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Voyage autour de mon jardin

by Alphonse Karr · French · Gutenberg #38385 · 635,611 chars · public domain (US)

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Title: Voyage autour de mon jardin

Author: Alphonse Karr


        
Release date: December 22, 2011 [eBook #38385]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/38385

Credits: Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE AUTOUR DE MON JARDIN ***




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VOYAGE

AUTOUR DE

MON JARDIN

IPRIMERIE DE BENARD ET COMPAGNIE, SUCCESSEURS DE LACRAMPE,

2, RUE DAMIETTE




VOYAGE

AUTOUR DE

MON JARDIN

PAR M.

ALPHONSE KARR

ILLUSTRÉ PAR

MM. FREEMAN, L. MARVY, STEINHEIL, MEISSONIER
GAVARNI, DAUBIGNY ET CATENACCI.

[Illustration]

PARIS

L. CURMER, ÉDITEUR, V. LECOU, ÉDITEUR,

47, RUE RICHELIEU, AU PREMIER. 10, RUE DU POITOU

MDCCCLI.

[Illustration]




LETTRE I.


Vous souvient-il, mon ami, du jour où vous partîtes pour ce long et beau
voyage dont les préparatifs vous occupaient depuis si longtemps?

J'arrivai le matin pour passer quelques instants avec vous, ainsi que
j'en avais l'habitude;--j'ignorais que ce jour fût celui de votre
départ, et je restai surpris de l'air inusité qu'avait votre
maison;--tout le monde paraissait inquiet et affairé;--vos domestiques
montaient et descendaient rapidement. Une élégante calèche de voyage
était tout attelée dans votre cour. Au moment où j'entrai, le postillon
avait déjà placé une de ses grosses bottes sur l'étrier d'un des deux
chevaux;--un de vos gens, monté en courrier pour commander les relais,
tourmentait son cheval qui piaffait sous lui.

Arrivé près de vous, je vous trouvai distrait et préoccupé;--vous
parûtes faire un effort pour répondre à mes questions et m'adresser
quelques paroles; vous sembliez agité comme un oiseau qui va s'envoler.

Vous me dîtes adieu en me serrant la main, puis vous montâtes dans la
voiture; Arthur, votre valet de chambre, monta derrière; vous fîtes un
signe, et le courrier partit au galop.

En même temps, le postillon sortit de la cour et fit bruyamment claquer
son fouet en manière de fanfare.

Les voisins étaient aux fenêtres, les passants s'arrêtaient; vous me
fîtes encore adieu d'un signe de main, et vous dîtes au postillon:
Partez!

Les chevaux prirent le galop et ne tardèrent pas à disparaître au détour
de la rue.

Pour moi, je restai debout, étourdi, stupéfait, triste, mécontent,
humilié, sans savoir précisément pourquoi.

Les voisins refermèrent leurs fenêtres, les passants continuèrent leur
route; votre portier fit crier sur ses gonds la porte-cochère, et
j'étais encore là, immobile, dans la rue, ne sachant ni que faire, ni
que devenir, ni où aller; il me semblait que la seule route qu'il y eût
au monde était celle que vous suiviez, et que vous l'emportiez avec
vous.

Cependant, je crus m'apercevoir qu'on me regardait avec étonnement, et
je pris au hasard,--pour m'en aller plutôt que pour aller quelque
part,--le côté opposé à celui par lequel vous aviez disparu.

Je ne tardai pas à me demander où j'allais, et cette question
m'embarrassa à un certain point; les promenades me paraissaient tristes
et les gens maussades: je pris le parti de rentrer chez moi.

Chemin faisant, je commençai à penser de vous d'assez mauvaises choses;
je vous avais trouvé l'air presque dédaigneux, vous sembliez flatté de
l'attention qu'excitaient votre départ et surtout votre train; vous
paraissiez laisser là votre rue, votre maison et votre ancien ami, comme
on laisse des choses usées et dont on n'a plus que faire.

Graduellement je laissais germer dans mon coeur des sentiments presque
haineux à votre égard; mais heureusement je les étouffai bien vite,
quand je découvris que ce n'était rien autre chose que de l'envie.

Tout bonheur excite un peu de haine: on ne demande pas mieux que de se
figurer que ceux qui en jouissent ont envers nous quelque tort grave qui
nous permette de donner un nom un peu plus noble à ce sentiment bas et
honteux dont le véritable nom est l'envie, et de l'appeler juste
ressentiment, fierté légitime, dignité blessée.

Une fois que j'eus reconnu le monstre, j'en triomphai bien vite, et je
vous eus promptement justifié. Il ne me fut pas aussi facile de me
justifier moi-même à mon propre tribunal.

Certes, le diable n'aurait guère de prise sur nous, s'il nous présentait
les amorces qu'il nous tend sous leur véritable nom.

Rentré chez moi, j'enviais encore votre bonheur; mais je ne vous
l'enviais plus, et vous étiez redevenu pour moi un ami excellent et sûr,
aussitôt que je me fus mis raisonnablement à ne plus chercher en vous
ces proportions chimériques que l'on impose à un pauvre Pylade, sans
s'occuper jamais d'examiner si l'on est soi-même pour un autre ce qu'on
exige qu'un autre soit pour vous: en un mot, chacun veut avoir un ami,
mais on ne s'occupe guère d'en être un.

Seulement, comme vous échappiez à ma mauvaise humeur, je m'en pris au
sort, et je me plaignis amèrement de ma mauvaise fortune, qui ne me
permettait pas de partir comme vous pour aller voir d'autres pays,
d'autres hommes, d'autres climats, et je m'aperçus de ma pauvreté, à
laquelle jusque-là je n'avais guère fait d'attention.

Et quoi! me disais-je, serai-je donc toujours comme cette chèvre que je
vois attachée à un piquet, au milieu d'un champ; elle a brouté déjà
toute l'herbe qui est dans le cercle que sa corde lui permet de
parcourir, et il faut qu'elle recommence à tondre la luzerne déjà
raccourcie et semblable à du velours.

En parlant ainsi, j'étais appuyé sur le balcon d'une fenêtre basse qui
donne sur mon jardin, et je regardais machinalement devant moi; le
soleil se couchait; mes yeux d'abord, et mon âme ensuite, furent bientôt
captivés par ce magnifique spectacle.

Au plus haut du ciel, du côté du couchant, étaient trois bandes de
nuages.

La plus haute était formée d'une sorte d'écume en flocons, grise et
rose.

La seconde était en longues teintes d'un bleu noirâtre, légèrement glacé
d'un jaune de safran.

La troisième était faite de nuages gris, sur lesquels se balançait une
fumée jaune-clair.

Au-dessous était comme un grand lac d'un bleu vif, pur et limpide.

Au-dessous de ce lac s'étendait un nuage gris avec une frange de feu
pâle.

Au-dessous de ce nuage, un autre lac d'un bleu un peu affaibli.

Au-dessous, un nuage étroit d'un gris pareil à celui de la cendre chaude
d'un volcan.

Au-dessous, un nouveau lac d'un bleu verdâtre comme certaines
turquoises, profond et limpide comme les autres.

Au-dessous, de gros nuages dont la partie supérieure était blanche,
glacée de feu pâle, et l'inférieure d'un gris sombre, avec une frange du
feu le plus éclatant.

[Illustration]

Là, dans une épaisse vapeur orange, se couchait le soleil, dont on ne
voyait plus qu'un point rouge de sang.

Puis quand le soleil eut disparu tout-à-fait, tout ce qui était jaune
dans le tableau prit les nuances de rouge correspondantes; le bleu pâle
ou verdâtre devint d'un azur plus plein et plus sombre.

Et tout semblait, comme moi, admirer ces éternelles magnificences.

Le vent avait cessé d'agiter les feuilles des arbres; les oiseaux ne se
disputaient plus les places sous l'épaisse feuillée, on n'entendait pas
un insecte bourdonner dans l'air; les fleurs, je le croirais, avaient
fermé leurs riches cassolettes: rien ne cherchait à occuper ni à
distraire les sens.

Je pensai alors que, à quelque vingt lieues de là, dans votre calèche,
avec votre courrier et votre postillon devant, et votre valet derrière,
vous ne voyiez pas un plus splendide spectacle que celui qui s'étalait à
mes yeux, et que sans doute vous en jouissiez avec moins de
recueillement et de transport.

Et je songeai à toutes les richesses que Dieu a données aux pauvres; à
la terre, avec ses tapis de mousse et de verdure, avec ses arbres, ses
fleurs, ses parfums; au ciel, avec ses aspects si variés et si
magnifiques; à toutes ces éternelles splendeurs que le riche ne peut
faire augmenter pour lui, et qui sont tellement au-dessus de ce qui
s'achète.

Je songeai à la délicatesse exquise de mes organes, qui me permet de
goûter ces nobles et pures jouissances dans toute leur plénitude.

Je rappelai encore combien j'ai peu de besoins et de désirs: la plus
grande, la plus sûre et la plus indépendante des fortunes.

Et, les mains jointes et serrées, les yeux levés au ciel, qui
s'assombrissait par degrés, le coeur plein de joie, de sérénité et de
reconnaissance, je demandai à Dieu pardon de mes plaintes et de mon
ingratitude, et je le remerciai de toutes les richesses qu'il m'a
prodiguées.

Quand je m'endormis le soir, j'avais fort grande pitié de ces _pauvres
riches_.

_Vale_,

STEPHEN.


[Illustration]

[Illustration]




LETTRE II.


Comme le matin j'étais à ma fenêtre, j'aperçus, dans un angle, une toile
d'araignée. Le chasseur, qui avait tendu là ses filets, était occupé à
réparer des avaries causées, la veille au matin, par quelque proie d'une
grosseur imprévue ou d'une résistance désespérée. Quand tout fut en
état, l'araignée, qui était deux fois grosse et lourde comme la plus
grosse mouche, marcha sur sa toile sans briser une maille, et alla se
cacher dans un coin obscur et se mettre à l'affût. Je la regardai
longtemps; deux ou trois mouches, volant à l'étourdie, se prirent dans
les rêts perfides, se débattirent en vain; l'implacable Nemrod arriva
sur les captives et les suça sans miséricorde; après quoi elle refit une
ou deux mailles rompues, et retourna à son embuscade.

Mais voici une autre araignée plus petite, pourquoi a-t-elle quitté sa
toile et ses embûches? Hélas! c'est un mâle, et un mâle amoureux, il ne
songe plus à la chasse; il est semblable au fils de Thésée.

    Mon arc, mes javelots, mon char, tout m'importune.

Il s'approche et il s'éloigne, il désire et il craint. Le voici sur le
premier fil de la toile de celle qu'il aime; effrayé de tant d'audace,
il recule et s'enfuit, mais c'est pour revenir bientôt. Il fait un pas,
puis deux, et s'arrête.

Vous avez vu des amants timides, vous l'avez été vous-même, si vous avez
aimé réellement. Vous avez frémi de terreur sous le regard pur et
innocent d'une jeune fille; vous avez senti votre voix trembler auprès
d'elle, et certains mots que vous vouliez et que vous n'osiez dire, vous
serrer la gorge au point de vous étrangler. Mais jamais vous n'avez vu
un amant aussi timide que celui-ci, et il a pour cela de bonnes raisons.

L'araignée femelle est beaucoup plus grosse que le mâle, ainsi que cela
est à peu près général dans les insectes. Si, au moment où le mâle se
présente, _son coeur_ à elle a parlé, elle cède, comme tous les êtres,
à la douce influence de l'amour, elle s'adoucit comme la panthère, elle
se livre à la douceur d'aimer et d'être aimée, et de se le _laisser
dire_; elle encourage son timide amant, et sa toile ne devient plus pour
cet amant aimé, que l'échelle de soie des romanciers.

Mais, si elle est insensible, si _son heure_ n'est pas encore venue,
elle s'avance lentement néanmoins au-devant du tremblant Hippolyte qui
cherche en vain dans ses traits s'il doit craindre ou espérer. Puis,
quand elle est à quelques pas de l'amoureux, elle s'élance sur lui, le
saisit--et le mange.

[Illustration]

Certes, c'est alors que les plus anciennes et les plus ridicules
métaphores inventées par les amoureux cessent d'être des métaphores, et
prennent un sens réel et effrayant.

Voilà un amoureux qui a le droit de se plaindre des _rigueurs_ de sa
_belle ennemie_.

Voilà un amant qu'on n'accusera pas d'exagération s'il glisse dans
l'aveu de ses sentiments cette question dont on a un peu abusé:
«_Faut-il vivre ou mourir!_» ou cette phrase: «Si vous repoussez mon
amour, ce sera _l'arrêt de ma mort_.»

Celui-ci cependant fut moins malheureux; la belle s'avança de son côté,
il l'attendit quelques instants dans une visible anxiété: mais, soit
qu'il eût aperçu dans sa démarche quelque signe inquiétant, soit que la
coquette ne sût pas bien composer sa physionomie, ce que je ne pus
distinguer à cause de ses proportions, soit qu'elle laissât voir dans
son air plus d'appétit que d'amour, ou encore que l'amoureux ne fût pas
atteint d'une de ces flammes intenses qui font braver tous les dangers,
il prit la fuite avec une telle rapidité que je le perdis de vue, ainsi
que fit sans doute son _inhumaine_, car elle retourna tranquillement se
cacher dans son embuscade attendre d'autres proies.

[Illustration]

J'avais déjà assisté à de semblables scènes, car j'ai passé une grande
partie de ma vie seul et à la campagne, et j'ai de tout temps étudié les
moeurs des insectes; mais, cette fois, le petit drame dont je venais
d'être spectateur me laissa une impression particulière et me fit penser
à vous.

Certes, me dis-je, c'est une singulière inquiétude de l'esprit que
l'amour des voyages, et les voyageurs sont d'étranges gens qui s'en vont
à de grandes distances, et à grands frais, pour voir des _choses
nouvelles_, sans avoir pris la peine de regarder à leurs pieds ni sur
leurs têtes, où il se passe tant de choses extraordinaires et aussi
inconnues qu'on le puisse désirer.

Le voilà parti, continuai-je en pensant à vous; il peut bien faire le
tour du monde sans rencontrer un genre d'amour aussi étrange que celui
dont je viens d'être témoin à ma fenêtre.

Sous quelque partie du ciel qu'ils demeurent, de quelque façon qu'ils
s'habillent ou ne s'habillent pas, les hommes vivent sur quatre ou cinq
passions toujours les mêmes, qui ne varient pas dans le fond et très peu
dans la forme.

Nulle part l'amour ne lui présentera un drame aussi singulier que celui
qui vient de se passer sous mes yeux.

Dans cette touffe de mousse verte comme l'émeraude, chatoyante comme le
velours, et grande comme la paume de la main, il y a des amours, des
haines, des combats, des transformations et des miracles qui nous sont
inconnus et que nous n'avons jamais regardés.

Bien plus, dans les grandes choses et surtout dans ce qui regarde
l'homme, la nature semble s'être astreinte à des règles presque
invariables, tandis que dans les fleurs et dans les insectes, elle
paraît s'être livrée aux plus étranges et aux plus ravissantes
fantaisies.

Bizarre manie que celle qui fait que la plupart des hommes ferment les
yeux sur tout ce qui les entoure, et ne les daignent ouvrir qu'a cinq
cents lieues de leur pays.

Eh bien! m'écriai-je, et moi aussi je vais faire un voyage, et moi aussi
je vais voir des choses nouvelles et extraordinaires, et moi aussi
j'aurai des récits à imposer!

Faites le tour du monde, moi je vais faire le tour de mon jardin.

Je vous attendrai ici, mon ami, vous me retrouverez sous mon figuier ou
sous un de mes chèvrefeuilles, et je vous ferai avouer qu'il y a une
grande et terrible punition pour les voyageurs comme pour les amants
inconstants;--pour les voyageurs l'arrivée, pour les inconstants le
triomphe;--car ils voient alors combien se ressemblent tous les pays et
toutes les femmes.

Qu'allez-vous voir là bas, et comme vous serez fier, dans votre première
lettre, si toutefois vous pensez à m'écrire, de me raconter que vous
avez vu des femmes tatouées et peintes de diverses couleurs, avec des
anneaux dans le nez.

Comme je vous dirai: Eh quoi! mon bon ami, pourquoi couriez-vous si
loin? que n'alliez-vous à deux rues de votre maison? Rien ne vous eût
empêché de regarder votre belle-soeur qui, à l'exemple de cent autres
femmes que vous connaissez, et dont chacune est à la fois peintre,
original et portrait, se met du blanc et du rouge sur le front et sur
les joues, du noir au coin des yeux, du bleu pour faire ressortir
certaines veines, et se passe des anneaux dans les oreilles, comme vos
femmes sauvages s'en mettent dans le nez. En quoi est-il beaucoup plus
drôle de percer un cartilage qu'un autre, et cela vaut-il d'aller si
loin?

Je sais bien que vous verrez là-bas des escrocs et des courtisanes, des
imbéciles, des hypocrites, des orgueilleux, des égoïstes, des envieux,
des mendiants, mais n'avez-vous donc pas remarqué qu'il y en a également
quelques-uns ici?

Ou bien est-il si difficile d'avoir en ce pays-ci ou faim ou soif, ou
trop chaud ou trop froid, que vous pensez à aller ainsi au loin.

Est-il quelque peste, ou quelque fièvre, ou quelque lèpre inconnue à
notre pays, que vous sentiez le besoin d'avoir?

Ou êtes-vous si ennuyé des mouches qui nous impatientent ici l'été, que
vous fassiez deux mille lieues pour être piqué par des moustiques?

Tout à vous,

STEPHEN.

[Illustration]

[Illustration]




LETTRE III.


J'ai encore songé, presque toute cette nuit, à vous et à vos voyages, et
j'en suis arrivé à ne plus vous comprendre. Connaissez-vous donc bien
ces mouches qui brillent et bourdonnent autour de vous, ces fleurs qui
s'épanouissent et parfument l'air, ces oiseaux qui chantent, ces
feuilles qui frémissent, cette eau qui murmure? les avez-vous tous
regardés chacun une fois seulement, et chacune des parties qui les
composent? les avez-vous suivies de leur naissance à leur mort?
avez-vous vu leurs amours et leurs hyménées, avant d'aller au loin voir
des choses que vous n'avez pas vues? Pour moi, j'ai eu ce matin une
grande joie dont je vais vous faire part.

J'ai acheté, il y a trois ans, un tapis ruineux pour le mettre dans mon
cabinet de travail; c'est ainsi que j'appelle une chambre assez bien
arrangée, où je m'enferme parfois pour ne rien faire et ne pas être
interrompu. Ce tapis représente des feuillages d'un vert sombre parsemés
de grandes fleurs rouges. Hier, mes yeux sont tombés sur mon tapis, et
je me suis aperçu que les couleurs en étaient fort passées, que le vert
en est devenu d'un verdâtre assez laid, que le rouge est fané d'une
manière déplorable, et que la laine est râpée et montre la corde sur
tout l'espace qui conduit de la porte à la fenêtre, et de la fenêtre à
mon fauteuil au coin de ma cheminée. Ce n'est pas tout; en dérangeant
une énorme et pesante table de bois sculpté, j'ai fait un accroc au
tapis. Tout cela m'a effrayé à un certain point; j'ai fait recoudre la
déchirure, mais je n'ai pu rendre la fraîcheur au feuillage ni l'éclat
aux fleurs rouges. Mais ce matin, en me promenant au jardin, je me suis
arrêté devant la pelouse qui en est à peu près le milieu.

A la bonne heure! me suis-je dit, voilà un tapis comme je les aime;
toujours frais, toujours beau, toujours riche. En effet il m'a coûté
soixante livres de graines de gazon, à cinq sous la livre, c'est-à-dire
quinze francs, et il est à peu près du même âge que celui de mon
cabinet, qui m'a coûté cent écus. Celui de cent écus n'a subi que de
tristes changements; il est aujourd'hui pauvre, et plus pauvre qu'un
autre de toute sa splendeur ternie, râpé, honteux, rapiécé. Celui-ci
devient chaque année plus beau, plus vert, plus touffu. Et avec quel
luxe il change et se renouvelle! Au printemps, il est d'un vert pâle et
semé de petites marguerites blanches et de quelques violettes. Un peu
après, le vert devient plus foncé, et les marguerites sont remplacées
par des boutons d'or vernissés. Aux boutons d'or succèdent les trèfles
rose et blanc. A l'automne, mon tapis prend une teinte un peu jaune, et
au lieu du trèfle rose et du trèfle blanc, il est semé de colchiques qui
sortent de terre comme de petits lis violets. L'hiver, il est blanc de
neige à éblouir les yeux. Puis, au printemps, comme dans l'automne, on a
quelquefois marché et dansé dessus, comme il est un peu écrasé, déchiré,
il se raccommode de lui-même, de telle façon qu'on ne peut plus
retrouver ses blessures ni même leurs cicatrices; pendant que mon autre
tapis reste là avec ses éternelles fleurs rouges, qui ne font
qu'enlaidir chaque jour, et avec ses déchirures mal recousues.

[Illustration]

Mon Dieu! que je suis donc riche!

M'écrirez-vous comme vous me l'avez promis? Moi, je vous écrirai mon
voyage; je ne sais trop où vous l'envoyer, vos lettres me diront où et
quand je puis le faire. Mais qu'allez-vous donc voir là-bas que vous ne
puissiez voir ici? Je vais essayer de me décrire, comme de votre part,
quelque pays lointain. Voyons:

«Le ciel est gris comme une lourde coupole de plomb, la terre est
couverte d'un linceul de neige; les arbres livrent aux vents aigres
leurs noirs squelettes; à leurs pieds naissent et végètent les
champignons vénéneux; les fleurs sont mortes; l'eau glacée est immobile
entre ses rivages sans herbe. Ceux qui tiennent absolument à appeler les
fontaines des _miroirs_ ou les _bergères_ contemplent leurs _naïfs
attraits_ et arrangent leur _simple parure_, ceux qui ne voient dans la
nature que ce qu'ils ont lu préalablement dans les livres, sont obligés
de dire que leurs poétiques miroirs sont tournés du côté du vif argent.
Quelques sapins, dans leur feuillage triste et sombre, donnent asile
seulement à quelques oiseaux muets et hérissés par le froid, qui se
disputent affamés les fruits laissés sur les arbres sans feuillage, les
baies pourpres de l'aubépine, les baies écarlates des sorbiers, les
baies oranges du buisson ardent, ou celles noires du troëne, ou
bleuâtres du laurier-thym.

«Il n'y a dans l'air ni chant d'oiseaux, ni bourdonnement d'insectes, ni
parfum de fleurs. Le soleil ne reste chaque jour que quelques heures à
l'horizon; il se lève et se couche dans de pâles et tristes lueurs.»

Quel est ce pays? Si c'était vous, mon bon ami, qui m'écrivissiez ces
lignes, vous appelleriez ces tristes climats la Norwège avec ses neiges
et ses glaces. Pour moi, ce pays c'est mon jardin l'hiver, c'est mon
jardin dans six mois; je n'ai qu'à attendre.

Je n'ai pas besoin non plus d'aller chercher à travers mille dangers,
et, qui pis est, mille ennuis, les riches pays où l'on adore le soleil;
j'attendrai quelques jours, et le soleil me fera chercher l'ombre et la
fraîcheur. Il y aura des instants où les fleurs se pencheront
languissamment, où on n'entendra dans les herbes séchées que les cris
monotones de la sauterelle, où l'on ne verra dehors que les lézards.

Alors les nuits seront fraîches, douces et embaumées; les arbres en
fleurs et pleins de rossignols, exhaleront des parfums et des mélodies
célestes. Dans les gazons brilleront les lucioles, les vers luisants
comme des violettes de feu.

Vous m'écrirez tout cela de quelque contrée de l'Amérique; moi, je vous
l'écrirai après-demain de mon jardin. Les saisons qui se renouvellent
sont les climats qui voyagent et qui me viennent trouver. Vos longs
voyages ne sont que des visites fatigantes que vous allez rendre aux
saisons, qui d'elles-mêmes seraient venues à vous.

Mais il est un autre pays, une ravissante contrée qu'on chercherait en
vain sur les flots de la mer ou à travers les montagnes. En cette
contrée, les fleurs n'exhalent pas seulement de suaves parfums, mais
aussi d'enivrantes pensées d'amour. Chaque arbre, chaque plante y conte,
dans un langage plus noble que la poésie et plus doux que la musique,
des choses dont aucune langue humaine ne saurait même donner une idée.
Le sable des chemins est d'or et de pierreries; l'air est rempli de
chants auprès desquels ceux des rossignols et des fauvettes que
j'entends aujourd'hui, me semblent des coassements de grenouilles dans
leurs marais fangeux. L'homme y est bon, grand, noble et généreux.

Toutes les choses y sont au rebours de celles que nous voyons chaque
jour; tous les trésors de la terre, toutes les dignités réunies seraient
un objet de risée si ou venait les offrir en échange d'une fleur fanée
ou d'un vieux gant oublié sous une tonnelle de chèvrefeuille.

Mais qu'est-ce que je vous parle de chèvrefeuille! Pourquoi suis-je
forcé de donner les noms de fleurs que vous connaissez aux fleurs de ces
charmantes régions. Dans ce pays, on ne croit ni à la perfidie, ni à
l'inconstance, ni à la vieillesse, ni à la mort, ni à l'oubli qui est la
mort du coeur. L'homme n'y a besoin ni de sommeil, ni de nourriture;
d'ailleurs un vieux banc de bois est là mille fois plus doux que
l'édredon ailleurs; le sommeil y est plus calme et plus rempli de rêves
charmants. L'âpre prunelle des haies, le fruit fade des ronces y ont une
saveur si délicieuse, qu'il serait ridicule de les comparer aux ananas
des autres régions. La vie y est plus douce que les rêves n'osent l'être
dans les autres pays. Allez donc chercher ces poétiques contrées!

Hélas! en réalité, c'était un mauvais petit jardin dans un affreux
quartier, quand j'avais dix-huit ans, quand j'étais amoureux, et quand
celle que j'aimais y venait, un instant, au coucher du soleil.

    ......J'ai si longtemps aimé
    Un tout petit jardin sentant le renfermé.

Et d'ailleurs, ne faisons-nous pas dans la vie un voyage terrible et
sans relâche? N'est-ce donc rien que d'arriver successivement à tous les
âges, d'y prendre et d'y laisser quelque chose? Tout ce qui nous entoure
ne change-t-il pas chaque année? Chaque âge n'est-il pas un pays? Vous
avez été enfant, vous êtes jeune homme, vous deviendrez vieillard.
Croyez-vous trouver entre deux peuples, quelque éloignés qu'ils soient
l'un de l'autre, autant de différences qu'entre vous enfant et vous
vieillard?

Vous êtes dans l'enfance; l'homme y a les cheveux blonds, le regard
assuré et limpide, le coeur allègre et joyeux; il aime tout, et tout
semble l'aimer; tout lui donne quelque chose, et tout lui promet bien
plus encore.

Il n'y a rien qui ne lui paie un tribut de joie, rien qui, pour lui, ne
soit un jouet. Les papillons dans l'air, les bluets dans les blés, le
sable des rivages, la luzerne des champs, les allées vertes des bois,
tout lui donne des plaisirs, tout lui promet tout bas des bonheurs
mystérieux.

Vous arrivez à la jeunesse; le corps est souple et fort, le coeur
noble et désintéressé. Là, vous brisez violemment vos jouets de
l'enfance; vous souriez avec amertume de l'importance que vous y avez
attachée, parce que vous trouvez alors de nouveaux jouets que vous
traitez avec le même sérieux; c'est le tour de l'amitié, de l'amour, de
l'héroïsme, du dévouement, vous avez tout cela en vous, vous le cherchez
chez les autres. Mais ce sont des fleurs qui se fanent, et elles ne
fleurissent pas en même temps dans tous les coeurs. Chez celui-ci,
elles ne sont qu'en bouton; chez celui-là, elles sont depuis longtemps
passées. Vous réclamez hautement l'accomplissement de vos désirs, comme
vous réclameriez de saintes promesses. Il n'y a pas une fleur, pas un
arbre qui ne vous semble vous avoir trahis.

Mais vous voici arrivé à la vieillesse. On y a les cheveux gris ou
blancs, ou une perruque; les belles fleurs dont nous parlions y portent
leurs fruits inattendus: l'incrédulité, l'égoïsme, la défiance,
l'avarice, l'ironie, la gourmandise. Vous riez des jouets de la
jeunesse, parce que vous en trouvez là encore d'autres que vous prenez
encore au sérieux: les places, les croix, les cordons de diverses
couleurs, les honneurs, les dignités.

    Car il ne sert de rien à l'homme qu'il vieillisse,
    A chaque âge, il arrive ignorant et novice,
    Sur nos derniers hivers et sur notre âge éteint,
    La sagesse versant une lumière pâle,
    Brille comme la lune aux doux rayons d'opale,
    Aux heures de la nuit où l'on ne fait plus rien.

Les jours et les années sont des traits que la mort nous lance. Elle
vous a réservé ses plus pénétrants pour la vieillesse; les premiers ont
tué successivement vos croyances, vos passions, vos vertus, vos
bonheurs. Maintenant, elle tire à mitraille; elle a abattu vos cheveux
et vos dents, elle a blessé et affaibli vos muscles, elle a touché votre
mémoire, elle vise au coeur, elle vise à la vie.

Alors tout vous est ennemi--dans la jeunesse, les belles nuits d'été
vous apportaient des parfums, des souvenirs, de ravissantes rêveries;
elles n'ont plus pour vous que des rhumes et des pleurésies.

Vous haïssez les gens qui sont plus jeunes que vous, parce qu'ils
doivent hériter de votre argent; ils héritent déjà de votre jeunesse, de
vos croyances, de vos rêves, de tout ce qui est déjà mort en vous.

    Les hommes, presque tous, ne savent pas vieillir
    Et, comme certains fruits, pourrissent sans mûrir.

Dites-le moi, sommes-nous aujourd'hui ce que nous étions hier, ce que
nous serons demain? N'avons-nous pas à faire sur nous-mêmes, chaque
jour, de singulières observations? Ne nous offrons-nous pas à nous-mêmes
un spectacle curieux?

Allons, je commencerai mon voyage demain, et je me mettrai en route; car
je finirais par trouver que c'est encore trop se donner de mouvement que
de faire le tour du jardin.

    _Vale_.

[Illustration]

[Illustration]




LETTRE IV.


Je suis en route, mon bon ami, et deux choses déjà m'embarrassent.
D'abord, je ne sais pas bien à quelle distance précise du point de
départ il faut être, pour avoir le droit de se servir dans le récit de
ce prétérit emphatique qui donne tant d'importance aux voyageurs: _Nous
partîmes, nous cinglâmes, nous vîmes, nous aperçûmes, nous bûmes, etc._

Ai-je bien le droit d'employer ce langage qui est la vraie langue des
voyages?

Et si je ne l'emploie pas, mon voyage sera-t-il un vrai voyage?

Seconde difficulté: dans les récits que, sans doute, vous me faites en
même temps que j'écris pour vous mes voyages, vous avez sur moi un
avantage inappréciable. Si à quelque narration un peu extraordinaire, à
quelque description surnaturelle, je m'avise d'un _oh! oh!_ ou d'un
geste d'incrédulité ou même d'admiration mêlée de défiance, vous me
répondrez: _Allez-y voir!_ C'est à trois mille lieues d'ici. Vous savez
bien que je ne le ferai pas. Si, au contraire, je vous étonne par
quelque chose d'inusité ou de prodigieux, je n'ai pas la même ressource;
je ne puis que vous dire: Regardez vous-même, c'est à droite ou à
gauche, c'est sur ce rosier qui est au bout de l'allée, ou c'est sur
cette pervenche qui est à vos pieds; ou, dérangez-vous un peu, ce que je
vous raconte est dans la mousse sur laquelle vous marchez: vous écrasez
ma preuve. Je n'ai donc à vous dire que la vérité, tandis que vous,
persuadé qu'on croit toujours que les voyageurs mentent, vous ne vous
renfermerez pas dans une vertu qui ne vous rapporterait aucun honneur,
et qui vous ferait simplement accuser de sécheresse et de pauvreté
d'imagination.

J'ai vu votre costume de voyage, mon cher ami; je vous dois la
description du mien: c'est une vieille robe de chambre de velours noir
que vous me connaissez, avec un bonnet pareil et des pantoufles de
maroquin jaune; je ne suis point armé.

Je sors de mon cabinet de travail à six heures moins un quart; le soleil
monte à l'horizon; ses rayons scintillent comme une poussière de feu à
travers les feuilles de grands sorbiers, et viennent colorer ma maison
d'une teinte douce mêlée de rose et de safran; je descends trois
marches:

Nous voici en Chine.

Vous m'arrêtez à mon premier pas avec un sourire de dédain. Ma maison
est entièrement tapissée par une glycine. La glycine est un arbrisseau
grimpant et sarmenteux qui a un feuillage à peu près semblable à celui
des acacias, et duquel pendent de nombreuses et grandes grappes de
fleurs d'un bleu pâle, qui exhalent la plus suave odeur. Cette
magnifique plante vient de la Chine: peut-être l'admirez-vous là-bas
quand je la contemple ici.

Je ne crois pas exagérer, même pour vous, quand je vous dirai que je
trouve cela mille fois plus beau que les plus riches palais, cette
maison de bois toute verte, toute fleurie, toute parfumée, qui, tous les
ans a plus de verdure, plus de fleurs et plus de parfums.

Sous le toit qui avance est un nid de roitelet, un tout petit oiseau ou
plutôt une pincée de plumes brunes et grises comme celles d'une perdrix,
qui court sur les vieux murs et fait de mousse et d'herbe un nid qui a
la forme d'une bouteille. Je te salue, petit oiseau, qui seras mon hôte
pour cette année! sois le bien-venu dans ma maison et dans mon jardin!
soigne et élève ta nombreuse famille, je te promets paix et
tranquillité; on respectera ton repos, et surtout ta confiance. Il y a
de la mousse là-bas, auprès de la fontaine, et dans les allées des brins
d'herbe de la pelouse récemment fauchée. Le voilà sur le bord de son
nid, il me regarde avec ses beaux yeux noirs; il a peur, mais il ne se
sauve pas.

Le petit roitelet n'est pas le seul hôte de ma vieille maison.

Entre les solives, l'intervalle est rempli par des moellons et du
plâtre. Sur la façade, qui est exposée au midi, il y a un trou dans
lequel vous ne feriez pas entrer le tuyau d'une plume: c'est encore là
une demeure, c'est encore là un nid; il appartient à une sorte d'abeille
qui vit solitaire. Voyez-la revenir de la provision; ses pattes
postérieures sont chargées d'une poussière jaune qu'elle a prise sur les
_étamines_ des fleurs; elle entre dans ce trou: quand elle en sortira,
elle n'aura plus de _pollen_ aux pattes; avec du miel qu'elle sait
dégorger, elle en aura au fond de son nid fait une pâtée savoureuse.

Voici peut-être son dixième voyage d'aujourd'hui, et elle n'est pas près
de se reposer.

Tous ces soins sont pour un oeuf qu'elle a pondu, pour un oeuf
qu'elle ne verra jamais éclore; d'ailleurs, ce qui sortira de cet
oeuf, ce n'est pas une mouche comme elle, c'est un ver qui ne se
métamorphosera en mouche que quelque temps après.

Cependant elle l'a caché dans un trou, et elle sait précisément de
combien de nourriture il aura besoin pour arriver à l'état
d'accroissement qui précède la transformation en mouche. Cette
nourriture, elle va la chercher, et elle l'assaisonne et la prépare. La
voici partie.

[Illustration]

Mon Dieu! quelle est donc cette autre petite mouche si brillante qui
marche sur la maison? Son _corselet_ est vert et son _abdomen_ est d'un
rouge de pourpre; mais ces deux couleurs sont si éclatantes, que je suis
fâché de n'avoir pas de mots plus splendides pour les exprimer que les
noms d'une émeraude et d'un rubis joints ensemble.

[Illustration]

Cette jolie mouche, cette pierrerie vivante, s'appelle _chrysis_. J'ose
à peine respirer dans la crainte de la faire envoler; je voudrais la
tenir dans les mains pour être sûr de la voir plus longtemps.

C'est aussi une mère de famille; elle aussi doit pondre un oeuf, d'où
sortira un ver qui deviendra une mouche semblable à elle, mais qu'elle
ne verra jamais.

Elle aussi, elle sait la nourriture qu'il faudra à son enfant; mais,
plus richement vêtue que l'abeille, elle ne sait pas comme elle ramasser
le _pollen_ des fleurs ni en faire une pâte avec du miel.

Elle n'a qu'une ressource, et cette ressource, elle est déterminée à
l'employer; elle ne reculera ni devant la fourberie ni devant le vol
pour assurer la subsistance de son enfant; elle a reconnu l'abeille
solitaire; elle va pondre dans son nid; son oeuf à elle doit éclore
plus tôt que celui de la véritable propriétaire: alors l'intrus mangera
les provisions si péniblement amassées pour l'enfant légitime qui,
lorsqu'il naîtra à son tour, n'aura plus qu'a mourir de faim.

La voici au bord du trou...; elle hésite...; elle se décide...; elle
entre.

Elle m'intéresse; elle est si belle! L'autre aussi m'intéresse; elle est
si laborieuse! Mais la voici qui revient à travers les airs: on dirait
un guerrier couvert d'armes ciselées et d'une cuirasse dorée; elle
bourdonne. La chrysis a entendu ce bourdonnement, qui est pour elle le
son terrible de la trompette guerrière. Elle veut s'enfuir, elle sort;
mais l'autre, justement irritée, se précipite sur elle et la frappe de
sa tête. Elle froisse et déchire la gaze miroitante de ses ailes, et la
jette sur le sable, où elle tombe étourdie et inanimée.

L'abeille entre alors dans son nid, dépose et prépare ses provisions;
puis, encore émue de son combat et de sa victoire, elle repart à travers
les airs. Longtemps je la suis des yeux, mais enfin elle disparaît.

La pauvre chrysis n'est cependant pas morte; elle se relève, se secoue,
se trémousse, essaie de s'envoler; mais ses ailes lacérées ne le lui
permettent plus. Comment fera-t-elle alors pour échapper à la fureur de
son ennemie?

Il ne s'agit pas pour elle de s'enfuir; il s'agit de déposer son oeuf
dans le nid de l'abeille et d'assurer l'avenir de son petit, car
l'abeille est revenue trop vite... Elle monte en gravissant péniblement:
par moments les forces lui manquent; elle est forcée de s'arrêter; mais
enfin elle arrive... elle entre... elle est entrée! Cette fois,
l'intérêt est pour elle. Tout à l'heure elle n'était que belle,
maintenant elle est bien malheureuse! Je sais qu'on pourrait faire une
longue plaidoirie pour l'autre; je ne voudrais pas avoir à les juger.
Ah! elle ressort... elle s'enfuit!... Mais elle est heureuse, elle a
réussi!... Maintenant je me sens fort touché pour l'abeille.

La pauvre abeille continue à apporter des provisions pour son enfant,
qui cependant mourra de faim; elle fait de nouveaux voyages aux fleurs
qu'elle aime; elle va se poser sur les chatons du saule, sur les fleurs
blanches de l'arbousier, ce bel arbre toujours vert dont les fleurs
ressemblent à celles du muguet, et dont les fruits sont des fraises;
elle s'arrête aussi sur les fruits de l'if, ce pauvre arbre si tourmenté
dans les jardins, dont on a fait des boules, des carrés, des vases, des
cigognes; arbre bon enfant, qui se prête à tout, et dont naturellement
on a tant abusé.

Si je voulais regarder l'un après l'autre et suivre toutes les mouches
qui brillent au soleil sur ma maison, les insectes qui se cachent dans
les fleurs de la glycine pour en sucer le miel, et les insectes qui s'y
insinuent pour manger ceux-ci; les chenilles qui rampent sur les
feuilles, et les ennemis de ces chenilles et de ces papillons; vous dire
leur naissance, leurs amours, leurs combats, leurs métamorphoses;
peut-être seriez-vous revenu avant que j'eusse fait un pas: mais je ne
veux dans ce voyage m'arrêter qu'aux choses qui frapperont ma vue, sans
recherches, sans travail, sans étude. Quittons donc la vieille maison de
bois, et suivons au hasard cette allée tortueuse.

Voici la julienne blanche avec ses longs rameaux de fleurs: pour jouir
de son parfum, il faut se pencher sur elle: ce n'est que le soir qu'elle
l'exhale au loin. Cette fleur était une des fleurs préférées de la
malheureuse reine Marie-Antoinette. Elle fut renfermée dans la plus
mauvaise chambre de la Conciergerie: c'était une chambre humide et
infecte. Là, dans la même pièce, un gendarme, dont elle n'était séparée
que par un paravent, ne la quittait ni jour ni nuit. La reine n'avait
pour vêtement qu'une vieille robe noire et des bas qu'elle ôtait,
restant les jambes nues, pour les raccommoder elle-même. Je ne sais si
j'aurais aimé Marie-Antoinette, mais comment ne pas adorer tant de
misère et de malheur! Une femme, son nom n'est pas assez connu, une
bonne, une excellente femme, trouva un bonheur et un luxe à donner à
celle qu'il était défendu de nommer autrement que veuve Capet. Madame
Richard, concierge de la prison, lui apportait chaque jour des bouquets
des fleurs qu'elle aimait: des oeillets, des juliennes, des
tubéreuses. Elle changeait ainsi en parfums les miasmes putrides de la
prison. La pauvre reine avait autre chose à regarder que les murs
humides de son cachot. Madame Richard fut dénoncée, arrêtée et mise en
prison; mais on n'osa pas cependant la poursuivre davantage pour sa
sainte idée, et on la relâcha.

Plus tard, Danton dans son cachot, s'écriait: «Ah! si seulement je
pouvais voir un arbre!»

La julienne reste la fleur de Marie-Antoinette; aux deux autres se
rattachaient déjà des souvenirs plus anciens.

Le grand Condé, détenu à Vincennes, cultivait des oeillets.

L'odeur des tubéreuses passait autrefois pour être mortelle aux femmes
en couches. Mademoiselle de la Vallière, étant encore fille d'honneur,
se trouvait dans ce cas; la reine qui avait quelques soupçons, devait le
lendemain passer par son appartement, où elle avait prétexté une
indisposition pour rester couchée. Mademoiselle de la Vallière fit
remplir sa chambre de tubéreuses.

    _Vale_.

[Illustration]

[Illustration]




LETTRE V.

SUR UN ROSIER.


J'ai failli ne pas m'arrêter devant ce rosier: j'aime beaucoup voir les
roses, mais je n'aime pas en parler. On a tant abusé des roses! Les
Grecs ont dit cinq ou six jolies choses sur les roses; les Latins ont
traduit ces six jolies choses et y en ont ajouté trois ou quatre. Depuis
ce temps, les poëtes de tous les pays et de toutes les époques ont
traduit, copié et imité ce qu'avaient dit les Grecs et les Latins, sans
rien ajouter de leur crû. Ils ont même continué à appeler le mois de mai
le mois des roses, sans songer que les roses fleurissent plus tôt en
Grèce et en Italie que dans nos pays, où presque toutes les roses
attendent le mois de juin pour s'épanouir.

N'êtes-vous pas ennuyé comme moi des amours éternelles du papillon et de
la rose, amours qui du reste ne sont pas vraies? Les papillons se
posent sur les roses comme sur toutes les fleurs, mais la rose est loin
d'être une des fleurs qu'ils préfèrent. N'êtes-vous pas ennuyé, comme
moi, des _teints de lys et de rose_ dont on affuble les femmes ce qui
serait hideux? N'êtes-vous pas ennuyé comme moi des _belles_ qui sont
des _roses_; en un mot de toutes les fadeurs, de toutes les sottises
dont ces pauvres roses ont été le prétexte? Je trouve honteux que nos
poëtes ne connaissent pas mieux la nature et toutes les splendeurs
éternelles dont Dieu a doté notre séjour. Je n'en sais presque pas un
qui n'ait montré, par la manière dont il parle et des fleurs, et des
arbres, et de l'herbe, qu'il n'a jamais pris la peine de les regarder.
Écoutez-les: ils se renferment dans trois ou quatre généralités banales
qu'ils ont lues et qu'ils répètent en synonymes.

Ce sont des _prairies émaillées de fleurs_.

De quelles fleurs? de quelles couleur sont-elles? Et au printemps, et à
l'automne, tout cela ne change jamais. Quelques-uns plus audacieux
disent qu'elles sont de _mille couleurs_.

Les _bords fleuris des ruisseaux_!

Sont-ce les mêmes fleurs que celles qui émaillent les prairies? On n'en
sait pas davantage. _Le zéphyr qui se joue dans des bosquets; le_ même
_zéphyr caresse la rose à demi éclose_.

Ceux qui écrivent en vers ne connaissent que la _rose à demi éclose_, à
cause de la rime. Un novateur, il y a quatre cents ans, a risqué
_fraîche éclose_; et on s'en est tenu là.

Tenez, voyez là-bas, d'un beau feuillage aigu comme des épées, voyez
s'élever une longue tige portant d'un seul côté un bel épi de fleurs
roses ou blanches, c'est un _glaïeul_. Les poëtes en parlent
quelquefois, mais ils n'en savent qu'une chose, c'est que cela rime à
_tilleul_: ils ne manquent jamais de les réunir, de mettre des
_glaïeuls_ sous les _tilleuls_, ce que je ne ferais pour rien au monde
dans mon jardin; mes pauvres glaïeuls s'en trouveraient fort mal. C'est
un grand bonheur qu'ils ne mettent pas les _tilleuls_ sous les
_glaïeuls_; cela rimerait aussi bien.

Revenons à la rose. Nous ne l'appellerons pas _Reine des fleurs_: nous
éviterons tous les lieux communs dont elle a été l'objet et dont elle a
triomphé; regardons-la seulement, et disons ce que nous voyons. Il n'est
pas de pays qui ne possède des roses, depuis la Suède jusque sur les
côtes d'Afrique; depuis le Kamtschatka jusqu'au Bengale, jusque sur les
montagnes du Mexique, la rose fleurit dans tous les climats, dans tous
les terrains; c'est une des grandes prodigalités de la nature.

Le rosier devant lequel nous nous arrêtons est couvert de fleurs
blanches.

D'autres ont des fleurs depuis le rose le plus pâle jusqu'au cramoisi et
au violet foncé, depuis le blanc jaunâtre jusqu'au jaune le plus
éclatant et à la couleur capucine. Le bleu est la seule couleur que la
nature lui ait refusée. Il y a très-peu de fleurs bleues.

Le bleu pur est un privilège qu'à quelques exceptions près, elle n'a
accordé qu'aux fleurs des champs et des prairies. La nature est avare de
bleu: le bleu est la couleur du ciel, elle ne la donne qu'aux pauvres,
qu'elle aime avant tous les autres.

Les botanistes, qui ne font aucun cas, ni de la couleur, ni des parfums,
prétendent que les roses doubles sont des monstres. Comment
appellerons-nous les botanistes? Nous ne finirons pas ce voyage sans
nous arrêter un peu aux botanistes.

Ce rosier a été un rosier sauvage, un églantier qui se couvrait, dans
quelque coin d'un bois, de petites roses simples, composées chacune de
cinq pétales. Un jour, on lui a coupé la tête et les bras, puis on a
fendu la peau d'un des moignons qu'on lui avait laissés. Entre l'écorce
et le bois on a glissé un petit morceau d'écorce d'un autre rosier, sur
lequel était un bourgeon à peine indiqué.

Depuis ce jour, toute sa force, toute sa sève, toute sa vie, sont
consacrés à nourrir ce bourgeon. La blessure s'est fermée, mais on voit
encore la cicatrice. L'églantier n'a plus de fleurs à lui, c'est un
esclave qui travaille pour un maître superbe. Cette belle touffe de
feuilles, de fleurs, ce ne sont ni ses feuilles ni ses fleurs.

Prenez garde cependant; voici, sur sa tige verte, au-dessous de la
greffe, un bourgeon rose qui commence à poindre. Ce bourgeon deviendra
une branche; cette branche lui appartient. Oh! alors la nature a repris
tous ses droits, le tyran qui est en haut le beau rosier, le rosier
cultivé, attend en vain le tribut qu'on lui a payé jusqu'ici; la sève ne
monte plus jusqu'à lui, elle est pour ce cher rejeton; il n'y en a pas
trop pour lui.

Mais le jardinier s'est aperçu de cette tentative de rébellion; il a
coupé le prétendant, et tout est rentré dans l'ordre. Cependant, quelque
jours après, de nouveau la tête du rosier s'allanguit, la pourpre du roi
se décolore, le feuillage jaunit et se fane, et pourtant la tige de
l'églantier est lisse et unie. Cherchez bien, le pauvre esclave est
ingénieux et obstiné; il a glissé sous la terre un drageon, et c'est
loin de là qu'il lui a permis de voir le jour. Allez à deux pas, à trois
pas; derrière cette giroflée, dans le silence et à l'ombre, s'élève un
petit rosier. Il ressemble à ce qu'était son père; comme lui, il a des
tiges flexibles et des feuilles étroites. Attendez un an, et il
deviendra un églantier. Froissez son feuillage, il exhale une odeur
d'ananas particulière à une espèce d'églantier; c'est ainsi qu'était son
père quand il avait des branches et des feuilles à lui. Le voici en
bouton, le voici en fleurs.

Mais le despote que nous avons laissé là-bas est mort, et d'une mort
horrible: il est mort de faim. L'esclave révolté qui le portait a
conduit depuis longtemps par dessous terre toute sa sève à son fils
bien-aimé. Cette belle couronne de roses doubles s'est desséchée;
lui-même, son esclave, est malade et mourra bientôt, car il n'a rien
gardé pour lui; mais il meurt libre, il meurt vengé. Il laisse un
rejeton jeune, fort et vigoureux, sur lequel s'épanouiront les petites
églantines des bois.

Notre rosier blanc n'est pas dans cette situation: l'églantier qui le
porte et le nourrit paraît s'être résigné à son sort, bien plus, on le
dirait fier de son esclavage. Il y a bien d'autres esclaves que lui qui
ne pensent plus à rompre leurs chaînes quand elles sont dorées. Notre
églantier semble s'enorgueillir de sa belle couronne.

Mais quelle émeraude se cache dans le coeur de la rose! L'émeraude est
vivante, c'est une _cétoine_; c'est un insecte plat et carré, avec des
ailes dures comme celles d'un haneton, et éclatantes comme une pierre
précieuse, retournez-le, son ventre est d'une couleur encore plus belle;
c'est une autre pierrerie, plus violette que le rubis, plus rouge que
l'améthyste. La cétoine ne vit guère que dans les roses. Une rose est sa
maison et son lit. Elle se nourrit de feuilles de roses; quand elle a
mangé sa maison, elle s'envole et en cherche une autre; mais elle
préfère les roses blanches à toutes les autres. Si, par hasard, vous la
trouvez sur une autre rose, c'est un grand hasard; elle y est mal logée,
mal couchée. Elle doit vous inspirer la pitié que vous ferait ressentir
un banquier ruiné, obligé de demeurer au quatrième étage, et de manger,
pour tout festin, la soupe et le bouilli; elle en est triste et
humiliée, mais il faut bien vivre. Il y a des gens qui se résignent à
pis que cela.

Une vingtaine de mouches, d'espèce et de couleur différentes, sont
posées sur différentes parties du rosier, mais je n'y fais aucune
attention; elles sont là par hasard, elles voyagent comme vous, elles
flânent comme moi. Je ne m'occupe que des naturels du pays, je
retrouverai les autres ailleurs; nous ne sommes pas encore près de
quitter notre rosier, car voici qu'il s'y passe d'étranges choses.

Où êtes-vous, mon bon ami? Je n'en sais rien, mais je doute fort que la
pays où vous êtes arrêté soit aussi riant que mon rosier: que ses
habitants soient aussi jolis, aussi brillants, aussi heureux surtout que
les habitants de mon rosier; et n'est-ce rien que de voir des êtres
heureux? Mais, à coup sûr, vous n'y voyez rien d'aussi extraordinaire
que ce que je vois en ce moment.

[Illustration]

A l'extrémité des jeunes pousses du rosier sont des myriades de
très-petits insectes, d'un vert un peu rougeâtre, qui couvrent
entièrement la tige et semblent immobiles; ce sont des pucerons qui sont
nés à une ligne ou deux de l'endroit où ils sont aujourd'hui, et qui ne
s'aventurent pas à faire un pouce de chemin dans toute leur vie. Ils ont
une petite trompe qu'ils enfoncent dans l'épiderme de la branche, et au
moyen de laquelle ils sucent certains sucs dont ils se nourrissent. Ils
ne mangeront pas le rosier, ils sont plus de cinq cents rassemblés sur
un pouce de tige; et ni les feuilles ni la branche ne paraissent en
souffrir beaucoup. Presque chaque plante est habitée par une espèce de
pucerons différente des autres:

Ceux du sureau sont d'un noir velouté, ceux des abricotiers sont d'un
noir vernissé, ceux du chêne sont couleur de bronze, ceux des
groseilliers sont nacrés; il y en a sur l'absinthe qui sont tachés de
blanc et de brun, sur l'oseille des champs, de noir et de vert, sur le
bouleau, de noir et d'une autre nuance de vert, sur le troêne, d'un vert
presque jaune, sur le poirier, couleur de café.

Tous ont une vie aussi calme. On a peine à rencontrer un puceron assez
inquiet, assez vagabond pour passer d'une branche sur l'autre. On en
voit quelquefois s'emporter au point de faire le tour de la branche
qu'ils habitent, mais tout porte à croire que c'est dans l'effervescence
d'une jeunesse orageuse, ou sous l'empire de quelque passion; ces
débordements sont extrêmement rares. Quelques-uns, cependant, ont des
ailes, mais ces ailes ne leur viennent que dans un âge mûr, et ils n'en
abusent pas. Le seul soin sérieux qui paraisse occuper la vie des
pucerons, est de changer de vêtement. Ils changent, en effet, de peau
quatre fois avant d'être des pucerons parfaits; à peu près comme nous
autres hommes nous essayons d'habitude deux ou trois caractères avant de
nous fixer à un, quoique d'ordinaire on eu garde trois toute sa vie: un
que l'on montre, un que l'on croit avoir, un que l'on a réellement.

Quand les pucerons ont suffisamment changé de peau, il leur reste un
soin à remplir, c'est celui de multiplier leur espèce, mais ils s'en
donnent peu de souci; ils n'ont pas comme les quadrupèdes, à allaiter
leurs enfants; comme les oiseaux, à couver leurs oeufs; comme d'autres
insectes, à les enfermer dans une caverne avec des aliments; le puceron
fait des petits tout en suçant sa branche, et il ne se retourne pas pour
voir l'enfant qu'il vient de mettre au jour; l'accouchement est pour lui
une sorte de digestion. Si la mère ne se tourmente guère du petit, le
petit ne paie d'amour filial que ce qu'il a reçu en amour maternel. Il
se met en route, descend derrière les autres, prend son rang, enfonce sa
petite trompe dans la peau verte du rosier. Il en sort ainsi une
centaine du corps d'une seule mère, qui tous vont se mettre en rang
derrière les autres, et commencent à manger. En dix ou onze jours, ils
changent de peau quatre fois, le douzième jour, ils font à leur tour
leurs petits, qui vont prendre leur rang et deviennent féconds vers le
douzième jour de leur naissance. Les pucerons du pavot sont plus
précoces: en sept ou huit jours, ils ont changé quatre fois de
vêtements, et jouissent de ce que j'appellerais le bonheur d'être père,
si cela ne leur était parfaitement égal.

Mais, mon bon ami, me direz-vous en lisant ce passage de mon voyage, il
y a ici une lacune importante; vous me racontez toute la vie des
pucerons, et vous ne parlez ni de leurs amours, ni de leurs hyménées.
J'ai ici, ajouterez-vous, un immense avantage sur vous; je vous compte
sur chaque peuple, et à propos du mariage, une foule de bizarres
cérémonies. Oui-dà, vous répondrai-je, mon excellent ami, je pourrais
vous rappeler les amours de ces deux araignées que, au début de mon
voyage, j'ai rencontrées dans un coin de ma fenêtre; mais je ne veux ici
vous parler que des pucerons. Les pucerons ne connaissent ni l'amour, ni
l'hyménée: les pucerons mangent et font des petits, absolument à la
manière de la mère Gigogne, qui a tant amusé notre enfance. Il a pris
fantaisie à nature de s'affranchir, à l'égard des pucerons, de la loi
générale de la reproduction. Ne croyez pas qu'elle ait reculé devant la
difficulté, à cause de la petitesse de ces animaux. Il y a d'autres
animaux qu'on ne peut distinguer sans le secours d'une forte loupe, et
qui rentrent, sous ce rapport dans la règle générale. Malgré
l'admiration que doit vous causer l'observation des insectes, il ne faut
pas que cette admiration s'exerce sur leur plus ou moins de ténuité et
de petitesse. Le grand et le petit ne le sont que par rapport à nous, et
quand nous nous étonnons de voir autant de perfection dans les organes
de la mite invisible du fromage que dans ceux du boeuf ou de
l'éléphant, c'est un sentiment faux qui vient d'une idée fausse.

On nous représente Dieu comme un homme exagéré; on lui prête nos
passions, nos préférences, nos colères, notre visage, notre forme, des
mains comme les nôtres; puis, par un perfectionnement bizarre, on a fait
de lui une sorte de commissaire de police chargé spécialement de
réprimer et de punir les infractions des hommes aux lois qu'il leur a
plu à eux-mêmes d'établir.

Ces pensées, qui nous sont présentées sans cesse depuis notre enfance,
nous donnent une pauvre idée de la grandeur et de la puissance du
Créateur de toutes choses, à tel point que nous regardons comme plus
difficile pour lui ce qui nous semble le devoir être pour nous, eu
égard à la grosseur et à la maladresse de nos doigts.

Un gros puceron met quelquefois une vingtaine de petits au monde dans
une seule journée, c'est-à-dire un volume dix ou douze fois égal à celui
de son corps.

Un seul puceron qui, au commencement de la belle saison, mettrait au
monde quatre-vingt-dix pucerons qui, douze jours après, en auraient
produit chacun quatre-vingt-dix, se trouverait, à la cinquième
génération, auteur de cinq milliards neuf cent quatre millions neuf cent
mille pucerons, ce qui fait déjà beaucoup de pucerons. Or, un puceron
est, dans une année, la souche d'une vingtaine de générations. Je doute
fort qu'il y eut pour eux assez de place sur tous les arbres et sur
toutes les plantes. La terre entière serait consacrée aux pucerons; mais
cette fécondité, dont il y a tant d'exemple dans la nature, n'a rien qui
doive inquiéter. Un pied de pavot produit trente-deux mille graines, un
pied de tabac, trois cent soixante mille; chacune de ces graines en
produisant à son tour trente-deux mille ou trois cent soixante mille,
pensez-vous qu'au bout de cinq ans la terre fût bien loin d'être
entièrement couverte de tabacs et de pavots? Une carpe pond à la fois
près de trois cent cinquante mille oeufs.

Mais la vie et la mort ne sont que des transformations. La mort est
l'aliment de la vie.

Les pucerons sont un gibier qui nourrit plusieurs autres insectes, dont
se nourrissent les oiseaux que nous mangeons. Puis, nous sommes rendus
aux éléments, et nous servons d'engrais à l'herbe et aux fleurs, où
viennent revivre d'autres pucerons.

Nous n'irons pas bien loin pour chercher les ennemis des pucerons.
Tenez: voici, paisible sur un bouton de rose, un petit insecte bien
connu des enfants: il a la forme d'une tortue et la grosseur d'une
lentille; les naturalistes l'appellent coccinelle, et les enfants
bête-à-Dieu. Elle est maintenant bien innocente, mais elle n'a pas été
toujours ainsi. Avant d'avoir sa jolie forme et son écaille polie,
orange, jaune, noire ou rouge, semée de points noirs ou bruns, c'était
un ver plat et large, à six pattes, d'un gris sale, piqueté de quelques
points jaunes; ces vers, qui proviennent d'oeufs couleur d'ambre, que
les femelles déposent sur les feuilles, ne sont pas plutôt nés qu'ils se
mettent en route pour aller à la chasse aux pucerons. Quand ils ont
trouvé une branche chargée de gibier, ils s'établissent au milieu et ne
se laissent manquer de rien, jusqu'au moment où ils sentent qu'ils vont
se transformer; alors ils vont s'établir sur quelque feuille solitaire,
où ils attendent, dans l'abstinence, qu'ils soient devenus de véritables
coccinelles.

[Illustration]

Il resterait encore bien des pucerons, si les coccinelles étaient leurs
seuls ennemis. Mais voyez-vous planer au-dessus d'une des roses une
mouche qui paraît immobile, tant est rapide le mouvement de ses deux
ailes. Vous n'oseriez la prendre, tant elle ressemble aux abeilles, et
surtout aux guêpes. Son corps est rayé de jaune et de noir, mais au lieu
d'être arrondi comme celui des deux mouches que vous craignez, il est
remarquablement aplati; de plus, celle-ci n'a que deux ailes, et je ne
crois pas qu'aucune mouche à deux ailes ait un aiguillon dangereux. Elle
ne paraît pas s'occuper des pucerons qui couvrent la branche voisine.
C'est une parvenue. Elle a oublié l'humilité de sa jeunesse, alors
qu'elle n'avait pas son riche vêtement jaune et noir, et surtout qu'elle
n'avait pas ses ailes. Elle a été autrefois une sorte de ver informe,
d'une couleur peu apparente, d'un vert sale, avec une raie jaunâtre sur
la longueur du corps. Placé sur un lit de gibier, ce ver saisit les
pucerons l'un après l'autre, avec une sorte de trident creux, au travers
duquel il les suce, en ayant soin de rejeter chaque fois la peau tout à
fait vide et sèche. Un de ces vers mange à peu près un puceron par
minute, pour ce qui est des pucerons, cela paraît leur être parfaitement
indifférent, on n'en voit jamais un faire le moindre effort pour éviter
d'être mangé.

Un empereur romain qui voyait sa fin approcher s'écria, faisant allusion
à l'habitude de décerner l'apothéose aux empereurs morts: «Je sens que
je deviens dieu.» Il y a un moment où ce ver sent qu'il va devenir
mouche; comme celui de la coccinelle, il cherche un endroit écarté pour
se préparer à cette métamorphose.

Voici une tige où il n'y a plus de pucerons que d'un côté, demain il n'y
en aura plus du tout; c'est que là aussi est leur plus redoutable
ennemi, celui que le savant et spirituel _Réaumur_ appelait le _Lion des
pucerons_. Celui-ci a, comme les autres, une forme aplatie, il est de
couleur cannelle, avec des raies jaune-citron; il est bien plus vorace
que les deux autres espèces dont nous avons parlé. Si l'un de ces vers
saisit par erreur un de ses frères au lieu d'un puceron, tant pis pour
lui, il le mange. Ce serait perdre un temps précieux que de le replacer
sur une branche et de prendre un puceron à sa place: on a bien le loisir
de cela quand on n'a que quinze jours pour manger ces pucerons si dodus!
En effet, au bout de quinze jours, il oublie ses appétits, il se retire
dans un coin, et s'enferme dans une coque de soie blanche, grosse comme
un pois, qu'il file en très peu de temps. Trois semaines après, la coque
s'ouvre, et il en sort la plus ravissante petite créature que vous ayez
jamais vue. C'est une sorte de grande mouche d'un vert gai dont le corps
est recouvert, quand elle est posée, par de grandes et larges ailes, si
fines, qu'on le distingue parfaitement au travers. Ces ailes, qui sont
d'un vert très pâle, offrent à l'oeil des nervures d'un vert plus
foncé, qui forment un réseau plus charmant que celui des plus riches
dentelles; de chaque côté de la tête est un oeil couleur de feu rouge,
dont l'éclat surpasse de beaucoup celui des pierreries.

[Illustration]

Des savants ont autrefois trouvé sur des feuilles de petits bouquets qui
ont excité leur attention; c'étaient des tiges fines comme des cheveux,
supportant un petit bouton blanc comme elles; d'autres fois on trouva
les petits boutons ouverts comme des calices de fleurs: la chose fut
déclarée plante par les savants. Les savants avaient tort; Réaumur leur
a fait voir que c'était les oeufs de la jolie mouche dont nous venons
de parler avant et après la naissance du ver qui doit plus tard se
transformer en mouche.

J'avais peur, tout à l'heure, de voir les pucerons envahir toute la
terre, je crains maintenant qu'il n'y ait pas assez de pucerons pour
nourrir tous les insectes auxquels ils ont été assignés pour gibier. La
nature paraît avoir partagé cette seconde crainte; aussi, pour
reproduire les pucerons a-t-elle supprimé les lenteurs et les
formalités ordinairement réputées nécessaires d'un amour partagé et d'un
hymen accompli; il faut qu'en très peu de jours les pucerons naissent,
procréent, mangent et soient mangés. Amusez-vous donc à faire l'amour!

Mais quel est cet animal noir qui monte après la tige du rosier? C'est
une fourmi; elle grimpe en spirale pour éviter les aiguillons, la voici
en haut, la voici sur la branche où paissent les pucerons. Est-ce encore
une ennemie? En effet, La Fontaine a dit qu'elle se nourrit de
vermisseaux, d'insectes; la voici sur eux, mais elle ne les dévore pas.
Les pucerons, à mesure qu'ils mangent, sécrètent une liqueur sucrée dont
les fourmis sont fort avides; celle-ci vient se régaler: c'est une
petite bergère noire qui vient traire de petites vaches vertes qui
pâturent dans une prairie de la largeur d'une feuille de rosier.

Voici une abeille qui s'est glissée dans une rose, elle ne tarde pas à
ressortir et à s'envoler au loin; ses dernières pattes sont toutes
chargées d'une poussière jaune qu'elle a prise dans le coeur de la
fleur. Cette poussière jaune, mêlée au miel qu'elle dégorge, sera la
pâtée destinée aux vers qui doivent devenir de jeunes abeilles. Ne
croyez pas cependant que cette poussière n'ait pas d'autre destination.
Il faut que nous parlions ici des amours de la rose.

Nous nous abstiendrons de rappeler, comme nous l'avons dit, les amours
apocryphes de la rose et du papillon. Le papillon qui se pose sur une
rose n'y vient le plus souvent que pour y déposer des oeufs qui
deviendront des chenilles, lesquelles mangeront un peu le rosier. Les
amours dont je veux parler sont réelles et ce sont les plus charmantes
amours du monde. Figurez-vous que toutes ces roses qui s'épanouissent
dans le jardin, couleur de pourpre pâle ou de pourpre violette, jaune ou
capucine, blanche ou mélangée de pourpre et de blanc, cachent à vos yeux
d'innocentes amours.

Les anciens avaient mis des dryades et des hamadryades dans les arbres,
il y a dans les roses des nymphes aussi charmantes. Revenons près de ce
rosier des bois.

[Illustration]

[Illustration: COUPE DE LA ROSE DES BOIS.

_stigmate_

_style_

_ovaire_]

[Illustration: PISTIL.

_anthère_

_filet_]

[Illustration: ETAMINE.]

Sa fleur se compose de cinq feuilles roses, de cinq pétales; au milieu
sont des fils déliés supportant de petites masses jaunes, ce sont les
étamines ou l'organe mâle; ces fils entourent une sorte de petit oeuf
vert qu'on appelle ovaire, c'est l'organe femelle qui contient les
graines; les graines sont des oeufs que les plantes laissent couver à
la terre et au soleil, comme font les tortues qui enterrent leurs
oeufs dans le sable. La masse qui surmonte les étamines est chargée de
cette poussière jaune dont l'abeille, qui vient de disparaître
par-dessus le mur, avait chargé ses pattes. Chaque grain de cette
poussière est une outre qui contient une autre poussière bien plus fine
encore qui féconde le pistil. Une fois le pistil fécondé, le lit nuptial
va être détendu, les feuilles de la rose se fanent et tombent une à une.
Les étamines se dessèchent et disparaissent. L'ovaire grossit et
devient un fruit oblong de la forme d'une olive, vert d'abord, puis
jaune, puis orange, puis écarlate; puis un jour, le fruit se déchire, et
des graines, couleur d'or, renfermant d'éternelles générations de
rosiers, tombent sur la terre où elles doivent germer. La petite nymphe
qui habite la rose a quinze ou vingt amants; toutes les habitantes des
fleurs n'ont pas un harem semblable: celle de l'oeillet n'a que dix
époux, l'habitante de la tulipe se contente de six, la nymphe des iris
en a trois seulement, celle du lilas deux; la valériane rouge, un seul;
celle qui a choisi pour retraite le somptueux pavot n'a pas autour
d'elle moins d'une centaine d'amants empressés.

Et ne croyez pas, mon bon ami, que ce soient là des amours inventées par
les versificateurs. Coupez les étamines d'une rose et isolez-la, vous
verrez les pétales perdre leur splendide couleur, prendre celle de la
rouille et tomber; mais loin de grossir et de se colorer, le pistil
aussi tombera infécond. Les tentures de son lit nuptial lui serviront de
linceul, la rose mourra sans laisser de postérité.

La rose double est une coquette d'une espèce toute particulière; vous
avez lu ces contes de fées où une magicienne change en arbre ou en
fleurs ses amants dédaignés; n'avons-nous pas d'ailleurs dans la
mythologie Daphné changée en laurier, Clytie en tournesol, Narcisse et
Adonis ne sont-ils pas devenus des fleurs auxquelles ils ont laissé leur
nom? Eh bien, chacune des feuilles de rose au-delà de cinq dont
s'entoure la nymphe qui habite la rose double est un de ses amants,
chacun des pétales est fait d'une des étamines qu'elle avait. Certaines
roses sont tellement doubles, qu'il ne leur reste pas une étamine, et
alors elles n'ont jamais de graines. Notre rosier blanc, qui n'a que
quatre rangées de pétales, a conservé quelques-unes des siennes.

Alors _nous quittâmes_ le rosier blanc, et, faisant trois pas, _nous
nous trouvâmes_ dans une hôtellerie qui a l'avantage d'être notre propre
logis. Vous, mon ami, où dînez-vous? ou plutôt dînez-vous? Où
couchez-vous? ou plutôt où ne couchez-vous pas?

Les anciens voleurs de grand chemin ont remarqué qu'on les emprisonnait
souvent, qu'on les pendait quelquefois; ils ont cru devoir alors
apporter quelques modifications dans une des plus anciennes professions;
ils ont quitté ces vestes brunes, ces pantalons rouges, ces ceintures de
pistolets qu'on ne retrouve plus que dans les mélodrames, ils ont revêtu
un bonnet de coton et un tablier blanc, ils ont pris une patente
d'aubergiste et continuent d'exercer sur les grandes routes, théâtres de
leurs anciens exploits, mais aujourd'hui sous la protection immédiate
des autorités et des gendarmes leurs anciens ennemis.

Dans laquelle de ces cavernes êtes-vous ce soir, si toutefois vous êtes
assez heureux pour en avoir trouvé une? Quelle nourriture suspecte est
offerte à votre appétit? Croyez-vous avoir une preuve suffisante que les
draps de votre lit n'ont servi qu'à vous? Et avec quels insectes
partagez-vous votre couche?

    _Vale._

[Illustration]

[Illustration]




LETTRE VI.

LES SAVANTS.

     Les savants sont des hommes qui, dans leurs plus grand succès,
     n'arrivent qu'à s'embourber un peu plus loin que les autres hommes,
     mais ils s'embourbent davantage.


Je ne sais, mon ami, ce que vous recevez sur le dos en ce moment, pour
moi je recevrais de la pluie si je sortais. Je reste dans mon cabinet,
et je vais m'occuper d'une espèce aussi curieuse que toutes celles que
nous aurons à observer dans le cours de mon voyage et du vôtre: je veux
parler des savants.

Vous vous souvenez encore de cette riante partie de votre vie pleine de
gaîté, de jeux, d'affections: je veux parler de l'enfance, toujours trop
tôt confiée aux pédants qui ennuient les enfants dix ans pour les rendre
ennuyeux le reste de leur vie.

Représentez-vous une récréation de collège: toutes ces figures ouvertes,
épanouies; ceux-ci s'exercent à sauter; ceux-là, à courir; d'autres, à
lancer et à recevoir une balle; d'autres, à atteindre avec des billes
d'autres billes à une grande distance. La récréation est la véritable
éducation qui convient à cet âge: on y devient bien portant, vigoureux,
adroit et brave. Mais l'heure fatale a sonné.

Un homme, avec des habits noirs et un visage jaune, paraît dans la cour.
Tout se tait, tout s'arrête, tout s'attriste. Il faut cesser les jeux de
l'enfance. Pourquoi? Sans doute pour apprendre un métier, un état, pour
assurer d'avance l'indépendance de toute la vie. Nullement.

Il y a des amusements pour l'âge mûr comme il y en a pour l'enfance. La
jeunesse n'a pas d'amusements, elle les méprise; elle n'en veut pas,
elle exige des bonheurs.

L'enfance ne désire nullement que les autres âges partagent ses jeux. La
jeunesse serait furieuse si on venait lui prendre une partie de ses
félicités.

Mais l'âge mûr veut absolument qu'on partage ses amusements; cela vient
de ce que ces amusements sont ennuyeux. En effet, lesdits amusements
consistent à relire pour la centième fois les mêmes livres latins ou
grecs.

Je ne vois pas pourquoi on ne laisserait pas chaque âge à ses plaisirs;
pourquoi on oblige les enfants à s'ennuyer pendant l'âge où ils sont
pour apprendre un jeu qui les amusera peut-être à un âge qu'ils ne sont
pas sûrs d'atteindre. Je ne vois pas pourquoi on les force d'admirer ce
qu'ils ne peuvent comprendre; pourquoi on donne une éducation
entièrement littéraire à des gens qui sont destinés à s'éparpiller dans
toutes les conditions humaines; pourquoi les études littéraires se
bornent, pendant dix ans, à apprendre les deux seules langues qui ne se
parlent pas.

J.-J. Rousseau savait fort peu le latin, et je n'ai pas besoin de vous
dire pourquoi Homère ne le savait pas du tout.

Ce que les savants font à l'égard des enfants, ils le font à l'égard de
tout ce qu'ils approchent. Ils rendent tout ennuyeux, sec, roide,
prétentieux.

Ils mettent les fleurs à l'empois.

Voyez un savant entrer dans une riante prairie ou dans un jardin
parfumé, et écoutez-le; vous prendrez le jardin ou la prairie en
horreur.

[Illustration]

Ils ont commencé par former pour ces gracieuses choses qu'on appelle des
fleurs, trois langues barbares, qu'ils ont ensuite mélangées pour en
faire une plus barbare; puis, chaque savant y a apporté sa petite part
de barbarismes nouveaux, comme on faisait, chez les anciens, à ces tas
de pierres placés sur les routes, auxquels chaque voyageur devait
ajouter un caillou.

Je vais écrire ici pêle-mêle ceux des mots de cette langue, faite par
ces messieurs, que je me rappellerai au hasard. Vous me direz ensuite
s'il n'est pas triste de voir ainsi traiter les fleurs, cette _fête de
la vue_, comme disaient les Grecs. Écoutez bien, et remarquez que je
n'en invente pas un, et que ceux que je me rappelle ne sont qu'une très
petite partie de ceux usités entre ces messieurs:

Jumariées, mésocarpes, hile, péritrope, embriotége, omphalode,
vasiducte, micropyle, exorhize, homotrope, coléoptile, hypoblaste,
olygosperme, cariopse, akène, malvacées, trophosperme, cistées, chalaze,
rutacées, piléole, cupule, lomentacée, péponide, strobile, soroze,
infundibuliforme, monoclynes, ennéandrie, angiospermie, tiliacées,
géraniées, quinqueloculaire, monoecie, trijugué, hermanniées,
carcerule, gynobasique, pluriloculaire, sycône, aréolaire, apicifixe,
globuline, supérovariées, ophylle, squammiflore, hypostaminie, didyme,
méliacées, coléorhize, hespéridées, balauste, dispérianthée,
hypocorollie, rhizoma, ancipitée, angule, géniculée, dichotome,
stolonifère, ovée, guttifères, pentasperme, hypéricées, arille,
pomacées, épicarpe, fulcracé, turion, basinerve, ligule, humifuse,
aciculé, falqué, monopériginie, tubérifère, monocotylédonée,
sanguisorbées, lunulé, panduriforme, pinnatifide, quadripartite,
roncinée, érodée, sores, terebinthacées, antitrope, polakène,
polyandrie, rhamnydes, rétuse, péricarpoïde, spathe, raptile, glume,
lépicène, triquetre, amentacées, subéreux, épiblaste, conifères,
atomogynie, paléole, glumelle, lodicule, spadice, calathide, anthodium,
phoranthe, capparidées, polakène, symphisandrie, péristaminie, collure,
obcorde, acéridées, bipartite, bilobé, sexfide, pertuse, cancellée,
scabre, cilicée, ensiforme, sapindées, ribesioides, crassulées,
portulacées, apocynées, anomaloecie, monoperianthée, digitinerve,
pandurée, lyrée, monosepale, turbiné, triptère, hypocratériforme,
urcéolé, scutellé.

En voulez-vous encore?

Verbenacées, scarieuses, lithrées, quinquefide, onagrées, papaveracées,
obovées, conoïdale, incane, peltée, claviforme, canaliculé, basilaire,
semiluné, pénicelliforme, penninerve, polémonaciées, éricoïdes,
diospirées, endécarpe, spinescente, cirrhe, pétioléen, texaphylle,
unipaléacée, dodécandrie, trichotome, plombaginées, polysperme,
daphnoïdes, décidue, quinquefoliolé, unijugué, paripenné, épiphille,
magnoliées, mélostomées, sarcocarpe, diakèné, atriplicées, podosperme,
anonées, galéiforme, pentandre, didyname, exerte, décombante, basifixe.

En avez-vous assez? Vous auriez tort de vous gêner, il y en a encore.
D'ailleurs, les savants en inventent tous les jours, et, dans tout cela,
vous n'aurez pas encore un nom de fleur.

Pour ce qui est des noms de fleurs, voyez au pied d'un mur ces touffes
de réséda.

[Illustration]

Linnée, qui a fait sa part de barbarismes, mais qui a regardé les fleurs
en ami, et qui, de tous les savants, est celui qui les a le moins
maltraitées, Linnée disait que l'odeur du réséda était l'ambroisie.
Hâtez-vous de regarder ses épis verts et fauves, de respirer son odeur
suave; voici un savant, voici deux savants. Le réséda va se transformer.

D'abord, il n'y a plus d'odeur. Les botanistes n'admettent pas d'odeur.
Pour eux, l'odeur ne signifie rien, pas plus que la couleur.

La couleur et l'odeur sont deux luxes, deux superfluités que les savants
ont enlevées aux fleurs. Dieu les avait données aux fleurs, mais on sait
la prodigalité de Dieu, si les savants n'y mettaient bon ordre, où en
serions-nous?

Les savants veulent que toutes les fleurs ressemblent à celles qu'ils
dessèchent dans leurs herbiers, horrible cimetière où les fleurs sont
enterrées avec des épitaphes prétentieuses. L'un des savants regarde la
plante et vous dit:

«C'est un câprier de la famille des capparidées, sans stipules. Les
pétales de la corolle alternent avec les sépales du calice, les
filaments sont hypogyne, le pistil est stipité et formé de la réunion de
trois carpelles, les ovules attachées à trois trophospermes, ses graines
sont souvent réniformes et ont un endosperme.»

--Tout beau, s'écrie l'autre savant, le réséda n'est point un câprier.
Le réséda est une éphorbiacée, selon M. Lindley, et une cistée, suivant
moi. Le calice est un involucre commun, l'ovaire globuleux, rarement
uniloculaire, les graines sont roulées dans un endosperme charnu.»

--Je reconnais l'endosperme, réplique le premier savant, et j'avoue
qu'il est charnu, mais je maintiens le réséda dans les capparidées. Je
dirai plus, il faut n'avoir aucune teinture de botanique pour en faire
une éphorbiacée.»

Arrêtons-nous, nous ferions du tort au réséda.

Écoutez un savant sur un autre sujet.

Le savant veut parler de la guimauve, une petite plante traînante à
feuilles rondes, à fleurs roses, que vous aurez peine à retrouver dans
l'herbe. Écoutez.

«Le calice est monosépale, les anthères sont réniformes et
uniloculaires, le pistil se compose de plusieurs carpelles souvent
verticillés, les fruits forment une capsule pluriloculaire qui s'ouvre
en autant de valves qu'il y a de loges monospermes ou polyspermes,
les graines sont généralement sans endosperme, avec les cotylédons
foliacés.»

[Illustration]

Vous n'y comprenez rien, mais retenez seulement les mots. Priez ensuite
le savant de vous parler un peu des Baobab.

Le Baobab est le plus grand arbre du monde, de loin on le prend pour une
forêt, son tronc a souvent cent pieds de circonférence, on assure qu'il
en existe au Sénégal qui ont six mille ans.

Écoutez le savant faisant une description du Baobab:

Le calice est monosépale, les anthères sont réniformes et uniloculaires,
le pistil se compose de plusieurs carpelles souvent verticillés, les
fruits forment une capsule pluriloculaire qui s'ouvre en autant de
valves qu'il y a de loges monospermes ou polyspermes....

Vous arrêtez le savant: Pardon, savant, lui dites-vous, c'est de la
Guimauve que vous me parlez-là, ou du moins, c'est ainsi que vous me
parliez de la Guimauve il n'y a qu'un instant.

«Guimauve ou Baobab, réplique le savant, c'est pour nous absolument la
même chose; nous n'y voyons que de ces différences qui frappent le
vulgaire, et dont la dignité de la science ne lui permet pas de
s'occuper.»

Les savants ne reconnaissent par la grandeur, ni l'odeur, ni la couleur,
ni le goût; pour eux le prunier est un cerisier, l'abricotier est un
prunier; eux qui, en d'autres cas, donnent dix noms à la même plante,
appellent tous ceux-ci _prunus_: l'amandier et le pêcher n'ont qu'un nom
pour eux deux, _amygdalus_.

Et puis vous savez quels noms ravissants ont reçus, on ne sait de qui,
tant de jolies fleurs des champs, les paquerettes, les marguerites, les
wergiss-mein-nicht (ne m'oubliez pas), ils ne connaissent rien de cela:
les marguerites et les paquerettes sont des _aster_, les
wergiss-mein-nicht (ne m'oubliez-pas), ont reçu le nom de myosotis
scorpioïdes. Ne vous semble-t-il pas, mon cher ami, que vous seriez
furieux si quelque parrain avait appelé votre jolie petite Mathilde,
_Pétronille_ ou _Rosalba_?

La pluie a cessé de tomber, le soleil a percé les nuages et fait briller
les gouttes restées sur les feuilles comme autant de diamants, les tiges
appesanties se relèvent, une fauvette chante dans une aubépine.
Laissons-là les savants.

    _Vale._

[Illustration]

[Illustration]




LETTRE VII.


L'ardeur du soleil nous oblige à marcher sous les arbres; voici, sur la
lisière du fourré, un coudrier qui va nous arrêter quelques instants.

Je vous ai parlé, mon ami, des petites nymphes auxquelles les roses et
les autres fleurs servent de grotte et de lit nuptial, où leurs amours
sont cachées par des courtines de pourpre. Toutes n'ont pas les mêmes
facilités; toutes ne trouvent pas leur amant et leur époux dans le même
calice, sous les mêmes feuilles; il est évident que les roses et les
autres fleurs si nombreuses qui réunissent ainsi les deux sexes dans la
même corolle sont comme les Guèbres qui se mariaient entre frères et
soeurs; si vous alliez de ce côté, vous seriez bien fier de trouver
quelque monument grossier qui rappelât cet usage aujourd'hui oublié. Le
noisetier n'est point ainsi fait; les mariages s'y font à un degré
prohibé peut-être encore, mais pour lequel on obtient des dispenses;
les fleurs mâles et les fleurs femelles ne sont pas réunies dans une
même corolle, mais elles naissent sur le même arbre. Les fleurs mâles
paraissent les premières, d'ordinaire au commencement de février,
longtemps avant les feuilles, ce sont de longs chatons d'un jaune pâle,
en forme de petites grappes serrées qui pendent des extrémités
supérieures des branches; elles attendent en grelottant la naissance des
fleurs femelles; quelques-unes se dessèchent, meurent de froid et
tombent avant que celles-ci aient daigné se montrer; mais les fleurs
mâles sont beaucoup plus nombreuses; les fleurs femelles, placées
au-dessous des chatons, commencent à paraître; ce sont des bourgeons
verts, écailleux, terminés par un très-petit pinceau du plus beau rouge
cramoisi; c'est cette petite houppe qui reçoit et retient la poussière
jaune qui tombe des chatons, et voilà comment se font les noisettes.

Le coudrier rappelle quatre jolis vers de Virgile.

    Populus Alcidæ gratissima, vitis Iaccho,
    Formosæ myrtus Veneri, sua laurea Phoebo,
    Phyllis amat corylos, illos dùm Phyllis amabit;
    Nec myrtus vincet corylos nec laurea Phoebi.

«Hercule aime le peuplier et Bacchus les pampres de la vigne, le myrthe
est consacré a Vénus, et le laurier est chéri d'Apollon. Mais Phyllis
aime les coudriers, et tant qu'elle les aimera, les coudriers
l'emporteront et sur les myrthes de Vénus et sur les lauriers
d'Apollon.»

On a attribué longtemps, et on attribue encore dans les campagnes
éloignées, de grandes vertus à une branche de coudrier; on prétend
qu'une baguette de noisetier, coupée en certain temps, avec certaines
cérémonies et dans la main d'un homme purifié de certaines façons,
s'incline d'elle-même sur la partie de la terre qui renferme ou une
mine ou une source. Quelque loin de moi que vous soyez, vous ne
trouverez pas de plus singulière croyance.

Sur le noisetier, comme sur les arbres qui l'entourent, je vois
d'innombrables quantités d'insectes sans compter ceux qui par leur
ténuité échappent à ma vue; il y en a sur les feuilles, il y en a sous
les feuilles, il y en a dans les feuilles, c'est-à-dire dans l'épaisseur
des feuilles.

Entre les deux membranes des feuilles du noisetier, de petites chenilles
vivent, mangent, prennent tout leur accroissement et se filent une
petite coque un peu plus grosse qu'un grain de millet. Presque tous les
arbres, presque toutes les plantes ont des insectes qui vivent ainsi
dans l'intérieur de leurs feuilles. Un ver qui mine les feuilles du
bouillon blanc (molène), en sort un jour métamorphosé en un petit
scarabée blanchâtre, en forme de charançon; celui qui s'échappe de
l'épaisseur des feuilles de la mauve, après y avoir vécu et s'y être
métamorphosé, est de couleur violette; un autre ver se nourrit du
parenchyme entre les deux membranes des feuilles de la jusquiame qui est
un violent poison, et en sort transformé en mouche.

Revenons à la chenille qui habite les feuilles du noisetier. Un petit
papillon a pondu chacun de ses oeufs sur une feuille différente de
noisetier: il sort de l'oeuf une chenille qui, armée de bonnes dents,
fait à l'épiderme de la feuille une blessure par laquelle elle
s'introduit dans son épaisseur; là elle avance en mangeant devant elle,
à droite et à gauche; il reste si peu de la feuille qu'en la regardant
devant le soleil on distingue parfaitement la mineuse. Quand elle est
arrivée à son point d'accroissement, elle s'enferme dans une coque de
soie dont il sort plus tard un papillon; placé, je crois, par les
naturalistes dans la classe des phalènes, ce papillon, plus petit qu'une
mouche ordinaire, se montre, vu à loupe, le plus richement vêtu
peut-être de tous les papillons connus; sa tête est ornée de deux
petites houppes blanches, ses deux ailes supérieures sont rayées
chacune de sept petites bandes, alternativement, d'or et d'argent.

Toutes les espèces ne voyagent pas dans leur feuille de la même manière;
le ver qui vit dans les feuilles de ronces ne mange que devant lui;
aussi son chemin a-t-il l'air d'une galerie très-étroite au
commencement, et s'élargissant à mesure que l'insecte a pris lui-même du
développement.

Les vers des feuilles de lilas vivent en société dans la même feuille.

Quelques-uns des fruits du noisetier, malgré leur cuirasse de bois, sont
habités aussi bien que les feuilles; la fleur n'est pas encore flétrie
qu'un insecte vient déposer sur elle un de ses oeufs; le ver qui sort
de l'oeuf s'introduit facilement dans le fruit à peine formé et tout à
fait mou: là il se nourrit de l'amende qui grossit à mesure qu'il
grossit, qui croît à mesure qu'il la mange: mais en même temps, la coque
se forme et durcit au point de braver parfois la dent de l'homme. Cet
eldorado, où le ver, à l'abri de l'intempérie des saisons, avait à
discrétion la nourriture qui lui convient, est devenu une prison: il
faut qu'il en sorte, car c'est dans la terre qu'il doit se
métamorphoser: la nature lui a donné, à l'âge qu'il a alors, des dents
qui lui permettent de faire aux murailles de sa prison un trou
exactement rond par lequel il s'en va. Quand vous voyez une noisette
avec un trou ainsi fait, c'est que le ver qui l'habitait en est déjà
sorti ou est prêt d'en sortir: le trou par lequel il est entré est
cicatrisé depuis longtemps.

Quand on examine ainsi la vie de toutes ces petites créatures, partagée
en deux âges si distincts, on se laisse aller à de singulières rêveries:
d'abord c'est un ver d'une laide forme, condamné à une vie humble,
cachée, laborieuse, entouré d'ennemis. Bientôt il cesse de manger, il se
file un linceul de soie et s'y enferme. Le voici aux yeux aussi mort
qu'il peut l'être: mais attendez quelques jours, et de ce linceul il
sort vêtu des plus riches couleurs, avec des ailes brillantes qui lui
permettent de voltiger au-dessus de cette terre où il a rampé: au lieu
d'une nourriture grossière, il suce le miel parfumé dans le nectaire des
fleurs. Il trouve dans l'air une femelle belle et heureuse comme lui, et
leurs amours ne finissent qu'avec leur existence.

Cette vie que nous menons sur la terre est-elle réellement notre _état
parfait_? Ce que nous appelons la mort est-il réellement la fin de la
vie? N'avons-nous pas aussi à prendre des ailes célestes, à planer près
du soleil, au-dessus des misères, des passions, des besoins d'une
première existence?

Dans le catéchisme secret des francs-maçons, il est fort parlé de
l'acacia.

Un compagnon doit passer maître, le _frère terrible_ l'introduit: le
grand-maître de la loge lui fait des questions entre lesquelles il faut
distinguer celles-ci:

--Quand on vous a fait voir la lumière, qu'avez-vous aperçu?

--Trois grandes lumières.

--Que signifient ces trois grandes lumières?

--Le soleil, la lune et le grand-maître de la loge.

--Combien avez-vous d'ornements dans votre loge?

--Trois: le pavé mosaïque, l'étoile flamboyante et la houppe dentelée.

--Comment étiez-vous habillé lorsque vous êtes entré dans la loge?

--Ni nu, ni vêtu, cependant d'une façon décente, et dépourvu de tous
métaux (il avait en effet le genou découvert, un soulier en pantoufle,
etc.).

--Quel âge avez-vous?

--Sept ans et plus.

--Êtes-vous maître?

--L'acacia _m'est connu_.

--Dites-moi le mot du maître!

--Dites-moi la première lettre; je vous dirai la seconde.

--M

--A

--C

--B

--E

--N

--A

--C

Etc.

Voici ce que signifie l'accacia: au commencement de la cérémonie par
laquelle le compagnon passe maître, un des maîtres présents raconte au
récipiendaire ce qui suit: _Adoniram_ était un architecte auquel
_Salomon_ avait donné à conduire les travaux de son fameux temple; le
nombre des ouvriers qu'il employait et qu'il avait à payer était tel
que, pour ne pas commettre d'erreur, et pour ne pas donner à un apprenti
la paie de compagnon ou à un compagnon celle de maître, il convint avec
chacun d'eux en particulier de mots et de signes différents pour les
distinguer entre eux. Le mot de l'apprenti était JAKIN; le signe qu'il
avait à faire pour se faire reconnaître en prononçant ce mot consistait
à porter la main droite sur l'épaule gauche, à la retirer sur la même
ligne du côté droit, et la laisser retomber sur la cuisse. Le mot des
compagnons était BOOZ; leur signe était de porter la main droite sur le
sein droit, les quatre doigts serrés et allongés et le pouce écarté. Les
maîtres, pour se faire reconnaître, disaient JEHOVA.

Trois compagnons imaginèrent un moyen d'avoir la paie de _maîtres_; ils
se cachèrent dans le temple à l'heure où _Adoniram_ faisait sa ronde de
nuit; un de ces trois compagnons lui demanda le mot de maître en levant
un bâton sur sa tête. _Adoniram_ répondit qu'il ne pouvait le donner que
comme il l'avait reçu, et que c'était loin d'être ainsi; le compagnon
lui donna un coup de bâton; _Adoniram_ voulut s'enfuir par une autre
porte, mais il y trouva le second compagnon qui lui fit la même demande,
reçut la même réponse, et lui donna un autre coup de bâton; le
troisième acheva _Adoniram_. Ils se hâtèrent de l'enterrer; mais, pour
reconnaître la place, reprendre le corps et le faire disparaître, ils
plantèrent sur la terre une branche d'_acacia_. C'est cette branche qui
fit retrouver _Adoniram_ par les autres maîtres qui, craignant que ses
assassins n'eussent tiré de lui le mot de _maître_, crurent opportun de
le changer, et substituèrent à _Jehova_ le mot _Macbenac_.

Bernardin de Saint-Pierre, qui aimait réellement les fleurs et les
arbres, et qui en a souvent parlé avec un grand charme, avait adopté un
point de vue qui devait souvent lui montrer les choses tout autrement
qu'elles ne sont; il pensait que l'homme était le centre et le but de la
création tout entière, que tout avait été fait pour lui. Il se
présentait parfois des choses qu'il était bien difficile de faire entrer
dans ce système adopté presque généralement, je ne sais pourquoi. Il dit
quelque part que la nature n'a placé les fleurs odorantes que dans
l'herbe sur des tiges basses, ou sur des arbrisseaux, mais qu'il n'en
est aucune qui s'épanouisse sur un arbre élevé. Bernardin de
Saint-Pierre oubliait alors l'accacia qui monte souvent à soixante ou
quatre-vingts pieds. C'est ce même système qui lui faisait dire: «_A la
vue de l'homme les animaux sont frappés d'amour ou de crainte._» Il
laissait de côté une troisième impression qu'éprouvent beaucoup
d'animaux à l'aspect de l'homme; c'est la faim et l'envie de le manger.

Il est vrai qu'il s'appuyait sur ces paroles de la Genèse, chapitre X,
verset 5: «_J'ai mis entre vos mains tous les poissons de la mer._» Nous
autres pêcheurs des côtes de Normandie nous ne sommes pas de cette
opinion; il nous faut acheter des hameçons et des cordes, nous procurer
péniblement une sorte de ver qu'on appelle _pelouze_, et ensuite aller
passer la nuit au risque des mauvais temps et parfois de la mort, pour
prendre ou ne pas prendre quelques-uns de ces poissons que la Genèse
assure nous avoir été tous mis dans les mains.

Demandez au premier passant, pourvu qu'il soit du pays, à qui est ce
grand acacia? Il vous répondra sans hésiter:--Cet acacia est à M.
Stephen.--En effet, j'ai des contrats en bonne forme, qui attestent que
cet acacia m'appartient. N'est-ce pas là un cruel sarcasme? Cet arbre a
plus de cent ans, et il a conservé toute la vigueur de la jeunesse; moi,
j'ai trente-six ans, ou plutôt il y a déjà du nombre mystérieux d'années
qui m'a été accordé ou infligé, trente-six ans que j'ai dépensés et que
je n'ai plus; j'ai déjà commencé à mourir, j'ai deux dents de moins, les
longues veilles me fatiguent. Cet arbre a vu naître et mourir sous son
ombre trois générations; si je deviens très vieux, si j'évite les
accidents et les maladies, si je meurs à force de vivre, je le verrai
fleurir encore trente fois, et alors quelques-uns des enfants qui jouent
aux billes aujourd'hui et auxquels nous apprenons le latin malgré eux,
auxquels nous faisons des tartines et qui seront les hommes d'alors, me
serreront dans une boîte de sapin et iront me ranger à la file des
autres sous la terre afin d'avoir un peu plus de place dessus, jusqu'à
ce qu'une autre génération qu'ils auront élevée pour cela, les serre à
leur tour dans des boîtes semblables, et les mette à côté de nous.

Et je dis moi-même cet arbre est à moi! et dix générations encore
vivront et mourront à son ombre, et je dis que cet arbre est à moi;

Et je ne puis ni atteindre ni voir ce nid qu'un oiseau a placé sur une
de ses plus hautes branches, et je dis que cet arbre est à moi; et je ne
puis cueillir une seule de ses fleurs; et je dis que cet arbre est à
moi!

A moi!

Il n'est pas une des choses que j'appelle miennes qui ne doive durer
plus longtemps que moi; il n'y a pas un seul des boutons de mes guêtres
qui ne soit destiné à me survivre énormément.

Quelle étrange chose que la _propriété_ dont les hommes sont si envieux!
Quand je _n'avais rien à moi_, j'avais les forêts et les prairies, et la
mer et le ciel avec les étoiles; depuis que j'ai acheté cette vieille
maison et ce jardin, je n'ai plus que cette maison et ce jardin.

La propriété est un contrat par lequel vous renoncez à tout ce qui n'est
pas renfermé entre quatre certaines murailles.

Je me rappelle un vieux bois proche de la maison où je suis né; que de
journées j'ai passées sous son ombre épaisse, dans ses allées vertes,
que de violettes j'y ai cueillies au mois de mars, et que de muguet au
mois de mai; que de fraises, de mûres et de noisettes j'y ai mangées;
que de papillons et de lézards j'y ai poursuivis et attrapés; que de
nids j'y ai découverts; comme j'y ai admiré le soir les étoiles qui
semblaient fleurir dans les cimes des arbres, et le matin le soleil qui
se glissait en poussière lumineuse à travers ce dôme épais de feuillage!
que de suaves parfums et que de douces rêveries j'y ai respirés! que de
vers j'y ai faits; comme j'y ai relu _ses lettres_! Comme j'y allais à
la fin du jour, sur une petite colline couverte d'arbres, voir se
coucher le soleil dont les rayons obliques coloraient de rouge les
troncs blancs des bouleaux qui m'entouraient. Ce bois _n'était pas à
moi, il était à_ un vieux marquis impotent et perclus qui n'y était
probablement jamais entré; il lui _appartenait_!

Loin d'être le maître de la nature, ainsi que le prétendent tant de
philosophes, de poëtes et de moralistes, l'homme en est l'esclave
assidu; la propriété est une des amorces au moyen desquelles il se
charge d'une foule de corvées singulières. Voyez cet homme qui fauche le
foin, comme il est fatigué; la sueur tombe de son front. Il coupe _son_
foin pour _son_ cheval; il est fier et heureux.

L'homme est chargé par la nature de récolter les graines et de les semer
en terrain convenable, de labourer la terre au pied des arbres pour
qu'ils reçoivent les douces et salutaires influences du soleil et de la
pluie.

Le pauvre a, dans toute ville un peu habitée, une bibliothèque publique,
et conséquemment à lui, de quinze à vingt mille volumes: qu'il devienne
riche, il achètera une bibliothèque et des livres à lui seul; par
exemple il n'en aura que quatre ou cinq cents; mais que de joie et
d'orgueil il en ressentira!

Vous êtes pauvre, la mer est à vous avec ses bruits solennels, les
grandes voix de ses vents, l'aspect de ses imposantes colères et de ses
calmes plus imposants encore; elle est à vous, mais elle est aussi aux
autres; plus tard, quand à force de travail, d'ennuis, peut-être de
bassesse, vous serez devenu plus ou moins riche, vous ferez construire
un petit bassin de marbre dans votre jardin, ou du moins vous vous
empresserez d'acheter et d'avoir chez vous un bocal avec deux poissons
rouges.

Il y a des moments où je me demande si par hasard notre esprit ne serait
pas ainsi tourné que nous appelions pauvreté ce qui est splendeur et
richesse, et opulence ce qui est misère et dénûment.

_Vale._

[Illustration]

[Illustration]




LETTRE VIII.


On ne sait pas bien quels sont les oignons qui ont été dieux chez les
Égyptiens. Les lis; les jacynthes, les tulipes semblent avoir plus de
droits à ces honneurs que l'ail et l'oignon de nos cuisines. Les Latins
cependant pensaient que c'était à ceux-ci qu'appartenait ce rang élevé.

    O sanctas gentes, quibus hæc nascuntur in hortis
    Numina.

«Peuple saint et assez heureux pour voir pousser ses dieux dans ses
jardins.»

Le lis blanc a bien des ennemis; les poëtes ont abusé de lui comme de la
rose. Je ne sais qui l'a forcé d'entrer dans des considérations
politiques bien au-dessous de lui. Il serait en effet difficile de dire
combien il y a eu de révolutions et de gouvernements en France, depuis
que cette touffe de lis a été plantée dans mon jardin, combien de
systèmes et d'hommes ont été prônés et traînés aux gémonies.

Les fleurs de lis des armes de France n'ont pas été prises sur le lis de
nos jardins auquel elles ne ressemblent en aucune façon. Dans les
auteurs qui ont fait des volumes à ce sujet, vous verrez tantôt qu'il
s'agit de l'iris jaune des marais, tantôt que les fleurs de lis étaient
originairement des abeilles, d'autres fois que c'étaient des fers de
lance.

Néanmoins les lis ont été enveloppés dans le sort des fleurs politiques
telles que la violette, l'impériale, l'oeillet rouge, etc., qui ont
été tour à tour proscrites et rappelées, multipliées à l'infini ou
arrachées sans pitié dans les carrés de fleurs des Tuileries, et
généralement placées sous la surveillance attentive de la police,
considérées comme suspectes, hostiles au pouvoir et mêlées dans
plusieurs conspirations.

Les partis et les hommes qui les ont arborées et proscrites sont déjà
depuis longtemps morts et presque oubliés. Et à chaque printemps ces
pauvres fleurs, rentrées dans la vie privée, continuent à fleurir
chacune en sa saison.

Un seul insecte semble s'être emparé des lis et y avoir établi son
domicile, c'est un petit scarabée dont la forme est celle d'un carré
allongé, ayant le ventre et les pattes noires et les élithres ou ailes
dures, d'un écarlate éclatant; il n'y a pas de lis qui ne donne asile à
quelques-uns. On les appelle _criocères_. Quand on en tient un, pressé
dans la main, il fait entendre un bruit strident qu'on prend d'abord
pour un cri, mais qui n'est que le frottement de ses derniers anneaux
contre les fourreaux de ses ailes.

Il n'a pas toujours eu ce brillant costume, ce costume sous lequel il
mange à peine et comme par friandise, ce costume sous lequel il semble
n'avoir qu'à se promener et faire l'amour. Il a été d'abord une sorte
de ver plat, à six pattes, d'un verdâtre mêlé de brun qui demeurait
alors également sur les feuilles de lis, mais qui y menait une vie toute
différente. Autant il est aujourd'hui sobre et dédaigneux, autant il
était alors avide et glouton. Mais c'est qu'il avait deux raisons
puissantes pour manger. Les feuilles de lis dont il se nourrit
ressortent presque sans altération de son corps comme si on les avait
écrasées dans un mortier; par une disposition particulière de son corps,
cette pâte de feuilles tombe sur lui et lui forme une maison ou plutôt
une cuirasse qui le cache entièrement. Il vient cependant un jour où il
songe à prendre d'autres soins. Bientôt reviendra le printemps et la
saison des amours. Il n'est ni d'une forme ni surtout d'une parure faite
pour plaire. Il cesse de manger, secoue son étrange vêtement, marche,
s'agite, descend et s'enfonce dans la terre. Quelques mois après il en
sort brillant, lustré, éclatant comme nous le voyons aujourd'hui,
richement vêtu des plus beaux vernis de la Chine. Pleins de confiance en
eux-mêmes, les mâles et les femelles se cherchent et ne tardent pas à se
rencontrer. Puis les mâles meurent. Les femelles ont encore quelque
chose à faire, elles pondent des oeufs d'abord rougeâtres, puis bruns
et les attachent sur le dessous des feuilles de lis, puis elles meurent
à leur tour; leurs enfants trouveront en naissant la nourriture qui leur
est nécessaire.

[Illustration]

Quoi déjà des feuilles séchées; je me baisse pour prendre ces trois ou
quatre feuilles mortes; les feuilles s'agitent, s'envolent. Mais il ne
fait pas de vent pour les emporter ainsi. Ces feuilles sont un papillon
auquel la nature a donné la forme, la couleur, la disposition, la figure
entière de trois ou quatre feuilles sèches avec leurs nuances et leurs
nervures. Sous sa première forme, c'est une assez grande chenille de
couleur sombre, grise et brune, avec des poils bruns et une corne
charnue sur l'extrémité du corps.

A propos de chenille, Pline raconte que les Romains mangeaient une sorte
de gros ver blanc que l'on trouve dans les troncs des vieux chênes;
c'était un mets fort recherché. On les engraissait pendant quelque temps
avec de la farine avant de les servir sur les tables somptueuses des
riches Romains. Cela devait faire un horrible ragoût, si toutefois les
gens qui comme vous et moi mangent des huîtres ont le droit de rien
accuser d'être dégoûtant.

Voici une chenille qui voyage; en effet, elle n'est pas ici chez elle,
je la reconnais, elle est rayée de bleu pâle et de jaune piqueté de
noir; elle vient du potager qui est là-bas derrière un rideau de
peupliers, car il n'y a rien ici qui lui convienne; elle vit des
feuilles de chou qu'elle partage avec d'autres chenilles vertes qui se
métamorphosent en ces papillons blancs si communs dans les jardins et
dans la campagne; je ne connais pas le papillon que devient celle-ci; je
vais la prendre et l'emprisonner pour assister à sa métamorphose. Mais
que se passe-t-il? une petite mouche d'un brun rougeâtre, dont le corps
ne tient au corselet que par un fil délié, s'est abattue sur la
chenille: celle-ci ne paraît pas s'en inquiéter et continue sa route.
C'est probablement l'heure de son déjeuner et elle cherche un chou. Que
fait cette mouche? que veut-elle? est-ce une mouche de proie? va-t-elle
comme un petit aigle enlever la chenille et la porter à manger à ses
petits? la chenille pèse vingt fois autant qu'elle, c'est impossible.
Mais la mouche est armée d'un aiguillon deux fois long comme tout son
corps et fin comme un cheveu: c'est un ennemi; elle va tuer la chenille
avec cette formidable lame et sans doute la manger. Elle relève son
aiguillon, et le cheveu si fin se divise en trois dans sa longueur; deux
sont creux et sont les deux moitiés d'un fourreau pour le troisième qui
est une tarière aiguë et dentelée; elle l'enfonce dans le corps de la
chenille qui ne paraît pas s'en apercevoir. Bientôt elle retire son
glaive, le renferme dans le fourreau, s'envole et disparaît. La chenille
ne s'est pas arrêtée et ne s'arrête pas; elle va retrouver sa table mise
et un excellent déjeuner; dans quelques jours elle descendra dans la
terre pour se métamorphoser; mais si je l'enfermais pour connaître son
papillon, mon attente serait trompée. La mouche qui l'a piquée, et que
les naturalistes appellent _ichneumon_, n'a fait que pondre dans son
corps; cette épée, la troisième partie d'un cheveu, est creuse et a
déposé l'oeuf dans une partie de l'intérieur de la chenille où cette
opération ne lui fait aucun mal; de cet oeuf sort un ver qui mange
tout doucement la chenille; celle-ci se sent mal à son aise, perd
l'appétit et fait sa coque; mais dans la coque son hôte incommode ne
cesse de la dévorer, puis à son tour il se métamorphose et devient une
mouche semblable à celle que nous avons vu le pondre; elle perce la
coque de la chenille et s'envole pour chercher d'abord un mâle qui la
féconde, puis une chenille dans laquelle elle puisse déposer ses
oeufs; les mâles n'ont pas besoin de tarières et n'en ont pas.

[Illustration]

Dans les parasites que vous rencontrerez là-bas comme vous en auriez
trouvé ici, mon ami, pensez-vous en rencontrer d'aussi exagérés dans
leur façon de manger le monde!

Chaque espèce d'ichneumon, de ceux qui pondent dans les chenilles, a sa
chenille de prédilection; il y en a de si petits qu'ils pondent dans un
oeuf de papillon dans lequel ils glissent leur tarière; le ver naît
dans l'oeuf et y trouve de quoi se nourrir jusqu'à ce que, changé en
mouche, il en casse la coquille pour prendre sa volée.

Il y a dans nos jardins, et parmi ceux qui prétendent les aimer, des
braves gens qui sont un peu comme vous, mon ami; ils n'estiment une
fleur qu'à proportion qu'elle est rare et qu'elle vient de loin. J'ai vu
souvent des collections de curieux et d'amateurs, de ces gens qui n'ont
dans la possession d'autre plaisir que celui assez méprisable de savoir
que les autres ne possèdent pas, de ces gens qui ont des fleurs non pour
les voir, mais pour les montrer; leurs fleurs les plus chéries, celles
qui m'étaient montrées avec le plus d'ostentation, celles qui servaient
de prétexte au ton le plus dédaigneux pour moi, étaient des plantes
rares, il est vrai, mais si peu éclatantes, si effacées par les autres
plantes plus communes, que je me considère comme un homme bon,
excellent, plein de douceur et de bénignité pour n'avoir succombé qu'une
seule fois à la tentation de dire à leur fastueux propriétaire:

--Cette plante est très rare, Monsieur?

--Oui, Monsieur, extrêmement rare.

--Ah! j'en suis bien aise, Monsieur.

--Pourquoi cela, Monsieur?

--Pensez-vous la posséder seul, Monsieur?

--Oui, Monsieur, je la possède seul.

--J'en suis enchanté, Monsieur.

--Et pourquoi cela, Monsieur?

--Parce que, Monsieur, cela me donne l'assurance de ne pas la rencontrer
souvent.

Voici la plante la plus belle, la plus riche, la plus majestueuse: c'est
le _pavot_; comme ses feuilles d'un vert glauque sont bien découpées,
comme sa tige s'élève droite et flexible; les boutons de ses fleurs sont
penchées languissamment sur la terre; mais un jour ou deux avant de
s'épanouir, ils se redressent graduellement et présentent au ciel leur
belle et riche coupe; on peut dire alors d'eux, avec plus de vérité que
de l'homme, que le signe de sa noblesse est qu'il regarde naturellement
le ciel, ce qui n'est pas vrai pour l'homme. Un homme qui voudrait
conserver la dignité que lui prête Ovide,

    Os homini sublime dedit, coelumque tueri
    Jussit, et erectos ad sidera tollere vultus;

cet homme gagnerait un horrible torticolis, et y renoncerait au bout
d'un quart-d'heure.

Voici le bouton relevé; déchirez son enveloppe verte, voyez comme ses
splendides pétales y sont renfermés, sans ordre, chiffonnés, on dirait
le sac de nuit d'un étudiant qui part en vacances. Comment la nature
peut-elle traiter avec aussi peu de soin une si riche et si fine étoffe?
N'y a-t-il pas un peu de dédain affecté là-dedans pour la pourpre? Je ne
sais que la fleur de la grenade, qui est rouge aussi, dont les pétales
soient dans leur enveloppe chiffonnés comme les pétales du pavot. Mais,
tranquillisez-vous, à peine la fleur est-elle épanouie, qu'un air tiède
vient lisser les pétales de la grenade et du pavot, et les rend unis
comme ceux des autres fleurs.

Les différentes fleurs ont différentes manières de s'envelopper dans
leur bouton où il faut qu'elles tiennent si peu de place. Les pétales
des roses se recouvrent les uns les autres par portion de leurs côtés;
le _liseron_ est roulé et plié comme les filtres de papier, etc., etc.
Il en est de même des feuilles dans le bourgeon; celles du _syringa_
sont pliées en long, moitié sur moitié, celles de l'_aconit_ le sont
dans leur largeur du haut en bas, plusieurs fois sur elles-mêmes; celles
du _groseiller_ sont plissées comme un éventail; celles de
l'_abricotier_ sont roulées sur elles-mêmes, etc., etc.

Un spectacle curieux est encore de voir les tiges sortir de terre au
commencement du printemps, plusieurs plantes vivaces ont fait la part de
l'hiver et de la mort; elles leur ont livré leurs feuilles de l'été;
elles se sont cachées profondément sous terre.

Mais voici qu'une pluie douce et un vent tiède les avertissent que la
belle fête du printemps va commencer; il faut que chaque plante se
prépare à entrer en scène et à jouer son rôle. Quelques-unes sont tout à
fait mortes; mais avant de mourir, elles ont confié à la terre leurs
graines, petits oeufs fécondés que couvent les premiers rayons du
soleil de mars, et qui s'empressent d'éclore; les autres ont divers
procédés pour percer la terre durcie sur elles par le froid et par le
vent; celles qui ont des feuilles fermes et aiguës comme les
_jacynthes_, les _glaïeuls_, les _narcisses_, les réunissent en pointes
serrées et se font facilement passage; les _narcisses_ et les _glaïeuls_
en appliquent deux l'une sur l'autre et sortent comme dans une lame
aplatie; les _jacynthes_ enferment leur fleur, déjà formée, dans trois
feuilles aiguës et creusées en rainures dont la réunion ne forme qu'une
seule pointe; d'autres, comme les _pivoines_, enveloppent leurs premiers
bourgeons d'un fourreau qui tombe après qu'ils sont sortis de terre.

Mais comment feront les _anémones_ dont les feuilles sont larges,
profondément découpées et sans aucune consistance? Elles font monter la
queue de chaque feuille courbée en deux par son milieu; c'est un coude
arrondi qui se charge de percer la terre et sort comme la moitié d'un
anneau; puis, tandis qu'un des côtés est retenu par la racine, l'autre,
auquel tient la feuille plissée, est tiré par en haut sans qu'elle soit
froissée le moins du monde; une fois sortie elle se développe et
s'étale.

Revenons à notre pavot.

Il y en a de rouges dans toutes les nuances, de blancs, de panachés de
rouge et de blanc, de violets; il n'y en a ni de jaunes, ni de bleus, ni
de verts; je n'en connais pas qui soient panachés de blanc et de violet.
Malgré les nombreuses variétés de fleurs qu'on croit découvrir chaque
jour, chacune a des limites fixes et infranchissables; on a semé, depuis
vingt ans, quarante lieues peut-être de graines de dahlias sans qu'on
ait pu avoir un dahlia bleu, malgré que le violet soit très fréquent; je
ne raconterai pas tout ce qu'on a fait pour avoir une rose bleue.

La rose a de plus que le pavot la couleur jaune.

Un pied de pavot sème de lui-même plus de trente mille graines; on les a
toujours vus renfermés dans le rouge, le blanc et le violet. Beaucoup de
jardiniers parlent de roses vertes provenant de la greffe du rosier sur
le houx, de roses noires faites au moyen de la greffe sur le cassis; ce
sont des contes absurdes, il n'y a pas de fleurs noires, et il y en a
très peu de vertes, surtout d'un vert franc; je n'en sais guère qu'une
qui soit réellement jolie, sans parler de certaines amaryllis, c'est
celle du _daphné-lauréole_ qui vient dans les bois, et qui porte de
charmantes fleurs vertes odorantes, dont le centre est occupé par des
étamines d'un beau jaune orangé; il fleurit dans le mois de février.

Voilà encore, mon ami, un charmant voyage que je fais sans changer de
place. Quand vous êtes en bateau, il semble que le bateau est immobile
et que les deux rives fuient de chaque côté en déroulant à vos yeux
leurs rivages, leurs peupliers et leurs saules, et leurs fleurs
diverses, et les maisons qui les bordent: c'est une chose qu'on a
remarquée cent fois; mais les gens sont si décidés à ne voir que ce
qu'ils ont lu, que je n'ai jamais vu consigné nulle part que si les
bords du rivage paraissent marcher en sens inverse du bateau, cette
illusion ne s'étend qu'à une certaine distance, et que s'il se trouve
plus près de l'horizon d'autres arbres et d'autres bâtiments, ceux-ci
semblent au contraire suivre le sens du bateau, et que ces deux lignes
d'arbres et de maisons se croisent d'une marche simultanée en sens
opposé.

Il me semble être le jouet d'une illusion semblable à celle qu'on
éprouve en voiture et en bateau lorsque je vois les fleurs paraître
chacune à leur tour autour de moi, je crois presque voyager. Il
paraîtrait en effet que l'on change de place, tant l'on voit changer de
décors et d'acteurs la scène, quelque petite et resserrée qu'il me
plaise de la choisir. Il n'y a pas un acteur qui paraisse avant son
tour; ils semblent sortir chacun de la terre ou de leur enveloppe à un
signal ou plutôt à une réplique donnée. Asseyez-vous et voyagez:

Le vent aigre de l'hiver a balayé les feuilles; les troncs et les
branches dépouillés des arbres offrent des couleurs variées; le bois du
_cornouiller_ est d'un rouge éclatant, celui du _frêne doré_ est jaune,
les branches du _genêt d'Espagne_ sont du vert de l'émeraude, le tronc
du bouleau est blanc, les branches qui ont poussé sur les _tilleuls_,
pendant l'été, sont d'un rouge violet; il y a un _framboisier_ que les
jardiniers appellent à bois bleu et qui est d'un violet splendide;
quelques _érables_ ont leurs branches vertes; le _noyer d'Amérique_ est
noir. Mais les mousses végètent et fleurissent, et au pied d'un arbre la
_rose de Noël, l'ellébore noir_ épanouit ses fleurs semblables à des
roses simples, blanches ou roses pâle; le _tussillage odorant,
l'héliotrope_ d'hiver étale du sein d'un large feuillage arrondi ses
houppes grises et roses qui répandent au loin une suave odeur de
vanille.

Mais décembre est fini, ces deux acteurs disparaissent au premier signal
que donnent les gelées; voici janvier qui couvre la terre de neige, la
gelée fend les arbres, c'est une scène nouvelle; le rouge-gorge
s'approche des maisons en voltigeant, le _calycanthe du Japon_ ouvre sur
celles de ses branches nues qui sortent de la neige de petites fleurs
pâles, jaunes et violettes, qui exhalent un doux parfum qui rappelle à
la fois l'odeur du jasmin et celle de la jacynthe; c'est un long
monologue, c'est la seule fleur qui s'épanouisse en plein air pendant
les grands froids; bientôt ses fleurs se dessèchent et tombent, ses
branches grises restent nues; les feuilles ne se montreront qu'au
printemps.

[Illustration]

Qui va paraître avec le mois de février? les _coudriers_ laissent pendre
leurs longs chatons jaunes et ouvrent leurs petits pinceaux carmin; le
_daphné-lauréole_, dont je vous parlais tout à l'heure, est bientôt
suivi d'un autre _daphné_ qu'on appelle _bois gentil_ et qui a des
fleurs pareilles aux siennes, mais lilas, roses ou blanches;
l'_hépatique_ ouvre ses petites roses doubles, roses ou bleu foncé;
c'est une sorte de premier acte, une exposition où les personnages se
sont présentés presque un à un, ou au plus deux à deux.

Mais en mars les arbres à fruits étalent leur riche parure; l'amandier
se couvre de fleurs blanches rosées, l'abricotier de fleurs blanches, le
pêcher de fleurs roses; auprès de l'eau le _pas d'âne_ ouvre ses houppes
dorées; les _primevères_ fleurissent sur la terre et les _giroflées_
jaunes sur les murs; les _crocus_ ouvrent dans le gazon, parmi les
étoiles blanches des _paquerettes_, comme de petits lis, leurs corolles
jaunes, violettes ou rayées de violet et de blanc; quelques violettes
fleurissent sous les feuilles sèches tombées des arbres à l'automne;
puis tout cela disparaît comme d'un coup de baguette.

La _jacynthe_ ouvre ses épis bleu-violet, roses, blancs ou jaunâtres, et
toutes les fleurs qui l'ont précédée reconnaissent ce signal et
disparaissent; leur rôle est joué, elles reviendront l'année prochaine à
une autre représentation.

Regardez-les bien, admirez leurs formes variées, leurs couleurs fraîches
ou éclatantes, respirez leurs parfums divers, vous ne les verrez
peut-être plus; vous avez tout au plus à voir vingt ou trente
représentations semblables.

Mais vous les voyez partir sans regret, elles sont remplacées par tant
d'autres. En effet, les fleurs seront bientôt si nombreuses, qu'il
deviendrait impossible de les compter: tout fleurit ou semble fleurir,
arbres, herbes, papillons, mais chacun a son jour, chacun a son heure,
aucun ne devance, aucun ne dépasse le moment prescrit. Le printemps et
l'été s'écoulent, la foule s'éclaircit; les _reines marguerites_, la
vraie fleur de l'automne, sont remplacées par les _dahlias_, les
_dahlias_ par les _asters_, les _asters_ se fanent à l'apparition des
_chrysanthèmes_ de l'Inde. Il y a une variété de _chrysanthèmes_ à
petites fleurs jaunes qui paraît la dernière de toutes et ferme la
marche.

Et avec chaque feuille, chaque fleur, naissent et meurent les insectes
qui les habitent et qui s'en nourrissent, et aussi ceux qui mangent
ceux-là; les fleurs sèment leurs graines qui sont des oeufs; les
insectes pondent leurs oeufs qui sont des graines; après quoi
refleurissent les ellébores et les tussillages et éclosent les insectes
auxquels ces plantes appartiennent. Une fleur qui naît ou qui meurt,
c'est un monde avec ses habitants.

Mais si vous ne voulez pas attendre toute l'année, ou si votre mémoire
vous sert mal, restez là seulement une journée, voyez comme tout passe
devant vous, voyez comme tout voyage pour vous montrer des objets
nouveaux. Ma lettre est longue; demain seulement je ferai le voyage de
la journée comme je viens de faire celui de l'année.

    _Vale._

[Illustration]

[Illustration]




LETTRE IX.


Le soleil n'est pas encore à l'horizon, cependant les ombres de la nuit
commencent à se dissiper. Combien de plaisirs fatigants et malsains on
achète à prix d'or, quand, pour rien, on peut jouir chaque jour du plus
solennel spectacle... de la création du monde.

En effet, la nuit avait enlevé à tous les objets leur forme et leur
couleur, voici le jour qui vient les leur rendre.

Au jardin, les fleurs jaunes et les fleurs blanches sont les premières
qui reçoivent leur coloris. Les fleurs roses, rouges, bleues, sont
encore invisibles et n'existent pas pour les yeux; le feuillage commence
à montrer sa forme, mais il est noir. Les fleurs roses sont peintes à
leur tour, puis les rouges, puis les bleues; toutes les formes sont
distinctes. Déjà l'_hémérocalle_, une sorte de lis jaune fermé pendant
la nuit, rouvre sa corolle et commence à répandre une odeur de
jonquille. Le _léontodon_, fleur couleur dor, a étalé avant
l'_hémérocalle_ sa fleur rayonnante dans l'herbe où les _paquerettes_
encore fermées tiennent réunis en faisceaux leurs petits rayons d'argent
dont elles montrent alors le dessous qui est d'un beau rose.

Les oiseaux se réveillent et chantent. Le ciel prend une teinte rose;
les nuages gris deviennent d'un lilas clair; l'orient s'épanouit en un
jaune lumineux; les _cerisiers_ placés à l'occident teignent de rose
leur écorce grise sous le premier rayon que lance obliquement le soleil.
Voici l'astre du jour, l'astre de la vie, qui monte dans sa gloire et
dans sa majesté, un globe de feu s'élève à l'horizon.

Toutes les plantes se réveillent, l'_acacia_ avait ses feuilles pliées
et appliquées les unes contre les autres; les voilà qui se séparent et
se dressent. Le _lupin_ à fleur bleue, qui a des feuilles d'un vert
cendré et faites comme des mains, avait resserré ses doigts et laissé
tomber ses bras contre sa tige; ses feuilles s'écartent et se relèvent.

Le _lupin_ a fait écrire bien des pages par les savants; _Virgile_ a dit
quelque part _tristis... lupinus_. Pourquoi _Virgile_ a-t-il appelé le
_lupin triste_? L'espèce dont nous parlons est d'un port charmant, la
fleur en est d'une forme agréable et d'une belle couleur, d'autres
espèces répandent un suave parfum. Pourquoi _Virgile_ a-t-il dit que le
_lupin_ était triste? Dieu sait les raisons qu'en ont trouvées les
savants; plusieurs volumes ont à ce sujet été commis tant par les
savants botanistes que par les savants commentateurs, on n'a jamais pu
s'accorder.

Je sais deux questions de la même force et que nous nous faisions au
collége: l'une restait indécise comme la question du _lupin triste_ l'a
été jusqu'ici, l'autre recevait une solution de même que la tristesse du
lupin va être expliquée tout à l'heure.

_Pourquoi_, demandait un écolier à un autre, _le saumon est-il le plus
hypocrite des poissons?_ Le camarade cherchait quelque temps, mais,
comme il n'était pas savant de profession, il disait: Je ne sais pas. Un
savant ne dit jamais _je ne sais pas_, il préfère l'erreur à
l'ignorance; je ne sais pas, disait l'écolier, attendant le mot de
l'énigme. Ni moi non plus, répondait l'autre, si je le savais je ne le
demanderais pas. L'autre question était celle-ci: On sait que saint Paul
en allant je ne sais où fit une chute de cheval: _Dic mihi, quæso_,
disait-on, _dic, sanctus Paulus cur cecidit?_ Dis-moi pourquoi saint
Paul est tombé de cheval? La réponse longtemps cherchée finissait par
être celle-ci: _Quia bene non se tenuit_: Parce qu'il ne s'est pas bien
tenu. Je déclare ces deux réponses parfaitement claires, parfaitement
sages et raisonnables: il s'en faut de beaucoup que les savants
procèdent ainsi; cependant la seule raison pour laquelle Virgile a
appelé le _lupin triste_, c'est qu'il avait besoin, pour la mesure de
son vers, de deux syllabes longues que lui fournissait le mot _tristis_.
Cela n'est pas rare chez les poëtes latins, que j'aime raisonnablement,
mais que je ne fais pas semblant de porter aux nues pour colorer d'un
prétexte convenable l'envie et la malveillance contre les contemporains.

Mais continuons à voir se réveiller les plantes. La _balsamine_, qui
avait penché ses feuilles vers la terre, les relève vers le ciel;
l'_onagre_, qui au contraire avait relevé les siennes, et en avait
embrassé sa tige, les écarte et les laisse un peu fléchir.

Les insectes commencent à bourdonner.

Le _souci pluvial_ ouvre sa fleur qui est un disque violet, entouré de
rayons blancs par-dessus, violâtres par-dessous.

Le _nénuphar blanc_, qui avait hier soir fermé sa fleur s'épanouit de
nouveau; les _volubilis_, qui grimpent en guirlandes chargées de fleurs
roses, violettes, blanches, rayées, ferment leurs fleurs qui se sont
ouvertes pendant la nuit. Les _belles-de-jour_ épanouissent à leur tour
leurs fleurs bleues et jaunes. Chaque plante fleurit à l'heure qui lui a
été fixée; le soleil qui force l'une à s'ouvrir, oblige l'autre à se
fermer, et cependant elles n'ont aucune différence à l'oeil.

Les insectes, les papillons et les mouches de toutes couleurs se
répandent de toutes parts.

Mais le _léontodon_ se ferme vers trois heures de l'après-midi. Le
_souci pluvial_ ne tarde pas à imiter son exemple, à moins que le temps
ne soit pluvieux, car alors il se serait refermé plus tôt. La
_paquerette_, qui s'était étalée au soleil se resserre et redevient
rose. Graduellement, les feuilles de l'_acacia_ se replient ainsi que
celles des autres arbres dont nous avons vu ce matin le réveil; la
_belle-de-jour_ se ferme, le soleil va se coucher; la fleur blanche du
_nénuphar_ rassemble ses pétales et les resserre. Les oiseaux ont cessé
de chanter et se disputent leur place sous les feuilles; vous voyez
reparaître au ciel les couleurs que vous y avez admirées ce matin, mais
elles ont pris des nuances plus sévères et plus foncées. Le rose du
matin est rouge le soir, le jaune est orange, le lilas est devenu
violet; le globe de feu descend et disparaît dans une brume rouge qui
semble la cendre allumée d'un volcan. Les arbres de l'orient à leur tour
reçoivent l'adieu et le dernier regard du soleil comme les arbres de
l'occident avaient reçu son bonjour et son premier rayon. On entend au
loin coasser les _grenouilles_, les _scarabées_ volent lourdement, le
_cerf-volant_ et le _rhinocéros_ sortent des creux des chênes, les
_stercoraires_ bleus et violets, et plus richement vêtus que les rois,
sortent de la bouse de vache.

Voici la nuit.

Mais la nuit a ses oiseaux, ses fleurs et ses insectes qui dormaient
pendant le jour et qui s'éveillent lorsque les autres s'endorment.

La lune est leur soleil.

La _belle-de-nuit_ a ouvert ses petits cornets pourpres, jaunes ou
blancs. Une variété, dont la fleur blanche supportée par un long tube a
le centre d'un riche violet, exhale une douce odeur. L'_énothère_ étale
ses belle coupes jaunes parfumées. Les _volubilis_ attendront le milieu
de la nuit.

Pendant ce temps les étoiles s'épanouissent au ciel. Dans l'herbe, les
_lucioles_ femelles commencent à briller d'un feu vert et phosphorique:
c'est seulement l'extrémité inférieure de leur corps et le dessous qui
est ainsi lumineux. La _luciole_ est au jour un insecte aplati, se
traînant sur six mauvaises pattes; le soir elle se met sur le dos pour
que le phare qu'elle allume se voie de plus loin.

[Illustration]

Vous connaissez l'histoire d'_Héro_ et de _Léandre_, c'étaient deux
amants séparés par un bras de mer. Chaque nuit _Léandre_ traversait le
détroit à la nage pour aller passer quelques instants auprès d'_Héro_.
Je ne sais si _Héro_ était bien belle, mais avec la première venue et
des obstacles on fait une passion. _Ovide_ dit qu'elle était ravissante,
j'en crois _Ovide_. Une nuit, une tempête s'élève pendant que _Léandre_
s'efforce en vain de gagner l'autre rive, guidé par le fanal que son
amante allume chaque soir. Le poète met dans sa bouche une plainte
touchante, il prie la tempête de ne le noyer qu'au retour; la tempête
fut sourde et la malheureuse _Héro_ vit arriver à ses pieds le cadavre
de son amant.

La _luciole_ n'allume de même son fanal et ne prend tant de soin de le
mettre en évidence, que parce que c'est lui qui la désigne à une foule
de petits _Léandres_ vagabonds, auxquels la nature a accordé des ailes.
Les mâles des lucioles sont beaucoup plus petits que les femelles, et,
je le croirais, beaucoup plus nombreux, car il est rare qu'on en voie
moins de trois ou quatre entourer en tous sens une femelle de leurs
soins empressés. Ils ne sont pas lumineux.

Pendant qu'à l'exemple de Diogène, mais pour un autre motif, la
_luciole_ cherche un _homme_ avec sa lanterne, une grande _phalène_
passe auprès de moi; ses ailes font entendre un bruit semblable à celui
que ferait un petit oiseau. En effet, elle est beaucoup plus grosse que
certains oiseaux-mouches. Elle passe au-dessus de toutes les fleurs qui
dorment, elle cherche; elle sait que dans ces belles coupes de grenat et
de topaze des _belles-de-nuit_ et des _énothères_ un doux nectar est
préparé pour elle. La voici au-dessus d'une _énothère_: elle plane sans
toucher la fleur, ses ailes semblent immobiles, tant elle les agite
vivement. Alors elle développe une trompe roulée sous sa tête, et qui
échappait à la vue, mais qui est plus longue que l'insecte entier. Cette
trompe se sépare en deux; chacune des deux est une trompe parfaite, au
moyen de laquelle elle suce au fond des fleurs le miel qu'elles
renferment.

Il ne faut pas croire que, pour ne sortir que la nuit, ce papillon, que
les naturalistes appellent _sphinx_, ait négligé sa parure. Il a les
ailes d'un gris nué de divers bruns et noirs. Le corps est peint
d'anneaux blancs, roses et noirs, séparés dans la longueur du corps par
une raie grise.

En voici un autre qui est encore plus richement vêtu: son corps et ses
ailes sont de deux couleurs, vert olive et rose.

Mais quel cri plaintif se fait entendre sur ce jasmin? Est-ce ce grand
_sphinx_ qui s'y est posé qui s'avise de gémir ainsi? Si le cri qu'il
fait entendre est lamentable, son aspect n'est pas non plus fort
réjouissant. Ses ailes supérieures sont nuées de couleurs sombres; les
inférieures sont d'un orange terne et pâle, avec des bandes noires. Son
corps est rayé d'anneaux noirs et de ce même orange triste: mais c'est
sur son corselet que la nature s'est permis une singulière fantaisie:
des taches oranges et noires forment, d'une manière parfaitement
distincte, la figure d'une tête de mort.

[Illustration]

En 1730, il parut en Bretagne une grande quantité de ces papillons. Leur
cri et leur figure singulière jetèrent l'épouvante dans tous les
esprits. Les curés en parlèrent en chaire, et donnèrent cette apparition
comme un signe évident de la colère céleste. Les imaginations furent
frappées au plus haut degré, beaucoup de personnes firent des
confessions publiques; un curé écrivit à ce sujet une homélie qui fut
insérée dans le Mercure de France. Les plus incrédules dirent que ce
prodige annonçait une peste. M. _de Pontchartrain_, alors secrétaire de
la marine, demanda à l'Académie si quelques-unes de ces alarmes étaient
fondées. L'Académie ayant répondu négativement, fut fort blâmée par
l'Eglise; les pères de Trévoux proclamèrent dans leur journal que
c'était à tort qu'on désabusait les gens d'une terreur salutaire: «Le
public, disaient-ils, a toujours droit de s'alarmer, parce qu'il est
toujours coupable, et tout ce qui lui rappelle la colère d'un Dieu
vengeur est toujours respectable.»

L'espèce de cri que fait entendre ce sphinx, qui a été justement nommé
_Atropos_, est produit par le frottement de sa trompe contre les
cloisons qui la renferment. Il a été une grande chenille jaune et verte.

Ce n'est qu'assez avant dans la nuit que les _volubilis_ déplissent
leurs fleurs. Il y a une petite chenille assez laide qui vit sur les
volubilis, et qui devient un papillon fort joli et fort singulier; la
chenille est d'un vert blanchâtre et assez velue. La phalène est d'une
blancheur éclatante; ses ailes paraissent se composer de dix petites
plumes d'une extrême finesse. Chacune des ailes supérieures est divisée
en deux, chacune des ailes inférieures est divisée en trois parties
découpées, en telle façon que ce n'est qu'avec le secours de la loupe
qu'on peut voir que ce ne sont pas de véritables plumes beaucoup plus
blanches que celles du cygne, beaucoup plus finement striées que celles
de l'autruche.

La nuit est le temps que les arbres prennent pour aspirer l'oxigène qui
est nécessaire à leur existence comme à la nôtre. Le jour, ils en
expireront et en rendront à l'air beaucoup plus qu'ils n'en ont pris,
l'action du soleil décomposant l'acide carbonique.

Ces deux phénomènes expliquent le danger qu'il y a à garder des végétaux
la nuit dans une chambre fermée, car alors les végétaux absorbent une
partie de l'oxigène et diminuent la quantité d'air respirable. Cette
quantité, nécessaire à chaque homme, est plus considérable qu'on ne
pense. Un homme consomme par heure au moins six mètres cubes d'air; la
plupart des plaisirs pris en commun, les bals, les soirées, les
spectacles, les assemblées, commencent par diminuer considérablement
cette ration indispensable. Il est difficile que dans un raoût, dans une
soirée comme on les donne aujourd'hui, chaque personne ait pour sa part
plus d'un mètre et demi d'air respirable. Vous vous décideriez
difficilement à prendre quelques-uns de ces plaisirs s'il vous fallait
les acheter au prix de la privation des deux tiers de vos aliments. La
privation d'air a des effets moins immédiats, mais il est probable
qu'elle engendre la plus grande partie des maladies propres aux
habitants des villes.

Outre que les végétaux renfermés dans une chambre absorbent une partie
d'oxygène, ils expirent une partie égale d'acide carbonique, qui est un
poison mortel quand il se trouve mêlé en proportion trop forte dans
l'air respirable, dont il est cependant un des éléments. Cela explique
également le bien-être que l'on éprouve le jour sous les arbres,
bien-être qui ne vient pas seulement de l'ombre et de la fraîcheur.

Vous voyez, mon ami, que, sans qu'il soit nécessaire de changer de
place, il suffit de regarder, pour voir sans cesse des choses nouvelles
passer sous nos yeux. Aucune des plantes, aucun des insectes dont je
vous ai parlé dans cette lettre et dans la précédente ne s'épanouit ou
ne se montre, ne se ferme, ne se transforme ou ne meurt, avant ni après
l'époque, le jour, l'heure qui lui a été assigné. Toujours le
_léontodon_ ouvre ses rayons d'or avant que la _pâquerette_ n'étale ses
rayons d'argent; jamais l'_énothère_ ne développe sa corolle avant que
le nénuphar n'ait replié ses pétales. Le _merle_ siffle le matin, le
_rossignol_ chante pendant la nuit; les _sauterelles_, dans les
luzernes, font entendre sous la chaleur la plus ardente du soleil une
sorte de coassement pareil à celui des _grenouilles_ dans les mares,
quand le soleil se couche. Chaque instant a son intérêt, son spectacle,
sa richesse et sa splendeur.

[Illustration]

[Illustration]




LETTRE X.


Quand je cherche à me rappeler tous les bonheurs de ma vie, je reconnais
qu'il n'y en a guère que j'aie prévus et atteints à la course.

Les bonheurs sont comme le gibier: quand on les vise de trop loin, on
les manque.

Ceux qui me reviennent à la mémoire sont venus d'eux-mêmes me trouver.
Pour beaucoup de gens, le bonheur est une grosse chose imaginaire et
compacte, qu'ils veulent trouver tout d'une pièce; c'est un diamant gros
comme une maison, qu'ils passent leur vie à chercher et à poursuivre au
hasard.

Ils sont comme un horticulteur de ma connaissance qui ne rêve que de
trouver une rose bleue, rose que j'ai un peu cherchée moi-même, et qui
est plus déraisonnable à espérer que le diamant dont je vous parlais
tout à l'heure. Depuis que cette fantaisie est née dans le cerveau de ce
pauvre diable, les autres fleurs n'ont plus eu pour lui ni éclat ni
parfum.

Le bonheur n'est pas une rose bleue; le bonheur est l'herbe des
pelouses, le liseron des champs, le rosier des haies, un mot, un chant,
n'importe quoi.

Le bonheur n'est pas un diamant gros comme une maison, c'est une
mosaïque de petites pierres dont aucune souvent n'a une valeur générale
et réelle pour les autres.

Ce gros diamant, cette rose bleue, ce gros bonheur, ce bonheur
monolythe, est un rêve. Les bonheurs que je me rappelle, je ne les ai
pas poursuivis ni cherchés au loin; ils ont poussé et fleuri sous mes
pieds, comme les paquerettes de mon gazon.

Mes plus grands bonheurs, je les ai trouvés dans un jardin par-dessus
lequel j'aurais sauté, dans une chambre où je ne pouvais faire trois
pas. Cette chambre, je me la rappelle encore, je n'ai qu'à fermer les
yeux pour la voir, il semble que je la voie dans mon coeur. Elle était
meublée de fauteuils en velours d'Utrecht jaune, d'une table à jeu près
de la cheminée, d'un vieux piano entre les deux fenêtres. Un jour,
_elle_ essayait de m'apprendre à jouer d'un seul doigt un air qu'elle
chantait quelquefois, et que j'aimais passionnément. Son père était
assis au coin de la cheminée et lisait un journal. D'abord elle joua
l'air devant moi, puis elle me dit d'essayer. Je ne pus trouver que les
trois premières notes; elle le joua plus lentement, je ne réussis pas
davantage. Elle riait beaucoup de ma maladresse. Alors elle prit ma main
pour me faire frapper les notes du doigt: c'était la première fois que
nos mains se touchaient. Je frissonnai, elle cessa de rire et retira sa
main; et nous restâmes tous deux silencieux. Le jour baissait et mêlait
un profond recueillement à nos émotions. Nos regards se rencontrèrent et
se confondirent; il me sembla que je devenais elle, qu'elle devenait
moi; que notre sang se mêlait dans nos veines, notre pensée dans notre
âme. Deux grosses larmes tombèrent de ses yeux, et roulèrent sur ses
joues comme deux perles de rosée brillent au matin sur une rose. Alors
son père, que nous avions oublié avec le reste du monde, laissa tomber
son journal qu'il ne pouvait plus lire, et dit à sa fille de faire
allumer la lampe. Vous n'y voyez plus non plus, ajouta-t-il, car voilà
déjà longtemps que je n'entends plus le piano.

Eh bien! pour trouver ce bonheur--je ne m'en rappelle pas un aussi grand
dans le reste de ma vie,--je n'avais fait que descendre un étage,
quatorze marches, et venir de ma chambre dans la chambre aux fauteuils
jaunes. Et ma chambre si petite, si pauvrement meublée, que de joies
elle a renfermées! C'est là que j'ai fait pour elle dix-mille vers, dont
elle n'a jamais vu un seul; c'est là que je lui ai écrit tant de
lettres; c'est là que j'ai relu les quelques lettres qu'elle m'a
écrites, tant de fois que la bibliothèque d'Alexandrie ne m'aurait pas
fourni plus de lecture.

[Illustration]

Et cet escalier, ces quatorze marches qui nous séparaient, combien de
fois je l'ai descendu et monté pour la rencontrer, pour rencontrer son
père ou sa servante, pour voir sa porte, pour voir la sonnette qu'elle
avait touchée, le paillasson en jonc sur lequel elle avait posé ses
pieds! et aussi dans l'espoir qu'elle reconnaissait mes pas, qu'elle
m'entendait monter et descendre, qu'elle disait: Le voilà!

J'ai fait trois cents lieues dans cet escalier là, mon ami, et à chaque
pas j'ai trouvé un bonheur ou au moins une émotion.

Que de belles fleurs au printemps de notre vie, et comme elles se sont
fanées! que de choses sont mortes en nous dont nous ne songeons pas à
porter le deuil; loin de là nous prenons nos mutilations pour des
retranchements utiles, nous nous enorgueillissons de nos pertes, nous
appelons nos infirmités des vertus; l'estomac ne digère plus, nous nous
disons sobres; notre sang est refroidi, nous nous disons revenus de
l'amour, quand c'est l'amour qui s'en est allé de nous; nos cheveux, nos
dents meurent, et nous ne pensons pas que nous devons mourir bientôt
tout entiers. Nous nous agitons, nous nous tourmentons pour un avenir
que tout nous raconte que nous ne verrons pas.

J'ai entendu un homme de quatre-vingts ans me dire: Il faut cependant
que je m'occupe de mon avenir!

Et, cependant, les avertissements ne nous manquent pas: tout nous parle
de la mort.

Cette maison que nous habitons a été bâtie pour un homme mort depuis
longtemps, par des maçons qui sont morts. Ces arbres sous lesquels nous
rêvons ont été plantés par des jardiniers qui sont morts. Les tableaux
dont nous ornons nos logis ont été peints par des morts. Nos habits, nos
souliers sont faits avec les poils ou la peau d'animaux qui sont morts.
Le bateau sur lequel vous vous promenez entre les rives vertes, c'est un
arbre mort qui en fournit les planches. Ce feu devant lequel vous causez
est alimenté par des membres de cadavres d'arbres. Vos festins joyeux,
vos repas de chaque jour, offrent à vos yeux et à votre appétit des
cadavres d'animaux morts. Ce vin, dont vous vantez la vieillesse vous
rappelle que celui qui l'a récolté, que celui qui a fait les tonneaux,
que celui qui l'a mis en bouteille, et que tous ceux qui vivaient alors
sont morts. Et le soir, quand vous allez au théâtre voir représenter
Cinna ou Mithridate, ces personnages que vous regardez, ne sont-ce pas
des morts que vous évoquez pour qu'ils viennent gambader devant vous et
vous divertir.

Quand ces pensées me viennent, mon ami, il me prend une profonde horreur
de tout tracas, de toute agitation; je ne songe qu'à vivre tranquille,
sans souci du présent ni de l'avenir, et j'admire l'extravagance de tous
ces hommes qui, n'ayant que deux heures à dormir, passent ces deux
heures à faire et à retourner leur lit. Il me semble alors voir dans
tous ces gens qui se coudoient et s'évertuent, pour atteindre je ne sais
quoi, des fous furieux, et je suis de l'avis de ce philosophe qui
prétendait avoir découvert la véritable raison pour laquelle dans toutes
les grandes villes il y a un hôpital pour les insensés; c'est que, en y
enfermant quelques pauvres diables sous le nom de fous, on fait croire
aux étrangers que ceux qui sont hors de cet hôpital ne le sont pas.

    _Vale_

[Illustration]

[Illustration]




LETTRE XI.

SUR LE DOS.


Je suis en ce moment étendu sur un gazon parsemé de violettes, sous un
grand chêne qui m'abrite du soleil; je n'imagine rien qui puisse me
décider à quitter cette position. Je suis sur le dos, enfoncé dans
l'herbe plus d'à moitié; mes deux bras croisés derrière ma tête la
tiennent un peu élevée; les feuilles serrées du chêne forment une tente
verte transparente; entre certaines branches, j'aperçois le ciel par
taches bleues, j'entends mille bruits dans l'air, un _pinson_ chante du
haut de l'arbre, des _abeilles_ bourdonnent, quelques bouffées d'un vent
frais font frissonner les feuilles; j'écoute et je regarde. Sur le ciel
bleu passent de longs flocons de fils d'une soie plus blanche que tout
ce que nous connaissons et qui flottent mollement dans l'air,
s'abaissent et remontent; c'est ce que dans les campagnes on appelle
_fil de la Vierge_: on prétend que ce sont des fils échappés de la
quenouille de la vierge Marie. Ce n'a pas été pour moi une découverte
agréable, le jour que j'ai su que ces fils étaient produits par une
espèce d'araignée.

Une graine de _scorsonère_, surmontée d'un petit parachute en duvet,
vole à travers l'air pour aller se semer au loin; une graine de
_giroflée_, plate et légère, est portée par le vent sur le haut d'un
vieux mur, ou dans les fentes des ogives de l'église, qu'elle doit
décorer de ses étoiles d'or. Voici une _abeille_ qui passe, les pattes
chargées de la poussière jaune qu'elle a récoltée sur les étamines des
fleurs; le vent porte au loin cette poussière jaune.

J'ai vu des fleurs qui renferment dans leur corolle l'épouse et les
époux; j'en ai vu d'autres qui les portent séparés, mais sur la même
plante; il est des arbres et des fleurs qui ne produisent que des mâles
ou que des femelles, et souvent les uns et les autres sont plantés par
le hasard à de grandes distances. Dès lors point d'amours, point de
mariages, point de fécondation, point de reproduction; mais l'air se
charge de porter les tendresses de l'époux à l'épouse sous la forme de
ces petites outres jaunes qui contiennent une poussière fécondante. Les
_abeilles_ et les autres insectes qui voltigent de fleurs en fleurs sont
de petits messagers qui portent de l'époux à l'épouse des caresses
parfumées; c'est ainsi qu'elles paient l'hospitalité qu'elles reçoivent
dans les riches corolles et dans les nectaires pleins d'un miel
savoureux. L'épouse reçoit dans son sein le message de l'époux absent et
devient féconde.

Cette facilité que la nature a accordée aux plantes de correspondre
aussi intimement par la voie de l'air et par le moyen des insectes,
entraîne avec elle des conséquences dont nous ne pouvons nous plaindre,
mais qui cependant, au point de vue humain, passeraient au moins pour un
désordre. Voici en quoi consistent ces conséquences: voici un oeillet
blanc; il est habité par une petite nymphe entourée de dix amants; quel
que soit celui des dix pour lequel elle se décide, les graines qui
mûriront dans son sein ne produiront que des oeillets blancs. Il
arrive cependant que de ces graines naissent des oeillets blancs, des
oeillets rouges et des oeillets panachés de rouge et de blanc;
quelque adultère s'est donc glissé dans la corolle qui sert de grotte à
la nymphe? Vous vous croiriez en droit de concevoir au moins des
soupçons si, dans un ménage composé de deux personnes blanches, il
naissait un nègre et un mulâtre; en effet, un adultère a été commis, le
vent ou quelque insecte a été l'entremetteur, et a porté de douces
paroles à la nymphe au milieu de ses dix époux trompés.

Quelle horreur! direz-vous, ne pas pouvoir se contenter de dix époux!
Hélas! quand on en a dix à soi, le onzième fait précisément l'effet que
produit le second quand on n'en a qu'un.

C'est à de pareilles erreurs que nous devons les nombreuses variétés de
fleurs dont nos jardins sont ornés. Cela, du reste, n'a pas les mêmes
inconvénients que parmi les hommes; d'abord, l'amour parmi les fleurs
n'est pas égoïste; on est heureux d'aimer et de fleurir, on ignore la
jalousie, ce sentiment qui se compose d'avarice, d'orgueil et d'amour
aigri; ensuite, ce n'est pas comme dans les pauvres familles humaines
des gens qu'on appelle riches, où un enfant qui survient est pour les
autres un spoliateur, la richesse que les fleurs laissent à leurs
enfants est immense et éternelle; elle se compose de terre, de soleil,
de rosée; il n'y a rien à craindre, il y en aura toujours pour toutes.

Voici passer à son tour un _ichneumon_, semblable pour la forme à celui
que j'ai vu déposer ses oeufs dans le corps d'une chenille. Celui-ci
seulement est beaucoup plus grand. Lui aussi doit déposer ses oeufs
dans le corps d'un autre insecte. Cet insecte est un ver qui doit
devenir un assez gros scarabée. Le père sait que ses petits ont des
ennemis. Aussi est-ce dans un lieu qui paraît inaccessible qu'il a soin
de cacher ses oeufs. Il les dépose sous l'écorce des arbres. Hélas!
précaution inutile, soins impuissants! Voici l'_ichneumon_ qui rôde
autour du chêne sous lequel je suis couché; il se pose et parcourt le
tronc de l'arbre; il s'arrête. La tarière qu'il porte à l'extrémité du
corps se divise en trois parties, dont deux sont les deux moitiés du
fourreau de l'autre; il enfonce son arme nue et plus fine qu'un cheveu,
dans l'écorce. Le travail est long et pénible, mais il finit par
réussir. Le voici qui reste immobile pendant quelques secondes, puis il
s'occupe de retirer lentement sa scie. Si je voulais je le prendrais
avec les doigts. Il sera heureux si quelque oiseau ne le surprend pas
ainsi embarrassé. Mais la tarière est dehors, et se cache dans son
fourreau. L'_ichneumon_ s'envole. Par un art inconnu, par un instinct
merveilleux, il a su, à travers l'écorce épaisse du chêne, discerner
l'endroit où le scarabée a caché son oeuf, qui est devenu un ver; et
l'_ichneumon_ a à son tour déposé son oeuf à lui dans le corps de ce
ver qui lui servira de pâture.

Des papillons de toutes couleurs passent devant mes yeux en se jouant
dans l'air. Je vois le _vulcain_ qui est noir et porte sur les ailes des
bandes rouges de feu. Quand il était chenille, il était une chenille
brune marquée d'une ligne de points jaunes de chaque côté, et couverte
de poils. Il vivait alors sur l'_ortie_ et faisait ses délices de ses
feuilles qu'il ne regarde pas aujourd'hui, mais qu'il saura bien
retrouver pour y pondre ses oeufs quand le moment en sera venu, afin
que les petites chenilles qui en doivent sortir trouvent à leur
naissance le domicile et l'aliment qui leur conviennent.

Comment dire et peindre tout ce que je vois passer devant mes yeux, tout
ce qui s'agite dans l'air, et aussi tout ce que je ne vois pas? A
travers un petit intervalle, entre les feuilles du chêne, le soleil
glisse un rayon blanc, des myriades de moucherons se jouent dans ce
rayon. Ils sont si petits, que l'on ne les voit plus si une nuée vient
obscurcir un moment le soleil et éteindre ce rayon.

On a découvert des myriades d'animaux dans une goutte d'eau au moyen du
microscope, parce qu'on peut maintenir une goutte d'eau sous le verre de
la lentille. Si l'on pouvait de même isoler et contenir une goutte
d'air, il est probable qu'on apercevrait des miliers d'insectes qui
échappent à notre vue. Il y a des _ichneumons_, nous l'avons vu, qui
pondent leur oeuf dans l'oeuf d'un papillon. Qui nous dit que
l'oeuf de l'_ichneumon_ n'est pas percé à son tour par un autre
insecte que nous ne voyons pas!

On aurait eu tort de nier, avant l'invention du microscope, tous les
insectes imperceptibles qu'on a découverts depuis par son moyen. Je
n'oserais pas nier davantage qu'il y en ait d'autres tribus que le
microscope lui-même ne peut nous montrer. Qui sait si ces maladies qui
se répandent régulièrement en certaines saisons, ou qui sévissent
irrégulièrement à des époques éloignées, comme les pestes et les
épidémies, ne sont pas causées par des insectes que nous respirons avec
l'air.

Il y a moucherons et moucherons. On trouve raconté dans un vieux recueil
des traditions juives que Titus prétendit avoir vaincu le Dieu des Juifs
à Jérusalem. Alors, une voix terrible se fit entendre, qui dit:
«Malheureux, c'est la plus petite de mes créatures qui triomphera de
toi.» En effet, un moucheron se glissa dans le nez de l'empereur, et
parvint jusqu'à son cerveau. Là, pendant sept années, il se nourrit de
cervelle d'empereur, sans qu'aucun médecin pût le déloger. _Titus_
mourut après d'horribles souffrances. On ouvrit sa tête pour voir quel
était ce mal contre lequel avaient échoué tous les efforts de la
médecine, et on trouva le moucheron, mais fort engraissé. Il était
devenu de la taille d'un pigeon. Il avait des pattes de fer et une
bouche de cuivre.

En laissant mes regards errer au travers des feuilles du chêne,
j'aperçois de singuliers fruits ou de bizarres fleurs. Ce sont de
petites pommes vertes marquées de rose sur un côté, comme les pommes
d'api. Ce sont sur d'autres feuilles de petites groseilles rouges. Ces
fruits ont un insecte pour noyau, ces fleurs ont des oeufs d'insectes
pour graines. Ce sont des demeures produites sur les feuilles par la
piqûre de petites mouches qui pondent leurs oeufs dans l'intérieur de
la feuille. Cette piqûre produit l'effet que produisent sur nous les
blessures de certains insectes: la feuille s'enflamme, se tuméfie,
s'arrondit, et produit une boule dans laquelle le petit ver qui provient
de l'oeuf, et qui doit devenir mouche, croit et se nourrit jusqu'au
moment de sa transformation. D'autres mouches quelquefois viennent aussi
pondre dans l'intérieur de ces _galles_ (c'est ainsi qu'on appelle ces
excroissances), après qu'elles sont formées, quoique leurs enfants ne
mangent pas de feuilles de chêne. Loin de là, ils deviendront des vers
carnassiers; et c'est le premier habitant, celui pour lequel a été créé
la retraite, qui leur servira de nourriture. Après l'avoir mangé, ils
héritent de la maison, s'y transforment en véritables mouches, comme
aurait fait le propriétaire, percent la galle, et vont chercher des
femelles qui, comme eux, ont été pondues dans d'autres galles, en ont
mangé l'habitant, et cherchent un mâle dans les plaines de l'air.

[Illustration]

Presque toutes les plantes donnent naissance à des galles différentes,
dans lesquelles croissent et se transforment, mangent ou sont mangés,
divers insectes. Sur les feuilles de la _viorne_ s'élèvent des galles
desquelles sort un petit scarabée de couleur cannelle. Les galles
rougeâtres des feuilles du _saule_ renferment une sorte de chenille qui
s'en échappe à un certain moment, parce que ce n'est pas dans la galle
qu'elle doit se transformer. C'est dans la terre qu'elle va s'enfermer
jusqu'à ce qu'elle sorte sous la forme d'une mouche à quatre ailes. Le
rosier sauvage a quelquefois une galle recouverte d'une sorte de
chevelure verte et rougeâtre, d'un aspect fort singulier. Si l'on garde
renfermées quelques-unes de ces galles, on en verra sortir des mouches
de trois ou quatre espèces différentes. Il ne faut pas croire cependant
qu'elles aient des droits, sinon égaux, du moins pareils à la propriété
de ce domicile. Quelques-unes occupent la galle par droit de naissance;
c'est leur mère qui l'a formée de sa piqûre, et qui a déposé dedans
l'oeuf dont provient le ver qu'elles sont avant d'être mouches.
Celles-là sont de petites mouches ventrues et bossues; le mâle est tout
noir, la femelle a le corselet noir et l'abdomen marron. Voilà les
possesseurs légitimes; les autres, à un quasi droit de naissance,
joignent un droit de conquête. Voici comment la chose se fait: deux
petits oeufs assez ronds sont déposés dans la galle chevelue du
rosier; une mouche noire et marron a pondu le premier, et a, par sa
piqûre, fait croître la galle. Un _ichneumon_ a pondu le second; ces
deux oeufs restent quelque temps ensemble, éclosent et deviennent deux
vers. Le premier mange l'intérieur de la galle, qui croît et pousse à
mesure, le second suce le premier, qui répare à mesure ce que l'autre
lui mange, comme Prométhée sous le vautour qui mange son foie,
_immortale jecur_. En effet, un ver carnassier mourrait bien vite de
faim s'il s'avisait de dévorer le ver qui est seul renfermé avec lui. Un
homme ne vivrait pas longtemps s'il n'avait à manger qu'un seul mouton.

Mais voici le soleil couché, le jour baisse; j'oublie de regarder, ou je
regarde vaguement, en proie à une douce rêverie que vient accroître la
cloche de l'église qui sonne la fin du jour; les premières étoiles
paraissent à travers le feuillage; que sont ces étoiles? Les plus
savants astronomes nous disent à quelle distance les planètes sont de
notre terre, ils savent lesquelles marchent et quelle route elles
suivent; mais voilà où se borne leur science. Supposons qu'on vint nous
dire: l'Angleterre est située sous tel degré de latitude, c'est une île,
on croit distinguer des montagnes. Nous ne croirions pas connaître
très-bien l'Angleterre; mais c'est cependant le point où s'élèvent les
connaissances astronomiques, et, que de travaux, de soucis,
d'inventions, de veilles, de calculs, il a fallu pour en venir là.

Ces globes de feu sont-ils des mondes comme le nôtre? Oh! alors, mon
ami, quelle plaisanterie que les voyages! que signifie de faire plus ou
moins de chemin dans un des globes plus nombreux peut-être que le sable
de la mer qui gravitent autour du soleil. Vous serez bien fier quand
vous aurez fait le tour de notre monde; et il y a là-haut plus de mondes
peut-être que vous n'aurez dans vos voyages soulevé de grains de
poussière sous vos pieds, et ces mondes-là sont inabordables pour vous;
il y a de ces mondes si éloignés, que chacun d'eux ne forme à nos yeux
qu'un grain impalpable d'une poussière lumineuse. Il y en a
probablement, disent certains savants, qui sont si éloignés de nous, que
leur lumière n'est pas encore arrivée à nous depuis l'origine de notre
monde, quoique la lumière fasse quatre millions de lieues par minute.

A la bonne heure! voilà ce que j'appelle des voyages et des distances;
que signifient les deux ou trois mille lieues que vous aurez faites
quand vous reviendrez. Vraiment cela ne vaut pas la peine de se
déranger.

Ces mondes sont-ils destinés à recevoir les âmes de ceux qui meurent? la
mort est-elle le commencement de l'immortalité? à ce moment suprême, les
ailes de notre âme se développent-elles comme les ailes du papillon qui
sort du linceul qu'il s'est filé étant chenille?

Le vent m'apporte par bouffées de douces odeurs et des sons éloignés. De
bien loin j'entends les sons d'un cor de chasse qui se perd dans le
bruissement des feuilles, l'air fraîchit, je vais rentrer.

Avez-vous vu dans votre journée autant de choses singulières que j'en ai
aperçues sans changer de place et couché sur le dos dans l'herbe?

Demain je m'étendrai sur le ventre.

[Illustration]




LETTRE XII.

DES COULEURS.


Les savants, qui ont inventé tant de mots, auraient bien dû en imaginer
qui pussent donner une idée exacte des couleurs et de leurs nuances. Je
suis obligé de vous avouer, mon ami, que c'est ce qui m'embarrasse le
plus dans le récit de mon voyage. Il n'y a que fort peu de mots pour
désigner les couleurs, et encore sont-ils pris au hasard dans des ordres
d'idées très-éloignés les uns des autres. Cela me gêne d'autant plus que
les couleurs ont pour moi des harmonies aussi ravissantes que celles de
la musique, qu'elles éveillent chez moi des pensées toutes particulières
et différentes, et que leur influence agit puissamment sur mon
imagination.

J'ai été une fois mis en prison, eh bien, les murs étaient pour moi
moins désagréables qu'une certaine couleur chocolat dont ils étaient
revêtus; je reconnaissais jusqu'à un certain point le droit qu'a la
société de mettre un homme en prison, mais je ne pouvais admettre le
droit de l'enfermer dans cette horrible couleur.

Une des choses qui me sont particulièrement désagréables en voyage,
c'est la façon dont sont décorées les chambres d'auberge: les rideaux
jaunes avec des galons rouges, les fauteuils rouges avec des galons
jaunes; ces couleurs si ordinairement et si brutalement réunies par les
tapissiers me causent des impressions tout à fait désagréables.

Il m'arrive souvent, même dans des maisons ou je ne suis pas familier,
de me lever au milieu d'une conversation pour aller déranger deux
couleurs ennemies qu'un hasard malencontreux a rassemblées sur un
meuble. Il y a pour moi, entre les couleurs et les nuances, des
discordances aussi fortes que celles qu'il peut y avoir entre certaines
notes de musique.

Il n'y a pas de couleurs fausses si ce n'est dans la nomenclature des
marchandes de modes; mais il y a des assemblages de couleurs qui sont
aussi faux que si quelqu'un jouait au hasard du violon sans avoir jamais
essayé préalablement. Je me rappelle deux personnes qui m'ont toujours
été désagréables à cause de certaines couleurs dont elles s'étaient
ornées: la première était une certaine grosse femme avec des robes
vertes et des chapeaux jaunes; l'autre, un homme qui se parait de gilets
d'un rouge provoquant et de cravates d'un bleu hardi. J'ai voulu lutter
contre la prévention que m'inspiraient de pareils affublements; j'ai dû
m'en repentir: j'ai depuis eu fort à me plaindre de mes relations avec
ces deux personnages.

Il y a au moins autant de gens qui ont la vue fausse, que de gens qui
ont l'oreille fausse, sans parler des peintres, dont les uns voient
jaunes, les autres bleu ou gris, comme s'ils regardaient les objets à
travers des lunettes de ces couleurs.

Il est à remarquer que les paysans ne reconnaissent que le rouge, dont
le domaine pour eux embrasse le rose et l'orange, et toutes les nuances
comprises entre ces deux couleurs:--le jaune, mais seulement certaines
nuances; quand il est pâle, ils l'appellent blanc; quand il est un peu
foncé, c'est du rouge;--le bleu qui commence à l'amarante et embrasse
toutes les nuances du violet, excepté le bleu pur qu'ils confondent
quelquefois avec le vert. Ils connaissent assez bien le vert; le blanc
s'applique à toutes les nuances pâles, le noir à toutes les nuances
foncées.

Me trouvant un jour au bord de la mer, je me promenais sur une côte
entièrement couverte de petites fleurs desséchées tellement serrées, que
je pensais que vue à une certaine distance, à l'époque de la floraison,
la colline entière devait paraître de cette couleur. Eh bien! personne
dans le pays ne put me dire de quelle couleur est cette fleur; je ne pus
obtenir à mes questions deux réponses semblables pour me faire une
probabilité. Les paysans, en général, s'occupent assez peu du côté
poétique de la nature: les idylles et les églogues sont des mensonges.
Je me rappelle seulement deux appréciations que j'ai entendu faire dans
la même journée par deux paysans: l'une regardait un jeune orme qui,
planté entre des ormes plus âgés, s'était hâté d'atteindre leur sommet
pour avoir sa part d'air et de soleil. Il avait une tige plus droite et
plus élancée que celle d'un peuplier; il balançait au moindre vent sa
tête verte et luxuriante.--Quel malheur que vous n'en ayez qu'un comme
ça, me dit un de mes voisins.--Pourquoi?--Parce que celui-ci ferait un
superbe montant d'échelle.--Comme au printemps je regardais les fleurs
des pêchers qui commençaient à montrer déjà une pointe rose, un autre me
dit:--Vous regardez que la _marchandise_ commence à pousser.

Je crois vous avoir raconté un jour, qu'un jardinier demandait à son
maître, qui est de mes amis, la permission de coucher à l'avenir dans
l'écurie. Il n'y a pas moyen de dormir dans la chambre qui est derrière
la serre, Monsieur, disait-il, pour appuyer sa demande, il y a par là
des rossignols qui ne font que gueuler toute la nuit.

En cherchant à vous dire certaines couleurs de fleurs ou d'insectes,
j'ai fait une remarque, c'est que je me faisais mieux comprendre en
employant, pour désigner ces couleurs, certains noms de pierres
précieuses. Il est bien singulier que la plupart des gens connaissent
mieux des pierres qui habitent à mille lieues d'ici les profondeurs de
la terre, ou les perles et le corail qu'il faut arracher du fond des
mers, que les mouches qui volent contre nos vitres, que les fleurs qui
naissent sous nos pieds, qui nous entourent de toutes parts, qui
frappent nos yeux depuis notre première enfance: c'est que la vanité a
attaché un prix singulier aux pierreries, et a négligé de s'occuper des
richesses communes que la nature a jetées avec tant de profusion sur la
surface de la terre. Certes, il y a certaines pierres qui me flattent
singulièrement la vue, mais il n'en est aucune dont on ne retrouve les
couleurs sur quelque fleur ou sur quelque insecte. La chrysis n'est-elle
pas une pierrerie vivante composée d'une émeraude et d'un rubis?
Connaissez-vous un saphir d'un bleu aussi pur que le bluet des champs,
aussi éclatant que la sauge appelée _salvia patens_, que le _delphinium
vivace_, qui fleurissent dans nos jardins? Cherchez donc dans les
pierres l'écarlate de certains géraniums et des petites verveines rouges
qui effacent les géraniums? Est-il des émeraudes qui aient la
transparence des feuilles du chêne sous lequel j'étais hier, quand le
soleil était au-dessus? Est-il un diamant qui ait le feu et les couleurs
des gouttes de rosée au soleil? Un jardin n'est-il pas un écrin vivant,
plein de pierreries qui volent, et d'autres pierreries qui
s'épanouissent et répandent des parfums? Mais les pierreries sont
chères, tout le monde n'en peut pas avoir, et c'est pour cela que tout
le monde en veut. Il ne s'agit pas d'ailleurs de voir ni d'avoir des
pierreries, il s'agit d'en montrer. Ce que je vous dis là n'est pas un
paradoxe ni un jeu d'esprit. Qu'aimez-vous dans les pierreries? est-ce
la couleur? Vous n'avez qu'à regarder autour de vous, les fleurs et les
insectes ont de plus belles couleurs encore. Est-ce la dureté? le sable
de votre jardin est fort dur, le balcon de fer de votre fenêtre est
fort dur, et vous n'en faites aucun cas: c'est donc le prix, c'est donc
l'argent?

D'autre part, on imite toutes les pierres précieuses avec du verre, de
façon à s'y méprendre. Beaucoup de femmes même montrent quelquefois
leurs diamants véritables, et portent habituellement des diamants faux
montés de la même manière pour éviter les vols et les accidents. Certes,
ces derniers ont autant d'éclat et rendent aussi belles les femmes qui
les portent; sans cela, je vous déclare que pas une ne s'y résignerait.
A quoi servent donc les autres, les vrais, renfermés dans un écrin? On
les a, et les autres savent qu'on les a, et en connaissent le prix,
voilà tout.

Mais venons aux couleurs. Beaucoup de couleurs ont pris leur
dénomination de certaines pierres précieuses. Eh bien, ces dénominations
n'ont aucun sens, parce que les mêmes pierres varient singulièrement
dans leurs nuances et même dans leur couleur. Demandez à un
minéralogiste. Le rubis est d'un rouge glacé, ou plutôt velouté de
violet; mais il y a aussi des rubis d'un rouge orangé, et des rubis qui
sont roses.--L'émeraude possède tous les tons du vert, depuis le
blanchâtre jusqu'au vert le plus sombre. Il y a de plus des émeraudes
blanches et des émeraudes jaunes.--La topaze, que vous croyez obligée
d'être jaune, a le défaut, pour spécifier une couleur, d'être de tous
les jaunes possibles, du jaune presque blanc à l'orangé; mais encore il
y a des topazes blanches, des topazes rouges, des topazes verdâtres et
d'autres presque bleues.--Le grenat est d'une sorte de cramoisi foncé;
demandez toujours aux minéralogistes, ils vous diront qu'il y a aussi
des grenats orangés, des grenats verts et des grenats noirs.

Certes, s'il y avait quelque chose qu'on dût connaître, ce seraient les
plantes et les fleurs sur lesquelles on marche depuis l'enfance. Alors,
par leur moyen, si les hommes daignaient les regarder quelquefois, on
aurait, pour désigner les couleurs, une gamme complète à laquelle il ne
manquerait aucun ton ni aucune fraction de ton, et une langue exacte et
bien faite, en cela que les mots auraient un sens fixe, invariable et
le même pour tous. Quelques noms de couleurs ont été empruntés aux
fleurs. Tout le monde, quand on les prononce, sait parfaitement à quoi
s'en tenir: capucine, lilas, violet, amarante, bouton d'or,
feuille-morte, rose. Les noms de couleurs empruntés aux fruits sont
également fort inintelligibles: orange, citron, prune, abricot, vert
pomme; mais il en est une foule dont la dénomination ne vaut rien, parce
qu'elle est tirée d'objets que nous n'avons ni facilement ni
habituellement sous les yeux, ou qui ne sont qu'une convention dont le
type n'existe pas, telles que: bleu de Prusse, bleu de roi, bleu de
France, etc; jaune de Naples, jaune de chrome, jaune d'or. Outre que ces
mots ne présentent rien de fixe et de net à l'esprit, il y a entre les
nuances de jaune et de bleu qu'ils désignent, plus de cinquante nuances
intermédiaires qu'il n'y a pas moyen d'exprimer. On a compris que _bleu_
ne signifiait presque rien, puisqu'il y a pour un objet cinquante
manières différentes au moins d'être bleu. On a donné à chaque couleur
deux demi-tons, comme à chaque note de musique: on a dit bleu foncé et
bleu clair, comme on a dit _la_ dièse ou _si_ bémol. Je ne sais si les
musiciens se contentent volontiers de ces divisions, mais à coup sûr les
coloristes ne s'en peuvent trouver satisfaits. Il y a trente bleus
clairs différents et autant de bleus foncés. D'ailleurs, comment
reconnaître la note juste? quel est dans les couleurs le _bleu bécarre_,
le vrai bleu, le _bleu naturel_? On ne peut donc faire comprendre les
couleurs que l'on ne veut désigner que par des comparaisons, et ces
comparaisons, le raisonnement le plus vulgaire comprend qu'elles doivent
être prises des objets qui nous sont le plus familier et qui varient le
moins. Les fleurs nous présentent ces deux avantages, et celui, en
outre, de renfermer dans un même ordre de choses et d'idées toutes les
couleurs et toutes les nuances possibles.

Le rouge a plus que toutes les autres couleurs frappé les hommes, comme
il est aimé des enfants et des sauvages. Quelques-unes de ces
différentes nuances ont, en conséquence, été distinguées et nommées; il
n'y a aucune autre couleur dont le langage ordinaire en fournissent
autant: cramoisi, ponceau, écarlate, carmin, pourpre, incarnat, nacarat;
mais encore ces dénominations présentent à l'esprit quelque chose de
vague, et sur le sens précis duquel il est difficile de faire tomber
trois personnes d'accord.

Demandez aux savants quelle était la nuance précise de la pourpre des
anciens.

Il reste une foule de nuances qui n'ont pas de nom. Prenons pour exemple
la couleur la moins commune dans les fleurs, le bleu, et commençons
notre gamme. Certaines jacinthes vous donneront d'abord un blanc à peine
mélangé de bleu; la violette de Parme est d'un bleu lapis extrêmement
pâle; ensuite vient le géranium bleu des prés, puis la glycine de la
Chine, puis la fleur du lin; puis arrivent par ordre de nuances le
myosotis (_ne m'oubliez pas_), la bourrache, la cynoglosse, la sauge
étalée (_salvia patens_), la commeline tubéreuse, le bluet des champs,
la belle du jour, l'anagallis morelli, le plumbago carpentæ, le pied
d'alouette vivace à fleurs simples, puis celui à fleurs doubles qui est
d'un bleu métallique, et enfin comme dernière nuance de bleu sombre
presque noir, les baies du laurier-thym.

Ces désignations, si elles étaient en usage, donneraient des couleurs
des idées immuables, au moyen d'une langue pour laquelle il n'y a à
imaginer aucun mot, à créer aucun barbarisme; à mille lieues, à mille
ans de distance on se parlerait des couleurs avec une précision
rigoureuse, parce que chacun aurait sa gamme-type sous les yeux.

Vous avez déjà emprunté aux fleurs le mot rose; mais vous n'avez pas de
mots pour exprimer les nuances de rose. Eh bien! vous les trouveriez
d'abord dans les différentes variétés de roses: la rose à cent feuilles,
la rose des quatre-saisons, la rose du Bengale, ne sont pas du même
rose, et la fleur du pêcher, et celle de la jacinthe ont encore des
nuances particulières.

Et le blanc: comment exprimer les nuances du blanc; regardez par la
fenêtre de bien loin; voici quatre arbres couverts de fleurs blanches:
un cerisier, un prunier, un abricotier, un amandier; je vous déclare
que, d'aussi loin que je sois d'eux, à une distance où les formes
disparaissent où les couleurs seules et certaines couleurs se font
apercevoir, je ne confondrai jamais ces quatre arbres dont les fleurs
sont blanches, mais d'un blanc très-différent. Donnez-moi également une
teinte exacte de rose ou de blanc, et je vous dirai à quelle fleur elle
appartient, mais il faudrait pour cela que ce ne fût pas une exception
de rencontrer un homme qui a daigné faire quelque attention aux
magnificences dont la terre est couverte.

La langue est aussi pauvre au moins pour exprimer les saveurs; mais ici,
je ne professe plus, je ne suis pas à beaucoup près aussi fort.

Voilà, mon cher ami, une lettre qui me semble bien ennuyeuse pour ceux
auxquels la nature n'a pas donné à l'endroit des couleurs une
susceptibilité égale à la mienne.

[Illustration]

[Illustration]




LETTRE XIII.

SUR LE VENTRE.


Gravissez des montagnes, mon cher ami, passez des torrents, descendez au
fond des précipices, faites-vous traîner par des chevaux, des ânes, des
mulets, des rennes, par des chameaux ou des chiens, selon le pays où
vous êtes. Me voici revenu sous mon chêne, encore couché dans l'herbe,
mais, cette fois, étendu sur le ventre et le visage à quelques pouces de
terre, peut-être serai-je aussi heureux que vous dans notre ardeur
commune de voir du nouveau.

Après quelque temps, qu'on regarde attentivement et de près les petites
choses, on perd graduellement le sentiment des dimensions; cette mousse
verte me semble des arbres et les insectes qui errent sur son velours
prennent à mes yeux autant d'importance que des cerfs ou des chevreuils
dans une forêt.

[Illustration]

La mousse est intéressante à plus d'un égard; outre le charme de sa
couleur chatoyante, c'est un agent très important de la nature. Le grand
ouvrier qui a construit notre demeure, y a établi les choses de telle
sorte que tout vit, meurt et se renouvelle de soi-même, et qu'il semble
qu'il ait tout arrangé de façon à ne plus avoir à s'en occuper jamais.
La vie et la mort des végétaux, comme la vie et la mort des hommes ne
sont que des transitions; la mort est l'engrais de la vie; une chose ne
périt pas pour ne plus être, mais pour qu'une autre puisse être à son
tour, et, quand un certain cercle est rempli, la dernière production de
ce cercle meurt à son tour pour faire revivre la première. Voyez une
roche nue, elle se couvre d'abord de taches jaunes arrondies; ces taches
sont déjà une végétation.

Des moisissures de tous genres pour lesquelles nous avons une grande
répugnance, offrent à l'oeil armé d'une loupe de charmantes
végétations, de petites forêts qui ont leurs animaux particuliers.

Les champignons qui sont une sorte de moisissure couvrent les lieux
arides de leurs formes bizarres et de leurs couleurs variées et souvent
éclatantes dans certaines espèces. L'oronge est couleur capucine; le
faux oronge est de la même couleur et moucheté de blanc; l'agaric rouge
est incarnat, l'agaric visqueux est orangé, d'autres offrent toutes les
nuances du pourpre et du brun, ou sont marbrés de diverses couleurs.

Ces premières végétations meurent, et, de leurs débris, laissent sur la
roche ou sur le tuf aride un peu d'une sorte de terreau, bien peu, juste
ce qu'il en faut pour que certains lichens qui n'en ont presque pas
besoin, mais qui cependant ne peuvent s'en passer tout à fait, puissent
y végéter à leur tour. Les moisissures que l'on voit sur le pain, sur
les confitures, etc., portent à l'extrémité des filaments, de petites
têtes qui se crèvent pour laisser échapper une poussière féconde au
moyen de laquelle elles se reproduisent. Rien que sur un pot de
confitures on peut trouver un grand nombre d'espèces de ces petites
végétations, différant entre elles par leur forme et leur
fructification.

Il y a une espèce de moisissure particulière qui attaque les grains de
blé et qui est simplement une plante parasite.

Les lichens meurent à leur tour et augmentent de leurs détritus, de
leurs débris la couche de terre végétale, pour que successivement
d'autres espèces de lichens plus fortes s'y étendent et accroissent
cette couche de terre en mourant. Ainsi se succèdent des plantes
auxquelles on a donné une multitude de noms, jusqu'à ce que la couche de
terre ait acquis l'épaisseur et les conditions nécessaires pour que les
mousses puissent s'y étaler en tapis de velours.

L'ancienne médecine usait et abusait beaucoup de certain lichens; il y
en a un surtout qui était fort en usage, c'est un lichen qui croît sur
les crânes des morts, et qui s'appelait usnée du crâne humain (_muscus è
cranio humano_).

J'ai un livre portant la date de MDCLXXXIV, et qui doit se trouver dans
les bibliothèques, il est intitulé:


REMEDES

SOUVERAINS

ET SECRETS

EXPERIMENTEZ

De Monsieur le Chevalier Digby, Chancelier de la Reine d'Angleterre.

_Avec plusieurs autres Secrets et parfums curieux pour la conservation
de la beauté des Dames._

[Illustration: colophon]

A PARIS,

Chez GUILLAUME CAVELIER,

au quatrième Pillier de la grande Salle du Palais, au Palmier.

       *       *       *       *       *

M. DC. LXXXIV.

_AVEC PRIVILEGE DV ROY._


Ce livre contient, entre autres choses curieuses, des remèdes secrets
qui étaient alors comme aujourd'hui de véritables bottes secrètes que
la mort enseigne aux médecins, entre autres, la véritable recette pour
faire l'orviétan. Je copie:

    _La véritable composition de l'Orviétan,
         ou composition Antidotaire, plus
         excellente que la Theriaque_

    Miel, 1 livre;
    Sirop de limon, 4 dragmes;
    Sucre fin, une demi-livre;
    Eau thériacale, 1 livre;
    Racines de: angélique, 1 once;
    Coraline, tormentille, scorsonère, rhaphane, dictame blanc,
    pyrèthre, de chacun 1 once, excepté la tormentille dont il ne faut
    qu'une demi-once.

Ces racines doivent être pilées et tamisées; vingt et une autres qui
suivent, et dont je vous épargne les noms, doivent être pilées, mais non
tamisées. On ajoute une dizaine de semences; puis enfin 1 once du
premier bois d'un cerf (de la branche droite), 1 dragme de coeur de
cerf pilé; une demi-once de perles écrasées, un coeur de lièvre séché
au four; le coeur et le foie de deux vipères; une demi-once de corail
blanc et de la RACLURE DE CRANE HUMAIN, seulement une demi-once.

Je ne puis m'empêcher de citer encore deux remèdes différents contre
l'épilepsie: le premier est excellent, mais pas plus excellent que tous
ceux que renferme le livre; il est annoncé sans recommandation
particulière: il suffit d'avaler de la fiente de paon, autant qu'il en
peut tenir sur une pièce de quinze sous, et l'on est guéri. Voici une
considération qui ne s'est pas présentée à l'esprit des financiers qui
ont, de ce temps-ci, démonétisé et proscrit les pièces de quinze sous:
quand il n'y aura plus de pièces de quinze sous, comment pourra-t-on
reconnaître la dose précise de la fiente de paon? heureusement qu'il y
a, page 19, une autre recette encore supérieure à celle-ci.

«Remède pour l'épilepsie ou mal caduc, éprouvé par M. Digby, lequel
guérit le fils d'un ministre à Francfort en Allemagne, l'an 1659.

«Prenez polipode de chêne bien séchée et réduite en poudre subtile, de
la mousse _du crâne humain_ d'une personne qui a souffert _une mort
violente_, raclures d'ongles humains des pieds et des mains, de chacun
deux dragmes; racine de péone séchée, une demi-once; du vrai gui de
chêne, demi-once. Il faut le recueillir au déclin de la lune, etc.

Avant d'en finir avec ce livre, j'ajoute ici une copie abrégée du
privilége du Roi qui est à la fin.


Extrait du privilége du Roi.

_Par Grace et Privilege du Roy: Il est permis à_ JEAN MALBEC DE TRESFEL,
_Medecin Spargirique, de faire imprimer, vendre et debiter un Manuscrit
par lui traduit du Latin et de l'Anglois, en langue Françoise qui
contient quantité_ de Remedes experimentez en Medecine et Chirurgie; _et
ce pendant le temps et espace de sept années entières et accomplies;
avec defenses à tous Imprimeurs, Libraires, et autres personnes de
quelque qualité et condition qu'ils soient, d'imprimer ou de faire
imprimer ledit Livre, sous prétexte de deguisement ou changement qu'ils
y pourroient faire, à peine de confiscation des Exemplaires contrefaits,
de tous dépens, dommages et interests, et de trois mille livres
d'amende; comme il est plus au long porté par ledit privilege. Donné à
Paris le quatrième jour de Novembre, l'an 1668, et de nostre Regne le
26. Signé par le Roy en son Conseil._

    _TRUCHOT._

_Registré sur le Livre de la Communauté des Marchands Libraires et
Imprimeurs de cette ville, suivant, etc._

    _ANDRE SOUBRON syndic._

Or le roi dont il est question n'est autre que Louis XIV, Louis-le-Grand
qui, en effet, est monté sur le trône, le 14 mai 1643.

Il en est du reste de même aujourd'hui. Moyennant une somme qui varie de
500 à 1500 francs, le roi brevète n'importe quelles industries
ténébreuses ou ridicules.

Revenons à la mousse: la mousse périt à son tour après avoir laissé
échapper de ses petites urnes une poussière féconde qu'elle confie au
vent, et qui la reproduira au loin. On reconnaît facilement dans les
mousses les mâles et les femelles, quelquefois, et dans certaines
espèces réunies sur le même pied, et séparées dans d'autres espèces: le
mâle porte de petits boutons, la femelle, de petites urnes recouvertes
d'un opercule qui se détache quand les semences sont mûres, pour que les
grains puissent s'envoler sans obstacles.

La civilisation proscrit tout doucement dans les campagnes une chose
bien ravissante: les toits de chaume recouverts de mousse, et surmontés
d'iris, avec leurs feuilles aiguës et leurs riches fleurs violettes; les
tuiles, les ardoises qui flattent l'orgueil des propriétaires sont loin
de flatter autant les yeux.

Aux mousses mortes succèdent les fougères: les fougères ont de grandes
feuilles empennées, qui ont tout-à-fait le port d'ailes d'oiseaux. La
fructification des fougères est fort singulière: sous les feuilles ou
plutôt à l'envers des feuilles, vous voyez rangées régulièrement
plusieurs lignes de ronds de couleurs brunes; ces ronds sont formés par
les semences qui sont comme collées sur l'épiderme inférieur de la
feuille. Dans quelques espèces, ces semences sont renfermées dans une
membrane qui se déchire.

Les savants se sont emparés des fougères; ils ont appelé les graines
_spores_; ne me demandez pas pourquoi. Les paquets de graines ont reçu
le nom de _sores_; d'autres savants les appellent _sporanges_; l'anneau
qui les entoure, et qu'on aurait pu simplement appeler anneau, de même
qu'on aurait pu appeler les graines, graines, et les paquets de graines,
paquets de graines, l'anneau a été appelé d'abord _gyrus_; mais
d'autres savants sont venus, qui lui ont donné le nom de _symplokium_.
La membrane qui recouvre les graines s'est appelée d'abord _indusium_,
puis _involucrum_, puis _tegumentum_, puis _perisporangium_; je ne crois
pas qu'on l'ait jamais appelée _membrane_.

Il y a une espèce de fougère, appelée ophyoglosse, qui a passé pour
guérir la morsure des serpents; plus tard on a découvert qu'elle ne
valait rien contre la morsure des serpents, mais qu'elle était
excellente pour faire repousser les cheveux; elle n'est en réalité bonne
qu'à faire des matelas pour les enfants, et à former de ses débris une
terre sur laquelle pourront croître de plus grands végétaux.

Des savants ont classé, il y a longtemps, l'ophyoglosse, et ont dit que
c'était une _osmonde_; mais cette fougère a été depuis démasquée par
d'autres savants; elle a été chassée des osmondes comme une intrigante;
elle n'est plus qu'un _bostrichium_.

O mon Dieu! avez-vous permis aux savants de persécuter ainsi les plantes
qu'il vous a plu de répandre sur la terre, et d'ennuyer ceux qui les
aiment presque au point de les leur rendre odieuses!

Mais Dieu s'occupe moins des savants que des petits oiseaux.

Voici étalés dans l'herbe, la morgeline, le mouron blanc, qui fait pour
eux toute l'année de la terre une table bien servie; et, pour qu'ils
n'en manquent jamais, le mouron est, doué d'une fécondité que ne possède
aucune plante; pendant l'espace d'une année, le mouron a le temps de
germer, de laisser tomber ses graines, et d'en porter d'autres sept ou
huit fois. Sept ou huit générations de mouron couvrent la terre chaque
année; il occupe naturellement les champs et il envahit nos jardins; il
est impossible de le détruire: d'ailleurs, de toutes les herbes
habitantes naturelles de la terre, qui disputent le sol aux usurpatrices
que nous y introduisons, le mouron est celui qui fait le moins de mal à
nos cultures; on dirait qu'il veut se faire tolérer; à peine s'il tient
à la terre par quelques racines fines et déliées.

C'est une chose curieuse que de voir avec quelle ardeur certaines
plantes autochtones, comme disent les historiens, c'est-à-dire
originaires du sol, reviennent promptement à la charge dans les jardins
qu'on néglige.

Quittez votre jardin, faites un voyage, et revenez au bout d'une année
d'absence.

Certains petits trèfles traçants, le chiendent, les orties, le mouron
couvrent la terre en quelques semaines, en telle profusion qu'elles
semblent en vouloir dévorer les sucs, pour qu'il ne reste rien aux
étrangères; elles affament et étouffent les plantes basses; les arbres
que nous avons imposés au sol semblent braver leurs efforts; mais le
lierre grimpe lentement de leurs pieds à leurs cimes, les étreint, les
domine triomphalement de ses vertes guirlandes: l'arbre dès-lors est
vaincu, il faudra qu'il succombe; il vient une saison où les arbres ont
perdu leurs feuilles; c'est la saison où les grands vents commencent à
régner: d'ordinaire leurs branches nues résistent, parce qu'elles ne
donnent pas de prises, mais les feuilles serrées du lierre forment une
voile qui reçoit le vent, fait ployer l'arbre et le brise; les lichens
l'ont aidé, ils ont couvert le tronc et les branches de l'arbre d'une
cuirasse qui lui a dérobé les douces influences de la pluie et du
soleil; il a perdu beaucoup de sa force, quand le lierre, au moyen du
vent, le renverse sur l'herbe.

Les ronces, de leur côté, armées de pointes aiguës, montent à l'assaut
des arbrisseaux; semblable à ce géant fils de Tellus, qui lutta contre
Hercule, et qui recouvrait ses forces chaque fois qu'il touchait la
terre, la ronce prend racine par toutes les parties de ses longs bras
qui rencontrent le sol; elle forme des arceaux et des noeuds
inextricables; elle les enlace et les étrangle.

Ce n'est pas tout: la révolte s'est propagée parmi les plantes que nous
croyions nos alliées ou nos esclaves les plus fidèles et les plus
soumises.

L'églantier a fait mourir de faim le roi que nous lui avions imposé;
et, autour de la tête séchée et sans couronne du roi détrôné, il élève
avec insolence ses rameaux épineux.

L'amandier sur lequel nous avions greffé les pêchers, a refusé sa sève à
l'usurpateur; le pêcher est mort, mais l'amandier a produit de nombreux
rejetons, ses enfants à lui, qu'il nourrit avec amour.

La pièce d'eau est devenue un marais rempli de grenouilles; l'herbe a
disjoint le marbre du bassin; les allées que vous aviez tracées, que
vous aviez battues et couvertes de sables, sont aujourd'hui cachées sous
une herbe épaisse; tandis que ces pelouses que vous aviez tenues si
unies, si pures d'herbes étrangères, ce _ray-grass_ que vous aviez fait
venir d'Angleterre; ces pelouses ont été envahies par le trèfle, par la
mousse, par toutes sortes de plantes et de champignons.

Tout est changé, tout est détruit, les exilés sont rentrés, les esclaves
ont brisé leurs chaînes, les usurpateurs et les tyrans sont détruits,
votre jardin est plus sauvage que les champs les plus abandonnés. Il y a
une réaction terrible contre l'homme: les plantes indigènes sont dans
l'effervescence du triomphe, elles se livrent à des saturnales, à des
orgies de végétation et de liberté.

    _Vale._

[Illustration]

[Illustration]




LETTRE XIV.


Mon gazon est rempli de violettes de toutes les espèces connues. Voilà
encore une fleur qui a eu bien du mal à triompher des fadeurs et des
lieux communs des petits versificateurs, qui en ont parlé sur ouï-dire,
et tous les uns après les autres. On ne m'accusera pas de malveillance à
l'égard de la violette, moi qui en ai fait une pelouse entière! et voyez
quels soins j'en ai pris, voyez comme je les ai à demi-ombragées
d'arbres pour qu'elles ne reçoivent du soleil que des rayons adoucis. Le
noyer noir d'Amérique, le frêne à bois jaune, des acacias à fleurs roses
et à fleurs blanches, le peuplier blanc dont les feuilles sont doublées
d'argent, le sorbier avec ses bouquets de corail, l'ébénier avec ses
grappes d'or, le marronnier rouge avec ses grands thyrses roses, le
hêtre au feuillage pourpré, ne sont là que pour leur donner un ombrage
salutaire pendant les ardeurs de l'été. Eh bien! il faut que je dévoile
la violette jusqu'ici méconnue; je l'aime, mais je la connais, c'est le
signe des passions invincibles: je ne puis être désillusionné, puisque
je la connais et que je l'aime comme elle est.

Tous les versificateurs, les faiseurs de romans, les poëtes des
diablotins et des mirlitons vont s'insurger contre moi, contre moi qui
leur ai appris déjà qu'on ne pouvait pas danser sur la fougère et très
difficilement sous la coudrette, deux choses sous prétexte desquelles il
s'est fait trois cent mille vers pour le moins.

La violette n'est pas modeste.

Pourquoi avez-vous dit que la violette était modeste? parce qu'elle se
cache sous l'herbe. La violette ne se cache pas sous l'herbe, elle y a
été cachée par la nature. On n'est pas modeste pour être d'une naissance
humble et obscure.

Pourquoi ne dites-vous pas que l'or est modeste, lui qui est caché dans
les entrailles de la terre, et qui même lorsqu'on l'a trouvé se déguise
en quelque minerai qui n'a guère l'air d'être de l'or?

Pourquoi ne dites-vous pas que les diamants sont modestes, eux qui sont
cachés dans la terre, bien plus encore que l'or, et qu'il faut briser et
tailler pour leur arracher leur éclat?

Pourquoi ne dites-vous pas que les perles sont modestes, elles qui ne se
trouvent que dans les gouffres de la mer.

Mais la violette! la violette est née dans l'herbe, il est vrai; mais
que d'intrigues pour en sortir! outre les couleurs qu'elle affecte et
qui la font distinguer facilement, n'exhale-t-elle pas ce parfum
provoquant qui la ferait découvrira un aveugle. La violette modeste!
voyez où elle est arrivée; elle a couvert de sa livrée le chefs de
l'Église, les évêques et les archevêques; le noir est le deuil de tout
le monde, la violette est devenue le noir des rois, et le deuil de la
pourpre, la violette modeste!

Mais voyez donc ses agaceries, ses coquetteries: la voici blanche, la
voici double comme une petite rose, blanche, violette, grise, rose.

Quand elle a vu qu'on la mêlait à la politique, loin de se dérober aux
ovations et aux persécutions qui les préparent, elle a eu le
charlatanisme de se montrer tricolore! Voyez-la ici, sa corolle
extérieure est violette, les pétales internes sont bleues et roses;
déguisée ainsi, les jardiniers l'appellent violette de Bruneau.

La violette modeste! elle a été proscrite, persécutée, exilée, ce qui
n'est qu'autant de coquetteries.

La violette modeste! allez à l'Opéra, deux cents femmes ont des bouquets
de violettes à la main.

Comme elle se venge d'être née à l'ombre!

Mais il faut que je vous révèle encore une des ruses qu'elle emploie
pour se faire valoir; les autres fleurs laissent conserver leurs parfums
dans des essences; les parfumeurs nous vendent l'hiver l'odeur des
roses, celle des jasmins, des héliotropes. La violette seule a toujours
refusé de se séparer de la sienne, ce n'est que dans sa corolle qu'on la
trouve; les parfumeurs sont obligés de faire avec la racine de l'iris de
Florence, certaine fausse et âcre odeur de violette, dont vous
reconnaissez l'insuffisance au printemps.

«Vous voulez respirer l'odeur de la violette, ma bien bonne amie,
dit-elle à la femme qui la désire, attendez que je revienne; respirez
des roses, respirez des jasmins, il n'y a pas besoin pour cela de roses
et de jasmins, les parfumeurs mettent leur odeur en bouteille; mais moi,
ma chère, il faut m'attendre.» Ainsi parle la modeste violette.

La violette est une espèce particulière de Cincinnatus, comme en ont
produit les temps modernes, qui ne se retirent à la campagne et ne
mettent la main à la charrue, qu'à condition qu'on les y vienne chercher
pour les faire consuls, généraux ou dictateurs.

Les anciens poëtes prétendent que, lorsque Jupiter eut métamorphosé Io
en génisse, il fit naître la violette, pour lui offrir des herbages
dignes d'elle; c'est ce qui m'a donné l'idée de former une pelouse
entièrement composée de violettes.

Il s'exhale souvent de certaines fleurs plus et peut-être mieux que des
parfums; je veux parler de certaines circonstances de la vie qui y
restent attachées, de certains souvenirs qui ne s'en séparent plus,
comme les hamadryades ne pouvaient quitter leurs chênes!

Il y a longtemps, mon cher ami, quelqu'un que je ne vous nommerai pas,
s'avisa assez sottement d'une violente fantaisie pour une femme
extrêmement coquette. Le bon jeune homme avait quelque raison de penser
que la belle n'était pas insensible; un matin qu'il lui faisait une
visite et qu'elle avait du monde, on vint à parler d'une grande soirée
qui devait avoir lieu le jour même. Etes-vous invité? lui
demanda-t-elle. Oui, Madame. Y viendrez-vous! Le jeune homme remarqua
qu'elle n'avait pas dit: y irez-vous? Donc, elle y allait et elle
voulait l'en avertir.

A peine sorti, il s'empressa de lui envoyer un bouquet; c'était un
simple bouquet de violettes, mais de violettes rares et peu connues, de
violettes roses doubles, qui sont peut-être moins jolies que les autres,
mais dont on ne voit jamais chez les bouquetières, je ne sais trop
pourquoi. Il savait que les femmes, en général, ne veulent pas tant être
aimées qu'être préférées, et que la fleur qu'une femme sera la plus
heureuse de recevoir, ne sera pas la plus jolie; mais celle que les
autres femmes ne peuvent avoir.

Il ne faut pas croire que l'amour que les femmes ont pour les bijoux et
les pierreries soit de l'avarice: les femmes sont des dieux qui mesurent
leur puissance à la beauté des victimes qu'on immole sur leurs autels;
la plupart ont le bon sens de ne pas se croire plus belles, parce
qu'elles ont beaucoup de diamants; mais elles aiment à faire voir
combien on les a trouvées belles, puisqu'on leur a donné tant de si
beaux diamants.

Il comptait beaucoup sur le bouquet de violettes roses:

Les amants ont, entre autres avantages sur les maris, celui-ci que les
maris doivent _donner_ des diamants, et que les amants ne _peuvent_
donner que des fleurs.

Ainsi, quand le soir il entra au bal, son coeur battait, à l'espoir
certain de la voir avec son bouquet; il l'aperçut de loin; elle dansait;
elle n'avait pas de bouquet, mais sans doute elle l'avait laissé à sa
place. On la regardait beaucoup; les hommes l'admiraient; les femmes
cherchaient tout bas dans sa parure quelques fautes contre la syntaxe de
la toilette. Notre jeune homme était fier comme un paon; elle avait son
bouquet; elle allait le reprendre, le respirer, il se sentait si
heureux, qu'il était bienveillant pour tout le monde; il tendait
amicalement la main à des hommes que d'ordinaire il se contentait de
saluer; il ne tarda pas à fendre la foule, pour s'approcher d'elle. Mais
que devint-il, lorsqu'il lui vit à la main un bouquet qui n'était pas le
sien; il se sentit pâlir et comme chanceler; il voulut voiler son
désappointement par de l'indifférence. Elle l'accueillit à merveille;
elle avait vu d'un coup d'oeil de femme et le regard qu'il avait jeté
sur son bouquet, et le mouvement de sa physionomie. Mais lui ne répondit
à ses gracieusetés que par des sarcasmes. Toute la soirée, il s'empressa
de mauvaise grace auprès de deux ou trois autres femmes; mais, malgré
lui, il ne perdait pas la belle de vue. Son mari le rencontra; il
passait devant elle pour la vingtième fois avec des airs distraits,
impitoyables; le mari l'arrête, et lui dit: «Avez-vous salué ma
femme?--J'ai eu cet honneur, répondit-il sèchement. Elle l'entendit et
sourit. Il allait s'éloigner furieux, quand le mari le retint encore,
lui prit le bras, lui parla de diverses choses; et, par hasard, le
ramena auprès de l'endroit où sa femme était assise. Là, il lui dit: A
propos, ne partez pas avant nous, nous vous jetterons chez vous. Il
remercia froidement, en disant qu'il était fatigué, et se retirerait
probablement avant eux.

A peine cette réponse digne avait-elle été prononcée, qu'il commença à
mourir de peur que le mari n'insistât pas. Le mari insista, en ajoutant
que sa femme lui avait manifesté l'intention de partir également de
bonne heure. Il se rendit alors avec un certain air de mauvaise humeur.
En effet, ils ne tardèrent pas à sortir du salon: on demanda la voiture;
mais, comme un laquais tenait déjà le marche-pied baissé, le mari se
souvint d'un mot qu'il avait à dire au maître de la maison, et les
laissa dans l'antichambre.

La belle n'avait perdu aucune des sensations de notre pauvre jeune homme
pendant toute la soirée. Elle attendit que son mari fût revenu, et comme
il n'avait plus que trois pas à faire pour être auprès d'eux, elle lui
montra une violette rose, en lui disant: Tenez, méchant, injuste et
ingrat. Ce n'est qu'en lui voyant remettre la violette dans son sein,
qu'il s'aperçut qu'elle l'en avait tirée. Le mari était là, on monta en
voiture; il ne put remercier même du regard. Alors il comprit et devina
ce qu'on ne lui dit que deux jours après. Un autre ami du mari avait
apporté un bouquet. C'était un de ces hommes que les femmes appellent
sans conséquence; je ne sais si c'était pour cela que le mari avait
trouvé son bouquet plus joli que l'autre, et avait insisté pour qu'elle
le choisît.

       *       *       *       *       *

Sur un brin de seneçon dîne de bon appétit une chenille formée d'anneaux
noirs et jaunes, je veux la prendre; elle se laisse tomber, s'arrondit
en boule et ne fait plus aucun mouvement. Elle ne tardera pas à se filer
une petite coque mince, et ce n'est que dans un an qu'elle ressortira de
cette coque, sous la forme d'une petite phalène aussi richement vêtue
qu'elle l'était sous sa première figure, mais d'une couleur différente.
Sa tête, son corselet et son corps sont d'un beau noir; ses ailes
supérieures sont d'un noir gris, sur lequel se détache une ligne d'un
beau carmin, au-dessous de laquelle est une tache de la même couleur, ce
qui forme sur chaque aile une sorte de point d'exclamation. Les ailes
inférieures et le dessous du papillon sont de ce même carmin. Il porte
ses ailes en forme de toit.

Des fourmis marchent sur l'herbe comme nous marcherions dans une épaisse
forêt; il y a pour elles, entre ces brins si serrés, des routes, des
chemins et des sentiers.

On a fait sur les fourmis bien des contes, on a inventé, imaginé des
fables; on a entassé les mensonges, et, dans le récit des merveilles
fausses qu'on a racontées, on est resté fort au-dessous des merveilles
véritables.

Les fourmis n'ont pas de greniers où elles amassent pendant l'été des
provisions pour l'hiver.

La Fontaine l'a dit, mais La Fontaine s'est trompé. La Fontaine avait de
l'esprit et de la bonhomie, mais il ne connaissait pas du tout les
acteurs qu'il mettait en scène: un corbeau ne peut emporter un fromage,
et un renard ne le lui disputerait pas. La Fontaine ressemble, sous ce
rapport, aux traducteurs qui savent très-bien le latin, et qui
traduisent d'excellent latin en mauvais français. On peut leur rappeler
avec raison que, pour traduire, il ne suffit pas d'ôter quelque chose
d'une langue, qu'il faut encore le remettre dans une autre langue. La
Fontaine connaissait les hommes, mais ne connaissait pas les animaux
sous la figure desquels il les voulait faire paraître.

Suivons des yeux cette fourmi. Vous souvient-il que nous l'avons déjà
rencontrée sous les feuilles d'un rosier blanc, alors qu'en chatouillant
les pucerons elle leur faisait rendre une liqueur sucrée dont elle est
très avide. Ici elles sont en grand nombre, nous sommes près de la
fourmilière.

Trois sortes de fourmis habitent la petite cité souterraine; les
femelles, les mâles et le peuple; le peuple n'a pas de sexe et
travaille, les mâles et les femelles n'ont à s'occuper que d'amour.

Leur demeure souterraine est faite avec beaucoup d'art, de petites
galeries aboutissent de temps à autres a des places plus étendues
soutenues par des piliers; tout cela est fait avec la terre et une
sorte de bave au moyen de laquelle les fourmis ouvrières forment un
mortier.

Voici l'époque des amours. Les mâles et les femelles ont des ailes, car
ils doivent quitter la terre, et c'est dans les airs que s'accomplit
leur hymen. Bientôt ils redescendent _des nuages_, comme font beaucoup
d'autres amants; les mâles n'ont plus rien à faire et meurent, les
femelles ont d'autres soins: d'abord, elles n'ont plus besoin de leurs
ailes, elles se les arrachent elles-mêmes, si toutefois elles n'aiment
mieux laisser ce soin aux ouvrières qui les leur ont bientôt enlevées.
Ce n'est plus le temps, en effet, des frivoles parures et des plaisirs.
Les voici entrées dans le sérieux de la vie, il faut rester sur la
terre; alors les femelles errent dans leur grotte et laissent tomber au
hasard leurs petits oeufs, dont les rossignols sont si friands, les
ouvrières ramassent ces oeufs et les réunissent en tas dans les places
qui séparent les galeries. Bientôt les larves éclosent et ne tardent pas
à se filer de petites coques: quand arrive le moment où elles doivent en
sortir, les ouvrières déchirent les coques et leur facilitent ainsi
cette opération, puis elles étendent et lissent soigneusement les ailes
des mâles et des femelles. De ces oeufs il naît, en effet, des fourmis
de l'un et de l'autre sexe, et aussi des ouvrières qui n'ont pas
d'ailes: pendant quelques jours on apporte à manger aux nouveau-nés,
puis on les laisse sortir.

Il y a des espèces de fourmis qui ne sortent guère de leurs demeures,
mais celles-ci sont semblables aux peuples pasteurs, elles creusent leur
fourmilière au-dessous des racines de certaines herbes aimées des
pucerons, puis elles y transportent de ces petites vaches vertes qui
trouvent dans ces racines mises à nu une nourriture qu'elles
transmettent aux fourmis sous la forme d'une liqueur sucrée.

Où vont ces fourmis en bataillon serré? Je ne dirai pas comme Virgile:
_nigrum it campis agmen_, un bataillon noir marche à travers les champs.
Celles-ci sont d'une espèce différente, elles sont de couleur rousse,
et vont attaquer un fourmilière de fourmis noires.

Il semble voir les Cimbres et les Teutons à la blonde crinière envahir
les contrées du midi.

Elles ont découvert le fort de leurs ennemis, elles _descendent_ à
l'assaut, répandent la terreur et la mort; puis, bientôt maîtresses de
la place, elles enlèvent les oeufs et les larves des fourmis noires
qu'elles emportent triomphantes dans leurs retraites. Là, elles les
verront naître, les élèveront dans l'obéissance et l'ignorance de leur
famille véritable. Ces fourmis noires sont les ilotes, les esclaves des
fourmis rouges, qui les font travailler avec elles et à leur profit.

Si vous êtes un peu déshabitué, mon ami, de mesurer l'importance des
choses à la taille de ceux qui les font, vous m'avouerez qu'il n'y a
aucune différence entre ces insectes qui vivent sous l'herbe et les
hommes qui marchent dessus. Si la taille est d'une si grande importance,
les chevaux, les boeufs, les chameaux et les éléphants sont bien
au-dessus des hommes. Est-il, dans les fastes de la gloire militaire des
hommes, une bataille qui se puisse raconter autrement que celle de ces
fourmis que nous avons sous les yeux? Et quand on pense que le souverain
créateur et le maître des hommes et des fourmis les voit de si haut,
croyez-vous que les uns aient plus d'importance que les autres à ses
yeux. Combien d'hommes souriraient en nous voyant regarder des fourmis,
qui pensent que Dieu a sans cesse les regards sur eux et passe son
éternité à se préoccuper de ce qu'ils pensent de lui.

N'avons-nous pas, comme ces fourmis, des ailes que nous développons à
l'époque où l'amour nous élève au ciel; ces ailes ne nous sont-elles pas
arrachées plus tard par les nécessités de la condition humaine, par
d'autres gens qui, étrangers aux ravissantes poésies de l'âme et de
l'amour, nous ramènent aux réalités de leur existence et nous enchaînent
sur la terre parmi eux, pour nous y occuper de vils calculs et de lucres
honteux?

Sérieusement, mon ami, n'êtes-vous pas surpris des merveilles qui
entourent l'homme, et qu'il ne se donne pas la peine de regarder?
n'êtes-vous pas honteux de tout le chemin que vous avez fait, de toutes
les fatigues que vous avez éprouvées, de tous les dangers que vous avez
courus, quand vous comparez les récits que vous avez le droit de me
faire à ceux que je vous fais sans sortir de chez moi? Et c'est en vain,
mon ami, que vous comptez, pour rétablir l'équilibre, sur les broderies
que tout voyageur ajoute à son canevas; je ne vous dis que des vérités,
mais des vérités que vous n'auriez pas inventées. Le mensonge est
toujours obligé de se soumettre au soin gênant d'être vraisemblable, la
vérité marche sans ce souci mesquin et embarrassant.

Je me rappelle un des plus amusants contes de fées que j'aie lus; j'en
ai lu beaucoup, et je les aimais autrefois.

Trois princes sont envoyés au hasard par le roi leur père pour lui
rapporter des merveilles des pays lointains. Celui dont le présent sera
le plus extraordinaire lui succédera sur le trône. Le plus jeune, celui
que le conteur favorise évidemment

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