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De la terre à la lune, trajet direct en 97 heures 20 minutes

by Jules Verne · French · Gutenberg #38674 · 364,636 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of De la terre à la lune, trajet direct en 97 heures 20 minutes
    
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Title: De la terre à la lune, trajet direct en 97 heures 20 minutes

Author: Jules Verne

Illustrator: H. de Montaut


        
Release date: January 25, 2012 [eBook #38674]
                Most recently updated: January 8, 2021

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/38674

Credits: Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed
        Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
        produced from images generously made available by The
        Internet Archive/Canadian Libraries)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK DE LA TERRE À LA LUNE, TRAJET DIRECT EN 97 HEURES 20 MINUTES ***




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  La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections
  mineures.

  L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés.
  La liste des modifications se trouve à la fin du texte.

  L'abréviation du mot «Compagnie», qui dans le texte est «C exposant e»
  a été remplacée par Cie.




  DE LA TERRE
  A LA LUNE


  Paris.--Imp. GAUTHIER-VILLARS, 55, quai des Grands-Augustins.


  (LES VOYAGES EXTRAORDINAIRES)
  _couronnés par l'Académie française_


  DE LA TERRE A LA LUNE

  TRAJET DIRECT
  EN 97 HEURES 20 MINUTES

  PAR

  JULES VERNE

  _41 Dessins et une Carte par De Montaut_

  [Illustration]

  BIBLIOTHÈQUE
  _D'ÉDUCATION ET DE RÉCRÉATION_

  J. HETZEL ET Cie, 18, RUE JACOB
  PARIS

  Tout droits de traduction et de reproduction réservés.




--JULES VERNE--

[Illustration]

DE LA TERRE A LA LUNE




CHAPITRE PREMIER

LE GUN-CLUB.


Pendant la guerre fédérale des États-Unis, un nouveau club très-influent
s'établit dans la ville de Baltimore, en plein Maryland. On sait avec
quelle énergie l'instinct militaire se développa chez ce peuple
d'armateurs, de marchands et de mécaniciens. De simples négociants
enjambèrent leur comptoir pour s'improviser capitaines, colonels,
généraux, sans avoir passé par les écoles d'application de
West-Point[1]; ils égalèrent bientôt dans «l'art de la guerre» leurs
collègues du vieux continent, et comme eux ils remportèrent des
victoires à force de prodiguer les boulets, les millions et les hommes.

  [1] École militaire des États-Unis.

Mais en quoi les Américains surpassèrent singulièrement les Européens?
ce fut dans la science de la balistique. Non que leurs armes
atteignissent un plus haut degré de perfection, mais elles offrirent des
dimensions inusitées, et eurent par conséquent des portées inconnues
jusqu'alors. En fait de tirs rasants, plongeants ou de plein fouet, de
feux d'écharpe, d'enfilade ou de revers, les Anglais, les Français, les
Prussiens, n'ont plus rien à apprendre; mais leurs canons, leurs
obusiers, leurs mortiers ne sont que des pistolets de poche auprès des
formidables engins de l'artillerie américaine.

Ceci ne doit étonner personne. Les Yankees, ces premiers mécaniciens du
monde, sont ingénieurs, comme les Italiens sont musiciens et les
Allemands métaphysiciens,--de naissance. Rien de plus naturel, dès lors,
que de les voir apporter dans la science de la balistique leur
audacieuse ingéniosité. De là ces canons gigantesques, beaucoup moins
utiles que les machines à coudre, mais aussi étonnants et encore plus
admirés. On connaît en ce genre les merveilles de Parrott, de Dahlgreen,
de Rodman. Les Armstrong, les Palliser et les Treuille de Beaulieu
n'eurent plus qu'à s'incliner devant leurs rivaux d'outre-mer.

Donc, pendant cette terrible lutte des Nordistes et des Sudistes, les
artilleurs tinrent le haut du pavé; les journaux de l'Union célébraient
leurs inventions avec enthousiasme, et il n'était si mince marchand, si
naïf «booby»[2], qui ne se cassât jour et nuit la tête à calculer des
trajectoires insensées.

  [2] Badaud.

Or, quand un Américain a une idée, il cherche un second Américain qui la
partage. Sont-ils trois, ils élisent un président et deux secrétaires.
Quatre, ils nomment un archiviste, et le bureau fonctionne. Cinq, ils se
convoquent en assemblée générale, et le club est constitué. Ainsi
arriva-t-il à Baltimore. Le premier qui inventa un nouveau canon
s'associa avec le premier qui le fondit et le premier qui le fora. Tel
fut le noyau du Gun-Club[3]. Un mois après sa formation, il comptait
dix-huit cent trente-trois membres effectifs et trente mille cinq cent
soixante-quinze membres correspondants.

  [3] Littéralement «Club-Canon.»

Une condition _sine qua non_ était imposée à toute personne qui voulait
entrer dans l'association, la condition d'avoir imaginé ou, tout au
moins, perfectionné un canon; à défaut de canon, une arme à feu
quelconque. Mais, pour tout dire, les inventeurs de revolvers à quinze
coups, de carabines pivotantes ou de sabres-pistolets ne jouissaient
pas d'une grande considération. Les artilleurs les primaient en toute
circonstance.

«L'estime qu'ils obtiennent, dit un jour un des plus savants orateurs du
Gun-Club, est proportionnelle «aux masses» de leur canon, et «en raison
directe du carré des distances» atteintes par leurs projectiles!»

Un peu plus, c'était la loi de Newton sur la gravitation universelle
transportée dans l'ordre moral.

Le Gun-Club fondé, on se figure aisément ce que produisit en ce genre le
génie inventif des Américains. Les engins de guerre prirent des
proportions colossales, et les projectiles allèrent, au-delà des limites
permises, couper en deux les promeneurs inoffensifs. Toutes ces
inventions laissèrent loin derrière elles les timides instruments de
l'artillerie européenne. Qu'on en juge par les chiffres suivants.

Jadis, «au bon temps,» un boulet de trente-six, à une distance de trois
cents pieds, traversait trente-six chevaux pris de flanc et
soixante-huit hommes. C'était l'enfance de l'art. Depuis lors, les
projectiles ont fait du chemin. Le canon Rodman, qui portait à sept
milles[4] un boulet pesant une demi-tonne[5], aurait facilement renversé
cent cinquante chevaux et trois cents hommes. Il fut même question au
Gun-Club d'en faire une épreuve solennelle. Mais, si les chevaux
consentirent à tenter l'expérience, les hommes firent malheureusement
défaut.

  [4] Le mille vaut 1,609 mèt. 31 centim. Cela fait donc près de trois
  lieues.

  [5] Cinq cents kilogrammes.

Quoi qu'il en soit, l'effet de ces canons était très-meurtrier, et à
chaque décharge les combattants tombaient comme des épis sous la faux.
Que signifiaient, auprès de tels projectiles, ce fameux boulet qui, à
Coutras, en 1587, mit vingt-cinq hommes hors de combat, et cet autre
qui, à Zorndoff, en 1758, tua quarante fantassins, et, en 1742, ce canon
autrichien de Kesselsdorf, dont chaque coup jetait soixante-dix ennemis
par terre? Qu'étaient ces feux surprenants d'Iéna ou d'Austerlitz qui
décidaient du sort de la bataille? On en avait vu bien d'autres pendant
la guerre fédérale! Au combat de Gettysburg, un projectile conique lancé
par un canon rayé atteignit cent soixante-treize confédérés, et au
passage du Potomac, un boulet Rodman envoya deux cent quinze Sudistes
dans un monde évidemment meilleur. Il faut mentionner également un
mortier formidable inventé par J.-T. Maston, membre distingué et
secrétaire perpétuel du Gun-Club, dont le résultat fut bien autrement
meurtrier, puisque, à son coup d'essai, il tua trois cent trente-sept
personnes,--en éclatant, il est vrai!

Qu'ajouter à ces nombres si éloquents par eux-mêmes? Rien. Aussi
admettra-t-on sans conteste le calcul suivant, obtenu par le
statisticien Pitcairn: en divisant le nombre des victimes tombées sous
les boulets par celui des membres du Gun-Club, il trouva que chacun de
ceux-ci avait tué pour son compte une «moyenne» de deux mille trois cent
soixante-quinze hommes et une fraction.

A considérer un pareil chiffre, il est évident que l'unique
préoccupation de cette société savante fut la destruction de l'humanité
dans un but philanthropique, et le perfectionnement des armes de guerre,
considérées comme instruments de civilisation. C'était une réunion
d'Anges Exterminateurs, au demeurant, les meilleurs fils du monde.

Il faut ajouter que ces Yankees, braves à toute épreuve, ne s'en tinrent
pas seulement aux formules et qu'ils payèrent de leur personne. On
comptait parmi eux des officiers de tout grade, lieutenants ou généraux,
des militaires de tout âge, ceux qui débutaient dans la carrière des
armes et ceux qui vieillissaient sur leur affût. Beaucoup restèrent sur
le champ de bataille dont les noms figuraient au livre d'honneur du
Gun-Club, et de ceux qui revinrent la plupart portaient les marques de
leur indiscutable intrépidité. Béquilles, jambes de bois, bras
articulés, mains à crochets, mâchoires en caoutchouc, crânes en argent,
nez en platine, rien ne manquait à la collection, et le susdit Pitcairn
calcula également que, dans le Gun-Club, il n'y avait pas tout à fait un
bras pour quatre personnes, et seulement deux jambes pour six.

Mais ces vaillants artilleurs n'y regardaient pas de si près, et ils se
sentaient fiers à bon droit, quand le bulletin d'une bataille relevait
un nombre de victimes décuple de la quantité de projectiles dépensés.

Un jour, pourtant, triste et lamentable jour, la paix fut signée par les
survivants de la guerre, les détonations cessèrent peu à peu, les
mortiers se turent, les obusiers muselés pour longtemps et les canons,
la tête basse, rentrèrent aux arsenaux, les boulets s'empilèrent dans
les parcs, les souvenirs sanglants s'effacèrent, les cotonniers
poussèrent magnifiquement sur les champs largement engraissés, les
vêtements de deuil achevèrent de s'user avec les douleurs, et le
Gun-Club demeura plongé dans un désoeuvrement profond.

Certains piocheurs, des travailleurs acharnés, se livraient bien encore
à des calculs de balistique; ils rêvaient toujours de bombes
gigantesques et d'obus incomparables. Mais, sans la pratique, pourquoi
ces vaines théories? Aussi les salles devenaient désertes, les
domestiques dormaient dans les antichambres, les journaux moisissaient
sur les tables, les coins obscurs retentissaient de ronflements tristes,
et les membres du Gun-Club, jadis si bruyants, maintenant réduits au
silence par une paix désastreuse, s'endormaient dans les rêveries de
l'artillerie platonique!

«C'est désolant, dit un soir le brave Tom Hunter, pendant que ses jambes
de bois se carbonisaient dans la cheminée du fumoir. Rien à faire! rien
à espérer! Quelle existence fastidieuse! Où est le temps où le canon
vous réveillait chaque matin par ses joyeuses détonations?

--Ce temps-là n'est plus, répondit le fringant Bilsby, en cherchant à se
détirer les bras qui lui manquaient. C'était un plaisir alors! On
inventait son obusier, et, à peine fondu, on courait l'essayer devant
l'ennemi; puis on rentrait au camp avec un encouragement de Sherman ou
une poignée de main de Mac-Clellan! Mais, aujourd'hui, les généraux sont
retournés à leur comptoir, et au lieu de projectiles, ils expédient
d'inoffensives balles de coton! Ah! par sainte Barbe! l'avenir de
l'artillerie est perdu en Amérique!

--Oui, Bilsby, s'écria le colonel Blomsberry, voilà de cruelles
déceptions! Un jour on quitte ses habitudes tranquilles, on s'exerce au
maniement des armes, on abandonne Baltimore pour les champs de bataille,
on se conduit en héros, et deux ans, trois ans plus tard, il faut perdre
le fruit de tant de fatigues, s'endormir dans une déplorable oisiveté et
fourrer ses mains dans ses poches.»

Quoi qu'il pût dire, le vaillant colonel eût été fort empêché de donner
une pareille marque de son désoeuvrement, et cependant, ce n'étaient
pas les poches qui lui manquaient.

«Et nulle guerre en perspective! dit alors le fameux J.-T. Maston, en
grattant de son crochet de fer son crâne en gutta-percha. Pas un nuage à
l'horizon, et cela quand il y a tant à faire dans la science de
l'artillerie! Moi qui vous parle, j'ai terminé ce matin une épure, avec
plan, coupe et élévation, d'un mortier destiné à changer les lois de la
guerre!

--Vraiment? répliqua Tom Hunter, en songeant involontairement au dernier
essai de l'honorable J.-T. Maston.

--Vraiment, répondit celui-ci. Mais à quoi serviront tant d'études
menées à bonne fin, tant de difficultés vaincues? N'est-ce pas
travailler en pure perte? Les peuples du nouveau monde semblent s'être
donné le mot pour vivre en paix, et notre belliqueux _Tribune_[6] en
arrive à pronostiquer de prochaines catastrophes dues à l'accroissement
scandaleux des populations!

  [6] Le plus fougueux journal abolitionniste de l'Union.

--Cependant, Maston, reprit le colonel Blomsberry, on se bat toujours en
Europe pour soutenir le principe des nationalités!

--Eh bien?

--Eh bien! il y aurait peut-être quelque chose à tenter là-bas, et si
l'on acceptait nos services...

--Y pensez-vous? s'écria Bilsby. Faire de la balistique au profit des
étrangers!

--Cela vaudrait mieux que de n'en pas faire du tout, riposta le colonel.

--Sans doute, dit J.-T. Maston, cela vaudrait mieux, mais il ne faut
même pas songer à cet expédient.

--Et pourquoi cela? demanda le colonel.

--Parce qu'ils ont dans le vieux monde des idées sur l'avancement qui
contrarieraient toutes nos habitudes américaines. Ces gens-là ne
s'imaginent pas qu'on puisse devenir général en chef avant d'avoir servi
comme sous-lieutenant, ce qui reviendrait à dire qu'on ne saurait être
bon pointeur à moins d'avoir fondu le canon soi-même! Or c'est tout
simplement...

--Absurde! répliqua Tom Hunter en déchiquetant les bras de son fauteuil
à coups de «bowie-knife»[7], et puisque les choses en sont là, il ne
nous reste plus qu'à planter du tabac ou à distiller de l'huile de
baleine!

  [7] Couteau à large lame.

--Comment! s'écria J.-T. Maston d'une voix retentissante, ces
dernières années de notre existence, nous ne les emploierons pas au
perfectionnement des armes à feu! Une nouvelle occasion ne se
rencontrera pas d'essayer la portée de nos projectiles! L'atmosphère ne
s'illuminera plus sous l'éclair de nos canons! Il ne surgira pas une
difficulté internationale qui nous permette de déclarer la guerre à
quelque puissance transatlantique! Les Français ne couleront pas un seul
de nos steamers, et les Anglais ne pendront pas, au mépris du droit des
gens, trois ou quatre de nos nationaux!

--Non, Maston, répondit le colonel Blomsberry, nous n'aurons pas ce
bonheur! Non! pas un de ces incidents ne se produira, et, se
produisît-il, nous n'en profiterions même pas! La susceptibilité
américaine s'en va de jour en jour, et nous tombons en quenouille!

--Oui, nous nous humilions! répliqua Bilsby.

--Et on nous humilie! riposta Tom Hunter.

--Tout cela n'est que trop vrai, répliqua J.-T. Maston avec une nouvelle
véhémence. Il y a dans l'air mille raisons de se battre et on ne se bat
pas! On économise des bras et des jambes, et cela au profit de gens qui
n'en savent que faire! Et tenez, sans chercher si loin un motif de
guerre, l'Amérique du Nord n'a-t-elle pas appartenu autrefois aux
Anglais?

--Sans doute, répondit Tom Hunter en tisonnant avec rage du bout de sa
béquille.

--Eh bien! reprit J.-T. Maston, pourquoi l'Angleterre à son tour
n'appartiendrait-elle pas aux Américains?

--Ce ne serait que justice, riposta le colonel Blomsberry.

--Allez proposer cela au président des États-Unis, s'écria J.-T. Maston,
et vous verrez comme il vous recevra!

--Il nous recevra mal, murmura Bilsby entre les quatre dents qu'il avait
sauvées de la bataille.

--Par ma foi, s'écria J.-T. Maston, aux prochaines élections il n'a que
faire de compter sur ma voix!

--Ni sur les nôtres, répondirent d'un commun accord ces belliqueux
invalides.

--En attendant, reprit J.-T. Maston, et pour conclure, si l'on ne me
fournit pas l'occasion d'essayer mon nouveau mortier sur un vrai champ
de bataille, je donne ma démission de membre du Gun-Club, et je cours
m'enterrer dans les savanes de l'Arkansas!

--Nous vous y suivrons,» répondirent les interlocuteurs de l'audacieux
J.-T. Maston.

Or les choses en étaient là, les esprits se montaient de plus en plus,
et le club était menacé d'une dissolution prochaine, quand un événement
inattendu vint empêcher cette regrettable catastrophe.

Le lendemain même de cette conversation, chaque membre du cercle
recevait une circulaire libellée en ces termes:

  Baltimore, 3 octobre.

  «Le président du Gun-Club a l'honneur de prévenir ses collègues qu'à
  la séance du 5 courant il leur fera une communication de nature à les
  intéresser vivement. En conséquence, il les prie, toute affaire
  cessante, de se rendre à l'invitation qui leur est faite par la
  présente.

  «Très-cordialement leur

  «IMPEY BARBICANE, P. G.-C.»




[Illustration: Les artilleurs du Gun-Club (p. 5).]

CHAPITRE II

COMMUNICATION DU PRÉSIDENT BARBICANE.


Le 5 octobre, à huit heures du soir, une foule compacte se pressait dans
les salons du Gun-Club, 21, Union-square. Tous les membres du cercle
résidant à Baltimore s'étaient rendus à l'invitation de leur président.
Quant aux membres correspondants, les express les débarquaient par
centaines dans les rues de la ville, et si grande que fût la «hall» des
séances, ce monde de savants n'avait pu y trouver place; aussi
refluait-il dans les salles voisines, au fond des couloirs et jusqu'au
milieu des cours extérieures; là, il rencontrait le simple populaire qui
se pressait aux portes, chacun cherchant à gagner les premiers rangs,
tous avides de connaître l'importante communication du président
Barbicane, se poussant, se bousculant, s'écrasant avec cette liberté
d'action particulière aux masses élevées dans les idées du «self
government[8].»

  [8] Gouvernement personnel.

[Illustration: Le président Barbicane (p. 11).]

Ce soir-là, un étranger qui se fût trouvé à Baltimore n'eût pas obtenu,
même à prix d'or, de pénétrer dans la grande salle; celle-ci était
exclusivement réservée aux membres résidants ou correspondants; nul
autre n'y pouvait prendre place, et les notables de la cité, les
magistrats du conseil des selectmen[9] avaient dû se mêler à la foule de
leurs administrés, pour saisir au vol les nouvelles de l'intérieur.

  [9] Administrateurs de la ville élus par la population.

Cependant l'immense «hall» offrait aux regards un curieux spectacle. Ce
vaste local était merveilleusement approprié à sa destination. De hautes
colonnes formées de canons superposés auxquels d'épais mortiers
servaient de base soutenaient les fines armatures de la voûte,
véritables dentelles de fonte frappées à l'emporte-pièce. Des panoplies
d'espingoles, de tromblons, d'arquebuses, de carabines, de toutes les
armes à feu anciennes ou modernes s'écartelaient sur les murs dans un
entrelacement pittoresque. Le gaz sortait à pleine flamme d'un millier
de revolvers groupés en forme de lustres, tandis que des girandoles de
pistolets et des candélabres, faits de fusils réunis en faisceaux,
complétaient ce splendide éclairage. Les modèles de canons, les
échantillons de bronze, les mires criblées de coups, les plaques brisées
au choc des boulets du Gun-Club, les assortiments de refouloirs et
d'écouvillons, les chapelets de bombes, les colliers de projectiles, les
guirlandes d'obus, en un mot, tous les outils de l'artilleur
surprenaient l'oeil par leur étonnante disposition et laissaient à
penser que leur véritable destination était plus décorative que
meurtrière.

A la place d'honneur on voyait, abrité par une splendide vitrine, un
morceau de culasse, brisé et tordu sous l'effort de la poudre, précieux
débris du canon de J.-T. Maston.

A l'extrémité de la salle, le président, assisté de quatre secrétaires,
occupait une large esplanade. Son siége, élevé sur un affût sculpté,
affectait dans son ensemble les formes puissantes d'un mortier de
trente-deux pouces; il était braqué sous un angle de quatre-vingt-dix
degrés et suspendu à des tourillons, de telle sorte que le président
pouvait lui imprimer, comme aux «rocking-chairs[10],» un balancement
fort agréable par les grandes chaleurs. Sur le bureau, vaste plaque de
tôle supportée par six caronades, on voyait un encrier d'un goût exquis,
fait d'un biscaïen délicieusement ciselé, et un timbre à détonation qui
éclatait, à l'occasion, comme un revolver. Pendant les discussions
véhémentes, cette sonnette d'un nouveau genre suffisait à peine à
couvrir la voix de cette légion d'artilleurs surexcités.

  [10] Chaises à bascule en usage aux États-Unis.

Devant le bureau, des banquettes disposées en zigzags, comme les
circonvallations d'un retranchement, formaient une succession de
bastions et de courtines où prenaient place les membres du Gun-Club, et
ce soir-là, on peut le dire, «il y avait du monde sur les remparts.» On
connaissait assez le président pour savoir qu'il n'eût pas dérangé ses
collègues sans un motif de la plus haute gravité.

Impey Barbicane était un homme de quarante ans, calme, froid, austère,
d'un esprit éminemment sérieux et concentré; exact comme un chronomètre,
d'un tempérament à toute épreuve, d'un caractère inébranlable; peu
chevaleresque, aventureux cependant, mais apportant des idées pratiques
jusque dans ses entreprises les plus téméraires; l'homme par excellence
de la Nouvelle-Angleterre, le Nordiste colonisateur, le descendant de
ces Têtes-Rondes si funestes aux Stuarts, et l'implacable ennemi des
gentlemen du Sud, ces anciens Cavaliers de la mère-patrie. En un mot, un
Yankee coulé d'un seul bloc.

Barbicane avait fait une grande fortune dans le commerce des bois; nommé
directeur de l'artillerie pendant la guerre, il se montra fertile en
inventions; audacieux dans ses idées, il contribua puissamment aux
progrès de cette arme, et donna aux recherches expérimentales un
incomparable élan.

C'était un personnage de taille moyenne, ayant, par une rare exception
dans le Gun-Club, tous ses membres intacts. Ses traits accentués
semblaient tracés à l'équerre et au tire-ligne, et s'il est vrai que,
pour deviner les instincts d'un homme, on doive le regarder de profil,
Barbicane, vu ainsi, offrait les indices les plus certains de l'énergie,
de l'audace et du sang-froid.

En cet instant, il demeurait immobile dans son fauteuil, muet, absorbé,
le regard en dedans, abrité sous son chapeau à haute forme, cylindre de
soie noire qui semble vissé sur les crânes américains.

Ses collègues causaient bruyamment autour de lui sans le distraire; ils
s'interrogeaient, ils se lançaient dans le champ des suppositions, ils
examinaient leur président et cherchaient, mais en vain, à dégager l'X
de son imperturbable physionomie.

Lorsque huit heures sonnèrent à l'horloge fulminante de la grande salle,
Barbicane, comme s'il eût été mu par un ressort, se redressa subitement;
il se fit un silence général, et l'orateur, d'un ton un peu emphatique,
prit la parole en ces termes:

«Braves collègues, depuis trop longtemps déjà une paix inféconde est
venue plonger les membres du Gun-Club dans un regrettable
désoeuvrement. Après une période de quelques années, si pleine
d'incidents, il a fallu abandonner nos travaux et nous arrêter net sur
la route du progrès. Je ne crains pas de le proclamer à haute voix,
toute guerre qui nous remettrait les armes à la main serait bien
venue...

--Oui, la guerre! s'écria l'impétueux J.-T. Maston.

--Écoutez! écoutez! répliqua-t-on de toutes parts.

--Mais la guerre, dit Barbicane, la guerre est impossible dans les
circonstances actuelles, et, quoi que puisse espérer mon honorable
interrupteur, de longues années s'écouleront encore avant que nos canons
ne tonnent sur un champ de bataille. Il faut donc en prendre son parti
et chercher dans un autre ordre d'idées un aliment à l'activité qui nous
dévore!»

L'assemblée sentit que son président allait aborder le point délicat.
Elle redoubla d'attention.

«Depuis quelques mois, mes braves collègues, reprit Barbicane, je me
suis demandé si, tout en restant dans notre spécialité, nous ne
pourrions pas entreprendre quelque grande expérience digne du
dix-neuvième siècle, et si les progrès de la balistique ne nous
permettraient pas de la mener à bonne fin. J'ai donc cherché, travaillé,
calculé, et de mes études est résultée cette conviction que nous devons
réussir dans une entreprise qui paraîtrait impraticable à tout autre
pays. Ce projet, longuement élaboré, va faire l'objet de ma
communication; il est digne de vous, digne du passé du Gun-Club, et il
ne pourra manquer de faire du bruit dans le monde!

--Beaucoup de bruit? s'écria un artilleur passionné.

--Beaucoup de bruit dans le vrai sens du mot, répondit Barbicane.

--N'interrompez pas! répétèrent plusieurs voix.

--Je vous prie donc, braves collègues, reprit le président, de
m'accorder toute votre attention.»

Un frémissement courut dans l'assemblée. Barbicane, ayant d'un geste
rapide assuré son chapeau sur sa tête, continua son discours d'une voix
calme:

«Il n'est aucun de vous, braves collègues, qui n'ait vu la Lune, ou tout
au moins, qui n'en ait entendu parler. Ne vous étonnez pas si je viens
vous entretenir ici de l'astre des nuits. Il nous est peut-être réservé
d'être les Colombs de ce monde inconnu. Comprenez-moi, secondez-moi de
tout votre pouvoir, je vous mènerai à sa conquête, et son nom se joindra
à ceux des trente-six États qui forment ce grand pays de l'Union!

--Hurrah pour la Lune! s'écria le Gun-Club d'une seule voix.

--On a beaucoup étudié la Lune, reprit Barbicane; sa masse, sa densité,
son poids, son volume, sa constitution, ses mouvements, sa distance, son
rôle dans le monde solaire sont parfaitement déterminés; on a dressé des
cartes sélénographiques[11] avec une perfection qui égale, si même elle
ne surpasse pas celle des cartes terrestres; la photographie a donné de
notre satellite des épreuves d'une incomparable beauté[12]. En un mot,
on sait de la Lune tout ce que les sciences mathématiques, l'astronomie,
la géologie, l'optique peuvent en apprendre; mais jusqu'ici il n'a
jamais été établi de communication directe avec elle.»

  [11] De [Grec: selênê], mot grec qui signifie Lune.

  [12] Voir les magnifiques clichés de la Lune, obtenus par M. Waren
  de la Rue.

Un violent mouvement d'intérêt et de surprise accueillit cette phrase de
l'orateur.

«Permettez-moi, reprit-il, de vous rappeler en quelques mots comment
certains esprits ardents, embarqués pour des voyages imaginaires,
prétendirent avoir pénétré les secrets de notre satellite. Au
dix-septième siècle, un certain David Fabricius se vanta d'avoir vu de
ses yeux des habitants de la Lune. En 1649, un Français, Jean Baudoin,
publia _le Voyage fait au monde de la Lune par Dominique Gonzalès,
aventurier espagnol_. A la même époque, Cyrano de Bergerac fit paraître
cette expédition célèbre qui eut tant de succès en France. Plus tard, un
autre Français,--ces gens-là s'occupent beaucoup de la Lune,--le nommé
Fontenelle écrivit _la Pluralité des Mondes_, un chef-d'oeuvre en son
temps; mais la science, en marchant, écrase même les chefs-d'oeuvre!
Vers 1835, un opuscule traduit du _New-York American_ raconta que sir
John Herschell, envoyé au cap de Bonne-Espérance pour y faire des études
astronomiques, avait, au moyen d'un télescope perfectionné par un
éclairage intérieur, ramené la Lune à une distance de quatre-vingts
yards[13]. Alors il aurait aperçu distinctement des cavernes dans
lesquelles vivaient des hippopotames, de vertes montagnes frangées de
dentelles d'or, des moutons aux cornes d'ivoire, des chevreuils blancs,
des habitants avec des ailes membraneuses comme celles de la
chauve-souris. Cette brochure, oeuvre d'un Américain nommé Locke[14],
eut un très-grand succès. Mais bientôt on reconnut que c'était une
mystification scientifique, et les Français furent les premiers à en
rire.

  [13] Le yard vaut un peu moins que le mètre, soit 0,91 cent.

  [14] Cette brochure fut publiée en France par le républicain Laviron,
  qui fut tué au siége de Rome en 1849.

--Rire d'un Américain! s'écria J.-T. Maston; mais voilà un _casus
belli_!...

--Rassurez-vous, mon digne ami. Les Français, avant d'en rire, avaient
été parfaitement dupes de notre compatriote. Pour terminer ce rapide
historique, j'ajouterai qu'un certain Hans Pfaal de Rotterdam,
s'élançant dans un ballon rempli d'un gaz tiré de l'azote, et
trente-sept fois plus léger que l'hydrogène, atteignit la Lune après
dix-neuf jours de traversée. Ce voyage, comme les tentatives
précédentes, était simplement imaginaire, mais ce fut l'oeuvre d'un
écrivain populaire en Amérique, d'un génie étrange et contemplatif. J'ai
nommé Poë!

--Hurrah pour Edgard Poë! s'écria l'assemblée, électrisée par les
paroles de son président.

--J'en ai fini, reprit Barbicane, avec ces tentatives que j'appellerai
purement littéraires, et parfaitement insuffisantes pour établir des
relations sérieuses avec l'astre des nuits. Cependant, je dois ajouter
que quelques esprits pratiques essayèrent de se mettre en communication
sérieuse avec lui. Ainsi, il y a quelques années, un géomètre allemand
proposa d'envoyer une commission de savants dans les steppes de la
Sibérie. Là, sur de vastes plaines, on devait établir d'immenses figures
géométriques, dessinées au moyen de réflecteurs lumineux, entre autres
le carré de l'hypothénuse, vulgairement appelé le «Pont aux ânes» par
les Français. «Tout être intelligent, disait le géomètre, doit
comprendre la destination scientifique de cette figure. Les
Sélénites[15], s'ils existent, répondront par une figure semblable, et
la communication une fois établie, il sera facile de créer un alphabet
qui permettra de s'entretenir avec les habitants de la Lune.» Ainsi
parlait le géomètre allemand, mais son projet ne fut pas mis à
exécution, et jusqu'ici aucun lien direct n'a existé entre la Terre et
son satellite. Mais il est réservé au génie pratique des Américains de
se mettre en rapport avec le monde sidéral. Le moyen d'y parvenir est
simple, facile, certain, immanquable, et il va faire l'objet de ma
proposition.»

  [15] Habitants de la Lune.

Un brouhaha, une tempête d'exclamations accueillit ces paroles. Il
n'était pas un seul des assistants qui ne fût dominé, entraîné, enlevé
par les paroles de l'orateur.

«Écoutez! écoutez! Silence donc!» s'écria-t-on de toutes parts.

Lorsque l'agitation fut calmée, Barbicane reprit d'une voix plus grave
son discours interrompu:

«Vous savez, dit-il, quels progrès la balistique a faits depuis quelques
années et à quel degré de perfection les armes à feu seraient parvenues,
si la guerre eût continué. Vous n'ignorez pas non plus que, d'une façon
générale, la force de résistance des canons et la puissance expansive de
la poudre sont illimitées. Eh bien! partant de ce principe, je me suis
demandé si, au moyen d'un appareil suffisant, établi dans des conditions
de résistance déterminées, il ne serait pas possible d'envoyer un boulet
dans la Lune!»

A ces paroles, un «oh!» de stupéfaction s'échappa de mille poitrines
haletantes; puis il se fit un moment de silence, semblable à ce calme
profond qui précède les coups de tonnerre. Et, en effet, le tonnerre
éclata, mais un tonnerre d'applaudissements, de cris, de clameurs, qui
fit trembler la salle des séances. Le président voulait parler; il ne le
pouvait pas. Ce ne fut qu'au bout de dix minutes qu'il parvint à se
faire entendre.

«Laissez-moi achever, reprit-il froidement. J'ai pris la question sous
toutes ses faces, je l'ai abordée résolûment, et de mes calculs
indiscutables il résulte que tout projectile doué d'une vitesse initiale
de douze mille yards[16] par seconde, et dirigé vers la Lune, arrivera
nécessairement jusqu'à elle. J'ai donc l'honneur de vous proposer, mes
braves collègues, de tenter cette petite expérience!»

  [16] Environ 11,000 mètres.




CHAPITRE III

EFFET DE LA COMMUNICATION BARBICANE.


Il est impossible de peindre l'effet produit par les dernières paroles
de l'honorable président. Quels cris! quelles vociférations! quelle
succession de grognements, de hurrahs, de «hip! hip! hip!» et de toutes
ces onomatopées qui foisonnent dans la langue américaine. C'était un
désordre, un brouhaha indescriptible! Les bouches criaient, les mains
battaient, les pieds ébranlaient le plancher des salles. Toutes les
armes de ce musée d'artillerie, partant à la fois, n'auraient pas agité
plus violemment les ondes sonores. Cela ne peut surprendre. Il y a des
canonniers presque aussi bruyants que leurs canons.

Barbicane demeurait calme au milieu de ces clameurs enthousiastes;
peut-être voulait-il encore adresser quelques paroles à ses collègues,
car ses gestes réclamèrent le silence, et son timbre fulminant s'épuisa
en violentes détonations. On ne l'entendit même pas. Bientôt il fut
arraché de son siége, porté en triomphe, et des mains de ses fidèles
camarades il passa dans les bras d'une foule non moins surexcitée.

Rien ne saurait étonner un Américain. On a souvent répété que le mot
«impossible» n'était pas français; on s'est évidemment trompé de
dictionnaire. En Amérique, tout est facile, tout est simple, et quant
aux difficultés mécaniques, elles sont mortes avant d'être nées. Entre
le projet Barbicane et sa réalisation, pas un véritable Yankee ne se
fût permis d'entrevoir l'apparence d'une difficulté. Chose dite, chose
faite.

[Illustration: La séance du Gun-Club (p. 13).]

La promenade triomphale du président se prolongea dans la soirée. Une
véritable marche aux flambeaux. Irlandais, Allemands, Français,
Écossais, tous ces individus hétérogènes dont se compose la population
du Maryland, criaient dans leur langue maternelle, et les vivats, les
hurrahs, les bravos s'entre-mêlaient dans un inexprimable élan.

Précisément, comme si elle eût compris qu'il s'agissait d'elle, la Lune
brillait alors avec une sereine magnificence, éclipsant de son intense
irradiation les feux environnants. Tous les Yankees dirigeaient leurs
yeux vers son disque étincelant; les uns la saluaient de la main, les
autres l'appelaient des plus doux noms; ceux-ci la mesuraient du
regard, ceux-là la menaçaient du poing; de huit heures à minuit, un
opticien de Jone's-Fall-street fit sa fortune à vendre des lunettes.
L'astre des nuits était lorgné comme une lady de haute volée. Les
Américains en agissaient avec un sans-façon de propriétaires. Il
semblait que la blonde Phoebé appartînt à ces audacieux conquérants et
fît déjà partie du territoire de l'Union. Et pourtant il n'était
question que de lui envoyer un projectile, façon assez brutale d'entrer
en relation, même avec un satellite, mais fort en usage parmi les
nations civilisées.

[Illustration: La promenade aux flambeaux (p. 16).]

Minuit venait de sonner, et l'enthousiasme ne baissait pas; il se
maintenait à dose égale dans toutes les classes de la population; le
magistrat, le savant, le négociant, le marchand, le portefaix, les
hommes intelligents aussi bien que les gens «verts»[17], se sentaient
remués dans leur fibre la plus délicate; il s'agissait là d'une
entreprise nationale; aussi la ville haute, la ville basse, les quais
baignés par les eaux du Patapsco, les navires emprisonnés dans leurs
bassins regorgeaient d'une foule ivre de joie, de gin et de wisky;
chacun conversait, pérorait, discutait, disputait, approuvait,
applaudissait, depuis le gentleman nonchalamment étendu sur le canapé
des bar-rooms devant sa chope de sherry-cobbler[18], jusqu'au waterman
qui se grisait de «casse-poitrine»[19] dans les sombres tavernes du
Fells-Point.

  [17] Expression tout à fait américaine pour désigner des gens naïfs.

  [18] Mélange de rhum, de jus d'orange, de sucre, de canelle et
  de muscade. Cette boisson de couleur jaunâtre s'aspire dans des chopes
  au moyen d'un chalumeau de verre. Les bar-rooms sont des espèces de
  cafés.

  [19] Boisson effrayante du bas peuple. Littéralement, en anglais:
  _thorough knoch me down_.

Cependant, vers deux heures, l'émotion se calma. Le président Barbicane
parvint à rentrer chez lui, brisé, écrasé, moulu. Un hercule n'eût pas
résisté à un enthousiasme pareil. La foule abandonna peu à peu les
places et les rues. Les quatre rails-roads de l'Ohio, de Susquehanna, de
Philadelphie et de Washington, qui convergent à Baltimore, jetèrent le
public hexogène aux quatre coins des États-Unis, et la ville se reposa
dans une tranquillité relative.

Ce serait d'ailleurs une erreur de croire que, pendant cette soirée
mémorable, Baltimore fût seule en proie à cette agitation. Les grandes
villes de l'Union, New-York, Boston, Albany, Washington, Richmond,
Crescent-City[20], Charleston, la Mobile, du Texas au Massachussets, du
Michigan aux Florides, toutes prenaient leur part de ce délire. En
effet, les trente mille correspondants du Gun-Club connaissaient la
lettre de leur président, et ils attendaient avec une égale impatience
la fameuse communication du 5 octobre. Aussi, le soir même, à mesure que
les paroles s'échappaient des lèvres de l'orateur, elles couraient sur
les fils télégraphiques, à travers les États de l'Union, avec une
vitesse de deux cent quarante-huit mille quatre cent quarante-sept
milles[21] à la seconde. On peut donc dire avec une certitude absolue
qu'au même instant les États-Unis d'Amérique, dix fois grands comme la
France, poussèrent un seul hurrah, et que vingt-cinq millions de
coeurs, gonflés d'orgueil, battirent de la même pulsation.

  [20] Surnom de la Nouvelle-Orléans.

  [21] Cent mille lieues. C'est la vitesse de l'électricité.

Le lendemain, quinze cents journaux quotidiens, hebdomadaires,
bimensuels ou mensuels, s'emparèrent de la question; ils l'examinèrent
sous ses différents aspects physiques, météorologiques, économiques ou
moraux, au point de vue de la prépondérance politique ou de la
civilisation. Ils se demandèrent si la Lune était un monde achevé, si
elle ne subissait plus aucune transformation. Ressemblait-elle à la
Terre au temps où l'atmosphère n'existait pas encore? Quel spectacle
présentait cette face invisible au sphéroïde terrestre? Bien qu'il ne
s'agît encore que d'envoyer un boulet à l'astre des nuits, tous voyaient
là le point de départ d'une série d'expériences; tous espéraient qu'un
jour l'Amérique pénétrerait les derniers secrets de ce disque
mystérieux, et quelques-uns même semblèrent craindre que sa conquête ne
dérangeât sensiblement l'équilibre européen.

Le projet discuté, pas une feuille ne mit en doute sa réalisation; les
recueils, les brochures, les bulletins, les «magazines» publiés par les
sociétés savantes, littéraires ou religieuses, en firent ressortir les
avantages, et «la Société d'Histoire naturelle» de Boston, «la Société
américaine des sciences et des arts» d'Albany, «la Société géographique
et statistique» de New-York, «la Société philosophique américaine» de
Philadelphie, «l'Institution Smithsonienne» de Washington, envoyèrent
dans mille lettres leurs félicitations au Gun-Club, avec des offres
immédiates de services et d'argent.

Aussi, on peut le dire, jamais proposition ne réunit un pareil nombre
d'adhérents; d'hésitations, de doutes, d'inquiétudes, il ne fut même pas
question. Quant aux plaisanteries, aux caricatures, aux chansons qui
eussent accueilli en Europe, et particulièrement en France, l'idée
d'envoyer un projectile à la Lune, elles auraient fort mal servi leur
auteur; tous les «life-preservers[22]» du monde eussent été impuissants
à le garantir contre l'indignation générale. Il y a des choses dont on
ne rit pas dans le nouveau monde.

  [22] Arme de poche faite d'une baleine flexible et d'une boule de
  métal.

Impey Barbicane devint donc, à partir de ce jour, un des plus grands
citoyens des États-Unis, quelque chose comme le Washington de la
science, et un trait, entre plusieurs, montrera jusqu'où allait cette
inféodation subite d'un peuple à un homme.

Quelques jours après la fameuse séance du Gun-Club, le directeur d'une
troupe anglaise annonça au théâtre de Baltimore la représentation de
«_Much ado about nothing_[23].» Mais la population de la ville, voyant
dans ce titre une allusion blessante aux projets du président Barbicane,
envahit la salle, brisa les banquettes et obligea le malheureux
directeur à changer son affiche. Celui-ci, en homme d'esprit,
s'inclinant devant la volonté publique, remplaça la malencontreuse
comédie par «_As you like it_[24],» et pendant plusieurs semaines, il
fit des recettes phénoménales.

  [23] _Beaucoup de bruit pour rien_, une des comédies de Shakspeare.

  [24] _Comme il vous plaira_, de Shakspeare.




CHAPITRE IV

RÉPONSE DE L'OBSERVATOIRE DE CAMBRIDGE.


Cependant Barbicane ne perdit pas un instant au milieu des ovations dont
il était l'objet. Son premier soin fut de réunir ses collègues dans les
bureaux du Gun-Club. Là, après discussion, on convint de consulter les
astronomes sur la partie astronomique de l'entreprise; leur réponse une
fois connue, on discuterait alors les moyens mécaniques, et rien ne
serait négligé pour assurer le succès de cette grande expérience.

Une note très-précise, contenant des questions spéciales, fut donc
rédigée et adressée à l'Observatoire de Cambridge, dans le
Massachussets. Cette ville, où fut fondée la première Université des
États-Unis, est justement célèbre par son bureau astronomique. Là se
trouvent réunis des savants du plus haut mérite; là fonctionne la
puissante lunette qui permit à Bond de résoudre la nébuleuse d'Andromède
et à Clarke de découvrir le satellite de Sirius. Cet établissement
célèbre justifiait donc à tous les titres la confiance du Gun-Club.

Aussi, deux jours après, sa réponse, si impatiemment attendue, arrivait
entre les mains du président Barbicane.

Elle était conçue en ces termes:

  _Le Directeur de l'Observatoire de Cambridge au Président du Gun-Club, à
  Baltimore._

  Cambridge, 7 octobre.

  «Au reçu de votre honorée du 6 courant, adressée à l'Observatoire de
  Cambridge au nom des membres du Gun-Club de Baltimore, notre bureau
  s'est immédiatement réuni, et il a jugé à propos[25] de répondre comme
  suit:

  «Les questions qui lui ont été posées sont celles-ci:

  «1º Est-il possible d'envoyer un projectile dans la Lune?

  «2º Quelle est la distance exacte qui sépare la Terre de son satellite?

  «3º Quelle sera la durée du trajet du projectile auquel aura été
  imprimée une vitesse initiale suffisante, et par conséquent, à quel
  moment devra-t-on le lancer pour qu'il rencontre la Lune en un point
  déterminé?

  «4º A quel moment précis la Lune se présentera-t-elle dans la position
  la plus favorable pour être atteinte par le projectile?

  «5º Quel point du ciel devra-t-on viser avec le canon destiné à lancer
  le projectile?

  «6º Quelle place la Lune occupera-t-elle dans le ciel au moment où
  partira le projectile?

  «Sur la première question:--Est-il possible d'envoyer un projectile dans
  la Lune?

  «Oui, il est possible d'envoyer un projectile dans la Lune, si l'on
  parvient à animer ce projectile d'une vitesse initiale de douze mille
  yards par seconde. Le calcul démontre que cette vitesse est suffisante.
  A mesure que l'on s'éloigne de la Terre, l'action de la pesanteur
  diminue en raison inverse du carré des distances, c'est-à-dire que, pour
  une distance trois fois plus grande, cette action est neuf fois moins
  forte. En conséquence, la pesanteur du boulet décroîtra rapidement, et
  finira par s'annuler complétement au moment où l'attraction de la Lune
  fera équilibre à celle de la Terre, c'est-à-dire aux quarante-sept
  cinquante-deuxièmes du trajet. En ce moment le projectile ne pèsera
  plus, et, s'il franchit ce point, il tombera sur la Lune par l'effet
  seul de l'attraction lunaire. La possibilité théorique de l'expérience
  est donc absolument démontrée; quant à sa réussite, elle dépend
  uniquement de la puissance de l'engin employé.

  «Sur la deuxième question:--Quelle est la distance exacte qui sépare la
  Terre de son satellite?

  «La Lune ne décrit pas autour de la Terre une circonférence, mais bien
  une ellipse dont notre globe occupe l'un des foyers; de là cette
  conséquence que la Lune se trouve tantôt plus rapprochée de la Terre, et
  tantôt plus éloignée ou, en termes astronomiques, tantôt dans son
  apogée, tantôt dans son périgée. Or, la différence entre sa plus grande
  et sa plus petite distance est assez considérable, dans l'espèce, pour
  qu'on ne doive pas la négliger. En effet, dans son apogée, la Lune est à
  deux cent quarante-sept mille cinq cent cinquante-deux milles (--99,640
  lieues de 4 kilomètres), et dans son périgée à deux cent dix-huit mille
  six cent cinquante-sept milles seulement (--88,010 lieues), ce qui fait
  une différence de vingt-huit mille huit cent quatre-vingt-quinze milles
  (--11,630 lieues), ou plus du neuvième du parcours. C'est donc la
  distance périgéenne de la Lune qui doit servir de base aux calculs.

  «Sur la troisième question:--Quelle sera la durée du trajet du
  projectile auquel aura été imprimée une vitesse initiale suffisante, et,
  par conséquent, à quel moment devra-t-on le lancer pour qu'il rencontre
  la Lune en un point déterminé?

  «Si le boulet conservait indéfiniment la vitesse initiale de douze
  mille yards par seconde qui lui aura été imprimée à son départ, il ne
  mettrait que neuf heures environ à se rendre à sa destination; mais
  comme cette vitesse initiale ira continuellement en décroissant, il se
  trouve, tout calcul fait, que le projectile emploiera trois cent mille
  secondes, soit quatre-vingt-trois heures et vingt minutes pour atteindre
  le point où les attractions terrestre et lunaire se font équilibre, et
  de ce point il tombera sur la Lune en cinquante mille secondes, ou
  treize heures cinquante-trois minutes et vingt secondes. Il conviendra
  donc de le lancer quatre-vingt-dix-sept heures treize minutes et vingt
  secondes avant l'arrivée de la Lune au point visé.

  «Sur la quatrième question:--A quel moment précis la Lune se
  présentera-t-elle dans la position la plus favorable pour être atteinte
  par le projectile?

  «D'après ce qui vient d'être dit ci-dessus, il faut d'abord choisir
  l'époque où la Lune sera dans son périgée, et en même temps le moment où
  elle passera au zénith, ce qui diminuera encore le parcours d'une
  distance égale au rayon terrestre, soit trois mille neuf cent dix-neuf
  milles; de telle sorte que le trajet définitif sera de deux cent
  quatorze mille neuf cent soixante-seize milles (--86,410, lieues). Mais,
  si chaque mois la Lune passe à son périgée, elle ne se trouve pas
  toujours au zénith à ce moment. Elle ne se présente dans ces deux
  conditions qu'à de longs intervalles. Il faudra donc attendre la
  coïncidence du passage au périgée et au zénith. Or, par une heureuse
  circonstance, le 4 décembre de l'année prochaine, la Lune offrira ces
  deux conditions: à minuit, elle sera dans son périgée, c'est-à-dire à sa
  plus courte distance de la Terre, et elle passera en même temps au
  zénith.

  «Sur la cinquième question:--Quel point du ciel devra-t-on viser avec le
  canon destiné à lancer le projectile?

  «Les observations précédentes étant admises, le canon devra être braqué
  sur le zénith[26] du lieu; de la sorte, le tir sera perpendiculaire au
  plan de l'horizon, et le projectile se dérobera plus rapidement aux
  effets de l'attraction terrestre. Mais, pour que la Lune monte au zénith
  d'un lieu, il faut que ce lieu ne soit pas plus haut en latitude que la
  déclinaison de cet astre, autrement dit, qu'il soit compris entre 0° et
  28° de latitude nord ou sud[27]. En tout autre endroit, le tir devrait
  être nécessairement oblique, ce qui nuirait à la réussite de
  l'expérience.

  «Sur la sixième question:--Quelle place la Lune occupera-t-elle dans le
  ciel au moment où partira le projectile?

  «Au moment où le projectile sera lancé dans l'espace, la Lune, qui
  avance chaque jour de treize degrés dix minutes et trente-cinq secondes,
  devra se trouver éloignée du point zénithal de quatre fois ce nombre,
  soit cinquante-deux degrés quarante-deux minutes et vingt secondes,
  espace qui correspond au chemin qu'elle fera pendant la durée du
  parcours du projectile. Mais comme il faut également tenir compte de la
  déviation que fera éprouver au boulet le mouvement de rotation de la
  terre, et comme le boulet n'arrivera à la Lune qu'après avoir dévié
  d'une distance égale à seize rayons terrestres, qui, comptés sur
  l'orbite de la Lune, font environ onze degrés, on doit ajouter ces onze
  degrés à ceux qui expriment le retard de la Lune déjà mentionné, soit
  soixante-quatre degrés en chiffres ronds. Ainsi donc, au moment du tir,
  le rayon visuel mené à la Lune fera avec la verticale du lieu un angle
  de soixante-quatre degrés.

  «Telles sont les réponses aux questions posées à l'Observatoire de
  Cambridge par les membres du Gun-Club.

  «En résumé:

  «1º Le canon devra être établi dans un pays situé entre 0° et 28° de
  latitude nord ou sud.

  «2º Il devra être braqué sur le zénith du lieu.

  «3º Le projectile devra être animé d'une vitesse initiale de douze
  mille yards par seconde.

  «4º Il devra être lancé le 1er décembre de l'année prochaine, à onze
  heures, moins treize minutes et vingt secondes.

  «5º Il rencontrera la Lune quatre jours après son départ, le 4 décembre
  à minuit précis, au moment où elle passera au zénith.

  «Les membres du Gun-Club doivent donc commencer sans retard les travaux
  nécessités par une pareille entreprise et être prêts à opérer au moment
  déterminé, car, s'ils laissaient passer cette date du 4 décembre, ils ne
  retrouveraient la Lune dans les mêmes conditions de périgée et de zénith
  que dix-huit ans et onze jours après.

  «Le bureau de l'Observatoire de Cambridge se met entièrement à leur
  disposition pour les questions d'astronomie théorique, et il joint par
  la présente ses félicitations à celles de l'Amérique tout entière.

  «Pour le bureau:

  J.-M. BELFAST,

  «Directeur de l'Observatoire de Cambridge.»

  [25] Il y a dans le texte le mot _expedient_, qui est absolument
  intraduisible en français.

  [26] Le zénith est le point du ciel situé verticalement au-dessus
  de la tête d'un observateur.

  [27] Il n'y a en effet que les régions du globe comprises entre
  l'équateur et le vingt-huitième parallèle, dans lesquelles la
  culmination de la Lune l'amène au zénith; au-delà du 28e degré, la
  Lune s'approche d'autant moins du zénith que l'on s'avance vers les
  pôles.




[Illustration: L'Observatoire de Cambridge (p. 20).]

CHAPITRE V

LE ROMAN DE LA LUNE.


Un observateur doué d'une vue infiniment pénétrante, et placé à ce
centre inconnu autour duquel gravite le monde, aurait vu des myriades
d'atomes remplir l'espace à l'époque chaotique de l'univers. Mais peu à
peu avec les siècles, un changement se produisit; une loi d'attraction
se manifesta, à laquelle obéirent les atomes errants jusqu'alors; ces
atomes se combinèrent chimiquement suivant leurs affinités, se firent
molécules et formèrent ces amas nébuleux dont sont parsemées les
profondeurs du ciel.

[Illustration: Les mouvements de translation de la Lune (p. 27).]

Ces amas furent aussitôt animés d'un mouvement de rotation autour de
leur point central. Ce centre, formé de molécules vagues, se prit à
tourner sur lui-même en se condensant progressivement; d'ailleurs,
suivant des lois immuables de la mécanique, à mesure que son volume
diminuait par la condensation, son mouvement de rotation s'accélérait,
et ces deux effets persistant, il en résulta une étoile principale,
centre de l'amas nébuleux.

En regardant attentivement, l'observateur eût alors vu les autres
molécules de l'amas se comporter comme l'étoile centrale, se condenser à
sa façon par un mouvement de rotation progressivement accéléré, et
graviter autour d'elle sous forme d'étoiles innombrables. La nébuleuse,
dont les astronomes comptent près de cinq mille actuellement, était
formée.

Parmi ces cinq mille nébuleuses, il en est une que les hommes ont nommée
la Voie lactée[28], et qui renferme dix-huit millions d'étoiles, dont
chacune est devenue le centre d'un monde solaire.

  [28] Du mot grec [Grec: galaktos], qui signifie lait.

Si l'observateur eût alors spécialement examiné entre ces dix-huit
millions d'astres l'un des plus modestes et des moins brillants[29], une
étoile de quatrième ordre, celle qui s'appelle orgueilleusement le
Soleil, tous les phénomènes auxquels est due la formation de l'univers
se seraient successivement accomplis à ses yeux.

  [29] Le diamètre de Sirius, suivant Wollaston, doit égaler douze fois
  celui du Soleil, soit 4,300,000 lieues.

En effet, ce Soleil, encore à l'état gazeux et composé de molécules
mobiles, il l'eût aperçu tournant sur son axe pour achever son travail
de concentration. Ce mouvement, fidèle aux lois de la mécanique, se fût
accéléré avec la diminution de volume, et un moment serait arrivé où la
force centrifuge l'aurait emporté sur la force centripète, qui tend à
repousser les molécules vers le centre.

Alors un autre phénomène se serait passé devant les yeux de
l'observateur, et les molécules situées dans le plan de l'équateur,
s'échappant comme la pierre d'une fronde dont la corde vient à se briser
subitement, auraient été former autour du Soleil plusieurs anneaux
concentriques semblables à celui de Saturne. A leur tour, ces anneaux de
matière cosmique, pris d'un mouvement de rotation autour de la masse
centrale, se seraient brisés et décomposés en nébulosités secondaires,
c'est-à-dire en planètes.

Si l'observateur eût alors concentré toute son attention sur ces
planètes, il les aurait vu se comporter exactement comme le Soleil et
donner naissance à un ou plusieurs anneaux cosmiques, origines de ces
astres d'ordre inférieur qu'on appelle satellites.

Ainsi donc, en remontant de l'atome à la molécule, de la molécule à
l'amas nébuleux, de l'amas nébuleux à la nébuleuse, de la nébuleuse à
l'étoile principale, de l'étoile principale au Soleil, du Soleil à la
planète, et de la planète au satellite, on a toute la série des
transformations subies par les corps célestes depuis les premiers jours
du monde.

Le Soleil semble perdu dans les immensités du monde stellaire, et
cependant il est rattaché, par les théories actuelles de la science, à
la nébuleuse de la Voie lactée. Centre d'un monde, et si petit qu'il
paraisse au milieu des régions éthérées, il est cependant énorme, car sa
grosseur est quatorze cent mille fois celle de la Terre. Autour de lui
gravitent huit planètes, sorties de ses entrailles mêmes aux premiers
temps de la création. Ce sont, en allant du plus proche de ces astres au
plus éloigné, Mercure, Vénus, la Terre, Mars, Jupiter, Saturne, Uranus
et Neptune. De plus, entre Mars et Jupiter circulent régulièrement
d'autres corps moins considérables, peut-être les débris errants d'un
astre brisé en plusieurs milliers de morceaux, dont le télescope a
reconnu quatre-vingt-dix-sept jusqu'à ce jour[30].

  [30] Quelques-uns de ces astéroïdes sont assez petits pour qu'on
  puisse en faire le tour dans l'espace d'une seule journée en marchant
  au pas gymnastique.

De ces serviteurs que le Soleil maintient dans leur orbite elliptique
par la grande loi de la gravitation, quelques-uns possèdent à leur tour
des satellites. Uranus en a huit, Saturne huit, Jupiter quatre, Neptune
trois peut-être, la Terre un; ce dernier, l'un des moins importants du
monde solaire, s'appelle la Lune, et c'est lui que le génie audacieux
des Américains prétendait conquérir.

L'astre des nuits, par sa proximité relative et le spectacle rapidement
renouvelé de ses phases diverses, a tout d'abord partagé avec le Soleil
l'attention des habitants de la Terre; mais le Soleil est fatigant au
regard, et les splendeurs de sa lumière obligent ses contemplateurs à
baisser les yeux.

La blonde Phoebé, plus humaine au contraire, se laisse complaisamment
voir dans sa grâce modeste; elle est douce à l'oeil, peu ambitieuse,
et cependant, elle se permet parfois d'éclipser son frère, le radieux
Apollon, sans jamais être éclipsée par lui. Les mahométans ont compris
la reconnaissance qu'ils devaient à cette fidèle amie de la Terre, et
ils ont réglé leurs mois sur sa révolution[31].

  [31] Vingt-neuf jours et demi environ.

Les premiers peuples vouèrent un culte particulier à cette chaste
déesse. Les Égyptiens l'appelaient Isis, les Phéniciens la nommaient
Astarté; les Grecs l'adorèrent sous le nom de Phoebé, fille de Latone
et de Jupiter, et ils expliquaient ses éclipses par les visites
mystérieuses de Diane au bel Endymion. A en croire la légende
mythologique, le lion de Némée parcourut les campagnes de la Lune avant
son apparition sur la Terre, et le poëte Agésianax, cité par Plutarque,
célébra dans ses vers ces doux yeux, ce nez charmant et cette bouche
aimable, formés par les parties lumineuses de l'adorable Séléné.

Mais si les anciens comprirent bien le caractère, le tempérament, en un
mot, les qualités morales de la Lune au point de vue mythologique, les
plus savants d'entre eux demeurèrent fort ignorants en sélénographie.

Cependant, plusieurs astronomes des époques reculées découvrirent
certaines particularités confirmées aujourd'hui par la science. Si les
Arcadiens prétendirent avoir habité la Terre à une époque où la Lune
n'existait pas encore, si Simplicius la crut immobile et attachée à la
voûte de cristal, si Tatius la regarda comme un fragment détaché du
disque solaire, si Cléarque, le disciple d'Aristote, en fit un miroir
poli sur lequel se réfléchissaient les images de l'Océan, si d'autres
enfin ne virent en elle qu'un amas de vapeurs exhalées par la Terre, ou
un globe moitié feu, moitié glace, qui tournait sur lui-même, quelques
savants, au moyen d'observations sagaces, à défaut d'instruments
d'optique, soupçonnèrent la plupart des lois qui régissent l'astre des
nuits.

Ainsi Thalès de Milet, 460 ans avant J.-C., émit l'opinion que la Lune
était éclairée par le Soleil. Aristarque de Samos donna la véritable
explication de ses phases. Cléomène enseigna qu'elle brillait d'une
lumière réfléchie. Le Chaldéen Bérose découvrit que la durée de son
mouvement de rotation était égale à celle de son mouvement de
révolution, et il expliqua de la sorte le fait que la Lune présente
toujours la même face. Enfin Hipparque, deux siècles avant l'ère
chrétienne, reconnut quelques inégalités dans les mouvements apparents
du satellite de la Terre.

Ces diverses observations se confirmèrent par la suite et profitèrent
aux nouveaux astronomes. Ptolémée, au deuxième siècle, l'Arabe
Aboul-Wéfa, au dixième, complétèrent les remarques d'Hipparque sur les
inégalités que subit la Lune en suivant la ligne ondulée de son orbite
sous l'action du Soleil. Puis Copernic[32], au quinzième siècle, et
Tycho Brahé, au seizième, exposèrent complétement le système du monde et
le rôle que joue la Lune dans l'ensemble des corps célestes.

  [32] Voir _Les Fondateurs de l'Astronomie moderne_, un livre admirable
  de M. J. Bertrand, de l'Institut.

A cette époque, ses mouvements étaient à peu près déterminés; mais de sa
constitution physique on savait peu de chose. Ce fut alors que Galilée
expliqua les phénomènes de lumière produits dans certaines phases par
l'existence de montagnes auxquelles il donna une hauteur moyenne de
quatre mille cinq cents toises.

Après lui, Hévelius, un astronome de Dantzig, rabaissa les plus hautes
altitudes à deux mille six cents toises; mais son confrère Riccioli les
reporta à sept mille.

Herschell, à la fin du dix-huitième siècle, armé d'un puissant
télescope, réduisit singulièrement les mesures précédentes. Il donna
dix-neuf cents toises aux montagnes les plus élevées, et ramena la
moyenne des différentes hauteurs à quatre cents toises seulement. Mais
Herschell se trompait encore, et il fallut les observations de
Shroeter, Louville, Halley, Nasmyth, Bianchini, Pastorf, Lohrman,
Gruithuysen, et surtout les patientes études de MM. Beer et Moedeler,
pour résoudre définitivement la question. Grâce à ces savants,
l'élévation des montagnes de la Lune est parfaitement connue
aujourd'hui. MM. Beer et Moedeler ont mesuré dix-neuf cent cinq
hauteurs, dont six sont au-dessus de deux mille six cents toises, et
vingt-deux au-dessus de deux mille quatre cents[33]. Leur plus haut
sommet domine de trois mille huit cent et une toises la surface du
disque lunaire.

  [33] La hauteur du mont Blanc au-dessus de la mer est de 4,813 mètres.

En même temps, la reconnaissance de la Lune se complétait; cet astre
apparaissait criblé de cratères, et sa nature essentiellement volcanique
s'affirmait à chaque observation. Du défaut de réfraction dans les
rayons des planètes occultées par elle on conclut que l'atmosphère
devait presque absolument lui manquer. Cette absence d'air entraînait
l'absence d'eau. Il devenait donc manifeste que les Sélénites, pour
vivre dans ces conditions, devaient avoir une organisation spéciale et
différer singulièrement des habitants de la Terre.

Enfin, grâce aux méthodes nouvelles, les instruments plus perfectionnés
fouillèrent la Lune sans relâche, ne laissant pas un point de sa face
inexploré, et cependant son diamètre mesure deux mille cent cinquante
milles[34], sa surface est la treizième partie de la surface du
globe[35], son volume la quarante-neuvième partie du volume du sphéroïde
terrestre; mais aucun de ses secrets ne pouvait échapper à l'oeil des
astronomes, et ces habiles savants portèrent plus loin encore leurs
prodigieuses observations.

  [34] Huit cent soixante-neuf lieues, c'est-à-dire un peu plus du quart
  du rayon terrestre.

  [35] Trente-huit millions de kilomètres carrés.

Ainsi ils remarquèrent que, pendant la pleine Lune, le disque
apparaissait dans certaines parties rayé de lignes blanches, et pendant
les phases, rayé de lignes noires. En étudiant avec une plus grande
précision, ils parvinrent à se rendre un compte exact de la nature de
ces lignes. C'étaient des sillons longs et étroits, creusés entre des
bords parallèles, aboutissant généralement aux contours des cratères;
ils avaient une longueur comprise entre dix et cent milles et une
largeur de huit cents toises. Les astronomes les appelèrent des
rainures, mais tout ce qu'ils surent faire, ce fut de les nommer ainsi.
Quant à la question de savoir si ces rainures étaient des lits desséchés
d'anciennes rivières ou non, ils ne purent la résoudre d'une manière
complète. Aussi les Américains espéraient bien déterminer, un jour ou
l'autre, ce fait géologique. Ils se réservaient également de reconnaître
cette série de remparts parallèles découverts à la surface de la Lune
par Gruithuysen, savant professeur de Munich, qui les considéra comme un
système de fortifications élevées par les ingénieurs sélénites. Ces deux
points, encore obscurs, et bien d'autres sans doute, ne pouvaient être
définitivement réglés qu'après une communication directe avec la Lune.

Quant à l'intensité de sa lumière, il n'y avait plus rien à apprendre à
cet égard; on savait qu'elle est trois cent mille fois plus faible que
celle du Soleil, et que sa chaleur n'a pas d'action appréciable sur les
thermomètres; quant au phénomène connu sous le nom de lumière cendrée,
il s'explique naturellement par l'effet des rayons du Soleil renvoyés de
la Terre à la Lune, et qui semblent compléter le disque lunaire, lorsque
celui-ci se présente sous la forme d'un croissant dans ses première et
dernière phases.

Tel était l'état des connaissances acquises sur le satellite de la
Terre, que le Gun-Club se proposait de compléter à tous les points de
vue, cosmographiques, géologiques, politiques et moraux.




CHAPITRE VI

CE QU'IL N'EST PAS POSSIBLE D'IGNORER ET CE QU'IL N'EST PLUS PERMIS DE
CROIRE DANS LES ÉTATS-UNIS.


La proposition Barbicane avait eu pour résultat immédiat de remettre à
l'ordre du jour tous les faits astronomiques relatifs à l'astre des
nuits. Chacun se mit à l'étudier assidûment. Il semblait que la Lune
apparût pour la première fois sur l'horizon et que personne ne l'eût
encore entrevue dans les cieux. Elle devint à la mode; elle fut la
lionne du jour sans en paraître moins modeste, et prit rang parmi les
«étoiles» sans en montrer plus de fierté. Les journaux ravivèrent les
vieilles anecdotes dans lesquelles ce «Soleil des loups» jouait un rôle;
ils rappelèrent les influences que lui prêtait l'ignorance des premiers
âges; ils le chantèrent sur tous les tons; un peu plus, ils eussent cité
de ses bons mots; l'Amérique entière fut prise de sélénomanie.

De leur côté, les revues scientifiques traitèrent plus spécialement les
questions qui touchaient à l'entreprise du Gun-Club; la lettre de
l'Observatoire de Cambridge fut publiée par eux, commentée et approuvée
sans réserve.

Bref, il ne fut plus permis, même au moins lettré des Yankees, d'ignorer
un seul des faits relatifs à son satellite, ni à la plus bornée des
vieilles mistress d'admettre encore de superstitieuses erreurs à son
endroit. La science leur arrivait sous toutes les formes; elle les
pénétrait par les yeux et les oreilles; impossible d'être un âne... en
astronomie.

Jusqu'alors, bien des gens ignoraient comment on avait pu calculer la
distance qui sépare la Lune de la Terre. On profita de la circonstance
pour leur apprendre que cette distance s'obtenait par la mesure de la
parallaxe de la Lune. Si le mot parallaxe semblait les étonner, on leur
disait que c'était l'angle formé par deux lignes droites menées de
chaque extrémité du rayon terrestre jusqu'à la Lune. Doutaient-ils de la
perfection de cette méthode, on leur prouvait immédiatement que,
non-seulement cette distance moyenne était bien de deux cent
trente-quatre mille trois cent quarante-sept milles (--94,330 lieues),
mais encore que les astronomes ne se trompaient pas de soixante-dix
milles (--30 lieues).

A ceux qui n'étaient pas familiarisés avec les mouvements de la Lune,
les journaux démontraient quotidiennement qu'elle possède deux
mouvements distincts, le premier dit de rotation sur un axe, le second
dit de révolution autour de la Terre, s'accomplissant tous les deux dans
un temps égal, soit vingt-sept jours et un tiers[36].

  [36] C'est la durée de la révolution sidérale, c'est-à-dire le temps
  que la Lune met à revenir à une même étoile.

Le mouvement de rotation est celui qui crée le jour et la nuit à la
surface de la Lune; seulement il n'y a qu'un jour, il n'y a qu'une nuit
par mois lunaire, et ils durent chacun trois cent cinquante-quatre
heures et un tiers. Mais, heureusement pour elle, la face tournée vers
le globe terrestre est éclairée par lui avec une intensité égale à la
lumière de quatorze Lunes. Quant à l'autre face, toujours invisible,
elle a naturellement trois cent cinquante-quatre heures d'une nuit
absolue, tempérée seulement par cette «pâle clarté qui tombe des
étoiles.» Ce phénomène est uniquement dû à cette particularité que les
mouvements de rotation et de révolution s'accomplissent dans un temps
rigoureusement égal, phénomène commun, suivant Cassini et Herschell, aux
satellites de Jupiter, et très-probablement à tous les autres
satellites.

Quelques esprits bien disposés, mais un peu rétifs, ne comprenaient pas
tout d'abord que, si la Lune montrait invariablement la même face à la
Terre pendant sa révolution, c'est que, dans le même laps de temps, elle
faisait un tour sur elle-même. A ceux-là on disait:--«Allez dans votre
salle à manger, et tournez autour de la table de manière à toujours en
regarder le centre; quand votre promenade circulaire sera achevée, vous
aurez fait un tour sur vous-même, puisque votre oeil aura parcouru
successivement tous les points de la salle. Eh bien! la salle, c'est le
Ciel, la table, c'est la Terre, et la Lune, c'est vous!»--Et ils s'en
allaient enchantés de la comparaison.

[Illustration: Vue de la Lune (p. 29).]

Ainsi donc, la Lune montre sans cesse la même face à la Terre;
cependant, pour être exact, il faut ajouter que, par suite d'un certain
balancement du nord au sud et de l'ouest à l'est appelé «libration,»
elle laisse apercevoir un peu plus de la moitié de son disque, soit les
cinquante-sept centièmes environ.

[Illustration: Barbicane prit la parole (p. 36).]

Lorsque les ignorants en savaient autant que le directeur de
l'Observatoire de Cambridge sur le mouvement de rotation de la Lune, ils
s'inquiétaient beaucoup de son mouvement de révolution autour de la
Terre, et vingt revues scientifiques avaient vite fait de les instruire.
Ils apprenaient alors que le firmament, avec son infinité d'étoiles,
peut être considéré comme un vaste cadran sur lequel la Lune se promène
en indiquant l'heure vraie à tous les habitants de la Terre; que c'est
dans ce mouvement que l'astre des nuits présente ses différentes phases;
que la Lune est pleine, quand elle est en opposition avec le Soleil,
c'est-à-dire lorsque les trois astres sont sur la même ligne, la Terre
étant au milieu; que la Lune est nouvelle quand elle est en conjonction
avec le Soleil, c'est-à-dire lorsqu'elle se trouve entre la Terre et
lui; enfin que la Lune est dans son premier ou dans son dernier
quartier, quand elle fait avec le Soleil et la Terre un angle droit dont
elle occupe le sommet.

Quelques Yankees perspicaces en déduisaient alors cette conséquence, que
les éclipses ne pouvaient se produire qu'aux époques de conjonction ou
d'opposition, et ils raisonnaient bien. En conjonction, la Lune peut
éclipser le Soleil, tandis qu'en opposition, c'est la Terre qui peut
l'éclipser à son tour, et si ces éclipses n'arrivent pas deux fois par
lunaison, c'est parce que le plan suivant lequel se meut la Lune est
incliné sur l'écliptique, autrement dit, sur le plan suivant lequel se
meut la Terre.

Quant à la hauteur que l'astre des nuits peut atteindre au-dessus de
l'horizon, la lettre de l'Observatoire de Cambridge avait tout dit à cet
égard. Chacun savait que cette hauteur varie suivant la latitude du lieu
où on l'observe. Mais les seules zones du globe pour lesquelles la Lune
passe au zénith, c'est-à-dire vient se placer directement au-dessus de la
tête de ses contemplateurs, sont nécessairement comprises entre les
vingt-huitièmes parallèles et l'équateur. De là cette recommandation
importante de tenter l'expérience sur un point quelconque de cette partie
du globe, afin que le projectile pût être lancé perpendiculairement et
échapper ainsi plus vite à l'action de la pesanteur. C'était une
condition essentielle pour le succès de l'entreprise, et elle ne
laissait pas de préoccuper vivement l'opinion publique.

Quant à la ligne suivie par la Lune dans sa révolution autour de la
Terre, l'Observatoire de Cambridge avait suffisamment appris, même aux
ignorants de tous les pays, que cette ligne est une courbe rentrante,
non pas un cercle, mais bien une ellipse, dont la Terre occupe un des
foyers. Ces orbites elliptiques sont communes à toutes les planètes
aussi bien qu'à tous les satellites, et la mécanique rationnelle prouve
rigoureusement qu'il ne pouvait en être autrement. Il était bien entendu
que la Lune dans son apogée se trouvait plus éloignée de la Terre, et
plus rapprochée dans son périgée.

Voilà donc ce que tout Américain savait bon gré mal gré, ce que personne
ne pouvait décemment ignorer. Mais si ces vrais principes se
vulgarisèrent rapidement, beaucoup d'erreurs, certaines craintes
illusoires, furent moins faciles à déraciner.

Ainsi, quelques braves gens, par exemple, soutenaient que la Lune était
une ancienne comète, laquelle, en parcourant son orbite allongée autour
du Soleil, vint à passer près de la Terre et se trouva retenue dans son
cercle d'attraction. Ces astronomes de salon prétendaient expliquer
ainsi l'aspect brûlé de la Lune, malheur irréparable dont ils se
prenaient à l'astre radieux. Seulement, quand on leur faisait observer
que les comètes ont une atmosphère et que la Lune n'en a que peu ou pas,
ils restaient fort empêchés de répondre.

D'autres, appartenant à la race des trembleurs, manifestaient certaines
craintes à l'endroit de la Lune; ils avaient entendu dire que, depuis
les observations faites au temps des Califes, son mouvement de
révolution s'accélérait dans une certaine proportion; ils en déduisaient
de là, fort logiquement d'ailleurs, qu'à une accélération de mouvement
devait correspondre une diminution dans la distance des deux astres, et
que, ce double effet se prolongeant à l'infini, la Lune finirait un jour
par tomber sur la Terre. Cependant, ils durent se rassurer et cesser de
craindre pour les générations futures, quand on leur apprit que, suivant
les calculs de Laplace, un illustre mathématicien français, cette
accélération de mouvement se renferme dans des limites fort restreintes,
et qu'une diminution proportionnelle ne tardera pas à lui succéder.
Ainsi donc, l'équilibre du monde solaire ne pouvait être dérangé dans
les siècles à venir.

Restait en dernier lieu la classe superstitieuse des ignorants; ceux-là
ne se contentent pas d'ignorer, ils savent ce qui n'est pas, et à propos
de la Lune ils en savaient long. Les uns regardaient son disque comme un
miroir poli au moyen duquel on pouvait se voir des divers points de la
terre et se communiquer ses pensées. Les autres prétendaient que sur
mille nouvelles Lunes observées, neuf cent cinquante avaient amené des
changements notables, tels que cataclysmes, révolutions, tremblements de
terre, déluge, etc.; ils croyaient donc à l'influence mystérieuse de
l'astre des nuits sur les destinées humaines; ils le regardaient comme
le «véritable contre-poids» de l'existence; ils pensaient que chaque
Sélénite était rattaché à chaque habitant de la Terre par un lien
sympathique; avec le docteur Mead, ils soutenaient que le système vital
lui est entièrement soumis, prétendant, sans en démordre, que les
garçons naissent surtout pendant la nouvelle Lune, et les filles pendant
le dernier quartier, etc., etc. Mais enfin il fallut renoncer à ces
vulgaires erreurs, revenir à la seule vérité, et si la Lune, dépouillée
de son influence, perdit dans l'esprit de certains courtisans de tous
les pouvoirs, si quelques dos lui furent tournés, l'immense majorité se
prononça pour elle. Quant aux Yankees, ils n'eurent plus d'autre
ambition que de prendre possession de ce nouveau continent des airs et
d'arborer à son plus haut sommet le pavillon étoilé des États-Unis
d'Amérique.




CHAPITRE VII

L'HYMNE DU BOULET.


L'Observatoire de Cambridge avait, dans sa mémorable lettre du 7
octobre, traité la question au point de vue astronomique; il s'agissait
désormais de la résoudre mécaniquement. C'est alors que les difficultés
pratiques eussent paru insurmontables en tout autre pays que l'Amérique.
Ici ce ne fut qu'un jeu.

Le président Barbicane avait, sans perdre de temps, nommé dans le sein
du Gun-Club un Comité d'exécution. Ce Comité devait en trois séances
élucider les trois grandes questions du canon, du projectile et des
poudres; il fut composé de quatre membres très-savants sur ces matières,
Barbicane, avec voix prépondérante en cas de partage, le général Morgan,
le major Elphiston, et enfin l'inévitable J.-T. Maston, auquel furent
confiées les fonctions de secrétaire-rapporteur.

Le 8 octobre, le Comité se réunit chez le président Barbicane, 3,
Republican-street. Comme il était important que l'estomac ne vînt pas
troubler par ses cris une aussi sérieuse discussion, les quatre membres
du Gun-Club prirent place à une table couverte de sandwiches et de
théières considérables. Aussitôt J.-T. Maston vissa sa plume à son
crochet de fer, et la séance commença.

Barbicane prit la parole:

«Mes chers collègues, dit-il, nous avons à résoudre un des plus
importants problèmes de la balistique, cette science par excellence, qui
traite du mouvement des projectiles, c'est-à-dire des corps lancés dans
l'espace par une force d'impulsion quelconque, puis abandonnés à
eux-mêmes.

--Oh! la balistique! la balistique! s'écria J.-T. Maston d'une voix
émue.

--Peut-être eût-il paru plus logique, reprit Barbicane, de consacrer
cette première séance à la discussion de l'engin...

--En effet, répondit le général Morgan.

--Cependant, reprit Barbicane, après mûres réflexions, il m'a semblé que
la question du projectile devait primer celle du canon, et que les
dimensions de celui-ci devaient dépendre des dimensions de celui-là.

--Je demande la parole,» s'écria J.-T. Maston.

La parole lui fut accordée avec l'empressement que méritait son passé
magnifique.

«Mes braves amis, dit-il d'un accent inspiré, notre président a raison
de donner à la question du projectile le pas sur toutes les autres! Ce
boulet que nous allons lancer à la Lune, c'est notre messager, notre
ambassadeur, et je vous demande la permission de le considérer à un
point de vue purement moral.»

Cette façon nouvelle d'envisager un projectile piqua singulièrement la
curiosité des membres du Comité; ils accordèrent donc la plus vive
attention aux paroles de J.-T. Maston.

«Mes chers collègues, reprit ce dernier, je serai bref; je laisserai de
côté le boulet physique, le boulet qui tue, pour n'envisager que le
boulet mathématique, le boulet moral. Le boulet est pour moi la plus
éclatante manifestation de la puissance humaine; c'est en lui qu'elle se
résume tout entière; c'est en le créant que l'homme s'est le plus
rapproché du Créateur!

--Très-bien! dit le major Elphiston.

--En effet, s'écria l'orateur, si Dieu a fait les étoiles et les
planètes, l'homme a fait le boulet, ce criterium des vitesses
terrestres, cette réduction des astres errants dans l'espace, et qui ne
sont, à vrai dire, que des projectiles! A Dieu la vitesse de
l'électricité, la vitesse de la lumière, la vitesse des étoiles, la
vitesse des comètes, la vitesse des planètes, la vitesse des satellites,
la vitesse du son, la vitesse du vent! Mais à nous la vitesse du boulet,
cent fois supérieure à la vitesse des trains et des chevaux les plus
rapides!»

J.-T. Maston était transporté; sa voix prenait des accents lyriques en
chantant cet hymne sacré du boulet.

«Voulez-vous des chiffres? reprit-il, en voilà d'éloquents! Prenez
simplement le modeste boulet de vingt-quatre[37]; s'il court huit cent
mille fois moins vite que l'électricité, six cent quarante mille fois
moins vite que la lumière, soixante-seize fois moins vite que la Terre
dans son mouvement de translation autour du Soleil, cependant, à sa
sortie du canon, il dépasse la rapidité du son[38], il fait deux cents
toises à la seconde, deux mille toises en dix secondes, quatorze milles
à la minute (--6 lieues), huit cent quarante milles à l'heure (--360
lieues), vingt mille cent milles par jour (--8,640 lieues), c'est-à-dire
la vitesse des points de l'équateur dans le mouvement de rotation du
globe, sept millions trois cent trente-six mille cinq cents milles par
an (--3,155,760 lieues). Il mettrait donc onze jours à se rendre à la
Lune, douze ans à parvenir au Soleil, trois cent soixante ans à
atteindre Neptune aux limites du monde solaire. Voilà ce que ferait ce
modeste boulet, l'ouvrage de nos mains! Que sera-ce donc quand,
vingtuplant cette vitesse, nous le lancerons avec une rapidité de sept
milles à la seconde! Ah! boulet superbe! splendide projectile! j'aime à
penser que tu seras reçu là-haut avec les honneurs dus à un ambassadeur
terrestre!»

  [37] C'est-à-dire pesant vingt-quatre livres.

  [38] Ainsi, quand on a entendu la détonation de la bouche à feu, on
  ne peut plus être frappé par le boulet.

Des hurrahs accueillirent cette ronflante péroraison, et J.-T. Maston,
tout ému, s'assit au milieu des félicitations de ses collègues.

«Et maintenant, dit Barbicane, que nous avons fait une large part à la
poésie, attaquons directement la question.

--Nous sommes prêts, répondirent les membres du Comité en absorbant
chacun une demi-douzaine de sandwiches.

--Vous savez quel est le problème à résoudre, reprit le président; il
s'agit d'imprimer à un projectile une vitesse de douze mille yards par
seconde. J'ai lieu de penser que nous y réussirons. Mais, en ce moment,
examinons les vitesses obtenues jusqu'ici; le général Morgan pourra nous
édifier à cet égard.

--D'autant plus facilement, répondit le général, que, pendant la guerre,
j'étais membre de la commission d'expérience. Je vous dirai donc que les
canons de cent de Dahlgreen, qui portaient à deux mille cinq cents
toises, imprimaient à leur projectile une vitesse initiale de cinq cents
yards à la seconde.

--Bien. Et la Columbiad[39] Rodman? demanda le président.

  [39] Les Américains donnaient le nom de Columbiad à ces énormes engins
  de destruction.

--La Columbiad Rodman, essayée au fort Hamilton, près de New-York,
lançait un boulet pesant une demi-tonne à une distance de six milles,
avec une vitesse de huit cents yards par seconde, résultat que n'ont
jamais obtenu Armstrong et Palliser en Angleterre.

--Oh! les Anglais! fit J.-T. Maston en tournant vers l'horizon de l'est
son redoutable crochet.

--Ainsi donc, reprit Barbicane, ces huit cents yards seraient la vitesse
maximum atteinte jusqu'ici?

--Oui, répondit Morgan.

--Je dirai, cependant, répliqua J.-T. Maston, que si mon mortier n'eût
pas éclaté....

--Oui, mais il a éclaté, répondit Barbicane avec un geste bienveillant.
Prenons donc pour point de départ cette vitesse de huit cents yards. Il
faudra la vingtupler. Aussi, réservant pour une autre séance la
discussion des moyens destinés à produire cette vitesse, j'appellerai
votre attention, mes chers collègues, sur les dimensions qu'il convient
de donner au boulet. Vous pensez bien qu'il ne s'agit plus ici de
projectiles pesant au plus une demi-tonne!

--Pourquoi pas? demanda le major.

--Parce que ce boulet, répondit vivement J.-T. Maston, doit être assez
gros pour attirer l'attention des habitants de la Lune, s'il en existe
toutefois.

--Oui, répondit Barbicane, et pour une autre raison plus importante
encore.

--Que voulez-vous dire, Barbicane? demanda le major.

--Je veux dire qu'il ne suffit pas d'envoyer un projectile et de ne plus
s'en occuper; il faut que nous le suivions pendant son parcours jusqu'au
moment où il atteindra le but.

--Hein! firent le général et le major, un peu surpris de la proposition.

--Sans doute, reprit Barbicane en homme sûr de lui, sans doute, ou notre
expérience ne produira aucun résultat.

--Mais alors, répliqua le major, vous allez donner à ce projectile des
dimensions énormes?

--Non. Veuillez bien m'écouter. Vous savez que les instruments d'optique
ont acquis une grande perfection; avec certains télescopes on est déjà
parvenu à obtenir des grossissements de six mille fois, et à ramener la
Lune à quarante milles environ (--16 lieues). Or, à cette distance, les
objets ayant soixante pieds de côté sont parfaitement visibles. Si l'on
n'a pas poussé plus loin la puissance de pénétration des télescopes,
c'est que cette puissance ne s'exerce qu'au détriment de leur clarté, et
la Lune, qui n'est qu'un miroir réfléchissant, n'envoie pas une lumière
assez intense pour qu'on puisse porter les grossissements au-delà de
cette limite.

--Eh bien! que ferez-vous alors? demanda le général. Donnerez-vous à
votre projectile un diamètre de soixante pieds?

--Non pas!

--Vous vous chargerez donc de rendre la Lune plus lumineuse?

--Parfaitement.

--Voilà qui est fort! s'écria J.-T. Maston.

--Oui, fort simple, répondit Barbicane. En effet, si je parviens à
diminuer l'épaisseur de l'atmosphère que traverse la lumière de la Lune,
n'aurai-je pas rendu cette lumière plus intense?

--Évidemment.

--Eh bien! pour obtenir ce résultat, il me suffira d'établir un
télescope sur quelque montagne élevée. Ce que nous ferons.

--Je me rends, je me rends, répondit le major. Vous avez une façon de
simplifier les choses!... Et quel grossissement espérez-vous obtenir
ainsi?

[Illustration: La Columbiad Rodmar (p. 38).]

--Un grossissement de quarante-huit mille fois, qui ramènera la Lune à
cinq milles seulement, et pour être visibles, les objets n'auront plus
besoin d'avoir que neuf pieds de diamètre.

--Parfait! s'écria J.-T. Maston, notre projectile aura donc neuf pieds
de diamètre?

--Précisément.

--Permettez-moi de vous dire, cependant, reprit le major Elphiston,
qu'il sera encore d'un poids tel que...

--Oh! major, répondit Barbicane, avant de discuter son poids,
laissez-moi vous dire que nos pères faisaient des merveilles en ce
genre. Loin de moi la pensée de prétendre que la balistique n'ait pas
progressé, mais il est bon de savoir que dès le moyen âge on obtenait
des résultats surprenants, j'oserai ajouter, plus surprenants que les
nôtres.

[Illustration: Le canon de l'île de Malte (p. 42).]

--Par exemple! répliqua Morgan.

--Justifiez vos paroles, s'écria vivement J.-T. Maston.

--Rien n'est plus facile, répondit Barbicane; j'ai des exemples à
l'appui de ma proposition. Ainsi, au siége de Constantinople par Mahomet
II, en 1453, on lança des boulets de pierre qui pesaient dix-neuf cents
livres, et qui devaient être d'une belle taille.

--Oh! oh! fit le major, dix-neuf cents livres, c'est un gros chiffre!

--A Malte, au temps des chevaliers, un certain canon du fort Saint-Elme
lançait des projectiles pesant deux mille cinq cents livres.

--Pas possible!

--Enfin, d'après un historien français, sous Louis XI, un mortier
lançait une bombe de cinq cents livres seulement; mais cette bombe,
partie de la Bastille, un endroit où les fous enfermaient les sages,
allait tomber à Charenton, un endroit où les sages enferment les fous.

--Très-bien! dit J.-T. Maston.

--Depuis, qu'avons-nous vu, en somme? Les canons Armstrong lancer des
boulets de cinq cents livres, et les Columbiads Rodman des projectiles
d'une demi-tonne! Il semble donc que, si les projectiles ont gagné en
portée, ils ont plutôt perdu en pesanteur. Or, si nous tournons nos
efforts de ce côté, nous devons arriver, avec le progrès de la science,
à décupler le poids des boulets de Mahomet II et des chevaliers de
Malte.

--C'est évident, répondit le major, mais quel métal comptez-vous donc
employer pour le projectile?

--De la fonte de fer, tout simplement, dit le général Morgan.

--Peuh! de la fonte! s'écria J.-T. Maston avec un profond dédain, c'est
bien commun pour un boulet destiné à se rendre à la Lune.

--N'exagérons pas, mon honorable ami, répondit Morgan; la fonte suffira.

--Eh bien! alors, reprit le major Elphiston, puisque la pesanteur du
boulet est proportionnelle à son volume, un boulet de fonte, mesurant
neuf pieds de diamètre, sera encore d'un poids épouvantable!

--Oui, s'il est plein; non, s'il est creux, dit Barbicane.

--Creux! ce sera donc un obus?

--Où l'on pourra mettre des dépêches, répliqua J.-T. Maston, et des
échantillons de nos productions terrestres!

--Oui, un obus, répondit Barbicane; il le faut absolument; un boulet
plein de cent huit pouces pèserait plus de deux cent mille livres, poids
évidemment trop considérable; cependant, comme il faut conserver une
certaine stabilité au projectile, je propose de lui donner un poids de
cinq mille livres.

--Quelle sera donc l'épaisseur de ses parois? demanda le major.

--Si nous suivons la proportion réglementaire, reprit Morgan, un
diamètre de cent huit pouces exigera des parois de deux pieds au moins.

--Ce serait beaucoup trop, répondit Barbicane; remarquez-le bien, il ne
s'agit pas ici d'un boulet destiné à percer des plaques; il suffira donc
de lui donner des parois assez fortes pour résister à la pression des
gaz de la poudre. Voici donc le problème: quelle épaisseur doit avoir
un obus en fonte de fer pour ne peser que vingt mille livres? Notre
habile calculateur, le brave Maston, va nous l'apprendre séance tenante.

--Rien n'est plus facile,» répliqua l'honorable secrétaire du Comité.

Et ce disant, il traça quelques formules algébriques sur le papier; on
vit apparaître sous sa plume des [Grec: p] et des _x_ élevés à la
deuxième puissance. Il eut même l'air d'extraire, sans y toucher, une
certaine racine cubique, et dit:

«Les parois auront à peine deux pouces d'épaisseur.

--Sera-ce suffisant? demanda le major d'un air de doute.

--Non, répondit le président Barbicane, non, évidemment.

--Eh bien! alors, que faire? reprit Elphiston d'un air assez embarrassé.

--Employer un autre métal que la fonte.

--Du cuivre? dit Morgan.

--Non, c'est encore trop lourd; et j'ai mieux que cela à vous proposer.

--Quoi donc? dit le major.

--De l'aluminium, répondit Barbicane.

--De l'aluminium! s'écrièrent les trois collègues du président.

--Sans doute, mes amis. Vous savez qu'un illustre chimiste français,
Henry Sainte-Claire-Deville, est parvenu, en 1854, à obtenir l'aluminium
en masse compacte. Or ce précieux métal a la blancheur de l'argent,
l'inaltérabilité de l'or, la ténacité du fer, la fusibilité du cuivre et
la légèreté du verre; il se travaille facilement, il est extrêmement
répandu dans la nature, puisque l'alumine forme la base de la plupart
des roches, il est trois fois plus léger que le fer, et il semble avoir
été créé tout exprès pour nous fournir la matière de notre projectile!

--Hurrah pour l'aluminium! s'écria le secrétaire du Comité, toujours
très-bruyant dans ses moments d'enthousiasme.

--Mais, mon cher président, dit le major, est-ce que le prix de revient
de l'aluminium n'est pas extrêmement élevé?

--Il l'était, répondit Barbicane; aux premiers temps de sa découverte,
la livre d'aluminium coûtait deux cent soixante à deux cent
quatre-vingts dollars (--environ 1,500 francs); puis elle est tombée à
vingt-sept dollars (--150 fr.), et aujourd'hui enfin, elle vaut neuf
dollars (--48 fr. 75 c.).

--Mais neuf dollars la livre, répliqua le major, qui ne se rendait pas
facilement, c'est encore un prix énorme!

--Sans doute, mon cher major, mais non pas inabordable.

--Que pèsera donc le projectile? demanda Morgan.

--Voici ce qui résulte de mes calculs, répondit Barbicane; un boulet de
cent huit pouces de diamètre et de douze pouces[40] d'épaisseur
pèserait, s'il était en fonte de fer, soixante-sept mille quatre cent
quarante livres; en fonte d'aluminium, son poids sera réduit à dix-neuf
mille deux cent cinquante livres.

  [40] Trente centimètres; le pouce américain vaut 25 millimètres.

--Parfait! s'écria Maston, voilà qui rentre dans notre programme.

--Parfait! parfait! répliqua le major, mais ne savez-vous pas qu'à
dix-huit dollars la livre, ce projectile coûtera...

--Cent soixante-treize mille deux cent cinquante dollars (--928,437 fr.
50 c.), je le sais parfaitement; mais ne craignez rien, mes amis,
l'argent ne fera pas défaut à notre entreprise, je vous en réponds.

--Il pleuvra dans nos caisses, répliqua J.-T. Maston.

--Eh bien! que pensez-vous de l'aluminium! demanda le président.

--Adopté, répondirent les trois membres du Comité.

--Quant à la forme du boulet, reprit Barbicane, elle importe peu,
puisque, l'atmosphère une fois dépassée, le projectile se trouvera dans
le vide; je propose donc le boulet rond, qui tournera sur lui-même, si
cela lui plaît, et se comportera à sa fantaisie.»

Ainsi se termina la première séance du Comité; la question du projectile
était définitivement résolue, et J.-T. Maston se réjouit fort à la
pensée d'envoyer un boulet d'aluminium aux Sélénites, «ce qui leur
donnerait une crâne idée des habitants de la Terre!»




CHAPITRE VIII

HISTOIRE DU CANON.


Les résolutions prises dans cette séance produisirent un grand effet au
dehors. Quelques gens timorés s'effrayaient un peu à l'idée d'un boulet,
pesant vingt mille livres, lancé à travers l'espace. On se demandait
quel canon pourrait jamais transmettre une vitesse initiale suffisante à
une pareille masse. Le procès-verbal de la seconde séance du Comité
devait répondre victorieusement à ces questions.

Le lendemain soir, les quatre membres du Gun-Club s'attablaient devant
de nouvelles montagnes de sandwiches et au bord d'un véritable océan de
thé. La discussion reprit aussitôt son cours, et cette fois, sans
préambule.

«Mes chers collègues, dit Barbicane, nous allons nous occuper de l'engin
à construire, de sa longueur, de sa forme, de sa composition et de son
poids. Il est probable que nous arriverons à lui donner des dimensions
gigantesques; mais, si grandes que soient les difficultés, notre génie
industriel en aura facilement raison. Veuillez donc m'écouter, et ne
m'épargnez pas les objections à bout portant. Je ne les crains pas!»

Un grognement approbateur accueillit cette déclaration.

«N'oublions pas, reprit Barbicane, à quel point notre discussion nous a
conduits hier; le problème se présente maintenant sous cette forme:
imprimer une vitesse initiale de douze mille yards par seconde à un obus
de cent huit pouces de diamètre et d'un poids de vingt mille livres.

--Voilà bien le problème, en effet, répondit le major Elphiston.

--Je continue, reprit Barbicane. Quand un projectile est lancé dans
l'espace, que se passe-t-il? Il est sollicité par trois forces
indépendantes, la résistance du milieu, l'attraction de la Terre et la
force d'impulsion dont il est animé. Examinons ces trois forces. La
résistance du milieu, c'est-à-dire la résistance de l'air sera peu
importante. En effet, l'atmosphère terrestre n'a que quarante milles
(--16 lieues environ). Or, avec une rapidité de douze mille yards, le
projectile l'aura traversée en cinq secondes, et ce temps est assez
court pour que la résistance du milieu soit regardée comme
insignifiante. Passons alors à l'attraction de la Terre, c'est-à-dire à
la pesanteur de l'obus. Nous savons que cette pesanteur diminuera en
raison inverse du carré des distances; en effet, voici ce que la
physique nous apprend: quand un corps abandonné à lui-même tombe à la
surface de la Terre, sa chute est de quinze pieds[41] dans la première
seconde, et si ce même corps était transporté à deux cent cinquante-sept
mille cinq cent quarante-deux milles, autrement dit, à la distance où se
trouve la Lune, sa chute serait réduite à une demi-ligne environ dans la
première seconde. C'est presque l'immobilité. Il s'agit donc de vaincre
progressivement cette action de la pesanteur. Comment y
parviendrons-nous? Par la force d'impulsion.

  [41] Soit 4 mèt. 90 centimèt. dans la première seconde; à la distance
  où se trouve la Lune, la chute ne serait plus que de 1 millim. 1/3,
  ou 590 millièmes de ligne.

--Voilà la difficulté, répondit le major.

--La voilà, en effet, reprit le président, mais nous en triompherons,
car cette force d'impulsion qui nous est nécessaire résultera de la
longueur de l'engin et de la quantité de poudre employée, celle-ci
n'étant limitée que par la résistance de celui-là. Occupons-nous donc
aujourd'hui des dimensions à donner au canon. Il est bien entendu que
nous pouvons l'établir dans des conditions de résistance pour ainsi dire
infinie, puisqu'il n'est pas destiné à être manoeuvré.

--Tout ceci est évident, répondit le général.

--Jusqu'ici, dit Barbicane, les canons les plus longs, nos énormes
Columbiads, n'ont pas dépassé vingt-cinq pieds en longueur; nous allons
donc étonner bien des gens par les dimensions que nous serons forcés
d'adopter.

--Eh! sans doute, s'écria J.-T. Maston. Pour mon compte, je demande un
canon long d'un demi-mille au moins!

--Un demi-mille! s'écrièrent le major et le général.

--Oui! un demi-mille, et il sera encore trop court de moitié.

--Allons, Maston, répondit Morgan, vous exagérez.

--Non pas! répliqua le bouillant secrétaire, et je ne sais vraiment
pourquoi vous me taxez d'exagération.

--Parce que vous allez trop loin!

--Sachez, monsieur, répondit J.-T. Maston en prenant ses grands airs,
sachez qu'un artilleur est comme un boulet, il ne peut jamais aller trop
loin!»

La discussion tournait aux personnalités, mais le président intervint.

«Du calme, mes amis, et raisonnons; il faut évidemment un canon d'une
grande volée, puisque la longueur de la pièce accroîtra la détente des
gaz accumulés sous le projectile, mais il est inutile de dépasser
certaines limites.

--Parfaitement, dit le major.

--Quelles sont les règles usitées en pareil cas? Ordinairement la
longueur d'un canon est vingt à vingt-cinq fois le diamètre du boulet,
et il pèse deux cent trente-cinq à deux cent quarante fois son poids.

--Ce n'est pas assez, s'écria J.-T. Maston avec impétuosité.

--J'en conviens, mon digne ami, et, en effet, en suivant cette
proportion, pour un projectile large de neuf pieds pesant trente mille
livres, l'engin n'aurait qu'une longueur de deux cent vingt-cinq pieds
et un poids de sept millions deux cent mille livres.

--C'est ridicule, repartit J.-T. Maston. Autant prendre un pistolet!

--Je le pense aussi, répondit Barbicane, c'est pourquoi je me propose de
quadrupler cette longueur et de construire un canon de neuf cents
pieds.»

Le général et le major firent quelques objections; mais néanmoins cette
proposition, vivement soutenue par le secrétaire du Gun-Club, fut
définitivement adoptée.

«Maintenant, dit Elphiston, quelle épaisseur donner à ses parois?

--Une épaisseur de six pieds, répondit Barbicane.

--Vous ne pensez sans doute pas à dresser une pareille masse sur un
affût? demanda le major.

--Ce serait pourtant superbe! dit J.-T. Maston.

--Mais impraticable, répondit Barbicane. Non, je songe à couler cet
engin dans le sol même, à le fretter avec des cercles de fer forgé, et
enfin à l'entourer d'un épais massif de maçonnerie à pierre et à chaux,
de telle façon qu'il participe de toute la résistance du terrain
environnant. Une fois la pièce fondue, l'âme sera soigneusement alésée
et calibrée, de manière à empêcher le vent[42] du boulet; ainsi, il n'y
aura aucune déperdition de gaz, et toute la force expansive de la poudre
sera employée à l'impulsion.

  [42] C'est l'espace qui existe quelquefois entre le projectile et
  l'âme de la pièce.

--Hurrah! hurrah! fit J.-T. Maston, nous tenons notre canon.

--Pas encore! répondit Barbicane en calmant de la main son impatient
ami.

--Et pourquoi?

--Parce que nous n'avons pas discuté sa forme. Sera-ce un canon, un
obusier ou un mortier?

--Un canon, répliqua Morgan.

--Un obusier, repartit le major.

--Un mortier,» s'écria J.-T. Maston.

Une nouvelle discussion assez vive allait s'engager, chacun préconisant
son arme favorite, lorsque le président l'arrêta net.

«Mes amis, dit-il, je vais vous mettre tous d'accord; notre Columbiad
tiendra de ces trois bouches à feu à la fois. Ce sera un canon, puisque
la chambre de la poudre aura le même diamètre que l'âme. Ce sera un
obusier, puisqu'il lancera un obus. Enfin ce sera un mortier, puisqu'il
sera braqué sous un angle de quatre-vingt-dix degrés, et que, sans recul
possible, inébranlablement fixé au sol, il communiquera au projectile
toute la puissance d'impulsion accumulée dans ses flancs.

--Adopté, adopté, répondirent les membres du Comité.

--Une simple réflexion, dit Elphiston, ce can-obuso-mortier sera-t-il
rayé?

--Non, répondit Barbicane, non; il nous faut une vitesse initiale
énorme, et vous savez bien que le boulet sort moins rapidement des
canons rayés que des canons à âme lisse.

--C'est juste.

--Enfin, nous le tenons, cette fois! répéta J.-T. Maston.

--Pas tout à fait encore, répliqua le président.

--Et pourquoi?

--Parce que nous ne savons pas encore de quel métal il sera fait.

--Décidons-le sans retard.

--J'allais vous le proposer.»

[Illustration: Vue idéale du canon de J.-T. Maston (p. 46).]

Les quatre membres du Comité avalèrent chacun une douzaine de sandwiches
suivis d'un bol de thé, et la discussion recommença.

«Mes braves collègues, dit Barbicane, notre canon doit être d'une grande
ténacité, d'une grande dureté, infusible à la chaleur, indissoluble et
inoxydable à l'action corrosive des acides.

--Il n'y a pas de doute à cet égard, répondit le major, et comme il
faudra employer une quantité considérable de métal, nous n'aurons pas
l'embarras du choix.

[Illustration: Le moine Schwartz inventant la poudre (p. 51).]

--Eh bien, alors, dit Morgan, je propose pour la fabrication de la
Columbiad le meilleur alliage connu jusqu'ici, c'est-à-dire cent parties
de cuivre, douze parties d'étain et six parties de laiton.

--Mes amis, répondit le président, j'avoue que cette composition a donné
des résultats excellents; mais, dans l'espèce, elle coûterait trop cher
et serait d'un emploi fort difficile. Je pense donc qu'il faut adopter
une matière excellente, mais à bas prix, telle que la fonte de fer.
N'est-ce pas votre avis, major?

--Parfaitement, répondit Elphiston.

--En effet, reprit Barbicane, la fonte de fer coûte dix fois moins que
le bronze, elle est facile à fondre, elle se coule simplement dans des
moules de sable, elle est d'une manipulation rapide; c'est donc à la
fois économie d'argent et de temps. D'ailleurs, cette matière est
excellente, et je me rappelle que pendant la guerre, au siége d'Atlanta,
des pièces en fonte ont tiré mille coups chacune de vingt minutes en
vingt minutes, sans en avoir souffert.

--Cependant, la fonte est très-cassante, répondit Morgan.

--Oui, mais très-résistante aussi; d'ailleurs, nous n'éclaterons pas, je
vous en réponds.

--On peut éclater et être honnête, répliqua sentencieusement J.-T.
Maston.

--Évidemment, répondit Barbicane. Je vais donc prier notre digne
secrétaire de calculer le poids d'un canon de fonte long de neuf cents
pieds, d'un diamètre intérieur de neuf pieds, avec parois de six pieds
d'épaisseur.

--A l'instant,» répondit J.-T. Maston.

Et, ainsi qu'il avait fait la veille, il aligna ses formules avec une
merveilleuse facilité, et dit au bout d'une minute:

«Ce canon pèsera soixante-huit mille quarante tonnes (--68,040,000 kil.)

--Et à deux cents la livre (--10 centimes), il coûtera?...

--Deux millions cinq cent dix mille sept cent un dollars (--13,608,000
francs).»

J.-T. Maston, le major et le général regardèrent Barbicane d'un air
inquiet.

«Eh bien! Messieurs, dit le président, je vous répéterai ce que je vous
disais hier, soyez tranquilles, les millions ne nous manqueront pas!»

Sur cette assurance de son président, le Comité se sépara, après avoir
remis au lendemain soir sa troisième séance.




CHAPITRE IX

LA QUESTION DES POUDRES.


Restait à traiter la question des poudres. Le public attendait avec
anxiété cette dernière décision. La grosseur du projectile, la longueur
du canon étant données, quelle serait la quantité de poudre nécessaire
pour produire l'impulsion? Cet agent terrible, dont l'homme a cependant
maîtrisé les effets, allait être appelé à jouer son rôle dans des
proportions inaccoutumées.

On sait généralement et l'on répète volontiers que la poudre fut
inventée au quatorzième siècle, par le moine Schwartz, qui paya de sa
vie sa grande découverte. Mais il est à peu près prouvé maintenant que
cette histoire doit être rangée parmi les légendes du moyen âge. La
poudre n'a été inventée par personne; elle dérive directement des feux
grégeois, composés comme elle de soufre et de salpêtre. Seulement,
depuis cette époque, ces mélanges, qui n'étaient que des mélanges
fusants, se sont transformés en mélanges détonants.

Mais si les érudits savent parfaitement la fausse histoire de la poudre,
peu de gens se rendent compte de sa puissance mécanique. Or c'est ce
qu'il faut connaître pour comprendre l'importance de la question soumise
au Comité.

Ainsi un litre de poudre pèse environ deux livres (--900 grammes)[43];
il produit en s'enflammant quatre cents litres de gaz; ces gaz rendus
libres, et sous l'action d'une température portée à deux mille quatre
cents degrés, occupent l'espace de quatre mille litres. Donc le volume
de la poudre est aux volumes des gaz produits par sa déflagration comme
un est à quatre mille. Que l'on juge alors de l'effrayante poussée de
ces gaz lorsqu'ils sont comprimés dans un espace quatre mille fois trop
resserré.

  [43] La livre américaine est de 453 gr.

Voilà ce que savaient parfaitement les membres du Comité quand le
lendemain ils entrèrent en séance. Barbicane donna la parole au major
Elphiston, qui avait été directeur des poudres pendant la guerre.

«Mes chers camarades, dit ce chimiste distingué, je vais commencer par
des chiffres irrécusables qui nous serviront de base. Le boulet de
vingt-quatre, dont nous parlait avant-hier l'honorable J.-T. Maston en
termes si poétiques, n'est chassé de la bouche à feu que par seize
livres de poudre seulement.

--Vous êtes certain du chiffre? demanda Barbicane.

--Absolument certain, répondit le major. Le canon Armstrong n'emploie
que soixante-quinze livres de poudre pour un projectile de huit cents
livres, et la Columbiad Rodman ne dépense que cent soixante livres de
poudre pour envoyer à six milles son boulet d'une demi-tonne. Ces faits
ne peuvent être mis en doute, car je les ai relevés moi-même dans les
procès-verbaux du Comité d'artillerie.

--Parfaitement, répondit le général.

--Eh bien! reprit le major, voici la conséquence à tirer de ces
chiffres, c'est que la quantité de poudre n'augmente pas avec le poids
du boulet: en effet, s'il fallait seize livres de poudre pour un boulet
de vingt-quatre; en d'autres termes, si, dans les canons ordinaires, on
emploie une quantité de poudre pesant les deux tiers du poids du
projectile, cette proportionnalité n'est pas constante. Calculez, et
vous verrez que, pour le boulet d'une demi-tonne, au lieu de trois cent
trente-trois livres de poudre, cette quantité a été réduite à cent
soixante livres seulement.

--Où voulez-vous en venir? demanda le président.

--Si vous poussez votre théorie à l'extrême, mon cher major, dit J.-T.
Maston, vous arriverez à ceci, que, lorsque votre boulet sera
suffisamment lourd, vous ne mettrez plus de poudre du tout.

--Mon ami Maston est folâtre jusque dans les choses sérieuses, répliqua
le major, mais qu'il se rassure; je proposerai bientôt des quantités de
poudre qui satisferont son amour-propre d'artilleur. Seulement je tiens
à constater que, pendant la guerre, et pour les plus gros canons, le
poids de la poudre a été réduit, après expérience, au dixième du poids
du boulet.

--Rien n'est plus exact, dit Morgan. Mais avant de décider la quantité
de poudre nécessaire pour donner l'impulsion, je pense qu'il est bon de
s'entendre sur sa nature.

--Nous emploierons de la poudre à gros grains, répondit le major; sa
déflagration est plus rapide que celle du pulvérin.

--Sans doute, répliqua Morgan, mais elle est très-brisante et finit par
altérer l'âme des pièces.

--Bon! ce qui est un inconvénient pour un canon destiné à faire un long
service n'en est pas un pour notre Columbiad. Nous ne courons aucun
danger d'explosion, et il faut que la poudre s'enflamme instantanément,
afin que son effet mécanique soit complet.

--On pourrait, dit J.-T. Maston, percer plusieurs lumières, de façon à
mettre le feu sur divers points à la fois.

--Sans doute, répondit Elphiston, mais cela rendrait la manoeuvre plus
difficile. J'en reviens donc à ma poudre à gros grains, qui supprime ces
difficultés.

--Soit, répondit le général.

--Pour charger sa Columbiad, reprit le major, Rodman employait une
poudre à grains gros comme des châtaignes, faite avec du charbon de
saule simplement torréfié dans des chaudières de fonte. Cette poudre
était dure et luisante, ne laissait aucune trace sur la main, renfermait
dans une grande proportion de l'hydrogène et de l'oxygène, déflagrait
instantanément, et, quoique très-brisante, ne détériorait pas
sensiblement les bouches à feu.

--Eh bien! il me semble, répondit J.-T. Maston, que nous n'avons pas à
hésiter, et que notre choix est tout fait.

--A moins que vous ne préfériez de la poudre d'or,» répliqua le major en
riant, ce qui lui valut un geste menaçant du crochet de son susceptible
ami.

Jusqu'alors Barbicane s'était tenu en dehors de la discussion. Il
laissait parler, il écoutait. Il avait évidemment une idée. Aussi se
contenta-t-il simplement de dire:

«Maintenant, mes amis, quelle quantité de poudre proposez-vous?»

Les trois membres du Gun-Club s'entre-regardèrent un instant.

«Deux cent mille livres, dit enfin Morgan.

--Cinq cent mille, répliqua le major.

--Huit cent mille livres,» s'écria J.-T. Maston.

Cette fois, Elphiston n'osa pas taxer son collègue d'exagération. En
effet, il s'agissait d'envoyer jusqu'à la Lune un projectile pesant
vingt mille livres et de lui donner une force initiale de douze mille
yards par seconde. Un moment de silence suivit donc la triple
proposition faite par les trois collègues.

Il fut enfin rompu par le président Barbicane.

«Mes braves camarades, dit-il d'une voix tranquille, je pars de ce
principe, que la résistance de notre canon construit dans les conditions
voulues est illimitée. Je vais donc surprendre l'honorable J.-T. Maston
en lui disant qu'il a été timide dans ses calculs, et je proposerai de
doubler ses huit cent mille livres de poudre.

--Seize cent mille livres? fit J.-T. Maston en sautant sur sa chaise.

--Tout autant.

--Mais alors il faudra en revenir à mon canon d'un demi-mille de
longueur.

--C'est évident, dit le major.

--Seize cent mille livres de poudre, reprit le secrétaire du Comité,
occuperont un espace de vingt-deux mille pieds cubes[44] environ; or,
comme votre canon n'a qu'une contenance de cinquante-quatre mille pieds
cubes[45], il sera à moitié rempli, et l'âme ne sera plus assez longue
pour que la détente des gaz imprime au projectile une suffisante
impulsion.»

  [44] Un peu moins de 800 mèt. cubes.

  [45] Deux mille mètres cubes.

Il n'y avait rien à répondre. J.-T. Maston disait vrai. On regarda
Barbicane.

«Cependant, reprit le président, je tiens à cette quantité de poudre.
Songez-y, seize cent mille livres de poudre donneront naissance à six
milliards de litres de gaz. Six milliards! Vous entendez bien?

--Mais alors comment faire? demanda le général.

--C'est très-simple; il faut réduire cette énorme quantité de poudre,
tout en lui conservant cette puissance mécanique.

--Bon! mais par quel moyen?

--Je vais vous le dire,» répondit simplement Barbicane.

Ses interlocuteurs le dévorèrent des yeux.

«Rien n'est plus facile, en effet, reprit-il, que de ramener cette masse
de poudre à un volume quatre fois moins considérable. Vous connaissez
tous cette matière curieuse qui constitue les tissus élémentaires des
végétaux, et qu'on nomme cellulose.

--Ah! fit le major, je vous comprends, mon cher Barbicane.

--Cette matière, dit le président, s'obtient à l'état de pureté parfaite
dans divers corps, et surtout dans le coton, qui n'est autre chose que
le poil des graines du cotonnier. Or le coton, combiné avec de l'acide
azotique à froid, se transforme en une substance éminemment insoluble,
éminemment combustible, éminemment explosible. Il y a quelques années,
en 1832, un chimiste français, Braconnot, découvrit cette substance,
qu'il appela xyloïdine. En 1838, un autre Français, Pelouze, en étudia
les diverses propriétés, et enfin, en 1846, Shonbein, professeur de
chimie à Bâle, la proposa comme poudre de guerre. Cette poudre, c'est le
coton azotique...

--Ou pyroxyle, répondit Elphiston.

--Ou fulmi-coton, répliqua Morgan.

--Il n'y a donc pas un nom d'Américain à mettre au bas de cette
découverte? s'écria J.-T. Maston poussé par un vif sentiment
d'amour-propre national.

--Pas un, malheureusement, répondit le major.

--Cependant, pour satisfaire Maston, reprit le président, je lui dirai
que les travaux d'un de nos concitoyens peuvent être rattachés à l'étude
de la cellulose, car le collodion, qui est un des principaux agents de
la photographie, est tout simplement du pyroxyle dissous dans de l'éther
additionné d'alcool, et il a été découvert par Maynard, alors étudiant
en médecine à Boston.

--Eh bien! hurrah pour Maynard et pour le fulmi-coton! s'écria le
bruyant secrétaire du Gun-Club.

--Je reviens au pyroxyle, reprit Barbicane. Vous connaissez ses
propriétés, qui vont nous le rendre si précieux; il se prépare avec la
plus grande facilité; du coton plongé dans de l'acide azotique
fumant[46], pendant quinze minutes, puis lavé à grande eau, puis séché,
et voilà tout.

  [46] Ainsi nommé, parce que, au contact de l'air humide, il répand
  d'épaisses fumées blanchâtres.

--Rien de plus simple, en effet, dit Morgan.

--De plus, le pyroxyle est inaltérable à l'humidité, qualité précieuse à
nos yeux, puisqu'il faudra plusieurs jours pour charger le canon; son
inflammabilité a lieu à cent soixante-dix degrés au lieu de deux cent
quarante, et sa déflagration est si subite, qu'on peut l'enflammer sur
de la poudre ordinaire, sans que celle-ci ait le temps de prendre feu.

--Parfait, répondit le major.

--Seulement il est plus coûteux.

--Qu'importe? fit J.-T. Maston.

--Enfin il communique aux projectiles une vitesse quatre fois supérieure
à celle de la poudre. J'ajouterai même que, si on y mêle les huit
dixièmes de son poids de nitrate de potasse, sa puissance expansive est
encore augmentée dans une grande proportion.

--Sera-ce nécessaire? demanda le major.

--Je ne le pense pas, répondit Barbicane. Ainsi donc, au lieu de seize
cent mille livres de poudre, nous n'aurons que quatre cent mille livres
de fulmi-coton, et, comme on peut sans danger comprimer cinq cents
livres de coton dans vingt-sept pieds cubes, cette matière n'occupera
qu'une hauteur de trente toises dans la Columbiad. De cette façon, le
boulet aura plus de sept cents pieds d'âme à parcourir sous l'effort de
six milliards de litres de gaz, avant de prendre son vol vers l'astre
des nuits!»

A cette période, J.-T. Maston ne put contenir son émotion; il se jeta
dans les bras de son ami avec la violence d'un projectile, et il
l'aurait défoncé, si Barbicane n'eût été bâti à l'épreuve de la bombe.

Cet incident termina la troisième séance du Comité. Barbicane et ses
audacieux collègues, auxquels rien ne semblait impossible, venaient de
résoudre la question si complexe du projectile, du canon et des poudres.
Leur plan étant fait, il n'y avait qu'à l'exécuter.

[Illustration: Le capitaine Nicholl (p. 58).]

«Un simple détail, une bagatelle,» disait J.-T. Maston.

  NOTA.--Dans cette discussion, le président Barbicane revendique pour
  l'un de ses compatriotes l'invention du collodion. C'est une erreur,
  n'en déplaise au brave J.-T. Maston, et elle vient de la similitude de
  deux noms.

  En 1847, Maynard, étudiant en médecine à Boston, a bien eu l'idée
  d'employer le collodion au traitement des plaies, mais le collodion
  était connu depuis 1846. C'est à un Français, un esprit très
  distingué, un savant tout à la fois peintre, poëte, philosophe,
  helléniste et chimiste, M. Louis Menard, que revient l'honneur de
  cette grande découverte.--J. V.




[Illustration: Nicholl publia nombre de lettres (p. 60).]

CHAPITRE X

UN ENNEMI SUR VINGT-CINQ MILLIONS D'AMIS.


Le public américain trouvait un puissant intérêt dans les moindres
détails de l'entreprise du Gun-Club. Il suivait jour par jour les
discussions du Comité. Les plus simples préparatifs de cette grande
expérience, les questions de chiffres qu'elle soulevait, les difficultés
mécaniques à résoudre, en un mot, «sa mise en train,» voilà ce qui le
passionnait au plus haut degré.

Plus d'un an allait s'écouler entre le commencement des travaux et leur
achèvement; mais ce laps de temps ne devait pas être vide d'émotions;
l'emplacement à choisir pour le forage, la construction du moule, la
fonte de la Columbiad, son chargement très-périlleux, c'était là plus
qu'il ne fallait pour exciter la curiosité publique. Le projectile, une
fois lancé, échapperait aux regards en quelques dixièmes de secondes;
puis ce qu'il deviendrait, comment il se comporterait dans l'espace, de
quelle façon il atteindrait la Lune, c'est ce qu'un petit nombre de
privilégiés verraient seuls de leurs propres yeux. Ainsi donc, les
préparatifs de l'expérience, les détails précis de l'exécution en
constituaient alors le véritable intérêt.

Cependant l'attrait purement scientifique de l'entreprise fut tout d'un
coup surexcité par un incident.

On sait quelles nombreuses légions d'admirateurs et d'amis le projet
Barbicane avait ralliées à son auteur. Pourtant, si honorable, si
extraordinaire qu'elle fût, cette majorité ne devait pas être
l'unanimité. Un seul homme, un seul dans tous les États de l'Union,
protesta contre la tentative du Gun-Club; il l'attaqua avec violence, à
chaque occasion, et la nature est ainsi faite, que Barbicane fut plus
sensible à cette opposition d'un seul qu'aux applaudissements de tous
les autres.

Cependant il savait bien le motif de cette antipathie, d'où venait cette
inimitié solitaire, pourquoi elle était personnelle et d'ancienne date,
enfin dans quelle rivalité d'amour-propre elle avait pris naissance.

Cet ennemi persévérant, le président du Gun-Club ne l'avait jamais vu.
Heureusement, car la rencontre de ces deux hommes eût certainement
entraîné de fâcheuses conséquences. Ce rival était un savant comme
Barbicane, une nature fière, audacieuse, convaincue, violente, un pur
Yankee. On le nommait le capitaine Nicholl. Il habitait Philadelphie.

Personne n'ignore la lutte curieuse qui s'établit pendant la guerre
fédérale entre le projectile et la cuirasse des navires blindés;
celui-là destiné à percer celle-ci; celle-ci décidée à ne point se
laisser percer. De là une transformation radicale de la marine dans les
États des deux continents. Le boulet et la plaque luttèrent avec un
acharnement sans exemple, l'un grossissant, l'autre s'épaississant dans
une proportion constante. Les navires, armés de pièces formidables,
marchaient au feu sous l'abri de leur invulnérable carapace. Les
_Merrimac_, les _Monitor_, les _Ram-Tenesse_, les _Weckausen_[47]
lançaient des projectiles énormes, après s'être cuirassés contre les
projectiles des autres. Ils faisaient à autrui ce qu'ils ne voulaient
pas qu'on leur fît, principe immoral sur lequel repose tout l'art de la
guerre.

  [47] Navires de la marine américaine.

Or, si Barbicane fut un grand fondeur de projectiles, Nicholl fut un
grand forgeur de plaques. L'un fondait nuit et jour à Baltimore, et
l'autre forgeait jour et nuit à Philadelphie. Chacun suivait un courant
d'idées essentiellement opposé.

Aussitôt que Barbicane inventait un nouveau boulet, Nicholl inventait
une nouvelle plaque. Le président du Gun-Club passait sa vie à percer
des trous, le capitaine à l'en empêcher. De là une rivalité de tous les
instants qui allait jusqu'aux personnes. Nicholl apparaissait dans les
rêves de Barbicane sous la forme d'une cuirasse impénétrable contre
laquelle il venait se briser, et Barbicane, dans les songes de Nicholl,
comme un projectile qui le perçait de part en part.

Cependant, bien qu'ils suivissent deux lignes divergentes, ces savants
auraient fini par se rencontrer, en dépit de tous les axiomes de
géométrie; mais alors c'eût été sur le terrain du duel. Fort
heureusement pour ces citoyens si utiles à leur pays, une distance de
cinquante à soixante milles les séparait l'un de l'autre, et leurs amis
hérissèrent la route de tels obstacles qu'ils ne se rencontrèrent
jamais.

Maintenant, lequel des deux inventeurs l'avait emporté sur l'autre, on
ne savait trop; les résultats obtenus rendaient difficile une juste
appréciation. Il semblait cependant, en fin de compte, que la cuirasse
devait finir par céder au boulet. Néanmoins il y avait doute pour les
hommes compétents. Aux dernières expériences, les projectiles
cylindro-coniques de Barbicane vinrent se ficher comme des épingles sur
les plaques de Nicholl; ce jour-là, le forgeur de Philadelphie se crut
victorieux et n'eut plus assez de mépris pour son rival; mais quand
celui-ci substitua plus tard aux boulets coniques de simples obus de six
cents livres, le capitaine dut en rabattre. En effet ces projectiles,
quoique animés d'une vitesse médiocre[48], brisèrent, trouèrent, firent
voler en morceaux les plaques du meilleur métal.

  [48] Le poids de la poudre employée n'était que 1/12e du poids de
  l'obus.

Or les choses en étaient à ce point, la victoire semblait devoir rester
au boulet, quand la guerre finit le jour même où Nicholl terminait une
nouvelle cuirasse d'acier forgé! C'était un chef-d'oeuvre dans son
genre; elle défiait tous les projectiles du monde. Le capitaine la fit
transporter au polygone de Washington, en provoquant le président du
Gun-Club à la briser. Barbicane, la paix étant faite, ne voulut pas
tenter l'expérience.

Alors Nicholl, furieux, offrit d'exposer sa plaque au choc des boulets
les plus invraisemblables, pleins, creux, ronds ou coniques. Refus du
président, qui décidément ne voulait pas compromettre son dernier
succès.

Nicholl, surexcité par cet entêtement inqualifiable, voulut tenter
Barbicane en lui laissant toutes les chances. Il proposa de mettre sa
plaque à deux cents yards du canon. Barbicane de s'obstiner dans son
refus. A cent yards? Pas même à soixante-quinze.

«A cinquante alors, s'écria le capitaine par la voix des journaux, à
vingt-cinq yards ma plaque, et je me mettrai derrière!»

Barbicane fit répondre que, quand même le capitaine Nicholl se mettrait
devant, il ne tirerait pas davantage.

Nicholl, à cette réplique, ne se contint plus; il en vint aux
personnalités; il insinua que la poltronnerie était indivisible; que
l'homme qui refuse de tirer un coup de canon est bien près d'en avoir
peur; qu'en somme, ces artilleurs qui se battent maintenant à six milles
de distance ont prudemment remplacé le courage individuel par les
formules mathématiques, et qu'au surplus il y a autant de bravoure à
attendre tranquillement un boulet derrière une plaque, qu'à l'envoyer
dans toutes les règles de l'art.

A ces insinuations Barbicane ne répondit rien; peut-être même ne les
connut-il pas, car alors les calculs de sa grande entreprise
l'absorbaient entièrement.

Lorsqu'il fit sa fameuse communication au Gun-Club, la colère du
capitaine Nicholl fut portée à son paroxysme. Il s'y mêlait une suprême
jalousie et un sentiment absolu d'impuissance! Comment inventer quelque
chose de mieux que cette Columbiad de neuf cents pieds! Quelle cuirasse
résisterait jamais à un projectile de trente mille livres! Nicholl
demeura d'abord atterré, anéanti, brisé sous ce «coup de canon,» puis il
se releva, et résolut d'écraser la proposition du poids de ses
arguments.

Il attaqua donc très-violemment les travaux du Gun-Club; il publia
nombre de lettres que les journaux ne se refusèrent pas à reproduire. Il
essaya de démolir scientifiquement l'oeuvre de Barbicane. Une fois la
guerre entamée, il appela à son aide des raisons de tout ordre, et, à
vrai dire, trop souvent spécieuses et de mauvais aloi.

D'abord, Barbicane fut très-violemment attaqué dans ses chiffres;
Nicholl chercha à prouver par A + B la fausseté de ses formules, et il
l'accusa d'ignorer les principes rudimentaires de la balistique. Entre
autres erreurs, et suivant ses calculs à lui, Nicholl, il était
absolument impossible d'imprimer à un corps quelconque une vitesse de
douze mille yards par seconde; il soutint, l'algèbre à la main, que,
même avec cette vitesse, jamais un projectile aussi pesant ne
franchirait les limites de l'atmosphère terrestre! Il n'irait seulement
pas à huit lieues! Mieux encore. En regardant la vitesse comme acquise,
en la tenant pour suffisante, l'obus ne résisterait pas à la pression
des gaz développés par l'inflammation de seize cent mille livres de
poudre, et résistât-il à cette pression, du moins il ne supporterait pas
une pareille température, il fondrait à sa sortie de la Columbiad et
retomberait en pluie bouillante sur le crâne des imprudents spectateurs.

Barbicane, à ces attaques, ne sourcilla pas et continua son oeuvre.

Alors Nicholl prit la question sous d'autres faces; sans parler de son
inutilité à tous les points de vue, il regarda l'expérience comme fort
dangereuse, et pour les citoyens qui autoriseraient de leur présence un
aussi condamnable spectacle, et pour les villes voisines de ce
déplorable canon; il fit également remarquer que si le projectile
n'atteignait pas son but, résultat absolument impossible, il retomberait
évidemment sur la terre, et que la chute d'une pareille masse,
multipliée par le carré de sa vitesse, compromettrait singulièrement
quelque point du globe. Donc, en pareille circonstance, et sans porter
atteinte aux droits de citoyens libres, il était des cas où
l'intervention du gouvernement devenait nécessaire, et il ne fallait pas
engager la sûreté de tous pour le bon plaisir d'un seul.

On voit à quelle exagération se laissait entraîner le capitaine Nicholl.
Il était seul de son opinion. Aussi personne ne tint compte de ses
malencontreuses prophéties. On le laissa donc crier à son aise, et
jusqu'à s'époumonner, puisque cela lui convenait. Il se faisait le
défenseur d'une cause perdue d'avance; on l'entendait, mais on ne
l'écoutait pas, et il n'enleva pas un seul admirateur au président du
Gun-Club. Celui-ci, d'ailleurs, ne prit même pas la peine de rétorquer
les arguments de son rival.

Nicholl, acculé dans ses derniers retranchements, et ne pouvant même pas
payer de sa personne dans sa cause, résolut de payer de son argent. Il
proposa donc publiquement dans l'_Enquirer_ de Richmond une série de
paris conçus en ces termes et suivant une proportion croissante.

Il paria:

  1º Que les fonds nécessaires à l'entreprise
  du Gun-Club ne seraient pas faits, ci                  1,000 dollars

  2º Que l'opération de la fonte d'un canon
  de neuf cents pieds était impraticable et
  ne réussirait pas, ci                                  2,000    --

  3º Qu'il serait impossible de charger la
  Columbiad, et que le pyroxyle prendrait
  feu de lui-même sous la pression du
  projectile, ci                                         3,000    --

  4º Que la Columbiad éclaterait au premier
  coup, ci                                               4,000    --

  5º Que le boulet n'irait pas seulement
  à six milles et retomberait quelques
  secondes après avoir été lancé, ci                     5,000    --

On le voit, c'était une somme importante que risquait le capitaine dans
son invincible entêtement. Il ne s'agissait pas moins de quinze mille
dollars[49].

  [49] Quatre-vingt-un mille trois cents francs.

Malgré l'importance du pari, le 19 mai, il reçut un pli cacheté, d'un
laconisme superbe et conçu en ces termes:

  «Baltimore, 18 octobre.

  «Tenu.

  «BARBICANE.»




CHAPITRE XI

FLORIDE ET TEXAS.


Cependant une question restait encore à décider: il fallait choisir un
endroit favorable à l'expérience. Suivant la recommandation de
l'Observatoire de Cambridge, le tir devait être dirigé perpendiculairement
au plan de l'horizon, c'est-à-dire vers le zénith; or la Lune ne monte
au zénith que dans les lieux situés entre 0° et 28° de latitude, en
d'autres termes, sa déclinaison n'est que de 28°[50]. Il s'agissait donc
de déterminer exactement le point du globe où serait fondue l'immense
Columbiad.

  [50] La déclinaison d'un astre est sa latitude dans la sphère céleste;
  l'ascension droite en est la longitude.

Le 20 octobre, le Gun-Club étant réuni en séance générale, Barbicane
apporta une magnifique carte des États-Unis de Z. Belltropp. Mais, sans
lui laisser le temps de la déployer, J.-T. Maston avait demandé la
parole avec sa véhémence habituelle, et parlé en ces termes:

«Honorables collègues, la question qui va se traiter aujourd'hui a une
véritable importance nationale, et elle va nous fournir l'occasion de
faire un grand acte de patriotisme.»

Les membres du Gun-Club se regardèrent sans comprendre où l'orateur
voulait en venir.

«Aucun de vous, reprit-il, n'a la pensée de transiger avec la gloire de
son pays, et s'il est un droit que l'Union puisse revendiquer, c'est
celui de recéler dans ses flancs le formidable canon du Gun-Club. Or,
dans les circonstances actuelles...

--Brave Maston... dit le président.

--Permettez-moi de développer ma pensée, reprit l'orateur. Dans les
circonstances actuelles, nous sommes forcés de choisir un lieu assez
rapproché de l'équateur, pour que l'expérience se fasse dans de bonnes
conditions...

--Si vous voulez bien... dit Barbicane.

--Je demande la libre discussion des idées, répliqua le bouillant J.-T.
Maston, et je soutiens que le territoire duquel s'élancera notre
glorieux projectile doit appartenir à l'Union.

--Sans doute! répondirent quelques membres.

--Eh bien! puisque nos frontières ne sont pas assez étendues, puisque au
sud l'Océan nous oppose une barrière infranchissable, puisqu'il nous
faut chercher au-delà des États-Unis et dans un pays limitrophe ce
vingt-huitième parallèle, c'est là un _casus belli_ légitime, et je
demande que l'on déclare la guerre au Mexique!

--Mais non! mais non! s'écria-t-on de toutes parts.

--Non! répliqua J.-T. Maston. Voilà un mot que je m'étonne d'entendre
dans cette enceinte!

--Mais écoutez donc!...

--Jamais! jamais! s'écria le fougueux orateur. Tôt ou tard cette guerre
se fera, et je demande qu'elle éclate aujourd'hui même.

--Maston, dit Barbicane en faisant détoner son timbre avec fracas, je
vous retire la parole!»

Maston voulut répliquer, mais quelques-uns de ses collègues parvinrent à
le contenir.

«Je conviens, dit Barbicane, que l'expérience ne peut et ne doit être
tentée que sur le sol de l'Union, mais si mon impatient ami m'eût laissé
parler, s'il eût jeté les yeux sur une carte, il saurait qu'il est
parfaitement inutile de déclarer la guerre à nos voisins, car certaines
frontières des États-Unis s'étendent au-delà du vingt-huitième
parallèle. Voyez, nous avons à notre disposition toute la partie
méridionale du Texas et des Florides.»

L'incident n'eut pas de suite; cependant, ce ne fut pas sans regret que
J.-T. Maston se laissa convaincre. Il fut donc décidé que la Columbiad
serait coulée soit dans le sol du Texas, soit dans celui de la Floride.
Mais cette décision devait créer une rivalité sans exemple entre les
villes de ces deux États.

[Illustration: Carte de la Floride (p. 64).]

Le vingt-huitième parallèle, à sa rencontre avec la côte américaine,
traverse la péninsule de la Floride et la divise en deux parties à peu
près égales. Puis, se jetant dans le golfe du Mexique, il sous-tend
l'arc formé par les côtes de l'Alabama, du Mississipi et de la
Louisiane. Alors, abordant le Texas, dont il coupe un angle, il se
prolonge à travers le Mexique, franchit la Sonora, enjambe la vieille
Californie et va se perdre dans les mers du Pacifique. Il n'y avait donc
que les portions du Texas et de la Floride, situées au-dessous de ce
parallèle, qui fussent dans les conditions de latitude recommandées par
l'Observatoire de Cambridge.

La Floride, dans sa partie méridionale, ne compte pas de cités
importantes. Elle est seulement hérissée de forts élevés contre les
Indiens errants. Une seule ville, Tampa-Town, pouvait réclamer en
faveur de sa situation et se présenter avec ses droits.

[Illustration: On fut obligé de garder les députés à vue (p. 67).]

Au Texas, au contraire, les villes sont plus nombreuses et plus
importantes. Corpus-Christi, dans le countie de Nueces, et toutes les
cités situées sur le Rio-Bravo, Laredo, Comalites, San-Ignacio, dans le
Web, Roma, Rio-Grande-City, dans le Starr, Edinburg, dans l'Hidalgo,
Santa-Rita, El Panda, Brownsville, dans le Caméron, formèrent une ligue
imposante contre les prétentions de la Floride.

Aussi, la décision à peine connue, les députés texiens et floridiens
arrivèrent à Baltimore par le plus court; à partir de ce moment, le
président Barbicane et les membres influents du Gun-Club furent assiégés
jour et nuit de réclamations formidables. Si sept villes de la Grèce se
disputèrent l'honneur d'avoir vu naître Homère, deux États tout entiers
menaçaient d'en venir aux mains à propos d'un canon.

On vit alors ces «frères féroces» se promener en armes dans les rues de
la ville. A chaque rencontre quelque conflit était à craindre, qui
aurait eu des conséquences désastreuses. Heureusement la prudence et
l'adresse du président Barbicane conjurèrent ce danger. Les
démonstrations personnelles trouvèrent un dérivatif dans les journaux
des divers États. Ce fut ainsi que le _New-York Herald_ et la _Tribune_
soutinrent le Texas, tandis que le _Times_ et l'_American Review_
prirent fait et cause pour les députés floridiens. Les membres du
Gun-Club ne savaient plus auquel entendre.

Le Texas arrivait fièrement avec ses vingt-six comtés qu'il semblait
mettre en batterie; mais la Floride répondait que douze comtés pouvaient
plus que vingt-six, dans un pays six fois plus petit.

Le Texas se targuait fort de ses trois cent trente mille indigènes, mais
la Floride, moins vaste, se vantait d'être plus peuplée avec
cinquante-six mille. D'ailleurs elle accusait le Texas d'avoir une
spécialité de fièvres paludéennes qui lui coûtaient, bon an mal an,
plusieurs milliers d'habitants. Et elle n'avait pas tort.

A son tour, le Texas répliquait qu'en fait de fièvres la Floride n'avait
rien à lui envier, et qu'il était au moins imprudent de traiter les
autres de pays malsains, quand on avait l'honneur de posséder le «vomito
negro» à l'état chronique. Et il avait raison.

«D'ailleurs, ajoutaient les Texiens par l'organe du _New-York Herald_,
on doit des égards à un État où pousse le plus beau coton de toute
l'Amérique, un État qui produit le meilleur chêne-vert pour la
construction des navires, un État qui renferme de la houille superbe et
des mines de fer dont le rendement est de cinquante pour cent de minerai
pur.»

A cela l'_American Review_ répondait que le sol de la Floride, sans être
aussi riche, offrait de meilleures conditions pour le moulage et la
fonte de la Columbiad, car il était composé de sable et de terre
argileuse.

«Mais, reprenaient les Texiens, avant de fondre quoi que ce soit dans un
pays, il faut arriver dans ce pays; or les communications avec la
Floride sont difficiles, tandis que la côte du Texas offre la baie de
Galveston, qui a quatorze lieues de tour et qui peut contenir les
flottes du monde entier.

--Bon! répétaient les journaux dévoués aux Floridiens, vous nous la
donnez belle avec votre baie Galveston située au-dessus du
vingt-neuvième parallèle. N'avons-nous pas la baie d'Espiritu-Santo,
ouverte précisément sur le vingt-huitième degré de latitude, et par
laquelle les navires arrivent directement à Tampa-Town?

--Jolie baie! répondait le Texas, elle est à demi ensablée!

--Ensablés vous-même! s'écriait la Floride. Ne dirait-on pas que je suis
un pays de sauvages?

--Ma foi, les Séminoles courent encore vos prairies!

--Eh bien! et vos Apaches, et vos Comanches, sont-ils donc civilisés!»

La guerre se soutenait ainsi depuis quelques jours, quand la Floride
essaya d'entraîner son adversaire sur un autre terrain, et un matin le
_Times_ insinua que, l'entreprise étant «essentiellement américaine,»
elle ne pouvait être tentée que sur un territoire «essentiellement
américain!»

A ces mots le Texas bondit: «Américains! s'écria-t-il, ne le sommes-nous
pas autant que vous? Le Texas et la Floride n'ont-ils pas été incorporés
tous les deux à l'Union en 1845?

--Sans doute, répondit le _Times_, mais nous appartenons aux Américains
depuis 1820.

--Je le crois bien, répliqua la _Tribune_; après avoir été Espagnols ou
Anglais pendant deux cents ans, on vous a vendus aux États-Unis pour
cinq millions de dollars!

--Et qu'importe! répliquèrent les Floridiens, devons-nous en rougir? En
1803, n'a-t-on pas acheté la Louisiane à Napoléon au prix de seize
millions de dollars[51]?

  [51] Quatre-vingt-deux millions de francs.

--C'est une honte! s'écrièrent alors les députés du Texas. Un misérable
morceau de terre comme la Floride, oser se comparer au Texas, qui, au
lieu de se vendre, s'est fait indépendant lui-même, qui a chassé les
Mexicains le 2 mars 1836, qui s'est déclaré république fédérative après
la victoire remportée par Samuel Houston aux bords du San-Jacinto sur
les troupes de Santa-Anna! Un pays enfin qui s'est adjoint
volontairement aux États-Unis d'Amérique!

--Parce qu'il avait peur des Mexicains!» répondit la Floride.

Peur! Du jour où ce mot, vraiment trop vif, fut prononcé, la position
devint intolérable. On s'attendit à un égorgement des deux partis dans
les rues de Baltimore. On fut obligé de garder les députés à vue.

Le président Barbicane ne savait où donner de la tête. Les notes, les
documents, les lettres grosses de menaces pleuvaient dans sa maison.
Quel parti devait-il prendre? Au point de vue de l'appropriation du sol,
de la facilité des communications, de la rapidité des transports, les
droits des deux États étaient véritablement égaux. Quant aux
personnalités politiques, elles n'avaient que faire dans la question.

Or cette hésitation, cet embarras durait déjà depuis longtemps, quand
Barbicane résolut d'en sortir; il réunit ses collègues, et la solution
qu'il leur proposa fut profondément sage, comme on va le voir.

«En considérant bien, dit-il, ce qui vient de se passer entre la Floride
et le Texas, il est évident que les mêmes difficultés se reproduiront
entre les villes de l'État favorisé. La rivalité descendra du genre à
l'espèce, de l'État à la Cité, et voilà tout. Or le Texas possède onze
villes dans les conditions voulues, qui se disputeront l'honneur de
l'entreprise et nous créeront de nouveaux ennuis, tandis que la Floride
n'en a qu'une. Va donc pour la Floride et pour Tampa-Town!»

Cette décision, rendue publique, atterra les députés du Texas. Ils
entrèrent dans une indescriptible fureur et adressèrent des provocations
nominales aux divers membres du Gun-Club. Les magistrats de Baltimore
n'eurent plus qu'un parti à prendre, et ils le prirent. On fit chauffer
un train spécial, on y embarqua les Texiens bon gré mal gré, et ils
quittèrent la ville avec une rapidité de trente milles à l'heure.

Mais, si vite qu'ils fussent emportés, ils eurent le temps de jeter un
dernier et menaçant sarcasme à leurs adversaires.

Faisant allusion au peu de largeur de la Floride, simple presqu'île
resserrée entre deux mers, ils prétendirent qu'elle ne résisterait pas à
la secousse du tir et qu'elle sauterait au premier coup de canon.

«Eh bien! qu'elle saute!» répondirent les Floridiens avec un laconisme
digne des temps antiques.




CHAPITRE XII

_URBI ET ORBI._


Les difficultés astronomiques, mécaniques, topographiques une fois
résolues, vint la question d'argent. Il s'agissait de se procurer une
somme énorme pour l'exécution du projet. Nul particulier, nul État même
n'aurait pu disposer des millions nécessaires.

Le président Barbicane prit donc le parti, bien que l'entreprise fût
américaine, d'en faire une affaire d'un intérêt universel et de demander
à chaque peuple sa coopération financière. C'était à la fois le droit
et le devoir de toute la Terre d'intervenir dans les affaires de son
satellite. La souscription ouverte dans ce but s'étendit de Baltimore au
monde entier, _urbi et orbi_.

Cette souscription devait réussir au-delà de toute espérance. Il
s'agissait cependant de sommes à donner, non à prêter. L'opération était
purement désintéressée dans le sens littéral du mot, et n'offrait aucune
chance de bénéfice.

Mais l'effet de la communication Barbicane ne s'était pas arrêté aux
frontières des États-Unis; il avait franchi l'Atlantique et le
Pacifique, envahissant à la fois l'Asie et l'Europe, l'Afrique et
l'Océanie. Les observatoires de l'Union se mirent en rapport immédiat
avec les observatoires des pays étrangers; les uns, ceux de Paris, de
Pétersbourg, du Cap, de Berlin, d'Altona, de Stockholm, de Varsovie, de
Hambourg, de Bude, de Bologne, de Malte, de Lisbonne, de Benarès, de
Madras, de Péking, firent parvenir leurs compliments au Gun-Club; les
autres gardèrent une prudente expectative.

Quant à l'observatoire de Greenwich, approuvé par les vingt-deux autres
établissements astronomiques de la Grande-Bretagne, il fut net; il nia
hardiment la possibilité du succès, et se rangea aux théories du
capitaine Nicholl. Aussi, tandis que diverses sociétés savantes
promettaient d'envoyer des délégués à Tampa-Town, le bureau de
Greenwich, réuni en séance, passa brutalement à l'ordre du jour sur la
proposition Barbicane. C'était là de la belle et bonne jalousie
anglaise. Pas autre chose.

En somme, l'effet fut excellent dans le monde scientifique, et de là il
passa parmi les masses, qui, en général, se passionnèrent pour la
question. Fait d'une haute importance, puisque ces masses allaient être
appelées à souscrire un capital considérable.

Le président Barbicane, le 8 octobre, avait lancé un manifeste empreint
d'enthousiasme, et dans lequel il faisait appel «à tous les hommes de
bonne volonté sur la Terre.» Ce document, traduit en toutes langues,
réussit beaucoup.

Les souscriptions furent ouvertes dans les principales villes de l'Union
pour se centraliser à la banque de Baltimore, 9, Baltimore-street; puis
on souscrivit dans les différents États des deux continents:

A Vienne, chez S.-M. de Rothschild;

A Pétersbourg, chez Stieglitz et Cie;

A Paris, au Crédit mobilier;

A Stockholm, chez Tottie et Arfuredson;

A Londres, chez N.-M. de Rothschild et fils;

A Turin, chez Ardouin et Cie;

A Berlin, chez Mendelsohn;

A Genève, chez Lombard, Odier et Cie;

A Constantinople, à la Banque Ottomane;

A Bruxelles, chez S. Lambert;

A Madrid, chez Daniel Weisweller;

A Amsterdam, au Crédit Néerlandais;

A Rome, chez Torlonia et Cie;

A Lisbonne, chez Lecesne;

A Copenhague, à la Banque privée;

A Buenos-Ayres, à la Banque Maua;

A Rio-de-Janeiro, même maison;

A Montevideo, même maison;

A Valparaiso, chez Thomas La Chambre et Cie;

A Mexico, chez Martin Daran et Cie;

A Lima, chez Thomas La Chambre et Cie.

Trois jours après le manifeste du président Barbicane, quatre millions
de dollars[52] étaient versés dans les différentes villes de l'Union.
Avec un pareil à-compte, le Gun-Club pouvait déjà marcher.

  [52] Vingt-et-un millions de francs (21,680,000).

Mais, quelques jours plus tard, les dépêches apprenaient à l'Amérique
que les souscriptions étrangères se couvraient avec un véritable
empressement. Certains pays se distinguaient par leur générosité;
d'autres se desserraient moins facilement. Affaire de tempérament.

Du reste, les chiffres sont plus éloquents que les paroles, et voici
l'état officiel des sommes qui furent portées à l'actif du Gun-Club,
après souscription close.

La Russie versa pour son contingent l'énorme somme de trois cent
soixante-huit mille sept cent trente-trois roubles[53]. Pour s'en
étonner, il faudrait méconnaître le goût scientifique des Russes et le
progrès qu'ils impriment aux études astronomiques, grâce à leurs
nombreux observatoires, dont le principal a coûté deux millions de
roubles.

  [53] Un million quatre cent soixante-quinze mille francs.

La France commença par rire de la prétention des Américains. La Lune
servit de prétexte à mille calembours usés et à une vingtaine de
vaudevilles, dans lesquels le mauvais goût le disputait à l'ignorance.
Mais, de même que les Français payèrent jadis après avoir chanté, ils
payèrent, cette fois, après avoir ri, et ils souscrivirent pour une
somme de douze cent cinquante-trois mille neuf cent trente francs. A ce
prix-là, ils avaient bien le droit de s'égayer un peu.

L'Autriche se montra suffisamment généreuse au milieu de ses tracas
financiers. Sa part s'éleva dans la contribution publique à la somme de
deux cent seize mille florins[54], qui furent les bienvenus.

  [54] Cinq cent vingt mille francs.

Cinquante-deux mille rixdales[55], tel fut l'appoint de la Suède et de
la Norwége. Le chiffre était considérable relativement au pays; mais il
eût été certainement plus élevé, si la souscription avait eu lieu à
Christiania en même temps qu'à Stockholm. Pour une raison ou pour une
autre, les Norwégiens n'aiment pas à envoyer leur argent en Suède.

  [55] Deux cent quatre-vingt-quatorze mille trois cent vingt francs.

La Prusse, par un envoi de deux cent cinquante mille thalers[56],
témoigna de sa haute approbation pour l'entreprise. Ses différents
observatoires contribuèrent avec empressement pour une somme importante
et furent les plus ardents à encourager le président Barbicane.

  [56] Neuf cent trente-sept mille cinq cents francs.

La Turquie se conduisit généreusement; mais elle était personnellement
intéressée dans l'affaire; la Lune, en effet, règle le cours de ses
années et son jeûne du Ramadan. Elle ne pouvait faire moins que de
donner un million trois cent soixante-douze mille six cent quarante
piastres[57], et elle les donna avec une ardeur qui dénonçait,
cependant, une certaine pression du gouvernement de la Porte.

  [57] Trois cent quarante-trois mille cent soixante francs.

La Belgique se distingua entre tous les États de second ordre par un don
de cinq cent treize mille francs, environ douze centimes par habitant.

La Hollande et ses colonies s'intéressèrent dans l'opération pour cent
dix mille florins[58], demandant seulement qu'il leur fût fait une
bonification de cinq pour cent d'escompte, puisqu'elles payaient
comptant.

  [58] Deux cent trente-cinq mille quatre cents francs.

Le Danemark, un peu restreint dans son territoire, donna cependant neuf
mille ducats fins[59], ce qui prouve l'amour des Danois pour les
expéditions scientifiques.

  [59] Cent dix-sept mille quatre cent quatorze francs.

La Confédération germanique s'engagea pour trente-quatre mille deux cent
quatre-vingt-cinq florins[60]; on ne pouvait rien lui demander de plus;
d'ailleurs elle n'eût pas donné davantage.

  [60] Soixante-douze mille francs.

Quoique très-gênée, l'Italie trouva deux cent mille livres dans les
poches de ses enfants, mais en les retournant bien. Si elle avait eu la
Vénétie, elle aurait fait mieux; mais enfin elle n'avait pas la Vénétie.

Les États de l'Église ne crurent pas devoir envoyer moins de sept mille
quarante écus romains[61], et le Portugal poussa son dévouement à la
science jusqu'à trente mille cruzades[62].

  [61] Trente-huit mille seize francs.

  [62] Cent treize mille deux cents francs.

[Illustration: Les souscriptions furent ouvertes (p. 69).]

Quant au Mexique, ce fut le denier de la veuve, quatre-vingt-six
piastres fortes[63]; mais les empires qui se fondent sont toujours un
peu gênés.

  [63] Mille sept cent vingt-sept francs.

Deux cent cinquante-sept francs, tel fut l'apport modeste de la Suisse
dans l'oeuvre américaine. Il faut le dire franchement, la Suisse ne
voyait point le côté pratique de l'opération; il ne lui semblait pas que
l'action d'envoyer un boulet dans la Lune fût de nature à établir des
relations d'affaires avec l'astre des nuits, et il lui paraissait peu
prudent d'engager ses capitaux dans une entreprise aussi aléatoire.
Après tout, la Suisse avait peut-être raison.

[Illustration: L'usine de Goldspring, près New-York (p. 74).]

Quant à l'Espagne, il lui fut impossible de réunir plus de cent dix
réaux[64]. Elle donna pour prétexte qu'elle avait ses chemins de fer à
terminer. La vérité est que la science n'est pas très-bien vue dans ce
pays-là. Il est encore un peu arriéré. Et puis certains Espagnols, non
des moins instruits, ne se rendaient pas un compte exact de la masse du
projectile comparée à celle de la Lune; ils craignaient qu'il ne vînt à
déranger son orbite, à la troubler dans son rôle de satellite et à
provoquer sa chute à la surface du globe terrestre. Dans ce cas-là, il
valait mieux s'abstenir. Ce qu'ils firent, à quelques réaux près.

  [64] Cinquante-neuf francs quarante-huit centimes.

Restait l'Angleterre. On connaît la méprisante antipathie avec laquelle
elle accueillit la proposition Barbicane. Les Anglais n'ont qu'une seule
et même âme pour les vingt-cinq millions d'habitants que renferme la
Grande-Bretagne. Ils donnèrent à entendre que l'entreprise du Gun-Club
était contraire «au principe de non-intervention,» et ils ne
souscrivirent même pas pour un farthing.

A cette nouvelle, le Gun-Club se contenta de hausser les épaules et
revint à sa grande affaire. Quand l'Amérique du Sud, c'est-à-dire le
Pérou, le Chili, le Brésil, les provinces de la Plata, la Colombie,
eurent pour leur quote-part versé entre ses mains la somme de trois cent
mille dollars[65], il se trouva à la tête d'un capital considérable,
dont voici le décompte:

  Souscription des États-Unis                4,000,000 dollars.
  Souscriptions étrangères                   1,446,675    --
                                             ---------
                      Total                  5,446,675 dollars.

  [65] Un million six cent vingt-six mille francs.

C'était donc cinq millions quatre cent quarante-six mille six cent
soixante-quinze dollars[66] que le public versait dans la caisse du
Gun-Club.

  [66] Vingt-neuf millions cinq cent vingt mille neuf cent
  quatre-vingt-trois francs quarante centimes.

Que personne ne soit surpris de l'importance de la somme. Les travaux de
la fonte, du forage, de la maçonnerie, le transport des ouvriers, leur
installation dans un pays presque inhabité, les constructions de fours
et de bâtiments, l'outillage des usines, la poudre, le projectile, les
faux frais, devaient, suivant les devis, l'absorber à peu près tout
entière. Certains coups de canons de la guerre fédérale sont revenus à
mille dollars; celui du président Barbicane, unique dans les fastes de
l'artillerie, pouvait bien coûter cinq mille fois plus.

Le vingt octobre, un traité fut conclu avec l'usine de Goldspring, près
New-York, qui, pendant la guerre, avait fourni à Parrott ses meilleurs
canons de fonte.

Il fut stipulé, entre les parties contractantes, que l'usine de
Goldspring s'engageait à transporter à Tampa-Town, dans la Floride
méridionale, le matériel nécessaire pour la fonte de la Columbiad.

Cette opération devait être terminée, au plus tard, le 15 octobre
prochain, et le canon livré en bon état, sous peine d'une indemnité de
cent dollars[67] par jour jusqu'au moment où la Lune se présenterait
dans les mêmes conditions, c'est-à-dire dans dix-huit ans et onze jours.

  [67] Cinq cent quarante-deux francs.

L'engagement des ouvriers, leur paye, les aménagements nécessaires
incombaient à la compagnie du Goldspring.

Ce traité, fait double et de bonne foi, fut signé par I. Barbicane,
président du Gun-Club, et J. Murphison, directeur de l'usine de
Goldspring, qui approuvèrent l'écriture de part et d'autre.




CHAPITRE XIII

STONE'S-HILL.


Depuis le choix fait par les membres du Gun-Club au détriment du Texas,
chacun en Amérique, où tout le monde sait lire, se fit un devoir
d'étudier la géographie de la Floride. Jamais les libraires ne vendirent
tant de _Bartram's travel in Florida_, de _Roman's natural history of
East and West Florida_, de _William's territory of Florida_, de _Cleland
on the culture of the Sugar-Cane in East Florida_. Il fallut imprimer de
nouvelles éditions. C'était une fureur.

Barbicane avait mieux à faire qu'à lire; il voulait voir de ses propres
yeux et marquer l'emplacement de la Columbiad. Aussi, sans perdre un
instant, il mit à la disposition de l'observatoire de Cambridge les
fonds nécessaires à la construction d'un télescope, et traita avec la
maison Breadwill et Cie d'Albany, pour la confection du projectile en
aluminium; puis il quitta Baltimore, accompagné de J.-T. Maston, du
major Elphiston et du directeur de l'usine de Goldspring.

Le lendemain les quatre compagnons de route arrivaient à la
Nouvelle-Orléans. Là ils s'embarquèrent immédiatement sur le _Tampico_,
aviso de la marine fédérale, que le gouvernement mettait à leur
disposition, et, les feux étant poussés, les rivages de la Louisiane
disparurent bientôt à leurs yeux.

La traversée ne fut pas longue; deux jours après son départ, le
_Tampico_, ayant franchi quatre cent quatre-vingts milles[68], eut
connaissance de la côte floridienne. En approchant, Barbicane se vit en
présence d'une terre basse, plate, d'un aspect assez infertile. Après
avoir rangé une suite d'anses riches en huîtres et en homards, le
_Tampico_ donna dans la baie d'Espiritu-Santo.

  [68] Environ deux cents lieues.

Cette baie se divise en deux rades allongées, la rade de Tampa et la
rade d'Hillisboro, dont le steamer franchit bientôt le goulet. Peu de
temps après, le fort Brooke dessina ses batteries rasantes au-dessus des
flots, et la ville de Tampa apparut, négligemment couchée au fond du
petit port naturel formé par l'embouchure de la rivière Hillisboro.

Ce fut là que le _Tampico_ mouilla, le 22 octobre, à sept heures du
soir; les quatre passagers débarquèrent immédiatement.

Barbicane sentit son coeur battre avec violence lorsqu'il foula le sol
floridien; il semblait le tâter du pied, comme fait un architecte d'une
maison dont il éprouve la solidité. J.-T. Maston grattait la terre du
bout de son crochet.

«Messieurs, dit alors Barbicane, nous n'avons pas de temps à perdre, et
dès demain nous monterons à cheval pour reconnaître le pays.»

Au moment où Barbicane avait atterri, les trois mille habitants de
Tampa-Town s'étaient portés à sa rencontre, honneur bien dû au président
du Gun-Club qui les avait favorisés de son choix. Ils le reçurent au
milieu d'acclamations formidables; mais Barbicane se déroba à toute
ovation, gagna une chambre de l'hôtel _Franklin_ et ne voulut recevoir
personne. Le métier d'homme célèbre ne lui allait décidément pas.

Le lendemain, 23 octobre, de petits chevaux de race espagnole, pleins de
vigueur et de feu, piaffaient sous ses fenêtres. Mais, au lieu de
quatre, il y en avait cinquante, avec leurs cavaliers. Barbicane
descendit, accompagné de ses trois compagnons, et s'étonna tout d'abord
de se trouver au milieu d'une pareille cavalcade. Il remarqua en outre
que chaque cavalier portait une carabine en bandoulière et des pistolets
dans ses fontes. La raison d'un tel déploiement de forces lui fut
aussitôt donnée par un jeune Floridien, qui lui dit:

«Monsieur, il y a les Séminoles.

--Quels Séminoles?

--Des sauvages qui courent les prairies, et il nous a paru prudent de
vous faire escorte.

--Peuh! fit J.-T. Maston en escaladant sa monture.

--Enfin, reprit le Floridien, c'est plus sûr.

--Messieurs, répondit Barbicane, je vous remercie de votre attention, et
maintenant en route!»

La petite troupe s'ébranla aussitôt et disparut dans un nuage de
poussière. Il était cinq heures du matin; le soleil resplendissait déjà
et le thermomètre marquait 84°[69]; mais de fraîches brises de mer
modéraient cette excessive température.

  [69] Du thermomètre Fahrenheit. Cela fait 28 degrés centigrades.

Barbicane, en quittant Tampa-Town, descendit vers le sud et suivit la
côte, de manière à gagner le creek[70] d'Alifia. Cette petite rivière se
jette dans la baie Hillisboro, à douze milles au-dessous de Tampa-Town.
Barbicane et son escorte côtoyèrent sa rive droite en remontant vers
l'est. Bientôt les flots de la baie disparurent derrière un pli de
terrain, et la campagne floridienne s'offrit seule aux regards.

  [70] Petit cours d'eau.

La Floride se divise en deux parties: l'une au nord, plus populeuse,
moins abandonnée, a Tallahassee pour capitale et Pensacola, l'un des
principaux arsenaux maritimes des États-Unis; l'autre, pressée entre
l'Amérique et le golfe du Mexique, qui l'étreignent de leurs eaux, n'est
qu'une mince presqu'île rongée par le courant du Gulf-Stream, pointe de
terre perdue au milieu d'un petit archipel, et que doublent incessamment
les nombreux navires du canal de Bahama. C'est la sentinelle avancée du
golfe des grandes tempêtes. La superficie de cet État est de trente-huit
millions trente-trois mille deux cent soixante-sept acres[71], parmi
lesquels il fallait en choisir un situé en deçà du vingt-huitième
parallèle et convenable à l'entreprise; aussi Barbicane, en chevauchant,
examinait attentivement la configuration du sol et sa distribution
particulière.

  [71] Quinze millions trois cent soixante-cinq mille quatre cent
  quarante hectares.

La Floride, découverte par Juan Ponce de Léon, en 1512, le jour des
Rameaux, fut d'abord nommée Pâques-Fleuries. Elle méritait peu cette
appellation charmante sur ses côtes arides et brûlées. Mais, à quelques
milles du rivage, la nature du terrain changea peu à peu, et le pays se
montra digne de son nom; le sol était entrecoupé d'un réseau de creeks,
de rios, de cours d'eau, d'étangs, de petits lacs; on se serait cru dans
la Hollande ou la Guyane; mais la campagne s'éleva sensiblement et
montra bientôt ses plaines cultivées, où réussissaient toutes les
productions végétales du nord et du midi, ses champs immenses dont le
soleil des tropiques et les eaux conservées dans l'argile du sol
faisaient tous les frais de culture, puis enfin ses prairies d'ananas,
d'ignames, de tabac, de riz, de coton et de cannes à sucre, qui
s'étendaient à perte de vue, en étalant leurs richesses avec une
insouciante prodigalité.

Barbicane parut très-satisfait de constater l'élévation progressive du
terrain, et, lorsque J.-T. Maston l'interrogea à ce sujet:

«Mon digne ami, lui répondit-il, nous avons un intérêt de premier ordre
à couler notre Columbiad dans les hautes terres.

--Pour être plus près de la Lune? s'écria le secrétaire du Gun-Club.

--Non! répondit Barbicane en souriant. Qu'importent quelques toises de
plus ou de moins? Non, mais au milieu de terrains élevés, nos travaux
marcheront plus facilement; nous n'aurons pas à lutter avec les eaux, ce
qui nous évitera des tubages longs et coûteux, et c'est à considérer,
lorsqu'il s'agit de forer un puits de neuf cents pieds de profondeur.

--Vous avez raison, dit alors l'ingénieur Murchison, il faut, autant que
possible, éviter les cours d'eau pendant le forage; mais si nous
rencontrons des sources, qu'à cela ne tienne, nous les épuiserons avec
nos machines, ou nous les détournerons. Il ne s'agit pas ici d'un puits
artésien[72], étroit et obscur, où le taraud, la douille, la sonde, en
un mot tous les outils du foreur, travaillent en aveugles. Non. Nous
opérerons à ciel ouvert, au grand jour, la pioche ou le pic à la main,
et la mine aidant, nous irons rapidement en besogne.

  [72] On a mis neuf ans à forer le puits de Grenelle; il a cinq cent
  quarante-sept mètres de profondeur.

--Cependant, reprit Barbicane, si par l'élévation du sol ou sa nature
nous pouvons éviter une lutte avec les eaux souterraines, le travail en
sera plus rapide et plus parfait; cherchons donc à ouvrir notre tranchée
dans un terrain situé à quelques centaines de toises au-dessus du niveau
de la mer.

--Vous avez raison, monsieur Barbicane, et, si je ne me trompe, nous
trouverons avant peu un emplacement convenable.

--Ah! je voudrais être au premier coup de pioche, dit le président.

--Et moi au dernier! s'écria J.-T. Maston.

--Nous y arriverons, Messieurs, répondit l'ingénieur, et, croyez-moi, la
compagnie du Goldspring n'aura pas à vous payer d'indemnité de retard.

--Par sainte Barbe! vous aurez raison! répliqua J.-T. Maston; cent
dollars par jour jusqu'à ce que la Lune se représente dans les mêmes
conditions, c'est-à-dire pendant dix-huit ans et onze jours, savez-vous
bien que cela ferait six cent cinquante-huit mille cent dollars[73]?

  [73] Trois millions cinq cent soixante-six mille neuf cent deux
  francs.

--Non, Monsieur, nous ne le savons pas, répondit l'ingénieur, et nous
n'aurons pas besoin de l'apprendre.»

Vers dix heures du matin, la petite troupe avait franchi une douzaine de
milles; aux campagnes fertiles succédait alors la région des forêts. Là,
croissaient les essences les plus variées avec une profusion tropicale.
Ces forêts presque impénétrables étaient faites de grenadiers,
d'orangers, de citronniers, de figuiers, d'oliviers, d'abricotiers, de
bananiers, de grands ceps de vigne, dont les fruits et les fleurs
rivalisaient de couleurs et de parfums. A l'ombre odorante de ces arbres
magnifiques chantait et volait tout un monde d'oiseaux aux brillantes
couleurs, au milieu desquels on distinguait plus particulièrement des
crabiers, dont le nid devait être un écrin, pour être digne de ces
bijoux emplumés.

J.-T. Maston et le major ne pouvaient se trouver en présence de cette
opulente nature sans en admirer les splendides beautés.

Mais le président Barbicane, peu sensible à ces merveilles, avait hâte
d'aller en avant; ce pays si fertile lui déplaisait par sa fertilité
même; sans être autrement hydroscope, il sentait l'eau sous ses pas et
cherchait, mais en vain, les signes d'une incontestable aridité.

Cependant on avançait; il fallut passer à gué plusieurs rivières, et non
sans quelque danger, car elles étaient infestées de caïmans longs de
quinze à dix-huit pieds. J.-T. Maston les menaça hardiment de son
redoutable crochet, mais il ne parvint à effrayer que les pélicans, les
sarcelles, les phaétons, sauvages habitants de ces rives, tandis que de
grands flamants rouges le regardaient d'un air stupide.

Enfin ces hôtes des pays humides disparurent à leur tour; les arbres
moins gros s'éparpillèrent dans les bois moins épais; quelques groupes
isolés se détachèrent au milieu de plaines infinies où passaient des
troupeaux de daims effarouchés.

«Enfin! s'écria Barbicane en se dressant sur ses étriers, voici la
région des pins!

--Et celle des sauvages,» répondit le major.

En effet, quelques Séminoles apparaissaient à l'horizon; ils
s'agitaient, ils couraient de l'un à l'autre sur leurs chevaux rapides,
brandissant de longues lances ou déchargeant leurs fusils à détonation
sourde; d'ailleurs ils se bornèrent à ces démonstrations hostiles, sans
inquiéter Barbicane et ses compagnons.

Ceux-ci occupaient alors le milieu d'une plaine rocailleuse, vaste
espace découvert d'une étendue de plusieurs acres, que le soleil
inondait de rayons brûlants. Elle était formée par une large
extumescence du terrain, qui semblait offrir aux membres du Gun-Club
toutes les conditions requises pour l'établissement de leur Columbiad.

«Halte! dit Barbicane en s'arrêtant. Cet endroit a-t-il un nom dans le
pays?

--Il s'appelle Stone's-Hill[74],» répondit un des Floridiens.

  [74] Colline de pierres.

Barbicane, sans mot dire, mit pied à terre, prit ses instruments et
commença à relever sa position avec une extrême précision; la petite
troupe, rangée autour de lui, l'examinait en gardant un profond
silence.

[Illustration: Tampa-Town, avant l'opération (p. 76).]

En ce moment le soleil passait au méridien. Barbicane, après quelques
instants, chiffra rapidement le résultat de ses observations et dit:

«Cet emplacement est situé à trois cents toises au-dessus du niveau de
la mer par 27°7' de latitude et 5°7' de longitude ouest[75]; il me
paraît offrir par sa nature aride et rocailleuse toutes les conditions
favorables à l'expérience; c'est donc dans cette plaine que s'élèveront
nos magasins, nos ateliers, nos fourneaux, les huttes de nos ouvriers,
et c'est d'ici, d'ici même, répéta-t-il en frappant du pied le sommet de
Stone's-Hill, que notre projectile s'envolera vers les espaces du monde
solaire!»

  [75] Au méridien de Washington. La différence avec le méridien de Paris
  est de 79°22'. Cette longitude est donc en mesures françaises 83°25'.

[Illustration: Il fallut passer à gué plusieurs rivières (p. 69).]




CHAPITRE XIV

PIOCHE ET TRUELLE.


Le soir même, Barbicane et ses compagnons rentraient à Tampa-Town, et
l'ingénieur Murchison se réembarquait sur le _Tampico_ pour la
Nouvelle-Orléans. Il devait embaucher une armée d'ouvriers et ramener la
plus grande partie du matériel. Les membres du Gun-Club demeurèrent à
Tampa-Town, afin d'organiser les premiers travaux en s'aidant des gens
du pays.

Huit jours après son départ, le _Tampico_ revenait dans la baie
Espiritu-Santo avec une flottille de bateaux à vapeur. Murchison avait
réuni quinze cents travailleurs. Aux mauvais jours de l'esclavage, il
eût perdu son temps et ses peines. Mais depuis que l'Amérique, la terre
de la liberté, ne comptait plus que des hommes libres dans son sein,
ceux-ci accouraient partout où les appelait une main-d'oeuvre
largement rétribuée. Or l'argent ne manquait pas au Gun-Club; il offrait
à ses hommes une haute paie, avec gratifications considérables et
proportionnelles. L'ouvrier embauché pour la Floride pouvait compter,
après l'achèvement des travaux, sur un capital déposé en son nom à la
banque de Baltimore. Murchison n'eut donc que l'embarras du choix, et il
put se montrer sévère sur l'intelligence et l'habileté de ses
travailleurs. On est autorisé à croire qu'il enrôla dans sa laborieuse
légion l'élite des mécaniciens, des chauffeurs, des fondeurs, des
chaufourniers, des mineurs, des briquetiers et des manoeuvres de tout
genre, noirs ou blancs, sans distinction de couleur. Beaucoup d'entre
eux emmenaient leur famille. C'était une véritable émigration.

Le 31 octobre, à dix heures du matin, cette troupe débarqua sur les
quais de Tampa-Town; on comprend le mouvement et l'activité qui
régnèrent dans cette petite ville dont on doublait en un jour la
population. En effet, Tampa-Town devait gagner énormément à cette
initiative du Gun-Club, non par le nombre des ouvriers qui furent
dirigés immédiatement sur Stone's-Hill, mais grâce à cette affluence de
curieux qui convergèrent peu à peu de tous les points du globe vers la
presqu'île floridienne.

Pendant les premiers jours, on s'occupa de décharger l'outillage apporté
par la flottille, les machines, les vivres, ainsi qu'un assez grand
nombre de maisons de tôles faites de pièces démontées et numérotées. En
même temps, Barbicane plantait les premiers jalons d'un railway long de
quinze milles et destiné à relier Stone's-Hill à Tampa-Town.

On sait dans quelles conditions se fait le chemin de fer américain;
capricieux dans ses détours, hardi dans ses pentes, méprisant les
garde-fous et les ouvrages d'art, escaladant les collines, dégringolant
les vallées, le rail-road court en aveugle et sans souci de la ligne
droite; il n'est pas coûteux, il n'est point gênant; seulement on y
déraille et on y saute en toute liberté. Le chemin de Tampa-Town à
Stone's-Hill ne fut qu'une simple bagatelle, et ne demanda ni grand
temps ni grand argent pour s'établir.

Du reste, Barbicane était l'âme de ce monde accouru à sa voix; il
l'animait, il lui communiquait son souffle, son enthousiasme, sa
conviction; il se trouvait en tous lieux, comme s'il eût été doué du don
d'ubiquité et toujours suivi de J.-T. Maston, sa mouche bourdonnante.
Son esprit pratique s'ingéniait à mille inventions. Avec lui point
d'obstacles, nulle difficulté, jamais d'embarras; il était mineur,
maçon, mécanicien autant qu'artilleur, ayant des réponses pour toutes
les demandes et des solutions pour tous les problèmes. Il correspondait
activement avec le Gun-Club ou l'usine de Goldspring, et jour et nuit,
les feux allumés, la vapeur maintenue en pression, le _Tampico_
attendait ses ordres dans la rade d'Hillisboro.

Barbicane, le 1er novembre, quitta Tampa-Town avec un détachement de
travailleurs, et dès le lendemain une ville de maisons mécaniques
s'éleva autour de Stone's-Hill; on l'entoura de palissades, et à son
mouvement, à son ardeur, on l'eût bientôt prise pour une des grandes
cités de l'Union. La vie y fut réglée disciplinairement, et les travaux
commencèrent dans un ordre parfait.

Des sondages soigneusement pratiqués avaient permis de reconnaître la
nature du terrain, et le creusement put être entrepris dès le 4
novembre. Ce jour-là Barbicane réunit ses chefs d'atelier et leur dit:

«Vous savez tous, mes amis, pourquoi je vous ai réunis dans cette partie
sauvage de la Floride. Il s'agit de couler un canon mesurant neuf pieds
de diamètre intérieur, six pieds d'épaisseur à ses parois et dix-neuf
pieds et demi à son revêtement de pierre; c'est donc au total un puits
large de soixante pieds qu'il faut creuser à une profondeur de neuf
cents. Cet ouvrage considérable doit être terminé en huit mois; or vous
avez deux millions cinq cent quarante-trois mille quatre cents pieds
cubes de terrain à extraire en deux cent cinquante-cinq jours, soit, en
chiffres ronds, dix mille pieds cubes par jour. Ce qui n'offrirait
aucune difficulté pour mille ouvriers travaillant à coudées franches
sera plus pénible dans un espace relativement restreint. Néanmoins,
puisque ce travail doit se faire, il se fera, et je compte sur votre
courage autant que sur votre habileté.»

A huit heures du matin, le premier coup de pioche fut donné dans le sol
floridien, et depuis ce moment ce vaillant outil ne resta plus oisif un
seul instant dans la main des mineurs. Les ouvriers se relayaient par
quart de journée.

D'ailleurs, quelque colossale que fût l'opération, elle ne dépassait
point la limite des forces humaines. Loin de là. Que de travaux d'une
difficulté plus réelle et dans lesquels les éléments durent être
directement combattus, qui furent menés à bonne fin! Et, pour ne parler
que d'ouvrages semblables, il suffira de citer ce _Puits du Père
Joseph_, construit auprès du Caire par le sultan Saladin, à une époque
où les machines n'étaient pas encore venues centupler la force de
l'homme, et qui descend au niveau même du Nil, à une profondeur de trois
cents pieds! Et cet autre puits creusé à Coblentz par le margrave Jean
de Bade jusqu'à six cents pieds dans le sol! Eh bien! de quoi
s'agissait-il, en somme? De tripler cette profondeur et sur une largeur
décuple, ce qui rendrait le forage plus facile! Aussi il n'était pas un
contre-maître, pas un ouvrier qui doutât du succès de l'opération.

Une décision importante, prise par l'ingénieur Murchison, d'accord avec
le président Barbicane, vint encore permettre d'accélérer la marche des
travaux. Un article du traité portait que la Columbiad serait frettée
avec des cercles de fer forgé placés à chaud. Luxe de précautions
inutiles, car l'engin pouvait évidemment se passer de ces anneaux
compresseurs. On renonça donc à cette clause. De là une grande économie
de temps, car on put alors employer ce nouveau système de creusement
adopté maintenant dans la construction des puits, par lequel la
maçonnerie se fait en même temps que le forage. Grâce à ce procédé
très-simple, il n'est plus nécessaire d'étayer les terres au moyen
d'étrésillons; la muraille les contient avec une inébranlable puissance
et descend d'elle-même par son propre poids.

Cette manoeuvre ne devait commencer qu'au moment où la pioche aurait
atteint la partie solide du sol.

Le 4 novembre, cinquante ouvriers creusèrent au centre même de
l'enceinte palissadée, c'est-à-dire à la partie supérieure de
Stone's-Hill, un trou circulaire large de soixante pieds.

La pioche rencontra d'abord une sorte de terreau noir, épais de six
pouces, dont elle eut facilement raison. A ce terreau succédèrent deux
pieds d'un sable fin qui fut soigneusement retiré, car il devait servir
à la confection du moule intérieur.

Après ce sable apparut une argile blanche assez compacte, semblable à la
marne d'Angleterre, et qui s'étageait sur une épaisseur de quatre pieds.

Puis le fer des pics étincela sur la couche dure du sol, une espèce de
roche formée de coquillages pétrifiés, très-sèche, très-solide, et que
les outils ne devaient plus quitter. A ce point, le trou présentait une
profondeur de six pieds et demi, et les travaux de maçonnerie furent
commencés.

Au fond de cette excavation on construisit un «rouet» en bois de chêne,
sorte de disque fortement boulonné et d'une solidité à toute épreuve; il
était percé à son centre d'un trou offrant un diamètre égal au diamètre
extérieur de la Columbiad. Ce fut sur ce rouet que reposèrent les
premières assises de la maçonnerie, dont le ciment hydraulique
enchaînait les pierres avec une inflexible ténacité. Les ouvriers, après
avoir maçonné de la circonférence au centre, se trouvaient renfermés
dans un puits large de vingt et un pieds.

Lorsque cet ouvrage fut achevé, les mineurs reprirent le pic et la
pioche, et ils entamèrent la roche sous le rouet même, en ayant soin de
le supporter au fur et à mesure sur des tins[76] d'une extrême solidité;
toutes les fois que le trou avait gagné de deux pieds en profondeur, on
retirait successivement ces tins; le rouet s'abaissait peu à peu, et
avec lui le massif annulaire de maçonnerie, à la couche supérieure
duquel les maçons travaillaient incessamment, tout en réservant des
«évents,» qui devaient permettre aux gaz de s'échapper pendant
l'opération de la fonte.

  [76] Sortes de chevalets.

Ce genre de travail exigeait de la part des ouvriers une habileté
extrême et une attention de tous les instants; plus d'un, en creusant
sous le rouet, fut blessé dangereusement par les éclats de pierre, et
même mortellement; mais l'ardeur ne se ralentit pas une seule minute, et
jour et nuit: le jour, aux rayons d'un soleil qui versait, quelques mois
plus tard, quatre-vingt-dix-neuf degrés[77] de chaleur à ces plaines
calcinées; la nuit, sous les blanches nappes de la lumière électrique,
le bruit des pics sur la roche, la détonation des mines, le grincement
des machines, le tourbillon des fumées éparses dans les airs tracèrent
autour de Stone's-Hill un cercle d'épouvante que les troupeaux de bisons
ou les détachements de Séminoles n'osaient plus franchir.

  [77] Quarante degrés centigrades.

Cependant les travaux avançaient régulièrement; des grues à vapeur
activaient l'enlèvement des matériaux; d'obstacles inattendus il fut peu
question, mais seulement de difficultés prévues, et l'on s'en tirait
avec habileté.

Le premier mois écoulé, le puits avait atteint la profondeur assignée
pour ce laps de temps, soit cent douze pieds. En décembre cette
profondeur fut doublée, et triplée en janvier. Pendant le mois de
février, les travailleurs eurent à lutter contre une nappe d'eau qui se
fit jour à travers l'écorce terrestre. Il fallut employer des pompes
puissantes et des appareils à air comprimé pour l'épuiser afin de
bétonner l'orifice des sources, comme on aveugle une voie d'eau à bord
d'un navire. Enfin on eut raison de ces courants malencontreux.
Seulement, par suite de la mobilité du terrain, le rouet céda en partie,
et il y eut un éboulement partiel. Que l'on juge de l'épouvantable
poussée de ce disque de maçonnerie haut de soixante-quinze toises! Cet
accident coûta la vie à plusieurs ouvriers.

Trois semaines durent être employées à étayer le revêtement de pierre, à
le reprendre en sous-oeuvre et à rétablir le rouet dans ses conditions
premières de solidité. Mais grâce à l'habileté de l'ingénieur, à la
puissance des machines employées, l'édifice, un instant compromis,
retrouva son aplomb, et le forage continua.

Aucun incident nouveau n'arrêta désormais la marche de l'opération, et
le 10 juin, vingt jours avant l'expiration des délais fixés par
Barbicane, le puits, entièrement revêtu de son parement de pierres,
avait atteint la profondeur de neuf cents pieds. Au fond, la maçonnerie
reposait sur un cube massif mesurant trente pieds d'épaisseur, tandis
qu'à sa partie supérieure elle venait affleurer le sol.

Le président Barbicane et les membres du Gun-Club félicitèrent
chaudement l'ingénieur Murchison; son travail cyclopéen s'était accompli
dans des conditions extraordinaires de rapidité.

Pendant ces huit mois, Barbicane ne quitta pas un instant Stone's-Hill;
tout en suivant de près les opérations du forage, il s'inquiétait
incessamment du bien-être et de la santé de ses travailleurs, et il fut
assez heureux pour éviter ces épidémies communes aux grandes
agglomérations d'hommes et si désastreuses dans ces régions du globe
exposées à toutes les influences tropicales.

Plusieurs ouvriers, il est vrai, payèrent de leur vie les imprudences
inhérentes à ces dangereux travaux; mais ces déplorables malheurs sont
impossibles à éviter, et ce sont des détails dont les Américains se
préoccupent assez peu. Ils ont plus souci de l'humanité en général que
de l'individu en particulier. Cependant Barbicane professait les
principes contraires, et il les appliquait en toute occasion. Aussi,
grâce à ses soins, à son intelligence, à son utile intervention dans les
cas difficiles, à sa prodigieuse et humaine sagacité, la moyenne des
catastrophes ne dépassa pas celle des pays d'outre-mer cités pour leur
luxe de précautions, entre autres la France, où l'on compte environ un
accident sur deux cent mille francs de travaux.




CHAPITRE XV

LA FÊTE DE LA FONTE.


Pendant les huit mois qui furent employés à l'opération du forage, les
travaux préparatoires de la fonte avaient été conduits simultanément
avec une extrême rapidité; un étranger, arrivant à Stone's-Hill, eût été
fort surpris du spectacle offert à ses regards.

A six cents yards du puits, et circulairement disposés autour de ce
point central, s'élevaient douze cents fours à réverbère, larges de six
pieds chacun et séparés l'un de l'autre par un intervalle d'une
demi-toise. La ligne développée par ces douze cents fours offrait une
longueur de deux milles[78]. Tous étaient construits sur le même modèle
avec leur haute cheminée quadrangulaire, et ils produisaient le plus
singulier effet. J.-T. Maston trouvait superbe cette disposition
architecturale. Cela lui rappelait les monuments de Washington. Pour
lui, il n'existait rien de plus beau, même en Grèce, «où d'ailleurs,
disait-il, il n'avait jamais été.»

  [78] Trois mille six cents mètres environ.

On se rappelle que, dans sa troisième séance, le Comité se décida à
employer la fonte de fer pour la Columbiad, et spécialement la fonte
grise. Ce métal est, en effet, plus tenace, plus ductile, plus doux,
facilement alésable, propre à toutes les opérations de moulage, et,
traité au charbon de terre, il est d'une qualité supérieure pour les
pièces de grande résistance, telles que canons, cylindres de machines à
vapeur, presses hydrauliques, etc.

Mais la fonte, si elle n'a subi qu'une seule fusion, est rarement assez
homogène, et c'est au moyen d'une deuxième fusion qu'on l'épure, qu'on
la raffine, en la débarrassant de ses derniers dépôts terreux.

[Illustration: Les travaux avançaient régulièrement (p. 85).]

Aussi, avant d'être expédié à Tampa-Town, le minerai de fer, traité dans
les hauts fourneaux de Goldspring et mis en contact avec du charbon et
du silicium chauffé à une forte température, s'était carburé et
transformé en fonte[79]. Après cette première opération, le métal fut
dirigé vers Stone's-Hill. Mais il s'agissait de cent trente-six millions
de livres de fonte, masse trop coûteuse à expédier par les railways; le
prix du transport eût doublé le prix de la matière. Il parut préférable
d'affréter des navires à New-York et de les charger de la fonte en
barres; il ne fallut pas moins de soixante-huit bâtiments de mille
tonneaux, une véritable flotte qui, le 3 mai, sortit des passes de
New-York, prit la route de l'Océan, prolongea les côtes américaines,
embouqua le canal de Bahama, doubla la pointe floridienne, et, le 10 du
même mois, remontant la baie Espiritu-Santo, vint mouiller sans avaries
dans le port de Tampa-Town. Là les navires furent déchargés dans les
wagons du rail-road de Stone's-Hill, et, vers le milieu de janvier,
l'énorme masse de métal se trouvait rendue à destination.

  [79] C'est en enlevant ce carbone et ce silicium par l'opération de
  l'affinage dans les fours à puddler que l'on transforme la fonte
  en fer ductile.

[Illustration: La fonte (p. 91).]

On comprend aisément que ce n'était pas trop de douze cents fours pour
liquéfier en même temps ces soixante mille tonnes de fonte. Chacun de
ces fours pouvait contenir près de cent quatorze mille livres de métal;
on les avait établis sur le modèle de ceux qui servirent à la fonte du
canon Rodman; ils affectaient la forme trapézoïdale, et étaient
très-surbaissés. L'appareil de chauffe et la cheminée se trouvaient aux
deux extrémités du fourneau, de telle sorte que celui-ci était également
chauffé dans toute son étendue. Ces fours, construits en briques
réfractaires, se composaient uniquement d'une grille pour brûler le
charbon de terre, et d'une «sole» sur laquelle devaient être déposées
les barres de fonte; cette sole, inclinée sous un angle de vingt-cinq
degrés, permettait au métal de s'écouler dans les bassins de réception;
de là douze cents rigoles convergentes le dirigeaient vers le puits
central.

Le lendemain du jour où les travaux de maçonnerie et de forage furent
terminés, Barbicane fit procéder à la confection du moule intérieur; il
s'agissait d'élever au centre du puits, et suivant son axe, un cylindre
haut de neuf cents pieds et large de neuf, qui remplissait exactement
l'espace réservé à l'âme de la Columbiad. Ce cylindre fut composé d'un
mélange de terre argileuse et de sable, additionné de foin et de paille.
L'intervalle laissé entre le moule et la maçonnerie devait être comblé
par le métal en fusion, qui formerait ainsi des parois de six pieds
d'épaisseur.

Ce cylindre, pour se maintenir en équilibre, dut être consolidé par des
armatures de fer et assujetti de distance en distance au moyen de
traverses scellées dans le revêtement de pierre; après la fonte, ces
traverses devaient se trouver perdues dans le bloc de métal, ce qui
n'offrait aucun inconvénient.

Cette opération se termina le 8 juillet, et le coulage fut fixé au
lendemain.

«Ce sera une belle cérémonie que cette fête de la fonte, dit J.-T.
Maston à son ami Barbicane.

--Sans doute, répondit Barbicane, mais ce ne sera pas une fête publique!

--Comment! vous n'ouvrirez pas les portes de l'enceinte à tout venant?

--Je m'en garderai bien, Maston; la fonte de la Columbiad est une
opération délicate, pour ne pas dire périlleuse, et je préfère qu'elle
s'effectue à huis clos. Au départ du projectile, fête si l'on veut, mais
jusque-là, non.»

Le président avait raison; l'opération pouvait offrir des dangers
imprévus, auxquels une grande affluence de spectateurs eût empêché de
parer. Il fallait conserver la liberté de ses mouvements. Personne ne
fut donc admis dans l'enceinte, à l'exception d'une délégation des
membres du Gun-Club, qui fit le voyage de Tampa-Town. On vit là le
fringant Bilsby, Tom Hunter, le colonel Blomsberry, le major Elphiston,
le général Morgan, et _tutti quanti_, pour lesquels la fonte de la
Columbiad devenait une affaire personnelle. J.-T. Maston s'était
constitué leur cicerone; il ne leur fit grâce d'aucun détail; il les
conduisit partout, aux magasins, aux ateliers, au milieu des machines,
et il les força de visiter les douze cents fourneaux les uns après les
autres. A la douze centième visite, ils étaient un peu écoeurés.

La fonte devait avoir lieu à midi précis; la veille, chaque four avait
été chargé de cent quatorze mille livres de métal en barres, disposées
par piles croisées, afin que l'air chaud pût circuler librement entre
elles. Depuis le matin, les douze cents cheminées vomissaient dans
l'atmosphère leurs torrents de flammes, et le sol était agité de sourdes
trépidations. Autant de livres de métal à fondre, autant de livres de
houille à brûler. C'étaient donc soixante-huit mille tonnes de charbon,
qui projetaient devant le disque du soleil un épais rideau de fumée
noire.

La chaleur devint bientôt insoutenable dans ce cercle de fours dont les
ronflements ressemblaient au roulement du tonnerre; de puissants
ventilateurs y joignaient leurs souffles continus et saturaient
d'oxygène tous ces foyers incandescents.

L'opération, pour réussir, demandait à être rapidement conduite. Au
signal donné par un coup de canon, chaque four devait livrer passage à
la fonte liquide et se vider entièrement.

Ces dispositions prises, chefs et ouvriers attendirent le moment
déterminé avec une impatience mêlée d'une certaine quantité d'émotion.
Il n'y avait plus personne dans l'enceinte, et chaque contre-maître
fondeur se tenait à son poste près des trous de coulée.

Barbicane et ses collègues, installés sur une éminence voisine,
assistaient à l'opération. Devant eux, une pièce de canon était là,
prête à faire feu sur un signe de l'ingénieur.

Quelques minutes avant midi, les premières gouttelettes du métal
commencèrent à s'épancher; les bassins de réception s'emplirent peu à
peu, et lorsque la fonte fut entièrement liquide, on la tint en repos
pendant quelques instants, afin de faciliter la séparation des
substances étrangères.

Midi sonna. Un coup de canon éclata soudain et jeta son éclair fauve
dans les airs. Douze cents trous de coulée s'ouvrirent à la fois, et
douze cents serpents de feu rampèrent vers le puits central, en
déroulant leurs anneaux incandescents. Là ils se précipitèrent, avec un
fracas épouvantable, à une profondeur de neuf cents pieds. C'était un
émouvant et magnifique spectacle. Le sol tremblait, pendant que ces
flots de fonte, lançant vers le ciel des tourbillons de fumée,
volatilisaient en même temps l'humidité du moule et la rejetaient par
les évents du revêtement de pierre sous la forme d'impénétrables
vapeurs. Ces nuages factices déroulaient leurs spirales épaisses en
montant vers le zénith jusqu'à une hauteur de cinq cents toises. Quelque
sauvage, errant au-delà des limites de l'horizon, eût pu croire à la
formation d'un nouveau cratère au sein de la Floride, et cependant ce
n'était là ni une éruption, ni une trombe, ni un orage, ni une lutte
d'éléments, ni un de ces phénomènes terribles que la nature est capable
de produire! Non! l'homme seul avait créé ces vapeurs rougeâtres, ces
flammes gigantesques dignes d'un volcan, ces trépidations bruyantes
semblables aux secousses d'un tremblement de terre, ces mugissements
rivaux des ouragans et des tempêtes, et c'était sa main qui précipitait,
dans un abîme creusé par elle, tout un Niagara de métal en fusion.




CHAPITRE XVI

LA COLUMBIAD.


L'opération de la fonte avait-elle réussi? On en était réduit à de
simples conjectures. Cependant tout portait à croire au succès, puisque
le moule avait absorbé la masse entière du métal liquéfié dans les
fours. Quoi qu'il en soit, il devait être longtemps impossible de s'en
assurer directement.

En effet, quand le major Rodman fondit son canon de cent soixante mille
livres, il ne fallut pas moins de quinze jours pour en opérer le
refroidissement. Combien de temps, dès lors, la monstrueuse Columbiad,
couronnée de ses tourbillons de vapeurs, et défendue par sa chaleur
intense, allait-elle se dérober aux regards de ses admirateurs? Il était
difficile de le calculer.

L'impatience des membres du Gun-Club fut mise pendant ce laps de temps à
une rude épreuve. Mais on n'y pouvait rien. J.-T. Maston faillit se
rôtir par dévouement. Quinze jours après la fonte, un immense panache de
fumée se dressait encore en plein ciel, et le sol brûlait les pieds dans
un rayon de deux cents pas autour du sommet de Stone's-Hill.

Les jours s'écoulèrent, les semaines s'ajoutèrent l'une à l'autre. Nul
moyen de refroidir l'immense cylindre. Impossible de s'en approcher. Il
fallait attendre, et les membres du Gun-Club rongeaient leur frein.

«Nous voilà au 10 août, dit un matin J.-T. Maston. Quatre mois à peine
nous séparent du premier décembre! Enlever le moule intérieur, calibrer
l'âme de la pièce, charger la Columbiad, tout cela est à faire! Nous ne
serons pas prêts! On ne peut seulement pas approcher du canon! Est-ce
qu'il ne se refroidira jamais! Voilà qui serait une mystification
cruelle!»

On essayait de calmer l'impatient secrétaire sans y parvenir, Barbicane
ne disait rien, mais son silence cachait une sourde irritation. Se voir
absolument arrêté par un obstacle dont le temps seul pouvait avoir
raison,--le temps, un ennemi redoutable dans les circonstances,--et être
à la discrétion d'un ennemi, c'était dur pour des gens de guerre.

Cependant des observations quotidiennes permirent de constater un
certain changement dans l'état du sol. Vers le 15 août, les vapeurs
projetées avaient diminué notablement d'intensité et d'épaisseur.
Quelques jours après, le terrain n'exhalait plus qu'une légère buée,
dernier souffle du monstre enfermé dans son cercueil de pierre. Peu à
peu les tressaillements du sol vinrent à s'apaiser, et le cercle de
calorique se restreignit; les plus impatients des spectateurs se
rapprochèrent; un jour on gagna deux toises, le lendemain, quatre, et,
le 22 août, Barbicane, ses collègues, l'ingénieur, purent prendre place
sur la nappe de fonte qui effleurait le sommet de Stone's-Hill, un
endroit fort hygiénique, à coup sûr, où il n'était pas encore permis
d'avoir froid aux pieds.

«Enfin!» s'écria le président du Gun-Club avec un immense soupir de
satisfaction.

Les travaux furent repris le même jour. On procéda immédiatement à
l'extraction du moule intérieur, afin de dégager l'âme de la pièce; le
pic, la pioche, les outils à tarauder fonctionnèrent sans relâche; la
terre argileuse et le sable avaient acquis une extrême dureté sous
l'action de la chaleur; mais, les machines aidant, on eut raison de ce
mélange encore brûlant au contact des parois de fonte; les matériaux
extraits furent rapidement enlevés sur des chariots mus à la vapeur, et
l'on fit si bien, l'ardeur au travail fut telle, l'intervention de
Barbicane si pressante, et ses arguments présentés avec une si grande
force sous la forme de dollars, que, le 3 septembre, toute trace du
moule avait disparu.

Immédiatement l'opération de l'alésage commença; les machines furent
installées sans retard et manoeuvrèrent rapidement de puissants
alésoirs dont le tranchant vint mordre les rugosités de la fonte.
Quelques semaines plus tard, la surface intérieure de l'immense tube
était parfaitement cylindrique, et l'âme de la pièce avait acquis un
poli parfait.

Enfin, le 22 septembre, moins d'un an après la communication Barbicane,
l'énorme engin, rigoureusement calibré et d'une verticalité absolue,
relevée au moyen d'instruments délicats, fut prêt à fonctionner. Il n'y
avait plus que la Lune à attendre, mais on était sûr qu'elle ne
manquerait pas au rendez-vous.

La joie de J.-T. Maston ne connut plus de bornes, et il faillit faire
une chute effrayante, en plongeant ses regards dans le tube de neuf
cents pieds. Sans le bras droit de Blomsberry, que le digne colonel
avait heureusement conservé, le secrétaire du Gun-Club, comme un nouvel
Erostrate, eût trouvé la mort dans les profondeurs de la Columbiad.

Le canon était donc terminé; il n'y avait plus de doute possible sur sa
parfaite exécution; aussi, le 6 octobre, le capitaine Nicholl, quoi
qu'il en eût, s'exécuta vis-à-vis du président Barbicane, et celui-ci
inscrivit sur ses livres, à la colonne des recettes, une somme de deux
mille dollars. On est autorisé à croire que la colère du capitaine fut
poussée aux dernières limites et qu'il en fit une maladie. Cependant il
avait encore trois paris de trois mille, quatre mille et cinq mille
dollars, et pourvu qu'il en gagnât deux, son affaire n'était pas
mauvaise, sans être excellente. Mais l'argent n'entrait point dans ses
calculs, et le succès obtenu par son rival, dans la fonte d'un canon
auquel des plaques de dix toises n'eussent pas résisté, lui portait un
coup terrible.

Depuis le 23 septembre, l'enceinte de Stone's-Hill avait été largement
ouverte au public, et ce que fut l'affluence des visiteurs se comprendra
sans peine.

En effet, d'innombrables curieux, accourus de tous les points des
États-Unis, convergeaient vers la Floride. La ville de Tampa s'était
prodigieusement accrue pendant cette année, consacrée tout entière aux
travaux du Gun-Club, et elle comptait alors une population de cent
cinquante mille âmes. Après avoir englobé le fort Brooke dans un réseau
de rues, elle s'allongeait maintenant sur cette langue de terre qui
sépare les deux rades de la baie Espiritu-Santo; des quartiers neufs,
des places nouvelles, toute une forêt de maisons, avaient poussé sur ces
grèves naguère désertes, à la chaleur du soleil américain. Des
compagnies s'étaient fondées pour l'érection d'églises, d'écoles,
d'habitations particulières, et en moins d'un an l'étendue de la ville
fut décuplée.

On sait que les Yankees sont nés commerçants; partout où le sort les
jette, de la zone glacée à la zone torride, il faut que leur instinct
des affaires s'exerce utilement. C'est pourquoi de simples curieux, des
gens venus en Floride dans l'unique but de suivre les opérations du
Gun-Club, se laissèrent entraîner aux opérations commerciales dès qu'ils
furent installés à Tampa. Les navires frétés pour le transportement du
matériel et des ouvriers avaient donné au port une activité sans
pareille. Bientôt d'autres bâtiments, de toute forme et de tout tonnage,
chargés de vivres, d'approvisionnements, de marchandises, sillonnèrent
la baie et les deux rades; de vastes comptoirs d'armateurs, des offices
de courtiers s'établirent dans la ville, et la _Shipping Gazette_[80]
enregistra chaque jour des arrivages nouveaux au port de Tampa.

  [80] _Gazette maritime._

Tandis que les routes se multipliaient autour de la ville, celle-ci, en
considération du prodigieux accroissement de sa population et de son
commerce, fut enfin reliée par un chemin de fer aux États méridionaux de
l'Union. Un railway rattacha la Mobile à Pensacola, le grand arsenal
maritime du Sud; puis, de ce point important, il se dirigea sur
Tallahassee. Là existait déjà un petit tronçon de voie ferrée, long de
vingt et un milles, par lequel Tallahassee se mettait en communication
avec Saint-Marks, sur les bords de la mer. Ce fut ce bout de road-way
qui fut prolongé jusqu'à Tampa-Town, en vivifiant sur son passage et en
réveillant les portions mortes ou endormies de la Floride centrale.
Aussi Tampa, grâce à ces merveilles de l'industrie dues à l'idée éclose
un beau jour dans le cerveau d'un homme, put prendre à bon droit les
airs d'une grande ville. On l'avait surnommée «Moon-City[81],» et la
capitale des Florides subissait une éclipse totale, visible de tous les
points du monde.

  [81] Cité de la Lune.

Chacun comprendra maintenant pourquoi la rivalité fut si grande entre le
Texas et la Floride, et l'irritation des Texiens quand ils se virent
déboutés de leurs prétentions par le choix du Gun-Club. Dans leur
sagacité prévoyante, ils avaient compris ce qu'un pays devait gagner à
l'expérience tentée par Barbicane et le bien dont un semblable coup de
canon serait accompagné. Le Texas y perdait un vaste centre de commerce,
des chemins de fer et un accroissement considérable de population. Tous
ces avantages retournaient à cette misérable presqu'île floridienne,
jetée comme une estacade entre les flots du golfe et les vagues de
l'océan Atlantique. Aussi, Barbicane partageait-il avec le général
Santa-Anna toutes les antipathies texiennes.

Cependant, quoique livrée à sa furie commerciale et à sa fougue
industrielle, la nouvelle population de Tampa-Town n'eut garde d'oublier
les intéressantes opérations du Gun-Club. Au contraire. Les plus minces
détails de l'entreprise, le moindre coup de pioche, la passionnèrent. Ce
fut un va-et-vient incessant entre la ville et Stone's-Hill, une
procession, mieux encore, un pèlerinage.

On pouvait déjà prévoir que, le jour de l'expérience, l'agglomération
des spectateurs se chiffrerait par millions, car ils venaient déjà de
tous les points de la terre s'accumuler sur l'étroite presqu'île.
L'Europe émigrait en Amérique.

Mais jusque-là, il faut le dire, la curiosité de ces nombreux arrivants
n'avait été que médiocrement satisfaite. Beaucoup comptaient sur le
spectacle de la fonte, qui n'en eurent que les fumées. C'était peu pour
des yeux avides; mais Barbicane ne voulut admettre personne à cette
opération. De là maugréement, mécontentement, murmures; on blâma le
président; on le taxa d'absolutisme; son procédé fut déclaré «peu
américain.» Il y eut presque une émeute autour des palissades de
Stone's-Hill. Barbicane, on le sait, resta inébranlable dans sa
décision.

[Illustration: Tampa-Town, après l'opération (p. 94).]

Mais, lorsque la Columbiad fut entièrement terminée, le huis clos ne put
être maintenu; il y aurait eu mauvaise grâce, d'ailleurs, à fermer ses
portes, pis même, imprudence à mécontenter les sentiments publics.
Barbicane ouvrit donc son enceinte à tout venant; cependant, poussé par
son esprit pratique, il résolut de battre monnaie sur la curiosité
publique.

C'était beaucoup de contempler l'immense Columbiad, mais descendre dans
ses profondeurs, voilà ce qui semblait aux Américains être le _nec plus
ultra_ du bonheur en ce monde. Aussi pas un curieux qui ne voulût se
donner la jouissance de visiter intérieurement cet abîme de métal. Des
appareils, suspendus à un treuil à vapeur, permirent aux spectateurs de
satisfaire leur curiosité. Ce fut une fureur. Femmes, enfants,
vieillards, tous se firent un devoir de pénétrer jusqu'au fond de l'âme
les mystères du canon colossal. Le prix de la descente fut fixé à cinq
dollars par personne, et, malgré son élévation, pendant les deux mois
qui précédèrent l'expérience, l'affluence des visiteurs permit au
Gun-Club d'encaisser près de cinq cent mille dollars[82].

  [82] Deux millions sept cent dix mille francs.

[Illustration: Le festin dans la Columbiad (p. 98).]

Inutile de dire que les premiers visiteurs de la Columbiad furent les
membres du Gun-Club, avantage justement réservé à l'illustre assemblée.
Cette solennité eut lieu le 25 septembre. Une caisse d'honneur descendit
le président Barbicane, J.-T. Maston, le major Elphiston, le général
Morgan, le colonel Blomsberry, l'ingénieur Murchison et d'autres membres
distingués du célèbre club. En tout, une dizaine. Il faisait encore bien
chaud au fond de ce long tube de métal. On y étouffait un peu! Mais
quelle joie! quel ravissement! Une table de dix couverts avait été
dressée sur le massif de pierre qui supportait la Columbiad éclairée _à
giorno_ par un jet de lumière électrique. Des plats exquis et nombreux,
qui semblaient descendre du ciel, vinrent se placer successivement
devant les convives, et les meilleurs vins de France coulèrent à
profusion pendant ce repas splendide servi à neuf cents pieds sous
terre.

Le festin fut très-animé et même très-bruyant; des toasts nombreux
s'entre-croisèrent; on but au globe terrestre, on but à son satellite,
on but au Gun-Club, on but à l'Union, à la Lune, à Phoebé, à Diane, à
Séléné, à l'astre des nuits, à la «paisible courrière du firmament!»
Tous ces hurrahs, portés sur les ondes sonores de l'immense tube
acoustique, arrivaient comme un tonnerre à son extrémité, et la foule,
rangée autour de Stone's-Hill, s'unissait de coeur et de cris aux dix
convives enfouis au fond de la gigantesque Columbiad.

J.-T. Maston ne se possédait plus; s'il cria plus qu'il ne gesticula,
s'il but plus qu'il ne mangea, c'est un point difficile à établir. En
tout cas, il n'eût pas donné sa place pour un empire, «non, quand même
le canon chargé, amorcé et faisant feu à l'instant, aurait dû l'envoyer
par morceaux dans les espaces planétaires.»




CHAPITRE XVII

UNE DÉPÊCHE TÉLÉGRAPHIQUE.


Les grands travaux entrepris par le Gun-Club étaient, pour ainsi dire,
terminés, et cependant, deux mois allaient encore s'écouler avant le
jour où le projectile s'élancerait vers la Lune. Deux mois qui devaient
paraître longs comme des années à l'impatience universelle! Jusqu'alors
les moindres détails de l'opération avaient été chaque jour reproduits
par les journaux, que l'on dévorait d'un oeil avide et passionné; mais
il était à craindre que désormais, ce «dividende d'intérêt» distribué au
public ne fût fort diminué, et chacun s'effrayait de n'avoir plus à
toucher sa part d'émotions quotidiennes.

Il n'en fut rien; l'incident le plus inattendu, le plus extraordinaire,
le plus incroyable, le plus invraisemblable vint fanatiser à nouveau les
esprits haletants et rejeter le monde entier sous le coup d'une
poignante surexcitation.

Un jour, le 30 septembre, à trois heures quarante-sept minutes du soir,
un télégramme, transmis par le câble immergé entre Valentia (Irlande),
Terre-Neuve et la côte américaine, arriva à l'adresse du présiden

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