Lettres intimes
by Hector Berlioz · French · Gutenberg #38150 · 385,082 chars · public domain (US)
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Title: Lettres intimes
Author: Hector Berlioz
Author of introduction, etc.: Charles Gounod
Release date: November 27, 2011 [eBook #38150]
Language: French
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LETTRES INTIMES
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
OUVRAGES
DE
HECTOR BERLIOZ
FORMAT GRAND IN-18
A TRAVERS CHANTS 1 vol.
CORRESPONDANCE INÉDITE 1 vol.
LES GROTESQUES DE LA MUSIQUE 1 vol.
LES SOIRÉES DE L'ORCHESTRE 1 vol.
MÉMOIRES, comprenant ses voyages en
Italie, en Allemagne, en Russie et en
Angleterre, 1803-1865 2 vol.
COULOMMIERS.--Typ. PAUL BRODARD.
HECTOR BERLIOZ
LETTRES INTIMES
AVEC UNE PRÉFACE
PAR
CHARLES GOUNOD
[Illustration]
PARIS
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
3, RUE AUBER, 3
1882
Droits de reproduction et de traduction réservés
PREFACE
Il y a, dans l'humanité, certains êtres doués d'une sensibilité
particulière, qui n'éprouvent rien de la même façon ni au même degré que
les autres, et pour qui l'exception devient la règle. Chez eux, les
particularités de nature expliquent celles de leur vie, laquelle, à son
tour, explique celle de leur destinée. Or ce sont les exceptions qui
mènent le monde; et cela doit être, parce que ce sont elles qui payent
de leurs luttes et de leurs souffrances la lumière et le mouvement de
l'humanité. Quand ces coryphées de l'intelligence sont morts de la route
qu'ils ont frayée, oh! alors vient le troupeau de Panurge, tout fier
d'enfoncer des portes ouvertes; chaque mouton, glorieux comme la mouche
du coche, revendique bien haut l'honneur d'avoir fait triompher la
révolution:
J'ai tant fait que nos gens sont enfin dans la plaine!
Berlioz fut, comme Beethoven, une des illustres victimes de ce
douloureux privilège: être une exception; il paya chèrement cette lourde
responsabilité! Fatalement, les exceptions doivent souffrir, et,
fatalement aussi, elles doivent faire souffrir. Comment voulez-vous que
la foule (ce _profanum vulgus_ que le poète Horace avait en exécration)
se reconnaisse et s'avoue incompétente devant cette petite audacieuse de
personnalité qui a bien le front de venir donner en face un démenti aux
habitudes invétérées et à la routine régnante? Voltaire n'a-t-il pas dit
(lui, l'esprit s'il en fut) que personne n'avait autant d'esprit que
tout le monde? Et le suffrage universel, cette grande conquête de notre
temps, n'est-il pas le verdict sans appel du souverain collectif? La
voix du peuple n'est-elle pas la voix de Dieu?...
En attendant, l'histoire, qui marche toujours et qui, de temps à autre,
fait justice d'un bon nombre de contrefaçons de la vérité, l'histoire
nous enseigne que partout, dans tous les ordres, la lumière va de
l'individu à la multitude, et non de la multitude à l'individu; du
savant aux ignorants, et non des ignorants au savant; du soleil aux
planètes, et non des planètes au soleil. Eh quoi! vous voulez que
trente-six millions d'aveugles représentent un télescope et que
trente-six millions de brebis fassent un berger? Comment! c'est donc la
foule qui a formé les Raphaël et les Michel-Ange, les Mozart et les
Beethoven, les Newton et les Galilée? La foule! mais elle passe sa vie à
_juger_ et à _se déjuger_, à condamner tour à tour ses engouements et
ses répugnances, et vous voudriez qu'elle fût un juge? Cette juridiction
flottante et contradictoire, vous voudriez qu'elle fût une magistrature
infaillible? Allons, cela est dérisoire. La foule flagelle et crucifie,
_d'abord_, sauf à revenir sur ses arrêts par un repentir tardif, qui
n'est même pas, le plus souvent, celui de la génération contemporaine,
mais de la suivante ou des suivantes, et c'est sur la tombe du génie
que pleuvent les couronnes d'immortelles refusées à son front. Le juge
définitif, qui est la postérité, n'est qu'une superposition de minorités
successives: les majorités sont des «conservatoires de _statu quo_»; je
ne leur en veux pas; c'est vraisemblablement leur fonction propre dans
le mécanisme général des choses; elles retiennent le char, mais enfin
elles ne le font pas avancer; elles sont des freins,--quand elles ne
sont pas des ornières. Le succès contemporain n'est, bien souvent,
qu'une question de mode; il prouve que l'oeuvre est au niveau de son
temps, mais nullement qu'elle doive lui survivre; il n'y a donc pas lieu
de s'en montrer si fier.
Berlioz était un homme tout d'une pièce, sans concessions ni
transactions: il appartenait à la race des «Alceste»; naturellement, il
eut contre lui la race des «Oronte;»--et Dieu sait si les Oronte sont
nombreux! On l'a trouvé quinteux, grincheux, hargneux, que sais-je?
Mais, à côté de cette sensibilité excessive poussée jusqu'à
l'irritabilité, il eût fallu faire la part des choses irritantes, des
épreuves personnelles, des mille rebuts essuyés par cette âme fière et
incapable de basses complaisances et de lâches courbettes; toujours
est-il que, si ses jugements ont semblé durs à ceux qu'ils atteignaient,
jamais du moins n'a-t-on pu les attribuer à ce honteux mobile de la
jalousie si incompatible avec les hautes proportions de cette noble,
généreuse et loyale nature.
Les épreuves que Berlioz eut à traverser comme concurrent pour le grand
prix de Rome furent l'image fidèle et comme le prélude prophétique de
celles qu'il devait rencontrer dans le reste de sa carrière. Il
concourut jusqu'à quatre fois et n'obtint le prix qu'à l'âge de
vingt-sept ans, en 1830, à force de persévérance et malgré les obstacles
de toute sorte qu'il eut à surmonter. L'année même où il remporta le
prix avec sa cantate de _Sardanapale_, il fit exécuter une oeuvre qui
montre où il en était déjà de son développement artistique, sous le
rapport de la conception, du coloris et de l'expérience. Sa _Symphonie
fantastique_ (épisode de la vie d'un artiste) fut un véritable
événement musical, de l'importance duquel le fanatisme des uns et la
violente opposition des autres peuvent donner la mesure. Quelque
discutée cependant que puisse être une semblable composition, elle
révèle, dans le jeune homme qui la produisait, des facultés d'invention
absolument supérieures et un sentiment poétique puissant qu'on retrouve
dans toutes ses oeuvres. Berlioz a jeté dans la circulation musicale une
foule considérable d'effets et de combinaisons d'orchestre inconnus
jusqu'à lui, et dont se sont emparés même de très illustres musiciens:
il a révolutionné le domaine de l'instrumentation et, sous ce rapport du
moins, on peut dire qu'il a «fait école». Et cependant, malgré des
triomphes éclatants, en France comme à l'étranger, Berlioz a été
contesté toute sa vie; en dépit d'exécutions auxquelles sa direction
personnelle de chef d'orchestre éminent et son infatigable énergie
ajoutaient tant de chances de réussite et tant d'éléments de clarté, il
n'eut jamais qu'un public partiel et restreint; il lui manqua «le
public», ce _tout le monde_ qui donne au succès le caractère de la
_popularité_: Berlioz est mort des retards de la popularité. _Les
Troyens_, cet ouvrage qu'il avait prévu devoir être pour lui la source
de tant de chagrins, _les Troyens_ l'ont achevé: on peut dire de lui,
comme de son héroïque homonyme Hector, qu'il a péri sous les murs de
Troie.
Chez Berlioz, toutes les impressions, toutes les sensations vont à
l'extrême; il ne connaît la joie et la tristesse qu'à l'état de délire;
comme il le dit lui-même, il est un «volcan». C'est que la sensibilité
nous emporte aussi loin dans la douleur que dans la joie: les Thabor et
les Golgotha sont solidaires. Le bonheur n'est pas dans l'absence des
souffrances, pas plus que le génie ne consiste dans l'absence des
défauts.
Les grands génies souffrent et doivent souffrir, mais ils ne sont pas à
plaindre; ils ont connu des ivresses ignorées du reste des hommes, et,
s'ils ont pleuré de tristesse, ils ont versé des larmes de joie
ineffable; cela seul est un ciel qu'on ne paye jamais ce qu'il vaut.
Berlioz a été l'une des plus profondes émotions de ma jeunesse. Il avait
quinze ans de plus que moi; il était donc âgé de trente-quatre ans à
l'époque où moi, gamin de dix-neuf ans, j'étudiais la composition au
Conservatoire, sous les conseils d'Halévy. Je me souviens de
l'impression que produisirent alors sur moi la personne de Berlioz et
ses oeuvres, dont il faisait souvent des répétitions dans la salle des
concerts du Conservatoire. A peine mon maître Halévy avait-il corrigé ma
leçon, vite je quittais la classe pour aller me blottir dans un coin de
la salle de concert, et, là, je m'enivrais de cette musique étrange,
passionnée, convulsive, qui me dévoilait des horizons si nouveaux et si
colorés. Un jour, entre autres, j'avais assisté à une répétition de la
symphonie _Roméo et Juliette_, alors inédite et que Berlioz allait faire
exécuter, peu de jours après, pour la première fois. Je fus tellement
frappé par l'ampleur du grand finale de la «Réconciliation des Montaigus
et des Capulets», que je sortis en emportant tout entière dans ma
mémoire la superbe phrase du frère Laurent: «Jurez tous par l'auguste
symbole!»
A quelques jours de là, j'allai voir Berlioz, et, me mettant au piano,
je lui fis entendre ladite phrase entière.
Il ouvrit de grands yeux, et, me regardant fixement:
--Où diable avez-vous pris cela? dit-il.
--A l'une de vos répétitions, lui répondis-je.
Il n'en pouvait croire ses oreilles.
L'oeuvre total de Berlioz est considérable. Déjà, grâce à l'initiative
de deux vaillants chefs d'orchestre (MM. Jules Pasdeloup et Édouard
Colonne), le public d'aujourd'hui a pu connaître plusieurs des vastes
conceptions de ce grand artiste: la _Symphonie fantastique_, la
symphonie _Roméo et Juliette_, la symphonie _Harold, l'Enfance du
Christ_, trois ou quatre grandes ouvertures, le _Requiem_, et surtout
cette magnifique _Damnation de Faust_ qui a excité depuis deux ans de
véritables transports d'enthousiasme dont aurait tressailli la cendre de
Berlioz, si la cendre des morts pouvait tressaillir. Que de choses
pourtant restent encore à explorer! Le _Te Deum_, par exemple, d'une
conception si grandiose, ne l'entendrons-nous pas? Et ce charmant opéra,
_Beatrix et Bénédict_, ne se trouvera-t-il pas un directeur pour le
mettre au répertoire? Ce serait une tentative qui, par ce temps de
revirement de l'opinion en faveur de Berlioz, aurait de grandes chances
de réussite, sans avoir le mérite et les dangers de l'audace; il serait
intelligent d'en profiter.
Les lettres qu'on va lire ont un double attrait: elles sont toutes
inédites et toutes écrites sous l'empire de cette absolue sincérité qui
est l'éternel besoin de l'amitié. On regrettera, sans doute, d'y
rencontrer certains manques de déférence envers des hommes que leur
talent semblait devoir mettre à l'abri de qualifications
irrévérencieuses et injustes; on trouvera, non sans raison, que Berlioz
eût mieux fait de ne pas appeler Bellini un «petit polisson», et que la
désignation d'«illustre vieillard», appliquée à Cherubini dans une
intention évidemment malveillante, convenait mal au musicien hors ligne
que Beethoven considérait comme le premier compositeur de son temps et
auquel il faisait (lui Beethoven, le symphoniste géant) l'insigne
honneur de lui soumettre humblement le manuscrit de sa _Messe
solennelle_, oeuvre 123, en le priant d'y vouloir bien faire ses
observations.
Quoi qu'il en soit, et malgré les taches dont l'humeur acariâtre est
seule responsable, ces lettres sont du plus vif intérêt. Berlioz s'y
montre pour ainsi dire _à nu_; il se laisse aller à tout ce qu'il
éprouve; il entre dans les détails les plus confidentiels de son
existence d'homme et d'artiste; en un mot, il ouvre à son ami son âme
tout entière, et cela dans des termes d'une effusion, d'une tendresse,
d'une chaleur qui montrent combien ces deux amis étaient dignes l'un de
l'autre et faits pour se comprendre. Se comprendre! ces deux mots font
penser à l'immortelle fable de notre divin la Fontaine: _les deux Amis_.
Se comprendre! entrer dans cette communion parfaite de sentiments, de
pensées, de sollicitude à laquelle on donne les deux plus beaux noms qui
existent dans la langue humaine, l'Amour et l'Amitié! C'est là tout le
charme de la vie; c'est aussi le plus puissant attrait de cette _vie
écrite_, de cette conversation entre absents qu'on a si bien nommée la
_correspondance_.
Si les oeuvres de Berlioz le font admirer, la publication des présentes
lettres fera mieux encore: elle le fera aimer, ce qui est la meilleure
de toutes les choses ici-bas.
CH. GOUNOD.
AVANT-PROPOS
La vie de Berlioz ne nous est guère connue que par les _Mémoires_ qu'il
a publiés de son vivant, non pour le vain plaisir d'écrire des
confessions, mais pour laisser une notice biographique exacte qui, par
le récit de ses luttes et de ses déboires, pût servir d'enseignement aux
jeunes compositeurs. Aussi, tout en parlant avec détails de sa carrière
d'artiste, a-t-il été sobre de confidences sur sa vie privée. Il en a
omis les particularités les plus intéressantes, et, quand il en a
rapporté certains épisodes, il l'a fait avec toutes les restrictions
possibles, ou les a présentés sous un jour dramatique qui leur enlève
leur plus grand charme, la sincérité de l'expression. A bien des égards,
il lui était difficile d'agir autrement. S'il est permis à un écrivain
de dissimuler des faits personnels sous la fiction du roman, il y a
quelque chose de pénible à voir un homme de talent abuser de sa
célébrité pour dévoiler au public l'intimité de sa vie et éparpiller
devant lui le tiroir aux souvenirs. Berlioz n'a donc raconté que ce
qu'il pouvait dire sans nuire à sa dignité. Mais la postérité est tenue
à moins de réserve, surtout quand une existence se présente comme
celle-là, toute pleine des agitations d'un caractère exceptionnel et des
tourments d'un génie incompris et opprimé.
Une partie de la _Correspondance_ de Berlioz, recueillie et publiée
récemment avec un grand soin par M. Daniel Bernard, a commencé de mettre
au jour nombre de points laissés dans l'ombre par les _Mémoires_. Mais
ces lettres ne nous entretiennent encore que de ses travaux, de ses
voyages. Elles ne nous révèlent pas le Berlioz entrevu dans les
_Mémoires_: la nature fougueuse, ardente à la polémique de l'artiste,
s'y répand en acerbes revendications; son coeur reste fermé, ne livre
aucun des secrets qui l'agitent; son esprit ne nous fait pas assister à
l'éclosion et au développement des conceptions qui le hantent.
Berlioz n'a vraiment et sincèrement ouvert son âme qu'à une seule
personne, à Humbert Ferrand. Parmi tous les amis qui l'ont entouré de
leur sollicitude, il ne semble pas qu'il en ait rencontré de plus
dévoué; à coup sûr, c'est celui qu'il a le plus aimé. Depuis leur
première rencontre, en 1823, jusqu'à sa mort, en 1869, rien n'a pu
altérer la profonde affection qu'il lui portait. Eloignés l'un de
l'autre par les tracas d'une carrière à faire ou par les soucis
d'intérêts à soigner, ne trouvant l'occasion de se voir qu'à de rares
intervalles, Berlioz et Ferrand ont dû recourir à une correspondance
active et très détaillée pour se tenir mutuellement au courant des
moindres incidents de leur vie. Pour Berlioz surtout, très expansif,
prompt à l'enthousiasme, s'exaspérant contre les difficultés de sa
position, dominé par une imagination d'une mobilité excessive, c'était
là un besoin absolu. Sa correspondance avec Humbert Ferrand, embrassant
presque toute sa vie, devient de la sorte une autobiographie d'autant
plus intéressante qu'elle a été écrite au jour le jour, en dehors de
toute préoccupation du public.
LETTRES INTIMES
A M. HUMBERT FERRAND, A PARIS
I
La Côte-Saint-André (Isère), 10 juin 1825[1].
Mon cher Ferrand,
Je ne suis pas plus tôt hors de la capitale, que je ne puis résister au
besoin de converser avec vous. Je vous avais moi-même engagé à ne
m'écrire que quinze jours après mon départ, afin de ne pas demeurer trop
longtemps ensuite sans avoir de vos nouvelles; mais je viens vous
engager aujourd'hui à le faire le plus tôt possible, parce que j'espère
que vous ne serez pas assez paresseux pour vous contenter de m'écrire
une fois et pour me laisser languir pendant deux mois, comme l'homme de
la douleur éloigné du rocher de l'Espérance et qui voudrait bien aller
prendre une glace à la vanille chez Tortoni (Poitier, _in. lib._
Blousac, page 32).
J'ai fait un voyage assez ennuyeux jusqu'à _Tarare_; là, étant
_descendu_ pour _monter_ à pied, je me suis trouvé, comme malgré moi,
engagé dans la conversation de deux jeunes gens qui m'avaient l'air
_dilettanti_ et dont, comme tels, je ne m'approchais guère. Ils ont
commencé à m'apprendre qu'ils allaient au mont Saint-Bernard faire des
paysages et qu'ils étaient élèves de peinture de MM. Guérin et Gros; sur
quoi, je leur ai appris à mon tour que j'étais élève de Lesueur; ils
m'ont fait beaucoup de compliments sur le talent et le caractère de mon
maître; tout en causant, l'un des deux s'est mis à fredonner un choeur
des _Danaïdes_.
--_Les Danaïdes!_ me suis-je écrié; mais vous n'êtes donc pas
dilettante?...
--Moi, dilettante? m'a-t-il répliqué; j'ai vu trente-quatre fois Dérivis
et madame Branchu dans les rôles de Danaüs et d'Hypermnestre.
--Oh!...
Et nous nous sommes sautés au col sans autre préambule.
--Ah! monsieur, madame Branchu!... ah! M. Dérivis!... Quel talent!...
quel foudre!
--Je le connais beaucoup Dérivis, a dit l'autre.
--Et moi donc! j'ai l'avantage de connaître également la sublime
tragédienne lyrique.
--Ah! monsieur, que vous êtes heureux! On dit que, indépendamment de son
prodigieux talent, elle est, en outre, fort recommandable par son esprit
et ses qualités morales.
--Certainement, rien n'est plus vrai.
--Mais, messieurs, leur ai-je dit, comment se fait-il que, n'étant pas
musiciens, vous n'ayez point été infectés du virus dilettantique, et que
Rossini ne vous ait pas fait tourner le dos au naturel et au sens
commun?
--C'est, m'ont-ils répondu, qu'étant habitués à rechercher en peinture
le grand, le beau et surtout le naturel, nous n'avons pu le méconnaître
dans les sublimes tableaux de Glück et de Saliéri, non plus que dans les
accents à la fois tendres, déchirants et terribles de madame Branchu et
de son digne émule. Conséquemment, le genre de musique à la mode ne
nous entraîne pas plus que ne le feraient des arabesques ou des croquis
de l'école flamande.
A la bonne heure, mon cher Ferrand, à la bonne heure! voilà des gens qui
sentent, voilà des connaisseurs dignes d'aller à l'Opéra, dignes
d'entendre et de comprendre _Iphigénie en Tauride_. Nous nous sommes
donné mutuellement nos adresses, et nous nous reverrons à Paris au
retour.
Avez-vous revu _Orphée_, avec M. Nivière, et l'avez-vous saisi
passablement?...
Adieu; tout va bien pour moi: mon père est tout à fait dans mon parti,
et maman parle déjà avec sang-froid de mon retour à Paris.
Votre ami.
II
Paris, 29 novembre (1827).
Mon cher Ferrand,
Vous avez gardé un silence inexplicable à mon égard, ainsi qu'à l'égard
de Berlioz[2] et de Gounet. Je sais que vous avez fait une seconde
maladie, plusieurs personnes nous l'ont appris; mais n'aviez-vous pas à
votre disposition la plume de votre frère pour nous faire part de votre
convalescence? Pourquoi nous laisser ainsi dans l'inquiétude? Nous avons
cru pendant longtemps que vous étiez allé en Suisse.
--Mais, disais-je toujours, quand cela serait, je n'y vois pas une
raison pour ne pas nous écrire: il y a des postes en Suisse comme
ailleurs.
Je crois donc qu'il faut attribuer votre silence, non pas à l'oubli,
mais à l'insouciance mêlée de paresse dont vous êtes abondamment pourvu.
J'espère cependant que vous retrouverez assez d'activité pour me
répondre.
Ma _Messe_ a été exécutée le jour de la Sainte-Cécile avec un succès
double de la première fois; les petites corrections que j'y avais faites
l'ont sensiblement améliorée; le morceau
_Et iterum venturus_
[Illustration: notation musicale]
surtout, qui avait été manqué la première fois, a été exécuté, celle-ci,
d'une manière foudroyante, par six trompettes, quatre cors, trois
trombones et deux ophicléides. Le chant du choeur qui suit, que j'ai
fait exécuter par toutes les voix à l'octave, avec un éclat de cuivre
au milieu, a produit sur tout le monde une impression terrible; pour mon
compte, j'avais assez bien conservé mon sang-froid jusque-là, et il
était important de ne pas me troubler. Je conduisais l'orchestre; mais,
quand j'ai vu ce tableau du Jugement dernier, cette annonce chantée par
six basses-tailles à l'unisson, ce terrible _clangor tubarum_, ces cris
d'effroi de la multitude représentée par le choeur, tout enfin rendu
exactement comme je l'avais conçu, j'ai été saisi d'un tremblement
convulsif que j'ai eu la force de maîtriser jusqu'à la fin du morceau,
mais qui m'a contraint de m'asseoir et de laisser reposer mon orchestre
pendant quelques minutes; je ne pouvais plus me tenir debout, et je
craignais que le bâton ne m'échappât des mains. Ah! que n'étiez-vous là!
J'avais un orchestre magnifique, j'avais invité quarante-cinq violons,
il en est venu trente-deux, huit altos, dix violoncelles, onze
contre-basses; malheureusement, je n'avais pas assez de voix, surtout
pour une immense église comme Saint-Eustache. _Le Corsaire_ et _la
Pandore_ m'ont donné des éloges, mais sans détails: de ces choses
banales, comme on en dit, pour tout le monde. J'attends le jugement de
Castil-Blaze, qui m'avait promis d'y assister, de Fétis et de
_l'Observateur_; voilà les seuls journaux que j'avais invités, les
autres étant trop occupés de politique.
J'ai été entendu dans un très mauvais moment; beaucoup de personnes que
j'avais invitées, entre autres les dames Lefranc, ne sont pas venues à
cause des troubles affreux dont le quartier Saint-Denis était le théâtre
depuis quelques jours. Quoi qu'il en soit, j'ai réussi au delà de mon
espérance; j'ai vraiment un parti à l'Odéon, aux Bouffes, au
Conservatoire et au Gymnase. J'ai reçu des félicitations de toutes
parts; j'ai reçu, le soir même de l'exécution, une lettre de compliments
d'un monsieur que je ne connais pas et qui m'a écrit des choses
charmantes. J'avais envoyé des lettres d'invitation à tous les membres
de l'Institut, j'étais bien aise qu'ils entendissent exécuter ce qu'ils
appellent de la musique inexécutable; car ma _Messe_ est trente fois
plus difficile que ma cantate du concours, et vous savez que j'ai été
obligé de me retirer parce que M. Rifaut n'a pas pu m'exécuter sur le
piano, et que M. Berton s'est empressé de me déclarer inexécutable,
même à l'orchestre.
Mon grand crime, aux yeux de ce vieil et froid classique (à présent du
moins), est de chercher à faire du neuf.
C'est une chimère, mon cher, me disait-il il y a un mois; il n'y a point
de neuf en musique; les grands maîtres se sont soumis à certaines formes
musicales que vous ne voulez pas adopter. Pourquoi chercher à faire
mieux que les grands maîtres? Et puis je sais que vous avez une grande
admiration pour un homme qui, sans doute, n'est pas sans talent... sans
génie... C'est Spontini.
--Oh! oui, monsieur, j'ai une grande admiration pour lui, et je l'aurai
toujours.
--Eh bien, mon cher, Spontini..., aux yeux des véritables connaisseurs,
ne jouit pas... d'une grande _considération_.
Là-dessus, vous pensez bien, je lui ai tiré ma révérence. Ah! vieux
podagre, si c'est là mon crime, il faut avouer qu'il est grand, car
jamais admiration ne fut plus profonde ni plus motivée; rien ne peut
l'égaler, si ce n'est le mépris que m'inspire la petite jalousie de
l'académicien.
Faut-il m'avilir jusqu'à concourir encore une fois?... Il le faut
pourtant, mon père le veut; il attache à ce prix une grande importance.
A cause de lui, je me représenterai; je leur écrirai un petit orchestre
bourgeois à deux ou trois parties, qui fera autant d'effet sur le piano
que l'orchestre le plus riche; je prodiguerai les redondances, puisque
_ce sont là les formes auxquelles les grands maîtres se sont soumis, et
qu'il ne faut pas faire mieux que les grands maîtres_, et, si j'obtiens
le prix, je vous jure que je déchire ma _Scène_ aux yeux de ces
messieurs, aussitôt que le prix sera donné.
Je vous parle de tout cela avec feu, mon cher ami; mais vous ne savez
pas combien peu j'y attache d'importance: je suis depuis trois mois en
proie à un chagrin dont rien ne peut me distraire, et le dégoût de la
vie est poussé chez moi aussi loin que possible; le succès même que je
viens d'obtenir n'a pu qu'un instant soulever le poids douloureux qui
m'oppresse, et il est retombé plus lourd qu'auparavant. Je ne puis ici
vous donner la clef de l'énigme; ce serait trop long, et, d'ailleurs, je
crois que je ne saurais former des lettres en vous parlant de ce sujet;
quand je vous reverrai, vous saurez tout; je finis par cette phrase que
l'ombre du roi de Danemark adresse à son fils Hamlet:
_Farewell, farewell, remember me!_
III
Paris, vendredi, 6 juin 1828.
Mon cher ami,
Vous séchez sans doute d'impatience de connaître le résultat de mon
concert; si je ne vous ai pas écrit plus tôt, c'est que j'attendais le
jugement des journaux; tous ceux qui ont parlé de moi, à l'exception de
la _Revue musicale_ et de _la Quotidienne_, que je n'ai pas encore pu me
procurer, doivent vous parvenir en même temps que ma lettre.
Grand, grand succès! Succès d'étonnement dans le public, et
d'enthousiasme parmi les artistes.
On m'avait déjà tant applaudi aux répétitions générales de vendredi et
de samedi, que je n'avais pas la moindre inquiétude sur l'effet que
produirait ma musique sur les auditeurs payants. L'ouverture de
_Waverley_, que vous ne connaissez pas, a ouvert la séance de la manière
la plus avantageuse possible, puisqu'elle a obtenu trois salves
d'applaudissements. Après quoi est venue notre chère _Mélodie
pastorale_. Elle a été indignement chantée par les solos, et le choeur
de la fin ne l'a pas été du tout; les choristes, au lieu de compter
leurs pauses, attendaient un signe que le chef d'orchestre ne leur a pas
fait, et ils se sont aperçus qu'ils n'étaient pas entrés quand le
morceau était sur le point de finir. Ce morceau n'a pas produit le quart
de l'effet qu'il renferme.
La _Marche religieuse des mages_, que vous ne connaissez pas non plus, a
été fort applaudie. Mais, quand est venu le _Resurrexit_ de ma Messe,
que vous n'avez jamais entendu depuis que je l'ai retouché et qui était
chanté pour la première fois par quatorze voix de femmes et trente
hommes, la salle de l'École royale de musique a vu pour la première fois
les artistes de l'orchestre quitter leurs instruments aussitôt après le
dernier accord et applaudir plus fort que le public. Les coups d'archet
retentissaient comme la grêle sur les basses et contre-basses: les
femmes, les hommes des choeurs, tout applaudissait; quand une salve
était finie, une autre recommençait; c'étaient des cris, des
trépignements!...
Enfin, ne pouvant plus y tenir dans mon coin de l'orchestre, je me suis
étendu sur les timbales, et je me suis mis à pleurer.
Ah! que n'étiez-vous là, cher ami! Vous auriez vu triompher la cause que
vous défendiez avec tant de chaleur contre les gens à idées étroites et
à petites vues; en vérité, dans le moment de ma plus violente émotion,
je pensais à vous et je ne pouvais m'empêcher de gémir de votre absence.
La seconde partie s'ouvrait par l'ouverture des _Francs Juges_. Il faut
que je vous raconte ce qui était arrivé à la première répétition de ce
morceau. A peine l'orchestre a-t-il entendu cet épouvantable solo de
trombone et d'ophicléide sur lequel vous avez mis des paroles pour
Olmerick, au troisième acte,
[Illustration: notation musicale _Adagio._]
que l'un des violons s'arrête et s'écrie:
--Ah! ah! l'arc-en-ciel est l'archet de votre violon, les vents jouent
de l'orgue, le temps bat la mesure.
Là-dessus, tout l'orchestre est parti et a salué par ses
applaudissements une idée dont il ne connaissait pas même l'étendue; ils
ont interrompu l'exécution pour applaudir. Le jour du concert, cette
introduction a produit un effet de stupeur et d'épouvante qui est
difficile à décrire; je me trouvais à côté du timbalier, qui, me tenant
un bras qu'il serrait de toutes ses forces, ne pouvait s'empêcher de
s'écrier convulsivement, à divers intervalles:
--C'est superbe!... C'est sublime, mon cher!... C'est effrayant! il y a
de quoi en perdre la tête!...
De mon autre bras, je me tenais une touffe de cheveux que je tirais avec
rage; j'aurais voulu pouvoir m'écrier, oubliant que c'était de moi:
--Que c'est _monstrueux_, colossal, horrible!
Enfin, vous connaissez notre Scène héroïque grecque, le vers: _Le monde
entier_... n'a pas pu produire la moitié de l'effet de cet épouvantable
passage. A la vérité, il a été fort mal exécuté; Bloc, qui conduisait,
s'est trompé de mouvement en commençant: _Des sommets de l'Olympe_...
Et, pour ramener l'orchestre au mouvement véritable, il a causé un
désordre momentané dans les violons qui a failli tout gâter. Malgré
cela, l'effet est aussi grand et peut-être plus grand que vous ne vous
imaginez. Cette marche précipitée des auxiliaires grecs, et cette
exclamation: _Ils s'avancent!_ sont d'un dramatique étonnant. Je ne me
gêne pas avec vous, comme vous voyez, et je dis franchement ce que je
pense de ma musique.
Un artiste de l'Opéra disait, le soir de ma répétition à un de ses
camarades, que cet effet des _Francs Juges_ était la chose la plus
extraordinaire qu'il eût entendue de sa vie.
--Oh! après Beethoven, toutefois? disait l'autre.
--Après rien, a-t-il répondu; je défie qui que ce soit de trouver une
idée plus terrible que celle-là.
Tout l'Opéra assistait à mon concert; après, c'étaient des embrassades à
n'en plus finir. Ceux qui ont été les plus contents sont: Habeneck,
Dérivis, Adolphe Nourrit, Dabadie, Prévost, mademoiselle Mori, Alexis
Dupont, Schneitzoeffer, Hérold, Rigel, etc. Il n'a rien manqué à mon
succès, pas même les critiques de MM. Panseron et Brugnières, qui
trouvaient que mon genre est nouveau, mais mauvais, et qu'on a tort
d'encourager cette manière d'écrire.
Ah! mon cher ami, envoyez-moi donc un opéra! _Robin Hood!_... Que
voulez-vous que je fasse si je n'ai pas de poème? Je vous en supplie,
achevez quelque chose.
Adieu, mon cher Ferrand. Je vous envoie des armes pour combattre les
détracteurs; Castil Blaze, ne se trouvant pas à Paris, n'a pu assister à
mon concert; je l'ai vu depuis; il m'a cependant promis d'en parler. Il
ne se presse guère; heureusement je puis m'en passer, et largement.
J'ai appris hier seulement que l'article du journal _le Voleur_, qui
m'est le plus favorable, est de Despréaux, qui a concouru avec moi à
l'Institut; ce suffrage d'un rival m'a beaucoup flatté.
IV
28 juin 1828.
O mon ami, que votre lettre s'est fait attendre! Je craignais que la
mienne ne fût égarée.
L'écho a bien répondu...
Oui, nous nous comprenons pleinement, nous sentons de même; ce n'est pas
tout à fait sans charme que nous vivons. Quoique, depuis neuf mois, je
traîne une existence empoisonnée, désillusionnée, et que la musique
seule me fait supporter, votre amitié est aussi un lien qui m'enchaîne
et dont les noeuds se resserrent de jour en jour pendant que les autres
se rompent (ne faites pas de conjectures, vous vous tromperiez). Je
ferai tous mes efforts pour aller passer quelque temps à la Côte dans un
mois et demi; aussitôt que mon départ sera fixé, je vous en avertirai et
vous donnerai rendez-vous chez mon père.
J'attends avec la plus vive impatience le premier et le troisième acte
des _Francs Juges_, et je vous jure sur l'honneur que je vais vous
envoyer une copie du _Resurrexit_ en grande partition et une de la
Mélodie. Je vais les faire copier le plus tôt possible, et je vous les
expédierai dès que je pourrai les avoir.
[Illustration: notation musicale _Tout le cuivre.--Largo._]
_Oboe soli._
_Tromb._
(_Cimbales et timbales. Coup de poignard._)
_Orchestre à cordes._
_Uniss._]
L'allocution dont vous me parlez est d'un artiste de votre connaissance
et qui justifie le jugement que vous en portez: c'est Turbri. Puisque
vous devez voir Duboys, il faut que je vous rapporte la conversation que
j'ai eue avant-hier avec Pastou, son ancien maître de musique. Je le
rencontre dans la rue Richelieu, et, sans me donner le temps de lui dire
bonjour:
--Ah! je suis aise de vous voir! me dit-il; je suis allé vous entendre.
Savez-vous une chose? c'est que vous êtes le Byron de la musique. Votre
ouverture des _Francs Juges_ est un _Childe Harold_, et puis, vous êtes
harmoniste!... Ah! diable! L'autre jour, dans un dîner, on parlait de
vous, et un jeune homme a dit qu'il vous connaissait et que vous étiez
un bon garçon. «Eh! je me f.... bien que ce soit un bon garçon, lui
ai-je dit; quand on fait de la musique comme ça, qu'on soit le diable,
ça m'est bien égal!» Je ne me doutais pas, quand nous avons applaudi
ensemble Beethoven, avec cris et trépignements, qu'un mois plus tard,
sur la même banquette, dans la même salle, ce serait vous qui me feriez
éprouver de pareilles sensations. Adieu, mon cher, je suis heureux de
vous connaître.
Concevez-vous un pareil fou?
Je me suis trouvé à dîner, il y a quelque temps, avec le jeune
Tolbecque, le fashionable des trois. Lorsqu'il entendit parler de mon
projet de concert dans le temps, il trouvait que c'était le _comble de
l'amour-propre_, et que ce serait sans doute _endormant_. Eh bien, il
est venu exécuter à mon orchestre malgré cela, et, dès la première
ouverture, il s'est fait en lui une telle révolution, que, «devenu pâle
comme la mort, m'a-t-il dit, je n'avais pas la force d'applaudir des
_effets qui m'arrachaient les entrailles_; vraiment, cela emporte la
pièce!»
Cela soulage singulièrement, de courber sous le joug ces petits
farceurs.
J'ai beaucoup de choses en train dans ce moment-ci et rien de positif;
deux opéras se préparent pour Feydeau, un pour l'Opéra, et je vais
sortir tout à l'heure pour aller voir M. Laurent, directeur des théâtres
anglais et italien: il s'agit de me faire mettre en opéra italien la
tragédie anglaise de _Virginius_. Aussitôt que j'aurai quelque chose de
positif, je vous l'écrirai.
Adieu, mon cher ami; je vous embrasse de tout mon coeur.
Votre ami pour la vie.
V
28 juin, huit heures plus tard.
Je viens, non pas de chez M. Laurent, mais de Villeneuve-Saint-Georges,
à quatre lieues de Paris, où je suis allé depuis chez moi à la
course... Je n'en suis pas mort... La preuve, c'est que je vous
l'écris... Que je suis seul!... Tous mes muscles tremblent comme ceux
d'un mourant!... O mon ami, envoyez-moi un ouvrage; jetez-moi un os à
ronger... Que la campagne est belle!... quelle lumière abondante!...
Tous les vivants que j'ai vus en revenant avaient l'air heureux... Les
arbres frémissaient doucement, et j'étais tout seul dans cette immense
plaine... L'espace... l'éloignement... l'oubli... la douleur... la rage
m'environnaient. Malgré tous mes efforts, la vie m'échappe, je n'en
retiens que des lambeaux.
A mon âge, avec mon organisation, n'avoir que des sensations
déchirantes; avec cela les persécutions de ma famille recommencent: mon
père ne m'envoie plus rien, ma soeur m'a écrit aujourd'hui qu'il
persistait dans cette résolution. L'argent... toujours l'argent!... Oui,
l'argent rend heureux. Si j'en avais beaucoup, je pourrais l'être, et la
mort n'est pas le bonheur, il s'en faut de beaucoup.
Ni pendant... ni après...
Ni avant la vie?
Quand donc?
Jamais.
Inflexible nécessité!...
Et cependant le sang circule; mon coeur bat comme s'il bondissait de
joie.
Au fait, je suis furieusement en train; de la joie, morbleu, de la joie!
VI
Dimanche matin.
Mon cher ami, ne vous inquiétez pas de ces malheureuses aberrations de
mon coeur; la crise est passée; je ne veux pas vous en expliquer la
cause par écrit, une lettre peut s'égarer. Je vous recommande instamment
de ne pas dire un mot de mon état à qui que ce soit; une parole est si
facilement répétée, qu'elle pourrait venir jusqu'à mon père, qui en
perdrait totalement le repos: il ne dépend de personne de me le rendre;
tout ce que je puis faire, c'est de souffrir avec patience, en attendant
que le temps, qui change tant de choses, change aussi ma destinée.
Soyez prudent, je vous en prie; gardez-vous d'en rien dire à Duboys; car
il pourrait le répéter à Casimir Faure, et, de là, mon père le saurait.
Cette effroyable course d'hier m'a abîmé: je ne puis plus me remuer,
toutes les articulations me font mal, et cependant il faut que je
marche encore toute la journée.
Adieu, mon cher ami.
Je vous embrasse.
VII
Paris, 29 août 1828.
Mon cher Ferrand,
Je pars demain pour la Côte; je vais enfin revoir mes parents après
trois ans de séparation; je pense que rien ne vous empêchera d'accomplir
votre promesse, et que j'aurai le plaisir de vous voir dans le courant
du mois prochain. Je repartirai le 26 septembre sans remise; ainsi
arrangez-vous pour venir à la Côte le plus tôt que vous pourrez. Mais
écrivez-moi pour m'en prévenir huit jours d'avance, parce que je
pourrais me trouver à Grenoble si vous ne m'avertissiez pas.
Auguste, qui est à Blois dans ce moment-ci, m'a engagé sa parole de
venir me retrouver à la Côte. Je vais lui écrire de s'entendre avec vous
pour que vous fassiez le voyage ensemble depuis Belley ou Lyon; j'espère
qu'il y aura moyen d'arranger cela et que vous m'arriverez tous les deux
à la fois. Je vous apporte les deux morceaux que vous attendez, et que
je n'ai pas pu remettre au jeune Daudert, parce qu'ils n'étaient pas
finis de copier. Ainsi, adieu; je compte recevoir une lettre de vous le
8 ou le 10 septembre; n'y manquez pas.
Votre ami.
VIII
Grenoble, lundi 16 septembre 1828.
Mon cher ami,
Je pars demain matin pour la Côte, d'où je suis absent depuis le jour de
l'arrivée de votre lettre. Il m'est impossible d'aller vous voir;
partant le 27 de ce mois, je ne puis absolument pas parler à mes parents
d'une absence. J'avais déjà causé de vous avec ma famille; on
s'attendait à vous voir, et votre lettre a redoublé l'impatience avec
laquelle on vous désirait. Ce désir, de la part de mes soeurs et de nos
demoiselles, est peut-être un peu intéressé; il est question de bals, de
goûters à la campagne; on cherche des cavaliers aimables, ils ne sont
pas communs ici, et, quoique ce soit peut-être un peu pour moi que ce
remue-ménage se prépare, je ne suis pas le moins du monde fait pour y
répandre de l'entrain ni de la gaieté. J'ai vu Casimir Faure
dernièrement chez mon père; il est à la campagne chez le sien, et nous
ne sommes séparés que par une distance qu'on franchit en deux heures.
Robert est venu avec moi, il est le ménestrel adoré de ces dames.
Arrivez au plus tôt, je vous en prie; votre musique vous attend.
Nous lirons _Hamlet_ et _Faust_ ensemble. Shakspeare et Goethe! les
muets confidents de mes tourments, les explicateurs de ma vie. Venez,
oh! venez! personne ici ne comprend cette rage de génie. Le soleil les
aveugle. On ne trouve cela que bizarre. J'ai fait avant-hier, en
voiture, la ballade du _Roi de Thulé_ en style gothique; je vous la
donnerai pour la mettre dans votre _Faust_, si vous en avez un. Adieu;
le temps et l'espace nous séparent; réunissons-nous avant que la
séparation soit plus longue.
Mais laissons cela.
«Horatio, tu es bien l'homme dont la société m'a le plus convenu.» Je
souffre beaucoup. Si vous ne veniez pas, ce serait cruel.
Allons! vous viendrez.
Adieu.
Demain je suis à la Côte. Après-demain mercredi, j'aurai à aider ma
famille pour la réception de M. de Ranville, procureur général, qui
vient avec mon oncle passer deux jours à la maison. Le 27, je pars; la
semaine prochaine, il y a grande réunion chez la cousine d'Hippolyte
Rocher, la belle mademoiselle Veyron.
Voyez!
IX
Paris, 11 novembre 1828.
Mon cher ami,
Je vous remercie de votre obligeance; je suis seulement honteux de ne
l'avoir pas fait plus tôt; mais, quand je vous ai adressé les ouvrages
que vous me demandiez, j'étais si malade, si incapable, que j'ai préféré
attendre quelques jours pour vous écrire.
La Fontaine a bien eu raison de dire: «L'absence est le plus grand des
maux.» Elle est partie! elle est à Bordeaux depuis quinze jours; je ne
vis plus, ou plutôt je ne vis que trop; mais je souffre l'impossible;
j'ai à peine le courage de remplir mes nouvelles fonctions. Vous savez
qu'ils m'ont nommé premier commissaire de la Société du Gymnase-Lyrique.
C'est moi qui suis chargé du choix et du remplacement des musiciens, de
la location des instruments et de la garde des partitions et parties
d'orchestre. Je m'occupe dans ce moment-ci de tout cela. Les
souscripteurs commencent à venir; nous avons déjà deux mille deux cents
francs en caisse. Les envieux écrivent des lettres anonymes; Chérubini
est en méditation pour savoir _s'il nous servira_ ou _s'il nous nuira_;
tout le monde clabaude à l'Opéra, et nous allons toujours notre train.
Je ne fais encore rien copier; j'attends pour cela votre lettre.
Vous me demandez combien coûterait la gravure de notre Scène grecque. Il
y a bien longtemps que je me suis informé du prix de la lithographie;
mais elle coûte en France un tiers de plus que la gravure. Les planches
gravées de notre ouvrage reviendraient à sept cent cinquante francs,
avec l'impression d'une cinquantaine d'exemplaires.
Je n'ai pas encore revu l'auteur d'_Atala_, il est à la campagne; je lui
parlerai de votre Scène aussitôt que je le verrai.
Si vous voyez Auguste, excusez-moi auprès de lui de ce que je ne lui
écris pas; dites-lui que je suis étonné de n'avoir pas encore appris son
voyage à la Côte; il m'avait bien dit, en partant, qu'il irait voir mon
père.
J'ai rencontré avant-hier Flayol au cours d'anglais; il vous dit mille
choses.
Adieu, mon cher ami; je vous embrasse.
X
(Fin de 1828)
Mon cher ami,
Je vous réponds sur-le-champ; il s'en faut de beaucoup que je renonce à
notre opéra, et, si je ne vous en ai pas parlé, c'est que je ne voulais
pas vous en rompre la tête davantage, pensant que vous ne doutiez pas de
l'impatience avec laquelle je l'attends; ainsi achevez-le le plus tôt
possible.
Je travaille dans ce moment-ci pour les concerts de M. Choron; celui-ci
m'a demandé un oratorio pour des voix seules avec accompagnement
d'orgue; j'en ai déjà fait la moitié, et je pense qu'il sera exécuté
d'ici à un mois et demi; cela me fera un peu connaître dans le faubourg
Saint-Germain.
Connaissez-vous assez M. d'Eckstein pour me donner une lettre de
recommandation près de lui? J'ai appris qu'il était collaborateur d'un
grand journal mensuel[3], à la tête duquel se trouve M. Beuchon, l'un
des rédacteurs du _Constitutionnel_; ce journal va paraître dans quelque
temps; il est conçu sur un plan très vaste, et les arts y occuperont une
place distinguée. Si je pouvais inspirer assez de confiance pour cela,
je voudrais être chargé de la rédaction des articles de musique; voyez
si vous pouvez me servir là dedans. Si M. d'Eckstein me présente, il est
présumable qu'on m'acceptera; d'ailleurs, on peut me mettre à l'épreuve.
Souffrez-vous toujours de vos dents? Je vous envoie pour vos étrennes un
air sublime de _la Vestale_, que vous ne connaissez pas, parce qu'il a
été supprimé depuis plus de dix ans. Vous me paraissez triste, vous avez
besoin de pleurer, je vous le donne comme un spécifique. Plus, un autre
air de _Fernand Cortez_, que vous ne connaissez pas non plus par la même
raison, et qui est peut-être le plus beau de la pièce.
Adieu.
Votre ami pour la vie.
XI
Paris, 2 février 1829.
J'attendais toujours, mon cher et excellent ami, que ma partition de
_Faust_ fût entièrement terminée pour vous écrire en vous l'adressant;
mais, l'ouvrage ayant pris une dimension plus grande que je ne croyais,
la gravure n'est pas encore finie, et je ne puis me passer plus
longtemps de vous écrire.
J'ai, il y a trois jours, été, pendant douze heures, dans le délire de
la joie: Ophélie n'est pas si éloignée de moi que je le pensais; il
existe quelque raison qu'on ne veut absolument pas me dire avant quelque
temps, pour laquelle il lui est impossible dans ce moment de se
prononcer ouvertement.
--Mais, a-t-elle dit, _s'il m'aime véritablement_, si son amour n'est
pas de la nature de ceux qu'il est de mon devoir de mépriser, ce ne sera
pas quelques mois d'attente qui pourront lasser sa constance.
Oh! Dieu! si je l'aime véritablement! Turner sait beaucoup d'autres
choses sans doute, mais il s'obstine à me jurer qu'il ne sait rien; je
n'aurais pas même su cela, si je n'avais pas arraché une partie de mon
secret à sa femme. Je m'apercevais seulement, depuis quelque temps,
qu'il me parlait de mes affaires avec plus de confiance et avec un air
riant; un jour, il n'a pu s'empêcher de sortir de son flegme britannique
en me disant:
--Je réussirai, je vous dis, j'en suis sûr; si je pars avec elle pour la
Hollande, je suis sûr de vous écrire dans peu d'excellentes nouvelles.
Eh bien, mon cher ami, il part dans quatre jours avec elle et sa mère;
il est chargé de leur correspondance française et de l'administration de
leurs intérêts pécuniaires à Amsterdam.
Et c'est elle, c'est Ophélie qui a arrangé tout cela, qui l'a voulu
fortement. Donc, elle veut lui parler beaucoup et souvent de moi; ce
qu'elle n'a pas encore pu faire, à cause de la présence continue de sa
mère, devant laquelle elle tremble comme un enfant.
Écoutez-moi bien, Ferrand; si jamais je réussis, je sens, à n'en pouvoir
douter, que je deviendrais un colosse en musique; j'ai dans la tête
depuis longtemps une _symphonie descriptive_ de _Faust_ qui fermente;
quand je lui donnerai la liberté, je veux qu'elle épouvante le monde
musical.
L'amour d'Ophélie a centuplé mes moyens. Envoyez-moi _les Francs Juges_
au plus tôt; que je profite d'un moment de soleil et de calme pour les
faire recevoir; la nuit et la tempête sont trop souvent là pour
m'empêcher de marcher; il faut absolument que j'agisse maintenant. Je
compte sur votre exactitude, et j'espère que vous m'enverrez votre poème
avant dix jours. J'ai reçu, il y a peu de temps, une lettre de ma soeur
aînée, en réponse à une immense épître de moi, dans laquelle je m'étais
expliqué ouvertement sur mes projets pour le mariage, sans dire, bien
entendu, que je fusse fixé dans mon choix. Nancy m'a répondu que mes
parents avaient lu ma lettre (c'était ce que je voulais); et, d'après ce
qu'elle me dit, il paraît qu'ils s'attendaient tellement à cela, qu'ils
n'en ont pas été surpris; et, lorsque j'en viendrai à leur demander leur
consentement, j'espère que la commotion sera très légère. Je vais lui
envoyer ma partition à Amsterdam. Je n'ai mis que les initiales de son
nom. Comment! je parviendrais à être aimé d'Ophélie, ou du moins mon
amour la flatterait, lui plairait?... Mon coeur se gonfle et mon
imagination fait des efforts terribles pour comprendre cette immensité
de bonheur sans y réussir. Comment! je vivrais donc? j'écrirais donc?
j'ouvrirais mes ailes? _O dear friend! o my heart! o life! Love! All!
all!_
Ne soyez pas épouvanté de ma joie; elle n'est pas si aveugle que vous
pouvez le craindre; le malheur m'a rendu méfiant; je regarde en avant,
je n'ai rien d'assuré; je frémis autant de crainte que d'espérance.
Attendons le temps, rien ne l'arrête; ainsi nous pouvons compter sur
lui.
Adieu; envoyez-moi _les Francs Juges_, vite, je vous supplie.
* * * * *
Avez-vous lu _les Orientales_ de Victor Hugo? Il y a des milliers de
sublimités. J'ai fait sa _Chanson des pirates_ avec accompagnement de
tempête; si je la mets au net et que j'aie le temps de la recopier, je
vous l'enverrai avec _Faust_. C'est de la musique d'écumeur de mer, de
forban, de brigand, de flibustier à voix rauque et sauvage; mais je n'ai
pas besoin de vous mettre au fait, vous comprenez la musique poétique
aussi bien que moi.
XII
18 février 1829.
Mon cher ami,
J'ai écrit à M. Bailly aussitôt après la réception de votre lettre; il
ne m'a pas encore répondu. Duboys, qui est ici depuis quelques jours, a
vu Carné avant-hier, ils ont parlé du journal ensemble[4]; Carné lui a
dit qu'on comptait sur moi.
J'allai voir Carné, il y a à peu près vingt jours; il me promit de
m'écrire aussitôt qu'il y aurait quelque chose de décidé; je n'ai point
eu de ses nouvelles. Je n'y comprends rien.
Quant à l'affaire du _Stabat_, voici: Marescot vient de revenir à
Paris, je lui en ai parlé; il a consenti à le graver, pourvu qu'on lui
assure la vente de quinze exemplaires au moins. L'ouvrage sera marqué
quatre francs cinquante, et les quinze exemplaires seront livrés à deux
francs.
D'après ce que vous m'aviez dit du nombre des personnes qui
s'intéressent à M. Dupart, je n'ai pas hésité à répondre pour le
placement des quinze exemplaires, et Marescot est venu aujourd'hui
chercher le manuscrit. Il sera gravé avant la semaine sainte; ainsi on
pourra le chanter sur les exemplaires que je vous enverrai.
Du reste, son atmosphère d'espérance ne s'est pas rembrunie, au
contraire... _Elle_ n'est pas encore partie, elle quittera Paris
vraisemblablement vendredi prochain.
Singulière destinée que celle d'un amant dont le voeu le plus ardent est
l'éloignement de celle qu'il aime!
Tant qu'elle restera ici, je ne pourrai point obtenir de réponse
positive; on m'assure que j'aurai quelques lignes de sa main en réponse
à ma lettre, qui lui sera remise à Amsterdam. Oh! Dieu! que va-t-elle me
dire?...
_Farewell, my dear, farewell, love ever your friend._
XIII
Paris, 9 avril 1829.
--Ah! pauvre cher ami! je ne vous ai pas écrit, parce que j'en étais
incapable. Toutes mes espérances étaient d'affreuses illusions. Elle est
partie, et, en partant, sans pitié pour mes angoisses dont elle a été
témoin deux jours de suite, elle ne m'a laissé que cette réponse que
quelqu'un m'a rapportée: «Il n'y a rien de plus impossible.»
N'exigez pas, mon cher ami, que je vous donne le détail de tout ce qui
m'est arrivé pendant ces deux fatales semaines; il m'est survenu,
avant-hier, un accident qui me met aujourd'hui dans l'impossibilité de
parler de cela; je ne suis pas encore assez remis. Je tâcherai de
trouver un moment où j'aurai assez de force pour retourner le fer qui
est demeuré dans la plaie.
* * * * *
Je vous envoie _Faust_, dédié à M. de la Rochefoucault; ce n'était pas
pour lui!... Si vous pouvez, sans vous gêner, me prêter encore cent
francs pour payer l'imprimeur, vous m'obligerez. J'aime mieux vous les
devoir qu'à ces gens-là. Si vous ne me l'aviez offert, j'avoue que je
n'aurais pu me décider à vous les demander.
Je vous remercie mille fois de votre opéra; Gounet le copie en ce
moment-ci; nous allons mettre en jeu tous les ressorts pour le faire
recevoir sûrement. Il est superbe; il y a des choses sublimes. Oh! mon
cher, que vous êtes poète! Le finale des Bohémiens, au premier acte, est
un coup de maître; jamais, je crois, on n'aura présenté de poème d'opéra
aussi original et aussi bien écrit; je vous le répète, il est
magnifique.
Ne soyez pas fâché si je vous laisse si vite. Je vais à la poste porter
la musique, il est déjà deux heures; je suis si souffrant, que je vais
me recoucher en rentrant.
Il y a trente-six jours qu'elle est partie, ils ont toujours
vingt-quatre heures chacun; et _il n'y a rien de plus impossible_.
Adieu.
* * * * *
J'ai demandé à Schott et à Schlesinger, qui ont de la musique d'église,
s'ils avaient ce que vous me demandez; mais ils n'ont rien que de très
grand.
J'ai fait un _Salutaris_ à trois voix avec accompagnement d'orgue au
piano; je l'ai cherché toute la journée pour vous l'envoyer, je n'ai pas
pu le retrouver; comme il ne valait pas grand'chose, je l'aurai
vraisemblablement brûlé cet hiver.
XIV
Paris, ce 3 juin 1829.
Mon cher ami,
Voilà bientôt trois mois que je n'ai pas reçu de vos nouvelles; j'ai
voulu attendre toujours, pensant que peut-être vous étiez en voyage;
mais il paraît que vous n'avez pas quitté Belley, car ma soeur m'écrit,
il y a peu de jours, que vous lui avez envoyé des airs suisses dont elle
me charge de vous remercier. Il y a donc nécessairement quelque chose
d'extraordinaire.
Je vous ai envoyé _Faust_ avec les exemplaires sans titre du _Stabat_;
vous ne m'avez pas accusé réception, je n'y conçois absolument rien.
Peut-être y a-t-il quelque nouvelle lutte anonyme. Votre père intercepte
peut-être notre correspondance. Peut-être ajoutez-vous foi vous-même aux
absurdes calomnies qu'on a répandues sur mon compte auprès de votre
famille.
Je ne vous ai pas envoyé les titres du _Stabat_; Marescot est reparti
pour la province, et je ne sais où le prendre. _Faust_ a le plus grand
succès parmi les artistes; Onslow est venu chez moi un matin me
déconcerter par les éloges les plus passionnés; Meyerbeer vient d'écrire
de Baden à Schlesinger pour lui en demander un exemplaire. Urhan,
Chélard, beaucoup des artistes les plus marquants de l'Opéra se sont
procuré des exemplaires, et, chaque soir, ce sont de nouvelles
félicitations. Dans tout cela, rien ne m'a frappé comme l'enthousiasme
de M. Onslow. Vous savez que, depuis la mort de Beethoven, il tient le
sceptre de la musique instrumentale. Spontini vient de monter à Berlin
son opéra du _Colporteur_, qui a obtenu un immense succès; il est
extrêmement difficile sur l'originalité, et il m'a assuré qu'il ne
connaissait rien de plus original que _Faust_.
--J'aime bien ma musique, ajoutait-il; mais, en conscience, je me crois
incapable d'en faire autant.
A tout cela, je ne répondais guère que des bêtises, tellement j'étais
troublé de cette visite inattendue.
Le surlendemain, Onslow m'a envoyé un exemplaire de la partition de ses
deux grands quintetti.
C'est jusqu'à présent le suffrage qui m'a le plus touché.
J'ai payé ce que je devais à l'imprimeur, une élève m'étant survenue.
Je suis toujours très heureux, ma vie est toujours charmante; point de
douleurs, jamais de désespoir, beaucoup d'illusions; pour achever de
m'enchanter, _les Francs Juges_ viennent d'être refusés par le jury de
l'Opéra. M. Alexandre Duval, qui a lu le poème au comité, m'a dit qu'on
l'avait trouvé long et obscur; il n'y a que la scène des Bohémiens qui a
plu à tout le monde; du reste, il trouve, lui, que le style est très
remarquable et qu'il y a _un avenir poétique là dedans_.
Je vais me le faire traduire en allemand. J'achèverai la musique; j'en
ferai un opéra comme le _Freyschütz_, moitié parlé, moitié mélodrame, et
le reste musique; j'ajouterai quatre ou cinq morceaux, tels que le
finale du premier acte, les quintetti, l'air de Lénor, etc., etc. On
m'assure que Spohr n'est point jaloux et cherche, au contraire, à aider
les jeunes gens; alors, si j'ai le prix à l'Institut, je partirai dans
quelques jours pour Cassel; il y dirige le théâtre, et je pourrai faire
entendre là _les Francs Juges_. Quel que soit le résultat final de tout
cela, je ne suis pas moins extrêmement sensible aux peines que cet
ouvrage vous a coûtées, et je vous en remercie mille fois. Il me plaît,
à moi, beaucoup. Je prépare un grand concert pour le commencement de
décembre, où je ferai entendre _Faust_ avec deux grandes ouvertures et
quelques mélodies irlandaises qui ne sont pas gravées. Je n'en ai
encore terminé qu'une; Gounet me fait beaucoup attendre les autres.
La _Revue musicale_ a publié un article fort bon sur _Faust_; je ne l'ai
pas fait annoncer encore dans les autres journaux.
Je ne puis pas me livrer à la moindre composition importante; quand j'ai
la force de travailler, je copie des parties pour le concert futur, et
je n'ai pas beaucoup de temps à y consacrer; on me tourmente pour des
articles de journaux. Je suis chargé de la correspondance, à peu près
gratuite, de la _Gazette musicale de Berlin_. On me traduit en allemand;
le propriétaire est à Paris dans ce moment, et il m'ennuie. Pour _le
Correspondant_, un seul article a paru; comme dans le second,
j'attaquais l'école italienne. M. de Carné m'a écrit avant-hier pour me
prier d'en faire un autre sur un sujet différent. On a trouvé que
j'étais un _peu dur_ pour l'école italienne. La _Prostituée_ trouve donc
des amants même parmi les gens religieux.
Je prépare une notice bibliographique sur Beethoven.
J'ai mes entrées au théâtre allemand; le _Freyschütz_ et _Fidelio_ m'ont
donné des sensations nouvelles, malgré le détestable orchestre des
Italiens, dont la voix publique fait enfin justice; les journaux
d'aujourd'hui surtout le tuent.
On m'a offert de me présenter à Rossini; je n'ai pas voulu, comme vous
pensez bien; je n'aime pas ce Figaro, ou plutôt je le hais tous les
jours davantage; ses plaisanteries absurdes sur Weber, au foyer du
théâtre allemand, m'ont exaspéré; je regrettais bien de ne pas être de
la conversation pour lui lâcher ma bordée.
Mon pauvre Ferrand, je vous écris de bien longues digressions qui ne
vous intéressent guère; je suis porté à craindre que mes lettres n'aient
plus pour vous l'intérêt d'autrefois. S'il ne s'était pas fait en vous
quelque étrange changement, seriez-vous resté depuis si longtemps sans
répondre à ma lettre qui accompagnait le paquet de musique? C'est
pendant la semaine sainte que vous avez dû la recevoir. Vous ne m'avez
même pas écrit un mot d'amitié après que je vous ai annoncé que je
perdais toutes les espérances dont j'avais été bercé. Je ne suis pas
plus avancé que le premier jour; cette passion me tuera; on a répété si
souvent que l'espérance seule pouvait entretenir l'amour! Je suis bien
la preuve du contraire. Le feu ordinaire a besoin d'air, mais le feu
électrique brûle dans le vide. Tous les journaux anglais retentissent de
cris d'admiration pour son génie. Je reste obscur. Quand j'aurai écrit
une composition instrumentale, immense, que je médite, je veux pourtant
aller à Londres la faire exécuter; que j'obtienne sous ses yeux un
brillant succès!
O mon cher ami, je ne puis plus écrire: la faiblesse m'ôte la plume des
doigts.
Adieu.
XV
15 juin 1829.
Oui, mon cher ami, il est entièrement vrai que je n'ai pas reçu de vos
nouvelles jusqu'à ce 11 juin; et il m'est impossible de concevoir ce que
sont devenues vos lettres; peut-être le découvrirez-vous; j'en doute.
Je serais enchanté d'être annoncé dans le _Journal de Genève_, si vous
pouvez l'obtenir. Je vous prie de ne pas vous laisser entraîner par
votre amitié en parlant de mon ouvrage (_Faust_): rien ne paraît plus
étrange aux lecteurs froids que cet enthousiasme qu'ils ne conçoivent
pas. Je ne sais que vous dire pour le sommaire d'articles que vous me
demandez; voyez celui de la _Revue musicale_, et parlez de chaque
morceau en particulier; ou, si cela ne convient pas au cadre du journal,
appuyez davantage sur le _Premier choeur_, le _Concert des Sylphes_, le
_Roi de Thulé_ et la _Sérénade_, et surtout sur le double orchestre du
_concert_, dont la _Revue_ n'a pas fait mention, puis quelques
considérations sur le style mélodique et les innovations que vous aurez
le mieux senties.
Je ne fais rien annoncer dans les autres journaux, parce que j'attends
tous les jours la réponse de Goethe, qui m'a fait prévenir qu'il allait
m'écrire et qui ne m'écrit pas. Dieu! quelle impatience j'éprouve de
recevoir cette lettre. Je suis un peu mieux depuis deux jours. La
semaine dernière, j'ai été pris d'un affaissement nerveux tel, que je ne
pouvais presque plus marcher ni m'habiller le matin; on m'a conseillé
des bains qui n'ont rien fait; je suis resté tranquille, et la jeunesse
a repris le dessus. Je ne puis me faire à l'impossible. C'est
précisément parce que c'est impossible que je suis si peu vivant.
Cependant il faut sans cesse m'occuper: j'écris une vie de Beethoven
pour _le Correspondant_. Je ne puis trouver un instant pour composer; le
reste du temps, il faut que je copie des parties.
Quelle vie!
Adieu.
XVI
15 juillet 1829.
Mon cher ami,
Je vous réponds courrier par courrier, comme vous me le demandez. J'ai
reçu vos deux actes sans encombre. Je trouve le dernier magnifique;
l'interrogatoire surtout est de la plus grande beauté; le dénouement
vaut mille fois mieux que celui dont nous étions convenus. Les
observations que j'ai à vous faire portent uniquement sur la coupe des
morceaux de musique et le rapprochement trop fréquent de sensations
semblables, qui amèneraient une monotonie désagréable au premier acte;
mais nous reparlerons de cela.
Vous auriez déjà reçu depuis longtemps la musique que je dois vous
envoyer; mais il faut bien finir par vous avouer le motif de ce retard.
Depuis mon concert, mon père a pris une nouvelle boutade et ne veut plus
m'envoyer ma pension, de sorte que je me trouve tellement à court
d'argent, que les trente ou quarante francs que coûterait la copie de
mes deux morceaux m'ont arrêté jusqu'à présent; je n'ai pas voulu
demander à Auguste de me les prêter, parce que je lui dois déjà
cinquante francs. Je ne puis pas copier moi-même, puisque, depuis quinze
jours, je suis enfermé à l'Institut; cet abominable concours est pour
moi de la dernière nécessité, puisqu'il donne de l'argent et qu'on ne
peut rien faire sans ce vil métal.
_Auri sacra fames quid non mortalia pectora cogis!_
Mon père n'a pas même voulu fournir à la dépense de mon séjour à
l'Institut; c'est M. Lesueur qui y a pourvu. Je vous écrirai dès que
j'aurai des nouvelles à vous apprendre. Le jeune Daudert, qui part le 12
du mois d'août, se chargera de vous porter la musique, si je puis
l'avoir à cette époque. Je suis trop abattu pour vous écrire plus
longuement. J'oubliais de vous dire que Gounet a fini son deuxième acte.
Adieu. Je suis bien aise que vous ayez fait la connaissance de Casimir
Faure.
On donne _la Vestale_ ce soir pour la première fois depuis sept mois, et
je ne puis y aller; j'aurais eu des billets de madame Dabadie. C'est
elle qui me chantera ma scène, elle me l'a promis.
XVII
21 août 1829.
Mon cher ami,
Je vous envoie enfin la musique que vous attendez depuis si longtemps;
il y a de ma faute et de celle de mon imprimeur. Pour moi, le concours
de l'Institut m'excuse un peu, et toutes les nouvelles agitations, _the
new pangs of my despised love_, me justifient malheureusement trop de ne
penser à rien. Oui, mon pauvre et cher ami, mon coeur est le foyer d'un
horrible incendie; c'est une forêt vierge que la foudre a embrasée; de
temps en temps, le feu semble assoupi, puis un coup de vent... un éclat
nouveau... le cri des arbres s'abîmant dans la flamme, révèlent
l'épouvantable puissance du fléau dévastateur.
Il est inutile d'entrer dans les détails des nouvelles secousses que
j'ai reçues dernièrement; mais tout se réunit. Cet absurde et honteux
concours de l'Institut vient de me faire le plus grand tort à cause de
mes parents. Ces messieurs les juges, qui ne sont pas _les Francs
Juges_, ne veulent pas, disent-ils, m'encourager dans une fausse route.
Boïeldieu m'a dit:
--Mon cher ami, vous aviez le prix dans la main, vous l'avez jeté à
terre. J'étais venu avec la ferme conviction que vous l'auriez; mais
quand j'ai entendu votre ouvrage!... Comment voulez-vous que je donne un
prix à une chose dont _je n'ai pas d'idée_. Je _ne comprends pas_ la
moitié de Beethoven, et vous voulez aller plus loin que Beethoven!
Comment voulez-vous que je comprenne? Vous vous jouez des difficultés
de l'harmonie en prodiguant les modulations; et moi qui _n'ai pas fait
d'études harmoniques_, qui _n'ai aucune expérience de cette partie de
l'art_! C'est peut-être ma faute! je n'aime que la musique qui me berce.
--Mais, monsieur, si vous voulez que j'écrive de la musique douce, il ne
faut pas nous donner un sujet comme Cléopâtre: une reine désespérée qui
se fait mordre par un aspic et meurt dans les convulsions!
--Oh! mon ami, on peut toujours mettre de la grâce dans tout; mais je
suis bien loin de dire que votre ouvrage soit mauvais; je dis seulement
que je ne le comprends pas encore, il faudrait que je l'entendisse
plusieurs fois avec l'orchestre.
--M'y suis-je refusé?
--D'ailleurs, en voyant toutes ces formes bizarres, cette haine pour
tout ce qui est connu, je ne pouvais m'empêcher de dire à mes collègues
de l'Institut qu'un jeune homme qui a de pareilles idées, et qui écrit
ainsi, doit _nous mépriser du fond de son coeur_. Vous êtes un être
volcanisé, mon cher ami, et il ne faut pas écrire pour soi; toutes les
organisations ne sont pas de cette trempe. Mais venez chez moi,
faites-moi ce plaisir, nous causerons, _je veux vous étudier_.
D'un autre côté, Auber me prend à part à l'Opéra, et, après m'avoir dit
à peu près la même chose, sinon qu'il fallait faire ces cantates _comme
on fait une symphonie_, sans égard pour l'expression des paroles; il a
ajouté:
--Vous fuyez les lieux communs; mais vous n'avez pas à redouter de faire
jamais de platitudes; ainsi le meilleur conseil que je puisse vous
donner, c'est de chercher à écrire platement, et, quand vous aurez fait
quelque chose qui vous paraîtra horriblement plat, _ce sera justement ce
qu'il faut_. Et songez bien que, si vous faisiez de la musique comme
vous la concevez, le public ne vous comprendrait pas et les marchands de
musique ne vous achèteraient pas.
Mais, encore une fois, quand j'écrirai pour les boulangers et les
couturières, je n'irai pas choisir pour texte les passions de la reine
d'Égypte et ses méditations sur la mort. O mon cher Ferrand, je voudrais
pouvoir vous faire entendre la scène où Cléopâtre réfléchit _sur
l'accueil que feront à son ombre celles des Pharaons ensevelis dans les
pyramides_. C'est terrible, affreux! c'est la scène où Juliette médite
sur son ensevelissement dans les caveaux des Capulets, environnée
vivante des ossements de ses aïeux, du cadavre de Tybalt; cet effroi
qui va en augmentant!... ces réflexions qui se terminent par des cris
d'épouvante accompagnés par un orchestre de basses pinçant ce rythme:
[Illustration: notation musicale
Oh! Shakspeare!
Shakspeare!
]
Au milieu de tout cela, mon père se lasse de me faire une pension dont
je ne puis me passer; je vais retourner à la Côte, où je prévois bien de
nouvelles tracasseries, et pourtant je ne vis que pour la musique, elle
seule me soutient sur cet abîme de maux de toute espèce. N'importe, il
faut que j'y aille, et _il faut_ que vous veniez me voir; songez donc
que nous nous voyons si rarement, que ma vie est si fragile, et que nous
sommes si près! Je vous écrirai aussitôt après mon arrivée.
_Guillaume Tell?..._ Je crois que tous les journalistes sont décidément
devenus fous; c'est un ouvrage qui a quelques beaux morceaux, qui n'est
pas absurdement écrit, où il n'y a pas de _crescendo_ et un peu moins de
grosse caisse, voilà tout. Du reste, point de véritable sentiment,
toujours de l'art, de l'habitude, du savoir-faire, du maniement du
public. Ça ne finit pas; tout le monde bâille, l'administration donne
force billets. Adolphe Nourrit, dans le jeune Melchtal, est sublime;
mademoiselle Taglioni n'est pas une danseuse, c'est un esprit de l'air,
c'est Ariel en personne, une fille des cieux. Et on ose porter cela plus
haut que Spontini! J'en parlais avant-hier avec M. de Jouy, à
l'orchestre. On donnait _Fernand Cortez_, et, quoique l'auteur du poème
de _Guillaume Tell_, il ne parlait de Spontini que comme nous, avec
adoration. Il (Spontini) revient incessamment à Paris; il s'est brouillé
avec le roi de Prusse, son ambition l'a perdu. Il vient de donner un
opéra allemand qui est tombé à plat; les succès de Rossini le font
devenir fou: cela se conçoit; mais il devrait se mettre au-dessus des
engouements du public. L'auteur de _la Vestale_ et de _Cortez_ écrire
pour le public!... Des gens qui applaudissent _le Siège de Corinthe_,
venir me dire _qu'ils aiment Spontini_, et celui-ci rechercher de
pareils suffrages!... Il est très malheureux; le non-succès de son
dernier ouvrage le tue.
Je fais des mélodies irlandaises de Moore, que Gounet me traduit; j'en
ai fait une, il y a quelques jours, dont je suis ravi. Ces jours-ci, on
va présenter un opéra pour moi à Feydeau, j'en suis fort content;
puisse-t-il être reçu!
Vous me promettez toujours quelque chose et vous ne faites rien;
cependant nous touchons à une révolution théâtrale qui nous serait
favorable, songez-y! La Porte-Saint-Martin est ruinée, les Nouveautés de
même; et les directeurs de ces deux théâtres tendent les bras à la
musique; il est vraisemblable que le ministère va donner l'autorisation
d'un théâtre d'opéra nouveau; je vous le dis parce que je le sais.
Adieu.
XVIII
3 octobre 1829.
Mon cher Ferrand,
Je vous écris deux mots à la hâte. Les hostilités ont recommencé. Je
donne un concert le 1er novembre prochain, jour de la Toussaint.
J'ai déjà obtenu la salle des Menus-Plaisirs; Chérubini, au lieu de me
contrarier cette fois-ci, est indisposé. Je donnerai _deux grandes
ouvertures: le Concert des Sylphes_, _le Grand Air de Conrad_ (auquel
j'ai ajouté un récitatif obligé et dont j'ai retouché l'instrumentation).
C'est madame J. Dabadie qui m'a promis hier de me le chanter.
Hiller me joue un concerto de piano de Beethoven, qui n'a jamais été
exécuté à Paris; sublime! immense!
Mademoiselle Heinefetter, dont les journaux ont dû vous apprendre le
succès au théâtre Italien, me chantera la scène du _Freyschütz_ en
allemand; du moins, elle ne demande pas mieux; il ne manque plus que
l'autorisation de M. Laurent, le directeur.
Habeneck conduit mon orchestre, lequel, vous pouvez le croire, sera
fulminant.
Sera-t-il dit que vous ne m'entendrez jamais? Venez donc à Paris, ne
fût-ce que pour huit jours.
Je n'ai pas pu aller à la Côte. J'ai tant à courir, à copier, que je
vous quitte déjà; mais écrivez-moi le plus tôt possible, je vous en
prie. Apprenez-moi surtout que vous trouverez quelque prétexte auprès de
votre père pour venir passer la Toussaint ici.
Adieu.
* * * * *
Meyerbeer vient d'arriver de Vienne; le lendemain de son retour, il m'a
fait complimenter par Schlesinger, sur _Faust_.
Un journal musical m'a fait un article de trois colonnes. Si je puis
m'en procurer encore un exemplaire, je vous l'enverrai.
_Farewell, we may meet again, I trust, come, come then; 'tis not so
long._
XIX
Vendredi soir, 30 octobre 1829.
Ferrand, Ferrand, ô mon ami! où êtes-vous? Nous avons fait la première
répétition ce matin. Quarante-deux violons, total cent dix musiciens! Je
vous écris chez le restaurateur Lemardelay en attendant mon dessert.
Rien, je vous jure, rien n'est si terriblement affreux que mon ouverture
des _Francs Juges_. O Ferrand, mon cher ami, vous me comprendriez; où
êtes-vous? C'est un hymne au désespoir, mais le désespoir le plus
désespérant qu'on puisse imaginer, horrible et tendre. Habeneck, qui
conduit mon immense orchestre, en est tout effrayé. Ils n'ont jamais
rien vu de si difficile; mais aussi il paraît qu'ils trouvent que ce
n'est pas mal, car ils me sont tombés dessus après la fin de
l'ouverture, non seulement avec des applaudissements forcenés, mais avec
des cris presque aussi effrayants que ceux de mon orchestre. O Ferrand,
Ferrand, pourquoi n'êtes-vous pas ici?
Je vais à l'Opéra tout à l'heure chercher l'harmonica; on m'en a apporté
un ce matin qui est trop bas, et nous n'avons pu nous en servir. Le
sextuor de _Faust_ va à ravir, mes sylphes sont enchantés. L'ouverture
de _Waverley_ ne va pas encore bien; demain, nous la répéterons encore,
et définitivement elle ira. Et le _Jugement dernier_, comme vous le
connaissez, plus un récitatif accompagné par quatre paires de timbales
en harmonie. O Ferrand! Ferrand! cent vingt lieues!
...Hier, j'étais malade à ne pouvoir marcher; aujourd'hui, le feu de
l'enfer qui a dicté _les Francs Juges_ m'a rendu une force incroyable;
il faut que je coure encore ce soir tout Paris. Le concerto de Beethoven
est une conception prodigieuse, étonnante, sublime! Je ne sais comment
exprimer mon admiration.
_Oh! les sylphes!..._
Je me suis fait un solo de grosse caisse pianissimo dans _les Francs
Juges_.
_Intonuere cavæ gemitumque dedere cavernæ._
Enfin, c'est affreux! tout ce que mon coeur peut contenir de rage et de
tendresse est dans cette ouverture.
O Ferrand!
XX
Paris, 6 novembre 1829.
Mon cher Ferrand,
J'aurais dû plus tôt vous rendre compte de mon concert; d'après ma
dernière lettre, vous êtes sans doute bouillant d'impatience d'avoir des
détails. Mais d'abord êtes-vous bien rétabli? Votre maladie a-t-elle
tout à fait disparu? Gounet a reçu une lettre d'Auguste, qui lui
apprenait le mauvais état de votre santé, et ce que vous m'en avez dit
vous-même me fait craindre qu'elle ne soit pas encore très bonne.
Quoi qu'il en soit, puisque vous vous intéressez si vivement à ce qui me
touche et que votre amitié vous fait prendre tant de part à toutes mes
agitations, je vous dirai que j'ai obtenu un succès immense; l'ouverture
des _Francs Juges_ surtout a bouleversé la salle; elle a obtenu quatre
salves d'applaudissements. Mademoiselle Marinoni venait d'entrer en
scène pour chanter une pasquinade italienne; profitant de ce moment de
calme, j'ai voulu me glisser entre les pupitres pour prendre une liasse
de musique sur une banquette; le public m'a aperçu; alors les cris, les
bravos ont recommencé, les artistes s'y sont mis, la grêle d'archets est
tombée sur les violons, les basses, les pupitres; j'ai failli me trouver
mal. Et des embrassades à n'en plus finir; mais vous n'étiez pas là!...
En sortant, après que la foule a été écoulée, les artistes m'ont attendu
dans la cour du Conservatoire, et, dès que j'ai paru, les
applaudissements en plein air ont recommencé. Le soir, à l'Opéra, même
effet; c'était une fermentation à l'orchestre, au foyer. O mon ami, que
n'êtes-vous ici! Depuis dimanche, je suis d'une tristesse mortelle;
cette foudroyante émotion m'a abîmé; j'ai sans cesse les yeux pleins de
larmes, je voudrais mourir.
Quant à la recette, elle a totalement couvert les frais, et même j'y
gagne cent cinquante francs. Je vais en donner les deux tiers à Gounet,
qui a eu la bonté de me prêter de l'argent et qui en est, je crois, plus
pressé que vous. Aussitôt que j'aurai pu réaliser une somme un peu
présentable, je m'empresserai de vous la faire parvenir; car je suis
tourmenté de vous devoir si longtemps.
Il n'y a encore que _le Figaro_ et les _Débats_ qui aient parlé de mon
concert. Castil-Blaze n'entre dans aucun détail; ces animaux ne savent
parler que quand il n'y a rien à dire; je vous enverrai tous les
journaux littéraires qui auront fait mention de moi.
Adieu; rétablissez-vous vite et écrivez-moi.
Votre ami.
XXI
Paris, 4 décembre 1829.
Mon cher Ferrand,
Je ne reçois point de réponse à deux lettres que je vous ai adressées et
à l'envoi des journaux relatifs à mon concert. Vous êtes malade; c'est
sûr; n'auriez-vous point de moyens de me faire donner de vos nouvelles
et de me tirer de l'inquiétude mortelle où je suis depuis si
longtemps?...
Une lettre d'Auguste à Gounet ne disait rien de bon sur votre santé.
Je vous en prie, écrivez-moi seulement un mot ou faites-moi écrire.
Je vous enverrai dans peu quelques nouvelles compositions que je viens
de faire graver.
Adieu. J'attends.
XXII
Paris, 27 décembre 1829.
Mon cher Ferrand,
_D'abord les affaires sérieuses._
J'ai vu M. Rocher le soir même du jour où j'ai reçu votre lettre. Il m'a
répondu, au sujet de Germain, qu'une seule place de juge auditeur était
vacante à Lyon et qu'elle venait d'être donnée. Ainsi il n'y a pas
d'espoir.
_Puis les félicitations._
Je vous complimente mille fois, à mon tour, sur le beau succès que vous
venez d'obtenir. Je ne suis pas en peine sur l'impression que vous avez
dû produire, animé comme vous l'étiez par l'indignation et l'intérêt que
vous inspire votre client.--Encore! Embrassez bien pour moi cet
excellentissime Auguste; je suis heureux pour lui de cette bonne chance.
Gounet lui adresse beaucoup de félicitations là-dessus. Dites-lui que si
je ne lui ai pas écrit, c'est que... c'est que... je suis un paresseux
qui pense cependant toujours à lui avec la plus vive affection.
_Ensuite les reproches._
Vous n'êtes pas pardonnable de m'avoir laissé aussi longtemps dans
l'inquiétude. Je vous ai écrit trois fois, et vous me répondez un mois
et demi après la troisième lettre. Je vous croyais toujours malade. Je
pensais que, peut-être, on avait intercepté nos lettres. Je vous ai
envoyé les journaux; ils se sont perdus. Si vous y tenez beaucoup, je
vous adresserai les exemplaires que j'ai, à condition que vous me les
renverrez après les avoir lus. Je puis en avoir besoin.
_Puis les promesses._
Vous recevrez, d'ici à une vingtaine de jours, notre collection de
_Mélodies irlandaises_, avec le ballet des _Ombres_, que Dubois m'a prié
de faire et qui est déjà gravé. J'ai essayé une musique pour un des
couplets de votre satanique chanson. Elle est passable pour cette
strophe; mais elle ne peut aller avec les autres. C'est horriblement
difficile à faire. Vous êtes trop poète pour le musicien. Je ne sais si
je réussirai. Dans tous les cas, votre morceau est admirable de vérité
horrible, d'expressions hardies et de nouveauté.
_Ensuite les aveux._
Je m'ennuie, je m'ennuie!... Toujours la même chose!...
Mais je m'ennuie à présent avec une rapidité étonnante, je consomme plus
d'ennuis en une heure qu'autrefois en un jour. Je bois le temps comme
les canards mâchent l'eau pour y trouver à vivre, et, comme eux, je n'y
trouve que quelques insectes malotrus. Que faire? que faire?
Adieu; au moins, répondez-moi toutes les deux lettres.
Votre ami.
XXIII
Paris, 2 janvier 1830.
Mon cher ami,
Je vous ai écrit il y a huit jours; votre lettre que je reçois à
l'instant ne fait pas mention de la mienne; il est possible que les
mauvais chemins, en retardant le courrier, aient fait croiser notre
correspondance. Dieu veuille qu'elle ne soit pas encore perdue!
Non, je n'ai jamais eu de nouvelle des trente-cinq francs que vous
m'avez expédiés de Lyon. Je vous l'avais fait savoir dans l'une des
trois lettres que je vous ai adressées depuis mon concert; comme vous ne
m'en avez manifesté ni inquiétude ni étonnement dans votre tardive
réponse, je pense que la lettre où je vous en parlais ne vous est pas
non plus parvenue. J'aurais depuis longtemps remis à Marescot les
trente-cinq francs que M. Dupart lui doit; mais le fait est que, depuis
que je me suis mis à faire graver ma musique, je n'ai jamais eu la
moindre avance disponible. Quand ensuite vous m'écrivîtes, il y a un
mois et demi, que vous m'aviez adressé de Lyon un mandat de trente-cinq
francs, je vous écrivis que je ne l'avais pas reçu, et j'attendais pour
savoir ce qu'il était devenu. Jamais je ne fus plus surpris qu'en voyant
le silence que vous gardiez à cet égard dans votre avant-dernière
lettre.
Ainsi donc, vous m'avez envoyé une fois le manuscrit des _Francs
Juges_.... PERDU!. */
Une autre fois, un mandat de trente-cinq francs.... PERDU!.
Je vous ai envoyé un paquet de journaux affranchis par moi et mis à la
poste par moi.... PERDU!. Vous m'écrivîtes de ne pas vous répondre
quatre jours avant votre dernier voyage à Paris; si vous ne me l'aviez
pas dit, je n'en saurais rien.... PERDU!.
Je vous avais écrit cette fameuse lettre dont le sort nous a si fort
inquiété.... PERDU!.
Je vous écrit trois fois depuis mon concert et vous ai appris dans la
seconde lettre, je crois, que je n'avais pas reçu l'argent de Marescot;
ce n'est qu'aujourd'hui que vous me dites que vous le savez; encore
n'est-ce pas moi qui vous en informe; donc, cette lettre a encore été...
PERDUE!
Mon cher ami, il y a quelque chose d'extraordinaire dans tout cela qu'il
faut absolument éclaircir.
Marescot est parti ces jours-ci pour la province; je le rencontrai chez
mon imprimeur dernièrement, et il m'apprit qu'il allait écrire à M.
Dupart pour son argent. Dans le cas même où il serait ici, je serais
absolument incapable de le lui donner; car je suis dans ce moment avec
ma pension payée et vingt francs. Je dois recevoir deux cents francs de
Troupenas dans quelques jours, pour les corrections de _Guillaume Tell_
que je fais pour lui. Je suis toujours ainsi, mille fois plus gueux
qu'un peintre; je n'ai en tout que deux élèves qui me rapportent
quarante-quatre francs par mois. Mon père m'envoie de l'argent de temps
en temps; puis, quand j'ai pris mes mesures pour être un peu à l'aise,
viennent ses commissions, qu'il faut presque toujours payer, qui
dérangent toute mon économie. Je vous dois, je dois encore plus de cent
francs à Gounet; cette gêne perpétuelle, ces idées de dettes,
quoiqu'elles soient contractées envers des amis éprouvés, me tourmentent
continuellement. D'un autre côté, votre père couve toujours l'absurde
idée que je suis un joueur, moi qui n'ai jamais touché une carte ni mis
le pied dans une maison de jeu. Cette pensée qu'aux yeux de vos parents
notre liaison n'est pas des plus avantageuses pour vous me met hors de
moi.
Ne m'envoyez pas votre _Dernière Nuit de Faust_. Si je l'avais entre les
mains, je ne pourrais résister; cependant mon plan de travail est tracé
pour longtemps. J'ai à faire une immense composition instrumentale pour
mon concert de l'année prochaine, auquel il faudra bien que vous
assistiez. Si je réussis dans votre chanson de _Brigands_ que je trouve
sublime, vous ne l'attendrez pas longtemps. On grave nos mélodies; dès
qu'elles paraîtront, nous vous les expédierons: ce qui ne veut pas dire
que vous les recevrez. Plusieurs vous plairont, je l'espère. Nous les
faisons graver à nos frais, Gounet et moi, et nous comptons y gagner au
bout de quelque temps. Avez-vous les _Contes fantastiques_ d'Hoffman?
C'est fort curieux!
Quand vous verrons-nous ici? Écrivez-moi donc plus souvent, je vous en
prie en grâce.
Adieu; je vous embrasse.
XXIV
Paris, 6 février 1830.
Mon cher ami,
Votre lettre et les trente-cinq francs qu'elle contenait me sont
parvenus cette fois. Marescot n'est pas à Paris; dès qu'il sera revenu,
je les lui remettrai. Je frémis en songeant à ce que vous devez souffrir
de vos dents; si cela peut vous consoler, je vous dirai que je suis à
peu près dans le même cas; toutes mes dents se carient peu à peu, et, le
mois dernier, je souffrais comme un damné! J'ai essayé de plusieurs eaux
spiritueuses; le _paraguay-roux_, dont j'avais beaucoup entendu parler,
a calmé en deux jours une douleur terrible, causée par une dent creuse;
je remplissais le creux avec du coton imbibé, et je me gargarisais la
bouche avec de l'eau dans laquelle j'avais versé quelques gouttes du
spécifique; essayez-en, ne négligez rien; mais j'ai un autre mal dont
rien, à ce qu'il paraît, ne pourra me guérir, qu'un spécifique contre la
vie.
Après quelque temps d'un calme troublé violemment par la composition de
l'_Élégie en prose_ qui termine mes Mélodies, je viens d'être replongé
dans toutes les angoisses d'une interminable et inextinguible passion,
sans motif, sans sujet. Elle est toujours à Londres, et cependant je
crois la sentir autour de moi; tous mes souvenirs se réveillent et se
réunissent pour me déchirer; j'écoute mon coeur battre, et ses
pulsations m'ébranlent comme les coups de piston d'une machine à vapeur.
Chaque muscle de mon corps frémit de douleur... Inutile!... Affreux!...
Oh! malheureuse! si elle pouvait un instant concevoir toute la poésie,
tout l'infini d'un pareil amour, elle volerait dans mes bras, dût-elle
mourir de mon embrassement.
J'étais sur le point de commencer ma grande symphonie (_Épisode de la
vie d'un artiste_), où le développement de mon infernale passion doit
être peint; je l'ai toute dans la tête, mais je ne puis rien écrire...
Attendons.
Vous recevrez, en même temps que ma lettre, deux exemplaires de mes
chères Mélodies; un artiste du Théâtre-Italien de Londres vient d'en
emporter pour Moore, qu'il connaît et à qui nous les avons dédiées.
Adolphe Nourrit vient de les adopter pour les chanter aux soirées où il
va habituellement.
Il s'agit maintenant de les faire annoncer; mais je n'ai plus
d'activité...
Mon cher ami, écrivez-moi souvent et longuement, je vous en supplie; je
suis séparé de vous; que vos pensées me parviennent du moins. Il m'est
insupportable de ne pas vous voir; faut-il qu'à travers les nuages
chargés de foudre qui grondent sur ma tête un seul rayon de l'astre
paisible ne puisse venir me consoler!...
Adieu donc; j'attends une lettre de vous dans neuf jours, si votre état
maladif vous permet d'écrire.
Votre fidèle ami.
XXV
Paris, 16 avril 1830.
Mon cher ami,
J'ai demeuré bien longtemps sans vous écrire, mais j'ai aussi vainement
attendu la lettre que vous deviez m'adresser par Auguste à son passage à
Paris; depuis ma dernière, j'ai essuyé de terribles rafales, mon
vaisseau a craqué horriblement, mais s'est enfin relevé; il vogue à
présent passablement. D'affreuses vérités, découvertes à n'en pouvoir
douter, m'ont mis en train de guérison; et je crois qu'elle sera aussi
complète que ma nature tenace peut le comporter. Je viens de sanctionner
ma résolution par un ouvrage qui me satisfait complètement et dont
voici le sujet, qui sera exposé dans un programme et distribué dans la
salle le jour du concert.
_Épisode de la vie d'un artiste_ (grande symphonie fantastique en
cinq parties).
PREMIER MORCEAU: double, composé d'un court adagio, suivi
immédiatement d'un allégro développé (vague des passions; rêveries
sans but; passion délirante avec tous ses accès de tendresse,
jalousie, fureur, craintes, etc., etc.).
DEUXIÈME MORCEAU: _Scène aux champs_ (adagio, pensées d'amour et
espérance troublées par de noirs pressentiments).
TROISIÈME MORCEAU: _Un bal_ (musique brillante et entraînante).
QUATRIÈME MORCEAU: _Marche au supplice_ (musique farouche,
pompeuse).
CINQUIÈME MORCEAU: _Songe d'une nuit du sabbat_.
A présent, mon ami, voici comment j'ai tissé mon roman, ou plutôt mon
histoire, dont il ne vous est pas difficile de reconnaître le héros.
Je suppose qu'un artiste doué d'une imagination vive, se trouvant dans
cet état de l'âme que Chateaubriand a si admirablement peint dans
_René_, voit pour la première fois une femme qui réalise l'idéal de
beauté et de charmes que son coeur appelle depuis longtemps, et en
devient éperdument épris. Par une singulière bizarrerie, l'image de
celle qu'il aime ne se présente jamais à son esprit que accompagnée
d'une pensée musicale dans laquelle il trouve un caractère de grâce et
de noblesse semblable à celui qu'il prête à l'objet aimé. Cette double
idée fixe le poursuit sans cesse: telle est la raison de l'apparition
constante, dans tous les morceaux de la symphonie, de la mélodie
principale du premier allégro (nº 1).
Après mille agitations, il conçoit quelques espérances; il se croit
aimé. Se trouvant un jour à la campagne, il entend au loin deux pâtres
qui dialoguent un ranz de vaches; ce duo pastoral le plonge dans une
rêverie délicieuse (nº 2). La mélodie reparaît un instant au travers des
motifs de l'adagio.
Il assiste à un bal, le tumulte de la fête ne peut le distraire; son
idée fixe vient encore le troubler, et la mélodie chérie fait battre son
coeur pendant une valse brillante (nº 3).
Dans un accès de désespoir, il s'empoisonne avec de l'opium; mais, au
lieu de le tuer, le narcotique lui donne une horrible vision, pendant
laquelle il croit avoir tué celle qu'il aime, être condamné à mort et
assister à sa propre exécution. Marche au supplice; cortège immense de
bourreaux, de soldats, de peuple. A la fin, la _mélodie_ reparaît
encore, comme une dernière pensée d'amour, interrompue par le coup fatal
(nº 4).
Il se voit ensuite environné d'une foule dégoûtante de sorciers, de
diables, réunis pour fêter la nuit du sabbat. Ils appellent au loin.
Enfin arrive la _mélodie_, qui n'a encore paru que gracieuse, mais qui
alors est devenue un air de guinguette trivial, ignoble; c'est l'objet
aimé qui vient au sabbat, pour assister au convoi funèbre de sa victime.
Elle n'est plus qu'une courtisane digne de figurer dans une telle orgie.
Alors commence la cérémonie. Les cloches sonnent, tout l'élément
infernal se prosterne, un choeur chante la prose des morts, le
plain-chant (_Dies iræ_), deux autres choeurs le répètent en le
parodiant d'une manière burlesque; puis enfin la ronde du sabbat
tourbillonne, et, dans son plus violent éclat, elle se mêle avec le
_Dies iræ_, et la vision finit (nº 5).
Voilà, mon cher, le plan exécuté de cette immense symphonie. Je viens
d'en écrire la dernière note. Si je puis être prêt le jour de la
Pentecôte, 30 mai, je donnerai un concert aux Nouveautés, avec un
orchestre de deux cent vingt musiciens. J'ai peur de ne pouvoir pas
avoir la copie des parties. A présent, je suis un stupide; l'effroyable
effort de pensée qui a produit mon ouvrage a fatigué mon imagination, et
je voudrais pouvoir dormir et me reposer continuellement. Mais, si le
cerveau sommeille, le coeur veille, et je sens bien vivement que vous me
manquez. O mon ami, ne vous reverrai-je donc pas?
XXVI
Paris, 13 mai 1830.
Mon cher ami,
Vous avez dû recevoir par votre cousin Eugène Daudert une lettre de moi,
à peu près le même jour que je reçus la vôtre. Je ne laisse pas partir
Auguste sans le charger d'une autre. Il me dit qu'il vous verra peu
après son arrivée. Votre lettre m'a excessivement touché; cette
sollicitude inquiète pour le danger que vous supposiez que je courais à
l'égard d'Henriette Smithson, vos effusions de coeur, vos conseils!...
Oh! mon cher Humbert, il est si rare de trouver un homme complet, qui
ait une âme, un coeur et une imagination, si rare pour des caractères
ardents et impatients comme les nôtres de se rencontrer, de s'assortir,
que je ne sais comment vous exprimer mes idées sur le bonheur que j'ai
de vous connaître.
Je pense que vous aurez été satisfait du plan de ma _Symphonie
fantastique_, que je vous ai envoyé dans ma lettre. La vengeance n'est
pas trop forte. D'ailleurs, ce n'est pas dans cet esprit que j'ai écrit
le _Songe d'une nuit de sabbat_. Je ne veux pas me venger. Je la plains
et la méprise. C'est une femme ordinaire, douée d'un génie instinctif
pour exprimer les déchirements de l'âme humaine qu'elle n'a jamais
ressentis, et incapable de concevoir un sentiment immense et noble comme
celui dont je l'honorais.
Je termine aujourd'hui mes derniers arrangements avec les directeurs des
Nouveautés pour mon concert du 30 de ce mois. Ce sont de fort honnêtes
gens et très accommodants; nous commençons à répéter la _Symphonie
gigantesque_ dans trois jours; toutes les parties sont copiées avec le
plus grand soin; il y a deux mille trois cents pages de musique; près de
quatre cents francs de copie. Il faut espérer que nous ferons une
recette présentable, le jour de la Pentecôte, tous les théâtres étant
fermés.
L'incroyable chanteur Haitzinger doit chanter; j'espère avoir madame
Schroeder-Devrient, qui, avec son émule, bouleverse tous les deux soirs
la salle Favart dans les opéras du _Freyschütz_ et de _Fidelio_.
A propos, Haitzinger m'a demandé dernièrement s'il y avait un grand rôle
de ténor pour lui dans notre opéra des _Francs Juges_; sur ma réponse,
et sur ce que lui ont dit de moi tous les Allemands de sa connaissance,
il voudrait emporter le poème, avec les morceaux de chant sans
orchestre, pour le faire traduire, et il donnerait la partition nouvelle
à son bénéfice, qui doit avoir lieu cette année à Carlsruhe. Ce serait
charmant; il faut seulement que je termine tout cela, pour le finale des
_Bohémiens_ et deux ou trois airs de ténor et de soprano, avec
quintette. Je partirais pour Carlsruhe dans quelques mois, précédé d'une
espèce de réputation faite par Haitzinger et autres.
Je vous dirai que vous vous êtes à peu près rencontré avec Onslow, dans
votre jugement sur mes Mélodies; il préfère les quatre suivantes:
d'abord la _Chanson à boire_, l'_Élégie_, la _Rêverie_ et le _Chant
sacré_. Mon cher, ce n'est pas si difficile que vous croyez; mais il
faut des pianistes. Quand j'écris un piano, c'est pour quelqu'un qui
sait jouer du piano et non pour des amateurs qui ne savent seulement pas
lire la musique. Les demoiselles Lesueur, qui certes ne sont pas des
virtuoses, accompagnent fort bien l'_Élégie en prose_, qui est avec le
_Chant guerrier_ ce qu'il y a de moins aisé. Cette pauvre mademoiselle
Eugénie, qui a une passion malheureuse pour un aimable garçon, froid et
peu sensible, a d'abord été désorientée par ce morceau. Elle m'a avoué
qu'elle n'y avait absolument rien compris dans le commencement; puis, en
l'étudiant, elle a découvert une pensée, elle s'est reconnue dans ce
douloureux tableau des angoisses d'un mourant d'amour; à présent, c'est
chez elle une fureur, elle joue continuellement la neuvième Mélodie. Je
ne l'ai encore jamais entendu chanter; il n'y a que Nourrit pour cela,
et je doute qu'il consente à se mettre dans l'état d'exaltation affreuse
où il faut être, pour bien rendre ces accents d'un coeur qui se brise.
Il a mes Mélodies, je lui demanderai cependant un jour de me chanter
celle-là. Hiller l'accompagnera, nous serons tous les trois seuls. Je
redonnerai à mon concert l'ouverture des _Francs Juges_ pour saccager un
peu le parterre et faire crier les dames; d'ailleurs, c'est un moyen
d'attirer du monde; elle a une telle réputation à présent, que bien des
gens ne viendront que pour elle.
Il n'y a que vous qui ne viendrez pas! Mon père même voulait venir, il
me l'écrivait avant-hier. Oh! mais la symphonie!... J'espère que la
malheureuse y sera ce jour-là; du moins, bien des gens conspirent à
Feydeau pour l'y faire venir. Je ne crois pas cependant; il est
impossible que, en lisant le programme de mon drame instrumental, elle
ne se reconnaisse pas, et, dès lors, elle se gardera bien de paraître.
Enfin Dieu sait tout ce qu'on va dire, tant de gens savent mon histoire!
Adieu!
XXVII
Paris, 24 juillet 1830.
Mon cher ami,
Je suis toutefois rassuré sur votre compte... Songez donc, trois lettres
sans réponse... Vous m'écrivez quelques lignes en m'annonçant des pages
pour le lendemain; si vous saviez combien de fois je suis rentré de très
loin chez moi pour voir si cette lettre attendue avec tant d'impatience
était enfin arrivée, vous seriez vraiment fâché de ne m'avoir pas tenu
parole. Que vous êtes paresseux! car j'espère que vous n'êtes pas
malade; j'attends toujours votre lettre. Heureusement, mon cher ami,
tout va bien...
Tout ce que l'amour a de plus tendre et de plus délicat, je l'ai. Ma
ravissante sylphide, mon Ariel, ma vie, paraît m'aimer plus que jamais;
pour moi, sa mère répète sans cesse que, si elle lisait dans un roman la
peinture d'un amour comme le mien, elle ne la croirait pas vraie. Nous
sommes séparés depuis plusieurs jours, je suis enfermé à l'Institut,
_pour la dernière fois_; il faut que j'aie ce prix, d'où dépend en
grande partie notre bonheur; je dis comme don Carlos dans _Hernani_: «Je
l'aurai.» Elle se tourmente en y songeant; pour me rassurer dans ma
prison, madame Moke m'envoie tous les deux jours sa femme de chambre me
donner de leurs nouvelles et savoir des miennes. Dieu! quel vertige
quand je la reverrai dans dix ou douze jours! Nous aurons peut-être
encore bien des obstacles à vaincre, mais nous les vaincrons. Que
pensez-vous de tout cela?... Cela se conçoit-il? un ange pareil, _le
plus beau talent de l'Europe_! J'ai su que dernièrement M. de Noailles,
en qui la mère a une grande confiance, avait tout à fait plaidé ma cause
et qu'il était fortement d'avis que, puisque sa fille m'aimait, il
fallait me la donner sans regarder tant à l'argent. Oh! mon cher, si
vous lui entendiez _penser tout haut_ les sublimes conceptions de Weber
et de Beethoven, vous en perdriez la tête. Je lui ai tant recommandé de
ne pas jouer d'adagio, que j'espère qu'elle ne le fera pas souvent.
Cette musique dévorante la tue. Dernièrement, elle était si souffrante,
qu'elle croyait mourir; elle voulut absolument qu'on m'envoyât chercher;
sa mère s'y refusa; je la vis le lendemain, pâle, étendue sur un canapé;
que nous pleurâmes!... Elle se croyait attaquée de la poitrine; je
pensais que je mourrais avec elle, je le lui dis, elle ne répondit pas;
cette idée me ravissait. Depuis qu'elle est guérie, elle m'a grondé
beaucoup là-dessus.
--Croyez-vous que Dieu vous ait donné une telle organisation musicale
sans dessein? Vous ne devez pas abandonner la tâche qui vous est
confiée; je vous défends de me suivre si je meurs.
Mais elle ne mourra pas. Non, ces yeux si pleins de génie, cette taille
élancée, tout cet être délicieux paraît plutôt prêt à prendre son vol
vers les cieux qu'à tomber flétri sous la terre humide.
Adieu; il faut que je travaille. Je vais instrumenter le dernier air de
ma scène. C'est _Sardanapale_.
Adieu encore; si vous ne m'écrivez pas, vous en serez quitte pour
recevoir une cinquième lettre de moi.
Votre fidèle Achate.
Spontini est ici, j'irai le voir à ma sortie de l'Institut.
XXVIII
Paris, 23 août 1830.
Cher et excellent ami,
Vous m'avez laissé bien longtemps sans me donner de vos nouvelles; il a
fallu des circonstances aussi extraordinaires pour vous déterminer à
mettre ma main à la plume!... mais point de reproche.
J'ai obtenu le grand prix à l'unanimité, ce qui ne s'est encore jamais
vu. Ainsi voilà l'Institut vaincu. Le bruit du canon et de la fusillade
a été favorable à mon dernier morceau, que j'achevais alors.
O mon ami, quel bonheur d'avoir un succès qui enchante un être adoré!
Mon idolâtrée Camille[5] se mourait d'inquiétude quand je lui ai
apporté, jeudi dernier, la nouvelle si ardemment désirée. O mon _délicat
Ariel_, mon bel ange, tes ailes étaient toutes froissées, la joie les a
relustrées; sa mère même, qui ne voit notre amour qu'avec une certaine
contrariété, n'a pu retenir quelques larmes d'attendrissement.
Je ne m'en doutais pas; pour ne pas m'effrayer, elle m'avait toujours
caché l'importance immense qu'elle attachait à ce prix; mais je viens de
voir ce qu'il en était au fond.
--Le monde, le monde, me dit-elle, croit que c'est une grande preuve de
talent; il faut lui fermer la bouche.
C'est le 2 octobre que ma _Scène_ sera exécutée publiquement à grand
orchestre; ma belle Camille y sera avec sa mère; elle en parle sans
cesse. Cette cérémonie, qui ne m'eût paru sans cela qu'un enfantillage,
devient une fête enivrante; vous n'y serez pas, mon cher, bien cher ami;
vous n'avez jamais vu que mes larmes amères, quand donc verrez-vous dans
mes yeux briller celles de la joie?
Le 1er novembre, il y aura un concert au Théâtre Italien. Le nouveau
chef d'orchestre, que je connais particulièrement, m'a demandé de lui
écrire une ouverture pour ce jour-là. Je vais lui faire l'ouverture de
_la Tempête_ de Shakspeare, pour piano, choeur et orchestre. Ce sera un
morceau d'un genre nouveau.
Le 14 novembre, je donnerai mon immense concert pour faire entendre la
_Symphonie fantastique_, dont je vous ai envoyé le programme.
Dans le courant de l'hiver, la société des concerts exécutera mon
ouverture des _Francs Juges_; j'en ai la promesse positive. Mais il
faut un succès au théâtre, mon bonheur en dépend. Les parents de Camille
ne peuvent consentir à notre mariage que lorsque ce pas sera franchi.
Les circonstances me favoriseront, je l'espère. Je ne veux pas aller en
Italie; j'irai demander au roi de me dispenser de cet absurde voyage et
de m'accorder la pension à Paris. Aussitôt que j'aurai touché une somme
un peu passable, je vous adresserai ce que vous avez eu la bonté de me
prêter si obligeamment. Adieu, mon cher ami; écrivez-moi donc, et ne
parlez plus de politique; je n'ai pas eu besoin de faire d'effort pour
garder avec vous le silence là-dessus. Adieu, adieu. Je sors de chez
madame Moke; je quitte la main de mon adorée Camille, voilà pourquoi la
mienne tremble tant et que j'écris si mal. Elle ne m'a pourtant pas joué
de Weber ni de Beethoven aujourd'hui.
Adieu.
* * * * *
Cette malheureuse FILLE Smithson est toujours ici. Je ne l'ai jamais vue
depuis son retour.
XXIX
Octobre 1830.
Oh! mon cher, inexprimablement cher ami,
Je vous écris des Champs-Élysées, dans le coin d'une guinguette exposée
au soleil couchant; je vois ses rayons dorés se jouer à travers les
feuilles mortes ou mourantes des jeunes arbres qui entourent mon réduit.
J'ai parlé de vous toute la journée avec quelqu'un qui comprend ou
plutôt qui devine votre âme. Je vous écris irrésistiblement. Que
faites-vous cher, bien cher? Vous vous rongez le coeur, je gage, pour
des malheurs qui ne vous touchent qu'en imagination; il y en a tant qui
nous déchirent de près, que je me désole de vous voir succomber sous le
poids de douleurs étrangères ou très éloignées. Pourquoi? pourquoi?...
Ah! pourquoi!... Je le comprends mieux que vous ne pensez: c'est votre
existence, votre poésie, votre _chateaubrianisme_.
Je souffre étrangement de ne pas vous voir; enchaîné comme je le suis,
je ne puis franchir l'espace qui nous sépare. J'aurais pourtant tant de
choses à vous dire... Si ce qui m'arrive d'heureux peut vous distraire
de vos sombres pensées, je vous apprends que je vais être exécuté à
l'Opéra, dans le courant de ce mois. C'est encore à mon adorée Camille
que je dois ce bonheur.
Voici comment:
A sa taille élancée, à son vol capricieux, à sa grâce enivrante, à son
génie musical, j'ai reconnu l'_Ariel_ de Shakspeare. Mes idées
poétiques, tournées vers le drame de _la Tempête_, m'ont inspiré une
ouverture gigantesque d'un genre entièrement neuf, pour _orchestre_,
_choeur_, _deux pianos à quatre mains_ et HARMONICA. Je l'ai proposée au
directeur de l'Opéra, qui a consenti à la faire entendre dans une
_grande représentation extraordinaire_. Oh! _mon cher_, c'est bien plus
grand que l'ouverture des _Francs Juges_. _C'est entièrement neuf._ Avec
quelle profonde adoration je remerciais mon idolâtrée Camille de m'avoir
inspiré cette composition! Je lui appris dernièrement que mon ouvrage
allait être exécuté; elle en a frémi de joie. Je lui ai dit
_confidentiellement_, dans l'_oreille_, après deux baisers dévorants, un
embrassement furieux, l'_amour grand et poétique_ comme NOUS le
concevons. Je vais la voir ce soir. Sa mère ne sait pas que je dois être
incessamment entendu à l'Opéra. Nous lui en ferons un mystère jusqu'au
dernier moment. Vous êtes un homme dominé par l'imagination, donc vous
êtes un homme infiniment malheureux;
Et moi aussi. Nous nous convenons à merveille: Mon ami, écrivez moi au
moins, puisque nous ne nous voyons pas.
C'est le 30 de ce mois qu'aura lieu le couronnement à l'Institut.
_Ariel_ est fier, comme un _classique paon_, de ma vieille couronne; il
ou elle n'y attache pourtant d'autre prix que celui de l'opinion
publique; Camille est trop musicale pour s'y tromper. Mais l'_Ouverture
de la Tempête_, _Faust_, les _Mélodies_, _les Francs Juges_, c'est
différent: il y a du feu et des larmes là dedans.
Mon cher Ferrand, si je meurs, ne vous faites pas chartreux (comme vous
m'en avez menacé), je vous en prie; vivez aussi prosaïquement que vous
pourrez; c'est le moyen d'être... prosaïque. J'ai vu Germain
dernièrement, nous avons encore beaucoup parlé de vous. Que faire, que
dire, qu'écrire de si loin? Quand pourrai-je communiquer mes pensées aux
vôtres? J'entends chanter l'ignoble _Parisienne_. Des gardes nationaux à
demi ivres la beuglent dans toute sa platitude.
Adieu; le marbre sur lequel je vous écris me glace le bras. Je pense à
la malheureuse Ophélia: _glace_; _froid_; _terre humide_; _Polonius
mort_; HAMLET VIVANT... Oh! elle est bien malheureuse! Par la faillite
de l'Opéra-Comique, elle a perdu plus de six mille francs. Elle est
encore ici; je l'ai rencontrée dernièrement. Elle m'a reconnu avec le
plus grand sang-froid. J'ai souffert toute la soirée, puis je suis allé
en faire confidence au _gracieux Ariel_, qui m'a dit en souriant:
--Eh bien, vous ne vous êtes pas trouvé mal? TU n'es pas tombé à la
renverse?...
Non, non, non, mon ange, mon génie, mon art, ma pensée, mon coeur, ma
vie poétique! j'ai souffert sans gémir, j'ai pensé à toi; j'ai adoré ta
puissance; j'ai béni ma guérison; j'ai bravé, de mon île délicieuse, les
flots amers qui venaient s'y briser; j'ai vu mon navire fracassé, et,
jetant un regard sur ma cabane de feuillage, j'ai béni le lit de roses
sur lequel je devais me reposer. Ariel, Ariel, Camille, je t'adore, je
te bénis, _je t'aime en un mot_, plus que la pauvre langue française ne
peut le dire; donnez-moi un orchestre de cent musiciens et un choeur de
cent cinquante voix, et je vous le dirai.
Ferrand, mon ami, adieu; le soleil est couché, je n'y vois plus, adieu;
plus d'idées, adieu; beaucoup trop de sentiment, adieu. Il est six
heures, il me faut une heure pour aller chez Camille, adieu!
XXX
19 novembre 1830.
Mon cher ami,
Je vous écris quelques lignes à la hâte. J'ai passé chez Denain, je lui
ai donné cent francs à-compte dont il m'a fait un reçu, et je lui ai
laissé un billet de cent autres francs, payable le 15 janvier prochain.
Je cours toute la soirée pour une répétition de ma symphonie que je veux
faire après-demain. Je donne le 5 décembre, à deux heures, au
Conservatoire, un immense concert dans lequel on exécutera l'ouverture
des _Francs Juges_, le _Chant sacré_ et le _Chant guerrier_ des
_Mélodies_, la scène de _Sardanapale_ avec cent musiciens pour
l'INCENDIE, et enfin la _Symphonie fantastique_.
Venez, venez, ce sera terrible! Habeneck conduira le géant orchestre. Je
compte sur vous.
L'ouverture de _la Tempête_ sera donnée, une seconde fois, la semaine
prochaine à l'Opéra. Oh! mon cher, neuf, jeune, étrange, grand, doux,
tendre, éclatant... Voilà ce que c'est. L'orage, ou plutôt _la Tempête
marine_, a eu un succès extraordinaire. Fétis, dans la _Revue musicale_,
m'a fait deux articles superbes.
Il disait dernièrement à quelqu'un qui observait que j'ai le diable au
corps:
--Ma foi, s'il a le diable au corps, il a un dieu dans la tête.
Venez, venez!
Le 5 décembre... un dimanche... orchestre de cent dix musiciens...
_Francs Juges_... Incendie... _Symphonie fantastique_... Venez, venez!
XXXI
7 décembre 1830.
Mon cher ami,
Cette fois, il faut absolument que vous veniez; j'ai eu un succès
furieux. La _Symphonie fantastique_ a été accueillie avec cris et
trépignements; on a redemandé la _Marche au supplice_; le _Sabbat_ a
tout abîmé d'effet satanique. On m'a tant engagé à le faire, que je
redonne le concert le 25 de ce mois, le lendemain de Noël.--Ainsi, vous
y serez, n'est-ce pas?--Je vous attends.
Adieu; je suis tout bouleversé.
Adieu.
* * * * *
Spontini a lu votre poème des _Francs Juges_; il m'a dit ce matin qu'il
voudrait bien vous voir; il part dans dix jours.
XXXII
Le 12 décembre 1830.
Mon cher Ferrand,
Je ne puis donner mon second concert, plusieurs raisons s'y opposent. Je
partirai de Paris au commencement de janvier. Mon mariage est arrêté
pour l'époque de Pâques 1832, à la condition que je ne perdrai pas ma
pension et que j'irai en Italie pendant un an. C'est ma musique qui a
arraché le consentement de la mère de Camille! Oh! ma chère _Symphonie_,
c'est donc à elle que je la devrai.
Je serai à la Côte vers le 15 janvier. Il faut absolument vous voir;
arrangez tout pour que nous ne nous manquions pas. Vous viendrez à la
Côte; vous m'accompagnerez au mont Cenis, ou du moins jusqu'à Grenoble;
n'est-ce pas, n'est-ce pas?...
Spontini m'a envoyé hier un superbe cadeau; c'est sa partition
d'_Olympie_ du prix de cent vingt francs, et il a écrit de sa main sur
le titre: «Mon cher Berlioz, en parcourant cette partition,
souvenez-vous quelquefois de votre affectionné Spontini.»
Oh! je suis dans une ivresse! Camille, depuis qu'elle a entendu mon
_Sabbat_, ne m'appelle plus que «son cher Lucifer, son beau Satan».
Adieu, mon cher; écrivez-moi tout de suite une longue lettre, je vous en
conjure.
Votre ami dévoué à tout jamais.
XXXIII
La Côte-Saint-André, 6 janvier 1831.
Mon cher ami,
Je suis chez mon père depuis lundi; je commence mon fatal voyage
d'Italie. Je ne puis me remettre de la déchirante séparation qu'il m'a
fallu subir; la tendresse de mes parents, les caresses de mes soeurs
peuvent à peine me distraire. Il faut que je vous voie pourtant avant
mon départ. Nous irons passer une huitaine de jours à Grenoble à la fin
de la semaine prochaine; de là, je retournerai à Lyon m'embarquer sur le
Rhône pour aller prendre à Marseille le paquebot à vapeur qui me
conduira à Civita-Vecchia, à six lieues de Rome. Venez me voir ici, ou à
Grenoble, ou à Lyon; répondez-moi promptement et positivement là-dessus
pour que nous ne nous manquions pas.
J'aurai tant à vous dire, _de vous_ et de moi; tant d'orages ébranlent
notre existence à l'un et à l'autre, qu'il me semble que nous avons
besoin de nous rapprocher pour leur résister. Nous nous comprenons.
C'est si rare.
J'ai quitté Spontini avec la plus vive émotion; il m'a embrassé en me
faisant promettre de lui écrire de Rome. Il m'a donné une lettre de
recommandation pour son frère, qui est Père dans le couvent de
Saint-Sébastien.
Je vous montrerai tout ce que j'ai de lui.
Je suis si triste aujourd'hui, que je ne puis continuer ma lettre.
Vous m'écrirez tout de suite, n'est-ce pas?
O ma pauvre Camille, mon ange protecteur, mon bon Ariel, ne plus te voir
de huit ou dix mois! Oh! que ne puis-je, bercé avec elle par le vent du
nord sur quelque bruyère sauvage, m'endormir enfin dans ses bras, du
dernier sommeil!
Adieu, mon cher; venez, je vous en supplie.
XXXIV
Grenoble, 17 janvier 1831.
Mon cher Ferrand,
Je suis ici depuis deux jours avec mes soeurs et ma mère. Nous repartons
pour la Côte samedi prochain; ainsi je compte sur votre arrivée lundi ou
mardi, au plus tard. Je n'ai pas besoin de vous dire combien mes parents
seront charmés de vous revoir; ils vous attendent, non pas pour quelques
heures, comme vous m'en avez menacé, mais pour autant de temps que vous
pourrez me donner. Je partirai à la fin du mois pour Lyon; enfin nous
causerons de tout cela. A lundi.
J'ai mille choses à vous dire de la part de Casimir Faure.
Adieu.
XXXV
Lyon, jeudi 9 février 1831.
Mon cher Ferrand,
Vous deviez me recevoir, _moi_, au lieu de ma lettre; je suis arrivé ici
hier avec l'intention d'aller à Belley; j'ai retenu aussitôt ma place à
la diligence, je l'ai payée en entier; puis, après mille indécisions, je
me suis décidé à ne pas aller vous voir. Malgré la torture où je suis,
malgré le désir dévorant que j'ai d'arriver en Italie pour en être plus
tôt revenu; malgré le temps et l'espace, je serais allé à Belley; mais
quelques mots que j'ai surpris au vol aujourd'hui, m'ayant fait craindre
de n'être pas bien vu de vos parents, et que votre mère surtout ne fût
pas enchantée de mon arrivée, je me suis décidé à y renoncer.
Je ne sais absolument rien sur la raison qui vous a empêché de venir à
la Côte; ainsi je ne puis vous en parler. Je me suis rongé les poings à
vous attendre; tout le monde vous a beaucoup regretté; mais enfin tout
n'est-il pas tourné pour le pis?...
Je pars dans quatre heures pour Marseille. Je reviendrai en frémissant
comme un boulet rouge. Tâchez donc de vous trouver alors à Lyon; je ne
ferai que passer à la Côte.
Mon adresse à Rome est: _Hector Berlioz, pensionnaire de l'Académie de
Rome, villa Medici, Roma_.
Adieu; mille malédictions sur vous et sur moi et sur toute la nature!
La douleur me rendrait fou.
XXXVI
Florence, 12 avril 1831.
O mon sublime ami! vous êtes le premier des Français qui m'ait donné
signe de vie depuis que je suis dans ce jardin, peuplé de singes, qu'on
appelle la _belle Italie_! Je reçois votre lettre à l'instant; elle m'a
été renvoyée de Rome, et elle a demeuré sept jours, au lieu de deux,
pour venir ici; oh! tout est bien! Malédiction!... Oui, tout est bien,
puisque tout est mal! Que voulez-vous que je vous dise?... Je suis
parti de Rome pour retourner en France, abandonnant ma pension tout
entière, parce que je ne recevais point de lettres de Camille. Un
infernal mal de gorge m'a retenu ici cloué; j'ai écrit à Rome qu'on m'y
adresse mes lettres; sans quoi, la vôtre aurait été perdue, et c'eût été
dommage; qui sait si j'en recevrai d'autres?
Ne m'écrivez plus, je ne saurais vous dire où adresser vos lettres; je
suis comme un ballon perdu, qui doit crever en l'air, s'abîmer dans la
mer ou s'arrêter comme l'arche de Noé; si je parviens sain et sauf sur
le mont Ararat, je vous écrirai aussitôt.
Croyez bien que j'avais au moins autant que vous le désir de nous
réunir; il m'en a coûté une journée entière de combats et d'hésitations
pour y résister.
Je conçois parfaitement tout ce que vous éprouvez de fureur à la vue de
ce qui se passe en Europe. Moi-même, qui ne m'y intéresse pas le moins
du monde, je me surprends quelquefois à me laisser aller à quelque
imprécation!... Ah bien, oui, la liberté!... où est-elle?... où
fut-elle?... où peut-elle être?... Dans ce monde de _vers_. Non, mon
cher, l'espèce humaine est trop basse et trop stupide pour que la belle
déesse laisse tomber sur elle un divin rayon de ses yeux. Vous me
parlez de musique!... d'amour!... Que voulez-vous dire?... Je ne
comprends pas... Y a-t-il quelque chose sur la terre qu'on appelle
musique et amour; je croyais avoir entendu en songe ces deux noms de
sinistre augure. Malheureux que vous êtes si vous y croyez; MOI, JE NE
CROIS PLUS A RIEN.
Je voulais aller en Calabre ou en Sicile, m'engager sous les ordres de
quelque chef de bravi, dussé-je n'être que simple brigand. Alors au
moins j'aurais vu des crimes magnifiques, des vols, des assassinats, des
rapts et des incendies, au lieu de tous ces petits crimes honteux, de
ces lâches perfidies qui font mal au coeur. Oui, oui, voilà le monde qui
me convient: un volcan, des rochers, de riches dépouilles amoncelées
dans les cavernes, un concert de cris d'horreur accompagné d'un
orchestre de pistolets et de carabines, du sang et du lacryma-christi,
un lit de lave bercé par des tremblements de terre; allons donc, voilà
la vie! Mais il n'y a même plus de brigands. O Napoléon, Napoléon,
génie, puissance, force, volonté!... Que n'as-tu dans ta main de fer
écrasé une poignée de plus de cette vermine humaine!... Colosse aux
pieds d'airain, comme tu renverserais du moindre de tes mouvements tous
leurs beaux édifices patriotiques, philanthropiques, philosophiques!
Absurde racaille!
Et ça parle d'art, de pensée, d'imagination, de désintéressement, de
_poésie enfin_! comme si tout cela existait pour elle!
Des pygmées pareils parler Shakspeare, Beethoven, Weber! Mais sot animal
que je suis, pourquoi m'en inquiéter? Que me fait le monde entier, à
trois ou quatre exceptions d'individus près?... Ils peuvent bien se
vautrer tant qu'il leur plaira: ce n'est pas à moi de les tirer de la
fange. D'ailleurs, tout cela n'est peut-être qu'un tissu d'illusions. Il
n'y a rien de vrai que la vie et la mort. Je l'ai rencontrée en mer,
cette vieille sorcière. Notre vaisseau, après deux jours d'une tempête
sublime, a sombré dans le golfe de Gênes; un coup de vent nous a couchés
sur le côté. Déjà je m'étais enveloppé, bras et jambes, dans mon manteau
pour m'empêcher de nager; tout craquait, tout croulait, dedans et
dehors; je riais en voyant ces belles vallées blanches qui allaient me
bercer pour mon dernier sommeil; _la camarde_ s'avançait en ricanant,
croyant me faire peur, et, comme je m'apprêtais à lui cracher à la face,
le vaisseau s'est relevé; elle a disparu.
Que voulez-vous que je vous dise encore?... de Rome?... Eh bien, il n'y
a personne de mort; seulement ces braves Transteverini voulaient nous
égorger tous et mettre le feu à l'Académie, sous prétexte que nous nous
entendions avec les révolutionnaires pour chasser le pape. Personne n'y
songeait. Nous nous occupions bien du pape! Il a l'air trop bon pour
qu'on cherche à l'inquiéter. Cependant Horace Vernet nous avait tous
armés, et, si les Transteverini étaient venus, ils auraient été bien
reçus. Ils n'ont pas seulement essayé de mettre le feu à la vieille
baraque académique! Imbéciles! Qui sait, je les aurais peut-être
aidés?...
Quoi encore?...
Ah! oui, ici, à Florence, à mon premier passage, j'ai vu un opéra de
_Romeo et Giuletta_, d'un petit polisson nommé Bellini; je _l'ai vu_, ce
qui s'appelle _vu_..., et l'ombre de Shakspeare n'est pas venue
exterminer ce myrmidon!... Oh! les morts ne reviennent pas!
Puis un misérable eunuque, nommé Paccini, a fait une _Vestale_...
Licinius était joué par une femme... J'ai encore eu assez de force,
après le premier acte, pour me sauver; je me tâtais, en sortant, pour
voir si c'était bien moi... et c'était moi... O Spontini!
J'ai voulu à Rome acheter un morceau de Weber; j'entre chez un marchand
de musique, je le demande...
--Weber, _che cosa è?... Non conosco?... Maestro italiano, francese,
ossia tedesco?..._
Je réponds gravement:
--_Tedesco._
Mon homme a cherché longtemps; puis, d'un air satisfait:
--_Niente di Weber, niente di questa musica, caro signore_, eh! eh! eh!
--Crapaud!
--_Ma ecco_ EL PIRATA, LA STRANIERA, I MONTECCHI, CAPULETI, _dal
celeberrimo maestro signor Vincenzo Bellini_; _ecco_ LA VESTALE, I
ARABI, _del maestro Paccini_.
--_Basta, Basta, non avete dunque vergogna, Corpo di Dio?..._
Que faire? soupirer?... c'est enfant; grincer des dents? c'est devenu
trivial; prendre patience? c'est encore pis. Il faut concentrer le
poison, en laisser évaporer une partie, pour que le reste ait plus de
force, et le renfermer dans son coeur jusqu'à ce qu'il le fasse éclater.
Personne ne m'écrit, ni amis ni amie. Je suis seul ici; je n'y connais
personne. Je suis allé ce matin à l'enterrement du jeune Napoléon
Bonaparte, fils de Louis, qui est mort à vingt-cinq ans pendant que son
autre frère fuit en Amérique avec sa mère, la pauvre Hortense. Elle vint
jadis des Antilles, fille de Joséphine Beauharnais, joyeuse créole,
dansant sur le pont du vaisseau des danses de nègres pour amuser les
matelots. Elle y retourne aujourd'hui orpheline, mère sans fils, femme
sans époux et reine sans États, désolée, oubliée, abandonnée, arrachant
à peine son plus jeune fils à la hache contre-révolutionnaire. Jeunes
fous qui croyaient à la liberté ou qui rêvaient la puissance! Il y avait
des chants et un orgue; deux manoeuvres tourmentaient le colossal
instrument, l'un qui remplissait d'air les soufflets, et l'autre qui le
faisait passer dans les tuyaux en mettant les doigts sur les touches. Ce
dernier, inspiré sans doute par la circonstance, avait tiré le registre
des petites flûtes et jouait de _petits airs gais_ qui ressemblaient au
gazouillement des roitelets. Vous voulez de la musique; eh bien, en
voilà que je vous envoie. Elle n'est guère semblable au chant des
oiseaux, quoique je sois gai comme un pinson.
[Illustration: notation musicale: Serpent. Allegro.
Di- es i- ræ di- es
il- la
dies i-ræ
dies il- la
Serpent.
Petite flûte.
Presto. A-men.
]
Mêler le grave au doux, le plaisant au sévère.
O monsieur Despréaux!
Adieu, tenez, je vois tout rouge.
J'attends encore quelques jours une lettre qui devrait m'arriver, et
puis je pars.
XXXVII
Nice, 10 ou 11 mai 1831.
Eh bien, Ferrand, nous commençons à aller; plus de rage, plus de
vengeance, plus de tremblements, plus de grincements de dents, plus
d'enfer enfin.
Vous ne m'avez pas répondu; c'est égal, je vous écris encore. Vous
m'avez habitué à vous écrire toujours trois ou quatre fois pour une.
Celle-ci est la troisième depuis votre lettre adressée à Rome, que je
reçus il y a un mois à Florence. Néanmoins, j'ai peine à concevoir
comment il se peut que vous ne m'ayez pas répondu; j'avais tant besoin
du coeur d'un ami; je croyais presque que vous auriez pu venir me
trouver. Mes soeurs m'écrivaient tous les deux jours. J'ai reçu
dernièrement cinq lettres à la fois, mais il n'y en avait point de vous.
Je m'y perds. Écoutez, si c'est par pure indolence, par paresse ou
négligence, c'est mal, c'est très mal. Je vous avais bien donné mon
adresse: _Maison Clerici, aux Ponchettes, Nice_. Si vous saviez, quand
on rentre dans la vie ou plutôt quand on y retombe, combien on désire
trouver ouverts les bras de l'amitié! Quand le coeur déchiré et flétri
recommence à battre, avec quelle ardeur il cherche un autre coeur,
noble et fort, qui puisse l'aider à se réconcilier avec l'existence. Je
vous avais tant prié de me répondre courrier par courrier! Je ne doutais
pas de votre empressement à joindre vos conseils consolants à ceux que
je recevais de toute part; et pourtant ils m'ont manqué. Oui, Camille
est mariée avec Pleyel... J'en suis bien aise aujourd'hui. J'apprends
par là à connaître le danger auquel je viens d'échapper. Quelle
bassesse, quelle insensibilité, quelle vilenie!... Oh! c'est immense,
c'est presque sublime de scélératesse, si le sublime pouvait se
concilier avec l'_ignoblerie_ (mot nouveau, parfait, que je vous vole).
Je repars dans cinq ou six jours pour Rome; ma pension n'est pas perdue.
Je ne vous prie plus de me répondre, puisque c'est inutile; mais, si
vous voulez m'écrire, adressez votre lettre comme la dernière: _Académie
de France, villa Medici, Roma_. Dites-moi aussi si vous avez eu des
nouvelles de votre libraire Denain, auquel je n'ai encore donné que cent
francs sur ce que vous lui deviez. Combien vous dois-je encore?
Écrivez-le-moi, je vous prie.
Adieu; malgré votre indolence, je n'en suis pas moins votre sincère,
_dévoué_ et fidèle ami.
* * * * *
_P.-S._--Mon répertoire vient d'être augmenté d'une nouvelle ouverture.
J'ai achevé hier celle du _Roi Lear_ de Shakspeare.
XXXVIII
Rome, 3 juillet 1831.
Enfin, j'ai donc de vos nouvelles!... Je pensais bien qu'il y avait
quelque chose d'extraordinaire! La Suisse est à votre porte, et ses
glaciers sont bien séduisants; je conçois à merveille que vous alliez
souvent les admirer. J'ai fait de Nice à Rome le voyage le plus
pittoresque, pendant deux jours et demi, sur la route de la _Corniche_,
taillée contre le roc, à six cents pieds au-dessus de la mer, qui se
brise immédiatement au-dessous, mais dont on n'entend plus les
rugissements, à cause de l'immense élévation. Rien n'est beau et
effrayant comme cette vue. C'est avec un bien-être inexprimable que je
me suis retrouvé à Florence, où j'avais passé de si tristes moments. On
m'a mis dans la même chambre; j'y ai retrouvé ma malle, mes effets, mes
partitions, que je ne croyais plus revoir. De Florence à Rome, je suis
venu avec de bons moines qui parlaient fort bien français et étaient
d'une extrême politesse. A San-Lorenzo, j'ai quitté la voiture deux
heures avant son départ, laissant mon habit et tout ce qui pouvait
tenter les brigands, dont c'est le pays. J'ai ainsi cheminé toute la
journée le long du beau lac de Bolzena et dans les montagnes de Viterbo,
en composant un ouvrage que je viens d'écrire. C'est un mélologue
faisant suite et fin à la _Symphonie fantastique_. J'ai fait pour la
première fois les paroles et la musique. Combien je regrette de ne
pouvoir pas vous montrer cela! Il y a six monologues et six morceaux de
MUSIQUE (_dont la présence est motivée_).
1º D'abord, _une ballade avec piano_;
2º _Une méditation en choeur et orchestre_;
3º _Une scène de la vie de brigand pour choeur, voix seule et
orchestre_;
4º _Le Chant de bonheur_, pour une voix, orchestre au commencement et à
la fin, et, au milieu, la main droite d'une harpe accompagnant le chant;
5º _Les Derniers Soupirs de la harpe_ pour orchestre seul;
Et enfin 6º l'_ouverture de la Tempête_, déjà exécutée à l'Opéra de
Paris, comme vous savez.
J'ai employé pour _le Chant de bonheur_ une phrase de _la Mort
d'Orphée_, que vous avez chez vous, et, pour _les Derniers Soupirs de la
harpe_, le petit morceau d'orchestre qui termine cette scène
immédiatement après la _Bacchanale_. En conséquence, je vous prie de
m'envoyer _cette page_, seulement l'adagio qui succède à la
_Bacchanale_, au moment où les violons prennent les sourdines et font
des trémolandi accompagnant un chant de clarinette lointain et quelques
fragments d'accords de harpe; je ne me le rappelle pas assez pour
l'écrire de tête, et je ne veux rien y changer. Comme vous voyez, _la
Mort d'Orphée_ est sacrifiée; j'en ai tiré ce qui me plaisait, et je ne
pourrais jamais faire exécuter la _Bacchanale_; ainsi, à mon retour à
Paris, j'en brûlerai la partition, et celle que vous avez sera l'unique
et dernière, si toutefois vous la conservez; il vaudrait bien mieux la
détruire, quand je vous aurai envoyé un exemplaire de la symphonie et du
mélologue; mais c'est une affaire au moins de six cents francs de copie!
n'importe, à mon retour à Paris, d'une manière ou d'autre, il faudra que
vous l'ayez.
Ainsi, c'est convenu, vous allez me copier très fin ce petit morceau, et
je l'attends dans les montagnes de Subiaco, où je vais passer quelque
temps; adressez-le toujours à Rome. Je vais chercher, en _franchissant
rocs et torrents_, à secouer cette lèpre de trivialité qui me couvre
dans notre maudite caserne. L'air que je partage avec les _industriels_
de l'Académie ne plaît pas à mes poumons; je vais en respirer un plus
pur. J'emporte une mauvaise guitare, un fusil, des albums de papier
réglé, quelques livres et le germe d'un grand ouvrage que je tâcherai de
faire éclore dans mes bois.
J'avais un grand projet que j'aurais voulu accomplir avec vous; il
s'agissait d'un oratorio colossal pour être exécuté à une _fête
musicale_ donnée à Paris, à l'Opéra ou au Panthéon, dans la cour du
Louvre. Il serait intitulé _le Dernier Jour du monde_. J'en avais écrit
le plan à Florence et une partie des paroles il y a trois mois. Il
faudrait trois ou quatre acteurs _solos_, des choeurs, un orchestre de
soixante musiciens devant le théâtre, et un autre de trois cents ou deux
cents instruments au fond de la scène étages en amphithéâtre.
Les hommes, parvenus au dernier degré de corruption, se livreraient à
toutes les infamies; une espèce d'Antéchrist les gouvernerait
despotiquement... Un petit nombre de justes, dirigés par un prophète,
trancherait au beau milieu de cette dépravation générale. Le despote les
tourmenterait, enlèverait leurs vierges, insulterait à leurs croyances,
ferait déchirer leurs livres saints au milieu d'une orgie. Le prophète
viendrait lui reprocher ses crimes, annoncerait la fin du monde et le
dernier jugement. Le despote irrité le ferait jeter en prison, et, se
livrant de nouveau aux voluptés impies, serait surpris au milieu d'une
fête par les trompettes terribles de la résurrection; les morts sortant
du tombeau, les vivants éperdus poussant des cris d'épouvante, les
mondes fracassés, les anges tonnant dans les nuées, formeraient le final
de ce drame musical. Il faut, comme vous pensez bien, employer des
moyens entièrement nouveaux. Outre les deux orchestres, il y aurait
quatre groupes d'instruments de cuivre placés aux quatre points
cardinaux du lieu de l'exécution. Les combinaisons seraient toutes
nouvelles, et mille propositions impraticables avec les moyens
ordinaires surgiraient étincelantes de cette masse d'harmonie.
Voyez si vous avez le temps de faire ce poème, qui vous va parfaitement,
et dans lequel je suis sûr que vous serez magnifique. Très peu de
récitatifs... peu d'airs _seuls_... Évitez les scènes à grand fracas et
celles qui nécessiteraient du cuivre; je ne veux en faire entendre qu'à
la fin. Des oppositions... des choeurs religieux mêlés à des choeurs de
danse; des scènes pastorales, nuptiales, bachiques, mais détournées de
la voie commune; enfin vous comprenez...
Nous ne pouvons nous flatter d'entendre cet ouvrage quand nous voudrons,
en France surtout; mais enfin, tôt ou tard, il y aura moyen. D'un autre
côté, ce sera un sujet de dépenses terribles et une perte de temps
extraordinaire. Réfléchissez si vous voulez vous exposer à faire ce
poème et à ne jamais peut-être l'entendre... Et écrivez-moi au plus tôt.
A la fin de ce mois, je vous enverrai cent francs, et ainsi de suite,
peu à peu, le reste.
Adieu; mille millions d'amitiés.
XXXIX
Académie de France.--Rome, 8 décembre 1831.
Celle-ci est la troisième!...--Les deux précédentes sont restées sans
réponse. Vous ne m'avez pas même fait part de votre mariage...--Mais
n'importe; dans une circonstance pareille, je ne puis moins faire que de
passer sur votre inconcevable silence. Au nom de Dieu, donnez-moi de vos
nouvelles. Comment vous êtes-vous trouvé et dans quels rapports vous
êtes-vous trouvé avec cet infernal gâchis?... J'espère qu'il ne vous est
rien arrivé. J'avais écrit à Auguste, de Naples; il ne m'avait pas
répondu; je viens de réitérer, pour me tirer d'inquiétude sur son
compte. Cependant donnez-moi néanmoins de ses nouvelles.
Adieu! adieu!
J'attends avec anxiété votre réponse. Pour en assurer l'arrivée,
n'oubliez pas d'affranchir jusqu'à la frontière.
Votre ami, toujours et malgré tout.
XL
Rome, 1832, neuf heures du soir, 8 janvier.
Voilà donc à la fin que vous m'écrivez, après sept mois et demi de
silence; oui, sept mois! depuis le 24 mai 1831, je n'ai pas reçu une
ligne de vous. Que vous ai-je fait? Pourquoi me laisser ainsi? Infidèle
écho, pourquoi laisser tant de cris sans réponse? Je me suis plaint de
vous à Carné, à Casimir Faure, à Auguste, à Gounet; j'ai demandé à toute
notre terre des nouvelles de l'oublieux ami; ce n'est qu'aujourd'hui que
j'apprends qu'il est encore au nombre des vivants. Vous venez d'éprouver
par vous-même, dites-vous, _tout_ ce qu'un coeur d'homme _peut contenir_
de joie et d'ivresse: oh! je crois fermement que vous avez, en effet,
éprouvé _tout_ ce qu'il peut contenir, mais rien _de plus_; sans quoi,
il eût débordé jusqu'à moi. Comment! ne pas même me faire part de votre
mariage? Mes parents n'en revenaient pas. Je crois bien, puisque vous me
l'assurez, que mes lettres ne vous sont pas parvenues; mais, dans le
cas même où je ne vous eusse point écrit, pouviez-vous, en pareil cas,
garder le silence?... Je viens d'écrire à Germain pour savoir ce que
vous étiez devenu; _deux lettres_ à Auguste, une de Naples et l'autre de
Rome, sont, comme les vôtres, restées sans réponse. Je ne voulais savoir
de lui qu'une petite chose, assez insignifiante, s'il était mort ou
blessé.
J'ai relu ce matin les deux uniques lettres que j'ai reçues de vous
depuis que je suis en Italie, je n'y ai rien trouvé qui puisse justifier
les craintes horrido-fantastiques de mon imagination; je m'étais déjà
figuré quelque lettre anonyme, quelque défense conjugale, quelque
absurdité enfin qui vous faisait brusquement quitter le temple de
l'amitié, sans détourner la tête ni dire adieu à celui qui vous y a
suivi.
A présent, vous vous époumonnez à me prouver des choses claires;
certainement, il n'y a ni bien ni mal absolu en politique; certainement,
les héros du jour sont des traîtres le lendemain. Il y a longtemps que
je sais que deux et deux font quatre; je regrette toute la part que Lyon
m'a volé dans votre lettre; il suffisait de me dire qu'Auguste était
sain et sauf, ainsi que Germain. Quand nous sommes enfin dans le
sanctuaire, que nous font les cris tumultueux du dehors? Je ne puis
comprendre votre fanatisme là-dessus. Vous demandez quelle différence il
y a entre les barricades de Paris et celles de Lyon? Celle qui sépare
une grande force d'une force moindre, la tête des pieds; Lyon ne peut
pas résister à Paris; donc, il a tort de mécontenter Paris; Paris
entraîne après lui la France; donc il peut aller où il lui plaît.
Assez!
Votre _Noce des Fées_ est ravissante de grâce, de fraîcheur et de
lumière; je la garde pour plus tard, ce n'est pas le moment de faire
là-dessus de la musique; l'instrumentation n'est pas assez avancée; il
faut attendre que je l'aie un peu dématérialisée, alors nous ferons
parler les suivants d'Obéron; à présent, je lutterais sans succès avec
Weber.
Puisque vous n'avez pas reçu ma première lettre, où je vous parlais d'un
certain plan d'oratorio, je vous renvoie le même plan pour un opéra en
trois actes. Vous le musclerez; en voici la carcasse:
LE DERNIER JOUR DU MONDE
Un tyran tout-puissant sur la terre; la civilisation et la corruption au
dernier degré; une cour impie; un atome de peuple religieux, auquel le
mépris du souverain conserve l'existence et laisse la liberté. Guerre et
victoire, combats d'esclaves dans un cirque; femmes esclaves qui
résistent aux désirs du vainqueur; atrocités.
Le chef du petit peuple religieux, espèce de Daniel gourmandant
Balthazar, reproche ses crimes au despote, annonce que les prophéties
vont s'accomplir et que la fin du monde est proche. Le tyran, à peine
courroucé par la hardiesse du prophète, le fait assister de force, dans
son palais, à une orgie épouvantable, à la suite de laquelle il s'écrie
ironiquement qu'on va voir la fin du monde. A l'aide de ses femmes et de
ses eunuques, il représente la vallée de Josaphat; une troupe d'enfants
ailés sonne de petites trompettes, de faux morts sortent du tombeau; le
tyran représente Jésus-Christ et s'apprête à juger les hommes, _quand la
terre tremble_; de véritables et terribles anges font entendre les
trompettes foudroyantes; le vrai Christ approche, et _le vrai jugement
dernier commence_.
La pièce ne doit ni ne peut aller plus loin.
Réfléchissez-y beaucoup avant de vous lancer, et dites-moi si le sujet
vous va. C'est assez de trois actes; cherchez l'inconnu tant que vous
pourrez, il n'y a plus de succès aujourd'hui sans lui. Évitez les
effets de détail, ils sont perdus à l'Opéra. Et, si vous le pouvez,
méprisez comme elles le méritent les règles absurdes de la rime;
laissez-la même tout à fait, quand elle devient inutile, _ce qui arrive
souvent_. Toutes ces idées poudrées doivent retomber à l'enfance de
l'art musical, qui se serait cru noyé si des rimes et une versification
bien compassée ne l'eussent soutenu.
Je partirai d'ici au commencement de mai, je passerai les Alpes;
j'espère pouvoir toucher à Milan la totalité de ma pension de cette
année; sinon je ferai un _tour_ au règlement et je m'arrangerai pour
entrer en France néanmoins, et revenir chercher mon argent à Chambéry à
la fin de l'année.
Je passerai chez vous, je vous remettrai ce que je vous dois encore; de
là, chez mes parents quelque temps; chez ma soeur, à Grenoble (elle
épouse un juge, M. Pal); de là, à Paris... Deux concerts pour faire
entendre mon _mélologue_ avec la _Symphonie fantastique_, puis je pars
pour Berlin avec toute ma musique... puis... l'avenir.
J'achève en ce moment un grand article sur l'état de la musique en
Italie, pour la _Revue européenne_ (nouveau titre du _Correspondant_,
comme vous savez). C'est Carné qui me l'a demandé en m'apprenant son
mariage en Bretagne; il doit y être maintenant, et ses nuits sont
éclairées des rayons de la lune de miel. Auguste aussi!... Bon!
Adieu.
XLI
Rome, 17 février 1832.
Ma dernière lettre se serait-elle encore égarée, mon cher ami? J'ai
répondu à celle que je reçus de vous il y a un mois, le lendemain même
de son arrivée; comme je vous y parlais de beaucoup de choses, je
pensais que vous eussiez riposté sur-le-champ, et pourtant j'attends
encore; vous n'écrivez pas. Quel tourment que l'exil! chaque courrier,
depuis plus de quinze jours, est un nouveau sujet d'humeur. Si ma lettre
s'est encore perdue, ma foi, je ne sais plus comment il faudra nous y
prendre pour notre correspondance. Je partirai d'ici le 1er mai, je
vous verrai alors au commencement de juin. Allons donc, écrivez donc!
Germain m'a donné des nouvelles d'Auguste et de son mariage.
Eh bien, il est marié! eh bien, c'est bien: mais c'est fort mal de ne
pas me répondre.
Que le diable l'emporte!
Tenez, je comptais remplir ces trois petites pages, mais je n'ai pas
d'autre idée que celle de vous reprocher votre paresse, et je n'en ai
pas le courage.
Adieu quand même!
Votre ami.
XLII
Rome, 26 mars 1832.
J'ai reçu votre lettre, mon cher Humbert, et l'aveu de votre paresse
sublime; vous ne vous en corrigerez donc jamais?... Si vous saviez
pourtant quel supplice c'est que l'exil et comme _sad hours seem long_
dans ma sotte caserne, je doute que vous me fissiez tant attendre vos
réponses.
Vous m'avez fait une belle homélie; mais je vous assure qu'elle porte à
faux et qu'il n'y a rien à craindre pour moi à l'égard de la direction
_callotienne_ que vous me supposez prêt à prendre.
Jamais je ne serai un amant du laid, soyez tranquille. Ce que je vous
disais de la rime n'était que pour vous mettre à votre aise; il me
coûte de vous voir employer du temps et du talent à vaincre des
difficultés inutiles et sans résultat. Vous savez aussi bien que moi
qu'il y a mille cas où des vers mis en musique sont arrangés de manière
que la rime, et même l'hémistiche, disparaissent complètement; alors à
quoi bon cette versification? Les vers bien cadencés et rimés sont à
leur place dans des morceaux de musique qui ne comportent pas ou presque
pas de répétition de paroles; c'est là seulement que la versification
est apparente et sensible; partout ailleurs elle n'existe pas.
Il y a loin des vers _parlés_ aux vers _chantés_. Quant à la question
littéraire de la rime, il ne m'appartient pas de l'aborder avec vous.
Seulement, je crois fermement que c'est à l'éducation et à l'habitude
que vous devez l'horreur des vers blancs; songez que les trois quarts de
Shakspeare sont en vers blancs, que Byron en a fait et que _la Messiade_
de Klopstock, le chef-d'oeuvre épique de la langue allemande, est en
vers blancs; j'ai lu, ces jours-ci, une traduction française en vers
blancs du _Jules César_ de Shakspeare qui ne m'a pas choqué le moins du
monde, quoique, d'après ce que vous m'en aviez dit, je m'attendisse à en
être révolté. Tout cela est tellement l'effet de l'habitude, que les
_vers latins rimés_ du moyen âge paraissent une barbarie aux mêmes
personnes qui sont choquées des _vers français non rimés_. Mais assez
là-dessus.
Vous acceptez donc mon sujet. Voilà un champ incroyable de grandeur et
de richesse ouvert à votre imagination. Tout est vierge là dedans,
puisque _la scène est dans l'avenir_. Vous pouvez supposer tout ce que
vous voudrez en fait de moeurs, usages, état de civilisation, arts,
coutumes et même (ce qui n'est pas à dédaigner) costumes; il est donc
vrai que vous pouvez, que vous devez même chercher l'_inconnu_; car,
vous avez beau dire, il y en a, de l'_inconnu_: tout n'est pas
découvert. Pour la musique, je vais défricher une forêt brésilienne, où
je me promets d'immenses richesses; nous marcherons, hardis pionniers,
tant que les moyens matériels nous le permettront.
Je vous verrai dans le courant de mai; aurez-vous déjà esquissé quelque
chose?...
Je viens encore de courir à Albano, Frascati, Castel-Gandolfo, etc.,
etc.: des lacs, des plaines, des montagnes, de vieux tombeaux, des
chapelles, des couvents, de riants villages, des grappes de maisons
pendues aux rochers, la mer à l'horizon, le silence, le soleil, une
brise parfumée, l'enfance du printemps; c'est un rêve, une féerie!...
Il y a un mois que je fis une autre grande course dans les hautes
montagnes des frontières; un soir, au coin du feu, j'écrivis au crayon
le petit air que je vous envoie; à mon retour à Rome, il a eu un tel
bonheur, que de tous côtés on le chante, depuis les salons de
l'ambassade jusque dans les ateliers de sculpteurs. Je souhaite qu'il
vous plaise; cette fois au moins, l'accompagnement ne vous paraîtra pas
difficile.
Adieu, mon cher ami; j'espère avoir encore une fois de vos nouvelles
avant le 1er mai, époque de mon départ. Pour être plus sûr, en
supposant des retards de la poste, que votre lettre me parvienne,
adressez-la à _Florence, posta firma_.
Je vous embrasse.
Tout à vous.
XLIII
Turin, 25 mai 1832.
Mon cher Humbert,
Me voilà bien près de vous; jeudi prochain, je serai à Grenoble.
J'espère que nous ne tarderons pas à nous voir; pour mon compte, je ne
négligerai rien pour avancer le moment de notre réunion; écrivez-moi à
la Côte-Saint-André quelques mots là-dessus. J'ai été bien fâché, mais
peu surpris, de ne point trouver à Florence de lettres de vous; pourquoi
être aussi incorrigiblement paresseux? Je vous avais pourtant bien prié
de n'y pas manquer.
N'importe, je vois les Alpes...
Votre tête a bien des sujets de fermentation dans ce moment-ci;
travaille-t-elle beaucoup?... plus que je ne voudrais, bien
certainement. Cependant pourquoi désirer l'uniformité morale des êtres;
pourquoi effacer des individualités?... J'ai tort, c'est vrai. Suivons
notre destinée; d'autant plus que nous ne pouvons pas faire autrement.
Avez-vous des nouvelles de Gounet? Je n'en ai point reçu depuis les
débuts du choléra. J'espère cependant qu'il n'a rien eu à démêler avec
lui.
Et le silencieux Auguste?... Si je lui écris dorénavant, que mes deux
mains se paralysent! Je n'aurais jamais cru rien de pareil de sa part.
Quelles superbes et riches plaines que celles de la Lombardie! Elles ont
réveillé en moi des souvenirs poignants de nos jours de gloire, «comme
un vain songe enfui».
A Milan, j'ai entendu, pour la première fois, un vigoureux orchestre;
cela commence à être de la musique, pour l'exécution au moins. La
partition de mon ami Donizetti peut aller trouver celles de mon ami
Paccini ou de mon ami Vaccaï. Le public est digne de pareilles
productions. On cause tout haut comme à la Bourse, et les cannes font
sur le plancher du parterre un accompagnement presque aussi bruyant que
celui de la grosse caisse. Si jamais j'écris pour ces butors, je
mériterai mon sort; il n'en est pas de plus bas pour un artiste. Quelle
humiliation!
En sortant, ces vers divins de Lamartine me sont venus en tête (il parle
de sa muse poétique):
Non, non, je l'ai conduite au fond des solitudes,
Comme un amant jaloux d'une chaste beauté;
J'ai gardé ses beaux pieds des atteintes trop rudes
Dont la terre eût blessé leur tendre nudité.
J'ai couronné son front d'étoiles immortelles,
J'ai parfumé mon coeur pour lui faire un séjour,
Et je n'ai rien laissé s'abriter sous ses ailes
Que la prière et que l'amour.
Celui-là comprend toutes les poésies; il est digne d'elles.
Adieu, mon cher et excellent ami.
Au revoir bientôt.
* * * * *
Voulez-vous saluer votre femme, de ma part? Je désire bien vivement lui
être présenté.
Adieu.
XLIV
La Côte, samedi, juin 1832.
Mon cher et très cher ami, je suis ici depuis huit jours; j'ai reçu
votre lettre; j'irai vous voir, je ne sais pas quand; vraisemblablement
dans huit jours. Ne m'attendez pas plus tôt que le lundi de l'autre
semaine; je ne sais comment j'irai à Belley; je crois que ce sera à
pied, par les Abbrets.
Saluez pour moi toute votre famille; nous avons à caqueter, ferme...
Aussi je me tais pour le présent.
Adieu.
XLV
La Côte, vendredi 22 juin 1832.
Mon cher ami,
Ne m'en veuillez pas, ce n'est pas ma faute. Comme je me disposais à
partir, ma soeur est venue de Grenoble passer quelques jours chez mon
père, à cause de moi; vous pensez bien que je ne pouvais faire manquer
la réunion de famille; puis un mal de dent très violent, et qui m'a
empêché de dormir toute cette nuit, est venu me clouer dans ma chambre
pour je ne sais combien de temps; j'ai la joue comme une boule.
Il n'y a qu'une chose à faire: écrivez-moi votre retour de Lyon, et je
vous réponds de partir aussitôt, si je suis capable de sortir.
Duboys aussi m'a renouvelé une invitation, déjà faite à Rome, d'aller à
sa campagne de la Combe, mais ce ne sera qu'après vous.
Je viens de recevoir une lettre de Gounet, dont j'étais un peu en peine
depuis le choléra et la dernière émeute. Il va bien.
Adieu; je vous embrasse.
Tout à vous.
XLVI
Grenoble, 13 juillet 1832.
Eh bien, mon cher ami, nous ne pourrons donc pas parvenir à nous
joindre? Quel diable de charme nous a donc été jeté?... J'attends ici,
depuis plusieurs jours, l'annonce de votre retour de Lyon, et voilà que
madame Faure m'apprend que vous n'y êtes pas encore allé! Écrivez-moi au
moins, je vous en prie; donnez-moi de vos nouvelles. Je m'ennuie à
périr! je suis allé passer une journée à la campagne de Duboys, où nous
avons moult parlé de vous. Sa femme est fort bien, mais rien de plus. Je
vis depuis mon retour d'Italie au milieu du monde le plus prosaïque, le
plus desséchant! Malgré mes supplications de n'en rien faire, on se
plaît, on s'obstine à me parler sans cesse musique, art, haute poésie;
ces gens-là emploient ces termes avec le plus grand sang-froid; on
dirait qu'ils parlent vin, femmes, émeute ou autres cochonneries. Mon
beau-frère surtout, qui est d'une loquacité effrayante, me tue. Je sens
que je suis isolé de tout ce monde, par mes pensées, par mes passions,
par mes amours, par mes haines, par mes mépris, par ma tête, par mon
coeur, par tout. Je vous cherche, je vous attends; trouvons-nous donc.
Si vous devez rester plusieurs jours à Lyon, j'irai vous y rejoindre;
cela vaudra encore mieux que d'aller à Belley à pied, comme j'en avais
le projet; la chaleur en rend l'exécution presque impossible.
J'ai tant à vous dire! et sur le présent et sur l'avenir; il faut
absolument que nous nous entendions au plus tôt. Le temps ne m'attend
pas, et j'ai peur que vous ne vous endormiez.
J'ai deux cent cinquante francs à vous remettre; depuis longtemps, je
vous les aurais envoyés si j'avais su comme, et si je n'avais d'un jour
à l'autre pensé vous revoir. Parlez-moi de tout cela. Casimir Faure se
marie avec une charmante petite brune de Vienne, qui se nomme
mademoiselle Delphine Fornier et qui a deux cent cinquante mille
qualités. Il ira habiter Vienne.
Je vais retourner à la Côte dans peu; ainsi répondez-moi là, et
n'oubliez pas sur l'adresse de mettre mes deux noms pour que la lettre
ne paraisse pas adressée à mon père.
Dieu, comme la chaleur hébète!
Adieu; tout à vous.
XLVII
La Côte, 10 octobre 1832.
En deux mots, mon cher Humbert, il faut que vous veniez plus tôt que
nous n'étions convenus. J'ai réfléchi que, ne partant pour Paris qu'au
milieu de novembre, je m'exposais à manquer mon concert; en conséquence,
je partirai à la fin de ce mois. Venez donc sans faute dans la dernière
huitaine d'octobre, nous aurons tout le temps de monter nos batteries et
de bien digérer nos projets pour l'avenir. Puis je vous accompagnerai
jusqu'à Lyon, où nous nous séparerons bien saturés l'un de l'autre.
Écrivez-moi aussitôt après la réception de ce billet, et indiquez-moi
le jour fixe de votre arrivée. Mes parents ont conservé de vous un trop
agréable souvenir pour ne pas être charmés de votre visite; ils me
chargent de vous témoigner l'impatience qu'ils ont de vous revoir. Ma
soeur aînée seulement ne sera plus ici, à son grand regret, car elle
vous apprécie bien. En revanche, je compte sur votre frère, ne manquez
pas de l'amener. Apportez avec vous le volume d'_Hamlet_, celui
d'_Othello_ et du _Roi Lear_, et la partition de _la Vestale_; tout cela
nous sera utile.
Je n'ose espérer que vous ayez quelque chose de notre grande machine
dramatique à me montrer; pourtant vous me l'aviez bien promis.
Enfin n'importe, venez, et d'abord écrivez-moi.
Présentez mes salutations respectueuses à vos parents, et en particulier
à votre charmante femme.
Adieu, mon ami.
Tout à vous.
Mes amitiés à votre frère.
XLVIII
Lyon, 3 novembre 1832.
Cher ami,
Nous n'avons donc pas pu nous revoir! Je pars ce soir pour Paris...
Depuis hier que j'erre dans les boues de Lyon, je n'ai pas une idée qui
ne me fût oppressante et douloureuse; pourquoi ne sommes-nous pas
ensemble aujourd'hui! Cela aurait peut-être été possible. Mais je ne
pouvais vous prévenir du jour de mon passage ici, ne le sachant pas
moi-même vingt-quatre heures d'avance.
Je suis allé hier soir au Grand-Théâtre, où j'ai ressenti une commotion
profonde et pénible en entendant, dans un ignoble ballet, cet ignoble
orchestre jouer un fragment de la _Symphonie pastorale_ de Beethoven
(_le Retour du beau temps_). Il m'a semblé retrouver dans un mauvais
lieu le portrait de quelque ange adoré que jadis avaient poursuivi mes
rêves d'amour et d'enthousiasme. Oh! deux ans d'absence!
Je crois que je vais devenir fou en entendant de nouveau de la vraie
musique. Je vous enverrai le mélologue dès qu'il sera imprimé. Vous
m'aviez parlé de journaux qu'il faut avoir et dont vous connaissez les
rédacteurs; écrivez-moi un mot là-dessus le plus tôt possible, à
l'adresse de Gounet, rue Sainte-Anne, nº 34 ou 32; mettez sous enveloppe
la lettre avec mon nom.
Je souffre aujourd'hui cruellement. Je suis tout seul dans la grande
ville. Auguste a perdu avant-hier le jeune frère de sa femme, mort de la
poitrine; il est fort tristement occupé.
Oh! que je suis seul!! comme je souffre au dedans!!! Que je suis
malheureusement organisé! un vrai baromètre, tantôt haut, tantôt bas,
soumis aux variations de l'atmosphère, ou brillante ou sombre, de mes
dévorantes pensées.
Je suis sûr que vous ne faites rien de notre grand ouvrage; et pourtant
ma vie s'écoule à flots, et je n'aurai rien fait de grand avant la fin.
Je vais voir Véron, le directeur de l'Opéra. Je tâcherai de me faire
comprendre de lui, de l'arracher aux idées mercantiles et
administratives; y réussirai-je? Je ne m'en flatte guère. Mon concert
aura lieu dans les premiers jours de décembre.
Adieu, adieu; _remember me_.
XLIX
Paris, 2 mars 1833.
Je vous remercie, mon cher ami, de votre lettre affectueuse. Je ne vous
ai pas écrit, par la raison que vous avez devinée; je suis entièrement
absorbé par les inquiétudes et les chagrins dévorants de ma position.
Mon père a refusé son consentement et m'oblige à faire des sommations.
Henriette, dans tout cela, montre une dignité et un caractère
irréprochables; sa famille et ses amis la persécutent plus encore que
les miens pour la détacher de moi.
Quand j'ai vu à quel point cela était porté et les scènes journalières
dont j'étais la cause, j'ai voulu me dévouer: je lui ai fait dire que je
me sentais capable de renoncer à elle (ce qui n'était pas vrai, car j'en
serais mort), plutôt que de la brouiller avec ses parents. Bien loin
d'accepter ma proposition, elle n'en a éprouvé qu'un chagrin cruel, et
un redoublement de tendresse pour moi en a été le résultat. Depuis lors,
sa soeur nous laisse tranquilles, et, quand je viens, elle s'en va.
Ces tête-à-tête sont quelquefois bien pénibles; comme vous pensez bien,
je suis obligé de me consumer en efforts pour me contenir. Un rien
l'effarouche, elle a peur de mon exaspération; mes caresses, si
réservées qu'elles soient, lui paraissent trop ardentes; elle me brûle
le coeur; moi, je l'épouvante; nous nous tourmentons mutuellement. Mais
mes propres inquiétudes, mes craintes de ne pas l'obtenir me rendent le
plus malheureux des hommes. Il ne manquait plus que son malheur à elle
pour compléter le mien?
Ses affaires ont très mal tourné; elle allait avoir une représentation à
son bénéfice, qui pouvait les remonter un peu; je lui avais arrangé un
concert assez beau dans un entr'acte; tout allait assez bien, quand,
hier, à quatre heures, en revenant du ministère du commerce en
cabriolet, elle a voulu descendre sans que sa femme de chambre lui
donnât la main; sa robe s'est accrochée; son pied a tourné dans le
marchepied, et elle s'est cassé la jambe au-dessus de la cheville.
Elle a souffert horriblement cette nuit; ce matin encore, quand Dubois
fils a revu l'appareil, elle n'a pu retenir ses cris; je les entends
encore. Je suis désolé. Vous dire mon chagrin est impossible. La voir
souffrante et si malheureuse et ne pouvoir rien pour elle est affreux!
Quelle destinée sera donc la nôtre?... Le sort nous a évidemment faits
pour être unis, je ne la quitterai pas vivant. Plus son malheur
deviendra grand, plus je m'y attacherai. Si elle perdait, avec son
talent et sa fortune, sa beauté, je sens que je l'aimerais également.
C'est un sentiment inexplicable; quand elle serait abandonnée du ciel et
de la terre, je lui resterais encore, aussi aimant, aussi prosterné
d'amour qu'aux jours de sa gloire et de son éclat. O mon ami, ne me
dites jamais rien contre cet amour, il est trop grand et trop poétique
pour n'être pas respectable à vos yeux.
Adieu; écrivez-moi et donnez-moi des nouvelles de vos nouveaux embarras;
ne nous parlons présentement que de ce qui nous touche le plus près. La
musique n'est pas toute gravée, je vous l'enverrai aussitôt qu'elle le
sera.
Adieu.
L
Paris, 12 juin 1833.
Merci encore, mon cher Humbert, de toute votre inquiète et constante
amitié! J'ai appris dernièrement par Gounet qu'il avait reçu de vous une
lettre pour moi, mais que, par une de ces fatalités inconcevables, il
l'avait égarée _dans sa chambre_, où il n'a pas été possible de la
retrouver. Votre billet, qu'il vient de me montrer, m'a fait voir
combien vous étiez inquiet sur mon compte. Je suis vraiment coupable
d'avoir demeuré si longtemps sans vous écrire. Vous savez comme je suis
absorbé, comme ma vie ondule. Un jour, bien, calme, poétisant, rêvant;
un autre jour, maux de nerfs, ennuyé, chien galeux, hargneux, méchant
comme mille diables, vomissant la vie et prêt à y mettre fin pour rien,
si je n'avais pas un délirant bonheur en perspective toujours plus
prochaine, une bizarre destinée à accomplir, des amis sûrs, la musique
et puis la _curiosité_. Ma vie est un roman qui m'intéresse beaucoup.
Vous voulez savoir ce que je fais? Le jour, si je suis bien portant, je
lis ou je dors sur mon canapé (car je suis bien logé à présent), ou je
barbouille quelques pages pour _l'Europe littéraire_, qui me les paye
très bien. Le soir, dès six heures, je suis chez Henriette; elle est
encore malade et souffrante, ce qui me désespère. Je vous parlerai
d'elle très au long une autre fois. Seulement, vous saurez que toute
l'opinion que vous pouvez vous être formée d'elle est aussi fausse que
possible. C'est tout un autre roman que sa vie; et sa manière de voir,
de sentir et de penser, n'en est pas la partie la moins intéressante. Sa
conduite, dans la position où elle a été placée dès l'enfance, est tout
à fait incroyable, et j'ai été longtemps sans y croire. Assez là-dessus.
Je m'occupe avec entrain de mon projet d'opéra dont je vous avais parlé
dans une lettre de Rome, il y a un an et demi; et, comme il ne vous a
pas été possible de vaincre votre paresse pour vous y mettre depuis ce
temps, j'ai désespéré de vous et je me suis adressé à Émile Deschamps et
à Saint-Félix, qui travaillent activement. Vous ne m'en voudrez pas,
j'espère, car j'ai été bien patient.
On vient me chercher justement pour cela. Je vous récrirai dans quelque
temps.
Adieu. Votre sincère ami.
LI
Paris, 1er août 1833.
Cher, bon et fidèle ami,
Je réponds immédiatement à votre lettre. Je connais effectivement
beaucoup _Jules_ et non pas _Louis_ Bénédict, élève de Weber. Il est
vraisemblablement encore à Naples, où il s'est fixé. Je ne lui ai
_jamais_ fait de propositions pour les _Francs Juges_; je ne lui ai
_jamais_ dit que vous en fussiez l'auteur; il ignore complètement qu'il
y ait un morceau intitulé _Mélodie pastorale_. Je suis à Paris, sans
aucune _intention_ de partir pour Francfort. Tâchez de confondre cet
impudent voleur. L'ouverture est gravée depuis peu; je vous en enverrai
un exemplaire, mais ce ne sont que les parties séparées. Il vous sera
facile de la faire mettre en partition. Je suis occupé à terminer la
scène des _Bohémiens_; j'ai un projet sur notre ouvrage réduit en un
acte; je le ferai traduire en italien, peut-être _tout entier_ en trois
actes, et essayer cet hiver, si _Severini_ veut tenter l'aventure. Je
vais monter une grande affaire de concerts pour cet hiver. Si je pouvais
avoir l'esprit entièrement libre, tout irait bien; je défierais la meute
de l'Opéra et celle du Conservatoire, qui sont aujourd'hui plus
acharnées que jamais à cause de mes articles de _l'Europe littéraire_
sur l'_illustre vieillard_ (Chérubini), et surtout parce que je me suis
permis, à la première représentation d'_Ali-Baba_, d'offrir _dix francs
pour une idée_ au premier acte, vingt francs au second, trente francs au
troisième, quarante francs au quatrième, en ajoutant:
--Mes moyens ne me permettent pas de pousser plus haut; je renonce.
Cette charge a été sue de tout le monde, même de Véron et de Chérubini,
qui m'aiment, comme vous pouvez penser.
Je suis toujours dans la même vie déchirée et bouleversée; je verrai
peut-être Henriette ce soir pour la _dernière fois_; elle est si
malheureuse, que le coeur m'en saigne: et son caractère irrésolu et
timide l'empêche de savoir prendre la moindre détermination. Il faut
pourtant que cela finisse; je ne puis vivre ainsi. Toute cette histoire
est triste et baignée de larmes; mais j'espère qu'il n'y aura que des
larmes. J'ai fait tout ce que le coeur le plus dévoué pouvait faire; si
elle n'est pas plus heureuse et dans une situation fixée, c'est sa
faute.
Adieu, mon ami; ne doutez jamais de mon amitié, vous vous tromperiez
horriblement.
C'est effectivement votre _Choeur héroïque_ qu'il a été question
d'exécuter aux Tuileries; mais il ne l'a pas été, _les bougies ayant
manqué_; les musiciens n'y voyaient plus quand est venu le tour de mon
morceau, et on a fini le concert en rechantant _la Marseillaise_ et
l'ignoble _Parisienne_, qu'on pouvait exécuter sans voir.
La première répétition de cet immense orchestre a été faite dans un
endroit fermé, les ateliers de peinture de Cicéri aux Menus-Plaisirs, et
l'effet du _Monde entier_ a été immense, quoique la moitié des chanteurs
_non musiciens_ ne sussent lire ni chanter. J'ai été un instant obligé
de sortir, tellement la poitrine me vibrait. Au choeur de _Guillaume
Tell_ (_Si parmi nous il est des traîtres_), j'ai failli me trouver mal.
En plein air... _rien_... aucun effet. La musique n'est décidément pas
faite pour la rue, en aucune façon.
Adieu; écrivez-moi le dénouement de cette insolente intrigue avec le
faux Bénédict.
Ne m'oubliez pas auprès de votre frère et de vos parents, je vous en
prie.
Votre inaltérable.
LII
Paris, 30 août 1833.
Vous avez raison, ami, de ne pas désespérer de mon avenir! Ils ne savent
pas, tous ces peureux, que, _malgré tout_, j'observe et j'acquiers; que
je grandis en fléchissant sous les efforts de la tempête; le vent ne
m'arrache que des feuilles; les fruits verts que je porte tiennent trop
fortement aux branches pour tomber. Votre confiance m'encourage et me
soutient.
Je ne sais ce que je vous avais écrit de ma séparation d'avec cette
pauvre Henriette, mais elle n'a pas encore eu lieu, elle ne l'a pas
voulu. Depuis lors, les scènes sont devenues plus violentes; il y a eu
un commencement de mariage, un acte civil que son exécrable soeur a
déchiré; il y a eu des désespoirs de sa part; il y a eu un reproche de
ne pas _l'aimer_; là-dessus, je lui ai répondu de guerre lasse en
m'empoisonnant à ses yeux. Cris affreux d'Henriette!... désespoir
sublime!... rires atroces de ma part!... désir de revivre en voyant ses
terribles protestations d'amour!... émétique!... ipécacuana!
vomissements de deux heures!... il n'est resté que deux grains d'opium;
j'ai été malade trois jours et j'ai survécu. Henriette, désespérée, a
voulu réparer tout le mal qu'elle venait de me faire, m'a demandé
quelles actions je voulais lui dicter, quelle marche elle devait suivre
pour fixer enfin notre sort; je le lui ai indiqué. Elle a bien commencé,
et, à présent, depuis trois jours, elle hésite encore, ébranlée par les
instigations de sa soeur et par la crainte que lui cause notre
misérable situation de fortune. Elle n'a rien et je l'aime, et elle
n'ose me confier son sort... Elle veut attendre quelques mois... des
mois! Damnation! je ne veux plus attendre, j'ai trop souffert. Je lui ai
écrit hier que, si elle ne voulait pas que j'aille la chercher demain
samedi pour la conduire à la mairie, je partais _jeudi prochain_ pour
Berlin. Elle ne croit pas à ma résolution et m'a fait dire qu'elle me
répondrait aujourd'hui. Ce seront encore des phrases, des prières
d'aller la voir, qu'elle est malade, etc. Mais je tiendrai bon, et elle
verra que, si j'ai été faible et mourant à ses pieds si longtemps, je
puis encore me lever, la fuir, et vivre pour ceux qui m'aiment et me
comprennent. J'ai tout fait pour elle, je ne puis rien de plus. Je lui
sacrifie tout, et elle n'ose rien risquer pour moi. C'est trop de
faiblesses et de _raison_. Je partirai donc.
Pour m'aider à supporter cette horrible séparation, un hasard inouï me
jette entre les bras une pauvre jeune fille de dix-huit ans, charmante
et exaltée, qui s'est enfuie, il y a quatre jours, de chez un misérable
qui l'avait achetée enfant et la tenait enfermée depuis quatre ans comme
une esclave; elle meurt de peur de retomber entre les mains de ce
monstre et déclare qu'elle se jettera à l'eau plutôt que de redevenir
sa propriété. On m'a parlé de cela avant-hier; elle veut absolument
quitter la France; une idée m'est venue de l'emmener; on lui a parlé de
moi, elle a voulu me voir, je l'ai vue, je l'ai un peu rassurée et
consolée; je lui ai proposé de m'accompagner à Berlin et de la placer
quelque part dans les choeurs, par l'entremise de Spontini; elle y
consent. Elle est belle, seule au monde, désespérée et confiante, je la
protégerai, je ferai tous mes efforts pour m'y attacher. Si elle m'aime,
je tordrai mon coeur pour en exprimer un reste d'amour. Enfin je me
figurerai que je l'aime. Je viens de la voir, elle est fort bien élevée,
touche assez bien du piano, chante un peu, cause bien et sait mettre de
la dignité dans son étrange position. Quel absurde roman!
Mon passeport est prêt, j'ai encore quelques affaires à terminer et je
pars. Il faut en finir. Je laisse cette pauvre Henriette bien
malheureuse, sa position est épouvantable; mais je n'ai rien à me
reprocher et je ne puis rien de plus pour elle. Je donnerais encore à
l'instant ma vie, pour un _mois_ passé près d'elle, aimé comme je dois
l'être. Elle pleurera, se désespérera; il sera trop tard. Elle subira la
conséquence de son malheureux caractère, faible et incapable d'un grand
sentiment et d'une forte résolution... Puis elle se consolera et me
trouvera des torts. C'est toujours ainsi. Pour moi, il faut que j'aille
en avant, sans écouter les cris de ma conscience, qui me dit toujours
que je suis trop malheureux et que la vie est une atrocité. Je serai
sourd. Je vous promets bien, cher ami, de ne pas faire mentir votre
oracle.
Je vous envoie ce que vous me demandez; la _Chanson de Lutzow_ est
gravée, arrangée par Weber pour le piano. Vous y ferez des paroles. Je
n'ai pas pu vous envoyer mon manuscrit, que j'ai donné à Gounet.
D'ailleurs, il n'y a presque pas de changements.
Vous enverrez à M. Schlesinger, rue Richelieu, 97, un bon de _seize
francs_ pour votre envoi et celui de M. Rolland réunis.
Adieu. Pour la vie, votre ami sincère et fidèle.
* * * * *
Véron a refusé _le Dernier Jour du monde_. _Il n'ose pas_. Je vais vous
faire envoyer l'ouverture des _Francs Juges_.
Liszt vient d'arranger ma symphonie pour le piano; c'est étonnant.
Je vous écrirai de Berlin.
LIII
Mardi, 3 septembre 1833.
Henriette est venue, je reste. Nous sommes annoncés. Dans quinze jours,
tout sera fini, si les lois humaines veulent bien le permettre. Je ne
crains que leurs lenteurs. Enfin!!! Oh! il le fallait, voyez-vous.
Nous avons, à plusieurs, fait un petit sort à la pauvre fugitive. Jules
Janin s'en est chargé spécialement pour la faire partir.
LIV
Vincennes, 11 octobre 1833.
Mon cher ami,
Je suis marié! enfin! Après mille et mille peines, oppositions terribles
des deux parts, je suis venu à bout de ce chef-d'oeuvre d'amour et de
persévérance. Henriette m'a expliqué, depuis, les mille et une calomnies
ridicules qu'on avait employées pour la détourner de moi et qui avaient
causé ses fréquentes indécisions. Une, entre autres, lui avait fait
concevoir d'horribles craintes: on lui avait assuré que j'avais des
attaques d'épilepsie. Puis on lui a écrit de Londres que j'étais fou,
que tout Paris le savait, qu'elle était perdue si elle m'épousait, etc.
Malgré tout, nous avons, l'un et l'autre, écouté la voix de notre coeur,
qui parlait plus haut que ces voix discordantes, et nous nous en
applaudissons aujourd'hui.
Pour moi, je puis, comme à mon meilleur ami, vous dire et vous affirmer
sur l'honneur que j'ai trouvé ma femme aussi pure et aussi vierge qu'il
soit possible de l'être. Et, certes, dans la position sociale où elle a
vécu jusqu'à ce jour, elle n'est pas sans mérite d'avoir su résister aux
mauvais exemples et aux séductions de l'or et de l'amour-propre dont
elle était sans cesse environnée. Vous devez penser quelle sécurité cela
me donne pour l'avenir. Il n'y a pas beaucoup d'exemples d'un mariage
aussi original que le nôtre, et il déconcertera bien des prévisions
sinistres. Cet hiver, nous partirons ensemble pour Berlin, où
m'appellent mes affaires musicales et où l'on va établir un théâtre
anglais pour lequel on vient de faire des propositions à Henriette.
Spontini voudra-t-il nous aider, ou, du moins, ne pas nous entraver? Je
l'espère. Avant de partir, je donnerai quelque horrible concert dont
vous serez informé avec détails. Oh! ma pauvre Ophélie, je l'aime
terriblement! Je crois que, quand nous aurons pu renvoyer sa soeur, qui
nous trouble toujours plus ou moins, nous aurons enfin une existence
laborieuse, il est vrai, mais heureuse, que nous aurons bien achetée.
Ecrivez-moi, mon ami, à la même adresse; je suis actuellement à
Vincennes, où ma femme profite du beau temps pour achever de se rétablir
par de grandes promenades dans le parc. Je vais tous les jours à Paris,
où notre mariage fait un remue-ménage d'enfer, on ne parle que de cela.
Adieu, adieu.
Votre inaltérable ami.
LV
Paris, 25 octobre 1833.
Mon ami! mon bon et digne et noble ami! Merci, merci de votre lettre si
franche, si touchante, si tendre. Je suis pressé, horriblement pressé
par des occupations urgentes qui me forcent de courir Paris toute la
journée; mais je ne puis résister au besoin que j'éprouve de vous
remercier tout de suite de votre bon élan de coeur.
Oui, mon cher Humbert, j'ai _cru_ malgré vous tous, et ma foi m'a sauvé.
Henriette est un être délicieux. C'est Ophélie elle-même; non pas
Juliette, elle n'en a pas la fougue passionnée; elle est tendre, douce
et _timide_. Quelquefois seuls, silencieux, appuyée sur mon épaule, sa
main sur mon front, ou bien dans une de ces poses gracieuses que jamais
peintre n'a rêvées, elle pleure en souriant.
--Qu'as-tu, pauvre belle?
--Rien. Mon coeur est si plein! je pense que tu m'achètes si cher, que
tu as tout souffert pour moi... Laisse moi pleurer, ou j'étouffe.
Et je l'écoute pleurer tranquillement, jusqu'à ce qu'elle me dise:
--Chante, Hector, chante!
[Illustration: notation musicale]
Moi, alors de commencer la _Scène du bal_, qu'elle aime tant; la _Scène
aux champs_ la rend tellement triste, qu'elle ne veut pas l'entendre.
C'est une _sensitive_. En vérité, jamais je n'ai imaginé une pareille
impressionnabilité; mais elle n'a aucune éducation musicale, et, le
croiriez-vous? elle se plaît à entendre certains ponts-neufs d'Auber.
Elle trouve cela _pas beau, mais gentil_.
Ce qui me charme le plus dans votre lettre, c'est que vous me demandez
son portrait; je vous l'enverrai certainement. Le mien va se graver; dès
qu'il paraîtra, vous l'aurez. Je suis seul aujourd'hui à Paris; j'arrive
de Vincennes, où j'ai laissé ma femme jusqu'à ce soir. Je serai
transporté de joie de lui montrer votre lettre, et je suis sûr qu'elle
la sentira, surtout le passage relatif au théâtre, son voeu le plus cher
ayant _toujours_ été de pouvoir le quitter.
Je vais m'informer de ce que coûterait la copie de la _Fantaisie
dramatique_ sur _la Tempête_. J'aime mieux que vous ayez cela que des
_fragments_ de la _Symphonie_, car c'est un oeuvre complet. En outre,
Liszt vient de réduire pour le piano seul la _Symphonie_ entière. On va
la graver, et cela suffira pour vous en rafraîchir la mémoire.
Adieu. Écrivez-moi souvent. Il me sera si doux de vous répondre et de
vous parler du ciel que j'habite; il n'y manque que vous. Oh! si... mais
plus tard. S'il y a quelque chose sur la terre de beau et de sublime,
c'est l'amour et l'amitié comme nous les comprenons.
J'ai toujours sur ma table _les Francs Juges_, et je n'ai pas besoin de
vous dire le serrement de coeur que j'éprouve à voir vos vers si
cadencés, si musicaux, rester enfouis et inutiles. J'ai écrit la scène
des _Bohémiens_, en y mêlant le choeur qui commence le second acte:
_L'ombre descend_. Cela fait un choeur immense et d'un rythme curieux.
Je suis à peu près sûr de l'effet. Je le ferai entendre à mon prochain
concert.
Adieu, AMI!
Je n'ai pas besoin de voir Henriette pour vous répondre, de sa part,
qu'elle est sensible autant qu'on peut l'être à ce que vous m'avez écrit
pour elle et pour moi.
Adieu; _farewell dearest Horatio, remember me, I'll not forget thee_.
LVI
Mercredi, 19 mars 1834.
Ce n'est pas par paresse, mon ami, que je ne vous écris plus depuis que
votre dernière lettre s'est croisée en route avec la mienne; un excès de
travail, au contraire, en a été la cause. Avant-hier encore, j'ai écrit
pendant treize heures sans quitter la plume. Je suis à terminer la
_Symphonie_, avec alto principal, que m'a demandée Paganini. Je comptais
ne la faire qu'en _deux_ parties; mais il m'en est venu une _troisième_,
puis une _quatrième_; j'espère pourtant que je m'en tiendrai là. J'ai
encore pour un bon mois de travail continu. Je reçois chaque jour _le
Réparateur_, de M. le vicomte A. de Gouves. Vous me demandez de vous
donner le moyen de tenir votre pari; mais je ne vous donnerai guère
d'autres nouvelles musicales que celles que vous pouvez trouver dans un
feuilleton du _Rénovateur_ tous les dimanches. Écrivez quelque chose
sur la mise en scène à l'Opéra de _Don Juan_; mais dites, ce que ma
position ne m'a pas permis d'avouer, que tous les artistes sans
exception, et Nourrit surtout, sont à mille lieues au-dessous de leurs
rôles; Levasseur trop lourd et trop sérieux, mademoiselle Falcon trop
froide, madame Damoreau froide et nulle comme actrice et insupportable
par ses sottes broderies; en général, excepté les choeurs, qui sont
inimitablement beaux, tout manque de _chaleur_ et de _mouvement_. Le duo
final entre don Juan et la statue du Commandeur est seul d'une exécution
admirable. Dérivis fils est très bien dans le rôle du Commandeur.
Touchez sur les ballets; ajoutez qu'ils sont d'une musique infâme
(composés par Castil Blaze père!); vous ne pouvez en nommer l'auteur,
son nom étant resté à peu près secret.
Dites quelque chose sur l'absurdité de la direction, qui s'amuse à
dépenser son argent à remonter des ouvrages connus de tout le monde et
ne sait pas nous donner un ouvrage _nouveau_ digne d'intéresser les amis
de l'art. La reprise de _la Vestale_ par mademoiselle Falcon va avoir
lieu dans quinze jours. Cela fera un autre effet que _Don Juan_, parce
que c'est véritablement un grand opéra, écrit et instrumenté en
conséquence, et, en outre, parce que c'est _la Vestale_.
Parlez de l'incroyable _quatuor_ des quatre frères Muller, qui jouent
Beethoven d'une façon qui nous était jusqu'à présent demeurée inconnue.
La _Symphonie_, arrangée par Liszt, n'a pas encore paru. Je vous
l'enverrai, avec _le Paysan breton_, dès qu'elle sera imprimée.--Vous
n'avez pas une idée pour un grand opéra? Rien?...
Adieu, tout à vous du fond du coeur.
* * * * *
_P.-S._--Je viens d'écrire une grande biographie de Glück pour _le
Publiciste_, journal nouveau sous la forme de l'ancien _Globe_, qui
paraîtra le mois prochain. Je vous en enverrai un exemplaire.
LVII
Montmartre, 15 ou 16 mai 1834.
Je vous réponds en achevant de lire votre lettre, mon cher ami, pour me
justifier. Vous êtes fâché, et vous auriez raison de l'être si j'avais
réellement mérité les reproches que vous m'adressez.
Peu après le gâchis de Lyon[6], un peintre de ma connaissance, qui se
rendait à Rome, se chargea d'une lettre pour Auguste, dans laquelle je
demandais à celui-ci de ses nouvelles, et conséquemment des vôtres. Je
suis bien désagréablement surpris d'apprendre que cette lettre ne lui
est pas parvenue. Dites-le lui si vous le voyez.
J'allais vous écrire directement, ne recevant point de réponse
d'Auguste, et vous m'avez à peine prévenu de quelques jours. Je suis tué
de travail et d'ennui, obligé par ma position momentanée de gribouiller
à tant la colonne pour ces gredins de journaux, qui me payent le moins
qu'ils peuvent; je vous enverrai dans peu une _Vie de Glück_, avec notre
fameux morceau de _Telemaco_, qui y est annexé.
Pour ce qui est de la _Chasse de Lutzow_, la voici telle que j'ai fait
chanter au Théâtre-Italien par ces animaux de choristes, qui en ont
détruit l'effet.
[Illustration: notation musicale: Voix seule.
Quels feux lointains brillent aux pieds des monts? quels cris se mêlent
à l'o-ra-ge? L'E-cho plaintif attris-te nos vallons, qui meurt là-bas?
pour qui ces fiers clairons sonnent-ils l'heure du car-na-ge? Le noir
chas-seur ré-pond en ces mots:
Tout le choeur.
«Hourrah! hourrah! c'est la chasse c'est la chasse de Lut-zow.»]
La prosodie de vos vers n'est pas la même à chaque couplet et ne va pas
sur la musique; mais, plutôt que d'altérer le rythme musical, il vaut
mieux gêner un peu la marche de la poésie. Au reste, vous verrez
vous-même ce que vous aimerez le mieux. J'espère que vous ne chanterez
jamais cette féroce mélodie sur la scène que vos vers décrivent si bien.
Je redoute pour vous le sort du _Fergus_ de Walter Scott, et je conçois
aussi bien, que vous tout ce qui se passe dans votre coeur, beaucoup
trop accessible à certaines idées. Si le marchand de musique de Lyon
grave le morceau avec vos paroles, faites bien attention que pour rien
au monde je ne voudrais avoir l'air de corriger ou retoucher Weber, et
qu'en ce cas il doit graver la musique _entièrement conforme_ à
l'exemplaire que je vous ai fait adresser par Schlesinger, dans lequel
il n'y a d'harmonie qu'à l'entrée du choeur,
[Illustration: notation musicale]
tout le reste étant pour une voix seule. Mon nom ne doit y figurer en
aucune façon, je vous le recommande. Le _Hourrah_ même n'est pas de
Weber. Vous savez qu'il y a, à la place de ces deux mesures, les deux
suivantes:
[Illustration: notation musicale
Das icht
(C'est)
]
Je ne sais pourquoi, aujourd'hui, je suis horriblement triste, incapable
de répondre à votre lettre comme je le voudrais. Je vous remercie bien
sincèrement de vos affectueuses questions sur Henriette. Elle est
souvent fort souffrante, une grossesse avancée en est la cause;
pourtant, depuis quelques jours, elle va mieux.
Mes affaires, à l'Opéra, sont entre les mains de la famille Berlin, qui
en a pris la direction. Il s'agit de me donner l'_Hamlet_ de Shakspeare
supérieurement arrangé en opéra. Nous espérons que l'influence du
_Journal des Débats_ sera assez grande pour lever les dernières
difficultés que Véron pourrait apporter. Il est dans ce moment-ci à
Londres; à son retour, cela se terminera d'une manière ou d'autre. En
attendant, j'ai fait choix, pour un opéra comique en deux actes, de
_Benvenuto Cellini_, dont vous avez lu sans doute les curieux Mémoires
et dont le caractère me fournit un texte excellent sous plusieurs
rapports. Ne parlez pas de cela avant que tout soit arrangé.
La _Symphonie_ est gravée; nous corrigeons les épreuves, mais elle ne
paraîtra pas avant le retour de Liszt, qui vient de partir pour la
Normandie, où il passera quatre ou cinq semaines. Je vous l'enverrai
aussitôt, avec _le Paysan breton_, que je n'ai point oublié, ainsi que
vous le supposez, et que vous recevrez en même temps. Je ne veux pas le
faire graver; sans quoi, vous l'auriez déjà; je le mettrai dans quelque
opéra; en conséquence, je vous prie de ne pas en laisser prendre de
copie.
J'ai achevé les _trois premières parties_ de ma nouvelle symphonie avec
alto principal; je vais me mettre à terminer la quatrième. Je crois que
ce sera bien et surtout d'un pittoresque fort curieux. J'ai l'intention
de la dédier à un de mes amis que vous connaissez, M. Humbert Ferrand,
s'il veut bien me le permettre. Il y a une _Marche de pèlerins chantant
la prière du soir_, qui, je l'espère, aura, au mois de décembre, une
réputation. Je ne sais quand cet énorme ouvrage sera gravé; en tout cas,
chargez-vous d'obtenir de M. Ferrand son autorisation. A mon premier
opéra représenté, tout cela se gravera. Adieu, pensez à _Fergus_...
sinon pour vous, du moins pour votre femme et vos amis. Mille choses à
elle et à vos parents.
Tout à vous du fond du coeur.
LVIII
Montmartre, 31 août 1834.
Mon cher Humbert,
Je ne vous oublie pas le moins du monde; mais vous ne savez pas jusqu'à
quel point je suis esclave d'un travail indispensable; je vous eusse
écrit vingt fois sans ces damnés articles de journaux, que je suis forcé
d'écrire pour quelques misérables pièces de cent sous que j'en retire.
Je venais d'apprendre par un journal le triste événement qui vient de
mettre votre courage à l'épreuve, et je me disposais à vous écrire quand
votre lettre est arrivée. Je ne vous offrirai pas de ces banales
consolations impuissantes et inutiles en pareil cas; mais, si quelque
chose pouvait adoucir le coup que vous venez de recevoir, ce serait de
songer que la fin de votre père a été aussi douce et aussi calme qu'il
fût possible de la désirer. Vous me parlez du mien, il m'a écrit
dernièrement en réponse à une lettre où je lui apprenais la délivrance
d'Henriette et la naissance de mon fils. Sa réponse a été aussi bonne
que je l'espérais et ne s'est pas fait attendre. Les couches d'Henriette
ont été extrêmement pénibles; j'ai même éprouvé quelques instants d'une
inquiétude mortelle. Tout cependant s'est heureusement terminé après
quarante heures d'horribles souffrances. Elle vous remercie bien
sincèrement des lignes que vous mettez pour elle dans chacune de vos
lettres; il y a longtemps qu'elle a reconnu avec moi que votre amitié
était d'une nature aussi rare qu'élevée. Pourquoi sommes-nous si loin
l'un de l'autre?...
Je n'ai pas reçu des nouvelles de Bloc, ni des _Francs Juges_. Depuis
que les concerts des Champs-Élysées et du Jardin Turc se sont emparés de
cette malheureuse ouverture, elle me paraît si encanaillée, que je n'ose
plus m'intéresser a son sort.
Je ne suis pour rien dans le ballet de _la Tempête_ dont Adolphe Nourrit
a fait le programme et Schneitzoëffer la musique.
Il y a deux mois, et je crois vous l'avoir écrit, que ma symphonie avec
alto principal, intitulée _Harold_, est terminée. Paganini, je le crois,
trouvera que l'alto n'est pas traité assez en concerto; c'est une
symphonie sur un plan nouveau et point une composition écrite dans le
but de faire briller un talent individuel comme le sien. Je lui dois
toujours de me l'avoir fait entreprendre; on la copie en ce moment; elle
sera exécutée au mois de novembre prochain au premier concert que je
donnerai au Conservatoire. Je compte en donner trois de suite. Je viens
de terminer pour cela plusieurs morceaux pour des voix et orchestre qui
figureront bien, je l'espère, dans le programme. La première symphonie
arrangée par Litz est _gravée_; mais elle ne sera _imprimée_ et publiée
qu'au mois d'octobre; alors seulement je pourrai vous l'envoyer. _Le
Paysan breton_, je vais le faire graver, vous l'aurez aussitôt. Je
donnerai demain l'ordre, chez M. Schlesinger, de vous envoyer mes
articles de la _Gazette musicale_ sur Glük et _la Vestale_.
Parbleu! si je connais Barbier! A telles enseignes, qu'il vient
d'éprouver à mon sujet un désappointement assez désagréable. J'avais
proposé à Léon de Wailly, jeune poète d'un grand talent et son ami
intime, de me faire un opéra en deux actes sur les Mémoires de
_Benvenuto Cellini_; il a choisi Auguste Barbier pour l'aider; ils m'ont
fait à eux deux le plus délicieux opéra-comique qu'on puisse trouver.
Nous nous sommes présentés tous les trois comme des niais à M. Crosnier;
l'opéra a été lu devant nous et _refusé_. Nous pensons, malgré les
protestations de Crosnier, que je suis la cause du refus. On me regarde
à l'Opéra-Comique comme un _sapeur_, un _bouleverseur du genre
national_, et on ne veut pas de moi. En conséquence, on a refusé les
paroles pour ne pas avoir à admettre la musique d'un fou.
J'ai écrit cependant la premiers scène, _le Chant des ciseleurs de
Florence_, dont ils sont engoués tous au dernier point. On l'entendra
dans mes concerts. J'ai lu ce matin à Léon de Wailly le passage de votre
lettre qui concerne Barbier; pour lui, il voyage en Belgique et en
Allemagne dans ce moment. Comme il venait de partir, Brizeux nous est
arrivé d'Italie, toujours plus épris de sa chère Florence. Il en apporte
de nouveaux vers; je les lui souhaite aussi ravissants que ceux de
_Marie_. Avez-vous lu _Marie_? Avez-vous lu le dernier ouvrage de
Barbier sur l'Italie,
Divine Juliette au cercueil étendue,
comme il l'appelle? Il est intitulé _il Pianto_. Il contient aussi de
belles choses. Je vous avoue que j'avais été extrêmement étonné de ne
pas vous voir partager mon enthousiasme pour les _Iambes_, lorsque je
vous en récitai des fragments. Ah! oui, c'est furieusement beau.
Envoyez-moi votre _Grutli_. Je ne manquerai pas de le lui faire
connaître, ainsi qu'à Brizeux, à Wailly, Antony Deschamps et Alfred de
Vigny, que je vois le plus habituellement. Hugo, je le vois rarement, il
_trône_ trop. Dumas, c'est un braque écervelé. Il part avec le baron
Taylor pour une exploration des bords de la Méditerranée. Le ministre
leur a donné un vaisseau pour cette expédition. L'Adultère va donc se
reposer pendant un an au moins sur nos théâtres. Léon de Wailly ne se
décourage pas; il vient, avec le _jeune_ Castil Blaze (qui ne ressemble
pas à son père), de me finir le plan d'un grand opéra en trois actes sur
un sujet historique, non encore traité, ainsi que nous l'avait demandé
Véron; nous verrons dans peu si le sort de celui-ci sera plus heureux.
Oh! il faudra bien que cela vienne, allez! Je n'ai pas d'inquiétude; si
seulement j'avais de quoi vivre... j'entreprendrais bien d'autres choses
encore que des opéras. La musique a de grandes ailes que les murs d'un
théâtre ne lui permettent pas d'étendre entièrement.
Patience et longueur de temps
Font plus que force ni que rage.
Je vous écrirais toute la nuit; mais, comme j'ai à ramer sur ma galère
demain tout le jour, il faut que j'aille dormir.
Henriette vous dit mille choses pour vous remercier de votre _good
friendship_. En revanche, ne m'oubliez pas auprès de votre femme et de
votre famille.
Adieu; mon affection est aussi sûrement à vous que la vôtre est à moi.
LIX
Dimanche, 30 novembre 1834.
Cher et excellent ami,
Je m'attendais presque à recevoir une lettre de vous. Je profite d'une
demi-heure qui me reste ce soir pour y répondre. Je suis abîmé de
fatigue, et il me reste encore beaucoup à faire. Mon second concert a eu
lieu, et votre _Harold_ a reçu l'accueil que j'espérais, malgré une
exécution encore chancelante. La _Marche des pélerins_ a été bissée;
elle a aujourd'hui la prétention de faire le pendant (religieux et doux)
de la _Marche au supplice_. Dimanche prochain, à mon troisième concert,
_Harold_ reparaîtra dans toute sa force, je l'espère, et paré d'une
parfaite exécution. L'orgie de brigands qui termine la symphonie est
quelque chose d'un peu violent; que ne puis-je vous la faire entendre!
Il y a beaucoup de votre poésie là dedans; je suis sûr que je vous dois
plus d'une idée.
Auguste Barbier vous remercie beaucoup de vos vers et vous écrit à ce
sujet.
La _Symphonie fantastique_ a paru; mais, comme ce pauvre Liszt a dépensé
horriblement d'argent pour cette publication, nous sommes convenus avec
Schlesinger de ne pas consentir à ce qu'il donne un seul exemplaire; à
telles enseignes que, moi, je n'en ai pas un. Ils coûtent vingt francs;
voulez-vous que je vous en achète un? Je voudrais bien pouvoir vous
l'envoyer sans tout ce préambule; mais vous savez que, pendant quelque
temps encore, notre position sera assez gênée. Pourtant, d'après la
recette du dernier concert, qui a été de deux mille quatre cents francs
(double de celle du premier), j'ai lieu d'espérer que je gagnerai
quelque chose au troisième. A présent, toute la copie est payée; et
c'était énorme. Si vous voulez, je vous ferai copier en partition la
romance que mademoiselle Falcon a chantée au dernier concert. C'est
celle que vous connaissez sous le nom du _Paysan breton_ avec de
nouvelles paroles d'Auguste Barbier faites sur la musique. Ce petit
morceau fait partie d'un opéra que nous avons un instant cru voir
représenter à l'Opéra cet hiver; mais les intrigues d'Habeneck et
consorts, et la stupide obstination de Véron après quelques hésitations,
nous ont ajournés indéfiniment.
Vous me parlez de la _Gazette_; mais M. Laforest, qui fait les
feuilletons, est un de mes plus chauds ennemis; je suis très content
qu'il ne dise rien. Vous avez lu l'article du _Temps_, celui du
_Messager_, etc.?
Henriette vous remercie beaucoup d'avoir parlé d'elle et surtout de son
petit Louis, qui est bien le plus doux et le plus joli enfant que j'aie
vu. Ma femme et moi sommes aussi unis, aussi heureux qu'il soit possible
de l'être, malgré nos ennuis matériels. Il semble que nous nous en
aimons davantage. L'autre jour, à l'exécution de la «Scène aux champs»
de la _Symphonie fantastique_, elle a failli se trouver mal d'émotion;
elle en pleurait encore de souvenir le lendemain.
Adieu, adieu; mille amitiés, et rappelez-moi au souvenir de votre femme
et de votre famille.
LX
Paris, 10 janvier 1835.
Vous m'engagez, mon cher ami, à ne jamais manquer de franchise avec
vous; mais j'en ai toujours eu, bien certainement. C'est que vous croyez
peut-être que les raisons d'argent sont la cause du retard que vous avez
éprouvé dans la réception de la _Symphonie_. En ce cas, vous vous
trompez; car, lorsque je vous ai écrit que l'ouvrage n'était pas encore
publié, cela était vrai. Je ne vous connais pas d'hier, et je savais
bien que je ne devais pas me gêner à ce point avec vous. Quoi qu'il en
soit, vous aurez l'ouvrage de Liszt aujourd'hui; dans peu, vous recevrez
un exemplaire du _Jeune Pâtre breton_, gravé avec piano; je le publie
moi-même, ainsi je n'ai pas besoin de vos vingt-cinq francs.
Je voudrais bien pouvoir vous envoyer _Harold_, qui porte votre nom et
que vous n'avez pas. Cette symphonie a eu une recrudescence de succès à
sa troisième exécution; je suis sûr que vous en seriez fou. Je la
retoucherai encore dans quelques menus détails, et, l'année, prochaine,
elle produira, je l'espère, encore plus de sensation.
Votre histoire d'Onslow m'a fait monter le rouge au visage; mais c'était
d'indignation et de honte pour lui; Henriette a eu la faiblesse d'en
pleurer. Figurez-vous que Onslow, ne venant à Paris qu'au mois de
février ou de mars pour y passer seulement la moitié de l'année, ne
s'est jamais trouvé dans la capitale à l'époque de nos concerts et n'a,
en conséquence, jamais entendu ma _Symphonie fantastique_. Il ne peut
l'avoir lue, puisque je ne lui ai jamais prêté le manuscrit et que
l'arrangement de piano par Liszt vient de paraître. Tout cela est
dégoûtant de mauvaise foi et de prévention pédantesque. Je commence à
furieusement mépriser et l'opposition et les gens qui la font; quand je
dis qu'un ouvrage est mauvais, c'est que je le pense, et, quand je le
pense, c'est que je le connais. Ces messieurs ont d'autres motifs que
ceux qui guident les _artistes_; j'aime mieux mon lot que le leur. Mais
laissons cela.
Vous avez vu sans doute le dernier article du _Temps_, il est de
d'Ortigue; je le trouve faux de point de vue, quoique juste dans
beaucoup de critiques de détail. Par exemple, il prétend qu'il n'y a pas
l'ombre d'une prière dans la _Marche des pèlerins_; il signale
seulement, au milieu, des _harmonies plaquées à la manière de
Palestrina_. Eh! c'est cela, la prière; car c'est ainsi qu'on chante
toute musique religieuse dans les églises d'Italie. Du reste, ce passage
a impressionné, comme je l'espérais, tout le monde, et d'Ortigue est le
seul de son avis. Ah! si vous étiez ici, vous! Barbier et Léon de Wailly
se sont presque chargés de vous remplacer dans un certain sens, car je
ne connais personne qui sympathise plus qu'eux avec ma manière
d'envisager l'art.
Vous ne me parlez en aucune façon de ce que vous devenez, ni de ce que
vous faites. Ne viendrez-vous point à Paris? N'écrivez-vous rien? Quand
je verrai d'Ortigue, je lui dirai de vous écrire la lettre que vous me
demandez. A défaut de celle-là, je pourrais vous adresser un grand
article que M. J. David a fait pour la _Revue du progrès social_; il me
l'a annoncé, et, _si j'en suis content_, je vous l'enverrai.
Si j'avais le temps, j'aurais déjà entrepris un autre ouvrage que je
rumine pour l'année prochaine; mais je suis forcé de gribouiller de
misérables feuilletons qu'on me paye fort mal... Ah! si les arts étaient
comptés pour quelque chose par notre gouvernement, peut-être n'en
serais-je pas réduit là. C'est égal, il faudra trouver le temps pour
tout.
Adieu; mille choses à votre frère, et présentez mes hommages respectueux
à votre femme.
Tout à vous.
LXI
Avril ou mai 1835.
Mon cher Humbert,
J'ai reçu hier votre lettre. Je vous avais écrit, il y a un mois
environ, pour vous recommander un jeune artiste nommé Allard (violon
fort distingué), qui se rendait à Genève en passant par Belley.
Probablement il se sera présenté chez vous en votre absence et n'aura
pas laissé la lettre, ou bien est-il encore à Lyon.
Vous venez de Milan! Je n'aime pas cette grande ville; mais c'est le
seuil de la grande Italie, et je ne saurais vous dire quel regret
profond me prend, quand il fait beau, pour ma vieille plaine de Rome et
les sauvages montagnes que j'ai tant de fois visitées. Votre lettre m'a
rappelé tout cela. Pourquoi ne faites-vous pas une petite excursion à
Paris? J'aurais tant de plaisir à vous présenter à ma femme, et elle est
si empressée de vous connaître.
Vous me demandez des détails sur notre intérieur; les voici en peu de
mots:
Notre petit Louis vient d'être sevré; il s'est bien tiré de cette
épreuve, malgré les alarmes délirantes de sa mère. Il marche presque
seul. Henriette en est toujours plus folle. Mais il n'y a que moi dans
la maison qui possède toutes ses bonnes grâces; je ne puis sortir sans
le faire crier pendant une heure. Je travaille comme un nègre pour
quatre journaux qui me donnent mon pain quotidien. Ce sont: _le
Rénovateur_, qui paye mal; _le Monde dramatique_ et la _Gazette
musicale_, qui payent peu, les _Débats_, qui payent bien. Avec tout
cela, j'ai à combattre l'horreur de ma position musicale; je ne puis
trouver le temps de composer. J'ai commencé un immense ouvrage intitulé:
_Fête musicale funèbre à la mémoire des hommes illustres de la France_;
j'ai déjà fait deux morceaux, il y en aura sept. Tout serait fini depuis
longtemps si j'avais eu seulement un mois pour y travailler
exclusivement; mais je ne puis disposer d'un seul jour en ce moment sous
peine de manquer du nécessaire peu de temps après. Et il y a des
polissons qui se sont amusés dernièrement, à la barrière du Combat, à
dépenser quinze cents francs pour faire dévorer vivants, en leur
présence, un taureau et un âne par des chiens! Ce sont des élégants
du _Café de Paris_; ce sont _ces messieurs_ qui se
divertissent!--Voilà!--Si vous n'étiez pas celui que je connais, je
douterais qu'il fût possible de vous faire comprendre ce que mon volcan
me dit à ce sujet...
Véron n'est plus à l'Opéra. Le nouveau directeur, Duponchel, n'est guère
plus musical que lui; cependant il est engagé avec moi sur sa parole
pour un opéra en deux actes; il demande des changements importants dans
le poème; quand ils seront adoptés, nous en viendrons _au fait_,
c'est-à-dire à lui faire signer un _bon contrat_ avec un _dédit solide_;
car je fais cas d'une parole de directeur comme de celle d'un Grec ou
d'un Bédouin. Je vous dirai quand tout cela sera terminé.
Mon père m'a écrit il n'y a pas longtemps, ma soeur Adèle également,
des lettres pleines d'affection.
Je ne sais de quel concert vous me demandez des nouvelles, j'en ai donné
sept cette année. Je recommencerai au mois de novembre, mais je n'aurai
rien de nouveau à donner; ma _Fête musicale_ ne sera pas terminée, et,
d'ailleurs, elle est pour sept cents musiciens. Je crois que le plan et
le sujet vous plairont. Je redonnerai encore notre _Harold_. Vous vous
étonnez du jugement des Italiens en musique. Ils sont presque aussi
bêtes que des Français. A Paris, nous assistons en ce moment au triomphe
de Musard, qui se croit, d'après ses succès et l'assurance que lui en
donnent les habitués de son bastringue, bien supérieur à Mozart. Je le
crois bien! Mozart a-t-il jamais fait un quadrille _tapé_ comme celui de
_la Brise du matin_, ou celui du _Coup de pistolet_, ou celui de _la
Chaise cassée_?... Mozart est mort de misère, c'était trop juste! Musard
gagne, à l'heure qu'il est, vingt mille francs par an au moins, c'est
encore plus juste. Dernièrement, Ballanche,--l'immortel auteur
d'_Orphée_ et d'_Antigone_, deux sublimes poèmes en prose, grands et
simples et beaux comme l'antique,--ce pauvre Ballanche a failli être
emprisonné pour un billet de deux cents francs qu'il ne pouvait payer!
Songez donc à ça, Ferrand! De bonne foi, n'y a-t-il pas de quoi devenir
fou? Si j'étais garçon et que mes témérités ne dussent avoir de
conséquence que pour moi, je sais bien ce que je ferais. Mais ne parlons
pas de cela. Adieu; aimez-moi toujours comme je vous aime. Écrivez-moi
le plus souvent que vous pourrez; je trouverai, malgré mon esclavage de
tous les instants, le temps de vous répondre. Ma femme, qui m'est
toujours de plus en plus chère, vous remercie de vos quelques mots pour
elle; ne m'oubliez pas auprès de la vôtre.
Adieu! Adieu!
Faites-moi le plaisir de lire le _Chatterton_ d'Alfred de Vigny.
LXII
Montmartre, 2 octobre 1835.
Mon cher Ferrand,
Je profite d'un instant de loisir pour vous demander pardon de mon long
silence; je crois que vous êtes fâché, votre envoi littéraire _sans
lettre_ m'en est la preuve. Avez-vous eu l'intention de riposter à celui
que je vous ai fait de la partition des _Francs Juges_, sans vous
écrire? Je le crains. Pourtant la pure vérité est qu'entre mes maudits
articles de journaux, mes cent fois maudites répétitions de _Notre-Dame
de Paris_ et la composition de mon opéra, je n'ai réellement pas le
temps de fumer un cigare. Voilà pourquoi je ne vous ai pas écrit. Quoi
qu'il en soit de ce que vous pensez de mes torts, j'espère que vous
aurez l'air de ne pas les croire bien graves.
J'ai lu avec un vif plaisir tout ce que vous m'avez envoyé; vos vers sur
le _Grutli_ surtout me plaisent au delà de ce que je pourrais vous dire,
et, entre nous, Barbier doit être fier de la dédicace. Il va publier
bientôt une nouvelle édition de ses oeuvres contenant ses _Iambes_,
_Pianto_ et ses nouvelles poésies sur l'Angleterre, encore inconnues. Je
pense que vous en serez content.
Il y a aussi des choses charmantes de lui dans notre opéra. Je touche à
la fin de ma partition, je n'ai plus qu'une partie, assez longue il est
vrai, de l'instrumentation à écrire. J'ai, à l'heure qu'il est,
l'assurance _écrite_ du directeur de l'Opéra d'être représenté, un peu
plus tôt, un peu plus tard; il ne s'agit que de prendre patience jusqu'à
l'écoulement des ouvrages qui doivent passer avant le mien; il y en a
trois malheureusement! Le directeur Duponchel est toujours plus engoué
de la pièce et se méfie tous les jours davantage de ma musique (qu'il ne
connaît pas, comme de juste!), il en tremble de peur. Il faut espérer
que je lui donnerai un bon démenti et que mes collaborateurs en
consoleront son amour-propre. Il est de fait que le libretto est
ravissant. Alfred de Vigny, le protecteur de l'association, est venu
hier passer la journée chez moi; il a emporté le manuscrit pour revoir
attentivement les vers; c'est une rare intelligence et un esprit
supérieur, que j'admire et que j'aime de toute mon âme. Il publiera
aussi dans peu la suite de _Stello_; n'admirez-vous pas le style de son
dernier ouvrage (_Servitude et grandeur militaires_)? Comme c'est senti!
comme c'est vrai!
Mon fils grandit et devient beau de jour en jour, ma femme en perd la
tête; pardonnez-moi de vous dire cela; je sens que j'ai tort.
Le libraire Coste a commencé sa publication des _Hommes illustres de
l'Italie_. Il était convenu qu'il vous écrirait pour vous demander d'y
travailler; je ne sais s'il l'a fait. Depuis longtemps, je ne l'ai pas
vu. Je lui en parlerai ces jours-ci. Votre grand tort est d'être absent.
Les livraisons qui ont paru contiennent, entre autres vies remarquables,
celle de Benvenuto Cellini. Lisez cela, si vous n'avez pas lu les
Mémoires autographes de ce bandit de génie.
Présentez mes hommages respectueux à madame Ferrand et à madame votre
mère. Il paraît que vous spéculez, ou tout au moins que vous prenez
quelque intérêt aux spéculations industrielles de votre voisinage; c'est
bien, si vous réussissez.
Adieu; écrivez-moi vite; il y a un temps affreux que je désire de vos
nouvelles.
Votre ami sincère et toujours le même, quoi que vous puissiez croire.
LXIII
Montmartre, 16 décembre 1835.
Mon cher Ferrand,
Je ne suis pas coupable en demeurant si longtemps sans vous écrire: vous
ne sauriez vous faire une idée exacte de tout ce que j'ai à faire
journellement et du peu de loisir que j'ai, _quand j'en ai_. Mais il est
inutile de m'appesantir là-dessus: vous ne doutez pas du plaisir que je
trouve à vous écrire, j'en suis sûr.
J'ai vu hier A. Coste, l'éditeur de l'_Italie pittoresque_; il m'a
répondu qu'il était trop tard pour accepter de nouvelles livraisons pour
cet ouvrage, qui touche à sa fin; mais que, si vous vouliez lui envoyer
quelques biographies des hommes ou femmes illustres pour la publication
intitulée: _Galerie des hommes illustres de l'Italie_, qui va faire
suite à l'_Italie pittoresque_, il en serait enchanté. Ainsi écrivez-moi
les noms que vous choisissez, afin qu'il n'y ait pas de double emploi et
qu'on ne les donne pas à biographier à d'autres. Personne n'a songé aux
femmes, Coste désirerait que vous vous en occupassiez spécialement. Vos
livraisons vous seront payées cent francs au moins et cent vingt-cinq
francs au plus; je tâcherai d'obtenir les cent vingt-cinq francs.
Je vous remercie de vos vers; si j'ai un moment, j'essayerai de trouver
une musique qui puisse aller à leur taille.
Je voudrais bien vous envoyer ma partition de _Harold_, qui vous est
dédiée. Elle a obtenu, cette année, un succès double de celui de l'année
dernière, et décidément cette symphonie enfonce la _Symphonie
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