'étais pas assez grand pour y atteindre
commodément, il se baissa, et ce fut par dessous la porte qu'il me
présenta cette main vénérée, vers laquelle je m'inclinai pour la
baiser. Dans ce mouvement si naturel, je ne sais ce que Maléchaux
trouva de contraire à la majesté de sa République, mais il s'approcha
en jurant; et,--l'infâme!--il repoussa du pied la main de mon père
qui, à son tour, fit retentir la salle de véhémentes imprécations.
Cependant je n'avais pas perdu mon temps; j'avais cherché à arracher
un des carreaux du vestibule où j'étais; si j'y étais parvenu, mon
jeune bras, muni de son arme favorite, aurait fait sentir ma légitime
vengeance à l'odieuse face du lâche geôlier. Il n'en fut pas ainsi;
toutefois, Maléchaux venant à s'approcher de moi, je m'élançai sur ses
jambes, et, à belles mains, à belles dents, je les lui écorchai
jusqu'au sang; il me saisit alors; mais, n'ayant rien de mieux à faire
que de se débarrasser d'un si incommode ennemi, il me jeta par-dessus
une petite barrière, et je roulai les escaliers. Ma mère s'était
évanouie; elle garda plusieurs jours le lit, par suite de cette scène,
dont elle craignait les funestes conséquences, même pour moi; mais il
n'en résulta qu'un resserrement plus rigoureux du prisonnier, et
qu'une aggravation notable dans l'état de la santé de notre malade.
Desmarest avait déjà porté une vive atteinte à mon républicanisme de
collège; Maléchaux acheva le désenchantement.

Une commission judiciaire, appelée commission d'Orange du nom de la
ville où, probablement, elle avait été organisée, parcourait alors le
midi de la France, statuant sur le sort des détenus politiques, et
montrant le pur amour de la liberté dont elle se disait animée, par un
grand nombre de condamnations à mort. Les alarmes de ma famille furent
vivement excitées par la nouvelle de son approche; cependant elles
s'accrurent encore, ainsi que les angoisses de ma mère, lorsqu'elle
apprit que son mari était parvenu à se procurer des pistolets. Elle
le connaissait; il avait dit qu'il ne se laisserait pas juger; qu'un
des pistolets frapperait un de ses ennemis, que l'autre serait pour
lui, et elle était assurée qu'il tiendrait parole! Elle redoubla donc
d'instances, de démarches, de supplications, et, enfin, elle eut
l'inespéré bonheur de revenir de Montpellier avec la liberté de mon
père, signée par le représentant du peuple, qui y exerçait la première
autorité. Il n'y eut, avant la chute sanglante de Robespierre, qu'un
autre exemple de pareille réussite à Béziers, et tu t'imagines quel
délire de joie anima cette épouse si dévouée, en apportant une telle
nouvelle, et en revoyant celui qu'elle avait délivré!

Hélas! tant d'émotions, tant de fatigues la confinèrent de nouveau
dans son lit, et elle nous dit alors: «Je sais bien que j'en mourrai;
mais je recommencerais encore en pareil cas, eussé-je la certitude de
ne pas réussir!»

Les premiers jours furent donnés au plaisir de se revoir; il fallut
ensuite songer à l'existence de la famille, et mon père partit avec
moi pour Marmande, afin d'y réaliser quelques restes de sa légitime,
qui s'élevèrent à un millier d'écus en numéraire. Son frère s'était
dépouillé d'une partie de ses biens pour le mariage de son fils aîné;
celui-ci avait émigré avec deux de ses frères; ces mêmes biens avaient
été confisqués; mon oncle avait été emprisonné, et son second fils, le
marin, subissait le même sort à Brest, au retour d'une campagne de
plusieurs années. Tu vois que les Bonnefoux étaient frappés sur tous
les points et de toutes les manières.

Tant de malheurs n'avaient pas permis qu'on s'occupât de moi depuis
mon retour de Pont-le-Voy. Jusqu'à mon départ pour Marmande,
c'est-à-dire pendant un peu plus d'un an, j'avais donc été entièrement
livré à moi-même; aussi n'est-il pas étonnant que, m'étant étroitement
lié avec tous les enfants ou, pour mieux dire, les gamins du
voisinage, j'aie été de leurs parties, de leurs tours malins et
souvent périlleux, pour lesquels les enfants du midi de la France sont
si renommés; de leurs escapades sur les toits ou dans les jardins; de
leurs batailles, enfin, de quartier à quartier. Mon frère m'y suivait,
m'approvisionnant de pierres dont il emplissait ses poches et son
chapeau; mais tout n'y était pas couleur de rose: une fois, par
exemple, j'eus le pouce cassé d'un coup de caillou qui m'atteignit,
comme j'étais en position d'en lancer un moi-même; une autre fois, je
reçus une pierre à la tête dont je fus longtemps étourdi. Je parvins à
donner le change chez moi, sur ces accidents, dont je porte encore les
marques et que j'aurais évités en suivant les conseils de ma mère;
mais je continuai ce train de vie, qui me plaisait extrêmement et qui
était une conséquence presque inévitable de la situation où se trouve
une famille qui perd son chef, et où la maladie et la misère font
ressentir leur funeste influence.

Un jour, entr'autres, j'étais avec mon frère, sur un toit assez
incliné, où nous avions placé dès pièges pour prendre des moineaux.
Une tuile se casse sous mes pieds; je me sens entraîné; je n'ai que le
temps de me jeter à plat ventre; je glissais encore et j'allais rouler
en bas, lorsque, par une heureuse présence d'esprit, j'étends
soudainement les bras et j'écarte les jambes. Cette précaution me
sauve; je crie à mon frère de rentrer, et je le suis en rampant. Qu'il
s'en fallut de peu que je ne tombasse d'au-dessus d'un cinquième dans
une cour, et dans quelle cour! celle de la maison de ma tante
d'Hémeric où ma mère était en ce moment près d'une croisée qui donnait
sur cette cour. Pour le coup, je fus corrigé des toits, aussi bien que
de la République; mais qu'il eût mieux valu que je n'eusse pas attendu
la leçon et que je me retirasse, en même temps, de mes autres
excursions belliqueuses!

Le voyage de Marmande interrompit heureusement cette fâcheuse
disposition d'esprit; mon père m'avait conduit au Châtard, propriété
située à six lieues de Marmande, près d'Allemans, sur le Drot[40],
appartenant à M. Gobert du Châtard qui était marié à une soeur de mon
père et qui vivait là, retiré du service, avec ses cinq filles et son
fils, réquisitionnaire lors des premières années de la République,
mais congédié par faiblesse de santé. Mon oncle était l'homme du monde
le plus jovial, le plus ami des enfants qu'on pût rencontrer; sa femme
avait absolument les mêmes traits que mon père, c'était la vertu, la
piété, la politesse dans tout leur charme; mes cousines respiraient la
complaisance et la bonté, et leur frère était un fort aimable jeune
homme. De quelle folâtre liberté j'ai joui dans ce riant séjour! mon
oncle me menait à ses champs; avec lui je cultivais ses jardins, je
taillais ses arbres, je surveillais ses travailleurs; avec son fils,
je montais à cheval, je courais les foires, les assemblées, les
sociétés des villages voisins; auprès de mes cousines, nous passions
des veillées délicieuses; mon oncle, dans la chambre de qui je
couchais, me racontait, soir et matin, les histoires les plus
divertissantes; ah! c'était mieux encore que mon séjour chez les MM.
Mayaud, près de Tours, où pourtant je m'étais si complètement bien
trouvé. Comme ces beaux sites plurent à mon coeur enchanté! que de
belles parties j'y fis sans interruption, combien j'en ressentis de
plaisir, après avoir été si douloureusement froissé! et quels regrets
j'éprouvai quand mon père, ayant terminé ses affaires, vint me
chercher et m'arracher à ces excellents parents dont les yeux, à mon
départ, furent, eux aussi, baignés de larmes. De cette nombreuse
famille, une seule de mes cousines, nommée Céleste, et bien céleste
assurément par ses vertus et sa piété, vit encore retirée à
Marmande[41], et son frère a laissé une très aimable et très jolie
fille, qui vient de se marier dans cette même ville.

[Note 40: Aujourd'hui, commune du département de Lot-et-Garonne,
canton de Lauzun, arrondissement de Marmande.]

[Note 41: En 1835.]

Si jamais mon père réfléchit avec un sentiment d'amertume sur les
folies de sa jeunesse, si jamais il déplora les fatales conséquences
de la passion qu'il avait eue pour le jeu, ce fut sans doute lorsque,
quittant Marmande, il vit que ses mille écus suffiraient à peine à
payer quelques dettes contractées pendant sa captivité, et qu'ensuite,
sans aucun espoir de travail ou de retour de fortune, il avait à
subvenir aux besoins d'une famille assez nombreuse, en bas âge, et,
principalement, aux nécessités imposées par la maladie de ma pauvre
mère, qui ne faisait qu'empirer. Ma tante d'Hémeric, trop vive, trop
enjouée, pour se plier aux exigences d'un ménage, avait souvent refusé
de se marier pendant sa jeunesse; ce n'était qu'après l'âge de
trente-six ans qu'elle s'y était décidée, et elle n'avait pas
d'enfants. Son mari, qui a laissé une fortune considérable à un fils
d'un premier lit, admirait et plaignait ma mère; ainsi ma tante,
cédant en toute liberté aux impulsions de son coeur généreux, put, en
mille circonstances, nous aider. Que ne lui devons-nous pas pour
l'avoir toujours fait avec obligeance et chaleur!

Toutefois notre éducation se trouvait presqu'entièrement interrompue;
il existait, cependant, à Béziers, un ancien officier nommé de La
Capelière, ami de mon père, et parent de Mme de Bausset[42] (dont nous
avons vu le fils préfet des Tuileries sous Napoléon), qui lui avait
donné chez elle un asile hospitalier, car il était sans fortune. Cet
officier avait servi au Canada; il avait assisté au combat opiniâtre
où deux héros, Montcalm et Wolf, généraux des armées ennemies,
restèrent sur le champ de bataille. La France perdit, alors, cette
vaste colonie. M. de La Capelière la quitta avec chagrin; car, comme
il le disait ingénuement, il avait _le coeur pris en Canada_. Ma tante
lui avait rappelé les traits de sa maîtresse; il lui avait offert sa
main; mais c'était dans le temps des dispositions antimatrimoniales de
l'espiègle fille, qui prenait plaisir à lui faire parler de son
Américaine, à lui faire répéter _qu'il avait le coeur pris en Canada_,
mais qui résista toujours. Ce digne officier était resté l'ami de la
maison; il s'occupait beaucoup de littérature; il avait une
bibliothèque de bon choix; il nous prêta des livres; il nous donna des
conseils; il nous fit faire des extraits d'histoire; mais ce n'étaient
point des leçons réelles ou régulières; en un mot, c'était beaucoup
qu'il voulût se donner tant de soins; mais c'était à peu près sans
portée ou sans résultat pour mon frère et pour moi.

[Note 42: Louis-François-Joseph, baron de Bausset, né à Béziers le
15 janvier 1770 préfet du Palais en 1805, surintendant du Théâtre
français en 1812.]

D'ailleurs, mes anciens camarades nous avaient empaumés; l'ardeur
belliqueuse des gamins du Midi s'était encore emparée de nos jeunes
coeurs, et nous reprîmes, en cachette, nos anciennes habitudes. Or il
arriva un jour que, dans une opiniâtre _batadisse_ (bataille
d'enfants), livrée près de la porte de la citadelle[43], notre parti,
ordinairement victorieux, éprouva un rude échec. Je lançais des
pierres au premier rang, quand, tout à coup, j'aperçois une douzaine
d'assaillants s'avancer vers moi avec une confiance inaccoutumée; je
me retourne, je vois que mes compagnons fuient dans toutes les
directions, et qu'il ne reste près de moi que mon frère, à son poste,
c'est-à-dire me présentant son chapeau plein de pierres, afin de
pouvoir continuer le combat. Je renverse ses munitions par terre, je
le prends par la main, et je me sauve à mon tour. Nous courions comme
des Basques, en nous dirigeant vers la maison; nous y serions même
arrivés sains et saufs, si, contre l'usage, la porte extérieure n'eût
été fermée. Nous frappâmes; mais, hélas! ma soeur nous ouvrit tout
juste à l'instant où deux grands lurons venaient de nous renverser, et
épuisaient sur moi, car mon frère était trop petit pour les occuper
longtemps, leur rage et leur colère à bons coups de pieds, abondamment
accompagnés de bourrades à coups de poings. Les voisins nous
dégagèrent, ma soeur nous rétablit de son mieux; elle promit même de
n'en rien dire à mon père; mais ce fut à condition que nous
renoncerions à nos sorties guerrières; ce résultat était assez
pénétrant pour que nous n'eussions de peine ni à promettre ni à tenir;
ainsi, de compte fait, les _batadisses_ furent mises à l'oubli et
reléguées avec la République et les courses sur les toits. Nous en
fûmes complètement dédommagés par des connaissances, que la bonne
société qui commençait à respirer depuis la mort de Robespierre, nous
mit à même de faire; ces connaissances étaient des jeunes gens,
enfants d'amis ou de parents de la maison, chez qui nous trouvâmes de
tout autres goûts, que nous adoptâmes avec vivacité.

[Note 43: L'abbé Expilly dans son _Dictionnaire géographique,
historique et politique des Gaules et de la France_, tome I, 1772, au
mot Besiers ou Béziers, s'exprime de la façon suivante: «La citadelle
était située dans l'endroit le plus élevé de la ville, assez proche de
la porte, qui conserve encore le nom de porte de la Citadelle. Cette
forteresse fut démolie en 1673, et il n'a plus été question de la
rétablir; aussi ce serait une dépense plus qu'inutile. Auprès de cette
porte que nous venons de nommer, est une grande place ou belvédère,
qui a la forme d'une terrasse et qui sert de promenade publique: de
cet endroit les vues sont également très agréables.»]

Il est vrai que l'étude n'entrait pour rien dans ces goûts; car le
malheur des temps voulait que les collèges, que les écoles, fussent
indignement organisés, et qu'il y eût une sorte d'anathème contre les
personnes qui recherchaient les occasions de s'instruire; mais, au
moins, il y avait de la politesse, de bonnes manières chez mes
nouveaux amis; et, quant aux plaisirs, c'étaient les jeux de billard,
de mail, de boules, de paume, dans lesquels j'acquis, parmi eux, une
assez grande supériorité pour être recherché par tous.

Il est digne d'être remarqué qu'à aucune période de la vie les enfants
n'ont plus besoin de leurs parents qu'en bas âge; et que, pourtant,
plus on est près de cet âge, moins on comprend ce besoin, moins, en
quelque sorte, on est sensible à une perte toujours si importante.
J'ai peine encore à m'expliquer comment, ayant sous les yeux tant de
souffrances et de peines, tant de dévouement et de malheurs, il pût
encore me rester, dans l'âme, quelque place à d'autres émotions, dans
l'esprit, quelques pensées d'amusement. L'enfance est ainsi faite;
tout glisse sur elle, l'impression même des chagrins. Notre tendre
mère, d'ailleurs, mettait tant de soins à cacher son véritable état,
nous engageait tous si vivement à nous distraire! C'est seulement de
cette façon que je me rends quelque compte des dissipations dont je
conservais l'habitude. Après trois ans de luttes, il n'en arriva pas
moins ce cruel moment qui devait l'enlever à ses souffrances, comme à
notre amour, et qui allait nous frapper d'une perte irréparable.

Je ne retracerai pas tous les détails de ce moment suprême; mais il
fut bien solennel. Le caractère des maladies de poitrine est de
laisser, presque jusqu'au dernier souffle, une entière liberté
d'esprit. Un enthousiasme soudain brilla alors dans les yeux de notre
malade et, d'une voix animée, elle dit: «Je ne puis déplorer ma mort,
puisque mon devoir était tracé et que je ne serais plus qu'un obstacle
à votre bonheur... Ma soeur se charge d'Eugénie et lui promet sa
fortune; ainsi ma fille obtiendra le prix des plus tendres soins
qu'une mère ait jamais reçus, et elle paraîtra, dans le monde, avec
tous ses avantages naturels; quant à toi, mon fils bien-aimé--me
dit-elle en m'embrassant et après une longue pause--j'ai l'assurance
que ton cousin, le marin, reprendra bientôt sa carrière, et qu'il t'y
fera entrer, comme ton père contribua, jadis, à l'y placer; tu dois
réussir dans cette arme; tu y introduiras ton frère, et c'est avec
satisfaction que je pense que l'épée ne sortira pas de la famille...
Adieu, ma soeur, voilà ta fille... adieu, mon mari, embrassons-nous
encore une fois...» Et, peu après, ce ne fut qu'une scène de sanglots
et de désolation. C'était le 18 novembre 1797.

Ma tante tint religieusement ses promesses. Mon père partit avec mon
frère pour Marmande, où, suivant l'usage de l'ancienne noblesse, il
s'établit chez son frère aîné, qu'il n'avait jamais tutoyé, le
considérant toujours comme le représentant de son père; et moi, en
attendant que j'entrasse au service, je fus recueilli par un ami de la
maison, M. de Lunaret, dont le fils, aujourd'hui conseiller à la Cour
royale de Montpellier, était mon compagnon de choix, et qui mit tant
de délicatesse dans ses procédés qu'aucune différence ne pouvait se
remarquer entre les deux camarades. Ce digne vieillard vit encore; un
de ses plus grands bonheurs est de me recevoir à Béziers, et sa belle
âme s'indigne toutes les fois que je lui rappelle son affectueuse
bienveillance et les marques qu'il m'en a données.

Cependant je grandissais beaucoup, et je passai encore huit mois à
Béziers, attendant que le capitaine de vaisseau, neveu de mon père, et
que j'appellerai dorénavant M. de Bonnefoux, reprît du service. M. de
Lunaret me traitait toujours comme son fils; je le suivais à Lyrette,
nom de sa maison de campagne, près de la ville, où il allait souvent;
il me conduisit, même, au village de Cabrières[44], situé dans la
partie des montagnes que l'on trouve à quelques lieues dans le
nord-est de Béziers et où il avait une propriété. Ce fut une partie de
délices pour le jeune Lunaret et pour moi; j'y retrouvai presque le
Châtard. Nous nous y livrâmes à mille exercices, jeux ou plaisirs de
notre âge, dans lesquels nous excitions, même, l'étonnement de ces
montagnards; enfin, après un séjour de trois mois, nous en revînmes,
tous les deux, avec une dose de vigueur, avec une allure d'aisance que
la vie âpre de ces contrées agrestes contribue ordinairement à donner
à ses robustes habitants.

[Note 44: Aujourd'hui, commune du département de l'Hérault, canton
de Montagnac, arrondissement de Béziers.]

C'est la dernière partie de ce genre que j'aie faite, en y portant
les goûts vifs de l'enfance, car mon existence changea entièrement par
la nouvelle que je reçus, à mon retour de Cabrières, que M. de
Bonnefoux, ami intime du ministre de la Marine Bruix[45], venait
d'être nommé adjudant général, aujourd'hui major général, du port de
Brest. Il avait quitté Marmande pour se rendre à son poste; en passant
à Bordeaux, il m'y avait embarqué[46] sur le lougre _la Fouine_, qu'on
armait pour Brest, et je devais partir sur-le-champ de Béziers, afin
de passer trois mois de congé auprès de mon père; après ce temps il
m'était enjoint d'aller faire, à bord de _la Fouine_, mon service de
novice ou d'apprenti marin. On ne pouvait pas alors devenir aspirant
ou élève, sans un embarquement préalable d'une durée déterminée, et
sans un concours public, où l'on répondait à un examinateur sur les
connaissances mathématiques exigées. Je ne savais rien de ce qu'il
fallait pour cet examen; mais mon cousin m'attendait à Brest pour m'y
faire embarquer sur un bâtiment en rade, avec permission du
commandant de descendre à terre, afin d'étudier sous un bon maître, et
de pouvoir suivre, d'ailleurs, les cours des écoles du Gouvernement.

[Note 45: Eustache de Bruix, fils d'un ancien capitaine au
régiment de Foix, né le 17 juillet 1759 à Saint-Domingue (quartier du
Fort-Dauphin), appartenait à une famille analogue à celle de M.
Casimir de Bonnefoux. Son aîné de deux ans seulement, il avait été,
comme lui, garde de Marine à la compagnie de Brest, à la vérité, et
non pas à celle de Rochefort. Comme lui, il avait montré une brillante
valeur pendant la guerre de l'Indépendance d'Amérique. Nommés
lieutenants de vaisseau le même jour, le 1er mai 1786, capitaines de
vaisseau le même jour, le 1er janvier 1793, les deux officiers étaient
destitués en qualité de nobles par arrêté des représentants du peuple
en mission à Brest. Rentrés peu de temps après dans la Marine, ils
devenaient encore l'un et l'autre capitaines de vaisseau de première
classe, le 1er janvier 1794, et chefs de division en 1796. À partir de
ce moment, au contraire, M. de Bruix distançait rapidement son ami,
pour terminer, à la vérité, sa brillante carrière beaucoup plus tôt.
Contre-amiral le 20 mai 1797, ministre de la Marine et des Colonies,
le 28 avril 1798, vice-amiral, le 13 mars 1799, amiral, le 28 mars
1801, conseiller d'État, le 23 septembre 1802, commandant de la
flottille de Boulogne, le 15 juillet 1803, grand-officier de l'Empire
avec le titre d'inspecteur des côtes de l'Océan, Bruix mourait à
Paris, le 18 mars 1805. Dans les dernières années de sa vie, il avait
retrouvé M. de Bonnefoux à la tête de la préfecture maritime de
Boulogne, et ce dernier lui avait succédé dans le commandement de la
flottille.]

[Note 46: P.-M.-J. de Bonnefoux est donc entré dans la marine à
l'âge de seize ans et non pas à l'âge de treize ans, comme le dit
l'auteur de sa biographie dans la _Grande Encyclopédie_.]

Je fus abasourdi de toutes ces nouvelles; mais l'enfance est peu
soucieuse; elle est possédée du goût des aventures et remplie de
curiosité. J'eus pourtant un vif serrement de coeur en quittant ma
bonne tante, ma tendre soeur, l'excellent M. de Lunaret, son fils, mon
cher ami; mais enfin je partis pour Marmande.

Quand j'y arrivai, mes deux cousines, Mmes de Cazenove de Pradines et
de Réau étaient veuves; la première s'adonnait presque entièrement à
l'éducation première de son fils ou à ses exercices de piété; mais sa
soeur voyait un peu plus le monde; je lui servis de cavalier; j'avais
seize ans; malgré mes genoux un peu gros et mon dos un peu voûté,
j'avais cinq pieds cinq pouces; ma figure était loin d'être bien; mais
on disait que j'avais les yeux intelligents, les dents belles, et un
air de santé. Je soignai mon langage, mes manières, ma toilette; bref,
quand je partis de Marmande, j'éprouvai plus de regrets que je ne
l'aurais pensé. Le Châtard m'avait revu, mais tout différent; car la
bonne société de Marmande m'avait laissé une bonne partie de son
agréable vernis; mon père m'avait même associé à ses longues parties
de chasse de plusieurs jours, qu'il avait reprises avec une rare
vigueur; toutefois Marmande fut ce que je quittai avec le plus de
peine quand je pris le chemin de Bordeaux et de mon embarquement.




LIVRE II

ENTRÉE DANS LA MARINE.--CAMPAGNES MARITIMES SOUS LA RÉPUBLIQUE ET SOUS
L'EMPIRE




CHAPITRE PREMIER

     SOMMAIRE: Je suis embarqué comme novice sur le lougre _la
     Fouine_.--Départ pour Bordeaux.--Je fais la connaissance de
     Sorbet.--_La Fouine_ met à la voile en vue d'escorter un convoi
     jusqu'à Brest.--La croisière anglaise.--Le pertuis de
     Maumusson.--_La Fouine_ se réfugie dans le port de
     Saint-Gilles.--Sorbet et moi nous quittons _la Fouine_ pour nous
     rendre à Brest par terre.--Nous traversons la Bretagne à pied.--À
     Locronan, des paysans nous recueillent.--Arrivée à
     Brest.--Reproches que nous adresse M. de Bonnefoux.--La capture
     de _la Fouine_ par les Anglais.--Je suis embarqué sur la corvette
     _la Citoyenne_.


Mon père avait prié son frère de permettre le retard du semestre de la
pension qu'il payait chez lui, afin de joindre cette somme à quelques
économies qu'il faisait depuis quelque temps, avec le plus grand
scrupule, pour subvenir à mes dépenses de trousseau et de voyage. Il
me remit ainsi vingt louis en me faisant ses adieux; ce brave homme me
traça alors les devoirs de l'honneur et de l'état militaire; et,
m'embrassant les larmes aux yeux, il ajouta que si je manquais jamais
à ces devoirs, il n'y survivrait pas.

À Bordeaux, je logeai chez une veuve, nommée Mme Sorbet, dont le fils,
beau-frère d'un ami de M. de Bonnefoux, était également embarqué, par
ses soins, sur _la Fouine_, et devait, sous ses auspices, entrer,
comme moi, dans la Marine. Le bâtiment avait encore huit jours à
séjourner à Bordeaux pour attendre un convoi qu'il devait escorter
jusqu'à Brest. Le capitaine me permit de rester pendant ce temps chez
Mme Sorbet, où grand nombre d'amis et d'amies de Sorbet et de ses
soeurs venaient habituellement passer la soirée. Le jour, Sorbet et
moi nous parcourions la ville, et visitions les curiosités ou les
environs; et, le soir, c'étaient des réunions bruyantes, fort de notre
goût. Sorbet, qui avait mon âge, était moins grand que moi, mais
fortement constitué; il était paresseux, dissipé, prodigue; aussi les
vingt louis que sa mère avait cru devoir également lui donner étaient
fortement ébréchés, et par contre-coup les miens, quoique beaucoup
moins, lorsque nous quittâmes Bordeaux.

Au bas de la Gironde, nous attendîmes quelque temps encore, à cause de
plusieurs navires du convoi qui n'étaient pas prêts, des croiseurs
anglais et du vent. J'avais la plus grande impatience d'essayer de mon
nouvel élément, surtout d'arriver à Brest pour travailler à
comparaître devant mon examinateur, qui devait s'y trouver à la fin de
janvier. Enfin ce grand jour arriva: la mer était couverte de nos
bâtiments, et, quoique malade du mal de mer, j'admirais ce spectacle,
quand l'annonce de deux frégates anglaises vint jeter, dans les voiles
du convoi, la même épouvante qu'un loup peut répandre au milieu d'un
troupeau de brebis. Nous étions deux petits bâtiments qui fîmes bonne
contenance; mais le danger était pressant; et, après plusieurs
signaux, comme les frégates nous coupaient la route, il fallut songer
à rentrer à Bordeaux, où, effectivement, le convoi mouilla presque
tout entier. Cependant quelques bâtiments plus avancés vers l'île
d'Oléron étaient menacés par les canots des frégates; _la Fouine_ se
porta à leur secours; l'action paraissait inévitable. L'idée d'un
combat prochain dissipa le reste de mon mal de mer, et tout le monde
s'attendait à se battre, lorsque le capitaine prit une résolution
audacieuse, celle de mettre le convoi à l'abri d'Oléron. Le temps
s'était obscurci; le détroit de Maumusson[47], qui est rempli
d'écueils, se distinguait à peine des terres voisines; il fallait
beaucoup de prudence et de sang-froid pour réussir à le traverser;
toutefois le signal en fut fait; le reste du convoi imita notre
manoeuvre; il nous suivit dans la route périlleuse que nous lui
traçâmes, et nous arrivâmes sains et saufs. Dans peu d'heures, j'avais
vu de belles, de grandes choses. Si quelques coups de canon avaient
animé la scène, ma satisfaction aurait été à son comble.

[Note 47: Maumusson (Pertuis de), partie méridionale de la passe
qui sépare l'île d'Oléron de la côte de la Charente-Inférieure.]

La République, non plus que l'Empire, ne sut garantir nos côtes, ni
même l'intérieur de plusieurs de nos ports, des blocus ou des
croisières anglaises; espérons qu'une telle humiliation est passée
pour la France. L'île d'Aix, située entre les îles d'Oléron et de Ré,
était donc bloquée; aussi nous fallut-il un temps infini pour
atteindre le pertuis Breton, et guettant mille fois un instant de
négligence des croiseurs, attendre un moment favorable pour atteindre
la hauteur de l'île d'Yeu. À peine y étions-nous que les Anglais
reparurent en force, et nous ne trouvâmes d'asile que dans le petit
port de Saint-Gilles[48].

[Note 48: Saint-Gilles-sur-Vie, chef-lieu de canton du département
de la Vendée, arrondissement des Sables-d'Olonne, à 25 kilomètres
nord-nord-ouest de ce dernier port.]

Plus de trois mois s'étaient écoulés; nous étions en décembre 1798, et
je voyais mon examen à vau-l'eau; je m'en ouvris au capitaine qui,
d'abord, m'avait traité avec assez d'indifférence, mais qui, satisfait
de ma contenance le jour de Maumusson, me témoignait depuis lors
quelques égards. Il répondit qu'il ne pouvait m'autoriser à débarquer,
mais que si je quittais le bâtiment sous ma responsabilité, il
fermerait les yeux autant qu'il le pourrait et qu'il n'en rendrait pas
compte. Je n'en demandais pas davantage. Sorbet fut enchanté; nous
quittâmes _la Fouine_ avec nos effets que nous mîmes au roulage, et
nous partîmes pour Nantes à pied, munis d'une sorte de permission en
guise de feuille de route, que le capitaine eut la bonté de nous
donner à l'instant du départ.

Nous avions pris les devants de quelques heures sur nos effets, et le
malheur voulut qu'un orage, que nous essuyâmes, grossit tellement un
torrent que la charrette qui les portait n'arriva que huit jours après
nous. Sorbet recommença le train de vie de Bordeaux; aussi, quand il
fallut partir, sa bourse était à sec; la mienne put à peine subvenir
aux frais d'auberge ou de transport des effets, et il ne me restait
plus que 34 francs pour le voyage de Brest: Ce fut donc une nécessité
de remettre notre bagage au roulage et de nous acheminer à pied. Le
premier jour, nous couchâmes à Pont-Château; nous fîmes par conséquent
douze ou treize lieues de poste; le lendemain, Sorbet, dès les
premiers pas, se dit fatigué; peu après il parla d'un mal aux pieds,
finalement d'un cheval, qu'en bon camarade je louai pour lui; et nous
continuâmes quelque temps ainsi, lui monté pendant les trois quarts du
temps, et moi l'autre quart. Encore trouvait-il ce quart horriblement
long.

La Bretagne, que nous traversâmes au milieu des décombres, des
dévastations, des maisons ruinées et des villages incendiés, n'était
pas sans quelque danger pour nous, serviteurs de la République.

Près d'Auray, par exemple, nous vîmes, sur la route, le cadavre d'un
soldat qui venait d'être tué; cependant nous cheminâmes sans autre
accident que de nous trouver près de Locronan[49], n'ayant plus un
sou, et surpris par une pluie violente, pendant laquelle nous nous
réfugiâmes sous un arbre où le froid nous saisit et nous engourdit.
Des paysans nous y trouvèrent et nous portèrent charitablement dans
leur chaumière. C'est là qu'ayant repris nos sens auprès d'un bon feu,
nous racontâmes notre histoire, et nous nous réclamâmes de l'adjudant
général de Brest. Ces braves gens se laissèrent toucher par notre
jeunesse, notre dénuement, notre physionomie; l'un deux, après un jour
de repos, nous conduisit à Brest, où M. de Bonnefoux le défraya
généreusement, mais nous demanda un compte sévère de nos vingt louis,
et surtout de ce qu'il appelait notre désertion. Ce ton auquel je
n'étais pas accoutumé, et qui, pourtant, était fondé, me fit une vive
impression; je tremblais comme la feuille, lorsque des dépêches lui
furent remises; après les avoir lues, il vint à nous d'un air ouvert:
«Mes amis, dit-il, _la Fouine_ est prise par les Anglais; nul n'a plus
rien à vous demander, et votre faute est cause d'un si grand bien pour
vous, qui seriez actuellement prisonniers, que je n'ai pas le courage
de vous la reprocher; votre examinateur sera ici dans cinq semaines,
et demain vous aurez vos maîtres. Je vais vous embarquer sur la
corvette _la Citoyenne_, qui sert de stationnaire, et dont le
capitaine vous permettra de suivre, à terre, le cours d'arithmétique
exigé pour être aspirant, (actuellement élève) de 2e classe. Vous avez
peu de temps devant vous; cependant je suis persuadé que vous en aurez
assez; ainsi, de la bonne volonté, et tout sera oublié.»

[Note 49: Commune du département du Finistère, arrondissement et
canton de Châteaulin.]

Tant de bonté, tant de raison, changèrent entièrement mes idées, et je
résolus de porter, à l'étude, des facultés que, jusque-là, j'avais
toutes dévolues au plaisir, à la dissipation; je tins parole, et je
travaillai sans relâche. Une semaine avant le jour annoncé pour
l'examen, j'étais très bien en mesure; mais ne voilà-t-il pas
l'examinateur malade, et qui fait savoir qu'il n'arrivera plus qu'en
avril? M. de Bonnefoux m'annonça cette nouvelle avec plaisir, pensant
que ce délai me serait utile; cependant j'en fus fort attristé, et j'y
pensais avec souci, lorsque le lendemain matin, l'idée me vint de me
présenter d'emblée, en avril, pour la 1re classe. J'en fis part à mon
cousin, qui me demanda si je savais qu'il fallait répondre, en outre
de l'arithmétique, sur la géométrie, les deux trigonométries, la
statique et la navigation. «Oui, lui dis-je, mais je me sens de force
et j'y arriverai.» J'y réussis; c'est-à-dire que trois mois et demi
après mon apparition à Brest et n'ayant pas encore dix-sept ans,
j'avais passé un examen très bon, que j'étais décoré des insignes
d'aspirant de 1re classe, grade correspondant à celui de
sous-lieutenant et qu'en cette qualité j'étais embarqué sur le
vaisseau _le Jean-Bart_, faisant partie d'une armée navale de 25
vaisseaux, prête à appareiller sous les ordres de l'amiral Bruix.

Ce succès fut un événement au port de Brest. Mon examen avait duré
quatre heures; pas une seule fois je n'avais hésité; l'examinateur et
les membres de la Commission d'examen m'embrassèrent de satisfaction;
l'amiral Bruix m'invita à dîner et me donna une longue-vue. M. de
Bonnefoux me fit cadeau d'un sabre superbe, qui était pour moi un
véritable sabre d'honneur. Une cousine que nous avions à Brest, Mlle
d'Arnaud, aujourd'hui Mme Le Güalès, m'envoya un très bel instrument
nautique, appelé cercle de Borda, qui avait appartenu à un de ses
frères, officier de marine émigré. Mes nouveaux camarades
m'accueillirent avec cordialité. Mon père, ma soeur, m'écrivirent
qu'ils étaient dans l'ivresse; et je vis bien clairement qu'il n'y
avait jamais eu, pour moi, de plus grand bonheur au monde. Hélas!
pourquoi n'avais-je plus de mère pour recevoir d'elle des
félicitations qui auraient été si douces à mon coeur?

Quant au malheureux Sorbet, il ne put même pas être reçu à la 2e
classe, et M. de Bonnefoux le condamna, pour lui donner le temps de la
réflexion, à faire la même campagne que moi, dans son grade de novice,
mais sur un autre bâtiment. Quelle cruelle différence de destinée
entre deux jeunes gens du même âge et partis du même point! quelle
source de regrets amers pour lui, et comme mon insouciant camarade en
fut, par la suite, sévèrement puni!




CHAPITRE II

     SOMMAIRE:--L'amiral Bruix quitte Brest avec 25 vaisseaux.--Les 17
     vaisseaux anglais de Cadix.--Le détroit de Gibraltar.--Relâche à
     Toulon.--L'escadre porte des troupes et des munitions à l'armée
     du général Moreau, à Savone.--L'amiral Bruix touche à Carthagène
     et à Cadix et fait adjoindre à sa flotte des vaisseaux
     espagnols.--Il rentre à Brest.--L'équipage du _Jean-Bart_, les
     officiers et les matelots.--L'aspirant de marine Augier.--En rade
     de Brest, sur les barres de perroquet.--Le commandant du
     _Jean-Bart_.--Il veut m'envoyer passer trois jours et trois nuits
     dans la hune de misaine.--Je refuse.--Altercation sur le
     pont.--Quinze jours après, je suis nommé aspirant à bord de la
     corvette, _la Société populaire_.--Navigation dans le golfe de
     Gascogne.--_La Corvette_ escorte des convois le long de la
     côte.--L'officier de santé Cosmao.--_La Société populaire_ est en
     danger de se perdre par temps de brume.--Attaque du convoi par
     deux frégates anglaises.--Relâche à Benodet.--Je passe sur le
     vaisseau _le Dix-Août_.--Un capitaine de vaisseau de trente ans,
     M. Bergeret.--Exercices dans l'Iroise.--Les aspirants du
     _Dix-Août_, Moreau, Verbois, Hugon, Saint-Brice.--La capote de
     l'aspirant de quart.--Le général Bernadotte me propose de me
     prendre pour aide de camp; je ne veux pas quitter la marine.--Le
     ministre désigne, parmi les aspirants du _Dix-Août_, Moreau et
     moi comme devant faire partie d'une expédition scientifique sur
     les côtes de la Nouvelle-Hollande.--Départ de Moreau, sa
     carrière, sa mort.--Je ne veux pas renoncer à l'espoir de prendre
     part à un combat, et je reste sur _le Dix-Août_.


La campagne de l'amiral Bruix ne dura pas quatre mois; mais elle eut
un résultat important, et elle aurait pu être marquée par un événement
très brillant. Les 25 vaisseaux qui composaient cette armée avaient
été si promptement équipés par les soins de M. de Bonnefoux[50] (l'un
d'eux le fut en trois jours seulement[51]) que la croisière anglaise
de Brest n'avait pas eu le temps d'être renforcée[52]; notre sortie
fut donc libre[53], et les ennemis ouvrirent le passage. Nous coupâmes
sur le cap Ortegal, prolongeâmes la côte du Portugal, et, arrivant en
vue de Cadix, nous aperçûmes, à midi, 17 vaisseaux anglais qui y
bloquaient une quinzaine de vaisseaux espagnols. Je n'ai jamais pu
savoir pourquoi, sur-le-champ, nous n'attaquâmes pas ces bâtiments
qui, se trouvant entre deux feux, auraient été infailliblement
réduits, et je n'y pense jamais sans chagrin[54]. Toujours est-il que,
le soir, rien encore n'avait été ordonné pour l'engagement, et que, le
lendemain matin[55], le vent ayant assez considérablement fraîchi,
trois vaisseaux français seulement s'étaient maintenus en position
favorable pour le combat; mais bientôt ceux-ci, voyant le reste de
l'armée faire toutes voiles vers le détroit de Gibraltar, la
rejoignirent et continuèrent avec elle leur route jusqu'à Toulon. Là
nous prîmes quelques troupes, des rafraîchissements, et nous nous
rendîmes à Savone, près de Gênes, où commandait le général Moreau,
dont la position était fort critique, et à qui les secours en soldats
et en munitions qui lui furent délivrés rendirent un important
service; nous retournâmes aussitôt sur nos pas.

[Note 50: Comparez E. Chevalier, capitaine de vaisseau. _Histoire
de la marine française sous la première République_. Paris, 1886. p.
408.]

[Note 51: Voyez l'anecdote racontée par l'auteur dans la
biographie de son cousin à la fin du présent volume.]

[Note 52: Lord Bridport avait seulement 15 vaisseaux.]

[Note 53: Elle eut lieu par le raz de Sein, le 25 avril 1799.]

[Note 54: D'après le commandant Chevalier, _op. cit._, p. 410 et
411, le vent ne permettait pas aux navires espagnols de sortir de
Cadix. Il ajoute: «Nos adversaires, habitués à la mer, naviguaient en
ligne et sans faire d'avaries. Il n'en était pas de même de nos
vaisseaux. Les uns avaient des voiles emportées; d'autres, et c'était
le plus grand nombre, ne parvenaient pas à se maintenir à leur
poste.»]

[Note 55: 5 mai 1799.]

Cependant les renforts anglais, joints à la croisière de Brest, à
celle de Cadix et aux vaisseaux de Gibraltar, étaient à notre
recherche; et il paraît même que, pendant un temps de nuit et de
brume, une partie assez considérable de ces forces nous croisa sous
Oneille[56] et passa fort près de nous. Quel formidable événement eût
été le choc de tant d'hommes, de bâtiments et de canons, et quelle
haute leçon pour moi! Il n'en fut pas ainsi; les Anglais poursuivirent
leur route vers les côtes d'Italie.

[Note 56: Oneglia, sur le golfe de Gênes.]

Pour nous, nous revînmes paisiblement sur nos pas, et, en passant,
nous entrâmes à Carthagène[57], où l'amiral Bruix eut assez
d'ascendant pour faire adjoindre à son armée quelques vaisseaux
espagnols qu'il y trouva; il s'associa de même les vaisseaux de Cadix,
où il relâcha ensuite pour cet objet, et il rentra à Brest[58] avec
cette flotte immense[59], au milieu des acclamations de la ville et du
port. La France vit, dans l'acte d'adjonction des vaisseaux espagnols,
une garantie de paix à l'égard de l'Espagne, dont les dispositions
étaient douteuses depuis quelque temps, et elle répéta ces
acclamations. Si jamais temps fut, par moi, mis à profit, ce fut
certainement celui-là, et il fallait beaucoup de bonne volonté pour y
parvenir; car en général, alors, les capitaines et les officiers ayant
été improvisés pour remplacer la presque totalité de ceux de la marine
de Louis XVI, qui avaient émigré, ils avaient fort peu d'instruction,
et, jaloux de nos examens et de nos dispositions, ils faisaient tout
au monde pour entraver notre désir de nous instruire. On voyait alors
un étrange spectacle: les matelots obéissaient avec répugnance à ceux
de ces officiers qui sortaient de leurs rangs, et dont, pour la
plupart, l'incapacité ou le manque d'éducation étaient notoires et
plus d'une fois, nous, jeunes gens, nous étions appelés à faire
respecter ces officiers, qui comptaient de longues années de mer. Par
amour pour la discipline, nous nous vengions ainsi des mauvais
traitements qu'en d'autres circonstances ils nous faisaient endurer.

[Note 57: 22 juin.]

[Note 58: 8 août.]

[Note 59: 40 vaisseaux, 10 frégates et 11 corvettes sous le
commandement de l'amiral Bruix et de l'amiral espagnol Mazzaredo.]

Jusqu'alors on avait vu les élèves se tutoyer, et, depuis le retour
de l'ordre, cet usage fraternel s'est rétabli; mais, comme alors la
République en faisait pour ainsi dire une obligation, l'opposition si
naturelle à la jeunesse se fit une loi du contraire; et j'ai entendu,
un jour, un de mes camarades dire à un autre aspirant qui le tutoyait:
«Gardez, je vous prie, votre tutoiement pour ceux qui ont gardé les
cochons avec vous.»

Un excellent camarade, nommé Augier[60], dont je fis la connaissance à
bord du _Jean-Bart_, s'y établit mon mentor. Il avait beaucoup
d'instruction; il était bon marin, et il ne m'abandonna pas un
instant. Par lui, tout m'était montré, indiqué, expliqué; nous étions
partout, en haut et en bas, dans la cale ou les entreponts, ainsi que
sur le gréement, et, grâce à lui, l'officier de quart en second, à qui
j'étais attaché, venant à être malade vers la fin de la campagne, je
pris le porte-voix avec assurance, et je fus en état de le remplacer.
L'affectueux Augier me surveillait, m'écoutait, m'applaudissait
ensuite, ou me redressait... c'était, certainement, plus qu'un ami; un
père n'aurait pas mieux fait, et il n'avait pas vingt ans! Plus tard,
j'ai appris sa mort, par suite d'un duel que sa prudence ne sut pas
éviter; il était alors lieutenant de vaisseau. Je lui devais des
larmes sincères; elles ne lui ont pas manqué, et, en ce moment, mes
yeux se mouillent encore à son précieux souvenir.

[Note 60: Antoine-Louis-Pierre Augier, attaché au port de
Toulon.--Le ministère de la Marine ne possède aucun dossier concernant
Antoine Augier dont l'_État de la Marine pour 1804_ m'a fait connaître
les prénoms.]

Comment, en effet, ne pas penser avec attendrissement à tant
d'obligeance, à tant d'amitié; et, avec cela, que de noblesse, que de
courage, que de sang-froid, que d'instruction!

Un jour[61], nous étions sur les barres de perroquet, c'est-à-dire
presque au haut de la mâture; là, le digne Augier me montrait les
vaisseaux des deux nations[62], entourés de leurs innombrables
frégates, corvettes ou avisos; il me faisait remarquer ceux qui
savaient tenir leur poste dans l'ordre prescrit; et, déroulant devant
moi ses connaissances en tactique navale, il m'enseignait par quelles
manoeuvres pouvaient s'exécuter diverses évolutions; la mer était
pleine de majesté, le vent assez fort, le temps couvert; et nous,
accrochés à un simple cordage et dominant ce spectacle, nous
continuions à deviser, lorsqu'un rayon de soleil vint encore embellir
la scène. Augier se sent alors saisi d'un saint enthousiasme, et il
déclame avec énergie l'admirable passage du poème des Jeux séculaires,
où Horace fait de nobles voeux pour que l'astre du jour ne puisse
jamais éclairer rien de plus grand que sa patrie: aux mots: _Dii
probos mores docili juventu_, je l'interrompis en lui disant que le
poète aurait encore dû souhaiter à la jeunesse romaine des amis tels
que lui. «Les bons amis, répondit Augier, ne manquent jamais à ceux
qui savent les mériter.»

[Note 61: En rade de Brest.]

[Note 62: Française et espagnole.]

Je ne restai pas longtemps à bord du _Jean-Bart_. Le commandant de ce
vaisseau s'appelait M. Mayne; c'était un homme inquiet, violent,
tyrannique, brutal, arbitraire, et qui, pourtant, avait de grandes
prétentions au républicanisme. Ce même homme a dit, depuis, sous le
règne de l'empereur, en gourmandant les officiers de son bord:
«Personne ici n'a de dévouement; personne ne sait servir Napoléon
comme moi.»

C'était surtout pour les aspirants, qu'il appelait des aristocrates,
qu'il réservait ses colères; les punitions, aussi souvent injustes,
peut-être, que méritées, pleuvaient sur eux. Vint un jour où il m'en
infligea une que les règlements n'autorisaient pas. Je fus enchanté de
l'occasion, et je résistai formellement. Il s'agissait d'aller passer
trois jours et trois nuits dans la hune de misaine. Le commandant eut
donc beau ordonner, tempêter, jurer; tout fut inutile. Quand je vis
qu'il luttait d'entêtement, je sentis mes avantages, et je redoublai
de calme dans mes refus; il appela, cependant, la garde, et dit qu'il
allait me faire hisser dans la hune; je répondis que je le croyais
trop bon républicain pour penser qu'il continuât ainsi à enfreindre
ses pouvoirs; qu'au surplus je ne résisterais pas à la force, mais
que, s'il ne me faisait pas attacher dans la hune, j'en descendrais
aussitôt. Alors, sans me déconcerter, je détachai mon sabre pour
confirmer que je ne me défendrais pas, et me mettant à cheval sur un
canon voisin, j'ajoutai qu'il pouvait me faire hisser, s'il le jugeait
possible. Il ne l'osa point.

Après mille phrases aussi incohérentes que passionnées, il se retira
dans sa chambre, disant qu'il me donnait cinq minutes de réflexion, et
qu'à son retour il me ferait hisser si j'étais encore en bas. Le
vaisseau était dans une agitation extrême; l'officier de quart, M.
Granger, était un brave homme de soixante ans qui m'engageait, les
larmes aux yeux, à obéir.

À l'aspect de ces larmes, je sentis mon courage chanceler; mais,
revenant à moi, je refusai encore. Il se rendit alors chez le
commandant, et, revenant bientôt avec un visage triomphant: «J'ai pris
sur moi, s'écria-t-il, de dire que vous étiez monté, et j'ai obtenu
votre grâce...; allez remercier le commandant.» Je compris que c'était
un arrangement convenu; je ne voulus pas m'y prêter, et je continuais
à rester sur mon canon, quand le sage Augier s'approchant de moi, me
dit: «Vous avez été admirable; vous nous avez vengés de six mois
d'oppression; mais l'ennemi est à bas, et vous n'abuserez pas de votre
victoire en persistant à le narguer sur le pont; allons, venez au
poste; il nous tarde à tous de vous complimenter et de vous
remercier.» Nul ne s'opposa à ce que je suivisse Augier; et ainsi se
termina cette scène, où le commandant aurait sauvé les apparences,
ainsi que sa dignité, s'il m'avait dit avec modération que je
méritais quinze jours d'arrêts, qu'il avait cru me rendre service en
commuant cette punition; mais que, puisque la chose ne me convenait
pas, il en revenait aux arrêts, et m'enjoignait d'y rester jusqu'à
nouvel ordre.

Cette aventure fut l'objet des entretiens de toute la rade. D'un autre
côté je la racontai à M. de Bonnefoux. Il en fut désolé, car il savait
que _le Jean-Bart_ n'avait pas de mission prochaine, et il était sur
le point de me faire changer de bâtiment. Il ajouta qu'il ne le
pouvait plus de quelque temps, parce qu'il ne devait pas paraître
prendre parti pour le subordonné contre le chef. Cependant ma présence
était, convenablement, devenue si impossible sur le vaisseau que,
quinze jours après, je passai sur la corvette _la Société populaire_,
tout simplement nommée, dès lors même, _la Société_, tant on était
déjà fatigué, en France, des mots pompeux à l'aide desquels tant de
gens avaient été séduits, et tant de crimes commis. Cette corvette
devait partir sous peu pour escorter les convois le long de la côte
jusqu'à Nantes: c'était la même mission que celle de _la Fouine_; mais
_la Société_ était beaucoup plus grande, plus fortement armée que le
lougre, et elle avait plusieurs autres navires de guerre pour
coopérateurs.

Dans cette navigation, je pris une connaissance détaillée de la
plupart de nos petits ports du golfe de Gascogne, et j'avais un
commandant bien différent de celui du _Jean-Bart_. Augier me manquait
beaucoup; cependant un jeune officier de santé de beaucoup de mérite
et d'une société fort agréable, appelé Cosmao[63], s'y lia avec moi,
et adoucit un peu mes regrets. Je restai plusieurs mois sur cette
corvette; mais il ne s'y passa que deux événements dignes d'être
relatés; le premier fut la rencontre inopinée d'une roche, sur
laquelle, par un temps de brume, nous fûmes sur le point de nous
briser; la manoeuvre prompte, l'accent du commandement de l'officier
de quart purent seuls nous dégager. Chacun à bord, lui excepté,
croyait le bâtiment perdu; et l'on frissonnait encore de terreur,
tandis que le hideux remous de la roche paraissait fuir la poupe de la
corvette, naguère enveloppée et attirée par lui vers les profondeurs
de l'abîme. Le danger passé, je descendis, et j'allai trouver Cosmao
qui était couché dans son cadre: «Quoi, vous dormez? lui dis-je».
«Non, me répondit-il, j'ai tout entendu, et j'allais me lever; mais je
vous aurais embarrassé, et je me suis remis sur le côté droit pour me
noyer plus à mon aise; c'est la position où je dors habituellement.»
Dans l'officier de quart j'avais admiré l'homme de coeur, de tête et
de talent; dans l'officier de santé, j'admirai le philosophe, l'homme
résigné! l'un et l'autre avaient à peine vingt ans; et que d'hommes
supérieurs de cinquante n'en feraient pas autant; mais il n'est rien
de tel pour former la jeunesse que la guerre et les révolutions!
Cosmao est un ami que je n'ai pas revu depuis _la Société_!

[Note 63: Jacques-Louis-Marie Cosmao né à Châteaulin (aujourd'hui
département du Finistère), le 20 août 1779. M. Cosmao a été mis à la
retraite en 1821, en qualité de chirurgien de première classe de
la Marine. Il est mort en 1826.]

Le second événement fut l'attaque du convoi par deux frégates
anglaises. Nos navires marchands furent mis à l'ancre entre la terre
et les bâtiments de guerre, qui s'embossèrent pour prêter côté, et
pour combattre les frégates. Celles-ci s'approchèrent; nous tirâmes
dessus, et comme la corvette portait du 24, nous les atteignîmes de
loin; ce gros calibre fut, sans doute, ce qui fit changer leur
résolution; car elles prirent le large, et se contentèrent de nous
observer; mais nous appareillâmes pendant la nuit et, au point du
jour, nous gagnâmes le petit port de Benodet[64]. Dans ce trajet, le
commandant pensa que nous serions peut-être attaqués par les
embarcations armées des frégates, à l'effet d'essayer de couper ou
d'enlever quelque traîneur du convoi; aussi nous passâmes la nuit dans
la plus grande vigilance et armés jusqu'aux dents. Toutefois il n'en
fut rien; et mon espoir fut encore déçu, d'ajouter à l'expérience que
me donnaient mes voyages, le haut enseignement d'une mêlée ou d'un
combat.

[Note 64: Commune du département du Finistère, arrondissement de
Quimper, canton de Fouesnant. Benodet se trouve à l'embouchure de
l'Odet.]

Lors d'une de nos relâches à Brest, M. de Bonnefoux me fit passer sur
le vaisseau _le Dix-Août_[65], qui devait faire campagne, et qui était
commandé par M. Bergeret[66], jeune capitaine de vaisseau de trente
ans, renommé pour sa belle défense de la frégate _la Virginie_[67];
aujourd'hui vice-amiral, préfet maritime à Brest[68], et qui possédait
tout ce qu'il faut pour conduire, diriger, former, enthousiasmer la
jeunesse. Augier était parvenu à quitter le _Jean-Bart_ et il allait
partir dans une autre direction; ainsi il était encore à Brest, et
j'eus le bonheur de recevoir ses adieux; il me fit promettre de ne
prendre aucun moment de repos que je ne fusse enseigne de vaisseau,
et, jusqu'à ce moment, de ne me permettre aucune distraction, pas
seulement celle de la lecture d'un roman ou d'un ouvrage d'agrément;
il voulut enfin que tous mes moments, toutes mes facultés fussent,
sans exception, pour l'étude et pour la navigation. Je promis tout; je
tins tout.

[Note 65: Le vaisseau _le Dix-Août_ était «un des plus beaux de la
République... Il se distinguait entre tous par la force et l'élégance,
par la précision, la rapidité et l'harmonie de ses mouvements», dit M.
Fréd. Chassériau, conseiller d'État, _Notice sur le vice-amiral
Bergeret, sénateur, Grand'Croix de la Légion d'honneur, Paris, 1858_,
p. 27 et 28.]

[Note 66: Jacques Bergeret, né le 15 mai 1771 à Bayonne, partit à
l'âge de douze ans pour Pondichéry, en qualité de mousse sur le navire
de commerce _la Bayonnaise_. Après avoir servi un instant dans la
Marine de l'État, il navigua de nouveau sur des bâtiments de commerce,
de 1786 à 1792, et devint officier dans la marine marchande. Nommé
enseigne de vaisseau, le 24 avril 1793, il embarqua sur la frégate
_l'Andromaque_, sous les ordres de Renaudin, le futur commandant du
_Vengeur_. Lieutenant de vaisseau le 15 août 1795, et appelé au
commandement de la frégate _la Virginie_, construite sur les plans du
grand ingénieur Sané, il se signala dans l'escadre de Villaret-Joyeuse
et obtint de conserver son commandement, lorsque le grade de capitaine
de vaisseau vint récompenser ses services le 21 mars 1796; il n'avait
pas encore accompli sa vingt-cinquième année. Jacques Bergeret était
le cousin germain de Mme Tallien.]

[Note 67: Combat dans la Manche contre le vaisseau anglais,
_Indefatigable_, placé sous les ordres de sir Edward Pellew, plus tard
vicomte Exmouth.]

[Note 68: En 1835. Le vice-amiral Bergeret, créé sénateur en 1852,
est mort à Paris le 26 août 1857, survivant ainsi de près de deux ans
à son ancien aspirant du _Dix-Août_, l'auteur de ces _Mémoires_.]

Cependant les ordres du _Dix-Août_ furent changés; ses courses se
bornèrent à quelques promenades dans l'Iroise[69], à Bertheaume[70], à
Camaret[71], lieux voisins de Brest, et où le commandant Bergeret
exerçait son équipage avec l'actif entraînement qu'il savait si bien
inspirer. Qu'il y avait loin de là au commandant du _Jean-Bart_, et
que j'étais heureux d'en pouvoir faire la comparaison! J'étais content
de tout; je l'étais des autres; je l'étais de moi; et quand je venais
à penser qu'un an s'était à peine écoulé depuis que j'étais un enfant,
un petit polisson, puis un novice, puis un écolier, je me sentais
comme émerveillé. Je correspondais, d'ailleurs, fort exactement avec
mon père, avec ma soeur; et quand ce n'eût été ma conscience, leurs
lettres m'auraient amplement récompensé de mes fatigues, de mes
travaux.

[Note 69: «Espace de mer à l'ouest du département du Finistère,
limité au nord par l'archipel d'Ouessant avec la chaussée des
Pierres-Noires et par la terre ferme du cap Saint-Matthieu au goulet
de Brest; au sud par la chaussée de Sein et la partie du promontoire
qui s'étend jusqu'à Audierne; enfin, à l'est par les terres du
Toulinguet et du cap de la Chèvre.» (C. Delavaud, _Grande
Encyclopédie_, t. XX, p. 967).]

[Note 70: L'anse de Bertheaume se trouve à quelques lieues de
Brest, dans la commune de Plougonvelin, non loin de la pointe
Saint-Matthieu. À l'entrée de l'anse, un fort construit sur un rocher
isolé, porte le nom de château de Bertheaume. Tant que dura le blocus
de Brest, les navires en rade se bornèrent à naviguer entre Brest et
Bertheaume. Aussi un mauvais plaisant rédigea-t-il l'épitaphe suivante
pour l'amiral Ganteaume, ou Gantheaume qui avait commandé l'escadre de
Brest pendant un certain temps:

    Cy-gît l'amiral Gantheaume,
  Qui s'en fut de Brest à Bertheaume,
  Et profitant d'un bon vent d'Ouest,
    S'en revint de Bertheaume à Brest.]

[Note 71: Commune du département du Finistère, arrondissement de
Châteaulin, à l'extrémité de la presqu'île de Crozon, qui sépare la
rade de Brest de la baie de Douarnenez. Camaret se trouve au-delà du
_Goulet_, en dehors de la rade, par conséquent.]

Il y avait à bord du vaisseau le _Dix-Août_ huit aspirants de la
Marine, avec quatre desquels je me liai étroitement, et dont je vais
te parler pour te donner quelques idées sur la destinée de la quantité
de jeunes gens qui se lancent annuellement dans la carrière du service
militaire. Tu y verras peut-être aussi l'influence que leur conduite
particulière peut avoir sur cette destinée.

Deux d'entre eux, Moreau et Verbois, étaient, comme moi, de la 1re
classe. Moreau[72], né à Saint-Domingue, ex-élève très distingué de
l'École polytechnique avait un jour rêvé, devant une gravure des
boulevards, une nouvelle révolution dans sa patrie, son retour sous la
domination de la France, le rétablissement de sa fortune, et le
paiement de la dette de sa reconnaissance envers une famille généreuse
qui l'avait fait élever, à peu près et avec non moins de succès qu'il
était advenu, quelques années auparavant, à l'illustre d'Alembert. Son
exaltation fut si forte qu'il s'évanouit sur le pavé. On le porta dans
une maison voisine; il n'en sortit que pour renoncer au poste de
répétiteur de l'École polytechnique, aller s'embarquer et passer son
examen pour la Marine. Il avait été recommandé au commandant Bergeret,
et celui-ci avait reçu ce brillant sujet, comme peu d'hommes au
pouvoir savent accueillir un jeune homme de grande espérance. La
taille élevée de Moreau, le caractère sévère de sa figure, son costume
original, son organe pénétrant, sa parole incisive, l'impétuosité de
ses mouvements, le ton d'autorité de son regard, tout en faisait un
être à part, tout révélait qu'il n'y avait rien au-dessus de son
ambition. Je crois être l'aspirant du _Dix-Août_ qu'il a préféré, mais
je ne dis pas aimé, car la nature ne donne pas tout à la fois; et,
malheureusement pour ceux dont la tête est si supérieurement
organisée, le coeur est ordinairement froid et subordonné aux volontés
de l'esprit.

[Note 72: Charles Moreau.]

Verbois était aussi un excellent sujet[73]. S'il avait infiniment
moins de moyens ou d'instruction que Moreau, il avait pourtant fait
ses études avec distinction; et il avait le caractère si aimant qu'on
était naturellement attiré vers lui, vers ses manières affectueuses,
et qu'on ne pouvait le connaître sans lui vouer son amitié.

[Note 73: Je n'ai pu, à mon grand regret, me procurer aucun
renseignement sur Verbois qui, comme on le verra ci-après, fut enlevé
en deux heures par la dysenterie à bord du _Dix-Août_.]

Venaient ensuite, par rang de grade et d'âge, Hugon et Saint-Brice;
Hugon[74] avait quelque chose de Moreau, beaucoup de Verbois, mais
par-dessus tout un sang-froid admirable, toute l'activité possible,
une persévérance à toute épreuve, une audace dans le danger que rien
ne pouvait arrêter, et, avec cela, une gaieté charmante, très
convenablement assaisonnée de malice et de bonté. J'ai longtemps
navigué avec lui; je lui ai toujours dit que la Marine n'aurait jamais
de meilleur officier que lui, et je ne me suis pas trompé; il l'a
prouvé partout, particulièrement à Navarin[75], à Alger[76] et à
Lisbonne[77]. Il est aujourd'hui contre-amiral[78], et, pour moi,
c'est toujours un frère.

[Note 74: Gaud-Aimable Hugon, né le 31 janvier 1783 à Granville,
aujourd'hui département de la Manche. Mousse, novice, matelot et
aspirant sur les bâtiments de l'État du 17 décembre 1795 au 4 juillet
1805.]

[Note 75: À la bataille de Navarin, le capitaine de vaisseau Hugon
commandait la frégate _l'Armide_. Voyant la frégate anglaise _Talbot_,
sérieusement menacée par plusieurs vaisseaux turcs, il vint se placer
entre elle et l'un de ces derniers, qui fut rapidement capturé. Il fit
arborer sur la prise les couleurs de l'Angleterre à côté de celles de
la France.]

[Note 76: Le capitaine de vaisseau Hugon prit part à l'expédition
d'Alger, comme commandant supérieur d'une flottille.]

[Note 77: Où il a commandé la station navale.]

[Note 78: Depuis le 1er mars 1831. Postérieurement au moment où M.
de Bonnefoux écrivait ces lignes, M. Hugon a été créé successivement
vice-amiral, baron, sénateur du second Empire.]

Quant à Saint-Brice, c'était l'amabilité personnifiée; mais il avait
tous les penchants vicieux, tous les goûts absurdes de la jeunesse,
quand elle est trop livrée à elle-même, et une horreur innée pour le
travail ou l'étude. Jamais mémoire ne fut plus heureuse, esprit plus
vif, intelligence plus parfaite! Que d'avenir il y avait dans ce jeune
homme, s'il avait pu se soumettre à une vie régulière et appliquée!
mais cette faiblesse de ne pouvoir résister à aucun de ses désirs le
portait à mille désordres. Quelquefois il nous entraînait nous-mêmes;
mais jamais nous ne pouvions le ramener à nous. Enfin, jeune encore,
il est mort victime de ses excès.

Tels étaient les plus remarquables des camarades que j'avais sur _le
Dix-Août_, et nous nous serrions fortement les uns contre les autres
pour résister aux tribulations que nous avions à supporter de la plupart
des officiers du temps, et à l'injustice, à l'insouciance du
Gouvernement d'alors. Les équipages étaient à peine vêtus, à peine
nourris; les vivres étaient de qualité inférieure, les bâtiments mal
tenus; on ne payait enfin ni traitement de table, ni solde, à tel point
qu'il a existé des vaisseaux où les aspirants n'avaient qu'une capote
pour eux tous; c'était celui de quart ou de corvée qui en avait la
jouissance momentanée. À cet âge, on supporte tous ces désagréments
assez bien. Mais les matelots, qui sont souvent mariés et dont les
familles mouraient de faim, ne le prenaient pas aussi philosophiquement;
or ceci augmentait encore la difficulté de notre position. Par la suite,
l'empereur mit ordre à tout cela, et il fit même remettre une partie de
l'arriéré; quant au reste, il n'a jamais été restitué, et aujourd'hui il
y a prescription. Ces sommes n'ont pas été perdues pour tout le monde.
Gardez-les, vous qui les avez; mais, en grâce, n'y revenez pas, et
laissez-nous en paix.

Cependant M. de Bonnefoux me fit appeler un jour et me dit que le
général Bernadotte (aujourd'hui roi de Suède), en mission à Brest, et
qui logeait dans son hôtel, avait perdu un jeune aide de camp, qu'il
l'avait prié de lui désigner un officier pour le remplacer, et il
ajouta: «Vous pouvez être cet officier, car il est facile, en ce
moment, de passer de la Marine dans l'infanterie. Si vous acceptez,
vous serez capitaine à vingt ans, colonel probablement à vingt-cinq;
et si la guerre dure et que vous surviviez à vos camarades, vous
pourrez, en vous distinguant, être général à trente. Je vous donne
vingt-quatre heures pour vous décider.» Je sentais bien que, sous le
rapport de l'avancement, il y avait avantage, comme il y en aura
toujours à servir dans le corps le plus nombreux, le plus utile au
pays; je comprenais qu'en France ce corps était l'infanterie; je
voyais bien clairement que, dans cette arme, où les droits de
l'ancienneté, d'accord avec la justice, portent au grade d'officier
une grande quantité de sergents-majors et de sergents, ceux-ci
n'avancent guère plus ensuite qu'à leur tour, tandis que le choix se
porte naturellement toujours sur ceux qui ont fait des études, qui
proviennent des Écoles et qui paraissent presqu'exclusivement
destinés, par la force des choses, à devenir officiers supérieurs; il
était clair pour moi que, dans la Marine ou dans les autres corps
spéciaux, tous les officiers étant instruits, tous avaient les mêmes
chances d'avancement au choix; enfin je connaissais l'éclat des
services du général Bernadotte; mais je réfléchis, d'un autre côté,
que, parent de M. de Bonnefoux, qui, par des embarquements de choix,
me mettrait en évidence, et décidé à bien travailler, à beaucoup
naviguer, je pourrais faire d'assez grands pas dans ma carrière;
songeant, par-dessus tout, au chagrin de quitter ce digne parent, mes
bons camarades et des travaux vivement poursuivis, je me décidai et je
refusai. À quoi tient une existence? qui peut dire à présent où je
serais? mais peu importe, sans doute, car je ne me trouverais pas, en
ce moment, plus heureux que je ne le suis.

J'eus, bientôt après, un assaut du même genre à soutenir. Le Ministre,
ayant ordonné une mission scientifique sur les côtes de la
Nouvelle-Hollande[79] et ayant obtenu des passeports de paix pour les
deux bâtiments qui devaient en être chargés, avait désigné, parmi les
aspirants de l'expédition, Moreau, à cause de son instruction
supérieure, et moi, pour mon brillant examen. Toutefois l'option était
laissée à chacun. Moreau accepta sans balancer, car il n'avait pas
encore navigué, et il brûlait de s'exercer, de commander, et d'arriver
à un grade assez élevé pour pouvoir, un jour, diriger ses talents, son
influence et son bras vers le but éternel de ses volontés: une
révolution nouvelle dans sa patrie, dont il était incessamment
préoccupé. M. de Bonnefoux lui remit son ordre d'embarquement, en chef
qui estimait un si noble jeune homme; et, avec une grâce infinie, il y
ajouta le don d'un instrument nautique appelé sextant, qui l'avait
accompagné dans toutes ses campagnes. L'ardent Moreau partit donc et
revint de cette longue campagne, marin consommé, bientôt enseigne de
vaisseau[80], bientôt lieutenant de vaisseau, et chacun applaudissait.
Malheureusement une balle vint l'atteindre sur _la Piémontaise_, où il
était commandant en second. Balle funeste, mais qui inspira une
résolution sublime! Moreau prévoit que sa frégate succombera dans le
combat inégal qu'elle soutient; il sent que sa blessure brise sa
carrière... Lui, prisonnier, lui, arrêté dans ses vastes projets; lui,
voir l'Anglais triomphant commander à sa place; lui, mourir peut-être
lentement de sa blessure, non, ce n'est pas possible!... Plutôt mille
fois une mort immédiate!.. Il appelle donc un matelot dévoué, et,
recueillant ses forces pour dominer, de la voix, le bruit de
l'artillerie, il lui ordonne de le jeter à la mer. Le matelot recule
épouvanté, et veut le faire porter au poste des blessés; mais l'ordre
est réitéré; et tel était l'ascendant de ce caractère vraiment
surhumain que le matelot s'approche, détourne les yeux, et, avec une
pieuse résignation, il obéit. «Merci, dit Moreau, vous êtes un
véritable ami...»

[Note 79: Il s'agit ici de l'expédition du _Géographe_, commandée
par le capitaine Nicolas Baudin, et qui, après la mort de son chef,
fut ramenée en France par le capitaine Milius.]

[Note 80: Charles Moreau fut nommé enseigne de vaisseau, le 3
brumaire an XII.]

Après avoir raconté cette catastrophe, il me reste à peine assez de
mémoire, assez de force, pour dire que la mission à laquelle le
Ministre me rattachait, étant une mission de paix, je ne voulus pas en
faire partie, quoique le grade d'enseigne de vaisseau fût certain pour
moi, à une époque rapprochée, et, malgré le lustre que de telles
campagnes font rejaillir, toute la vie, sur un officier; mais je ne
croyais pas convenable de devenir enseigne, en temps de guerre, sans
avoir vu le feu; je préférai donc en chercher les occasions, et cette
considération me décida.




CHAPITRE III

     SOMMAIRE: Je suis nommé second du cutter le _Poisson-Volant_,
     puis je reviens sur _le Dix-Août_.--Ce vaisseau est désigné pour
     faire partie de l'escadre du contre-amiral Ganteaume, chargée de
     porter des secours à l'armée française d'Égypte.--L'escadre part
     de Brest.--Prise d'une corvette anglaise en vue de
     Gibraltar.--Les indiscrétions de son équipage.--Le surlendemain,
     _le Jean-Bart_ et _le Dix-Août_, capturent la frégate _Success_,
     qui ne se défend pas.--Chasse appuyée par _le Dix-Août_ au cutter
     _Sprightly_.--Je suis chargé de l'amariner.--L'amiral change
     brusquement de route et rentre à Toulon.--Le commandant Bergeret
     quitte le commandement du _Dix-Août_; il est remplacé par M. Le
     Goüardun.--Mécontentement du premier Consul.--Ordre de partir
     sans retard.--L'escadre met à la voile.--Abordage du _Dix-Août_
     et du _Formidable_, dans le sud de la Sardaigne.--Graves
     avaries.--Relâche à Toulon.--L'amiral reçoit l'ordre de
     participer à l'attaque de l'île d'Elbe. Bombardement des
     forts.--Assaut.--Je commande un canot de débarquement.--Soldat
     tué par le vent d'un boulet.--Prise de l'île d'Elbe.--L'amiral
     Ganteaume débarque ses nombreux malades à Livourne.--Il fait
     passer ses 3.000 hommes de troupes sur quatre de ses vaisseaux et
     renvoie les trois autres sous le commandement du contre-amiral
     Linois.--Le moral des équipages et des troupes.--Le premier
     Consul accusé d'hypocrisie.--Digression sur le duel.--L'escadre
     passe le détroit de Messine, et arrive promptement en vue de
     l'Égypte.--À la surprise générale, l'amiral ordonne de mouiller
     et de se préparer à débarquer à 25 lieues
     d'Alexandrie.--Apparition de deux bâtiments anglais au coucher du
     soleil.--L'escadre appareille la nuit.--Un mois de navigation
     périlleuse sur les côtes de l'Asie-Mineure et dans
     l'Archipel.--Retour sur la côte d'Afrique, mais devant
     Derne.--Nouvel ordre de débarquement et nouvelle surprise des
     officiers.--Verbois, Hugon et moi, nous commandons des canots de
     débarquement.--À 50 mètres du rivage, l'amiral nous signale de
     rentrer à bord.--Fin de nos singulières tentatives de secours à
     l'armée d'Égypte.--Retour à Toulon.--Souffrance des équipages et
     des troupes.--La soif.--Rencontre à quelques lieues de Goze, du
     vaisseau de ligne de 74, _Swiftsure_.--Combat victorieux du
     _Dix-Août_ contre le _Swiftsure_.--Pendant le combat, je suis de
     service sur le pont, auprès du commandant.--Mission dans la
     batterie basse.--Le porte-voix du commandant Le Goüardun.--Le
     point de la voile du grand hunier.--Paroles que m'adresse le
     commandant.--Capture du _Mohawk_.--Arrivée à Toulon.--Grave
     épidémie à bord de l'escadre et longue quarantaine.--La
     dysenterie enlève en deux heures de temps mon camarade Verbois
     couché à côté de moi dans la Sainte-Barbe.--Je le regrette
     profondément.--Fin de la quarantaine de soixante-quinze
     jours.--Le commandant Le Goüardun demande pour moi le grade
     d'enseigne de vaisseau.--Histoire de l'aspirant Jérôme
     Bonaparte, embarqué sur _l'Indivisible_.--Les relations que
     j'avais eues avec lui à Brest, chez Mme de Caffarelli.--Après la
     campagne, il veut m'emmener à Paris.--Notre camarade, M. de
     Meyronnet, aspirant à bord de _l'Indivisible_, futur
     grand-maréchal du Palais du roi de Wesphalie.--Paix
     d'Amiens.--_Le Dix-Août_ part de Toulon pour se rendre à
     Saint-Domingue.--Tempête dans la Méditerranée.--Naufrage sous
     Oran, d'un vaisseau de la même division, _le Banel_.--Court
     séjour à Saint-Domingue.--Retour en France.--À mon arrivée à
     Brest, M. de Bonnefoux me remet mon brevet d'enseigne de
     vaisseau.--Commencement de scorbut.--Histoire de mon ancien
     camarade Sorbet.--Congé de trois mois. Séjour à Marmande et à
     Béziers.--L'érudition de M. de La Capelière.--Je retourne à
     Brest, accompagné de mon frère, âgé de quatorze ans, qui se
     destine, lui aussi à la marine.


Les campagnes de Bertheaume étaient trop insignifiantes pour que M. de
Bonnefoux me les laissât faire longtemps; il me fit donc passer sur le
cutter _le Poisson-Volant_, destiné à protéger nos convois dans la
Manche, et il m'y embarqua comme commandant en second. Je craignis,
d'abord, d'être embarrassé de tant d'autorité; mais tout allait assez
bien, lorsque sept vaisseaux furent désignés par le consul Bonaparte
pour aller porter des secours à l'armée qu'il avait abandonnée en
Égypte. _Le Dix-Août_ étant un de ses vaisseaux, j'y retournai avec
empressement. J'y retrouvai mes anciens camarades, moins Moreau, mais
plus Louin et Desbois, deux très bons jeunes gens de La Guerche[81].
Louin se retira du service, à la paix d'Amiens. Desbois a péri dans
ses navigations, victime du climat des colonies; tu vois que la mort a
terriblement moissonné dans nos rangs.

[Note 81: Chef-lieu de canton du département d'Ille-et-Vilaine, à
21 kilomètres au sud de Vitré.]

Cette armée d'Égypte était dans un état déplorable. Kléber, qui en
avait pris le commandement après le départ de Bonaparte, avait été
assassiné. Menou, qui l'avait remplacé, n'avait pas ce qu'il fallait
pour remonter le moral d'hommes courroucés de l'abandon de leur
premier général; et les généraux en sous-ordre, consternés de la mort
de Kléber, ne pouvaient s'accorder ni entre eux, ni avec Menou, et ils
revenaient en France dès qu'ils le pouvaient. Les vivres, les
vêtements, les armes, les munitions, tout manquait, en Égypte, à nos
soldats; le pays était en hostilité permanente; les ports étaient
bloqués par des vaisseaux anglais; enfin, une armée de cette nation,
débarquée sur le sol africain, faisait cause commune avec le pays.

Dans cet état, sept vaisseaux portant 3.000 hommes de troupes étaient
bien peu de chose; aussi crut-on que le Consul voulait, seulement,
paraître se rappeler ses compagnons d'armes. Ces vaisseaux étaient
commandés par le contre-amiral Ganteaume[82] montant _l'Indivisible_,
et ayant sous ses ordres le contre-amiral Linois[83], montant _le
Formidable_, de 80 canons comme _l'Indivisible_[84].

[Note 82: Honoré-Joseph-Antoine Ganteaume, né le 13 avril 1755, à
la Ciotat (aujourd'hui département des Bouches-du-Rhône), avait servi
dans la Marine royale en qualité d'officier auxiliaire, lieutenant de
frégate et capitaine de brûlot, du 30 mars 1779 au 17 mai 1785. Il y
était rentré comme sous-lieutenant de vaisseau, le 1er mai 1786. La
Révolution le nomma successivement lieutenant de vaisseau, en 1793,
capitaine de vaisseau en 1794. Ce fut la partie brillante de sa
carrière, pendant laquelle il servit avec éclat sous Villaret-Joyeuse
et Renaudin. Contre-amiral en 1798, il ramena Bonaparte en France, au
mois d'octobre 1799. Après le 18 brumaire, le premier Consul le fit
entrer au Conseil d'État. Nommé vice-amiral, le 30 mai 1804, créé
comte de l'Empire, Ganteaume est mort en activité de service à Aubagne
(Var), le 28 septembre 1818. Il était pair de France et Inspecteur
général des classes.]

[Note 83: Voyez ci-après la notice sur l'amiral Linois.]

[Note 84: L'escadre partit de Brest, le 23 janvier 1801.]

Sous Gibraltar, nous fûmes aperçus par des navires garde-côtes
anglais. Dès le lendemain, au point du jour, une corvette anglaise se
trouva à portée de canon de notre escadre. Elle ne résista pas et fut
prise. Quelques indiscrétions nous firent savoir qu'à notre apparition
le commandant de Gibraltar avait expédié ce bâtiment et deux autres
qui étaient prêts, pour porter, dans toute la Méditerranée, la
nouvelle de notre présence dans cette mer. Les deux autres bâtiments
étaient la frégate _Success_ et le cutter _Sprightly_. Admirons,
toutefois, notre heureuse étoile. Le surlendemain, nous rencontrâmes
la frégate que, malgré sa marche distinguée, _le Jean-Bart_ et _le
Dix-Août_ atteignirent et réduisirent promptement; car elle ne se
défendit en aucune manière; et, peu après, _le Dix-Août_ aperçut et
chassa le cutter.

D'abord il nous gagna et sembla devoir nous échapper. Le commandant
Bergeret prévit que le temps faiblirait dans la soirée, qu'alors _le
Sprightly_ serait en calme, tandis que nos voiles hautes, beaucoup
plus élevées que les siennes, porteraient encore. Il persista donc, et
il fit bien, puisque, avant la nuit, ce bâtiment était à nous. J'y fus
envoyé pour l'amariner; mais, comme l'amiral ne voulut pas l'adjoindre
à son escadre, il l'expédia pour Malaga; ainsi je n'en gardai pas le
commandement; ce fut un chef de timonerie qui fut chargé de cette
mission de quelques heures.

Qui n'aurait cru, d'après cela, que nous allions continuer notre route
avec diligence et sécurité? Il n'en fut pas ainsi: trois voiles furent
vues, un soir, qui ne furent ni chassées ni reconnues, et que nous ne
revîmes pas le lendemain. Leur aspect fit changer les projets de
l'amiral, qui prit, aussitôt, la direction de Toulon, où il
arriva[85], et où il fut abandonné par deux capitaines, étonnés sans
doute de cette rentrée. M. Bergeret était l'un d'eux. Quel vide il
nous laissa et comme je le regrettai! Toutefois il fut remplacé par M.
le Goüardun[86], homme du monde, peu marin, mais très brave, très
poli, très spirituel. Avant de quitter définitivement son bord, le
commandant Bergeret nous fit appeler, Hugon et moi, pour nous
embrasser et nous faire un cadeau d'adieu. Le mien fut le hamac de
matelot dans lequel le commandant Bergeret couchait habituellement et
quelques Essais sur la tactique navale, qu'il avait écrits pendant la
campagne de Brui

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