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Mémoires pour servir à l'Histoire de France sous Napoléon, Tome 1/2

by Baron Gaspard Gourgaud · French · Gutenberg #38166 · 501,119 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Mémoires pour servir à l'Histoire de France sous Napoléon, Tome 1/2
    
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Title: Mémoires pour servir à l'Histoire de France sous Napoléon, Tome 1/2

Author: Baron Gaspard Gourgaud


        
Release date: November 29, 2011 [eBook #38166]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/38166

Credits: Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, and the
        Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
        (This file was produced from images generously made
        available by the Bibliothèque nationale de France
        (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES POUR SERVIR À L'HISTOIRE DE FRANCE SOUS NAPOLÉON, TOME 1/2 ***




Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, and the
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(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)







Notes de transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
et n'a pas été harmonisée. Cette version intègre les corrections de
l'errata.

Dans le chapitre «MARENGO», les paragraphes de l'original étaient
numérotés I, II, VII, VIII, V, VI VII, VIII, IX etc. Compte tenu que
le texte continue normalement et que les numéros III et IV manquent,
les premiers numéros VII et VIII ont été changés en III et IV dans ce
texte. Par ailleurs, les numéros de page 123 et 124 figurent deux fois
dans l'original, mais comme le texte de ces pages est différent et se
suit sans interruption ou répétition, il faut en conclure que non
seulement le manuscrit du général Gourgaud était difficile à lire,
comme il est dit au début de l'errata (en fin du livre), mais que
l'imprimeur voyait double.




    MÉMOIRES
    DE NAPOLÉON.




    DE L'IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT,
    RUE JACOB, No 24.




    MÉMOIRES

    POUR SERVIR

    A L'HISTOIRE DE FRANCE,

    SOUS NAPOLÉON,

    ÉCRITS A SAINTE-HÉLÈNE,

    Par les généraux qui ont partagé sa captivité,

    ET PUBLIÉS SUR LES MANUSCRITS ENTIÈREMENT CORRIGÉS DE LA MAIN

    DE NAPOLÉON.

    TOME PREMIER,

    ÉCRIT PAR LE GÉNÉRAL GOURGAUD,

    SON AIDE-DE-CAMP.

    PARIS,

    FIRMIN DIDOT, PÈRE ET FILS, LIBRAIRES,

    RUE JACOB, No 24.

    BOSSANGE FRÈRES, LIBRAIRES,

    RUE DE SEINE, No 12.

    1823.




MÉMOIRES DE NAPOLÉON.




SIÈGE DE TOULON.

  Premières opérations de l'armée d'Italie, en 1792.--Expédition de
    Sardaigne.--Toulon livré aux Anglais.--Plan d'attaque adopté
    contre Toulon.--Siège et prise de la place.--Principes sur
    l'armement des côtes.--Armement des côtes de la
    Méditerranée.--Prise de Saorgio.--Positions de l'armée
    française.--Napoléon accusé.--Combat du
    Cair.--Montenotte.--Napoléon se rend à Paris.--Kellermann,
    général en chef de l'armée d'Italie.--Schérer.--Loano.


§ 1er.

Le général Anselme, à la tête de 12 à 15,000 hommes, passa le Var, le
28 septembre 1792; il s'empara de Nice, du fort de Montalban, dit
château de Villefranche, sans presque éprouver de résistance.
L'attaque faite sur Chambéry par le général Montesquiou, paraissant
plus pressante, avait attiré l'attention de la cour de Sardaigne, qui
avait renoncé à défendre la ligne du Var; elle avait placé sa ligne de
défense dans le comté de Nice, occupant les camps d'Hutel sur la
droite, de Lantosque sur le centre, et ceux de Rans et des Fourches à
Saorgio sur la gauche.

L'armée française trouva les forts de Montalban et de Villefranche
garnis de leur artillerie, soit que la résolution d'abandonner ces
places n'ait été prise qu'au dernier moment, soit que l'on craignît de
répandre l'alarme dans tout le pays.

A la fin de l'année, on prit Sospello, l'ennemi le reprit de nouveau;
mais, en novembre, il resta définitivement aux Français.

Le quartier-général de l'avant-garde fut porté à l'Escarène: l'on se
trouva maître de Breglio, et l'on eut ainsi un point sur la Roya.

La ligne des camps sardes, ou la position de Saorgio, était par
elle-même inexpugnable: les ennemis s'y fortifièrent, et y amenèrent
un grand nombre de bouches à feu, en profitant de la chaussée du col
de Tende; ils étaient dégoûtés des attaques malheureuses qu'ils
avaient tentées contre nos positions de Sospello; ils nous y
laissèrent tranquilles. Les deux armées restèrent long-temps en
présence, en gardant leurs mêmes positions. Le génie construisit un
pont sur pilotis sur le Var, la limite de l'ancienne France. La
source, le centre et l'embouchure de cette rivière, sont défendus par
les places de Colmars, Entrevaux et Antibes, construites par Vauban.
C'est un torrent guéable; mais lors de la saison des pluies et de la
fonte des neiges, il devient très-large, rapide et profond. La force
des eaux occasionne des affouillements considérables près des piles
des ponts; les pilotis ont besoin de fréquentes réparations.

L'artillerie fut chargée d'établir la défense des hauteurs de Nice;
elle les arma d'une trentaine de bouches à feu, en appuyant ces
batteries au Poglion, petit torrent qui prend sa source dans les
monticules du troisième ordre; il baigne les murs de la ville. Ces
dispositions permettaient de disputer Nice quelque temps.

Les militaires attachaient peu d'importance à ces travaux, parce
qu'ils pensaient que, si on était dans le cas d'être menacé dans Nice,
l'ennemi se porterait sur le Var, et qu'aussitôt qu'on se verrait au
moment d'être tourné, on serait contraint d'évacuer la ville et de
repasser le Var.

Le général Biron succéda au général Anselme dans le commandement de
l'armée d'Italie; il y resta peu, et fut remplacé par le général
Brunet. Ce dernier était actif et entreprenant. Le 8 juin 1793, ce
général, fier d'avoir sous ses ordres 20 à 25,000 hommes d'élite, et
qui brûlaient d'impatience et de patriotisme, prend la résolution
d'attaquer l'ennemi. Son but était de le jeter dans la plaine, de
s'emparer du comté de Nice, et de prendre position sur la grande
chaîne de montagnes des Alpes. En conséquence, il exécuta diverses
attaques contre les camps ennemis. Tout ce qu'il était possible de
faire, les troupes françaises le firent dans cette attaque. L'ennemi
fut chassé de toutes ses positions isolées; mais il se réfugia dans
toutes les positions centrales: là, il était inexpugnable. Le général
s'obstina, mal à propos, à tenter de nouvelles attaques sur ce point.
Le résultat fut d'y perdre l'élite de nos troupes, sans causer à
l'ennemi une perte proportionnée à la nôtre. Nous fûmes, et nous
devions l'être, repoussés partout.


§ II.

Au commencement de l'hiver de 1793, l'armée d'Italie avait éprouvé un
autre échec: la première expédition maritime que tenta la république,
l'expédition de Sardaigne tourna à notre confusion. Jamais expédition
ne fut conduite avec plus d'imprévoyance et moins de talent.

L'amiral Truguet, qui commandait l'escadre, était maître de la mer: il
avait attaqué et brûlé la petite ville d'Oneille, qui appartient au
roi de Sardaigne; ses équipages y avaient commis des excès qui avaient
révolté toute l'Italie.

Les uns croient que l'expédition de Sardaigne fut proposée par cet
amiral; d'autres, qu'elle le fut par le conseil exécutif: mais, dans
tous les cas, il fut chargé en chef de la concerter et de la diriger.

Le général de l'armée d'Italie devait lui fournir des troupes; il ne
voulut point lui donner celles qui avaient passé le Var: il mit à la
disposition de l'amiral 4 à 5,000 hommes de la phalange marseillaise,
qui étaient encore à Marseille. Le général Paoli, qui commandait en
Corse, mit aussi à sa disposition trois bataillons de troupes de
ligne, qui étaient dans cette île. La phalange marseillaise était
aussi indisciplinée que lâche, la composition des officiers aussi
mauvaise que celle des soldats; ils traînaient avec eux tous les
désordres et les excès révolutionnaires. Il n'y avait rien à attendre
de pareilles gens: mais les trois bataillons, tirés de la
vingt-troisième division, étaient des troupes d'élite.

Dans le courant de décembre, l'amiral mena sa flotte en Corse,
manoeuvra malheureusement, et perdit plusieurs frégates et vaisseaux
de haut-bord, entre autres le _Vengeur_, vaisseau tout neuf de
quatre-vingts canons, qui toucha en entrant à Ajaccio. Cependant cet
amiral, croyant pouvoir suffire à tout, ne s'était point occupé du
soin de désigner le général qui devait commander les troupes à terre;
ce qui était pourtant l'opération la plus importante et la plus
décisive pour l'expédition. Il trouva en Corse le général de brigade
Casa-Bianca, depuis sénateur, brave homme, mais sans expérience, et
qui n'avait jamais servi dans les troupes de ligne: l'amiral, sans le
connaître, le prit avec lui, et lui donna le commandement des troupes.
C'est avec de telles troupes et de tels généraux que l'expédition se
dirigea sur Cagliari.

Cependant, comme cette escadre avait séjourné plus de deux mois en
Corse, et que d'ailleurs le plan de l'expédition était public dans le
port de Marseille, toute la Sardaigne fut en alarme, toutes ses
troupes furent mises sur pied, et toutes les dispositions prises pour
repousser cette attaque.

Dans le courant de février 1793, les troupes de l'expédition française
furent mises à terre malgré le feu des batteries, qui défendaient les
plages de Cagliari. Le lendemain, à la pointe du jour, un régiment de
dragons sardes chargea les avant-postes marseillais, qui, au lieu de
tenir, prirent la fuite en criant à la trahison: ils massacrèrent un
bon officier de la ligne, qui leur avait été donné pour les conduire.
Ce régiment de dragons aurait enlevé toute la phalange marseillaise;
mais les trois bataillons de la ligne, venant de la Corse, arrêtèrent
cette charge, et donnèrent le temps à l'amiral de venir rembarquer ses
troupes sans aucune perte. L'amiral regagna Toulon, après avoir perdu
plusieurs vaisseaux, qu'il brûla lui-même sur les plages de Cagliari.

Cette expédition ne pouvait avoir aucun but; elle eut lieu sous
prétexte de faciliter l'arrivée des blés de l'Afrique en Provence, où
l'on en manquait, et même de s'en procurer dans cette île abondante en
grains. Mais alors le conseil exécutif aurait dû faire choix d'un
officier-général propre à ce commandement, lui donner les officiers
d'artillerie et de génie nécessaires: il aurait fallu quelques
escadrons de cavalerie et quelques chevaux d'artillerie; et ce n'était
point des levées révolutionnaires qu'il fallait y envoyer, mais bien
15,000 hommes de bonnes troupes.

On rejeta depuis la faute sur le général commandant l'armée d'Italie,
et ce fut à tort: ce général avait désapprouvé l'expédition; et il
avait agi conformément aux intérêts de la république, en conservant
les troupes de ligne pour défendre la frontière et le comté de Nice.
Il fut jugé, et il périt sur l'échafaud sous le prétexte de trahison,
tant en Sardaigne qu'à Toulon; il était aussi innocent d'un côté que
de l'autre.

L'escadre était composée de bons vaisseaux, les équipages complets,
les matelots habiles, mais indisciplinés et anarchistes, à la manière
de la phalange marseillaise, se réunissant en clubs et sociétés
populaires: ils délibéraient et pesaient les intérêts de la patrie;
dans tous les ports, ils signalaient leur arrivée en voulant pendre
quelques citoyens, sous prétexte qu'ils étaient nobles ou prêtres: ils
portaient partout la terreur.


§ III.

A la suite des événements qui eurent lieu à Paris, le 31 mai,
Marseille s'insurgea, leva plusieurs bataillons, et les fit partir
pour aller au secours de Lyon. Le général Cartaux qui avait été
détaché de l'armée des Alpes avec 2,000 hommes, battit les
Marseillais, à Orange, les chassa d'Avignon et entra dans Marseille le
24 août 1793. Toulon avait pris part à l'insurrection de Marseille:
elle reçut dans ses murs les principaux sectionnaires marseillais; et,
de concert avec eux, les Toulonnais appelèrent les Anglais, et leur
livrèrent cette place, l'une de nos plus importantes: nous y avions
vingt à vingt-cinq vaisseaux de ligne, des établissements superbes, un
matériel immense. A cette nouvelle, le général Lapoype partit de Nice
avec 4,000 hommes, accompagné des représentants du peuple, Fréron et
Barras; il se porta sur Saulnier, observant les redoutes du cap Brun,
que les ennemis occupaient avec une partie de la garnison du fort la
Malgue, le rideau des forts de Pharaon, et la ligne comprise entre le
cap Brun et le fort Pharaon.

D'un autre côté, le général Cartaux, avec les représentants du peuple,
Albitte, Gasparin et Salicetty, se porta sur le Beausset, et observa
les gorges d'Ollioules, dont l'ennemi était maître. Les coalisés
Anglais, Espagnols, Napolitains, Sardes, etc., accourus de partout,
étaient non-seulement en possession de la place, mais encore des
défilés et avenues, à deux lieues de la ville.

Le 10 septembre, le général Cartaux attaqua les gorges d'Ollioules,
et s'en empara: ses avant-postes arrivèrent à la vue de Toulon et de
la mer; on s'empara de Sixfours; on réarma le petit port de Nazer. La
division du général Cartaux n'était que de 7 à 8,000 hommes, et elle
ne pouvait avoir de communications directes avec celle de l'armée
d'Italie, commandée par le général Lapoype: s'en trouvant séparée par
les montagnes du Pharaon, elle ne pouvait communiquer que très en
arrière.

L'armée de Cartaux, à droite, et celle de Lapoype, à gauche, n'avaient
donc rien de commun: les postes mêmes ne pouvaient pas s'apercevoir.


§ IV.

De grandes discussions eurent lieu sur la conduite du siège. La
principale attaque devait-elle se faire par la gauche ou bien par la
droite? La gauche était arrêtée par les forts Pharaon et la Malgue: ce
dernier est un des forts construits avec le plus de soin que nous
ayons dans aucune de nos places fortes. La droite n'avait à prendre
que le fort Malbosquet qui est plutôt un ouvrage de campagne qu'un
ouvrage permanent, mais qui tire une certaine force de sa situation.
Maître de ce fort, on arrivait jusqu'aux remparts de la ville; ainsi
il n'était pas douteux que la véritable attaque ne dût avoir lieu par
la droite. C'est aussi sur ce point que furent dirigés tous les
renforts envoyés de l'intérieur.

Douze à quinze jours après la prise des gorges d'Ollioules, Napoléon,
alors chef de bataillon d'artillerie, vint de Paris, envoyé par le
comité de salut public, pour commander l'artillerie du siège. La
révolution avait porté au grade supérieur de l'artillerie les
sous-officiers et les lieutenants en troisième. Un grand nombre
d'entre eux étaient susceptibles de faire de bons généraux dans cette
arme; mais beaucoup n'avaient ni la capacité, ni les connaissances
nécessaires pour remplir les grades élevés où l'ancienneté et l'esprit
du temps, seulement, les avaient placés.

A son arrivée, Napoléon trouva le quartier général au Beausset; on
s'occupait des préparatifs à faire pour brûler l'escadre coalisée dans
la rade de Toulon. Le lendemain, le commandant de l'artillerie alla,
avec le général en chef, visiter les batteries. Quel fut son
étonnement de trouver une batterie de six pièces de vingt-quatre,
placée à un quart de lieue des gorges d'Ollioules, à trois portées de
distance des bâtiments anglais, et à deux du rivage; et tous les
volontaires de la Côte-d'Or et les soldats du régiment de Bourgogne
occupés à faire rougir les boulets dans toutes les bastides[1]! Il
témoigna son mécontentement au commandant de la batterie, qui s'excusa
sur ce qu'il n'avait fait qu'obéir aux ordres de l'état-major.

  [1] Nom qu'on donne, dans le midi, aux maisons de campagne.

Le premier soin du commandant de l'artillerie fut d'appeler près de
lui un grand nombre d'officiers de cette arme, que les circonstances
de la révolution avaient éloignés. Au bout de six semaines, il était
parvenu à réunir, à former et à approvisionner un parc de deux cents
bouches à feu. Le colonel Gassendi fut mis à la tête de l'arsenal de
construction de Marseille.

Les batteries furent avancées et placées sur les points les plus
avantageux du rivage: leur effet fut tel que de gros bâtiments ennemis
furent démâtés, des bâtiments légers coulés, et les Anglais contraints
de s'éloigner de cette partie de la rade.

Pendant que l'équipage de siège se complettait, l'armée se
grossissait. Le comité de salut public envoya des plans et des
instructions relatifs à la conduite du siège. Ils avaient été rédigés
au comité des fortifications par le général du génie d'Arçon, officier
d'un grand mérite. Le chef de bataillon, Marescot, et plusieurs
brigades d'officiers du génie arrivèrent.

Tout paraissait prêt pour commencer. Un conseil fut réuni sous la
présidence de Gasparin, représentant, homme sage, éclairé, et qui
avait servi. On y lut les instructions envoyées de Paris; elles
indiquaient, en grand détail, toutes les opérations à faire pour se
rendre maître de Toulon, par un siège en règle.

Le commandant d'artillerie qui, depuis un mois, avait reconnu
exactement le terrain, qui en connaissait parfaitement tous les
détails, proposa le plan d'attaque auquel on dut Toulon. Il regardait
toutes les propositions du comité des fortifications, comme inutiles
d'après les circonstances où l'on se trouvait: il pensait qu'un siège
en règle n'était pas nécessaire. En effet, en supposant qu'il y eût un
emplacement tel, qu'en y plaçant quinze à vingt mortiers, trente à
quarante pièces de canon, et des grils à boulets rouges, l'on pût
battre tous les points de la petite et de la grande rade, il était
évident que l'escadre combinée abandonnerait ces rades; et dès-lors la
garnison serait bloquée, ne pouvant communiquer avec l'escadre qui
serait dans la haute mer. Dans cette hypothèse, le commandant
d'artillerie mettait en principe que les coalisés préféreraient
retirer la garnison, brûler les vaisseaux français, les
établissements, plutôt que de laisser dans la place 15 à 20,000 hommes
qui, tôt ou tard, seraient pris sans pouvoir alors rien détruire,
afin de se ménager une capitulation.

Enfin, il déclara que ce n'était pas contre la place qu'il fallait
marcher, mais bien qu'il fallait marcher à la position supposée; que
cette position existait à l'extrémité du promontoire de Balagnier et
de l'Éguillette; que, depuis un mois qu'il avait reconnu ce point, il
l'avait indiqué au général en chef, en lui disant qu'en l'occupant
avec trois bataillons, il aurait Toulon en quatre jours; que, depuis
ce temps, les Anglais en avaient si bien senti l'importance, qu'ils y
avaient débarqué 4,000 hommes, avaient coupé tous les bois qui
couronnaient le promontoire du Cair qui domine toute la position, et
avaient employé toutes les ressources de Toulon, les forçats même,
pour s'y retrancher; ils en avaient fait, ainsi qu'ils l'appelaient,
un petit Gibraltar; que ce qui pouvait être occupé sans combat, il y a
un mois, exigeait actuellement une attaque sérieuse; qu'il ne fallait
point en risquer une, de vive force, mais établir en batterie des
pièces de vingt-quatre, et des mortiers, afin de briser les
épaulements qui étaient en bois, rompre les palissades, et couvrir de
bombes l'intérieur du fort; qu'alors, après un feu très-vif, pendant
quarante-huit heures, des troupes d'élite s'empareraient de
l'ouvrage; que deux jours après la prise de ce fort, Toulon serait à
la république. Ce plan d'attaque fut longuement discuté, mais les
officiers du génie, présents au conseil, ayant émis l'avis que le
projet du commandant d'artillerie était un préliminaire nécessaire aux
sièges en règle, le premier principe de tout siège étant de bloquer
étroitement la place, les opinions devinrent unanimes.


§ V.

Les ennemis construisirent deux redoutes sur les deux mamelons qui
dominent immédiatement, l'un l'Éguillette, l'autre Balaguier. Ces deux
redoutes flanquaient le petit Gibraltar, et battaient les deux revers
du promontoire.

En conséquence du plan adopté, les Français élevèrent cinq ou six
batteries contre le petit Gibraltar, et construisirent des
plates-formes pour une quinzaine de mortiers. On avait élevé une
batterie de huit pièces de vingt-quatre, et de quatre mortiers contre
le fort Malbosquet: ce travail avait été fait dans un grand secret;
les ouvriers avaient été couverts par des oliviers qui en dérobaient
la connaissance aux ennemis. On ne devait démasquer cette batterie
qu'au moment de marcher contre le petit Gibraltar; mais, le 20
novembre, des représentants du peuple allèrent la visiter. Les
canonniers leur dirent qu'elle était terminée depuis huit jours, et
qu'on ne s'en servait pas, quoiqu'elle dût faire un bon effet. Sans
autre explication, les représentants ordonnent de commencer le feu, et
aussitôt les canonniers pleins de joie font un feu roulant.

Le général O'Hara, qui commandait l'armée combinée dans Toulon, fut
étrangement surpris de l'établissement d'une batterie si considérable,
près d'un fort de l'importance de Malbosquet, et il donna des ordres
pour faire une sortie à la pointe du jour. La batterie était placée au
centre de la gauche de l'armée; les troupes, dans cette partie,
montaient à environ 6,000 hommes: elles occupaient la ligne du fort
Rouge au Malbosquet, et étaient disposées de manière à empêcher toute
communication individuelle; mais trop disséminées partout, elles ne
pouvaient faire de résistance nulle part.

Une heure avant le jour, le général O'Hara sort de la place avec 6,000
hommes; il ne rencontre pas d'obstacle, ses tirailleurs seulement
sont engagés, et les pièces de la batterie sont enclouées.

La générale bat au quartier-général; Dugommier s'empresse de rallier
ses troupes: en même temps, le commandant de l'artillerie se rend sur
un mamelon, en arrière de la batterie, et sur lequel il avait établi
un dépôt de munitions. La communication de ce mamelon avec la batterie
était assurée au moyen d'un boyau qui suppléait à la tranchée. De là
voyant que les ennemis s'étaient formés à la droite et à la gauche de
la batterie, il conçut l'idée de conduire, par le boyau, un bataillon
qui était près de lui. En effet, il débouche, par ce moyen, sans être
vu, au milieu des broussailles, près de la batterie, et fait aussitôt
feu sur les Anglais. Ceux-ci sont tellement surpris qu'ils croient que
ce sont les troupes de leur droite qui se trompent et qui tirent sur
celles de leur gauche. Le général O'Hara lui-même s'avance vers les
Français, pour faire cesser cette erreur: aussitôt il est blessé d'un
coup de fusil à la main. Un sergent le saisit et l'entraîne prisonnier
dans ce boyau; de sorte que le général en chef anglais disparaît, sans
que les troupes anglaises sachent ce qu'il est devenu.

Pendant ce temps, Dugommier, avec les troupes qu'il avait ralliées,
s'était placé entre la ville et la batterie: ce mouvement acheva de
déconcerter les ennemis qui firent à l'instant leur retraite. Ils
furent poussés vivement jusqu'aux portes de la place où ils rentrèrent
dans la plus grande confusion, et sans savoir encore le sort de leur
général en chef. Dugommier fut légèrement blessé dans cette affaire.
Un bataillon de volontaires de l'Isère s'y distingua.

Le général Cartaux avait commencé le siège; mais le comité de salut
public s'était vu obligé de lui ôter ce commandement. Cet homme qui,
de peintre, était devenu adjudant dans les troupes parisiennes, avait
ensuite été employé à l'armée; ayant été heureux contre les
Marseillais, les députés de la montagne l'avaient fait nommer dans le
même jour général de brigade et général de division. Il était
très-ignorant, nullement militaire; du reste il n'était pas méchant et
n'avait point fait de mal à Marseille, lors de la prise de cette
ville.

Le général Doppet avait succédé à Cartaux: il était savoyard, médecin
et méchant; son esprit ne se fondait que sur des dénonciations. Il
était ennemi déclaré de tout ce qui avait des talents. Il n'avait
aucune idée de la guerre, et n'était rien moins que brave. Cependant
ce Doppet, par un singulier hasard, faillit prendre Toulon, 48 heures
après son arrivée. Un bataillon de la Côte-d'Or et un bataillon du
régiment de Bourgogne étant de tranchée contre le petit Gibraltar,
eurent un homme pris par une compagnie espagnole de garde à la
redoute; ils le virent maltraiter, bâtonner, et en même temps les
Espagnols les insultèrent par des cris et par des gestes indécents.
Furieux, les Français courent aux armes; ils engagent une vive
fusillade et marchent contre la redoute.

Le commandant d'artillerie se rend aussitôt chez le général en chef
qui ignorait lui-même ce que c'était; ils vont au galop sur le
terrain, et là, voyant ce qui se passait, Napoléon engagea le général
à appuyer cette attaque, attendu qu'ils n'en coûterait pas plus de
marcher en avant que de se retirer. Le général ordonna donc que toutes
les réserves se missent en mouvement: tout s'ébranla, Napoléon marcha
à la tête; malheureusement un aide-de-camp est tué aux côtés du
général en chef. La peur s'empare du général, il fait battre la
retraite sur tous les points, et rappelle ses troupes au moment où les
grenadiers, après avoir repoussé les tirailleurs ennemis, parvenaient
à la gorge de la redoute et allaient s'en rendre maîtres. Les soldats
furent indignés; ils se plaignirent qu'on leur envoyait
des.......peintres et des médecins pour les commander. Le comité de
salut public rappela Doppet et sentit enfin la nécessité d'y envoyer
un militaire; il envoya Dugommier, officier de 50 ans de service,
couvert de blessures et brave comme son épée.

L'ennemi recevait tous les jours des renforts dans la place: le public
voyait avec peine la direction des travaux du siège. On ne concevait
pas pourquoi tous les efforts se portaient contre le petit Gibraltar,
tout l'opposé de la place. On n'en est encore qu'à assiéger un fort
qui n'entre pas dans le système permanent de la défense de la place,
disait-on dans tout le pays, ensuite il faudra prendre Malbosquet et
ouvrir la tranchée contre la ville. Toutes les sociétés populaires
faisaient dénonciations sur dénonciations à ce sujet. La Provence se
plaignit de la longueur du siège. La disette s'y faisait vivement
sentir; elle devint même telle qu'ayant perdu l'espoir de la prompte
reddition de Toulon, Fréron et Barras, saisis de terreur, écrivirent
de Marseille, à la convention, pour l'engager à délibérer, s'il ne
vaudrait pas mieux que l'armée levât le siège et repassât la Durance,
manoeuvre qui avait été faite par François Ier, lors de l'invasion de
Charles-Quint. Il se retira derrière la Durance; l'ennemi ravagea la
Provence; et, quand la famine força ce dernier à la retraite, il le
fit attaquer vigoureusement.

Les représentants disaient qu'en évacuant la Provence, les Anglais
seraient obligés de la nourrir, et qu'après la récolte on reprendrait
avantageusement l'offensive avec une armée bien entière et bien
reposée. «C'était même indispensable, disaient-ils: car enfin, après
quatre mois, Toulon n'est pas encore attaqué; et l'ennemi recevant
toujours des renforts, il est à craindre que nous ne soyons obligés de
faire précipitamment, et en déroute, ce que nous pouvons en ce moment
opérer en règle et avec ordre.»

Mais peu de jours après que la lettre fut parvenue à la convention,
Toulon fut pris. Elle fut alors désavouée par ces représentants comme
apocryphe. Ce fut à tort; car cette lettre était vraie et donnait une
juste idée de l'opinion que l'on avait de la mauvaise issue du siège,
et des embarras qui existaient en Provence. Dugommier s'était décidé à
faire une attaque décisive sur le petit Gibraltar. Le commandant de
l'artillerie y fit jeter 7 à 8,000 bombes, pendant qu'une trentaine de
pièces de 24 en rasaient la défense.

Le 18 décembre, à quatre heures du soir, les troupes s'ébranlent de
leurs camps et se dirigent sur le village de la Seine; le projet
était d'attaquer à minuit, afin d'éviter le feu du fort et des
redoutes intermédiaires. Au moment où tout est prêt, les représentants
du peuple convoquent un conseil pour délibérer s'il faut attaquer ou
non: soit qu'ils craignissent l'issue de cette attaque, et voulussent
en rejeter toute la responsabilité sur le général Dugommier; soit
qu'ils se fussent laissés gagner par les raisons de beaucoup
d'officiers qui jugeaient cette entreprise impossible, surtout par le
temps affreux qu'il faisait, la pluie tombait par torrents.

Dugommier et le commandant d'artillerie se rient de ces craintes: deux
colonnes sont formées, et l'on marche à l'ennemi.

Les coalisés, pour éviter l'effet des bombes et des boulets qui
foudroyaient le fort, avaient l'habitude de se tenir à une certaine
distance en arrière. Les Français espéraient arriver aux ouvrages
avant eux; mais les ennemis avaient établi en avant du fort une
nombreuse ligne de tirailleurs, et la fusillade s'étant engagée au
pied même de la montagne, les troupes accoururent à la défense du
fort, dont le feu devint des plus vifs. La mitraille pleuvait partout.
Enfin, après une attaque extrêmement chaude, Dugommier qui, selon sa
coutume, marchait à la tête de la 1re colonne, fut obligé de céder.
Désolé, il s'écrie, _Je suis perdu_.

En effet, dans ces temps, il fallait des succès: l'échafaud attendait
le général malheureux.

Cependant la canonnade et la fusillade duraient toujours. Muiron,
capitaine d'artillerie, jeune homme plein de bravoure et de moyens, et
qui était l'adjoint du commandant d'artillerie, est détaché avec un
bataillon de chasseurs et soutenu par la 2e colonne qui le suit à
portée de fusil. Il connaissait parfaitement la position, et il
profita si bien des sinuosités du terrain, qu'il gravit la montagne
avec sa troupe, sans presque éprouver de perte: il débouche au pied du
fort, s'élance par une embrasure; son bataillon le suit, et le fort
est pris!

Tous les canonniers anglais ou espagnols sont tués sur leurs pièces,
et Muiron est blessé grièvement d'un coup de pique par un Anglais.

Maîtres du fort, les Français tournent aussitôt les pièces contre
l'ennemi.

Dugommier était déja depuis trois heures dans la redoute, lorsque les
représentants du peuple vinrent, le sabre à la main, combler d'éloges
les troupes qui l'occupaient. (Ceci dément positivement les relations
du temps, qui, à tort, disent que les représentants marchaient à la
tête des colonnes.)

A la pointe du jour, on marcha sur Balagnier et l'Éguillette. Les
ennemis avaient déja évacué ces deux positions. Les pièces de 24 et
les mortiers furent mis en mouvement, pour armer ces batteries d'où
l'on espérait canonner la flotte combinée avant midi; mais le
commandant d'artillerie jugea impossible de s'y établir. Elles étaient
en pierre, et les ingénieurs qui les avaient construites avaient
commis la faute de placer à leur gorge une grosse tour en maçonnerie,
si près des plates-formes que tous les boulets qui l'auraient frappée
seraient retombés sur les canonniers ainsi que les éclats et les
débris. On plaça des bouches à feu sur les hauteurs, derrière les
batteries. Elles ne purent commencer leur feu que le lendemain; mais
l'amiral Anglais Hood n'eut pas plutôt vu les Français maîtres de ces
positions, qu'il fit le signal de lever l'ancre et de quitter les
rades.

Cet amiral se rendit à Toulon, pour faire connaître qu'il ne fallait
pas perdre un moment et gagner au plutôt la haute mer. Le temps était
sombre, couvert de nuages, et tout annonçait l'arrivée prochaine du
vent d'Olliibech, terrible dans cette saison. Le conseil des coalisés
se réunit aussitôt, et, après une mûre délibération, les membres
tombèrent d'accord que Toulon n'était plus tenable. On se hâta de
prendre toutes les mesures, tant pour l'embarquement que pour brûler
ou couler les vaisseaux français qu'on ne pouvait pas emmener, et
incendier les établissements de la marine. Enfin, on prévint les
habitants que tous ceux qui voudraient quitter la ville pourraient
s'embarquer à bord des flottes anglaise et espagnole.

A l'annonce de ce désastre, on se peindrait difficilement
l'étonnement, la confusion, le désordre de la garnison et de cette
malheureuse population, qui, peu d'heures auparavant, en considérant
la grande distance où les assiégeants étaient de la place, le peu de
progrès du siège depuis quatre mois, et l'arrivée prochaine des
renforts, s'attendaient à faire lever le siège et même à envahir la
Provence.

Dans la nuit les Anglais firent sauter le fort Poné; une heure après,
on vit en feu une partie de l'escadre française; neuf vaisseaux de 74
et quatre frégates ou corvettes devinrent la proie des flammes.

Le tourbillon de flammes et de fumée qui sortait de l'arsenal,
ressemblait à l'éruption d'un volcan, et les treize vaisseaux qui
brûlaient dans la rade, à treize magnifiques feux d'artifice. Le feu
dessinait les mâts et la forme des vaisseaux; il dura plusieurs heures
et présentait un spectacle unique. Les Français avaient l'ame déchirée
en voyant se consumer, en si peu de temps, d'aussi grandes ressources
et tant de richesses. On craignit un instant que les Anglais ne
fissent sauter le fort la Malgue. Il paraît qu'ils n'en ont point eu
le temps.

Le commandant de l'artillerie se rendit à Malbosquet. Ce fort était
déja évacué. Il fit venir l'artillerie de campagne, pour balayer
sur-le-champ les remparts de la place, et accroître le désordre en
jetant des obus sur le port, jusqu'à ce que les mortiers qui
arrivaient sur leurs caissons, fussent mis en batterie et pussent
envoyer des bombes dans la même direction.

Le général Lapoype, de son côté, se porta contre le fort Pharaon que
l'ennemi évacuait, et s'en empara. Pendant tout ce temps les batteries
de l'Éguillette et de Balagnier ne cessaient de faire un feu des plus
vifs sur la rade. Plusieurs vaisseaux anglais éprouvèrent de notables
avaries, et un assez grand nombre d'embarcations chargées de troupes
furent coulées. Les batteries tirèrent toute la nuit, et à la pointe
du jour on distingua la flotte anglaise hors la rade. Sur les neuf
heures du matin, il s'éleva un très-grand vent d'Olliibech; les
vaisseaux anglais furent obligés de chercher un refuge aux îles
d'Hyères.

Plusieurs milliers de familles toulonnaises avaient suivi les Anglais,
de sorte que les tribunaux révolutionnaires ne trouvèrent que peu de
coupables dans la ville: tous les principaux en étaient partis.
Néanmoins, dans la première quinzaine, plus de cent malheureux furent
fusillés.

Depuis, des ordres de la convention arrivèrent pour démolir les
maisons de Toulon; l'absurdité de cette mesure n'en arrêta pas
l'exécution: on en démolit plusieurs qu'on fut obligé de rebâtir
après.

Pendant le siège de Toulon, l'armée d'Italie avait été attaquée sur le
Var. Les Piémontais avaient voulu essayer d'entrer en Provence: ils
s'étaient approchés d'Entrevaux; mais, ayant été battus à Gillette,
ils se mirent en retraite et rentrèrent dans leurs lignes.

La nouvelle de la prise de Toulon fit d'autant plus d'effet en
Provence et dans toute la France, qu'elle était inattendue et presque
inespérée.

Ce fut là que commença la réputation de Napoléon. Il fut alors fait
général de brigade d'artillerie, et nommé au commandement de cette
arme à l'armée d'Italie. Le général Dugommier venait d'être nommé
commandant en chef de l'armée des Pyrénées-Orientales.


§ VI.

Avant de se rendre à l'armée d'Italie, Napoléon arma les côtes de la
Provence et les îles d'Hyères, aussitôt après leur évacuation par les
Anglais.

On n'a en France aucun principe fixe sur l'armement des côtes. Ce qui
donne lieu à des discussions perpétuelles, entre les officiers
d'artillerie et les autorités locales; celles-ci en voudraient
partout, les officiers d'artillerie en voudraient trop peu.

Il n'y a pas de règles certaines sur le tracé des batteries de côtes.
On établit des magasins à poudre et des corps-de-garde dans de
mauvaises positions; ils sont souvent mal construits, quoique coûtant
beaucoup, exigent de fréquentes réparations, sont inutiles à la
défense, et ne durent qu'une ou deux campagnes. On construit des
fourneaux à reverbère, on établit des grils à rougir les boulets, sans
discernement; on les place dans des positions où, pendant le feu, il
est impossible aux canonniers de les approcher sans danger, etc., etc.

On doit distinguer trois espèces de batteries de côtes, savoir: 1º
celles destinées à défendre l'entrée d'un grand port et à protéger des
escadres de guerre;

2º Celles destinées à protéger l'entrée d'un port marchand, des
rades, des mouillages et l'arrivage des convois marchands;

3º Celles établies sur les extrémités des promontoires pour favoriser
le cabotage et défendre un débarquement sur une plage.

Les batteries de la première classe doivent être armées d'un grand
nombre de bouches à feu. Elles doivent avoir leur gorge fermée par une
tour (1er modèle), capable de contenir sur sa plate-forme quatre
pièces de campagne, ou caronades de vingt-quatre; et dans son
intérieur, un logement pour 60 hommes, et les vivres nécessaires pour
douze à quinze jours, ainsi que l'approvisionnement en poudre pour les
bouches à feu. De semblables tours ont été construites pour soixante
mille francs; et, comme on le voit, elles remplacent le magasin à
poudre, le corps-de-garde, et le magasin des vivres. Il y a donc
économie. Les batteries défendues par de pareilles tours se trouvent à
l'abri d'un coup de main, et ne craignent point un débarquement de
plusieurs milliers d'hommes qui les auraient tournées. Ces batteries
doivent avoir un fourneau ou un gril à rougir les boulets: mais ce
fourneau ou ce gril ne doivent point être placés au centre de la
batterie et en arrière des plates-formes; car c'est là que frappent
tous les projectiles ennemis. Il faut placer les fourneaux à
reverbère ou les grils contre l'épaulement, en augmentant à cet effet
la ligne de la batterie: dans cette position on est à l'abri des
boulets ennemis, et l'on peut faire le service avec sûreté. Le service
du tir à boulets rouges est par lui-même dangereux, pénible et
difficile; les canonniers y répugnent tant, que pour peu qu'il y ait
encore d'autres dangers, ils y renoncent et ne tirent qu'à boulets
froids. La tour à la gorge doit être éloignée de trente à quarante
toises au moins des plates-formes, afin que les éclats et les boulets
qui la frappent, ne retombent pas sur la plate-forme.

Les batteries de la deuxième espèce doivent, comme celles de la
première, avoir à leur gorge une tour en maçonnerie (2e modèle), ne
contenant sur la plate-forme que deux pièces de campagne ou caronades
de dix-huit, et ayant dans son intérieur des magasins et des logements
pour 25 à 30 hommes. On en a construit pour 40,000 francs. Les
batteries de la seconde espèce n'ont pas besoin d'être armées de
beaucoup de bouches à feu. Elles sont rarement susceptibles d'être
attaquées. Quelque intérêt que l'ennemi ait à les prendre, il
n'emploiera jamais autant de moyens ni autant d'opiniâtreté que pour
prendre des bâtiments de guerre.

Enfin, les batteries de la troisième classe doivent être armées de peu
de pièces. Dans de semblables batteries, un gril est inutile; car
aucun bâtiment ne viendra s'exposer assez long-temps à son feu, pour
que l'on puisse en faire usage: une tour à la gorge est nécessaire
comme aux deux premières classes; mais moins grande, et de troisième
modèle, n'ayant qu'un canon ou caronade de douze sur la plate-forme.
Une pareille tour peut résister à toute attaque de vive force; on en a
fait pour 6,000 francs; elles remplacent, comme les autres, le magasin
à poudre, le corps-de-garde, et ces tours de troisième espèce n'ont ni
contre-coupe ni chemin couvert.

Lorsque ce systême sera établi sur toutes les côtes de l'empire, il
n'y aura plus de discussions à chaque guerre sur la nature de
l'armement.

En temps de paix, on opérera un prompt désarmement en entrant les
affûts dans les tours; ce qui évitera des frais considérables de
transport. On a l'habitude aujourd'hui de ramener les affûts dans les
arsenaux. D'après la nouvelle méthode, le réarmement peut être aussi
rapide que les besoins peuvent l'exiger.

C'est faute de classer ainsi les batteries de côtes d'après leur but,
que l'on voit des batteries de cinq à six pièces pour protéger le
cabotage; on en voit d'autres destinées à protéger le mouillage
accidentel de bâtiments marchands, armées comme s'il était question de
protéger une escadre de guerre.

La première dépense de l'armement des côtes, d'après ces principes,
serait compensée bien au-delà par l'économie qui en résulterait, tant
par la durée des affûts qui en serait beaucoup augmentée, que par la
non-construction et l'entretien des magasins à poudre et des
corps-de-garde.

L'artillerie a construit les affûts de côtes de manière à ne pouvoir
tirer que sous l'angle de 17°; elle a eu raison. Il ne fallait pas
mettre les canonniers à même de tirer trop loin, ce qui abîme l'affût
sans produire un grand effet. Cela a constamment donné lieu à des
réclamations qui ont jeté l'alarme; c'est à cela qu'on doit la plupart
des plaintes contre la poudre, la portée de nos pièces, etc. Les
boulets des vaisseaux arrivaient, et les nôtres n'arrivaient pas aux
vaisseaux. Mais cela vient de ce que les canons des vaisseaux peuvent
tirer sur les affûts marins à 25°. Cet angle, combiné avec celui que
donne souvent la bande des bâtiments, en produit quelquefois un de 30
à 40°. Le général d'artillerie, chargé de réarmer les côtes de la
Méditerranée, voyant que les officiers d'artillerie étaient dénoncés
partout, parce que les boulets français n'allaient pas si loin que
ceux des Anglais, prit le parti de faire disposer quelques affûts de
côte pour tirer à 43°; de sorte que s'il arrivait une dénonciation, on
prouvait, à l'instant, que la poudre et la portée des boulets étaient
aussi bonnes que celles des Anglais. Mais ces affûts, ainsi disposés,
sont bien plutôt hors de service que ceux qui tirent à 17°. Il n'en
faut faire usage que dans les batteries qui défendent des mouillages
éloignés de plus de 1,500 toises. Un vaisseau ne mouille jamais là où
il peut tomber des boulets à son bord. Les mortiers que M. de
Gribeauval a fait couler, n'ont qu'une faible portée, parce qu'on la
trouvait suffisante pour bombarder les places, et qu'avec une plus
grande portée le tir devient trop incertain. Il se présente pourtant
des circonstances où les mortiers à grande portée sont utiles. La rade
d'Hyères, par exemple, a un mouillage éloigné de 1,800 toises de la
côte, et est par conséquent hors de portée des pièces sur affûts de
côte ordinaire, des mortiers à la Gomer, et de ceux de dix pouces.
L'ennemi a donc pu impunément mouiller dans cette rade sans y être
inquiété; mais, aussitôt qu'on eut placé aux batteries quelques
pièces de 24 ou de 36 sur affût, à 43°, et des mortiers à la
Villantroys, ou de ceux de Séville qui envoient des bombes à deux
mille cinq cents et trois mille toises, les ennemis cessèrent de
mouiller dans cette rade. Il en est de même du golfe de la Spezzia;
les ennemis pourraient, sans rien craindre, mouiller au milieu de ce
golfe, si les batteries des côtes n'étaient pas armées ainsi qu'on
vient de l'indiquer.

Ces principes ont reçu, depuis, les plus grands développements, et ont
été appliqués en grand, principalement pour défendre de grandes
rivières, comme l'Escaut, la Gironde, les rades foraines de Brest, de
l'île d'Aix, etc. Ces principes ne sont point contraires à ceux de
l'artillerie de M. de Gribeauval; car il sera toujours vrai que
l'artillerie est de mauvais service, quand elle tire trop loin; elle
fait peu d'effet, et a l'inconvénient de briser les affûts, les
plates-formes, et les pièces même. Notre métal n'a pas assez de
ténacité pour résister long-temps à une explosion de vingt à trente
livres de poudre.


§ VII.

Napoléon se rendit aux Bouches-du-Rhône, d'où il commença sa tournée
pour l'armement des côtes de la Méditerranée. Il eut dans toutes les
villes de vives discussions avec les autorités et les sociétés
populaires; elles auraient voulu voir des batteries établies à chaque
village, à chaque hameau situé sur le bord de la mer.

Le fond du golfe de Lyon était considéré par les navigateurs de la
Méditerranée comme une mer impraticable; mais les Anglais ont changé
ces idées. On les a vus mouiller à l'embouchure du Rhône, et s'y tenir
par les plus gros temps. Ce mouillage les mettait à même de profiter
du fleuve pour faire de l'eau. Le mouillage du Buc est bon, il est
défendu par un petit château. La passe est très-étroite; mais les
vaisseaux de guerre peuvent y entrer.

Lorsque le canal d'Arles sera terminé, le Buc sera le port du Rhône,
et fera éviter la barre qui est difficile, n'ayant que sept pieds
d'eau; ce qui fait qu'il n'y passe que des allèges qui naviguent mal
et ne vont que vent arrière. Le canal d'Arles mettra Marseille,
Toulon, l'armée d'Italie, en communication régulière avec Lyon, Paris,
Strasbourg. Le Buc est destiné à être dans la Méditerranée le port de
construction des vaisseaux de guerre, comme Toulon et la Spezzia sont
des ports d'armement et de désarmement.

Depuis le Buc jusqu'à Marseille, il n'y a que de petites batteries
pour protéger le cabotage, et de petites anses où des chaloupes
seulement peuvent mouiller.

A Marseille, le vrai mouillage est à l'Istac. Le général d'artillerie
y fit construire deux fortes batteries, armées chacune de huit pièces.
Elles furent placées de manière à pouvoir appuyer fortement les deux
ailes d'une ligne d'embossage: elles n'ont jamais servi; mais dans
l'infériorité où se trouvaient nos forces de mer, il était utile
d'assurer la protection de ce mouillage. Le port de Marseille ne peut
recevoir que des frégates, et les forts Saint-Jean et Saint-Nicolas
l'assurent suffisamment. De Marseille à Toulon, il n'y a que des
batteries de la troisième espèce, hormis celles qui protègent les
petits ports et mouillages de Cain, la Ciotat, Bandolle, qui sont de
la deuxième. Une tour est nécessaire sur la petite île en avant de la
Ciotat.

La défense de Toulon est de la plus haute importance: c'est là où il
ne faut rien épargner. La rade est défendue par les batteries du cap
Cepé et du cap Brun. Il était d'usage d'avoir beaucoup de batteries à
la presqu'île de Cepé; ce qui avait le grand inconvénient, dans le cas
où, à la suite d'un débarquement, l'ennemi s'emparerait brusquement de
cette presqu'île, de lui permettre d'en employer les batteries contre
notre escadre mouillée dans la rade. Cette considération a fait
prendre la résolution de n'avoir au cap Cepé qu'une seule batterie,
protégée par un fort appuyé à la croix des signaux: en sorte que
l'ennemi, maître de la presqu'île, n'aurait pas en son pouvoir la
batterie qui défend l'entrée de la rade: cette batterie fut armée de
trente bouches à feu. De tout temps il a fallu, pour rassurer les
officiers de marine, avoir un camp dans la presqu'île, au lieu que
désormais avec la seule garnison de la batterie on est à l'abri de
toute crainte.

La batterie du cap Brun est dominée par la hauteur qui se trouve à six
cents toises du fort la Malgue. Ce qui fait que l'ennemi, qui aurait
débarqué aux îles d'Hyères, pourrait s'emparer de la batterie malgré
le fort la Malgue, et fermer ainsi les rades.

Le fort la Malgue aurait dû être placé sur la hauteur dite du cap
Brun. Il serait, il est vrai, plus éloigné de la place de six cents
toises; mais il protégerait le cap qui ferme la rade: d'ailleurs, il
aurait une force double, placé sur ce point culminant. Une redoute de
cent cinquante mille francs aurait été suffisante sur l'emplacement
actuel du fort la Malgue.

Les batteries de l'Éguillette et de Balagnier défendent la petite
rade, et sont défendues par les hauteurs du Cair où était situé le
petit Gibraltar. L'ennemi, en s'emparant de ces hauteurs, aurait pu
brûler l'escadre française en rade, même en négligeant la presqu'île
de Cepé; aussi était-il d'usage de placer là un deuxième camp. On a
établi sur ce promontoire une redoute (modèle no 1) d'un million, qui,
avec deux ou trois cents hommes de garnison, en assure la possession.

Les batteries de la grande tour, opposées à Balagnier et l'Éguillette,
se trouvent dominées par le fort la Malgue.

Pour empêcher l'ennemi de mouiller dans la rade d'Hyères, il faut des
mortiers dits à la Villantroys qui lancent leurs projectiles à deux
mille cinq cents toises au moins, ainsi que des pièces sur affût de
43°. Le mouillage est éloigné de deux mille trois cents toises de
toutes côtes; avant que les batteries de ces rades ne fussent ainsi
armées, les Anglais y mouillaient constamment. Des îles d'Hyères à
Saint-Tropez, toutes les batteries sont de la troisième espèce ou
seulement destinées à protéger les caboteurs. Saint-Tropez doit être
considéré comme batterie de la deuxième espèce. Fréjus et Juan offrent
des mouillages à des escadres de guerre; il était nécessaire d'y
établir des batteries de la première espèce.

Le golfe Juan qui touche à Antibes, est la meilleure rade des côtes de
Provence depuis Toulon. On y a vu des escadres de douze vaisseaux,
bloquées par des escadres anglaises supérieures, y rester en sûreté
sous la protection des batteries que le général d'artillerie avait
fait construire. Le mouillage d'Antibes et de Nice ne doit être
défendu que par des batteries de la deuxième espèce. Villefranche a
une excellente rade, capable de recevoir de grandes escadres. Elle fut
armée avec des batteries de la première espèce. Aucune escadre n'a
jamais été dans le cas de s'y refugier; mais tout avait été disposé
pour y assurer une bonne protection. De Nice à Vado, ce qui fait la
distance d'une trentaine de lieues, il n'y a que des batteries de la
troisième espèce. Vado est une rade qui, quoique médiocre, est
regardée comme la quatrième dans cette partie de la Méditerranée: on y
avait élevé de fortes batteries.

De là à Gênes, il n'y a que des batteries pour la protection du
cabotage.

Gênes est un port médiocre; il peut cependant servir de refuge à
quelques vaisseaux. On avait projeté de faire une nouvelle levée pour
rendre le mouillage plus sûr.


§ VIII.

Napoléon joignit à Nice le quartier-général de l'armée d'Italie, en
mars 1794. Elle était alors commandée par le général Dumerbion, vieil
et brave officier, qui avait été dix ans capitaine de grenadiers, dans
les troupes de ligne. Il avait des connaissances; mais la goutte le
retenait au lit, la moitié du temps: il avait fait la guerre entre le
Var et la Roya, et connaissait parfaitement toutes les positions des
montagnes qui couvraient Nice.

Le nouveau général d'artillerie alla visiter tous les avant-postes, et
reconnaître la ligne occupée par l'armée. Il est du devoir d'un
général d'artillerie de connaître l'ensemble des opérations de
l'armée, étant obligé de fournir les divisions d'armes et de
munitions. Ses relations avec les commandants d'artillerie, dans
chacune d'elles, le mettent au courant de tous les mouvements, et la
conduite de son grand parc dépend de ces renseignements.

Au retour de cette tournée, il remit au général Dumerbion un mémoire
sur l'attaque malheureuse du général Brunet, sur les moyens de prendre
Saorgio, et de rejeter l'ennemi au delà des grandes Alpes, en
s'emparant du col de Tende. Si l'on réussissait à se porter ainsi sur
la chaîne supérieure des Alpes, on aurait des positions inexpugnables,
qui, n'exigeant que peu de monde pour leur défense, rendraient
disponibles beaucoup de troupes.

Ces idées, développées devant un conseil où siégeaient Robespierre
jeune et Ricord, représentants du peuple, furent adoptées sans aucune
opposition. Depuis la prise de Toulon, la réputation du général
d'artillerie accréditait suffisamment ses projets.

Le territoire de Nice est compris entre le Var et la Roya. La chaussée
de Nice à Turin qui passe à Saorgio ne suit aucune vallée; elle passe
à travers les collines et les montagnes. La vallée du col de Tende est
la Roya. Cette rivière prend sa source dans le col même, et descend à
la mer près de Vintimille; elle offre des débouchés.

La Nervia prenant sa source près de Montjove, plus bas que Saorgio et
que le col Ardente, ne descend pas de la haute chaîne des Alpes, non
plus que le Taggio, dont la source est entre Triola et le col Ardente.


§ IX.

Le 8 avril, en conséquence des plans du général d'artillerie, une
partie de l'armée, sous les ordres du général Masséna (le général
Dumerbion étant retenu au lit par un accès de goutte), filant le long
de la corniche, par Menton, passa la Roya. Elle se divisa en quatre
colonnes: la première remonta la Roya; la deuxième, la Nervia; la
troisième, le Taggio; la quatrième se dirigea sur Oneille.

La colonne d'Oneille rencontra un corps autrichien et piémontais, sur
les hauteurs de Sainte-Agathe, le battit et le repoussa: dans ce
combat, le général de brigade Brûlé fut tué. Le quartier-général fut
porté à Oneille, et on mit sur-le-champ des troupes en marche, pour
s'emparer de Loano.

D'Oneille, les troupes françaises marchèrent aux sources du Tanaro,
battirent les ennemis sur les hauteurs de Ponte-Dinave, s'emparèrent
du château d'Orméa, où elles firent 400 prisonniers; elles entrèrent à
Garezzio, et se trouvèrent maîtresses de la chaussée qui conduit de
Garezzio à Turin. On communiqua avec Loano par Bardinetto et le petit
Saint-Bernard.

Cependant le mouvement des trois colonnes qui avaient suivi les
vallées de la Roya, du Taggio, et de la Nervia, et celui des troupes
qui avaient débouché en Piémont par les sources du Tanaro, répandirent
de justes alarmes à la cour de Sardaigne. L'armée piémontaise,
occupant les camps appuyés à Saorgio, allait être coupée: elle pouvait
être prise, et la perte d'une armée piémontaise de 20,000 hommes eût
entraîné celle de la monarchie. L'armée piémontaise se hâta donc
d'abandonner ces fameuses positions qui avaient été arrosées de tant
de sang, et où les troupes piémontaises avaient acquis quelque gloire.
Saorgio fut aussitôt investie, et cette place capitula. Le 29 avril,
les troupes piémontaises vinrent occuper le col de Tende; mais elles
n'y restèrent pas long-temps: le 7 mai, après une attaque très-vive,
elles en furent chassées. Ainsi tomba au pouvoir des Français toute la
crête supérieure des Alpes.


§ X.

La ligne de l'armée française fut établie ainsi: la droite était
appuyée à Loano; ensuite la ligne passait à San-Bardinetto, et le
petit Saint-Bernard, dominait le Tanaro, traversait la vallée,
arrivait au col de Terme qui domine les sources du Tanaro, sur la
gauche, au-delà d'Orméa; de là elle arrivait, par la crête supérieure
des Alpes, au col de Tende. La ligne continuait sur le col supérieur
qui domine la vallée de Lastrera, et venait appuyer la gauche à la
droite de l'armée des Alpes, au camp de Tormes.

Le résultat de ces manoeuvres avait mis au pouvoir de l'armée
d'Italie, plus de soixante bouches à feu. Saorgio avait été trouvée
bien approvisionnée en vivres et munitions de toute espèce: c'était le
dépôt principal de toute l'armée piémontaise.

Le roi de Sardaigne fit juger et passer par les armes le commandant de
Saorgio: il fit bien. Ce commandant pouvait se défendre encore douze
ou quinze jours. Il est vrai que le résultat eût été le même; car les
Piémontais ne pouvaient le secourir. Mais, à la guerre, un commandant
de place n'est pas juge des évènements; il doit défendre la place
jusqu'à la dernière heure; il mérite la mort quand il la rend un
moment plus tôt qu'il n'y est obligé. L'armée française resta dans ces
positions jusqu'en septembre, que l'on apprit à Nice qu'un corps
considérable d'Autrichiens se portait sur la Bormida: alors le général
Dumerbion mit en mouvement l'armée, pour aller reconnaître l'armée
autrichienne, et s'emparer de ses magasins que l'on disait avoir été
avancés jusqu'à Cairo. Les représentants Albitte et Salicetti
accompagnaient l'armée française: le général, commandant de
l'artillerie, dirigeait les opérations; ce qui le sauva de comparaître
à la barre de la convention.


§ XI.

Napoléon, faisant son inspection à Marseille, fut interpelé par le
représentant..........., qui lui fit connaître que les sociétés
populaires voulaient piller les magasins à poudre. Le général
d'artillerie lui remit un plan pour construire une petite muraille
crénelée sur les ruines des forts Saint-Jacques et Saint-Nicolas: ces
deux forts avaient été démolis par les Marseillais, au commencement de
la révolution. C'était un objet de peu de dépense; quelques mois
après, il y eut un décret qui appela à la barre de la convention le
commandant d'artillerie de Marseille, comme ayant présenté un projet
de rétablir les forts Saint-Jacques et Saint-Nicolas, contre les
patriotes.

Le décret désignait le commandant d'artillerie de Marseille, et
Napoléon était général d'artillerie de l'armée d'Italie. Le colonel
Sugny, que cela regardait textuellement, se rendit, suivant la lettre
du décret, à Paris.

Arrivé à la barre, il prouva que le plan et les mémoires n'étaient pas
de sa main, et que cette affaire lui était étrangère: le tout
s'éclaircit, et l'on revint à Napoléon; mais les représentants près de
l'armée d'Italie, qui avaient besoin de lui pour la direction des
affaires de cette armée, écrivirent à Paris, et donnèrent des
explications à la convention, qui s'en contenta.


§ XII.

Les Français se rendirent de Loano à Bardinetto, où l'on passa les
gorges de la Bormida; et, le 26 septembre, ils vinrent sur Balestrino,
d'où ils descendirent sur Cairo ou le Cair. On rencontra alors un
corps de 12 à 15,000 Autrichiens manoeuvrant dans la plaine, et qui, à
la vue de l'armée française, se mit aussitôt en retraite et se porta
sur Dego. Les Français l'y attaquèrent bientôt; et après un combat
d'arrière-garde, où les Autrichiens perdirent quelques prisonniers,
ceux-ci se retirèrent sur Acqui. Maîtres de Dego, les Français
s'arrêtèrent; leur but était atteint: ils avaient pris plusieurs
magasins et reconnu que l'on n'avait rien à craindre de l'expédition
des Autrichiens. La marche des Français jeta l'alarme dans toute
l'Italie. L'armée revint sur Savone, en traversant Montenotte
supérieure et Montenotte inférieure.

La droite de l'armée fut portée de Loano sur les hauteurs de Vado,
afin de rester maîtresse de cette rade qui est la meilleure et la plus
importante qui soit dans ces mers, et d'empêcher les corsaires anglais
d'y venir mouiller. La ligne de l'armée française passait alors par
Settipani, Melogno, Saint-Jacques, et gagnait Bardinetto et le col de
Tende.

Le reste de l'année 1794 se passa à mettre en état de défense les
positions occupées par l'armée, principalement Vado. La connaissance
que Napoléon acquit, dans ces circonstances, de toutes les positions
de Montenotte, lui fut bientôt utile, lorsqu'il vint commander en chef
la même armée, et lui permit de faire la manoeuvre hardie qui lui
valut les succès de la bataille de Montenotte, à l'ouverture de la
campagne d'Italie, en 1796. Au mois de mai 1795, Napoléon quitta le
commandement de l'armée d'Italie, et se rendit à Paris: il avait été
placé sur la liste des généraux destinés à servir dans l'armée de la
Vendée. On lui avait donné le commandement d'une brigade d'infanterie:
il refusa cette destination, et réclama.


§ XIII.

Cependant le commandement de l'armée d'Italie avait été confié à
Kellermann: ce général était brave de sa personne: mais, n'ayant pas
l'habitude des grands commandements, il ne fit que de mauvaises
dispositions, et, à la fin de juin, l'armée perdit les positions de
Vado, de Saint-Jacques et de Bardinetto. Le général Kellermann menaça
même d'évacuer la rivière de Gênes, et jeta l'alarme dans le comité de
salut public, où on avait réuni tous les représentants qui avaient été
aux armées d'Italie, pour les consulter. Ils désignèrent Napoléon,
comme connaissant parfaitement les localités; le comité le fit
appeler, et le mit en réquisition. Il se trouva attaché au comité
topographique; il prescrivit à l'armée d'Italie la ligne de Borghetto,
ligne tellement forte, qu'il ne fallait, pour la garder, qu'une armée
moitié moins considérable que la nôtre; elle sauva l'armée française,
et lui conserva la rivière de Gênes. Les ennemis l'attaquèrent
plusieurs fois avec de grandes forces; ils furent toujours repoussés,
et y perdirent un monde considérable.

A la fin de l'année, le gouvernement, convaincu de l'incapacité du
général Kellermann, le remplaça, dans son commandement, par le général
Schérer.

Le 22 novembre, ce général, ayant reçu quelques renforts de l'armée
des Pyrénées, attaqua le général ennemi Devins, à Loano, s'empara de
ses lignes, fit beaucoup de prisonniers, prit un nombre considérable
de canons; et, s'il eût été entreprenant, il aurait fait la conquête
de l'Italie. Il ne pouvait y avoir un meilleur moment: mais Schérer
était incapable d'une opération aussi importante; et, loin de chercher
à profiter de ces avantages, il retourna à Nice, et fit entrer ses
troupes dans les quartiers d'hiver.

Les généraux ennemis, après avoir rallié les leurs, prirent également
des quartiers d'hiver.




MÉMOIRES DE NAPOLÉON.




DIX-HUIT BRUMAIRE.

  Arrivée de Napoléon en France.--Sensation qu'elle
    produit.--Napoléon à Paris.--Les directeurs Roger-Ducos,
    Moulins, Gohier, Siéyes.--Conduite de Napoléon. Roedérer,
    Lucien et Joseph, Talleyrand, Fouché, Réal.--État des partis.
    Ils s'adressent tous à Napoléon.--Barras.--Napoléon d'accord
    avec Siéyes.--Esprit des troupes de la capitale.--Dispositions
    adoptées pour le 18.--Journée du 18 brumaire. Décret du conseil
    des anciens, qui transfère à Saint-Cloud le siège du
    corps-législatif.--Napoléon aux anciens.--Séance orageuse à
    Saint-Cloud.--Ajournement des conseils, à trois mois.


Lorsqu'une déplorable faiblesse et une versatilité sans fin se
manifestent dans les conseils du pouvoir; lorsque cédant tour à tour à
l'influence de partis contraires, et vivant au jour le jour, sans
plan fixe, sans marche assurée, il a donné la mesure de son
insuffisance, et que les citoyens les plus modérés sont forcés de
convenir que l'état n'est plus gouverné; lorsqu'enfin, à sa nullité au
dedans, l'administration joint le tort le plus grave qu'elle puisse
avoir aux yeux d'un peuple fier, je veux dire l'avilissement au
dehors, alors une inquiétude vague se répand dans la société, le
besoin de sa conservation l'agite, et promenant sur elle-même ses
regards, elle semble chercher un homme qui puisse la sauver.

Ce génie tutélaire, une nation nombreuse le renferme toujours dans son
sein; mais quelquefois il tarde à paraître. En effet, il ne suffit pas
qu'il existe, il faut qu'il soit connu; il faut qu'il se connaisse
lui-même. Jusque-là toutes les tentatives sont vaines, toutes les
menées impuissantes; l'inertie du grand nombre protège le gouvernement
nominal, et, malgré son impéritie et sa faiblesse, les efforts de ses
ennemis ne prévalent point contre lui. Mais que ce sauveur,
impatiemment attendu, donne tout à coup un signe d'existence,
l'instinct national le devine et l'appelle, les obstacles
s'applanissent devant lui, et tout un grand peuple volant sur son
passage semble dire: Le voilà!


§ 1er.

Telle était la situation des esprits en France, en l'année 1799,
lorsque le 9 octobre (16 vendémiaire an VIII), les frégates _la
Muiron_, _la Carrére_, les chebecks _la Revanchae_ et _la Fortune_,
vinrent à la pointe du jour mouiller dans le golfe de Fréjus.

Dès qu'on eut reconnu des frégates françaises, on soupçonna qu'elles
venaient d'Égypte. Le desir d'avoir des nouvelles de l'armée fit
accourir en foule les citoyens sur le rivage. Bientôt la nouvelle se
répandit que Napoléon était à bord. L'enthousiasme fut tel que même
les soldats blessés sortirent des hôpitaux malgré les gardes, pour se
rendre au rivage. Tout le monde pleurait de joie. En un moment la mer
fut couverte de canots. Les officiers des batteries, les douaniers,
les équipages des bâtiments mouillés dans la rade, enfin tout le
peuple, assaillirent les frégates. Le général Pereymont qui commandait
sur la côte, aborda le premier. C'est ainsi qu'elles eurent l'entrée;
avant l'arrivée des préposés de la santé, la communication avait eu
lieu avec toute la côte.

L'Italie venait d'être perdue, la guerre allait être reportée sur le
Var, et dès-lors Fréjus craignait une invasion. Le besoin d'avoir un
chef à la tête des affaires était trop impérieux; l'impression de
l'apparition soudaine de Napoléon agitait trop vivement tous les
esprits pour laisser place à aucune des considérations ordinaires; les
préposés de la santé déclarèrent qu'il n'y avait pas lieu à la
quarantaine, motivant leur procès-verbal _sur ce que la pratique avait
eu lieu à Ajaccio_. Cependant cette raison n'était pas valable,
c'était seulement un motif pour mettre la Corse en quarantaine.
L'administration de Marseille en fit quinze jours après l'observation
avec raison. Il est vrai que depuis cinquante jours que les bâtiments
avaient quitté l'Égypte, aucune maladie ne s'était déclarée à bord, et
qu'avant leur départ la peste avait cessé depuis trois mois.

Sur les six heures du soir, Napoléon, accompagné de Berthier, monta en
voiture pour se rendre à Paris.


§ II.

Les fatigues de la traversée et les effets de la transition d'un
climat sec à une température humide, décidérent Napoléon à s'arrêter
six heures à Aix. Tous les habitants de la ville et des villages
voisins accouraient en foule et témoignaient le bonheur qu'ils
éprouvaient de le revoir. Partout la joie était extrême: ceux qui des
campagnes n'avaient pas le temps d'arriver sur la route sonnaient les
cloches, et plaçaient des drapeaux sur les clochers. La nuit, ils les
couvraient de feux. Ce n'était pas un citoyen qui rentrait dans sa
patrie, ce n'était pas un général qui revenait d'une armée
victorieuse; c'était déja un souverain qui retournait dans ses états.
L'enthousiasme d'Avignon, Montélimar, Valence, Vienne, ne fut surpassé
que par les élans de Lyon.

Cette ville, où Napoléon séjourna douze heures, fut dans un délire
universel. De tout temps les Lyonnais ont montré une grande affection
à Napoléon, soit que cela tienne à cette générosité de caractère, qui
est propre aux Lyonnais; soit que Lyon se considérant comme la
métropole du Midi, tout ce qui était relatif à la sûreté des
frontières du côté de l'Italie, touchât vivement ses habitants; soit
enfin que cette ville, composée en grande partie de Bourguignons et de
Dauphinois, partageât les sentiments plus fortement existants dans ces
deux provinces. Toutes les imaginations étaient encore exaltées par la
nouvelle qui circulait depuis huit jours de la bataille d'Aboukir et
des brillants succès des Français en Égypte, qui contrastaient tant
avec les défaites de nos armées d'Allemagne et d'Italie. De toute
part le peuple semblait dire: «Nous sommes nombreux, nous sommes
braves, et cependant nous sommes vaincus: il nous manque un chef pour
nous diriger; il arrive, nos jours de gloire vont revenir»!

Cependant la nouvelle du retour de Napoléon était parvenue à Paris: on
l'annonça sur tous les théâtres; elle produisit une sensation extrême,
une ivresse générale. Les membres du directoire la durent partager.
Quelques membres de la société du manège en pâlirent; mais, ainsi que
les partisans de l'étranger, ils dissimulèrent et se livrèrent au
torrent de la joie générale. Baudin, député des Ardennes, homme de
bien, vivement tourmenté de la fâcheuse direction qu'avaient prise les
affaires de la république, mourut de joie en apprenant le retour de
Napoléon.

Napoléon avait déja passé Lyon, lorsque son débarquement fut annoncé à
Paris. Par une précaution bien convenable à sa situation, il avait
indiqué à ses courriers une route différente de celle qu'il prit; de
sorte que sa femme, sa famille, ses amis, se trompèrent en voulant
aller à sa rencontre: ce qui retarda de plusieurs jours le moment où
il put les revoir. Arrivé ainsi à Paris, tout-à-fait inattendu, il
était dans sa maison, rue Chantereine, qu'on ignorait encore son
arrivée dans la capitale. Deux heures après il se présenta au
directoire: reconnu par des soldats de garde, des cris d'allégresse
l'annoncèrent. Chacun des membres du directoire semblait partager la
joie publique; il n'eut qu'à se louer de l'accueil qu'il reçut.

La nature des évènements passés l'instruisait de la situation de la
France, et les renseignements qu'il s'était procurés sur la route,
l'avaient mis au fait de tout. Sa résolution était prise. Ce qu'il
n'avait pas voulu tenter à son retour d'Italie, il était déterminé à
le faire aujourd'hui. Son mépris pour le gouvernement du directoire et
pour les meneurs des conseils était extrême.

Résolu de s'emparer de l'autorité, de rendre à la France ses jours de
gloire, en donnant une direction forte aux affaires publiques: c'était
pour l'exécution de ce projet qu'il était parti d'Égypte; et tout ce
qu'il venait de voir dans l'intérieur de la France avait accru ce
sentiment et fortifié sa résolution.


§ III.

De l'ancien directoire, il ne restait que Barras: les autres membres
étaient Roger-Ducos, Moulins, Gohier, et Siéyes.

--Ducos était un homme d'un caractère borné et facile.

--Moulins, général de division, n'avait pas fait la guerre, il sortait
des gardes-françaises, et avait reçu son avancement dans l'armée de
l'intérieur. C'était un honnête homme, patriote chaud et droit.

--Gohier était un avocat de réputation, d'un patriotisme exalté,
jurisconsulte distingué; homme intègre et franc.

--Siéyes était depuis long-temps connu de Napoléon. Né à Fréjus, en
Provence, il avait commencé sa réputation avec la révolution; il avait
été nommé à l'assemblée constituante par les électeurs du tiers-état
de Paris, après avoir été repoussé par l'assemblée du clergé, qui se
tint à Chartres. C'est lui qui fit la brochure, _Qu'est-ce que le
tiers_? qui eut une si grande vogue. Il n'est pas homme d'exécution:
connaissant peu les hommes, il ne sait pas les faire agir. Ses études
ayant toutes été dirigées vers la métaphysique, il a les défauts des
métaphysiciens, et dédaigne trop souvent les notions positives; mais
il est capable de donner des avis utiles et lumineux dans les
circonstances et dans les crises les plus sérieuses. C'est à lui que
l'on doit la division de la France en départements, qui a détruit
l'esprit de province. Quoiqu'il n'ait jamais occupé la tribune avec
éclat, il a été utile au succès de la révolution par ses conseils dans
les comités.

Il avait été nommé directeur, lors de la création du directoire; mais,
ayant refusé alors, Lareveillère le remplaça. Envoyé depuis en
ambassade à Berlin, il puisa dans cette mission une grande défiance de
la politique de la Prusse.

Il siégeait depuis peu au directoire, mais il avait déja rendu de
grands services, en s'opposant aux succès de la société du manège,
qu'il voyait prête à saisir le timon de l'état. Il était en horreur à
cette faction; et, sans craindre de s'attirer l'inimitié de ce
puissant parti, il combattait avec courage les menées de ces hommes de
sang, pour sauver la république du désastre dont elle était menacée.

A l'époque du 13 vendémiaire, le trait suivant avait mis Napoléon à
même de le bien juger. Dans le moment le plus critique de cette
journée, lorsque le comité des quarante avait perdu la tête, Siéyes
s'approcha de Napoléon, l'emmena dans une embrasure de croisée,
pendant que le comité délibérait sur la réponse à faire à la sommation
des sections. «Vous les entendez, général; ils parlent quand il
faudrait agir: les corps ne valent rien pour diriger les armées, car
ils ne connaissent pas le prix du temps et de l'occasion. Vous n'avez
rien à faire ici: allez, général, prenez conseil de votre génie et de
la position de la patrie: l'espérance de la république n'est qu'en
vous.»


§ IV.

Napoléon accepta un dîner chez chaque directeur, sous la condition que
ce serait en famille, et sans aucun étranger. Un repas d'apparat lui
fut donné par le directoire. Le corps-législatif voulut suivre cet
exemple: lorsque la proposition en fut faite au comité-général, il
s'éleva une vive opposition; la minorité ne voulant rendre aucun
hommage au général Moreau, que l'on proposait d'y associer; elle
l'accusait de s'être mal conduit au 18 fructidor. La majorité eut
recours, pour lever toute difficulté, à l'expédient d'ouvrir une
souscription. Le festin fut donné dans l'église Saint-Sulpice; la
table était de sept cents couverts. Napoléon y resta peu, y parut
inquiet et fort préoccupé. Chaque ministre voulait lui donner une
fête; il n'accepta qu'un dîner chez celui de la justice, qu'il
estimait beaucoup: il desira que les principaux jurisconsultes de la
république s'y trouvassent; il y fut fort gai, disserta longuement sur
le code civil et criminel, au grand étonnement de Tronchet, de
Treilhard, de Merlin, de Target, et exprima le desir qu'un code
simple, et approprié aux lumières du siècle, régit les personnes et
les propriétés de la république.

Constant dans son systême, il goûta peu ces fêtes publiques, et adopta
le même plan de conduite qu'il avait suivi à son premier retour
d'Italie. Toujours vêtu de l'uniforme de membre de l'Institut, il ne
se montrait en public qu'avec cette société: il n'admettait dans sa
maison que les savants, les généraux de sa suite, et quelques amis;
Regnault-de-Saint-Jean-d'Angély, qu'il avait employé en Italie, en
1797, et que depuis il avait placé à Malte; Volney, auteur d'un
très-bon _Voyage en Égypte_; Roedérer, dont il estimait les nobles
sentiments et la probité; Lucien Bonaparte, un des orateurs les plus
influents du conseil des cinq-cents: il avait soustrait la république
au régime révolutionnaire, en s'opposant à la déclaration de la patrie
en danger; Joseph Bonaparte, qui tenait une grande maison, et était
fort accrédité.

Il fréquentait l'Institut; mais il ne se rendait aux théâtres qu'aux
moments où il n'y était pas attendu, et toujours dans des loges
grillées.

Cependant toute l'Europe retentissait de l'arrivée de Napoléon; toutes
les troupes, les amis de la république, l'Italie même, se livraient
aux plus hautes espérances: l'Angleterre et l'Autriche frémirent. La
rage des Anglais se tourna contre Sidney-Smith et Nelson, qui
commandaient les forces navales anglaises dans la Méditerranée. Un
grand nombre de caricatures sur ce sujet tapissèrent les rues de
Londres[2].

  [2] Dans l'une, on représentait Nelson s'amusant à draper lady
  Hamilton, pendant que la frégate _la Muiron_ passait entre les
  jambes de l'amiral.

--Talleyrand craignait d'être mal reçu de Napoléon. Il avait été
convenu avec le directoire et avec Talleyrand qu'aussitôt après le
départ de l'expédition d'Égypte, des négociations seraient ouvertes
sur son objet, avec la Porte. Talleyrand devait même être le
négociateur, et partir pour Constantinople vingt-quatre heures après
que l'expédition d'Égypte aurait quitté le port de Toulon.

Cet engagement, formellement exigé, et positivement consenti, avait
été mis en oubli; non-seulement Talleyrand était resté à Paris, mais
aucune négociation n'avait eu lieu. Talleyrand ne supposait pas que
Napoléon en eût perdu le souvenir; mais l'influence de la société du
manège avait fait renvoyer ce ministre: sa position était une
garantie; Napoléon ne le repoussa point. Talleyrand d'ailleurs employa
toutes les ressources d'un esprit souple et insinuant, pour se
concilier un suffrage qu'il lui importait de captiver.

--Fouché était ministre de la police depuis plusieurs mois; il avait
eu, après le 13 vendémiaire, quelques relations avec Napoléon, qui
connaissait son immoralité et la versatilité de son esprit. Siéyes
avait fait fermer le manège, sans sa participation. Napoléon fit le 18
brumaire, sans mettre Fouché dans le secret.

--Réal, commissaire du directoire près le département de Paris,
inspirait plus de confiance à Napoléon. Zélé pour la révolution, il
avait été, dans un temps d'orages et de troubles, substitut du
procureur de la commune de Paris. Son coeur était ardent, mais pénétré
de sentiments nobles et généreux.


§ V.

Toutes les classes de citoyens, toutes les contrées de la France,
attendaient avec une grande impatience ce que ferait Napoléon. De
toutes parts on lui offrait des bras et une soumission entière à ses
volontés.

Napoléon passait son temps à écouter les propositions qui lui étaient
faites, à observer tous les partis; et enfin à se bien pénétrer de la
vraie situation des affaires. Tous les partis voulaient un changement,
et tous le voulaient faire avec lui, même les coryphées du manège.

Bernadotte, Augereau, Jourdan, Marbot, etc., qui étaient à la tête des
meneurs de cette société, offrirent à Napoléon une dictature
militaire, lui proposèrent de le reconnaître pour chef, et de lui
confier les destinées de la république, pourvu qu'il secondât les
principes de la société du manège.

Siéyes, qui disposait au directoire de la voix de Roger-Ducos et de la
majorité du conseil des anciens, et seulement d'une petite minorité
dans celui des cinq-cents, lui proposait de le placer à la tête du
gouvernement, en changeant la Constitution de l'an III, qu'il jugeait
mauvaise, et d'adopter les institutions et la constitution qu'il avait
méditées, et qui étaient encore dans son porte-feuille.

Régnier, Boulay, un parti nombreux du conseil des anciens, et beaucoup
de membres de celui des cinq-cents, voulaient aussi remettre entre ses
mains le sort de la république.

Ce parti était celui des modérés et des hommes les plus sages de la
législature; c'est celui qui s'était opposé avec Lucien Bonaparte à la
déclaration de la patrie en danger.

Les directeurs Barras, Moulins, Gohier, lui insinuaient de reprendre
le commandement de l'armée d'Italie, de rétablir la république
cisalpine et la gloire des armes françaises. Moulins et Gohier
n'avaient point d'arrière-pensée: ils étaient de bonne foi dans le
système du moment; ils croyaient que tout irait bien, dès l'instant
que Napoléon aurait donné de nouveaux succès à nos armées.

Barras était loin de partager cette sécurité: il savait que tout
allait mal, que la république périssait; mais, soit qu'il eût
contracté des engagements avec le prétendant, comme on l'a dit dans
le temps[3], soit que s'abusant sur sa situation personnelle, car de
quelle erreur ne sont pas capables la vanité et l'amour-propre d'un
homme ignorant, il crut pouvoir se maintenir à la tête des affaires.
Barras fit les mêmes propositions que Moulins et Gohier.

  [3] On sait aujourd'hui que Barras avait alors des entrevues avec
  des agents de la maison de Bourbon. Ce fut David Monnier qui
  servit d'intermédiaire à Barras, dans la négociation qui fut
  entamée à cette époque. Barras l'avait envoyé en Allemagne; mais,
  comme il n'osait espérer que le roi lui pardonnerait sa conduite
  révolutionnaire, il n'avait pu donner à cet émissaire aucune
  espèce d'instruction positive. Monnier négocia donc en faveur de
  Barras, sans que celui-ci eût connaissance d'aucune des clauses
  de la négociation; et ce fut ainsi que Monnier stipula que Barras
  consentait à rétablir la monarchie en France, à condition que le
  roi Louis XVIII lui accorderait sûreté et indemnité: «sûreté,
  c'est-à-dire l'entier oubli de sa conduite révolutionnaire,
  l'engagement sacré du roi d'annuler, par son pouvoir souverain,
  toutes recherches à cet égard; indemnité, c'est-à-dire une somme
  au moins équivalente à celle que pourraient lui valoir deux
  années qu'il devait passer au directoire, somme qu'il évaluait à
  douze millions de livres tournois, y compris les deux millions
  qu'il devait distribuer entre ses coopérateurs.» Sa majesté
  voulut bien, en cette occasion, accorder des lettres-patentes,
  qui furent transmises à Barras par le chevalier Tropès-de-Guerin,
  et échangées contre l'engagement souscrit par ce directeur, pour
  le rétablissement de la monarchie. Barras prit alors des mesures
  pour rappeler en France les Bourbons. Le 29 vendémiaire, dix-neuf
  jours avant le 18 brumaire, il se croyait assuré du succès; mais
  ce grand dessein échoua, et par le trop de confiance de Barras,
  et par les lenteurs qu'occasionna, dans l'exécution, un des
  agents du roi, qui, afin de se rendre nécessaire, éleva des
  contestations sur les pouvoirs que sa majesté avait donnés au duc
  de Fleury, pour négocier cette affaire, etc.

  _Biographie des hommes vivants._ Michaud, 1816, tom. I, page 214.

Cependant toutes les factions étaient en mouvement. Celle des
fructidorisés paraissait persuadée de son influence; mais elle n'avait
aucun partisan dans les autorités existantes. Napoléon pouvait choisir
entre plusieurs partis à prendre.

Consolider la constitution existante, et donner de l'appui au
directoire en se faisant nommer directeur: mais cette constitution
était tombée dans le mépris, et une magistrature partagée ne pouvait
conduire à aucun résultat satisfaisant; c'eût été s'associer aux
préjugés révolutionnaires, aux passions de Barras et de Siéyes, et par
contre-coup se mettre en butte à la haine de leurs ennemis.

Changer la constitution et parvenir au pouvoir par le moyen de la
société du manège; elle renfermait un grand nombre des plus chauds
jacobins; ils avaient la majorité dans le conseil des cinq-cents, et
une minorité énergique dans celui des anciens. En se servant de ces
hommes, la victoire était assurée, on n'éprouverait aucune résistance.
C'était la voie la plus sûre pour culbuter ce qui existait: mais les
jacobins ne s'affectionnent à aucun chef; ils sont exclusifs, extrêmes
dans leurs passions. Il faudrait donc après être arrivé par eux, s'en
défaire et les persécuter. Cette trahison était indigne d'un homme
généreux.

--Barras offrait l'appui de ses amis; mais c'étaient des hommes de
moeurs suspectes et publiquement accusés de dilapider la fortune
publique: comment gouverner avec de pareilles gens? car sans une
rigide probité il était impossible de rétablir les finances et de
faire rien de bien.

A Siéyes s'attachaient un grand nombre d'hommes instruits, probes et
républicains par principes, ayant en général peu d'énergie, et fort
intimidés de la faction du manège et des mouvements populaires, mais
qui pouvaient être conservés après la victoire et être employés avec
succès dans un gouvernement régulier. Le caractère de Siéyes ne
donnait aucun ombrage, dans aucun cas, ce ne pouvait être un rival
dangereux. Mais, en prenant ce parti, c'était se déclarer contre
Barras et contre le manège qui avaient Siéyes en horreur.

--Le 8 brumaire (30 octobre), Napoléon dîna chez Barras: il y avait
peu de monde. Une conversation eut lieu après le dîner: «La république
périt, dit le directeur: rien ne peut plus aller; le gouvernement est
sans force; il faut faire un changement, et nommer Hédouville,
président de la république. Quant à vous, général, votre intention est
de vous rendre à l'armée; et moi, malade, dépopularisé, usé, je ne
suis bon qu'à rentrer dans une classe privée.»

Napoléon le regarda fixement sans lui rien répondre. Barras baissa les
yeux et demeura interdit. La conversation finit là. Le général
Hédouville était un homme d'une excessive médiocrité. Barras ne disait
pas sa pensée; sa contenance trahissait son secret.


§ VI.

Cette conversation fut décisive. Peu d'instants après, Napoléon
descendit chez Siéyes: il lui fit connaître que depuis dix jours tous
les partis s'adressaient à lui; qu'il était résolu de marcher avec lui
Siéyes et la majorité du conseil des anciens, et qu'il venait lui en
donner l'assurance positive. On convint que, du 15 au 20 brumaire, le
changement pourrait se faire.

Rentré chez lui, Napoléon y trouva Talleyrand, Fouché, Roedérer et
Réal. Il leur raconta naïvement, avec simplicité, et sans aucun
mouvement de physionomie qui pût faire préjuger son opinion, ce que
Barras venait de lui dire. Réal et Fouché qui étaient attachés à ce
directeur, sentirent tout ce qu'avait d'intempestif sa dissimulation.
Ils se rendirent chez lui pour lui en faire des reproches. Le
lendemain Barras vint à huit heures chez Napoléon, qui était encore au
lit: il voulut absolument le voir, entra et lui dit qu'il craignait de
s'être mal expliqué la veille; que Napoléon seul pouvait sauver la
république; qu'il venait se mettre à sa disposition; faire tout ce
qu'il voudrait, et prendre tel rôle qu'il lui donnerait. Il le pria de
lui donner l'assurance que s'il méditait quelque projet, il compterait
sur Barras.

Mais Napoléon avait déja pris son parti: il répondit qu'il ne voulait
rien; qu'il était fatigué, indisposé; qu'il ne pouvait s'accoutumer à
l'humidité de l'atmosphère de la capitale, sortant du climat sec des
sables de l'Arabie; et il termina l'entretien par de semblables lieux
communs.

Cependant Moulins se rendait tous les matins, entre huit et neuf
heures, chez Napoléon, pour lui demander conseil sur les affaires du
jour. C'étaient des nouvelles militaires ou des affaires civiles sur
lesquelles il desirait avoir une direction. Sur ce qui avait rapport
au militaire, Napoléon répondait d'après son opinion; mais sur les
affaires civiles, ne croyant pas devoir lui faire connaître toute sa
pensée, il ne lui répondait que des choses vagues.

Gohier venait aussi de temps à autre faire visite à Napoléon, lui
faire des propositions et demander des conseils.


§ VII.

Le corps des officiers de la garnison, ayant à sa tête le général
Morand, commandant la place de Paris, demanda à être présenté à
Napoléon; il ne put l'être: remis de jour en jour, les officiers
commençaient à se plaindre du peu d'empressement qu'il montrait à
revoir ses anciens camarades.

Les quarante adjudants de la garde nationale de Paris, qui avaient été
nommés par Napoléon lorsqu'il commandait l'armée de l'intérieur,
avaient sollicité la faveur de le voir. Il les connaissait presque
tous; mais, pour cacher ses desseins, il différa l'instant de les
recevoir.

Les huitième et neuvième régiments de dragons qui étaient en garnison
dans Paris, étaient de vieux régiments de l'armée d'Italie; ils
ambitionnaient de défiler devant leur ancien général. Napoléon accepta
cette offre, et leur fit dire qu'il leur indiquerait le jour.

Le vingt-unième des chasseurs à cheval, qui avait contribué au succès
de la journée du 13 vendémiaire, était aussi à Paris. Murat sortait de
ce corps, et tous les officiers allaient sans cesse chez lui pour lui
demander quel jour Napoléon verrait le régiment. Ils n'obtenaient pas
davantage que les autres.

Les citoyens de Paris se plaignaient de l'incognito du général; ils
allaient aux théâtres, aux revues, où il était annoncé, et il n'y
venait pas. Personne ne pouvait concevoir cette conduite; l'impatience
gagnait tout le monde. On murmurait contre Napoléon: «Voilà quinze
jours qu'il est arrivé, disait-on, et il n'a encore rien fait.
Prétend-il agir comme à son retour d'Italie, et laisser périr la
république dans l'agonie des factions qui la déchirent?»

Le moment décisif approchait.


§ VIII.

Le 15 brumaire, Siéyes et Napoléon eurent une entrevue, dans laquelle
ils arrêtèrent toutes les dispositions pour la journée du 18. Il fut
convenu que le conseil des anciens profitant de l'article 102 de la
constitution, décréterait la translation du corps-législatif à
Saint-Cloud, et nommerait Napoléon commandant en chef de la garde du
corps-législatif, des troupes de la division militaire de Paris et de
la garde nationale.

Ce décret devant passer le 18, à sept heures du matin; à huit heures,
Napoléon devait se rendre aux Tuileries où les troupes seraient
réunies, et prendre là le commandement de la capitale.

Le 17, Napoléon fit prévenir les officiers qu'il les recevrait le
lendemain à six heures du matin. Comme cette heure pouvait paraître
indue, il prétexta un voyage; il fit donner la même invitation aux
quarante adjudants de la garde nationale; et il fit dire aux trois
régiments de cavalerie qu'il les passerait en revue aux Champs-Élysées
le même jour 18, à sept heures du matin. Il prévint en même temps les
généraux qui étaient revenus d'Égypte avec lui, et tous ceux dont il
connaissait les sentiments, qu'il serait bien aise de les voir à cette
heure-là. Chacun d'eux crut que l'invitation était pour lui seul, et
supposait que Napoléon avait des ordres à lui donner; car on savait
que le ministre de la guerre Dubois-Crancé avait porté chez lui les
états de l'armée, et prenait ses conseils sur tout ce qu'il fallait
faire, tant sur les frontières du Rhin qu'en Italie.

--Moreau, qui avait été du dîner du conseil législatif, et que
Napoléon avait vu là pour la première fois, ayant appris par le bruit
public qu'il se préparait un changement, déclara à Napoléon qu'il se
mettait à sa disposition, qu'il n'avait pas besoin d'être mis dans
aucun secret, et qu'il ne fallait que le prévenir une heure d'avance.

--Macdonald, qui se trouvait aussi à Paris, avait fait les mêmes
offres de service.

A deux heures du matin, Napoléon leur fit dire qu'il desirait les voir
à sept heures chez lui et à cheval. Il ne prévint ni Augereau, ni
Bernadotte; cependant Joseph amena ce dernier[4].

  [4] Lorsque Napoléon se rendait au conseil des anciens,
  Bernadotte, au lieu de suivre le cortège, s'esquiva et fut se
  joindre à la faction du manège.

--Le général Lefèvre commandait la division militaire; il était tout
dévoué au directoire. Napoléon lui envoya, à minuit, un aide-de-camp,
pour lui dire de venir chez lui à six heures.


§ IX.

Tout se passa comme il avait été convenu. Sur les sept heures du
matin, le conseil des anciens s'assembla sous la présidence de
Lemercier. Cornudet, Lebrun, Fargues, peignirent vivement les malheurs
de la république, les dangers dont elle était environnée, et la
conspiration permanente des coryphées du manège pour rétablir le règne
de la terreur. Régnier, député de la Meurthe, demanda, par motion
d'ordre, qu'en conséquence de l'article 102 de la constitution, le
siège des séances du corps-législatif fût transféré à Saint-Cloud, et
que Napoléon fût investi du commandement en chef des troupes de la 17e
division militaire, et chargé de faire exécuter cette translation. Il
développa alors sa motion: «La république est menacée, dit-il, par les
anarchistes et le parti de l'étranger: il faut prendre des mesures de
salut public; on est assuré de l'appui du général Bonaparte; ce sera à
l'ombre de son bras protecteur, que les conseils pourront délibérer
sur les changements que nécessite l'intérêt public.» Aussitôt que la
majorité du conseil se fut assurée que cela était d'accord avec
Napoléon, le décret passa, mais non sans une forte opposition. Il
était conçu en ces termes:

   _Décret du conseil des anciens._

   Le conseil des anciens, en vertu des articles 102, 103 et 104, de
   la constitution, décrète ce qui suit:

   Art. 1er Le corps législatif est transféré à Saint-Cloud; les
   deux conseils y siégeront dans les deux ailes du palais.

   2. Ils y seront rendus demain, 19 brumaire, à midi; toute
   continuation de fonctions, de délibérations, est interdite
   ailleurs et avant ce terme.

   3. Le général Bonaparte est chargé de l'exécution du présent
   décret. Il prendra toutes les mesures nécessaires pour la sûreté
   de la représentation nationale. Le général commandant la 17e
   division militaire, les gardes du corps-législatif, les gardes
   nationales sédentaires, les troupes de ligne qui se trouvent dans
   la commune de Paris, et dans toute l'étendue de la 17e division
   militaire, sont mis immédiatement sous ses ordres, et tenus de le
   reconnaître en cette qualité; tous les citoyens lui prêteront
   main-forte à sa première réquisition.

   4. Le général Bonaparte est appelé dans le sein du conseil pour y
   recevoir une expédition du présent décret, et prêter serment; il
   se concertera avec les commissions des inspecteurs des deux
   conseils.

   5. Le présent décret sera de suite transmis par un messager au
   conseil des cinq-cents, et au directoire exécutif; il sera
   imprimé, affiché, promulgué, et envoyé dans toutes les communes
   de la république par des courriers extraordinaires.

Ce décret fut rendu à huit heures; et à huit heures et demie, le
messager d'état qui en était porteur arriva au logement de Napoléon.
Il trouva les avenues remplies d'officiers de la garnison; d'adjudants
de la garde nationale, de généraux, et des trois régiments de
cavalerie. Napoléon fit ouvrir les battants des portes; et sa maison
étant trop petite pour contenir tant de personnes, il s'avança sur le
perron, reçut les compliments des officiers, les harangua, et leur dit
qu'il comptait sur eux tous pour sauver la France. En même temps, il
leur fit connaître que le conseil des anciens, autorisé par la
constitution, venait de le revêtir du commandement de toutes les
troupes; qu'il s'agissait de prendre de grandes mesures, pour tirer la
patrie de la position affreuse où elle se trouvait; qu'il comptait sur
leurs bras et leur volonté; qu'il allait monter à cheval, pour se
rendre aux Tuileries. L'enthousiasme fût extrême: tous les officiers
tirèrent leurs épées, et promirent assistance et fidélité. Alors
Napoléon se tourna vers Lefèvre, lui demandant s'il voulait rester
près de lui, ou retourner près du directoire. Lefèvre, fortement ému,
ne balança pas. Napoléon monta aussitôt à cheval, et se mit à la tête
des généraux et officiers, et des 1,500 chevaux auxquels il avait fait
faire halte sur le boulevard, au coin de la rue du Mont-Blanc. Il
donna ordre aux adjudants de la garde nationale de retourner dans
leurs quartiers, d'y faire battre la générale, de faire connaître le
décret qu'ils venaient d'entendre, et d'annoncer qu'on ne devait plus
reconnaître que les ordres émanés de lui.


§ X.

Il se rendit à la barre du conseil des anciens, environné de ce
brillant cortège. Il dit: «Vous êtes la sagesse de la nation, c'est à
vous d'indiquer dans cette circonstance les mesures qui peuvent sauver
la patrie: je viens, environné de tous les généraux, vous promettre
l'appui de tous leurs bras. Je nomme le général Lefèvre mon
lieutenant.

«Je remplirai fidèlement la mission que vous m'avez confiée: qu'on ne
cherche pas dans le passé des exemples sur ce qui se passe. Rien dans
l'histoire ne ressemble à la fin du XVIIIe siècle; rien dans le XVIIIe
siècle ne ressemble au moment actuel.»

Toutes les troupes étaient réunies aux Tuileries; il en passa la revue
aux acclamations unanimes des citoyens et des soldats. Il donna le
commandement des troupes chargées de la garde du corps-législatif, au
général Lannes; et au général Murat, le commandement de celles
envoyées à Saint-Cloud.

Il chargea le général Moreau de garder le Luxembourg; et, pour cet
effet, il mit sous ses ordres 500 hommes du 86e régiment. Mais, au
moment de partir, ces troupes refusèrent d'obéir, elles n'avaient pas
de confiance en Moreau, qui, disaient-elles, n'était pas patriote.
Napoléon fut obligé de les haranguer, en les assurant que Moreau
marcherait droit. Moreau avait acquis cette réputation depuis sa
conduite en fructidor.

Le bruit se répandit bientôt dans toute la capitale, que Napoléon
était aux Tuileries, et que ce n'était qu'à lui seul qu'il fallait
obéir. Le peuple y courut en foule: les uns, mus par la simple
curiosité de voir un général si renommé, les autres, par élan
patriotique et par zèle, pour lui offrir leur assistance. La
proclamation suivante fut affichée partout.

«Citoyens, le conseil des anciens, dépositaire de la sagesse
nationale, vient de rendre un décret; il y est autorisé par les
articles 102 et 103 de l'acte constitutionnel: il me charge de prendre
des mesures pour la sûreté de la représentation nationale. Sa
translation est nécessaire et momentanée; le corps-législatif se
trouvera à même de tirer la république du danger imminent où la
désorganisation de toutes les parties de l'administration nous
conduit. Il a besoin, dans cette circonstance essentielle, de l'union
et de la confiance. Ralliez-vous autour de lui: c'est le seul moyen
d'asseoir la république sur les bases de la liberté civile, du bonheur
intérieur, de la victoire, et de la paix.»

   Il dit aux soldats:

«Soldats, le décret extraordinaire du conseil des anciens, est
conforme aux articles 102 et 103 de l'acte constitutionnel. Il m'a
remis le commandement de la ville et de l'armée. Je l'ai accepté pour
seconder les mesures qu'il va prendre et qui sont tout entières en
faveur du peuple. La république est mal gouvernée depuis deux ans;
vous avez espéré que mon retour mettrait un terme à tant de maux. Vous
l'avez célébré avec une union qui m'impose des obligations que je
remplis; vous remplirez les vôtres, et vous seconderez votre général
avec l'énergie, la fermeté, et la confiance que j'ai toujours eue en
vous. La liberté, la victoire et la paix, replaceront la république
française au rang qu'elle occupait en Europe, et que l'ineptie et la
trahison ont pu seules lui faire perdre.»

En ce moment, Napoléon envoya un aide-de-camp à la garde du
directoire, pour lui communiquer le décret, et lui prescrire de ne
recevoir d'ordre que de lui. La garde sonna à cheval; le chef consulta
ses soldats, ils répondirent par des cris de joie. A l'instant même
venait d'arriver un ordre du directoire, contraire à celui de
Napoléon; mais les soldats n'obéissant qu'au sien, se mirent en marche
pour le joindre. Siéyes et Roger-Ducos s'étaient déja rendus dès le
matin aux Tuileries. On dit que Barras, en voyant Siéyes monter à
cheval, se moqua de la gaucherie du nouvel écuyer. Il était loin de se
douter où ils allaient. Peu après, instruit du décret, il se réunit
avec Gohier et Moulins; ils apprirent alors que toutes les troupes
environnaient Napoléon; ils virent même leur garde les abandonner.
Dès-lors Moulins se rendit aux Tuileries, et donna sa démission, comme
l'avaient déja fait Siéyes et Roger-Ducos. Bottot, secrétaire de
Barras, se rendit près de Napoléon, qui lui témoigna toute son
indignation sur les dilapidations qui avaient perdu la république, et
insista pour que Barras donnât sa démission. Talleyrand fut chez ce
directeur, et la rapporta. Barras se rendit à Gros-Bois, accompagné
d'une garde d'honneur de dragons. Dès ce moment, le directoire se
trouva dissous, et Napoléon seul chargé du pouvoir exécutif de la
république.

Cependant le conseil des cinq-cents s'était assemblé sous la
présidence de Lucien. La constitution était précise, le décret du
conseil des anciens était dans ses attributions: il n'y avait rien à
objecter. Les membres du conseil, en traversant les rues de Paris et
les Tuileries, avaient appris les évènements qui se passaient; ils
avaient été témoins de l'enthousiasme public. Ils étaient dans
l'étonnement et la stupeur de tout le mouvement qu'ils voyaient. Ils
se conformèrent à la nécessité, et ajournèrent la séance pour le
lendemain 19, à Saint-Cloud.

--Bernadotte avait épousé la belle-soeur de Joseph Bonaparte. Il avait
été deux mois au ministère de la guerre, et ensuite renvoyé par
Siéyes: il n'y faisait que des fautes.

C'était un des membres les plus chauds de la société du manège dont
les opinions politiques étaient alors fort exaltées et réprouvées par
tous les gens de bien. Joseph l'avait mené le matin chez Napoléon,
mais, lorsqu'il vit ce dont il s'agissait, il s'esquiva, et alla
instruire ses amis du manège de ce qui se passait.

Jourdan et Augereau vinrent trouver Napoléon aux Tuileries, lorsqu'il
passait la revue des troupes: il leur conseilla de ne pas retourner à
Saint-Cloud à la séance du lendemain, de rester tranquilles, de ne pas
compromettre les services qu'ils avaient rendus à la patrie; car aucun
effort ne pouvait s'opposer au mouvement qui était commencé. Augereau
l'assura de son devouement et du desir qu'il avait de marcher sous ses
ordres. Il ajouta même: «Eh quoi! général, est-ce que vous ne comptez
pas toujours sur votre petit Augereau?»

Cambacérès, ministre de la justice; Fouché, ministre de la police, et
tous les autres ministres furent aux Tuileries, et reconnurent la
nouvelle autorité. Fouché fit de grandes protestations d'attachement
et de dévouement; extrêmement opposé à Siéyes, il n'avait pas été dans
le secret de la journée. Il avait ordonné de fermer les barrières,
d'arrêter le départ des courriers et des diligences: «Eh, bon dieu!
lui dit le général, pourquoi toutes ces précautions? nous marchons
avec la nation et par sa seule force; qu'aucun citoyen ne soit
inquiété, et que le triomphe de l'opinion n'ait rien de commun avec
ces journées faites par une minorité factieuse.»

Les membres de la majorité des cinq-cents, de la minorité des anciens,
et les coryphées du manège, passèrent toute la journée et la nuit en
conciliabules.

A sept heures du soir, Napoléon tint un conseil aux Tuileries. Siéyes
proposait d'arrêter les quarante principaux meneurs opposants. Cet
avis était sage; mais Napoléon croyait avoir trop de force, pour
employer tant de prudence. «J'ai juré ce matin, dit-il, de protéger la
représentation nationale; je ne veux point ce soir violer mon serment:
je ne crains pas de si faibles ennemis.» Tout le monde se rangea au
conseil de Siéyes; mais rien ne put vaincre cette obstination ou cette
délicatesse du général. On verra bientôt qu'il eut tort.

C'est dans cette réunion que l'on convint de l'établissement de trois
consuls provisoires, qui seraient Siéyes, Roger-Ducos et Napoléon; de
l'ajournement des conseils à trois mois. Les meneurs des deux
conseils s'entendirent sur la manière dont ils devaient se conduire
dans la séance de Saint-Cloud. Lucien, Boulay, Émile Gaudin, Chazal,
Cabanis, étaient les meneurs du conseil des cinq-cents; Régnier,
Lemercier, Cornudet, Fargues, l'étaient des anciens.

Le général Murat, ainsi qu'on l'a dit, commandait la force publique à
Saint-Cloud; Ponsard commandait le bataillon de la garde du
corps-législatif; le général Serrurier avait sous ses ordres une
réserve, placée au Point-du-Jour.

On travaillait avec activité pour préparer les salles du palais de
Saint-Cloud. L'orangerie fut destinée au conseil des cinq-cents; et la
galerie de Mars, à celui des anciens: les appartements, devenus depuis
le salon des princes et le cabinet de l'empereur, furent préparés pour
Napoléon et son état-major. Les inspecteurs de la salle occupèrent les
appartements de l'impératrice. Il était deux heures après-midi, et le
local destiné au conseil des cinq-cents n'était pas encore prêt. Ce
retard de quelques heures devint funeste. Les députés, arrivés depuis
midi, se formèrent en groupes dans le jardin: les esprits
s'échauffèrent; ils se sondèrent réciproquement, se communiquèrent,
et organisèrent leur opposition. Ils demandaient au conseil des
anciens ce qu'il voulait, pourquoi il les avait fait venir à
Saint-Cloud? Était-ce pour changer le directoire? Ils convenaient
généralement que Barras était corrompu, Moulins sans considération;
ils nommeraient sans difficulté, disaient-ils, Napoléon et deux autres
citoyens pour compléter le gouvernement. Le petit nombre d'individus
qui étaient dans le secret laissèrent alors percer que l'on voulait
régénérer l'état, en améliorant la constitution, et ajourner les
conseils. Ces insinuations ne réussissant pas, une hésitation se
manifesta parmi les membres sur lesquels on comptait le plus.


§ XI.

La séance s'ouvrit enfin. Émile Gaudin monta à la tribune, peignit
vivement les dangers de la patrie, et proposa de remercier le conseil
des anciens des mesures de salut public dont il avait pris
l'initiative, et de lui demander, par un message, qu'il fît connaître
sa pensée toute entière. En même temps, il proposa de nommer une
commission de sept personnes pour faire un rapport sur la situation de
la république.

Les vents, renfermés dans les outres d'Éole, s'en échappant avec
furie, n'excitèrent jamais une plus grande tempête. L'orateur fut
précipité avec fureur en bas de la tribune. L'agitation devint
extrême.

Delbred demanda que les membres prêtassent de nouveau serment à la
constitution de l'an III. Lucien, Boulay et leurs amis, pâlirent.
L'appel nominal eut lieu.

Pendant cet appel nominal, qui dura plus de deux heures, les nouvelles
de ce qui se passait circulèrent dans la capitale. Les meneurs de
l'assemblée du manège, les tricoteuses, etc., accoururent. Jourdan et
Augereau se tenaient à l'écart; croyant Napoléon perdu, ils
s'empressèrent d'arriver. Augereau s'approcha de Napoléon, et lui dit:
«_Eh bien! vous voici dans une jolie position!_»--Augereau, reprit
Napoléon, souviens-toi d'Arcole: les affaires paraissaient bien plus
désespérées. Crois-moi, reste tranquille, si tu ne veux pas en être la
victime. Dans une demi-heure tu verras comme les choses tourneront.

L'assemblée paraissait se prononcer avec tant d'unanimité, qu'aucun
député n'osa refuser de prêter serment à la constitution: Lucien
lui-même y fut contraint. Des hurlements, des bravos, se faisaient
entendre dans toute la salle. Le moment était pressant. Beaucoup de
membres, en prononçant ce serment, y ajoutèrent des développements, et
l'influence de tels discours pouvaient se faire sentir sur les
troupes. Tous les esprits étaient en suspens: les zélés devenaient
neutres; les timides avaient déja changé de bannière. Il n'y avait pas
un instant à perdre. Napoléon traversa le salon de Mars, entra au
conseil des anciens, et se plaça vis-à-vis le président. (C'était la
barre.)

«Vous êtes sur un volcan, leur dit-il: la république n'a plus de
gouvernement; le directoire est dissous; les factions s'agitent;
l'heure de prendre un parti est arrivée. Vous avez appelé mon bras et
celui de mes compagnons d'armes au secours de votre sagesse: mais les
instants sont précieux; il faut se prononcer. Je sais que l'on parle
de César, de Cromwell, comme si l'époque actuelle pouvait se comparer
aux temps passés. Non, je ne veux que le salut de la république, et
appuyer les décisions que vous allez prendre..... Et vous, grenadiers,
dont j'aperçois les bonnets aux portes de cette salle, dites-le: vous
ai-je jamais trompés? Ai-je jamais trahi mes promesses, lorsque, dans
les camps, au milieu des privations, je vous promettais la victoire,
l'abondance, et lorsqu'à votre tête, je vous conduisais de succès en
succès? Dites-le maintenant: était-ce pour mes intérêts, ou pour ceux
de la république?»

Le général parlait avec véhémence. Les grenadiers furent comme
électrisés; et, agitant en l'air leurs bonnets, leurs armes, ils
semblaient tous dire: Oui, c'est vrai! il a toujours tenu parole!

Alors un membre (Linglet) se leva, et d'une voix forte dit: «Général,
nous applaudissons à ce que vous dites: jurez donc avec nous
obéissance à la constitution de l'an III, qui peut seule maintenir la
république.»

L'étonnement que causa ces paroles produisit le plus grand silence.

Napoléon se recueillit un moment; après quoi, il reprit avec force:
«La constitution de l'an III, vous n'en avez plus: vous l'avez violée
au 18 fructidor, quand le gouvernement a attenté à l'indépendance du
corps-législatif; vous l'avez violée au 30 prairial an VII, quand le
corps-législatif a attenté à l'indépendance du gouvernement; vous
l'avez violée au 22 floréal, quand, par un décret sacrilège, le
gouvernement et le corps-législatif ont attenté à la souveraineté du
peuple, en cassant les élections faites par lui. La constitution
violée, il faut un nouveau pacte, de nouvelles garanties.»

La force de ce discours, l'énergie du général, entraînèrent les trois
quarts des membres du conseil, qui se levèrent en signe d'approbation.
Cornudet et Régnier parlèrent avec force dans le même sens: un membre
s'éleva contre; il dénonça le général comme le seul conspirateur qui
voulait attenter à la liberté publique. Napoléon interrompit
l'orateur, déclara qu'il avait le secret de tous les partis, que tous
méprisaient la constitution de l'an III; que la seule différence qui
existait entre eux était que les uns voulaient une république modérée,
où tous les intérêts nationaux, toutes les propriétés, fussent
garantis; tandis que les autres voulaient un gouvernement
révolutionnaire, motivé sur les dangers de la patrie. En ce moment on
vint prévenir Napoléon que, dans le conseil des cinq-cents, l'appel
nominal était terminé, et que l'on voulait forcer le président Lucien
à mettre aux voix la mise hors la loi de son frère. Napoléon se rend
aussitôt aux cinq-cents, entre dans la salle, le chapeau bas, ordonne
aux officiers et soldats qui l'accompagnent de rester aux portes; il
voulait se présenter à la barre pour rallier son parti, qui était
nombreux, mais qui avait perdu tout ralliement et toute audace. Mais,
pour arriver à la barre, il fallait traverser la moitié de la salle,
parce que le président siégeait sur un des côtés latéraux. Lorsque
Napoléon se fut avancé seul au tiers de l'orangerie, deux ou trois
cents membres se levèrent subitement, en s'écriant: Mort au tyran! à
bas le dictateur!

Deux grenadiers que l'ordre du général avait retenus à la porte, et
qui n'avaient obéi qu'à regret et en lui disant, «Vous ne les
connaissez pas, ils sont capables de tout,» culbutèrent, le sabre à la
main, ce qui s'opposait à leur passage, pour rejoindre leur général,
l'investir et le couvrir de leurs corps. Tous les autres grenadiers
suivirent cet exemple et entraînèrent Napoléon en dehors de la salle.
Dans ce tumulte, l'un d'eux nommé Thomé fut légèrement blessé d'un
coup de poignard; un autre reçut plusieurs coups dans ses habits.

Le général descendit dans la cour du château, fit battre au cercle,
monta à cheval, et harangua les troupes: «J'allais, dit-il, leur faire
connaître les moyens de sauver la république, et de nous rendre notre
gloire. Ils m'ont répondu à coups de poignard. Ils voulaient ainsi
réaliser le desir des rois coalisés. Qu'aurait pu faire de plus
l'Angleterre!

«Soldats, puis-je compter sur vous?»

Des acclamations unanimes répondirent à ce discours. Napoléon aussitôt
ordonna à un capitaine d'entrer avec dix hommes dans la salle des
cinq-cents, et de délivrer le président.

Lucien venait de déposer sa toge. «Misérables! s'écriait-il, vous
exigez que je mette hors la loi mon frère, le sauveur de la patrie,
celui dont le nom seul fait trembler les rois! Je dépose les marques
de la magistrature populaire; je me présente à cette tribune comme
défenseur de celui que vous m'ordonnez d'immoler sans l'entendre.»

En disant ces mots, il quitte le fauteuil et s'élance à la tribune.
L'officier de grenadiers se présente alors à la porte de la salle, en
criant, Vive la république! On croit que les troupes envoient une
députation pour exprimer leur dévouement aux conseils. Ce capitaine
est accueilli par un mouvement d'allégresse. Il profite de cette
erreur, s'approche de la tribune, s'empare du président, en lui disant
à voix basse, _C'est l'ordre de votre frère_. Les grenadiers crient en
même temps, A bas les assassins!

A ces cris, la joie se change en tristesse; un morne silence témoigne
l'abattement de toute l'assemblée. On ne met aucun obstacle au départ
du président, qui sort de la salle, se rend dans la cour, monte à
cheval, et s'écrie de sa voix de Stentor: «Général, et vous, soldats,
le président du conseil des cinq-cents vous déclare que des factieux,
le poignard à la main, en ont violé les délibérations. Il vous
requiert d'employer la force contre ces factieux. Le conseil des
cinq-cents est dissous.

«Président, répondit le général, cela sera fait.»

Il ordonne en même temps à Murat de se porter dans la salle en colonne
serrée. En cet instant le général B*** osa lui demander cinquante
hommes pour se placer en embuscade sur la route et fusiller les
fuyards. Napoléon ne répondit à sa demande qu'en recommandant aux
grenadiers de ne pas commettre d'excès. «Je ne veux pas, leur dit-il,
qu'il y ait une goutte de sang versée.»

Murat se présente à la porte, et somme le conseil de se séparer. Les
cris, les vociférations continuent. Le colonel Moulins, aide-de-camp
de Brune, qui venait d'arriver de Hollande, fait battre la charge. Le
tambour mit fin à ces clameurs. Les soldats entrent dans la salle, la
baïonnette en avant. Les députés sautent par les fenêtres, et se
dispersent en abandonnant les toges, les toques, etc.: en un instant
la salle fut vide. Les membres de ce conseil qui s'étaient le plus
prononcés, s'enfuient en toute hâte jusqu'à Paris.

Une centaine de députés des cinq-cents se rallièrent au bureau et aux
inspecteurs de la salle. Ils se rendirent en corps au conseil des
anciens. Lucien fit connaître que les cinq-cents avaient été dissous
sur son réquisitoire; que chargé de maintenir l'ordre dans
l'assemblée, il avait été environné de poignards; qu'il avait envoyé
des huissiers pour réunir de nouveau le conseil; que rien n'était
contraire aux formes, et que les troupes n'avaient fait qu'obéir à son
réquisitoire. Le conseil des anciens, qui voyait avec inquiétude ce
coup d'autorité du pouvoir militaire, fut satisfait de cette
explication. A onze heures du soir, les deux conseils se réunirent de
nouveau, ils étaient en très-grande majorité. Deux commissions furent
chargées de faire leur rapport sur la situation de la république. On
décréta, sur le rapport de Béranger, des remerciements à Napoléon et
aux troupes. Boulay de la Meurthe aux Cinq-cents, Villetard aux
Anciens, exposèrent la situation de la république et les mesures à
prendre. La loi du 19 brumaire fut décrétée; elle ajournait les
conseils au 1er ventose suivant; elle créait deux commissions de
vingt-cinq membres chacune, pour les remplacer provisoirement. Elles
devaient aussi préparer un code civil. Une commission consulaire
provisoire, composée de Siéyes, Roger-Ducos et Napoléon, fut chargée
du pouvoir exécutif.

Cette loi mit fin à la constitution de l'an III.

Les consuls provisoires se rendirent le 20, à deux heures du matin,
dans la salle de l'orangerie où s'étaient réunis les deux conseils.
Lucien, président, leur adressa la parole en ces termes:

Citoyens consuls,

Le plus grand peuple de la terre vous confie ses destinées. Sous trois
mois l'opinion vous attend. Le bonheur de 30 millions d'hommes, la
tranquillité intérieure, les besoins des armées, la paix, tel est le
mandat qui vous est donné. Il faut sans doute du courage et du
dévouement pour se charger d'aussi importantes fonctions: mais la
confiance du peuple et des guerriers vous environne, et le
corps-législatif sait que vos ames sont tout entières à la patrie.
Citoyens consuls; nous venons, avant de nous ajourner, de prêter le
serment que vous allez répéter au milieu de nous: le serment sacré de
«fidélité inviolable à la souveraineté du peuple, à la république
française une et indivisible, à la liberté, à l'égalité, et au systême
représentatif.»

L'assemblée se sépara, et les consuls se rendirent à Paris, au palais
du Luxembourg.

La révolution du 18 brumaire fut ainsi consommée.

Siéyes, pendant le moment le plus critique, était resté dans sa
voiture à la grille de Saint-Cloud, afin de pouvoir suivre la marche
des troupes. Sa conduite dans le danger fut convenable; il fit preuve
de fermeté, de résolution et de sang-froid.




MÉMOIRES DE NAPOLÉON.




CONSULS PROVISOIRES.

  État de la capitale.--Proclamation de Napoléon.--Première séance
    des consuls; Napoléon, président.--Ministère: divers
    changements.--Maret, Dubois-Crancé, Robert-Lindet, Gaudin,
    Reinhart, Forfait, Laplace.--Premiers actes des
    consuls.--Honneurs funèbres rendus au pape.--Naufragés de
    Calais. Nappertandy, Blackwell.--Suppression de la fête du 21
    janvier.--Entrevue de deux agents royalistes avec
    Napoléon.--Vendée. Châtillon, Bernier, d'Autichamp;
    Georges.--Pacification. Discussion sur la
    constitution.--Opinions de Siéyes et de
    Napoléon.--Daunou.--Constitution.--Nomination des consuls
    Cambacérès, Lebrun.


§ 1er.

On se peindrait difficilement les angoisses qu'avait éprouvées la
capitale, pendant cette révolution du 18 brumaire; les bruits les
plus sinistres circulaient partout, on disait Napoléon renversé, on
s'attendait au règne de la terreur. C'était encore moins le danger de
la chose publique qui effrayait, que celui où chaque famille allait se
trouver.

Sur les neuf heures du soir, les nouvelles de Saint-Cloud se
répandirent, et l'on apprit les évènements arrivés; alors la joie la
plus vive succéda aux plus cruelles alarmes. La proclamation suivante
fut faite aux flambeaux.

   _Proclamation de Napoléon._

   Citoyens!

   «A mon retour à Paris, j'ai trouvé la division dans toutes les
   autorités, et l'accord établi sur cette seule vérité _que la
   constitution était à moitié détruite et ne pouvait plus sauver la
   liberté_. Tous les partis sont venus à moi, m'ont confié leurs
   desseins, dévoilé leurs secrets, et m'ont demandé mon appui; j'ai
   refusé d'être l'homme d'un parti. Le conseil des anciens m'a
   appelé. J'ai répondu à son appel. Un plan de restauration
   générale avait été concerté par des hommes en qui la nation est
   accoutumée à voir des défenseurs de la liberté, de l'égalité, de
   la propriété; ce plan demandait un examen calme, libre, exempt
   de toute influence et de toute crainte. En conséquence le conseil
   des anciens a résolu la translation du corps-législatif à
   Saint-Cloud. Il m'a chargé de la disposition de la force
   nécessaire à son indépendance. J'ai cru devoir à nos concitoyens,
   aux soldats périssant dans nos armées, à la gloire acquise au
   prix de leur sang, d'accepter le commandement. Les conseils se
   rassemblent à Saint-Cloud; les troupes républicaines garantissent
   la sûreté au dehors; mais des assassins établissent la terreur au
   dedans. Plusieurs députés du conseil des cinq-cents, armés de
   stylets et d'armes à feu, font circuler autour d'eux des menaces
   de mort. Les plans qui devaient être développés sont resserrés,
   la majorité désorganisée, les orateurs les plus intrépides
   déconcertés, et l'inutilité de toute proposition sage, évidente.
   Je porte mon indignation et ma douleur au conseil des anciens: je
   lui demande d'assurer l'exécution de mes généreux desseins; je
   lui représente les maux de la patrie qui les ont fait concevoir.
   Il s'unit à moi par de nouveaux témoignages de sa constante
   volonté. Je me présente au conseil des cinq-cents, seul, sans
   armes, la tête découverte, tel que les anciens m'avaient reçu et
   applaudi. Je venais rappeler à la majorité sa volonté et
   l'assurer de son pouvoir. Les stylets qui menaçaient les députés
   sont aussitôt levés sur leur libérateur. Vingt assassins se
   précipitent sur moi et cherchent ma poitrine. Les grenadiers du
   corps législatif, que j'avais laissés à la porte de la salle,
   accourent et se mettent entre les assassins et moi. L'un de ces
   braves grenadiers (Thomé) est frappé d'un coup de stylet dont ses
   habits sont percés. Ils m'enlèvent. Au même moment, des cris de
   hors la loi se font entendre contre le défenseur _de la loi_.
   C'était le cri farouche des assassins contre la force destinée à
   les réprimer. Ils se pressent autour du président, la menace à la
   bouche, les armes à la main; ils lui ordonnent de prononcer la
   mise hors la loi. L'on m'avertit, je donne ordre de l'arracher à
   leur fureur, et dix grenadiers du corps-législatif entrent au pas
   de charge dans la salle et la font évacuer. Les factieux
   intimidés se dispersent et s'éloignent. La majorité, soustraite à
   leurs coups, rentre librement et paisiblement dans la salle de
   ses séances, entend les propositions qui devaient lui être faites
   pour le salut public; délibère et prépare la résolution salutaire
   qui doit devenir la loi nouvelle et provisoire de la république.
   Français! vous reconnaîtrez sans doute à cette conduite le zèle
   d'un soldat de la liberté, d'un citoyen dévoué à la république.
   Les idées conservatrices, tutélaires, libérales, sont rentrées
   dans leurs droits par la dispersion des factieux qui opprimaient
   les conseils, et qui, pour n'être pas devenus les plus odieux des
   hommes, n'ont pas cessé d'être les plus misérables.»


§ II.

Dans la matinée du 11 novembre, les consuls tinrent leur première
séance. Il s'agissait d'abord de nommer à la présidence. La question
devait être décidée par le suffrage de Roger-Ducos; l'opinion de
celui-ci avait toujours été, dans le directoire, subordonnée à celle
de Siéyes; ce dernier s'attendait donc à lui voir tenir une pareille
conduite dans le consulat. Il en fut tout autrement. Le consul
Roger-Ducos, à peine entré dans le cabinet, dit, en se tournant vers
Napoléon: «Il est bien inutile d'aller aux voix pour la présidence;
elle vous appartient de droit.» Napoléon prit donc le fauteuil.
Roger-Ducos continua de voter dans le sens de Napoléon. Il eut même
avec Siéyes de vives explications à ce sujet; mais il resta
inébranlable dans son système. Cette conduite était le résultat de la
conviction où il était, que Napoléon seul pouvait tout rétablir et
tout maintenir. Roger-Ducos n'était pas un homme d'un grand talent;
mais il avait le sens droit et était bien intentionné.

Le secrétaire du directoire Lagarde ne jouissait pas d'une réputation
à l'abri du reproche. Maret, depuis duc de Bassano, fut nommé à cette
place. Il était né à Dijon. Il montra de l'attachement aux principes
de la révolution de 89. Il fut employé dans les négociations avec
l'Angleterre avant le 10 août; depuis il traita avec lord Malmesbury à
Lille. Maret est un homme très-habile, d'un caractère doux, de fort
bonnes manières, d'une probité et d'une délicatesse à toute épreuve.
Il avait échappé au règne de la terreur; ayant été arrêté avec
Sémonville comme il traversait le pays des Grisons pour se rendre à
Venise, devant de là se rendre à Naples en qualité d'ambassadeur.
Après le 9 thermidor il fut échangé contre Madame fille de Louis XVI,
qui était alors prisonnière au Temple.

La première séance des consuls dura plusieurs heures. Siéyes avait
espéré que Napoléon ne se mêlerait que des affaires militaires, et lui
laisserait la conduite des affaires civiles; mais il fut très-étonné
lorsqu'il reconnut que Napoléon avait des opinions faites sur la
politique, sur les finances, sur la justice, même sur la
jurisprudence, et enfin sur toutes les branches de l'administration;
qu'il soutenait ses idées avec une logique pressante et serrée, et
qu'il n'était pas facile à convaincre. Il dit le soir en entrant chez
lui, en présence de Chazal, Talleyrand, Boulay, Roedérer, Cabanis,
etc.: «Messieurs, vous avez un maître, Napoléon veut tout faire, sait
tout faire, et peut tout faire. Dans la position déplorable où nous
nous trouvons, il vaut mieux nous soumettre que d'exciter des
divisions qui ameneraient une perte certaine.»


§ III.

Le premier acte du gouvernement fut l'organisation du ministère.
Dubois-Crancé était ministre de la guerre. Il était incapable de
remplir de telles fonctions; c'était un homme de parti, peu estimé, et
qui n'avait aucune habitude du travail et de l'ordre. Ses bureaux
étaient occupés par des gens de la faction, qui, au lieu de faire leur
besogne, passaient le temps en délibérations; c'était un vrai chaos.
On aura peine à croire que Dubois-Crancé ne put fournir au consul un
seul état de situation de l'armée. Berthier fut nommé ministre de la
guerre. Il fut obligé d'envoyer de suite une douzaine d'officiers dans
les divisions militaires et aux corps d'armée, pour obtenir les états
de situation des corps, leur emplacement, l'état de leur
administration. Le bureau de l'artillerie était le seul où l'on eût
des renseignements. Un grand nombre de corps avaient été créés, tant
par les généraux que par les administrations départementales; ils
existaient sans qu'on le sût au ministère. On disait à Dubois-Crancé:
«Vous payez l'armée, vous pouvez du moins nous donner les états
de la solde.--Nous ne la payons pas.--Vous nourrissez l'armée,
donnez-nous les états du bureau des vivres.--Nous ne la nourrissons
pas.--Vous habillez l'armée, donnez-nous les états du bureau de
l'habillement.--Nous ne l'habillons pas.»

L'armée dans l'intérieur était payée au moyen des violations de
caisse; elle était nourrie et habillée au moyen des requisitions, et
les bureaux n'exerçaient aucun contrôle. Il fallut un mois avant que
le général Berthier pût avoir un état de l'armée, et ce ne fut
qu'alors qu'on put procéder à sa réorganisation.

L'armée du nord était en Hollande; elle venait d'en chasser les
Anglais. Sa situation était satisfaisante. La Hollande, d'après les
traités, fournissait à tous ses besoins.

Les armées du Rhin et de l'Helvétie souffraient beaucoup; le désordre
y était extrême.

L'armée d'Italie acculée sur la rivière de Gênes était sans
subsistances et privée de tout. L'insubordination y était devenue
telle, que des corps quittaient sans ordre leur position devant
l'ennemi pour se porter sur des points où ils espéraient trouver des
vivres.

L'administration ayant été améliorée, la discipline fut bientôt
rétablie.

--Le ministère des finances était occupé par Robert Lindet, qui avait
été membre du comité de salut public, du temps de Robespierre. C'était
un homme probe, mais n'ayant aucune des connaissances nécessaires pour
l'administration des finances d'un grand empire. Sous le gouvernement
révolutionnaire, il avait cependant obtenu la réputation d'un grand
financier; mais sous ce gouvernement, le vrai ministre des finances,
c'était le prote de la planche aux assignats.

--Lindet fut remplacé par Gaudin, depuis duc de Gaëte, qui avait
occupé pendant long-temps la place de premier commis des finances.
C'était un homme de moeurs douces et d'une sévère probité.

Le trésor était vide, il ne s'y trouvait pas de quoi expédier un
courrier. Toutes les rentrées se faisaient en bons de requisitions,
cédules, rescriptions, papiers de toutes espèces avec lesquels on
avait dévoré d'avance toutes les recettes de l'armée. Les
fournisseurs, payés avec des délégations, puisaient eux-mêmes
directement dans la caisse des receveurs, au fur et à mesure des
rentrées, et cependant ils ne faisaient aucun service. La rente était
à six francs. Toutes les sources étaient taries, le crédit anéanti;
tout était désordre, dilapidation, gaspillage. Les payeurs, qui
faisaient en même temps les fonctions de receveurs, s'enrichissaient
par un agiotage d'autant plus difficile à réprimer, que tous ces
papiers avaient des valeurs réelles différentes.

Le nouveau ministre Gaudin prit des mesures qui mirent un frein aux
abus, et rétablirent la confiance. Il supprima l'emprunt forcé et
progressif[5].

  [5] La loi de l'emprunt forcé et progressif de cent millions
  avait eu sur les propriétés des effets plus funestes encore que
  ceux de la loi des ôtages sur la liberté des citoyens. L'emprunt
  forcé et progressif pesait sur toutes les propriétés agricoles et
  commerciales, meubles et immeubles. Les citoyens devaient
  contribuer en vertu d'une cotte délibérée par un jury, et fondée:
  1º sur la quotité de l'imposition directe; 2º sur une base
  arbitraire. Tout contribuable au-dessous de trois cents francs
  n'était pas passible de cet emprunt. Tout contribuable qui payait
  cinq cents francs, était taxé aux quatre dixièmes, celui de
  quatre mille francs et au-dessus, pour la totalité de son revenu.
  La deuxième base était relative à l'opinion: les parents
  d'émigrés, les nobles pouvaient être taxés arbitrairement par le
  jury: l'effet de cette loi fut ce qu'il devait être.
  L'enregistrement cessa de produire, car il n'y eut plus de
  transactions. Les domaines nationaux cessèrent de se vendre, car
  la propriété fut décriée; les riches devinrent pauvres sans que
  les pauvres devinssent plus riches: cette loi absurde produisit
  un effet contraire à celui qu'en avaient attendu ses auteurs:
  elle tarit toutes les sources du revenu public. Le ministre
  Gaudin ne voulut pas se coucher ni dormir une seule nuit, chargé
  du porte-feuille des finances, sans avoir rédigé et proposé une
  loi pour rapporter cette loi désastreuse, qu'il remplaça par
  vingt-cinq centimes additionnels aux contributions directes ou
  indirectes, qui rentrèrent sans effort, et produisirent cinquante
  millions. Les sommes déja versées à l'emprunt forcé, furent
  reçues à compte sur les centimes additionnels ou liquidées sur le
  grand-livre.

Plusieurs citoyens offrirent au gouvernement des sommes considérables.
Le commerce de Paris remplit un emprunt de 12 millions; ce qui dans ce
moment était d'une grande importance. La vente des domaines de la
maison d'Orange que la France s'était réservée par le traité de la
Haye fut négociée et produisit 24 millions. On créa pour 150 millions
de bons de rescription de rachats de rente.

Les impositions directes ne rentraient pas à cause du retard
qu'éprouvait la confection des rôles. Le ministre créa une commission
des contributions publiques. L'assemblée constituante, dont les
principes en administration étaient fautifs, parce qu'ils étaient le
résultat d'une vaine théorie et non le fruit de l'expérience, avait
chargé les municipalités de la formation des rôles qui étaient rendus
exécutoires par la décision des administrateurs de département. Cette
organisation était désastreuse; on y fut peu sensible: en 1792, 93,
94, les assignats pourvoyaient à tout. Lors de la constitution de l'an
III, cinq mille préposés furent chargés de la formation des rôles. On
avait adopté en même temps une administration mixte qui coûtait 5
millions d'extraordinaire, et n'atteignait pas plus le but que la loi
de la constituante. Gaudin, éclairé par l'expérience, confia la
confection de ces rôles à cent directeurs généraux ayant sous eux cent
inspecteurs et huit cent quarante contrôleurs, qui ne coûtaient que 3
millions. L'économie était de 2 millions.

Il créa la caisse d'amortissement, soumit les receveurs des finances à
un cautionnement du vingtième de leurs recettes, et organisa le
systême des obligations des receveurs-généraux, payables par douzième
par mois du montant de leurs recettes. Dès ce moment, toutes les
contributions directes rentrèrent au trésor avant le commencement de
l'exercice et en masse; il put en disposer pour le service dans toutes
les parties de la France. Il n'y eut plus aucune incertitude que les
recouvrements éprouvassent plus ou moins de retard, ou s'opérassent
avec plus ou moins d'activité; cela n'influait pas sur les opérations
du trésor. Cette loi a été une des sources de la prospérité et de
l'ordre qui ont depuis régné dans les finances.

La république possédait pour 40 millions de rentes en forêts; mais
elles étaient mal administrées: la régie de l'enregistrement, préposée
pour recevoir ce revenu, celui du timbre, et exercer des droits
domaniaux, ne convenait pas pour diriger une administration qui
exigeait des connaissances particulières et de l'activité. Le ministre
Gaudin établit une administration spéciale. Ce changement excita des
réclamations. On craignit de voir se renouveler les abus attachés à
l'ancienne administration des eaux et forêts. On établit, disait-on,
l'administration; on ne tardera pas à établir sa juridiction, les
tribunaux spéciaux; nous verrons renaître tous les abus qui ont excité
nos réclamations en 1789. Ces craintes étaient chimériques: les abus
de l'ancienne administration avaient disparu pour toujours, et la
nouvelle administration forestière soigna bien l'aménagement des
forêts, leur vente, leur coupe, et porta une attention toute
particulière aux semis et plantations. Elle fit aussi rentrer au
domaine une grande quantité de bois usurpés par les communes ou les
particuliers; enfin elle n'eut que de bons effets, et se concilia
l'opinion publique.

Tout ce qu'il est possible de faire en peu de jours, pour détruire les
abus d'un régime vicieux et fâcheux, remettre en honneur les principes
du crédit et de la modération, le ministre Gaudin le fit. C'était un
administrateur, de probité et d'ordre, qui savait se rendre agréable à
ses subordonnés, marchant doucement, mais sûrement. Tout ce qu'il fit
et proposa dans ces premiers moments, il l'a maintenu et perfectionné
pendant quinze années d'une sage administration. Jamais il n'est
revenu sur aucune mesure, parce que ses connaissances étaient
positives et le fruit d'une longue expérience.

Cambacérès conserva le ministère de la justice. Un grand nombre de
changements furent faits dans les tribunaux.

Talleyrand avait été renvoyé du ministère des relations extérieures
par l'influence de la société du manège. Reinhart qui l'avait
remplacé était natif de Wurtemberg. C'était un homme honnête et d'une
capacité ordinaire. Cette place était naturellement due à Talleyrand;
mais, pour ne pas trop froisser l'opinion publique fort indisposée
contre lui, surtout pour les affaires d'Amérique, Reinhart fut
conservé dans les premiers moments; d'ailleurs, ce poste était de peu
d'importance dans la situation critique où la république se trouvait.
On ne pouvait en effet entamer aucune espèce de négociation avant
d'avoir rétabli l'ordre dans l'intérieur, réuni la nation, et remporté
des victoires sur les ennemis extérieurs.

--Bourdon fut remplacé au ministère de la marine par Forfait, et nommé
commissaire de la marine à Anvers. Forfait, né en Normandie, avait la
réputation d'être le meilleur ingénieur constructeur de vaisseaux;
mais c'était un homme à systême, et il n'a pas justifié ce que l'on
attendait de lui. Le ministère de la marine était très-important par
la nécessité où se trouvait la république, de secourir l'armée
d'Égypte, la garnison de Malte, et les colonies.

--A l'intérieur, le ministre Quinette fut remplacé par Laplace,
géomètre du premier rang; mais qui ne tarda pas à se montrer
administrateur plus que médiocre; dès son premier travail, les
consuls s'aperçurent qu'ils s'étaient trompés: Laplace ne saisissait
aucune question sous son vrai point de vue; il cherchait des
subtilités partout, n'avait que des idées problématiques, et portait
enfin l'esprit des infiniment petits dans l'administration.

--Les nominations furent faites par les consuls d'un commun accord; la
première dissension d'opinion eut lieu pour Fouché, qui était ministre
de la police. Siéyes le haïssait, et croyait la sûreté du gouvernement
compromise, si la direction de la police restait dans ses mains.
Fouché, né à Nantes, avait été oratorien avant la révolution; il avait
ensuite exercé un emploi subalterne dans son département, et s'était
distingué par l'exaltation de ses principes. Député à la convention,
il marcha dans la même direction que Collot d'Herbois. Après la
révolution de thermidor, il fut proscrit comme terroriste. Sous le
directoire, il s'était attaché à Barras, et avait commencé sa fortune
dans des compagnies de fournitures, où l'on avait imaginé de faire
entrer un grand nombre d'hommes de la révolution: idée qui avait jeté
une nouvelle déconsidération sur des hommes que les évènements
politiques avaient déja dépopularisés. Fouché, appelé au ministère de
la police depuis plusieurs mois, avait pris parti contre la faction
du manège qui s'agitait encore, et qu'il fallait détruire; mais Siéyes
n'attribuait pas cette conduite à des principes fixes, et seulement à
la haine qu'il portait à ces sociétés, où sans aucune retenue, on
déclamait constamment contre les dilapidations et contre ceux qui
avaient eu part aux fournitures. Siéyes proposait Alquier pour
remplacer Fouché: ce changement ne parut pas indispensable; quoique
Fouché n'eût pas été dans le secret du 18 brumaire, il s'était bien
comporté. Napoléon convenait avec Siéyes, qu'on ne pouvait, en rien,
compter sur la moralité d'un tel ministre et sur son esprit versatile,
mais enfin sa conduite avait été utile à la république. _Nous formons
une nouvelle époque_, disait Napoléon; _du passé, il ne faut nous
souvenir que du bien et oublier le mal. L'âge, l'habitude des affaires
et l'expérience, ont formé bien des têtes et modifié bien des
caractères_. Fouché conserva son ministère.

La nomination de Gaudin au ministère des finances, laissa vacante la
place de commissaire du gouvernement près l'administration des postes,
place de confiance fort importante. Elle fut confiée à Laforêt, qui
alors était chef de la division des fonds aux relations extérieures.
C'était un homme habile qui avait été long-temps consul-général de
France, en Amérique.


§ IV.

L'école polytechnique n'était qu'ébauchée; Monge fut chargé d'en
rédiger l'organisation définitive, qui depuis a été sanctionnée par
l'expérience. Cette école est devenue la plus célèbre du monde. Elle a
fourni une foule d'officiers, de mécaniciens, de chimistes, qui ont
recruté les corps savants de l'armée, ou qui, répandus dans les
manufactures, ont porté si haut la perfection des arts, et donné à
l'industrie française sa haute supériorité.

Cependant le nouveau gouvernement était environné d'ennemis qui
s'agitaient publiquement. La Vendée, le Languedoc et la Belgique
étaient déchirés par les troubles et les insurrections. Le parti de
l'étranger, qui, depuis plusieurs mois, faisait tous les jours des
progrès, voyait avec dépit un changement qui détruisait ses
espérances. Les anarchistes n'écoutaient que leur animosité contre
Siéyes[6]. La loi rendue le 19 brumaire à Saint-Cloud, avait chargé
le gouvernement de prendre les mesures qui seraient nécessaires pour
rétablir la tranquillité de la république. Elle avait expulsé du
corps-législatif cinquante-cinq députés. Un grand nombre d'autres
étaient mécontents de l'ajournement des chambres; ils persistaient à
rester à Paris et à s'y réunir. C'était la première fois, depuis la
révolution, que la tribune était muette et le corps-législatif en
vacances. Les bruits les plus sinistres agitaient l'opinion; le
ministre de la police proposa en conséquence des mesures qui devaient
réprimer l'audace du parti anarchiste. Un décret condamna à la
déportation cinquante-neuf des principaux meneurs: trente-sept à la
Guyane, et vingt-deux à l'île d'Oléron; ce décret fut généralement
désapprouvé, l'opinion répugnait à toute mesure violente: cependant il
eut un effet salutaire. Les anarchistes, frappés à leur tour de
terreur, se dispersèrent. C'était tout ce qu'on voulait, et peu de
temps après le décret de déportation fut converti en une simple mesure
de surveillance qui cessa bientôt elle-même.

  [6] Siéyes était fréquemment alarmé de ce que les jacobins
  tramaient dans Paris, et des menaces qu'ils faisaient d'enlever
  les consuls. Ce qui fit dire à Napoléon réveillé à trois heures
  du matin par ce consul que venait d'inquiéter un rapport de
  police: «_Laissez-les faire, en guerre comme en amour, pour en
  finir, il faut se voir de près; qu'ils viennent. Autant terminer
  aujourd'hui qu'un autre jour._»

  Ces craintes étaient exagérées. Les menaces sont plus faciles à
  faire qu'à effectuer, et dans la manière des anarchistes, elles
  précèdent toujours de beaucoup toute espèce d'exécution.

Le public s'attribua le rapport de ce décret. On crut que
l'administration avait rétrogradé: on eut tort, elle n'avait voulu
qu'épouvanter; elle avait atteint son but.

Bientôt l'esprit public changea dans toute la France. Les citoyens
s'étaient réunis, les actes d'adhésion des départements arrivaient en
foule, et les malveillants de quelque parti qu'ils fussent, cessaient
d'être dangereux. La loi des ôtages, qui avait jeté un grand nombre de
citoyens dans les prisons fut rapportée[7]. Des lois intolérantes
avaient été rendues contre les prêtres par les gouvernements
précédents; la persécution avait été poussée aussi loin que le pouvait
faire la haine des théophilanthropes. Prêtres réfractaires ou prêtres
assermentés, tous étaient cependant dans la même proscription; les uns
avaient été déportés à l'île de Rhé, d'autres à la Guyane, d'autres à
l'étranger, d'autres gémissaient dans les prisons. On adopta pour
principe que la conscience n'était pas du domaine de la loi, et que le
droit du souverain devait se borner à exiger obéissance et fidélité.

  [7] La loi des ôtages avait été rendue le 12 juillet 1799: elle
  avait été dictée par les jacobins du manège; elle pesait sur cent
  cinquante à deux cents mille citoyens qu'elle mettait hors de la
  protection des lois; elle les rendait responsables, dans leurs
  personnes et leurs propriétés, de tous les évènements provenant
  des troubles civils. Ces individus étaient les parents des
  émigrés, les nobles, les aïeuls, aïeules, pères et mères de tout
  ce qui faisait partie des bandes armées, chouans ou voleurs de
  diligence. Par l'article 5, les administrateurs des départements
  étaient autorisés à réunir des ôtages pris dans ces classes, dans
  une commune centrale de leur département, et à déporter, à la
  Guyane, quatre de ces ôtages pour tout fonctionnaire public,
  militaire ou acquéreur de domaines nationaux, assassiné: ces
  classes devaient en outre pourvoir, par des amendes
  extraordinaires, aux dépenses qu'occasioneraient les
  dénonciateurs et surveillants; ils étaient passibles des
  indemnités dues aux patriotes par l'effet des troubles civils. En
  conséquence de cette loi, plusieurs milliers de vieillards, de
  femmes, étaient arrêtés. Un grand nombre était en fuite. Cette
  loi fut rapportée. Des courriers furent envoyés aussitôt dans
  tous les départements pour faire ouvrir les prisons.


§ V.

Si la question eût été ainsi posée à l'assemblée constituante, et
qu'on n'eût point exigé un serment à la constitution civile du
clergé, ce qui était entrer dans des discussions théologiques, aucun
prêtre n'eût été réfractaire. Mais Talleyrand et d'autres membres de
cette assemblée imposèrent ce serment, dont les conséquences ont été
si funestes à la France.

La constitution civile du clergé, devenue loi de l'état, il fallait
protéger les prêtres, en assez grand nombre, qui s'y étaient
conformés, et il est probable que ce clergé aurait formé l'église
nationale; mais, quand l'assemblée législative et la convention firent
fermer les églises, supprimèrent les dimanches, et traitèrent avec le
même mépris les prêtres assermentés et les réfractaires, on donna gain
de cause à ces derniers.

Napoléon, qui avait beaucoup médité sur les matières de religion, en
Italie et en Égypte, avait à cet égard des idées arrêtées; il se hâta
de faire cesser les persécutions. Son premier acte fut d'ordonner la
mise en liberté de tous les prêtres mariés ou assermentés, qui étaient
détenus ou déportés. L'emportement des factions avait été tel, que
même ces deux classes avaient été persécutées en masse.--On décréta
que tout prêtre déporté, emprisonné, etc., qui ferait serment d'être
fidèle au gouvernement établi, serait sur-le-champ mis en liberté. Peu
de temps après ce décret, plus de vingt mille vieillards rentrèrent
dans leurs familles. Quelques prêtres ignorants persistèrent dans leur
obstination, ils restèrent dans l'exil. Mais alors ils se condamnaient
eux-mêmes; car les préceptes du christianisme ne sont pas susceptibles
d'interprétation, et le serment de fidélité au gouvernement ne peut
être refusé sans crime.

Dans le même temps, les lois sur les décades furent rapportées, les
églises rendues au culte et des pensions accordées aux religieux et
religieuses qui prêteraient serment de fidélité au gouvernement. La
plupart se soumirent, et, par là, des milliers d'individus furent
arrachés à la misère. Les églises se rouvrirent dans les campagnes,
les cérémonies intérieures furent permises, tous les cultes furent
protégés, et le nombre des théophilanthropes diminua beaucoup.


§ VI.

Le pape Pie VI était mort, à l'âge de quatre-vingt-deux ans, à
Valence, où il s'était retiré après les évènements d'Italie. Napoléon,
revenant d'Égypte, s'était entretenu quelques instants dans cette
ville avec monsignor Spina, aumônier du pape, et que depuis il fit
nommer cardinal et archevêque de Gênes. Il apprit qu'aucun honneur
funèbre n'avait été rendu à ce pontife; et que son corps était déposé
dans la sacristie de la cathédrale. Un décret des consuls ordonna que
les honneurs accoutumés lui fussent décernés, et qu'un monument en
marbre fût élevé sur sa tombe. C'était un hommage à un souverain
malheureux, et au chef de la religion du premier consul et de la
pluralité des Français.

Chaque jour le gouvernement consulaire, par des actes de justice et de
générosité, s'efforçait de réparer les fautes et les injustices des
gouvernements précédents. Les membres de l'assemblée constituante, qui
avaient reconnu la souveraineté du peuple, furent rayés de la liste
des émigrés par une décision adoptée comme principe. Cela excita
beaucoup d'inquiétudes; les émigrés vont rentrer en foule, disait-on;
le parti royal va relever la tête, comme en fructidor; les
républicains vont être massacrés.

La Fayette[8], Latour-Maubourg, Bureau de Puzy, etc., rentrèrent en
France, et dans la jouissance de leurs biens, qui n'étaient pas
aliénés.

  [8] Le général La Fayette qui avait commencé la révolution, avait
  abandonné son armée devant Sedan, et passé à l'étranger. Arrêté
  par les Prussiens, il avait été livré au gouvernement autrichien,
  qui le tenait en prison. A l'époque du traité de Léoben, quoique
  le gouvernement français ne prît aucun intérêt à ce général,
  Napoléon crut de l'honneur de la France, d'exiger que la cour
  d'Autriche le mît en liberté; il l'obtint; mais La Fayette était
  sur la liste des émigrés, et ne pouvait encore rentrer en France.

  Cet homme, qui a joué un si grand rôle dans nos premières
  dissensions politiques, est né en Auvergne. Lors de la guerre
  d'Amérique, il avait servi sous Washington, et s'y était
  distingué. C'était un homme sans talents, ni civils ni militaires;
  esprit borné, caractère dissimulé, dominé par des idées vagues de
  liberté, mal digérées chez lui et mal conçues. Du reste, dans la
  vie privée, La Fayette était un honnête homme.

Depuis le 18 fructidor un grand nombre d'individus restaient déportés
à la Guyane, à Sinnamary, à l'île d'Oléron. Ils avaient été traités
ainsi sans jugement. Plusieurs d'entre eux étaient plus distingués par
leurs talents que par leur caractère. Napoléon voulut user
d'indulgence à leur égard, mais le parti à prendre était difficile et
fort contesté; c'était faire le procès au 18 fructidor. Les
commissions législatives étaient composées de députés qui avaient pris
part à la loi du 19. Rapporter cette loi eût été une véritable
réaction; Pichegru, Imbert Colombès, Willot, rentreraient donc en
France! D'ailleurs, la révolution de fructidor, quelque injuste,
quelque illégale qu'elle fût, avait évidemment sauvé la république; et
dès lors, on ne pouvait pas la condamner. On conçut l'idée de déclarer
que les déportés seraient considérés comme émigrés. C'était les mettre
à la disposition du gouvernement, qui ne tarda pas de laisser rentrer
tous ceux qui n'avaient pas eu des intelligences coupables avec
l'étranger. Leur conduite fut surveillée pendant quelque temps, et ils
finirent par être définitivement rayés de la liste des émigrés.
Plusieurs d'entre eux, tels que Portalis, Carnot, Barbé-Marbois, etc.,
furent même appelés à remplir des fonctions publiques. C'était le
règne d'un gouvernement fort et au-dessus des factions. Napoléon
disait: «J'ai ouvert un grand chemin; qui marchera droit sera protégé;
qui se jettera à droite ou à gauche, sera puni.»


§ VII.

D'autres malheureux gémissaient entre la vie et la mort. Il y avait
quelques années qu'un bâtiment parti d'Angleterre, pour se rendre dans
la Vendée, ayant à bord neuf personnes des plus anciennes familles de
France, des Talmont, des Montmorency, des Choiseul, avait fait
naufrage sur la côte de Calais; ces passagers étaient des émigrés. On
les avait arrêtés, et, depuis lors, ils avaient été traînés de prisons
en prisons, de tribunaux en tribunaux, sans que leur sort fût décidé.
Le fait de leur arrivée en France n'était pas de leur volonté;
c'étaient des naufragés: mais on arguait contre eux du lieu de leur
destination. Ils disaient bien qu'ils allaient dans l'Inde; mais le
bâtiment, ses provisions, tout témoignait qu'ils allaient dans la
Vendée. Sans entrer dans ces discussions, Napoléon vit que la position
de ces hommes était sacrée; ils étaient sous les lois de
l'hospitalité. Envoyer au supplice des malheureux qui avaient mieux
aimé se livrer à la générosité de la France, que de se jeter dans les
flots, eût été une singulière barbarie. Napoléon jugea que les lois
contre les émigrés étaient des lois politiques, et que la politique
de ces lois ne serait pas violée, s'il usait d'indulgence envers des
personnes qui se trouvaient dans un cas tout-à-fait extraordinaire.

Il avait déja jugé une question pareille, lorsque étant général
d'artillerie, il armait les côtes du midi. Des membres de la famille
Chabrillant, se rendant d'Espagne en Italie, avaient été pris par un
corsaire, et amenés à Toulon; ils avaient été aussitôt jetés dans les
prisons. Le peuple, sachant qu'ils étaient émigrés, voulait les
massacrer. Napoléon profita de sa popularité; par le moyen des
canonniers et des ouvriers de l'arsenal, qui étaient les plus exaltés,
il préserva cette famille de tout malheur; mais craignant une nouvelle
insurrection du peuple, il la fit monter dans des caissons vides qu'il
envoya aux îles d'Hyères, et la sauva.

Le gouvernement anglais ne montra pas une générosité pareille envers
Napper-Thandy, Blackwell et autres Irlandais, qui, jetés par un
naufrage sur les côtes de Norwège, traversaient le territoire de
Hambourg pour retourner à Paris. Ils avaient été naturalisés Français,
et étaient officiers au service de la république. Le ministre anglais,
à Hambourg, força le sénat de les arrêter à leur passage; et, qui le
croirait? l'Europe entière s'ameuta contre ces malheureux! Les
gouvernements russe et autrichien appuyaient les demandes de celui
d'Angleterre, pour qu'ils lui fussent remis. Les citoyens de Hambourg
avaient résisté quelque temps; mais, voyant la France déchue de sa
considération, et accablée de revers, tant en Allemagne qu'en Italie,
ils avaient fini par céder.

La France avait d'autant plus de raisons de se trouver offensée de
cette conduite, que la ville de Hambourg avait été long-temps le
refuge de vingt mille émigrés français, qui, de là, avaient organisé
des armées, et tramé des complots contre la république; tandis que
deux malheureux officiers au service de la république, ayant le
caractère sacré du malheur et du naufrage, étaient livrés à leurs
bourreaux.

Un décret des consuls mit un embargo sur les bâtiments hambourgeois
qui se trouvaient dans les ports de France, rappela de Hambourg les
agents diplomatiques et commerciaux français, et renvoya ceux de cette
ville.

Bientôt, après ce temps, les armées françaises ayant eu des succès, et
les heureux changements du 18 brumaire se faisant sentir chaque jour,
le sénat se hâta d'écrire une longue lettre à Napoléon pour lui
témoigner son repentir. Napoléon répondit celle-ci:

«J'ai reçu votre lettre, messieurs; elle ne vous justifie pas. Le
courage et la vertu sont les conservateurs des états: la lâcheté et le
crime sont leur ruine. Vous avez violé l'hospitalité, ce qui n'est
jamais arrivé parmi les hordes les plus barbares du désert. Vos
concitoyens vous le reprocheront à jamais. Les deux infortunés que
vous avez livrés meurent illustres; mais leur sang fera plus de mal à
leurs persécuteurs que ne le pourrait faire une armée.»

Une députation solennelle du sénat vint aux Tuileries faire des
excuses publiques à Napoléon. Il leur témoigna de nouveau toute son
indignation, et lorsque ces envoyés alléguèrent leur faiblesse, il
leur dit: «Eh bien! n'aviez-vous pas la ressource des états faibles?
n'étiez-vous pas les maîtres de les laisser échapper?»

Le directoire avait adopté le principe d'entretenir les prisonniers
français en Angleterre, pendant que l'Angleterre entretiendrait les
siens en France: nous avions en Angleterre, plus de prisonniers que
cette puissance n'en avait en France. Les vivres en Angleterre étaient
plus chers qu'en France; dès lors cet état de choses était onéreux
pour celle-ci. A cet inconvénient se joignait celui d'autoriser le
gouvernement anglais à avoir, sous le prétexte de comptabilité, des
intelligences dans l'intérieur de la république. Le gouvernement
consulaire s'empressa de changer cet arrangement. Chaque nation se
trouva chargée du soin des prisonniers qu'elle gardait.


§ VIII.

Dans la situation où se trouvaient les esprits, on avait besoin de
rallier, de réunir les différents partis qui avaient divisé la nation,
afin de pouvoir l'opposer tout entière à ses ennemis extérieurs.

Le serment de haine à la royauté fut supprimé comme inutile et
contraire à la majesté de la république, qui, reconnue partout,
n'avait pas besoin de pareils moyens. Il fut également décidé qu'on ne
célébrerait plus le 21 janvier. Cet anniversaire ne pouvait être
considéré que comme un jour de calamité nationale. Napoléon s'en était
déja expliqué au sujet du 10 août. On célèbre une victoire, disait-il;
mais on pleure sur les victimes même ennemies. La fête du 21 janvier
est immorale, continuait-il, sans juger si la mort de Louis XVI fut
juste ou injuste, politique ou impolitique, utile ou inutile; et même
dans le cas où elle serait jugée juste, politique et utile, ce n'en
serait pas moins un malheur. En pareille circonstance, l'oubli est ce
qu'il y a de mieux.

Les emplois furent donnés à des hommes de tous les partis et de toutes
les opinions modérées. L'effet fut tel, qu'en peu de jours il se fit
un changement général dans l'esprit de la nation. Celui qui, hier,
prêtait l'oreille aux propositions de l'étranger et aux commissaires
des Bourbons, parce qu'il craignait par-dessus tout les principes de
la société du Manège et le retour de la terreur, prenant aujourd'hui
confiance dans le gouvernement vraiment national, fort et généreux,
qui venait de s'établir, rompait ses engagements, et se replaçait dans
le parti de la nation et de la révolution. La faction de l'étranger en
fut un moment étonnée; bientôt elle se consola, et voulut donner le
change à l'opinion, en cherchant à persuader que Napoléon travaillait
pour les Bourbons.


§ IX.

Un des principaux agents du corps diplomatique demanda et obtint une
audience de Napoléon. Il lui avoua qu'il connaissait le comité des
agents des Bourbons, à Paris; que, désespérant du salut de la patrie,
il avait pris des engagements avec eux, parce qu'il préférait tout au
règne de la terreur: mais, le 18 brumaire, venant de recréer un
gouvernement national, non-seulement il renonçait à ses relations,
mais venait lui faire connaître ce qu'il savait, à condition toutefois
que son honneur ne serait pas compromis, et que ces individus
pourraient s'éloigner en sûreté.

Il présenta même à Napoléon deux des agents, Hyde-de-Neuville et
Dandigné. Napoléon les reçut à dix heures du soir dans un des petits
appartements du Luxembourg. Il y a peu de jours, lui dirent-ils, nous
étions assurés du triomphe, aujourd'hui tout a changé. Mais, général,
seriez-vous assez imprudent pour vous fier à de pareils évènements!
vous êtes en position de rétablir le trône, de le rendre à son maître
légitime; nous agissons de concert avec les chefs de la Vendée, nous
pouvons les faire tous venir ici. Dites-nous ce que vous voulez faire;
comment vous voulez marcher; et si vos intentions s'accordent avec les
nôtres, nous serons tous à votre disposition.

Hyde-de-Neuville parut un jeune homme spirituel, ardent sans être
passionné. Dandigné parut un furibond. Napoléon leur répondit: «Qu'il
ne fallait pas songer à rétablir le trône des Bourbons en France,
qu'ils n'y pourraient arriver qu'en marchant sur cinq cent mille
cadavres; que son intention était d'oublier le passé, et de recevoir
les soumissions de tous ceux qui voudraient marcher dans le sens de la
nation; qu'il traiterait volontiers avec Châtillon, Bernier, Bourmont,
Suzannet, d'Autichamp, etc.: mais à condition que ces chefs seraient
désormais fidèles au gouvernement national, et cesseraient toute
intelligence avec les Bourbons et l'étranger.»

Cette conférence dura une demi-heure, et l'on se convainquit de part
et d'autre, qu'il n'y avait pas moyen de s'entendre sur une pareille
base.

Les nouveaux principes adoptés par les consuls, et les nouveaux
fonctionnaires firent disparaître les troubles de Toulouse, les
mécontents du midi, et l'insurrection de la Belgique. La réputation de
Napoléon était chère aux Belges, et influa heureusement sur les
affaires publiques dans ces départements, que la persécution des
prêtres avait mis en feu l'année précédente.

Cependant la Vendée et la chouannerie troublaient dix-huit
départements de la république. Les affaires allaient si mal, que
Châtillon, chef des Vendéens, s'était emparé de Nantes; il est vrai
qu'il n'avait pu s'y maintenir vingt-quatre heures. Mais les chouans
exerçaient leurs ravages jusqu'aux portes de la capitale. Les chefs
repondaient aux proclamations du gouvernement par d'autres
proclamations, où ils disaient qu'ils se battaient pour le
rétablissement du trône et de l'autel, et qu'ils ne voyaient dans le
directoire ou les consuls que des usurpateurs.

Un grand nombre de généraux et d'officiers de l'armée, trahissaient la
république, et s'entendaient avec les chefs des chouans. Le peu de
confiance que leur avait inspiré le directoire, l'ancien désordre qui
régnait dans toutes les parties de l'administration, avaient porté ces
officiers à oublier leur honneur et leur devoir, pour se ménager un
parti qu'ils croyaient au moment de triompher. Plusieurs furent assez
éhontés pour en venir faire la confidence à Napoléon, en lui déclarant
avoir obéi aux circonstances, et lui offrant de racheter ce moment
d'incertitude par des services d'autant plus importants, qu'ils
étaient dans la confidence des chouans et des Vendéens.

Des négociations furent ouvertes avec des chefs de la Vendée, en même
temps que des forces considérables furent dirigées contre eux. Tout
annonçait la destruction prochaine de leurs bandes; mais les causes
morales agissaient davantage. La renommée de Napoléon qui était grande
dans la Vendée, fit craindre aux chefs que l'opinion du pays ne les
abandonnât.

Le 17 janvier, à Montluçon, Châtillon, Suzannet, d'Autichamp, l'abbé
Bernier, chefs de l'insurrection de la rive gauche de la Loire, se
soumirent.

Le général Hédouville négocia le traité qui fut signé, le 17 janvier,
à Montluçon. Cette pacification n'avait rien de commun avec celles qui
avaient précédé: c'étaient des Français qui rentraient dans le sein de
la nation, et se soumettaient avec confiance au gouvernement. Toutes
les mesures administratives, financières, ecclésiastiques,
consolidèrent de jour en jour davantage la tranquillité de ces
départements.

Ces chefs vendéens furent reçus plusieurs fois à la Malmaison. La paix
une fois faite, Napoléon n'eut qu'à se louer de leur conduite.

Bernier était curé de Saint-Lô. C'était un homme de peu de taille et
d'une mince apparence. Il était bon prédicateur, rusé, et savait
inspirer le fanatisme à ses paysans sans le partager. Il avait eu une
grande influence dans la Vendée; son crédit avait un peu diminué, mais
restait cependant encore assez considérable pour rendre des services
au gouvernement. Il s'attacha au premier consul, et fut fidèle à ses
engagements: il fut chargé de négocier le concordat avec la cour de
Rome. Napoléon le nomma évêque d'Orléans.

--Châtillon était un vieux gentilhomme de soixante ans, bon, loyal,
ayant peu d'esprit, mais quelque vigueur. Il venait de se marier, ce
qui contribua à le rendre fidèle à ses promesses. Il habitait
alternativement Paris, Nantes, et ses terres. Il obtint dans la suite
plusieurs graces du premier consul. Châtillon pensait qu'on aurait pu
continuer la guerre de la Vendée quelques mois de plus; mais que,
depuis le 18 brumaire, les chefs ne pouvaient plus compter sur la
masse de la population. Il avouait aussi que vers la fin des campagnes
d'Italie, la réputation du général Bonaparte avait tant exalté
l'imagination des paysans vendéens, qu'on avait été au moment de
laisser là les droits des Bourbons, et d'envoyer une députation pour
lui proposer de se mettre sous son influence.

--d'Autichamp avait fait plusieurs campagnes comme simple hussard dans
les troupes de la république, pendant la grande terreur. C'était un
homme d'un esprit borné; mais ayant le ton, les manières et l'élégance
que comportaient son éducation et l'usage du grand monde.

--Sur la rive droite de la Loire, Georges et la Prévelaye étaient à la
tête des bandes de Bretagne; Bourmont commandait celles du Maine;
Frotté, celles de Normandie. La Prevelaye et Bourmont se soumirent, et
vinrent à Paris. Georges et Frotté voulurent continuer la guerre.
C'était un état de licence qui leur permettait, sous des couleurs
politiques, de se livrer à toute espèce de brigandage; de rançonner
les riches, sous prétexte qu'ils étaient acquéreurs de domaines
nationaux; de voler les diligences, parce qu'elles portaient les
déniers de l'état; de piller les banquiers, parce qu'ils avaient des
relations avec les caisses publiques, etc. Ils interceptaient les
communications entre Brest et Paris. Ils entretenaient des
intelligences avec tout ce que la capitale nourrit de plus vil, avec
des hommes qui vivent dans les antres de jeu et les mauvais lieux: ils
y apportaient leurs rapines, y faisaient leurs enrôlements, y
puisaient des renseignements pour rendre profitables les guet-apens
qu'ils tendaient sur les routes.

Les généraux Chambarlhac et Gardanne entrèrent dans le département de
l'Orne, à la tête de deux colonnes mobiles, pour se saisir de Frotté.
Ce chef, jeune, actif, rusé, était redouté et causait beaucoup de
désordres. Il fut surpris dans la maison du nommé Guidal, général
commandant à Alençon, qui avait des intelligences avec lui, qui
jouissait de sa confiance, et qui le trahit. Il fut jugé, et passa par
les armes.

Ce coup d'éclat rétablit la tranquillité dans cette province. Il ne
resta plus que Brulard et quelques chefs de peu de valeur, qui,
profitant de la facilité que leur offrait la croisière anglaise,
débarquaient sur les côtes, répandaient des libelles, et exerçaient
l'espionnage en faveur de l'Angleterre.

Georges se soutenait dans le Morbihan, au moyen des secours d'armes et
d'argent que lui fournissaient les Anglais. Attaqué, battu, cerné à
Grand-Champ par le général Brune, il capitula, rendit ses canons, ses
armes, et promit de vivre en bon et paisible sujet. Il demanda
l'honneur d'être présenté au premier consul, et reçut la permission de
se rendre à Paris. Napoléon chercha inutilement à faire sur lui
l'impression qu'il avait faite sur un grand nombre de Vendéens, à
faire parler la fibre française, l'honneur national, l'amour de la
patrie: aucune de ces cordes ne vibra....

La guerre de l'Ouest se trouvait ainsi terminée; plusieurs bons
régiments devinrent disponibles.

Pendant que tout s'améliorait, le travail de la constitution touchait
à sa fin; les deux consuls et les deux commissions s'en occupaient
sans relâche. Le gouvernement s'occupa peu de politique extérieure.
Toutes ses démarches se bornèrent à la Prusse. Le roi avait une armée
sur pied au moment où le duc d'Yorck avait débarqué en Hollande; cela
avait donné de l'inquiétude.

L'aide-de-camp Duroc fut envoyé à Berlin avec une lettre au roi; son
but était de sonder les dispositions du cabinet. Il réussit dans sa
mission, fut accueilli avec distinction, avec bienveillance, par la
reine. Les courtisans de cette cour, toute militaire, se complaisaient
dans le récit des guerres d'Italie et d'Égypte; ils étaient fort
satisfaits du triomphe qu'avait obtenu le parti militaire en France,
en arrachant aux avocats les rênes du gouvernement. On eut tout lieu
d'être content des dispositions de la Prusse, qui peu après mit son
armée sur le pied de paix.


§ X.

La commission législative, intermédiaire des cinq-cents, fut
successivement présidée par Lucien, Boulay de la Meurthe, Daunou,
Jacqueminot; celle des anciens, par Lemercier, Lebrun, Regnier.

Boulay fut depuis ministre d'état, président de la section de
législation au conseil d'état.

Daunou était oratorien, député du Pas-de-Calais, homme de bonnes
moeurs, bon écrivain: il avait rédigé la constitution de l'an III, il
fut le rédacteur de celle de l'an VIII: il a été archiviste impérial.

Jacqueminot était de Nancy, il est mort sénateur.

Lebrun fut troisième consul.

Regnier devint grand-juge et duc de Massa.

Les commissions législatives intermédiaires délibéraient en secret. Il
eût été d'un mauvais effet de rendre publiques les discussions d'une
assemblée qui ne se trouvait souvent formée que de 15 ou 16 membres.
Ces deux commissions, aux termes de la loi du 19 brumaire, ne
pouvaient rien sans l'initiative du gouvernement qui l'exerçait, en
provoquant l'attention de la commission des cinq-cents sur un objet
déterminé; celle-ci rédigeait sa résolution, qui était convertie en
loi par la commission des anciens.

La première loi importante de cette session extraordinaire fut
relative au serment. On ne pouvait le prêter qu'à la constitution qui
n'existait plus; il fut conçu en ces termes: «Je jure fidélité à la
république une et indivisible, fondée sur la souveraineté du peuple,
le régime représentatif, le maintien de l'égalité, la liberté et la
sûreté des personnes et des propriétés.»

Les deux conseils se réunissaient de droit, le 19 février 1800; le
seul moyen de les prévenir était de promulguer une nouvelle
constitution, et de la présenter à l'acceptation du peuple, avant
cette époque. Les trois consuls et les deux commissions législatives
intermédiaires se réunirent à cet effet en comité, pendant le mois de
décembre, dans l'appartement de Napoléon, depuis neuf heures du soir
jusqu'à trois heures du matin. Daunou fut chargé de la rédaction. La
confiance de l'assemblée reposait entièrement dans la réputation et
les connaissances de Siéyes. On vantait depuis long-temps la
constitution qu'il avait dans son porte-feuille. Il en avait laissé
percer quelques idées qui avaient germé parmi ses nombreux partisans,
et qui de là s'étant répandues dans le public, avaient porté au plus
haut point cette réputation que, dès la constituante, Mirabeau s'était
plu à lui faire, lorsqu'il disait à la tribune: «_Le silence de Siéyes
est une calamité nationale._» En effet, il s'était fait connaître par
plusieurs écrits profondément pensés: il avait suggéré, à la chambre
du tiers-état, l'idée-mère de se déclarer assemblée nationale; il
avait proposé le serment du jeu de paume, la suppression des
provinces et le partage du territoire de la république en
départements: il avait professé une théorie du gouvernement
représentatif et de la souveraineté du peuple, pleine d'idées
lumineuses et qui étaient passées en principes. Le comité s'attendait
à prendre connaissance de son projet de constitution, tant médité; il
pensait n'avoir à s'occuper que de le reviser, le modifier, et le
perfectionner par des discussions profondes. Mais, à la première
séance, Siéyes ne dit rien: il avoua qu'il avait beaucoup de matériaux
en porte-feuille, mais qu'ils n'étaient ni classés, ni coordonnés. A
la séance suivante, il lut un rapport sur les listes de notabilité. La
souveraineté était dans le peuple; c'était le peuple qui devait
directement ou indirectement commettre à toutes les fonctions; or, le
peuple, qui est merveilleusement propre à distinguer ceux qui méritent
sa confiance, ne l'est pas à assigner le genre de fonctions qu'ils
doivent occuper. Il établissait trois listes de notabilité: 1º
communale, 2º départementale, 3º nationale. La première se composait
du dixième de tous les citoyens de chaque commune, choisis parmi les
habitants eux-mêmes; la deuxième, du dixième des citoyens portés sur
les listes communales du département; la troisième, du dixième des
individus inscrits sur les listes départementales: cette liste se
réduisait à six mille personnes, qui formaient la notabilité
nationale. Cette opération devait se faire tous les cinq ans; et tous
les fonctionnaires publics, dans tous les ordres, devaient être pris
sur ces listes, savoir: le gouvernement, les ministres, la
législature, le sénat ou grand-jury, le conseil-d'état, le tribunal de
cassation, et les ambassadeurs, sur la liste nationale; les préfets,
les juges, les administrateurs, sur la liste départementale; les
administrations communales, les juges-de-paix, sur la liste communale.
Par là, tout fonctionnaire public, les ministres même seraient
représentants du peuple, auraient un caractère populaire. Ces idées
eurent le plus grand succès: répandues dans le public, elles firent
concevoir les plus heureuses espérances; elles étaient neuves, et l'on
était fatigué de tout ce qui avait été proposé depuis 1789; elles
venaient d'ailleurs d'un homme qui avait une grande réputation dans le
parti républicain; elles paraissaient être une analyse de ce qui avait
existé dans tous les siècles. Ces listes de notabilité étaient des
espèces de listes de noblesse non héréditaire, mais de choix.
Cependant les gens sensés virent tout d'abord le défaut de ce
systême, qui gênerait le gouvernement, en l'empêchant d'employer un
grand nombre d'individus propres aux fonctions, parce qu'ils ne
seraient pas sur les listes nationale, départementale, communale.
Cependant le peuple serait privé de toute influence directe dans la
nomination de la législature; il n'y aurait qu'une participation fort
illusoire et toute métaphysique.

Encouragé par ce succès, Siéyes fit connaître dans les séances
suivantes la théorie de son jury constitutionnel, qu'il consentit à
nommer sénat conservateur. Il avait cette idée dès la constitution de
l'an III, mais elle avait été repoussée par la convention. «La
constitution, disait-il, n'est pas vivante, il faut un corps de juges
en permanence, qui prennent ses intérêts, et l'interprètent dans tous
les cas douteux. Quelle que soit l'organisation sociale, elle sera
composée de divers corps: l'un aura le soin de gouverner; l'autre de
discuter et de sanctionner les lois. Ces corps, dont les attributions
seront fixées par la constitution, se choqueront souvent,
l'interpréteront différemment, le jury national sera là, pour les
raccorder et faire rentrer chaque corps dans son orbite.» Le nombre
des membres fut fixé à quatre-vingts, au moins âgés de quarante ans.
Ces quatre-vingts sages, dont la carrière politique était terminée, ne
pourraient plus occuper aucune fonction publique. Cette idée plut
généralement, et fut commentée de diverses manières: les sénateurs
étaient à vie, c'était une nouveauté depuis la révolution, et
l'opinion souriait à toute idée de stabilité; elle était fatiguée des
incertitudes et de la variété qui s'étaient succédé depuis dix ans.

Peu après il fit connaître sa théorie de la représentation nationale;
il la composait de deux branches: un corps-législatif de deux-cents
cinquante députés, ne discutant pas, mais qui semblable à la
grand'chambre du parlement, voterait et délibérerait au scrutin; un
tribunal de cent députés, qui, semblable aux enquêtes, discuterait,
rapporterait, plaiderait contre les résolutions rédigées par un
conseil d'état, nommé par le gouvernement, qui se trouverait investi
de la prérogative de rédiger les lois. Au lieu d'un corps-législatif,
turbulent, agité par des factions et par ses motions d'ordre si
intempestives, on aurait un corps grave, qui délibérerait après avoir
écouté une longue discussion dans le silence des passions. Cependant
le tribunat aurait la double fonction de dénoncer au sénat les actes
du gouvernement inconstitutionnels, même les lois adoptées par le
corps-législatif; et, à cet effet, le gouvernement ne pourrait les
proclamer que dix jours après leur adoption par le corps-législatif.
Ces idées furent accueillies favorablement du comité et du public. On
était si ennuyé des bavardages des tribunes, de ces intempestives
motions d'ordre qui avaient fait tant de mal et si peu de bien, et
d'où étaient nées tant de sottises et si peu de bonnes choses, qu'on
se flatta de plus de stabilité dans la législation, et de plus de
tranquillité et de repos; c'était ce que l'on desirait.

Plusieurs séances furent employées à la rédaction, et à des objets de
détails relatifs à la comptabilité et aux lois. Le moment vint enfin
où Siéyes fit connaître l'organisation de son gouvernement; c'était le
chapiteau, la portion la plus importante de cette belle architecture,
et dont l'influence devait être le plus sentie par le peuple. Il
proposa un grand-électeur à vie, choisi par le sénat conservateur,
ayant un revenu de six millions, une garde de trois mille hommes, et
habitant le palais de Versailles: les ambassadeurs étrangers seraient
accrédités près de lui; il accréditerait les ambassadeurs et ministres
français dans les cours étrangères. Les actes du gouvernement, les
lois, la justice, seraient rendus en son nom. Il serait le seul
représentant de la gloire, de la puissance, de la dignité nationales;
il nommerait deux consuls, un de la paix, un de la guerre; mais là se
bornerait toute son influence sur les affaires: il pourrait, il est
vrai, destituer les consuls et les changer; mais aussi le sénat
pourrait, lorsqu'il jugerait cet acte arbitraire et contraire à
l'intérêt national, _absorber le grand-électeur_. L'effet de cette
absorption équivaudrait à une destitution; la place devenait vacante,
le grand-électeur prenait place dans le sénat pour le reste de sa vie.


§ XI.

Napoléon avait peu parlé dans les séances précédentes, il n'avait
aucune expérience des assemblées: il ne pouvait que s'en rapporter à
Siéyes, qui avait assisté aux constitutions de 1791, 93, 95; à Daunou,
qui passait pour un des principaux auteurs de cette dernière; enfin,
aux trente ou quarante membres des commissions, qui tous s'étaient
distingués dans la législature, et qui prenaient d'autant plus
d'intérêt à l'organisation des corps, qui devaient faire la loi,
qu'ils étaient appelés à faire partie de ces corps. Mais le
gouvernement le regardait; il s'éleva donc contre des idées si
extraordinaires. Le grand-électeur disait-il, s'il s'en tient
strictement aux fonctions que vous lui assignez, sera l'ombre, mais
l'ombre décharnée d'un roi fainéant. Connaissez-vous un homme d'un
caractère assez vil pour se complaire dans une pareille singerie; s'il
abuse de sa prérogative, vous lui donnez un pouvoir absolu. Si, par
exemple, j'étais grand-électeur, je dirais, en nommant le consul de la
guerre et celui de la paix, Si vous faites un ministre, si vous signez
un acte sans que je l'approuve, je vous destitue. Mais, dites-vous, le
sénat à son tour absorbera le grand-électeur: le remède est pire que
le mal, personne, dans ce projet, n'a de garantie. D'un autre côté,
quelle sera la situation de ces deux premiers ministres? l'un aura
sous ses ordres les ministres de la justice, de l'intérieur, de la
police, des finances, du trésor; l'autre, ceux de la marine, de la
guerre, des relations extérieures. Le premier ne sera environné que de
juges, d'administrateurs, de financiers, d'hommes en robes longues; le
deuxième, que d'épaulettes et d'hommes d'épée: l'un voudra de l'argent
et des recrues pour ses armées; l'autre n'en voudra pas donner. Un
pareil gouvernement est une création monstrueuse, composée d'idées
hétérogènes, qui n'offrent rien de raisonnable. C'est une grande
erreur de croire que l'ombre d'une chose puisse tenir lieu de la
réalité.

Siéyes répondit mal, fut réduit au silence, montra de l'indécision, de
l'embarras; cachait-il quelque vue profonde? était-il dupe de sa
propre analyse? c'est ce qui sera toujours incertain; quoiqu'il en
soit, cette idée fut trouvée insensée. S'il eût commencé le
développement de tout son projet de constitution, par le titre de
gouvernement, rien n'eût passé, il eût été discrédité tout d'abord;
mais déja tout était adopté en partie, sur la foi qu'on avait en lui.

L'adoption des formes purement républicaines fut proposée: la création
d'un président, à l'instar des États-Unis, le fut aussi; celui-ci
aurait le gouvernement de la république pour dix ans, et aurait le
choix de ses ministres, de son conseil-d'état et de tous les agents de
l'administration. Mais les circonstances étaient telles, que l'on
pensa qu'il fallait encore déguiser la magistrature unique du
président. On concilia les opinions diverses, en composant un
gouvernement de trois consuls, dont l'un serait le chef du
gouvernement, aurait toute l'autorité, puisque seul il nommait à
toutes les places, et seul avait voix délibérative; et les deux
autres, ses conseillers nécessaires. Avec un premier consul, on avait
l'avantage de l'unité dans la direction; avec les deux autres
consuls, qui devaient nécessairement être consultés, et qui avaient le
droit d'inscrire leurs opinions au procès-verbal, on conserverait
l'unité, et l'on ménagerait l'esprit républicain. Il parut que les
circonstances et l'esprit public du temps ne pouvaient alors rien
suggérer de meilleur. Le but de la révolution qui venait de s'opérer
n'était pas d'arriver à une forme de gouvernement plus ou moins
aristocratique, plus ou moins démocratique; mais le succès dépendait
de la consolidation de tous les intérêts, du triomphe de tous les
principes pour lesquels le voeu national s'était prononcé unanimement,
en 1789. Napoléon était convaincu que la France ne pouvait être que
monarchique; mais le peuple français tenant plus à l'égalité qu'à la
liberté, et le principe de la révolution étant fondé sur l'égalité de
toutes les classes, il y avait absence absolue d'aristocratie. Si une
république était difficile à constituer fortement, sans aristocratie,
la difficulté était bien plus grande pour une monarchie. Faire une
constitution dans un pays qui n'aurait aucune espèce d'aristocratie,
ce serait tenter de naviguer dans un seul élément. La révolution
française a entrepris un problême aussi insoluble que celui de la
direction des ballons.

Siéyes eût pu, s'il l'eût voulu, obtenir la place de deuxième consul;
mais il desira se retirer: il fut nommé sénateur, contribua à
organiser ce corps, et en fut le premier président. En reconnaissance
des services qu'il avait rendus en tant de circonstances importantes,
les commissions législatives, par une loi, lui firent don de la terre
de Crosne, à titre de récompense nationale. Il dit depuis à
l'empereur: «Je n'avais pas supposé que vous me traiteriez avec tant
de distinction, et que vous laisseriez tant d'influence aux consuls,
qui paraissaient devoir vous importuner et vous embarrasser.» Siéyes
était l'homme du monde le moins propre au gouvernement; mais essentiel
à consulter, car quelquefois il avait des aperçus lumineux et d'une
grande importance. Il aimait l'argent; mais il était d'une probité
sévère, ce qui plaisait fort à Napoléon: c'était la qualité première
qu'il estimait dans un homme public.

Pendant tout le mois de décembre, la santé de Napoléon fut fort
altérée. Ces longues veilles, ces discussions où il fallait entendre
tant de sottises, lui faisaient perdre un temps précieux, et
cependant ces discussions lui inspiraient un certain intérêt. Il
remarqua que des hommes, qui écrivaient très-bien, et qui avaient de
l'éloquence, étaient cependant privés de toute solidité dans le
jugement, n'avaient pas de logique, et discutaient pitoyablement:
c'est qu'il est des personnes qui ont reçu de la nature le don
d'écrire et de bien exprimer leurs pensées, comme d'autres ont le
génie de la musique, de la peinture, de la sculpture, etc. Pour les
affaires publiques, administratives et militaires, il faut une forte
pensée, une analyse profonde, et la faculté de pouvoir fixer
long-temps les objets, sans être fatigué.


§ XII.

Napoléon choisit pour deuxième consul Cambacérès, et pour troisième
Lebrun. Cambacérès, d'une famille honorable de Languedoc, était âgé de
cinquante ans; il avait été membre de la convention, et s'était
conservé dans une mesure de modération: il était généralement estimé.
Sa carrière politique n'avait été déshonorée par aucun excès. Il
jouissait, à juste titre, de la réputation d'un des premiers
jurisconsultes de la république. Lebrun, âgé de soixante ans, était
de Normandie. Il avait rédigé toutes les ordonnances du chancelier
Maupeou, il s'était fait remarquer par la pureté et l'élégance de son
style. C'était un des meilleurs écrivains de France. Député au conseil
des anciens, par le département de la Manche, il était d'une probité
sévère, n'approuvant les changements de la révolution que sous le
point de vue des avantages qui en résultaient pour la masse du peuple;
car il était né d'une famille de paysans.

La constitution de l'an VIII, si vivement attendue de tous les
citoyens, fut publiée et soumise à la sanction du peuple, le 13
décembre 1799, et proclamée le 24 du même mois; la durée du
gouvernement provisoire fut ainsi de quarante-trois jours.

Les idées de Napoléon étaient fixées; mais il lui fallait, pour les
réaliser, le secours du temps et des évènements. L'organisation du
consulat n'avait rien de contradictoire avec elles; il accoutumait à
l'unité, et c'était un premier pas. Ce pas fait, Napoléon demeurait
assez indifférent aux formes et dénominations des différents corps
constitués. Il était étranger à la révolution. La volonté des hommes
qui en avaient suivi toutes les phases, dut prévaloir dans des
questions aussi difficiles qu'abstraites. La sagesse était de marcher
à la journée sans s'écarter d'un point fixe, étoile polaire sur
laquelle Napoléon va prendre sa direction pour conduire la révolution
au port où il veut la faire aborder.




MÉMOIRES DE NAPOLÉON.




ULM.--MOREAU.

  Défauts des plans de campagne, suivis en 1795, 1796,
    1797.--Position des armées françaises en 1800.--3. Position des
    armées autrichiennes.--Plan du premier consul. Dispositions
    qu'il prend.--Ouverture de la campagne.--Bataille
    d'Engen.--Bataille de Moeskirch.--Bataille de
    Biberach.--Manoeuvres et combats autour d'Ulm.--Kray quitte
    Ulm. Prise de Munich. Combat de Neubourg.--11. Armistice de
    Parsdorf, le 15 juillet 1800.--Remarques critiques.

§ 1er.

La république française avait eu sur le Rhin trois armées pendant les
campagnes de 1795, 1796 et 1797. L'une, désignée sous le nom d'armée
du Nord, avait son quartier-général à Amsterdam, et était composée
des troupes bataves, environ vingt mille hommes, et d'un pareil nombre
de troupes françaises. Par les traités existants entre les deux
républiques, celle de Hollande devait entretenir un corps de
vingt-cinq mille Français pour protéger ce pays. Cette armée de
quarante à quarante-cinq mille hommes, était chargée de la garde des
côtes de la Hollande depuis l'Escaut jusqu'à l'Ems, et du côté de
terre des frontières jusque vis-à-vis Wésel. La deuxième armée, sous
le nom de Sambre-et-Meuse, avait son quartier-général à Dusseldorf,
bloquait Mayence et Erenbreisten. La troisième, sous le nom d'armée du
Rhin, avait son quartier-général à Strasbourg; elle s'appuyait à la
Suisse, et formait le blocus de Philisbourg.

L'armée du Nord n'était en réalité qu'une armée d'observation, qui
n'avait plus pour but, que de contenir les partisans de la maison
d'Orange, et de s'opposer aux tentatives que l'Angleterre pourrait
faire pour débarquer des troupes en Hollande. La paix conclue à Bâle
avec la Prusse, les maisons de Saxe et de Hesse, avait rétabli la
tranquillité dans tout le nord de l'Allemagne.

L'armée de Sambre-et-Meuse, nécessaire tant que la Prusse faisait
partie de la coalition, était devenue inutile du moment que la
république française n'avait plus à soutenir la guerre que contre
l'Autriche et l'Allemagne méridionale. Dans la campagne de 1796, cette
armée, commandée par Jourdan, marcha sur le Mein, s'empara de
Wurtzbourg et prit position sur le Rednitz; sa gauche appuyée au
débouché de la Bohême par Egra, tandis que sa droite débouchait sur la
vallée du Danube. L'armée du Rhin, commandée par Moreau, partit de
Strasbourg, traversa les montagnes noires et le Vurtemberg, passa le
Lech et entra en Bavière. Pendant que ces deux armées manoeuvraient
sous le commandement de deux généraux indépendants l'un de l'autre,
l'armée autrichienne, opposée à ces deux armées du Rhin et de
Sambre-et-Meuse, était réunie sous le commandement unique de
l'archiduc Charles. Elle se centralisa sur le Danube à Ingolstadt et
Ratisbonne et se trouva placée entre les armées françaises, dont elle
parvint à empêcher la jonction. L'archiduc battit Bernadotte qui
commandait la droite de l'armée de Sambre-et-Meuse, l'accula sur
Vurtzbourg et enfin le rejeta au delà du Rhin. L'armée du Rhin resta
spectatrice de cette marche de l'Archiduc sur l'armée de
Sambre-et-Meuse; et ce fut trop tard que Moreau ordonna à la division
Desaix de passer sur la rive gauche du Danube pour secourir Jourdan;
ce défaut de résolution du général de l'armée du Rhin, obligea bientôt
cette même armée à se mettre en retraite. Elle repassa le Rhin, et
reprit la première position sur la rive gauche. Ainsi l'armée
autrichienne, en nombre très-inférieur aux armées françaises réunies,
fit échouer, sans aucune bataille générale, le plan de campagne des
Français, et reconquit toute l'Allemagne.

Le plan des Français était vicieux pour la défensive comme pour
l'offensive. Du moment que l'on n'avait pour ennemie que l'Autriche,
il ne fallait avoir qu'une seule armée, n'agissant que sur une seule
ligne et conduite par une seule tête.

En 1799, la France était maîtresse de la Suisse. On forma deux armées:
l'une appelée armée du Rhin; l'autre, armée d'Helvétie. La première
qui prit ensuite le nom d'armée du Danube, sous le commandement de
Jourdan, passa le Rhin, traversa les montagnes noires, arriva à
Stockach, où ayant été battue par l'archiduc, elle fut obligée de
repasser le Rhin, dans le temps même que l'armée d'Helvétie restait
dans ses positions, maîtresse de toute la Suisse. On commit donc
encore la même faute, d'avoir deux armées indépendantes au lieu d'une
seule; et lorsque Jourdan fut battu à Stockach, c'est sur la Suisse
qu'il aurait dû se replier, et non sur Strasbourg et Brisack. Depuis,
l'armée du Rhin fut chargée de la défense de la rive gauche du fleuve,
vis-à-vis Strasbourg; et l'armée d'Helvétie, qui devenait l'armée
principale de la république, perdit une partie de la Suisse, et garda
long-temps la Limath; mais à Zurich, conduite par Masséna, et
profitant de la faute que firent les alliés en se divisant aussi en
deux armées, elle battit les Russes, et reprit toute la Suisse.


§ II.

Au mois de janvier 1800, cette armée d'Helvétie était cantonnée en
Suisse; celle du Bas-Rhin, sous le général Lecourbe, dans ses
quartiers d'hiver, sur la rive gauche du Rhin; celle de Hollande, sous
Brune, voyait s'embarquer la dernière division du duc d'Yorck[9].

  [9] Les généraux Masséna, Brune, Lecourbe, Championnet étaient
  attachés à la personne de Napoléon, mais fort ennemis de Siéyes;
  ils partageaient plus ou moins les opinions des jacobins du
  manège: il devenait nécessaire de rompre tous les fils en
  changeant sans retard tous les généraux en chef. Si jamais
  l'armée devait donner de l'inquiétude, ce ne serait que par
  l'influence du parti exagéré et non pas celui des modérés, qui
  était alors en grande minorité.

L'armée d'Italie, battue à Genola, se ralliait en désordre sur les
cols des Apennins; Coni capitulait; Gênes était menacée, mais le
lieutenant-général Saint-Cyr repoussa un des corps de l'armée
autrichienne au delà de la Bocchetta, ce qui lui mérita un sabre
d'honneur; ce fut la première récompense nationale que Napoléon
décerna, comme chef de l'état.

Les deux armées entrèrent en quartier d'hiver: les Autrichiens sur les
belles plaines du Piémont et du Mont-Ferrat; les Français, sur les
revers de l'Apennin, de Gênes au Var. Ce pays, bloqué par mer depuis
long-temps, sans communication avec la vallée du Pô, était épuisé.
L'administration française mal organisée, était confiée à des mains
infidèles.

La cavalerie, les charrois périrent de misère; les maladies
contagieuses et la désertion désorganisèrent l'armée; enfin le mal
empira au point que des corps entiers, tambour battant, drapeau
déployé, abandonnèrent leur position, et repassèrent le Var. Ce qui
donna lieu à divers ordres du jour de Napoléon aux soldats d'Italie.
Il leur disait:

«Soldats, les circonstances qui me retiennent à la tête du
gouvernement, m'empêchent de me trouver au milieu de vous; vos besoins
sont grands; toutes les mesures sont prises pour y pourvoir. La
première qualité du soldat est la constance à supporter la fatigue et
la privation; la valeur n'est que la seconde. Plusieurs corps ont
quitté leurs positions; ils ont été sourds à la voix de leurs
officiers: la dix-septième légère est de ce nombre. Sont-ils donc
morts les braves de Castiglione, de Rivoli, de Newmarkt! Ils eussent
péri plutôt que de quitter leurs drapeaux, et ils eussent ramené leurs
jeunes camarades à l'honneur et au devoir. Soldats, vos distributions
ne vous sont pas régulièrement faites, dites-vous? Qu'eussiez-vous
fait, si comme les quatrième et vingt-deuxième légères, les
dix-huitième et trente-deuxième de ligne, vous vous fussiez trouvés au
milieu du désert, sans pain, ni eau, mangeant du cheval et du chameau?
_La victoire nous donnera du pain_, disaient-elles; et vous, vous
désertez vos drapeaux! Soldats d'Italie, un nouveau général vous
commande; il fut toujours à l'avant-garde, dans les plus beaux moments
de votre gloire; entourez-le de votre confiance, il ramènera la
victoire dans vos rangs. Je me ferai rendre un compte journalier de la
conduite de tous les corps, et spécialement de la dix-septième légère
et de la soixante-troisième de ligne; _elles se ressouviendront de la
confiance que j'avais en elles_.»

Ces paroles magiques arrêtèrent le mal comme par enchantement: l'armée
se réorganisa, les subsistances furent assurées, les déserteurs
réjoignirent.

Napoléon rappela Masséna d'Helvétie, et lui confia l'armée d'Italie;
ce général, qui connaissait parfaitement les débouchés des Apennins,
était plus propre que personne à cette guerre de chicane; il arriva le
10 février à son quartier-général de Gênes.

Le général Brune, d'abord appelé au conseil-d'état, fut quelques
semaines après envoyé sur la Loire pour commander l'armée de l'Ouest;
le général Augereau le remplaça dans le commandement de la Hollande;
la proclamation suivante fut mise à l'ordre des armées:

«Soldats! en promettant la paix au peuple français, j'ai été votre
organe, je connais votre valeur, vous êtes les mêmes hommes qui
conquirent la Hollande, le Rhin, l'Italie, et donnèrent la paix sous
les murs de Vienne. Soldats! ce ne sont plus vos frontières qu'il faut
défendre, ce sont les états ennemis qu'il faut envahir. Il n'est aucun
de vous qui n'ait fait campagne, qui ne sache que la qualité la plus
essentielle d'un soldat, c'est de savoir supporter les privations avec
constance: plusieurs années d'une mauvaise administration ne peuvent
être réparées dans un jour. Premier magistrat de la république, il me
sera doux de faire connaître à la nation entière les corps qui
mériteront, par leur discipline et leur valeur, d'être les soutiens de
la patrie. Soldats! lorsqu'il en sera temps je serai au milieu de
vous, et l'Europe se souviendra que vous êtes de la race des braves.»

Telle était la position des armées; le premier consul ordonna
sur-le-champ la réunion de celles du Rhin et d'Helvétie en une seule
sous le nom d'armée du Rhin; il en donna le commandement au général
Moreau, qui lui avait montré le dévouement le plus absolu dans la
journée du 18 brumaire[10]. Les troupes françaises manquaient de tout,
leur dénuement était extrême, tout l'hiver fut employé à recruter,
habiller, solder cette armée. Un détachement de l'armée de Hollande
fut dirigé sur Mayence, et bientôt l'armée du Rhin devint une des
plus belles qu'ait jamais eues la république; elle comptait 150,000
hommes, et était formée de toute les vieilles bandes.

  [10] Moreau était ennemi du directoire, et surtout de la société
  du manège; quoiqu'il n'eût eu que des revers dans la campagne qui
  venait de se terminer, qu'il eût alors moins de considération que
  les généraux qui venaient de sauver la Suisse, à Zurich, et la
  Hollande à Alkmaer, en faisant capituler le fils du roi
  d'Angleterre, il avait une connaissance particulière du champ
  d'opération de l'armée d'Allemagne: ce qui décida le premier
  consul à lui donner toute sa confiance, et à le mettre à la tête
  de l'armée.


§ III.

Paul I était mécontent de la politique de l'Autriche et de
l'Angleterre; l'élite de son armée avait péri en Italie sous Suvarow,
en Suisse sous Korsakow, en Hollande sous Hermann. Les prétentions
anciennes et nouvelles des Anglais sur la navigation des neutres,
l'indisposaient tous les jours davantage; le commerce des neutres,
surtout celui des puissances de la Baltique était troublé; des convois
escortés par des bâtiments de guerre étaient insultés et soumis à des
visites. D'un autre côté les changemens survenus dans les principes du
gouvernement français, depuis le 18 brumaire, avaient neutralisé,
suspendu sa haine contre la révolution: il estimait le caractère que
le premier consul avait montré en Italie, en Égypte, et qu'il
déployait tous les jours; ces dernières circonstances déterminèrent sa
conduite, et s'il n'abandonna pas la coalition, du moins ordonna-t-il
à ses armées de quitter le champ de bataille et de repasser la
Vistule.

L'abandon de l'armée russe ne découragea pas l'Autriche, elle déploya
tous ses moyens et mit deux grandes armées sur pied.

L'une en Italie, forte de 140,000 hommes, sous les ordres du
feld-maréchal Mélas, fut destinée à prendre l'offensive, s'emparer de
Gênes, de Nice et de Toulon. Sous les murs de cette place, elle devait
être rejointe par l'armée anglaise de 18,000 hommes qui devaient se
rassembler à Mahon, et par l'armée napolitaine de 20,000 hommes.
Willot était au quartier-général de Mélas, pour insurger le Midi de la
république, où les Bourbons pensaient avoir des partisans.

L'autre en Allemagne, commandée par le feld-maréchal Kray, forte de
120,000 hommes, y comprises les troupes de l'empire et celles à la
solde de l'Angleterre. Cette dernière armée était destinée à rester
sur la défensive pour couvrir l'Allemagne. L'expérience de la campagne
passée avait convaincu l'Autriche de toutes les difficultés attachées
à la guerre de Suisse.

Le feld-maréchal Kray avait son quartier-général à Donau-Schingen; ses
principaux magasins à Stockach, Engen, Moerskirch, Biberach. Son armée
était composée de quatre corps.

Celui de droite, commandé par le feld-maréchal-lieutenant Starray,
était sur le Mein.

Celui de gauche, sous les ordres du prince de Reuss, était en Tyrol.

Les deux autres étaient sur le Danube, tenant des avant-gardes: l'une
sous le général Kienmayer, vis-à-vis de Kehl; l'autre sous les ordres
du général-major Giulay, dans le Brisgaw; une troisième sous les
ordres du prince Ferdinand, dans les villes forestières aux environs
de Bâle; une quatrième sous les ordres du prince de Vaudémont,
vis-à-vis Schaffhouse.

Dans ces circonstances, il devenait donc urgent que l'armée du Rhin
prît vigoureusement l'offensive; ses forces étaient presque doubles de
celles de l'ennemi, tandis que l'armée autrichienne d'Italie était
plus que double de l'armée française, qui, complétée à 40,000 hommes,
gardait l'Apennin et les hauteurs de Gênes. Une armée de réserve de
35,000 hommes fut réunie sur la Saône, pour se porter au soutien de
l'armée d'Allemagne si cela était nécessaire, déboucher par la Suisse
sur le Pô, et prendre l'armée autrichienne d'Italie à revers.

Le cabinet de Vienne comptait que ses armées seraient, au milieu de
l'été, au coeur de la Provence; et celui des Tuileries avait calculé
que son armée du Rhin serait avant ce temps-là sur l'Inn.


§ IV.

Le premier consul ordonna au général Moreau de prendre l'offensive et
d'entrer en Allemagne, afin d'arrêter le mouvement de l'armée
autrichienne d'Italie, qui déja était arrivée sur Gênes. Toute l'armée
du Rhin devait se réunir en Suisse et passer le Rhin à la hauteur de
Schaffhouse; le mouvement de la gauche de l'armée sur sa droite devant
se faire derrière le rideau du Rhin, et d'ailleurs, étant préparé
beaucoup à l'avance, l'ennemi n'en aurait aucune connaissance. En
jetant quatre ponts à la fois à la hauteur de Schaffhouse, toute
l'armée française passerait en vingt-quatre heures, arriverait sur
Stockach, et culbuterait la gauche de l'ennemi, prendrait par derrière
tous les Autrichiens placés entre la rive droite du Rhin et les
défilés de la forêt Noire. En six ou sept jours de l'ouverture de la
campagne, l'armée serait devant Ulm; ce qui pourrait s'échapper de
l'armée autrichienne se rejetterait en Bohême. Ainsi, le premier
mouvement de la campagne aurait eu pour résultat de séparer l'armée
autrichienne de Ulm, Philisbourg et Ingolstadt, et de mettre en notre
pouvoir le Wurtemberg, toute la Souabe et la Bavière. Ce plan
d'opération devait donner lieu à des évènements plus ou moins
décisifs, selon les chances de la fortune, l'audace et la rapidité des
mouvements du général français. Le général Moreau était incapable
d'exécuter et même de comprendre un pareil mouvement; il envoya le
général Dessolles à Paris, présenter un autre projet au ministre de la
guerre, suivant la routine des campagnes de 1796 et 1797; il proposait
de passer le Rhin à Mayence, Strasbourg et Bâle. Le premier consul,
fortement contrarié, pensa un moment à aller lui-même se mettre à la
tête de cette armée, il calculait qu'il serait sous les murs de Vienne
avant que l'armée autrichienne d'Italie ne fût devant Nice. Mais
l'agitation intérieure de la république s'opposa à ce qu'il quittât sa
capitale, et s'en éloignât pour autant de temps: le projet de Moreau
fut modifié, et le général fut autorisé à exécuter un projet mitoyen,
qui consistait à faire passer le fleuve par sa gauche à Brisach, par
son centre à Bâle, par sa droite au-dessus de Schaffhouse. Il lui
était surtout prescrit de n'avoir qu'une seule ligne d'opération;
encore dans l'exécution ce dernier plan lui parut-il trop hardi, et il
y fit des changements.


§ V.

Moreau avait son quartier-général à Bâle; son armée était composée de
quatre corps d'infanterie, d'une réserve de grosse cavalerie et de
deux divisions détachées, savoir

Le lieutenant-général Sainte-Suzanne commandant la gauche: les
divisions Souham et Legrand; le lieutenant-général Saint-Cyr
commandant le centre: les divisions Baraguai-d'Hilliers et Ney; le
général en chef commandant la réserve: les divisions Delmas, Leclerc
et Richepanse; le lieutenant-général Lecourbe commandant la droite:
les divisions Vandamme, Montrichard et Lorge.

Le général d'Hautpoult commandant la réserve de grosse cavalerie; le
général Éblé, l'artillerie.

Les corps détachés étaient commandés par les généraux Collaud et
Moncey, en Suisse.

Le 25 avril Sainte-Suzanne, commandant la gauche, passa le Rhin à
Strasbourg; Saint-Cyr, avec le centre, le passa le même jour à
Brisach; le général Moreau, à la tête d'un corps de réserve, passa le
27 à Bâle.

Le corps de Sainte-Suzanne culbuta un corps ennemi de 12 à 15,000
hommes, qui était en position en avant d'Offembourg; Saint-Cyr entra
à Fribourg, que l'ennemi ne lui disputa pas; de là il se porta sur
Saint-Blaise, où déja la réserve, qui avait passé à Bâle, était
arrivée. Richepanse resta à Saint-Blaise, les deux autres divisions,
remontant la rive droite du Rhin, se portèrent à l'embouchure de
l'Alb. Le 26 et le 27, les trois divisions se réunirent sur le
Wuttach; le 28, elles prirent position à Neukirch; Saint-Cyr se porta
de Saint-Blaise sur le Wuttach à Stühlingen.

Cependant Moreau sentit la nécessité de rappeler Sainte-Suzanne, qui
dut passer à Kehl le 27, pour venir par la rive gauche du Rhin à
Vieux-Brisach, passer de nouveau le fleuve et se trouver en deuxième
ligne du corps de Saint-Cyr; il marcha sur Fribourg, traversa le
Val-d'

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