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Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 1 / 10)

by Jules Michelet · French · Gutenberg #38243 · 916,072 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 1 / 10)
    
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Title: Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 1 / 10)

Author: Jules Michelet

Editor: Gabriel Monod


        
Release date: December 7, 2011 [eBook #38243]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/38243

Credits: Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
        the Online Distributed Proofreading Team at
        http://www.pgdp.net (This file was produced from images
        generously made available by the Bibliothèque nationale
        de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)


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Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
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corrigées.]




  OEUVRES COMPLÈTES DE J. MICHELET

  HISTOIRE

  DE FRANCE

  MOYEN ÂGE

  ÉDITION DÉFINITIVE, REVUE ET CORRIGÉE

  TOME PREMIER

  PARIS

  ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR

  26, RUE RACINE, PRÈS L'ODÉON

  Tous droits réservés.




PRÉFACE DE 1869


Cette oeuvre laborieuse d'environ quarante ans fut conçue d'un moment,
de l'éclair de Juillet. Dans ces jours mémorables, une grande lumière
se fit, et j'aperçus la France.

Elle avait des annales, et non point une histoire. Des hommes éminents
l'avaient étudiée, surtout au point de vue politique. Nul n'avait
pénétré dans l'infini détail des développements divers de son activité
(religieuse, économique, artistique, etc.). Nul ne l'avait encore
embrassée du regard dans l'unité vivante des éléments naturels et
géographiques qui l'ont constituée. Le premier je la vis comme une âme
et une personne.

L'illustre Sismondi, ce persévérant travailleur, honnête et judicieux,
dans ses annales politiques s'élève rarement aux vues d'ensemble. Et,
d'autre part, il n'entre guère dans les recherches érudites. Lui-même
avoue loyalement qu'écrivant à Genève il n'avait sous la main ni les
actes ni les manuscrits.

Au reste, jusqu'en 1830 (même jusqu'en 1836), aucun des historiens
remarquables de cette époque n'avait senti encore le besoin de
chercher les faits hors des livres imprimés, aux sources primitives,
la plupart inédites alors, aux manuscrits de nos bibliothèques, aux
documents de nos archives.

Cette noble pléïade historique qui, de 1820 à 1830, jette un si grand
éclat, MM. de Barante, Guizot, Mignet, Thiers, Augustin Thierry,
envisagea l'histoire par des points de vue spéciaux et divers. Tel fut
préoccupé de l'élément de race, tel des institutions, etc., sans voir
peut-être assez combien ces choses s'isolent difficilement, combien
chacune d'elles réagit sur les autres. La race, par exemple,
reste-t-elle identique sans subir l'influence des moeurs changeantes?
Les institutions peuvent-elles s'étudier suffisamment sans tenir
compte de l'histoire des idées, de mille circonstances sociales dont
elles surgissent? Ces spécialités ont toujours quelque chose d'un peu
artificiel, qui prétend éclaircir, et pourtant peut donner de faux
profils, nous tromper sur l'ensemble, en dérober l'harmonie
supérieure.

La vie a une condition souveraine et bien exigeante. Elle n'est
véritablement la vie qu'autant qu'elle est complète. Ses organes sont
tous solidaires et ils n'agissent que d'ensemble. Nos fonctions se
lient, se supposent l'une l'autre. Qu'une seule manque, et rien ne vit
plus. On croyait autrefois pouvoir par le scalpel isoler, suivre à
part chacun de nos systèmes; cela ne se peut pas, car tout influe sur
tout.

Ainsi, ou tout, ou rien. Pour retrouver la vie historique, il faudrait
patiemment la suivre en toutes ses voies, toutes ses formes, tous ses
éléments. Mais il faudrait aussi, d'une passion plus grande encore,
refaire et rétablir le jeu de tout cela, l'action réciproque de ces
forces diverses, dans un puissant mouvement qui redeviendrait la vie
même.

Un maître dont j'ai eu, non le génie sans doute, mais la violente
volonté, Géricault, entrant dans le Louvre (dans le Louvre d'alors où
tout l'art de l'Europe se trouvait réuni), ne parut pas troublé. Il
dit: «C'est bien! je m'en vais le refaire.» En rapides ébauches qu'il
n'a jamais signées, il allait saisissant et s'appropriant tout. Et,
sans 1815, il eût tenu parole. Telles sont les passions, les furies du
bel âge.

Plus compliqué encore, plus effrayant était mon problème historique
posé comme _résurrection de la vie intégrale_, non pas dans ses
surfaces, mais dans ses organismes intérieurs et profonds. Nul homme
sage n'y eût songé. Par bonheur, je ne l'étais pas.

Dans le brillant matin de Juillet, sa vaste espérance, sa puissante
électricité, cette entreprise surhumaine n'effraya pas un jeune coeur.
Nul obstacle à certaines heures. Tout se simplifie par la flamme.
Mille choses embrouillées s'y résolvent, y retrouvent leurs vrais
rapports, et (s'harmonisant) s'illuminent. Bien des ressorts, inertes
et lourds s'ils gisent à part, roulent d'eux-mêmes, s'ils sont
replacés dans l'ensemble.

Telle fut ma foi du moins, et cet acte de foi, quelle que fût ma
faiblesse, agit. Ce mouvement immense s'ébranla sous mes yeux. Ces
forces variées, et de nature et d'art, se cherchèrent, s'arrangèrent,
malaisément d'abord. Les membres du grand corps, peuples, races,
contrées, s'agencèrent de la mer au Rhin, au Rhône, aux Alpes, et les
siècles marchèrent de la Gaule à la France.

Tous, amis, ennemis, dirent «que c'était vivant». Mais quels sont les
vrais signes bien certains de la vie? Par certaine dextérité, on
obtient de l'animation, une sorte de chaleur. Parfois le galvanisme
semble dépasser la vie même par ses bonds, ses efforts, des contrastes
heurtés, des surprises, de petits miracles. La vraie vie a un signe
tout différent, sa continuité. Née d'un jet, elle dure, et croît
placidement, lentement, _uno tenore_. Son unité n'est pas celle d'une
petite pièce en cinq actes, mais (dans un développement souvent
immense) l'harmonique identité d'âme.

La plus sévère critique, si elle juge l'ensemble de mon livre, n'y
méconnaîtra pas ces hautes conditions de la vie. Il n'a été nullement
précipité, brusqué; il a eu, tout au moins, le mérite de la lenteur.
Du premier au dernier volume, la méthode est la même; telle est en un
mot dans ma _Géographie_, telle en mon _Louis XV_, et telle en ma
_Révolution_. Ce qui n'est pas moins rare dans un travail de tant
d'années, c'est que la forme et la couleur s'y soutiennent. Mêmes
qualités, mêmes défauts. Si ceux-ci avaient disparu, l'oeuvre serait
hétérogène, discolore, elle aurait perdu sa personnalité. Telle
quelle, il vaut mieux qu'elle reste harmonique et un tout vivant.

       *       *       *       *       *

Lorsque je commençai, un livre de génie existait, Celui de Thierry.
Sagace et pénétrant, délicat interprète, grand ciseleur, admirable
ouvrier, mais trop asservi à un maître. Ce maître, ce tyran, c'est le
point de vue exclusif, systématique, de la perpétuité des races. Ce
qui fait, au total, la beauté de ce grand livre, c'est qu'avec ce
système, qu'on croirait fataliste, partout on sent respirer en dessous
un coeur ému contre la force fatale, l'invasion, tout plein de l'âme
nationale et du droit de la liberté.

Je l'ai aimé beaucoup et admiré. Cependant, le dirai-je? ni le
matériel, ni le spirituel, ne me suffisait dans son livre.

Le matériel, la race, le peuple qui la continue, me paraissaient avoir
besoin qu'on mît dessous une bonne forte base, la terre, qui les
portât et les nourrît. Sans une base géographique, le peuple, l'acteur
historique, semble marcher en l'air comme dans les peintures chinoises
où le sol manque. Et notez que ce sol n'est pas seulement le théâtre
de l'action. Par la nourriture, le climat, etc., il y influe de cent
manières. Tel le nid, tel l'oiseau. Telle la patrie, tel l'homme.

La race, élément fort et dominant aux temps barbares, avant le grand
travail des nations, est moins sensible, est faible, effacée presque,
à mesure que chacune s'élabore, se personnifie. L'illustre M. Mill
dit fort bien: «Pour se dispenser de l'étude des influences morales et
sociales, ce serait un moyen trop aisé que d'attribuer les différences
de caractère, de conduite, à des différences naturelles
indestructibles[1].»

[Note 1: C'est le point principal sur lequel je diffère de mon savant
ami, M. Henri Martin. Du reste, ce dissentiment ne diminue en rien mon
estime sympathique pour sa grande et très belle Histoire, si
instructive, si riche de recherches et d'idées. Il a été infiniment
utile pour raviver la tradition nationale, trop effacée, que deux
histoires qui s'aident, se suppléent l'une l'autre, aient paru
simultanément.]

Contre ceux qui poursuivent cet élément de race et l'exagèrent aux
temps modernes, je dégageai de l'histoire elle-même un fait moral
énorme et trop peu remarqué. C'est le puissant _travail de soi sur
soi_, où la France, par son progrès propre, va transformant tous ses
éléments bruts. De l'élément romain municipal, des tribus allemandes,
du clan celtique, annulés, disparus, nous avons tiré à la longue des
résultats tout autres, et contraires même, en grande partie, à tout ce
qui les précéda.

La vie a sur elle-même une action de personnel enfantement, qui, de
matériaux préexistants, nous crée des choses absolument nouvelles. Du
pain, des fruits, que j'ai mangés, je fais du sang rouge et salé qui
ne rappelle en rien ces aliments d'où je les tire.--Ainsi va la vie
historique, ainsi va chaque peuple se faisant, s'engendrant, broyant,
amalgamant des éléments, qui y restent sans doute à l'état obscur et
confus, mais sont bien peu de chose relativement à ce que fit le long
travail de la grande âme.

La France a fait la France, et l'élément fatal de race m'y semble
secondaire. Elle est fille de sa liberté. Dans le progrès humain, la
part essentielle est à la force vive, qu'on appelle homme. _L'homme
est son propre Prométhée._

En résumé, l'histoire, telle que je la voyais en ces hommes éminents
(et plusieurs admirables) qui la représentaient, me paraissait encore
faible en ses deux méthodes:

_Trop peu matérielle_, tenant compte des races, non du sol, du climat,
des aliments, de tant de circonstances physiques et physiologiques.

_Trop peu spirituelle_, parlant des lois, des actes politiques, non
des idées, des moeurs, non du grand mouvement progressif, intérieur,
de l'âme nationale.

Surtout peu curieuse du menu détail érudit, où le meilleur, peut-être,
restait enfoui aux sources inédites.

Ma vie fut en ce livre, elle a passé en lui. Il a été mon seul
événement. Mais cette identité du livre et de l'auteur n'a-t-elle pas
un danger? L'oeuvre n'est-elle pas colorée des sentiments, du temps,
de celui qui l'a faite?

C'est ce qu'on voit toujours. Nul portrait si exact, si conforme au
modèle, que l'artiste n'y mette un peu de lui. Nos maîtres en histoire
ne se sont pas soustraits à cette loi. Tacite, en son Tibère, se peint
aussi avec l'étouffement de son temps, «les quinze longues années» de
silence. Thierry, en nous contant Klodowig, Guillaume et sa conquête,
a le souffle intérieur, l'émotion de la France envahie récemment, et
son opposition au règne qui semblait celui de l'étranger.

Si c'est là un défaut, il nous faut avouer qu'il nous rend bien
service. L'historien qui en est dépourvu, qui entreprend de s'effacer
en écrivant, de ne pas être, de suivre par derrière la chronique
contemporaine (comme Barante a fait pour Froissart), n'est point du
tout historien. Le vieux chroniqueur, très charmant, est absolument
incapable de dire à son pauvre valet, qui va sur ses talons, ce que
c'est que le grand, le sombre, le terrible quatorzième siècle. Pour le
savoir, il faut toutes nos forces d'analyse et d'érudition, il faut un
grand engin qui perce les mystères, inaccessibles à ce conteur. Quel
engin, quel moyen? La personnalité moderne, si puissante et tant
agrandie.

En pénétrant l'objet de plus en plus, on l'aime, et dès lors on
regarde avec un intérêt croissant. Le coeur, ému à la seconde vue,
voit mille choses invisibles au peuple indifférent. L'histoire,
l'historien, se mêlent en ce regard. Est-ce un bien? est-ce un mal? Là
s'opère une chose que l'on n'a point décrite et que nous devons
révéler:

C'est que l'histoire, dans le progrès du temps, fait l'historien bien
plus qu'elle n'est faite par lui. Mon livre m'a créé. C'est moi qui
fus son oeuvre. Ce fils a fait son père. S'il est sorti de moi
d'abord, de mon orage (trouble encore) de jeunesse, il m'a rendu bien
plus en force et en lumière, même en chaleur féconde, en puissance
réelle de ressusciter le passé. Si nous nous ressemblons, c'est bien.
Les traits qu'il a de moi sont en grande partie ceux que je lui
devais, que j'ai tenus de lui.

       *       *       *       *       *

Ma destinée m'a bien favorisé. J'ai eu deux choses assez rares, et qui
ont fait cette oeuvre.

D'abord la liberté, qui en a été l'âme.

Puis des devoirs utiles qui, en ralentissant, en retardant
l'exécution, la firent plus réfléchie, plus forte, lui donnèrent la
solidité, les robustes bases du temps.

J'étais libre par la solitude, la pauvreté et la simplicité de vie,
libre par mon enseignement. Sous le ministère Martignac (un court
moment de libéralité), on s'avisa de refaire l'École normale, et M.
Letronne, que l'on consulta, me fit donner l'enseignement de la
philosophie et de l'histoire. Mon _Précis_, mon _Vico_, publiés en
1827, lui paraissaient des titres suffisants. Ce double enseignement
que j'eus encore plus tard au Collège de France, m'ouvrait un infini
de liberté. Mon domaine sans bornes comprenait tout fait, toute idée.

Je n'eus de maître que Vico. Son principe de la force vive, de
l'_humanité qui se crée_, fit et mon livre et mon enseignement.

Je restai à bonne distance des doctrinaires, majestueux, stériles, et
du grand torrent romantique de «l'art pour l'art». J'avais mon monde
en moi. En moi j'avais ma vie, mes renouvellements et ma fécondité;
mais mes dangers aussi. Quels? mon coeur, ma jeunesse, ma méthode
elle-même, et la condition nouvelle imposée à l'histoire: non plus de
raconter seulement ou juger, mais d'_évoquer_, _refaire_,
_ressusciter_ les âges. Avoir assez de flamme pour réchauffer des
cendres refroidies si longtemps, c'était le premier point, non sans
péril. Mais le second, plus périlleux peut-être, c'était d'être en
commerce intime avec ces morts ressuscités, qui sait? d'être enfin un
des leurs?

Mes premières pages après Juillet, écrites sur les pavés brûlants,
étaient un regard sur le monde, l'histoire universelle, comme combat
de la liberté, sa victoire incessante sur le monde fatal, bref comme
un Juillet éternel.

Ce petit livre, d'un incroyable élan, d'un vol rapide, procédait à la
fois (comme j'ai fait toujours) par deux ailes, Nature et Esprit, deux
interprétations du grand mouvement général. Ma méthode y était déjà.
J'y disais en 1830 ce que j'ai dit (dans la _Sorcière_) de Satan, nom
bizarre de la liberté jeune encore, militante d'abord, négative, mais
créatrice plus tard, de plus en plus féconde.

Jouffroy venait d'articuler en 1829 le mot essentiel de la
Restauration: «Comment les dogmes finissent.» En Juillet, l'Église se
trouva désertée. Aucun libre penseur n'aurait douté alors que la
prophétie de Montesquieu sur la mort du catholicisme, ne dût bientôt
être accomplie.

J'étais sous ce rapport l'homme peut-être le plus libre du monde,
ayant eu le rare avantage de ne pas subir la funeste éducation qui
surprend les âmes avant l'âge, et d'abord les chloroformise. L'Église
était pour moi un monde étranger, de curiosité pure, comme eût été la
lune. Ce que je savais le mieux de cet astre pâli, c'est que ses jours
étaient comptés, qu'il avait peu à vivre. Mais qui succéderait?
C'était la question. Elle était embrouillée du choléra moral qui
suivit de si près Juillet, le désillusionnement, la perte des hautes
espérances. On se rua en bas. Le roman, le théâtre éclatèrent en
laideurs hardies. Le talent abondait, mais la brutalité grossière; non
pas l'orgie féconde des vieux cultes de la nature qui ont eu sa
grandeur, mais un emportement voulu de matérialité stérile. Beaucoup
d'enflure, et peu dessous.

       *       *       *       *       *

Le texte originaire qui précéda Juillet avait été _Honneur à
l'Industrie_, nouvelle reine du monde, qui dompte, subjugue la
matière.--Après Juillet, cela fut retourné: la matière, à son tour,
subjugua l'énergie humaine.

Ce dernier fait n'est pas rare dans l'histoire. Rien de plus vieux que
cette idée du droit de la matière qui veut avoir son tour. Mais ce qui
la rendait choquante chez les Saint-Simoniens, c'était la laideur
d'un Janus[2], conservant dans ce culte l'imitation servile de
l'institution catholique.

[Note 2: Ceci ne touche en rien la candeur des individus. Il y avait
des hommes admirables, les Bazard, les Barrault, les Carnot, les
Charton, les D'Eichthal, les Lemonnier, etc.]

À une séance solennelle où nous fûmes invités, Quinet et moi, nous
vîmes avec admiration dans cette religion de la banque un retour
singulier de ce qu'on disait abolir. Nous vîmes un clergé et un pape;
nous vîmes le prédicateur recevoir de ce pape par l'imposition des
mains la transmission de la Grâce. Il dit: «À bas la croix!» Mais elle
était présente par les formes sacerdotales, autoritaires, du moyen
âge. La vieille religion que l'on disait combattre, on la renouvelait
en ce qu'elle a de pire; confession, direction, rien n'y manquait. Les
_capuccini_ revenaient, banquiers, industriels. La suavité fade d'un
nouveau Molinos faisait adorer le Gésû.

Qu'on supprimât le moyen âge, à la bonne heure. Mais c'est qu'on le
volait. Cela me parut fort. En rentrant, d'un élan aveugle et
généreux, j'écrivis un mot vif pour ce mourant qu'on pillait pendant
l'agonie. Ces lignes juvéniles, étourdies si l'on veut, mais sans
doute excusables comme mouvement du coeur, n'allaient guère dans mon
petit livre inspiré de Juillet et de la Liberté, de sa victoire sur le
clergé. Elles détonnaient fort à côté de Satan, que ce livre présente
comme un mythe de la liberté. N'importe. Elles y sont, et me font rire
encore. De telles contradictions apparentes n'embarrassaient guère un
jeune artiste, de foi arrêtée, mais candide, et sans calcul, sentant
peu le péril d'être tendre pour l'ennemi.

J'étais artiste et écrivain alors, bien plus qu'historien. Il y paraît
aux deux premiers volumes (_France du moyen âge_). On n'avait pas
encore publié tous les documents qui ont éclairé ces ténèbres, l'abîme
de ces longues misères. Le grand effet d'ensemble qui en sortait pour
moi était celui d'une harmonie lugubre, symphonie colossale, dont les
dissonances innombrables frappaient encore peu mon oreille. C'est un
défaut très grave. Le cri de la Raison par Abailard, l'immense
mouvement de 1200, si cruellement étouffé, y sont trop peu sentis,
trop immolés à l'effet artistique de la grande unité.

Et pourtant aujourd'hui, ayant traversé tant d'années, des âges, des
mondes différents, en relisant ce livre, et voyant très bien ses
défauts, je dis:

«On ne peut y toucher.»

Il fut écrit dans une solitude, une liberté, une pureté, une haute
tension d'esprit, rares, vraiment singulières. Sa candeur, sa passion,
l'énorme quantité de vie qui l'anime, plaident pour lui auprès de moi,
le soutiennent devant mon regard. La droiture de la jeunesse se sent
dans les erreurs même. Les grands résultats généraux y sont, au total,
obtenus. Pour la première fois paraît l'âme de la France en sa vive
personnalité, et non moins en pleine lumière l'impuissance de
l'Église.

Impuissance radicale et constatée deux fois.

On voit, au premier volume, l'Église, reine sous Dagobert et sous les
Carlovingiens, ne pouvoir rien pour le monde, rien pour l'ordre social
(an 1000).

On voit, au second volume, comment ayant fait un roi prêtre, un roi
abbé, chanoine, son fils aîné, le roi de France, elle écrase ses
ennemis (1200), étouffe le libre esprit, n'opère nulle réforme morale.
Enfin éclipsée, dépassée par saint Louis, elle est (avant 1300)
subordonnée, dominée par l'État.

Voilà la part certaine du réel dans ces deux volumes. Mais dans celle
du mirage, de l'illusion poétique, peut-on dire que tout soit faux?
non.

Celle-ci exprime l'idée qu'un tel âge avait de lui-même, dit ce qu'il
songea et voulut. Elle le représente au vrai dans son aspiration, la
tristesse profonde, la rêverie qui le retient devant l'Église,
pleurant sous sa niche de pierre, soupirant, attendant ce qui ne vient
jamais.

Il fallait bien retrouver cette idée que le moyen âge eut de lui,
refaire son élan, son désir, son âme, avant de le juger. Qui devait
retrouver son âme? Apparemment nos grands écrivains qui tous eurent
l'éducation catholique. Comment donc se fait-il que ces génies, si
bien préparés à cela, aient tourné autour de l'Église sans y entrer,
pour ainsi dire, sans pénétrer à ce qui fut dedans? Les uns cherchent
aux échos des parvis ou des cloîtres des motifs à leurs mélodies.
D'autres, d'un grand effort et d'un puissant ciseau, fouillent les
ornements, arment les tours, les combles, de masques redoutables, de
gnomes, de diables grimaçants. Mais l'Église elle-même, ce n'est pas
tout cela. Refaisons-la d'abord.

Le singulier est là: c'est que le seul qui eût assez d'amour pour
recréer, refaire ce monde intérieur de l'Église, c'est celui qu'elle
n'éleva point, _celui qui jamais n'y communia_, qui n'eut de foi que
l'humanité même, nul credo imposé, rien que le libre esprit.

Celui-ci aborda la morte chose avec un sens humain, ayant le très
grand avantage de n'avoir pas passé par le prêtre, les lourdes
formules qui enterrèrent le moyen âge. L'incantation d'un rituel fini,
n'aurait rien fait. Tout serait resté froide cendre. Et d'autre part
si l'histoire fût venue dans sa sévérité critique, dans l'absolue
justice, je ne sais si ces morts auraient osé revivre. Ils se seraient
plutôt cachés dans leurs tombeaux.

J'avais une belle maladie qui assombrit ma jeunesse, mais bien propre
à l'historien. J'aimais la mort. J'avais vécu neuf ans à la porte du
Père-Lachaise, alors ma seule promenade. Puis j'habitai vers la
Bièvre, au milieu de grands jardins de couvents, autres sépulcres. Je
menais une vie que le monde aurait pu dire enterrée, n'ayant de
société que celle du passé, et pour amis les peuples ensevelis.
Refaisant leur légende, je réveillais en eux mille choses évanouies.
Certains chants de nourrice dont j'avais le secret, étaient d'un effet
sûr. À l'accent ils croyaient que j'étais un des leurs. Le don que
saint Louis demanda et n'obtint pas, je l'eus: «le don des larmes».

Don puissant, très fécond. Tous ceux que j'ai pleurés, peuples et
dieux, revivaient. Cette magie naïve avait une efficacité d'évocation
presque infaillible. On avait par exemple épelé, déchiffré l'Égypte,
fouillé ses tombes, non retrouvé son âme. Le climat pour les uns, pour
d'autres tels symboles de subtilité vaine, c'était l'explication. Moi
je l'ai prise au coeur d'Isis, dans les douleurs du peuple, l'éternel
deuil et l'éternelle blessure de la famille du fellah, dans sa vie
incertaine, dans les captivités, les razzias d'Afrique, le grand
commerce d'hommes, de Nubie en Syrie. L'homme enlevé au loin, lié aux
durs travaux, l'_homme fait arbre_ ou attaché à l'arbre, cloué,
mutilé, démembré, c'est l'universelle Passion de tant de dieux
(Osiris, Adonis, Iacchus, Atys, etc.). Que de Christs, et que de
Calvaires! que de complaintes funèbres! Que de pleurs sur tout le
chemin (Voy. la petite _Bible_, 1864).

Je n'ai eu nul autre art en 1833. Une larme, une seule jetée aux
fondements de l'église gothique, suffit pour l'évoquer. Quelque chose
en jaillit d'humain, le sang de la légende, et, par ce jet puissant,
tout monta vers le ciel. Du dedans au dehors, tout ressortit en
fleurs,--de pierre? non, mais des fleurs de vie.--Les sculpter?
approcher le fer et le ciseau? j'en aurais eu horreur et j'aurais cru
en voir sortir du sang!

Voulez-vous bien savoir pourquoi j'étais si tendre pour ces dieux?
c'est qu'ils meurent. Tous à leur tour s'en vont. Chacun, tout comme
nous, ayant reçu un peu l'eau lustrale et les pleurs, descend aux
pyramides, aux hypogées, aux catacombes. Hélas! qu'en revient-il?
Qu'_après trois jours_ (chacun de trois mille ans), un léger souffle
en puisse reparaître, je ne le nierai pas. L'âme Indienne n'est pas
absente de la terre; elle y revient par la tendresse qu'elle eut pour
toute vie. L'Égypte a eu en ce monde toujours un bel écho dans l'amour
de la mort et l'espoir d'immortalité. La fine âme Chrétienne, en ses
suavités, ne peut jamais sans doute s'exhaler sans retour. Sa légende
a péri, mais ce n'est pas assez. Il lui faut dépouiller la terrible
injustice (la Grâce, l'Arbitraire), qui est le noeud, le coeur, le
vrai fond de son dogme. C'est dur, mais il lui faut mourir en cela
même, accepter franchement sa pénitence, sa purification, et
l'expiation de la mort.

       *       *       *       *       *

Des sages me disaient: «Ce n'est pas sans danger de vivre à ce
point-là dans cette intimité de l'autre monde. Tous les morts sont si
bons! Toutes ces figures pacifiées et devenues si douces, ont des
puissances étranges de fantastique illusion. Vous allez parmi elles
prendre d'étranges rêves et qui sait? des attachements. Qui vit trop
là, en devient blême. On risque d'y trouver la blanche Fiancée, si
pâle et si charmante, qui boit le sang de votre coeur! Faites au moins
comme Énée, qui ne s'y aventure que l'épée à la main pour chasser ces
images, ne pas être pris de trop près (_ferro diverberat umbras_).»

L'épée! triste conseil. Quoi! j'aurais durement, quand ces images
aimées venaient à moi pour vivre, moi je les aurais écartées! Quelle
funeste sagesse!... Oh! que les philosophes ignorent parfaitement le
vrai fond de l'artiste, le talisman secret qui fait la force de
l'histoire, lui permet de passer, repasser à travers les morts!

Sachez donc, ignorants, que, sans épée, sans armes, sans quereller ces
âmes confiantes qui réclament la résurrection, l'art, en les
accueillant, en leur rendant le souffle, l'art pourtant garde en lui
sa lucidité tout entière. Je ne dis nullement l'_ironie_ où beaucoup
ont mis le fond de l'art, mais la forte dualité qui fait qu'en les
aimant, il n'en voit pas moins bien ce qu'elles sont, «que ce sont des
morts».

Les plus grands artistes du monde, les génies qui si tendrement
regardent la nature, me permettront ici une bien humble comparaison.
Avez-vous vu parfois le sérieux touchant de la jeune enfant,
innocente, et cependant émue de sa maternité future, qui berce
l'oeuvre de ses mains, de son baiser l'anime, lui dit du coeur: Ma
fille!... Si tous y touchez durement, elle se trouble et elle crie. Et
cela n'empêche pas qu'au fond elle ne sache quel est cet être qu'elle
anime, fait parler, raisonner, vivifie de son âme.

Petite image et grande chose. Voilà justement l'art en sa conception.
Telle est sa condition essentielle de fécondité. C'est l'amour, mais
c'est le sourire. C'est ce sourire aimant qui crée.

Si le sourire est dépassé, si l'ironie commence, la dure critique et
la logique, alors la vie a froid, se retire, se contracte, et l'on ne
produit rien du tout. Les faibles, les stériles, qui, en voulant
produire, mêlent à leur triste enfant des _quoique_, des _nisi_, ces
graves imbéciles ignorent qu'au froid milieu nulle vie ne surgira; de
leur néant glacé sortira... le néant.

La mort peut apparaître au moment de l'amour, dans l'élan créateur.
Mais que ce soit alors dans l'infinie tendresse, les larmes et la
pitié (c'est de l'amour encore). Aux moments très émus où je couvai,
refis la vie de l'Église chrétienne, j'énonçai sans détour la sentence
de sa mort prochaine, j'en étais attendri. La récréant par l'art, je
dis à la malade ce que demande à Dieu Ézéchias. Rien de plus.
Conclure que je suis catholique! quoi de plus insensé! Le croyant ne
dit pas cet office des morts sur un agonisant qu'il croit être
éternel.

       *       *       *       *       *

Ces deux volumes réussirent et furent acceptés du public. J'avais posé
le premier la France comme une personne. Moins exclusif que Thierry,
et subordonnant les races, j'avais marqué fortement le principe
géographique des influences locales, et, d'autre part, le travail
général de la nation qui se crée, se fait elle-même. J'avais dans mon
aveugle élan pour le gothique, fait germer du sang la pierre, et
l'Église fleurir, monter comme la fleur des légendes. Cela plut. Moins
à moi. Il y avait une grande flamme. J'y trouvai trop de subtil, trop
d'esprit, trop de système.

Quatre ans entiers s'écoulèrent avant le troisième volume (qui
commence vers 1300). En le préparant j'essayai de m'étendre, de
m'approfondir, d'être plus _humain_, plus simple. Je m'assis pour
quelque temps dans la maison de Luther, recueillant ses propos de
table, tant de paroles mâles et fortes, touchantes, qui échappaient à
ce bonhomme héroïque (1834). Mais rien ne me servit plus que le livre
de Grimm, ses _Antiquités du droit allemand_. Livre bien difficile,
où, dans tous les dialectes, tous les âges de cette langue, sont
exposés les symboles, les formules dont les Allemagnes si diverses ont
consacré les grands actes de la vie humaine (naissance, mariage et
mort, testament, vente, hommage, etc.). Je raconterai un jour la
passion incroyable avec laquelle j'entrepris de comprendre et traduire
ce livre. Je ne m'y renfermai pas. De nation à nation, j'allai
ramassant partout, j'allai de l'Indus à l'Irlande, des Védas et de
Zoroastre jusqu'à nous, thésaurisant ces formules primitives où
l'humanité révèle si naïvement tant de choses intimes et profondes
(1837).

Cela me fit un autre homme. Une transformation étrange s'opéra en moi;
il me semblait que, jusque-là âpre et subtil, j'étais vieux, et que
peu à peu, sous l'influence de la jeune humanité, moi aussi je
devenais jeune. Rafraîchi de ces eaux vives, mon coeur fut un jardin
de fleurs, comme dans la rosée du matin. Oh! l'aurore! oh! la douce
enfance! oh! bonne nature naturelle! quelle santé cela fit en moi,
après les desséchements de ma subtilité mystique! comme elle m'apparut
maigre, cette poésie byzantine, malade et stérile, étique! Je la
ménageais encore. Mais qu'elle me semblait pauvre en présence de
l'humanité! Je la possédais, celle-ci, je la tenais, je l'embrassais
et dans le détail si riche de sa variété sans bornes (feuillue comme
les forêts de l'Inde où chaque arbre est une forêt) et, en regardant
de haut, je voyais son harmonie douce, clémente, qui n'étouffe rien;
je saisissais le divin de son adorable unité.

Si richement abreuvé, alimenté de la nature, augmentant dans ma
substance, j'eus un immense accroissement de solidité dans mon art, et
(le dirai-je? mais c'est vrai) un accroissement de bonté,
l'insouciance, l'ignorance absolue des concurrences, par suite une
vaste sympathie pour l'homme (que je ne voyais guère), pour la
société, le monde (que je ne fréquentais jamais).

J'avais la sécurité d'un corps devenu ferme et fort où la bonne
nourriture a changé et remplacé par atome et molécule tout ce qui fut
faible d'abord. Je n'étais pas même effleuré des malveillances
doctrinaires. Non moins indifférent étais-je aux embûches des
catholiques. Tout ce que j'accumulais (sans y songer, sans le
vouloir), ces faits certains, innombrables, ces montagnes de vérité
qui, dans mon travail persistant, montaient, s'exhaussaient chaque
jour, tout cela se trouvait contre eux. Nul d'entre eux n'eût pu
deviner la solide, la profonde base que j'y trouvais, telle que je
n'avais ni besoin, ni idée de polémique. Ma force me faisait ma paix.
Il leur eût fallu dix mille ans pour comprendre que ce qui leur
semblait faiblesse, le doux _sens humain_, pacifique, qui allait
croissant en moi, était justement ma force et ce qui m'éloignait
d'eux[3].

[Note 3: Comme ils odorent très bien la mort, les moments où l'âme
blessée peut mollir, au moment où j'avais fait une perte sensible de
famille, un d'eux, séduisant et fin, vint me voir et me tâta. Je fus
surpris, confondu de l'idée qu'il eût pu croire avoir quelque prise
sur moi, qu'il dît qu'on pouvait s'entendre, ayant entre soi des
nuances, etc. Je lui dis ces propres paroles: «Monseigneur, avez-vous
été parfois sur la mer de glace?--Oui.--Vous avez vu telle fente, sur
laquelle d'un bord à l'autre on peut parler, converser?--Oui.--Mais
vous n'avez pas vu que cette fente est un abîme... Et telle,
Monseigneur, si profonde, qu'à travers la glace et la terre, elle
descend sans que jamais on en ait trouvé le fond. Elle va jusqu'au
centre du globe, s'en va traversant le globe, et se perd dans
l'infini.»]

Les salons demi-catholiques, bâtards, dans la fade atmosphère des amis
de Chateaubriand, auraient été pour moi peut-être un piège plus
dangereux. Le bon et aimable Ballanche, puis M. de Lamartine,
plusieurs fois voulurent me conduire à l'Abbaye-aux-Bois. Je sentais
parfaitement qu'un tel milieu, où tout était ménagement, convenance,
m'aurait trop civilisé. Je n'avais qu'une seule force, ma virginité
sauvage d'opinion, et la libre allure d'un art à moi et nouveau. Il
eût bien fallu s'arranger, se faire plus modéré, plus sage qu'il ne
me convenait de l'être. Les salons ont été pour moi dès ce moment très
hostiles. Doctrinaires et catholiques m'y ont constamment fait la
guerre, m'attaquant peu dans le détail, me louant pour me détruire et
m'ôter toute autorité: «C'est un écrivain, un poète, un homme
d'imagination.» Cela commença au moment où le premier, sortant
l'histoire du vague dont ils se contentaient, je la fondai sur les
actes, les manuscrits, l'enquête immense de mille documents variés.

Aucun historien que je sache, avant mon troisième volume (chose facile
à vérifier), n'avait fait usage des pièces inédites. Cela commença par
l'emploi que je fis, dans mon histoire, du mystérieux registre de
l'_Interrogatoire du Temple_, enfermé quatre cents ans, caché, muré,
interdit sous les peines les plus graves au Trésor de la Cathédrale,
que les Harlay en tirèrent, qui vint à Saint-Germain-des-Prés, puis à
la Bibliothèque. La Chronique, alors inédite, de Duguesclin m'aida
aussi. L'énorme dépôt des Archives me fournissait une foule d'actes à
l'appui de ces manuscrits, et pour bien d'autres sujets. C'est la
première fois que l'histoire eut une base si sérieuse (1837).

Que serais-je devenu, dans ce quatorzième siècle, si, m'attachant aux
procédés de mes prédécesseurs les plus illustres, je m'étais fait le
docile interprète de la narration du temps, son traducteur servile?
Entrant aux siècles riches en actes et en pièces authentiques,
l'histoire devient majeure, maîtresse de la chronique qu'elle domine,
épure et juge. Armée de documents certains qu'ignora cette chronique,
l'histoire, pour ainsi dire, la tient sur ses genoux comme un petit
enfant dont elle écoute volontiers le babil, mais qu'il lui faut
souvent reprendre et démentir.

Un exemple suffit pour me faire bien comprendre, celui que j'indiquais
plus haut. Dans l'agréable histoire où M. de Barante suit si
fidèlement, pas à pas, nos conteurs, Froissart, etc., il semble qu'il
ne peut pas beaucoup se tromper en s'attachant à ces contemporains.
Puis en voyant les actes, les documents divers, alors si dispersés,
aujourd'hui réunis, on reconnaît que la chronique méconnut, ignora les
grands aspects du temps. C'est un siècle déjà financier et légiste
sous forme féodale. C'est souvent Pathelin sous le masque d'Arthur.
L'avènement de l'or, du juif, le tissage des Flandres, le dominant
commerce des laines en Angleterre et en Flandre, c'est ce qui permit
aux Anglais de vaincre par des troupes régulières, en partie
mercenaires, soldées. La révolution _économique_ rendit seule
possible la révolution _militaire_, qui, par le rude échec de la
chevalerie féodale, prépara, amena la révolution _politique_. Les
tournois de Froissart, Monstrelet et la Toison d'or sont peu dans tout
cela. C'est le petit côté.

À partir de ce temps (1837) j'ai donné, de volume en volume,
l'indication, et souvent des extraits de manuscrits dont je signalai
l'importance et qu'on a publiés plus tard.

Avec de tels appuis, supérieurs à toute chronique, l'histoire va grave
et forte, avec autorité. Mais indépendamment de ces instruments
propres, les actes et les pièces, des secours infinis lui arrivent de
toutes parts.--Littérature et art, commerce, mille révélations
indirectes lui viennent et de profil lui éclairent le récit
central.--Elle entre dans un positif assuré par les divers contrôles
que donnent toutes ces formes diverses de notre activité.

Ici encore je suis obligé de le dire, j'étais seul.--On ne donnait
guère que l'histoire politique, les actes de gouvernement, quelque peu
des institutions. On ne tenait nul compte de ce qui accompagne,
explique, fonde en partie cette histoire politique, les circonstances
sociales, économiques, industrielles, celles de la littérature et de
l'idée.

Ce troisième volume (1300-1400) prend un siècle par tous ces aspects.
Il n'est pas sans défauts. Il ne dit pas comment 1300 a été
l'expiation de 1200, comment Boniface VIII a payé pour Innocent III.
Il est sévère et trop pour les légistes, pour les hommes intrépides,
qui souffletèrent l'idole par la main albigeoise du vaillant Nogaret.
Mais il est, ce volume, neuf et fort, en tirant l'histoire surtout de
la _Révolution économique_, de l'avènement de l'or, du juif et de
Satan (roi des trésors cachés). Il donne fortement le caractère très
_mercantile_ du temps.

Comment l'Angleterre et la Flandre furent mariées par la laine et le
drap, comment l'Angleterre but la Flandre, s'imprégna d'elle, attirant
à tout prix les tisserands chassés par les brutalités de la maison de
Bourgogne: c'est le grand fait. L'Angleterre enrichie nous bat à
Crécy, Poitiers et Azincourt, par des troupes réglées, qui enterrent
la chevalerie. Grande révolution sociale.

La peste noire, la danse de Saint-Gui, les flagellants, et le sabbat,
ces carnavals du désespoir, poussent le peuple, abandonné, sans chef,
à agir pour lui-même. Le génie de la France en son Danton d'alors.
Marcel, en son Paris, ses États généraux, éclate inattendu dans sa
constitution, admirable de précocité,--ajournée, effacée par la petite
sagesse négative de Charles V. Rien n'est guéri. Aggravé, au
contraire, le mal arrive à son haut paroxysme, la furieuse folie de
Charles VI.

       *       *       *       *       *

J'ai défini l'histoire _Résurrection_. Si cela fut jamais, c'est au
quatrième volume (le _Charles VI_). Peut-être, en vérité, c'est trop. Ce
fut fait d'un jet de douleur, avec l'emportement de cette âme d'alors,
sauvage, charnelle et violente, cruelle et tendre, furieuse. Comme dans
la _Sorcière_, plusieurs endroits sont diaboliques. Les morts y
dansent,--non pour rire comme dans les ironies d'Holbein,--mais dans une
douloureuse frénésie que l'on partage, qu'on gagne presque à regarder.
Cela tournoie d'une vitesse étonnante, d'une fuite terrible. Et l'on ne
respire pas. Point de halte, nulle diversion. Partout la continuité
d'une basse, émue, profonde; dessous, je ne sais quoi roule, un sourd
tonnerre du coeur.

À travers tant de sombres choses, on tombe à une grande lumière,--la
mort qui trône au Louvre,--dans un Paris désert, la mort réelle de la
France sous la figure de l'Anglais, de Lancastre. Le roi des prêtres
Henri, damné pharisien, nous dit: «que nous n'avons péri qu'à cause de
nos péchés».

Je ne lui réponds pas; que ce soient les Anglais qui lui répondent
eux-mêmes.

Ils disent qu'avant Azincourt, chaque Anglais avisa à son salut, se
confessa; les Français s'embrassèrent, se pardonnèrent et oublièrent
leurs haines.

Ils disent qu'en Espagne où Français, Anglais guerroyaient, ceux-ci
mourant de faim, les Français les nourrirent.--Je m'en tiens à cela:
c'est le parti de Dieu.

La plus grande légende de nos temps va venir. On la voit dans un germe
effrayant surgir vers 1360, et rayonner sublime, charmante,
attendrissante, en 1430 (3e et 5e volumes).

On avait entrevu la ville et les communes. Mais la campagne? qui la
sait avant le quatorzième siècle? Ce grand monde de ténèbres, ces
masses innombrables, ignorées, cela perce un matin. Dans le tome
troisième (d'érudition surtout), je n'étais pas en garde, ne
m'attendais à rien, quand la figure de _Jacques_, dressée sur le
sillon, me barra le chemin; figure monstrueuse et terrible. Une
contraction du coeur convulsive eut lieu en moi... Grand Dieu! c'est
là mon père? l'homme du moyen âge?... «Oui... Voilà comme on m'a fait!
Voilà mille ans de douleurs!...» Ces douleurs, à l'instant je les
sentis qui remontaient en moi du fond des temps... C'était lui, c'est
moi (même âme et même personne) qui avions souffert tout cela... De
ces mille ans, une larme me vint, brûlante, pesante comme un monde,
qui a percé la page. Nul (ami, ennemi) n'y passa sans pleurer.

L'aspect était terrible, et la voix était douce. Ma douleur s'en
accrut. Sous ce masque effrayant était une âme humaine. Mystère
profond, cruel. On ne le comprend pas sans remonter un peu.

Saint François, un enfant qui ne sait ce qu'il dit, et n'en parle que
mieux, dit à ceux qui demandent quel est l'auteur de l'_Imitatio_:
«L'auteur, c'est le Saint-Esprit.»

«Le Saint-Esprit, dit Joachim de Flore, c'est celui _dont le règne
arrive, après le règne de Jésus_.»

C'est l'esprit d'union, d'amour, enfin sorti de l'étouffement de la
légende. Les libres associations de confréries, de communes, furent la
plupart sous cette invocation. Tel fut, en 1200, à l'époque
albigeoise, le culte et des communes, et des chevaliers du Midi, culte
d'esprit nouveau que l'Église noya dans des torrents de sang.

L'Esprit, faible colombe, semble périr alors, s'évanouir. Il est dès
ce moment dans l'air, et se respirera partout.

Même en ce petit livre, monastique et dévot, de l'_Imitatio_, vous
trouvez des passages d'absolue solitude où manifestement l'Esprit
remplace tout, où l'on ne voit plus rien, ni prêtre ni Église. Si l'on
entend ses voix intérieures aux couvents, combien plus aux forêts,
dans la libre Église sans bornes!--L'Esprit, du fond des chênes,
parlait quand Jeanne d'Arc l'entendit, tressaillit, dit tendrement:
«Mes voix!»

Voix saintes, voix de la conscience, qu'elle porte avec elle aux
batailles, aux prisons, contre l'Anglais, contre l'Église. Là le monde
est changé. À la résignation passive du chrétien (si utile aux
tyrans), succède l'héroïque tendresse qui prend à coeur nos maux, qui
veut mettre ici bas la justice de Dieu, qui agit, qui combat, qui
sauve et qui guérit.

Qui a fait ce miracle, contraire à l'Évangile? un amour supérieur,
l'_amour dans l'action_, l'amour jusqu'à la mort, «la pitié qui estoit
au royaume de France».

Le spectacle est divin lorsque sur l'échafaud, l'enfant, abandonnée et
seule, contre le prêtre-roi, la meurtrière Église, maintient en
pleines flammes son Église intérieure, et s'envole en disant: «Mes
voix!»

Ce point est un de ceux où je dois observer combien mon histoire,
accusée si légèrement «de poésie, de passion», a gardé au contraire la
fermeté et la lucidité, même aux sujets touchants où il serait
peut-être excusable de s'aveugler. Tous ont flotté ici, vu, à travers
les larmes, la flamme du bûcher. Ému sans doute aussi, j'ai vu clair
cependant et j'ai remarqué deux choses:

1º L'innocente héroïne a fait, sans s'en douter, bien plus que
délivrer la France, elle a délivré l'avenir en posant le type nouveau,
contraire à la passivité chrétienne. Le moderne héros, _c'est le héros
de l'action_. La funeste doctrine, que notre ami Renan a trop louée
encore, la liberté passive, intérieure, occupée de son propre salut,
qui livre au Mal le monde, l'abandonne au Tyran, cette doctrine expire
au bûcher de Rouen, et sous forme mystique s'entrevoit la Révolution.

2º J'ai dans ce grand récit pratiqué et montré une chose nouvelle,
dont les jeunes pourront profiter: c'est que la _méthode historique_
est souvent l'opposé de l'_art proprement littéraire_.--L'écrivain
occupé d'augmenter les effets, de mettre les choses en saillie,
presque toujours aime à surprendre, à saisir le lecteur, à lui faire
crier: «Ah!»; il est heureux si le fait naturel apparaît un
miracle.--Tout au contraire l'historien a pour spéciale mission
d'expliquer ce qui paraît miracle, de l'entourer des précédents, des
circonstances qui l'amènent, de le ramener à la nature. Ici, je dois
le dire, j'y ai eu du mérite. En admirant, aimant cette personnalité
sublime, j'ai montré à quel point elle était naturelle.

Le sublime n'est point hors nature; c'est au contraire le point où la
nature est le plus elle-même, en sa hauteur, profondeur naturelle. Aux
quatorzième et quinzième siècles, dans l'excès des misères, dans ces
extrémités terribles, le coeur grandit. La foule est un héros. Il y
eut dans ces temps nombre de Jeanne d'Arc, au moins pour
l'intrépidité. J'en rencontre beaucoup sur ma route: exemple, ce
paysan du quatorzième siècle, le Grand Ferré; exemple, au quinzième,
Jeanne Hachette qui défend et sauve Beauvais. Ces figures de héros
naïfs m'apparaissent souvent de profil dans les histoires de nos
communes.

J'ai dit tout simplement les choses. Du moment que les Anglais
perdirent leur grand soutien, le duc de Bourgogne, ils furent très
faibles. Au contraire, les Français ralliant les forces armées,
aguerries du Midi, se trouvèrent extrêmement forts. Mais cela n'avait
pas d'accord. La personnalité charmante de cette jeune paysanne, d'un
coeur tendre, ému, gai (l'héroïque gaieté éclate dans toutes ses
réponses), fut un centre et réunit tout. Elle agit justement parce
qu'elle n'avait nul art, nulle thaumaturgie, point de féerie, point de
miracle. Tout son charme est l'humanité. Il n'a pas d'ailes, ce pauvre
ange; il est peuple, il est faible, il est nous, il est tout le monde.

       *       *       *       *       *

Dans les galeries solitaires des Archives où j'errai vingt années,
dans ce profond silence, des murmures cependant venaient à mon
oreille. Les souffrances lointaines de tant d'âmes étouffées dans ces
vieux âges se plaignaient à voix basse. L'austère réalité réclamait
contre l'art, et lui disait parfois des choses amères: «À quoi
t'amuses-tu? Es-tu un Walter Scott pour conter longuement le détail
pittoresque, les grasses tables de Philippe-le-Bon, le vain voeu du
Faisan? Sais-tu que nos martyrs depuis quatre cents ans t'attendent?
Sais-tu que les vaillants de Courtrai, de Rosebecque, n'ont pas le
monument que leur devait l'histoire?» Les chroniqueurs gagés, le
chapelain Froissart, le bavard Monstrelet ne leur suffisent pas.
C'est dans la ferme foi, l'espoir en la justice qu'ils ont donné leur
vie. Ils auraient droit de dire: «Histoire! compte avec nous. Tes
créanciers te somment! Nous avons accepté la mort pour une ligne de
toi.»

Que leur devais-je? raconter leurs combats, me placer dans leurs
rangs, me mettre de moitié aux victoires, aux défaites? Ce n'était pas
assez. Pendant les dix années de persévérance acharnée où je refis la
lutte des Communes du Nord, j'entrepris beaucoup plus. Je repris tout
de fond en comble pour leur rendre leur vie, leurs arts, surtout leur
droit.

Le droit d'abord qu'avaient sur la contrée, ces villes, c'était le
plus sacré des droits, d'avoir fait la terre même, de l'avoir prise
sur les eaux, d'avoir par les canaux fait la vie, la défense, la
circulation du pays. Elles firent et créèrent. Leurs maîtres ont
détruit. Ce monde si vivant alors, qu'il est pâle aujourd'hui!
Qu'est-ce que la Belgique tout entière devant Gand, devant Bruges,
devant cette Liège d'alors, dont chacune lançait des armées?

Je plongeai dans le peuple. Pendant qu'Olivier de la Marche,
Chastellain, se prélassent aux repas de la Toison d'or, moi je sondai
les caves où fermenta la Flandre, ces masses de mystiques et vaillants
ouvriers. Leurs fortes Amitiés (ils nommaient ainsi la commune),
leurs _Franches Vérités_ (ils nommaient ainsi l'assemblée), je leur
refis tout pieusement; n'oubliant pas leurs cloches, et leur carillon
fraternel. Je remis dans sa tour mon grand ami de bronze, ce redouté
Roelandt, dont la voix solennelle, entendue de dix lieues, fit
trembler Jean-sans-Peur, Charles-le-Téméraire.

Un point très capital que les contemporains négligent et nos modernes,
c'est de distinguer fortement, de caractériser la personnalité
spéciale de chaque ville. Cela pourtant est le réel, le charme de ce
pays si varié. Je m'y suis attaché; ce m'était une religion de leur
refaire leur âme à chacune, ces vieilles et chères villes, et cela ne
se peut qu'en marquant fortement comme chaque industrie et chaque
genre de vie créaient une race d'ouvriers. J'ai mis Gand bien à part,
ses dévots, vaillants tisserands, profonde ruche de combats. À part,
l'aimable et grande Bruges, les dix-sept nations de ses marchands, les
trois cents peintres qui lui firent une Italie dans une ville. Et le
Pompeïes de la Flandre, Ypres, aujourd'hui déserte, qui lui garde son
vrai monument, la prodigieuse halle où furent tous les métiers, cette
cathédrale du travail où tout bon travailleur doit ôter son chapeau.

L'incendie de Dinand, la fin cruelle de Liège, ferment cette histoire
des Communes par une navrante tragédie. Moi-même enfant de Meuse par
ma mère, j'ai mis là un intérêt de famille. Ces pauvres Frances,
perdues dans les Ardennes, entre des peuples hostiles et des langues
opposées, m'émouvaient fort. J'ai rendu aux Liégeois le grand
rénovateur Van Eyck, qui changea la peinture. J'ai trouvé, exhumé des
cendres de Dinand, ses arts perdus, si chers au moyen âge, arts
humbles, si touchants, qui pour toute l'Europe furent les bons
serviteurs, les amis du foyer.

Comment remercier mes amis, mes vengeurs, les bons chroniqueurs
suisses, qui par bonheur arrivent avec leurs cors, leurs lances à la
grande chasse de Morat, forcent le sanglier, cette bête cruelle,
Charles-le-Téméraire? Leurs récits sont des chants de gaieté héroïque.
C'est un plaisir de voir cette effroyable enflure, piquée, tout à coup
aplatie. On est pour Louis XI incontestablement dans sa lutte de ruse
contre l'orgueil barbare, la brutalité féodale. C'est le Renard qui
prend au filet le faux lion. L'esprit au moins triomphe. La fine et
ferme prose de Comines a raison de la grosse rhétorique, de la
chevalerie contrefaite. Une ironie, mesquine encore et de malice,
digne des fabliaux, est ici dans l'histoire. Demain forte et
puissante, elle sera féconde aux grands jours de la Renaissance.

Ce bon roi Louis XI m'arrêta très longtemps. Mon quinzième siècle
sortit tout entier des actes, des pièces. Le très vaste travail de
Legrand oblige cependant de vérifier ses copies, souvent fort peu
exactes, sur les originaux (Gaignières, etc.), un travail de grande
patience.

J'entrai par Louis XI aux siècles monarchiques. J'allais m'y engager
quand un hasard me fit bien réfléchir. Un jour, passant à Reims, je
vis en grand détail la magnifique cathédrale, la splendide église du
Sacre.

La corniche intérieure où l'on peut circuler dans l'église à 80 pieds
de hauteur, la fait voir ravissante, de richesse fleurie, d'un
alléluia permanent. Dans l'immensité vide on croit toujours entendre
la grande clameur officielle, ce qu'on disait la voix du peuple. On
croit voir aux fenêtres les oiseaux qu'on lâchait, quand le clergé,
oignant le roi, faisait le pacte du trône et de l'Église. Ressortant
au dehors sur les voûtes dans la vue immense qui embrasse toute la
Champagne, j'arrivai au dernier petit clocher, juste au-dessus du
choeur. Là un spectacle étrange m'étonna fort. La ronde tour avait
une guirlande de suppliciés. Tel a la corde au cou. Tel a perdu
l'oreille. Les mutilés y sont plus tristes que les morts. Combien ils
ont raison! quel effrayant contraste! Quoi! l'église des fêtes, cette
mariée, pour collier de noces, a pris ce lugubre ornement! Ce pilori
du peuple est placé au-dessus de l'autel. Mais ses pleurs n'ont-ils
pu, à travers les voûtes, tomber sur la tête des rois! Onction
redoutable de la Révolution, de la colère de Dieu! «Je ne comprendrai
pas les siècles monarchiques, si d'abord, avant tout, je n'établis en
moi l'âme et la foi du peuple.» Je m'adressai cela, et, après _Louis
XI_, j'écrivis la _Révolution_ (1845-1853).

On fut surpris, mais rien n'était plus sage. Après maintes épreuves
que j'ai contées ailleurs et où je vis de près l'autre rivage, mort et
rené, je fis la _Renaissance_ avec des forces centuplées. Quand je
rentrai, que je me retournai, revis mon moyen âge, cette mer superbe
de sottises, une hilarité violente me prit, et au seizième, au
dix-septième siècle, je fis une terrible fête. Rabelais et Voltaire
ont ri dans leur tombeau. Les dieux crevés, les rois pourris ont
apparu sans voile. La fade histoire du convenu, cette prude honteuse
dont on se contentait, a disparu. De Médicis à Louis XIV une autopsie
sévère a caractérisé ce gouvernement de cadavres (1855-1868).

Une telle histoire était sûre d'un succès, de blesser tout ami du
faux. Mais c'est beaucoup de monde surtout le monde autorisé. Prêtres
et royalistes aboyèrent. Les doctrinaires s'efforçaient de sourire.

Cela lui fait très peu, à cette histoire patiente. Elle est forte,
solide, bien assise, et elle attendra.

Dans mes Préfaces successives, et dans mes Éclaircissements, on pourra
voir, de volume en volume les fondements qui sont dessous, l'énorme
base d'actes et de manuscrits, d'imprimés rares, etc., sur laquelle
elle porte[4].

[Note 4: Je ne veux pas anticiper ici. D'un mot ou deux seulement, je
puis dire: c'est ce livre, «ce livre d'un poète et d'un homme
d'imagination», qui, par des pièces décisives, a dit à tous ce qui
leur importait:

Aux protestants, le fait très capital de la Saint-Barthélemi sue
quinze jours d'avance à Bruxelles (papiers Granvelle, 10 août). Puis,
tant de faits sur la Révocation, qu'ils avaient bien peu éclaircie.

Aux royalistes, tout un monde de curieux faits anecdotiques; exemple,
la légende du _Masque de fer_ et la sagesse de leur reine. Les lettres
de Franklin (en 1863) ont donné là-dessus le secret d'après Richelieu,
prouvé que seul j'avais raison.

Aux financiers, le système de Law (inexpliqué par M. Thiers en 1826)
se trouve enfin à jour et par les manuscrits et par l'histoire des
Bourses de Paris et de Londres.

Pour la Révolution, que dire? La mienne est sortie tout entière (des
trois grands corps d'archives de ces temps qu'on a à Paris. Louis
Blanc (malgré son mérite, son talent que j'honore) put-il la deviner?
Put-il la faire à Londres avec quelques brochures? J'ai bien de la
peine à le croire.--Lisez au reste et comparez.)]

Voilà comment quarante ans ont passé. Je ne m'en doutais guère
lorsque je commençai. Je croyais faire un abrégé de quelques volumes,
peut-être en quatre ans, en six ans. Mais on n'abrège que ce qui est
bien connu. Et ni moi, ni personne alors ne savait cette histoire.

Après mes deux premiers volumes seulement, j'entrevis dans ses
perspectives immenses cette _terra incognita_. Je dis: «Il faut dix
ans»... Non, mais vingt, mais trente... Et le chemin allait
s'allongeant devant moi. Je ne m'en plaignais pas. Aux voyages de
découvertes, le coeur s'étend, grandit, ne voit plus que le but. On
s'oublie tout à fait. Il m'en advint ainsi. Poussant toujours plus
loin dans ma poursuite ardente, je me perdis de vue, je m'absentai de
moi. J'ai passé à côté du monde, et j'ai pris l'histoire pour la vie.

La voici écoulée. Je ne regrette rien. Je ne demande rien. Eh! que
demanderais-je, chère France, avec qui j'ai vécu, que je quitte à si
grand regret! Dans quelle communauté j'ai passé avec toi quarante
années (dix siècles)! Que d'heures passionnées, nobles, austères, nous
eûmes ensemble, souvent l'hiver même, avant l'aube! Que de jours de
labeur et d'études au fond des Archives! Je travaillais pour toi,
j'allais, venais, cherchais, écrivais. Je donnais chaque jour de
moi-même tout, peut-être encore plus. Le lendemain matin, te trouvant
à ma table, je me croyais le même, fort de ta vie puissante et de ta
jeunesse éternelle.

Mais comment ayant eu ce bonheur singulier d'une telle société, ayant
longues années vécu de ta grande âme, n'ai-je pas profité plus en moi?
Ah! c'est que pour te refaire tout cela il m'a fallu reprendre ce long
cours de misère, de cruelle aventure, de cent choses morbides et
fatales. J'ai bu trop d'amertumes. J'ai avalé trop de fléaux, trop de
vipères et trop de rois.

Eh bien! ma grande France, s'il a fallu pour retrouver ta vie, qu'un
homme se donnât, passât et repassât tant de fois le fleuve des morts,
il s'en console, te remercie encore. Et son plus grand chagrin, c'est
qu'il faut te quitter ici.

                                                          Paris, 1869.




TABLE DE LA PRÉFACE DE 1869

                                                                Pages.

  L'Histoire, jusqu'en 1830, suivit des points de vue spéciaux,
    surtout le point de vue politique.                              II

  Cette oeuvre, commencée en 1830, fut la première histoire
    où l'on essaya d'embrasser, dans toute sa variété, l'activité
    humaine (religieuse, économique, artistique, etc.).             IV

  Elle s'est accomplie en quarante ans, avec la continuité
    harmonique qui est propre aux choses vivantes.                   V

  Au point de vue des races, dominant chez Thierry, elle
    ajouta la terre, la géographie, etc.                            VI

  Elle montra combien ces éléments matériels sont dominés
    par le travail moral que tout peuple opère sur soi.            VII

  La France a fait la France. _L'homme est son propre
    Prométhée_ (Vico).                                            VIII

  Toute ma vie fut mêlée à cette oeuvre, mais cette oeuvre
    à mesure faisait ma vie elle-même.                         _ibid._

  Conditions que j'y apportai: la liberté, le temps. Mon
    libre enseignement favorisa, retarda le travail, en prolongea
    l'incubation.                                                    X

  Mon élan de Juillet 1830 fut non moins contraire au vieux
    principe que mes livres récents de 1862, 1864, 1869.           XII

  Mes contradictions apparentes de 1831-1832; mon éloignement
    des écoles de ce temps et de son choléra
    moral.                                                         XII

  Les deux premiers volumes, trop favorables au moyen
    âge, montrèrent pourtant l'impuissance de l'Église, qui,
    vers l'an 1000, n'aboutit qu'au chaos, et avant 1300 est
    primée par le Roi, l'État, les jurisconsultes.                  XV

  L'Histoire, comme évocation et _Résurrection_. L'art vivant
    pour refaire les dieux morts, avant leur _jugement_.
    D'une larme je refis le gothique (1833).                       XIX

  Avant le troisième volume, pendant quatre ans (1833-1837)
    je m'étendis, m'humanisai, par Luther et par
    Grimm, la poésie du droit primitif.                          XXIII

  Le sens _humain_ fit ma force et ma paix, mon insouciance
    des critiques, de la petite guerre des doctrinaires,
    des catholiques.                                              XXIV

  Mon troisième volume (en 1837) fonda l'histoire sérieusement
    sur les actes et les manuscrits.                              XXVI

  L'Histoire domina la chronique, établit ce que les contemporains
    ne voyaient nullement au quatorzième siècle,
    comment la révolution _économique_ (l'avènement de
    l'or, etc.) amène la révolution _militaire_, qui à son
    tour amène la révolution _politique_ (1360-1400).           XXVIII

  L'emportement violent du Résurrectionisme dans le
    _Charles VI_. Excès de cette méthode.                         XXXI

  L'avènement du Saint-Esprit, patron des confréries, des
    communes, successeur du dieu légendaire, de Jésus.           XXXII

  L'apparition de Jacques au quatorzième siècle, qui au
    quinzième se transfigure en Jeanne.                          XXXII

  Lucidité critique que j'ai gardée dans la sublime histoire
    de Jeanne.                                                   XXXIV

  La _méthode historique_ n'est nullement l'_art littéraire_.
    Celui-ci veut l'effet et cherche le miracle. L'histoire, tout
    au contraire, explique, supprime le miracle, montre
    que le sublime n'est rien que la nature.                      XXXV

  Huit années de travail donnèrent surtout l'histoire des
    communes du Nord, des Flandres, etc. On essaya de
    refaire, non seulement leurs luttes et leurs guerres,
    mais le droit, l'industrie, le génie spécial de chaque
    ville.                                                      XXXVII

  Après le _Louis XI_, j'ajournai les trois derniers siècles du
    gouvernement monarchique; je me créai un phare, une
    lumière; j'écrivis la _Révolution_ (en huit années,
    1845-1853).                                                    XLI

  Fortifié et éclairé par elle, je revins à la _Renaissance_ et
    à la Royauté moderne (treize années, 1855-1868).           _ibid._

  Cette histoire, jusqu'ici la plus complète, s'étend jusqu'en
    1795. Dans ses Préfaces successives et les Éclaircissements
    de chaque volume, elle donne la critique des
    sources où elle a puisé.                                   _ibid._

  Adieu de l'auteur à la France.                                 XLIII




Ce travail de trente ans sera terminé cette année, 1861. Au moment où
il s'achève, il convenait d'en relier toutes les parties dans l'unité
qu'a cherchée et voulue l'auteur.

Ce livre a une âme. C'est avant tout ce qu'il revendique. La présente
édition la fera mieux sentir.

       *       *       *       *       *

Deux écueils se présentaient pour la réimpression:

Une refonte qui eût altéré le caractère et l'individualité morale du
livre et l'eût changé comme oeuvre d'art;

Une préoccupation trop étroite de la littéralité qui eût laissé
subsister des erreurs inévitables au début et que l'auteur a signalées
dans les volumes subséquents.

L'unité de pensée qui nous a soutenu pendant ce long travail
indiquait la seule marche à suivre. Il fallait en faire saillir l'âme,
en dégager plus nettement la doctrine.

Il a suffi de supprimer çà et là quelques généralisations prématurées;
l'allure du récit est devenue plus vive et plus décidée; l'art y a
gagné sans aucune altération sensible du détail.

Quant aux additions (peu nombreuses) qui ont renouvelé certaines
parties, quand elles ne sont pas marquées dans le texte, elles ont été
sommairement indiquées dans les notes et à l'appendice.

Un remaniement considérable a été opéré dans les notes. On a rejeté à
l'appendice les preuves, les citations de textes, les indications de
noms d'auteurs. En désencombrant le texte de ces pièces à l'appui, en
donnant au récit plus de relief et d'indépendance, il importait de
conserver à part une érudition qui fait la solidité de cette histoire,
sortie (en si grande partie) des Archives et des dépôts de manuscrits.
On n'a laissé comme notes au bas des pages que ce qui a paru le
complément nécessaire du texte.

Pour le moyen âge surtout, qui a été systématiquement obscurci, il est
indispensable de démasquer des erreurs intéressées, de faire éclater
la vérité des faits par le témoignage même des contemporains.

Ces pièces justificatives, sorte d'étais et de contreforts de notre
édifice historique, pourraient disparaître à mesure que l'éducation du
public s'identifiera davantage avec les progrès même de la critique
et de la science.

Tout ceci touche surtout les deux premiers volumes. Quant aux quatre
suivants (quatorzième et quinzième siècle), la présente édition a
reproduit les précédentes, en les enrichissant de quelques additions
dues aux publications récentes.

Cette édition pouvait s'appeler la quatrième, si l'on n'eût eu égard
qu'aux volumes qui ont été réimprimés trois fois. Plusieurs ne l'ont
été que deux, mais à grand nombre. Cette diversité nous décide à ne
lui donner aucun chiffre.




HISTOIRE DE FRANCE




LIVRE PREMIER

CELTES.--IBÈRES.--ROMAINS.




CHAPITRE PREMIER

Celtes et Ibères.


«Le caractère commun de toute la race gallique, dit Strabon d'après le
philosophe Posidonius, c'est qu'elle est irritable et folle de guerre,
prompte au combat, du reste simple et sans malignité. Si on les
irrite, ils marchent ensemble droit à l'ennemi, et l'attaquent de
front, sans s'informer d'autre chose. Aussi, par la ruse, on en vient
aisément à bout; on les attire au combat quand on veut, où l'on veut,
peu importent les motifs; ils sont toujours prêts, n'eussent-ils
d'autre arme que leur force et leur audace. Toutefois, par la
persuasion, ils se laissent amener sans peine aux choses utiles; ils
sont susceptibles de culture et d'instruction littéraire. Forts de
leur haute taille et de leur nombre, ils s'assemblent aisément en
grande foule, simples qu'ils sont et spontanés, prenant volontiers en
main la cause de celui qu'on opprime.» Tel est le premier regard de la
philosophie sur la plus sympathique et la plus perfectible des races
humaines.

Le génie de ces Galls ou Celtes n'est d'abord autre chose que
mouvement, attaque et conquête; c'est par la guerre que se mêlent et
se rapprochent les nations antiques. Peuple de guerre et de bruit, ils
courent le monde l'épée à la main, moins, ce semble, par avidité que
par un vague et vain désir de voir, de savoir, d'agir; brisant,
détruisant, faute de pouvoir produire encore. Ce sont les enfants du
monde naissant; de grands corps mous, blancs et blonds; de l'élan, peu
de force et d'haleine; jovialité féroce, espoir immense. Vains,
n'ayant rien encore rencontré qui tînt devant eux, ils voulurent aller
voir ce que c'était que cet Alexandre, ce conquérant de l'Asie, devant
la face duquel les rois s'évanouissaient d'effroi[5]. Que
craignez-vous? leur demanda l'homme terrible. Que le ciel ne tombe,
dirent-ils; il n'en eut pas d'autre réponse. Le ciel lui-même ne les
effrayait guère; ils lui lançaient des flèches quand il tonnait. Si
l'Océan même se débordait et venait à eux, ils ne refusaient pas le
combat, et marchaient à lui l'épée à la main. C'était leur point
d'honneur de ne jamais reculer; ils s'obstinaient souvent à rester
sous un toit embrasé. Aucune nation ne faisait meilleur marché de sa
vie. On en voyait qui, pour quelque argent, pour un peu de vin,
s'engageaient à mourir; ils montaient sur une estrade, distribuaient à
leurs amis le vin ou l'argent, se couchaient sur leurs boucliers, et
tendaient la gorge.

[Note 5: Longtemps même après la mort d'Alexandre, Cassandre, devenu
roi de Macédoine, se promenait un jour à Delphes, et examinait les
statues; ayant aperçu tout à coup celle d'Alexandre, il en fut
tellement saisi qu'il frissonna de tout son corps, et fut frappé d'un
étourdissement. (Plutarque.)]

Leurs banquets ne se terminaient guère sans bataille. La cuisse de la
bête appartenait au plus brave, et chacun voulait être le plus brave.
Leur plus grand plaisir, après celui de se battre, c'était d'entourer
l'étranger, de le faire asseoir bon gré mal gré avec eux, de lui faire
dire les histoires des terres lointaines. Ces barbares étaient
insatiablement avides et curieux; ils faisaient _la presse_ des
étrangers, les enlevaient des marchés et des routes, et les forçaient
de parler. Eux-mêmes parleurs terribles, infatigables, abondants en
figures, solennels et burlesquement graves dans leur prononciation
gutturale, c'était une affaire dans leurs assemblées que de maintenir
la parole à l'orateur au milieu des interruptions. Il fallait qu'un
homme chargé de commander le silence marchât l'épée à la main sur
l'interrupteur; à la troisième sommation, il lui coupait un bon
morceau de son vêtement, de façon qu'il ne pût porter le reste[6].

[Note 6: _App. 1._]

Une autre race, celle des Ibères, paraît de bonne heure dans le midi
de la Gaule, à côté des Galls, et même avant eux. Ces Ibères, dont le
type et la langue se sont conservés dans les montagnes des Basques,
étaient un peuple d'un génie médiocre, laborieux, agriculteur, mineur,
attaché à la terre, pour en tirer les métaux et le blé. Rien n'indique
qu'ils aient été primitivement aussi belliqueux qu'ils ont pu le
devenir, lorsque, foulés dans les Pyrénées par les conquérants du midi
et du nord, se trouvant malgré eux gardiens des défilés, ils ont été
tant de fois traversés, froissés, durcis par la guerre. La tyrannie
des Romains a pu une fois les pousser dans un désespoir héroïque; mais
généralement leur courage a été celui de la résistance[7], comme le
courage des Gaulois celui de l'attaque. Les Ibères ne semblent pas
avoir eu, comme eux, le goût des expéditions lointaines, des guerres
aventureuses. Des tribus ibériennes émigrèrent, mais malgré elles,
poussées par des peuples plus puissants.

[Note 7: Il ne faut pas confondre les Ibères avec leurs voisins les
Cantabres. M. W. de Humboldt a établi cette distinction dans son
admirable petit livre sur la langue des Basques. Voyez les
Éclaircissements.]

Les Galls et les Ibères formaient un parfait contraste. Ceux-ci, avec
leurs vêtements de poil noir et leurs bottes tissues de cheveux; les
Galls, couverts de tissus éclatants, amis des couleurs voyantes et
variées, comme le plaid des modernes gaëls de l'Écosse, ou bien à peu
près nus, chargeant leurs blanches poitrines et leurs membres
gigantesques de massives chaînes d'or. Les Ibères étaient divisés en
petites tribus montagnardes, qui, dit Strabon, ne se liguent guère
entre elles, par un excès de confiance dans leurs forces. Les Galls,
au contraire, s'associaient volontiers en grandes hordes, campant en
grands villages dans de grandes plaines tout ouvertes, se liant
volontiers avec les étrangers, familiers avec les inconnus, parleurs,
rieurs, orateurs; se mêlant avec tous et en tout, dissolus par
légèreté, se roulant à l'aveugle, au hasard, dans des plaisirs
infâmes[8] (la brutalité de l'ivrognerie appartient plutôt aux
Germains); toutes les qualités, tous les vices d'une sympathie rapide.
Il ne fallait pas trop se fier à ces joyeux compagnons. Ils ont aimé
de bonne heure à _gaber_, comme on disait au moyen âge. La parole
n'avait pour eux rien de sérieux. Ils promettaient, puis riaient, et
tout était dit. (_Ridendo fidem frangere._ Tit.-Liv.)

[Note 8: _App. 2._]

Les Galls ne se contentèrent pas de refouler les Ibères jusqu'aux
Pyrénées, ils franchirent ces montagnes, et s'établirent aux deux
angles sud-ouest et nord-ouest de la péninsule sous leur propre nom;
au centre, se mêlant aux vaincus, ils prirent les noms de Celtibériens
et de Lusitaniens.

Alors, ou peut-être antérieurement, les tribus ibériennes des Sicanes
et des Ligures[9] passèrent d'Espagne en Gaule et en Italie; mais en
Italie, comme en Espagne, les Galls les attaquèrent. Ceux-ci
franchirent les Alpes sous le nom d'Ambra (vaillants), resserrèrent
les Ligures sur la côte montagneuse du Rhône à l'Arno, et poussèrent
les Sicanes jusqu'en Calabre et jusqu'en Sicile.

[Note 9: Ibériens des montagnes. W. de Humboldt. Voy. les
Éclaircissements.]

Dans les deux péninsules, les Celtes vainqueurs se mêlèrent avec les
habitants des plaines centrales, tandis que les Ibères vaincus se
maintenaient aux extrémités, en Ligurie et en Sicile, aux Pyrénées et
dans la Bétique. Les Galls-Ambra d'Italie occupaient toute la vallée
du Pô, et s'étendaient dans la péninsule jusqu'à l'embouchure du
Tibre. Ils furent soumis, dans la suite, par les Rasena ou Étrusques,
dont l'empire fut plus tard resserré entre la Macra, le Tibre et
l'Apennin, par de nouvelles émigrations celtiques.

Tel était l'aspect du monde gallique. Cet élément, jeune, mou et
flottant, fut de bonne heure, en Italie et en Espagne, altéré par le
mélange des indigènes. En Gaule, il eût roulé longtemps dans le flux
et le reflux de la barbarie; il fallait qu'un élément nouveau, venu du
dehors, lui apportât un principe de stabilité, une idée sociale.

Deux peuples étaient à la tête de la civilisation dans cette haute
antiquité, les Grecs et les Phéniciens. L'Hercule de Tyr allait alors
par toutes les mers, achetant, enlevant à chaque contrée ses plus
précieux produits. Il ne négligea point le grenat fin de la côte des
Gaules, le corail des îles d'Hyères; il s'informa des mines précieuses
que recelaient alors à fleur de terre les Pyrénées, les Cévennes et
les Alpes. Il vint et revint, et finit par s'établir. Attaqué par les
fils de Neptune, Albion et Ligur (ces deux mots signifient
_montagnard_[10]), il aurait succombé si Jupiter n'eût suppléé ses
flèches épuisées par une pluie de pierres. Ces pierres couvrent encore
la plaine de la Crau, en Provence. Le dieu vainqueur fonda Nemausus
(Nîmes), remonta le Rhône et la Saône, tua dans son repaire le brigand
Tauriske qui infestait les routes, et bâtit Alesia sur le territoire
Éduen (pays d'Autun). Avant son départ, il fonda la voie qui
traversait le Col de Tende, et conduisait d'Italie par la Gaule en
Espagne; c'est sur ces premières assises que les Romains bâtirent la
_Via_ Aurélia et la Domitia.

[Note 10: _Alb_, montagne, dans la langue gaélique.--_Gor_, élevé, en
basque.]

Ici, comme ailleurs, les Phéniciens ne firent que frayer la route aux
Grecs. Les Doriens de Rhodes succédèrent aux Phéniciens, et furent
eux-mêmes supplantés par les Ioniens de Phocée. Ceux-ci fondèrent
Marseille. Cette ville, jetée si loin de la Grèce, subsista par
miracle. Sur terre, elle était entourée de puissantes tribus gauloises
et liguriennes qui ne lui laissaient pas prendre un pouce de terre
sans combat. Sur mer, elle rencontrait les grandes flottes des
Étrusques et des Carthaginois, qui avaient organisé sur les côtes le
plus sanguinaire monopole; l'étranger qui commerçait en Sardaigne
devait être noyé. Tout réussit aux Marseillais; ils eurent la joie de
voir, sans tirer l'épée, la marine étrusque détruite en une bataille
par les Syracusains; puis l'Étrurie, la Sicile, Carthage, tous les
États commerçants annulés par Rome. Carthage, en tombant, laissa une
place immense que Marseille eût bien enviée, mais il n'appartenait
pas de reprendre un tel rôle à l'humble alliée de Rome, à une cité
sans territoire, à un peuple d'un génie honnête et économe, mais plus
mercantile que politique, qui, au lieu de gagner et s'adjoindre les
barbares du voisinage, fut toujours en guerre avec eux. Telles furent
toutefois la bonne conduite et la persévérance des Massaliotes, qu'ils
étendirent leurs établissements le long de la Méditerranée, depuis les
Alpes maritimes jusqu'au cap Saint-Martin, c'est-à-dire jusqu'aux
premières colonies carthaginoises. Ils fondèrent Monaco, Nice,
Antibes, Éaube, Saint-Gilles, Agde, Ampurias, Denia et quelques autres
villes.

Pendant que la Grèce commençait la civilisation du littoral
méridional, la Gaule du Nord recevait la sienne des Celtes eux-mêmes.
Une nouvelle tribu celtique, celle des Kymry (_Cimmerii?_)[11], vint
s'ajouter à celle des Galls. Les nouveaux venus, qui s'établirent
principalement au centre de la France, sur la Seine et la Loire,
avaient, ce semble, plus de sérieux et de suite dans les idées; moins
indisciplinables, ils étaient gouvernés par une corporation
sacerdotale, celle des druides. La religion primitive des Galls, que
le druidisme kymrique vint remplacer, était une religion de la nature,
grossière sans doute encore, et bien loin de la forme systématique
qu'elle put prendre dans la suite chez les gaëls d'Irlande[12]. Celle
des druides kymriques, autant que nous pouvons l'entrevoir à travers
les sèches indications des auteurs anciens, et dans les traditions
fort altérées des Kymry modernes du pays de Galles, avait une tendance
morale beaucoup plus élevée; ils enseignaient l'immortalité de l'âme.
Toutefois le génie de cette race était trop matérialiste pour que de
telles doctrines y portassent leurs fruits de bonne heure. Les druides
ne purent la faire sortir de la vie de clan; le principe matériel,
l'influence des chefs militaires subsista à côté de la domination
sacerdotale. La Gaule kymrique ne fut qu'imparfaitement organisée. La
Gaule gallique ne le fut pas du tout: elle échappa aux druides, et,
par le Rhin, par les Alpes, elle déborda sur le monde.

[Note 11: _App. 3._]

[Note 12: Voy. les Éclaircissements.]

C'est à cette époque que l'histoire place les voyages de Sigovèse et
Bellovèse, neveux du roi des Bituriges, Ambigat, qui auraient conduit
les Galls en Germanie et en Italie. Ils allèrent, sans autre guide que
les oiseaux dont ils observaient le vol. Dans une autre tradition,
c'est un mari jaloux, un Aruns étrusque, qui, pour se venger, fait
goûter du vin aux barbares. Le vin leur parut bon, et ils le suivirent
au pays de la vigne. Ces premiers émigrants, Édues, Arvernes et
Bituriges (peuples galliques de Bourgogne, d'Auvergne, de Berry),
s'établissent en Lombardie malgré les Étrusques, et prennent le nom de
_Is-Ambra_[13], is-ombriens, insubriens, synonyme de Galls; c'était le
nom de ces anciens Galls ou _Ambra_, Umbriens, que les Étrusques
avaient assujettis. Leurs frères, les Aulerces, Carnutes et Cénomans
(Manceaux et Chartrains), viennent ensuite sous un chef appelé
l'_Ouragan_, se font un établissement aux dépens des Étrusques de
Vénétie, et fondent Brixia et Vérone. Enfin les Kymry, jaloux des
conquêtes des Galls, passent les Alpes à leur tour; mais la place est
prise dans la vallée du Pô; il faut qu'ils aillent jusqu'à
l'Adriatique, ils fondent Bologne et Senagallia, ou plutôt ils
s'établissent dans les villes que les Étrusques avaient déjà fondées.
Les Galls étaient étrangers à l'idée de la cité, mesurée, figurée
d'après des notions religieuses et astronomiques. Leurs villes
n'étaient que de grands villages ouverts, comme _Mediolanum_ (Milan).
Le monde gallique est le monde de la tribu[14]; le monde
étrusco-romain, celui de la cité.

[Note 13: IS-OMBRIA, Basse-Ombrie.]

[Note 14: Quelques savants ont même douté que leurs _oppida_, au temps
de César, fussent autre chose que des lieux de refuge.]

Voilà la tribu et la cité en présence dans ce champ clos de l'Italie.
D'abord la tribu a l'avantage; les Étrusques sont resserrés dans
l'Étrurie proprement dite, et les Gaulois les y suivent bientôt. Ils
passent l'Apennin, avec leurs yeux bleus, leurs moustaches fauves,
leurs colliers d'or sur leurs blanches épaules, ils viennent défiler
devant les murailles cyclopéennes des Étrusques épouvantés. Ils
arrivent devant Clusium, et demandent des terres. On sait qu'en cette
occasion les Romains intervinrent pour les Étrusques, leurs anciens
ennemis, et qu'une terreur panique livra Rome aux Gaulois. Ils furent
bien étonnés, dit Tite-Live, de trouver la ville déserte; plus étonnés
encore de voir aux portes des maisons les vieillards qui siégeaient
majestueusement en attendant la mort; les Gaulois se familiarisèrent
peu à peu avec ces figures immobiles qui leur avaient imposé d'abord;
un d'eux s'avisa, dans sa jovialité barbare, de caresser la barbe d'un
de ces fiers sénateurs, qui répondit par un coup de bâton. Ce fut le
signal du massacre.

La jeunesse, qui s'était enfermée dans le Capitole, résista quelque
temps, et finit par payer rançon. C'est du moins la tradition la plus
probable. Les Romains ont préféré l'autre. Tite-Live assure que
Camille vengea sa patrie par une victoire, et massacra les Gaulois sur
les ruines qu'ils avaient faites. Ce qui est plus sûr, c'est qu'ils
restèrent dix-sept ans dans le Latium, à Tibur même, à la porte de
Rome. Tite-Live appelle Tibur _arcem gallici belli_. C'est dans cet
intervalle qu'auraient eu lieu les duels héroïques de Valérius Corvus
et de Manlius Torquatus contre des géants gaulois. Les dieux s'en
mêlèrent: un corbeau sacré donna la victoire à Valérius; Manlius
arracha le collier (_torquis_) à l'insolent qui avait défié les
Romains. Longtemps après c'était une image populaire; on voyait sur le
_bouclier cimbrique_, devenu une enseigne de boutique, la figure du
barbare qui gonflait les joues et tirait la langue.

La cité devait l'emporter sur la tribu, l'Italie sur la Gaule. Les
Gaulois, chassés du Latium, continuèrent les guerres, mais comme
mercenaires au service de l'Étrurie. Ils prirent part, avec les
Étrusques et les Samnites, à ces terribles batailles de Sentinum et du
lac Vadimon, qui assurèrent à Rome la domination de l'Italie, et par
suite celle du monde. Ils y montrèrent leur vaine et brutale audace,
combattant tout nus contre des gens bien armés, heurtant à grand bruit
de leurs chars de guerre les masses impénétrables des légions,
opposant au terrible _pilum_ de mauvais sabres qui ployaient au
premier coup. C'est l'histoire commune de toutes les batailles
gauloises. Jamais ils ne se corrigèrent. Il fallut toutefois de grands
efforts aux Romains, et le dévouement de Décius. À la fin, ils
pénétrèrent à leur tour chez les Gaulois, reprirent la rançon du
Capitole, et placèrent une colonie dans le bourg principal des
Sénonais vaincus, à Séna sur l'Adriatique. Toute cette tribu fut
exterminée, de façon qu'il ne resta pas un des fils de ceux qui se
vantaient d'avoir brûlé Rome.

Ces revers des Gaulois d'Italie doivent peut-être trouver leur
explication dans la part que leurs meilleurs guerriers auraient prise
à la grande migration des Gaulois transalpins, vers la Grèce et l'Asie
(an 281). Notre Gaule était comme ce vase de la mythologie galloise,
où bout et déborde incessamment la vie; elle recevait par torrents la
barbarie du Nord, pour la verser aux nations du Midi. Après l'invasion
druidique des Kymry, elle avait subi l'invasion guerrière des Belges
ou _Bolg_. Ceux-ci, les plus impétueux des Celtes, comme les Irlandais
leurs descendants[15], avaient, de la Belgique, percé leur route à
travers les Galls et les Kymry jusqu'au Midi, jusqu'à Toulouse, et
s'étaient établis en Languedoc sous les noms d'Arécomiques et de
Tectosages. C'est de là qu'ils prirent leur chemin vers une conquête
nouvelle. Galls, Kymry, quelques Germains même, descendirent avec eux
la vallée du Danube. Cette nuée alla s'abattre sur la Macédoine. Le
monde de la cité antique, qui se fortifiait en Italie par les progrès
de Rome, s'était brisé en Grèce depuis Alexandre. Toutefois cette
petite Grèce était si forte d'art et de nature, si dense, si serrée de
villes et de montagnes, qu'on n'y entrait guère impunément. La Grèce
est faite comme un piège à trois fonds. Vous pouvez entrer et vous
trouver pris en Macédoine, puis en Thessalie, puis entre les
Thermopyles et l'Isthme.

[Note 15: _App. 4._]

Les barbares envahirent avec succès la Thrace et la Macédoine, y
firent d'épouvantables ravages, passèrent encore les Thermopyles, et
vinrent échouer contre la roche sacrée de Delphes. Le dieu défendit
son temple; il suffit d'un orage et des quartiers de roches que
roulèrent les assiégés pour mettre les Gaulois en déroute. Gorgés de
vin et de nourriture, ils étaient déjà vaincus par leurs propres
excès. Une terreur panique les saisit dans la nuit. Leur brenn, ou
chef, leur recommanda, pour faciliter leur retraite, de brûler leurs
chariots et d'égorger leurs dix mille blessés[16]. Puis il but
d'autant et se poignarda. Mais les siens ne purent jamais se tirer de
tant de montagnes et de passages difficiles au milieu d'une
population acharnée.

[Note 16: _App. 5._]

D'autres Gaulois mêlés de Germains, les Tectosages, Trocmes et
Tolistoboïes, eurent plus de succès au delà du Bosphore. Ils se
jetèrent dans cette grande Asie, au milieu des querelles des
successeurs d'Alexandre; le roi de Bithynie, Nicomède, et les villes
grecques qui se soutenaient avec peine contre les Séleucides,
achetèrent le secours des Gaulois, secours intéressé et funeste, comme
on le vit bientôt. Ces hôtes terribles se partagèrent l'Asie Mineure à
piller et à rançonner: aux Trocmes, l'Hellespont; aux Tolistoboïes,
les côtes de la mer Égée; le midi, aux Tectosages. Voilà nos Gaulois
retournés au berceau des Kymry, non loin du Bosphore cimmérien; les
voilà établis sur les ruines de Troie, et dans les montagnes de l'Asie
Mineure, où les Français mèneront la croisade tant de siècles après,
sous le drapeau de Godefroi de Bouillon et de Louis le Jeune.

Pendant que ces Gaulois se gorgent et s'engraissent dans la molle
Asie, les autres vont partout, cherchant fortune. Qui veut un courage
aveugle et du sang à bon marché achète des Gaulois; prolifique et
belliqueuse nation, qui suffit à tant d'armées et de guerres. Tous les
successeurs d'Alexandre ont des Gaulois, Pyrrhus surtout, l'homme des
aventures et des succès avortés. Carthage en a aussi dans la première
guerre punique. Elle les paya mal, comme on sait[17]; et ils eurent
grande part à cette horrible guerre des Mercenaires. Le Gaulois
Autarite fut un des chefs révoltés.

[Note 17: Elle en livra quatre mille aux Romains.]

Rome profita des embarras de Carthage et de l'entr'acte des deux
guerres puniques pour accabler les Ligures et les Gaulois d'Italie.

«Les Liguriens, cachés au pied des Alpes, entre le Var et la Macra,
dans des lieux hérissés de buissons sauvages, étaient plus difficiles
à trouver qu'à vaincre; race d'hommes agiles et infatigables[18],
peuples moins guerriers que brigands, qui mettaient leur confiance
dans la vitesse de leur fuite et la profondeur de leurs retraites.
Tous ces farouches montagnards, Salyens, Décéates, Euburiates,
Oxibiens, Ingaunes, échappèrent longtemps aux armes romaines. Enfin le
consul Fulvius incendia leurs repaires, Bébius les fit descendre dans
la plaine, et Posthumius les désarma, leur laissant à peine du fer
pour labourer leurs champs (238-233 avant J.-C.).»

[Note 18: _App. 6._]

Depuis un demi-siècle que Rome avait exterminé le peuple des Sénons,
le souvenir de ce terrible événement ne s'était point effacé chez les
Gaulois. Deux rois des Boïes (pays de Bologne), At et Gall, avaient
essayé d'armer le peuple pour s'emparer de la colonie romaine
d'Ariminum; ils avaient appelé d'au delà des Alpes des Gaulois
mercenaires. Plutôt que d'entrer en guerre contre Rome, les Boïes
tuèrent les deux chefs et massacrèrent leurs alliés. Rome, inquiète
des mouvements qui avaient lieu chez les Gaulois, les irrita en
défendant tout commerce avec eux, surtout celui des armes. Leur
mécontentement fut porté au comble par une proposition du tribun
Flaminius. Il demanda que les terres conquises sur les Sénons depuis
cinquante ans fussent enfin colonisées et partagées au peuple. Les
Boïes, qui savaient par la fondation d'Ariminum tout ce qu'il en
coûtait d'avoir les Romains pour voisins, se repentirent de n'avoir
pas pris l'offensive, et voulurent former une ligue entre toutes les
nations du nord de l'Italie. Mais les Venètes, peuple slave, ennemis
des Gaulois, refusèrent d'entrer dans la ligue; les Ligures étaient
épuisés, les Cénomans secrètement vendus aux Romains. Les Boïes et les
Insubres (Bologne et Milan), restés seuls, furent obligés d'appeler
d'au delà des Alpes des Gésates, des _Gaisda_, hommes armés de gais ou
épieux, qui se mettaient volontiers à la solde des riches tribus
gauloises de l'Italie. On entraîna à force d'argent et de promesses
leurs chefs Anéroeste et Concolitan.

Les Romains, instruits de tout par les Cénomans, s'alarmèrent de cette
ligue. Le Sénat fit consulter les livres sibyllins, et l'on y lut avec
effroi que deux fois les Gaulois devaient prendre possession de Rome.
On crut détourner ce malheur en enterrant tout vifs deux Gaulois, un
homme et une femme, au milieu même de Rome, dans le marché aux boeufs.
De cette manière, les Gaulois avaient _pris possession du sol de
Rome_, et l'oracle se trouvait accompli ou éludé. La terreur de Rome
avait gagné l'Italie entière; tous les peuples de cette contrée se
croyaient également menacés par une effroyable invasion de barbares.
Les chefs gaulois avaient tiré de leurs temples les drapeaux relevés
d'or qu'ils appelaient les _immobiles_; ils avaient juré
solennellement et fait jurer à leurs soldats qu'ils ne détacheraient
pas leurs baudriers avant d'être montés au Capitole. Ils entraînaient
tout sur leur passage, troupeaux, laboureurs garrottés, qu'ils
faisaient marcher sous le fouet; ils emportaient jusqu'aux meubles des
maisons. Toute la population de l'Italie centrale et méridionale se
leva spontanément pour arrêter un pareil fléau, et sept cent
soixante-dix mille soldats se tinrent prêts à suivre, s'il le fallait,
les aigles de Rome.

Des trois armées romaines, l'une devait garder les passages des
Apennins qui conduisent en Étrurie. Mais déjà les Gaulois étaient au
coeur de ce pays et à trois journées de Rome (225). Craignant d'être
enfermés entre la ville et l'armée, les barbares revinrent sur leurs
pas, tuèrent six mille hommes aux Romains qui les poursuivaient, et
ils les auraient détruits si la seconde armée ne se fût réunie à la
première. Ils s'éloignèrent alors pour mettre leur butin en sûreté;
déjà ils s'étaient retirés jusqu'à la hauteur du cap Télamone,
lorsque, par un étonnant hasard, une troisième armée romaine, qui
revenait de la Sardaigne, débarqua près du camp des Gaulois, qui se
trouvèrent enfermés. Ils firent face des deux côtés à la fois. Les
Gésates, par bravade, mirent bas tout vêtement, se placèrent nus au
premier rang avec leurs armes et leurs boucliers. Les Romains furent
un instant intimidés du bizarre spectacle et du tumulte que présentait
l'armée barbare. «Outre une foule de cors et de trompettes qui ne
cessaient de sonner, il s'éleva tout à coup un tel concert de
hurlements, que non seulement les hommes et les instruments, mais la
terre même et les lieux d'alentour semblaient à l'envi pousser des
cris. Il y avait encore quelque chose d'effrayant dans la contenance
et les gestes de ces corps gigantesques qui se montraient aux premiers
rangs, sans autres vêtements que leurs armes; on n'en voyait aucun qui
ne fût paré de chaînes, de colliers et de bracelets d'or.»
L'infériorité des armes gauloises donna l'avantage aux Romains; le
sabre gaulois ne frappait que de taille, et il était de si mauvaise
trempe qu'il pliait au premier coup.

Les Boïes ayant été soumis par suite de cette victoire, les légions
passèrent le Pô pour la première fois, et entrèrent dans le pays des
Insubriens. Le fougueux Flaminius y aurait péri, s'il n'eût trompé les
barbares par un traité, jusqu'à ce qu'il se trouvât en force. Rappelé
par le sénat, qui ne l'aimait pas et qui prétendait que sa nomination
était illégale, il voulut vaincre ou mourir, rompit le pont derrière
lui et remporta sur les Insubriens une victoire signalée. C'est alors
qu'il ouvrit les lettres où le sénat lui présageait une défaite de la
part des dieux.

Son successeur, Marcellus, était un brave soldat. Il tua en combat
singulier le brenn Virdumar, et consacra à Jupiter Férétrien les
secondes dépouilles _opimes_ (depuis Romulus). Les Insubriens furent
réduits (222), et la domination des Romains s'étendit sur toute
l'Italie jusqu'aux Alpes.

Tandis que Rome croit tenir sous elle les Gaulois d'Italie terrassés,
voilà qu'Hannibal arrive et les relève. Le rusé Carthaginois en tira
bon parti. Il les place au premier rang, leur fait passer, bon gré,
mal gré, les marais d'Étrurie: les Numides les poussent l'épée dans
les reins. Ils ne s'en battent pas moins bien à Trasimène, à Cannes.
Hannibal gagne ces grandes batailles avec le sang des Gaulois[19]. Une
fois qu'ils lui manquent, lorsqu'il se trouve isolé d'eux dans le midi
de l'Italie, il ne peut plus se mouvoir. Cette Gaule italienne était
si vivace, qu'après les revers d'Hannibal elle remue encore sous
Hasdrubal, sous Magon, sous Hamilcar. Il fallut trente ans de guerre
(201-170), et la trahison des Cénomans, pour consommer la ruine des
Boïes et des Insubriens (Bologne et Milan). Encore les Boïes
émigrèrent-ils plutôt que de se soumettre; les débris de leur cent
douze tribus se levèrent en masse et allèrent s'établir sur les bords
du Danube, au confluent de ce fleuve et de la Save. Rome déclara
solennellement que l'_Italie était fermée aux Gaulois_. Cette dernière
et terrible lutte eut lieu pendant les guerres de Rome contre Philippe
et Antiochus. Les Grecs s'imaginaient alors qu'ils étaient la grande
pensée de Rome; ils ne savaient pas qu'elle n'employait contre eux que
la moindre partie de ses forces. Ce fut assez de deux légions pour
renverser Philippe et Antiochus; tandis que, pendant plusieurs années
de suite, on envoya les deux consuls, les deux armées consulaires,
contre les obscures peuplades des Boïes et des Insubriens. Rome roidit
ses bras contre la Gaule et l'Espagne; il lui suffit de toucher du
doigt les successeurs d'Alexandre pour les faire tomber.

[Note 19: Voy. mon _Histoire romaine_.]

Avant de sortir de l'Asie, elle abattit le seul peuple qui eût pu y
renouveler la guerre. Les Galates, établis en Phrygie depuis un
siècle, s'y étaient enrichis aux dépens de tous les peuples voisins,
sur lesquels ils levaient des tributs. Ils avaient entassé les
dépouilles de l'Asie Mineure dans leurs retraites du mont Olympe. Un
fait caractérise l'opulence et le faste de ces barbares. Un de leurs
chefs ou tétrarques publia que, pendant une année entière, il
tiendrait table ouverte à tout venant; et non seulement il traita la
foule qui venait des villes et des campagnes voisines, mais il faisait
arrêter et retenir les voyageurs jusqu'à ce qu'ils se fussent assis à
sa table.

Quoique la plupart d'entre les Galates eussent refusé de secourir
Antiochus, le préteur Manlius attaqua leurs trois tribus (Trocmes,
Tolistoboïes, Tectosages), et les força dans leurs montagnes avec des
armes de trait, auxquelles les Gaulois, habitués à combattre avec le
sabre et la lance, n'opposaient guère que des cailloux. Manlius leur
fit rendre les terres enlevées aux alliés de Rome, les obligea de
renoncer au brigandage, et leur imposa l'alliance d'Eumène, qui devait
les contenir.

Ce n'était pas assez que les Gaulois fussent vaincus dans leurs
colonies d'Italie et d'Asie, si les Romains ne pénétraient dans la
Gaule, ce foyer des invasions barbares. Ils y furent appelés d'abord
par leurs alliés, les Grecs de Marseille, toujours en guerre avec les
Gaulois et les Ligures du voisinage. Rome avait besoin d'être
maîtresse de l'entrée occidentale de l'Italie qu'occupaient les
Ligures du côté de la mer. Elle attaqua les tribus dont Marseille se
plaignait, puis celles dont Marseille ne se plaignait pas. Elle donna
la terre aux Marseillais, et garda les postes militaires, celui d'Aix,
entre autres, où Sextius fonda la colonie d'_Aquæ Sextiæ_. De là elle
regarda dans les Gaules.

Deux vastes confédérations partageaient ce pays: d'une part les Édues,
peuple que nous verrons plus loin étroitement uni avec les tribus des
Carnutes, des Parisii, des Senones, etc.; d'autre part, les Arvernes
et les Allobroges. Les premiers semblent être les gens de la plaine,
les Kymry, soumis à l'influence sacerdotale, le parti de la
civilisation; les autres, montagnards de l'Auvergne et des Alpes, sont
les anciens Galls, autrefois resserrés dans les montagnes par
l'invasion kymrique, mais redevenus prépondérants par leur barbarie
même et leur attachement à la vie de clan.

Les clans d'Auvergne étaient alors réunis sous un chef ou roi nommé
Bituit. Ces montagnards se croyaient invincibles. Bituit envoya aux
généraux romains une solennelle ambassade pour réclamer la liberté
d'un des chefs prisonniers: on y voyait sa meute royale composée
d'énormes dogues tirés à grands frais de la Belgique et de la
Bretagne; l'ambassadeur, superbement vêtu, était environné d'une
troupe de jeunes cavaliers éclatants d'or et de pourpre; à son côté se
tenait un barde, la _rotte_ en main, chantant par intervalles la
gloire du roi, celle de la nation arverne et les exploits de
l'ambassadeur.

Les Édues virent avec plaisir l'invasion romaine. Les Marseillais
s'entremirent, et leur obtinrent le titre d'_alliés et amis du peuple
romain_. Marseille avait introduit les Romains dans le midi des
Gaules; les Édues leur ouvrirent la Celtique ou Gaule centrale, et
plus tard les Remi la Belgique.

Les ennemis de Rome se hâtèrent avec la précipitation gallique et
furent vaincus séparément sur les bords du Rhône. Le char d'argent de
Bituit et sa meute de combat ne lui servirent pas de grand'chose. Les
Arvernes seuls étaient pourtant deux cent mille, mais ils furent
effrayés par les éléphants des Romains. Bituit avait dit avant la
bataille, en voyant la petite armée romaine resserrée en légions: «Il
n'y en a pas là pour un repas de mes chiens.»

Rome mit la main sur les Allobroges, les déclara ses sujets,
s'assurant ainsi de la porte des Alpes. Le proconsul Domitius restaura
la voie phénicienne, et l'appela _Domitia_. Les consuls qui suivirent
n'eurent qu'à pousser vers le couchant, entre Marseille et les
Arvernes (années 120-118). Ils s'acheminèrent vers les Pyrénées, et
fondèrent presque à l'entrée de l'Espagne une puissante colonie,
_Narbo Martius_, Narbonne. Ce fut la seconde colonie romaine hors de
l'Italie (la première avait été envoyée à Carthage). Jointe à la mer
par de prodigieux travaux, elle eut, à l'imitation de la métropole,
son capitole, son sénat, ses thermes, son amphithéâtre. Ce fut la Rome
gauloise, et la rivale de Marseille. Les Romains ne voulaient plus que
leur influence dans les Gaules dépendît de leur ancienne alliée.

Ils s'établissaient paisiblement dans ces contrées, lorsqu'un
événement imprévu, immense, effroyable, comme un cataclysme du globe,
faillit tout emporter, et l'Italie elle-même. Ce monde barbare que
Rome avait rembarré dans le Nord d'une si rude main, il existait
pourtant. Ces Kymry qu'elle avait exterminés à Bologne et Senagallia,
ils avaient des frères dans la Germanie. Gaulois et Allemands, Kymry
et Teutons, fuyant, dit-on, devant un débordement de la Baltique, se
mirent à descendre vers le Midi. Ils avaient ravagé toute l'Illyrie,
battu, aux portes de l'Italie, un général romain qui voulait leur
interdire le Norique, et tourné les Alpes par l'Helvétie, dont les
principales populations, Ombriens ou Ambrons, Tigurins (Zurich) et
Tughènes (Zug), grossirent leur horde. Tous ensemble pénétrèrent dans
la Gaule, au nombre de trois cent mille guerriers; leurs familles,
vieillards, femmes et enfants, suivaient dans des chariots. Au nord de
la Gaule, ils retrouvèrent d'anciennes tribus cimbriques, et leur
laissèrent, dit-on, en dépôt une partie de leur butin. Mais la Gaule
centrale fut dévastée, brûlée, affamée sur leur passage. Les
populations des campagnes se réfugièrent dans les villes pour laisser
passer le torrent, et furent réduites à une telle disette, qu'on
essaya de se nourrir de chair humaine. Les barbares, parvenus au bord
du Rhône, apprirent que de l'autre côté du fleuve c'était encore
l'empire romain, dont ils avaient déjà rencontré les frontières en
Illyrie, en Thrace, en Macédoine. L'immensité du grand empire du Midi
les frappa d'un respect superstitieux; avec cette simple bonne foi de
la race germanique, ils dirent au magistrat de la province, M.
Silanus, que _si Rome leur donnait des terres, ils se battraient
volontiers pour elle_. Silanus répondit fièrement que Rome n'avait que
faire de leurs services, passa le Rhône, et se fit battre. Le consul
P. Cassius, qui vint ensuite défendre la province, fut tué; Scaurus,
son lieutenant, fut pris, et l'armée passa sous le joug des Helvètes,
non loin du lac de Genève. Les barbares enhardis voulaient franchir
les Alpes. Ils agitaient seulement si les Romains seraient réduits en
esclavage, ou exterminés. Dans leurs bruyants débats, ils s'avisèrent
d'interroger Scaurus, leur prisonnier. Sa réponse hardie les mit en
fureur, et l'un d'eux le perça de son épée. Toutefois, ils
réfléchirent, et ajournèrent le passage des Alpes. Les paroles de
Scaurus furent peut-être le salut de l'Italie.

Les Gaulois Tectosages de Tolosa, unis aux Cimbres par une origine
commune, les appelaient contre les Romains, dont ils avaient secoué le
joug. La marche des Cimbres fut trop lente. Le consul C. Servilius
Cépion pénétra dans la ville et la saccagea. L'or et l'argent
rapportés jadis par les Tectosages du pillage de Delphes, celui des
mines des Pyrénées, celui que la piété des Gaulois clouait dans un
temple de la ville, ou jetait dans un lac voisin, avaient fait de
Tolosa la plus riche ville des Gaules. Cépion en tira, dit-on, cent
dix mille livres pesant d'or et quinze cent mille d'argent. Il dirigea
ce trésor sur Marseille, et le fit enlever sur la route par des gens à
lui, qui massacrèrent l'escorte. Ce brigandage ne profita pas. Tous
ceux qui avaient touché cette proie funeste finirent misérablement; et
quand on voulait désigner un homme dévoué à une fatalité implacable,
on disait: _Il a de l'or de Tolosa._

D'abord Cépion, jaloux d'un collègue inférieur par la naissance, veut
camper et combattre séparément. Il insulte les députés que les
barbares envoyaient à l'autre consul. Ceux-ci, bouillants de fureur,
dévouent solennellement aux dieux tout ce qui tombera entre leurs
mains. De quatre-vingt mille soldats, de quarante mille esclaves ou
valets d'armée, il n'échappa, dit-on, que dix hommes. Cépion fut des
dix. Les barbares tinrent religieusement leur serment; ils tuèrent
dans les deux camps tout être vivant, ramassèrent les armes, et
jetèrent l'or et l'argent, les chevaux même dans le Rhône.

Cette journée, aussi terrible que celle de Cannes, leur ouvrait
l'Italie. La fortune de Rome les arrêta dans la Province et les
détourna vers les Pyrénées. De là, les Cimbres se répandirent sur
toute l'Espagne, tandis que le reste des barbares les attendait dans
la Gaule.

Pendant qu'ils perdent ainsi le temps et vont se briser contre les
montagnes et l'opiniâtre courage des Celtibériens, Rome épouvantée
avait appelé Marius de l'Afrique. Il ne fallait pas moins que l'homme
d'Arpinum, en qui tous les Italiens voyaient un des leurs, pour
rassurer l'Italie et l'armer unanimement contre les barbares. Ce dur
soldat, presque aussi terrible aux siens qu'à l'ennemi, farouche comme
les Cimbres qu'il allait combattre, fut, pour Rome, un dieu sauveur.
Pendant quatre ans que l'on attendit les barbares, le peuple, ni même
le sénat, ne put se décider à nommer un autre consul que Marius.
Arrivé dans la Province, il endurcit d'abord ses soldats par de
prodigieux travaux. Il leur fit creuser la _Fossa Mariana_, qui
facilitait ses communications avec la mer, et permettait aux navires
d'éviter l'embouchure du Rhône, barré par les sables. En même temps,
il accablait les Tectosages et s'assurait de la fidélité de la
Province avant que les barbares se remissent en mouvement.

Enfin ceux-ci se dirigèrent vers l'Italie, le seul pays de l'Occident
qui eût encore échappé à leurs ravages. Mais la difficulté de nourrir
une si grande multitude les obligea de se séparer. Les Cimbres et les
Tigurins tournèrent par l'Helvétie et le Norique; les Ambrons et les
Teutons, par un chemin plus direct, devaient passer sur le ventre aux
légions de Marius, pénétrer en Italie par les Alpes maritimes et
retrouver les Cimbres aux bords du Pô.

Dans le camp retranché d'où il les observait, d'abord près d'Arles,
puis sous les murs d'_Aquæ Sextiæ_ (Aix), Marius leur refusa
obstinément la bataille. Il voulait habituer les siens à voir ces
barbares, avec leur taille énorme, leurs yeux farouches, leurs armes
et leurs vêtements bizarres. Leur roi Teutobochus franchissait d'un
saut quatre et même six chevaux mis de front; quand il fut conduit en
triomphe à Rome, il était plus haut que les trophées. Les barbares,
défilant devant les retranchements, défiaient les Romains par mille
outrages: _N'avez-vous rien à dire à vos femmes?_ disaient-ils, _nous
serons bientôt auprès d'elles._ Un jour, un de ces géants du Nord vint
jusqu'aux portes du camp provoquer Marius lui-même. Le général lui fit
répondre que, s'il était las de la vie, il n'avait qu'à s'aller
pendre; et comme le Teuton insistait, il lui envoya un gladiateur.
Ainsi il arrêtait l'impatience des siens; et cependant il savait ce
qui se passait dans leur camp par le jeune Sertorius, qui parlait leur
langue, et se mêlait à eux sous l'habit gaulois.

Marius, pour faire plus vivement souhaiter la bataille à ses soldats,
avait placé son camp sur une colline sans eau qui dominait un fleuve.
«Vous êtes des hommes, leur dit-il, vous aurez de l'eau pour du sang.»
Le combat s'engagea en effet bientôt aux bords du fleuve. Les Ambrons,
qui étaient seuls dans cette première action, étonnèrent d'abord les
Romains par leurs cris de guerre qu'ils faisaient retentir comme un
mugissement dans leurs boucliers: _Ambrons! Ambrons!_ Les Romains
vainquirent pourtant, mais ils furent repoussés du camp par les femmes
des Ambrons; elles s'armèrent pour défendre leur liberté et leurs
enfants, et elles frappaient du haut de leurs chariots sans
distinction d'amis ni d'ennemis. Toute la nuit les barbares pleurèrent
leurs morts avec des hurlements sauvages qui, répétés par les échos
des montagnes et du fleuve, portaient l'épouvante dans l'âme même des
vainqueurs. Le surlendemain, Marius les attira par sa cavalerie à une
nouvelle action. Les Ambrons-Teutons, emportés par leur courage,
traversèrent la rivière et furent écrasés dans son lit. Un corps de
trois mille Romains les prit par derrière, et décida leur défaite.
Selon l'évaluation la plus modérée, le nombre des barbares pris ou
tués fut de cent mille. La vallée, engraissée de leur sang, devint
célèbre par sa fertilité. Les habitants du pays n'enfermaient,
n'étayaient leurs vignes qu'avec des os de morts. Le village de
_Pourrières_ rappelle encore aujourd'hui le nom donné à la plaine:
_Campi putridi_, champ de la putréfaction. Quant au butin, l'armée le
donna tout entier à Marius, qui, après un sacrifice solennel, le brûla
en l'honneur des dieux. Une pyramide fut élevée à Marius, un temple à
la Victoire. L'église de Sainte-Victoire, qui remplaça le temple,
reçut jusqu'à la Révolution française une procession annuelle, dont
l'usage ne s'était jamais interrompu. La pyramide subsista jusqu'au
quinzième siècle; et Pourrières avait pris pour armoiries le triomphe
de Marius représenté sur un des bas-reliefs dont ce monument était
orné.

Cependant les Cimbres, ayant passé les Alpes Noriques, étaient
descendus dans la vallée de l'Adige. Les soldats de Catulus ne les
voyaient qu'avec terreur se jouer, presque nus, au milieu des glaces,
et se laisser glisser sur leurs boucliers du haut des Alpes à travers
les précipices. Catulus, général méthodique, se croyait en sûreté
derrière l'Adige couvert par un petit fort. Il pensait que les ennemis
s'amuseraient à le forcer. Ils entassèrent des roches, jetèrent toute
une forêt par-dessus, et passèrent. Les Romains s'enfuirent et ne
s'arrêtèrent que derrière le Pô. Les Cimbres ne songeaient pas à les
poursuivre. En attendant l'arrivée des Teutons, ils jouirent du ciel
et du sol italiens, et se laissèrent vaincre aux douceurs de la belle
et molle contrée. Le vin, le pain, tout était nouveau pour ces
barbares, ils fondaient sous le soleil du Midi et sous l'action de la
civilisation plus énervante encore.

Marius eut le temps de joindre son collègue. Il reçut des députés des
Cimbres, qui voulaient gagner du temps: _Donnez-nous_, disaient-ils,
_des terres pour nous et pour nos frères les Teutons.--Laissez-là vos
frères_, répondit Marius, _ils ont des terres. Nous leur en avons
donné qu'ils garderont éternellement._ Et comme les Cimbres le
menaçaient de l'arrivée des Teutons: _Ils sont ici_, dit-il, _il ne
serait pas bien de partir sans les saluer_, et il fit amener les
captifs. Les Cimbres ayant demandé quel jour et en quel lieu il
voulait combattre _pour savoir à qui serait l'Italie_, il leur donna
rendez-vous pour le troisième jour dans un champ, près de Verceil.

Marius s'était placé de manière à tourner contre l'ennemi le vent, la
poussière et les rayons ardents d'un soleil de juillet. L'infanterie
des Cimbres formait un énorme carré, dont les premiers rangs étaient
liés tous ensemble avec des chaînes de fer. Leur cavalerie, forte de
quinze mille hommes, était effrayante à voir, avec ses casques chargés
de mufles d'animaux sauvages, et surmontés d'ailes d'oiseaux. Le camp
et l'armée barbares occupaient une lieue en longueur. Au commencement,
l'aile où se tenait Marius, ayant cru voir fuir la cavalerie ennemie,
s'élança à sa poursuite, et s'égara dans la poussière, tandis que
l'infanterie ennemie, semblable aux vagues d'une mer immense, venait
se briser sur le centre où se tenaient Catulus et Sylla, et alors tout
se perdit dans une nuée de poudre. La poussière et le soleil
méritèrent le principal honneur de la victoire (101).

Restait le camp barbare, les femmes et les enfants des vaincus.
D'abord, revêtues d'habits de deuil, elles supplièrent qu'on leur
promît de les respecter, et qu'on les donnât pour esclaves aux
prêtresses romaines du feu (le culte des éléments existait dans la
Germanie). Puis, voyant leur prière reçue avec dérision, elles
pourvurent elles-mêmes à leur liberté. Le mariage chez ces peuples
était chose sérieuse. Les présents symboliques des noces, les boeufs
attelés, les armes, le coursier de guerre, annonçaient assez à la
vierge qu'elle devenait la compagne des périls de l'homme, qu'ils
étaient unis dans une même destinée, à la vie et à la mort (_sic
vivendum, sic pereundum_, Tacit.). C'est à son épouse que le guerrier
rapportait ses blessures après la bataille (_ad matres et conjuges
vulnera referunt; nec illæ numerare aut exigere plagas pavent_). Elle
les comptait, les sondait sans pâlir; car la mort ne devait point les
séparer. Ainsi, dans les poèmes scandinaves, Brunhild se brûle sur le
corps de Siegfrid. D'abord les femmes des Cimbres affranchirent leurs
enfants par la mort; elles les étranglèrent ou les jetèrent sous les
roues des chariots. Puis elles se pendaient, s'attachaient par un
noeud coulant aux cornes des boeufs, et les piquaient ensuite pour se
faire écraser. Les chiens de la horde défendirent leurs cadavres; il
fallut les exterminer à coups de flèches.

Ainsi s'évanouit cette terrible apparition du Nord, qui avait jeté
tant d'épouvante dans l'Italie. Le mot _cimbrique_ resta synonyme de
_fort_ et de _terrible_. Toutefois Rome ne sentit point le génie
héroïque de ces nations, qui devaient un jour la détruire; elle crut à
son éternité. Les prisonniers qu'on put faire sur les Cimbres furent
distribués aux villes comme esclaves publics, ou dévoués aux combats
de gladiateurs.

Marius fit ciseler sur son bouclier la figure d'un Gaulois tirant la
langue, image populaire à Rome dès le temps de Torquatus. Le peuple
l'appela le troisième fondateur de Rome, après Romulus et Camille. On
faisait des libations au nom de Marius, comme en l'honneur de Bacchus
ou de Jupiter. Lui-même, enivré de sa victoire sur les barbares du
Nord et du Midi, sur la Germanie et sur les _Indes Africaines_, ne
buvait plus que dans cette coupe à deux anses où, selon la tradition,
Bacchus avait bu après sa victoire des Indes[20].

[Note 20: _App. 7._]




CHAPITRE II

État de la Gaule dans le siècle qui précède la conquête. -- Druidisme.
-- Conquête de César (58-51 avant J.-C).


Ce grand événement de l'invasion cimbrique n'eut qu'une influence fort
indirecte sur les destinées de la Gaule, qui en fut le principal
théâtre. Les Kymry-Teutons étaient trop barbares pour s'incorporer
avec les tribus gauloises que le druidisme avait déjà tirées de leur
grossièreté primitive. Examinons avec quelque détail cette religion
druidique[21] qui commença la culture morale de la Gaule, prépara
l'invasion romaine, et fraya la voie au christianisme. Elle devait
avoir atteint tout son développement, toute sa maturité dans le siècle
qui précéda la conquête de César; peut-être même penchait-elle vers
son déclin; l'influence politique des druides avait du moins diminué.

[Note 21: Ce sujet a été renouvelé par le progrès des études celtiques
et l'interprétation remarquable de MM. J. Reynaud, Henri Martin,
Gatien-Arnoult (1860).]

Il semble que les Galls aient d'abord adoré des objets matériels, des
phénomènes, des agents de la nature: lacs, fontaines, pierres, arbres,
vents, en particulier le _Kirk_. Ce culte grossier fut, avec le temps,
élevé et généralisé. Ces êtres, ces phénomènes eurent leurs génies; il
en fut de même des lieux et des tribus. De là, le dieu _Tarann_,
esprit du tonnerre; _Vosège_, déification des Vosges; _Pennin_, des
Alpes; _Arduinne_, des Ardennes. De là le _Génie des Arvernes_;
_Bibracte_, déesse et cité des Édues; _Aventia_, chez les Helvètes;
_Nemausus_ (Nîmes) chez les Arécomikes, etc., etc.

Par un degré d'abstraction de plus, les forces générales de la nature,
celles de l'âme humaine et de la société furent aussi déifiées.
_Tarann_ devint le dieu du ciel, le moteur et l'arbitre du monde. Le
soleil, sous le nom de _Bel_ ou _Belen_, fit naître les plantes
salutaires et présida à la médecine; _Heus_ ou _Hesus_ à la guerre;
_Teutatès_ au commerce et à l'industrie; l'éloquence même et la poésie
eurent leur symbole dans _Ogmius_, armé comme Hercule de la massue et
de l'arc, et entraînant après lui des hommes attachés par l'oreille à
des chaînes d'or et d'ambre qui sortaient de sa bouche[22].

[Note 22: _App. 8._]

On voit qu'il y a ici quelque analogie avec l'Olympe des Grecs et des
Romains[23]. La ressemblance se changea en identité, lorsque la Gaule,
soumise à la domination de Rome, eut subi, quelques années seulement,
l'influence des idées romaines. Alors le polythéisme gaulois, honoré
et favorisé par les empereurs, finit par se fondre dans celui de
l'Italie, tandis que le druidisme, ses mystères, sa doctrine, son
sacerdoce, furent cruellement proscrits.

[Note 23: Cæsar.]

Les druides enseignaient que la matière et l'esprit sont éternels, que
la substance de l'univers reste inaltérable sous la perpétuelle
variation des phénomènes où domine tour à tour l'influence de l'eau et
du feu; qu'enfin l'âme humaine est soumise à la métempsycose. À ce
dernier dogme se rattachait l'idée morale de peines et de récompenses;
ils considéraient les degrés de transmigration inférieurs à la
condition humaine comme des états d'épreuves et de châtiment. Ils
avaient même un _autre monde_[24], un monde de bonheur. L'âme y
conservait son identité, ses passions, ses habitudes. Aux funérailles,
on brûlait des lettres que le mort devait lire ou remettre à d'autres
morts. Souvent même ils prêtaient de l'argent à rembourser dans
l'autre vie.

[Note 24: Voy. à la fin du volume, les éclaircissements sur les
traditions religieuses des Gallois et des Irlandais. J'ai rapporté ces
traditions; toutes récentes qu'elles peuvent paraître, elles portent
un caractère profondément indigène. Le mythe du castor et du lac a
bien l'air d'être né à l'époque où nos contrées occidentales étaient
encore couvertes de forêts et de marécages.]

Ces deux notions combinées de la métempsycose et d'une vie future
faisaient la base du système des druides. Mais leur science ne se
bornait pas là; ils étaient de plus métaphysiciens, physiciens,
médecins, sorciers, et surtout astronomes. Leur année se composait de
lunaisons, ce qui fit dire aux Romains que les Gaulois mesuraient le
temps par nuits et non par jours; ils expliquaient cet usage par
l'origine infernale de ce peuple, et sa descendance du dieu Pluton. La
médecine druidique était uniquement fondée sur la magie. Il fallait
cueillir le _Samolus_ à jeun et de la main gauche, l'arracher de terre
sans le regarder, et le jeter de même dans les réservoirs où les
bestiaux allaient boire; c'était un préservatif contre leurs maladies.
On se préparait à la récolte de la sélage par des ablutions et une
offrande de pain et de vin; on partait nu-pieds, habillé de blanc;
sitôt qu'on avait aperçu la plante, on se baissait comme par hasard,
et, glissant la main droite sous son bras gauche, on l'arrachait sans
jamais employer le fer, puis on l'enveloppait d'un linge qui ne devait
servir qu'une fois. Autre cérémonial pour la verveine. Mais le remède
universel, la panacée, comme l'appelaient les druides, c'était le
fameux _gui_. Ils le croyaient semé sur le chêne par une main divine,
et trouvaient dans l'union de leur arbre sacré avec la verdure
éternelle du gui un vivant symbole du dogme de l'immortalité. On le
cueillait en hiver, à l'époque de la floraison, lorsque la plante est
le plus visible, et que ses longs rameaux verts, ses feuilles et les
touffes jaunes de ses fleurs, enlacés à l'arbre dépouillé, présentent
seuls l'image de la vie, au milieu d'une nature morte et stérile.

C'était le sixième jour de la lune que le gui devait être coupé; un
druide en robe blanche montait sur l'arbre, une serpe d'or à la main,
et tranchait la racine de la plante, que d'autres druides recevaient
dans une saie blanche; car il ne fallait pas qu'elle touchât la
terre. Alors on immolait deux taureaux blancs dont les cornes étaient
liées pour la première fois.

Les druides prédisaient l'avenir d'après le vol des oiseaux et
l'inspection des entrailles des victimes. Ils fabriquaient aussi des
talismans, comme les chapelets d'ambre que les guerriers portaient sur
eux dans les batailles, et qu'on retrouve souvent à leur côté dans les
tombeaux. Mais nul talisman n'égalait l'_oeuf de serpent_[25]. Ces
idées d'oeuf et de serpent rappellent l'oeuf cosmogonique des
mythologies orientales, ainsi que la métempsycose et l'éternelle
rénovation dont le serpent était l'emblème.

[Note 25: _App. 9._]

Des magiciennes et des prophétesses étaient affiliées à l'ordre des
druides, mais sans en partager les prérogatives. Leur institut leur
imposait des lois bizarres et contradictoires; ici la prêtresse ne
pouvait dévoiler l'avenir qu'à l'homme qui l'avait profanée; là elle
se vouait à une virginité perpétuelle; ailleurs, quoique mariée, elle
était astreinte à de longs célibats. Quelquefois ces femmes devaient
assister à des sacrifices nocturnes, toutes nues, le corps teint de
noir, les cheveux en désordre, s'agitant dans des transports
frénétiques. La plupart habitaient des écueils sauvages, au milieu des
tempêtes de l'archipel armoricain. À Séna (Sein) était l'oracle
célèbre des neuf vierges terribles appelées _Sènes_ du nom de leur
île. Pour avoir le droit de les consulter, il fallait être marin et
encore avoir fait le trajet dans ce seul but. Ces vierges
connaissaient l'avenir; elles guérissaient les maux incurables; elles
prédisaient et faisaient la tempête.

Les prêtresses des Nannetes, à l'embouchure de la Loire, habitaient un
des îlots de ce fleuve. Quoiqu'elles fussent mariées, nul homme
n'osait approcher de leur demeure; c'étaient elles qui, à des époques
prescrites, venaient visiter leurs maris sur le continent. Parties de
l'île à la nuit close, sur de légères barques qu'elles conduisaient
elles-mêmes, elles passaient la nuit dans des cabanes préparées pour
les recevoir; mais, dès que l'aube commençait à paraître, s'arrachant
des bras de leurs époux, elles couraient à leurs nacelles, et
regagnaient leur solitude à force de rames. Chaque année, elles
devaient, dans l'intervalle d'une nuit à l'autre, couronnées de lierre
et de vert feuillage, abattre et reconstruire le toit de leur temple.
Si l'une d'elles par malheur laissait tomber à terre quelque chose de
ses matériaux sacrés, elle était perdue; ses compagnes se
précipitaient sur elle avec d'horribles cris, la déchiraient, et
semaient çà et là ses chairs sanglantes. Les Grecs crurent retrouver
dans ces rites le culte de Bacchus; ils assimilèrent aussi aux orgies
de Samothrace d'autres orgies druidiques célébrées dans une île
voisine de la Bretagne d'où les navigateurs entendaient avec effroi,
de la pleine mer, des cris furieux et le bruit des cymbales barbares.

La religion druidique avait sinon institué, du moins adopté et
maintenu les sacrifices humains. Les prêtres perçaient la victime
au-dessus du diaphragme, et tiraient leurs pronostics de la pose dans
laquelle elle tombait, des convulsions de ses membres, de l'abondance
et de la couleur de son sang; quelquefois ils la crucifiaient à des
poteaux dans l'intérieur des temples, ou faisaient pleuvoir sur elle,
jusqu'à la mort, une nuée de flèches et de dards. Souvent aussi on
élevait un colosse en osier ou en foin, on le remplissait d'hommes
vivants, un prêtre y jetait une torche allumée, et tout disparaissait
bientôt dans des flots de fumée et de flamme. Ces horribles offrandes
étaient sans doute remplacées souvent par des dons votifs. Ils
jetaient des lingots d'or et d'argent dans les lacs, ou les clouaient
dans les temples.

Un mot sur la hiérarchie. Elle comprenait trois ordres distincts.
L'ordre inférieur était celui des bardes, qui conservaient dans leur
mémoire les généalogies des clans, et chantaient sur la _rotte_ les
exploits des chefs et les traditions nationales; puis venait le
sacerdoce proprement dit, composé des ovates et des druides. Les
ovates étaient chargés de la partie extérieure du culte et de la
célébration des sacrifices. Ils étudiaient spécialement les sciences
naturelles appliquées à la religion, l'astronomie, la divination, etc.
Interprètes des druides, aucun acte civil ou religieux ne pouvait
s'accomplir sans leur ministère.

Les druides, ou _hommes des chênes_[26], étaient le couronnement de
la hiérarchie. En eux résidaient la puissance et la science.
Théologie, morale, législation, toute haute connaissance était leur
privilège. L'ordre des druides était électif. L'initiation, mêlée de
sévères épreuves, au fond des bois ou des cavernes, durait quelquefois
vingt années, il fallait apprendre de mémoire toute science
sacerdotale; car ils n'écrivaient rien, du moins jusqu'à l'époque où
ils purent se servir des caractères grecs.

[Note 26: _Derw_ (kymrique), _Deru_ (armoricain), _Dair_ (gaélique):
_chêne_.]

L'assemblée la plus solennelle des druides se tenait une fois l'an sur
le territoire des Carnutes, dans un lieu consacré, qui passait pour le
point central de toute la Gaule; on y accourait des provinces les plus
éloignées. Les druides sortaient alors de leurs solitudes, siégeaient
au milieu du peuple et rendaient leurs jugements. Là sans doute ils
choisissaient le druide suprême, qui devait veiller au maintien de
l'institution. Il n'était pas rare que l'élection de ce chef excitât
la guerre civile.

Quand même le druidisme n'eût pas été affaibli par ces divisions, la
vie solitaire à laquelle la plupart des membres de l'ordre semblent
s'être voués devaient le rendre peu propre à agir puissamment sur le
peuple. Ce n'était pas d'ailleurs ici comme en Égypte une population
agglomérée sur une étroite ligne. Les Gaulois étaient dispersés dans
les forêts, dans les marais qui couvraient leur sauvage pays, au
milieu des hasards d'une vie barbare et guerrière. Le druidisme n'eut
pas assez de prise sur ces populations disséminées, isolées. Elles lui
échappèrent de bonne heure.

Ainsi, lorsque César envahit la Gaule[27], elle semblait convaincue
d'impuissance pour s'organiser elle-même. Le vieil esprit de clan,
l'indisciplinabilité guerrière, que le druidisme semblait devoir
comprimer, avait repris vigueur; seulement la différence des forces
avait établi une sorte de hiérarchie entre les tribus; certaines
étaient clientes des autres; comme les Carnutes des Rhèmes, les Sénons
des Édues, etc. (Chartres, Reims, Sens, Autun).

[Note 27: _App. 10._]

Des villes s'étaient formées, espèces d'asiles au milieu de cette vie
de guerre. Mais tous les cultivateurs étaient serfs, et César pouvait
dire: Il n'y a que deux ordres en Gaule, les druides et les cavaliers
(_equites_). Les druides étaient les plus faibles. C'est un druide des
Édues qui appela les Romains.

J'ai parlé ailleurs de ce prodigieux César et des motifs qui l'avaient
décidé à quitter si longtemps Rome pour la Gaule, à s'exiler pour
revenir maître. L'Italie était épuisée, l'Espagne indisciplinable; il
fallait la Gaule pour asservir le monde. J'aurais voulu voir cette
blanche et pâle figure, fanée avant l'âge par les débauches de Rome,
cet homme délicat et épileptique, marchant sous les pluies de la
Gaule, à la tête des légions, traversant nos fleuves à la nage; ou
bien à cheval entre les litières où ses secrétaires étaient portés,
dictant quatre, six lettres à la fois, remuant Rome du fond de la
Belgique, exterminant sur son chemin deux millions d'hommes[28] et
domptant en dix années la Gaule, le Rhin et l'Océan du Nord (58-49).

[Note 28: Onze cent quatre-vingt-douze mille hommes avant les guerres
civiles. (Pline.)]

Ce chaos barbare et belliqueux de la Gaule était une superbe matière
pour un tel génie. De toutes parts, les tribus gauloises appelaient
alors l'étranger. Le druidisme affaibli semble avoir dominé dans les
deux Bretagnes et dans les bassins de la Seine et de la Loire. Au
midi, les Arvernes et toutes les populations ibériennes de l'Aquitaine
étaient généralement restés fidèles à leurs chefs héréditaires. Dans
la Celtique même, les druides n'avaient pu résister au vieil esprit de
clan qu'en favorisant la formation d'une population libre dans les
grandes villes, dont les chefs ou patrons étaient du moins électifs,
comme les druides. Ainsi deux factions partageaient tous les États
gaulois; celle de l'hérédité ou des chefs de clans, celle de
l'élection, ou des druides et des chefs temporaires du peuple des
villes[29]. À la tête de la seconde se trouvaient les Édues; à la tête
de la première, les Arvernes et les Séquanes. Ainsi commençait dès
lors l'opposition de la Bourgogne (Édues) et de la Franche-Comté
(Séquanes). Les Séquanes, opprimés par les Édues qui leur fermaient la
Saône et arrêtaient leur grand commerce de porcs, appelèrent de la
Germanie des tribus étrangères au druidisme, qu'on nommait du nom
commun de Suèves. Ces barbares ne demandaient pas mieux. Ils passèrent
le Rhin, sous la conduite d'un Arioviste, battirent les Édues, et leur
imposèrent un tribut; mais ils traitèrent plus mal encore les
Séquanes qui les avaient appelés; ils leur prirent le tiers de leurs
terres, selon l'usage des conquérants germains, et ils en voulaient
encore autant. Alors Édues et Séquanes, rapprochés par le malheur,
cherchèrent d'autres secours étrangers. Deux frères étaient
tout-puissants parmi les Édues. Dumnorix, enrichi par les impôts et
les péages dont il se faisait donner le monopole de gré ou de force,
s'était rendu cher au petit peuple des villes et aspirait à la
tyrannie; il se lia avec les Gaulois helvétiens, épousa une
Helvétienne, et engagea ce peuple à quitter ses vallées stériles pour
les riches plaines de la Gaule. L'autre frère, qui était druide, titre
vraisemblablement identique avec celui de divitiac que César lui donne
comme nom propre, chercha pour son pays des libérateurs moins
barbares. Il se rendit à Rome, et implora l'assistance du sénat, qui
avait appelé les Édues _parents et amis du peuple romain_. Mais le
chef des Suèves envoya de son côté, et trouva le moyen de se faire
donner aussi le titre d'ami de Rome. L'invasion imminente des Helvètes
obligeait probablement le sénat à s'unir avec Arioviste.

[Note 29: _Veir-go-breith_, gaël, homme pour le jugement. _App. 11._]

Ces montagnards avaient fait depuis trois ans de tels préparatifs,
qu'on voyait bien qu'ils voulaient s'interdire à jamais le retour. Ils
avaient brûlé leurs douze villes et leurs quatre cents villages,
détruit les meubles et les provisions qu'ils ne pouvaient emporter. On
disait qu'ils voulaient percer à travers toute la Gaule, et s'établir
à l'occident, dans le pays des Santones (Saintes). Sans doute ils
espéraient trouver plus de repos sur les bords du grand Océan qu'en
leur rude Helvétie, autour de laquelle venaient se rencontrer et se
combattre toutes les nations de l'ancien monde, Galls, Cimbres,
Teutons, Suèves, Romains. En comptant les femmes et les enfants, ils
étaient au nombre de trois cent soixante-dix-huit mille. Ce cortège
embarrassant leur faisait préférer le chemin de la province romaine.
Ils y trouvèrent à l'entrée, vers Genève, César qui leur barra le
chemin, et les amusa assez longtemps pour élever du lac au Jura un mur
de dix mille pas et de seize pieds de haut. Il leur fallut donc
s'engager par les âpres vallées du Jura, traverser le pays des
Séquanes, et remonter la Saône. César les atteignit comme ils
passaient le fleuve, attaqua la tribu des Tigurins, isolée des autres,
et l'extermina. Manquant de vivres par la mauvaise volonté de l'Édue
Dumnorix et du parti qui avait appelé les Helvètes, il fut obligé de
se détourner vers Bibracte (Autun). Les Helvètes crurent qu'il fuyait,
et le poursuivirent à leur tour. César, ainsi placé entre des ennemis
et des alliés malveillants, se tira d'affaire par une victoire
sanglante. Les Helvètes, atteints de nouveau dans leur fuite vers le
Rhin, furent obligés de rendre les armes, et de s'engager à retourner
dans leur pays. Six mille d'entre eux, qui s'enfuirent la nuit pour
échapper à cette honte, furent ramenés par la cavalerie romaine, et,
dit César, _traités en ennemis_.

Ce n'était rien d'avoir repoussé les Helvètes, si les Suèves
envahissaient la Gaule. Les migrations étaient continuelles: déjà cent
vingt mille guerriers étaient passés. _La Gaule allait devenir
Germanie._ César parut céder aux prières des Séquanes et des Édues
opprimés par les barbares. Le même druide qui avait sollicité les
secours de Rome guida César vers Arioviste et se chargea d'explorer le
chemin. Le chef des Suèves avait obtenu de César lui-même, dans son
consulat, le titre d'allié du peuple romain; il s'étonna d'être
attaqué par lui: «Ceci, disait le barbare, est ma Gaule à moi; vous
avez la vôtre... si vous me laissez en repos, vous y gagnerez; je
ferai toutes les guerres que vous voudrez, sans peine ni péril pour
vous... Ignorez-vous quels hommes sont les Germains? voilà plus de
quatorze ans que nous n'avons dormi sous un toit[30].» Ces paroles ne
faisaient que trop d'impression sur l'armée romaine: tout ce qu'on
rapportait de la taille et de la férocité de ces géants du Nord
épouvantait les petits hommes du Midi. On ne voyait dans le camp que
gens qui faisaient leur testament. César leur en fit honte: «Si vous
m'abandonnez, dit-il, j'irai toujours: il me suffit de la dixième
légion.» Il les mène ensuite à Besançon, s'en empare, pénètre jusqu'au
camp des barbares non loin du Rhin, les force de combattre, quoiqu'ils
eussent voulu attendre la nouvelle lune, et les détruit dans une
furieuse bataille: presque tout ce qui échappa périt dans le Rhin.

[Note 30: César rassure ses soldats en leur rappelant que dans la
guerre de Spartacus ils ont déjà battu les Germains.]

Les Gaulois du Nord, Belges et autres, jugèrent, non sans
vraisemblance, que, si les Romains avaient chassé les Suèves, ce
n'était que pour leur succéder dans la domination des Gaules. Ils
formèrent une vaste coalition, et César saisit ce prétexte pour
pénétrer dans la Belgique. Il emmenait comme guide et interprète le
divitiac des Édues[31]; il était appelé par les Sénons, anciens
vassaux des Édues, par les Rhèmes, suzerains du pays druidique des
Carnutes. Vraisemblablement, ces tribus vouées au druidisme, ou du
moins au parti populaire, voyaient avec plaisir arriver l'ami des
druides, et comptaient l'opposer aux Belges septentrionaux, leurs
féroces voisins. C'est ainsi que, cinq siècles après, le clergé
catholique des Gaules favorisa l'invasion des Francs contre les
Visigoths et les Bourguignons ariens.

[Note 31: C'est déjà ce divitiac qui a exploré le chemin quand César
marchait contre les Suèves.--Les Germains n'ont pas de druides, dit
César. Ils étaient, à ce qu'il semble, les protecteurs du parti
antidruidique dans les Gaules.]

C'était pourtant une sombre et décourageante perspective pour un
général moins hardi, que cette guerre dans les plaines bourbeuses,
dans les forêts vierges de la Seine et de la Meuse. Comme les
conquérants de l'Amérique, César était souvent obligé de se frayer une
route la hache à la main, de jeter des ponts sur les marais, d'avancer
avec ses légions, tantôt sur terre ferme, tantôt à gué ou à la nage.
Les Belges entrelaçaient les arbres de leurs forêts, comme ceux de
l'Amérique le sont naturellement par les lianes. Mais les Pizarre et
les Cortez, avec une telle supériorité d'armes, faisaient la guerre à
coup sur; et qu'étaient-ce que les Péruviens en comparaison de ces
dures et colériques populations des Bellovaques et des Nerviens
(Picardie, Hainaut-Flandre), qui venaient par cent mille attaquer
César? Les Bellovaques et les Suessions s'accommodèrent par
l'entremise du divitiac des Édues[32]. Mais les Nerviens, soutenus par
les Atrebates et les Veromandui, surprirent l'armée romaine en marche,
au bord de la Sambre, dans la profondeur de leurs forêts, et se
crurent au moment de la détruire. César fut obligé de saisir une
enseigne et de se porter lui-même en avant: ce brave peuple fut
exterminé. Leurs alliés, les Cimbres qui occupaient Aduat (Namur?),
effrayés des ouvrages dont César entourait leur ville, feignirent de
se rendre, jetèrent une partie de leurs armes du haut des murs, et
avec le reste attaquèrent les Romains. César en vendit comme esclaves
cinquante-trois mille.

[Note 32: Jusqu'à l'expédition de Bretagne, nous voyons le divitiac
des Édues accompagner partout César, qui sans doute leur faisait
croire qu'il rétablirait dans la Belgique l'influence du parti éduen,
c'est-à-dire druidique et populaire.]

Ne cachant plus alors le projet de soumettre la Gaule, il entreprit la
réduction de toutes les tribus des rivages. Il perça les forêts et les
marécages des Ménapes et des Morins (Zélande et Gueldre, Gand, Bruges,
Boulogne); un de ses lieutenants soumit les Unelles, Éburoviens et
Lexoviens (Coutances, Évreux, Lisieux); un autre, le jeune Crassus,
conquit l'Aquitaine, quoique les barbares eussent appelé d'Espagne les
vieux compagnons de Sertorius[33]. César lui-même attaqua les Vénètes
et autres tribus de notre Bretagne. Ce peuple amphibie n'habitait ni
sur la terre ni sur les eaux; leurs forts, dans des presqu'îles
inondées et abandonnées tour à tour par le flux, ne pouvaient être
assiégés ni par terre ni par mer. Les Vénètes communiquaient sans
cesse avec l'autre Bretagne, et en tiraient des secours. Pour les
réduire, il fallait être maître de la mer. Rien ne rebutait César. Il
fit des vaisseaux, il fit des matelots, leur apprit à fixer les
navires bretons en les accrochant avec des mains de fer et fauchant
leurs cordages. Il traita durement ce peuple dur; mais la petite
Bretagne ne pouvait être vaincue que dans la grande. César résolut d'y
passer.

[Note 33: Cæsar.]

Le monde barbare de l'Occident qu'il avait entrepris de dompter était
triple. La Gaule, entre la Bretagne et la Germanie, était en rapport
avec l'une et l'autre. Les Cimbri se trouvaient dans les trois pays;
les Helvii et les Boii dans la Germanie et dans la Gaule; les Parisii
et les Atrebates gaulois existaient aussi en Bretagne. Dans les
discordes de la Gaule, les Bretons semblent avoir été pour le parti
druidique, comme les Germains pour celui des chefs de clans. César
frappa les deux partis et au dedans et au dehors; il passa l'Océan, il
passa le Rhin.

Deux grandes tribus germaniques, les Usipiens et les Teuctères,
fatigués au nord par les incursions des Suèves comme les Helvètes
l'avaient été au midi, venaient de passer aussi dans la Gaule (55).
César les arrêta, et, sous prétexte que, pendant les pourparlers, il
avait été attaqué par leur jeunesse, il fondit sur eux à l'improviste,
et les massacra tous. Pour inspirer plus de terreur aux Germains, il
alla chercher ces terribles Suèves, près desquels aucune nation
n'osait habiter; en dix jours il jeta un pont sur le Rhin, non loin de
Cologne, malgré la largeur et l'impétuosité de ce fleuve immense.
Après avoir fouillé en vain les forêts des Suèves, il repassa le Rhin,
traversa toute la Gaule, et la même année s'embarqua pour la Bretagne.
Lorsqu'on apprit à Rome ces marches prodigieuses, plus étonnantes
encore que des victoires, tant d'audace et une si effrayante rapidité,
un cri d'admiration s'éleva. On décréta vingt jours de supplications
aux dieux. _Au prix des exploits de César_, disait Cicéron, _qu'a fait
Marius?_

Lorsque César voulut passer dans la grande Bretagne, il ne put obtenir
des Gaulois aucun renseignement sur l'île sacrée. L'Édue Dumnorix
déclara que la religion lui défendait de suivre César; il essaya de
s'enfuir, mais le Romain, qui connaissait son génie remuant, le fit
poursuivre avec ordre de le ramener mort ou vif; il fut tué en se
défendant.

La malveillance des Gaulois faillit être funeste à César dans cette
expédition. D'abord ils lui laissèrent ignorer les difficultés du
débarquement. Les hauts navires qu'on employait sur l'Océan tiraient
beaucoup d'eau et ne pouvaient approcher du rivage. Il fallait que le
soldat se précipitât dans cette mer profonde, et qu'il se formât en
bataille au milieu des flots. Les barbares dont la grève était
couverte avaient trop d'avantage. Mais les machines de siège vinrent
au secours et nettoyèrent le rivage par une grêle de pierres et de
traits. Cependant l'équinoxe approchait; c'était la pleine lune, le
moment des grandes marées. En une nuit la flotte romaine fut brisée,
ou mise hors hors de service. Les barbares, qui dans le premier
étonnement avaient donné des otages à César, essayèrent de surprendre
son camp. Vigoureusement repoussés, ils offrirent encore de se
soumettre. César leur ordonna de livrer des otages deux fois plus
nombreux; mais ses vaisseaux étaient réparés, il partit la même nuit
sans attendre leur réponse. Quelques jours de plus, la saison ne lui
eût guère permis le retour.

L'année suivante, nous le voyons presque en même temps en Illyrie, à
Trèves et en Bretagne. Il n'y a que les esprits de nos vieilles
légendes qui aient jamais voyagé ainsi. Cette fois, il était conduit
en Bretagne par un chef fugitif du pays qui avait imploré son secours.
Il ne se retira pas sans avoir mis en fuite les Bretons, assiégé le
roi Caswallawn dans l'enceinte marécageuse où il avait rassemblé ses
hommes et ses bestiaux. Il écrivit à Rome qu'il avait imposé un tribut
à la Bretagne, et y envoya en grande quantité les perles de peu de
valeur qu'on recueillait sur les côtes.

Depuis cette invasion dans l'île sacrée, César n'eut plus d'amis chez
les Gaulois. La nécessité d'acheter Rome aux dépens des Gaules, de
gorger tant d'amis qui lui avaient fait continuer le commandement pour
cinq années, avait poussé le conquérant aux mesures les plus
violentes. Selon un historien, il dépouillait les lieux sacrés,
mettait des villes au pillage sans qu'elles l'eussent mérité[34].
Partout il établissait des chefs dévoués aux Romains et renversait le
gouvernement populaire. La Gaule payait cher l'union, le calme et la
culture dont la domination romaine devait lui faire connaître les
bienfaits.

[Note 34: Sæpius ob prædam quam ob delictum. (Suétone.)]

La disette obligeant César de disperser ses troupes, l'insurrection
éclate partout. Les Éburons massacrent une légion, en assiègent une
autre. César, pour délivrer celle-ci, passe avec huit mille hommes à
travers soixante mille Gaulois. L'année suivante il assemble à Lutèce
les états de la Gaule. Mais les Nerviens et les Trévires, les Sénonais
et les Carnutes n'y paraissent pas. César les attaque séparément et
les accable tous. Il passe une seconde fois le Rhin, pour intimider
les Germains qui voudraient venir au secours. Puis il frappe à la fois
les deux partis qui divisaient la Gaule; il effraye les Sénonais,
parti druidique et populaire(?), par la mort d'Acco, leur chef, qu'il
fait solennellement juger et mettre à mort; il accable les Éburons,
parti barbare et ami des Germains, en chassant leur intrépide Ambiorix
dans toute la forêt d'Ardennes, et les livrant tous aux tribus
gauloises qui connaissaient mieux leurs retraites dans les bois et les
marais, et qui vinrent, avec une lâche avidité, prendre part à cette
curée. Les légions fermaient de toute part ce malheureux pays et
empêchaient que personne pût échapper.

Ces barbaries réconcilièrent toute la Gaule contre César (52). Les
druides et les chefs des clans se trouvèrent d'accord pour la première
fois. Les Édues même étaient, au moins secrètement, contre leur ancien
ami. Le signal partit de la terre druidique des Carnutes, de Genabum.
Répété par des cris à travers les champs et les villages, il parvint
le soir même à cent cinquante milles, chez les Arvernes, autrefois
ennemis du parti druidique et populaire, aujourd'hui ses alliés. Le
vercingétorix (général en chef) de la confédération fut un jeune
Arverne, intrépide et ardent. Son père, l'homme le plus puissant des
Gaules dans son temps, avait été brûlé, comme coupable d'aspirer à la
royauté. Héritier de sa vaste clientèle, le jeune homme repoussa
toujours les avances de César et ne cessa dans les assemblées, dans
les fêtes religieuses, d'animer ses compatriotes contre les Romains.
Il appela aux armes jusqu'aux serfs des campagnes, et déclara que les
lâches seraient brûlés vifs; les fautes moins graves devaient être
punies de la perte des oreilles ou des yeux.

Le plan du général gaulois était d'attaquer à la fois la Province au
midi, au nord les quartiers des légions. César, qui était en Italie,
devina tout, prévint tout. Il passa les Alpes, assura la Province,
franchit les Cévennes à travers six pieds de neige, et apparut tout à
coup chez les Arvernes. Le chef gaulois, déjà parti pour le Nord, fut
contraint de revenir; ses compatriotes avaient hâte de défendre leurs
familles. C'était tout ce que voulait César; il quitte son armée, sous
prétexte de faire des levées chez les Allobroges, remonte le Rhône, la
Saône, sans se faire connaître, par les frontières des Édues, rejoint
et rallie ses légions. Pendant que le vercingétorix croit l'attirer en
assiégeant la ville éduenne de Gergovie (Moulins), César massacre
tout dans Genabum. Les Gaulois accourent, et c'est pour assister à la
prise de Noviodunum.

Alors le vercingétorix déclare aux siens qu'il n'y a point de salut
s'ils ne parviennent à affamer l'armée romaine; le seul moyen pour
cela est de brûler eux-mêmes leurs villes. Ils accomplissent
héroïquement cette cruelle résolution. Vingt cités des Bituriges
furent brûlées par leurs habitants. Mais, quand ils en vinrent à la
grande Agendicum (Bourges), les habitants embrassèrent les genoux du
vercingétorix, et le supplièrent de ne pas ruiner la plus belle ville
des Gaules. Ces ménagements firent leur malheur. La ville périt de
même, mais par César, qui la prit avec de prodigieux efforts.

Cependant les Édues s'étaient déclarés contre César, qui, se trouvant
sans cavalerie par leur défection, fut obligé de faire venir des
Germains pour les remplacer. Labienus, lieutenant de César, eût été
accablé dans le Nord, s'il ne s'était dégagé par une victoire (entre
Lutèce et Melun). César lui-même échoua au siège de Gergovie des
Arvernes. Ses affaires allaient si mal, qu'il voulait gagner la
Province romaine. L'armée des Gaulois le poursuivit et l'atteignit.
Ils avaient juré de ne point revoir leur maison, leur famille, leurs
femmes et leurs enfants, qu'ils n'eussent au moins deux fois traversé
les lignes ennemies. Le combat fut terrible; César fut obligé de payer
de sa personne, il fut presque pris, et son épée resta entre les mains
des ennemis. Cependant un mouvement de la cavalerie germaine au
service de César jeta une terreur panique dans les rangs des Gaulois,
et décida la victoire.

Ces esprits mobiles tombèrent alors dans un tel découragement, que
leur chef ne put les rassurer qu'en se retranchant sous les murs
d'Alésia, ville forte située au haut d'une montagne (dans l'Auxois).
Bientôt atteint par César, il renvoya ses cavaliers, les chargea de
répandre par toute la Gaule qu'il avait des vivres pour trente jours
seulement, et d'amener à son secours tous ceux qui pouvaient porter
les armes. En effet, César n'hésita point d'assiéger cette grande
armée. Il entoura la ville et le camp gaulois d'ouvrages prodigieux:
d'abord trois fossés, chacun de quinze ou vingt pieds de large et
d'autant de profondeur; un rempart de douze pieds; huit rangs de
petits fossés, dont le fond était hérissé de pieux et couvert de
branchages et de feuilles; des palissades de cinq rangs d'arbres,
entrelaçant leurs branches. Ces ouvrages étaient répétés du côté de la
campagne, et prolongés dans un circuit de quinze milles. Tout cela fut
terminé en moins de cinq semaines, et par moins de soixante mille
hommes.

La Gaule entière vint s'y briser. Les efforts désespérés des assiégés
réduits à une horrible famine, ceux de deux cent cinquante mille
Gaulois qui attaquaient les Romains du côté de la campagne, échouèrent
également. Les assiégés virent avec désespoir leurs alliés, tournés
par la cavalerie de César, s'enfuir et se disperser. Le vercingétorix,
conservant seul une âme ferme au milieu du désespoir des siens, se
désigna et se livra comme l'auteur de toute la guerre. Il monta sur
son cheval de bataille, revêtit sa plus riche armure, et, après avoir
tourné en cercle autour du tribunal de César, il jeta son épée, son
javelot et son casque aux pieds du Romain sans dire un seul mot.

L'année suivante, tous les peuples de la Gaule essayèrent encore de
résister partiellement, et d'user les forces de l'ennemi qu'ils
n'avaient pu vaincre. La seule Uxellodunum (Cap-de-Nac, dans le
Quercy?) arrêta longtemps César. L'exemple était dangereux; il n'avait
pas de temps à perdre en Gaule; la guerre civile pouvait commencer à
chaque instant en Italie; il était perdu s'il fallait consumer des
mois entiers devant chaque bicoque. Il fit alors, pour effrayer les
Gaulois, une chose atroce, dont les Romains, du reste, n'avaient que
trop souvent donné l'exemple: il fit couper le poing à tous les
prisonniers.

Dès ce moment, il changea de conduite à l'égard des Gaulois: il fit
montre envers eux d'une grande douceur; il les ménagea pour les
tributs au point d'exciter la jalousie de la Province. Le tribut fut
même déguisé sous le nom honorable de _solde militaire_. Il engagea à
tout prix leurs meilleurs guerriers dans ses légions; il en composa
une légion tout entière, dont les soldats portaient une alouette sur
leur casque, et qu'on appelait pour cette raison l'_Alauda_. Sous cet
emblème tout national de la vigilance matinale et de la vive gaieté,
ces intrépides soldats passèrent les Alpes en chantant, et jusqu'à
Pharsale poursuivirent de leurs bruyants défis les taciturnes légions
de Pompée. L'alouette gauloise, conduite par l'aigle romaine, prit
Rome pour la seconde fois, et s'associa aux triomphes de la guerre
civile. La Gaule garda, pour consolation de sa liberté, l'épée que
César avait perdue dans la dernière guerre. Les soldats romains
voulaient l'arracher du temple où les Gaulois l'avaient suspendue:
Laissez-la, dit César en souriant, elle est sacrée.




CHAPITRE III

La Gaule sous l'Empire. -- Décadence de l'Empire. -- Gaule chrétienne.


Alexandre et César ont eu cela de commun d'être aimés, pleurés des
vaincus, et de périr de la main des leurs[35]. De tels hommes n'ont
point de patrie; ils appartiennent au monde.

[Note 35: Si l'on veut qu'Alexandre n'ait pas péri par le poison, on
ne peut nier du moins qu'il fut peu regretté des Macédoniens. Sa
famille fut exterminée en peu d'années.]

César n'avait pas détruit la liberté (elle avait péri depuis
longtemps), mais plutôt compromis la nationalité romaine. Les Romains
avaient vu avec honte et douleur une armée gauloise sous les aigles,
des sénateurs gaulois siégeant entre Cicéron et Brutus. Dans la
réalité, c'étaient les vaincus qui avaient le profit de la
victoire[36]. Si César eût vécu, toutes les nations barbares eussent
probablement rempli les armées et le sénat. Déjà il avait pris une
garde espagnole, et l'Espagnol Balbus était un de ses principaux
conseillers[37].

[Note 36: Les Romains, dit saint Augustin, n'ont nui aux vaincus que
par le sang qu'ils ont versé. Ils vivaient sous les lois qu'ils
imposaient aux autres. Tous les sujets de l'Empire sont devenues
citoyen...]

[Note 37: C'est lui qui conseilla à César de rester assis quand le
sénat, en corps, se présenta devant lui. Voy. mon _Histoire romaine_.]

Antoine essaya d'imiter César. Il entreprit de transporter à
Alexandrie le siège de l'Empire, il adopta le costume et les moeurs
des vaincus. Octave ne prévalut contre lui qu'en se déclarant l'homme
de la patrie, le vengeur de la nationalité violée. Il chassa les
Gaulois du sénat, augmenta les tributs de la Gaule[38]. Il y fonda une
Rome, _Valentia_ (c'était un des noms mystérieux de la ville
éternelle). Il y conduisit plusieurs colonies militaires, à Orange,
Fréjus, Carpentras, Aix, Apt, Vienne, etc. Une foule de villes
devinrent de nom et de privilèges _Augustales_, comme plusieurs
étaient devenues _Juliennes_ sous César[39]. Enfin, au mépris de tant
de cités illustres et antiques, il désigna pour siège de
l'administration la ville toute récente de Lyon, colonie de Vienne,
et, dès sa naissance, ennemie de sa mère. Cette ville, si
favorablement située au confluent de la Saône et du Rhône, presque
adossée aux Alpes, voisine de la Loire, voisine de la mer par
l'impétuosité de son fleuve qui y porte tout d'un trait, surveillait
la Narbonnaise et la Celtique, et semblait un oeil de l'Italie ouvert
sur toutes les Gaules.

[Note 38: Il établit, au détroit de la Manche, des douanes sur
l'ivoire, l'ambre et le verre. (Strabon.)]

[Note 39: _App. 12._]

C'est à Lyon, à Aisnay, à la pointe de la Saône et du Rhône, que
soixante cités gauloises élevèrent l'autel d'Auguste, sous les yeux de
son beau-fils Drusus. Auguste prit place parmi les divinités du pays.
D'autres autels lui furent dressés à Saintes, à Arles, à Narbonne,
etc. La vieille religion gallique s'associa volontiers au paganisme
romain. Auguste avait bâti un temple au dieu Kirk, personnification de
ce vent violent qui souffle dans la Narbonnaise, et sur un même autel
on lut dans une double inscription les noms des divinités gauloises et
romaines; Mars-Camul; Diane-Arduinna, Belen-Apollon; Rome mit Hésus et
Néhalénia au nombre des dieux indigètes.

Cependant le druidisme résista longtemps à l'influence romaine; là se
réfugia la nationalité des Gaules. Auguste essaya du moins de modifier
cette religion sanguinaire. Il défendit les sacrifices humains, et
toléra seulement de légères libations de sang.

La lutte du druidisme ne put être étrangère au soulèvement des Gaules,
sous Tibère, quoique l'histoire lui donne pour cause le poids des
impôts, augmenté par l'usure. Le chef de la révolte était
vraisemblablement un Édue, Julius Sacrovir; les Édues étaient, comme
je l'ai dit, un peuple druidique, et le nom de _sacrovir_ n'est
peut-être qu'une traduction de _druide_. Les Belges furent aussi
entraînés par Julius Florus[40].

[Note 40: Tacite, traduction de Burnouf.]

«Les cités gauloises, fatiguées de l'énormité des dettes, essayèrent
une rébellion, dont les plus ardents promoteurs furent parmi les
Trévires Julius Florus, chez les Édues Julius Sacrovir, tous deux
d'une naissance distinguée, et issus d'aïeux à qui leurs belles
actions avaient valu le droit de cité romaine. Dans de secrètes
conférences, où ils réunissent les plus audacieux de leurs
compatriotes, et ceux à qui l'indigence ou la crainte des supplices
faisait un besoin de l'insurrection, ils conviennent que Florus
soulèvera la Belgique, et Sacrovir les cités plus voisines de la
sienne... Il y eut peu de cantons où ne fussent semés les germes de
cette révolte. Les Andecaves et les Turoniens (Anjou, Touraine)
éclatèrent les premiers. Le lieutenant Acilius Aviola fit marcher une
cohorte qui tenait garnison à Lyon, et réduisit les Andecaves. Les
Turoniens furent défaits par un corps de légionnaires que le même
Aviola reçut de Visellius, gouverneur de la basse Germanie, et auquel
se joignirent des nobles gaulois, qui cachaient ainsi leur défection
pour se déclarer dans un moment plus favorable. On vit même Sacrovir
se battre pour les Romains, la tête découverte, afin, disait-il, de
montrer son courage; mais les prisonniers assuraient qu'il avait voulu
se mettre à l'abri des traits, en se faisant reconnaître. Tibère,
consulté, méprisa cet avis, et son irrésolution nourrit l'incendie.

«Cependant Florus, poursuivant ses desseins, tente la fidélité d'une
aile de cavalerie levée à Trêves et disciplinée à notre manière, et
l'engage à commencer la guerre par le massacre des Romains établis
dans le pays. Le plus grand nombre resta dans le devoir. Mais la
foule des débiteurs et des clients de Florus prit les armes; et ils
cherchaient à gagner la forêt d'Ardennes, lorsque des légions des deux
armées de Visellius et de C. Silius, arrivant par des chemins opposés,
leur fermèrent le passage. Détaché avec une troupe d'élite, Julius
Indus, compatriote de Florus, et que sa haine pour ce chef animait à
nous bien servir, dissipa cette multitude qui ne ressemblait pas
encore à une armée. Florus, à la faveur de retraites inconnues,
échappa quelque temps aux vainqueurs. Enfin, à la vue des soldats qui
assiégeaient son asile, il se tua de sa propre main. Ainsi finit la
révolte des Trévires.

«Celle des Édues fut plus difficile à réprimer, parce que cette nation
était plus puissante et nos forces plus éloignées. Sacrovir, avec des
cohortes régulières, s'était emparé d'Augustodunum (Autun), leur
capitale, où les enfants de la noblesse gauloise étudiaient les arts
libéraux: c'étaient des otages qui pouvaient attacher à sa fortune
leurs familles et leurs proches. Il distribua aux habitants des armes
fabriquées en secret. Bientôt il fut à la tête de quarante mille
hommes, dont le cinquième était armé comme nos légionnaires: le reste
avait des épieux, des coutelas et d'autres instruments de chasse. Il y
joignit les esclaves destinés au métier de gladiateur, et que dans ce
pays on nomme crupellaires. Une armure de fer les couvre tout entiers,
et les rend impénétrables aux coups, si elle les gêne pour frapper
eux-mêmes. Ces forces étaient accrues par le concours des autres
Gaulois, qui, sans attendre que leurs cités se déclarassent, venaient
offrir leurs personnes, et par la mésintelligence de nos deux
généraux, qui se disputaient la conduite de cette guerre.

«Pendant ce temps, Silius s'avançait avec deux légions, précédées d'un
corps d'auxiliaires, et ravageait les dernières bourgades des Séquanes
(Franche-Comté), qui, voisines et alliées des Édues, avaient pris les
armes avec eux. Bientôt il marche à grandes journées sur
Augustodunum... À douze milles de cette ville, on découvrit dans une
plaine les troupes de Sacrovir: il avait mis en première ligne ses
hommes bardés de fer, ses cohortes sur les flancs, et par derrière les
bandes à moitié armées. Les hommes de fer, dont l'armure était à
l'épreuve de l'épée et du javelot, tinrent seuls quelques instants.
Alors le soldat romain, saisissant la hache et la cognée, comme s'il
voulait faire brèche à une muraille, fend l'armure et le corps qu'elle
enveloppe; d'autres, avec des leviers ou des fourches, renversent ces
masses inertes, qui restaient gisantes comme des cadavres, sans force
pour se relever. Sacrovir se retira d'abord à Augustodunum; ensuite,
craignant d'être livré, il se rendit, avec les plus fidèles de ses
amis, à une maison de campagne voisine. Là, il se tua de sa propre
main; les autres s'ôtèrent mutuellement la vie, et la maison, à
laquelle ils avaient mis le feu, leur servit à tous de bûcher.»

       *       *       *       *       *

Auguste et Tibère, sévères administrateurs, et vrais Romains, avaient
en quelque sorte resserré l'unité de l'Empire, compromise par César,
en éloignant du gouvernement les provinciaux, les barbares. Leurs
successeurs, Caligula, Claude et Néron adoptèrent une marche tout
opposée. Ils descendaient d'Antoine, de l'ami des barbares; ils
suivirent l'exemple de leur aïeul; déjà le père de Caligula,
Germanicus, avait affecté de l'imiter. Caligula, né, selon Pline, à
Trèves, élevé au milieu des armées de Germanie et de Syrie, montra
pour Rome un mépris incroyable. Une partie des folies que les Romains
lui reprochèrent trouve en ceci son explication; son règne violent et
furieux fut une dérision, une parodie de tout ce qu'on avait révéré.
Époux de ses soeurs, comme les rois de l'Orient, il n'attendit pas sa
mort pour être adoré; il se fit dieu dès son vivant; Alexandre, son
héros, s'était contenté d'être fils d'un dieu. Il arracha le diadème
au Jupiter romain, et se le mit lui-même[41]. Il affubla son cheval
des ornements du consulat. Il vendit à Lyon pièce à pièce tous les
meubles de sa famille, abdiquant ainsi ses aïeux, et prostituant leurs
souvenirs. Lui-même voulut remplir l'office d'huissier-priseur et de
vendeur à l'encan, faisant valoir chaque objet, et les faisant monter
bien au delà de leur prix: «Ce vase, disait-il, était à mon aïeul
Antoine; Auguste le conquit à la bataille d'Actium.» Puis, il institua
à l'autel d'Auguste des jeux burlesques et terribles, des combats
d'éloquence, où le vaincu devait effacer ses écrits avec la langue,
ou se laisser jeter dans le Rhône. Sans doute, ces jeux étaient
renouvelés de quelque rite antique. Nous savons que c'était l'usage
des Gaulois et des Germains de précipiter les vaincus comme victimes,
hommes et chevaux. On observait la manière dont ils tourbillonnaient,
pour en tirer des présages de l'avenir. Les Cimbres vainqueurs
traitèrent ainsi tous ceux qu'ils trouvèrent dans les camps de Cépion
et de Manlius. Aujourd'hui encore la tradition désigne le pont du
Rhône d'où les taureaux étaient précipités[42].

[Note 41: Un Gaulois le contemplait en silence. «Que vois-tu donc en
moi? lui dit Caligula.--Un magnifique radotage.» L'empereur ne le fit
pas punir; ce n'était qu'un cordonnier. (Dion Cassius.)]

[Note 42: Il fit construire le phare qui éclairait le passage entre la
Gaule et la Bretagne. On a cru, dans les temps modernes, en démêler
quelques restes.]

Caligula avait près de lui les Gaulois les plus illustres (Valérius
Asiaticus et Domitius Afer); Claude était Gaulois lui-même. Né à Lyon,
élevé loin des affaires par Auguste et Tibère, qui se défiaient de ses
singulières distractions, il avait vieilli dans la solitude et la
culture des lettres, lorsque les soldats le proclamèrent malgré lui.
Jamais prince ne choqua davantage les Romains et ne s'éloigna plus de
leurs goûts et de leurs habitudes; son bégaiement barbare, sa
préférence pour la langue grecque, ses continuelles citations
d'Homère, tout en lui leur prêtait à rire; aussi laissa-t-il l'Empire
aux mains des affranchis qui l'entouraient. Ces esclaves, élevés avec
tant de soin dans les palais des grands de Rome, pouvaient fort bien,
quoi qu'en dise Tacite, être plus dignes de régner que leurs maîtres.
Le règne de Claude fut une sorte de réaction des esclaves; ils
gouvernèrent à leur tour, et les choses n'en allèrent pas plus mal.
Les plans de César furent suivis; le port d'Ostie fut creusé,
l'enceinte de Rome reculée, le dessèchement du lac Fucin entrepris,
l'aqueduc de Caligula continué, les Bretons domptés en seize jours, et
leur roi pardonné. À l'autorité tyrannique des grands de Rome, qui
régnaient dans les provinces comme préteurs ou proconsuls, on opposa
les procurateurs du prince, gens de rien, dont la responsabilité était
d'autant plus sûre, et dont les excès pouvaient être plus aisément
réprimés.

Tel fut le gouvernement des affranchis sous Claude: d'autant moins
national qu'il était plus _humain_. Lui-même ne cachait point sa
prédilection pour les provinciaux. Il écrivit l'histoire des races
vaincues, celle des Étrusques, de Tyr et Carthage, réparant ainsi la
longue injustice de Rome. Il institua pour lire annuellement ces
histoires un lecteur et une chaire au Musée d'Alexandrie; ne pouvant
plus sauver ces peuples, il essayait d'en sauver la mémoire. La sienne
eût mérité d'être mieux traitée; quels qu'aient été son incurie, sa
faiblesse, son abrutissement même, dans ses dernières années,
l'histoire pardonnera beaucoup à celui qui se déclara le protecteur
des esclaves, défendit aux maîtres de les tuer, et essaya d'empêcher
qu'on ne les exposât vieux et malades, pour mourir de faim, dans l'île
du Tibre.

Si Claude eût vécu, il eût, dit Suétone, donné la cité à tout
l'Occident, aux Grecs, aux Espagnols, aux Bretons et aux Gaulois,
d'abord aux Édues. Il rouvrit le sénat à ceux-ci, comme avait fait
César. Le discours qu'il prononça en cette occasion, et que l'on
conserve encore à Lyon sur des tables de bronze, est le premier
monument authentique de notre histoire nationale, le titre de notre
admission dans cette grande initiation du monde.

En même temps, il poursuivait le culte sanguinaire des druides.
Proscrits dans la Gaule, ils durent se réfugier en Bretagne; il alla
les forcer lui-même dans ce dernier asile; ses lieutenants déclarèrent
province romaine les pays qui forment le bassin de la Tamise, et
laissèrent dans l'ouest, à Camulodunum, une nombreuse colonie
militaire. Les légions avançaient toujours à l'ouest, renversant les
autels, détruisant les vieilles forêts, et sous Néron le druidisme se
trouva acculé dans la petite île de Mona. Suétonius Paulinus l'y
suivit: en vain les vierges sacrées accouraient sur le rivage comme
des furies, en habits de deuil, échevelées, et secouant des flambeaux;
il força le passage, égorgea tout ce qui tomba entre ses mains,
druides, prêtresses, soldats, et se fit jour dans ces forêts où le
sang humain avait tant de fois coulé.

Cependant les Bretons s'étaient soulevés derrière l'armée romaine; à
leur tête, leur reine, la fameuse Boadicée, qui avait à venger
d'intolérables outrages; ils avaient exterminé les vétérans de
Camulodunum et toute l'infanterie d'une légion. Suétonius revint sur
ses pas et rassembla froidement son armée, abandonnant la défense des
villes et livrant les alliés de Rome à l'aveugle rage des barbares;
ils égorgèrent soixante-dix mille hommes, mais il les écrasa en
bataille rangée; il tua jusqu'aux chevaux. Après lui, Céréalis et
Frontinus poursuivirent la conquête du Nord. Sous Domitien, le
beau-père de Tacite, Agricola, acheva la réduction, et commença la
civilisation de la Bretagne.

Néron fut favorable à la Gaule, il conçut le projet d'unir l'Océan à
la Méditerranée par un canal qui aurait été tiré de la Moselle à la
Saône. Il soulagea Lyon, incendié sous son règne. Aussi dans les
guerres civiles qui accompagnèrent sa chute, cette ville lui resta
fidèle. Le principal auteur de cette révolution fut l'Aquitain Vindex,
alors propréteur de la Gaule. Cet homme, «plein d'audace pour les
grandes choses,» excita Galba en Espagne, gagna Virginius, général des
légions de Germanie. Mais avant que cet accord fût connu des deux
armées, elles s'attaquèrent avec un grand carnage. Vindex se tua de
désespoir. La Gaule prit encore parti pour Vitellius; les légions de
Germanie avec lesquelles il vainquit Othon et prit Rome se composaient
en grande partie de Germains, de Bataves et de Gaulois. Rien
d'étonnant si la Gaule vit avec douleur la victoire de Vespasien. Un
chef batave, nommé Civilis, borgne comme Annibal et Sertorius, comme
eux ennemi de Rome, saisit cette occasion. Outragé par les Romains, il
avait juré de ne couper sa barbe et ses cheveux que lorsqu'il serait
vengé. Il tailla en pièces les soldats de Vitellius, et vit un instant
tous les Bataves, tous les Belges, se déclarer pour lui. Il était
encouragé par la fameuse Velléda, que révéraient les Germains comme
inspirée des dieux, ou plutôt comme si elle eût été un dieu elle-même.
C'est à elle qu'on envoya les captifs, et les Romains réclamèrent son
arbitrage entre eux et Civilis. D'autre part, les druides de la Gaule,
si longtemps persécutés, sortirent de leurs retraites, et se
montrèrent au peuple. Ils avaient ouï dire que le Capitole avait été
brûlé dans la guerre civile. Ils proclamèrent que l'empire romain
avait péri avec ce gage d'éternité, que l'empire des Gaules allait lui
succéder[43].

[Note 43: Tacit. _Hist._, l. IV., c. 51. Fatali nunc igne signum
coelestis iræ datum, et possessionem rerum humanarum transalpinis
gentibus portendi, superstitione vanâ Druidæ canebant.]

Telle était pourtant la force du lien qui unissait ces peuples à Rome,
que l'ennemi des Romains crut plus sûr d'attaquer d'abord les troupes
de Vitellius au nom de Vespasien. Le chef des Gaulois, Julius Sabinus,
se disait fils du conquérant des Gaules, et se faisait appeler César.
Aussi ne fallut-il pas même une armée romaine pour détruire ce parti
inconséquent; il suffit des Gaulois restés fidèles. La vieille
jalousie des Séquanes se réveilla contre les Édues. Ils défirent
Sabinus. On sait le dévouement de sa femme, la vertueuse Éponine. Elle
s'enferma avec lui dans le souterrain où il s'était réfugié; ils y
eurent, ils y élevèrent des enfants. Au bout de dix ans, ils furent
enfin découverts; elle se présenta devant l'empereur Vespasien,
entourée de cette famille infortunée qui voyait le jour pour la
première fois. La cruelle politique de l'empereur fut inexorable.

La guerre fut plus sérieuse dans la Belgique et la Batavie. Toutefois,
la Belgique se soumit encore; la Batavie résista dans ses marais. Le
général romain Céréalis, deux fois surpris, deux fois vainqueur, finit
la guerre en gagnant Velléda et Civilis. Celui-ci prétendit n'avoir
pas pris originairement les armes contre Rome, mais seulement contre
Vitellius, et pour Vespasien.

Cette guerre ne fit que montrer combien la Gaule était déjà romaine.
Aucune province, en effet, n'avait plus promptement, plus avidement
reçu l'influence des vainqueurs[44]. Dès le premier aspect, les deux
contrées, les deux peuples avaient semblé moins se connaître que se
revoir et se retrouver. Ils s'étaient précipités l'un vers l'autre.
Les Romains fréquentaient les écoles de Marseille, cette petite
Grèce[45], plus sobre et plus modeste que l'autre[46], et qui se
trouvait à leur porte. Les Gaulois passaient les Alpes en foule, et
non seulement avec César sous les aigles des légions, mais comme
médecins[47], comme rhéteurs. C'est déjà le génie de Montpellier, de
Bordeaux, Aix, Toulouse, etc.; tendance toute positive, toute
pratique; peu de philosophes. Ces Gaulois du Midi (il ne peut s'agir
encore de ceux du Nord), vifs, intrigants, tels que nous les voyons
toujours, devaient faire fortune et comme beaux parleurs et comme
mimes: ils donnèrent à Rome son Roscius. Cependant ils réussissaient
dans des genres plus sérieux. Un Gaulois, Trogue-Pompée, écrit la
première histoire universelle; un Gaulois, Pétronius Arbiter[48], crée
le genre du roman. D'autres rivalisent avec les plus grands poètes de
Rome; nommons seulement Varro Atacinus, des environs de Carcassonne,
et Cornélius Gallus, natif de Fréjus, ami de Virgile. Le vrai génie de
la France, le génie oratoire, éclatait en même temps. Cette jeune
puissance de la parole gauloise domina, dès sa naissance, Rome
elle-même. Les Romains prirent volontiers des Gaulois pour maîtres,
même dans leur propre langue. Le premier rhéteur à Rome fut le Gaulois
Gnipho (M. Antonius). Abandonné à sa naissance, esclave à Alexandrie,
affranchi, dépouillé par Sylla, il se livra d'autant plus à son génie.
Mais la carrière de l'éloquence politique était fermée à un malheureux
affranchi gaulois. Il ne put exercer son talent qu'en déclamant
publiquement aux jours de marché. Il établit sa chaire dans la maison
même de Jules César. Il y forma à l'éloquence les deux grands orateurs
du temps, César lui-même et Cicéron.

[Note 44: _App. 13._]

[Note 45: _App. 14._]

[Note 46: _App. 15._]

[Note 47: Pline en cite trois qui eurent une vogue prodigieuse au
premier siècle; l'un d'eux donna un million pour réparer les
fortifications de sa ville natale.]

[Note 48: Né près de Marseille.]

La victoire de César, qui ouvrit Rome aux Gaulois, leur permit de
parler en leur propre nom, et d'entrer dans la carrière politique.
Nous voyons, sous Tibère, les Montanus au premier rang des orateurs,
et pour la liberté et pour le génie. Caligula, qui se piquait
d'éloquence, eut deux Gaulois éloquents pour amis. L'un, Valérius
Asiaticus, natif de Vienne, honnête homme, selon Tacite, finit par
conspirer contre lui, et périt sous Claude par les artifices de
Messaline, comme coupable d'une popularité ambitieuse dans les Gaules.
L'autre, Domitius Afer, de Nîmes, consul sous Caligula, éloquent,
corrompu, fougueux accusateur, mourut d'indigestion. La capricieuse
émulation de Caligula avait failli lui être funeste, comme celle de
Néron le fut à Lucain. L'empereur apporte un jour un discours au
sénat; cette pièce fort travaillée, où il espérait s'être surpassé
lui-même, n'était rien moins qu'un acte d'accusation contre Domitius,
et il concluait à la mort. Le Gaulois, sans se troubler, parut moins
frappé de son danger que de l'éloquence de l'empereur. Il s'avoua
vaincu, déclara qu'il n'oserait plus ouvrir la bouche après un tel
discours, et éleva une statue à Caligula. Celui-ci n'exigea plus sa
mort; il lui suffisait de son silence.

Dans l'art gaulois, dès sa naissance, il y eut quelque chose
d'impétueux, d'exagéré, de tragique, comme disaient les anciens. Cette
tendance fut remarquable dans ses premiers essais. Le Gaulois
Zénodore, qui se plaisait à sculpter de petites figures et des vases
avec la plus délicieuse délicatesse, éleva dans la ville des Arvernes
le colosse du Mercure gaulois. Néron, qui aimait le grand, le
prodigieux, le fit venir à Rome pour élever au pied du Capitole sa
statue haute de cent vingt pieds, cette statue qu'on voyait du mont
Albano. Ainsi une main gauloise donnait à l'art cet essor vers le
gigantesque, cette ambition de l'infini, qui devait plus tard élancer
les voûtes de nos cathédrales.

Égale de l'Italie pour l'art et la littérature, la Gaule ne tarda pas
à influer d'une manière plus directe sur les destinées de l'empire.
Sous César, sous Claude, elle avait donné des sénateurs à Rome; sous
Caligula, un consul. L'Aquitain Vindex précipita Néron, éleva Galba;
le Toulousain Bec[49] (Antonius Primus), ami de Martial et poète
lui-même, donna l'Empire à Vespasien; le Provençal Agricola soumit la
Bretagne à Domitien; enfin d'une famille de Nîmes sortit le meilleur
empereur que Rome ait eu, le pieux Antonin, successeur des deux
Espagnols Trajan et Adrien, père adoptif de l'Espagnol[50] Marc
Aurèle. Le caractère sophistique de tous ces empereurs philosophes et
rhéteurs tient à leurs liaisons avec la Gaule, au moins autant qu'à
leur prédilection pour la Grèce. Adrien avait pour ami le sophiste
d'Arles Favorinus, le maître d'Aulu-Gelle, cet homme bizarre qui
écrivit un livre contre Épictète, un éloge de la laideur, un
panégyrique de la fièvre quarte. Le principal maître de Marc-Aurèle
fut le Gaulois M. Cornelius Fronto, qui, d'après leur correspondance,
paraît l'avoir dirigé bien au delà de l'âge où l'on suit les leçons
des rhéteurs.

[Note 49: Ou _Becco_. Suétone: Id valet gallinacei rostrum.--_Beck_
(Armor.), _Big_ (Cymr.), _Gob_ (Gaël.).]

[Note 50: Leurs familles, du moins, étaient originaires d'Espagne.]

Gaulois par sa naissance[51], Syrien par sa mère, Africain par son
père, Caracalla présente ce discordant mélange de races et d'idées
qu'offrait l'Empire à cette époque. En un même homme, la fougue du
Nord, la férocité du Midi, la bizarrerie des croyances orientales,
c'est un monstre, une Chimère. Après l'époque philosophique et
sophistique des Antonins, la grande pensée de l'Orient, la pensée de
César et d'Antoine s'était réveillée, ce mauvais rêve qui jeta dans le
délire tant d'empereurs, et Caligula, et Néron, et Commode; tous
possédés, dans la vieillesse du monde, du jeune souvenir d'Alexandre
et d'Hercule. Caligula, Commode, Caracalla, semblent s'être crus des
incarnations de ces deux héros. Ainsi les califes fatemites et les
modernes lamas du Thibet se sont révérés eux-mêmes comme dieux. Cette
idée, si ridicule au point de vue grec et occidental, n'avait rien de
surprenant pour les sujets orientaux de l'Empire, Égyptiens et
Syriens. Si les empereurs devenaient dieux après leur mort, ils
pouvaient fort bien l'être de leur vivant.

[Note 51: Né à Lyon.]

Au premier siècle de l'Empire, la Gaule avait fait des empereurs, au
second elle avait fourni des empereurs gaulois, au troisième elle
essaya de se séparer de l'Empire qui s'écroulait, de former un empire
gallo-romain. Les généraux qui, sous Gallien, prirent la pourpre dans
la Gaule, et la gouvernèrent avec gloire, paraissent avoir été presque
tous des hommes supérieurs. Le premier, Posthumius, fut surnommé le
restaurateur des Gaules[52]. Il avait composé son armée, en grande
partie, de troupes gauloises et franciques. Il fut tué par ses soldats
pour leur avoir refusé le pillage de Mayence, qui s'était révoltée
contre lui. Je donne ailleurs l'histoire de ses successeurs, de
l'armurier Marius, de Victorinus et Victoria, la _Mère des Légions_,
enfin de Tétricus, qu'Aurélien eut la gloire de traîner derrière son
char avec la reine de Palmyre[53]. Quoique ces événements aient eu la
Gaule pour théâtre, ils appartiennent moins à l'histoire du pays qu'à
celle des armées qui l'occupaient.

[Note 52: _App. 16._]

[Note 53: Voy. mon article ZÉNOBIE. (_Biog. univ._)]

La plupart de ces empereurs provinciaux, de ces _tyrans_, comme on les
appelait, furent de grands hommes; ceux qui leur succédèrent et qui
rétablirent l'unité de l'Empire, les Aurélien, les Probus, furent plus
grands encore. Et cependant l'Empire s'écroulait dans leurs mains. Ce
ne sont pas les barbares qu'il en faut accuser; l'invasion des Cimbres
sous la République avait été plus formidable que celles du temps de
l'Empire. Ce n'est pas même aux vices des princes qu'il faut s'en
prendre. Les plus coupables, comme hommes, ne furent pas les plus
odieux. Souvent les provinces respirèrent sous ces princes cruels qui
versaient à flots le sang des grands de Rome. L'administration de
Tibère fut sage et économe, celle de Claude douce et indulgente. Néron
lui-même fut regretté du peuple, et pendant longtemps son tombeau
était toujours couronné de fleurs nouvelles[54]. Sous Vespasien, un
faux Néron fut suivi avec enthousiasme dans la Grèce et l'Asie. Le
titre qui porta Hélagabal à l'Empire fut d'être cru petit-fils de
Septime-Sévère et fils de Caracalla.

[Note 54: _App. 17._]

Sous les empereurs, les provinces n'eurent plus, comme sous la
République, à changer tous les ans de gouverneurs. Dion fait remonter
cette innovation à Auguste. Suétone en accuse la négligence de Tibère.
Mais Josèphe dit expressément qu'il en agit ainsi «pour soulager les
peuples». En effet, celui qui restait dans une province finissait par
la connaître, par y former quelques liens d'affection, d'humanité, qui
modéraient la tyrannie. Ce ne fut plus, comme sous la République, un
fermier impatient de faire sa main, pour aller jouir à Rome. On sait
la fable du renard dont les mouches sucent le sang; il refuse l'offre
du hérisson qui veut l'en délivrer; d'autres viendraient affamées,
dit-il; celles-ci sont soûles et gorgées.

Les procurateurs, hommes de rien, créatures du prince et responsables
envers lui, eurent à craindre sa surveillance. S'enrichir, c'était
tenter la cruauté d'un maître qui ne demandait pas mieux que d'être
sévère par avidité.

Ce maître était un juge pour les grands et pour les petits. Les
empereurs rendaient eux-mêmes la justice. Dans Tacite, un accusé qui
craint les préjugés populaires veut être jugé par Tibère, comme
supérieur à de tels bruits. Sous Tibère, sous Claude, des accusés
échappent à la condamnation par un appel à l'empereur. Claude, pressé
de juger dans une affaire où son intérêt était compromis, déclare
qu'il jugera lui-même pour montrer dans sa propre cause combien il
serait juste dans celle d'autrui; personne, sans doute, n'aurait osé
décider contre l'intérêt de l'empereur.

Domitien rendait la justice avec assiduité et intelligence; souvent il
cassait les sentences des centumvirs, suspects d'être influencés par
l'intrigue[55]. Adrien consultait sur les causes soumises à son
jugement, non ses amis, mais les jurisconsultes. Septime-Sévère
lui-même, ce farouche soldat, ne se dispensa pas de ce devoir, et,
dans le repos de sa villa, il jugeait et entrait volontiers dans le
détail minutieux des affaires. Julien est de même cité pour son
assiduité à remplir les fonctions de juge. Ce zèle des empereurs pour
la justice civile balançait une grande partie des maux de l'Empire; il
devait inspirer une terreur salutaire aux magistrats oppresseurs, et
remédier dans le détail à une infinité d'abus généraux.

[Note 55: _App. 18._]

Même sous les plus mauvais empereurs, le droit civil prit toujours
d'heureux développements. Le jurisconsulte Nerva, aïeul de l'empereur
de ce nom (disciple du républicain Labéon, l'ami de Brutus et le
fondateur de l'école stoïcienne de jurisprudence), fut le conseiller
de Tibère. Papinien et Ulpien fleurirent au temps de Caracalla et
d'Hélagabal, comme Dumoulin, l'Hôpital, Brisson, sous Henri II,
Charles IX et Henri III. Le droit civil, se rapprochant de plus en
plus de l'équité naturelle, et par conséquent du sens commun des
nations, devint le plus fort lien de l'Empire et la compensation de la
tyrannie politique.

Cette tyrannie des princes, celle des magistrats bien autrement
onéreuse, n'étaient pas la cause principale de la ruine de l'Empire.
Le mal réel qui le minait ne tenait ni au gouvernement ni à
l'administration. S'il eût été simplement de nature administrative,
tant de grands et bons empereurs y eussent remédié. Mais c'était un
mal social, et rien ne pouvait en tarir la source, à moins qu'une
société nouvelle ne vînt remplacer la société antique. Ce mal était
l'esclavage; les autres maux de l'Empire, au moins pour la plupart, la
fiscalité dévorante, l'exigence toujours croissante du gouvernement
militaire, n'en étaient, comme on va le voir, qu'une suite, un effet
direct ou indirect. L'esclavage n'était point un résultat du
gouvernement impérial. Nous le trouvons partout chez les nations
antiques. Tous les auteurs nous le montrent en Gaule avant la conquête
romaine. S'il nous apparaît plus terrible et plus désastreux dans
l'Empire, c'est d'abord que l'époque romaine nous est mieux connue que
celles qui précèdent. Ensuite, le système antique étant fondé sur la
guerre, sur la conquête de l'homme (l'industrie est la conquête de la
nature), ce système devait, de guerre en guerre, de proscription en
proscription, de servitude en servitude, aboutir vers la fin à une
dépopulation effroyable. Tel peuple de l'antiquité pouvait, comme ces
sauvages d'Amérique, se vanter d'avoir mangé cinquante nations.

J'ai déjà indiqué dans mon _Histoire romaine_ comment, la classe des
petits cultivateurs ayant peu à peu disparu, les grands propriétaires,
qui leur succédèrent, y suppléèrent par les esclaves. Ces esclaves
s'usaient rapidement par la rigueur des travaux qu'on leur imposait;
ils disparurent bientôt à leur tour. Appartenant en grande partie aux
nations civilisées de l'antiquité, Grecs, Syriens, Carthaginois, ils
avaient cultivé les arts pour leurs maîtres. Les nouveaux esclaves
qu'on leur substitua[56], Thraces, Germains, Scythes, purent tout au
plus imiter grossièrement les modèles que les premiers avaient
laissés. D'imitation en imitation, tous les objets qui demandaient
quelque industrie devinrent de plus en plus grossiers. Les hommes
capables de les confectionner, se trouvant aussi de plus en plus
rares, les produits de leur travail enchérirent chaque jour. Dans la
même proportion devaient augmenter les salaires de tous ceux
qu'employait l'État. Le pauvre soldat qui payait la livre de viande
cinquante sous[57] de notre monnaie, et la plus grossière chaussure
vingt-deux francs, ne devait-il pas être tenté de réclamer sans cesse
de nouveaux adoucissements à sa misère et de faire des révolutions
pour les obtenir? On a beaucoup déclamé contre la violence et
l'avidité des soldats, qui, pour augmenter leur solde, faisaient et
défaisaient les empereurs. On a accusé les exactions cruelles de
Sévère, de Caracalla, des princes qui épuisaient le pays au profit du
soldat. Mais a-t-on songé au prix excessif de tous les objets qu'il
était obligé d'acheter sur une solde bien modique? Les légionnaires
révoltés disent dans Tacite: «On estime à dix as par jour notre sang
et notre vie. C'est là-dessus qu'il faut avoir des habits, des armes,
des tentes; qu'il faut payer les congés qu'on obtient, et se racheter
de la barbarie du centurion, etc.[58]»

[Note 56: On a trouvé à Antibes l'inscription suivante:

  D. M.
  PVERI SEPTENTRI
  ONIS ANNO XII QUI
  ANTIPOLI IN THEATRO
  BIDVO SALTAVIT ET PLA
  CVIT.

«Aux mânes de l'enfant Septentrion, âgé de douze ans, qui parut deux
jours au théâtre d'Antibes, dansa et plut.» Ce pauvre enfant est
évidemment un de ces esclaves qu'on élevait pour les louer à grand
prix aux entrepreneurs de spectacles, et qui périssaient victimes
d'une éducation barbare. Je ne connais rien de plus tragique que cette
inscription dans sa brièveté, rien qui fasse mieux sentir la dureté du
monde romain... «Parut deux jours au théâtre d'Antibes, dansa et
plut.» Pas un regret. N'est-ce pas là en effet une destinée bien
remplie! Nulle mention de parents; l'esclave était sans famille. C'est
encore une singularité qu'on lui ait élevé un tombeau. Mais les
Romains en élevaient souvent à leurs joujoux brisés. Néron bâtit un
monument «aux mânes d'un vase de cristal».]

[Note 57: Voy. M. Moreau de Jonnès, Tableau du prix moyen des denrées
d'après l'édit de Dioclétien retrouvé à Stratonicé: Une paire de
_caligæ_ (la plus grossière chaussure) coûtait 22 fr. 50 c.; la livre
de viande de boeuf ou de mouton, 2 fr. 50 c.; de porc, 3 fr. 60 c.; le
vin de dernière qualité, 1 fr. 80 c. le litre; une oie grasse, 45 fr.;
un lièvre, 33 fr.; un poulet, 13 fr.; un cent d'huîtres, 22 fr., etc.]

[Note 58: Tacite.--L'empereur finit par être obligé d'habiller et
nourrir le soldat. (Lampride.)]

Ce fut bien pis encore lorsque Dioclétien eut créé une autre armée,
celle des fonctionnaires civils. Jusqu'à lui il existait un pouvoir
militaire, un pouvoir judiciaire, trop souvent confondus. Il créa, ou
du moins compléta le pouvoir administratif. Cette institution si
nécessaire n'en fut pas moins à sa naissance une charge intolérable
pour l'Empire déjà ruiné. La société antique, bien différente de la
nôtre, ne renouvelait pas incessamment la richesse par l'industrie.
Consommant toujours et ne produisant plus, depuis que les générations
industrieuses avaient été détruites par l'esclavage, elle demandait
toujours davantage à la terre, et les mains qui la cultivaient, cette
terre, devenaient chaque jour plus rares et moins habiles.

Rien de plus terrible que le tableau que nous a laissé Lactance de
cette lutte meurtrière entre le fisc affamé et la population
impuissante qui pouvait souffrir, mourir, mais non payer. «Tellement
grande était devenue la multitude de ceux qui recevaient en
comparaison du nombre de ceux qui devaient payer, telle l'énormité des
impôts, que les forces manquaient aux laboureurs, les champs
devenaient déserts, et les cultures se changeaient en forêts... Je ne
sais combien d'emplois et d'employés fondirent sur chaque province,
sur chaque ville, _Magistri_, _Rationales_, vicaires des préfets. Tous
ces gens-là ne connaissaient que condamnations, proscriptions,
exactions; exactions, non pas fréquentes, mais perpétuelles, et dans
les exactions d'intolérables outrages... Mais la calamité publique, le
deuil universel, ce fut quand le fléau du cens ayant été lancé dans
les provinces et les villes, les censiteurs se répandirent partout,
bouleversèrent tout: vous auriez dit une invasion ennemie, une ville
prise d'assaut. On mesurait les champs par mottes de terre, on
comptait les arbres, les pieds de vigne. On inscrivait les bêtes, on
enregistrait les hommes. On n'entendait que les fouets, les cris de la
torture; l'esclave fidèle était torturé contre son maître, la femme
contre son mari, le fils contre son père; et faute de témoignage, on
les torturait pour déposer contre eux-mêmes; et quand ils cédaient,
vaincus par la douleur, on écrivait ce qu'ils n'avaient pas dit. Point
d'excuse pour la vieillesse ou la maladie; on apportait les malades,
les infirmes. On estimait l'âge de chacun, on ajoutait des années aux
enfants, on en ôtait aux vieillards; tout était plein de deuil et de
consternation. Encore ne s'en rapportait-on pas à ces premiers agents;
on en envoyait toujours d'autres pour trouver davantage, et les
charges doublaient toujours, ceux-ci ne trouvant rien, mais ajoutant
au hasard, pour ne pas paraître inutiles. Cependant les animaux
diminuaient, les hommes mouraient, et l'on n'en payait pas moins
l'impôt pour les morts[59].»

[Note 59: _App. 19._]

Sur qui retombaient tant d'insultes et de vexations endurées par les
hommes libres? Sur les esclaves, sur les colons ou cultivateurs
dépendants, dont l'état devenait chaque jour plus voisin de
l'esclavage. C'est à eux que les propriétaires rendaient tous les
outrages, toutes les exactions dont les accablaient les agents
impériaux. Leur misère et leur désespoir furent au comble à l'époque
dont Lactance vient de nous tracer le tableau. Alors tous les serfs
des Gaules prirent les armes sous le nom de _Bagaudes_[60]. En un
instant ils furent maîtres de toutes les campagnes, brûlèrent
plusieurs villes et exercèrent plus de ravages que n'auraient pu faire
les barbares. Ils s'étaient choisi deux chefs, Ælianus et Amandus,
qui, selon une tradition, étaient chrétiens. Il ne serait pas étonnant
que cette réclamation des droits naturels de l'homme eût été en partie
inspirée par la doctrine de l'égalité chrétienne. L'empereur Maximien
accabla ces multitudes indisciplinées. La colonne de Cussy, en
Bourgogne, semble avoir été le monument de sa victoire[61]; mais
longtemps encore après, Eumène nous parle des Bagaudes dans un de ses
panégyriques. Idace mentionne plusieurs fois les Bagaudes de
l'Espagne[62]. Salvien surtout déplore leur infortune: «Dépouillés par
des juges de sang, ils avaient perdu les droits de la liberté romaine;
ils ont perdu le nom de Romains. Nous leur imputons leur malheur, nous
leur reprochons ce nom que nous leur avons fait. Comment sont-ils
devenus _Bagaudes_, si ce n'est par notre tyrannie, par la perversité
des juges, par leurs proscriptions et leurs rapines?»

[Note 60: _App. 20._]

[Note 61: Millin.]

[Note 62: Sous les rois Rechila et Théodoric.]

Ces fugitifs contribuèrent sans doute à fortifier Carausius dans son
usurpation de la Bretagne. Ce Ménapien (né près d'Anvers) avait été
chargé d'arrêter avec une flotte les pirates francs qui passaient sans
cesse en Bretagne; il les arrêtait, mais au retour, et profitait de
leur butin. Découvert par Maximien, il se déclara indépendant en
Bretagne, et resta pendant sept ans maître de cette province et du
détroit.

L'avènement de Constantin et du christianisme fut une ère de joie et
d'espérance. Né en Bretagne, comme son père, Constance Chlore[63], il
était l'enfant, le nourrisson de la Bretagne et de la Gaule. Après la
mort de son père, il réduisit le nombre de ceux qui payaient la
capitation en Gaule de vingt-cinq mille à dix-huit-mille[64]. L'armée
avec laquelle il vainquit Maxence devait appartenir en grande partie à
cette dernière province.

[Note 63: _App. 21._]

[Note 64: Eumène. Une grande partie du territoire d'Autun était sans
culture.]

Les lois de Constantin sont celles d'un chef de parti qui se présente
à l'Empire comme un libérateur, un sauveur: «Loin! s'écrie-t-il, loin
du peuple les mains rapaces des agents fiscaux[65]! tous ceux qui ont
souffert de leurs concussions peuvent en instruire les présidents des
provinces. Si ceux-ci dissimulent, nous permettons à tous d'adresser
leurs plaintes à tous les comtes de province ou au préfet du prétoire,
s'il est dans le voisinage, afin qu'instruit de tels brigandages, nous
les fassions expier par les supplices qu'ils méritent.»

[Note 65: _App. 22._]

Ces paroles ranimèrent l'Empire. La vue seule de la croix triomphante
consolait déjà les coeurs. Ce signe de l'égalité universelle donnait
une vague et immense espérance. Tous croyaient arrivée la fin de leurs
maux.

Cependant le christianisme ne pouvait rien aux souffrances matérielles
de la société. Les empereurs chrétiens n'y remédièrent pas mieux que
leurs prédécesseurs. Tous les essais qui furent faits n'aboutirent
qu'à montrer l'impuissance définitive de la loi. Que pouvait-elle, en
effet, sinon tourner dans un cercle sans issue? Tantôt elle
s'effrayait de la dépopulation, elle essayait d'adoucir le sort du
colon, de le protéger contre le propriétaire[66], et le propriétaire
criait qu'il ne pouvait plus payer l'impôt; tantôt elle abandonnait
le colon, le livrait au propriétaire, l'enfonçait dans l'esclavage,
s'efforçait de l'enraciner à la terre; mais le malheureux mourait ou
fuyait, et la terre devenait déserte. Dès le temps d'Auguste, la
grandeur du mal avait provoqué des lois qui sacrifiaient tout à
l'intérêt de la population, même la morale[67]. Pertinax avait assuré
la propriété et l'immunité des impôts pour dix ans à ceux qui
occuperaient les terres désertes en Italie, dans les provinces et chez
les rois alliés[68]. Aurélien l'imita. Probus fut obligé de
transplanter de la Germanie des hommes et des boeufs pour cultiver la
Gaule[69]. Il fit replanter les vignes arrachées par Domitien.
Maximien et Constance Chlore transportèrent des Francs et d'autres
Germains dans les solitudes du Hainaut, de la Picardie, du pays de
Langres; et cependant la dépopulation augmentait dans les villes, dans
les campagnes. Quelques citoyens cessaient de payer l'impôt: ceux qui
restaient payaient d'autant plus. Le fisc affamé et impitoyable s'en
prenait de tout déficit aux curiales, aux magistrats municipaux.

[Note 66: _App. 23._]

[Note 67: _App. 24._]

[Note 68: Hérodien.]

[Note 69: _App. 25._]

Si l'on veut se donner le spectacle d'une agonie de peuple, il faut
parcourir l'effroyable code par lequel l'Empire essaye de retenir le
citoyen dans la cité qui l'écrase, qui s'écroule sur lui. Les
malheureux curiales, les derniers qui eussent encore un patrimoine[70]
dans l'appauvrissement général, sont déclarés les _esclaves_, les
_serfs_ de la chose publique. Ils ont l'honneur d'administrer la
cité, de répartir l'impôt à leurs risques et périls; tout ce qui
manque est à leur compte[71]. Ils ont l'honneur de payer à l'empereur
l'_aurum coronarium_. Ils sont l'_amplissime sénat_ de la cité,
l'_ordre très illustre_ de la curie[72]. Toutefois ils sentent si peu
leur bonheur qu'ils cherchent sans cesse à y échapper. Le législateur
est obligé d'inventer tous les jours des précautions nouvelles pour
fermer, pour barricader la curie. Étranges magistrats, que la loi est
obligée de garder à vue, pour ainsi dire, et d'attacher à leur chaise
curule[73]. Elle leur interdit de s'absenter, d'habiter la campagne,
de se faire soldats, de se faire prêtres; ils ne peuvent entrer dans
les ordres qu'en laissant leur bien à quelqu'un qui veuille bien être
curiale à leur place. La loi ne les ménage pas: «Certains hommes
lâches et paresseux désertent les devoirs de citoyens, etc., nous ne
les libérerons qu'autant qu'ils mépriseront leur patrimoine.
Convient-il que des esprits occupés de la contemplation divine
conservent de l'attachement pour leurs biens?...»

[Note 70: Au moins vingt-sept _jugera_.]

[Note 71: Aussi ne disposent-ils pas librement de leur bien. Ils ne
peuvent vendre sans autorisation. (Code Théodosien.) Le curiale qui
n'a pas d'enfants ne peut disposer par testament que du quart de ses
biens. Les trois autres quarts appartiennent à la curie.]

[Note 72: Toutefois la loi est bonne et généreuse; elle ne ferme la
curie ni aux juifs ni aux bâtards. «Ce n'est point une tache pour
l'ordre, parce qu'il lui importe d'être toujours au complet.» (Cod.
Théod.)]

[Note 73: _App. 26._]

L'infortuné curiale n'a pas même l'espoir d'échapper par la mort à la
servitude. La loi poursuit même ses fils. Sa charge est héréditaire.
La loi exige qu'il se marie, qu'il lui engendre et lui élève des
victimes. Les âmes tombèrent alors de découragement. Une inertie
mortelle se répandit dans tout le corps social. Le peuple se coucha
par terre de lassitude et de désespoir, comme la bête de somme se
couche sous les coups, et refuse de se relever. En vain les empereurs
essayèrent, par des offres d'immunités, d'exemptions, de rappeler le
cultivateur sur son champ abandonné[74]. Rien n'y fit. Le désert
s'étendit chaque jour. Au commencement du cinquième siècle, il y
avait, dans l'_heureuse_ Campanie, la meilleure province de tout
l'Empire, cinq cent vingt-huit mille arpents en friche.

[Note 74: _App. 27._]

Tel fut l'effroi des empereurs à l'aspect de cette désolation, qu'ils
essayèrent d'un moyen désespéré. Ils se hasardèrent à prononcer le mot
de liberté. Gratien exhorta les provinces à former des assemblées,
Honorius essaya d'organiser celles de la Gaule[75]: il engagea, pria,
menaça, prononça des amendes contre ceux qui ne s'y rendraient pas.
Tout fut inutile, rien ne réveilla le peuple engourdi sous la
pesanteur de ses maux. Déjà il avait tourné ses regards d'un autre
côté. Il ne s'inquiétait plus d'un empereur impuissant pour le bien
comme pour le mal. Il n'implorait plus que la mort, tout au moins la
mort sociale et l'invasion des barbares[76]. «Ils appellent l'ennemi,
disent les auteurs du temps, ils ambitionnent la captivité... Nos
frères qui se trouvent chez les barbares se gardent bien de revenir;
ils nous quitteraient plutôt pour aller les joindre; et l'on est
étonné que tous les pauvres n'en fassent pas autant, mais c'est qu'ils
ne peuvent emporter avec eux leurs petites habitations.»

[Note 75: _App. 28._]

[Note 76: _App. 29._]

       *       *       *       *       *

Viennent donc les barbares. La société antique est condamnée. Le long
ouvrage de la conquête, de l'esclavage, de la dépopulation, est près
de son terme. Est-ce à dire pourtant que tout cela se soit accompli en
vain, que cette dévorante Rome ne laisse rien sur le sol gaulois d'où
elle va se retirer? Ce qui y reste d'elle est en effet immense. Elle y
laisse l'organisation, l'administration. Elle y a fondé la _Cité_; la
Gaule n'avait auparavant que des villages, tout au plus des villes.
Ces théâtres, ces cirques, ces aqueducs, ces voies que nous admirons
encore, sont le durable symbole de la civilisation fondée par les
Romains, la justification de leur conquête de la Gaule. Telle est la
force de cette organisation, qu'alors même que la vie paraîtra s'en
éloigner, alors que les barbares sembleront près de la détruire, ils
la subiront malgré eux. Il leur faudra, bon gré, mal gré, habiter sous
ces voûtes invincibles qu'ils ne peuvent ébranler; ils courberont la
tête, et recevront encore, tout vainqueurs qu'ils sont, la loi de Rome
vaincue. Ce grand nom d'Empire, cette idée de l'égalité sous un
monarque, si opposée au principe aristocratique de la Germanie, Rome
l'a déposée sur cette terre. Les rois barbares vont en faire leur
profit. Cultivée par l'Église, accueillie dans la tradition populaire,
elle fera son chemin par Charlemagne et par saint Louis. Elle nous
amènera peu à peu à l'anéantissement de l'aristocratie, à l'égalité,
à l'équité des temps modernes.

Voilà pour l'ordre civil. Mais à côté de cet ordre un autre est
établi, qui doit le recueillir et le sauver pendant la tempête de
l'invasion barbare. Le titre romain de _defensor civitatis_ va partout
passer aux évêques. Dans la division des diocèses ecclésiastiques
subsiste celle des diocèses impériaux. L'universalité impériale est
détruite, mais l'universalité catholique apparaît. La primatie de Rome
commence à poindre confuse et obscure[77]. Le monde du moyen âge se
maintiendra et s'ordonnera par l'Église; sa hiérarchie naissante est
un cadre sur lequel tout se place ou se modèle. À elle, l'ordre
extérieur, et la vie intérieure. Celle-ci est surtout dans les moines.
L'ordre de Saint-Benoît donne au monde ancien, usé par l'esclavage, le
premier exemple du travail accompli par des mains libres[78]. Pour la
première fois, le citoyen, humilié par la ruine de la cité, abaisse
les regards sur cette terre qu'il avait méprisée. Cette grande
innovation du travail libre et volontaire sera la base de l'existence
moderne.

[Note 77: _App. 30._]

[Note 78: _App. 31._]

L'idée même de la personnalité libre, qui nous apparaissait confuse
dans la barbarie guerrière des clans galliques, plus distincte dans le
druidisme, dans sa doctrine d'immortalité, elle éclate au cinquième
siècle. Le Breton[79] Pélage pose la loi de la philosophie celtique,
la loi survie par Jean-l'Érigène (l'Irlandais), le Breton Abailard et
le Breton Descartes. Voyons comment fut amené ce grand événement. Nous
ne pouvons l'expliquer qu'en esquissant l'histoire du christianisme
gaulois.

[Note 79: Né, selon les uns dans notre Bretagne, selon d'autres dans
les îles Britanniques, ce qui du reste ne change rien à la question.
Il suffit qu'il ait appartenu à la race celtique.]

Depuis que la Gaule, introduite par Rome dans la grande communauté des
nations, avait pris part à la vie générale du monde, on pouvait
craindre qu'elle ne s'oubliât elle-même, qu'elle ne devînt toute
Grèce, tout Italie. Dans les villes gauloises on aurait en effet
cherché la Gaule. Sous ces temples grecs, sous ces basiliques
romaines, que devenait l'originalité du pays? Cependant hors des
villes, et surtout en s'avançant vers le Nord, dans ces vastes
contrées où les villes devenaient plus rares, la nationalité
subsistait encore. Le druidisme proscrit s'était réfugié dans les
campagnes, dans le peuple[80]. Pescennius Niger, pour plaire aux
Gaulois, ressuscita, dit-on, de vieux mystères, qui sans doute étaient
ceux du druidisme. Une femme druide promit l'empire à Dioclétien. Une
autre, lorsque Alexandre Sévère préparait une nouvelle attaque contre
l'île druidique, la Bretagne, se présenta sur son passage, et lui cria
en langue gauloise: «Va, mais n'espère point la victoire, et ne te fie
point à tes soldats.» La langue et la religion nationales n'avaient
donc pas péri. Elles dormaient silencieuses sous la culture romaine,
en attendant le christianisme.

[Note 80: _App. 32._]

Quand celui-ci parut au monde, quand il substitua au Dieu-nature le
Dieu-homme, et à la place de la triste ivresse des sens, dont l'ancien
culte avait fatigué l'humanité, les sérieuses voluptés de l'âme et les
joies du martyre, chaque peuple accueillit la nouvelle croyance selon
son génie. La Gaule la reçut avidement, sembla la reconnaître et
retrouver son bien. La place du druidisme était chaude encore: ce
n'était pas chose nouvelle en Gaule que la croyance à l'immortalité de
l'âme. Les druides aussi semblent avoir enseigné un médiateur. Aussi
ces peuples se précipitèrent-ils dans le christianisme. Nulle part il
ne compta plus de martyrs. Le Grec d'Asie, saint Pothin ([Grec:
potheinos], l'homme du désir?), disciple du plus mystique des apôtres,
fonda la mystique Église de Lyon, métropole religieuse des Gaules[81].
On y montre encore les catacombes, et la hauteur où monta le sang des
dix-huit mille martyrs. De ces martyrs, le plus glorieux fut une
femme, une esclave (sainte Blandine).

[Note 81: _App. 33._]

Le christianisme se répandit plus lentement dans le Nord, surtout dans
les campagnes. Au quatrième siècle encore, saint Martin y trouvait à
convertir des peuplades entières, et des temples à renverser[82]. Cet
ardent missionnaire devint comme un Dieu pour le peuple. L'Espagnol
Maxime, qui avait conquis la Gaule avec une armée 

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