L'abbé Sicard
by Ferdinand Berthier · French · Gutenberg #38548 · 328,700 chars · public domain (US)
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Title: L'abbé Sicard
Author: Ferdinand Berthier
Release date: January 11, 2012 [eBook #38548]
Language: French
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L'ABBÉ SICARD
PARIS.--IMP. VICTOR GOUPY, 5, RUE GARANCIÈRE.
L'ABBÉ
SICARD,
CÉLÈBRE INSTITUTEUR DES SOURDS-MUETS,
SUCCESSEUR IMMÉDIAT DE L'ABBÉ DE L'ÉPÉE.
PRÉCIS HISTORIQUE SUR SA VIE, SES TRAVAUX ET SES SUCCÈS;
suivi de détails biographiques sur ses élèves sourds-muets
les plus remarquables
JEAN MASSIEU ET LAURENT CLERC,
ET D'UN APPENDICE
CONTENANT DES LETTRES DE L'ABBÉ SICARD AU BARON DE GÉRANDO,
SON AMI ET SON CONFRÈRE A L'INSTITUT
PAR
FERDINAND BERTHIER,
SOURD-MUET, DOYEN HONORAIRE DES PROFESSEURS DE L'INSTITUTION NATIONALE
DES SOURDS-MUETS DE PARIS,
L'UN DES VICE-PRÉSIDENTS DE LA SOCIÉTÉ CENTRALE D'ÉDUCATION ET D'ASSISTANCE
POUR LES SOURDS-MUETS EN FRANCE,
PRÉSIDENT-FONDATEUR DE LA SOCIÉTÉ UNIVERSELLE DES SOURDS-MUETS,
CHEVALIER DE LA LÉGION D'HONNEUR,
MEMBRE DE LA SOCIÉTÉ DES ÉTUDES HISTORIQUES (ANCIEN INSTITUT HISTORIQUE)
ET DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES.
PARIS,
CHARLES DOUNIOL ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS,
29, RUE DE TOURNON, 29
1873
UN MOT D'EXPLICATION
A MES FRÈRES SOURDS-MUETS, ET AUX NOMBREUSES PERSONNES QUI
S'OCCUPENT DE LEUR BIEN-ÊTRE PRÉSENT ET A VENIR.
Le 26 novembre 1854, une fête de famille nous réunissait à l'occasion du
142e anniversaire de la naissance de l'abbé de l'Épée[1]. Un convive
des plus assidus, M. Léon Vaïsse, nommé depuis directeur de
l'Institution nationale des Sourds-Muets de Paris, où il avait été
longtemps professeur, émit le voeu de voir l'humble biographe de
l'immortel fondateur de cet enseignement spécial, trop peu connu,
raconter aussi la vie de son successeur immédiat, l'abbé Sicard. Il
pensait qu'à cette époque où s'est apaisé l'enthousiasme excité par les
leçons publiques de l'abbé Sicard, il appartenait à un de ses anciens
élèves plus qu'à personne d'assigner le rang qu'il devait occuper entre
ceux qui avaient contribué, sous divers rapports, à la régénération de
cette intéressante portion de la famille humaine. Et il ajoutait que
tout le monde attendait aussi impatiemment que lui l'apparition d'un
volume sur l'abbé Sicard.
Des paroles aussi flatteuses, aussi honorables ne pouvaient
qu'encourager celui à qui elles s'adressaient. Mais hélas! il dépendait
des circonstances de hâter l'accomplissement de cette tâche.
C'est pour moi un véritable bonheur de pouvoir vous offrir enfin ce
fruit de mes veilles comme pendant et complément de mon histoire de
_l'Abbé de l'Épée_. Je n'ai fait qu'esquisser rapidement les principaux
traits de la vie de mon héros, m'interdisant de longs commentaires sur
ses oeuvres après mon maître Bébian[2], ancien censeur des études de
l'Institution des Sourds-Muets de Paris, et après M. de Gérando[3],
membre de l'Institut de France, administrateur de cet établissement. Je
le voudrais même, que je ne le pourrais pas, à cause du peu de temps
dont il m'est permis de disposer.
D'ailleurs, dans le cours de mon travail, j'ai tâché de concilier tous
les égards que méritait une si belle mission avec la sévérité qu'on
devait apporter dans l'appréciation d'erreurs involontaires, sans doute,
échappées à une âme aussi sensible.
Je n'ai eu garde de négliger de faire entrer dans ce tableau, pour le
faire ressortir, un léger croquis des deux remarquables élèves de l'abbé
Sicard, Jean Massieu et Laurent Clerc.
Je me croirais, amis et sourds-muets, bien récompensé de ma peine, si
vous daigniez accorder à ce nouveau livre de famille une place dans vos
bibliothèques à côté de celui que je regarde, excusez-moi d'oser vous le
dire ici, comme un titre de gloire, consacré à notre premier apôtre. Ce
sera une double jouissance pour un disciple des abbés de l'Épée et
Sicard d'avoir pu confondre ainsi ces deux noms vénérés et les offrir
ensemble à la vénération de tous ceux qui les admirent!
L'ABBÉ SICARD
CHAPITRE PREMIER.
Vocation de l'abbé Sicard.--Il est appelé à recueillir la
succession de l'abbé de l'Épée qui avait fondé l'École nationale
des Sourds-Muets de Paris.
Sicard (Roch-Ambroise-Cucurron), né le 20 septembre 1742 au Foussert,
petite ville du Languedoc, termina ses études à Toulouse où il fut
ordonné prêtre. Sa rare capacité ne tarda pas à attirer l'attention de
l'Archevêque de Bordeaux, Mgr Champion de Cicé, de bienfaisante mémoire,
qui le mit à la tête d'une nouvelle école qu'il avait créée en 1782 en
faveur des pauvres Sourds-Muets de son diocèse, à l'instar de celle qui
avait été fondée en 1760 par l'abbé de l'Épée à Paris, rue des Moulins,
à la butte Saint-Roch, pour ceux de la capitale, laquelle fut érigée en
Institution nationale par les lois des 21 et 29 juillet 1791.
D'après le désir du Prélat, le directeur venait dans la grande ville, en
1785, étudier la méthode du vénérable fondateur de cet enseignement, et
au bout d'un an, il retournait à Bordeaux l'appliquer à son école. Les
succès qu'il obtint dans l'éducation du jeune Massieu qui devait
concourir à étendre sa réputation, lui valurent le titre de Vicaire
général de Condom et de Chanoine de Bordeaux, ainsi que celui de membre
de l'Académie de la Gironde.
A la mort de l'abbé de l'Épée, en 1789, il se présenta, appuyé par
l'opinion publique, au concours qu'allaient ouvrir les commissaires des
trois académies qui existaient alors afin d'occuper la place vacante.
Deux autres ecclésiastiques, les abbés Massé et Salvan, s'étaient
retirés du concours devant leur émule, dont ils reconnaissaient la
supériorité.
Salvan, élève de prédilection de l'illustre défunt, appelé de Riom en
Auvergne, où il dirigeait une école de sourds-muets d'après ses
principes, insista modestement pour que son rival fût nommé directeur,
s'estimant heureux de le seconder dans ses fonctions en qualité
d'instituteur adjoint.
C'est ainsi que son installation eut lieu dès le mois d'avril 1790 sous
les plus heureux auspices. L'Assemblée constituante, ne se bornant pas à
adopter son établissement, déclara qu'il serait entretenu aux frais de
l'État, faveur réclamée en vain par l'abbé de l'Épée, dont la fortune
personnelle le soutenait, indépendamment des libéralités particulières
de Louis XVI.
Sicard se vit, dès lors, en état de continuer cette oeuvre de
bienfaisance _avec toute la tranquillité d'esprit qu'elle exigeait_ et
de travailler de plus en plus à l'amélioration de son système
d'enseignement.
CHAPITRE II.
L'abbé Sicard est arrêté en raison de ses principes religieux et
conduit au Comité de la section de l'Arsenal. Il retrouve parmi les
détenus deux de ses subordonnés.--Massieu, à la tête des élèves de
l'Institution, présente une supplique à l'Assemblée
législative.--L'élargissement du directeur est ordonné
immédiatement.
Tout à coup la tempête vint interrompre ses douces méditations.
Il s'était plaint avec le citoyen Hauy[4] de ce qu'elle avait dévasté
l'église des Sourds-Muets.
Arrêté le 26 août 1792, sous l'inculpation d'avoir donné asile à des
prêtres dits _réfractaires_, il fut incarcéré, quoiqu'il eût embrassé
franchement les principes de la Révolution. Il s'était même empressé de
prêter le serment civique à la Liberté et à l'Égalité aussitôt la
promulgation du décret de l'Assemblée législative d'août 1792, et il
l'avait confirmé par un don patriotique de 200 livres, bien qu'il eût
refusé un nouveau serment qui lui paraissait contraire à ses opinions
religieuses.
Ici qu'on nous permette d'essayer de résumer aussi catégoriquement que
possible les principaux incidents d'un drame où Sicard fut à la fois
témoin oculaire et victime dans les journées sanglantes de septembre.
Le malheureux instituteur va faire sa leçon dans son établissement alors
situé à l'ancien séminaire des Célestins, quand le nommé Mercier,
menuisier du voisinage, se présente dans son cabinet, suivi d'un
officier municipal et d'une poignée de gens du peuple. On s'empare de
ses lettres, en lui signifiant qu'on l'arrête au nom de la Commune, et
on lui arrache des mains son oeuvre intitulée: _La Religion chrétienne
méditée dans le véritable esprit de ses maximes_, sous prétexte que le
titre en est contre-révolutionnaire _d'un bout à l'autre_. Toutefois
Mercier lui permet d'emporter son bréviaire, sauf à faire subir à ce
livre un examen minutieux.
Ce ne fut que plus tard que, rapprochant les petits morceaux de papier
qui servaient de signets au volume, on tâcha, mais en vain, d'y
découvrir un seul mot _contre-révolutionnaire_.
A la suite d'une perquisition faite et des scellés apposés, il est mené
au Comité de la section de l'Arsenal, puis laissé sous la surveillance
de quelques gardes nationaux, en attendant qu'on revienne le chercher
pour le conduire au Comité d'exécution.
Il préfère s'acheminer à pied vers la mairie que de prendre une voiture
qu'on lui offre pour lui éviter le désagrément de se voir escorté par la
force armée.
Sur ces entrefaites, un des hommes qui l'accompagnent, ayant entendu
prononcer son nom, lève les yeux et les mains au ciel en s'écriant:
«Quoi! c'est toi, citoyen, qu'on amène ainsi en prison, toi, l'ami de
l'humanité, le père bien plus que l'instituteur des pauvres
sourds-muets! De quoi t'accuse-t-on? quel est ton crime? Ah! permets-moi
d'aller admirer tes travaux dès qu'on t'aura rendu à ta famille adoptive
que ton arrestation doit désoler.»
Avant d'entrer dans le Dépôt, il passe par la salle d'enregistrement où
son nom ne cause pas moins de surprise aux patriotes de l'escorte.
Ensuite, on le fait monter dans une grande salle servant de grenier à
fourrage, qui est déjà encombrée.
A ce moment le curé de Saint-Jean en Grève se jette dans les bras du
nouvel arrivant, qui trouve encore, parmi les détenus, quelques amis et
plusieurs connaissances.
A peine partage-t-il le lit de paille du respectable curé, qu'on amène
deux prisonniers chers à son coeur: l'un, l'abbé _Laurent_, si l'on en
croit Sicard, ou l'abbé _Laborde_, si l'on s'en rapporte à Massieu,
instituteur-adjoint de l'École nationale, l'autre un surveillant laïque
nommé _Labranche_.
«Me voilà donc associé à votre persécution, comme je l'étais à vos
principes, mon cher maître! Que je me trouve heureux, s'écrie l'abbé
Laurent, d'avoir été jugé digne d'être persécuté pour une si belle
cause!»
Le lendemain matin, se présentent à la prison de leur directeur les
élèves avec Massieu en tête, portant un projet de pétition à l'Assemblée
législative ainsi conçu:
«Citoyen président,
«On a enlevé aux Sourds-Muets leur instituteur, leur nourricier et leur
père. On l'a enfermé dans une prison comme voleur, comme criminel.
Cependant il n'a pas tué, il n'a pas volé, il n'est pas mauvais citoyen.
Toute sa vie se passe à nous instruire, à nous faire aimer la vertu et
la patrie. Il est bon, juste et pur. Nous te demandons sa liberté.
Rends-le à ses enfants, car nous sommes ses fils; il nous aime comme
s'il était notre père. C'est lui qui nous a appris ce que nous savons;
sans lui, nous serions comme des animaux. Depuis qu'on nous l'a ôté,
nous sommes tristes et chagrins. Rends-nous le et nous serons heureux!»
Massieu porte la supplique à la barre de l'Assemblée. La lecture ayant
provoqué dans son sein d'unanimes applaudissements, elle ordonne au
Ministre de l'intérieur de lui rendre compte au plus tôt des motifs de
l'arrestation de l'instituteur des Sourds-Muets.
Un jeune homme appelé Duhamel, qui s'était joint à la députation de
l'École, demande, au milieu de nouveaux battements de mains, de se
constituer prisonnier à sa place.
CHAPITRE III.
L'abbé Sicard songe à aller fonder à l'étranger une école en faveur
des sourds-muets.--Son nom est rayé de la liste fatale, mais ses
accusateurs mettent tout en oeuvre pour le faire périr.--Il est
placé dans un fiacre avec des malheureux qui vont être exécutés.
Une distraction des égorgeurs le sauve.--Il entre dans la salle du
Comité de la section des _Quatre-Nations_.
Cependant on touchait au 2 septembre sans voir encore arriver le
résultat attendu.
Sur la foi d'un discours que Manuel, alors procureur de la Commune,
avait adressé aux prisonniers, chacun formait des projets
d'établissement pour l'avenir. L'abbé Sicard avait résolu, s'il était
condamné à la déportation, de se retirer dans une des capitales de
l'Europe où on le pressait d'aller fonder une école pour ses enfants
d'adoption.
L'officier de garde ne voulut pas d'abord laisser partir cette lettre
que notre instituteur venait d'écrire dans ce but à un de ses amis, et
il motiva son refus sur ce qu'il ne pouvait être permis à aucun
Français d'aller porter à l'étranger une découverte quelconque.
«Ah! lui dit l'abbé, si vous saviez ce que c'est que cette découverte;
c'est l'art d'instruire les pauvres sourds-muets.
--Si ce n'est que cela, répondit l'officier, votre lettre peut passer et
vous pouvez partir.»
La veille de cette journée sanglante, les commissaires se présentent
pour prendre les noms de ceux qui vont être mis en liberté. L'abbé
Laurent est le premier à demander qu'on l'inscrive sur la fatale liste.
Sicard s'avance des derniers et donne son nom. C'en était fait de lui,
s'il n'avait eu l'heureuse idée d'y ajouter son titre. Il est donc rayé.
Le surveillant Labranche est traité de même.
A peine notre célèbre instituteur se trouva-t-il seul dans la prison
avec cet employé et Martin de Marivaux, ancien avocat au Parlement de
Paris, que, dans la nuit du 1er au 2, y arrivent de nouveaux détenus
qui prennent la place de ceux qu'on vient de transférer à l'abbaye
Saint-Germain-des-Prés.
Les accusateurs de l'abbé Sicard, mettant tout en oeuvre pour
paralyser l'effet du décret sauveur de l'Assemblée, persistent à dire
«qu'il est un fauteur de la tyrannie, qu'il entretient une
correspondance avec les tyrans coalisés, et qu'il faut se hâter de le
destituer et de le faire remplacer par le savant et modeste Salvan.»
Le moment du carnage approche. Sicard va aller rejoindre ses camarades
qui ont été conduits la veille dans la geôle. On fait avancer six
fiacres; ils attendent vingt-quatre prisonniers. Marivaux l'ayant fait
monter le premier s'asseoit à la deuxième place, un autre à la
troisième. Labranche occupe la quatrième, deux autres montent ensuite.
Les voilà six dans le premier véhicule. Les autres remplissent les cinq
derniers.
Les voitures marchent au milieu des imprécations d'une populace
aveuglément furieuse qui veut faire justice de ceux qu'elle appelle ses
ennemis. Les soldats qui les escortent accablent, de leur côté,
d'injures les malheureux qu'elles emportent, assénant des coups de
sabres et de piques à plusieurs d'entre eux. Les compagnons de
l'instituteur des Sourds-Muets se jettent généreusement au devant des
coups qui lui sont destinés.
On arrive par le Pont-Neuf, la rue Dauphine, et par le carrefour Bucy à
l'Abbaye, dont la cour est envahie par la cruelle curiosité de la foule.
Les satellites ont ordre de commencer par la première voiture. Les
malheureux qui s'y trouvaient cherchent à s'échapper, mais trois sont
immolés; un en est quitte pour un coup de sabre[5].
Les égorgeurs se jettent sur la seconde voiture, s'imaginant qu'il n'y a
plus personne dans la première.
Revenu d'une stupeur dont rien ne paraissait plus pouvoir le tirer,
l'abbé Sicard se précipite dans les bras des membres du Comité.
«Ah! citoyens, leur dit-il, sauvez un malheureux!»
Sa prière est repoussée. Il était perdu si, heureusement, l'un d'eux ne
l'eût reconnu.
«Ah! s'écria-t-il, c'est Sicard! Comment es-tu là? Nous te sauverons
aussi longtemps que nous pourrons.»
Alors il pénètre dans la salle du Comité de la section des
_Quatre-Nations_ où il eût été en sûreté avec le seul de ses camarades
qui s'était sauvé. Mais il est trahi par une femme qui court le dénoncer
aux égorgeurs.
CHAPITRE IV.
Il est sauvé de nouveau. Un citoyen, Monnot, horloger, était
accouru pour le défendre contre la rage des bourreaux.--La harangue
du directeur est couverte d'applaudissements. Sa lettre au
président de l'Assemblée législative contient un témoignage de sa
reconnaissance envers son libérateur.
Les forcenés demandent les deux prisonniers. Lui, leur présentant sa
montre: _Prenez-la_, dit-il à un des commissaires, _vous la donnerez au
premier sourd-muet qui viendra vous demander de mes nouvelles_.
Il était sûr qu'elle tomberait entre les mains de Massieu, dont il avait
assez éprouvé l'admirable attachement.
Le commissaire qui s'est excusé d'abord de recevoir cette espèce de
testament de mort, croyant que le danger n'est pas aussi pressant, ne
cède à ces nouvelles instances qu'au moment où l'on va enfoncer la
porte, et promet de remplir la commission du proscrit.
L'abbé Sicard, n'ayant plus rien à laisser à ses amis, fléchit le genou
et s'offre en holocauste à l'arbitre souverain des consciences. Son
sacrifice achevé, il se lève et embrasse son dernier camarade.
«Serrons-nous, mourons ensemble, lui dit-il, la porte va s'ouvrir, nos
bourreaux sont là, nous n'avons pas à vivre cinq minutes.»
La porte s'ouvre. En effet, un prisonnier échappé est immolé à côté de
l'abbé Sicard, dont le sang va couler; déjà une pique est tournée vers
sa poitrine quand un incident providentiel vient en détourner l'effet.
Pendant qu'un horloger de la rue des Petits-Augustins, le citoyen
Monnot, membre du Comité civil de la section des _Quatre-Nations_, dîne
chez un de ses amis, il entend tirer le canon d'alarme. Instruit, par
son fils, du massacre qui a lieu dans les prisons, il vole à son poste
et entre au Comité non sans courir les plus grands périls. Au nom de
l'abbé Sicard, il s'informe de l'habit qu'il porte, et il le cherche
parmi les victimes.
«Est-ce toi, lui demande-t-il, qui te nommes Sicard?
--Oui, c'est moi.
--Eh bien! mets-toi derrière moi, je réponds de ta vie.»
Cependant, une vingtaine de sicaires réclament à grands cris la tête de
l'instituteur. Le généreux horloger lui fait un rempart de son corps.
«Voilà, dit-il à celui qui se prépare à l'immoler, voilà la poitrine par
laquelle il faut passer pour arriver à la sienne. C'est l'abbé Sicard,
un des hommes les plus utiles au pays, l'instituteur et le père des
sourds-muets!»
--«C'est égal, c'est un aristocrate.
--«Eh bien! vous me passerez tous sur le corps avant d'arriver à lui.
Frappez!»
Et le courageux citoyen découvre sa poitrine.
L'arme tombe des mains du meurtrier.
L'abbé Sicard, que son sang-froid et sa tranquillité d'âme n'abandonnent
jamais, monte sur une croisée de la salle du Comité, donnant sur la cour
intérieure que remplit une tourbe effrénée, et lui demandant un moment
de silence, il la harangue ainsi:
«Mes amis, celui qui vous parle est innocent; le ferez-vous mourir sans
l'entendre?
--Tu étais, s'écrient-ils, avec les autres que nous venons de massacrer;
tu es donc coupable comme eux.
--Écoutez-moi un instant, réplique-t-il, et si, après m'avoir entendu,
vous décidez ma mort, je ne m'en plaindrai point: ma vie est à vous.
Apprenez d'abord qui je suis, ce que je fais, et puis vous prononcerez
sur mon sort.
«Je suis l'abbé Sicard (exclamation de plusieurs spectateurs);
j'instruis les sourds-muets de naissance, et comme le nombre de ces
infortunés est plus grand chez les pauvres que chez les riches, je suis
plus utile à vous qu'aux riches.»
Alors une voix s'élève des rangs à laquelle répond un écho immense.
«Il faut sauver l'abbé Sicard, crie-t-on de toutes parts; c'est un homme
trop honnête pour le faire périr. Sa vie est consacrée tout entière à de
grandes oeuvres; il n'a pas le temps d'être un conspirateur.»
A ces mots, les bourreaux pressent l'instituteur dans leurs bras
sanglants, et protégent sa personne de leurs instruments de mort en lui
proposant de le reconduire en triomphe à sa demeure. Mais il persiste à
ne pas vouloir accepter une telle ovation, préférant ne devoir sa vie et
sa liberté qu'à un jugement légal d'une autorité compétente. Aussi
est-il ramené au Comité où il retrouve son libérateur.
Ayant su son nom et son adresse, il écrit le 2 septembre 1792 de
l'Abbaye Saint-Germain à Hérault de Séchelles, président de l'Assemblée
législative, la lettre suivante:
«Citoyen président,
«L'assemblée nationale n'apprendra pas sans douleur le massacre de
citoyens qui, détenus depuis plusieurs jours à la chambre d'arrêt
de la mairie, ont été transférés à celle de l'Abbaye
Saint-Germain-des-Prés. Je m'empresse de faire entendre la faible
voix de ma reconnaissance en faveur du citoyen courageux à qui je
dois la vie. C'est Monnot, horloger, rue des Petits-Augustins.
«Dix-sept infortunés venaient d'être égorgés sous mes yeux; la
force publique n'avait pu les sauver. J'allais périr comme eux; ce
brave citoyen s'est placé devant moi, il a découvert sa poitrine et
a dit:
«Voilà, concitoyens, la poitrine qu'il faudra traverser avant
d'arriver à celle de ce bon citoyen: vous ne le connaissez pas, mes
amis! vous allez le respecter, l'aimer, tomber aux pieds de cet
homme sensible et bon quand vous saurez son nom; c'est le
successeur de l'abbé de l'Épée, l'abbé Sicard.»
«Le peuple ne se calmait pas. Il persistait à croire qu'on voulait
se servir de mon nom pour sauver la vie d'un traître. J'ai osé
m'avancer moi-même, et, monté sur une estrade, parler au peuple,
n'ayant pour toute défense que le courage de l'innocence et ma
confiance ferme dans ce peuple égaré.
«J'ai dit mon nom et ma position sociale. Je me suis prévalu de la
protection spéciale de l'Assemblée nationale en faveur de
l'instituteur des sourds-muets et des chefs de cet établissement.
Des applaudissements réitérés ont succédé à des cris de rage. J'ai
été mis par le peuple lui-même sous la sauvegarde de la loi, et
accueilli comme un bienfaiteur de l'humanité par tous les
commissaires de la section des _Quatre-Nations_, qui doit être
glorieuse d'avoir des _Monnot_ dans son sein.
«Permettez-moi, citoyen président, de confier à l'Assemblée
nationale le témoignage de ma reconnaissance pour donner à une
action aussi généreuse la plus grande publicité possible. Une
nation dans laquelle des citoyens tels que celui à qui je dois la
vie ne sont pas rares, doit être invincible. Raconter de pareils
actes d'héroïsme, c'est remplir un devoir. Les sentir sans pouvoir
exprimer l'admiration qu'ils excitent et ne les oublier jamais,
c'est l'état de mon âme plus satisfaite de vivre avec de pareils
concitoyens que d'avoir échappé à la mort.
«Je suis, etc.»
Cette lettre, apportée au président par un des concierges de l'Abbaye,
fut lue publiquement et suivie de la déclaration solennelle[6] que le
citoyen Monnot avait bien mérité de la patrie pour avoir sauvé
l'instituteur des Sourds-Muets.
Sur ces entrefaites, l'abbé Sicard était assis près de la table du
Comité sur laquelle on apportait des bijoux, des portefeuilles, des
mouchoirs dégouttants de sang, trouvés dans les poches des prisonniers
qu'on avait massacrés sous ses fenêtres.
Un de ces tigres, les manches retroussées, armé d'un sabre fumant de
sang, entre dans l'enceinte où les membres délibèrent, sans paraître
entendre les clameurs des victimes, et leur crie:
«Je viens réclamer en faveur de nos braves frères d'armes qui égorgent
tous ces aristocrates des chaussures pour leurs pieds. Nos braves frères
sont nu-pieds, et ils partent demain pour la frontière.»
Les membres se regardent et répondent tous à la fois: «Rien n'est plus
juste; accordé!»
A cette demande en succède une autre relative au vin dont ont besoin
_les braves frères qui travaillent depuis longtemps dans la cour_. Ils
sont fatigués, dit un autre, leurs lèvres sont sèches. «Délivré un _bon_
pour 24 pots de vin.»
Quelques minutes après, le même homme vient renouveler la même demande.
«Accordé également un autre _bon_!»
CHAPITRE V.
Nouveaux dangers que court l'abbé Sicard. Un asile lui est offert
près de la salle du Comité.--Deux prisonniers lui proposent de lui
faire une échelle de leur corps pour le mettre en sûreté.--Il est
poursuivi à outrance par ses ennemis. Il réclame l'assistance d'un
député qui prie un de ses collègues plus influent d'informer la
Chambre du récent péril qui le menace. Il écrit encore au président
Hérault de Séchelles, à M. Laffon de Ladébat, son ami particulier,
et à Mme d'Entremeuse.--M. Pastoret, député, à la prière de la
fille aînée de cette dame, Mlle Éléonore, vole au Comité
d'instruction.--Un second décret est rendu en faveur de
l'instituteur.
D'autres dangers menaçaient cependant l'abbé Sicard. Il demande au
Comité la permission de se retirer, la nuit étant déjà fort avancée. Le
concierge lui offre un asile chez lui, il préfère être mis au _violon_,
qui est contigu à la salle du Comité. Cette préférence le sauve, puisque
deux autres malheureux périrent pour avoir accepté cette proposition.
Quels cris déchirants des nouvelles victimes, quels hurlements affreux
de cannibales notre instituteur n'entend-il pas pendant le temps qu'il
passe dans cette prison! Que de coups de sabres! quelles danses
abominables autour de ces cadavres, au milieu des applaudissements
frénétiques des spectateurs et aux cris mille fois répétés de: _Vive la
nation!_
Le jour éclairait à peine ces scènes d'épouvante que les massacreurs, ne
trouvant plus là de quoi assouvir leur rage, se ressouvinrent que le
_violon_ renfermait quelques prisonniers. Ils viennent frapper à la
petite porte qui donne sur la cour. L'abbé Sicard, se sentant perdu,
heurte doucement à celle qui communique à la salle du Comité, mais il
lui est répondu brutalement qu'on n'en a point de clef, et on le livre à
son affreuse destinée, ainsi que ses deux compagnons. Ceux-ci lui
proposent de lui faire une échelle de leur corps pour atteindre à un
plancher très-haut qui offre un moyen sûr et prompt de salut, et ils
insistent pour qu'il se sauve là, comme étant sur cette terre plus utile
qu'eux.
Notre instituteur refuse d'abord de profiter d'un avantage que ne
partageraient pas les compagnons de son infortune, résolu à vivre ou à
mourir avec eux. Dans cet assaut de dévoûment, ils lui représentent
encore plus vivement le déplorable abandon dans lequel sa perte
plongerait ses pauvres sourds-muets..... Ne pouvant résister davantage à
de si pressantes sollicitations, il monte à contre-coeur sur les
épaules du premier, puis sur celles du second. Mais au moment où la
porte va céder à leurs efforts, les cris accoutumés de: _Vive la nation_
et le chant de _la Carmagnole_ les attirent vers de nouvelles victimes
qu'on amène dans la cour déjà jonchée de cadavres.
L'abbé Sicard, descendu à peine de son plancher vivant, aperçoit de
nouveaux ruisseaux de sang couler autour de lui et entend interroger sur
ce théâtre de carnage des malheureux au front serein et résigné.
«Eh bien! qu'ils se confessent ces scélérats! répondent, tous d'une
voix, les sicaires; ils donneront le temps aux curieux du quartier de se
lever et de venir nous voir faire justice de ces _coquins_. En
attendant, nous déblayerons la cour. Allez chercher des charrettes!
envoyons à la voirie tous ces aristocrates, ils infecteraient la
maison.»
L'arène de cette boucherie humaine était garnie de bancs pour les
citoyennes ainsi que pour les citoyens _sans-culottes_. Ils avaient fait
exprimer au Comité où l'abbé Sicard se trouvait, le désir de contempler
les cadavres tout à leur aise. Aussi un lampion est-il placé sur la
tête de chacune des victimes pour que les assistants, les assistantes
puissent surtout jouir de cette exécrable illumination.
Notre instituteur atteste encore avoir vu de ses yeux des femmes du
quartier de l'Abbaye se rassembler autour du lit qu'on préparait pour
les condamnés et y prendre place comme à un spectacle.
Les compagnons qu'il venait de rejoindre et à qui il voulut adresser la
parole étaient devenus entièrement fous. L'un d'eux, lui présentant un
couteau, lui demande la mort comme une grâce; l'autre se déshabille et
essaie de se pendre avec son mouchoir et ses jarretières, mais il n'en
peut venir à bout.
La porte de la prison s'ouvre. On y jette une nouvelle victime qui,
échappée jusque-là par miracle à cette hécatombe humaine, apprend aux
captifs la fin glorieuse du vénérable curé de Saint-Jean-en-Grève qui a
refusé le serment civique en déclarant à ses juges que, comme eux, il
est soumis aux lois du pays dont ils se prétendent les seuls ministres,
mais qu'on le trouvera inébranlable sur tout ce qui regarde la religion.
Cependant les ennemis de l'abbé Sicard, composant la section de
l'Arsenal, furieux de voir cette proie leur échapper, font parvenir à
la Commune un nouvel arrêt le condamnant à mort, lequel va être exécuté
lorsque, fort heureusement, la fatigue et le besoin de prendre quelque
nourriture forcent le bourreau à remettre le supplice à quatre heures.
Un charretier, interrogé sur le motif qui lui faisait différer le
transport d'un cadavre qu'il avait déjà chargé: «Vous devez,
répondit-il, me donner celui de l'abbé à quatre heures, je porterai tout
cela ensemble.»
En entendant ce propos, Sicard se procure une feuille de papier et écrit
à un député, son ami intime, le mardi 4 septembre, ce qui suit:
«Ah! mon cher, que vais-je devenir, après avoir échappé à la mort, si
vous ne venez me sauver la vie en me faisant ouvrir les portes de cette
prison, _autour de laquelle des cannibales commettent à tout instant de
nouveaux massacres_? Prisonnier depuis sept jours, il y a trois nuits
que j'entends de ma fenêtre demander ma tête à grands cris, et menacer
de briser les faibles volets qui me séparent d'eux, si les commissaires
de la section de l'Abbaye, qui ne savent plus comment faire pour
conserver ma frêle existence, me livrent à leur rage. Ces honorables
patriotes me conseillent d'aller me réfugier dans le sein de
l'Assemblée nationale, accompagné de deux députés, pour n'être pas
massacré en sortant.
«Eh! grand Dieu! qu'ai-je donc fait pour être traité ainsi? Au moment où
je vous écris, _on coupe la tête à un prêtre, et on en amène deux autres
qui vont subir le même sort. Qu'avons-nous donc fait pour périr ainsi?
Car certainement je ne serai pas plus épargné._ En quoi suis-je donc un
mauvais citoyen? Suis-je même un citoyen inutile? C'est à la France
entière à répondre. Un de mes élèves est peut-être mort de chagrin à
l'heure qu'il est. Je succombe moi-même sous le poids de tant
d'inquiétudes. Quel est mon crime? On ne m'a pas encore interrogé depuis
sept jours que je suis ici. Je n'existerai pas demain si vous ne venez,
ce matin même, à mon secours. Je ne demande pas la liberté, je demande à
vivre pour mes pauvres enfants. Que l'Assemblée nationale me constitue
prisonnier dans une de ses salles. Qu'elle presse le rapport de mon
affaire. Eh! bon Dieu! est-ce une aussi grande affaire? ai-je le temps
d'être un mauvais citoyen?
«Quelle horreur de me transférer en plein jour, à trois heures, un jour
de fête, à l'instant où le canon d'alarme tonne, et où les soldats
d'Avignon et de Marseille me dénoncent à la populace, quand ils
auraient pu me défendre de sa rage, à travers le Pont-Neuf et toutes les
rues qui conduisent à l'Abbaye?
«Venez, mon cher, venez faire une bonne action! venez sauver un
infortuné en l'investissant de votre inviolabilité et de celle d'un
autre de vos collègues, qui trouvera peut-être quelque plaisir à
partager avec vous cette bonne oeuvre! Sais-je seulement si vous
arriverez à temps? _Mes bourreaux sont là, couverts de sang; ils
grincent des dents et demandent ma tête._
«Adieu, mon cher compatriote! J'ignore si vous trouverez vivant à
l'Abbaye l'instituteur infortuné des pauvres sourds-muets.»
L'ami, à qui la lettre était parvenue, pria un de ses collègues plus
influent de la communiquer à la Chambre après en avoir raturé et
supprimé les passages soulignés.
Cette assemblée ordonna immédiatement à la Commune de mettre Sicard en
liberté.
Mais ce décret n'eut pas plus de succès.
L'heure fatale allait sonner. Ignorant si la lettre était arrivée à sa
destination, il prend un feuillet de papier, le coupe en trois, et écrit
trois billets, un au président Hérault de Séchelles, un à Laffon de
Ladébat, son ancien collègue aux académies de Bordeaux, et son ami
particulier, membre de l'Assemblée constituante, l'un des plus
honorables citoyens, attaché à la religion réformée, un autre à Mme
d'Entremeuse, mère de deux personnes qui l'avaient eu pour premier
instituteur.
Ces trois billets étaient le dernier espoir de ce malheureux invoquant
l'amitié et la reconnaissance.
Le billet, destiné au président, est remis à un honnête et compatissant
huissier qui court chez lui. (L'Assemblée ne siégeait pas).
Hérault de Séchelles se rend aussitôt au Comité d'instruction. Laffon de
Ladébat, de son côté, se présente chez Chabot, membre de l'Assemblée
législative, et lui demande la vie de son ami, en lui peignant sous les
plus vives couleurs l'affreuse situation où il se trouve, et en tâchant
de lui faire comprendre qu'il n'y a pas un instant à perdre pour le
sauver.
Mme d'Entremeuse n'était pas chez elle. L'aînée de ses filles,
Éléonore[7] reçoit le billet, le parcourt des yeux et s'évanouit; mais
le péril que court son instituteur, son père, lui fait reprendre ses
esprits; elle vole chez Pastoret, de qui ce malheureux est connu, elle a
beau s'efforcer de remuer les lèvres pour proférer une parole, sa langue
est glacée d'effroi.
Pastoret prend le papier, le lit, quitte son dîner, et rencontre au
Comité d'instruction, dont il est membre, le président et le secrétaire
Romme, qu'on y a appelés. Ces citoyens, ayant conféré ensemble, donnent
ordre une seconde fois à la Commune de voler au secours de l'infortuné.
CHAPITRE VI.
L'abbé Sicard vient à la barre de l'Assemblée présenter ses
remercîments aux membres.--Il reçoit les excuses d'un des
commissaires, qui assiste à la levée des scellés après avoir
contribué lui-même à son incarcération.--Ce dernier le dissuade de
rentrer à l'École.--Massieu le visite dans sa
retraite.--Communication de l'arrêté de l'Assemblée générale du
1er septembre 1792.--Protestation de l'abbé Salvan.
Cependant la Commune, qui a déjà passé à l'ordre du jour lors de la
réception du décret dont il a été parlé, va confirmer cette rigoureuse
sentence, mais, par bonheur, siége dans son sein un Bordelais nommé
Guiraut, qui demande à être chargé de l'exécution du décret. C'en était
encore fait de l'abbé Sicard, si une pluie d'orage qui survint à quatre
heures, époque fixée pour le supplice, n'eût troublé le sacrifice et
dispersé la foule. Ce n'est que bien plus tard, à sept heures, que les
portes de la prison s'ouvrent pour le condamné. Un officier municipal
vient le prendre sous le bras et le mener à l'Assemblée nationale entre
une double haie d'hommes féroces que son écharpe tient en respect.
Chabot, de son côté, cédant à la voix éloquente qui l'implore, monte à
la tribune de l'église de l'Abbaye, où il parvient à intéresser en sa
faveur ceux qui demandent sa tête.
Sicard prend place dans une voiture avec l'officier municipal et son
premier libérateur Monnot. A peine paraît-il à la barre, que les députés
se précipitent dans ses bras; des larmes coulent de tous les yeux
pendant son improvisation.
«Jamais, s'écrie-t-il en terminant, un seul mot injurieux à la cause de
la liberté n'est sorti de ma plume.... Non, celui qui a juré, avec
effusion de coeur, soumission à toutes vos lois, celui qui a juré de
mourir pour elles, ne devait pas s'attendre à être traité comme un
ennemi de la liberté. Pères de la patrie, apprenez à l'Europe que vous
savez si bien réparer les erreurs du nouveau régime, que ceux même qui
en sont les victimes, sont forcés de le chérir et de le défendre.»
Une fois hors de ce lieu d'angoisses, il demande des commissaires pour
procéder à la levée des scellés qui, le jour de son arrestation, ont été
apposés à son appartement.
A ceux qui ont été déjà nommés on en adjoint deux autres de la section,
dont l'un est précisément celui qui a apporté à la Commune et à la
prison de l'Abbaye l'arrêté qui appelait la hache révolutionnaire sur la
tête de notre instituteur. Cet homme, ayant plusieurs fois assisté à ses
leçons, lui avait toujours témoigné le plus vif intérêt et la plus
grande estime.
Il n'a pas plus tôt revu l'abbé, qu'il se jette à son cou en lui
avouant, tout confus, qu'il a été le complice de ses assassins, qu'il
n'a pas tenu à lui que l'homme, dont il fait le plus de cas, n'ait pas
été enveloppé dans le massacre général, mais qu'il n'a pas eu le courage
de résister à la haine implacable qui fermente de toute part contre les
prêtres.
«On ne concevrait pas, s'écrie l'honorable ecclésiastique, comment, avec
quelque honnêteté dans le coeur, cet homme avait pu accepter une
mission aussi infâme, si l'on ne savait que souvent la faiblesse fait le
mal aussi aisément que la méchanceté, et qu'elle n'est pas moins
cruelle.»
La levée des scellés faite, Sicard se flattait d'être enfin rendu à ses
élèves, mais le nouveau commissaire lui conseilla de ne pas réintégrer
immédiatement son domicile, en lui faisant observer que ses ennemis ne
lui pardonneraient pas aussi facilement de s'être soustrait à leurs
poursuites.
Écoutant un aussi charitable avis, il prend le parti de se retirer dans
une section éloignée, chez le sieur Lacombe, horloger, qui, pendant sa
détention, l'avait courageusement demandé partout, au péril de sa vie,
et qui, depuis, ne cesse de lui prodiguer, avec sa digne épouse, toutes
les consolations dont son âme brisée a tant de besoin. C'est là que le
directeur reçoit la première visite du sourd-muet Massieu, qu'il a
institué son légataire au moment de subir le coup fatal.
On imaginera sans peine quels sentiments durent déborder de l'âme si
naïve de l'élève en revoyant son cher maître. Il avait refusé jusque-là
toute nourriture, et n'avait pu goûter un instant de sommeil, tant il
était inquiet de sa vie. Un jour de plus, il mourait de douleur et de
faim.
Peu après, l'honnête commissaire apporta à l'abbé Sicard, ainsi qu'il le
lui avait promis, une copie collationnée de l'arrêté; la voici:
_Assemblée générale du 1er septembre 1792._
Sur les représentations faites par plusieurs membres,
1º Que le citoyen Sicard, _instituteur des sourds et muets_[8], arrêté
comme _prêtre insermenté_, est sur le point d'être élargi, attendu
l'utilité dont on prétend qu'il est dans son institution;
2º Que son élargissement serait d'autant plus dangereux, qu'il possède
l'art coupable de cacher son incivisme sous des dehors patriotes et de
servir la cause des tyrans en persécutant sourdement ceux de ses
concitoyens qui se montrent dans le sens de la révolution;
L'assemblée a arrêté qu'elle formerait les demandes suivantes:
1º Que la loi soit exécutée dans toute son étendue vis-à-vis de Sicard;
2º Qu'il soit remplacé par le savant et modeste Salvan, second
instituteur des sourds et muets (héritier, comme plusieurs autres, de la
sublime méthode inventée par l'immortel de l'Épée), prêtre assermenté et
agréé par l'Assemblée nationale;
3º Enfin, qu'il soit porté des copies du présent arrêté au pouvoir
exécutif, au Comité de surveillance, au Conseil de la Commune, et au
greffe de la prison par les citoyens Pelez et Pernot, commissaires
nommés à cet effet.
Signé: BOULU, _président_.
RIVIÈRE, _secrétaire_.
Le célèbre instituteur mit cet arrêté sous les yeux de l'abbé Salvan,
qui éclata contre ce qu'il prétendait être un outrage à son honneur. Aux
plaintes que l'abbé Sicard en fit à celui qui était véhémentement
soupçonné d'avoir rédigé cette pièce, l'inculpé eut l'impudence de
répondre par des dénégations; mais depuis cette époque, il n'en fut pas
moins atteint et convaincu. On en avait, en effet, trouvé la minute,
écrite tout entière de sa main, parmi les autres papiers du Comité
révolutionnaire de la section. Sa criminelle adresse était allée jusqu'à
concerter avec une poignée de ses complices d'autres arrêtés au nom de
l'Assemblée entière, chaque fois que la séance était levée.
CHAPITRE VII.
Aussitôt sa réinstallation définitive, l'abbé Sicard est nommé à
divers emplois importants. Mais sa collaboration à une feuille
politico-religieuse donne de l'ombrage au Directoire
exécutif.--Condamné à la déportation, il trouve un refuge dans le
faubourg Saint-Marceau. Ses protestations inutiles au
Gouvernement.--Seconde représentation du drame de _l'Abbé de
l'Épée_, par Bouilly, à laquelle assistent le général Bonaparte et
son épouse Joséphine.--Supplique de Collin d'Harleville en faveur
de l'abbé Sicard.--Le public prend fait et cause pour lui.--Son
élargissement.
Ce n'est qu'en 1796 que le respectable directeur put reprendre
tranquillement possession de son établissement modèle. Déjà il occupait
une chaire de professeur à l'École normale supérieure, fondée par la
Convention nationale le 9 brumaire an III (novembre 1795) dans
l'amphithéâtre du Jardin des plantes.
Il était professeur au Lycée national, et, en outre, coopérait au
_Magasin encyclopédique_.
Ses premiers collègues, à l'École normale, furent Lagrange, Laplace,
Monge, Haüy, Daubenton, Berthollet, Volney, Garat, Bernardin de
Saint-Pierre, La Harpe, etc.
On pouvait débuter plus mal.
De l'amphithéâtre du Jardin des Plantes, l'École normale, réorganisée en
1808, fut transférée rue des Postes, puis au Collége du Plessis, rue
Saint-Jacques, et enfin rue d'Ulm.
L'abbé Sicard fut également admis, à l'occasion de la création de
l'Institut de France, à faire partie, avec Garat, de la section de
grammaire générale, à la même époque où le Directoire nommait dans la
section de poésie Chénier et Lebrun.
Plus tard, quand vint l'arrêté consulaire de réorganisation de l'an XI,
il fut désigné pour la classe de littérature avec Andrieux, François de
Neufchâteau, Collin d'Harleville, Legouvé, Arnault, Fontanes et autres
contemporains illustres.
Pour défendre la cause des prêtres insermentés, il coopéra activement
aux _Annales religieuses, politiques et littéraires_. Toutefois,
désormais prudent et circonspect, il se contenta d'y insérer quelques
articles signés tantôt de son nom, tantôt de son anagramme _Dracis_. La
publication d'une feuille conçue dans cet esprit ne pouvait passer
inaperçue sous le Directoire: un arrêté du 18 fructidor an V (5
septembre 1797) l'inscrivit sur la liste des journalistes qui devaient
être déportés à Sinamari. Heureusement, il évita le coup qui le menaçait
en se réfugiant dans le faubourg Saint-Marceau.
Là, il employa plus de deux ans à composer sa _Grammaire générale_ et
son _Cours d'instruction d'un sourd-muet de naissance_.
Jean Massieu, cinquième sourd-muet de naissance dans la même famille,
offrit plusieurs fois à son maître de partager ses modiques honoraires.
«Mon père n'a rien, répétait-il en ses gestes rapides, c'est à moi de le
nourrir, de le vêtir, de le soustraire au sort cruel qui le poursuit.»
L'abbé Sicard, las de languir dans la retraite, et désireux de reprendre
ses travaux favoris, chercha à se laver de l'accusation
d'_ultramontanisme_, qui pesait sur lui, quoiqu'il ne fît que partager
au fond les doctrines de Port-Royal. Mais en vain protesta-t-il
hautement de sa soumission au nouveau gouvernement de la France.
Ne pouvant rien obtenir, il se décida à consigner, dans _l'Ami des
lois_, feuille publiée par l'ex-bénédictin Paultier, membre du Conseil
des Cinq-Cents, un désaveu formel de la part qu'il avait prise aux
_Annales catholiques_. Cette protestation, jointe aux supplications de
ses élèves pour ravoir leur maître, et aux sollicitations d'amis dévoués
pour qu'il fût réintégré dans ses fonctions, échouèrent devant
l'inflexibilité d'un pouvoir ombrageux et la persistance du nommé
Alhoy[9] à se maintenir à sa place.
Deux ans plus tard seulement, après la révolution du 18 brumaire (10
novembre 1799), l'abbé Sicard fut rendu à ses fonctions.
«Une seconde liste de proscrits venait d'obtenir le bienfait du rappel.
Les écrivains y figuraient en grand nombre. MM. de Fontanes, de La
Harpe, Suard, _Sicard_, Michaud, Fiévée, étaient rappelés de leur exil
ou autorisés à sortir de leur retraite.»
(_Histoire du Consulat et de l'Empire_, par M. Thiers, t. I, livre
II).
Le respectable directeur fut aussi réintégré en 1801 par le premier
Consul, avec Suard, Michaud, Fiévée, etc., dans l'Institut de France,
d'où le 18 fructidor l'avait exclu, et il s'occupa presque aussitôt de
créer une imprimerie desservie par plusieurs de ses élèves. D'autres
furent, grâce à lui, employés dans diverses administrations publiques,
et leurs vieux parents reçurent le fruit de leur travail journalier.
Les voeux des sourds-muets et de leurs amis étaient comblés. Voici
quelle fut la cause de cette révolution inattendue:
Dans le courant de décembre de cette année, Mme Bonaparte assistait,
avec son époux, à la seconde représentation du drame de _l'Abbé de
l'Épée_, par Bouilly.
Au cinquième acte, lorsque Monvel, chargé du rôle du vénérable
fondateur, dit à l'avocat Franval: qu'il y a longtemps qu'il est séparé
de ses nombreux élèves, et que, sans doute, ils souffrent beaucoup de
son absence....., Collin d'Harleville se lève avec plusieurs hommes de
lettres, placés dans une galerie faisant face à la loge de Bonaparte, et
tous s'écrient:
«Que le vertueux Sicard, qui gémit dans les fers, nous soit rendu!»
Ce cri de nobles âmes est incontinent répété par la salle entière, et,
dès le lendemain, le premier Consul, désireux de faire droit à une
requête aussi unanime, et cédant aux instances de Joséphine, se fait
rendre compte des motifs de l'incarcération du successeur de l'abbé de
l'Épée.
Ce jour-là, l'estimable auteur de la pièce recevait de Collin
d'Harleville un billet contenant non-seulement ses félicitations sur le
succès bien mérité de son oeuvre, mais exprimant encore sa certitude
que le bonheur de Sicard serait le complément de son triomphe.
Un homme, d'un certain âge, paraissant timide et ému, demandait
cependant à parler à Bouilly. C'était Sicard lui-même qui venait de
sortir de sa prison. Il se jette dans les bras de son libérateur avec
toute l'effusion de la reconnaissance en lui annonçant que Mme Bonaparte
doit elle-même le présenter au premier Consul, et qu'il compte sur sa
puissante intervention pour se retrouver bientôt au milieu de son
troupeau chéri.
Cet espoir ne fut pas déçu. Peu après, il adressait à Bouilly la lettre
suivante que ce dernier regarda toujours comme un de ses plus beaux
titres à l'estime publique:
Paris, le 23 nivôse an VIII.
«Jouissez de votre triomphe, mon aimable collègue; je suis, depuis
hier, réintégré dans mes fonctions. Il n'est pas permis à votre
modestie de ne pas prendre une très-grande part à cette sorte de
victoire. C'est votre pièce, qu'on dit si belle, si touchante, qui
a ramené sur moi l'intérêt public. Je vous ai promis de vous
prévenir du jour où aurait lieu ma première séance qui sera aussi
ma première entrevue avec mes enfants depuis vingt-huit mois. Eh
bien! c'est après demain, 25, à dix heures très-précises.
«Venez-y avec Mme Bouilly! vous êtes bien dignes de figurer l'un à
côté de l'autre dans une séance aussi touchante..... Mais, de
grâce, accourez avant dix heures! demandez-moi à la porte! je veux
vous voir avant la séance: je veux embrasser un de mes plus tendres
amis et le presser contre mon coeur: cette jouissance me
préparera à toutes les autres de cette heureuse matinée.
«Je vous embrasse, en attendant, de tout mon coeur. Adieu! mille
fois adieu! Tout à vous, sans réserve!»
Les jeunes sourds-muets, pour leur compte, ayant su à qui leur directeur
devait sa liberté, s'entendirent pour modeler un beau buste de l'abbé de
l'Épée, en terre cuite. On aura peine à se figurer la surprise et
l'émotion qu'éprouva notre auteur dramatique en recevant de leurs mains
ce tribut de leur reconnaissance filiale.
Dans la suite, Mme Talma, qui fut tant applaudie dans le rôle de
l'élève de l'abbé de l'Épée, vint causer à Bouilly une nouvelle
jouissance en lui annonçant qu'elle était chargée de lui remettre, au
nom de tous les sourds-muets, ses camarades, des vers exprimant les vifs
sentiments dont ils étaient animés.
Le lecteur nous pardonnera sans doute de ne pouvoir résister au plaisir
de mentionner encore un trait qui est personnel à Bouilly.
Présenté par Joséphine au chef du pouvoir exécutif, il en reçut des
éloges sur son double succès.
«Je vous remercie, lui dit-il avec le _sourire à dents blanches qui
ornaient sa bouche des plus expressives_ (termes de notre aimable
conteur), de votre pièce sur l'abbé de l'Épée: vous m'avez procuré le
plaisir de rendre Sicard à ses élèves.
«--Et moi, général, dit Bouilly, je dois vous remercier bien plus encore
de m'avoir procuré, par cet acte de justice, la plus honorable
jouissance que puisse éprouver un littérateur.»
On remarque, dans _la Clef du cabinet des souverains_, une lettre d'une
jeune sourde-muette, Mlle Rey Lacroix, à Mme Bonaparte.
«Les sourds-muets, lui écrit-elle avec une naïveté charmante, n'ont pas
Sicard depuis beaucoup de mois. Je l'aime bien, il est dans mon
coeur. Il a enseigné à mon papa qui m'enseigne tous les jours.
«Dites à votre époux de rendre Sicard aux sourds-muets! Vous deux serez
leurs amis comme est papa: ils prieront Dieu pour vous.»
Après le 3 nivôse, les jeunes sourds-muets étant allés complimenter le
premier Consul, leur respectable maître fut chargé par lui de leur
transmettre sa réponse:
«Je suis bien aise de voir les sourds-muets de naissance, et c'est avec
plaisir que je reçois l'expression de leurs sentiments. Dites à vos
élèves, citoyen Sicard, que je ferai tout ce qui sera nécessaire pour
augmenter leur bien-être et pour les rendre heureux.»
CHAPITRE VIII.
Graves erreurs échappées à l'auteur du _Cours d'instruction d'un
sourd-muet de naissance_.--Plus tard il se rétracte dans sa
_Théorie des signes_.--Prérogatives de la mimique naturelle que
fait valoir Bébian.--Différences entre la dactylologie et la
mimique.--Observation judicieuse de l'abbé Sicard sur
l'articulation.
Rapportons, en passant, le jugement que Napoléon Ier porta plus tard
sur la langue des sourds-muets:
«Monsieur l'abbé, dit le futur empereur à Sicard, qu'à la demande de ses
élèves il venait de faire élargir, en payant les dettes qu'il avait
contractées pour eux, il me semble que ces infortunés n'ont que deux
mots dans leur grammaire: _le substantif_ et _l'adjectif_.»
Le grand homme avait l'esprit trop subtil, trop pénétrant pour n'y pas
ajouter _le verbe_, s'il avait eu le temps de sonder davantage
l'admirable langue employée journellement par cette portion
intéressante de la famille humaine, et surtout s'il avait eu affaire à
un _maître_ qui eût su puiser plus sûrement parmi les trésors qu'elle
recèle. N'est-ce pas, en effet, le verbe qui est le fond de la langue
des signes, puisque c'est une langue d'action?
Hâtons-nous de profiter de l'occasion pour jeter un coup d'oeil sur
l'oeuvre capitale de l'abbé Sicard, son _Cours d'instruction d'un
sourd-muet de naissance_, dont il a été fait mention plus haut. Mais,
tout en accordant volontiers que c'est _une sorte de cours de
métaphysique et de grammaire expérimentales, propre à l'instruction de
tous les enfants_, qu'il nous soit permis, tout d'abord, de nous élever,
comme nous l'avons déjà fait dans plus d'une circonstance, et comme nous
ne cesserons de le faire, contre deux ou trois passages du discours
préliminaire qui nous semblent aussi absurdes que révoltants pour
l'espèce humaine.
«Qu'est-ce, dit l'abbé Sicard, qu'un sourd-muet de naissance, considéré
en lui-même avant qu'une éducation quelconque ait commencé à le lier par
quelque rapport à la grande famille dont, par sa forme extérieure, il
fait partie? _C'est un être parfaitement nul dans la société, un
automate vivant, une statue, telle que la présente_ Charles BONNET, _et
d'après lui_ CONDILLAC; _une statue à laquelle il faut ouvrir l'un
après l'autre et diriger tous les sens en suppléant à celui dont il est
malheureusement privé. Borné aux seuls mouvements physiques, il n'a pas
même, avant qu'on ait déchiré l'enveloppe qui ensevelit sa raison, cet
instinct sûr qui dirige les animaux destinés à n'avoir que ce guide._
«_Le sourd-muet n'est donc, jusque-là, qu'une sorte de machine
ambulante, dont l'organisation, quant aux effets, est inférieure à celle
des animaux._
«_Quant au moral, il résulte et se combine de tant d'éléments, tous
placés si loin de lui, qu'on doit bien se douter qu'il n'en soupçonne
pas même l'existence._
* * * * *
«_Tel est le sourd-muet dans son état naturel; le voilà tel que
l'habitude de l'observation, en vivant avec lui, m'a mis à même de le
dépeindre! C'est de ce triste et déplorable état qu'il faut le retirer
avant de songer à faire de lui un laboureur, un vigneron, un ouvrier, un
homme d'une profession quelconque._»
Que la sottise rabaisse le sourd-muet illettré au-dessous de la bête la
plus stupide, et imprime sur son front le stigmate d'_une machine à
figure humaine_, il n'y a qu'à hausser les épaules; mais qu'une pareille
assertion sorte de la plume d'un grave instituteur de sourds-muets!
C'est un paradoxe inqualifiable, qui a excité chez nous, encore enfants,
une indignation si légitime, que nous n'eussions pas mieux demandé que
de faire bonne et prompte justice de toutes les feuilles si révoltantes
des exemplaires qui nous tombaient sous la main.
J'ai autrefois développé cette idée que le sourd-muet à l'état brut,
comme le suppose l'abbé Sicard, est une chimère. Il n'y a pas un
sourd-muet âgé seulement de dix ans qui, ayant vécu avec les hommes,
n'ait appris quelque chose d'eux, n'ait émis quelque idée, n'ait, en un
mot, communiqué, d'une manière fort imparfaite sans doute, mais
communiqué avec eux. L'être sur lequel on raisonne n'existe donc pas en
réalité.
Depuis, heureusement, l'abbé Sicard fit amende honorable d'une pareille
opinion dans sa _Théorie des signes pour servir d'introduction à l'étude
des langues où le sens des mots, au lieu d'être défini, est mis en
action_, ouvrage formant deux volumes in-8º, l'un de 580, l'autre de 650
pages.
* * * * *
«Le sourd-muet, dit-il, page 8 du tome Ier, n'est pas aussi
malheureux; il apporte aux leçons de son maître une âme communicative,
qui, pleine des idées que les objets extérieurs, par le ministère des
sens qui en sont frappés, ont fait parvenir jusqu'à elle, anime son
regard, modifie les muscles de son visage et commande à sa physionomie
cette diversité de traits et de nuances qui servent à exprimer toutes
ses pensées et toutes ses affections. C'est encore son âme qui
communique aux gestes toutes les formes propres à dessiner les objets;
c'est elle qui, dans ses yeux, décèle la colère qu'il voudrait en vain
dissimuler et qui les enflamme, c'est elle qui sillonne son front quand
il est triste, qui fait naître le sourire sur ses lèvres et l'expression
de la tendresse dans ses yeux languissants. Enfin, le sourd-muet qui
arrive de chez ses parents et qui n'a reçu encore aucune leçon n'est pas
moins éloquent que le jeune _entendant_ qui, auprès d'un maître, vient
apprendre l'art d'analyser la pensée, et celui de parler correctement la
langue dont sa première institutrice lui a fait connaître toutes les
expressions, en répandant sur ses leçons tout le charme de l'amour
maternel.»
Plût à Dieu que, comme la lance d'Achille, ce désaccord, quoique tardif,
ait pu guérir les blessures faites par le premier coup!
_La Théorie des signes_ est bien loin d'avoir eu la vogue du _Cours
d'instruction d'un sourd-muet de naissance_. Une société savante l'a
proclamée toutefois _un ouvrage élémentaire absolument neuf,
indispensable à l'enseignement des sourds-muets, également utile aux
élèves de toutes les classes et aux instituteurs_, et l'Institut lui a
décerné un grand prix décennal de première classe, destiné au meilleur
ouvrage de morale ou d'éducation.
Telle était, à propos du _Cours d'instruction d'un sourd-muet_,
l'opinion d'un juge fort compétent, M. de Gérando, dans son bel ouvrage:
_De l'Éducation des sourds-muets de naissance_:
«Lorsque nous parcourons ce livre, nous croyons presque lire un roman
philosophique; il en revêt les formes, il en offre souvent l'intérêt; on
y trouve quelque chose du roman de l'Arabe Thophaïl (_le Philosophe
autodidactique_), quelque chose qui semble emprunté aux tableaux de
Buffon, à la statue de Condillac, à l'_Émile_ de Rousseau. C'est une âme
encore assoupie qui s'éveille, un esprit, encore aveugle, qui s'ouvre à
la lumière, une vie intelligente qui, sous la direction de
l'instituteur, commence à se développer au milieu de scènes variées.
C'est une espèce de sauvage, étranger à nos moeurs, qui est initié à
nos idées, à nos connaissances, en même temps qu'à notre langue.
L'instituteur sait répandre sur chacun de ces progrès, sur chacun des
exercices par lequel il les obtient, le charme de cette espèce de drame.
Il peint avec chaleur les incertitudes, les joies du maître et de
l'élève; il réussit à faire ressortir ainsi, dans un tableau animé, les
définitions, les procédés qui semblaient les plus arides de leur nature;
il donne une figure, une physionomie aux notions les plus abstraites. On
dirait que l'abbé Sicard est le peintre de la synthèse, le poëte de la
grammaire. Cet ouvrage eut plusieurs éditions, et il ne faut pas en être
surpris; car les sourds-muets ne sont pas les seuls auxquels il peut
être profitable.»
D'ailleurs, tant s'en faut que l'abbé Sicard se fût rendu familière et
comme propre la mimique, ce principal moyen de transmettre les idées aux
sourd-muets, qu'au contraire, il ne possédait que le mécanisme de ce
langage, sans qu'on eût besoin de faire la part de ce qu'on appelle
signes naturels et communs. Tout son savoir en ce genre se bornait
presque exclusivement à l'emploi des signes dits _méthodiques_, faute
d'avoir vécu assez intimement avec ses élèves pour découvrir dans leur
langage encore brut et peu cultivé le germe d'une langue riche et
expressive. Parfois l'alphabet manuel, et, plus souvent, la plume et la
craie intervenaient dans ses démonstrations et dans ses entretiens.
Or, _les signes méthodiques_ sont une sorte d'épellation pour ainsi dire
matérielle, non-seulement des mots, mais des formes grammaticales qui
les modifient. On a donné aux premiers le nom de signes de nomenclature,
et aux seconds celui de signes grammaticaux.
Les règles du langage des gestes diffèrent si essentiellement de celles
de la langue parlée, qu'on ne devait que rectifier ce que les gestes
pouvaient avoir de défectueux, de faux, tout en les livrant à toute
l'indépendance de leur essor, ou au moins les perfectionner et les
rendre capables de suffire à tous les besoins de l'esprit.
Il était réservé à un instituteur plus clairvoyant, plus judicieux, à
Bébian, de reprendre ce principe, posé avec tant de sagesse par l'abbé
de l'Épée, qu'on doit instruire un sourd-muet au moyen de son propre
langage, c'est-à-dire par le langage des gestes, comme l'on enseigne une
langue étrangère à un enfant ordinaire à l'aide de sa langue nationale.
Personne ne pouvait mieux sentir combien il importait, dans l'intérêt
des progrès du disciple, de respecter les lois de l'entendement humain
en établissant les rapports soit des signes avec les idées, soit des
signes entre eux.
De nos jours, il paraît reconnu universellement, ou peu s'en faut, que,
dans l'application de ce principe si fécond, le langage des gestes et
une langue parlée quelconque ne peuvent se nuire en rien, quoiqu'en
apparence l'un et l'autre ne doivent guère s'accorder, du moins pour la
construction.
Ce sujet aurait besoin d'être traité plus au long, mais, à notre avis,
il doit suffire d'avoir jeté en passant une distinction entre _les
signes méthodiques_ et _les signes naturels_ au milieu d'une simple
notice qui ne comporterait d'ailleurs pas une si aride discussion.
Au surplus, nous ne saurions assez insister pour mettre dans l'esprit de
tous qu'on n'est sûr d'arriver à une parfaite connaissance de la mimique
que par un usage journalier et par une rare habileté à découvrir tout ce
qui se passe dans l'âme des sourds-muets.
L'abbé Sicard avait pris l'idée de sa théorie des signes dans le
_Dictionnaire_[10], que son célèbre prédécesseur avait calqué, sauf
quelques légers changements, sur l'_Abrégé de Richelet, corrigé par de
Wailly_, travail que la mort vint interrompre au moment où il allait le
mettre au jour. Résolu de le poursuivre et s'imaginant être en mesure de
le perfectionner, il avait divisé son nouvel ouvrage en plusieurs
séries: les objets physiques, les adjectifs, les noms abstraits, etc.
S'agissait-il de dicter le mot _arbre_, il faisait à son élève trois
signes: le premier représentant _un objet enfoncé dans les terres_; le
second, _la croissance et l'élévation progressive de cet objet_; le
troisième, _les branches qui naissent du tronc et que le vent agite_.
Était-il question du mot _professeur_, il lui fallait:
1º les signes d'_une salle publique ou particulière_, _d'un collége_,
_d'un lycée_, _d'une institution_;
2º Les signes de _la grammaire_, _logique_, _métaphysique_, _langues_,
_arithmétique_, _géographie_, _géométrie_, etc.;
3º Il figurait l'action de _rassembler des jeunes gens, de leur parler
et de les enseigner publiquement_.
Cependant un seul signe chez nous suffit aujourd'hui à exprimer aussi
clairement que complétement toutes ces idées.
Après tout, ne doit-on pas faire provision de courage et de patience, si
l'on veut poursuivre jusqu'au bout la lecture d'un livre aussi
volumineux, aussi effrayant?
Avant d'aller plus loin, il nous semble à propos d'établir une
différence entre les deux principaux moyens de communication à l'usage
des sourds-muets: _la dactylologie_ et _la mimique_, qu'on voit trop
souvent confondre par le public.
_La dactylologie_, enfance de l'art, n'est que le calque fidèle des
lettres de l'alphabet d'une langue donnée, incompréhensible à ceux qui
ne connaissent pas cette langue, se bornant à reproduire ces lettres une
à une, aussi exactement que possible, à l'aide des doigts.
_La mimique_, au contraire, est l'admirable langage de la nature, commun
à tous les hommes, parce qu'il ne reproduit pas des mots, mais des
idées, créé par le besoin, l'imagination, le génie, et, grâce à son
caractère d'universalité, compris de tous les peuples.
_La mimique_ n'est-elle pas encore ce langage primitif dont l'enfant se
sert instinctivement avant et même après l'éclosion de sa raison
naissante; se glissant, dans un âge plus avancé, à l'insu des parlants,
dans leurs conversations journalières, et devenant, sans qu'ils s'en
aperçoivent, l'auxiliaire obligé des personnes qui brillent au barreau,
à la tribune politique, à la chaire, comme sur la scène tragique,
comique ou même lyrique? Un ballet, exactement reproduit, n'est-il pas
surtout une excellente leçon de mimique?
Nous ne saurions trop le répéter, on aura toujours beau essayer d'écrire
fidèlement les différentes positions et les divers mouvements que la
main ou le bras est capable d'exécuter, on n'y réussira pas.
Le peintre qui détacherait d'un modèle chacun des traits qui le
composent, pour les faire passer isolément sous nos yeux, ne nous
donnerait pas la moindre idée de la physionomie de ce modèle.
Celui donc qui veut s'initier sérieusement aux secrets de la mimique n'a
qu'à se placer en présence de la nature et à saisir, pour ainsi dire, au
vol les éclairs qui s'en échappent. Qu'il laisse ensuite parler toute
son âme, s'il se sent inspiré! C'est là et seulement là qu'on réussit
toujours.
Revenons encore un moment au _Cours d'instruction d'un sourd-muet de
naissance_, qui semble avoir été prôné au delà de son mérite.
Peut-être que notre examen dépasserait les limites de ce modeste
travail, si nous entreprenions de passer au crible cet alliage étrange
de graves erreurs, de divagations hasardées, de procédés plus ou moins
ingénieux, et d'analyses plus ou moins profondes. Bornons-nous à relever
les divisions que l'auteur a signalées dans cet ouvrage comme autant de
moyens de communication!
Ne place-t-il pas, en effet, le quinzième moyen de communication, _le
Temps, division qu'on en fait, notions sur le système du monde_, avant
le seizième, qui traite des _adverbes_? Ne ressort-il pas de là qu'une
pareille transposition blesse l'ordre naturel de la génération des
idées?
D'un autre côté, on ne saurait nier sans injustice qu'une telle
publication ne fût un véritable service rendu, en ce temps-là, à la
cause des pauvres sourds-muets, quoiqu'elle ne remplisse pas tout à fait
l'idée que son titre a pu en donner d'abord. Eh! que serait-ce si
l'auteur avait mieux su montrer la route que doit suivre modestement un
père ou une mère de famille, ou un instituteur ou une institutrice
primaire, et surtout s'il avait déterminé d'une manière plus rationnelle
son point de départ et son point d'arrivée avec son jeune sourd-muet? De
tels procédés ne valent-ils pas la peine que l'observateur les prenne
pour terme de comparaison entre le sourd-muet et l'enfant ordinaire?
L'histoire de l'instruction des sourds-muets serait l'histoire des
facultés morales et intellectuelles.
«Quel spectacle plus digne de toute l'attention du philosophe, a observé
Bébian, que d'assister, pour ainsi dire, à l'éclosion de l'intelligence
humaine, de voir poindre et se développer cette faculté qui élève
l'homme au dessus de tout ce qui l'environne et le place entre le ciel
et la terre!
«Si l'établissement d'une langue universelle, ajoute cet instituteur
éminent, était une chose qu'on pût espérer, le langage des gestes me
paraîtrait, comme à Vossius et à l'abbé de l'Épée, le moyen le plus
propre à atteindre ce but.»
On voit que sur ce point les modernes s'accordent avec les anciens qui,
au grand étonnement de leur siècle, avaient reconnu de quoi la mimique
était capable, pourvu qu'elle fût _franche du collier_, et qu'on ne
passât pas légèrement sur ce mot en apparence vulgaire.
En face d'aussi respectables autorités, nous nous croyons en droit de
déplorer que quelques instituteurs qui n'ont rien étudié, ni rien appris
dans notre spécialité, fassent journellement fausse route, au lieu de
prendre la nature pour guide et pour but. N'est-il pas temps de
condamner en dernier ressort leur prétention, pour ne pas dire plus, de
jeter à tort et à travers des enfants sourds-muets sur les bancs des
jeunes entendants-parlants pour forcer les premiers à recevoir avec les
seconds des leçons d'une articulation factice?
Telle ne fut jamais la manière de voir de nos grands maîtres. N'a-t-il
pas été démontré par eux jusqu'à l'évidence que la mimique est la pierre
angulaire de l'art d'instruire les sourds-muets, tandis que
l'articulation n'est pour eux qu'un moyen accessoire et secondaire?
Encore cette dernière ne devrait-elle être enseignée qu'à ceux de nos
frères et à celles de nos soeurs dont les organes y ont une certaine
aptitude.
«Messieurs, s'écria un jour l'abbé Sicard, dans une des séances qu'il
donnait à son école, j'aperçois parmi vous une personne transportée
d'admiration en entendant un de mes sourds-muets prononcer quelques
mots. Eh bien! s'il m'était permis de payer des manoeuvres pour une
pareille besogne, il ne sortirait pas de la maison un seul élève qui ne
sût parler.»
--_Tant bien que mal_, eût-il pu ajouter, _au risque de ne pas être
compris et de ne pas trop se comprendre lui-même_.
CHAPITRE IX.
Exercices publics des sourds-muets. Incroyable enthousiasme des
spectateurs.--L'abbé Sicard se plaît à parler ailleurs de ses
tentatives et de ses succès.--On tâche de persuader à Napoléon
Ier que le célèbre instituteur n'a rien inventé pour ces
malheureux. Cette insinuation est repoussée dans une lettre de
l'illustre inventeur à M. Barbier, bibliothécaire de ladite
Majesté.
Il nous reste à dire un mot d'un autre livre de l'abbé Sicard: _Les
Éléments de grammaire générale appliquée à la langue française_ (1814, 1
vol. in-8º).
Il existe peu d'ouvrages qui aient eu, dès leur début, autant
d'éditions. La _Grammaire générale_ de l'abbé Sicard occupait une place
éminente, comme livre classique, sur les rayons de toutes les
bibliothèques, et jusqu'aux plus modestes pensionnats de jeunes
demoiselles. Ces pauvres intelligences, au lieu de se plaindre de ne pas
la comprendre, ainsi qu'elles en avaient bien le droit, croyaient
timidement ne devoir s'en prendre qu'à elles-mêmes.
Mais le sévère regard de la raison n'ayant pas tardé à percer la savante
obscurité de l'oeuvre, on a fini par l'apprécier à sa juste valeur.
Toutefois, ce qui porta plus loin la gloire du nom de notre instituteur,
ce furent ses exercices mensuels auxquels il admettait un public
nombreux, mais où l'on remarquait surtout des hommes éminents en tout
genre. La cour de l'établissement ne désemplissait point de riches
équipages. Et ces flots toujours croissants n'attestaient-ils pas aussi
la curiosité qui poussait à contempler _les phénomènes vivants_ du
démonstrateur?
La salle, au milieu de laquelle se trouvait un grand tableau de
Langlois, représentant l'abbé avec plusieurs de ses élèves des deux
sexes, était déjà comble avant l'heure indiquée. A peine en
franchissait-il le seuil, que les assistants se levaient en masse pour
saluer son entrée. Puis ce n'étaient que cris prolongés d'enthousiasme.
Les feuilles publiques s'empressaient à les répéter au loin, de sorte
que la première faveur que les étrangers briguaient à l'envi, en
arrivant dans notre capitale, était de jouir de ce qu'on appelait, à
tort ou à raison, les représentations de l'abbé Sicard, _représentations
théâtrales_ dans lesquelles il se plaisait à mettre constamment en scène
son élève Massieu.
On avait beau reprocher à l'abbé Sicard un art prestigieux, trop éloigné
du naturel et peu en rapport avec son débit, une profusion d'images
obtenues parfois au préjudice du simple bon sens, et encore son accent
gascon qui frisait souvent le grotesque, il savait toujours captiver son
auditoire bénévole, grâce surtout à cet intérêt qui s'attache
naturellement à une infirmité quelconque.
La complaisance et le naïf enthousiasme avec lesquels il exposait ses
procédés et ses succès ne devaient-ils pas trouver une excuse dans les
honorables motifs qui le faisaient agir? Ne puisait-il pas enfin le
prestige de l'éloquence dans les miracles qu'on le croyait voir opérer
sur ses élèves?[11]
Le cours de l'abbé Sicard était non moins fréquenté par ses répétiteurs,
ses répétitrices, et les jeunes personnes qu'on s'empressait de lui
recommander. Il avait lieu trois fois par semaine, le mardi, le jeudi et
le samedi, à midi.
Mme Laurine Duler, répétitrice parlante à l'institution des sourds-muets
de Paris, devenue depuis directrice de l'École d'Arras, qui n'oubliait
rien de ce que son ancien maître avait eu occasion d'enseigner dans ses
cours particuliers sur les signes, ne contribuait pas peu non plus à la
mise en scène de sa _Théorie des signes_.
Il n'était pas moins heureux dans toutes les réunions, dans tous les
cercles où il était appelé. Un de ses amis, M. Billet, vice-président de
la commission administrative de l'école des sourds-muets d'Arras,
raconte dans un journal: _le Bienfaiteur des sourds-muets et des
aveugles_ (première année, avril 1854) que, lié intimement avec l'abbé
Sicard, il le rencontrait fort souvent dans les salons de M. Daunou, son
protecteur.
«Il faisait, dit-il, le charme de nos entretiens, et nous aimions
surtout à lui parler des sourds-muets. Alors son intelligence prenait
feu, elle se laissait enlever à la hauteur de ces grands principes dont
il aimait à se dire le législateur, et il n'était pas rare de le voir
nous transporter nous-mêmes dans les champs de la démonstration de ses
procédés didactiques. Nous lui pardonnions volontiers ses abstractions
en faveur de son ardent amour pour ses élèves; et, depuis lors, je me
suis toujours senti moi-même porté à leur vouloir et à leur faire du
bien.»
Toutefois, les triomphes de l'instituteur ne furent point exempts de
contradictions. On n'avait pas craint de rabaisser dans l'esprit de
Napoléon Ier le mérite que tout le monde paraissait lui reconnaître.
Témoin une lettre que l'abbé adressa le 10 septembre 1805 à M. Barbier,
bibliothécaire de Sa Majesté impériale et du Conseil d'État.
«Je vous envoie, Monsieur, dit ce dernier, l'ouvrage de l'abbé de l'Épée
qui devait vous être remis hier avec les miens. Je l'annonçais à Sa
Majesté en détruisant les mauvaises impressions qu'on avait cherché à
lui insinuer sur mon compte.»
Voici la lettre de l'abbé Sicard:
«L'Empereur a été assez bon pour me faire la paternelle révélation de ce
qu'on lui avait dit de moi. On s'était efforcé de lui faire accroire que
je n'avais rien inventé dans l'art que je professe, que l'abbé de l'Épée
avait tout trouvé, tout fixé avant moi. On ajoutait que je n'avais formé
qu'un seul élève, que j'avais mécaniquement dressé à faire quelques
tours de force. Sa Majesté ne m'a pas répété ces mots-là; mais il ne m'a
pas été difficile de découvrir qu'on les lui avait dits. Je serais
pleinement justifié si vous étiez assez bon pour lire l'_Introduction de
ma théorie des signes_ et pour parcourir le travail de mon illustre
maître, ainsi que quelques passages de mon _Cours d'instruction_, entre
autres les chapitres 21, 22, 23, 24, 25 et 26.
«Je laisse à votre extrême bienveillance le soin de profiter des
moments précieux qui se présenteront, pour les chercher même, afin de
faire passer dans l'âme de Sa Majesté les dispositions favorables de la
vôtre sur mon compte.
«Agréez l'hommage de ces mêmes ouvrages que vous voulez bien avoir la
bonté de présenter à Sa Majesté. C'est déjà pour moi un succès flatteur
que de penser qu'ils seront admis dans votre collection.
«Croyez, Monsieur, à la haute estime que vous m'inspirez, comme à tout
le monde, et au dévoûment particulier avec lequel j'ai l'honneur d'être,
votre, etc.»
CHAPITRE X.
Visite du pape Pie VII à l'Institution des sourds-muets. Le
directeur lui adresse un discours, suivi de l'Exposé de sa
méthode.--Parmi ses élèves brillent deux charmantes jeunes
sourdes-muettes: l'une, Mlle de Saint-Céran, complimente Sa
Sainteté à haute et intelligible voix; l'autre, Mlle Fanny Robert,
la complimente en italien.--A l'imprimerie Le Clere, les ouvriers
sourds-muets déposent aux pieds du Souverain Pontife une allocution
latine qu'il vient d'imprimer lui-même.--Il parcourt ensuite les
ateliers, les dortoirs, etc.--Mlles Robert et de Saint-Céran sont
amenées aux Tuileries par l'abbé Sicard.
Parmi les souverains de l'Europe, admirateurs de l'abbé Sicard, on cite
le pape Pie VII, François II, empereur d'Autriche, et Alexandre Ier,
empereur de Russie.
On nous saura gré de glisser ici une notice historique de ce qui se
passa à l'Institution des sourds-muets le jour où Sa Sainteté daigna la
visiter en détail.
* * * * *
Le samedi 25 février 1805, le Souverain Pontife se fit conduire à
l'établissement. Cinq cardinaux, au nombre desquels était Mgr
l'archevêque de Paris, un grand nombre de prélats romains et d'évêques
français, des ecclésiastiques, des fonctionnaires, les premières
autorités, des étrangers de marque accompagnaient Sa Sainteté.
Le Pape arriva à onze heures avec toute sa suite, escorté d'un
détachement de grenadiers à cheval de la garde et de plusieurs
compagnies de chasseurs à pied.
Le Souverain Pontife fut reçu à sa descente de voiture par MM.
Brousse-Desfaucherets, de Montmorency, Bonnefous et Sicard,
administrateurs de la maison.
Avant de se rendre à la salle des exercices, il bénit solennellement la
chapelle de l'École, où se trouvaient un grand nombre de personnes qu'il
bénit également.
A l'issue de cette cérémonie, le Saint-Père fut conduit par les membres
de l'administration à la salle des séances, au milieu de laquelle
s'élevait un siége en forme de trône, surmonté d'un dais. Les élèves
sourds-muets des deux sexes, sous la surveillance de leurs répétiteurs
et répétitrices, étaient groupés séparément en face du trône, sur les
deux côtés de l'estrade.
La présence de Sa Sainteté, en ce lieu consacré à l'enfance et au
malheur, au sein d'une institution toute religieuse par l'esprit dans
lequel elle a été fondée et se maintient, excita le plus consolant
intérêt, et c'est au milieu de l'attendrissement général que l'abbé
Sicard ouvrit la séance par ce discours adressé au Souverain Pontife:
«Très Saint-Père, le bonheur de vous posséder dans cet asile
consacré à rendre la vie morale à des infortunés qui étaient
condamnés à n'en jouir jamais, faisait depuis longtemps l'objet des
voeux des administrateurs de cette institution. Mais nous
n'aurions jamais osé porter jusque-là nos espérances, si, au moment
où l'instituteur des sourds-muets vous fut annoncé, Votre Sainteté
ne les eût fait naître par ce premier mouvement de bienveillance et
d'intérêt: _Si! anderemo!_ Oui, nous nous y rendrons.
«Vous descendez, Très Saint-Père, jusque dans cette humble demeure,
et vous y apportez, comme partout où votre charité vous conduit, la
consolation, le bonheur et une sainte allégresse. Aucun asile du
malheur n'est étranger à votre tendresse paternelle; j'oserai dire
que celui-ci n'était peut-être pas tout à fait indigne de votre
intérêt, par son but et les motifs qui lui ont donné naissance.
«C'est la Religion qui en a fait concevoir la première idée, et
c'est la Religion encore qui a fécondé dans l'esprit qui l'avait
conçue cette pensée si heureuse et si grande. C'est le désir de
faire naître l'idée de Jésus-Christ dans le coeur de tant
d'infortunés, et de les initier aux mystères de cette sainte
croyance, dont vous êtes le premier pasteur et le chef suprême, qui
embrasa le coeur d'un des prêtres les plus religieux de cette
capitale.
«Une bonté sans bornes, une charité sans mesure, un zèle égal à
cette charité: voilà quel a été le caractère de l'oeuvre de
l'illustre abbé de l'Épée, seul inventeur de cette découverte, le
plus ardent propagateur de cette oeuvre sublime, à laquelle il a
consacré et son patriotisme et toutes ses forces, jusqu'au moment
où il a été appelé pour aller recevoir au ciel le prix éternel d'un
si grand dévoûment.
«C'est de ses mains, Très Saint-Père, que j'ai reçu ce dépôt sacré;
c'est cet apostolat que je me suis efforcé de continuer, en
profitant de ses leçons, et en augmentant les premiers moyens
d'instruction que son grand âge ne lui permettait plus de porter à
leur dernière perfection; c'est à atteindre ce but que j'ai employé
le peu de ressources que j'avais reçues de la Providence. J'y ai
travaillé sans relâche, et j'ai la consolation de pouvoir annoncer
à Votre Sainteté que toutes les difficultés ont été vaincues et
qu'il n'y a rien de si élevé dans la morale, dans la religion, même
dans les institutions humaines, et jusque dans les sciences, que je
ne puisse atteindre et que je ne puisse révéler à mes élèves.
«Quel bonheur pour moi, Très Saint-Père, d'être appelé à en faire
aujourd'hui l'essai sous vos yeux! C'est une récompense dont je
n'aurais osé me flatter, et dont on a craint un instant que je ne
fusse privé pour jamais.
«Il demeurera éternellement gravé dans nos coeurs le souvenir de
ce jour mémorable où Votre Sainteté n'a pas dédaigné de paraître au
milieu de ces enfants que votre présence rend si heureux. Il sera
toujours pour moi un grand sujet d'encouragement, et pour eux une
source d'émulation et d'instruction continuelle.
«Lorsque j'aurai quelque grande idée de vertu à leur inspirer, je
leur parlerai du Saint-Père.
«Quand j'aurai à peindre à leurs yeux la plus haute dignité, unie à
la simplicité la plus touchante, les plus éminentes vertus
embellies par le charme sans cesse vainqueur d'une bonté toute
céleste, je leur parlerai du Souverain Pontife.
«Lorsque je voudrai leur donner une idée juste d'une douceur
inaltérable qui fait naître la confiance et qui s'allie si bien à
cette sublimité de rang qui prescrit le plus grand respect,
assemblage divin qui commande l'admiration et qui entraîne tous les
coeurs, je leur parlerai encore du Saint-Père.
«Je leur raconterai toutes les merveilles que votre présence
auguste a opérées dans cette capitale; ce triomphe sur tous les
esprits, sans même les combattre; cette vénération profonde qui a
fait tomber à vos pieds et y attendre la bénédiction de Votre
Sainteté, non-seulement les enfants fidèles, mais ceux que le
malheur de leur naissance et ceux que de fausses lumières avaient
toujours tenus en garde contre l'ascendant du bien; on ne résiste
pas à celui de la charité quand elle se montre sous des formes
aussi attrayantes.
«Ils entendront tout cela, Très Saint-Père, ces enfants qui en
auront déjà remarqué, dans ce jour solennel, la juste application,
et ils le rediront, dans leur langage, à ceux qui, dans la suite,
viendront, comme eux, recevoir ici les mêmes instructions.
«Ainsi se formera dans cet établissement une sorte de tradition,
dont la chaîne ne sera jamais interrompue, de tous les bienfaits
que nous aura apportés une visite aussi honorable. Ainsi se
continuera le double prodige qui va frapper vos regards paternels:
_Et surdos fecit audire et mutos loqui_.
«Oui, les sourds-muets entendront, car ils verront la parole; les
muets parleront, vous verrez leurs gestes la dessiner. C'est ce que
je vais tâcher de rendre sensible à Votre Sainteté, dans ces
exercices honorés de sa présence.»
A la suite de cette allocution, l'abbé Sicard développe les procédés de
sa méthode.
Un élève dessine divers objets sur le tableau, trois autres écrivent
autour, dans trois langues différentes: en français, en anglais et en
italien, les noms par lesquels on désigne chacun de ces objets. La
simplicité de cet enseignement intéresse vivement Sa Sainteté.
L'instituteur expose ensuite les procédés qui lui servent à donner la
connaissance des éléments de la proposition et il en fait faire les
signes. Un travail de Massieu sur les conjugaisons et sur les divers
modes des temps n'excite pas moins d'intérêt. Le célèbre sourd-muet
exécute tous ces signes avec une précision et une exactitude
remarquables.
Le Souverain Pontife daigne ouvrir un livre (_la Vie des Papes_) dont
elle accepte l'hommage; elle en indique une page que Massieu lit avec
une vive pantomime. Après quoi, un autre sourd-muet, Clerc, la traduit
en français.
Un élève nommé Gire offre au Saint-Père une tabatière façonnée au tour
par un autre élève, et sur laquelle sont tracées en mosaïque les armes
du Saint-Siége. Le Souverain Pontife daigne l'accepter et donne sa
bénédiction à ce jeune et intéressant artiste qui la reçoit à genoux aux
pieds du Pape.
Cette scène est aussitôt décrite, à la fois, par deux sourds-muets et
deux sourdes-muettes, dans un style différent.
Une autre sourde-muette, Mlle de Saint-Céran, lit _très-distinctement_
ce que ses compagnes viennent d'écrire; elle écrit ensuite elle-même en
langue italienne un compliment adressé au Souverain Pontife.
Une autre élève moins âgée et non moins intéressante, Mlle Robert[12]
écrit, de son côté, un autre compliment en italien; l'une et l'autre
figurent ensuite par des signes les mots qu'elles ont tracés.
Le compliment italien de Mlle Robert nous paraît mériter par son aimable
naïveté d'être reproduit dans ce récit:
Beatissimo Padre,
Sono fanciulla e mutola.
Elle ama i fanciulli, sarò amata da lei.
Sono infelice, avrà pietà di me.
Sicard è il mio secondo padre.
Christiana e cattolica sono pure la figlià di Vostra
Santità.
En voici la traduction française:
Très Saint-Père,
Je suis enfant et muette.
Votre Sainteté aime les enfants, j'en serai aimée.
Je suis malheureuse, Elle aura pitié de moi.
Sicard est mon second père.
Chrétienne et catholique, je suis aussi la fille de
Votre Sainteté.
Après avoir vu parler un sourd-muet, le Pape est dans l'attente de la
révélation des moyens qui l'ont conduit à ce succès merveilleux. Les
désirs de Sa Sainteté sont satisfaits par M. Sicard, qui s'empresse de
développer le mécanisme de la parole et les moyens qu'il a imaginés pour
en obtenir d'heureux résultats.
Ce dernier exercice achevé, l'habile instituteur offre au Très
Saint-Père le livre qui contient sa méthode et un Recueil de prières à
l'usage de ses élèves, imprimé par eux-mêmes, qui voit en ce moment le
jour pour la première fois.
Cette séance dure deux heures et demie. Le Pape et les Cardinaux ne
cessent d'apporter à ces exercices l'attention la plus soutenue et d'y
prendre le plus vif intérêt.
En sortant de la salle, Sa Sainteté, accompagnée de toutes les personnes
de sa suite et des administrateurs, entre à l'imprimerie, où elle est
reçue par M. Le Clere, son imprimeur, qui lui présente les élèves
sourds-muets travaillant à _la casse_ et ceux qui, dans la seconde
pièce, sont spécialement occupés à _la presse_.
Le Saint-Père examine avec la plus grande attention tout ce qui
constitue chaque presse: pendant cette revue, on prépare sous ses yeux,
sans que Sa Sainteté puisse s'en douter, le compliment latin qu'elle va
imprimer elle-même et que M. Le Clere lui adresse tant en son nom qu'en
celui des sourds-muets imprimeurs.
Le Pape, mettant la main à l'oeuvre, veut bien imiter les ouvriers et
de ce travail résultent les lignes suivantes:
SANCTISSIMO DOMINO NOSTRO
PIO PAPÆ VII,
TYPOGRAPHIAM _ADRIANI LE CLERE_,
TYPOGRAPHI SUI PARISIENSIS,
VISITANTI.
BEATISSIME PATER,
QUANDO Typographiam illam Parisiensem, quæ Sanctitati tuæ Gallias ad
tempus incolenti feliciter inservit, visitare dignaris, typi moventur ut
aliquid in laudem tuam exhibeant; præla fervent ut mansuris illud
signent figuris, atque ita seræ posteritati commendent. Typographus, tam
suo quàm opificum suorum nomine, subitum istud industriæ communis opus
verendo admodùm Hospiti gestit offerre. Hasce lineolas, sinceri in
Summum Pontificem obsequii testes, ac pii erga Christi Vicarium
affectûs indices, typis mandaverunt juvenes audiendi pariter et loquendi
usu destituti. Sed physicas facultates, quas parca nimis natura
negaverat, ipsis postea tribuit vir quidam clarissimus, et nativitatis
defectus artis suæ potentiâ supplevit. In officina nostra prodigiorum
semper feraci, quod opifices auribus percipere non valent, id oculis
apprehendunt; et quod ore non possunt dicere, id digitis eloquuntur.
Hinc est, quod litterarum ministerio, et totius corporis habitu ad
venerationem composito, Apostolicam Benedictionem tuam suppliciter
exposcunt.
_Traduction_:
A NOTRE SAINT-PÈRE
LE PAPE PIE VII,
VISITANT L'IMPRIMERIE D'_ADRIEN LE CLERE_
SON IMPRIMEUR, A PARIS.
TRÈS SAINT-PÈRE,
«Lorsque vous daignez visiter l'imprimerie de Paris, qui a le bonheur de
servir Votre Sainteté pendant son séjour en France, les caractères se
mettent en mouvement pour figurer quelque chose en votre honneur; les
presses s'échauffent pour le représenter par des signes durables, et le
transmettre ainsi à la postérité la plus reculée. L'imprimeur, tant en
son nom qu'en celui de ses ouvriers, s'empresse d'offrir ce subit
ouvrage de leur commune industrie à un hôte si digne de leur vénération.
Ces lignes d'impression, qui attestent une sincère soumission au
Souverain Pontife, et qui marquent une pieuse affection pour le Vicaire
de Jésus-Christ, ont été composées par des jeunes gens qui n'ont ni
l'usage de l'ouïe ni celui de la parole. Mais les facultés physiques que
la nature trop économe leur avait refusées, un homme célèbre les leur a
données par la suite et a suppléé aux défauts de la naissance par la
puissance de son art. Dans notre atelier, toujours fécond en prodiges,
ce que les ouvriers ne peuvent comprendre par les oreilles, ils le
saisissent par les yeux; et ce qu'ils sont incapables de dire par la
bouche, ils l'expriment par les doigts.
«C'est pour cela qu'ils se servent du ministère des lettres et de leur
attitude respectueuse pour vous supplier de leur accorder votre
bénédiction apostolique.»
Ce qui étonne beaucoup le Saint-Père est de voir, au bas de cette
feuille, ces mots-ci: _Imprimé par Sa Sainteté elle-même_.
Le Souverain Pontife est conduit à une autre presse par M. de Noel,
prote de l'imprimerie.
Un sourd-muet y prépare le quatrain suivant, imprimé également par Sa
Sainteté, qui lui est présenté par un autre sourd-muet (Romain).
Sa bonté, dans le rang où chacun le contemple,
Rend au faible l'espoir, donne au juste la paix,
Fait chérir le pouvoir par ses nombreux bienfaits,
Et la vertu par son exemple.
En se retirant de l'imprimerie, le Saint-Père donne sa bénédiction et
son anneau à baiser à tous les membres de la famille de son typographe
et à toutes les personnes qui ont été admises dans l'imprimerie.
Sa Sainteté veut bien visiter aussi les autres ateliers. Elle y va en
passant par le grand dortoir qui règne dans toute l'étendue du corps de
logis et où des croisées habilement ménagées en face les unes des autres
favorisent, pour la santé des élèves, une libre et continuelle
circulation de l'air. On fait remarquer à Sa Sainteté que tous les lits
sont l'oeuvre des élèves menuisiers. Il admire l'habileté de
l'architecte de l'institution (M. de Beaumont) qui, remplaçant les murs
de refond de l'édifice par de légères colonnes, a su réunir l'agrément à
la solidité. C'est à lui, à son activité, au tendre intérêt qu'il porte
à l'institution qu'est due la propreté, l'ordre de la maison qui, en
très-peu de temps, a été réparée et rendue digne de recevoir Sa
Sainteté.
Le Saint-Père visite l'atelier de tourneurs où a été tournée la boîte
qu'il vient de recevoir, et il voit occupés au travail plusieurs élèves
sous la direction de M. Chabert, chef de cette spécialité. L'atelier de
dessin lui offre son portrait, dessiné par M. Tulout, qui en est le
maître. Il voit avec le même intérêt l'atelier de gravure sur pierres
fines, dirigé par M. Jouffroy, membre de l'Institut national.
M. Belloni, chef de l'atelier de mosaïque, obtient également les
encouragements de Sa Sainteté.
Dans l'atelier des tailleurs, dans celui des cordonniers, le Saint-Père
ne contemple pas sans émotion de jeunes élèves dont le travail manuel
dispense de recourir à des bras étrangers pour la confection des
souliers et des habits de toute l'Institution.
Le Souverain Pontife trouve, à son passage, sur les marches de
l'escalier et dans les allées de la maison, les sourds-muets qui ne
sont pas alors occupés aux ateliers et les sourdes-muettes, tous à
genoux et attendant sa bénédiction. Il la donne à tous, et témoigne à
chacun de ces enfants la plus touchante bonté.
Enfin le Saint-Père laisse dans cette institution les souvenirs que sa
bienveillance sème partout, et qui y ont rendu sa mission bien chère aux
administrateurs, aux élèves et à toutes les personnes chargées alors de
leur instruction.
Ce n'est que deux ans après qu'une médaille commémorative de cette
auguste visite, gravée par M. Duvivier, si justement célèbre, et frappée
à la Monnaie, est présentée tant au Souverain Pontife qu'aux cardinaux
et autres personnages qui l'ont accompagné.
Puisque nous avons nommé Mlle Fanny Robert, nous ajouterons que le
Saint-Père, l'ayant remarquée entre toutes ses soeurs d'infortune,
prit la tête de l'enfant dans ses mains et chiffonna sa blonde
chevelure. Pour dernière preuve de son intérêt, il lui fit cadeau d'une
magnifique boîte de bonbons, d'un chapelet et d'un reliquaire.
Une autre fois, Mlle Robert fut présentée, ainsi que son amie Hélène de
Saint-Céran, au Souverain Pontife par l'abbé Sicard, qui avait reçu de
Sa Sainteté la permission spéciale de les amener dans son salon, aux
Tuileries.
Le Pape, avec cette affabilité qui lui gagnait tous les coeurs, fit
asseoir Mlle Robert près de lui. Lorsque le directeur la vit dans cette
position, il fronça le sourcil, mais le Saint-Père s'empressa de lui
dire: «Ne la grondez pas, c'est moi qui lui ai assigné cette place.»
Mlle Robert n'était alors, nous l'avons dit, qu'une enfant. Que
voulez-vous? Un élan de tendresse intime débordait du coeur du
vénérable père des fidèles.
CHAPITRE XI.
L'habile instituteur sert d'interprète à un sourd-muet de naissance
ne sachant ni lire ni écrire, François du Val, accusé de vol, et à
un faux sourd-muet, Victor de Travanait.--Il est nommé
administrateur de l'_Hospice des Quinze-Vingts_ et de
_l'Institution des Jeunes Aveugles_.--Chanoine honoraire de
_Notre-Dame de Paris_, grâce au cardinal Maury.--Un mot de M.
Thiers sur la réception du prélat par l'abbé Sicard.
Dix-huit jours avant la visite du Saint-Père (le 5 février) le célèbre
instituteur avait failli être victime d'un accident. Il passait, entre
huit et neuf heures du soir, de la rue de Richelieu (ancienne rue de la
Loi), à la rue Saint-Honoré, lorsqu'une voiture attelée de deux chevaux
fougueux le heurta, le terrassa dans le ruisseau, et lui passa sur le
corps. Par un hasard aussi heureux qu'inexplicable, il n'y eut ni
dislocation, ni fracture, ni la moindre contusion. Il ne se plaignit que
d'un mal de reins assez violent pour le retenir au lit, mais il ne
tarda pas à se rétablir.
Il déclara, du reste, dans une feuille publique, qu'il devait, en grande
partie, l'existence à M. Vertueil, oncle de Mlle Georges, de la Comédie
française, et à M. Edme Berthelont, garçon tailleur, qui, sans calculer
le péril qu'ils couraient, avaient arrêté intrépidement les chevaux au
moment où _l'évolution allait achever son tour sur sa poitrine_. Une
clef, qui se trouvait à l'ouverture droite du devant de son habit, fut
presque cassée au premier choc de la roue.
L'abbé Sicard avait été appelé à remplir le rôle d'interprète auprès
d'un sourd-muet de naissance illettré à l'audience du 3 fructidor an
VIII du tribunal de la Seine. François du Val était prévenu d'avoir pris
un sac d'argent et de s'être caché ensuite sous le lit du citoyen
Geoffroy, où il avait été découvert.
Assisté de Massieu, le célèbre instituteur mit dans cette affaire un peu
de cette solennité théâtrale qu'il abdiquait rarement.
Une autre affaire lui fournit l'occasion de donner une nouvelle preuve
de sa sagacité.
En 1806, le maire de La Rochelle fit arrêter un vagabond qui exploitait
la charité publique en étalant une pancarte sur laquelle étaient écrits
ces mots: _Victor de Travanait, sourd-muet de naissance, élève de l'abbé
Sicard_.
On avait conçu quelques doutes sur la double infirmité dont cet
infortuné se plaignait: on lui fit subir différentes épreuves pour le
forcer à parler, elles furent infructueuses. Un officier du 66e, en
garnison à La Rochelle, persuadé qu'on soupçonnait à tort ce malheureux,
écrivit en sa faveur une lettre qui fut insérée dans plusieurs journaux.
Averti par cette publicité, l'abbé Sicard entra en correspondance avec
le maire de la ville en question: il ne se souvenait nullement d'avoir
eu Victor de Travanait parmi ses disciples; il demanda qu'on lui fît
parvenir quelques lignes de son écriture.
A la simple lecture d'un billet que le maire lui envoya, il déclara
aussitôt que non-seulement Victor de Travanait n'avait jamais été son
élève, mais qu'il n'était pas même sourd-muet de naissance, et il
fondait cette dernière assertion sur la manière d'orthographier de cet
individu.--Il écrivait ainsi: _Je jure devandieux, ma mer est né an
nautriche_.--QUONDUIT pour CONDUITE; ESSESPOIRE pour ESPOIR; _j'ai tai
presan, je an porte en core les marque_, etc.
«Vous remarquerez, écrivit l'abbé Sicard dans le _Moniteur_ du 20
février 1807, la lettre Q substituée à la lettre C, ce qui prouve, de la
manière la plus évidente, que celui qui met l'une à la place de l'autre
a entendu, et qu'il a appris que le son de ces deux gutturales est le
même.
«Je pourrais, ajoutait-il, accumuler les preuves, si celle-ci ne valait
pas une démonstration rigoureuse. Ainsi, monsieur, n'en doutez pas, ce
jeune homme n'est pas né sourd, et par conséquent n'est pas muet.»
On mit Victor de Travanait à la disposition de l'abbé Sicard, qui
parvint bientôt à lui faire rompre le silence. Il lui fit lire en
public, à haute et intelligible voix, un récit de sa vie.
Il y avait quatre ans que personne ne l'avait entendu parler. Son
véritable nom était Victor Foy; c'était le fils d'un pâtissier de
Luzarches, près de Paris. Il s'était présenté pour remplacer un conscrit
en l'an XII, et il avait été admis. Depuis, ayant déserté, il avait
parcouru l'Espagne, l'Allemagne, la Suisse, la France, et partout il
s'était fait passer pour sourd-muet.
Vers cette époque, l'abbé Sicard entra dans la commission du
_Dictionnaire de l'Académie française_, et fut nommé administrateur de
_l'Hospice des Quinze-Vingts_ et de l'_Institution des jeunes Aveugles_
(arrêté ministériel en date du 5 brumaire an XIII), lesquels venaient
annuellement, à l'occasion de sa fête, mêler leurs hommages à ceux de
leurs frères les sourds-muets, et chanoine honoraire de Notre-Dame de
Paris, faveur dont il était redevable au crédit du cardinal Maury, à qui
la reconnaissance et l'affection l'attachèrent toute sa vie.
Il fut chargé de répondre, pour _la classe de la langue et de la
littérature françaises de l'Institut de France_, au discours de
réception de ce prince de l'Église, prononcé le 6 mai 1807. D'après les
exigences de Son Éminence, et contrairement à la loi d'égalité observée
parmi tous les membres de l'illustre corps, il eut la faiblesse de le
qualifier de _Monseigneur_, titre que, du reste, Fontenelle, en 1722,
n'avait pas balancé à donner au fameux cardinal Dubois.
On nous excusera d'oser reproduire, à ce sujet, les propres expressions
de M. Thiers, dans son _Histoire du Consulat et de l'Empire_ (t. VII, p.
426).
......«L'abbé SICARD, recevant le cardinal Maury, s'était exprimé sur
Mirabeau en termes malséants. Le récipiendaire n'en avait pas mieux
parlé, et cette séance académique était devenue l'occasion d'une sorte
de déchaînement contre la révolution et les révolutionnaires. Napoléon,
désagréablement affecté, écrivit au ministre Fouché:
«Je vous recommande qu'il n'y ait point de réaction dans l'opinion
publique. Faites parler de Mirabeau avec éloge. Il y a bien des choses
dans cette séance de l'Académie, qui ne me plaisent pas. Quand donc
serons-nous sages?... Quand serons-nous animés de la véritable charité
chrétienne, et quand nos actions auront-elles pour but de n'humilier
personne? Quand nous abstiendrons-nous de réveiller des souvenirs qui
vont au coeur de tant de gens?»
CHAPITRE XII.
L'_esprit sourd-muet de l'abbé Sicard_ chez M. de Fontanes.--Ce
dernier fait un quatrain à sa louange.--La Restauration le nomme
chevalier de la Légion d'honneur, et plus tard chevalier de l'ordre
de Saint-Michel de France.--Détails sur la visite de François II,
empereur d'Autriche, à l'Institution.--Même honneur que lui accorde
la duchesse d'Angoulême.--Il assiste à la réception des souverains
alliés par M. de Talleyrand.--L'empereur de Russie, Alexandre
Ier, s'étonne du silence de l'instituteur.--_Encore l'esprit
sourd-muet._
Il faut le dire toutefois, l'abbé Sicard, que l'époque de _la Terreur_
avait vivement impressionné, parlait peu hors de ses séances et semblait
sans cesse en proie à de tristes pensées. Un jour qu'il dînait chez M.
de Fontanes sans avoir dit une parole, quelqu'un s'écria: «Quoi? c'est
là cet abbé Sicard à qui l'on prête tant d'esprit?
«--Sans doute, répliqua _Bussière_, il tient cela de son état: c'est un
esprit sourd-muet.»
M. de Fontanes fit sur lui ce quatrain:
Les muets et les sourds doués d'un nouvel être,
A la société par son art sont rendus;
Dans cet art merveilleux il surpassa son maître,
Et l'égala par ses vertus.[13]
La Restauration ne se contenta pas de maintenir l'abbé Sicard dans son
fauteuil à l'Académie française où, ainsi que nous l'avons dit, le
consulat l'avait replacé en 1810 par voie d'élection, elle lui accorda,
en 1814, la décoration de la Légion d'honneur. Plus tard, l'ordre de
Saint-Michel de France vint également orner sa poitrine.
Depuis sa nomination au grade de chevalier, il célébrait chaque année la
messe de saint Louis devant l'Académie française.
Lors de l'occupation de Paris par les armées coalisées, en 1814,
l'Institution des sourds-muets reçut la visite de l'empereur d'Autriche.
Comme l'avait annoncé la veille à l'abbé Sicard un des aides de camp du
prince, Sa Majesté se présenta à l'Institution le mercredi 11 mai 1814,
à dix heures et demie du matin. Elle était accompagnée de plusieurs
seigneurs et officiers de distinction. Les voitures entrèrent dans la
cour, celle de l'empereur attelée de six chevaux, les deux autres de
quatre.
Sicard, Salvan et l'agent général étaient venus, au pied du grand
escalier, à la rencontre du monarque étranger, qui fut amené directement
à la chapelle préparée pour le recevoir et où la séance eut lieu, parce
que ce jour-là même, on faisait des réparations à la salle ordinaire des
exercices publics.
Aucun des administrateurs ne put se rendre à la cérémonie, les uns
n'ayant pas été avertis à temps, les autres empêchés par les fonctions
publiques qu'ils exerçaient.
Sa Majesté impériale fut conduite au fauteuil qui lui avait été préparé,
devant le tableau noir qui masquait l'autel. A ses côtés se tenaient les
deux personnes de la suite du souverain les plus élevées en dignité et,
sur des siéges rangés en demi-cercle, les autres officiers de
l'empereur, derrière lequel on apercevait M. Salvan, second instituteur,
et M. Mauclerc, agent général. Aux deux côtés du tableau étaient placés
à droite les garçons, à gauche les filles, accompagnés de leurs maîtres
et maîtresses.
L'abbé Sicard, debout devant le tableau, commença par expliquer d'une
manière courte et précise les divers moyens qu'il employait
progressivement; les plus jeunes garçons furent d'abord présentés à Sa
Majesté; ils figurèrent sur le tableau divers objets qu'ils désignèrent
par signes. Les noms de ces objets furent par eux écrits et joints aux
figures. Celles-ci effacées, les élèves désignèrent encore par signes la
signification des mots restés seuls et remplaçant les figures.
Tels sont les premiers rudiments mis en usage pour fournir aux
sourds-muets une espèce de dictionnaire des mots de la langue qu'on veut
leur enseigner.
Ensuite furent présentées plusieurs jeunes filles, exercées à écrire sur
le tableau divers temps des conjugaisons que l'abbé Sicard leur demanda
par signes.
Sa Majesté porta beaucoup d'attention à ces premiers exercices et en
parut très-satisfaite.
Après avoir ainsi exposé la marche qu'il suivait pour donner aux élèves
l'intelligence des noms substantifs, des verbes et de leurs
conjugaisons, le vénérable abbé décrivit la manière dont il les initiait
à celle des noms adjectifs qui ne désignent pas des objets réels, mais
seulement leur façon d'être, savoir: leurs accidents ou qualités, et
qui peuvent varier à l'égard d'un seul et même objet.
De là, l'abbé passa à la formation de la phrase et de la proposition, et
expliqua comment le verbe substantif, le seul qui existe rigoureusement,
sert de copule ou de lien, unissant l'adjectif à son substantif, et les
identifiant, en quelque sorte, pour n'en faire qu'une seule et même
chose.
Tout cela démontré par le directeur, d'une manière claire et précise,
fut attentivement suivi par Sa Majesté qui lui fit plusieurs
observations.
Massieu opéra ensuite sur diverses conjonctions, telles que _si_, _mais_
et _quand_, pour prouver que les conjonctions en général sont des
ellipses tenant lieu de phrases complètes.
L'abbé Sicard demanda à Massieu et à Clerc la différence qu'il y a entre
_quand_ et _lorsque_. Tous deux répondirent assez bien.
Ensuite Massieu exposa sur le tableau les degrés progressifs de la
faculté de la vue dans l'homme, des opérations de l'esprit et de celles
de la volonté.
L'abbé Sicard voulant démontrer que ses élèves pouvaient écrire, sous la
dictée, toutes choses auxquelles ils n'étaient point préparés, demanda
si quelqu'un de l'assistance n'avait pas un imprimé ou un manuscrit
qu'un élève dicterait à un autre. On présenta un journal. Sa Majesté fut
priée de choisir un article que Massieu dicta à Clerc qui le traduisit
très-bien. Ensuite, pour soumettre leur intelligence à une plus forte
épreuve, l'habile instituteur fit également dicter par Massieu à Clerc
dix vers alexandrins faits en l'honneur de Sa Majesté. Clerc les écrivit
de même très-correctement sur le tableau. Après quoi il en donna lecture
par signes. On adressa à l'un et à l'autre plusieurs questions
auxquelles ils répondirent d'une manière judicieuse.
Enfin, à une heure et demie, au moment où on allait lever la séance,
l'Empereur voulut bien donner à Clerc le temps d'écrire sur le tableau
quelques pensées, qui furent trouvées très-heureuses, sur l'honneur que
Sa Majesté faisait à l'Institution en la visitant.
Le monarque parut très-satisfait de la séance.
En passant dans le corridor, il daigna entrer dans la classe de dessin
et examiner les petits ouvrages des élèves. Ensuite il alla visiter le
dortoir dont il admira la bonne tenue et la propreté.
L'ancien élève Monteille, confié à M. Jouffroy pour apprendre la gravure
sur pierres fines, soumit à l'Empereur plusieurs pierres gravées par
lui, dont le prince lui témoigna sa satisfaction.
MM. Sicard, Salvan et Mauclerc eurent l'honneur de reconduire Sa Majesté
jusque dans la cour où Elle remonta en voiture, ainsi que les personnes
de sa suite, qui semblaient également enchantées de la séance.
Qu'on nous permette de faire suivre le récit de cette visite de quelques
détails sur celle dont la duchesse d'Angoulême honora, le 24 novembre
1814, l'Institution des sourds-muets.
Vers deux heures, la Dauphine, suivie de plusieurs fonctionnaires et
dames de sa maison, se présente à l'établissement.
A sa descente de voiture, elle est accueillie par MM. le vicomte de
Montmorency, le baron Garnier et l'abbé Sicard, administrateurs de
l'Institution, les barons Malus et de Gérando, autres administrateurs,
s'étant trouvés, à leur vif regret, dans l'impossibilité de s'y rendre.
Madame est conduite, avec sa suite, dans la salle des exercices et
placée sur l'estrade préparée pour la recevoir.
M. le baron Garnier adresse à la Princesse un discours dans lequel il la
remercie, au nom de l'administration, de la bonté qu'elle a de visiter
un des établissements qui prospère le plus sous l'autorité tutélaire de
Sa Majesté.
L'abbé Sicard adresse la parole à la princesse, au nom des élèves, afin
de lui témoigner leur vive reconnaissance de l'intérêt qu'elle daigne
prendre à eux et l'extrême satisfaction qu'ils éprouvent de sa présence.
Il ouvre la séance par l'exposition des premiers moyens employés pour
commencer l'instruction des sourds-muets.
Puis il fait exercer sur le tableau noir les élèves les plus avancés
afin de donner à Son Altesse une idée des succès progressifs obtenus
dans l'enseignement.
Madame paraît très-satisfaite tant des moyens que des résultats. Elle
fait plusieurs questions qui prouvent sa vive sympathie pour le sort de
ces infortunés.
Après les exercices, Elle est conduite au réfectoire, à la chapelle, au
dortoir, et reconduite à sa voiture par les administrateurs auxquels
Elle témoigne toute sa satisfaction.
Elle daigne faire remettre à l'agent général une somme de 600 fr.,
destinée aux élèves. L'administration est chargée d'en déterminer
l'emploi.
Au sujet de la réception des souverains alliés par M. de Talleyrand,
j'ai lu dans un journal répandu ce qui suit, sous le titre de _Mémoires
sur la Restauration, dictés par un vieux diplomate_:
«M. de Talleyrand était venu à la rencontre des souverains alliés au
palier du rez-de-chaussée de son hôtel.
«Votre Majesté, dit l'homme d'État s'adressant à l'empereur de Russie,
remporte peut-être en ce moment son plus beau triomphe; elle fait de la
maison d'un diplomate le temple de la paix.
«--J'en accepte l'augure», répondit Alexandre.
On remonte. Dans les premiers salons se presse une foule de gens plus ou
moins connus qui tiennent au passé par leurs souvenirs, au présent par
leurs intérêts, et à l'avenir par la crainte de compromettre les uns, ou
par l'espoir de rajeunir les autres.
Un homme modeste, en costume ecclésiastique, à l'air effaré, se tient au
contraire presque enseveli derrière les curieux et les courtisans. C'est
lui que l'oeil du czar va troubler dans sa retraite.
«Quel est cet abbé au front doux et triste?» demanda Alexandre à M. de
Talleyrand.
«--L'abbé Sicard, excellent royaliste, victime de _la Terreur_. Il a
inventé les sourds-muets.»
L'empereur de Russie, au fond de ses États hyperboréens, avait entendu
parler de l'admirable science de l'abbé Sicard et se proposait de la
naturaliser à Saint-Pétersbourg.
Il fait quelques pas vers l'humble personnage, et lui adresse peu de
mots, sans doute, mais pleins de sympathie; le pauvre abbé, étourdi de
cet honneur, est comme frappé de la foudre et ne répond rien.
«Comment! reprend Alexandre en se tournant vers M. de Talleyrand, c'est
là cet abbé Sicard auquel on prête tant d'esprit?
«--Sire, répond le prince avec aplomb, Monsieur a l'esprit de son état:
«_un esprit sourd-muet_.» Il refaisait, sans qu'il s'en doutât, le mot
de Bussière.
L'un des admirateurs sur parole de l'abbé Sicard, raconte H. Moulin,
avocat, dans sa _Biographie anecdotique de cet instituteur_, l'entendant
pour la première fois, s'étonnait de ne pas rencontrer l'homme que son
imagination avait rêvé.
«Comment, dit-il à une femme de lettres, alors célèbre, Mme de
Bourdicviot qui l'avait accompagné, c'est là cet abbé Sicard, cet homme
illustre à qui l'on prête tant d'esprit?
«--Oui, répond la femme auteur, c'est l'esprit de son état, l'esprit
sourd-muet.» Troisième version!
Toujours le même mot puisé à trois sources différentes. Laquelle est la
bonne? Peut-être toutes les trois.
Le célèbre instituteur fut placé entre l'empereur de Russie et
l'empereur d'Autriche dans un splendide banquet qui leur fut offert à
cette époque. Les souverains avaient voulu ajouter cette marque spéciale
d'estime à beaucoup d'autres.
Depuis, le czar demanda à une dame d'un esprit peu commun, parlante,
celle-là, Mme Duhamel, élève de l'abbé Sicard, chaque fois qu'elle se
présenta à sa cour:
«Comment se porte votre génie? Savez-vous que j'ai eu le plaisir de
dîner avec lui à Paris?»
La reine de Suède, jalouse de rendre, à son tour, hommage au zèle et aux
succès du célèbre instituteur, l'honora d'une lettre flatteuse, dans
laquelle Elle le remerciait de ce qu'il voulait bien aider de ses
lumières la nouvelle institution des sourds-muets de Stockholm. Sa
Majesté daigna, en outre, lui envoyer directement la décoration de son
ordre de Wasa[14]. Il avait déjà reçu celle de Saint-Wladimir de Russie.
Certes, ce serait méconnaître l'esprit de justice qui dictait la
conduite de Napoléon Ier à l'égard des gens de mérite, quelles que
fussent leurs opinions, que de lui reprocher de n'avoir accordé aucune
de ses distinctions honorifiques à notre directeur, mais il ne faut pas
oublier que, créateur de la Légion d'honneur, jamais le grand homme n'en
fut prodigue, surtout dans le principe, comme ses successeurs.
CHAPITRE XIII.
L'abbé Sicard est accusé de professer des opinions hostiles à
l'Empereur.--Fouché le défend.--A la demande de ses élèves, il fait
payer ses créanciers.--Le célèbre instituteur part pour Londres,
pendant les Cent-Jours, avec Massieu et Clerc, sans en prévenir le
gouvernement.--Le ministre de l'intérieur, Carnot, lui enjoint
d'avoir à renvoyer sur-le-champ Clerc à Paris.--Retour du maître et
de ses deux élèves en France au moment où Napoléon est renversé.
L'abbé Sicard avait été dénoncé à l'Empereur comme ayant correspondu
avec les agents du roi Louis XVIII, pour lequel on prétendait qu'il
avait des sentiments secrets. Grâce à la protection du ministre de la
police, Fouché, on se contenta de le laisser tranquille, respectant ses
travaux philanthropiques, dont le chef de l'État avait pu constater
personnellement le mérite, lorsque, premier Consul, il l'avait fait
mander aux Tuileries avec quelques-uns de ses élèves, parmi lesquels se
trouvait Massieu.
Dans la suite, un autre sourd-muet, Laurent Clerc, fut chargé, à
l'improviste, de rédiger une requête adressée à l'Empereur, ayant pour
but d'obtenir de Sa Majesté que les dettes du directeur ne s'élevant pas
à moins de 20,000 francs fussent acquittées sur sa cassette. Cette
demande devait lui être présentée le lendemain à Saint-Cloud par les
élèves des deux sexes, accompagnés de leurs maîtres et maîtresses. Mais
force leur fut de revenir à l'École, après avoir attendu vainement
l'Empereur.
Le lendemain, l'abbé Sicard s'étant fait expliquer par Clerc le motif de
l'absence des élèves, ne put _entendre_ son récit sans en être ému
jusqu'aux larmes.
Au reste, le voeu de ces enfants fut exaucé.
Pendant les Cent-Jours, c'est-à-dire en mai 1815, l'abbé Sicard partait
pour Londres, emmenant deux sourds-muets, Massieu et Clerc, et un autre
de ses élèves, Armand Godard, frère d'un de nos plus riches
manufacturiers. Pourquoi y allaient-ils entre les Cent-Jours qui
finissaient et une seconde restauration prochaine? Il court bien des
bruits là-dessus alors, et plus tard, quoi qu'il en soit, la nouvelle
de ce départ tenu secret, excita une vive émotion dans l'École. M.
Garnier, procureur général à la Cour des comptes, l'un des
administrateurs de l'établissement, s'en plaignit par lettre à Clerc,
mais quand sa missive arriva à Calais, déjà le maître et les élèves
traversaient le détroit à pleines voiles.
On écrivait à l'abbé Sicard que, comme attachés à l'Institution en
qualité de répétiteurs, il n'était pas permis à Massieu et à Clerc de
prendre un congé sans l'avoir obtenu du Ministre ou de l'administration,
et qu'ils pouvaient encore moins, à la veille d'une guerre imminente, se
rendre en pays étranger sans y être autorisés par le gouvernement. Le
directeur répondit qu'il n'avait pas eu le temps de remplir les
formalités requises, mais qu'au surplus, il informerait par lettre le
Ministre tant de son départ que de celui des deux répétiteurs, et qu'il
attendrait à Dieppe les ordres de Son Excellence.
Voici la réponse du Ministre de l'intérieur, Carnot, qui parvint, en
effet, à l'abbé Sicard chez M. le curé de Saint-Jacques:
«Paris, le 16 mai 1815.
«_Le Ministre de l'intérieur, comte de l'Empire._
«Monsieur le directeur,
«J'ai reçu hier la lettre que vous m'avez écrite le 13 pour
m'informer de votre départ pour l'Angleterre avec deux élèves de
l'Institution des sourds-muets, Massieu et Clerc.
«Je me prêterai toujours volontiers à une mesure qui pourra vous
être agréable, surtout lorsqu'elle paraîtra présenter, comme dans
cette circonstance, un but d'utilité qui intéresse l'humanité en
général.
«Mais je ne puis m'empêcher de vous représenter que l'École des
sourds-muets étant placée dans mes attributions, vous n'auriez pas
dû vous absenter de Paris sans avoir obtenu préalablement mon
autorisation, surtout ayant formé le dessein de conduire avec vous
vos deux répétiteurs les plus instruits, et dont l'absence
désorganise momentanément l'Institution dont vous êtes le chef.
«Je consens, Monsieur, à ce que vous poursuiviez votre voyage avec
Massieu; mais l'intention de l'Empereur, à qui j'ai rendu compte de
votre départ, est que vous renvoyiez sur-le-champ à Paris le jeune
Clerc pour reprendre ses fonctions dans l'établissement.
«Je compte sur votre empressement à exécuter cet ordre.
«Agréez, Monsieur, l'assurance de ma considération distinguée.
«CARNOT.»
_P. S._ «Le regret que j'ai, en particulier, de n'avoir pas vu mon
respectable confrère avant son départ, vous paraîtra peut-être
avoir inspiré de la mauvaise humeur au rédacteur de cette lettre,
mais j'ai hâte de me raccommoder avec vous, et c'est sous ce
rapport que je vous presse bien fort de revenir le plus tôt
possible et de ne pas rester avec des gens qui veulent devenir nos
ennemis.
«Mes amitiés.
«CARNOT.»
Ce n'est pas que l'abbé Sicard n'eût laissé à l'École les instructions
concernant l'enseignement provisoirement confié aux soins de l'abbé
Salvan. L'administration avait chargé un de ses membres, le baron de
Gérando, de prendre, en cette qualité, toutes les mesures qu'il jugerait
nécessaires au bon ordre de la maison.
Dès le retour de l'illustre voyageur, ce membre se fit décharger de la
surveillance générale et la livra à un autre de ses collègues d'après le
règlement.
Les hommes haut placés, sur lesquels le directeur avait compté pour en
recevoir une hospitalité généreuse dans la capitale de la
Grande-Bretagne ne s'y trouvaient pas, n'ayant pas été prévenus à temps.
Le moyen de se tirer d'un pareil embarras? Il eut l'heureuse idée de
mettre à contribution la curiosité anglaise en y donnant des exercices
publics.
Ces représentations nous ont fourni un recueil de définitions et
réponses les plus remarquables des deux sourds-muets aux diverses
questions qui leur furent adressées. A ce recueil intéressant, imprimé à
Londres, en 1815, furent joints notre _Alphabet Manuel_ et le discours
d'ouverture de l'abbé Sicard, ainsi qu'une lettre explicative de sa
Méthode, par M. Laffon de Ladébat, ancien membre de la première
Assemblée législative et du Conseil des Anciens, avec des notes et une
traduction anglaise, par J.-H. Sievrac.
Mentionnons, en passant, un fait particulier à Clerc.
Pendant qu'il se trouvait à Londres, il ne craignit pas de soutenir, à
la barbe de ses nouvelles connaissances et malgré la presse britannique,
qu'il offrait de parier que la nouvelle de la défaite de Napoléon, qui
courait alors, n'avait pas le moindre fondement. C'est qu'il pouvait à
peine croire que Wellington fût capable de l'emporter sur un aussi grand
capitaine. Cependant il eût perdu sa gageure.
Ce ne fut qu'à la chute de l'Empire que le directeur put rentrer en
France avec ses élèves.
CHAPITRE XIV.
Un incendie éclate dans l'aile gauche de la maison des
sourds-muets. Parmi les travailleurs, on remarque le sourd-muet
Carbonnel (de Béziers).--Visites du duc de Gloucester, du duc
d'Angoulême et de la duchesse de Berry, qui promet d'amener son
fils à l'Institution quand il sera plus grand, pour lui faire
apprendre la grammaire des sourds-muets.
Dans le courant de l'année 1817, l'Institution fut exposée à un danger
imminent, sans que l'abbé Sicard, rentré bien tard ce soir-là, pût le
prévoir le moins du monde, à telles enseignes qu'il s'était mis
immédiatement au lit.
L'ancienne église de Saint-Magloire[15], dont l'emplacement était occupé
par l'aile gauche de la maison, devint la proie des flammes. On se
précipita dans nos dortoirs, on m'emporta de mon lit sans me laisser le
temps de m'habiller, et je fus requis pour faire la chaîne avec mes
condisciples. Trompant bientôt la vigilance de nos surveillants, je
quittai le jardin pour voir ce qui se passait autour du bâtiment menacé.
Quel ne fut pas mon effroi en apercevant un des nôtres, Carbonnel (de
Béziers), qui, par ses tours de force extraordinaires, avait mérité le
surnom d'_Hercule des sourds-muets_ (outre qu'il en avait la structure),
fonctionnant sur le théâtre du sinistre avec tout le sang-froid et toute
l'agilité d'un sapeur pompier. Ah! si l'on avait su être juste envers
lui![16]
Lors de mon voyage, en 1846, à Bordeaux, où Carbonnel (de Béziers), père
de deux gentilles demoiselles parlantes, exerçait la profession
d'ébéniste, il me conta avec autant de modestie que de simplicité ses
escapades d'écolier qui lui avaient coûté cher, mais il supprima les
mille traits d'héroïsme qui l'avaient honoré, et ce qui s'était passé
dans l'incendie de la nuit du 25 au 26 juillet. Il rougit même comme une
jeune fille, quand je lui rappelai avec quelle rare présence d'esprit
il avait sauvé un de nos camarades, Arthur Gouïn, depuis artiste peintre
d'un rare mérite, au moment où le pied allait lui manquer sur le toit de
l'établissement.
Le mercredi 10 février 1819, les administrateurs de l'Institution,
prévenus de l'arrivée à l'établissement du duc de Glocester, le
reçoivent à sa descente de voiture et l'introduisent dans la salle des
séances, où l'abbé Sicard développe devant Son Altesse sa méthode
d'enseignement. Plusieurs élèves exécutent en sa présence les principes
de cette méthode, et le prince en suit les applications avec beaucoup
d'intérêt.
Après avoir visité toutes les parties de l'établissement, il témoigne,
en partant, sa satisfaction aux administrateurs de la maison, et
adresse, en particulier, des paroles flatteuses au directeur.
Le mardi 22 juin de la même année, vers une heure de l'après-midi,
l'établissement est honoré de la visite du duc d'Angoulême, accompagné
du comte, depuis duc de Cazes, ministre de l'intérieur, et du comte
Chabrol, préfet de la Seine. Son Altesse est aussitôt conduite par le
duc de Doudeauville, pair de France, l'un des administrateurs de la
maison, et par l'abbé Sicard, à la salle des exercices, où plusieurs
élèves sont successivement et simultanément interrogés[17].
A la fin de ces exercices, une brave femme se jette aux pieds du Prince
pour implorer sa sollicitude en faveur d'un élève externe et aspirant,
le jeune Nonnen, qui vient de perdre sa mère, et dont le père est
infirme. Son Altesse, touchée de la position de cet infortuné, exprime
le désir de le voir admettre le plus tôt possible au nombre des élèves
du Gouvernement.
Le Prince ayant été introduit ensuite dans l'atelier des tourneurs et
dans la classe de dessin, paraît examiner avec un vif plaisir divers
ouvrages des élèves, et après s'être occupé des moindres détails, se
retire visiblement satisfait.
Le dimanche 17 décembre de la même année, vers deux heures de
l'après-midi, nous sommes surpris de la présence, chez nous, de la
duchesse de Berry, suivie de deux dames de sa cour et du duc de Lévis.
Reçue, à son arrivée, par le vicomte Mathieu de Montmorency, un des plus
anciens administrateurs de l'établissement, et par l'abbé Sicard, elle
assiste, dans le salon de ce dernier, aux exercices de quelques élèves,
parmi lesquels se trouve l'auteur de ce livre qui, au nom de ses
camarades, adresse à Son Altesse des paroles de remercîment, et qui,
plus tard, est chargé d'être l'interprète de leurs sentiments auprès de
la princesse lors de sa seconde visite en 1825.
Bébian, censeur des études (voir ma _Notice sur sa vie et ses
oeuvres_), survient tout à coup et offre à la princesse quelques
ouvrages des élèves. Elle demande à voir ceux qui en sont les auteurs.
«Impossible! répond le loyal fonctionnaire, ils sont à peine habillés,
hors d'état de se présenter à Votre Altesse, et même dans
l'impossibilité, depuis deux mois, d'aller à la promenade, faute de
vêtements.»
La Princesse promet qu'Elle s'occupera de leurs besoins, et que, dès que
le duc de Bordeaux sera plus grand, elle le conduira chez nous pour y
apprendre notre grammaire. En quittant la maison, elle n'oublia pas de
laisser entre les mains du directeur des marques de sa munificence.
Avant de continuer ce récit, je demanderai au lecteur la permission de
consigner ici l'expression de ma profonde gratitude pour toutes les
bontés que mon ancien directeur eut sans cesse pour moi depuis que je
fus admis, vers l'âge de huit ans environ, à partager son pain
intellectuel avec mes nouveaux condisciples. Je me contenterai d'en
citer une preuve entre mille: Le 17 août 1818, sous ses auspices, le roi
Louis XVIII daigna accueillir le portrait que j'avais fait, au crayon,
d'Henri IV, d'après le peintre Porbus[18].
CHAPITRE XV.
L'abbé Sicard tombe presque en enfance. Des solliciteurs et des
intrigants l'assiégent.--L'infortuné vieillard refuse de quitter
son poste, déclarant qu'il est résolu à mourir directeur. Sa fin en
1822.--Détails sur ses obsèques. Un passage remarquable du discours
prononcé par M. Bigot de Préameneu, président de l'Académie
française, au cimetière du Père La Chaise.--Le directeur avait
recommandé, en mourant, ses élèves à la sollicitude de l'abbé
Gondelin, second instituteur de l'École des sourds-muets de
Bordeaux.--Paulmier, élève du défunt, croit pouvoir disputer sa
place au concours. Une réclamation de Pissin-Sicard paraît dans un
journal.--Élèves parlants distingués de l'abbé Sicard: Pellier,
Paulmier et Bébian.--_Manuel d'enseignement pratique des
sourds-muets_, par ce dernier.--Travail remarquable de M. de
Gérando: _De l'Éducation des sourds-muets de naissance_, 2
vol.--Divers hommages à l'abbé Sicard.--Énumération de ses
OEuvres.--Sa correspondance avec Mme Robert sur divers sujets.
Cependant l'âge affaiblissait sensiblement les hautes facultés de
l'éminent directeur. Peu s'en fallait même qu'il ne tombât en enfance.
Le nombre des solliciteurs, des intrigants et des flatteurs qui
n'avaient que trop abusé de son caractère, allait croissant chaque jour.
C'était à qui se rendrait maître de son esprit pour tâcher de lui
arracher quelque concession. Qui pis est, toute sa fortune
s'engloutissait dans cette espèce de curée, avec le fruit de trente
années d'appointements (30,000 francs) que le pauvre Massieu, son élève
chéri, avait déposé entre ses mains.
Auparavant, dans le plein exercice de ses facultés, il avait éprouvé les
mêmes embarras. Ses soi-disants amis avaient eu la lâcheté de lui faire
souscrire, en leur faveur, des billets de complaisance et il fut même
poursuivi pour des dettes qu'il n'avait jamais contractées. Toutefois,
il s'était imposé toute sorte de privations pour être en état de
satisfaire ses créanciers si indignement abusés.
Il avait trop de simplicité et de naïvété dans le caractère pour
soupçonner le moindre mal chez les autres; sa piété avait toujours été
douce et tolérante.
Qui n'eût dit, au souvenir de ses actes et à la lecture de ses écrits,
qu'il avait été taillé à l'antique? Il n'en était rien; la nature ne
l'avait pas aussi bien partagé du côté des avantages physiques. Son
corps était peu gracieux, et sa tête était habituellement penchée du
côté gauche.
On avait cru remarquer en lui un faible pour le magnétisme, à telles
enseignes qu'il fut sur le point d'être la dupe de la prétendue guérison
d'un sourd-muet, nommé Grivel, par un sieur Fabre d'Olivet. La
correspondance qui s'ensuivit entre le vénérable instituteur et la
spirituelle Mme Robert en fait foi, comme on le verra à la fin de ce
livre[19].
On obsédait l'infortuné vieillard pour obtenir sa démission des
fonctions de directeur. Mais, contre toute attente, il déclara net qu'il
était déterminé à mourir à son poste et qu'il ne céderait sa place à qui
que ce fût. L'abbé Sicard écrivit même à ce sujet à Louis XVIII, qui
reconnut sa volonté comme sacrée.
Notre célèbre instituteur ne se borna pas là, il fit insérer, le 15 mars
1821, la lettre suivante dans _le Moniteur_:
«Au rédacteur,
«Les parents de quelques-uns de mes élèves, ayant appris que je me
proposais de me démettre de la direction de l'établissement des
sourds-muets, et m'en ayant témoigné d'avance leurs regrets; je
vous prie de les rassurer en insérant la présente lettre dans votre
journal.
«Je n'ai jamais eu ni la pensée ni le désir qu'il me fût permis de
donner ma démission. Je suis assez français pour que la mort seule
puisse m'arracher à mon poste. D'ailleurs, le modèle que j'ai eu
est trop beau, et j'ai fait, jusqu'à ce jour, trop d'efforts dans
le but de marcher sur ses traces, pour ne pas l'imiter jusqu'au
bout. L'immortel abbé de l'Épée n'abandonna ses enfants d'adoption
qu'au moment marqué par la Providence.
«Je me suis toujours proposé d'agir de même; c'est pourquoi
j'espère qu'on me le permettra, et que personne ne le trouvera
mauvais.
«J'ai l'honneur d'être, etc.
«L'abbé SICARD.»
Enfin l'admirable instituteur, sentant sa fin venir, écrivit la lettre
qui suit à l'abbé Gondelin, qui joignait aux fonctions de deuxième
instituteur de l'école de Bordeaux, celle de supérieur des Missions
étrangères:
«Mon cher confrère, près de mourir, je vous lègue mes chers enfants; je
lègue leurs âmes à votre religion, leurs corps à vos soins, leurs
facultés intellectuelles à vos lumières. Promettez-moi de remplir cette
noble tâche, et je mourrai tranquille.»
Le 10 mai 1822, il terminait, en effet, à l'âge de quatre-vingts ans,
une vie consacrée tout entière à la religion, à la bienfaisance, à
l'étude des lettres et à la pratique de toutes les vertus.
Ses dépouilles mortelles furent transportées, le lendemain, à l'église
Notre-Dame, où l'on célébra ses funérailles.
On remarquait, dans le cortége, une députation de l'Institut de France,
quelques-uns de ses parents, et beaucoup de ses amis, sans compter une
foule d'illustrations de tout genre. Le corbillard était escorté par un
détachement de troupes de ligne, le défunt appartenant, on se le
rappelle, à la Légion d'honneur. Deux membres du Chapitre et deux
membres de l'Académie française (M. Bigot de Préameneu, président, et M.
Raynouard, secrétaire perpétuel), tenaient les quatre coins du drap
mortuaire. Tous les visages paraissaient préoccupés de l'objet du deuil,
auquel ajoutait la présence des orphelins, dont les privations imposées
par la nature avaient été réparées par un travail aussi ingénieux
qu'infatigable.
Le corps ayant été porté au cimetière du Père-Lachaise, deux discours
furent prononcés sur la tombe de l'abbé Sicard, l'un par le président de
l'Académie française, l'autre, par M. Laffon de Ladébat, son ami
particulier. Le passage suivant du premier discours parut exciter, au
plus haut degré, l'émotion des personnes qui étaient venues rendre les
derniers devoirs au respectable défunt.
«Notre douleur, y était-il dit, retentira dans l'Europe entière; on peut
même à peine supposer qu'il existe une contrée dans laquelle la
civilisation ait pénétré, où le spectacle des sourds-muets ne rappelle
qu'il existait, en France, un docte ami de l'humanité qui savait
redresser ces écarts de la nature, et dont la longue carrière n'a cessé
de briller de cette gloire sans égale.»
Dans le courant de juillet de la même année, son fauteuil à l'Académie
française fut occupé par M. Frayssinous, évêque d'Hermopolis, alors
grand maître de l'Université, ministre des affaires ecclésiastiques et
de l'Instruction publique. Le directeur de cette illustre compagnie, M.
Bigot de Préameneu répondit au récipiendaire dans des termes prouvant
qu'il était digne d'apprécier l'ami tendre et dévoué des sourds-muets,
le défenseur éclairé de la religion et de la patrie.
La dernière volonté du mourant relative à son successeur allait être
exécutée par le Gouvernement dès qu'elle parvint à sa connaissance. On
se flattait, en voyant l'homme de son choix, que la maison ne le
perdrait pas tout entier.
L'abbé Salvan, son sous-directeur, informé qu'il était question de la
nomination de l'abbé Gondelin, se rendit avec un rare désintéressement
au Conseil d'administration pour lui déclarer que personne ne méritait
plus que le digne instituteur de Bordeaux, de remplir la place vacante.
Paulmier, élève de l'abbé Sicard, qui pratiquait sa méthode depuis vingt
ans, et qui tenait à la conserver comme l'arche sainte pour le bien des
pauvres enfants, avait eu, un instant, l'idée de se porter candidat,
_attendu_, disait-il, _que le concours était la seule voie légitime par
laquelle l'abbé Sicard était parvenu à succéder à l'abbé de l'Épée_.
Mais il se désista de ses prétentions lorsqu'il eut une connaissance
positive, quoique tardive peut-être, des dernières intentions du maître.
Sur ces entrefaites, une réclamation s'éleva, dans une feuille publique
de l'époque, de la part d'un autre élève, Pissin-Sicard[20].
Voici cette demande qui était accompagnée de pièces justificatives.
«Au rédacteur du _Drapeau blanc_, journal de la politique, de la
littérature et des théâtres,
«Monsieur,
«Une feuille du 13 courant (mai 1822) contient une lettre attribuée
à mon illustre maître par M. Keppler, agent de l'Institution des
sourds-muets de Paris.
«D'après cette lettre, l'abbé Sicard aurait voulu confier le dépôt
sacré qu'il avait reçu de l'immortel abbé de l'Épée et de
l'infortuné roi-martyr, à l'abbé Gondelin, deuxième instituteur à
Bordeaux.
«Souffrez, Monsieur, que je prie, par la voie de votre journal, M.
Keppler de vouloir bien concilier cette prétendue lettre avec la
suivante, de M. le duc de Richelieu:
Paris, le 3 mai 1821.
«A M. l'abbé Sicard,
«Vous connaissez, Monsieur l'abbé, l'intérêt particulier que je
porte à l'institution que vous dirigez et aux travaux qui ont
placé votre nom parmi ceux des bienfaiteurs de l'humanité; ce sera
donc avec empressement que j'entretiendrai M. le Ministre de
l'intérieur du voeu que vous lui exprimez, de voir nommer
directeur adjoint, M. Pissin-Sicard, votre élève, que _vous
désignez pour votre successeur_.
«Je ne doute pas que M. le comte Siméon ne saisisse cette occasion
de vous donner un nouveau témoignage de son estime; mais j'espère
que, de longtemps encore, l'adjoint que vous demandez ne sera
appelé _à recueillir l'héritage que votre choix lui destine_, et
que les infortunés qui vous doivent tant, jouiront encore pendant
bien des années de vos soins et de vos bienfaits.
«Recevez, je vous prie, Monsieur, l'assurance de ma considération
la plus distinguée.
«Signé: le duc DE RICHELIEU.»
Après cette citation, M. l'abbé Pissin-Sicard continuait ainsi:
«Je demanderai à M. Keppler si, deux jours avant sa mort, l'abbé
Sicard était capable, je ne dirai pas de _composer_, ni de
_copier_, ni de _comprendre_ la lettre qu'on lui attribue, mais
même d'en _entendre_ la simple lecture.
«Et pour fixer, à cet égard, l'opinion publique et celle de l'abbé
Gondelin, que je n'ai pas l'honneur de connaître, mais que je
respecte infiniment, j'espère que vous ne me refuserez point la
grâce d'insérer la lettre suivante que l'abbé Sicard m'écrivait _de
sa propre main_ le 13 décembre 1821. J'étais alors à l'Abbaye du
Gard:
Paris, le 13 décembre 1821.
_A Monsieur Pissin-Sicard._
«Vous serez étonné, sans doute, mon cher et bon ami, à la lecture
de cette lettre, d'y trouver la rétractation de la première que
vous avez reçue de moi, dans laquelle je vous communiquais la
résolution bien positive d'aller vous joindre et de me réunir à
vous dans le saint asile que vous avez choisi pour votre retraite.
Je viens rétracter, cher ami, cette sainte résolution, et pour les
motifs les plus forts, les plus puissants, usant, à votre égard, de
toute l'autorité que me donne sur vous ma vive tendresse, vous
commander de quitter la sainte retraite où vous êtes, pour vous
rendre auprès de votre meilleur ami, que votre absence a amèrement
affligé et qui ne saurait la supporter plus longtemps. Rien au
monde ne peut m'en consoler, et vous seriez le plus ingrat de mes
amis si vous étiez en état de vous y accoutumer vous-même. La
solitude où vous m'avez laissé est une sorte de mort pour moi.
Rendez-moi l'ami que vous m'avez enlevé. Car cette épreuve est trop
forte pour ma faiblesse; je pense que lorsque Dieu nous a réunis,
ce n'a pas été pour nous séparer un jour. Vous l'avez présumé,
quand vous n'avez pas pensé devoir me communiquer votre fatal
projet. Vous connaissez trop bien ma sensibilité pour croire, en y
réfléchissant, que je souscrirais à un pareil sacrifice. Le temps
m'a prouvé qu'il était au-dessus de mes forces. Il est également
au-dessus de celles de vos élèves qui me demandent quand ils
reverront leur bon ami. Revenez donc sans délai et ne tardez pas;
revenez dans le sein de l'amitié; vous serez plus utile ici que
dans votre retraite; laissez les bons religieux près desquels vous
êtes allé vous reposer, et accourez vous joindre à votre bon ami
qui ne peut désormais vivre sans vous.
«Vos frères vous désirent comme moi, accourez donc aussitôt que
cette lettre vous aura été remise! Vous devez, mon cher, surmonter
tous les obstacles qui s'opposeraient à ce retour. Songez que
votre retraite est un péché contre le Saint-Esprit.......»
L'abbé Pissin-Sicard poursuit:
«Tant que j'ai dû ménager l'extrême sensibilité du pieux abbé
Sicard, j'ai pu ensevelir au fond de mon coeur ma douleur et mon
indignation; mais aujourd'hui......
«Je conjure M. Keppler de ne pas me mettre dans la nécessité de
rompre un silence peut-être trop longtemps gardé.
«J'ose espérer de votre impartialité et de votre respect pour la
mémoire d'un des plus illustres bienfaiteurs de l'humanité, que
vous voudrez bien insérer la présente dans votre journal.
«J'ai l'honneur, etc.
«PISSIN-SICARD.»
Paris, le 14 mai 1822.
L'abbé Gondelin vint à Paris pour recueillir le pieux legs de l'abbé
Sicard, mais il ne fit que paraître à la maison, et, en retournant
auprès de ses élèves, il envoya sa démission, à la grande surprise de
tous.
On donna pour raison qu'il avait espéré trouver des égaux et non des
maîtres chez les membres du conseil d'administration. Ne fallait-il pas,
en effet, qu'il eût trop d'élévation dans l'esprit et trop
d'indépendance dans le caractère pour se laisser mener par ceux qu'il
paraissait tenir à dominer sans autre intérêt que celui du bien général?
La direction fut forcément cédée à l'abbé Périer, fondateur et directeur
de l'École des sourds-muets de Rodez, et vicaire-général de Cahors..
Parmi les élèves parlants que l'abbé Sicard forma, on distingue
particulièrement le savant et modeste Pellier, appelé deux fois aux
fonctions de professeur, la première, du vivant du respectable
directeur, la seconde après sa mort et empêché, au regret de tous,
d'achever les travaux qu'il préparait, PAULMIER[21], auteur du
_Sourd-muet civilisé_ (1820) et d'un autre ouvrage: _Considérations sur
l'instruction des sourds-muets_, suivies d'un _Aperçu du plan
d'éducation de ces infortunés_, présenté aux administrateurs de la
maison (1844-1854), à Auguste Bébian[22] déjà cité plus d'une fois.
Ce dernier a éclipsé tous ses rivaux. Il n'avait pas seulement découvert
dans le langage d'action le moyen infaillible de remplacer avec
avantage les sens qui manquent à ces infortunés, à lui appartient encore
la gloire d'avoir ramené à la simplicité, à l'unité une méthode,
jusque-là livrée aux caprices et aux tâtonnements. De plus, il avait
acquis l'estime de toute une famille dont il s'était déclaré l'ami même
avant sa vocation.
Depuis que la maison s'était vue privée de son célèbre directeur l'abbé
Sicard, l'enseignement avait été abandonné, sans garantie ni contrôle, à
chaque professeur qui se bâtissait un système particulier à sa guise: le
mal était trop grave pour ne pas déterminer le conseil d'administration
à inviter l'un de ses membres, M. de Gérando, à lui présenter un rapport
sur les diverses méthodes appliquées, jusqu'alors, à l'instruction de
cette classe d'infortunés.
Il faut ajouter qu'une autre raison avait influé sur cette
détermination: aucun ecclésiastique, depuis la démission si peu attendue
de l'abbé Gondelin, n'ayant été trouvé capable de continuer l'oeuvre
des abbés de l'Épée et Sicard, le conseil en était venu à proposer des
laïques au lieu d'abbés à qui une telle mission avait toujours été
transmise, jusque-là, sans interruption, selon les voeux de l'ancienne
administration.
Doué de cet esprit étendu et de ce coup d'oeil sûr et judicieux qui
constitue le principal mérite de ses travaux, de Gérando, quoique tout à
fait en dehors de cette spécialité, n'hésita pas à accepter une tâche
qui aurait été peut-être une pierre d'achoppement pour beaucoup
d'autres.
Son exposé ayant paru répondre à l'attente des personnes qui en avaient
pris connaissance aussi bien qu'à celle de ces collègues, un nouveau
conseil de perfectionnement, composé d'érudits que recommandaient
également leur savoir et leur zèle pour le bien fut adjoint au conseil
d'administration afin de l'aider de ses lumières dans tout ce qui
concernait le régime et la marche de l'instruction. Les deux conseils
décidèrent l'auteur à mettre au jour en 1827 son ouvrage déjà cité: _De
l'éducation des sourds-muets de naissance_.
Il est divisé en trois parties:
1º _Recherches des principes sur lesquels doit reposer l'art d'instruire
les sourds-muets._
2º _Recherches historiques comparées sur cet art._
3º _Considérations sur le mérite comparatif des divers systèmes proposés
et sur les perfectionnements dont ils sont susceptibles._
Il y aurait trop de témérité de notre part, après des juges aussi
compétents en pareille matière, d'entreprendre de donner ici l'analyse
de cette oeuvre hors ligne, à laquelle cependant on désirerait
peut-être plus de concision, tout en faisant la part de l'éclectisme.
La théorie pouvait être belle, il ne manquait plus que de la mettre en
pratique. Ce ne fut qu'en 1827 qu'apparut enfin le _Manuel
d'enseignement pratique des sourds-muets_ par Bébian, quoiqu'il eût été
adopté par le conseil d'administration dans la séance du 14 juin 1823,
comme étant tout d'application et formant l'abrégé du langage des
sourds-muets, ayant, en outre, l'avantage d'être également utile aux
pères de famille qui se chargeraient de l'instruction de leurs enfants
affligés de cette double infirmité.
Cet excellent travail, accompagné de planches, forme deux volumes
contenant l'un des modèles d'exercices, l'autre des explications.
L'auteur a regretté de se voir réduit à une partie de l'étude de la
langue, se rattachant à l'enseignement grammatical, au lieu d'offrir,
comme il l'aurait voulu, un cours complet d'instruction à l'usage des
familles et des instituteurs, mais un ouvrage aussi étendu aurait exigé
des frais énormes.
On n'en doit pas moins féliciter Bébian d'avoir si bien réussi à
simplifier la méthode et à la rendre assez facile pour qu'une mère
puisse apprendre à lire à un enfant sourd-muet comme elle enseigne aux
autres à parler, conformément au voeu émis par de Gérando dans un
autre ouvrage: _des Signes et de l'Art de penser_, t. IV. page 485.
L'abbé Sicard à été l'objet de plus d'un hommage en vers, indépendamment
du quatrain, reproduit plus haut de M. de Fontanes, qui se trouve au bas
du portrait du célèbre instituteur, gravé par Gaucher, d'après le dessin
de Jauffret. Nous mettons sous les yeux du lecteur trois autres hommages
en vers, pris au hasard.
Ce portrait représente un sage,
Dont le talent modeste et précieux
Sut donner au geste un langage
Et prêter une oreille aux yeux.
AUTEUR INCONNU.
Son art enfanta des merveilles;
Du sourd il ouvrit les oreilles;
Le muet se fit admirer.
O méchant! Cesse ton murmure.
Vois! tous les torts de la nature,
Un homme a su les réparer.
AIMÉ MARTIN.
SURDOS FECIT AUDIRE ET MUTOS LOQUI.
_S. Luc._
Toi, dont le ciel aux malheureux prospère,
Pour les consoler a fait choix,
Explique-moi, cher abbé, ce mystère:
D'où vient, lorsqu'au muet ton talent rend la voix,
Je ne puis qu'écouter, admirer et me taire?
L'ABBÉ DOUMEAU.
(_Mercure de France_ du 15 mai 1790).
Parmi les artistes qui, de leur côté, lui ont payé leur tribut, nommons
avec orgueil le sourd-muet Aubert, collaborateur, pendant de longues
années, du célèbre Desnoyers, qui a gravé son portrait; le sourd-muet
Peyson, élève d'Hersent et de Léon Cogniet, à qui M. de Montalivet,
intendant général de la maison du roi Louis-Philippe, commanda, à notre
prière, le portrait de ce bienfaiteur de l'humanité, qui figure
honorablement au musée historique de Versailles.
Dans la suite, le même sourd-muet fit don de son grand et beau tableau,
représentant les derniers moments de l'abbé de l'Épée à la chapelle de
l'Institution de Paris où on le voit encore.
Ici nous ne pouvons passer sous silence le pélerinage que font, chaque
année, les élèves de l'établissement au cimetière du Père la Chaise dans
le but de déposer des couronnes d'immortelles sur son tombeau. Il a été
réparé avec le produit d'une souscription organisée entre eux et des
amis de l'humanité[23].
L'abbé Sicard a laissé une foule d'ouvrages dont voici l'énumération:
1º _Mémoire sur l'art d'instruire les sourds-muets de naissance_,
Bordeaux, 1789, in-8º (extrait du recueil du _Musée de Bordeaux_).
2º _Catéchisme ou instruction chrétienne à l'usage des sourds-muets_,
1796, in-8º.
3º _Manuel de l'enfance, contenant des éléments de lecture et des
dialogues instructifs et moraux, dédié aux mères et à toutes les
personnes chargées de l'éducation de la première enfance_, 1796, in-12.
4º _Cours d'instruction d'un sourd-muet de naissance pour servir à
l'éducation des sourds-muets, et qui peut être utile à celle des enfants
qui entendent et parlent, avec figures et tableaux_, Paris, 1800, in-8º.
5º _De l'homme et de ses facultés physiques et intellectuelles, de ses
devoirs et de ses espérances_, par D. Harlley, ouvrage traduit de
l'anglais, avec des notes explicatives, 1802, 2 vol. in-8º.
6º _Journée chrétienne d'un sourd-muet_, 1805, in-12.
7º _Éléments de grammaire générale, appliquée à la langue française_, 2
vol. in-8º, 4e édition, 1814.
8º _Théorie des signes, pour servir d'introduction à l'usage des
langues, où le sens des mots, au lieu d'être défini, est mis en action._
Paris, 2 vol. in-8º, seconde édition, 1823.
Parmi les ouvrages auxquels l'abbé Sicard a collaboré ou a prêté son
nom, on mentionne:
1º _Les Annales catholiques_ (1796, 1797, nos 21 à 42), rédigées
par M. Jauffret, depuis évêque de Metz, et dans lesquelles l'abbé
Sicard signait tantôt son nom, tantôt son anagramme _Dracis_,
_Annales catholiques_, sur chacun des numéros desquelles il faisait
imprimer les douze caractères de la _Paligraphie_, écriture
inventée par M. de Maismieu.
2º _L'Histoire de l'établissement du christianisme dans les Indes
orientales_, ouvrage dû à la plume de Serieys, au nom duquel l'abbé
Sicard joignit ici le sien, comme dans tous les autres livres de
cet écrivain, en reconnaissance d'un service que, selon M. Barbier
(_Dictionnaire des Anonymes_) Serieys lui avait rendu pendant les
orages de la révolution.
3º _Deux Mémoires sur l'art d'instruire les sourds-muets_, insérés
dans le _Magasin encyclopédique_, et traduits en allemand, avec des
notes par Adf. F. Petschke, dans le journal intitulé: _Teutsche
Monatscher_, pris séparément, Leipsick, 1798, in-8º.
4º _Le Dictionnaire généalogique; historique et critique de
l'histoire sainte_, par M. l'abbé ***, composé par Serieys, revu
par l'abbé Sicard qui, peut-être, a porté la complaisance trop loin
en prenant sur lui la responsabilité de cette oeuvre qui n'est
pas exempte d'erreurs, Paris, 1804, in-8º.
5º _L'Epitome de l'histoire des Papes depuis saint Pierre jusqu'à
nos jours_, avec un _Précis historique de la vie de N. S. P. le
pape Pie VII_, par Serieys, ouvrage élémentaire à l'usage des
jeunes gens, revu par l'abbé Sicard, 1805, in-12.
6º _Deux ouvrages de grammaire_, publiés par M. Mourier,
instituteur, ancien bibliothécaire du _Prytanée français_
(aujourd'hui collége de Louis-le-Grand) sous le titre de:
_L'Alphabet méthodique et la grammaire française exacte et
méthodique_, 1815 et 1816, réimprimé en 1823.
7º _La Vie de la Dauphine_, mère de Louis XVIII (Paris, 1817, 1
vol. in-12), ouvrage de Serieys.
8º Une édition des _Tropes de Dumarsais_, dont il entreprit la
publication.
9º _Les Sermons inédits de Bourdaloue_, imprimés sur un manuscrit
authentique; Paris, 1823, in-8º.
10º _Des Morceaux de grammaire générale_, dans les séances des
_Écoles normales_ et la collection des _Mémoires de l'Institut_.
Nous ne croyons pas devoir passer sous silence un rapport de l'abbé
Sicard, l'un des membres de la Commission, chargée de l'examen du _Génie
du Christianisme_[24], lu à la séance de la langue et de la littérature
françaises de l'Institut, le 23 janvier 1811.
Voici les titres de l'abbé Sicard:
Prêtre de la Congrégation des Prêtres de la Doctrine chrétienne;
Chanoine honoraire de Notre-Dame de Paris;
Directeur et instituteur en chef de l'École des Sourds-muets;
administrateur de l'hospice des Quinze-Vingts et de l'Institution
des Aveugles travailleurs;
Membre de l'Institut de France (Académie française); vice-président
de la Société royale académique des sciences de Paris;
Membre des académies de Madrid, Luques, Livourne, Lyon, Troyes,
Nancy, etc.
Chevalier de la Légion d'honneur après la première Restauration, en
1814, des ordres Saint-Wladimir de Russie, et de Wasa, en Suède, et
de Saint-Michel de France.
NOTICES
SUR LES ÉLÈVES DE L'ABBÉ SICARD
MASSIEU ET CLERC.
CHAPITRE XVI.
MASSIEU.
Sa naissance et sa profession.--Son étrange plaidoyer pour un
voleur.--Il raconte lui-même ses premières impressions et ses
premiers chagrins.--Quel grand bruit ont fait ses définitions aux
exercices publics de l'abbé Sicard!--Quelles étaient ses habitudes
et ses goûts.--Un professorat à l'École des sourds-muets de Rodez
lui est offert à la mort de son illustre maître.--Il est réclamé
par un vieil ami de Lille, qui le décide à venir finir ses jours
dans cette ville.--Exercices publics des élèves du nouveau
professeur.--Un journal de la localité publie des fragments de ses
Mémoires. Il avait composé une _nomenclature_.--Sa mort et ses
obsèques.
Jean Massieu naquit en 1772 au village de Semens près de Cadillac,
département de la Gironde, de parents pauvres, qu'une fatalité
singulière semblait poursuivre; ils avaient à leur charge cinq autres
enfants atteints de la même infirmité. Celui-ci passa ses premières
années à garder les moutons, il les comptait sur ses doigts, et quand
le nombre dépassait dix, il le marquait sur son bâton et recommençait à
compter.
Souvent il témoignait à son père le désir d'aller, comme ses petits
camarades, apprendre à lire et à écrire à l'école. Et le père, dans son
désespoir, tâchait de lui faire comprendre par signes que sa position
exceptionnelle le lui interdisait. Le pauvre enfant avait beau insister
pour qu'on lui débouchât les oreilles comme on débouche une bouteille,
s'imaginant que c'était un innocent moyen capable de lever un pareil
obstacle. Voyant que rien ne lui réussissait, il dérobe un livre, et se
rend de lui-même à l'école. Que pouvait le maître pour cet intrus qui
ouvrait le volume dont il parcourait les pages en remuant les lèvres par
imitation?
Ensuite il essaya de former les lettres au hasard et gémit de se voir
frappé d'impuissance.
Une heureuse circonstance devait bientôt tarir la source des larmes de
notre pauvre sourd-muet.
Un citoyen charitable de la contrée, M. de Puymaurin, touché de son
sort, l'emmène à l'Institution des sourds-muets de Bordeaux, dont Mgr de
Cicé, archevêque de ce diocèse, avait confié la direction à l'abbé
Sicard.
Agé de treize ans, il est admis.
Là ses progrès ne tardent pas à justifier l'opinion que son bienfaiteur
avait conçue de lui.
Aussitôt que la nouvelle de la mort de l'abbé de l'Épée, directeur de
l'École de Paris, fut parvenue à Bordeaux, le directeur, transféré à
Paris, s'y fit accompagner de son élève favori sur lequel il fondait
déjà de grandes espérances. Dans cet établissement, il obtint chaque
jour, grâce à lui, de nouveaux triomphes sur l'opinion publique. Il fut
nommé premier répétiteur de l'École par Louis XVI, le 4 avril 1790,
confirmé par l'Assemblée constituante, le 21 juillet 1791; par la
Convention nationale, le 7 janvier 1795 avec un traitement de 1,200 fr.
(ce qui était assez beau pour l'époque); et par le ministre de
l'intérieur Lucien Bonaparte, le 22 septembre 1800.
Ses succès le remplirent d'une si grande joie que, par ses gestes
énergiques, il ne cessait d'exprimer à son entourage ce qui se passait
au fond de son âme. _Je pourrai_, disait-il dans son langage, _assurer
enfin du pain à la vieillesse de ma mère_.
Il n'oublia jamais, en effet, sa famille, à laquelle il faisait passer
exactement une bonne partie de ses épargnes. «Donner à ses parents,
c'est leur rendre ce qu'on en a reçu.» Ce fut sa seule réponse aux
observations qui lui étaient faites.
Son étrange plaidoyer devant la justice à l'occasion d'un vol dont il
avait été victime, fit grand bruit dans le monde. Le voici tel que le
donne la traduction littéraire du compte rendu d'un journal anglais,
précédé de réflexions du rédacteur:
«Parmi les événements intéressants qui caractérisent ce siècle, la
dénonciation de Jean Massieu, âgé de dix-huit ans, sourd-muet de
naissance, n'est pas un des moins extraordinaires.
«Ce jeune homme, élève de l'abbé Sicard, successeur de l'abbé de l'Épée,
dans le laborieux travail de répandre l'instruction parmi les
sourds-muets, a plaidé sa cause en plein tribunal contre un voleur dont
il avait failli être la victime et cela sans avoir besoin de l'aide
d'aucun défenseur; il a écrit lui-même ce qui s'était passé avec la
noble franchise de l'innocence et l'ingénuité d'un sauvage, fortement
pénétré de l'idée des droits sacrés de la nature, comme si la nature
l'avait elle-même chargé d'en rappeler le souvenir, d'en demander le
redressement et d'en poursuivre la punition.
«Nous transcrivons ici ce monument vraiment curieux et original des
succès de l'esprit humain, privé des moyens ordinaires d'instruction.
Jean Massieu a dit au juge:
«Je suis sourd-muet de naissance, je regardais le soleil du
Saint-Sacrement, dans une grande rue, avec tous les autres sourds-muets.
Cet homme m'a aperçu; il a vu un petit portefeuille qui sortait de la
poche droite de mon habit: il s'est approché doucement de moi, et m'a
pris le portefeuille. Heureusement ma hanche m'avait averti; je m'étais
tourné vivement vers lui et il avait eu peur. Il jeta le portefeuille
sur la jambe d'un autre homme qui le ramassa et me le rendit. Je saisis
mon voleur par sa veste; je le contins avec force: il devint pâle,
blême, tremblant. Je fis signe à un soldat de me venir en aide; je lui
montrai le portefeuille en tâchant de lui faire comprendre que cet homme
me l'avait volé. Le soldat a appréhendé au corps le voleur et l'a amené
ici où je l'ai suivi. Je vous demande justice.
«Je jure devant Dieu qu'il m'a dérobé mon portefeuille; lui n'osera pas
jurer devant Dieu.
«Je vous prie néanmoins de ne pas ordonner qu'on lui coupe la tête, il
n'a pas tué; exigez seulement qu'on le fasse ramer aux galères.»
Le voleur convaincu n'osa pas nier le fait, il fut condamné à trois mois
de prison à Bicêtre.
Ici il nous semble intéressant, avant de suivre notre célèbre sourd-muet
dans sa modeste existence, de compléter le tableau de ses premières
impressions et de ses premiers chagrins, tracé par lui-même, en réponse
à une demande qui lui avait été adressée sur ce sujet:
«Je suis né à Semens, canton de Saint-Macaire, département de la
Gironde.
«Mon père est mort en janvier 1791; ma mère vit encore.
«Nous étions six sourds-muets dans notre famille, trois garçons et trois
filles.
«Jusqu'à l'âge de treize ans et neuf mois, je suis resté dans mon pays
sans recevoir aucune espèce d'instruction; _j'étais dans les ténèbres_.
«J'exprimais mes idées par des signes manuels ou des gestes, dont
j'usais pour correspondre avec mes parents, avec mes frères ou soeurs,
et qui étaient bien différents de ceux des sourds-muets instruits. Les
étrangers ne me comprenaient pas, quand je leur exprimais ainsi mes
idées, mais les voisins me comprenaient assez.
«Je voyais des boeufs, des chevaux, des ânes, des porcs, des chiens,
des chats, des végétaux, des maisons, des champs, des vignes, et, après
avoir considéré tous ces objets, je m'en souvenais bien.
«Avant mon éducation, lorsque j'étais enfant, je ne savais ni lire ni
écrire, je désirais lire et écrire. Je voyais souvent de jeunes garçons
et de jeunes filles qui allaient à l'école; je désirais les y suivre et
j'en étais très-jaloux.
«Je demandais à mon père, les larmes aux yeux, la permission d'aller à
l'école; je prenais un livre, je l'ouvrais de bas en haut pour marquer
mon ignorance; je le mettais sous mon bras comme pour sortir, mais mon
père me refusait la permission que je lui demandais, en me faisant signe
que je ne pourrais jamais rien apprendre parce que j'étais sourd-muet.
Alors je criais très-fort. Je prenais encore ce volume pour le lire;
mais je ne connaissais ni les lettres, ni les mots, ni les phrases, ni
les périodes. Désespéré, je me mettais les doigts dans les oreilles,
demandant avec impatience à mon père de me les déboucher.
«Il me répondait qu'il n'y avait pas de remède. Alors je me désolais. Un
jour, je sortis de la maison paternelle, et j'allai à l'école sans en
prévenir mon père: je me présentai au maître et lui demandai par gestes
de m'apprendre à lire et à écrire, il me refusa durement et me chassa:
ce qui me fit beaucoup pleurer, mais ne me rebuta pas. Je pensais
souvent à lire et à écrire; j'avais alors douze ans; j'essayais tout
seul de former, avec une plume, des signes d'écriture.
«Dans mon enfance, mon père me faisait faire, matin et soir, mes prières
par gestes; je me mettais à genoux, je joignais les mains et je remuais
les lèvres, imitant ceux qui parlent quand ils prient Dieu.
«Aujourd'hui je sais qu'il y a un Dieu, qui est le créateur du ciel et
de la terre. Dans mon enfance, j'adorais le ciel, parce que ne voyant
pas Dieu, je voyais le ciel.
«Je ne savais ni comment j'avais été fait, ni si je ne m'étais pas fait
moi-même. Je grandissais; mais si je n'avais connu mon instituteur,
l'abbé Sicard, mon esprit n'aurait pas grandi comme mon corps, car mon
esprit était très-pauvre. En grandissant, j'aurais continué à croire que
le ciel était Dieu.
«Alors les enfants de mon âge ne jouaient pas avec moi, ils me
méprisaient; j'étais repoussé comme un chien.
«Je m'amusais tout seul à jouer au mail, au sabot, ou à courir juché sur
des échasses.
«Je connaissais les nombres avant mon instruction; mes doigts me les
avaient appris. Je ne connaissais pas les chiffres, je comptais sur mes
doigts, et quand le nombre dépassait _dix_, je faisais des _koches_ sur
un morceau de bois.
«Dans mon enfance, mes parents me faisaient quelquefois garder un
troupeau, et souvent ceux qui me rencontraient, touchés de ma situation,
me donnaient quelque argent.
«Un jour, un monsieur (M. de Puymaurin), qui passait, me prit en
affection, me fit venir chez lui et me donna à manger et à boire.
«Ensuite, étant parti pour Bordeaux, il parla de moi à l'abbé Sicard,
qui consentit à se charger de mon éducation.
«Le monsieur en question écrivit à mon père, qui me montra sa lettre,
mais je ne pus pas la lire.
«Mes parents et mes voisins me dirent ce qu'elle contenait; ils
m'apprirent que j'irais à Bordeaux. Ils croyaient que c'était pour
apprendre à être tonnelier. Mon père me dit que c'était pour apprendre à
lire et à écrire.
«Je me dirigeai avec lui vers cette ville. Lorsque nous y arrivâmes,
nous allâmes visiter l'abbé Sicard que je trouvai très-maigre.
«Je commençai à former des lettres avec les doigts. Au bout de quelques
jours, je pus écrire un certain nombre de mots.
«Dans l'espace de trois mois, je sus écrire plusieurs mots; dans
l'espace de six mois, je sus écrire quelques phrases. Dans l'espace d'un
an, j'écrivis bien. Dans l'espace d'un an et quelques mois, j'écrivis
mieux et je répondis bien aux questions que l'on me faisait.
«Il y avait trois ans et six mois que j'étais avec l'abbé Sicard, quand
je partis avec lui pour Paris.
«Dans l'espace de quatre ans, je suis devenu comme les
_entendants-parlants_.
«Cependant j'aurais fait de plus grands progrès, si un sourd-muet ne
m'avait inspiré une grande crainte qui me rendait malheureux.
«Ce sourd-muet, qui a un ami médecin, me dit que ceux qui n'avaient
jamais été malades depuis leur enfance ne pouvaient pas vivre vieux, et
que ceux qui l'avaient été souvent pouvaient vivre très-vieux.
«Me souvenant alors de n'avoir jamais été bien malade depuis mon âge de
raison, je crus longtemps que je ne pourrais vivre vieux, et que je
n'aurais jamais ni trente-cinq, ni quarante, ni quarante-cinq, ni
cinquante ans.
«Ceux de mes frères et soeurs qui n'avaient jamais été malades depuis
leur naissance sont morts depuis qu'ils ont commencé à l'être.
«Mes autres frères et soeurs qui avaient été souvent malades se sont
rétablis.
«Sans mon absence de toute maladie et la croyance où j'étais que je ne
pourrais pas vivre vieux, j'aurais étudié davantage, et je serais devenu
aussi savant qu'un véritable entendant-parlant.
«Si je n'avais pas connu ce sourd-muet, je n'aurais pas craint la mort,
et j'aurais été toujours heureux.»
Mme V. C. lui demandait un jour, devant plusieurs personnes: «Mon cher
Massieu, avant toute instruction, que croyais-tu que faisaient ceux qui
se regardaient et remuaient les lèvres?
«Je croyais, répondit-il, qu'ils _exprimaient des idées_.
«_D._ Pourquoi croyais-tu cela?
«_R._ Parce que je m'étais souvenu qu'on avait parlé de moi à mon père
et qu'il m'avait menacé de me punir.
«_D._ Tu croyais donc que le mouvement des lèvres était un moyen de
communiquer les idées?
«_R._ Oui.
«_D._ Pourquoi ne remuais-tu pas alors les lèvres pour nous communiquer
les tiennes?
«_R._ Parce que je n'avais pas assez regardé les lèvres des parlants,
et qu'on m'avait dit que _mes bruits étaient mauvais_. Comme on
m'assurait que mon mal était dans les oreilles, je prenais de
l'eau-de-vie, j'en versais dans l'une et dans l'autre et je les bouchais
avec du coton.
«_D._ Savais-tu ce que c'était qu'entendre?
«_R._ Oui.
«_D._ Comment l'avais-tu appris?
«_R._ Une parente entendante qui demeurait dans notre maison m'avait dit
qu'elle voyait avec les oreilles une personne qu'elle ne voyait pas avec
les yeux, lorsque cette personne venait visiter mon père.
«Les entendants voient la nuit avec les oreilles les personnes qui
marchent près d'eux.
«Le _marcher nocturne_ distingue les personnes et dit leur nom aux
entendants.»
On voit, par le style de ces réponses, qu'il a fallu les copier et les
conserver exactement pour les transmettre au public.
«A quoi pensiez-vous, lui demanda la même dame, pendant que votre père
vous faisait rester à genoux?
--«Au ciel.
--«Dans quelle intention lui adressiez-vous une prière?
--«Pour le faire descendre de nuit sur la terre, afin que les herbes que
j'avais plantées crussent, et pour que les malades fussent rendus à la
santé.
--«Était-ce des idées, des mots, des sentiments dont vous composiez
votre prière?
--«C'était le coeur qui la faisait, je ne connaissais encore ni les
mots, ni leur valeur.
--«Qu'éprouviez-vous alors dans le coeur?
--«La joie, quand je voyais que les plantes et les fruits croissaient;
la douleur, quand je voyais leur _endommagement_ par la grêle, et que
mes parents malades ne guérissaient pas.»
Son père lui avait montré une grande statue dans l'église de son
village; elle représentait un vieillard à longue barbe, tenant un globe
dans sa main, et il croyait que ce vieillard habitait au-dessus du
soleil.
«Saviez-vous, lui demanda-t-on, qui a fait le boeuf, le cheval, etc.?
--«Non, et pourtant j'étais bien curieux de _voir naître_: souvent
j'allais me cacher dans les fossés pour attendre que le ciel descendît
sur la terre afin d'assister à la naissance des êtres; je voulais bien
voir cela.
--«Quelle fut votre pensée lorsque M. Sicard vous fit tracer, pour la
première fois, des mots avec des lettres?
--«Je pensais que les mots étaient les images des objets que je voyais
autour de moi; je les apprenais de mémoire, avec une vive ardeur. Quand
j'avais lu le mot _Dieu_, et que je l'avais écrit à la craie sur
l'ardoise, je le regardais très-souvent, car je croyais que Dieu causait
la mort et je la craignais beaucoup.
--«Quelle idée aviez-vous donc de la mort?
--«Je pensais que c'était la cessation du mouvement, de la sensation, de
la _manducation_, de la tendreté de la peau et de la chair.
--«Pourquoi aviez-vous cette idée?
--«J'avais vu un mort.
--«Pensiez-vous que vous deviez toujours vivre?
--«Je croyais qu'il y avait une terre céleste et que le corps était
éternel.»
On se rappelle combien de fois les définitions de Massieu ont électrisé
l'assemblée qui se pressait autour de son illustre maître et comment,
volant de bouche en bouche, elles ont fait le tour du monde.
_Reconnaissance_ définie, entre autres, _la mémoire du coeur_.
Pourtant, cette définition donnée par Massieu n'est point, selon nous,
parfaite, puisqu'on peut dire avec non moins de fondement de la _haine_
qu'elle est également la mémoire du coeur. Ah! si le sourd-muet avait
ajouté: _d'un coeur honnête!_ à la bonne heure!
En dépit de la froide logique, cet élan de l'âme de Massieu n'en fut pas
moins applaudi à outrance et il a même passé en proverbe.
On remarqua aussi sa définition de _la difficulté_: c'est une
_possibilité avec obstacle_.
Interrogé en 1815 sur le meilleur gouvernement, il répondit sans
hésiter: c'est le gouvernement paternel.
N'eût-on pas dit que, dans l'état des choses d'alors, la prudence était
venue jusqu'à lui se mettre de moitié avec la confiance?
«Quelle différence, lui demanda-t-on un jour, faites-vous entre Dieu et
la nature?
--«Dieu, répondit-il, est la tête invisible de l'univers, la main
mystérieuse du monde, le moteur de la nature, le créateur du ciel et de
la terre, le soleil de l'éternité, le premier être, l'être suprême,
l'être par excellence, le seul grand, le seul puissant, le _Très-Haut_.
«Il a été le créateur de toutes choses.
«Les premiers êtres sont sortis de son sein. Il leur a dit: vous ferez
les seconds; vous en produirez d'autres, mes volontés sont des lois;
l'ensemble de mes lois, c'est la nature.»
Voici les réponses qu'il fit aux trois questions suivantes:
«Qu'est-ce que Dieu et l'éternité?
«Dieu est l'être nécessaire, l'horloger de la nature, le machiniste de
l'univers et l'âme du monde.
«L'éternité est un jour sans hier ni lendemain.»
Quelques personnes, ayant voulu l'embarrasser, lui demandèrent ce que
c'est que l'ouïe.
«C'est, répondit-il immédiatement, _la vue auriculaire_.
--«Quelle distinction faites-vous entre un conquérant et un héros? lui
demanda une dame d'esprit.
--«Les armes, les soldats font le conquérant: le courage du coeur fait
le héros. Jules César était le héros des Romains; Napoléon est le héros
de l'Europe.»
Qui ne devait être frappé du contraste que formaient ces définitions si
profondes, si élevées de notre sourd-muet avec son style épistolaire et
sa conversation familière? Ce qui ressort de l'un et de l'autre, c'est
que Massieu resta toujours enfant[25] dans sa manière de voir. D'où plus
d'une personne a conclu, à tort, du particulier au général, qu'un
individu atteint de la même infirmité ne peut jamais atteindre à la
supériorité de tel ou tel parlant instruit.
Peut-être était-ce la faute du maître qui, jaloux, avant tout, dans son
intérêt, de faire briller son élève, avait cru devoir négliger de porter
toute son attention sur un point aussi important. Ne dépendait-il pas,
en effet, de lui d'abaisser de plus en plus la barrière qui s'élève,
sous ce rapport, entre le sourd-muet et celui qui est doué de la
plénitude des sens?
Ne croirait-on pas que Massieu dut avoir quelque sentiment de sa
faiblesse relative pour emprunter la plume d'un de ses premiers élèves,
bien jeune alors, mais plus heureusement formé, depuis, par un autre? Il
avait à recommander à la bienveillance du Préfet du département du Nord,
non-seulement une jeune sourde-muette qu'il désirait faire admettre à
l'Institution des sourds-muets d'Arras, mais encore une pauvre enfant
qu'il avait eu l'occasion de présenter à ce fonctionnaire[26].
A l'époque où, encore sur les bancs de l'école, nous demandions à
Massieu s'il nous serait possible d'essayer de lire Voltaire, il nous
répondit en branlant la tête: Cet écrivain est trop difficile pour qu'un
sourd-muet, quelle que soit d'ailleurs sa capacité, puisse se flatter de
réussir jamais à le comprendre. Un tel arrêt nous effraya tellement que
nous renonçâmes, dès lors, à la poursuite de ce qu'il croyait devoir
appeler une chimère, et c'eût été pour toute notre vie peut-être, si
heureusement un professeur plus capable n'était venu nous désabuser là
dessus. Ah! nous n'en finirions point, si nous avions à exposer ici les
opinions plus ou moins bizarres dont nos pauvres têtes étaient coiffées
sur d'autres points!
Si Bébian, dans son _examen critique de la nouvelle organisation de
l'enseignement dans l'Institution des sourds-muets de Paris_, n'a pu
s'empêcher de s'écrier que le célèbre sourd-muet M....., ce grand
improvisateur de réponses aux exercices publics de l'abbé Sicard, ne
comprenait pas _l'Ami des enfants de Berquin_; ça été pour montrer par
cet exemple, entre autres, que rien n'est indispensable à quiconque veut
se charger de l'éducation d'un enfant sourd-muet, comme de savoir tirer
avantage de la richesse, de l'énergie, de l'élégance, de la flexibilité
du langage mimique, et que, grâce à ce puissant instrument, soutenu de
l'étude philosophique de la langue, on peut expliquer et traduire aux
sourds-muets un prosateur ou un poëte, quel qu'il soit. Il va sans dire
que la lecture et la conversation écrite suffisent, jusqu'à un certain
point, pour balancer les désavantages de leur position, vis-à-vis des
enfants ordinaires. C'est donc outrager le langage des gestes que de
prétendre relever cette infériorité apparente pour lui en faire porter
la peine.
Dans le cours de mon long professorat, j'ai eu l'occasion de me
convaincre de plus en plus de la grande influence que l'emploi mieux
entendu de la mimique est capable d'exercer sur le développement tant
intellectuel que moral de nos jeunes élèves. N'est-ce pas, d'ailleurs,
un argument péremptoire contre l'absurde prétention de lui substituer la
prononciation artificielle, si ce n'est pour restreindre cette dernière
comme un complément secondaire à ceux de ces rares infortunés qui y
montrent certaines dispositions?
Il ne suffit pas que le maître soit instruit, il faut surtout qu'il
sache si bien manier le langage particulier de l'élève, que celui-ci
puisse saisir, à première vue, toutes les nuances de la pensée et toutes
les délicatesses du sentiment.
A ce propos, qu'il nous soit permis de citer ici le passage suivant du
discours de réception prononcé à l'Académie française par Mgr l'évêque
d'Hermopolis, le jour où il fut reçu à la place laissée vacante par la
mort de l'abbé Sicard (le 18 novembre 1822):
«Avant l'abbé de l'Épée, on n'ignorait pas que l'homme, par des signes
divers, plutôt inspirés par un instinct naturel que découverts par la
réflexion, peut exprimer ses sentiments et ses pensées. La physionomie
étant, en particulier, le miroir de l'âme, qui de nous n'a pas senti
quelquefois le pouvoir d'un geste, d'un regard, de quelques larmes,
d'une inflexion de voix, d'une posture suppliante? N'est-ce pas de tout
cela que se compose dans l'orateur cette éloquence du corps, que les
anciens mettaient, avec raison, au-dessus de celle des paroles?
L'histoire a conservé le nom d'un célèbre Romain qui, par sa pantomime
d'une vérité frappante, rendait fidèlement tout ce qu'il y avait de plus
noble, de plus délicat, de plus varié, de plus nombreux dans les
périodes de Cicéron.»
Ah! que n'eût pas dit encore cet illustre prélat, s'il avait été plus à
portée de découvrir les profondeurs d'un art qui peut être une énigme
pour la plupart, et dont les prérogatives ne le cèdent pas toutefois à
celles de la parole. Ces deux dons également merveilleux ne sauraient
s'expliquer qu'en les faisant descendre immédiatement du ciel.
On remarquait, du reste, autant de simplicité et d'originalité dans les
habitudes de Massieu que dans ses expressions. A considérer son
extérieur, on eût dit un étranger au monde civilisé, quoiqu'à la vérité,
il eût fréquenté les sociétés les plus choisies et approché les plus
hauts personnages, jusqu'à des souverains. L'abandon et la naïveté du
jeune âge semblaient identifiés à sa personne. Il ne savait rien cacher
à ses jeunes camarades. _Il allait jusqu'à leur faire part de ses
anxiétés_; il les consultait non-seulement sur ses goûts, mais sur ses
affaires les plus sérieuses.
Il avait une passion si enfantine pour les montres, les cachets, les
clefs dorées, qu'on le voyait porter sur lui jusqu'à quatre de ces
petites horloges. Il les regardait à tout moment, et les faisait admirer
aux personnes qu'il rencontrait.
Quant aux livres, il en achetait dans tous les quartiers; il en
emportait dans ses poches, sous son bras, entre ses mains, et après les
avoir montrés à tout le monde, il allait les troquer pour d'autres. Il
essuyait sans sourciller les brocards que l'on se permettait contre lui.
Ce n'est pas néanmoins qu'il abdiquât une certaine brusquerie, quand il
se voyait piqué au vif.
Au reste, il compensait ces légers défauts par mille qualités
estimables. Il était fidèle à l'amitié; il ne se souvenait que des
services qu'on lui avait rendus; sa reconnaissance pour l'abbé Sicard ne
se démentit jamais. «Lui et moi, disait-il, nous sommes deux barres de
fer forgées ensemble.»
Il se montra calme et résigné en apprenant que son cher maître, sur le
point de mourir, ne laissait pas de quoi lui rendre, à lui Massieu, le
fruit de trente années de traitement comme fonctionnaire, ainsi que nous
l'avons dit.
Plus d'un an s'était écoulé depuis la perte du respectable directeur,
que son élève de prédilection fut forcé de quitter son poste pour aller
recevoir l'hospitalité généreuse que lui offrait à Rodez l'abbé Perier.
Ce fut, sans doute, sur les instances de ce dernier que Massieu
consentit à unir son sort à celui d'une parlante de cette ville, dont il
eut deux enfants doués de tous leurs sens.
A la mort de l'abbé Perier qui, appelé à Paris par le gouvernement,
l'avait laissé à la tête de son école, il fut réclamé en 1831, malgré le
désir que le Conseil municipal du chef-lieu de l'Aveyron avait eu de le
conserver, par un riche libraire de Lille, M. Vanackère qui, pendant son
séjour dans cette ville, lui avait témoigné sans cesse une affection
particulière. Massieu s'y était rendu vers 1820 pour développer en
public l'art d'instruire ses compagnons d'infortune et avait emporté, en
revenant à Paris, un si doux souvenir de l'accueil sympathique qu'il y
avait reçu, qu'il fixa son choix sur cette ville.
On pensait à lui confier la direction d'une école de sourds-muets,
fondée en 1835 au moyen des libéralités des âmes charitables. Comptant à
peine une dizaine d'élèves, elle ne tarda pas à recevoir tous ceux qui
étaient épars dans les villes et les campagnes du département. Leur
nombre qui s'élevait, dès 1839, à quarante, s'accroissant toujours
depuis, força l'Administration d'adjoindre à leur asile une maison
voisine.
Une institutrice parlante secondait le directeur dans l'enseignement des
jeunes filles qui recevaient, en outre, des leçons d'ouvrages à
l'aiguille, et étaient initiées à tous les devoirs de l'économie
domestique.
Plusieurs ateliers furent créés en faveur des garçons qui pouvaient se
livrer à diverses professions, suivant leur aptitude et le choix de
leurs parents.
L'Institution était placée sous l'inspection et la surveillance d'une
commission nommée par le Préfet et présidée par le maire de la ville.
M. Vanackère père, l'un des membres de la commission, fut pour le
directeur un guide, un appui, un conseil, tant que l'administration
matérielle de la maison lui fut confiée.
Cet établissement est une conquête qui fait honneur au département du
Nord et à son chef-lieu, connu, entre toutes les villes de France, pour
une de celles où la charité s'exerce avec le plus de ferveur et
d'intelligence.
Massieu jouissait, en outre, d'une modique pension sur l'État et de
quelques subsides du département.
Deux fois un habile orateur voulut bien prêter aux exercices publics de
l'Institution l'appui de son éloquence, en traçant à l'auditoire le
tableau de la situation de ces êtres si intéressants par cela même que
la nature les a maltraités; il lui montra les abbés de l'Épée et Sicard
renversant, d'une main hardie, mais sûre, cette barrière élevée, depuis
tant de siècles, par un préjugé humiliant entre ces malheureux et le
reste de la société, les rétablissant dans leur dignité de citoyens et
de chrétiens, admirablement servis eux-mêmes par la science
philosophique et l'amour de l'humanité......
On aurait voulu entendre un nouveau discours de ce brillant orateur sur
un sujet qu'il possédait si bien et qu'il traitait sans l'épuiser....
C'était M. le docteur Leglay, archiviste général du département, qui
faisait partie de la commission de surveillance de l'établissement.
Pour mettre nos lecteurs à même de juger s'il a été, dans cette
circonstance, le digne interprète de ses collègues, nous sommes heureux
d'extraire les passages les plus remarquables de l'allocution du docteur
à la foule choisie qui se pressait, dans le mois de septembre 1836,
autour de ces infortunés, sur la tête desquels allaient descendre les
couronnes décernées au travail et à la bonne conduite:
«Le malheur est toujours une chose sacrée, comme disaient les anciens,
mais c'est surtout le malheur, uni à l'innocence, qui est digne d'un
religieux respect. Une jeune fille disgraciée de la nature, un faible
enfant que la douleur fait crier avant qu'il sache ce que c'est que la
douleur, un pauvre insensé qu'on outrage dans la rue, et qui s'enfuit
en pleurant ou en riant, voilà des êtres devant lesquels je voudrais
m'incliner; ils me semblent marqués au front d'un caractère divin, je
suis porté à croire que Dieu, leur père et le nôtre, les a envoyés gémir
et souffrir parmi nous pour éprouver ou plutôt pour nourrir cette pitié
sainte qui siége dans le sanctuaire le plus intime du coeur.»
* * * * *
* * * * *
«Vous tous qui savourez à chaque instant l'ineffable jouissance de
l'ouïe et de la parole; vous qui tressaillez de joie au chant d'un
oiseau, au murmure du vent, au bruit de la cascade lointaine, et surtout
aux accents toujours mélodieux d'une voix chérie; vous qui trouvez tant
de bonheur à répandre vos pensées, vos émotions dans le sein de
l'amitié, ou qui vous faites écouter d'un auditoire attentif et
bienveillant, que dites-vous de ces enfants qui ne parlent ni
n'entendent? Fils et frères déshérités, ils errent, ils traînent leur
figure d'homme!.... Stupides étrangers[27] au milieu de leur propre
famille, inquiets de ce qui se passe, de ce qui se dit; tristes et
impatients de leur ilotisme, ils finissent par aller se jeter sur le
sein de leur mère comme pour l'interroger. Elle les serre dans ses bras
et elle pleure! Pauvre mère qui, comme Rachel, ne veut pas être
consolée, mais qui envie peut-être le malheur de Rachel! Et en effet,
Messieurs, c'est là une calamité pour laquelle les yeux n'ont pas assez
de larmes, ni le coeur assez de tristesse.
* * * * *
* * * * *
«Nous avons vu toutes ces jeunes âmes, naguère captives et enveloppées
d'un ténébreux linceul, s'agiter sous les regards du maître afin de
sortir de prison, faisant des efforts pour écarter et déchirer ce
linceul, pour rompre la coquille et éclore enfin à la clarté du jour. Ce
travail d'un second enfantement nous rappelait la doctrine des Indiens
qui voient, dans le corps d'un animal, ou même dans le tronc d'un arbre
et la tige d'une plante, des âmes exilées, reléguées, se heurtant contre
les parois de leur prison vivante pour se frayer une issue et rentrer
enfin dans le monde des esprits. C'est un beau spectacle, Messieurs, que
d'assister à cette renaissance morale et intellectuelle, c'est un
spectacle qui ferait couler des larmes délicieuses sur les joues de
toutes les mères.
«Messieurs, ces pauvres enfants, maintenant enrichis d'idées et
d'expressions, savent tous que leurs bienfaiteurs, leurs protecteurs,
leurs amis sont dans cette enceinte; leurs âmes énergiques et tendres
comprennent le bienfait et éprouvent la reconnaissance; ils ont _la
mémoire du coeur_; mais que peuvent-ils faire pour vous le dire? Leur
instituteur lui-même, cet homme dont le mutisme est si éloquent, ne
saurait prendre la parole. Hélas! il ignore même en ce moment que je
vous parle de lui: il m'écoute sans m'entendre; mais lui et ses enfants
comptent sur moi; ils croient, ils supposent que j'ai la voix assez
forte pour porter jusque dans vos âmes le tribut de leur amour
reconnaissant. Ils me prêtent, sans doute, de belles et touchantes
paroles.»
Deux ans plus tard, un journal de la localité (_le Nord_) publiait des
fragments des _mémoires_ de notre sourd-muet, nouvel et curieux
échantillon de sa naïveté.
Pour ne pas tomber dans des redites, peut-être ennuyeuses, nous avons
supprimé les détails donnés par Massieu sur l'arrestation de son
respectable maître et sur les moindres circonstances qui l'ont suivie
et accompagnée, et nous nous sommes borné à extraire de cet écrit ce qui
suit, comme paraissant de nature à exciter l'attention:
«Le vendredi 23 novembre, le citoyen Alhoy, instituteur-adjoint des
sourds-muets à la place de l'abbé Laborde, victime du 2 septembre 1792,
nous conduisit à la Convention nationale; nous ne pûmes entrer dans la
salle. Le jour suivant, nous fûmes admis dans l'Assemblée. Elle avait
changé de président. Le citoyen Romme qui n'aimait pas Sicard ne voulut
pas nous recevoir.
«Le dimanche 25, il vint à l'Institution un commissaire de la Convention
avec un prêtre assermenté. Le commissaire écrivit: _Vous importunez la
Convention nationale; Sicard n'est pas patriote. Vous le réclamez en
vain._ Je lui écrivis: _Nous n'irons plus à la Convention_. Le
commissaire portait un bonnet rouge.
«Vers la fin de novembre, un soir, la citoyenne Chevret, amie fidèle de
l'abbé Sicard, vint me faire de vifs reproches. Je pleurai beaucoup.
Elle m'écrivit: _Hélas! vous êtes ingrat._ Je passai une mauvaise nuit.
J'étais fort triste.
«Le lundi 2 décembre au matin, la citoyenne Chevret revint à
l'Institution; elle nous présenta la pétition qu'elle avait faite au
Comité de salut public; elle me pria de la signer. J'y consentis avec
la plus vive satisfaction, et lui serrai fortement la main.
«Le mercredi 4, je retrouvai avec bien de la joie toutes les fenêtres de
l'abbé Sicard ouvertes, et la porte descellée. Pendant le souper, l'abbé
Sicard parut. Nous quittâmes nos places, et courûmes l'embrasser en
versant des larmes.
«Au mois de juin, le perruquier de l'abbé Sicard m'annonça que j'étais
dénoncé à la police, que j'allais être arrêté, que j'étais soupçonné
d'être ennemi de la République et attaché au jeune roi Louis XVII, que
je ne faisais que visiter de mauvais républicains, etc., etc.
«Le mercredi 7 janvier 1795, nous allâmes nous présenter à la Convention
nationale pour lui demander du pain. Nous obtînmes d'entrer dans la
salle. Je fus nommé, par décret, répétiteur des Sourds-Muets de Paris.
La Convention m'accorda une pension de 1,200 livres.
«Au mois de septembre 1797, je fis une pétition pour réclamer Sicard,
proscrit, au Conseil des Cinq-Cents, au Conseil des Anciens et au
Directoire exécutif. Ils la rejetèrent.
«Au mois de décembre, nous allâmes chez le général Bonaparte, qui
demeurait rue de la Victoire; mais nous ne pûmes entrer. Nous
attendîmes longtemps qu'on ouvrît la porte. On nous offrit du feu. La
citoyenne Dufour, brave dame, avait fait elle-même une pétition au
général en faveur de Sicard. Je tenais la mienne à la main. Nous allâmes
réclamer Sicard au général. On ne voulait pas nous laisser entrer chez
lui. Le général, trois jours après, envoya quelqu'un à l'Institution; je
lui remis ma pétition.
«Au mois de novembre 1799, le citoyen Regnault de Saint-Jean-d'Angely
m'invita à manger la soupe chez lui, où je vis Sicard arriver. Je
l'embrassai fort. Il me fit signe qu'il redevenait libre depuis la
suppression du Directoire exécutif.
«J'y vis le citoyen Joseph Bonaparte; je lui écrivis sur un chiffon de
papier ce qui suit:
«Citoyen législateur,
«Je suis bien aise de faire votre connaissance. J'ai grande envie
de voir de près votre illustre frère. Ayez la bonté de le prier de
rendre le malheureux Sicard proscrit à moi et à mes compagnons
d'infortune. Je l'ai déjà dit, Sicard et moi, nous sommes unis
comme deux barres de fer forgées ensemble; je ne le quitterai
jamais.»
«J'embrassai Joseph Bonaparte et Sicard à la fois. Je leur serrai la
main.
«Au mois de janvier 1800, le citoyen Lucien Bonaparte, ministre de
l'intérieur, réintégra l'abbé Sicard à l'Institution nationale des
sourds-muets.
«Au mois de décembre 1801, à l'occasion de la machine infernale, nous
allâmes avec notre tableau noir au palais des Tuileries, pour féliciter
le premier Consul.
«J'écrivis au premier Consul ce qui suit:
«Citoyen premier Consul,
«Nous avons l'honneur de vous témoigner que nous rendons mille
grâces à l'Être suprême de ce qu'il vous a sauvé de la machine
infernale, afin que vous fassiez notre bonheur.»
«Ayant lu cela, le premier Consul me fit demander par l'abbé Sicard
quand furent construites les pyramides d'Égypte. Je répondis que ce fut
avant Jésus-Christ.
«Au mois de février 1802, l'abbé Sicard me mena avec lui chez la mère du
premier Consul, qui me fit signe qu'elle était mère de huit enfants.
«Louis Bonaparte me fit la question suivante: Quelle est la personne que
l'homme aime le plus au monde?»--Je lui répondis: «C'est son père,
c'est sa mère à cause qu'ils sont les auteurs de ses jours.»
«Sa soeur était au lit; je la trouvai semblable au premier Consul.
«Au mois de mai, l'abbé Sicard me mena avec lui chez un grand seigneur,
où je vis l'oncle maternel du premier Consul, le cardinal Fesch,
archevêque de Lyon. Après dîner, ce prélat me fit la question suivante:
«Qu'est-ce que la religion?»--Je lui répondis: «La religion est
l'alliance entre Dieu et les hommes; le culte que nous rendons à notre
créateur; la boussole de nos devoirs envers lui, envers nos semblables,
envers nous-mêmes; l'accolade que les hommes donnent au créateur, comme
celle que les enfants donnent à leur père.»
«Au mois de juin, nous eûmes à la séance publique Jérôme Bonaparte et
Eugène, beau-fils du premier Consul. On me fit la question suivante:
«Quel est le plus intéressant des êtres de la nature?»--Je répondis:
«_C'est le soleil._»
«Au mois de décembre, un prince russe nous invita, l'abbé Sicard et moi,
à dîner chez lui. Il me fit la question suivante: «Que pensez-vous de
Bonaparte?»--Je lui répondis: «Je pense que Bonaparte peut être comparé
à Jules César et à Alexandre, et que c'est le plus habile des généraux:
il est véritablement roi sous le titre de premier Consul et l'instrument
du peuple.»
«Il me demanda: «A quoi peut-on comparer le son?»--Je répondis: «Quoique
je n'en aie aucune idée à cause de ma surdité, je crois pouvoir le
comparer à la couleur rouge.»
L'aveugle Saunderson, de son côté, comparait la couleur rouge au bruit
de la trompette.
«Au mois de février 1805, nous eûmes, aux exercices, sa Sainteté le pape
Pie VII qui me fit demander «ce que c'est que l'enfer.»--Je répondis:
«L'enfer est le supplice éternel des méchants; un déluge de feu qui ne
finit pas, et dont Dieu se sert pour punir ceux qui meurent en
l'outrageant.»
«Au mois de janvier 1815, nous eûmes la visite de la duchesse
d'Angoulême. Elle me fit demander ce que je pensais de la musique.--Je
lui répondis: «Quoique je sois dans l'impossibilité de l'apprendre, je
crois que c'est l'art de recueillir les sons par le flux et le reflux,
d'en faire un bouquet pour affecter agréablement les oreilles vivantes.
Les miennes sont mortes; mes yeux les remplacent pour apprendre.»
C'est en 1808 que le premier travail de Jean Massieu sortit de
l'imprimerie de l'Institution des sourds-muets. En voici le titre:
_Nomenclature ou tableau général des noms, des adjectifs énonciatifs,
actifs et passifs et des autres mots de la langue française, selon
l'ordre des besoins usuels et selon le degré d'intérêt des objets et de
leurs qualités, dans leur classification naturelle et analytique, en
français et en anglais; avec l'alphabet gravé des sourds-muets._
Dès le principe, l'auteur n'avait eu d'autre intention que de mettre en
ordre, pour son usage personnel, la nomenclature des noms des objets
répandus dans la nature, de ceux des arts, des diverses fonctions, des
usages des hommes réunis en société, ainsi que les mots employés à
exprimer toutes les idées qui servent à modifier les êtres et les
choses. Aux élèves qui le désiraient il distribuait son manuscrit par
petits cahiers à mesure qu'il le rédigeait. Depuis, il fut sollicité
non-seulement de l'augmenter, mais de le faire imprimer avec la
traduction anglaise en regard.
Nous ne devons ni ne pouvons le dissimuler, cet essai pèche par trop de
détails inutiles, outre que l'ordonnance n'en est pas bien entendue.
Toutefois, selon l'éditeur, cette première publication devait servir de
fondement et de préambule à la seconde, _la Théorie des signes de
l'abbé Sicard_, et au _Cours d'instruction d'un sourd-muet_, troisième
ouvrage destiné à compléter les deux autres en enseignant les moyens de
mettre tous ces matériaux en oeuvre.
Quelque temps avant la mort de l'abbé Sicard, Massieu nous annonça, dans
un épanchement de joie, qu'il allait nous doter d'une grammaire
nouvelle, qui devait, à l'en croire, faire faire un grand pas à notre
enseignement. Effectivement, sous nos yeux, il apporta une persévérance
extraordinaire à écrire cahiers sur cahiers et il nous les montrait au
fur et à mesure. Autant que notre faible intelligence put, à cette
époque, nous permettre d'associer un jugement motivé à cette besogne
ingrate, ce n'était qu'un pêle-mêle de phrases, plus ou moins
heureusement construites, faute d'une certaine régularité dans la
disposition du sujet, dans le rapport philosophique, les points de
départ et d'arrivée de l'instruction.
Quoi qu'il en fût, nous préférâmes alors et depuis laisser notre
opiniâtre travailleur se complaire dans les illusions de son innocent
amour-propre, que de lui adresser la moindre observation sur une
pareille matière. Sa bonne volonté suffisait pour l'excuser à nos yeux.
Il était impossible que le directeur de l'École de Lille continuât
désormais à prendre à l'enseignement une part aussi active qu'on avait
paru l'espérer d'abord. Déjà on avait remarqué un affaiblissement
sensible dans sa mémoire, jusque-là, étonnante. Le titre de directeur
honoraire lui fut donné, et il le conserva jusqu'à sa mort. Les frères
de Saint Gabriel et les soeurs de la Sagesse le soutenaient dans cette
oeuvre de dévouement. Entouré d'attentions incessantes, on croira sans
peine que sa retraite dut être paisible et heureuse.
C'est le 23 juillet 1846 qu'il s'éteignit doucement dans sa
soixante-quatorzième année à la suite de longues infirmités qui
prenaient chaque jour un caractère plus alarmant. Le lendemain, eurent
lieu ses obsèques à Saint-Étienne. Dans la foule qui suivait sa
dépouille mortelle, on remarquait le maire de la ville et plusieurs
membres du clergé. Les coins du poêle étaient tenus par MM. Richebé,
Leglay, Defontaine et Vanackère, membres de la commission de
surveillance de l'établissement, qu'accompagnaient les élèves
sourds-muets des deux sexes.
Au sortir de la ville, le cortége funèbre se dirigea vers l'église
d'Esquermes, et de là vers le cimetière de cette commune.
Au moment où les restes du défunt y furent déposés, M. Leglay prononça
sur sa tombe un discours qui parut produire la plus vive impression sur
toute l'assistance, car il résumait avec une noble simplicité la vie,
les travaux et le caractère de celui qui venait d'être enlevé à son
amitié.
Voici quelques passages de cette allocution:
«Messieurs, s'écria-t-il d'une voie émue, après les paroles saintes
et consacrées que l'Église achève de faire entendre en fermant la
tombe qui est devant nous, je me suis demandé s'il était bien
convenable qu'une autre voix, une voix sans mission et sans
autorité osât s'élever, à son tour, dans cette enceinte
funèbre..... Oui, quand le prêtre a terminé son pieux ministère,
quand les chants de douleur et de consolation, de mort et
d'espérance ont cessé, l'amitié, jusque-là, recueillie et
silencieuse peut, ce nous semble, payer à celui qui n'est plus un
tribut public de regrets et d'hommages. Et puis, ces infortunés
enfants qui se pressent autour de nous, et dont plusieurs sans
doute voient la mort et son grave appareil pour la première fois,
ne s'attendent-ils pas que quelqu'un parlera ici pour eux? Massieu
lui-même n'a-t-il pas compté sur un filial et amical adieu à cette
heure suprême?
«Du reste, Messieurs, je serai bref. La vie de Jean Massieu se
compose de peu d'événements. Cet homme a été tout à la fois
glorieux et obscur; sa renommée fut grande et son existence
modeste. Tout le monde sait en France que l'abbé Sicard, illustre
instituteur des sourds-muets, eut un élève chéri que les éclairs de
son génie et la beauté de son âme ont rendu célèbre, mais qu'est
devenu ce sourd-muet si applaudi autrefois, si prôné partout;
comment cette intelligence éminente a-t-elle concouru au bonheur de
celui en qui Dieu l'avait mise? c'est ce dont on ne s'est guère
informé, et ce que beaucoup ignorent.
«Jean Massieu a raconté lui-même sa vie dans un écrit de quelques
pages. Cet opuscule remarquable par la naïveté de la pensée et par
l'étrange originalité du style sera peut-être publié un jour.
* * * * *
* * * * *
«C'est à nous, Messieurs, qu'il a été donné d'accueillir, au déclin
de sa vie, cet homme dont le nom est si populaire, dont la gloire
est si douce. Attiré à Lille par l'amitié enthousiaste d'un de nos
honorables concitoyens, qui l'a précédé dans la tombe, il a trouvé,
d'une part, des compagnons d'infortune à soulager, c'est-à-dire à
instruire, et d'une autre, des sympathies généreuses, un concours
universel; prêtres, magistrats et citoyens lui ont tendu une main
amie. Quelques-uns ont pris la chose à coeur, et l'école des
sourds-muets s'est trouvée tout à coup constituée et florissante
sous la direction de Massieu.
* * * * *
* * * * *
«Le même ami qui, des montagnes de l'Aveyron, l'avait fait venir à
Lille, lui assigna un autre rendez-vous encore: M. Vanackère a
voulu que Massieu vînt se coucher à côté de lui dans ce lit de la
sépulture. Voeu touchant, tu es accompli! Tombes des deux amis,
soyez sacrées et respectées à jamais sous la sauvegarde de la
religion et de la foi publique. Messieurs, notre célèbre sourd-muet
laisse après lui une famille qui n'a pour héritage que le nom et le
souvenir des vertus de Massieu; mais la ville hospitalière, qui a
ouvert au père ses bras affectueux, ne fermera aux enfants ni ses
bras, ni son coeur.»
CHAPITRE XVII ET DERNIER.
LAURENT CLERC.
Ses succès à l'École de l'abbé Sicard.--Ses rapports avec un
académicien auprès duquel il avait à remplir une commission du
respectable directeur.--Ses définitions et réponses aux exercices
publics de l'Institution et autre part.--Il a été non-seulement
l'interprète des élèves, mais encore le secrétaire de ses
malheureux camarades.--Il appuie la supplique de l'un d'eux,
graveur hongrois, auprès de l'ambassadeur d'Autriche. Appelé à
fonder une nouvelle école à Hartfort, État de Connecticut (Amérique
du Nord), il réussit à la faire prospérer.--Il unit son sort à
celui d'une sourde-muette américaine qui lui donne six enfants,
tous entendants-parlants.--Réponse au préjugé qui paraît encore
régner sur la surdi-mutité héréditaire.--Voyages de Laurent Clerc
en France.--Ses documents sur l'origine et les progrès de son
école.--Ses anciens camarades et élèves lui offrent un dîner
d'adieu.--Sa correspondance avec l'auteur de ce livre.--Sa fin
aussi heureuse que sa vie, dans le Nouveau-Monde.
A la Balme, près de Lyon, Laurent Clerc vint au monde en 1785, avec une
triple infirmité: il était privé de l'ouïe, de la parole et de l'odorat,
mais la nature l'en dédommagea amplement.
Il n'avait pas encore atteint sa douzième année, qu'il fut admis à
l'école de l'abbé Sicard. Ses progrès y furent si rapides dans toutes
les parties de l'enseignement, qu'en 1807 le célèbre directeur voulut
l'adjoindre, en qualité de répétiteur, à Massieu, que Clerc laissa
bientôt fort loin derrière lui.
Appelé, comme son émule, à soutenir la gloire de l'établissement, dans
les séances publiques qui s'y donnaient au moins deux fois par mois, ses
réponses furent accueillies souvent avec non moins de sympathie.
Il avait, de plus, ce qui manquait à son frère d'infortune, des manières
agréables, polies, engageantes et l'habitude de la bonne compagnie.
C'était, sous ce rapport, l'opposé de son confrère; c'était ce que les
Anglais appellent _a true gentleman_. Jamais on ne le vit tirer vanité
de ses avantages, il se montrait, au contraire, prêt à faire valoir les
qualités de son compagnon d'infortun
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