Robinson Crusoe (I/II)
by Daniel Defoe · French · Gutenberg #38705 · 638,674 chars · public domain (US)
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Title: Robinson Crusoe (I/II)
Author: Daniel Defoe
Translator: Pétrus Borel
Release date: January 29, 2012 [eBook #38705]
Language: French
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Daniel De Foë
VIE
ET
AVENTURES
DE
ROBINSON CRUSOE
ÉCRITES
PAR LUI-MÊME,
TRADUITES
PAR
PETRUS
BOREL.
TOME PREMIER.
FRANCISQUE BOREL
ET
ALEXANDRE VARENNE.
1836
Table des matières
_PRÉFACE_
ROBINSON
LA TEMPÊTE
ROBINSON MARCHAND DE GUIN
ROBINSON CAPTIF
PREMIÈRE AIGUADE
ROBINSON ET XURY VAINQUEURS D'UN LION
PROPOSITIONS DES TROIS COLONS
NAUFRAGE
SEULS RESTES DE L'ÉQUIPAGE
LE RADEAU
LA CHAMBRE DU CAPITAINE
LA CHÈVRE ET SON CHEVREAU
LA CHAISE
CHASSE DU 3 NOVEMBRE
LE SAC AUX GRAINS
L'OURAGAN
LE SONGE
LA SAINTE BIBLE
LA SAVANE
VENDANGES
SOUVENIR D'ENFANCE
LA CAGE DE POLL
LE GIBET
LA POTERIE
LA PIROGUE
RÉDACTION DU JOURNAL
SÉJOUR SUR LA COLLINE
POOR ROBIN CRUSOE, WHERE ARE YOU?
ROBINSON ET SA COUR
LE VESTIGE
LES OSSEMENTS
EMBUSCADE
DIGRESSION HISTORIQUE
LA CAVERNE
FESTIN
LE FANAL
VOYAGE AU VAISSEAU NAUFRAGÉ
LE RÊVE
FIN DE LA VIE SOLITAIRE
VENDREDI
ÉDUCATION DE VENDREDI
DIEU
HOMMES BARBUS AU PAYS DE VENDREDI
CHANTIER DE CONSTRUCTION
CHRISTIANUS
VENDREDI ET SON PÈRE
PRÉVOYANCE
DÉBARQUEMENT DU CAPITAINE ANGLAIS
OFFRES DE SERVICE
TRANSLATION DES PRISONNIERS
LA CAPITULATION
REPRISE DU NAVIRE
DÉPART DE L'ÎLE
_PRÉFACE_
_Le traducteur de ce livre n'est point un traducteur, c'est tout
bonnement un poète_ _qui s'est pris de belle passion et de courage. Une
des plus belles créations du génie anglais courait depuis un siècle par
les rues avec des haillons sur le corps, de la boue sur la face et de la
paille dans les cheveux; il a cru, dans son orgueil, que mission lui
était donnée d'arrêter cette trop longue profanation, et il s'est mis à
arracher à deux mains cette paille et ces haillons._
_Si le traducteur de ce livre avait pu entrevoir seulement le mérite le
plus infime dans la vieille traduction de ROBINSON, il se serait donné
de garde de venir refaire une chose déjà faite. Il a trop de respect
pour tout ce que nous ont légué nos pères, il aime trop Amyot et
Labruyère, pour rien dire, rien entreprendre qui puisse faire oublier un
mot tombé de la plume des hommes admirables qui ont fait avant nous un
usage si magnifique de notre belle langue._
_Il n'est pas besoin de beaucoup de paroles pour démontrer le peu de
valeur de la vieille traduction de ROBINSON; elle est d'une médiocrité
qui saute aux yeux, d'une médiocrité si généralement sentie que pas un
libraire depuis soixante ans n'a osé la réimprimer telle que telle.
Saint-Hyacinthe et Van-Offen, à qui on l'attribue, avouent ingénuement
dans leur préface anonyme qu'elle n'est pas littérale, et qu'ils ont
fait de leur mieux pour satisfaire à la délicatesse française; et le
Dictionnaire Historique à l'endroit de Saint-Hyacinthe dit qu'il est
auteur de quelques traductions qui prouvent que souvent il a été
contraint de travailler pour la fortune plutôt que pour la gloire. À
cela nous ajouterons seulement que la traduction de Saint-Hyacinthe et
Van-Offen est absolument inexacte; qu'au narré, nous n'osons dire style,
simple, nerveux, accentué de l'original, Saint-Hyacinthe et Van-Offen
ont substitué un délayage blafard, sans caractère et sans onction; que
la plupart des pages de Saint-Hyacinthe et Van-Offen n'offrent qu'un
assemblage de mots indécis et de sens vagues qui, à la lecture courante,
semblent dire quelque chose, mais qui tombent devant toute logique et ne
laissent que du terne dans l'esprit. Partout où dans l'original se
trouve un trait caractéristique, un mot simple et sublime, une belle et
sage pensée, une réflexion profonde, on est sûr au passage correspondant
de la traduction de Saint-Hyacinthe et Van-Offen de mettre le doigt sur
une pauvreté._
_Comme nous ne sommes point sur un terrain libre, nous croyons devoir
garder le silence sur une traduction_ androgyne _publiée concurremment
avec celle-ci. Pressés de questions cependant, nous pourrions donner à
entendre que dans cette œuvre tout ce qui nous semble appartenir à_
Hermès _n'est pas remarquable: pour ce qui est d'_Aphrodite, _nous avons
trop d'entregent pour manquer à la galanterie: nous nous bornerons à
regretter qu'un beau nom se soit chargé des misères d'autrui._
_Pour donner à la France un ROBINSON digne de la France, il faudrait la
plume pure, souple, conteuse et naïve de Charles Nodier. Le traducteur
de ce livre ne s'est point dissimulé la grandeur de la tâche. À défaut
de talent il a apporté de l'exactitude et de la conscience. Un autre
viendra peut-être et fera mieux. Il le souhaite de tout son cœur; mais
aussi il demeure convaincu, modestie de préface à part, que, quelle que
soit l'infériorité de son travail sur ROBINSON, il est au-dessus de ceux
faits avant lui, de toute la distance qu'il y a de sa traduction à
l'original._
_C'est à l'envi, c'est à qui mieux mieux, c'est à qui s'occupera des
grands poètes, des grandes créations littéraires; mais un écrivain ne
voudrait pas descendre jusqu'aux livres populaires, aux beaux livres
populaires qui ont toute notre affection: on les abandonne aux talents
de bas étage et de commerce. Pour nous, peu ambitieux, nous revendiquons
ces parias et croyons notre part assez belle._
_On a engagé le traducteur de ce livre à se justifier de son orthographe
du mot_ mouce _et du mot_ touts. _Ce n'est point ici le lieu d'une
dissertation philologique. Il se contentera de répondre brusquement à
ceux qui s'efforcent de l'oublier, que le pluriel, en français, se forme
en ajoutant une_ s. _S'il court par le monde des habitudes vicieuses, il
ne les connaît pas et ne veut pas les connaître. L'orthographe de MM. de
Port-Royal lui suffit._[1] _Quant au mot_ mouce, _c'est une simple
rectification étymologique demandée depuis long-temps. Il faut espérer
qu'enfin cette homonymie créée à plaisir disparaîtra de nos lexiques,
escortée d'une belle collection de bévues et de barbarismes qui déparent
les meilleurs: Dieu sait ce qu'ils valent! Il n'est pas possible que
le_ moço _des navigateurs méridionaux puisse s'écrire comme la mousse,
le_ museus _de nos herboristes. Pour quiconque n'est pas étranger à la
philologie, il est facile d'appercevoir la cause de cette erreur. On a
fait aux marins la réputation de n'être pas forts sur la politesse; mais
leur impolitesse n'est rien au prix de leur orthographe: il n'est
peut-être pas un terme de marine qui ne soit une cacographie ou une
cacologie._
_Saura-t-on gré au traducteur de ce livre de la peine qu'il a prise?
confondra-t-on le labeur fait par choix et par amour avec de la besogne
faite à la course et dans le but d'un salaire? Cela ne se peut pas, ce
serait trop décourageant. Il est un petit nombre d'esprits d'élite qui
fixent la valeur de toutes choses; ces esprits-là sont généreux, ils
tiennent compte des efforts. D'ailleurs le bien doit mener à bien,
chaque chose finit toujours par tomber ou monter au rang qui lui
convient. Le traducteur de ce livre ne croit pas à l'injustice._
ROBINSON
En 1632, je naquis à York, d'une bonne famille, mais qui n'était point
de ce pays. Mon père, originaire de Brême, établi premièrement à Hull,
après avoir acquis de l'aisance et s'être retiré du commerce, était venu
résider à York, où il s'était allié, par ma mère, à la famille Robinson,
une des meilleures de la province. C'est à cette alliance que je devais
mon double nom de Robinson-Kreutznaer; mais, aujourd'hui, par une
corruption de mots assez commune en Angleterre, on nous nomme, nous nous
nommons et signons CRUSOE. C'est ainsi que mes compagnons m'ont toujours
appelé.
J'avais deux frères: l'aîné, lieutenant-colonel en Flandre, d'un
régiment d'infanterie anglaise, autrefois commandé par le fameux colonel
Lockhart, fut tué à la bataille de Dunkerque contre les Espagnols; que
devint l'autre? j'ignore quelle fut sa destinée; mon père et ma mère ne
connurent pas mieux la mienne.
Troisième fils de la famille, et n'ayant appris aucun métier, ma tête
commença de bonne heure à se remplir de pensées vagabondes. Mon père,
qui était un bon vieillard, m'avait donné toute la somme de savoir qu'en
général on peut acquérir par l'éducation domestique et dans une école
gratuite. Il voulait me faire avocat; mais mon seul désir était d'aller
sur mer, et cette inclination m'entraînait si résolument contre sa
volonté et ses ordres, et malgré même toutes les prières et les
sollicitations de ma mère et de mes parents, qu'il semblait qu'il y eût
une fatalité dans cette propension naturelle vers un avenir de misère.
Mon père, homme grave et sage, me donnait de sérieux et d'excellents
conseils contre ce qu'il prévoyait être mon dessein. Un matin il
m'appela dans sa chambre, où il était retenu par la goutte, et me
réprimanda chaleureusement à ce sujet.--«[2]Quelle autre raison as-tu,
me dit-il, qu'un penchant aventureux, pour abandonner la maison
paternelle et ta patrie, où tu pourrais être poussé, et où tu as
l'assurance de faire ta fortune avec de l'application et de l'industrie,
et l'assurance d'une vie d'aisance et de plaisir? Il n'y a que les
hommes dans l'adversité ou les ambitieux qui s'en vont chercher aventure
dans les pays étrangers, pour s'élever par entreprise et se rendre
fameux par des actes en dehors de la voie commune. Ces choses sont de
beaucoup trop au-dessus ou trop au-dessous de toi; ton état est le
médiocre, ou ce qui peut être appelé la première condition du bas étage;
une longue expérience me l'a fait reconnaître comme le meilleur dans le
monde et le plus convenable au bonheur. Il n'est en proie ni aux
misères, ni aux peines, ni aux travaux, ni aux souffrances des artisans:
il n'est point troublé par l'orgueil, le luxe, l'ambition et l'envie des
hautes classes. Tu peux juger du bonheur de cet état; c'est celui de la
vie que les autres hommes jalousent; les rois, souvent, ont gémi des
cruelles conséquences d'être nés pour les grandeurs, et ont souhaité
d'être placés entre les deux extrêmes, entre les grands et les petits;
enfin le sage l'a proclamé le juste point de la vraie félicité en
implorant le Ciel de le préserver de la pauvreté et de la richesse.
«Remarque bien ceci, et tu le vérifieras toujours: les calamités de la
vie sont le partage de la plus haute et de la plus basse classe du genre
humain; la condition moyenne éprouve le moins de désastres, et n'est
point exposée à autant de vicissitudes que le haut et le bas de la
société; elle est même sujette à moins de maladies et de troubles de
corps et d'esprit que les deux autres, qui, par leurs débauches, leurs
vices et leurs excès, ou par un trop rude travail, le manque du
nécessaire, une insuffisante nourriture et la faim, attirent sur eux des
misères et des maux, naturelle conséquence de leur manière de vivre. La
condition moyenne s'accommode le mieux de toutes les vertus et de toutes
les jouissances: la paix et l'abondance sont les compagnes d'une fortune
médiocre. La tempérance, la modération, la tranquillité, la santé, la
société, touts les agréables divertissements et touts les plaisirs
désirables sont les bénédictions réservées à ce rang. Par cette voie,
les hommes quittent le monde d'une façon douce, et passent doucement et
uniment à travers, sans être accablés de travaux des mains ou de
l'esprit; sans être vendus à la vie de servitude pour le pain de chaque
jour; sans être harassés par des perplexités continuelles qui troublent
la paix de l'âme et arrachent le corps au repos; sans être dévorés par
les angoisses de l'envie ou la secrète et rongeante convoitise de
l'ambition; au sein d'heureuses circonstances, ils glissent tout
mollement à travers la société, et goûtent sensiblement les douceurs de
la vie sans les amertumes, ayant le sentiment de leur bonheur et
apprenant, par l'expérience journalière, à le connaître plus
profondément.»
Ensuite il me pria instamment et de la manière la plus affectueuse de ne
pas faire le jeune homme:--«Ne va pas te précipiter, me disait-il, au
milieu des maux contre lesquels la nature et ta naissance semblent
t'avoir prémuni; tu n'es pas dans la nécessité d'aller chercher ton
pain; je te veux du bien, je ferai touts mes efforts pour te placer
parfaitement dans la position de la vie qu'en ce moment je te
recommande. Si tu n'étais pas aise et heureux dans le monde, ce serait
par ta destinée ou tout-à-fait par l'erreur qu'il te faut éviter; je
n'en serais en rien responsable, ayant ainsi satisfait à mes devoirs en
t'éclairant sur des projets que je sais être ta ruine. En un mot,
j'accomplirais franchement mes bonnes promesses si tu voulais te fixer
ici suivant mon souhait, mais je ne voudrais pas tremper dans tes
infortunes en favorisant ton éloignement. N'as-tu pas l'exemple de ton
frère aîné, auprès de qui j'usai autrefois des mêmes instances pour le
dissuader d'aller à la guerre des Pays-Bas, instances qui ne purent
l'emporter sur ses jeunes désirs le poussant à se jeter dans l'armée, où
il trouva la mort. Je ne cesserai jamais de prier pour toi, toutefois
j'oserais te prédire, si tu faisais ce coup de tête, que Dieu ne te
bénirait point, et que, dans l'avenir, manquant de toute assistance, tu
aurais toute la latitude de réfléchir sur le mépris de mes conseils.»
Je remarquai vers la dernière partie de ce discours, qui était
véritablement prophétique, quoique je ne suppose pas que mon père en ait
eu le sentiment; je remarquai, dis-je, que des larmes coulaient
abondamment sur sa face, surtout lorsqu'il me parla de la perte de mon
frère, et qu'il était si ému, en me prédisant que j'aurais tout le
loisir de me repentir, sans avoir personne pour m'assister, qu'il
s'arrêta court, puis ajouta:--«J'ai le cœur trop plein, je ne saurais
t'en dire davantage.»
Je fus sincèrement touché de cette exhortation; au reste, pouvait-il en
être autrement? Je résolus donc de ne plus penser à aller au loin, mais
à m'établir chez nous selon le désir de mon père. Hélas! en peu de jours
tout cela s'évanouit, et bref, pour prévenir de nouvelles importunités
paternelles, quelques semaines après je me déterminai à m'enfuir.
Néanmoins, je ne fis rien à la hâte comme m'y poussait ma première
ardeur, mais un jour que ma mère me parut un peu plus gaie que de
coutume, je la pris à part et lui dis:--Je suis tellement préoccupé du
désir irrésistible de courir le monde, que je ne pourrais rien embrasser
avec assez de résolution pour y réussir; mon père ferait mieux de me
donner son consentement que de me placer dans la nécessité de passer
outre. Maintenant, je suis âgé de dix-huit ans, il est trop tard pour
que j'entre apprenti dans le commerce ou clerc chez un procureur; si je
le faisais, je suis certain de ne pouvoir achever mon temps, et avant
mon engagement rempli de m'évader de chez mon maître pour m'embarquer.
Si vous vouliez bien engager mon père à me laisser faire un voyage
lointain, et que j'en revienne dégoûté, je ne bougerais plus, et je vous
promettrais de réparer ce temps perdu par un redoublement d'assiduité.»
Cette ouverture jeta ma mère en grande émotion:--«Cela n'est pas
proposable, me répondit-elle; je me garderai bien d'en parler à ton
père; il connaît trop bien tes véritables intérêts pour donner son
assentiment à une chose qui te serait si funeste. Je trouve étrange que
tu puisses encore y songer après l'entretien que tu as eu avec lui et
l'affabilité et les expressions tendres dont je sais qu'il a usé envers
toi. En un mot, si tu veux absolument aller te perdre, je n'y vois point
de remède; mais tu peux être assuré de n'obtenir jamais notre
approbation. Pour ma part, je ne veux point mettre la main à l'œuvre de
ta destruction, et il ne sera jamais dit que ta mère se soit prêtée à
une chose réprouvée par ton père.»
Nonobstant ce refus, comme je l'appris dans la suite, elle rapporta le
tout à mon père, qui, profondément affecté, lui dit: en soupirant:--«Ce
garçon pourrait être heureux s'il voulait demeurer à la maison; mais,
s'il va courir le monde, il sera la créature la plus misérable qui ait
jamais été: je n'y consentirai jamais.»
Ce ne fut environ qu'un an après ceci que je m'échappai, quoique
cependant je continuasse obstinément à rester sourd à toutes
propositions d'embrasser un état; et quoique souvent je reprochasse à
mon père et à ma mère leur inébranlable opposition, quand ils savaient
très-bien que j'étais entraîné par mes inclinations. Un jour, me
trouvant à Hull, où j'étais allé par hasard et sans aucun dessein
prémédité, étant là, dis-je, un de mes compagnons prêt à se rendre par
mer à Londres, sur un vaisseau de son père me pressa de partir, avec
l'amorce ordinaire des marins, c'est-à-dire qu'il ne m'en coûterait rien
pour ma traversée. Je ne consultai plus mes parents; je ne leur envoyai
aucun message; mais, leur laissant à l'apprendre comme ils pourraient,
sans demander la bénédiction de Dieu ou de mon père, sans aucune
considération des circonstances et des conséquences, malheureusement,
Dieu sait! Le _1er_ _septembre 1651,_ j'allai à bord du vaisseau chargé
pour Londres. Jamais infortunes de jeune aventurier, je pense, ne
commencèrent plus tôt et ne durèrent plus long-temps que les miennes.
Comme le vaisseau sortait à peine de l'Humber, le vent s'éleva et les
vagues s'enflèrent effroyablement. Je n'étais jamais allé sur mer
auparavant; je fus, d'une façon indicible, malade de corps et épouvanté
d'esprit. Je commençai alors à réfléchir sérieusement sur ce que j'avais
fait et sur la justice divine qui frappait en moi un fils coupable.
Touts les bons conseils de mes parents, les larmes de mon père, les
paroles de ma mère, se présentèrent alors vivement en mon esprit; et ma
conscience, qui n'était point encore arrivée à ce point de dureté
qu'elle atteignit plus tard, me reprocha mon mépris de la sagesse et la
violation de mes devoirs envers Dieu et mon père.
Pendant ce temps la tempête croissait, et la mer devint très-grosse,
quoique ce ne fût rien en comparaison de ce que j'ai vu depuis, et même
seulement quelques jours après, c'en fut assez pour affecter un novice
tel que moi. À chaque vague je me croyais submergé, et chaque fois que
le vaisseau s'abaissait entre deux lames, je le croyais englouti au fond
de la mer. Dans cette agonie d'esprit, je fis plusieurs fois le projet
et le vœu, s'il plaisait à Dieu de me sauver de ce voyage, et si je
pouvais remettre le pied sur la terre ferme, de ne plus le remettre à
bord d'un navire, de m'en aller tout droit chez mon père, de
m'abandonner à ses conseils, et de ne plus me jeter dans de telles
misères. Alors je vis pleinement l'excellence de ses observations sur la
vie commune, et combien doucement et confortablement il avait passé
touts ses jours, sans jamais avoir été exposé, ni aux tempêtes de
l'océan ni aux disgrâces de la terre; et je résolus, comme l'enfant
prodigue repentant, de retourner à la maison paternelle.
LA TEMPÊTE
Ces sages et sérieuses pensées durèrent tant que dura la tempête, et
même quelque temps après; mais le jour d'ensuite le vent étant abattu et
la mer plus calme, je commençai à m'y accoutumer un peu. Toutefois,
j'étais encore indisposé du mal de mer, et je demeurai fort triste
pendant tout le jour. Mais à l'approche de la nuit le temps s'éclaircit,
le vent s'appaisa tout-à-fait, la soirée fut délicieuse, et le soleil se
coucha éclatant pour se lever de même le lendemain: une brise légère, un
soleil embrasé resplendissant sur une mer unie, ce fut un beau
spectacle, le plus beau que j'aie vu de ma vie.
J'avais bien dormi pendant la nuit; je ne ressentais plus de nausées,
j'étais vraiment dispos et je contemplais, émerveillé, l'océan qui, la
veille, avait été si courroucé et si terrible, et qui si peu de temps
après se montrait si calme et si agréable. Alors, de peur que mes bonnes
résolutions ne se soutinssent, mon compagnon, qui après tout m'avait
débauché, vint à moi:--«Eh bien! Bob, me dit-il en me frappant sur
l'épaule, comment ça va-t-il? Je gage que tu as été effrayé, la nuit
dernière, quand il ventait: ce n'était pourtant qu'un _plein bonnet de
vent?»_--«Vous n'appelez cela qu'un _plein bonnet de vent?_ C'était une
horrible tourmente!»--«Une tourmente? tu es fou! tu appelles cela une
tourmente? Vraiment ce n'était rien du tout. Donne-nous un bon vaisseau
et une belle dérive, nous nous moquerons bien d'une pareille rafale; tu
n'es qu'un marin d'eau douce, Bob; viens que nous fassions un _bowl_ de
_punch,_ et que nous oubliions tout cela[3]. Vois quel temps charmant il
fait à cette heure!»--Enfin, pour abréger cette triste portion de mon
histoire, nous suivîmes le vieux train des gens de mer: on fit du
_punch,_ je m'enivrai, et, dans une nuit de débauches, je noyai toute ma
repentance, toutes mes réflexions sur ma conduite passée, et toutes mes
résolutions pour l'avenir. De même que l'océan avait rasséréné sa
surface et était rentré dans le repos après la tempête abattue, de même,
après le trouble de mes pensées évanoui, après la perte de mes craintes
et de mes appréhensions, le courant de mes désirs habituels revint, et
j'oubliai entièrement les promesses et les vœux que j'avais faits en ma
détresse. Pourtant, à la vérité, comme il arrive ordinairement en
pareils cas, quelques intervalles de réflexions et de bons sentiments
reparaissaient encore; mais je les chassais et je m'en guérissais comme
d'une maladie, en m'adonnant et à la boisson et à l'équipage. Bientôt
j'eus surmonté le retour de ces accès, c'est ainsi que je les appelais,
et en cinq ou six jours j'obtins sur ma conscience une victoire aussi
complète qu'un jeune libertin résolu à étouffer ses remords le pouvait
désirer. Mais il m'était réservé de subir encore une épreuve: la
Providence, suivant sa loi ordinaire, avait résolu de me laisser
entièrement sans excuse. Puisque je ne voulais pas reconnaître ceci pour
une délivrance, la prochaine devait être telle que le plus mauvais
bandit d'entre nous confesserait tout à la fois le danger et la
miséricorde.
Le sixième jour de notre traversée, nous entrâmes dans la rade
d'Yarmouth. Le vent ayant été contraire et le temps calme, nous n'avions
fait que peu de chemin depuis la tempête. Là, nous fûmes obligés de
jeter l'ancre et le vent continuant d'être contraire, c'est-à-dire de
souffler Sud-Ouest, nous y demeurâmes sept ou huit jours, durant
lesquels beaucoup de vaisseaux de Newcastle vinrent mouiller dans la
même rade, refuge commun des bâtiments qui attendent un vent favorable
pour gagner la Tamise.
Nous eussions, toutefois, relâché moins long-temps, et nous eussions dû,
à la faveur de la marée, remonter la rivière, si le vent n'eût pas été
trop fort, et si au quatrième ou cinquième jour de notre station il
n'eût pas soufflé violemment. Cependant, comme la rade était réputée
aussi bonne qu'un port; comme le mouillage était bon, et l'appareil de
notre ancre extrêmement solide, nos gens étaient insouciants, et, sans
la moindre appréhension du danger, ils passaient le temps dans le repos
et dans la joie, comme il est d'usage sur mer. Mais le huitième jour, le
vent força; nous mîmes touts la main à l'œuvre; nous calâmes nos mâts de
hune et tînmes toutes choses closes et serrées, pour donner au vaisseau
des mouvements aussi doux que possible. Vers midi, la mer devint
très-grosse, notre château de proue plongeait; nous embarquâmes
plusieurs vagues, et il nous sembla une ou deux fois que notre ancre
labourait le fond. Sur ce, le capitaine fit jeter l'ancre d'espérance,
de sorte que nous chassâmes sur deux, après avoir filé nos câbles
jusqu'au bout.
Déjà une terrible tempête mugissait, et je commençais à voir la terreur
sur le visage des matelots eux-mêmes. Quoique veillant sans relâche à la
conservation du vaisseau, comme il entrait ou sortait de sa cabine, et
passait près de moi, j'entendis plusieurs fois le capitaine proférer
tout bas ces paroles et d'autres semblables:--«Seigneur ayez pitié de
nous! Nous sommes touts perdus, nous sommes touts morts!...»--Durant ces
premières confusions, j'étais stupide, étendu dans ma cabine, au
logement des matelots, et je ne saurais décrire l'état de mon esprit. Je
pouvais difficilement rentrer dans mon premier repentir, que j'avais si
manifestement foulé aux pieds, et contre lequel je m'étais endurci. Je
pensais que les affres de la mort étaient passées, et que cet orage ne
serait point comme le premier. Mais quand, près de moi, comme je le
disais tantôt, le capitaine lui-même s'écria:--«Nous sommes touts
perdus!»--je fus horriblement effrayé, je sortis de ma cabine et je
regardai dehors. Jamais spectacle aussi terrible n'avait frappé mes
yeux: l'océan s'élevait comme des montagnes, et à chaque instant fondait
contre nous; quand je pouvais promener un regard aux alentours, je ne
voyais que détresse. Deux bâtiments pesamment chargés qui mouillaient
non loin de nous avaient coupé leurs mâts rez-pied; et nos gens
s'écrièrent qu'un navire ancré à un mille de nous venait de sancir sur
ses amarres. Deux autres vaisseaux, arrachés à leurs ancres, hors de la
rade allaient au large à tout hasard, sans voiles ni mâtures. Les
bâtiments légers, fatiguant moins, étaient en meilleure passe; deux ou
trois d'entre eux qui dérivaient passèrent tout contre nous, courant
vent arrière avec leur civadière seulement.
Vers le soir, le second et le bosseman supplièrent le capitaine, qui s'y
opposa fortement, de laisser couper le mât de misaine; mais le bosseman
lui ayant protesté que, s'il ne le faisait pas, le bâtiment coulerait à
fond, il y consentit. Quand le mât d'avant fut abattu, le grand mât,
ébranlé, secouait si violemment le navire, qu'ils furent obligés de le
couper aussi et de faire pont ras.
Chacun peut juger dans quel état je devais être, moi, jeune marin, que
précédemment si peu de chose avait jeté en si grand effroi; mais autant
que je puis me rappeler de si loin les pensées qui me préoccupaient
alors, j'avais dix fois plus que la mort en horreur d'esprit, mon mépris
de mes premiers remords et mon retour aux premières résolutions que
j'avais prises si méchamment. Cette horreur, jointe à la terreur de la
tempête, me mirent dans un tel état, que je ne puis par des mots la
dépeindre. Mais le pis n'était pas encore advenu; la tempête continua
avec tant de furie, que les marins eux-mêmes confessèrent n'en avoir
jamais vu de plus violente. Nous avions un bon navire, mais il était
lourdement chargé et calait tellement, qu'à chaque instant les matelots
s'écriaient qu'il allait _couler à_ _fond._ Sous un rapport, ce fut un
bonheur pour moi que je ne comprisse pas ce qu'ils entendaient par ce
mot avant que je m'en fusse enquis. La tourmente était si terrible que
je vis, chose rare, le capitaine, le contremaître et quelques autres
plus judicieux que le reste, faire leurs prières, s'attendant àtout
moment que le vaisseau coulerait à fond. Au milieu de la nuit, pour
surcroît de détresse, un des hommes qu'on avait envoyés à la visite,
cria qu'il s'était fait une ouverture, et un autre dit qu'il y avait
quatre pieds d'eau dans la cale. Alors touts les bras furent appelés à
la pompe. À ce seul mot, je m'évanouis et je tombaià la renverse sur le
bord de mon lit, sur lequel j'étais assis dans ma cabine. Toutefois les
matelots me réveillèrent et me dirent que si jusque-là je n'avais été
bon à rien, j'étais tout aussi capable de pomper qu'aucun autre. Je me
levai; j'allai à la pompe et je travaillai de tout cœur. Dans cette
entrefaite, le capitaine appercevant quelques petits bâtiments
charbonniers qui, ne pouvant surmonter la tempête, étaient forcés de
glisser et de courir au large, et ne venaient pas vers nous, ordonna de
tirer un coup de canon en signal de détresse. Moi qui ne savais ce que
cela signifiait, je fus tellement surpris, que je crus le vaisseau brisé
ou qu'il était advenu quelque autre chose épouvantable; en un mot je fus
si effrayéque je tombai en défaillance. Comme c'était dans un moment où
chacun pensait à sa propre vie, personne ne prit garde à moi, ni à ce
que j'étais devenu; seulement un autre prit ma place à la pompe, et me
repoussa du pied à l'écart, pensant que j'étais mort, et ce ne fut que
long-temps après que je revins à moi.
On travaillait toujours, mais l'eau augmentant à la cale, il y avait
toute apparence que le vaisseau coulerait bas. Et quoique la tourmente
commençât à s'abattre un peu, néanmoins il n'était pas possible qu'il
surnageât jusqu'à ce que nous atteignissions un port; aussi le capitaine
continua-t-il à faire tirer le canon de détresse. Un petit bâtiment qui
venait justement de passer devant nous aventura une barque pour nous
secourir. Ce fut avec le plus grand risque qu'elle approcha; mais il
était impossible que nous y allassions ou qu'elle parvînt jusqu'au flanc
du vaisseau; enfin, les rameurs faisant un dernier effort et hasardant
leur vie pour sauver la nôtre, nos matelots leur lancèrent de l'avant
une corde avec une bouée, et en filèrent une grande longueur. Après
beaucoup de peines et de périls, ils la saisirent, nous les halâmes
jusque sous notre poupe, et nous descendîmes dans leur barque. Il eût
été inutile de prétendre atteindre leur bâtiment: aussi l'avis commun
fut-il de laisser aller la barque en dérive, et seulement de ramer le
plus qu'on pourrait vers la côte, notre capitaine promettant, si la
barque venait à se briser contre le rivage, d'en tenir compte à son
patron. Ainsi, partie en ramant, partie en dérivant vers le Nord, notre
bateau s'en alla obliquement presque jusqu'à Winterton-Ness.
Il n'y avait guère plus d'un quart d'heure que nous avions abandonné
notre vaisseau quand nous le vîmes s'abîmer; alors je compris pour la
première fois ce que signifiait _couler-bas._ Mais, je dois l'avouer,
j'avais l'œil trouble et je distinguais fort mal, quand les matelots me
dirent qu'il _coulait,_ car, dès le moment que j'allai, ou plutôt qu'on
me mit dans la barque, j'étais anéanti par l'effroi, l'horreur et la
crainte de l'avenir.
Nos gens faisaient toujours force de rames pour approcher du rivage.
Quand notre bateau s'élevait au haut des vagues, nous l'appercevions, et
le long de la rive nous voyions une foule nombreuse accourir pour nous
assister lorsque nous serions proches.
ROBINSON MARCHAND DE GUIN[4]
Nous avancions lentement, et nous ne pûmes aborder avant d'avoir passé
le phare de Winterton; la côte s'enfonçait à l'Ouest vers Cromer, de
sorte que la terre brisait la violence du vent. Là, nous abordâmes, et,
non sans grande difficulté, nous descendîmes touts sains et saufs sur la
plage, et allâmes à pied à Yarmouth, où, comme des infortunés, nous
fûmes traités avec beaucoup d'humanité, et par les magistrats de la
ville, qui nous assignèrent de bons gîtes, et par les marchands et les
armateurs, qui nous donnèrent assez d'argent pour nous rendre à Londres
ou pour retourner à Hull, suivant que nous le jugerions convenable.
C'est alors que je devais avoir le bon sens de revenir à Hull et de
rentrer chez nous; j'aurais été heureux, et mon père, emblème de la
parabole de notre Sauveur, eût même tué le veau gras pour moi; car,
ayant appris que le vaisseau sur lequel j'étais avait fait naufrage dans
la rade d'Yarmouth, il fut long-temps avant d'avoir l'assurance que je
n'étais pas mort.
Mais mon mauvais destin m'entraînait avec une obstination irrésistible;
et, bien que souvent ma raison et mon bon jugement me criassent de
revenir à la maison, je n'avais pas la force de le faire. Je ne saurais
ni comment appeler cela, ni vouloir prétendre que ce soit un secret
arrêt irrévocable qui nous pousse à être les instruments de notre propre
destruction, quoique même nous en ayons la conscience, et que nous nous
y précipitions les yeux ouverts; mais, véritablement, si ce n'est
quelque décret inévitable me condamnant à une vie de misère et qu'il
m'était impossible de braver, quelle chose eût pu m'entraîner contre ma
froide raison et les persuasions de mes pensées les plus intimes, et
contre les deux avertissements si manifestes que j'avais reçus dans ma
première entreprise.
Mon camarade, qui d'abord avait aidé à mon endurcissement, et qui était
le fils du capitaine, se trouvait alors plus découragé que moi. La
première fois qu'il me parla à Yarmouth, ce qui ne fut pas avant le
second ou le troisième jour, car nous étions logés en divers quartiers
de la ville; la première fois, dis-je, qu'il s'informa de moi, son ton
me parut altéré: il me demanda d'un air mélancolique, en secouant la
tête, comment je me portais, et dit à son père qui j'étais, et que
j'avais fait ce voyage seulement pour essai, dans le dessein d'en
entreprendre d'autres plus lointains. Cet homme se tourna vers moi et,
avec un accent de gravité et d'affliction:--«Jeune homme, me dit-il,
vous ne devez plus retourner sur mer; vous devez considérer ceci comme
une marque certaine et visible que vous n'êtes point appelé à faire un
marin.»--«Pourquoi, monsieur? est-ce que vous n'irez plus en mer?»--«Le
cas est bien différent, répliqua-t-il: c'est mon métier et mon devoir;
au lieu que vous, qui faisiez ce voyage comme essai, voyez quel
avant-goût le ciel vous a donné de ce à quoi il faudrait vous attendre
si vous persistiez. Peut-être cela n'est-il advenu qu'à cause de vous,
semblable à Jonas dans le vaisseau de Tarsis. Qui êtes-vous, je vous
prie? et pourquoi vous étiez-vous embarqué?»--Je lui contai en partie
mon histoire. Sur la fin il m'interrompit et s'emporta d'une étrange
manière.--«Qu'avais-je donc fait, s'écria-t-il, pour mériter d'avoir, à
bord un pareil misérable! Je ne voudrais pas pour mille livres sterling
remettre le pied sur le même vaisseau que vous!»--C'était, en vérité,
comme j'ai dit, un véritable égarement de ses esprits encore troublés
par le sentiment de sa perte, et qui dépassait toutes les bornes de son
autorité. Toutefois, il me parla ensuite très-gravement, m'exhortant à
retourner chez mon père et à ne plus tenter la Providence. Il me dit
qu'il devait m'être visible que le bras de Dieu était contre
moi;--«enfin, jeune homme, me déclara-t-il, comptez bien que si vous ne
vous en retournez, en quelque lieu que vous alliez, vous ne trouverez
qu'adversité et désastre jusqu'à ce que les paroles de votre père se
vérifient en vous.»
Je lui répondis peu de chose; nous nous séparâmes bientôt après, et je
ne le revis plus; quelle route prit-il? je ne sais. Pour moi, ayant
quelque argent dans ma poche, je m'en allai, par terre, à Londres. Là,
comme sur la route, j'eus plusieurs combats avec moi-même sur le genre
de vie que je devais prendre, ne sachant si je devais retourner chez
nous ou retourner sur mer.
Quant à mon retour au logis, la honte étouffait les meilleurs mouvements
de mon esprit, et lui représentait incessamment combien je serais raillé
dans le voisinage et serais confus, non-seulement devant mon père et ma
mère, mais devant même qui que ce fût. D'où j'ai depuis souvent pris
occasion d'observer combien est sotte et inconséquente la conduite
ordinaire des hommes et surtout de la jeunesse, à l'égard de cette
raison qui devrait les guider en pareils cas: qu'ils ne sont pas honteux
de l'action qui devrait, à bon droit, les faire passer pour insensés,
mais qu'ils sont honteux de leur repentance, qui seule peut les faire
honorer comme sages.
Toutefois je demeurai quelque temps dans cette situation, ne sachant
quel parti prendre, ni quelle carrière embrasser, ni quel genre de vie
mener. J'éprouvais toujours une répugnance invincible pour la maison
paternelle; et, comme je balançais long-temps, le souvenir de la
détresse où j'avais été s'évanouissait, et avec lui mes faibles désirs
de retour, jusqu'à ce qu'enfin je les mis tout-à-fait de côté, et
cherchai à faire un voyage.
Cette maligne influence qui m'avait premièrement poussé hors de la
maison paternelle, qui m'avait suggéré l'idée extravagante et
indéterminée de faire fortune, et qui m'avait inculqué si fortement ces
fantaisies, que j'étais devenu sourd aux bons avis, aux remontrances, et
même aux ordres de mon père; cette même influence, donc, quelle qu'elle
fût, me fit concevoir la plus malheureuse de toutes les entreprises,
celle de monter à bord d'un vaisseau partant pour la côte d'Afrique, ou,
comme nos marins disent vulgairement, pour un voyage de Guinée.
Ce fut un grand malheur pour moi, dans toutes ces aventures, que je ne
fisse point, à bord, le service comme un matelot; à la vérité j'aurais
travaillé plus rudement que de coutume, mais en même temps je me serais
instruit des devoirs et de l'office d'un marin; et, avec le temps,
j'aurais pu me rendre apte à faire un pilote ou un lieutenant, sinon un
capitaine. Mais ma destinée était toujours de choisir le pire; parce que
j'avais de l'argent en poche et de bons vêtements sur le dos, je voulais
toujours aller à bord comme un _gentleman;_ aussi je n'eus jamais aucune
charge sur un bâtiment et ne sus jamais en remplir aucune.
J'eus la chance, dès mon arrivée à Londres, de tomber en assez bonne
compagnie, ce qui n'arrive pas toujours aux jeunes fous libertins et
abandonnés comme je l'étais alors, le démon ne tardant pas généralement
à leur dresser quelques embûches; mais pour moi il n'en fut pas ainsi.
Ma première connaissance fut un capitaine de vaisseau qui, étant allé
sur la côte de Guinée avec un très-grand succès, avait résolu d'y
retourner; ayant pris goût à ma société, qui alors n'était pas du tout
désagréable, et m'ayant entendu parler de mon projet de voir le monde,
il me dit:--«Si vous voulez faire le voyage avec moi, vous n'aurez
aucune dépense, vous serez mon commensal et mon compagnon; et si vous
vouliez emporter quelque chose avec vous, vous jouiriez de touts les
avantages que le commerce offrirait, et peut-être y trouveriez-vous
quelque profit.
J'acceptai l'offre, et me liant d'étroite amitié avec ce capitaine, qui
était un homme franc et honnête, je fis ce voyage avec lui, risquant une
petite somme, que par sa probité désintéressée, j'augmentai
considérablement; car je n'emportai environ que pour quarante livres
sterling de verroteries et de babioles qu'il m'avait conseillé
d'acheter. Ces quarante livres sterling, je les avais amassées par
l'assistance de quelques-uns de mes parents avec lesquels je
correspondais, et qui, je pense, avaient engagé mon père ou au moins ma
mère à contribuer d'autant à ma première entreprise.
C'est le seul voyage où je puis dire avoir été heureux dans toutes mes
spéculations, et je le dois à l'intégrité et à l'honnêteté de mon ami le
capitaine; en outre j'y acquis aussi une suffisante connaissance des
mathématiques et des règles de la navigation; j'appris à faire l'estime
d'un vaisseau et à prendre la hauteur; bref à entendre quelques-unes des
choses qu'un homme de mer doit nécessairement savoir. Autant mon
capitaine prenait de plaisir à m'instruire, autant je prenais de plaisir
à étudier; et en un mot ce voyage me fit tout à la fois marin et
marchand. Pour ma pacotille, je rapportai donc cinq livres neuf onces de
poudre d'or, qui me valurent, à mon retour à Londres, à peu près trois
cents livres sterling, et me remplirent de pensées ambitieuses qui, plus
tard, consommèrent ma ruine.
Néanmoins, j'eus en ce voyage mes disgrâces aussi; je fus surtout
continuellement malade et jeté dans une violente calenture[5] par la
chaleur excessive du climat: notre principal trafic se faisant sur la
côte depuis le quinzième degré de latitude septentrionale jusqu'à
l'équateur.
Je voulais alors me faire marchand de Guinée, et pour mon malheur, mon
ami étant mort peu de temps après son arrivée, je résolus d'entreprendre
encore ce voyage, et je m'embarquai sur le même navire avec celui qui,
la première fois, en avait été le contremaître, et qui alors en avait
obtenu le commandement. Jamais traversée ne fut plus déplorable; car
bien que je n'emportasse pas tout-à-fait cent livres sterling de ma
nouvelle richesse, laissant deux cents livres confiées à la veuve de mon
ami, qui fut très-fidèle dépositaire, je ne laissai pas de tomber en de
terribles infortunes. Notre vaisseau, cinglant vers les Canaries, ou
plutôt entre ces îles et la côte d'Afrique, fut surpris, à l'aube du
jour, par un corsaire turc de Sallé, qui nous donna la chasse avec toute
la voile qu'il pouvait faire. Pour le parer, nous forçâmes aussi de
voiles autant que nos vergues en purent déployer et nos mâts en purent
charrier; mais, voyant que le pirate gagnait sur nous, et qu'assurément
avant peu d'heures il nous joindrait, nous nous préparâmes au combat.
Notre navire avait douze canons et l'écumeur en avait dix-huit.
Environs à trois heures de l'après-midi, il entra dans nos eaux, et nous
attaqua par méprise, juste en travers de notre hanche, au lieu de nous
enfiler par notre poupe, comme il le voulait. Nous pointâmes huit de nos
canons de ce côté, et lui envoyâmes une bordée qui le fit reculer, après
avoir répondu à notre feu et avoir fait faire une mousqueterie à près de
deux cents hommes qu'il avait à bord. Toutefois, tout notre monde se
tenant couvert, pas un de nous n'avait été touché. Il se prépara à nous
attaquer derechef, et nous, derechef, à nous défendre; mais cette fois,
venant à l'abordage par l'autre flanc. Il jeta soixante hommes sur notre
pont, qui aussitôt coupèrent et hachèrent nos agrès. Nous les accablâmes
de coups de demi-piques, de coups de mousquets et de grenades d'une si
rude manière, que deux fois nous les chassâmes de notre pont. Enfin,
pour abréger ce triste endroit de notre histoire, notre vaisseau étant
désemparé, trois de nos hommes tués et huit blessés, nous fûmes
contraints de nous rendre, et nous fûmes touts conduits prisonniers à
Sallé, port appartenant aux Maures.
Là, je reçus des traitements moins affreux que je ne l'avais appréhendé
d'abord. Ainsi que le reste de l'équipage, je ne fus point emmené dans
le pays à la Cour de l'Empereur; le capitaine du corsaire me garda pour
sa part de prise; et, comme j'étais jeune, agile et à sa convenance, il
me fit son esclave.
ROBINSON CAPTIF
À ce changement subit decondition, qui, de marchand, me faisait
misérable esclave, je fus profondément accablé; je me ressouvins alors
du discours prophétique de mon père: que je deviendrais misérable et
n'aurais personne pour me secourir; je le crus ainsi tout-à-fait
accompli, pensant que je ne pourrais jamais être plus mal, que le bras
de Dieu s'était appesanti sur moi, et que j'étais perdu sans ressource.
Mais hélas! ce n'était qu'un avant-goût des misères qui devaient me
traverser, comme on le verra dans la suite de cette histoire.
Mon nouveau patron ou maître m'avait pris avec lui dans sa maison;
j'espérais aussi qu'il me prendrait avec lui quand de nouveau il irait
en mer, et que tôt ou tard son sort serait d'être pris par un vaisseau
de guerre espagnol ou portugais, et qu'alors je recouvrerais ma liberté;
mais cette espérance s'évanouit bientôt, car lorsqu'il retournait en
course, il me laissait à terre pour soigner son petit jardin et faire à
la maison la besogne ordinaire des esclaves; et quand il revenait de sa
croisière, il m'ordonnait de coucher dans sa cabine pour surveiller le
navire.
Là, je songeais sans cesse à mon évasion et au moyen que je pourrais
employer pour l'effectuer, mais je ne trouvai aucun expédient qui offrit
la moindre probabilité, rien qui pût faire supposer ce projet
raisonnable; car je n'avais pas une seule personne à qui le communiquer,
pour qu'elle s'embarquât avec moi; ni compagnons d'esclavage, ni
Anglais, ni Irlandais, ni Écossais. De sorte que pendant deux ans,
quoique je me berçasse souvent de ce rêve, je n'entrevis néanmoins
jamais la moindre chance favorable de le réaliser.
Au bout de ce temps environ il se présenta une circonstance singulière
qui me remit en tête mon ancien projet de faire quelque tentative pour
recouvrer ma liberté. Mon patron restant alors plus long-temps que de
coutume sans armer son vaisseau, et, à ce que j'appris, faute d'argent,
avait habitude, régulièrement deux ou trois fois par semaine,
quelquefois plus si le temps était beau, de prendre la pinasse du navire
et de s'en aller pêcher dans la rade; pour tirer à la rame il
m'emmenait toujours avec lui, ainsi qu'un jeune Maurisque[6]; nous le
divertissions beaucoup, et je me montrais fort adroit à attraper le
poisson; si bien qu'il m'envoyait quelquefois avec un Maure de ses
parents et le jeune garçon, le Maurisque, comme on l'appelait, pour lui
pêcher un plat de poisson.
Une fois, il arriva qu'étant allé à la pêche, un matin, par un grand
calme, une brume s'éleva si épaisse que nous perdîmes de vue le rivage,
quoique nous n'en fussions pas éloignés d'une demi-lieue. Ramant à
l'aventure, nous travaillâmes tout le jour et toute la nuit suivante;
et, quand vint le matin, nous nous trouvâmes avoir gagné le large au
lieu d'avoir gagné la rive, dont nous étions écartés au moins de deux
lieues. Cependant nous l'atteignîmes, à la vérité non sans beaucoup de
peine et non sans quelque danger, car dans la matinée le vent commença à
souffler assez fort, et nous étions touts mourants de faim.
Or, notre patron, mis en garde par cette aventure, résolut d'avoir plus
soin de lui à l'avenir; ayant à sa disposition la chaloupe de notre
navire anglais qu'il avait capturé, il se détermina à ne plus aller à la
pêche sans une boussole et quelques provisions, et il ordonna au
charpentier de son bâtiment, qui était aussi un Anglais esclave, d'y
construire dans le milieu une chambre de parade ou cabine semblable à
celle d'un canot de plaisance, laissant assez de place derrière pour
manier le gouvernail et border les écoutes, et assez de place devant
pour qu'une personne ou deux pussent manœuvrer la voile. Cette chaloupe
cinglait avec ce que nous appelons une voile _d'épaule de
mouton_[7]qu'on amurait sur le faîte de la cabine, qui était basse et
étroite, et contenait seulement une chambre à coucher pour le patron et
un ou deux esclaves, une table à manger, et quelques équipets pour
mettre des bouteilles de certaines liqueurs à sa convenance, et surtout
son pain, son riz et son café.
Sur cette chaloupe, nous allions fréquemment à la pêche; et comme
j'étais très-habile à lui attraper du poisson, il n'y allait jamais sans
moi. Or, il advint qu'un jour, ayant projeté de faire une promenade dans
ce bateau avec deux ou trois Maures de quelque distinction en cette
place, il fit de grands préparatifs, et, la veille, à cet effet, envoya
au bateau une plus grande quantité de provisions que de coutume, et me
commanda de tenir prêts trois fusils avec de la poudre et du plomb, qui
se trouvaient à bord de son vaisseau, parce qu'ils se proposaient le
plaisir de la chasse aussi bien que celui de la pêche.
Je préparai toutes choses selon ses ordres, et le lendemain au matin
j'attendais dans la chaloupe, lavée et parée avec guidon et flamme au
vent, pour la digne réception de ses hôtes, lorsqu'incontinent mon
patron vint tout seul à bord, et me dit que ses convives avaient remis
la partie, à cause de quelques affaires qui leur étaient survenues. Il
m'enjoignit ensuite, suivant l'usage, d'aller sur ce bateau avec le
Maure et le jeune garçon pour pêcher quelques poissons, parce que ses
amis devaient souper chez lui, me recommandant de revenir à la maison
aussitôt que j'aurais fait une bonne capture. Je me mis en devoir
d'obéir.
Cette occasion réveilla en mon esprit mes premières idées de liberté;
car alorsje me trouvais sur le point d'avoir un petit navire à mon
commandement. Mon maître étant parti, je commençai à me munir, non
d'ustensiles de pêche, mais de provisions de voyage, quoique je ne susse
ni ne considérasse où je devais faire route, pour sortir de ce lieu,
tout chemin m'étant bon.
Mon premier soin fut de trouver un prétexte pour engager le Maure à
mettre à bord quelque chose pour notre subsistance. Je lui dis qu'il ne
fallait pas que nous comptassions manger le pain de notre patron.--Cela
est juste, répliqua-t-il;--et il apporta une grande corbeille de _rusk_
ou de biscuit de mer de leur façon et trois jarres d'eau fraîche. Je
savais où mon maître avait placé son coffre à liqueurs, qui cela était
évident par sa structure, devait provenir d'une prise faite sur les
Anglais. J'en transportai les bouteilles dans la chaloupe tandis que le
Maure était sur le rivage, comme si elles eussent été mises là
auparavant pour notre maître. J'y transportai aussi un gros bloc de cire
vierge qui pesait bien environ un demi-quintal, avec un paquet de fil ou
ficelle, une hache, une scie et un marteau, qui nous furent touts d'un
grand usage dans la suite, surtout le morceau de cire pour faire des
chandelles. Puis j'essayai sur le Maure d'une autre tromperie dans
laquelle il donna encore innocemment. Son nom était Ismaël, dont les
Maures font Muly ou Moléy; ainsi l'appelai-je et lui dis-je:--Moléy, les
mousquets de notre patron sont à bord de la chaloupe; ne pourriez-vous
pas vous procurer un peu de poudre et de plomb de chasse, afin de tuer,
pour nous autres, quelques _alcamies,_--oiseau semblable à notre
courlieu,--car je sais qu'il a laissé à bord du navire les provisions de
la soute aux poudres.--Oui, dit-il, j'en apporterai un peu;--et en effet
il apporta une grande poche de cuir contenant environ une livre et demie
de poudre, plutôt plus que moins, et une autre poche pleine de plomb et
de balles, pesant environ six livres, et il mit le tout dans la
chaloupe. Pendant ce temps, dans la grande cabine de mon maître, j'avais
découvert un peu de poudre dont j'emplis une grosse bouteille qui
s'était trouvée presque vide dans le bahut, après avoir transvasé ce qui
y restait. Ainsi fournis de toutes choses nécessaires, nous sortîmes du
havre pour aller à la pêche. À la forteresse qui est à l'entrée du port
on savait qui nous étions, on ne prit point garde à nous. À peine
étions-nous un mille en mer, nous amenâmes notre voile et nous nous
assîmes pour pêcher. Le vent soufflait Nord-Nord-Est, ce qui était
contraire à mon désir; car s'il avait soufflé Sud, j'eusse été certain
d'atterrir à la côte d'Espagne, ou au moins d'atteindre la baie de
Cadix; mais ma résolution était, vente qui vente, de sortir de cet
horrible lieu, et d'abandonner le reste au destin.
Après que nous eûmes pêché long-temps et rien pris; car lorsque j'avais
un poisson à mon hameçon, pour qu'on ne pût le voir je ne le tirais
point dehors:--Nous ne faisons rien, dis-je au Maure; notre maître
n'entend pas être servi comme ça; il nous faut encore remonter plus au
large.--Lui, n'y voyant pas malice, y consentit, et se trouvant à la
proue, déploya les voiles. Comme je tenais la barre du gouvernail, je
conduisis l'embarcation à une lieue au-delà; alors je mis en panne comme
si je voulais pêcher et, tandis que le jeune garçon tenait le timon,
j'allai à la proue vers le Maure; et, faisant comme si je me baissais
pour ramasser quelque chose derrière lui, je le saisis par surprise en
passant mon bras entre ses jambes, et je le lançai brusquement hors du
bord dans la mer. Il se redressa aussitôt, car il nageait comme un
liége, et, m'appelant, il me supplia de le reprendre à bord, et me jura
qu'il irait d'un bout à l'autre du monde avec moi. Comme il nageait avec
une grande vigueur après la chaloupe et qu'il faisait alors peu de vent,
il m'aurait promptement atteint.
Sur ce, j'allai dans la cabine, et, prenant une des arquebuses de
chasse, je le couchai en joue et lui dis: Je ne vous ai pas fait de mal,
et, si vous ne vous obstinez pas, je ne vous en ferai point. Vous nagez
bien assez pour regagner la rive; la mer est calme, hâtez-vous d'y
aller, je ne vous frapperai point; mais si vous vous approchez du
bateau, je vous tire une balle dans la tête, car je suis résolu à
recouvrer ma liberté. Alors il revira et nagea vers le rivage. Je ne
doute point qu'il ne l'ait atteint facilement, car c'était un excellent
nageur.
J'eusse été plus satisfait d'avoir gardé ce Maure et d'avoir noyé le
jeune garçon; mais, là, je ne pouvais risquer de me confier à lui. Quand
il fut éloigné, je me tournai vers le jeune garçon, appelé Xury, et je
lui dis:--Xury, si tu veux m'être fidèle, je ferai de toi un homme; mais
si tu ne mets la main sur ta face que tu seras sincère avec moi,--ce qui
est jurer par Mahomet et la barbe de son père,--il faut que je te jette
aussi dans la mer. Cet enfant me fit un sourire, et me parla si
innocemment que je n'aurais pu me défier de lui; puis il fit le serment
de m'être fidèle et de me suivre en tout lieux.
Tant que je fus en vue du Maure, qui était à la nage, je portai
directement au large, préférant bouliner, afin qu'on pût croire que
j'étais allé vers le détroit[8], comme en vérité on eût pu le supposer
de toute personne dans son bon sens; car aurait-on pu imaginer que nous
faisions route au Sud, vers une côte véritablement barbare, où nous
étions sûrs que toutes les peuplades de nègres nous entoureraient de
leurs canots et nous désoleraient; où nous ne pourrions aller au rivage
sans être dévorés par les bêtes sauvages ou par de plus impitoyables
sauvages de l'espèce humaine.
Mais aussitôt qu'il fit sombre, je changeai de route, et je gouvernai au
Sud-Est, inclinant un peu ma course vers l'Est, pour ne pas m'éloigner
de la côte; et, ayant un bon vent, une mer calme et unie, je fis
tellement de la voile, que le lendemain, à trois heures de l'après-midi,
quand je découvris premièrement la terre, je devais être au moins à cent
cinquante milles au Sud de Sallé, tout-à-fait au-delà des États de
l'Empereur de Maroc, et même de tout autre roi de par-là, car nous ne
vîmes personne.
PREMIÈRE AIGUADE
Toutefois, la peur que j'avais des Maures était si grande, et les
appréhensions que j'avais de tomber entre leurs mains étaient si
terribles, que je ne voulus ni ralentir, ni aller à terre, ni laisser
tomber l'ancre. Le vent continuant à être favorable, je naviguai ainsi
cinq jours durant; mais lorsqu'il euttourné au Sud, je conclus que si
quelque vaisseau était en chasse après moi, il devait alors se retirer;
aussi hasardai-je d'atterrir et mouillai-je l'ancre à l'embouchure d'une
petite rivière, je ne sais laquelle, je ne sais où, ni quelle latitude,
quelle contrée, ou quelle nation: je n'y vis pas ni ne désirai point y
voir aucun homme; la chose importante dont j'avais besoin c'était de
l'eau fraîche. Nous entrâmes dans cette crique sur le soir, nous
déterminant d'aller à terre à la nage sitôt qu'il ferait sombre, et de
reconnaître le pays. Mais aussitôt qu'il fit entièrement obscur, nous
entendîmes un si épouvantable bruit d'aboiement, de hurlement et de
rugissement de bêtes farouches dont nous ne connaissions pas l'espèce,
que le pauvre petit garçon faillit à en mourir de frayeur, et me supplia
de ne point descendre à terre avant le jour.--«Bien, Xury, lui dis-je,
maintenant je n'irai point, mais peut-être au jour verrons-nous des
hommes qui seront plus méchants pour nous que des lions.»--«Alors nous
tirer à eux un coup de mousquet, dit en riant Xury, pour faire eux
s'enfuir loin.»--Tel était l'anglais que Xury avait appris par la
fréquentation de nous autres esclaves. Néanmoins, je fus aise de voir
cet enfant si résolu, et je lui donnai, pour le réconforter, un peu de
liqueur tirée d'une bouteille du coffre de notre patron. Après tout,
l'avis de Xury était bon, et je le suivis; nous mouillâmes notre petite
ancre, et nous demeurâmes tranquilles toute la nuit; je dis tranquilles
parce que nous ne dormîmes pas, car durant deux ou trois heures nous
apperçûmes des créatures excessivement grandes et de différentes
espèces,--auxquelles nous ne savions quels noms donner,--qui
descendaient vers la rive et couraient dans l'eau, en se vautrant et se
lavant pour le plaisir de se rafraîchir; elles poussaient des hurlements
et des meuglements si affreux que jamais, en vérité, je n'ai rien ouï de
semblable.
Xury était horriblement effrayé, et, au fait, je l'étais aussi; mais
nous fûmes tout deux plus effrayés encore quand nous entendîmes une de
ces énormes créatures venir à la nage vers notre chaloupe. Nous ne
pouvions la voir, mais nous pouvions reconnaître à son soufflement que
ce devait être une bête monstrueusement grosse et furieuse. Xury
prétendait que c'était un lion, cela pouvait bien être; tout ce que je
sais, c'est que le pauvre enfant me disait de lever l'ancre et de faire
force de rames.--«Non pas, Xury, lui répondis-je; il vaut mieux filer
par le bout notre câble avec une bouée, et nous éloigner en mer; car il
ne pourra nous suivre fort loin. Je n'eus pas plus tôt parlé ainsi que
j'apperçus cet animal,--quel qu'il fût,--à deux portées d'aviron, ce qui
me surprit un peu. Néanmoins, aussitôt j'allai à l'entrée de la cabine,
je pris mon mousquet et je fis feu sur lui: à ce coup il tournoya et
nagea de nouveau vers le rivage.
Il est impossible de décrire le tumulte horrible, les cris affreux et
les hurlements qui s'élevèrent sur le bord du rivage et dans l'intérieur
des terres, au bruit et au retentissement de mon mousquet; je pense avec
quelque raison que ces créatures n'avaient auparavant jamais rien ouï de
pareil. Ceci me fit voir que nous ne devions pas descendre sur cette
côte pendant la nuit, et combien il serait chanceux de s'y hasarder
pendant le jour, car tomber entre les mains de quelques Sauvages était,
pour nous, tout aussi redoutable que de tomber dans les griffes des
lions et des tigres; du moins appréhendions-nous également l'un et
l'autre danger.
Quoi qu'il en fût, nous étions obligés d'aller quelque part à l'aiguade;
il ne nous restait pas à bord une pinte d'eau; mais quand? mais où?
c'était là l'embarras. Xury me dit que si je voulais le laisser aller à
terre avec une des jarres, il découvrirait s'il y avait de l'eau et m'en
apporterait. Je lui demandai pourquoi il y voulait aller; pourquoi ne
resterait-il pas dans la chaloupe, et moi-même n'irais-je pas. Cet
enfant me répondit avec tant d'affection que je l'en aimai toujours
depuis. Il me dit: «--Si les Sauvages hommes venir, eux manger moi, vous
s'enfuir.»--«Bien, Xury, m'écriai-je, nous irons tout deux, et si les
hommes sauvages viennent, nous les tuerons; ils ne nous mangeront ni
l'un ni l'autre.»--Alors je donnai à Xury un morceau de biscuit et à
boire une gorgée de la liqueur tirée du coffre de notre patron, dont
j'ai parlé précédemment; puis, ayant halé la chaloupe aussi près du
rivage que nous le jugions convenable, nous descendîmes à terre,
n'emportant seulement avec nous que nos armes et deux jarres pour faire
de l'eau.
Je n'eus garde d'aller hors de la vue de notre chaloupe, craignant une
descente de canots de Sauvages sur la rivière; mais le petit garçon
ayant apperçu un lieu bas à environ un mille dans les terres, il y
courut, et aussitôt je le vis revenir vers moi. Je pensai qu'il était
poursuivi par quelque Sauvage ou épouvanté par quelque bête féroce; je
volai à son secours; mais quand je fus assez proche de lui, je
distinguai quelque chose qui pendait sur son épaule: c'était un animal
sur lequel il avait tiré, semblable à un lièvre, mais d'une couleur
différente et plus long des jambes. Toutefois, nous en fûmes fort
joyeux, car ce fut un excellent manger; mais ce qui avait causé la
grande joie du pauvre Xury, c'était de m'apporter la nouvelle qu'il
avait trouvé de la bonne eau sans rencontrer de Sauvages.
Nous vîmes ensuite qu'il ne nous était pas nécessaire de prendre tant de
peines pour faire de l'eau; car un peu au-dessus de la crique où nous
étions nous trouvâmes l'eau douce; quand la marée était basse elle
remontait fort peu avant. Ainsi nous emplîmes nos jarres, nous nous
régalâmes du lièvre que nous avions tué, et nous nous préparâmes à
reprendre notre route sans avoir découvert un vestige humain dans cette
portion de la contrée.
Comme j'avais déjà fait un voyage à cette côte, je savais très-bien que
les îles Canaries et les îles du Cap-Vert n'étaient pas éloignées; mais
comme je n'avais pas d'instruments pour prendre hauteur et connaître la
latitude où nous étions, et ne sachant pas exactement ou au moins ne me
rappelant pas dans quelle latitude elles étaient elles-mêmes situées, je
ne savais où les chercher ni quand il faudrait, de leur côté, porter le
cap au large; sans cela, j'aurais pu aisément trouver une de ces îles.
En tenant le long de la côte jusqu'à ce que j'arrivasse à la partie où
trafiquent les Anglais, mon espoir était de rencontrer en opération
habituelle de commerce quelqu'un de leurs vaisseaux qui nous secourrait
et nous prendrait à bord.
Suivant mon calcul le plus exact, le lieu où j'étais alors doit être
cette contrée s'étendant entre les possessions de l'Empereur de Maroc et
la Nigritie; contrée inculte, peuplée seulement par les bêtes féroces,
les nègres l'ayant abandonnée et s'étant retirés plus au midi, de peur
des Maures; et les Maures dédaignant de l'habiter à cause de sa
stérilité; mais au fait les uns et les autres y ont renoncé parce
qu'elle est le repaire d'une quantité prodigieuse de tigres, de lions,
de léopards et d'autres farouches créatures; aussi ne sert-elle aux
Maures que pour leurs chasses, où ils vont, comme une armée, deux ou
trois mille hommes à la fois. Véritablement durant près de cent milles
de suite sur cette côte nous ne vîmes pendant le jour qu'un pays agreste
et désert, et n'entendîmes pendant la nuit que les hurlements et les
rugissements des bêtes sauvages.
Une ou deux fois dans la journée je crus appercevoir le pic de
Ténériffe, qui est la haute cime du mont Ténériffe dans les Canaries, et
j'eus grande envie de m'aventurer au large dans l'espoir de l'atteindre;
mais l'ayant essayé deux fois, je fus repoussé par les vents contraires;
et comme aussi la mer était trop grosse pour mon petit vaisseau, je
résolus de continuer mon premier dessein de côtoyer le rivage.
Après avoir quitté ce lieu, je fus plusieurs fois obligé d'aborder pour
faire aiguade; et une fois entre autres qu'il était de bon matin, nous
vînmes mouiller sous une petite pointe de terre assez élevée, et la
marée commençant à monter, nous attendions tranquillement qu'elle nous
portât plus avant. Xury, qui, à ce qu'il paraît, avait plus que moi
l'œil au guet, m'appela doucement et me dit que nous ferions mieux de
nous éloigner du rivage.--«Car regardez là-bas, ajouta-t-il, ce monstre
affreux étendu sur le flanc de cette colline, et profondément endormi.»
Je regardai au lieu qu'il désignait, et je vis un monstre épouvantable,
en vérité, car c'était un énorme et terrible lion couché sur le penchant
du rivage, à l'ombre d'une portion de la montagne, qui, en quelque
sorte, pendait presque au-dessus de lui.--«Xury, lui dis-je, va à terre,
et tue-le.» Xury parut effrayé, et répliqua:--«Moi tuer! lui manger moi
d'une seule bouche.» Il voulait dire d'une seule bouchée. Toutefois, je
ne dis plus rien à ce garçon; seulement je lui ordonnai de rester
tranquille, et je pris notre plus gros fusil, qui était presque du
calibre d'un mousquet, et, après yavoir mis une bonne charge de poudre
et deux lingots, je le posai à terre; puis en chargeai un autre à deux
balles; et le troisième, car nous en avions trois, je le chargeai de
cinq chevrotines. Je pointai du mieux que je pus ma première arme pour
le frapper à la tête; mais il était couché de telle façon, avec une
patte passée un peu au-dessus de son mufle, que les lingots
l'atteignirent à la jambe, près du genou, et lui brisèrent l'os. Il
tressaillit d'abord en grondant; mais sentant sa jambe brisée, il se
rabattit, puis il se dressa sur trois jambes, et jeta le plus effroyable
rugissement que j'entendis jamais. Je fus un peu surpris de ne l'avoir
point frappé à la tête. Néanmoins je pris aussitôt mon second mousquet,
et quoiqu'il commençât à s'éloigner je fis feu de nouveau; je
l'atteignis à la tête, et j'eus le plaisir de le voir se laisser tomber
silencieusement et se raidir en luttant contre la mort. Xury prit alors
du cœur, et me demanda de le laisser aller à terre. «Soit; va, lui
dis-je.» Aussitôt ce garçon sauta à l'eau, et tenant un petit mousquet
d'une main, il nagea de l'autre jusqu'au rivage. Puis, s'étant approché
du lion, il lui posa le canon du mousquet à l'oreille et le lui
déchargea aussi dans la tête, ce qui l'expédia tout-à-fait.
C'était véritablement une chasse pour nous, mais ce n'était pas du
gibier, et j'étais très-fâché de perdre trois charges de poudre et des
balles sur une créature qui n'était bonne à rien pour nous. Xury,
néanmoins, voulait en emporter quelque chose. Il vint donc à bord, et me
demanda de lui donner la hache.--«Pourquoi faire, Xury? lui
dis-je.»--«Moi trancher sa tête, répondit-il.» Toutefois Xury ne put pas
la lui trancher, mais il lui coupa une patte qu'il m'apporta: elle était
monstrueuse.
Cependant je réfléchis que sa peau pourrait sans doute, d'une façon ou
d'une autre, nous être de quelque valeur, et je résolus de l'écorcher si
je le pouvais. Xury et moi allâmes donc nous mettre à l'œuvre; mais à
cette besogne Xury était de beaucoup le meilleur ouvrier, car je ne
savais comment m'y prendre. Au fait, cela nous occupa tout deux durant
la journée entière; enfin nous en vînmes à bout, et nous l'étendîmes sur
le toit de notre cabine. Le soleil la sécha parfaitement en deux jours.
Je m'en servis ensuite pour me coucher dessus.
Après cette halte, nous naviguâmes continuellement vers le Sud pendant
dix ou douze jours, usant avec parcimonie de nos provisions, qui
commençaient à diminuer beaucoup, et ne descendant à terre que lorsque
nous y étions obligés pour aller à l'aiguade. Mon dessein était alors
d'atteindre le fleuve de Gambie ou le fleuve de Sénégal, c'est-à-dire
aux environs du Cap-Vert, où j'espérais rencontrer quelque bâtiment
européen; le cas contraire échéant, je ne savais plus quelle route
tenir, à moins que je me misse à la recherche des îles ou que j'allasse
périr au milieu des Nègres.
ROBINSON ET XURY VAINQUEURS D'UN LION
Je savais que touts les vaisseaux qui font voile pour la côte de Guinée,
le Brésil ou les Indes-Orientales, touchent à ce cap ou à ces îles. En
un mot, je plaçais là toute l'alternative de mon sort, soit que je dusse
rencontrer un bâtiment, soit que je dusse périr.
Quand j'eus suivi cette résolution pendant environ dix jours de plus,
comme je l'ai déjà dit, je commençai à m'appercevoir que la côte était
habitée, et en deux ou trois endroits que nous longions, nous vîmes des
gens qui s'arrêtaient sur le rivage pour nous regarder; nous pouvions
aussi distinguer qu'ils étaient entièrement noirs et tout-à-fait nus.
J'eus une fois l'envie de descendre à terre vers eux; mais Xury fut
meilleur conseiller, et me dit:--«Pas aller! Pas aller!» Je halai
cependant plus près du rivage afin de pouvoir leur parler, et ils me
suivirent pendant quelque temps le long de la rive. Je remarquai qu'ils
n'avaient point d'armes à la main, un seul excepté qui portait un long
et mince bâton, que Xury dit être une lance qu'ils pouvaient lancer fort
loin avec beaucoup de justesse. Je me tins donc à distance, mais je
causai avec eux, par gestes, aussi bien que je pus, et particulièrement
pour leur demander quelque chose à manger. Ils me firent signe d'arrêter
ma chaloupe, et qu'ils iraient me chercher quelque nourriture. Sur ce,
j'abaissai le haut de ma voile; je m'arrêtai proche, et deux d'entre eux
coururent dans le pays, et en moins d'une demi-heure revinrent,
apportant avec eux deux morceaux de viande sèche et du grain,
productions de leur contrée. Ni Xury ni moi ne savions ce que c'était;
pourtant nous étions fort désireux de le recevoir; mais comment y
parvenir? Ce fut là notre embarras. Je n'osais pas aller à terre vers
eux, qui n'étaient pas moins effrayés denous. Bref, ils prirent un
détour excellent pour nous touts; ils déposèrent les provisions sur le
rivage, et se retirèrent à une grande distance jusqu'à ce que nous les
eûmes toutes embarquées, puis ils se rapprochèrent de nous.
N'ayant rien à leur donner en échange, nous leur faisions des signes de
remerciements, quand tout-à-coup s'offrit une merveilleuse occasion de
les obliger. Tandis que nous étions arrêtés près de la côte, voici venir
des montagnes deux énormes créatures se poursuivant avec fureur.
Était-ce le mâle qui poursuivait la femelle? Étaient-ils en ébats ou en
rage? Il eût été impossible de le dire. Était-ce ordinaire ou étrange?
je ne sais. Toutefois, je pencherais plutôt pour le dernier, parce que
ces animaux voraces n'apparaissent guère que la nuit, et parce que nous
vîmes la foule horriblement épouvantée, surtout les femmes. L'homme qui
portait la lance ou le dard ne prit point la fuite à leur aspect comme
tout le reste. Néanmoins, ces deux créatures coururent droit à la mer,
et, ne montrant nulle intention de se jeter sur un seul de ces Nègres,
elles se plongèrent dans les flots et se mirent à nager çà et là, comme
si elles y étaient venues pour leur divertissement. Enfin un de ces
animaux commença à s'approcher de mon embarcation plus près que je ne
m'y serais attendu d'abord; mais j'étais en garde contre lui, car
j'avais chargé mon mousquet avec toute la promptitude possible, et
j'avais ordonné à Xury de charger les autres. Dès qu'il fut à ma portée,
je fis feu, et je le frappai droit à la tête. Aussitôt il s'enfonça dans
l'eau, mais aussitôt il reparut et plongea et replongea, semblant lutter
avec la vie ce qui était en effet, car immédiatement il se dirigea vers
le rivage et périt juste au moment de l'atteindre, tant à cause des
coups mortels qu'il avait reçus que de l'eau qui l'étouffa.
Il serait impossible d'exprimer l'étonnement de ces pauvres gens au
bruit et au feu de mon mousquet. Quelques-uns d'entre eux faillirent à
en mourir d'effroi, et, comme morts, tombèrent contre terre dans la plus
grande terreur. Mais quand ils eurent vu l'animal tué et enfoncé sous
l'eau, et que je leur eus fait signe de revenir sur le bord, ils prirent
du cœur; ils s'avancèrent vers la rive et se mirent à sa recherche. Son
sang, qui teignait l'eau, me le fit découvrir; et, à l'aide d'une corde
dont je l'entourai et que je donnai aux Nègres pour le haler, ils le
traînèrent au rivage. Là, il se trouva que c'était un léopard des plus
curieux, parfaitement moucheté et superbe. Les Nègres levaient leurs
mains dans l'admiration de penser ce que pouvait être ce avec quoi je
l'avais tué.
L'autre animal, effrayé par l'éclair et la détonation de mon mousquet,
regagna la rive à la nage et s'enfuit directement vers les montagnes
d'où il était venu, et je ne pus, à cette distance, reconnaître ce qu'il
était. Je m'apperçus bientôt que les Nègres étaient disposés à manger la
chair du léopard; aussi voulus-je le leur faire accepter comme une
faveur de ma part; et, quand par mes signes je leur eus fait savoir
qu'ils pouvaient le prendre ils en furent très-reconnaissants. Aussitôt
ils se mirent à l'ouvrage et l'écorchèrent avec un morceau de bois
affilé, aussi promptement, même plus promptement que nous ne pourrions
le faire avec un couteau. Ils m'offrirent de sa chair; j'éludai cette
offre, affectant de vouloir la leur abandonner; mais, par mes signes,
leur demandant la peau, qu'ils me donnèrent très-franchement, en
m'apportant en outre une grande quantité de leurs victuailles, que
j'acceptai, quoiqu'elles me fussent inconnues. Alors je leur fis des
signes pour avoir de l'eau, et je leur montrai une de mes jarres en la
tournant sens dessus dessous, pour faire voir qu'elle était vide et que
j'avais besoin qu'elle fût remplie. Aussitôt ils appelèrent quelques-uns
des leurs, et deux femmes vinrent, apportant un grand vase de terre qui,
je le suppose, était cuite au soleil. Ainsi que précédemment, ils le
déposèrent, pour moi, sur le rivage. J'y envoyai Xury avec mes jarres,
et il les remplit toutes trois. Les femmes étaient aussi complètement
nues que les hommes.
J'étais alors fourni d'eau, de racines et de grains tels quels; je pris
congé de mes bons Nègres, et, sans m'approcher du rivage, je continuai
ma course pendant onze jours environ, avant que je visse devant moi la
terre s'avancer bien avant dans l'océan à la distance environ de quatre
ou cinq lieues. Comme la mer était très-calme, je me mis au large pour
gagner cette pointe. Enfin, la doublant à deux lieues de la côte, je vis
distinctement des terres à l'opposite; alors je conclus, au fait cela
était indubitable, que d'un côté j'avais le Cap-Vert, et de l'autre ces
îles qui lui doivent leur nom. Toutefois elles étaient fort éloignées,
et je ne savais pas trop ce qu'il fallait que je fisse; car si j'avais
été surpris par un coup de vent, il m'eût été impossible d'atteindre ni
l'un ni l'autre.
Dans cette perplexité, comme j'étais fort pensif, j'entrai dans la
cabine et je m'assis, laissant à Xury la barre du gouvernail, quand
subitement ce jeune garçon s'écria:--«Maître! maître! un vaisseau avec
une voile!» La frayeur avait mis hors de lui-même ce simple enfant, qui
pensait qu'infailliblement c'était un des vaisseaux de son maître
envoyés à notre poursuite, tandis que nous étions, comme je ne
l'ignorais pas, tout-à-fait hors de son atteinte. Je m'élançai de ma
cabine, et non-seulement je vis immédiatement le navire, mais encore je
reconnus qu'il était Portugais. Je le crus d'abord destiné à faire la
traite des Nègres sur la côte de Guinée; mais quand j'eus remarqué la
route qu'il tenait, je fus bientôt convaincu qu'il avait tout autre
destination, et que son dessein n'était pas de serrer la terre. Alors,
je portai le cap au large, et je forçai de voile au plus près, résolu de
lui parler s'il était possible.
Avec toute la voile que je pouvais faire, je vis que jamais je ne
viendrais dans ses eaux, et qu'il serait passé avant que je pusse lui
donner aucun signal. Mais après avoir forcé à tout rompre, comme
j'allais perdre espérance, il m'apperçut sans doute à l'aide de ses
lunettes d'approche; et, reconnaissant que c'était une embarcation
européenne, qu'il supposa appartenir à quelque vaisseau naufragé, il
diminua de voiles afin que je l'atteignisse. Ceci m'encouragea, et comme
j'avais à bord le pavillon de mon patron, je le hissai en berne en
signal de détresse et je tirai un coup de mousquet. Ces deux choses
furent remarquées, car j'appris plus tard qu'on avait vu la fumée, bien
qu'on n'eût pas entendu la détonation. À ces signaux, le navire mit pour
moi complaisamment à la cape et capéa. En trois heures environ je le
joignis.
On me demanda en portugais, puis en espagnol, puis en français, qui
j'étais; mais je ne comprenais aucune de ces langues. À la fin, un
matelot écossais qui se trouvait à bord m'appela, et je lui répondis et
lui dis que j'étais Anglais, et que je venais de m'échapper de
l'esclavage des Maures de Sallé; alors on m'invita à venir à bord, et on
m'y reçut très-obligeamment avec touts mes bagages.
J'étais dans une joie inexprimable, comme chacun peut le croire, d'être
ainsi délivré d'une condition que je regardais comme tout-à-fait
misérable et désespérée, et je m'empressai d'offrir au capitaine du
vaisseau tout ce que je possédais pour prix de ma délivrance. Mais il me
répondit généreusement qu'il n'accepterait rien de moi, et que tout ce
que j'avais me serait rendu intact à mon arrivée au Brésil.--«Car,
dit-il, je vous ai sauvé la vie comme je serais fort aise qu'on me la
sauvât. Peut-être m'est-il réservé une fois ou une autre d'être secouru
dans une semblable position. En outre, en vous conduisant au Brésil, à
une si grande distance de votre pays, si j'acceptais de vous ce que vous
pouvez avoir, vous y mourriez de faim, et alors je vous reprendrais la
vie que je vous ai donnée. Non, non, Senhor Inglez[9], c'est-à-dire
monsieur l'Anglais, je veux vous y conduire par pure commisération; et
ces choses-là vous y serviront à payer votre subsistance et votre
traversée de retour.»
Il fut aussi scrupuleux dans l'accomplissement de ses promesses, qu'il
avait été charitable dans ses propositions; car il défendit aux matelots
de toucher à rien de ce qui m'appartenait; il prit alors le tout en sa
garde et m'en donna ensuite un exact inventaire, pour que je pusse tout
recouvrer; tout, jusqu'à mes trois jarres de terre.
Quant à ma chaloupe, elle était fort bonne; il le vit, et me proposa de
l'acheter pour l'usage de son navire, et me demanda ce que j'en voudrais
avoir. Je lui répondis qu'il avait été, à mon égard, trop généreux en
toutes choses, pour que je me permisse de fixer aucun prix, et que je
m'en rapportais à sa discrétion. Sur quoi, il me dit qu'il me ferait, de
sa main, un billet de quatre-vingts pièces de huit payable au Brésil; et
que, si arrivé là, quelqu'un m'en offrait davantage, il me tiendrait
compte de l'excédant. Il me proposa en outre soixante pièces de huit
pour mon garçon Xury. J'hésitai à les accepter; non que je répugnasse à
le laisser au capitaine, mais à vendre la liberté de ce pauvre enfant,
qui m'avait aidé si fidèlement à recouvrer la mienne. Cependant, lorsque
je lui eus fait savoir ma raison, il la reconnut juste, et me proposa
pour accommodement, de donner au jeune garçon une obligation de le
rendre libre au bout de dix ans s'il voulait se faire chrétien. Sur
cela, Xury consentant à le suivre, je l'abandonnai au capitaine.
Nous eûmes une très-heureuse navigation jusqu'au Brésil, et nous
arrivâmes à la _Bahia de Todos os Santos,_ ou Baie de Touts les Saints,
environ vingt-deux jours après. J'étais alors, pour la seconde fois,
délivré de la plus misérable de toutes les conditions de la vie, et
j'avais alors à considérer ce que prochainement je devais faire de moi.
PROPOSITIONS DES TROIS COLONS
La généreuse conduite du capitaine à mon égard ne saurait être trop
louée. Il ne voulut rien recevoir pour mon passage; Il me donna vingt
ducats pour la peau du léopard et quarante pour la peau du lion que
j'avais dans ma chaloupe. Il me fit remettre ponctuellement tout ce qui
m'appartenait en son vaisseau, et tout ce que j'étais disposé à vendre
il me l'acheta: tel que le bahut aux bouteilles, deux de mes mousquets
et un morceau restant du bloc de cire vierge, dont j'avais fait des
chandelles. En un mot, je tirai environ deux cent vingt pièces de huit
de toute ma cargaison, et, avec ce capital, je mis pied à terre au
Brésil.
Là, peu de temps après, le capitaine me recommanda dans la maison d'un
très-honnête homme, comme lui-même, qui avait ce qu'on appelle un
_engenho_[10], c'est-à-dire une plantation et une sucrerie. Je vécus
quelque temps chez lui, et, par ce moyen, je pris connaissance de la
manière de planter et de faire le sucre. Voyant la bonne vie que
menaient les planteurs, et combien ils s'enrichissaient promptement, je
résolus, si je pouvais en obtenir la licence, de m'établir parmi eux, et
de me faire planteur, prenant en même temps la détermination de chercher
quelque moyen pour recouvrer l'argent que j'avais laissé à Londres. Dans
ce dessein, ayant obtenu une sorte de lettre de naturalisation,
j'achetai autant de terre inculte que mon argent me le permit, et je
formai un plan pour ma plantation et mon établissement proportionné à la
somme que j'espérais recevoir de Londres.
J'avais un voisin, un Portugais de Lisbonne, mais né de parents anglais;
son nom était Wells, et il se trouvait à peu près dans les mêmes
circonstances que moi. Je l'appelle voisin parce que sa plantation était
proche de la mienne, et que nous vivions très-amicalement. Mon avoir
était mince aussi bien que le sien; et, pendant environ deux années,
nous ne plantâmes guère que pour notre nourriture. Toutefois nous
commencions à faire des progrès, et notre terre commençait à se
bonifier; si bien que la troisième année nous semâmes du tabac et
apprêtâmes l'un et l'autre une grande pièce de terre pour planter des
cannes à sucre l'année suivante. Mais touts les deux nous avions besoin
d'aide; alors je sentis plus que jamais combien j'avais eu tort de me
séparer de mon garçon Xury.
Mais hélas! avoir fait mal, pour moi qui ne faisais jamais bien, ce
n'était pas chose étonnante; il n'y avait d'autre remède que de
poursuivre. Je m'étais imposé une occupation tout-à-fait éloignée de mon
esprit naturel, et entièrement contraire à la vie que j'aimais et pour
laquelle j'avais abandonné la maison de mon père et méprisé tout ses
bons avis; car j'entrais précisément dans la condition moyenne, ce
premier rang de la vie inférieure qu'autrefois il m'avait recommandé, et
que, résolu à suivre, j'eusse pu de même trouver chez nous sans m'être
fatigué à courir le monde. Souvent, je me disais:--«Ce que je fais ici,
j'aurais pu le faire tout aussi bien en Angleterre, au milieu de mes
amis; il était inutile pour cela de parcourir deux mille lieues, et de
venir parmi des étrangers, des Sauvages, dans un désert, et à une telle
distance que je ne puis recevoir de nouvelle d'aucun lieu du monde, où
l'on a la moindre connaissance de moi.»
Ainsi j'avais coutume de considérer ma position avec le plus grand
regret. Je n'avais personne avec qui converser, que de temps en temps
mon voisin: point d'autre ouvrage à faire que par le travail, de mes
mains, et je me disais souvent que je vivais tout-à-fait comme un
naufragé jeté sur quelque île déserte et entièrement, livré à lui-même.
Combien il a été juste, et combien tout homme devrait réfléchir que
tandis qu'il compare sa situation présente à d'autres qui sont pires, le
Ciel pourrait l'obliger à en faire l'échange, et le convaincre, par sa
propre expérience, de sa félicité première; combien il a été juste,
dis-je, que cette vie réellement solitaire, dans une île réellement
déserte, et dont je m'étais plaint, devint mon lot; moi qui l'avais si
souvent injustement comparée avec la vie que je menais alors, qui, si
j'avais persévéré, m'eût en toute probabilité conduit à une grande
prospérité et à une grande richesse.
J'étais à peu près basé sur les mesures relatives à la conduite de ma
plantation, avant que mon gracieux ami le capitaine du vaisseau, qui
m'avait recueilli en mer, s'en retournât; car son navire demeura environ
trois mois à faire son chargement et ses préparatifs de voyage. Lorsque
je lui parlai du petit capital que j'avais laissé derrière moi à
Londres, il me donna cet amical et sincère conseil:--«Senhor Inglez, me
dit-il,--car il m'appelait toujours ainsi,--si vous voulez me donner,
pour moi, une procuration en forme, et pour la personne dépositaire de
votre argent, à Londres, des lettres et des ordres d'envoyer vos fonds à
Lisbonne, à telles personnes que je vous désignerai, et en telles
marchandises qui sont convenables à ce pays-ci, je vous les apporterai,
si Dieu veut, à mon retour; mais comme les choses humaines sont toutes
sujettes aux revers et aux désastres, veuillez ne me remettre des ordres
que pour une centaine de livres sterling, que vous dites être la moitié
de votre fonds, et que vous hasarderez premièrement; si bien que si cela
arrive à bon port, vous pourrez ordonner du reste pareillement; mais si
cela échoue, vous pourrez, au besoin, avoir recours à la seconde
moitié.»
Ce conseil était salutaire et plein de considérations amicales; je fus
convaincu que c'était le meilleur parti à prendre; et, en conséquence,
je préparai des lettres pour la dame à qui j'avais confié mon argent, et
une procuration pour le capitaine, ainsi qu'il le désirait.
J'écrivis à la veuve du capitaine anglais une relation de toutes mes
aventures, mon esclavage, mon évasion, ma rencontre en mer avec le
capitaine portugais, l'humanité de sa conduite, l'état dans lequel
j'étais alors, avec toutes les instructions nécessaires pour la remise
de mes fonds; et, lorsque cet honnête capitaine fut arrivé à Lisbonne,
il trouva moyen, par l'entremise d'un des Anglais négociants en cette
ville, d'envoyer non-seulement l'ordre, mais un récit complet de mon
histoire, à un marchand de Londres, qui le reporta si efficacement à la
veuve, que, non-seulement elle délivra mon argent, mais, de sa propre
cassette, elle envoya au capitaine portugais un très-riche cadeau, pour
son humanité et sa charité envers moi.
Le marchand de Londres convertit les cent livres sterling en
marchandises anglaises, ainsi que le capitaine le lui avait écrit, et il
les lui envoya en droiture à Lisbonne, d'où il me les apporta toutes en
bon état au Brésil; parmi elles, sans ma recommandation,--car j'étais
trop novice en mes affaires pour y avoir songé, il avait pris soin de
mettre toutes sortes d'outils, d'instruments de fer et d'ustensiles
nécessaires pour ma plantation, qui me furent d'un grand usage.
Je fus surpris agréablement quand cette cargaison arriva, et je crus ma
fortune faite. Mon bon munitionnaire le capitaine avait dépensé les cinq
livres sterling que mon amie lui avait envoyées en présent, à me louer,
pour le terme de six années, un serviteur qu'il m'amena, et il ne voulut
rien accepter sous aucune considération, si ce n'est un peu de tabac,
que je l'obligeai à recevoir comme étant de ma propre récolte.
Ce ne fut pas tout; comme mes marchandises étaient toutes de
manufactures anglaises, tels que draps, étoffes, flanelle et autres
choses particulièrement estimées et recherchées dans le pays je trouvai
moyen de les vendre très-avantageusement, si bien que je puis dire que
je quadruplai la valeur de ma cargaison, et que je fus alors infiniment
au-dessus de mon pauvre voisin, quant à la prospérité de ma plantation,
car la première chose que je fis ce fut d'acheter un esclave nègre, et
de louer un serviteur européen: un autre, veux-je dire, outre celui que
le capitaine m'avait amené de Lisbonne.
Mais le mauvais usage de la prospérité est souvent la vraie cause de nos
plus grandes adversités; il en fut ainsi pour moi. J'eus, l'année
suivante, beaucoup de succès dans ma plantation; je récoltai sur mon
propre terrain cinquante gros rouleaux de tabac, non compris ce que,
pour mon nécessaire, j'en avais échangé avec mes voisins, et ces
cinquante rouleaux pesant chacun environ cent livres, furent bien
confectionnés et mis en réserve pour le retour de la flotte de Lisbonne.
Alors, mes affaires et mes richesses s'augmentant, ma tête commença à
être pleine d'entreprises au-delà de ma portée, semblables à celles qui
souvent causent la ruine des plus habiles spéculateurs.
Si je m'étais maintenu dans la position où j'étais alors, j'eusse pu
m'attendre encore à toutes les choses heureuses pour lesquelles mon père
m'avait si expressément recommandé une vie tranquille et retirée, et
desquelles il m'avait si justement dit que la condition moyenne était
remplie. Mais ce n'était pas là mon sort; je devais être derechef
l'agent obstiné de mes propres misères; je devais accroître ma faute, et
doubler les reproches que dans mes afflictions futures j'aurais le
loisir de me faire. Toutes ces infortunes prirent leur source dans mon
attachement manifeste et opiniâtre à ma folle inclination de courir le
monde, et dans mon abandon à cette passion, contrairement à la plus
évidente perspective d'arriver à bien par l'honnête et simple poursuite
de ce but et de ce genre de vie, que la nature et la Providence
concouraient à m'offrir pour l'accomplissement de mes devoirs.
Comme lors de ma rupture avec mes parents, de même alors je ne pouvais
plus être satisfait, et il fallait que je m'en allasse et que
j'abandonnasse l'heureuse espérance que j'avais de faire bien mes
affaires et de devenir riche dans ma nouvelle plantation, seulement pour
suivre un désir téméraire et immodéré de m'élever plus promptement que
la nature des choses ne l'admettait. Ainsi je me replongeai dans le plus
profond gouffre de misère humaine où l'homme puisse jamais tomber, et le
seul peut-être qui lui laisse la vie et un état de santé dans le monde.
Pour arriver maintenant par degrés aux particularités de cette partie de
mon histoire, vous devez supposer qu'ayant alors vécu à peu près quatre
années au Brésil, et commençant à prospérer et à m'enrichir dans ma
plantation, non-seulement j'avais appris le portugais, mais que j'avais
lié connaissance et amitié avec mes confrères les planteurs, ainsi
qu'avec les marchands de San-Salvador, qui était notre port. Dans mes
conversations avec eux, j'avais fréquemment fait le récit de mes deux
voyages sur la côte de Guinée, de la manière d'y trafiquer avec les
Nègres, et de la facilité d'y acheter pour des babioles, telles que des
grains de collier[11], des breloques, des couteaux, des ciseaux, des
haches, des morceaux de glace et autres choses semblables, non-seulement
de la poudre d'or, des graines de Guinée, des dents d'éléphants, etc.;
mais des Nègres pour le service du Brésil, et en grand nombre.
Ils écoutaient toujours très-attentivement mes discours sur ce chapitre,
mais plus spécialement la partie où je parlais de la traite des Nègres,
trafic non-seulement peu avancé à cette époque, mais qui, tel qu'il
était, n'avait jamais été fait qu'avec les _Asientos,_ ou permission des
rois d'Espagne et de Portugal, qui en avaient le monopole public, de
sorte qu'on achetait peu de Nègres, et qu'ils étaient excessivement
chers.
Il advint qu'une fois, me trouvant en compagnie avec des marchands et
des planteurs de ma connaissance, je parlai de tout cela passionnément;
trois d'entre eux vinrent auprès de moi le lendemain au matin, et me
dirent qu'ils avaient beaucoup songé à ce dont je m'étais entretenu avec
eux la soirée précédente, et qu'ils venaient me faire une secrète
proposition.
NAUFRAGE
Ils me déclarèrent, après m'avoir recommandé la discrétion, qu'ils
avaient le dessein d'équiper un vaisseau pour la côte de Guinée.--«Nous
avons touts, comme vous, des plantations, ajoutèrent-ils, et nous
n'avons rien tant besoin que d'esclaves; mais comme nous ne pouvons pas
entreprendre ce commerce, puisqu'on ne peut vendre publiquement les
Nègres lorsqu'ils sont débarqués, nous ne désirons, faire qu'un seul
voyage, pour en ramener secrètement et les répartir sur nos
plantations.» En un mot, la question était que si je voulais aller à
bord comme leur subrécargue[12], pour diriger la traite sur la côte de
Guinée, j'aurais ma portion contingente de Nègres sans fournir ma
quote-part d'argent.
C'eût été une belle proposition, il faut en convenir, si elle avait été
faite à quelqu'un qui n'eût pas eu à gouverner un établissement et une
plantation à soi appartenant, en beau chemin de devenir considérables et
d'un excellent rapport; mais pour moi, qui étais ainsi engagé et établi,
qui n'avais qu'à poursuivre, comme j'avais commencé, pendant trois ou
quatre ans encore, et qu'à faire venir d'Angleterre mes autres cent
livres sterling restant, pour être alors, avec cette petite addition, à
peu près possesseur de trois ou quatre mille livres, qui accroîtraient
encore chaque jour; mais pour moi, dis-je, penser à un pareil voyage,
c'était la plus absurde chose dont un homme placé en de semblables
circonstances pouvait se rendre coupable.
Mais comme j'étais né pour être mon propre destructeur, il me fut aussi
impossible de résister à cette offre, qu'il me l'avait été de maîtriser
mes premières idées vagabondes lorsque les bons conseils de mon père
échouèrent contre moi. En un mot, je leur dis que j'irais de tout mon
cœur s'ils voulaient se charger de conduire ma plantation durant mon
absence, et en disposer ainsi que je l'ordonnerais si je venais à faire
naufrage. Ils me le promirent, et ils s'y engagèrent par écrit ou par
convention, et je fis un testament formel, disposant de ma plantation et
de mes effets, en cas de mort, et instituant mon légataire universel, le
capitaine de vaisseau qui m'avait sauvé la vie, comme je l'ai narré plus
haut, mais l'obligeant à disposer de mes biens suivant que je l'avais
prescrit dans mon testament, c'est-à-dire qu'il se réserverait pour
lui-même une moitié de leur produit, et que l'autre moitié serait
embarquée pour l'Angleterre.
Bref, je pris toutes précautions possibles pour garantir mes biens et
entretenir ma plantation. Si j'avais usé de moitié autant de prudence à
considérer mon propre intérêt, et à me former un jugement de ce que je
devais faire ou ne pas faire, je ne me serais certainement jamais
éloigné d'une entreprise aussi florissante; je n'aurais point abandonné
toutes les chances probables de m'enrichir, pour un voyage sur mer où je
serais exposé à touts les hasards communs; pour ne rien dire des raisons
que j'avais de m'attendre à des infortunes personnelles.
Mais j'étais entraîné, et j'obéis aveuglément à ce que me dictait mon
goût plutôt que ma raison. Le bâtiment étant équipé convenablement, la
cargaison fournie et toutes choses faites suivant l'accord, par mes
partenaires dans ce voyage, je m'embarquai à la maleheure[13], le 1er
septembre, huit ans après, jour pour jour, qu'à Hull, je m'étais éloigné
de mon père et de ma mère pour faire le rebelle à leur autorité, et le
fou quant à mes propres intérêts.
Notre vaisseau, d'environ cent vingt tonneaux, portait six canons et
quatorze hommes, non compris le capitaine, son valet et moi. Nous
n'avions guère à bord d'autre cargaison de marchandises, que des
clincailleries[14] convenables pour notre commerce avec les Nègres, tels
que des grains de collier[15], des morceaux de verre, des coquilles, de
méchantes babioles, surtout de petits miroirs, des couteaux, des
ciseaux, des cognées et autres choses semblables.
Le jour même où j'allai à bord, nous mîmes à la voile, faisant route au
Nord le long de notre côte, dans le dessein de cingler vers celle
d'Afrique, quand nous serions par les dix ou onze degrés de latitude
septentrionale; c'était, à ce qu'il paraît, la manière de faire ce
trajet à cette époque. Nous eûmes un fort bon temps, mais excessivement
chaud, tout le long de notre côte jusqu'à la hauteur du cap
Saint-Augustin, où, gagnant le large, nous noyâmes la terre et portâmes
le cap, comme si nous étions chargés pour l'île Fernando-Noronha; mais,
tenant notre course au Nord-Est quart Nord, nous laissâmes à l'Est cette
île et ses adjacentes. Après une navigation d'environ douze jours, nous
avions doublé la ligne et nous étions, suivant notre dernière estime,
par les sept degrés vingt-deux minutes de latitude Nord, quand un
violent tourbillon ou un ouragan nous désorienta entièrement. Il
commença du Sud-Est, tourna à peu près au Nord-Ouest, et enfin se fixa
au Nord-Est, d'où il se déchaîna d'une manière si terrible, que pendant
douze jours de suite nous ne fîmes que dériver, courant devant lui et
nous laissant emporter partout où la fatalité et la furie des vents nous
poussaient. Durant ces douze jours, je n'ai pas besoin de dire que je
m'attendais à chaque instant à être englouti; au fait, personne sur le
vaisseau n'espérait sauver sa vie.
Dans cette détresse, nous eûmes, outre la terreur de la tempête, un de
nos hommes mort de la calenture, et un matelot et le domestique emportés
par une lame. Vers le douzième jour, le vent mollissant un peu, le
capitaine prit hauteur, le mieux qu'il put, et estima qu'il était
environ par les onze degrés de latitude Nord, mais qu'avec le cap
Saint-Augustin il avait vingt-deux degrés de différence en longitude
Ouest; de sorte qu'il se trouva avoir gagné la côte de la Guyane, ou
partie septentrionale du Brésil, au-delà du fleuve des Amazones, vers
l'Orénoque, communément appelé la Grande Rivière. Alors il commença à
consulter avec moi sur la route qu'il devait prendre, car le navire
faisait plusieurs voies d'eau et était tout-à-fait désemparé. Il opinait
pour rebrousser directement vers les côtes du Brésil.
J'étais d'un avis positivement contraire. Après avoir examiné avec lui
les cartes des côtes maritimes de l'Amérique, nous conclûmes qu'il n'y
avait point de pays habité où nous pourrions relâcher avant que nous
eussions atteint l'archipel des Caraïbes. Nous résolûmes donc de faire
voile vers la Barbade, où nous espérions, en gardant la haute mer pour
éviter l'entrée du golfe du Mexique, pouvoir aisément parvenir en quinze
jours de navigation, d'autant qu'il nous était impossible de faire notre
voyage à la côte d'Afrique sans des secours, et pour notre vaisseau et
pour nous-mêmes.
Dans ce dessein, nous changeâmes de route, et nous gouvernâmes
Nord-Ouest quart Ouest, afin d'atteindre une de nos îles anglaises, où
je comptais recevoir quelque assistance. Mais il en devait être
autrement; car, par les douze degrés dix-huit minutes de latitude, nous
fûmes assaillis par une seconde tempête qui nous emporta avec la même
impétuosité vers l'Ouest, et nous poussa si loin hors de toute route
fréquentée, que si nos existences avaient été sauvées quant à la mer,
nous aurions eu plutôt la chance d'être dévorés par les Sauvages que
celle de retourner en notre pays.
En ces extrémités, le vent soufflait toujours avec violence, et à la
pointe du jour un de nos hommes s'écria: Terre! À peine nous étions-nous
précipités hors de la cabine, pour regarder dans l'espoir de reconnaître
en quel endroit du monde nous étions, que notre navire donna contre un
banc de sable: son mouvement étant ainsi subitement arrêté, la mer
déferla sur lui d'une telle manière, que nous nous attendîmes touts à
périr sur l'heure, et que nous nous réfugiâmes vers le gaillard
d'arrière, pour nous mettre à l'abri de l'écume et des éclaboussures des
vagues.
Il serait difficile à quelqu'un qui ne se serait pas trouvé en une
pareille situation, de décrire ou de concevoir la consternation d'un
équipage dans de telles circonstances. Nous ne savions, ni où nous
étions, ni vers quelle terre nous avions été poussés, ni si c'était une
île ou un continent, ni si elle était habitée ou inhabitée. Et comme la
fureur du vent était toujours grande, quoique moindre, nous ne pouvions
pas même espérer que le navire demeurerait quelques minutes sans se
briser en morceaux, à moins que les vents, par une sorte de miracle, ne
changeassent subitement. En un mot, nous nous regardions les uns les
autres, attendant la mort à chaque instant, et nous préparant touts pour
un autre monde, car il ne nous restait, rien ou que peu de chose à faire
en celui-ci. Toute notre consolation présente, tout notre réconfort,
c'était que le vaisseau, contrairement à notre attente, ne se brisait
pas encore, et que le capitaine disait que le vent commençait à
s'abattre. Bien que nous nous apperçûmes en effet que le vent s'était un
peu appaisé, néanmoins notre vaisseau ainsi échoué sur le sable, étant
trop engravé pour espérer de le remettre à flot, nous étions vraiment
dans une situation horrible, et il ne nous restait plus qu'à songer à
sauver notre vie du mieux que nous pourrions. Nous avions un canot à
notre poupe avant la tourmente, mais d'abord il s'était défoncé à force
de heurter contre le gouvernail du navire, et, ensuite, ayant rompu ses
amarres, il avait été englouti ou emporté au loin à la dérive; nous ne
pouvions donc pas compter sur lui. Nous avions bien encore une chaloupe
à bord, mais la mettre à la mer était chose difficile; cependant il n'y
avait pas à tergiverser, car nous nous imaginions à chaque minute que le
vaisseau se brisait, et même quelques-uns de nous affirmaient que déjà
il était entr'ouvert.
Alors notre second se saisit de la chaloupe, et, avec l'aide des
matelots, elle fut lancée par-dessus le flanc du navire. Nous y
descendîmes touts, nous abandonnant, onze que nous étions, à la merci de
Dieu et de la tempête; car, bien que la tourmente fût considérablement
appaisée, la mer, néanmoins, s'élevait à une hauteur effroyable contre
le rivage, et pouvait bien être appelée Den Wild Zee,--la mer
sauvage,--comme les Hollandais l'appellent lorsqu'elle est orageuse.
Notre situation était alors vraiment déplorable, nous voyions touts
pleinement que la mer était trop grosse pour que notre embarcation pût
résister, et qu'inévitablement nous serions engloutis. Comment cingler,
nous n'avions pas de voiles, et nous en aurions eu que nous n'en aurions
rien pu faire. Nous nous mîmes à ramer vers la terre, mais avec le cœur
gros et comme des hommes marchant au supplice. Aucun de nous n'ignorait
que la chaloupe, en abordant, serait brisée en mille pièces par le choc
de la mer. Néanmoins après avoir recommandé nos âmes à Dieu de la
manière la plus fervente nous hâtâmes de nos propres mains notre
destruction en ramant de toutes nos forces vers la terre où déjà le vent
nous poussait. Le rivage était-il du roc ou du sable, était-il plat ou
escarpé, nous l'ignorions. Il ne nous restait qu'une faible lueur
d'espoir, c'était d'atteindre une baie, une embouchure de fleuve, où par
un grand bonheur nous pourrions faire entrer notre barque, l'abriter du
vent, et peut-être même trouver le calme. Mais rien de tout cela
n'apparaissait; mais à mesure que nous approchions de la rive, la terre
nous semblait plus redoutable que la mer.
Après avoir ramé, ou plutôt dérivé pendant une lieue et demie, à ce que
nous jugions, une vague furieuse, s'élevant comme une montagne, vint, en
roulant à notre arrière, nous annoncer notre coup de grâce. Bref, elle
nous saisit avec tant de furie que d'un seul coup elle fit chavirer la
chaloupe et nous en jeta loin, séparés les uns des autres, en nous
laissant à peine le temps de dire ô mon Dieu! car nous fûmes touts
engloutis en un moment.
SEULS RESTES DE L'ÉQUIPAGE
Rien ne saurait retracer quelle était la confusion de mes pensées
lorsque j'allai au fond de l'eau. Quoique je nageasse très-bien, il me
fut impossible de me délivrer des flots pour prendre respiration. La
vague, m'ayant porté ou plutôt emporté à distance vers le rivage, et
s'étant étalée et retirée me laissa presque à sec, mais à demi étouffé
par l'eau que j'avais avalée. Me voyant plus près de la terre ferme que
je ne m'y étais attendu, j'eus assez de présence d'esprit et de force
pour me dresser sur mes pieds, et m'efforcer de gagner le rivage, avant
qu'une autre vague revînt et m'enlevât. Mais je sentis bientôt que
c'était impossible, car je vis la mer s'avancer derrière moi furieuse et
aussi haute qu'une grande montagne. Je n'avais ni le moyen ni la force
de combattre cet ennemi; ma seule ressource était de retenir mon
haleine, et de m'élever au-dessus de l'eau, et en surnageant ainsi de
préserver ma respiration, et de voguer vers la côte, s'il m'était
possible. J'appréhendais par-dessus tout que le flot, après m'avoir
transporté, en venant, vers le rivage, ne me rejetât dans la mer en s'en
retournant.
La vague qui revint sur moi m'ensevelit tout d'un coup, dans sa propre
masse, à la profondeur de vingt ou trente pieds; je me sentais emporté
avec une violence et une rapidité extrêmes à une grande distance du côté
de la terre. Je retenais mon souffle, et je nageais de toutes mes
forces. Mais j'étais près d'étouffer, faute de respiration, quand je me
sentis remonter, et quand, à mon grand soulagement, ma tête et mes mains
percèrent au-dessus de l'eau. Il me fut impossible de me maintenir ainsi
plus de deux secondes, cependant cela me fit un bien extrême, en me
redonnant de l'air et du courage. Je fus derechef couvert d'eau assez
long-temps, mais je tins bon; et, sentant que la lame étalait et qu'elle
commençait à refluer, je coupai à travers les vagues et je repris pied.
Pendant quelques instants je demeurai tranquille pour prendre haleine,
et pour attendre que les eaux se fussent éloignées. Puis, alors, prenant
mon élan, je courus à toutes jambes vers le rivage. Mais cet effort ne
put me délivrer de la furie de la mer, qui revenait fondre sur moi; et,
par deux fois, les vagues m'enlevèrent, et, comme précédemment,
m'entraînèrent au loin, le rivage étant tout-à-fait plat.
La dernière de ces deux fois avait été bien près de m'être fatale; car
la mer m'ayant emporté ainsi qu'auparavant, elle me mit à terre ou
plutôt elle me jeta contre un quartier de roc, et avec une telle force,
qu'elle me laissa évanoui, dans l'impossibilité de travailler à ma
délivrance. Le coup, ayant porté sur mon flanc et sur ma poitrine, avait
pour ainsi dire chassé entièrement le souffle de mon corps; et, si je ne
l'avais recouvré immédiatement, j'aurais été étouffé dans l'eau; mais il
me revint un peu avant le retour des vagues, et voyant qu'elles allaient
encore m'envelopper, je résolus de me cramponner au rocher et de retenir
mon haleine, jusqu'à ce qu'elles fussent retirées. Comme la terre était
proche, les lames ne s'élevaient plus aussi haut, et je ne quittai point
prise qu'elles ne se fussent abattues. Alors je repris ma course, et je
m'approchai tellement de la terre, que la nouvelle vague, quoiqu'elle me
traversât, ne m'engloutit point assez pour m'entraîner. Enfin, après un
dernier effort, je parvins à la terre ferme, où, à ma grande
satisfaction, je gravis sur les rochers escarpés du rivage, et m'assis
sur l'herbe, délivré de tout périls et à l'abri de toute atteinte de
l'Océan.
J'étais alors à terre et en sûreté sur la rive; je commençai à regarder
le ciel et à remercier Dieu de ce que ma vie était sauvée, dans un cas
où, quelques minutes auparavant, il y avait à peine lieu d'espérer. Je
croîs qu'il serait impossible d'exprimer au vif ce que sont les extases
et les transports d'une âme arrachée, pour ainsi dire, du plus profond
de la tombe. Aussi ne suis-je pas étonné de la coutume d'amener un
chirurgien pour tirer du sang au criminel à qui on apporte des lettres
de surséance juste au moment où, la corde serrée au cou, il est près de
recevoir la mort, afin que la surprise ne chasse point les esprits
vitaux de son cœur, et ne le tue point.
_Car le premier effet des joies et des afflictions soudaines est
d'anéantir._[16]
Absorbé dans la contemplation de ma délivrance, je me promenais çà et là
sur le rivage, levant les mains vers le ciel, faisant mille gestes et
mille mouvements que je ne saurais décrire; songeant à tout mes
compagnons qui étaient noyés, et que là pas une âme n'avait dû être
sauvée excepté moi; car je ne les revis jamais, ni eux, ni aucun vestige
d'eux, si ce n'est trois chapeaux, un bonnet et deux souliers
dépareillés.
Alors je jetai les yeux sur le navire échoué; mais il était si éloigné,
et les brisants et l'écume de la lame étaient si forts, qu'à peine
pouvais-je le distinguer; et je considérai, ô mon Dieu! comment il avait
été possible que j'eusse atteint le rivage.
Après avoir soulagé mon esprit par tout ce qu'il y avait de consolant
dans ma situation, je commençai à regarder à l'entour de moi, pour voir
en quelle sorte de lieu j'étais, et ce que j'avais à faire. Je sentis
bientôt mon contentement diminuer, et qu'en un mot ma délivrance était
affreuse, car j'étais trempé et n'avais pas de vêtements pour me
changer, ni rien à manger ou à boire pour me réconforter. Je n'avais non
plus d'autre perspective que celle de mourir de faim ou d'être dévoré
par les bêtes féroces. Ce qui m'affligeait particulièrement, c'était de
ne point avoir d'arme pour chasser et tuer quelques animaux pour ma
subsistance, ou pour me défendre contre n'importe quelles créatures qui
voudraient me tuer pour la leur. Bref, je n'avais rien sur moi, qu'un
couteau, une pipe à tabac, et un peu de tabac dans une boîte. C'était là
toute ma provision; aussi tombai-je dans une si terrible désolation
d'esprit, que pendant quelque temps je courus çà et là comme un insensé.
À la tombée du jour, le cœur plein de tristesse, je commençai à
considérer quel serait mon sort s'il y avait en cette contrée des bêtes
dévorantes, car je n'ignorais pas qu'elles sortent à la nuit pour rôder
et chercher leur proie.
La seule ressource qui s'offrit alors à ma pensée fut de monter à un
arbre épais et touffu, semblable à un sapin, mais épineux, qui croissait
près de là, et où je résolus de m'établir pour toute la nuit, laissant
au lendemain à considérer de quelle mort il me faudrait mourir; car je
n'entrevoyais encore nul moyen d'existence. Je m'éloignai d'environ un
demi-quart de mille du rivage, afin de voir si je ne trouverais point
d'eau douce pour étancher ma soif: à ma grande joie, j'en rencontrai.
Après avoir bu, ayant mis un peu de tabac dans ma bouche pour prévenir
la faim, j'allai à l'arbre, je montai dedans, et je tâchai de m'y placer
de manière à ne pas tomber si je venais à m'endormir; et, pour ma
défense, ayant coupé un bâton court, semblable à un gourdin, je pris
possession de mon logement. Comme j'étais extrêmement fatigué, je tombai
dans un profond sommeil, et je dormis confortablement comme peu de
personnes, je pense, l'eussent pu faire en ma situation, et je m'en
trouvai plus soulagé que je crois l'avoir jamais été dans une occasion
opportune.
Lorsque je m'éveillai il faisait grand jour; le temps était clair,
l'orage était abattu, la mer n'était plus ni furieuse ni houleuse comme
la veille. Mais quelle fut ma surprise en voyant que le vaisseau avait
été, par l'élévation de la marée, enlevé, pendant la nuit, du banc de
sable où il s'était engravé, et qu'il avait dérivé presque jusqu'au
récif dont j'ai parlé plus haut, et contre lequel j'avais été précipité
et meurtri. Il était environ à un mille du rivage, et comme il
paraissait poser encore sur sa quille, je souhaitai d'aller à bord, afin
de sauver au moins quelques choses nécessaires pour mon usage.
Quand je fus descendu de mon appartement, c'est-à-dire de l'arbre, je
regardai encore à l'entour de moi, et la première chose que je découvris
fut la chaloupe, gisant sur la terre, où le vent et la mer l'avaient
lancée, à environ deux milles à ma droite. Je marchai le long du rivage
aussi loin que je pus pour y arriver; mais ayant trouvé entre cette
embarcation et moi un bras de mer qui avait environ un demi-mille de
largeur, je rebroussai chemin; car j'étais alors bien plus désireux de
parvenir au bâtiment, où j'espérais trouver quelque chose pour ma
subsistance.
Un peu après midi, la mer était très-calme et la marée si basse, que je
pouvais avancer jusqu'à un quart de mille du vaisseau. Là, j'éprouvai un
renouvellement de douleur; car je vis clairement que si nous fussions
demeurés à bord, nous eussions touts été sauvés, c'est-à-dire que nous
serions touts venus à terre sains et saufs, et que je n'aurais pas été
si malheureux que d'être, comme je l'étais alors, entièrement dénué de
toute société et de toute consolation. Ceci m'arracha de nouvelles
larmes des yeux; mais ce n'était qu'un faible soulagement, et je résolus
d'atteindre le navire, s'il était possible. Je me déshabillai, car la
chaleur était extrême, et me mis à l'eau. Parvenu au bâtiment, la grande
difficulté était de savoir comment monter à bord. Comme il posait sur
terre et s'élevait à une grande hauteur hors de l'eau, il n'y avait rien
à ma portée que je pusse saisir. J'en fis deux fois le tour à la nage,
et, la seconde fois, j'apperçus un petit bout de cordage, que je fus
étonné de n'avoir point vu d'abord, et qui pendait au porte-haubans de
misaine, assez bas pour que je pusse l'atteindre, mais non sans grande
difficulté. À l'aide de cette corde je me hissai sur le gaillard
d'avant. Là, je vis que le vaisseau était brisé, et qu'il y avait une
grande quantité d'eau dans la cale, mais qu'étant posé sur les accores
d'un banc de sable ferme, ou plutôt de terre, il portait la poupe
extrêmement haut et la proue si bas, qu'elle était presque à fleur
d'eau; de sorte que l'arrière était libre, et que tout ce qu'il y avait
dans cette partie était sec. On peut bien être assuré que ma première
besogne fut de chercher à voir ce qui était avarié et ce qui était
intact. Je trouvai d'abord que toutes les provisions du vaisseau étaient
en bon état et n'avaient point souffert de l'eau; et me sentant fort
disposé à manger, j'allai à la soute au pain où je remplis mes goussets
de biscuits, que je mangeai en m'occupant à autre chose; car je n'avais
pas de temps à perdre. Je trouvai aussi du _rum_ dans la grande chambre;
j'en bus un long trait, ce qui, au fait, n'était pas trop pour me donner
du cœur à l'ouvrage. Alors il ne me manquait plus rien, qu'une barque
pour me munir de bien des choses que je prévoyais devoir m'être fort
essentielles.
Il était superflu de demeurer oisif à souhaiter ce que je ne pouvais
avoir; la nécessité éveilla mon industrie. Nous avions à bord plusieurs
vergues, plusieurs mâts de hune de rechange, et deux ou trois
espares[17] doubles; je résolus de commencer par cela à me mettre à
l'œuvre, et j'élinguai hors du bord tout ce qui n'était point trop
pesant, attachant chaque pièce avec une corde pour qu'elle ne pût pas
dériver. Quand ceci fut fait, je descendis à côté du bâtiment, et, les
tirant à moi, je liai fortement ensemble quatre de ces pièces par les
deux bouts, le mieux qu'il me fut possible, pour en former un radeau.
Ayant posé en travers trois ou quatre bouts de bordage, je sentis que je
pouvais très-bien marcher dessus, mais qu'il ne pourrait pas porter une
forte charge, à cause de sa trop grande légèreté. Je me remis donc à
l'ouvrage et, avec la scie du charpentier, je coupai en trois, sur la
longueur, un mât de hune, et l'ajoutai à mon radeau avec beaucoup de
travail et de peine. Mais l'espérance de me procurer le nécessaire me
poussait à faire bien au-delà de ce que j'aurais été capable d'exécuter
en toute autre occasion.
LE RADEAU
Mon radeau était alors assez fort pour porter un poids raisonnable; il
ne s'agissait plus que de voir de quoi je le chargerais, et comment je
préserverais ce chargement du ressac de la mer; j'eus bientôt pris ma
détermination. D'abord, je mis touts les bordages et toutes les planches
que je pus atteindre; puis, ayant bien songé à ce dont j'avais le plus
besoin, je pris premièrement trois coffres de matelots, que j'avais
forcés et vidés, et je les descendis sur mon radeau. Le premier je le
remplis de provisions, savoir: du pain, du riz, trois fromages de
Hollande, cinq pièces de viande de chèvre séchée, dont l'équipage
faisait sa principale nourriture, et un petit reste de blé d'Europe mis
à part pour quelques poules que nous avions embarquées et qui avaient
été tuées. Il y avait aussi à bord un peu d'orge et de froment mêlé
ensemble; mais je m'apperçus, à mon grand désappointement, que ces
grains avaient été mangés ou gâtés par les rats. Quant aux liqueurs, je
trouvai plusieurs caisses de bouteilles appartenant à notre patron, dans
lesquelles étaient quelques eaux cordiales; et enfin environ cinq ou six
gallons d'arack; mais je les arrimai séparément parce qu'il n'était pas
nécessaire de les mettre dans le coffre, et que, d'ailleurs, il n'y
avait plus de place pour elles. Tandis que j'étais occupé à ceci, je
remarquai que la marée, quoique très-calme, commençait à monter, et
j'eus la mortification de voir flotter au large mon justaucorps, ma
chemise et ma veste, que j'avais laissés sur le sable du rivage. Quant à
mon haut-de-chausses, qui était seulement de toile et ouvert aux genoux,
je l'avais gardé sur moi ainsi que mes bas pour nager jusqu'à bord. Quoi
qu'il en soit, cela m'obligea d'aller à la recherche des hardes. J'en
trouvai suffisamment, mais je ne pris que ce dont j'avais besoin pour le
présent; car il y avait d'autres choses que je convoitais bien
davantage, telles que des outils pour travailler à terre. Ce ne fut
qu'après une longue quête que je découvris le coffre du charpentier, qui
fut alors, en vérité, une capture plus profitable et d'une bien plus
grande valeur, pour moi, que ne l'eût été un plein vaisseau d'or. Je le
descendis sur mon radeau tel qu'il était, sans perdre mon temps à
regarder dedans, car je savais, en général, ce qu'il contenait.
Je pensai ensuite aux munitions et aux armes; il y avait dans la grande
chambre deux très-bons fusils de chasse et deux pistolets; je les mis
d'abord en réserve avec quelques poires à poudre, un petit sac de menu
plomb et deux vieilles épées rouillées. Je savais qu'il existait à bord
trois barils de poudre mais j'ignorais où notre canonnier les avait
rangés; enfin je les trouvai après une longue perquisition. Il y en
avait un qui avait été mouillé; les deux autres étaient secs et en bon
état, et je les mis avec les armes sur mon radeau. Me croyant alors
assez bien chargé, je commençai à songer comment je devais conduire tout
cela au rivage; car je n'avais ni voile, ni aviron, ni gouvernail, et la
moindre bouffée de vent pouvait submerger mon embarcation.
Trois choses relevaient mon courage: 1º une mer calme et unie; 2º la
marée montante et portant à la terre; 3º le vent, qui tout faible qu'il
était, soufflait vers le rivage. Enfin, ayant trouvé deux ou trois rames
rompues appartenant à la chaloupe, et deux scies, une hache et un
marteau, en outre des outils qui étaient dans le coffre, je me mis en
mer avec ma cargaison. Jusqu'à un mille, ou environ, mon radeau alla
très-bien; seulement je m'apperçus qu'il dérivait un peu au-delà de
l'endroit où d'abord j'avais pris terre. Cela me fit juger qu'il y avait
là un courant d'eau, et me fit espérer, par conséquent, de trouver une
crique ou une rivière dont je pourrais faire usage comme d'un port, pour
débarquer mon chargement.
La chose était ainsi que je l'avais présumé. Je découvris devant moi une
petite ouverture de terre, et je vis la marée qui s'y précipitait. Je
gouvernai donc mon radeau du mieux que je pus pour le maintenir dans le
milieu du courant; mais là je faillis à faire un second naufrage, qui,
s'il fût advenu, m'aurait, à coup sûr, brisé le cœur. Cette côte m'étant
tout-à-fait inconnue, j'allai toucher d'un bout de mon radeau sur un
banc de sable, et comme l'autre bout n'était point ensablé, peu s'en
fallut que toute ma cargaison ne glissât hors du train et ne tombât dans
l'eau. Je fis tout mon possible, en appuyant mon dos contre les coffres,
pour les retenir à leur place; car touts mes efforts eussent été
insuffisants pour repousser le radeau; je n'osais pas, d'ailleurs,
quitter la posture où j'étais. Soutenant ainsi les coffres de toutes mes
forces, je demeurai dans cette position près d'une demi-heure, durant
laquelle la crue de la marée vint me remettre un peu plus de niveau.
L'eau s'élevant toujours, quelque temps après, mon train surnagea de
nouveau, et, avec la rame que j'avais, je le poussai dans le chenal.
Lorsque j'eus été drossé plus haut, je me trouvai enfin à l'embouchure
d'une petite rivière, entre deux rives, sur un courant ou flux rapide
qui remontait. Cependant je cherchais des yeux, sur l'un et l'autre
bord, une place convenable pour prendre terre; car, espérant, avec le
temps, appercevoir quelque navire en mer, je ne voulais pas me laisser
entraîner trop avant; et c'est pour cela que je résolus de m'établir
aussi près de la côte que je le pourrais.
Enfin je découvris une petite anse sur la rivedroite de la crique, vers
laquelle, non sans beaucoup de peine et de difficulté, je conduisis mon
radeau. J'en approchai si près, que, touchant le fond avec ma rame,
j'aurais pu l'y pousser directement; mais, le faisant, je courais de
nouveau le risque de submerger ma cargaison, parce que la côte était
raide, c'est-à-dire à pic et qu'il n'y avait pas une place pour aborder,
où, si l'extrémité de mon train eût porté à terre, il n'eût été élevé
aussi haut et incliné aussi bas de l'autre côté que la première fois, et
n'eût mis encore mon chargement en danger. Tout ce que je pus faire, ce
fut d'attendre que la marée fût à sa plus grande hauteur, me servant
d'un aviron en guise d'ancre pour retenir mon radeau et l'appuyer contre
le bord, proche d'un terrain plat que j'espérais voir inondé, ce qui
arriva effectivement. Si tôt que je trouvai assez d'eau,--mon radeau
tirait environ un pied,--je le poussai sur le terrain plat, où je
l'attachai ou amarrai en fichant dans la terre mes deux rames brisées;
l'une d'un côté près d'un bout, l'autre du côté opposé près de l'autre
bout, et je demeurai ainsi jusqu'à ce que le jusant eût laissé en
sûreté, sur le rivage, mon radeau et toute ma cargaison.
Ensuite ma première occupation fut de reconnaître le pays, et de
chercher un endroit favorable pour ma demeure et pour ranger mes
bagages, et les mettre à couvert de tout ce qui pourrait advenir.
J'ignorais encore où j'étais. Était-ce une île ou le continent? Était-ce
habité ou inhabité? Étais-je ou n'étais-je pas en danger des bêtes
féroces? À un mille de moi au plus, il y avait une montagne très-haute
et très-escarpée qui semblait en dominer plusieurs autres dont la chaîne
s'étendait au Nord. Je pris un de mes fusils de chasse, un de mes
pistolets et une poire à poudre, et armé de la sorte je m'en allai à la
découverte sur cette montagne. Après avoir, avec beaucoup de peine et de
difficulté, gravi sur la cime, je compris, à ma grande affliction, ma
destinée, c'est-à-dire que j'étais dans une île au milieu de l'Océan,
d'où je n'appercevais d'autre terre que des récifs fort éloignés et deux
petites îles moindres que celle où j'étais, situées à trois lieues
environ vers l'Ouest.
Je reconnus aussi que l'île était inculte, et que vraisemblablement elle
n'était habitée que par des bêtes féroces; pourtant je n'en appercevais
aucune; mais en revanche, je voyais quantité d'oiseaux dont je ne
connaissais pas l'espèce. Je n'aurais pas même pu, lorsque j'en aurais
tué, distinguer ceux qui étaient bons à manger de ceux qui ne l'étaient
pas. En revenant, je tirai sur un gros oiseau que je vis se poser sur un
arbre, au bord d'un grand bois; c'était, je pense, le premier coup de
fusil qui eût été tiré en ce lieu depuis la création du monde. Je n'eus
pas plus tôt fait feu, que de toutes les parties du bois il s'éleva un
nombre innombrable d'oiseaux de diverses espèces, faisant une rumeur
confuse et criant chacun selon sa note accoutumée. Pas un d'eux n'était
d'une espèce qui me fût connue. Quant à l'animal que je tuai, je le pris
pour une sorte de faucon; il en avait la couleur et le bec, mais non pas
les serres ni les éperons; sa chair était puante et ne valait absolument
rien.
Me contentant de cette découverte, je revins à mon radeau et me mis à
l'ouvrage pour le décharger. Cela me prit tout le reste du jour. Que
ferais-je de moi à la nuit? Où reposerais-je? en vérité je l'ignorais;
car je redoutais de coucher à terre, ne sachant si quelque bête féroce
ne me dévorerait pas. Comme j'ai eu lieu de le reconnaître depuis, ces
craintes étaient réellement mal fondées.
Néanmoins, je me barricadai aussi bien que je pus avec les coffres et
les planches que j'avais apportés sur le rivage, et je me fis une sorte
de hutte pour mon logement de cette nuit-là. Quant à ma nourriture, je
ne savais pas encore comment j'y suppléerais, si ce n'est que j'avais vu
deux ou trois animaux semblables à des lièvres fuir hors du bois où
j'avais tiré sur l'oiseau.
Alors je commençai à réfléchir que je pourrais encore enlever du
vaisseau bien des choses qui me seraient fort utiles, particulièrement
des cordages et des voiles, et autres objets qui pourraient être
transportés. Je résolus donc de faire un nouveau voyage à bord si
c'était possible; et, comme je n'ignorais pas que la première tourmente
qui soufflerait briserait nécessairement le navire en mille pièces, je
renonçai à rien entreprendre jusqu'à ce que j'en eusse retiré tout ce
que je pourrais en avoir. Alors je tins conseil, en mes pensées veux-je
dire, pour décider si je me resservirais du même radeau. Cela me parut
impraticable; aussi me déterminai-je à y retourner comme la première
fois, quand la marée serait basse, ce que je fis; seulement je me
déshabillai avant de sortir de ma hutte, ne conservant qu'une chemise
rayée[18], une paire de braies de toile et des escarpins.
Je me rendis pareillement à bord et je préparai un second radeau. Ayant
eu l'expérience du premier, je fis celui-ci plus léger et je le chargeai
moins pesamment; j'emportai, toutefois, quantité de choses d'une
très-grande utilité pour moi. Premièrement, dans la soute aux rechanges
du maître charpentier, je trouvai deux ou trois sacs pleins de pointes
et de clous, une grande tarière, une douzaine ou deux de haches, et, de
plus, cette chose d'un si grand usage nommée meule à aiguiser. Je mis
tout cela à part, et j'y réunis beaucoup d'objets appartenant au
canonnier, nommément deux ou trois leviers de fer, deux barils de balles
de mousquet, sept mousquets, un troisième fusil de chasse, une petite
quantité de poudre, un gros sac plein de cendrée et un grand rouleau de
feuilles de plomb; mais ce dernier était si pesant que je ne pus le
soulever pour le faire passer par-dessus le bord.
En outre je pris une voile de rechange du petit hunier, un hamac, un
coucher complet et touts les vêtements que je pus trouver. Je chargeai
donc mon second radeau de tout ceci, que j'amenai sain et sauf sur le
rivage, à ma très-grande satisfaction.
LA CHAMBRE DU CAPITAINE
Durant mon absence j'avais craint que, pour le moins, mes provisions ne
fussent dévorées; mais, à mon retour, je ne trouvai aucune trace de
visiteur, seulement un animal semblable à un chat sauvage était assis
sur un des coffres. Lorsque je m'avançai vers lui, il s'enfuit à une
petite distance, puis s'arrêta tout court; et s'asseyant, très-calme et
très-insouciant, il me regarda en face, comme s'il eût eu envie de lier
connaissance avec moi. Je lui présentai mon fusil; mais comme il ne
savait ce que cela signifiait, il y resta parfaitement indifférent, sans
même faire mine de s'en aller. Sur ce je lui jetai un morceau de
biscuit, bien que, certes, je n'en fusse pas fort prodigue, car ma
provision n'était pas considérable. N'importe, je lui donnai ce morceau,
et il s'en approcha, le flaira, le mangea, puis me regarda d'un air
d'aise pour en avoir encore; mais je le remerciai, ne pouvant lui en
offrir davantage; alors il se retira.
Ma seconde cargaison ayant gagné la terre, encore que j'eusse été
contraint d'ouvrir les barils et d'en emporter la poudre par
paquets,--car c'étaient de gros tonneau fort lourds,--je me mis à
l'ouvrage pour me faire une petite tente avec la voile, et des perches
que je coupai à cet effet. Sous cette tente je rangeai tout ce qui
pouvait se gâter à la pluie ou au soleil, et j'empilai en cercle, à
l'entour, touts les coffres et touts les barils vides, pour la fortifier
contre toute attaque soudaine, soit d'hommes soit de bêtes.
Cela fait, je barricadai en dedans, avec des planches, la porte de cette
tente, et, en dehors, avec une caisse vide posée debout; puis j'étendis
à terre un de mes couchers. Plaçant mes pistolets à mon chevet et mon
fusil à côté de moi, je me mis au lit pour la première fois, et dormis
très-paisiblement toute la nuit, car j'étais accablé de fatigue. Je
n'avais que fort peu reposé la nuit précédente, et j'avais rudement
travaillé tout le jour, tant à aller quérir à bord toutes ces choses
qu'à les transporter à terre.
J'avais alors le plus grand magasin d'objets de toutes sortes, qui, sans
doute, eût jamais été amassé pour un seul homme, mais je n'étais pas
satisfait encore; je pensais que tant que le navire resterait à
l'échouage, il était de mon devoir d'en retirer tout ce que je pourrais.
Chaque jour, donc, j'allais à bord à mer étale, et je rapportais une
chose ou une autre; nommément, la troisième fois que je m'y rendis,
j'enlevai autant d'agrès qu'il me fut possible, touts les petits
cordages et le fil à voile, une pièce de toile de réserve pour
raccommoder les voiles au besoin, et le baril de poudre mouillée. Bref,
j'emportai toutes les voiles, depuis la première jusqu'à la dernière;
seulement je fus obligé de les couper en morceaux, pour en apporter à la
fois autant que possible. D'ailleurs ce n'était plus comme voilure, mais
comme simple toile qu'elles devaient servir.
Ce qui me fit le plus de plaisir, ce fut qu'après cinq ou six voyages
semblables, et lorsque je pensais que le bâtiment ne contenait plus rien
qui valût la peine que j'y touchasse, je découvris une grande barrique
de biscuits[19], trois gros barils de _rum_ ou de liqueurs fortes, une
caisse de sucre et un baril de fine fleur de farine. Cela m'étonna
beaucoup, parce que je ne m'attendais plus à trouver d'autres provisions
que celles avariées par l'eau. Je vidai promptement la barrique de
biscuits, j'en fis plusieurs parts, que j'enveloppai dans quelques
morceaux de voile que j'avais taillés. Et, en un mot, j'apportai encore
tout cela heureusement à terre.
Le lendemain je fis un autre voyage. Comme j'avais dépouillé le vaisseau
de tout ce qui était d'un transport facile, je me mis après les câbles.
Je coupai celui de grande touée en morceaux proportionnés à mes forces;
et j'en amassai deux autres ainsi qu'une aussière, et touts les
ferrements que je pus arracher. Alors je coupai la vergue de civadière
et la vergue d'artimon, et tout ce qui pouvait me servir à faire un
grand radeau, pour charger touts ces pesants objets, et je partis. Mais
ma bonne chance commençait alors à m'abandonner: ce radeau était si
lourd et tellement surchargé, qu'ayant donné dans la petite anse où je
débarquais mes provisions, et ne pouvant pas le conduire aussi
adroitement que j'avais conduit les autres, il chavira, et me jeta dans
l'eau avec toute ma cargaison. Quant à moi-même, le mal ne fut pas
grand, car j'étais proche du rivage; mais ma cargaison fut perdue en
grande partie, surtout le fer, que je comptais devoir m'être d'un si
grand usage. Néanmoins, quand la marée se fut retirée, je portai à terre
la plupart des morceaux de câble, et quelque peu du fer, mais avec une
peine infinie, car pour cela je fus obligé de plonger dans l'eau,
travail qui me fatiguait extrêmement. Toutefois je ne laissais pas
chaque jour de retourner à bord, et d'en rapporter tout ce que je
pouvais.
Il y avait alors treize jours que j'étais à terre; j'étais allé onze
fois à bord du vaisseau, et j'en avais enlevé, durant cet intervalle,
tout ce qu'il était possible à un seul homme d'emporter. Et je crois
vraiment que si le temps calme eût continué, j'aurais amené tout le
bâtiment, pièce à pièce. Comme je me préparais à aller à bord pour la
douzième fois, je sentis le vent qui commençait à se lever. Néanmoins, à
la marée basse, je m'y rendis; et quoique je pensasse avoir parfaitement
fouillé la chambre du capitaine, et que je n'y crusse plus rien
rencontrer, je découvris pourtant un meuble garni de tiroirs, dans l'un
desquels je trouvai deux ou trois rasoirs, une paire de grands ciseaux,
et une douzaine environ de bons couteaux et de fourchettes;--puis, dans
un autre, la valeur au moins de trente-six livres sterling en espèces
d'or et d'argent, soit européennes soit brésiliennes, et entre autres
quelques pièces de huit.
À la vue de cet argent je souris en moi-même, et je m'écriai:--«Ô
drogue! à quoi es-tu bonne? Tu ne vaux pas pour moi, non, tu ne vaux pas
la peine que je me baisse pour te prendre! Un seul de ces couteaux est
plus pour moi que cette somme.[20] Je n'ai nul besoin de toi; demeure
donc où tu es, et va au fond de la mer, comme une créature qui ne mérite
pas qu'on la sauve.»--Je me ravisai cependant, je le pris, et, l'ayant
enveloppé avec les autres objets dans un morceau de toile, je songeai à
faire un nouveau radeau. Sur ces entrefaites, je m'apperçus que le ciel
était couvert, et que le vent commençait à fraîchir. Au bout d'un quart
d'heure il souffla un bon frais de la côte. Je compris de suite qu'il
était inutile d'essayer à faire un radeau avec une brise venant de
terre, et que mon affaire était de partir avant qu'il y eût du flot,
qu'autrement je pourrais bien ne jamais revoir le rivage. Je me jetai
donc à l'eau, et je traversai à la nage le chenal ouvert entre le
bâtiment et les sables, mais avec assez de difficulté, à cause des
objets pesants que j'avais sur moi, et du clapotage de la mer; car le
vent força si brusquement, que la tempête se déchaîna avant même que la
marée fût haute.
Mais j'étais déjà rentré chez moi, dans ma petite tente, et assis en
sécurité au milieu de toute ma richesse. Il fit un gros temps toute la
nuit; et, le matin, quand je regardai en mer, le navire avait disparu.
Je fus un peu surpris; mais je me remis aussitôt par cette consolante
réflexion, que je n'avais point perdu de temps ni épargné aucune
diligence pour en retirer tout ce qui pouvait m'être utile; et, qu'au
fait, il y était resté peu de choses que j'eusse pu transporter quand
même j'aurais eu plus de temps.
Dès lors je détournai mes pensées du bâtiment et de ce qui pouvait en
provenir, sans renoncer toutefois aux débris qui viendraient à dériver
sur le rivage, comme, en effet, il en dériva dans la suite, mais qui
furent pour moi de peu d'utilité.
Mon esprit ne s'occupa plus alors qu'à chercher les moyens de me mettre
en sûreté, soit contre les Sauvages qui pourraient survenir, soit contre
les bêtes féroces, s'il y en avait dans l'île. J'avais plusieurs
sentiments touchant l'accomplissement de ce projet, et touchant la
demeure que j'avais à me construire, soit que je me fisse une grotte
sous terre ou une tente sur le sol. Bref je résolus d'avoir l'un et
l'autre, et de telle sorte, qu'à coup sûr la description n'en sera point
hors de propos.
Je reconnus d'abord que le lieu où j'étais n'était pas convenable pour
mon établissement. Particulièrement, parce que c'était un terrain bas et
marécageux, proche de la mer, que je croyais ne pas devoir être sain, et
plus particulièrement encore parce qu'il n'y avait point d'eau douce
près de là. Je me déterminai donc à chercher un coin de terre plus
favorable.
Je devais considérer plusieurs choses dans le choix de ce site: 1º la
salubrité, et l'eau douce dont je parlais tout-à-l'heure; 2º l'abri
contre la chaleur du soleil; 3º la protection contre toutes créatures
rapaces, soit hommes ou bêtes; 4º la vue de la mer, afin que si Dieu
envoyait quelque bâtiment dans ces parages, je pusse en profiter pour ma
délivrance; car je ne voulais point encore en bannir l'espoir de mon
cœur.
En cherchant un lieu qui réunit tout ces avantages, je trouvai une
petite plaine située au pied d'une colline, dont le flanc, regardant
cette esplanade, s'élevait à pic comme la façade d'une maison, de sorte
que rien ne pouvait venir à moi de haut en bas. Sur le devant de ce
rocher, il y avait un enfoncement qui ressemblait à l'entrée ou à la
porte d'une cave; mais il n'existait réellement aucune caverne ni aucun
chemin souterrain.
Ce fut sur cette pelouse, juste devant cette cavité, que je résolus de
m'établir. La plaine n'avait pas plus de cent verges de largeur sur une
longueur double, et formait devant ma porte un boulingrin qui s'en
allait mourir sur la plage en pente douce et irrégulière. Cette
situation était au Nord-Nord-Ouest de la colline, de manière que chaque
jour j'étais à l'abri de la chaleur, jusqu'à ce que le soleil déclinât à
l'Ouest quart Sud, ou environ; mais, alors, dans ces climats, il n'est
pas éloigné de son coucher.
Avant de dresser ma tente, je traçai devant le creux du rocher un
demi-cercle dont le rayon avait environ dix verges à partir du roc, et
le diamètre vingt verges depuis un bout jusqu'à l'autre.
Je plantai dans ce demi-cercle deux rangées de gros pieux que j'enfonçai
en terre jusqu'à ce qu'ils fussent solides comme des pilotis. Leur gros
bout, taillé en pointe, s'élevait hors de terre à la hauteur de cinq
pieds et demi; entre les deux rangs il n'y avait pas plus de six pouces
d'intervalle.
Je pris ensuite les morceaux de câbles que j'avais coupés à bord du
vaisseau, et je les posai les uns sur les autres, dans l'entre-deux de
la double palissade, jusqu'à son sommet. Puis, en dedans du demi-cercle,
j'ajoutai d'autres pieux d'environ deux pieds et demi, s'appuyant contre
les premiers et leur servant de contrefiches.
Cet ouvrage était si fort que ni homme ni bête n'aurait pu le forcer ni
le franchir. Il me coûta beaucoup de temps et de travail, surtout pour
couper les pieux dans les bois, les porter à pied-d'œuvre et les
enfoncer en terre.
LA CHÈVRE ET SON CHEVREAU
Pour entrer dans la place je fis, non pas une porte, mais une petite
échelle avec laquelle je passais par-dessus ce rempart. Quand j'étais en
dedans, je l'enlevais et la tirais à moi. Je me croyais ainsi
parfaitement défendu et fortifié contre le monde entier, et je dormais
donc en toute sécurité pendant la nuit, ce qu'autrement je n'aurais pu
faire. Pourtant, comme je le reconnus dans la suite il n'était nullement
besoin de toutes ces précautions contre des ennemis que je m'étais
imaginé avoir à redouter.
Dans ce retranchement ou cette forteresse, je transportai avec beaucoup
de peine toutes mes richesses, toutes mes vivres, toutes mes munitions
et provisions, dont plus haut vous avez eu le détail, et je me dressai
une vaste tente que je fis double, pour me garantir des pluies qui sont
excessives en cette région pendant certain temps de l'année;
c'est-à-dire que j'établis d'abord une tente de médiocre grandeur;
ensuite une plus spacieuse par-dessus, recouverte d'une grande toile
goudronnée que j'avais mise en réserve avec les voiles.
Dès lors je cessai pour un temps de coucher dans le lit que j'avais
apporté à terre, préférant un fort bon hamac qui avait appartenu au
capitaine de notre vaisseau.
Ayant apporté dans cette tente toutes mes provisions et tout ce qui
pouvait se gâter à l'humidité, et ayant ainsi renfermé touts mes biens,
je condamnai le passage que, jusqu'alors, j'avais laissé ouvert, et je
passai et repassai avec ma petite échelle, comme je l'ai dit.
Cela fait, je commençai à creuser dans le roc, et transportant à travers
ma tente la terre et les pierres que j'en tirais, j'en formai une sorte
de terrasse qui éleva le sol d'environ un pied et demi en dedans de la
palissade. Ainsi, justement derrière ma tente, je me fis une grotte qui
me servait comme de cellier pour ma maison.
Il m'en coûta beaucoup de travail et beaucoup de temps avant que je
pusse porter à leur perfection ces différents ouvrages; c'est ce qui
m'oblige à reprendre quelques faits qui fixèrent une partie de mon
attention durant ce temps. Un jour, lorsque ma tente et ma grotte
n'existaient encore qu'en projet, il arriva qu'un nuage sombre et épais
fondit en pluie d'orage, et que soudain un éclair en jaillit, et fut
suivi d'un grand coup de tonnerre. La foudre m'épouvanta moins que cette
pensée, qui traversa mon esprit avec la rapidité même de l'éclair: Ô ma
poudre!... Le cœur me manqua quand je songeai que toute ma poudre
pouvait sauter d'un seul coup; ma poudre, mon unique moyen de pourvoir à
ma défense et à ma nourriture. Il s'en fallait de beaucoup que je fusse
aussi inquiet sur mon propre danger, et cependant si la poudre eût pris
feu, je n'aurais pas eu le temps de reconnaître d'où venait le coup qui
me frappait.
Cette pensée fit une telle impression sur moi, qu'aussitôt l'orage
passé, je suspendis mes travaux, ma bâtisse, et mes fortifications, et
me mis à faire des sacs et des boîtes pour diviser ma poudre par petites
quantités; espérant qu'ainsi séparée, quoi qu'il pût advenir, tout ne
pourrait s'enflammer à la fois; puis je dispersai ces paquets de telle
façon qu'il aurait été impossible que le feu se communiquât de l'un à
l'autre. J'achevai cette besogne en quinze jours environ; et je crois
que ma poudre, qui pesait bien en tout deux cent quarante livres, ne fut
pas divisée en moins de cent paquets. Quant au baril qui avait été
mouillé, il ne me donnait aucune crainte; aussi le plaçai-je dans ma
nouvelle grotte, que par fantaisie j'appelais ma cuisine; et quant au
reste, je le cachai à une grande hauteur et profondeur, dans des trous
de rochers, à couvert de la pluie, et que j'eus grand soin de remarquer.
Tandis que j'étais occupé à ce travail, je sortais au moins une
foischaque jour avec mon fusil, soit pour me récréer, soit pour voir si
je ne pourrais pas tuer quelque animal pour ma nourriture, soit enfin
pour reconnaître autant qu'il me serait possible quelles étaient les
productions de l'île. Dès ma première exploration je découvris qu'il y
avait des chèvres, ce qui me causa une grande joie; mais cette joie fut
modérée par un désappointement: ces animaux étaient si méfiants, si
fins, si rapides à la course, que c'était la chose du monde la plus
difficile que de les approcher. Cette circonstance ne me découragea
pourtant pas, car je ne doutais nullement que je n'en pusse blesser de
temps à autre, ce qui ne tarda pas à se vérifier. Après avoir observé un
peu leurs habitudes, je leur dressai une embûche. J'avais remarqué que
lorsque du haut des rochers elles m'appercevaient dans les vallées,
elles prenaient l'épouvante et s'enfuyaient. Mais si elles paissaient
dans la plaine, et que je fusse sur quelque éminence, elles ne prenaient
nullement garde à moi. De là je conclus que, par la position de leurs
yeux, elles avaient la vue tellement dirigée en bas, qu'elles ne
voyaient pas aisément les objets placés au-dessus d'elles. J'adoptai en
conséquence la méthode de commencer toujours ma chasse par grimper sur
des rochers qui les dominaient, et de là je l'avais souvent belle pour
tirer. Du premier coup que je lâchai sur ces chèvres, je tuai une bique
qui avait auprès d'elle un petit cabri qu'elle nourrissait, ce qui me
fit beaucoup de peine. Quand la mère fut tombée, le petit chevreau,
non-seulement resta auprès d'elle jusqu'à ce que j'allasse la ramasser,
mais encore quand je l'emportai sur mes épaules, il me suivit jusqu'à
mon enclos. Arrivé là, je la déposai à terre, et prenant le biquet dans
mes bras, je le passai par-dessus la palissade, dans l'espérance de
l'apprivoiser. Mais il ne voulut point manger, et je fus donc obligé de
le tuer et de le manger moi-même. Ces deux animaux me fournirent de
viande pour long-temps, car je vivais avec parcimonie, et ménageais mes
provisions,--surtout mon pain,--autant qu'il était possible.
Ayant alors fixé le lieu de ma demeure, je trouvai qu'il était
absolument nécessaire que je pourvusse à un endroit pour faire du feu,
et à des provisions de chauffage. De ce que je fis à cette intention, de
la manière dont j'agrandis ma grotte, et des aisances que j'y ajoutai,
je donnerai amplement le détail en son temps et lieu; mais il faut
d'abord que je parle de moi-même, et du tumulte de mes pensées sur ma
vie.
Ma situation m'apparaissait sous un jour affreux; comme je n'avais
échoué sur cette île qu'après avoir été entraîné par une violente
tempête hors de la route de notre voyage projeté, et à une centaine de
lieues loin de la course ordinaire des navigateurs, j'avais de fortes
raisons pour croire que, par arrêt du ciel, je devais terminer ma vie de
cette triste manière, dans ce lieu de désolation. Quand je faisais ces
réflexions, des larmes coulaient en abondance sur mon visage, et
quelquefois je me plaignais à moi-même de ce que la Providence pouvait
ruiner ainsi complètement ses créatures, les rendre si absolument
misérables, et les accabler à un tel point qu'à peine serait-il
raisonnable qu'elles lui sussent gré de l'existence.
Mais j'avais toujours un prompt retour sur moi-même, qui arrêtait le
cours de ces pensées et me couvrait de blâme. Un jour entre autres, me
promenant sur le rivage, mon fusil à la main, j'étais fort attristé de
mon sort, quand la raison vint pour ainsi dire disputer avec moi, et me
parla ainsi:--«Tu es, il est vrai, dans l'abandon; mais rappelle-toi,
s'il te plaît, ce qu'est devenu le reste de l'équipage. N'étiez-vous pas
descendus onze dans la chaloupe? où sont les dix autres? Pourquoi
n'ont-ils pas été sauvés, et toi perdu? Pourquoi as-tu été le seul
épargné? Lequel vaut mieux d'être ici ou d'être là?»--En même temps je
désignais du doigt la mer.--Il faut toujours considérer dans les maux le
bon qui peut faire compensation, et ce qu'ils auraient pu amener de
pire.
Alors je compris de nouveau combien j'étais largement pourvu pour ma
subsistance. Quel eût été mon sort, s'il n'était pas arrivé, par une
chance qui s'offrirait à peine une fois sur cent mille, que le vaisseau
se soulevât du banc où il s'était ensablé d'abord, et dérivât si proche
de la côte, que j'eusse le temps d'en faire le sauvetage! Quel eût été
mon sort, s'il eût fallu que je vécusse dans le dénuement où je me
trouvais en abordant le rivage, sans les premières nécessités de la vie,
et sans les choses nécessaires pour me les procurer et pour y
suppléer!--«Surtout qu'aurais-je fait, m'écriai-je, sans fusil, sans
munitions, sans outils pour travailler et me fabriquer bien des choses,
sans vêtements, sans lit, sans tente, sans aucune espèce d'abri!»--Mais
j'avais de tout cela en abondance, et j'étais en beau chemin de pouvoir
m'approvisionner par moi-même, et me passer de mon fusil, lorsque mes
munitions seraient épuisées. J'étais ainsi à peu près assuré d'avoir
tant que j'existerais une vie exempte du besoin. Car dès le commencement
j'avais songé à me prémunir contre les accidents qui pourraient
survenir, non-seulement après l'entière consommation de mes munitions,
mais encore après l'affaiblissement de mes forces et de ma santé.
J'avouerai, toutefois, que je n'avais pas soupçonné que mes munitions
pouvaient être détruites d'un seul coup, j'entends que le feu du ciel
pouvait faire sauter ma poudre; et c'est ce qui fit que cette pensée me
consterna si fort, lorsqu'il vint à éclairer et à tonner, comme je l'ai
dit plus haut.
Maintenant que je suis sur le point de m'engager dans la relation
mélancolique d'une vie silencieuse, d'une vie peut-être inouïe dans le
monde, je reprendrai mon récit dès le commencement, et je le continuerai
avec méthode. Ce fut, suivant mon calcul, le 30 de septembre que je mis
le pied pour la première fois sur cette île affreuse; lorsque le soleil
était, pour ces régions, dans l'équinoxe d'automne, et presque à plomb
sur ma tête. Je reconnus par cette observation que je me trouvais par
les 9 degrés 22 minutes de latitude au Nord de l'équateur.
Au bout d'environ dix ou douze jours que j'étais là, il me vint en
l'esprit que je perdrais la connaissance du temps, faute de livres, de
plumes et d'encre, et même que je ne pourrais plus distinguer les
dimanches des jours ouvrables. Pour éviter cette confusion, j'érigeai
sur le rivage où j'avais pris terre pour la première fois, un gros
poteau en forme de croix, sur lequel je gravai avec mon couteau, en
lettres capitales, cette inscription:
=J'ABORDAI ICI LE 30 SEPTEMBRE 1659.=
Sur les côtés de ce poteau carré, je faisais touts les jours une
hoche[21], chaque septième hoche avait le double de la longueur des
autres, et touts les premiers du mois j'en marquais une plus longue
encore: par ce moyen, j'entretins mon calendrier, ou le calcul de mon
temps, divisé par semaines, mois et années.
C'est ici le lieu d'observer que, parmi le grand nombre de choses que
j'enlevai du vaisseau, dans les différents voyages que j'y fis, je me
procurai beaucoup d'articles de moindre valeur, mais non pas d'un
moindre usage pour moi, et que j'ai négligé de mentionner précédemment;
comme, par exemple, des plumes, de l'encre, du papier et quelques autres
objets serrés dans les cabines du capitaine, du second, du canonnier et
du charpentier; trois ou quatre compas, des instruments de
mathématiques, des cadrans, des lunettes d'approche, des cartes et des
livres de navigation, que j'avais pris pêle-mêle sans savoir si j'en
aurais besoin ou non. Je trouvai aussi trois fort bonnes Bibles que
j'avais reçues d'Angleterre avec ma cargaison, et que j'avais emballées
avec mes hardes; en outre, quelques livres portugais, deux ou trois de
prières catholiques, et divers autres volumes que je conservai
soigneusement.
LA CHAISE
Il ne faut pas que j'oublie que nous avions dans le vaisseau un chien et
deux chats. Je dirai à propos quelque chose de leur histoire fameuse.
J'emportai les deux chats avec moi; quant au chien, il sauta de lui-même
hors du vaisseau, et vint à la nage me retrouver à terre, après que j'y
eus conduit ma première cargaison. Pendant bien des années il fut pour
moi un serviteur fidèle; je n'eus jamais faute de ce qu'il pouvait
m'aller quérir, ni de la compagnie qu'il pouvait me faire; seulement
j'aurais désiré qu'il me parlât, mais c'était chose impossible. J'ai dit
que j'avais trouvé des plumes, de l'encre et du papier; je les ménageai
extrêmement, et je ferai voir que tant que mon encre dura je tins un
compte exact de toutes choses; mais, quand elle fut usée cela me devint
impraticable, car je ne pus parvenir à en faire d'autre par aucun des
moyens que j'imaginai.
Cela me fait souvenir que, nonobstant tout ce que j'avais amassé, il me
manquait quantité de choses. De ce nombre était premièrement l'encre,
ensuite une bêche, une pioche et une pelle pour fouir et transporter la
terre; enfin des aiguilles, des épingles et du fil. Quant à de la toile,
j'appris bientôt à m'en passer sans beaucoup de peine.
Ce manque d'outils faisait que dans touts mes travaux je n'avançais que
lentement, et il s'écoula près d'une année avant que j'eusse entièrement
achevé ma petite palissade ou parqué mon habitation. Ses palis ou pieux
étaient si pesants, que c'était tout ce que je pouvais faire de les
soulever. Il me fallait long-temps pour les couper et les façonner dans
les bois, et bien plus long-temps encore pour les amener jusqu'à ma
demeure. Je passais quelquefois deux jours à tailler et à transporter un
seul de ces poteaux, et un troisième jour à l'enfoncer en terre. Pour ce
dernier travail je me servais au commencement d'une lourde pièce de bois
mais, plus tard, je m'avisai d'employer une barre de fer, ce qui
n'empêcha pas, toutefois, que le pilotage de ces palis ou de ces pieux
ne fût une rude et longue besogne.
Mais quel besoin aurais-je eu de m'inquiéter de la lenteur de n'importe
quel travail; je sentais tout le temps que j'avais devant moi, et que
cet ouvrage une fois achevé je n'aurais aucune autre occupation, au
moins que je pusse prévoir, si ce n'est de rôder dans l'île pour
chercher ma nourriture, ce que je faisais plus ou moins chaque jour.
Je commençai dès lors à examiner sérieusement ma position et les
circonstances où j'étais réduit. Je dressai, par écrit, un état de mes
affaires, non pas tant pour les laisser à ceux qui viendraient après
moi, car il n'y avait pas apparence que je dusse avoir beaucoup
d'héritiers, que pour délivrer mon esprit des pensées qui l'assiégeaient
et l'accablaient chaque jour. Comme ma raison commençait alors à me
rendre maître de mon abattement, j'essayais à me consoler moi-même du
mieux que je pouvais, en balançant mes biens et mes maux, afin que je
pusse bien me convaincre que mon sort n'était pas le pire; et, comme
débiteur et créancier, j'établis, ainsi qu'il suit, un compte
très-fidèle de mes jouissances en regard des misères que je souffrais:
LE MAL.
Je suis jeté sur une île horrible et désolée, sans aucun espoir de
délivrance.
LE BIEN.
Mais je suis vivant; mais je n'ai pas été noyé comme, le furent touts
mes compagnons de voyage.
LE MAL.
Je suis écarté et séparé, en quelque sorte, du monde entier pour être
misérable.
LE BIEN.
Mais j'ai été séparé du reste de l'équipage pour être préservé de la
mort; et Celui qui m'a miraculeusement sauvé de la mort peut aussi me
délivrer de cette condition.
LE MAL.
Je suis retranché du nombre des hommes; je suis un solitaire, un banni
de la société humaine.
LE BIEN.
Mais je ne suis point mourant de faim et expirant sur une terre stérile
qui ne produise pas de subsistances.
LE MAL.
Je n'ai point de vêtements pour me couvrir.
LE BIEN.
Mais je suis dans un climat chaud, où, si j'avais des vêtements, je
pourrais à peine les porter.
LE MAL.
Je suis sans aucune défense, et sans moyen de résister à aucune attaque
d'hommes ou de bêtes.
LE BIEN.
Mais j'ai échoué sur une île où je ne vois nulle bête féroce qui puisse
me nuire, comme j'en ai vu sur la côte d'Afrique; et que serais-je si
j'y avais naufragé?
LE MAL.
Je n'ai pas une seule âme à qui parler, ou qui puisse me consoler.
LE BIEN.
Mais Dieu, par un prodige, a envoyé le vaisseau assez près du rivage
pour que je pusse en tirer tout ce qui m'était nécessaire pour suppléer
à mes besoins ou me rendre capable d'y suppléer moi-même aussi
long-temps que je vivrai.
En somme, il en résultait ce témoignage indubitable, que, dans le monde,
il n'est point de condition si misérable où il n'y ait quelque chose de
positif ou de négatif dont on doit être reconnaissant. Que ceci demeure
donc comme une leçon tirée de la plus affreuse de toutes les conditions
humaines, qu'il est toujours en notre pouvoir de trouver quelques
consolations qui peuvent être placées dans notre bilan des biens et des
maux au crédit de ce compte.
Ayant alors accoutumé mon esprit à goûter ma situation, et ne promenant
plus mes regards en mer dans l'espérance d'y découvrir un vaisseau, je
commençai à m'appliquer à améliorer mon genre de vie, et à me faire les
choses aussi douces que possible.
J'ai déjà décrit mon habitation ou ma tente, placée au pied d'une roche,
et environnée d'une forte palissade de pieux et de câbles, que,
maintenant, je devrais plutôt appeler une muraille, car je l'avais
renformie, à l'extérieur, d'une sorte de contre-mur de gazon d'à peu
près deux pieds d'épaisseur. Au bout d'un an et demi environ je posai
sur ce contre-mur des chevrons s'appuyant contre le roc, et que je
couvris de branches d'arbres et de tout ce qui pouvait garantir de la
pluie, que j'avais reconnue excessive en certains temps de l'année.
J'ai raconté de quelle manière j'avais apporté touts mes bagages dans
mon enclos, et dans la grotte que j'avais faite par derrière; mais je
dois dire aussi que ce n'était d'abord qu'un amas confus d'effets dans
un tel désordre qu'ils occupaient toute la place, et me laissaient à
peine assez d'espace pour me remuer. Je me mis donc à agrandir ma
grotte, et à pousser plus avant mes travaux souterrains; car c'était
une roche de sablon qui cédait aisément à mes efforts. Comme alors je me
trouvais passablement à couvert des bêtes de proie, je creusai
obliquement le roc à main droite; et puis, tournant encore droite, je
poursuivis jusqu'à ce que je l'eusse percé à jour, pour me faire une
porte de sortie sur l'extérieur de ma palissade ou de mes
fortifications.
Non-seulement cela me donna une issue et une entrée, ou, en quelque
sorte, un chemin dérobé pour ma tente et mon magasin, mais encore de
l'espace pour ranger tout mon attirail.
J'entrepris alors de me fabriquer les meubles indispensables dont
j'avais le plus besoin, spécialement une chaise et une table. Sans cela
je ne pouvais jouir du peu de bien-être que j'avais en ce monde; sans
une table, je n'aurais pu écrire ou manger, ni faire quantité de choses
avec tant de plaisir.
Je me mis donc à l'œuvre; et ici je constaterai nécessairement cette
observation, que la raison étant l'essence et l'origine des
mathématiques, tout homme qui base chaque chose sur la raison, et juge
des choses le plus raisonnablement possible, peut, avec le temps, passer
maître dans n'importe quel art mécanique. Je n'avais, de ma vie, manié
un outil; et pourtant, à la longue, par mon travail, mon application,
mon industrie, je reconnus enfin qu'il n'y avait aucune des choses qui
me manquaient que je n'eusse pu faire, surtout si j'avais eu des
instruments. Quoi qu'il en soit, sans outils, je fabriquai quantité
d'ouvrages; et seulement avec une hache et une herminette, je vins à
bout de quelques-uns qui, sans doute, jusque-là, n'avaient jamais été
faits ainsi; mais ce ne fut pas sans une peine infinie. Par exemple, si
j'avais besoin d'une planche, je n'avais pas d'autre moyen que celui
d'abattre un arbre, de le coucher devant moi, de le tailler des deux
côtés avec ma cognée jusqu'à le rendre suffisamment mince, et de le
dresser ensuite avec mon herminette. Il est vrai que par cette méthode
je ne pouvais tirer qu'une planche d'un arbre entier; mais à cela, non
plus qu'à la prodigieuse somme de temps et de travail que j'y dépensais,
il n'y avait d'autre remède que la patience. Après tout, mon temps ou
mon labeur était de peu de prix, et il importait peu que je l'employasse
d'une manière ou d'une autre.
Comme je l'ai dit plus haut, je me fis en premier lieu une chaise et une
table, et je me servis, pour cela, des bouts de bordages que j'avais
tirés du navire. Quand j'eus façonné des planches, je plaçai de grandes
tablettes, larges d'un pied et demi, l'une au-dessus de l'autre, tout le
long d'un côté de ma grotte, pour poser mes outils, mes clous, ma
ferraille, en un mot pour assigner à chaque chose sa place, et pouvoir
les trouver aisément. J'enfonçai aussi quelques chevilles dans la paroi
du rocher pour y pendre mes mousquets et tout ce qui pouvait se
suspendre.
Si quelqu'un avait pu visiter ma grotte, à coup sûr elle lui aurait
semblé un entrepôt général d'objets de nécessité. J'avais ainsi toutes
choses si bien à ma main, que j'éprouvais un vrai plaisir à voir le bel
ordre de mes effets, et surtout à me voir à la tête d'une si grande
provision.
Ce fut seulement alors que je me mis à tenir un journal de mon
occupation de chaque jour; car dans les commencements, j'étais trop
embarrassé de travaux et j'avais l'esprit dans un trop grand trouble;
mon journal n'eût été rempli que de choses attristantes. Par exemple, il
aurait fallu que je parlasse ainsi: Le 30 septembre, après avoir gagné
le rivage; après avoir échappé à la mort, au lieu de remercier Dieu de
ma délivrance, ayant rendu d'abord une grande quantité d'eau salée, et
m'étant assez bien remis, je courus çà et là sur le rivage, tordant mes
mains frappant mon front et ma face, invectivant contre ma misère, et
criant: «Je suis perdu! perdu!... jusqu'à ce qu'affaibli et harassé, je
fus forcé de m'étendre sur le sol, où je n'osai pas dormir de peur
d'être dévoré.
Quelques jours plus tard, après mes voyages au bâtiment, et après que
j'en eus tout retiré, je ne pouvais encore m'empêcher de gravir sur le
sommet d'une petite montagne, et là de regarder en mer, dans l'espérance
d'y appercevoir un navire. Alors j'imaginais voir poindre une voile dans
le lointain. Je me complaisais dans cet espoir; mais après avoir regardé
fixement jusqu'à en être presque aveuglé, mais après cette vision
évanouie, je m'asseyais et je pleurais comme un enfant. Ainsi
j'accroissais mes misères par ma folie.
CHASSE DU 3 NOVEMBRE
Ayant surmonté ces faiblesses, et mon domicile et mon ameublement étant
établis aussi bien que possible, je commençai mon journal, dont je vais
ici vous donner la copie aussi loin que je pus le poursuivre; car mon
encre une fois usée, je fus dans la nécessité de l'interrompre.
=JOURNAL=
=30 SEPTEMBRE 1659=
Moi, pauvre misérable Robinson CRUSOE, après avoir fait naufrage au
large durant une horrible tempête, tout l'équipage étant noyé, moi-même
étant à demi-mort, j'abordai à cette île infortunée, que je nommai l'Île
du Désespoir.
Je passai tout le reste du jour à m'affliger de l'état affreux où
j'étais réduit: sans nourriture, sans demeure, sans vêtements, sans
armes, sans lieu de refuge, sans aucune espèce de secours, je ne voyais
rien devant moi que la mort, soit que je dusse être dévoré par les bêtes
ou tué par les Sauvages, ou que je dusse périr de faim. À la brune je
montai sur un arbre, de peur des animaux féroces, et je dormis
profondément, quoiqu'il plût toute la nuit.
=OCTOBRE=
Le 1er.--À ma grande surprise, j'apperçus, le matin, que le vaisseau
avait été soulevé par la marée montante, et entraîné beaucoup plus près
du rivage. D'un côté ce fut une consolation pour moi; car le voyant
entier et dressé sur sa quille, je conçus l'espérance, si le vent venait
à s'abattre, d'aller à bord et d'en tirer les vivres ou les choses
nécessaires pour mon soulagement. D'un autre côté ce spectacle renouvela
la douleur que je ressentais de la perte de mes camarades; j'imaginais
que si nous étions demeurés à bord, nous eussions pu sauver le navire,
ou qu'au moins mes compagnons n'eussent pas été noyés comme ils
l'étaient, et que, si tout l'équipage avait été préservé, peut-être nous
eussions pu construire avec les débris du bâtiment une embarcation qui
nous aurait portés en quelque endroit du monde. Je passai une grande
partie de la journée à tourmenter mon âme de ces regrets; mais enfin,
voyant le bâtiment presque à sec, j'avançai sur la grève aussi loin que
je pus, et me mis à la nage pour aller à bord. Il continua de pleuvoir
tout le jour, mais il ne faisait point de vent.
Du 1er au 24.--Toutes ces journées furent employées à faire plusieurs
voyages pour tirer du vaisseau tout ce que je pouvais, et l'amener à
terre sur des radeaux à la faveur de chaque marée montante. Il plut
beaucoup durant cet intervalle, quoique avec quelque lueur de beau
temps: il paraît que c'était la saison pluvieuse.
Le 20.--Je renversai mon radeau et touts les objets que j'avais mis
dessus; mais, comme c'était dans une eau peu profonde, et que la
cargaison se composait surtout d'objets pesants, j'en recouvrai une
partie quand la marée se fut retirée.
Le 25.--Tout le jour et toute la nuit il tomba une pluie accompagnée de
rafale; durant ce temps le navire se brisa, et le vent ayant soufflé
plus violemment encore, il disparut, et je ne pus appercevoir ses débris
qu'à mer étale seulement. Je passai ce jour-là à mettre à l'abri les
effets que j'avais sauvés, de crainte qu'ils ne s'endommageassent à la
pluie.
Le 26.--Je parcourus le rivage presque tout le jour, pour trouver une
place où je pusse fixer mon habitation; j'étais fort inquiet de me
mettre à couvert, pendant la nuit, des attaques des hommes et des bêtes
sauvages. Vers le soir je m'établis en un lieu convenable, au pied d'un
rocher, et je traçai un demi-cercle pour mon campement, que je résolus
d'entourer de fortifications composées d'une double palissade fourrée de
câbles et renformie de gazon.
Du 26 au 30.--Je travaillai rudement à transporter touts mes bagages
dans ma nouvelle habitation, quoiqu'il plut excessivement fort une
partie de ce temps-là.
Le 31.--Dans la matinée je sortis avec mon fusil pour chercher quelque
nourriture et reconnaître le pays; je tuai une chèvre, dont le chevreau
me suivit jusque chez moi; mais, dans la suite, comme il refusait de
manger, je le tuai aussi.
=NOVEMBRE=
Le 1er.--Je dressai ma tente au pied du rocher, et j'y couchai pour la
première nuit. Je l'avais faite aussi grande que possible avec des
piquets que j'y avais plantés, et auxquels j'avais suspendu mon hamac.
Le 2.--J'entassai tout mes coffres, toutes mes planches et tout le bois
de construction dont j'avais fait mon radeau, et m'en formai un rempart
autour de moi, un peu en dedans de la ligne que j'avais tracée pour mes
fortifications.
Le 3.--Je sortis avec mon fusil et je tuai deux oiseaux semblables à des
canards, qui furent un excellent manger. Dans l'après-midi je me mis à
l'œuvre pour faire une table.
Le 4.--Je commençai à régler mon temps de travail et de sortie, mon
temps de repos et de récréation, et suivant cette règle que je continuai
d'observer, le matin, s'il ne pleuvait pas; je sortais avec mon fusil
pour deux ou trois heures; je travaillais ensuite jusqu'à onze heures
environ, puis je mangeais ce que je pouvais avoir; de midi à deux heures
je me couchais pour dormir, à cause de la chaleur accablante; et dans la
soirée, je me remettais à l'ouvrage. Tout mon temps de travail de ce
jour-là et du suivant fut employé à me faire une table; car je n'étais
alors qu'un triste ouvrier; mais bientôt après le temps et la nécessité
firent de moi un parfait artisan, comme ils l'auraient fait je pense, de
tout autre.
Le 5.--Je sortis avec mon fusil et mon chien, et je tuai un chat
sauvage; sa peau était assez douce, mais sa chair ne valait rien.
J'écorchais chaque animal que je tuais, et j'en conservais la peau. En
revenant le long du rivage je vis plusieurs espèces d'oiseaux de mer qui
m'étaient inconnus; mais je fus étonné et presque effrayé par deux ou
trois veaux marins, qui, tandis que je les fixais du regard, ne sachant
pas trop ce qu'ils étaient, se culbutèrent dans l'eau et m'échappèrent
pour cette fois.
Le 6.--Après ma promenade du matin, je me mis à travailler de nouveau à
ma table, et je l'achevai, non pas à ma fantaisie; mais il ne se passa
pas long-temps avant que je fusse en état d'en corriger les défauts.
Le 7.--Le ciel commença à se mettre au beau. Les 7, 8, 9, 10, et une
partie du 12,--le 11 était un dimanche,--je passai tout mon temps à me
fabriquer une chaise, et, avec beaucoup de peine, je l'amenai à une
forme passable; mais elle ne put jamais me plaire, et même, en la
faisant, je la démontai plusieurs fois.
Nota. Je négligeai bientôt l'observation des dimanches; car ayant omis
de faire la marque qui les désignait sur mon poteau, j'oubliai quand
tombait ce jour.
Le 13.--Il fit une pluie qui humecta la terre et me rafraîchit beaucoup;
mais elle fut accompagnée d'un coup de tonnerre et d'un éclair, qui
m'effrayèrent horriblement, à cause de ma poudre. Aussitôt qu'ils furent
passés, je résolus de séparer ma provision de poudre en autant de petits
paquets que possible, pour la mettre hors de tout danger.
Les 14, 15 et 16.--Je passai ces trois jours à faire des boîtes ou de
petites caisses carrées, qui pouvaient contenir une livre de poudre ou
deux tout au plus; et, les ayant emplies, je les mis aussi en sûreté, et
aussi éloignées les unes des autres que possible. L'un de ces trois
jours, je tuai un gros oiseau qui était bon à manger; mais je ne sus
quel nom lui donner.
Le 17.--Je commençai, en ce jour, à creuser le roc derrière ma tente,
pour ajouter à mes commodités.
Nota. Il me manquait, pour ce travail, trois choses absolument
nécessaires, savoir un pic, une pelle et une brouette ou un panier. Je
discontinuai donc mon travail, et me mis à réfléchir sur les moyens de
suppléer à ce besoin, et de me faire quelques outils. Je remplaçai le
pic par des leviers de fer, qui étaient assez propres à cela, quoique un
peu lourds; pour la pelle ou bêche, qui était la seconde chose dont
j'avais besoin, elle m'était d'une si absolue nécessité, que, sans cela,
je ne pouvais réellement rien faire. Mais je ne savais par quoi la
remplacer.
Le 18.--En cherchant dans les bois, je trouvai un arbre qui était
semblable, ou tout au moins ressemblait beaucoup à celui qu'au Brésil on
appelle _bois de fer_, à cause de son excessive dureté. J'en coupai une
pièce avec une peine extrême et en gâtant presque ma hache; je n'eus pas
moins de difficulté pour l'amener jusque chez moi, car elle était
extrêmement lourde.
La dureté excessive de ce bois, et le manque de moyens d'exécution,
firent que je demeurai long-temps à façonner cet instrument; ce ne fut
que petit à petit que je pus lui donner la forme d'une pelle ou d'une
bêche. Son manche était exactement fait comme à celles dont on se sert
en Angleterre; mais sa partie plate n'étant pas ferrée, elle ne pouvait
pas être d'un aussi long usage. Néanmoins elle remplit assez bien son
office dans toutes les occasions que j'eus de m'en servir. Jamais pelle,
je pense, ne fut faite de cette façon et ne fut si longue à fabriquer.
Mais ce n'était pas tout; il me manquait encore un panier ou une
brouette. Un panier, il m'était de toute impossibilité d'en faire,
n'ayant rien de semblable à des baguettes ployantes propres à tresser de
la vannerie, du moins je n'en avais point encore découvert. Quant à la
brouette, je m'imaginai que je pourrais en venir à bout, à l'exception
de la roue, dont je n'avais aucune notion, et que je ne savais comment
entreprendre. D'ailleurs je n'avais rien pour forger le goujon de fer
qui devait passer dans l'axe ou le moyeu. J'y renonçai donc; et, pour
emporter la terre que je tirais de la grotte, je me fis une machine
semblable à l'oiseau dans lequel les manœuvres portent le mortier quand
ils servent les maçons.
La façon de ce dernier ustensile me présenta moins de difficulté que
celle de la pelle; néanmoins l'une et l'autre, et la malheureuse
tentative que je fis de construire une brouette, ne me prirent pas moins
de quatre journées, en exceptant toujours le temps de ma promenade du
matin avec mon fusil; je la manquais rarement, et rarement aussi
manquais-je d'en rapporter quelque chose à manger.
Le 23.--Mon autre travail ayant été interrompu pour la fabrication de
ces outils, dès qu'ils furent achevés je le repris, et, tout en faisant
ce que le temps et mes forces me permettaient, je passai dix-huit jours
entiers à élargir et à creuser ma grotte, afin qu'elle pût loger mes
meubles plus commodément.
LE SAC AUX GRAINS
Durant tout ce temps je travaillai à faire cette chambre ou cette grotte
assez spacieuse pour me servir d'entrepôt, de magasin, de cuisine, de
salle à manger et de cellier. Quant à mon logement, je me tenais dans ma
tente, hormis quelques jours de la saison humide de l'année, où il
pleuvait si fort que je ne pouvais y être à l'abri; ce qui m'obligea,
plus tard, à couvrir tout mon enclos de longues perches en forme de
chevrons, buttant contre le rocher, et à les charger de glaïeuls et de
grandes feuilles d'arbres, en guise de chaume.
=DÉCEMBRE=
Le 10.--Je commençais alors à regarder ma grotte ou ma voûte comme
terminée, lorsque tout-à-coup,--sans doute je l'avais faite trop
vaste,--une grande quantité de terre éboula du haut de l'un des côtés;
j'en fus, en un mot, très-épouvanté, et non pas sans raison; car, si je
m'étais trouvé dessous, je n'aurais jamais eu besoin d'un fossoyeur.
Pour réparer cet accident j'eus énormément de besogne; il fallut
emporter la terre qui s'était détachée; et, ce qui était encore plus
important, il fallut étançonner la voûte, afin que je pusse être bien
sûr qu'il ne s'écroulerait plus rien.
Le 11.--Conséquemment je travaillai à cela, et je plaçai deux étaies ou
poteaux posés à plomb sous le ciel de la grotte, avec deux morceaux de
planche mis en croix sur chacun. Je terminai cet ouvrage le lendemain;
puis, ajoutant encore des étaies garnies de couches, au bout d'une
semaine environ j'eus mon plafond assuré; et, comme ces poteaux étaient
placés en rang, ils me servirent de cloisons pour distribuer mon logis.
Le 17.--À partir de ce jour jusqu'au vingtième, je posai des tablettes
et je fichai des clous sur les poteaux pour suspendre tout ce qui
pouvait s'accrocher; je commençai, dès lors, à avoir mon intérieur en
assez bon ordre.
Le 20.--Je portai tout mon bataclan dans ma grotte; je me mis à meubler
ma maison, et j'assemblai quelques bouts de planche en manière de table
de cuisine, pour apprêter mes viandes dessus; mais les planches
commençaient à devenir fort rares par-devers moi; aussi ne fis-je plus
aucune autre table.
Le 24.--Beaucoup de pluie toute la nuit et tout le jour; je ne sortis
pas.
Le 25.--Pluie toute la journée.
Le 26.--Point de pluie; la terre était alors plus fraîche qu'auparavant
et plus agréable.
Le 27.--Je tuai un chevreau et j'en estropiai un autre qu'alors je pus
attraper et amener en laisse à la maison. Dès que je fus arrivé je liai
avec des éclisses l'une de ses jambes qui était cassée.
Nota. J'en pris un tel soin, qu'il survécut, et que sa jambe redevint
aussi forte que jamais; et, comme je le soignai ainsi fort long-temps,
il s'apprivoisa et paissait sur la pelouse, devant ma porte, sans
chercher aucunement à s'enfuir. Ce fut la première fois que je conçus la
pensée de nourrir des animaux privés, pour me fournir d'aliments quand
toute ma poudre et tout mon plomb seraient consommés.
Les 28, 29 et 30,--Grandes chaleurs et pas de brise; si bien qu'il ne
m'était possible de sortir que sur le soir pour chercher ma subsistance.
Je passai ce temps à mettre touts mes effets en ordre dans mon
habitation.
=JANVIER 1660=
Le 1er.--Chaleur toujours excessive. Je sortis pourtant de grand matin
et sur le tard avec mon fusil, et je me reposai dans le milieu du jour.
Ce soir là, m'étant avancé dans lesvallées situées vers le centre de
l'île; j'y découvris une grande quantité de boucs, mais très-farouches
et très-difficiles à approcher; je résolus cependant d'essayer si je ne
pourrais pas dresser mon chien à les chasser par-devers moi.
Le 2.--En conséquence, je sortis le lendemain, avec mon chien, et je le
lançai contre les boucs; mais je fus désappointé, car touts lui firent
face; et, comme il comprit parfaitement le danger, il ne voulut pas même
se risquer près d'eux.
Le 3.--Je commençai mon retranchement ou ma muraille; et, comme j'avais
toujours quelque crainte d'être attaqué, je résolus de le faire
très-épais et très-solide.
Nota. Cette clôture ayant déjà été décrite, j'omets à dessein dans ce
journal ce que j'en ai dit plus haut. Il suffira de prier d'observer que
je n'employai pas moins de temps que depuis le 3 janvier jusqu'au
14 avril pour l'établir, la terminer et la perfectionner, quoiqu'elle
n'eût pas plus de vingt-quatre verges d'étendue: elle décrivaitun
demi-cercle à partir d'un point du rocher jusqu'à un second point
éloigné du premier d'environ huit verges, et, dans le fond, juste au
centre, se trouvait la porte de ma grotte.
Je travaillai très-péniblement durant tout cet intervalle, contrarié par
les pluies non-seulement plusieurs jours mais quelquefois plusieurs
semaines de suite. Jem'étais imaginé que je ne saurais être parfaitement
à couvert avant que ce rempart fût entièrement achevé. Il est aussi
difficile de croire que d'exprimer la peine que me coûta chaque chose,
surtout le transport despieux depuis les bois, et leur enfoncement dans
le sol; car je les avais faits beaucoup plus gros qu'il n'était
nécessaire. Cette palissade terminée, et son extérieur étant doublement
défendu par un revêtement de gazon adossé contre pour la dissimuler, je
me persuadai que s'il advenait qu'on abordât sur cette terre on
n'appercevrait rien qui ressemblât à une habitation; et ce fut fort
heureusement que je la fis ainsi, comme on pourra le voir par la suite
dans une occasion remarquable.
Chaque jour j'allais chasser et faire ma ronde dans les bois, à moins
que la pluie ne m'en empêchât, et dans ces promenades je faisais assez
souvent la découverte d'une chose ou d'une autre à mon profit. Je
trouvais surtout une sorte de pigeons qui ne nichaient point sur les
arbres comme font les ramiers, mais dans des trous de rocher, à la
manière des pigeons domestiques. Je pris quelques-uns de leurs petits
pour essayer à les nourrir et à les apprivoiser, et j'y réussis. Mais
quand ils furent plus grands ils s'envolèrent; le manque de nourriture
en fut la principale cause, car je n'avais rien à leur donner. Quoi
qu'il en soit, je découvrais fréquemment leurs nids, et j'y prenais
leurs pigeonneaux dont la chair était excellente.
En administrant mon ménage je m'apperçus qu'il me manquait beaucoup de
choses, que de prime-abord je me crus incapable de fabriquer, ce qui au
fait se vérifia pour quelques-unes: par exemple, je ne pus jamais amener
une futaille au point d'être cerclée. J'avais un petit baril ou deux,
comme je l'ai noté plus haut; mais il fut tout-à-fait hors de ma portée
d'en faire un sur leur modèle, j'employai pourtant plusieurs semaines à
cette tentative: je ne sus jamais l'assembler sur ses fonds ni joindre
assez exactement ses douves pour y faire tenir de l'eau; ainsi je fus
encore obligé de passer outre.
En second lieu, j'étais dans une grande pénurie de lumière; sitôt qu'il
faisait nuit, ce qui arrivait ordinairement vers sept heures, j'étais
forcé de me mettre au lit. Je me ressouvins de la masse de cire vierge
dont j'avais fait des chandelles pendant mon aventure d'Afrique; mais je
n'en avais point alors. Mon unique ressource fut donc quand j'eus tué
une chèvre d'en conserver la graisse, et avec une petite écuelle de
terre glaise, que j'avais fait cuire au soleil et dans laquelle je mis
une mèche d'étoupe, de me faire une lampe dont la flamme me donna une
lueur, mais une lueur moins constante et plus sombre que la clarté d'un
flambeau.
Au milieu de tout mes travaux il m'arriva de trouver, en visitant mes
bagages, un petit sac qui, ainsi que je l'ai déjà fait savoir, avait été
empli de grains pour la nourriture de la volaille à bord du
vaisseau,--non pas lors de notre voyage, mais, je le suppose, lors de
son précédent retour de Lisbonne.--Le peu de grains qui était resté dans
le sac avait été tout dévoré par les rats, et je n'y voyais plus que de
la bale et de la poussière; or, ayant besoin de ce sac pour quelque
autre usage,--c'était, je crois, pour y mettre de la poudre lorsque je
la partageai de crainte du tonnerre,--j'allai en secouer la bale au pied
du rocher, sur un des côtés de mes fortifications.
C'était un peu avant les grandes pluies mentionnées précédemment que je
jetai cette poussière sans y prendre garde, pas même assez pour me
souvenir que j'avais vidé là quelque chose. Quand au bout d'un mois, ou
environ, j'apperçus quelques tiges vertes qui sortaient de terre,
j'imaginai d'abord que c'étaient quelques plantes que je ne connaissais
point; mais quels furent ma surprise et mon étonnement lorsque peu de
temps après je vis environ dix ou douze épis d'une orge verte et
parfaite de la même qualité que celle d'Europe, voire même que notre
orge d'Angleterre.
Il serait impossible d'exprimer mon ébahissement et le trouble de mon
esprit à cette occasion. Jusque là ma conduite ne s'était appuyée sur
aucun principe religieux; au fait, j'avais très-peu de notions
religieuses dans la tête, et dans tout ce qui m'était advenu je n'avais
vu que l'effet du hasard, ou, comme on dit légèrement, du bon plaisir de
Dieu; sans même chercher, en ce cas, à pénétrer les fins de la
Providence et son ordre qui régit les événements de ce monde. Mais après
que j'eus vu croître de l'orge dans un climat que je savais n'être pas
propre à ce grain, surtout ne sachant pas comment il était venu là, je
fus étrangement émerveillé, et je commençai à me mettre dans l'esprit
que Dieu avait miraculeusement fait pousser cette orge sans le concours
d'aucune semence, uniquement pour me faire subsister dans ce misérable
désert.
Cela me toucha un peu le cœur et me fit couler des larmes des yeux, et
je commençai à me féliciter de ce qu'un tel prodige eût été opéré en ma
faveur; mais le comble de l'étrange pour moi, ce fut de voir près des
premières, tout le long du rocher, quelques tiges éparpillées qui
semblaient être des tiges de riz, et que je reconnus pour telles parce
que j'en avais vu croître quand j'étais sur les côtes d'Afrique.
Non-seulement je pensai que la Providence m'envoyait ces présents; mais,
étant persuadé que sa libéralité devait s'étendre encore plus loin, je
parcourus de nouveau toute cette portion de l'île que j'avais déjà
visitée, cherchant dans touts les coins et au pied de touts les rochers,
dans l'espoir de découvrir une plus grande quantité de ces plantes; mais
je n'en trouvai pas d'autres. Enfin, il me revint à l'esprit que j'avais
secoué en cet endroit le sac qui avait contenu la nourriture de la
volaille et le miracle commença à disparaître. Je dois l'avouer, ma
religieuse reconnaissance envers la providence de Dieu s'évanouit
aussitôt que j'eus découvert qu'il n'y avait rien que de naturel dans
cet événement. Cependant il était siétrange et si inopiné, qu'il ne
méritait pas moins ma gratitude que s'il eût été miraculeux. En effet,
n'était-ce pas tout aussi bien l'œuvre de la Providence que s'ilsétaient
tombés du Ciel, que ces dix ou douze grains fussent restés intacts quand
tout le reste avait été ravagé par les rats; et, qu'en outre, je les
eusse jetés précisément dans ce lieu abrité par une roche élevée, où ils
avaient pu germer aussitôt; tandis qu'en cette saison, partout ailleurs,
ils auraient été brûlés par le soleilet détruits?
L'OURAGAN
Comme on peut le croire, je recueillis soigneusement les épis de ces
blés dans leur saison, ce qui fut environ à la fin de juin; et, mettant
en réserve jusqu'au moindre grain, je résolus de semer tout ce que j'en
avais, dans l'espérance qu'avec le temps j'en récolterais assez pour
faire du pain. Quatre années s'écoulèrent avant que je pusse me
permettre d'en manger; encore n'en usai-je qu'avec ménagement, comme je
le dirai plus tard en son lieu: car tout ce que je confiai à la terre,
la première fois, fut perdu pour avoir mal pris mon temps en le semant
justement avant la saison sèche; de sorte qu'il ne poussa pas, ou poussa
tout au moins fort mal. Nous reviendrons là-dessus.
Outre cette orge, il y avait vingt ou trente tiges de riz, que je
conservai avec le même soin et dans le même but, c'est-à-dire pour me
faire du pain ou plutôt diverses sortes de mets; j'avais trouvé le moyen
de cuire sans four, bien que plus tard j'en aie fait un. Mais retournons
à mon journal.
Je travaillai très-assidûment pendant ces trois mois et demi à la
construction de ma muraille. Le 14 avril je la fermai, me réservant de
pénétrer dans mon enceinte au moyen d'une échelle, et non point d'une
porte, afin qu'aucun signe extérieur ne pût trahir mon habitation.
=AVRIL=
Le 16.--Je terminai mon échelle, dont je me servais ainsi: d'abord je
montais sur le haut de la palissade, puis je l'amenais à moi et la
replaçais en dedans. Ma demeure me parut alors complète; car j'y avais
assez de place dans l'intérieur, et rien ne pouvait venir à moi du
dehors, à moins de passer d'abord par-dessus ma muraille.
Juste le lendemain que cet ouvrage fut achevé, je faillis à voir touts
mes travaux renversés d'un seul coup, et à perdre moi-même la vie. Voici
comment: j'étais occupé derrière ma tente, à l'entrée de ma grotte,
lorsque je fus horriblement effrayé par une chose vraiment affreuse;
tout-à-coup la terre s'éboula de la voûte de ma grotte et du flanc de la
montagne qui me dominait, et deux des poteaux que j'avais placés dans ma
grotte craquèrent effroyablement. Je fus remué jusque dans les
entrailles; mais, ne soupçonnant pas la cause réelle de ce fracas, je
pensai seulement que c'était la voûte de ma grotte qui croulait, comme
elle avait déjà croulé en partie. De peur d'être englouti je courus vers
mon échelle, et, ne m'y croyant pas encore en sûreté, je passai
par-dessus ma muraille, pour échapper à des quartiers de rocher que je
m'attendais à voir fondre sur moi. Sitôt que j'eus posé le pied hors de
ma palissade, je reconnus qu'il y avait un épouvantable tremblement de
terre. Le sol sur lequel j'étais s'ébranla trois fois à environ huit
minutes de distance, et ces trois secousses furent si violentes,
qu'elles auraient pu renverser l'édifice le plus solide qui ait jamais
été. Un fragment énorme se détacha de la cime d'un rocher situé proche
de la mer, à environ un demi-mille de moi, et tomba avec un tel bruit
que, de ma vie, je n'en avais entendu de pareil. L'Océan même me parut
violemment agité. Je pense que les secousses avaient été plus fortes
encore sous les flots que dans l'île.
N'ayant jamais rien senti de semblable, ne sachant pas même que cela
existât, je fus tellement atterré que je restai là comme mort ou
stupéfié, et le mouvement de la terre me donna des nausées comme à
quelqu'un ballotté sur la mer. Mais le bruit de la chute du rocher me
réveilla, m'arracha à ma stupeur, et me remplit d'effroi. Mon esprit
n'entrevit plus alors que l'écroulement de la montagne sur ma tente et
l'anéantissement de touts mes biens; et cette idée replongea une seconde
fois mon âme dans la torpeur.
Après que la troisième secousse fut passée et qu'il se fut écoulé
quelque temps sans que j'eusse rien senti de nouveau, je commençai à
reprendre courage; pourtant je n'osais pas encore repasser par-dessus ma
muraille, de peur d'être enterré tout vif: je demeurais immobile, assis
à terre, profondément abattu et désolé, ne sachant que résoudre et que
faire. Durant tout ce temps je n'eus pas une seule pensée sérieuse de
religion, si ce n'est cette banale invocation: Seigneur ayez pitié de
moi, qui cessa en même temps que le péril.
Tandis que j'étais dans cette situation, je m'apperçus que le ciel
s'obscurcissait et se couvrait de nuages comme s'il allait pleuvoir;
bientôt après le vent se leva par degrés, et en moins d'une demi-heure
un terrible ouragan se déclara. La mer se couvrit tout-à-coup d'écume,
les flots inondèrent le rivage, les arbres se déracinèrent: bref ce fut
une affreuse tempête. Elle dura près de trois heures, ensuite elle alla
en diminuant; et au bout de deux autres heures tout était rentré dans le
calme, et il commença à pleuvoir abondamment.
Cependant j'étais toujours étendu sur la terre, dans la terreur et
l'affliction, lorsque soudain je fis réflexion que ces vents et cette
pluie étant la conséquence du tremblement de terre, il devait être
passé, et que je pouvais me hasarder à retourner dans ma grotte. Cette
pensée ranima mes esprits et, la pluie aidant aussi à me persuader,
j'allai m'asseoir dans ma tente; mais la violence de l'orage menaçant de
la renverser, je fus contraint de me retirer dans ma grotte, quoique j'y
fusse fort mal à l'aise, tremblant qu'elle ne s'écroulât sur ma tête.
Cette pluie excessive m'obligea un nouveau travail, c'est-à-dire à
pratiquer une rigole au travers de mes fortifications, pour donner un
écoulement aux eaux, qui, sans cela, auraient inondé mon habitation.
Après être resté quelque temps dans ma grotte sans éprouver de nouvelles
secousses, je commençai à être un peu plus rassuré; et, pour ranimer mes
sens, qui avaient grand besoin de l'être, j'allai à ma petite provision,
et je pris une petite goutte de _rum_;alors, comme toujours, j'en usai
très-sobrement, sachant bien qu'une fois bu il ne me serait pas possible
d'en avoir d'autre.
Il continua de pleuvoir durant toute la nuit et une grande partie du
lendemain, ce qui m'empêcha de sortir. L'esprit plus calme, je me mis à
réfléchir sur ce que j'avais de mieux à faire. Je conclus que l'île
étant sujette aux tremblements de terre, je ne devais pas vivre dans une
caverne, et qu'il me fallait songer à construire une petite hutte dans
un lieu découvert, que, pour ma sûreté, j'entourerais également d'un
mur; persuadé qu'en restant où j'étais, je serais un jour ou l'autre
enterré tout vif.
Ces pensées me déterminèrent à éloigner ma tente de l'endroit qu'elle
occupait justement au-dessous d'une montagne menaçante qui, sans nul
doute, l'ensevelirait à la première secousse. Je passai les deux jours
suivants, les 19 et 20 avril, à chercher où et comment je transporterais
mon habitation.
La crainte d'être englouti vivant m'empêchait de dormir tranquille, et
la crainte de coucher dehors, sans aucune défense, était presque aussi
grande; mais quand, regardant autour de moi, je voyais le bel ordre où
j'avais mis toute chose, et combien j'étais agréablement caché et à
l'abri de tout danger, j'éprouvais la plus grande répugnance à
déménager.
Dans ces entrefaites je réfléchis que l'exécution de ce projet me
demanderait beaucoup de temps, et qu'il me fallait, malgré les risques,
rester où j'étais, jusqu'à ce que je me fusse fait un campement, et que
je l'eusse rendu assez sûr pour aller m'y fixer. Cette décision me
tranquillisa pour un temps, et je résolus de me mettre à l'ouvrage avec
toute la diligence possible, pour me bâtir dans un cercle, comme la
première fois, un mur de pieux, de câbles, etc., et d'y établir ma tente
quand il serait fini, mais de rester où j'étais jusqu'à ce que cet
enclos fût terminé et prêt à me recevoir. C'était le 21.
Le 22.--Dès le matin j'avisai au moyen de réaliser mon dessein, mais
j'étais dépourvu d'outils. J'avais trois grandes haches et une grande
quantité de hachettes,--car nous avions emporté des hachettes pour
trafiquer avec les Indiens;--mais à force d'avoir coupé et taillé des
bois durs et noueux, elles étaient toutes émoussées et ébréchées. Je
possédais bien une pierre à aiguiser, mais je ne pouvais la faire
tourner en même temps que je repassais. Cette difficulté me coûta autant
de réflexions qu'un homme d'état pourrait en dépenser sur un grand point
de politique, ou un juge sur une question de vie ou de mort. Enfin
j'imaginai une roue à laquelle j'attachai un cordon, pour la mettre en
mouvement au moyen de mon pied tout en conservant mes deux mains libres.
Nota. Je n'avais jamais vu ce procédé mécanique en Angleterre, ou du
moins je ne l'avais point remarqué, quoique j'aie observé depuis qu'il y
est très-commun; en outre, cette pierre était très-grande et
très-lourde, et je passai une semaine entière à amener cette machine à
perfection.
Les 28 et 29.--J'employai ces deux jours à aiguiser mes outils, le
procédé pour faire tourner ma pierre allant très-bien.
Le 30.--M'étant apperçu depuis long-temps que ma provision de biscuits
diminuait, j'en fis la revue et je me réduisis à un biscuit par jour, ce
qui me rendit le cœur très-chagrin.
=MAI=
Le 1er.--Le matin, en regardant du côté de la mer, à la marée basse,
j'apperçus par extraordinaire sur le rivage quelque chose de gros qui
ressemblait assez à un tonneau; quand je m'en fus approché, je vis que
c'était un baril et quelques débris du vaisseau qui avaient été jetés
sur le rivage par le dernier ouragan. Portant alors mes regards vers la
carcasse du vaisseau, il me sembla qu'elle sortait au-dessus de l'eau
plus que de coutume. J'examinai le baril qui était sur la grève, je
reconnus qu'il contenait de la poudre à canon, mais qu'il avait pris
l'eau et que cette poudre ne formait plus qu'une masse aussi dure qu'une
pierre. Néanmoins, provisoirement, je le roulai plus loin sur le rivage,
et je m'avançai sur le sable le plus près possible de la coque du
navire, afin de mieux la voir.
Quand je fus descendu tout proche, je trouvai sa position étonnamment
changée. Le château de proue, qui d'abord était enfoncé dans le sable,
était alors élevé de six pieds au moins, et la poupe, que la violence de
la mer avait brisée et séparée du reste peu de temps après que j'y eus
fait mes dernières recherches, avait lancée, pour ainsi dire, et jetée
sur le côté. Le sable s'était tellement amoncelé près de l'arrière, que
là où auparavant une grande étendue d'eau m'empêchait d'approcher à plus
d'un quart de mille sans me mettre à la nage, je pouvais marcher
jusqu'au vaisseau quand la marée était basse. Je fus d'abord surpris de
cela, mais bientôt je conclus que le tremblement de terre devait en être
la cause; et, comme il avait augmenté le bris du vaisseau, chaque jour
il venait au rivage quantité de choses que la mer avait détachées, et
que les vents et les flots roulaient par degrés jusqu'à terre.
Ceci vint me distraire totalement de mon dessein de changer
d'habitation, et ma principale affaire, ce jour-là, fut de chercher à
pénétrer dans le vaisseau: mais je vis que c'était une chose que je ne
devais point espérer, car son intérieur était encombré de sable.
Néanmoins, comme j'avais appris à ne désespérer de rien, je résolus d'en
arracher par morceaux ce que je pourrais, persuadé que tout ce que j'en
tirerais me serait de quelque utilité.
LE SONGE
Le 3.--Je commençai par scier un bau qui maintenait la partie supérieure
proche le gaillard d'arrière, et, quand je l'eus coupé, j'ôtai tout ce
que je pus du sable qui embarrassait la portion la plus élevée; mais, la
marée venait à monter, je fus obligé de m'en tenir là pour cette fois.
Le 4.--J'allai à la pêche, mais je ne pris aucun poisson que j'osasse
manger; ennuyé de ce passe-temps, j'étais sur le point de me retirer
quand j'attrapai un petit dauphin. Je m'étais fait une grande ligne avec
du fil de caret, mais je n'avais point d'hameçons; néanmoins je prenais
assez de poisson et tout autant que je m'en souciais. Je l'exposais au
soleil et je le mangeais sec.
Le 5.--Je travaillai sur la carcasse; je coupai un second bau, et je
tirai des ponts trois grandes planches de sapin; je les liai ensemble,
et les fis flotter vers le rivage quand vint le flot de la marée.
Le 6.--Je travaillai sur la carcasse; j'en arrachai quantité de
chevilles et autres ferrures; ce fut une rude besogne. Je rentrai chez
moi très-fatigué, et j'eus envie de renoncer à ce sauvetage.
Le 7.--Je retournai à la carcasse, mais non dans l'intention d'y
travailler; je trouvai que par son propre poids elle s'était affaissée
depuis que les baux étaient sciés, et que plusieurs pièces du bâtiment
semblaient se détacher. Le fond de la cale était tellement entr'ouvert,
que je pouvais voir dedans: elle était presque emplie de sable et d'eau.
Le 8.--J'allai à la carcasse, etje portai avec moi une pince pour
démanteler le pont, qui pour lors était entièrement débarrassé d'eau et
de sable; j'enfonçai deux planches que j'amenai aussi à terre avec la
marée. Je laissai là ma pince pour le lendemain.
Le 9.--J'allai à la carcasse, et avec mon levier je pratiquai une
ouverture dans la coque du bâtiment; je sentis plusieurs tonneaux, que
j'ébranlai avec la pince sans pouvoir les défoncer. Je sentis également
le rouleau de plomb d'Angleterre; je le remuai, mais il était trop lourd
pour que je pusse le transporter.
Les 10, 11, 12, 13 et 14.--J'allai chaque jour à la carcasse, et j'en
tirai beaucoup de pièces de charpente, des bordages, des planches et
deux ou trois cents livres de fer.
Le 15.--Je portai deux haches, pour essayer si je ne pourrais point
couper un morceau du rouleau de plomb en y appliquant le taillant de
l'une, que j'enfoncerais avec l'autre; mais, comme il était recouvert
d'un pied et demi d'eau environ, je ne pus frapper aucun coup qui
portât.
Le 16.--Il avait fait un grand vent durant la nuit, la carcasse
paraissait avoir beaucoup souffert de la violence des eaux; mais je
restai si long-temps dans les bois à attraper des pigeons pour ma
nourriture que la marée m'empêcha d'aller au bâtiment ce jour-là.
Le 17.--J'apperçus quelques morceaux des débris jetés sur le rivage, à
deux milles de moi environ; je m'assurai de ce que ce pouvait être, et
je trouvai que c'était une pièce de l'éperon, trop pesante pour que je
l'emportasse.
Le 24.--Chaque jour jusqu'à celui-ci je travaillai sur la carcasse, et
j'en ébranlai si fortement plusieurs parties à l'aide de ma pince, qu'à
la première grande marée flottèrent plusieurs futailles et deux coffres
de matelot; mais, comme le vent soufflait de la côte, rien ne vint à
terre ce jour-là, si ce n'est quelques membrures et une barrique pleine
de porc du Brésil que l'eau et le sable avaient gâté.
Je continuai ce travail jusqu'au 15 juin, en exceptant le temps
nécessaire pour me procurer desaliments, que je fixai toujours, durant
cette occupation, à la marée haute, afin que je pusse être prêt pour le
jusant. Alors j'avais assez amassé de charpentes, de planches et de
ferrures pour construire un bon bateau si j'eusse su comment. Je parvins
aussi à recueillir, en différentes fois et en différents morceaux, près
de cent livres de plomb laminé.
=JUIN=
Le 16.--En descendant sur le rivage je trouvai un grand chélone ou
tortue de mer, le premier que je vis. C'était assurément pure mauvaise
chance, car ils n'étaient pas rares sur cette terre; et s'il m'était
arrivé d'être sur le côté opposé de l'île, j'aurais pu en avoir par
centaines touts les jours, comme je le fis plus tard; mais peut-être les
aurais-je payés assez cher.
Le 17.--J'employai ce jour à faire cuire ma tortue: je trouvai dedans
soixante œufs, et sa chair me parut la plus agréable et la plus
savoureuse que j'eusse goûtée de ma vie, n'ayant eu d'autre viande que
celle de chèvre ou d'oiseau depuis que j'avais abordé à cet horrible
séjour.
Le 18.--Il plut toute la journée, et je ne sortis pas. La pluie me
semblait froide, j'étais transi, chose extraordinaire dans cette
latitude.
Le 19.--J'étais fort mal, et je grelottais comme si le temps eût été
froid.
Le 20.--Je n'eus pas de repos de toute la nuit, mais la fièvre et de
violentes douleurs dans la tête.
Le 21.--Je fus très-mal, et effrayé presque à la mort par l'appréhension
d'être en ma triste situation, malade et sans secours. Je priai Dieu
pour la première fois depuis la tourmente essuyée au large de Hull; mais
je savais à peine ce que je disais ou pourquoi je le disais: toutes mes
pensées étaient confuses.
Le 22.--J'étais un peu mieux, mais dans l'affreuse transe de faire une
maladie.
Le 23.--Je fus derechef fort mal; j'étais glacé et frissonnant et
j'avais une violente migraine.
Le 24.--Beaucoup de mieux.
Le 25.--Fièvre violente; l'accès, qui me dura sept heures, était
alternativement froid et chaud et accompagné de sueurs affaiblissantes.
Le 26.--Il y eut du mieux; et, comme je n'avais point de vivres, je pris
mon fusil, mais je me sentis très-faible. Cependant je tuai une chèvre,
que je traînai jusque chez moi avec beaucoup de difficulté; j'en grillai
quelques morceaux, que je mangeai. J'aurais désiré les faire bouillir
pour avoir du consommé, mais je n'avais point de pot.
Le 27.--La fièvre redevint si aiguë, que je restai au lit tout le jour,
sans boire ni manger. Je mourais de soif, mais j'étais si affaibli que
je n'eus pas la force de me lever pour aller chercher de l'eau.
J'invoquai Dieu de nouveau, mais j'étais dans le délire; et quand il fut
passé, j'étais si ignorant que je ne savais que dire; seulement j'étais
étendu et je criais:--Seigneur, jette un regard sur moi! Seigneur, aie
pitié de moi! Seigneur fais moi miséricorde! Je suppose que je ne fis
rien autre chose pendant deux ou trois heures, jusqu'à ce que, l'accès
ayant cessé, je m'endormis pour ne me réveiller que fort avant dans la
nuit. À mon réveil, je me sentis soulagé, mais faible et excessivement
altéré. Néanmoins, comme je n'avais point d'eau dans toute mon
habitation, je fus forcé de rester couché jusqu'au matin, et je me
rendormis. Dans ce second sommeil j'eus ce terrible songe:
Il me semblait que j'étais étendu sur la terre, en dehors de ma
muraille, à la place où je me trouvais quand après le tremblement de
terre éclata l'ouragan, et que je voyais un homme qui, d'une nuée
épaisse et noire, descendait à terre au milieu d'un tourbillon éclatant
de lumière et de feu. Il était de pied en cap resplendissant comme une
flamme, tellement que je ne pouvais le fixer du regard. Sa contenance
était vraiment effroyable: la dépeindre par des mots serait impossible.
Quand il posa le pied sur le sol la terre me parut s'ébranler, juste
comme elle avait fait lors du tremblement, et tout l'air sembla, en mon
imagination, sillonné de traits de feu.
À peine était-il descendu sur la terre qu'il s'avança pour me tuer avec
une longue pique qu'il tenait à la main; et, quand il fut parvenu vers
une éminence peu éloignée, il me parla, et j'ouïs une voix si terrible
qu'il me serait impossible d'exprimer la terreur qui s'empara de moi;
tout ce que je puis dire, c'est que j'entendis ceci:--«Puisque toutes
ces choses ne t'ont point porté au repentir, tu mourras!»--À ces mots il
me sembla qu'il levait sa lance pour me tuer.
Que nul de ceux qui liront jamais cette relation ne s'attende à ce que
je puisse dépeindre les angoisses de mon âme lors de cette terrible
vision, qui me fit souffrir même durant mon rêve; et il ne me serait pas
plus possible de rendre impression qui resta gravée dans mon esprit
après mon réveil, après que j'eus reconnu que ce n'était qu'un songe.
J'avais, hélas! perdu toute connaissance de Dieu; ce que je devais aux
bonnes instructions de mon père avait été effacé par huit années
successives de cette vie licencieuse que mènent les gens de mer, et par
la constante et seule fréquentation de tout ce qui était, comme moi,
pervers et libertin au plus haut degré. Je ne me souviens pas d'avoir eu
pendant tout ce temps une seule pensée qui tendit à m'élever à Dieu ou à
me faire descendre en moi-même pour réfléchir sur ma conduite.
Sans désir du bien, sans conscience du mal, j'étais plongé dans une
sorte de stupidité d'âme. Je valais tout au juste ce qu'on pourrait
supposer valoir le plus endurci, le plus insouciant, le plus impie
d'entre touts nos marins, n'ayant pas le moindre sentiment, ni de
crainte de Dieu dans les dangers, ni de gratitude après la délivrance.
En se remémorant la portion déjà pass
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