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Vie de Tolstoï

by Romain Rolland · French · Gutenberg #37951 · 403,243 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Vie de Tolstoï
    
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Title: Vie de Tolstoï

Author: Romain Rolland


        
Release date: November 7, 2011 [eBook #37951]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/37951

Credits: Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
        Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was
        produced from scanned images of public domain material
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VIE DE TOLSTOÏ ***




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VIE

DE

TOLSTOÏ




OEUVRES DE M. ROMAIN ROLLAND


LIBRAIRIE HACHETTE

    _Musiciens d'autrefois._ Un vol., br.
    _Musiciens d'aujourd'hui._ Un vol., br.
    _Voyage musical au pays du Passé._ Un vol., br.

_VIE DES HOMMES ILLUSTRES_

      I. Vie de Beethoven.
     II. Vie de Michel-Ange.
    III. Vie de Tolstoï.
    Trois vol. in-16, br.


LIBRAIRIE ALBIN MICHEL

JEAN-CHRISTOPHE. 10 vol. in-16:

I. _L'Aube._--II. _Le Matin._--III. _L'Adolescent._--IV. _La
Révolte._--V. _La Foire sur la Place._--VI. _Antoinette._--VII. _Dans la
Maison._--VIII. _Les Amies._--IX. _Le Buisson ardent._--X. _La Nouvelle
Journée._

JEAN-CHRISTOPHE, en 4 vol. in-8.

Édition définitive sur papier alfa et hollande.

ÉDITION DE LUXE, en 5 vol. in-4º sur vélin, hollande et japon,
impression noir et rouge avec des bois de FRANS MASEREEL.

L'AME ENCHANTÉE, 2 vol. in-16:

I. _Annette et Sylvie._--II. L'Été.

COLAS BREUGNON. I vol. in-16.

ÉDITION DE LUXE, 1 vol. in-4º sur vélin, hollande et japon, avec des
bois en noir et en couleurs, de GABRIEL BELOT.

CLERAMBAULT. 1 vol. in-16.

PIERRE ET LUCE. 1 vol. in-16.

THÉATRE DE LA RÉVOLUTION (_Le 14 Juillet._--_Danton._--_Les Loups_). 1
vol. in-16.

LES TRAGÉDIES DE LA FOI (_Saint Louis._--_Aërt._--_Le Triomphe de la
Raison_), 1 vol. in-16.

_Le Jeu de l'Amour et de la Mort_, 1 vol. in-16.

_Le Théâtre du Peuple._ Essai d'esthétique d'un théâtre nouveau. 1 vol.
in-16.

_Le Temps viendra_, 3 actes, 1 vol. in-16.

_Liluli._ 1 vol. in-16.

_Au-dessus de la Mêlée._ 1 vol. in-16.

_Les Précurseurs._ 1 vol. in-16.


AUTRES ÉDITEURS

STOCK: _Mahâtmâ Gandhi_. 1 vol.--ALCAN: _Hændel_. 1 vol. in-18. DE
BOCCARD: _Histoire de l'Opéra en Europe avant Lully et Scarlatti_. 1
vol.





VIE DES HOMMES ILLUSTRES

ROMAIN ROLLAND

VIE

DE

TOLSTOÏ

[Illustration: colophon]

_ÉDITION REVUE ET AUGMENTÉE_

_Trentième mille_

LIBRAIRIE HACHETTE

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, PARIS

Tous droits de traduction, de reproduction
et d'adaptation réservés pour tous pays.

_Copyright by Librairie Hachette, 1921._




PRÉFACE


Cette onzième édition a été remaniée, à l'occasion du centenaire de la
naissance de Tolstoy. On y a mis à profit la correspondance tolstoyenne,
publiée depuis 1910. L'auteur a ajouté tout un chapitre consacré aux
relations de Tolstoy avec les penseurs des différents pays d'Asie:
Chine, Japon, Inde, nations islamiques. Particulièrement importants sont
les rapports avec Gandhi. Nous reproduisons _in extenso_ une lettre,
écrite par Tolstoy, un mois avant sa mort, où l'apôtre russe trace tout
le plan de campagne de la Non-Résistance, dont le Mahâtmâ des Indes
devait faire, par la suite, un si puissant emploi.

R. R.

Août 1928.




VIE DE TOLSTOÏ


La grande âme de Russie, dont la flamme s'allumait, il y a cent ans, sur
la terre, a été, pour ceux de ma génération, la lumière la plus pure qui
ait éclairé leur jeunesse. Dans le crépuscule aux lourdes ombres du
XIXe siècle finissant, elle fut l'étoile consolatrice, dont le regard
attirait, apaisait nos âmes d'adolescents. Parmi tous ceux--ils sont
nombreux en France--pour qui Tolstoï fut bien plus qu'un artiste aimé,
un ami, le meilleur, et, pour beaucoup, le seul ami véritable dans tout
l'art européen,--j'ai voulu apporter à cette mémoire sacrée mon tribut
de reconnaissance et d'amour.

Les jours où j'appris à le connaître ne s'effaceront point de ma pensée.
C'était en 1886. Après quelques années de germination muette, les fleurs
merveilleuses de l'art russe venaient de surgir de la terre de France.
Les traductions de Tolstoï et de Dostoïevski paraissaient dans toutes
les maisons d'éditions à la fois, avec une hâte fiévreuse. De 1885 à
1887 furent publiés à Paris _Guerre et Paix_, _Anna Karénine_, _Enfance_
et _Adolescence_, _Polikouchka_, _la Mort d'Ivan Iliitch_, les nouvelles
du Caucase et les contes populaires. En quelques mois, en quelques
semaines, se découvrait à nos yeux l'oeuvre de toute une grande vie,
où se reflétait un peuple, un monde nouveau.

Je venais d'entrer à l'École Normale. Nous étions, mes camarades et moi,
bien différents les uns des autres. Dans notre petit groupe, où se
trouvaient réunis des esprits réalistes et ironiques comme le philosophe
Georges Dumas, des poètes tout brûlants de passion pour la Renaissance
italienne comme Suarès, des fidèles de la tradition classique, des
Stendhaliens et des Wagnériens, des athées et des mystiques, il
s'élevait bien des discussions, il y avait bien des désaccords; mais
pendant quelques mois, l'amour de Tolstoï nous réunit presque tous.
Chacun l'aimait pour des raisons différentes: car chacun s'y retrouvait
soi-même; et pour tous c'était une révélation de la vie, une porte qui
s'ouvrait sur l'immense univers. Autour de nous, dans nos familles, dans
nos provinces, la grande voix venue des confins de l'Europe éveillait
les mêmes sympathies, parfois inattendues. Une fois, j'entendis des
bourgeois de mon Nivernais, qui ne s'intéressaient point à l'art et ne
lisaient presque rien, parler de _la Mort d'Ivan Iliitch_ avec une
émotion concentrée.

J'ai lu chez d'éminents critiques cette thèse que Tolstoï devait le
meilleur de sa pensée à nos écrivains romantiques: à George Sand, à
Victor Hugo. Sans discuter l'invraisemblance qu'il y aurait à parler
d'une influence de George Sand sur Tolstoï, qui ne la pouvait souffrir,
et sans nier l'influence beaucoup plus réelle qu'ont exercée sur lui
J.-J. Rousseau et Stendhal, c'est bien mal se douter de la grandeur de
Tolstoï et de la puissance de sa fascination sur nous que de l'attribuer
à ses idées. Le cercle d'idées dans lequel se meut l'art est des plus
limités. Sa force n'est pas en elles, mais dans l'expression qu'il leur
donne, dans l'accent personnel, dans l'empreinte de l'artiste, dans
l'odeur de sa vie.

Que les idées de Tolstoï fussent ou non empruntées--nous le verrons par
la suite--jamais voix pareille à la sienne n'avait encore retenti en
Europe. Comment expliquer autrement le frémissement d'émotion que nous
éprouvions alors à entendre cette musique de l'âme, que nous attendions
depuis si longtemps et dont nous avions besoin? La mode n'était pour
rien dans notre sentiment. La plupart d'entre nous n'ont, comme moi,
connu le livre d'Eugène-Melchior de Vogüé sur le _Roman russe_ qu'après
avoir lu Tolstoï; et son admiration nous a paru pâle auprès de la nôtre.
M. de Vogüé jugeait surtout en littérateur. Mais nous, c'était trop peu
pour nous d'admirer l'oeuvre: nous la vivions, elle était nôtre.
Nôtre, par sa vie ardente, par sa jeunesse de coeur. Nôtre, par son
désenchantement ironique, sa clairvoyance impitoyable, sa hantise de la
mort. Nôtre, par ses rêves d'amour fraternel et de paix entre les
hommes. Nôtre, par son réquisitoire terrible contre les mensonges de la
civilisation. Et par son réalisme, et par son mysticisme. Par son
souffle de nature, par son sens des forces invisibles, son vertige de
l'infini.

Ces livres ont été pour nous ce que _Werther_ a été pour sa génération:
le miroir magnifique de nos puissances et de nos faiblesses, de nos
espoirs et de nos terreurs. Nous ne nous inquiétions point de mettre
d'accord toutes ces contradictions, ni surtout de faire rentrer cette
âme multiple, où résonnait l'univers, dans d'étroites catégories
religieuses ou politiques, comme font tels de ceux qui, à l'exemple de
Paul Bourget, au lendemain de la mort de Tolstoï, ont ramené le poète
homérique de _Guerre et Paix_ à l'étiage de leurs passions de partis.
Comme si nos coteries, d'un jour, pouvaient être la mesure d'un
génie!... Et que m'importe à moi que Tolstoï soit ou non de mon parti!
M'inquiété-je de quel parti furent Dante et Shakespeare, pour respirer
leur souffle et boire leur lumière?

Nous ne nous disions point, comme ces critiques d'aujourd'hui: «Il y a
deux Tolstoï, celui d'avant la crise, celui d'après la crise; l'un est
le bon, et l'autre ne l'est point.» Pour nous, il n'y en a eu qu'un,
nous l'aimions tout entier. Car nous sentions, d'instinct, que dans de
telles âmes tout se tient, tout est lié.




Ce que notre instinct sentait, sans l'expliquer, c'est à notre raison de
le prouver aujourd'hui. Nous le pouvons, à présent que cette longue vie,
arrivée à son terme, s'expose aux yeux de tous, sans voiles et devenue
soleil, dans le ciel de l'esprit. Ce qui nous frappe aussitôt, c'est à
quel point elle resta la même, du commencement à la fin, en dépit des
barrières qu'on a voulu y élever, de place en place,--en dépit de
Tolstoï lui-même, qui, en homme passionné, était enclin à croire, quand
il aimait, quand il croyait, qu'il aimait, qu'il croyait pour la
première fois, et qui datait de là le commencement de sa vie.
Commencement. Recommencement. Combien de fois la même crise, les mêmes
luttes se sont produites en lui! On ne saurait parler de l'unité de sa
pensée--elle ne fut jamais une--mais de la persistance en elle des mêmes
éléments divers, tantôt alliés, tantôt ennemis, plus souvent ennemis.
L'unité, elle n'est point dans l'esprit ni dans le coeur d'un Tolstoï,
elle est dans le combat de ses passions en lui, elle est dans la
tragédie de son art et de sa vie.

Art et vie sont unis. Jamais oeuvre ne fut plus intimement mêlée à la
vie; elle a presque constamment un caractère autobiographique; depuis
l'âge de vingt-cinq ans, elle nous fait suivre Tolstoï, pas à pas, dans
les expériences contradictoires de sa carrière aventureuse. Son
_Journal_, commencé avant l'âge de vingt ans et continué jusqu'à sa
mort[1], les notes fournies par lui à M. Birukov[2], complètent cette
connaissance et permettent non seulement de lire presque jour par jour
dans la conscience de Tolstoï, mais de faire revivre le monde où son
génie a pris racine et les âmes dont son âme s'est nourrie.

       *       *       *       *       *

Une riche hérédité. Une double race (les Tolstoï et les Volkonski), très
noble et très ancienne, qui se vantait de remonter à Rurik et comptait
dans ses annales des compagnons de Pierre le Grand, des généraux de la
guerre de Sept Ans, des héros des luttes napoléoniennes, des
Décembristes, des déportés politiques. Des souvenirs de famille,
auxquels Tolstoï a dû quelques-uns des types les plus originaux de
_Guerre et Paix_: le vieux prince Bolkonski, son grand-père maternel, un
représentant attardé de l'aristocratie du temps de Catherine II,
voltairienne et despotique; le prince Nicolas-Grégorévitch Volkonski, un
cousin-germain de sa mère, blessé à Austerlitz et ramassé sur le champ
de bataille, sous les yeux de Napoléon, comme le prince André; son père,
qui avait quelques traits de Nicolas Rostov[3]; sa mère, la princesse
Marie, la douce laide aux beaux yeux, dont la bonté illumine _Guerre et
Paix_.

Il ne connut guère ses parents. Les charmants récits d'_Enfance_ et
_Adolescence_ ont, ainsi que l'on sait, peu de réalité. Sa mère mourut
quand il n'avait pas encore deux ans. Il ne put donc se rappeler la
chère figure, que le petit Nicolas Irténiev évoque à travers un voile de
larmes, la figure au lumineux sourire, qui répandait la joie autour
d'elle....

     _Ah! si je pouvais entrevoir ce sourire dans les moments
     difficiles, je ne saurais pas ce que c'est que le chagrin...[4]._

Mais elle lui transmit sans doute sa franchise parfaite, son
indifférence à l'opinion et son don merveilleux de raconter des
histoires qu'elle inventait.

De son père, il put garder du moins quelques souvenirs. C'était un homme
aimable et moqueur, aux yeux tristes, qui vivait sur ses terres, d'une
existence indépendante et dénuée d'ambition. Tolstoï avait neuf ans
lorsqu'il le perdit. Cette mort lui fit «comprendre pour la première
fois l'amère vérité et remplit son âme de désespoir[5]».--Première
rencontre de l'enfant avec le spectre d'effroi, qu'une partie de sa vie
devait être consacrée à combattre, et l'autre à célébrer, en le
transfigurant.... La trace de cette angoisse est marquée en quelques
traits inoubliables des derniers chapitres d'_Enfance_, où les souvenirs
sont transposés pour le récit de la mort et de l'enterrement de la mère.

Ils restaient cinq enfants, dans la vieille maison de Iasnaïa
Poliana[6], où Léon-Nikolaievitch était né, le 28 août 1828, et qu'il ne
devait quitter que pour mourir, quatre-vingt-deux ans après. La plus
jeune, une fille, Marie, qui plus tard se fit religieuse (ce fut auprès
d'elle que Tolstoï se réfugia, mourant, quand il s'enfuit de sa maison
et des siens).--Quatre fils: Serge, égoïste et charmant, «sincère à un
degré que je n'ai jamais vu atteindre»;--Dmitri, passionné, concentré,
qui plus tard, étudiant, devait se livrer aux pratiques religieuses avec
emportement, sans souci de l'opinion, jeûnant, recherchant les pauvres,
hébergeant les infirmes, puis soudain se jetant dans la débauche, avec
la même violence, ensuite rongé de remords, rachetant et prenant chez
lui une fille qu'il avait connue dans une maison publique, et mourant de
phtisie à vingt-neuf ans[7];--Nicolas, l'aîné, le frère le plus aimé,
qui avait hérité de la mère son imagination pour conter des
histoires[8], ironique, timide et fin, plus tard officier au Caucase, où
il prit l'habitude de l'alcoolisme, plein de tendresse chrétienne, lui
aussi, vivant dans des taudis, partageant avec les pauvres tout ce qu'il
possédait. Tourgueniev disait de lui «qu'il mettait en pratique cette
humilité devant la vie, que son frère Léon se contentait de développer
en théorie».

Auprès des orphelins, deux femmes d'un grand coeur: la tante
Tatiana[9], «qui avait deux vertus, dit Tolstoï: le calme et l'amour».
Toute sa vie n'était qu'amour. Elle se dévouait sans cesse....

     _Elle m'a fait connaître le plaisir moral d'aimer...._

L'autre, la tante Alexandra, qui servait toujours les autres, et évitait
d'être servie, se passait de domestiques, avait pour occupations
favorites la lecture de la vie des saints, les causeries avec les
pèlerins et avec les innocents. De ces innocents et innocentes,
plusieurs vivaient dans la maison. Une d'elles, une vieille pèlerine,
qui récitait des psaumes, était marraine de la soeur de Tolstoï. Un
autre, Gricha, ne savait que prier et pleurer....

     _O grand chrétien Gricha! Ta foi était si forte que tu sentais
     l'approche de Dieu, ton amour était si ardent que les paroles
     coulaient de tes lèvres, sans que ta raison les contrôlât. Et comme
     tu célébrais Sa magnificence, quand, ne trouvant pas de paroles,
     tout en larmes, tu te prosternais sur le sol!..._[10]

Qui ne voit la part que toutes ces humbles âmes ont eue à la formation
de Tolstoï? Il semble qu'en elles s'ébauche et s'essaye le Tolstoï de la
fin. Leurs prières, leur amour ont jeté dans l'esprit de l'enfant les
semences de foi, dont le vieillard devait voir se lever la moisson.

Sauf de l'innocent Gricha, Tolstoï, dans ses récits d'_Enfance_, ne
parle point de ces modestes collaborateurs qui l'aidèrent à construire
son âme. Mais, en revanche, comme elle transparaît au travers du livre,
cette âme d'enfant, «ce coeur pur et aimant, tel un rayon clair, qui
découvrait toujours chez les autres leurs meilleures qualités», cette
tendresse extrême! Heureux, il pense au seul homme qu'il sache
malheureux, il pleure et il voudrait se dévouer pour lui. Il embrasse un
vieux cheval, il lui demande pardon de l'avoir fait souffrir. Il est
heureux d'aimer, même n'étant pas aimé. Déjà l'on aperçoit les germes de
son futur génie: son imagination, qui le fait pleurer, de ses propres
histoires; sa tête toujours en travail, qui toujours cherche à penser ce
à quoi pensent les gens; sa faculté précoce d'observation et de
souvenir[11]; ce regard attentif qui scrute les physionomies, au milieu
de son deuil, et la vérité de leur douleur. A cinq ans, il sentit,
dit-il, pour la première fois, «que la vie n'est pas un amusement, mais
une besogne très lourde[12]».

Heureusement il l'oubliait. En ce temps-là, il se berçait de contes
populaires, des _bylines_ russes, ces rêves mythiques et légendaires,
des récits de la Bible,--surtout de la sublime Histoire de Joseph, que,
vieillard, il donnait encore pour le modèle de l'art,--et des _Mille et
une Nuits_, que, chaque soir, chez sa grand mère, récitait un conteur
aveugle, assis sur le rebord de la fenêtre.




Il fit ses études à Kazan[13]. Études médiocres. On disait des trois
frères[14]: «Serge veut et peut. Dmitri veut et ne peut pas. Léon ne
veut pas et ne peut pas».

Il passait par ce qu'il nomma «le désert de l'adolescence». Désert de
sable, où souffle par rafales un vent brûlant de folie. Sur cette
période, les récits d'_Adolescence_ et surtout de _Jeunesse_ sont riches
en confessions intimes. Il est seul. Son cerveau est dans un état de
fièvre perpétuelle. Pendant un an, il retrouve pour son compte et essaie
tous les systèmes[15]. Stoïcien, il s'inflige des tortures physiques.
Épicurien, il se débauche. Puis, il croit à la métempsycose. Il finit
par tomber dans un nihilisme dément: il lui semble que s'il se
retournait assez vite, il pourrait voir face à face le néant. Il
s'analyse, il s'analyse....

     _Je ne pensais plus à une chose, je pensais que je pensais à une
     chose...._[16]

Cette analyse perpétuelle, cette machine à raisonner, qui tournait dans
le vide, lui restera comme une habitude dangereuse, qui, dit-il, «lui
nuit souvent dans la vie», mais où son art a puisé des ressources
inouïes[17].

A ce jeu, il avait perdu toutes ses convictions: il le pensait, du
moins. A seize ans, il cessa de prier et d'aller à l'église[18]. Mais la
foi n'était pas morte, elle couvait seulement:

     _Pourtant je croyais en quelque chose. En quoi? Je ne pourrais le
     dire. Je croyais encore en Dieu, ou plutôt je ne le niais pas. Mais
     quel Dieu? Je l'ignorais. Je ne niais pas non plus le Christ et sa
     doctrine; mais en quoi consistait cette doctrine, je n'aurais su le
     dire[19]._

Il était pris, par moments, de rêves de bonté. Il voulait vendre sa
voiture, en donner l'argent aux pauvres, leur faire le sacrifice d'un
dixième de sa fortune, se passer de domestiques.... «Car ce sont des
hommes comme moi[20].» Il écrivait, pendant une maladie[21], des _Règles
de vie_. Il s'y assignait naïvement le devoir de «tout étudier et tout
approfondir: droit, médecine, langues, agriculture, histoire,
géographie, mathématiques, d'atteindre le plus haut degré de perfection
en musique et en peinture».... Il avait «la conviction que la destinée
de l'homme était dans son perfectionnement incessant».

Mais, insensiblement, sous la poussée de ses passions d'adolescent,
d'une sensualité violente et d'un immense amour-propre[22], cette foi
dans la perfection déviait, perdait son caractère désintéressé, devenait
pratique et matérielle. S'il voulait perfectionner sa volonté, son corps
et son esprit, c'était afin de vaincre le monde et d'imposer
l'amour[23]. Il voulait plaire.

Ce n'était pas aisé. Il avait alors une laideur simiesque: face brutale,
longue et lourde, cheveux courts, plantés bas, petits yeux qui se fixent
sur vous avec dureté, enfouis dans des cavités sombres, large nez,
grosses lèvres qui avancent, et de vastes oreilles[24]. Ne pouvant se
donner le change sur cette laideur qui, lorsqu'il était enfant, lui
causait déjà des crises de désespoir[25], il prétendit réaliser l'idéal
de «l'homme comme il faut[26]». Cet idéal le conduisit, pour faire comme
les autres «hommes comme il faut», à jouer, à s'endetter stupidement et
à se débaucher tout à fait[27].

Une chose le sauva toujours: son absolue sincérité.

--Savez-vous pourquoi je vous aime plus que les autres? dit Nekhludov à
son ami. Vous avez une qualité étonnante et rare: la franchise.

--Oui, je dis toujours les choses que j'ai même honte à m'avouer[28].

Dans ses pires égarements, il se juge avec une clairvoyance impitoyable.

«Je vis tout à fait bestialement, écrit-il dans son _Journal_, je suis
tout déprimé.»

Et, avec sa manie d'analyse, il note minutieusement les causes de ses
erreurs:

     _1º Indécision ou manque d'énergie;--2º Duperie de soi-même;--3º
     Précipitation;--4º Fausse honte;--5º Mauvaise humeur;--6º
     Confusion;--7º Esprit d'imitation;--8º Versatilité;--9º
     Irréflexion._

Cette même indépendance de jugement, il l'applique, encore étudiant, à
la critique des conventions sociales et des superstitions
intellectuelles. Il bafoue la science universitaire, refuse tout sérieux
aux études historiques, et se fait mettre aux arrêts pour son audace de
pensée. A cette époque, il découvre Rousseau, _les Confessions_,
_Émile_. C'est un coup de foudre.

     _Je lui rendais un culte. Je portais au cou son portrait en
     médaille comme une image sainte[29]._

Ses premiers essais philosophiques sont des commentaires sur Rousseau
(1846-7).

       *       *       *       *       *

Cependant, dégoûté de l'Université et des hommes «comme il faut», il
revient se terrer dans ses champs, à Iasnaïa Poliana (1847-1851); il
reprend contact avec le peuple; il prétend lui venir en aide, en être le
bienfaiteur et l'éducateur. Ses expériences de ce temps ont été
racontées dans une de ses premières oeuvres, _la Matinée d'un
Seigneur_ (1852), une remarquable nouvelle, dont le héros est son
prête-nom favori, le prince Nekhludov[30].

Nekhludov a vingt ans. Il a laissé l'Université pour se consacrer à ses
paysans. Voici un an qu'il travaille à leur faire du bien; et, dans une
visite au village, nous le voyons qui se heurte à l'indifférence
railleuse, à la méfiance enracinée, à la routine, à l'insouciance, au
vice, à l'ingratitude. Tous ses efforts sont vains. Il rentre découragé,
et il songe à ses rêves d'il y a un an, à son généreux enthousiasme, à
«son idée que l'amour et le bien étaient le bonheur et la vérité, le
seul bonheur et la seule vérité possibles en ce monde». Il se sent
vaincu. Il est honteux et lassé.

     _Assis devant le piano, sa main inconsciemment effleura les
     touches. Un accord sortit, puis un second, un troisième... Il se
     mit à jouer. Les accords n'étaient pas tout à fait réguliers;
     souvent ils étaient ordinaires jusqu'à la banalité et ne décelaient
     aucun talent musical; mais il y trouvait un plaisir indéfinissable,
     triste. A chaque changement d'harmonies, avec un battement de
     coeur, il attendait ce qui allait sortir, et il suppléait
     vaguement par l'imagination à ce qui faisait défaut. Il entendait
     le choeur, l'orchestre... Et son principal plaisir lui venait de
     l'activité forcée de l'imagination, qui lui présentait sans liens,
     mais avec une clarté étonnante, les images et les scènes les plus
     variées du passé et de l'avenir...._

Il revoit les moujiks vicieux, méfiants, menteurs, paresseux et butés,
avec qui il causait tout à l'heure; mais il les revoit, cette fois, avec
ce qu'ils ont de bon, non plus avec leurs vices; il pénètre en leur
coeur par l'intuition de l'amour; il lit en eux leur patience, leur
résignation au sort qui les écrase, leur pardon pour les injures, leur
affection familiale et les causes de leur attachement routinier et pieux
au passé. Il évoque leurs journées de bon travail, fatigant et sain....

     «_C'est beau, murmure-t-il... Pourquoi ne suis-je pas l'un
     d'eux?_»[31]

Tout Tolstoï est déjà dans le héros de cette première nouvelle[32]: sa
vision nette et ses illusions persistantes. Il observe les gens avec un
réalisme sans défaut; mais, dès qu'il ferme les yeux, ses rêves le
reprennent, et son amour des hommes.




Mais Tolstoï, en 1850, est moins patient que Nekhludov. Iasnaïa l'a
déçu; il est las du peuple, comme de l'élite; son rôle lui pèse: il n'y
tient plus. D'ailleurs ses créanciers le harcèlent. En 1851, il s'enfuit
au Caucase, à l'armée, auprès de son frère Nicolas, officier.

A peine arrivé dans les montagnes sereines, il se ressaisit, il retrouve
Dieu:

     _La nuit dernière[33], j'ai à peine dormi... Je me suis mis à prier
     Dieu. Il m'est impossible de décrire la douceur du sentiment que
     j'éprouvais en priant. J'ai récité les prières habituelles, et
     ensuite je suis resté longtemps encore à prier. Je désirais quelque
     chose de très grand, de très beau.... Quoi? je ne puis le dire. Je
     voulais me fondre avec l'Être infini, je lui demandais de me
     pardonner mes fautes... Mais non, je ne le demandais pas, je
     sentais que, puisqu'il m'accordait ce moment bienheureux, il me
     pardonnait. Je demandais, et en même temps je sentais que je
     n'avais rien à demander et que je ne pouvais pas, que je ne savais
     pas demander. Je l'ai remercié, mais non en paroles, non en
     pensée... Une heure à peine s'était écoulée que j'écoutais la voix
     du vice. Je me suis endormi en rêvant de la gloire et des femmes:
     c'était plus fort que moi.--N'importe! Je remercie Dieu pour ce
     moment de bonheur, pour ce qu'il m'a montré ma petitesse et ma
     grandeur. Je veux prier, mais je ne sais pas; je veux comprendre,
     mais je n'ose pas. Je m'abandonne à Ta Volonté[34]!_

La chair n'était pas vaincue (elle ne le fut jamais); la lutte se
poursuivait dans le secret du coeur, entre les passions et Dieu.
Tolstoï note, dans le _Journal_, les trois démons qui le dévorent:

_1º Passion du jeu._ Lutte possible.

_2º Sensualité._ Lutte très difficile.

_3º Vanité._ La plus terrible de toutes.

Dans l'instant qu'il rêvait de vivre pour les autres et de se sacrifier,
des pensées voluptueuses ou futiles l'assiégeaient: l'image de quelque
femme cosaque, ou «le désespoir qu'il aurait si sa moustache gauche se
soulevait plus que la droite[35]».--«N'importe!» Dieu était là, il ne le
quittait plus. Le bouillonnement de la lutte même était fécond, toutes
les puissances de vie en étaient exaltées.

     _Je pense que l'idée si frivole que j'ai eue d'aller faire un
     voyage au Caucase m'a été inspirée d'en haut. La main de Dieu m'a
     guidé. Je ne cesse de l'en remercier. Je sens que je suis devenu
     meilleur ici, et je suis fermement persuadé que tout ce qui peut
     m'arriver ne sera que pour mon bien, puisque c'est Dieu lui-même
     qui l'a voulu...[36]._

C'est le chant d'actions de grâces de la terre au printemps. Elle se
couvre de fleurs. Tout est bien, tout est beau. En 1852, le génie de
Tolstoï donne ses premières fleurs: _Enfance_, _la Matinée d'un
Seigneur_, _l'Incursion_, _Adolescence_; et il remercie l'Esprit de vie
qui l'a fécondé[37].




_Histoire de mon Enfance_ fut commencée, dans l'automne de 1851, à
Tiflis, et terminée, le 2 juillet 1852, à Piatigorsk, au Caucase. Il est
curieux que dans le cadre de cette nature qui l'enivrait, en pleine vie
nouvelle, au milieu des risques émouvants de la guerre, occupé à
découvrir un monde de caractères et de passions qui lui étaient
inconnus, Tolstoï soit revenu, dans cette première oeuvre, aux
souvenirs de sa vie passée. Mais quand il écrivit _Enfance_, il était
malade, son activité militaire se trouvait brusquement arrêtée; et,
durant les longs loisirs de sa convalescence, seul et endolori, il était
dans une disposition d'esprit sentimentale, où le passé se déroulait
devant ses yeux attendris[38]. Après la tension épuisante des ingrates
dernières années, il lui était doux de revivre «la période merveilleuse,
innocente, poétique et joyeuse» du premier âge, et de se refaire un
«coeur d'enfant, bon, sensible et capable d'amour». Au reste, avec
l'ardeur de la jeunesse et ses projets illimités, avec le caractère
cyclique de son imagination poétique, qui concevait rarement un sujet
isolé, et dont les grands romans ne sont que les anneaux d'une longue
chaîne historique, les fragments de vastes ensembles qu'il ne put jamais
exécuter[39], Tolstoï, à ce moment, ne voyait dans les récits
d'_Enfance_ que les premiers chapitres d'une _Histoire de quatre
Époques_, qui devait aussi comprendre sa vie au Caucase et sans doute
aboutir à la révélation de Dieu par la nature.

Tolstoï a été très sévère plus tard pour ses récits d'_Enfance_,
auxquels il a dû une partie de sa popularité.

--«C'est si mauvais, disait-il à M. Birukov, c'est écrit avec si peu
d'honnêteté littéraire!... Il n'y a rien à en tirer.»

Il fut le seul de son avis. L'oeuvre manuscrite, envoyée sans nom
d'auteur à la grande revue russe le _Sovrémennik_ (_le Contemporain_),
fut aussitôt publiée (6 septembre 1852) et eut un succès général que
tous les publics d'Europe ont confirmé. Cependant, malgré son charme
poétique, sa finesse de touche, sa délicate émotion, on comprend qu'elle
ait déplu à Tolstoï, plus tard.

Elle lui a déplu, pour les raisons mêmes qui firent qu'elle plaisait aux
autres. Il faut bien le dire: sauf dans la notation de certains types
locaux et dans un petit nombre de pages, qui frappent par le sentiment
religieux ou par le réalisme dans l'émotion[40], la personnalité de
Tolstoï s'y accuse très peu. Il y règne une douce, tendre
sentimentalité, qui lui fut toujours antipathique, par la suite, et
qu'il proscrivit de ses autres romans. Nous la reconnaissons, nous
reconnaissons cet humour et ces larmes; ils viennent de Dickens. Parmi
ses lectures favorites, entre quatorze et vingt et un ans, Tolstoï
indique dans son _Journal_: «Dickens: _David Copperfield_. Influence
considérable.» Il relit encore le volume, au Caucase.

Deux autres influences, qu'il signale: Sterne et Toeppfer. «J'étais
alors, dit-il, sous leur inspiration[41].»

Qui eût pensé que les _Nouvelles Genevoises_ avaient été le premier
modèle de l'auteur de _Guerre et Paix_? Et pourtant, il suffit de le
savoir pour retrouver, dans les récits d'_Enfance_, leur bonhomie
affectueuse et narquoise, transplantée dans une nature plus
aristocratique.

Tolstoï, à ses débuts, se trouvait donc être pour le public une figure
de connaissance. Mais sa personnalité ne tarda pas à s'affirmer.
_Adolescence_ (1853), moins pure et moins parfaite qu'_Enfance_, dénote
une psychologie plus originale, un sentiment très vif de la nature, et
une âme tourmentée, dont Dickens et Toeppfer eussent été bien en
peine. Dans _la Matinée d'un Seigneur_ (octobre 1852)[42], le caractère
de Tolstoï paraît nettement formé, avec l'intrépide sincérité de son
observation et sa foi dans l'amour. Parmi les remarquables portraits de
paysans qu'il peint dans cette nouvelle, on trouve déjà l'esquisse d'une
des plus belles visions de ses _Contes populaires_: le vieillard au
rucher[43], le petit vieux sous le bouleau, les mains étendues, les yeux
levés, sa tête chauve luisante au soleil, autour, les abeilles dorées,
volant sans le piquer, lui faisant une couronne....

Mais les oeuvres-types de cette période sont celles qui enregistrent
immédiatement ses émotions présentes: les récits du Caucase. Le premier,
_l'Incursion_ (terminé le 24 décembre 1852), s'impose par la
magnificence des paysages: un lever de soleil au milieu des montagnes,
sur le bord d'une rivière; un étonnant tableau nocturne, ombres et
bruits notés avec une intensité saisissante; et le retour, le soir,
tandis qu'au loin les cimes neigeuses disparaissent dans le brouillard
violet et que les belles voix des soldats qui chantent montent dans
l'air transparent. Plusieurs types de _Guerre et Paix_ s'y essaient à la
vie: le capitaine Khlopov, le vrai héros, qui ne se bat point pour son
plaisir, mais parce que c'est son devoir, «une de ces physionomies
russes, simples, calmes, qu'il est très facile et très agréable de
regarder droit dans les yeux». Lourd, gauche, un peu ridicule,
indifférent à ce qui l'entoure, lui seul ne change pas dans la bataille,
où tous les autres changent; «il est exactement comme on l'a toujours
vu: les mêmes mouvements tranquilles, la même voix égale, la même
expression de simplicité sur son visage naïf et lourd». Auprès de lui,
le lieutenant joue les héros de Lermontov, et, très bon, fait mine de
sentiments féroces. Et le pauvre petit sous-lieutenant, tout joyeux de
sa première affaire, débordant de tendresse, prêt à sauter au cou de
chacun, adorable et risible, se fait stupidement tuer, comme Pétia
Rostov. Au milieu du tableau, la figure de Tolstoï, qui observe, sans se
mêler aux pensées de ses compagnons; déjà il fait entendre son cri de
protestation contre la guerre:

     _Les hommes ne peuvent-ils donc vivre à l'aise, dans ce monde si
     beau, sous cet incommensurable ciel étoilé? Comment peuvent-ils,
     ici, conserver des sentiments de méchanceté, de vengeance, la rage
     de détruire leurs semblables? Tout ce qu'il y a de mauvais dans le
     coeur humain devrait disparaître au contact de la nature, cette
     expression la plus immédiate du beau et du bien[44]._

D'autres récits du Caucase, observés à cette époque, n'ont été rédigés
que plus tard: en 1854-5, _la Coupe en forêt_[45], d'un réalisme exact,
un peu froid, mais plein de notations curieuses pour la psychologie du
soldat russe,--des notes pour l'avenir;--en 1856, une _Rencontre au
Détachement avec une connaissance de Moscou_[46], un homme du monde,
déchu, sous-officier dégradé, poltron, ivrogne et menteur, qui ne peut
se faire à l'idée d'être tué comme un de ces soldats qu'il méprise et
dont le moindre vaut cent fois mieux que lui.

Au-dessus de toutes ces oeuvres s'élève, cime la plus haute de cette
première chaîne de montagnes, un des plus beaux romans lyriques que
Tolstoï ait écrits, le chant de sa jeunesse, le poème du Caucase, _les
Cosaques_[47]. La splendeur des montagnes neigeuses qui déroulent leurs
nobles lignes sur le ciel lumineux remplit de sa musique le livre tout
entier. L'oeuvre est unique par cette fleur du génie, «le
tout-puissant dieu de la jeunesse, comme dit Tolstoï, cet élan qui ne se
retrouve plus». Quel torrent printanier! Quelles effusions d'amour!

     «_J'aime, j'aime tant!... Braves! Bons!..._» _répétait-il, et il
     voulait pleurer. Pourquoi? qui était brave? qui aimait-il? Il ne le
     savait pas bien[48]._

Cette ivresse du coeur coule, désordonnée. Le héros, Olénine, est
venu, comme Tolstoï, se retremper au Caucase, dans la vie d'aventures;
il s'éprend d'une jeune Cosaque et s'abandonne au tohu-bohu de ses
aspirations contradictoires. Tantôt il pense que «le bonheur, c'est de
vivre pour les autres, de se sacrifier», tantôt que «le sacrifice de soi
n'est que sottise»; alors, il n'est pas loin de croire, avec le vieux
cosaque Erochka, que «tout se vaut. Dieu a fait tout pour la joie de
l'homme. Rien n'est péché. S'amuser avec une belle fille n'est pas un
péché, c'est le salut.» Mais qu'a-t-il besoin de penser? Il suffit de
vivre. La vie est tout bien, tout bonheur, la vie toute-puissante,
universelle: la Vie est Dieu. Un naturisme brûlant soulève et dévore
l'âme. Perdu dans la forêt, au milieu de «la végétation sauvage, de la
multitude de bêtes et d'oiseaux, des nuées de moucherons, dans la
verdure sombre, dans l'air parfumé et chaud, parmi de petits fossés
d'eau trouble qui partout clapotaient sous le feuillage», à deux pas des
embûches de l'ennemi, Olénine «est pris tout à coup par un tel sentiment
de bonheur sans cause que, par une habitude d'enfance, il se signe et se
met à remercier quelqu'un». Comme un fakir hindou, il jouit de se dire
qu'il est seul et perdu dans ce tourbillon de vie qui l'aspire, que des
myriades d'êtres invisibles guettent en ce moment sa mort, cachés de
tous côtés, que ces milliers d'insectes bourdonnent autour de lui,
s'appelant:

     --«_Par ici, par ici, camarades! voici quelqu'un à piquer!_»

     _Et il était clair pour lui qu'ici il n'était plus un gentilhomme
     russe, de la société de Moscou, ami et parent de tel ou tel, mais
     simplement un être comme le moucheron, le faisan, le cerf, comme
     ceux qui vivaient, qui rôdaient maintenant autour de lui._

     --«_Comme eux, je vivrai, je mourrai. Et l'herbe poussera
     dessus...._»

Et son coeur est joyeux.

Tolstoï vit, à cette heure de jeunesse, dans un délire de force et
d'amour de la vie. Il étreint la Nature et se fond avec elle. En elle,
il verse, il endort, il exalte ses chagrins, ses joies et ses
amours[49]. Mais cette ivresse romantique ne porte jamais atteinte à la
lucidité de son regard. Nulle part plus qu'en ce poème ardent, les
paysages ne sont peints avec une telle puissance, ni les types avec plus
de vérité. L'opposition de la nature et du monde, qui fait le fond du
livre, et qui sera, toute sa vie, un des thèmes favoris de la pensée de
Tolstoï, un article de son _Credo_, lui fait déjà trouver, pour fustiger
la comédie du monde, quelques âpres accents de la _Sonate à
Kreutzer_[50]. Mais il n'est pas moins véridique pour ceux qu'il aime;
et les êtres de la nature, la belle Cosaque et ses amis, sont vus en
pleine lumière, avec leur égoïsme, leur cupidité, leur fourberie, leurs
vices.

Surtout, le Caucase révélait à Tolstoï les profondeurs religieuses de
son être. On ne saurait assez mettre en lumière cette première
Annonciation de l'Esprit de Vérité. Lui-même s'en est confié, sous le
sceau du secret, à sa confidente de jeunesse, sa jeune tante Alexandra
Andrejewna Tolstoï. Dans une lettre du 3 mai 1859, il lui fait sa
«Profession de foi»[51]:

«Enfant, dit-il, je croyais avec passion et sentimentalité, sans penser.
Vers quatorze ans, je commençai à réfléchir sur la vie; et, la religion
ne s'accordant pas avec mes théories, je considérai comme un mérite de
la détruire... Tout était clair pour moi, logique, bien distribué en des
compartiments; et pour la religion, il n'y avait aucune place... Puis,
vint le temps où la vie ne m'offrait plus aucun secret, mais où elle
commença à perdre tout son sens. _En ce temps--c'était au
Caucase--j'étais solitaire et malheureux. Je tendis toutes les forces de
mon esprit, comme on ne peut le faire qu'une fois en sa vie... C'était
un temps de martyre et de félicité. Jamais, ni avant, ni après, je n'ai
atteint à une telle hauteur de pensée, je n'ai vu aussi profond que
pendant ces deux années. Et tout ce que j'ai trouvé alors restera ma
conviction..._ En ces deux ans de travail spirituel persistant, j'ai
découvert une simple, une vieille vérité, mais que je sais maintenant,
comme personne ne le sait: je découvris qu'il y a une immortalité, qu'il
y a un amour, et qu'on doit vivre pour les autres, afin d'être
éternellement heureux. Ces découvertes me jetèrent dans l'étonnement,
par leur ressemblance avec la religion chrétienne; et, au lieu de
chercher à découvrir plus avant, je me mis à chercher dans l'Évangile.
Mais je trouvai peu. Je ne trouvai ni Dieu, ni le Sauveur, ni les
Sacrements, rien... Mais je cherchais, de toutes, toutes, toutes les
forces de mon âme, et je pleurais, et je me torturais, et je ne désirais
rien que la vérité... Ainsi, je suis resté seul, avec ma religion[52].»




En novembre 1853, la guerre avait été déclarée à la Turquie. Tolstoï se
fit nommer à l'armée de Roumanie, puis il passa à l'armée de Crimée et
arriva le 7 novembre 1854 à Sébastopol. Il brûlait d'enthousiasme et de
foi patriotique. Il fit bravement son devoir et fut souvent en danger,
surtout en avril-mai 1855, où il était, un jour sur trois, de service à
la batterie du 4e bastion.

A vivre pendant des mois dans une exaltation et un tremblement
perpétuels, en tête-à-tête avec la mort, son mysticisme religieux se
raviva. Il a des entretiens avec Dieu. En avril 1855, il note dans son
_Journal_ une prière à Dieu, pour le remercier de sa protection dans le
danger et pour le supplier de la lui continuer, «afin d'atteindre le but
éternel et glorieux de l'existence, qui m'est inconnu encore...». Ce but
de sa vie, ce n'était point l'art, c'était déjà la religion. Le 5 mars
1855, il écrivait:

     _J'ai été amené à une grande idée, à la réalisation de laquelle je
     me sens capable de consacrer toute ma vie. Cette idée, c'est la
     fondation d'une nouvelle religion, la religion du Christ, mais
     purifiée des dogmes et des mystères.... Agir en claire conscience,
     afin d'unir les hommes par la religion[53]._

Ce sera le programme de sa vieillesse.

Cependant, pour se distraire des spectacles qui l'entouraient, il
s'était remis à écrire. Comment put-il trouver la liberté d'esprit
nécessaire pour composer, sous la grêle d'obus, la troisième partie de
ses Souvenirs: _Jeunesse_? Le livre est chaotique, et l'on peut
attribuer aux conditions dans lesquelles il prit naissance son désordre
et parfois une certaine sécheresse d'analyses abstraites, avec des
divisions et des subdivisions à la manière de Stendhal[54]. Mais on
admire sa calme pénétration du fouillis de pensées et de rêves confus
qui se pressent dans un jeune cerveau. L'oeuvre est d'une rare
franchise avec soi-même. Et, par instants, que de fraîcheur poétique,
dans le joli tableau du printemps à la ville, dans le récit de la
confession et de la course au couvent pour le péché oublié! Un
panthéisme passionné donne à certaines pages une beauté lyrique, dont
les accents rappellent les récits du Caucase. Ainsi, la description de
cette nuit d'été:

     _L'éclat tranquille du lumineux croissant. L'étang brillant. Les
     vieux bouleaux, dont les branches chevelues s'argentaient d'un
     côté, au clair de lune, et, de l'autre, couvraient de leurs ombres
     noires les buissons et la route. Le cri de la caille derrière
     l'étang. Le bruit à peine perceptible de deux vieux arbres qui se
     frôlent. Le bourdonnement des moustiques et la chute d'une pomme
     qui tombe sur les feuilles sèches, les grenouilles qui sautent
     jusque sur les marches de la terrasse, et dont le dos verdâtre
     brille sous un rayon de lune.... La lune monte; suspendue dans le
     ciel clair, elle remplit l'espace; l'éclat superbe de l'étang
     devient encore plus brillant; les ombres se font plus noires, la
     lumière plus transparente.... Et moi, humble vermisseau, déjà
     souillé de toutes les passions humaines, mais avec toute la force
     immense de l'amour, il me semblait en ce moment que la nature, la
     lune et moi, nous n'étions qu'un[55]._

Mais la réalité présente parlait plus haut que les rêves du passé; elle
s'imposait, impérieuse. _Jeunesse_ resta inachevée; et le capitaine en
second comte Léon Tolstoï, dans le blindage de son bastion, au
grondement de la canonnade, au milieu de sa compagnie, observait les
vivants et les mourants, et notait leurs angoisses et les siennes dans
ses inoubliables récits de _Sébastopol_.

Ces trois récits--_Sébastopol en décembre 1854_, _Sébastopol en mai
1855_, _Sébastopol en août 1855_,--sont confondus d'ordinaire dans le
même jugement. Cependant, ils sont bien différents entre eux. Surtout le
second récit, par le sentiment et l'art, se distingue des deux autres.
Ceux-ci sont dominés par le patriotisme: sur le second plane une
implacable vérité.

On dit qu'après avoir lu le premier récit[56], la tsarine pleura et que
le tsar ordonna, dans son admiration, de traduire ces pages en français
et d'envoyer l'auteur à l'abri du danger. On le comprend aisément. Rien
ici qui n'exalte la patrie et la guerre. Tolstoï vient d'arriver; son
enthousiasme est intact; il nage dans l'héroïsme. Il n'aperçoit encore
chez les défenseurs de Sébastopol ni ambition ni amour-propre, nul
sentiment mesquin. C'est pour lui une épopée sublime, dont les héros
«sont dignes de la Grèce». D'autre part, ces notes ne témoignent d'aucun
effort d'imagination, d'aucun essai de représentation objective;
l'auteur se promène à travers la ville; il voit avec lucidité, mais
raconte dans une forme qui manque de liberté: «Vous voyez.... Vous
entrez... Vous remarquez....» C'est du grand reportage, avec de belles
impressions de nature.

Tout autre est la seconde scène: _Sébastopol en mai 1855_. Dès les
premières lignes, on lit:

     _Des milliers d'amours-propres humains se sont ici heurtés, ou
     apaisés dans la mort...._

Et plus loin:

     _... Et comme il y avait beaucoup d'hommes, il y avait beaucoup de
     vanités.... Vanité, vanité, partout la vanité, même à la porte du
     tombeau! C'est la maladie particulière à notre siècle.... Pourquoi
     les Homère et les Shakespeare parlent-ils de l'amour, de la gloire,
     des souffrances, et pourquoi la littérature de notre siècle
     n'est-elle que l'histoire sans fin des vaniteux et des snobs?_

Le récit, qui n'est plus une simple relation de l'auteur, mais qui met
en scène directement les passions et les hommes, montre ce qui se cache
sous l'héroïsme. Le clair regard désabusé de Tolstoï fouille au fond des
coeurs de ses compagnons d'armes; en eux ainsi qu'en lui, il lit
l'orgueil, la peur, la comédie du monde qui continue de se jouer, à deux
doigts de la mort. Surtout la peur est avouée, dépouillée de ses voiles
et montrée toute nue. Ces transes perpétuelles[57], cette obsession de
la mort sont analysées sans pudeur, sans pitié, avec une terrible
sincérité. A Sébastopol, Tolstoï a appris à perdre tout sentimentalisme,
«cette compassion vague, féminine, pleurnicheuse», comme il dit avec
dédain. Et jamais son génie d'analyse, dont on a vu s'éveiller
l'instinct pendant ses années d'adolescence et qui prendra parfois un
caractère presque morbide[58], n'a atteint à l'intensité suraiguë et
hallucinée du récit de la mort de Praskhoukhine. Il y a là deux pages
entières consacrées à décrire ce qui se passe dans l'âme du malheureux,
pendant la seconde où la bombe est tombée et siffle avant d'éclater,--et
une page sur ce qui se passe en lui, après qu'elle a éclaté et qu'«il a
été tué sur le coup par un éclat reçu en pleine poitrine[59]»!

Comme des entr'actes d'orchestre au milieu du drame, s'ouvrent dans ces
scènes de bataille de larges éclaircies de nature, des trouées de
lumière, la symphonie du jour qui se lève sur le splendide paysage où
agonisent des milliers d'hommes. Et le chrétien Tolstoï, oubliant le
patriotisme de son premier récit, maudit la guerre impie:

     _Et ces hommes, des chrétiens qui professent la même grande loi
     d'amour et de sacrifice, en regardant ce qu'ils ont fait, ne
     tombent pas à genoux, repentants, devant Celui qui, en leur donnant
     la vie, a mis dans l'âme de chacun, avec la peur de la mort,
     l'amour du bien et du beau! Ils ne s'embrassent pas, avec des
     larmes de joie et de bonheur, comme des frères!_

Au moment de terminer cette nouvelle, dont l'accent a une âpreté
qu'aucune de ses oeuvres encore n'avait montrée, Tolstoï se sent pris
d'un doute. A-t-il eu tort de parler?

     _Un doute pénible m'étreint. Peut-être ne fallait-il pas dire cela.
     Peut-être ce que je dis est une de ces méchantes vérités qui,
     cachées inconsciemment dans l'âme de chacun, ne doivent pas être
     exprimées pour ne pas devenir nuisibles, comme la lie qu'il ne faut
     pas agiter, sous peine de gâter le vin. Où est l'expression du mal
     qu'il faut éviter? Où l'expression du beau qu'il faut imiter? Qui
     est le malfaiteur et qui est le héros? Tous sont bons et tous sont
     mauvais...._

Mais il se ressaisit fièrement:

     _Le héros de ma nouvelle, que j'aime de toutes les forces de mon
     âme, que je tâche de montrer dans toute sa beauté, et qui toujours
     fut, est et sera beau, c'est la Vérité._

Après avoir lu ces pages[60], le directeur du _Sovrémennik_, Nekrasov,
écrivait à Tolstoï:

     _Voilà précisément ce qu'il faut à la société russe d'aujourd'hui:
     la vérité, la vérité, dont, depuis la mort de Gogol, il est si peu
     resté dans la littérature russe.... Cette vérité que vous apportez
     dans notre art est quelque chose de tout à fait nouveau chez nous.
     Je n'ai peur que d'une chose: que le temps et la lâcheté de la vie,
     la surdité et le mutisme de tout ce qui nous entoure fassent de
     vous ce qu'ils ont fait de la plupart d'entre nous,--qu'ils ne
     tuent en vous l'énergie[61]._

Rien de pareil n'était à craindre. Le temps, qui use l'énergie des
hommes ordinaires, n'a fait que tremper celle de Tolstoï. Mais, sur le
moment, les épreuves de la patrie, la prise de Sébastopol, réveillèrent,
avec un sentiment de douloureuse piété, le regret de sa franchise trop
dure. Dans le troisième récit,--_Sébastopol en août 1855_,--racontant
une scène d'officiers qui jouent et se querellent, il s'interrompt et
dit:

     _Mais baissons vite le voile sur ce tableau. Demain, aujourd'hui
     peut-être, chacun de ces hommes ira joyeusement à la rencontre de
     la mort. Au fond de l'âme de chacun couve la noble étincelle qui
     fera de lui un héros._

Et si cette pudeur n'enlève rien de sa force au réalisme du récit, le
choix des personnages montre assez les sympathies de l'auteur. L'épopée
de Malakoff et sa chute héroïque se symbolisent en deux figures
touchantes et fières: deux frères, dont l'un, l'aîné, le capitaine
Kozeltzov, a quelques traits de Tolstoï[62]; l'autre, l'enseigne
Volodia, timide et enthousiaste, avec ses fiévreux monologues, ses
rêves, les larmes qui lui montent aux yeux pour un rien, larmes de
tendresse, larmes d'humiliation, ses transes des premières heures qu'il
passe au bastion (le pauvre petit a encore la peur de l'obscurité, et,
quand il est couché, il se cache la tête dans sa capote), l'oppression
que lui cause le sentiment de sa solitude et de l'indifférence des
autres, puis, quand l'heure est venue, sa joie dans le danger. Celui-ci
appartient au groupe des poétiques figures d'adolescents (Pétia de
_Guerre et Paix_, le sous-lieutenant d'_Incursion_) qui, le coeur
plein d'amour, font la guerre en riant et se brisent soudain, sans
comprendre, à la mort. Les deux frères tombent frappés, le même
jour,--le dernier jour de la défense.--Et la nouvelle se termine par ces
lignes, où gronde une rage patriotique:

     _L'armée quittait la ville. Et chaque soldat, en regardant
     Sébastopol abandonné, avec une amertume indicible dans le coeur,
     soupirait et montrait le poing à l'ennemi[63]._




Quand, sorti de cet enfer, où pendant une année il avait touché le fond
des passions, des vanités et de la douleur humaine, Tolstoï se retrouva,
en novembre 1855, parmi les hommes de lettres de Pétersbourg, il éprouva
pour eux un sentiment d'écoeurement et de mépris. Tout lui semblait en
eux mesquin et mensonger. Ces hommes, qui de loin lui apparaissaient
dans une auréole d'art,--Tourgueniev, qu'il avait admiré et à qui il
venait de dédier la _Coupe en forêt_,--vus de près, le déçurent
amèrement. Un portrait de 1856 le représente au milieu d'eux:
Tourgueniev, Gontcharov, Ostrovsky, Grigorovitch, Droujinine. Il frappe,
dans le laisser-aller des autres, par son air ascétique et dur, sa tête
osseuse, aux joues creusées, ses bras croisés avec raideur. Debout, en
uniforme, derrière ces littérateurs, «il semble, comme l'écrit
spirituellement Suarès, plutôt garder ces gens que faire partie de leur
société: on le dirait prêt à les reconduire en prison[64]».

Cependant, tous s'empressaient autour du jeune confrère qui leur
arrivait, entouré de la double gloire de l'écrivain et du héros de
Sébastopol. Tourgueniev, qui avait «pleuré et crié: Hourra!» en lisant
les scènes de _Sébastopol_, lui tendait fraternellement la main. Mais
les deux hommes ne pouvaient s'entendre. Si tous deux voyaient le monde
avec la même clarté de regard, ils mêlaient à leur vision la couleur de
leurs âmes ennemies: l'une, ironique et vibrante, amoureuse et
désenchantée, dévote de la beauté; l'autre, violente, orgueilleuse,
tourmentée d'idées morales, grosse d'un Dieu caché.

Surtout, ce que Tolstoï ne pardonnait point à ces littérateurs, c'était
de se croire une caste élue, la tête de l'humanité. Il entrait dans son
antipathie pour eux beaucoup de l'orgueil du grand seigneur et de
l'officier vis-à-vis de bourgeois écrivassiers et libéraux[65]. C'était
aussi un trait caractéristique de sa nature,--il le reconnaît
lui-même,--de «s'opposer d'instinct à tous les raisonnements
généralement admis[66]». Une méfiance des hommes, un mépris latent pour
la raison humaine, lui faisaient partout flairer la duperie de soi-même
ou des autres, le mensonge.

     _Il ne croyait jamais à la sincérité des gens. Tout élan moral lui
     semblait faux, et il avait l'habitude, avec son regard
     extraordinairement pénétrant, de cingler l'homme qui, lui
     paraissait-il, ne disait pas la vérité....[67]_

     _Comme il écoutait! Comme il regardait son interlocuteur, du fond
     de ses yeux gris enfoncés dans les orbites! Avec quelle ironie se
     serraient ses lèvres[68]!_

     _Tourgueniev disait qu'il n'avait jamais rien senti de plus pénible
     que ce regard aigu, qui, joint à deux ou trois mots d'une
     observation venimeuse, était capable de mettre en fureur.[69]_

De violentes scènes éclatèrent, dès leurs premières rencontres, entre
Tolstoï et Tourgueniev[70]. De loin, ils s'apaisaient et tâchaient de se
rendre justice. Mais le temps ne fit qu'accuser la répulsion de Tolstoï
pour son milieu littéraire. Il ne pardonnait pas à ces artistes le
mélange de leur vie dépravée et de leurs prétentions morales.

     _J'acquis la conviction que presque tous étaient des hommes
     immoraux, mauvais, sans caractère, bien inférieurs à ceux que
     j'avais rencontrés dans ma vie de bohême militaire. Et ils étaient
     sûrs d'eux-mêmes et contents, comme peuvent l'être des gens tout à
     fait sains. Ils me dégoûtèrent[71]._

Il se sépara d'eux. Toutefois, il garda quelque temps encore leur foi
intéressée dans l'art[72]. Son orgueil y trouvait son compte. C'était
une religion grassement rétribuée; elle procurait «des femmes, de
l'argent, de la gloire...».

     _De cette religion, j'étais un des pontifes. Situation agréable et
     bien avantageuse...._

Pour mieux s'y consacrer, il donna sa démission de l'armée (novembre
1856).

Mais un homme de sa trempe ne pouvait se fermer longtemps les yeux. Il
croyait, il voulait croire au progrès. Il lui semblait «que ce mot
signifiait quelque chose». Un voyage à l'étranger,--du 29 janvier au 30
juillet 1857,--en France, en Suisse et en Allemagne, fit s'écrouler
cette foi.[73] A Paris, le 6 avril 1857, le spectacle d'une exécution
capitale «lui montra le néant de la superstition du progrès...».

     _Quand je vis la tête se détacher du corps et tomber dans le
     panier, je compris, par toutes les forces de mon être, qu'aucune
     théorie sur la raison de l'ordre existant ne pouvait justifier un
     tel acte. Si même tous les hommes de l'univers, s'appuyant sur
     quelque théorie, trouvaient cela nécessaire, je saurais, moi, que
     c'est mal: car ce n'est pas ce que disent et font les hommes qui
     décide de ce qui est bien ou mal, mais mon coeur[74]._

A Lucerne, le 7 juillet 1857, la vue d'un petit chanteur ambulant, à qui
les riches Anglais, hôtes du Schweizerhof, refusaient l'aumône, lui fait
inscrire dans son _Journal du prince D. Nekhludov_[75] son mépris pour
toutes les illusions chères aux libéraux, pour ces gens «qui tracent des
lignes imaginaires sur la mer du bien et du mal...».

     _Pour eux la civilisation, c'est le bien; la barbarie, le mal; la
     liberté, le bien; l'esclavage, le mal. Et cette connaissance
     imaginaire détruit les besoins instinctifs, primordiaux, les
     meilleurs. Et qui me définira ce qu'est la liberté, ce qu'est le
     despotisme, ce qu'est la civilisation, ce qu'est la barbarie? Où
     donc ne coexistent pas le bien et le mal? Il n'y a en nous qu'un
     seul guide infaillible, l'Esprit universel qui nous souffle de nous
     rapprocher les uns des autres._

De retour en Russie, à Iasnaïa, de nouveau il s'occupa des paysans.[76]
Ce n'était pas qu'il se fît non plus illusion sur le peuple. Il écrit:

     _Les apologistes du peuple et de son bon sens ont beau dire, la
     foule est peut-être bien l'union de braves gens; mais alors ils ne
     s'unissent que par le côté bestial, méprisable, qui n'exprime que
     la faiblesse et la cruauté de la nature humaine[77]._

Aussi n'est-ce pas à la foule qu'il s'adresse: c'est à la conscience
individuelle de chaque homme, de chaque enfant du peuple. Car là est la
lumière. Il fonde des écoles, sans trop savoir qu'enseigner. Pour
l'apprendre, il fait un second voyage en Europe, du 3 juillet 1860 au 23
avril 1861[78].

Il étudie les divers systèmes pédagogiques. Est-il besoin de dire qu'il
les rejette tous? Deux séjours à Marseille lui montrèrent que la
véritable instruction du peuple se faisait en dehors de l'école, qu'il
trouva ridicule, par les journaux, les musées, les bibliothèques, la
rue, la vie, qu'il nomme «l'école inconsciente» ou «spontanée». L'école
spontanée, par opposition à l'école obligatoire, qu'il regarde comme
néfaste et niaise, voilà ce qu'il veut fonder, ce qu'il essaye, à son
retour, à Iasnaïa Poliana[79]. Son principe est la liberté. Il n'admet
point qu'une élite, «la société privilégiée libérale», impose sa science
et ses erreurs au peuple, qui lui est étranger. Elle n'y a aucun droit.
Cette méthode d'éducation forcée n'a jamais pu produire, dans
l'Université, «des hommes dont l'humanité a besoin, mais des hommes dont
a besoin la société dépravée: des fonctionnaires, des professeurs
fonctionnaires, des littérateurs fonctionnaires, ou des hommes arrachés
sans aucun but à leur ancien milieu, dont la jeunesse a été gâtée, et
qui ne trouvent pas de place dans la vie: des libéraux irritables,
maladifs[80]». Au peuple de dire ce qu'il veut! S'il ne tient pas «à
l'art de lire et d'écrire que lui imposent les intellectuels», il a ses
raisons pour cela: il a d'autres besoins d'esprit plus pressants et plus
légitimes. Tâchez de les comprendre et aidez-le à les satisfaire!

Ces libres théories d'un conservateur révolutionnaire, comme il fut
toujours, Tolstoï tâcha de les mettre en pratique, à Iasnaïa, où il se
faisait beaucoup plus le condisciple que le maître de ses élèves[81]. En
même temps, il s'efforçait d'introduire dans l'exploitation agricole un
esprit plus humain. Nommé en 1861 arbitre territorial, dans le district
de Krapivna, il fut le défenseur du peuple contre les abus de pouvoir
des propriétaires et de l'État.

Mais il ne faudrait pas croire que cette activité sociale le satisfît et
le remplît tout entier. Il continuait d'être la proie de passions
ennemies. En dépit qu'il en eût, il aimait le monde, toujours, et il en
avait besoin. Le plaisir le reprenait, par périodes; ou c'était le goût
de l'action. Il risquait de se faire tuer dans des chasses à l'ours. Il
jouait de grosses sommes. Il lui arrivait même de subir l'influence du
milieu littéraire de Pétersbourg, qu'il méprisait. Au sortir de ces
aberrations, il tombait dans des crises de dégoût. Les oeuvres de
cette époque portent fâcheusement les traces de cette incertitude
artistique et morale. _Les Deux Hussards_ (1856)[82] ont des prétentions
à l'élégance, un air fat et mondain, qui choque chez Tolstoï. _Albert_,
écrit à Dijon en 1857[83], est faible et bizarre, dénué de la profondeur
et de la précision qui lui sont habituelles. Le _Journal d'un Marqueur_
(1856)[84], plus frappant, mais hâtif, semble traduire l'écoeurement
que Tolstoï s'inspire à lui-même. Le prince Nekhludov, son
_Doppelgänger_, son double, se tue dans un tripot:

     _Il avait tout: richesse, nom, esprit, aspirations élevées; il
     n'avait commis aucun crime; mais il avait fait pire: il avait tué
     son coeur, sa jeunesse; il s'était perdu, sans même avoir une
     forte passion pour excuse, mais faute de volonté._

L'approche même de la mort ne le change pas...

     _La même inconséquence étrange, la même hésitation, la même
     légèreté de pensée...._

La mort.... A cette époque, elle commence à hanter l'âme de Tolstoï.
_Trois Morts_ (1858-9)[85] annoncent déjà la sombre analyse de _la Mort
d'Ivan Iliitch_, la solitude du mourant, sa haine pour les vivants, ses:
«Pourquoi?» désespérés. Le triptyque des trois morts--la dame riche, le
vieux postillon phtisique et le bouleau abattu--a de la grandeur; les
portraits sont bien tracés, les images assez frappantes, bien que
l'oeuvre, trop vantée, soit d'une trame un peu lâche, et que la mort
du bouleau manque de la poésie précise qui fait le prix des beaux
paysages de Tolstoï. Dans l'ensemble, on ne sait encore ce qui l'emporte
de l'art pour l'art ou de l'intention morale.

Tolstoï l'ignorait lui-même. Le 4 février 1859, pour son discours de
réception à la _Société Moscovite des Amateurs des Lettres russes_, il
faisait l'apologie de l'art pour l'art[86]; et c'était le président de
la Société, Khomiakov, qui, après avoir salué en lui «le représentant de
la littérature proprement artistique», prenait contre lui la défense de
l'art social et moral[87].

Un an plus tard, la mort de son frère chéri, Nicolas, emporté par la
phtisie[88], à Hyères, le 19 septembre 1860, bouleversait Tolstoï, au
point «d'ébranler sa foi dans le bien, en tout», et lui faisait renier
l'art:

     _La vérité est horrible.... Sans doute, tant qu'existe le désir de
     la savoir et de la dire, on tâche de la savoir et de la dire. C'est
     la seule chose qui me soit restée de ma conception morale. C'est la
     seule chose que je ferai, mais pas sous la forme de votre art.
     L'art, c'est le mensonge, et je ne peux plus aimer le beau
     mensonge[89]._

Mais, moins de six mois après, il revenait au «beau mensonge», avec
_Polikouchka_[90], qui est peut-être son oeuvre la plus dénuée
d'intentions morales, à part la malédiction latente qui pèse sur
l'argent et sur son pouvoir néfaste; oeuvre purement écrite pour
l'art; un chef-d'oeuvre d'ailleurs, auquel on ne peut reprocher que sa
richesse excessive d'observation, une abondance de matériaux qui
auraient pu suffire à un grand roman, et le contraste trop dur, un peu
cruel, entre l'atroce dénouement et le début humoristique[91].




De cette époque de transition, où le génie de Tolstoï tâtonne, doute de
lui-même et semble s'énerver, «sans forte passion, sans volonté
directrice», comme le Nekhludov du _Journal d'un Marqueur_, sort
l'oeuvre la plus pure qui soit jamais née de lui, _le Bonheur
Conjugal_ (1859)[92]. C'est le miracle de l'amour.

Depuis de longues années, il était ami de la famille Bers. Il avait été
amoureux tour à tour de la mère et des trois filles[93]. Ce fut
définitivement de la seconde qu'il s'éprit. Mais il n'osait l'avouer.
Sophie-Andréievna Bers était encore une enfant: elle avait dix-sept ans;
lui, avait plus de trente ans: il se regardait comme un vieux homme, qui
n'avait pas le droit d'associer sa vie usée, souillée, à celle d'une
innocente jeune fille. Il résista, trois ans[94]. Plus tard, il a conté
dans _Anna Karénine_ comment il fit sa déclaration à Sophie Bers et
comment elle y répondit,--en dessinant tous deux, avec de la craie sur
une table, les initiales des mots qu'ils n'osaient dire. Comme Levine
dans _Anna Karénine_, il eut la cruelle loyauté de remettre son
_Journal_ intime à sa fiancée, afin qu'elle n'ignorât rien de ses hontes
passées; et, comme Kitty dans _Anna_, Sophie en ressentit une amère
souffrance. Le 23 septembre 1862 se fit leur mariage.

Mais depuis trois ans déjà, ce mariage était fait dans la pensée du
poète, écrivant _Bonheur Conjugal_[95]. Depuis trois ans, il avait déjà
vécu par avance les ineffables jours de l'amour qui s'ignore, et les
jours enivrés de l'amour qui se découvre, et, l'heure où les divines
paroles attendues se murmurent, les larmes «d'un bonheur qui s'envole
pour toujours et ne reviendra jamais»; et la réalité triomphante des
premiers temps du mariage, l'égoïsme amoureux, «la joie incessante et
sans cause»; puis, la fatigue qui vient, le mécontentement vague,
l'ennui de la vie monotone, les deux âmes unies qui doucement se
disjoignent et s'éloignent l'une de l'autre, la griserie dangereuse du
monde pour la jeune femme,--coquetteries, jalousie, malentendus
mortels,--l'amour voilé, perdu; enfin le tendre et triste automne du
coeur, la figure de l'amour qui reparaît, pâlie, vieillie, plus
touchante par ses larmes, ses rides, le souvenir des épreuves, le regret
du mal que l'on se fit et des années perdues,--sérénité du soir, passage
auguste de l'amour à l'amitié et du roman de la passion à la
maternité.... Tout ce qui devait venir, tout, Tolstoï l'avait rêvé,
goûté par avance. Et afin de le mieux vivre, il l'avait vécu en elle, en
la bien-aimée. Pour la première fois,--l'unique fois peut-être dans
l'oeuvre de Tolstoï,--le roman se passe dans le coeur d'une femme et
est raconté par elle. Avec quelle délicatesse! Beauté de l'âme qui
s'enveloppe d'un voile de pudeur.... L'analyse de Tolstoï a renoncé,
pour cette fois, à sa lumière un peu crue; elle ne s'acharne pas, avec
fièvre, à mettre à nu la vérité. Les secrets de la vie intérieure se
laissent deviner, plutôt qu'ils ne sont livrés. Le coeur et l'art de
Tolstoï sont attendris. Équilibre harmonieux de la forme et de la
pensée: _Bonheur conjugal_ a la perfection d'une oeuvre racinienne.

Le mariage, dont Tolstoï pressentait avec une clarté profonde la douceur
et les troubles, devait être son salut. Il était las, malade, dégoûté de
lui et de ses efforts. Aux succès éclatants qui avaient accueilli ses
premières oeuvres avait succédé le silence complet de la critique[96]
et l'indifférence du public. Hautainement, il affectait de s'en réjouir.

     _Ma réputation a beaucoup perdu de sa popularité, qui m'attristait.
     Maintenant, je suis tranquille, je sais que j'ai à dire quelque
     chose et que j'ai la force de le dire très haut. Quant au public,
     qu'il pense ce qu'il voudra!_[97]

Mais il se vantait: de son art, lui-même n'était pas sûr. Sans doute, il
était maître de son instrument littéraire; mais il ne savait qu'en
faire. Comme il le disait, à propos de _Polikouchka_, «c'était un
bavardage sur le premier sujet venu, par un homme qui sait tenir sa
plume[98]». Ses oeuvres sociales avortaient. En 1862, il démissionna
de sa charge d'arbitre territorial. La même année, la police vint
perquisitionner à Iasnaïa Poliana, bouleversa tout, ferma l'école.
Tolstoï était alors absent, surmené; il craignait la phtisie.

     _Les querelles d'arbitrage m'étaient devenues si pénibles, le
     travail de l'école si vague, mes doutes qui provenaient du désir
     d'instruire les autres en cachant mon ignorance de ce qu'il fallait
     enseigner m'étaient si écoeurants que je tombai malade. Peut-être
     serais-je arrivé alors au désespoir où je faillis succomber quinze
     ans plus tard, s'il n'y avait pas eu pour moi un côté inconnu de la
     vie qui me promettait le salut: c'était la vie de famille[99]._




Il en jouit d'abord, avec la passion qu'il mettait à tout[100].
L'influence personnelle de la comtesse Tolstoï fut précieuse pour l'art.
Bien douée littérairement[101], elle était, ainsi qu'elle le dit, «une
vraie femme d'écrivain», tant elle prenait à coeur l'oeuvre de son
mari. Elle travaillait avec lui, écrivait sous sa dictée, recopiait ses
brouillons[102]. Elle tâchait de le défendre contre son démon religieux,
ce redoutable esprit qui soufflait déjà, par moments, la mort de l'art.
Elle tâchait que sa porte fût close aux utopies sociales[103]. Elle
réchauffait en lui le génie créateur. Elle fit plus: elle apporta à ce
génie la richesse nouvelle de son âme féminine. A part de jolies
silhouettes dans _Enfance_ et _Adolescence_, la femme est à peu près
absente des premières oeuvres de Tolstoï, ou elle reste au second
plan. Elle apparaît dans _Bonheur conjugal_, écrit sous l'influence de
l'amour pour Sophie Behrs. Dans les oeuvres qui suivent, les types de
jeunes filles et de femmes abondent et ont une vie intense, supérieure
même à celle des hommes. On aime à croire que la comtesse Tolstoï a non
seulement servi de modèle à son mari pour Natacha, dans _Guerre et
Paix_[104], et pour Kitty, dans _Anna Karénine_, mais que, par ses
confidences et sa vision propre, elle put lui être une précieuse et
discrète collaboratrice. Certaines pages d'_Anna Karénine_[105] me
semblent déceler une main de femme.

Grâce au bienfait de cette union, Tolstoï goûta, pendant dix ou quinze
ans, une paix et une sécurité qui lui étaient depuis longtemps
inconnues[106]. Alors il put, sous l'aile de l'amour, rêver et réaliser
à loisir les chefs-d'oeuvre de sa pensée, monuments colossaux qui
dominent tout le roman du XIXe siècle: _Guerre et Paix_ (1864-1869)
et _Anna Karénine_ (1873-1877).

       *       *       *       *       *

_Guerre et Paix_ est la plus vaste épopée de notre temps, une _Iliade_
moderne. Un monde de figures et de passions s'y agite. Sur cet Océan
humain aux flots innombrables plane une âme souveraine, qui soulève et
refrène les tempêtes avec sérénité. Plus d'une fois, en contemplant
cette oeuvre, j'ai pensé à Homère et à Goethe, malgré les
différences énormes et d'esprit et de temps. Depuis, j'ai vu qu'en
effet, à l'époque où il y travaillait, la pensée de Tolstoï se
nourrissait d'Homère et de Goethe[107]. Bien plus, dans des notes de
1865 où il classe les divers genres littéraires, il inscrit comme étant
de la même famille: «_Odyssée_, _Iliade_, _1805_[108]...» Le mouvement
naturel de son esprit l'entraînait du roman des destinées individuelles
au roman des armées et des peuples, des grands troupeaux humains où se
fondent les volontés des millions d'êtres. Ses tragiques expériences du
siège de Sébastopol l'acheminaient à comprendre l'âme de la nation russe
et sa vie séculaire. L'immense _Guerre et Paix_ ne devait être, dans ses
projets, que le panneau central d'une série de fresques épiques, où se
déroulerait le poème de la Russie, de Pierre le Grand aux
Décembristes[109].

Il faut, pour bien sentir la puissance de l'oeuvre, se rendre compte
de son unité cachée[110]. La plupart des lecteurs français, un peu
myopes, n'en voient que les milliers de détails, dont la profusion les
émerveille et les déroute. Ils sont perdus dans cette forêt de vie. Il
faut s'élever au-dessus et embrasser du regard l'horizon libre, le
cercle des bois et des champs; alors on percevra l'esprit homérique de
l'oeuvre, le calme des lois éternelles; le rythme imposant du souffle
du destin, le sentiment de l'ensemble auquel tous les détails sont liés,
et, dominant son oeuvre, le génie de l'artiste, comme le Dieu de la
Genèse qui flotte sur les eaux.

D'abord, la mer immobile. La paix, la société russe à la veille de la
guerre. Les cent premières pages reflètent, avec une exactitude
impassible et une ironie supérieure, le néant des âmes mondaines. Vers
la centième page seulement, s'élève le cri d'un de ces morts
vivants,--le pire d'entre eux, le prince Basile:

     _Nous péchons, nous trompons, et tout cela pourquoi? J'ai dépassé
     la cinquantaine, mon ami... Tout finit par la mort... La mort,
     quelle terreur!_

Parmi ces âmes fades, menteuses et désoeuvrées, capables de toutes les
aberrations et des crimes, s'esquissent certaines natures plus
saines:--les sincères, par naïveté maladroite comme Pierre Besoukhov,
par indépendance foncière, par sentiment vieux-russe, comme Marie
Dmitrievna, par fraîcheur juvénile, comme les petits Rostov;--les âmes
bonnes et résignées, comme la princesse Marie;--et celles qui ne sont
pas bonnes, mais fières, et que tourmente cette existence malsaine,
comme le prince André.

Mais voici le premier frémissement des flots. L'action. L'armée russe en
Autriche. La fatalité règne, nulle part plus dominatrice que dans le
déchaînement des forces élémentaires,--dans la guerre. Les véritables
chefs sont ceux qui ne cherchent pas à diriger, mais, comme Koutouzov ou
comme Bagration, à «laisser croire que leurs intentions personnelles
sont en parfait accord avec ce qui est en réalité le simple effet de la
force des circonstances, de la volonté des subordonnés et des caprices
du hasard». Bienfait de s'abandonner à la main du Destin! Bonheur de
l'action pure, état normal et sain. Les esprits troublés retrouvent leur
équilibre. Le prince André respire, commence à vivre.... Et tandis que
là-bas, loin du souffle vivifiant de ces tempêtes sacrées, les deux âmes
les meilleures, Pierre et la princesse Marie, sont menacées par la
contagion de leur monde, par le mensonge d'amour, André, blessé à
Austerlitz, a soudain, au milieu de l'ivresse de l'action, brutalement
rompue, la révélation de l'immensité sereine. Étendu sur le dos, «il ne
voit plus rien que très haut au-dessus de lui un ciel infini, profond,
où voguaient mollement de légers nuages grisâtres».

     _Quel calme! Quelle paix! se disait-il, quelle différence avec ma
     course forcenée! Comment ne l'avais-je pas remarqué plus tôt, ce
     haut ciel? Comme je suis heureux de l'avoir enfin aperçu! Oui, tout
     est vide, tout est déception, excepté lui... Il n'y a rien, hors
     lui... Et Dieu en soit loué!_

Cependant, la vie le reprend, et la vague retombe. Abandonnées de
nouveau à elles-mêmes, dans l'atmosphère démoralisante des villes, les
âmes découragées, inquiètes, errent au hasard dans la nuit. Parfois, au
souffle empoisonné du monde se mêlent les effluves enivrants et
affolants de la nature, le printemps, l'amour, les forces aveugles, qui
rapprochent du prince André la charmante Natacha, et qui, l'instant
d'après, la jettent dans les bras du premier séducteur venu. Tant de
poésie, de tendresse, de pureté de coeur, que le monde a flétries! Et
toujours «le grand ciel qui plane sur l'abjection outrageante de la
terre». Mais les hommes ne le voient pas. Même André a oublié la lumière
d'Austerlitz. Pour lui, le ciel n'est plus «qu'une voûte sombre et
pesante», qui recouvre le néant.

Il est temps que se lève de nouveau sur ces âmes anémiées l'ouragan de
la guerre. La patrie est envahie. Borodino. Grandeur solennelle de cette
journée. Les inimitiés s'effacent. Dologhov embrasse son ennemi Pierre.
André, blessé, pleure de tendresse et de pitié sur le malheur de l'homme
qu'il haïssait le plus, Anatole Kouraguine, son voisin d'ambulance.
L'unité des coeurs s'accomplit par le sacrifice passionné à la patrie
et par la soumission aux lois divines.

     _Accepter l'effroyable nécessité de la guerre, sérieusement, avec
     austérité... L'épreuve la plus difficile est la soumission de la
     liberté humaine aux lois divines. La simplicité de coeur consiste
     dans la soumission à la volonté de Dieu._

L'âme du peuple russe et sa soumission au destin s'incarnent dans le
généralissime Koutouzov:

     _Ce vieillard, qui n'avait plus, en fait de passions, que
     l'expérience, résultat des passions, et chez qui l'intelligence,
     destinée à grouper les faits et à en tirer des conclusions, était
     remplacée par une contemplation philosophique des événements,
     n'invente rien, n'entreprend rien; mais il écoute et se rappelle
     tout, il saura s'en servir au bon moment, n'entravera rien d'utile,
     ne permettra rien de nuisible. Il épie sur le visage de ses troupes
     cette force insaisissable qui s'appelle la volonté de vaincre, la
     victoire future. Il admet quelque chose de plus puissant que sa
     volonté: la marche inévitable des faits qui se déroulent devant ses
     yeux; il les voit, il les suit, et il sait faire abstraction de sa
     personne._

Enfin, il a le coeur russe. Ce fatalisme du peuple russe,
tranquillement héroïque, se personnifie aussi dans le pauvre moujik,
Platon Karataiev, simple, pieux, résigné, avec son bon sourire dans les
souffrances et dans la mort. A travers les épreuves, les ruines de la
patrie, les affres de l'agonie, les deux héros du livre, Pierre et
André, arrivent à la délivrance morale et à la joie mystique, par
l'amour et la foi, qui font voir Dieu vivant.

Tolstoï ne termine point là. L'épilogue, qui se passe en 1820, est une
transition d'une époque à une autre, de l'âge napoléonien à l'âge des
Décembristes. Il donne le sentiment de la continuité et du
recommencement de la vie. Au lieu de débuter et de finir en pleine
crise, Tolstoï finit, comme il a débuté, au moment où une grande vague
s'efface et où la vague suivante naît. Déjà l'on aperçoit les héros à
venir, les conflits qui s'élèveront entre eux et les morts qui
ressuscitent dans les vivants[111].

J'ai tâché de dégager les grandes lignes du roman: car il est rare qu'on
se donne la peine de les chercher. Mais que dire de la puissance
extraordinaire de vie de ces centaines de héros, tous individuels et
dessinés d'une façon inoubliable, soldats, paysans, grands seigneurs,
Russes, Autrichiens et Français! Rien ne sent ici l'improvisation. Pour
cette galerie de portraits, sans analogue dans toute la littérature
européenne, Tolstoï a fait des esquisses sans nombre, «combiné,
disait-il, des millions de projets», fouillé dans les bibliothèques, mis
à contribution ses archives de famille[112], ses notes antérieures, ses
souvenirs personnels. Cette préparation minutieuse assure la solidité du
travail, mais ne lui enlève rien de sa spontanéité. Tolstoï travaillait,
d'enthousiasme, avec une ardeur et une joie qui se communiquent au
lecteur. Surtout, ce qui fait le plus grand charme de _Guerre et Paix_,
c'est sa jeunesse de coeur. Il n'est pas une autre oeuvre de Tolstoï
qui soit aussi riche en âmes d'enfants et d'adolescents; et chacune est
une musique, d'une pureté de source, d'une grâce qui attendrit comme une
mélodie de Mozart: le jeune Nicolas Rostov, Sonia, le pauvre petit
Pétia.

La plus exquise est Natacha. Chère petite fille, fantasque, rieuse, au
coeur aimant, qu'on voit grandir auprès de soi, que l'on suit dans la
vie, avec la chaste tendresse qu'on aurait pour une soeur,--qui ne
croit l'avoir connue?... Nuit admirable de printemps, où Natacha, à sa
fenêtre que baigne le clair de lune, rêve et parle follement, au-dessus
de la fenêtre du prince André qui l'écoute.... Émotions du premier bal,
amour, attente d'amour, floraison de désirs et de rêves désordonné,
course en traîneau, la nuit, dans la forêt neigeuse où s'allument des
lueurs fantastiques. Nature, qui vous étreint de sa trouble tendresse.
Soirée à l'Opéra, monde étrange de l'art, où la raison se grise; folie
du coeur, folie du corps qui se languit d'amour; douleur qui lave
l'âme, divine pitié, qui veille le bien-aimé mourant.... On ne peut
évoquer ces pauvres souvenirs sans l'émotion qu'on aurait à parler d'une
amie, la plus aimée. Ah! qu'une telle création fait mesurer la faiblesse
des types féminins dans presque tout le roman et le théâtre
contemporains! La vie même est saisie, et si souple, si fluide que,
d'une ligne à l'autre, il semble qu'on la voie palpiter et changer.--La
princesse Marie, la laide, belle par la bonté, n'est pas une peinture
moins parfaite; mais comme elle eût rougi, la fille timide et gauche,
comme elles rougiront, celles qui lui ressemblent, en voyant dévoilés
tous les secrets d'un coeur, qui se cache peureusement aux regards!

En général, les caractères de femmes sont, comme je l'indiquais, très
supérieurs aux caractères d'hommes, surtout à ceux des deux héros où
Tolstoï a mis sa pensée propre: la nature molle et faible de Pierre
Besoukhov, la nature ardente et sèche du prince André Bolkonski. Ce sont
des âmes qui manquent de centre; elles oscillent perpétuellement, plutôt
qu'elles n'évoluent; elles vont d'un pôle à l'autre, sans jamais
avancer. On répondra sans doute qu'en cela elles sont bien russes. Je
remarquerai pourtant que des Russes ont fait les mêmes critiques. C'est
à ce propos que Tourgueniev reprochait à la psychologie de Tolstoï de
rester stationnaire. «Pas de vrai développement. D'éternelles
hésitations, des vibrations du sentiment[113].» Tolstoï convenait
lui-même qu'il avait un peu sacrifié, par moments, les caractères
individuels[114] à la fresque historique.

Et la gloire, en effet, de _Guerre et Paix_ est dans la résurrection de
tout un âge de l'histoire, de ces migrations de peuples, de la bataille
des nations. Ses vrais héros, ce sont les peuples; et derrière eux,
comme derrière les héros d'Homère, les dieux qui les mènent: les forces
invisibles, «les infiniment petits qui dirigent les masses», le souffle
de l'Infini. Ces combats gigantesques, où un destin caché entrechoque
les nations aveugles, ont une grandeur mythique. Par delà l'_Iliade_, on
songe aux épopées hindoues[115].

       *       *       *       *       *

_Anna Karénine_ marque, avec _Guerre et Paix_, le sommet de cette
période de maturité[116]. C'est une oeuvre plus parfaite, que mène un
esprit encore plus sûr de son métier artistique, plus riche aussi
d'expérience, et pour qui le monde du coeur n'a plus aucun secret.
Mais il y manque cette flamme de jeunesse, cette fraîcheur
d'enthousiasme,--les grandes ailes de _Guerre et Paix_. Tolstoï n'a
déjà plus la même joie à créer. La quiétude passagère des premiers temps
du mariage a disparu. Dans le cercle enchanté de l'amour et de l'art,
que la comtesse Tolstoï a tracé autour de lui, recommencent à se glisser
les inquiétudes morales.

Déjà, dans les premiers chapitres de _Guerre et Paix_, un an après le
mariage, les confidences du prince André à Pierre, au sujet du mariage,
marquaient le désenchantement de l'homme qui voit dans la femme aimée
l'étrangère, l'innocente ennemie, l'obstacle involontaire à son
développement moral. Des lettres de 1865 annoncent le prochain retour
des tourments religieux. Ce ne sont encore que de brèves menaces,
qu'efface le bonheur de vivre. Mais dans les mois où Tolstoï termine
_Guerre et Paix_, en 1869, voici une secousse plus grave:

Il avait quitté les siens, pour quelques jours, il visitait un domaine.
Une nuit, il était couché; deux heures du matin venaient de sonner:

     _J'étais terriblement fatigué, j'avais sommeil et me sentais assez
     bien. Tout d'un coup, je fus saisi d'une telle angoisse, d'un tel
     effroi que jamais je n'ai éprouvé rien de pareil. Je te raconterai
     cela en détail[117]: c'était vraiment épouvantable. Je sautai du
     lit et ordonnai d'atteler. Pendant qu'on attelait, je m'endormis,
     et quand on m'éveilla, j'étais complètement remis. Hier, la même
     chose s'est reproduite, mais à un degré beaucoup moindre...[118]._

Le château d'illusions, laborieusement construit par l'amour de la
comtesse Tolstoï, se lézarde. Dans le vide où l'achèvement de _Guerre et
Paix_ laisse l'esprit de l'artiste, celui-ci est repris par ses
préoccupations philosophiques[119] et pédagogiques: il veut écrire un
_Abécédaire_[120] pour le peuple; il y travaille quatre ans avec
acharnement; il en est plus fier que de _Guerre et Paix_, et, lorsqu'il
l'a écrit (1872), il en récrit un second (1875). Puis, il s'entiche du
grec, il l'étudie du matin au soir, il laisse tout autre travail, il
découvre «le délicieux Xénophon», et Homère, le vrai Homère, non pas
celui des traducteurs, «tous ces Joukhovski et ces Voss qui chantent
d'une voix quelconque, gutturale, geignarde, doucereuse», mais «cet
autre diable, qui chante à pleine voix, sans que jamais lui vienne en
tête que quelqu'un peut l'écouter[121]».

     _Sans la connaissance du grec, pas d'instruction!... Je suis
     convaincu que de tout ce qui, dans le verbe humain, est vraiment
     beau, d'une beauté simple, jusqu'à présent je ne savais rien[122]._

C'est une folie: il en convient. Il se remet à l'école avec une telle
passion qu'il en tombe malade. Il doit, en 1871, aller faire une cure de
koumiss, à Samara, chez les Bachkirs. Sauf du grec, il est mécontent de
tout. A la suite d'un procès, en 1872, il parle sérieusement de vendre
tout ce qu'il a en Russie et de s'installer en Angleterre. La comtesse
Tolstoï se désole:

     _Si tu t'absorbes toujours dans tes Grecs, tu ne guériras pas. Ce
     sont eux qui te valent cette angoisse et cette indifférence pour la
     vie présente. Ce n'est pas en vain qu'on appelle le grec une langue
     morte: elle met dans un état d'esprit mort[123]._

Enfin, après beaucoup de projets abandonnés, à peine ébauchés, le 19
mars 1873, à la grande joie de la comtesse, il commence _Anna
Karénine_[124]. Tandis qu'il y travaille, sa vie est attristée par des
deuils domestiques[125]; sa femme est malade. «La béatitude ne règne pas
dans la maison[126]...»

L'oeuvre porte un peu la trace de cette expérience attristée, de ces
passions désabusées[127]. Sauf dans les jolis chapitres des fiançailles
de Levine, l'amour n'a plus la jeune poésie qui égale certaines pages de
_Guerre et Paix_ aux plus belles poésies lyriques de tous les temps. En
revanche, il a pris un caractère âpre, sensuel, impérieux. La fatalité
qui règne sur le roman n'est plus, comme dans _Guerre et Paix_, une
sorte de dieu Krichna, meurtrier et serein, le Destin des Empires, mais
la folie d'aimer, «la Vénus tout entière...» C'est elle qui, dans la
scène merveilleuse du bal, où la passion s'empare, à leur insu, d'Anna
et de Wronski, prête à la beauté innocente d'Anna, couronnée de pensées
et vêtue de velours noir, «une séduction presque infernale»[128]. C'est
elle qui, lorsque Wronski vient de se déclarer, fait rayonner le visage
d'Anna,--«non de joie: c'était le rayonnement terrible d'un incendie,
par une nuit obscure[129]». C'est elle qui, dans les veines de cette
femme loyale et raisonnable, de cette jeune mère aimante, fait couler
une force voluptueuse de sève et s'installe dans son coeur, qu'elle ne
quittera plus qu'après l'avoir détruit. Aucun de ceux qui approchent
Anna n'est sans subir l'attirance et l'effroi du démon caché. La
première, Kitty, le découvre, avec saisissement. Une crainte
mystérieuse se mêle à la joie de Wronski, quand il va voir Anna. Levine,
en sa présence, perd toute sa volonté. Anna elle-même sait bien qu'elle
ne s'appartient plus. A mesure que l'histoire se déroule, l'implacable
passion ronge, pièce par pièce, tout l'édifice moral de la fière
personne. Tout ce qu'il y a de meilleur en elle, son âme brave et
sincère, s'effrite et tombe: elle n'a plus la force de sacrifier sa
vanité mondaine; sa vie n'a plus d'autre objet que de plaire à son
amant; elle s'interdit peureusement, honteusement, d'avoir des enfants;
la jalousie, la torture; la force sensuelle qui l'asservit l'oblige à
mentir dans ses gestes, dans sa voix, dans ses yeux; elle tombe au rang
des femmes qui ne cherchent plus qu'à tourner la tête à tout homme, quel
qu'il soit; elle a recours à la morphine pour s'abrutir, jusqu'au jour
où les tourments intolérables qui la dévorent la jettent, avec l'amer
sentiment de sa déchéance morale, sous les roues d'un wagon. «Et le
petit moujik à barbe ébouriffée»,--la vision sinistre qui a hanté ses
rêves et ceux de Wronski,--«se penche du marchepied du wagon sur la
voie»; et, disait le rêve prophétique, «il était courbé en deux sur un
sac, et il y enfouissait les restes de quelque chose, qui avait été la
vie, avec ses tourments, ses trahisons et ses douleurs...»

     «_Je me suis réservé la vengeance_[130]», dit le Seigneur....

Autour de cette tragédie d'une âme que l'amour consume et qu'écrase la
Loi de Dieu,--peinture d'une seule coulée et d'une profondeur
effrayante,--Tolstoï a disposé, comme dans _Guerre et Paix_, les romans
d'autres vies. Malheureusement ici, ces histoires parallèles alternent
d'une façon un peu raide et factice, sans atteindre à l'unité organique
de la symphonie de _Guerre et Paix_. On peut aussi trouver que le
parfait réalisme de certains tableaux--les cercles aristocratiques de
Pétersbourg et leurs oisifs entretiens,--touche parfois à l'inutilité.
Enfin, plus ouvertement encore que dans _Guerre et Paix_, Tolstoï a
juxtaposé sa personnalité morale et ses idées philosophiques au
spectacle de la vie. Mais l'oeuvre n'en est pas moins d'une richesse
merveilleuse. Même profusion de types que dans _Guerre et Paix_, et tous
d'une justesse frappante. Les portraits d'hommes me semblent même
supérieurs. Tolstoï s'est complu à peindre Stepane Arcadievitch,
l'aimable égoïste, que nul ne peut voir sans répondre à son affectueux
sourire, et Karénine, le type parfait du grand fonctionnaire, l'homme
d'État distingué et médiocre, avec sa manie de cacher ses sentiments
vrais sous une ironie perpétuelle: mélange de dignité et de lâcheté, de
pharisianisme et de sentiment chrétien; produit étrange d'un monde
artificiel, dont il lui est impossible malgré son intelligence et sa
générosité réelle de se dégager jamais,--et qui a bien raison de se
défier de son coeur: car, lorsqu'il s'y abandonne, c'est pour tomber
à la fin dans une niaiserie mystique.

Mais l'intérêt principal du roman, avec la tragédie d'Anna et les
tableaux variés de la société russe vers 1860,--salons, cercles
d'officiers, bals, théâtres, courses,--est dans son caractère
autobiographique. Beaucoup plus qu'aucun autre personnage de Tolstoï,
Constantin Levine est son incarnation. Non seulement Tolstoï lui a prêté
ses idées à la fois conservatrices et démocratiques, son
anti-libéralisme d'aristocrate paysan qui méprise les
intellectuels[131]; mais il lui a prêté sa vie. L'amour de Levine et de
Kitty et leurs premières années de mariage sont une transposition de ses
propres souvenirs domestiques,--de même que la mort du frère de Levine
est une douloureuse évocation de la mort du frère de Tolstoï, Dmitri.
Toute la dernière partie, inutile au roman, nous fait lire dans les
troubles qui l'agitaient alors. Si l'épilogue de _Guerre et Paix_ était
une transition artistique à une autre oeuvre projetée, l'épilogue
d'_Anna Karénine_ est une transition autobiographique à la révolution
morale, qui devait, deux ans plus tard, s'exprimer par _les
Confessions_. Déjà, au cours du livre, revient perpétuellement, sous une
forme ironique ou violente, la critique de la société contemporaine,
qu'il ne cessera de combattre dans ses oeuvres futures. Guerre au
mensonge, à tous les mensonges, aussi bien aux mensonges vertueux
qu'aux mensonges vicieux, aux bavardages libéraux, à la charité
mondaine, à la religion de salon, à la philanthropie! Guerre au monde,
qui fausse tous les sentiments vrais et fatalement brise les élans
généreux de l'âme! La mort jette une lumière subite sur les conventions
sociales. Devant Anna mourante, le guindé Karénine s'attendrit. Dans
cette âme sans vie, où tout est fabriqué, pénètre un rayon d'amour et de
pardon chrétien. Tous trois, le mari, la femme et l'amant, sont
momentanément transformés. Tout devient simple et loyal. Mais à mesure
qu'Anna se rétablit, ils sentent, tous les trois, «en face de la force
morale, presque sainte qui les guidait intérieurement, l'existence d'une
autre force, brutale, mais toute-puissante, qui dirige leur vie malgré
eux, et ne leur accordera pas la paix.» Et ils savent d'avance qu'ils
seront impuissants dans cette lutte, où «ils seront obligés de faire le
mal, que le monde jugera nécessaire[132]».

Si Levine, comme Tolstoï qu'il incarne, s'épure lui aussi, dans
l'épilogue du livre, c'est que la mort l'a, lui aussi, touché.
Jusque-là, «incapable de croire, il l'était également de douter tout à
fait[133]». Depuis qu'il a vu mourir son frère, la terreur de son
ignorance le tient. Son mariage a, pour un temps, étouffé ces angoisses.
Mais, dès la naissance de son premier enfant, elles reparaissent. Il
passe alternativement par des crises de prière et de négation. Il lit en
vain les philosophes. Dans son affolement, il en vient à redouter la
tentation du suicide. Le travail physique le soulage: ici, point de
doutes, tout est clair. Levine cause avec les paysans; un d'eux lui
parle des hommes «qui vivent non pour soi, mais pour Dieu». Ce lui est
une illumination. Il voit l'antagonisme entre la raison et le coeur.
La raison enseigne la lutte féroce pour la vie; il n'y a rien de
raisonnable à aimer son prochain:

     _La raison ne m'a rien appris; tout ce que je sais m'a été donné,
     révélé par le coeur[134]._

Dès lors, le calme revient. Le mot de l'humble moujik, dont le coeur
est le seul guide, l'a ramené à Dieu... Quel Dieu? Il ne cherche pas à
le savoir. Levine, à ce moment, comme Tolstoï le restera longtemps, est
humble à l'égard de l'Église, et nullement en révolte contre les dogmes.

     _Il y a une vérité, même dans l'illusion de la voûte céleste et
     dans les mouvements apparents des astres[135]._




Ces angoisses de Levine, ces velléités de suicide qu'il cachait à Kitty,
Tolstoï au même moment les cachait à sa femme. Mais il n'avait pas
encore atteint le calme qu'il prêtait à son héros. A vrai dire, ce calme
n'est guère communicatif. On sent qu'il est désiré plus que réalisé, et
que tout à l'heure Levine retombera dans ses doutes. Tolstoï n'en était
pas dupe. Il avait eu bien de la peine à aller jusqu'au bout de son
oeuvre. _Anna Karénine_ l'ennuyait, avant qu'il eût fini[136]. Il ne
pouvait plus travailler. Il restait là, inerte, sans volonté, en proie
au dégoût et à la terreur de lui-même. Alors, dans le vide de sa vie, se
leva le grand vent qui sortait de l'abîme, le vertige de la mort.
Tolstoï a raconté ces terribles années, plus tard, quand il venait
d'échapper au gouffre[137].

«Je n'avais pas cinquante ans, dit-il[138], j'aimais, j'étais aimé,
j'avais de bons enfants, un grand domaine, la gloire, la santé, la
vigueur physique et morale; j'étais capable de faucher comme un paysan;
je travaillais dix heures de suite sans fatigue. Brusquement, ma vie
s'arrêta. Je pouvais respirer, manger, boire, dormir. Mais ce n'était
pas vivre. Je n'avais plus de désirs. Je savais qu'il n'y avait rien à
désirer. Je ne pouvais même pas souhaiter de connaître la vérité. La
vérité était que la vie est une insanité. J'étais arrivé à l'abîme et je
voyais nettement que devant moi il n'y avait rien, que la mort. Moi,
homme bien portant et heureux, je sentais que je ne pouvais plus vivre.
Une force invincible m'entraînait à me débarrasser de la vie... Je ne
dirai pas que je voulais me tuer. La force qui me poussait hors de la
vie était plus puissante que moi; c'était une aspiration semblable à mon
ancienne aspiration à la vie, seulement en sens inverse. Je devais user
de ruse envers moi-même pour ne pas y céder trop vite. Et voilà que moi,
l'homme heureux, je me cachais à moi-même la corde, pour ne pas me
pendre à la poutre, entre les armoires de ma chambre, où chaque soir je
restais seul à me déshabiller. Je n'allais plus à la chasse avec mon
fusil, pour ne pas me laisser tenter[139]. Il me semblait que ma vie
était une farce stupide, qui m'était jouée par quelqu'un. Quarante ans
de travail, de peines, de progrès, pour voir qu'il n'y a rien! Rien. De
moi, il ne restera que la pourriture et les vers... On peut vivre,
seulement pendant qu'on est ivre de la vie; mais aussitôt l'ivresse
dissipée, on voit que tout n'est que supercherie, supercherie stupide...
La famille et l'art ne pouvaient plus me suffire. La famille, c'étaient
des malheureux comme moi. L'art est un miroir de la vie. Quand la vie
n'a plus de sens, le jeu du miroir ne peut plus amuser. Et le pire, je
ne pouvais me résigner. J'étais semblable à un homme égaré dans une
forêt, qui est saisi d'horreur, parce qu'il s'est égaré, et qui court de
tous côtés et ne peut s'arrêter, bien qu'il sache qu'à chaque pas il
s'égare davantage...»

Le salut vint du peuple. Tolstoï avait toujours eu pour lui «une
affection étrange, toute physique[140]», que n'avaient pu ébranler les
expériences répétées de ses désillusions sociales. Dans les dernières
années, il s'était, comme Levine, beaucoup rapproché de lui[141]. Il se
prit à penser à ces milliards d'êtres en dehors du cercle étroit des
savants, des riches et des oisifs qui se tuaient, s'étourdissaient, ou
traînaient lâchement, comme lui, une vie désespérée. Et il se demanda
pourquoi ces milliards d'êtres échappaient à ce désespoir, pourquoi ils
ne se tuaient pas. Il aperçut alors qu'ils vivaient, non par le secours
de la raison, mais sans se soucier d'elle,--par la foi. Qu'était-ce que
cette foi, qui ignorait la raison?

     _La foi est la force de la vie. On ne peut pas vivre sans la foi.
     Les idées religieuses ont été élaborées dans le lointain infini de
     la pensée humaine. Les réponses données par la foi au sphinx de la
     vie contiennent la sagesse la plus profonde de l'humanité._

Suffit-il donc de connaître ces formules de la sagesse, qu'a
enregistrées le livre des religions?--Non, la foi n'est pas une science,
la foi est une action; elle n'a de sens que si elle est vécue. Le dégoût
qu'inspira à Tolstoï la vue des gens riches et _bien pensants_, pour qui
la foi n'était qu'une sorte de «consolation épicurienne de la vie», le
rejeta décidément parmi les hommes simples, qui mettaient seuls d'accord
leur vie avec leur foi.

     _Et il comprit que la vie du peuple travailleur était la vie
     elle-même et que le sens attribué à cette vie était la vérité._

Mais comment se faire peuple, et partager sa foi? On a beau savoir que
les autres ont raison; il ne dépend pas de nous que nous soyons comme
eux. En vain, nous prions Dieu; en vain, nous tendons vers lui nos bras
avides. Dieu fuit. Où le saisir?

Un jour, la grâce vint.

     _Un jour de printemps précoce, j'étais seul dans la forêt et
     j'écoutais ses bruits. Je pensais à mes agitations des trois
     dernières années, à ma recherche de Dieu, à mes sautes perpétuelles
     de la joie au désespoir... Et brusquement je vis que je ne vivais
     que lorsque je croyais en Dieu. A sa seule pensée, les ondes
     joyeuses de la vie se soulevaient en moi. Tout s'animait autour,
     tout recevait un sens. Mais dès que je n'y croyais plus, soudain la
     vie cessait._

     _--Alors, qu'est-ce que je cherche encore? cria en moi une voix.
     C'est donc Lui, ce sans quoi on ne peut vivre! Connaître Dieu et
     vivre, c'est la même chose. Dieu, c'est la vie...._

     _Depuis, cette lumière ne m'a plus quitté[142]._

Il était sauvé. Dieu lui était apparu[143].

Mais comme il n'était pas un mystique de l'Inde, à qui l'extase suffit,
comme en lui se mêlaient aux rêves de l'Asiatique la manie de raison et
le besoin d'action de l'homme d'Occident, il lui fallait ensuite
traduire sa révélation en foi pratique et dégager de cette vie divine
des règles pour la vie quotidienne. Sans aucun parti-pris, avec le désir
sincère de croire aux croyances des siens, il commença par étudier la
doctrine de l'Église orthodoxe, dont il faisait partie[144]. Afin d'en
être plus près, il se soumit pendant trois ans à toutes les cérémonies,
se confessant, communiant, n'osant juger ce qui le choquait,
s'inventant des explications pour ce qu'il trouvait obscur ou
incompréhensible, s'unissant dans leur foi à tous ceux qu'il aimait,
vivants ou morts, et toujours gardant l'espoir qu'à un certain moment
«l'amour lui ouvrirait les portes de la vérité».--Mais il avait beau
faire: sa raison et son coeur se révoltaient. Tels actes, comme le
baptême et la communion, lui semblaient scandaleux. Quand on le força à
répéter que l'hostie était le vrai corps et le vrai sang du Christ, «il
en eut comme un coup de couteau au coeur». Ce ne furent pourtant pas
les dogmes qui élevèrent entre lui et l'Église un mur infranchissable,
mais les questions pratiques,--deux surtout: l'intolérance haineuse et
mutuelle des Églises[145], et la sanction, formelle ou tacite, donnée à
l'homicide,--la guerre et la peine de mort.

Alors Tolstoï brisa net; et sa rupture fut d'autant plus violente que
depuis trois années il comprimait sa pensée. Il ne ménagea plus rien.
Avec emportement, il foula aux pieds cette religion, que la veille
encore il s'obstinait à pratiquer. Dans sa _Critique de la théologie
dogmatique_ (1879-1881), il la traita non seulement «d'insanité, mais de
mensonge conscient et intéressé[146]». Il lui opposa l'Évangile, dans
sa _Concordance et Traduction des quatre Évangiles_ (1881-1883). Enfin,
sur l'Évangile, il édifia sa foi (_En quoi consiste ma foi_, 1883).

Elle tient toute en ces mots:

     _Je crois en la doctrine du Christ. Je crois que le bonheur n'est
     possible sur la terre que quand tous les hommes l'accompliront._

Et elle a pour pierre angulaire le Sermon sur la Montagne, dont Tolstoï
ramène l'enseignement essentiel à cinq commandements:

    I. Ne te mets pas en colère.
    II. Ne commets pas l'adultère.
    III. Ne prête pas serment.
    IV. Ne résiste pas au mal par le mal.
    V. Ne sois l'ennemi de personne.

C'est la partie négative de la doctrine, dont la partie positive se
résume en ce seul commandement:

Aime Dieu et ton prochain comme toi-même.

     _Le Christ a dit que celui qui aura violé le moindre de ces
     commandements tiendra la plus petite place dans le royaume des
     cieux._

Et Tolstoï ajoute naïvement:

     _Si étrange que cela paraisse, j'ai dû, après dix-huit siècles,
     découvrir ces règles comme une nouveauté._

Tolstoï croit-il donc à la divinité du Christ?--En aucune façon. A quel
titre l'invoque-t-il? Comme le plus grand de la lignée des
sages,--Brahmanes, Bouddha, Lao-Tse, Confucius, Zoroastre, Isaïe,--qui
ont montré aux hommes le vrai bonheur auquel ils aspirent et la voie
qu'il faut suivre[147]. Tolstoï est le disciple de ces grands créateurs
religieux, de ces demi-dieux et de ces prophètes hindous, chinois et
hébraïques. Il les défend--comme il sait défendre: en attaquant--contre
ceux qu'il nomme «les Pharisiens» et «les Scribes»: contre les Églises
établies et contre les représentants de la science orgueilleuse, ou
plutôt «du philosophisme scientifique[148]». Ce n'est pas qu'il fasse
appel à la révélation contre la raison. Depuis qu'il est sorti de la
période de troubles que racontent _les Confessions_, il est et reste
essentiellement un croyant en la Raison, on pourrait dire un mystique de
la Raison.

«_Au commencement était le Verbe_, répète-t-il avec saint Jean, _le
Verbe, Logos, c'est-à-dire la Raison_[149].»

Son livre _De la Vie_ (1887) porte, en épigraphe, les lignes fameuses de
Pascal[150]:

     _L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais
     c'est un roseau pensant.... Toute notre dignité consiste dans la
     pensée... Travaillons donc à bien penser: voilà le principe de la
     morale._

Et le livre entier n'est qu'un hymne à la Raison.

Il est vrai que sa Raison n'est pas la raison scientifique, raison
restreinte, «qui prend la partie pour le tout et la vie animale pour la
vie tout entière», mais la loi souveraine qui régit la vie de l'homme,
«la loi suivant laquelle doivent forcément vivre _les êtres
raisonnables, c'est-à-dire les hommes_».

     _C'est une loi analogue à celles qui régissent la nutrition et la
     reproduction de l'animal, la croissance et la floraison de l'herbe
     et de l'arbre, le mouvement de la terre et des astres. Ce n'est que
     dans l'accomplissement de cette loi, dans la soumission de notre
     nature animale à la loi de la raison, en vue d'acquérir le bien,
     que consiste notre vie... La raison ne peut être définie, et nous
     n'avons pas besoin de la définir, car non seulement nous la
     connaissons tous, mais nous ne connaissons qu'elle... Tout ce que
     l'homme sait, il le connaît au moyen de la raison et non pas de la
     foi[151]... La vraie vie ne commence qu'au moment où se manifeste
     la raison. La seule vie véritable est la vie de la raison._

Qu'est-ce donc que l'existence visible, notre vie individuelle? «Elle
n'est pas notre vie», dit Tolstoï, car elle ne dépend pas de nous.

     _Notre activité animale s'accomplit en dehors de nous... L'humanité
     en a fini avec l'idée de la vie considérée comme existence
     individuelle. La négation de la possibilité du bien individuel
     reste une vérité inébranlable pour tout homme de notre époque, qui
     est doué de raison[152]._

Il y a là toute une série de postulats, que je n'ai pas à discuter ici,
mais qui montrent avec quelle passion la raison s'était emparée de
Tolstoï. En vérité, elle était une passion, non moins aveugle et jalouse
que les autres passions qui l'avaient possédé pendant la première moitié
de sa vie. Un feu s'éteint, l'autre s'allume. Ou plutôt, c'est toujours
le même feu. Mais il change d'aliments.

Et ce qui ajoute à la ressemblance entre les passions «individuelles» et
cette passion «rationnelle», c'est que l'une comme les autres ne se
satisfont pas d'aimer, elles veulent agir, elles veulent se réaliser.

     _Il ne faut pas parler, mais agir, a dit le Christ._

Et quelle est l'activité de la raison?--L'amour.

     _L'amour est la seule activité raisonnable de l'homme, l'amour est
     l'état de l'âme le plus rationnel et le plus lumineux. Tout ce dont
     il a besoin, c'est que rien ne lui cache le soleil de la raison,
     qui seul le fait croître... L'amour est le bien réel, le bien
     suprême, qui résout toutes les contradictions de la vie, qui non
     seulement fait disparaître l'épouvante de la mort, mais pousse
     l'homme à se sacrifier aux autres; car il n'y a pas d'autre amour
     que celui qui donne sa vie pour ceux qu'on aime; l'amour n'est
     digne de ce nom que lorsqu'il est un sacrifice de soi-même. Aussi
     le véritable amour n'est-il réalisable que lorsque l'homme comprend
     qu'il lui est impossible d'acquérir le bonheur individuel. C'est
     alors que tous les sucis de sa vie viennent alimenter la noble
     greffe de l'amour véritable; et cette greffe emprunte pour sa
     croissance toute sa vigueur au tronc de cet arbre sauvage,
     l'individualité animale...[153]._

Ainsi, Tolstoï n'arrive pas à la foi, comme un fleuve épuisé, qui se
perd dans les sables. Il y apporte le torrent de forces impétueuses
amassées durant une puissante vie.--On allait s'en apercevoir.

Cette foi passionnée, où s'unissent en une ardente étreinte la Raison
et l'Amour, a trouvé son expression la plus auguste dans la célèbre
réponse au Saint-Synode qui l'excommuniait[154]:

     _Je crois en Dieu, qui est pour moi l'Esprit, l'Amour, le Principe
     de tout. Je crois qu'il est en moi, comme je suis en lui. Je crois
     que la volonté de Dieu n'a jamais été plus clairement exprimée que
     dans la doctrine de l'homme Christ; mais on ne peut considérer
     Christ comme Dieu et lui adresser des prières, sans commettre le
     plus grand des sacrilèges. Je crois que le vrai bonheur de l'homme
     consiste en l'accomplissement de la volonté de Dieu; je crois que
     la volonté de Dieu est que tout homme aime ses semblables et agisse
     toujours envers eux, comme il voudrait qu'ils agissent envers lui,
     ce qui résume, dit l'Évangile, toute la loi et les prophètes. Je
     crois que le sens de la vie, pour chacun de nous, est seulement
     d'accroître l'amour en lui, je crois que ce développement de notre
     puissance d'aimer nous vaudra, dans cette vie, un bonheur qui
     grandira chaque jour, et dans l'autre monde, une félicité plus
     parfaite; je crois que cet accroissement de l'amour contribuera,
     plus que toute autre force, à fonder sur terre le royaume de Dieu,
     c'est-à-dire à remplacer une organisation de la vie où la division,
     le mensonge et la violence sont tout-puissants; par un ordre
     nouveau où régneront la concorde, la vérité et la fraternité. Je
     crois que pour progresser dans l'amour, nous n'avons qu'un moyen:
     les prières. Non la prière publique dans les temples, que le Christ
     a formellement réprouvée (Matth., VI, 5-13). Mais la prière dont
     lui-même nous a donné l'exemple, la prière solitaire qui raffermit
     en nous la conscience du sens de notre vie et le sentiment que nous
     dépendons seulement de la volonté de Dieu... Je crois à la vie
     éternelle, je crois que l'homme est récompensé selon ses actes, ici
     et partout, maintenant et toujours. Je crois tout cela si fermement
     qu'à mon âge, sur le bord de la tombe, je dois souvent faire un
     effort pour ne pas appeler de mes voeux la mort de mon corps,
     c'est-à-dire ma naissance à une vie nouvelle...[155]._




Il pensait être arrivé au port, avoir atteint le refuge où son âme
inquiète pourrait se reposer. Il n'était qu'au début d'une activité
nouvelle.

Un hiver passé à Moscou (ses devoirs de famille l'avaient obligé à y
suivre les siens)[156], le recensement de la population, auquel il
obtint de prendre part, en janvier 1882, lui furent une occasion de voir
de près la misère des grandes villes. L'impression produite sur lui fut
effroyable. Le soir du jour où il avait pris contact, pour la première
fois, avec cette plaie cachée de la civilisation, racontant à un ami ce
qu'il avait vu, «il se mit à crier, pleurer, brandir le poing».

«On ne peut pas vivre ainsi!» disait-il avec des sanglots, «Cela ne peut
pas être! Cela ne peut pas être[157]!...» Il retomba, pour des mois,
dans un désespoir affreux. La comtesse Tolstoï lui écrivait, le 3 mars
1882:

     _Tu disais naguère: «A cause du manque de foi, je voulais me
     pendre». Maintenant, tu as la foi, pourquoi donc es-tu malheureux?_

Parce qu'il n'avait pas la foi du pharisien, la foi béate et satisfaite
de soi, parce qu'il n'avait pas l'égoïsme du penseur mystique, trop
occupé de son salut pour songer à celui des autres[158], parce qu'il
avait l'amour, parce qu'il ne pouvait plus oublier maintenant les
misérables qu'il avait vus, et que dans la bonté passionnée de son
coeur, il lui semblait être responsable de leurs souffrances et de
leur abjection: ils étaient les victimes de cette civilisation, aux
privilèges de laquelle il participait, de cette idole monstrueuse à
laquelle une caste élue sacrifiait des millions d'hommes. Accepter le
bénéfice de tels crimes, c'était s'y associer. Sa conscience n'eut plus
de repos qu'il ne les eût dénoncés.

_Que devons-nous faire?_ (1884-86)[159] est l'expression de cette
deuxième crise, beaucoup plus tragique que la première, et bien plus
grosse en conséquences. Qu'étaient les angoisses religieuses
personnelles de Tolstoï dans cet océan de misère humaine, de misère
réelle, non forgée par l'esprit d'un oisif qui s'ennuie? Impossible de
ne pas la voir. Et impossible, l'ayant vue, de ne pas chercher à la
supprimer, à tout prix.--Hélas! est-ce possible?...

Un admirable portrait, que je ne puis regarder sans émotion[160], dit ce
que Tolstoï souffrit alors. Il est représenté de face, assis, les bras
croisés, en blouse de moujik; il a l'air accablé. Ses cheveux sont
encore noirs, sa moustache déjà grise, sa grande barbe et ses favoris
tout blancs. Une double ride laboure dans le beau front large un sillon
harmonieux. Il y a tant de bonté dans le gros nez de bon chien, dans les
yeux qui vous regardent, si francs, si clairs, si tristes! Ils lisent si
sûrement en vous! Ils vous plaignent et vous implorent. La figure est
creusée, porte les traces de la souffrance, de grands plis au-dessous
des yeux. Il a pleuré. Mais il est fort et prêt au combat.

Il avait une logique héroïque.

     _Je m'étonne toujours de ces paroles si souvent répétées: «Oui,
     c'est bien en théorie; mais comment sera-ce en pratique?» Comme si
     la théorie consistait en de belles paroles nécessaires pour la
     conversation, mais pas du tout pour y conformer la pratique!...
     Quand j'ai compris une chose à laquelle j'ai réfléchi, alors je ne
     puis la faire autrement que je l'ai comprise[161]._

Il commence par décrire, avec une exactitude photographique, la misère à
Moscou, telle qu'il l'a vue, au cours de ses visites aux quartiers
pauvres, ou aux asiles de nuit[162]. Il se convainc que ce n'est pas
avec de l'argent, comme il l'avait cru d'abord, qu'il pourra sauver ces
malheureux, tous plus ou moins atteints par la corruption des villes.
Alors, il cherche bravement d'où vient le mal. Et d'anneau en anneau se
déroule la chaîne effrayante des responsabilités. Les riches d'abord, et
la contagion de leur luxe maudit, qui attire et déprave[163]. La
séduction universelle de la vie sans travail.--L'État ensuite, cette
entité meurtrière, créée par les violents pour dépouiller et asservir, à
leur profit, le reste de l'humanité.--L'Église, associée; la science et
l'art, complices... Comment combattre toutes ces armées du mal? D'abord,
en refusant de s'y enrôler. En refusant de participer à l'exploitation
humaine. En renonçant à l'argent et à la possession de la terre[164], en
ne servant point l'État.

Mais ce n'est pas assez, il faut «ne pas mentir», ne pas avoir peur de
la vérité. Il faut «se repentir», et arracher l'orgueil, enraciné avec
l'instruction. Il faut enfin travailler de ses mains. «_Tu gagneras ton
pain à la sueur de ton front_»: c'est le premier commandement et le plus
essentiel[165]. Et Tolstoï, répondant par avance aux railleries de
l'élite, dit que le travail physique n'entrave en rien l'énergie
intellectuelle, mais qu'il l'accroît au contraire et qu'il répond aux
exigences normales de la nature. La santé ne peut qu'y gagner; l'art,
davantage encore. De plus, il rétablit l'union entre les hommes.

Dans ses ouvrages suivants, Tolstoï complétera ces préceptes d'hygiène
morale. Il s'inquiétera d'achever la cure de l'âme, d'en refaire
l'énergie, en proscrivant les plaisirs vicieux, qui endorment la
conscience[166], et les plaisirs cruels, qui la tuent[167]. Il donne
l'exemple. En 1884, il a fait le sacrifice de sa passion la plus
enracinée: la chasse[168]. Il pratique l'abstinence, qui forge la
volonté. Tel, un athlète qui s'impose une dure discipline, pour
combattre et pour vaincre.

_Que devons-nous faire?_ marque la première étape de la route difficile
où Tolstoï allait s'engager, quittant la paix relative de la méditation
religieuse pour la mêlée sociale. Et dès lors commença cette guerre de
vingt ans, qu'au nom de l'Évangile le vieux prophète d'Iasnaïa Poliana
livra, seul, en dehors de tous les partis, et les condamnant tous, aux
crimes et aux mensonges de la civilisation.




Autour de lui, la révolution morale de Tolstoï rencontrait peu de
sympathie; elle désolait sa famille.

Depuis longtemps déjà, la comtesse Tolstoï observait, inquiète, les
progrès d'un mal qu'elle combattait en vain. Dès 1874, elle s'indignait
de voir son mari perdre tant de forces et de temps à des travaux pour
les écoles.

     _Ce Syllabaire, cette arithmétique, cette grammaire, je les méprise
     et ne puis faire semblant de m'y intéresser._

Ce fut bien autre chose quand à la pédagogie succéda la religion. Si
hostile fut l'accueil fait par la comtesse aux premières confidences du
nouveau converti que Tolstoï éprouve le besoin de s'excuser, quand il
parle de Dieu dans ses lettres:

     _Ne te fâche pas, comme tu le fais parfois, quand je mentionne
     Dieu; je ne puis l'éviter, car il est la base même de ma
     pensée[169]._

La comtesse est touchée, sans doute; elle tâche de dissimuler son
impatience; mais elle ne comprend pas; elle observe son mari avec
inquiétude:

     _Ses yeux sont étranges, fixes. Il ne parle presque pas. Il semble
     n'être pas de ce monde[170]._

Elle pense qu'il est malade:

     _Léon travaille toujours, à ce qu'il dit. Hélas! il écrit des
     discussions religieuses quelconques. Il lit et réfléchit, jusqu'à
     se donner mal à la tête, et tout cela pour montrer que l'Église
     n'est pas d'accord avec la doctrine de l'Évangile. C'est à peine
     s'il se trouve en Russie une dizaine de personnes que cela puisse
     intéresser. Mais il n'y a rien à faire. Je ne souhaite qu'une
     chose: qu'il en finisse au plus vite, et que cela passe comme une
     maladie[171]._

La maladie ne passa point. La situation devint de plus en plus pénible
entre les deux époux. Ils s'aimaient, ils avaient l'un pour l'autre une
estime profonde; mais il leur était impossible de se comprendre. Ils
tâchaient de se faire des concessions mutuelles, qui devenaient--comme
c'est l'habitude--de mutuels tourments. Tolstoï s'obligeait à suivre
les siens, à Moscou. Il écrivait dans son _Journal_:

     _Le mois le plus pénible de ma vie. L'installation à Moscou. Tous
     s'installent. Quand donc commenceront-ils à vivre? Tout cela, non
     pour vivre, mais parce que les autres gens font ainsi! Les
     malheureux[172]!..._

Dans ces mêmes jours, la comtesse écrivait:

     _Moscou. Il y aura demain un mois que nous sommes ici. Les deux
     premières semaines, j'ai pleuré chaque jour, parce que Léon était
     non seulement triste, mais tout à fait abattu. Il ne dormait pas,
     il ne mangeait pas, et même parfois, il pleurait; j'ai cru que je
     deviendrais folle[173]._

Ils durent s'éloigner l'un de l'autre, pendant quelque temps. Ils se
demandent pardon de se faire souffrir. Comme ils s'aiment toujours!...
Il lui écrit:

     _Tu dis: «Je t'aime et tu n'en as pas besoin». C'est la seule chose
     dont j'aie besoin... Ton amour me réjouit plus que tout au
     monde[174]._

Mais, dès qu'ils se retrouvent ensemble, le désaccord s'accuse. La
comtesse ne peut prendre son parti de cette manie religieuse, qui pousse
maintenant Tolstoï à apprendre l'hébreu avec un rabbin.

     _Rien autre ne l'intéresse plus. Il dépense ses forces à des
     sottises. Je ne puis cacher mon mécontentement[175]._

Elle lui écrit:

     _Je ne puis que m'attrister que de pareilles forces intellectuelles
     se dépensent à couper du bois, chauffer le samovar, et coudre des
     bottes._

Et elle ajoute, avec le sourire affectueux et moqueur d'une mère qui
regarde jouer son enfant, un peu fou:

     _Enfin, je me suis calmée avec le proverbe russe: «Que l'enfant
     s'amuse de n'importe quoi, pourvu qu'il ne pleure pas[176]!»_

Mais la lettre n'est pas partie qu'elle voit en pensée son mari lisant
ces lignes, de ses bons yeux candides, qu'attriste ce ton d'ironie; et
elle rouvre la lettre, dans un élan d'amour:

     _Tout d'un coup, tu t'es représenté si clairement à moi, et j'ai
     senti un tel accès de tendresse pour toi! Il y a en toi quelque
     chose de si sage, de si bon, de si naïf, de si persévérant, tout
     cela éclairé par une lumière de compassion pour tous, et ce regard
     qui va droit à l'âme... Et cela n'appartient qu'à toi seul._

Ainsi, ces deux êtres qui s'aimaient, se torturaient l'un l'autre et se
désolaient ensuite du mal qu'ils avaient pu faire, sans pouvoir
l'empêcher. Situation sans issue, qui dura près de trente ans, et à
laquelle, seule, devait mettre fin, dans une heure d'égarement, la fuite
du vieux roi Lear, mourant, à travers la steppe.

On n'a pas assez remarqué l'appel émouvant aux femmes, qui termine _Que
devons-nous faire?_--Tolstoï n'a aucune sympathie pour le féminisme
moderne[177]. Mais pour celle qu'il nomme «la femme-mère», pour celle
qui connaît le vrai sens de la vie, il a des paroles d'adoration pieuse;
il fait un magnifique éloge de ses peines et de ses joies, de la
grossesse et de la maternité, de ces souffrances terribles, de ces
années sans repos, de ce travail invisible, épuisant, dont la femme
n'attend la récompense de personne, et de cette béatitude qui inonde
l'âme, au sortir de la douleur, quand elle a accompli la Loi. Il trace
le portrait de l'épouse vaillante, qui est pour son mari une aide, non
un obstacle. Elle sait que, «seul le sacrifice obscur, sans récompense,
pour la vie des autres, est la vocation de l'homme».

     _Une telle femme non seulement n'encouragera pas son mari à un
     travail faux et trompeur, qui n'a pour but que de jouir du travail
     des autres; mais avec horreur et dégoût, elle envisagera cette
     activité qui serait une séduction pour ses enfants. Elle exigera de
     son compagnon le vrai travail, qui veut de l'énergie et ne craint
     pas le danger... Elle sait que les enfants, les générations à
     venir, sont ce qu'il est donné aux hommes de voir de plus saint, et
     qu'elle vit pour servir, de tout son être, cette oeuvre sacrée.
     Elle développera dans ses enfants et dans son mari la force du
     sacrifice... Ce sont de telles femmes, qui dominent les hommes et
     leur servent d'étoile conductrice... O femmes-mères! Entre vos
     mains est le salut du monde[178]!_

C'est l'appel d'une voix qui supplie, qui espère encore... Ne
sera-t-elle pas entendue?...

Quelques années plus tard, la dernière lueur d'espoir est éteinte:

     _Vous ne le croirez peut-être pas; mais vous ne sauriez imaginer
     combien je suis isolé, jusqu'à quel point mon moi véritable est
     méprisé par tous ceux qui m'entourent[179]._

Si les plus aimants méconnaissaient ainsi la grandeur de sa
transformation morale, on ne pouvait attendre des autres ni plus de
pénétration, ni plus de respect. Tourgueniev, avec qui Tolstoï avait
tenu à se réconcilier, plutôt dans un esprit d'humilité chrétienne que
parce qu'il avait changé de sentiments à son égard[180], disait
ironiquement: «Je plains beaucoup Tolstoï; mais d'ailleurs, comme disent
les Français, chacun tue ses puces, à sa manière[181]».

Quelques années plus tard, sur le point de mourir, il écrivait à Tolstoï
la lettre connue, où il suppliait son «ami, le grand écrivain de la
terre russe», de «retourner à la littérature[182]».

Tous les artistes européens s'associaient à l'inquiétude et à la prière
de Tourgueniev, mourant. Eugène-Melchior de Vogüé, à la fin de l'étude
qu'en 1886 il consacrait à Tolstoï, prenait prétexte d'un portrait de
l'écrivain en costume de moujik, tirant l'alène, pour lui adresser une
éloquente apostrophe:

     _Artisan de chefs-d'oeuvre, ce n'est pas là votre outil!... Notre
     outil, c'est la plume; notre champ, l'âme humaine, qu'il faut
     abriter et nourrir, elle aussi. Permettez qu'on vous rappelle ce
     cri d'un paysan russe, du premier imprimeur de Moscou, alors qu'on
     le remettait à la charrue: «Je n'ai pas affaire de semer le grain
     de blé, mais de répandre dans le monde les semences spirituelles»._

Comme si Tolstoï avait jamais songé à renier son rôle de semeur du blé
de la pensée!... A la fin de: _En quoi consiste ma foi_[183], il
écrivait:

     _Je crois que ma vie, ma raison, ma lumière, m'est donnée
     exclusivement pour éclairer les hommes. Je crois que ma
     connaissance de la vérité est un talent qui m'est prêté pour cet
     objet, que ce talent est un feu, qui n'est feu que quand il brûle.
     Je crois que l'unique sens de ma vie, c'est de vivre dans cette
     lumière qui est en moi, et de la tenir haut devant les hommes pour
     qu'ils la voient[184]._

Mais cette lumière, ce feu «qui n'est feu que quand il brûle»,
inquiétaient la plupart des artistes. Les plus intelligents n'étaient
pas sans prévoir que leur art risquait fort d'être la première proie de
l'incendie. Ils affectaient de croire que l'art tout entier était
menacé et que, comme Prospero, Tolstoï brisait pour jamais sa baguette
magique d'illusions créatrices.

Or, rien n'était moins vrai; et j'entends démontrer que, loin de ruiner
l'art, Tolstoï a suscité en lui des énergies qui restaient en jachère,
et que sa foi religieuse, au lieu de tuer son génie artistique, l'a
renouvelé.




Il est singulier que, lorsqu'on parle des idées de Tolstoï sur la
science et sur l'art, on laisse généralement de côté le plus important
des livres où ces idées sont exprimées: _Que devons-nous faire?_
(1884-1886). C'est là que, pour la première fois, Tolstoï engage le
combat contre la science et l'art; et jamais nul des combats suivants
n'a dépassé en violence cette première rencontre. On s'étonne que, lors
des récents assauts livrés chez nous à la vanité de la science et des
intellectuels, personne n'ait songé à reprendre ces pages. Elles
constituent le réquisitoire le plus terrible qu'on ait écrit contre «les
eunuques de la science» et les «forbans de l'art», contre ces castes de
l'esprit, qui, après avoir détruit ou asservi les anciennes castes
régnantes: Église, État, Armée, se sont installées à leur place, et,
sans vouloir ou pouvoir rien faire d'utile aux hommes, prétendent qu'on
les admire et qu'on les serve aveuglément, édictant comme des dogmes une
foi impudente en la science pour la science et en l'art pour
l'art,--masque menteur dont cherche à se couvrir leur justification
personnelle, l'apologie de leur monstrueux égoïsme et de leur néant.

«Ne me faites point dire, continue Tolstoï, que je nie l'art et la
science. Non seulement je ne les nie pas, mais c'est en leur nom que je
veux chasser les vendeurs du temple.»

     _La science et l'art sont aussi nécessaires que le pain et l'eau,
     même plus nécessaires.... La vraie science est la connaissance de
     la mission, et par conséquent du vrai bien de tous les hommes. Le
     vrai art est l'expression de la connaissance de la mission et du
     vrai bien de tous les hommes._

Et il loue ceux qui, «depuis que les hommes existent, ont sur les harpes
et sur les tympanons, par les images et la parole, exprimé leur lutte
contre la duplicité, leurs souffrances dans cette lutte, leur espoir
dans le triomphe du bien, leur désespoir au triomphe du mal et leur
enthousiasme à la vue prophétique de l'avenir».

Alors, il trace l'image du vrai artiste, dans une page brûlante d'ardeur
douloureuse et mystique:

     _L'activité de la science et de l'art n'a de fruit que lorsqu'elle
     ne s'arroge aucun droit et ne se connaît que des devoirs. C'est
     seulement parce que cette activité est telle, parce que son essence
     est le sacrifice, que l'humanité l'honore. Les hommes qui sont
     appelés à servir les autres par le travail spirituel souffrent
     toujours dans l'accomplissement de cette tâche: car le monde
     spirituel naît seulement dans les souffrances et les tortures. Le
     sacrifice et la souffrance, tel est le sort du penseur et de
     l'artiste: car son but est le bien des hommes. Les hommes sont
     malheureux, ils souffrent, ils meurent; on n'a pas le temps de
     flâner et de s'amuser. Le penseur ou l'artiste ne reste jamais
     assis sur les hauteurs olympiennes, comme nous sommes habitués à le
     croire; il est toujours dans le trouble et dans l'émotion. Il doit
     décider et dire ce qui donnera le bien aux hommes, ce qui les
     délivrera des souffrances, et il ne l'a pas décidé, il ne l'a pas
     dit; et demain il sera peut-être trop tard, et il mourra... Ce
     n'est pas celui qui est élevé dans un établissement où l'on forme
     des artistes et des savants (à dire vrai, on en fait des
     destructeurs de la science et de l'art); ce n'est pas celui qui
     reçoit des diplômes et un traitement, qui sera un penseur ou un
     artiste; c'est celui qui serait heureux de ne pas penser et de ne
     pas exprimer ce qui lui est mis dans l'âme, mais qui ne peut se
     dispenser de le faire: car il y est entraîné par deux forces
     invincibles: son besoin intérieur et son amour des hommes. Il n'y a
     pas d'artistes gras, jouisseurs, et satisfaits de soi[185]._

Cette page splendide, qui jette un jour tragique sur le génie de
Tolstoï, était écrite sous l'impression immédiate de la souffrance que
lui causait le spectacle de la misère à Moscou et dans la conviction
que la science et l'art étaient complices de tout le système actuel
d'inégalité sociale et de violence hypocrite.--Cette conviction, jamais
il ne la perdra. Mais l'impression de sa première rencontre avec la
misère du monde ira en s'atténuant; la blessure est moins
saignante[186]; et dans nul de ses livres suivants on ne retrouvera le
frémissement de douleur et de colère vengeresse qui tremble en celui-ci.
Nulle part, cette sublime profession de foi de l'artiste qui crée avec
son sang, cette exaltation du sacrifice et de la souffrance, «qui sont
le lot du penseur», ce mépris pour l'art olympien, à la façon de
Goethe. Les ouvrages où il reprendra ensuite la critique de l'art
traiteront la question d'un point de vue littéraire et moins mystique;
le problème de l'art y sera dégagé du fond de cette misère humaine, à
laquelle Tolstoï ne peut penser sans délirer, comme le soir de sa visite
à l'asile de nuit, où, rentré chez lui, il sanglote et crie
désespérément.

Ce n'est pas à dire que ces ouvrages didactiques soient jamais froids.
Froid, il lui est impossible de l'être. Jusqu'à la fin de sa vie, il
restera celui qui écrivait à Fet:

     _Si l'on n'aime pas ses personnages, même les moindres, alors il
     faut les insulter de telle façon que le ciel en ait chaud, ou se
     moquer d'eux jusqu'à ce que le ventre en éclate[187]._

Il ne s'en fait pas faute, dans ses écrits sur l'art. La partie
négative--insultes et sarcasmes--y est d'une telle vigueur qu'elle est
la seule qui ait frappé les artistes. Elle blessait trop violemment
leurs superstitions et leurs susceptibilités pour qu'ils ne vissent
point, dans l'ennemi de leur art, l'ennemi de tout art. Mais jamais la
critique, chez Tolstoï, ne va sans la reconstruction. Jamais il ne
détruit pour détruire, mais pour réédifier. Et dans sa modestie, il ne
prétend même pas rien bâtir de nouveau; il défend l'Art, qui fut et sera
toujours, contre les faux artistes qui l'exploitent et qui le
déshonorent:

     _La science véritable et l'art véritable ont toujours existé et
     existeront toujours; il est impossible et inutile de les
     contester_, m'écrivait-il, en 1887, dans une lettre qui devance de
     plus de dix ans sa fameuse Critique de l'Art[188]. _Tout le mal
     d'aujourd'hui vient de ce que les gens soi-disant civilisés, ayant
     à leur côté les savants et les artistes, sont une caste
     privilégiée comme les prêtres. Et cette caste a tous les défauts de
     toutes les castes. Elle dégrade et rabaisse le principe en vertu
     duquel elle s'organise. Ce qu'on appelle dans notre monde les
     sciences et les arts n'est qu'un immense_ humbug, _une grande
     superstition dans laquelle nous tombons ordinairement, dès que nous
     nous affranchissons de la vieille superstition de l'Église. Pour
     voir clair dans la route que nous devons suivre, il faut commencer
     par le commencement,--il faut relever le capuchon qui me tient
     chaud, mais qui me couvre la vue.--La tentation est grande. Nous
     naissons ou nous nous hissons sur les marches de l'échelle; et nous
     nous trouvons parmi les privilégiés, les prêtres de la
     civilisation, de la_ Kultur, _comme disent les Allemands. Il nous
     faut, comme aux prêtres brahmanes ou catholiques, beaucoup de
     sincérité et un grand amour du vrai, pour mettre en doute les
     principes qui nous assurent cette position avantageuse. Mais un
     homme sérieux, qui se pose la question de la vie, ne peut pas
     hésiter. Pour commencer à voir clair, il faut qu'il s'affranchisse
     de la superstition où il se trouve, quoiqu'elle lui soit
     avantageuse. C'est une condition_ sine quâ non.... _Ne pas avoir de
     superstition. Se mettre dans l'état d'un enfant, ou d'un
     Descartes..._

Cette superstition de l'art moderne, dans laquelle se complaisent des
castes intéressées, «cet immense _humbug_», Tolstoï les dénonce dans son
livre: _Qu'est-ce que l'Art?_ Avec une rude verve, il en montre les
ridicules, la pauvreté, l'hypocrisie, la corruption foncière. Il fait
table rase. Il apporte à cette démolition la joie d'un enfant qui
massacre ses jouets. Toute cette partie critique est souvent pleine
d'humour, mais aussi d'injustice: c'est la guerre. Tolstoï se sert de
toutes armes et frappe au hasard, sans regarder au visage ceux qu'il
frappe. Bien souvent, il arrive--comme dans toutes les batailles--qu'il
blesse tels de ceux qu'il eût été de son devoir de défendre: Ibsen ou
Beethoven. C'est la faute de son emportement qui ne lui laisse pas le
temps de réfléchir assez avant d'agir, de sa passion qui l'aveugle
souvent sur la faiblesse de ses raisons, et--disons-le--c'est aussi la
faute de sa culture artistique incomplète.

En dehors de ses lectures littéraires, que peut-il bien connaître de
l'art contemporain? Qu'a-t-il pu voir de la peinture, qu'a-t-il pu
entendre de la musique européenne, ce gentilhomme campagnard, qui a
passé les trois quarts de sa vie dans son village moscovite, qui n'est
plus venu en Europe depuis 1860;--et qu'y a-t-il vu alors, à part les
écoles, qui seules l'intéressaient?--Pour la peinture, il en parle
d'après ouï-dire, citant pêle-mêle, parmi les décadents, Puvis, Manet,
Monet, Boecklin, Stuck, Klinger, admirant de confiance, à cause de
leurs bons sentiments, Jules Breton et Lhermitte, méprisant Michel-Ange,
et, parmi les peintres de l'âme, ne faisant pas une fois mention de
Rembrandt.--Pour la musique, il la sent beaucoup mieux[189], mais ne la
connaît guère: il en reste à ses impressions d'enfance, s'en tient à
ceux qui étaient déjà des classiques vers 1840, n'a rien appris à
connaître depuis, (à part Tschaikovsky, dont la musique le fait
pleurer); il jette au fond du même sac Brahms et Richard Strauss, fait
la leçon à Beethoven[190], et, pour juger Wagner, croit en savoir assez
après une seule représentation de _Siegfried_ où il arrive après le
lever du rideau et d'où il part au milieu du second acte[191].--Pour la
littérature, il est (cela va sans dire) un peu mieux informé. Mais par
quelle étrange aberration évite-t-il de juger les écrivains russes qu'il
connaît bien et se mêle-t-il de faire la loi aux poètes étrangers, dont
l'esprit est le plus loin du sien et dont il feuillette les livres avec
une hautaine négligence[192]!

Son intrépide assurance augmente encore avec l'âge. Il en vient à
écrire un livre, pour prouver que Shakespeare «_n'était pas un
artiste_».

     _Il pouvait être n'importe quoi; mais il n'était pas un
     artiste[193]._

Admirez cette certitude! Tolstoï ne doute pas. Il ne discute pas. Il a
la vérité. Il vous dira:

     _La Neuvième Symphonie est une oeuvre qui désunit les
     hommes[194]._

Ou:

     _En dehors de l'air célèbre pour violon de Bach, du Nocturne en_ Es
     dur _de Chopin, et d'une dizaine de morceaux, non pas même entiers,
     choisis parmi les oeuvres de Haydn, Mozart, Schubert, Beethoven
     et Chopin,... tout le reste doit être rejeté et méprisé, comme un
     art qui désunit les hommes_.

Ou:

     _Je vais prouver que Shakespeare ne peut être tenu même pour un
     écrivain de quatrième ordre. Et, comme peintre de caractères, il
     est nul._

Que le reste de l'humanité soit d'un autre avis, n'est pas pour
l'arrêter: au contraire!

     _Mon opinion_, écrit-il fièrement, _est entièrement différente de
     celle qui s'est établie sur Shakespeare, dans tout le monde
     européen_.

Dans sa hantise du mensonge, il le flaire partout; et plus une idée est
généralement répandue, plus il se hérisse contre elle; il s'en défie, il
y soupçonne, comme il dit à propos de la gloire de Shakespeare, «une de
ces influences épidémiques qu'ont toujours subies les hommes. Telles,
les Croisades du moyen âge, la croyance aux sorciers, la recherche de la
pierre philosophale, la passion des tulipes. Les hommes ne voient la
folie de ces influences qu'une fois qu'ils en sont débarrassés. Avec le
développement de la presse, ces épidémies sont devenues particulièrement
extraordinaires.»--Et il donne comme type le plus récent de ces maladies
contagieuses l'Affaire Dreyfus, dont il parle, lui, l'ennemi de toutes
les injustices, le défenseur de tous les opprimés, avec une indifférence
dédaigneuse[195]. Exemple bien frappant des excès où peuvent l'entraîner
sa méfiance du mensonge et cette répulsion instinctive contre «les
épidémies morales» dont il s'accusait lui-même, sans pouvoir la
combattre. Revers des vertus humaines, inconcevable aveuglement qui
entraîne ce voyant des âmes, cet évocateur des forces passionnées, à
traiter _le Roi Lear_ «d'oeuvre inepte» et la fière Cordelia de
«créature sans aucun caractère[196]».

Notez qu'il voit très bien certains des défauts réels de Shakespeare,
défauts que nous n'avons pas la sincérité d'avouer: ainsi, le caractère
artificiel de la langue poétique, uniformément prêtée à tous les
personnages, la rhétorique de la passion, de l'héroïsme, voire de la
simplicité. Et je comprends parfaitement qu'un Tolstoï, qui fut le moins
littérateur de tous les écrivains, ait manqué de sympathie pour l'art de
celui qui fut le plus génial des hommes de lettres. Mais pourquoi
perdre son temps à parler de ce qu'on ne peut comprendre, et quelle
valeur peuvent avoir des jugements sur un monde qui vous est fermé?

Valeur nulle, si nous y cherchons la clef de ces mondes étrangers.
Valeur inestimable, si nous leur demandons la clef de l'art de Tolstoï.
On ne réclame pas d'un génie créateur l'impartialité critique. Quand un
Wagner, quand un Tolstoï parlent de Beethoven ou de Shakespeare, ce
n'est pas de Beethoven ou de Shakespeare qu'ils parlent, c'est
d'eux-mêmes: ils exposent leur idéal. Ils n'essaient même pas de nous
donner le change. Pour juger Shakespeare, Tolstoï ne tâche pas de se
faire «objectif». Bien plus, il reproche à Shakespeare son art objectif.
Le peintre de _Guerre et Paix_, le maître de l'art impersonnel n'a pas
assez de mépris pour ces critiques allemands, qui, à la suite de Goethe,
«inventèrent Shakespeare» et «la théorie que l'art doit être objectif,
c'est-à-dire représenter les événements, en dehors de toute valeur
morale,--ce qui est la négation délibérée de l'objet religieux de
l'art».

Ainsi, c'est du haut d'une foi que Tolstoï édicte ses jugements
artistiques. Ne cherchez dans ses critiques nulle arrière-pensée
personnelle. Il ne se donne pas en exemple; il est aussi impitoyable
pour ses oeuvres que pour celles des autres[197]. Que veut-il donc,
et que vaut pour l'art l'idéal religieux qu'il propose?

Cet idéal est magnifique. Le mot «art religieux» risque de tromper sur
l'ampleur de la conception. Bien loin de rétrécir l'art, Tolstoï
l'élargit. L'art, dit-il, est partout.

     _L'art pénètre toute notre vie; ce que nous nommons art: théâtres,
     concerts, livres, expositions, n'en est qu'une infime partie. Notre
     vie est remplie de manifestations artistiques de toutes sortes,
     depuis les jeux d'enfants jusqu'aux offices religieux. L'art et la
     parole sont les deux organes du progrès humain. L'un fait communier
     les coeurs, et l'autre les pensées. Si l'un des deux est faussé,
     la société est malade. L'art d'aujourd'hui est faussé._

Depuis la Renaissance, on ne peut plus parler d'un art des nations
chrétiennes. Les classes se sont séparées. Les riches, les privilégiés
ont prétendu s'arroger le monopole de l'art; et ils ont fait de leur
plaisir le critérium de la beauté. En s'éloignant des pauvres, l'art
s'est appauvri.

     _La catégorie des émotions éprouvées par ceux qui ne travaillent
     pas pour vivre est bien plus limitée que les émotions de ceux qui
     travaillent. Les sentiments de notre société actuelle se ramènent à
     trois: l'orgueil, la sensualité et la lassitude de vivre. Ces
     trois sentiments et leurs ramifications constituent presque
     exclusivement le sujet de l'art des riches._

Il infecte le monde, il pervertit le peuple, il propage la dépravation
sexuelle, il est devenu le pire obstacle à la réalisation du bonheur
humain. Il est d'ailleurs sans beauté véritable, sans naturel, sans
sincérité,--un art affecté, fabriqué, cérébral.

En face de ce mensonge d'esthètes, de ce passe-temps de riches, élevons
l'art vivant, l'art humain, celui qui unit les hommes, de toutes
classes, de toutes nations. Le passé nous en offre de glorieux modèles.

     _Toujours la majorité des hommes a compris et aimé ce que nous
     considérons comme l'art le plus élevé: l'épopée de la Genèse, les
     paraboles de l'Évangile, les légendes, les contes, les chansons
     populaires._

L'art le plus grand est celui qui traduit la conscience religieuse de
l'époque. N'entendez point par là une doctrine de l'Église. «Chaque
société a une conception religieuse de la vie: c'est l'idéal du plus
grand bonheur auquel tend cette société.» Tous en ont un sentiment plus
ou moins clair; quelques hommes d'avant-garde l'expriment nettement.

     _Il existe toujours une conscience religieuse. C'est le lit où
     coule le fleuve[198]._

La conscience religieuse de notre époque est l'aspiration au bonheur
réalisé par la fraternité des hommes. Il n'y a d'art véritable que celui
qui travaille à cette union. Le plus haut est celui qui l'accomplit
directement par la puissance de l'amour. Mais il en est un autre qui
participe à la même tâche, en combattant par les armes de l'indignation
et du mépris tout ce qui s'oppose à la fraternité. Tels, les romans de
Dickens, ceux de Dostoievsky, _les Misérables_ de Hugo, les tableaux de
Millet. Même sans atteindre à ces hauteurs, tout art qui représente la
vie journalière avec sympathie et vérité rapproche entre eux les hommes.
Ainsi, le _Don Quichotte_ et le théâtre de Molière. Il est vrai que ce
dernier genre d'art pèche habituellement par son réalisme trop minutieux
et par la pauvreté des sujets, «quand on les compare aux modèles
antiques, comme la sublime histoire de Joseph». La précision excessive
des détails nuit aux oeuvres, qui ne peuvent, pour cette raison,
devenir universelles.

     _Les oeuvres modernes sont gâtées par un réalisme, qu'il serait
     plus juste de taxer de provincialisme en art._

Ainsi Tolstoï condamne, sans hésiter, le principe de son génie propre.
Que lui importe de se sacrifier tout entier à l'avenir,--et qu'il ne
reste plus rien de lui?

     _L'art de l'avenir ne continuera plus celui du présent, il sera
     fondé sur d'autres bases. Il ne sera plus la propriété d'une caste.
     L'art n'est pas un métier, il est l'expression de sentiments vrais.
     Or, l'artiste ne peut éprouver un sentiment vrai que lorsqu'il ne
     s'isole pas, lorsqu'il vit de l'existence naturelle à l'homme.
     C'est pourquoi celui qui se trouve à l'abri de la vie est dans les
     pires conditions pour créer._

Dans l'avenir, «les artistes seront tous les hommes doués». L'activité
artistique deviendra accessible à tous «par l'introduction dans les
écoles élémentaires de l'enseignement de la musique et de la peinture,
qui sera donné à l'enfant, en même temps que les premiers éléments de la
grammaire». Au reste, l'art n'aura plus besoin d'une technique
compliquée, comme celle d'à présent; il s'acheminera vers la simplicité,
la netteté, la concision, qui sont le propre de l'art classique et sain,
de l'art homérique[199]. Comme il sera beau de traduire dans cet art aux
lignes pures des sentiments universels! Composer un conte ou une
chanson, dessiner une image pour des millions d'êtres, a bien plus
d'importance--et de difficulté--que d'écrire un roman ou une
symphonie[200]. C'est un domaine immense et presque vierge. Grâce à de
telles oeuvres, les hommes apprendront le bonheur de l'union
fraternelle.

     _L'art doit supprimer la violence, et seul il peut le faire. Sa
     mission est de faire régner le royaume de Dieu, c'est-à-dire de
     l'Amour[201]._

Qui de nous n'épouserait ces généreuses paroles? Et qui ne voit qu'avec
beaucoup d'utopies et quelques puérilités, la conception de Tolstoï est
vivante et féconde! Oui, l'ensemble de notre art n'est que l'expression
d'une caste, qui se subdivise elle-même, d'une nation à l'autre, en
petits clans ennemis. Il n'y a pas en Europe une seule âme d'artiste qui
réalise en elle l'union des partis et des races. La plus universelle, en
notre temps, fut celle même de Tolstoï. En elle nous nous sommes aimés,
hommes de tous les peuples et de toutes les classes. Et qui a, comme
nous, goûté la joie puissante de ce vaste amour, ne saurait plus se
satisfaire des lambeaux de la grande âme humaine, que nous offre l'art
des cénacles européens.




La plus belle théorie n'a de prix que par les oeuvres où elle
s'accomplit. Chez Tolstoï, théorie et création sont toujours unies,
comme foi et action. Dans le même temps où il élaborait sa Critique de
l'Art, il donnait des modèles de l'art nouveau qu'il voulait,--des deux
formes de l'art, l'une plus haute, l'autre moins pure, mais toutes deux
«religieuses», au sens le plus humain,--l'une travaillant à l'union des
hommes par l'amour, l'autre en livrant combat au monde ennemi de
l'amour. Il écrivait ces chefs-d'oeuvre: _la Mort d'Ivan Iliitch_
(1884-86), _les Récits et les Contes populaires_ (1881-86), _la
Puissance des Ténèbres_ (1886), _la Sonate à Kreutzer_ (1889) et _Maître
et Serviteur_ (1895)[202]. Au sommet et au terme de cette période
artistique, comme une cathédrale aux deux tours, symbolisant l'une,
l'amour éternel, l'autre, la haine du monde, s'élève _Résurrection_
(1899).

Toutes ces oeuvres se distinguent des précédentes par des caractères
artistiques nouveaux. Les idées de Tolstoï n'avaient pas seulement
changé sur l'objet de l'art, mais sur sa forme. On est frappé, dans
_Qu'est-ce que l'art?_ ou dans le livre sur _Shakespeare_, des principes
de goût et d'expression qu'il énonce. Ils sont, pour la plupart, en
contradiction avec ses plus grandes oeuvres antérieures. «Netteté,
simplicité, concision», lisons-nous dans _Qu'est-ce que l'art?_ Mépris
de l'effet matériel. Condamnation du réalisme minutieux.--Et dans le
_Shakespeare_: idéal tout classique de perfection et de mesure. «Sans le
sentiment de la mesure, il ne saurait exister d'artistes.»--Et si, dans
les oeuvres nouvelles, le vieil homme ne parvient pas à s'effacer tout
à fait, avec son génie d'analyse et sa sauvagerie native, qui, par
certains côtés, s'accuse même davantage, son art s'est profondément
modifié par la netteté du dessin plus vigoureusement accentué, par les
raccourcis d'âmes, par la concentration du drame intérieur, ramassé sur
lui-même comme une bête de proie qui se tend pour bondir[203], par
l'universalité de l'émotion, dégagée des détails passagers d'un
réalisme local, enfin, par la langue imagée, savoureuse, qui sent la
terre.

Son amour du peuple lui avait depuis longtemps fait goûter la beauté de
la langue populaire. Enfant, il avait été bercé par les récits des
conteurs mendiants. Homme fait et écrivain célèbre, il éprouvait une
jouissance artistique à causer avec ses paysans.

     _Ces hommes-là_, disait-il plus tard à M. Paul Boyer[204], _sont
     des maîtres. Autrefois, quand je causais avec eux, ou avec ces
     errants qui vont, le bissac à l'épaule, par nos campagnes, je
     notais soigneusement telles de leurs expressions que j'entendais
     pour la première fois, oubliées souvent de notre langue littéraire
     moderne, mais toujours frappées au bon vieux coin russe.... Oui, le
     génie de la langue vit en ces hommes...._

Il devait y être d'autant plus sensible que son esprit n'était pas
encombré de littérature[205]. A force de vivre loin des villes, au
milieu des paysans, il s'était fait un peu la façon de penser du peuple.
Il en avait la dialectique lente, le bon sens raisonneur qui se traîne
pas à pas, avec de brusques saccades qui déconcertent, la manie de
répéter une idée dont on est convaincu, de la répéter dans les mêmes
termes, sans se lasser, indéfiniment.

Mais c'en étaient plutôt les défauts que les qualités. A la longue
seulement, il prit garde au génie latent du parler populaire, à la
saveur d'images, à la crudité poétique, à la plénitude de sagesse
légendaire. Dès l'époque de _Guerre et Paix_, il avait commencé d'en
subir l'influence. En mars 1872, il écrivait à Strakov:

     _J'ai changé le procédé de ma langue et de mon écriture. La langue
     du peuple a des sons pour exprimer tout ce que peut dire le poète,
     et elle m'est très chère. Elle est le meilleur régulateur poétique.
     Veut-on dire quelque chose de trop, d'emphatique ou de faux, la
     langue ne le supporte pas. Au lieu que notre langue littéraire n'a
     pas de squelette, on peut la tirailler dans tous les sens, tout
     ressemble à de la littérature[206]._

Il ne dut pas seulement au peuple des modèles de style; il lui dut
plusieurs de ses inspirations. En 1877, un conteur de _bylines_ vint à
Iasnaïa Poliana, et Tolstoï nota plusieurs de ses récits. Du nombre
étaient la légende _De quoi vivent les hommes_ et _les Trois
Vieillards_, qui devinrent, comme on sait, deux des plus beaux _Récits
et Contes populaires_ que Tolstoï publia quelques années plus tard[207].

OEuvre unique dans l'art moderne. OEuvre plus haute que l'art: qui
songe, en la lisant, à la littérature? L'esprit de l'Évangile, le chaste
amour de tous les hommes frères, s'unit à la bonhomie souriante de la
sagesse populaire. Simplicité, limpidité, bonté de coeur
ineffable,--et cette lueur surnaturelle qui, si naturellement, baigne le
tableau par moments! Elle enveloppe d'une auréole la figure centrale, le
vieillard Elysée[208], ou plane dans l'échoppe du cordonnier
Martin,--celui qui, par sa lucarne au ras du sol, voit passer les pieds
des gens et à qui le Seigneur fait visite, sous la figure des pauvres
qu'a secourus le bon savetier[209]. Souvent se mêle, en ces récits, aux
paraboles évangéliques, je ne sais quel parfum de légendes orientales,
de ces _Mille et une Nuits_, que Tolstoï aimait depuis l'enfance[210].
Parfois aussi, la lueur fantastique se fait sinistre et donne au conte
une grandeur effrayante. Tel _le Moujik Pakhom_[211], l'homme qui se tue
à acquérir beaucoup de terre, toute la terre dont il fera le tour, en
marchant pendant une journée. Et il meurt en arrivant.

     _Sur la colline, le starschina, assis par terre, le regardait
     courir, et il s'esclafait, se tenant le ventre à deux mains. Et
     Pakhom tomba._

     --«_Ah! Bravo, mon gaillard, tu as acquis beaucoup de terre._»

     _Le starschina se leva, jeta au domestique de Pakhom une pioche_:

     --«_Voilà, enterre-le._»

     _Le domestique resta seul. Il creusa à Pakhom une fosse, juste de
     la longueur des pieds à la tête: trois archines,--et il l'enterra._

Presque tous ces contes renferment sous leur poétique enveloppe la même
morale évangélique de renoncement et de pardon:

     _Ne te venge pas de qui t'offense_[212].

     _Ne résiste pas à qui te fait du mal_[213].

     _C'est à moi qu'appartient la vengeance, dit le Seigneur_[214].

Et partout et toujours, pour conclusion, l'amour. Tolstoï, qui voulait
fonder un art pour tous les hommes, a atteint du premier coup à
l'universalité. L'oeuvre a eu, dans le monde entier, un succès qui ne
peut cesser: car elle est épurée de tous les éléments périssables de
l'art; il n'y a plus rien là que d'éternel.

       *       *       *       *       *

_La Puissance des Ténèbres_ ne s'élève pas à cette auguste simplicité de
coeur; elle n'y prétend point: c'est l'autre tranchant du glaive. D'un
côté, le rêve de l'amour divin. De l'autre, l'atroce réalité. On peut
voir, en lisant ce drame, si la foi de Tolstoï et son amour du peuple
étaient jamais capables de lui faire idéaliser le peuple et trahir la
vérité!

Tolstoï, si gauche dans la plupart de ses essais dramatiques[215],
atteint ici à la maîtrise. Les caractères et l'action sont posés avec
aisance: le bellâtre Nikita, la passion emportée et sensuelle d'Anissia,
la bonhomie cynique de la vieille Matrena, qui couve maternellement
l'adultère de son fils, et la sainteté du vieux Akim à la langue
bègue,--Dieu vivant dans un corps ridicule.--Puis, c'est la chute de
Nikita, faible et sans méchanceté, mais englué dans le péché, roulant
au fond du crime, malgré ses efforts pour se retenir sur la pente; sa
mère et sa femme l'entraînent...

     _Les moujiks ne valent pas cher. Mais les babas! Des fauves! Elles
     n'ont peur de rien... Vous autres soeurs, vous êtes des millions
     de Russes, et vous êtes toutes aveugles comme des taupes, vous ne
     savez rien, vous ne savez rien!... Le moujik, lui au moins, il peut
     apprendre quelque chose, au cabaret, ou qui sait? en prison ou à la
     caserne; mais la baba,... quoi? Elle n'a rien vu, rien entendu.
     Telle elle a grandi, telle elle meurt... Elles sont comme des
     petits chiens aveugles, qui vont courant et heurtant de la tête
     contre les ordures. Elles ne savent que leurs sottes chansons:
     «Ho-ho! Ho-ho!»... Eh quoi! Ho-ho?... Elles ne savent pas[216]._

Ensuite, la scène terrible du meurtre de l'enfant nouveau-né. Nikita ne
veut pas tuer. Anissia, qui pour lui a assassiné son mari, et dont les
nerfs sont depuis torturés par son crime, devient féroce, folle, menace
de le livrer; elle crie:

     _Au moins, je ne serai plus seule. Il sera aussi un assassin. Qu'il
     sache ce que c'est!_

Nikita écrase l'enfant, entre deux planches. Au milieu de son crime, il
s'enfuit, épouvanté, il menace de tuer Anissia et sa mère, il sanglote,
il supplie:

     _Ma petite mère, je n'en peux plus!_

Il croit entendre crier l'enfant écrasé.

     _Où me sauver?..._

C'est une scène de Shakespeare.--Moins sauvage et plus poignante encore
la variante de l'acte IV, le dialogue de la petite fille et du vieux
domestique, qui, seuls dans la maison, la nuit, entendent, devinent le
crime qui s'accomplit au dehors.

Enfin, l'expiation volontaire. Nikita, accompagné de son père, le vieux
Akim, entre, déchaussé, au milieu d'une noce. Il s'agenouille, il
demande pardon à tous, il s'accuse de tous les crimes. Le vieux Akim
l'encourage, le regarde avec un sourire de douleur extatique:

     _Dieu! oh! le voilà, Dieu!_

Ce qui donne au drame une saveur d'art spéciale, c'est sa langue
paysanne.

«J'ai dépouillé mes calepins de notes pour écrire _la Puissance des
Ténèbres_», disait Tolstoï à M. Paul Boyer.

Ces images imprévues, jaillies de l'âme lyrique et railleuse du peuple
russe, ont une verve et une vigueur auprès desquelles toutes les images
littéraires semblent pâles. Tolstoï s'en délecte; on sent que l'artiste
s'amuse, en écrivant son drame, à noter ces expressions et ces pensées,
dont le comique ne lui échappe point[217], tandis que l'apôtre se désole
des ténèbres de l'âme.

       *       *       *       *       *

Tout en observant le peuple et en laissant tomber dans sa nuit un rayon
de la lumière d'en haut, Tolstoï consacrait à la nuit plus sombre encore
des classes riches et bourgeoises deux romans tragiques. On sent que la
forme du théâtre domine, à cette époque, sa pensée artistique. _La Mort
d'Ivan Iliitch_ et _la Sonate à Kreutzer_ sont toutes deux de vrais
drames intérieurs, resserrés, concentrés; et dans _la Sonate_ c'est le
héros du drame qui le raconte lui-même.

_La Mort d'Ivan Iliitch_ (1884-86) est une des oeuvres russes qui ont
le plus remué le public français. Je notais, au début de cette étude,
comment j'avais été le témoin du saisissement causé par ces pages à des
lecteurs bourgeois de la province française, qui semblaient indifférents
à l'art. C'est que l'oeuvre met en scène, avec une vérité troublante,
un type de ces hommes moyens, fonctionnaires consciencieux, vides de
religion, d'idéal, et presque de pensée, qui s'absorbent dans leurs
fonctions, dans leur vie machinale, jusqu'à l'heure de la mort, où ils
s'aperçoivent avec effroi qu'ils n'ont pas vécu. Ivan Iliitch est le
représentant de cette bourgeoisie européenne de 1880, qui lit Zola, va
entendre Sarah Bernhardt, et, sans avoir aucune foi, n'est même pas
irréligieuse: car elle ne se donne la peine ni de croire ni de ne pas
croire,--elle n'y pense jamais.

Par la violence du réquisitoire, tour à tour âpre et presque bouffon,
contre le monde et surtout contre le mariage, _la Mort d'Ivan Iliitch_
ouvre une série d'oeuvres nouvelles; elle annonce les peintures plus
farouches encore de _la Sonate à Kreutzer_ et de _Résurrection_. Vide
lamentable et risible de cette vie (comme il y en a des milliers, des
milliers), avec ses ambitions grotesques, ses pauvres satisfactions
d'amour-propre, qui ne font guère plaisir,--«toujours plus que de passer
la soirée en tête-à-tête avec sa femme»,--les déboires de carrière, les
passe-droits qui aigrissent, le vrai bonheur: le whist. Et cette vie
ridicule est perdue pour une cause plus ridicule encore, en tombant
d'une échelle, un jour qu'Ivan a voulu accrocher un rideau à la fenêtre
du salon. Mensonge de la vie. Mensonge de la maladie. Mensonge du
médecin bien portant, qui ne pense qu'à lui-même. Mensonge de la
famille, que la maladie dégoûte. Mensonge de la femme, qui affecte le
dévouement et calcule comment elle vivra, lorsque le mari sera mort.
Universel mensonge, auquel s'oppose, seule, la vérité d'un domestique
compatissant, qui ne cherche pas à cacher au mourant son état et l'aide
fraternellement. Ivan Iliitch, «plein d'une pitié infinie pour
lui-même», pleure son isolement et l'égoïsme des hommes; il souffre
horriblement, jusqu'au jour où il s'aperçoit que sa vie passée a été un
mensonge, et que ce mensonge, il peut le réparer. Aussitôt, tout
s'éclaire,--une heure avant sa mort. Il ne pense plus à lui, il pense
aux siens, il s'apitoie sur eux; il _doit_ mourir et les débarrasser de
lui.

     _--Où es-tu donc, douleur?--La voilà... Eh bien, tu n'as qu'à
     persister.--Et la mort, où est-elle?...--Il ne la trouva plus. Au
     lieu de la mort, il y avait la lumière.--«C'est fini», dit
     quelqu'un.--Il entendit ces paroles et se les répéta.--«La mort
     n'existe plus», se dit-il._

Ce «rayon de lumière» ne se montre même plus dans _la Sonate à
Kreutzer_[218]. C'est une oeuvre féroce, lâchée contre la société,
comme une bête blessée, qui se venge de ce qu'elle a souffert.
N'oublions pas qu'elle est la confession d'une brute humaine, qui vient
de tuer, et que le virus de la jalousie infecte. Tolstoï s'efface
derrière son personnage. Et sans doute, on retrouve ses idées, montées
de ton, dans ces invectives enragées contre l'hypocrisie générale:
hypocrisie de l'éducation des femmes, de l'amour, du mariage--cette
«prostitution domestique»,--du monde, de la science, des médecins,--ces
«semeurs de crimes». Mais son héros l'entraîne à une brutalité
d'expressions, à une violence d'images charnelles,--toutes les ardeurs
d'un corps luxurieux,--et par réaction, toutes les fureurs de
l'ascétisme, la peur haineuse des passions, la malédiction à la vie
jetée par un moine du moyen âge, brûlé de sensualité. Après avoir écrit
son livre, Tolstoï lui-même fut épouvanté:

     _Je ne prévoyais pas du tout_, dit-il dans sa _Postface à la Sonate
     à Kreutzer[219], qu'une logique rigoureuse me conduirait, en
     écrivant cette oeuvre, où je suis venu. Mes propres conclusions
     m'ont d'abord terrifié, je voulais ne pas les croire, mais je ne le
     pouvais pas... J'ai dû les accepter._

Il devait, en effet, reprendre, sous une forme sereine, les cris
farouches du meurtrier Posdnicheff contre l'amour et le mariage:

     _Celui qui regarde la femme--surtout sa femme--avec sensualité,
     commet déjà l'adultère avec elle._

     _Quand les passions auront disparu, alors l'humanité n'aura plus de
     raison d'être, elle aura exécuté la Loi; l'union des êtres sera
     accomplie._

Il montrera, en s'appuyant sur l'Évangile selon saint Mathieu, que
«l'idéal chrétien n'est pas le mariage, qu'il ne peut exister de
mariage chrétien, que le mariage, au point de vue chrétien, n'est pas un
élément de progrès, mais de déchéance, que l'amour, ainsi que tout ce
qui le précède et le suit, est un obstacle au véritable idéal
humain[220]...»

Mais ces idées ne s'étaient jamais formulées en lui avec cette netteté,
avant qu'elles fussent sorties de la bouche de Posdnicheff. Comme il
arrive souvent chez les grands créateurs, l'oeuvre a entraîné
l'auteur; l'artiste a devancé le penseur.--L'art n'y a rien perdu. Pour
la puissance de l'effet, pour la concentration passionnée, pour le
relief brutal des visions, pour la plénitude et la maturité de la forme,
nulle oeuvre de Tolstoï n'égale _la Sonate à Kreutzer_.

Il me reste à expliquer son titre.--A vrai dire, il est faux. Il trompe
sur l'oeuvre. La musique ne joue là qu'un rôle accessoire. Supprimez
la sonate: rien ne sera changé. Tolstoï a eu le tort de mêler deux
questions qu'il prenait à coeur: la puissance dépravante de la musique
et celle de l'amour. Le démon musical méritait une oeuvre à part; la
place que Tolstoï lui accorde en celle-ci est insuffisante à prouver le
danger qu'il dénonce. Je dois m'arrêter un peu sur ce sujet: car je ne
crois pas qu'on ait jamais compris l'attitude de Tolstoï à l'égard de
la musique.

Il s'en fallait de beaucoup qu'il ne l'aimât point. On ne craint ainsi
que ce qu'on aime. Qu'on se souvienne de la place que tiennent les
souvenirs musicaux dans _Enfance_ et surtout dans _Bonheur Conjugal_, où
tout le cycle d'amour, de son printemps à son automne, se déroule entre
les phrases de la Sonate _quasi una fantasia_ de Beethoven. Qu'on se
souvienne aussi des symphonies merveilleuses qu'entendent chanter en eux
Nekhludov[221] et le petit Pétia, la nuit avant sa mort[222]. Si Tolstoï
avait appris fort médiocrement la musique[223], elle l'émouvait
jusqu'aux larmes; et il s'y livra avec passion, à certaines époques de
sa vie. En 1858, il fonda à Moscou une Société musicale, qui devint plus
tard le Conservatoire de Moscou.

     _Il aimait beaucoup la musique_, écrit son beau-frère S.-A. Bers.
     _Il touchait du piano et affectionnait les maîtres classiques.
     Souvent, avant de se mettre au travail[224], il s'asseyait au
     piano. Probablement y trouvait-il l'inspiration. Il accompagnait
     toujours ma soeur cadette, dont il aimait la voix. J'ai remarqué
     que les sensations provoquées en lui par la musique étaient
     accompagnées d'une légère pâleur du visage et d'une grimace
     imperceptible qui, semblait-il, exprimait l'effroi[225]._

C'était bien l'effroi qu'il éprouvait, au choc de ces forces inconnues
qui ébranlaient jusqu'aux racines de son être! Dans ce monde de la
musique, il sentait fondre sa volonté morale, sa raison, toute la
réalité de la vie. Qu'on relise, dans le premier volume de _Guerre et
Paix_, la scène où Nicolas Rostov, qui vient de perdre au jeu, rentre
désespéré. Il entend sa soeur Natacha qui chante. Il oublie tout.

     _Il attendait avec une fiévreuse impatience la note qui allait
     suivre, et pendant un moment, il n'y eut plus au monde que la
     mesure à trois temps_: Oh! mio crudele affetto!

     --«_Quelle absurde existence que la nôtre, pensait-il. Le malheur,
     l'argent, la haine, l'honneur, tout cela n'est rien... Voilà le
     vrai!... Natacha, ma petite colombe!... Voyons si elle va atteindre
     le_ si?... _Elle l'a atteint, Dieu merci!_»

     _Et lui-même, sans s'apercevoir qu'il chantait, pour renforcer le_
     si, _il l'accompagna à la tierce_.

     --«_Oh! mon Dieu, que c'est beau! Est-ce moi qui l'ai donné? quel
     bonheur!» pensait-il; et la vibration de cette tierce éveilla dans
     son âme tout ce qu'il y avait de meilleur et de plus pur.
     Qu'étaient, à côté de cette sensation surhumaine, et sa perte au
     jeu et sa parole donnée!... Folies! On pouvait tuer, voler, et
     pourtant être heureux[226]._

Nicolas ne tue ni ne vole, et la musique n'est pour lui qu'un trouble
passager; mais Natacha est sur le point de s'y perdre. C'est à la suite
d'une soirée à l'Opéra, «dans ce monde étrange, insensé de l'art, à
mille lieues du réel, où le bien et le mal, l'extravagant et le
raisonnable se mêlent et se confondent», qu'elle écoute la déclaration
d'Anatole Kouraguine qui l'affole et qu'elle consent à l'enlèvement.

Plus Tolstoï avance en âge, plus il a peur de la musique[227]. Un homme
qui eut de l'influence sur lui, Auerbach, qu'il vit à Dresde en 1860,
fortifia sans doute ses préventions. «Il parlait de la musique comme
d'un _Pflichtloser Genuss_ (une jouissance déréglée). Selon lui, elle
était un tournant vers la dépravation[228].»

Entre tant de musiciens dépravants, pourquoi, demande M. Camille
Bellaigue[229], avoir été choisir justement le plus pur et le plus
chaste de tous, Beethoven?--Parce qu'il est le plus fort. Tolstoï
l'avait aimé, et il l'aima toujours. Ses plus lointains souvenirs
d'_Enfance_ étaient liés à la _Sonate Pathétique_; et quand Nekhludov, à
la fin de _Résurrection_, entend jouer l'_andante_ de la _Symphonie en
ut mineur_, il a peine à retenir ses larmes; «il s'attendrit sur
lui-même».--Cependant, on a vu avec quelle animosité Tolstoï s'exprime
dans _Qu'est-ce que l'Art?_[230] au sujet des «oeuvres maladives du
sourd Beethoven»; et déjà en 1876, l'acharnement avec lequel «il aimait
à démolir Beethoven et à émettre des doutes sur son génie» avait révolté
Tschaikovsky et refroidi l'admiration qu'il avait pour Tolstoï. _La
Sonate à Kreutzer_ nous permet de voir au fond de cette injustice
passionnée. Que reproche Tolstoï à Beethoven? Sa puissance. Il est comme
Goethe, écoutant la _Symphonie en ut mineur_, et, bouleversé par elle,
réagissant avec colère contre le maître impérieux qui l'assujettit à sa
volonté[231]:

     _Cette musique_, dit Tolstoï, _me transporte immédiatement dans
     l'état d'âme où se trouvait celui qui l'écrivit... La musique
     devrait être chose d'État, comme en Chine. On ne devrait pas
     admettre que le premier venu disposât d'un pouvoir aussi effroyable
     d'hypnotisme... Ces choses-là_ (_le premier_ Presto _de la_
     Sonate), _on ne devrait avoir la permission de les jouer que dans
     certaines circonstances importantes_...

Et voyez, après cette révolte, comme il cède au pouvoir de Beethoven, et
comme ce pouvoir est, de son aveu même, ennoblissant et pur! En écoutant
le morceau, Posdnicheff tombe dans un état indéfinissable qu'il ne peut
analyser, mais dont la conscience le rend joyeux; la jalousie n'y a plus
de place. La femme n'est pas moins transfigurée. Elle a, tandis qu'elle
joue, «_une sévérité d'expression majestueuse_», puis, «_un sourire
faible, pitoyable, bienheureux, après qu'elle a fini_».... Qu'y a-t-il,
en tout cela, de pervers?--Il y a ceci que l'esprit est esclave et que
la force inconnue des sons peut faire de lui ce qu'elle veut. Le
détruire, s'il lui plaît.

Cela est vrai; mais Tolstoï n'oublie qu'une chose: c'est la médiocrité
ou l'absence de vie chez la plupart de ceux qui écoutent ou qui font de
la musique. La musique ne saurait être dangereuse pour ceux qui ne
sentent rien. Le spectacle de la salle de l'Opéra, pendant une
représentation de _Salomé_, est bien fait pour rassurer sur l'immunité
du public aux émotions les plus malsaines de l'art des sons. Il faut
être riche de vie, comme Tolstoï, pour risquer d'en souffrir.--La
vérité, c'est que, malgré son injustice blessante pour Beethoven,
Tolstoï sent plus profondément sa musique que la majorité de ceux qui
aujourd'hui l'exaltent. Lui, du moins, il connaît ces passions
frénétiques, cette violence sauvage, qui grondent dans l'art du «_Vieux
Sourd_», et que ne sent plus aucun des virtuoses ni des orchestres
d'aujourd'hui. Beethoven eût été peut-être plus content de sa haine que
de l'amour des Beethovéniens.




Dix ans séparent _Résurrection de la Sonate à Kreutzer_[232], dix ans
qu'absorbe de plus en plus la propagande morale. Et dix ans la séparent
du terme auquel aspire cette vie affamée de l'éternel. _Résurrection_
est en quelque sorte le testament artistique de Tolstoï. Elle domine
cette fin de vie de même que _Guerre et Paix_ en couronne la maturité.
C'est la dernière cime, la plus haute peut-être,--sinon la plus
puissante,--le faîte invisible[233] se perd au milieu de la brume.
Tolstoï a soixante-dix ans. Il contemple le monde, sa vie, ses erreurs
passées, sa foi, ses colères saintes. Il les regarde d'en haut. C'est la
même pensée que dans les oeuvres précédentes, la même guerre à
l'hypocrisie; mais l'esprit de l'artiste, comme dans _Guerre et Paix_,
plane au-dessus de son sujet; à la sombre ironie, à l'âme tumultueuse de
_la Sonate à Kreutzer_ et de _la Mort d'Ivan Iliitch_ il mêle une
sérénité religieuse, détachée de ce monde qui se reflète en lui,
exactement. On dirait, par instants, d'un Goethe chrétien.

Tous les caractères d'art que nous avons notés dans les oeuvres de la
dernière période se retrouvent ici, et surtout la concentration du
récit, plus frappante en un long roman qu'en de courtes nouvelles.
L'oeuvre est une, très différente en cela de _Guerre et Paix_ et
d'_Anna Karénine_. Presque pas de digressions épisodiques. Une seule
action, suivie avec ténacité, et fouillée dans tous ses détails. Même
vigueur de portraits, peints en pleine pâte, que dans _la Sonate_. Une
observation de plus en plus lucide, robuste, impitoyablement réaliste,
qui voit l'animal dans l'homme,--«la terrible persistance de la bête
dans l'homme, plus terrible, quand cette animalité n'est pas à
découvert, quand elle se cache sous des dehors soi-disant
poétiques[234]». Ces conversations de salon, qui ont simplement pour
objet de satisfaire un besoin physique: «le besoin d'activer la
digestion, en remuant les muscles de la langue et du gosier[235]». Une
vision crue des êtres qui n'épargne personne, ni la jolie Korchaguine,
«avec les os de ses coudes saillants, la largeur de son ongle du pouce»,
et son décolletage qui inspire à Nekhludov «honte et dégoût, dégoût et
honte»,--ni l'héroïne, la Maslova, dont rien n'est dissimulé de la
dégradation, son usure précoce, son expression vicieuse et basse, son
sourire provocant, son odeur d'eau-de-vie, son visage rouge et enflammé.
Une brutalité de détails naturalistes: la femme qui cause, accroupie sur
le cuveau aux ordures. L'imagination poétique, la jeunesse se sont
évanouies, sauf dans les souvenirs du premier amour, dont la musique
bourdonne en nous avec une intensité hallucinante, la chaste nuit du
Samedi Saint, et la nuit de Pâques, le dégel, le brouillard blanc si
épais «qu'à cinq pas de la maison, l'on ne voyait rien qu'une masse
sombre d'où jaillissait la lueur rouge d'une lampe», le chant des coqs
dans la nuit, la rivière glacée qui craque, ronfle, s'éboule et résonne
comme un verre qui se brise, et le jeune homme qui, du dehors, regarde
à travers la vitre la jeune fille qui ne le voit pas, assise près de la
table, à la lueur tremblante de la petite lampe,--Katucha pensive, qui
sourit et qui rêve.

Le lyrisme de l'auteur tient peu de place. Son art a pris un tour plus
impersonnel, plus dégagé de sa propre vie. Tolstoï a fait effort pour
renouveler le champ de son observation. Le monde criminel et le monde
révolutionnaire, qu'il étudie ici, lui étaient étrangers[236]; il n'y
pénètre que par un effort de sympathie volontaire; il convient même
qu'avant de les regarder de près, les révolutionnaires lui inspiraient
une invincible aversion[237]. D'autant plus admirable est son
observation véridique, ce miroir sans défauts. Quelle abondance de types
et de détails précis! Et comme tout est vu, bassesses et vertus, sans
dureté, sans faiblesse, avec une calme intelligence et une pitié
fraternelle!... Lamentable tableau des femmes dans la prison! Elles sont
impitoyables entre elles; mais l'artiste est le bon Dieu: il voit, dans
le coeur de chacune, la détresse sous l'abjection, et sous le masque
d'effronterie le visage qui pleure. La pure et pâle lueur, qui peu à peu
s'annonce dans l'âme vicieuse de la Maslova et l'illumine à la fin d'une
flamme de sacrifice, prend la beauté émouvante d'un de ces rayons de
soleil qui transfigurent une humble scène de Rembrandt. Nulle sévérité,
même pour les bourreaux. «_Pardonnez-leur, Seigneur, ils ne savent ce
qu'ils font_»... Le pire est que, souvent, ils savent ce qu'ils font,
ils en ont le remords, et ne peuvent point ne pas le faire. Il se dégage
du livre le sentiment de l'écrasante fatalité qui pèse sur ceux qui
souffrent, comme sur ceux qui font souffrir,--ce directeur de prison,
plein de bonté naturelle, las de sa vie de geôlier, autant que des
exercices de piano de sa fille chétive et blême, aux yeux cernés, qui
massacre inlassablement une rapsodie de Liszt;--ce général gouverneur
d'une ville sibérienne, intelligent et bon, qui, pour échapper à
l'insoluble conflit entre le bien qu'il veut faire et le mal qu'il est
forcé de faire, s'alcoolise depuis trente-cinq ans, assez maître de lui
toutefois pour garder de la tenue, même lorsqu'il est ivre;--et la
tendresse familiale qui règne chez ces gens, que leur métier rend sans
entrailles à l'égard des autres.

Le seul des caractères qui n'ait point une vérité objective, est celui
du héros, Nekhludov, parce que Tolstoï lui a prêté ses idées propres.
C'était déjà le défaut--ou le danger--de plusieurs des types les plus
célèbres de _Guerre et Paix_ ou d'_Anna Karénine_: le prince André,
Pierre Besoukhov, Levine, etc. Mais il était moins grave alors: car les
personnages se trouvaient, par leur situation et leur âge, plus près de
l'état d'esprit de Tolstoï. Au lieu qu'ici, l'auteur loge dans le corps
d'un viveur de trente-cinq ans son âme désincarnée de vieillard de
soixante-dix ans. Je ne dis point que la crise morale d'un Nekhludov ne
puisse être vraie, ni même qu'elle ne puisse se produire avec cette
soudaineté[238]. Mais rien, dans le tempérament, dans le caractère, dans
la vie antérieure du personnage, tel que Tolstoï le représente,
n'annonçait ni n'explique cette crise; et quand elle est commencée rien
ne l'interrompt plus. Sans doute, Tolstoï a marqué avec profondeur
l'alliage impur qui est d'abord mêlé aux pensées de sacrifice; les
larmes d'attendrissement et d'admiration pour soi, puis plus tard
l'épouvante et la répugnance qui saisissent Nekhludov, en face de la
réalité. Mais jamais sa résolution ne fléchit. Cette crise n'a aucun
rapport avec des crises antérieures, violentes mais momentanées[239].
Rien ne peut plus arrêter cet homme faible et indécis. Ce prince,
riche, considéré, très sensible aux satisfactions du monde, sur le point
d'épouser une jolie fille qui l'aime et qui ne lui déplaît point, décide
brusquement de tout abandonner, richesse, monde, situation sociale, et
d'épouser une prostituée, afin de réparer une faute ancienne; et son
exaltation se soutient, sans fléchir, pendant des mois; elle résiste à
toutes les épreuves, même à la nouvelle que celle dont il veut faire sa
femme continue sa vie de débauche[240].--Il y a là une sainteté, dont la
psychologie d'un Dostoievsky nous eût montré la source dans les obscures
profondeurs de la conscience et jusque dans l'organisme de ses héros.
Mais Nekhludov n'a rien d'un héros de Dostoievsky. Il est le type de
l'homme moyen, médiocre et sain, qui est le héros habituel de Tolstoï.
En vérité, l'on sent trop la juxtaposition d'un personnage très
réaliste[241] avec une crise morale qui appartient à un autre homme;--et
cet autre, c'est le vieillard Tolstoï.

La même impression de dualité d'éléments se retrouve, à la fin du livre,
où se juxtapose à une troisième partie d'observation strictement
réaliste une conclusion évangélique qui n'est pas nécessaire--acte de
foi personnel, qui ne sort pas logiquement de la vie observée. Ce
n'était pas la première fois que la religion de Tolstoï s'ajoutait à son
réalisme; mais, dans les oeuvres passées, les deux éléments sont mieux
fondus. Ici, ils coexistent, ils ne se mêlent point; et le contraste
frappe d'autant plus que la foi de Tolstoï se passe davantage de toute
preuve, et que son réalisme se fait de jour en jour plus libre et plus
aiguisé. Il y a là trace, non de fatigue, mais d'âge,--une certaine
raideur dans les articulations. La conclusion religieuse n'est pas le
développement organique de l'oeuvre. C'est un _Deus ex machinâ_.... Et
je suis convaincu que, tout au fond de Tolstoï, en dépit de ses
affirmations, la fusion n'était point parfaite entre ses natures
diverses: sa vérité d'artiste et sa vérité de croyant.

Mais si _Résurrection_ n'a pas l'harmonieuse plénitude des oeuvres de
la jeunesse, si je lui préfère, pour ma part, _Guerre et Paix_, elle
n'en est pas moins un des plus beaux poèmes de compassion humaine,--le
plus véridique peut-être. Plus qu'au travers de toute autre, j'aperçois
dans cette oeuvre les yeux clairs de Tolstoï, les yeux gris-pâle qui
pénètrent, «ce regard qui va droit à l'âme[242]», et dans chaque âme
voit Dieu.




Tolstoï ne renonça jamais à l'art. Un grand artiste ne peut, même s'il
le veut, abdiquer sa raison de vivre. Il peut, pour des causes
religieuses, renoncer à publier; il ne le peut, à écrire. Jamais Tolstoï
n'interrompit sa création artistique. M. Paul Boyer, qui l'a vu à
Iasnaïa Poliana, dans ces dernières années, dit qu'il menait de front
les oeuvres d'évangélisation ou de polémique et les oeuvres
d'imagination; il se délassait des unes par les autres. Quand il avait
terminé quelque traité social, quelque _Appel aux Dirigeants_ ou _aux
Dirigés_, il s'accordait le droit de reprendre une des belles histoires
qu'il se contait à lui-même,--tel son _Hadji-Mourad_, une épopée
militaire, qui chantait un épisode des guerres du Caucase et de la
résistance des montagnards sous Schamyl[243]. L'art était resté son
délassement, son plaisir. Mais il eût regardé comme une vanité d'en
faire parade[244]. A part son _Cycle de lectures pour tous les jours de
l'année_ (1904-5)[245], où il rassembla les _Pensées de divers écrivains
sur la vérité et la vie_--véritable Anthologie de la sagesse poétique du
monde, depuis les Livres Saints d'Orient jusqu'aux artistes
contemporains,--presque toutes ses oeuvres proprement artistiques, à
partir de 1900, sont restées manuscrites[246].

En revanche, il jetait hardiment, ardemment, ses écrits polémiques et
mystiques dans la bataille sociale. De 1900 à 1910, elle absorbe le
meilleur de ses forces. La Russie traversait une crise formidable, où
l'empire des tsars parut un moment craquer sur ses bases et déjà près de
s'effondrer. La guerre russo-japonaise, la débâcle qui suivit,
l'agitation révolutionnaire, les mutineries de l'armée et de la flotte,
les massacres, les troubles agraires semblaient marquer «la fin d'un
monde»,--comme dit le titre d'un ouvrage de Tolstoï.--Le sommet de la
crise fut atteint entre 1904 et 1905. Tolstoï publia, dans ces années,
une série d'oeuvres retentissantes: _Guerre et Révolution_[247], _le
Grand Crime_, _la Fin d'un Monde_.[248] Durant cette dernière période de
dix ans, il occupe une situation unique, non seulement en Russie, mais
dans l'univers. Il est seul, étranger à tous les partis, à toutes les
patries, rejeté de son Église qui l'a excommunié[249]. La logique de sa
raison, l'intransigeance de sa foi, l'ont «acculé à ce dilemme: se
séparer des autres hommes, ou de la vérité.» Il s'est souvenu du dicton
russe: «Un vieux qui ment, c'est un riche qui vole»; et il s'est séparé
des hommes, pour dire la vérité. Il la dit tout entière à tous. Le vieux
chasseur de mensonges continue de traquer infatigablement toutes les
superstitions religieuses ou sociales, tous les fétiches. Il n'en a pas
seulement aux anciens pouvoirs malfaisants, à l'Église persécutrice, à
l'autocratie tsarienne. Peut-être même s'apaise-t-il un peu à leur
égard, maintenant que tout le monde leur jette la pierre. On les
connaît, elles ne sont plus si redoutables! Et après tout, elles font
leur métier, elles ne trompent pas. La lettre de Tolstoï au tsar Nicolas
II[250] est, dans sa vérité sans ménagements pour le souverain, pleine
de douceur pour l'homme, qu'il appelle son «cher frère», qu'il prie de
«lui pardonner s'il l'a chagriné sans le vouloir»; et il signe: «Votre
frère qui vous souhaite le véritable bonheur».

Mais ce que Tolstoï pardonne le moins, ce qu'il dénonce avec virulence,
ce sont les nouveaux mensonges, car les anciens sont percés à jour. Ce
n'est pas le despotisme, c'est l'illusion de la liberté. Et l'on ne sait
ce qu'il hait le plus, parmi les sectateurs de nouvelles idoles, des
socialistes ou des «libéraux».

Il avait pour les libéraux une antipathie de longue date. Tout de suite,
il l'avait ressentie, quand, officier de Sébastopol, il s'était trouvé
dans le cénacle des gens de lettres de Pétersbourg. Ç'avait été une des
causes de son malentendu avec Tourgueniev. L'aristocrate orgueilleux,
l'homme d'antique race, ne pouvait supporter ces intellectuels et leur
prétention de faire, bon gré, mal gré, le bonheur de la nation, en lui
imposant leurs utopies. Très Russe, de vieille souche[251], il avait
une méfiance pour les nouveautés libérales, pour ces idées
constitutionnelles qui venaient d'Occident; et ses deux voyages en
Europe ne firent que fortifier ses préventions. Au retour du premier
voyage, il écrit:

     _Éviter l'ambition du libéralisme[252]._

Au retour du second, il note que «la société privilégiée» n'a aucunement
le droit d'élever à sa manière le peuple qui lui est étranger[253]....

Dans _Anna Karénine_, il expose largement son dédain pour les libéraux.
Levine refuse de s'associer à l'oeuvre des institutions provinciales
pour instruire le peuple et aux innovations à l'ordre du jour. Le
tableau des élections à l'assemblée provinciale des seigneurs montre le
marché de dupe que fait un pays, en substituant à son ancienne
administration conservatrice une administration libérale. Rien de
changé, mais un mensonge de plus et qui n'a point l'excuse ou la
consécration des siècles.

«Nous ne valons peut-être pas grand'chose, dit le représentant de
l'ancien régime, mais nous n'en avons pas moins duré mille ans.»

Et Tolstoï s'indigne contre l'abus que les libéraux font du mot:
«_Peuple, Volonté du peuple..._» Eh! que savent-ils du peuple? Qu'est-ce
que le peuple?

C'est surtout à l'époque où le mouvement libéral semble sur le point de
réussir et fait convoquer la première Douma, que Tolstoï exprime
violemment sa désapprobation des idées constitutionnelles.

     _En ces derniers temps, la déformation du christianisme a donné
     lieu à une nouvelle supercherie, qui a mieux enfoncé nos peuples
     dans leur servilité. A l'aide d'un système complexe d'élections
     parlementaires, il leur fut suggéré qu'en élisant leurs
     représentants directement, ils participaient au gouvernement, et
     qu'en leur obéissant, ils obéissaient à leur propre volonté, ils
     étaient libres. C'est une fourberie. Le peuple ne peut exprimer sa
     volonté, même avec le suffrage universel: 1º parce qu'une pareille
     volonté collective d'une nation de plusieurs millions d'habitants
     ne peut exister; 2º parce que, même si elle existait, la majorité
     des voix ne serait pas son expression. Sans insister sur ce fait
     que les élus légifèrent et administrent, non pour le bien général,
     mais pour se maintenir au pouvoir,--sans appuyer sur le fait de la
     dépravation du peuple due à la pression et à la corruption
     électorale,--ce mensonge est particulièrement funeste, en raison de
     l'esclavage présomptueux où tombent ceux qui s'y soumettent... Ces
     hommes libres rappellent les prisonniers qui s'imaginent jouir de
     la liberté, lorsqu'ils ont le droit d'élire ceux parmi leurs
     geôliers qui sont chargés de la police intérieure de la prison...
     Un membre d'un État despotique peut être entièrement libre, même
     parmi les plus cruelles violences. Mais un membre d'un État
     constitutionnel est toujours esclave, car il reconnaît la légalité
     des violences commises contre lui... Et voici qu'on voudrait amener
     le peuple russe au même état d'esclavage constitutionnel que les
     autres peuples européens[254]!..._

Dans son éloignement du libéralisme, c'est le dédain qui domine.
Vis-à-vis du socialisme, c'est--ou plutôt ce serait--la haine, si
Tolstoï ne se défendait de haïr quoi que ce fût. Il le déteste
doublement, parce que le socialisme amalgame en lui deux mensonges:
celui de la liberté et celui de la science. Ne se prétend-il pas fondé
sur je ne sais quelle science économique, dont les lois absolues
régentent le progrès du monde!

Tolstoï est très sévère pour la science. Il a des pages d'une ironie
terrible sur cette superstition moderne et «ces futiles problèmes:
origine des espèces, analyse spectrale, nature du radium, théorie des
nombres, animaux fossiles et autres sornettes, auxquelles on attribue
aujourd'hui la même importance qu'on attribuait, au moyen âge, à
l'Immaculée Conception ou à la Dualité de la Substance».--Il raille «ces
servants de la science, qui, de même que les servants de l'Église, se
persuadent et persuadent aux autres qu'ils sauvent l'humanité, qui, de
même que l'Église, croient en leur infaillibilité, ne sont jamais
d'accord entre eux, se divisent en chapelles, et qui, de même que
l'Église, sont la cause principale de la grossièreté, de l'ignorance
morale, du retard que met l'homme à s'affranchir du mal dont il souffre:
car ils ont rejeté la seule chose qui pouvait unir l'humanité: la
conscience religieuse[255].»

Mais son inquiétude redouble et son indignation éclate, quand il voit
cette arme dangereuse du nouveau fanatisme dans les mains de ceux qui
prétendent régénérer l'humanité. Tout révolutionnaire l'attriste, quand
il recourt à la violence. Mais le révolutionnaire intellectuel et
théoricien lui fait horreur: c'est un pédant meurtrier, une âme
orgueilleuse et sèche, qui n'aime pas les hommes, qui n'aime que ses
idées[256].

De basses idées, d'ailleurs.

     _Le socialisme a pour but la satisfaction des besoins les plus bas
     de l'homme: son bien-être matériel. Et ce but même, il est
     impuissant à l'atteindre par les moyens qu'il préconise[257]._

Au fond il est sans amour. Il n'a que de la haine pour les oppresseurs
et «une envie noire pour la vie douce et rassasiée des riches: une
avidité de mouches qui se rassemblent autour des déjections[258]». Quand
le socialisme aura vaincu, l'aspect du monde sera terrible. La horde
européenne se ruera sur les peuples faibles et sauvages avec une force
redoublée, et elle en fera des esclaves, afin que les anciens
prolétaires de l'Europe puissent tout à leur aise se dépraver par le
luxe oisif, comme les Romains[259].

Heureusement que la meilleure force du socialisme se dépense en
fumées,--en discours, comme ceux de Jaurès....

     _Quel admirable orateur! Il y a de tout dans ses discours,--et il
     n'y a rien... Le socialisme, c'est un peu comme notre orthodoxie
     russe: vous le pressez, vous le poussez dans ses derniers
     retranchements, vous croyez l'avoir saisi, et brusquement il se
     retourne et vous dit: «Mais non! je ne suis pas celui que vous
     croyez, je suis autre.» Et il vous glisse dans la main... Patience!
     Laissons faire le temps. Il en sera des théories socialistes comme
     des modes de femmes, qui très rapidement passent du salon à
     l'antichambre[260]._

Si Tolstoï fait ainsi la guerre aux libéraux et aux socialistes, ce
n'est pas, tant s'en faut, pour laisser le champ libre à l'autocratie;
c'est au contraire pour que la bataille se livre dans toute son ampleur
entre le vieux monde et le monde nouveau, après qu'on aura éliminé de
l'armée les éléments troubles et dangereux. Car lui aussi, il croit dans
la Révolution. Mais sa Révolution a une bien autre envergure que celle
des révolutionnaires: c'est celle d'un croyant mystique du moyen âge,
qui attend pour le lendemain le règne du Saint-Esprit:

     _Je crois qu'à cette heure précise commence la grande révolution,
     qui se prépare depuis deux mille ans dans le monde chrétien,--la
     révolution qui substituera au christianisme corrompu et au régime
     de domination qui en découle le véritable christianisme, base de
     l'égalité entre les hommes et de la vraie liberté, à laquelle
     aspirent tous les êtres doués de raison[261]._

Et quelle heure choisit-il, le voyant prophétique, pour annoncer la
nouvelle ère de bonheur et d'amour? L'heure la plus sombre de la Russie,
l'heure des désastres et des hontes. Pouvoir superbe de la foi
créatrice! Tout est lumière autour d'elle,--jusqu'à la nuit. Tolstoï
aperçoit dans la mort les signes du renouvellement,--dans les calamités
de la guerre de Mandchourie, dans la débâcle des armées russes, dans
l'affreuse anarchie et la sanglante lutte de classes. Sa logique de rêve
tire de la victoire du Japon cette conclusion étonnante que la Russie
doit se désintéresser de toute guerre: car les peuples non chrétiens
auront toujours l'avantage, à la guerre, sur les peuples chrétiens «qui
ont franchi la phase de soumission servile».--Est-ce abdication pour son
peuple?--Non, c'est orgueil suprême. La Russie doit se désintéresser de
toute guerre, parce qu'elle doit accomplir «_la grande révolution_».

Et voici que l'Évangéliste de Iasnaïa Poliana, ennemi de la violence,
prophétise, sans s'en douter, la Révolution Communiste[262]!

     _La Révolution de 1905, qui affranchira les hommes de l'oppression
     brutale, doit commencer en Russie.--Elle commence._

Pourquoi la Russie doit-elle jouer ce rôle de peuple élu?--Parce que la
révolution nouvelle doit avant tout réparer «_le grand Crime_», la
monopolisation du sol au profit de quelques milliers de riches,
l'esclavage de millions d'hommes, le plus cruel des esclavages[263]. Et
parce que nul peuple n'a conscience de cette iniquité autant que le
peuple russe[264].

Mais surtout parce que le peuple russe est, de tous les peuples, le plus
pénétré du vrai christianisme, et que la révolution qui vient doit
réaliser, au nom du Christ, la loi d'union et d'amour. Or cette loi
d'amour ne peut s'accomplir, si elle ne s'appuie sur la loi de
non-résistance au mal[265]. Et cette non-résistance est, a toujours été
un trait essentiel du peuple russe.

     _Le peuple russe a toujours observé à l'égard du pouvoir une tout
     autre attitude que les autres pays européens. Jamais il n'est entré
     en lutte contre le pouvoir; jamais surtout il n'y a participé, et
     par conséquent il n'a pu en être souillé. Il l'a considéré comme un
     mal qu'il faut éviter. Une antique légende représente les Russes
     faisant appel aux Variagues, pour venir les gouverner. La majorité
     des Russes a toujours mieux aimé supporter les actes de violence
     que d'y répondre ou d'y tremper. Elle s'est donc toujours
     soumise..._

Soumission volontaire, qui n'a aucun rapport avec l'obéissance
servile[266].

     _Le vrai chrétien peut se soumettre, il lui est même impossible de
     ne pas se soumettre sans lutte à toute violence; mais il ne
     saurait y obéir, c'est-à-dire en reconnaître la légitimité[267]._

Au moment où Tolstoï écrivait ces lignes, il était sous l'émotion d'un
des plus tragiques exemples de cette non-résistance héroïque d'un
peuple,--la sanglante manifestation du 22 janvier 1905, à
Saint-Pétersbourg, où une foule désarmée, conduite par le pope Gapone,
se laissa fusiller, sans un cri de haine, sans un geste pour se
défendre.

Depuis longtemps en Russie, les vieux croyants, qu'on nommait les
_sectateurs_, pratiquaient opiniâtrément, malgré les persécutions, la
non-obéissance à l'État et refusaient de reconnaître la légitimité du
pouvoir[268]. Après les désastres de la guerre russo-japonaise, cet état
d'esprit n'eut pas de peine à se propager dans le peuple des campagnes.
Les refus de service militaire se multiplièrent; et plus ils furent
cruellement réprimés, plus la révolte grossit au fond des
coeurs.--D'autre part, des provinces, des races entières, sans
connaître Tolstoï, avaient donné l'exemple du refus absolu et passif
d'obéissance à l'État: les Doukhobors du Caucase, dès 1898, les
Géorgiens de la Gourie, vers 1905. Tolstoï agit beaucoup moins sur ces
mouvements qu'ils n'agirent sur lui; et l'intérêt de ses écrits est
justement qu'en dépit de ce qu'ont prétendu les écrivains du parti de la
révolution, comme Gorki[269], il fut la voix du vieux peuple russe.

L'attitude qu'il garda, vis-à-vis des hommes qui mettaient en pratique,
au péril de leur vie, les principes qu'il professait[270], fut très
modeste et très digne. Pas plus avec les Doukhobors et les Gouriens
qu'avec les soldats réfractaires, il ne se pose en maître qui enseigne.

     _Celui qui ne supporte aucune épreuve ne peut rien apprendre à
     celui qui en supporte[271]._

Il implore «le pardon de tous ceux que ses paroles et ses écrits ont pu
conduire aux souffrances[272]». Jamais il n'engage personne à refuser le
service militaire. C'est à chacun de se décider soi-même. S'il a affaire
à quelqu'un qui hésite, «il lui conseille toujours d'entrer au service
et de ne pas refuser l'obéissance, tant que ce ne lui sera pas
moralement impossible». Car, si l'on hésite, c'est que l'on n'est pas
mûr; et «mieux vaut qu'il y ait un soldat de plus qu'un hypocrite ou un
renégat, ce qui est le cas avec ceux qui entreprennent des oeuvres
au-dessus de leurs forces[273]». Il se défie de la résolution du
réfractaire Gontcharenko. Il craint «que ce jeune homme n'ait été
entraîné par l'amour-propre et par la gloriole, non par l'amour de
Dieu[274]». Aux Doukhobors, il écrit de ne pas persister dans leur refus
d'obéissance, par orgueil et par respect humain, mais, «s'ils en sont
capables, de délivrer des souffrances leurs faibles femmes et leurs
enfants. Personne ne les condamnera pour cela». Ils ne doivent
s'obstiner «que si l'esprit du Christ est ancré en eux, parce qu'alors
ils seront heureux de souffrir[275]». En tout cas, il prie ceux qui se
font persécuter «de ne rompre, à aucun prix, leurs rapports affectueux
avec ceux qui les persécutent[276]». Il faut aimer Hérode, comme il
l'écrit, dans une belle lettre à un ami:

     _Vous dites: «On ne peut aimer Hérode».--Je l'ignore, mais je sens,
     et vous aussi, qu'il faut l'aimer. Je sais, et vous aussi, que si
     je ne l'aime pas, je souffre, qu'il n'y a pas en moi la vie[277]._

Divine pureté, ardeur inlassable de cet amour, qui finit par ne plus se
contenter des paroles mêmes de l'Évangile: «_Aime ton prochain comme
toi-même_», parce qu'il y trouve encore un relent d'égoïsme[278]!

Amour trop vaste, au gré de certains, et si dégagé de tout égoïsme
humain qu'il se dilue dans le vide!--Et pourtant, qui plus que Tolstoï
se défie de «_l'amour abstrait_»?

     _Le plus grand péché d'aujourd'hui: l'amour abstrait des hommes,
     l'amour impersonnel pour ceux qui sont quelque part, au loin....
     Aimer les hommes qu'on ne connaît pas, qu'on ne rencontrera jamais,
     c'est si facile! On n'a besoin de rien sacrifier. Et en même temps,
     on est si content de soi! La conscience est bernée.--Non. Il faut
     aimer le prochain,--celui avec qui l'on vit, et qui vous
     gêne[279]._

Je lis dans la plupart des études sur Tolstoï que sa philosophie et sa
foi ne sont pas originales. Il est vrai: la beauté de ces pensées est
trop éternelle pour qu'elle paraisse jamais une nouveauté à la mode....
D'autres relèvent leur caractère utopique. Il est encore vrai: elles
sont utopiques, comme l'Évangile. Un prophète est un utopiste; il vit
dès ici-bas de la vie éternelle; et que cette apparition nous ait été
accordée, que nous ayons vu parmi nous le dernier des prophètes, que le
plus grand de nos artistes ait cette auréole au front,--c'est là, me
semble-t-il, un fait plus original et d'importance plus grande pour le
monde qu'une religion de plus, ou une philosophie nouvelle. Aveugles,
ceux qui ne voient pas le miracle de cette grande âme, incarnation de
l'amour fraternel dans un siècle ensanglanté par la haine!




Sa figure avait pris les traits définitifs, sous lesquels elle restera
dans la mémoire des hommes: le large front que traverse l'arc d'une
double ride, les broussailles blanches des sourcils, la barbe de
patriarche, qui rappelle le Moïse de Dijon. Le vieux visage s'était
adouci, attendri; il portait la marque de la maladie, du chagrin, de
l'affectueuse bonté. Comme il avait changé, depuis la brutalité presque
animale des vingt ans et la raideur empesée du soldat de Sébastopol!
Mais les yeux clairs ont toujours leur fixité profonde, cette loyauté de
regard, qui ne cache rien de soi, et à qui rien n'est caché.

       *       *       *       *       *

Neuf ans avant sa mort, dans la réponse au Saint-Synode (17 avril 1901),
Tolstoï disait:

     _Je dois à ma foi de vivre dans la paix et la joie, et de pouvoir
     aussi, dans la paix et la joie, m'acheminer vers la mort._

Je songe, en l'entendant, à la parole antique: «_que l'on ne doit
appeler heureux aucun homme avant qu'il soit mort_».

Cette paix et cette joie, qu'alors il se vantait d'avoir, lui sont-elles
restées fidèles?

Les espérances de la «grande Révolution» de 1905 s'étaient évanouies.
Des ténèbres amoncelées, la lumière attendue n'était point sortie. Aux
convulsions révolutionnaires succédait l'épuisement. A l'ancienne
injustice rien n'avait changé, sinon que la misère avait encore grossi.
Déjà en 1906, Tolstoï a perdu un peu confiance dans la vocation
historique du peuple slave de Russie; et sa foi obstinée cherche, au
loin, d'autres peuples qu'il puisse investir de cette mission. Il pense
au «grand et sage peuple chinois». Il croit «que les peuples d'Orient
sont appelés à retrouver cette liberté, que les peuples d'Occident ont
perdue presque sans retour», et que la Chine, à la tête des Asiatiques,
accomplira la transformation de l'humanité dans la voie du _Tao_, de la
Loi éternelle[280].

Espoir vite déçu: la Chine de Lao-Tse et de Confucius renie sa sagesse
passée, comme déjà l'avait fait le Japon avant elle, pour imiter
l'Europe[281]. Les Doukhobors persécutés ont émigré au Canada; et là,
ils ont aussitôt, au scandale de Tolstoï, restauré la propriété[282].
Les Gouriens, à peine délivrés du joug de l'État, se sont mis à
assommer ceux qui ne pensaient pas comme eux; et les troupes russes,
appelées, ont tout fait rentrer dans l'ordre. Il n'est pas jusqu'aux
Juifs,--eux, «dont la patrie jusqu'alors, la plus belle que pût désirer
un homme, était le Livre[283]»,--qui ne tombent dans la maladie du
Sionisme, ce mouvement faussement national, «qui est la chair de la
chair de l'européanisme contemporain, son enfant rachitique[284]».

Tolstoï est triste, mais il n'est pas découragé. Il fait crédit à Dieu,
il croit en l'avenir[285]:

     _Ce serait parfait, si on pouvait faire pousser une forêt, en un
     clin d'oeil. Malheureusement, c'est impossible, il faut attendre
     que la semence germe, fasse venir des pousses, puis des feuilles,
     puis la tige qui se transforme enfin en arbre[286]._

Mais il faut beaucoup d'arbres pour faire une forêt; et Tolstoï est
seul. Glorieux, mais seul. On lui écrit, du monde entier: des pays
mahométans, de la Chine, du Japon, où l'on traduit _Résurrection_, et où
se répandent ses idées sur «la restitution de la terre au peuple[287]».
Les journaux américains l'interviewent; des Français le consultent sur
l'art, ou sur la séparation des Églises et de l'État[288]. Mais il n'a
pas trois cents disciples, et il en convient. D'ailleurs, il ne s'est
pas soucié d'en faire. Il repousse les tentatives de ses amis pour
former des groupes de Tolstoïens:

     _Il ne faut pas aller à la rencontre l'un de l'autre, mais aller
     tous à Dieu.... Vous dites: «Ensemble, c'est plus
     facile...»--Quoi?--Labourer, faucher, oui. Mais s'approcher de
     Dieu, on ne le peut qu'isolément... Je me représente le monde comme
     un énorme temple dans lequel la lumière tombe d'en haut et juste au
     milieu. Pour se réunir, tous doivent aller à la lumière. Là, nous
     tous, venus de divers côtés, nous nous trouverons ensemble avec des
     hommes que nous n'attendions pas: en cela est la joie[289]._

Combien se sont-ils trouvés ensemble sous le rayon qui tombe de la
coupole?--Qu'importe! Il suffit d'un seul, avec Dieu.

     _De même qu'une matière en combustion peut seule communiquer le feu
     à d'autres matières, seules la vraie foi et la vraie vie d'un homme
     peuvent se communiquer à d'autres hommes et répandre la
     vérité[290]._

Peut-être; mais jusqu'à quel 

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