Les amours d'une empoisonneuse
by Emile Gaboriau · French · Gutenberg #38362 · 363,851 chars · public domain (US)
The Project Gutenberg eBook of Les amours d'une empoisonneuse
This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States,
you will have to check the laws of the country where you are located
before using this eBook.
Title: Les amours d'une empoisonneuse
Author: Emile Gaboriau
Release date: December 21, 2011 [eBook #38362]
Most recently updated: June 15, 2016
Language: French
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/38362
Credits: Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was
produced from scanned images of public domain material
from the Google Print project.)
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES AMOURS D'UNE EMPOISONNEUSE ***
Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was
produced from scanned images of public domain material
from the Google Print project.)
LES AMOURS
D'UNE
EMPOISONNEUSE
_En vente à la Librairie E. DENTU_
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR:
=Monsieur Lecoq=, 11e edit., 2 forts vol. gr. in-18 7 fr. »
=Les Esclaves de Paris=, 9e édit., 2 forts vol. gr. in-18 7 »
=Le Crime d'Orcival=, 15e édit., 1 vol. gr. in-18 3 50
=Le Dossier Nº 113=, 9e édit., 1 vol. gr. in-18 3 50
=Le 13e Hussard=, 23e édit., 1 vol. gr. in-18 3 »
=L'Affaire Lerouge=, 20e édit., 1 fort vol. gr. in 18 3 50
=Les Cotillons célèbres=, nouvelle édition ornée de vignettes,
2 vol. gr. in-18 7 »
=Les Esclaves de Paris=, 9e édition, 2 volumes 7 »
=La Vie infernale=, 8e édition, 2 volumes 7 »
=La Clique dorée=, 12e édition, 1 volume 3 50
=L'Argent des autres=, 9e édition, 2 volumes 7 »
=La Corde au cou=, 13e édition, 1 volume 3 50
=Les Mariages d'aventures=, 9e édition, 1 volume 3 50
=Le Petit vieux des Batignolles=, 9e édition, 1 volume 3 50
=Les Gens de bureau=, 7e édition, 1 volume 3 50
=Les Comédiennes adorées=, 7e édition, 1 volume 3 50
4037--IMPRIMERIE DE POISSY--S. LEJAY ET Cie.
LES AMOURS
D'UNE
EMPOISONNEUSE
PAR
ÉMILE GABORIAU
[Illustration: colophon]
PARIS
E. DENTU, EDITEUR
LIBRAIRIE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES
PALAIS-ROYAL 15, 17 ET 19 GALERIE D'ORLÉANS
1881
Tous droits réservés.
LES AMOURS
D'UNE
EMPOISONNEUSE
I
UN TRIPOT SOUS LOUIS XIV
C'était le mercredi 15 novembre de l'an de grâce 1665. Ce soir-là, il y
avait petit souper et grande compagnie, rue Vieille-du-Temple, chez La
Vienne, le baigneur à la mode, l'étuviste en renom, le barbier du monde
élégant.
Les Parisiens du temps présent, qui s'imaginent avoir atteint jusqu'au
dernières limites de la civilisation et du _confort_, parce qu'ils ont
créé des «tavernes» et certains autres docks de la galanterie à bon
marché, auront sans doute besoin que nous leur expliquions ce que l'on
entendait par _barbier_, par _étuviste_ et par _baigneur_, dans la
première moitié du règne de Louis XIV.
Au dix-septième siècle, les bains chauds, nommés étuves pour la
bourgeoisie et pour les gens de bas étage, existaient dans la capitale
en plus grand nombre qu'aujourd'hui.
On comptait aussi par la ville une quantité d'auberges et d'hôtelleries
pour toutes les conditions, puis quelques hôtels garnis magnifiquement
meublés, mais en très minime proportion.
Ces hôtels étaient principalement à l'usage de personnages de la haute
noblesse qui ne faisaient pas partie de la cour et qui n'avaient à Paris
aucune propriété.
Pour ceux de cette classe qui en possédaient, pour les grands seigneurs
directement attachés à la maison royale, on rencontrait encore un ou
deux établissements d'un genre particulier, qu'il est fort difficile de
définir, parce qu'il n'y en a plus de semblables.
Ces établissements étaient ordinairement tenus par des hommes experts
dans tout ce qui concernait la toilette, et renommés pour leur habileté
à coiffer les cavaliers et les dames.
Les barbiers et les baigneurs ne formaient alors qu'une seule et même
profession; ils étaient constitués en corporation, sous le titre de
_barbiers-étuvistes_; mais le maître de la maison dont nous parlons et
qu'on nommait le _baigneur_ par excellence, n'était point soumis aux
règlements de cette corporation.
Il exerçait son état par un privilége spécial émané d'un prince lui-même
ou d'un des plus grands dignitaires de l'État.
On se rendait chez lui pour différents motifs.
D'abord, par raison de santé et de propreté: c'était là, en effet, que
l'on prenait les meilleurs bains, les bains épilatoires, les bains mêlés
de parfums et de cosmétiques, par lesquels on donnait plus de vigueur au
corps, plus de douceur à la peau, plus de souplesse aux membres.
Cette maison était pourvue de domestiques réservés, discrets, adroits.
On s'y renfermait la veille d'un départ ou le jour même d'un retour,
afin de se préparer aux fatigues qu'on allait éprouver, ou pour se
remettre de celles qu'on avait essuyées.
Voulait-on disparaître un instant du monde, fuir les importuns et les
ennuyeux, échapper à l'œil curieux de ses gens, on allait chez le
baigneur; on s'y trouvait servi, fêté, choyé; on s'y procurait toutes
les jouissances qui caractérise le luxe ou la dépravation.
Le maître et tous ceux qui étaient sous ses ordres devinaient à vos
gestes, à vos regards si vous vouliez garder l'incognito, et tous ceux
dont vous étiez entouré et dont vous étiez le mieux connu paraissaient
ignorer jusqu'à votre nom.
Votre entrée et votre séjour dans ce lieu mystérieux étaient comme un
secret qui ne se révélait jamais.
Aussi, c'était chez le baigneur que les femmes, qui ne pouvaient
autrement échapper à une surveillance intéressée, se rendaient
déguisées, le visage masqué, seules ou conduites par leurs amants.
Enfin, les jeunes seigneurs, amis des plaisirs sans contrainte et des
amours faciles, faisaient partie de se réunir chez le baigneur, pour s'y
livrer au vin, au jeu et à ces belles filles de théâtre qui surent, dans
tous les âges, affriander et les gourmets et les gourmands de la volupté
de haut goût.
Pourtant l'établissement de La Vienne était tellement étendu et si
adroitement distribué en corps de logis séparés, que la présence de ces
hôtes bruyants ou coupables ne pouvait être soupçonnée du dehors; un
calme profond régnait aux alentours.
Cette Babel du vice aristocratique et raffiné avait toutes les
apparences du pied-à-terre de la vertu.
Louis XIV lui-même, à l'époque de ses premières passions, était allé
plusieurs fois chez La Vienne; il ne dédaigna pas d'en faire, par la
suite, l'un de ses valets de chambre.
Donc, au moment où s'ouvre le drame que nous essayons de conter, on
venait de souper chez La Vienne; les flacons avaient fait fureur, les
cartes faisaient rage.
Autour de la table, où l'or étincelait par poignées, croisant sa lumière
fauve aux rayonnements des girandoles chargées de bougies de cire roses,
se pressait toute une cohue d'individualités fort différentes en
apparence, mais qui ne mettaient nul scrupule à se coudoyer dans la
fraternité de l'ivresse: officiers de fortune, abbés de ruelle,
financiers d'églises, gentilshommes de brelan, comédiennes de la cour,
de la ville, du théâtre...
M. de Sainte-Croix, capitaine au régiment de Tracy-Cavalerie, tenait le
jeu contre maître Hanyvel, seigneur de Saint-Laurent et receveur général
du clergé de France.
Le chevalier Gaudin de Sainte-Croix avait fait à l'armée ses preuves de
bravoure; ses preuves d'esprit et d'enjouement étaient faites depuis
longtemps dans les salons de la capitale.
On connaissait peu sa famille, que d'aucuns assurent originaire de
Montauban, et des plus humbles; on connaissait encore moins son
patrimoine, mais il se prétendait bâtard de grande maison, et ses façons
venaient à l'appui de son dire. L'argent lui glissait aussi facilement
hors de la main que l'épée hors du fourreau.
Au demeurant, c'était un cavalier d'environ trente-cinq ans, de belle
mine et de conversation agréable, lettré, poli, prodigue, tout prêt à se
prendre d'amour, jaloux jusqu'à la fureur, fût-ce d'une courtisane, et
entrant dans un dessein de pitié avec la même passion que dans une
partie de plaisir.
Ses habits jouissaient de la meilleure réputation d'élégance, ses plumes
étaient irréprochables et la fraîcheur de ses canons répondait pour lui.
On ne lui en demandait pas davantage dans une société qui avait vu
Monsieur couper l'escarcelle des bourgeois sur le Pont-Neuf, et qui
devait voir rouer en Grève le comte de Horn, convaincu d'avoir
assassiné un agioteur dans la rue de Venise.
Pour l'instant, M. de Sainte-Croix était en veine.
L'argent du financier Hanyvel avait passé de son côté et s'arrondissait
en tas devant lui.
Aussi, les dames de l'hôtel de Bourgogne, les demoiselles de la
Comédie-Italienne, les quelques marquises de rencontre et les comtesses
d'incognito, qui formaient le personnel ordinaire des soupers fins de La
Vienne, affichaient-elles à son endroit les œillades les plus
assassines et leurs plus flamboyants sourires.
Mais le chevalier restait stoïque devant le gain comme devant la perte.
Il n'en était pas de même de son adversaire: M. le receveur général du
clergé de France avait perdu trois cents pistoles et criait comme pour
un million.
--Voulez-vous que je prenne votre place, Hanyvel? demanda le jeune
marquis de Rubentel.
--Non pas, vraiment, répondit le financier. Quand je devrais vider tous
les coffres de nos seigneurs les évêques des États de Languedoc, je veux
savoir jusqu'où ira le bonheur du chevalier.
--Mon Dieu, fit négligemment celui-ci, j'avais besoin de quelques
milliers d'écus pour mes bonnes œuvres, je ne pouvais mieux
m'adresser qu'à la caisse générale du clergé.
--Chevalier, dit la marquise de Soubiran, prêtez-moi donc cinquante
pistoles pour tenir contre vous!
--Les voici, marquise; mais prenez garde, elles vont me revenir...
--Si elles vous reviennent, je les suivrai, fit résolument la jeune
femme.
--Doublons-nous l'enjeu? demanda Hanyvel.
--Volontiers. Seulement, je vous préviens de ceci, messieurs; il est dix
heures; dans une heure, je quitte la partie; j'ai rendez-vous quelque
part.
--Un rendez-vous! s'écria la Marietta Zambolini, de la
Comédie-Italienne; gageons que c'est avec l'une de ces pies-grièches de
l'hôtel de Bourgogne!
--A moins que ce ne soit avec l'une de ces sauterelles du théâtre de la
Foire, riposta mademoiselle Aurore de Boisrosé, tragédienne ordinaire du
roi.
La Zambolini envoya à la tête de la Boisrosé un verre que Sainte-Croix
attrapa au vol.
--Tout beau, mes amoureuses! commanda-t-il; vous faites tant de bruit
que l'on n'entend pas perdre M. Hanyvel.
--Il a donc encore perdu? s'exclama la blonde Aurore.
--Pardieu! grommela le financier d'un air de mauvaise humeur, le
chevalier a trop de chance pour ne pas avoir dans sa poche un morceau de
la corde avec laquelle il sera un jour pendu.
Mademoiselle Aurore se coula sur les genoux du chevalier.
--Donne-moi ma part, fit-elle.
--Nous étions donc de moitié?
--Certainement, puisque tu as gagné.
La marquise de Soubiran, qui subvenait à toutes les dépenses d'un
lieutenant de mousquetaires, se pencha à l'oreille de la présidente
d'Embermesnil, laquelle était en train de ruiner un surintendant des
gabelles, et murmura:
--Ces _histrionnes_ me font pitié! Elles se donneraient pour un écu!
--Vous nous faites bien plus de pitié, répliqua la Zambolini, qui avait
entendu; vous vous donneriez pour rien!
Le mot fit tumulte.
Les grandes dames se levèrent pour protester de bec et d'ongles.
Les comédiennes se préparèrent à les charger.
Rubentel et quelques autres se jetèrent entre les deux troupes, tandis
que Sainte-Croix lançait sur le parquet une ou deux poignées de
pistoles.
Grandes dames et comédiennes oublièrent leur querelle pour se ruer à la
curée.
--Tout ceci, fit l'abbé de Sourdry, ne nous dit pas qui tu attends ce
soir dans ton logis de la rue des Bernardins, chevalier.
--Serait-ce ma cousine de Flavigny? demanda Rubentel.
--Ou ma belle-sœur de Chastelluy? continua l'abbé.
--Ou la Champmeslée? fit un autre.
--Ou la belle drapière de la rue des Gravilliers? ajouta un troisième.
--Ou la duchesse de Chaulnes?
--Ou la petite Florimonde des parades du Pont-Neuf?
--Ou moi? dit madame de Soubiran.
--Ou nous? dirent la Zambolini et la Boisrosé.
--Vous vous trompez tous étrangement, répondit Sainte-Croix. Je dois
recevoir aujourd'hui deux personnes: l'une est tout simplement mon
directeur; l'autre, un professeur de chimie.
--Tu crois, donc en Dieu, chevalier? s'écria l'abbé.
--Comme je ne suis pas d'église, je puis répondre: _oui_...
--Et au diable? demanda Aurore.
--Tu m'y as fait croire pendant une heure, friponne.
Cependant la partie continuait. Les hommes buvaient, les femmes riaient.
Tout en continuant son jeu avec une adresse sans pareille, Sainte-Croix
parlait:
--Mon directeur, disait-il, un jésuite très éloquent et très érudit, a
appelé mon attention sur certains points de la nouvelle doctrine.
Je me suis livré à un examen sérieux et approfondi de ces points, et le
résultat de mes appréciations a été consigné par moi dans un livre que
je compte publier prochainement.
Je suis pieux, messieurs, et je m'en fais gloire, ma piété n'ayant rien
qui fronde ou qui gêne, et le Dieu qui a mes ferveurs étant un être trop
raisonnable pour contrecarrer, en quoi que ce soit, les passions qu'il a
mises en nous.
Je crois, en outre, qu'il est plusieurs façons de servir l'État, et,
après l'avoir aidé de mon épée, j'essaie de l'appuyer de mes lumières.
C'est pourquoi, quand je ne joue pas, je pense; quand je ne me bats pas,
je cherche, quand je n'aime pas, je trouve.
Pour le moment la science est ma seule maîtresse...
--Et quelle sorte de science, chevalier?
--La toxicologie.
--Qu'est-ce que c'est que cela? interrogèrent les femmes.
--C'est la science des poisons, répondit tranquillement Sainte-Croix.
Les joueurs n'avaient point lâché prise. L'or roulait toujours sur le
tapis.
La fortune s'acharnait contre le financier; le capitaine gagnait sans
cesse.
Tout à coup il s'arrêta, et regardant successivement sa montre et les
cartes:
--Vous avez encore perdu, Hanyvel, et voici qu'il me faut me retirer...
--Double! insista le receveur.
--Double! répéta Sainte-Croix, bien que ce fût intervertir les rôles.
Le chevalier gagna.
--Double! disait Hanyvel d'un ton de mauvaise humeur.
--Quitte ou double, si vous voulez, répondit son adversaire. Je vous
assure qu'il faut que je m'en aille.
--Voilà un beau joueur! murmuraient les hommes.
Les femmes ne disaient rien, mais le chevalier et ses écus étaient
mitraillés de regards.
Madame de Soubiran jeta la clef de son boudoir dans les enjeux.
--Si je la gagne, fit Sainte-Croix, je la rendrai à Guébriac.
Mais, cette fois, la chance tourna.
Le chevalier perdit.
--Bonsoir, messieurs, dit-il froidement.
Et poussant vers Hanyvel les montagnes d'or qui, pendant toute la
soirée, n'avaient cessé de s'amonceler devant lui, il se leva et
commanda à un valet de lui apporter son chapeau et son épée.
Le financier se vautrait dans ses écus en jubilant.
--Je savais bien, disait-il, que le proverbe ne pouvait mentir.
--Quel proverbe? fit Sainte-Croix en bouclant son ceinturon.
--Vous le connaissez aussi bien que moi: «Bonheur au jeu...»
--«Malheur en femmes,» n'est-ce pas? Mais je ne suis pas marié, monsieur
Hanyvel.
--Il est vrai que vos amis le sont pour vous.
--Le chevalier, qui allait atteindre la porte, se retourna brusquement.
--Qu'entendez-vous par là? demanda-t-il avec une sorte de hauteur.
--J'entends tout simplement répéter ce dont tout le monde parle.
--Et de quoi parle tout le monde?
--Ne faites pas le discret, mon cher! Chacun sait que M. de Brinvilliers
est de vos intimes et que cet excellent marquis possède une femme fort
appétissante, laquelle a dû chercher chez vous ce qu'elle ne trouvait
pas chez lui. D'ailleurs...
Le financier n'acheva point.
Sainte-Croix, tirant son épée, s'était impétueusement précipité sur lui.
--Que faites-vous? que faites-vous? s'écria-t-on de toutes parts.
--Ne le voyez-vous pas? répondit le chevalier en proie à une colère
terrible. Cet homme est un coquin, et, vrai Dieu! il ne répétera plus
ailleurs ses misérables calomnies!
Hanyvel essayait de mettre flamberge au vent: il était plus pâle qu'un
cadavre.
Quelques hommes s'efforcèrent de retenir le chevalier et de le désarmer.
Or, ce n'était pas chose aisée.
Les femmes épouvantées s'enfuyaient dans tous les coins.
En ce moment, la porte s'ouvrit; un laquais de Sainte-Croix parut, et,
se jetant à travers les groupes, parvint à se glisser jusqu'à son
maître, à l'oreille duquel il lança ces mots:
--_On_ vous attend, monsieur.
Le chevalier avait déjà le bras sur Hanyvel.
Aux paroles de son valet, il fit deux pas en arrière.
La tempête de colère allumée sur son front s'éteignit dans un éclat de
rire.
Puis, repoussant son épée au fourreau:
--Allons, monsieur le receveur général du clergé, s'écria-t-il,
remettez-vous! On n'en veut plus à votre peau, et vous êtes si laid
quand vous tremblez, que votre peur a effrayé ces dames. Mais surtout
rendez grâce à La Chaussée, qui a su m'arrêter à temps; sans lui, aussi
vrai que la marquise de Brinvilliers est la plus honnête des femmes,
j'allais vous couper les oreilles.
Il salua ensuite la société avec une grâce altière et sortit.
Hanyvel empochait son argent. Mademoiselle Aurore de Boisrosé, la
signorina Marietta Zambolini s'étaient empressées de se présenter pour
l'aider dans cette besogne et pour le consoler de sa mésaventure.
Les rixes de cette sorte étaient fréquentes à cette époque, entre gens
portant l'épée, dans les endroits publics semblables à l'établissement
de La Vienne.
Aussi, après le départ du chevalier, se remit-on généralement au plaisir
comme si rien n'était arrivé.
Un des assistants avait paru, bien qu'il ne s'y mêlât aucunement,
prendre à cette scène le plus grand et le plus vif intérêt.
On l'appelait Reich de Penautier, et il était trésorier de la bourse des
États du Languedoc.
Ami de Hanyvel, il n'avait pas fait un mouvement alors que Sainte-Croix
menaçait le financier de son épée.
Accoudé au marbre de la cheminée, sur la blancheur duquel son habit de
velours noir, garni de jais, se détachait en silhouette fantastique, il
avait tout contemplé d'un regard impassible.
Seulement, quand la querelle s'apaisa presque aussi subitement qu'elle
s'était élevée et quand le chevalier rengaîna sa rapière, un éclair de
dépit sillonna l'œil vague du financier, et ses lèvres minces et
pâles s'entr'ouvrirent pour laisser siffler ce seul mot:
--Maladroit!
Sainte-Croix sorti, M. de Penautier demanda son carrosse.
II
UN PÈRE ET UN MARI
A l'heure à peu près où chez La Vienne, le baigneur étuviste, se passait
la scène que nous venons d'esquisser, un carrosse sans armoiries,
largement drapé, suivant la mode de l'époque, s'arrêtait devant la porte
richement sculptée de l'hôtel de Brinvilliers, l'une des plus
magnifiques demeures de la rue des Lions-Saint-Paul au Marais, le
quartier souverainement aristocratique du dix-septième siècle.
Presque aussitôt, et avant que le laquais eût pu abaisser le pesant
marchepied du carrosse, trois personnages en descendirent: deux jeunes
hommes et un vieillard.
Le vieillard, mis à la mode d'il y a cent ans, était M. Dreux d'Aubray,
lieutenant civil, ancien conseiller de la reine Anne, au temps de la
Fronde, père de la marquise de Brinvilliers; les deux jeunes gens
étaient ses fils.
Tous trois tinrent un instant conseil sous l'abri de la porte-cochère;
puis, au bout de quelques minutes, firent un signe au cocher, qui,
fouettant ses chevaux, prit au grand trot la direction de la place
Royale.
Les deux jeunes gens, relevant le collet de leurs manteaux et abaissant
leurs larges feutres sur leur visage, furent se poster à quelque
distance dans l'embrasure d'un mur en retrait.
Pour M. d'Aubray, il souleva le lourd marteau de la porte, qui retomba
bruyamment, éveillant les échos de la rue déserte.
La porte tourna sur ses gonds avec un grand bruit de ferrures.
Le suisse s'inclina profondément en reconnaissant le père de la
marquise, et, sur son ordre, un laquais, armé de deux flambeaux, précéda
à reculons le lieutenant civil dans l'escalier qui conduisait aux
appartements de M. de Brinvilliers.
C'était un fort honnête homme que le marquis de Brinvilliers,
mestre-de-camp au régiment de Normandie. La guerre ne lui laissant que
peu de loisirs; il les mettait largement à profit, et passait, dans le
monde joyeux des officiers et des dames faciles, pour un beau joueur et
un amant magnifique.
A gagner cette réputation, il avait perdu sa fortune, ou à peu près;
mais il s'en souciait médiocrement et se sentait la conscience en repos,
ayant pris soin de mettre à l'abri de ses créanciers la dot de sa femme,
avec laquelle il s'était séparé de biens, non pour se faire une réserve,
il était trop bon gentilhomme pour avoir cette bourgeoise idée, mais
pour ne pas la rendre victime de ses prodigalités.
M. de Brinvilliers avait fort aimé sa femme autrefois, mais le temps
avait fort attiédi cette passion.
Il n'en était resté qu'une intimité douce et confiante. Suivant en cela
les bonnes traditions, le marquis s'inquiétait fort peu de la conduite
de la marquise et lui laissait galamment autant de liberté qu'il en
réclamait lui-même.
Ce soir-là, le marquis était étendu dans un vaste fauteuil au coin de la
haute cheminée de son cabinet.
Il dormait à demi, ayant soupé fort tard la nuit précédente et joué avec
un malheur constant toute la journée. Aussi fut-il désagréablement
surpris lorsqu'un laquais, ouvrant timidement la porte, lui annonça M.
Dreux d'Aubray.
Mais le marquis était de trop bonne compagnie pour laisser voir son
ennui d'être ainsi éveillé. Il se leva avec un empressement joyeux en
apparence et courut au-devant de son beau-père.
Après les embrassades et les compliments d'usage:
--Parbleu, monsieur, lui dit-il, vous serait-il arrivé quelque fâcheuse
affaire que vous, d'habitude si paisible, vous voici chez moi à cette
heure? J'en serais presque bien aise, afin de me mettre entièrement à
votre service, moi et tous les miens.
Le lieutenant civil ne répondit pas tout d'abord. Il s'assit lentement
en face du marquis, et, après quelques instants, pendant lesquels il
sembla se recueillir:
--Croyez, monsieur, dit-il, qu'il m'en coûte d'avoir à vous entretenir
d'une affaire que je considère comme une honte pour ma maison. Je veux
vous parler de ma fille.
--De ma femme?
--Hélas! oui, et du chevalier de Sainte-Croix.
Le marquis prit l'air piteux d'un homme qui, menacé d'un ennuyeux
sermon, voit avec douleur qu'il ne peut l'éviter. Il poussa un long
soupir.
--Pour Dieu! demanda-t-il, qu'a donc fait encore ce pauvre chevalier?
--Ce qu'il a fait! répondit M. d'Aubray, tenez, marquis, il n'est pires
aveugles que ceux qui ne veulent pas voir, et je vous crois de ceux-là.
Le chevalier de Sainte-Croix abuse étrangement de votre amitié, et ma
fille, votre femme, est sa complice.
--Vous vous trompez, monsieur.
--J'en suis sûr.
--Mais alors, s'écria le marquis impatienté, que voulez-vous que j'y
fasse! Le chevalier de Sainte-Croix est mon ami, le plus honnête homme
du monde. Moi-même, après l'avoir connu à l'armée, l'ai amené dans ma
maison et présenté à ma femme. Dans les premiers jours, elle semblait
avoir pour lui un éloignement inexplicable; peu à peu, cependant, elle
prit goût à sa conversation, qui est très spirituelle, et ma foi, entre
ma femme et mon ami, je me trouvai le plus heureux des hommes.
--C'est-à-dire qu'ils s'entendaient pour vous jouer.
--Vous me l'avez dit, du moins vous m'avez dit que cette amitié faisait
scandale, et à mon regret, j'ai fermé ma porte au chevalier, que je
regrette plus que vous ne sauriez croire; n'est-ce donc pas encore
assez?
--Non, il faut encore surveiller votre femme.
--Oh! monsieur! fi! me ferez-vous l'injure de me croire jaloux de la
marquise? Sachez que j'ai en elle la confiance la plus absolue.
--Elle vous trompe.
--Permettez-moi de n'en rien croire, je ne crois absolument que ce que
je vois.
Le lieutenant civil frappa du poing avec colère le bras de son fauteuil.
--Et si je vous donnais des preuves, dit-il en se levant, si je vous
faisais voir...
--Certes, monsieur, vous me causeriez un déplaisir sensible, et ce
serait un triste service à me rendre. Mais, et le marquis se mit à rire,
je suis, pardieu! fort rassuré sur ce point.
--Et vous avez tort, répondit M. d'Aubray d'un ton sévère; vous avez
tort, car le père, pour cette fois, a fait le devoir de l'époux, et ces
preuves, je puis vous les donner.
--Mais enfin, monsieur, objecta le marquis, admettons un instant que vos
suppositions soient vraies, en quoi cela peut-il m'atteindre! La
marquise, dès les premières années de notre mariage, ne m'a-t-elle pas
donné des héritiers de mon nom?
--Eh quoi! s'écria le lieutenant civil indigné, c'est ainsi que vous
comprenez la noblesse des familles et l'honneur des femmes. Oui, je sais
ce que vous m'allez dire: vous allez me citer l'exemple des plus nobles
familles du royaume, me prouver qu'il est de bon ton de se montrer mari
facile, et de fermer les yeux sur les égarements de ces épouses indignes
que nous nommions du nom qu'elles méritent. Mais je ne suis pas de la
cour, moi, monsieur, et je ne crois pas ma noblesse assez haute pour
être au-dessus de la flétrissure. Libre à vous d'abdiquer honteusement
les droits sacrés dont vous arment Dieu et les hommes, je saurai
revendiquer le droit sacré de mes pères. C'est à vous maintenant à voir
si vous voulez me suivre et rejoindre mes fils qui nous attendent à la
porte de votre hôtel.
--Quoi! à cette heure, par ce temps affreux?
--L'honneur commande, monsieur, l'honneur de deux nobles maisons dont le
blason jusqu'ici est resté sans tache. Il faut que ce scandale cesse.
--Soit, je vous suis, dit le marquis, quoique en vérité je ne voie
aucunement en quoi cela nous avancera.
Et prenant des mains d'un de ses laquais son épée et son manteau, le
marquis de Brinvilliers suivit M. le lieutenant civil.
Lorsque la lourde porte de l'hôtel se fut refermée derrière eux, le
lieutenant civil modula un cri particulier, sans doute convenu à
l'avance avec ses fils, car les deux jeunes gens, quittant leur poste
d'observation, s'approchèrent aussitôt.
--Eh bien? interrogea M. d'Aubray.
--Rien encore, répondirent les deux jeunes gens.
--Attendons, alors, elle ne saurait tarder.
--Mais enfin, demanda avec impatience le marquis, m'expliquerez-vous,
monsieur, ce que nous faisons ici?
--Soit, puisque vous ne voulez rien comprendre, répondit M. d'Aubray
d'une voix sourde. Nous attendons ici votre femme qui chaque soir quitte
votre hôtel pour courir au rendez-vous de son amant.
--Ah! dit le marquis, elle sort ainsi tous les soirs; ma foi! je ne m'en
doutais pas.
--Nous allons la suivre, continua le lieutenant civil; avec nous, vous
surprendrez les deux coupables, et alors, vous ne douterez plus.
--Attendons donc, dit avec découragement le marquis.
--Mais, pour cela, ne restons pas ici, objecta un des jeunes gens, nous
ne pourrions la voir, car c'est par la porte du jardin qu'elle sort
chaque soir.
--Ah! elle connaît la petite porte, dit le marquis, et moi qui croyais
en avoir seul la clef. Mais savez-vous que c'est fort gracieux de sa
part, de prendre de semblables précautions, car enfin, elle pourrait
fort bien sortir par la grande porte de l'hôtel.
--Oh! rassurez-vous, répondit M. d'Aubray, ce n'est pas de nous que
votre femme se cache, elle nous connaît trop pour cela.
Et les quatre hommes, traversant la rue avec précaution, disparurent
bientôt dans l'enfoncement où les deux fils du lieutenant civil avaient
attendu leur père pendant sa conversation avec le marquis.
M. de La Reynie n'avait pas encore allumé dans Paris les premières
lanternes, et la lune, seule chargée de l'éclairage de la grande ville,
remplissait on ne peut plus mal son emploi ce soir-là.
La nuit était effroyablement épaisse, et il tombait une de ces pluies
fines et serrées qui, de tout temps, semblent avoir été un des
privilèges de la capitale de notre beau pays.
Cependant, de l'endroit où ils étaient placés, les quatre veilleurs
pouvaient, très distinctement, apercevoir la porte de l'hôtel, vaguement
éclairée par une pieuse lampe qui fumait tristement dans une niche au
pied d'une petite statue de la Vierge.
Pendant une demi-heure environ, aucun des quatre hommes ne proféra une
parole; de temps à autre seulement, un juron du marquis entrecoupait le
silence. Enfin, n'y tenant plus:
--Ne trouvez-vous pas, monsieur, dit-il à son beau-père, que nous
faisons ici un triste métier, et inutilement encore?
--Chut! répondit seulement M. d'Aubray.
--Il fait, pardieu! un temps détestable, continua le marquis, et je ne
vois guère ici à attraper que des rhumatismes.
Ni M. d'Aubray, ni ses fils ne répondirent.
--Corne du diable! continua le marquis, dont la mauvaise humeur
augmentait de minute en minute, nous serions infiniment mieux dans nos
lits; je sens, quant à moi, se réveiller sourdement les douleurs de
certaine blessure autrefois reçue en Flandres.
--De grâce, marquis, murmura l'aîné des MM. d'Aubray, trêve de
récriminations.
Pour toute réponse, le marquis étouffa à demi un énergique juron, et le
silence recommença.
Enfin, dix heures sonnèrent tristement au beffroi de la petite chapelle
des Célestins, et lentement les lugubres vibrations de l'horloge
s'éteignirent dans la brume.
--Elle ne viendra pas ce soir, dit avec impatience M. d'Aubray.
Mais, presque au moment, la petite porte du jardin s'entrebâilla
discrètement. Une femme allongeait la tête avec précaution: elle
semblait interroger les ténèbres et vouloir percer leur profondeur,
comme si elle eût deviné qu'elles lui cachaient un danger.
--La voilà, mon père, murmura le plus jeune des MM. d'Aubray.
--C'est, ma foi, vrai! dit le marquis.
La marquise, car c'était bien elle, rassurée sans doute par le silence
de la rue, s'était décidée à se mettre en chemin; doucement elle se
glissa par l'entrebâillement de la porte qu'elle referma derrière elle,
en faisant de visibles efforts pour amortir le grincement de la clé dans
l'énorme serrure.
Un instant elle parut hésiter sur la route qu'elle devait suivre, mais
bientôt, prenant son parti, elle s'engagea rapidement dans les petites
rues qui conduisaient à la place de Grève.
Lorsqu'on l'eut presque perdue dans le brouillard:
--Suivez-la, dit le lieutenant civil à ses fils; deux hommes lui
inspireront moins de crainte qu'un seul; le marquis et moi resterons en
arrière.
Les deux frères s'élancèrent sur les traces de leur sœur.
--Eh bien! dit tristement M. d'Aubray au marquis de Brinvilliers.
--Vrai, répondit celui-ci, vous me voyez aussi surpris que possible.
Quel courage! qui se serait douté que la marquise, si timide et si
peureuse, oserait jamais s'aventurer, seule et à pareille heure, dans
des rues qui sont loin d'être sûres par le temps qui court? C'est aussi
par trop imprudent.
--Vous lui auriez sans doute conseillé de se faire suivre par un
laquais? demanda railleusement le lieutenant civil.
--Ma foi, oui! répondit le marquis de la meilleure foi du monde, et
encore il eût été plus simple et plus digne de son rang et du mien de
prendre un carrosse.
Le lieutenant civil ne put retenir une exclamation de colère; mais, ne
trouvant pas le moment opportun pour entamer une discussion, il ne jeta
point à la face du marquis les méprisantes paroles qui montaient à ses
lèvres. Le père et le mari continuèrent donc silencieusement leur route
sans perdre de vue les deux jeunes gens qui les précédaient sur les pas
de la marquise.
Elle allait, elle, d'un pas rapide et sûr, longeant les maisons,
essayant de perdre son ombre dans l'ombre qu'elles projetaient,
n'hésitant pas à se détourner de son chemin et à changer de côté,
lorsqu'au loin elle apercevait quelqu'une de ces rares lumières
qu'allumaient devant de saintes images des bourgeois dévotieux et dont
la lueur faible et vacillante eût cependant pu la trahir.
Elle allait, sans paraître se soucier des larges flaques d'eau et des
pertuis de la rue, qui, par un temps de pluie, faisaient de Paris un
immense cloaque où ne s'aventuraient que ceux qui d'avance avaient fait
le sacrifice de leurs vêtements.
Arrivée à la place de Grève, elle s'arrêta un instant pour laisser
passer une ronde.
Alors, on ne savait lequel redouter le plus du guet ou des voleurs;
puis, faisant le tour de la place, toujours en rasant les maisons, elle
descendit vers le Louvre par les ruelles étroites et à peine praticables
qui se croisaient et s'emmêlaient d'une façon presque inextricable
autour du palais de la ville.
Elle marcha ainsi jusqu'à l'église de Saint-Germain-l'Auxerrois, qui
sans doute lui servait de point de repère, car, arrivée là, elle parut
s'orienter un instant; elle assura son masque de velours, ramena sur son
visage son capuchon soulevé par le vent, et rebroussa rapidement chemin.
Le lieutenant civil et ses fils s'attendaient sans doute à ce brusque
changement de direction, car ils s'étaient rejoints, et tous trois,
entraînant le marquis, s'étaient dissimulés entre deux piliers de la
vieille église: la marquise passa à trois pas d'eux, sans s'apercevoir
de leur présence.
Elle s'engagea alors dans la rue de l'Arbre-Sec, et les quatre hommes,
sortis de leur cachette, arrivèrent derrière elle assez à temps pour la
voir entrer dans une auberge de louche apparence, au-dessus de laquelle
se balançait, en grinçant d'une lugubre façon, une enseigne représentant
un More au visage noir et au turban blanc, soufflant de toutes ses
forces dans une immense trompette. C'était l'enseigne bien connue du
_More qui trompe_.
Par un même mouvement, M. d'Aubray, ses fils et le marquis vinrent
coller leur visage aux carreaux sales du cabaret, et ils purent voir la
marquise prendre une clé des mains de l'hôte, qui s'était découvert
respectueusement, et s'élancer dans l'escalier en femme familière avec
les êtres et les habitudes de la maison.
--Quelle honte! s'écria douloureusement le lieutenant civil, et plus bas
il ajouta: Ma fille ose pénétrer dans un pareil bouge!
--C'est au moins de la prudence, dit un des frères; voyez, mon père, les
hommes qui boivent dans cette salle; certes il ne viendra à aucun d'eux
l'idée que la femme qui vient d'entrer peut être notre sœur, la
marquise de Brinvilliers.
En ce moment, deux ivrognes qui sortirent en chantant du cabaret
forcèrent les quatre hommes à se reculer.
--Quel bouge! dit encore M. d'Aubray.
--Oh! arrêtez, répondit le marquis, l'endroit ne paie pas de mine, mais
c'est, je vous l'assure, une fort honnête maison.
--Vous la connaissez donc? interrogea M. d'Aubray.
--Pardieu! j'y ai maintes fois soupé avec mon ami Penautier, le
trésorier de la bourse des États de Languedoc, mon ami, un fort galant
homme, je vous assure.
--Alors, vous connaissez la disposition des appartements, marquis?
--On ne peut mieux. Corne du diable! le premier étage ne ressemble guère
au rez-de-chaussée; il y a des chambres aussi richement meublées que
celles de mon hôtel, et la cuisine de maître Hugonnet, l'hôte du _More
qui trompe_, n'est pas à dédaigner.
Sans doute le marquis eût continué longtemps, entraîné par ses
souvenirs, si le lieutenant civil ne l'eût brusquement interrompu.
--Eh bien! lui demanda-t-il, êtes-vous enfin convaincu?
--De quoi?
--Mais... des infidélités de votre femme.
--Moi! pas le moins du monde. Ma femme est très pieuse; qui vous dit
qu'une bonne œuvre ne l'a pas amenée dans cette maison?
Elle est passablement crédule; ne peut-elle venir consulter une
sorcière? Les sorcières sont fort de mode en ce moment, elles ont
remplacé les robes volantes à la Montespan.
Enfin, rien ne me dit que le chevalier de Sainte-Croix soit dans la
maison.
--C'est ce que nous allons savoir, dit le plus jeune des MM. d'Aubray,
et il siffla d'une façon particulière.
Aussitôt, à trois pas d'eux, du côté opposé à l'entrée du cabaret, un
homme se détacha de la muraille, contre laquelle il était si bien collé,
que jusque-là personne ne l'avait aperçu.
--Desgrais, lui demanda à voix basse le lieutenant civil, M. de
Sainte-Croix est-il arrivé?
--Pas encore, monsieur, répondit l'homme, mais il ne saurait tarder, son
valet La Chaussée l'étant allé quérir tout à l'heure chez La Vienne, où
il soupait. Mais écoutez, il me semble...
On entendait en effet, à l'extrémité de la rue, le pas d'un cavalier.
--C'est lui, dit Desgrais avec ce flair que la police d'alors a
précieusement légué à celle d'aujourd'hui. Ne bougeons pas: à la place
où nous sommes, le chevalier ne saurait nous apercevoir.
Le groupe demeura immobile, se confondant si bien, grâce à la brume,
avec les objets environnants, que le chevalier de Sainte-Croix,--car
c'était bien réellement lui,--ne soupçonna même pas leur présence.
Il entra dans le cabaret, suivi de son laquais, dit quelques mots à
l'hôte et disparut par l'escalier que, dix minutes auparavant, avait
gravi la marquise, tandis que La Chaussée s'attablait devant un flacon
assez grand pour lui faire prendre longtemps patience.
Pour la troisième fois, depuis le commencement de la soirée, le
lieutenant civil s'adressa au marquis avec l'accent d'un juge:
--Eh bien, monsieur, êtes-vous enfin convaincu?
--J'avoue, répondit le marquis, que, pour un mari jaloux, il y aurait
peut-être certains soupçons à concevoir.
--Eh! que comptez-vous faire, monsieur le marquis de Brinvilliers?
--Vous me voyez fort embarrassé. Entre gentilshommes, ces différends se
vident ordinairement sur le pré...
--Y pensez-vous, marquis? On ne se bat pas avec un larron d'honneur.
--Alors, monsieur, avisez-y vous-même, je sais bien que d'aucuns maris
usent, en cette circonstance, d'une lettre de cachet; mais outre que ce
moyen me répugne, je vous avoue que je n'en ai pas sur moi.
--J'en ai une, moi, monsieur, et l'homme que vous voyez là a été mis à
ma disposition pour faire exécuter l'ordre que moi-même j'ai sollicité
de Sa Majesté.
--Quoi! vous voulez...
Pour toute réponse, le lieutenant de police se retourna vers Desgrais:
--Toutes vos mesures sont-elles prises? lui demanda-t-il.
--Soyez sans crainte, monsieur, répondit l'agent; le chevalier de
Sainte-Croix ne mettra pas nos limiers en défaut; bien que débutant dans
la carrière, j'ai tout préparé et tout prévu, et ce m'est un si grand
honneur que de travailler pour votre famille, que je regarderais comme
une honte si, avant deux heures, l'homme que vous m'avez désigné
n'était pas entre quatre murailles sous les verrous de la Bastille.
--Qu'attendons-nous alors?
--Un carrosse que l'un de mes sergents est allé chercher.
--Le pauvre chevalier sera très sensible à cette attention, s'écria le
marquis; mais ma présence ici est-elle bien nécessaire?
--Comment! monsieur, vous voulez nous quitter? dit le lieutenant civil.
--Entre nous, le spectacle d'une arrestation m'a toujours été très
pénible.
Le sort du chevalier m'afflige plus que vous ne sauriez croire, et, bien
qu'il ait eu des torts envers moi, à ce que vous prétendez, du moins,
s'il faisait tout à l'heure appel à notre ancienne amitié, je crois,
Dieu me pardonne, que je mettrais l'épée à la main pour charger ces
coquins et l'en débarrasser.
--Adieu donc, monsieur, c'est moi qui vengerai votre injure.
M. de Brinvilliers fit deux pas et, se ravisant:
--Surtout, cria-t-il à son beau-père, dites bien au chevalier que je ne
suis pour rien dans cette sotte affaire.
III
L'HÔTELLERIE DU MORE-QUI-TROMPE
Le marquis de Brinvilliers n'avait rien dit que de vrai lorsqu'il avait
parlé de la somptuosité des appartements qui composaient le premier
étage de l'hôtellerie du _More-qui-Trompe_.
Maître Hugonnet, en homme qui connaît les besoins de son époque, s'était
appliqué à réunir en cette partie de son logis toutes les superfluités
du luxe le plus raffiné, et s'il continuait à tenir au rez-de-chaussée
un cabaret borgne des plus mal hantés, c'est qu'il savait que cette
honteuse et sordide apparence ajoutait à la sécurité de ses hôtes,
grands seigneurs ou grandes dames, qui venaient demander à sa maison un
abri sûr pour leurs amours.
Et, disons-le en passant, maître Hugonnet ne manquait pas de pratiques,
et des meilleures,--si bien que ses voisins, tout en blâmant son
industrie, ne pouvaient s'empêcher d'envier la fortune assez rondelette
qu'ils lui supposaient.
Certes, en entrant dans la salle commune, l'observateur le plus attentif
ne se fût jamais douté des mystères des étages supérieurs.
Les poutres du plafond étaient noires et humides, les murs maculés; les
tables boiteuses et malpropres, et le sol presque aussi détrempé que
celui de la rue.
Enfin, l'escalier de bois à peine équarri, dont on apercevait dans le
fond les premières marches disjointes, ne semblait pouvoir conduire qu'à
de misérables greniers.
Mais, dès la dixième marche, cet escalier changeait d'aspect. Une triple
porte soigneusement capitonnée et recouverte, du côté du cabaret, de
lambeaux d'étoffe, le fermait en cet endroit.
Cette porte poussée, les enchantements commençaient.
La rampe était en bois précieux, d'épais tapis couvraient les degrés, de
hautes tentures tombaient en plis soyeux le long des murailles.
La marquise, ainsi que nous l'avons dit, gravit rapidement cet escalier,
et, ouvrant une petite porte cachée au fond d'un corridor étroit,
pénétra dans un riche appartement où la main prévoyante de maître
Hugonnet avait tout disposé pour la recevoir.
Des bougies parfumées brûlaient dans les candélabres, un grand feu
flambait joyeusement dans la cheminée, et, dans l'un des angles de
l'appartement, sur une petite table de bois de rose, était servie une
délicate collation.
La porte soigneusement fermée, la jeune femme se débarrassa de sa mante,
ôta son masque et échangea promptement ses vêtements souillés de boue et
percés par la pluie, contre un négligé des plus galants, préparé dans un
cabinet de toilette.
Alors seulement elle parut respirer; la grande dame se sentait chez
elle.
Elle roula près de la cheminée un vaste fauteuil, s'y allongea
paresseusement et présenta à la douce chaleur du foyer ses pieds mignons
chaussés de délicieuses mules de velours.
Madame la marquise Marie-Madeleine de Brinvilliers était alors dans tout
l'éclat de sa beauté; sa taille était petite, mais admirablement prise
et harmonieusement proportionnée; le pur ovale de sa figure avait toutes
ces grâces enfantines, toute cette ravissante mignardise dont
Largillière a doué certains portraits des femmes du grand règne.
Ses yeux bleus, calmes et profonds, avaient d'adorables caresses et
voilaient parfois leurs rayons d'une douce mélancolie.
Dans la pourpre de ses lèvres, un peu dédaigneuses, flamboyaient une
double rangée de perles.
Nulle crainte, nulle émotion ne troublèrent jamais la régularité de
cette figure candide.
Telle était la puissance prodigieuse de la marquise sur elle-même, que
jamais son visage ne trahissait les angoisses horribles, les poignantes
émotions qui torturaient son âme.
Plus tard, mêlée aux drames les plus sombres, aux plus épouvantables
crimes, elle garda toujours, même devant les juges, même dans la chambre
de torture, cette froide et souriante impassibilité. Nul ne la vit se
troubler ou rougir.
On eût dit une admirable statue, chef-d'œuvre taillé dans un bloc de
glace des mers australes. Galathée, avant que Pygmalion eût pour elle
dérobé l'étincelle de vie...
Depuis un quart d'heure environ, madame de Brinvilliers sommeillait au
coin du foyer, lorsque le timbre sonore d'une grande horloge, placée
entre deux fenêtres, la fit tressaillir.
--Il ne vient pas, murmura-t-elle, et moi qui craignais de le faire
attendre!
Elle se leva et fit quelques pas à travers la chambre avec une visible
impatience.
--Lui serait-il arrivé quelque chose? murmura-t-elle.
Mais, au même moment, la porte s'ouvrit et Sainte-Croix, souriant,
apparut sur le seuil.
--Enfin! exclama la marquise, et, de son doigt, elle montrait l'horloge
qui marquait dix heures et demie.
--Oui, je le sais, dit le chevalier, j'ai à implorer mon pardon.
Et, se laissant glisser à genoux aux pieds de la marquise, il couvrit de
baisers les belles mains qu'elle lui tendait.
--Pourtant, dit-il en se relevant, je vous assure que ces quelques
minutes me coûtent assez cher. J'ai, pour accourir plus vite, laissé
passer un fort joli tas de pistoles dans la poche de maître Hanyvel.
--Vous jouerez donc toujours, chevalier?
--Eh! dit tendrement Sainte-Croix, loin de vos beaux yeux, que
voulez-vous que je fasse?
Oui, je joue, faute de mieux; mais, je vous en prie, mon cher cœur,
ne parlons pas de ces misères, nos heures sont trop précieuses pour
penser à autre chose qu'à notre amour.
--Hélas! fit tristement la marquise, ces heures que nous passons chaque
soir ensemble et qui sont toute ma joie, vont peut-être nous être
enlevées!
--Que voulez-vous dire, Madeleine?
--Je ne sais, mon ami, mais je sens au cœur une vague inquiétude,
comme si un grand danger nous menaçait; M. Dreux d'Aubray...
--Quoi! votre père, encore! s'écria le chevalier. Oh! qu'il prenne
garde!
Je n'ai pas oublié que par lui est venu le plus grand malheur de ma vie;
que par lui j'ai été honteusement chassé de votre hôtel.
--Il est mon père, chevalier!...
--Oui, Madeleine; mais je vous aime, moi; mais vous m'aimez, mais pour
vous je donnerais avec ivresse la dernière goutte de mon sang, et mes
droits sur vous sont plus sacrés que les siens...
Oh! je vous le répète, qu'il prenne garde!
Sainte-Croix s'était levé en prononçant ces paroles, la lèvre tremblante
de colère, l'œil étincelant, les mains crispées, et comme s'il eût
eu devant lui cet ennemi dont il voulait se venger.
La marquise, calme et souriante, le regardait tendrement. Cette fureur,
à la seule idée de la perdre, n'était-elle pas une preuve d'amour?
--Calmez-vous, chevalier, dit-elle enfin, nul danger sérieux ne nous
menace encore.
--Alors, pourquoi parler comme vous l'avez fait, chère et bien-aimée
Madeleine?
Puis-je rester calme lorsque je pense à la possibilité de vous perdre?
Ne plus vous voir! mais à cette idée je me sens hors de moi, parce que
rien ne me semble pire, non, rien, pas même la mort...
--Allons, chassez ces vilaines idées, répondit la marquise, et dites-moi
plutôt si vous avez enfin des nouvelles de notre enfant.
Sainte-Croix ne répondit pas.
--Eh quoi! reprit la marquise, rien encore?
--Rien!
--Et vous dites que, loin de moi, les heures vous semblent lentes à
mourir, que vos jours s'écoulent tristes et sans but!
Et nous avons de par le monde un enfant, un fils, et vous ne pouvez
apprendre à sa mère ce qu'il est devenu, et je ne sais si je dois
pleurer sa mort ou pleurer son existence!
Ah! si j'étais un homme!
--Madeleine, je vous en prie, ne m'accablez pas! Tout ce qu'il est
possible humainement de faire, ne l'ai-je donc pas fait?
--Tout! vous dites que vous avez tout tenté! Mais savez-vous ce que je
ferais, moi, si j'étais libre? J'irais de ville en ville, de hameau en
hameau; je frapperais à toutes les portes, je pénétrerais dans toutes
les maisons, je m'adresserais à toutes les mères et je découvrirais sa
demeure, allez, pour le presser sur mon cœur, ou bien je trouverais
sa tombe pour y aller pleurer...
--Mais vous me torturez, Madeleine! que vous ai-je donc fait?
--Ah! continua la marquise, vous ne l'aimez pas, cet enfant, dont la
naissance a été une honte!
Pensez-vous quelquefois à ce qu'il peut faire à cette heure?
Songez-vous que, sans parents, sans amis, sans fortune, il se débat
peut-être, seul, contre tous, et cela doit être bien triste...
--Oui, bien triste! dit douloureusement Sainte-Croix. Je le sais: cette
vie n'a-t-elle pas été la mienne? Je n'ai qu'une amie au monde, et elle
m'abandonne. Vous êtes toute ma vie, tout mon bonheur, et vous m'êtes
plus cruelle que mon plus cruel ennemi!
Et cachant son visage entre ses mains, le chevalier se laissa tomber sur
un fauteuil; il pleurait, lui, le soldat, le joueur, le capitaine
d'aventures, il pleurait!
A la vue de ces larmes qu'elle faisait couler, la marquise se jeta au
cou de son amant.
--Grâce! pardon! lui disait-elle en appuyant sur son épaule sa tête si
gracieuse.
Oui, j'ai été cruelle, injuste, impitoyable; punis-moi comme je le
mérite, cesse de m'aimer si tu le peux, puisque j'ai été malheureuse à
ce point de te causer un instant de chagrin.
Un sourire de joie, rayon du divin soleil de l'amour, éclaira le beau
visage de Sainte-Croix; il attira à lui la marquise et, la pressant sur
son cœur:
--Ne plus t'aimer, murmura-t-il à son oreille, ne plus t'aimer! est-ce
donc en mon pouvoir?
Qui donc pourrait jamais nous séparer? Nous sommes jeunes, nous nous
aimons, l'avenir est à nous; l'avenir, c'est-à-dire le bonheur.
A ce moment, un coup violent, frappé à la porte basse du cabaret,
troubla le silence de la rue de l'Arbre-Sec.
La marquise, s'échappant des bras de Sainte-Croix, bondit jusqu'à la
fenêtre.
--Au nom du roi, ouvrez, disait une voix dans la rue.
Et plusieurs coups ébranlèrent la porte.
--Ciel! s'écria Sainte-Croix, à qui en veut-on?
--Chut! écoutez, dit la marquise en posant sa main sur la bouche de son
amant.
On entendit en effet, la voix de l'hôte du cabaret du _More-qui-Trompe_;
il avait ouvert une petite fenêtre, et parlementait avec les gens du
dehors.
--Qui êtes-vous? demandait-il.
--Ouvrez, au nom du roi! répondait-on.
--Oh! continuait la voix de maître Hugonnet, je vous connais, je ne me
laisserai pas prendre à votre piège; vous êtes des ivrognes qui voulez
entrer boire chez moi: je n'ai plus de vin à pareille heure; allez vous
coucher; bonsoir!
--Mort de Dieu! ouvriras-tu, hôtelier du diable? répétait-on du dehors.
--Au nom du roi, ouvrez-vous? reprenait une autre voix, votre
hésitation pourrait vous coûter cher.
--Soit, reprit maître Hugonnet, je vais descendre retirer les barres;
prenez un peu de patience. Mais si vous me trompez, par saint Leu, mon
patron, j'irai quérir le guet... Donc, attendez un instant et ne vous en
prenez pas à la porte d'une honnête maison.
Terrible était, durant cette courte scène, l'anxiété des deux amants.
Ivre de fureur, Sainte-Croix tournait autour du salon comme un tigre
captif; on eût dit qu'il cherchait une issue, comme si le feu de ses
regards eût pu faire s'entr'ouvrir la muraille pour lui livrer passage.
La marquise, elle, était restée debout près de la fenêtre. Le front
appuyé sur la vitre, elle s'efforçait de voir les gens qui assiégeaient
le cabaret.
A ce moment, maître Hugonnet, suivi de La Chaussée, tout effaré, parut à
la porte de l'appartement.
--Les gens du roi sont en bas, monsieur le chevalier, dit-il, que
faut-il faire?
--Sur ta vie, s'écria Sainte-Croix, je te défends d'ouvrir!
--Ils enfonceront la porte, objecta La Chaussée.
--J'en ai terriblement peur, dit Hugonnet. Ah! quel scandale pour une
honnête maison comme la mienne.
--Sûr, grommela La Chaussée, c'est à monsieur le chevalier qu'on en
veut.
--Comment! hôtelier de malheur, exclama Sainte-Croix, tu n'as pas une
autre issue pour nous faire échapper?
--Hélas! non, répondit tristement Hugonnet.
Et comme on continuait à frapper:
--Je vais ouvrir, dit-il; il pourrait m'arriver malheur.
Et il fit mine de sortir.
--Allez, mon ami, dit la marquise, laissez-nous.
Hugonnet se retira, suivi de La Chaussée. On frappait toujours.
--Si vous n'ouvrez, poursuivait-on, nous allons jeter bas la porte de
cette caverne infâme...
A cette voix, la marquise demeura comme pétrifiée.
--Entendez-vous? dit-elle à Sainte-Croix...
--Nous nous défendrons, dit le chevalier. En même temps, il roulait près
de la porte et entassait les uns sur les autres tous les meubles de
l'appartement.
--C'est inutile, mon ami; la voix que je viens d'entendre est celle de
mon père, nous sommes perdus.
--Oh! pas encore, fit Sainte-Croix que la fureur transportait.
--Bien perdus, reprit la marquise avec un calme étrange et terrible,
perdus! C'est la honte, le déshonneur, le couvent!
C'est notre séparation. O mon ami! c'est ma mort!
--Oh! malédiction! hurla Sainte-Croix; et personne pour nous défendre,
personne pour nous sauver!
--Vous vous trompez, chevalier, il y a moi, dit une voix qui paraissait
sortir de la muraille.
Sainte-Croix et la marquise se retournèrent épouvantés.
Un des panneaux de la boiserie avait pivoté sur lui-même, démasquant une
issue secrète, et dans l'encadrement se tenait debout Reich de
Penautier.
--Misérable! s'écria Sainte-Croix, tu nous as trahis!
Aveuglé par la colère, il avait, plus prompt que la foudre, tiré son
épée, et s'était précipité sur le financier d'église.
Par un brusque retrait, Penautier évita le coup.
--Malpeste! dit-il tranquillement, vous n'y allez pas de main morte,
chevalier.
--Comment vous trouvez-vous ici, monsieur? interrogea la marquise.
--C'est mon secret, madame, mais que vous importe, puisque je viens vous
sauver.
--Est-il possible! s'écria Sainte-Croix.
Pour toute réponse, Penautier s'effaça le long de la boiserie, et
offrant la main à la jeune femme:
--Passez, madame la marquise, dit-il avec une galanterie aussi
tranquille que s'il eût été dans une salle de bal.
--Mais lui, fit Madeleine en désignant le chevalier.
--Il restera pour assurer notre retraite.
--Oh! s'il allait lui arriver malheur!
--Le pis, dit Penautier, est qu'il soit arrêté.
--Arrêté! répéta la marquise avec effroi.
--N'ayez souci de moi, Madeleine, et puisque cette voie de salut vous
est ouverte, partez, au nom du ciel, partez!
--Le chevalier a raison, reprit le financier, le temps presse, venez,
madame.
La jeune femme s'élança au cou de son amant.
--Mais comment saurai-je?...
--Un nœud à ce mouchoir que vous portera La Chaussée, vous dira que
je suis à la Bastille; deux, hors de Paris; trois, hors de France.
--Encore une fois, partons! s'écria Penautier; on monte...
Et arrachant la jeune femme aux étreintes de son amant, il l'emporta
presque dans le passage secret.
Le panneau tourna de nouveau, toute trace d'issue disparut.
Il était temps, on heurtait à la porte.
Sainte-Croix n'attendit pas que des sommations fussent réitérées:
s'enveloppant de son manteau, enfonçant son feutre sur son front, et
s'assurant que son épée jouait bien dans le fourreau, il marcha droit à
la porte et l'ouvrit.
Il se trouva face à face avec Desgrais.
Quatre sergents suivaient leur chef. Dans la pénombre du couloir, le
lieutenant civil et ses deux fils attendaient en groupe.
Enfin, sur les dernières marches de l'escalier, deux agents
surveillaient La Chaussée.
Sainte-Croix prit l'offensive:
--Que voulez-vous, monsieur? demanda-t-il à Desgrais d'un ton hautain et
impératif.
--Et d'abord, répliqua l'exempt sans se laisser intimider, veuillez
répondre à mes questions.
--J'écoute, dit le jeune homme, se faisant visiblement violence pour
conserver son sang-froid.
--Êtes-vous bien le chevalier Guadin de Sainte-Croix?
--C'est moi-même.
--Capitaine au régiment de Tracy?
--Oui.
--Alors livrez-nous passage, il y a dans cette chambre quelqu'un à qui
nous avons affaire.
Le chevalier haussa les épaules.
--Vous vous trompez, mon maître, dit-il, il n'y a personne.
--Il ment, fit une voix dans le couloir.
Cette voix était celle de M. Dreux d'Aubray.
--Il ment, continua le vieillard, mais cette ruse ne sauvera pas sa
complice. Entrez donc, messieurs, et faites votre devoir.
Un éclair de haine passa dans le regard de Sainte-Croix et alla frapper
le lieutenant entre ses deux fils.
--Je ne sais ce que prétend celui qui m'accuse de mensonge et qui se
cache là-bas, fit Sainte-Croix avec un sang-froid merveilleusement joué.
En tout autre temps, en tout autre lieu, je saurais bien le faire
repentir de son imprudente parole. Mais on doit le respect aux ordres du
roi, et vous avez un ordre, n'est-il pas vrai, monsieur?
--Le voici, monsieur, fit Desgrais en exhibant un parchemin.
Sainte-Croix, qui ne démasquait pas la porte, parcourut minutieusement
le papier.
--Mais qu'attendez-vous: donc? criait le lieutenant civil, entrez,
entrez!
Sainte-Croix calcula que la marquise et Penautier devaient être hors de
danger, et qu'on pouvait impunément forcer le passage secret, si ou
venait par hasard à le découvrir: il se recula de deux pas, et dit
ironiquement aux sergents:
--Faites ce qu'on vous dit, messieurs, entrez.
Desgrais se rua le premier. En un instant tous les coins et recoins de
la chambre furent explorés, fouillés, sondés par l'exempt et par ses
hommes.
--L'oiseau est déniché, s'écria l'exempt, mais sur mon âme, il était au
nid, voilà encore ses plumes!
Et il montrait avec dépit au lieutenant civil et à ses deux fils, qui
s'étaient élancés à sa suite, la mante et les vêtements encore humides
abandonnés par la marquise dans le cabinet de toilette.
--Elle ne saurait nous échapper, s'écria M. d'Aubray, ce cabaret n'a
qu'une issue.
--Eh! répliqua Desgrais, sait-on jamais à quoi s'en tenir avec ces
maisons à double face, tavernes en bas, boudoirs en haut, machinés pour
l'intrigue et toutes percées de trappes et de mystérieux passages!
--Cherchez partout, alors, sondez les murs, ne laissez pas pierre sur
pierre.
--Inutile, je connais mon métier; celle que nous poursuivons est à
l'abri de nos recherches.
--Celui-ci est resté pourtant, dit M. d'Aubray en montrant Sainte-Croix.
--Pardieu! il assurait la retraite. Oh! mais c'est égal, je prendrai ma
revanche.
Pendant tout ce colloque, le chevalier était resté immobile, accoudé à
la cheminée.
Le lieutenant civil se retourna vers lui.
--Finissons-en, commanda-t-il.
Aussitôt Desgrais s'approcha du capitaine, et le touchant à l'épaule:
--Au nom du roi, dit-il, je vous arrête, et vous somme de me suivre.
--Marchons, dit tranquillement Sainte-Croix.
Et il s'engagea dans l'escalier, précédé de deux sergents.
Arrivé à la porte, devant laquelle stationnait une voiture:
--Puis-je savoir où vous me conduisez? demanda-t-il.
--A la Bastille, répondit le lieutenant civil.
Sainte-Croix s'inclina sans mot dire, tandis qu'un sergent passait
devant lui pour ouvrir la portière; mais pendant ce mouvement, il avait
eu le temps de faire un nœud au coin de son mouchoir. Se reculant
alors, il coudoya La Chaussée, debout, entre deux des hommes de
Desgrais, et put lui glisser le mouchoir, avec ces deux mots:
--Pour la marquise.
--Allons, montez donc, monsieur, dit le lieutenant civil avec
impatience, nous n'avons déjà perdu que trop de temps.
--Mort de Dieu! hurla Sainte-Croix, laissant éclater l'orage terrible
qui depuis une heure s'amassait dans son âme, c'en est trop, à la fin,
monsieur le lieutenant civil!
Et avec une force irrésistible, écartant les gardes qui l'entouraient,
il tira son épée qu'on avait oublié de lui enlever.
--A vous, messieurs, cria-t-il aux fils de M. d'Aubray, à vous, lâches
qui vous dites gentilshommes, qui oubliez votre épée, et n'avez au
service de l'honneur d'une femme qu'une lettre de cachet et des suppôts
de police.
Et avec un rugissement qui appartenait plutôt à une bête fauve qu'à une
créature humaine, affolé par la fureur, il se précipita la tête baissée
sur les deux jeunes gens.
Mais déjà les hommes de Desgrais étaient revenus de leur surprise. Ils
se jetèrent sur lui et le serrèrent de si près, qu'il ne put faire usage
de son épée.
--Je me rends, dit-il en laissant tomber son arme.
On le poussa alors dans la voiture où prirent place avec lui Desgrais et
deux sergents.
M. d'Aubray lui-même referma la portière, et, se reculant un peu, fit
signe au cocher de partir en lui jetant cet ordre sinistre:
--A la Bastille!
* * * * *
Un escalier dérobé avait rapidement conduit madame de Brinvilliers et
son sauveur improvisé jusqu'au carrosse de celui-ci qui stationnait dans
une petite rue parallèle à celle de l'Arbre-Sec, et où l'hôtellerie du
_More-qui-Trompe_ avait, comme la plupart des lieux de rendez-vous de
l'époque, une sortie de dégagement.
Quelques instants plus tard, le carrosse de Penautier les emportait tous
deux vers la rue des Lions-Saint-Paul.
Toute trace du danger passé avait disparu sur le visage de la marquise.
La jeune femme semblait de marbre.
Pourtant les plus terribles inquiétudes dévoraient son esprit et
agitaient son cœur.
Qu'allait-il advenir de Sainte-Croix.
Lui faudrait-il succomber dans une lutte inégale, sous l'épée du père,
des frères de sa maîtresse, ou bien les portes d'une prison éternelle
devaient-elles se refermer sur lui?
Madame de Brinvilliers éprouvait pour son amant une de ces passions
fauves que rien ne dompte, qui trouvent un âcre plaisir dans ce que nous
pourrions appeler leur illégitimité et qui n'acceptent d'autres lois que
celle de la satisfaction la plus entière.
Pour Sainte-Croix elle avait tout sacrifié, tout répudié, tout brisé;
pour le conserver, elle n'eût hésité devant rien, pas même devant le
plus abominable des forfaits; et elle était déjà à se demander comment
elle pourrait, en se vengeant d'une surveillance importune, se
débarrasser de toutes les entraves qu'un père trop soucieux de l'honneur
de la famille osait opposer à la liberté de ses amours.
Pourtant, telle était la force de caractère de cette femme, appelée à
jouer un si grand rôle dans les fastes criminels du monde entier, que
déjà elle avait su donner à son maintien cette insolente froideur dont
elle sut envelopper jusqu'à son agonie.
C'est donc d'une voix tranquille qu'elle s'adressa à Penautier, qui,
tout en semblant respecter ses réflexions, n'avait cessé de l'épier d'un
œil sournois.
--Puis-je savoir, monsieur, demanda-t-elle, où vous voulez bien me
conduire, et à qui je suis redevable d'un aussi signalé service?
--A un ami du chevalier, madame, à un ami qui tiendrait à honneur de
devenir le vôtre, Reich de Penautier, trésorier de la bourse des États
de Languedoc.
J'ai donné l'ordre à mon cocher de vous conduire à votre hôtel;
seulement, vous trouverez bon, je pense, que, pour y arriver, nous ne
prenions pas le chemin le plus court. Je crains de fâcheuses rencontres.
--Et puis, n'avons-nous pas quelque peu à causer, reprit gracieusement
la marquise, et ne voudrez-vous pas m'apprendre comment vous avez pu
venir à notre secours d'une façon si miraculeuse?
--Il me serait facile, madame, de rejeter sur le hasard tout le mérite
de cette aventure; mais, à mon avis, le hasard est la providence des
sots; je l'invoque peu par habitude; aussi vous dirai-je franchement que
je ne me suis trouvé si à propos sur la dernière marche de cet escalier,
dont vous ignoriez l'existence, que parce que je me doutais un peu de ce
qui allait arriver.
--Quoi! vous saviez? mais qui donc...
--Oh! madame! répondit Penautier en s'inclinant, je suis un peu
d'église, moi, et lorsque j'ai intérêt à savoir quelque chose...
--Eh bien?
--Je le sais toujours: un secret est une denrée qui cherche tout
naturellement un acheteur.
La marquise regarda fixement le financier.
--Et vous aviez intérêt à acheter le nôtre?
Penautier salua en signe d'affirmation.
--Tout ce qui regarde ce cher chevalier, dit-il, me touche au plus haut
point; je suis navré, madame, de voir un homme de son mérite végéter
obscurément dans un état de fortune précaire et ambigu, quand la
tendresse qu'il a su inspirer devrait certainement l'élever au premier
rang.
M. de Sainte-Croix ne m'a rien demandé; partant, je n'ai rien pu lui
offrir; et vous l'avez vu, c'est un peu malgré lui, c'est presque à son
insu que j'ai eu le bonheur de vous prêter assistance aujourd'hui.
Cependant, j'ai toujours rêvé que le chevalier me devrait un grand état
dans le monde.
--Et qu'exigeriez vous en échange? demanda la marquise.
--Oh! peu de chose, un traité d'alliance offensive et défensive entre
vous, lui et moi.
La marquise tendit ses belles mains au financier.
--Signez-le donc, dit-elle en souriant; M. de Sainte-Croix ne me
désavouera pas.
Penautier mit galamment ses lèvres sur les doigts effilés de la jeune
femme.
Le carrosse, à ce moment, s'arrêtait devant la porte de l'hôtel de
Brinvilliers. Un homme attendait sous le porche.
Cet homme était encore tout haletant et tout couvert de la boue d'une
longue course.
La marquise le reconnut.
--La Chaussée! s'écria-t-elle.
Le valet, sans mot dire, lui tendit un mouchoir.
Madame de Brinvilliers le déploya d'une main fébrile.
--Sainte-Croix à la Bastille! s'écria-t-elle.
--Rassurez-vous, madame, dit Penautier, nous l'en tirerons.
La marquise descendit, et la porte s'ouvrit devant elle.
Elle en allait franchir le seuil, quand, se retournant:
--Un mot encore, fit-elle à Penautier.
Le financier se pencha hors de la voiture.
--Vous qui connaissez tout, poursuivit la marquise, dites-moi donc qui
avait vendu à mon père et le secret de notre retraite et celui de nos
rendez-vous?
--Celui-là s'appelle Hanyvel de Saint-Laurent, répondit Penautier.
--Merci, fit la marquise, je n'oublierai ni le nom ni l'homme.
IV
A LA BASTILLE
Minuit sonnait à toutes les paroisses de Paris quand la sentinelle
placée devant le poste extérieur qui flanquait le premier pont-levis de
la Bastille, reconnut le carrosse où Sainte-Croix avait été jeté sous la
garde de deux sergents.
A son appel, un bas officier sortit du corps-de-garde, escorté d'un
soldat qui portait une lanterne, et vint s'aboucher avec Desgrais.
L'exempt échangea rapidement quelques mots avec lui, puis le carrosse
pénétra dans l'intérieur de la forteresse.
Un autre soldat s'en fut quérir monsieur le lieutenant du gouverneur,
qui arriva à moitié endormi, se détirant les bras et maugréant contre le
fâcheux assez mal avisé pour se faire mettre en prison à une heure aussi
avancée de la nuit.
M. de Baisemeaux de Montlezun, gouverneur de la forteresse royale, ne se
dérangeait que pour des prisonniers d'importance.
On fit descendre Sainte-Croix, que les agents conduisirent au greffe;
Desgrais exhiba sa lettre de cachet;
--Peuh! fit le lieutenant en la parcourant du regard, un simple
capitaine au régiment de Tracy! prisonnier de quatrième catégorie! Sa
Majesté y met du sien; nous regorgeons de ces espèces.
--Que voulez-vous, monsieur le lieutenant! dit Desgrais, on arrête ce
qu'on peut.
Le lieutenant prit une plume en rechignant et écrivit sur le livre
d'écrou:
«Ce jourd'hui 25 novembre 1665, à minuit, le sieur Guadin de
Sainte-Croix est entré à la Bastille par ordre du roi et à la requête du
sieur Dreux d'Aubray, lieutenant civil. Le sieur Sainte-Croix avait sur
lui...»
--Combien avez-vous sur vous? demanda le lieutenant au prisonnier.
--Il y a deux heures, répondit Sainte-Croix, j'avais quelques milliers
de pistoles; pour le présent, voici ce qui me reste.
Et il déposa sur la table une douzaine de louis.
--Avez-vous des bijoux? poursuivit le lieutenant.
--Ces deux bagues et cette montre.
--Donnez.
--Puis le lieutenant continua de libeller la formule ordinaire:
«... Le sieur Guadin de Sainte-Croix, n'ayant d'autres effets sur lui, a
signé sa dite entrée jour, mois et an que dessus.»
Pendant que Sainte-Croix signait, le lieutenant se disait à lui-même:
--Où diable vais-je mettre cet importun? toutes nos chambres sont
occupées, et je ne puis décemment donner à un petit officier de fortune
un des appartements réservés aux prisonniers de première classe.
Il appela alors un guichetier et lui demanda à voix basse:
--Qu'avons-nous de libre en ce moment pour ce nouvel hôte?
--Rien, monsieur, répondit le guichetier.
--Alors, mettez-moi celui-ci avec un autre prisonnier: la société lui
fera plaisir.
Le guichetier ordonna à Sainte-Croix de le suivre, et, après de nombreux
détours à travers des escaliers ténébreux et des corridors froids et
humides, il ouvrit une porte dont le bois disparaissait entièrement sous
un arsenal de verrous.
Sainte-Croix fut poussé par lui à l'intérieur, puis les verrous
grincèrent et la porte se referma.
Un instant, il demeura immobile sur le seuil; il écoutait avec une
anxiété affreuse les pas lourds du guichetier qui se perdaient dans
l'éloignement.
Il était comme étourdi sous le coup qui venait de l'atteindre, et une
inexprimable angoisse lui serrait le cœur.
Quel sort l'attendait? Quel serait le terme de sa captivité? Était-il
destiné à voir ses cheveux blanchir dans cette forteresse de la
tyrannie? Entré jeune homme, n'en sortirait-il pas vieillard, et même en
sortirait-il jamais? Comme aux portes de l'enfer de Dante, aux portes de
la Bastille, les infortunés qui entraient devaient laisser toute
espérance.
Lorsque tout bruit eut cessé, lorsque Sainte-Croix put se croire seul et
pour jamais peut-être séparé du reste des vivant, il songea à explorer
sa prison.
Pour se guider, il n'avait d'autre lueur que celle d'un pâle rayon de
lune qui faisait sa trouée à travers une fenêtre étroite, percée à six
pieds du sol et ornée d'un appareil formidable de grilles et de verrous.
Toute la lumière tombait en plein sur une mauvaise couche placée en un
coin et laissait dans l'obscurité la plus complète tout le reste du
cachot.
Sainte-Croix se dirigea vers ce grabat, en chancelant comme un homme
pris de vin, et s'y laissa tomber avec une explosion de désespoir qui se
traduisit en cris et en sanglots.
Par un de ces retours soudains qui suivent presque toujours les grandes
catastrophes, il revoyait en un instant, comme dans un miroir fidèle,
toute sa vie passée.
Tous les souvenirs heureux de son existence se présentaient en foule à
sa mémoire et lui faisaient plus rudement sentir son malheur présent.
Il cherchait à se rappeler les moindres détails de cette soirée qu'il
venait de passer près de la marquise, il croyait entendre encore à son
oreille cette voix argentine, murmurant des paroles d'amour. N'était-ce
pas de longues années de bonheur qu'il venait de perdre!
Avec tous ces souvenirs, sa colère montait terrible, effrayante; il
s'était rué sur le lit comme une bête fauve, en poussant de ces
rugissements qui semblent n'appartenir à aucune poitrine humaine,--note
suprême de la fureur à cet instant où il faut que le cœur éclate ou
se brise.
Il maudissait ces hommes qui, pour le plonger vivant dans une tombe,
l'étaient venus arracher à sa vie libre et joyeuse: il blasphémait Dieu
qui voyait et souffrait de tels crimes; enfin, il appela à son aide une
puissance quelle qu'elle fût, offrant son âme et sa vie en échange d'un
jour, d'une heure de liberté et de vengeance.
--Je t'attends et j'accepte, dit une voix étrange, tout près du
prisonnier.
Pâle, l'œil hagard, les cheveux hérissés de terreur, le chevalier se
dressa sur son lit.
Dans le cercle lumineux dessiné par la fenêtre, un homme, vêtu d'un
pourpoint noir en lambeaux, était debout.
Lentement, par un acheminement presque insensible, il s'approchait du
grabat. Il était hâve et maigre; ses cheveux longs retombaient sur ses
épaules; sa barbe inculte se hérissait autour de ses pommettes
saillantes, une lueur phosphorescente brûlait sous ses épais sourcils,
et la lumière bleuâtre de la lune faisait comme une auréole autour de
son front ravagé.
A cette apparition étrange le chevalier se signa instinctivement.
Les bûchers des derniers sorciers juridiquement brûlés pour avoir évoqué
le _malin_, fumaient encore à cette époque; le nom de certains d'entre
eux se lisait incrusté dans les murs de plus d'un cachot de la Bastille;
on croyait au diable, et le chevalier n'était pas éloigné de penser
qu'il se trouvait en présence de l'esprit des ténèbres.
Homme ou fantôme, l'apparition avançait toujours, et Sainte-Croix
sentait une sueur froide pointer à la racine de ses cheveux et ses dents
claquaient de terreur.
Machinalement sa main cherchait son épée à sa place habituelle, mais on
lui avait enlevé son épée.
Enfin, il comprit que l'être étrange allait le toucher.
--Maudit, que me veux-tu? demanda-t-il d'une voix étranglée par la peur.
--N'as-tu pas, dit l'apparition, n'as-tu pas demandé le secours d'une
puissance quelle qu'elle fût? Tu as appelé, me voici.
--Qui donc es-tu!
--Pour toi, jeune homme, si tu le veux, je serai la vengeance.
--Certes, je le veux, au prix même de tout mon sang et de ma damnation
éternelle; mais encore faut-il que je sache quel est celui qui me parle
ainsi.
--Eh bien, je suis comme toi un hôte de la Bastille; je suis ton
compagnon de captivité.
Voici dix ans bientôt que je compte une à une les heures dans ce cachot
où tu n'es, toi, que depuis quelques minutes...
Sainte-Croix, à ces mots, eut un geste de découragement. Il était
rassuré, il rougissait presque de sa frayeur, mais l'espérance insensée
qui un instant avait fait battre son cœur lui échappait.
--Mais alors, interrompit-il, à quoi bon me parler de vengeance? Vous
qui n'avez rien pu pour vous-même, que pourrez-vous pour moi?
--Tu es impatient, dit l'étranger; tu ne m'as pas encore laissé te dire
mon nom.
--Il est à croire qu'il ne m'apprendrait pas grand'chose.
Le sinistre vieillard eut un pâle sourire.
--Peut-être, reprit-il. Je suis l'Italien Exili.
Plus épouvanté que lorsqu'il croyait avoir affaire à Satan en personne,
Sainte-Croix se laissa retomber sur le grabat. La vision infernale
disparaissait, mais elle faisait place à une réalité plus effroyable
encore.
C'est que ce nom d'Exili était affreusement célèbre en Italie et en
France. Pour tous, il était le synonyme de meurtre et de poison. Depuis
vingt-cinq ans, il était écrit en lettres de sang dans toutes les cours
de l'Europe.
Disciple de René et de la Tophana, héritier des secrets mortels des
Médicis et des Borgia, Exili, le terrible empoisonneur, avait depuis
longtemps dépassé les forfaits de ces implacables meurtriers.
Jeune encore, il avait tenu à Florence boutique de poison.
Un héritage se faisait-il trop longtemps attendre? Voulait-on tirer
d'une injure une lâche et ténébreuse vengeance? On s'adressait à Exili;
aux uns il vendait la mort de leurs parents; aux autres, la mort de
leurs ennemis.
Plus tard, à Rome, il avait mis sa science au service de madame Olympia,
et pendant plusieurs années il avait semé la mort et l'effroi dans la
ville éternelle, frappant au hasard, aveugle et implacable comme le
destin, lorsqu'il s'agissait d'obéir à sa terrible protectrice.
Ainsi avaient péri plus de cent cinquante personnes des plus nobles
familles, le peuple le disait, du moins; et c'est en se signant qu'il
prononçait tout bas le nom d'Exili.
Chassé d'Italie bien plus par la haine des peuples que par la haine des
gouvernements, l'empoisonneur était venu s'établir en France, mais déjà
sa terrible renommée l'y avait précédé.
On ne lui laissa pas le temps d'exercer sa science funeste. Suspect à
l'autorité il disparut un beau jour, sans que l'on sût ce qu'il était
devenu.
Il avait été arrêté et jeté à la Bastille, sans doute pour la vie.
Sainte-Croix savait tout cela, et pourquoi à ce nom d'Exili il sentit
courir dans ses veines un nouveau frisson.
Il ne savait que trop quelle arme terrible pouvait mettre entre ses
mains l'homme qui avait été l'instrument des vengeances de madame
Olympia. Mais si grande que fût sa haine, il n'était point encore arrivé
à ce point suprême où l'homme peut regarder en face les plus grands
crimes.
C'est avec une réelle colère qu'il se dressa sur son lit. Étendant les
mains en avant comme pour conjurer un danger:
--Retire-toi, démon, s'écria-l-il, retire-toi!
--Et tu dis que tu veux te venger, murmura Exili d'une voix méprisante.
Pauvre fou! un jour viendra où, las de souffrir, tu voudras à la fois la
liberté et des armes pour rentrer dans la mêlée du monde.
Ce jour-là, tu viendras à moi, et c'est à genoux que tu me demanderas de
venir à ton secours et de te tendre la main.
--Jamais! répondit avec horreur le chevalier, jamais!
Exili se retira sans bruit comme il était venu, et, dans l'obscurité,
regagna sa couchette, laissant le jeune homme en proie aux plus sombres
pensées.
C'est avec une invincible horreur que le lendemain, au jour,
Sainte-Croix se retrouva en présence de son terrible compagnon.
Il conjura le geôlier de le changer de chambre; mais le geôlier lui
répondit qu'en ce moment il y avait presse à la Bastille et que
d'ailleurs on n'avait pas l'habitude de se soumettre à tous les caprices
des prisonniers.
Sainte-Croix dut en prendre son parti.
D'ailleurs, sa répugnance pour son compagnon de captivité ne devait pas
être de longue durée: le maître habile venait de trouver un digne
écolier.
Sainte-Croix, avec son fatal caractère, assemblage de bien et de mal, de
qualités et de vices, ne tarda pas à s'éprendre d'admiration pour cet
homme étrange que son mauvais génie avait jeté sur sa route.
Et cette admiration s'explique facilement.
Exili n'était pas de ces empoisonneurs vulgaires dont la science
consiste à donner brutalement la mort.
C'était un homme supérieur dans toute la force du terme; s'il eût
appliqué au bien le rare génie que lui avait donné le Créateur, nul
doute qu'il n'eût pris place parmi les bienfaiteurs de l'humanité et
qu'il n'eût attaché son nom à quelqu'une de ces découvertes qui
illustrent un siècle.
Penseur, philosophe, investigateur, il avait tout vu, tout étudié; sa
prodigieuse mémoire était comme un vaste répertoire de toutes les
sciences que Sainte-Croix pouvait interroger sans cesse et qu'il ne
trouvait jamais en défaut.
Mais surtout et avant tout, Exili était un grand artiste en poisons.
Du meurtre il en avait fait un art. Dépositaire de secrets terribles, il
avait voulu trouver des secrets nouveaux; et, sans relâche, sans trêve,
il avait poursuivi ses travaux et ses expériences.
Il en était arrivé à soumettre la mort à des règles fixes et positives;
en sorte que l'intérêt n'était plus son mobile, mais bien un
irrésistible besoin d'expérimentation.
--C'est surtout lorsqu'il lui arrivait de causer de cette science fatale
que Sainte-Croix écoutait avec une religieuse terreur.
--Que d'autres, disait Exili, le visage rayonnant d'orgueil et la voix
inspirée, que d'autres s'épuisent à chercher le secret de la vie, ils ne
le trouveront pas, et moi j'ai trouvé le secret de la mort.
--Hélas! murmura Sainte-Croix, où cela vous a-t-il conduit?
--A égaler Dieu, répondit le sombre alchimiste du néant. Dieu a conservé
pour la puissance divine la création, la vie; aux hommes il a abandonné
la destruction, la mort. Ne comprends-tu donc pas qu'en détruisant
j'égale la divinité?
Et, comme le chevalier faisait un geste de doute, Exili continuait:
--Ne suis-je pas tout-puissant d'ailleurs, moi qui tiens la vie de tous
dans ma main, moi qui peux frapper comme la foudre?
Quel est le roi dont le pouvoir égale le mien?
Un jour vint enfin où Sainte-Croix osa avouer à Exili que lui aussi
s'était occupé de la science des poisons; il raconta ses précédentes
expériences.
Son compagnon se prit à sourire.
--Vous en êtes encore, lui dit-il, aux premières, aux plus vulgaires
notions de l'art.
Vingt années de travaux assidus vous mettraient à peine sur la voie de
la science véritable, de cette science que se sont transmise tous les
grands artistes de l'Italie; parce que leurs secrets, voyez-vous, sont
de ceux qui ne se divulguent pas, mais que chaque maître lègue
mystérieusement à un élève favori longtemps éprouvé.
--Voulez-vous, s'écria Sainte-Croix, que je sois cet élève?
L'Italien hocha la tête d'un air indécis.
--Nous ne nous connaissons pas assez, dit-il; qui me répond que vous en
êtes digne?
--Mon passé. Je suis jeune encore, mais j'ai déjà beaucoup souffert.
--Je ne vois pourtant pas, reprit Exili, ce qui a pu vous manquer dans
la vie: vous êtes jeune, vous êtes riche, vous êtes beau, vous devez
être aimé.
--Il m'a manqué un nom, interrompit Sainte-Croix, et Dieu m'avait mis
l'orgueil au cœur.
Une satanique satisfaction illumina le visage d'Exili.
--L'orgueil! murmura-t-il, très bien; nous ferons quelque chose de vous,
chevalier; mais, continuez, de grâce, car c'est dans le passé que je lis
l'avenir.
--Tout le monde me croit de race à Paris ou feint de le croire; mon
courage et mon épée m'ont du moins valu cela.
J'appartiens tout simplement à une de ces familles dont l'obscurité
cache mal la misère. Mon père était un artisan. Il eût voulu en faire
autant de moi sans doute; mais j'avais à peine le sentiment des choses
de ce monde, que déjà la fièvre d'orgueil me tenait.
J'étais alors ambitieux d'argent, d'amusements et de parures: la vue
d'un ruban, le bruit d'un verre, le choc des dés, le sourire d'une
grande dame, tout cela emplissait mon esprit précoce d'aspirations
vagues et insensées.
Aussi, à l'heure où les enfants des pauvres pâtissent encore à l'atelier
ou sur les bancs de l'école, j'avais déserté l'un et l'autre pour le
cabaret, la salle d'armes et le tripot.
J'y acquis, en compagnie de tout ce que Montauban comptait de bretteurs
et d'intrigantes, cette sûreté de coup d'œil, cette prestesse de main
et ce bonheur au jeu qui m'ont rarement abandonné.
Mais mon père en mourut.
Je pleurai mon père.
--On n'est pas parfait dans un âge aussi tendre, interrompit Exili.
Le chevalier continua:
--J'avais seize ans lorsqu'une déplorable affaire,--homme tué ou fille
séduite, je ne sais plus au juste,--me força de quitter le Languedoc.
Paris est le soleil autour duquel gravitent tous les satellites de ma
trempe. Je vins à Paris.
Seulement, comme pour me faire ouvrir les portes du monde dans lequel je
voulais entrer, il me fallait un nom, un titre, de la fortune, je
m'appelai le chevalier Guadin de Sainte-Croix et les poches des niais
me fournirent des subsides.
J'eus des duels. On ne s'appelle pas impunément le chevalier de
Sainte-Croix.
Un gentilhomme de Beauvoisis trouva un jour mauvais que ses pistoles
passassent si facilement de son escarcelle dans la mienne; il me le dit
en termes de fort mauvais goût, et alla même jusqu'à mettre en doute la
légitimité de mon titre.
Je le priai de venir faire avec moi un tour derrière les Chartreux... et
il ne douta plus.
--Vous l'aviez convaincu? demanda Exili.
--Je l'avais tué. Malheureusement l'affaire fit du bruit.
La famille réclama, et comme je ne voulais pas avoir maille à partir
avec messieurs de la prévôté et du point d'honneur, je m'en fus à
Compiègne recommencer une idylle de M. de Racan.
J'y vivais caché chez un mien ami, fripon retiré, qui s'était fait
hôtelier pour ne point changer d'état, quand il m'arriva la principale
aventure de ma vie.
--Comment se nommait cette aventure? interrogea Exili.
Elle se nommait Marie-Madeleine d'Aubray; elle avait seize ans, j'en
avais dix-huit, c'était une délicieuse enfant qui est devenue une femme
ravissante.
Le hasard nous mit en présence dans un sentier perdu au fond des grands
bois qui entouraient le château d'Offemont, où son père, le lieutenant
civil, était venu vers cet automne se délasser des troubles politiques
et de ses importants travaux.
Madeleine portait au cœur un de ces besoins effrénés de tendresse que
la femme voue à Dieu quand il ne se rencontre pas un homme pour les
voler au créateur.
Nous nous aimâmes...
C'est là un de ces souvenirs que le plus insoucieux des aventuriers
conserve précieusement pour en rafraîchir son existence brûlante.
Pour me rapprocher d'elle, je franchissais chaque nuit les murs du parc,
et je m'introduisais furtivement dans le vieux manoir d'Offemont, dont
ma maîtresse avait su faire pour moi un paradis caché à tous les yeux.
M. Dreux d'Aubray était retourné à Paris, où l'appelaient les devoirs de
sa charge, laissant sous la garde d'une vieille gouvernante sa fille
chérie, dont les langueurs avaient besoin du grand air libre des
forêts.
Notre ivresse dura peu.
Le lieutenant civil revint,--et Madeleine était enceinte.
Ce qu'il fallut à la jeune fille de soins, de ruses, de courage pour
cacher à l'œil vigilant d'un père la faute que celui-ci eût punie
comme un crime, vous le comprendrez quand vous saurez que le caractère
de ma maîtresse partage cette indomptable énergie dont la prison seule a
pu me priver.
Elle accoucha la nuit, seule, sans appui, sans aide, à quelques pas du
lit où dormait M. Dreux d'Aubray, l'inflexible vieillard.
Cette nuit-là, j'errais dans le parc. Tout à coup, une femme, écrasée
par la douleur, par la crainte, par le remords, se traîna jusqu'à moi, à
travers les massifs, et me mit un enfant dans les bras.
Les chiens de garde hurlaient et les valets commençaient à s'agiter dans
le château. Je m'élançai dans la campagne emportant mon fardeau.
Au jour, continua Sainte-Croix, je frappais à la porte d'une métairie
isolée, sur la route de Beauvais, et la femme du métayer prêtait le sein
à mon fils,--car j'avais un fils.
--Sur la route de Beauvais, dites-vous? interrompit Exili, qui, depuis
quelque temps, semblait prêter au récit du chevalier une inexprimable
attention.
Absorbé par ses souvenirs, Sainte-Croix ne répondit pas à l'interruption
de l'Italien.
--J'étais là, poursuivit-il, je regardais l'enfant, je songeais à la
mère, quand un bruit d'armes et de chevaux sonna sur la route.
Des cavaliers de la maréchaussée se dirigeaient à franc étrier vers la
métairie.
M. Dreux d'Aubray avait-il découvert notre secret et son déshonneur, ou
bien ma présence dans le pays avait-elle été signalée aux gens du roi?
C'est ce que j'ignorais alors.
Toujours est-il qu'affolé par la terreur présente et par les émotions de
la nuit, je jetai sur une table tout l'or que je portais sur moi, et,
ouvrant la fenêtre, je sautai dans le petit jardin qui s'étendait
derrière la maison et gagnai en un instant les bois où je trouvai un
asile.
Deux jours après, le lieutenant civil avait emmené sa fille à Paris et
j'endossais la casaque des cadets du régiment de Tracy.
Exili fixa sur son compagnon un regard pénétrant.
--N'êtes-vous jamais revenu à la métairie, lui demanda-t-il, et ne
savez-vous pas ce qu'est devenu votre fils?
--La guerre m'avait pris tout entier, comme m'avait pris l'amour, comme
m'avait pris le plaisir.
Pendant dix ans je me battis en Espagne, dans le Piémont, dans les
Flandres, partout où l'on se battait, et je défie tous ceux qui m'ont pu
voir à l'œuvre d'avancer que le chevalier de Sainte-Croix n'a pas
fait vaillamment son devoir de soldat.
Quand je revins en France, j'étais capitaine. Il ne me restait de cette
équipée de ma jeunesse qu'un vague désir de savoir...
Je me rendis à la métairie de la route de Beauvais. Là, on m'apprit que
l'enfant oublié par un inconnu, dix ans auparavant, avait été allaité
par la fermière tant qu'avait duré l'or laissé par celui qu'on croyait
son père.
Les métayers n'étaient point riches; l'enfant était une charge pour eux;
ils avaient voulu s'en débarrasser, et ils songeaient déjà à le déposer
dans l'un de ces asiles ouverts par la pitié, quand un jour, un
voyageur, dont on ne pouvait m'apprendre ni le nom, ni l'état, s'était
offert à en prendre soin.
L'enfant lui avait donc été cédé, et il était parti.
Mais s'il ne m'était pas donné de retrouver mon fils, je devais,
quelques mois plus tard, me rencontrer face à face avec la mère.
Pendant la dernière campagne de Flandres, je m'étais lié avec un
gentilhomme d'excellente maison et du plus charmant caractère.
La guerre terminée, nous nous retrouvâmes à Paris.
J'étais pauvre, il était riche.
Il m'offrit à la fois sa bourse et ses services; je n'avais pas de
raison pour refuser. Mon joyeux compagnon d'armes était marié.
Il me proposa de me présenter à sa jeune femme; j'acceptai, et, jugez de
ma surprise, Marie-Madeleine d'Aubray était devenue madame la marquise
de Brinvilliers.
Le marquis menait grand train; il se ruinait un peu, je crois. Il
m'offrit de l'y aider, et je vins habiter son hôtel.
La passion sommeillait en moi; la vue de la marquise suffit pour la
réveiller plus forte et plus impétueuse que jamais.
Madeleine n'aimait plus son mari, et celui-ci, d'humeur accommodante et
facile, laissait à la marquise la liberté dont lui-même voulait
profiter.
Que vous dirai-je? Madeleine était belle et l'âge n'avait point éteint
en moi la tempête des désirs à peine assouvis; nos années de séparation
s'oublièrent dans un baiser.
De son rôle d'auditeur attentif, Exili en revint à celui d'interrogateur
presque soupçonneux.
--La marquise, demanda-t-il, avait-elle quelques nouvelles de son
enfant, quelques indices qui aient pu la mettre sur sa trace, quelque
chose enfin qui ait pu guider ses recherches? Car elle avait fait des
recherches, n'est-il pas vrai, chevalier? Une mère doit avoir souci de
son fils, enlevé ou perdu.
--Madeleine, répondit le chevalier, non sans quelque embarras, avait
l'intime persuasion que j'avais emporté son fils, et qu'il avait été
élevé près de moi.
Son désespoir fut immense quand il lui fallut apprendre la vérité;
aujourd'hui encore, la perte de cet enfant est le seul nuage de nos
amours.
--Vous lui avez donc dit la vérité?
--Tout entière.
--Pourquoi, adroit comme vous paraissez l'être, n'ayez-vous pas cherché
à tromper ses regrets, en lui affirmant, par exemple, que son enfant
était mort entre vos bras quelques minutes après sa naissance?
--Je ne puis mentir à Madeleine, répondit gravement Sainte-Croix.
Son compagnon sembla de nouveau s'absorber dans une contemplation muette
qui lui servait tout bonnement à déguiser ses réflexions.
Le récit du chevalier touchait à sa fin.
--Nous nous livrions sans contrainte, continua-t-il, à toutes les joies
d'une passion que rien ne semblait devoir troubler.
M. le marquis de Brinvilliers s'occupait peu de nous; commensal du
logis, j'y avais remplacé le maître, et nous pouvions tous les jours, à
toute heure, sans dangers, abrités par son insouciance, nous enivrer de
voluptés, quand le soupçon entra dans notre intérieur sous la figure du
lieutenant civil.
C'est un terrible gentilhomme que M. Dreux d'Aubray, et nous aurons plus
d'un compte à régler ensemble.
Le marquis avait fermé les yeux; M. d'Aubray les lui ouvrit par force.
Par ses soins, par ses déclamations tyranniques, par ses violences
même, je dus quitter l'hôtel.
Nous n'avions pas pourtant renoncé à nous voir, et j'avais découvert un
nid discret et mystérieux pour y cacher nos amours.
Servi par je ne sais quel démon, le lieutenant civil parvint à découvrir
notre retraite.
Il avait deux fils, pourtant, et ces deux fils portent l'épée!...
L'arbitraire lui parut une arme plus sûre pour nous atteindre. Muni
d'une lettre de cachet, entouré de suppôts de police, il fit un jour
irruption dans notre bonheur, et les portes de cette prison se
refermèrent sur moi.
Oh! mais j'en sortirai un jour, dussè-je user ma vie à l'œuvre de
délivrance.
Rentré dans le monde des vivants, oh! j'en ferai sortir cet homme et ses
fils. Ils ont répudié l'épée pour me frapper, ce n'est pas par l'épée
que j'assurerai ma vengeance!
Voilà pourquoi, Exili, je me suis donné à vous, voilà pourquoi la
réflexion m'a rendu fort contre les folles terreurs, contre de stupides
scrupules; voilà pourquoi, enfin, il me faut votre science, car votre
science tue.
Elève ou complice, prenez-moi, ni l'un ni l'autre ne failliront à la
tâche.
Pour toute réponse, l'Italien se leva et marcha droit au mur contre
lequel s'étendait sa couchette.
Sous la pression de sa main, une large pierre tourna dans son alvéole et
démasqua aux yeux étonnés de Sainte-Croix une cavité profonde dans
laquelle se trouvaient rangés, comme dans une armoire, quelques cornues,
des alambics, divers récipients de grès ou de verre, des pots renfermant
des substances inconnues, des fioles pleines d'une liqueur mystérieuse,
un petit tas de charbon et un réchaud.
Il apporta silencieusement ce réchaud au milieu du cachot et alluma le
charbon.
Puis, répondant à l'interrogatoire muet de son compagnon:
--Les gens qui ont besoin de moi, dit-il, et il y en a qui touchent au
trône, ne m'ont laissé ici manquer de rien. C'est par eux et pour eux
que j'ai improvisé ce laboratoire.
Il y a ici, ne vous en déplaise, de quoi satisfaire toutes les ambitions
et assurer toutes les vengeances. Jusqu'alors, je n'avais eu à mes côtés
que des compagnons,--ceux-là sont morts,--il me fallait un disciple.
Sainte-Croix interrogea anxieusement Exili des yeux.
--Oui, reprit l'Italien, ils sont tous morts; l'air de ce cachot est
fatal; le médecin de la Bastille a assisté, impuissant, à leur agonie,
et c'est à peine si à ces maladies étranges il a pu assigner un nom.
Mais pour toi, nul danger, mes espérances te sauvegardent; le démon de
l'orgueil t'a envoyé ici, il ne pouvait me donner meilleur disciple.
Sois l'héritier de mes secrets, sois le ministre de mes haines; à toi
cette science fatale. Si nous sortons ensemble, nous dominerons
ensemble, si tu sors seul, tu me vengeras. Et maintenant, à l'œuvre,
mon élève!
V
UN MAITRE EMPOISONNEUR
Ils travaillèrent longtemps, les sombres alchimistes! Une année entière
les vit penchés sur le creuset où s'élaborait le grand œuvre des
poisons.
Sainte-Croix, désormais tout acquis à l'Italien, et converti au meurtre
plus encore par la violence de ses ressentiments et de son caractère que
par les déclamations vertigineuses et les paradoxes infâmes de son
compagnon, Sainte-Croix, disons-nous, s'était jeté à corps perdu dans
cette science du crime.
Il y apportait cette passion que nous lui avons vu mettre au service des
actes les moins importants de sa vie, et cette passion s'aiguillonnait
encore, dans les circonstances actuelles, de toute la fureur de sa haine
pour ceux qu'il accusait de l'avoir enlevé à son monde d'aventures, de
plaisirs et d'amours, de toutes les angoisses d'une captivité dont la
durée menaçait de devenir éternelle.
La Bastille s'était refermée sur un homme médiocrement dangereux; elle
devait se rouvrir sur un véritable fléau.
Le chevalier s'était, du reste, toujours senti entraîné vers les
mystères de la toxicologie. Sans but avoué, sans projets déterminés, par
séduction et par caprice, il avait cherché à approfondir et à
s'approprier les secrets de cet art qui fut la grande occupation de
cette partie du dix-septième siècle.
Jugez quelle ardeur il dut apporter, quels progrès il dut faire, sous un
maître tel qu'Exili, et avec la pensée d'associer à ses vengeances le
résultat de ses travaux.
L'Italien était merveilleusement doué pour enseigner; sa parole avait un
éclat qu'on eut cru dérobé aux flammes du royaume infernal, une sauvage
éloquence dont les prédications des _illuminés_ des Cévennes allaient
nous donner des modèles, et je ne sais quelle logique implacable qui
divinisait l'assassinat en l'assimilant à la justice.
Nous n'hésitons pas à le déclarer, et l'histoire l'a enregistré avant
nous, Exili était un empoisonneur de _génie_, si toutefois le nom de
cette faculté sublime peut être appliqué à tout ce qui n'émane pas d'en
haut, à tout ce qui ne s'exerce pas au profit de l'humanité.
C'était une de ces anomalies terribles comme les fastes criminels n'en
ont fourni que trop à l'échafaud, depuis Cardillac jusqu'à Papavoine et
Eliçabide.
Possédé de la rage de la destruction, comme ces _thugs_ de l'Inde qui
croient, en étranglant, bien mériter de leurs sanglantes idoles, il
avait consacré toute son existence à la combinaison de substances
vénéneuses et les avait réduites à une formule d'une effrayante
simplicité.
--Je n'ai qu'un poison, disait-il souvent à Sainte-Croix, mais il est
composé de tous les autres, et voici trente ans que je travaille à le
perfectionner.
Ses effets sont certains. Seulement, ils varient selon la dose et
suivant le _sujet_.
Administré dans une proportion mathématiquement réglée, il peut mettre
des mois, des années à agir; quelques grains mis en plus, quelques
gouttes ajoutées, et voilà une tombe ouverte aussi instantanément que
par le couteau qui troue une poitrine, que par la balle qui frappe au
cœur, que par la foudre qui brûle, qui broie, qui pulvérise!...
Ce poison-là revêt toutes les formes, s'attaque à tous les organes,
déjoue toutes investigations.
Ouvrez les cadavres qu'il fait, nul désordre ne décèlera sa présence, et
souvent une maladie imaginaire deviendra sa complice.
Les Borgia, ces grands artistes, ont légué à ceux qui m'ont précédé ces
secrets qui se perdraient, sans doute, dans l'avenir, si tu n'étais pas
là pour les recueillir et les employer.
Mais les Borgia n'étaient que des enfants auprès des grandes choses que
je rêve. Nous sommes destinés, l'un et l'autre, à reculer jusqu'aux
dernières limites du possible le domaine des phénomènes toxiques.
Rendre mortel un fruit, un breuvage, un gant, une fleur, tout ce qui
s'ingère, se touche ou se respire, niaiseries tout au plus dignes du
Florentin René, le chimiste élémentaire de la reine Catherine! Il me
faut l'idéal.
J'ai déjà découvert le narcotique, qui est l'image de la mort; je veux
trouver le poison qui soit l'image de la vie, le poison invisible et
impalpable qui corrompt l'air, qui tue à distance, qui peut,
décentralisant son action, sacrifier aussi bien un peuple qu'un homme...
La satisfaction la plus absolue de toutes les passions qui dévorent
l'humanité est dans la découverte de ce poison, mon fils, et il ne
faudrait pas chercher ailleurs la pierre philosophale et le moyen de
faire de l'or, à la poursuite desquels toutes les générations ont usé
leur corps et perdu leur âme.
Le chevalier écoutait avec avidité ces divagations insensées.
Pourtant les jours se succédaient sans apporter de changement à son
sort. Aucun bruit du dehors n'arrivait jusqu'à lui; rien ne lui
annonçait la liberté prochaine; nulle nouvelle que sa maîtresse ou ses
amis s'employassent en sa faveur, ne transperçait la quadruple enceinte
de la forteresse pour relever son abattement par l'espérance.
Des amis? en avait-il donc d'autres que des compagnons de plaisirs,
insouciants de lui comme il l'avait toujours été d'eux-mêmes, et la
maîtresse qui, pour se livrer à ses caresses, avait trompé père et mari,
ne pouvait-elle pas se montrer d'aussi facile composition à l'endroit de
son souvenir?
Oh! quand Sainte-Croix songeait à tout cela, c'était dans le cachot
d'effroyables tempêtes de douleur, de colère et de désespoir.
Les noms de Madeleine et du lieutenant civil retentissaient dans les
sanglots, les cris et les imprécations.
Le prisonnier se tordait sous des accès de folie furieuse, les cheveux
hérissés, l'écume aux lèvres, meurtrissant ses poings aux barreaux ou
menaçant de se briser la tête contre la muraille.
Puis il retombait sur sa couchette, dompté, anéanti--et il pleurait--il
pleurait, lui, l'aventurier jadis cuirassé contre toutes les émotions,
lui qui avait abandonné sans remords son enfant au hasard, lui qui avait
pu contempler d'un œil sec les larmes de sa mère!
Cependant Exili poursuivait avec calme:
--Pour que l'empoisonnement passe à l'état d'art et soit légitime comme
tel, il a impérieusement besoin de l'impunité.
Je n'entends pas parler ici de cette impunité mesquine qui résulte de la
faiblesse des hommes, de leur impuissance à châtier, de l'ignorance ou
de l'oubli de la justice.
René le Florentin est mort tranquillement dans son lit. Qu'est-ce que
cela prouve, sinon que le Béarnais lui avait pardonné la pomme de
senteur de Jeanne d'Albret et les gants parfumés de madame de Sauves?...
Mais la culpabilité de René était connue, et le peuple maudit sa
mémoire.
Le pape Alexandre VI ne l'a pas eue, lui, cette impunité; le vieux démon
s'est laissé prendre à son propre piège; il a tenu, sous sa vigne de
Saint-Jean-de-Latran, compagnie dans le trépas aux cardinaux qu'il avait
conviés à souper, et madame Olympia a été inquiétée à Rome.
Moi-même je suis à la Bastille.--Pourquoi?--Parce que, à tous, il
restait quelque chose à apprendre.
Crois-tu, par exemple, que, s'ils avaient possédé le secret que je
cherche, René aurait eu besoin de la pomme et des gants qui l'ont
décrété d'infamie, et Borgia du vin d'Orviéto qui l'a envoyé dans
l'autre monde.
Crois-tu que la populace romaine poursuivrait de boue et de pierres le
carrosse de ma protectrice, et que le nom de ton compagnon serait par
toute l'Europe un symbole d'horreur et d'effroi?
O mon élève, ô mon fils! l'impunité que je veux pour nous est celle qui
s'étend au delà du tombeau, et qui, après nous avoir faits puissants,
riches, aimés, honorés dans la vie, nous laissera publiquement estimés
dans la mort où nous serons venus escortés des regrets universels.
Voilà ce qui est vraiment digne de nous et ce qui nous fera dominer de
toute la hauteur d'une perversité sublime cette misérable foule que nous
aurons trompée et dont nous pourrons rire au fond du cercueil!
Sous ces paroles Sainte-Croix se relevait et se remettait à l'étude.
Les deux compagnons n'étaient nullement dérangés dans leurs travaux et
leurs expériences.
Exili passait à la Bastille pour un prisonnier débonnaire,
d'intelligence quelque peu fêlée, mais sans velléité d'évasion ou de
révolte.
D'aucuns protecteurs de haut lieu, et qui recouraient parfois à ses
services, avaient, d'ailleurs recommandé que l'on se bornât à le garder
soigneusement, sans s'occuper outre mesure de ce qu'il pouvait faire, et
le geôlier, auquel il abandonnait volontiers sa ration de vin et dont il
avait acheté les bonnes grâces en le guérissant d'une fièvre, le
laissait entièrement libre de vaquer à «sa diabolique cuisine.»
Quant à Sainte-Croix, c'était un pensionnaire de trop médiocre
importance pour qu'on s'en inquiétât beaucoup.
Le chevalier commençait à ne plus attendre sa liberté que de lui-même.
Il avait parlé d'évasion.
Mais l'Italien avait répondu:
--Plus tard. Nous n'avons pas encore trouvé...
--Nous fuirons donc ensemble? s'était écrié Sainte-Croix.
--Quand je n'aurai plus rien à t'apprendre.
Un matin, le geôlier dit en entrant au chevalier:
--Voici une visite qui vous arrive.
Puis, introduisant un gentilhomme:
--Vous avez un quart d'heure à bavarder; mettons vingt minutes en
considération de la double pistole que je viens de recevoir, et après
cela, en route! Je viendrai vous reprendre...
Le geôlier sortit, et M. Reich de Penautier faillit étouffer
Sainte-Croix d'embrassades.
Un cri sortit des lèvres de Sainte-Croix.
--M'apportez-vous la liberté?
M. le trésorier de la bourse des États du Languedoc eut des mélancolies
trop bien jouées pour être réelles.
--Hélas! mon pauvre chevalier, répondit-il, vous avez des ennemis
puissants, et toutes nos sollicitations sont venues échouer contre leur
crédit.
Le plus affreux découragement remplaça sur le visage du prisonnier le
rayon d'espérance qui l'avait éclairé un instant.
Puis, ses colères reprenant le dessus:
--Quels misérables ont donc juré de me faire pourrir dans cette tombe de
granit! dit-il d'une voix sifflante; et quelle si grande faute ai-je
commise pour que le monde entier s'acharne ainsi sur ma personne?
--Une faute qu'un père ne pardonne pas, répondit Penautier d'un air
contrit, et que réprouvent à la fois les lois de la morale et celles de
notre sainte religion.
Songez-y, chevalier, la paix d'une famille troublée, le déshonneur
apporté dans un ménage, un mari séparé de sa femme, une fille éloignée
de son père, voilà des crimes que le monde ne pardonne qu'à la seule
condition qu'ils restent enfouis dans le plus profond mystère, et qu'ils
se passent entre gens de race.
Mais votre passion, si malheureusement partagée par madame la marquise
de Brinvilliers, a quelque peu cassé les vitres, et si j'en crois les
bruits malveillants qui ont couru, le capitaine Guadin de Sainte-Croix
serait loin d'égaler en noblesse les gens qu'il a offensés.
Le financier se tut, attendant l'effet de ses paroles.
Mais Sainte-Croix n'y avait prêté qu'une médiocre attention.
--Et Madeleine, murmurait-il, Madeleine que je croyais à jamais unie à
mon sort, Madeleine qui avait juré de me consacrer son existence tout
entière, de vivre de ma vie, de mourir de ma mort; Madeleine à laquelle
m'attachent et le passé et le présent, m'a-t-elle donc déjà renié, elle
aussi?
Voilà plus d'une année que je me heurte aux murs de ce cachot; plus
d'une année dont chaque jour n'a été pour moi qu'un long regret, qu'une
douleur immense, qu'un désespoir de tous les instants!
Et elle, elle qui aurait pu me consoler, elle qui pourrait encore
m'empêcher de maudire, elle qui seule pourra dans l'avenir se dresser
entre moi et mes vengeances... elle n'a pas daigné donner un mot de
souvenir à l'homme qu'on a arraché de ses bras pour le jeter ici, les
lèvres encore humides de ses baisers.
--Vous vous trompez, chevalier, répondit doucement Penautier. Vos
accusations sont injustes. Je vous les pardonne devant votre malheur,
comme madame la marquise vous les pardonnerait elle-même. Ignorez-vous
les exigences qui retiennent malgré elle une femme de qualité?
--La passion vraie, interrompit Sainte-Croix, méprise ces conventions
humaines qu'on appelle les exigences du rang.
--Elle l'aurait voulu, que la chose lui eût été impossible. Croyez-moi,
mon ami, madame de Brinvilliers n'a jamais cessé de vous aimer; depuis
l'instant où vous l'avez quittée, elle vous pleure, et ses larmes sont
sa seule force.
D'ailleurs, surveillée, espionnée, gardée à vue comme elle l'est, se
débattant entre la sévérité paternelle et les calomnies de ceux qui vous
sont hostiles...
--Et qui donc, excepté MM. d'Aubray, a quelque motif de haine contre
moi?
--Je n'entends nommer personne; mais interrogez votre mémoire,
chevalier, elle vous répondra certainement.
--Interroger ma mémoire?...
--Un homme comme vous, qui a eu beaucoup d'aventures, beaucoup de succès
et qui est doué de vos qualités, a dû semer bien des ennemis sur sa
route.
Et tenez, pour ne point faire de médisance,--car l'on est trop porté à
nous incriminer de ce défaut, nous autres gens d'église,--n'avez-vous
pas souvenance d'avoir, le soir même de votre arrestation, cruellement
offensé certaine personne en la forçant de pâlir devant votre épée et
d'avouer sa couardise devant tous!
Le chevalier mit son front dans ses mains et se prit à songer.
--Cherchez bien! continua Penautier.
Sainte-Croix releva la tête et regardant en face le financier:
--Si vous me dites de chercher, monsieur, c'est donc que vous avez
trouvé?
--Mon Dieu! la charité m'oblige à vous venir en aide, et quelque chagrin
que j'éprouve à constater les faiblesses de mon prochain, ne vous
semble-t-il pas que chez La Vienne, Hanyvel...
--Lui, s'écria Sainte-Croix, allons donc, impossible!
--On dit qu'il aimait la marquise, répondit hypocritement Penautier.
N'est-ce pas sur un mot imprudent de sa part que vous avez tiré l'épée?
--C'est vrai. A présent, je me rappelle...
--Ce mot que, sans considération pour vous, il a dit devant tous,
n'a-t-il pas pu fort bien le souffler à l'oreille de M. Dreux d'Aubray!
Il connaissait votre retraite, et ils étaient bien rares ceux qui
avaient votre secret.
--Oh! si j'étais sûr! s'écria le chevalier les dents serrées.
--Notez, continua Penautier, que je n'affirme rien. Je crois tenir un
fil de ce mystère; je le suis, je cherche; les probabilités sont
malheureusement contre Hanyvel.
--C'est bien, interrompit Sainte-Croix, cet homme est condamné.
L'éclair de joie que nous avons vu briller dans les yeux du financier
d'église au moment où, dans le tripot du baigneur, Sainte-Croix menaçait
Hanyvel de sa rapière, transfigura de nouveau sa physionomie douceâtre,
et ce fut presque emporté par je ne sais quel mouvement imprévu qu'il
s'écria:
--Touchez là, chevalier, nous vous ferons sortir d'ici.
Un troisième personnage intervint dans la conversation: c'était Exili,
qui, pendant tout ce qui précède, était étendu sur sa couchette en
feignant de dormir, et qui, pourtant, n'avait pas perdu une parole.
--M. de Sainte-Croix n'a pas besoin de sortir de la Bastille pour
atteindre ses ennemis, prononça-t-il d'une voix grave et prophétique.
Devant l'apparition de l'Italien, dont la tête fantastique et le grand
corps émergeaient de l'ombre, M. Reich de Penautier se recula.
--Oh! n'ayez pas peur, dit Sainte-Croix, c'est mon compagnon, mon ami,
mon maître.
--On m'appelle Exili, continua l'empoisonneur; vous voyez bien, mon
maître, que nous pouvons nous entendre.
--En vérité, monsieur, je ne sais, balbutia Penautier, qui faisait
d'incroyables efforts pour ressaisir son sang-froid.
--La chose est cependant bien facile à comprendre, et si les violences
bien légitimes de son caractère n'absorbaient pas M. de Sainte-Croix,
mon élève et mon fils, il aurait compris depuis longtemps: une haine
commune vous réunit contre Hanyvel.
--Vous vous trompez, monsieur.
--Je ne me trompe jamais: l'homme dont vous parlez n'est-il pas receveur
général du clergé? Une fort belle place, si j'en juge par les
soixante-quinze mille livres qu'elle fait deux fois l'an encaisser à
celui qui en a le brevet.
Et n'ai-je pas entendu dire par le chevalier que vous étiez vous-même
trésorier de la bourse des États de Languedoc, partant parfaitement apte
à remplacer le seigneur de Saint-Laurent si un malheur venait à lui
arriver?
--Eh bien?
--Eh bien, le malheur lui arrivera.
--Monsieur! monsieur! s'écria Penautier tout haletant d'émotion, je vous
somme de vous expliquer.
En ce moment on entendit résonner le pas du geôlier.
--Nous n'en avons pas le temps, répondit l'Italien.
Puis, allant à l'endroit où il renfermait le résultat de ses travaux, il
y prit une petite fiole, et la présentant au financier, qui, tout pâle,
essuyait de son mouchoir de dentelles la sueur qui baignait son front:
--Prenez ceci, dit-il; deux gouttes suffiront pour que notre ami
Sainte-Croix soit débarrassé d'un souvenir pénible, et pour que la
marquise de Brinvilliers n'ait plus à redouter les indiscrétions d'un
malavisé,--ceci sans préjudice de la charge de receveur général du
clergé, qui pourrait, certes, vous incomber si le sieur Hanyvel arrivait
à décéder.
Le geôlier entrait.
--Prenez donc, fit Sainte-Croix à voix basse, prenez.
Le financier saisit la fiole d'une main tremblante et la dissimula sous
les riches broderies de ses manchettes.
--Allons, monsieur, il faut sortir, commanda le geôlier.
Penautier gagna la porte en chancelant; il allait disparaître, quand
Exili lui jeta comme un salut d'adieu ce ricanement sinistre:
--Mes compliments, monsieur le receveur général du clergé!...
Lorsque la porte se fut refermée sur les prisonniers, que les pas se
furent perdus dans le dédale des corridors, Exili s'approcha de
Sainte-Croix en lui prenant la main.
--Chevalier, lui dit-il, sais-tu quel est le traître à qui tu dois
demander compte? Sais-tu l'homme qui, avec la patience d'un bénédictin
et la fourberie de Tartuffe, a ourdi contre toi le complot infâme qui
t'a jeté à la Bastille? Cet homme-là, mon fils, je te le dis, c'est
l'hypocrite qui sort d'ici, c'est M. Reich de Penautier.
--Je le savais, dit tranquillement Sainte-Croix.
L'Italien regarda son compagnon avec un profond étonnement.
--Oui, poursuivit Sainte-Croix, je l'avais soupçonné dès le commencement
de l'entretien, et la fin a changé mes doutes en certitude.
--Et tu as pu rester impassible?
--Oui, car c'est sur cet homme que je compte pour ma fortune à venir.
--Bien, très bien! s'écria l'Italien en prenant les mains du chevalier;
de ce jour je te reconnais véritablement pour mon fils bien-aimé, pour
mon digne disciple.
VI
LE PACTE DE LA MORT
Depuis la visite de Penautier, visite si brusquement terminée par
l'intervention d'Exili, le caractère de Sainte-Croix avait complètement
changé.
Plus d'éclairs de gaieté, d'emportements furieux: un sombre abattement,
toujours.
Souvent son compagnon de cachot le surprenait le regard fixe, l'œil
démesurément dilaté, si profondément plongé dans ses méditations, qu'il
n'entendait même plus la voix qui l'appelait.
--Ne me direz-vous pas, chevalier, demanda l'Italien, un jour qu'il
avait été plus taciturne encore que de coutume, ne me direz-vous pas
quelles inquiétudes plissent ainsi votre front et vous arrachent par
instants des paroles sans suite?
Sainte-Croix parut hésiter un moment.
--Soit, répondit-il enfin avec emportement, je vous l'avouerai. J'ai
peur.
--Vous, chevalier! Fi donc! vous vous calomniez. Votre cœur, j'en
suis sûr, est au-dessus des angoisses sans raison, des terreurs folles
qui assiègent le vulgaire.
--Non, je vous le répète, j'ai peur.
--Mais enfin, de quoi?
--De l'arme terrible que vous avez osé mettre aux mains du trésorier des
États du Languedoc.
--Des remords! dit L'Italien avec stupéfaction, des remords!
Le chevalier haussa les épaules.
--Êtes-vous bien sûr de votre poison, Exili? demanda-t-il.
--N'est-ce que cela? Eh bien, rassurez-vous.
--C'est en Penautier que j'ai mis toute mon espérance; s'il allait
échouer? s'il allait être surpris, jugé, mis à la torture, ne nous
livrerait-il pas? Et alors c'en serait fait pour jamais de ma liberté.
--Insensé! les poisons que je distille ne m'ont jamais trahi!
--Oh! que ne puis-je vous croire!
--T'ai-je donc trompé quelquefois?
--Eh! le sais-je, moi? répondit le chevalier. Ne m'a-t-il pas toujours
fallu vous croire sur parole? Vous m'avez dit: «Ceci est un poison.» Je
vous ai cru. Vous m'avez dit: «Cette substance produit tels effets.» Je
vous ai cru encore. Mais je n'ai jamais eu une preuve.
Jamais une expérience ne m'a prouvé matériellement que vous aviez
raison. Et voilà pourquoi j'ai des doutes que je ne puis vaincre; voilà
pourquoi cette terrible pensée m'obsède.
Le moment venu, l'élixir mortel fera-t-il son œuvre? et le cadavre
d'Hanyvel ne révélera-t-il pas le secret de ma vengeance et la cupidité
de Penautier.
L'Italien réfléchit quelques minutes.
--C'est juste, dit-il enfin; il vous faut une expérience, chevalier,
vous l'aurez; car enfin les expérimentations faites sur quelques rats
que nous avons réussi à prendre, ne doivent pas vous convaincre
complètement.
Il nous faut un homme, nous l'avons sous la main.
--Comment cela?
--Attendez, homme de peu de foi, et sans doute, comme l'apôtre, après
avoir vu, après avoir touché, vous croirez, et vous ne douterez plus de
la parole du maître.
L'Italien, alors, tira de son sein une fiole microscopique, qu'il
déboucha avec d'étonnantes précautions.
Puis, trempant une aiguille dans la liqueur qu'elle contenait, il en
secoua par deux fois la pointe au-dessus de l'un des gobelets qui
servaient aux prisonniers pour leurs repas.
Deux gouttes presque invisibles tombèrent dans le gobelet.
En ce moment entrait le guichetier, portant le dîner des deux
compagnons.
--Bombance, messeigneurs! dit cet homme en posant sur la table deux
bouteilles chaperonnées de vert; c'est aujourd'hui la fête de Mgr de
Baisemeaux de Montlezun, et notre digne gouverneur a voulu que ses hôtes
la célébrassent en buvant à la santé du roi.
Goûtez-moi cela, mes maîtres, et vous m'en direz des nouvelles.
Et le geôlier fit claquer sa langue contre son palais avec une grimace
de béatitude qui témoignait hautement de l'estime grande professée à la
Bastille pour le vin de _gala_ de M. le gouverneur.
Exili jeta à Sainte-Croix un regard significatif, et, désignant une
bouteille au guichetier:
--Servez-nous d'échanson, mon brave, lui dit-il, et dégustons ensemble
les bienfaits de M. de Baisemeaux.
Le porte-clés déboucha prestement la bouteille et remplit les gobelets.
--Voulez-vous boire, chevalier? demanda l'Italien à Sainte-Croix.
Le chevalier fit un signe négatif.
--Vous avez tort, par ma foi, mon gentilhomme, le vin est le soleil des
prisonniers: quand vous aurez passé dix ans encore en notre compagnie,
vous ne bouderez pas ainsi devant cette grande consolation.
Et, offrant au guichetier le gobelet dans lequel il avait laissé tomber
une goutte de la petite fiole, il prit l'autre, le heurta légèrement
contre celui de son partner et en avala le contenu après s'être écrié:
--Dieu donne longue vie à Sa Majesté Louis le quatorzième.
Et le geôlier, lui aussi, avait porté le gobelet à ses lèvres...
Mais à peine avait-il effleuré les bords, que, s'affaissant sur
lui-même, il tomba comme foudroyé.
Sainte-Croix avait regardé cette scène avec stupeur.
--Eh quoi! cet homme est mort? s'écria-t-il.
--Oui, si je le veux, répondit tranquillement Exili. Pour l'instant, je
me suis contenté de... l'endormir un peu brusquement. Mais si je ne le
tirais de ce sommeil terrible, qui a, vous le voyez, toutes les
apparences du trépas, il ne se réveillerait jamais.
Sainte-Croix se pencha sur le corps inerte du geôlier étendu sur les
dalles.
--Oh! dit l'Italien, regardez, examinez, soulevez ce bras raidi; posez
votre main sur ce cœur qui a cessé de battre; plongez votre regard
dans ce regard atone, et dites-moi si ce n'est pas un cadavre que vous
avez sous la main?
Le chevalier avait suivi toutes les indications de son maître; bientôt
il sentit que les mains du malheureux geôlier se refroidissaient.
Il se releva alors, et ce fut d'une voix presque épouvantée qu'il
s'écria:
--Vous vous trompez, Exili, cet homme est bien mort; vous l'avez tué!
--Je pourrais, continua l'Italien impassible, le laisser ainsi
impunément trente heures encore.
Oui, j'ai fait cette expérience plusieurs fois. J'ai pu ainsi suspendre
la vie pendant près de deux journées et ressusciter pour ainsi dire des
morts.
Attendre davantage est imprudent, je m'en suis convaincu par mainte
expérience.
--Est-ce donc ainsi que mourra Hanyvel?
--Oui, plus promptement encore. Deux minutes après être tombé, il aura
cessé de vivre; car la dose sera infiniment plus forte, et tout mon art
ne pourrait rallumer l'étincelle de la vie lorsqu'elle est éteinte.
--Mais les médecins! si on avait des soupçons, si la famille exigeait
l'autopsie?
--Les médecins découvriraient qu'il est mort de la rupture d'un des
vaisseaux du cœur.
Mais si on analyse le reste du vin contenu dans son verre?
--Eh! ne vous l'ai-je pas dit cent fois, mes élixirs peuvent défier
toutes les recherches; n'ai-je pas vu cent fois les plus habiles
chimistes de l'Italie essayer vainement les vins que madame Olympia
servait à ses hôtes, vins exquis qui donnaient la mort?
--Et ils ne trouvaient rien?
--Rien.
Il y eut un long silence entre les deux complices. Un infernal orgueil
éclairait la figure de l'Italien; Sainte-Croix était anéanti, écrasé.
--Quant à cet homme étendu là, reprit Exili, seul, je puis le tirer du
néant où je l'ai plongé, seul. Le scalpel des chirurgiens déchiquetant
ses chairs, ne l'éveillerait pas.
Exili prit alors dans l'armoire secrète pratiquée dans le mur, un flacon
plein aux trois quarts d'une liqueur rougeâtre.
--Regardez bien, chevalier, dit-il.
L'Italien souleva alors la tête du malheureux guichetier et la plaça sur
ses genoux; à l'aide d'un couteau, il lui desserra les dents et fit
glisser dans sa bouche cinq ou six gouttes du liquide.
Le geôlier fit un mouvement.
Exili laissa s'écouler quelques minutes et recommença la même opération.
Cette fois, le pauvre porte-clefs ouvrit les yeux.
--Que m'est-il arrivé? demanda-t-il après un moment.
--Rien de grave, mon ami, répondit l'Italien.
Et, s'adressant à Sainte-Croix:
--Soutenez donc à votre tour ce pauvre homme, que j'achève de le
remettre sur ses pieds.
Sainte-Croix obéit, et son compagnon ayant rempli d'eau un gobelet et y
ayant versé la moitié de ce qui restait de liquide dans le flacon, le
présenta au geôlier en lui disant:
--Buvez, mon brave, voici qui vous remettra.
--Ah! merci, mon gentilhomme, fit-il quand il eut bu; je me sens mieux;
j'ai la tête encore bien lourde, pourtant, et il me semble que j'ai le
feu dans la poitrine.
--Ce ne sera rien, reprit Exili, il faudra simplement vous faire tirer
quelques palettes de sang.
--Vous croyez, monsieur?
--J'en suis sûr. Vous pouvez vous flatter, par exemple, d'avoir du
bonheur; si une chose semblable vous était arrivée dans un autre cachot,
vous étiez perdu.
--C'est pourtant vrai, fit le guichetier en frissonnant à cette idée, le
médecin de la Bastille habite Versailles; avant qu'il soit prévenu, on a
le temps de mourir dix fois.
--C'est fort rassurant pour les prisonniers, objecta Sainte-Croix.
--Oh! monsieur! vous n'avez rien à craindre, vous; votre ami n'est-il
pas là? il vous sauverait comme il vient de me sauver moi-même.
Prenant alors la main d'Exili et la portant à ses lèvres:
--Soyez béni, monsieur, continua-t-il; je vous devais déjà la vie de ma
femme, aujourd'hui je vous dois encore la mienne. Quoi que vous me
demandiez, soyez sûr que je le ferai.
Excepté de ce qui est pour s'évader, toutefois, vu que mon aide ne vous
servirait à rien et me ferait certainement perdre ma place.
--C'est bien, c'est bien, dit l'Italien; allez, mon ami, on pourrait mal
interpréter votre absence.
--Je vous quitte, monsieur, mais laissez-moi vous remercier encore. Ah!
quand je pense qu'il y en a qui disent comme ça que vous êtes un
empoisonneur! Faut-il que le monde soit méchant!
Et le porte-clefs s'éloigna, laissant Exili triomphant et Sainte-Croix
confondu.
Le surlendemain, ce même geôlier tira à part l'Italien.
--Monsieur, lui dit-il, j'ai trouvé moyen de risquer ma place pour vous.
--Comment cela?
En me chargeant d'un billet pour votre ami, M. de Sainte-Croix.
--Qui vous l'a remis?
--Un homme que je ne connais pas. Il m'a donné en même temps dix
pistoles. Je les ai prises, mais je les lui rendrai si vous me le dites.
--Tu peux les garder, mon brave; mais ce billet.
Le geôlier regarda de tous côtés, comme s'il eût redouté l'espionnage
des murailles, et, rassuré par son examen, tira de sa poche un petit
billet soigneusement roulé, de manière à réduire le papier à son plus
mince volume, il le remit à celui qu'il n'appelait plus que son sauveur,
et s'enfuit en courant.
--Des nouvelles de Penautier, chevalier! s'écria Exili; bonnes
nouvelles.
--Donnez, donnez! dit Sainte-Croix, donnez...
Il déroula le billet. Il n'y avait que ces mots:
«Notre belle amie a daigné se charger de remplir la coupe du festin.
_Il_ l'a vidée jusqu'à la dernière goutte, tout est bien. On espère
bientôt revoir son cher prisonnier.»
--Malédiction! s'écria Sainte-Croix. Cet infâme Penautier a chargé la
marquise d'empoisonner Hanyvel. Il avait peur, le lâche! Et elle, elle,
c'est par amour pour moi qu'elle a consenti...
--Où est le malheur? demanda doucement Exili.
--Souiller la main de cet ange! flétrir d'un crime une âme aussi belle!
--Vous déraisonnez, mon ami; ne faut-il pas que la marquise s'exerce?...
Vous aurez besoin de son aide le jour où vous vous attaquerez à M. Dreux
d'Aubray et à ses fils.
--Soit! Nous voici quatre maintenant unis par le pacte terrible du sang.
Tu m'appartiens, Penautier, et ce billet que dans ta joie tu as eu
l'imprudence de me faire parvenir, après avoir eu la folie de l'écrire
de ta main, ce billet te livre à moi; tu m'appartiens, Penautier, et
désormais ma volonté devra être la tienne, si tu ne veux pas que je te
perde; car, par la mort de Dieu! je le ferais, fallût-il pour cela me
perdre moi-même.
--Je croyais Penautier plus habile, dit Exili en hochant la tête.
Écrire! pour un homme d'église la faute est impardonnable. Mais cet
événement me décide. Maintenant, une fois hors d'ici, les ressources
pour quitter la France ne nous manqueront pas.
--Que voulez-vous dire?
--Rien, sinon que l'heure est venue, je crois, de notre liberté.
A ce mot de liberté qui résume à lui seul toutes les pensées, toutes les
inspirations du prisonnier, Sainte-Croix ne put retenir une exclamation.
--Nous pourrions être libres! s'écria-t-il.
--Je le crois.
--Cependant, maître, vous m'avez répondu cent fois que vous aviez
renoncé à votre liberté.
--Je vous ai répondu que l'heure n'était pas encore arrivée; aujourd'hui
c'est autre chose.
Je vous ai appris tout ce que je pouvais vous apprendre ici; dussè-je
vous faire faute, maintenant votre science est assez grande pour que
vous puissiez poursuivre seul des études commencées ensemble.
Je vous ai livré les secrets que j'avais pieusement reçus de mon maître,
et si je ne vous ai pas dit le dernier mot, c'est qu'après vous avoir
éprouvé dans le malheur, j'ai besoin de vous voir à l'œuvre dans la
prospérité.
Trouvez-vous que cette année d'épreuves et d'études a été perdue pour
vous?
Pour toute réponse, Sainte-Croix serra les mains du vieil alchimiste.
--Elle ne le sera pas non plus pour l'humanité, je l'espère, continua
Exili, car vous êtes bien l'homme que j'avais vainement cherché jusqu'à
ce jour.
Un infernal sourire plissa les lèvres minces du terrible empoisonneur,
tandis qu'il prononçait ces mots.
Si convaincu qu'il fût par d'abominables théories, par des déclamations
insensées, le chevalier ne put s'empêcher de frissonner.
--Non, je n'ai jamais renoncé à ma liberté, reprit Exili après une
pause, mais j'ai su attendre par dévouement pour la science.
Autrefois, d'ailleurs, j'espérais pour vous et pour moi, en ceux qui,
depuis que je suis ici, ont utilisé ma science; ils sont assez puissants
pour me faire ouvrir les portes...
--Et aujourd'hui?
--Sans doute, ils croient pouvoir se passer de moi; peut-être même
souhaitent-ils ma mort. Nous saurons nous passer d'eux.
--C'est une évasion alors, que vous voulez tenter?
--Vous l'avez dit, chevalier.
Sainte-Croix demeura immobile et rêveur; mais sur son front et dans ses
yeux, Exili pouvait lire, comme dans un livre ouvert, toutes les pensées
qui remuaient son âme.
Il récapitulait tous les obstacles qui s'opposaient à une fuite. Une à
une, il comptait toutes les précautions prises pour que la Bastille ne
rendît jamais sa proie, geôliers, sentinelles et murailles, et il se
demandait ce que pouvaient contre tant de barrières deux pauvres
prisonniers.
Cette récapitulation, bien souvent déjà il l'avait faite, et à chaque
fois il s'était répondu: impossible.
Cette fois encore, il arriva à cette désolante conclusion; aussi est-ce
avec un morne découragement que, répondant plutôt à ses pensées qu'aux
paroles de son compagnon, il s'écria:
--S'évader! inutile et cent fois folle tentative!...
--Non, dit Exili d'une voix ferme, non, quand on a pour soi une chance
contre cent.
--Mais cette chance, cette chance unique, l'avons-nous?
--Je l'ai.
--O mon Dieu! murmura le chevalier transporté jusqu'au délire à cette
idée, mon Dieu! faites que nous réussissions!
--Peut-être, mon cher élève, avez-vous tort d'invoquer Dieu en cette
affaire. Il serait assez de son intérêt que nous ne sortissions jamais
d'ici.
Exili prononça ces paroles d'un ton de mépris impossible à rendre, et,
en appuyant sur les mots: «Mon cher élève,» l'empoisonneur, qui
invoquait le génie du mal, affectait de ne pas croire en Dieu.
Sainte-Croix rougit. Il croyait digne de son orgueil d'égaler son maître
en tout ce qu'il pouvait y avoir d'abominable en lui.
--Je vois, dit-il d'une voix sourde, que vous m'avez voulu donner une
fausse joie; il vous a plu d'éprouver la force de mon caractère: c'est
une triste expérience que vous venez de faire là.
--Vous ai-je donc jamais trompé? répondit sévèrement Exili. Croyez-vous
donc que, depuis mon emprisonnement, j'aie perdu de vue une seule minute
ma liberté?
Vous étiez libre encore que déjà mon plan était fait. Son
invraisemblance même est un élément de succès; et voilà pourquoi je vous
dis: «Espérez; voilà pourquoi je vous répète: Nous avons une chance
pour nous.
--Oh! parlez, je vous en conjure, exclama le chevalier haletant, parlez,
dites-moi vos projets, vos espérances, vos espérances plutôt!
L'Italien ne répondit pas.
S'armant d'une espèce de ciseau fabriqué avec le manche en fer d'un
ustensile de cuisine dérobé au guichetier, il alla s'agenouiller au pied
du mur contre lequel était adossée la couchette de Sainte-Croix.
Pendant quelques instants, il examina l'emplacement, et, ayant enfin
trouvé ce qu'il cherchait, il commença à gratter le ciment qui unissait
les carreaux en cet endroit.
Sainte-Croix remarqua que ce ciment, loin de se pulvériser sous
l'instrument, se détachait en bandes longues et minces.
Il se pencha à son tour pour se rendre compte de ce phénomène, et il vit
alors que ce qu'il avait pris pour du mortier était simplement de la mie
de pain.
--Oh! dit-il joyeusement, notre besogne, je le vois, sera singulièrement
simplifiée!
L'Italien sembla n'avoir pas entendu la remarque de son compagnon.
Il travaillait avec une fébrile activité. Déjà cinq ou six carreaux,
soulevés avec les plus grandes précautions, venaient de mettre à jour
les briques de champ et les voliges de chêne qui les soutenaient.
Exili dérangea quelques-unes de ces briques descellées à l'avance, et,
déplaçant une poutrelle, ménagea une ouverture assez large pour qu'un
homme pût y passer aisément.
Alors, avec une agilité qu'on n'eût certes pas attendue de son âge, il
se glissa par l'étroite issue en faisant signe à son compagnon de le
suivre.
Tous deux se trouvèrent alors dans une sorte de soupente ménagée entre
le plafond inférieur et le plancher de leur cachot.
Cet espace était assez grand pour qu'un homme pût s'y tenir, seulement
en se courbant un peu.
--Comment diable! dit Sainte-Croix, M. de Baisemeaux, qui est si
embarrassé de ses locataires, n'a-t-il pas encore songé à utiliser ce
réduit en y installant deux ou trois prisonniers.
--Il est probable qu'il ignore l'existence de cette soupente, ménagée il
y a longtemps, sans doute, pour diminuer la hauteur d'étage de la prison
située au dessous, occupée par quelque prisonnier d'importance. Mais
regardez, chevalier.
Exili venait, avec de grandes précautions, de détacher de son alvéole
une grosse pierre noircie par la fumée.
--Oui, dit le chevalier, par là il serait facile de s'introduire dans le
conduit de la cheminée; mais le conduit ne nous mènerait-il pas
simplement dans quelque autre cachot?
--A cet égard, vous pouvez vous rassurer: mais remontons; à cette heure,
on pourrait nous surprendre; maintenant je puis vous expliquer mon plan.
Et il replaça la pierre.
Tous deux, avec quelque peine, regagnèrent leur cachot. La volige et les
briques furent remises dans leur état primitif; les carreaux
soigneusement ajustés et les interstices de nouveau bouchés avec de la
mie de pain.
Exili s'assura que nul ne pouvait s'apercevoir du travail qui avait eu
lieu; pour plus de sûreté, il répandit en cet endroit une poignée de
poussière, et seulement alors il parut disposé à reprendre sa
confidence.
--Je vous écoute, maître, dit Sainte-Croix, que l'impatience dévorait.
--Sans doute, commença l'Italien, vous savez que la _chambre de la
question_ est située au rez-de-chaussée de la tour que nous occupons?
--Je l'ignorais.
--Je fis, moi, cette remarque, si heureuse pour nous, dès le second jour
de mon entrée à la Bastille; car on avait eu l'idée de me torturer un
peu pour m'arracher quelques confidences.
--Eh quoi! mon ami, on vous appliqua la question!
--Hélas! oui, chevalier, mais d'une façon fort douce, je vous jure. On
voulait des révélations; je parus fort disposé à en faire. Jamais
patient n'eut la langue si bien déliée.
Sainte-Croix regarda Exili d'un air singulièrement étonné.
--Comment! dit-il, vous, toujours si fort, vous vous êtes senti faible à
l'approche de la douleur?
L'Italien ne répondit que par un sourire à la question de son jeune
compagnon.
--Les juges, continua-t-il, me voyant si bien disposé à parler, furent
saisis d'une épouvante vraiment extraordinaire.
--Que pouvaient-ils donc craindre?
--Peu de chose: seulement d'entendre mes réponses.
--Que vous demandaient-ils donc?
--Les noms des personnes qui m'étaient venues visiter depuis mon arrivée
en France.
--Oui, je comprends.
--Véritablement, l'inquiétude de ces pauvres juges me faisait pitié.
Leur bouche m'interrogeait, leurs yeux me commandaient le silence.
Peut-être vous sera-t-il donné un jour de voir un tribunal interroger en
tremblant un accusé, et redouter ses réponses plus qu'il ne redoute ses
questions; c'est ce qui m'arriva, et c'est l'histoire de tous ceux qui
se sont trouvés mêlés aux intrigues intimes de la cour.
Les grands, en général, aiment peu les hommes que le hasard ou la
curiosité a rendus maîtres de leurs petites histoires, et je sais, moi,
pas mal de secrets fort dangereux à porter.
--Je m'explique, dit Sainte-Croix, qu'on aime à vous savoir en lieu sûr.
La Bastille garde les secrets.
--Ce fut tout à fait l'avis de mes juges; mais ils préférèrent ne pas
partager mes secrets, dans la crainte de partager aussi ma prison; et
comme je réussis à leur persuader que je parlerais à la première
douleur de la torture, ils y allèrent avec infiniment de précaution.
--Ah! s'écria Sainte-Croix, en se frappant le front, tout m'est expliqué
maintenant.
--Quoi donc?
--La longueur de ma captivité, les difficultés qu'éprouvent mes amis
lorsqu'ils sollicitent ma liberté.
--Que voulez-vous dire?
--Oui, c'est bien cela, continua le chevalier en repoussant son
compagnon avec une sorte d'horreur; on sait que je partage votre cachot,
ou peut croire qu'ensemble nous avons remué la cendre de vos souvenirs;
qui sait! M. de Baisemeaux s'imagine peut-être que vous m'avez confié
tous vos secrets, et votre amitié me condamne comme vous à une prison
éternelle.
--Enfant, répondit l'Italien d'un air de pitié, les choses dont je vous
parle passent bien au-dessus de la tête de M. le gouverneur de la
Bastille; pour lui je ne suis qu'un fou peu dangereux.
Non, votre captivité ne viendrait pas de là, mais bien plutôt de
Penautier, qui, s'il était un homme habile, devrait à tout jamais vous
laisser ici.
--Oh! si je le croyais!
--Mais peu importe, puisque avant peu nous serons libre. Donc,
écoutez-moi.
Tandis qu'on me torturait avec toute la douceur imaginable et qu'on
faisait semblant de me serrer les pieds dans les _brodequins_, je pus
examiner à loisir la chambre où je me trouvais.
Dans le fond, je remarquai une espèce de fourneau de forge où l'on
faisait chauffer les fers. On y fait grand feu quelquefois; par
conséquent, je me dis que le conduit pour la fumée devait être fort
large et allait directement jusqu'au toit. Je calculai ensuite que le
mur contre lequel était adossé ce fourneau devait correspondre à l'un
des murs de ma prison.
--Alors, c'est ce conduit que nous venons de voir?
--Précisément. Mais, comme bien vous pensez, je ne trouvai pas du
premier coup.
Vainement, pendant plus de huit jours, j'interrogeai tous les murs, je
sondai toutes les pierres, les unes après les autres, à la hauteur de
notre étage; en effet, le conduit fait un coude brusque, de telle sorte
que si la soupente entre les deux plafonds n'eût pas existé, toutes mes
espérances étaient évanouies, car déjà, sur ce conduit, j'avais, par la
pensée, bâti un plan d'évasion.
--Mais cette soupente, qui vous la fit découvrir?
--Le hasard. Appelé au greffe un jour, je vis ouverte la porte du cachot
situé au-dessous du nôtre; j'aperçus le plafond.
Instinctivement j'en mesurai la hauteur; puis, ayant compté les marches
pour remonter ici, j'en arrivai à me convaincre qu'il devait y avoir un
grand espace vide. La nuit même je me mis à l'œuvre, je descellai les
carreaux et bientôt j'eus trouvé ce que je cherchais.
--Mais, objecta Sainte-Croix, une fois dans la chambre de la question,
en quoi serons-nous plus avancés?
--Attendez donc, poursuivit l'Italien. On devait m'appliquer la question
de l'eau.
On y renonça. Mais lorsque les juges donnèrent l'ordre de me reconduire
dans ma prison, je pus voir le bourreau jeter l'eau préparée à l'avance
dans un grand trou circulaire situé non loin du fourneau, et dont
l'orifice était caché par des planches.
Je prêtai l'oreille. Un bruit sourd et prolongé me prouva que cette eau
devait tomber à une grande profondeur; j'en conclus que ce trou
pourrait bien être quelque citerne abandonnée communiquant avec les
fossés de la Bastille. Il s'agissait de s'en assurer.
Aussitôt donc que j'eus découvert la soupente et trouvé le conduit de
cheminée, je n'hésitai pas à m'y glisser. Arrivé à la Chambre des
tortures, sans autres difficultés que deux grilles à desceller, je
courus à ce que je croyais être une citerne, je soulevai le couvercle et
je m'y engageai sans hésiter...
--Et vous vous étiez trompé, n'est-ce pas? interrompit Sainte-Croix, qui
écoutait avec une anxiété terrible le récit de son impassible compagnon.
--Non, je ne me trompais pas. Arrivé, non sans périls, au fond de la
citerne, j'y trouvai une espèce de canal bas et étroit où croupissait un
demi-pied d'une eau puante et vaseuse.
Déjà je me croyais sauvé, je me voyais libre, lorsqu'au bout d'une
quinzaine de pas, je fus arrêté court par un obstacle imprévu.
Une pierre énorme obstruait le canal en cet endroit, au-dessous, une
très petite ouverture laissait seulement un libre écoulement à l'eau.
Hélas! contre cette masse tous mes efforts se brisèrent, inutilement je
m'y ensanglantai les mains.
Enfin, je compris que je ne pouvais rester davantage, le jour allait
venir; je remis mon travail à la nuit suivante, et je regagnai mon
cachot; je comptais creuser un passage au-dessous de la pierre.
Malheureusement, le lendemain, j'avais un compagnon.
Sainte-Croix frissonna à ces mots, il se rappela la mort étrange de ceux
qui jusqu'alors avaient partagé le cachot du terrible empoisonneur.
--Ce prisonnier, reprit Exili après un moment de silence, pouvait m'être
un aide précieux.
Mais, avant de lui confier mes espérances, je voulais savoir s'il en
était digne; une imprudence pouvait me coûter la liberté.
--En quoi? Son désir d'être libre ne devait-il pas être votre sûr
garant?
--Enfant, dit Exili, une trahison pouvait aussi bien lui donner cette
liberté! Pour l'éprouver, je lui fis une confidence insignifiante; dès
le lendemain, il fit appeler le major général et lui révéla ce que je
lui avais confié.
--Et ce fut son arrêt de mort?
--Vous l'avez dit.
--Malheureux! murmura Sainte-Croix.
--Oui, continua amèrement Exili, le malheureux! qui, sans scrupule, eût
trahi la confiance d'un compagnon de misère!
Ah! cette mort-là ne me pèse guère! N'étais-je donc pas dans mon droit
en me défendant?
Seul de nouveau, je renouvelai bien des fois encore le périlleux voyage;
mais je dus renoncer à creuser un passage sous la pierre; le canal était
soigneusement pavé, et les dalles de grès résistèrent à tous mes
efforts.
Alors j'entrepris de desceller la pierre. Œuvre gigantesque et qui
eût paru folle à tout autre qu'un prisonnier, j'étais privé de toute
espèce d'instruments et obligé de travailler dans l'obscurité la plus
profonde.
Mais le temps et la patience sont deux forces auxquelles rien ne
résiste. Donnez-moi des siècles et avec une épingle je renverserai la
Bastille. La goutte d'eau presque impondérable qui tombe toutes les
secondes, finit par user le rocher; ainsi j'espérais renverser cette
pierre qui seule me séparait de la liberté.
Pendant deux ans de suite, toutes les nuits, j'entrepris mon périlleux
voyage; on me donna un autre compagnon, il mourut; je voulais être
libre.
J'avais réussi à me fabriquer quelques instruments: une scie, une sorte
de ciseau, un levier...
Enfin, une nuit, après d'incroyables efforts, je sentis que la pierre
commençait à se remuer dans son alvéole; j'eus comme un délire de joie,
bientôt calmé, hélas! car je venais de m'apercevoir que jamais, avec mes
seules forces, je ne parviendrais à détourner assez la masse pour
m'ouvrir un passage.
--Oh! mais maintenant, s'écria Sainte-Croix, maintenant que je joindrai
mes forces aux vôtres, nous renverserons cet obstacle.
Venez, Exili, n'attendez pas une minute. Oh! tenez, je sens dans mes
bras une vigueur à remuer le monde.
Exili sourit.
--Vous êtes impatient, chevalier, dit-il.
--Impatient! lorsque je vois que je touche à ma liberté, seule chose
précieuse ici-bas.
O mon ami! pourquoi m'avoir laissé agoniser à vos côtés pendant plus
d'une année, dans ce cachot fatal, lorsque vous pourriez m'en ouvrir les
portes!
Du jour où vous m'avez jugé digne d'être votre élève, pourquoi ne
m'avez-vous pas dit: Viens, partons, soyons libres!
Mais vous ne comprenez donc pas que par ce bienfait, vous m'enchaîniez à
vous pour toujours, bien plus que vous ne l'avez fait en partageant avec
moi votre science fatale!...
--Je ne vous ai pas encore dit tous les obstacles, interrompit Exili; il
en est un que le temps seul pouvait lever.
--Et lequel?
--Tout en travaillant la nuit à mon œuvre de délivrance, le jour
j'employais toute mon intelligence à me procurer un plan exact de cette
partie de la Bastille; il m'importait de savoir à quel point pouvait
aboutir mon souterrain.
Il serait trop long de vous dire les mille ruses auxquelles je dus avoir
recours pour en arriver à mon but. Enfin, après bien des essais, il me
fut prouvé que le canal ne communiquait pas aux fossés de la Bastille,
mais bien à une autre citerne située dans le jardin même du gouverneur.
--Et le découragement ne s'est pas emparé de vous? demanda le chevalier
que stupéfiait tant de patience et de volonté.
--L'homme de cœur ne se décourage jamais; il tourne les difficultés
qu'il ne peut surmonter, voilà tout. Aux imbéciles de s'asseoir
désespérés au pied de l'obstacle qui les arrête.
En feignant une maladie, je pus visiter le jardin du gouverneur.
J'ai vu la citerne; la remonter est un jeu d'enfant, et une fois sur le
bord, il n'y a plus qu'une barrière matérielle, le rempart.
Il s'agit de descendre dans le fossé, et la hauteur est prodigieuse.
Il faut une échelle, me dis-je, mais cette échelle, je la ferai.
Et depuis, assembler les matériaux nécessaires, est devenu ma seule
pensée.
Ce linge que vous m'avez vu demander pour vous et pour moi, matériaux;
ces bandes de toile que j'obtenais du chirurgien pour un mal à la jambe
que je n'eus jamais, matériaux.
Mais telle est votre inexpérience et la légèreté de votre caractère, que
jamais vous ne vous êtes aperçu de rien.
--C'est vrai! s'écria Sainte-Croix, je me rappelle maintenant.
Que de fois je vous ai vu couper des bandes aux draps de votre lit et
refaire ensuite la couture; mais ma pensée était si loin d'une évasion,
que je ne songeais même pas à vous demander ce que vous en vouliez
faire.
Mais pourquoi ne m'en avoir pas prévenu plus tôt?
Exili hocha la tête en souriant.
--En vous avertissant de mes projets, je rendais votre captivité mille
fois plus pénible encore.
Par mes leçons, par mes travaux, j'ai pu vous abréger le temps.
--Mais ne pouvais-je vous aider?
--En rien. Il n'y avait qu'à attendre, et vous ne savez pas attendre.
--Cependant...
--Regardez-vous plutôt! Vos mains tremblent, votre visage est en feu,
vos yeux tout hagards comme ceux d'un insensé.
Oh! je vous connais mieux que vous ne vous connaissez vous-même, et j'ai
bien agi comme je devais le faire.
Mais à cette heure? à cette heure tout est prêt, nous avons les
matériaux nécessaires. Il faut peu de temps pour fabriquer une échelle
solide, je sais où trouver un gîte sûr en sortant d'ici, dans un mois,
chevalier, nous serons libres.
Délirant de joie, Sainte-Croix serra convulsivement Exili entre ses
bras.
--O mon ami! mon maître, mon bienfaiteur, disait-il, que ne puis-je, à
cette heure, donner tout mon sang pour vous, pour vous qui, après
m'avoir fait fort contre les hommes, redoutable et puissant par votre
science, me traitez comme un père son enfant, et m'admettez à partager
le fruit de votre patience et de votre courage.
Oh! merci! mille fois merci! Madeleine, ma bien-aimée Madeleine! je vais
donc te revoir, je vais donc être heureux encore, doublement heureux,
par l'amour et par la vengeance!
--Encore faudra-t-il qu'à nous deux nous puissions remuer la pierre,
interrompit le vieil alchimiste, qui sourit doucement de l'exaltation de
son élève.
--En doutez-vous, Exili? Est-ce sérieusement que vous vous demandez si
la masse cédera à nos efforts? Oh! je ne doute pas, moi...
Cependant Exili avait soulevé les couvertures de sa couchette.
Il éventra son matelas, plein de linges de toute sorte, amassés depuis
près de deux années.
--Voilà nos richesses, dit-il.
Sur l'heure ils se mirent en besogne.
Le temps, pour Sainte-Croix, passait rapide comme l'éclair.
Seules, les nuits lui semblaient d'une intolérable longueur.
Il ne pouvait dormir. Fermait-il les yeux, d'épouvantables fantômes
peuplaient son sommeil, ses rêves étaient toujours un horrible
cauchemar.
Il se voyait dans le souterrain, s'épuisant en vains efforts pour
ébranler la pierre; elle résistait; puis elle finissait par tomber sur
sa poitrine; elle l'écrasait de sa masse...
Une autre fois il se croyait vraiment sur le rempart de la Bastille,
tous les obstacles étaient franchis; il avait passé, sans être vu, à
deux pas des sentinelles du jardin du gouverneur.
Il attachait solidement son échelle et se laissait glisser le long de la
muraille. Il allait toucher terre, il était libre... Mais des soldats
l'entouraient, il était pris.
Alors il s'éveillait en sursaut, le front mouillé d'une sueur froide...
Il n'avait même pas la ressource de son compagnon. L'impassible Italien
dormait ou feignait de dormir d'un profond sommeil.
Assis tristement sur sa couchette, il attendait le jour avec une fébrile
impatience; il attendait le jour pour reprendre l'œuvre de
délivrance.
Il mangeait à peine et sans avoir la conscience de ce qu'il faisait.
--Vous vous tuez, lui disait souvent Exili; vous vous laissez abattre,
vous usez vos forces en de folles impatiences; le moment décisif venu,
votre vigueur vous trahira.
--Jamais. La fièvre ne me quittera que le jour où je serai hors d'ici.
Jadis Sainte-Croix attendait avec un certain plaisir les visites
quotidiennes du guichetier apportant la pitance.
C'était pour lui comme un ressouvenir du monde dont il était depuis si
longtemps séparé, un trait d'union entre la société des vivants et celle
des morts.
Maintenant ces visites lui paraissaient insupportables. C'était chaque
fois une demi-heure au moins de perdue.
Autrefois il aimait à faire causer le geôlier; il le retenait le plus
qu'il pouvait, il lui demandait des détails sur la Bastille, sur M. de
Baisemeaux, sur les autres prisonniers. Depuis que seule la pensée de
la liberté emplissait son cerveau, il feignait de dormir, pour éviter de
parler ou même de répondre.
Le porte-clefs même s'était aperçu de ce changement et s'en inquiétait.
--Bien sûr, disait-il à Exili, M. le chevalier doit être malade.
--C'est l'effet de la prison, répondit l'Italien.
--Vous devez avoir raison. Il avait pourtant l'air de s'y habituer.
--Il n'en avait que l'air.
--Ah! il a bien tort de se désoler ainsi et de se rendre malade; ça ne
l'avance à rien d'abord, ensuite il est fort ennuyeux ici.
Que lui manque-t-il, excepté la liberté! Rien absolument.
--Dans le fait, il ne lui manque que cela.
--Alors, que n'en prend-il son parti?
Je ne sais quelle manie ont tous nos pensionnaires de soupirer après la
liberté, comme s'il n'était pas tout simple de s'en passer!
--C'est ce que je dis au chevalier.
--Vous avez bien raison, monsieur. Qu'il demande plutôt à M. le
gouverneur d'augmenter sa ration de vin, et il ne s'ennuiera plus.
--Je l'y engagerai.
--Enfin, concluait toujours le geôlier, il est avec vous, monsieur, et
c'est un grand bonheur, car s'il était dangereusement malade, vous
sauriez bien le guérir.
Le guichetier parti:
--Cet homme et son insipide bavardage me font mourir, s'écriait
Sainte-Croix.
--Ce qui n'empêche, mon cher chevalier, que s'il était tant soit peu
clairvoyant, il devinerait bien vite nos projets.
--Malheur à lui! s'il en était ainsi. Je suis votre élève, Exili, et
comme vous, je saurai défendre ma liberté.
Si je savais qu'un soupçon eût germé dans sa creuse cervelle, j'aurais
vite, et pour toujours, fermé sa bouche indiscrète.
L'œuvre avançait cependant, lentement, mais sans interruption.
Selon les calculs d'Exili, l'échelle devait être bien près d'atteindre
la longueur nécessaire.
Dans toute la partie terminée, les deux prisonniers avaient, avec le
plus grand soin, essayé sa solidité. Elle pouvait porter un poids dix
fois plus considérable que celui de chacun d'eux.
De distance en distance, de gros nœuds avaient été placés, afin de
faciliter la descente.
Enfin, deux morceaux de fer qu'ils possédaient avaient été tordus de
manière à former deux crampons à toute épreuve.
Sainte-Croix et son compagnon en étaient arrivés à compter non plus les
jours, mais les heures qui les séparaient de leur fuite.
Tout était convenu, décidé. Au dernier moment, ils devaient briser une
de leurs couchettes, afin de se procurer un levier pour desceller la
pierre du souterrain.
Un après-midi, la veille de la nuit fixée pour leur évasion, les deux
prisonniers terminaient leurs préparatifs, lorsque les verrous de la
porte grincèrent dans leur pène.
Ils se hâtèrent de cacher tout ce qui pouvait les compromettre.
--Une visite à cette heure, murmura Sainte-Croix, qu'est-ce que cela
veut dire?
--Rien de bon, sans doute, répondit Exili sur le même ton.
Le geôlier entra.
--Bonne et mauvaise nouvelle, messeigneurs, dit-il, bonne pour vous,
monsieur le chevalier, mauvaise pour monsieur votre ami.
--On veut nous séparer? demanda Exili inquiet.
--Hélas! continua le geôlier, si ce n'était que cela! mais j'ai ordre de
conduire monsieur le chevalier au greffe: ce soir il sera libre.
--Libre! s'écria Sainte-Croix, pâle d'émotion, libre!
Puis il chancela, battit l'air de ses bras inertes, et, comme une masse,
se laissa tomber sur sa couchette.
--Ah! mon Dieu! s'écria le geôlier, il se meurt. Et moi qui croyais lui
faire tant de joie; j'aurais dû prendre plus de précautions pour lui
apprendre cette grande nouvelle.
Exili, courbé sous le poids d'une émotion tout autre, ne répondit pas.
--Merci, mon ami; ce n'est rien, dit Sainte-Croix, je vais mieux; ce
n'est qu'un étourdissement déjà passé. Marchez, je vous suis.
Et il essayait de se relever.
--Quoi! murmura Exili, pas un mot pour moi?
Sainte-Croix ne sembla pas l'entendre.
--Je vous suis, répétait-il au guichetier; je vous suis, sortons
d'ici...
--Je vous demande pardon, monsieur, répondit le guichetier, mais il faut
auparavant que j'aille chez un autre de mes locataires. J'ai pris sur
moi de vous prévenir quelques instants plus tôt, afin de vous laisser
faire vos adieux à votre ami.
--Mais vous ne tarderez pas, je vous en prie, insista Sainte-Croix, on
étouffe ici...
--Soyez sans inquiétude, monsieur le chevalier, je reviens.
Et le geôlier se hâta de sortir en refermant la porte.
Sainte-Croix, lui, qui paraissait avoir oublié la présence de son ami,
colla son oreille à la serrure.
--Les pas s'éloignent, murmura-t-il, je les entends dans les escaliers;
ils se perdent à l'étage au-dessous. Grand Dieu! s'il allait ne pas
revenir!
--Il reviendra, soyez-en sûr, prononça Exili d'un air sombre.
Cette voix sembla tirer le chevalier d'un songe; il fixa celui qu'un
instant avant il appelait encore son sauveur.
--Pardon, dit-il, pardon, ma joie me fait honte, Exili; mais je n'ai pas
été maître de moi. Songez donc que je m'attendais si peu à cet
événement. Dire que je vais être libre!
--Oui, et votre liberté me condamne désormais à une éternelle prison.
Vous l'avez oublié.
--Je ne puis que vous répéter ce que je vous ai dit, mon ami,
pardonnez-moi, mais croyez bien...
--Comment ne vous pardonnerais-je pas? reprit Exili en se contraignant
visiblement; votre égoïsme est si naturel. C'est celui des gens heureux.
Pour vous, les portes s'ouvrent, que vous importe celui qui reste?...
--Oh! vous êtes cruel.
--Non, mais je connais les hommes pour les avoir pratiqués. Je ne me
plains même pas du sort qui m'attend.
--Mais vous exagérez votre malheur. Tout est prêt pour votre évasion. Je
devais vous aider, un autre vous aidera; vous ne tarderez pas, sans
aucun doute, à avoir un autre compagnon.
--Je n'en ai que trop eu déjà.
Sainte-Croix eut un moment d'impatience presque aussitôt comprimé, mais
Exili l'aperçut.
--Je comprends, continua-t-il, l'ennui que je vous cause.
--Mon ami, dit le chevalier, vous savez bien avec quel dévouement je
vous aime; mais que puis-je pour vous? Une fois dehors, intriguer pour
vous faire sortir?
--C'est inutile.
--Eh bien! alors?
--Écoutez-moi et ne perdons pas en vains propos le peu de répit que nous
donne le geôlier. Vous pouvez tout pour moi.
--Vous exagérez, sans doute.
--Non, mais soyez sans inquiétude, ce que je vous demande ne vous
compromettra pas.
--Quoi! vous penseriez...
--Que vous ne voudriez rien faire qui pût vous ramener ici,
certainement, et c'est fort naturel.
Sainte-Croix voulut protester, l'Italien lui coupa la parole.
--Hâtons-nous, dit-il, de cette voix dure et brève que le danger et une
grande détermination prise donnent aux hommes les plus forts.
Hâtons-nous, et retenez bien ce que je vais vous dire. Je suis las de la
Bastille, votre départ me fera trouver la prison cent fois plus
horrible.
Je ne saurais me résoudre à y rester encore, et je ne veux pas, je ne
puis pas attendre un compagnon.
Demain je serai libre ou mort.
En prononçant ces paroles, l'Italien fixait sur Sainte-Croix ses yeux
ardents, comme s'il eût voulu découvrir au fond de sa poitrine ses plus
secrètes pensées.
--Vous connaissez mes poisons, reprit-il enfin, avez-vous gardé le
souvenir de celui que nous expérimentâmes ensemble sur notre malheureux
porte-clefs?
--Que voulez-vous dire?
--Ce soir même, c'est sur moi que je ferai l'expérience.
--Vous empoisonner! Exili, y pensez-vous?
--C'est le seul moyen.
Ce poison, vous le savez, est le plus puissant des narcotiques; ne vous
l'ai-je pas expliqué? Grâce à lui, je puis, pendant plus de vingt-quatre
heures, arrêter sans danger mon existence. Ce soir donc on constatera ma
mort...
--En quoi cela vous servira-t-il pour recouvrer votre liberté? Mon ami,
votre douleur vous égare.
--Demain, deux guichetiers porteront mon cadavre au cimetière, sans plus
de façons.
Le corps d'un prisonnier depuis longtemps oublié ne s'enterre pas à une
grande profondeur; on creuse tant bien que mal un trou, on y jette le
corps, et par-dessus on laisse tomber quelques pellettes de terre.
Puis, les geôliers s'en vont boire un coup au cabaret et tout est dit.
--Vous êtes sûr que c'est ainsi que cela se pratique?
--Notre guichetier me l'a dit cent fois. Maintenant, si là, au
cimetière, se trouvait à propos un homme, un ami, possesseur de ce
breuvage dont quelques gouttes ont rendu la vie au porte-clefs, que vous
croyiez mort, qu'arriverait-il?
--Ah! s'écria Sainte-Croix, je tremble de vous comprendre.
--Cet ami déblaierait bien vite la fosse, déchirerait le sac renfermant
mon cadavre, et, faisant glisser dans ma gorge quelques gouttes de la
liqueur bénie, me rendrait à l'existence.
--Mais c'est un moyen terrible, effroyable.
--C'est le seul, et je veux être libre. Maintenant, chevalier, vous
plairait-il d'être cet ami?
--Non, jamais, jamais. Permettre à l'homme que j'aime le mieux au monde
de risquer ainsi sa vie est au-dessus de mes forces. Je refuse.
--Soit. Personne alors ne viendra interroger ma fosse, peu importe. Mon
corps ne sera plus à la Bastille demain.
--Maître, je vous obéirai, dit Sainte-Croix, agité d'une émotion
terrible; je serai au cimetière demain.
--Et je ne manquerai pas au rendez-vous, chevalier; mais, sur toutes
choses, hâtez-vous, aussitôt que les fossoyeurs se seront retirés, et
souvenez-vous de la façon dont j'ai administré le contre-poison au
guichetier.
Il remit alors à son compagnon une petite fiole qu'il était allé prendre
dans la cachette aux poisons.
--Voici ma vie, lui dit Exili d'un ton solennel en fixant sur lui ses
yeux ardents; ma vie est désormais entre vos mains. Pour tous, ce soir,
Exili aura cessé de vivre.
L'Italien achevait de donner à son élève ses suprêmes instructions
lorsque rentra le guichetier.
--Êtes-vous prêt, monsieur le chevalier? demanda cet homme.
Sainte-Croix se jeta dans les bras d'Exili:
--Adieu, mon maître, adieu, mon ami, lui dit-il. Puis, tout bas: A
demain! ajouta-t-il.
--A demain! murmura l'Italien.
Et la porte se referma avec son bruit lugubre de serrures et de verrous.
Resté seul, le terrible alchimiste se promena longtemps avec une
terrible agitation dans son cachot. Son exaltation était tombée.
Seul, désormais face à face avec lui-même, face à face avec la mort, il
ne songeait plus à composer son visage, et les angoisses épouvantables
qui l'agitaient auraient pu se lire sur sa figure d'ordinaire si
impassible.
De temps à autre des mots entrecoupés lui échappaient.
--C'est folie, disait-il, de tenter une si dangereuse aventure. C'est
défier Dieu que de défier ainsi la mort.
Et il reprenait sa promenade insensée.
--Eh! qu'importe, reprenait-il encore. Ne vaut-il pas mieux une mort
violente et rapide qu'une longue agonie?
Qui sait? abattu par la maladie, affaibli par le désespoir, je donnerais
peut-être à ceux qui entoureraient mon grabat un spectacle ridicule.
J'aurais peur, peut-être, moi qu'on ne vit jamais ni trembler ni pâlir.
Qui peut répondre de soi lorsque vient l'heure suprême.
Qui sait? Je demanderais peut-être un prêtre. Ah! un prêtre! Exili,
l'empoisonneur! Exili, l'alchimiste, l'exécuteur des hautes-œuvres de
madame Olympia, demander un prêtre!... Qui sait? sa curiosité pieuse
m'arracherait peut-être mes secrets; il ouvrirait à mes yeux les
soupiraux de l'enfer, il troublerait mon âme agonisante, égarerait ma
raison vacillante, et je me confesserais humblement; j'avouerais tout,
je demanderais pardon à Dieu!... Quelle comédie grotesque!...
Un sinistre ricanement, qui retentit lugubrement dans le cachot, ponctua
ces dernières paroles.
--Non, non, continua l'empoisonneur, plus d'hésitation, plus de
faiblesses.
Eh! si je meurs je ne connaîtrai que plus tôt le grand problème. La
curiosité vaut bien un sacrifice.
Allons, le sort en est jeté; mes poisons, qui ne m'ont jamais trahi
lorsqu'il s'agissait des autres, ne me trahiront pas lorsque ma propre
existence est en jeu.
Et, se précipitant vers l'endroit où étaient cachées toutes ses
richesses, il brisa les flacons et les creusets, répandit dans les
cendres de l'âtre les élixirs mortels, jeta aux vents de la fenêtre les
poudres mortelles.
Puis il souleva les carreaux de la soupente et y jeta tous les débris.
Il y cacha aussi l'échelle presque terminée.
Comme il achevait ce travail:
--Il serait malhonnête, se dit-il, de priver le pauvre diable qui me
succédera de ces moyens de s'enfuir; prévenons-le.
Et il retraça à la hâte le récit de ses espérances, joignant un plan à
cette relation, et attacha le tout à l'extrémité de l'échelle.
Montant alors sur un escabeau, il grava sur la muraille, à l'aide d'une
pointe de fer, ce seul mot:
Cherchez!
De la dernière lettre de ce mot, partait une ligne qui aboutissait aux
carreaux descellés.
--A moi, maintenant! dit-il.
Déjà il saisissait la coupe où était préparé le narcotique, lorsqu'une
réflexion, qui traversa son esprit comme un éclair, le cloua immobile.
--Si Sainte-Croix ne venait pas au rendez-vous! s'écria-t-il.
Et il réfléchit longtemps.
Ce profond observateur repassait dans sa mémoire les moindres
circonstances qui avaient marqué les longs mois de sa captivité avec le
chevalier.
Il rapprochait toutes les paroles, toutes les actions de son ancien
compagnon; il en analysait le sens caché, les condensait jusqu'à en
tirer des conséquences presque mathématiques. Enfin, de déductions en
déductions, il en arriva à cette certitude horrible.
--Non, il ne viendra pas. Ou s'il vient, ce sera pour s'assurer de ma
mort. Qui sait! il piétinera peut-être sur la terre fraîchement remuée,
dans la crainte de me voir tôt ou tard sortir de la tombe comme un
remords.
Oui, continua-t-il, se parlant tout haut à lui-même, tant était forte
son émotion, oui, il doit me trahir; il me trahira.
La logique sans cela ne serait pas la logique. Il me doit tout, donc il
me hait.
J'ai mis des armes entre ses mains, donc il les doit tourner contre moi.
Enivré du peu que je lui ai donné de ma science, il se croit fort,
tout-puissant, maître du monde.
En moi, il a toujours vu plutôt un maître qu'un ami: son orgueil en est
blessé.
Il croit pouvoir se passer de moi, il cherchera à me supprimer. Libre,
que serais-je pour cet homme? Un complice.
On se débarrasse toujours de ses complices, lorsqu'on le peut sans
danger; c'est élémentaire.
Mon ancien ami est donc aujourd'hui mon plus mortel ennemi.
Que peut être l'amitié pour un homme qui a lâchement abandonné son fils?
A sa place, d'ailleurs j'agirais comme il agira; il est mon élève, c'est
tout dire.
Oh! mais prends garde, chevalier, tôt ou tard je me vengerai. Je ne suis
pas dans le cercueil encore; et un homme comme moi, lorsqu'il a deviné
le danger, l'évite toujours.
J'ai encore une ressource!...
Exili s'assit alors devant la table, unique meuble du cachot, et,
prenant une plume, couvrit deux pages de son écriture fine et serrée.
Dans cette feuille de papier, dont il avait relu attentivement plusieurs
fois le contenu, il roula soigneusement une petite fiole semblable à
celle qu'il avait donnée à Sainte-Croix, et serrant le tout dans un
mouchoir, il sembla plus tranquille.
Sa figure reprit cette souriante ironie d'un homme qui vient par son
adresse de conjurer un extrême péril.
La suscription de la lettre portait ces seuls mots:
_A mon fils Olivier._
Lorsque le geôlier, portant le dîner des prisonniers, parut dans la
prison à l'heure accoutumée, il trouva l'Italien étendu sur sa
couchette.
--Seriez-vous malade, monsieur? demanda-t-il avec intérêt.
--Je me sens fort mal, répondit Exili.
--Il ne faut pas, monsieur, vous laisser ainsi abattre; vous avez perdu
votre ami, mais bientôt M. de Baisemeaux vous enverra un autre
compagnon.
--Le nouveau prisonnier trouvera la prison vide.
--Ne parlez pas ainsi, monsieur, reprit le geôlier en s'avançant vers la
couchette de celui qu'il appelait son sauveur; vous ne sauriez croire
combien vous m'attristez; allons, bon courage, votre tour d'être libre
viendra, et si une bouteille de bon vin...
--Merci, mon ami, de votre intérêt; mais, je le sens, mon heure est
venue; je suis vieux, voyez-vous, très vieux, et j'ai beaucoup souffert
dans ma longue existence.
L'âme est forte encore, l'esprit sain; mais l'enveloppe s'est usée; ma
vie n'était plus qu'une lueur vacillante que le moindre souffle devait
éteindre. La douleur d'une séparation inattendue m'aura tué.
Exili parlait ainsi d'une voix affaiblie. Le geôlier, attendri, essuyait
dans le coin de ses yeux de grosses larmes d'attendrissement.
--Au moins, monsieur, si je pouvais quelque chose pour vous!
--Hélas! mon ami, on ne peut plus rien pour moi. Et cependant, si vous
aviez gardé souvenir des quelques services que j'ai été heureux de vous
rendre...
--Eh bien?
--Il ne tiendrait qu'à vous d'adoucir mes derniers instants.
--Que faudrait-il faire pour cela?
--Peut-être risquer votre place, votre liberté. C'est trop vous
demander.
Le guichetier se redressa comme indigné qu'on pût douter de sa
reconnaissance et de son dévouement.
--Je vous dois la vie de ma femme, monsieur, et la mienne. Ma vie est à
vous, disposez-en.
--Eh bien! reprit lentement Exili, il faudrait, aujourd'hui même, faire
parvenir ce paquet à l'adresse indiquée et me faire savoir, avant ce
soir, si on a trouvé le gentilhomme auquel il est adressé.
Il y va du bonheur, de l'avenir, de la vie même de l'être que j'aime le
plus au monde. Pouvez-vous faire cela?
Le geôlier se gratta le front, suivant son habitude, quand il
poursuivait une idée:
--C'est terriblement difficile, prononça-t-il; vous savez que nous
autres nous sommes prisonniers aussi, que nous ne sortons jamais de la
Bastille.
Mais... attendez, oui, c'est égal; je vais envoyer un soldat prévenir ma
femme que je veux lui parler; je la verrai au greffe, je lui glisserai
votre paquet, et avant une heure elle viendra me rendre la réponse que
vous désirez.
--Merci, mon ami, dit l'Italien visiblement attendri de cet humble
dévouement, merci. Vous aurez adouci les dernières heures d'un mourant.
--Hélas! monsieur, je suis honteux de ne pouvoir faire que cela; mais,
moi non plus, je ne suis pas heureux, allez.
--Quoi! vous n'êtes pas content de votre sort, vous, employé dans une
forteresse royale?
--Ah! monsieur! si je n'avais une femme et des enfants...
--Eh bien?
--Il y a longtemps que j'aurais jeté au diable ce trousseau de clés.
--Que feriez-vous alors?
--C'est bien ce qui m'embarrasse. Qui voudrait employer un ancien
guichetier de la Bastille? Ah! si j'avais des protections!...
--Vous avez donc une ambition?
--Hélas! oui; je voudrais être guichetier au Châtelet. Voilà une bonne
place! bien payé, des profits, sans compter que là au moins on n'est pas
prisonnier: on peut aller, venir, dépenser un peu de ce qu'on gagne avec
des amis.
--Eh bien! mon brave, outre que je suis médecin, je suis un peu
prophète, je vous annonce qu'avant trois mois d'ici votre rêve sera
réalisé.
--Dieu vous entende, monsieur, je vais toujours faire votre commission.
C'est avec une fébrile impatience que l'Italien attendit le retour de
son messager. Enfin, comme six heures sonnaient, la porte du cachot
s'entrebâilla, c'était l'honnête guichetier.
--Monsieur, cria-t-il, on a trouvé le gentilhomme!...
Et il s'enfuit en courant, craignant d'être surpris.
Une joie infernale éclata sur le visage d'Exili.
--A nous deux, chevalier, murmura-t-il, à nous deux, si tu manques à ta
promesse.
S'asseyant alors sur son lit, il prit d'une main ferme le terrible
narcotique, le porta à ses lèvres et retomba comme foudroyé.
* * * * *
Le soir même, au moment de la première ronde de nuit, le chirurgien
constata la mort du vieux prisonnier italien.
Le major général donna des ordres pour qu'on l'enterrât dès le
lendemain.
Un seul homme pleura: l'honnête guichetier.
Il acheta un cierge et pieusement l'alluma devant la couchette du mort.
VII
LES AMOURS D'OLIVIER
Non loin de la place des Victoires, à deux pas de l'hôtel des Fermes,
s'élevait le magnifique hôtel et s'étendaient les splendides jardins du
riche financier Hanyvel, ce rival détesté de Penautier.
Le quartier compris entre la rue Saint-Honoré et la rue
Jean-Jacques-Rousseau était alors comme la terre natale des hommes
d'argent. Comme les dévots autour du clocher de la paroisse, tous
étaient venus se grouper autour de l'hôtel des Fermes, temple du Plutus
de l'époque, et leurs luxueuses demeures donnaient à ces rues, qui nous
paraissent aujourd'hui si étroites et si sombres, la vie et le mouvement
de la richesse.
De tous ces hôtels, où s'entassaient à profusion toutes les merveilles
du luxe et des arts, un des plus riches était, sans contredit, celui de
messire Hanyvel, seigneur de Saint-Laurent, receveur général du clergé
de France.
A prix d'or, il avait racheté de vastes terrains encombrés de sordides
masures, et, comme au coup de baguette d'un enchanteur, de riants
jardins ombragés de grands arbres étaient comme sortis de terre, avec
leurs pelouses, leurs massifs de fleurs rares, leurs charmilles, leurs
jets d'eau et leur peuple de statues.
Rien ne troublait la délicieuse solitude de ce paradis terrestre, que
révélaient seuls les grands arbres qui dépassaient les murs. A force
d'argent, le financier avait fait fermer toutes les fenêtres qui, des
maisons voisines, dominaient son jardin, et il était bien maître et bien
seul chez lui.
Seule, une petite lucarne placée presque sous les toits d'un hôtel
contigu prenait jour sur l'oasis du receveur du clergé.
Cette lucarne, il ne l'avait jamais vue, et l'eût-il remarquée, que
certainement il n'en eût pris aucun souci, des gens logés si haut
n'existant pas pour un financier si riche.
Or, précisément à l'époque où le chevalier de Sainte-Croix fut arrêté,
au sortir de l'hôtellerie du _More-qui-trompe_, un tout jeune homme, à
la mine grave et austère, un peu triste même, était venu occuper le
petit appartement d'où dépendait la chambre éclairée par la lucarne.
L'aspect du jardin, des pelouses, l'ombre des grands arbres l'avaient
décidé, et, pour être sûr de n'être pas dépossédé, il avait payé une
année d'avance, bien que ce ne fût point encore un usage établi par
messieurs les propriétaires, et il n'avait pas tardé à prendre
possession de son modeste logement.
Jamais il n'avait été si heureux.
On était alors aux premiers jours du printemps, les rayons du soleil
avaient retrouvé leur chaleur, si bienfaisante aux pauvres gens; les
arbres, les fleurs, les gazons renaissaient sous les tièdes caresses des
brises d'avril.
Accoudé à son étroite fenêtre, le jeune locataire bénissait comme une
grâce de Dieu la fortune de son voisin le financier.
Lui, pauvre habitant des mansardes, n'était-il pas de moitié dans le
bonheur de l'homme riche? Ne jouissait-il pas du jardin comme s'il en
eût été le propriétaire.
Peu à peu, il s'était habitué à considérer un peu comme siennes toutes
ces choses. Il disait en riant: _Mes_ arbres, _mes_ gazons, _mes_
statues, _mes_ fleurs.
Il gourmandait tout bas le jardinier paresseux qui s'endormait sur sa
bêche, il se fâchait contre le maladroit qui déracinait une plante; bien
mieux qu'Hanyvel, il connaissait au bout d'un mois toutes les richesses
du jardin.
Bientôt, à ce grand attrait qui l'attirait à la fenêtre, vint s'en
joindre un autre plus doux et plus impérieux.
Un matin, au détour d'une charmille, il aperçut la fille du seigneur de
Saint-Laurent.
C'était une blonde et ravissante jeune fille, à la démarche légère et
gracieuse; son cou, d'un dessin exquis, avait l'admirable blancheur de
la nacre; d'épais cheveux faisaient à son front pur comme une divine
auréole; sa bouche, petite et mignonne, était adorable d'expression, et
ses lèvres roses en s'entr'ouvrant laissaient voir le plus riche
chapelet de perles qu'eut jamais rêvé un empereur de l'Inde.
Ses yeux enfin, bleus et profonds, avaient des scintillements d'étoiles
par une belle nuit de mai.
Ébloui de cette beauté surnaturelle, le jeune homme ferma les yeux.
Lorsqu'il les rouvrit la vision avait disparu, elle s'était évanouie
comme un de ces rêves enchantés que l'on fait à vingt ans.
Ce n'était pas un songe, elle devait lui apparaître encore, cette vision
céleste...
Mais c'en était fait de son bonheur si tranquille jusque-là.
A demi-caché sous les plis d'un rideau, ses journées entières se
passaient à épier la venue de la jeune fille dans le jardin.
Paraissait-elle, il s'enivrait de sa vue. Pour la mieux regarder, il eût
voulu pouvoir arracher tous ces arbres qui faisaient ses délices
quelques jours auparavant et dont les feuilles à chaque instant la
cachaient à sa vue.
Tous les matins, à la même heure à peu près, elle venait visiter une
magnifique volière placée au milieu d'un massif de plantes rares!
c'était pour le jeune homme le plus beau moment de la journée.
Il l'aimait?
Et déjà son amour était si grand, si immense, qu'il ne tarda pas à
reconnaître que désormais sa vie était perdue; qu'il avait au cœur
une de ces passions profondes dont on meurt, parce qu'elles sont sans
espoir.
Hélas! cette jeune fille était promise sans doute à quelque financier
riche comme un galion, ou à quelque grand seigneur désireux de redorer
son blason.
Et lui, qui avait osé lever les yeux sur elle, qui l'aimait de toutes
les forces de son âme, d'où lui venait cette audace? qui était-il?
Il s'appelait Olivier et ne se connaissait ni parents, ni famille, ni
personne au monde qu'il pût nommer de ce doux nom d'ami. A peine il
savait son âge et il ignorait jusqu'au lieu exact de sa naissance.
Souvent il avait cherché à ressaisir les fugitifs souvenirs de ses
premières années, il ne se rappelait rien de précis; les quelques
tableaux de son enfance, restés en sa mémoire, étaient vagues,
indistincts, confus, comme ces réminiscences du rêve à l'heure où
l'esprit flotte encore entre la veille et le sommeil.
Il se rappelait vaguement avoir été élevé à la campagne, au milieu des
paysans.
En fermant les yeux, il croyait voir encore une petite ferme couverte de
chaume, bâtie sur le bord d'une grande route à quelque pas d'un bois
immense.
Il se souvenait encore des compagnons de ses premiers jeux, trois ou
quatre petits paysans bien pauvres, bien sales, à peine vêtus, avec
lesquels il allait se rouler dans les herbes ou jeter des pierres dans
un petit ruisseau aux eaux bleues, qui coulaient à l'extrémité d'un
grand jardin.
Là, s'arrêtaient toutes ses notions sur son passé, jusqu'au jour où il
avait quitté la ferme pour n'y plus revenir.
Ce grand jour, par exemple, était resté merveilleusement présent à son
esprit. C'était le premier épisode bien distinct de sa vie, le plus
décisif aussi sans doute.
Un matin, un carrosse qui lui avait semblé magnifique, mené grand train
par quatre chevaux et deux postillons, s'était arrêté devant la ferme.
Un vieux gentilhomme, que deux laquais traitaient avec le plus profond
respect, en était descendu et avait demandé à se rafraîchir et à se
reposer quelques instants.
Naturellement sa demande avait été accueillie. Tous les gens de la
ferme, ravis de la présence d'un si riche seigneur dans leur pauvre
demeure et comptant sans doute sur une généreuse récompense, s'étaient
empressés autour de l'étranger et s'étaient, à qui mieux mieux,
efforcés de prévenir tous ses désirs.
Le gentilhomme cependant les laissait faire, sans paraître y prendre
garde, avec cette suprême indolence des gens persuadés que tous les
hommages leur sont dus. De tous les mets qu'on avait disposés pour lui
sur une table rustique, à l'ombre d'une tonnelle, devant la porte de la
ferme, il ne voulut accepter que quelques fraises et une jatte de lait.
Alors il s'était pris à regarder curieusement les marmots qui se
tenaient debout à quelques pas, saisis d'admiration et de crainte,
éblouis sans doute par la richesse de ses habits. Après un muet examen,
qui dura près d'un quart d'heure, il s'entretint tout bas avec le
fermier et sa femme.
Les propositions que l'étranger faisait aux pauvres habitants de la
ferme étaient, paraît-il, bien séduisantes, car le mari et la femme
poussèrent une exclamation de joie et commencèrent un long chapelet de
remerciements et de protestations.
Le gentilhomme les interrompit en jetant sur la table une bourse assez
lourde, dont le fermier s'empara avec avidité.
La fermière, elle, prit la main du petit Olivier, qui l'appelait maman
comme, les autres, et, l'attirant près de l'étranger:
--Regarde bien ce digne seigneur, que le ciel bénisse, mon _fils_, il
veut faire ton bonheur. Nous étions trop pauvres pour t'élever, il va
t'emmener avec lui. Il te donnera de beaux habits et de bonnes choses à
manger; ainsi, remercie-le bien et tâche d'être sage et de l'aimer comme
si tu étais son fils.
Ces paroles avaient si vivement frappé l'imagination de l'enfant, que,
jeune homme, il croyait encore les entendre résonner à son oreille.
Mais, au moment où elles furent prononcées, elles lui parurent un arrêt
terrible. Il n'y comprit rien, sinon qu'il allait quitter la ferme, ceux
qu'il appelait son père, sa mère, ses frères, qu'il ne les reverrait
plus; qu'il allait être obligé de suivre cet homme à l'air si sévère et
si dur qu'il ne connaissait pas.
Il poussa des cris déchirants, et de ses petites mains se cramponnant à
la fermière, il se débattit de toutes ses forces et se défendit tant
qu'il put contre celui qui voulait l'emmener.
Mais ses chétifs efforts furent vains. Les deux laquais le saisirent, le
transportèrent dans le carrosse où déjà était remonté le gentilhomme,
la portière se referma, les fouets claquèrent et les chevaux partirent
au galop.
Longtemps l'enfant pleura, la tête cachée entre les coussins du
carrosse. Mais les plus grandes douleurs s'usent vite à cet âge; la
source de ses larmes se tarit, et bientôt il s'enhardit jusqu'à regarder
entre ses doigts, légèrement écartés, celui qui venait de l'enlever si
brusquement à sa famille. Il lui trouva l'air doux et bon.
Le gentilhomme, qui n'avait cessé de l'observer, l'attira alors à lui,
le prit sur ses genoux, et, écartant les cheveux bouclés de l'enfant, le
baisa doucement sur le front.
--Cesse de pleurer, mon petit ami, lui dit-il d'une voix caressante, ne
vois-tu pas que je t'aimerai bien? Tu seras bien plus heureux avec moi
qu'avec les pauvres gens que nous venons de quitter; car je suis très
riche, très riche, et désormais tu seras mon fils. Tu n'auras qu'à
désirer, et aussitôt tes désirs seront exaucés. Voyons, veux-tu que je
sois ton père?
Le souvenir de la ferme, de celle qu'il appelait sa mère, traversa le
cœur du pauvre petit, et de nouveau il se mit à sangloter et à se
débattre en criant:
--Maman! maman! Je veux retourner près de maman.
--Ah! murmura le vieillard, à cet âge heureux tous les mauvais instincts
dorment encore dans le cœur de l'enfant; mais le germe y est, et je
saurai bien les éveiller lorsque cela sera nécessaire.
Et il se reprit à caresser son petit compagnon.
--Comment te nommes-tu, mon enfant? demanda-t-il d'une voix qu'il
cherchait à faire la plus douce possible.
--Olivier.
--Eh bien! mon petit Olivier, pour commencer ta nouvelle existence, nous
allons aller t'acheter de beaux habits, car nous voici arrivés à une
grande ville; mais sèche tes pleurs.
La voiture, en effet, entrait au grand galop à Compiègne. Elle s'arrêta
devant la plus belle hôtellerie, et un courrier avait sans doute précédé
le voyageur, car l'hôte, son bonnet à la main, l'attendait sur le seuil
et, s'inclinant respectueusement, lui offrit de le conduire à
l'appartement qu'on avait préparé pour lui.
En moins d'une demi-journée, grâce à la facilité avec laquelle l'or
glissait entre ses doigts, le vieux gentilhomme fit habiller son petit
protégé.
On le parfuma d'essences, on le confia à un coiffeur, si bien que le
soir même il ressemblait à l'héritier de quelque grand seigneur de la
cour; car, pour son petit costume, on n'avait épargné ni la soie, ni le
velours, ni les dentelles.
Lorsque tout fut terminé:
--Regarde-toi un peu, mon enfant, dit le vieillard; commences-tu à moins
regretter ta ferme et les guenilles qui te couvraient? J'espère que, si
maintenant tu rencontrais un de ces petits paysans avec lesquels tu
jouais, tu ne les regarderais même plus.
--Oh! je les aime bien, je voudrais retourner près d'eux, répondit le
pauvre petit.
Le gentilhomme fit une grimace qui ne laissait aucun doute sur le peu de
satisfaction que lui causait cette réponse.
--Serais-je par hasard tombé sur une bonne nature, grommela-t-il, sur
une de ces âmes d'élite que ne gagne jamais la gangrène du vice, et qui
traversent la vie sans être atteintes par la contagion du mal?
Ce serait, pardieu! une rare et curieuse déveine bien faite pour moi, en
vérité. Mais, baste! quand cela serait, j'y trouverais encore un
intéressant sujet d'études qui me reposerait des autres. Voir un
honnête homme grandir sous ma tutelle, ne serait-ce pas miraculeux?
Par ma foi, je ne ferai rien pour changer la nature de cet enfant; il
sera libre de suivre ses instincts, bons ou mauvais.
Le soir même, après un excellent souper, auquel Olivier fit à peine
honneur, tant il avait le cœur gros encore, le marquis ordonna qu'on
lui amenât des chevaux.
Cet ordre sembla consterner l'hôte. Singulièrement attaché par la
libéralité de sa nouvelle pratique, il espérait la garder au moins
quelques jours, quitte à se surpasser.
Mais vainement il raconta les charmes des campagnes environnantes, les
délices de sa maison, le moelleux de ses lits, le savoir-faire de son
chef, le voyageur ne sembla même pas l'entendre.
La voiture fut attelée et bientôt continua sa route, menée à fond de
train par les postillons largement payés.
Depuis cette mémorable journée dont les moindres détails étaient restés
gravés dans sa jeune mémoire, Olivier pouvait facilement reconstruire sa
vie tout entière; rien depuis ne lui avait échappé.
Jamais cependant il n'avait pu percer un étrange mystère qu'il sentait
vaguement autour de lui, et lui répugnait.
Son protecteur, autant qu'il en avait pu juger, était un grand seigneur
italien, immensément riche, qu'on appelait le marquis de Florenzi.
C'était un de ces hommes à la physionomie impassible, dont les traits de
bronze n'accusaient jamais les années, et qui, vieillard avant l'âge,
semblent rester toute leur vie sur les limites extrêmes d'une verte
vieillesse, sans jamais tourner à la décrépitude.
D'une humeur douce et égale, affectueuse même, le marquis, dès les
premiers jours, sembla vouloir sérieusement remplacer pour l'enfant la
famille absente.
Il eut pour lui les soins les plus attentifs, l'entoura de maternelles
prévenances, et ne le laissa pas, comme bien des fils de grand seigneur,
aux seules mains de valets mercenaires.
Aussi Olivier n'avait pas tardé à s'attacher à son ami de toutes les
forces de son âme aimante. Bien peu de mois s'étaient écoulés, que déjà
il avait presque perdu le souvenir de la ferme.
Pour lui l'existence datait du moment où il avait été entraîné dans le
carrosse de l'étranger.
A mesure que sa vive intelligence grandissait, les mobiles impressions
de l'enfance s'évanouissaient, et à peine se souvenait-il d'avoir donné
à un autre le doux nom de père qu'il donnait à son protecteur.
A la suite du marquis, Olivier avait traversé la France et l'Italie.
Pendant quelques mois il avait séjourné à Florence; il avait ensuite
passé l'hiver à Venise, et enfin était venu reprendre possession de son
palais de Rome.
Le palais du marquis de Florenzi dans la ville éternelle suffisait à lui
seul pour justifier la réputation de richesse de son possesseur.
C'était une de ces magnifiques demeures où dix générations ont pris
plaisir à accumuler toutes les splendeurs du luxe et des arts de leurs
époques.
Meubles, tableaux, tentures, armes rares, bahuts précieusement sculptés,
argenterie miraculeusement ciselée, statues, bijoux, jamais plus
magiques spécimens des richesses de l'Italie, la riche entre toutes, ne
fit pousser à un connaisseur de plus justes cris d'admiration.
Le propriétaire de toutes ces merveilles était sans doute depuis
longtemps blasé par leur possession, car il semblait n'y attacher aucun
prix, et les ébahissements de quelques visiteurs privilégiés révélèrent
seuls, à l'enfant la beauté de toutes les choses qui l'entouraient.
Le marquis recevait peu de monde. Il vivait presque seul, ne sortait que
la nuit. Il passait des journées entières dans une grande bibliothèque,
encombrée de manuscrits et de bouquins poudreux, communiquant par une
petite porte, masquée par des rayons, avec une sorte de laboratoire d'où
s'échappaient parfois d'étranges senteurs et une fumée âcre et
pénétrante.
C'est dans cette bibliothèque que chaque matin Olivier venait embrasser
celui qu'il appelait son père; parfois dans l'après-midi il y restait à
jouer.
Les nombreux domestiques qui animaient le palais étaient d'ailleurs aux
ordres de l'enfant, ils prévenaient ses moindres désirs. Voulait-il
sortir, une voiture était bientôt attelée; jouer, il avait d'immenses
jardins et des salles pleines des jouets les plus nouveaux.
Des maîtres de toutes sortes, les plus habiles de l'Italie, étaient
chargés de son éducation, et leur tâche était facile, car il apprenait à
merveille; son intelligence était comme une de ces terres fertiles qui
rendent au centuple le grain qu'y hasarde la main du laboureur.
A Rome, il atteignit sa onzième année, et tous ceux qui l'entouraient ne
pouvaient s'empêcher d'admirer le développement hâtif de ses facultés,
la maturité précoce de sa raison.
Ainsi il vivait heureux, insouciant, lorsqu'une nuit, le marquis parut
au pied de son lit:
--Mon enfant, lui dit-il, il faut te lever et partir avec moi. Dis adieu
à ce beau ciel de notre chère Italie; adieu à ce palais, merveille des
arts; adieu à toutes ces choses qui t'entourent, que tu aimais et que
peut-être tu ne reverras plus. Il faut partir.
Le visage du marquis, en prononçant ces paroles, était singulièrement
altéré; sa voix était émue, une larme tremblait au bord de sa paupière.
L'enfant ne répondit d'abord qu'en jetant ses petits bras autour du cou
de son ami.
--Pourvu que je ne te quitte pas, père, dit-il en l'embrassant, je ne
regretterai rien.
--Pauvre enfant! reprit le marquis en le pressant sur sa poitrine, Dieu
sait que tu seras le seul être que j'aurai aimé sur cette terre.
Ta douce voix et tes innocentes caresses m'attendrissent comme le
bonheur et me troublent comme le remords.
Oh! que n'ai-je pu répandre plus tôt sur toi les trésors d'affection que
je sens en mon cœur, de ce cœur qui n'avait jamais aimé
auparavant!
Et comme Olivier, surpris et effrayé de l'exaltation de son ami et de la
violence de paroles qu'il ne comprenait pas, s'attristait jusqu'aux
larmes, le marquis continua d'un ton plus calme:
--Ne crains rien, enfant; à tout prix je saurai te faire une vie à
l'abri des terribles vicissitudes de ma vie. Le souffle empesté du mal
qui a flétri et desséché mon cœur ne t'atteindra pas. Je serai
toujours là pour te protéger. De près ou de loin je serai ton égide. Ma
vie entière sera pour toi. Je te dois cela et plus encore...
Alors les domestiques étaient venus.
A la hâte on avait habillé Olivier.
Pêle-mêle, dans les coffres, on avait jeté les objets les plus précieux.
Les laquais allaient et venaient effarés, sans ordre, presque sans
savoir ce qu'ils faisaient.
Ce n'était pas un départ, c'était une fuite.
Tous les préparatifs terminés, le moment venu de quitter le palais, le
marquis fit venir un vieux serviteur de confiance que, dès le premier
jour, il avait spécialement chargé du service d'Olivier.
Il lui ordonna de fermer toutes les portes.
--Cosimo, lui dit-il, lorsqu'il fut certain de n'être entendu par aucune
oreille indiscrète, Cosimo, je suis entouré de dangers et d'embûches.
Madame Olympia ne peut plus rien pour moi, demain la populace viendra se
ruer dans ce palais.
Je me décide à fuir devant l'orage; mais je puis être pris, tué,
emprisonné, que sais-je? On a peut-être déjà armé du poignard la main
qui doit me frapper...
--O mon maître! balbutia le valet ému, ne parlez pas ainsi.
--Cosimo, tu m'es dévoué, n'est-il pas vrai? Tu me l'as prouvé cent
fois...
--Oh! s'il ne fallait que mon sang...
--Je le sais, continua le marquis de cette voix brève que l'imminence du
danger donne aux hommes résolus. Aussi ai-je compté sur toi.
Je te confie cet enfant qui m'est plus cher mille fois que la vie;
toi-même, tu l'aimes, tu me l'as dit cent fois.
Si je viens à disparaître, d'une façon quelconque, qu'il soit ton fils
et ton seigneur.
Défends-le contre tous, même contre ma mémoire, si jamais on arrivait à
savoir... et que pas un cheveu ne tombe de sa tête tant qu'un souffle te
restera.
Le vieux serviteur étendit la main vers un crucifix d'ivoire qui se
détachait sur le velours noir d'un cadre magnifique, le long des lambris
de l'appartement.
--Je jure de ne plus vivre que pour l'enfant, prononça-t-il.
--Merci, mon vieil ami, dit le marquis, et maintenant prends ce
portefeuille, tu l'ouvriras le jour où je viendrai à manquer à notre
fils.
Le marquis, alors, jeta sur ses épaules un grand manteau sombre, prit la
main d'Olivier, et, quittant le palais par une porte de service, gagna,
par des rues détournées, les portes de Rome, suivi de quelques
domestiques éplorés.
A l'extrémité du faubourg, une voiture de modeste apparence attendait
les fugitifs; ils y prirent place lorsqu'on y eut entassé les richesses
échappées au naufrage.
Puis on partit.
Mais les tristes prévisions du marquis ne se réalisèrent pas et les
fugitifs purent gagner Naples sans être inquiétés.
Ils y restèrent cachés pendant cinq jours, au bout desquels Cosimo vint
annoncer à son maître qu'il s'était entendu avec le capitaine d'un
navire anglais, qui s'engageait à les transporter dans le port de France
qu'on lui indiquerait.
Mais en même temps il apportait une fâcheuse nouvelle: il avait vu trois
ou quatre hommes de mauvaise mine rôder autour de la maison qui servait
d'asile aux proscrits, ce ne pouvait être que des espions; s'embarquer
devenait urgent.
Mais comment gagner le navire hospitalier?
Ici une généreuse discussion s'éleva entre le marquis et son serviteur.
Ils ne pouvaient songer à quitter leur retraite ensemble: si on avait
des soupçons, ils se changeraient en certitude lorsqu'on verrait deux
hommes et un enfant.
Cosimo voulait que son maître partît le premier, puisque lui seul était
en péril.
Le marquis déclarait qu'il ne se hasarderait dehors qu'après avoir la
certitude qu'Olivier et Cosimo seraient en sûreté.
Enfin, après un assez long débat, il fut convenu que, sitôt la nuit
venue, le marquis s'aventurerait le premier et tâcherait de gagner un
endroit où une embarcation du navire anglais devait venir le prendre.
Olivier et Cosimo sortiraient une demi-heure après lui et iraient épier
le résultat de la tentative. Si le plan réussissait, le marquis devait
faire allumer un fanal sur l'embarcation qui l'aurait reçu et aussitôt
son fils adoptif et le vieux serviteur s'embarqueraient pour venir le
rejoindre.
Il fut fait ainsi qu'on en était convenu.
Le marquis quitta son asile; Olivier et Cosimo sortirent quelques
instants après lui et prirent une autre route.
Longtemps, errant sur les bords de la mer, l'enfant et le vieillard
épiaient avec anxiété le signal qui devait leur annoncer le salut de
l'homme qui leur était si cher.
En vain, pendant plus de deux heures, ils attendirent, interrogeant
l'horizon muet.
--Il lui sera arrivé malheur, murmurait Cosimo; peut-être est-il mort à
cette heure: qui sait, l'embarcation ne se sera pas trouvée au lieu
indiqué!
Déjà il parlait de retourner sur ses pas, de se mettre à la recherche du
marquis, lorsqu'il fut interrompu par un cri de joie de son jeune
compagnon.
--Vois, disait l'enfant; vois le signal, il est sauvé!
Une lumière venait en effet d'apparaître à la poupe d'une petite
embarcation qui glissait silencieuse sur les vagues au milieu des
ténèbres.
Sans perdre une minute, Cosimo et Olivier sautèrent dans un batelet
amarré près du bord et rejoignirent l'embarcation.
Tout danger pressant avait disparu.
Deux mois plus tard, les fugitifs s'installaient à Paris, dans un petit
hôtel isolé, non loin du Jardin du roi.
Ils y habitèrent quelques mois, tranquilles en apparence. Le marquis
avait repris ses habitudes et ses travaux, et Olivier, aussi heureux que
dans le somptueux palais de Rome, avait recouvré son insouciance et sa
gaieté.
Un matin, M. de Florenzi fit appeler son fils adoptif.
--Olivier, lui dit-il, je vais être forcé de te quitter pour longtemps,
sans doute. Des motifs que tu connaîtras plus tard me commandent
impérieusement cette séparation.
Je te laisse Cosimo, il me remplacera près de toi.
J'ai assuré ton existence et ton avenir; sans être riche, tu seras de
beaucoup au-dessus du besoin.
Travaille, obéis à ta conscience, tâche d'être un homme.
--Non, jamais, jamais! s'écria Olivier en fondant en larmes, je ne veux
plus, père, être séparé de toi.
--Il le faut, mon enfant, continua le marquis d'une voix grave et
triste.
Je suis heureux de croire que tu te souviendras toujours de ton vieil
ami. Autant que je le pourrai, je te donnerai de mes nouvelles; Cosimo
prendra les mesures nécessaires pour me donner des tiennes.
Et maintenant, séparons-nous: cette maison, pour toi, ne serait pas sans
danger. Cosimo a dû chercher pour vous un logement dans un autre
quartier de la ville; occupez-le ce soir même.
Après bien des recommandations encore, qui prouvaient toute la
tendresse, toute la sollicitude de M. de Florenzi pour son fils, l'heure
des suprêmes adieux arriva.
Jamais Olivier n'oublia les dernières paroles du marquis; elles
renfermaient l'énigme de sa vie.
--Mon enfant, lui avait-il dit, je ne suis pas ton père, bien que j'en
aie la tendresse. Mais les gens qui t'ont confié à moi n'étaient pas tes
parents, et ta famille leur était même inconnue.
Un jour, un étranger t'avait confié à eux et, depuis, n'avait pas
reparu. Les braves gens t'élevaient par charité.
Le jour où notre réunion n'offrira plus de dangers, si mon affection ne
te suffit pas, eh bien! nous chercherons ta famille et, à nous deux,
nous trouverons.
Depuis ce jour, Olivier n'avait pas revu le marquis de Florenzi.
A de rares intervalles seulement, Cosimo remettait à son jeune maître
quelque billet mystérieusement parvenu et l'engageait à y répondre.
Olivier obéissait et remettait ses lettres au vieux serviteur.
Parvenaient-elles au marquis? c'est ce qu'il ne pouvait savoir.
Maintes fois il avait à cet égard accablé Cosimo de questions.
Il le conjurait de lui dire ce qu'était devenu le marquis, le lieu de sa
retraite, comment on recevait de ses nouvelles, comment on pouvait lui
faire passer les réponses.
A ces sollicitations diverses, presque désespérées, Cosimo restait muet
ou ne répondait que ces seuls mots:
--Je ne puis dire.
Ou encore:
--J'ai juré sur le Christ de me taire.
Force a été à Olivier de se résigner et bientôt même, voyant le chagrin
qu'il causait à son fidèle serviteur, il renonça complètement à
l'interroger sur ces secrets, dont la seule pensée lui causait un
horrible serrement de cœur.
Les années s'écoulèrent paisibles depuis cette époque. Mûri par
l'expérience et le malheur, Olivier fut homme avant l'âge.
Seul, sans autre ami que Cosimo, il ne vivait que par la pensée, dans le
passé ou dans l'avenir, le présent lui semblait lourd à porter.
Déshérité de toutes les affections légitimes qui sont ici-bas le vrai
bonheur, il s'était replié sur lui-même; mais sous les glaces de son
abord, sous l'austérité de sa parole, se cachaient une âme ardente, un
cœur fait pour aimer jusqu'au dévouement le plus absolu.
Une timidité presque invincible, un légitime orgueil de soi-même, une
certaine honte de son isolement empêchaient Olivier de chercher des
amis de son âge.
Il craignait de donner son amitié ou trop haut ou trop bas.
Trop bas pour son orgueil, pour sa dignité; trop haut pour son état et
pour sa fortune.
Décidé à vivre seul, l'ambition devint la seule passion de cette âme
ardente. Non cette ambition sombre et funeste qui fait les criminels
atroces, mais cette ambition généreuse et ouverte qui fait regarder haut
et ferme devant soi.
Le travail, ce divin consolateur, combla l'abîme des désirs qu'il
sentait en lui.
Il travaillait pour arriver. Il voulait se faire un nom, lui qui n'avait
pas de nom; un état, lui qui n'avait ni état ni protecteurs, ni aucun
moyen de parvenir; une famille, lui qui n'avait pas même un ami dans le
sein duquel il put verser ses douleurs ou ses espérances.
Lorsqu'il atteignit dix-sept ans, il voulut partir pour l'armée.
--Avec mon courage, disait-il, avec mon savoir, je serai tué ou j'aurai
un beau grade avant la troisième campagne. Au jour du combat, il pleut
sur le champ de bataille des cordons, des épaulettes et des brevets de
noblesse. Je me ferai noble par le sang.
Mais Cosimo combattit cette résolution. Il représenta à son jeune maître
que le marquis désapprouverait cette entreprise. Il pouvait revenir d'un
jour à l'autre. Quelle consolation resterait-il à ses vieux jours si son
enfant bien-aimé venait à être tué!
Olivier se rendit à toutes ces raisons et essaya, en désespoir de cause,
de se frayer un chemin dans la magistrature. Mais, là, il fallait au
moins un premier protecteur.
Cosimo leva toutes les difficultés. Grâce à de mystérieuses relations, à
des lettres de recommandation obtenues en cachette par le vieux
serviteur, Olivier fut admis en qualité de secrétaire près de messire de
Mondeluit, conseiller au Châtelet, membre du parlement, un des hommes
les plus justement considérés de la magistrature d'alors.
Convaincu de la nécessité de s'instruire et de s'instruire vite, Olivier
se consacra tout entier à sa nouvelle profession.
Rien ne lui coûta, ni les rebutantes recherches, ni les veilles
prolongées; à la science aride des lois, il avait donné tout ce qu'il
avait en lui de passion.
Souvent Cosimo, épouvanté des écrasants labeurs de son jeune maître, se
prenait à regretter le jour où il lui avait facilité les moyens
d'arriver près de messire de Mondeluit; il le conjurait de prendre
quelques vacances.
--Vous vous tuez, monsieur, lui disait-il; est-il raisonnable, vraiment,
de travailler ainsi que vous le faites, jusqu'à compromettre votre
santé? Ne devriez-vous pas suivre un peu les plaisirs des jeunes
seigneurs de votre âge? Car, enfin, rien ne vous serait si aisé.
--Tu crois, mon vieil ami?
--Certes, monsieur; car enfin vous êtes riche et nous ne dépensons
seulement pas le quart des revenus que vous a assurés M. le marquis, mon
digne maître; nous vivons, c'est-à-dire vous vivez presque comme un
gueux; excusez-moi, je veux dire comme un pauvre cadet ou comme un
malheureux clerc.
N'était la facilité avec laquelle vous prodiguez l'argent pour soulager
les infortunes que vous rencontrez sur votre route, je croirais presque
que vous êtes avare, ce qui est une bien lamentable infirmité pour un
seigneur jeune et beau comme vous l'êtes.
Olivier souriait aux remontrances de son fidèle serviteur.
--Tu m'appelles seigneur, répondait-il, et tu ne saurais seulement me
dire mon nom.
Est-ce avec ce nom d'Olivier que je puis me présenter et faire figure
dans le monde? Veux-tu que je vole un titre auquel je n'ai aucun droit?
Car enfin le marquis n'est pas mon père, tu le sais comme moi. Il m'a
trouvé chez des paysans qui eux-mêmes m'avaient ramassé on ne sait où?
Cette fortune que je dois au marquis n'est entre mes mains qu'un dépôt.
Je puis user de ses bienfaits pour mon existence, non pour mes plaisirs.
Ce nom que je n'ai pas, laisse-moi donc le gagner avec une fortune.
Il est noble, il est grand d'être le premier d'une famille; je serai,
moi, le premier de ma famille.
Alors Cosimo secouait tristement la tête et, pour quelques jours,
faisait trêve de remontrances.
Il n'était pas convaincu; mais, habitué à obéir aveuglément aux moindres
désirs du jeune homme, il eût cru manquer à son devoir en l'importunant.
Et certes ses lamentations eussent été vaines et se fussent brisées
contre la volonté ferme du jeune homme.
Olivier allait bientôt recevoir la récompense de ses travaux.
Aimé et estimé du conseiller, il n'avait pas tardé à devenir son ami et
son confident, bien plus que son secrétaire.
Tels avaient été les progrès du jeune homme que, dans les premiers
temps, ils avaient stupéfié le sévère magistrat. Chaque jour, il
s'ébahissait de trouver tant de science, de profondeur, de lucidité,
alliées à tant de jeunesse.
Et, au bout de moins de trois ans, messire de Mondeluit considérait
Olivier comme un autre lui-même.
Bien plus, il n'entreprenait jamais rien sans lui demander son avis, et
il n'hésitait pas à lui confier l'entière direction des affaires les
plus difficiles et les plus embrouillées.
Partout, cet honnête homme allait prônant les merveilleux talents de son
jeune secrétaire, son assiduité, sa patience, toutes ses qualités, en un
mot.
--Le temps n'est pas éloigné, disait-il souvent à ses collègues, où ce
jeune homme sera une des gloires, une des lumières de la magistrature
française.
Telle était exactement la situation d'Olivier, lorsque, pour la première
fois, il aperçut la fille du riche Hanyvel.
Cet amour, tout d'abord, lui parut sans danger:
--Je l'aimerai de loin, se disait-il, comme un frère; je l'adorerai
comme une divinité placée bien au-dessus des vœux des pauvres
humains.
Elle sera le rayon de ma nuit pr
Showing first 200,000 characters. Full text: gutenberg.org/ebooks/38362