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Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Second

by active 16th century seigneur de La Mothe-Fénelon Bertrand de Salignac · French · Gutenberg #37987 · 782,082 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Second
    
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Title: Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Second

Author: active 16th century seigneur de La Mothe-Fénelon Bertrand de Salignac


        
Release date: November 12, 2011 [eBook #37987]
                Most recently updated: January 8, 2021

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/37987

Credits: Produced by Robert Connal, Hélène de Mink, and the Online
        Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
        file was produced from images generously made available
        by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
        http://gallica.bnf.fr)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CORRESPONDANCE DIPLOMATIQUE DE BERTRAND DE SALIGNAC DE LA MOTHE FÉNÉLON, TOME SECOND ***




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n'est pas évidente ou non courante, ont été mis en accolade dans cette
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tournois. L'abbréviation {c} ou {m} après un chiffre romain signifie
que le chiffre doit être multiplié respectivement par cent et par
mille.

Texte imprimé en lettres gothiques dans le livre d'origine est
marqué =ainsi=.




    CORRESPONDANCE
    DIPLOMATIQUE

    DE
    BERTRAND DE SALIGNAC
    DE LA MOTHE FÉNÉLON,

    AMBASSADEUR DE FRANCE EN ANGLETERRE
    DE 1568 A 1575,

    PUBLIÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS
    Sur les manuscrits conservés aux Archives du Royaume.

    TOME DEUXIÈME
    ANNÉE 1569.

    PARIS ET LONDRES.
    1838.


    RECUEIL
    DES
    DÉPÊCHES, RAPPORTS,
    INSTRUCTIONS ET MÉMOIRES

    Des Ambassadeurs de France
    _EN ANGLETERRE ET EN ÉCOSSE_
    PENDANT LE XVIe SIÈCLE

    Conservés aux Archives du Royaume,
    A la Bibliothèque du Roi,
    etc., etc.

    ET PUBLIÉS POUR LA PREMIÈRE FOIS
    _Sous la Direction_
    DE M. CHARLES PURTON COOPER.

    PARIS ET LONDRES.
    1838.




    DÉPÊCHES, RAPPORTS,

    INSTRUCTIONS ET MÉMOIRES

    DES AMBASSADEURS DE FRANCE

    EN ANGLETERRE ET EN ÉCOSSE

    PENDANT LE XVIe SIÈCLE.


    LA MOTHE FÉNÉLON.


    Paris.--Imprimerie PANCKOUCKE, rue des Poitevins, 14.


    AU TRÈS-NOBLE
    HENRI PETTY FITZMAURICE

    MARQUIS DE LANSDOWNE

    LORD PRÉSIDENT DU CONSEIL
    DE SA MAJESTÉ
    LA REINE DE LA GRANDE-BRETAGNE.


    CE VOLUME LUI EST DÉDIÉ

    AVEC L'AGRÉMENT DE SA SEIGNEURIE

    PAR
    SON TRÈS-HUMBLE, TRÈS-OBÉISSANT ET TRÈS-DÉVOUÉ
    SERVITEUR

    CHARLES PURTON COOPER.




DÉPÊCHES

DE

LA MOTHE FÉNÉLON.




XXXIXe DÉPESCHE

--du IIIe de juing 1569.--

(_Envoyée par Jehan de Bouloigne._)

  Plainte faite par l'ambassadeur à Élisabeth contre la saisie de
    ses dépêches, et la conduite des députés envoyés par elle en
    Allemagne.--Il demande formellement, au nom du roi de France,
    qu'elle porte secours à la reine d'Écosse et lui fasse rendre
    sa couronne.--Explications données par Élisabeth, au sujet des
    reproches qui lui sont adressés.--Promesses qu'elle fait de
    continuer avec la France les relations les plus
    amicales.--Nouvelle de la mort de M. d'Andellot.--Rumeur causée
    à Londres par des accusations d'empoisonnement sur M.
    d'Andellot, et de tentatives d'empoisonnement sur l'amiral de
    Coligny, M. de La Rochefoucault et de Montgommery.--Effet
    produit par la nouvelle, encore incertaine, que le duc de
    Deux-Ponts a passé la Loire.


    AU ROY.

Sire, j'ay esté, durant ces festes de Pentecoste, devers la Royne
d'Angleterre à Grenuich, pour trois principales occasions; l'une, pour
luy compter l'estat de voz affères, ainsy que, par voz lettres du
XIIIIe du passé, il vous a pleu me le commander; l'aultre, pour luy
remonstrer aulcuns mauvais déportemens de ses ministres en Allemaigne;
et la troisiesme, pour le faict de la Royne d'Escoce. Je luy ay
commancé mon propos par me plaindre grandement à elle de
l'interception et divertissement, que le maistre de la poste de
Canturbery a ozé fère, d'ung vostre paquet et d'ung paquet de Mr. de
Gordan, des mains du postillon qui me les aportoit, luy remonstrant
qu'il les avoit transportez en lieu, où l'on me les avoit retenuz deux
jours, et puys m'avoient esté renduz par ung des gens de son principal
secrétaire, Me. Cecille, en si mauvais estat qu'encor qu'ilz
apareussent aulcunement cloz, ilz ne monstroient toutes foys qu'on
leur eust gardé le respect deu aulx lettres et cachet d'ung si grand
prince; ce qui me faisoit croyre que l'indignité n'estoit procédée
d'une telle princesse comme elle, ny de son commandement, ains de la
malicieuse curiosité et extrême passion de ceulx qui, en plusieurs
aultres mauvaises sortes, avoient, ceste année, miz souvent la dicte
Dame en hazard de perdre le bien de la paix et amytié de Vostre
Majesté et celle de vostre royaulme: dont la suplioys humblement
qu'elle m'en vollût fère avoir rayson.

A quoy elle, monstrant n'estre aulcunement contante, m'a respondu que,
à la vérité, c'estoit chose qui n'estoit advenue de son sceu, et bien
fort à son regrect, mais que Milaris Coban venoit de luy bailler des
lettres de son mary, qui est gouverneur du quartier, où cella a esté
faict, par lesquelles il luy donnoit compte du tout, et comme le
postillon estoit un homme nouveau, lequel venant, sans passeport, en
la compaignye d'aulcuns Angloys qui estoient passez en mesmes temps de
Flandres pour servyr d'espyes, s'estoit avec eulx randu si suspect,
qu'on les avoit toutz foillez et visitez ensemble; dont me prioyt
d'excuser, pour ceste foys, la détention de mon dict paquet, et
qu'elle ne lairoit pourtant de me fère avoir réparation du tort qu'on
m'y pourroit avoir faict.

Je luy ay répliqué que les paquetz de Vostre Majesté avoient
accoustumé de servir de passeport et de seureté à ceulx qui les
pourtoient, dont ne restoit aulcune bonne excuse pour ceulx qui
m'avoient si fort offancé, lesquelz, continuans ainsy de plus en plus
se porter toutjour fort mal envers Vostre Majesté, seroient en fin
cause de vous fère monter au cueur ung juste desir de rescentiment, et
que leur entreprinse avoit esté bien fort vayne en cest endroict, car
je ne leur eusse que trop volontiers communiqué ceste dépesche, à
laquelle je m'asseuroys qu'ilz n'eussent prins le playsir, que
j'espéroys que la dicte Dame auroit, d'y veoir les affères de Vostre
Majesté en très bonne disposition, la priant d'avoir agréable d'en
ouyr le récit.

Et ayant la lettre en la main, je luy leuz incontinent toute cette
partie qui concernoit le bon estat de voz dictes affères, et la
calompnye et menterye de ceulx qui en parloient aultrement, et
l'asseurance de vostre amytié envers la dicte Dame avec la
correspondance que vous desiriez d'elle: laquelle monstra avoir le
tout fort agréable, et fut une chose qui vint bien à propos pour
aulcunes matières, qui estoient lors en termes en ceste court;
lesquelles se menoient diversement sellon la diversité des novelles,
que les ungs et les aultres représentoient de la guerre de France; à
l'occasion de quoy elle s'arresta davantaige sur le discours de la
dicte lettre et m'y fyt plusieurs demandes, ausquelles je miz peyne de
satisfère: puys luy diz que, de tant que vous ne vouliez garder
aulcune malle impression ny réserver rien sur vostre cueur contre
elle, vous la priez de vous esclaircyr d'une chose qu'on vous avoit
mandée d'Allemaigne, c'est que ses agentz par dellà faisoient de si
mauvaiz offices et si contraires à vostre service que, quant elle vous
auroit déclairé la guerre, ilz ne se monstreroient plus ouvertement
voz ennemys qu'ilz faisoient, provoquans et incitans les princes
protestans d'Allemaigne de fère et continuer la guerre en vostre
royaulme, et employent le nom et le crédict d'elle, pour leur trouver
des deniers; et, que mesmes l'on vous avoit mandé que Quillegrey, et
ung aultre des siens, qui se tient à Francfort, estoient sur le point
de leur faire fornyr quatre vingtz ou cent mille tallartz, avec
promesse de plus grand somme, quant la flotte de Londres seroit
arrivée en Hembourg: ce que vous ne vouliez ny pouviez croyre que
procedât aulcunement d'elle, estant chose qui répugnoit grandement à
la paix, et aulx promesses, et sèremens, que vous avez juré, de
procurer le bien et évitter le mal loyaulment l'ung de l'aultre, et
trop contraire à l'honneur de la parolle qu'encores freschement elle
vous avoit donnée de la continuation de son amytié, mais que
c'estoient aulcuns mal affectionnez, transportez de passion, qui
abusoient ainsy de son authorité, et ne se soucyoient d'allumer, par
ce feu couvert qui estoit plus cuysant que si la flamme en paroissoit,
une guerre entre vous, pourveu qu'ilz vinsent à boult de leurs
intentions, ce que vous la priez très instantment de fère cesser.

Et luy tins ce propoz, Sire, tant par ce que j'avois des adviz
conformes à cella que pour ayder de divertyr une levée de deniers
qu'on estoit après à fère icy; à laquelle je sçavoys qu'aulcuns
seigneurs de ce royaulme contradisoient.

De quoy la dicte Dame, voulant donner satisfaction à Vostre Majesté,
m'a dict que, à la vérité, elle avoit deux agentz en Allemaigne, l'ung
nommé Du Mont, homme vieulx, catholique, ancien serviteur du feu Roy
son père, qui se tenoit en une sienne mayson prez de Francfort, et
l'aultre Quillegrey, gentilhomme anglois, bien affectionné à son
service, par lesquelz deux elle entretenoit l'amytié des princes
allemans, lesquelz se monstroient très affectionnez de la continuer
envers elle, tout ainsi qu'ilz l'avoient toutjour heue ferme et
constante envers le dict feu Roy son père, mesmes qu'elle pouvoit
compter le duc Auguste, le lansgrave de Esse, les palgraves et aultres
principaulx princes de dellà, pour ses fort inthimes amys, et me
vouloit bien dire qu'elle, avec eulx, avoient ensemblement pourveu à
leurs affères contre ceulx qui vouloient exterminer leur religion;
mais qu'au reste, ses agens n'avoient eu jamais charge de fère ny
procurer rien en particullier contre Vostre Majesté, et m'asseuroit
qu'il n'y avoit esté aulcunement forny argent, au moins par nul moyen
qui procédât d'elle, sans lequel je pouvois croyre que ses gens
n'estoient pour trouver guyères grandz sommes, et qu'elle vous
remercyoit grandement de l'honnorable jugement que vous feziez de son
intention, en ce que, quant le dict adviz seroit véritable, vous l'en
vouliez tenir deschargée; ce qu'elle vous prioit de croyre, qu'encor
qu'on luy représentât plusieurs occasions, qu'elle n'estoit pour en
prendre jamais pas une de ceste sorte à couvert contre vous; ains
envoyeroit ouvertement la vous notiffier: mais que vous la trouverez
fère profession sinon de prudence, au moings d'intégrité, en tout ce
qu'elle vous avoit promiz; adjouxtant plusieurs aultres propos assés
longs, lesquelz il est bien besoing que Voz Majestez sachent, mais je
réserve les vous fère entendre par homme exprès.

Et m'a esté dict que ceste mienne remonstrance a eu desjà quelque
effect, mais je métray peyne de le sçavoir mieulx pour vous en
asseurer par mes premières. Et pour la fin, je l'ay remercyée au nom
de Voz Majestez, de la bonne et vertueuse dellibération qu'elle
monstre prendre meintennant ez affères de la Royne d'Escoce pour la
remettre en son estat, ainsy que Mr. l'évesque de Ross me l'a
particullièrement racompté, la supliant d'y pourvoir si bien, et si à
temps, que le retardement n'y puysse plus engendrer de difficulté, et
qu'elle se veuille acquérir seule l'honneur de la plus honnorable
entreprinse qui soit escheue, de nostre temps, en main de nul prince
chrestien, sans excepter celle de l'empereur Charles Ve en la
restitution qu'il fit du Roy de Tunes[1], car ce fut pour ung pays
mahumétan, en hayne de Barberousse, qui infestoit l'Espaigne, là où
ceste cy est une légitime et héréditaire princesse, sa parante, qui ne
luy a faict jamais desplaysir, et est venue, en la confiance de sa
parolle, recourir à elle, luy requérant, en bonne sorte et avec
beaulcoup d'humillité, son promiz secours; oultre que par ce moyen,
plus que par nul aultre qui se puysse jamais offrir, elle satisfera
grandement à toutz les princes de la terre, mesmement à Voz Majestez
Très Chrestiennes, qui luy en aurez obligation; luy voulant bien dire,
de la part d'icelles, que, sans l'attante de son dict secours, vous
vous fussiez desjà efforcez, quelz affères que vous ayez sur les bras,
de pourveoir à ceulx de la dicte Dame, sellon que vous y estiez, par
les trettez et par ung honneste debvoir, obligez; qui ne vouliez, en
façon du monde, laysser ung si mauvaiz exemple de vous à voz alliez et
confédérez, que vous fussiez veuz habandonner la cause de ceste
princesse, laquelle tenoit le lieu de la principalle et plus ancienne
alliance de vostre coronne.

  [1] Muley Hascen, roi de Tunis, ayant été chassé de ses états en
  1534, par Khaïr Eddyn Barberousse II, roi d'Alger, implora la
  protection de l'empereur, qui le rétablit dans son royaume au
  mois de juillet 1535.

A quoy la dicte Dame m'a respondu, et semble que ce a esté de bonne
affection, qu'encor qu'elle ayt à considérer l'obligation qu'elle a à
la justice du murtre du feu Roy d'Escoce, qui estoit son subject, et à
la cession que la dicte Dame a faicte du tiltre qu'elle prétandoit de
ce royaulme à Monsieur, frère de Vostre Majesté, et à d'aultres
différendz, qu'elles ont à démesler ensemble touchant leurs deux
royaulmes, qu'elle, néantmoins, pourvoirra si bien à son affère qu'on
cognoistra qu'elle luy porte plus d'amytié et de bienveuillance
qu'elle ne s'est aymée elle mesmes.

Lequel propos s'est estendu en responses et répliques, touchant la
justice sur les princes souverains, comme elle est réservée à Dieu
seul; et touchant la cession du tiltre d'Angleterre, comme c'est ung
malicieulx artiffice pour irriter la dicte Dame contre la France et
contre ceste pouvre princesse, lequel se trouvera manifestement faulx;
et en aultres discours, qui excèderoient par trop la mesure d'une
lettre, de les adjouxter icy; par quoy les remettray à une aultre
foys, et prieray atant le Créateur après avoir très humblement baysé
les mains de Vostre Majesté qu'il vous doinct, Sire, en parfaicte
santé, très heureuse et très longue vie, et toute la grandeur et
prospérité que vous desire.

    De Londres ce IIIe de juing 1569.


A LA ROYNE.

Madame, il vous plairra veoir, en la lettre du Roy, le compte, que je
donne à Voz Majestez, de certains propoz que j'ay naguières tenuz à la
Royne d'Angleterre et des responces qu'elle m'y a faictes, parmy
lesquelles j'ay recuilly de ses discours aulcunes aultres
particularitez, que je réserve vous fère entendre par le premier des
miens que je vous dépescheray; et vous diray davantaige, Madame, que
j'ay adviz qu'on a, secrètement et en grand dilligence, dépesché le
Sr. Gilles Grays, avec ung brigantin à rames, devers Me. Oynter, pour
luy dire qu'aussitost qu'il aura conduict la flotte en Hembourg, il
ayt à la laysser là, et qu'avec les grandz navyres, hommes et tout son
aultre équipaige de guerre, il fasse incontinent voyle vers les
quartiers d'Escoce; mais je n'ay encores descouvert pour quelle
occasion, seulement je présume que c'est pour s'opposer à
l'entreprinse qu'on leur a persuadée du capitaine St. Martin, de
laquelle je vous ay naguières faict mencion, ou bien pour remédier
aulx affères d'Irlande. Je travailleray d'en sçavoir la certitude.

L'on a vollu, ici, calompnier la nouvelle de la mort de Mr. Dandellot,
affirmans y avoir lettre, du VIIe de ce moys, de la Rochelle, qui
monstroit le contraire; mais j'entendz que, devant hyer, il vint
lettres à ceste Royne de son ambassadeur, Mr. Norrys, par lesquelles
il luy en confirme la mort, et luy mande davantaige qu'il y a gens en
vostre court, qui poursuyvent leur reccompence pour avoir empoysonné
Mr. l'Admyral, Dandellot, de La Rochefoucault et de Montgommery,
jouxte la certitude, qui aparoit desjà, de ce qui est advenu du dict
Sr. Dandellot, lequel ayant esté ouvert s'est trouvé empoysonné, et
que, sur leur vye, il s'ensuyvra bientost la semblable espreuve des
aultres; et que le duc de Deux Pontz a passé la rivière de Loyre à la
Charité, dellibérant s'acheminer, par Dun le Roy et Bourges, droict à
l'exécution de son entreprinse sellon sa première intention, et que
Voz Majestez estiez à Orléans pour assembler vostre camp. Lesquelles
nouvelles ont diversement esmeu ceste court; dont je prendray garde si
elles y produyront rien de nouveau.

Au surplus, la pratique d'accord que je vous ay mandée, qu'on
commançoit avec l'ambassadeur d'Espaigne, qui est icy, se continue
toutjour, mais assés froidement, et la met on en termes, par des
personnes qui s'en meslent, sans fère semblant d'y estre employez;
mais il y aparoit une telle jalouzie et compétance des entremetteurs,
que je ne voy que cella preigne encores ung si droict chemyn qu'il
s'en puysse espérer, de long temps, la conclusion. Une chose, à la
vérité, y concourt des deux costez, c'est ung desir d'accorder et
évitter la guerre, et n'y a que la formalité et le poinct de la
réputation, et quelque partie de la restitution qui y met le
retardement. Je bayse très humblement les mains de Vostre Majesté, et
prie Dieu qu'il vous doinct, Madame, en parfaite santé, très longue
vie et toute la prospérité que vous désire.

    De Londres ce IIIe de juing 1569.




XLe DÉPESCHE

--du Xe de juing 1569.--

(_Envoyée par Jehan Valet jusques à Calais._)

  Prise de la Charité et passage de la Loire par le duc de
    Deux-Ponts.--Intelligence des Anglais avec ce prince.--Désir
    qu'ils ont de profiter des succès remportés par les Allemands
    en France, pour tenter de recouvrer Calais.--Nouveaux
    préparatifs de guerre.--Assurance est donnée à l'ambassadeur
    qu'ils ne sont pas dirigés contre la France.--Crainte que la
    flotte de la Rochelle, dont le retour n'est point annoncé, ait
    été retenue pour le service des protestants.--Mise en liberté
    des mariniers espagnols.--Assurance est donnée à l'ambassadeur,
    par lettre du roi, que M. d'Andelot n'est pas mort par le
    poison.--Projet de convention pour la restitution des
    prises.--Noms des commissaires anglais qui ont été désignés
    pour se rendre à Rouen.


AU ROY.

Sire, la dépesche que j'ay faict à Voz Majestez, devant ceste cy, est
du IIIe du présent, et, despuy, m'ayant esté donné quelque adviz que
la prinse de la Charité, et le passaige de l'armée du duc de Deux
Pontz par dellà la rivière de Loyre, commançoient de remectre en
vigueur dans ce conseil la querelle de Callais, et encores d'aultres
partiz (que j'ay eu occasion d'avoir fort suspectz, pour me venir
devant les yeulx), que l'avance, qu'ilz ont faicte d'aulcuns deniers à
l'entreprinse des princes d'Allemaigne, n'a volontiers esté sans y
conclure quelque marché pour eulx, et qu'il y a aparance que le dict
Duc ne s'est hazardé d'entrer si avant en pays, sans estre bien
asseuré de leur intelligence; j'ay travaillé, par le prétexte de
négocier, avec les seigneurs du susdict conseil, d'aulcunes
particularitez (comme de la prinse de mon paquet;--de la pleincte que
j'ay dernièrement faicte à la Royne, leur Mestresse, touchant le
mauvais office de ses agentz en Allemaigne;--de ma réplicque sur les
responces qu'ilz ont données à mes précédantes remonstrances,
laquelle, tout exprès, je leur ay de nouveau baillée par escript;--et
du faict de la Royne d'Escoce); de tirer principallement quelque
notice de ceste aultre affère, dont ay aprins, Sire, que, à la vérité,
il a esté par aulcuns miz en avant de se prévaloir de la présente
occasion des adversitez de vostre royaulme, et qu'il ne failloit
qu'ilz s'attendissent d'en avoir jamais une aultre plus à propos, pour
pouvoir fère leurs besoignes en France. Mais, ou soit pour la
naturelle inclination, que ceste Royne a à la paix; ou pour la
recordation du Hâvre de Grâce; ou pour n'estre les principaulx
seigneurs accordans à la guerre, ou pour n'avoir bien prest ce qui
leur faict besoing pour la commancer, ou encores, qui est plus à
croyre, pour estre le playsir de Dieu d'ainsy disposer meintennant les
personnes et les présens affères de ce royaulme, la dellibération
n'est passée si avant que je vous en veuille encores mettre en peyne,
et je travailleray cependant, aultant qu'il me sera possible, de la
divertir du tout.

Seulement, Mr. l'admyral d'Angleterre, sur une grande crierye et
remonstrance qu'il a faicte, comme il estoit bien adverty qu'après
avoir, à mon instance, et pour satisfère à Vostre Majesté, nettoyé, de
leur costé, la mer de pirates, l'on armoit meintennant navyres et
vaysseaulx à force, par toutz les portz et hâvres de vostre royaulme,
pour remplir vostre mer, de dellà, de nouveaulx pillartz, et ayant
touché aussi quelque mot du passaige de voz gallères par deçà, il a
obtenu commission de pourvoir dilligentment à tout ce qu'il verra
estre requiz, concernant le faict de sa charge, pour garder que les
pays et subjectz de la dicte Dame ne soyent ny offancés, ny surprins.
Et ainsy, luy et Me. Cecille ont esté, despuys trois jours, à Gélingan
donner ordre de rabiller et mettre promptement en équipage toutz les
grandz navyres de guerre, pour s'en pouvoir servir au besoing; et Me.
Ouynter, qui est desjà de retour, avec cinq de ceulx qu'il avoit mené
en Hembourg, se tient à Haruich, sur l'emboucheure de la Tamize, avec
tout son équipage, sans rien licencier, et les monstres généralles
continuent se fère par ce royaulme, avec quelque aprest d'armes, en
quoy, à la vérité, ilz procèdent de la plus grande aparance et
démonstration qu'ilz peuvent, pour donner expectation de quelque
grande chose aulx leurs et aulx estrangiers; mais je ne descouvre,
pour encores, qu'ilz ayent en main aulcune déterminée entreprinse
contre Vostre Majesté; tant y a que, comme je ne vous veulx donner
allarme de ce costé que le plus tard que je pourray, bien qu'on
s'esforce de me la fère desjà prendre bien grande, aussi vous supliè
je, Sire, de n'en demeurer en tant de confiance que ne commandiez
toutjour aulx gouverneurs et capitaines, d'icelle partie de vostre
frontière qui regarde ce royaulme, de ne la laysser desgarnye, et
qu'ilz ayent à prendre toutjour garde aulx surprinses qui s'y
pourroient fère, qui sera ung vray moyen pour mieulx conserver la
paix.

Du reste, l'on m'a faict aparoir, touchant l'interception de mon
paquet, que, à la vérité, le postillon, qui le pourtoit, estoit passé
en la compaignye d'un gentilhomme angloix, nommé Trassan, qui avoit
demeuré absent unze ans hors du pays, et avec d'aultres escolliers
angloix, qui venoient de Louvain, qu'on a souspeçonné estre toutz
envoyez pour servir d'espyes par deçà, lesquelz ont esté despuys miz
en pryson. Et, de ma remonstrance touchant les mauvaiz offices que les
agentz de ceste Royne faisoient en Allemaigne, aulcuns du dict conseil
m'ont asseuré que ce que la dicte Dame m'en avoit respondu estoit
vray; aultres m'ont dict que, pour n'avoir eu cognoissance de toutes
ces despesches d'Allemaigne, ilz ne me vouloient asseurer de rien, ce
qui monstre qu'il en est quelque chose, mais qu'il est secrètement
conduict; tant y a que j'ay quelque adviz que, despuys ma dicte
dernière audience, cest ordre de fornyr XL mille {lt} esterlin, par
les marchans de Londres, ès mains de Quillegrey, dont j'ay faict
mencion en mes précédantes, et l'emprunct de cent mille {lt} esterlin,
sur les bien aysez de ce royaulme, a esté aulcunement révoqué, et
qu'en lieu de ce, a esté seulement donné commission au maire de ceste
ville d'empruncter sur le crédict de la chambre de Londres, qui est
comme sur la mayson de ville de Paris, par lettres du privé scel,
XVIII ou XX mille {lt} esterlin, qui est soixante quinze mille escuz,
et rien davantaige; sinon qu'on est après à fornyr vingt huict mille
florins de plus pour retirer deux obligations de pareille somme, qui a
esté naguières employée en quelque lieu d'Allemaigne, au nom de la
dicte Dame; que touchant les aultres particullaritez, dont j'ai faict
instance, pour asseurer la mer et le commerce par deçà aulx Françoys,
et leur rendre leurs biens et navyres, qui y sont arrestez, et fère
cesser le traffic de la Rochelle, qu'il m'y sera si bien satisfaict
que j'en demeureray contant. Dont retournant, ceste après diner,
trouver la dicte Dame et iceulx seigneurs, sur l'occasion de vostre
dépesche du XXVIIIe du passé, que j'ay receu le Ve d'estuy cy, et sur
celle du IIe du présent, que le Sr. de Vassal, ung des miens, me
vient, tout présentement, de bailler, je mettray peyne d'avoir une
finalle résolution de toutes ces choses, et de confirmer la volonté de
ceste princesse et de ces seigneurs, tant qu'il me sera possible, en
la continuation de la paix.

La flotte de la Rochelle n'est encores de retour, de laquelle devisant
hyer avec ung seigneur de ceste court d'où pouvoit venir l'occasion du
retardement, veu qu'elle avoit arrivé le VIIIe de may au dict lieu, et
qu'on ne met guières à charger grande quantité de sel, et qu'il a
despuys faict fort bon vent pour revenir, il m'a dict qu'il
souspeçonnoit que ceulx du dict lieu pourroient bien avoir retenu les
vaysseaulx de la dicte flotte, pour s'en servir à transporter des
hommes à quelque aultre quartier, affin de se pouvoir plus ayséement
joindre à leurs aultres troupes, ou bien pour faire quelque aultre
entreprinse; mais encores qu'aulcuns de deçà fussent, possible, bien
consentans de telle chose, il me pouvoit asseurer que ce n'estoit au
moins par dellibération du conseil, et qu'il croyoit que la Royne, sa
Mestresse, n'en sçavoit rien.

Ceulx cy ont commancé procéder de quelque modération sur les affères
qu'ilz ont avec le Roy d'Espaigne, ayant le maire de ceste ville,
despuys deux jours, miz en liberté envyron cent pouvres Espaignolz
maryniers, qui estoient dettenuz prisonniers en ceste ville despuys le
commancement de ces prinses, et bien qu'on ayt serché, du
commancement, de les délivrer soubz caution de dix escuz pour teste,
en cas que les choses passassent à quelque ouverture de guerre;
néantmoins, après que monsieur l'ambassadeur d'Espaigne a eu
remonstré que telle chose s'esloigneroit trop de la bonne paix d'entre
Leurs Catholique et Sérenissime Majestez, qui ne debvoit estre mise en
tel doubte, et que, mesmes, le duc d'Alve, naguières, luy estant
admené plusieurs pouvres maryniers et pescheurs anglois, prins sur la
coste de Zélande, les avoit toutz renvoyez sans en retenir ung seul,
le dict maire a, par ordonnance de ce conseil, franchement dellivré
les dictz Espaignolz, et les a desjà faictz embarquer pour les passer
en Flandres. Qui est tout ce que, pour ceste foys, je diray à Vostre
Majesté, à laquelle baysant en cest endroict très humblement les
mains, je prieray atant le Créateur qu'il vous doinct, etc.

    De Londres ce Xe de juing 1569.


L'on me vient présentement d'advertyr qu'il a esté mandé à Me. Oynter
de ramener les cinq grandz navyres dans la rivière de Rochestre; s'il
est ainsy, c'est signe qu'on ne veult point encores rien entreprendre.

Monsieur le cardinal de Chatillon n'a point esté en ceste court
despuys la nouvelle de la mort de son frère, de laquelle l'on dict
qu'il porte un extrême regrect; il s'en est allé à quelques beings,
qui sont par dellà Oxfort.


    A LA ROYNE.

Madame, j'ay miz en la lettre du Roy les principaulx poinctz que, pour
ceste heure, j'ay à fère entendre à Voz Majestez, mesmes de ce que,
despuys dix ou douze jours, je me suys trouvé bien perplex pour les
divers adviz que, coup sur coup, l'on m'a donné comme ceulx cy se
préparoient à une déclaration de guerre ou à fère une ouverte
entreprinse sur quelque endroict de vostre royaulme, qui n'a esté sans
que j'aye miz peyne d'aprofondir le faict, et recercher, jusques dans
les volontez et intentions de ceulx de ce conseil, ce que j'en debvois
bien croyre, et puys le vous mander, premier que de vous mettre en
plus de peyne que celle où je comprens bien que Vostre Majesté est
meintennant pour rechasser le duc de Deux Pontz hors de la France.

Sur quoy Vostre Majesté considèrera ce que j'en mande au Roy; mais,
oultre que desjà j'ay déposé une partie de la peur qu'on m'en donnoit,
je vays encores ceste après diner m'en esclaircyr et confirmer
davantaige avec ceste Royne, et avec les seigneurs de ce conseil, sur
l'occasion de tretter avec eulx du contenu ez deux dernières dépesches
que j'ay freschement receues de Voz Majestez, et, par mes premières,
j'espère que je vous résouldray clairement du tout. Au moins espérè je
avoir toutjour notice des aultres armemens que ceulx cy pourront fère
de nouveau, oultre ceulx qu'ilz ont desjà en mer, premier qu'ilz
puyssent estre en estat de les employer à quelque entreprinse. Au
reste, je me doubte bien que j'auray à respondre à la dicte Dame sur
ce que Mr. Norrys luy a mandé de la mort de Mr. Dandellot comme elle
luy a esté avancée par poyson, et a escript que c'est ung Itallien
Florentin, lequel en pourchasse inpudentment la récompense à Paris,
qui se vante de l'avoir aussi donnée à Mr. l'Admyral et aultres, ce
que l'on mect peyne de fère avoir en si grand horreur et exécration à
ceste Royne, et aulx plus grandz de sa court, que j'entendz que,
despuys cella, l'on a ordonné je ne sçay quoy de plus exprès en
l'essay accoustumé de son boyre et de son manger, et a l'on osté
aulcuns Italliens de son service, et est sorty du discours d'aulcuns
des plus grandz qu'encor qu'il ne faille dire ny croyre que telle
chose ayt esté faicte du vouloir ny du commandement de Voz Majestez,
ny que mesmes vous le veuillez meintennant aprouver après estre faict,
que néantmoins toutz princes debvoient dorsenavant avoir pour fort
suspect tout ce qui viendra du lieu d'où telz actes procèdent, ou qui
y sont tollérez; et s'esforce l'on, par ce moyen, de taxer et rendre,
icy, odieuses les actions de la France; et croy qu'on en faict aultant
ailleurs. Mais sur l'asseurance de ce que le Roy m'a escript, par sa
lettre du XIIIIe du passé, de la mort du dict Sr. Dandellot,
j'asseureray fort que ce qu'on dict du poyson est une calompnie, et
que Voz Majestez ne serchent ceste façon de mort, mais bien
l'obéyssance de voz subjectz, et de donner ung juste chastiement à
ceulx qui présument de la vous dényer.

J'entendz que ung gentilhomme françoys, nommé le Sr. de Jumelles, est
despuys hyer arrivé par deçà, vennant d'Allemaigne, par la voye
d'Embourg, lequel dellibère passer en France et aller trouver le duc
de Deux Pontz, pour luy porter quelque asseurance d'ung nouveau
renfort et secours de la part du duc de Cazimir et aultres princes
protestans. J'advertiray aulx passaiges de prendre garde à luy, et
Vostre Majesté, s'il luy playt, commandera d'y avoir aussi l'oeil dans
le pays; et je prieray Dieu, etc.

    De Londres ce Xe de juing 1569.


La Royne d'Escoce se porte bien, et j'attandz, dans trois jours, ung
des siens qu'elle dépesche devers Voz Majestez pour avoir la
déclaration de Monseigneur vostre filz sur le tiltre qu'on luy
objecte qu'elle luy a cédé du royaulme d'Angleterre.

       *       *       *       *       *

(Plus a esté miz à la lettre de Mr. de l'Aubespine, du dict jour, par
postile, que:--ayant ung peu eschauffé les seigneurs de ce conseil sur
la pratique de continuer la paix et le commerce d'entre ces deux
royaulmes, ilz m'ont envoyé les noms des merchans qu'ilz ont ordonné
passer à Roan pour la dellivrance des biens des Anglois par dellà,
avec asseurance que la Royne, leur Mestresse, me baillera lettre,
signée de sa main, pour fère restituer aulx Françoys leurs biens, qui
sont arrestez par deçà, au mesmes jour que le Roy, par lettre aussi
signée de sa main, mandera fère la dellivrance aus dictz Angloys; dont
vous prie, monsieur, pendant que les choses sont en quelques bons
termes, envoyer, du premier, à Mr. le maréchal de Cossé ou à moy, une
lettre de Sa Majesté, qui porte en substance ce qui est contenu en ce
billet à part et je procureray en avoir aultant de la dicte Dame:

«Qu'il soit le bon playsir du Roy d'accorder une lettre, signée de sa
main, portant promesse que tout ce qui est prins ou arresté, des biens
des Angloix, en son royaulme, leur sera randu, et la réelle
dellivrance leur en sera faicte, au mesmes jour et temps que la Royne
d'Angleterre, sa bonne soeur, par aultre lettre aussi signée de sa
main, déclairera que ce qui a esté prins et arresté en Angleterre ou
qui s'y trouvera, en essence, apartenir aulx Françoys ou que iceulx
Françoys monstreront et vériffieront sommairement leur apartenir, leur
sera réallement restitué; et que Sa Majesté trouve bon que ce soit le
Xe de juillet prochain, 1569; et, au reste, que des prinses et
pilleries qui ont esté commises, d'ung costé et d'aultre, Leurs
Majestez feront mutuellement administrer justice à leurs communs
subjectz jouxte la teneur des trettez.»

Passeront en France, pour tretter sur le relaschement des biens
arrestez des Angloix, Richart Patrik, Thomas Waker, et Françoys
Benysson, marchandz de Londres.)




XLIe DÉPESCHE

--du XVe jour de juing 1569.--

(_Envoyée par Olyvier Champernon jusques à Calais._)

  Nouvelles instances des protestants pour faire déclarer la
    guerre.--Entrevue de l'ambassadeur et d'Élisabeth.--Efforts de
    l'ambassadeur pour convaincre la reine qu'il n'y a point de
    ligue formée contre sa religion.--Déclaration d'Élisabeth
    qu'elle est certaine du contraire, mais qu'elle-même s'est
    liguée avec les princes protestants pour la défense de sa
    religion, et qu'elle n'a nul besoin de recourir aux
    armes.--Elle manifeste le désir de voir terminer les troubles
    de France par une nouvelle pacification.--Elle laisse entendre
    que le roi est trahi, et annonce que de nouvelles levées se
    font en Allemagne.--Heureux retour et désarmement de la flotte
    de Hambourg.--L'ambassadeur déclare qu'il a confiance dans le
    maintien de la paix, mais que l'on n'en doit pas moins se
    préparer à la guerre.--Refus fait à l'ambassadeur de lui
    laisser visiter l'ambassadeur d'Espagne.--Promesse d'Élisabeth
    de se montrer favorable à la reine d'Écosse.--_Remontrances de
    l'ambassadeur_ pour assurer l'entière liberté du commerce avec
    la France, et faire interdire tout commerce avec la
    Rochelle.--_Réponse du Conseil_ aux remontrances.


    AU ROY.

Sire, suivant ce que, le Xe du présent, j'ay escript à Vostre Majesté
de certain adviz qu'on m'avoit donné que la Royne d'Angleterre
vouloit rentrer en demandes sur le faict de Callais, et en atacher
bien ferme une pratique, jusques à déclaration de guerre, par l'apuy
des princes protestans, lesquelz on me disoit luy avoir promiz qu'ilz
ne poseroient les armes qu'elle n'en eust quelque satisfaction, de
tant que, sur le nom et crédit d'elle, il leur avoit esté forny de
l'argent pour leur présente entreprinse; et entendant aussi qu'aulcuns
remonstroient très instantement à la dicte Dame que, puysque les
différans de la religion estoient sur le poinct d'une descizion par
ung général faict d'armes, estant le duc de Deux Pontz desjà oultre la
rivière de Loyre, qu'il estoit temps, pendant qu'il avoit l'avantaige,
et que l'ocasion se offroit à elle, en faisant ses besoignes, de
pouvoir aussi, sans aulcun dangier, moyenner une victoire, à tout le
moins, ung bien asseuré establissement en sa religion, qu'elle se
résolût ou de secourir, à ce coup, ouvertement, la cause, ou de se
préparer aulx entreprinses des catholiques; desquelz elle sçavoit que
la ligue estoit conclue et jurée, qui ne fauldroit de luy retumber
bien tost sur les braz; et que, oultre ses persuasions, l'on luy en
imprimoit encores d'aultres de la division et désordre qu'on luy
asseuroit estre parmy voz principaulx capitaines et chefz d'armée; et
qu'il n'estoit possible que vostre royaulme, en cest estat, peult tout
à la foys résister aulx estrangiers et à ceulx de la Rochelle; j'ay
bien vollu, Sire, pour m'esclarcyr de ce faict, après avoir, au
contraire de tout ce dessus, miz peyne de disposer le mieulx que j'ay
peu la dicte Dame et les principaulx d'auprès d'elle, luy aller
expressément dire que Voz Majestez, par leurs lettres du XXVIIIe du
passé et du IIe du présent, me commandiez de luy donner compte, non
seulement de l'estat de voz présens affères, mais de ne faillir
ordinairement l'advertir de l'entier succez qu'il plairra à Dieu vous
y donner, soit bien, soit mal, estimant qu'ainsy le requiert le
debvoir de vostre commune amytié, et que vous luy voulés monstrer par
là de quelle confiance vous proposez vivre avec elle.

Et, ainsy, luy ay racompté que le duc de Deux Pontz a prins la
Charité, non par deffault d'y avoir pourveu de bonne heure, ny que Mr.
d'Aumalle n'ayt faict toute dilligence de la secourir, mais par le
manquement d'aulcuns capitaines qui estoient dedans; et luy en ay
racompté la façon sellon le contenu de voz lettres, et que Mr.
d'Aumalle est desjà au devant de l'ennemy à Bourges et le marquiz de
Bade joinct à luy avec deux mille chevaulx; et que Mr. de Nemours est
prest de s'y joindre, avec d'aultres bonnes forces qu'il admène du
Lyonnois, ayant recuilly, en chemyn, les deux mille chevaulx et quatre
mille hommes de pied qui vous viennent d'Itallie; que Monsieur, frère
de Vostre Majesté, s'est desjà aproché au Blanc, en Berry, avec ung
renfort de trois mille cinq cens chevaulx et deux mille harquebuziers
esleuz, de sorte que Vostre Majesté va mettre ensemble une des plus
fortes et puyssantes armées qu'on ayt, long temps y a, veu en
l'Europe; que Mon dict Seigneur, oultre ce dessus, a layssé bonnes
forces en Guyenne pour empescher que ceulx de la Rochelle ne se
puissent mettre en campaigne, ny rien entreprendre, ny les Viscomtes
passer oultre pour se venir joindre au dict duc de Deux Pontz, comme
on luy avoit promis qu'ilz feroient; et que, s'en allant Vostre
Majesté à Orléans, pour estre plus près de voz forces, la Royne s'est
advancée vers Mon dict Seigneur, vostre frère, pour résouldre, avec
luy et avec les principaulx capitaines du camp, du temps, du lieu et
de la façon qu'on combattra le dict duc; qu'au reste le cours de ceste
guerre monstre bien meintennant que les catholiques n'ont poinct de
ligue faicte entre eulx, car s'ilz en avoient, il est sans doubte que
le pape auroit desjà dressé armée, soubz la conduicte de quelque
prince d'Itallye, pour marcher contre les Allemans; que l'empereur
eust gardé les dictz Allemans de sortir de leur pays, ou seroit
meintennant en armes contre eulx; que le Roy d'Espaigne auroit, dez
l'entrée du printemps, envoyé le duc d'Alve, comme Vostre Majesté
avoit faict Mr. d'Aumalle, avec une puissante armée, sur les terres
des princes protestans, ainsy qu'eulx ont bien ozé entrer en Flandres
et en la Franche Comté; mais qu'elle voyoit bien que chacun y alloit
pour son particullier, et que Vostre Majesté soubstenoit seul tout ce
faiz, qui ne combatiez que pour le recouvrement de l'obéyssance de voz
subjectz, laquelle Dieu vous feroit bien tost avoir: car c'estoit icy
leur extrême remède; et j'espérois, Dieu aydant, que les premières
nouvelles seroient d'une continuation de vostre victoire, aussi bien
sur le dict duc, comme elle avoit esté heureusement commancée et
poursuyvye sur les aultres.

Lequel propos, Sire, Vostre Majesté comprend assés pourquoy je le luy
ay tenu en ces termes, sans que je l'expéciffie davantaige; et certes,
la dicte Dame s'y est trouvée si bien disposée qu'après beaucoup de
mercyemens de la faveur et démonstration de confiance que uzés envers
elle, elle m'a respondu que je debvois croyre, sans aulcun doubte,
qu'elle sentoit ung plus grand plésir que aulcuns, possible, ne
pensent de ce que Voz Majestez avoient miz ung bon ordre et une bonne
provision à bien asseurer leur estat et l'estat de leurs présens
affères, desquelz elle ne vouloit ny la décadence, ny la ruyne; ains,
quant il y en adviendroit, qu'elle n'en auroit guières moins de
desplaysir que s'il mésadvenoit aulx siens propres, vous priant de
croyre que vous ne la trouverez jamais contraire à la cause de vostre
authorité; mais que, aultant que la dicte cause n'est séparée de celle
de la religion, et qu'elle n'a jamais comprins que ceulx de la
Rochelle vous veuillent desnyer ny contradire l'obéyssance qu'ilz vous
doibvent, elle desireroit qu'en lieu d'une victoire, il vous succédât
une bonne pacification avec voz subjectz, entendant, mesmement, qu'il
se prépare nouvelles levées en Allemaigne pour renforcer le duc de
Deux Pontz, ainsy que ung gentilhome, qui est naguières venu de dellà,
l'affirme; et qu'elle estime que, demeurant ainsy les deux causes de
la religion et de la rébellion meslées, et, jusques à ce que vous
aurés miz peyne de les séparer, vous ne viendrez à boult ny de l'une
ny de l'aultre, au moins tant qu'il y aura des princes protestans en
estat; et, quant à la ligue des catholiques, qu'elle sçayt très
certainement qu'elle est jurée et conclue, mais qu'avec les aultres
princes de sa religion elle a très bien pourveu en son faict, tant y a
que, pour son regard, elle ne s'est vollue mouvoir ny ne se mouveroit
contre Vostre Majesté, tant qu'elle vous estimera combattre pour
demeurer maistre dans vostre royaulme; aussi qu'il luy semble que la
dicte ligue vous revient plus à dommaige que à proffict, car ne faict
doubte que les aultres princes catholiques n'ayent promiz beaulcoup de
choses à Voz Majestez Très Chrestiennes qu'ilz ne vous tiennent
meintennant, et que ce leur est assés de veoir le feu bien allumé en
vostre estat, qui l'esteinct d'aultant au leur, et d'y adjouxter
toutjour matière pour plus fort l'embraser, finissant ainsy son propos
par des parolles que je n'ay peu bien entendre, expéciffiant ce mot de
_trayson_.

Je l'ay grandement remercyé de sa bonne et droicte intention envers
Voz Majestez et de ses advertissemens, la supliant me dire qu'est ce
qu'elle a vollu entendre par ce mot de _trayson_, car, pour évitter
toute tache d'ung si détestable crime, j'estois obligé de réveller à
Vostre Majesté ce que j'en orroys dire, et aussi qu'il luy pleût me
dire si elle avoit nulle certitude qu'il se préparât une aultre
descente d'Allemans en vostre royaulme.

Elle m'a respondu qu'elle m'avoit, quant au premier, parlé si
clairement que, joinct ce que je voyois du cours de ceste guerre, je
pouvois assés comprendre ce qu'elle vouloit dire; et, pour le regard
du second, qu'elle ne me pouvoit encores bien asseurer de ce qui en
estoit, mais qu'elle feroit examiner encores ce gentilhomme venu
freschement d'Allemaigne, et puys me manderoit ce qu'on auroit aprins
de luy. Le dict gentilhome est le Sr. de Jumelles, duquel, en mes
précédantes, je vous ay faict mencion.

Après, j'ay faict ung bien exprès mercyement, avec offre, de vostre
part, à la dicte Dame pour sa démonstration d'avoir trouvé mauvais ce
qui avoit apareu de la levée des Flamans et des rafreschissemens qu'on
disoit vouloir porter à la Rochelle, la supliant, puysqu'elle avoit
bien pourveu à interrompre ces deux mauvais exploictz, qu'elle vollût
aussi fère cesser celluy, dont je luy avois naguières parlé, de ses
agentz en Allemaigne.

A quoy m'a respondu que moy mesmes me pourray bien tost esclarcyr de
ce faict au retour de Quillegrey, qui sera de brief par deçà, et
qu'elle luy commandera de me venir donner compte de ce qu'il a dict
et faict concernant vostre service en Allemaigne.

Et ainsy, Sire, il semble que ceste princesse est pour se laysser
encores quelque temps conduyre à n'entreprendre rien ouvertement
contre Vostre Majesté; mesmes, j'entendz que, despuys ma dicte
audience, il a esté escript une lettre par les seigneurs de son
conseil, au nom d'elle, à Me. Ouynter, comme elle luy gratiffie le
debvoir qu'il a faict à bien conduyre la flotte de ses merchans en
Hembourg, et d'y avoir layssé deux de ses grandz navyres pour la
reconduyre, estant bien ayse que, à l'aller et au retour, il n'ayt eu
aulcun mauvais rencontre, et qu'il ayt ainsy gracieusement tretté les
pescheurs flamans qu'il a trouvez en mer, qui se sont venuz
soubzmettre à luy, et de leur avoir notiffié la charge qu'elle luy
avoit donnée de les conserver plus tost que de leur nuyre; qu'au
reste, il ayt à reconduyre les cinq vaysseaulx, qu'il a ramenez, dans
leur arsenal accoustumé de la rivière de Rochestre, et licencier les
hommes, après leur avoir faict bailler argent par le trésorier de la
maryne, qui a commission de les payer: ce qui monstre, Sire, qu'ilz
n'ont, à présent, aulcune entreprinse en main; et m'ont donné quelque
satisfaction, par escript, à la façon de Me. Cécille, sur une réplique
que j'avois baillée à leurs responces, dont Vostre Majesté verra le
tout. Tant y a qu'on remonte beaulcoup d'artillerye dans la Tour,
qu'on en charge ung nombre sur des vaysseaulx, ensemble de bouletz,
pouldres, corseletz, piques et aultres monitions de guerre; et bien
qu'on dyse que c'est pour porter à l'isle d'Ouyc, Porsmue et ez isles
de Gerzé et Grènezé, où à la vérité l'on édiffie de nouveaulx fortz,
néantmoins ce temps me faict toutjour souspeçonner quelque malle
entreprinse de ceulx cy, pour la pratique qu'ilz ont avec ceulx qui
sont en armes dans vostre royaulme, Allemans et Françoys. Dont vous
suplie très humblement, Sire, ne laysser vostre coste de deçà
desgarnye; et je suplieray le Créateur, etc.

    De Londres ce XVe de juing 1569.


J'entendz qu'il a esté envoyé ung passeport au Sr. de Sethon en Escoce
pour venir icy, et semble qu'il veult passer en France. Le Sr. de
Bortyc, escuyer de la Royne d'Escoce, partira jeudy prochain pour
aller trouver Vostre Majesté.


    A LA ROYNE.

Madame, le doubte en quoy l'on m'avoit miz que la Royne d'Angleterre
se vouloit déterminer à la guerre, ainsy que, par mes précédantes, je
le vous ay mandé, a esté cause dont j'ay esté, naguières, devers elle
à Grenuich, pour sonder, par divers propos, ce qu'elle en avoit en
opinion; et de tant que le sommaire des dictz propos, avec sa
responce, est en la lettre que j'escriptz au Roy, laquelle responce je
suplie Vostre Majesté vouloir entendre, car elle me l'a faicte fort
considéréement et avec grand affection, je ne la réciteray, icy, de
nouveau, seulement je y adjouxteray, Madame, qu'ayant toutjour miz
peyne d'entretenir ceste princesse en quelque craincte de guerre,
aussi bien qu'en une grande espérance de paix du costé de France,
sellon qu'elle se vouldroit bien ou mal déporter envers Voz Majestez,
il a succédé qu'avec la naturelle inclination qu'elle a d'évitter
affères et despence, et par l'assistance d'aulcuns principaulx
d'auprès d'elle, nous avons diverty, jusques à ceste heure, la
déclaration de guerre où l'on s'est tant esforcé de la fère entrer. Je
ne sçay dorsenavant que pourra produyre le temps, ny si la
multiplication des affères de vostre royaulme et l'entreprinse qu'a
faict le duc de Deux Pontz d'entrer si avant en pays, et les aprestz
qu'on dict qui se font en Allemaigne pour le renforcer, et ce, qu'on
ne voyt mouvoir que fort froidement les aultres princes catholiques à
ceste entreprinse, fera monter quelque nouvelle entreprinse au cueur
de cette princesse; car vous sçavés, Madame, ses prétentions, et je
vous puys asseurer qu'elle est merveilleusement persuadée et
sollicitée de les poursuyvre meintennant. Elle a de l'argent et est
après à lever encores ung emprunct, elle a ses navyres aulcunement
prestz, assés d'armes, d'artillerye et monitions de guerre prestes, la
monstre s'est, despuys ung moys, faicte en ce royaulme, ses
intelligences sont establyes avec les princes d'Allemaigne et avec
ceulx de la Rochelle, et, dict on qu'il y a une levée de reytres
preste pour elle, quant elle vouldra; mais l'espérance que j'ay, après
Dieu, est en la prospérité et bon succez de voz affères, d'où je sens
bien que de là dépendra toutjour le mouvement de ce royaulme, et je
mettray bien peyne, aultant qu'il me sera possible, que vous n'en ayés
du tout point de mal, au moins qu'il vous en viègne le moins que fère
se pourra.

Et, quoy que soit, ilz ne pourront, quel présent apareil qu'ilz ayent,
estre si soubdains en leurs entreprinses, que je ne vous donne
toutjour, tout à temps, advertissement de ce qui debvra sortir d'icy,
pour y pouvoir remédier. Et, à présent, grâces à Dieu, les choses vont
encores assés bien, ainsy que je le mande en la lettre du Roy, avec
espérance de les fère encores mieulx porter, s'il ne survient
mutation, chose qui est fort ordinaire en ceste court; mais je vous
donray plus grand confirmation du tout par ung des miens, que
j'envoyeray bien tost devers Voz Majestez, ne voulant cependant,
Madame, obmettre de vous dire que pour taster en quelle disposition
est ceste princesse sur les affères des Pays Bas, esquelz j'entendoys
qu'on trettoit accord, je luy ay demandé congé de pouvoir fère ung
honneste debvoir de visitation envers l'ambassadeur d'Espaigne, affin
de n'estre veu manquer, de ma part, à ce que l'étroicte amytié et
alliance d'entre noz deux maistres nous oblige mutuellement l'ung à
l'aultre; ce que la dicte Dame a vollu différer de m'accorder: mais,
enfin, elle m'a octroyé de l'envoyer visiter par ung des miens, en ce
que je luy donroys charge dire au dict sieur ambassadeur que la
deffance, qu'elle m'en a faicte jusques icy, a esté pour avoir trop de
quoy se plaindre de luy, mais qu'elle me le concède meintennant pour
ne fère tort à mon office: et ainsy, je l'ay envoyé visiter avecques
toutes bonnes parolles, qui néantmoins ont esté dictes en présence du
gentilhomme qui le garde.

J'ay aussi, de la part de Voz Majestez, vifvement insisté à la dicte
Dame qu'elle veuille poursuyvre sa bonne et vertueuse dellibération
sur le restablissement de la Royne d'Escoce. A quoy elle m'a promiz
d'y mettre la main à bon escient, et qu'elle n'attend que quelques
depputez, qui doibvent venir d'Escoce, pour y commancer. Ung navyre,
d'un certain merchant escouçoys, nommé Cabran, qui alloit porter des
armes, de l'artillerye et des monitions de guerre au comte de Mora a
coru en fons, près de Neufchastel. De quoy aulcuns, icy, sont bien
marrys, aultres en sont bien ayses, et samble que les affères de la
Royne d'Escoce vont plus en amandant que empirant, qui est tout ce
que, pour le présent, je diray à Votre Majesté. Et sur ce, etc.

    De Londres ce XVe de juing 1569.


  L'AMBASSADEUR DE FRANCE A LA ROYNE D'ANGLETERRE, touchant les
    responces qui lui ont esté faictes sur sa dernière
    remonstrance, du XXVe d'apvril 1569.

Je n'ay peu, ny vollu, doubter que Vostre Majesté n'ayt pareille
estime de l'amytié du Roy, Mon Seigneur, que le Roy l'a toutjour eue
de la vostre, estant les deux cogneues importer grandement au proffict
et utillité de l'ung et de l'aultre.

Ce qui m'a faict ozer franchement requérir Vostre Majesté qu'il vous
pleût donner ung semblable tesmoignage de vostre amytié envers le Roy,
au proffict de ses subjectz, que le Roy au proffict des vostres en a,
naguières, par son ordonnance, du XIIIIe d'avril dernier, donné ung
bien exprès de celle qu'il vous porte;

Ayant Sa Majesté Très Chrestienne espéciallement, et oultre la
généralle mencion de ses alliez et confédérez, mandé qu'on ayt à
asseurer la mer et le commerce par tout son royaulme, nomméement aulx
Anglois, et leur rendre, et restituer, tout ce qui se trouvera avoir
esté prins et arresté sur eulx despuys ces troubles;

Là où l'ordonnance, que Vostre Majesté a faicte, du XXVIIe d'avril
ensuyvant, bien qu'on m'allègue qu'elle pourvoit suffizamment aulx
Françoys, ne porte toutesfoys rien de plus expécial pour leur asseurer
la mer et le commerce par deçà, que pour ceulx mesmes qui sont excluz
d'y venir, tant elle est généralle pour toutz navigans;

Ny ne pourvoit aulcunement à la restitution des biens, qui ont esté
ostez aus dictz subjectz du Roy et menez en ce royaulme;

Et aussi peu leur diminue l'opinion que, pour l'occasion des violences
et mauvais déportemens d'aulcuns Anglois, et d'aultres, qui ont faict
leur retrette en Angleterre, ilz se sont imprimez de quelque ropture
de paix, despuys six moys, du costé de ce royaulme; mesmes que,
nonobstant la dicte généralle ordonnance, l'on ne laysse de les piller
encores toutz les jours, ce qu'ilz estiment n'adviendroit, s'il estoit
mandé d'asseurer nomméement la mer et le commerce aulx Françoys.

Dont semble que, nonobstant ce qu'on m'a respondu que les oeuvres et
non parolles estoient requises en cest endroict, qu'il y a aussi
besoing de quelques bonnes parolles de déclaration, de Vostre Majesté,
pour les Françoys, comme il y en a desjà, de la part du Roy, pour les
Anglois; affin d'oster aulx ungs et aulx aultres toute ceste opinion
de guerre, que les malles oeuvres, exécutées contre les subjectz du
Roy, et trop tollérées, et dissimulées aulx aultres, leur a imprimé;
et pour obvier aussi au mal que, si l'on en demeure encores là, il
s'en pourra ensuivre d'ung costé et d'aultre.

Et y a besoing aussi d'une déclaration et promesse en la parolle de
Vostre Majesté, que ce qui a esté osté, emporté ou aultrement arresté,
par deçà, aulx subjectz du Roy, leur sera randu, ainsi que la justice
vous en sera requise, jouxte les chapitres de la paix, et que ceulx
qui s'en trouveront saysiz, ou coulpables, y seront contrainctz par
la voye de la mesme justice;

Acceptant l'offre de punition et chastiement contre ceulx qui, au
partir de voz portz, vont courir jusques dans ceulx du Roy, qui
s'esforcent d'allumer la guerre entre ces deux royaulmes, suyvant
lequel offre vous plairra commander qu'il soit décerné prinse de corps
contre ceulx que, sur juste plaincte, je nommeray cy après à Vostre
Majesté.

Et, au regard de ce qu'on met en doubte de pouvoir persuader aulcuns
Anglois de passer en France, pour aller assister à la dellivrance des
biens de voz subjectz par dellà, comme Vostre Majesté le trouve bon et
qu'il en vienne, au semblable, de France par deçà, je ne sçay où l'on
fonde ceste difficulté; car il y en va et vient assés, toutz les
jours, sans empeschement aulcun, et ceulx de voz subjectz qui
conversent bien en France, n'y reçoipvent que toute faveur et
gracieuseté.

Quant aulx choses nécessaires, qu'on va de vostre royaulme quérir à la
Rochelle, il vous plairra accepter simplement, et sans condition,
l'offre que le Roy vous faict d'accommoder de mesmes Vostre Majesté,
et voz subjectz, en telz aultres endroicts de son royaulme, qui
présentement luy obéyssent, qu'il vous plaira choysir, avec tout bon
et favorable trettement.

En quoy la communication du contract, faict avec ceulx de la Rochelle,
laquelle Vostre Majesté m'a promise, semble estre bien nécessaire
affin de fère pourvoir voz dictz subjectz des mesmes accommodemens, ou
des plus semblables qu'il sera possible de trouver, là où ilz yront;
et n'y a lieu de craindre que, descouvrant la teneur du dict contract
au Roy, il coure sur le marché de ceulx qui l'ont faict, car ce n'est
rien qui convienne à sa grandeur: mais, quant bien il y debvra courir
quelque intérest, Vostre Majesté, s'il luy playt, ne l'estimera tant
qu'elle ne mette en beaulcoup plus grand compte l'amytié du Roy et le
contantement qu'elle luy pourroit donner en cella, qu'il ne peult
avoir que bien fort suspect et odieulx le dict commerces de la
Rochelle, m'ayant mandé que les aultres commerce de son royaulme ne
pevuent compatir avecques celluy là, dont vous prie le fère cesser, et
joyr de celluy que libérallement il vous offre.


  RESPONCE DU CONSEIL D'ANGLETERRE à certain escript de
    l'ambassadeur de France envoyé au dict Conseil le XXXe de may
    1569.

Le dict escript contenoit certains et divers articles, sur la plus
part desquelz responce a esté faicte, et toutesfoys il a esté trouvé
bon de répliquer ce qui s'ensuyt:

Que, ayant la Majesté de la Royne, à l'instance du dict ambassadeur,
faict publier une proclamation, du XXVIIe d'avril, pour le révoquement
de toutz les pirates, dedans laquelle le dict ambassadeur, comme il se
peult veoir par sa responce, vouldroit qu'il y eust déclaration plus
expécialle pour les subjectz du Roy et qu'il y fût faicte expresse
mencion des Françoys;

Si la dicte proclamation a esté bien considérée, il y a suffizante
provision ordonnée pour la seureté tant des subjectz du Roy de France
que des aultres princes, trafficans et hantans les mers, tellement
qu'on ne peult penser comme le dict ambassadeur vouldroit que en cella
on pourveût mieulx, si ce n'est qu'on réytérât de nouveau la dicte
proclamation en aultre forme de langaige et parolles, chose qui
pourroit causer argument de négligence, et qui contreviendroit
nomméement aulx coustumes et usaige de ce royaulme, où on n'a de
coutume de publier toutz les jours de nouvelles proclamations, comme
on faict en aultres pays, où, pour l'usage, cella est trouvé bon; et
toutesfoys, quelque deffault que le dict ambassadeur trouve estre en
la dicte proclamation, si est ce que, estant suffizante et l'intention
de Sa Majesté bonne et droicte, comme elle est, il trouvera, par
exécution, prompt remède à toutes les particullières complainctes
qu'il fera.

Le second poinct auquel il veult estre respondu, c'est en ce qu'il
demande qu'on choysisse deux personnes pour aller d'icy en Normandie,
et que deux aultres viennent de dellà icy, pour procurer la délivrance
des biens des subjectz arrestez et dettenuz de toutz les deux costés,
laquelle chose a toutjour esté trouvée raysonnable; mais les troubles,
qui sont en France, sont manifestement cogneuz estre si dangereux pour
les Anglois, mesmement pour fère séjour en Normandie et aultres lieux,
où journelle persécution est faicte, que, jusques icy, on n'a sceu
induyre deux personnes, propres pour ce faict, à prendre ceste charge,
pour craincte de leurs vies et deffiance de prompte justice.
Néantmoins on esprouvera de nouveau, sur l'asseurance que le dict
ambassadeur offre bailler pour leur seureté, s'il se pourra recouvrer
deux personnes, encores qu'ilz ne soyent telz comme ilz doibvent
estre, mais telz qu'on les pourra trouver, qui puissent estre
persuadez d'aller en Normandie exposer les plainctes des subjectz de
la Royne à ce que, ainsy qu'ilz feront raport de la justice et
restitution qui se fera en Normandie et aulx aultres endroicts de
France, on face le semblable en ce royaulme à ceulx qui y seront
envoyez de la part du Roy; et incontinent qu'on pourra trouver les
dictz personnaiges, le dict ambassadeur en sera adverty. Cependant il
seroit bon que le dict ambassadeur considérât, comme on luy a
souvantes foys dict, la différence des griefs et plainctes des deux
costez, car la complaincte, de la part d'Angleterre, est que,
journellement, les marchans anglois, leurs navyres et biens, sont
prins et arrestez en France par les gouverneurs des places où ilz
arrivent, et, de l'aultre costé, les plainctes des Françoys sont des
navyres et merchandises qui ont esté prinses sur mer, partie par les
Françoys, de leur propre nation, à cause de leurs guerres civilles, et
partie, ainsy que l'on dict, par quelques Anglois, adhérans aus dictz
Françoys, d'ung costé ou d'aultre. Pour à quoy obvier, la Majesté de
la Royne, tant par sa proclamation que aultrement, a deffandu à toutz
ses subjectz de se mettre en mer, excepté ceulx qui sont advouhez
d'elle mesme, et les merchans et pescheurs; et est notoire au dict
ambassadeur en combien de places de ce royaulme, à sa requeste, on a
faict, despuys naguières, restitution de grande quantité de biens, qui
ont esté trouvez aulx portz et hâvres, ou de la valleur d'iceulx, sur
les preuves qui ont esté faictes comme ilz appartenoient aulx
Françoys. Il y a heu si facille et prompte restitution que, sur
l'arrest des navyres des subjectz du Roy d'Espaigne, y en ayant heu
quelques ungs que les Françoys disoient estre à eulx, encores qu'ilz
eussent esté premièrement arrestez comme apartenans aulx Espaignolz,
ilz leurs ont esté toutesfoys promptement délivrez, combien [que]
despuys il ayt [été] trouvé qu'ilz apartenoient aulx subjectz du Roy
d'Espaigne. Et aussi le dict ambassadeur entendra qu'il n'y a aulcuns
biens des subjectz du Roy de France qui soient détenuz ou arrestez en
tout ce royaulme par le commandement de Sa Majesté, ny de la
cognoissance de son conseil, ny par authorité advouhée d'aulcun
officier, excepté seulement en une petite place, où il y a eu
séquestration de certains vins, à la requeste de Thomas Baker de
Brighthempton, ce qui est notoire au dict ambassadeur par les
plainctes que le dict Baker luy a faictes d'une manifeste injustice
qu'on luy fit, l'an passé, en Bretaigne; là où, d'autre part, il y a
tant de complaincte des subjectz d'Angleterre pour leurs navyres et
biens, arrestez tant à Bourdeaulx que à Brest, Roan et Calais, qu'il
semble qu'on ne doibve avoir aulcune espérance d'esgalle et franche
restitution; et n'y a ordre qui peult tant contanter les subjectz
d'Angleterre, comme une mutuelle restitution des deux costez, en quoy
le travail du dict ambassadeur ne pourroit estre que bien loué, et y
sera faict le semblable de la part de la Majesté de la Royne et de son
conseil.

Le dernier article de l'escript du dict ambassadeur est que les
merchans anglois qui ressortent à la Rochelle présentement, pour leurs
commoditez desquelles ilz ont desjà faict marché, soyent divertiz de
leur traffic pour l'exercer en aultres lieux de la France, à cause de
quoy le dict ambassadeur a requis d'avoir communication du marché que
les dictz merchans anglois ont faict avecques ceulx de la Rochelle,
affin qu'on peult veoir et penser de pourvoir pour le semblable, s'il
estoit possible, en aultres places pour la commodité des dictz
Anglois.

Pour responce à cella, l'ambassadeur ne doit ignorer que la nature des
merchans ne soit telle de fère leur traffic, d'eulx mesmes, sans
persuasion ny commandement, aulx places où ilz peuvent trouver les
commoditez qu'ilz desirent, et à meilleur marché. Par ainsy, d'aultant
qu'il a esté toutjour trouvé que nulle part de la France a jamais sceu
accommoder les Anglois de sel, sinon la Rochelle et aultres places
circonvoysines, les dictz merchans anglois y ressortent, seulement
pour ceste commodité, comme ilz ont dict, quant on les en a enquis. Et
n'y a aultre remède en cella, sinon que, si le Roy peult trouver
aultre place, commode pour la trafficque d'eulx et leurs navyres, et
où les dictz Anglois puissent estre bien trettez, et avoir le sel à
moindre et pareil priz qu'à la Rochelle, il n'y a nul doubte que, le
marché qu'ilz ont faict pour ceste année finy, ilz ne soyent contantz
d'y aller, et pour plus grand contantement du Roy, si aultrement ilz
ne le veulent fère, ilz y seront induictz par les bons et raysonnables
moyens qu'il convient à chacun prince d'uzer envers ses subjectz
merchans.




XLIIe DÉPESCHE

--du XXIe de juing 1569.--

(_Envoyée jusques à la Court par le Sr. de Sabran._)

  Grand armement fait en Angleterre.--Exclusion générale de
    commerce prononcée par le roi de Portugal contre les Anglais,
    en représailles de lettres de marque délivrées par la
    reine.--Craintes que l'armement, qui semble dirigé contre le
    Portugal et l'Espagne, ne le soit en réalité contre, la France,
    malgré les assurances de paix et d'amitié données par la reine
    et son conseil.--_Mémoire général_ sur les affaires de France,
    d'Espagne et d'Écosse.--Motifs qui justifient les craintes de
    l'ambassadeur.--Résolution du conseil d'Angleterre de tenir le
    royaume en armes afin de pouvoir profiter de tous les
    évènements qui pourraient survenir en France.--Élisabeth exige
    le serment, comme chef suprême de l'église anglicane.--Efforts
    des catholiques pour prévenir une déclaration de
    guerre.--Détails donnés par Élisabeth à l'ambassadeur sur la
    ligue formée entre les princes catholiques pour la dépouiller
    de son trône.--État des différends entre l'Angleterre et les
    Pays-Bas.--Mission secrète d'Eschiata auprès de sir William
    Cécil.--Opposition du duc de Norfolc et du comte d'Arondel aux
    arrangements proposés par sir Cécil.--Négociations entre les
    principaux seigneurs du conseil pour arrêter les conditions
    d'un accommodement.--Nouvelle que l'ambassadeur d'Espagne ne
    tardera pas à être délivré de ses gardes.--Les affaires de la
    reine d'Écosse restent toujours en suspens devant le
    conseil.--Espoir de sa prochaine délivrance.--Ses droits à la
    couronne d'Angleterre comme étant la plus proche héritière
    d'Élisabeth.--Conditions de l'accord proposé pour assurer son
    rétablissement en Écosse.--_Lettre d'Élisabeth à Marie Stuart_,
    sur la maladie subite qu'elle a éprouvée, et sur la cession
    qu'elle est accusée d'avoir faite de ses droits au trône
    d'Angleterre.


    AU ROY.

Sire, sur quelque soubdaine résolution, que despuys trois jours ceste
Royne et ceulx de son conseil ont prinse, ilz ont envoyé leur admyral
à Gelingan radresser l'armement et équipage des navyres de guerre,
qu'ilz avoient desjà cassé, et encores ung plus grand, à ce qu'on
dict, qu'ilz n'en ont heu de ceste année, et font lever à dilligence
des marinyers, et s'entend que Me. Ouynter est desjà commandé se tenir
prest pour se remettre, du premier jour, en mer.

Je n'ay peu encores au vray descouvrir à quoy tend leur entreprinse;
car, d'une part, l'on me dict que c'est contre les Portugois, de tant
qu'ayant le Roy de Portugal naguières faict proclamer en son royaulme
une généralle exclusion de tout commerce avecques les Anglois, à cause
d'une lettre de marque que ceste Royne a baillée contre ses subjectz,
et ayant nécessairement à envoyer ung grand nombre d'espices et
aultres merchandises de Lisbonne en Envers, pour lesquelles plus
seurement conduyre ceulx cy entendent qu'il faict équiper en guerre
bon nombre de vaysseaulx, nomméement contre eulx; eulx, de leur part,
se dellibèrent, en toutes sortes, de luy empescher le passaige de
ceste mer estroicte. Aultres disent que c'est contre le duc d'Alve,
lequel, s'aprestant d'envoyer de Flandres en Espaigne une flotte bien
riche, et en attendant une aultre semblable d'Espaigne pour Flandres,
et voulant, pour la conserve de toutes deux, mettre bon équipage sur
mer, ceulx cy veulent opiniastrément s'oposer à toute sa navigation
jusques à ce que leurs différans seront accommodez.

Mais, parce que j'ay trop plus à cueur les choses de France que celles
là, je crains toutjour que les mouvemens et aprestz, que ceulx cy
font, soyent pour s'y adresser, et j'ay quelques ocasions de le
souspeçonner à ceste heure, qu'ilz voyent Vostre Majesté empeschée
ailleurs, et que ceulx de la nouvelle religion, Allemans et Françoys,
mènent plus vifvement leurs pratiques en ceste court qu'ilz n'ont
encores faict, et qu'on a avallé ces jours passez de l'artillerye hors
de ceste rivière vers Porsemue, comme pour l'avoir plus preste pour
quelque entreprinse sur la coste de France, et qu'il est à croyre que
mal ayséement se sont ceulx cy miz à advancer ce qu'ilz ont desjà
baillé d'argent aux dictz Allemans et à ceulx de la Rochelle, sans
avoir merchandé quelque chose pour eulx. Ce que je suplie très
humblement Vostre Majesté prendre pour ung advertissement de tenir les
capitaines et gouverneurs de vostre frontière, qui regarde ce
royaulme, aperceuz de se tenir sur leurs gardes, tant qu'on sera ainsy
en armes, comme l'on est par deçà, et à Mr. le maréchal de Cossé de
fère toutjour quelque démonstration qu'il a assés de forces pour
secourir les places, et pour garder le pays de s'eslever, et ceulx cy
d'y rien entreprendre, comme certes, Sire, il n'est besoing qu'il en
soit desgarny, non que pour cella je vous veuille encores si tost
mettre en doubte d'une ouverture de guerre de ce costé; car les
parolles et promesses, que ceste Royne et ceulx de son conseil me
donnent toutz les jours, sont bien fort au contraire: mesmes l'on m'a
asseuré que certaine entreprinse, qu'on avoit miz en avant à la dicte
Dame, de lever quatre mille reytres et six mille Allemans, pour les
fère marcher, à tiltre d'une armée, en son nom, pour la deffance de sa
religion, a esté interrompue ou au moins différée; mais leurs secretz
aprestz, et les propos que j'entendz qu'aulcuns d'eulx tiennent,
monstrent qu'ilz desireroient bien que quelque exploict se peult fère
au proffict de ce royaulme, avant que les armes se viennent à poser,
affin de fère veoir que l'argent, qu'ilz ont faict débourcer pour
ceste guerre, n'a esté mal employé, ny leurs desseings mal venuz, sans
toutesfoys que leur Mestresse en commande rien, affin d'avoir le
désadveu plus prest, si l'entreprinse ne succède bien. A quoy je
prendray garde, du plus prez que je pourray, et de vous advertir à
temps, nonobstant leur soubdain aprest, de ce qui sortira de ce
royaulme; mais, affin de vous donner plus grand notice de toutes
choses qui passent icy meintennant concernant vostre service, je vous
envoye ung des miens, le Sr. de Sabran, présent pourteur, pour les
vous réciter fidellement, mesmement celles qu'il est meilleur entendre
de parolle que les mettre par escript; auquel, s'il vous playt, donrez
entière foy, dont m'en remettant à luy, je prieray pour le surplus le
Créateur, etc.

    De Londres ce XXIe de juing 1569.


    A LA ROYNE.

Madame, se conduysant la Royne d'Angleterre et son conseil sellon
l'évènement des affères qu'elle entend de ses voysins, et non sellon
le fondement des siens propres, il advient qu'elle change, quasi
toutes les sepmaines, de delliberation, qui n'est sans que cella me
mette souvent en doubte si je doibz espérer paix ou guerre de son
cousté; ainsy qu'à présent elle monstre vouloir remettre quelque grand
équipage sur mer, comme je le mande en la lettre du Roy, là où il n'y
a que huict jours qu'elle a cassé celluy que Me. Oynter avoit ramené
de Hembourg, et n'y a que six jours qu'elle m'a tenu ung propos de
grande et bien asseurée paix avec toutz ses voysins; et je sçay que la
résolution en avoit auparavant esté prinse telle en son conseil,
mesmes pour le regard de Voz Majestez, après que, par plusieurs
paroles, m'a heu fort expressément asseuré de sa droicte intention
envers icelles, elle m'a monstré approuver grandement la vertu et
grandeur de cueur de Vostre Majesté en tout ce qu'elle faisoit pour
conserver l'estat et aucthorité du Roy, son filz, bien qu'elle me dict
avoir grand regrect que vous n'eussiez, du commancement, résisté aulx
conseilz et persuasions de ceulx qui, pour se mettre hors du dangier,
vous avoient faict entrer dans icelluy, mais que, de sa part, elle ne
seroit de si mauvaise conscience que de le vous acroistre, adjouxtant
plusieurs bonnes parolles de la grand espérance, qu'elle prenoit, de
l'establissement des affères du Roy, de la confirmation de sa grandeur
et d'une merveilleusement bonne opinion de sa magnanimité, bonté et
vertu, sellon ung discours, que son ambassadeur luy en avoit naguières
escript, et pareillement de la valleur et grand estime, que
Monseigneur vostre filz s'estoit acquise despuys ung an, qui avoit
randu si cellèbre son nom qu'elle n'en voyoit aulcun qui fût pour le
surpasser en l'Europe, et qu'il correspondroit au premier nom qu'il
avoit d'Allexandre; racomptant aussi les grandz forces qui estoient
meintennant en France, et me respondit, au reste, si conformément à la
paix sur toutes mes remonstrances, que j'ay eu occasion d'espérer
qu'aulmoins elle ne vous déclaireroit la guerre; et, bien que ce
nouvel armement, qu'elle a commandé despuys trois jours, soit ung
advertissement de ne s'y fyer que bien à poinct et d'inciter Vostre
Majesté à fère sonnieusement advertir les capitaines et gouverneurs
des places, qui sont sur la mer, de se tenir sur leurs gardes, si
espérè je qu'ilz ne pourront estre si soubdains en leurs
entreprinses, qu'on ne s'aperçoive assés à temps des aprestz qu'ilz
feront, s'ilz en veulent exécuter quelcune d'importance.

J'envoye exprès ce gentilhomme, Sr. de Sabran, pour vous aller donner
bon compte du tout et mesmes d'ung adviz, en particullier, sur les
choses que, cy devant, je vous ay mandées, où il semble qu'il fault
procéder fort considéréement, à tout le moins ne se haster de rien
pour encores; auquel me remettant, et vous priant luy donner foy, je
n'adjouxteray, pour le surplus, qu'une prière à Nostre Seigneur, etc.

    De Londres ce XXIe de juing 1569.


L'on me vient, à toute heure, requérir de certitude sur les choses de
France, estant ce royaulme en grand suspens sur icelles, et sur ce
qu'exploictera le duc de Deux Pontz; il plairra à Vostre Majesté me
fère donner adviz comme il vous playt que j'en réponde.


MÉMOIRE BAILLÉ AU Sr. DE SABRAN.

  POUR PLUS GRAND NOTICE de ce qui passe meintennant en Angleterre,
    oultre le contenu de la dépesche, le dict Sr. de Sabran dira à
    Leurs Majestez:

Que la Royne d'Angleterre et les siens ont grandement le cueur aulx
choses de France, et semble qu'ilz proposent de régler les leurs
sellon l'évènement que icelles prendront.

Mais ne se peuvent bien résouldre de ce qu'ilz en doibvent espérer, ny
si l'yssue de noz guerres sera un commancement à eulx d'y entrer, par
ce qu'ilz l'ont recherché, dont demeurent en suspens s'ilz s'y
doibvent présentement mesler ou non.

Et publient assés ouvertement qu'à la juste occasion qu'ilz en ont, il
se offre meintennant de beaulx moyens pour fère leur proffict,
lesquelz, pour estre notoires et les avoir desjà plusieurs foys mandé
par mes aultres dépesches, je n'en metz icy aultre chose sinon qu'ilz
sont fort instiguez et sollicitez par ceulx de la novelle religion,
Allemans, Françoys, Flamans et naturelz Anglois, de n'en différer
l'entreprinse.

Je me suys contre cella, jusques à ceste heure, servy de certaines
raysons et moyens pour les arrester, sellon l'inclination, que j'ay
cogneue en ceste princesse, de vouloir évitter affères et despence,
luy proposant l'utillité de la paix avecques le Roy, et les dommaiges
qui luy viendront de la rompre, et qu'elle n'y pourra rien gaigner,
sinon une mauvaise estime de l'infraction des trettez et de se
déclairer pour une cause, qui ne convient à nul Prince Souverain. Je
m'y suys aussi conduict sellon que j'ay veu qu'elle s'estoit attachée
ailleurs, et estoit venue en quelque deffiance des siens, me servant,
entre deux, pour le service du Roy, de l'une et l'aultre occasion, le
plus sagement que j'ay peu.

Et ay miz peyne que les opinions de ceulx de son conseil, qui en
aultres choses sont bien souvant différantes, se soyent toutjour unyes
et conformées ensemble à la continuation de la paix avecques le Roy.

Dont, encor que aulcuns, despuis que le duc de Deux Pontz a heu passé
la rivière de Loyre, se soyent volluz rétracter et proposer la
déclaration de la guerre comme très oportune, et bien fort utille à
ceste princesse et à son royaulme, il a esté donné ordre qu'il leur a
esté fermement contradict; et de tant que, dans le dict conseil, l'on
cognoit, ung à ung, ceulx qui sont pour la paix et ceulx qui tiennent
pour la guerre, et qu'il n'a encores mal prins à nul d'eulx, ny nul
n'a esté plus mal veu, pour avoir librement opiné ce qui luy en
sembloit, la partie s'y est trouvée si forte que, si les bien
affectionnés ne l'ont peu gaigner, les mal affectionnez aussi ne l'ont
emportée.

Mais pour aultant, qu'avec la déduction de la guerre contre la France,
il a esté besoing d'y mesler des choses, concernant les aultres estatz
voysins et l'estat aussi de leur propre pays, j'entendz qu'il a esté
advisé de mettre le tout en suspens et en surcéance jusques à ce que
le temps leur monstrera plus à clair ce qu'ilz auront à fère, qui est
signe qu'enfin ilz se gouverneront sellon le succez des choses de
France; desquelles ce que j'y espère de mieulx et de plus seur, pour
le regard de ceulx cy, ne dépend, certes, que de la propre prospérité
du Roy.

Cependant, voicy ce que, par prétexte de pourvoir à la seurté de ceste
princesse et de sa couronne, les dictz [seigneurs] du conseil, qui ne
s'y ozent monstrer contradisans, bien que souvant ilz employent le
mesmes prétexte à fère diversement réuscir les choses qu'ilz desirent
ou veulent évitter, et quelquefoys au préjudice les ungs des aultres,
ont présentement arresté:

C'est que ung armement et apareil de guerre sera tenu en estat pour
s'en pouvoir servir à toutes les heures qu'on vouldra;--qu'on se
pourvoirra de deniers;--que les pratiques et intelligences avec les
princes d'Allemaigne s'entretiendront;--que la fortiffication des
portz et de la frontière, despuys Germue viz à viz de Zélande, jusques
à Arondel, qui est au droict du Hâvre de Grâce, se continuera,
mesmement celle de Porsemue et de l'isle d'Ouyc, pour la craincte de
la France;--et que ung nombre de nouveaulx fortz se dressera en
Irlande pour craincte de l'Espaigne.

Il a esté expédié plusieurs commissions pour continuer à fère les
monstres par tout le royaulme, et se pourvoir d'armes, nomméement
d'hacquebuttes, à tout le moins d'une en chacune maison, et mandé très
expressément, à toutes les villes et principaulx lieux, de dresser des
buttes et jeux de priz pour la hacquebutte, et mesmes de fère
cuillette de deniers pour les entretenir.

Et de tant que ceulx, qui tiennent pour le party de la paix, font
trouver cella mauvais et onéreux, et procurent que le peuple crye
contre les gravesses et contre les désordres et manquemens qu'ilz
sentent en leurs biens et trafficz, et qu'ilz détestent la guerre
qu'on veult attirer en ce royaulme, les aultres ont soubdain faict
expédier lettres de la dicte Dame pour fère entendre partout que
l'ordonnance des monstres et de fère provision d'armes n'a esté en
intention de les mettre en guerre, ains seulement pour sçavoir quel
estat la dicte Dame pourra fère de forces en son royaulme, si, contre
tant d'armes qui sont prinses ez pays voysins, elle a besoing pour sa
deffance de s'ayder des siennes, et affin aussi que chacun s'acoustume
de s'ayder des mesmes armes que les aultres manyent aujourdhuy.

Ilz ont faict aussi mander partout que ceulx, qui ont office ou
gaiges, ou qui sont en l'estat et au prévillège de ceste princesse,
l'ayent de nouveau à recognoistre pour suprême chef de l'églize de ce
royaulme, et luy en prester le sèrement, et que toutz gens de justice
ayent à se réconsilier aux évesques, touchant la confession de leur
foy, ou aultrement estre suspenduz de leurs charges et offices, et
mesmes les advocatz interdictz de ne playder ou consulter pour les
parties.

Qui n'est sans que les catholiques en sentent une grande offance dans
le cueur, mais pourtant ilz n'entreprennent encores d'y fère aultre
chose que de continuer ceste ordinaire remonstrance à la dicte Dame,
qu'elle n'a aulcun plus seur moyen de se meintenir, ny d'asseurer son
estat, que de garder droictement la paix et ses promesses aulx princes
alliez et confédérez de sa couronne, et de bien tretter ses propres
subjectz, sans les grever ny leur empescher les trafficz et commerce
qui les font riches et qui leur donnent occasion de luy vouloir bien
et ne murmurer de rien contre elle, par où ils pensent, de tant que
cella est agréable à la dicte Dame, renverser les conseilz des
aultres.

Et impriment aussi à la dicte Dame quelque peur, du costé de France,
d'Espaigne et de Portugal, pour les choses que les Anglois ont mal
exploicté, ceste année, contre les subjectz de ces troys royaulmes,
luy représentant combien, par la détermination, que naguières Vostre
Majesté print, de vouloir sçavoir ce que debvez espérer de paix ou de
guerre, de son costé, les choses estoient venues prez de ropture;

Et par les nouvelles proclamations, que le Roy d'Espaigne et le Roy de
Portugal ont freschement faictes, semblables à celle du duc d'Alve, de
toute excluzion de traffic et de commerce de leurs royaulmes et
subjectz avec les Anglois, en quelle indignation ilz sont contre
l'Angleterre.

Lesquelles remonstrances, estant apuyées de la voix et faveur du
peuple, ont bien toutjour quelque effect envers la dicte Dame, mais
les aultres ne layssent pourtant de tenir en vigueur la recordation
des exploictz et offences, qu'ilz prétendent que le duc d'Alve a
commiz contre elle, et font aller en avant les lettres de marque
qu'elle a octroyé contre les Portugoys, et ne permettent que nous nous
puyssions si clairement esclarcyr avec la dicte Dame qu'ilz ne la
facent estre réservée en plusieurs choses à l'intelligence de ceulx
qui mènent la guerre en France.

Ce que j'ay clairement cogneu en mes dernières audiences, ès quelles
ayant miz peyne de luy oster ceste impression qu'on luy a donnée de la
ligue des catholiques, elle m'a ouvertement respondu qu'elle sçayt
bien que, de long temps, il a esté commancé par le feu pape de tramer
la ruyne d'elle et de son estat, ayant sollicité l'Empereur, le Roy,
et le Roy d'Espaigne à la conqueste d'Angleterre;

Leur usant de ces propres, ou peu dissemblables, argumens que, s'ilz
estoient catholiques, et estimoient leur religion estre la bonne, et
saincte, et celle de Dieu, qu'ilz s'employassent à bon escient au
meintennement, protection et restablissement d'icelle, sans s'y
monstrer si tièdes qu'ilz faisoient, que certes Dieu les vomyroit; par
ainsy, qu'ilz ne devoient plus différer ceste chrestienne entreprinse
contre ung pays si rebelle et contumax à la religion catholique, comme
l'Angleterre, qui estoit le suport, retrette et principal bolevart de
toutz les hérétiques.

De quoy l'Empereur, qui procuroit lors le party d'elle avec l'archiduc
son frère, l'en avoit advertye, et que luy mesmes ne s'estoit peu
excuzer, envers le pape, de luy donner là dessus bonnes parolles, mais
qu'il n'avoit garde de luy nuyre.

Et que, freschement, il avoit esté interceu trois lettres sur ung
gentilhomme qui alloit au camp de Monseigneur, frère du Roy, qui avoit
esté prins par ceulx de la Rochelle, lesquelles lettres elle avoit
devers elle, et cognoissoit aussi bien l'escripture comme celle de sa
propre main, mais ne vouloit nommer celluy qui l'avoit faicte, lequel
mandoit, entre aultres choses, qu'il estoit temps de mettre à
exécution les propoz, qui avoient esté tenuz à la Royne Très
Chrestienne en ung lieu qu'il expéciffie, où Mr. d'Aluye estoit
présent, et qu'à bon droict l'on pourroit, à ceste heure, entreprendre
de passer en armes en Angleterre, soubz le tiltre de la cession, que
la Royne d'Escoce en a faicte à Monsieur, frère du Roy.

En quoy, encor que, sur la responce que je luy ay faicte que c'estoit
une malicieuse invention, pour empescher la restitution de la Royne
d'Escoce, et altérer la paix qu'elle a avecques la France, et qu'il ne
se trouvera, despuys le dernier tretté de paix, que le Roy, ny la
Royne, ny Monsieur ayent, par un prétexte, ny aultre, entendu en nulle
pratique contre elle, et qu'elle m'ayt là dessus asseuré que, pour
cella, elle ne se mouvera contre Leurs Majestez en faveur de ceste
cause, qu'elle a odieuse, des subjectz contre leur Roy, ny
n'entreprendra rien que pour la conservation de sa religion et de son
estat, à quoy elle dict qu'elle a très bien pourveu;

Si est ce qu'on luy a miz tant de deffiance dans le cueur qu'elle
estime sa conservation ne dépendre de rien tant que des armes et de la
continuation de la guerre: dont, encores que j'aye plusieurs aparances
qu'elle propose de persévérer en la paix, comme est sa parolle, et
celle des seigneurs de son conseil; la retrette de ces cinq grandz
navyres de guerre dans Gelingan, avec le renvoy des hommes qui
estoient dessus; les ordonnances contre ceulx qui couroient la mer; la
révocation d'une partie des payemens qui se debvoient fère en
Allemaigne; le rabays de l'emprunct qu'elle avoit miz sus, par ses
lettres de son privé scel; la commission qu'elle a baillée à deux
merchans de ceste ville pour aller à Roan pourchasser amyablement la
dellivrance des biens des Anglois, avec promesse de fère le semblable
aulx Françoys par deçà; l'absence de Mr. le cardinal de Chatillon qui
ne vient plus, si souvant qu'il faisoit, en ceste court (ny le vydame
de Chartres n'y a encores compareu); et les ataches qu'ilz ont
avecques le duc d'Alve, qui ne sont encores accomodées:

Si, veoy je d'aultres choses qui me sont assés suspectes, comme la
facillité de ceste princesse et la naturelle inclination des siens à
la guerre de France; le recouvrement de Callais, qu'ils disent avoir
meintennant moyen de l'entreprendre; la pratique avec ceulx qui sont
en armes en France, ausquelz ilz ont advancé quelque argent;
l'irrésolution de ceulx de ce conseil, desquelz ceulx, qui aspirent à
la guerre, ont trop plus de vivacité et d'entreprinse que les aultres;
l'armement et équipage de mer, qu'ilz tiennent prest; le transport
qu'ilz font d'artillerye et de monitions de guerre, d'icy à Porsemue,
comme pour les avoir toutes préparées, et hors de ceste rivière, pour
une soubdaine entreprinse; les monstres et provisions d'armes par tout
ce royaulme; et la levée des Flamans, laquelle on remect en termes au
nom de Dolovyn, agent du prince d'Orange, qui faict semblant de les
vouloir passer en Endem, et les tenir là jusques à ce que les gens de
cheval et le reste de l'armée du dict prince d'Orange seront prestz à
marcher, ce qui n'a tant d'apparence par ce qu'on n'entend aulcun
apprest du dict prince d'Orange, comme je crains qu'ilz les veuillent
employer à quelque entreprinse en France, et se servir de l'occasion
de nos troubles présens.

Joinct que ceulx, qui ont miz en fraiz ceste princesse, vouldroient
bien qu'il se fyst quelque exploict à son proffict, avant que les
armes viennent à se poser, affin de monstrer que l'argent n'a esté mal
employé, ny leur desseing n'est mal venu, sans toutesfoys qu'elle le
commande, affin d'avoir le désadveu plus prest si les choses
succédoient mal.

Et pour garder que la dicte Dame ne s'aperçoyve de la grande despence,
qui va en cella, et à soubstenir en partie ceulx de la Rochelle, ilz y
font courir, toutz premiers, les deniers casuelz et extraordinaires de
ce royaulme, desquelz donnent entendre à la dicte Dame que ce n'est
chose de quoy elle puisse fère estat, et s'en sont si bien emparez
qu'ilz en disposent à leur playsir, lesquelz reviennent à bonne somme
toutz les ans.

TOUCHANT LES DIFFÉRANTZ D'ENTRE L'ANGLETERRE ET LES PAYS BAS.

Eschiata, frère du Sr. Guydo Cavalcanty, estant naguières passé de
Flandres en ce pays, a demeuré quatre jours caché dans le logis du
secrétaire Cecille, pour luy fère veoir et considérer quatre articles
qu'il dict que le Sr. Chapin Vitelly a estimé convenables pour mettre
les dictz différantz en bons termes d'accord.

Le dict Cecille a heu très agréable que telle chose luy soit venue en
la main, et n'est sans apparance que luy mesmes ayt procuré de le fère
mettre en avant en Flandres, affin de se randre autheur du mesmes
bien, d'où l'on luy impute tout le mal, et, encor qu'il n'ayt accepté
le contenu des dictz articles, il a au moins accepté l'ouverture de
l'accord et l'a, premièrement, communiqué à milor Quiper, garde des
sceaux, puis au comte de Lestre, despuys au duc de Norfolc, et
finablement au comte d'Arondel.

Lesquelz duc [de Norfolc] et comte d'Arondel n'ont prins l'affaire de
la façon que le dict Cecille espéroit, car, de tant que ce sont eulx
qui ont fermement soubstenu qu'on ne debvoit venir à nulle ouverture
de guerre ny à nul mauvais exploict contre le Roy d'Espaigne, et qui
ont, contre les conseils du dict Cecille, faict prendre résolution à
ceste Royne de persévérer en bonne paix avec luy, ilz veulent
meintennant que le dict Roy Catholique leur en sache tout le gré, et
ne peuvent comporter que icelluy Cecille se rande autheur du dict
accord ny qu'il le conduyse sellon son opinion.

Et en sont les choses venues atant, parce qu'aulcuns de ce conseil
monstroient adhérer au dict Cecille, qu'iceulx deux seigneurs leur ont
ouvertement déclairé qu'ilz ne dellibéroient permettre, en façon du
monde, que le dict Cecille leur coupât ainsy l'herbe soubz le pied, et
que si eulx vouloient [se] joindre à luy, et porter ses opinions, et
suyvre ses entreprinses, qu'ilz estimoient estre temps de jouer à la
descouverte, chacun en droict soy, le mieulx qu'il pourroit s'en
suyvre.

Dont la plus part d'eulx, voyantz que ceulx cy, lesquelz sont les plus
nobles et authorisés du pays, se déterminoient en ceste sorte, leur
ont donné parolle de suyvre leur volonté et qu'ilz y procèderont
ainsy qu'ilz verroient estre bon de le fère.

Qui a esté cause que le dict comte d'Arondel a despuys fermement
remonstré au dict Cecille qu'il avoit trop entreprins de tenir quatre
jours Eschiata Cavalcanty et sa proposition cachez en son logis, sans
en venir faire part au conseil;

Et que le dict Cecille sçavoit bien que la volonté de la Royne estoit
d'accommoder ces différantz de Flandres, en dangier d'une prochaine
rebellion dans ce pays, si bien tost elle ne le faisoit, et que luy,
et ses semblables, principaulx seigneurs du pays entendoient mieulx
que nulz aultres l'importance de cella, et à quoy cella pouvoit
devenir; par ainsy, c'estoit à eulx d'y pourvoir et de remédier aulx
aultres désordres par les meilleurs moyens qu'ilz cognoistroient
convenir à l'honneur de ceste coronne et a l'utillité de leur Royne et
de son royaulme;

Que ces différans avec le Roy d'Espaigne, puysqu'il estoit cogneu
qu'il n'estoit honneste ny de les avoir ainsy commancez, ny utille de
les continuer, et que mesmes l'on n'avoit de quoy faire les premiers
aprestz pour luy commancer la guerre, oultre le dommaige,
qu'adviendroit à ceste coronne, de perdre une si ancienne alliance
comme celle de Bourgoigne, qu'il falloit nécessairement venir à ung
des deux poinctz;--ou de rejecter toute la coulpe de ce mal sur aulcun
petit nombre de particulliers de ce royaulme et en descharger la
Royne, le conseil et la noblesse du pays, et que contre ceulx là le
Roy d'Espagne et le duc d'Alve ayent réparation et justice;--ou bien
entrer en amyable tretté d'accord par des honnestes moyens, conduictz
par personnes confidantes, exemptes de toute souspeçon de mal,
aultres que le susdict Eschiata Cavalcanty, qui a faict banqueroute,
et duquel le frère, en d'aultres affaires, dont il s'est quelquefoys
meslé parmy les princes, ne s'en est sorty en bonne grâce d'eulx, et
pour tant que le Sr. Ridolfy luy sembloit très propre et de très bonne
et honneste qualité pour bien conduyre cest affaire, il vouloit en
toutes sortes qu'il luy fût commiz.

Le dict Cecille, estimant n'estre son bien de contradire à cella, et
considérant combien le premier party de rejeter la coulpe sur aulcuns
particuliers torneroit à sa ruyne, a loué et aprouvé le segond, de
venir en tretté d'accord, promettant de fère tout ce qu'il luy seroit
possible envers la Royne à ce qu'elle eust agréable que le dict
Ridolphy s'en entremît;

Et cependant luy ayant prins grand peur de ce qu'on luy vouloit ainsy
imputer tout le mal de ceste guerre, tant odieuse à tout ce royaulme,
a heu recours au duc de Norfolc, et luy a requis sa protection, avec
promesse de suyvre dorsenavant son party, et de se porter en toutes
choses pour son certain et tout déclairé serviteur, et qu'il luy
playse le remettre en la bonne grâce du dict comte d'Arondel, lequel
monstre luy estre bien fort adversaire.

J'entendz que le dict duc luy a gracieusement remonstré qu'il estoit
temps qu'il se retirât d'une si périlleuse entreprinse, qu'il avoit
toutjour poursuyvye jusques icy, de randre la Royne, leur Mestresse,
contraire et oposante à ceulx de son conseil, et qu'il n'estoit pas
possible qu'il se peult tenir entre ces deux fers, sans estre oprimé
de l'ung ou de l'aultre, et que, possible, les deux concourroient à sa
ruyne.

Et, pour le regard du comte d'Arondel, que, à la vérité, il estoit
fort offancé contre luy de ce qu'estant le plus noble et ancien
seigneur du royaulme, personnaige de toute intégrité, il sçavoit que
le dict Cecille faisoit avoir à mespriz à la dicte Dame ses conseilz
et opinions, et faisoit résouldre les affaires tout au contraire
d'icelles; par ainsy, qu'il en uzât dorsenavant en toute aultre sorte,
et qu'il commançât, dez ceste heure, sur l'occasion des affaires du
Roy d'Espaigne, d'en faire commettre la matière à celluy que le dict
comte luy avoit nommé.

Et ainsy, le dict Cecille, ayant commencé de se démesler de ceste
prinse, s'est despuys si bien confirmé, pour ne luy avoir le comte de
Lestre vollu nuyre, qu'il semble qu'il n'est pour estre déboutté de
son lieu, et n'a layssé de renvoyer de sa part (mais croy que c'est
avec le sceu de la Royne) le susdict Eschiata et Paulo Fortigny en
Flandres, avec quelques additions et modérations sur les dictz quatre
articles pour veoir si le dict accord pourra réuscyr par son
entremise.

Et les dictz seigneurs qui sont à présent quatre concorans en une
opinion, sçavoir, le dict duc et les comtes d'Arondel, de Lestre et de
Pembrot, ont trouvé moyen, en absence du dict Cecille, d'envoyer le
dict Ridolfy devers l'ambassadeur d'Espaigne, pour luy mettre en
avant, comme de luy mesmes, aulcuns moyens d'accord, lesquelz despuys
ont esté réduictz en cinq articles qui contiennent en substance:

Que les deniers, personnes, navyres, merchandises et biens, arrestez
et prins, soyent, en ung mesmes jour, d'une part et d'aultre,
entièrement et sans fraulde randuz;--qu'il soit pourveu aulx
déprédations et à récompenser ceulx à qui elles ont esté faictes
sellon le contenu des trettez, et miz meilleur ordre pour
l'advenir;--que le commerce et traffic soyent restituez en la mesme
liberté et condicion qu'auparavant;--qu'il soit député commissaires,
et à iceulx assigné jour et lieu, pour renouveller les anciens trettez
d'entre l'Angleterre et la Mayson de Bourgoigne, et pourvoir à toutz
les différans qui restent à vuyder sur iceulx;--que tout ce que les
dictz commissaires accorderont ayt, par sèrement des deux princes à
estre ratiffié et aprouvé, et par eulx et leurs subjectz
inviolablement observé.

Lesquelz articles ont despuys esté monstrez au dict Cecille, qui y a
faict aulcunes difficultez, tantost de l'ordre d'iceulx, voulant qu'on
commançât par députer les commissaires et non par rendre, tantost pour
requérir qu'il y eust quelque chose plus à l'honneur et advantaige de
ceste coronne, et ainsy a prolongé l'affaire quelques jours, attandant
la responce de Flandres, laquelle ne venant poinct, par ce, à mon
adviz, que les dictz seigneurs ont miz ordre que le duc d'Alve
n'entende en aultre négociation qu'à celle qui partira de leur main,
le dict Cecille a esté contrainct de passer oultre.

Et j'entendz qu'il a, ce jourdhuy, baillé par escript aulcunes
considérations sur les dictz cinq derniers articles, lesquelles, si
elles sont telles qu'on me les a sommairement récitées, elles
n'empescheront, à mon adviz, l'effect de l'accord; mais bien le
pourront ung peu prolonger. Je mettray peyne de sçavoir plus
certainement ce qu'elles contiennent.

Cependant, il semble que les choses ont prins beaulcoup de modération
par la liberté qu'on a donné à ce nombre de marinyers espaignolz, dont
en ma précédante dépesche j'ay faict mencion, et que je suys adverty
que, dans deux jours, monsieur l'ambassadeur d'Espaigne, sous prétexte
de changer de logis, yra sans garde, avec ceulx de sa famille, seul
par la ville, et arrivé qu'il sera à l'aultre logis, ne sera plus tenu
resserré.

DU FAICT DE LA ROYNE D'ESCOCE.

Poursuyvant monsieur l'évesque de Roz, envers la Royne d'Angleterre et
les seigneurs de son conseil, le secours promiz à sa Mestresse pour
estre remise en son estat, ou bien luy estre permiz de passer en
France pour aller requérir celluy du Roy et des aultres princes
chrestiens, il a eu la responce, dont cy devant j'ay faict mencion,
qu'il failloit esclarcyr premièrement le doubte, où la dicte Royne
d'Angleterre estoit, de la cession, qu'elle a entendu que sa dicte
Mestresse avoit faict, du tiltre de ce royaulme à Monseigneur, frère
du Roy, et suyvant la dicte responce la Royne d'Escoce a faict là
dessus une déclaration, par lettre escripte et signée de sa main, qui
pouvoit suffire, la copie de laquelle lettre j'ay desjà envoyée.

Néantmoins la Royne d'Angleterre a respondu à la dicte lettre en la
façon qu'on verra par la coppie de la sienne, du XXVe de may dernier,
suyvant laquelle la dicte Royne d'Escoce a dépesché le Sr de Bortyc,
son escuyer d'escuerye, et Rolle, son secrétaire, devers leurs
Majestez Très Chrestiennes et devers Mon dict Seigneur pour avoir leur
plus ample déclaration là dessus affin de satisfaire et contanter la
dicte Royne d'Angleterre.

Et a l'on cependant escript, de la part des dictes deux Roynes, en
Escoce, pour faire venir aulcuns députez de la noblesse et des estatz
du pays, pour veoir si le restablissement de leur Royne se pourra
faire par voye de paciffication.

En quoy semble que la Royne d'Angleterre et les seigneurs de son
conseil se disposent d'y mettre la main en bonne sorte, et desjà les
plus grandz de ce royaulme se sont ouvertement déclairez pour le
droict que la dicte Royne d'Escoce prétend à ce mesmes royaulme
d'Angleterre, après leur présente Mestresse, disantz que toutz les
aultres prétendans recherchoient leur droict de si loing, ou à tiltres
mal fondez de bâtardise, ou aultres non aprouvez par les loix du
royaulme, qu'ilz dellibèrent n'estre jamais contre celluy tant clair
de la dicte Dame, fille du cousin germain de leur Royne, qui estoit
propre nepveu, filz de la seur du Roy Henry VIIIe d'Angleterre[2],
laquelle la plus part d'eulx ont veue et cogneue, laquelle chose les
faict incliner et estre favorables à sa restitution en son propre
royaulme.

  [2] Marie Stuart, fille de Jacques V et petite-fille de
  Marguerite d'Angleterre, était la petite-nièce de Henri VIII, et
  la cousine, issue de germain, d'Élisabeth. S'il est dit, au Ier
  vol., p. 66, qu'elle était nièce d'Élisabeth, c'est que celle-ci
  ayant sur elle l'avantage d'un degré, se trouvait être aussi,
  comme ou le disait en France, sa tante à la mode de Bretagne.

                            HENRI VII + 1509.
       --------------------------+--------------------------
      MARGUERITE                     HENRI VIII + 1547
        Mariée à                           Marié à
           |         -------------------------+------------------------
  JACQUES IV + 1513.  1º. _Catherine_   2º. _Anne_      3º. _Jeanne_
                          _d'Aragon._   _de Boleyn._     _Seymour._
           |                |                |                |
  JACQUES V + 1542   Marie + 1568.  ÉLISABETH + 1603.  Édouard VI + 1553.
           |
       Marié à
  Marie de Lorraine.
           |
  MARIE STUART + 1587.

Sur quoy, pour l'accommodement de la dicte Dame avec ses subjectz,
semble qu'on veuille venir à une loy d'oblivyon des choses passées, ou
que mesmes la dicte Dame imputera à bien à ses subjectz, et les
remercyera de toute la démonstration qu'ilz ont faicte pour vanger et
avoir réparation du murtre du feu Roy, son mary, et qu'ilz n'auroient
fait que leur debvoir de la poursuyvre elle mesmes quant elle en eust
été coulpable;--que le jugement contre le comte de Baudouel sera
confirmé;--qu'il sera ottroyé une abolition généralle de toutes choses
mal venues jusques icy;--et chacun restably en ses biens, honneurs,
charges et offices;--que la religion aura cours en la forme qu'elle y
est establye meintennant;--qu'ung conseil sera estably, par ordonnance
des estats du pays, pour contenir les choses en ceste modération,
desquelles le comte de Mora sera l'ung;--et que des choses susdictes
la Royne d'Angleterre et la noblesse de son pays seront respondans.

J'entendz que, pour le regard des choses, que ceulx cy
prétendent capituller sur la dicte restitution, il y en a quatre
principalles:--la première, d'asseurer le tiltre de ceste coronne, et
qu'il demeure cédé et remiz entièrement à la Royne d'Angleterre;--la
seconde, que la nouvelle religion soit si bien establye en Escoce, que
la dicte Dame ne la puisse changer;--la tierce, qu'il soit faict une
si ferme et estroicte confédération entre ces deux royaulmes, que par
nul prétexte ilz ne puissent estre jamais en armes l'ung contre
l'aultre, et qu'ilz soyent obligez à ung mutuel secours;--la
quatriesme, qu'il soit trouvé quelque expédiant d'authoriser si bien
les promesses et capitullations que la Royne d'Escoce fera, estant en
ce royaulme, qu'elle n'y puisse jamais contrevenir par allégation de
force ny de peur, en quoy semble qu'ilz veulent avoir le prince
d'Escoce pour gaiges de sa parolle.

Sur quoy leurs Majestez me commanderont ce que j'auray a dire et
procurer là dessus, pour l'intérest de leur service, pour la
réputation de leur grandeur, et pour la conservation des alliances de
leur coronne.


LETTRE DE LA ROYNE D'ANGLETERRE A LA ROYNE D'ESCOCE.

--de Grenuich, le XXVe de may 1569.--

Madame, à mon grand regrect, j'ay entendu le grand dangier en quoy
estiez naguières, en quel je loue Dieu de n'en avoir rien ouy, jusques
à ce que le pire fût passé; car, combien qu'en tout temps et lieu,
telles nouvelles ne m'eussent peu contanter, si est ce que si tel
mauvais accidant me fût mandé des cieulx que quelque mal vous advînt
en ce pays, je croy vrayement que mes jours me sembleroient trop
prolongés pour, devant mourir, recepvoir si grande playe. J'espère
tant en la bonté d'icelluy, qui m'a toutjour gardée de malles
advantures, qu'il ne permettra que je choppe en telz retz, et, pour me
garder en ceste bonne opinion de bonne faveur en mon endroict, il m'a
faict cognoistre par vostre commandement la dolleur qu'aultrement
j'eusse senty, si le contraire m'eust advenu, et vous promectz de luy
en avoir randu souvant grâces infinyes.

Quant à la responce, que vous recherchez recepvoir par mylord Boyt, de
ma satisfaction en la cause, touchant monsieur d'Anjou, je ne dobte
point ny de vostre honneur, ny de vostre foy, en ce que m'escripvez de
n'en avoir onques pensé telle chose, mais pour ce que, peult estre,
quelque parent ou bien quelque ambassadeur vostre, ayant authorité
généralle, de vostre main, pour l'authoriser de faire toutes choses
pour l'advancement de voz affaires, ayent adjousté telle promesse,
comme venant de vous, et le pensant contenu en leur commission, comme
telle chose qui plus servyst d'esperon pour chevaulx de haulte race.
Car si nous voyons [que] souvant ung petit rameau sert à saulver la
vye aulx noyans, [et] que ung petit droict anime le combattant, je ne
sçay pourquoy ne penseroient ilz que la barque de vostre bonne fortune
flotant en mer dangereux, à quoy tant de ventz contraires soufflent,
ayent besoing de toutes aydes pour obvier telz maulx et vous conduyre
à bon port; et si ainsy soit, qu'ilz se sont serviz de vous en telle
chose, vous pouvez en honneur nyer l'intention, mais si est ce que le
droict leur demeure, et à moy apartient le tort. Pour aultant, je vous
suplie y avoir telle considération de moy, qu'apartient à telle [qui]
n'eust onques mérité en vostre endroict que vray guerdon et honnorable
opinion, avec telz faictz qui gardent le vray accord d'une telle
armonye que la mienne, qui en toutes mes actions vers vous n'a onques
failly la droicte mesure.

Pour tant ce porteur vous déclairera plus amplement ce que je souhayte
en ce cas. Oultre plus, si vous recherchez quelque responce de la
commission donnée à milor Roz, je croy que vous oblyez combien prez il
me touche, si je m'en mélasse jusques à ce que je soys satisfaict en
ce qui vous touche en honneur et moy en seureté. Ce temps pendant, je
ne vous fâcheray plus de longue lettre, sinon qu'après mes cordiales
recommendations, je prie le Créateur vous garder en bonne santé et
vous donner longue vie.




XLIIIe DÉPESCHE

--du XXVIIIe de juing 1569.--

(_Envoyée exprès à Calais par Jehan Valet._)

  Préparatifs pour une nouvelle expédition maritime.--Achats
    d'armes par les protestants.--Crainte que la flotte de la
    Rochelle ne serve à une entreprise sur Bordeaux.--Les affaires
    d'Espagne et d'Écosse sont en voie de conciliation.--Arrivée de
    sir Georges Douglas en Angleterre.--L'autorisation de se rendre
    auprès de Marie Stuart lui est refusée.--Départ de deux
    commissaires anglais qui se rendent à Rouen pour traiter de la
    restitution des prises.--Plaintes de l'ambassadeur Norrys
    contre le retard apporté en France à l'expédition de ses
    dépêches.--Nouvelles de France données par monsieur Norrys dans
    sa correspondance.--Il annonce que le duc de Deux-Ponts est
    mort empoisonné.


    AU ROY.

Sire, des choses qui passoient icy jusques au XXIe de ce mois,
concernans vostre service, Vostre Majesté en aura esté amplement
informée tant par mes lettres et mémoires du dict jour, que le Sr. de
Sabran vous a aportées, que par le récit d'aulcunes particularitez que
je luy ay commises pour vous dire. Meintennant, Sire, voicy [ce] que
j'ay à faire entendre à Vostre Majesté, c'est que l'on continue de
rabiller et mettre en bon équipage à Gelingan douze des grandz navyres
de guerre de ceste Royne, pour les pouvoir getter en mer quant on
vouldra, oultre les quatre qui sont desjà dehors, deux à Hembourg et
deux à la Rochelle, et plusieurs aultres de particulliers qui sont
armés. Il est vray que la levée des hommes et marinyers pour les
dictz douze navyres ne se haste guières, seulement l'on a advisé d'où
soubdainement l'on les pourra prendre, et n'y a encores aulcune
commission expédiée pour l'affret et avitaillement des dictz navyres,
chose qui ne se pourra si secrectement ny si soubdainement exécuter
que n'en ayons toutjour quelque notice pour vous en donner adviz. Il
est vray que aulcuns de ces Flamans qui sont icy, et quelques Françoys
avec eulx, sont après à équiper en guerre quatre grandes ourques, de
celles qu'on a naguières prinses sur les Espaignolz et Flamans, et ung
assés bon navyre, et d'aultres petitz vaysseaulx jusques au nombre de
dix pour aller, du premier jour, à la mer; et s'entend que Doulovyn,
agent du prince d'Orange, va estre admiral de ceste petite flotte,
laquelle pourra estre preste dans douze ou quinze jours, si la
remonstrance, que l'ambassadeur d'Espaigne a faicte pour empescher que
les dictes ourques ne soyent couvertes ny employées en tel usage, ne
le retarde; tant y a que l'aprest se continue, et semble que c'est
pour transporter deux ou trois mille Flamans en quelque lieu: ce qui
se raporte aulcunement à certain adviz, que je vous ay cy devant
mandé, qu'on prétendoit de les mettre en Hendem et les tenir là
jusques à ce que les gens de cheval et le reste de l'armée du dict
prince d'Orange seroient prestz; mais parce que je crains toutjour que
ce soit plus tost pour les descendre à la Rochelle, ou en quelque
aultre endroict de vostre royaulme, je ne me suys peu tenir d'en faire
grand instance à ceulx de ce conseil, qui m'y ont aulcunement
satisfaict jusques à m'affirmer, par sèrement, que ce n'est contre
Vostre Majesté. Mais encor qu'il y ayt quelque dangier qu'en pourtant
ainsy toutjour la cloche et pour nous, et pour les aultres, contre
les entreprinses de ceulx cy, ilz ne s'irritent contre moy, je ne leur
puys toutesfoys laysser passer telles choses, quelque bonne
démonstration qu'ilz me facent, par ce qu'ilz sont trop soubdains à
changer leurs dellibérations et trop promptz de les convertir contre
nous; et, soubz colleur de ce présent armement, plusieurs de ceulx qui
s'estoient, par craincte des ordonnances faictes contre les pirates,
retirez de la mer, s'aprestent de s'y remettre; de quoy je feray
plaincte à ma première audience.

J'entendz que le conseiller Cavaignes a faict, tout de nouveau, ung
marché avec aulcuns de ce royaulme pour recouvrer huict lez de
pouldre, chacun de douze barilz, et chacun baril contenant ung cent,
qui est neuf à dix milliers de pouldre, et huict vingtz bottes de
piques, chacune botte de huict, qui est plus de douze cens piques, et
vingt quaysses de hacquebutes, à cinquante pour quaysse, qui sont
mille hacquebutes, avec leur fornyment; et qu'on est après, au pays
d'Ouest, à les luy faire embarquer avec plusieurs et diverses sortes
d'artiffices à feu, qui est signe qu'on a crainct le siège à la
Rochelle.

Il a esté naguières veu passer une grand flotte de vaysseaulx, qu'on
estimoit estre le retour de celle de la Rochelle, mais, parce qu'elle
a passé oultre, l'on présume que c'est celle d'Espaigne et de
Portugal, de quarante vaysseaulx chargez d'espiceries, de laynes, et
aultres riches merchandises, conduicte par aulcuns navyres de guerre,
que ceulx cy avoient entendu se préparer pour passer en Envers, dont
ilz sont bien marrys qu'ilz n'ayent esté toutz prestz, au passaige de
Callais, pour recognoistre qui c'estoit; mais le vent a trop bien
servy, despuys quelques jours en çà, pour leur pouvoir empescher
ceste routte.

Il n'est encores nouvelles que la susdicte flotte de la Rochelle s'en
reviègne, dont semble que ceulx du dict lieu l'ayent retenu pour se
servir des LXXVI vaysseaulx qui y sont pour quelque leur entreprinse,
ainsy que je vous en ay touché ung mot en mes lettres du Xe du
présent, et semble que ceulx de la nouvelle religion, qui sont icy,
ayent adviz que le duc de Deux Pontz et l'Admyral cercheront de venir,
s'ilz peuvent, à une bataille; mais, s'ilz ne le peuvent, que leur
desseing sera de s'eslargir et occuper une partie de la Guyenne pour y
entretenir l'armée, et nomméement de prendre Bourdeaulx; à quoy ce
nombre de vaysseaulx leur pourroit beaulcoup servir, bien qu'on publie
icy que le retardement de la dicte flotte procède de quelque
difficulté, que la Royne de Navarre a faicte, sur l'acomplissement du
marché du sel et du vin.

L'on commance à parler de quelque progrez[3] que, à l'accoustumé, la
Royne d'Angleterre dellibère faire à ce prochain mois de juilhet, et
de tant qu'on dict que ce sera à l'isle d'Ouyc, vers la Normandie, je
le tiens en ce temps, à cause de leur présent apareil, aulcunement
suspect. Je travailleray toutjour de descouvrir le plus que je pourray
ce qu'ilz prétendront de faire.

  [3] Voyage.

Les entremises d'accorder les différans d'Angleterre avec les Pays Bas
se continuent, et, de ma part, j'estime que des deux costez l'on s'est
résolu d'y entendre, et ne reste que le moyen d'y procéder; mais de
tant qu'il semble convenable de commancer par la liberté de monsieur
l'ambassadeur d'Espaigne, à laquelle on le veult remettre par
occasion de changer de logis, comme je l'ay desjà escript; ceulx de ce
conseil ont mandé à l'évesque de Chichestre de luy bailler sa mayson,
qu'il a en ceste ville, pour quelques moys, et je croy que dans deux
jours cella s'effectuera; et puys le mesmes pourra négocier et tretter
de toutes choses avec ceste Royne; dont, encor que la finalle
descizion des dictz différans, à cause des allées et venues, et de la
liquidation et estimation des prinses, soit pour aller en longueur, je
croy toutesfoys qu'on ne passera plus oultre à nulz mauvais exploictz
les ungs contre les aultres, au moins si l'instabilité de ceulx cy et
quelques meilleures espérances d'Allemaigne, qu'il semble qu'ilz n'en
ont eu meintennant, ne les y provoque.

Les affaires de la Royne d'Escoce demeurent en suspens, attandant la
déclaration que Monsieur, frère de Vostre Majesté, envoyera sur le
tiltre de ce royaulme, et cependant s'entend que le Sr. Ledinthon
s'apreste de venir d'Escoce de la part du comte de Mora, lequel comte
monstre, à ce qu'on dict, ne reffuzer d'entendre à quelque
paciffication pour le restablissement de sa Mestresse. Ceulx cy ont
suspect le soubdain retour que ce jeune gentilhomme Duglas a faict par
deçà, par ce mesmement qu'il monstroit, quant il passa naguières en
France, d'y vouloir faire long séjour, et, nonobstant que Mr.
l'évesque de Roz l'ayt adverty de n'incister guières à demander la
permission d'aller trouver la dicte Dame, pour aulcunes ocasions bien
considérables, et pour n'imprimer à ceulx cy qu'il aporte nouvelle
pratique de France au préjudice de leurs intentions. Il n'a layssé
toutesfoys de présenter à ceste Royne la lettre de Vostre Majesté pour
obtenir son passeport, lequel ne luy a esté accordé, et est icy
encores à l'atandre.

Je ne veulx obmettre comme j'ay tant faict que deux honnestes
bourgeois et merchans de ceste ville ont esté desjà dépeschez devers
monsieur le maréchal de Cossé, avec commission de ceste Royne pour
aller amyablement pourchasser la dellivrance des biens des Anglois,
qui sont arrestez par dellà. J'espère que mon dict sieur le mareschal
en envoyera bien tost deux aultres par deçà pour la restitution des
biens des Françoys, et qu'il sera convenu de jour certain, auquel, des
deux costez, esgallement et sans fraulde, la restitution se fera; et
que Vostre Majesté m'envoyera, ou à monsieur le maréchal de Cossé, une
lettre, signée de vostre main, conforme au mémoire que j'envoyay le Xe
de ce moys.

Ceste Royne m'a faict dire par Me Cecille que son ambassadeur se
plainct de ce que, demandant ses passeportz pour envoyer ses paquetz,
l'on les luy diffère toutjour quatre jours, et le retarde l'on aultres
quatre jours à Paris premier que de luy en vouloir bailler, et que,
sans doubte, l'on fera le semblable à moy icy; dont ay esté fort
expressément requis d'en escripre à Vostre Majesté à ce qu'il vous
playse faire entendre au susdict ambassadeur comme vous voulez que
dorsenavant l'on en use tant à la court que à Paris, qui vous suplie,
Sire, ne les mal contanter en si peu de chose, et je prieray le
Créateur, après avoir très humblement baysé les mains de Vostre
Majesté, qu'il vous doinct, etc.

    De Londres ce XXVIIIe de juing 1569.


    A LA ROYNE.

Madame, de tant que ceulx cy sont bien fort soubdains en leurs
dellibérations de guerre, et [que] sur la première nouvelle qui les
met en peur de l'avoir ou en espérance de la pouvoir faire avec
advantaige à leurs voysins, ils recourent incontinent aulx armes et à
faire leurs aprestz soit pour se deffandre ou pour assaillir, je me
trouve, quasi toutes les sepmaines, en suspens de ce que j'en doibz
espérer et suys souvant contrainct de vous mander diversement ce que
je voy et entendz de leurs changemens, mais le temps et la froideur,
qu'aulcuns d'entre eulx usent tout à propos, rabat souvent et
beaulcoup de leur challeur, de sorte qu'il ne s'en ensuyt ny toute
l'exécution ny icelle si soubdaine qu'ilz se proposent; ainsy que
Vostre Majesté le pourra veoir en la lettre que j'escriptz au Roy
touchant l'ordonnance qu'ilz avoient faicte despuys dix jours de
jetter promptement en mer douze grandz navyres de guerre, laquelle ne
passe meintennant plus avant que de les tenir prestz pour les y
pouvoir mettre quant ilz vouldront; en quoy semble qu'ilz attandent
s'y gouverner sellon le cours de la guerre de France, à laquelle ilz
ont bien fort le cueur, et n'y a rien qui tant les esmeuve que les
évènemens qu'on leur en mande.

Monsieur l'ambassadeur Norrys a naguières escript à la Royne, sa
Mestresse, que les deux armées sont bien fort grandes et puyssantes
s'estant, d'ung costé, Monseigneur vostre filz joinct à Mr d'Aumalle
et les Italliens arrivez; et que Vostre Majesté a esté au camp et a
par une bien vertueuse et digne façon de parler, confirmé le cueur
des gens de guerre et anymé les Allemans et les Suysses de combattre à
ce coup vertueusement pour l'honneur de la France et pour la deffance
de la couronne du Roy, vostre filz, lesquelz vous ont toutz promiz de
bien faire leur debvoir; que d'ailleurs l'armée du dict duc marche
toutjour en pays et est si avant qu'on ne le peult plus empescher de
recuillyr ceulx de la Rochelle et les Vyscomtes, et que mesmes quelcun
rapportoit d'avoir veu monsieur l'Amyral saluer et embrasser le dict
duc, et que les deux armées n'estoient que à huict lieues l'une de
l'aultre, n'y ayant toutesfoys encores heu que quelque escarmouche
entre eulx, où Mr. de La Rochefoucault avoit eu du meilleur, et que le
poyson de Mr. Dandellot avoit esté avéré, qu'ung sien serviteur luy
avoit baillé, lequel avoit esté tiré à quatre chevaulx, et avoit
allégué Mr. de Martigues pour cuyder excuser son faict.

Je seray toutjour soigneulx de descouvrir ce que je pourray des
dellibérations et entreprinses de ceulx cy, desquelz, encor que j'aye
occasion de craindre qu'ilz se layssent enfin persuader à quelque
déclaration de guerre, mesmes s'ilz peuvent accommoder leurs aultres
différantz, je crains néantmoins plus pour ceste heure ce qu'ilz
pourront entreprendre soubz main par leurs pirates et par ces
estrangiers qui s'équipent, lesquelz, s'il advient qu'ilz puissent
surprendre quelque lieu qui soit pour s'en prévaloir, ne fault doubter
qu'ilz ne les advouhent et seront de mesme prestz de les désadvouher,
s'ilz ne font rien qui vaille. Et de tant que, entre quelques uns de
ces seigneurs, il a esté faict mention d'Ambleteuille comme d'ung lieu
qui seroit important et bien à propos pour eulx, semble qu'il sera
bon de pourvoir qu'ilz n'y puissent rien entreprendre; et je prieray
atant le Créateur, etc.

    De Londres ce XXVIIIe de juing 1569.


Despuys la présente escripte, aulcuns seigneurs de ceste court m'ont
adverty qu'il est arrivé lettres de Mr. Norrys, du XXe du présent, qui
mande la mort du duc de Deux Pontz, advenue par poyson, et qu'il
sentit son mal le Xe de ce moys, soupant avec la Royne de Navarre, et
mourut le XIIIe; que le comte de Mensfelt[4] a esté subrogé en sa
charge par le consens universel de l'armée; que, avant mourir, il
avoit présenté la bataille à nostre armée qui l'avoit reffuzée; que,
pour contanter Vostre Majesté, laquelle vouloit en toutes sortes qu'on
combatît au passaige de la Creuse, le Ringrave et le capitaine La
Rivière avoient ataché une grosse escarmouche, où ilz avoient esté
deffaitz et eulx demeurez mortz sur la place; et pareillement l'aultre
comte de Mensfelt[5] pour vouloir bien satisfaire au duc d'Alve, avoit
entreprins un aultre combat où il avoit esté pareillement deffaict; et
que la ville de Périgueulx a esté prinse, et que la Royne de Navarre
est dedans. Je ne sçay que pourront produire ces nouvelles, mais, pour
garder que ce ne soit rien de mal, j'yray trouver demain ceste Royne
sur l'occasion de la dépesche du Roy du XIIIIe de ce moys, bien
qu'elle soit d'assés vieille datte, laquelle je viens de recepvoir
tout meintennant, et feray le mieulx que je pourray.

  [4] Wolrad, comte de Mansfeld, qui était le lieutenant du duc de
  Deux-Ponts.

  [5] Pierre Ernest, comte de Mansfeld, qui commandait le secours
  envoyé par le duc d'Albe à Charles IX.




XLIVe DÉPESCHE

--du Ve jour de juillet 1569.--

(_Envoyée par Olivyer Champernon jusques à Calais._)

  Nouvelle entrevue de l'ambassadeur et d'Élisabeth, dans laquelle
    sont discutées les affaires de France.--Menace de guerre faite
    par les seigneurs du conseil qui annoncent qu'une armée de dix
    mille Anglais est prête à descendre sur le
    continent.--Élisabeth accorde, contre l'avis de son conseil, la
    permission à sir Georges Douglas de se rendre auprès de Marie
    Stuart.--Succès remportés en Écosse par le comte de
    Murray.--Disposition d'Élisabeth à se tenir toujours prête pour
    attaquer la France.--Les différends de l'Angleterre avec
    l'Espagne paraissent entièrement aplanis.


    AU ROY.

Sire, estant bien seurement adverty, ainsy que je l'ay mandé en ung
postille de mes précédantes du XXVIIIe du passé, que la Royne
d'Angleterre avoit eu adviz de la mort du duc de Deux Pontz, et qu'on
luy faisoit acroyre, nonobstant icelle, que les affaires de ceulx de
la Rochelle alloient prospérant soubz la conduicte du comte de
Mensfelt, qui avoit esté subrogé en sa place, et soubz celle de
monsieur l'Admyral qui estoit meintennant joinct avecques luy, j'ay
bien vollu veoir si je recognoistrois, par aulcuns propos ou
démonstrations de la dicte Dame, que ces nouvelles l'eussent meue à
rien entreprendre de nouveau; dont luy ayant, sur l'occasion de vostre
lettre du XIIIIe du passé, demandé audience, j'ay prins argument, sans
monstrer rien sçavoir du trespas du dict duc, de luy dire
qu'aussitost que icelluy duc s'est trouvé au dellà de la rivière de
Loyre, il a faict toute la dilligence qu'il a peu de s'advancer en
pays, sentant que Monsieur, frère de Vostre Majesté, joignoit les
forces de Guyenne avec celles de monsieur d'Aumalle pour l'aller
rencontrer, et qu'ayant gaigné le devant il n'avoit onques vollu
attandre le combat; et qu'à ceste heure Mon dict Seigneur, après avoir
miz douze mille chevaulx et vingt mille hommes de pied ensemble toutz
confidans et asseurez, oultre le renfort qu'il attandoit d'heure à
aultre quasi d'une seconde armée de monsieur de Nemours, qui avoit
recuilly les Italliens, avoit aproché de si prez l'armée du dict duc
qu'il ne pouvoit estre que bien tost ne s'en entendît une journée,
qui, j'espérois, seroit avec continuation de victoyre aussi bien sur
ces reytres, comme elle avoit esté commancée auparavant, lesquelz
empyroient de tant en toutes sortes la cause de ceulx qui estoient
desjà en armes dans le royaulme, qu'il ne se recognoissoit en eulx
rien d'honneste ny digne de gens de guerre, ains toutz actes de cruelz
larrons, de brigans et de barbares inhumains, et que je m'esbahissoys
que toutz les vrays princes ne s'esmouvoient dilligemment pour
réprimer, ou encores pour soubdain estaindre une si mauvaise troupe
d'hommes, qui vous alloient oltrageant sans occasion, et alloient
soubslevant et soubstennant l'opinion des subjectz contre la légitime
authorité de leurs princes; de quoy, encor qu'il semblât que rien ne
s'en adressât meintennant à elle, si estoit il dangier que ce qu'elle
en voyoit desjà attaché aulx principaulx estatz de la chrestienté ne
vînt bien tost à une dangereuse conséquence sur le sien; et que, de
vostre part, pour plus seurement pourvoir à voz affaires, aviez
advisé de vous acheminer à Orléans, où en attendant le retour de la
Royne, vostre mère, qui estoit encores au camp avec Monsieur, frère de
Vostre Majesté, vous assembliez une aultre aussi grande et puyssante
armée que celle qu'aviez baillée à Mon dict Seigneur; et que de toutz
ces poinctz vous aviez bien vollu faire part aulx aultres princes
souverains voz alliez et confédérez, et principallement m'aviez
commandé d'en donner ung entier et bien particullier compte à la dicte
Dame, comme à celle qui avoit toutjour monstré de desirer que le
succez de ceste guerre vînt à l'advantaige de Vostre Majesté, à la
conservation de vostre estat, et à la confuzion de ceulx qui
s'esforcent de le troubler et de troubler le repoz de voz subjectz.

A quoy la dicte Dame m'a respondu qu'il ne se menoit à la vérité
aulcuns affaires à présent, en toute la chrestienté, desquelz elle fût
si soigneuse d'en entendre les évènemens que de ceulx de Vostre
Majesté, qui estoient à ceste heure comme sur ung théâtre, proposés
pour exemple à toutz les aultres princes, dont elle vous remercyoit,
de tout son cueur, de la bonne part que ordinairement il vous playsoit
luy en faire; que, pour ce coup, sembloit qu'elle eust de plus
fresches nouvelles d'iceulx que moy, puysque je ne luy parlois point
de la mort du duc de Deux Pontz, qu'on asseuroit avoir esté
empoysonné, et avoir senty son mal le Xe de juing, ainsy qu'il estoit
à table avecques la Royne de Navarre, et qu'il estoit mort le XIIIe,
et qu'avant mourir il avoit présenté la bataille à l'armée de Mon dict
Seigneur, mais les capitaines du camp n'avoient estimé estre lors
raysonnable de le combattre; et que la dicte Dame considéroit assés,
et avecques dolleur, le grand ennuy et travail, où sont Voz Très
Chrestiennes Majestez, pour la désolation de vostre royaulme, ce qui
la mettoit en grand soucy du sien, voyant que les plus grandz estatz
estoient ainsy affligez; mais qu'elle espéroit, veu les bonnes forces
qu'aviez miz ensemble et celles qu'assembliez de nouveau, que le plus
grand dangier estoit desjà passé, me priant, qu'avec ung salut et
recommendation de sa part à Voz Très Chrestiennes Majestez, je ne
faillysse par mes premières vous asseurer que nul aultre prince de
votre alliance se resjouyra jamais plus grandement qu'elle de la
prospérité et conservation de vostre coronne, et de la paix de vostre
royaulme, s'il playt à Dieu la vous y donner; ny au contraire nul ne
sera plus marry qu'elle du mauvais succez, s'il y advient: et a
estendu son propos en plusieurs aultres particullaritez, touchant le
commancement de ceste guerre, la continuation d'icelle et l'yssue
qu'elle pourroit prendre, qui monstrent certes qu'elle est agitée en
diverses dellibérations; et, par le jugement que j'en puys faire,
qu'elle propose de s'y gouverner sellon le temps, dont je desire,
Sire, que Dieu mette en vostre main de quoy pouvoir abréger et
acoursir le dict temps de ceste guerre; car la longueur et
prolongement d'icelle ne peult produyre que toutjour nouvelles
difficultez.

La dicte Dame, après cella, m'a entretenu en d'aultres matières de
mariages, disant avoir entendu que celluy de Vostre Majesté avecque la
seconde de l'Empereur, et de l'aynée avecques le Roy d'Espaigne
estoient concludz; et s'est mise à parler de vostre eage de vostre
taille, beaulté, adresse, et bien fort honnorablement de voz vertuz et
de celles de Mon dict Seigneur vostre frère, ce que j'ay grandement
confirmé; et seroit le discours trop long à le mettre icy, seulement
je diray qu'elle a monstré prendre grandement playsir de le continuer.

Et sur ces gracieulx deviz je me suys licencié d'elle, puys m'estant
ung peu arresté avecques les seigneurs de son conseil pour tretter
d'aulcuns affaires, qu'elle m'avoit remiz à eulx, concernantz vostre
service et le bien de voz subjectz, ainsy qu'ilz sont venuz à me
discourir des nouvelles qu'ilz avoient de France, trois d'entre eulx,
à une voix, se sont advancez de me dire qu'il y avoit dix mille hommes
de bonne qualité en Angleterre, et des principaulx et plus riches du
pays, qui estoient toutz pretz et dellibérez de passer en France pour
soubstenir le prince de Navarre et l'Admyral, non contre Vostre
Majesté, ny contre la Royne, vostre mère, ni contre Monsieur, car se
réputoient voz serviteurs tant que vous auriez la paix avecques leur
Mestresse, ains pour faire la guerre à monsieur le cardinal de
Lorrayne et aux Italliens que le pape a envoyez pour exterminer leur
religion; mais que la Royne, leur Mestresse, ne l'a vollu consentir,
pour ne monstrer aulcun signe de ropture de paix: de quoy vous luy
debviez ung bien grand mercys, car s'ilz estoient meintennant en
France avec l'apuy d'une si bonne troupe de Françoys et d'estrangiers,
qui sont en armes, qui seroient pour eulx, il y auroit de quoy,
possible, y faire bien leurs besoignes; et s'eschauffant là dessus en
plusieurs grandes parolles, je ne leur ay respondu aultre chose sinon
que je remercyois très grandement la Royne, leur Mestresse, de sa
bonne intention, et que desjà j'avois miz peyne de faire cognoistre à
Vostre Majesté qu'elle l'avoit véritablement bonne et droicte envers
vous, qui aussi luy en réserviez et luy en rendriez, de votre part,
une toute semblable, et que Dieu l'avoit ainsy conduicte à ne laysser
ordir à ses subjectz une injuste guerre sur une mauvaise trame et tant
différante de sa qualité de Royne comme estoit celle qu'ilz se
proposoient, laquelle elle cognoissoit très bien que ne luy seroit ny
utille ny honnorable, mais quant ilz entreprendroient, d'eulx mesmes,
de descendre à main armée en France, ilz le feroient à très mauvais
tiltre sans leur en avoir donné occasion, tant y a qu'ilz y
trouveroient Vostre Majesté en armes avecques ung bon nombre de
Françoys, que vous aviez desjà aulx champs contre les Allemans, et que
vous seriez prest d'y en mettre encores dix mille toutz fraiz et bien
armez contre eulx. Et ne suys passé plus avant, bien que, de leur
part, ilz ayent suivy le propos avec termes ung peu bien advantaigeux,
qui néantmoins se sont enfin terminez assés gracieusement, mais non
sans monstrer qu'ilz ont de l'animosité et de l'entreprinse dans la
teste.

Ilz continuent toutjour leur aprest de douze grandz navyres de guerre,
mais n'y a encores commission pour lever les hommes et marinyers, ny
pour les avitailler. Il ne s'entend encores rien du retour de la
flotte de la Rochelle, ce qui faict doubter qu'elle est retardée pour
quelque entreprinse par dellà. Le capitaine Orsey a demandé renfort de
garnyson pour l'isle d'Ouyc, dont il est gouverneur, et millor Sideney
ayant receu quelque estrette en Irlande a envoyé requérir ung prompt
secours; et j'entendz qu'il a esté accordé au dict Orsey de luy
bailler trois cens hommes davantaige, et a esté mandé au dict Sideney
qu'on luy envoyera dilligemment le secours qu'il demande; dont semble
que bien tost se lèveront gens de guerre, et je prendray garde
comment, et à quelles fins, l'on y procèdera.

L'ambassadeur d'Espaigne s'attand de changer demain de logis et que,
de là en avant, il ne luy sera plus baillé de gardes, dont après il
commancera de tretter de ces prinses et différans d'entre ce royaulme
et les Pays Bas, par luy mesmes, avecques ceste Royne et les seigneurs
de son conseil.

Les affaires de la Royne d'Escoce demeurent toutjour en suspens,
attandant le retour du Sr. Bortic et Rollet, qui sont allez devers
Vostre Majesté pour la déclaration du tiltre de ce royaulme, et
attandant aussi les députez qui doibvent venir d'Escoce. Cependant ce
jeune gentilhomme George Duglas a tant faict qu'il a obtenu passeport
pour aller trouver la dicte Royne d'Escoce, à quoy semble qu'elle
n'aura prins playsir, craignant que cella puysse retarder en quelque
chose ses affaires. J'entendz que Mr. de Flamy a escript que le comte
de Mora est en campaigne, réduysant par force toute l'Escoce à sa
dévotion, et qu'il est adverty que bien tost après il dellibère
l'aller assiéger dans Dombertran, qui est la place où la dicte Dame
fonde le principal espoir de sa restitution. Sur ce, etc.

    De Londres ce Ve de juillet 1569.


    A LA ROYNE.

Madame, affin qu'en devisant et discourant avec la Royne d'Angleterre
je puisse toutjour prendre quelque adviz et conjecture des
dellibérations qu'elle a sur les présens affaires de vostre royaulme,
je la vays trouver aultant de foys qu'il me vient tant soit peu
d'argument de parler à elle, et ainsy, despuys quatre jours, sur
l'occasion d'une dépesche du XIIIIe du passé que j'ay naguières
receue, je luy suys allé tenir le propos que Vostre Majesté verra en
la lettre du Roy, lequel j'ay bien vollu réciter au long avec les
propres termes de la responce de la dicte Dame, et y adjouxter ung peu
du jugement que je fays de son intention, affin que Voz Majestez
puyssent encores plus avant et au vray juger quelle elle est, qui, à
mon adviz, n'est aultre que de tenir vaysseaulx armez et hommes prestz
pour une occasion, si le temps la luy offre, non qu'elle ne me semble
de soy toutjour bien disposée à la paix, mais les argumens qu'on luy
administre pour me dire, et ceulx que les plus authorisés d'auprès
d'elle allèguent ouvertement, joinct l'apareil de guerre qu'elle a en
estat, monstrent que le seul bon succez de voz affaires la fera
persévérer en la paix. Et cependant par les catholiques, qui sont icy,
l'accord des différantz des Pays Bas est vifvement poursuyvy, de sorte
que y correspondant le Roy d'Espaigne et le duc d'Alve comme ilz font,
je tiens ceste guerre pour plustost finye qu'il n'y a heu espée
desgaynée, ny ung seul coup de haquebute tiré, et, bien que les
articles n'en soyent encores concludz, les exploictz néantmoins de
guerre n'en passeront, à mon adviz, plus avant; ains restera toute la
difficulté sur la restitution des prinses affin d'indempniser les
merchans sur leurs merchandises seulement, lesquelz ne fault doubter
que ne s'accordent ayséement d'en recouvrer une partie pour ne perdre
le tout: car, quant aulx deniers du Roy Catholique, ilz sont entiers
et se pourront randre du soir au matin, et, pour le regard de ceulx
des particulliers, l'on n'en parle poinct, parce qu'ilz estoient tirez
d'Espaigne sans congé. Les seulz troubles qui sont meintennant en
Irlande rendent ceulx cy ung peu ombrageux et mesfians du Roy
d'Espaigne, craignant qu'il tienne la main à ceulx qui s'y sont
soublevez.

Je prendray toutjour garde à ce qui se trettera et qui s'entreprendra,
pour vous en donner le plus prompt adviz que je pourray. Mr. le
cardinal de Chastillon n'a veu ceste Royne, ny n'a esté en court, il y
a tantost deux moys. J'entendz qu'à Mr. le vydame de Chartres a esté
mandé de se mettre plus avant dans le pays, sans se tenir ainsy en la
frontière, n'ayant, ce semble, ceste Royne bonne opinion de luy, et ne
se parle poinct qu'il doibve encores venir en ceste court. Quelques
nouveaulx depputez sont freschement arrivez d'Allemaigne, sur lesquelz
j'auray l'oeil le plus ouvert que je pourray, et prieray atant le
Créateur, etc.

    De Londres ce Ve de juillet 1569.




XLVe. DÉPESCHE

--du VIIIe jour de juillet 1569.--

(_Envoyée par le Sr. George Duglas, Escouçoys, jusques à la Court._)

  Pressante recommandation de la reine d'Écosse auprès du roi de
    France, en faveur de sir Georges Douglas.


    AU ROY.

Sire, m'ayant la Royne d'Escoce despuys trois jours escript de ses
nouvelles affin principallement que je luy fisse entendre des vostres,
elle m'a, par mesme moyen, bien affectueusement prié de représanter à
Vostre Majesté le desir et grande affection qu'elle a, puysque Dieu
n'a layssé en sa main de quoy pouvoir monstrer aulcune recognoissance
envers le Sr. Douglas, présent porteur, pour le notable service
qu'elle en a receu, qu'il vous playse prendre en la vostre de le luy
recognoistre et l'en recompencer eu luy donnant advancement d'honneur,
de bien et quelque honeste charge près Vostre Majesté, de tant qu'elle
estime tenir de luy le recouvrement de sa liberté et qu'il est le
principal moyen de l'avoir tirée de l'estroicte prison où l'on la
dettenoit en Escoce[6]. A quoy, Sire, m'asseurant que Vostre Majesté
vouldra très volontiers avoir esgard, tant pour la satisfaction de la
dicte Dame que pour la magnanimité de vostre cueur sur ung acte digne
de vostre faveur et de celle de toutz vrays et légitimes princes, je
n'entreprendray de vous en dire davantaige sinon que vous gratiffierez
grandement la dicte Dame, si, par vostre libéralité envers ce
gentilhomme, vous suplissés celle que par plusieurs bienfaictz, en
récompence de son bon et fidelle service, elle luy vouldroit uzer; et
je prieray Dieu, etc.

    De Londres ce VIIIe de juillet 1569.

  [6] Sir Georges Douglas, le plus jeune des frères du seigneur de
  Lochleven, avait procuré l'évasion de Marie Stuart du château de
  Lochleven en gagnant quelques-uns des gardes et entre autres
  William Douglas, jeune garçon de seize à dix-sept ans, qui avait
  enlevé les clés des portes au gouverneur. (_Jebb._ 1735, t. II,
  p. 230.)




XLVIe DÉPESCHE

--du XIe de juillet 1569.--

(_Envoyée par Jehan Valet jusques à Calais._)

  Retour de la flotte de la Rochelle.--Armement et levée de troupes
    pour l'Irlande où l'insurrection fait des progrès.--Craintes de
    l'ambassadeur que ce ne soit un prétexte pour cacher les
    préparatifs d'une expédition contre la France.--Ses efforts
    pour maintenir la paix que les succès remportés par les
    protestants rendent très-douteuse.--Il rend compte à Élisabeth
    de l'état des affaires de France.--Il donne avis que le duc
    Casimir se prépare à entrer dans le royaume avec une armée
    allemande.--L'ambassadeur d'Espagne est délivré de ses gardes;
    mais il n'est pas encore permis à l'ambassadeur de France de
    lui rendre visite.--Plaintes d'Élisabeth contre la mauvaise
    réception faite à ses commissaires en France, et contre le
    retard apporté à la désignation des commissaires français
    qu'elle attend pour traiter de la restitution des prises.


    AU ROY.

Sire, vous ayant, le Ve de ce moys, escript toutes choses de deçà,
ainsy que je les avois en cognoissance, il se offre meintennant de
vous dire que le lendemain VIe, je fuz adverty du retour de la flotte
de la Rochelle, laquelle despuys est entrée en ceste rivière; et qu'on
avoit commancé, le matin, de tirer des armes, de l'artillerye, des
pouldres et aultres monitions de guerre, de la Tour de Londres pour
les mettre sur mer, avecques commissions expédiées, le mesme jour,
pour lever promptement cinq mille hommes, de quoy je donnay, sur
l'heure, adviz à Mr. le maréchal de Cossé et à Mrs. de Piennes, de
Gordan, de Caillac et de Sigoignes; et leur manday que je sçavois
bien que ceulx cy estoient fort pressez du costé d'Irlande par ce
qu'ilz y avoient naguières receu une estrette, et que pourtant cest
aprest qu'ilz faisoient pourroit bien estre pour y envoyer du secours;
tant y a que je les prioys de se tenir sur leurs gardes, et de donner
ordre que toute la coste de dellà en fût advertye: car je ne pouvoys
avoir que beaulcoup suspect de veoir faire la dicte levée sur le
retour d'icelle flotte.

Or despuys, Sire, j'ay cogneu à la vérité que c'estoit pour envoyer en
Irlande, auquel pays, sur le quartier qui s'apelle d'Esmont, les
affaires ne passent bien pour les Angloys, les ayant les Irlandoys,
avec lesquelz s'est meslé le jeune frère du comte d'Ormont, et le
capitaine Estuquetay, chassez à vifve force de la campaigne, et
incontinent assiégé la ville de Corc, laquelle j'entendz que s'est
randue à telle composition qu'on leur a livré toutz les Anglois qui
étoient dedans, dont milor Sidenay, qui est Vice Roy par dellà, presse
grandement d'estre secoureu. Néantmoins l'on m'a dict que, despuys les
premières commissions expédiées pour y faire passer cinq mille hommes,
l'on a advisé qu'il suffira, pour ce commancement, d'y en envoyer
trois mille; et semble qu'encor que, sellon le jugement des sages,
ceste guerre d'Irlande soit bien importante et de grande conséquence à
ceste Royne, qu'on la luy faict néantmoins trouver légière et facille,
et que pour cella elle ne doibt cesser de faire toutjour l'aprest de
ses grandz navyres de guerre et les mettre en bon estat pour s'en
servyr quand elle vouldra en ses aultres entreprinses; et ne laysser
de poursuyvre la description d'hommes, que j'entendz qui se faict
soubz prétexte des monstres ordinaires, et de l'ordonnance de se
fornir d'armes, et des jeuz de priz qui ont esté instituez pour tirer
de la haquebutte, où l'on establit partout des capitaines, avec grand
aguet qu'ilz soyent toutz de la nouvelle religion, qui est signe
qu'ilz vont guettant quelque occasion, et qu'ilz se veulent trouver
prestz pour l'heure qu'elle se présentera.

Je ne deffauldray envers ceste princesse, laquelle ne me semble du
tout divertye à telle entreprinse, et envers ceulx, que je cognoys qui
ne la veulent, de les confirmer à la paix, et les faire tenir fermes
qu'il ne se face aulcune manifeste infraction ny violance à icelle. Au
moins travailleray je de tout mon pouvoir que Vostre Majesté sente le
moins de mal, que faire se pourra, de leur costé; car de n'en sentir
poinct du tout je croy que, quant j'auroys toute l'authorité de ceste
Royne en ma disposition, je n'y pourroys mettre remède, tant y a de
moyens et d'artiffices, et de vive sollicitation, icy, en faveur de
l'aultre party. Et ont aulcuns des bons de ce conseil, despuys quatre
jours, envoyé devers moy sçavoir si ce qui estoit naguières advenu en
France entre les deux armées[7] estoit tant à l'advantaige de ceulx de
la Rochelle comme on le publioit; car cella, ainsy qu'ilz disoient,
randoit ceulx, qui portent icy leur party, si insolens qu'ilz ne les
pouvoient modérer, et avoient bien à faire à interrompre les mauvaises
entreprinses qu'ilz mettoient en avant, faisant courir le bruict que
le filz de Mr. Norrys m'en avoit porté les nouvelles, lesquelles
m'avoient soubdain saysy de tant de douleur que j'en estois demeuré
tout estonné, sans luy pouvoir rendre aulcune responce. Sur quoy,
pour l'heure, je ne leur ay pu mander aultre chose sinon que je
n'avois aulcunes nouvelles que celles qui m'estoient venues du dict
filz de Mr. Norrys, lequel pourtant n'avoit peu cognoistre en moy une
si grande altération et changement qu'on disoit, parce que je n'avois
creu son discours, lequel je les prioys aussi ne le vouloir croyre,
car il ne l'asseuroit que sur ouyr dire: et que bien tost j'auroys la
certitude du tout par voz lettres, lesquelles je ne fauldrois de leur
communiquer.

  [7] Combat de la Roche Abeille, livré le 25 juin 1569, dans
  lequel Philippe de Strozzi, colonel général de l'infanterie, fut
  fait prisonnier par les protestants.

Deux jours après, j'ay receu ce qu'il vous a pleu m'en escripre du
XXIXe du passé, et le troisiesme je suys allé dire à ceste Royne que,
de tant que vous aviez meintennant deux grandes armées l'une contre
l'aultre dans vostre royaulme, qui s'entresuyvoient et se logeoient si
près que les sentinelles et corps de garde se pouvoient souvant
entreouyr et entendre, et qu'il estoit mal aysé qu'il ne s'ensuyvyst
quasi toutz les jours aulcun exploict de guerre, Vostre Majesté me
feroit aller souvant devers elle pour luy racompter le tout au vray,
sellon la certitude que vous mesmes en auriez de vostre camp, fût gain
ou perte, tant vous [vous] proposiez vivre confidentment avecques
elle. Et ainsy, estant naguières advenu ung assés heureux succez à
ceulx du parti contraire, vous m'aviez incontinent envoyé l'extraict
de ce que l'on vous en avoit escript affin de le luy monstrer, qui
cognoistroit par icelluy, et par ce que m'en escripviez à part, que
vous aviez grand soing de satisfaire en cest endroict au debvoir de la
commune amytié d'entre Voz Majestez et à l'intérest qu'avec toutz les
aultres princes souverains vous estimiez qu'elle a en cette guerre,
dont lui fiz premièrement lecture de cette partie de vostre lettre qui
en faisoit mencion, affin qu'elle le tînt pour véritable; puys luy
leuz le dict extraict, sur lequel elle me fit beaulcoup de curieuses
demandes, adjouxtant que la victoire n'estoit si grande de beaulcoup
pour les aultres comme on la publioyt et qu'elle feroit volontiers
chastier ceulx qui avancent les choses en aultre façon qu'elles ne
sont; comme aussi on luy avoit dict que vous aviez faict empoysonner
le duc de Deux Pontz, là où il se sçayt meintennant de certain qu'il
est mort d'une fièbvre chaulde, et que si ceulx qui desrobent quelque
chose ou font la faulce monoye sont puniz, que ceulx là le doibvent
estre beaulcoup plus aigrement qui desrobent ou falciffient la
réputation des princes, me priant de vous remercyer beaulcoup de foys
et fort expressément de la faveur que luy faisiez de luy vouloir ainsy
communiquer le bien et le mal de voz succez; et que puysqu'elle
n'avoit peu estre ouye à vous y procurer le bien de la paix, elle
n'estimoit y pouvoir meintennant aultre chose en la guerre, sinon
prier Dieu qu'il ne vous y advînt poinct de mal, et que certes elle
l'en prioyt dévottement et de bon cueur.

Puys, s'estendant le propoz à discourir des oltrageuses entreprinses
des Allemans, et combien elles debvoient estre odieuses et suspectes à
toutz grandz princes, elle m'a parlé de l'aprest du duc de Cazimir, et
qu'il seroit bien tost en campaigne; ce qu'elle m'a expéciffié de
sorte qu'il semble qu'elle le tienne pour asseuré. Mais la priant
despuys qu'il luy pleût tout ouvertement me dire ce qu'elle en
sçavoit, elle s'est rétractée ung peu, et dict que, dans ceste
sepmaine, elle espéroit d'en avoir la certitude par lettres de ses
agentz qui sont en Allemaigne, et que, puys après, elle me le feroit
assavoir. Tant y a que je fays plus de fondement sur ce qu'elle m'a
dict d'elle mesmes que sur ce qu'elle s'est despuys vollue monstrer
réservée, quant je me suys monstré curieux; car j'ay d'aultres
conjectures, Sire, lesquelles je vous feray sçavoir par le premier des
miens, que j'envoyeray devers vous, qui me font croyre que le dict duc
de Cazimir marchera bientost; dont suplie très humblement Vostre
Majesté de vous en éclarcyr de bonne heure affin de n'estre surprins,
craignant bien fort, s'il descend par la Picardie ou le long de la
frontière des Pays Bas, ainsy qu'on le présume, que ceulx cy ne se
mettent incontinent, avec grand équipage, sur mer pour le favoriser.
J'auray toutjour l'oeil et le cueur à leur apareil et entreprinse pour
vous en donner incontinent les plus certains adviz que je pourray, et
prieray atant le Créateur, etc.

    De Londres ce XIe de juillet 1569.


    A LA ROYNE.

Madame, il m'a semblé que le soing que le Roy a heu, par ses lettres
du XXIXe du passé, de m'advertir des choses qui sont advenues entre
les deux armées le XXVe auparavant, a esté de quelque proffict et a
servy assés à interrompre des mauvais desseings que ceulx, qui
instiguent ceste Royne à la guerre, luy commançoient desjà de proposer
sur le fondement d'une trop plus grande victoire que, par la vérité de
la lettre du Roy, elle a bien cogneu qu'elle n'estoit, la luy ayant,
ceulx qui n'ont bonne affection, augmentée de plus de mille pour cent,
qui a esté cause, après en avoir discoreu avecques la dicte Dame que,
m'ayantz le duc de Norfolc, le grand Chamberlan, le secrétaire
Cecille et deux aultres du conseil convoyé jusques à la salle de
présence, je leur ay monstré le mesme extraict que j'avoys leu à la
dicte Dame, lequel les ungs ont aprouvé comme vray et les aultres ont
dict qu'il n'estoit pas à croyre qu'estantz douze centz ou deux mille
soldatz enveloupez de la cavallerye ennemye, sans aulcun secours de la
nostre, qu'il ne s'en fût perdu que quatrevingtz ou cent, sur quoy je
leur ay, en l'authorité des lettres du Roy, si bien satisfaict que ce
que Sa Majesté en mande a esté et est partout tenu pour véritable.

Je adjouxteray icy, Madame, que l'ambassadeur d'Espaigne, ayant
despuys trois jours changé de logis, est meintennant sans gardes et
croy que bien tost l'on commancera de tretter avecques luy de ces
différantz des Pays Bas. Il est vray que, sellon certain propos que
ceste Royne m'a tenu, il semble qu'elle demeure encores aulcunement
offancée contre le duc d'Alve et contre le dict ambassadeur, et mesmes
l'ayant priée qu'elle vollût à ceste heure luy permectre et à moy de
nous pouvoir entrevoir et visiter comme auparavant, elle m'a fort
expressément requiz que je me volusse encores déporter, pour quelque
temps, de l'aller voir; bien me permettoit de pouvoir quelque foys
envoyer devers luy ung gentilhomme ou ung secrétaire des miens. Et à
la suyte de cella, elle s'est prinse ung peu bien asprement à moy de
ce que les deux députez, qu'elle a envoyez à Roan pour la restitution
des biens de ses subjectz, n'ont esté, à ce qu'elle dict, ny bien
receuz, ny bien responduz, et que monsieur le maréchal de Cossé n'en a
envoyé ici d'aultres de sa part, comme je l'avois promiz, et qu'elle
s'esbahyt comme je me suys tant advancé au faict de ceste restitution,
sans estre bien asseuré de l'intention de Voz Majestez et de celle de
mon dict sieur le maréchal, monstrant avoir doubte que je luy aye
faict ung semblable trait en cecy, comme elle se plainct que
l'ambassadeur d'Espaigne luy en a uzé d'ung très mauvais sur les
choses de Flandres, ou bien qu'elle veult, estant sur le poinct de
tretter meintennant avecques le dict ambassadeur des dictes choses de
Flandres, sonder plustost avecques moy à quoy se debvoir tenir du
costé de Voz Majestez, pour de tant plustost conclurre à l'aultre
part, si elle voyt beaulcoup de difficultez de la vostre. Et m'a
pareillement requiz de la dellivrance de quatre, ses subjectz, qui
sont dettenuz à Callais, m'appellant à tesmoing moy mesmes si je sçay
que, durant ma charge, elle en ayt faict retenir ung des vostres par
deçà.

Je luy ay respondu que je ne me suys nullement advancé non d'une seule
parolle au faict de la susdicte restitution, sans estre bien garny de
mandement du Roy et Vostre, et encores de celluy de mon dict sieur le
maréchal, par lettres bien expresses de Voz Majestez et de luy,
lesquelles je luy ay desjà monstrées; et que je m'asseuroys qu'on vous
trouveroit entiers et véritables en tout ce que m'aviez ordonné de luy
en dire, ne debvant prendre en mauvaise part que monsieur le maréchal
eust envoyé devers Voz Majestez la commission des députez de la dicte
Dame, et qu'il ayt différé quelques jours à leur rendre responce
jusques à ce qu'il ayt sceu vostre intention, et qu'il estoit sans
doubte, si elle satisfaisoit bien par deçà aulx Françoys, qu'il seroit
encores mieulx satisfaict par dellà à ses subjectz. Et au regard de
ceulx qui estoient dettenuz à Callais, cella estoit advenu pour faire
cesser la détention et violence, qui se faisoit sans son sceu par deçà
aulx Françoys; mais puysqu'elle ordonnoit qu'il n'en fût rettenu pas
ung, je procureroys en semblable que les siens luy fussent randuz,
vous supliant, Madame, avoir agréable qu'il luy soit donné quelque
satisfaction là dessus, comme j'estime que vostre service le requiert,
et m'envoyer la promesse, signée de la main du Roy, touchant la dicte
restitution, que j'ay plusieurs foys demandée, affin d'en retirer une
semblable de la dicte Dame, ainsy que je l'ay convenu avecques elle.
Et ne s'est le propoz finy en aigreur, l'ayant elle mesmes ramené à
doulceur et gracieuseté sur la commémoration des infiniz travaulx, que
vous donnent ces guerres, et sur la dilligence et grandeur de cueur
dont vous mettez peyne d'y remédier, et n'a obmiz de parler fort
honnorablement du Roy, et des grandz vertuz qui reluysent en luy, et
de la valleur et réputation de Monsieur; car aussi je fays tout ce que
je puys pour ne me despartir jamais d'avec elle avec mauvaise
responce. Sur ce, etc.

    De Londres ce XIe de juillet 1569.




XLVIIe DÉPESCHE

--du XIXe jour de juillet 1569.--

(_Envoyée par Jehan Pigon, mon homme, jusques à Calais._)

  Préparatifs que font des gentilshommes anglais pour passer en
    France et se joindre aux protestants de la Rochelle.--Plainte
    portée à ce sujet par l'ambassadeur, auprès d'Élisabeth, qui
    déclare s'être opposée à leur projet.--Elle proteste de son
    constant désir de conserver la paix, et donne l'assurance que
    la flotte anglaise n'a porté aucun secours à la
    Rochelle.--Continuation de l'armement pour
    l'Irlande.--Négociation pour l'accommodement des affaires des
    Pays-Bas.--Espoir du prochain rétablissement de la reine
    d'Écosse.--Résolution prise par sir Chambernant, de se rendre à
    la Rochelle avec des volontaires, malgré le refus fait par la
    reine d'autoriser son départ.--Projet qui semble arrêté dans le
    conseil, de débarquer une armée anglaise en France si le duc
    Casimir y pénètre.--Audience est accordée par Élisabeth au
    vidame de Chartres.


    AU ROY.

Sire, entendant qu'aulcuns gentishommes anglois pourchassoient leur
congé pour passer en France, et que, nonobstant le reffuz que leur
Royne leur en faisoit, ilz ne layssoient de se pourvoir d'armes et de
chevaulx, d'assembler hommes, de solliciter les estrangiers, qui sont
icy, d'affretter vaysseaulx et achapter monitions et vivres, pour
faire leur voyage, j'ay crainct que la dicte Dame, encor qu'elle ne
leur donnast l'expresse permission qu'ilz demandent, pour ne monstrer
contravenir à la paix, ny aller contre l'opinion d'aulcuns principaulx
de son conseil qui fermement s'y opposent, qu'elle pourroit néantmoins
dissimuler et faire semblant de n'en veoir rien, ou mesmes se laysser
en fin aller aulx trop vifves et véhémentes persuasions de ceulx qui,
pour la venue de l'armée du duc de Deux Pontz et de l'aprest de celle
[du duc] de Cazimir, se monstrent à ceste heure merveilleusement
bouillans et eschauffez d'entreprendre quelque chose.

J'ay bien vollu, Sire, pour aulcunement essayer d'y remédier, dire en
la meilleur façon que j'ay peu à la dicte Dame que je ne voulois
faillir de faire le meilleur et le plus exprès office, que je pourroys
envers elle, sur ung propos qu'aulcuns seigneurs de son conseil
m'avoient naguières tenu, touchant ung nombre d'anglois de bonne
qualité, qu'ilz disoient estre prestz et bien dellibérez de passer en
France:--non, disoient ilz, contre Vostre Majesté ny contre la Royne,
ny Monsieur, par ce qu'ilz se réputoient voz serviteurs, tant que
seriez en bonne paix avecques elle; ains pour aller faire la guerre à
Mr. le cardinal de Lorrayne et aux Italliens, que le pape avoit
envoyez pour exterminer leur religion; ce qu'elle ne leur avoit vollu
permettre.--Dont je luy voulois bien dire le mesmes que j'avois
respondu à iceulx seigneurs de son dict conseil, que, au nom de Vostre
dicte Majesté, je la remercyois grandement de sa bonne intention et
que j'avois desjà miz peyne de vous faire cognoistre que, à la vérité,
elle la vous portoit bonne et droicte, comme aussi vous luy en
réserviez et luy en rendiez une toute pareille de vostre part, et
qu'en cella avoit elle monstré une royalle correspondance de vraye
Royne avecques ung grand Roy; comme eulx, de leur costé, monstroient
celle qu'ilz avoient de subjectz à subjectz, laquelle ne luy debvoit
aulcunement playre; et que à elle touchoit de ne faire ny souffrir
estre faict par ses dicts subjectz, pour quel prétexte que ce fût,
aulcune entreprinse en France, sinon, ainsy que Vostre Majesté l'en
requerroit; car, de tant que c'estoit vous deux qui aviez contracté
paix, et l'aviez pour vous et les vostres jurée l'ung à l'aultre, elle
pouvoit bien penser qu'elle seroit toutjour tenue de tout ce que, au
préjudice d'icelle, ses subjectz entreprendroient; et qu'elle creût
hardyment, s'ilz descendoient en armes en France, qu'ilz vous y
trouveroient tout armé avec bon nombre de Françoys, que vous aviez
desjà miz aulx champs contre les reytres; et seriez prest d'y en
mettre encores ung aultre bon nombre de toutz frais contre eulx, avec
grand occasion de poursuyvre quelque foys, par après, contre elle et
contre son royaulme le juste rescentiment à quoy ilz vous auroient
provoqué: dont, puisque Dieu l'avoit desjà meue à ne leur laysser sur
ung tant inique fondement bastir une très injuste guerre, qui ne luy
pouvoit estre ny utille ny honnorable, je la suplioys qu'elle leur
vollût si bien interrompre leurs dellibérations, que vous n'en
puyssiez estre aulcunement offancé, ny elle désobéye.

A cella la dicte Dame, monstrant ne prendre que de bonne part ma
remonstrance, m'a respondu qu'il estoit vray qu'ung bon nombre de ses
subjectz, avec aulcuns principaulx du royaulme, s'estoient résoluz et
aprestez d'aller trouver monsieur l'Admyral, et que celluy qui premier
luy avoit parlé de l'entreprinse, estimant qu'elle l'auroit fort
agréable, avoit espéré d'en raporter ung bon présent, mais qu'elle
vouldroit de bon cueur que je sceusse ce qu'elle luy en avoit
respondu, et comme elle avoit griefvement reprins leur folle
dellibération, me priant de croyre qu'elle ne randroit la parolle,
qu'elle m'avoit donnée là dessus, ny faulce ny mensongière; bien
estoit vray qu'il y en avoit aulcuns qui estoient poussez d'une si
forte conscience qu'on ne les pouvoit arrester.

Je luy ay dict, et l'ay dict despuys bien expressément aux seigneurs
de son conseil, qu'elle et eulx vous auroient à respondre de tout le
mal qui vous viendroit de ce royaulme, ou bien vous monstrer ceulx qui
le vous auroient procuré, et que eulx mesmes seroient contrainctz de
vous en faire la justice, lesquelz se pourroient asseurer d'avoir ung
grand Roy à partie, qui ne se contanteroit jamais qu'il n'en vît une
exemplaire punition. Après, j'ay parlé à la dicte Dame du retour de sa
flotte de la Rochelle, et qu'encor qu'il vous eust faict bien mal de
veoir mener un tel traffic avec ceulx que vous teniez meintennant pour
grandz ennemys, néantmoins, parce qu'elle m'avoit prié vous assurer
qu'il n'y alloit rien de quoy vous peussiez estre offancé ny eulx
secouruz, vous aviez miz ordre qu'il ne leur fût, à l'aller ny au
retour, faict aulcune démonstration d'hostillité en toute la coste de
dellà; dont aulcuns de ceulx, qui en estoient revenuz, se louoient
d'avoir, partout où ilz avoient vollu descendre, esté bien receuz en
amys.

Elle m'a respondu, avecques sèrement sur son Dieu, qu'elle ne sçavoit
qu'on eust aporté en la dicte flotte aulcune chose qui vous deût
offancer, et que ceulx de la Rochelle ne se pouvoient vanter d'avoir
eu de son argent, ny de ses monitions, ny de ses vivres, sinon qu'ilz
les eussent prins sur la parolle de Hélie dans la bouteille de la
veufve de Sareptha[8], car elle ne se trouvoit avoir rien [de] moins
dans sa bource, pour ce qu'ilz disoient en avoir tiré; et que ceulx,
qui avoient advancé leurs deniers en ce marché de la Rochelle, se
malcontantoient bien fort pour ne leur avoir esté forny, à moictié
prez, le nombre de sel et vins qu'on leur avoit promiz; mesmes l'on
avoit vollu vandre le tout à d'aultres, de sorte qu'elle avoit esté
contraincte d'en escripre à monsieur l'Admyral; dont, à ceste heure,
quant elle les voyoit entrer en plainctes, elle se prenoit à rire de
la grand confiance qu'ilz avoient heue aulx parolles de ceulx là.

  [8] Allusion à ce que les Saintes Écritures rapportent du
  prophète Élie, que s'étant rendu par l'ordre de Dieu à Sarepta,
  ville de la Phénicie, dans un temps de disette, il y trouva une
  pauvre veuve à laquelle il demanda le reste du peu de provision
  qu'elle avait en farine et en huile, lui disant:--«La farine qui
  est dans le pot ne manquera point, et l'huile qui est dans le
  vase ne diminuera point jusqu'au jour auquel le Seigneur doit
  faire tomber la pluie sur la terre.--Cette femme s'en alla donc
  et fit ce qu'Élie lui avait dit. Élie mangea et elle aussi, avec
  sa maison; et depuis ce jour là,--la farine du pot ne manqua
  point et l'huile du vase ne diminua point, selon que le Seigneur
  l'avait prédit par Élie.»--3e liv. _des Rois_, ch. 17, v. 9 à 16.

Despuys, Sire, l'on m'a asseuré que le ser Henry Chambernant et
aultres, sur le congé qu'ilz pourchassoient de passer en France, en
ont esté du tout débouttez, et qu'on a dépesché nouvelles commissions
contre les pirates; tant y a que ceulx de la nouvelle religion ne
cessent pour cella de se pourvoir, et de préparer secrectement tout le
secours qu'ilz peuvent pour ceulx de leur party. Mesmes j'entendz que,
pendant que ceste flotte a séjourné à la Rochelle, il y est arrivé
deux ourques, de Dasque et de Hembourg, chargées de monitions de
guerre, oultre ce que le conseiller Cavaignes y a envoyé d'icy. Et
toutjour continue l'on l'aprest des grandz navyres de guerre de ceste
Royne; mesmes aulcuns principaulx seigneurs de ce conseil les sont
allez visiter ceste sepmaine, pour haster la besoigne, ce qui me faict
toutjour doubter de quelque entreprinse; et, si la guerre de Guyenne
s'aproche en ce quartier, ou que l'armée [du duc] de Cazimir y
descende, je ne fays doubte qu'ilz ne se jectent incontinent en mer,
avec tout cest équipage de navyres, pour les favoriser. Ilz hastent le
plus qu'ilz peuvent le secours d'Irlande, duquel ilz feront bientost
l'embarquement.

L'on est après, touchant les différandz de Flandres, de veoir avec
monsieur l'ambassadeur d'Espaigne et avec aulcuns merchans gènevoys et
espaignolz, qui sont icy, s'il se pourra moyenner aulcun bon accord
sur l'intérest des particuliers; et puys le dict ambassadeur
pourchassera audience de ceste Royne pour tretter de celluy du Roy
Catholique, son Maistre.

Il ne se faict, en aparance, aulcune sollicitation pour la Royne
d'Escoce, atandant le retour du Sr. Bourtic, son escuyer, qui est allé
en France, et la venue des députez de son pays; mais les affaires ne
layssent de s'advancer beaulcoup soubz main par une certaine voye, qui
fera, à mon adviz, réuscir ce qu'elle prétend; et, en cest endroict,
etc.

    De Londres ce XIXe de juillet 1569.


Sellon aulcun propos, que le conseiller Cavaignes a tenu à des
principaulx seigneurs de ce conseil, il semble que la Royne de Navarre
ayt envoyé ses bagues par deçà pour emprumpter de l'argent dessus;
dont ne fault doubter qu'elle n'y recouvre quelque bonne somme. Les
Srs. Du Doict et de Sainct Symon, qui sont pour la seconde foys
arrivez naguières de la Rochelle, sollicitent leur dépesche pour s'y
en retorner; et me vient on d'advertyr que le susdict Chambrenant
s'apreste, de luy mesmes et sans congé, d'y aller avecques eulx,
puysque la Royne, sa Mestresse, le luy a reffuzé et d'y mener ceulx
qui volontairement l'y vouldront suyvre.


    A LA ROYNE.

Madame, l'occasion de ceste dépesche, comme de plusieurs aultres
précédantes, est pour advertyr Voz Majestez de l'altération et
changement qu'on voyt, quasi toutz les jours, advenir ez choses de
deçà, esquelles l'on ne suyt guyères le mesmes reiglement qu'on leur
ordonne dans le conseil; ains, hors de là, soubz main elles sont par
aulcuns, qui n'ont bonne affection, ausquelz ne deffault ny moyen, ny
authorité dans ce royaulme, incontinent acheminées au rebours, de
sorte que les bien affectionnez n'en sentent que le vent; ou bien,
quand ilz s'en aperçoyvent, c'est lorsqu'elles sont desjà si
advancées, avec la colleur du proffict et advantaige de la dicte Dame
et de son royaulme, qu'ilz ne les peuvent plus ny les ozent arrester
ny contradire. Par ainsy, j'estime estre fort requiz que Voz Majestez
soyent souvant advertyes commant le tout y passe. Or, ce que j'en
escriptz présentement en la lettre du Roy monstre qu'il ne se pourroit
desirer de la dicte Dame aulcunes meilleures parolles, ny promesses,
ny aulcunes meilleures démonstrations de paix, que celles qu'elle me
donne, et que je les trouve ordinairement telles en elle et en aulcuns
principaulx de son conseil; mais leurs aprestz, et aulcuns secretz
adviz qui me viennent de leurs dellibérations, me mettent néantmoins
en doubte d'une guerre; et ne fays doubte, si celle qui est en Guyenne
s'aproche vers la mer de deçà, ou que le duc de Cazimir avec son armée
y descende, qu'il ne se manifeste lors quelque entreprinse tramée de
long temps entre eulx, ou bien qu'ilz s'eschauferont d'en tenter
quelcune nouvelle d'eulx mesmes, laquelle les gens de bien n'ozeront
bonnement empescher; ains, pour la peur des mauvais qui seront lors
insolans, ilz feront semblant de la trouver bonne.

A quoy, Madame, puysqu'il y a encores du temps et que leur soubdaineté
ne pourra, comme j'espère, prévenir la dilligence dont j'useray
toutjour à vous advertir, je m'asseure que vous pourvoirrez si à
propos à la seurté de la frontière, qui regarde ce royaulme, qu'on ne
pourra gaigner que honte et dommaige d'y entreprendre quelque chose.

Monsieur le vydame de Chartres s'estant miz plus avant dans le pays,
comme ceste Royne le luy avoit faict commander, est enfin venu loger
aulx faulxbourgs de ceste ville, et, dimenche dernier, il soupa avec
ces seigneurs du conseil en la mayson du duc de Norfolc. Hier, il fut
faire la révérance à la dicte Dame à Grenuich. Je ne sçay encores s'il
mettra en avant quelques pratiques avecques elle. Monsieur le cardinal
de Chastillon ne l'a veue despuys le commancement de may; possible
qu'il la viendra trouver à Richemont qui n'est guières loing de Chin,
où il est logé: auquel lieu elle va jeudy prochain pour y demeurer
cinq ou six jours, et puys, elle s'acheminera à son progrez qu'on
continue dire qui sera sans doubte vers l'Isle d'Ouyc.

Je vous requiers toutjour, Madame, de donner quelque satisfaction à la
dicte Dame tant sur les saysies de Roan et de Calais que envers son
ambassadeur; car voz bons déportemens envers elle m'aydent grandement
à renverser les conseilz de ceulx qui l'instiguent à vous nuyre. Sur
ce, etc.

    De Londres ce XIXe de juillet 1569.




XLVIIIe DÉPESCHE

--du XXVIIe jour de juillet 1569.--

(_Envoyée par le Sr. de Vassal jusques à la Court._)

  Négociation des envoyés de la Rochelle pour obtenir un emprunt
    sur les joyaux de la reine de Navarre et la signature des
    principaux chefs protestants.--Continuation des préparatifs de
    guerre en Angleterre, où l'on tient une flotte armée toute
    prête à mettre à la voile.--Plaintes du traitement fait en
    France à l'ambassadeur Norrys au sujet de l'exercice de sa
    religion.--Menace d'user de représailles à Londres contre
    l'ambassadeur de France.--Déclaration du roi touchant la
    restitution des biens saisis à Rouen sur les Anglais.--_Mémoire
    général_ sur les affaires de France et d'Angleterre.--Efforts
    de la reine pour anéantir entièrement le catholicisme dans ses
    états.--Divisions en Angleterre.--Violent désir qu'a la reine
    de recouvrer Calais.--Discussion entre sir Cécil et
    l'ambassadeur sur l'existence de la ligue formée par les
    princes catholiques.--Disposition des seigneurs anglais à
    entreprendre la guerre.--Craintes sérieuses que doivent faire
    naître l'expédition projetée par le duc Casimir, et les apprêts
    qui se continuent à Londres sans relâche.--Nécessité pour le
    roi de donner satisfaction à Élisabeth sur la restitution des
    prises, et d'éviter toute occasion de rupture ouverte.--Succès
    des rebelles en Irlande.--Réconciliation de l'ambassadeur
    d'Espagne avec la reine, qui a enfin ordonné sa mise en
    liberté.--Conditions de l'accord proposé pour terminer les
    différends des Pays-Bas.--Les affaires d'Écosse demeurent
    toujours en suspens.--_Mémoire secret_ sur divers projets de
    mariage d'Élisabeth, notamment avec le duc
    d'Anjou.--Conversation entre la reine et l'ambassadeur sur ces
    mariages.--_Autre mémoire secret._--Opinion de l'ambassadeur
    qu'Élisabeth ne se mariera jamais.--Raisons sur lesquelles
    cette opinion est fondée.--Détails sur la vie privée de la
    reine.--Familiarités entre elle et le comte de
    Leicester.--Représentations du duc de Norfolc à ce
    sujet.--Déclaration de la reine, qu'elle ne veut pas épouser le
    comte de Leicester.--Quels sont les divers aspirants au trône
    d'Angleterre comme présomptifs héritiers d'Élisabeth?--Les
    droits de Marie Stuart sont soutenus par toute la
    noblesse.--Remontrances du comte de Leicester à Élisabeth sur
    la conduite qu'elle doit tenir à l'égard de Marie Stuart.--Il
    insiste vivement pour qu'elle soit rétablie en
    Écosse.--Déclaration d'Élisabeth qu'il importe à sa sûreté de
    retenir Marie prisonnière.--Projet de mariage du duc de Norfolc
    avec Marie Stuart.--Détails sur les conséquences importantes
    d'un pareil événement qui assurerait le rétablissement de la
    reine d'Écosse.


    AU ROY.

Sire, ce que les Srs. Du Doict et de Sainct Symon, estantz pour la
seconde foys envoyez de la Rochelle devers la Royne d'Angleterre, ont
principallement négocié avecques elle et avecques les seigneurs de son
conseil, est de pouvoir trouver icy deux centz mille escuz par
emprunct sur les bagues de la Royne de Navarre et sur les obligations
et promesses qu'ilz ont portées, par escript, d'elle et des
principaulx de leur camp, avec fidéjussion personnelle, de Mr. le
cardinal de Chastillon et de Mr. le vydame de Chartres, de ne partir
de ce royaulme sans les avoir faictz entièrement payer et rembourcer.
A quoy, encor que la dicte Dame et iceulx seigneurs ne se soyent
advancez de leur rien offrir de leur part, il semble néantmoins qu'ilz
leur ayent permiz de pouvoir engaiger à d'aultres en ce royaume les
dictes bagues pour vingt cinq ou trente mille livres esterlin, qui est
cent mille escuz, et est l'on après à recercher secrètement les
meilleures bources de Londres pour les fornir, avec offre de grandz
intéretz. Je suys après à y donner tout l'empeschement que je porray,
mais je sentz bien qu'ilz recouvreront la dicte somme, ou la plus
grand part d'icelle, quant ce ne sera que de ceulx de leur religion et
de ceulx qui ceste année ont butiné les prinses et pilleries de la
mer. Le dict Sainct Symon s'en est desjà retourné avec quelque
responce, mais le dict Sr. Du Doict est demeuré pour attandre les
deniers, lesquelz il presse estre forniz bientost, affin de les avoir
conduictz en leur camp à la St. Michel.

Et cependant, j'entendz qu'il faict équiper en guerre une de ses
grandes ourques, qui ont esté prinses ceste année sur les Flamans,
comme l'on a commancé, plus d'ung moys a, d'en armer encores aultres
quatre dans ceste rivière, ainsy que je l'ay desjà escript; mais par
nulle dilligence, que j'aye sceu faire, je n'ay peu encores descouvrir
pour quelle entreprinse c'est; car, ayant faict pratiquer, et mesmes
par argent, aulcuns de ceulx qui sont arrestez pour aller aus dictes
ourques, ilz ont juré ne sçavoir où, ny quant, ny à quoy tend leur
voyage. Et parce que les dictes ourques ne sont propres pour la
guerre, ny pour aller courir à la mer d'Olande et Zélande, comme
aulcuns disoient que ceulx qui y sont desjà au nom du comte Ludovic de
Nasseau les y attendoient; ains sont vaysseaulx lourdz et poysantz, et
néantmoins capables pour porter grand nombre d'hommes et de monitions
et vivres en quelque lieu, je me crains toutjour de quelque
entreprinse sur la coste de dellà. Et certes, Sire, de ce qu'on veoyt
ceulx de la Rochelle tenir meintennant la campaigne au millieu de
vostre royaulme, estantz ainsy renforcez de l'armée du duc de Deux
Pontz; et qu'il se dresse par les princes protestans encores ung
aultre secours en leur faveur; et que les aultres princes catholiques,
se contentans d'exempter eulx et leurs estatz du dangier de ceste
guerre, layssent ayséement courir tout le hazard et fondre tout
l'orage sur vous et sur vostre royaulme, ceulx ci s'anyment et prènent
plus de cueur de renouveller leurs prétentions en France, estimans
que très oportunéement, et sans dangier, ilz les peuvent meintennant
pourchasser. Et ceulx mesmes qui du commancement allégoient à ceste
Royne qu'il luy estoit besoing de tenir ung armement prest pour
d'aultres fins, semblent monstrer meintennant qu'elle le doibt
employer à ceste cy, et qu'il y a de quoy se prévalloir si grandement
de noz présentes adversitez, pour elle et pour son royaulme, que les
gens de bien, qui aulcunement en détestent dans leur cueur les
dellibérations, ne les ozent pour ceste occasion bonnement contradire;
et je crains bien fort que la bride qui a vallu jusques icy à arrester
ces plus boillans, ne soit assés forte pour les retenir davantaige, si
ces troubles vont guières plus avant, bien que je ne deffauldray de la
leur faire tenir la plus ferme et roide qu'il me sera possible, et de
prévenir au moins leur dilligence par celle que je mettray à vous
advertir, soigneusement et souvant, de ce que je leur verray faire;
qui ont, Sire, desjà tant advancé leur armement, sellon le raport que
m'en vient de faire ung, qui est tout à ceste heure arrivé de Gelingan
où je l'avois exprès envoyé, qu'ilz l'ont rendu prest à le mettre à la
voyle et ne reste rien plus aulx douze grandz navyres de guerre de
ceste Royne, que les fornir d'hommes et de vivres; mais je n'ay adviz
que pour telle forniture il y ayt encores aulcune commission
dépeschée.

Je verray ceste Royne et ses seigneurs avant qu'ilz s'esloignent à
leur progrez, et, sur l'occasion des lettres qu'il vous a pleu
m'escripre, du IXe du passé, où il y a bonne et assés ample matière de
les entretenir, je leur remonstreray fermement les choses qui
conviennent à la paix, et celles qui la pourraient rompre, et les
confirmeray, aultant qu'il me sera possible, à la debvoir bien
entretenir; ne voulant obmettre, Sire, une bien fort grande pleincte
que la dicte Dame mesmes, en ma dernière audience, et iceulx seigneurs
m'ont faicte, et laquelle ilz prènent fort à cueur, de la violence
dont ceulx de Paris ont usé contre Mr. Norrys, leur ambassadeur,
[jusques] à luy avoir rompu l'accoustumée franchise de son logis, où
estoit madame sa femme et ses enfans, pour les recercher sur
l'exercisse de leur religion; et de ce, aussi, qu'on parle au dict
ambassadeur en termes si deffians d'elle et de toutz les Anglois,
comme les réputans ennemys, qu'ung des plus grandz de ceste court m'a
despuys envoyé dire, avec grand affection, que cella estoit suffizant
pour faire passer sa Mestresse à une déclaration de guerre, et qu'on
monstroit bien en France par le mauvais trettement, qu'on faisoit à
leur ambassadeur, qu'on ne se soucyoit guières que je fusse icy ny
bien veu ny bien tretté, et que je fusse de mesmes empesché en
l'exercisse de ma religion; ce que ne pouvant croyre procéder
aulcunement de Voz Majestez Très Chrestiennes, m'advertissoit estre
besoing vous escripre dilligentment d'y vouloir remédier. Et, par ce
que j'ay baillé ample mémoire et instruction de toutes choses à ce
gentilhomme des miens, le Sr. de Vassal, et l'ay exprès dépesché pour
vous en aller donner bon compte, je vous suplieray seulement de luy
donner entière foy; et prieray, pour le surplus, Nostre Seigneur, etc.

    De Londres ce XXVIIe de juillet 1569.


Ainsy que je signoys la présente, est arrivé celle qu'il a pleu à
Vostre Majesté m'escripre, du VIIIe du présent, avec la relacion des
choses advenues au siège de la Charité, desquelles j'informeray mieulx
au vray ceste Royne et les siens, qu'il semble qu'ilz ne l'ont esté
par les premières nouvelles qu'on leur en a escriptes, et suys très
ayse des aultres honnestes et gracieulx termes de la dicte lettre, qui
viennent bien fort à propos.


    A LA ROYNE.

Madame, j'ay miz peyne de faire, jour par jour, entendre à Voz
Majestez l'estat des choses de deçà, et les vous ay quelque foys
mandées diverses, sellon que diversement je les ay veues advenir, et
néantmoins toutjour telles que vous en avez peu clairement juger le
mesmes succez, qui, despuys jusques à ceste heure, s'en est ensuyvy;
meintennent, Madame, vous entendrez à quoy elles s'acheminent, et
cognoistrez par ce que j'en escriptz au Roy et par le mémoire que j'ay
baillé au Sr. de Vassal, présent porteur, et par ce que je luy ay
donné charge de vous en dire, qu'elles sont en ung poinct où il ne
nous fault estre ny endormiz ny paresseux. Je ne deffauldray envers
ceste Royne et ces seigneurs de toutz les offices, sollicitations et
remonstrances, qui sont nécessaires à la paix, et, pour cest effect,
je verray la dicte Dame et eulx encores une foys, avant qu'ilz
s'esloignent à leurs progrez; et, avec le contenu de voz lettres, du
IXe du présent, qui m'aydera beaulcoup de l'entretenir sur voz
nouvelles et sur la restitution des biens de ses subjectz à Roan, je
tretteray des aultres matières qui me tiennent en doubte d'elle, et
métray peyne de descouvrir ce qu'elle en a en son intention, sans
obmettre de luy toucher ung mot de ce que me mandez de son
ambassadeur, pour lequel elle s'est advancée de me faire la pleincte
que verrez en la lettre du Roy; et je vous suplie très humblement,
Madame, que, pour l'honneur de sa Mestresse et pour servir au temps,
il vous playse uzer et faire user si dignement envers luy qu'il n'ayt
aulcune juste occasion de se plaindre, voulant hardyment sa dicte
Mestresse qu'il vous rande entier compte de ses actions, et que vous
les veuillez entendre de luy mesmes, sans adjouxter foy à ce qu'on
vous en pourra raporter; car elle m'a asseuré luy avoir fort
expressément commandé de déposer toute affection qu'il pourroit avoir
à ceulx de sa religion, pour faire nettement sa charge; et qu'elle
entend qu'il ayt à la vous randre bien agréable et non aulcunement
suspecte.

Je suys bien ayse de pouvoir monstrer à la dicte Dame la déclaration,
que le Roy m'a envoyée touchant la restitution des biens des Anglois à
Roan, car desjà elle s'estoit deux foys prinse bien aigrement à moy de
ce que je l'avois hastée d'envoyer ses députez par dellà, lesquelz
mandoient qu'ilz n'y avoient esté ny bien receuz, ny bien responduz;
et je craignois que sur noz difficultez elle s'accommodât plus
facilement avec aultruy, pour tant plus convertir ses entreprinses à
nostre dommaige; mais elle verra par la dicte déclaration la franchize
et intégrité, dont Voz Majestez uzent envers elle, et au moins aurez
vous d'aultant constitué vostre cause en bonne foy et équité, et Dieu
renversera le tort et injustice qu'on vous y vouldra faire; vous
supliant au reste, Madame, ouyr et croyre ce que le dict Sr. de Vassal
vous dira de ma part, et je prieray dévottement le Créateur, etc.

    De Londres ce XXVIIe de juillet 1569.


  MÉMOIRE AU SR. DE VASSAL de ce qu'il dira de ma part, oultre le
    contenu de la dépesche, à Leurs Majestez;

Qu'on pourvoit icy ez ordonnances de la justice et des armes, et en
tout aultre règlement du pays, que rien ne s'y face au désadvantaige
de ceulx de la nouvelle religion, ains les ministres et évesques
tiennent fermement la main, avec l'assistance d'aulcuns d'auprès de
ceste Royne, que les déterminations du conseil aillent toutjour à leur
proffict et faveur.

Dont, puys naguières, s'est ensuyvy le commandement qu'on a faict aulx
officiers de ceste Royne et toutz aultres, qui sont à ses gaiges et à
son priviliège, de se réconsilier aulx évesques, et de recognoistre et
advouer la dicte Dame pour suprême chef de l'églize de ce royaulme, et
luy en prester le sèrement;

Avec grand aguet que nul soit miz en charge, ny commis au gouvernement
des provinces, portz et places, ny soit estably capitaine aulx levées,
monstres et descriptions d'hommes et d'armes qui se font, qui ne soit
de la dicte religion.

Vray est que faisant naguières telle différance de personnes, l'on a
senty qu'il y avoit, dans l'opinion du monde, de la contradiction et
anymosité grande, dont la susdicte ordonnance de recognoistre la dicte
Dame pour suprême chef de l'esglize n'a passé en avant.

Et, encores despuys deux mois, ayant esté non seulement permiz mais
expressément commandé par toutes les provinces, de se pourvoir
d'armes, nomméement de haquebutes, et de s'exercer à icelles, l'on
va, à ceste heure, ez lieux plus suspectz, par ce que les catholiques
s'y pourvoyoient et s'exerçoient plus curieusement que les aultres,
retirant peu à peu les dictes armes des mains du peuple, pour les
mettre soubz la garde des officiers, qui sont toutz, comme dict est,
de la nouvelle religion.

Ainsy se manifeste la division dans ce royaulme, laquelle se norryt et
prend, chacun jour, acroissement par la menée de ceulx qui aspirent au
gouvernement des affaires, et par ceulx qui prétendent à la succession
de ceste coronne, lesquelz commancent desjà, tout à descouver,
pratiquer leurs partizans; et pareillement pour la contradiction qui
se veoyt à conseiller d'un costé, et dissuader de l'aultre, l'accord
des différantz des Pays Bas; et surtout pour le manifeste support
qu'aulcuns font aulx affaires de la Royne d'Escoce contre d'aultres,
qui fermement s'y opposent;

Entreprenans, les ungs et les aultres, de tant plus ouvertement
poursuyvre leurs menées, que chacun party a plusieurs argumens pour
soubstenir et débattre ce que plus il prétend, et plusieurs sans
dangier ozent bien se déclairer pour la cause qu'ilz estiment la
meilleure.

Les seulz affaires qui concernent meintenent la France, qui sont deux
principallement, demeurent sans deffaveur, parce qu'en l'ung, lequel
est de la religion, l'on est contrainct de suyvre les décretz et
ordonnances de certain parlement, cy devant tenu en ce royaulme contre
la religion catholique, à laquelle encor que plusieurs en leur ceur
portent toute faveur, ilz ne s'ozent néantmoins monstrer adversaires
de la nouvelle.

Et au segond affaire, lequel est de Callais, toutz, d'ung mesme
vouloir et d'une mesme opinion, concourent à ce qui met en avant pour
le recouvrer, et semble que ceulx, qui ont maulvaise intention,
bastissent sur ce dernier prétexte des entreprinses pour le premier,
et font à cest effect dresser les apareilz que nous voyons, lesquelz
sont en l'estat que j'ay cy devant escript.

Je travailleray bien, aultant qu'il me sera possible, d'interrompre et
divertir leurs menées par toutz les meilleurs moyens, que j'estimeray
y pouvoir servir, ainsy que, ez trois ou quatre dernières audiences,
je n'ay obmiz de remonstrer à ceste Royne par propos nullement
recerchez, ains sur la suyte des siens, bien vifvement le bien de la
paix, et le mal et ruyne qui luy adviendroit de la rompre, et qu'elle
se pouvoit plus prévaloir de la présente amytié du Roy, qu'elle ne
fera de proffict d'une guerre incertaine et trop dobteuse, si elle le
provoque à estre son ennemy; et luy ay admené toutz les argumens que
j'ay peu pour luy oster l'opinion de la ligue, qu'on luy faict acroyre
des catholiques; mais encor qu'elle se laysse quelque foys bien
disposer, je cognois néantmoins qu'après qu'elle a conféré mes propoz
avec aulcuns, qui sont auprès d'elle, ilz luy représentent tant de
dangiers, et luy admènent tant de persuasions au contraire, que bien
souvant ilz la divertissent.

Naguières, au partir d'elle, m'estant arresté en la salle de présence
avec les seigneurs de son conseil, pour aulcuns affaires des merchantz
françoys, Me. Cecille, parmy les aultres, me dict tout hault que
j'avois prins grand peyne de vouloir monstrer à la Royne, sa
Mestresse, qu'il n'y avoit poinct de ligue entre les catholiques, qui
estoit trop notoire qu'elle estoit faicte et jurée, et encor que le
Roy fût meintenent seul en campaigne, les aultres princes néantmoins
concouroient d'intelligence avec luy, et le Pape et le Roy d'Espaigne
y avoient leur exprès secours, et que, à ce que j'avois remonstré que
le dict secours n'arguoit rien de la dicte ligue, pour ce que, si elle
estoit, les dictz princes auroient desjà armées en leur nom aulx
champs;

Qu'on sçavoit bien, quant au Pape, qu'il y avoit miz tout ce qu'il
pouvoit, car ses moyens n'estoient pas grandz; que l'Empereur n'avoit
grand pouvoir en Allemaigne pour arrester les reytres, comme je disois
qu'il eust faict, si la dicte ligue eust esté faicte; ains estoit
l'authorité ez mains des princes de l'empire, lesquelz il ne pouvoit
empescher qu'ilz ne missent hors du pays aultant de gens de guerre,
comme ilz en vouldroient tirer pour la deffance de leur religion; et
que le Roy Catholique ne pouvoit, à cause des Mores, envoyer plus de
forces d'Espaigne que celles qui en estoient desjà dehors, ni le duc
d'Alve n'ozeroit mettre ensemble tant d'Allemans et de Flamans qu'ilz
se trouvassent plus fortz que les Espaignolz, car ne s'y vouloit fyer;
et de sortir avec les dictz Espaignolz hors du pays, il craignoit trop
une révolte qui l'empeschât d'y rentrer; et par ainsy que, y dominant,
à ce qu'il disoit, en tyran, il estoit contrainct d'y demeurer assidu
à le garder. Par ainsy, les aultres princes, par l'aparance d'ung
petit secours, faisoient au Roy seul soubstenir toute ceste guerre.

Je luy ay respondu qu'on ne debvoit estimer le Roy si mal conseillé,
s'il y avoit ligue, qu'il vollût prandre sur luy tout le hazard et
toute la charge d'icelle, pendant que les aultres demeureroient
asseurez dans leurs estatz à juger des coups; et qu'il estoit très
certain que le Roy ne prétendoit, par les armes qu'il avoit
meintennant en la main, que de recouvrer l'obéyssance de ses subjectz,
et que ce qui sembloit le monstrer tant adversaire de la nouvelle
religion estoit parce qu'il ne voyoit point d'aultres, qui luy
menassent la guerre, ny qui s'oposassent à ses desirs et intentions en
son royaulme, ny qui missent son authorité en débat, que ceulx de la
dicte religion.

A cella il m'a aigrement répliqué que, si le Roy n'estoit droictement
armé contre leur religion, laquelle il voyoit bien que beaulcoup de
princes, de peuples et de nations, qui l'avoient desjà receue, se
mettoient en avant pour la soubstenir, et qu'il ne serchât, comme je
disois, que le droict de son authorité, pour quoy reffuzoit il donques
les honnestes et advantaigeuses propositions de paix, que la Royne, sa
Mestresse, et les princes d'Allemaigne luy avoient mises en avant, ou
pourquoy ne faisoit il cognoistre que les aultres se plaignoient à
tort; car toutz les gens de bien du monde concourroient en sa faveur,
et à luy offrir secours et assistance contre ceulx qui n'auraient
aultre tiltre que de rebelles?

Je luy ay respondu qu'il n'estoit raysonnable que telle proposition de
paix vînt d'ailleurs que de l'humble suplication et parfaicte
obéyssance des subjectz; car aultrement elle seroit honteuse au Roy,
mais, s'ilz commançoyent par là, ne failloit doubter que le Roy ne se
portât envers eulx comme prince clément et bénigne; et que le dict
secrétaire Cecille le debvoit remonstrer à Mr. le cardinal de
Chastillon, à qui il parloit souvant, affin qu'il plyât son frère à ce
debvoir: car, si sellon icelluy il ne posoit avec humilité les armes
soubz la confiance du Roy, il failloit ou que les huguenotz eussent le
dessus des Roys, ou que les Roys vinssent à boult des hugnenotz, et
que les ungs fussent la ruyne des aultres.

Là s'eslargirent trois ou quatre d'entre eulx en beaulcoup de grandz
propos, qui monstroient ne tenir à eulx qu'on n'entreprînt tout
promptement ung voyage en France, et de tant qu'ilz ne se pouvoient
tenir de blasmer le temporisement qu'on en faisoit, ilz donnoient à
cognoistre qu'on temporisoit, et qu'on attendoit seulement l'occasion,
[ce qui] se descouvre assés par l'armement qu'ilz tiennent prest; et
je crains fort, si la guerre de Guyenne s'aproche vers la mer de deçà,
qu'ilz la facent lors paroistre, ou bien, si le duc de Cazimir descend
en Picardye, lequel de Cazimir l'on estime qu'il entreprendra ceste
guerre en son nom, mais qu'il la fera avec les deniers de ce royaulme.

Et semble que plusieurs, icy, ayent opinion que le dict duc de Cazimir
descendra au dict pays de Picardie, au moins fault il faire estat
qu'il marchera suyvant ce que ceste Royne naguières m'en a dict,
laquelle m'en a parlé en certaine façon qu'elle a monstré le tenir
tout asseuré. Et bien que despuys elle se soit rétractée, disant
qu'elle l'avoit seulement ouy dire, mais qu'elle m'en feroit bien tost
sçavoir la certitude, qui luy en seroit mandée par les prochaines
lettres d'Allemaigne, le comte de Lestre m'a despuys mandé que
Quillegrey avoit escript que le dict duc avoit quatre ou cinq mille
chevaulx et six mil lansquenetz toutz prestz; ne restoit plus que
quelque argent pour se mettre incontinent en campaigne.

Et je sçay, par adviz bien certain, qu'il a esté escript au dict
Quillegrey, lequel sembloit estre en termes de s'en revenir, qu'il
n'ayt encores à bouger de Hembourg, et que, nonobstant les difficultés
qui se sont jusques icy trouvées sur la forniture des 40 mil livres
esterlin, vallans 133 mil escuz, qui debvoient estre miz en ses mains,
pour les bailler de dellà, desquelz, à la vérité, l'on avoit trouvé
moyen d'aulcunement révoquer, à tout le moins retarder le payement,
qu'il sera donné ordre qu'il les aura du premier jour; et qu'aussitost
qu'il entendra que le dict duc de Cazimir marchera, qu'il ne faille de
l'aller trouver, et de l'accompaigner et suyvre nomméement en son
voyage de France.

Laquelle intelligence de ceulx cy avec le dict duc de Cazimir me faict
doubter qu'ilz ayent ensemble projecté quelque entreprinse en mesmes
temps, et que ceulx cy tiennent prestz ces douze grandz navyres de
guerre et tout ce grand équipage, qui est retourné de la Rochelle,
pour l'exécuter; car desjà l'on parle de retourner à la mer, et
aulcuns pirates, à tiltre de merchans, s'y sont desjà miz.

Mesmes, il m'est venu, despuys deux jours, ung advertissement de lieu
bien notable, lequel m'a esté confirmé, despuys une heure, par
l'ambassadeur d'Espaigne, comme l'on a escript à monsieur l'Admyral
qu'il face tout ce qu'il pourra pour conduyre son armée en Picardie ou
Normandie, et qu'il se trouvera douze ou quinze mil Angloys, prestz de
se mettre en mer pour le favoriser, et que cependant l'on luy
assemblera une bonne somme de deniers sur les bagues de la Royne de
Navarre.

Je ne sçay si, par l'entremise d'aulcuns seigneurs qui se monstrent
ennemys et contraires de telles entreprinses, lesquelz je ne fauldray
de bien employer, et par la survenue des affaires d'Irlande, et
qu'encores les différans des Pays Bas, ni ceulx d'Escoce, ne sont bien
accommodez, nous pourrons évitter une partie de cest orage, ou au
moins déclaration de guerre; tant y a que je desire qu'on contante
aulcunement la dicte Dame sur la délivrance et restitution des biens
de ses subjectz, affin de nous constituer toutjours en meilleure
cause, et ne luy donner l'occasion à elle, par noz difficultez, de
s'accommoder plus facillement avec aultruy, pour tant plus convertir
ses entreprinses à nostre dommaige.

Elle est travaillée, à la vérité, en Irlande par le frère du comte
d'Esmont, lequel comte estant dettenu en la Tour de Londres à la
poursuyte, comme on dict, du comte d'Ormont, milor Sideney, gouverneur
d'Irlande, a faict appeler son dict frère pardevant luy pour venir
respondre de certains excez, et l'a faict aussi convenir sur la
restitution d'aulcunes terres, que aulcuns Anglois aclament leur
apartenir par donnation des roys d'Angleterre, lorsqu'ilz conquirent
le pays, ayant esté mandé de les adjuger à la partie qui en exibera
meilleur tiltre, là où n'estant accoustumé d'uzer au dict pays
d'aultres tiltres ny documens que de quelque preuve d'ancienne
possession par tesmoing, le dict frère n'a compareu à l'une ny
l'aultre assignation, dont voulant le gouverneur procéder contre luy
comme rebelle, il s'est miz aulx champs; et le jeune frère du comte
d'Ormont s'est joinct avecques luy, ensemble Estuquetay, qui despuys a
esté prins et admené en ceste ville; tant y a que le dict d'Esmont,
avec l'ayde de ceulx qui demandent la messe, est demeuré maistre de la
campaigne et a prins deux fortz sur le gouverneur et va toutjour
gaignant pays.

Aussi s'entend que le Chef Onel a accordé mariage avec la veufve ou
avec la fille de feu Jammes Maconel d'Escoce, et que mille ou douze
centz Escossoys saulvaiges, catholiques et bons soldatz, s'aprestent
de passer en Irlande, pour se trouver aulx nopces, ce qui met ceulx
cy en doubte qu'ilz y veulent attempter quelque chose.

Et faict ceste Royne dilligence d'envoyer promptement le secours de
trois mil hommes, que j'ay cy devant mandé, avec bon nombre de toutes
monitions de guerre, et a l'on, ces jours passez, arresté par tout ce
royaulme les vagabondz et gens sans adveu, pour aussi les y envoyer,
dont l'on en a assemblé ung bon nombre.

L'ambassadeur d'Espaigne, qui est meintennant sans gardes, et est
visité de ceulx qui ont affaire à luy, bien qu'il ne sorte encores de
son nouveau logis, a desjà donné satisfaction de luy à ceste
princesse, ainsy qu'elle mesmes me l'a dict, c'est qu'il a excusé
aulcunes siennes lettres, qui sembloient l'avoir offancée, disant
qu'elles ont esté prinses en aultre sens qu'il n'avoit onques entendu
les escripre, et que toutjour il avoit honnoré la dicte Dame et desiré
conserver la paix et amytié qu'elle a avecques le Roy, son Maistre, et
pareillement la dicte Dame l'a faict satisfaire à luy sur sa
détention, et qu'elle ne l'avoit commandé, sinon pour la démonstration
tant violante qu'avoit commencée le duc d'Alve, comme s'il eust vollu
passer à une manifeste déclaration de guerre, et qu'il sembloit que le
tout fût procédé du dict ambassadeur, mais puysque l'ung et l'aultre
monstroient, à ceste heure, qu'ilz n'avoient que toute bonne affection
à l'entretennement de la paix, elle vouloit bien donner à cognoistre
au dict ambassadeur que, y procédant ainsy sellon le debvoir de sa
charge, il ne recepvroit que toute faveur et gracieuseté d'elle, ainsy
que, de ceste heure, elle le gratiffioit très volontiers de sa
liberté.

Et semble qu'il a esté raporté à la dicte Dame que le Roy d'Espaigne
a mandé au duc d'Alve de ne prendre aulcune deffiance d'elle, ny
penser qu'elle luy veuille mouvoir guerre, parce qu'il ne pouvoit
croyre qu'elle ne se souvînt de l'obligation de la vie, qu'elle luy
debvoit, de la luy avoir saulvée, lors qu'à grand difficulté, quant il
estoit en ce royaulme, il avoit interrompu et faict révoquer le
jugement de mort, qui estoit desjà tout conclud et arresté contre
elle[9].

  [9] A son arrivée en Angleterre, au mois de juillet 1554,
  Philippe avait obtenu de la reine Marie, qu'il venait épouser, la
  grâce d'Élisabeth, retenue prisonnière par sa soeur depuis le 11
  mars, comme ayant trempé dans la conjuration de Thomas Wyatt, qui
  avait déjà servi de prétexte à l'exécution de Jeanne Gray.

La difficulté de l'affaire des Pays Bas a tenu, jusques icy, à
certains poinctz, qui empeschoient bien fort l'accord;--premièrement,
à l'offance que la dicte Dame sentoit, tant de ces lettres qui avoient
esté escriptes d'elle, que de la saysie des biens et personnes de ses
subjectz en Envers, et de l'injure faicte à son ambassadeur en
Espaigne;--secondement, à l'opinion du secrétaire Cecille, lequel
ayant descouvert que le duc d'Alve et le dict ambassadeur menoient une
pratique pour le débouter de son lieu, il s'esforceoit de disposer
contre eulx, en tout ce qu'il pouvoit, la volonté de sa Maistresse et
les affaires de ce royaulme;--tiercement, à la restitution des
prinses; mais estant ce dernier en bonne voye de composition au grand
advantaige de ceulx qui possèdent le butin, et le secrétaire Cecille
racointé au dict ambassadeur, facillement l'on est parvenu au premier
qui estoit d'adoulcir l'offance que sentoit la dicte Dame.

Or, les articles proposez là dessus par le Sr. Ridolphy, lesquelz j'ay
sommairement couchés en ung mémoire, que j'ay envoyé le XXIe du
passé, ont esté publicquement présentez en ce conseil, et les
remonstrances du dict Cecille, lesquelles on disoit qui seroient fort
contraires à iceulx, ne tendent que à ce qui s'ensuyt:--premièrement,
à debvoir commancer l'accord par eslire des arbitres sur la dicte
restitution, à ce qu'elle soit esgallement faicte et sans fraulde, et
que le priz des choses qui ne pourront estre restituées soit
raysonnablement faict;--segondement, à lever les gravesses, toles et
impostz miz en Envers sur les Anglois;--tiercement, à réformer aulcuns
chapitres des anciens trettez, jouxte ce qui en fut remonstré à la
dernière conférance de Bruges, en l'an 1561;--et, pour le quatriesme,
à rendre l'accoustumée liberté et priviliège à l'ambassadeur de la
dicte Dame en Espaigne, et à son agent en Flandres, si elle se
détermine d'y en envoyer;--lesquelles choses pourront bien, possible,
avant qu'elles soyent bien discutées, aporter quelque longueur, mais
non empescher la conclusion de l'accord.

Et j'entendz que desjà un Sr. Thomas Fiesque, qui est naguières venu
de Flandres, et le Sr. Anthoine de Goaras, merchant espaignol, ont
charge, l'ung de composer de l'argent, et l'aultre des merchandises
qui ont esté prinses aulx particulliers, de quoy semble qu'ilz feront
merveilleusement bonne et grasse la condition d'aulcuns seigneurs de
ceste court; et, quant à la restitution des choses advouhées par les
deux princes, et aussi touchant l'injure publique, dont l'ung et
l'aultre se plaignent, cella sera remiz aulx depputez qui n'y auront
grand peyne.

Les affaires de la Royne d'Escoce demeurent en suspens, attandant la
déclaration, que Monsieur, frère du Roy, envoyera sur la cession,
qu'on dict qu'elle luy a faicte du tiltre de ce royaulme, et atandant
aussi les depputez, que le comte de Mora doibt envoyer, lesquelz il
n'a peu encores dépescher pour estre occupé ez parties du Nort, bien
qu'il s'entend que les comtes d'Arguil et de Honteley se soyent
accommodez avecques luy.

Et incontinent après le retour du dict Bourtic, et l'arrivée des dictz
depputez, j'espère qu'on commancera de procéder, à bon escient, au
restablissement et restitution de la dicte Dame, à quoy on a miz grand
peyne de bien disposer la Royne d'Angleterre; et semble que la
dilligence et vifve sollicitation, que les principaulx de ce royaulme
luy en font, l'ayent réduicte à n'y pouvoir plus contradire ny
dissimuler, et mesmes le secrétaire Cecille, qui sembloit y
contrarier, porte meintennant le faict, et est à espérer que non
seulement elle recouvrera son royaulme, mais qu'on l'asseurera du
tiltre et succession de cestuy cy après le décès de sa cousine; et à
cella se déclairent les principaulx du pays, et y concourt la faveur
du peuple, et s'estime que la Royne mesmes d'Angleterre, encor qu'il
luy en face, possible, bien mal au cueur, n'entreprendra pourtant de
s'y opposer.


AULTRE MÉMOIRE AU DICT Sr. DE VASSAL.

Despuys deux moys, aulcuns seigneurs de ce conseil m'ont faict dire
que, se trouvant la Royne d'Angleterre pressée par ses subjectz de
prandre aulcun bon ordre sur les différantz des Pays Bas et sur la
souspeçon de guerre où l'on vivoit avecques la France et l'Espaigne,
et aussi sur les affaires de la Royne d'Escoce, pareillement à
déclairer son successeur et à restablir le commerce de la mer à ses
subjectz, finallement à réprimer ceste sublévation commancée en
Irlande en dangier qu'elle la voye bien tost s'estendre plus avant si
elle ne pourvoit promptement à tout ce dessus;

La dicte Dame, pour aulcunement se démesler de si grandes difficultez,
avoit pensé qu'elle feroit mettre en avant aulcun propos de son
mariage avecques le Roy, ou bien avecques le Roy d'Espaigne, dont,
possible, j'en ouyrois bien tost parler, mais qu'il failloit que je
demeurasse tout adverty de n'en croyre rien, car ce n'estoit que pour
amuser le monde et gaigner le temps.

Et le XXVIIIe du passé, en une audience que je heuz de la dicte Dame,
sur la fin des propoz elle me demanda si les nouvelles qu'on disoit de
ces mariages du Roy avec la seconde de l'Empereur, et de l'aynée avec
le Roy d'Espaigne, estoient véritables; à quoy je répondiz que je n'en
sçavois du tout rien, et qu'il ne m'en avoit esté mandé ung seul mot
de France;

Mais que, avant partir, j'avois bien sceu qu'il avoit esté quelque
foys parlé de l'aynée avec le Roy, et que mal ayséement, s'il y avoit
miz affection, vouldroit il meintennant entendre à changer; mais que
j'estimois que là où il estoit à ceste heure, l'on y parloit bien
d'aultre matière que de nopces. Ce que je luy vouluz dire ainsy,
sentant la grande jalouzie qu'elle a, quant elle entend que leurs
Majestez Très Chrestienne et Catholique s'allient ainsy plus
estroictement entre eulx.

Elle me répliqua qu'on luy avoit dict que les choses en estoient si
avant qu'elles valloient aultant que faictes, adjouxtant que le Roy et
Monsieur estoient à ceste heure de taille et de force, et si
parfaictement sains et en bonne disposition, qu'il n'y avoit plus
dangier de les maryer, et que, à manyer armes et estre bien à cheval,
le Roy ressembloit desjà le feu Roy, son père, qui avoit esté le plus
adroict prince de son temps, et Monsieur avoit changé ses coustumes de
court en aultres plus braves et difficiles entreprinses, qui faisoient
merveilleusement bien parler de luy.

Je miz peyne de confirmer son honneste discours le plus à la louange
de l'ung et de l'aultre, sellon la vérité, que je peuz, et après, elle
suyvit à me dire que premièrement pour le Roy, et puys pour Monsieur
l'on avoit quelque foys miz en avant le party de la princesse de
Portugal, et qu'au regard de celluy là elle ne seroit encores estimée
hors d'eage.

Je luy diz que ung chacun à la vérité s'esbahyssoit bien fort comme
elle faisoit tant de tort aulx grandes qualitez, que Dieu avoit miz en
elle, de beaulté, de sçavoir, de vertu et de grandeur d'estat, pour ne
vouloir laysser aulcune belle postérité après elle pour y succéder;

Que nul ne debvoit pas trouver mauvais qu'elle y vollût bien penser,
puisque Dieu luy avoit donné de quoy pouvoir eslire: car n'y avoit
prince qui ne s'estimât bien heureux, si elle le vouloit choysir, et
que aussi croyois je, à la vérité, qu'il fauldroit qu'elle en vînt là
d'elle mesmes, parce que nul ne s'ingèreroit dorsenavant de s'y
offrir, mais que je voulois bien dire qu'à faire une bonne et droicte
eslection, je ne voyois qu'il y eust rien de meilleur, ny plus
desirable en toute la chrestienté, pour les princesses à marier, que
ces trois princes de France, filz du Roy Henry, dont l'aisné e

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