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Bourdonnements

by Alphonse Karr · French · Gutenberg #38643 · 383,244 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Bourdonnements
    
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Title: Bourdonnements

Author: Alphonse Karr


        
Release date: January 22, 2012 [eBook #38643]
                Most recently updated: January 8, 2021

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/38643

Credits: Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed
        Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
        produced from images generously made available by the
        Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
        http://gallica.bnf.fr)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK BOURDONNEMENTS ***




Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed
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Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
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Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe et la ponctuation
d'origine ont été conservées et n'ont pas été harmonisées.




    BIBLIOTHÈQUE CONTEMPORAINE

    ALPHONSE KARR

    BOURDONNEMENTS

    [Illustration]

    PARIS

    CALMANN LÉVY, ÉDITEUR

    ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES

    RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15

    A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

    1880




    D'ALPHONSE KARR

    BOURDONNEMENTS




CALMANN LÉVY, ÉDITEUR

OEUVRES COMPLÈTES

D'ALPHONSE KARR

Format grand in-18.


    AGATHE ET CÉCILE                           1 vol.
    L'ART D'ÊTRE MALHEUREUX                    1 --
    LE CHEMIN DE PLUS COURT                    1 --
    CLOTILDE                                   1 --
    CLOVIS GOSSELIN                            1 --
    LE CREDO DU JARDINIER                      1 --
    CONTES ET NOUVELLES                        1 --
    LES DENTS DU DRAGON                        1 --
    DE LOIN ET DE PRÈS                         1 --
    DIEU ET DIABLE                             1 --
    ENCORE LES FEMMES                          1 --
    EN FUMANT                                  1 --
    L'ESPRIT D'ALPHONSE KARR                   1 --
    FA DIÈSE                                   1 --
    LA FAMILLE ALAIN                           1 --
    LES FEMMES                                 1 --
    FEU BRESSIER                               1 --
    LES FLEURS                                 1 --
    LES GAIETÉS ROMAINES                       1 --
    GRAINS DE BON SENS                         1 --
    LES GUÊPES                                 6 --
    HISTOIRE DE ROSE ET DE JEAN DUCHEMIN       1 --
    HORTENSE                                   1 --
    LETTRES ÉCRITES DE MON JARDIN              1 --
    LE LIVRE DE BORD                           4 --
    LA MAISON CLOSE                            1 --
    MENUS PROPOS                               1 --
    MIDI A QUATORZE HEURES                     1 --
    NOTES DE VOYAGE D'UN CASANIER              1 --
    ON DEMANDE UN TYRAN                        1 --
    LA PÊCHE EN EAU DOUCE ET EN EAU SALÉE      1 --
    PENDANT LA PLUIE                           1 --
    LA PÉNÉLOPE NORMANDE                       1 --
    PLUS ÇA CHANGE                             1 --
    ... PLUS C'EST LA MÊME CHOSE               1 --
    UNE POIGNÉE DE VÉRITÉS                     1 --
    POUR NE PAS ÊTRE TREIZE                    1 --
    LA PROMENADE DES ANGLAIS                   1 --
    PROMENADES AU BORD DE LA MER               1 --
    PROMENADE HORS DE MON JARDIN               1 --
    LA QUEUE D'OR                              1 --
    RAOUL                                      1 --
    ROSES NOIRES ET ROSES BLEUES               1 --
    LES SOIRÉES DE SAINTE-ADRESSE              1 --
    SOUS LES ORANGERS                          1 --
    SOUS LES TILLEULS                          1 --
    SUR LA PLAGE                               1 --
    TROIS CENTS PAGES                          1 --
    UNE HEURE TROP TARD                        1 --
    VOYAGE AUTOUR DE MON JARDIN                1 --


PARIS.--IMPRIMERIE ÉMILE MARTINET, RUE MIGNON, 2.




    BOURDONNEMENTS

    PAR

    ALPHONSE KARR

    PARIS

    CALMANN LÉVY, ÉDITEUR

    ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES

    RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15

    A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

    1880

    Droits de reproduction et de traduction réservés




A JEANNE BOUYER




BOURDONNEMENTS


J'avais dans le temps constaté l'extrême différence qui existait chez
les femmes, entre la pudeur d'eau douce et la pudeur d'eau salée,--du
temps que je vivais à Paris, à Étretat et à Sainte-Adresse.

A Paris, les bains de femmes dans la rivière étaient scrupuleusement
entourés de planches et couverts au-dessus, pour que les anges mêmes
ne pussent jeter sur les baigneuses un regard indiscret.

Si des nageurs «en pleine eau», s'approchaient de ces forteresses
hermétiquement fermées, des employés des bains les injuriaient, et des
gendarmes qui se promènent en bateau sur la Seine, faisaient quelques
menaces, et quelquefois arrêtaient les délinquants.

A la mer, au contraire, les femmes se baignaient presque pêle-mêle
avec des hommes vêtus d'un simple caleçon, et se faisaient porter à la
mer par des baigneurs payés.--Une corde marquait seule une séparation
entre les sexes; la décence consistait pour elles à être assez laides,
et elles l'étaient, en effet, dans des sacs de laine avec des bonnets
de toile cirée sur la tête,--peut-être est-ce le genre de décence qui
protège le plus efficacement la vertu.

Cependant, les hommes bien élevés se baignaient d'eux-mêmes à une
certaine distance des femmes,--distance que les femmes pouvaient
augmenter à leur gré. D'ailleurs, les femmes restaient au bord et les
hommes presque tous nageaient plus ou moins au large: seulement, comme
il arrivait qu'un mari inquiet désirât rester près de sa femme,--qu'un
père voulût enseigner à nager à sa fille,--ou surveiller ses premiers
essais, on imagina de tendre deux cordes au lieu d'une;--ces deux
cordes formaient trois compartiments sur la plage,--à l'extrême
gauche, les femmes,--à l'extrême droite, les hommes,--et au milieu,
les hommes et les femmes, femmes et maris, pères et filles, etc., qui
voulaient se baigner ensemble.

Cela parut suffisant pendant de longues années; d'un côté, la laideur
du costume des femmes, leur pâleur allant quelquefois jusqu'au
vert,--de l'autre, les hommes d'autant plus laids, au contraire, pour
la plupart, qu'ils étaient moins vêtus,--tout semblait préserver les
deux sexes de pensées dangereuses.


Aujourd'hui, je vois par les journaux de modes que tout cela est
changé;--les femmes se sont enfin demandé pourquoi, elles qui se
montrent si volontiers à demi nues dans les salons où les hommes
sont astreints à la cravate et à la décence la plus rigoureuse,
se laisseraient plus longtemps empaqueter dans des sacs
disgracieux,--elles qui ont tant de si jolies choses à laisser voir,
tandis que les hommes faisaient une assez laide exhibition de leur
personne,--elles décidèrent qu'il fallait rappeler les hommes à une
décence qui est un devoir pour des êtres si disgraciés,--et reprendre
pour elles-mêmes le privilège de se montrer généreuses.

On décida alors, pour commencer, que les hommes ne se baigneraient
plus que vêtus.

La plupart s'y soumirent--à l'exception de quelques nageurs
enthousiastes, qui avaient besoin de l'entière liberté de leurs
mouvements, et aimaient mieux se livrer à leur exercice favori, que de
«poser» sur la plage avec de l'eau jusqu'à la ceinture.--Il est une
raison de cette résignation au costume, de la part de la plupart des
baigneurs, et je le dirai à quelques lignes d'ici.

Cette gêne imposée aux hommes satisfaisait les scrupules des
femmes,--elles avaient assez accordé à la pudeur, en la faisant porter
aux hommes, comme elles leur font porter leur ombrelle et leur
éventail,--elles déclarèrent qu'elles pouvaient porter de moins en
fait de costume, ce qu'elles obligeaient les hommes à porter de
plus,--ça employait autant d'étoffe, et ça revenait à la même
superficie de peau humaine voilée.

Elles adoptèrent alors ces costumes, que je vois figurés dans les
journaux de modes,--costumes qui, au lieu d'enlaidir, rendent
jolies,--parce qu'ils permettent certains artifices, certaine
exagérations, certains mensonges,--costumes qui donnent, enfin,
l'occasion de se décolleter à la fois par en haut, comme les femmes du
monde et par en bas comme les danseuses.

Disons maintenant la cause principale de la résignation de la plupart
des hommes, au costume et à la pudeur méticuleuse qui leur étaient
imposés.

La vie sociale, la vie des cités, la vie du monde n'est pas aussi
défavorable, il s'en faut, à la race féminine qu'à la race masculine.

Les femmes vivant dans les villes y acquièrent une apparence plus
délicate, l'étiolement leur donne cette sorte d'élégance et de grâce
morbides, genre de beauté littéraire, très et trop à la mode vers
1830, époque du règne de la femme maigre, frêle, éthérée, immatérielle
et un peu verte.

Les femmes vivant dans les villes y deviennent pour ainsi dire «plus
femmes», au gré de certaines idées de gens qui «ne s'y connaissent
pas».

Les hommes, au contraire, y deviennent «moins hommes», les muscles
s'atrophient, les bras sont débiles, les jambes sont grêles, rien ne
grossit que le ventre. La décence, la pudeur qu'on leur imposait,
étaient pour leur vanité une circonstance des plus heureuses--en leur
ordonnant de cacher leur laideur.

Ajoutons que pour cette même classe de gens, beaucoup plus nombreuse
qu'on ne croit, qui n'entendent rien à la beauté des femmes, tout ce
qu'une femme montre, des choses qu'on est convenu de ne pas
montrer--passe pour beauté, appas, attraits et charme.

Et notez que les femmes ne sont pas toutes très éloignées de cette
opinion, et beaucoup croient se préparer un triomphe et accorder une
faveur, en laissant voir n'importe quoi de leur aimable personne,
fût-ce très incorrect et très laid.


Quelqu'un de bête m'écrit..... mais non--c'est peut-être quelqu'un de
triste, prenons un ton plus sérieux.

On m'écrit qu'un écrivain usurpant mon nom, frappe à terre des femmes,
des enfants et des hommes vaincus et désarmés.

Tout porte à croire que cette façon de s'énoncer est un
euphémisme,--et que c'est à moi que s'adresse le reproche,--autrement
on m'eût envoyé les chapitres ou articles faussement signés de mon
nom--et on m'eût demandé si je m'en reconnaissais l'auteur,--à quoi
j'eusse répondu--_oui_--ou _non_.

_On_ ajoute quelques injures,--puis des menaces.


La missive n'est pas signée--ou du moins est signée: «Le frère d'un
transporté.»

S'il est quelqu'un à qui il soit absurde et injuste d'adresser un
pareil reproche, c'est certainement moi.--Il n'y a pas huit jours que
je me déclarais partisan de l'amnistie pour les entraînés
repentants--et que je demandais pour eux et pour leur famille, non
plus la transportation, mais la colonisation--qui leur permît de faire
peau neuve, de commencer une autre vie, en rompant avec de mauvais
antécédents et des entraînements dangereux--et des engagements
criminels.

Je suis donc loin de «frapper des femmes et des enfants» puisque je
cherche et je propose un moyen de leur ramener un père, non plus
pilier de cabaret et de club--et en sa qualité de travailleur,
abandonnant le métier qui est le patrimoine et le pain de sa
famille;--un père toujours sur le point de se faire tuer et de
retourner en prison;--mais, au contraire, un père rendu à ses
devoirs, à une vie laborieuse, à sa famille et à ses enfants; aimé,
respecté par eux et par tout le monde.


Quant au mot «de vaincus»--je n'accorde pas cet adjectif honorable aux
hommes de la Commune;--c'est en se battant contre les Prussiens qu'on
avait la chance d'être vainqueur ou vaincu,--mais en se battant contre
les lois de son pays, en fusillant les ôtages, en incendiant les
monuments, on n'est pas vaincu, on est repris de justice et puni.


Relativement aux injures, elles sont bêtes, grossières, et je ne m'en
sens nullement blessé;--des injures non signées ne peuvent s'élever à
l'état d'insulte--pour moi qui, depuis que j'écris, n'ai pas tracé une
ligne sans la signer, comme il est honnête et loyal de le faire, j'ai
le droit de tenir en dédain complet des anonymes, pseudonymes, etc.

Je ferai remarquer en passant qu'on ne signe pas au journal de Me
Gambetta.

Je ferai remarquer également qu'en république il faudrait obéir aux
lois, les respecter et les faire respecter;--car il y a une loi non
abrogée, qui déclare la signature obligatoire.

Il y a une loi antérieure dont je ne parle pas--qui prescrit
d'assumer, en signant, la responsabilité de ses écrits;--c'est la loi
de l'honneur, la loi de la dignité, la loi de la probité.

Passons donc sur les injures.


Quant aux menaces--je demeure à Saint-Raphaël (Var), _maison
Close_;--en sortant de la gare, on gagne le bord de la mer, puis on
suit la mer par un chemin bordé de myrtes, en laissant la mer à droite
jusqu'à ce qu'on trouve une vieille maison assez pauvre et
heureuse;--maison basse--à peu près couverte et cachée par les
chèvrefeuilles, les passiflores et les jasmins:--devant la porte est
un canot blanc--_la Girelle_--il n'y a pas moyen de se tromper.

On m'y trouve presque toujours.

Et, en me prévenant, on peut être sûr de me rencontrer.

C'est l'affaire d'un quart d'heure.


M. X*** est un bohême, importun, ennuyeux, quémandeur opiniâtre;--un
de ceux qu'il appelle ses amis et qu'il persécute de ses visites
intéressées, a recommandé à plusieurs reprises à son secrétaire de ne
plus le laisser parvenir jusqu'à lui.

L'autre jour il trompe toutes les consignes: X***, sa victime, ayant
réussi à le congédier, le reconduit pour être sûr qu'il s'en va, et
dit à son secrétaire: «Comment m'avez-vous exposé encore à une visite
de cet homme?

--Monsieur, je vous en ai sauvé dix fois--mais il ne se décourage
pas--on le renvoie par la porte, il rentre par la fenêtre.

--Eh bien, puisque ça ne réussit pas, il faut vous y prendre
autrement, et faire... le contraire;--la première fois qu'il viendra,
jetez-le par la fenêtre, nous verrons s'il rentre par la porte.»


Il est horriblement triste et désolant d'être auprès du petit lit d'un
enfant malade,--d'avoir dans la main une potion qui doit le sauver, et
de voir l'enfant, par ignorance, refuser de boire la potion, en
serrant les dents convulsivement.


Il est effrayant de voir un homme en état de somnambulisme, marcher
dans la direction d'une fenêtre qu'il prend pour une porte; il est
irritant, après l'avoir secoué pour le réveiller, de le voir, les yeux
ouverts, vous soutenir que cette fenêtre est en réalité une porte, que
c'est par là qu'il veut sortir et descendre, et que vous lui ferez
plaisir de le laisser tranquille, puis se débarrasser de vous et se
remettre en marche vers cette fenêtre où vous savez qu'il ne va pas
descendre, mais se précipiter.


C'est ce chagrin, c'est cette irritation que j'éprouve lorsque vivant
dans la retraite, étudiant, méditant, cherchant sans cesse,--demandant
à la sagesse des anciens, assidûment feuilletés

    Nocturnâ versate manu, versate diurnâ

et à ma propre expérience, quelque remède pour la maladie régnante,
j'ai la conviction que j'ai trouvé ce remède.

Lorsque ayant visité la maison par le dedans et par le dehors, muni de
cette lampe qui s'allume, hélas! bien tard, la sagesse de
l'expérience,--je dis avec certitude: ça c'est une fenêtre par
laquelle vous tomberez broyé sur le pavé,--ici, est un escalier, puis
une porte par laquelle vous sortirez sans danger de la vieille maison.

Et lorsque je le dis en vain.


Par exemple, tout le monde est d'accord que la dissolution de
l'Assemblée des représentants est imminente, et qu'on ne tardera
probablement guères à faire de nouvelles élections. Personne n'ignore
les résultats jusqu'ici de ce mensonge imbécile et mortel du suffrage
dit universel.

Il a approuvé le crime du Deux Décembre,--il a approuvé et appuyé
toutes les folies de l'empire, jusqu'à la guerre déclarée à la
Prusse,--crime et folie à la fois. Plus tard, il a envoyé à
l'Assemblée, et, de là, dans les places, un tas d'avocats sans études,
sans talents, sans conviction, sans patriotisme;--plus tard, il a fait
nommer M. Barodet à Paris,--et M. Ranc à Lyon,--les cinq cent mille
habitants de Lyon ne connaissant pas plus M. Ranc que les deux
millions d'habitants de Paris ne connaissaient M. Barodet; élections
qui pouvaient avoir un bon côté, c'est de mettre en pleine lumière le
mensonge du suffrage dit universel, par lequel les deux millions
d'habitants de Paris et les cinq cent mille habitants de Lyon
ne font qu'obéir à deux ou trois douzaines d'intrigants,
d'ambitieux, d'avides, qui en réalité votent seuls et font
voter les autres à leur fantaisie; c'est-à-dire, que le suffrage
censitaire si justement détruit était mille fois plus près du
véritable suffrage universel, que ne l'est le mensonge qui usurpe
son nom aujourd'hui,--c'est-à-dire, que jamais un pays n'a si
bêtement et si pompeusement fait l'abandon de sa volonté et de
sa dignité et le sacrifice de ses plus chers intérêts.


Eh bien, c'est sous l'empire de ce mensonge dangereux et peut-être
mortel, de ce mode de vocation auquel vous devez déjà tant de misères
et de hontes, que vous voyez tout le monde résolu à affronter de
nouvelles élections.

Ceux qui soupçonnent ces dangers,--se contentent de se préparer à
éluder, à influencer, à chicaner, à tricher.


Mais, ô aveugles volontaires, ô sourds opiniâtres,--ouvrez donc enfin
les yeux et les oreilles,--regardez et écoutez.

Savez-vous ce que de nouvelles élections,--faites demain,--dans les
conditions du suffrage prétendu universel,--vous donneront probablement?
L'empire,--l'empire de Strasbourg et de Boulogne,-- l'empire du
Deux Décembre,--l'empire de la guerre du Mexique,--l'empire de la
guerre de Prusse,--l'empire de Metz et de Sedan.

Ou la Commune,--une prétendue république dans laquelle, Pyat, Vermesh,
Cluseret, Pascal Grousset, ne tarderont pas à être débordés et
dépassés.--Une nouvelle terreur pendant laquelle ceux qui croient
follement conduire et commander aujourd'hui, MM. Thiers, Perier,
Dufaure, ne gagneront que de ne faire partie que de la seconde fournée
d'otages,--MM. Naquet, Arago, Blanc, Hugo, Gambetta, étant réservés
pour la troisième.

Et, dans l'une et l'autre des deux chances.

L'empire, si c'est lui qui l'emporte, ayant pour successeur la
Commune.

La Commune amenant nécessairement une dictature militaire; car, dans
l'un et l'autre cas, il ne s'agit pas de savoir si nous aurons l'un ou
l'autre, mais de savoir lequel des deux passera le premier.

Deux points principaux, deux points nécessaires, indispensables d'une
réforme électorale:

1º Le domicile réel des candidats, sinon dans l'arrondissement, du
moins dans le département où ils se présentent;

2º Le renouvellement de l'Assemblée par fractions.

J'ai plus d'une fois développé les raisons irréfutées, parce qu'elles
sont irréfutables, de ces deux conditions.

Pour la première, vous échappez à la direction despotique de deux ou
trois coteries qui exercent la plus odieuse, la plus absurde et la
plus dangereuse des tyrannies,--et vous arrivez enfin à ce
raisonnement simple et sans réplique.

Pour un représentant, il faut deux choses:

1º Que les électeurs qui le choisissent le connaissent;

2º Que le représentant connaisse le pays, les gens et les intérêts
qu'il doit représenter.

Par la seconde, vous évitez les courants, les torrents, les incendies,
les fièvres,--les accès de folie.

Ajoutez un troisième point,--l'Assemblée permanente,--plus de
vacances, plus de prorogations,--des congés individuels motivés.

Peut-être ces congés pourraient être plus nombreux et plus longs, si,
par exemple, en même temps qu'un membre de la droite demande un congé,
il s'arrange pour qu'un membre de la gauche et deux membres des
centres en demandent un en même temps.

Il va sans dire qu'on surveillera l'insolente et déshonnête bêtise de
voter pour les absents.


Encore une autre pierre fondamentale de l'édifice dont je me suis
occupé souvent--surtout depuis trois ans,--c'est-à-dire depuis qu'il y
a assez de ruines et de démolitions, pour qu'on puisse, sans scrupule,
proposer d'édifier quelque chose.


L'impôt.

L'impôt--c'est-à-dire la contribution de tous les membres de la nation
aux dépenses publiques,--malgré les critiques, les promesses, etc., a
toujours été en augmentant dans une proportion presque fantastique.

Je me souviens encore du temps où, dans ma petite jeunesse, le mot de
milliard était, pour les Français,--un mot vague, indéterminé,--comme
le _sexcenta_ des latins voulant dire... beaucoup,--un monceau,--un
tas,--trop[1]. Quand on nous enseignait l'arithmétique dans les
écoles, on nous faisait épeler une fois une longue rangée de chiffres
dont le dernier, en comptant de droite à gauche, s'appelait
_milliard_, et de préférence _un billion_. C'était tout ce qu'on nous
en disait, et il n'en était plus question.

  [1] Apud nos sexcenta dicere pro infinito numero fere usitatum.

         DONAT.

      Sexcentas proinde scribito jam mihi dicas.

         TÉRENCE.

Au commencement de la Restauration, il y eut une terrible explosion, à
cause du milliard de l'indemnité des émigrés--et le mot devint à la
mode. Dans les assemblées, les orateurs de l'opposition, constatant
l'accroissement des budgets,--disaient:--Nous arriverons à un budget
d'_un milliard_;--ça passait pour une hyperbole, et les gens calmes,
_sensés_, levaient les épaules.


Aujourd'hui nous voyons le budget pour 1874 être de deux milliards,
cinq cent trente-trois millions, deux cent soixante-deux mille cent
quatre-vingt dix-neuf francs (ou, d'après un autre tableau:
2,532,689,922).

Dont il faut déduire--disons-le ici pour mémoire,--nous y
reviendrons,--pour frais de régie, de perception, et d'exploitation
des impôts et revenus publics--non pas cent cinquante ou deux cents
millions, comme je le disais il y a quelque temps par peur d'exagérer,
mais deux cent quarante-six millions, trois cent quatre-vingt-huit
mille quatre cent quarante-neuf francs.


C'est lourd, si on se rappelle surtout que sous Louis XIV, le plus
fastueux des monarques, le plus cueilleur de lauriers et de myrtes, et
cueillant les lauriers et les myrtes avec toutes les aises du luxe et
une insigne prodigalité--les revenus de l'État, qu'on appelait alors
les revenus du Roi, montaient à 117 millions de francs. Il est vrai
que l'on dépensait en moyenne trois cent trente millions--et qu'il
faut à peu près doubler la somme si l'on a égard à la différence de la
valeur de l'argent.

Mais ce n'est pas la grosseur, ce n'est pas la pesanteur du budget qui
sont le sujet de mon entretien d'aujourd'hui avec mes lecteurs.

Je ne suis pas d'ailleurs assez grand financier pour me risquer trop
au large dans les chiffres,--je vais donc raisonner en chiffres ronds,
en chiffres du moins très arrondis, pour conformer la besogne à mes
aptitudes médiocres, et aussi parce que cela suffit pour démontrer...
ce que je veux démontrer.


Je suppose donc un budget de trois milliards--trois milliards à
demander à la France, c'est-à-dire, pour compter également en chiffres
ronds, à trente millions de contribuables, ce serait cent francs, si
je ne me trompe, que chaque individu aurait à donner.

Eh bien,--il n'y a pas besoin d'être un profond mathématicien pour
décider qu'il n'est pas un Français qui ne donne plus de cent francs
par an à l'État, si on compte que chaque bouchée qu'on mange paye un
impôt,--chaque condiment qui assaisonne cette bouchée paye un impôt,
de même, chaque gorgée qu'on boit, vin, liqueurs, café, thé, etc.

Chaque pièce de vêtement, plusieurs impôts,--comme matière première,
patente, l'étoffe, le fil, les aiguilles, etc.

De même, la lumière, huile, bougies, allumettes.

De même, chaque lettre qu'on écrit,--le papier, la plume, etc.

On paye pour chaque pipe, cigare ou cigarette.

On paye chaque fois qu'on éternue, le tabac en poudre imposé comme le
tabac à fumer.

On paye quand on dort,--on paye quand on meurt.

Je ne parle là que des impôts indirects,--il y a encore les impôts
directs.


Si bien que chaque personne ne fait pas un mouvement, ne prend pas un
plaisir, ne satisfait pas un besoin, ne fait pas une action quelconque
pour lesquels il ne faille payer,--si bien que la vie de l'homme,
aujourd'hui, semble avoir pour but de _faire_ de l'argent pour l'État,
comme un cheval ou un mulet attelé à une noria, à un manège,--et
tournant en rond,--monte sans cesse de l'eau pour son maître.

Notez bien que je ne blâme pas, je constate;--loin de moi la pensée
ridicule et injuste de m'élever contre la contribution légitime que
tout citoyen doit aux besoins communs; d'ailleurs, personne ne
pourrait séparément, pour une somme décuple de celle qu'il donne pour
sa part à l'État, se procurer les avantages, les commodités, la
protection qu'il en reçoit;--je ne blâme que la base et le mode de
perception, et ce n'est pas là d'ailleurs le sujet de mon calcul.

Je veux simplement établir qu'il n'est personne qui ne donne plus et
beaucoup plus de cent francs par an, en réunissant les contributions
directes et les contributions indirectes: additionnez les dépenses
misérables et indispensables du plus pauvre,--et vous verrez si,--tout
compris,--le fisc, ne prélève pas sur lui, sous diverses
dénominations, plus de trente centimes par jour.

Or, si le plus pauvre paye sa part égale des trois milliards, il faut
reconnaître que celui qui est un peu moins pauvre, que celui qui est
aisé, que celui qui est riche, que celui qui est très riche, payent
deux fois, dix fois, cent fois, mille fois,--les cent francs qui,
fournis par chacun des trente millions de Français, forment la somme
des trois milliards.

Que l'on ne me fasse pas ici de chicane de centimes, ce calcul n'a pas
besoin d'être absolument rigoureux pour établir la vérité que je veux
prouver.


C'est-à-dire que, si l'État reçoit trois milliards, les contribuables
versent beaucoup davantage, peut-être le double, surtout si nous
ajoutons à ces droits qui frappent tous sans exception, et beaucoup de
choses plusieurs fois et sous des noms variés;--si nous ajoutons les
abus du commerce qui, non content de bénéficier sur la chose vendue,
bénéficie aussi sur l'impôt,--en vendant dix centimes, par exemple, la
boîte d'allumettes, vendue autrefois cinq centimes, et frappée de deux
centimes de droit par le fisc.

Beaucoup de marchands bénéficient encore par la fraude sur la
quantité, sur la qualité,--et spéculent sur le crédit.


Il est donc parfaitement évident que les contribuables donnent
beaucoup plus d'argent que l'État n'en reçoit.

Pourquoi?

Je vais vous le faire comprendre par une image bien simple.

Il y a quelques instants, j'arrosais un carré de mon jardin,--mon
matelot allait puiser l'eau dans des arrosoirs à une grande mare,
entourée d'un bois de lauriers-roses, et me les apportait;--le carré
que j'avais à arroser était assez éloigné de cette mare,--je ne tardai
pas à remarquer que les arrosoirs remplis à la mare, ne m'arrivaient
qu'à moitié pleins, puis je vis que le chemin qu'ils avaient à
parcourir se trouvait inutilement arrosé,--je regardai les arrosoirs,
ils étaient _dessoudés_ et percés, et laissaient échapper une partie
de l'eau,--et j'en allai prendre d'autres.

C'est l'histoire des impôts:

Des impôts dont une partie reste en route dans le chemin qu'ils ont à
faire depuis la bourse, rendue flasque, des contribuables, jusques aux
coffres de l'État.

C'est, comme le dit Plaute, que «on porte la pluie dans un crible»
_imbrem in cribrum_.

C'est déjà un assez grand trou à l'arrosoir et au crible que celui par
lequel s'échappent les deux cent quarante-six millions, trois cent
quatre-vingt-huit mille, quatre cent quarante-neuf francs, que coûtent
les frais de perception.

Et pourquoi la perception des impôts coûte-t-elle deux cent
quarante-six millions, trois cent quatre-vingt-huit mille, quatre cent
quarante-neuf francs?

Parce que, à cause de leur nombre et de leur variété infinie, le
ministère des finances y occupe soixante-seize mille employés,--parce
qu'il faut que ces soixante-seize mille employés soient logés,
nourris, vêtus, etc., etc., payés, etc.,--parce que les droits
exorbitants mis sur certains objets excitent à la fraude devenue aussi
très productive, et qu'il faut une armée de douaniers pour empêcher
une petite partie de cette fraude.

Parce que l'argent qui passe par tant de mains risque fort de subir la
destinée d'une pièce de vin qui traverse la France, remise
successivement aux soins de dix voituriers qui se la transmettent de
l'un à l'autre, chacun l'ayant plus ou moins «_piquée_» pendant la
part du chemin qu'il avait à faire,--c'est-à-dire lui ayant emprunté
de quoi satisfaire sa soif sur des routes poudreuses.

Supposez même que, sur soixante-seize mille employés, il ne s'en
trouve pas un seul capable de rien détourner, repousse, si vous
voulez, avec indignation toute idée de pillage,--vous ne pourrez du
moins nier ce qu'on appelle le «coulage».

Faites transporter, à travers une longue étendue de pays, par cent
personnes échelonnées sur la route, dix kilogrammes de miel; que
chacun arrivé au terme de son étape, de son relais, vide son pot dans
le pot de son successeur qui doit continuer la route;--pour quelque
peu que la route soit longue et qu'il ne soit resté aux parois de
chaque pot que ce qu'il a été impossible d'en ôter, vous me direz ce
qu'il vous arrivera au terme du voyage de vos dix kilogrammes de miel.


Longtemps avant moi on a proposé de remplacer ces impôts, ces droits
si chèrement, si puérilement, si arbitrairement multipliés et
variés--par un impôt unique sur le revenu.

On a répondu à cette proposition par des cris de terreur et
d'angoisses.

1º Parce qu'on n'a pas compris:--On a l'habitude d'appeler en France
_revenu_ les rentes des capitalistes, le produit que tirent les gens
nés ou devenus riches des terres, des maisons, des actions, etc.

Ceux-là ont cru que l'impôt ne frapperait qu'eux seuls--ce qui serait
en effet une injustice,--une injustice presque aussi monstrueuse que
celle en sens contraire qui, en réalité, aujourd'hui ne soumet à
l'impôt ni la rente, ni les opérations de bourse.

2º Parce que le Français, qui crie volontiers à la réforme pour
taquiner le pouvoir, a, au fond, très peur de tout progrès et de toute
nouveauté.

Les uns, par une terreur vague et non raisonnée, les autres, parce que
les abus que le progrès détruirait sont tous le patrimoine d'un assez
grand nombre de gens.

On n'a pas assez expliqué au public que par _revenu_ on doit entendre
le produit des rentes, des propriétés, mais aussi de tout commerce, de
tout travail,--que si le revenu de A se compose des rentes de ses
terres, des dividendes de ses actions, etc.,--le revenu de B se
compose du prix de ses journées de travail en piochant, en labourant,
en fendant du bois.

Ceux qui ont compris--et ceux qui n'ont pu feindre de ne pas
comprendre,--ont objecté la difficulté de l'évaluation, le _choquant_,
le _blessant_ des investigations--la facilité de certaines
dissimulations, etc., etc.

On leur a répondu qu'on se contenterait d'à peu près et de
l'établissement de catégories, comme on fait pour les patentes par
exemple.

Quant aux dissimulations, croyez-vous qu'il ne s'en fait pas sur le
chiffre des ventes et des achats--sur la réalité des locations?
comptez-vous pour rien la fraude surexcitée sur cette multitude
d'objets imposés--et pensez-vous que les recherches sur le revenu
seront jamais aussi choquantes que les perquisitions faites parfois
par la douane jusques sous la chemise des femmes?

J'avais d'ailleurs trouvé, et j'en avais été très heureux, une formule
qui faisait de la fixation et de la perception des impôts, la chose la
plus simple du monde:

La chambre des députés, chaque année, déciderait que, vu les besoins
de l'État, chaque habitant de la France contribuerait aux revenus
publics pour une quantité de journées égales pour tous, journées de
revenu, de gain ou de travail. Ainsi, supposons que l'on fixe pour une
année, ou pour une série d'années, la quote-part de chacun à
vingt-cinq journées--par exemple:

L'ouvrier qui gagne trois francs par jour payera soixante-quinze
francs.

Le négociant ou le marchand qui gagne vingt-cinq mille francs par
an--aura à payer vingt-cinq fois soixante et quelques francs.

De même le rentier, le propriétaire--vingt-cinq journées de son
revenu.


Tout d'abord cet impôt unique, supprimant une grande partie de l'armée
de soixante-seize mille hommes du ministère des finances, supprimant
l'autre armée de la douane, ce n'est pas beaucoup d'en conclure que
sur les deux cent quarante-six millions, trois cent quatre-vingt-huit
mille, quatre cent quarante-neuf francs, on épargnerait au moins cent
cinquante millions pour commencer.

La fraude n'aurait plus aucune raison de s'exercer.

Les nécessités de l'existence--«la vie»--seraient à bas prix,--les
charges de l'État seraient supportées équitablement pour tous. Je dis
_équitablement_ et non _également_, car pour que la répartition soit
équitable, il faut qu'elle ne soit pas égale,--tous ne peuvent pas
donner la même somme, mais tous peuvent donner le même nombre de jours
de leur revenu, rentes, bénéfices ou travail.

C'est simple, c'est juste, ça ne se fait pas--ça ne se fera peut-être
jamais.

Parce que,

Je le répète: les abus sont le patrimoine d'un trop grand nombre de
gens qui les défendent avec désespoir.

On continuera le système des impôts directs et indirects.

Système aussi raisonnable que serait celui qui consisterait à conduire
l'eau d'une source à une fontaine, non par un aqueduc direct, maçonné
et cimenté, mais par une quantité de petits ruisseaux, ruisselets,
rigoles, serpentant et faisant «méandres» à travers des plaines
sablonneuses et altérées.


Je voudrais bien savoir ce que signifie ce qu'on appelle:

Le droit

De telle ou telle famille, de telle ou telle personne de gouverner
la France?--La France est-elle un fief, une terre, une maison, un
chapeau dont quelqu'un est le propriétaire,--pouvant _user_ et
_abuser_,--pouvant vendre, céder, morceler à sa fantaisie,--un roi
n'est-il pas un mandataire, un fonctionnaire--accepté ou choisi par la
nation,--payé par elle?

Il paraît que ce n'est plus comme cela qu'on l'entend;--on dit les
d'Orléans renoncent à _leurs droits_ et reconnaissent _les droits de
Henri V_, mais Napoléon IV maintient _ses droits_.--Nous avons donc
été des insurgés, des usurpateurs, des simoniaques (car il s'agit du
droit divin), des filous,--tout le temps qu'ils ont dû s'absenter.

Ce qu'il y a de plus plaisant, c'est que les partisans de ces divers
candidats finissent par dire comme cet avocat des _Plaideurs_:

    On force le cellier qui nous sert de refuge.

Ou comme cet avocat contemporain qui, plaidant pour la femme dans un
procès en séparation, s'écrie: «Aujourd'hui on nous accuse,--mais
hier, j'ai les lettres, on «baisait _notre_ bec rose».

Ils arrivent à dire «nos droits», en voici un exemple curieux que le
hasard qui est gai--heureusement--s'est amusé à amener.

C'est dans un journal bonapartiste, _le Pays_, du 13 septembre;--il
attaque avec une mauvaise humeur qui n'exclut pas la verve, au
contraire, les prétentions des légitimistes:--«Ils ont, dit-il, les
mains pleines de leurs parchemins, de ce qu'ils appellent _leurs
droits_.»

Et il se moque avec raison de ces prétendus droits, mais le hasard
s'est, dis-je, amusé à faire que, précisément sur la même ligne, que
ces mots imprimés en italique pour souligner le sarcasme,

_Leurs droits_,

Dans la colonne à côté, mais précisément faisant suite, si on continue
la ligne, on lit:

«Nos droits,» mots qui, cette fois, ne sont pas soulignés;--mots que
l'auteur de l'article avait écrit soixante lignes plus haut,--à un ou
deux feuillets de distance, mais que le hasard a rapprochés ainsi:

    «Il faut que ces royalistes
    aient perdu le sens commun
    pour s'imaginer que nous       «Ils ont les mains pleines
    allons fouler aux pieds NOS    de leurs parchemins de ce
    DROITS.»                       qu'ils appellent LEURS DROITS.»
    (_Première colonne au bas de   (_Deuxième colonne également
    la page._)                     au bas de la page._)

Peut-être est-ce rendre un service en ce moment à messeigneurs les
archevêques et évêques de leur rappeler qu'en écrivant trop souvent
dans les journaux, comme ils le font depuis quelque temps, ils
compromettent singulièrement leurs chances de béatification et de
canonisation. Il existe du pape Benoît XIV, sur les béatifications et
canonisations, un ouvrage célèbre et curieux, où il est parfaitement
expliqué que c'est un grand obstacle que d'avoir écrit,--pour un
candidat à la sainteté:

«On examine jusqu'aux moindres opuscules,--on fait une censure exacte
et rigoureuse;--dans le doute, le promoteur de la foi prend le parti
le plus rigide:--un système suspect par sa nouveauté,--un écrit sur
des questions frivoles,--un sentiment qui choque celui des saints
pères et du commun des chrétiens, etc.,--ce sont des taches
ineffaçables pour lesquelles on impose un éternel silence à la cause
(de béatification ou canonisation) proposée».

Il a été fait quelque bruit du mandement de Mgr Guibert, archevêque de
Paris.


Non, jamais monarque n'a été traité, fût-ce par un membre de la
Commune,--comme le roi Victor-Emmanuel est traité par Mgr Guibert,--à
tel point que, dans une séance de la commission de permanence, un
député a interpellé le ministre des affaires étrangères à ce
sujet.--M. de Broglie a répondu que les évêques sont libres dans leurs
mandements.--M. de Broglie me paraît se tromper singulièrement dans
son appréciation:--quand un évêque fait imprimer et publie des écrits,
il doit être soumis au droit commun et aux lois qui régissent la
presse.--Je ne pense pas qu'on permette à aucun écrivain, à aucun
journaliste, de parler d'un roi allié de la France comme Mgr Guibert
parle du roi d'Italie.--Mgr Guibert, qui n'est pas forcé d'écrire, et
qui semble forcé de montrer de la modération et de la charité, n'a
aucun titre pour faire, par la voie de la presse, ce qui serait
interdit à un autre.

En outre, ce mandement contient une provocation à la haine et à la
guerre,--à peine voilée par la phraséologie tortueuse et alambiquée et
édulcorée des écrits de ce genre.

   L'envahissement de Rome a été la violation la plus audacieuse
   des conditions de la vie du monde chrétien. C'est un attentat au
   premier chef contre la religion et contre la société.

   Comment le temps, qui guérit tant de maux, pourrait-il adoucir
   une douleur chaque jour renouvelée, à mesure que se déroulent
   une à une, dans toutes les portions de l'univers chrétien, les
   fatales conséquences de l'attentat consommé au centre de la
   catholicité? Est-ce quand le gouvernement spirituel est à la
   merci de puissances ennemies, quand la parole du Souverain
   Pontife ne peut franchir les murs de sa prison sans rencontrer
   l'outrage et la contradiction.

   Pour les fautes des individus, le châtiment providentiel peut
   être différé jusqu'à la vie future; mais les nations, dont
   l'existence est circonscrite dans les limites de ce monde, ne
   sauraient recueillir dans une prospérité durable le fruit des
   crimes dont l'histoire les accusera d'avoir été les auteurs ou
   les complices.

   Nous ne pouvons croire que les puissances européennes
   s'aveuglent obstinément et restent toujours indifférentes devant
   une situation qui blesse profondément les sentiments et la
   conscience d'une portion si notable de leurs sujets. Un jour
   viendra où elles sentiront l'inévitable nécessité de réparer un
   désordre qu'elles avaient le devoir et la facilité de prévenir.

   Comment admettre, en effet, que la _paix puisse être conservée_
   parmi les peuples avec un régime qui, remontant _violemment le
   cours des âges_, nous ramène au règne brutal de la force,
   _efface d'un trait de longs siècles de civilisation chrétienne_,
   refuse à l'Église sa place dans le concert des sociétés qu'elle
   a formées, et la met hors la loi au milieu d'un _monde qui vit
   de ses bienfaits_? Comment le calme des esprits et la stabilité
   des institutions pourraient-ils s'allier avec un état de choses
   qui constitue pour deux cents millions de _catholiques_,
   c'est-à-dire pour l'élite de l'_humanité civilisée_, un grief
   perpétuel qui a ses racines dans la conscience même?

   Quand, entre ceux qui gardent le _Pape captif_, et ceux qui
   voudraient tenir captive la parole des évêques, l'alliance
   devient de plus en plus étroite, est-ce alors que les
   catholiques pourraient déposer leurs justes ressentiments contre
   l'invasion sacrilège de Rome?

   Ceux qui auront sacrifié l'Église à leur ambition seront
   sacrifiés à leur tour.

   _Une terre qui dévorera_ ceux qui persisteront à l'occuper par
   la violence et l'injuste.

   Le bras de Dieu, qui n'est pas raccourci, saura rassembler les
   pierres dispersées de l'édifice et le rétablir sur les débris de
   l'oeuvre des hommes.

   Alors son Pontife _et son Roi_, ayant recouvré sa liberté, _du
   haut du balcon_ de Saint-Pierre, bénira encore _la ville et le
   monde_.

Rien au monde ne me choque autant que l'inégalité devant la loi et
devant la justice, messieurs les évêques veulent se faire
journalistes, malgré l'avertissement que leur a donné le pape Benoît
XIV des obstacles que la plume met à leur salut.

Ils doivent subir toutes les chances attachées au métier qu'ils
exercent volontairement.--Pourquoi le gouvernement, qui suspend les
journaux, ne suspend-il pas les évêques journalistes, quand leurs
écrits sont un danger pour la paix? pourquoi le gouvernement se
contente-t-il de «regretter» ces écrits?--Au moins, devrait-il
mentionner l'intensité et la durée de ces regrets,--comme on dit pour
les deuils de cour,--«le gouvernement regrettera pendant huit
jours,--pendant quinze jours, le dernier mandement de M. l'archevêque
Guibert.»


Les bijoux des femmes: colliers, bracelets, bagues, etc., ont tous la
forme d'un anneau; et sont, en réalité, les anneaux d'une chaîne dont
le bout est dans la main du diable.


Réunissez toutes les légendes, tous les mystères, toutes les fables de
toutes les religions; ajoutez-y les contes de fées;--eh bien, il sera
beaucoup moins bête de croire à tout cela, que de croire qu'il n'y a
pas de Dieu.


Il se présente en ce moment une circonstance qui doit chagriner M.
Thiers, parce que l'accusation dont il est l'objet de la part d'un
journal,--aujourd'hui le plus lu de tous,--viendrait gâter et tacher,
pour ainsi dire, la plus belle page de sa vie.

On sait que sa maison de la place Saint-Georges a été pillée et
démolie par les brigands de la Commune et que l'Assemblée des
représentants de la France, par une décision très glorieuse pour M.
Thiers, a prononcé que cette maison serait rebâtie aux frais de
l'État.--La somme nécessaire pour cette reconstruction a été fixée par
des experts à un million cinquante-trois mille francs.

On ne connaît qu'un précédent dans l'histoire, c'est lorsque, l'an de
Rome 697, le Sénat romain ordonna que les maisons de Cicéron, pillées
et démolies par des communards de ce temps-là, sous la conduite de
Clodius, seraient relevées et reconstruites aux frais de la
République.


M. Thiers a touché l'argent,--a attendu assez longtemps avant de
mettre les ouvriers à la besogne,--cette besogne est aujourd'hui
terminée, et bientôt M. Thiers va rentrer chez lui;--non, hélas! pour
s'y livrer à «ses chères études», mais pour y recevoir en conciliabule
ceux qu'il a combattus toute sa vie.

Dont il a fait fusiller les pères en 1832 et 1834.

Dont il a fait fusiller et déporter les frères en 1871.

Les amis de ceux qui ont démoli cette maison, et dont quelques-uns
ont mis la main à la besogne;--ceux qui ont refusé de répudier leur
solidarité avec les assassins, les voleurs et les incendiaires de la
Commune,--et dont aujourd'hui il est l'allié,--dont il se croit le
chef, et qu'il compte jouer plus tard; tandis qu'eux ne voient en lui,
comme ils l'ont avoué, qu'un «cheval de renfort» pour gravir jusqu'au
sommet du Capitole,--où ils lui préparent le sort que les Sabins
firent subir à Tarpéia qui les avait introduits dans la citadelle, et
qu'ils écrasèrent sous le poids de leurs boucliers.


Or, le journal dont je parlais tout à l'heure a publié avec de
minutieux détails et des chiffres auxquels on ne peut refuser au moins
une grande vraisemblance, un article prétendant établir que M. Thiers,
à la suite d'agiotages sur l'argent reçu, de trafics de terrains avec
les entrepreneurs, de délais qui ont permis au million de produire des
intérêts, pourrait, sa maison reconstruite, mettre dans sa poche le
million qu'il se trouverait ainsi avoir gagné sur sa maison.

Un ami de M. Thiers a fait, dans un autre journal, une réponse qui a
le malheur de ne réfuter que mollement l'attaque et d'avouer même une
partie des faits avancés,--à savoir les trafics de terrains.


Nul doute que M. Thiers ne prenne la parole lui-même, et que,
continuant l'orateur romain, il ne fasse une réponse triomphante, en
pendant au célèbre discours «pour sa maison», _pro domo suâ_, que
prononça Cicéron.


Il est permis de s'étonner d'une chose: M. Thiers, qui a dû concevoir
un légitime orgueil de la décision de l'Assemblée nationale, qui le
traitait comme le sénat de la république romaine avait traité Cicéron,
n'a pas manqué de relire alors dans l'histoire les détails de ce
précédent si glorieux pour lui, et, lorsque les députés français
suivaient l'exemple des sénateurs romains, d'étudier et de suivre
lui-même l'exemple de Cicéron.

L'oubli de ce soin est ce qui amène le chagrin qu'on lui fait
aujourd'hui.


Tout le monde semble d'accord sur un point,--c'est que la somme
évaluée pour la maison de M. Thiers dépassait la valeur de la
construction détruite,--et permettait non pas de la rétablir
identiquement telle qu'elle était, mais d'en construire une autre plus
grande et plus belle, ce qui est beaucoup moins bien,--car, le mieux
eût été de n'y ajouter qu'une plaque de marbre commémorative et du
crime et de la réparation.

Voyons donc ce qui se passa au sujet, non pas de la maison, mais des
trois maisons de Cicéron détruites par Clodius et les émeutiers.

La destruction des maisons de Cicéron avait été plus complète encore
que la destruction de la maison de M. Thiers; ses ennemis «arrachèrent
jusqu'aux arbres qu'ils plantèrent dans leurs propres jardins[2]».

  [2] Ma maison du _Mont-Palatin_ était transportée chez un des deux
  consuls; celle du _Tusculum_ chez l'autre. Les colonnes de marbre
  étaient portées chez la belle-mère d'un consul, les arbres mêmes
  y étaient transplantés; _etiam arbores transferebantur_.

    (_Lettre à Atticus._)

Il laissa le sénat et les experts déterminer sans son intervention, et
c'est seulement à son ami le plus intime, Atticus, qu'il confia que
les sommes allouées étaient mesquines et au-dessous de la valeur
réelle des propriétés démolies,--_illiberaliter_.--Cette estimation
fit murmurer non seulement les «honnêtes gens», mais aussi le
peuple.--D'où vient cela; dit Cicéron à Atticus?--Cela vient d'une
certaine pudeur de ma part,--j'aurais pu, dit-on, refuser la somme
comme insuffisante, et demander résolument davantage.

«Les consuls ont traité avec les entrepreneurs,» _consules
locarunt_,--et plus loin: «On reconstruit d'après le marché passé par
les consuls,» _consulum ex locatione reficiebantur_.

Et, à ce moment, Cicéron était fort ruiné et fort dépourvu
d'argent;--J'ai épuisé, dit-il, la bourse de mes amis: _amicorum
benignitas exhausta est_.


Ce qui cause mon étonnement dont je parlais tout à l'heure, c'est
qu'un lettré comme M. Thiers--après avoir naturellement relu avec un
orgueil bien légitime, je le répète, les rapports, les similitudes que
les événements et la faveur de ses concitoyens mettaient entre lui et
une des plus grandes figures de l'antiquité, n'ait pas cherché et
trouvé dans cette lecture les moyens d'augmenter encore la
ressemblance des situations;--n'ait pas demandé que les «consuls» les
députés fissent eux-mêmes les conventions et les marchés avec les
entrepreneurs, se tenant entièrement à l'écart de la question
d'argent.

Il aurait évité le reproche que tenteront de lui faire ses ennemis,
d'avoir tiré un bénéfice matériel d'une situation à laquelle c'était
seulement de la gloire qu'il y avait à demander,--reproche auquel il
va sans doute répondre victorieusement, ne pouvant souffrir que
l'histoire, au lieu d'une similitude, ait à enregistrer une parodie.


On n'oserait vraiment compter ceux pour lesquels nos désastres ont été
un bonheur et qui ne voudraient pour rien au monde que «ça ne fût pas
arrivé».--Prenez vous-même, lecteur, le soin d'interroger un à un les
hommes aujourd'hui en vue,--moi je n'en ai pas le courage.


M. Thiers n'est jamais descendu du pouvoir, il en a toujours été
précipité,--et jamais il n'y est resté longtemps, parce qu'il n'a ni
principes, ni convictions. Le pouvoir n'est pas pour lui un moyen
d'appliquer telles ou telles idées;--loin de là, le pouvoir est le
but, et, au besoin, il sacrifiera ses idées pour y grimper ou s'y
maintenir.

Jamais on ne l'a vu, lorsqu'il n'est pas ministre, mettre honnêtement
et loyalement ses talents et ses aptitudes, qui sont une puissance, au
service du gouvernement et du pays;--il a lui-même appelé la situation
en ce cas: «Être sur le pavé.» Il n'a plus de devoirs, il n'a plus de
rôle; si ce n'est d'escalader de nouveau le pouvoir par tous les
moyens.--Quand il est au pouvoir, dans certaines circonstances, il y
rend des services, lorsque ces services peuvent consolider sa
situation, mais souvent les périls contre lesquels il nous défend,
c'est lui qui les a créés.

A force de pousser le gouvernement de Juillet sur des pentes et au
bord du précipice,--jeu qu'il jouait sinon de concert, du moins
simultanément avec M. Guizot,--il est venu un jour où il n'a pu
l'empêcher d'y tomber.

Sans ses intrigues, en 1848, une république modérée, sous la
présidence de Cavaignac, qui avait fait ses preuves et donné de
terribles gages, aurait alors été instituée, et nous aurions évité
l'Empire et la Commune. Son but aujourd'hui est de rendre la fausse
république de MM. Pyat, Naquet, Grousset, Gambetta, Ferrand, Gaillard
père, etc., tellement imminente, qu'on ait recours à lui pour la
couper en deux, c'est-à-dire pour former d'une partie du centre droit,
du centre gauche et des moins compromis de la gauche, un parti, une
majorité, qui puisse lutter contre l'extrême gauche;--il n'est
nullement certain, le cas échéant, qu'il y réussisse, parce que le
parti de MM. Cluseret, Lacour, Gambetta, Pyat se sert de lui, comme il
se sert d'eux.

M. Pelletan l'a dit: il n'est pour eux qu'un cheval de renfort.


La politique, le jeu de M. Thiers, c'est le jeu de ce chirurgien qui
poignardait le soir dans son quartier des passants, qu'on lui
apportait ensuite naturellement à panser chez lui où il s'était hâté
de rentrer.

C'est ce que faisaient certains «sauveteurs» qui jetaient des gens à
l'eau, puis les en tiraient et réclamaient la récompense.

M. Thiers désigne aux gamins les maisons dont il faut casser les
vitres, il leur indique les tas où on peut prendre des pierres, puis
ensuite, il passe devant ces mêmes maisons en criant:

«_V'là_ l'vitrrier.»


Mais c'est odieux, disait-on à un homme,--vous avez des querelles avec
vos amis,--des procès avec vos parents!--Et avec qui voulez-vous que
j'aie des querelles et des procès, répondit-il;--les autres..., je ne
les connais pas, ou je n'ai pas d'intérêts à démêler avec eux.


Voici le prince Napoléon Jérôme,--qui est venu apporter au parti
bonapartiste une nouvelle cause de division.--Ce parti, de l'aveu d'un
de ses membres les plus ardents, compte aujourd'hui trois
sous-partis,--les rouhéristes, les jérômistes et les «épileptiques».

Il paraît que la guerre que le fils de Jérôme veut faire à son
petit-cousin, ne sera pas difficile, ni bégueule sur le choix des
armes et des moyens,--plusieurs journaux ont publié à ce sujet une
pièce assez curieuse.


Un des procédés de propagande adoptés concurremment par les
légitimistes et les bonapartistes,--a été l'émission de nombreuses
photographies;--c'est sur les beautés de leurs candidats, sur le
charme de leurs visages qu'ils semblent compter pour leur concilier
les coeurs,

    Yeux, col, sein, port, teint, taille, en eux tout est charmant,

--cela se comprendrait mieux si le suffrage, dit universel, n'excluait
pas la moitié de la nation, c'est-à-dire les femmes, du droit de
voter,--et, à vrai dire, je n'ai jamais pu trouver de raison
suffisante de cette exclusion.

Le comte de Chambord, Henri V, disent les légitimistes, a un front, a
des yeux, a une physionomie, a surtout une voix,--ah! quelle voix!

Le prince impérial, disent les bonapartistes, a la beauté de sa mère,
et comme elle «le cou un peu long, portant gracieusement la tête en
avant»;--malgré sa jeunesse, on voit déjà qu'il aura la poitrine
large, etc.


Ah! il s'agit de portraits,--s'est dit le fils de Jérôme,--eh bien, je
suis moi-même un portrait,--je suis le portrait vivant de l'empereur
Napoléon Ier; les autres, ni le père, ni le fils, ne lui ressemblent
en rien, et il y a pour cela une raison bien naturelle, c'est qu'ils
ne sont pas de la famille.

Et là-dessus on montre en petit comité et l'on menace de publier--le
_fac simile_ d'un testament de Napoléon Ier qui contiendrait ceci:

«Napoléon Ier prévoyait l'extinction de sa descendance directe. Dans
le cas du décès du roi de Rome, il recommandait à ses héritiers
«d'écarter du trône la branche du roi Louis de Hollande», sous ce
prétexte que le roi Louis avait été l'un des premiers à l'abandonner
dans la mauvaise fortune, et peut-être aussi parce que la légèreté
bien connue de la reine Hortense n'était guère de nature à garantir
l'intégrité de sa race.»

C'est vif.


Ceux qui vivaient et étaient un peu «répandus» vers 1836,--à l'époque
de la première tentative de Louis Bonaparte,--et qui avaient vu la
révolution de Juillet se faire au cri bizarrement incohérent de «vive
Napoléon et la liberté», s'étonnaient qu'une revendication de la
succession du trône impérial, revendication qui ne pouvait s'appuyer
que sur la «légende napoléonienne» vulgarisée, embellie, ornée,
enjolivée par presque tous les écrivains du temps, comme arme de
guerre contre «la Restauration», Victor Hugo, Bérenger, M. Thiers,
etc., et des journalistes comme Armand Carrel, et à peu près tous
libéraux--fût faite par un neveu de l'empereur,--et par ce neveu-là,
lorsqu'il y avait à Paris deux fils de Napoléon parfaitement
connus,--l'un, dans le monde, et y jouissant d'une légitime
considération, le comte Walewski,--et l'autre un peu en dehors du
monde, un certain comte Léon, qui, dans un procès intenté à sa mère,
femme d'un diplomate allemand, et gagné contre elle, avait fait
judiciairement constater son impériale extraction pour revendiquer une
somme d'argent que lui avait laissée son père.--Celui-ci présentait
une particularité singulière,--c'était une ressemblance des plus
frappantes avec Napoléon Ier.


Il était lié avec Nestor Roqueplan, alors rédacteur en chef du
_Figaro_.--Je me souviens qu'un matin, arrivant à la cité Bergère, je
le trouvai faisant des armes avec Nestor,--je pris le fleuret à mon
tour, nous déjeunâmes ensuite, et passâmes plusieurs heures
ensemble.--Nestor s'apercevait de l'attention que je portais au visage
du jeune homme, et me dit: «Je vois ton étonnement.»

«Je vais d'abord l'accroître, et je te l'expliquerai ensuite.»

En effet, nous vîmes bientôt entrer Étienne, un coiffeur de la rue
Vivienne, auquel le _Figaro_ d'alors avait fait une célébrité.

«Vous allez, lui dit Nestor, couper les cheveux à monsieur, en vous
conformant au modèle que voici:»

Et il jeta sur sa toilette une pièce de cinq francs à l'effigie de
Napoléon Ier.

L'artiste se mit à la besogne, avec toute l'application possible,--et,
l'opération terminée, la ressemblance était si frappante, qu'Étienne,
enthousiasmé, s'écria: «vive l'empereur!»

Le comte Léon a depuis borné son ambition à devenir, après des luttes
longues et opiniâtres, colonel ou lieutenant-colonel de la garde
nationale de Saint-Denis.


Faute des fils de Napoléon,--tous deux alors bien connus à Paris,--il
semblait que si la légende devait adopter un des neveux de
«l'empereur», c'était celui qui, sans avoir avec lui une ressemblance
aussi frappante que celle du comte Léon, possédait cependant cette
ressemblance à un degré très remarqué? C'était Napoléon, fils de
Jérôme,--il est vrai que le prince avait pris de l'embonpoint encore
très jeune,--et la première fois que je le vis, c'était à
Saint-Germain, à _Monte-Cristo_,--chez Alexandre Dumas;--Dumas, en me
reconduisant, me dit: «Hein! quelle ressemblance!»

--Oui, lui répondis-je, il ressemble à Napoléon, mais à Napoléon au
retour de l'île d'Elbe.

En effet, Napoléon à l'époque qui précéda les «Cent jours»,--avait
singulièrement engraissé, ses traits s'étaient «empâtés» et étaient
devenus assez différents des traits de l'empereur... de 1804 à 1812,
et tout à fait différents de ceux de Bonaparte premier consul.


Ce n'est pas la première fois qu'il court ou que l'on fait courir des
bruits peu favorables à la légitimité de la naissance de
Louis-Napoléon, légalement fils de Louis, roi de Hollande et
d'Hortense Beauharnais.

Il faut dire que des bruits de ce genre,--des bruits au moins de
supposition d'enfant, n'ont jamais manqué à aucune naissance
d'héritier d'un trône,--né... à propos.

On ne les a pas ménagés à l'occasion du duc de Reichstadt, fils de
Napoléon Ier et de Marie-Louise.

On ne s'en est pas privé à propos de la naissance posthume du fils de
Caroline de Naples et du duc de Berry, assassiné à l'Opéra par
Louvel;--le duc de Bordeaux, depuis comte de Chambord,--on comprend
quel appui est venu plus tard donner à la malveillance, et très
probablement à la calomnie--l'aventure de sa mère en Vendée et au
château de Blaye.

Ces rumeurs, naturellement inventées ou fomentées par les ennemis
politiques, sont tellement connues, tellement prévues même, qu'il en
est sorti l'usage peu décent de faire accoucher les reines presque en
public.

On ne doit donc pas attacher plus d'importance qu'il ne convient à ces
«potins politiques». Je n'aurais pas le premier «levé ce lièvre» dont
je connaissais cependant «le gîte» et je n'en parle qu'après dix
journaux; mais il peut être d'un certain intérêt de voir ce qui a pu
donner lieu aux bruits qui ont couru ou que l'on a fait courir sur la
naissance de Napoléon III,--bruits auxquels Jérôme, le frère de
Napoléon et son fils, ne se privaient pas de faire des allusions très
détaillées, lorsqu'ils étaient mécontents du neveu et du cousin auquel
cependant ils devaient leur fortune.

Je vais à ce sujet feuilleter des mémoires qui ont été publiés peu de
temps après les événements «sur la cour de Louis Napoléon, roi de
Hollande».

Outre l'origine des bruits que l'on prête au prince Jérôme l'intention
d'exploiter, j'y «cueillerai» quelques détails curieux sur les
relations de Napoléon Ier avec ses frères.

L'auteur de ces mémoires, publiés par Ladvocat, dit de lui-même:
«L'auteur, par ses fonctions et ses relations sociales, placé sur le
théâtre des événements, a vu se dérouler sous ses yeux les scènes
qu'il raconte,--il a assisté à la représentation,--il a connu et
fréquenté les acteurs qui y figuraient».


C'est en 1802 que Napoléon maria son frère Louis à Hortense-Fanny de
Beauharnais, fille de Joséphine,--et «il n'avait, disent les
contemporains, consulté ni le coeur, ni le goût de l'un ni
de l'autre des deux époux.»--Des bruits même, probablement des
calomnies,--avaient couru sur l'affection que Napoléon portait à sa
belle-fille;--ce mariage peut être cité entre ceux qui n'ont pas eu
même leur «lune de miel».

En 1806,--une députation de la république Batave,--composée du
«vice-amiral _Verhuell_[3], etc.,» vint offrir la couronne de Hollande
au prince Louis,--qui ne s'appelait plus déjà Louis Bonaparte, mais
Louis Napoléon, le nom de baptême du brillant général, du premier
consul, de l'empereur, étant devenu le nom de famille de tous les
Bonaparte.--Cette ambassade était plus que probablement l'exécution
d'une convention faite déjà par la diplomatie.

  [3] Le vice-amiral Verhuell avait été au service de
  France.--C'était un homme distingué, il passa de lieutenant de
  vaisseau vice-amiral, il fut d'abord ministre de la marine du roi
  Louis, maréchal du royaume, comte de Sevenaar, Grand-Croix de
  l'ordre de l'Union, etc., puis, ambassadeur à la cour de France.
  A cette faveur succéda une disgrâce complète, il prit alors du
  service en France, où il fut _très bien_ traité et retrouva la
  faveur qu'il avait perdue en Hollande.

Louis partit avec sa femme pour la Hollande.


Les couronnes royales n'ont pas le privilège que les anciens
attribuaient aux couronnes de lierre, elles ne préservent pas de
l'ivresse,--au contraire.

Louis prit sa royauté au sérieux,--il ne comprit pas que les
«couronnes» données par Napoléon à ses frères,--étaient des
euphémismes brillants, et que ces rois nommés par lui n'étaient ni
plus ni moins que des préfets recevant les ordres des Tuileries.--Le
rôle assigné particulièrement à Louis avait un côté assez odieux;
l'intention arrêtée déjà de Napoléon était d'incorporer, d'annexer la
Hollande à la France, et le «roi» Louis devait opérer la transition.

Appelé à Paris, il s'avisa de dire à son frère:

«_La Hollande est lasse d'être le jouet de la France_» et, de retour
dans «ses États», les trouvant déjà envahis par une armée française,
commandée par le duc de Reggio,--il rassembla au pavillon royal de
Harlem _ses_ ministres et _ses_ généraux;--il croyait avoir des
généraux et des ministres,--et proposa une défense désespérée en
commençant par percer les digues et inonder Amsterdam plutôt que de la
livrer aux Français, etc.--Cet avis fut repoussé par le conseil.--Le
duc de Reggio entra dans la capitale avec l'armée française, et Louis
s'en alla à Toeplitz;--son frère, par un décret du 10 juillet 1810,
_réunit_ la Hollande à la France, et Amsterdam reçut le titre de
«troisième bonne ville de l'empire français»; Paris et Lyon étant les
deux premières.


Revenons sur nos pas pour voir ce qui a pu donner lieu au bruit que,
dit-on, et il faut n'accepter cet _on dit_ qu'avec réserve, le fils de
Jérôme a l'intention d'exploiter.

Dès avant la nomination de Louis au trône de Hollande, en
1806, Hortense et lui vivaient séparés et en très mauvaise
intelligence;--cependant elle consentit à venir en Hollande être
reine, et elle arriva avec lui dans ses États le 18 juin 1806.

Mais elle ne tarda pas à s'y ennuyer.

Voici comment s'explique à ce sujet l'auteur des mémoires que j'ai
sous les yeux: «La reine exerçait un grand charme autour d'elle, mais
il existait entre elle et le roi une désunion fâcheuse, et dont
l'évidence affligeait leur cour,--ceux qui étaient dans le secret des
antécédents, assuraient que cet éloignement de Louis pour sa femme
existait même avant l'époque de leur mariage décidé entre Napoléon et
Joséphine, sans que Louis ni Hortense eussent été consultés».

A la suite d'un voyage qu'ils firent ensemble à certaines eaux des
Pyrénées au mois d'avril 1807, et comme ils passaient par Paris pour
retourner en Hollande, la reine resta à Paris.--Donnons encore la
parole à l'auteur des mémoires: «Louis fit venir une troupe de
comédiens français et donna des bals, mais l'absence de la reine
frappait ces assemblées, consacrées au plaisir, d'une langueur, d'une
monotonie très apparentes; on se rappelait combien à La Haye sa
spirituelle vivacité savait animer les cercles où elle brillait avec
tant de charme».

Et, un peu plus loin:

«Louis, en allant souvent au spectacle, s'était, dit-on, doucement
habitué à encourager le talent très distingué d'une jeune émule de la
célèbre Mars.»

Or, la reine ne revint en Hollande qu'en 1809, elle s'y ennuya encore;
«la désunion évidente du roi et de la reine attristait leur cour; elle
alla passer quelques jours au château de _Loo_, et de là, sans que son
époux connût ses intentions, elle s'échappa de la Hollande, où le roi,
_malgré son éloignement pour elle, voulait la retenir_.»

Quelque temps auparavant Louis avait fait un voyage à Paris; mais, dit
l'auteur des mémoires, «il descendit chez _madame mère_; il aurait pu
occuper son hôtel, mais la reine l'habitait, et c'était pour le roi
une puissante raison de s'en éloigner».

Dans un autre passage il parle de «la santé chancelante du roi de
Hollande».

«Depuis longtemps des douleurs rhumatismales lui avaient paralysé la
main droite, et il boitait des suites d'une chute de cheval»; et
ailleurs: «Le roi était habituellement d'une mauvaise santé, et cette
disposition, qui augmentait sans cesse, donnait à son caractère
quelque chose de triste et de morose, il éprouvait un malaise presque
continuel, etc.»


Louis-Napoléon, Napoléon III, est né à Paris, aux Tuileries, le 20
avril 1808;--or, on rappelait que la reine avait quitté son mari en
1807, après un voyage aux Pyrénées, entrepris au mois de mai
1807,--voyage après lequel les époux ne se revirent qu'en 1809;--la
malveillance prétendait qu'ils étaient très probablement séparés
au mois d'août 1807, époque de la conception probable de
Louis-Napoléon,--parce que, disaient les ennemis, le roi ne pouvait
rester plus longtemps hors de ses États, et qu'on ne peut admettre que
cette absence de la Hollande se fût prolongée plus de trois
mois,--mais ce que la malveillance prétendait, elle ne le prouvait
pas; cette absence peut avoir été assez longue, car elle le fut trop
pour son peuple,--«ce fut pendant cette absence qu'eut lieu le traité
de Tilsitt, où il s'agissait de puissants intérêts pour la Hollande».


Donc la malveillance a beau rapprocher et la mauvaise santé du roi, et
son éloignement pour la reine, et leur séparation en 1807, et d'autres
circonstances dont il ne me convient pas de parler,--elle ne peut en
tirer que des probabilités,--mais point de certitude;--si l'on se
rappelle surtout, en l'appliquant aux tendresses conjugales, ce que
les musulmans disent à propos de l'adultère. «On peut supposer une
femme coupable dès l'instant qu'elle est restée enfermée seule avec un
homme le temps de faire cuire un oeuf à la coque.»

La séparation du roi et de la reine de Hollande, en 1807, a pu donner
lieu à des commentaires, mais ne fournit nullement les conditions
d'une preuve,--ce qui s'est passé en Hollande pendant le séjour de
Louis et d'Hortense aux Pyrénées, portant au contraire à croire qu'il
a pu se prolonger jusqu'au mois d'août, malgré les puissantes raisons
qui, d'autre part, devaient le rendre plus court.


Mais ce qui est tout à fait prouvé, c'est l'irritation qu'avait
conservée Napoléon contre son frère Louis, et qui ne le montre pas
disposé à appeler sa descendance à sa succession.

Il suffit de lire quelques passages de ses lettres à ce frère presque
rebelle.

Avant de citer ces passages, j'en extrairai trois phrases
intéressantes:

«Il faut qu'une chose soit faite pour qu'on avoue d'y avoir pensé.»
(27 mars 1808.)

«Je ne me sépare pas de mes prédécesseurs depuis Clovis jusqu'au
concile du salut public, je me tiens solidaire de tout.» (20 décembre
1808.)

«Comment la connaissance de mon caractère, qui est de marcher droit à
mon but sans qu'aucune considération puisse m'arrêter, ne vous
a-t-elle pas éclairé?» (20 mai 1810.)


17 août 1808.--«Il est inutile de me faire des étalages de principes.»

20 décembre 1808.--«Monsieur mon frère, je réponds à la lettre de
Votre Majesté:

»Votre Majesté en montant sur le trône de Hollande a oublié qu'elle
était française.

»Votre majesté a imploré ma générosité, fait appel à mes sentiments de
frère, et a promis de changer de conduite.--... Votre Majesté est
revenue à son système, il est vrai qu'alors j'étais à Vienne, et
j'avais une pesante guerre sur les bras.»

»Vos maréchaux sont une caricature.»


20 mai 1810.--«Vous brisez vous-même votre sceptre.

»En vous mettant sur le trône de Hollande, j'avais cru y placer un
citoyen français; vous avez suivi une route diamétralement opposée, je
me suis vu forcé de vous interdire la France, et de m'emparer d'une
partie de votre pays.

»Vous vous montrez mauvais Français.

»Le sort en est jeté, vous êtes incorrigible.

»Vous ne voulez pas régner longtemps.

»Soyez bon Français de coeur, ou votre peuple vous chassera, et vous
sortirez de la Hollande l'objet de la risée des Hollandais;--c'est
avec de la raison et de la politique que l'on gouverne les États, et
non avec une lymphe âcre et viciée.»


23 mai 1810.--«Par vos folies vous ruinez la Hollande, je ne veux pas
que vous envoyiez de ministre en Autriche.

»Ne m'écrivez plus de vos phrases ordinaires, voilà trois ans que vous
me les répétez, et chaque instant en prouve la fausseté.

»C'est la dernière lettre de ma vie que je vous écris.»


Ce ne sont pas certes là des dispositions fraternelles, ni
amicales,--et elles ne durent pas s'améliorer lorsque Louis, s'évadant
du trône, se réfugia en Bohême, refusa d'obéir à l'ordre qui lui fut
transmis le 12 octobre 1810.

«L'empereur entend que le prince Louis soit rentré en France le 1er
décembre prochain, sous peine d'être considéré comme désobéissant au
chef de sa famille et traité comme tel», etc.

Ni lorsqu'il publia une protestation contre «l'usurpation» de son
frère à l'égard de la Hollande, etc.

«En mon nom, au nom de la nation hollandaise, je déclare la prétendue
réunion de la Hollande à la France, mentionnée dans le décret de
l'empereur mon frère, en date du 9 juillet passé, comme nulle et de
nul effet, illégale, injuste, arbitraire aux yeux de Dieu et des
hommes, dont elle blesse tous les droits; se réservant, la nation et
le roi, de faire valoir leurs justes droits quand les circonstances le
permettront.

«Donné à Toeplitz, en Bohême. Le présent acte écrit et signé de ma
main, et scellé du sceau de l'État, ce 1er août 1810.

    «Signé: LOUIS-NAPOLÉON.»


Voici, du reste, ce que Napoléon disait de son frère Louis, à
Sainte-Hélène:

«Louis a de l'esprit, n'est point méchant; mais avec ces qualités, un
homme peut faire bien des sottises, et causer bien du mal.

»L'esprit de Louis est naturellement porté à la bizarrerie.

»Courant après une réputation de sensibilité et de bienfaisance,
incapable par lui-même de grandes vues, susceptible tout au plus de
détails locaux, Louis ne s'est montré qu'un _roi-préfet_.»

Il faut voir comme son frère le traitait quand il essayait d'être
autre chose. Les quelques phrases citées ci-dessus n'en peuvent donner
qu'une faible idée.

«Louis n'avait pu être bien avec sa femme que très peu de mois.
Beaucoup d'exigence de sa part, beaucoup de légèreté de la part
d'Hortense: voilà les torts réciproques.

»Toutefois, ils s'aimaient en s'épousant, ils s'étaient voulus l'un et
l'autre.»

Là Napoléon dément un des bruits signalés plus haut.

«Ce mariage, au reste, était le résultat des intrigues de Joséphine
qui y trouvait son compte.»

«A mon retour de l'île d'Elbe, Louis m'écrivit une longue lettre pour
revenir auprès de moi. Croirait-on qu'une de ses conditions était
qu'il aurait la liberté de divorcer avec Hortense? Je maltraitai fort
le négociateur, pour avoir osé se charger d'une telle absurdité.

»Peut-être trouverait-on une atténuation aux travers d'esprit de
Louis, dans le cruel état de sa santé, l'âge où elle s'est dérangée,
les circonstances atroces qui l'ont causée, et qui doivent avoir
singulièrement influé sur son moral.»


Il faudrait certes que les sentiments et les opinions de Napoléon se
fussent singulièrement modifiés dans le peu de temps qui s'écoula
jusqu'à la mort, pour qu'il pût faire entrer dans ses prévisions et
ses désirs d'avoir pour successeur un fils de Louis et d'Hortense.


Mais, si en groupant les circonstances que je viens de rapporter, il
était facile à la malveillance d'en tirer les conséquences dont il est
question dans le prétendu testament dont on parle,--néanmoins, faute
de preuves évidentes, il faut toujours en revenir à la loi,--_is pater
est quem nuptiæ demonstrant_ et à «l'oeuf à la coque.»


Je ne veux pas croire à ce projet que l'on prête au prince fils de
Jérôme,--et eût-il pensé un moment à «tirer ce pétard», le bon sens,
on dit qu'il en a, le ferait hésiter en pensant qu'on lui objecterait,
qu'il n'a jamais, du moins publiquement, émis de doutes sur la
légitimité de son cousin, tant que ce cousin a été empereur des
Français, et lui a donné des titres, des grades et, dit-on, beaucoup
d'argent.


Du reste, abandonnant le point qui conteste la paternité de Louis, si
on veut appuyer le bruit en question sur les dispositions de Napoléon
à l'égard de Louis et d'Hortense, on pourrait répondre par le portrait
que fit à Sainte-Hélène le même Napoléon de son plus jeune frère
Jérôme, le père du prince Napoléon:

«Jérôme était un prodigue dont les débordements avaient été criants;
il les avait poussés jusqu'au hideux du libertinage. Son excuse,
peut-être, pouvait se trouver dans son âge et dans ce dont il s'était
entouré.»

Cependant, il faut tout dire,--les dernières impressions de Napoléon
étaient plus favorables,--et surtout il prenait beaucoup plus au
sérieux la mère du prince Napoléon que sa belle-fille la reine
Hortense.

«Au retour de l'île d'Elbe, Jérôme semblait avoir beaucoup gagné, et
donner de grandes espérances.»

«Jérôme, en mûrissant, eût été propre à gouverner; je découvrais en
lui de véritables espérances.»

«Il existait un beau témoignage en sa faveur: c'est l'amour qu'il
avait inspiré à sa femme. La conduite de celle-ci, lorsque, après ma
chute, son père, ce terrible roi de Wurtemberg si despotique, si dur,
a voulu la faire divorcer, est admirable.

«Cette princesse s'est inscrite dès lors, de ses propres mains, dans
l'histoire.»


Combien de fois on a dit de moi:--Comme il a eu raison à telle
époque!--sans presque jamais dire:--Comme il a raison aujourd'hui!

On regrettera de ne pas l'avoir écouté plus attentivement et de
l'avoir laissé parler dans une sorte de désert relatif,--_vox
clamantis in deserto_.

Et on lui rendra alors quelque justice.


Certes, il m'eût été agréable qu'on n'attendît pas ma mort pour me la
rendre cette justice,--et qu'on m'en escomptât une partie de mon
vivant,--mais tel est le sort; on attend pour donner quelques louanges
à un homme que ça ne puisse plus lui faire de plaisir, et que ça ne
serve qu'à rabaisser ceux qui lui survivent.


Lorsque je me vois seul,--marcher en sens inverse de l'opinion
publique du moment, comme un homme qui remonte le courant d'une foule
et dévoue ses côtes aux coudes d'autrui, il m'arrive parfois de douter
de moi et de me demander si ce n'est pas moi qui me trompe.

Mais lorsque l'événement vient me donner raison,

Lorsque la bourgeoisie censitaire de 1830 a renversé, sans le faire
exprès, le trône de Louis-Philippe,--ou plutôt son propre
trône,--comme je l'en avais menacée tant de fois,

Lorsque les ultras et les pseudo-républicains ont fait l'Empire--comme
je l'avais prévu,

Lorsque l'Empire est tombé par les causes que j'avais vues et
annoncées,

Lorsque la troisième république a été à peu près tuée par ses
prétendus enfants,--et précisément comme je le crie depuis deux
ans,--je ne puis m'empêcher de dire moi-même:

J'avais raison, je ne m'étais pas trompé, j'avais bien vu.

Je crois bien qu'aujourd'hui encore je vois clair, je vois bien, je
vois juste.

Et ce que je vois aussi, c'est qu'on attendra l'événement, et
l'événement sera une catastrophe, pour dire encore:--Comme il avait
raison hier,--il y a un an,--il y a..... n'essayons pas de voir au
delà d'un an.


Il est un mot,--un nom qui a deux sens en français,--c'est le nom de
_Cassandre_.--Cassandre était la fille de Priam, qui avait reçu le don
de prophétie, mais qui, ayant refusé de payer ce don au gré du galant
Apollon, fut condamnée à n'être jamais crue.

Cassandre, c'est aussi le nom, dans l'ancienne comédie, des pères
ganaches, dupés, bafoués,--qui n'écoutent ni les avertissements, ni
les conseils, et réservent leur confiance à Pierrot qui les vole, à
Arlequin qui caresse leurs filles, à Scapin qui les met dans le sac et
leur donne des coups de bâton;--les Cassandres, ceux qui haussent les
épaules quand Cassandre leur dit: Défiez-vous de Pierrot, d'Arlequin
et de Scapin.

Lorsque le cheval de bois, _machina foeta armis_, entre dans les murs
de la ville par une brèche qu'y font les Troyens eux-mêmes,

Cassandre, dit Énée, ouvre la bouche et nous prédit ce qui allait
arriver.

    Tunc etiam fatis aperit Cassandra futuris
    Ora.....

Mais Apollon avait décidé que les imbéciles Troyens ne la croiraient
jamais.

    ... Dei jussu non unquàm credita Teucris.

J'ai, il est vrai, épars dans le monde, un auditoire d'amis connus et
inconnus qui me lisent fidèlement depuis trente ans, dont quelques-uns
me crient de loin:--Courage,--vous avez raison,--nous sommes avec
vous.

Mais ils sont tous éparpillés, ne forment pas corps,--sont isolés
comme moi,--un peu paresseux ou découragés,--et s'occupent peu ou
point de multiplier mes lecteurs.

Les moineaux se réunissent sur les toits pour se chamailler, les oies
volent en troupe, les hannetons et les chenilles s'amassent en
tas;--mais les rossignols vivent et gazouillent solitaires dans les
aubépines.

J'ai quelquefois cherché le secret du peu d'influence que j'exerce sur
le présent, en même temps qu'une certaine autorité à l'égard du passé.

Voici ce que j'ai trouvé:

Il y a toujours en France une folie épidémique, dominante,
régnante;--tout le monde devenant fou à la fois, et de la même folie,
personne ne s'aperçoit de la folie commune; lorsque tout le monde va
aux Tuileries ou à l'Hôtel de Ville,--que deux ou trois veuillent
arrêter cette foule et marchent en sens inverse, on les bouscule, on
les fait tourner, ils sont heureux si on ne les foule pas aux pieds;
tout le monde crie:

Vive la charte!

Vive la réforme!

A Berlin!

Qui peut entendre une seule voix qui dit: Ne crions pas tant et
agissons mieux?

A ces cris tumultueux, d'autres cris ne tarderont pas à succéder,--la
foule prendra bientôt une autre direction, mais ce seront des clameurs
aussi violentes, aussi furieuses, aussi assourdissantes, des _à bas_
remplaçant des _vivats_,--une folie contraire, mais une folie égale,
une course aussi effrénée, mais dans le sens précisément
contraire;--hier, on courait à Charybde; aujourd'hui, on court à
Scylla;--toujours on court, et toujours à l'écueil.


L'écrivain, l'homme politique, le philosophe--qui ne partage pas la
folie du moment, n'est jamais l'objet de cette popularité
enthousiaste, de cet engouement--qui seront à peu de temps de là
remplacés par le dénigrement et le mépris, lorsque viendra le moment
de s'enthousiasmer, de s'engouer pour la folie contraire.


L'homme qui marche seul, qui ne s'affilie à aucun parti, à aucune
coterie, à aucune complicité,--non seulement n'a point d'allié, mais
encombre les chemins, ralentit et éclaire la marche, et semble un
témoin importun, peut-être moqueur, peut-être dénonciateur.

C'est au moins un gêneur, c'est peut-être un gendarme.


Un publiciste a dit:

«En politique, l'indépendance, la modération, l'impartialité, c'est la
condamnation à l'isolement.

»En politique, tous les hommes suspects de bonne foi sont tenus en
quarantaine perpétuelle par les coteries.»


Ainsi, voyez ma situation à l'égard du parti soi-disant
républicain:--je professe les principes qu'ils arborent,--j'attaque
les abus qu'ils feignent d'attaquer,--je dis ce qu'ils braillent,--je
demande le progrès qu'ils font semblant d'exiger; mais il s'agit bien
des principes, des abus, des progrès!--il s'agit d'une association,
d'un complot entre les membres d'une coterie--combattant sous un
drapeau de pièces et de morceaux,--la culotte d'arlequin au bout d'un
bâton,--pour arriver au partage du butin.


Lorsque la partie est finie, gagnée par les uns, perdue par les
autres; lorsque les enjeux sont ramassés, les gagnants n'ont plus peur
qu'on dévoile leurs _tours_, leurs _trucs_, comme on dit aujourd'hui;
les perdants ont pris leur parti, songent à la revanche, et ne sont
pas fâchés qu'on leur dise pourquoi et comment ils ont perdu.


Autre point:--Je n'ai ménagé aucune vérité au gouvernement de
Louis-Philippe,--mais lorsqu'il est tombé, j'ai écrit: «Je regrette de
n'avoir pas été l'ami de cette famille, pour avoir à le rester.»

J'ai harcelé sans relâche Napoléon III, tant qu'il a été debout et
puissant;--lorsqu'il a été renversé, j'avais dit tout ce que j'avais à
dire, je me suis tu;--alors les couards ont pensé que c'était le
moment de se montrer; ils ont sorti le museau de leurs caves, et ils
ont crié, braillé, hurlé les invectives, les injures, les
grossièretés,--et un jour, comme moi je me taisais--ils m'ont appelé
bonapartiste.


Pendant le règne de M. Thiers:--j'ai rappelé son passé, j'ai dit
quelles craintes on en pouvait, on en devait concevoir pour l'avenir;
quand il a été à terre, j'ai pensé que la besogne était faite; on ne
m'a pas, que je sache, encore appelé thiériste, mais je ne lis pas
tous les bons petits carrés de papier qui s'impriment; d'ailleurs, en
ce moment, on accable de louanges celui qu'on appelait naguère «le
sinistre vieillard»;--on essaye d'atteler de nouveau avec des
guirlandes de fleurs le cheval de renfort qui a un moment rompu ses
harnais.

Le plus souvent on répète quand il n'y a plus de danger ce que j'ai
écrit au moment du combat,--ce qui fait que je suis toujours seul; or,
comme je ne compte pas changer ni de caractère, ni de manière de voir
et d'agir,--il en sera toujours de même jusqu'à la fin, et il faut s'y
résigner et attendre.


O Bourgeois,--successeur des rois, et roi toi-même, aujourd'hui que ta
destinée est grande et que ton pouvoir est immense, tu as attaqué tous
les abus, tous les privilèges, et tu as eu soin de ne pas trop les
détériorer;--tu les possèdes aujourd'hui, et, grâce à tes précautions
et à tes ménagements, ils sont encore en assez bon état pour exciter
l'envie d'une autre classe qui a pour le moment ramassé ton ancienne
indignation contre ces mêmes abus, en attendant qu'elle puisse à son
tour les conquérir.

O Bourgeois! tu es roi, tu es législateur, tu es militaire, tu es tout
ce que tu as daigné être, et cela, sans études accablantes, sans
soucis rongeurs, cela à mesure que tu te fatigues d'être ferblantier,
ou que tu t'ennuies d'être droguiste, ou que tes facultés, un peu
éteintes, semblent à ton fils ou à ton gendre ne plus suffire à ton
commerce de bonneterie.

Bourgeois, tu règnes et tu gouvernes; Bourgeois, tu as escompté le
royaume du ciel qui t'était promis contre le royaume de la
terre;--Bourgeois, tu es grand, tu es fort, tu es nombreux surtout,
etc.


C'est la Bourgeoisie qui a renversé l'ancienne royauté et l'ancienne
aristocratie,--le peuple n'y a contribué que de quelques coups de
fusil tirés et reçus sans savoir pourquoi.

Et cela devait être ainsi.

La haine la plus vivace est celle qui a pour origine l'envie; l'envie
est une sorte d'amour lâche et honteux,--l'on n'envie, comme l'on
n'aime, que ce qui a un certain degré de possibilité,--le peuple
n'enviait pas le faste et les dignités de l'aristocratie, cela était
trop loin de lui pour que les yeux en fussent blessés ou éblouis.

La Bourgeoisie s'est fait un roi bourgeois avec un chapeau gris pour
couronne et un parapluie pour sceptre;--puis, les talons rouges de la
finance, les roués du comptoir s'en sont donné à coeur joie, ils se
sont mis à jouer gauchement de leur petit mieux, à parodier les rôles
de ceux qu'ils avaient supplantés,--avouant ainsi qu'ils les avaient
attaqués non par haine pour les renverser, mais par envie pour prendre
leur place.

Ils se sont gorgés de tout, ils ont mis de vieilles armoiries sur
leurs voitures et sur leur papier à lettre, ils ont fait rouler leur
vaisselle d'argent par les escaliers pour la bossuer et lui donner un
air d'argenterie de famille.

Ils se sont emparés de tout, ils sont devenus tout. . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . .

Malheureusement pour eux, les bourgeois n'ont pas compris leur
situation.--Ils ressemblent à la chatte métamorphosée en femme de la
fable, qui, en voyant une souris, se jeta à quatre pattes et la
poursuivit sous le lit,--ils ressemblent à ce garçon de café devenu
millionnaire, qui, surpris par un bruit de sonnette, ne pouvait
s'empêcher de crier: voilà!

Ils s'étaient accoutumés à attaquer la royauté, et aujourd'hui, sans
le faire exprès, ils ne peuvent s'empêcher, un peu par air et beaucoup
par habitude, de se mêler aux attaques dont la nouvelle royauté est
l'objet à son tour.

Ils ne voient pas, les malheureux, que c'est leur royauté à eux, que
c'est eux qu'on attaque, que c'est eux qu'on veut détruire.

Louis-Philippe est un roi bourgeois, et le roi des bourgeois: ils
devraient se relayer autour de lui pour défendre, de tout ce qu'ils
ont de courage et de sang, chacun des poils de sa barbe.

Car, s'ils le laissent renverser, que dis-je? s'ils aident à le
renverser, ils sont perdus à jamais, ils expriment leur usurpation et
l'orgie à laquelle ils se livrent avec tant de confiance,--leur
puissance deviendra un rêve pour eux-mêmes, et leurs enfants
refuseront d'y croire.

La royauté se meurt,--la bourgeoisie se tue.

Eh bien, ce que je viens de dire à la bourgeoisie et à propos de la
bourgeoisie, c'est en 1841 (octobre), et en 1846 (juillet), que je
l'écrivais dans les _Guêpes_ de ce temps-là, où il est facile de le
retrouver. Si je reproduis ce fragment, c'est pour prouver à mes
lecteurs que j'ai la vue bonne, que je prévoyais ce qui allait
arriver, même les «nouvelles couches sociales»,--et par conséquent
leur donner confiance en ce que je leur dis aujourd'hui.

Car, aujourd'hui, j'ai la conviction que je ne me trompe pas
davantage,--je sais, je vois,--les nouvelles _Guêpes_ ont dit et
disent des vérités bien importantes, bien salutaires sur presque tous
les points,--et je crains qu'il ne m'arrive encore--après moi sans
doute, cette fois, ce qui m'est arrivé toute ma vie.

Et cependant, quand l'Assemblée était encore à Bordeaux, les _Guêpes_
n'ont-elles pas annoncé la Commune, n'ont-elles pas lu dans le passé
de M. Thiers le rôle qu'il joue aujourd'hui?

Mais voir d'un peu loin, avoir raison trop tôt, ça ne sert pas
beaucoup aux autres, et ça inflige à celui qui a cette infirmité le
supplice que subit l'homme qui va du Palais-Royal à la Bourse, en
descendant la rue Vivienne, à l'heure où la foule la remonte, de la
Bourse au Palais-Royal, pour aller dîner; ses côtes sont vouées aux
coudes de ses concitoyens.


_La loi électorale d'abord._--C'est le pilotis indispensable pour
bâtir dans le marécage où nous barbottons en attendant que nous nous y
noyions.

Mais arrêtons-nous un moment encore sur le rapport de M. de Ventavon,
et sur la nécessité de mettre un terme à _la guerre civile_ où vit la
France depuis trois ans,--guerre, non point encore les armes à la
main,--mais où chacun aiguise ou charge les armes.

Il est inutile de faire des enquêtes sur les complots des
bonapartistes,--pourquoi cette enquête? Tout le monde sait bien que
les bonapartistes conspirent, mais les légitimistes aussi conspirent,
mais les pseudo-républicains aussi conspirent,--qui est-ce qui ne
conspire pas? Tout le monde conspire,--et à peu près de la même
manière.

Chaque parti voudrait que le Maréchal empêchât les autres de
conspirer.


Cela me rappelle l'histoire d'un usurier qui va au sermon,--on
prêchait précisément contre l'usure;--notre homme est très touché,
passe plusieurs fois sa manche sur ses yeux, et, le sermon fini, va
féliciter le prédicateur:--«Ah! mon père, que vous avez bien
parlé,--quelle joie! quelle éloquence! combien je vous remercie pour
ma part!

--Mais, répondit le prédicateur,--voyez comme on est méchant ici et
comme il faut se défier des langues! ne m'avait-on pas assuré que vous
étiez le plus formidable entre les quatre usuriers qui ruinent cette
ville?

--On ne vous a pas trompé, mon père.

--Mais, alors, aurais-je été assez heureux pour vous dégoûter de...
ce... métier?

--Pas le moins du monde, mon père, mais j'espère que vous aurez
dégoûté mes trois concurrents.»


Est-il donc vrai que ce peuple, autrefois si spirituel, soit devenu
assez bête pour qu'il y ait un danger sérieux pour lui dans ces
exhibitions de portraits,--dans cette lutte de photographies à
laquelle se livrent les légitimistes et les bonapartistes.


Virgile peint les abeilles voltigeant autour des lis et remplissant
l'espace de murmures menaçants.

Mais il nous dit que cela se passe sur les rives du Léthé, où les uns
et les autres vont boire les longs oublis[4].

  [4] .... Apes....
                     Candida circum,
      Lilia funduntur,
                       Strepit omnis murmura campus.
      ..... Lethoei ad fluminis undas,
      Securus latices et longa oblivia potant.

Les pseudo-républicains ne distribuent pas de portraits,--ils n'en ont
pas besoin,--d'abord, ils ne sont pas jolis, jolis! et d'ailleurs, si
la France est privée pour le moment de voir MM. Pyat, Vermesch, etc.,
tous les jours à la gare Saint-Lazare, on peut contempler MM. Naquet,
Gambette, etc., etc.


Je ne me rappelle pas, si j'ai cité déjà un exemple curieux de cette
bizarrerie que j'ai trouvée dans l'histoire:--Maximin associa son fils
à l'empire et n'en donna pour raison que la beauté du jeune homme.

«J'ai nommé mon fils empereur, écrivit-il au Sénat, pour que le peuple
romain et le Sénat puissent dire qu'ils n'ont jamais eu un plus bel
empereur[5].»

  [5] Nunquam pulchriorem imperatorem habuisse.

    J. CAPITOLINUS.

L'_annonce_ et la _réclame_ appliquées au suffrage universel doivent
faire rire... les autres peuples.--«Prenez n'importe quoi ou même rien
du tout, disait le _Bourgeois de Paris_, annoncez-le énormément, et
vous en vendrez tant que vous voudrez.»

Je m'étonne qu'on n'ait pas encore promis des primes, «une montre à
remontoir», par exemple,--aux électeurs qui voteront pour l'un ou pour
l'autre des prétendants.


Villemain se plaignait un jour de la haine des partis: «Qu'ils
m'attaquent, disait-il, j'ai été, je suis aux affaires;--mais que leur
ont fait mes deux pauvres petites filles pour qu'on répande le bruit
qu'elles me ressemblent?»

M. de Chambord prétend avoir «étudié l'histoire»; nous savons
l'histoire qu'on leur enseigne.

Il est toute une bibliothèque, où chaque volume porte en lettres d'or,
sur la couverture, ces mots significatifs:

    _Expurgé, à l'usage du Dauphin._

Expurgatum, ad usum Delphini.

Il devrait savoir que Louis XIII est l'inventeur du tricolore:

Incarnat, bleu et blanc.


Qu'il s'était emparé des trois couleurs et y tenait beaucoup.

En effet, dans une ordonnance du 25 septembre 1629, on lit:

«Fait très expresses défenses à toutes personnes, de quelques qualités
qu'elles soient, de faire porter dorénavant à leurs pages et laquais
des habits d'_incarnat_, _bleu_ et _blanc_, dont sont vêtus les pages,
valets à pied et autres officiers du Roy, et à tous tailleurs
d'habits, fripiers, etc., de faire ou vendre des habits de ces
couleurs, sous peine d'être _déclarés infâmes_, de subir la
confiscation et une punition corporelle.»

Fort de ce précédent, M. de Chambord ne se fût peut-être pas exposé à
«remporter son drapeau blanc».


Un mot de Jules Janin:

On lui envoie un jour une feuille qu'il ne recevait pas d'ordinaire.

--Tiens! pourquoi t'envoie-t-on ce journal? lui demande Th. Burette.

--C'est probablement qu'on m'y «_abîme_».

Il déchire la bande, et lit.

--Eh bien, dit Burette, que disent-ils?

--Peuh! que je n'ai pas d'esprit... des bêtises!


_M. le comte de Chambord_,--voulant absolument faire quelque chose de
son drapeau blanc, vient d'en faire:

LE LINCEUL DE LA LÉGITIMITÉ et de la royauté du droit divin.


Le 7 septembre 1870,--on était en pleine guerre,--les citoyens membres
de la commission départementale provisoire du département de
l'Isère,--séant à Grenoble,--n'ont rien de plus pressé que de briser
les entraves que la tyrannie avait imposées aux citoyens marchands de
vins et cabaretiers et à leur honorable clientèle «buveurs très
précieux», orateurs de balcon, hommes politiques de taverne, et
«travailleurs» altérés.--Tous les gouvernements qui voulaient vivre et
pensaient qu'il fallait montrer au moins un semblant de moralité,
avaient placé les cafés, cabarets, tavernes, etc., sous une
surveillance spéciale; ces temps-là sont passés,--il n'y a pas assez,
il ne saurait y avoir trop de ces endroits où l'on vend le vin
frelaté, l'ivresse, la haine, la folie, l'abrutissement, au litre et à
la bouteille.

Voici le morceau:

   «Par dérogation au régime de la liberté industrielle,
   l'ouverture et l'exploitation des débits de boissons ont été
   subordonnées à une autorisation préfectorale par un décret du 29
   décembre 1851.

   »Ce décret doit aujourd'hui être considéré comme non avenu.

   »En conséquence, l'établissement de tout café, cabaret ou autre
   débit de boissons est placé, dans l'étendue du département de
   l'Isère, sous le régime du droit commun.

     »Grenoble, le 7 septembre 1870.

       »La commission départementale provisoire:

   »JULHIET, RECOURA, BOVIER-LAPIERRE, E. DUPOUX, A. BRUN.»

L'introduction d'abord, l'invasion ensuite des avocats dans les
assemblées publiques a corrompu et avili le langage parlementaire.

Je voudrais affirmer et expliquer ce fait incontestable, selon moi,
sans commettre d'injustice envers de grands et réels talents, et sans
blesser les quelques amis que j'ai dans cette profession.

Ce n'est pas une attaque que je veux faire, c'est une observation.

Les avocats aiment à s'intituler les «défenseurs de la veuve et de
l'orphelin»,--j'ai fait remarquer déjà que la veuve et l'orphelin
n'auraient pas besoin d'un avocat qui les défendît, s'il ne se
trouvait pas en face un avocat qui les attaquât.

La profession d'avocat amène nécessairement ceci que celui qui
l'exerce doit combattre souvent pour une cause qui ne l'intéresse en
rien, pour une cause qui n'est peut-être pas la bonne, de telle sorte
que s'il eût eu à choisir, il se fût chargé plus volontiers de la
cause adverse. Il s'ensuit naturellement que les colères sont feintes
et les emportements simulés.

Que c'est une escrime où l'on s'agite beaucoup, où l'on frappe
bruyamment la terre avec des sandales retentissantes, où l'on voit
briller et s'entrechoquer avec un bruit strident des lames de
fer,--mais où les fleurets innocents sont «boutonnés», les poitrines
préservées par un plastron et le visage garanti par un masque.

Il serait du plus mauvais goût de se fâcher d'un coup de bouton de
plus ou de moins reçu dans l'assaut;--on prendra sa revanche un
autre jour, et l'on voit souvent deux avocats en sueur, après
s'être escrimés avec ardeur l'un contre l'autre, après avoir
échangé les démentis, les imputations, les accusations les plus
flétrissantes,--traverser, en se tenant par le bras, la salle des
Pas-Perdus et s'en aller déjeuner ensemble à un certain café dont j'ai
oublié le nom,--le café d'Aguesseau, je crois,--sur la place du Palais
de Justice.

Cette indifférence sur les horions échangés, cette immunité convenue,
les avocats représentants les transportent dans les assemblées, et ne
remarquent pas toujours assez qu'ils ont souvent pour adversaires dans
la discussion des hommes qui n'ont pas les mêmes habitudes, et peuvent
se sentir et se déclarer offensés de certaines intempérances, de
certains _lapsus_ de langue qui n'ont rien de choquant entre avocats.

Ajoutez que ce ne sont pas le plus souvent les premiers, les plus
diserts d'entre les avocats qui abandonnent le Palais pour la Chambre,
les maîtres de la parole, les véritables orateurs,--que ce sont le
plus souvent ceux qui n'ont pas su se faire une place dans leur
profession; des avocats de cour d'assises, quelque chose comme les
acteurs de mélodrames, habitués à tenir beaucoup plus de compte de
l'action souvent immodérée, de l'emphase, de la boursouflure, des
grands gestes, des éclats de voix, des coups de poing sur la barre,
etc., que des artifices et des délicatesses du langage, de la science,
de la discussion, de la force des arguments, etc.


Certes, s'il n'y avait dans une assemblée qu'un, deux, trois, dix
avocats, ils prendraient graduellement le diapason de cette Assemblée,
et perdraient l'accent du terroir, comme la plupart des gens du nord
et du midi perdent plus ou moins leur accent à Paris, s'ils ont soin
de n'y pas vivre entre eux.

Mais comme ils sont beaucoup plus, beaucoup trop nombreux, comme ils
parlent plus souvent et plus longtemps que les autres, au lieu de
prendre le diapason, ils l'imposent; au lieu de perdre leur accent,
ils le donnent aux autres, et on en arrive à cet oubli des
convenances, à ces échanges d'injures quelquefois grossières, auxquels
il nous est donné d'assister, et qui tiennent plus de «l'engueulement»
que de l'éloquence, et conduisent naturellement au pugilat. Ajoutez
encore que, par suite de l'habitude du Palais, les avocats, accoutumés
à ne pas s'offenser de certaines intempérances, sont tout étonnés
quand d'autres s'en offensent, et ne se croient pas obligés de donner
des réparations qu'ils ne demanderaient pas.


Or, la corruption et l'avilissement du langage sont les causes ou les
effets, mais à coup sûr les signes du relâchement et de l'abaissement
des esprits. Les Grecs disaient: «On parle comme on vit.»

Et Sénèque:

«Partout où vous verrez que l'on tiendra et que l'on aimera un langage
corrompu, ne doutez pas que les moeurs n'y soient dépravées.»


_Ubicunque videris orationem corruptam placere, ibi mores quoque a
recto descivisse non erit dubium._


Une autre cause contribue à faire perdre au langage français cette
urbanité, cette finesse dans la plaisanterie et l'ironie--qui,
lorsqu'elles blessaient, faisaient du moins des blessures honnêtes et
propres; on se piquait, on se perçait avec de belles épées de pur
acier, aujourd'hui on se sert d'instruments que la justice appelle
«_contondants_», de bâtons, de marteaux, de pierres qui meurtrissent
et font «des bleus» comme le coup de poing reçu l'autre jour par Me
Gambetta, ou de mauvais couteaux rouillés, ébréchés, etc.

Cette autre cause est dans les journaux. Certes la presse compte un
certain nombre d'écrivains distingués, experts dans la science de bien
dire, maîtres de leur plume, mais combien, en échange, remplissent les
journaux de leur prose, qui n'ont fait aucune étude de l'art d'écrire,
qui remplacent les arguments par les injures et la dialectique par la
grossièreté? Il en est de même dans les clubs, dans les réunions
soi-disant politiques, etc.

D'autre part, on ne lit plus guère que les journaux dont les meilleurs
présentent pour le moins des spécimens de négligences qui s'expliquent
par la nécessité de l'improvisation: la langue, la belle langue
française, s'altère, se corrompt et menace de se perdre.


Le spectacle qu'ont présenté tour à tour, ces jours derniers, et
l'Assemblée des représentants de la France, et les gares du chemin de
fer, où nous avons vu «l'éloquence de la tribune» dégénérer par une
pente douce et naturelle en coups de poing et en coups de canne,
n'était pas précisément ce qu'on appelle un joli spectacle, mais ce
pourrait, ce devrait être un spectacle édifiant et instructif.


Me Gambetta, soutenant au tribunal qu'il _n'a_ reçu _que_ un coup de
poing--quand M. de Sainte-Croix affirme lui avoir donné un
soufflet,--rappelle M. de Talleyrand recevant un soufflet de
Monbreuil, et s'écriant à l'instant même: «Ah! quel coup de poing!»


Les délicats, s'ils consentaient à se mêler de cette affaire mal
commencée et mal conduite, diraient que l'intention de donner un
soufflet suffit pour constater l'insulte,--et que,--entre gens bien
élevés, parmi lesquels les soufflets donnés et surtout les soufflets
reçus sont extrêmement rares, il suffit, dans les cas extrêmes, que
l'insulteur--chose peu ordinaire--fasse un geste de la main ou du
gant, pour que son adversaire, d'un mot ou d'un autre geste, fasse
comprendre qu'il tient le soufflet pour reçu et que l'affaire regarde
les témoins.

Quant à la proposition qui paraît ne pas aboutir d'une liste de dix
combattants,--elle est renouvelée des Horaces et des Curiaces,
du combat des trente, etc., et très près de nous--lors de
l'emprisonnement à Blaye de la duchesse de Berry--les chevaliers de la
duchesse de Berry envoyèrent une liste au _National_,--affaire qui fut
arrêtée par l'annonce officielle de la grossesse de la duchesse.


M. Clémenceau, demandant raison d'une insulte faite à Me Gambetta,--me
rappelle «la _Jolie fille de Perth_», ce beau roman de Walter Scott
que je citais il y a peu de temps.

Il y a encore là un combat de clan contre clan et un terrible
combat,--le clan Chattam contre le clan de Quhèle,--trente contre
trente.

Le clan Quhèle a pour chef un jeune homme, Eachin, élevé loin des
montagnes, de la chasse et des exercices guerriers; son tempérament,
plus fort que sa volonté, lui refuse la farouche valeur de ses
compagnons et de ses adversaires,--mais son père nourricier, le géant
Torquil du Chêne, l'entourant avec ses huit fils qui ne laisseront pas
approcher de lui le terrible armurier Henry,--crie à ses fils: «Mourez
pour Eachin!»--Puis, à mesure qu'un des gardes du corps est
renversé--Torquil s'écrie: «Un autre qui meurt pour Eachin!»

Ils sont tous tués,--et alors Eachin jette ses armes, se précipite
dans la rivière et se sauve--peut-être à Saint-Sébastien.


On aime à s'en prendre à ses ennemis de ses calamités, de ses
déboires, mais le plus souvent il serait plus juste et plus vrai de se
les attribuer à soi-même,--tous les partis, tous les gouvernements
périssent par leurs ultras.


A peine rentré en France, derrière les baïonnettes étrangères, Louis
XVIII dut en ressortir.

Pourquoi?

Voilà ce que disait un bon Français de ce temps-là:

«Les Bourbons s'en retournent parce que, au lieu de rentrer chez nous,
ils ont voulu rentrer chez eux.»


En 1816,--remonté de nouveau sur le trône, Louis XVIII se plaignait de
ses amis, et prenait des précautions contre eux. Le comte Decazes,
ministre de la police générale, père, je crois, du duc actuel, qui
doit être comte de Cazes et Duc de Glusberg, écrivait aux préfets, au
nom du Roi, le 12 septembre;--il les engageait à surveiller et à
écarter les Belcastel et les Dahirel de ce temps-là: «_Les amis
insensés qui ébranleraient le trône en voulant le servir autrement que
le Roi ne veut l'être; qui, dans leur aveuglement, osent dicter des
lois à la sagesse, et prétendent gouverner pour lui_,--le Roi ne veut
aucune exagération.»

A cette même époque, un préfet recevait l'ordre de «_repousser des
élections MM. tels et tels, et notamment M. le marquis de Clermont
Mont-Saint-Jean, comme_ trop royalistes».

J'ai sous les yeux une lettre du marquis où il s'en plaint;--on
répandait à profusion, et le gouvernement n'était pas étranger à cette
propagation, un écrit où on lisait:

_Il y a des gens qui voudraient le Roi sans charte, le rétablissement
des privilèges détruits et oubliés; l'anéantissement des institutions
libérales, qui aspirent à faire reculer l'opinion d'un demi-siècle, à
replacer la France sous un ordre de choses dont les éléments
n'existent plus._

Cela peut se répéter aujourd'hui, mais avec deux différences, l'une
petite, l'autre grande,--la première que, au lieu d'_un demi-siècle_,
il faut dire: presque un siècle;

La seconde, c'est qu'il faut mettre le Roi,--M. de Chambord,--au
nombre de ceux qui sont «trop royalistes» et qui n'ébranlent pas le
trône par cette seule raison qu'il n'y a pas de trône et qu'ils
rendent impossible d'en élever un.


C'est offenser un musulman que de lui demander des nouvelles de ses
femmes. Sans aller tout à fait aussi loin dans la réserve à l'égard du
beau sexe, il a été longtemps en France considéré comme une règle,
dans la bonne compagnie, de ne pas parler d'une honnête femme dans un
lieu public; une femme ne se serait pas facilement consolée
d'apprendre que son nom avait été lu dans un journal, et si cela était
arrivé par hasard, le journaliste aurait dû faire réparation au mari,
au frère ou au fils de la femme offensée. Je ne veux pas parler du
temps où le «gazetier» eût été «bâtonné» par «la livrée» et n'eût pu
obtenir que M. le duc trois étoiles ou le marquis quatre étoiles
condescendît à lui donner satisfaction les armes à la main.

C'était alors une forme terrible et écrasante du blâme de dire d'une
femme: _elle fait parler d'elle_; on ne prenait pas la peine
d'expliquer si c'était en bien ou en mal, il suffisait qu'on parlât
d'elle et qu'elle y eût donné lieu.


Il n'y avait alors aucune chance pour une honnête femme d'être connue
du «public».

Tout cela est changé aujourd'hui. Est-ce mieux? J'en doute beaucoup.
Les femmes y ont-elles gagné? Je suis convaincu du contraire. A qui la
faute? On ne risque guère de se tromper, en attribuant à peu près
toujours à un sexe les fautes et les sottises de l'autre. On a cité ce
mot d'un chef de la police qui, lorsqu'un crime lui était dénoncé,
demandait: où est la femme. En effet, presque toujours, les crimes des
hommes sont commis non pas précisément à l'instigation des femmes,
mais pour les femmes ou à propos des femmes. Quant à elles, elles ne
nous font pas tant d'honneur, elles ne font guères pour nous que des
sottises.

Il paraît évident que la vie des cercles, qui laissait les femmes
seules à la maison, est ce qui leur a donné l'idée d'en sortir
elles-mêmes.


Il y a encore la question des courtisanes. Sous la régence et sous
Louis XV, époques qui ne brillaient pas précisément par la sévérité
des moeurs, il y avait un certain nombre «d'impures» en renom;--elles
étaient richement entretenues, par de grands seigneurs et des
financiers que cela ne ruinait pas, du moins pour la plupart--et qui
ne prenaient pas sur le train de leur maisons et les dépenses de leurs
femmes. Ceux qui payaient ces «impures» étaient loin de les traiter
sur le pied de l'égalité, elles faisaient partie de leur domesticité.
On disait: _la_ une telle appartient en ce moment au duc de ***--au
«traitant» un tel--à l'évêque de ***. Elles ne se piquaient pas, je
pense, de fidélité, mais alors être ce qu'on appelle aujourd'hui leur
«amant de coeur», et ce qu'on appelait alors leur «greluchon»,
c'est-à-dire se servir d'elles sans les payer, était réputé assez
honteux pour que l'entreteneur en titre ne daignât pas s'en offenser,
ou se crût suffisamment vengé par l'humiliation de son rival
clandestin;--elles ne trouvaient guère, d'ailleurs, ces «délassements»
de leur coeur qu'avec des hommes de leur classe.

On l'a dit avec raison, il y avait dans les mauvaises moeurs et la
mauvaise compagnie de ce temps-là, encore quelque chose qui manque aux
bonnes moeurs et à la bonne compagnie d'aujourd'hui.

Il est rare aujourd'hui qu'une de ces filles soit entretenue par un
seul homme; on a appliqué à leur industrie l'idée qui a présidé à la
création des cercles. Un grand nombre de gens, moyennant une
rétribution relativement insignifiante, jouissent dans un local commun
d'un luxe que presque aucun ne pourrait se procurer chez lui avec sa
fortune personnelle.

Grâce à l'association on a sa part des faveurs d'une femme richement
vêtue, magnifiquement meublée, ayant des diamants, une maison montée,
des chevaux, des voitures, etc., dont chacun ne paye qu'une part
minime et jouit entièrement pendant le jour, l'heure ou le quart
d'heure que lui rapporte son nombre «d'actions», et il est convenu que
ce n'est plus ni honteux ni répugnant.

Le bon marché relatif apporté par la «coopération» à l'amour vénal a
dû multiplier singulièrement le nombre de ces filles, et en
augmentant, dans une proportion encore plus forte, le nombre des gens
qui vivent avec elles, leur faire une large place dans la société. Un
élément nouveau est venu modifier encore leur situation. Certains
journalistes, m'assure-t-on, un très petit nombre, je veux absolument
le croire, tiennent à honneur d'être actionnaires, sans débourser;
d'être «aimés pour eux-mêmes», de souper chez elles et avec elles aux
dépens des actionnaires payants,--ou, du moins, ils les payent, eux,
en renommée et en gloire. Ils mentionnent leur présence aux premières
représentations, aux courses, etc., ils vantent leur beauté, décrivent
leurs toilettes,--les «annoncent», leur font des «réclames» et
achalandent leurs boutiques dans lesquelles ils ont un certain
intérêt.


Aussi, aujourd'hui, tout le monde les connaît,--les «honnêtes femmes»
les regardent, les examinent, en parlent, blâment ou louent leur
parure,--s'informent de leur couturière, de leur marchande de modes,
et s'efforcent de les imiter, c'est-à-dire d'accepter une lutte où
elles sont nécessairement vaincues, irritées, humiliées, car la plus
honnête femme du monde ne peut guère ruiner qu'un mari et un amant,
tandis que ces «impures» lèvent des impositions et perçoivent des
tributs et des droits sur le public tout entier.


La foule, le vulgaire confond facilement la célébrité, la
«famosité»--avec la renommée, avec la gloire. Les femmes du monde ont
senti de l'humiliation de la notoriété donnée aux courtisanes. Eh
quoi! on fait savoir à l'univers que cette fille est jolie, bien
faite,--qu'elle a les yeux noirs, les cheveux rouges,--qu'elle est
habillée de telle ou telle façon,--qu'elle assistait à la première
représentation de telle pièce de Dumas ou de Feuillet. Mais j'y étais
aussi à cette représentation, et il me semble que je suis au moins
aussi jolie qu'elle--et j'avais une robe charmante et une coiffure
délicieuse,--et tous les regards auraient été pour elle:--j'aurais été
là comme si je n'y avais pas été! on n'aurait pas daigné me remarquer,
m'apercevoir!

Du moins, c'est ce que doivent penser les lecteurs des journaux dans
toute la France et dans le monde entier.

De là, le désir ardent qui s'empare d'un certain nombre de femmes du
monde; elles veulent qu'on parle d'elles, elles veulent lire aussi
leurs noms dans les journaux,--elles veulent que les lecteurs de ces
feuilles sachent qu'elles aussi sont jolies et bien mises.
Quelques-unes donnent des fêtes, des soirées, des bals, des raouts,
instituent des loteries de bienfaisance, où elles ont soin d'avoir
quelques journalistes pour lesquels elles font des frais
particuliers,--et, le lendemain, elles brisent fiévreusement la bande
du journal et cherchent leur nom.

Leur nom... imprimé.

Quelques-unes, les «timides», disent encore: C'est ennuyeux les
journaux, on ne peut plus faire un pas sans y lire son nom,--mais que
le journaliste ne les ait pas nommées, décrites, détaillées, il pourra
attendre en vain une nouvelle invitation.


Les moyens de «paraître» sont nécessairement variés;--un des moyens
les plus ambitionnés est d'écrire;--on intrigue pour glisser un
article dans une revue, le plus souvent sous un pseudonyme, non par
pudeur, mais par coquetterie, par raffinement; c'est un voile de plus
à laisser lever, et on le laisse lever par tout le monde, un voile
qu'on dérange soi-même si on ne réussit pas à trouver des audacieux,
des «insolents».

Telle autre a adopté «la partie» des bons mots,--des mots hardis, des
mots risqués.

Telle autre se contente de ne porter que les modes d'après-demain.

On veut être vue, on veut être imprimée,--on se montre partout,--et
s'il se passe un mois pour les unes, une semaine pour les autres sans
qu'elles aient vu leur nom imprimé, elles s'évertuent à chercher par
quelle nouvelle audace, par quelle nouvelle extravagance elles peuvent
réveiller la publicité paresseuse, indifférente, fatiguée, blasée ou
endormie.

La pudeur des femmes ne consiste pas seulement dans les vêtements;
leur vie aussi a sa pudeur et doit avoir ses voiles comme leur corps.
Si la beauté de la femme est l'ornement de la maison, sa vertu, sa
chasteté, sa réserve sont des roses qui l'embaument et la parfument.
La femme qui vit dehors rentre à l'état de rose sur laquelle on a
marché;--heureuse si elle n'a fait que perdre son parfum, et si elle
ne rapporte pas des odeurs suspectes.


Une lectrice m'interrompt:--«Mais, monsieur, la vie que vous voulez
nous imposer serait parfaitement ennuyeuse. Pourquoi cette monstrueuse
inégalité entre nous et messieurs les hommes?

--Je ne veux rien vous imposer, chère dame, et si j'ai l'air de vous
enlever ce que vous appelez l'égalité, c'est pour vous assurer au
contraire l'égalité véritable, ou plutôt la supériorité, la royauté
élective et renouvelée tous les jours dans la maison dont vous êtes la
souveraine.»


De même, celles d'entre vous qui, en se décolletant et en offrant au
regard de trop forts échantillons de leurs charmes, se trompent si
elles croient faire naître ainsi l'amour;--elles ne peuvent qu'exciter
des fantaisies lascives, des désirs violents peut-être, mais
passagers, peu faits pour flatter un orgueil honnête. Elles me
rappellent ce prédicateur, qui disait à propos de l'amour: «Encore,
si ça durait un siècle ces voluptés profanes; si ça durait un an, si
ça durait un jour, si ça durait une heure, on comprendrait peut-être
qu'on les payât de son salut éternel,--mais non... zag-zag-zag-zag...
et... damné.»


Soyez certaine, chère dame, que l'on n'a envie d'entrer que dans les
maisons fermées,--la femme, non seulement la plus honnête, mais aussi
la plus heureuse, est celle dont on ne parle pas,--comme on a dit:
Heureuse la nation qui n'aurait pas d'histoire.


Il est un autre point auquel ne paraissent pas songer les femmes qui
veulent à tout prix faire parler d'elles,--c'est que, grâce à la
soudaineté de leurs impressions, grâce à l'irresponsabilité de leurs
actes, il n'y aurait pas moyen de les admettre dans la société, si la
loi et les usages ne leur donnaient un éditeur responsable à qui l'on
puisse demander satisfaction de certains excès de langue et de
certains procédés violents, le mari, le père, le frère,--au besoin
même l'amant, celui-ci avec certains détours et certaines précautions.


La responsabilité qu'elles leur font encourir devrait, ce me semble,
suffire pour les faire réfléchir à l'occasion.


Madame la princesse de Metternich avait, sous l'empire, fini par
appartenir à la publicité;--les journaux décrivaient régulièrement ses
toilettes et publiaient ses «mots»;--elle s'amusait de ce bruit, de ce
froufrou de ses jupes et de sa langue, et l'encourageait. Si bien que
je ne crois pas aujourd'hui sortir des convenances en parlant d'elle,
moi, si réservé d'ordinaire sur le chapitre des femmes, qui ne parle
jamais dans les _Guêpes_ ni des femmes honnêtes, par respect pour
elles, ni des autres par respect pour moi.


Eh bien! grâce à cette habitude de parler haut, de parler à la
cantonade, d'être toujours en représentations, madame de Metternich
vient d'amener entre son mari et le comte de Montebello, un duel qui,
par hasard, n'a pas eu de conséquences funestes.


Autre exemple: Il est de ce temps-ci une autre personne qui a
provoqué, obtenu, escaladé la notoriété avec plus d'ardeur et de
préméditation, et par des moyens plus violents, c'est madame
Ratazzi,--madame de Solms,--qui s'appelait avant son second mariage,
la _princesse_ de Solms. Elle a, à propos d'une de ses publications,
failli, dans le temps, faire battre son frère et son premier mari avec
quelqu'un que je ne nommerai pas,--et un roman, publié par elle dans
les dernières années de l'empire, a attiré à son second mari Ratazzi
vingt provocations auxquelles il a cru pouvoir ne pas répondre,--sans
quoi ce serait probablement d'un coup de pistolet ou d'un coup d'épée
qu'il serait mort.


M. de Mahy,--député, membre de la commission de permanence,--se plaint
amèrement de la suppression des «chambrées» de Toulouse.--«C'est,
dit-il, dans une lettre publiée par les journaux, une tendance
désastreuse.»

Nous allons un peu parler des chambrées.--Nous commencerons par
produire en partie une circulaire du préfet de Vaucluse; cette
circulaire traite la question avec un grand bon sens.

Nous ferons à son sujet deux ou trois observations;--puis, nous
donnerons la parole à mon gendre, à mon fils Léon Bouyer, qui est
Provençal, qui en est heureux et fier, qui aime son pays, et qui
constate avec chagrin l'extension que prend dans les campagnes la
tache d'huile, la tache de moisissure, le chancre des dangereuses
théories, ou mieux, billevesées démagogiques.--Je le prie de nous
expliquer ce que c'est en effet que «les chambrées».


M. le préfet de Vaucluse se trompe lorsqu'il dit: «Les chambrées sont
inconnues dans le reste de la France».

M. Mercier, il y a un mois encore, préfet du Var, destitué à la suite,
je crois, d'un différend avec le préfet maritime de Toulon, en avait
fait fermer déjà une certaine quantité.


_Le préfet de Vaucluse à MM. les sous-préfets et maires du
département._

    »MESSIEURS,

«Le grand nombre de chambrées existant exceptionnellement sur certains
points de ce département, et en particulier dans l'arrondissement
d'Apt, a attiré mon attention, comme celle de la plupart de mes
prédécesseurs, dont les préoccupations à ce sujet ont laissé des
traces écrites que j'ai utilement consultées.

»Depuis quinze mois que j'administre ce pays, je me suis livré à une
étude attentive et assidue de cette question, et il est résulté de
l'expérience acquise et de tous les renseignements recueillis, que les
chambrées exercent, en général, une fâcheuse influence dans le milieu
où elles sont établies.

»Il est des communes où la majeure partie de la population valide est
enrôlée dans les chambrées. Il arrive alors que le foyer est déserté,
que les femmes et les enfants sont délaissés, et que la vie de famille
est profondément atteinte.

»On joue fréquemment dans les chambrées. On y perd son argent, son
temps, et souvent aussi sa liberté et son indépendance. La chambrée
est habituellement un foyer politique d'autant plus dangereux que la
contradiction n'y existe pas, que l'on s'y exalte dans une même
opinion, que quelques hommes influents y dominent, et qu'il est rare
que l'unique journal qu'on y lit, quand on en reçoit un, ne soit pas
une feuille d'opposition contre les principes de l'ordre social.

»On peut donc dire avec certitude que, presque partout, la
condition sous laquelle ces sortes d'associations ont été
autorisées,--l'interdiction des discussions politiques,--est
perpétuellement enfreinte.

»Cela est si vrai que, dans beaucoup de chambrées, s'étalaient, il y a
moins d'une année, des emblèmes séditieux dont j'ai dû prescrire
l'enlèvement.

»Je suis informé que, sauf de rares exceptions, les chambrées
continuent à être en quelque sorte des clubs en permanence, d'autant
plus à craindre que l'accès en est fermé à l'autorité.

»Dans ces circonstances, ayant la volonté et le devoir de servir les
intérêts moraux de ce département, j'ai décidé que les chambrées
précédemment autorisées ou tolérées seraient fermées. Les arrêtés de
dissolution ont été ou seront adressés à MM. les maires.

»En agissant ainsi, j'ai la conscience de rendre service à ce pays, de
le restituer aux saines et moralisatrices influences de la famille, à
la pratique des devoirs du foyer, et de l'affranchir de la tutelle de
quelques personnes, d'autant plus écoutées qu'elles s'adressent à des
hommes que le défaut de culture intellectuelle livre sans défense aux
excitations et aux sophismes de l'erreur.

»Les chambrées, inconnues dans le reste de la France, constituent une
exception dans ce département. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . .

»Les cafés et les cabarets ne manquent pas dans les communes, et ceux
pour qui la chambrée cessera d'exister pourront s'y réunir avec leurs
concitoyens, traiter leurs affaires et s'y distraire honnêtement et au
grand jour, sous la surveillance de l'autorité.

»Là, du moins, sur ce terrain accessible à tous, la fusion des
opinions peut se faire et produire l'apaisement, dont nous avons plus
que jamais besoin dans nos malheurs.»


Ma première remarque, sur la circulaire de M. le préfet de Vaucluse,
est que ce qu'il dit avec raison contre les chambrées, s'applique
parfaitement aux cercles; j'en ai déjà parlé, j'y reviendrai.

La seconde, c'est que les cafés et les cabarets, moins dangereux,
selon lui, sous le rapport politique, ne le sont pas moins sous le
rapport des moeurs et de la dissolution de la famille.

Je dis _selon lui_; car le café et le cabaret ne consistent pas
seulement dans la partie vitrée, toute grande ouverte au public;--il
n'est guère de cabaret ou de café qui n'ait une salle séparée, ne
donnant pas sur la rue ou sur la place où est la façade du cabaret ou
du café, mais ayant une entrée particulière par une autre rue, et
située, soit derrière le cabaret ou café, soit au-dessus.

Cette salle, réservée aux bons clients, aux habitués respectables,
n'accepte pas les prescriptions de la police concernant ce genre
d'établissement;--elle s'ouvre ou continue à rester ouverte après
l'heure réglementaire de la fermeture des cabarets et cafés;--on y
joue, on y joue relativement gros jeu,--on y discourt, et on s'y livre
à de petites menées politiques.


Les cabarets et les cafés sont la ruine et la perte des ouvriers et
des paysans,--ils sont, comme les chambrées, la destruction de la
famille, il n'y a plus de patrie.

J'ai dit comment,--sans illégalité, sans arbitraire, on pourrait en
trois mois faire fermer _spontanément_ les deux tiers des cabarets et
des cafés.

Il suffirait d'exercer une surveillance inflexible,--sur la qualité et
la quantité de leurs marchandises:

1º Exiger que toute denrée livrée au consommateur ne lui fût présentée
que sous son véritable nom et sa provenance réelle;

2º Punir sévèrement toute altération, toute sophistication, tout
mélange.


Ici une parenthèse pour citer un exemple:

La fausse bière,--la bière artificielle et malsaine--se vend
aujourd'hui au verre, au bock, je crois, aussi cher qu'on vendait
autrefois la bouteille de la bière faite d'orge et de houblon,--deux
éléments qui n'entrent plus dans la fabrication de la plupart des
bières que pour une part plus ou moins minime, et qui souvent en sont
complètement absents.

3º Puis de supprimer le crédit, en ne reconnaissant plus légalement
les dettes de cabaret et de café;

4º En affranchissant et en dégrevant d'impôts le vin que l'ouvrier
achète et emporte chez lui pour les besoins de sa famille,--en
reportant ces impôts sur celui qui se boit au cabaret,--jusqu'au jour
où on en viendra au seul impôt loyal et équitable,--l'impôt unique sur
le revenu.

Il est incontestable que ces quatre articles non pas seulement
édictés, mais mis en pratique,--amèneraient en trois mois la fermeture
volontaire des deux tiers de ces établissements si désastreux.


Il y a quelque temps, j'en parlai à un fonctionnaire public d'ordre
supérieur, qui vint me voir en passant;--je lui demandai s'il avait
quelque objection à faire à ma proposition, et s'il doutait de son
efficacité;--il me répondit qu'il n'avait aucune objection, et qu'il
était aussi convaincu que moi du résultat.

--Eh bien!

--Eh bien, par les impôts indirects, l'État est l'associé né des
cafés, cabarets, etc., et partage leurs bénéfices,--et on n'en ferme
quelques-uns de temps en temps,--que lorsqu'on y est contraint par un
scandale.

--Mais c'est une immoralité, c'est un crime,--ces établissements si
multipliés aujourd'hui détruisent l'estomac et le cerveau...

--Que voulez-vous?


Il en est de même des journaux, surtout des journaux soi-disant
républicains, qui se sont donné, qui se donneront bien de garde de
reproduire ce que j'ai écrit à ce sujet;--les cafés, les cabarets
comptent pour beaucoup sur leurs listes d'abonnés, et les clients de
ces établissements forment la majorité de leurs lecteurs; ceux-là
surtout qui s'intitulent «indépendants», et portent le plus le chapeau
sur l'oreille en parlant aux rois et aux ministres... patients, sont
dans la dépendance la plus absolue de ces débitants.


Il serait temps que l'on prît un parti,--les ouvriers sont aujourd'hui
bien et dûment empoisonnés,--je parle de ceux qui s'intitulent
«travailleurs» et ont pour «signe particulier» qu'ils ne travaillent
pas.

On veut passer, on passe aujourd'hui à ceux qu'il y a trois ans on
appelait si dédaigneusement «les ruraux».

A ceux dont le bon sens plus robuste, les appétits moins surexcités,
semblaient devoir résister plus énergiquement.


Voici comment se crée la _chambrée_: Quelques jeunes paysans
s'assemblent, jaloux de _faire les hommes_, en exerçant leur droit de
réunion. Dans le peuple, être membre d'une chambrée, c'est revêtir une
sorte de robe virile; on dit: «En telle année je faisais ou ne faisais
pas encore partie de la chambrée.» A ce noyau, se joignent quelques
membres dissidents d'une autre société, et on choisit le nom que
portera désormais l'association. Quelquefois on la met sous le vocable
d'un saint considérable du pays: _Saint Hermentaire_ ou _saint
Auxile_; sous le règne d'un préfet à poigne, on choisit habilement un
nom qui puisse rendre l'administration clémente et l'autorisation
facile. On s'appelle alors: _Les amis de l'ordre_, ou _Les enfants de
la paix_. Mais un beau titre pour une chambrée, un de ces titres qui
excitent l'envie et l'admiration des sociétés rivales, c'est celui que
personne ne comprend: _Les amis du progrès_, c'est bien; _La
philanthrope_, encore mieux; _Les droits de l'homme_, voilà ce qui
peut s'appeler un nom!

_La chambrée_, ou pour parler comme les gens de Provence, _la
Chambre_, que l'on appelle aussi _la Société_, est baptisée; la
préfecture a donné l'autorisation, on a loué dans la vieille ville une
chambre et une cuisine, il ne reste plus qu'à acheter le mobilier
commun: quelques tables grossières, quelques brocs, verres et poêlons,
et quatre de ces antiques lampes provençales, des _vioro_, composées
d'un pied de fer ou en terre surmonté d'une boule de verre pleine
d'huile, dans laquelle trempe une mèche fumeuse; puis, au jour de
l'inauguration, chaque membre arrive, portant sur sa tête une chaise
qui reste sa propriété individuelle. Quant au service, il est fait à
tour de rôle par chacun des associés qui prend alors le nom de
semainier.

Au début, _la Chambre_ n'était qu'un lieu de réunion où les
cultivateurs venaient, après une journée bien remplie, attendre
l'heure du coucher et vidaient un verre de vin en causant de
l'apparence des récoltes et du prix des denrées. Puis, l'hiver,
pendant les _derniers jours_ (les jours gras, les derniers jours... de
carnaval), la partie jeune de l'Assemblée se cotisait, louait un
tambourin. On amenait le soir les soeurs et les filles, et tout ce
monde dansait gaiement; les couples _carégnaient_ (c'est le flirter
des Anglais), et bien des contre danses se terminaient par un mariage
après la récolte des olives.

C'était l'âge d'or de la chambrée; mais un jour, une des fortes têtes
de la réunion, un jeune, qui avait _uno grosso litturo_ (une grosse
lecture, beaucoup d'instruction), apporta un journal et lut à haute
voix un article dans lequel il était dit: «Que l'avenir appartenait
aux travailleurs, que le peuple qui cultivait la terre avait le droit
de la posséder et qu'il fallait déclarer une guerre à mort à l'infâme
capital.»

Les vieux comprenaient de temps en temps, et hochaient la tête sans
rien dire, les jeunes couvraient d'un murmure flatteur la voix du
lecteur.

Celui-ci, fier de son succès de lettré, recommença les jours suivants.
Peu à peu, il eut des envieux et des imitateurs; tous ceux qui avaient
fréquenté pendant six mois l'école des frères, et qui déchiffraient la
lettre moulée, se mirent à lire et à commenter les plus mauvais
journaux, et l'un d'eux amena un soir le fameux M. Raynaud, dit
_mangegalline_, épicier failli et l'un des chefs du parti rouge.

M. Raynaud vint débagouler, en provençal, tous les lieux communs,
toutes les rengaines qui traînent sur les tables d'estaminet. Il avait
l'éloquence facile du fainéant qui a beaucoup bavardé et la mémoire
ornée d'articles de journaux, et quand il s'était embarqué trop
légèrement dans une phrase dont il ne pouvait sortir, il la finissait
brillamment en français. L'auditoire ne comprenait plus et se
regardait émerveillé en murmurant: «Aquéou charro ben», «Celui-là
parle bien.» L'orateur emporta tous les suffrages en dépeignant le
propriétaire, le maître, avec une ironie charmante, en plaignant le
paysan de son dur travail et en appelant les sociétaires: «frères», ce
qui lui gagna tout particulièrement le coeur de Basset, dit _Pati_
(cloaque), cureur de puits de son état.

Il revint plusieurs fois, M. Raynaud; il affilia la société à
_l'Alliance républicaine_ ou à toute autre forme de la Sociale, et
pour séduire ces pauvres gens qui ne savaient pas lire, il surexcita
tous les besoins de luxe, tous les instincts mauvais. Et quoi qu'ils
en disent dans leurs journaux, quelles bourdes les émissaires du parti
républicain répandent dans le peuple! quelles grosses sottises ils
lui font avaler!--Ainsi, il est parfaitement sûr que le paysan croit
que si la vraie république, _la sainte, venait_, son bourgeois irait
piocher la vigne, pendant que lui, Gros-Pierre, magnifiquement couvert
d'une redingote marron, le regarderait suer au soleil, tout en buvant
de la limonade gazeuse sous un olivier.

Ce levain de haine contre celui qui possède se traduit dans les
chambrées d'une façon originale et naïve. Dans le langage plaisant, on
affecte de parler du propriétaire comme s'il était le fermier et du
fermier comme s'il était le maître.

--«Dis donc, Nique? (Dominique), ton fermier s'est marié.

--Eh! oui, Zozelé.

--Sais-tu qu'il a pris une _poulido fumello_ (une jolie femme).»

Et la conversation continue souvent d'une façon obscène.

Car le jeune paysan est devenu débauché; au lieu de faire la cour à sa
promise, sous le grand ormeau du marché, aux veillées du soir, il
court à la chambrée se gaver d'échaudés et de foie de porc à la poêle,
mets qu'il croit luxueux, et s'en va chercher, pour finir sa nuit,
des amours au rabais.

--«Que voulez-vous,--disait l'un d'eux un jour,--nous faisons les
riches autant que nos moyens nous le permettent.»


Aussi, la chambrée qui, au début, ne s'ouvrait que le soir, est tout
le jour occupée par quelques oisifs. Dans nos villes du midi, les
_travailladous_, les travailleurs de terre, habitent en grand nombre
dans ce qu'on appelle partout la vieille ville. Tous les matins, ils
partent pour aller aux environs cultiver le morceau de bien qui leur
appartient en propre ou qu'ils tiennent à moitié du petit bourgeois;
d'autres, exploitant des terrains plus importants et plus éloignés,
restent dans les fermes. Qu'un nuage passe sur le soleil et laisse
tomber quelques gouttes de pluie, le paysan quitte sa charrue et
rentre à la maison.

--«Eh bien, tu ne fais rien, dit la femme?

--_Tè!_ tu veux que je travaille par un temps pareil? A quoi bon se
laver la peau pour les maîtres.

--Mais c'est bien pour toi aussi.

--Va bien. On sait ce qu'on sait; si le bien nous appartenait... M.
Raynaud nous parlait l'autre jour...

--Qu'est-ce qu'il disait encore ce ruiné?

--Il disait que la terre... que c'est nous... que, enfin, il faut
nommer Gambetta, et que tout ça changerait.

--Ton bavard de M. Raynaud, je voudrais que le diable...»

La ménagère bougonne, le mari siffle un air, va _se changer_ et part
pour la chambrée, brandissant fièrement le parapluie de cotonnade
rouge, signe du ménage cossu. Au bout d'un quart d'heure la pluie
cesse, le soleil reparaît. «Heu! dit notre homme, à présent que je me
suis _détourné_ (dérangé du travail), autant vaut que j'aille voir les
amis.»

Il arrive à la société, trouve nombreuse compagnie, parle, fume, boit,
mange du foie grillé, joue sa quote-part contre celle du voisin, perd,
continue à jouer et rentre chez lui à une heure avancée, un peu gris
et ayant perdu quinze ou vingt francs de mangeaille et de boisson.

Le lendemain, il se lève brisé, ayant comme on dit dans le peuple «mal
aux cheveux et froid aux yeux» il ne met pas de coeur à la besogne,
maudit le bourgeois, et se promet de voter pour MM. Cotte et Gambetta
qui doivent le mener par la république dans ce pays de cocagne où on
boit toujours du bleu sans être saoul, où on mange du foie de porc à
la poêle toute la journée.

Et essayez de démontrer au paysan qu'on le trompe, qu'on le bafoue,
qu'il ne doit pas, dans son intérêt même, voter pour MM. tels et tels
qu'il ne connaît pas.

Il vous répondra:

--«_Voui, voui_, mais si je ne vote pas pour lui, les autres diront
que j'ai peur, que je trahis, et je ne pourrai plus paraître.»

Et un monsieur Ferouillat se trouve député.

    L. B.


Voilà le mal,--mais quel est le remède?

Car, fermer les chambrées ne suffit pas,--à l'habitant des champs
comme à l'habitant des villes--il faut des distractions, des plaisirs.

Eh bien, il suffit de se rappeler,--et de substituer des plaisirs
amusants, à des plaisirs ennuyeux.

Il faut remettre en honneur et à la mode les jeux d'adresse et
d'exercice,--la paume, le ballon,--les boules,--la course,--le
saut,--la natation, etc.--Il faut exciter l'émulation par des prix
capables d'être désirés, des prix distribués dans des fêtes
périodiques, auxquelles on donnerait un éclat joyeux,--la fête des
semailles, la fête de la moisson,--la fête des vendanges,--et bien
d'autres.

Surtout dans ces pays envahis aujourd'hui par la politique,--dans ces
pays que la Providence avait voulu rendre heureux entre tous, en
donnant à la terre une parure plus variée et plus parfumée, et aux
habitants des besoins peu nombreux et faciles à satisfaire.

Où c'est un état de cueillir des roses,--et des fleurs d'orangers.

Dans ces pays qui font penser à ce que les Maures disaient de
Grenade,--que «le Paradis est placé précisément dans la partie du ciel
qui est au-dessus de Grenade».

Dans ces pays où le mauvais temps est si rare, qu'on le demande...
«histoire de changer».

Et les _festins_,--les _romérages_,--la danse au son de la musette et
du tambourin;--ces fêtes où les femmes et les filles, aujourd'hui
laissées injustement et tristement à la maison, ont leur part,--et
dont elles font l'ornement, le charme, la politesse... et même la
police;--car vos bêtes de cafés, de cabarets, de chambrées, excluent
les femmes de vos divertissements, les femmes dont la présence et la
société vous civiliseraient et vous dégrossiraient;--tandis que vos
réunions d'hommes, vos clubs, vos chambrées, vous font retomber en
sauvagerie.

C'est devant les femmes que les jeunes gens disputeraient les prix des
jeux d'adresse et d'exercice,--et leur présence doublerait la valeur
des prix.


Il faudrait aussi que les curés fissent leur part dans cette
régénération,--non pas comme on essaye de le faire aujourd'hui en
exhumant de vieilles superstitions,--en s'occupant de dogmes obscurs
et de miracles trop clairs,--qui écartent beaucoup de gens des
cérémonies de l'Église.

En se bornant à la morale,--dans laquelle il ne peut y avoir ni
sectes, ni hérésies, en cessant de prêcher contre la danse,--qui,
après tout, vaut mieux que le cabaret, le café, les chambrées et la
politique.

Il faudrait que, échappant à l'influence des avocats et autres commis
voyageurs en politique, chaque ville, chaque village, n'eût à nommer,
en fait d'élections, qu'un habitant de la ville ou du village, qui
irait voter au chef-lieu.--Un délégué qu'on connaîtrait depuis sa
naissance et qui connaîtrait le pays et les intérêts qu'il doit
représenter et défendre.

Mais qui s'occupe de cela?--Tout le monde est absorbé par la «question
politique», c'est-à-dire les intrigues, les manoeuvres, les
menées,--pour se hisser au pouvoir et à l'argent, ou pour y pousser
des associés et complices qui ont promis de partager.


La république est la forme de gouvernement la plus équitable, la plus
puissante, la plus noble de toutes. Elle peut admettre sans
révolutions, sans sinistres, sans désastres, tous les progrès, toutes
les modifications; elle peut même, grâce à son élasticité, satisfaire
aux caprices des «Athéniens couronnés de violettes» [Greek: athênaioi
iostephagoi]--sans exposer le pays à des convulsions.

De plus, il semble que ce soit aujourd'hui le seul gouvernement
possible pour la France, cet ingouvernable pays,--et qu'on y descend
par la force invincible des choses,--il semble que les obstacles ne
peuvent que retarder, de temps en temps, le cours de ce fleuve,
l'obliger à décrire quelques méandres, ou à briser ou surmonter ces
obstacles en grondant et écumant.

Seule la république ne renverse absolument les prétentions et les
espérances de personne, elle ne fait que les ajourner, puisque la
carrière reste sans cesse ouverte.


Mes préférences raisonnées sont donc pour la république.

Mais, il y a à la république un obstacle puissant, terrible, peut-être
invincible,--qui l'a déjà fait échouer deux fois, et paraît s'occuper
fort de la faire échouer une troisième,--c'est le parti soi-disant
républicain.

Et aucun des autres partis n'est en réalité aussi hostile, aussi
mortel à l'idée républicaine que le parti soi-disant républicain.

C'est qu'il n'y a que peu ou point de républicains,--c'est que presque
tous ceux qui se disent républicains et qui sont du «parti
républicain», ont sur la république les idées les plus fausses, les
plus absurdes, les plus injustes, les plus dangereuses, les plus
saugrenues.

D'abord, ils prétendent rester «parti» même sous la république;--la
république, selon eux, _appartient_ à quelques groupes d'_ayant faim_
et d'_ayant soif_, rassemblés autour d'un certain nombre de
bavards;--à peine au pouvoir ils se divisent entre eux les places, les
fonctions, les traitements surtout, sans aucun souci des capacités, de
l'intelligence, des études, du caractère;--c'est une horde victorieuse
qui se partage, ou plutôt s'arrache le butin.

Si bien qu'on peut dire de ce parti républicain--qui achève en ce
moment de mettre à mort la troisième république, ce que je disais un
jour d'une certaine ville: «Climat heureux, végétation luxuriante,
ciel de saphir, un paradis où il n'y a, comme dans le paradis de la
Genèse, que quelque chose de trop, les habitants.»

Nous voyons encore aujourd'hui les «chefs de ce parti» refuser
publiquement de couper la queue de voleurs, d'assassins,
d'incendiaires, qui forment dans leur armée le corps sur lequel ils
comptent le plus.

Nous voyons ces chefs avides, ignorants, lâches, tout prêts à
recommencer ou à laisser recommencer et la terreur de 1793, et la
terreur de 1871.

Si bien que nous sommes dans cette triste et presque inextricable
situation:

«La république est aujourd'hui la seule forme de gouvernement
possible, et elle est impossible.»

    Il vaut mieux tirer à la rame
    Que d'aller chercher la raison
    Dans les replis d'une anagramme.

      COLLETET.

Un journal bonapartiste racontait dernièrement que la _Gazette de
France_, dans son numéro du 14 décembre 1848, s'était amusée à faire
une anagramme.

Elle avait fait remarquer qu'avec les lettres qui composent les mots:

    _Louis-Napoléon Bonaparte_,

On pouvait écrire:

    _Elu par la nation._

«Tout est dans tout», avec les 24 lettres de l'alphabet on peut écrire
l'Iliade et l'Odyssée et même le toast de M. Piccon, ce n'est pas la
première fois que l'on s'amuse à de pareilles puérilités.


La ligue trouva, dans _Henri de Valois_, vilain Hérodes.

Comme anagramme, c'était mieux réussi que celle de la _Gazette de
France_, parce que toutes les lettres d'une phrase étaient employées
dans l'autre, tandis qu'après l'opération de la _Gazette_ il en reste
six ou sept qui n'ont rien de fatidique.

Après le 18 brumaire, car ces prédictions ont malheureusement coutume
d'être faites après les événements, on trouva dans les mots:

_Révolution française_,

_Un Corse la finira_,

Et il ne restait que de quoi faire le mot _veto_, alors à la mode.


Plus près de nous, sous le règne de Louis-Philippe,--un ami, un
rédacteur de la _Gazette de France_, qui depuis se brouilla fort avec
elle, M. Antoine Madrolle,--se livra à des exercices de ce genre très
curieux;--il commença par écraser les Algériens d'une terrible
anagramme, c'était son arme favorite.

«_Algériens_, dit-il, ont pour anagramme heureux, _galériens_.»

Puis il passe à Napoléon Ier, il faut dire qu'alors Napoléon Ier était
détrôné depuis vingt-cinq ans, et mort depuis dix-neuf ans.


M. Antoine Madrolle trouva l'histoire de Napoléon dans l'Apocalypse de
saint Jean (ix.-11) où on lit: «l'Ange de l'abîme s'appelle

Apolyon»

Et dans Jérémie, v.-6,

«Le lion des forêts ([Greek: napoleôn]) les frappa.»

De Apolyon, il est d'ailleurs facile de faire Napoléon,--en ajoutant
[Greek: neon] _nouveau_, _neapolyon_, nouvel ange de l'abîme.

Et ensuite il décomposait le nom en retranchant chaque fois une
lettre.

    Napoleôn -- [Greek: neapoleôn] -- nouvel ange de l'abîme
    .apoleôn -- [Greek: apoleôn]   -- détruisant
    ..poleôn -- [Greek: poleôn]    -- des cités
    ...oleôn -- [Greek: oleôn]     -- le lion
    ....leôn -- [Greek: leôn]      -- des peuples
    .....eôn -- [Greek: eôn]       -- allant
    ......ôn -- [Greek: ôn]        -- étant

Puis en intervertissant un peu l'ordre des mots, on obtenait pour
résultat:

«Napoléon, le nouvel ange de l'abîme étant le lion des peuples, allait
détruisant les cités.»


Ce n'est pas tout, M. Madrolle, passant du grec au latin et de
l'anagramme à l'acrostiche, et prétendant que:

«Il n'est pas d'enfantillages pour la Providence», ajoutait qu'on
aurait pu prévoir l'anéantissement de la famille entière des
Bonaparte,--puisque chacune des lettres initiales de leurs noms forme
le mot _nihil_, rien.

    [N] apoléon
    [I] osephus
    [H] ieronimus (Jérôme)
    [I] oachimus (Joachim Murat)
    [L] udovicus et Lucianus.

Après avoir livré ces belles choses à la publicité, M. Madrolle veut
montrer qu'il ne frappe pas que sur les morts, il rappelle qu'il a
houspillé sévèrement ses amis de la _Gazette de France_, de _la
Quotidienne_, de _l'Ami de la Religion_, des _Débats_, etc.

Je ne parle pas des journaux libéraux, ça allait de soi-même.

«_Ce sont_, dit M. Madrolle en parlant des journaux légitimistes et
religieux, _toutes choses dont j'aime, dont j'ai embrassé récemment
encore les personnes,--mais l'attaque et même l'indignation, la haine
selon la charité est la plus grande des charités_.»


Il n'est pas sans intérêt de voir M. A. Madrolle accuser les
légitimistes, les Dahirel de son... temps, de «provoquer le
radicalisme et les révolutions».

«A la tête des journaux, dit-il, qui provoquent le radicalisme et les
révolutions, cette _Gazette_ usurpée _de France_, laquelle
transformant sa soutane en bonnets rouges, et faisant de la _réforme_
en rabat, s'est toujours mise et lourdement aux genoux de tous les
pouvoirs qu'elle a redoutés pour elle-même (voy. l'histoire des
variations de la _Gazette_ par M. Crétineau-Joly).

»_L'Ami de la Religion_, assez discrédité, même dans le clergé, pour
mériter l'épithète de _bedeau_ de la littérature, dont il devrait être
ecclésiastique, _L'ami de la Religion_, qui suffirait pour affadir la
religion, comme la _Gazette_ affadirait la France, etc.

»_La Quotidienne_, manufacture de coteries dans les coteries, de
commérages, de michauderies,--de colportage d'actions de 25,000
francs, aujourd'hui cotées à 5 francs,--et se prétendant, aujourd'hui
qu'elle est _passée_, le _Journal de l'Avenir_.

»Et le _Journal des Débats_... le _Julien_, le _Juif_, le _Judas_...
etc[6].»

  [6] _La grandeur de la patrie et ses destinées_, par A. Madrolle.

Saperlipopette... ça n'est pas de main-morte.

M. Veuillot ne fera pas mieux le jour où il se brouillera avec ses
amis d'aujourd'hui, ce que ne considéreront pas comme impossible ceux
qui ont lu dans les _Guêpes_ l'histoire de quelques-unes de ses
«variations» à propos de la république et de la royauté.


Lorsqu'il fut question de l'annexion de Nice et de la Savoie à la
France, je m'y montrai très opposé dans divers écrits que je publiai
alors.

Je suis ennemi irréconciliable des conquêtes, des annexions, etc., et
cela autant dans l'intérêt des conquérants que des conquis, des
«annexants» que des annexés.

Je crie alors aux conquérants et aux «annexants,» aux rois cueilleurs
de palmes et moissonneurs de lauriers: «Mais, malheureux, vous en avez
déjà trop de pays et de sujets pour la façon dont vous les gouvernez.

»Vous faites entrer malgré elles dans votre famille des populations
qui seront ennemies pendant cent ans, etc.»

Je conseillai donc alors aux habitants de Nice de bien réfléchir, de
comprendre qu'ils allaient renoncer à être Italiens au moment où
l'Italie renaissait,--pour devenir Français au moment où la France
voyait la liberté s'endormir pour un temps sous l'empire.

Je leur disais: «On va vous consulter, je sais bien quelles influences
on fera agir,--mais si vous mettez résolument dans les urnes un nombre
de NON considérable, on n'osera pas vous annexer.»

J'ai encore un écrit signé de noms très honorables que m'adressa
alors, pour me remercier, une commission italienne.


L'annexion néanmoins fut prononcée à une immense majorité;--je pris
alors la parole dans les journaux du pays, et je dis: «Vous l'avez
voulu, la chose est faite;--comme cette situation ne pourrait plus
changer sans honte ou sans désastres pour la France, vous trouverez
tous les Français et moi-même, si contraire au principe des annexions,
résolus à maintenir celle que vous venez d'accepter.»


La ville de Nice, depuis son annexion, a sous certains rapports acquis
de grands développements.--Quelques habitants constituent encore, il
est vrai, un parti _séparatiste_,--ce parti comme beaucoup d'autres
partis, compte un petit nombre d'esprits honnêtes, convaincus, élevés,
mais aussi des gens qui aiment mieux être mécontents d'un gouvernement
quelconque, que d'être mécontents d'eux-mêmes,--qui se plaisent à
attribuer au gouvernement français, comme ils l'attribueraient demain
au gouvernement italien, les résultats de leur paresse ou de leur
incapacité.--Si ce parti italien a fait sans grand danger quelques
tentatives de désordre,--ces tentatives sont dues aux suggestions d'un
ou deux hommes qui, après avoir favorisé traîtreusement l'annexion,
ont dû à cette opération une fortune rapide et scandaleuse, et
feignent, pour se faire pardonner, par certains aveugles, moins la
trahison que la fortune, une haine irréconciliable, mais prudente
contre la France.


Or, un de ces jours derniers, un des députés des Alpes-Maritimes,--_il
signor Piccone_,--a mis en lumière un grand et triomphant argument
contre les banquets politiques, la faconde des balcons d'auberges et
l'éloquence entre deux vins.

Il y a bien longtemps que je me suis élevé contre cette sotte idée de
traiter des affaires et de la fortune d'une nation dans un lieu, et
dans une situation où personne ne voudrait traiter de l'achat ou de la
vente d'un porc ou d'un sac de blé,--idée que j'avais traduite ainsi:
«La patrie est en danger, mangeons du veau.»

Les Français ont été sévèrement punis pour «le crime du veau», comme
dit la Genèse; c'est à un banquet imaginé par de grands citoyens qui
n'ont pas osé y assister, qu'est due la révolution de 1848, et ensuite
l'Empire, et ensuite la guerre contre la Prusse et la Commune.

Toujours est-il que M. Piccone est un avocat déjà âgé, qui a voté pour
l'annexion, ou l'a acceptée, puisqu'il a sollicité et obtenu l'honneur
de représenter, dans une assemblée française, les Alpes-Maritimes, et
a prêté serment à cette occasion.

De plus, lors de son entrée à l'Assemblée de Tours, le 9 mars 1871, il
a publiquement protesté de son dévouement à la France et affirmé que
c'était lui faire une grande injustice que de le croire séparatiste,
etc.

Eh bien, cet honorable représentant,--un des jours de cette semaine,
s'est trouvé à un banquet, où, malgré les instances de quelques amis,
il a cru devoir prendre la parole; voici les choses que les auditeurs
qui se sont cru le jouet d'un rêve, ont entendu sortir d'une bouche
d'ordinaire prudente et qui a prononcé, en d'autres temps, des paroles
complètement contraires:

«En présence de ces chers compatriotes italiens, mon coeur tressaille
de joie, et je sens renaître en moi toutes mes aspirations et tous mes
sentiments italiens.

»J'ai la ferme confiance que, _dans un temps que je ne crois pas
éloigné_, cette belle Nice, cette Iphigénie, cette héroïque sacrifiée,
cette rançon de l'indépendance italienne, _reviendra à sa vraie
patrie_. Pour cela, je serais prêt à sacrifier tous mes intérêts et
ma famille, et vous savez si je l'aime!

»Si, pour ce beau jour, je n'étais plus de ce monde pour saluer le
retour de Nice à la mère-patrie, mes cendres électrisées, j'en suis
certain, renaîtraient pour me permettre de prendre part à la fête
commune!»

On assure que, le lendemain, M. Piccone a été bien étonné lorsqu'il a
vu son toast imprimé;--il a compris sans doute qu'après une pareille
incartade, il ne pouvait guère s'empêcher de donner une démission que
la Chambre devrait lui imposer.

Et comme c'est, paraît-il, un homme pas méchant, inoffensif et assez
aimé,--j'ai cru devoir prendre sa défense, en faisant savoir en France
que le repas était assez avancé, qu'il faisait chaud, et que les vins
du pays tels que le _Bellet_ et le _Braquet de Bellet_ sont
extrêmement capiteux.


L'affaire du député Piccon--«qui s'est noyé dans un verre de vin comme
d'autres mauvais nageurs se noient dans un verre d'eau» n'a été, pour
Bergondi, que la goutte qui a fait déborder le vase.

Je me rappelle un exemple étrange d'un suicide déterminé ainsi et
d'une façon plus extraordinaire, par un incident cette fois
insignifiant.

J'ai connu un peintre, élève d'Isabey--appelé Eugène de R*** ayant
lui-même quelque talent, mais une paresse qui annulait ce talent; il
avait éprouvé et supporté sans plier à peu près tous les malheurs
imaginables;--il était pauvre, harcelé par des créanciers; une femme
qu'il aimait et qui, par son travail,--elle donnait des leçons de
piano,--avait apporté une sorte d'aisance momentanée dans la maison,
avait pris un amant et avait mis E. de R. à la porte.

Il n'avait pas bronché;--il fumait sa pipe avec la même sérénité, ne
se plaignait jamais--et on n'avait pas vu diminuer une certaine gaieté
calme et froide qu'il possédait.

Un jour il va se promener à Saint-Germain--avec l'intention de rentrer
dîner à Paris--il monte au pavillon de Henri IV sur une espèce de
tour--se fait servir de la bière et allume sa pipe;--là il s'oublie,
et tout à coup entend siffler une locomotive qui part en se couvrant
d'un panache de fumée, c'est le train qui devait le ramener à Paris.
«Ah! s'écria-t-il, c'est trop fort, c'est trop.....» il se jette la
tête en bas du haut du pavillon et se brise le crâne sur le pavé.

Il avait du malheur, du guignon, ce qu'il en pouvait porter, ce qu'il
en _tenait_--cette goutte faisait déborder le vase.


Romieux, du temps qu'il était journaliste, disait: «Les journaux
quotidiens ont un défaut, c'est qu'il faut les faire tous les
jours--la veille, comme le veau froid.»

Voyez aussi les grands carrés de papier s'évertuer à remplir le vide
que leur fait la prorogation;--comme les Sept sages du _Banquet_ de
Plutarque, ils se proposent mutuellement des énigmes, des charades,
des _devinettes_;--quelques-uns vont jusqu'à s'intercaler à la
littérature, et rendent compte d'ouvrages dont l'auteur ou le libraire
ont déposé à leurs bureaux les «deux exemplaires» d'usage, depuis six
mois.


De là l'importance donnée à l'incident de Piccon.

Un toast ridicule d'un vieil avocat léger qui avait bu.

Les journaux sont tombés sur cette proie, selon une locution
populaire, comme «misère sur pauvreté».

Piccon est célèbre, Piccon est illustre, Piccon est aujourd'hui connu
du monde entier, et il serait renommé aux prochaines élections si on
admettait le système de M. de Girardin, c'est-à-dire plus de
département, plus de circonscription;--chaque électeur mettant sur son
bulletin un seul nom,--et les six cents Français dont les noms
auraient réuni le plus de suffrages envoyés à l'Assemblée.

C'est un des rêves les plus saugrenus qu'ait jamais faits «le premier
de nos publicistes» comme l'appellent certains journalistes, donneurs
de sobriquets, qui dînent chez lui.

Je ne traiterai pas sérieusement cette idée peu sensée, je n'y ferai
que deux objections: la première, c'est qu'il y a pour les
départements, pour les arrondissements des intérêts particuliers et
locaux qui doivent être représentés et défendus--et dont ces
notoriétés prises à même la France, et presque toutes à Paris, ne
sauraient pas le premier mot.

La seconde est qu'il n'y a pas six cents hommes qui soient connus par
tout le monde en France, que les suffrages tomberaient sur un petit
nombre de noms connus et surtout de noms à la mode,--les lions du
moment,--par suite de quoi on enverrait à la Chambre six cents
Parisiens,--si, par hasard, ce que je ne crois pas, on en trouvait six
cents,--dont quatre cents romanciers, musiciens, peintres, sculpteurs,
journalistes, acteurs, chanteurs, etc., et deux cents phénomènes,
repris de justice, pas toujours pour la politique,--ou auteurs d'une
extravagance commise dans la semaine des élections.

Le jeune homme qui a avalé la fourchette serait sûr de son
élection;--on renommerait l'avocat Piccon, et peut-être M. de Girardin
qui, depuis son enthousiasme pour la guerre de Prusse qui lui a fait
en plein Opéra se jeter hors de sa loge en criant: à Berlin! à
Berlin!--ne pourrait trouver dans un seul arrondissement un nombre de
naïfs suffisant et n'aurait pas trop d'écrémer toute la France de ses
crédules.


Un avis pour les marchandes de modes et les femmes à court
d'inventions: ne serait-il pas opportun de rechercher ce que c'était
que la coiffure _Hurlu-brelu_ dont parle madame de Sévigné? Il est
vrai qu'elle paraît peu séduite par cette nouveauté d'alors:

«Les coiffures _Hurlu-brelu_, dit-elle, m'ont fort divertie; il en est
que l'on voudrait souffleter. La Choiseul ressemblait, comme dit
Ninon, à un printemps d'hôtellerie, comme deux gouttes d'eau.»

Ne serait-il pas également nécessaire de retrouver ce que c'était que
cette «souris qui faisait si bien dans les cheveux noirs» de la
belle-soeur de madame de Grignon.

Qu'est-ce aussi que «deux petits fers qu'on se mettait à la coiffure»
et cette mode faisait des martyrs.

_Ces deux petits fers s'enfoncent dans les tempes, empêchent la
circulation, font des abcès: les unes en meurent, les autres, plus
heureuses, n'en ont que le visage allongé d'une aune, pâles comme des
mortes... mais la jeunesse qui revient de loin se remet avec le
temps._

Rappelons aussi une madame de Montbrun _qui s'entourait et
s'enveloppait de couronnes--qui trouvait madame de Grignon négligée de
se montrer sans rouge et de laisser voir la couleur de la chair et des
petites veines_.

_Elle croit qu'il est de la bienséance d'habiller son visage, et parce
que vous montrez celui que Dieu vous a donné, vous lui paraissez
toute négligée et déshabillée._

Puisque je suis en train de citer, empruntons à Lady Morgan quelques
lignes sur les modes qu'elle trouva à Paris en 1816.


«J'ai souvent, dit-elle, assisté à la toilette de quelques-unes de mes
amies de France, et je m'amusais beaucoup des questions que leur
faisaient leurs femmes de chambre sur le sujet important de la
toilette du jour. «Quelle coiffure madame a-t-elle choisie? Veut-elle
être coiffée à la Ninon ou à la grecque? Madame est charmante à la
Sévigné, et superbe à l'Agrippine.» L'humeur de la belle personne
décide de la parure du jour, et lance dans le monde une fière
républicaine avec une tête à la romaine, ou une royaliste outrée
«frisée naturellement» à la Pompadour. «Je suis bien malade
aujourd'hui,» disait l'aimable Joséphine, qui, malgré son sang, était
bien Française: «donnez-moi un chapeau qui sente la petite santé.» On
lui présenta un chapeau pour une santé délicate. «Mais fi donc!
dit-elle: croyez-vous que je vais mourir?» On lui en apporta un autre
qui annonçait plus de santé. «Allons, s'écria-t-elle d'un air
languissant: vous me trouvez donc bien robuste?» Je tiens cette
anecdote d'une personne de distinction qui était à son lever, qui
admirait ses vertus, et qui riait de ses caprices.»

J'emprunte à madame de Genlis ce détail, que c'est madame de Polignac,
favorite de la Reine Marie-Antoinette, qui «imagina la mode de
rabattre les cheveux de manière à cacher le front, la seule chose
défectueuse de sa figure--ce qui rendit son visage tout à fait
ravissant».


J'emprunte, et à je ne sais plus qui, ces deux faits que je trouve
dans ma mémoire:

L'un, qu'il y avait autrefois en France, sous Louis XIV, Louis XV et
Louis XVI, des dentelles d'hiver et des dentelles d'été.

«Comment, monsieur, dit une femme de la cour à un de ses amis, en
regardant ses manchettes... de la _malines_ au mois de mai!

--C'est que je suis enrhumé.»


On connaît une lettre de Louis XV au maréchal de Richelieu où le roi
parlant de lui-même à la troisième personne, comme César dans ses
commentaires, avec cette différence que César, parlant de lui-même,
dit simplement «César» tandis que Louis XV se désigne par ces mots:
«Sa Majesté». Dans cette lettre le Roi fait part au gentilhomme, qu'il
appelait son ami, d'une décision importante qu'il a prise au sujet des
parasols, question qui avait beaucoup agité la cour.

«Sa majesté, dit-il, a décidé l'affaire des parasols; et la décision a
été que les dames et les duchesses pourraient en avoir à la
promenade.»


Mon Dieu! chacun veut le salut du pays; mais le mal est que chacun
veut le faire soi-même avec le titre et surtout le traitement y
attaché.


On a écrit de Rome que «le 9 avril 1874, Sa Sainteté Pie IX a reçu en
audience publique lady Herbert».--Cette dame, dit la note reproduite
par plusieurs journaux, après en avoir demandé la permission au
Souverain Pontife, a «chaussé ses lunettes vertes» et lui a lu un
discours,--après quoi «elle a offert au Saint-Père une somme de
quatre-vingt-dix mille francs, produit d'une quête faite en
Angleterre parmi les jeunes filles pauvres.»

Le pape, disent les journaux qui ont publié ce fait, l'a remerciée
cordialement «et lui a, à son tour, adressé un discours».


Aucun journal ne reproduit ce discours, qu'un hasard heureux et la
complaisance d'un ami ont mis sous mes yeux.

Il m'est difficile de comprendre pourquoi les journaux, se disant
exclusivement catholiques, qui donnent parfois une publicité fâcheuse
à d'autres discours de Sa Sainteté, ont gardé le silence à l'égard de
celui-ci. En effet, les fidèles ont souvent vu avec chagrin, dans les
allocutions, dont le chef de l'Église n'est pas avare, un peu
d'exagération quant à sa prétendue captivité, et un attachement aussi
puéril que peu chrétien au pouvoir temporel, dont plusieurs de ses
prédécesseurs au siège de Saint-Pierre ont si malheureusement abusé.

Tandis que le discours que les mêmes journaux ont omis de reproduire
respire d'un bout à l'autre et le sentiment évangélique le plus pur,
et le mépris des richesses dont le Christ et ses apôtres et les
premiers évêques ont donné de si salutaires exemples, et cette
charité, cet amour des pauvres que l'Homme-Dieu a si éloquemment
prêches à ses disciples.

J'ai attendu une semaine, croyant chaque jour, mais en vain, voir ce
discours imprimé--et aujourd'hui je prends le parti de le publier
moi-même.


«Ma chère fille, lady Herbert, a dit le Saint-Père--je vous remercie
cordialement et je vous charge de remercier pour moi les jeunes filles
pauvres d'Angleterre du présent que vous m'offrez de leur part.

»A ce sujet, je vous adresserai quelques questions auxquelles je vous
prie de répondre avec une entière franchise et une complète liberté.

»Vous comprenez, ma chère fille, que mes regards se portent sans cesse
sur la grande famille qui m'a été confiée, sur le monde chrétien, et
que, autant qu'il est en moi, je me tiens au courant de ses intérêts,
de ses besoins, de ses douleurs et de ses joies.

»On m'a dit et j'ai lu d'étranges choses à propos du pays que vous
habitez.--Ces renseignements sont peu conformes aux apparences, et je
profite de l'occasion qui se présente pour savoir de vous s'ils sont
tout à fait inexacts ou exagérés.

»L'Angleterre passe dans le monde pour la plus riche des nations
modernes;--c'est chez elle, ai-je lu, que le temps et le travail ont
accumulé le plus de capitaux, créé le plus d'instruments de production
et conséquemment de richesse et de puissance.--L'Angleterre couvre les
mers de ses flottes, son pavillon recule son empire jusqu'aux limites
du monde, toutes les parties du globe sont tributaires de sa marine et
de ses manufactures;--elle a conquis, dans l'Inde seulement, cent
vingt millions de sujets qui à la fois travaillent pour elle, et lui
achètent, de gré ou de force, les produits de ce qu'on est convenu
d'appeler «la mère patrie» même quand on pourrait l'accuser de se
montrer quelquefois un peu marâtre;--elle exerce parfois avec une
énergie extraordinaire une sorte d'épicerie à main armée comme elle
l'a fait à l'égard des Chinois, «clients malgré eux», qu'elle oblige à
lui acheter l'opium qui les rend idiots et qui les tue;--l'Angleterre
semble avoir atteint le plus haut degré de richesse auquel une nation
puisse parvenir.

»Suis-je bien renseigné?»

Ici l'honorable lady Herbert témoigna par un signe d'assentiment que
cette opinion, si flatteuse pour sa nation, était fondée sur les faits
et sur la vérité!

Le Saint-Père continua:

«Mais, est-il vrai également que ce brillant tableau a un triste
envers? Est-il vrai que la plus riche des nations est en même temps
celle qui compte le plus de pauvres, et celle chez laquelle la misère
présente l'aspect le plus déplorable?»

Lady Herbert ne répondit pas.

«Je vais, continua Sa Sainteté, vous répéter ce que j'ai lu et ce qui
m'a été dit à ce sujet:

»On m'assure que cette nation si riche a la plus grande partie de sa
population réduite à la misère, et qu'on ne connaît pas la misère
quand on ne l'a pas vue en Angleterre.--J'ai lu dans une revue
Britannique, la _Quarterly review_, que la généralité de la population
chez vous est condamnée à une pauvreté sans remède et ne soutient sa
misérable existence que par le secours d'une charité que détermine la
crainte de son désespoir.

»J'ai lu dans _Westminster review_ que le paysan lui-même, moins
malheureux cependant que l'ouvrier des manufactures, descend par
degrés vers une situation que bientôt il ne pourra plus supporter.

»J'ai lu que, à une date assez récente que j'ai oubliée, on comptait
en Angleterre un misérable sur treize individus.--J'ai lu, dans un
rapport d'un médecin anglais, que les habitations des ouvriers
pauvres, à Londres même, sont inférieures aux plus sales étables.

»J'ai lu aussi que la misère amène, non seulement les hommes, mais
aussi les femmes de cette classe, à une hideuse ivrognerie--et que
cette même misère jette un nombre effroyable de femmes, de filles et
même d'enfants, dans la prostitution;--un magistrat anglais évaluait
le nombre des prostituées, à Londres, à 50 000;--un autre, à 80
000--et M. Talbot, secrétaire d'une société de moralisation, dit
«qu'il n'y a pas de pays, pas de cités où la prostitution soit
pratiquée si ouvertement, si systématiquement et avec une telle
étendue qu'en Angleterre et à Londres»; et il ajoute que «chaque
année la maladie et le suicide enlèvent à Londres, 8 000 prostituées».

»Dites-moi, ma chère fille, continua le Saint-Père, si on m'a trompé
ou si ces faits déplorables sont conformes à la vérité.»

Lady Herbert--baissa la tête, rougit et reconnut que ces faits étaient
vrais.

«Alors, dit le Saint-Père d'une voix énergique, vous allez remporter
cet argent.--Ne servît-il qu'à sauver chez vous quelques centaines de
femmes de la misère et de la faim, de l'ivrognerie, de la
prostitution, il sera employé plus utilement, plus chrétiennement qu'à
être donné à un serviteur de Dieu--qui est très riche et qui
d'ailleurs, ne le fût-il pas, a devant les yeux l'exemple du Christ
qui a vécu pauvre toute sa vie--n'a jamais possédé qu'une seule
robe,--n'avait pas une pierre pour reposer sa tête, et a dit à ses
disciples, ainsi que le rapporte l'apôtre saint Luc:


_Ne vous mettez point en peine de ce que vous mangerez ou boirez, ni
comment vous serez vêtus._

_Vendez ce que vous avez et donnez-le en aumônes._


»Donc, ma chère fille, lady Herbert, vous allez reporter cet argent
chez vous et le distribuer avec discernement à vos pauvres
compatriotes pour en retirer, du moins un certain nombre, et de la
misère et des vices qu'elle engendre fatalement.

»Sur quoi, au nom de Dieu, je vous donne ma bénédiction apostolique
pour vous et pour celles qui vous ont envoyée.»

Lady Herbert s'agenouilla devant le Pape, baisa sa mule et remporta
les quatre-vingt-dix mille francs en Angleterre où ils vont avoir
l'emploi que le Saint-Père a prescrit.

Il me semble qu'un tel acte et un tel discours méritaient la
publicité, au moins autant que les cancans politiques rapportés ou
inventés quotidiennement par les journaux.


Il paraît que M. Jules Favre et mon vieux bon et spirituel camarade
Legouvé s'en vont distribuant le pain de leur parole,--en Belgique.

E. Legouvé n'a pas hérité seulement de l'immortalité de son père, il
a reçu aussi de lui le culte de la femme et il a accru ce gracieux
héritage en joignant au culte quelques essais de culture.

La femme, ses charmes, son éducation, son rôle, ses droits, ses
devoirs, sont sans doute le sujet fécond de ses conférences.

Me Jules Favre, dont l'éloquence a passé de tout temps pour être plus
aigre que suave,--paraît avoir changé de muse et marche sur les traces
de Legouvé; mais, en qualité de membre du parti pseudo-républicain et
d'ex-révolutionnaire, ce qu'il traite surtout, c'est la question «des
droits»,--ce thème n'est pas sans danger quand on ne considère pas les
droits comme l'envers des devoirs;--c'est un thème semblable,
opiniâtrement développé dans les journaux, dans les clubs, aux
balcons, qui a enivré et empoisonné une partie du peuple
français,--abêtissant les uns, rendant les autres furieux, tous
misérables.


Je n'ai vu que dans la rue les femmes belges, lorsque, quittant la
France en 1852, après le crime de Décembre, j'allai serrer la main de
quelques amis réfugiés en Belgique, où je ne restai que peu de jours,
pensant avec raison que, puisqu'il fallait quitter la France, il était
sage de se diriger du côté du soleil.


Je ne puis donc savoir quelle est la situation que font aux belles
belges et les lois et les moeurs de leur pays.--Quant à la France,
c'est une autre affaire, j'en sais quelque peu plus long.


Les femmes, en France, ne possèdent aucune puissance, mais elles en
exercent une immense;--les lois les traitent en mineures, en enfants,
les moeurs les traitent en divinités;--du moins, pendant une partie de
leur vie, pour celles qui ne sont que belles ou jolies, pendant toute
leur vie pour celles qui ont de l'esprit et de la bonté, et savent
rester femmes en cessant d'être jeunes femmes,--et continuer à
dérouler le peloton de leur vie féminine, au lieu de rompre le fil en
le tendant trop pour essayer d'étirer la partie déjà dévidée.

Les femmes en France ne peuvent rien faire, il est vrai, mais elles
font tout faire,--à moins qu'elles n'empêchent tout.

Il est des femmes qui réclament amèrement et aigrement les droits,
parce qu'on ne les a pas mises à même de pratiquer les plus doux des
devoirs, et qui demandent l'égalité;--je suis tenté de dire:--Et nous
aussi nous la demandons aux femmes en faveur de leurs tyrans
idolâtres.


L'homme et la femme ne sont que les deux moitiés de l'être
humain,--une jolie idée mythologique voulait que cet être humain n'eût
été séparé qu'à la sortie du «jardin des délices», et qu'une
taquinerie nouvelle eût mêlé toutes ces moitiés comme un jeu de
cartes, ou comme la fée Grognon dans le beau conte de «Gracieuse et
Percinet» mêle les plumes de tous les oiseaux que la «belle et
infortunée» _Gracieuse_ doit réunir par petits tas appartenant à
chaque oiseau «entre deux soleils».

Les moitiés séparées se sont mises à se rechercher à travers le monde,
ce qui amène des erreurs, des quiproquos, des essais; mais quand le
deux vraies moitiés se retrouvent et se réunissent, la vie redevient
pour elles le «jardin des délices».

Et qui n'a pas un jour rencontré une femme qu'on voit pour la première
fois, et que cependant on croit reconnaître, et à laquelle, au lieu
des paroles banales d'une première conversation, on est tenté de dire:
Enfin! te voilà, et je te retrouve.

Il n'y a que sottise à faire des comparaisons entre l'homme et la
femme, et des disputes de préséance et de supériorité.


A condition que la femme soit bien femme, et que l'homme soit un vrai
homme,--la femme, en tant que femme, est infiniment supérieure à
l'homme, qui lui est supérieur, à son tour, dans ses fonctions
d'homme.--Cette comparaison n'a dû avoir lieu qu'après que certains
hommes se sont efféminés et ont aimé les bijoux, les dentelles, et se
sont fait friser,--après que certaines femmes ont essayé de prendre
des airs et des allures viriles, et d'afficher des idées et des
sentiments masculins.

La femme a, dans la vie, ses fonctions physiques et morales par
lesquelles l'homme ne peut la suppléer, et sans lesquelles l'homme est
un être incomplet;--l'homme a ses aptitudes et ses fonctions que la
femme ne peut usurper sans devenir ridicule, odieuse, répugnante.


L'égalité ne consiste pas à être et à faire tous la même chose;
l'égalité consiste à s'acquitter également bien, également librement,
chacun de ses fonctions particulières.

L'homme doit être le ministre des relations extérieures, du commerce
et de la guerre.

A la femme appartiennent les ministères de l'intérieur et des
finances.


La femme égale de l'homme, c'est la femme du sauvage; lui, va à la
chasse et à la pêche et rapporte du gibier et du poisson;--elle, fait
cuire le gibier et le poisson pour les repas,--et coupe, taille et
coud les vêtements avec les peaux de bêtes sauvages ou la laine des
troupeaux.

La femme égale de l'homme, c'est la femme du porteur d'eau,--lui est
dans les brancards, elle accroche sur le côté une sangle avec laquelle
elle tire une part moindre, mais une part,--sa part.

Mais la femme dont le mari travaille, et qui, elle, ne dirige pas sa
maison avec une sage économie, ne nourrit pas ses enfants,--passe une
partie de son temps dans les rues et dans les endroits de réunions, la
femme qui n'a pour occupation que de «s'habiller, babiller et se
déshabiller», cette femme-là n'est pas l'égale de son mari. C'est une
femme «légalement entretenue».


Mais je me laisse entraîner,--revenons à notre sujet:


La France n'a-t-elle donc plus besoin d'enseignement, que nos
notoriétés vont professer leurs doctrines à l'étranger?

Tout va-t-il donc chez nous le mieux du monde, que nous ayons le
loisir de nous occuper d'éclairer et de moraliser les autres, et ces
pauvres Belges ont-ils tant besoin de nos leçons et de nos exemples?

Hélas! il faut le reconnaître, les Belges sont plus sages que les
Français, et la preuve c'est qu'ils sont plus heureux;--ils jouissent
d'une liberté réglée par les lois de façon à ce que la liberté de
chacun ait pour limite la liberté des autres; et ils obéissent aux
lois, ce qui est le seul moyen de n'avoir jamais à obéir qu'aux lois.


Donc, en fait de bonnes doctrines, de sages leçons, de principes
salutaires, il ne me semble pas que nous ayons plus que le nécessaire
et le besoin, et conséquemment ce n'est pas encore le moment de
travailler en ce genre pour l'exportation.


Aux temps racontés par Plutarque, où les rois envoyaient des énigmes à
deviner aux philosophes, il en est une qui est restée célèbre.

Amasis, roi d'Égypte, conseillé par Bias, répondit à un roi d'Éthiopie
qui l'avait défié de boire la mer, en mettant pour enjeu plusieurs
villes et leurs habitants: «Je boirai la mer, mais je ne boirai que la
mer,--commencez donc par détourner les fleuves et les rivières qui s'y
jettent.»

Cette solution pourrait s'appliquer au suffrage universel;

Oui, le suffrage de tous peut amener de bons choix et de bonnes
élections, mais à condition de supprimer les influences étrangères,
les cabarets, les cafés, les journaux, les clubs, les balcons, etc.

Et vous ne pouvez guères plus supprimer tout cela, qu'empêcher les
fleuves de descendre à la mer,--alors vous ne pouvez «boire la mer».


Mais il faudrait lutter courageusement et opiniâtrément contre ces
influences;--il faudrait résolument descendre dans l'arène,--aux
carrés de papier il faudrait opposer des carrés de papiers;--aux
images des images, aux orateurs des orateurs;--aux associations des
associations;--aux conjurations des conjurations;--à des troupes
disciplinées des troupes disciplinées.

Il ne suffit pas de suspendre, de supprimer des journaux, de saisir
des images, de défendre des réunions. Il faudrait écrire d'autres
journaux, dessiner d'autres images, provoquer d'autres réunions.

J'ai dit plus d'une fois, après avoir étudié toute ma vie ces
questions, comment il serait facile aux soi-disant conservateurs de
battre leurs adversaires sur le terrain de la presse,--mais où sont
les conservateurs?


Ah! si la société était franchement divisée en deux camps; l'un
combattant pour la justice et pour les lois, comme l'autre combattant
pour la violence et l'anarchie,--la lutte serait pour le moins
égale,--mais elle ne l'est pas, parce que les ennemis de la Société
l'attaquent avec ensemble, et se réservent de faire et probablement,
de se disputer les parts après la victoire et sur les ruines,--tandis
que les soi-disant conservateurs divisent leurs efforts; chacun veut
protéger exclusivement sa part déjà faite; personne n'est aux remparts
de la ville attaquée, chacun se contente de défendre tant bien que mal
sa propre maison.

Chacun des partis qui, se supposant réunis, s'intitulent
conservateurs--est aussi éloigné, aussi ennemi pour le moins de ses
associés que de ses adversaires.

Chacun espère, au jour du naufrage, flotter sur son morceau de bois,
sur sa bûche; on ne songe pas à faire de toutes ces bûches réunies un
radeau, une arche qui sauverait tout le monde.

Chacun a son drapeau sous lequel il prétend réunir les autres qui ont
chacun la même prétention à son égard; on ne comprend pas qu'il ne
s'agit pas de Henri V, de Bonaparte IV, de Louis-Philippe II, de
Mac-Mahon I, et de Broglie 0,--qu'il s'agit de la société.


La partie serait égale si chacun mettait son drapeau dans sa
poche,--ou, si c'est un trop grand effort à demander, si on accrochait
tous les drapeaux à la même hampe--et si, fût-ce sous la culotte
d'Arlequin, on obéissait résolument à une seule et même tactique, à
une seule et même discipline.


Mais, telle que la bataille s'engage, la partie n'est pas égale--et le
flot de l'anarchie et de la barbarie gronde et va monter,--il monte
déjà.

Je suis effrayé de voir que les soi-disant conservateurs reculent
devant une réforme électorale radicale--et qu'ils s'avancent
étourdiment à une bataille aussi imprudemment engagée--que la guerre
contre la Prusse l'a été par l'Empire, sans alliances, sans troupes,
sans vivres, sans munitions.


Je l'ai dit, je l'ai répété sous toutes les formes,--ceux même, et le
nombre n'en est pas méprisable, qui m'écrivent que j'ai raison,--ne
font aucun effort sérieux pour mettre en pratique ce qu'ils
approuvent--et ce qu'ils reconnaissent être une voie de salut.


Je reviens donc aux prédications de Me Jules Favre,--le vieux
diable,--qui depuis quelque temps parle beaucoup de Jéhovah et de la
Bible--et aux conférences de Legouvé.

Et je dis:

Le suffrage dit universel tel qu'il se pratique aujourd'hui étant
accepté,--il n'existe aucune raison pour que les femmes soient exclues
du droit de voter,--du choix des représentants et du gouvernement de
la France dépendent, pour les femmes aussi bien que pour les hommes,
et leur liberté et leur fortune,--la fortune et la vie de leurs
enfants.

Pour qu'elles fussent privées justement du suffrage, il faudrait
établir que la plus intelligente des femmes est encore moins
intelligente que le plus stupide des hommes; tandis au contraire que
la femme naît mieux douée que l'homme;--voyez une petite fille et un
petit garçon du même âge,--voyez dans les classes sans culture, comme
la femme est supérieure à l'homme,--voyez comme, dans presque tous
les ménages d'ouvriers, ceux qui prospèrent sont ceux où la femme
conduit l'embarcation et «tient la barre».

L'homme, je le veux bien, je le crois même, est plus capable
d'acquérir, d'apprendre, de se perfectionner,--même en faisant la part
qu'ont dans cette infériorité relative des femmes, leur tempérament,
leur éducation et nos moeurs.

Mais dans ce mode de suffrage, où c'est le nombre seul qui
décide;--les votants des classes cultivées et plus ou moins éclairées
ne comptent que pour la moindre part de beaucoup. Si on n'arrive pas à
une réforme électorale sérieuse,

Si on veut continuer à décider tout par le nombre,--de quel droit et
pour quelle raison enlèvera-t-on le droit de suffrage à la moitié des
membres de la nation?

Je vote pour le vote des femmes.


La France a été,--et est peut-être encore dans une grande perplexité;

On ne savait plus ce qu'était devenu le comte de Chambord.

LE ROY,

Comme disent les journaux rouges, roses, tricolores, etc., se vengeant
par l'Y de l'U que les journaux légitimistes ont autrefois obstinément
ajouté ou restitué au nom de Bonaparte, qu'ils écrivaient
B_u_onaparte,--terribles représailles.

Le Roy avait disparu.

Aucun Dahirel, aucun Brun, aucun Belcastel, aucun Proculus n'affirmait
l'avoir vu monter au ciel comme Romulus.

Qu'était-il devenu?

On le cherchait comme une épingle,--on le cherchait jusque dans les
tiroirs.

Certains journaux du P. P. R. s'écrièrent un jour qu'ils l'avaient
trouvé:

Il est en France!

Il est à Paris!

Il est à Versailles!

Un d'eux donna même son adresse exacte, le roi est chez M. de la
Rochette, rue Saint-Louis, numéro 3.

A quoi un journal henriquinquiste répondit:

M. de la Rochette ne demeure pas rue Saint-Louis, mais rue Colbert.

Alors c'est qu'il est chez M. de Vaussay.

Il n'est pas chez M. de Vaussay.

Alors il est à Paris, quartier de François Ier, tout près d'un
couvent.

Il est chez les pères rédemptoristes,--il est à Dampierre, chez la
duchesse de Luynes,

Il est à Vienne,

Il est à Froshdorff,

Il est à Nanterre,

Il était hier matin au père Monsabré.

Il était hier soir à la _Fille de Madame Angot_.

On l'a vu aux courses,--il se cache dans l'égout collecteur,--non,
dans un souterrain des Tuileries,--il est déguisé en turc,--non, en
joueur d'orgue,--non, en dame de la halle,--vous vous trompez tous...
il s'est blotti dans l'armure de François Ier,--non, je l'ai reconnu
sous l'habit d'un huissier de la Chambre des députés.

Et, encore aujourd'hui, les uns disent: il n'est et n'a été nulle part
des endroits désignés,--il n'a revêtu aucun des déguisements cités.

Et les autres disent: il a habité, il a revêtu tour à tour et tous les
endroits et tous les déguisements.

Je continuerai à traduire ce jeu plus innocent dans les résultats que
dans ses intentions, par les phases du jeu des échecs.

Le roi blanc à la troisième case du chevalier,

Le roi à la quatrième case du fou de sa dame,

Le roi roque,

Le pion du fou du roi, un pas,

Le fou du roi donne échec,

Le fou prend le fou,

Le fou du roi à la seconde case de son roi,

Le roi à la case de son fou.


Sérieusement il n'y aurait peut-être qu'un moyen de mettre d'accord le
pays presque entier;

Ce serait une _restauration de la légitimité_.

La France à peu près entière se lèverait contre cette restauration.

Il y a trois générations aujourd'hui existantes, dont la première déjà
clairsemée sur le champ de bataille de la vie,--_rari nantes_--date
des premières années de ce siècle: toutes trois ont été nourries et
élevées dans l'horreur de la restauration et du gouvernement dit
«légitime et de droit divin».

Cette haine invétérée est poussée si loin non seulement par un grand
nombre de républicains modérés, mais aussi par les bourgeois libéraux,
qui forment la majorité des esprits en France, que vous les verriez se
replier sur le parti soi-disant républicain et s'allier aux
«pétroleurs», plutôt que de subir une nouvelle restauration.

Et,--je ne voudrais fâcher personne, mais l'amour de la vérité et ma
conscience m'obligent à dire que le projectile le plus employé contre
une pareille surprise si elle pouvait avoir lieu, serait le «trognon»
de pommes.


Je reçois une fâcheuse nouvelle; un «ami» m'avait envoyé de Rome le
discours de S. S. Pie IX à Lady Herbert, discours que je m'étais
empressé de publier, le trouvant de tout point chrétien et
évangélique. Eh bien! il paraît que cet «ami» n'est pas un ami--que,
au contraire, il a abusé de ma crédulité,--que ce discours n'a pas été
tenu, et que Pie IX a tranquillement encaissé les quatre-vingt-dix
mille francs.

Un journal italien qui se publie à Rome, l'_Italie_, avait,--d'après
les _Guêpes_,--publié ce discours et avait, comme elles, rendu un
juste hommage aux sentiments qui l'avaient inspiré.

Mais voilà que la _Voce della Verità_, journal catholique, ou journal
officiel ou officieux de la cour de Rome, gourmande l'_Italie_ à ce
sujet.

Je lis en effet, dans ce dernier journal, les lignes que voici:


«La _Voce della Verità_ nous a bien diverti hier soir, en nous
prouvant, par les faits, qu'elle est d'une ingénuité à nulle autre
pareille.

»Nous nous expliquons.

»Dans notre numéro du 23 avril nous avons reproduit, d'après les
_Guêpes_ d'Alphonse Karr et en citant la source, un prétendu discours
du pape à lady Herbert, qui lui avait apporté quatre-vingt-dix mille
francs au nom des bonnes et des cuisinières anglaises. Ce morceau de
prose était tout empreint de cette... ironie dont le..... solitaire de
la _Maison-Close_ a... le..... secret.

»M. Alphonse Karr, vous vous le rappelez, faisait dire au pape qu'il
ne pouvait pas accepter cette somme, parce qu'elle venait d'un pays où
la misère est plus grande et plus affreuse que partout ailleurs, et Sa
Sainteté terminait ainsi:

«Vous allez remporter cet argent; ne servît-il qu'à sauver chez vous
quelques centaines de femmes de la misère, de la faim, de
l'ivrognerie, de la prostitution, il sera employé plus utilement, plus
chrétiennement qu'à être donné à un serviteur de Dieu, qui est très
riche, et qui, d'ailleurs, ne le fût-il pas, a devant les yeux
l'exemple du Christ qui a vécu pauvre toute sa vie,--n'a jamais
possédé qu'une seule robe,--n'avait pas une pierre où reposer sa
tête.»

»Eh bien! hier soir, 1er mai, la _Voce della Verità_ publiait un
article de fond pour proclamer nettement que nous avions été mal
informé, et que le pape, bien loin de refuser la somme offerte par
lady Herbert, s'est empressé de l'accepter.»

Pourquoi la _Voce della Verità_ adresse-t-elle son démenti à
l'_Italie_, au lieu de l'adresser aux _Guêpes_?


Dix journaux italiens: _Il Secolo_, de Milan, _Il Pungolo_, _Il
Corriere di Milano_, _Il Rinnovamento_, de Venise, _La Nazione_, de
Florence, etc., etc., enregistrent, avec des commentaires, le démenti
de la _Voce della Verità_.--C'est un éclat de rire général.

Disons donc que nous avons été mal informés, l'_Italie_ par les
_Guêpes_, les _Guêpes_ par un faux ami,--que le pape n'a pas tenu ce
discours si évangélique, et qu'il a encaissé les quatre-vingt-dix
mille francs, avec sérénité.

Je retrouve dans mes vieux papiers quelques pages que j'ai écrites du
temps du dernier empire,--je vais les reproduire ici.

Ça répondra une fois de plus aux bons petits papiers rouges et aux
bêtats qui m'ont appelé bonapartiste, parce que, ayant dit, quand
l'empereur était à l'apogée de sa puissance, tout ce que j'ai pensé et
tout ce que j'ai voulu dire,--je n'ai pas eu besoin de me mêler au
concert d'injures, dont eux silencieux pendant son règne, ils l'ont
accablé après sa chute.

C'est à l'époque où l'impératrice faisait ce voyage singulier, resté
inexpliqué,--et dont, avec toutes sortes de précautions, on blâmait
les dépenses.


On s'occupe beaucoup en ce moment du prochain voyage en Égypte et en
Turquie de S. M. l'impératrice des Français, et on se récrie, à propos
de la somme considérable qu'on prétend nécessaire pour cette
excursion.

Je me vois obligé de constater douloureusement que, lors des
prochaines cantates, il faudra remplacer l'expression usitée «peuple
français, peuple de braves,» par

    Peuple français, peuple de pingres,

ou

    Peuple français, peuple de pleutres.

Je ne suis pas fâché de donner des rimes difficiles aux faiseurs de
cantates.

Cherchez des rimes à pingres et à pleutres, ô faiseurs de cantates.


Le voyage de S. M. l'Impératrice est, selon les uns, un voyage
d'agrément; selon les autres, une dixième croisade ayant pour but de
revendiquer et de reconquérir les «saints lieux».

Si c'est un voyage d'agrément, qu'est-ce, ô bourgeois! qu'une pauvre
somme de quelques millions pour l'Impératrice, comparée aux excursions
ruineuses que font vos _moitiés_, à Nice, à Bade, à Trouville, etc.

Vous connaissiez l'Empereur actuel quand vous l'avez élu président de
la République. Vous n'avez pas acheté «chat en poche».

Vous saviez sa vie publique et sa petite vie. La presse, qui prenait
alors d'assez grandes libertés, ne vous a rien caché. Vous le
connaissiez encore mieux, après le 2 décembre, quand vous l'avez nommé
Empereur.

Vous saviez bien qu'entre ses qualités il ne fallait pas compter la
simplicité d'Henri IV, qui se plaignait d'avoir des pourpoints troués
au coude; ni celle de Frédéric II, chez lequel, à sa mort, on ne
trouva que six chemises en assez mauvais état.

Il n'y avait aucune chance qu'il choisît pour la faire impératrice,
une de ces «bonnes femmes», faites à l'exemple de la femme de
Charlemagne, laquelle savait le compte de ses jambons, et se plaignait
qu'on en eût «volé deux dans son cellier».

Ils n'eussent été ni l'un ni l'autre l'empereur ni l'impératrice de
l'époque où nous vivons. Et d'ailleurs, si vous aimiez la simplicité,
vous eussiez gardé ce bon soliveau de Louis-Philippe, dont la femme ne
sortait guère, et n'a jamais vu les petits journaux citer sa toilette.
Pas plus, du reste, que celle de ses filles et belles-filles.

Si vous avez renvoyé Louis-Philippe, et si vous l'avez remplacé par
Louis-Napoléon, ce n'est pas, je le suppose, pour avoir plus de
liberté.

Vous saviez parfaitement ce que vous faisiez: l'Empereur actuel avait
beaucoup écrit, beaucoup agi en public. Vous l'avez nommé par deux
fois à une immense majorité, donc il vous plaisait tel qu'il est.

On dit l'impératrice fort belle; je ne l'ai jamais vue, et ne puis
donner mon opinion à ce sujet. De cette beauté vous avez, ô bourgeois!
été fiers et heureux. Les journaux de modes et les petits journaux,
qui ne le feraient pas s'ils ne pensaient pas vous être agréables, ne
vous laissent ignorer aucune de ses toilettes. A chaque instant vous
lisez, même dans les journaux politiques: L'Impératrice a présidé le
conseil des ministres avec sagesse, cela va sans dire; mais aussi avec
une robe de telle étoffe, de telle couleur, et on ajoute la
description des «biais», des «volants» des «entre-deux», etc.

Et vous voudriez que votre Impératrice, reine de la mode en France,
allât humilier la France à l'étranger, en y montrant des vieux
chapeaux et des robes à la mode d'avant-hier!

Il ne faut pas avoir des impératrices, ou il faut s'en faire honneur.
Tenez, lisez-moi un peu la petite anecdote que voici:


Vers 1570, à Londres, dans une taverne voisine de ce qui était alors
la Bourse, un négociant anglais, nommé Thomas Gresham, prenait
silencieusement son pot d'_ale_, dans un coin.

Son attention fut attirée par la conversation d'un juif allemand qui
buvait et fumait à une autre table, avec quelques autres marchands,
amis ou connaissances dont il prenait congé.

--Ainsi donc, vous partez, Samuel?

--Que voulez-vous? Voilà trois mois que j'assiège la cour, et je dois
prendre pour une victoire, pour un succès, pour un bonheur, d'avoir
enfin obtenu un refus formel et définitif.

--Et vous remportez votre _perle_?

--Oui, certes. La reine l'a gardée quatre jours, et je pense que ce
n'est pas sans chagrin qu'elle m'a fait dire, en la rendant, qu'elle
ne se décidait pas à faire une si grosse dépense.

--Vous demandiez?...

--Vingt mille livres sterling.

--C'est un denier.

--Bah! de l'argent, ça se trouve, les rois surtout, dans la poche de
leurs sujets; mais une perle, unique par sa grosseur, par la
perfection de sa forme, par sa couleur, par son éclat et sa limpidité,
une perle dont la pareille n'existe pas dans le monde, ce n'est pas
une occasion à laisser échapper pour une si grande princesse.

--Et qu'allez-vous faire?

--Je vais aller l'offrir à la cour de France et à la cour d'Espagne,
puisque cette pauvre reine n'a pas le moyen.

--Quand partez-vous?

--Ce soir, à la marée.

Tom Gresham prit la parole, et dit au juif:

--Voudriez-vous, monsieur, retarder votre départ d'un jour, et me
faire l'honneur de dîner avec moi tantôt; je prends la liberté
d'inviter également vos amis et toutes les personnes qui nous
entendent. Le dîner aura lieu dans cette salle même où nous sommes, et
j'espère qu'il vous satisfera. Nous aurons pour convives quelques amis
lapidaires et joailliers devant lesquels vous nous montrerez cette
fameuse perle.

--Volontiers. Quant à la perle, je la porte toujours sur moi.

Tous les convives furent exacts. Le dîner était abondant et exquis.

Quand on arriva aux toasts, Thomas Gresham demanda à voir la perle. Le
juif la sortit de son escarcelle, et elle fit le tour de la table: les
joailliers surtout la considérèrent avec religion, et déclarèrent que
le prix de vingt mille livres sterling n'était pas exagéré.

Thomas Gresham tira froidement d'un grand portefeuille la somme de
vingt mille livres, la donna au juif, et dit:

--Maintenant la perle est à moi. C'est bien la perle que vous avez dit
ce matin être trop chère pour la pauvre reine d'Angleterre?

--Oui.

--Très bien! Messieurs, faites emplir vos verres et nous allons porter
un toast.

Sur un signe du marchand, on lui apporta un mortier de marbre, il y
mit la perle, la broya, en versa la poussière dans son verre, puis se
levant:

--Messieurs, tout le monde debout! Je bois à la santé de la reine
Élisabeth (_virgin queen_), la vierge de la Grande-Bretagne!

Quel est le Français qui ferait cela aujourd'hui pour son impératrice?
Et pourtant, on dit qu'Élisabeth était loin d'être belle.


Ah! vous croyez qu'on a pour rien de belles reines et de belles
impératrices!

Tenez, Joséphine, qui n'était pas une beauté, mais avait été une des
reines de la mode avec madame Tallien, eh bien! une publication assez
récente (l'Empire aussi a eu ses Dangeau) établit qu'en brumaire an
XIII, Napoléon, qui n'était encore que consul, dut payer à
mademoiselle Martin huit cent soixante-quatre francs trente-trois
centimes, pour neuf pots de _rouge_ à quatre-vingt-seize francs le pot
(je ne comprends pas les treize centimes).

Il n'y avait pas moyen d'y tenir, il fut obligé de se faire empereur
un mois après, et le pape le sacra le 2 décembre.

Et on put voir alors qu'elle se privait de rouge, la pauvre! car, sur
les mêmes livres, on trouva, pour 1807 et 1808, une nouvelle
fourniture de rouge payée en 1809, alors qu'elle était impératrice et
allait cesser de l'être. La note monte, pour mademoiselle Martin, à
mille sept cent quarante-neuf francs, cinquante-huit centimes.

Et pour mademoiselle _Chameton_, à six cents soixante-quinze francs,
cinquante-cinq centimes.


Mais qu'est-ce que tout cela, en comparaison des reines et des
impératrices de l'antiquité?

Tenez, en voici une très belle, qui voyageait aussi en Égypte.

Eh bien! comparez la pompe qui l'entoure à la pompe moderne, mesquine
et chicanée, qui va entourer l'Impératrice des Français voyageant dans
les mêmes contrées. C'est à rougir de notre mesquinerie, sans avoir à
payer des notes chez mademoiselle Martin et chez mademoiselle
Chameton.

Feuilletons un gros Plutarque in-folio, traduction d'Amyot, qui fait
ma gloire; c'est une édition de 1583, dix ans avant la mort d'Amyot.

Et parlons un peu de Cléopâtre.

«La reine d'Egypte se mit sur le fleuve Cydnus dedans un bateau, dont
la pouple étoit d'or, les voiles de pourpre, les rames d'argent, qu'on
manioit au son et à la cadence d'une musique de flustes, hautbois,
cythres, violes et autres instruments dont on jouait dedans. Et au
reste, quant à sa personne, elle étoit couchée dessous un pavillon
d'or tissu, vestue et accoustrée toute en la sorte qu'on peint
ordinairement Vénus; et auprès d'elle, d'un costé et d'autre de jolis
petits enfantelets, habillés ne plus ne moins que les peintres ont
accoustumé de portraire les amours, avec des esventaux en leurs mains,
dont ils l'esventoyent. Ses femmes et damoiselles semblablement les
plus belles estoyent habillées en nymphes néréides qui sont les fées
des eaux, et comme les Grâces, les unes appuyées sur le timon, les
autres sur les chables et cordages du bateau, duquel il sortait de
merveilleusement douces et souefves odeurs de perfums, qui
remplissoient les rives toutes couvertes d'une foule innumérable.»


A la bonne heure, ça vaut la peine d'être reine et d'être belle.
Tandis qu'aujourd'hui, une impératrice ne peut pas s'habiller mieux,
ne peut pas s'habiller autrement que la femme d'un banquier, d'un gros
industriel,--disons mieux--que les beautés vénales, maîtresses du
public: c'est à dégoûter d'être reine et impératrice.

Croyez-vous que mesdemoiselles Marion et de Lermina, lectrices de Sa
Majesté, seront habillées en néréides?

Croyez-vous que mesdames de la Poëze et de Saulcy, ses dames
d'honneur, seront en courtes tuniques de pourpre s'arrêtant au genou,
appuyées sur les câbles et cordages?

Pas le moins du monde: elles seront habillées comme tout le monde, les
voiles du bâtiment seront en toile blanche, et, en fait de «souefves
odeurs et perfums», il y aura la fumée de la vapeur.

Pouah!


C'est comme cela aujourd'hui, les peuples ont fait leurs maîtres comme
ils ont fait leurs dieux, à leur image; un homme plus grand, plus
gros, plus méchant, mais toujours un homme.


Tenez, cette fête du centenaire de Napoléon Ier dont on fait tant de
bruit, eh bien! qu'est-ce que cela en comparaison des fêtes que
donnaient les Césars romains?

Les mêmes mâts de cocagne, les mêmes saucissons, les mêmes pièces de
théâtre jouées entre quelques planches aux Champs-Élysées, par des
acteurs de 99e ordre, les spectacles gratis, ceux qu'on donne tous les
jours au public moyennant un ou deux francs par personne.


Certes, Napoléon Ier était un grand cueilleur de palmes et de
lauriers, un grand guerrier. Il est vrai que dans le jeu qu'il jouait
contre le sort, il joua double, triple, quintuple à la fin dans une
martingale effrénée, et qu'il a perdu les dernières parties; de sorte
que le total se solde pour la France en appoint de défaites, en
dépopulation d'hommes et d'argent, en diminution de territoire.

Mais enfin il a tué au moins autant d'hommes que ceux qui en ont tué
le plus dans ce genre d'industrie si prisé, si admiré par les hommes.

Je n'ai pas le compte de Napoléon Ier.

Mais César se vantait d'avoir tué onze cent quatre-vingt douze mille
hommes, dit Pline, et il ne parle pas des guerres civiles: _stragem
civilium bellorum non prodendo_.

Et Pompée a consacré lui-même dans le temple de Minerve un monument
pour qu'on n'oublie pas qu'il a tué, mis en fuite ou forcé à se
rendre: _fusis, occisis aut in deditionem acceptis_ douze cent
quatre-vingt-trois mille hommes.

Ajoutons, malgré les mensonges des bulletins--qui ne sont pas inventés
d'hier,--qu'il faut compter un nombre sinon tout à fait égal, du moins
correspondant, de leurs concitoyens, dont ils ne parlent pas.

Si on pouvait prévoir de pareils grands hommes, ne serait-il pas sage,
et d'une bonne police, de les étouffer le jour de leur naissance?


Eh bien! quoique Napoléon vaille bien César et Pompée, que sera-ce que
ces fêtes du centenaire? Tenez, à côté d'ici, à Nice, le maire-député
Malausséna a adressé une proclamation au peuple Niçois, proclamation
dans laquelle il annonce qu'on ne reculera devant aucuns frais pour
donner à cette fête du grand homme tout l'éclat, toute la
magnificence, etc.

Et alors, ça finit par des «courses de vélocipèdes».


Les courses de vélocipèdes manquaient aux Romains.

Mais Pompée, quand il donnait une fête, faisait tuer 600 lions et 410
panthères dans le Cirque. Héliogabale représentait des batailles
navales sur des canaux remplis de vin. Néron jetait au peuple des
boules de loto avec des numéros qui correspondaient à des lots
d'oiseaux, de mets rares, de mesures de blé, de riches vêtements, de
l'or, de l'argent, des maisons, des esclaves, des îles, des terres,
etc.

Héliogabale, quand il donnait à dîner, faisait mêler des topazes aux
lentilles, des perles au riz, des pois d'or aux pois verts, et, à la
fin du dîner, il se retirait brusquement, parce que du plafond
tombaient des violettes en telle quantité que les convives étaient
étouffés dessous.

Le même faisait répandre de la poudre d'or sur le chemin qu'il avait à
parcourir pour aller à son cheval ou à sa voiture.


Quand le gouvernement actuel a voulu embellir Paris, l'orner de rues
larges et droites, bordées de palais et de casernes, que d'affaires!
que de difficultés! que de jugements et expropriations! que
d'arbitrages! que de délais! et, après la chose faite, que de
critiques, que de réclamations!

Tandis que, du temps des Romains, Néron trouve un jour que les vieux
édifices sont laids, que les rues sont étroites et tortueuses.
_Offensus deformitate veterum ædificiorum et angustiis flexurisque
vicorum._

Eh bien! il met tranquillement le feu à la ville _incendit_ et on la
reconstruit.


En comparaison de ces grands Césars romains, c'est un bien humble
métier aujourd'hui que le métier de roi et d'empereur, et on ne
saurait témoigner assez de reconnaissance à ceux qui poussent encore
le dévouement pour leur pays assez loin pour en accepter la corvée
sans compensation.


Autre point de vue. Octave trahit, tue, proscrit; il s'arrête quand il
est fatigué. Eh bien! avec quelques bouts de terre confisqués, avec
quelques dîners, quelque peu d'argent distribué à une douzaine
d'écrivains et de poètes, il n'a plus tué, il n'a plus proscrit; c'est
un dieu.

Louis XIV a refait le même coup. De son temps, ça valait encore la
peine, et si la postérité l'a remis à sa taille, c'est par la bêtise
de quelques-uns de ses écrivains gagés, qui ont voulu diminuer ses
petitesses au lieu de les cacher; de même que, de ce temps-ci, la
publication des lettres de l'empereur Napoléon Ier, publication faite
par sa famille, a été, pour sa mémoire, un coup terrible.


Mais aujourd'hui le métier n'en vaut plus rien, le gouvernement n'a
avec lui, c'est-à-dire à lui, qu'une demi-douzaine d'écrivains de
troisième ordre, et, derrière ceux-là, une troupe inconnue.


Pour ce qui est des Virgile, des Ovide, des Horace, des Racine, des
Molière, des Corneille de ce temps-ci il faut s'en passer.


Revenons donc à ceci: pour montrer aux populations lointaines de
l'Orient une impératrice française avec une magnificence digne de sa
beauté et de la vanité de la France, quelques millions, c'est pour
rien..., au prix où es

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