Nach Paris! Roman
by Louis Dumur · French · Gutenberg #38581 · 531,385 chars · public domain (US)
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Title: Nach Paris! Roman
Author: Louis Dumur
Release date: January 15, 2012 [eBook #38581]
Language: French
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Credits: Produced by Laurent Vogel, Eric Vautier, David Garcia, and
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK NACH PARIS! ROMAN ***
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Notes de transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été
conservée et, notamment, en ce qui concerne l'usage des ligatures
pour les voyelles en allemand, qui dans leur langue d'origine sont
écrits avec un tréma.æææ
_DU MÊME AUTEUR_
Le Boucher de Verdun, roman. 1 vol.
LOUIS DUMUR
NACH PARIS!
ROMAN
PARIS
ALBIN MICHEL, ÉDITEUR
22, Rue Huyghens, 22
Tous droits réservés
IL A ÉTÉ TIRÉ
25 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE
NUMÉROTÉS A LA PRESSE DE 1 A 25
ET 575 EXEMPLAIRES SUR PAPIER PUR FIL DES PAPETERIES LAFUMA
NUMÉROTÉS DE 26 A 600
Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation
réservés pour tous pays.
_Copyright 1919, by_ LOUIS DUMUR
_Me trouvant l'an dernier en Suisse, j'eus l'occasion de causer avec
quelques officiers allemands internés. L'un d'eux me parut assez naïf et
moins arrogant que les autres. Il me conta ses aventures. Mobilisé dès
le début de la guerre, deux fois blessé, il avait été fait prisonnier à
Verdun. Il attendait avec impatience la fin des hostilités. Il avait, en
Prusse, une famille qu'il désirait retrouver et une fiancée que, bien
que fort détérioré, il comptait encore épouser. Je ne donne ici que la
première partie de ses souvenirs. Elle se termine à la Marne et à sa
première blessure. Je n'userai point de la supercherie habituelle des
romanciers qui, en pareil cas et se figurant qu'on les en croire
davantage, déclarent avoir reçu ou trouvé un manuscrit, rapporter mot
pour mot un récit ou l'avoir transcrit sous dictée. Je ne dirai rien ne
semblable. Je ne prétends point reproduire, ni suivre pas à pas la
relation de mon narrateur. Je me suis borné à prendre des notes. Après
quoi, me substituant à mon Boche, je raconte à mon tour son histoire, à
ma manière._
NACH PARIS
I
Qui m'eût dit, aux premiers jours de ce beau mois de juillet, alors que
les bras de la Saale coulaient si mollement entre les prairies sous les
ruines pittoresques du vieux château de Halle et que, tout le long de la
Promenade, la bonne ville universitaire alignait ses maisons aux toits
roux, ses édifices studieux, ogivait les baies somnolentes de son Dom,
disposait ses parcs, ses jardins, ses quinconces, tandis que le public
joyeux circulait en vêtements clairs sur le Marktplatz, s'attardait aux
étalages, emplissait les boutiques, s'attablait au restaurant Grün ou au
Ratskeller, que les casquettes des étudiants émaillaient de leurs
couleurs bruyantes les tonnelles du Jægerberg et que les touristes et
feutres verts, affluant déjà de partout, peuplaient les hôtels,
animaient les salles des musées ou passaient respectueusement devant la
statue de Hændel, qui m'eût dit que, peu de semaines plus tard, ce
paisible séjour se bouleverserait tout à coup de rumeurs belliqueuses,
retentirait d'appels aux armes et de chants de guerre, se hérisserait de
baïonnettes et frémirait tout entier au roulement des tambours et sous
le grondement régulier des trains militaires?
Tout fier d'avoir heureusement terminé ma première année d'université,
je me disposais à jouir d'un repos bien gagné dans notre belle propriété
estivale du Harz. Le nombre important des tonnelets de bière que j'avais
dû ingurgiter durant ces études, non moins que les livres lus, les
cahiers remplis et les cours entendus, m'en imposaient l'agréable
devoir. J'avais en outre rapporté de Halle une balafre, que j'exhibais
orgueilleusement et qui, me couturant du haut du menton jusqu'au bas de
l'oreille, ne constituait pas un moindre témoignage de mon assiduité aux
auditoires et de mon ardeur pour la culture allemande.
Je me prélassais donc sans scrupule et fort content de moi-même dans la
quiétude de cet heureux début de vacances, fumant tout le jour de gros
cigares de Brême à bague dorée, agaçant mes soeurs, caressant mes
chiens, saccageant à coups de stick les fleurs du parc, inspectant les
domaines paternels, pêchant la truite dans l'onde jaillissante de
l'Ilse, paradant et faisant le beau dans la rue principale du petit
bourg.
--Comme il est bien! comme il est distingué! murmurait-on sur mon
passage.
--Bon matin, Herr Wilfrid! me saluaient les commerçants du lieu, ployés
sur leur ventre à l'entrée de leurs boutiques.
Je les couvrais d'un petit signe protecteur et satisfait.
D'autres fois, digérant dans ma chambre, je passais un coup d'oeil
désoeuvré sur mes livres, j'en parcourais les rangées et les titres,
reconnaissant mes manuels et mes dictionnaires, mon Goethe, mon Koerner,
mon Nietzsche et mon Gobineau, ma Bible et mon _Kommersbuch_, sans
négliger ces ignobles romans français dont tout étudiant qui se respecte
se doit de détenir quelques-uns sur le rayon secret de sa bibliothèque.
J'évoquais, dans la fumée du tabac, l'honorable silhouette de mes
maîtres: le Geheimrat Wirbel, professeur de philosophie, qui nous
débrouillait Fichte, Schelling, Hegel et faisait remonter à l'idéalisme
allemand les grandioses conceptions de Bismarck et la création de
l'Empire; le Geheimrat von Trümmerhaufen, professeur d'histoire moderne,
qui, de son geste décisif et de sa parole péremptoire, nous initiait aux
doctrines de Treitschke ou aux travaux de Lamprecht; le Geheimrat
Radschuh et sa barbe savante, qui nous enseignait l'économie politique,
alignait ses statistiques victorieuses et confondait le commerce
anglais; l'érudit Anton Glücken, doyen de la faculté et non moins pourvu
que les autres du titre de Geheimrat, qui professait l'histoire de l'art
et nous révélait les beautés de l'architecture gothique, cette pure
émanation du génie allemand, comme il se faisait fort de nous le
démontrer. Parvenu dans ces sereines régions, il m'arrivait alors de
songer lointainement à ce que pourrait être le sujet de ma future thèse.
Y traiterais-je une question de philosophie, d'histoire ou d'esthétique?
Je n'en savais rien encore, mais j'entrevoyais déjà le jour où, cette
laborieuse épreuve heureusement soutenue, on ne m'appellerait plus Herr
Wilfrid, dans le petit bourg, mais bien Herr Doktor.
D'autres fois encore, coiffant le chapeau mou à plume de coq de bruyère
et empaumant la canne à corne de chamois, j'allais excursionner dans la
fraîche vallée de l'Ilse ou à travers les sites romantiques du Harz. Je
longeais le torrent ou je gravissais les monts. Je me dirigeais par
d'agrestes vallons pleins de cascades vers la butte rocheuse et les
bonnes auberges de l'Ilsentein; ou, ployant mon jarret à de plus
importants exercices, j'escaladais les escarpements abrupts du Brocken,
d'où se découvraient à mes yeux enchantés, comme sous le coup de balai
des sorcières de Walpurgis, le panorama grandiose des forêts et des
gorges, les cimes de la Wolfswarte, du Rehberg, du Koboldskopf, de la
Rosstrappe, la plateforme légendaire de l'Hexentanzplatz, puis la plaine
immense bordée de l'ourlet de l'Elbe et, tout au loin, les taches
brillantes d'Erfurt, de Cassel, de Brunswick, de Hanovre et l'ombre
légère et bleue des tours de Magdebourg.
Mais, le plus souvent, pris de velléités plus sociables, je me dirigeais
sur Goslar. Vingt minutes de bicyclette ou une heure et demie de marche
ombragée m'y conduisaient. Dans le décor séculaire de ses monuments, la
petite cité mélangeait avec grâce ses maisons médiévales à ses villas
modernes. On y respirait la paix bourgeoise et la majesté de l'histoire.
Goslar! C'est là qu'avaient séjourné Henri et Barberousse; c'est là que
l'on montrait encore, dans la Maison des Empereurs, vieille de neuf
cents ans, le trône impérial du XIIe siècle. Mais c'était là aussi,--et
voilà principalement ce qui m'y attirait,--c'était là que résidait la
belle Dorothéa von Treutlingen, fille unique du conseiller de cour Otto
von Treutlingen, blonde, rose, grasse, âgée de dix-neuf ans et,
par-dessus tout, ma fiancée.
Fiancée, c'était peut-être beaucoup dire: nous ne l'étions encore que
secrètement. Mais les relations de nos deux familles, la tacite
complaisance avec laquelle le conseiller de cour aussi bien que mon
père, le conseiller de commerce Hering, et ma mère, Mme la conseillère
de commerce Hering, toléraient mes assiduités, semblaient m'autoriser à
considérer mon choix comme agréé et à libérer ma conscience du soin d'en
dérober l'expression sous un trop prudent mystère. J'étais heureux et
j'étais ardent.
Ma belle Dorothéa habitait une jolie villa située non loin de la Maison
des Empereurs. J'en abordais le perron avec ivresse et un flot de
chaleur inondait mon coeur. Le carillon de mon coup de timbre se mêlait
au bruit de son piano, qui martelait un farouche appel de Wagner ou une
assourdissante symphonie de Mahler. Elle me recevait dans son petit
salon, décoré de meubles de Munich, ou au jardin, tout flambant de gros
zinnias doubles et de soleils de Californie. Je mettais un long baiser
sur son poignet charnu.
--O Dorothéa, disais-je, encore deux ans d'université et je serai
docteur; j'obtiendrai un bon poste du gouvernement et nous pourrons nous
marier.
--Wilfrid, murmurait-elle de sa voix profonde, mon cher Wilfrid,
j'attendrai le temps qu'il faudra. Voulez-vous prendre un verre de
bière?
J'acceptais; elle en prenait un avec moi, contemplant avec amour ma
balafre, et je lui contais des histoires d'étudiants.
Ah! quelles heures délicieuses! Je lui parlais de mes camarades, de mes
cours, de mes professeurs, de la joyeuse vie que nous menions et des
prouesses que nous accomplissions. Je l'initiais à nos moeurs
universitaires et à nos rites bachiques. Je lui dépeignais les costumes
et les insignes des corporations, les vestes étroites à brandebourgs,
les gants à crispins, les hautes bottes à l'écuyère montant sur la
culotte blanche, les rubans, les échappes, les bierzipfel, les cerevis
brodés d'or, les casquettes innombrables et aux couleurs diverses, bleue
pour Saxonia, verte pour Guestphalia, rouge au galon or et bleu pour
Hannovera, violette à liseré rouge et blanc pour Alemania, et celle de
Teutonia, celle de Cimbria, celle de Brunswiga, celle de Thuringia. Je
lui décrivais le local où s'assemblait le corps dont je faisais partie,
sa tourelle à créneaux surmontée de notre bannière, sa statue en pied
d'un chevalier armé, sa grande salle de kneipe aux murs décorés de
sabres, de rapières, d'écussons, de grandes pipes de porcelaine, de
cornes énormes bordées d'argent, de portraits de Bismarck, de Moltke, de
Guillaume Ier, de Guillaume II, ainsi que des silhouettes noires de tous
nos anciens, coiffés du deckel orange. Puis je lui détaillais nos
séances de kneipe, les flots de bière blonde que nous absorbions au
commandement et selon les pures traditions du rituel de Leipzig, les
chopes à couvercle d'étain ciselé et les cruchons de faïence ornementés
de devises, les chants du _Kommersbuch_ vociférés en choeur, les
_Gaudeamus_, les _Ssassa geschmauset_, les _Alt Heidelberg_, les cris
et les hurlements se croisant de toutes parts avec les appels à boire:
_Prosit! Sauf! Ich komme nach! Rest! Steig in die Kanne! Geschenkt!_ et
les mémorables exploits de notre valeureux Fuchsmajor, le gros von
Pumplitz, surnommé Falstaff, étudiant de quinzième année, qui engoulait
régulièrement ses vingt litres par soir, sans avoir besoin de passer une
seule fois au vomitorium.
--Seigneur Dieu! s'écriait alors la belle Dorothéa avec admiration.
C'est magnifique! Vous n'en feriez pas autant, j'en suis sûre.
--Pas maintenant, c'est certain. Mais l'année prochaine, répliquais-je,
j'espère bien y arriver.
Alors, pour maintenir mon prestige, je lui narrais pour la centième fois
l'histoire de ma balafre, ma première balafre.
Nous nous mesurions dans une salle de bal sise à une demi-heure de la
ville. Chaque samedi, c'était un défilé de voitures chargées
d'étudiants, chantant, sifflant, plastronnant, jurant, au milieu des
claquements des fouets et du charivari des trompes d'automobiles. Les
duels commençaient à sept heures du matin et duraient jusqu'au soir. Au
bout de trois mois, j'avais eu l'honneur d'être admis à y assister; au
bout de six, on m'avait fait celui de me désigner pour soutenir le défi
porté par ma corporation à la Saxonia. J'étais aux anges. Tout droit, la
poitrine gonflée sous le plastron, le tablier de cuir au ventre, le
brassard au bras, le bandage d'ouate autour du cou, sur les yeux les
grosses lunettes noires armaturées de fer, j'avais pris vaillamment
position devant mon adversaire. «_Silentium für die Mensur!_» criait
l'arbitre. Les seconds se garèrent. «_Auslegen_!» commanda le directeur
du combat. Les rapières se mirent en garde. «_Los!_» Patata! patata!
rapatatata! En moulinet, par-dessus les têtes, les poignets gantés
faisaient tournoyer les deux énormes lames. Les aciers se choquaient, se
cognaient avec un bruit terrible, rebondissaient l'un sur l'autre,
éraflaient les crânes et les visages. Les faces se tuméfiaient sous
leurs coups. Entre les reprises, on constatait les blessures. Un tampon
de coton aux doigts, l'arbitre venait cérémonieusement les toucher. «Un
sang pour Teutonia! deux sangs pour Saxonia!» annonçait-il. Puis les
rapières, toutes rouges, reprenaient leur tournoiement violent. Sept
«sangs» avaient déjà été comptés sur moi, légères et superficielles
éraillures au front, au nez, au cuir chevelu, qui cependant suffisaient
à faire dégouliner jusque sur mes chaussures d'abondants filets
vermeils, et je m'apprêtais à poursuivre sans broncher la «partie»,
quand tout à coup j'avais reçu cette immense balafre qui, me fendant
largement la joue du haut en bas et m'inondant d'un vaste flot de sang
chaud, avait mis honorablement fin au combat. Saxonia était victorieuse.
Mais combien j'en étais fier! Et tandis que le chirurgien, son binocle
sur le nez, aseptisait la plaie et de sa forte aiguille en recousait
grossièrement les lèvres, je songeais avec ravissement au lustre
qu'allait me valoir cette première épreuve et qu'au bout de deux ou
trois autres assauts pareils, j'aurais brillamment conquis l'enviable
dignité de Bursch. Aussi, le lendemain dimanche, ne voyait-on que moi,
sur la Promenade, à l'heure de la musique militaire, lorgnant
insolemment la foule, toisant les bourgeois, bombant le torse devant les
demoiselles de Halle, tout roide d'orgueil, la tête prise dans mes
linges de pansement et puant l'iodoforme à quinze pas.
La belle Dorothéa écoutait ce récit avec un intérêt toujours renouvelé.
Toute pâle d'émotion, elle se jetait à mon cou et, emportée par
l'enthousiasme jusqu'à me tutoyer, elle s'écriait:
--Tu es un héros!
Un héros, certes, je pensais bien en être un; mais en ce moment, en
cette heure d'intimité délicieuse, dans ce petit salon où nous étions
seuls tous les deux autour de nos chopes de bière et la main dans la
main, mon héroïsme se fondait en un sentiment plus tendre, bien que non
moins noble à mes yeux: l'amour.
* * * * *
C'est au retour d'une de ces promenades enchanteresses à Goslar que
m'attendait, un jour, la surprise la plus imprévue. Ce jour-là, autant
le préciser tout de suite, était le 25 juillet. Tout en regagnant
paisiblement la maison, je songeais avec bonheur au souriant avenir qui
s'ouvrait devant moi, tandis que le crépuscule commençait à nuancer de
teintes moins vives le penchant de la forêt. Je trouvai mon père, le
conseiller de commerce Hering, plongé comme d'habitude dans la lecture
du _Berliner Tageblatt_, pendant que mes soeurs brodaient sagement au
crochet et que ma mère, Mme la conseillère de commerce Hering, penchée
sur son secrétaire de bois de rose, griffonnait sa correspondance.
L'heure du repas du soir approchait et rien ne paraissait devoir
distinguer ce jour des précédents, sinon la félicité renouvelée qu'il
m'avait value, quand Johann, notre domestique mâle, vint me remettre un
pli qu'un gendarme avait apporté pendant mon absence.
Je l'ouvris d'un doigt détaché, le prenant déjà pour quelque banale
contravention de pêche ou telle autre futilité analogue; mais à peine y
avais-je jeté les yeux, que j'éprouvai une violente contrariété. Je ne
vis d'abord qu'une chose: mes vacances brusquement interrompues.
C'était un ordre de l'autorité militaire d'avoir à rejoindre mon
régiment, à Magdebourg, où je devais être rendu le 27 juillet au soir à
six heures.
Bien que le papier affichât à l'angle cette recommandation: «Strictement
secret», je le tendis, comme je le devais, à mon père.
Celui-ci, abandonnant son _Berliner Tageblatt_ qui resta largement étalé
sur ses genoux, le prit, l'examina, le lut et le relut, puis, après
avoir longuement réfléchi, tandis qu'un ample pli bridait son front,
prononça ce seul mot:
--Mobilisation.
--_Ach was?_ s'écria ma mère en se retournant d'un bloc sur son tabouret
à vis.
Mes deux soeurs étaient debout, leur crochet à terre. Tout le monde
s'exclamait, s'étonnait, s'agitait, tandis que je restais fort interdit
de ma subite importance.
--_Ja wohl_, c'est comme cela, expliquait solennellement mon père.
Voilà notre Wilfrid rappelé sous les drapeaux. Pour moi, la chose est
claire. Devant les complications de la situation internationale, notre
gouvernement, se rangeant aux conseils de la prudence, commence à
mobiliser l'armée allemande.
--Est-ce qu'il va y avoir la guerre? questionna ma mère anxieusement.
--Dieu et l'Empereur sont seuls au courant. Moi, je n'en sais rien.
--Que dit le _Berliner Tageblatt_?
--Le _Berliner_ pense que les événements sont très graves, que
l'Allemagne doit montrer qu'elle est vraiment l'Allemagne, sortir sa
poudre sèche, tenir son poing haut dressé et empêcher ces taquins de
Français et ces bandits de Russes de se moquer de nous.
--Et il a raison, m'écriai-je, saisi d'une ardeur belliqueuse. Nous
autres, Allemands, nous ne craignons que Dieu et nul autre.
--Bien dit! ponctua mon père. Au reste, je ne pense pas que les choses
aillent si loin; il suffit généralement de parler fort pour que cette
vermine s'apaise aussitôt.
--Dieu le veuille! fit ma mère qui tremblait déjà pour moi.
Johann, le domestique, venait, sur ces entrefaites, d'ouvrir à deux
battants la porte de la salle à manger et annonçait:
--La table est couverte.
Mais cela ne mit pas fin, on le conçoit, à cette intéressante
conversation, qui se prolongea pendant tout le souper et dans la soirée
qui suivit. Les petites truites de l'Ilse, produit de ma pêche du matin,
les nouilles renflées à la crème, le rôti de porc à la compote
d'airelles ne recueillirent pas leurs marques d'approbation habituelles,
tant la préoccupation générale était vive. Mon père, le conseiller de
commerce, s'était mué en un politicien de haute volée, qui en eût
remontré à M. de Bethmann-Hollweg. Ma mère s'affolait, s'énervait,
posait vingt fois les mêmes questions, ne parvenant pas à comprendre
comment il se trouvait des gens assez fous pour oser résister à la
puissance allemande et assez dénués de conscience pour vouloir empêcher
ce bon empereur François-Joseph de tirer une vengeance méritée de ces
assassins de Serbes. Mes soeurs criaillaient, péroraient, enfilaient
leurs naïvetés comme les perles de verre de leurs colliers. Il n'était
pas jusqu'à Johann qui, tout en accomplissant automatiquement son
service, ne donnât les signes d'une visible inquiétude.
--Qu'avez-vous, Johann? lui demanda enfin mon père.
--C'est que... pardonnez-moi, monsieur le conseiller de commerce, c'est
que, s'il y a la guerre, moi aussi je devrai partir.
--Quel âge avez-vous, Johann?
--Trente-huit ans, monsieur le conseiller de commerce.
--Vous faites partie de la landwehr. Quel est votre corps?
--Le dix-septième, monsieur le conseiller de commerce, celui de
Dantzig.
--Alors, c'est contre les Russes, mon ami, que vous irez vous battre.
--C'est que, monsieur le conseiller de commerce, ce sont d'affreux
sauvages. On dit que les Cosaques mettent à la broche les petits
enfants.
--Eh bien, mon ami, avec une bonne baïonnette au bout de votre fusil,
vous serez en mesure de les embrocher à leur tour.
--Quelle horreur! glapit ma mère, toute prête à prendre une crise de
nerfs.
Mais quand nous fûmes de nouveau réunis au salon, autour de la table de
thé, que les cigares s'allumèrent, que le kirschwasser brilla dans les
verres à liqueur, tandis que les portes-fenêtres ouvertes sur la forêt
endormie nous envoyaient l'odorante fraîcheur de la nuit, le calme se
fit peu à peu dans les esprits et l'on finit par conclure que tout cela
se passerait sans doute fort bien et qu'au bout de quinze jours, la
France rentrée sous terre, la Russie muselée, la Serbie triomphalement
occupée du Danube au Balkan par les armées de Sa Majesté Apostolique, la
maison paternelle me reverrait reprendre tranquillement le cours de mes
vacances interrompues.
Malgré ces prévisions rassurantes, ma nuit fut plutôt perplexe et je ne
dormis guère. Je songeais à cette grande caserne de Magdebourg où, au
sortir du gymnase, j'avais fait mon volontariat d'un an. J'en revoyais
la vaste tour quadrangulaire, avec ses hauts murs ocre percés de
centaines de petites fenêtres régulières, ses bassins de pierre, ses
trois arbres maladifs et son sol de terre battue qui s'ornait en son
milieu une statue en fonte de l'empereur Guillaume Ier sur un socle de
stuc. Je revoyais la salle d'exercice avec sa sciure de bois, ses
rateliers de fusils et ses engins de gymnastique; les chambrées de
soldats, une par escouade, avec les lits plats alignés et les files
d'armoires à l'ordonnance; je me remémorais le drill épuisant et le pas
de parade, les assauts à la baïonnette et ces fastidieux labeurs de
corvée dont j'avais été vite dispensé en ma qualité de fils de famille.
Puis, c'était le champ de manoeuvre, à une heure de la ville, avec ses
baraquements de matériel et son stand de tir; c'était le local des
sous-officiers, au rez de chaussée de l'aile gauche de la caserne; le
casino des officiers, dans une avenue voisine, avec son porche élégant,
son vestibule à l'antique, sa galerie de fête, son salon de musique, son
petit parc, son tennis et sa salle à manger gothique où chaque jour,
sanglé, correct, immobile et silencieux, j'étais admis à m'asseoir au
bas bout de la table pour prendre mon repas de midi en compagnie de mes
supérieurs.
Vie mécanique, fatigante et monotone. Mais quand ma période
d'instruction se fut terminée par quinze jours de grandes manoeuvres
d'armée sur l'Elbe, qu'au milieu du fracas des canons, des sonneries des
trompettes, du claquement des fusils et des mitrailleuses j'eus marché,
contre-marché, rampé, creusé la terre, dormi sous la tente ou à la belle
étoile, que j'eus brûlé d'innombrables cartouches, bataillé, grimpé,
couru, chargé, senti la terre trembler autour de moi sous le galop des
chevaux ou le passage des pièces d'artillerie, que je me fus pénétré de
la conscience que j'étais une unité de ce vaste ensemble, un rouage de
cette formidable machine, dont, quelle que fût l'infimité de mon rôle,
je concevais pourtant, comme si j'en étais le centre, l'énorme et
régulier assemblage, alors toute cette année d'obscure préparation me
réapparut transfigurée, comme baignée dans le rayonnement de son
apothéose finale; et quand, au cours de la triomphale revue qui clôtura
ces manoeuvres de l'Elbe, j'eus défilé, la jambe haute et le pied tendu,
en tête de la demi-section dont on m'avait confié le commandement,
devant le tertre où, dans la brillante escorte de son état-major, se
cambrait l'uniforme éblouissant de S. M. l'Empereur Guillaume II,
j'éprouvai jusqu'au fond de mon être, pendant que montaient de tous
côtés les éclats des cuivres tonnant le _Deutschland, Deutschland über
alles_, l'intense et magnifique orgueil de me sentir un soldat allemand.
Et maintenant, qu'allait-il m'advenir? La puissante machine, huilée dans
ses ressorts, allait-elle être mise en action pour écraser l'Europe du
poids de la guerre, ou suffirait-il de son bruissement avertisseur pour
courber de nouveau tous les fronts sous le vent angoissant de la peur?
Comment allais-je retrouver la caserne de Magdebourg? Toute animée
d'apprêts belliqueux ou dormant massivement dans l'épaisseur de ses
lourdes murailles? Qu'allait-il se passer? Quel allait être mon sort, et
avec le mien celui de mon régiment, celui de l'armée, celui de
l'Allemagne, celui du monde? Quelles conversations allaient se tenir
autour de la longue table du casino des officiers? Quel air aurait le
colonel von Steinitz, entre ses favoris à l'autrichienne? Quels
discours nous servirait notre chef de bataillon, le major von
Nippenburg, du haut de sa parole tranchante et de ses lèvres rases?
Quels jurons partiraient des dents gâtées du capitaine Braumüller,
mâchant son éternelle cigarette? Quels changements se seraient produits
dans mon ancienne compagnie? Y reverrais-je le premier-lieutenant Poppe,
plus que jamais mordant, rogue et sarcastique, le lieutenant Schimmel,
couturé comme un damier, le lieutenant von Bückling, élégant, corseté,
pommadé et le monocle à l'oeil, le sergent-major Schlapps et le
vice-feldwebel Biertümpel, les sergents Quarck, Schmauser, Schweinmetz
et Buchholz, les sous officiers Brandenfels, Schuster, Dickmann et cette
immonde et magnifique brute de Michel Bosch, surnommé Wacht-am-Rhein,
pour sa constante habitude, quand il était saoul, de brailler au milieu
de ses renvois, de ses hoquets et de ses déjections les strophes
enflammées de cet hymne patriotique? Retrouverais-je ceux avec lesquels
je m'étais plus ou moins lié, ceux que, dans le cadre de la discipline
et le ménagement de la hiérarchie, je pouvais nommer mes amis, le
lieutenant Koenig, l'enseigne Wollenberg, l'exempt Lothar et les trois
autres volontaires du bataillon, Max Helmuth, Otto Fuchs et le baron
Hildebrand von Waldkatzenbach, aussi prétentieux que son nom était long
et sa noblesse parcheminée? J'étais resté sans relation avec eux tous,
sauf Koenig, avec qui j'avais échangé quelques billets et,
naturellement, le capitaine, le major et le colonel, à qui j'avais
adressé, pour le jour de Noël, de belles lettres de voeux.
Tous ces souvenirs me remontaient en foule au cerveau, tandis que
l'inquiétude commençait à m'oppresser et que je me retournais dans mon
lit sans dormir. Au canon des manoeuvres se substituait étrangement dans
ma tête le canon de la guerre: la guerre dont je me représentais déjà en
images vives le tumulte et l'ardente mêlée! Je sentais peu à peu venir
le rêve ou le cauchemar. Je m'endormis enfin au petit jour d'un sommeil
éreinté. Quand je me réveillai, très tard, je me trouvai couvert de
sueur: j'étais entré le premier à Paris et je venais de rapporter à ma
chère Dorothéa, en guise de cadeau de noces, le trésor de la Banque de
France. Le chocolat que Johann m'avait servi à l'heure habituelle était
froid sur la table et le soleil inondait ma chambre.
* * * * *
L'après-midi de ce même jour, qui était un dimanche, je ne pus
m'empêcher de pédaler jusqu'à Goslar, pendant que ma mère préparait ma
cantine.
Dorothéa me reçut avec de grands témoignages d'affection non sans
étonnement, vu ma visite de la veille.
--Je pars demain, lui dis-je; vous ne me reverrez pas avant quinze
jours.
--Mon Dieu, Wilfrid, où allez-vous?
--À Magdebourg.
--Qu'allez-vous faire à Magdebourg?
--Je suis appelé pour une période d'instruction militaire.
Ce pouvait être vrai. J'avais, en effet, à accomplir encore, à la suite
de ma libération, deux périodes de huit semaines pour être nommé
officier de réserve. J'aurais donc pu me contenter de cette explication.
Mais me rendant bien compte que ma convocation, dans ce cas, n'aurait
pas été libellée de la sorte et qu'il s'agissait certainement d'un appel
extraordinaire, je m'écriai tout à coup, saisi d'une émotion trop
naturelle et du besoin de mettre de la solennité dans mes adieux:
--Je mens, Dorothéa, ce n'est pas pour une période d'instruction que je
suis appelé: je crois qu'il va y avoir la guerre.
--La guerre? s'exclama-t-elle bouleversée. La guerre! _Herrgott!_
Et s'élançant du côté de la porte, elle se mit à crier:
--Papa! papa! il va y avoir la guerre!...
Je l'arrêtai tout effaré, me souvenant du «strictement secret» de
l'ordre de mobilisation.
--Non, non, dis-je, il ne faut pas qu'on le sache... Personne ne doit
savoir encore... Je viens secrètement vous faire mes adieux.
--_Herrje!_ que vais-je devenir?
Je ne cherchai pas à rassurer Dorothéa. Il me plaisait de la voir
pleurer, s'effondrer, jugeant de son amour par ses larmes et ne voulant
pas qu'il fût supposable, devant elle, que je ne partisse pas réellement
pour la guerre.
--Je vous rapporterai des bijoux français, fis-je. Car j'espère bien
avoir le plaisir de tuer quelques officiers. Ils portent tous,
paraît-il, des bracelets, des bagues, des breloques de prix, et l'on en
voit, dit-on, ornés de boucles d'oreilles.
--De boucles d'oreilles!... susurra-t-elle dans ses pleurs.
--Je vous en enverrai, déclarai-je.
--Oui, oui, des boucles d'oreilles!... Vous me le promettez?
Cela me rappela le cri du coeur de Marguerite, dans _Faust_, lorsqu'elle
découvre la cassette apportée par Méphistophélès:
_Wenn nur die Ohrring' meine wæren!_[1]
--Je vous le promets. Je vous enverrai aussi des cartes postales datées
de tous les lieux de nos victoires.
--Mais, dit-elle, si c'est vous qui êtes tué?
--Alors, fis-je avec un grand geste, vous vous direz que je serai mort
glorieusement pour la patrie allemande et vous me pleurerez toute votre
vie.
--Oh! plus que ça, gémit-elle, jusque dans l'éternité!
C'est en de tels propos que nous nous entretînmes pendant une heure,
fréquemment entrecoupée de cette exclamation qu'elle me lançait en même
temps que ses beaux bras autour du cou, ni plus ni moins que quand je
lui contais l'histoire de ma balafre:
--Tu es un héros!
Doux souvenirs! moments inoubliables!
Et quand fut venu celui de la séparation et qu'après lui avoir fait
jurer à nouveau de ne pas divulguer ce terrible secret de la guerre,
j'eus pris pour la dernière fois congé d'elle, j'emportai comme un miel
à mes lèvres le goût de son premier baiser sur la bouche.
O ma Dorothéa!
* * * * *
Il avait été décidé, pour ne pas prêter aux commentaires de la
population, que mon père m'accompagnerait seul à la gare, en chapeau de
paille et les mains dans les poches, comme s'il s'agissait pour moi
d'une courte excursion. Ainsi fut fait. Johann nous suivait à cinq pas
de distance, portant ma valise.
Le train s'annonça. Nous le vîmes paraître au déclin de la courbe. Il
vint se ranger le long de la petite gare. Il était passablement plus
long que d'habitude. Je me dirigeai vers une voiture de seconde classe.
Des chants sortaient des wagons de troisième.
--_Einsteigen!... Fertig!_
--Bon voyage, mon fils Wilfrid! Au revoir dans quinze jours!
Le train s'ébranla, cracha sa fumée, tandis que mon père, le conseiller
de commerce Hering, saluait du mouchoir et que le domestique Johann
ôtait dignement sa casquette.
II
Le trajet jusqu'à Magdebourg n'est pas long. Après Ilsenburg, il y a
Wernigerode, puis Dannstedt, puis Halberstadt, où l'on rejoint la ligne
de Halle. D'Halberstadt à Magdebourg on met une heure et demie.
Il faisait un temps superbe. Partout régnaient la gaieté, le soleil, la
vie normale, paisible et laborieuse. Les gens montaient et descendaient,
pressés ou lents, des paniers au bras, des paquets aux mains, les dames
en parasol, les hommes le cigare aux lèvres, causant diversement de
choses et d'autres, s'abordant, se reconnaissant, s'interpellant.
J'aperçus sur le quai d'Halberstadt un groupe d'étudiants de Halle, la
casquette sur l'oreille, la badine sous l'aisselle. Des touristes
circulaient, des Anglais à Baedeker, des Russes à lunettes d'or. D'entre
ces nombreux visages qui passaient ainsi sous mes yeux, y en avait-il un
qui trahit une inquiétude? Y en avait-il un seul pour se douter que dans
quelques jours peut-être il aurait à changer brusquement d'aspect sous
l'effet d'une formidable nouvelle dont il n'avait pour lors aucune
idée?
Je ne fus cependant pas sans remarquer qu'à chaque station montaient
deux ou trois jeunes gens à l'air préoccupé, munis d'un léger bagage. Il
en descendit une cinquantaine à Halberstadt. Quelques-uns avaient comme
moi une valise; la plupart, des paysans et des ouvriers, portaient un
baluchon de toile nouée. Mais, dans le mouvement de la gare, leur
présence ne souleva nulle curiosité.
Nienhagen, Oschersleben, Blumenberg... De nombreux réservistes
montaient, qui descendirent à Magdebourg avec moi. Pas un uniforme en
gare. Je chargeai un commissionnaire de porter ma cantine à la caserne
et m'en fus faire un tour en ville. Tout y était habituel et calme. Les
magasins étalaient leurs vitrines, devant lesquelles baguenaudait la
foule bourgeoise. Les promeneurs animaient la Kaiserstrasse. Devant le
théâtre étaient placardées les affiches d'une troupe estivale. Des
enfants se dirigeaient par bandes vers les ombrages du jardin
Frédéric-Guillaume. Une seule chose m'étonna: l'absence à peu près
complète de soldats, dans cette ville qui à l'ordinaire en regorge.
J'avais encore deux heures de liberté. Je décidai de les employer à me
rafraîchir dans une brasserie, car il faisait terriblement chaud.
J'entrai au Franziskaner. L'immense taverne était pleine. Je finis
cependant par trouver une place et me mis aussitôt à vider des cruchons
avec la même soif que si j'avais été notre valeureux Fuchsmajor, le gros
von Pumplitz, surnommé Falstaff.
A toutes les tables, des journaux étaient déployés devant le nez alourdi
de consommateurs absorbés. Présumant qu'il pouvait être survenu quelques
événements importants, je me fis apporter les dernières gazettes et ne
tardai pas à être plongé dans cette lecture aussi profondément que mes
voisins.
Comme il était à prévoir, la Serbie continuait à faire des siennes.
Cette insolente peuplade se refusait à accepter les conditions
exceptionnellement modérées de la note autrichienne, forçant ainsi le
gouvernement austro-hongrois à rompre les relations diplomatiques. Le
ministre d'Autriche avait quitté Belgrade et le ministre de Serbie à
Vienne avait reçu ses passeports.
La nouvelle de la rupture des relations diplomatiques avec la
Serbie, annonçait-on de Vienne à la _Gazette de Magdebourg_, a été
rendue publique par des éditions spéciales des journaux. La foule
massée dans les rues a accueilli la nouvelle par des acclamations
en l'honneur de l'Empereur. Partout règne un grand enthousiasme.
Les manifestations à Berlin, mandait l'agence Wolff, ont duré toute
la nuit. Un cortège de cent mille personnes a parcouru la ville en
chantant la _Wacht am Rhein_. Devant l'ambassade de Russie des cris
hostiles ont été poussés. On a acclamé l'ambassade d'Autriche et
l'ambassade d'Angleterre.
Aux dernières dépêches, les informations suivantes étaient données,
datant du jour même:
Berlin, 27 juillet.--S. M. l'Empereur a décidé d'interrompre sa
croisière sur les côtes de Norvège, pour rentrer directement à
Berlin.
Copenhague, 27 juillet.--Le président de la République française,
interrompant son voyage, a pris la décision de revenir
immédiatement en France.
Il se passait assurément quelque chose. Mais quoi?
Les articles de la presse étaient divers et contradictoires. J'en lus
attentivement une douzaine.
Vienne et Berlin, écrivait la _Neue Freie Presse_, mêlent
aujourd'hui leurs sentiments, et des millions d'hommes, dominés par
la même émotion, se retrouvent frères comme autrefois. Le peuple a
raison: la guerre doit être menée jusqu'à la dernière extrémité.
Cette guerre, exposait la _Zeit_, décidera du sort de
l'Autriche-Hongrie des Balkans, peut-être de toute l'Europe: du
sort de l'Autriche-Hongrie, si on la laisse seule avec la Serbie;
de celui des Balkans, si un État balkanique intervient; de celui de
l'Europe, si la Russie bouge.
Les _Dernières Nouvelles de Munich_ disaient:
L'Autriche veut être libérée de cet éternel danger qui a son
origine en Serbie. Nous avons l'espoir que l'Angleterre
s'abstiendra de toute intervention dans le conflit austro-serbe,
ainsi que dans une collision éventuelle entre la Triplice et la
Duplice.
L'Allemagne mobilisera, si c'est nécessaire spécifiait la _Deutsche
Tageszeitung_. Il n'est pas douteux que notre mobilisation ne soit
préparée jusque dans ses moindres détails.
Et la _National Zeitung_ insistait, dirigeant plus particulièrement son
avertissement du côté de l'Ouest:
La France ne sait-elle pas ce qu'elle entreprend, en voulant, avant
d'avoir achevé ses armements, rencontrer de nouveau l'adversaire de
1870? A-t-elle oublié le siège de Paris? Ne ressent-elle déjà plus
la perte des cinq milliards qu'elle a dû payer? En a-t-elle assez
de la République et désire-t-elle un autre régime? C'est sur la
France que l'Allemagne s'indemnisera. Seulement, cette fois, on se
servira d'une autre mesure qu'il y a quarante-quatre ans. Au lieu
de cinq milliards ce sera cinquante milliards que devra payer la
France. Tu l'as voulu, Georges Dandin!
C'était ce qui s'appelle envoyé!
La presse étrangère, dont nos journaux donnaient de larges extraits,
laissait en général une impression favorable, à l'exception des feuilles
françaises et russes dont le ton, à en juger par les passages cités, me
parut suspect.
Le _Daily Chronicle_ disait:
Si l'effort diplomatique en vue de la paix échoue, il ne faudra pas
en rejeter la responsabilité sur Londres ou sur Berlin, non plus
que sur Paris ou sur Rome, car le seul rayon d'espoir est donné par
l'ardent désir de paix des quatre puissances qui ne sont pas
directement intéressées dans le conflit.
La presse de notre alliée italienne se prononçait en termes qui me
semblèrent fort justes sur la situation.
L'Autriche a absolument toutes les raisons et la Serbie tous les
torts, décidait le _Popolo Romano_. L'attitude de l'Autriche à
l'égard de la Serbie ne pouvait pas être plut correcte.
Et la _Tribuna_, le journal gouvernemental, commentant le voyage du
président Poincaré à Saint-Pétersbourg, formulait:
La politique extérieure française a eu deux objectifs en ces
dernières années: lier l'Angleterre à la France et à la Russie par
un pacte d'alliance et donner à la politique russe une orientation
anti-germanique. La France à ce point de vue a complètement
échoué.
Quant au socialisme, son pacifisme intransigeant s'exprimait en
déclarations catégoriques:
Pour le prolétariat allemand et international, écrivait le
_Vorwærts_ le 25 juillet, la situation est claire. Quoi qu'il
arrive, le prolétariat ne doit pas se croiser les bras. Si la
classe ouvrière est sincère dans son intention de maintenir la paix
entre les peuples et d'éviter les conflits internationaux, elle
doit être à son poste. Le peuple ne veut pas d'aventure guerrière;
il veut une politique qui garantisse la paix.
Sur quoi le leader français Jaurès, lui faisant écho par dessus la
frontière, répondait dans son organe l'_Humanité_:
Tout ce que nous voyons à l'heure présente, dans cette obscurité,
c'est que nos camarades socialistes d'Allemagne ont vigoureusement
protesté contre le caractère menaçant et offensant de la note
autrichienne. Que les socialistes de tous les pays redoublent
d'efforts pour éclairer l'opinion et pour opposer leur solidarité à
l'épouvantable catastrophe dont est menacé le monde.
J'en étais là de ma lecture, quand je me sentis frappé sur l'épaule.
--_Guten Abend_, Herr Wilfrid, vous êtes donc à Magdebourg?
C'était un ami de mon père, le juge de district Obercassel, dont je
fréquentais la maison pendant mon année de volontariat.
--Comme vous le voyez, monsieur le juge de district, je suis ici de
passage.
--Quoi de nouveau? Tout le monde va bien, à Ilsenburg?
--Tout le monde va bien, je vous remercie. Mon père fait chaque jour son
heure de trapèze, ma mère cultive son piano et mes petites soeurs
grandissent.
--Tant mieux, tant mieux. Et vous, Herr Wilfrid? Vous étudiez à Halle,
je crois?
--A Halle, parfaitement, monsieur le juge de district.
--Oh! oh! fit-il en m'examinant, mes félicitations! Vous avez ramassé là
une superbe balafre. Cela vous va fort bien, mon cher!
Il me secoua cordialement la main, s'assit en face de moi, commanda un
litre et, remarquant l'amoncellement de journaux qui formait sur la
table une pile presque aussi haute que celle de mes rondelles de
cruchons, il demanda:
--Vous avez lu les feuilles du soir? Quelles sont les nouvelles?
L'Autriche a-t-elle fait sa déclaration de guerre?
--Pas encore, monsieur le juge de district. Nous en sommes toujours à la
rupture diplomatique. Vous croyez donc à la guerre?
--Naturellement.
--Et la médiation des puissances?
--Bêtise! L'Autriche veut avoir la Serbie, elle l'aura! Elle n'en fera
qu'une bouchée.
--C'est certain. Mais il y a la Russie. Que fera la Russie?
--La Russie fera ce qu'elle voudra. Cela nous est égal.
--Comment, cela nous est égal? Mais si la Russie bouge, nous
intervenons!
--Eh bien, nous intervenons.
--Vous croyez donc aussi à la guerre européenne?
--J'y crois aussi.
--Cependant, notre gouvernement assure qu'il veut la paix.
--Il l'assure, sans doute. Il faut toujours assurer qu'on veut la paix.
Mais je pense que c'est précisément pour avoir un bon motif
d'intervention qu'il laisse François-Joseph donner tête baissée dans
l'affaire balkanique. Vous comprenez que, si l'Allemagne voulait
réellement la paix, notre empereur n'aurait qu'un mot à dire pour que
tout rentre aussitôt dans l'ordre.
--Ce mot, l'empereur va peut-être le dire. Qui sait s'il ne rentre pas
aujourd'hui à Berlin pour cela?
--Je ne le pense pas. L'Allemagne a tout intérêt à une guerre
européenne. Jamais la situation ne nous aura été plus favorable: la
Russie sans chemins de fer et perdue par ses grèves, la France plus
qu'aux trois quarts pourrie, incapable d'un effort militaire,
l'Angleterre en proie à la guerre civile et devant forcément rester
neutre.
--C'est juste. Mais si la situation nous est si favorable, ne
pensez-vous pas, monsieur le juge de district, qu'aucun pays n'osera
nous attaquer? Il faudrait donc que ce soit l'Allemagne qui prenne
l'offensive? Assumerait-elle la responsabilité de déclarer la guerre?
--Pourquoi pas? Je ne vois pas pourquoi l'Allemagne ne déclarerait pas
la guerre, si c'est nécessaire. Offensive, défensive, tout cela ne
signifie rien, Herr Wilfrid. En réalité, on se défend toujours, même
quand on attaque. Or, nous nous sentons attaqués, parce qu'on ne nous
laisse pas faire ce que nous voulons. En attaquant à notre tour, nous ne
faisons donc que nous défendre. Il n'y a pas un Allemand qui ne
comprenne cela.
--Vous vouiez dire que, de quelque façon que la guerre s'engage, cette
guerre ne sera jamais pour nous qu'une guerre défensive?
--C'est exactement ce que je veux dire. Tenez, les socialistes
eux-mêmes... Je vois que vous venez de lire cette peste de _Vorwærts_,
fit-il en posant son gros index poilu sur la feuille socialiste... Eh
bien, les socialistes eux-mêmes finiront aussi par le comprendre.
Et comme j'avais un geste d'incrédulité:
--Vous verrez, affirma-t-il.
Puis, après avoir allumé un cigare et fait renouveler son litre, le juge
de district Obercassel continua:
--C'est maintenant qu'il nous faut agir. Dans quelques années, il serait
trop tard. Nous avons besoin de nous étendre, de briser autour de nous
des résistances qui pourraient devenir trop fortes. Il nous faut les
ports du nord, les mines de fer et les colonies françaises. Il nous faut
la Vistule et la mainmise sur la Baltique. Il nous faut l'accès de la
Méditerranée et la domination surtout l'empire ottoman. Voilà pour
commencer. Dans vingt ans, ce sera le tour de l'Angleterre. Dans
cinquante ans, les États-Unis seront allemands, le Brésil de même; le
canal de Panama nous appartiendra et nous pourrons alors nous occuper
sérieusement de la Chine.
--C'est magnifique! m'écriai-je enthousiasmé.
--Nous ne verrons pas tout cela. Vous peut-être, pas moi. Mais je suis
modeste, je mécontenterai d'assister à la première partie de cette
colossale trilogie.
Il prononçait tout cela tranquillement, l'oeil doucement émerillonné, en
ingurgitant à petits coups sa bière blonde.
--Mais j'y songe, fit-il, vous êtes mobilisable, Herr Wilfrid. Vous
n'avez encore rien reçu?
J'hésitais à répondre. Mais je voulus maintenir le secret.
--Non, dis-je en rougissant.
--Cela m'étonne, car chez nous l'artillerie et les pionniers sont déjà
partis.
--Quand?
--Il y a trois jours. Ils doivent être bien loin maintenant.
--Vous les avez vus?
--Non. Peu de gens les ont vus. Ils sont partis de nuit. Le 26e régiment
d'infanterie est également parti, mais la nuit dernière seulement. Il
s'est embarqué à la gare de Neustadt.
--Et le 183e?
--Le 183e, on ne le voit pas non plus. Mais je crois qu'il est encore
ici. Il doit être consigné dans sa caserne. Est-ce au 183e que vous êtes
incorporé?
--Pour le moment, oui. Mais je serai peut-être affecté à son régiment de
réserve.
--C'est probable. Vous êtes sous-officier maintenant?
--J'ai été libéré avec ce grade, mais je ne sais si on me le
conserverait dans une campagne.
--Oh! certainement. On n'a jamais trop de sous-officiers. Et, si la
chance vous favorise, vous ne serez pas longtemps sans avoir le
porte-épée. Il y aura vite des trous à combler, expliqua-t-il
placidement.
Ceci me rappela la caserne. Je tirai ma montre. Il était cinq heures et
demie.
Je réglai ma consommation et, prétextant un train à prendre, je laissai
le juge Obercassel dans la salle enfumée du Franziskaner.
--Mes amitiés chez vous, me cria-t-il encore... et bonne chance!... Si
vous allez en France, vous m'enverrez une carte postale timbrée de
Paris!
* * * * *
La grosse horloge du corps de garde sonnait six heures, quand je fis mon
entrée à la caserne. Une vie intense la remplissait du haut en bas. A
tous les étages s'agitaient des gestes, s'activaient des silhouettes, à
toutes les fenêtres s'astiquaient ou se brossaient des effets
militaires. Sous la haute majuscule de leur lettre d'ordre, les
multiples portes engouffraient on dégorgeaient un flot incessant
d'uniformes. Un sourd remuement continu, sans éclat, sans vacarme,
montait ou descendait de partout, coupé de brefs commandements ou du
bruissement cadencé des pas. Sur tout un côté de la cour principale
étaient alignés trois ou quatre cents hommes en calot rond et vareuse de
coutil qui faisaient l'exercice sous les ordres d'un premier-lieutenant
et d'une demi douzaine de sous officiers. Des cours annexes parvenaient
des odeurs d'écurie, de piscine, de cordonnerie et de soupe au lard.
J'aperçus tout d'abord le lieutenant Koenig, occupé à dénombrer un
amoncellement de bagages à l'entrée du magasin de bataillon. Une liste à
la main, il en vérifiait le compte, pendant que deux soldats du train
rangeaient les colis et les classaient sous ses yeux. J'allai aussitôt à
lui.
--Tiens, Hering! _Wie geht's, bester Freund?_
--Fort bien. Un peu ahuri seulement par tous ces événements.
--Hein! Qui nous aurait dit aux dernières manoeuvres...
--Alors quoi? Nous partons?
--Nous partons. Mais quand, _das weiss ich nicht_. Le colonel reste
mystérieux. Quand avez vous reçu votre ordre?
--Avant-hier.
--Parfait. Avez-vous vu le capitaine?
--Pas encore. J'arrive.
--Eh bien, montez vous mettre en tenue. Je vous rejoindrai dans une
demi-heure. Nous irons ensemble. Vous verrez, mon cher, un homme
extraordinaire.
--Qui ça, Braumüller?
--Mais non, Kaiserkopf... le capitaine Kaiserkopf. Puis, voyant mon
étonnement:
--C'est juste, vous ne savez pas... Braumüller est parti avec l'active.
--Le régiment n'est plus ici?
--Non. Nous autres, nous sommes affectés au cadre de réserve. Nous avons
un nouveau capitaine, et c'est le capitaine Kaiserkopf.
--Kaiserkopf..., répétai-je, comme pour me graver dans la tête ces
syllabes sonores.
--Vous verrez. C'est un homme... je ne sais pas s'il vous plaira...
c'est un homme extraordinaire... Il vient de Torgau.
--Qu'a-t-il de si extraordinaire?
--Vous verrez. A propos, fit Koenig, ce n'est pas la peine de sortir
votre tenue de service. On distribue depuis ce matin les uniformes de
campagne. Faites-vous délivrer le vôtre. A tout à l'heure.
--C'est entendu. Mais qu'est-ce que c'est donc que tous ces gens-là,
demandai-je, montrant les hommes à l'exercice. Il y a là pour le moins,
un demi-bataillon.
--Une compagnie, mon cher, une seule compagnie, la sixième.
--Une compagnie! m'écriai-je. Vous plaisantez.
--Aucunement, mon ami. Toutes les compagnies de notre régiment vont
avoir trois cent cinquante hommes sur pied de guerre.
Je restai suffoqué. Trois cent cinquante hommes par compagnie, cela me
semblait un chiffre énorme.
--_Kanonenfutter_, murmura philosophiquement le lieutenant Koenig. Ah!
les Français ne se doutent pas de ce qu'ils vont recevoir sur le dos:
l'active et la réserve, tout à la fois, et des compagnies de trois cent
cinquante hommes!
Sur quoi il se remit à sa besogne d'estampillage.
Je montai à la compagnie. Notre étage bourdonnait comme une ruche en
travail. Par les portes des chambrées on voyait les hommes en tricot de
coton préparer leurs paquetages, ordonner leur fourniment, graisser
leurs bottes. Des sous-officiers s'évertuaient, bougonnaient des
instructions, mâchaient des jurons entre leurs dents tabagiques. Une
prenante odeur de suée, de pieds et d'aisselles flottait dans les
corridors.
Je rencontrai le fourrier Schmauser devant les lavabos.
--Ah! vous voilà, Hering! Je vous ai logé chez le feldwebel Schlapps.
Vous ne vous plaindrez pas!
--Le feldwebel est absent?
--Le feldwebel est parti en avant avec le lieutenant-colonel Preuss pour
les cantonnements.
--Où?
--Je n'en sais rien.
--Quand partons-nous!
--Je n'en sais rien.
--Mais, savez-vous au moins si nous partons?
--Je n'en sais rien de rien. Tout ce que je sais, c'est qu'on s'occupe
de nous cantonner quelque part. Voici la clef du feldwebel. Je vais vous
envoyer le tailleur, puis vous irez au magasin d'habillement choisir un
casque. Tout le monde est équipé à neuf des pieds à la tête.
--Quel remue-ménage!
--Ne m'en parle pas! Voici deux nuits que je ne dors pas. Les chambrées
sont archi-pleines, je ne sais où caser mes hommes.
Tout pénétré de son importance, le fourrier Schmauser épongeait son
front moite.
Je trouvai ma cantine qui m'attendait devant la porte du feldwebel. Le
logement était des plus confortables. Il se composait de deux pièces
donnant sur la cour de la manutention, l'une servant de salon, l'autre
de chambre à coucher. Le meuble en était cossu et voyant. Un fort bureau
recouvert d'un tapis de peluche écarlate à grosses franges d'or
supportait un cabaret à liqueurs, des pots à tabac et quelques livres de
service. Sous une panoplie de pipes auréolant de leurs rayons
divergeants le portrait en couleur de l'empereur, s'étalait, très
fatigué, un large divan bleu de Prusse, devant lequel traînait une peau
de renard. Aux fenêtres pendaient de lourds rideaux de panne jaune
serin. Les murs tendus d'un papier gaufré à fleurs vertes se hérissaient
de pointes de casques, d'aigrettes, de plumets, de crosses de pistolets,
de poignards, de fers de lances, de bois de cerfs, de couteaux de chasse
et d'armes exotiques. Sur la cheminée, entre deux enveloppes d'obus
garnies d'herbes stérilisées, je reconnus la jolie pendule en porcelaine
de Meissen que j'avais donnée au feldwebel pendant mon volontariat pour
me concilier sa bienveillance. Mais ce qui surprenait le plus dans
l'appartement du feldwebel Schlapps, c'était la quantité prodigieuse de
souvenirs de femmes qui en ornaient tous les coins et recoins. On ne
comptait pas les écharpes, les rubans, les mouchoirs, les débris de
gaze, les bouquets fanés, les gants jaunis, les jarretières, les noeuds
de chemise qui s'accrochaient à tous les clous, rôdaient sur les
meubles, chargeaient des étagères, piquaient les angles des cadres et
des miroirs. Les plus intimes de ces objets étaient naturellement
dévolus à la décoration de la chambre à coucher, où l'on pouvait voir
jusqu'à un pantalon de linon, avec des faveurs roses et des dentelles,
servant de têtière à un fauteuil oriental. Le nombre des photographies
surtout était considérable: il y en avait de toutes les sortes, dans
toutes les poses et dans tous les costumes. Les unes présentaient de
sémillants minois en toilette de ville, d'autres des déshabillés
suggestifs, d'autres de piaffantes mascarades de théâtre-variété. Il y
en avait de poétiques et de provocantes, de sensuelles et de
sentimentales, de lascives, de perverses, de triviales; quelques unes
même pouvaient être qualifiées de nettement obscènes. Tout ce qui avait
passé sur les scènes des music-halls de Magdebourg, sur la piste de son
cirque, dans ses tavernes, dans ses confiseries, dans ses bals publics,
dans ses bars, sur ses trottoirs ou dans ses maisons louches s'étalait
là, paradant, aguicheur, érotique et brutal, témoignage impressionnant
des robustes appétits et des succès féminins de notre feldwebel.
J'en étais là de ma contemplation et ma pensée rougissante s'en allait
déjà, portée par un courant naturel, errer à la dérive du côté des
charmes encore à peine entrevus de ma chère Dorothéa, quand le tailleur
Stich entra. Il avait les bras chargés de deux ou trois tuniques et
d'autant de pantalons.
--A vos ordres, monsieur l'aspirant. J'ai conservé vos mesures de
l'année dernière. Avez-vous grandi? Avez-vous grossi?
--Pas d'un pouce, Stich.
--Alors, fit-il de sa voix nasillarde, voilà qui doit vous aller comme
un gant.
Il me présenta un uniforme et m'aida à l'endosser. J'en examinai l'effet
dans la grande glace de Schlapps.
C'était le fameux uniforme _feldgrau_, dont j'avais déjà porté un
spécimen aux manoeuvres.
La glace me renvoyait mon image guerrière, grise du collet aux genoux.
Tout y était _feldgrau_, jusqu'aux pattes d'épaules, jusqu'aux parements
des manches. La couleur du corps d'armée ne se remarquait que par le
mince liseré rouge des pattes d'épaules, sur lesquelles s'inscrivait en
rouge le numéro du régiment. Un rang de boutons jaunes fermait la
tunique. Un passepoil rouge et un galon doré de sous-officier bordaient
le collet et les parements.
--Eh bien, murmurait Stich en me tapotant de tous les côtés, il me
semble que ça va!
--Ça va.
--C'est un peu ample, mais vous serez mieux à votre aise. Vous n'allez
pas à la parade, vous allez à la guerre.
Je lui donnai un mark de pourboire, puis j'allai au magasin
d'habillement et à l'armurerie toucher le reste de mon équipement. Je
choisis un casque, recouvert de sa housse en toile verdâtre, une
casquette avec son bandeau rouge et sa cocarde prussienne, un manteau
avec sa patte de drap rouge au collet, une paire de demi-bottes de cuir
jaune, un havresac avec sa marmite individuelle, ses sachets à vivres,
sa toile et ses accessoires de tente, un ceinturon avec ses trois
cartouchières, son étui-musette et son petit bidon, un sabre-baïonnette
avec son fourreau bruni et sa fausse dragonne aux couleurs du bataillon
et de la compagnie, enfin un fusil avec sa lame-chargeur, sa hausse et
son curseur. Tout cela avait pris un certain temps et quand je fus de
retour chez le feldwebel, j'y trouvai Koenig qui m'attendait.
--Et maintenant, _mein lieber_, allons voir le capitaine Kaiserkopf.
Le bureau du capitaine était situé à l'extrémité de l'étage occupé par
notre compagnie. Une sentinelle en tenue de guerre, baïonnette au canon,
en gardait l'entrée. Au passage de Koenig, l'homme rectifia la position
et présenta l'arme. Nous fûmes reçus dans l'antichambre par
l'ordonnance.
--Monsieur le capitaine est-il là?
--A vos ordres, monsieur le lieutenant. Monsieur le capitaine est là,
avec le vice-feldwebel Biertümpel.
Nous pénétrâmes dans une grande pièce qui s'éclairait sur la cour
principale par deux hautes fenêtres à stores verts. Derrière un bureau
de chêne chargé de dossiers, se hérissait, entre une énorme chope de
bière et un revolver de gros calibre, une tête étrange et presque
monstrueuse. Sous la casquette à visière un front proéminent, bossué,
corroyé comme du cuir de botte projetait une paire de formidables
sourcils aux soies épaisses et menaçantes. Le nez se gonflait et
bourgeonnait entre les poches des yeux et les puissants méplats des
joues aux teintes calcinées. Une rude et gigantesque moustache
grisonnante boisait entièrement les lèvres et retombait pesamment autour
du menton bestial. Le col rouge, érigé entre les pattes d'épaules plates
en argent piquées de leurs deux étoiles, soutenait violemment cette
figure énergique et féroce.
Je m'étais figé dans une attitude raide, les talons joints, la main
gantée à la jugulaire du casque, attendant que le capitaine Kaiserkopf
daignât lever les yeux sur moi. Un crayon à la main, il s'occupait à
pointer sur un état d'effectifs des noms que lui défilait la voix
éraillée du vice-feldwebel Biertümpel:
--Schuhmacher, Hans; Müller, Jakob; Petermann, Otto; Schnupf,
Siegfried...
Cela aurait pu durer longtemps ainsi et j'aurais pu l'examiner encore
plus en détail, si, ce qui lui arrivait sans doute à intervalles
rapprochés, il n'avait éprouvé le besoin de boire. Sa main velue se
porta vers l'anse de sa chope, de gros yeux gris de fer se levèrent,
roulèrent un instant sous leurs sourcils énormes et se fixèrent sur moi.
J'en profitai pour m'annoncer:
--_Offiziers-Aspirant Wilfrid Hering!_
Il aperçut en même temps Koenig qui le saluait; il lui tendit deux
doigts, puis, montant sa chope à ses lèvres, il y trempa largement sa
moustache, tandis que Koenig prononçait:
--Monsieur le capitaine, l'aspirant Hering est notre meilleur volontaire
de la classe 1912. C'est un sujet distingué, qui fera honneur au
régiment. Le capitaine Braumüller faisait grand cas de lui.
--Braumüller, Braumüller... grommela le capitaine Kaiserkopf. Ce n'est
pas une raison.
--Ce n'est pas une raison, sans doute, monsieur le capitaine, mais c'est
une indication.
--_Schoen, Schoen._ Voyons ses notes, Biertümpel.
Puis tandis que le vice-feldwebel feuilletait en dossier:
--Belle mine, solide gaillard, formula-t-il en me jaugeant de son oeil
gris. Superbe balafre.
--S'il vous plaît, monsieur le capitaine, croassa le vice-feldwebel en
lui présentant la feuille qui me concernait.
Le capitaine Kaiserkopf y plongea le nez.
--Ah! voyons... _Einjæhrig-Freiwilliger Wilfrid Hering_, c'est bien
ça... octobre 1912... _stimmt_... Tenue, bonne; instruction militaire
bonne; baïonette, passable... Ah! ah! il paraît que vous n'êtes pas fort
sur la baïonnette? _Teufel!_ voilà qui est mauvais, monsieur Hering,
voilà qui est très mauvais! La baïonnette, _Donnerwetter!_ c'est
capital. Comment voulez-vous vous en tirer, si vous n'êtes pas fort sur
la baïonnette? Vous vous ferez embrocher comme un poulet! Voyons la
suite. Vous avez en plusieurs fois des prix de tir; c'est mieux. Vous
avez obtenu les aiguillettes de soie avec glands; _Schoen_. Vous avez
été promu exempt au bout de six mois de service et trois mois plus tard
sous officier surnuméraire. Vous avez subi avec succès votre examen
d'officier de réserve et reçu votre qualification avec la note très
bien; ce n'est pas mal... Mais, _Donnerwetter!_ il y a encore quelque
chose qui ne me satisfait pas, monsieur Hering, pas du tout...
Il engoula une ample rasade, puis continua:
--_Donnerwetter!_ dis-je, il y a encore quelque chose qui ne me
satisfait pas. Vous n'avez pas, monsieur Hering, paraît-il, la voix
assez forte pour pousser convenablement notre hourrah national. Cela,
monsieur Hering, c'est impardonnable. Ne savez-vous pas. _Donnerwetter!_
que le hourrah allemand est avec la baïonnette allemande le moyen le
plus puissant que connaisse notre infanterie pour jeter la terreur dans
les rangs de l'ennemi? Un Allemand qui ne sait pas manoeuvrer proprement
sa baïonnette, ni pousser hardiment son hourrah ne sera jamais qu'un
zéro devant le perfide adversaire. Allons, monsieur Hering, criez après
moi: Hourrah!
Son organe fit trembler les vitres. Je rassemblai mon énergie et hurlai
avec un souffle que je ne me connaissais pas:
--Hourrah!
--Hourrah! nom de Dieu! hourrah!
--Hourrah!
--Cela manque de coffre. Vous ne buvez pas assez de bière, monsieur
Hering.
Je songeai à tout ce que j'avais absorbé peu d'heures auparavant, mais
je n'en répondis pas moins avec subordination:
--J'en boirai davantage, monsieur le capitaine.
Le lieutenant Koenig crut bon à ce moment d'intervenir de nouveau:
--Je vous demande la permission d'ajouter, monsieur le capitaine, que
l'aspirant Hering est le fils du conseiller de commerce Karl Hering, de
la province de Saxe, possesseur de nombreuses fabriques, membre des
conseils d'administration de sociétés importantes, grand propriétaire
foncier, décoré de l'ordre de l'Aigle Rouge et admis à la fréquentation
de la plupart des familles nobles du pays. Le conseiller de commerce
Karl Hering est plusieurs fois millionnaire.
Ce petit discours parut faire une certaine impression sur le capitaine
Kaiserkopf. Son visage renfrogné se détendit visiblement et il proféra
aussi aimablement qu'il lui était possible:
--Je vous félicite, monsieur Hering, d'appartenir à une bonne famille.
Les bonnes familles sont les bonnes familles, chacun sait ça,
_Sacrament!_ et l'Allemagne peut compter sur leur dévouement.
Et se levant solennellement de derrière son bureau,--sa stature me parut
énorme,--il prononça en faisant le salut militaire:
--Aspirant Hering, êtes-vous prêt à verser votre sang pour Sa Majesté
l'Empereur?
Je répondis d'un ton pénétré:
--Je le suis, monsieur le capitaine.
--Pour la patrie allemande?
--Je le suis, monsieur le capitaine.
--Pour votre capitaine?
--Je le suis, monsieur le capitaine.
--C'est bien, fit-il en se rasseyant. Je vois en outre que vous avez eu
l'honneur de conduire une demi-section en présence de Sa Majesté, lors
de la dernière manoeuvre impériale. Je ne puis vous donner de
demi-section, car nos cadres sont au grand complet, mais vous
commanderez un groupe: ce sera le cinquième de la troisième section. Et
maintenant, aspirant Hering, allez: n'oubliez pas le hourrah, la
baïonnette... et surtout beaucoup de bière allemande!
L'audience était terminée. Je claquai des talons, bombai le buste et
partis au pas de parade, tandis que le vice-feldwebel Biertümpel
reprenait d'une voix rauque:
--Staufifier, Fritz; Schmidt, Ruprecht; Schmidt, Anastasius...
* * * * *
Koenig me rejoignit dans le corridor. Il avait l'air très satisfait.
--Vous avez de la chance, me dit-il, le capitaine a été charmant pour
vous.
--Diable! fis-je, qu'est-ce que c'est donc quand il n'est pas charmant!
--Je vous répète que vous avez fait bonne impression.
Je compris alors la tactique de Koenig et pourquoi il avait tenu à
assister à ma présentation, pour diriger sans en avoir l'air, et dans le
sens qui pût m'être le plus favorable, cette périlleuse formalité. Je le
remerciai vivement de son amitié.
--Et maintenant, proposai-je, il me semble qu'il serait temps de souper.
Voulez-vous que nous allions au casino!
--Ce serait avec plaisir, fit Koenig, mais depuis trois jours, mon cher,
nous ne pouvons sortir de la caserne. Les officiers supérieurs seuls ont
le droit d'aller en ville. On nous a aménagé une cantine dans la salle
d'honneur des sous-officiers. C'est là que nous allons nous rendre.
En passant, nous entrâmes dans la chambrée numéro 35, qu'occupaient mes
hommes.
--Fixe! cria le plus ancien en apercevant l'officier.
Aussitôt les sept ou huit soldats présents se précipitèrent chacun
devant son armoire et s'immobilisèrent dans la position de front, les
mains au pantalon.
--Combien d'hommes dans cette chambrée? interrogea Koenig.
--A vos ordres, monsieur le lieutenant. La chambre est occupée par vingt
hommes, dont quinze du groupe cinq de la troisième section et cinq en
supplément.
La chambre, disposée en temps normal pour huit à dix hommes d'un groupe,
contenait une dizaine de lits et autant de paillasses destinées à être
étendues sur le plancher et pour le moment roulées contre le mur. Chaque
armoire servait pour deux hommes.
--Quel est le rôle de service pour demain? demanda Koenig.
--A vos ordres, monsieur le lieutenant.
L'ancien alla se planter devant une affiche de service dactylographiée,
placardée contre le panneau intérieur de la porte, et martela d'une voix
sonore:
--A quatre heures et demi, réveil. A cinq heures, appel et revue de
chaussures, dans la chambrée, passée par le chef de groupe. A six
heures, revue d'effets, dans la chambrée. A sept heures, café. A sept
heures trente, inspection d'armes, dans la salle d'exercice. A neuf
heures, revue de paquetage, dans la chambrée. A dix heures, examen
médical, par le médecin aide-major. A onze heures, revue de compagnie,
dans la cour de l'intendance. A midi trente, dîner. A deux heures, revue
de bataillon, dans la cour principale. A quatre heures, revue de
régiment, dans la cour principale. A six heures, bain. A sept heures,
soupe.
--_Trefflich?_ fit Koenig au terme de cette lecture laborieuse. Voici
monsieur l'aspirant Hering qui a été désigné pour commander votre
groupe. Vous lui obéirez comme à Dieu. J'espère que monsieur le
capitaine n'aura pas à recevoir de plaintes sur la discipline du groupe
cinq.
Automatiquement, toutes les mains présentes s'étaient levées d'un geste
pour le salut militaire.
Je reconnus trois de mes hommes de l'année précédente, les mousquetaires
Schnupf, Maurer et Vogelfænger, et les saluai par leurs noms. Il me
sembla que mes drôles étaient tout contents de ne pas avoir pour les
commander un sous-officier professionnel.
Au sortir de la chambrée 35, nous fûmes surpris par un lointain vacarme
qui paraissait provenir des abords de l'escalier K.
--Que diable est-ce là? fit Koenig.
Nous nous portâmes dans La direction du tumulte. A mesure que nous
approchions, une voix de plus en plus tonitruante se dégageait d'une
bousculade de meubles, de cris d'effroi et de hurlements de douleur. Les
échos en remplissaient le corridor où s'attroupaient déjà des têtes
curieuses. Des mots furieusement vomis commençaient à nous parvenir:
«Salauds! tas d'idiots! cochons!...»
--Je parie que c'est encore ce buffle de Wacht-am-Rhein! grommelait
Koenig.
Devant la chambrée 17, dont la porte était grande ouverte, un spectacle
singulier nous attendait. Au milieu d'une demi-douzaine d'hommes
complètement terrorisés et dont deux, le visage tuméfié, saignaient
lamentablement du nez sur des seaux, se démenait une sorte de fou
furieux, un énorme individu au cou de taureau, au mufle de bête, dont
les yeux apoplectiques, la face vermillonnée et la bouche écumante
présentaient les signes d'un accès de rage au paroxysme.
--Bougres de salauds! vociférait-il inlassablement... Bougres de
salauds! fils de truies thuringiennes!...
Il s'acharnait, pour le moment, de ses deux poings massifs sur un
malheureux mousquetaire qui, sans oser bouger, mais bramant tant qu'il
pouvait, encaissait stoïquement les coups.
--Bougre de triple salaud... Je t'apprendrai, à force de te l'enfoncer
dans les côtes, ton métier de fantassin de Sa Majesté!... Tiens, cochon!
En veux-tu encore, _verdammter Halunke_?... Tiens! tiens!...
Les poings s'abattaient sur la gueule, sur les saillants, sur le crâne
du pauvre diable, qui résonnait comme une boule de bois. Deux filets de
sang dégoulinaient des lèvres et des ecchymoses rouges péchaient le
pourtour des yeux.
--Tiens, _Hundsfott_!... Tiens, charogne!
Celui qui sévissait d'un poing et d'un vocabulaire si énergique n'était
autre, en effet, que le sous-officier Michel Bosch, dit Wacht-am-Rhein,
le plus redouté des gradés de la compagnie.
--Quand vous aurez fini, sous-officier Bosch, fit Koenig d'une voix
blanche, j'aurai à vous dire deux mots.
Bosch, dit Wacht-am-Rhein, s'aperçut alors de la présence du lieutenant.
Mais, sans se démonter, il porta hardiment la main à son calot et
répondit:
--A vos ordres, monsieur le lieutenant. Laissez-moi seulement achever ce
sagouin!... C'est une honte, clama-t-il, de voir comme cette chambrée
est tenue! Regardez, monsieur le lieutenant, l'alignement de ces
sacs!... Et ces lits!... Pas un qui soit à l'ordonnance!... C'est une
véritable écurie!... Quel est le porc qui couche ici? continua-t-il en
se jetant à coups de bottes sur un lit dont il dispersa de tous côtés
les couvertures, les draps, le traversin et la paillasse... Ah! c'est
Rohmann? Il n'est pas là?... Celui-ci, je le rattraperai demain! Je le
ferai pivoter pendant trois heures au soleil avec le peloton de
discipline!... Quant à toi, _ausgespucktes Biest_! fit-il en revenant
sur celui qu'il malmenait à notre entrée, voilà ce qui te revient...
Empoche ça, ordure!
Et détachant son sabre-baïonnette, qu'il leva à deux mains par le
fourreau, il en asséna un coup formidable sur la nuque du fantassin de
Sa Majesté, qui s'abattit sur les genoux en soufflant.
Nous n'en attendîmes pas davantage et quittâmes la chambrée 17 assez
dégoûtés. Quelques instants après, Wacht-am-Rhein nous rejoignait sur le
palier de l'escalier K.
--Je n'ai pas voulu vous blâmer devant vos hommes, fit Koenig, mais je
trouve, Bosch, que vous y allez un peu rudement.
Wacht-am-Rhein partit d'un éclat de rire et répliqua:
--Si ça n'est que ça, monsieur Koenig, remettez-vous. Avec ces
pachydermes-là, il n'y a jamais de casse, et il faut ça pour les
dresser. Ce n'est pas votre système, je sais mais c'est le mien. C'est
aussi celui de tous les bons sous-officiers de carrière. Vous êtes
lieutenant, c'est vrai, mais je suis plus ancien que vous dans le métier
et je connais les hommes. C'est ainsi qu'il faut les mener et non
autrement: à la trique! Plus on tape dessus, plus ils seront aptes
ensuite à taper sur les autres. Voilà comment on fait de bons soldats
prussiens. D'ailleurs, ajouta-t-il plein du sentiment de sa juste cause,
j'ai là-dessus l'assentiment du capitaine Kaiserkopf.
--Je n'en doute pas, fit Koenig. Au reste, là n'est pas la question. Ce
que j'avais à vous dire ne concerne pas la façon dont vous traitez vos
hommes et qui vous regarde. Mais ne savez-vous pas que nous avons reçu
des ordres supérieurs d'avoir à éviter toute cause de bruit dans la
caserne? Or, vous déchaînez un tumulte infernal qui s'entend à un
demi-kilomètre à la ronde!
--Un demi-kilomètre!... Vous exagérez, monsieur Koenig. La voix de mes
hommes ne porte pas si loin. Je ne peux pourtant pas leur commander de
fermer la gueule quand je les étrille! Ce serait de la cruauté.
D'ailleurs ils peuvent bien chanter comme des pourceaux qu'on saigne, on
n'entend rien du dehors. J'ai étudié l'acoustique de la région, _Herr
Leutnant_ on n'entend rien.
--C'est possible, dit Koenig, mais enfin, il y a des ordres.
Contenez-vous.
--Je ferai ce que je pourrai, monsieur Koenig, mais je ne garantis rien.
Si je me contenais par trop, le service en souffrirait. Et le service,
sacré mille millions, le service ayant tout!... C'est tout ce que vous
aviez à me dire?
--C'est tout.
--A vos ordres, _Herr Leutnant_.
Wacht-am-Rhein salua et le bruit de ses bottes s'éloigna dans le
corridor.
--Quelle brute! s'écria Koenig, tandis que nous descendions vers la
cantine. Mais, mon cher, il n'y a rien à faire. Ces gens sont nos
maîtres. Ce sont eux qui tiennent le soldat. Sans eux, pas de
discipline. Les sous officiers sont la force de l'armée allemande, et
nous nous en rendons compte. Il faut en passer par où ils veulent... Je
sais bien qu'il y a les règlements... on a fait quelques exemples...
Tout cela ne signifie rien. En fait, nous sommes impuissants... Et puis,
ajouta-t-il à voix basse, il y a tant d'officiers qui ont une mentalité
de sous-officiers!...
* * * * *
La cantine était pleine de jeunes officiers, quand nous y entrâmes.
Quatre ou cinq capitaines seulement occupaient une table. J'allai
immédiatement claquer des talons devant eux pour leur demander la
permission de rester dans la salle, ce qui me fut accordé d'un signe de
tête. Nous prîmes place, Koenig et moi, en compagnie du lieutenant
Schimmel et de l'ancien volontaire Max Helmuth, promu comme moi à la
dignité d'aspirant. Je fus heureux de les retrouver. Schimmel était
d'ailleurs beaucoup moins sympathique que Koenig; il cultivait le genre
_schneidig_; mais dans sa figure couturée, auprès de laquelle ma balafre
ne devait paraître qu'une modeste écorchure, luisaient des yeux fauves
qui ne manquaient pas d'intelligence.
L'ordonnance servit la bière.
--_Prost!_
--_Prost!_
--_Prost!_
--_Prost!_
--Nous sommes prêts, archi-prêts, déclarait Schimmel. Pourvu que cette
fois-ci soit la bonne! Vont-ils se décider, à Berlin?
Schimmel, qui avait fait des voyages d'espionnage en France, ne cachait
pas son assurance.
--Si je pouvais parler, dire seulement le quart de ce que je sais!...
Vraiment, ce sera drôle!... Croyez-m'en, Koenig. Et ce que je connais
n'est qu'une parcelle, une minime parcelle de notre vaste organisation
en pays ennemi.
--La ligne de leurs forteresses est solide, observa Koenig. Il faudra
sans doute de grands sacrifices...
--Les hommes sont là pour ça.
--Et puis, monsieur le lieutenant, il y a les trouées, fit Helmuth qui
se piquait de stratégie.
--Oui, Charmes, Stenay... Quoi qu'il en soit, messieurs, soyez certains
d'une chose, c'est que nous serons sous les forts de Paris avant que les
Français aient achevé leur mobilisation. C'est même ce qu'il y a
d'ennuyeux pour nous, ajouta-t-il: ce sera si vite fait que notre
avancement risque d'en être singulièrement compromis.
Un peu partout, me sembla-t-il, aux diverses tables, les conversations
flottaient sur le même thème. Du roulis des voix, des verres et des
fourchettes émergeaient des mots plus fortement prononcés: aéroplanes,
poudres, calibres, canons de campagne, artillerie lourde, effectifs,
coupoles, shrapnells, zeppelins. A la table des capitaines, où fumait
une énorme choucroute, une orageuse discussion se déchaînait. Ailleurs
déferlaient des rumeurs politiques, où les noms de _Serbien_ et de
_Russland_ s'élevaient et revenaient sur des vagues de mépris ou de
fureur. J'aperçus le joli lieutenant von Bückling brandissant avec
agitation son monocle, tandis qu'en face de son buste corseté, le
cinglant premier-lieutenant Poppe battait l'air dans une démonstration
qui paraissait géométrique. L'incessante oscillation des têtes qui
mangeaient ou se répondaient crêtait vivement le bleu foncé des tuniques
et le rouge des cols, que rompait par endroits la note grise des
uniformes de guerre arborés déjà par quelques lieutenants. Une forte
odeur de charcuterie montait de toutes parts, pendant qu'entrait par les
fenêtres ouvertes le sourd grondement de la caserne et que, du haut de
sa place d'honneur, dans son pesant cadre doré, un grand portrait de
Bismarck dominait de sa moustache énorme cette scène animée.
--Avec tout ça, qu'allons-nous manger? demanda Koenig en consultant le
menu. Messieurs, on nous offre des côtelettes de porc à la sauce
bordelaise, du boeuf à la mode, du ragoût de veau, du poulet chasseur,
des tournedos portugaise...
--C'est une honte, s'écria Schimmel à cette énumération, de voir combien
de mots étrangers encombrent encore notre langue allemande. En cuisine,
notamment, c'est un véritable scandale. Nous ne manquons pourtant pas
d'excellents termes allemands pour remplacer tous ces intrus. Quand
purgera-t-on nos menus de ces vocables français qui les déshonorent?
--Vous avez raison, fit Koenig en riant. Mais comment, par exemple,
remplaceriez-vous le mot «Kotelett»?
--Par le mot bien allemand de _Rippe_. Une côtelette de porc, c'est une
_Schweinsrippe_.
--Et la sauce bordelaise?
--Rien de plus simple. La sauce bordelaise est une sauce au vin rouge.
Nous dirons donc _Rotweinsauce_.
--Ah! pardon, vous laissez le mot _Sauce_!
--C'est juste. Alors _Rotweintunke_ ou _Rotweinbeiguss_.
--Bravo! applaudîmes-nous.
--Et le boeuf à la mode? demanda Koenig.
--Le boeuf à la mode? Voyons... Que diriez-vous de _Sauerbraten_?
--Ça va, mais c'est moins savoureux qu'en français. Comment vous en
tirerez-vous maintenant avec le ragoût de veau?
Schimmel réfléchit, plissa un instant sa figure ravagée puis accoucha:
--_Brauneingemachtes Kalbfleisch._
--Un peu pénible, jugea Koenig, mais on peut l'accepter.
--Pour le poulet chasseur, continua Schimmel satisfait de son succès, je
vous proposerai ceci: _Huhn mit Edelpilzbeiguss_. Voilà qui me semble
réussi.
--Réussi indiscutablement, approuva Helmuth.
--Quant aux tournedos portugaise... portugaise... Ma foi, c'est plus
difficile! avoua Schimmel embarrassé.
Nous nous mîmes tous quatre à chercher. Le mot «portugaise» contenait
tant de choses qu'il semblait presque intraduisible. Je suggérai
cependant: _Perlzwiebeln-und-Tomaten-Lendenschnittchen_, et j'eus le
plaisir de voir ma traduction adoptée à l'unanimité.
--Et voilà, conclut Schimmel avec un geste tranchant, voilà à quoi nos
Herren Professoren devraient bien s'occuper, au lieu de perdre leur
temps à fatiguer nos jeunes gens par l'étude des racines grecques.
--Fort bien, fit Koenig en reprenant le menu qui avait passé
de main en main, mais il s'agit pour le moment de décider ce
que nous allons commander. Sera-ce des _Schweinsrippen mit
Rotweinbeiguss_, du _brauneingemachtes Kalbfleisch_ ou des
_Perlzwiebeln-und-Tomaten-Lendenschnittchen_?
--Pour moi, dit Schimmel, je prendrai simplement une bonne choucroute à
l'allemande.
--Moi aussi, dit Koenig.
--Moi de même, fit Helmuth.
Je ne pus que me rallier à ce choix général, et bientôt une magnifique
choucroute, abondamment garnie de saucisses de Francfort et de jambon de
Westphalie, faisait rivaliser notre table avec celle des capitaines.
--Oui, messieurs, reprit alors le lieutenant Schimmel, je vous disais
qu'il nous faut souhaiter la guerre. Je ne m'occupe pas de politique,
moins encore d'économie politique, et je suppose qu'à ces deux points de
vue la guerre aussi ne pourra que nous valoir des avantages. Je ne me
place qu'au point de vue militaire; mais là je sais bien une chose,
c'est que jamais l'Allemagne n'a été plus prête; et j'en sais bien une
autre, c'est que la France ne l'est pas. J'ignore ce qui se passe du
côté russe; je ne connais de la Russie que ce qu'en dit le _Militær
Wochenblatt_; mais Poppe, qui l'a pratiquée, déclare qu'elle est encore
moins prête que la France. Alors, que risquons-nous?
--Rien, c'est bien clair, dit Helmuth.
--Plusieurs fois déjà, continua Schimmel sans cesser de mâcher sa
choucroute, plusieurs fois nous avons laissé fuir l'occasion. Cinq, si
je compte bien, depuis 1871. La dernière, c'était lors de l'affaire
d'Agadir. Mais nous avions un point faible, qui était l'aviation.
--Votre avis, demanda Koenig, est que notre aviation est maintenant
supérieure à l'aviation française?
--Très supérieure.
--Je parle des aéroplanes, non des dirigeables.
--J'entends bien. Extrêmement supérieure. Ce n'est pas parce qu'ils
exécutent des tours de clown la tête en bas que cela change quoi que ce
soit à la situation. Ces prouesses, militairement, ne signifient rien.
--_Ganz richtig_, approuva Helmuth.
--Aujourd'hui, reprit Schimmel, nous leur damons le pion en tout... En
tout, vous m'entendez bien!... Notre infanterie, vous la connaissez
aussi bien que moi, Koenig. Notre cavalerie, magnifique. Notre
artillerie, splendide. En tout, vous dis-je!... Notre train, notre
génie, nos services de communications, tout est parfait, tout est au
point. Il n'y a plus qu'à marcher.
A l'ouïe de ces propos réconfortants, mon jeune coeur d'Allemand se
soulevait d'enthousiasme et se délectait d'espérance. Je voyais nos
innombrables troupes franchir victorieusement la frontière et se
répandre en pays ennemi. Tout cédait à leur approche, les régiments
s'effondraient, les divisions se disloquaient, les murailles bétonnées
sautaient, les coupoles d'acier volaient en éclats. Successivement les
villes se rendaient et les provinces tombaient. C'était d'abord Nancy,
l'orgueilleuse cité lorraine, avec ses grilles, ses balustres, ses
palais; puis, nos obusiers nous frayant violemment passage, nos armées
envahissaient la Champagne, débordaient sur la Bourgogne, la Brie, le
Valois, coulaient irrésistiblement vers Paris. Troyes, Reims, Soissons
succombaient. L'inondation poursuivait sa marche torrentielle, gagnait
la Normandie au nord, la Beauce au sud, et tandis qu'un ouragan de fer
et de feu noyait et broyait Paris, que la double ceinture des forts
crevait comme une digue impuissante et que, dans une dégringolade
effroyable de poutrelles, de tôles, de fermes, de chevrons, la tour
Eiffel, haute de trois cents mètres, venait s'écraser pitoyablement sur
le sol, de nouveaux flots dégorgeaient inextinguiblement des bondes de
l'est, où Verdun, Toul, Epinal, Belfort ne formaient déjà plus que des
amas de ruines fumantes.
Sans m'abandonner aux perspectives lointaines qu'avait ouvertes devant
moi le juge de district Obercassel, je croyais déjà toucher des yeux cet
avenir si proche qu'en l'espace d'un mois la réalisation en pouvait être
acquise. J'assistais en imagination à l'entrée triomphale de notre armée
de l'Ouest, notre fier Kronprinz à sa tête, dans la capitale française
abattue. J'entendais les puissants appels du _Deutschland, Deutschland
über alles_ rugis par douze musiques de régiment à la fois sur la place
de la Concorde. A Versailles, un nouveau couronnement se préparait.
Amiens, Rouen, Chartres étaient occupés, Orléans enlevé, la Loire
franchie, Bourges saisi, Lyon investi. Partout les populations se
soumettaient et les pantalons rouges fuyaient; les convois de
prisonniers s'acheminaient par milliers sur l'Allemagne. Quelques
semaines encore et le Midi rayonnant s'ouvrait aux pas des cohortes
germaines extasiées. Le sol du Languedoc était foulé; la Provence
huileuse recevait l'empreinte de nos talons. Et par un matin flamboyant,
un escadron de nos hussards, débouchant d'un vallon touffu d'orangers,
découvrait tout à coup la Méditerranée baignée de soleil, tandis que
leurs chevaux, le poitrail haletant et la crinière gonflée, reniflaient
le vent brûlant de l'Afrique.
--Quelle gloire! murmurai-je, emporté par mon rêve.
--Et surtout, dit Koenig, dont la pensée semblait avoir pris un cours
semblable à la mienne, surtout quel bienfait pour le monde!... Nos
moeurs, nos arts, notre science affirmant leur suprématie; notre langue
et notre littérature se conquérant de nouveaux domaines: nos qualités
nationales imposant leur supériorité et démontrant leur valeur: l'ordre,
la discipline, le travail, la ténacité, l'honneur, l'amour du droit et
le respect de la parole jurée; notre bonne foi et notre fidélité
germaniques triomphant de l'intrigue, du mensonge et de l'envie; enfin,
tout l'univers s'élevant à la culture allemande, qui n'est autre,
messieurs, nous pouvons le déclarer sans orgueil, que la culture
elle-même.
Schimmel avait suivi ce petit discours d'un oeil ironique.
--Tout cela, dit-il, mon cher Koenig, est fort beau: mais c'est de
l'idéalisme! Pour moi, si ma philosophie n'est point incapable de
concevoir de si belles choses, elle se contente à moindre compte. Dans
quelques jours, peut-être, s'il plaît à Dieu, nous serons en France.
Nous y serons hors de toute loi, sinon celle de la guerre, exempts de
toute contrainte autre que le succès de nos armes et le bon plaisir du
guerrier. Rien qu'à y songer, je me sens déjà plein de joie et d'ardente
convoitise. Quel pays que la France! Quelles femmes, quels vins, quelles
richesses!... Voilà la réalité, voilà ce qui est appréciable et
tangible... La culture, c'est très bien. Vous la répandrez, je n'en
doute pas, mon cher Koenig, vous et vos pareils. Mais croyez-moi, laissez
cela aux professeurs, qui s'en chargent. Nous autres, nous sommes des
soldats. Nous risquons notre peau, mais nous y trouvons le bénéfice de
compensations immédiates. Pour moi, si, comme je l'espère, je rentre en
France le sabre au clair et à la tête de ma section, je veux bien me
battre, bien tuer, bien manger, bien boire et bien b..... Après quoi, je
m'en f... et je laisse la place aux professeurs... _Prosit!_
Peu à peu Schimmel avait élevé la voix et quand, parvenu au bout de son
couplet, il eut haussé victorieusement son verre, de sonores hourras
partirent des tables voisines.
--Bravo!... _Hoch_ Schimmel!... Voilà qui est parler! criait-on de
divers côtés.
Le premier-lieutenant Poppe se dérangea pour venir lui serrer la main,
et la table des capitaines elle-même fut secouée d'un frémissement
joyeux.
Les échos de cette animation générale ne s'étaient pas encore calmés,
que la porte de la salle s'ouvrit. Elle livra passage au major von
Nippenburg, qu'accompagnait le capitaine Kaiserkopf. Tout le monde se
leva.
C'était un homme d'une cinquantaine d'années, replet et rose, sans un
poil sur la nuque, non plus que sous le busc de son nez d'épervier.
Ganté, sanglé, la casquette profondément enfoncée sur le crâne, la
torsade à deux brins aux épaules, la cravache sous l'aisselle et les
jambes arquées par l'exercice du cheval, il avait l'air tout à la fois
burlesque et matamore. Auprès de lui, le capitaine Kaiserkopf paraissait
un colosse.
--Bonsoir, messieurs, dit-il. Je vous en prie, reprenez place.
Il circulait de table en table, saluant aimablement du geste.
--Vous n'êtes pas très commodément installés... Vous êtes à l'étroit,
messieurs... Vous regrettez votre casino...
--D'autant plus, fit la grosse voix de Kaiserkopf, que ces bougres de
sous-officiers nous font ici à côté un sabbat... _Potztausend!_
Cette observation déchaîna une franche hilarité. Le fait est que les
sous-officiers du régiment, qui avaient leur cantine dans la salle
voisine, ne se gênaient guère pour procéder à leur vacarme habituel,
dont, chaque fois que la porte s'ouvrait, nous percevions les éclats et
le grossier tintamarre.
--Que voulez-vous, messieurs... poursuivait le major. A la guerre comme
à la guerre!
A peine avait-il laissé choir ces mots qu'un vif émoi s'emparait des
assistants. Des officiers se précipitaient:
--La guerre!... Vous avez dit la guerre, monsieur le commandant?...
Est-ce la guerre?...
Assailli de la sorte, le major ne vit d'autre ressource que de lever au
plafond ses bras courts.
--Je vous en prie, messieurs, chevrota-t-il, calmez-vous... Je n'ai pas
dit la guerre... Si j'ai dit la guerre, c'était sans y prendre garde,
dans l'emploi d'une expression usuelle à laquelle je n'attachais pas
d'autre importance... Je ne sais rien, messieurs... Je vous assure que
j'ignore tout... Comme vous, j'attends... Calmez-vous, messieurs, je
vous en supplie...
--Calmez-vous donc, nom de Dieu! tonitrua le capitaine Kaiserkopf. Le
major von Nippenburg vous dit qu'il ne sait rien: c'est qu'il ne sait
rien.
Cette injonction eut raison du tumulte. Que le major von Nippenburg sût
quelque chose qu'il ne voulût pas dire ou que vraiment il ne sût rien,
le résultat en était le même et la conséquence identique: la patience.
Ce fut le moment de me lever de nouveau, de faire trois pas à la
rencontre du major qui s'avançait vers notre table et de me présenter à
lui. Il voulut bien me reconnaître, m'adressa plusieurs questions et me
demanda des nouvelles de mon père. Cet accueil ne manqua pas
d'impressionner le capitaine Kaiserkopf.
--_Gewiss_, fit celui-ci, je crois que nous pouvons compter sur ce jeune
gaillard. J'ai vu ses notes, qui sont bonnes, et je lui ai confié le
cinquième groupe de la troisième section.
--Montrez-vous digne de cette confiance, monsieur Hering, me dit le
major, et nous pourrons, je l'espère, avant qu'il soit longtemps, vous
octroyer le porte-épée.
Il s'informa du bagage des officiers dont le lieutenant Koenig avait été
chargé.
--Tout est en règle, monsieur le commandant; le train n'a plus qu'à
enlever.
--Bien, bien, très bien... Je vois que l'esprit est excellent, fit-il en
explorant de nouveau du regard la salle rumorante. Je suis très
satisfait...
Puis, après nous avoir encore adressé un petit salut de la main, il se
dirigea vers la table des capitaines, y prit place et, les ordonnances
accourues, après s'être longuement concerté avec son acolyte, commanda
un punch.
--C'est un malin, murmura Schimmel; il se rend populaire. Ce n'est pas
le major von Putz, du premier bataillon, qui en ferait autant. Tous les
supérieurs sont en ville, au Fürstenhof, au Theatergarten ou chez le
général, tandis que nous moisissons ici à ne rien savoir.
Pour moi, je ne me sentais aucunement moisir. Très content de moi-même
et des égards que je m'étais vu témoigner, heureux de me trouver dans
cette atmosphère militaire et dans la compagnie de ces officiers
distingués, je ne demandais qu'à jouir de ma situation présente, en
attendant tranquillement les événements. Je m'enquérais de ce qu'étaient
devenus ceux de mes anciens camarades que je n'avais pas revus,
l'enseigne Wollenberg, l'exempt Lothar, le volontaire Otto Fuchs et le
baron Hildebrand von Waldkatzenbach. On m'informait alors que Wollenberg
était parti avec l'active, ainsi que l'exempt Lothar, nommé
sous-officier, tandis que Fuchs, non encore mobilisé, était désigné pour
le bataillon de dépôt. Quant au baron Hildebrand von Waldkatzenbach, qui
avait raté l'examen d'officier de réserve, son rang d'aspirant, à ce que
m'apprenait Helmuth, avait cependant fini par lui être concédé sur
l'intervention d'une princesse appartenant à une famille souveraine.
Nous ne tarderions pas à le revoir parmi nous.
Tout cela me ravissait d'aise. Halle et son université étaient bien
loin. Je me sentais militaire dans l'âme, et je me demandais déjà si je
n'avais pas menti à ma vocation, si je n'aurais pas dû, comme
Wollenberg, arborer la cocarde de l'enseigne, plutôt que de coiffer la
casquette orange du corps d'étudiants de Teutonia.
Au reste, le bruit croissant et la mêlée dissonante où la forte voix du
capitaine Kaiserkopf grondait sans effort comme une basse persistante,
la fumée des pipes et des cigares, le brandissement des chopes, le
scintillement des liqueurs conféraient de plus en plus à cette réunion
le caractère d'une vaste kneipe. Un bourdonnement continu provenait de
la salle des sous-officiers, gonflé d'échos de disputes et de
braillements de chants. De temps en temps la porte s'ouvrait, un
officier entrait ou sortait, et le charivari devenait alors énorme.
Dominant toutes les autres, une voix avinée, où l'on ne pouvait
reconnaître que celle du sous-officier Michel Bosch, gueulait:
_Zum Rhein, zum Rhein, zum deutschen Rhein!
Wer will des Stromes Hüter sein?
Lieb Vaterland, magst ruhig sein:
Fest steht und treu die Wacht am Rhein!_
Puis la porte se refermait, le tapage s'assourdissait et le brouhaha des
officiers reprenait le dessus.
Il était près de minuit et j'avais beaucoup bu. Mon cerveau commençait à
se brouiller, mes yeux à se fermer; je ne les maintenais ouverts qu'à la
force d'une volonté fléchissante.
_Zum Rhein, zum Rhein, zum deutschen Rhein..._
Le beuglement de Wacht-am-Rhein me réveillait en sursaut.
--Allons, Hering!... Moi, fit Koenig, je vais me coucher. Demain réveil à
quatre heures et demie!
Je me levai lourdement pour le suivre. Il me sembla que je titubais.
Quelques minutes plus tard, j'avais regagné mon logement et, déshabillé
aussi rapidement que me le permettaient mes gestes vagues, je me jetais
avec délice sur le lit du feldwebel Schlapps et sous ses photographies
de femmes, tandis que, dans la chaleur de la nuit et le ronflement de
la caserne endormie, me parvenait encore, par la fenêtre entr'ouverte,
une lointaine et confuse clameur, que perçait comme une vrille le
refrain belliqueux:
_Fest steht und treu die Wacht am Rhein,
Fest steht und treu die Wacht, die Wa-a-acht a-a-am Rhei-ei-ein!..._
III
A quatre heures et demie, une diane aigrelette me réveilla. Je sautai
hors de mon lit. A cinq heures précises, j'entrais dans la chambrée 35
pour inspecter mes hommes.
Tout y était prêt et en ordre. Mon groupe se composait de quinze hommes,
dont un exempt: quatre avec deux ans de service et onze réservistes des
trois classes précédentes.
Chacun d'eux me présenta sa double paire de chaussures: les bottes en
cuir fauve et les brodequins à lacets. J'en vérifiai la condition,
m'assurai de leur état de neuf et de leur appropriation aux pieds
auxquels elles étaient destinées. Puis j'examinai les accessoires: la
brosse à décrotter, la brosse à cirage, le tube de cire, la botte à
graisse, la capsule de clous et les semelles de rechange, constatant que
chacun en possédait la collection.
La visite des effets d'habillement occupa une seconde heure. Mes hommes
allèrent ensuite déjeuner, et je les retrouvai dans la salle
d'exercice, où avait lieu l'inspection d'armes, à laquelle je fus
moi-même soumis.
A neuf heures, selon le programme, on continua par l'examen des
paquetages. Chaque sac fut ouvert, vidé, refait, bouclé, pesé, il y
avait de quoi s'étonner à tout ce qu'il pouvait contenir: on y trouvait
un bourgeron de coutil, un caleçon et une chemise de rechange, un bonnet
de police, deux paires de chaussettes, des bandes de toile, deux
mouchoirs, une brosse à habits, une brosse à fusil, une brosse à dents,
une brosse à cheveux, un pain de savon avec sa boîte, un peigne, un
miroir, une paire de ciseaux, un dé, du fil noir, du fil blanc, des
aiguilles, un couteau, une cuiller-fourchette, un nécessaire d'armes
avec étoupe, burette, flacon d'huile et lavoir. Autour du sac
s'enroulait la capote et derrière s'appliquait la marmite. Le tout
pesait onze kilos. L'équipement comportait en outre une musette à vivres
pouvant tenir deux rations, un bidon coiffé de son gobelet, le ceinturon
de cuir fauve et les trois cartouchières. Ainsi harnaché, l'homme était
complet.
L'inspection de tout cet attirail provoquait une bruyante activité dans
les chambrées. Les magasiniers et caserniers couraient partout, hélés de
droite et de gauche, recevant des plaintes ou des ordres, prenant
hâtivement note de ce qui était défectueux ou manquait, leurs bras et
leurs paniers chargés d'objets de fourniment et les yeux hors de la
tête. Méthodique et inquisiteur, Schimmel procédait à la visite
successive des groupes de sa section. Ses observations étaient brèves
et cinglantes. Du premier coup d'oeil il jaugeait une escouade et son
flair le portait infailliblement sur l'homme qui n'était pas au point.
Un regard torve au sous officier responsable, qui avait ensuite toute
latitude d'exercer sa vindicte sur le malheureux qui l'avait fait
prendre en faute. J'eus la chance d'échapper à cette courte honte: mes
hommes se présentèrent sans un accroc. Mais ailleurs, tout ne se passait
pas aussi tranquillement; on entendait gronder, glapir ou tonner, et du
côté de Wacht-am-Rhein ça chauffait.
Aussi, quand, à onze heures, nos trois sections se trouvèrent rangées le
long de trois côtés de la cour de l'intendance, en ordre serré, sur deux
rangs à quatre-vingts centimètres, les vingt-six sous-officiers, les
cinq signaleurs, les deux tambours et les deux cornets en serre-files,
la compagnie du capitaine Kaiserkopf, tout équipée de neuf, brossée,
rasée, astiquée, offrait-elle un aspect magnifique. Et lorsque, au
commandement de «Garde à vous!» mugi par le capitaine et sur deux
roulements brefs des tambours, tous les corps se cambrèrent,
s'immobilisèrent, le bras collé à l'arme, le regard fixe et le nez
roide, nous comprîmes le geste orgueilleux par lequel Kaiserkopf,
présentant sa troupe au major von Nippenburg, comme une armée de soldats
de plomb sortis correctement de leur boîte, avait l'air de lui
dire:--Est-ce joli, ça, _Donnerwetter!_ est-ce propre, est-ce dressé!
A mon grand étonnement, il n'y eut pas de manoeuvre, pas le moindre
mouvement d'arme ou de marche. Assistés du premier-lieutenant Poppe et
du vice-feldwebel Biertümpel, les deux officiers passèrent lentement le
long de la ligne, s'arrêtant tous les quatre ou cinq pas pour vérifier
un harnachement, soupeser un sac, tapoter une cartouchière, discutant
longuement à voix basse sur un détail d'équipement, la ternissure d'un
bouton ou la pression d'une courroie. C'était bien une revue, au sens
précis du terme, et point du tout une parade. De temps en temps, ils
faisaient sortir un homme du rang.
--Oui, toi, le grand blond... Comment t'appelles-tu?
--Bohnenstengel.
--Au pas gymnastique trois fois le tour de la cour!
Et quand l'homme revenait, rouge et suant, on se jetait sur lui pour le
mesurer de droite et de gauche, de biais et d'équerre, et supputer
l'équilibre de son ajustement.
--Trois centimètres de déviation pour le sac, deux pour le ceinturon!
annonçait Kaiserkopf.
Ou bien, on lui faisait prendre plusieurs fois de suite la position de
tir à genou, de tir accroupi, de tir couché; on lui donnait l'ordre de
mettre le havresac à terre, de le déboucler, d'en extraire la boîte à
graisse ou la brosse à dents, de le reboucler et de le réendosser, le
tout aussi rapidement que possible. Le soldat s'y bousculait de toute
son énergie.
--Cinquante-quatre secondes! constatait alors, chronomètre en main, le
capitaine Kaiserkopf.
Le major hochait du menton et le premier-lieutenant Poppe relevait d'un
doigt sa moustache.
On termina par une inspection détaillée des sous-officiers et des
quatre musiciens. Il était midi trente-cinq quand retentit le
commandement libératoire: «Rompez!» Pour la première fois de ma vie
militaire je n'avais entendu prononcer aucune punition.
* * * * *
Je retrouvai à la cantine la société de la veille, beaucoup augmentée,
car tout le monde était présent. Faute de place, plusieurs officiers
mangeaient debout. Le major von Putz lui-même était là, ventripotent et
très excité, car tandis que nous avions notre revue de compagnie dans la
cour de l'intendance, il passait la revue de son bataillon dans la cour
principale.
--Superbe! criait-il. Quinze cent soixante-dix hommes! Je n'ai jamais vu
un bataillon pareil. Il me semblait que j'étais général de brigade!
Je m'informai des nouvelles. La matinée avait été si occupée que
personne n'avait encore lu les journaux. Koenig, qui en détenait un, le
dévorait en même temps que son ragoût de porc, ou, pour parler comme
Schimmel, son _eingemachtes Schweinefleisch_.
--Rien, disait-il, rien de nouveau. L'Angleterre propose de régler le
conflit dans une conférence. L'Italie veut une médiation des quatre
puissances non intéressées: Italie, Grande-Bretagne, France et
Allemagne. Vous verrez que tout cela finira en douceur.
--_Verdammter Schwindel!_ bougonna Schimmel, nos diplomates ne f.....
donc rien?...
En attendant que nos diplomates voulussent bien f... quelque chose, je
fus charmé de voir paraître à mes yeux l'objet choyé d'une diplomatie
princière, le baron Hildebrand von Waldkatzenbach en personne.
--Ah! cher ami!... arriva-t-il vers moi la main tendue.
Je dois expliquer que j'étais devenu son «cher ami» pour lui avoir prêté
souventes fois de l'argent, ce dont je n'étais pas peu fier, et ces
emprunts réitérés du noble Hildebrand à ma bourse étaient même, à ma
connaissance, une des rares preuves d'intelligence qu'il eût jamais
données.
--Cher ami... khrr, khrr... je suis enchanté...
Je dois ajouter en outre que ce cher ami ne pouvait prononcer trois
paroles sans les interrompre d'une sorte de râclement de la gorge, très
aristocratique sans doute, mais qui rappelait d'assez près le jurement
d'un chat en colère. Ses quatre poils de moustache hérissés et ses yeux
verts changeants achevaient de lui conférer sa ressemblance avec ce
félin.
--Je suis enchanté... khrr, khrr... de vous revoir. J'ai passé
brillamment mon examen. Je viens d'entrer... khrr, khrr... avec mon
grade dans la compagnie... khrr, khrr... du capitaine Tintenfass.
--Très heureux... tous mes compliments, cher baron.
--Savez-vous qu'on m'a promis... khrr, khrr... le porte épée pour dans
quinze jours?
--Vraiment?
--Oui, cher ami, pour dans quinze jours... khrr, khrr... s'il y a la
guerre.
--Sapristi!... Et vous croyez à la guerre?
--Si j'y crois... khrr, khrr!... J'ai des renseignements certains.
--Ah! ah! voyons? s'écrièrent Koenig et Schimmel intéressés.
--Je tiens mes informations... khrr, khrr.. de haute source. La guerre
éclatera... dans quatre jours. Elle nous sera déclarée... khrr, khrr..
par la Russie. Vingt-quatre heures après... khrr, khrr... nous
envahissons la France.
--Par où? demanda Schimmel.
--C'est le secret... khrr... du grand État-major. Mais je consens...
khrr, khrr... à le trahir pour vous. Sachez donc, _meine Herren_, que
tandis que nous portons trois armées sur la frontière... nous en jetons
quatre autres... khrr, khrr... sur la Suisse.
--C'est impossible, déclara Koenig.
--Je sais ce que je dis... khrr khrr... affirma le baron Hildebrand von
Waldkatzenbach. Quatre armées. Le Rhin franchi sur vingt points à la
fois... khrr, khrr... nous bousculons les Helvètes... khrr, khrr... et
les rejetons dans leurs montagnes. Le plateau est à nous. Zurich, Berne,
Fribourg occupés... khrr... Lausanne emporté... khrr... Genève
pulvérisé... khrr, khrr... Par toutes les passes, routes, vallées du
Jura, nous débordons sur la France surprise... khrr, khrr... Besançon,
Dijon, Lyon sont saisis... khrr... le Creusot, Bourges détruits...
khrr... la France coupée en deux... khrr, khrr... Pendant que nous
tenons la ligne de la Loire, l'armée de Metz rompt la digue de Verdun...
khrr... Nous marchons sur Parie par l'est et par le sud. Nous dirigeons
une armée sur Bordeaux... khrr... une autre sur Toulon... khrr... En
deux mois, la France annihilée est réduite à se rendre... khrr, khrr...
Nous l'occupons avec notre landwehr... khrr... et nous retournons
l'active sur la Russie... khrr, khrr... Tel est, _meine Herren_, le plan
du grand État-major... khrr, khrr, khrr...
--Vous êtes fou! s'écria Koenig qui avait suivi ce développement avec une
impatience marquée. Tout ce beau plan pèche par la base. La Suisse est
un pays neutre et l'Allemagne n'envahira pas un territoire dont la
neutralité a été reconnue par l'Europe.
Démonté par cette simple observation, le baron n'eut d'autre ressource
que d'arguer de son ignorance.
--Tiens, fit-il, la Suisse est neutre?... khrr, khrr... Vous me
l'apprenez... khrr... On m'avait pourtant affirmé...
--On vous en a conté, mon bon. La neutralité helvétique est inviolable
et constitue pour nos armées un obstacle beaucoup plus infranchissable
que celui des forteresses françaises. Nous ne pouvons passer par la
Suisse.
--Ce ne serait pourtant pas si bête, murmura Schimmel pensif.
--Ce ne serait pas si bête évidemment, dit Koenig, mais ce serait
déloyal. Or, l'Allemagne ne peut faire une guerre déloyale. Notre force,
c'est notre droit.
--Que faites vous donc de la formule de Bismarck: la force prime le
droit?
--Jamais Bismarck n'a voulu dire que là où le droit existe, la force n'a
pas à le respecter, répliqua Koenig avec irritation. Bismarck entendait
que là où le droit n'existe pas ou est contestable, la force le crée, ce
que j'admets. Ainsi dans la question de l'Alsace-Lorraine...
--La force était de notre côté, fit Schimmel.
--Oui, reprit Koenig. Mais le droit n'était pas du côté de la France. La
France avait conquis l'Alsace-Lorraine par la force, nous la
reconquérions par la force: rien de plus légitime. Il en est autrement
d'un droit reconnu par l'Allemagne, comme l'état de neutralité
permanente de la Suisse. Jamais Bismarck n'aurait conseillé, même dans
un intérêt stratégique éminent, la violation du territoire suisse.
La discussion se poursuivit quelque temps, coupée par les «khrr, khrr»
du baron et les «parfaitement», «très juste» de Max Helmuth, lequel
approuvait successivement toutes les répliques des interlocuteurs, y
compris les gargouillements de Waldkatzenbach, dont la noblesse
équivalait pour lui à la dignité d'officier. On parla du Danemark, du
Hanovre, du partage de la Pologne et l'on fût remonté aux invasions des
Barbares, si un incident imprévu ne s'était produit, qui mit en
révolution toute l'assemblée des dîneurs.
Nous étions justement en train de partager la Pologne en même temps
qu'un superbe poulet, quand nous vîmes entrer comme un bolide l'adjudant
du régiment, le premier-lieutenant Derschlag. Il accourait tout
essoufflé, la tunique fumante sous l'écharpe en sautoir. Cette survenue
sensationnelle avait suffi pour arrêter toutes les conversations et
suspendre toutes les fourchettes.
--Messieurs, j'arrive... bégayait-il, j'arrive des bureaux de la
_Gazette de Mag... de Magdebourg_. On vient de recevoir... une dépêche.
J'en ai pris... pris copie. Je vais... vous la lire.
Il tira un papier mouillé de sa poche intérieure, souffla encore
quelques instants, puis commença d'une voix à peine moins haletante:
--«Vienne, 28 juillet»... Messieurs, c'est une dépêche de Vienne.... «Le
_Journal officiel_ de la double monarchie publie la déclaration
suivante... suivante, signée du ministre des Affaires Etrangères, le
comte Berch... Berchtold: Le Gouvernement royal de Serbie n'ayant pas
répondu d'une manière satis... satisfaisante à la note qui lui avait été
remise par le ministre d'Autriche-Hongrie à Bel... Belgrade, à la date
du 23 juillet 1914, le Gouvernement impérial et royal se trouve dans la
né... se trouve dans la nécessité...
On eut entendu voler une mouche. Seul un monosyllabe sonore du capitaine
Kaiserkopf tomba comme une bombe:
--_Sauf!_
--«... Nécessité, continuait l'adjudant, de pourvoir lui-même à la
sauvegarde de ses droits et intérêts et de recourir, à cet effet...
effet, à la force des armes...»
Une immense acclamation retentit, qui fit trembler les vitres. Tout le
monde était debout. Mais Derschlag agitait un grand geste au-dessus des
têtes, pour réclamer le silence, car il n'avait pas fini.
--Messieurs, messieurs... Voici comment se termine la déclaration
impériale... périale et royale. Écoutez.
Il prononça d'une voix forte:
--«L'Autriche Hongrie... se considère donc, de ce moment, en état de
guerre avec la Serbie.»
Ce fut du délire. Des casquettes volèrent. On monta sur les tables. Les
_hoch!_, les _heil!_, les _hurra!_ ne cessaient pas. Les majors
s'étaient précipités vers l'adjudant pour relire la bienheureuse
dépêche. Kaiserkopf hurlait comme un démon. Des officiers dansaient,
d'autres s'embrassaient. Une formidable jubilation soulevait la salle,
gonflait les corps, secouait les uniformes, remplissait la cohue
multicolore d'une frénésie de gestes, de clameurs et de chocs de sabres.
--Khrr, khrr!... khrr, khrr!... crachotait éperdument Hildebrand von
Waldkatzenbach.
Et tout à coup, comme sur un signal invisible, de toutes les poitrines
jaillit, éclata en une harmonie énorme, terrible et mystique le choral
exaltant du _Deutschland, Deutschland über alles_, dont la mélodie n'est
autre, comme chacun sait, que l'hymne national autrichien. Ce fut une
minute inoubliable!...
* * * * *
Aussi, je laisse à penser quelle gravité, quel enthousiasme signalèrent,
une heure plus tard, la revue de bataillon, quels hourras accueillirent
l'arrivée du colonel von Steinitz, quelle rectitude, quel ensemble
marquèrent les mouvements et les présentations d'arme. Du haut en bas,
la grande nouvelle avait filtré, des officiers aux feldwebels, de
ceux-ci aux sous-officiers, aux exempts, aux soldats. Cette simple
annonce qu'une déclaration de guerre avait été faite quelque part en
Europe transformait déjà l'atmosphère et nous jetait en pleine fièvre
belliqueuse. Chacun avait maintenant revêtu l'uniforme de guerre,
jusqu'au major von Nippenburg, qui présentait son bataillon au colonel
von Steinitz. Seuls, le colonel et son adjudant, le premier-lieutenant
Derschlag, conservaient encore l'uniforme bleu de la paix. Quel
spectacle! Entre ses favoris à l'autrichienne et sous ses lunettes d'or,
le colonel von Steinitz, d'habitude renfrogné comme une taupe,
dissimulait mal un sourire satisfait. Si la revue du bataillon von Putz
avait été superbe, la nôtre, on peut le dire, fut incomparable.
Mais ce fut bien autre chose, à quatre heures, quand les trois
bataillons se trouvèrent réunis. Il semblait que la cour principale, de
dimensions pourtant colossales, fût trop petite pour contenir cette
masse d'hommes. Assemblés par colonnes de sections, les douze
compagnies, sur neuf rangs de profondeur en y comprenant les
serre-files, chacune derrière son capitaine à cheval, les lieutenants
chefs de section à droite, les gradés d'aile gauche à gauche, les
drapeaux à la droite des troisièmes compagnies avec leurs cravates aux
couleurs de l'empire et leurs deux sous-officiers de garde,
construisaient un gigantesque mur gris, au sommet barbelé de pointes de
casques. Du haut de son cheval de bronze, l'empereur Guillaume Ier
paraissait ordonner la revue du geste de son sabre levé.
Nous attendions depuis une demi-heure, l'arme au pied, sous le soleil
oblique, pendant que le colonel, les deux majors et le capitaine
d'état-major Morgenstein, qui remplaçait au commandement du troisième
bataillon le lieutenant-colonel Preuss absent, évoluaient de-ci de-là,
au pas souple de leurs bêtes, se joignaient, se séparaient, se
retrouvaient de nouveau, traçant des figures de quadrille comme dans une
piste de cirque, quand un soudain raplapla de tambours crépita au corps
de garde. Des quatre fers de son gros alezan le colonel von Steinitz se
porta à la rencontre d'un groupe d'officiers généraux qui faisaient leur
entrée par la petite porte de la caserne. Je reconnus le général-major
von Morlach, qui commandait notre brigade, le général-lieutenant von
Zillisheim, commandant la division, le général de la cavalerie von
Kahlberg, commandant la place de Magdebourg. Il y avait avec eux un
colonel et un lieutenant-colonel d'état major et deux ou trois officiers
d'ordonnance. Tous étaient à pied et en petite tenue. L'épée à la main,
penché sur l'encolure de son cheval, le colonel von Steinitz s'entretint
avec eux, puis, tandis qu'ils se dirigeaient, au petit carillon de leurs
éperons et de leurs dards de sabres, du côté de Guillaume Ier, la
galopade du gros alezan retentit de nouveau, un commandement partit, les
cornets sonnèrent et les chefs de bataillons crièrent de tous leurs
poumons:
--_Præsentiert's Gewehr!..... Præsentiert's..... Gewehr!_
Comme un immense mécanisme d'horlogerie, le mouvement se déclencha,
raide, dans le bruissement des manches de tunique ployées et des biceps
saillis.
Nous restâmes ainsi cinq minutes. Les généraux faisaient avec lenteur le
tour de Guillaume Ier, plongeant voluptueusement leurs yeux âpres dans
cette haie profonde de fusils.
Nouvelle sonnerie, nouveau commandement hurlé par les trois chefs:
--_Gewehr... ab!_
Cinq mille crosses s'abattirent sur le sol dur en un seul coup de
tonnerre.
--Taratata!... taratata!... trompetèrent de nouveau les cornets.
--_Seitengewehr... auf!_
Un long crissement aigu, comme celui d'une formidable faux qu'eût
aiguisée un titan, et les baïonnettes jaillirent.
--_Das Gewehr... über!_
La forêt métallique se dressa. Elle perça la nappe du soleil déclinant
qui la fit étinceler de toutes ses pointes.
Une force surhumaine émanait de cet ensemble massif. Le poids en
semblait décuplé par l'espace restreint où elle se tassait. J'en étais
ému, tremblant jusqu'aux moelles. Même aux grandes manoeuvres, je n'avais
rien éprouvé de pareil.
Mais pas plus que le matin, dans la cour de l'intendance, sous le
terrible oeil gris du capitaine Kaiserkopf, dont la carrure se dressait
maintenant de dos devant moi, immobile, sur le derrière énorme de son
cheval, la mince ligne de l'épée dépassant légèrement la patte de
l'épaule droite, pas plus, dis-je, que le matin, il ne nous fut ordonné,
du gant impérieux du colonel von Steinitz, d'exécuter la moindre
évolution. Mettant pied à terre, le colonel rejoignit les généraux et
leur suite, et tous ensemble, dans le cliquetis de leurs sabres et le
bourdonnement de leurs paroles indistinctes, firent longuement le tour
des fronts au port d'arme. Chaque drapeau s'inclina silencieusement sur
leur passage. Il n'y eut ni roulements de tambours, ni sifflements de
fifres, ni claironnements de trompettes. La musique du régiment
elle-même, groupée dans un angle, toute gonflée de ses bombardons, de
ses trombones, de ses ophicléides, épauletée de ses nids d'hirondelles,
avec son stabshoboïst, ses neuf musiciens sous-officiers et son
tambour-maître armé de sa canne enrubannée à pomme d'argent, s'abstint
de ses cadences habituelles et de ses glorieuses fanfares.
Leur promenade terminée, notre surprise ne fut pas moindre de voir les
généraux s'engager mystérieusement dans l'escalier qui montait chez le
colonel. Les majors et le capitaine Morgenstein les suivirent, après
avoir commandé le repos aux troupes. Nous attendîmes longtemps.
Descendus de leurs bêtes, les capitaines avaient pris place à leur tour
sous la statue de Guillaume Ier et, tout en surveillant de l'oeil leurs
compagnies, discutaient gravement à voix basse. Les havresacs avaient
été mis à terre et les faisceaux formés.
A sept heures, on commença à faire souper les hommes. On les envoyait
compagnie par compagnie aux cuisines; chacune avait un quart d'heure
pour manger. Pendant ce temps, les officiers gagnaient la cantine pour
dépêcher un morceau.
La nuit tombait quand nous vîmes reparaître les généraux. Ils s'en
allèrent aussi sobrement qu'ils étaient venus, et nous entendîmes le
lointain ébrouement de leurs automobiles. Nous remarquâmes alors que
notre colonel, qui les avait reconduits à l'entrée, arborait maintenant
l'uniforme de guerre.
A dix heures, les voitures du train commencèrent à partir. Les premières
furent celles du train régimentaire, comprenant les fourgons à bagages,
les fourgons à vivres et la voiture d'outils; puis vint le train de
combat, avec les voitures de munitions, les douze cuisines roulantes et
la voiture médicale; toutes étaient à deux chevaux et sans lumières. La
compagnie de mitrailleuses partit ensuite, avec ses six pièces portées
sur roues, ses trois caissons, ses soixante chevaux et sa centaine
d'hommes.
A minuit, le premier bataillon se forma en colonne de route et le major
von Putz en prit la tête.
Nous vîmes la première compagnie disparaître dans le gouffre obscur de
la grande porte; puis la seconde, puis la troisième puis la quatrième.
Il était minuit vingt quand la dernière section eut été avalée par
l'ombre.
A une heure, le capitaine Kaiserkopf monta à cheval. Le major von
Nippenburg vint se placer à son côté et après avoir consulté sa montre,
cria de sa voix de fausset:
--_Rechts um! Das Gewehr... über!... Marsch!_
--_Marsch!... Marsch!..._ répétèrent les lieutenants.
Et nous nous trouvâmes noyés dans l'obscurité et dans l'air soudain plus
pur de l'extérieur, tandis que retentissait derrière nous le «_Gewehr...
über... Marsch!... Marsch!_» de la sixième compagnie du capitaine
Tintenfass.
* * * * *
Par des rues désertes et à peine éclairées nous fûmes dirigés sur la
gare de Neustadt. Les abords en étaient gardés par des sentinelles
prises dans notre quatrième bataillon, qui restait au dépôt. Sur le quai
d'embarquement, nous retrouvâmes, enveloppés dans leurs manteaux, le
colonel von Steinitz et les généraux de l'après-midi. Le premier
bataillon était déjà loin.
Un long train nous attendait. J'espérais pouvoir m'installer en première
classe avec les officiers, mais j'étais toujours de service et je dus
monter en troisième avec mes hommes. Les ordres étaient stricts: pas de
cris, pas de chants, pas de lumières, et, sitôt le jour venu, tous
stores baissés. Un peu après deux heures, le train s'ébranla, sans autre
bruit que celui des essieux, sans autre apparat que le geste des
officiers généraux restés sur le quai qui faisaient le salut militaire.
IV
--Où diable sommes-nous? s'écriait, vingt-six heures plus tard,
l'élégant lieutenant von Bückling en promenant son monocle ahuri et son
oeil mal éveillé sur un paysage qu'il ne connaissait pas.
Le train s'était arrêté le long d'un interminable quai de débarquement,
au milieu d'un plexus de voies de garage et de rampes de chargement. De
droite et de gauche, au delà des lignes, se dessinaient dans le fin
brouillard de l'aurore des toits de baraquements et des silhouettes de
tentes. Une colline estompait au loin sa forme indécise qu'égratignait
le coup d'ongle d'un clocher.
--Où diable sommes-nous?
Actifs, nerveux ou bouffis de sommeil, officiers et sous officiers
dégringolaient des wagons, se concertaient hâtivement avant de procéder
au débarquement du bataillon. Sur le quai, jambes écartées, la badine à
la main et le cigare à la bouche, le lieutenant colonel Preuss et le
feldwebel Schlapps nous attendaient, avec un petit sourire satisfait
dans les volutes de leur fumée, comme pour nous dire:--Vous allez voir
quels beaux cantonnements nous vous avons préparés!
Mais ce qu'il fallut voir, surtout, ce fut la rencontre de Schlapps et
du capitaine Kaiserkopf. Elle fut touchante. On eût cru que les deux
hommes allaient s'embrasser.
--Ah! cochon de feldwebel! s'écriait jovialement Kaiserkopf, tu m'as
bien manqué depuis huit jours que tu es loin!
--Ne m'en parlez pas, capitaine! S'il n'y avait pas eu tant à faire,
j'aurais crevé d'ennui par ici. Pas une femme dans ce nom de Dieu de
pays!
--Mais où diable sommes-nous? continuait à demander le lieutenant von
Bückling, battant d'un talon énervé l'asphalte du quai.
Schimmel, qui semblait s'y reconnaître, répondit, après avoir identifié
ce qui était visible du paysage:
--Ce doit être le camp d'Elsenborn.
La brume légère se déchira comme une gaze au vif coup de ciseaux d'un
soleil rayonnant. Les plans s'éclairèrent et les lieux se précisèrent.
Partout, entre les horizons de sapins, surgissaient de longues
constructions basses au toit de zinc. Çà et là, des édifices plus hauts,
une maison à deux étages, la tourelle d'un observatoire, arrêtaient le
regard. Des drapeaux flottaient hissés à des mâts.
Extrait de son train, le bataillon se dirigea avec armes et bagages sur
ses cantonnements.
Le camp grouillait d'une vie intense et mystérieuse. De toutes ses
ruelles et de tous ses carrefours, par les trous de toutes ses tentes
et les portes de toutes ses baraques sortaient des myriades de soldats
gris, qui s'agitaient, circulaient, couraient portés sur leurs deux
pattes, se croisaient en tous sens, leur grosse tête ronde dominée par
la corne pointue de leur casque ou l'antenne de leur fusil. Il y en
avait de toutes les sortes: les plus nombreux, les fantassins de la
ligne, fourmis guerrières, aux boutons jaunes, aux parements rouges, à
la longue baïonnette aiguë comme une tarière; puis les gros scarabées de
l'artillerie, avec leur casque à boule, leur col noir, leurs pattes
d'épaules à grenade et leur baïonnette courte; les pionniers, piocheurs
et fouilleurs, tout bossus de leur sac chargé d'outils; les chasseurs,
verdâtres comme des sauterelles, avec leurs passeports vert clair et
leur singulier shako à forme acridienne; les hussards, au dolman étroit
articulé de brandebourgs; les uhlans à chapska plate comme un dos de
punaise; les infirmiers, les brancardiers, les télégraphistes et les
aérostiers, le bâton d'Esculape à la manche ou la lettre à l'épaule,
porteurs de civières ou tendeurs de fils, et les grands cuirassiers haut
bottés, membrus et coléoptériques, semblables aux gros oryctes
boursouflés, la corne au nez et le cuir aux pattes, zigzaguant partout
lourdement, l'air ahuri sous leur énorme casque.
Si le silence était prescrit dans la caserne de Magdebourg, la
fourmilière d'Elsenborn échappait à cette contrainte. Entourée d'un
large désert de forêts de sapins, nulle oreille indiscrète n'en pouvait
surprendre l'extraordinaire bruissement, nul oeil n'en pouvait soupçonner
l'invraisemblable rassemblement. Aussi tout le camp retentissait-il
d'un immense bourdonnement qui devait couvrir plusieurs kilomètres à la
ronde. Les stridences des cornets, la sibilation des fifres, l'ardente
crécelle des tambours menaient un vacarme incessant. Au milieu des
résonances des cuivres, du tintement des cymbales, des lourdes décharges
des caisses, les musiques de régiment s'évertuaient à battre l'air de
leurs éclats. Des galopades de chevaux pétillaient. Des trains
ronflaient comme de faux bourdons. Des automobiles vrombissaient.
Libérée, l'innombrable voix des troupes se répandait en sonorités
surprenantes, vibrait, crépitait, grinçait, grésillait, crissait,
cliquetait, chantait, s'égosillait. Des frémissements d'élytres, des
claquements d'ailes, des frottements d'articles battaient de tous côtés,
comme si l'énorme amas ravageur s'apprêtait à prendre subitement son vol
pour aller s'abattre quelque part au loin.
Le lieutenant-colonel Preuss et le feldwebel Schlapps avaient raison
d'être fiers de leurs préparatifs. Nos cantonnements étaient excellents.
Les soldats occupaient de vastes dortoirs, frais et propres entre leurs
parois de sapin; les officiers avaient chacun deux chambres étroites,
l'une avec le lit de sangle, l'autre meublée d'une table et de deux
chaises; le colonel von Steinitz disposait pour lui seul et ses
ordonnances d'une petite maison isolée. Il y avait des cuisines, des
boulangeries, un casino pour les officiers, un petit théâtre pour les
soldats, le tout également en bois. Le temps était superbe, il faisait
très chaud; après la buée trouble de la caserne de Magdebourg, nous
respirions avec délice le plein air libre du camp, chargé des aromes de
l'été et du souffle vivifiant des forêts.
Un jour, deux jours passèrent. Des troupes partaient, d'autres
arrivaient. Le long des voies qui ceignaient le camp, c'était un
continuel mouvement de trains regorgeant d'hommes. On voyait, le jour,
leurs anneaux onduler comme des serpents et l'on entendait, la nuit,
leurs sifflements. Un troisième jour s'écoula: c'était le premier août.
N'eût été l'incertitude où nous étions de ce qui se préparait, le séjour
d'Elsenborn ne nous eût pas paru désagréable. De modestes exercices
occupaient une partie de notre temps et maintenaient les troupes en
haleine sans les fatiguer. Kasper, mon exempt, me rendait les plus
grands services et me déchargeait de toutes les basses besognes du
sous-officier. J'en profitais pour fréquenter les officiers. J'écoutais
leurs conversations, j'observais leurs caractères, j'enregistrais leurs
opinions; j'essayais de me faire une idée juste sur les graves
événements qui s'élaboraient. Mais, pour le moment, l'atmosphère
d'attente où nous nous trouvions énervait et déconcertait les esprits.
Nous ne savions rien. De rares journaux filtrant de Malmédy avec un jour
de retard ou apportés par les survenants passaient de mains en mains.
Nous apprenions ainsi que les premières hostilités avaient éclaté entre
Autrichiens et Serbes, que l'Allemagne venait de demander des
explications à la Russie sur la mobilisation de ses troupes, que l'état
de danger de guerre avait été déclaré. Les bruits les plus étranges
couraient. On assurait que la France effrayée allait rompre son alliance
avec la Russie, que la révolution grondait à Paris, que le Président de
la République avait été assassiné.
--En tout cas, disait Schimmel, les Français doivent être à l'heure
actuelle dans une belle peur. Je les connais. Ce sont des pacifistes à
trois poils. Ils ne marcheront pas.
--Ce que je voudrais savoir, moi, faisait Koenig, c'est où l'on va nous
envoyer. Il me semble que nous sommes bien au nord.
Cette observation requit tout notre intérêt quand nous apprîmes du major
von Nippenburg qu'il y avait des troupes plus au nord encore. Il s'en
concentrait à Eupen, à Aix-la-Chapelle, et jusqu'à Rheydt et Crefeld.
--Il faut être prêt à tout, expliquait-il mystérieusement.
Mais, à part ce renseignement accessoire et en dépit de ses airs
entendus, le major von Nippenburg ne paraissait pas en savoir beaucoup
plus long que nous. Comme nous, il attendait des ordres. Le colonel von
Steinitz était-il mieux informé? C'est possible, mais personne n'eût osé
l'interroger. Il se cantonnait dans une réserve hautaine, dont il ne se
départait qu'à l'égard du joli lieutenant von Bückling. Mais la faveur
marquée qu'il lui témoignait ne procédait pas de sympathies d'ordre
militaire et les confidences dont il l'honorait n'avaient rien de
stratégique.
Quant au capitaine Kaiserkopf, il ne décolérait pas. Le repos lui
convenait peu. On le voyait arpenter à grands pas les abords des
cantonnements, la nuque gonflée d'impatience, comme un ours mis en
captivité, et l'on entendait gronder entre les troncs des sapins ses
terribles jurons.
Le soir, après la musique, alors que les hommes regagnaient leurs
dortoirs, après même le _Kommers_ des officiers, qui durait jusqu'à onze
heures, on l'apercevait rôdant sous la lune, suivi de son fidèle
feldwebel, et tous deux, les mains dans les poches, en proie aux plus
cruelles perplexités, paraissaient mâchonner entre leurs dents rageuses:
--Pas de femmes!... Pas de femmes!...
Longtemps leurs cigares rougeoyants faisaient les cent pas dans la nuit,
tandis que subrepticement, comme pour narguer leur «pas de femmes»,
l'ombre du lieutenant von Bückling quittait sa chambre pour se glisser
du côté de la petite maison à deux étages où brillait, telle une étoile,
la lampe laborieuse de colonel.
Longtemps aussi, pour ce qui me concernait, je m'abandonnais à mes
rêveries, dont le cours plus chaste et plus poétique ne tardait pas à
m'emmener vers les parages familiaux du Harz, où le conseiller de
commerce et Mme la conseillère de commerce, l'un lisant son _Berliner
Tageblatt_, l'autre tapotant son piano, pensaient sans doute à moi; et
pendant que du baraquement voisin les ronflements énormes de
Wacht-am-Rhein témoignaient de sa fatigue et de l'emploi énergique de sa
journée, je descendais à mon tour au sommeil par le détour obligé de
Goslar, où je finissais, comme on pense, par m'endormir, non sans
ivresse, dans les bras dodus de la belle Dorothéa.
* * * * *
Le deuxième et le troisième jour d'août succédèrent au premier. Deux
journées torrides. Le mystère s'épaississait de plus en plus autour de
nous. La France qui, paraît-il, armait en secret depuis deux semaines,
venait de décréter sa mobilisation générale et, le 3, au matin, la
nouvelle se répandait, comme une traînée de poudre, d'un bout à l'autre
du camp, que la Russie nous avait déclaré la guerre. Pour fêter cette
bonne nouvelle, le colonel von Steinitz offrit, le soir, le champagne à
ses officiers.
Ce que nous avions vu défiler de troupes, durant ces cinq jours, dans le
camp d'Elsenborn, est inimaginable. Les régiments se succédaient dans
cet entrepôt; il y en avait du VIIIe corps, du IXe, du IIe; tout le VIIe
y paraissait concentré; ils y restaient deux, trois jours, puis ils
filaient un beau matin ou un beau soir, de préférence un beau soir, à la
tombée de la nuit, les uns tirant vers le nord, les autres vers le sud,
d'autres vers l'ouest.
Le 5 août, au soir, ce fut notre tour. On nous mit en alerte deux heures
avant le départ. Aussitôt la physionomie de la troupe changea. Fouettée
par cet ordre, comme un cheval de sang que le repos a gonflé de sève,
elle partit folle d'ardeur, toutes enseignes claquantes et les
trompettes sonnant au vent. Elle marcha toute la nuit, sous la fraîcheur
des étoiles, joyeusement et en chantant. Au petit jour, nous arrivâmes
sur le flanc d'un coteau qui dominait une vallée verdoyante où courait
une ligne de chemin de fer. Nous fîmes halte. Les compagnies, les unes
après les autres, couvrirent le coteau comme les descentes successives
d'un vol d'insectes. Au premier rayon du soleil, tout cela vibra,
tressaillit, remua. C'était tout gris, sans éclat, comme une immense
tache grouillante sur la campagne. Il pouvait y avoir là l'effectif
d'une division.
Déjà de toutes parts les chaudrons bouillaient pour le café et les
bissacs à vivres s'ouvraient autour des fusils en faisceaux. Une grande
gare disposait au-dessous de nous, dans les interstices de ses fumées,
ses toits, ses hangars, ses remblais, ses voies de triage et ses
passerelles. Au loin, du côté du nord, une ville semblait crayonner un
trait gras sur la marge du ciel. Schimmel me tendit sa lorgnette. Je
distinguai un dôme, un clocher, une forêt de cheminées usinières.
--_Aachen_, prononça-t-il.
Aix-la-Chapelle. Je ne me doutais pas que notre marche nocturne nous eût
fait monter si haut vers le nord. Le doigt sur la carte, Koenig
identifiait les lieux. La ligne frontière courait non loin de nous sur
la gauche.
--Je n'y comprends rien, murmurait-il.
Tout à coup un grondement lointain nous parvint de l'ouest. Le ciel
était pourtant très pur de ce côté-là. Nous nous regardâmes interdits.
Soudain, l'oeil jaune de Schimmel s'illumina d'une lueur de joie.
--Le canon! fit-il avec un tremblement religieux dans la voix.
Un nouveau grondement roula.
Koenig prononça tout pâle:
--On se bat en Belgique!
On percevait les coups comme des accents plus fermes sur la sourde
vibration que prolongeaient les échos. Nous écoutions, oubliant notre
déjeuner. Nous nous demandions encore si c'était vraiment le canon et
non quelque orage invisible. Les impressions comme les attitudes étaient
diverses: Schimmel rayonnait, Koenig demeurait comme hébété, le
premier-lieutenant Poppe, debout, ses mains en cornet aux oreilles,
étudiait la direction de son; pour moi, je me sentais très ému. Quant au
lieutenant von Bückling, exténué de sa nuit de marche, il dormait déjà à
poings fermés.
--C'est bien le canon, décida Poppe. On tire du côté de Liége.
En même temps, le roulement d'un train venait se marier à celui de
l'artillerie. Les deux grondements, l'un proche, l'autre lointain,
étaient égaux en intensité et se fondaient l'un dans l'autre en une
harmonie étrange. Un long convoi rampait sur la voie qui se développait
sous nos pieds, progressant dans la direction de la frontière. Il en
sortait, comme un jappement, des exclamations et des hourras qui de près
devaient être tonitruants. On apercevait à la lorgnette les têtes des
soldats aux portières et celles des chevaux dans leurs boxes; on
distinguait des drapeaux agités et des inscriptions à la craie.
Peu à peu notre excitation gagnait nos troupes. On voyait les hommes
cesser de se repaître et, la gamelle en suspens, prêter l'oreille à leur
tour; d'autres, déjà couchés, se redressaient à demi sur le coude. On
s'interrogeait, on se répondait, des bras se tendaient dans la direction
de l'ouest. Et un troisième roulement naquit, se propagea, gronda comme
une vague de groupe en groupe, de section en section, de compagnie en
compagnie, de bataillon en bataillon, compliquant et soutenant les deux
autres, jusqu'à les étouffer un instant dans un crescendo de tempête:
--Le canon!... Le canon!... Entendez-vous le canon?...
--Poum!... poum!... poum!... reprenait Liége.
--Le canon!... le canon!...
Et le roulement d'un second train déferlait à son tour de l'horizon, se
substituant peu à peu au premier qui s'assourdissait. De semblables
jappements en sortaient, de semblables gestes minuscules agitant des
drapeaux microscopiques. Et nos troupes lui renvoyaient de retentissants
hourras, en brandissant des bras frénétiques qui secouaient ou faisaient
voler des casquettes.
--Rrrroum!... poum!...
C'était la guerre.
Nous vîmes passer, très excité, le capitaine Kaiserkopf qui se dirigeait
en hâte, la tunique déboutonnée, une canette dans une main, un saucisson
dans l'autre, du côté de l'état-major du régiment. Il nous cria sans
s'arrêter:
--Bon appétit, messieurs!... _Donnerwetter!_ ça chauffe par là-bas!...
C'est la guerre!... _Krieg!_... _Krieg!_...
Nous lui répondîmes par un triple _hoch!_ qui accompagna d'un chorus
d'ovation ses fortes enjambées.
Seul Koenig ne se joignait pas à notre exubérance. Il paraissait tout
déprimé, moins, je crois, à cause de la guerre maintenant certaine, que
parce que l'armée allemande entrait en Belgique. Un léger tremblement
agitait ses lèvres, tandis qu'il considérait la carte, suivait le train
en marche vers l'ouest, écoutait le canon.
--Qu'avez-vous, lieutenant Koenig? fit Poppe qui l'observait
curieusement.
Koenig n'entendit pas. En tout cas, il ne répondit rien.
Un «khrr, khrr...» reconnaissable de loin et qui ne pouvait provenir que
du sympathique gosier du baron Hildebrand von Waldkatzenbach vint le
tirer de sa méditation. Le calot de drap posté sur l'oreille, ses quatre
poils de moustache pompeusement dressés, chaussé contre toute ordonnance
de superbes bottes molles d'officier, le noble baron, un sourire fat
découvrant ses dents trop blanches, s'approchait de notre groupe.
--Eh bien, Herr Koenig, n'avais-je pas raison... khrr, khrr... l'autre
jour? Vous le voyez, nous envahissons ce que vous appelez... khrr,
khrr... un pays neutre!
--La Belgique n'est pas la Suisse, répliqua Koenig agacé.
--La Belgique, la Suisse, c'est tout un... khrr, khrr... Au lieu de
tourner par le sud, nous tournons par le nord... khrr, khrr... Mais la
manoeuvre est la même... khrr... Je vous annonce, _meine Herren_, que
dans cinq jours nous serons à La Haye.
--_Herrlich!_ applaudit Helmuth... Seulement, permettez-moi, monsieur le
baron, vous voulez peut-être dire Bruxelles.
--Bruxelles, si vous voulez... khrr, khrr... La Haye, Bruxelles, c'est
tout un.
--Taisez-vous, fit Koenig avec irritation, vous ne dites que des
sottises!
--En attendant, Herr Koenig, faites-moi le plaisir de reconnaître...
khrr, khrr...
--En attendant, faites-moi le plaisir de vous taire! hurla Koenig hors de
lui.
--Qu'avez-vous donc, lieutenant Koenig? répéta Poppe.
Cette fois Koenig entendit. Il tressaillit, regarda le
premier-lieutenant, puis répondit aussi calmement qu'il put:
--Rien. Je me demande seulement pourquoi nos troupes entrent en
Belgique.
--Comment, pourquoi?... Mais, mon cher, pour des raisons stratégiques.
N'avez-vous jamais lu von der Goltz, von Schlieffen, von Bernhardi?
Toutes nos autorités militaires préconisent l'offensive par la
Belgique... Vous demandez pourquoi? Monsieur l'aspirant von
Waldkatzenbach vient de vous le dire: pour opérer un vaste mouvement
tournant et, selon la pure doctrine de Moltke, déborder l'aile gauche de
l'adversaire.
Le baron, tout fier d'avoir été jugé capable de citer Moltke, dont il
n'avait sans doute jamais lu une page, se rengorgea jusqu'à faire
craquer sa tunique.
--Khrr, khrr... souligna-t-il sans modestie.
Très froidement, mais d'une voix blanche qui tremblait intérieurement,
Koenig répliqua:
--Et les traités?
--Quels traités? prononça Poppe de son ton tranchant.
--Les traités, les conventions internationales!
Poppe le toisa d'un sourcil sévère.
--Sachez, mon cher, que les traités sont faits pour le temps de paix, et
non pour le temps de guerre.
--Parfaitement, ponctua Helmuth.
--La Belgique, continua le premier-lieutenant, est-ce que cela compte
dans une guerre européenne?... La Belgique!... Mais nous passerions sur
le corps de trente Belgique, si la victoire en dépendait, si cela nous
assurait seulement une chance de victoire de plus!... Tel est mon
sentiment, lieutenant Koenig; tel est aussi, j'en suis certain, celui de
l'armée.
--C'est une honte! partit alors Koenig oubliant toute prudence. Les
traités sont faits pour le temps de paix, dites-vous? Où avez-vous pris
cela?... Vous me citez von der Goltz: lisez Bluntschli!... Les traités
sont faits pour les clauses qui les régissent, et celui qui nous lie à
l'égard de la Belgique concerne précisément le cas de guerre, puisqu'il
garantit la neutralité de ce pays. Et vous voulez que je reste
indifférent devant la violation par notre armée de ce sol dont nous
garantissions la neutralité?... Je vous dis que c'est une honte!... Mais
j'espère encore que ce n'est pas vrai et que le bruit que nous entendons
n'est pas celui des canons allemands devant la forteresse de Liége!...
Schimmel lui décocha un grand coup de fourreau de sabre dans les jambes:
--Assez gueulé, Koenig!... D'ailleurs, vous êtes absurde.
Puis, flairant le danger, il ajouta, à l'adresse du premier lieutenant
Poppe:
--Notre ami le lieutenant Koenig est surmené. Il a eu du mal, cette
nuit, avec sa section. Il faut l'excuser...
Koenig se mordit les lèvres.
--Bien, bien, fit Poppe sèchement. Cette petite discussion restera entre
nous. Elle ne sortira pas d'ici. Vous avez compris, messieurs! dit-il en
se tournant vers les deux aspirants et vers moi-même.
Nous nous inclinâmes et le baron fit entendre son «khrr, khrr»
particulier.
Cet incident venait à peine de prendre fin, quand nous vîmes reparaître
le capitaine Kaiserkopf. Il avait sans doute bu sa canette en route et
absorbé son saucisson, car il ne tenait plus en main que quelques
feuillets de papier qu'il agitait avec une satisfaction visible. Dans
une exubérance du meilleur augure il rapportait ce qu'il avait appris au
régiment:
--Voilà, _Donnerwetter!_ exultait-il: depuis deux jours nous sommes en
Belgique et, depuis quatre, le Luxembourg est occupé par nos troupes.
C'est du beau travail, _Potztausend_! Et dire que nous ne savions rien
de cela, là-bas, à Elsenborn!... Dommage seulement que notre régiment
n'ait pas été de ceux qui ont ouvert la danse, sacré mille millions de
tonnerres!... Mais nous ne perdrons rien pour attendre, mes agneaux!...
Très excités par ces nouvelles, nous le pressions de questions. Où en
étions-nous? Combien avions nous déjà remporté de victoires? L'armée
belge existait-elle? Que faisait la France? Mais Kaiserkopf ne savait
rien de plus, sinon que Liége avait la prétention de résister et que la
France ayant envahi le territoire allemand, la guerre lui avait été
déclarée.
--Au reste, fit-il, voici l'ordre du jour du général von Zillisheim qui
sera lu aux troupes à midi, après leur repos.
Il remit à chacun des lieutenants un des feuillets dactylographiés qu'il
tenait à la main. Schimmel lut:
_Soldats allemands de la 7e division de réserve!_
_La perfidie de la France, qui, sans provocation de notre part, s'est
livrée à des actes d'hostilité caractérisés sur divers points de notre
pays, ayant notamment envoyé des aviateurs bombarder nos voies ferrées
près de Carlsruhe et de Nuremberg, nous a mis dans l'obligation de nous
considérer comme en état de guerre avec cette puissance. Les vaillantes
troupes de Magdebourg ont été désignées pour opérer avec nos armées du
nord contre les forces ennemies qui menacent la Belgique, dont la
neutralité a déjà été violée par des officiers français qui, sous un
déguisement, ont traversé le territoire belge en automobile pour
pénétrer en Allemagne._
_Soldats de la 7e division de réserve, l'Empereur compte sur vous!_
GÉNÉRAL-LIEUTENANT VON ZILLISHEIM.
--Est-ce torché! savoura Kaiserkopf.
Nous ne nous trouvions pas en état d'admirer comme le capitaine
Kaiserkopf la belle allure et le brio tout militaire de cet ordre du
jour, telle était l'indignation où nous jetait la déloyauté de ces
scélérats de Français, qui, non contents de s'allier contre nous à la
barbarie russe, entreprenaient de nous attaquer sans déclaration de
guerre et poussaient l'ignominie jusqu'à violer les premiers la faible
et malheureuse Belgique. Aussi fallut-il entendre le concert
d'imprécations qui s'éleva à leur adresse:
--Bandits! canailles! chiens de cochons!... Ils nous le paieront, les
salauds: dans quinze jours nous serons à Paris!...
Schimmel criait:
--Ils sont devenus fous; leurs nationalistes les ont poussés à ces actes
de démence... Pauvre France! Malheur à elle!...
Puis se tournant vers Koenig:
--Eh bien, qu'en dites vous? Êtes-vous rassuré?... Vous voyez, mon cher,
que nous avons tous les droits d'entrer en Belgique.
Koenig s'était, en effet, rasséréné. Son visage mobile d'idéaliste, qui
avait un instant porté les marques d'un violent drame intérieur,
recouvrait peu à peu son calme et son aspect coutumiers.
--Oui, dit-il, c'est heureux, c'est fort heureux... Il vaut mieux avoir
le droit avec soi.
Un nouveau nuage parut sur son front, tandis qu'au loin la canonnade
s'activait et semblait augmenter d'intensité:
--Mais pourquoi diable, fit-il, pourquoi diable les Belges
résistent-ils?
--Question stupide! gronda Kaiserkopf. Ce que font ces animaux,
_Donnerwetter!_ ça nous intéresse-t-il? Si les Belges résistent, nous
tapons dessus, voilà tout!
Sur quoi le capitaine nous quitta pour aller achever son déjeuner et
dormir son soûl. Nous nous apprêtâmes à en faire autant. Partout, sur
les pentes herbues, les hommes étaient allongés comme des cadavres, et
l'on eût dit le panorama d'un champ de bataille, n'eussent été les
ronflements qui secouaient tous ces corps vautrés, les faisceaux bien
alignés et les sentinelles debout, détachant sur le ciel clair leurs
silhouettes espacées. Le soleil de six heures montait progressivement à
l'est, faisant étinceler les surfaces miroitantes des fermes, des
fumiers, des étangs et les vitres lointaines d'Aix-la-Chapelle.
* * * * *
--_Sammlung!... An die Gewehre...!_
A midi, le capitaine Kaiserkopf faisait sonner le rassemblement, et, sur
toute l'étendue couverte par la division, d'analogues sonneries
retentirent. La fourmilière se réveillait. Les lieutenants donnèrent
lecture de l'ordre du jour, chacun devant sa section, après une grosse
tambourinade. Puis les musiques régimentaires soufflèrent l'hymne
national, on fit hurler hourrah aux troupes et il y eut un salut au
drapeau sur le front de chaque bataillon. Telle fut la façon émouvante
et sobre dont la 7e division de réserve apprit la déclaration de guerre
et s'apprêta à vaincre ou mourir pour la plus grande Allemagne.
Mais nous ne partîmes pas encore. On fit la cuisine en provisions
fraîches et l'après-midi s'écoula sur notre position. Nous assistions de
là à un gigantesque passage de troupes. La ligne ferrée projetait un
train toutes les dix minutes et la route dont nous voyions se profiler
un segment au débouché d'un pli de terrain semblait un interminable ver
gris aux mouvements contractiles, se traînant sans fin à travers le
paysage doré. Ce n'était plus une entrée en campagne, c'était une
invasion.
Vers trois heures commencèrent à passer des trains chargés d'artillerie
lourde. On y découvrait des pièces formidables, comme je n'en avais
jamais vu, et dont le transport nécessitait plusieurs trucks pour
chacune. Un vaste dirigeable apparut à son tour à l'orient, indistinct
d'abord comme un léger flocon de nue, puis se fuselant, se précisant, à
mesure qu'il avançait, prenant sa forme de poisson, d'énorme cétacé,
avec son mufle en pointe, ses rainures longitudinales, son appareil
caudal et ses deux nacelles ventrales. Nos acclamations suivirent
longtemps sa nage dans l'azur et le sillage de son oriflamme noire,
blanche et rouge. Une escadrille d'avions, semblable à un vol de
rapaces, parut un peu plus tard. Leur bec rond en avant, les petites
pattes à roue crispées sous le thorax, les rémiges étendues et
puissantes, ils filaient à toute allure, la croix noire sous l'aile et
des flammes rouges aux ailerons. Nous en comptâmes dix-sept. Ils
traversèrent obliquement le ciel, faisant entendre en longs croassements
la palpitation rauque de leurs moteurs. Puis ils se perdirent dans le
firmament occidental.
Ce spectacle de joie et de gloire allemande, auquel nous nous attachions
de tous nos yeux, fut malheureusement coupé par un épouvantable épisode
qui, sous le grondement du canon de Liége, vint nous donner un premier
aperçu de la guerre.
Le soleil déclinait depuis longtemps sur la Belgique, quand aux
interminables trains de matériel vide qui par la voie montante
refluaient sur l'Allemagne succéda un convoi à peine moins long, que
remorquaient deux locomotives et qui paraissait garni de soldats
bizarrement accoutrés.
--Qu'est-ce que cela? fit Schimmel en braquant sa lorgnette sur
l'étrange apparition, devenue bientôt le point de mire de nombreuses
jumelles.
Par les fenêtres on découvrait, assis, debout, prostrés sur les
banquettes ou suspendus dans des hamacs, des sortes de fantômes humains,
qui n'avaient plus rien de militaire que la défroque grise dont les
lambeaux fripés, souillés, déchiquetés battaient leurs membres. Les uns
étaient en manches de chemise et la toile lacérée laissait apercevoir
leur torse calfeutré de pansements; d'autres soutenaient leurs bras dans
des bandages; d'autres avaient la tête enturbannée de linges.
--Nom de Dieu, des blessés!...
L'exclamation passait de groupe en groupe, soulevant un émoi
extraordinaire. Les soldats se bousculèrent, essayant de distinguer
quelque chose. Devenus soudain nerveux, les sous-officiers se
regardaient en serrant les dents. On n'y voulait pas croire. Des
blessés! Déjà des blessés! Tout un train de blessés!... Combien y en
avait-il? Cent? deux cents? mille peut-être? D'où venaient-ils? Qui les
avait ainsi arrangés?....
J'entendis la grosse voix de Wacht-am-Rhein gronder furieusement:
--Ah! les cochons! les traîtres! les bouchers!...
Rien n'irritait Wacht-am-Rhein comme le spectacle des coups qu'il
n'assénait pas lui-même.
Mais s'il y avait des blessés, c'est qu'il y avait aussi des morts!...
C'était donc sérieux, à cette heure? C'était le commencement de la
grande bagarre?...
Lentement le train s'engageait dans le dédale des voies, où il parut
stopper. Quelques instants après, une demi-section de notre compagnie
sanitaire, mandée par signaux optiques, dévalait à grands pas le coteau.
Notre bataillon était stationné sur le point le plus voisin de la gare
et mon groupe fut désigné pour aller y prendre un service d'ordre, sous
le commandement du lieutenant Schimmel, et renforcer les quelques
soldats du landsturm qui occupaient la station. Nous y fûmes en vingt
minutes d'une marche rapide, et l'on nous répartit aux diverses issues
des quais pour empêcher la population accourue d'approcher et
d'interroger les blessés.
De près, c'était plus tragique encore que de loin. D'effroyables
soupirs, des râles, parfois de véritables hurlements sortaient des
voitures. Sommairement pansés, et après des heures déjà d'un infernal
voyage, la plupart des blessés souffraient atrocement. On en voyait de
sinistrement allongés, sans mouvement, sans même un tressaillement de
vie, d'autres accroupis, la tête entre les mains ou s'étreignant le
ventre, d'autres tremblants de fièvre ou agités de convulsions, d'autres
stoïquement dressés, drapés dans leurs guenilles, les poings serrés, la
pipe aux dents. Les faces étaient terreuses et boueuses, d'autres pâles
et cadavériques, d'autres vertes. Il n'y avait pas de mutilés,
intransportables. Les corps étaient complets: tous les membres étaient
là. Il n'y avait que des jambes cassées, des bras rompus, des chairs
broyées, des yeux crevés, des muscles perforés on déchirés. Partout des
linges sanglants armoriaient de rouge les épaves guerrières; le sang se
répandait sur tout, maculant les visages et les uniformes, tachant les
portières, les poignées, les banquettes, les parois, marquant des traces
de doigts, dégoulinant par les interstices des planchers et arrosant de
flaques le ballast. Une terrible odeur de chimie et de pourriture se
dégageait par bouffées, par larges ondes des wagons, empuantissant
l'atmosphère et soulevant le coeur. D'épais essaims de mouches
enveloppaient le train comme un charnier.
--Il y en a six cent cinquante, dit Schimmel, et un second train suivra
dans une demi-heure. Ils disent qu'à Liége ça cuit dur. Von Emmich a
fait donner l'assaut à deux forts par masses compactes.
--Sont-ils pris, au moins? balbutiai-je.
--Ils le seront. En attendant, c'est une belle salade.
Rien n'avait été prévu dans cette gare de frontière où ne se trouvaient
ni médecins, ai infirmiers, non plus d'ailleurs que dans le train,
expédié tel quel sur Aix avec son chargement. Nos sanitaires sortirent
quatre cadavres des voitures. Une dizaine de prisonniers belges,
également blessés, occupaient un wagon à bestiaux, gardés par deux
fusiliers, baïonnette au canon. J'examinai avec intérêt leurs uniformes
bleus passementés de rouge, leurs képis à rabat, leurs molletières, la
veste verte d'un carabinier, la culotte amarante d'un guide. Trois
étaient couchés sur de la paille souillée; les autres, le bras en
échappe ou le crâne embandé, fumaient debout, appuyés de l'épaule ou du
dos. Je me trouvais posté à la hauteur de leur wagon et j'eus le loisir
de les observer. Ils me parurent harassés et stupéfaits. L'un d'eux, la
figure brûlée de poudre, sans pansements, l'oeil et le nez emportés, me
demanda en français:
--Sommes-nous en Allemagne?
Je ne répondis pas. Un autre dit en mauvais allemand:
--Tâchez de nous faire donner un peu à boire.
Je ne répondis pas davantage. Mais une foule hostile s'était amassée au
dehors qui, par-dessus les clôtures, couvrait d'insultes les
prisonniers. Des poings menaçants se tendaient; une pierre vola.
J'allais intervenir, quand Schimmel qui passait, le sabre tintant sur
l'asphalte, me décocha durement:
--Pas de zèle, mon petit! Ce sont des ennemis.
Je me le tins pour dit. Un gros chef de gare, bedonnant et suant, la
casquette écarlate sur le front cramoisi, longeait en courant le train,
tandis qu'un officier de landsturm faisait descendre les sanitaires.
--En routa!... La voie est libre... _Geschwind!_... _Aussteigen!_...
Des coups de sifflet stridèrent. Les essieux gémirent.
Alors, aux premières secousses du train qui s'ébranlait, un immense cri
de détresse, une clameur infinie s'éleva de tous ces wagons où se
disloquaient des membres, où se débridaient des plaies, où se rouvraient
des blessures, où se tordaient des nerfs. Ce fut enrayant. Une sueur
d'angoisse me couvrit de la tête aux pieds et je crus que j'allais
m'évanouir.
Et tandis que le train hurlant s'éloignait vers Aix-la-Chapelle, un
autre train tout aussi hurlant, mais de joie, venait en sens inverse, le
croisait et entrait en gare. Il était bondé de soldats de l'active,
jeunes, bouillonnant de vie, agitant à toutes les fenêtres, des bonnets
trépidante et des casques en délire. Les wagons étaient décorés de
drapeaux et de branchages. Leurs panneaux portaient des inscriptions:
«_Nach Paris!_... Train de plaisir pour la France!... A bientôt au bal
des Veuves à Montmartre!... _Gott mit uns!_...» Des accordéons
beuglaient, des harmonicas miaulaient. On chantait _Morgenroth,
Morgenroth, leuchtest mir zum frühen Tod_ et _Kürassier sind lustige
Brüder_. C'était la folle ivresse, la frénésie, l'hystérie, l'épilepsie.
Electrisée, la foule rugissait et trépignait d'allégresse. Les nôtres et
les landsturmiens vociféraient: «Dieu, vous garde, camarades!.... Tapez
dur!.... Laissez-nous-en!.....» Moi-même, je fus pris par cette démence
et, comme par une effroyable réaction au spectacle des blessés, je
joignis férocement ma voix au sabbat.
Puis le train allant en guerre partit, croisant au sortir de la gare
celui qui en revenait, le nouveau train de blessés. Et les mêmes scènes
recommencèrent. De celui-là on tira six cadavres, qui allèrent rejoindre
les quatre premiers sous une bâche. Le lendemain les landsturmiens les
enfouiraient, en leur rendant les honneurs militaires.
Quand nous remontâmes à notre stationnement, tout s'organisait pour un
imminent départ. Des estafettes sillonnaient les lignes et l'on
entendait le cliquettement du téléphone de campagne. Le soir tombait.
D'étranges lueurs trouaient, à l'ouest, le ciel qui s'assombrissait. De
distance en distance, des sonneries cornaient et se répondaient, plus ou
moins distinctes. Son ordre de marche dans sa poche, le major vint
inspecter les compagnies. Kaiserkopf et son felwebel procédèrent à une
distribution de vivres et de munitions. Chacun s'absorba dans ses
préparatifs.
A dix heures, le bruit se répandit que l'avant-garde se mettait en
route. Elle se composait d'une pointe de cavalerie, d'un demi-peloton de
cavalerie de tête d'une pointe d'infanterie, d'une compagnie avancée et
de trois compagnies de tête, puis d'un groupe d'artillerie, de deux
bataillons d'infanterie, d'une compagnie de pionniers, de l'équipage de
ponts divisionnaire et d'une colonne légère de munitions. Le tout
pouvait s'échelonner sur quatre à cinq kilomètres et prit deux heures
pour vider le terrain. Ils descendirent et contournèrent la colline et
nous entendîmes passer au-dessous de nous les fers de leurs chevaux, les
roues de leurs caissons, les bottes de leurs fantassins. A une heure, le
gros commença à s'ébranler. Ce fut d'abord un régiment d'infanterie,
précédé d'un peloton de cavalerie; puis venait le reste de l'artillerie,
un régiment et demi, comportant cinquante-quatre pièces, autant de
caissons, dix-huit chariots de batterie, dix-huit voitures de service,
une voiture observatoire, sur près de trois kilomètres. Notre brigade
partit ensuite vers trois heures; elle était longue de quatre
kilomètres, avec ses bataillons énormes et ses compagnies gonflées. Nous
étions suivis de trois colonnes légères de munitions, de la compagnie
d'ambulance et de cinq ou six kilomètres de trains régimentaires. La
tête de cette formidable division foulait depuis longtemps le sol gras
de la Belgique, que la queue se détachait à peine du versant caillouteux
et sapineux où nous avions reçu notre première image de la guerre.
Il me sembla que nous marchions toujours plus vers le nord, laissant sur
notre gauche les lueurs qui fulguraient de Liége. On nous poussait à une
forte allure, sans haltes, comme si l'on eût été pressé de libérer la
route pour donner passage à de nouveaux contingents. La buée, la
poussière, le temps orageux couvraient le ciel, où nulle étoile ne
tentait de briller. L'aube matinale nous parut lente à venir. Nous
progressions à grands pas depuis plus de trois heures et nous
distinguions encore à peine ce qui se présentait autour de nous. Lorsque
la lumière fut moins rare, nous nous trouvâmes dans un paysage doucement
mamelonné de pâturages coupés de vergers. Aucun être vivant ne
l'animait. Au loin, dans un site agreste, les ruines d'un château féodal
couronnaient un roc, souvenir des guerres d'autrefois.
--Monsieur l'aspirant, regardez! me dit soudain Kasper, mon exempt, en
dégageant un geste indicatif.
Une ferme calcinée tordait au bord de la route son squelette noirci.
Mes soldats se poussaient joyeusement du coude.
--Nous sommes en Belgique, disait l'un.
--Ç'a dû faire une belle flambée! disait l'autre.
--S'il y avait de ces pous de Belges dedans, lançait un troisième,
j'espère qu'ils y sont restés!
Dix minutes plus loin, c'était un village, tout un petit village, de
douze à quinze maisons, complètement ravagé par le feu, noué, crispé,
disloquant ses ruines sans toits, ouvrant à tous vents ses trous d'ombre
et ses brèches enfumées. Des éboulis de gravats comblaient les cours et
construisaient des porches loqueteux au vide des portes. Des façades se
découpaient en pignons ou se crénelaient de mâchicoulis. Des poutraisons
à demi consumées dessinaient d'informes arcs-boutants. Sous l'arche
rompue d'un pont, un ruisseau faisait scintiller son eau pure. Le
délabrement biscornu d'un moulin s'y reflétait pittoresquement. Sauf le
chantonnement de l'eau et l'aboi plaintif d'un chien dans le lointain,
le silence planait sur cette dévastation. Quelques arbres mangés par
l'incendie dressaient sur ce qui avait été la place du village leurs
troncs boursouflés et leurs branches grimaçantes. A l'un d'eux se
distendaient trois pendus.
Après un court instant de stupeur causée par l'inattendu de cette scène,
la compagnie éclata en hourras. Ce village anéanti et ces trois pendus
solitaires, c'était la première marque de la morsure de notre pied sur
le sol ennemi, le sillon du premier coup de griffe de la puissance
allemande. Strangulés dans leur corde de chanvre, les pendus, deux
hommes et une femme, tiraient une langue livide et laissaient couler
démesurément vers la terre belge leurs longs doigts au bout de leurs
longs bras et leurs longues jambes étirées. Les jupes de la femme lui
collaient aux mollets. Détachée d'un mur par nos clameurs une pierre
dégringola et fit flac! dans le ruisseau.
Alors la grosse voix de Wacht am Rhein se mit à entonner, bien que par
extraordinaire elle ne fût pas ivre, sinon d'enthousiasme et de
patriotisme:
_Es braust ein Ruf wie Donnerhall,
Wie Schwertgeklirr und Wogenprall:
Zum Rhein, zum Rhein, zum deutschen Rhein!
Wer will des Stromes Hüter sein?_
Et toute la compagnie, joignant ses quatre cents gosiers au bourdon du
sous-officier, suivit en choeur:
_Lieb Vaterland, magst ruhig sein,
Lieb Vaterland, magst ruhig sein:
Fest steht und treu die Wacht am Rhein!_
Le chien invisible ululait plus lamentablement dans le lointain, tandis
que les pendus allongeaient leurs silhouettes patibulaires dans l'or du
soleil levant.
_Fest steht und treu die Wacht, die Wacht am Rhein!_
Une vingtaine d'hommes dont le sous-officier Bosch, s'étaient jetés dans
les maisons et les exploraient hâtivement. On les voyait en ressortir un
à un et rejoindre leurs groupes avec des mines déconfites: il n'y avait
plus rien, tout avait été vidé, nettoyé. Pendant ce temps, le feldwebel
Schlapps était allé flairer de plus près les pendus. Il les examinait
jovialement. Arrêté sous la femme, il la fit balancer d'une claque sur
les mollets et, aux grands rires de la compagnie, esquissa du bras sous
ses jupes un geste obscène.
Nous quittâmes ce lieu macabre le pas plus léger, les yeux curieux
d'assister à d'autres spectacles. Très allumés par ce début, nous
marchions allègrement au travers d'une contrée dévastée et qui semblait
désertique. De droite et de gauche, sur les flancs des vallonnements
jaunes, les meules carbonisées crayonnaient des taches noires. De
distance en distance, une métairie décharnait sa carcasse, un hameau
charbonnait ses décombres, une auberge pillée amoncelait ses tessons et
ses fûts éventrés. Nous passâmes une voie ferrée, que réparaient
hâtivement des soldats du génie faisant trimer à grands coups de bottes,
de triques, de crosses et de fouets une centaine de malheureux paysans
belges complètement harassés. La canonnade se poursuivait,
ininterrompue, au sud-ouest.
Quelques kilomètres plus tard, des ordres coururent le long de la
brigade. On nous fit quitter la route, où continuait à poudroyer
l'artillerie, pour nous jeter en colonne large à travers champs. Nous
foulâmes des chaumes et des jardins, nous sautâmes des fossés, nous
bousculâmes des haies. Des lièvres éperdus détalaient devant nous, le
cul sautillant, et des compagnies de perdrix s'enlevaient à notre
approche. Les ondulations succédaient aux ondulations et nous en
franchissions les vastes plissements. D'une dernière croupe, nous
surgîmes à la lisière d'une plaine immense qui s'inclinait en longue
dégradation vers une ligne grise légèrement scintillante. D'innombrables
troupes parsemaient ou sillonnaient en tous sens cet espace soudainement
déployé.
--La Meuse! fit Schimmel, qui marchait près de mon groupe à la droite
de la section. La Meuse! prononça-t-il en tirant son épée et en
désignant de sa pointe la ligne qui clignotait à l'horizon.
--La Meuse!... répétèrent des voix.
Sous le soleil ruisselant, les bataillons inondaient la plaine de leurs
mouvements vermiculaires. Les uns disparaissaient dans les lointains et
se roulaient avec la poussière dorée; d'autres entremêlaient leurs
reptations, se frôlaient, se joignaient, se séparaient, changeaient de
forme selon leurs ordres de marche; de longs serpentements de train ou
d'artillerie, faisant progresser leurs anneaux, marquaient les routes;
une division au repos étalait un large grouillement gris; à droite, du
côté de la Hollande, dont elles paraissaient emprunter la frontière
toute proche, des forces de cavalerie coulaient comme une armée de
cloportes. Un énorme bruissement montait de cette inondation visqueuse,
emplissant de sa verbération continue les interstices de la canonnade.
Des fumées situaient, par places, des villages achevant de se consumer
et l'on voyait, jusqu'au delà de la Meuse, leurs flocons noirs ou
violets se suspendre dans l'atmosphère étincelante.
Un commandement au sifflet nous jeta par le flanc en colonne de
compagnie. Nous disparûmes entre des blés non coupés. Quand nous en
sortîmes, nous aperçûmes à peu de distance un petit tertre couronné
d'une douzaine d'officiers d'état-major devant lesquels des troupes
défilaient. Ils étaient groupés autour d'un cheval noir qui supportait
un général de haut grade. Ce personnage attira aussitôt tous nos
regards. A mesure que nous avancions, nous en discernions la taille
replète, la figure pleine et dure, le nez droit sur la moustache courte,
les épaules carrées sous les torsades à quatre étoiles. A sa gauche, la
hampe fichée au sol, flottait un fanion carré rouge à damier noir et
blanc.
--Von Kluck! murmura Schimmel, bombant le torse et le sabre au bras.
Un tremblement sacré me parcourut. Les capitaines crièrent:
--_Zum Defilieren... Auf der Stelle!... Frei... weg!_
Nos milliers de jambes se projetèrent à angle droit, mécaniquement, d'un
seul élan. On entendit le sol sonner fortement sous les coups cadencés
de nos semelles.
--_Achtung!... Augen rechts!_
Toutes les têtes se tournèrent du même mouvement raide vers le cheval
noir.
Et nous passâmes comme sous une lame de rasoir devant le regard d'acier
du général-colonel von Kluck, tandis que le général-major von Morlach,
qui s'était porté à sa droite au galop de son rouan, lui nommait
respectueusement les bataillons.
V
Nous fîmes halte, au soir, près d'un boqueteau de petits chênes et de
coudres. Nous étions fatigués par cette rude journée de marche,
l'excitation de l'entrée en Belgique, la chaleur implacable du soleil
d'août et l'émotion du défilé devant le général von Kluck. La division
s'était peu à peu morcelée dans ses éléments; notre brigade s'était
sectionnée; le régiment lui-même n'était plus au complet, le bataillon
von Putz ayant disparu dans la direction de l'est.
Nous campâmes plusieurs jours dans ce site champêtre, qui n'avait pour
voisinage que deux fermes carbonisées. La région était pleine de
troupes: il y en avait à Fouron, à Warsage, au camp de Mouland, les unes
qui passaient d'autres qui bivouaquaient, attendant comme nous leur
ordre de route. On disait que les Belges, en fuite, avaient coupé tous
les ponts. Nos sentinelles et nos agents de liaison rapportaient mille
bruits alarmants. Le pays était infesté de francs-tireurs. On en prenait
et on en fusillait de tous les côtés. Plusieurs officiers allemands
avaient déjà reçu des balles de ces bandits. Les femmes mêmes,
lorsqu'elles en trouvaient l'occasion, se livraient à d'incroyables
sévices envers nos hommes. On avait découvert dans une cave un soldat du
25e aux trois quarts égorgé par une de ces mégères. De temps en temps,
surtout vers le soir ou de grand matin, de lointaines fusillades
crépitaient et l'on percevait de vagues cris: c'était de ces lâches
civils que l'on exécutait.
A part cela, aucune nouvelle précise. Nous ne recevions ni lettres, ni
journaux. Les conjectures circulaient, énervantes, venues on ne savait
d'où. Les Français, assurait-on, avaient été écrasés dans une bataille
en Lorraine. La petite armée belge enfoncée par notre cavalerie était en
déroute devant Bruxelles. Cependant Liége résistait toujours: la
canonnade qui persistait à nous en parvenir, augmentait, selon le vent,
jusqu'à l'assourdissement. La nuit, tout le sud-ouest semblait un vaste
brasier. Nous nous rappelions alors les trains de blessés, nous en
supputions l'accroissement et notre impatience se gonflait jusqu'à la
fureur.
Le bataillon Preuss partit le premier un matin. Nous le suivîmes
quelques heures plus tard. Après une marche cahotante à travers des
trèfles et des labours, nous joignîmes une route qu'encombraient des
colonnes de parc. Nous les dépassâmes. Puis nous traversâmes deux gros
villages incendiés, pillés et déserts, seuls quelques cadavres en
habitaient les maisons en ruines. Nous nous demandions ce qu'étaient
devenues les populations, quand nous rencontrâmes un lamentable cortège
d'une centaine de civils en loques, que poussaient, lance au poing, une
douzaine de uhlans.
--Du pain! criaient les déportés. A boire!... Où nous mène-t-on?
--_Vorwærts!_ aboyaient gutturalement les uhlans, qui les enveloppaient
et les harcelaient comme des chiens autour d'un troupeau de moutons.
Parfois on voyait une lance piquer dans la masse, un cri jaillissait et
un piétinement plus pressé incurvait une poche dans le flanc de la harde
affolée. Ce sinistre convoi passé, nous reprîmes la largeur de la route,
où longtemps nos pas effacèrent, en les mêlant à la poussière, des
traînées sanglantes.
Au confluent d'une nouvelle route, une place indicatrice portait: VISÉ,
2 kil. Ce nom de lieu ne me disait rien. Je crois bien que je le lisais
pour la première fois. Schimmel, qui paraissait mieux renseigné, me dit:
--C'est sur la Meuse. Il y a un pont.
Mais nous fûmes immobilisés plusieurs heures, un peu plus loin, au
croisement d'une autre route, plus importante, qui courait parallèlement
à la rivière et, selon la topographie de Schimmel, conduisait à
Maestricht. D'interminables colonnes de réserves, des pièces de 105, du
matériel de ponts y coulaient torrentiellement vers le nord. Des nimbus
de poussière jaunâtre y soulevaient et y roulaient leurs volutes.
Quand nous reprîmes notre route, lestés de soupe grasse et de saucisse
aux choux, un soleil sans rayons obliquait vers le nord-ouest dans une
buée opaque et violette. Nous descendions une route pittoresque, entre
des chênes noueux et des escarpements où affleurait le roc. Bientôt les
premières ruines fumantes de Visé apparurent. Une atmosphère âcre de
bois brûlé et de plâtre fuligineux nous prit aux narines. A mesure que
nous approchions, le fusain de la petite ville ravagée charbonnait ses
maisons tordues, ouvrait ses flancs noirs, amoncelait ses décombres. Des
murs déchiquetés se suspendaient dans le vide, lançant en l'air, comme
des bras décharnés, des cheminées acrobatiques. Les intérieurs béants
offraient leurs chambranles calcinés, des porches et des pignons
croulaient, des arches de boutiques crevaient sous leurs enseignes
rompues, des ferronneries grimaçaient. Une fumée dense tourbillonnait
par endroits, rougie parfois des derniers crachats de l'incendie.
--Hourrah! hurla Wacht-am-Rhein avec enthousiasme.
Et il entonna son couplet favori.
Le fait est que le tableau était surprenant. Ce que nous avions vu
jusqu'ici était peu de chose. Pour la première fois nous contemplions le
spectacle même de la guerre. Car on s'était battu là, c'était visible.
Et le pillage, fruit de la victoire, étalait sous nos yeux ses orgies.
Des bandes de soldats avinés circulaient chantant à tue-tête et chargés
de trophées. Des officiers faisaient remplir des chars de ballots de
vêtements, de caisses d'argenterie, de piles de meubles et d'étoffes. On
marchait sur des débris de vaisselle et dans des flaques de vin. Des
tapis souillés, des linges déchirés, des ustensiles de cuisine et des
objets de toilette jonchaient les rues. Une joie tumultueuse débordait;
on entendait des échos de rixes sortir de l'intérieur des ruines et du
fond des caves. De tous les coins d'ombre, de toutes les issues, de
tous les antres que formaient les enchevêtrements des bâtisses
effondrées surgissaient des faces avides et des mains crispées sur du
butin. Le long des murs éboulés des dos pissaient intarissablement ou
des trognes ployées dans des coudes vomissaient avec des bruits de
gargouilles. Sur une petite place dévastée un cadavre de civil traînait
dans ses hardes, tandis qu'un autre, ficelé à un arbre, laissait pendre
une tête à cheveux blancs sur une poitrine trouée.
--Garde à vous... fixe!
On nous répartit, par sections, dans diverses directions. Les yeux
allumés, nous suivîmes Schimmel et le capitaine, qui, après avoir reçu
les instructions d'un officier du service des étapes, partaient d'un pas
précipité.
--Ah! les bougres! grommelait Kaiserkopf, ils ne nous laisseront
rien!...
Dans un mince faubourg, au bord de la Meuse, quelques bicoques, restées
intactes, allaient nous servir de cantonnement. A peine y étions-nous
rendus qu'après quelques ordres brefs Kaiserkopf nous quittait. Suivi du
feldwebel Schlapps et de quatre ou cinq gaillards munis de haches, nous
le vîmes s'enfoncer, comme un loup, dans les ruines.
Quelques minutes après, Schimmel disparaissait à son tour, escorté du
terrible Wacht-am-Rhein.
De nombreux contingents remplissaient la ville, bivouaquaient dans ses
environs et sur la hauteur qui la dominait. Le 24e régiment, le 35e des
fusiliers de Brandebourg et le 55e de Detmold paraissaient y être au
complet. Le tohu bohu, la liesse et la goinfrerie étaient intenses.
C'était une kermesse comme les Belges, certes, n'en avaient jamais vu.
Mais il n'y avait plus de Belges pour s'éjouir à ce spectacle! Les
derniers peinaient aux ponts, sous bonne garde et dans le saint effroi
de la schlague. Tout le reste, à ce qu'on m'apprit, avait été passé par
les armes ou emmené en captivité en Allemagne.
Je recueillis quelques autres informations, notamment sur le combat qui
s'était livré à Visé, une dizaine de jours auparavant, et qui avait été
le premier de la guerre. Quand nos cavaliers étaient arrivés, dans
l'après-midi du 4 août, ils avaient trouvé le pont détruit et des
lignards belges qui, embusqués de l'autre côté du fleuve, leur tiraient
dessus sans le moindre souci de l'hospitalité. Il avait fallu se porter
à quelques kilomètres en aval, aux gués de Lixhe, où deux régiments de
hussards avaient réussi à passer. Tournée, la soldatesque ennemie avait
dû se rabattre sur Liége. Les pontonniers avaient amené leurs bacs, et
dès lors, depuis dix jours, des troupes, des troupes et des troupes en
nombre croissant franchissaient jour et nuit la rivière et allaient
répandre dans l'immense plaine belge la terreur, la dévastation et la
mort.
Le IIe corps tout entier, le IXe corps et son corps de réserve, une
partie du IIIe, le IVe corps von Arnim, ainsi que la moitié de notre
division avaient déjà passé; le reste allait suivre: presque toute
l'armée von Kluck inondait à cette heure de ses flots torrentiels le
gras terroir hesbayen et roulait irrésistiblement sur Bruxelles. On
disait même que, pour hâter la manoeuvre, des trains de soldats en civil
traversaient chaque nuit le Limbourg hollandais et venaient retrouver
leur équipement de l'autre côté de la frontière.
Quant à ce qui se passait plus au sud, à Verdun, à Nancy ou là-bas dans
les Vosges, personne n'en savait rien au juste, ou plutôt les
allégations qui se colportaient étaient si contradictoires qu'on n'en
pouvait rien tirer. Par contre, une nouvelle circulait, rapportée par
des prisonniers de guerre, mais qui paraissait certaine, nouvelle
étonnante, qu'on nous avait cachée jusqu'ici et qui remplissait tout le
monde de stupeur et d'indignation: l'Angleterre nous avait déclaré la
guerre. Aussi les injures, les imprécations, les violences à l'adresse
de nos bons «cousins» britanniques volaient elles de bouche en bouche.
On entendait partout hurler ces mots stridents et vengeurs: _Gott strafe
England!_ Mais au milieu de l'allégresse générale ces clameurs mêmes et
ce furieux _Gott strafe England_ résonnaient encore comme un hallali de
gloire, comme un sonore appel à de plus magnifiques victoires.
Je me mis à la recherche de Koenig, dont la section cantonnait sur la
hauteur, au collège de Saint-Hadelin, seul bâtiment de quelque
importance qui eût été épargné. Je n'eus pas la peine de m'y porter. Je
rencontrai le lieutenant, planté sur ses hautes jambes, devant l'église
de Visé, dont il contemplait d'un oeil consterné les cintres éventrés et
les colonnes à vif, scarifiées par le feu. Rasséréné un moment par
l'assurance que les Français avaient violé les premiers la Belgique, son
humeur s'était peu à peu rembrunie à mesure que nous progressions dans
le pays dévasté, et maintenant, devant l'amas de ruines que constituait
la petite cité mosane, il ne dissimulait plus sa colère et son émoi.
--Nous menons une guerre honteuse! gesticulait-il. Regardez-moi ça!...
Il me montrait sur le pourtour de l'église et dans les ruelles voisines
des pignons ébréchés, des corniches abattues, une colonnette décapitée,
ici les débris d'une fenêtre à meneaux, là le squelette carbonisé de ce
qui avait dû être quelque charmant logis du XVe siècle.
--C'est odieux! s'indignait-il. Pourquoi avoir détruit tout cela?
Qu'est-ce que ce vandalisme?
--Ma foi, fis-je bêtement, on ne fait pas d'omelette sans casser des
oeufs.
--Ah! vous aussi, fulmina-t-il, vous aussi vous en êtes! Je ne vous
félicite pas.
--Mais pourquoi diable aussi, objectai-je, pourquoi diable les Belges
résistent-ils? C'est bien leur faute.
--Et pourquoi diable ne se défendraient-ils pas? D'ailleurs c'est faux,
ce que vous avancez là. Je me suis informé. On s'est battu ici le 4 et
le 5 août, pas davantage. Les troupes qui ont eu affaire aux Belges
étaient deux divisions de cavalerie et le 25e de ligne: or, depuis
longtemps ces troupes sont loin, bien loin en avant; depuis longtemps il
n'y a plus un seul Belge de l'autre côté de l'eau et nous ne recevons
plus un coup de fusil. Eh bien, pendant le combat on a, en tout et pour
tout, brûlé trois maisons et tué huit civils. Tout le reste a été fait
postérieurement. C'est le 12 qu'on a mis le feu à l'église. C'est hier,
c'est cette nuit et ce matin qu'on a surtout détruit, incendié, pillé.
Les troupes qui ont fait cela ne se sont pas battues. C'est sans
raison, sans même l'excuse de la bataille qu'elles ont anéanti cette
ville, massacré ou déporté ce qui demeurait de population.
--Bah! dis-je, nous n'avons pas à nous apitoyer sur le sort des vaincus.
Et me rappelant un mot de Schimmel:
--_Krieg ist Krieg_, formulai-je. C'est la guerre!
--Non, ce n'est pas la guerre, cela! articula douloureusement Koenig. Il
y a des règles pour la guerre, et que nous avons signées. Nous ne devons
pas attenter à la vie des non-combattants et à la propriété privée. Nous
devons respecter les territoires envahis et les administrer durant leur
occupation dans l'intérêt de leurs habitants. Nous n'avons pas à faire
la guerre aux peuples, mais aux armées seulement. Voyez les conventions
de La Haye, conclues par nous, parafées par nous, et cela, encore une
fois, non pour le temps de paix, pour lequel elles n'ont pas été faites,
mais pour le temps de guerre.
--Eh bien, dis-je, on s'est trompé. On a cru qu'on pouvait édicter des
règles de guerre, et l'on voit maintenant qu'il n'y a d'autre règle à la
guerre que la loi du plus fort et le bon plaisir du vainqueur.
C'était toujours du Schimmel que je récitais.
--Non, protesta Koenig, on ne s'est pas trompé à La Haye. C'est nous qui
aurons l'air de nous être servis de ces conventions et de la confiance
inspirée par notre signature pour tromper l'Europe. Malheureuse
Allemagne! Mais je veux croire encore que cela ne va pas continuer de
cette manière et que ce que nous voyons là n'est qu'un accident, un
déplorable accident.
--Je le veux bien, fis-je pour le calmer, et je le souhaite avec vous.
Nous entrâmes dans l'église dévastée. Un amas innommable de détritus en
obstruait les accès et en couvrait les dalles. Le toit, ou ce qui en
avait subsisté après l'incendie, s'était effondré dans la nef. De larges
arches renaissance s'ouvraient dans le vide et dans la lumière du
couchant, entre des piliers massifs qui soutenaient des murs écroulés.
Un chapiteau corinthien ombré de suie sommait une colonne de marbre
fuligineux. Un lustre pendait encore au transept sous un morceau de
voûte. Quelques marches de pierre montaient à la chaire absente. Au
choeur, un grand cintre s'ogivait faiblement par-dessus un prodigieux
amoncellement de moellons, de tuileaux, de coulées de plomb, de
fragments d'autel, de sculptures brisées, de vitraux, de chandeliers,
d'encensoirs et de tuyaux d'orgues.
--Ah! les salauds! murmura Koenig.
Une odeur abominable se dégageait du capharnaüm. On y sentait la
victuaille pourrie, le vin rendu, l'urine et le cloaque. Des litières de
paille pestilentielle, des papiers graisseux, des culs de bouteilles et
d'innombrables traces de déjections attestaient qu'on y avait campé,
qu'on y avait festoyé et qu'on s'y était soulagé ignoblement.
L'excrément et l'ordure s'étalaient à peu près partout. Il y en avait
autour des pilastres, le long des plinthes, dans les chapelles et jusque
devant le coffre éventré de l'autel; les bénitiers étaient pleins de
pissat, et une statue de vierge en plâtre bleu de ciel, chue de son
socle, présentait un énorme étron entre les fleurons dorés de sa
couronne.
Nous marchions avec précaution à travers ce désordre et cette saleté.
Mais j'avais beau surveiller mes pas avec attention, je ne pus éviter la
fâcheuse mésaventure. Je glissai sur une bouse humaine encore fraîche et
allai donner pesamment du nez dans le gravat.
--Ah! les salauds! criai-je à mon tour, plus humilié par ma chute que
par l'irrespect dont avait été souillé le sanctuaire.
Nous sortîmes de ce lieu dégoûtant.
Aux derniers rayons du soleil qui s'abîmait dans la plaine, le cirque
dentelé des maisons en ruines prenait des aspects intéressants. Droite
comme un I majuscule, une sentinelle nous présenta les armes. Un vol de
corbeaux tourna dans l'air limpide. Un peu plus loin, ce fut à nous de
rendre les honneurs réglementaires. Un général de brigade, entouré
d'officiers d'état-major, faisait en petite tenue sa promenade
digestive. Il avançait placidement, le ventre bedonnant et le havane au
bec, paraissant caresser tout ce qu'il voyait de regards satisfaits.
Nous nous immobilisâmes, les talons claquants, et, d'un gant
automatique, nous donnâmes le salut militaire.
Il se faisait tard et j'avais faim. Je quittai Koenig pour regagner mon
cantonnement. La conversation de mon ami n'avait pas été sans
m'impressionner, mais en arrivant aux bicoques, l'abondante joie que j'y
trouvai changea vite le cours de mes idées. Répandus devant les maisons
et sur la berge de la Meuse, les soldats bambochaient, gobelottaient et
menaient un tapage infernal. Des feux de copeaux flambaient, où
rôtissaient des canards et des quartiers de viande. Des marmites
bouillaient. Titubant, braillant et rotant, nos hommes s'empiffraient et
s'arrosaient. Quelques-uns se lutinaient pesamment sur l'herbe pelée.
D'autres, se tenant par les avant-bras, dansaient aux sons d'accordéons.
Autour d'une grosse table d'auberge, extraite apparemment de quelque
estaminet proche, ripaillaient à grand bruit Kaiserkopf, Schimmel, le
feldwebel Schlapps, le sergent Schmauser, auxquels s'étaient joints les
sous-officiers de la section, sur l'invitation sans doute du capitaine
qui, en petit comité et lorsqu'il était de belle humeur, ne dédaignait
pas de faire de la popularité. Kaiserkopf, qui se trouvait dans un état
d'ébriété avancé, m'accueillit avec exubérance:
--Mettez votre cul là, mon garçon, et bouffez! Il y a de quoi se remplir
la panse!
Je m'assis à la place que m'indiquait le capitaine, entre Schimmel et
Wacht-am-Rhein.
Il y avait, en effet, de quoi «se remplir la panse», selon l'expression
de notre chef. Un somptueux gigot arrondissait dans un plat de faïence
ses formes juteuses déjà profondément creusées; des poulets embrochés
passaient de main en main; des terrines de foie côtoyaient des pâtés de
veau; des cervelas enguirlandaient une langue; un jambon rougeoyeait. Le
vin et la bière coulaient à flots. La chasse avait été fructueuse.
Kaiserkopf racontait avec force hoquets comment il avait forcé une cave
qui avait échappé jusqu'ici aux perquisitions. Il tenait près de lui
quatre grands paniers de cellier, dont il tirait de cinq en cinq minutes
une bouteille crasseuse.
--C'est des grands crus, _Donnerwetter!_ des vins français!... A la
santé de notre Kaiser!
D'un coup de sabre il faisait sauter le goulot, et le liquide magenta
tombait dans les gobelets.
Au milieu de cette frairie j'oubliais aisément les complaintes de Koenig
et les agitations de sa bile morose. Que me faisait son idéologie et que
signifiaient ses scrupules? On riait, on chantait, on trinquait, on
lampait, on poussait des _hoch_ à l'Empereur et on s'empiffrait à la
gloire du _Vaterland_. Que pouvait-on rêver de mieux? Kaiserkopf sacrait
comme un dieu germain et Wacht-am-Rhein tonitruait sa hurle patriotique.
On était entre Allemands, entre Prussiens de pur sang et de bonne
souche. Le reste du monde n'existait pas. Oui, Schimmel avait raison.
C'était la guerre, la belle guerre, fraîche et joyeuse, avec sa fougue
et sa gaillardise, sa goinfrerie et son élan.
Les ombres des peupliers aigus comme des lances gardaient la Meuse pâle
qui se marbrait sous la lune. Au commandement progressif de la nuit, les
premières étoiles fusillaient le ciel. Des fanaux d'acétylène, sur les
ponts en travail, projetaient leur lueur sur le fourmillement des
esclaves, dont on entendait la rumeur laborieuse et les coups de
marteau. Le canon tonnait au loin. Ses sourds grondements se mariaient
aux martellements plus aigres des ponts et aux pétards de nos bouchons.
Nous avions à notre tour allumé des bougies fichées dans des bouteilles
et à leur flamme, qu'une brise chaude faisait trembloter, nous
poursuivions sans souci notre festoiement, tandis que Schlapps, l'oeil
luisant, faisait circuler, au milieu d'homériques éclats de rire et de
magnifiques plaisanteries, des photographies de femmes.
--A défaut de véritables, glapissait-il, il faut bien s'exciter un peu
le boyau au souvenir du sexe!
Quant à Schimmel et à Wacht-am-Rhein, qui avaient réussi à participer à
la razzia d'une dernière maison, ils étalaient sans vergogne le produit
de leur expédition et en distribuaient généreusement des lots. Il y
avait là des pièces d'argenterie, des peintures, des statuettes, des
bibelots d'ivoire, d'écaille ou de bronze, des boîtes, des dentelles et
un certain nombre de bijoux. Appelé le premier à choisir, le capitaine
prit un gros chronomètre en or avec sa chaîne, dont il se para aussitôt
avec ostentation. Quêteuses, les mains palpaient, soupesaient et les
regards avides s'extasiaient.
--Et vous, mon petit Hering, me dit Schimmel, qu'est-ce qui vous ferait
plaisir pour votre bonne amie?
Je rougis considérablement. Etait-ce l'évocation brutale de ma Dorothéa
au milieu de ce bacchanal militaire? Etait ce la honte du geste que l'on
m'engageait à faire? Je ne sais. Quoi qu'il en soit, mes doigts
tremblèrent. J'hésitai.
--_Donnerwetter!_ servez-vous donc! gueula le capitaine.
J'avançai la main. J'avais distingué déjà un joli bracelet en filigrane
d'or, orné d'un rubis et de deux petits brillants. Je m'en emparai avec
un battement de coeur.
Serait-il pour ma soeur Hedwige ou pour ma chère Dorothéa? Je n'en savais
rien encore. Mais il était à moi: c'était ma première dépouille sur
l'ennemi!
* * * * *
Tandis que nous étions ainsi occupés, nous vîmes survenir un grand
escogriffe de feldpostillon, avec son cor de chasse orangé sur ses
pattes d'épaules bleues, qui nous dit, après avoir claqué des talons et
porté la dextre à son schako:
--_Melde den Herren Offizieren_, il y aura demain matin une levée de
lettres pour l'Allemagne; je passerai prendre le courrier de la
compagnie.
C'était la première fois que nous étions autorisés à donner de nos
nouvelles, et nous n'avions encore reçu ni correspondance, ni journaux.
Depuis notre départ de la caserne de Magdebourg on nous avait, pour
ainsi dire, séparés du reste du monde. Aussi, malgré mon état de
fatigue, de sommeil et, si j'ose l'avouer, d'ébriété certaine, je
résolus aussitôt d'écrire deux lettres, l'une pour mes vénérés parents,
l'autre pour ma chère Dorothéa. C'est par celle-ci que je commençai. Et
voici ce qu'à la lueur de deux bougies je couchai sur du papier
d'ordonnance et pliai, sous enveloppe ouverte, à l'adresse de Goslar en
Harz, Prusse:
_Quelque part en pays ennemi._
Meine herzliebe Dorothea,
_Nous venons de remporter une grande victoire. Nous avons pris une
ville, que nous avons brûlée et mise à sac, après en avoir passé
les habitants au fil de l'épée. Les soldats ennemis fuient en
désordre, poursuivis par nos uhlans. Nos troupes se couvrent de
gloire et répandent partout la terreur du nom allemand. Dieu est
avec nous. Le pays que nous conquérons est riche et fertile. On y
boit, on y mange en abondance, et on y trouve encore beaucoup
d'autres choses dont on sera content chez nous._ Himmlische
Dorothea, _je pense à vous jour et nuit et je vous réserve le plus
précieux de mon butin de guerre. Déjà je vous destine un souvenir
de moi. Ce ne sont pas encore les boucles d'oreilles que je vous ai
promises, mais celles-ci viendront comptez-y bien. Je me porte à
merveille et je vous aime. J'ai pour ma part déjà tué cinq
Welches._
_Votre Wilfrid pour la vie._
J'en traçai à peu près autant à l'intention de ma bien aimée famille,
avec force voeux et tendresses à mon vénéré père, le conseiller de
commerce Hering, à ma vénérée mère, Mme la conseillère de commerce
Hering, à mes chères soeurs Hedwige et Ludmilla, sans oublier notre
domestique Johann, au cas où il ne fût pas encore parti pour la Russie.
VI
Nous partîmes le lendemain à dix heures, ayant copieusement dormi et
copieusement déjeuné. Le temps était toujours radieux. Nous traversâmes
la Meuse sur un des ponts de bateaux établis en face de Visé et foulâmes
héroïquement la rive gauche. Nous ne savions ce qu'était devenu le
bataillon Preuss, non plus que le bataillon von Putz. Les unités se
décomposaient ainsi dans leurs éléments, selon la commodité des routes
et les dispositions du service des étapes, pour se retrouver, se
refondre ou se disjoindre de nouveau, dans un ordre admirable et une
impeccable stratégie.
Les aspects que nous découvrions ne différaient guère de ceux qui nous
étaient antérieurement apparus, sinon que le paysage ne présentait plus
de vallonnement et s'écrasait en une plaine sans fin. Mais, sur la rive
gauche comme sur la rive droite, c'était partout la même dévastation,
les mêmes fermes brûlées, les mêmes villages croulants, les mêmes
théories de captifs, la même poussière et la même pestilence. On
marchait sac au dos en absorbant cette cendre et en respirant ces
miasmes. Où se battait-on? Bien loin, sans doute, car si le
bourdonnement du canon continuait à faire ronfler l'horizon, on ne
percevait pas un coup de fusil, pas une roulade de mitrailleuse. Les
kilomètres succédaient aux kilomètres, et nous nous demandions, non sans
impatience, quand nous pourrions enfin prendre contact avec ces brigands
de Belges et nous donner le plaisir de leur envoyer à notre tour un peu
de notre acier dans les reins.
A mesure que nous avancions, Schimmel, qui était le meilleur liseur de
cartes du bataillon, ne manquait pas de ponctuer notre itinéraire de ses
indications topographiques. Ici, c'était le canal de l'Escaut; à gauche,
la route de Liége; à droite, celle de Bilsen et d'Hasselt; là-bas, se
distinguaient les ruines d'Hermalle et d'Hermée, les hauts fourneaux de
Liége, les forts de Liers, de Lantin et de Loncin, les derniers enlevés;
plus loin, c'était Houtain, puis le passage de la Geer et Bassange. Mais
indifférents à toute géographie, la plupart de nos hommes, voire de nos
sous-officiers, ne s'occupaient nullement de savoir où ils se
trouvaient. Quelques-uns même demandaient avec obstination:
--Arriverons-nous bientôt à Paris?
A quoi le capitaine Kaiserkopf répondait:
--Tas de porcs! nous y arriverons bien une fois. Mais croyez-vous,
_Sacrament!_ que ce sera sans vous être d'abord frotté le lard avec ces
cochons de Français? Vous y arriverez, _Donnerwetter!_ mais pas tous:
vous aurez préalablement laissé sur le chemin quelques unes de vos
sales couennes!
Des traces d'engagements récents apparaissaient, en effet, de plus en
plus nombreuses le long de la chaussée que nous suivions et dans les
champs de céréales qui la bordaient. C'était tantôt un cheval gonflé
comme un éléphant, qui de ses quatre pattes raides menaçait le ciel;
tantôt un caisson démoli, gisant sur un talus entre ses roues brisées;
tantôt des objets de fourniment ou des lambeaux d'uniformes, traînant
dans la poussière ou parsemant les fossés. Des voitures d'ambulance nous
croisaient, et des brancardiers, par couples, glanaient dans les
chaumes. Parfois un cadavre, le fusil sur le ventre, nous regardait
passer; on tournait un peu la tête vers lui, pour voir si c'était un
Belge et quel uniforme il portait; mais c'était souvent un des nôtres,
et on essayait avec colère d'identifier son arme et son unité.
Nous arrivâmes, sur la fin de l'après-midi, à une ville appelée Tongres.
Nous y tombions de nouveau en plein pillage. Quel bazar! On y marchait
littéralement sur les tentures, les rideaux, les matelas. Le long des
trottoirs était rangé tout le bric-à-brac de la bourgade, des meubles,
des cadres, des pianos, jusqu'à une collection archéologique et à des
médaillers de numismatique, attendant les fourgons. Une partie de la
population était demeurée, qui n'avait pas eu le temps ou la volonté de
fuir. Expulsée des maisons à grands coups de crosses, elle se trouvait
parquée en plein air aux alentours, d'où elle voyait sa ville se
consumer et se vider sous ses yeux.
Nous eûmes le plaisir d'assister à une exécution. Je dis «le plaisir»,
non que, pour ce qui me concerne, ce terme ne soit pas exagéré on
impropre; car si j'éprouvai une satisfaction raisonnée à voir fusiller
deux misérables traîtres, assassins de nos soldats, ce sentiment, au
spectacle nouveau pour moi de la mort infligée délibérément, ne fut pas
sans s'altérer quelque peu de pitié ou d'horreur. Il n'en est pas moins
vrai que le plaisir, un plaisir évident, pur et sans mélange, se peignit
sur les faces excitées de mes compagnons d'armes. Rien, en effet,
n'agrée plus à l'Allemand que le déploiement sans mesure de sa force,
quand l'adversaire se trouve hors d'état de lui opposer de défense. Il y
a là un sens très intéressant de la proportion des valeurs, qui est tout
à l'honneur de l'intelligence et de l'esprit pratique de notre pays.
Nous débouchions donc dans un carrefour déjà encombré de troupiers en
maraude, quand une patrouille de cyclistes amena devant un oberleutnant
d'état-major, au milieu des huées des soldats, deux pauvres Belges aux
hardes lacérées et aux visages tuméfiés d'ecchymoses. On hurlait:
--Ce sont des francs-tireurs!... A mort!...
Le plus grand, un ouvrier semblait-il, pouvait avoir une cinquantaine
d'années, autant qu'on pouvait en juger à travers les contusions qui le
défiguraient. L'autre, un gamin, ne paraissait pas dépasser quatorze ou
quinze ans. Hâves, l'oeil effaré, ils se serraient l'un contre l'autre,
l'homme essayant de protéger le petit.
--Au mur!... et fusillez-moi ces gaillards! ordonna l'oberleutnant,
prenant à peine le temps de les regarder.
--Monsieur l'officier! jeta l'homme haletant... Monsieur l'officier! je
ne suis pas un franc-tireur!... j'ai défendu mon gosse contre une de vos
brutes qui voulait le pousser dans ma maison en flammes!
--Six hommes!... Qu'on me nettoie ça vivement!
On se précipitait sur eux, on les ligotait... On les jeta contre un
volet de boutique. Des fusils s'épaulèrent.
--Saletés!... lança l'homme avec désespoir.
On entendit une voix grêle sangloter:
--Papa!... papa!...
Un commandement retentit:
--_Feuer!_
La décharge partit dans un grand cri d'enfant.
De tous côtés ce fut alors l'assourdissant tumulte d'une joie féroce.
Déchaînée et piétinante, la tourbe militaire se rua sur les cadavres. Je
crus qu'ils allaient être déchiquetés. Je regardai mes hommes. Tous
manifestaient une allégresse sans bornes. Et du groupe voisin je vis
soudain surgir une sorte de bête fauve: c'était Wacht-am-Rhein qui, n'y
pouvant plus tenir, s'élançait hors du rang et, d'un bond, allait vider
son arme à bout portant sur le tas sanguinolent.
* * * * *
Quelques heures après, bien lavé, reposé, je me prélassais dans une
confortable chambre d'une des maisons non encore déménagées de la ville.
De ma fenêtre à embrasure vermiculée, brûlant béatement ma pipe
d'étudiant sur la digestion d'un souper aussi copieux que celui de la
veille, j'observais avec paresse le mouvement de la rue, dont les vieux
immeubles pansus avaient aujourd'hui l'honneur d'abriter notre
compagnie. Partielle jusqu'ici, l'oeuvre de destruction laissait à
Tongres la disposition d'un nombreux couvert, si bien que le bataillon
von Nippenburg avait pu y être logé tout entier, ainsi que le troisième.
Le premier, celui du major von Putz, cantonnait, quelques kilomètres en
avant, à Looz. On disait que l'armée belge s'était retirée derrière la
Gette et avait été enfoncée à Diest. Quant aux Français et aux Anglais,
on n'avait aucune nouvelle d'eux. On se battait, croyait-on à Dinant, où
une avant-garde française avait été taillée en pièces. Où serions-nous
demain?
Pour le moment, tranquillement accoudé à ma fenêtre flamande, j'étais
occupé à bourrer une seconde pipe, tout en suivant de l'oeil les allures
avantageuses du feldwebel Schlapps qui, en compagnie de cinq ou six
bruyants drôles, repartait en expédition. Je me demandais s'ils
retournaient à la conquête de nouvelles bouteilles et s'ils projetaient
de passer toute leur nuit à boire. Je n'éprouvais nulle envie de les
rejoindre. Un bon lit bourgeois m'attendait, comme je n'en avais pas
connu depuis la maison paternelle, un vieux lit brabançon très élevé, à
baldaquin en tapisserie de Bruges, avec sa marche de chêne ciré, sa
niche à compartiments et son vase de nuit en faïence de Tournai.
J'allais y dormir comme un loir! Des bibelots, des portraits de famille
ornaient la chambre cossue. Une armoire était pleine de robes, une
commode de linge. Sur la table, une boîte à ouvrage et un secrétaire de
dame en acajou. Des photographies dans des cadres de cuir meublaient
une étagère. J'en remarquai deux: une vieille dame en béguin de
dentelles, et une jeune fille assez jolie, un peu grasse, d'aspect
sympathique et doux. Peut-être les habitantes du logement paisible que
j'occupais. Où étaient-elles maintenant? Sur quelles routes
erraient-elles, fugitives et désemparées, tandis qu'un hôte imprévu,
venu d'au delà le Rhin, contemplait leurs tranquilles portraits et que
demain sans doute il ne resterait plus rien de leur douillette demeure
que des murs calcinés et une couche de cendres?
_Macht nichts!_ Le lit était à moi, pour ce soir, et il était excellent.
Je m'y couchai avec délice. Je goûtai le plaisir de sentir sur ma peau
le contact de draps de toile et sous ma nuque le mol abandon d'un double
oreiller de plume. Pour le savourer plus longuement, je résistai au
sommeil et me mis à lire des journaux d'Allemagne, dont il venait
d'arriver tout un lot à Tongres et dont j'avais réussi à me procurer
quelques numéros.
Ils étaient vieux d'une dizaine de jours. J'y vis le début de cette
grande histoire et m'y instruisis des premiers événements de la guerre.
J'y lus avec enthousiasme la proclamation de l'Empereur au peuple
allemand datée du 6 août 1914, et son allocution au premier régiment de
la Garde, lors de son départ de Potsdam:
J'ai tiré l'épée que, sans honneur et sans être victorieux, je ne
puis remettre au fourreau. Vous êtes garants que je puis dicter la
paix à mes ennemis. Debout et sus à l'adversaire! A bas les ennemis
de Brandebourg!
Et dans sa proclamation notre Kaiser disait:
Aux armes! Tout délai serait une trahison. Nous résisterons
jusqu'au dernier souffle, tant que nous aurons un homme et un
cheval. Nous soutiendrons la lutte même contre un monde d'ennemis.
En avant, avec Dieu!
Un monde d'ennemis, c'était vrai. Nous en avions déjà cinq sur le dos:
la Serbie, la Russie, la Belgique, la France et l'Angleterre, car
celle-ci, la perfide Albion, nous avait bien réellement déclaré la
guerre. Mais la félonie britannique ne paraissait guère redoutable et on
ne faisait qu'en rire. Dans la _Germania_, l'éminent leader du centre,
Erzberger, s'en gaussait en ces termes:
Lord Kitchener vient d'inaugurer glorieusement ses fonctions de
ministre de la Guerre. Il a demandé au Parlement britannique de lui
accorder un demi-million de soldats et le Parlement les lui a
accordés. Bravo! Ici, en Allemagne, nous disons froidement:
«Pourquoi pas aussi bien un million, pendant qu'il y est?» Les
enfants eux-mêmes riront de cette farce grossière et il faut toute
la stupidité des Alliés pour s'y laisser prendre. L'Allemagne sera
enchantée de voir venir ce demi million de soldats britanniques.
Nous enverrons contre eux quelque vieux général décrépit, sur un
non moins vieux cheval, à la tête d'un escadron d'invalides, qui
seront chargés de nous ramener ces beaux soldats pour les mettre
dans un cirque, afin de les montrer à la foire comme la dernière
curiosité du siècle!
Mes journaux étaient pleins de belles citations extraites des écrits de
nos meilleurs généraux et de nos plus grands penseurs. J'admirai
celle-ci de Treitschke:
Société du genre humain droit international, cela n'existe pas. Il
n'y a qu'une réalité vraie; l'État. _Der Staat ist Macht._ La force
de l'État est le véhicule de la civilisation. L'épée de l'État
allemand est précieuse, parce que l'État allemand est le colporteur
de la civilisation allemande.
Et celle-ci de Bernhardi:
Chaque nation développe sa conception du droit. Les engagements
pris par l'État ne valent que si les conditions restent les mêmes.
Les conditions ont changé en Belgique.
Cette autre de Clausewitz:
N'oublions pas la tâche civilisatrice qui nous incombe aux termes
des décrets de la Providence. De même que la Prusse a été le noyau
de l'Allemagne, de même l'Allemagne sera le noyau du futur empire
d'Occident. Nous proclamons que dès à présent notre nation a droit
à la mer, non seulement à la mer du Nord, mais à la Méditerranée et
à l'Atlantique. Nous absorberons donc l'une après l'autre toutes
les provinces qui avoisinent l'Allemagne. Nous nous annexerons
successivement le Danemark, la Hollande, la Belgique, la région de
la Somme à la Loire, la Suisse, la Livonie puis Trieste et Venise.
Sur quoi le général Bronsart von Schellendorf observait:
Le style du vieux Clausewitz est bien mou. C'était un poète qui
mettait dans son encrier de l'eau de rose.
Tannenberg disa
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