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Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 5)

by Jean-François de La Harpe · French · Gutenberg #38258 · 602,612 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 5)
    
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Title: Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 5)

Author: Jean-François de La Harpe


        
Release date: December 9, 2011 [eBook #38258]
                Most recently updated: January 8, 2021

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/38258

Credits: Produced by Carlo Traverso, Christine P. Travers and the
        Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net
        (This file was produced from images generously made
        available by the Bibliothèque nationale de France
        (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE GÉNÉRALE DES VOYAGES (TOME 5) ***




Produced by Carlo Traverso, Christine P. Travers and the
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[Notes au lecteur de ce fichier digital:

Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
corrigées. L'orthographe de l'auteur a été conservée.]




                 BIBLIOTHÈQUE FRANÇAISE.




                         ABRÉGÉ

                           DE

                   L'HISTOIRE GÉNÉRALE

                       DES VOYAGES;



                    Par J.-F. LAHARPE.



                      TOME CINQUIÈME.



           [Illustration: Enseigne de l'éditeur]

                          PARIS,
                 MÉNARD ET DESENNE, FILS.
                          1825.




ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE GÉNÉRALE DES VOYAGES.




SECONDE PARTIE.

ASIE.




LIVRE PREMIER.

ÎLES DE LA MER DES INDES.




CHAPITRE XI.

Voyages et Aventures de Mendez-Pinto, Portugais.


Nous croyons devoir placer ici cette relation très-attachante par la
singularité des événemens et l'intérêt des situations. Elle pourra
reposer l'attention de nos lecteurs, que nous venons d'occuper de
détails qui ne sont pas toujours amusans, s'ils sont toujours
instructifs. Si, après avoir trouvé dans les derniers articles de quoi
exercer leur raison et leur curiosité, ils désirent des objets faits
pour intéresser leur sensibilité et leur imagination, ils pourront se
satisfaire en lisant les aventures de Pinto et celles de Bontékoë, qui
les suivront. Les premières ont quelquefois un air fabuleux, et il est
permis sans doute de s'en défier, sans que cette espèce d'incrédulité
nuise au plaisir qu'on y peut prendre. Mais il faut observer aussi que
tout ce qui paraît incroyable n'est pas toujours impossible: si dans
certaines matières on a commencé à croire moins, à mesure qu'on s'est
éclairé davantage, on peut dire aussi que, sur d'autres points, on est
devenu moins incrédule à mesure qu'on est devenu plus savant. C'est
surtout aux récits des voyageurs, à l'histoire des moeurs et à la
description des objets lointains, que cette assertion peut être
appliquée; et d'ailleurs elle est prouvée par une infinité d'exemples.

Comme dans le détail des événemens personne ne s'exprime avec plus
d'intérêt que celui qui était acteur ou témoin, nous laisserons le plus
souvent parler Pinto lui-même, et nous ne prendrons sa place que
lorsqu'il faudra abréger son récit.

«J'avais éprouvé pendant dix ou douze ans, dit-il, la misère et la
pauvreté dans la maison de mon père, lorsqu'un de mes oncles, formant
quelque espérance de mes qualités naturelles, me conduisit à Lisbonne,
où il me mit au service d'une très-illustre maison. Ce fut la même année
que se fit la pompe funèbre de don Emmanuel, le 13 décembre 1521, et je
ne trouve rien de plus ancien dans ma mémoire. Cependant le succès
répondit si mal aux intentions de mon oncle, qu'après un an et demi de
service, je me trouvai engagé dans une malheureuse aventure qui exposa
ma vie au dernier danger. Je pris la fuite avec une si vive épouvante,
qu'étant arrivé, sans aucun autre dessein que d'éviter la mort, au gué
de Pedra, petit port où je trouvai une caravelle qui partait chargée de
chevaux pour Setuval, je m'y embarquai le lendemain. Mais à peine
fûmes-nous éloignés du rivage, qu'un corsaire français nous ayant
abordés, se rendit maître de notre bâtiment sans la moindre résistance,
nous fit passer dans le sien avec toutes nos marchandises, qui montaient
à plus de six mille ducats, et coula notre caravelle à fond. Nous
reconnûmes bientôt que nous étions destinés à la servitude, et que
l'intention de nos maîtres étaient de nous aller vendre à Larache en
Barbarie. Ils y portaient des armes, dont ils faisaient commerce avec
les mahométans. Pendant treize jours entiers qu'ils conservèrent ce
dessein, ils nous traitèrent avec beaucoup de rigueur. Mais le soir du
treizième jour, ils découvrirent un navire auquel ils donnèrent la
chasse pendant toute la nuit, et qu'ils joignirent à la pointe du jour.
L'ayant attaqué avec beaucoup de courage, ils le forcèrent de se rendre,
après avoir tué six Portugais et dix ou douze esclaves. Ce bâtiment, que
plusieurs marchands de Lisbonne avaient chargé de sucre et d'esclaves,
fit passer entre les mains des corsaires un butin de quarante mille
ducats. Ils abandonnèrent le dessein d'aller à Larache; et ne pensant
qu'à faire voile vers la France avec une partie de leurs prisonniers,
qu'ils jugèrent propres à les servir dans leur navigation, ils
laissèrent les autres pendant la nuit dans une rade nommée Mélides.
J'étais de ce dernier nombre, nu comme tous mes compagnons et couvert de
plaies, qui nous restaient des coups de fouet que nous avions reçus les
jours précédens. Dans ce triste état, nous arrivâmes à Saint-Jacques de
Caçon, où nos misères furent soulagées par les habitans. Après y avoir
rétabli mes forces, je pris le chemin de Setuval. Ma bonne fortune m'y
fit trouver, presqu'en arrivant, l'occasion de m'employer pendant
plusieurs années. Mais l'essai que j'avais fait de la mer ne m'avait pas
dégoûté de cet élément. Je considérai qu'en Portugal mes plus hautes
espérances se réduisaient à me mettre à couvert de la pauvreté.
J'entendais parler sans cesse des trésors qui venaient des Indes, et je
voyais souvent arriver des vaisseaux chargés d'or ou de précieuses
marchandises. Le désir de mener une vie aisée, plutôt que le courage ou
l'ambition, me fit tourner les yeux vers la source de tant de richesses,
et je pris la résolution de m'embarquer sur ce seul principe, qu'à
quelque fortune que je fusse réservé, je ne devais pas craindre de
perdre beaucoup au changement.

»Ce fut le onzième jour de mars de l'année 1537 que je partis avec une
flotte de cinq navires, dont chaque vaisseau était commandé par un
capitaine indépendant. Le plus considérable était sous les ordres de don
Pedro de Sylva, fils du fameux amiral don Vasco de Gama. C'était dans ce
même navire que don Pedro avait apporté les os de son père, qui était
mort aux Indes; et le roi, qui se trouvait alors à Lisbonne, les avait
fait recevoir avec une pompe dont le Portugal n'avait jamais vu
d'exemple.

»En arrivant au port de Mozambique, nous y trouvâmes un ordre de Nugno
d'Acugna, vice-roi des Indes, par lequel tous les vaisseaux portugais
qui devaient arriver cette année étaient obligés de se rendre à Diu, où
la forteresse était menacée de l'attaque des Turcs. Trois des cinq
navires de la flotte prirent aussitôt cette route. J'étais sur _le
Saint-Roch_, qui mit le premier à la voile; et je fus nommé entre ceux
qui demeurèrent à Diu pour la défense du fort: cependant, dix-sept jours
après mon arrivée deux flûtes partant pour la mer Rouge, dans la vue d'y
prendre des informations sur le dessein des Turcs, je ne pus résister
aux instances de l'un des deux capitaines avec lequel je m'étais lié
d'amitié, et qui me proposa de l'accompagner dans ce voyage.

»Nous partîmes par un temps fort orageux, qui ne nous empêcha point
d'arriver heureusement à la hauteur de Maçoua. Là, vers la fin du jour,
nous découvrîmes en pleine mer un navire auquel nous donnâmes si
vivement la chasse, que nous l'abordâmes d'assez près. Nous l'avions
pris pour un navire indien; et, ne pensant qu'à remplir notre
commission, nous nous étions avancés jusqu'à la portée de la voix pour
demander civilement au capitaine si l'armée turque était partie de Suez;
mais, pour unique réponse, on nous tira douze volées de petits canons et
de pierriers, qui n'incommodèrent que nos voiles, et nous entendîmes
retentir l'air de cris confus, que cette hostilité nous fit regarder
comme des bravades. Bientôt elles furent accompagnées d'un grand
cliquetis d'armes et de menaces distinctes, avec lesquelles on nous
pressait d'approcher et de nous rendre. Cet accueil nous causa moins
d'effroi que d'étonnement. Il était trop tard pour s'abandonner à la
vengeance. On tint conseil, et on s'attacha au parti le plus sûr, qui
était de les battre à grands coups d'artillerie jusqu'au lendemain
matin, où à l'arrivée du jour on pourrait les investir et les combattre
plus facilement. Ainsi toute la nuit fut employée à leur donner la
chasse, en les foudroyant de notre canon, et leur navire se trouva si
maltraité à la pointe du jour, qu'il prit pour lui-même le conseil qu'il
nous avait donné de se rendre. Il avait perdu soixante-quatre hommes
dans cette rude attaque. La plupart des autres, se voyant réduits à
l'extrémité, se jetèrent dans la mer; de sorte que, de quatre-vingts
qu'ils étaient, il n'en échappa que cinq fort blessés, entre lesquels
était leur capitaine. La force des tourmens auxquels il fut exposé
aussitôt par l'ordre de nos deux commandans lui fit confesser qu'il
venait de Djedda, et que l'armée turque était déjà partie de Suez, dans
le dessein de prendre Aden avant de porter la guerre aux Portugais dans
les Indes. Il ajouta, lorsqu'on eut redoublé les tortures, qu'il était
chrétien renégat, Majorquin de naissance, fils de Paul Andrez, marchand
de la même île; et qu'étant devenu amoureux depuis quatre ans d'une
belle mahométane, Grecque de nation, il avait embrassé la loi de Mahomet
pour l'obtenir en mariage. Nous lui proposâmes _avec douceur_ de quitter
cette secte pour rentrer dans les engagemens de son baptême; il répondit
avec plus de brutalité que de courage qu'il voulait mourir dans la
religion de sa femme. Nos capitaines, irrités de son obstination,
_n'écoutèrent plus que leur zèle_: ils lui firent lier les pieds et les
mains, et, lui ayant attaché de leurs propres mains une grosse pierre au
cou, ils le précipitèrent dans la mer. Après cette exécution, nous
fîmes passer nos prisonniers dans une de nos fustes, et leur vaisseau
fut coulé à fond. Il ne portait que des balles de teintures, qui nous
étaient alors inutiles, et quelques pièces de camelots dont nos soldats
se firent des habits.

»Nos commandans résolurent de descendre à Gottor, une lieue au-dessous
de Maçoua, dans l'espérance d'y prendre de nouvelles informations. Nous
y reçûmes des habitans un accueil fort civil. Un Portugais, nommé Vasco
Martinez de Seixas, y séjournait depuis trois semaines par l'ordre de
Henri Barbosa, pour y attendre l'arrivée de quelques navires portugais,
et lui envoyer une lettre d'avis sur l'état de l'armée turque.

»Nous remîmes à la voile le 6 novembre 1537. Un évêque abyssin, qui se
proposait de faire le voyage de Portugal et de Rome, avait demandé
passage à nos deux commandans jusqu'à Diu. Il était une heure avant le
jour lorsque nous quittâmes le port; et, suivant la côte avec le vent en
poupe, nous avions doublé vers midi la pointe de Goçam, lorsqu'en
approchant près de l'île des Écueils, nous découvrîmes trois vaisseaux,
que nous prîmes dans l'éloignement pour des galères ou des _terrades_,
nom des bâtimens ordinaires du pays. Le seul désir de recevoir quelques
nouvelles informations nous fit gouverner vers eux. Un calme qui survint
tout d'un coup était peut-être une faveur du ciel qui voulait nous
dérober au danger; mais nous nous obstinâmes si fort à suivre la même
route, qu'ayant joint la rame à nos voiles, nous fûmes bientôt assez
près des trois navires pour reconnaître que c'étaient des galiotes
turques. Nous prîmes aussitôt la fuite avec un effroi qui nous fit
tourner nos voiles vers la terre. C'était avancer notre malheur en
donnant à nos ennemis l'avantage d'un vent soudain, dont nous avions cru
pouvoir profiter; ils nous poursuivirent à toutes voiles jusqu'à la
portée du fusil, et, lâchant toutes leurs bordées à cette distance, ils
mirent nos fustes dans un état déplorable. Cette décharge nous tua neuf
hommes et nous en blessa vingt-six. Ensuite ils nous joignirent de si
près, que de leur poupe ils nous blessaient aisément avec le fer de
leurs lances. Cependant quarante-deux bons soldats qui nous restaient
encore sans blessures, reconnaissant que notre conservation dépendait de
leur valeur, résolurent de combattre jusqu'au dernier soupir. Ils
attaquèrent courageusement la principale des trois galères, sur laquelle
était Soliman Dragut. Leur premier effort fut si furieux de poupe à
proue, qu'ils tuèrent vingt-sept janissaires; mais cette galiote
recevant aussitôt le secours des deux autres, nos deux fustes furent
remplies en un instant d'un si grand nombre de Turcs, et le carnage
s'échauffa si vivement, que, de cinquante-quatre que nous étions encore,
nous ne restâmes que onze vivans, encore nous en mourut-il deux le
lendemain, que les Turcs coupèrent par quartiers, et qu'ils pendirent
pour trophée au bout de leurs vergues. Ils nous conduisirent à Moka,
dont le gouverneur était père de ce même Dragut qui nous avait pris.
Tous les habitans reçurent les vainqueurs avec des cris de joie. Nous
fûmes présentés à cette multitude emportée, chargés de chaînes et si
couverts de blessures, que l'évêque abyssin mourut des siennes le jour
suivant. Nos souffrances furent beaucoup augmentées par les outrages que
nous reçûmes dans toutes les rues de la ville où nous fûmes menés comme
en triomphe. Le soir, lorsque nous eûmes perdu la force de marcher, on
nous précipita dans un noir cachot. Nous y passâmes dix-sept jours
entiers, sans autres secours qu'un peu de farine d'avoine, qui nous
était distribuée le matin pour le reste du jour.

»Nous perdîmes, dans cet intervalle, deux autres de nos compagnons, qui
furent trouvés morts le matin; tous deux gens de naissance et de
courage. Le geôlier, qui nous apportait notre nourriture, n'ayant osé
toucher à leurs corps, se hâta d'avertir la justice, qui les vint
prendre avec beaucoup d'appareil, pour les traîner par toutes les rues.
Après y avoir été déchirés par toutes sortes de violences, ils furent
jetés en pièces dans la mer. Enfin la crainte de nous voir périr
successivement dans notre horrible prison, porta nos maîtres à nous
faire conduire sur la place publique pour y être vendus. Là, tout le
peuple s'étant assemblé, ma jeunesse apparemment m'attira l'honneur
d'être le premier qu'on mit en vente. Tandis qu'il se présentait des
marchands, un cacis de l'ordre supérieur, qui passait pour un saint,
parce qu'il était nouvellement arrivé de la Mecque, demanda que nous lui
fussions donnés par aumône, et fit valoir en sa faveur l'intérêt même de
la ville, à laquelle il promettait la protection du prophète. Les gens
de guerre, au profit desquels nous devions être vendus, s'opposèrent si
brusquement à cette prétention, que, le peuple prenant parti pour le
cacis, il s'éleva un affreux désordre, qui ne finit que par le massacre
du cacis même, et par la mort d'environ six cents hommes. Nous ne
trouvâmes point d'autre expédient, pour sauver notre vie dans ce
tumulte, que de retourner volontairement à notre cachot, où nous
regardâmes comme une grande faveur d'être reçus du geôlier.

»Dragut ayant moins réussi par l'autorité que par la douceur à calmer la
sédition, nous fûmes reconduits sur la même place, et vendus avec notre
artillerie et le reste du butin. Le malheur de mon sort me fit tomber
entre les mains d'un renégat grec, dont je détesterai toujours le
souvenir. Pendant trois mois que je fus son esclave, il me traita si
cruellement, qu'étant réduit au désespoir, je pris plusieurs fois la
résolution de m'empoisonner. Je n'eus l'obligation de ma délivrance
qu'au soupçon qu'il eut de mon dessein: la crainte de perdre l'argent
que je lui avais coûté, si j'abrégeais volontairement mes jours, lui fit
prendre le parti de me vendre à un juif du Tor. Je partis avec ce
nouveau maître pour Cassan, où son commerce l'appelait. Mon esclavage
n'aurait pas été plus doux entre les mains d'un chrétien. De là, il me
conduisit à Ormus, où j'appris avec des transports de joie que don
Fernand de Lima, dont j'étais connu, était gouverneur du fort portugais.
J'obtins de mon maître la permission de me présenter à lui. Ce généreux
seigneur, et don Pedro Fernandez, commissaire général des Indes, qui se
trouvait alors dans l'île d'Ormus, firent les frais de ma liberté. Elle
leur coûta deux cents pardos, c'est-à-dire environ cent vingt écus de
notre monnaie.»

Pinto continue de s'étendre sur quantité d'aventures qui n'ont rien
d'intéressant. Il se trouve à Malacca, où le gouverneur don Pedro de
Faria prend de l'affection pour lui.

«Don Pedro de Faria, cherchant l'occasion de m'avancer, m'envoya dans
une _lanchare_ au royaume de Pan, avec dix mille ducats, qu'il me
chargea de remettre à Thomé Lobo, son facteur dans cette contrée. De là,
ses ordres devaient me conduire à Patane, qui est cent lieues plus loin.
Il me donna une lettre et un présent pour le roi de Patane, avec une
ample commission pour traiter avec lui de la liberté de cinq Portugais
qui étaient esclaves de son beau-frère. Je partis dans les plus douces
espérances. Le septième jour de notre navigation, étant à la vue de
l'île de Timan, qui est à la distance d'environ quatre-vingt-dix lieues
de Malacca, et à dix ou douze lieues de l'embouchure du Pan, nous
entendîmes sur mer, avant le lever du soleil, de grandes plaintes, dont
l'obscurité ne nous permit pas de connaître la cause. J'en fus tellement
touché, que je fis mettre la voile au vent, et tourner, avec le secours
des rames, vers le lieu d'où elles paraissaient partir, en baissant tous
les yeux pour voir et entendre plus facilement. Après avoir continué
long-temps nos observations, nous découvrîmes fort loin de nous quelque
chose de noir qui flottait sur l'eau. Il nous était impossible de
distinguer ce qui commençait à frapper nos yeux. Nous n'étions que
quatre Portugais dans la lanchare, et les avis n'en furent pas moins
partagés. On me représentait qu'au lieu de m'arrêter à des recherches
dangereuses, je ne devais penser qu'à suivre les ordres du gouverneur.
Mais n'ayant pu me rendre à ces timides conseils, et me croyant autorisé
par ma commission à faire respecter mes ordres, je persistai dans la
résolution d'approfondir un événement si singulier. Enfin les premiers
rayons du jour nous firent apercevoir plusieurs personnes qui flottaient
sur des planches. L'effroi de mes compagnons faisant place alors à la
pitié, ils furent les premiers à faire tourner la proue vers ces
misérables, que nous entendîmes crier six ou sept fois: Seigneur Dieu!
miséricorde! Je pressai nos matelots de les secourir. Ils tirèrent
successivement du milieu des flots quatorze Portugais et neuf esclaves,
tous si défigurés, que leur visage nous fit peur, et si faibles, qu'ils
ne pouvaient se soutenir. On se hâta de leur donner des secours qui
rappelèrent leurs forces. Lorsqu'ils furent en état de parler, l'un
d'eux nous dit qu'il se nommait Fernand Gil Porcalho; qu'ayant été
dangereusement blessé à la tranchée de Malacca, dans la seconde attaque
que les Portugais avaient soutenue contre les Achémois, don Étienne de
Gama, qui commandait alors dans cette ville, et qui avait cru devoir
quelque récompense à son courage, l'avait envoyé aux Moluques avec
divers encouragemens pour sa fortune; que le ciel avait béni ses
entreprises jusqu'à le mettre en état de partir de Ternate dans une
jonque chargée de mille barres de poivre qui valaient plus de cent mille
ducats; mais qu'à la hauteur de Surabaya, dans l'île de Joa, il avait eu
le malheur d'essuyer une furieuse tempête, qui avait abîmé sa jonque et
tout son bien; que, de cent quarante-sept personnes qu'il avait à bord,
il ne s'en était sauvé que les vingt-trois qui se trouvaient sur le
nôtre; qu'ils avaient déjà passé quatorze jours sur leurs planches, sans
autre nourriture que la chair d'un esclave cafre qui leur était mort, et
qui avait servi pendant huit jours à soutenir leurs forces.

»La satisfaction d'avoir sauvé la vie à tant de malheureux me rendit la
suite du voyage fort agréable jusqu'à la ville de Pan, où je remis à
Thomé Lobo les marchandises dont j'étais chargé. Mais, lorsque je me
disposais à continuer mon voyage vers Patane, un accident fort tragique
fit perdre au gouverneur de Malacca toutes les richesses qu'il avait
entre les mains de Lobo. Coja Géinal, ambassadeur du roi de Bornéo, qui
résidait depuis trois ou quatre ans à la cour de Pan, tua le roi, qu'il
trouva couché avec sa femme. Le peuple, s'étant soulevé à cette
occasion, commit d'affreuses violences, et pilla le comptoir des
Portugais, qui perdirent onze hommes dans leur défense. Thomé Lobo
n'échappa au massacre qu'avec six coups d'épée, et n'eut pas d'autre
ressource que de se retirer dans ma lanchare, sans avoir pu sauver la
moindre partie de ses marchandises. Elles montaient à cinquante mille
ducats en or et en pierreries seulement. Cette sédition, qui avait coûté
la vie à plus de quatre mille personnes dans l'espace d'une seule nuit,
se ralluma le lendemain si furieusement, que, pour éviter le danger d'y
périr, nous mîmes à la voile pour Patane, où la faveur du vent nous fit
arriver en six jours.

»Les Portugais, dont le nombre était assez grand dans cette cour,
prirent d'autant plus de part à l'infortune de Lobo, qu'un si terrible
exemple de la perfidie des Indiens leur remettait vivement devant les
yeux ce qu'ils avaient à redouter pour eux-mêmes. Ils se rendirent tous
au palais du roi, et lui ayant fait leurs plaintes au nom du gouverneur
de Malacca, ils lui demandèrent, avec beaucoup de fermeté, la permission
d'user de représailles sur toutes les marchandises du royaume de Pan qui
se trouvaient dans ses états: cette proposition lui parut juste. Neuf
jours après on reçut avis qu'il était entré dans la rivière de Calantan
trois jonques fort riches, qui revenaient de la Chine pour divers
marchands panois. Aussitôt quatre-vingts Portugais s'étant joints à ceux
de ma lanchare, nous équipâmes deux fustes et un navire rond, de tout ce
qui nous parut nécessaire à notre entreprise, et nous partîmes avec
assez de diligence pour prévenir les informations que nos ennemis
pouvaient recevoir des mahométans du pays. Notre chef fut Jean Fernandez
d'Abreu, fils du père nourricier de don Juan, roi de Portugal; il
montait le navire rond avec quarante soldats. Les deux fustes étaient
commandées par Laurent de Goez et Vasco Sermento, tous deux d'une valeur
et d'une expérience reconnues.

»Nous arrivâmes le lendemain dans la rivière Calantan, où les trois
jonques étaient à l'ancre. Leur résistance fut d'abord aussi vive que
l'attaque; mais en moins d'une heure nous leur tuâmes soixante-quatorze
hommes, sans avoir perdu plus de trois des nôtres. Nos blessés,
quoiqu'en grand nombre, ne laissant pas d'agir ou de se montrer les
armes à la main, l'ennemi, consterné de sa perte, tandis qu'il croyait
encore nous voir toutes nos forces, se rendit en demandant la vie pour
unique grâce. Nous retournâmes triomphans à Patane avec un butin qui ne
passa que pour le juste dédommagement des cinquante mille ducats de don
Pedro, mais qui montait à plus de deux cent mille taëls, c'est-à-dire à
trois cent mille ducats de notre monnaie. Le roi de Patane exigea
seulement que les trois jonques fussent rendues à leurs capitaines; et
nous lui donnâmes volontiers cette marque de reconnaissance et de
soumission.

»Peu de temps après, on vit arriver à Patane une fuste commandée par
Antonio de Faria Sousa, parent du gouverneur de Malacca, qui venait de
sa part avec une lettre et des présens considérables, sous prétexte de
remercier le roi de la protection qu'il accordait à la nation
portugaise, mais au fond pour achever dans ses états l'établissement de
notre commerce. Antonio Faria, dont le nom est devenu célèbre par ses
fureurs autant que par ses exploits, était un gentilhomme sans fortune
qui était venu la chercher aux Indes sous la protection d'un homme de
son sang et de son nom; il apportait à Patane pour dix ou douze mille
écus de drap et de toiles des Indes, qu'il avait pris à crédit de
quelques marchands de Malacca. Cette espèce de marchandise ne lui
promettant pas beaucoup de profit dans cette cour, on lui conseilla de
l'envoyer à Légor, grande ville de la dépendance du royaume de Siam, où
l'on publiait qu'à l'occasion de l'hommage que quatorze rois y devaient
rendre à celui de Siam, il s'était assemblé une prodigieuse quantité de
jonques et de marchands. Faria choisit pour son facteur un Portugais,
nommé Christophe Borralho, qui entendait parfaitement le commerce, et
lui confia ses marchandises dans un petit vaisseau qu'il loua au port de
Patane. Seize autres Portugais, soldats et marchands, s'embarquèrent
avec Borralho, dans l'espérance qu'un écu leur en rapporterait six ou
sept. Je me laissai vaincre aussi par ces magnifiques promesses, et je
m'engageai dans ce fatal voyage. Nous partîmes avec un vent favorable,
et étant arrivés en trois jours dans la rade de Légor, nous mouillâmes à
l'entrée de la rivière pour y prendre des informations. On nous assura
qu'en effet il se trouvait déjà dans le port de cette ville plus de
quinze cents bâtimens, tous chargés de précieuses marchandises.

»Nous étions à dîner, dans la joie d'une si bonne nouvelle, et prêts à
faire voile avant la fin du jour, lorsque nous vîmes sortir de la
rivière une grande jonque, qui, nous ayant reconnus pour des Portugais,
se laissa dériver sur nous sans aucune apparence d'hostilité, et nous
jeta aussitôt des grapins attachés à deux longues chaînes de fer. À
peine fûmes-nous accrochés, que nous vîmes sortir de dessous le tillac
de la jonque soixante-dix ou quatre-vingts Maures, qui, poussant de
grands cris, firent sur nous un feu prodigieux. De dix-huit Portugais
que nous étions, quatorze furent tués en un instant avec trente-six
Indiens de l'équipage. Mes trois compagnons et moi nous prîmes de
concert l'unique voie de salut qui semblait nous rester: ce fut de nous
jeter dans la mer pour gagner la terre, dont nous n'étions pas éloignés.
Un des trois n'en eut pas moins le malheur de se noyer; j'arrivai sur la
rive avec les deux autres. Tout blessés que nous étions, nous
traversâmes heureusement la vase, où nous enfoncions jusqu'au milieu du
corps. Enfin nous nous approchâmes d'un bois qui nous promit quelque
sûreté, et d'où nous eûmes le spectacle de la barbarie des Maures. Ils
achevèrent de tuer six ou sept matelots déjà blessés, qui restaient de
notre équipage; après quoi, s'étant hâtés de transporter nos
marchandises dans leur jonque, ils firent une grande ouverture à notre
vaisseau, qui le fit couler à fond devant nos yeux; et dans la crainte
d'être reconnus, ils mirent aussitôt à la voile.

[Illustration: «_Notre premier mouvement fut de nous prosterner._»]

»Dans la douleur profonde où je demeurai avec mes deux compagnons
blessés, sans espérance de remède, l'imagination troublée de tout ce qui
s'était passé à notre vue dans l'espace d'une demi-heure, nous ne pûmes
retenir nos larmes; et tournant notre fureur contre nous-mêmes, nous
commençâmes à nous outrager le visage. Cependant après avoir considéré
notre situation, la crainte des bêtes farouches qui pouvaient nous
attaquer dans le bois, et la difficulté de sortir, avant les ténèbres,
des marécages dont nous étions environnés, nous firent prendre le parti
de rentrer dans la fange et d'y passer la nuit, enfoncés jusqu'à
l'estomac. Le lendemain, à la pointe du jour, nous suivîmes le bord de
la rivière jusqu'à un petit canal que sa profondeur et la vue de
quantité de grands lézards nous ôtèrent la hardiesse de passer. Il
fallut demeurer la nuit dans le même lieu. Le jour suivant ne changea
rien à notre misère, parce que l'herbe était si haute et la terre si
molle dans les marais, que le courage nous manqua pour tenter le
passage. Nous vîmes expirer ce jour-là un de nos compagnons, nommé
Sébastien Enriquez, homme riche, qui avait perdu huit mille écus dans le
vaisseau. Il ne restait que Christophe Borralho et moi, qui nous mîmes à
pleurer, au bord de la rivière, le corps à demi enterré; car nous étions
si faibles, qu'à peine avions-nous la force de parler, et nous comptions
déjà achever dans ce lieu notre misérable vie. Le troisième jour, vers
le soir, nous aperçûmes une grande barque chargée de sel qui remontait à
la rame. Notre premier mouvement fut de nous prosterner; et, l'espérance
nous rendant la voix, nous suppliâmes les rameurs, qui nous regardaient
avec étonnement, de nous prendre avec eux; mais ils paraissaient
disposés à passer sans nous répondre, ce qui nous fit redoubler nos cris
et nos gémissemens. Alors une vieille femme sortie du fond de la barque
fut si touchée de notre douleur et des plaies que nous lui montrions,
qu'elle prit un bâton dont elle frappa quelques matelots; et, les
faisant approcher de la rive, elle les força de nous prendre sur leurs
épaules, et de nous apporter à ses pieds. Sa figure n'était distinguée
que par un air de gravité qui faisait reconnaître le pouvoir qu'elle
avait sur eux; elle nous fit donner tous les secours qui convenaient à
notre misère; et tandis que nous mangions avidement ce qu'elle nous
présentait de sa propre main, elle nous consolait par ses exhortations.
Je savais assez le malais pour l'entendre. Elle nous dit que notre
désastre lui rappelait tous les siens; que son âge n'étant que de
cinquante ans, il n'y en avait pas six qu'elle s'était vue esclave et
volée de cent mille ducats de son bien; que cette infortune avait été
suivie du supplice de son mari et de ses trois fils, que le roi de Siam
avait fait mettre en pièces par ses éléphans; et que, depuis des pertes
si cruelles, elle n'avait mené qu'une vie triste et languissante. Après
nous avoir fait le récit de ses peines, elle voulut être informée des
nôtres. Ses gens, qui écoutèrent aussi notre malheureuse histoire, nous
dirent que la grande jonque, dont nous leur fîmes la peinture, ne
pouvait être que celle de Coja-Acem, Guzarate de nation, qui était
sorti le matin du port pour aller à l'île d'Aynan. La dame indienne,
confirmant leur idée, ajouta qu'elle avait vu à Légor ce redoutable
mahométan; qu'il se vantait d'avoir donné la mort à quantité de
Portugais, et d'avoir promis à son prophète de les traiter sans pitié,
parce qu'il accusait un capitaine de leur nation, nommé Hector de
Sylveïra, d'avoir tué son père et deux de ses frères dans un navire
qu'il leur avait pris au détroit de la Mecque.

»Nous apprîmes ensuite que cette dame était veuve d'un capitaine général
qui s'était attiré la disgrâce du roi et le châtiment qu'elle déplorait.
Sa fortune, qu'elle avait réparée par une sage conduite, la mettait en
état de faire un riche commerce de sel. Elle venait d'une jonque qui lui
était arrivée dans la rade, mais qui était trop grande pour passer la
barre, ce qui l'obligeait d'employer une barque pour transporter son sel
dans ses magasins. Elle s'arrêta le soir dans un petit village où elle
fit prendre soin de nous pendant la nuit. Le lendemain elle nous
conduisit à Légor, qui est cinq lieues plus loin dans les terres. Nous
lui étions redevables de la vie; mais, ne se bornant point à cette
faveur, elle nous donna une retraite dans sa maison. Nous y passâmes
vingt-trois jours, pendant lesquels nos blessures furent pansées avec
des témoignages d'affection dignes de la charité chrétienne.
Lorsqu'elle nous vit en état de retourner à Patane, elle mit le comble à
ses bienfaits en nous recommandant au patron d'un navire indien qui nous
y conduisit en sept jours, et qui ne nous traita pas avec moins
d'humanité.

»Notre retour était attendu avec d'autant plus d'impatience par tous les
Portugais de Patane, que la plupart avaient profité d'une si belle
occasion pour envoyer quelques marchandises à Légor. Aussi la perte de
notre vaisseau fut-elle estimée soixante-dix mille ducats, qui, suivant
les espérances communes, devaient produire six ou sept fois la même
somme. Antonio de Faria, plus ardent que les autres par son caractère,
et parce qu'il avait regardé le succès de notre voyage comme le
fondement de sa fortune, tomba dans une consternation inexprimable en
apprenant de notre bouche le sort de son vaisseau. Il garda un profond
silence pendant plus d'une demi-heure; ensuite, comme s'il eût employé
ce temps à former ses résolutions, il répondit à ceux qui entreprirent
de le consoler qu'il n'avait pas la force de retourner à Malacca pour
paraître aux yeux de ses créanciers; et qu'ayant le malheur de se
trouver insolvable il lui semblait plus juste de poursuivre ceux qui lui
avaient enlevé ses marchandises que de porter de frivoles excuses à
d'honnêtes négocians dont il avait trahi la confiance. Là-dessus s'étant
levé d'un air furieux, il jura sur l'Évangile de chercher par mer et
par terre celui qui lui avait ravi son bien, et de se le faire restituer
au centuple. Tous ceux qui furent témoins de son serment louèrent cette
généreuse résolution. Il trouva parmi eux quantité de jeunes gens qui
s'engagèrent à l'accompagner; d'autres lui offrirent de l'argent. Il
accepta leurs offres; et ses préparatifs se firent avec tant de
diligence, que dans l'espace de huit jours il équipa un vaisseau, et
s'associa cinquante-cinq hommes qui jurèrent à leur tour de vaincre ou
de périr avec lui. Je fus de ce nombre, car j'étais sans un sou, et je
ne connaissais personne qui fût disposé à me prêter: je devais à Malacca
plus de cinq cents ducats que j'avais empruntés de plusieurs amis. Enfin
je ne possédais que mon corps, qui avait même été blessé de trois coups
de javelot, et d'un coup de pierre à la tête, pour lequel j'avais
souffert deux opérations qui avaient exposé ma vie au dernier danger.

»Après avoir fait ses préparatifs, Faria mit à la voile un samedi, 9 de
mai 1540, vers le royaume de Tsiampa, dans le dessein de visiter les
ports de cette côte, où son espérance était d'enlever des vivres et des
munitions de guerre. Quelques jours de navigation nous firent arriver à
la vue de Poulo Condor, île située vers 8 degrés 20 minutes du nord, à
l'embouchure de la rivière de Camboge. Nous y découvrîmes à l'est un bon
havre nommé Bralapisan, à six lieues de la terre ferme, où se trouvait
à l'ancre une jonque de Lequios qui menait à Siam un ambassadeur du
Nautaquin de Lindau, prince de l'île de Tosa. Ce bâtiment ne nous eut
pas plus tôt aperçus, qu'il fit voile vers nous. L'ambassadeur nous
dépêcha sa chaloupe, envoya complimenter Faria, et lui offrit un
coutelas de grand prix, dont la poignée et le fourreau étaient d'or,
avec vingt-six perles dans une boîte du même métal. Quoique ce présent
nous fît prendre une haute idée des richesses de la jonque, et que notre
premier dessein eût été de l'attaquer, la générosité prit le dessus dans
le coeur de Faria. Il regretta de ne pouvoir répondre aux civilités de
l'ambassadeur par d'autres marques de reconnaissance que la liberté
qu'il lui laissa de continuer sa route. Nous descendîmes au rivage, où
nous employâmes trois jours à nous pourvoir d'eau et de poisson. De là
nous étant approchés de la terre ferme, nous entrâmes le dimanche,
dernier jour de mai, dans la rivière qui divise les royaumes de Camboge
et de Tsiampa. L'ancre fut jetée vis-à-vis d'un grand bourg nommé
Catimparu, à trois lieues dans les terres. Pendant douze jours que nous
y passâmes à faire des provisions, Faria, naturellement curieux, prit
des informations sur le pays et ses habitans. On lui apprit que la
rivière naissait d'un lac nommé Pinator, à deux cent cinquante lieues de
la mer, dans le royaume de Quirivan; que ce lac était environné de
hautes montagnes, au pied desquelles on trouvait sur le bord de l'eau
trente-deux villages; que près d'un des plus grands, qui se nommait
Chincaleu, il y avait une mine d'or très-riche, d'où l'on tirait chaque
année la valeur de vingt-deux millions de notre monnaie; qu'elle faisait
le sujet d'une guerre continuelle entre quatre seigneurs d'une même
famille, à qui la naissance y donnait les mêmes droits; que l'un d'eux,
nommé Raja-Hittau, avait sous terre, dans la cour de sa maison, six
cents bahares d'or en poudre; enfin que, près d'un autre de ces villages
nommé Buaquirim, on tirait d'une carrière quantité de diamans fins plus
précieux que ceux de Lave et de Tanimpoura. Faria jugea, après avoir
observé la situation et les forces du pays, qu'avec un peu de courage,
trois cents Portugais lui auraient suffi pour se rendre maître de toutes
ces richesses; mais ses forces présentes ne lui permettaient pas
d'entreprendre une si belle expédition.

»Nous reprîmes la côte du royaume de Tsiampa jusqu'au port de
Saley-Jacan, qui est à dix-sept lieues de la rivière. La fortune ne nous
offrit rien dans cette route. Nous comptâmes, dans la rade de
Saley-Jacan, six bourgs, dans l'un desquels on découvrait plus de mille
maisons environnées d'arbres fort hauts, et d'un grand nombre de
ruisseaux qui descendaient d'une montagne du côté du sud. Le jour
suivant, nous arrivâmes à la rivière de Toobazoy, où le pilote n'osa
s'engager, parce qu'il n'en connaissait pas l'entrée; mais ayant jeté
l'ancre à l'embouchure, nous découvrîmes une grande jonque qui venait de
la haute mer vers ce port. Faria résolut de l'attendre sur l'ancre; et
pour se donner le temps de la reconnaître, il arbora le pavillon du
pays, qui est un signe d'amitié dans ces mers. Mais les Indiens, au lieu
de répondre par le même signe, ne nous eurent pas plus tôt reconnus pour
des Portugais, qu'ils firent un grand bruit de tambours, de trompettes
et de cloches. Faria, vivement offensé, n'attendit pas plus
d'éclaircissement pour leur faire tirer une volée de canon. Ils y
répondirent de cinq petites pièces qui composaient toute leur
artillerie. Cette audace nous faisant juger de leurs forces, Faria, qui
voyait la nuit fort proche, prit la résolution d'attendre le lendemain,
pour ne rien donner au hasard dans l'obscurité. Les Indiens, sans rien
perdre de leur confiance, jetèrent l'ancre à l'entrée de la rivière.

»Vers deux heures après minuit, nous vîmes flotter sur la mer quelque
chose qu'il nous fut impossible de distinguer. Faria dormait sur le
tillac. Il fut éveillé; et ses yeux, plus perçans que les nôtres, lui
firent découvrir trois barques à rames qui s'avançaient vers nous. Il ne
douta pas que ce ne fût l'ennemi du jour précédent, qui faisait plus de
fond sur la perfidie que sur la valeur. Il ordonna de prendre les armes
et de préparer les pots à feu, recommandant de cacher les mèches pour
faire croire que nous étions endormis. Les trois barques s'approchèrent
à la portée de l'arquebuse, et s'étant séparées pour nous environner,
deux s'attachèrent à notre poupe, et l'autre à la proue. Les Indiens
montèrent si légèrement à bord, que dans l'espace de quelques minutes
ils y étaient au nombre de quarante. Alors Faria, sortant de dessous le
demi-pont avec une troupe d'élite, fondit si furieusement sur eux en
invoquant Jésus-Christ et saint Jacques, qu'il en tua d'abord un grand
nombre. Ensuite les pots à feu, qui furent jetés fort adroitement,
achevèrent de les défaire et de forcer le reste de se précipiter dans
les flots. Nous sautâmes dans les trois barques, où il restait peu de
monde. Elles furent prises sans résistance. Entre les prisonniers qui
tombèrent vivans entre nos mains étaient quelques Nègres, un Turc, deux
Achémois, et le capitaine de la jonque, nommé Similau, grand corsaire et
mortel ennemi des Portugais. Faria donna ordre que la plupart fussent
mis à la torture pour en tirer des connaissances qu'il croyait
importantes à nos entreprises. Un Nègre qu'on se disposait à tourmenter
demanda grâce, et déclara qu'il était chrétien. Il nous apprit
volontairement qu'il se nommait Sébastien, qu'il avait été captif de don
Gaspar de Mello, capitaine portugais, que Similau avait massacré deux
ans auparavant à Liampo, sans avoir épargné un seul Portugais de
l'équipage; que ce corsaire s'était flatté de nous faire subir le même
sort; et qu'ayant pris tous ses hommes de guerre dans les trois barques,
il n'avait laissé dans sa jonque que trente matelots chinois. Faria, qui
n'ignorait pas le malheur de Mello, remercia le ciel de l'avoir choisi
pour le venger. Il fit sauter sur-le-champ la cervelle à Similau avec un
frontail de cordes, supplice qui avait été celui de Mello. Ensuite
s'étant mis avec trente soldats dans les mêmes barques où l'ennemi était
venu, il se rendit à bord de la jonque, dont il n'eut pas de peine à se
saisir. Quelques pots à feu qu'il fit jeter sur le tillac firent sauter
tous les matelots dans la mer; mais le besoin qu'il avait d'eux pour la
manoeuvre l'obligea d'en sauver une partie. Dans l'inventaire de cette
prise, qu'il fit faire le matin, il se trouva trente-six mille taëls
d'argent du Japon, qui valent cinquante mille ducats de monnaie
portugaise, avec plusieurs sortes de marchandises. Quantité de feux qui
étaient allumés sur la côte, nous faisant juger que les habitans se
disposaient peut-être à nous attaquer, nous ne pensâmes qu'à faire voile
en diligence.

»On nous avait appris que si Coja-Acem exerçait le commerce, c'était
dans l'île d'Aynan qu'il le fallait chercher, parce que tous les
vaisseaux marchands s'y rassemblaient dans cette saison. Nous allâmes
droit à l'île d'Aynan, où, passant l'écueil de Poulo-Capas, nous
commençâmes à ranger la terre, dans la seule vue de reconnaître les
ports et les rivières de cette côte. Quelques soldats qui furent
envoyés à terre sous la conduite de Borralho rapportèrent qu'ayant
pénétré jusqu'à la ville, qui leur avait paru composée de plus de dix
mille maisons, et revêtue de murs avec un fossé plein d'eau, ils avaient
vu dans le port un si grand nombre de navires, qu'ils en avaient compté
jusqu'à deux mille. À leur retour, ils découvrirent à l'embouchure de la
rivière une grosse jonque à l'ancre, qu'ils crurent reconnaître pour
celle de Coja-Acem. Cette conjecture, qu'ils se hâtèrent d'apporter à
Faria, lui causa tant de satisfaction, que, sans perdre un moment, et
laissant son ancre en mer, il donna ordre de mettre à la voile, en
répétant que son coeur l'avertissait qu'il touchait à l'heure de la
vengeance.

»Nous nous approchâmes de la jonque avec une tranquillité qui nous fit
passer pour des marchands. Outre le dessein de tromper notre ennemi par
les apparences, nous appréhendions d'être entendus de la ville, et de
voir tomber sur nous tous les navires qui étaient dans le port. Aussitôt
que nous fûmes près du bord de l'Indien, vingt de nos soldats, qui
n'attendaient que cet instant, y sautèrent avec une impétuosité qui leur
épargna la peine de combattre. La plupart de nos ennemis, effrayés de ce
premier mouvement, se jetèrent dans les flots. Cependant quelques-uns
des plus braves se rassemblèrent pour faire tête. Mais Faria, suivant
aussitôt avec vingt autres soldats, fit un furieux carnage de ceux qui
avaient entrepris de résister. Il en tua plus de trente; et d'un
équipage assez nombreux le feu n'épargna que ceux qui s'étaient jetés
dans la mer, et qu'on en fit retirer, autant pour servir à la navigation
de nos propres vaisseaux que pour déclarer quel était leur chef. On en
mit quatre à la torture; mais ils souffrirent la mort avec _une
constance brutale_. On allait exposer aux mêmes tourmens un petit garçon
qu'on espérait faire parler plus facilement, lorsqu'un vieillard qui
était couché sur le tillac s'écria la larme à l'oeil que c'était son
fils, et qu'il demandait d'être entendu avant que ce malheureux enfant
fût livré aux supplices. Faria fit arrêter l'exécuteur. Mais, après
avoir promis au père la vie et la liberté, s'il s'expliquait de bonne
foi, avec la restitution de toutes les marchandises qui étaient à lui,
il jura que, pour le punir de la moindre imposture, il le ferait jeter
dans la mer avec son fils. Ce vieillard, que nous prenions encore pour
un mahométan, répondit qu'il acceptait cette condition; que s'il
remerciait Faria de la vie qu'il accordait à son fils, il lui offrait la
sienne, dont il faisait peu de cas à son âge; mais qu'il ne s'en fierait
pas moins à sa parole, quoique la profession qu'il lui voyait exercer
fût peu conforme à la loi chrétienne, dans laquelle ils étaient nés tous
deux.

»Une réponse si peu attendue parut causer un peu de confusion à Faria.
Il fit approcher le vieillard, et, le voyant aussi blanc que nous, il
lui demanda s'il était Turc ou Persan. La curiosité nous avait
rassemblés tous autour de lui pour écouter son histoire. Il nous dit
qu'il était Arménien d'origine, et né au Mont-Sinaï, d'une fort bonne
famille; que son nom était Thomas Moustangen; que, se trouvant en 1538
au port de Djedda, avec un vaisseau qui lui appartenait, Soliman pacha,
vice-roi du Caire, qui allait faire le siége de Diu, l'avait fait
prendre avec d'autres vaisseaux marchands pour servir au transport de
ses vivres et de ses munitions; qu'après avoir rendu ce service aux
Turcs, et lorsqu'il leur avait demandé le salaire qu'on lui avait
promis, non-seulement ils lui avaient manqué de parole, mais qu'ils lui
avaient pris sa femme et sa fille, qu'ils avaient violées devant lui, et
qu'ils avaient jeté son fils dans la mer pour leur avoir reproché cette
injure; qu'ensuite, s'étant vu enlever son vaisseau et la valeur de six
mille ducats qui faisaient la meilleure partie de son bien, le désespoir
l'avait conduit à Surate, avec le fils qui était à bord, et le seul qui
lui restait; que de là ils s'étaient rendus à Malacca dans le navire de
don Garcie de Saa, gouverneur de Bacaïme, d'où il était parti pour la
Chine avec Christophe de Sardinha, qui avait été facteur aux Moluques;
mais qu'étant à l'ancre dans le détroit de Sincapar, Quiay Tajana,
maître de la jonque dont nous venions de nous saisir, avait surpris le
vaisseau portugais pendant la nuit; qu'il s'en était rendu maître par
la mort du capitaine et de tout l'équipage, et que, de vingt-sept
chrétiens, il était le seul à qui la vie eût été conservée avec celle de
son fils, parce que le corsaire avait reconnu qu'il n'était pas mauvais
canonnier.

»Faria ne put entendre ce récit sans se frapper le front d'étonnement:
«Mon Dieu! mon Dieu! dit-il, il me semble que ce que j'entends est un
songe.» Ensuite, se tournant vers ses soldats il leur raconta l'histoire
du corsaire qu'il avait apprise en arrivant aux Indes. C'était un des
plus cruels ennemis du nom portugais. Il en avait tué de sa propre main
plus de cent; et le butin qu'il avait fait sur eux montait à plus de
cent mille ducats. Quoique son nom fût Quiay Tajana, sa vanité lui avait
fait prendre celui du capitaine Sardinha, depuis qu'il avait massacré
cet officier. Nous demandâmes à l'Arménien ce qu'il était devenu: il
nous dit qu'étant fort blessé, il s'était caché dans la soute entre les
câbles, avec six ou sept de ses gens. Faria s'y rendit aussitôt, et nous
ouvrîmes l'écoutille des câbles. Alors ce brigand désespéré sortit par
une autre écoutille, à la tête de ses compagnons, et se jeta si
furieusement sur nous, que, malgré l'extrême inégalité du nombre, le
combat dura près d'un quart d'heure. Ils ne quittèrent les armes qu'en
expirant. Nous ne perdîmes que deux Portugais et sept Indiens de
l'équipage; mais vingt furent blessés, et Faria reçut lui-même deux
coups de sabre sur la tête et un troisième sur le bras. Après cette
sanglante victoire, il fit mettre à la voile, dans la crainte d'être
poursuivi. Nous allâmes mouiller le soir sous une petite île déserte, où
le partage du butin se fit tranquillement. On trouva dans la jonque cinq
cents bahars de poivre, soixante de sandal, quarante de noix muscades et
de macis, quatre-vingts d'étain, trente d'ivoire, et d'autres
marchandises qui montaient, suivant le cours du commerce, à la valeur de
soixante-dix mille ducats. La plus grande partie de l'artillerie était
portugaise. Entre quantité de meubles et d'habits de notre nation, nous
fûmes surpris de voir des coupes, des chandeliers, des cuillères et de
grands bassins d'argent doré. C'était la dépouille de Sardinha, de Juan
Oliveyra, et de Barthélemi de Matos, trois de nos plus braves officiers,
dont les vaisseaux avaient été la proie du corsaire. Mais la vue de tant
de richesses ne diminua point notre compassion pour neuf petits enfans
âgés de six à huit ans, qui furent trouvés dans un coin, enchaînés par
les mains et les pieds.

»Le lendemain Faria, prenant plus de confiance que jamais à sa fortune,
ne fit pas difficulté de retourner vers la côte d'Aynan, où il ne
désespérait pas encore de rencontrer Coja-Acem. Cependant, quelques
pêcheurs de perles dont il reçut des rafraîchissemens dans la baie de
Camoy, lui annoncèrent l'approche d'une flotte chinoise; et le prenant
d'ailleurs pour un négociant, malgré quelques soupçons qu'ils ne purent
cacher à la vue des étoffes et des meubles précieux qu'ils voyaient
entre les mains de ses soldats, ils lui firent une peinture si rebutante
des obstacles qu'il trouverait à la Chine, où son dessein était d'aller
vendre effectivement ses marchandises, qu'il résolut de chercher quelque
autre port. Ses vaisseaux étaient déjà si chargés, qu'il leur arrivait
souvent d'échouer sur des bancs de sable dont cette mer est remplie.
Cependant il était attendu par de nouveaux obstacles à l'embouchure de
la rivière de Tanauquir.

»Pendant qu'il s'efforçait d'y entrer, sur l'espérance que les pêcheurs
de Camoy lui avaient donnée d'y trouver un bon port, il fut attaqué par
deux grandes jonques, qui descendaient cette rivière à la faveur du vent
et de la marée. Leur première salve fut de vingt-six pièces
d'artillerie; et se trouvant presque sur nous avant que nous eussions pu
les découvrir, elles nous abordèrent avec une redoutable nuée de dards
et de flèches. Nous n'évitâmes cette tempête qu'en nous retirant sous le
demi-pont, d'où Faria nous fit amuser les ennemis à coups d'arquebuse
pendant l'espace d'une demi-heure, pour leur donner le temps d'épuiser
leurs munitions. Mais quarante de leurs plus braves gens sautèrent enfin
sur notre bord, et nous mirent dans la nécessité de les recevoir. Le
combat devint si furieux, que le tillac fut bientôt couvert de morts.
Faria fit des prodiges de valeur. Les Indiens, commençant à se
refroidir par leur perte, qui était déjà de vingt-six hommes, vingt
Portugais prirent ce moment pour se jeter dans la jonque de leurs
ennemis, où cette attaque imprévue leur fit trouver peu de résistance.
Ainsi, la victoire se déclarant pour eux sur l'un et l'autre bord, ils
pensèrent à secourir Borralho, qui était aux prises avec la seconde
jonque. Faria lui porta sa fortune avec l'exemple de son courage. Enfin
les deux jonques tombèrent en son pouvoir. Il en avait coûté la vie à
quatre-vingts Indiens; et par une faveur extraordinaire du ciel, il ne
se trouva parmi les morts qu'un seul Portugais et quatorze hommes
d'équipage, quoique les blessés fussent en très-grand nombre. Les deux
jonques appartenaient aux corsaires chinois.

»Le butin fut estimé environ quarante mille taëls. On trouva dans les
deux jonques dix-sept pièces d'artillerie de bronze aux armes de
Portugal. Quoique ces deux bâtimens fussent très-bons, Faria se vit
obligé d'en faire brûler un, faute de matelots pour le gouverner. Le
lendemain il voulut tenter encore une fois d'entrer dans la rivière;
mais quelques pêcheurs qu'il avait pris pendant la nuit l'avertirent que
le gouverneur de cette province avait toujours été d'intelligence avec
le corsaire qui lui cédait le tiers de ses prises pour obtenir sa
protection, dont il jouissait depuis long-temps. Cette nouvelle nous fit
prendre le parti de chercher un autre port. On se détermina pour
Mutipinam, qui est plus éloigné de quarante lieues à l'est, et fréquenté
par les marchands de Laos, de Pafuaas et de Gueos.

»Nous fîmes voile avec trois jonques et le premier vaisseau sur lequel
nous étions partis de Patane, jusqu'à Tillanumera, où la force des
courans nous obligea de mouiller. Après nous y être ennuyés trois jours
à l'ancre, la fortune nous y amena vers le soir quatre lantées, espèce
de barques à rames, dont l'une portait la fille du gouverneur de Colem,
mariée depuis peu au fils d'un seigneur de Pandurée. Elle allait joindre
pour la première fois son mari, qui devait venir au-devant d'elle avec
un cortége digne de leur rang. Mais ceux qui la conduisaient, ayant pris
nos jonques pour celles qu'ils espéraient rencontrer, vinrent tomber
entre nos mains. Faria fit cacher tous les Portugais; la jeune mariée,
paraissant elle-même, demandait déjà son mari, lorsque, pour répondre,
une troupe de nos gens sautèrent dans les lantées et s'en rendirent les
maîtres. Nous fîmes passer aussitôt notre prise à bord. Faria se
contenta de retenir la jeune mariée, et deux de ses frères qui étaient
jeunes, blancs, et de fort bonne mine, avec vingt matelots, qui nous
devinrent fort utiles pour la manoeuvre de nos jonques. Sept ou huit
hommes qui formaient le cortége, et plusieurs femmes âgées, de celles
qui se louent pour chanter et jouer des instrumens, furent laissés sur
la côte. Le lendemain, étant partis de ce lieu, nous rencontrâmes la
petite flotte du seigneur de Pandurée qui passa près de nous avec des
bannières de soie, et faisant retentir l'air du bruit des instrumens,
sans se défier que nous enlevions sa femme. Dans le dessein où nous
étions de nous rendre à Mutipinam, Faria ne jugea point à propos
d'arrêter cette troupe joyeuse, et n'avait même été déterminé que par
l'occasion à troubler la joie qui régnait aussi dans les lantées.

»Trois jours après, étant arrivés à la vue de ce port, nous mouillâmes
sans bruit dans une anse, à l'embouchure de la rivière, pour nous donner
le temps d'en faire sonder l'entrée et de prendre des informations
pendant la nuit. Douze soldats qui furent envoyés dans une barque, sous
la conduite de Martin Dalpoem, nous amenèrent deux hommes du pays qu'ils
avaient enlevés avec beaucoup de précaution. Faria défendit d'employer
les tourmens pour tirer d'eux les éclaircissemens qui convenaient à
notre sûreté. Ils nous apprirent naturellement que tout était tranquille
dans le port, et que depuis neuf jours il y était arrivé quantité de
marchands des royaumes voisins. Une si belle occasion de nous défaire de
nos marchandises nous fit tourner notre reconnaissance vers le ciel.
Nous récitâmes avec beaucoup de dévotion les litanies de la Vierge, et
nous promîmes de riches présens à _Notre-Dame du Mont_, qui est proche
de Malacca, pour l'embellissement de son église. À la pointe du jour,
Faria rendit la liberté aux Indiens, et leur fit quelques présens.
Ensuite ayant fait orner les hunes de nos vaisseaux, déployer nos
bannières et nos flammes, avec pavillon de marchandise, suivant l'usage
du pays, il alla jeter l'ancre dans le port, sous le quai de la ville.

»Nous fûmes reçus comme des marchands de Siam, dont nous avions pris le
nom; et sans autre difficulté que celle des droits qui furent réglés à
cent pour mille, nous nous défîmes en peu de jours de tout le butin que
nous avions acquis au prix de notre sang. On en fit la somme de cent
trente mille taëls en lingots d'argent. Malgré toute la diligence qu'on
y avait apportée, les habitans furent informés, avant le départ de
Faria, du traitement qu'il avait fait au corsaire dans la rivière de
Tanauquir. Ils commencèrent alors à nous regarder d'un oeil si
différent, que, n'osant plus nous fier à leurs intentions, nous nous
hâtâmes de remettre à la voile.

»Faria s'était mis dans la plus grande de nos jonques, avec le titre et
le pavillon de général; mais on s'aperçut qu'elle puisait beaucoup
d'eau. Diverses informations nous faisaient regarder la rivière de
Madel, dans l'île d'Aynan, comme un lieu convenable à nos besoins, par
la facilité que nous y devions trouver pour échanger cette jonque et
pour la radouber. Nous n'étions arrêtés que par l'éclat de nos
expéditions, qui devaient nous y avoir fait beaucoup d'ennemis.
Cependant deux considérations nous firent passer sur cette crainte:
l'une fut celle de nos forces, qui nous mettaient à couvert de la
surprise, et qui nous rendaient capables de nous mesurer avec toutes les
puissances qui ne seraient pas celles des rois et des mandarins; l'autre
une juste confiance aux motifs de notre général, autant qu'à sa valeur,
car son intention n'était que de rendre le change aux corsaires qui
avaient ôté la vie et les biens à quantité de chrétiens; et jusqu'alors
toutes nos richesses nous paraissaient bien acquises. Après avoir lutté
pendant douze jours contre les vents, nous arrivâmes au cap de
Poulo-Hindor, nom indien de l'île des Cocos. De là, étant retournés vers
la côte du sud, où nous fîmes quelques nouvelles prises, nous entrâmes
dans la rivière le 8 septembre. Le ciel, chargé de nuages depuis trois
jours, annonçait une de ces tempêtes qui portent le nom des _typhons_,
et qui sont fréquentes dans ces mers aux nouvelles lunes. Nous vîmes
plusieurs jonques qui cherchaient une retraite, et qui mouillaient dans
les anses voisines.

»Un fameux corsaire chinois, redouté des marchands sous le nom
d'Hinimilau, entra dans la rivière après nous. Sa jonque était grande et
fort élevée. En s'approchant du lieu où nous étions à l'ancre, il nous
salua suivant l'usage du pays, sans nous avoir reconnus pour des
Portugais. Nous le prenions aussi pour un marchand chinois qui
redoutait l'approche du typhon; mais, tandis qu'il passait à la portée
de la voix, nous entendîmes crier distinctement dans notre langue:
Seigneur Dieu, miséricorde! Ce cri, répété plusieurs fois, nous fit
juger qu'il venait de quelques malheureux esclaves de notre nation.
Faria, qui pouvait se faire entendre des matelots chinois, leur ordonna
d'amener leurs voiles: ils passèrent sans lui répondre; et, jetant
l'ancre un quart de lieue plus loin, ils commencèrent alors à jouer du
tambour et faire briller leurs cimeterres. Quoique ces bravades
semblassent marquer du courage et de la confiance dans quelques secours
que nous ignorions, Faria dépêcha vers eux une barque bien équipée: elle
revint bientôt avec un grand nombre de blessés qui n'avaient pu se
défendre contre une nuée de dards et de pierres qu'on leur avaient
lancés du bord. Ce spectacle irrita si vivement Faria, que, faisant
lever aussitôt les ancres, il s'approcha de l'ennemi jusqu'à la portée
de l'arquebuse. À cette distance, il le salua de trente-six pièces de
canon, entre lesquelles il y en avait quelques-unes de batterie qui
tiraient des balles de fonte. Toute la résolution des corsaires ne les
empêcha point de couper leurs câbles pour se faire échouer sur la rive;
mais Faria n'eut pas plus tôt reconnu leur dessein, qu'il les aborda
avec furie. Le combat devint terrible. Ils étaient en si grand nombre,
que pendant plus d'une demi-heure les forces se soutinrent de part et
d'autre avec beaucoup d'égalité; mais enfin les corsaires, las, blessés
ou brûlés, se jetèrent tous dans les flots; tandis que, poussant des
cris de joie, nous continuâmes de presser une si belle victoire. Notre
général voyant périr un grand nombre de ces misérables, qui ne pouvaient
résister à l'impétuosité du courant, fit passer quelques soldats dans
deux barques, avec ordre de sauver ceux qui voudraient accepter leur
secours. On en sauva seize, entre lesquels était Hinimilau, capitaine de
la jonque.

»Il fut amené devant Faria, qui fit d'abord panser ses plaies; ensuite
il lui demanda ce qu'étaient devenus les Portugais que nous avions
entendus sur son bord. Le corsaire répondit fièrement qu'il n'en savait
rien; mais la vue des tourmens lui fit changer de langage. Il demanda un
verre d'eau, parce que la sécheresse de son gosier lui ôtait l'usage de
la voix, en promettant de voir ce qu'il aurait à répondre. On lui
apporta de l'eau, dont il but avidement une excessive quantité. Alors,
paraissant reprendre sa fierté avec ses forces, il dit à Faria qu'on
trouverait ces Portugais dans la chambre de proue. Ils y étaient
effectivement, mais égorgés. Ceux qui s'y étaient rendus pour finir leur
captivité apportèrent huit corps sur le tillac, une femme avec deux
enfans de six ou sept ans, à qui l'on avait coupé brutalement la gorge,
et cinq hommes fendus du haut en bas, et les boyaux hors du corps.
Faria, touché jusqu'aux larmes d'un si triste spectacle, demanda au
corsaire ce qui l'avait pu porter à cette cruauté. Il répondit que
c'était une juste punition pour des traîtres qui lui avaient attiré sa
disgrâce en se montrant à nous; et que, pour les enfans, il suffisait
qu'ils fussent de race portugaise pour avoir mérité la mort. Ses
réponses à d'autres questions ne furent pas moins remplies
d'extravagance et de fureur. Il se vanta d'avoir massacré un grand
nombre de Portugais avec des circonstances si barbares, qu'elles nous
firent lever les mains d'étonnement et d'horreur. L'indignation saisit
Faria, qui, sans l'honorer du moindre reproche, le fit tuer à ses yeux.
Il trouva dans la jonque, en soie, en étoffes, en musc, en porcelaines,
etc., la valeur de quarante mille taëls, dont nous nous vîmes forcés de
brûler une partie avec le corps même de la jonque, parce qu'ayant perdu
quantité de braves matelots, il nous en restait trop peu pour la
gouverner.

»Tant d'exploits commençaient à rendre le nom de Faria si terrible, que
les capitaines des jonques qui se trouvaient dans le port de Madel,
apprenant bientôt cette dernière victoire, et se croyant menacés de la
visite du vainqueur, lui firent offrir vingt mille taëls pour obtenir sa
protection. Il reçut fort civilement leurs députés; et s'engageant par
un serment redoutable non-seulement à les épargner, mais à les défendre
dans l'occasion contre les corsaires dont ces mers étaient remplies, il
leur accorda des passe-ports réguliers qu'il signa de son nom. Outre la
somme qui lui avait été proposée, et qui fut payée fidèlement, un de ses
gens, nommé Costa, qu'il revêtit de la qualité de son secrétaire, acquit
plus de quatre mille taëls pour la simple expédition des patentes. Après
avoir passé quatorze jours dans le port de Madel, nous achevâmes de
parcourir toute cette contrée, dans la seule vue de découvrir Coja-Acem.
Nuit et jour Faria n'était rempli que de cette idée; il employa six mois
entiers à prendre des informations, dont il ne tira pas d'autre fruit
que d'avoir visité un grand nombre de havres et de ports.

»Nous tenions la mer depuis si long-temps, que les soldats, ennuyés du
travail, prièrent Faria de faire un partage exact du butin, comme il s'y
était engagé à Patane, chacun dans le dessein de quitter le métier des
armes, et d'aller jouir tranquillement de sa fortune. Cette proposition
fit naître de fâcheux différends. Cependant on convint de choisir Siam
pour y passer l'hiver, et pour y vendre les marchandises qui restaient à
partager. Après avoir juré cet accord, on alla mouiller dans une île
assez éloignée de l'anse qu'on abandonnait, et pendant douze jours on y
attendit le vent qui devait nous conduire au repos. Il se leva aussi
favorable que nous l'avions désiré; mais la nouvelle lune d'octobre le
fit changer, pour notre malheur, en une si furieuse tempête, que nous
fûmes repoussés avec une violence incroyable contre l'île que nous
avions quittée. Nous manquions de câbles, et ceux que nous avions encore
étaient à demi pouris. Aussitôt après que la mer avait commencé à
s'enfler, et que le vent du sud nous eut pris à découvert en traversant
la côte, l'idée du péril qui nous menaçait nous avait fait couper les
mâts, et jeter dans les flots quantité de marchandises. Mais la nuit
devint si obscure, le temps si froid et l'orage si violent, que,
n'espérant plus rien de nos propres efforts, nous fûmes réduits à tout
attendre de la miséricorde du ciel. Elle n'était pas due sans doute à
nos péchés. Vers deux heures après minuit, un épouvantable tourbillon
jeta nos quatre vaisseaux contre la côte, et les brisa sans y laisser
une planche entière.

»Il y périt cent quatre-vingt-six hommes. À la pointe du jour, nous nous
trouvâmes sur le rivage au nombre de cinquante-trois, entre lesquels
nous n'étions que vingt-trois Portugais, moins étonnés de notre naufrage
que de nous voir à terre, sans savoir à quel hasard nous avions
l'obligation de notre salut. Heureusement Faria fut un de ceux à qui le
ciel avait conservé la vie. Nous vîmes avec autant d'effroi que de pitié
les cadavres de nos compagnons et de nos amis, dont le bord de la mer
était couvert. Faria, déguisant sa douleur, nous exhorta par une courte
harangue à ne pas perdre l'espérance. Quoique l'île fût déserte, il nous
promit que le bois et le rivage nous fourniraient de quoi nous défendre
contre la faim; et loin de renoncer à la fortune, il nous représenta
que, la misère même devant être un aiguillon pour le courage, nous ne
pouvions trop attendre de l'avenir, en proportionnant cette attente à
notre situation.

»Nous employâmes deux jours à donner la sépulture aux morts. Quelques
provisions mouillées que nous tirâmes des flots servirent à nous
soutenir pendant ce triste office; mais comme ces vivres étaient
trempés, la pouriture qui s'y mit bientôt ne nous permit pas d'en faire
un long usage. En moins de cinq jours, il nous devint impossible d'en
soutenir l'odeur et le goût. Nous nous vîmes forcés d'entrer dans les
bois, où, nous trouvant sans armes, il nous servit peu de voir passer
quantité de bêtes sauvages que nous ne pouvions espérer de prendre à la
course. Le froid et la faim nous avaient déjà si fort affaiblis, que
plusieurs de nos compagnons tombaient morts en nous parlant. Faria
continuait de nous ranimer par ses exhortations; mais un sombre silence,
dans lequel il tombait souvent malgré lui, nous apprenait assez qu'il ne
jugeait pas mieux que nous de notre sort. Un jour qu'il s'était assis
pour nous faire manger à son exemple quelques plantes sauvages que nous
connaissions peu, un oiseau de proie qui s'était élevé derrière la
pointe que l'île forme au sud, laissa tomber près de lui un poisson de
la longueur d'un pied. Il le prit, et l'ayant fait rôtir aussitôt, il
nous pénétra de tendresse et d'admiration, lorsqu'au lieu de le manger
lui-même, il le distribua de ses propres mains entre les plus faibles ou
les plus malades.

»Ensuite, jetant les yeux vers la pointe d'où l'oiseau était parti, il
en découvrit plusieurs autres qui s'élevaient et se baissaient dans leur
vol; ce qui lui fit juger qu'il y avait peut-être dans ce lieu quelque
proie dont ces animaux se repaissaient. Nous y marchâmes en procession
pour attendrir le ciel par nos prières et par nos larmes. En arrivant au
sommet de la colline, nous découvrîmes sous nos pieds une vallée fort
basse, qui nous parut remplie d'arbres chargés de fruits, et traversée
par une rivière d'eau douce. La joie nous avait déjà fait rompre notre
procession pour y descendre, lorsque nous aperçûmes un cerf fraîchement
égorgé qu'un tigre commençait à dévorer. Nos cris firent aussitôt fuir
le tigre, qui nous abandonna sa proie. Étant descendus dans la vallée,
nous y fîmes un grand festin de la chair du cerf et des fruits qui s'y
offraient en abondance. Nous y prîmes aussi quantité de poissons, soit
par notre industrie, soit avec le secours des oiseaux de proie, qui,
s'abaissant sur l'eau et se relevant avec un poisson dans leur bec ou
dans leurs serres, le laissaient souvent tomber lorsqu'ils étaient
épouvantés par nos cris.

»Ces rafraîchissemens rétablirent un peu nos forces; et pendant
plusieurs jours l'expérience augmenta notre habileté pour la pêche. Le
samedi suivant, à la pointe du jour, nous crûmes découvrir une voile qui
s'avançait vers l'île; mais l'air étant fort tranquille, il y avait peu
d'apparence qu'elle y dût aborder. Cependant Faria nous fit retourner au
rivage où nos vaisseaux s'étaient brisés, et nous n'y fûmes pas une
demi-heure sans reconnaître que c'était un véritable bâtiment. Après
avoir délibéré sur nos espérances, nous prîmes le parti d'entrer dans un
bois voisin, pour nous dérober à la vue de ceux qui paraissaient
approcher; ils arrivèrent sans défiance, et nous les reconnûmes pour des
Chinois. Leur bâtiment était une belle lantée à rames, qu'ils amarrèrent
avec deux câbles de poupe et de proue, pour descendre plus facilement
par une planche; environ trente personnes, qui sautèrent aussitôt sur le
sable, s'employèrent à faire leur provision d'eau et de bois;
quelques-uns s'occupèrent aussi à préparer les alimens, à lutter, et à
d'autres exercices. Faria, les voyant sans crainte et sans ordre, jugea
qu'il n'était resté personne dans le vaisseau qui fût capable de nous
résister. Il nous donna ses ordres, après nous avoir expliqué son
dessein; et sur le signe dont il nous avait avertis, nous prîmes notre
course ensemble vers la lantée, où nous entrâmes sans aucune opposition.
Les deux câbles furent aussitôt lâchés; et tandis que les Chinois
accouraient au rivage dans la surprise de cet événement, nous eûmes le
temps de nous éloigner à la portée de l'arbalète. Quoiqu'il nous restât
peu de crainte à cette distance, nous tirâmes sur eux un fauconneau qui
se trouvait dans la lantée; ils prirent tous la fuite vers le bois, pour
y déplorer sans doute leur infortune, comme nous y avions passé quinze
jours à pleurer la nôtre.

»Ils n'avaient laissé à bord qu'un vieillard avec un enfant de douze ou
treize ans. Notre premier soin fut de visiter les provisions, qui
étaient en abondance. Après avoir satisfait notre faim, nous fîmes
l'inventaire des marchandises; elles consistaient en soie torse, en
damas et en satins, dont la valeur montait à quatre mille écus; mais le
riz, le sucre, le jambon et les poules nous parurent la plus précieuse
partie du butin pour le rétablissement de nos malades, qui étaient en
fort grand nombre. Nous apprîmes du vieillard que le bâtiment et sa
charge appartenaient au père de l'enfant, qui venait d'acheter ces
marchandises à Quouaman pour les aller vendre à Combay; et qu'ayant eu
besoin d'eau, son malheur l'avait amené pour en faire dans l'île des
Larrons. Faria s'efforça par ses caresses de consoler le jeune Chinois
en lui promettant de le traiter comme son propre fils; mais il n'en put
tirer que des larmes et des marques de mépris pour ses offres.

»Dans un conseil, où tout le monde fut appelé, nous prîmes la résolution
de nous rendre à Liampo. Ce port de la Chine était éloigné de deux cent
soixante lieues vers le nord; mais nous espérions, en suivant la côte,
nous emparer d'un vaisseau plus commode et plus grand que le nôtre; ou,
si la fortune s'obstinait à nous maltraiter, Liampo nous offrait une
ressource dans quelqu'un des navires portugais qui s'y rassemblaient
dans cette saison. Le lendemain nous découvrîmes une petite île nommé
Quintoo, où nous enlevâmes, dans une barque de pêcheurs, quantité de
poissons frais, et huit hommes pour le service de notre lantée. De là
nous étant avancés vers la rivière de Camboy, Faria, qui se défiait de
notre lantée pour un long voyage, résolut de se saisir d'une petite
jonque qu'il vit seule à l'ancre. Ce dessein ne lui coûta que la peine
d'y passer avec vingt hommes, qui trouvèrent sept ou huit matelots
endormis; il leur fit lier les mains, avec menace de les tuer, s'ils
jetaient le moindre cri; et sortant de la rivière, il conduisit sa prise
à Poulo-Quirim, qui n'est qu'à neuf lieues de Tchamoy. Trois jours après
il se rendit à Lutchitai, dont on lui avait vanté l'air pour le
rétablissement de ses malades, et les commodités pour calfater les deux
bâtimens: quinze jours ayant suffi pour l'exécution de ses vues, il
gouverna vers Liampo.

»Le vent et les marées semblaient s'accorder en sa faveur, lorsqu'il
rencontra une jonque de Patane, commandée par un Chinois, nommé
Quiay-Panjam, si dévoué à la nation portugaise, qu'il avait à sa solde
trente Portugais choisis dont il s'était fait autant d'amis par ses
caresses et ses bienfaits. C'était d'ailleurs un vieux corsaire exercé
depuis long-temps au brigandage. La vue de deux bâtimens plus faibles
que le sien le disposa aussitôt à les attaquer. Son habileté lui fit
gagner le dessus du vent; et s'étant approché à la portée du mousquet,
il les salua de quinze pièces d'artillerie. Malgré l'extrême inégalité
des forces, Faria ne put se résoudre à la soumission; mais lorsqu'il se
préparait au combat, un de ses gens aperçut une croix dans la bannière
des ennemis; et sur le chapiteau de leur poupe quantité de ces bonnets
rouges que les Portugais portaient alors dans leurs expéditions
militaires. Après cette découverte, quelques signes furent bientôt
entendus. De part et d'autre on ne pensa plus qu'à se prévenir par des
témoignages de joie et d'amitié. Quiay-Panjam, qui aimait le faste,
passa sur le bord de Faria, dont il connaissait le mérite par l'éclat de
ses actions, avec un cortége de vingt Portugais richement vêtus, et des
présens qui furent estimés deux mille ducats. Faria, dans l'abaissement
où le sort l'avait réduit, ne put répondre à cette ostentation de
richesses; mais, son nom faisant toute sa grandeur présente, il raconta
ses malheurs avec une simplicité noble qui lui attira plus d'admiration
que le souvenir de sa fortune. Le corsaire, après avoir entendu ses
nouveaux projets, lui offrit de l'accompagner dans toutes ses
entreprises, avec cent hommes qu'il avait dans sa jonque, quinze pièces
d'artillerie, et les trente Portugais qui s'étaient attachés à son
service, sans autre condition que d'entrer en partage du butin pour un
tiers. Cette offre fut acceptée; Faria ne fit pas difficulté de
s'engager par une promesse de sa main, qu'il confirma sur les saints
Évangiles, et qui fut signée par les principaux Portugais en qualité de
témoins.

»Aussitôt les deux chefs prirent la résolution d'entrer dans la rivière
d'Anay, dont ils n'étaient éloignés que de cinq lieues, pour s'y
pourvoir de vivres et de munitions. Panjam s'était ménagé par un tribut
la protection du gouverneur. De là, leur projet n'était pas moins de se
rendre à Liampo; mais Faria se procura près d'Anay une partie des
avantages qu'il s'était proposés dans cette route, en s'attachant par
ses promesses trente-six soldats qui prirent confiance à sa fortune. Ils
remirent à la voile malgré le vent contraire qu'ils eurent à combattre
pendant cinq jours. Le sixième au soir, ils rencontrèrent une barque de
pêcheurs, dans laquelle ils furent extrêmement surpris de trouver huit
Portugais, tous fort blessés et dans le plus triste état. Faria les fit
passer sur son bord, où, se jetant à ses pieds, ils lui racontèrent
qu'ils étaient partis de Liampo depuis dix-sept jours pour se rendre à
Malacca; que, s'étant avancés jusqu'à l'île de Sumbor, ils avaient eu
le malheur d'être attaqués par un corsaire guzarate nommé Coja-Acem, qui
avait, sur trois jonques et quatre lantées, environ cent hommes,
mahométans comme lui; qu'après un combat de trois heures, dans lequel
ils lui avaient brûlé une de ses jonques, ils avaient enfin perdu leur
vaisseau, et la valeur de cent mille taëls en marchandises, avec
dix-huit Portugais de leurs parens ou de leurs amis, dont la captivité
leur faisait compter pour rien le reste de leur infortune, et la perte
de quatre-vingt-deux hommes qui composaient leur équipage; que, par un
miracle du ciel, ils s'étaient sauvés au nombre de dix dans la même
barque où nous les avions rencontrés, et que de ce nombre deux étaient
déjà morts de leurs blessures.

»Après avoir écouté ce récit avec admiration, Faria, plein de ses idées,
leur demanda si le corsaire avait été fort maltraité dans le combat,
parce qu'il lui semblait qu'ayant perdu une de ses jonques, et celles
des Portugais devant être dans un grand désordre, il était impossible
que ses forces ne fussent pas beaucoup diminuées. Ils l'assurèrent que
la victoire avait coûté cher à leur ennemi; que, dans l'incendie de sa
jonque, la plupart des soldats qui montaient ce bâtiment avaient trouvé
la mort dans les flots, et qu'il n'était entré dans une rivière voisine
que pour y réparer ses pertes. Alors Faria se mit à genoux, tête nue et
les yeux levés vers le ciel, qu'il regardait fixement; il le remercia
les larmes aux yeux[1] d'avoir amené son ennemi entre ses mains; et sa
prière fut si vive et si touchante, que, le même transport se
communiquant à ceux qui l'entendirent, ils se mirent à crier: Aux armes!
aux armes! comme si le corsaire eût été présent. Dans cette noble
ardeur, ils mirent aussitôt la voile au vent de poupe pour retourner
dans un port qu'ils avaient laissé huit lieues en arrière, et s'y
équiper sans ménager les frais de tout ce qui leur était nécessaire pour
un mortel combat. Un présent de mille ducats leur fit obtenir du
gouverneur non-seulement la liberté d'acheter toutes sortes de
munitions, mais celle même de se procurer deux grandes jonques, qui
furent échangées contre celle de Faria, et d'engager cent soixante
hommes pour le gouvernement des voiles. Tous les volontaires, à qui
l'espérance du butin fit offrir leurs services, furent reçus et payés
libéralement. Quiay-Panjam n'épargna point ses trésors. Ainsi, dans la
revue générale qui se fit avant de lever l'ancre, nous nous trouvâmes au
nombre de cinq cents hommes, soldats ou matelots, entre lesquels on
compta quatre-vingt-quinze Portugais.

[Note 1: Ce mélange continuel de piété et de vengeance, de
brigandage et de dévotion, est un caractère trop singulier pour échapper
aux lecteurs; et c'est partout dans cette histoire celui des Espagnols
et des Portugais.]

»Treize jours nous avaient suffi pour ce redoutable armement. Nous
partîmes dans le meilleur ordre. Trois jours après nous arrivâmes aux
Pêcheries, où le corsaire avait enlevé la jonque de notre nation.
Quelques espions qu'on envoya sur la rivière nous rapportèrent qu'il
était à deux lieues de là, dans une autre rivière nommée Tinlau, et
qu'il y faisait réparer la jonque portugaise. Faria fit vêtir à la
chinoise un de ses plus braves et de ses plus sages soldats, avec ordre
de s'avancer dans une barque de pêcheur pour observer la contenance et
la situation des ennemis. On apprit bientôt qu'ils étaient sans défiance
et dans un désordre qui nous ferait trouver peu de peine à les aborder.
Nos deux chefs résolurent d'aller mouiller le soir à l'embouchure de la
rivière, et de commencer l'attaque à la pointe du jour.

»La mer fut si calme et le vent si favorable, que Faria crut devoir
profiter de l'obscurité pour s'avancer presqu'à la hauteur du corsaire.
Cette manoeuvre eut le succès qu'il s'en était promis; et dans l'espace
d'une heure nous arrivâmes à la portée de l'arquebuse sans avoir été
découverts. Mais les premiers rayons du jour ne tardèrent point à nous
trahir. Plusieurs sentinelles qui étaient distribuées sur les bords de
la rivière sonnèrent l'alarme avec des cloches; et quoique la lumière ne
permît point encore de distinguer les objets, il s'éleva un si furieux
bruit parmi les corsaires qui étaient au rivage et ceux qu'ils avaient
laissés à la garde de leur flotte, qu'il nous devint presque impossible
de nous entendre. Faria saisit ce moment pour les saluer de toute notre
artillerie, qui augmenta le tumulte. Ensuite le jour étant devenu plus
clair, pendant qu'on rechargeait les pièces, et que les corsaires nous
observaient sur leurs ponts, il fit faire une seconde décharge qui en
fit tomber un grand nombre. Cent soixante mousquetaires, qu'il tenait
prêts à tirer, ne firent pas feu moins heureusement sur ceux qui
s'étaient mis dans des barques pour retourner à leurs jonques. Ce
prélude parut leur causer tant d'épouvante, qu'on n'en vit plus paraître
un sur les tillacs.

»Alors nos deux jonques les abordèrent avec la même vigueur. La mêlée
fut effroyable et se soutint pendant plus d'un quart d'heure, jusqu'au
départ de quatre lantées qui se détachèrent du rivage pour venir
secourir les corsaires avec des gens frais. À cette vue, un Portugais
nommé Diégo Meyrelez, qui était dans la jonque de Quiay-Panjam, poussa
rudement un canonnier dont il avait remarqué l'ignorance, et pointant
lui-même la pièce qui était chargée à cartouches, il y mit le feu avec
tant d'habileté ou de bonheur, qu'il coula la première lantée à fond. Du
même coup, plusieurs balles qui passèrent par-dessus la première tuèrent
le capitaine de la seconde, et six ou sept soldats qui étaient proches
de lui. Les deux autres demeurèrent si effrayées de ce spectacle,
qu'elles s'efforçaient de retourner à terre, lorsque deux barques
portugaises, chargées de pots-à-feu, s'avancèrent fort à propos pour y
en jeter un fort grand nombre. Elles y mirent le feu avec une violence
qui les fit brûler en un instant jusqu'à fleur d'eau. En vain les
corsaires se jetèrent dans l'eau pour éviter les flammes; ils y
trouvèrent la mort par les mains de nos gens qui les tuaient à coups de
piques. Il n'en périt pas moins de deux cents dans les quatre lantées;
car, celle qui avait perdu son capitaine étant tombée sous la jonque de
Quiay-Panjam, il ne s'en sauva qu'un petit nombre, qui se jetèrent dans
les flots.

»Ceux qui combattaient sur ces jonques ne se furent pas plus tôt aperçus
de la ruine des lantées, qu'ils commencèrent à s'affaiblir, et plusieurs
ne pensèrent qu'à chercher leur salut à la nage. Mais Coja-Acem, qui ne
s'était pas encore fait reconnaître, accourut alors pour les encourager.
Il portait une cotte d'armes écaillée de lames de fer, doublée de satin
cramoisi, et bordée d'une frange d'or. Sa voix, qui se fit entendre avec
une invocation de son prophète et des imprécations contre nous, ranima
si vivement les plus timides, que, s'étant ralliés, ils nous firent tête
avec une valeur surprenante. Faria, dont cette résistance ne fit
qu'échauffer le courage, excita le nôtre par quelques mots _pleins de
foi_, et se précipitant vers le chef des corsaires, qu'il regardait
comme le principal objet de sa haine, il lui déchargea sur la tête un
si grand coup de sabre, qu'il fendit son bonnet de mailles. Ce coup
l'abattit à ses pieds. Aussitôt lui en portant un autre sur les jambes,
il le mit hors d'état de se relever. Nos ennemis, qui virent tomber leur
chef, poussèrent un grand cri. Ils fondirent si impétueusement sur
Faria, qu'ils faillirent l'abattre à son tour; tandis que, nous serrant
autour de lui, nous redoublâmes nos efforts pour sauver une vie à
laquelle chacun de nous attachait la sienne. Le combat devint si
furieux, que dans l'espace d'un demi-quart d'heure nous vîmes tomber sur
le corps de Coja-Acem quarante-huit de ces désespérés, et nous perdîmes
nous-mêmes quatorze chrétiens, entre lesquels nous eûmes la douleur de
compter cinq Portugais. Alors nos ennemis, commençant à perdre courage,
se retirèrent en désordre vers la proue, dans le dessein de s'y
fortifier. Mais Quiay-Panjam, qui venait de ruiner les lantées, se
présenta devant eux pour leur couper cette retraite. Ainsi pressés des
deux côtés avec la même furie, il ne leur resta plus d'autre ressource
que de se jeter dans les flots. Les nôtres, encouragés par la victoire
et par le nom de Jésus-Christ, qui retentissait sur toutes les jonques,
achevèrent de les exterminer à mesure qu'ils se précipitaient les uns
sur les autres. Il en périt cent cinquante par le fer ou par le feu. La
plupart des autres se noyèrent dans leur fuite ou furent assommés à
coups d'aviron. On ne fit que cinq prisonniers, qui furent jetés à fond
de cale, pieds et poings liés, dans le dessein d'en tirer diverses
lumières par la force des tourmens. Mais ils se rendirent entre eux le
service de s'égorger à belles dents. Le nombre de nos morts ne monta
qu'à cinquante-deux, dont huit étaient de notre nation.

»Après avoir employé une partie du jour à leur rendre les honneurs de la
sépulture, Faria fit le tour de l'île pour y chercher ce qui pouvait
avoir appartenu au corsaire. Il découvrit dans une vallée fort agréable
un village d'environ quarante maisons; et plus loin, sur le bord d'un
ruisseau, une pagode où Coja-Acem avait mis ses malades. C'était dans le
même lieu que ceux qui avaient échappé aux flots avaient pris le parti
de se retirer. À la vue de Faria, qu'ils aperçurent de loin, ils
députèrent quelques-uns d'entre eux pour implorer sa miséricorde; mais,
fermant l'oreille à leurs prières, il répondit qu'il ne pouvait faire
grâce à ceux qui avaient massacré tant de chrétiens: ces misérables
étaient au nombre de quatre-vingt-seize. Nous mîmes le feu à six ou sept
endroits de la pagode, qui, n'étant composée que de bois sec et couverte
de feuilles de palmier, fut bientôt réduite en cendres. Les corsaires,
attaqués par les flammes et la fumée, jetèrent des cris pitoyables, et
quelques-uns se précipitèrent du haut des fenêtres; mais ils furent
reçus sur les pointes de nos piques et de nos dards, et nous eûmes la
satisfaction de rassasier notre vengeance.

»La jonque que le corsaire avait enlevée depuis peu de jours aux
Portugais de Liampo leur fut restituée avec toutes leurs marchandises:
ce qui n'empêcha point que le reste du butin ne montât à plus de cent
trente mille taëls. Nous passâmes vingt-quatre jours dans la rivière de
Tinlau pour y guérir nos blessés. Faria même avait besoin de ce repos:
il avait reçu trois coups dangereux dont il avait négligé de se faire
panser dans les premiers soins qu'il avait donnés au bien commun, et
dont il eut beaucoup de peine à se rétablir. Mais son courage
infatigable s'occupa, dans cet intervalle, du projet d'une autre
expédition qu'il avait communiqué à Quiay-Panjam, et qu'il ne remettait
pas plus loin qu'à l'entrée du printemps. Il se proposait de retourner
dans l'anse de la Cochinchine, pour s'approcher des mines de Quanjaparu,
où nous avions appris qu'on tirait quantité d'argent, et qu'il y avait
actuellement sur les bords de la rivière six maisons remplies de
lingots.

»Nous levâmes l'ancre pour nous avancer vers la pointe de Micuy, d'où
notre premier dessein était toujours de nous rendre à Liampo. Un orage
du nord-ouest qui nous surprit à cette hauteur exposa toute la flotte au
dernier danger. La plus petite de nos jonques, commandée par
Nunno-Preto, périt avec sept Portugais et cinquante autres chrétiens.
Celle de Faria, qui était la plus grande, et dans laquelle nous avions
rassemblé nos plus précieuses marchandises, n'évita le même sort qu'en
abandonnant aux flots quantité de richesses; et ceux qui furent chargés
de ce triste sacrifice apportèrent si peu d'attention au choix, qu'ils
jetèrent dans la mer douze grandes caisses pleines de lingots d'argent.
Mais rien ne causa plus d'affliction à Faria que la perte d'une lantée
qui s'était brisée sur la côte, et dans laquelle il y avait cinq
Portugais qui furent enlevés pour l'esclavage par les habitans d'une
ville voisine. Tandis qu'il paraissait insensible à la ruine de sa
fortune, il ne pouvait se consoler de voir cinq hommes de sa nation dans
la misère. Tous ses soins, après la tempête, se tournèrent à les
secourir; et lorsqu'il eut appris que la ville où ils avaient été
conduits se nommait Noudaï, et qu'elle n'était pas éloignée du rivage,
il promit au ciel d'employer sa vie pour leur rendre la liberté.

»Le reste de ses forces consistait en trois jonques, avec une seule
lantée. Il ne balança point à s'engager dans la rivière de Noudaï, où il
mouilla vers le soir. Deux petites barques, qui portent sur cette côte
le nom de _baloès_, furent employées à sonder le fond, avec ordre de
prendre des informations sur la situation de la ville. Elles lui
amenèrent huit hommes et deux femmes, dont elles s'étaient saisies, et
qui furent regardés aussitôt comme des otages suffisans pour la sûreté
des Portugais: mais la confiance diminua beaucoup lorsque ces dix
prisonniers eurent déclaré que les Portugais captifs passaient dans la
ville pour les voleurs qui avaient causé divers dommages sur les côtes,
et qu'ils étaient destinés au supplice. Faria, plein d'une vive
inquiétude, se hâta d'écrire au mandarin: sa lettre était civile. Il y
joignit un présent de deux cents ducats, qui lui parut une honnête
rançon; et chargeant de ses ordres deux des prisonniers, il retint à
bord les huit autres.

»La réponse qu'il reçut le lendemain sur le dos de sa lettre était
courte et fière: «Que ta bouche vienne se présenter à mes pieds. Après
t'avoir entendu, je te ferai justice.» Il comprit que le succès de son
entreprise était fort incertain; et rejetant toute idée de violence,
avant d'avoir tenté les voies de la douceur et les motifs de l'intérêt,
il offrit par une autre députation jusqu'à la somme de deux mille taëls.
Dans sa seconde lettre il prenait la qualité de marchand étranger,
Portugais de nation, qui allait exercer le commerce à Liampo, et qui
était résolu de payer fidèlement les droits. Il ajoutait «que le roi de
Portugal son maître, étant lié d'une amitié de frère avec le roi de la
Chine, il espérait la même faveur et la même justice que les Chinois
recevaient constamment dans les villes portugaises des Indes.» Cette
comparaison des deux rois parut si choquante au mandarin, que, sans
aucun égard pour le droit des gens, il fit cruellement fouetter ceux qui
lui avaient apporté la lettre. Les termes de sa réponse n'ayant pas été
moins insultans, Faria, poussé par sa colère autant que par ses
promesses, résolut enfin d'attaquer la ville. Il fit la revue de ses
soldats, qui montaient encore au nombre de trois cents; le lendemain,
s'étant avancé dans la rivière jusqu'à la vue des murs, il y jeta
l'ancre, après avoir arboré le pavillon marchand à la manière des
Chinois, pour s'épargner de nouvelles explications. Cependant le doute
du succès lui fit écrire une troisième lettre au mandarin, dans
laquelle, feignant de n'avoir aucun sujet de plainte, il renouvelait
l'offre d'une grosse somme et d'une amitié perpétuelle. Mais le
malheureux Chinois qu'il avait employé pour cette députation fut déchiré
de coups, et renvoyé avec de nouvelles insultes. Alors nous descendîmes
au rivage, et marchâmes vers la ville, sans être effrayés d'une foule de
peuple qui faisait voltiger plusieurs étendards sur les murs, et qui
paraissait nous braver par ses cris: nous n'étions qu'à deux cents pas
des portes lorsque nous en vîmes sortir mille ou douze cents hommes à
cheval, qui entreprirent d'escarmoucher autour de nous, dans l'espérance
apparemment de nous causer de l'épouvante. Mais nous voyant avancer d'un
air ferme, ils se rassemblèrent en un corps entre nous et la ville. Nos
jonques avaient ordre de faire jouer l'artillerie au signal que Faria
devait leur donner. Aussitôt qu'il vit l'ennemi dans cette posture, il
fit tirer tout à la fois et ses mousquetaires et ses jonques. Le bruit
seul fit tomber une partie de cette cavalerie. Nous continuâmes de
marcher, tandis que les uns fuyaient vers le pont de la ville, où leur
embarras fut extrême au passage, et que les autres se dispersaient dans
les champs voisins. Ceux que nous trouvâmes encore serrés proche du pont
essuyèrent une décharge de notre mousqueterie, qui fit mordre la
poussière au plus grand nombre, sans qu'un seul eût osé mettre l'épée à
la main. Nous approchions de la porte avec un extrême étonnement de la
voir si mal défendue; mais nous y rencontrâmes le mandarin qui sortait à
la tête de six cents hommes de pied, monté sur un fort beau cheval, et
revêtu d'une cuirasse. Il nous fit tête avec assez de vigueur; et son
exemple animait ses gens, lorsqu'un coup d'arquebuse, tiré par un de nos
valets, le frappa au milieu de l'estomac. Sa chute répandit tant de
consternation parmi les Chinois, que, chacun ne pensant qu'à fuir, sans
avoir la présence d'esprit de fermer les portes, nous les chassâmes
devant nous à grands coups de lances comme une troupe de bestiaux. Ils
coururent dans ce désordre le long d'une grande rue qui conduisait vers
une autre porte, par où nous les vîmes sortir jusqu'au dernier. Faria
eut la prudence d'y laisser une partie de sa troupe pour se mettre à
couvert de toute sorte de surprise; tandis que, se faisant conduire à la
prison, il alla délivrer de ses propres mains les cinq Portugais qui n'y
attendaient que la mort. Ensuite, nous ayant tous rassemblés, et
jugeant de l'effroi de nos ennemis par la tranquillité qui régnait
autour des murs, il nous accorda une demi-heure pour le pillage. Ce
temps fut si bien employé, que le moindre de nos soldats partit chargé
de richesses. Quelques-uns emmenèrent de fort belles filles liées quatre
à quatre avec les mèches des mousquets. Enfin, l'approche de la nuit
pouvant nous exposer à quelque désastre, Faria fit mettre le feu à la
ville; elle était bâtie de sapin et d'autres bois si faciles à
s'embraser, que la flamme s'y étant bientôt répandue, nous nous
retirâmes tranquillement dans nos jonques à la faveur de cette lumière.

»Après une si glorieuse expédition, Faria prit deux partis, qui font
autant d'honneur à sa conduite que tant d'exploits doivent en faire à sa
valeur: l'un, d'enlever toutes les provisions que nous pûmes trouver
dans les villages qui bordaient la rivière, parce qu'il était à craindre
qu'on ne nous en refusât dans tous les ports; l'autre, d'aller passer
l'hiver dans une île déserte nommée Poulo-Hinhor, où la rade et les eaux
sont excellentes; parce que nous ne pouvions aller droit à Liampo sans
causer beaucoup de préjudice aux Portugais qui venaient hiverner
paisiblement dans ce port avec leurs marchandises. Le premier de ces
deux projets fut exécuté le jour suivant; mais le second fut retardé par
un obstacle qui devint pour nous une nouvelle source de richesse et de
gloire. Nous fûmes attaqués entre les îles de Gomolem et la terre, par
un corsaire nommé Prémata Goundel, ennemi juré de notre nation, qui,
nous prenant néanmoins pour des Chinois, avait compté sur une victoire
facile. Ce combat, où nous enlevâmes une de ses jonques, nous valut
quatre-vingt mille taëls; mais il coûta la vie à quantité de nos plus
braves gens, et Faria y reçut trois dangereuses blessures. Nous nous
retirâmes dans la petite île de Buncalon, qui n'était qu'à trois ou
quatre lieues vers l'ouest, et nous y passâmes dix-huit jours, pendant
lesquels nos blessés furent heureusement rétablis.

»On se détermina à gouverner vers les ports de Liampo. Le Portugal avait
alors dans cette ville le même établissement que nous eûmes ensuite à
Macao, c'est-à-dire qu'ayant obtenu la liberté d'y exercer le commerce,
la nation y jouissait d'une parfaite tranquillité sous la protection des
lois. On comptait déjà dans le quartier portugais plus de mille maisons,
qui étaient gouvernées par des échevins, des auditeurs, des consuls et
des juges, avec autant de confiance et de sûreté qu'à Lisbonne.

»Faria vit bientôt arriver sur la flotte tout ce qu'il y avait de
Portugais distingués dans la ville, avec des présens considérables et
les mêmes témoignages de respect qu'ils auraient pu rendre à leur propre
roi. Ses malades furent logés dans les maisons les plus riches et
magnifiquement traités; mais ce n'était que le prélude des honneurs
qu'on lui destinait. Le sixième jour, qu'il n'avait pas attendu sans
impatience, parce qu'il ignorait le motif du retardement, une flotte
_galante_, composée de barques tendues d'étoffes précieuses, vint le
prendre au bruit des instrumens, et le conduisit comme en triomphe au
port de la ville. Il y fut reçu avec une pompe qui surprit les Chinois;
et cette fête dura plusieurs jours. Après les avoir passés dans la joie
et l'admiration, son dessein était de retourner à bord; mais on le força
d'accepter une des plus belles maisons de la ville, où pendant cinq mois
entiers il fut traité avec la même considération.

»L'expédition des mines de Quanjaparu n'ayant pas cessé de l'occuper,
nous avions employé ce temps aux préparatifs, et la saison commençait à
presser notre départ, lorsqu'une maladie mit en peu de jours
Quiay-Panjam au tombeau. Faria parut regretter beaucoup un homme qu'il
avait jugé digne de son amitié. Cette perte lui fit prêter l'oreille aux
conseils des principaux Portugais qui le dégoûtèrent de l'entreprise des
mines. On publiait que ce pays était désolé par les guerres des rois de
Chammay et de Tsiampa. Il y avait peu d'apparence que les trésors qu'il
se proposait d'enlever eussent été respectés. Un corsaire nommé Similau,
ami des Portugais, que sa qualité de Chinois n'avait pas empêché
d'exercer long-temps ses brigandages sur sa propre nation, et qui était
venu jouir de sa fortune à Liampo, lui raconta des merveilles d'une île
nommée Calempluy, où il l'assura que dix-sept rois de la Chine étaient
ensevelis dans des tombeaux d'or. Il lui fit une si belle peinture des
idoles du même métal, et d'une infinité d'autres trésors que les
monarques chinois avaient rassemblés dans cette île, que, s'étant offert
à lui servir de pilote, il le détermina facilement à tenter une si
grande aventure. En vain ses meilleurs amis lui en représentèrent le
danger: la guerre qui occupait les Chinois lui parut un temps favorable.
Similau lui conseilla d'abandonner ses jonques, qui étaient de trop haut
bord et trop découvertes pour résister aux courans du golfe de Nankin;
d'ailleurs ce corsaire ne voulait ni beaucoup de vaisseaux ni beaucoup
d'hommes, dans la crainte de se rendre suspect ou d'être reconnu sur des
rivières très-fréquentées. Il lui fit prendre deux panoures, qui sont
une espèce de galiotes, mais un peu plus élevées. L'équipage fut borné à
cinquante-six Portugais, quarante-huit matelots et quarante-deux
esclaves.

»Au premier vent que Similau jugea favorable, nous quittâmes le port de
Liampo. Le reste du jour et la nuit suivante furent employés à sortir
des îles d'Angitour, et nous entrâmes dans des mers où les Portugais
n'avaient point encore pénétré. Le vent continua de nous favoriser
jusqu'à l'anse des pêcheries de Nankin. De là nous traversâmes un golfe
de quarante lieues, et nous découvrîmes une haute montagne qui se nomme
Nangafo, vers laquelle, tirant au nord, nous avançâmes encore pendant
plusieurs jours. Les marées, qui étaient fort grosses, et le changement
du vent, obligèrent Similau à entrer dans une petite rivière dont les
bords étaient habités par des hommes fort blancs et de belle taille, qui
avaient les yeux petits comme des Chinois, mais qui leur ressemblaient
peu par l'habillement et le langage. Nous ne pûmes les engager dans
aucune communication. Ils s'avançaient en grand nombre sur le bord de la
rivière, d'où ils semblaient nous menacer par d'affreux hurlemens. Le
temps et la mer nous permettant de remettre à la voile, Similau, dont
toutes les décisions étaient respectées, leva aussitôt l'ancre pour
gouverner à l'est-nord-est. Nous ne perdîmes point la terre de vue
pendant sept jours. Ensuite, traversant un autre golfe à l'est, nous
entrâmes dans un détroit large de dix lieues, qui se nomme Sileupaquin,
après lequel nous avançâmes encore l'espace de cinq jours, sans cesser
de voir un grand nombre de villes et de bourgs. Ces parages nous
présentaient aussi quantité de vaisseaux. Faria commençant à craindre
d'être découvert, paraissait incertain s'il devait suivre une si
dangereuse route. Similau, qui remarqua son inquiétude, lui représenta
qu'il n'avait pas dû former un dessein de cette importance sans en avoir
pesé les dangers; qu'il les connaissait lui-même, et que les plus grands
le menaçaient, lui qui était Chinois et pilote: d'où nous devions
conclure qu'indépendamment de son inclination, il était forcé de nous
être fidèle; qu'à la vérité nous pouvions prendre une route plus sûre,
mais beaucoup plus longue; qu'il nous en abandonnait la décision, et
qu'au moindre signe il ne ferait pas même difficulté de retourner à
Liampo. Faria lui sut bon gré de cette franchise; il l'embrassa
plusieurs fois, et le faisant expliquer sur cette route qu'il nommait la
plus longue, il apprit de lui que, cent soixante lieues plus loin vers
le nord nous pourrions trouver une rivière assez large, qui se nommait
Sumhepadano, sur laquelle il n'y avait rien à redouter, parce qu'elle
était peu fréquentée, mais que ce détour nous retarderait d'un mois
entier. Nous délibérâmes sur cette ouverture. Faria parut le premier
disposé à préférer les longueurs au péril, et Similau reçut ordre de
chercher la rivière qu'il connaissait au nord. Nous sortîmes du golfe de
Nankin; et pendant cinq jours nous rangeâmes une côte assez déserte. Le
sixième jour, nous découvrîmes à l'est une montagne fort haute, dont
Similau nous dit que le nom était Fanjus. L'ayant abordée de fort près,
nous entrâmes dans un beau port, qui, s'étendant en forme de croissant,
peut contenir deux mille vaisseaux à couvert de toutes sortes d'orages.
Faria descendit au rivage avec dix ou douze soldats; mais il ne trouva
personne qui pût lui donner les moindres lumières sur sa route. Son
inquiétude renaissant avec ses doutes, il fit de nouvelles questions à
Similau sur une entreprise que nous commencions à traiter d'imprudence.
«Seigneur capitaine, lui dit cet audacieux corsaire, si j'avais quelque
chose de plus précieux que ma tête, je vous l'engagerais volontiers. Le
voyage que je m'applaudis de vous avoir fait entreprendre est si certain
pour moi, que je n'aurais pas balancé à vous donner mes propres enfans,
si vous aviez exigé cette caution. Cependant je vous déclare encore que,
si les discours de vos gens sont capables de vous inspirer quelque
défiance, je suis prêt à suivre vos ordres. Mais, après avoir formé un
si beau dessein, serait-il digne de vous d'y renoncer? et si l'effet ne
répondait pas à mes promesses, ma punition n'est-elle pas entre vos
mains?»

»Ce langage était si propre à faire impression sur Faria, que,
promettant de s'abandonner à la conduite du corsaire, il menaça de punir
ceux qui le troubleraient par leurs murmures. Nous nous remîmes en mer.
Treize jours d'une navigation assez paisible, pendant lesquels nous ne
perdîmes point la terre de vue, nous firent arriver dans un port nommé
Buxipalem, à 49 degrés de hauteur. Ce climat nous parut un peu froid.
Nous y vîmes des poissons et des serpens d'une si étrange forme, que ce
souvenir me cause encore de la frayeur. Similau, qui avait déjà parcouru
tous ces lieux, nous fit des peintures incroyables de ce qu'il y avait
vu et de ce qu'il y avait entendu pendant la nuit, surtout aux pleines
lunes de novembre, décembre et janvier, qui sont le temps des grandes
tempêtes; et nous vérifiâmes par nos propres yeux une partie des
merveilles qu'il nous avait racontées. Nous vîmes dans cette mer des
raies auxquelles nous donnâmes le nom de _peixes mantas_, qui avaient
plus de quatre brasses de tour et le museau d'un boeuf; nous en vîmes
d'autres qui ressemblaient à de grands lézards, moins grosses et moins
longues que les autres, mais tachetées de vert et de noir, avec trois
rangs d'épines fort pointues sur le dos, de la grosseur d'une flèche.
Elles se hérissent quelquefois comme des porcs-épics, et leur museau,
qui est fort pointu, est armé d'une sorte de crocs d'environ deux pans
de longueur, que les Chinois nomment _puchis-sucoens_, et qui
ressemblent aux défenses d'un sanglier. D'autres poissons que nous
aperçûmes ont le corps tout-à-fait noir et d'une prodigieuse grandeur.
Pendant deux nuits que nous passâmes à l'ancre, nous fûmes
continuellement effrayés par la vue des baleines et des serpens qui se
présentaient autour de nous, et par les hennissemens d'une infinité de
chevaux marins dont le rivage était couvert. Nous nommâmes ce lieu la
rivière des serpens. Quinze lieues plus loin, Similau nous fit entrer
dans une baie beaucoup plus belle et plus profonde, qui se nomme
Calindamo, environnée de montagnes fort hautes et d'épaisses forêts, au
travers desquelles on voit descendre quantité de ruisseaux dans quatre
grandes rivières qui entrent dans la baie. Similau nous apprit que,
suivant les histoires chinoises, deux de ces rivières tirent leur source
d'un grand lac nommé Moscombia et les deux autres, d'une province qui se
nomme Alimania, où les montagnes sont toujours couvertes de neige.

»C'était dans une de ces rivières que nous devions entrer. Elle se nomme
Paatebenam. Il fallait dresser notre route à l'est pour retourner vers
le port de Nankin, que nous avions laissé derrière nous à deux cent
soixante lieues, parce que, dans cette distance, nous avions multiplié
notre hauteur fort au delà de l'île que nous cherchions. Similau, qui
s'aperçut de notre chagrin, nous fit souvenir que ce détour nous avait
paru nécessaire à notre succès. On lui demanda combien il emploîrait de
temps à retourner jusqu'à l'anse de Nankin par cette rivière. Il nous
répondit que nous n'avions pas besoin de plus de quatorze ou quinze
jours; et que, cinq jours après, il nous promettait de nous faire
aborder dans l'île de Calempluy, où nous trouverions enfin le prix de
nos peines.

»À l'entrée d'une nouvelle route qui nous engageait fort loin dans des
terres inconnues, Faria fit disposer l'artillerie et tout ce qu'il jugea
convenable à notre défense. Ensuite nous entrâmes dans l'embouchure de
la rivière avec le secours des rames et des voiles. Le lendemain nous
arrivâmes au pied d'une fort haute montagne nommée Botinafau, d'où
coulaient plusieurs ruisseaux d'eau douce. Pendant six jours que nous
employâmes à la côtoyer, nous eûmes le spectacle d'un grand nombre de
bêtes farouches, qui ne paraissaient pas effrayées de nos cris. Cette
montagne n'a pas moins de quarante ou cinquante lieues de longueur; elle
est suivie d'une autre qui se nomme Gangitanou, et qui ne nous parut pas
moins sauvage. Tout ce pays est couvert de forêts si épaisses, que le
soleil n'y peut communiquer ses rayons ni sa chaleur. Similau nous
assura néanmoins qu'il était habité par des peuples difformes, nommés
Gigohos, qui ne se nourrissaient que de leur chasse et du riz que les
marchands chinois leur apportaient en échange pour leurs fourrures. Il
ajouta qu'on tirait d'eux chaque année plus de deux mille peaux, pour
lesquelles on payait des droits considérables aux douanes de Pocasser et
de Lantau, sans compter celles que les Gigohos emploient eux-mêmes à se
couvrir et à tapisser leurs maisons. Faria, qui ne perdait pas une seule
occasion de vérifier les récits de Similau pour se confirmer dans
l'opinion qu'il avait de sa bonne foi, le pressa de lui faire voir un de
ces difformes habitans dont il exagérait la laideur. Cette proposition
parut l'embarrasser. Cependant, après avoir répondu à ceux qui
traitaient ses discours de fables que son inquiétude ne venait que du
naturel farouche des barbares, il promit à Faria de satisfaire sa
curiosité, à condition que Faria ne descendrait point à terre, comme il
y était souvent porté par son courage. L'intérêt du corsaire était aussi
vif pour la conservation de Faria que celui de Faria pour celle du
corsaire. Ils se croyaient nécessaires l'un à l'autre, l'un pour éviter
les mauvais traitemens de l'équipage, qui l'accusait de nous avoir
exposés à des dangers insurmontables; l'autre, pour se conduire dans une
entreprise incertaine, où toute sa confiance était dans son guide.

»Nous ne cessions pas d'avancer à voiles et à rames, entre des montagnes
fort élevées et des arbres fort épais, souvent étourdis par le bruit
d'un si grand nombre de loups, de renards, de sangliers, de cerfs et
d'autres animaux, que nous avions peine à nous entendre. Enfin, derrière
une pointe qui coupait le cours de l'eau, nous vîmes paraître un jeune
garçon qui chassait devant lui six ou sept vaches. On lui fit quelques
signes, auxquels il ne fit pas difficulté de s'arrêter. Nous nous
approchâmes de la rive en lui montrant une pièce de taffetas vert, par
le conseil de Similau, qui connaissait le goût des Gigohos pour cette
couleur. On lui demanda par d'autres signes s'il voulait l'acheter. Il
entendait aussi peu le chinois que le portugais. Faria lui fit donner
quelques aunes de la même pièce et six petits vases de porcelaine, dont
il parut si content, que, sans marquer la moindre inquiétude pour ses
vaches, il prit aussitôt sa course vers le bois. Un quart d'heure
après, il revint d'un air libre, portant sur ses épaules un cerf en vie;
huit hommes et cinq femmes, dont il était accompagné, amenaient trois
vaches liées, et marchaient en dansant au son du tambour, sur lequel ils
frappaient cinq coups par intervalle. Leur habillement était de
différentes peaux, qui leur laissaient les bras et les pieds nus, avec
cette seule différence pour les femmes, qu'elles portaient au milieu du
bras de gros bracelets d'étain, et qu'elles avaient les cheveux beaucoup
plus longs que les hommes. Ceux-ci portaient de gros bâtons armés par le
bout, et garnis jusqu'au milieu de peaux semblables à celles dont ils
étaient couverts. Ils avaient tous le visage farouche, les lèvres
grosses, le nez plat, les narines larges et la taille haute. Faria leur
fit divers présens, pour lesquels ils nous laissèrent leurs trois vaches
et leur cerf. Nous quittâmes la rive; mais ils nous suivirent pendant
cinq jours sur le bord de l'eau.

»Après avoir fait environ quarante lieues dans ce pays barbare, nous
poussâmes notre navigation pendant seize jours sans découvrir aucune
autre marque d'habitation que des feux, que nous apercevions quelquefois
pendant la nuit. Enfin nous arrivâmes dans l'anse de Nankin, moins
promptement à la vérité que Similau ne l'avait promis, mais avec la même
espérance de nous voir en peu de jours au terme de nos désirs. Il fit
comprendre à tous les Portugais la nécessité de ne pas se montrer aux
Chinois, qui n'avaient jamais vu d'étrangers dans ces lieux. Nous
suivîmes un conseil dont nous sentîmes l'importance; tandis qu'avec les
matelots de sa nation il se tenait prêt à donner les explications qu'on
pourrait lui demander. Il proposa aussi de gouverner par le milieu de
l'anse plutôt que de suivre les côtes, où nous découvrîmes un grand
nombre de lantées. On se conforma pendant six jours à ses intentions. Le
septième nous découvrîmes devant nous une grande ville nommée
Sileupeumor, dont nous devions traverser le havre pour entrer dans la
rivière. Similau, nous ayant recommandé plus que jamais de nous tenir
couverts, y jeta l'ancre à deux heures après minuit. Vers la pointe du
jour il en sortit paisiblement, au travers d'un nombre infini de
vaisseaux qui nous laissèrent passer sans défiance; et, traversant la
rivière, qui n'avait plus que six ou sept lieues de largeur, nous eûmes
la vue d'une grande plaine que nous ne cessâmes point de côtoyer
jusqu'au soir.

»Cependant les vivres commençaient à nous manquer, et Similau, qui
paraissait quelquefois effrayé de sa propre hardiesse, ne jugeait point
à propos d'aborder au hasard pour renouveler nos provisions. Nous fûmes
réduits, pendant treize jours, à quelques bouchées de riz cuit dans
l'eau, qui nous étaient mesurées avec une extrême rigueur. L'éloignement
de nos espérances, qui paraissaient reculer de jour en jour, et le
tourment de la faim, nous auraient portés à quelque résolution violente,
si notre fureur n'eût été combattue par d'autres craintes. Le corsaire,
qui les remarquait dans nos yeux, nous fit débarquer pendant les
ténèbres auprès de quelques vieux édifices, qui se nommaient Tanamadel,
et nous conseilla de fondre sur une maison qui lui parut éloignée des
autres. Nous y trouvâmes beaucoup de riz et de petites fèves, de grands
pots pleins de miel, des oies salées, des ognons, des aulx et des cannes
à sucre dont nous fîmes une abondante provision: c'était le magasin d'un
hôpital voisin, et ce religieux dépôt n'était défendu que par la piété
publique. Quelques Chinois nous apprirent dans la suite qu'il était
destiné à la subsistance des pèlerins qui visitaient les tombeaux de
leurs rois; mais ce n'est pas à ce titre que nous rendîmes grâces au
ciel de nous y avoir conduits.

»Un secours qu'il semblait nous avoir ménagé dans sa bonté, rétablit un
peu le calme et l'espoir sur les deux vaisseaux. Nous continuâmes encore
d'avancer pendant sept jours. Quelle différence néanmoins entre le terme
que Similau nous avait fixé et cette prolongation qui ne finissait pas!
La patience de Faria n'avait pas eu peu de force pour soutenir la nôtre;
mais il commençait lui-même à se défier de tant de longueurs et
d'incertitudes. Quoique son courage l'eût disposé à tous les événemens,
il confessa publiquement qu'il regrettait d'avoir entrepris le voyage.
Son chagrin croissant d'autant plus qu'il s'efforçait de le cacher. Un
jour qu'il avait demandé au corsaire dans quel lieu il croyait être, il
en reçut une réponse si mal conçue, qu'il le soupçonna d'avoir perdu le
jugement, ou d'ignorer le chemin dans lequel il nous avait engagés;
cette idée le rendit furieux. Il l'aurait tué d'un poignard qu'il avait
toujours à sa ceinture, si quelques amis communs n'eussent arrêté son
bras en lui représentant que la mort de ce malheureux assurait notre
ruine. Il modéra sa colère; mais elle fut encore assez vive pour le
faire jurer _sur sa barbe_ que, si dans trois jours le corsaire ne
levait tous ses doutes, il le poignarderait de sa propre main. Cette
menace causa tant de frayeur à Similau, que la nuit suivante, tandis
qu'on s'était approché de la terre, il se laissa couler du vaisseau dans
la rivière; et son adresse lui ayant fait éviter la vue des sentinelles,
on ne s'aperçut de son évasion qu'en renouvelant la garde.

»Un si cruel événement mit Faria comme hors de lui-même. Il s'en fallut
peu que les deux sentinelles ne payassent leur négligence de leur vie. À
l'instant il descendit au rivage avec la plus grande partie des
Portugais; toute la nuit fut employée à chercher Similau. Mais il nous
fut impossible de découvrir ses traces; et notre embarras devint encore
plus affreux lorsque étant retournés à bord, nous trouvâmes que, de
quarante-six matelots chinois qui étaient sur les deux vaisseaux,
trente-quatre avaient pris la fuite, pour se dérober apparemment aux
malheurs dont ils nous croyaient menacés. Nous tombâmes dans un
étonnement qui nous fit lever les mains et les yeux aux ciel sans avoir
la force de prononcer un seul mot. Cependant, comme il était question de
délibérer sur une situation si terrible, on tint conseil, mais avec une
variété de sentimens qui retarda long-temps la conclusion. Enfin nous
résolûmes, à la pluralité des voix, de ne pas abandonner un dessein pour
lequel nous avions déjà bravé tant de dangers. Mais, consultant aussi la
prudence, nous pensâmes à nous saisir de quelques habitans du pays de
qui nous pussions savoir ce qui nous restait de chemin jusqu'à l'île de
Calempluy. Si nos informations nous apprenaient qu'il fût aussi facile
de l'attaquer que Similau nous en avait flattés, nous promîmes au ciel
d'achever notre entreprise; ou, si les difficultés nous paraissaient
invincibles, nous devions nous abandonner au fil de l'eau, qui ne
pouvait nous conduire qu'à la mer, où son cours la portait
naturellement.

»L'ancre fut levée néanmoins avec beaucoup de crainte et de confusion;
la diminution de nos matelots ne nous permit pas d'avancer beaucoup le
jour suivant; mais, ayant mouillé le soir assez près de la rive, on
découvrit, à la fin de la première garde, une barque à l'ancre au milieu
de la rivière. Nous nous en approchâmes avec de justes précautions, et
nous y prîmes six hommes que nous trouvâmes endormis. Faria les
interrogea séparément pour s'assurer de leur bonne foi par la conformité
de leurs réponses; ils s'accordèrent à lui dire que le pays où nous
étions se nommait Temquilem, et que l'île de Calempluy n'était éloignée
que de dix lieues. On leur fit d'autres questions, auxquelles ils ne
répondirent pas moins fidèlement. Faria les retint prisonniers pour le
service des rames; mais la satisfaction qu'il reçut de leurs
éclaircissemens ne l'empêcha pas de regretter Similau, sans lequel il
n'espérait plus recueillir tout le fruit qu'il s'était promis d'une si
grande entreprise. Deux jours après, nous doublâmes une pointe de terre
nommée _Quinai-Taraon_, après laquelle nous découvrîmes enfin cette île
que nous cherchions depuis quatre-vingts jours, et qui nous avait paru
fuir sans cesse devant nous.

»C'est une belle plaine, située à deux lieues de cette pointe, au milieu
d'une rivière. Nous jugeâmes qu'elle n'avait pas plus d'une lieue de
circuit. La joie que nous ressentîmes à cette vue fut mêlée d'une juste
crainte, en considérant à quels périls nous allions nous exposer sans
les avoir reconnus. Vers trois heures de nuit, Faria fit jeter l'ancre
assez près de l'île. Il y régnait un profond silence. Cependant, comme
il n'était pas vraisemblable qu'un lieu tel que Similau nous l'avait
représenté, fût sans défense et sans garde, on résolut d'attendre la
lumière pour en faire le tour et pour juger des obstacles. À la pointe
du jour, nous nous approchâmes fort près de la terre, et, commençant à
tourner, nous observâmes soigneusement tout ce qui se présentait à nos
yeux. L'île était environnée d'un mur de marbre d'environ douze pieds de
hauteur, dont toutes les pierres étaient jointes avec tant d'art,
qu'elles paraissaient d'une seule pièce. Il avait douze autres pieds
depuis le fond de la rivière jusqu'à fleur d'eau. Autour du sommet
régnait un cordon en saillie, qui, joint à l'épaisseur du mur, formait
une galerie assez large. Elle était bordée d'une balustrade de laiton,
qui, de six en six brasses, se joignait à des colonnes du même métal,
sur chacune desquelles on voyait une figure de femme avec une boule à la
main. Le dedans de la galerie offrait une chaîne de monstres ou de
figures monstrueuses de fonte, qui, se tenant par la main, semblaient
former une danse autour de l'île. Entre ce rang d'idoles s'élevait un
autre rang d'arcades, ouvrage somptueux et composé de pièces de diverses
couleurs. Les ouvertures laissant un passage libre à la vue, on
découvrait dans l'intérieur de l'île un bois d'orangers, au milieu
duquel étaient bâtis trois cent soixante-cinq ermitages dédiés aux dieux
de l'année. Un peu plus loin, à l'est, sur une petite élévation, la
seule qui fût dans l'île, on voyait plusieurs grands édifices séparés
les uns des autres, et sept façades semblables à celles de nos églises.
Tous ces bâtimens, qui paraissaient dorés, avaient des tours fort
hautes, que nous prîmes pour des clochers. Ils étaient entourés de deux
grandes rues dont les maisons avaient aussi beaucoup d'éclat. Un
spectacle si magnifique nous fit prendre une haute idée de cet
établissement et des trésors qui devaient être renfermés dans un lieu
dont les murs étaient si riches.

»Nous avions reconnu avec le même soin les avenues et les entrées.
Pendant une partie du jour, que nous avions donnée à ces observations,
il ne s'était présenté personne dont la rencontre eût pu nous alarmer.
Nous commençâmes à nous persuader ce que nous avions eu peine à croire
sur le témoignage de Similau et de nos prisonniers chinois, c'est-à-dire
que l'île n'était habitée que par des bonzes, et qu'elle n'avait pour
défense que l'opinion établie de sa sainteté. Quoique l'après-midi fût
assez avancé, Faria prit la résolution de descendre par une des huit
avenues que nous avions observées, pour prendre langue dans les
ermitages, et régler notre conduite sur ses informations. Il se fit
accompagner de trente soldats et de vingt esclaves. J'étais de cet
escorte. Nous entrâmes dans l'île avec le même silence qui ne cessait
pas d'y régner; et, traversant le petit bois d'orangers, nous arrivâmes
à la porte du premier ermitage. Il n'était qu'à deux portées de mousquet
du lieu où nous étions descendus. Faria marchait le sabre à la main.
N'apercevant personne, il heurta deux ou trois fois pour se faire
ouvrir. On lui répondit enfin que celui qui frappait à la porte devait
faire le tour de l'édifice, et qu'il trouverait une autre entrée. Un
Chinois que nous avions amené pour nous servir d'interprète et de guide,
après lui avoir imposé des lois redoutables, fit tout aussitôt le tour
de l'ermitage, et vint nous ouvrir la porte où il nous avait laissés.

»Faria, sans autre explication, entra brusquement, et nous ordonna de le
suivre. Nous trouvâmes un vieillard qui paraissait âgé de plus de cent
ans, et que la goutte retenait assis; il était vêtu d'une longue robe de
damas violet. La vue de tant de gens armés lui causa un mouvement de
frayeur qui le fit tomber presque sans connaissance: il remua quelque
temps les pieds et les mains sans pouvoir prononcer un seul mot; mais,
ayant retrouvé l'usage de ses sens, et nous regardant d'un air plus
tranquille, il nous demanda qui nous étions et ce que nous désirions de
lui. L'interprète lui répondit, suivant l'ordre de Faria, que nous
étions des marchands étrangers; que, naviguant dans une jonque fort
riche pour nous rendre au port de Liampo, nous avions eu le malheur de
faire naufrage; qu'un miracle nous avait sauvés des flots, et que notre
reconnaissance pour cette faveur du ciel nous avait fait promettre de
venir en pèlerinage dans la sainte île de Calempluy; que nous y étions
arrivés pour accomplir notre voeu; que notre seule intention, en le
troublant dans sa solitude, était de lui demander particulièrement
quelque aumône, comme un soulagement nécessaire à notre pauvreté, et que
nous nous engagions à lui rendre dans trois ans le double de ce qu'il
nous permettrait d'enlever.

»L'ermite parut méditer un moment sur ce qu'il venait d'entendre;
ensuite regardant Faria, qu'il crut reconnaître pour notre chef, il eut
l'audace de le traiter de voleur et de lui reprocher sa criminelle
entreprise: ce ne fut pas néanmoins sans joindre à ses injures des
prières et des exhortations. Faria loua sa piété, et feignit même
d'entrer dans ses vues; mais, après l'avoir supplié de modérer son
ressentiment, parce que nous n'avions pas d'autre ressource dans notre
misère, il n'en ordonna pas moins à ses gens de visiter l'ermitage, et
d'enlever tout ce qu'ils y trouveraient de précieux. Nous parcourûmes
toutes les parties de cette espèce de temple qui était rempli de
tombeaux, et nous en brisâmes un grand nombre, où nous trouvâmes de
l'argent, mêlé avec les os des morts. L'ermite tomba deux fois évanoui
pendant que Faria s'efforçait de le consoler. Nous portâmes à bord
toutes les richesses que nous avions pu découvrir. La nuit qui
s'approchait nous ôta la hardiesse de pénétrer plus loin dans un lieu
que nous connaissions si peu; mais comme l'occasion seule nous avait
décidés à profiter sur-le-champ de ce qui s'était offert, nous
emportâmes l'espérance de parvenir le lendemain à d'autres sources de
richesses. Faria ne quitta pas l'ermite sans l'avoir forcé de lui
apprendre quels ennemis nous avions à redouter dans l'île; son récit
augmenta notre confiance. Le nombre des solitaires, qu'il nommait
talagrepos, était de trois cent soixante-cinq, mais tous dans un âge
fort avancé. Ils avaient quarante valets nommés menigrepos, pour leur
fournir les secours nécessaires, ou pour les assister pendant leurs
maladies. Le reste des édifices, qui était éloigné d'un quart de lieue,
n'était peuplé que de bonzes, non-seulement sans armes, mais sans
barques pour sortir de l'île, où toutes leurs provisions leur étaient
apportées des villes voisines. Faria conçut qu'en y retournant à la
pointe du jour, après avoir fait une garde exacte pendant la nuit, nous
pouvions espérer qu'il n'échapperait rien à nos recherches, et que six
ou sept cents moines chinois, qui devaient être à peu près le nombre des
bonzes, n'entreprendraient pas de se défendre contre des soldats armés.

»Quelque témérité qu'il y eût dans ce dessein, peut-être n'aurait-il pas
manqué de vraisemblance, si nous avions eu la précaution de nous défaire
de l'ermite, ou de l'emmener sur nos vaisseaux: il pouvait arriver que
les menigrepos laissassent passer cette nuit sans visiter son ermitage;
et nous serions descendus le lendemain avec l'avantage de surprendre
tous les autres bonzes; mais il ne tomba dans l'esprit à personne que
notre première expédition pût être ignorée jusqu'au jour suivant, et
chacun se reposa sur la facilité qu'on se promettait à réduire une
troupe de moines sans courage et sans armes.

»Faria donna ses ordres pour la nuit; ils consistaient principalement à
veiller autour de l'île pour observer toutes les barques qui pouvaient
en approcher. Mais vers minuit nos sentinelles découvrirent quantité de
feux sur les temples et sur les murs. Nos Chinois furent les premiers à
nous avertir que c'était sans doute un signal qui nous menaçait. Faria
dormait d'un profond sommeil; il ne fut pas plus tôt éveillé, qu'au lieu
de suivre le conseil des plus timides, qui le pressaient de faire voile
aussitôt, il se fit conduire à rames droit à l'île. Un bruit effroyable
de cloches et de bassins confirma bientôt l'avis des Chinois. Cependant
Faria ne revint à bord que pour nous déclarer qu'il ne prendrait point
la fuite sans avoir approfondi la cause de ce mouvement; il se flattait
encore que les feux et le bruit pouvaient venir de quelque fête, suivant
l'usage commun des bonzes; mais, avant de rien entreprendre, il nous fit
jurer sur l'Évangile que nous attendrions son retour. Ensuite repassant
dans l'île avec quelques-uns de ses plus braves soldats, il suivit le
son d'une cloche qui le conduisit dans un ermitage différent du premier.
Là, deux ermites, dont il se saisit, et que ses menaces forcèrent de
parler, lui apprirent que le vieillard auquel nous avions fait grâce de
la vie avait trouvé la force de se rendre aux grands édifices; que, sur
le récit de son aventure, l'alarme s'était répandue parmi tous les
bonzes; que, dans la crainte du même sort pour leurs maisons et pour
leurs temples, ils avaient pris le seul parti qui convenait à leur
profession, c'est-à-dire celui d'avertir les cantons voisins par des
feux et par le bruit des cloches, et qu'ils espéraient un prompt secours
du zèle de la piété des habitans. Les gens de Faria profitèrent du temps
pour enlever sur l'autel une idole d'argent qui avait une couronne d'or
sur la tête et une roue dans la main; ils prirent aussi trois
chandeliers d'argent avec leurs chaînes, qui étaient fort grosses et
fort longues. Faria, se repentant trop tard du ménagement qu'il avait eu
pour le premier ermite, emmena ceux qui lui parlaient, et les fit
embarquer avec lui. Il mit aussitôt à la voile, en _s'arrachant la
barbe_, et se reprochant d'avoir perdu par son imprudence une occasion
qu'il désespérait de retrouver.

»Son retour jusqu'à la mer fut aussi prompt que le cours d'une rivière
fort rapide, aidé du travail des rames et de la faveur du vent. Après
sept jours de navigation, il s'arrêta dans un village nommé Susequerim,
où, ne craignant plus que le bruit de son entreprise eût pu le suivre,
il se pourvut de vivres, qui recommençaient à lui manquer. Cependant il
n'y passa que deux heures, pendant lesquelles il prit aussi quelques
informations sur sa route, qui servirent à nous faire sortir de la
rivière par un détroit beaucoup moins fréquenté que celui de Sileupamor,
par lequel nous y étions entrés. Là, nous fîmes cent quarante lieues
pendant neuf jours; et, rentrant ensuite dans l'anse de Nankin, qui
n'avait dans ce lieu que dix ou douze lieues de large, nous nous
laissâmes conduire pendant treize jours par le vent d'ouest jusqu'à la
vue des monts de Conxinacau.

»Cette chaîne de montagnes stériles qui forment une perspective
effrayante, l'ennui d'une longue route, la diminution de nos vivres, et
surtout le regret d'avoir manqué nos plus belles espérances, jetèrent
dans les deux bords un air de tristesse qui fut comme le présage de
l'infortune dont nous étions menacés. Il s'éleva tout d'un coup un de
ces vents du sud que les Chinois nomment typhons, avec une impétuosité
si surprenante, que nous ne pûmes le regarder comme un événement
naturel. Nos panoures étaient des bâtimens de rames, bas de bords,
faibles et presque sans matelots. Un instant rendit notre situation si
triste, que, désespérant de pouvoir nous sauver, nous nous laissâmes
dériver vers la côte, où le courant de l'eau nous portait. Notre
imagination nous offrait plus de ressource en nous brisant contre les
rochers qu'en nous laissant abîmer au milieu des flots; mais ce projet
désespéré ne put nous réussir. Le vent, qui changea bientôt au
nord-ouest, éleva des vagues furieuses qui nous rejetèrent malgré nous
vers la haute mer. Alors nous commençâmes à soulager nos vaisseaux de
tout ce qui pouvait les appesantir, sans épargner nos caisses d'or et
d'argent. Nos mâts furent coupés, et nous nous abandonnâmes à la fortune
pendant le reste du jour. Vers minuit, nous entendîmes dans le vaisseau
de Faria les derniers cris du désespoir. On y répondit du nôtre par
d'affreux gémissemens. Ensuite n'entendant plus d'autre bruit que celui
des vents et des vagues, nous demeurâmes persuadés que notre généreux
chef et tous nos amis étaient ensevelis dans l'abîme. Cette idée nous
jeta dans une si profonde consternation, que pendant plus d'une heure
nous demeurâmes tous muets. Quelle nuit la douleur et la crainte nous
firent passer! Une heure avant le jour, notre vaisseau s'ouvrit par la
contre-quille, et se trouva bientôt si plein d'eau, que le courage nous
manqua pour travailler à la pompe. Enfin nous allâmes choquer contre la
côte; et déjà presque noyés comme nous l'étions, les vagues nous
roulèrent jusqu'à la pointe d'un écueil qui acheva de nous mettre en
pièces. De vingt-cinq Portugais, quatorze se sauvèrent. Le reste, avec
dix-huit esclaves chrétiens et sept matelots chinois, périt
misérablement à nos yeux.

»Nous nous rassemblâmes sur le rivage, où, pendant tout le jour et la
nuit suivante, nous ne cessâmes point de pleurer notre infortune. Le
pays était rude et montagneux: il y avait peu d'apparence qu'il fût
habité dans les parties voisines. Cependant, le lendemain au matin, nous
fîmes six ou sept lieues au travers des rochers, dans la triste
espérance de rencontrer quelque habitant qui voulût nous recevoir en
qualité d'esclaves, et qui nous donnât à manger pour prix de notre
liberté. Mais, après une marche si fatigante, nous arrivâmes à l'entrée
d'un immense marécage, au delà duquel notre vue ne pouvait s'étendre, et
dont le fond était si humide, qu'il nous fut impossible d'y entrer. Il
fallut retourner sur nos traces, parce qu'il ne se présentait pas
d'autre passage. Nous nous retrouvâmes le jour suivant dans le lieu où
notre vaisseau s'était perdu, et découvrant sur le rivage les corps que
la mer y avait jetés, nous recommençâmes nos plaintes et nos
gémissemens. Après avoir employé le troisième jour à les ensevelir dans
le sable, sans autre instrument que nos mains, nous prîmes notre chemin
vers le nord, par des précipices et des bois que nous avions une peine
extrême à pénétrer. Cependant nous descendîmes enfin sur le bord d'une
rivière que nous résolûmes de traverser à la nage; mais les trois
premiers qui tentèrent ce passage furent emportés par la force du
courant. Comme ils étaient les plus vigoureux, nous désespérâmes d'un
meilleur sort. Nous prîmes le parti de retourner à l'est en suivant le
bord de l'eau, sur lequel nous passâmes une nuit fort obscure, aussi
tourmentés par la faim que par le froid et la pluie. Le lendemain avant
le jour, nous aperçûmes un grand feu vers lequel nous nous remîmes à
marcher; mais, le perdant de vue au lever du soleil, nous continuâmes
jusqu'au soir de suivre la rivière. Le pays commençait à s'ouvrir. Notre
espérance était de rencontrer quelque habitant sur la rive: d'ailleurs
nous ne pouvions nous éloigner d'une route où l'eau, qui était
excellente, servait du moins à soutenir nos forces. Le soir nous
arrivâmes dans un bois, où nous trouvâmes cinq hommes qui travaillaient
à faire du charbon.

»Un long commerce avec leur nation nous avait rendu leur langue assez
familière. Nous nous approchâmes d'eux, nous nous jetâmes à leurs pieds
pour diminuer l'effroi qu'ils avaient pu ressentir à la vue de onze
étrangers. Nous les priâmes au nom du ciel, dont la puissance est
respectée de tous les peuples du monde, de nous adresser dans quelque
lieu où nous pussions trouver du remède au plus pressant de nos maux.
Ils nous regardèrent d'un oeil de pitié. «Si votre unique mal était la
faim, nous dit l'un d'entre eux, il nous serait aisé d'y remédier; mais
vous avez tant de plaies, que tous nos sacs ne suffiraient pas pour les
couvrir.» En effet, les ronces, au travers desquelles nous avions
marché dans les montagnes, nous avaient déchiré le visage et les mains;
et ces plaies, que l'excès de notre misère nous empêchait de sentir,
étaient déjà tournées en pouriture.

»Les cinq Chinois nous offrirent un peu de riz et d'eau chaude, qui ne
pouvait suffire pour nous rassasier. Mais, en nous laissant la liberté
de passer la nuit avec eux, ils nous conseillèrent de nous rendre dans
un hameau voisin, où nous trouverions un hôpital qui servait à loger les
pauvres voyageurs. Nous prîmes aussitôt le chemin qu'ils eurent
l'humanité de nous montrer. Il était une heure de nuit lorsque nous
frappâmes à la porte de l'hôpital. Quatre hommes qui en avaient la
direction nous reçurent avec bonté; mais, s'étant réduits à nous donner
le couvert, ils attendirent le lendemain pour nous demander qui nous
étions. Un de nous lui répondit que nous étions des marchands de Siam à
qui la fortune avait fait perdre leur vaisseau par un naufrage. Ils
voulurent savoir où nous avions dessein d'aller. Notre intention, leur
dîmes-nous, était de nous rendre à Nankin, où nous espérions de nous
embarquer sur les premières lantées qui partiraient pour Canton. Ils
nous demandèrent pourquoi nous préférions Canton à d'autres ports. Nous
leurs dîmes que c'était dans la confiance d'y trouver des marchands de
notre nation, à qui l'empereur permettait d'y exercer le commerce. Soit
prudence, soit curiosité, ils continuèrent de nous faire un grand
nombre de questions qui lassèrent notre patience. La faim nous pressait
si vivement, que, malgré la commodité du lieu où nous avions passé la
nuit, il nous avait été impossible de fermer les yeux. Nous leur
représentâmes que c'était le plus pressant de nos besoins, et que depuis
six jours nous avions manqué de nourriture. «Il est juste, nous
dirent-ils avec autant de douceur que de gravité, de vous accorder un
secours que vous demandez avec tant d'instance et de larmes; mais cette
maison étant fort pauvre, c'est un obstacle qui ne nous permet pas de
satisfaire pleinement à ce devoir.» Alors ils commencèrent à nous
raconter par quels accidens leur hôpital s'était appauvri après avoir
été fort riche. Les plus affamés d'entre nous, ne pouvant résister à
leur indignation, nous proposèrent en portugais de ne pas souffrir plus
long-temps qu'on se fît un jeu de notre misère, et d'employer l'avantage
que nous avions par la supériorité du nombre. Christophe Borralho, dont
j'ai déjà loué la modération naturelle, nous fit comprendre les suites
de cette violence; mais interrompant les Chinois, il les conjura
d'abandonner un instant tout autre soin pour soulager la faim qui nous
dévorait. Une prière si vive ne parut pas les offenser. Au contraire,
ils se jetèrent dans des excuses qui traînèrent encore en longueur, et
qui aboutirent à nous prier de sortir avec eux pour solliciter la
charité des habitans. Le hameau était composé de quarante ou cinquante
pauvres maisons dispersées, que nous fûmes obligés de parcourir pour
tirer en aumône un demi-sac de riz, un peu de farine, des fèves, des
ognons, et quelques méchans habits qui servirent à la réparation des
nôtres. Les directeurs de l'hôpital nous donnèrent deux taëls en argent.
Nous leurs demandâmes la liberté de passer quelques jours dans leur
maison; ils nous répondirent qu'à l'exception des malades et des femmes
enceintes, les pauvres n'y demeuraient pas si long-temps, et qu'on ne
pouvait violer en notre faveur une loi établie par de savans et
religieux personnages; mais qu'à trois lieues du village de Cathiotan,
où nous étions, nous trouverions, dans la grande ville de Siley-Jacau,
un hôpital fort riche où tous les pauvres étaient reçus. Ils nous
offrirent une lettre de recommandation que nous acceptâmes. Elle était
conçue en des termes si pressans et si tendres, qu'en nous plaignant de
leurs lois et de leurs usages, nous fûmes forcés de rendre justice à
leurs intentions.

»Nous arrivâmes le soir à Siley-Jacau, où nous apprîmes à connaître
encore mieux le caractère des Chinois. On nous y reçut avec une charité
digne du christianisme; mais il fallut essuyer de longues et incommodes
formalités, et protester que notre dessein était de quitter la Chine
après notre guérison.

»Dix-huit jours que nous passâmes dans le repos et l'abondance
rétablirent parfaitement notre santé. Nous partîmes dans l'intention
réelle de nous rendre à Nankin, dont nous étions éloignés de cent
quarante lieues, et de nous y embarquer pour Liampo ou pour Canton. Le
soir du même jour nous arrivâmes à la vue d'un bourg nommé Suzoanganée,
où la fatigue nous força de nous asseoir sur le bord d'une fontaine.
Quelques habitans qui venaient y puiser de l'eau, surpris de remarquer
que nos figures ne ressemblaient pas à celles du pays, s'en retournaient
avec des marques de frayeur ou d'admiration, qui attirèrent bientôt
autour de nous une partie des habitans. Après nous avoir regardés
long-temps sans oser s'approcher, ils nous firent demander ce qui nous
amenait dans leur pays. Nous nous donnâmes, comme nous l'avions déjà
fait, pour des marchands siamois qui se rendaient à Nankin. Cette
réponse leur parut si peu suspecte, qu'ils nous laissèrent la liberté de
nous reposer; mais ils avaient eu le temps de faire avertir un de leurs
prêtres qui, sortant du bourg, vêtu d'une longue robe de damas rouge,
vint à nous jusqu'à la fontaine, avec une poignée d'épis de blé dans la
main. Il nous ordonna de mettre les mains sur les épis; nous le
satisfîmes volontiers, dans le dessein de nous concilier son affection
et celle des habitans. «Par ce serment, nous dit-il, que vous faites en
ma présence sur ces deux substances d'eau et de pain, que le ciel a
formées pour la conservation de tout ce qui existe au monde, il faut
que vous me confessiez s'il est vrai que vous soyez des marchands
étrangers qui vont à Nankin. À cette condition, nous vous accorderons la
liberté de passer la nuit dans ce lieu, conformément à la charité que
nous devons aux pauvres. Au contraire, si vous n'êtes pas tels que vous
l'avez dit, je vous commande de la part du ciel de vous éloigner
sur-le-champ, sous peine d'être mordus et dévorés par les dents du
serpent qui fait sa demeure au fond de l'abîme enfumé.» Nous confirmâmes
notre récit sans balancer. Aussitôt, se tournant vers le peuple qui
l'accompagnait, il déclara qu'on pouvait nous traiter avec indulgence,
et qu'il en accordait la permission. Nous fûmes conduits dans le
village, et logés sous le portail du temple, où nous reçûmes en
abondance tout ce qui était nécessaire à nos besoins.

»Ces exemples d'humanité nous rassurèrent beaucoup sur les dangers d'une
longue route. Nous quittâmes Suzoanganée pour nous rendre à Chiangulay,
qui n'est qu'à deux lieues; mais nous eûmes bientôt l'occasion de nous
défier du jugement favorable que nous avions porté des Chinois. En
approchant du lieu où nous comptions passer la nuit, nous nous reposâmes
sous un arbre, où notre malheur nous fit trouver trois hommes qui
gardaient un grand nombre de vaches, et qui ne virent pas onze
étrangers sans être alarmés pour leur troupeau. Ils se mirent à pousser
des cris qui firent sortir tous les habitans armés de bâtons et de
pierres. Dans leurs premiers transports nous fûmes blessés de plusieurs
coups; et cette chaleur n'ayant fait qu'augmenter à notre vue, parmi des
furieux qui ne reconnaissaient point les traits du pays sur notre
visage, ils nous lièrent les mains derrière le dos, et nous emmenèrent
prisonniers dans le bourg. Nous faillîmes d'y être assommés. On nous
plongea dans une citerne d'eau pourie, qui était remplie de sangsues.
Nous y étions jusqu'à la ceinture, et pendant deux jours nous y restâmes
sans aucune sorte d'alimens. Enfin le ciel amena de Suzoanganée un
habitant qui nous y avait vus. Il apprit notre disgrâce; il fit honte à
nos ennemis de nous avoir pris pour des voleurs; et, sur son témoignage,
on nous délivra de notre prison, tout sanglans de la morsure des
sangsues. Nous partîmes fort irrités, sans vouloir entendre les excuses
par lesquelles on s'efforça de nous consoler.

»Le lendemain, après avoir passé la nuit sur un peu de fumier, nous
découvrîmes du haut d'une colline, dans une grande plaine remplie
d'arbres, une fort belle maison qui nous parut environnée de plusieurs
tours, surmontées d'un grand nombre de girouettes dorées. Nous nous en
approchâmes avec une sorte de respect. Bientôt nous vîmes arriver à
cheval un jeune homme de seize ou dix-sept ans, accompagné de quatre
valets de pied, qui portaient des oiseaux de proie sur le poing, et qui
conduisaient une meute de chiens. Il s'arrêta pour nous demander qui
nous étions. Nous satisfîmes sa curiosité par le récit de notre
naufrage. Il parut sensible à nos infortunes; et, nous recommandant
d'attendre ses ordres dans la première cour du château, il entra dans la
seconde. Bientôt une vieille femme en robe fort longue, avec un chapelet
pendu au cou, vint nous avertir que le fils du seigneur nous faisait
appeler. Nous passâmes dans la seconde cour, qui était environnée d'un
beau péristyle. Le frontispice était une grande arcade ornée de riches
gravures, au milieu desquelles s'offrait un écusson d'armes suspendu par
une chaîne d'argent. On nous fit monter un escalier fort large, qui nous
conduisit dans une grande salle, où nos premiers regards tombèrent sur
une femme d'environ cinquante ans, qui était assise sur un riche tapis.
Elle avait à ses côtés deux fort belles filles, et, sous ses yeux un
vénérable vieillard, couché sur un petit lit, qu'une des deux filles
rafraîchissait d'un éventail. Près de lui était le jeune gentilhomme qui
nous avait fait appeler; et plus loin, sur un autre tapis, neuf jeunes
filles vêtues de damas blanc et cramoisi, qui s'occupaient d'un travail
convenable à leur sexe. Nous nous mîmes à genoux devant le vieillard
pour lui exposer notre situation. Il ordonna que nous fussions bien
traités; et prenant occasion de nos disgrâces pour instruire son fils,
il lui fit un discours fort touchant sur les misères humaines, et sur le
bonheur qu'il avait d'en être à couvert par sa naissance et sa fortune.
Ensuite, nous ayant fait donner trois pièces de toile de lin et quatre
taëls en argent, il nous proposa de passer la nuit dans sa maison, parce
que le jour était trop avancé pour nous mettre en chemin. Nous
acceptâmes ses offres avec autant d'admiration que de reconnaissance
pour une générosité dont les exemples sont rares en Europe.»

Ils continuent à voyager dans l'empire de la Chine, de pays en pays;
mais n'ayant pu éviter une ville nommée Taïpol, ils y furent aperçus par
un de ces intendans de justice que la cour envoie quelquefois dans les
provinces, et saisis par son ordre comme des vagabonds qui pouvaient
troubler la tranquillité publique. Il était arrivé dans ce canton
quelques désordres dont ils furent accusés. Ils furent enfermés dans une
étroite prison, où pendant vingt-six jours ils éprouvèrent les plus
rigoureux traitemens. Cependant, comme le droit des sentences capitales
n'appartient point aux tribunaux inférieurs, ils furent conduits par
différens degrés jusqu'à la ville impériale, et condamnés enfin, suivant
les usages du pays, à servir l'état en qualité d'esclaves pendant
l'espace d'un an. Cette sévérité fut toujours accompagnée d'un mélange
de douceur. Lorsqu'ils avaient été déchirés à coups de fouet dans leur
prison, on les faisait passer dans des chambres plus commodes, où
diverses personnes associées pour les exercices de charité, venaient
panser leurs blessures, et ne leur refusaient aucune sorte de
soulagement; mais les châtimens n'en étaient pas moins recommencés après
leur guérison, et de onze qu'ils étaient encore, deux moururent dans
cette alternative de caresses et de tourmens.

On les conduisit à Pékin, où ils restèrent deux mois, et le treize
janvier 1544, en vertu d'une sentence du tribunal suprême, Pinto est
mené avec ses compagnons dans la ville de Quansy, pour y servir pendant
le temps auquel ils étaient condamnés. Il paraît qu'après avoir été
justifiés des principales accusations, le seul crime qui leur attirait
ce châtiment, était d'avoir pénétré dans l'intérieur de l'empire sans
une permission de la cour. En arrivant à Quansy, un prince tartare, qui
faisait sa résidence en cette ville, souhaita qu'ils lui fussent
présentés, et, leur ayant fait diverses questions, ils les mit au nombre
de quatre-vingts hallebardiers que l'empereur lui accordait pour sa
garde. C'était une faveur du ciel, parce que cet emploi n'était pas
pénible, et qu'outre la douceur de leur condition, ils étaient sûrs de
la liberté à l'expiration du terme. Mais, tandis qu'ils attendaient une
meilleure fortune et qu'ils vivaient entre eux avec une intelligence
fraternelle, l'enfer, que Pinto accuse toujours de ses disgrâces, comme
il fait honneur au ciel de toutes ses prospérités, leur fit trouver en
eux-mêmes la source d'une infinité de nouveaux malheurs. Deux des neuf
Portugais prirent querelle sur l'extraction des Mandureyras et des
Fonsécas, deux illustres maisons de Portugal auxquelles ils étaient bien
éloignés d'appartenir; et sans autre intérêt que celui de la dispute,
ils s'échauffèrent tellement sur la prééminence de ces deux noms,
qu'après s'être emportés à quelques injures, l'un donna un soufflet à
l'autre, qui lui répondit par un coup de sabre, dont il lui abattit la
moitié de la joue. Le blessé prit une hallebarde avec laquelle il perça
le bras de son adversaire; les autres prenant parti, suivant leurs
affections, dans un si ridicule démêlé, en vinrent aux mains à leur
tour; et de neuf, sept furent dangereusement blessés. Ce combat ne
manqua point d'attirer un grand nombre de spectateurs, entre lesquels le
prince tartare accourut lui-même. Il fit saisir les Portugais, et leur
ayant fait donner sur-le-champ trente coups de fouet qui furent plus
sanglans que toutes leurs blessures, il ordonna qu'ils fussent enfermés
dans un cachot souterrain, où ils demeurèrent chargés de chaînes
l'espace de quarante-six jours. Rien ne leur fut plus sensible que les
reproches qu'on leur fit essuyer. On leur répétait continuellement
«qu'ils étaient sans crainte et sans connaissance du ciel, pires que
des bêtes féroces, et sans doute d'un pays et d'une nation barbare,
puisque avec un même langage et les mêmes usages, ils avaient été
capables de se blesser et de s'entre-tuer sans raison; qu'ils méritaient
d'être bannis du commerce des hommes, comme les plus dangereux serpens,
et qu'ils devaient s'attendre d'être confinés dans les mines de
Chabaquaï, de Sumbor ou de Lamau, lieux faits pour des monstres de leur
espèce, et dans lesquels ils auraient le plaisir de hurler avec les
animaux, qui n'étaient pas plus farouches et plus vils qu'eux.» Ce
discours peut servir à faire connaître les idées des Chinois sur les
qualités sociales et sur les lois de la police.

Ils parurent ensuite devant un tribunal fort majestueux, qui leur fit
donner encore trente coups de fouet, mais qui les renvoya dans une
prison plus douce, où ils passèrent deux mois entiers. Enfin, dans une
fête publique, où l'usage est de faire beaucoup d'aumônes pour les
morts, le prince se ressouvint d'eux avec quelques sentimens de pitié.
Il leur fit grâce de la vie en faveur de leur misère et en qualité
d'étrangers; mais ce ne fut que pour être conduits dans une forge de
fer, et pour y être employés aux ouvrages les plus pénibles. Ils y
passèrent six mois nus et presque sans nourriture. Une maladie dont ils
furent tous attaqués, et dont on craignit la contagion, leur fit obtenir
la liberté de sortir pour se faire traiter, et celle de mendier les
nécessités de la vie jusqu'à leur guérison. Dans cette extrémité, ils
promirent entre eux, par un serment solennel, de vivre en bonne
intelligence et de reconnaître pour leur chef un des neuf, qui serait
choisi chaque mois par les huit autres, avec le pouvoir de régler leur
conduite. Cet ordre se soutint constamment et servit beaucoup à soulager
leur misère. Ce choix étant tombé sur Christophe Borralho, sa prudence
leur fit distribuer les emplois qui se rapportaient au bien commun. Deux
furent chargés de mendier dans la ville, deux autres d'aller à l'eau et
d'apprêter les alimens. Le reste devait s'employer à couper du bois dans
une forêt voisine, non-seulement pour l'usage domestique, mais pour
tirer quelque profit de ce qu'on pourrait vendre.

Ils étaient à Quansy depuis plus de huit mois, lorsqu'un mercredi,
troisième jour de juillet 1544, un peu après minuit, il se répandit dans
la ville un bruit et des mouvemens si terribles, qu'on aurait cru le
monde au dernier moment de sa ruine. On était informé par des voies
certaines que le khan de Tartarie venait fondre sur Pékin avec la plus
nombreuse armée qu'on eût jamais vue depuis que les hommes
s'entre-déchirent par des guerres[2]; et qu'un détachement de
soixante-dix mille chevaux était déjà venu se poster dans la forêt de
Malicataran, éloignée de Quansy d'environ deux lieues, sous la conduite
d'un général tartare, ou nauticor, dont le dessein était apparemment
d'attaquer la ville, où l'on pouvait arriver dans l'espace de deux ou
trois heures. Le tumulte ne fit qu'augmenter le reste de la nuit. Au
lever du soleil, les ennemis se firent voir avec une contenance
effroyable. Ils étaient divisés en seize escadrons; leurs drapeaux
écartelés de vert et de blanc, qui sont les couleurs du khan de
Tartarie. Dans cet ordre, ils s'approchèrent des murailles en poussant
des cris affreux; ils dressèrent plus de deux mille échelles qu'ils
avaient apportées; et montant de toutes parts avec autant de légèreté
que de courage, ils commencèrent un assaut si terrible, que toute la
résistance des assiégés ne put les arrêter long-temps. Les portes furent
enfoncées, et toute la ville fut bientôt remplie de ces barbares, qui
firent main basse sur les habitans, sans distinction d'âge ni de sexe.
Le massacre dura sept jours, après lesquels, s'étant contentés jusque-là
d'enlever l'or et l'argent des maisons et des temples; ils achevèrent
de les détruire par le feu.

[Note 2: Pinto confesse que, _depuis Adam, on n'avait pas vu d'armée
semblable_. «Il y avait, dit-il, vingt-sept rois qui, tous ensemble,
menaient dix-huit cent mille hommes, dont six cent mille étaient de
cheval, avec un prodigieux nombre de _rhinocéros_ qui tiraient les
chariots du bagage. Quant aux douze cent mille hommes de pied, on les
tenait arrivés par mer en dix-sept mille vaisseaux.» On peut soupçonner
quelque exagération dans ce récit; mais au fond rien n'est mieux prouvé,
du temps immémorial, que le prodigieux nombre de combattans qui ont
toujours composé les armées d'Orient. Observez que le récit de Pinto est
antérieur à la conquête de la Chine par les Tartares.]

Pinto n'explique pas par quel bonheur il évita la mort. Mais, étant
tombé au pouvoir des vainqueurs avec ses huit compagnons, il laisse
entendre que la qualité d'étrangers fit respecter leur vie. Les Tartares
se mirent en marche vers Pékin. Deux jours après, s'étant souvenus, à la
vue d'un château nommé Nixoamcou, qu'un de leurs partis y avait été
taillé en pièces dans une embuscade des Chinois, ils résolurent de
l'emporter par escalade. On commanda un détachement pour cette
expédition, et toutes les mesures furent prises avec beaucoup de
sagesse. Cependant les Chinois se défendirent si courageusement,
qu'après avoir tué trois mille Tartares dans l'espace de deux heures,
ils forcèrent leur général de faire sonner la retraite. Cet échec lui
causa d'autant plus de chagrin, que les flèches chinoises étaient
empoisonnées d'un suc fort subtil, qui rendait la guérison des blessés
presque impossible, sans compter qu'il craignait la disgrâce du khan
pour avoir sacrifié ses meilleures troupes dans une si légère occasion.
Il pensait à renouveler l'assaut, dans la résolution de laver sa honte
ou d'y périr lui-même; mais il s'éleva un murmure dans le camp, et les
plus braves refusèrent de marcher sans une délibération générale du
conseil. On s'assembla; l'affaire fut discutée avec une grande variété
d'opinions. Pendant qu'on s'agitait, un officier de considération qui
avait la garde des prisonniers, entendant raisonner les Portugais sur
l'entreprise qui occupait toute l'armée, leur demanda si l'on faisait la
guerre dans leur pays, et s'ils avaient de l'inclination pour les armes.
Un d'entre eux, nommé George Mendez, répondit avec assez de vérité que
toute leur vie s'était passée dans les combats, et que depuis l'enfance
ils n'avaient pas eu d'autre profession. Si dans une si longue
expérience, reprit le Tartare, vous aviez appris quelque moyen de
prendre le château, il n'y a point de faveurs que vous ne puissiez
attendre du général. Alors George Mendez, sans considérer à quoi sa
présomption pouvait l'exposer, assura fort hardiment que, si le nauticor
voulait s'engager au nom du khan, par un écrit signé de sa main, à le
faire conduire avec ses compagnons dans l'île d'Aynan, pour retourner de
là dans leur pays, il se croyait capable de lui faire aisément surmonter
toutes les difficultés du siége. Cette offre fut reçue avidement de
l'officier, qui se hâta d'en donner avis au général. Reprenons ici le
récit de Pinto.

«Pendant qu'on informait le conseil du discours de Mendez, nous
demeurâmes si surpris de son audace, qu'appréhendant déjà la vengeance
des Tartares, nous lui reprochâmes amèrement de s'être rendu
l'instrument de notre perte par des promesses que nous n'étions pas
capables de remplir. Il nous répondit, avec une confiance qui augmenta
notre admiration, qu'il serait bien étonnant que neuf Portugais exercés
en effet depuis long-temps au métier des armes, et qui devaient trouver
dans leur mémoire le souvenir d'une infinité d'exploits de leur nation,
ne fussent pas mieux instruits que des barbares; qu'en joignant nos
lumières et nos réflexions, il se promettait que nous leur ouvririons du
moins quelque voie qu'ils ignoraient; et que peut-être nous suffirait-il
de paraître un peu moins grossiers qu'eux pour obtenir une considération
qui pouvait nous conduire à la liberté. Il ajouta, pour exciter notre
courage, que, dans la misère où nous étions, notre vie ne méritait
d'être conservée qu'autant qu'elle pouvait servir à nous procurer un
meilleur sort.

»Nous commençâmes à le regarder d'un autre oeil; et sa témérité nous
parut une inspiration du ciel, qui voulait peut-être la rendre utile à
notre délivrance. Le nauticor, n'étant pas satisfait du conseil, prêta
volontiers l'oreille à l'offre de nos services, surtout lorsqu'il eut
appris que nous étions d'une nation dont les conquêtes avaient fait du
bruit dans les Indes. Il nous fit amener dans sa tente, chargé de
chaînes comme nous l'étions encore. Les principaux officiers du camp
étaient autour de lui, quoique la nuit fût fort avancée. Après diverses
questions, auxquelles Mendez répondit avec assurance, il nous fit ôter
une partie de nos liens; et, s'intéressant déjà pour notre conservation,
il nous fit apporter quelques alimens, sur lesquels nous nous jetâmes
avec une avidité qui parut le réjouir beaucoup. Un de ses officiers,
jaloux peut-être de lui voir tant de confiance dans notre secours, lui
dit, en raillant notre misère, «que quand sa bonté ne servirait qu'à
nous délivrer de la faim, ce n'était pas l'employer inutilement; qu'elle
nous empêcherait de mourir de langueur, et qu'elle lui vaudrait au moins
mille taëls, qu'il tirerait de notre vente à Lançam.» Cette
plaisanterie, qui fit rire assez long-temps les autres, parut peu lui
plaire. Il continua de s'entretenir avec Mendez, et ne dissimula point
qu'il était satisfait de ses réponses; il lui promit, non-seulement la
liberté, mais toutes sortes d'honneurs et de bienfaits, s'il lui faisait
emporter le château avec peu de perte. Mendez eut la prudence de lui
dire qu'il ne pouvait s'expliquer sans avoir observé la place. Tout le
monde loua ce langage; et ceux qui s'étaient défiés de nos offres en
prirent une meilleure opinion.

»On nous fit passer le reste de la nuit dans une tente voisine, où nos
craintes furent aussi vives que nos espérances. Mendez, apprenant que le
général avait commandé trente hommes pour l'accompagner dans ses
observations, demanda que ses compagnons fussent du nombre. Cette faveur
nous fut accordée, mais sans armes, et toujours chargés d'une partie de
nos chaînes. Après avoir observé la situation du château, sur laquelle
nous tenions conseil en portugais pendant notre marche, nous conçûmes
qu'étant environné d'un fossé plein d'eau, qui faisait sa principale
défense, et que les Tartares avaient tenté inutilement de passer, nous
pouvions le faire combler aisément de fascines, dont ils ne
connaissaient pas l'usage, et qu'à l'aide de quelques attaques feintes
qu'on formerait de divers côtés pour diviser les forces de la garnison,
le véritable assaut qui se ferait par le passage que nous aurions ouvert
ne pouvait manquer de succès. Cette délibération nous ayant peu coûté,
on fut surpris de notre diligence, et plus encore de nous entendre
assurer au nauticor que le château serait bientôt à lui, avec aussi peu
de travail que de hasard. Il nous fit ôter aussitôt le reste de nos
fers, et dans le mouvement de sa reconnaissance il jura qu'en arrivant à
Pékin, il nous présenterait au khan pour nous faire recueillir les plus
glorieux fruits de ses promesses.

»Mendez fut regardé à l'instant comme un second général dont toute
l'armée devait reconnaître les ordres. Il donna un modèle de fascines,
sur lequel on se hâta d'en faire un prodigieux nombre. Le nauticor étant
informé seul de notre projet, les Tartares raisonnaient sur leur usage:
les uns s'imaginaient que nous allions faire autour du fossé un feu
immense, dont la flamme envelopperait la place et consumerait les
assiégés. D'autres, qui sentaient l'impossibilité de cette entreprise,
se figuraient que nous voulions élever sur les bords du fossé un
rempart de bois, à la hauteur d'un mur, pour accabler les ennemis à
cette distance par la multitude des flèches et des zagaies. Personne ne
comprit que des fascines, dont chacune surnageait sur l'eau, pussent
former par le nombre un poids capable de remplir le fossé à l'aide des
traverses et de la terre qu'on y mêle. On ne devina pas mieux l'usage
des paniers et des hoyaux que Mendez fit apporter des villages et des
bourgs voisins, d'où la guerre avait fait fuir les habitans. Tout le
jour fut employé à ces préparatifs. Mendez parut sans cesse à côté du
nauticor, qui le comblait de faveurs. Nous crûmes remarquer dans sa
contenance un air de fierté qui s'étendait jusqu'à nous, et que nous ne
pûmes souffrir sans murmure. Qui sait, disions-nous, dans quelles
nouvelles disgrâces sa témérité peut nous engager? Si son entreprise
réussit mal, nous devons nous attendre à mourir par la vengeance des
Tartares. S'il a le succès que nous désirons, il jouira de toute la
faveur du khan, et notre plus grand bonheur sera peut-être de nous voir
employés à le servir.

»Cependant toutes ses mesures furent prises avec tant de sagesse, que,
dès le matin du jour suivant, l'armée fut mise en ordre de bataille, et
divisée en plusieurs corps qui s'approchèrent des murs d'autant de côtés
différens. Chaque division devait feindre de commencer son attaque avec
aussi peu de précaution que celle du premier jour, tandis que le
principal corps dont Mendez avait pris le commandement jetterait les
fascines, et se hâterait de passer le fossé pour commencer brusquement
l'escalade. Cette opération fut achevée avec tant de diligence, que
l'ennemi reconnut à peine de quel danger il était menacé. Mendez fut le
premier qui planta l'échelle au pied du mur. Nous y montâmes avec lui,
dans la résolution de périr ou de signaler notre valeur. La résistance
des assiégés fut d'abord assez vive; mais l'effroi dont ils furent
bientôt saisis à la vue d'un si grand nombre de Tartares, qui ne
cessaient pas de traverser le fossé sur nos traces, leur fit perdre le
courage avec l'espérance. Nous plantâmes le premier drapeau sur la
muraille. Le nauticor et ses principaux officiers, qui nous regardaient
de l'autre bord, se disaient entre eux avec autant de joie que
d'étonnement: «D'où nous vient ce merveilleux secours? Une armée de tels
guerriers serait capable de conquérir la Chine et la Tartarie!»

»Le découragement des Chinois n'ayant fait qu'échauffer la furie du
vainqueur, on vit presque aussitôt sur les murs plus de cinq mille
Tartares qui forcèrent l'ennemi de se retirer, et le carnage devint si
sanglant, qu'en moins d'une demi-heure dix mille Chinois périrent dans
toutes les parties du château. Le nauticor ne perdit que cent vingt
hommes. On lui ouvrit les portes avec les acclamations de la victoire.
Il se rendit sur la place d'armes, accompagné de tous ses capitaines.
Son premier soin fut d'y brûler les drapeaux chinois. Ensuite, faisant
approcher Mendez, il joignit à l'éloge de sa conduite et de sa sagesse
un présent de deux bracelets d'or. Nous reçûmes aussi des témoignages de
son estime; mais la plus haute marque de considération, au jugement des
Tartares, fut de nous faire manger à sa table dans le château même,
théâtre de son triomphe. Après le festin, il souilla sa gloire par un
excès de barbarie. Non-seulement il fit mettre le feu à la place avec
quantité de cérémonies odieuses, mais, ayant fait couper la tête aux
Chinois morts, il fit arroser de leur sang tous les lieux que la flamme
avait ravagés. Lorsqu'il fut retourné à sa tente, il donna mille taëls à
Mendez. Chacun des autres Portugais en reçut cent. Cette inégalité
devint un nouveau sujet de murmures pour ceux qui se croyaient au-dessus
de lui par la naissance, quoiqu'ils ne pussent désavouer que nous lui
devions l'honneur et la liberté.

»Le nauticor leva son camp, et deux jours de marche, pendant lesquels il
répandit la désolation sur ses traces, le firent arriver à deux lieues
de Pékin. Il trouva sur le bord d'une rivière, nommée Palanxitau, un
prince tartare qui venait le féliciter au nom du khan, et qui lui
amenait un cheval richement équipé, du nombre de ceux que le khan
montait pour faire son entrée dans la capitale de l'empire chinois.
Cette cavalcade fut relevée par toutes les marques d'honneur qui
pouvaient flatter son ambition. Il envoya les Portugais, sous la
conduite d'un de ses gens, au quartier qu'il devait occuper, avec
promesse de les présenter le lendemain au khan. Ce prince, auquel il
parla d'eux le même jour, les jugea dignes de la liberté. Mais une
faveur si juste, que le nauticor même s'empressa de leur annoncer,
trouva des obstacles de la part d'un seigneur fort respecté, qui
représenta combien il était important pour le bien public de ne pas
laisser sortir du pays des étrangers dont on admirait le courage et les
lumières. Il exagéra l'utilité qu'on pouvait tirer de leurs services, et
ce qu'on devait craindre de leur habileté, si d'autres vues les
faisaient passer dans le parti des Chinois. Le nauticor reconnut la
force de ces raisons; cependant la fidélité qu'il devait à sa parole, et
l'honneur du khan, qu'il ne crut pas moins engagé à tenir la sienne, lui
firent refuser d'en faire l'ouverture à la cour. Il nous recommanda de
nous tenir prêts le lendemain à recevoir ses ordres.

»Avec quelque distinction qu'on nous eût traités depuis le château de
Nixoamcou, nous fûmes surpris de voir arriver à l'heure qu'il nous avait
marquée neuf chevaux bien équipés, sur lesquels nous fûmes invités à
monter pour nous rendre à sa tente. Il se mit dans une litière, autour
de laquelle marchaient soixante hallebardiers pour sa garde, et six
pages de sa livrée sur des chevaux blancs. Nous marchâmes après les
pages. Ce cortége était fermé par une troupe de domestiques à pied, avec
quantité de musiciens sur les ailes. En arrivant aux premières tranchées
des tentes du khan, le nauticor sortit de sa litière pour demander au
capitaine des portes la permission d'entrer. Nous descendîmes à son
exemple. Ensuite, étant rentré dans sa litière, il s'avança par la
première enceinte jusqu'à l'entrée d'une longue galerie où il nous
ordonna de l'attendre. Nous y passâmes quelque temps à voir sauter et
voltiger des bateleurs, qui nous causèrent peu d'admiration. Enfin le
nauticor, reparaissant avec quatre pages, nous introduisit par divers
appartemens intérieurs dans la chambre du khan.

»Après nous être avancés de dix ou douze pas dans la salle, nous fîmes
notre compliment avec diverses cérémonies qu'on nous avait enseignées.
Alors le khan dit au nauticor: «Demande à ces gens du bout du monde
s'ils ont un roi, comment se nomme leur pays, et de combien il est
éloigné de la Chine où je suis à présent.» Un de nous répondit «que
notre pays se nommait Portugal, que nous avions un roi fort puissant, et
que depuis sa capitale jusqu'à Pékin le voyage était de trois ans.»
Cette réponse étonna beaucoup le khan, qui ne croyait pas le monde si
vaste. Il se frappa trois fois la cuisse d'une baguette qu'il avait à la
main, et levant les yeux vers le ciel, il témoigna son admiration par
quelques mots dans lesquels il nomma les hommes de _misérables fourmis_.
Ensuite, nous ayant fait signe d'approcher jusqu'au premier degré du
trône, où quatorze rois étaient assis, il nous demanda du même air
d'étonnement: «Combien? combien?» Nous lui répétâmes «trois ans.» Il
voulut savoir pourquoi nous n'étions pas venus par terre plutôt que par
mer, où les dangers étaient continuels. Nous répondîmes qu'ils étaient
encore plus grands par terre dans une immense étendue de pays qui
étaient peuplés de différentes nations. «Que veniez-vous donc chercher
ici? ajouta le khan, et pourquoi vous exposez-vous à tant de périls?»
Lorsque nous eûmes répondu à cette question, il demeura quelque temps en
silence. Ensuite, branlant trois ou quatre fois la tête, il dit à ceux
qui étaient près de lui «qu'il y avait sans doute beaucoup d'ambition et
peu de justice dans notre pays, puisque nous venions de si loin pour
conquérir d'autres terres.» Ce discours et la réponse d'un vieux
seigneur auquel il était particulièrement adressé, excitèrent beaucoup
d'applaudissemens. Ils furent interrompus par la musique qui dura
quelques momens, et le khan passa dans une autre chambre, avec une jeune
fille qui le rafraîchissait par le mouvement d'une sorte d'éventail. Le
nauticor reçut ordre de demeurer; mais il nous fit dire de retourner à
notre tente, et de nous reposer sur les bons offices qu'il nous
rendrait auprès du khan.

»Cependant il se passa quarante-trois jours sans aucun changement dans
notre sort. Le siége était poussé avec beaucoup de vigueur; mais les
Chinois n'en apportaient pas moins à leur défense. Il s'était répandu
dans le camp des maladies qui emportaient chaque jour quatre ou cinq
mille hommes; et le débordement des deux rivières dont ce pays est
arrosé rendait le transport des vivres extrêmement difficile. D'ailleurs
l'hiver approchait, il faisait envisager d'autres obstacles qui
commençaient à décourager les Tartares. On tint un conseil général, dans
lequel on fit sentir au khan la nécessité de lever le siége pour sauver
l'armée. Cette humiliation lui parut inévitable, lorsqu'il eut appris
que depuis six mois et demi qu'il était devant la place, il avait perdu
le tiers de ses troupes, et qu'une partie de son camp était inondée.
Toute l'infanterie fut embarquée avec le reste des munitions, et le khan
se mit en marche à la tête de trois cent mille chevaux, au lieu de six
cent mille avec lesquels il était entré dans la Chine.

»Ses ravages continuèrent jusqu'à la grande muraille, qu'il repassa sans
opposition à la porte de Singrachiran. De là, s'étant rendu à Panquinor,
petite ville de ses états, qui n'était qu'à trois lieues de la muraille,
il arriva le lendemain à Psipator, où il congédia ses troupes: son
chagrin éclatait dans toutes ses résolutions. Il n'avait gardé que dix
ou douze mille hommes, avec lesquels il s'embarqua si mécontent, qu'en
arrivant six jours après à Lançam, il y descendit pendant la nuit, après
avoir défendu toutes les marques de joie par lesquelles on voulait
célébrer son retour: il n'était occupé que du siége de Pékin, qu'il
voulait recommencer à l'entrée de la belle saison; il assembla les états
de son empire; il forma de nouvelles ligues avec ses voisins. L'honneur
qu'il nous faisait quelquefois de nous consulter semblait éloigner de
jour en jour nos espérances de liberté. Nous prîmes le parti de presser
le nauticor qui s'était rendu comme le garant de ses promesses. Il nous
fit craindre d'autant plus de difficulté, que le khan lui avait proposé,
depuis son retour, de nous attacher à son service par toute sorte de
bienfaits. George Mendez ne s'était pas fait presser pour accepter un
établissement. On commençait à se persuader que ses compagnons
oublieraient aussi facilement leur patrie; et j'avais déjà remarqué que,
dans cette idée, les Tartares nous traitaient avec plus de confiance et
d'affection.

«Cependant le nauticor ne se crut pas moins engagé par sa parole à nous
servir de tout son crédit. En nous promettant de parler de nous au khan,
il nous dit que, pour le disposer mieux en notre faveur, il lui
représenterait que nous avions en Europe des enfans orphelins qui ne
pouvaient subsister sans notre secours, et qu'il ne doutait pas que ce
motif ne fût capable de l'attendrir. Nous étions fort éloignés d'en
attendre cet effet après tant d'exemples que nous avions eu de la dureté
des Tartares, et nous eûmes occasion d'admirer ce mélange de tendresse
et de férocité qui entre dans le caractère humain. Le nauticor ayant
donné à notre demande le tour qu'il s'était proposé, le khan parut
l'entendre avec quelque sentiment de pitié: «Eh bien! je suis fort aise
qu'ils aient dans leur pays de si justes raisons d'abandonner mon
service. Elles me font consentir plus volontiers à leur accorder ce que
tu leur as promis en mon nom.» Nous étions derrière le nauticor, qui
nous avait ordonné de le suivre. Le mouvement de notre joie nous fit
baiser trois fois la terre, en disant dans le langage et le style du
pays: «Que tes pieds se reposent sur mille générations, afin que tu sois
seigneur de tous ceux qui habitent la terre!» Cette expression parut
plaire au khan. Il dit aux seigneurs dont il était environné: «Ces gens
parlent comme s'ils avaient été nourris parmi nous.» Alors jetant les
yeux sur Mendez, qui était à côté du nauticor: «Et toi, dit-il,
penses-tu aussi à nous quitter?» Mendez, qui s'était attendri à cette
question, répondit: «Pour moi, seigneur, qui n'ai point de femme ni
d'enfans à qui mon secours soit nécessaire, ce que je désire uniquement,
c'est de servir votre majesté; et je ne donnerais pas ce bonheur pour
celui d'être empereur de Pékin pendant mille ans.» Le khan lui marqua
sa satisfaction par un sourire.

»Nous nous retirâmes avec une vive joie pour nous préparer au départ.
Trois jours après, à la sollicitation du nauticor, sa majesté nous
envoya deux mille taëls, et nous remit aux ambassadeurs qu'il envoyait à
la cour d'Uzanguay, capitale de la Cochinchine. Enfin nous partîmes avec
eux. George Mendez nous fit présent de mille taëls; libéralité qui ne
pouvait l'appauvrir, parce qu'il en avait déjà six mille de rente. Il
nous accompagna pendant le premier jour de notre voyage, sans pouvoir
retenir ses larmes lorsqu'il envisageait l'éternel exil auquel il
s'était condamné volontairement.

»Étant partis de Tuymicam le 9 mai 1545, nous arrivâmes le soir dans une
ville nommée Guatypamear, célèbre par son université, où nous fûmes
traités fort civilement sous la protection des ambassadeurs. Le
lendemain nous allâmes passer la nuit à Puchanguim, petite ville, mais
défendue par des fossés très-larges et par quantité de tours et de
boulevards. Nous nous rendîmes le troisième jour dans une ville plus
considérable, qui se nommait Euxellu.

»Cinq jours après, n'ayant pas cessé de suivre la rivière, nous
arrivâmes à la porte d'un temple nommé Singuafatur, près duquel on
voyait un enclos de plus d'une lieue de circuit, qui contenait cent
soixante-quatre maisons longues et larges, ou plutôt autant de magasins
remplis de têtes de morts. Hors de ces édifices, on avait formé de si
grandes piles d'autres ossemens, qu'elles s'élevaient de plusieurs
brasses au-dessus des toits. Un petit tertre qui s'élevait du côté du
sud offrait une sorte de plate-forme où l'on montait par neuf degrés de
fer, qui conduisaient à quatre portes. La plate-forme servait comme de
piédestal à la plus haute, la plus difforme et la plus épouvantable
statue que l'imagination puisse se représenter, qui était debout, mais
adossée contre un donjon de forte pierre de taille. Elle était de fer
fondu. Sa difformité n'empêchait point qu'on ne remarquât beaucoup de
proportion dans tous ses membres, à l'exception de la tête, qui
paraissait trop petite pour un si grand corps. Ce monstre soutenait sur
ses deux mains une prodigieuse boule de fer. Nous demandâmes à
l'ambassadeur de Tartarie l'explication d'un monument si bizarre. Il
nous dit que ce personnage, dont, nous admirions la grandeur, était le
gardien des ossemens de tous les hommes, et qu'au dernier jour du monde
où les hommes devaient renaître, il nous rendrait à chacun les mêmes os
que nous avions eus pendant notre première vie, parce que, les
connaissant tous, il saurait distinguer à quels corps ils auraient
appartenu: mais qu'à ceux qui ne lui rendaient pas d'honneurs, et qui ne
lui faisaient pas d'aumônes sur la terre, il donnerait les os les plus
pouris qu'il pourrait trouver, et même quelques os de moins, pour les
rendre estropiés ou tortus. Après cette curieuse instruction,
l'ambassadeur nous conseilla de laisser quelque aumône aux prêtres, et
se fit honneur de nous en donner l'exemple. Les fables qu'il nous avait
racontées excitèrent notre pitié; mais nous eûmes plus de foi pour son
témoignage lorsqu'on nous assura que les aumônes qu'on faisait à ce
temple montaient chaque année à plus de deux cent mille taëls, sans y
comprendre ce qui revenait des chapelles et d'autres fondations des
principaux seigneurs du pays. Il ajouta que l'idole était servie par un
très-grand nombre de prêtres, auxquels on faisait des présens continuels
en leur demandant leurs prières pour les morts dont ils conservaient les
ossemens; que ces prêtres ne sortaient jamais de l'enclos sans la
permission de leurs supérieurs, qu'ils nommaient chisangues; qu'il ne
leur était permis qu'une fois l'an de violer la chasteté à laquelle ils
s'étaient engagés, et qu'il y avait aussi des femmes destinées à cet
office; mais que, hors de leurs murs, ils pouvaient se livrer sans crime
à tous les plaisirs des sens.

»Nous continuâmes de descendre la rivière l'espace de quatre jours,
pendant lesquels nous vîmes sur les deux bords quantité de villes et de
grands bourgs. Notre premier séjour fut à Léchune, capitale de la
religion tartare: on y voyait un temple somptueux accompagné de divers
édifices qui contenaient les tombeaux de vingt-sept khans, ou empereurs
de Tartarie. L'intérieur des chapelles était revêtu de lames d'argent,
avec diverses idoles de même métal. À quelque distance du temple, vers
le nord, on nous fit remarquer un enclos de vaste étendue, dans lequel
il y avait alors deux cent quatre-vingts monastères, de l'un et de
l'autre sexe, dédiés au même nombre d'idoles, où l'on nous assura qu'on
ne comptait pas moins de quarante-deux mille personnes consacrées à la
vie religieuse, sans y comprendre les domestiques qui étaient employés à
leur service. Nous vîmes entre les édifices une infinité de colonnes de
bronze, et sur chaque colonne une idole dorée. Un de ces monastères
dédié à Quay-Frigau, c'est-à-dire au dieu des atomes du soleil, avait
été fondé par une soeur du khan, veuve du roi de Pasna, que la mort de
son mari avait portée à s'enfermer avec six mille femmes qui l'avaient
suivie. Elle avait pris par humilité un nom tartare qui signifie _balai
de la maison de Dieu_. Les ambassadeurs se firent un devoir de lui aller
baiser les pieds: elle reçut ce témoignage de leur respect avec beaucoup
de bonté; mais ayant jeté la vue sur nous, et s'étant informée qui nous
étions, elle parut apprendre avec beaucoup d'étonnement, par le récit
des ambassadeurs, que nous étions venus de l'extrémité du monde, et d'un
pays dont les Tartares ne connaissaient pas le nom. Sa curiosité devint
si vive, qu'elle nous arrêta long-temps: ses questions étaient
spirituelles; elle raisonnait juste sur nos réponses; et dans la
satisfaction qu'elle en reçut, elle déclara «que nous avions été nourris
parmi des peuples plus éclairés que les Tartares.» Enfin, nous ayant
congédiés avec des remercîmens fort civils, elle nous fit donner cent
taëls.

»Arrivés à Fanaugrem, chez le roi de Cochinchine, l'ambassadeur lui
parla de nous suivant ses instructions. La prière qu'il lui fit au nom
du khan, de nous accorder les moyens de retourner dans notre patrie, fut
reçue avec d'autant plus de bonté, qu'elle ne l'engageait qu'à nous
faire conduire dans quelque port où nous eussions l'espérance de trouver
un vaisseau portugais. Nous fîmes avec lui le voyage d'Uzangay. Il
arriva le neuvième jour à Lingator, ville située sur une large et
profonde rivière, où les vaisseaux se rassemblent en grand nombre. Son
amusement dans cette route était la chasse, surtout celle des oiseaux,
que ses officiers tenaient prêts dans les lieux de son passage. Il
s'arrêtait peu, et souvent il passait la nuit dans une tente qu'il se
faisait dresser au milieu des bois. En arrivant à la rivière de
Baguetor, une des trois qui sortent du lac Famstir en Tartarie, il
continua le voyage par eau jusqu'à Natibasoï, grande ville où il
descendit sans aucune pompe pour achever le reste du chemin par terre.

»Pendant un mois entier que nous passâmes dans cette ville, nous fûmes
témoins de quantité de fêtes; mais ces réjouissances barbares, et les
offres par lesquelles on s'efforça de nous retenir à la cour ne nous
firent pas manquer l'occasion d'un vaisseau qui partait pour les côtes
de la Chine, d'où nous comptions pouvoir retourner facilement à Malacca.
Nous mîmes à la voile le 12 janvier 1546, avec une extrême satisfaction
d'être échappés à de si longues infortunes. Le nécoda, ou le capitaine
de notre bord, avait ordre de nous traiter humainement et de favoriser
toutes nos vues. Il employa sept jours à sortir de la rivière, qui a
plus d'une lieue de largeur, et qui s'allonge par un grand nombre de
détours. Nous observâmes sur ces deux rivières quantité de grands bourgs
et plusieurs belles villes. La somptuosité des édifices, surtout celle
des temples, dont les clochers étaient couverts d'or, et la multitude
des vaisseaux et des barques qui paraissaient chargés de toutes sortes
de provisions et de marchandises, nous donnèrent une haute idée de
l'opulence du pays.

»Nous sortîmes enfin de la rivière, et treize jours de navigation nous
firent arriver à l'île de Sancian, où les vaisseaux de Malacca
relâchaient souvent dans leur passage; mais les derniers étaient partis
depuis neuf jours. Il nous restait quelque espérance dans le port de
Lampacan, qui n'est que sept lieues plus loin. Nous y trouvâmes en effet
deux jonques malaïennes, l'une de Lugor, et l'autre de Patane,
disposées toutes deux à nous prendre à bord; mais nous étions Portugais,
c'est-à-dire d'une nation dont le vice est d'abonder dans son sens, et
d'être obstinée dans ses opinions. Nos avis furent si partagés lorsqu'il
était si nécessaire pour nous d'être unis, que dans la chaleur de cette
contrariété nous faillîmes nous entre-tuer. Le détail de notre querelle
serait honteux. J'ajouterai seulement que le nécoda d'Uzanguay, frappé
de cet excès de barbarie, nous quitta fort indigné, sans vouloir se
charger de nos messages ni de nos lettres, et protestant qu'il aimait
beaucoup mieux que le roi lui fît trancher la tête que d'offenser le
ciel par le moindre commerce avec nous. Notre mauvaise intelligence dura
neuf jours, pendant lesquels les deux jonques, aussi effrayées que le
nécoda, partirent après avoir rétracté leurs offres.

»Notre sort fut de demeurer dans un lieu désert, où le sentiment d'une
misère présente et la vue d'une infinité de dangers eurent enfin le
pouvoir de nous faire ouvrir les yeux sur notre folie. Dix-sept jours
que nous avions déjà passés sans secours commençaient à nous faire
regarder cette île comme notre tombeau, lorsque la faveur du ciel y fit
aborder un corsaire nommé Samipocheca, qui cherchait une retraite après
avoir été vaincu par une flotte chinoise. D'un grand nombre de
vaisseaux, il ne lui en restait que deux, avec lesquels il s'était
échappé. La plupart de ses gens étaient si couverts de blessures, qu'il
fut obligé de s'arrêter pendant vingt jours à Lampacan pour les
rétablir. Une cruelle nécessité nous força de prendre parti à son
service. Il mit cinq d'entre nous dans l'une de ses jonques, et trois
dans l'autre.

»Son intention était de se rendre dans le port de Lailou, à sept lieues
de Chinchen et quatre-vingts de Lampacan. Nous commençâmes cette route
avec un fort bon vent, et nous suivîmes pendant neuf jours la côte de
Laman. Mais, vers la rivière du Sel, qui est à cinq lieues de Chabakaï,
nous fûmes attaqués par sept jonques, qui, dans un combat fort
opiniâtre, brûlèrent celle des deux nôtres où le corsaire avait mis cinq
Portugais. Nous ne dûmes notre salut nous-mêmes qu'au secours de la nuit
et du vent. Ainsi, dans le plus triste état nous fîmes voile devant nous
pendant trois jours, à la fin desquels un impétueux orage nous poussa
vers l'île de Lequios. Le corsaire, qui était connu du roi et des
habitans, remercia le ciel de lui avoir procuré cet asile. Cependant il
ne lui fut pas possible d'y aborder, parce qu'il avait perdu son pilote
dans le dernier combat. Après vingt-sept jours de travail et de dangers,
nous fûmes jetés dans une anse inconnue, où deux petites barques
s'approchèrent aussitôt de notre jonque. Six hommes qui les montaient
nous demandèrent ce qui nous avait amenés dans leur île. Samipocheca les
reconnut à leur langue pour des Japonais; et, se faisant passer pour un
marchand de la Chine qui cherchait l'occasion du commerce, il apprit
d'eux que nous étions dans l'île de Tanixuma.

»Ils nous montrèrent dans l'éloignement la grande terre du Japon dont
ils dépendaient. Ils nous promirent un accueil favorable de leur
seigneur, auquel ils donnaient le titre de _nautaquin_; et remarquant le
désordre de notre jonque, ils nous montrèrent un port du côté du sud,
sous une grande ville qu'ils nommaient Miaï-Apima. Nous étions pressés
par tant de besoins, que nous levâmes aussitôt l'ancre pour suivre leurs
informations. Notre arrivée fut remarquée par quantité d'autres barques
qui nous apportèrent des rafraîchissemens. Le corsaire ne prit rien sans
en compter le prix. Avant la fin du jour, le nautaquin, ou le prince de
l'île, vint à bord de notre jonque avec quantité de marchands et
d'officiers qui apportaient des caisses pleines de lingots d'argent pour
nous proposer des échanges. Ils ne s'approchèrent qu'après s'être
assurés de la bonne foi du capitaine; mais, devenant bientôt libres et
familiers, ils distinguèrent le visage des Portugais de celui des
Chinois, et le nautaquin demanda curieusement qui nous étions.
Samipocheca lui répondit que nous étions d'un pays qui se nommait
Malacca, où nous étions venus, depuis plusieurs années, d'un autre pays
nommé Portugal, dont le roi, suivant nos récits, avait son empire à
l'extrémité du monde. Ce discours parut causer beaucoup d'étonnement au
nautaquin. Il se tourna vers ses gens: «Je suis trompé, leur dit-il, si
ces étrangers ne sont pas les Chinchi-Cogis, dont il est écrit dans nos
livres que, volant par-dessus les eaux, ils subjugueront les terres où
Dieu a créé les richesses du monde. Nous sommes heureux s'ils viennent
parmi nous à titre d'amis.» Là-dessus il fit demander au nécoda, par une
femme de Lequios, qui lui servait d'interprète, dans quel lieu il nous
avait trouvés, et sous quel titre il nous amenait au Japon. Le nécoda
répondit que nous étions d'honnêtes marchands qu'il avait trouvés à
Lampacan, où nous nous étions brisés, et que la pitié lui avait fait
prendre sur son bord. Ce témoignage parut suffire au nautaquin. Il se
fit donner un siége sur lequel il s'assit près du pont, et la curiosité
devenant sa passion la plus vive, il nous fit quantité de questions avec
beaucoup d'empressement pour entendre nos réponses. En nous quittant, il
nous proposa de lui faire quelque relation de ce grand monde où nous
avions voyagé: marchandise, nous dit-il, qu'il achèterait plus
volontiers que celles de notre vaisseau. Le lendemain, à la pointe du
jour, il nous envoya une petite barque remplie de toutes sortes de
rafraîchissemens, pour lesquels notre capitaine lui fit porter quelques
pièces d'étoffes, avec promesse de descendre au rivage et de lui mener
ses trois Portugais.

»Nous nous aperçûmes effectivement que cette aventure nous attirait plus
de considération des Chinois, qui ne pensaient plus qu'à profiter de
l'occasion pour réparer leur vaisseau et pour se défaire avantageusement
de leurs marchandises. Ils nous prièrent d'entretenir le nautaquin dans
l'opinion qu'il avait de nous. Leurs bienfaits devaient répondre à nos
services. Nous descendîmes avec le nécoda et douze de ses gens.
L'accueil que nous reçûmes augmenta beaucoup leurs espérances. Tandis
que les principaux marchands du pays traitaient avec eux pour leurs
marchandises, le nautaquin nous prit dans sa maison, et recommença fort
curieusement à nous interroger sur tout ce que nous avions observé dans
nos voyages. Nous nous étions préparés à satisfaire son goût, suivant le
tour de ses demandes, plutôt qu'à nous assujettir fidèlement à la
vérité. Ainsi, lorsqu'il voulut savoir s'il était vrai, comme il l'avait
appris des Chinois et des Lequiens, que le Portugal était plus riche et
plus grand que l'empire de la Chine, nous lui accordâmes cette
supposition. Lorsqu'il nous demanda si le roi de Portugal avait conquis
la plus grande partie du monde, comme on l'avait assuré, nous le
confirmâmes dans une idée si glorieuse pour notre nation. Il nous dit
aussi que le roi notre maître avait la réputation d'être si riche en or,
qu'on lui attribuait deux mille maisons qui en étaient remplies jusqu'au
toit. À cette folle imagination, nous répondîmes que nous ne savions
pas exactement le nombre des maisons, parce que le royaume de Portugal
était si grand, si riche et si peuplé, que le dénombrement de ses
trésors et de ses habitans était impossible. Après deux heures d'un
entretien de cette nature, le nautaquin se tourna vers ses gens, et leur
dit avec admiration: «Assurément aucun des rois que nous connaissons sur
la terre ne doit s'estimer heureux, s'il n'est vassal d'un aussi grand
monarque que l'empereur du Portugal.» Ensuite, ayant laissé au nécoda la
liberté de retourner à bord, il nous pressa de passer quelque temps dans
son île. Nous y consentîmes avec la participation des Chinois. L'ordre
fut donné pour nous préparer un logement commode, et nous fûmes logés
pendant plusieurs jours chez un riche marchand qui n'épargna rien pour
seconder les intentions de son prince.

»Le nécoda, n'ayant pas fait difficulté de débarquer toutes ses
marchandises, profita fort heureusement, de notre faveur. Il nous avoua
que, dans l'espace de peu de jours, un fonds d'environ deux mille cinq
cents taëls en divers effets qui lui restaient de sa fortune lui en
avait valu trente mille, et que toutes ses pertes étaient réparées.
Comme nous étions sans marchandises, et par conséquent sans occupation,
notre ressource, dans le temps que la curiosité du nautaquin nous
laissait libres, était la chasse ou la pêche. Diégo-Zeimoto, l'un de
mes deux compagnons, était le seul des trois qui fût armé d'une
arquebuse. Il s'était attaché à la conserver soigneusement dans nos
malheurs, parce qu'il s'en servait avec beaucoup d'adresse. Pendant les
premiers jours on y avait fait d'autant moins d'attention, qu'il en
avait fait peu d'usage, ou qu'il s'écartait pour la chasse; et, ne nous
figurant pas que cette arme fût encore inconnue au Japon, il ne nous
était pas tombé dans l'esprit qu'elle pût nous faire un nouveau mérite
aux yeux des insulaires. Cependant, un jour que Zeimoto s'arrêta dans un
marais voisin de la ville, où il avait remarqué un grand nombre
d'oiseaux de mer, et où il avait tué plusieurs canards, quelques
habitans, qui ne connaissaient pas cette manière de tirer, en eurent
tant d'étonnement, que leur admiration alla bientôt jusqu'au nautaquin.
Il s'occupait alors à faire exercer quelques chevaux. Son impatience le
fit courir aussitôt vers le marais, d'où il vit revenir Zeimoto, son
arquebuse sur l'épaule, accompagné de deux Chinois qui portaient leur
charge de gibier. Il avait eu peine à comprendre les merveilles qu'on
lui avait annoncées, et la vue d'une sorte de bâton qu'il voyait porter
au Portugais ne suffisait pas pour l'en éclaircir. Lorsque Zeimoto eut
tiré devant lui deux ou trois coups, qui firent tomber autant d'oiseaux,
il parut d'abord effrayé, et dans sa première surprise il attribua ce
prodige à quelque pouvoir surnaturel. Mais, après avoir entendu que
c'était un art de l'Europe, qui dépendait du secret de la poudre, il
tomba dans un excès de joie et d'admiration qui ne peut être représenté
que par ses effets. Il embrassa Zeimoto avec transport; il le fit monter
en croupe derrière lui; et, retournant à la ville dans cet état, il se
fit précéder de quatre huissiers qui portaient des bâtons ferrés par le
bout, et qui criaient par son ordre au peuple, dont la foule était
infinie: «On fait savoir que le nautaquin, prince de cette île et
seigneur de nos têtes, vous commande à tous d'honorer ce Chinchi-Cogis
du bout du monde, parce que, dès aujourd'hui et pour l'avenir, il le
fait son parent comme les jacarous qui sont assis près de sa personne,
et quiconque refusera d'obéir à cet ordre sera condamné à perdre la
tête.»

»Je demeurai assez loin derrière avec Christophe Borralho, qui était le
troisième Portugais, tous deux dans la surprise d'un événement si
singulier. Le nautaquin, étant arrivé au palais, prit Zeimoto par la
main, le conduisit dans sa chambre, le fit asseoir à sa table; et pour
le combler d'honneur, il ordonna que la nuit suivante on le fît coucher
dans un appartement voisin du sien. Nous participâmes à cette faveur par
les caresses et les bienfaits que nous reçûmes aussi du prince et des
habitans.

»Zeimoto crut ne pouvoir mieux s'acquitter d'une partie de ces
distinctions qu'en faisant présent de son arquebuse au nautaquin. Il
choisit pour ce témoignage de reconnaissance un jour qu'il revenait de
la chasse; après avoir tué quantité de colombes et de tourterelles, il
lui offrit cet instrument qui lui donnait cet empire sur leur vie. Le
prince lui fit compter sur-le-champ mille taëls; mais il le pria de lui
apprendre à faire de la poudre, sans quoi l'arquebuse n'était qu'une
pièce de fer inutile.

»Nous avions déjà passé vingt-trois jours dans l'île de Tanixuma,
lorsqu'on avertit le nautaquin de l'arrivée d'un vaisseau du roi de
Bungo, qui apportait avec plusieurs marchands un vieillard respectable
auquel il se hâta de donner audience. Nous étions présens à cette
cérémonie. Le vieillard, s'étant mis à genoux devant lui, avec quelques
discours que nous ne pûmes entendre, lui offrit une lettre et un
coutelas garni d'or. La lecture de cette lettre parut causer quelque
embarras au nautaquin. Après avoir congédié celui qui l'avait apportée,
il nous fit approcher de lui: «Mes bons amis, nous dit-il par la bouche
de son interprète, je vous prie d'écouter le contenu de cette lettre que
je reçois du roi de Bungo, mon seigneur et mon oncle. Je vous
expliquerai ensuite ce que je désire de vous.» L'interprète nous fit
entendre qu'Orgendono, roi de Bungo et de Facata, marquait à Hiascaran
Goxo, nautaquin de Tanixuma, son gendre et son neveu, qu'ayant appris
depuis peu de jours qu'il avait dans son île trois Chinchi-Cogis venus
du bout du monde, gens de mérite et d'honneur, qui lui avaient parlé
d'un autre monde plus grand que celui qu'on connaissait au Japon, et
peuplé d'une race d'hommes dont ils lui avaient raconté des choses
incroyables, il le priait très-instamment de lui envoyer un de ces trois
étrangers pour le consoler dans les douleurs d'une longue maladie. Il
ajoutait que, si notre inclination ne nous portait point à ce voyage, il
s'engageait à nous renvoyer avec sûreté lorsque nous commencerions à
nous ennuyer dans sa cour.

»Le nautaquin nous dit après cette explication que le roi de Bungo était
non-seulement son oncle maternel, mais son père même, parce qu'il
l'était de sa femme; et que, dans la passion qu'il avait de l'obliger,
il conjurait l'un de nous d'entreprendre un voyage court et peu pénible;
mais qu'il ne souhaitait pas que ce fût Zeimoto, qu'il avait adopté pour
son parent, et dont l'éloignement le chagrinerait beaucoup avant qu'il
eût appris de lui à tirer de l'arquebuse. Une invitation si douce et si
polie nous pénétra de reconnaissance, Borralho et moi. Nous lui
abandonnâmes le choix de celui des deux qu'il jugeait le plus convenable
à ses vues. Il ne se détermina pas tout d'un coup; mais, après quelques
momens de réflexion, il me nomma comme le plus gai, et par conséquent le
plus propre au commerce des Japonais, qui ont naturellement l'humeur
vive. «Borralho, nous dit-il avec la même civilité, plus sérieux et
plus porté par la nature aux affaires graves, entretiendrait la
mélancolie du malade au lieu de la dissiper.» J'arrivai à Bungo.

«Nous trouvâmes le roi au lit. Il me dit d'un air et d'un ton fort doux:
«Ton arrivée ne m'est pas moins agréable que la pluie qui tombe du ciel
n'est utile à nos campagnes semées de riz.» On m'expliqua ces termes; et
leur nouveauté m'ayant causé de l'embarras, je demeurai quelques momens
sans réponse. Le roi, regardant les seigneurs qui étaient autour de lui,
leur dit «qu'il me croyait effrayé par la vue de sa cour; que je n'étais
pas accoutumé à ce spectacle, et qu'il me fallait laisser le temps de
m'apprivoiser.» Un excellent interprète que j'avais reçu du nautaquin me
fit comprendre aussitôt le jugement qu'on portait de moi. Je rappelai
toutes les forces de mon esprit pour citer un tas de figures asiatiques
et de comparaisons où tous les animaux faisaient leur rôle, depuis
l'éléphant jusqu'à la fourmi. Peut-être mon interprète y joignit-il ses
propres idées: mais tous les courtisans marquèrent tant d'admiration
pour cette ridicule harangue, que, battant des mains à la vue du roi,
ils dirent à ce prince «qu'on n'avait jamais parlé avec une éloquence
plus noble; qu'il n'y avait pas d'apparence que je fusse un marchand
dont les notions se renfermaient dans les affaires du commerce, mais
plutôt un bonze qui administrait les sacrifices au peuple, ou du moins
quelque grand capitaine qui avait couru long-temps les mers.» Le roi
parut si satisfait, qu'en imposant silence à tout le monde, et déclarant
qu'il voulait être seul à m'interroger, il assura qu'il ne sentait plus
aucune douleur. Le reine et les princesses ses filles, qui étaient
assises près du lit royal, se mirent à genoux pour exprimer leur
satisfaction. Elles remercièrent le ciel, en levant les mains et les
yeux, des grâces qu'il accordait au royaume de Bungo.

«Alors le roi, m'ayant fait approcher plus près de sa tête, me pria de
ne pas m'ennuyer de cette situation, parce qu'il souhaitait de me voir
et de me parler souvent. Il me demanda si dans mon pays ou dans mes
voyages je n'avais pas appris quelque remède pour sa maladie, surtout
pour un fâcheux dégoût qui ne lui avait pas permis de manger depuis deux
mois. Je me souvins que, dans la jonque d'où j'étais arrivé à Tanixuma,
j'avais vu guérir diverses maladies par l'infusion d'un bois de la
Chine, dont j'avais admiré la vertu. Ce secours que je lui proposai, et
qu'il envoya demander sur-le-champ au nautaquin, répondit si
parfaitement à mes espérances, que dans l'espace de trente jours il fut
guéri de tous ses maux, dont le principal était une espèce de paralysie
qui lui ôtait depuis deux ans le mouvement des bras. Après un service de
cette importance, je me vis presqu'au même degré de faveur dans cette
cour que Zeimoto à celle du nautaquin. Mon seul embarras était de
répondre à mille questions bizarres qu'on me proposait continuellement;
mais j'étais soulagé par la facilité avec laquelle on se contentait de
mes plus frivoles explications. J'employais le reste du temps à
m'instruire des usages du pays, à visiter les édifices ou à me donner le
spectacle des fêtes et des amusemens. Le nautaquin ayant envoyé au roi
quelques arquebuses de la fabrique de son île, l'impatience que tout le
le monde eut bientôt d'apprendre à en tirer augmenta beaucoup mon
crédit. Sans avoir l'habileté de Zeimoto, je m'attirai de l'admiration
en tuant quelques petits oiseaux, et je fis valoir particulièrement mes
connaissances pour la composition de la poudre. Les premiers seigneurs
de la cour prenaient des leçons de moi: j'exagérais la nécessité de mon
secours, et je n'accordais de la poudre aux plus empressés qu'avec
beaucoup de ménagement. Mais cette conduite, quoique aussi sage en
elle-même qu'utile au soutien de ma fortune, pensa devenir l'occasion de
ma ruine.

«Un des fils du roi nommé Arichaudono, âgé de seize à dix-sept ans,
m'ayant prié de lui apprendre à tirer, je différais de jour en jour à le
satisfaire, dans la seule vue de lui faire attacher plus de prix à mes
services. Cependant le roi son père, à qui il fit quelques plaintes de
ce délai, me demanda plus de complaisance pour un fils qu'il aimait fort
tendrement. Mes premières leçons ne furent remises qu'à l'après-midi du
même jour; mais le jeune prince, ayant accompagné la reine sa mère dans
un pèlerinage qu'elle fit pour la santé du roi, ne put venir chez moi
que le lendemain. Il avait à sa suite deux jeunes seigneurs du même âge.
Je m'étais endormi sur ma natte près des arquebuses et de la poudre.
Comme il m'avait vu tirer plusieurs fois, il se fit un plaisir de me
surprendre; et se hâtant de charger une arquebuse sans savoir quelle
quantité de poudre il y fallait mettre, il eut l'imprudence de remplir
le canon jusqu'à la moitié de sa hauteur. Il voulut tirer contre un
oranger. Un des deux jeunes seigneurs alluma la mèche. Le coup partit,
et m'éveilla: mais l'arquebuse ayant crevé par trois endroits, le
malheureux prince fut blessé de deux éclats de fer, dont l'un lui
emporta une partie du pouce. Je sortis à l'instant. Il était tombé sans
connaissance. Les deux seigneurs prirent la fuite vers le palais en
criant que l'arquebuse de l'étranger avait tué le prince.

«Cette affreuse nouvelle répandit une si vive alarme dans toute la
ville, que la plupart des habitans se précipitèrent avec de grands cris
vers ma maison; le roi même s'y fit apporter dans une espèce de fauteuil
sur les épaules de quatre hommes; et la reine le suivit à pied, se
soutenant sur les bras de deux femmes, et suivie des deux princesses ses
filles, qui marchaient tout échevelées, avec un grand nombre d'autres
dames. Dans mon premier saisissement, j'avais pris le prince entre mes
bras, et je l'avais porté dans

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