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Contes Fantastiques et Contes Littéraires

by Jules Gabriel Janin · French · Gutenberg #37836 · 479,605 chars · public domain (US)

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Title: Contes Fantastiques et Contes Littéraires

Author: Jules Gabriel Janin


        
Release date: October 24, 2011 [eBook #37836]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/37836

Credits: Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed
        Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES FANTASTIQUES ET CONTES LITTÉRAIRES ***




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Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
et n'a pas été harmonisée.




    CONTES
    FANTASTIQUES

    ET

    CONTES LITTÉRAIRES




TYPOGRAPHIE ERNEST MEYER, RUE DE VERNEUIL, 22.




    CONTES

    FANTASTIQUES

    ET

    CONTES LITTÉRAIRES

    PAR

    JULES JANIN

    [Illustration]

    PARIS

    MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS

    RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15

    A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

    1863

    Tous droits réservés




PRÉFACE


Ce petit tome in-18 représente, en sa modeste apparence, une suite de
méchants petits écrits et récits en quatre tomes in-12, qui se
publiaient, çà et là, dans les _Revues_ des environs de 1830.

Je ne crois pas que l'ignorance et l'inexpérience en toutes choses
aient jamais produit une suite plus téméraire d'essais plus enfantins.
A peine, avec beaucoup d'indulgence et d'attention, les lecteurs de
1862 trouveront-ils, en espérance, dans ces pages fugitives,
l'écrivain qui devait écrire un jour _les Gaietés champêtres_, _la
Religieuse de Toulouse_ et _la Fin du neveu de Rameau_.

Non pas que ces trois derniers livres soient tout à fait de bonnes
oeuvres, au moins on y trouve une certaine habileté, un certain art.

Si l'auteur avait été le maître, il eût supprimé de sa vie et de ses
oeuvres au moins les contes que voici. Mais le moyen d'ôter une
page?... et surtout quand cette page est peut-être un obstacle au
renom de l'écrivain?

Toutefois, l'auteur se console en songeant que s'il eût volontiers
retranché plus d'un conte, il n'a rien à modifier dans les opinions,
la constance et la fidélité de toute sa vie!

En tout ce qui touche aux sentiments de son âme, aux passions de son
coeur... il est le même! Ami des anciennes chansons, négligent des
cantiques du lendemain.

    Passy, 1er janvier 1863.




AVANT-PROPOS

DE LA PREMIÈRE ÉDITION--MAI 1832.


Je demande au lecteur qu'il me pardonne un titre ambitieux: _Contes
fantastiques_. Le seul titre un peu véridique à ces _compositions_,
trop hâtées, serait celui-ci: _Historiettes_, ou bien cet autre:
_Contes_, tout simplement. Mais dans ce nébuleux royaume littéraire,
on ne dit pas toujours ce que l'on voudrait dire, et les circonstances
vous mènent loin. La mode surtout, souveraine maîtresse des
chefs-d'oeuvre d'un jour, impose à ses poursuivants de très-rudes
conditions, en échange d'un sourire que souvent elle ne donne pas.

_Contes fantastiques!_ Mon titre est un leurre. Il y a bien peu même
de fantaisie en toutes ces pages, et vous n'y trouverez aucune des
précieuses qualités de maître Hoffmann, qui nous a révélé une poésie
inconnue.

Poésie du foyer domestique, et poésie de célibataire en même temps;
poésie de l'homme heureux qui n'a rien à faire, de l'homme passionné
sans passions; poésie du buveur qui ne s'enivre pas, de l'homme qui
dort tout éveillé; poésie d'amateur de tabac de toutes sortes et qui
fume dans toutes les postures: capricieuse et folle, souple, élégante,
facile à vivre, plus souvent échevelée que parée avec soin, montrant
son sein et sa jambe à qui veut les voir, et cependant toujours chaste
et modeste. La poésie fantastique est une très-belle et très-aimable
fille qui aime les joies et les libertés du cabaret, qui se plaît à
l'ombre du joyeux bouchon, qui recherche de préférence tous les
plaisirs à bon marché. Oh! quand nous l'avons vue, en sa négligence,
venir à nous du fond de l'Allemagne, comme nous avons été surpris et
charmés! Quelle différence entre la poésie fantastique et toutes les
autres poésies.

C'était beau, la grande poésie! et, comme la marraine de Chérubin,
elle était bien imposante. Mais, à côté de la grande poésie, la petite
poésie n'est pas sans charmes; après le poëme épique, plaisir des
dieux, le conte est une volupté à la portée des simples mortels.
Chérubin, l'aimable enfant, a peur de sa marraine: il embrasse Suzon,
et quand Suzon fait la rebelle, il court à Fanchette, avec laquelle il
ose tout oser. Hoffmann, c'est la Fanchette du monde poétique;
Hoffmann, c'est le conte après le poëme, après le drame; Hoffmann,
c'est la petite poésie aux pieds légers qui vient après la grande, en
suivant son sillon lumineux.

Avec cette différence toutefois, que le conte se manifeste dans un
arc-en-ciel plus modeste: la grande poésie descendait du Parnasse
jusqu'à nous, la petite, au contraire, s'élève à nous de l'hôtellerie
voisine, où elle se loge de préférence. La poésie homérique se
manifestait au milieu du tonnerre et des éclairs, sur le mont Sinaï,
sur l'Hélicon; la chanson des bonnes gens arrive au bruit du bouchon
qui saute, et si elle s'entoure assez souvent d'un nuage, c'est d'un
nuage de tabac; innocente fumée, elle est féconde en rêves, en
fantaisie, en contes, en rêves charmants.

Les _Mille et une Nuits_ ne sont-elles pas les contes fantastiques de
l'Orient? Dans les _Mille et une Nuits_, dans les _Contes d'Hoffmann_,
si vous rencontrez des rois et des princes, le grand rôle est joué par
le menu peuple; déjà le marchand, l'esclave, le muet, le calender
borgne ou non, tout le peuple de l'Orient, dans ses fonctions les plus
modestes, se montre et nous sourit. Venez à moi, disait la fée aux
pauvres d'esprit; mais pendant que l'Orient nous donnait l'exemple
d'un conte bourgeois et poétique en même temps, les nations du Nord
n'avaient de contes pour personne; elles avaient des poëmes et des
histoires pour quelques-uns, les plus grands et les plus forts; et
quand enfin, du grand poëme, nous fûmes descendus, ou, si vous aimez
mieux, nous nous fûmes élevés au récit des petits faits de la société
bourgeoise, eh bien, il y avait une fois un roi, le roi Louis XI, et
une reine, la reine de Navarre, qui firent des contes pour se bien
divertir; ils semblaient dire aux lecteurs: Que cela vous plaise ou
non, qu'importe?--_A mon plaisir!_

Je ne veux pas ici faire l'histoire du conte en France; ce serait une
longue et laborieuse histoire, qui me coûterait beaucoup plus de
travail qu'elle ne vous apporterait de profit; d'ailleurs, le temps
n'est plus à la dissertation, et je doute que même l'_Essai sur les
éloges_, par Thomas, eût un grand succès aujourd'hui. Mon but est de
définir assez bien le conte fantastique, pour prouver, malgré le titre
de mon livre, que je n'ai jamais eu le droit ni la volonté de viser au
fantastique. Je n'ai de fantastique, en mes contes, que le hasard avec
lequel ils ont été faits, sans plan, sans choix, sans but; et je ne
pense pas que ce mot, _au hasard_, soit une excuse suffisante pour que
vous me permettiez ce titre ambitieux: _Contes fantastiques_.

Mais, je vous le répète, cette faute n'est pas la mienne, c'est la
faute des circonstances, la faute de la mode, et votre faute à
vous-mêmes, qui voulez du fantastique à tout prix et de toutes mains,
comme s'il était donné au premier venu d'être un poëte en plein
cabaret, de dessiner des chefs-d'oeuvre au charbon sur la muraille,
d'aimer la bière et la rêverie sur un grand fauteuil de chêne; de
connaître les secrets intimes du violon et de l'archet; comme s'il
était donné au petit monsieur que je vous présente ici de s'appeler
Hoffmann?

A ce sujet, j'ai eu bien des disputes avec vous, mon cher Roland. Je
me rappelle surtout certaine nuit d'hiver que nous avons passée à la
lueur bicolore des bougies et du punch. Roland, ce soir-là, m'a dit
tout ce qu'il pouvait me dire pour m'empêcher de tomber dans cette
erreur d'un esprit maladroit qui s'égare à plaisir, et qui va, sans
savoir où.

Ce soir-là, par grand hasard, nous étions deux, lui et moi, nous qui
ne faisons qu'un d'ordinaire: et nous disputions à outrance, heureux,
lui, de me voir en dispute et me tenant la bride haut la main: il n'y
a rien de plus redoutable que les chevaux pacifiques lorsqu'ils se
mettent à mordre et à ruer.

Notre sujet de dissertation était d'un grand intérêt. La nuit était
bonne, le feu était vif, et nous pensions cette fois à livre ouvert!

Jugez du chemin que nous avions fait en quelques heures! En cheminant
sur l'imagination, le coursier à tous crins, nous étions venus
d'Homère à Hoffmann; du poëme en vers au conte en prose; de l'Olympe
athénien au cabaret allemand. Nous étions arrivés, sans savoir
comment, sur les bords de ce fleuve Léthé qu'on appelle _le
fantastique_. Et là nous écoutions, bouche béante, pour voir venir de
ce trou obscur quelque clarté, quelque explication naturelle à ce
plaisir hors nature que nous cause Hoffmann.

Nous avions tant de temps à perdre,--à cet âge heureux, on n'a rien à
faire!--que nous commençâmes par nous demander, comme des faiseurs de
rhétorique:--Y a-t-il un _fantastique_?--Et qu'est-ce que _le
fantastique_? Cela dura longtemps; une fois dans les divisions et les
subdivisions aristotéliques, on ne s'arrête plus. Puis encore ces
autres questions: Notre siècle a-t-il découvert une nouvelle espèce de
poésie, un genre de drame inconnu, une Atlantide reculée dans le
domaine de la poésie, île perdue... retrouvée par Hoffmann; île
dangereuse sur laquelle existe encore le limon de la création?
Répondez à ma question, disait Roland, répondez; puisqu'il y a un
fantastique, à votre sens, où est-il, que fait-il, et d'où vient-il?

Disant ces mots, Roland se promenait de long en large, aussi fier et
aussi heureux que s'il eût écrit les choeurs du premier Faust.

Moi qui le connais et qui sais très-bien qu'il ne tient pas plus à ses
questions qu'il ne tient à mes réponses, je pris les pincettes et me
mis à tisonner le feu en fredonnant l'air de _la Grande Pinte_,
composé dans ma petite ville natale, et composé par vous, mon
très-féal et très-savant patron, Jean Paul, que Dieu protége et repose
dans le ciel étoilé des _Mille et une Nuits_!

Quand le tison s'agite et s'échappe en étincelles joyeuses, on dirait
de jeunes âmes qui s'envolent du purgatoire débarrassées de toutes
souillures.--Vois-tu ces âmes, Roland, ces âmes qui s'en vont là-haut
en poussant un petit cri? Crois-tu donc qu'Homère les a vues, lui ce
grand aveugle qui a tout vu? Non. Homère n'a pas vu voler l'étincelle
du foyer domestique; il ne l'aurait pas vue même quand il aurait eu un
foyer domestique. Il a vu le ciel, il a vu les grands astres, il a vu
le soleil athénien! Il s'est abîmé dans les immenses clartés: il était
placé plus haut encore que le Tasse quand il découvrit la Jérusalem du
haut de la montagne. Volcans, forêts, ruisseaux, fontaines, vaste
mer, et des hommes de dix coudées! Il a contemplé l'Apollon qui a fini
par ressembler à Louis XIV. Tout fut grand et sublime; Homère avait
jeté à profusion dans la poésie des dieux visibles dont le sang
coulait, des déesses visibles qui changeaient les montagnes en
élégants boudoirs, et faisaient des nuages un voile à leurs transports
d'amour. Heureux les poëtes venus les premiers, Roland! le monde
appartenait à ces âmes violentes. Ils tenaient la Grèce; ils
remplissaient la maison d'Atrée. La comédie attaquait Socrate.
Aujourd'hui ce monde est épuisé, Socrate est mort. Tout est connu. Les
mystères d'Éleusis sont un jouet d'enfant. On achète les momies de
l'Égypte à très-bon compte. Le sphinx et le zodiaque de Denderah ont
chanté des couplets de vaudeville; il n'y a pas une étoile au ciel qui
n'ait son nom et son histoire. Et quant aux hommes, aussi nombreux que
les étoiles, ils rentrent et sortent dans leurs cercles à certains
jours; ils ne savent plus ce que c'est que les migrations. Les fables,
les combats acharnés, les jeux funèbres, les guerres entreprises pour
le sourire d'une belle femme, les vieillards se levant au passage
d'Hélène, tout cela leur paraît ridicule, outré; ils rient de pitié
quand on leur parle d'un siége qui a duré dix ans.

Roland, qui jouait avec mon lévrier, retourna vers moi son visage
d'une imposante gravité:

--C'est vrai, fit-il; celui qui est venu dans les temps primitifs fût
un être heureux. Je suis bien sûr que le lévrier de Darius adoptant
Alexandre, la veille de la bataille d'Arbelles, était plus beau et
plus intelligent que le tien. Les belles femmes! les grands poëtes!
Oui; mais à t'entendre, on dirait que c'est le monde qui manque à la
poésie, et non pas la poésie qui manque au monde, et c'est mal fait de
châtier le temps présent sur le dos du temps passé.

--Non, lui dis-je, ce n'est pas le poëte qui manque au monde. Tant
qu'il reste un brin d'herbe ici-bas, une étoile là-haut, une femme
sous nos yeux, il y aura des poëtes; tant que nous aurons la prière au
fond de notre coeur, il y aura des poëtes. Mais en poésie aujourd'hui,
comme en politique, chacun chez soi, chacun pour soi! Et le poëte a
caché sa poésie, il retient sa voix, parce qu'il a peur de ne plus
trouver d'écho.

--Cela est fâcheux, dit Roland; si la poésie allait nous manquer, par
quoi la remplacer, nous autres qui sommes jeunes? Cela est fâcheux; si
le respect humain se met parmi les poëtes, c'en est fait des poëtes.
Le respect humain a tout flétri parmi nous, il a flétri le mariage,
il a flétri l'amour, il a flétri la croyance, il a flétri le pouvoir;
le respect humain s'est glissé partout, sous toutes les formes; il
s'est appelé comédie et satire, tragédie, encyclopédie, cours de
littérature: il a fini par être un journal. Mais que la poésie soit
une chose ridicule, nous sommes perdus, toi et moi, et tous les autres
qui ne se sont pas donnés, corps, âme et biens, avenir, présent et
passé, à l'avarice, à l'ambition.

--Tu vois bien, dis-je à Roland, qu'en ceci encore tu as tort de
demander ce que c'est que _le fantastique_? C'est la seule poésie
aujourd'hui que les poëtes osent faire et puissent faire; il faut la
respecter, la recevoir à bras ouverts, et ne pas demander insolemment
où est-elle? ami Roland, comme tu ferais de quelque maîtresse à tes
ordres. Cette étrange poésie est aussi fière que la grande poésie:
elle a ses caprices, ses bouderies, ses colères, ses moments de
fatigue. Elle est une maîtresse impérieuse et difficile; elle va jeter
son bonnet au vent qui l'emporte; il suffit de lui déplaire, et elle
se passera de toi, de moi et _des autres_, comme tu dis.

En même temps, je remplis son verre et le mien, nos deux verres se
donnèrent l'accolade, et nous restâmes les bras croisés, la pensée en
l'air, le coeur tranquille, heureux comme deux amis, et savourant par
tous les sens la paix et le silence de la nuit.

L'instant d'après, Roland reprit la parole:

--Et pourquoi, diable, me dit-il, les poëtes ne peuvent-ils faire
aujourd'hui que du fantastique? réponds-moi.

Quand il me fit cette question, j'étais en train de lire les adieux
d'Andromaque et d'Hector; j'essuyai une larme, et je lui dis avec le
plus grand calme:

--Les poëtes n'en peuvent plus, les grandes actions leur manquent, les
grands malheurs sont épuisés, les grands hommes sont morts pour la
poésie, ou, pour ainsi dire, les malheurs modernes sont de si grands
malheurs, les grandes actions de nos jours sont de si grandes actions,
et les grands hommes contemporains sont de si grands hommes, que la
poésie, en s'élevant de toutes ses forces, ne saura jamais se mettre
au niveau de toutes ces grandeurs. Regarde autour de toi, Roland; que
veux-tu que fasse l'ode avec la bataille de Waterloo? que veux-tu que
fasse la tragédie avec Bonaparte? et quelle plus touchante élégie, un
roi de France abandonnant ce beau royaume. _Nos dulcia linquimus
arva?_ Remonte plus haut, entre, sans peur, dans 93, et place-toi dans
le tombereau où s'est assise la reine de France, où toute
l'aristocratie est montée. Imagine, invente un roman à côté de cette
histoire! Tu comprends bien qu'on aurait beau être trois fois poëte,
on ne saurait ajouter une pitié, une épouvante, à ce drame tout
construit, tout joué, tout parlé, sanglant avec son propre sang!
Qu'a-t-il besoin des paroles, des passions et du sang des poëtes? A ce
compte, l'ode, la tragédie, le drame, le roman et le poëme épique
existant par eux-mêmes, sont également défendus aux poëtes
d'aujourd'hui.

Il se mit au piano en fredonnant un air de Dalayrac, tout empreint de
la mélodie amoureuse du XVIIIe siècle; bientôt il le chanta avec
éclat, puis il le murmura tout bas et en riant; il changeait, il
ralentissait, il pressait la mesure à volonté; puis s'arrêtant:

--Si les poëtes ne sont pas dignes de l'ode, que ne font-ils des
églogues et du Dalayrac? me dit-il. Il me semble que le temps serait
bien choisi; Virgile s'est servi de l'allusion politique sous Auguste.
A celui qui ferait l'églogue aujourd'hui, l'allusion politique ne
manquerait pas, ce me semble, avec ce danger que les bergers n'y
comprendraient pas grand'chose. Virgile a fait ses dix églogues après
les guerres civiles. S'il ne faut que du sang, et des ruines, et des
exils, pour que les bergers se puissent livrer à leurs combats sur la
flûte, à l'ombre du hêtre, il me semble que nous n'avons rien à
désirer de nos jours. Quant à l'ode, si l'ode à la Pindare est
défendue faute de guerriers et de vainqueurs aux jeux olympiques, de
quel droit ne ferait-on pas la petite ode à la façon Horace: «_O navis
referent in mare_,» etc.? Et quelle belle ode au vaisseau de
Cherbourg! En même temps il se mit à siffler l'air: _O ma tendre
musette_, et j'attendis patiemment qu'il eût fini.

Quand il eut fini, je lui dis:

--Ne vois-tu donc pas que l'idylle qui n'a jamais été très-fêtée parmi
nous, et que M. de Segrais et les autres ont ravalée aux derniers
rangs des compositions burlesques, serait aujourd'hui la plus étrange
mystification? Va donc chanter les bergers et les bois, et la
puissance des grands boeufs, sous le règne des machines à vapeur et
des chemins de fer, des marmites autoclaves et des cannes à fauteuil?
Depuis l'antiquité, la nature physique n'a pas été moins dérangée que
la nature morale. Les bergers de Théocrite ont été dégradés à l'Opéra,
qui les a rendus désormais impossibles. Les bergers de Théocrite
étaient au moins vraisemblables; mais les bergers de l'Opéra, en
rubans roses, sont le désespoir de toute poésie. Hélas! la machine a
tout remplacé. Enfin il n'y a plus d'orage à craindre avec le
paratonnerre, plus d'inondations, plus de sécheresses avec les
canaux, plus de mauvais vin avec le _Manuel du Vigneron_: tous les
dangers ont cessé pour le berger; les loups et les couleuvres de
Virgile, autant de fables, aussi bien que Ménalque et Tityre. Avec les
révolutions qui se sont opérées de huit jours en huit jours, quel est
le poëte, je te prie, qui ne serait pas forcé d'effacer son ode de la
veille, avant de commencer l'ode du lendemain?

Roland, qui se sentait battu, prit un air d'ironie et de victoire:

--En ce cas, me dit-il, si cette impossibilité de faire est démontrée,
pourquoi m'as-tu dit que les poëtes, non-seulement ne _pouvaient_ pas,
mais encore qu'ils ne voulaient pas faire de la grande poésie? Au
moins voudrait-on savoir, si par hasard un grand poëte se rencontrait
encore, pourquoi donc il _n'oserait_ pas?

--C'est, lui dis-je, qu'il ne faut pas croire que le vrai poëte soit
assez insensé pour se livrer à toute sa fougue aux yeux des hommes
de sang-froid; il ne faut pas croire qu'il marche seul dans les
sentiers difficiles, pendant que les autres suivent les chemins
battus.--Crois-moi, jamais les poëtes ne se sont plaint, tout de bon,
de leur misère; leur misère était une fiction qu'ils inventaient pour
se faire pardonner leur supériorité sur les autres hommes; jamais,
non jamais, quoi qu'ils en aient dit, et quoi qu'en ait dit le monde,
les poëtes n'ont été sans puissance et sans fortune: il est
impossible, et, vois-tu, je crois en ceci comme je crois en Dieu, il
est impossible que Homère ait été le mendiant qu'on nous montre avec
un bâton et une besace; j'en atteste hardiment les sept villes qui se
sont disputé la gloire de lui avoir donné le jour.

»Aristophane fut, de son temps, le roi de l'opinion; le premier il
commença cette grande croisade contre les religions nouvelles qui ont
passé de Socrate à Jésus-Christ, de Jésus-Christ à Luther, de Luther à
Saint-Simon, et qui finissent chez nous par des procès en police
correctionnelle et vingt francs d'amende, parce que tout se termine
chez nous d'une façon ridicule. Cherche dans l'histoire! tu verras
toujours le grand poëte à côté du grand homme d'État, comme son
corollaire inévitable. Corneille est près de Richelieu, Milton près de
Cromwell, Racine se place entre Louis XIV et ses amours, Bossuet
domine le XVIIe siècle, Mirabeau le XVIIIe; et Voltaire, entre ces
deux siècles, placé là comme un lien nécessaire, est à la fois le
maître absolu _de ceci et de cela_. Et tu me demandes pourquoi un
poëte n'oserait pas être poëte aujourd'hui...? Le moyen d'oser, quand
personne autour de nous n'ose être un grand homme? Pour chanter à
l'air libre et pur, il faut se savoir soutenu par les regards de la
foule attentive: elle a trop vu de choses pour en entendre; elle a
composé de trop merveilleux poëmes pour être attentive à d'autres
poëmes que les siens. C'est la foule aujourd'hui qui dit à la Muse:
_chantons!_

Roland me dit d'un air piqué:

--Tu es diablement éloquent aujourd'hui, ne pourrais-tu pas me parler
avec moins d'emphase? A vrai dire, je te comprendrais beaucoup mieux
si tu étais un moins grand orateur.

--Roland, lui dis-je, il faut me pardonner ma grande éloquence, au
moins tant qu'il s'agira de la grande poésie; en effet toutes les
espèces d'emphases se tiennent par la main, ce sont des soeurs de la
même taille, et qui vont au même pas, en prose, en vers.

--En ce cas, dit Roland, revenons à notre point de départ, au petit
pas: dis-moi très-simplement, puisque tu es si convaincu qu'on ne fera
plus drame, ode, poëme, idylle, aucune espèce de grande poésie, à quoi
serviront les poëtes de l'avenir, et ce qu'il nous est permis encore
d'en espérer?

--Je te dirai très-simplement, mon ami Roland, que les poëtes s'étant
réfugiés des grandes passions dans les petites, mettront leur art au
niveau de leur vocation nouvelle, et feront de très-petites choses,
comme autrefois ils faisaient, en se jouant, de très-grands poëmes; en
un mot, et c'est là où j'en voulais venir, (c'est là où j'en suis venu
par le plus long chemin), nous sommes tombés du poëme au conte et du
conte au _réalisme_, à savoir le conte sans poésie, et voilà que nous
nous élevons jusqu'au fantastique, _id est_, au conte avec poésie. En
vain tu nieras ces différences, tu ne te démontrerais jamais à
toi-même, qu'un conte graveleux de Boccace ou des _Cent Nouvelles
nouvelles_ soit de la même famille qu'un conte d'Hoffmann. Non,
certes. Ces récits de maris dupés et ridicules, de femmes adultères et
rapaces, de servantes déshonnêtes, de valets imbéciles et de grands
séducteurs; non, tout ce vice à l'usage de Maître Gonin et de madame
Pampinée, auquel s'est ajouté le génie enchanteur de La Fontaine,
n'est pas de la même famille que le conte d'Hoffmann. Le conte
d'Hoffmann ne s'accommode ni des amours frivoles et indécentes, ni des
séductions poussées à bout, ni de la moquerie galante de ces héros de
ruelle endimanchés de coquelicots. Il est trop sage et trop sensé, le
conte d'Hoffmann! il rougirait des détails orduriers. Il consent bien
(c'est même une de ses joies) à étudier, reproduire en ses naïfs
récits les détails les plus vulgaires... il s'arrête à l'alcôve: il
n'ira pas plus loin. C'est une chose étrange; elle est vraie: nos
contes de boudoir et de palais florentins feraient rougir la muse
d'Hoffmann, une muse de cabaret! C'est une chose étrange à voir autour
d'Hoffmann le buveur, ces idéales figures, ces idéales passions, ce
frais paysage, et ce beau monde en déshabillé galant du clair de lune
et du matin:

    Lorsque n'étant plus nuit, il n'est pas encor jour!

»Oh! le sublime ivrogne! Il n'est jamais assez ivre pour porter un
regard indiscret sur les fantômes de sa création: en plein cabaret,
quand les jolies filles, enfant de son cerveau, viennent s'asseoir à
sa table, et qu'il les voit les bras nus, les cheveux flottants, dans
la joie et le sourire de leurs seize ans, il respecte ces
printanières, comme tu respecterais les deux soeurs. Pourvu qu'elles
lui permettent de boire encore et de fumer toujours, il va leur parler
si respectueux et si tendre! Il leur dira les amours des cieux et des
histoires du troisième ciel, où fut saint Paul; il sera charmant avec
elles, simple et rustique Hoffmann! Restez donc près de lui, chastes
pensées de son âme, adorables filles de son imagination toujours
jeune! restez près de lui, c'est un poëte qui ne pense guère au monde
extérieur; il rêve; il se rend compte à lui tout seul de ses
ravissantes histoires de terreur, de pitié, d'infortune et d'amour!

--Je commence à comprendre, reprit Roland... le poëte fantastique est
un égoïste..., il se plonge à plaisir dans les plus beaux rêves, il
méprise également le blâme et les louanges du monde. En ce cas, Dieu
me préserve de ces hommes sans coeur, qui ne pensent qu'à leur propre
ennui, sans songer à soulager l'ennui des peuples qui ont tout vu,
tout épuisé!

--Le poëte fantastique, Roland, est un sage; il parle à voix basse, et
ne veut déranger personne! «Et qui m'aime, me suive.»

--Ajoute à ta définition, dit Roland: Le poëte fantastique est
nécessairement un ivrogne.

--Et moi je dis: Le poëte fantastique est un grand artiste; et voilà
sa force et voilà son inspiration! Il est le mage, il est la fée; il
n'a pas besoin d'endormir le sultan tous les soirs, pour que Chérésade
se réveille et lui dise: Encore une histoire, ma soeur! Il est naïf,
il est croyant, il est chaste. Autrefois la reine de Navarre exposait
son imagination toute nue aux regards des passants... Hoffmann habille
et drape son récit avec cette innocence d'un père de famille qui veut
bien marier son enfant, mais non le prostituer. L'art a fait ce grand
changement dans le conte, il a opéré cette importante révolution,
mettant le conte aux mains de la mère de famille, aux mains de ses
enfants, sans que les enfants ou la mère aient à rougir. Ce sont là
des bienfaits positifs, une supériorité incontestable. Écoutez
Hoffmann: au milieu de son récit il s'arrête, il prélude, il chante,
il agit comme Kreyssler, s'abandonnant à toute harmonie. Il va d'un
fantôme à l'autre, croyant celui-ci, adorant celui-là. Pourtant voilà
l'homme auquel tu reprocherais quelques instants de repos dans une
amicale hôtellerie? Et tu soutiendrais que ce soit à l'aide d'un vice
innocent qu'Hoffmann est devenu un si grand conteur? Aurais-tu plus de
confiance dans un pot à bière, que dans l'archet d'Hoffmann?

--Ouf! réveille les grands mots, dit Roland. Accuser un homme
d'ivrognerie et l'affubler d'un si petit vice, au milieu de tant de
vices purement humains, est-ce donc le maltraiter si fort? En
reconnaissant les faiblesses de ton joyeux conteur, j'ai reconnu une
des causes de sa puissance, le hasard, qui est le fond de ses contes.
_Artiste!_ est un bien gros mot, pour l'explication d'un conte futile,
et comment nous persuader que cet homme est devenu un grand musicien,
un grand dessinateur, pour se raconter quelques vieux contes ou de
vieilles histoires sans façon, sans apprêts, sans étude et sans art
même? As-tu jamais entendu raconter l'amour d'un jeune Italien pour la
naïade du château de Versailles? Oui dà! l'histoire est belle! et je
te la raconterai à la première occasion... Bonjour!

--Roland, lui dis-je, il y a longtemps que tu ne m'as rien raconté;
Roland, raconte-moi l'histoire de la naïade de Versailles, le veux-tu?

--Je le veux bien, dit Roland, mais à une condition... je te la dirai
quand j'aurai fini mon conte; cependant, jure-moi que tu exécuteras
fidèlement notre traité.

--Quelle que soit ta condition, Roland, je l'accepte, et dis-moi ton
histoire.

Alors Roland commença:

--Il y avait à Versailles, l'ancien palais de Versailles, dans la
rotonde, sous l'un de ces mille jets d'eau, amusement d'un jour pour
le grand roi, une belle et élégante statue de naïade, aux formes si
délicates, avec tant d'innocence au sourire, à la lèvre, que le
satrape appelé Louis XV la voulait chasser de ses jardins. Cette
statue, entourée de blocs informes, lions aux gueules béantes, syrènes
à la queue de poisson, amours aux ailes étendues, Vénus de toutes
dimensions, était seule et triste au milieu de ses compagnes. La
Vallière s'y était assise un jour sans la voir; Montespan l'avait
heurtée en passant; madame de Maintenon et madame Du Barry ne
l'avaient pas même touchée. O marbre! ô mystère! ouvrage excellent de
quelque artiste de vingt ans, à son premier chagrin d'amour.

»Dans les jardins du roi Louis XVI, car la date de mon histoire est
récente (il n'y a guère entre nous qu'une douzaine de révolutions), un
jeune peintre, enfant des chefs-d'oeuvre, allait et venait, regardant
ces lourdes façades, ces arbres taillés en pyramides, ces eaux
verdâtres, ce luxe épuisé d'une monarchie en ruine. Il triomphait de
se sentir si supérieur à tout le goût du XVIIe siècle, à toute la
barbarie du XVIIIe. Il était dans un de ces admirables instants
d'ironie, où l'ironie arrive à la hauteur de la passion. Il foulait
d'un pied dédaigneux ces guirlandes, ces colifichets d'un jour; il
était fier d'être Italien, malgré la liberté qui commençait à rugir en
France, et de toutes ses forces et de toute sa voix. Tout à coup, par
hasard (ce hasard qui vous montre, éblouissante, la femme que vous
devez aimer le reste de vos jours), tout à coup le jeune homme
découvre en ce choeur de femmes grotesques, l'admirable naïade,
création toute italienne! pauvre femme tremblante et triste au bord de
ces eaux lassées et silencieuses. Elle avait froid dans ce limon. Elle
était belle, hélas! son regard était humide; elle pressait ses beaux
pieds l'un contre l'autre; ses cheveux pendaient sur ses épaules; elle
avait froid; elle était là si mal à son aise, l'innocente enfant! Sans
doute elle avait été oubliée sur le chemin, orpheline de père et de
mère en ces jardins désolés, et là, sans appui, sans soutien, sans
voiles, elle s'humiliait sous les froides mains du sort. Notre artiste
la vit donc ainsi faite; alors il se baissa vers elle, à genoux,
courbant la tête sous son regard: il anima tout ce marbre, il
réchauffa ce marbre ingénu sous son haleine brûlante; il fit battre ce
coeur sous ses mains, il enveloppa toute cette femme de tant de
respect et d'amour, qu'elle semblait lui dire: _à demain!_ Le
lendemain, il lui parla de son amour, il lui dit qu'il l'aimait, parce
qu'elle était plus belle que tout ce qu'il avait vu ou rêvé; il lui
fit ses confidences avec toute sorte de mystères; il lui raconta toute
sa vie, tout ce qu'il avait souffert, tout ce qu'il avait aimé. Elle
l'écoutait avec un doux sourire; elle le regardait avec cette tendre
compassion qui précède l'amour! Elle était toute à ces histoires d'une
jeunesse orageuse et bonne; elle aimait ce jeune homme; elle cachait
sa passion, comme on cache une passion qui commence; elle s'y livrait
sans s'y abandonner, son amour était chaste autant que son âme. Et
lui, la voyant si réservée et si modeste, se perdait dans les
ravissements du troisième ciel. Il passait sa vie à la voir, à
l'aimer, à lui parler, à l'entendre... il croyait l'entendre, et voilà
ce qu'elle lui disait:

«Toi qui m'as devinée au milieu de ces nymphes obscènes, ami, toi qui
es venu me chercher dans ces jardins déshonorés par tant de vice royal
et d'amours vulgaires, comment se fait-il que l'air corrompu de ces
lieux ne se soit pas fait sentir à ton âme?» A cette question
plaintive de la jeune fille, il répondait par ce regard qui dit tant
de choses. Elle reprit en ces mots: «Toi qui es jeune et d'un coeur
honnête, pendant que tous les jeunes et les forts s'agitent au dehors
pour réformer le monde et relever l'humanité du joug écrasant qui
l'opprime, comment se fait-il que toi seul tu sois insensible à
l'ambition de régénérer la France? Alors, enfant, je t'aime; ainsi tu
es heureux. Allons, aime-moi comme je t'aime! Il faut nous hâter, les
nuages s'amoncèlent, la tempête arrive, la foudre gronde, ces minces
filets d'eau tarissent dans leurs filets de plomb. Regarde là-bas le
palais de Louis XIV, comme il tournoie, il a le vertige: on dirait la
feuille jaunie de l'automne. Aimons-nous! aimons-nous!» Et lui...,
éperdu, la tenait embrassée à l'étouffer!... Non, non, ce n'était pas
un marbre qu'il embrassait.

«Ainsi les deux amants passèrent leurs belles heures, leur frais matin
d'amour, leur nuit d'été: ils s'aimèrent en silence, avec des regards,
avec des soupirs, avec des extases sans fin, comme on s'aime. Cela
dura longtemps; mais les choses que la naïade avait prédites
arrivèrent: le nuage amoncelé devint orage et tempête, le tonnerre
gronda, ce fut un bruit à épouvanter les plus braves. La grande voix
de la populace, un tonnerre à l'usage des révolutions, se fit entendre
et tout s'en alla de France, les vieilles lois, les vieux dieux, le
vieil amour, et la vieille poésie, et le vieil esclavage, tout s'en
fut! Autel et trône, jeunesse et beauté, aristocratie de tant de
siècles, morte en un quart d'heure! Le passé expia les folies et les
prodigalités de son orgueil, tout cela en un jour! Ce fut un chaos
plus affreux que le chaos primitif, le chaos de choses créées, le
chaos des lois toutes faites et des pouvoirs tout construits. Enfin,
les passions humaines aboutirent à une seule, à cette passion qui
renferme toutes les autres, une révolution! Certes, si la foule
hurlante du 10 août avait eu le temps, elle aurait montré au doigt le
jeune homme pressé d'un chagrin d'amour. Mon jeune artiste, uniquement
occupé de sa passion, vit d'un oeil serein tous ces désastres. Que lui
importait l'émeute populaire, à lui, qui rencontrait tous les jours un
si doux sourire! Que lui faisaient ces cris de l'émeute, à lui qui se
livrait à un éloquent silence! Il appartenait à la reine de ses rêves.
Elle était sa maîtresse et sa souveraine, sa gloire et sa joie; elle
était tout pour lui, que lui importait le reste? Aussi bien tant que
le chemin de Versailles à Paris fut libre, et tant qu'il put se rendre
à ses chères amours, il n'en demanda pas davantage. Mais un jour le
peuple qui avait, lui aussi, ses passions à satisfaire à Versailles;
le peuple, assis sur les canons et criant: meurtre et rapine, encombra
le chemin de Paris à Versailles. Alors songez à la douleur du jeune
homme; c'était le jour où il allait voir sa bien-aimée: elle lui avait
donné rendez-vous, la veille, et plus tôt qu'à l'ordinaire. Sans doute
elle était parée, elle était prête, elle l'attendait... O surprise! ô
douleur! un mur vivant s'est élevé entre lui et sa fiancée; c'est un
monceau d'hommes et de femmes hurlant, et c'est une mer de têtes
échevelées, une armée en désordre que le boulet ne saurait percer!

Le voilà forcé d'aller pas à pas avec le peuple, impatient, haletant,
désespéré! Le peuple allait à la reine, plein de rage; lui allait à sa
maîtresse, rempli d'amour. C'était à voir, cette haine et cette colère
forcées d'aller au même pas. C'était à voir, la passion innocente de
ce jeune homme et l'atroce passion de la foule accouplées l'une à
l'autre, se donnant le bras dans les rues, marchant dans la boue
ensemble, toutes deux corps à corps, bras à bras, le chemin si long
pour toutes deux! Enfin le jeune homme arrive avec la foule. La foule
s'arrêta sous les fenêtres du château en criant: _la reine! la reine!
la reine!..._ Lui il laissa la foule à sa rage, et, prenant le détour
d'une allée obscure, il arrive à sa maîtresse de marbre et la rassura
sur son absence; il lui raconta les cris, les fureurs, les démences de
ces compagnons du _Coupe-Tête_. Elle l'écoutait en tremblant, sans
rien comprendre à ce récit funeste. Et les cris de redoubler: _la
reine! la reine!_ et le peuple abominable se répandait dans les
jardins. Enfin... une troupe armée, horrible à voir, arriva jusqu'au
jeune homme tremblant pour sa fiancée. «Que fais-tu là?» lui
dirent-ils. Lui, éperdu, se jette au-devant de sa bien-aimée; il la
protégea de son corps, il couvrit sa chaste nudité de son manteau, et
il s'apprêta à mourir avec elle et pour elle... Ah! misère! l'asile
de sa fiancée était profané à jamais, les grilles de fer étaient
brisées, les gardes égorgés, toute cette pompe royale était évanouie.
Elle restait sans asile, sans serviteurs, sans gardes, sans amis, sans
protection, comme une simple reine! Elle restait exposée aux regards
des hommes, aux insultes des femmes, aux injures de tous, comme une
simple reine! Elle jetait sur lui un mélancolique regard qui lui
disait: «Ami, ne m'abandonne pas à ces furieux; prend pitié de ta
soeur, mon frère!» Il comprit ses paroles, il comprit son regard, il
entendit sa prière, il résolut de faire du jour de ses noces le jour
de mort de sa fiancée. Comme il était jeune, beau et superbe! la foule
attendit ses ordres en silence, tant la passion lui donnait de majesté
et de grandeur!

--Qui de vous me prête un sabre? s'écria-t-il. On lui tendit un sabre,
la même lame qui avait déjà coupé bien des têtes: il prit le sabre,
et, se tournant vers le beau marbre:

--Adieu, dit-il, pardonne-moi, retourne au ciel d'où tu es sortie;
adieu, mon ange, tu ne seras pas livrée à ces insensés, à ces
barbares, à ces aveugles, adieu! adieu! adieu!

Il brisa la tête de cette femme qu'il avait tant aimée et qui
l'aimait tant: ce cou si frêle se détacha de ses blanches épaules...;
sur ce corps inanimé il s'agenouilla et se prit à pleurer.

Alors la foule le prit pour un fou et lui porta respect; elle reprit
son chemin à travers le jardin en criant: _la reine! la reine! la
reine!_ et tout fut dit pour ce soir-là.

Et le lendemain la foule et l'amant se mirent en route; ils avaient
l'un et l'autre ce qu'ils étaient venus chercher, elle, la reine, et
lui, sa maîtresse; la reine, il est vrai, vivait encore; il emportait
la tête de sa maîtresse, arrachée aux profanateurs.»

Ici, Roland termina son histoire en pleurant.

--Ton histoire m'a fait bien du mal, Roland! dis-moi cependant par
quel fil elle tient à notre dissertation littéraire?

A cette question, Roland se leva brusquement:

--Comment cette histoire m'est venue et comment elle tient à notre
dissertation? Ne voyez-vous pas, monsieur, que cette histoire est la
plus cruelle satire qui se puisse faire de votre définition du
fantastique? Un artiste amoureux d'un marbre aurait honte de profiter
de sa passion pour faire une statue? Il adore un marbre, il le brise,
et tout est dit. L'homme est content, le marbre est brisé! Quand j'ai
commencé mon histoire, c'est à une condition, que je ne t'ai pas dite,
cette condition, la voici:--Tu me laisseras sortir sur-le-champ, sans
plus me fatiguer de tes disputes littéraires, et bonsoir!

Cette dispute inutile m'est revenue en mémoire quand il s'est agi de
mettre au jour ces prétendus contes fantastiques. La mauvaise humeur
de Roland, et mon admiration pour les _Contes d'Hoffmann_, m'ont
d'abord arrêté: j'avais peur du titre général de ce livre, et j'y
trouvais à la fois trop de vanité et trop de danger. Manquer au titre
de son livre! Eh bien, le crime est moins traître que de manquer à son
serment.

Prenez donc en aide et protection ces essais d'une fabrication
incertaine et remplie d'hésitations de toutes sortes; lisez-les comme
ils ont été faits, en toute liberté d'opinion et d'école. Venez à
l'auteur, comme l'auteur vient à vous, vous tendant la main, à vous
qui l'avez aimé des premiers, à vous qu'il aime. Trop heureux si, dans
ces contes épars, vous reconnaissez quelques-unes des impressions
fugitives de votre jeunesse, quelques traces récentes encore de vos
voeux, de vos espérances, de vos études, de vos amours, de vos
douleurs!

    JULES JANIN.




CONTES

FANTASTIQUES




KREYSSLER.


J'étais encore à la taverne du _Grand-Frédéric_; j'y avais passé la
nuit même. Oh quelle nuit! Le brillant concert au milieu d'un épais
nuage de fumée! Les brocs se pressent contre les brocs, les verres se
choquent, la bière écume et monte jusqu'aux bords; comme un flageolet
champêtre qui se marie avec la cornemuse, le bouchon saute pour mieux
marquer la mesure; le tonneau se dessine en grosse caisse au coin de
l'orchestre. Bien joué, musiciens! Bravo, musique! Nous avons ainsi
exécuté toute une symphonie en allégro de buveurs, sur tous les tons
et dans toutes les mesures. Mon Dieu! quand le pétillement d'un vin
généreux brille au bord de mon verre, il me semble assister à quelque
enchantement.

Oh mon génie! Hélas! je vous le dis, mon génie est triste: il voit
partout des choses lugubres, même au cabaret; le cliquetis des
spectres, la soutane des moines, le crêpe du veuvage, le linceul de la
fiancée, autant de gaietés, si vous comparez ces cadres funèbres à mes
visions de chaque jour. Vous croyez que je suis gai, moi, parce que je
vais chaque jour à la taverne du _Grand-Frédéric_? Vous vous trompez,
j'y vais parce que je suis triste. Et quoi de moins réjouissant, je
vous prie? un tas de bouteilles vides? Les bouchons jonchent la terre,
la broche est silencieuse, le coucou muet, le banc renversé, le rouet
a cessé de bruire; en ce grand lit sombre et désolé, la vieille
hôtesse ramasse en peloton ses vieilles peaux collées sur ses petits
os, assemblage de rides respectables couvertes de cheveux blancs! O
débris, spectres, lambeaux, tombeaux! Bouteilles sans âme, et bouchons
sans voix, ce rouet sans vie et ce grand lit presque vide, plus que
vide? Hélas! ce fut un lit de roses, comme toi, ma bouteille, tu fus
une bouteille pleine, comme moi j'étais un peintre, un musicien, quand
j'étais plein de couleurs et de musique. L'enchantement était autour
de moi, partout, le matin, le soir. Vous n'avez jamais entendu de
rouet plus ronflant que maître Hoffmann, jetant de côté et d'autre
plus de bave et produisant plus de chaînes en bon fil. Je dis un rouet
agité par un jeune pied amoureux et leste, un petit pied à jupon
court, et nu jusqu'à la jarretière absente. Où donc est-il le pied de
femme qui pesait sur moi? Théodore, hélas! Théodore, tu ressembles au
rouet de la vieille que tu vois là. Je me mis à pleurer.

Grand Dieu! voilà le matin, et je ne suis pas ivre encore! Théodore a
perdu sa nuit. La folle poésie a dégagé sa tête des douces vapeurs du
vin. A chaque verre, j'ai senti sur mon front comme une main froide
qui m'entourait du lierre, ennemi de l'ivresse. Me voilà donc, sobre
et de sang-froid, comme une ménagère hollandaise. Allons, enfants,
recommençons: quittez vos manteaux, suspendez vos chapeaux aux clous
rouillés de la muraille! Allumons le punch à la flamme de nos pipes,
évoquons la salamandre active sur les bords de ce vase d'étain,
appelons les esprits du feu à notre secours, chassons les images
mélancoliques. Le feu est l'ennemi des ténèbres, le feu réjouit le
chaos, il rend à la nature ses couleurs perdues, ses formes évanouies.
Voilà qui va bien: le punch s'enflamme et bientôt mille joyeux esprits
rempliront nos coupes. C'est vrai!... L'invocation a réussi! Du milieu
de cet océan enflammé, la déesse au sourire bachique nous verse à
boire; la liqueur dégoutte de ses cheveux et ruisselle sur son beau
sein. Je vais placer mon verre sous sa mamelle gauche, des deux la
plus féconde, et mon verre, un fils de Bohême, topaze au fond, rubis
sur les angles, sera bientôt plein.

Me voilà dans mon élément! je suis maître, et je profite, en artiste,
des moindres accidents du bruit et de la couleur. Je vois tout un
orchestre avec ses gradations harmoniques dans une batterie de
cuisine; une jatte de punch est pour moi la _chambre obscure_ où tout
s'agite et se montre; un joyeux résumé de l'arc-en-ciel après une
pluie de printemps. Quand le punch brûle, un oeil fermé, l'autre
ouvert, je contemple à ma façon l'agréable silhouette de mes
compagnons qui boivent. Ce sont vraiment de plaisantes figures: tête
mince, un gros nez, des lèvres charnelles! C'est grand plaisir de voir
ces braves gens flotter sur la muraille avec toutes sortes de
grimaces. Dansez sur les murailles, joyeux compagnons, ainsi le veut
maître punch, l'esprit aérien, le dieu folâtre de ma mythologie de
cabaret. Shakespeare, le divin Shakespeare, a, je crois, un dieu comme
le mien. Maître punch, ou maître Puck, dans le _Songe d'une Nuit
d'été_; le vieux Will, me vole si souvent mes dieux! Il m'a volé
Falstaff.

Rends-moi, mon vieux Will! rends-moi ton monstre heureux, ou bien
laisse-moi faire l'éducation de Falstaff; je veux apprendre à ce
gaillard-là à manier les boyaux d'un violon, à souffler dans une
flûte, le joufflu qu'il est. Quel dommage de le laisser inculte, ce
bon chevalier Falstaff! Quel bon rêveur fantastique il eût fait! O
grand Will, non-seulement tu m'as volé, mais encore tu m'as gâté
Falstaff!

Vous comprenez bien, mortels, qu'ainsi rêvant, gambadant, folâtrant,
ayant toujours un monde sous une main, et dans l'autre un microscope à
voir ce monde infini, je puis fort bien passer mes nuits au cabaret
sans être un ivrogne. Le cabaret et la nuit me plaisent. Le cabaret
est mon _chez moi_: c'est le royaume dont je suis le roi, la tribune
où je suis orateur, l'autel dont je suis le dieu. Le soleil est bon;
la nuit, c'est mieux. Le crépuscule adoucit tous les contours, il
jette à pleines mains le parfum et le silence, il fait chanter le
rossignol pendant l'été, le grillon pendant l'hiver! La nuit est mon
amie, et le cabaret est mon ami.

Je me disais tout ceci dans un de ces combats de ma conscience que je
me livre assez souvent quand je viens à me souvenir des bons conseils
de S. A. R. la princesse Amélie:--Vous buvez trop, Théodore, et vous
ne dormez pas assez, Théodore! Promettez-moi de rester chez vous ce
soir!--Au fait (me disais-je), il est bien sûr que la princesse ne
saura pas que je lui désobéis ce soir.

J'en étais à mon dernier regard sur les silhouettes de la muraille; au
milieu de tant de grotesques figures, j'en découvris une d'un aimable
aspect: c'était une tête penchée, un air pensif, des cheveux en
désordre, une figure aimable! Ah! que je fus ravi quand je vins à
découvrir que cette figure, heureuse entre toutes, c'était la mienne.
Oui dà! cette aimable personne, c'était moi!

Je l'aurais admirée plus longtemps, quand la dernière flamme du punch
vint à s'éteindre. Alors tout s'effaça... et moi aussi, je disparus,
sans avoir le temps de me dire _adieu!_ et de m'embrasser.

En ce moment, le jour apparaissait tout bleu; divinité en bonnet de
nuit, et qui n'a pas encore secoué sa chevelure d'or. Je fus pris d'un
accès de sobriété, et sortis du cabaret. Il me sembla que tout
tournait autour de moi. Chaque maison passait à son tour: le palais,
la chaumière et le jardin du roi, avec ses treillages en fer doré, ses
statues de marbre et ses cygnes majestueux flottant sur les bassins
remplis; je voyais aussi le jardin du pauvre à son cinquième étage et
le poisson rouge en ses évolutions autour d'un océan contenu dans un
verre, entre un pot de renoncules et un plant de violettes; tout
passait, tournait, se parait, se dorait ou flamboyait. Devant moi
passa l'hôpital, qui me leva son chapeau en me disant un affectueux
bonjour; passa la prison, que la liberté a peuplée plus que ne le fit
l'esclavage; passa la cathédrale hautaine et tenant de ses mains
débiles son dôme ébranlé par les philosophes; passa la maison de la
courtisane, à la porte entr'ouverte, silencieuse com me un tombeau: je
laissai passer toute la ville ainsi, trop heureux!

A la fin le soleil parut, déchirant son dernier lange; et du côté de
l'orient, comme une apparition dans un tableau de Michel-Ange, apparut
à mes yeux charmés la princesse Hélène, à peine éclose et brillante de
la rosée du matin. Je rougis en l'apercevant; je venais de découvrir
que j'étais encore à la porte de mon cabaret, justement sous
l'enseigne du _Grand-Frédéric_!

Elle m'aperçut immobile, et sans gronder, même du petit doigt:

--Bonjour, dit-elle, mon fidèle Théodore, oh! sage Théodore, sobre
Théodore; levé avec le jour, et qui viens saluer le soleil. Je vous
sais gré, Théodore, d'avoir si bien tenu la parole que vous m'avez
donnée, vous êtes un philosophe accompli: en revanche, je vous permets
de m'accompagner.

D'un pas de héros et d'amoureux, j'accompagnai ma princesse! Je ne
suis pas bien sûr que ce soit une femme. Si c'est un corps, je n'ai
jamais pu le toucher, pas seulement sa robe de mes lèvres; sa bouche
n'a pas d'haleine, à peine un parfum comme celui d'une fleur; je ne
saurais dire la couleur de ses cheveux; il n'y a point de bleu dans le
ciel comparable à son regard; ses vêtements se groupent autour d'elle
en façon de nuage, ils l'embrassent, ils flottent, ils retombent, ils
se livrent, pour lui plaire, à mille coquetteries incroyables; ils
sont animés, elle ne l'est pas; c'est sa robe qui remue, c'est son
voile qui sourit, son gant qui se dessine, son fichu qui bat, sa
chaussure qui marche. On dit que les anges brûlent... je la suivis
comme on suivrait une étoile à travers les espaces du ciel.

Elle arriva, devinez où? Chez mon ancien camarade, le musicien
Kreyssler! Nous avons étudié l'harmonie en même temps, Kreyssler et
moi; c'est encore un jeune homme, et moi, je suis si vieux. On a élevé
bien des disputes pour savoir qui de nous deux, est un plus sincère
artiste. A vrai dire, j'ai l'inspiration plus prompte et plus vive que
Kreyssler; j'ai plus de folie et d'éclat, j'ai plus d'enivrement et de
hasard, j'appartiens à la terre... et Kreyssler vient du ciel! Il est
le chantre du monde idéal, c'est le musicien de la jeunesse et des
femmes; il est au troisième ciel, à côté de saint Paul; il jette son
âme aussi haut qu'elle peut aller, sans s'inquiéter de son âme; sa
musique est une extase; pour lui le monde extérieur n'est rien, il
n'est pas de ce monde; hélas! moi, j'en suis.

Kreyssler est beau, plus beau que moi; son visage est inspiré, son
chant est lent et méthodique; ah! je ne suis qu'un bouffon à côté de
Kreyssler; j'imagine cependant que Kreyssler est heureux: c'est un
rêveur.

La princesse écouta longtemps ce doux maître avec transport et les
larmes dans les yeux. Elle resta une heure à le contempler, à
l'admirer, à l'entendre. A la fin elle se retira pénétrée, comme si
elle fût sortie du sanctuaire: pour la première fois j'ai compris que
j'étais jaloux. Il s'agissait de plus haut prix que de l'amour
d'Hélène, il s'agissait de son estime.

La sérieuse Hélène, ayant quitté maître Kreyssler, reprit avec moi le
ton jovial, elle m'estime si peu!

--Voilà pourtant, me dit-elle, comment tu aurais été si tu avais
voulu, ô mon pauvre ami!

»Tu aurais été un rêveur sublime, un poëte élégant, un chantre inspiré
par le ciel, par les fleurs, par l'amour; tu n'as pas voulu, Théodore.
Théodore a barbouillé sa face, il a corrompu sa raison, il n'a plus
été qu'un poëte de hasard, un mauvais bouffon de carrefour.»

A quoi je répondis (en répondant je pleurais):

--Ah! madame, que vous me faites de mal. N'accusons pas le créateur,
madame! Il m'a fait... le bouffon que vous aimez! Je suis Diogène pour
vous servir. Trop de génie a fait ma ruine. Ce trop de génie, il a
fallu l'épuiser en improvisant. Ne me parlez pas des génies corrects,
madame, ni des beautés correctes! Prenez-moi tel que je suis, un
pauvre homme, un innocent, un conteur, un bateleur.

Comme la foule était déjà dans la rue, notre jeune princesse rentra
dans son palais, ou plutôt elle s'évanouit dans le ciel. Elle est au
ciel à présent, dominant notre observatoire. Et moi, je restai seul en
proie à mon chagrin! Chose étrange! quand la nuit fut venue, je me
retrouvai à mon cabaret favori, à côté du poêle, enfoncé dans le grand
fauteuil de mon hôtesse... Ai-je donc rêvé tout cela?




HONESTUS.


Vers la fin du dernier siècle, au moment où toute la morale se
refaisait en France, il y avait tant de choses à refaire, il advint
que Paris remit en question le bien et le mal, la vertu et le vice. Il
se demanda si le luxe était une nécessité? Bref, des questions à n'en
pas finir. En même temps, dans les écoles, dans les salons, dans les
champs, à la ville, à la cour, en province, accouraient des rhéteurs
préparés à tout soutenir; c'était une rage de perfection qui a perdu
le peuple français. On perfectionnait la charrue et la soupe
économique; on perfectionnait la matière et l'âme; on enseignait aux
petits garçons l'art de penser, et aux petites filles l'art de faire
des enfants d'esprit. On bouleversait cette pauvre nature, on
l'agitait de fond en comble, on la perçait jusqu'à la craie; on
s'élevait dans l'air, on vivait dans l'eau, on ajoutait un sixième
sens aux cinq sens que nous avions déjà. Il y avait des faiseurs de
paix perpétuelle, des faiseurs d'anguilles vivantes avec de la farine,
des faiseurs de canards mangeant et digérant, des faiseurs de bonheur
universel. Dans ce temps-là on vendait au coin des rues des bouteilles
d'encre inépuisables, et des projets de coffres-forts toujours pleins;
c'était le règne le plus absolu des ergoteurs, des enthousiastes, des
dupes, des imbéciles, des gens d'esprit, des fanatiques et des
charlatans.

Ce fut au plus fort de ces étranges disputes, qu'un jeune homme d'un
esprit faux, d'un coeur honnête, s'en vint en France du fond de la
Suède, pour se faire initier aux profonds mystères du génie et de
l'esprit français. Le monde entier s'occupait de la France et prenait
au sérieux ses rêveries les plus folles. Le jeune étranger, à peine il
eut touché ce sol mouvant de rêveries fantastiques, de projets
insensés, dernières occupations d'un peuple qui se meurt, fut pris
d'un vertige moral. Dans cet immense ramas de sophismes et de
paradoxes, il comprit que s'il n'appelait pas l'analyse à son aide, il
se perdrait sans secours dans cet océan de systèmes. Et de même que
l'on choisit un cheval dans l'écurie d'une poste aux chevaux, il eut
bientôt fait choix d'un système à tous crins, bien hennissant, la tête
droite, les naseaux enflammés, un système _hongre_; il n'y en n'a pas
d'autre, sans excepter les disciples de Saint-Simon; puis son système
étant sellé et bridé, il l'enfourche, et voilà notre homme qui pique
des deux et s'en va, bride abattue, à travers le champ nébuleux des
vérités et des certitudes de son temps.

Il avait une étrange et charmante manie, il en voulait aux vices,
comme l'abbé de Saint-Pierre en voulait à la guerre; son système à
lui, c'était la vertu perpétuelle et sempiternelle, la vertu pure et
sans mélange, austère, brutale et brusque; la vertu stoïque. Or, par
vertu, il recherchait le vice, il se plaisait à le voir, à le sentir,
à le toucher, à vivre, à boire, à dormir avec les vicieux. Il donnait,
par vertu, dans tous les désordres. Au milieu d'une orgie, il
déclamait contre les emportements de l'orgie, il faisait rougir ses
jeunes compagnons de leur raison perdue au fond d'une coupe. A cette
boutade éloquente, les convives effrayés ôtaient de leur tête la
couronne des buveurs, et chacun se retirait chez soi, vaincu par
l'éloquence du jeune comte suédois.

Un autre jour, le philosophe se trouvait attablé à une table de jeu;
l'or éclatant sur le tapis vert ruisselait à travers le râteau; il
s'abandonnait à l'enivrement, à la couleur, au léger cliquetis de
l'or. Le hasard tournait aveuglément au milieu de tous ces joueurs,
distribuant à son gré ses faveurs funestes ou ses leçons sévères. Tout
à coup, au plus fort de l'enivrement, à l'instant même où la roue, en
tournant, vous sauve ou vous tue, notre _sage_ déclamait contre le
jeu... Soudain le jeu s'arrêtait, les râteaux restaient suspendus, la
roulette était immobile, et les joueurs attendaient que le
_déclamateur_ fût parti pour exposer de nouveau sur un chiffre leur
fortune et mieux encore... Et notre homme allait dans la rue en se
félicitant de sa _victoire._

Un autre jour, il était attendu dans une petite maison du faubourg: la
maison était sombre et noire au dehors; elle était éclairée et joyeuse
au dedans. Au dedans, le mystère attentif, le luxe élégant, la table
en beau linge et bien dressée, le vin clair et vieux, le boudoir, et
dans ce boudoir une jeune femme attendait Gustave; car c'était un
philosophe au frais sourire, à la voix douce, au noble coeur; c'était
un philosophe riant et peu sévère en apparence. Il entra; aux pieds de
cette jeune femme il se posa, la voyant lui sourire; il la regarda
comme un jeune homme de dix-huit ans regarde une femme de vingt-deux;
il lui prit la main, et cette main fut abandonnée; il lui parla tout
bas, et plus bas il parlait, plus sa parole était comprise. Tout à
coup, quand sa bouche allait toucher cette joue en fleur, quand son
bras allait enlacer cette taille élégante, et la dernière bougie étant
prête à s'éteindre, il se souvient, l'idiot! qu'il était philosophe!
Un sermon! Il fit un sermon à Célimène, et, la voyant souriante,
étonnée, interdite, il s'enfuit, se croyant un héros de vertu... Elle
leva les épaules et, rassérénée, elle oublia de retenir par son
manteau cet autre Joseph.

On conçoit que cette guerre absurde faite aux passions humaines, à
tout propos, en tout lieu, dut fatiguer étrangement notre jeune homme.
Il était haletant dans cette lutte impuissante où ses désirs n'étaient
réfrénés que pour l'amusement des autres. Malgré ses efforts, le vice
allait son train librement, s'inquiétant peu de ses clameurs.

Un soir que, fatigué de morale, il s'était établi à la porte de
l'Opéra, par une grande affluence de monde qui attendait l'ouverture
des bureaux, une aventure lui arriva, qui le corrigea de sa manie, et
lui fit estimer les plaisirs d'ici-bas à leur juste valeur. Déjà, pour
payer sa place à l'orchestre, il avait tiré de sa poche un louis d'or;
ce louis d'or échappa de sa main par un mouvement de la foule, et
vainement il l'eût cherché, quand un mendiant qui se tenait sur une
borne, tendant son chapeau aux passants, ayant vu rouler cette pièce
d'or, la ramassa et la rendit au sage, après l'avoir essuyée avec soin
sur les manches de son habit. La figure de cet homme était douce,
humble était son attitude; il y avait tant de résignation dans sa
personne, que Gustave en fut touché. «Gardez ceci, brave homme, lui
dit-il.--Mais, monsieur, c'est beaucoup trop pour un si petit
service.» Il parlait encore, que déjà notre philosophe avait disparu,
échappant à la fois à la reconnaissance du mendiant et à la nécessité
de prendre un billet à la porte de l'Opéra. Ce jeune homme était loin
d'être riche, et cet argent était le seul dont il pouvait disposer
pour ses plaisirs de la soirée.

Il allait dans la ville, à grands pas, heureux de sa bonne action,
regrettant peu l'Opéra et sa musique bruyante, jetant un regard de
profonde pitié sur les demoiselles errantes, plus ennemi du vice, et
plus près du vice que jamais.

Arrivé à sa maison, dans un quartier fort éloigné,--une de ces
vieilles rues en pierre de taille qui sont tout muraille,--il frappe;
le portier dormait; à plusieurs reprises il frappe, il appelle: rien
n'y fit; la porte était muette, inexorable. Il s'assit sur un banc de
pierre, et, les jambes croisées, il attendit. Il était là depuis dix
minutes, obsédé de mille pensées, quand, à l'extrémité de la rue, il
vit arriver au grand galop une voiture à deux chevaux. La voiture
s'arrêta net à ses pieds. Un grand laquais poudré, l'épée au côté,
l'air insolent, s'élançait à la portière du carrosse; il ouvrit la
portière, et Gustave ne fut pas peu étonné en voyant descendre le
même mendiant auquel il avait donné son louis d'or. Cet homme était en
guenilles, ses reins étaient ceints d'une corde, il portait sur son
dos une besace, il avait des sabots pour chaussure, un vieux feutre de
forme espagnole couvrait à grand'peine sa tête chargée de vigoureux et
épais cheveux gris. Il s'appuya en descendant sur l'épaule de son
laquais, avec la morgue d'un grand seigneur; il fit signe à sa voiture
de s'éloigner de quelques pas, puis s'asseyant sans façon à côté du
jeune homme: «Vous voilà bien isolé et bien triste; la soirée vous
paraît longue et fade, j'en suis sûr; et sur ce banc de pierre, sous
ce ciel pommelé, contre les murs suintants de cette maison qu'on
prendrait pour une tombe, vous devez regretter le louis tout neuf que
vous m'avez donné, les banquettes de l'Opéra et la danse lascive de la
Guimard.»

--Je ne regrette qu'une chose, dit le jeune homme, c'est d'avoir fait
l'aumône à plus riche que moi, et d'être venu à pied, moi gentilhomme,
pendant que mon effronté mendiant m'éclabousse avec son carrosse. Il
faut que vous soyez un habile homme, à ce que je vois.

--Mais, mon gentilhomme, dit le mendiant, il est vrai que je mendie en
habile. C'est une science aussi difficile que celle du gouvernement;
jugez de la difficulté de recevoir, par la difficulté de donner! Il
faut tout un cours d'études pour savoir tenir son chapeau de façon à
n'avoir pas l'air de demander la bourse ou la vie; il faut une âme
forte à qui tend la main à des misérables sans pitié, à l'argent d'un
débauché ou d'un joueur, à l'aumône de la fille vénale qui jette dans
votre escarcelle le prix d'un regard ou d'une moitié de baiser. La
tâche est rude! Flatter l'orgueil et la bassesse, saluer l'adultère,
aller tête nue, et plisser son front chaque soir, en mettant son
bonnet de nuit, pour donner même à ses rides une grâce; et puis,
mâcher des herbes vénéneuses pour s'en faire un cancer factice, être
vil par spéculation, tout recevoir, tout prendre et tout manger,
caresser jusqu'au chien qui vous mord! Trouves-tu donc à présent mon
carrosse à trop haut prix, jeune homme, et le gentilhomme à pied
ose-t-il être jaloux du mendiant qui a des chevaux?

Gustave dit au mendiant:

--Tu parles bien, vieillard, tu es sage; je te pardonne ta voiture, et
je ne regrette plus mon bienfait. Reprenez donc votre carrosse,
monsieur; l'Opéra va bientôt finir, mendiant; vous ne serez pas arrivé
à temps, messire, et tu perdras peut-être vingt-quatre sous à cela,
gueux que tu es!

Le vieillard se levant, dit à Gustave:

--Faisons mieux, oublions ce louis d'or qui nous sépare, vous et moi,
comme un abîme; tenez, je ne vous le rends pas, et je ne le garde pas.
En même temps, d'un bras vigoureux, il lançait la pièce de monnaie
dans une mansarde au sixième étage. La pièce alla droit au but; elle
tomba sur le grabat d'un poëte qu'elle réveilla, et qui rêvait qu'il
avait faim. Quand la pièce eut fait son dernier bruit:

--A présent! nous sommes égaux, dit le mendiant: vous avez des habits,
je porte des haillons; mais vous êtes à pied et je vais en carrosse,
tout se compense entre nous. Passons donc la nuit ensemble comme deux
amis dont la porte est fermée, et qui veulent oublier les heures en
attendant le jour; aussi bien, je vous le dis en confidence, vous
frapperiez à votre porte jusqu'à demain, et vous appelleriez à votre
secours Francoeur et tous les violons de l'Opéra, que ce serait peine
perdue, votre porte ne s'ouvrirait pas.

Gustave reprit:

--Mon cher ami, je veux bien te suivre; mais où diable veux-tu me
conduire?

--Oh! dit l'autre, on vous mènera là-bas, dans la ville, loin de ta
maison maussade et de ton fastidieux quartier. Nous allons dans le
séjour du plaisir et du luxe, du vin et des dames, des boudoirs et des
grasses tavernes. Viens avec moi, mon enfant.

--Mon père, dit Gustave, je veux bien être votre ami pour une heure
encore, mais, par la lune blafarde qui vous éclaire, et par la lame du
roi Christine, je ne consentirai jamais à mettre mon blason sous ta
besace; ainsi donc, ne m'appelle pas ton fils, mon noble père, et
même, si tu le veux bien, nous abaisserons les stores de ton carrosse,
crainte d'accident.

Le vieillard ne répondit rien; ils montèrent en voiture, le jeune
homme à la place d'honneur; la voiture, qui était arrivée au galop,
repartit au petit pas.

En chemin, ils eurent une conversation philosophique sur le vice et
sur la vertu; Gustave ne parlait jamais que de cela. Le vieillard
laissa parler Gustave et hochait la tête de temps à autre:

--Hum! hum! disait-il, le vice n'est pas toujours une mauvaise
chose... Hum! hum! le vice a son bon côté... Hum! hum! les plus
honnêtes gens y sont tombés, jeune homme; et vous-même, un sage, dont
l'aumône est si facile, vous-même... Eh! que diriez-vous si vous
deveniez, là, tout à coup, ivrogne et meurtrier, parricide et voleur?
Je ne parle que de cela!

Gustave, entendant parler ainsi le vieillard, se mit à chanter d'un
air goguenard l'air nouveau: _Triste raison, j'abjure ton empire!_

Ainsi parlant et chantant, la voiture entra dans une cour sablée et
silencieuse. Un escalier de pierre se présenta, les deux amis
montèrent; ils traversèrent un vestibule, une grande chambre en noyer,
un petit cabinet en mosaïque déjà plus élégant, ils s'arrêtèrent dans
un petit salon de bonne apparence. La flamme dansait en pétillant dans
le foyer, les meubles reluisaient avec un air de bonhomie; onze heures
sonnaient quand ils entrèrent dans cet aimable lieu.

--Mon ami, dit le vieillard, je vous assure que votre bonne volonté
pour moi me rend très-heureux; cette heure de la nuit que vous voulez
bien m'accorder m'est précieuse et chère; je veux que vous la passiez
d'une façon décente, en homme de haute vertu: il est vrai qu'un peu de
vice assaisonne agréablement la vie; mais vous avez ôté le vice de la
vôtre, et nous serons bien forcés de nous en passer pour ce soir,
puisque ainsi vous l'avez résolu.

Le jeune homme laissa dire au vieillard: il accepta toutes ses
prévenances d'un air passablement dédaigneux; il s'étendit fort à
l'aise en un large fauteuil, s'approcha du feu, et s'établit en maître
à la meilleure place; en même temps il regardait de côté et d'autre
les magots de la cheminée, les peintures du plafond, la dorure des
corniches, et, sur des toiles peintes, des galanteries à la façon de
Vanloo et de Boucher.

Le XVIIIe siècle est un siècle bizarre; il affecte les petites
moulures, les petites facettes, les contorsions de toutes sortes; il
procède par zigzags, il est doré, il est faux, il est mesquin, il est
riche et rococo. C'est joli, bête et lascif. Cette chambre était à la
date élégante de 1745; un écho répétait le battement de l'horloge et
l'horloge chantait les heures. Le jeune homme trouvait tout cela
charmant; mais, décidé à ne pas s'amuser, il jouissait en secret de
l'embarras de son hôte et de ses efforts pour le divertir.

Son hôte, vieillard empressé, avait changé de costume, il s'était
revêtu d'une belle robe aux longs plis; il avait remplacé son feutre
usé par un bonnet de soie; il avait préparé la table en silence; sur
cette table il plaça des fleurs, à côté des fleurs, une assiette en
argent brun avec son couvercle; un verre à facettes complétait le
service; il fit signe au jeune homme de s'approcher de la table.

--Oh! oh! dit celui-ci, mon maître, il me semble que voilà bien de la
vertu: je n'aime pas le vice, il est vrai, mais, pardieu! j'aime
encore moins, pour mon repas, les tulipes et les roses. N'aurez-vous
donc pas autre chose à me donner ce soir?

Le vieillard, sans répondre, sortit de l'appartement; il rentra,
tenant dans ses deux mains et sous ses deux bras quatre longues et
vieilles bouteilles cachetées avec soin dans leur vieille robe
d'araignée séculaire, comme il convient à un vin généreux conservé
depuis longtemps.--Bon cela! dit Gustave, et soyez le bienvenu, ma
tête grise; avec cela nous arroserons vos tulipes, et trinquons!
Mais que voulez-vous que nous fassions de ces quatre petites
bouteilles?--Mon hôte, dit le mendiant d'une voix douce, si ces
bouteilles ne suffisent pas, j'en ai d'autres; ceci est un vin
généreux, et dont la barbe est aussi blanche que la vôtre est noire.
Donc, faites-lui fête, et pardonnez-moi ce repas modeste, j'ai été
pris à l'improviste, et je n'ai que cela. Disant ces mots, il montrait
le bouquet de fleurs et le plat mystérieux.

Gustave tendit son verre... il but; le vieillard, bon compagnon,
lui versait le vin à longs flots.--Voilà qui va bien, disait
Gustave; il tendait encore une fois son verre... A la troisième
bouteille:--N'as-tu donc à me donner que des fleurs? dit-il; voilà un
vin qui pousse à l'appétit.--Découvrez ce plat, dit le vieillard; et
si le coeur vous en dit, mangez-en: seulement je vous avertis que pour
entamer cette denrée il faut avoir un poignet fort, et que ce ne sera
pas trop du damas que voilà.

Gustave, poussé par le vin et par cet appétit que donne le vin quand
on n'y est pas habitué, souleva le couvercle de l'assiette et
découvrit un fromage.

--Ah! diable, dit-il, du laitage et des fleurs! Nous tombons dans la
pastorale... Allons! allons! ma bonne lame...

En même temps il frappait le fromage avec son sabre... Or, il frappait
sur un diamant brut, recouvert d'une couche terreuse, qui n'attendait
plus que l'art de l'ouvrier pour jeter un vif éclat. Avec son poignard
Gustave débarrassait la pierre précieuse de l'alliage qui l'entourait.
A chaque instant un nouvel éclat, de nouveaux feux; le diamant, frappé
par l'acier, finit par briller et resplendir. Gustave, hors de lui,
frappait et buvait tour à tour.

Alors il se passa dans l'âme du jeune homme une lutte horrible.
Étrange effet de la passion! Celui qui tout à l'heure était si calme,
à peine a-t-il vu briller cette pierre miraculeuse, que son oeil
flamboie et tout son être se contracte sous le poids du désir. Pour
peu que la passion soit vraie, elle fait taire l'intelligence, elle
dompte et soumet la volonté! Le diamant étincelait de mille feux;
c'était une flamme, on la voyait grandir: c'était le premier éclat
qu'il jetait de sa vie. Et devant ce trésor ce jeune homme se disait:
Il me faut ce trésor! Malheur à ce vieillard qui m'a donné avec cette
arme infaillible le regret de cette fortune. Il était haletant,
éperdu, muet, dans cette horrible contemplation.

Il voulut encore faire acte d'intelligence, et l'intelligence lui
manqua. Il voulut tout au moins détruire son idole et se délivrer de
cette obsession terrible: il frappait le diamant avec le fer; mais,
cette fois, la pierre repoussa le fer. Le diamant était arrivé à son
état le plus pur. Rien ne pouvait rien contre lui. Se voyant repoussé,
et voyant son fer émoussé, le jeune homme eut peur de ce qu'il allait
faire!

Il se leva: Vieillard, dit-il, donne-moi ton diamant!

--Mon diamant! dit le vieillard; c'est mon sang! Je vous l'ai montré
pour vous faire honneur, comme on dirait à sa jeune épouse ou à sa
fille aînée, enfant de seize ans: «Prenez place à côté de notre hôte,
et servez-le!» comme on dit à ses valets: «Préparez la plus belle de
mes chambres, obéissez à mon hôte!» ainsi je vous ai montré ce que
j'avais de plus beau et de plus cher, mon diamant. Je n'ai ni femme
jolie à vous montrer, ni jolie enfant à faire asseoir auprès de vous,
ni domestiques nombreux, ni musiciens aux voix sonores, ni parfums
exquis. J'ai mon vin et mon diamant, des vins qui se boivent à longs
traits, un diamant dont les reflets vont jaillir jusqu'au fond de
l'âme, un poignard qui tranche. Eh bien, je vous ai versé mon vin à
longs flots, je vous ai prêté mon poignard hors de sa gaîne, je vous
ai montré toute ma fortune; ainsi j'aurai fait les honneurs de ma
maison. Soyez juge de cela, monsieur; et maintenant que je vous ai
montré ma femme et ma fille, imprudent que je suis! vous voulez
m'enlever d'un seul coup ma femme et ma fille! A présent que vous avez
bu mon vin, vous voulez m'égorger avec mon poignard! Non pas, jeune
homme, et j'en atteste ici vos dix-huit ans de philosophie et de
vertu; tu ne dépouilleras pas le vieillard; tu n'abuseras pas de la
lame effilée. Ainsi pleurant, le vieillard était à genoux devant le
jeune homme... Il pleurait.

Gustave dit:--Buvons! Il tendit son verre; il le vida d'un trait. La
quatrième bouteille fut vidée. Et le diamant était toujours là,
brillant comme l'étoile en un ciel nébuleux. Toujours il était là qui
lançait sa flamme au coeur du jeune homme: l'ivresse à pleins bords
débordait; le diamant étincelait à pleine âme. Et Gustave au
vieillard:

--Décidément, dit-il, tu ne veux pas me le donner?

--Tu ne l'auras qu'avec ma vie.

--Encore une fois, mendiant, ton diamant!

--Mendiant! dis-tu: oh! c'est alors que je serais mendiant et
misérable, si je te donnais ma fortune, mon nom, mon écusson qui
brille sous mes guenilles, la liste de mes ancêtres qui se fait jour à
travers mes haillons, mon univers, mon voyage en Italie, mon ciel
napolitain, mon prince, mon amour. N'en parlons plus, prends mon sang,
frappe, et puis tu dépouilleras à ton aise le mendiant.

A ces mots, il découvrit sa poitrine où le coeur battait vivement.

Gustave leva son poignard avec le plus grand sang-froid, car il était
ivre. Il allait frapper!...

Le vieillard changea tout à coup de visage. Il prit et l'habit, et la
voix, et le geste, et le regard, et le sourire que Gustave avait
toujours connus à son père. C'était le même visage, les mêmes cheveux
blancs, la même majesté.

--Gustave, mon fils! mon fils! Gustave, dit-il, frappe donc...
Gustave, hors de lui, frappa son père!

Le vieillard tombe en gémissant, son sang coule, le poignard reste
cloué à la terre; la terre tremble! Le diamant se couvre d'un voile
comme font les pierres précieuses qui pâlissent à l'approche du
poison. A ce sang, à ce cri plaintif, à ces pleurs, à cette voix, à
ces traits, Gustave recule d'horreur! Il vient de se reconnaître
assassin, parricide; au même instant, le vin s'en va de sa tête, le
désir de son coeur; il veut laver sa main tachée de sang, le sang
reste à sa main; il pleure, il sanglotte, il s'accuse, il accuse le
ciel et la terre, il s'arrache les cheveux, il veut mourir!

... Le vieillard reprenant sa première forme, le relève, sa blessure
se ferme, le sang s'efface, et le mendiant d'une voix douce:

--N'accuse donc pas les hommes, ô mon fils; et quand la voix d'un
vieillard frappera ton oreille, ne te prends pas à chanter une frivole
chanson d'amour. O mon fils, dépose ton orgueil! sois humble et doux.
Ne déclame pas contre le vice et les vicieux! Je te le disais bien,
toi si honnête et si bon, te voilà devenu d'un seul coup assassin,
parricide et voleur!

Gustave, éperdu, se jeta aux genoux du magicien, car j'imagine que
c'en était un.

--O mon père, dit-il, quelle peur vous m'avez faite: assassin,
parricide et voleur! moi, gentilhomme! C'est la faute du vin, mon
père!

Et d'un pied furieux il repoussait les bouteilles vides. Le vieillard
se prit à le consoler.

--Console-toi, Gustave, tu es honnête et bon. Tu as soulagé ma misère,
ce soir, en me sacrifiant un plaisir innocent; je suis resté ton
obligé. Regarde! je suis guéri! Mon coeur bat plus calme que le tien.
Minuit va venir. Profite de cette heure de la lune nouvelle pour me
demander une grâce que je ne puis te refuser...

Et Gustave hésitait...

--Veux-tu mon diamant? dit le vieillard.

--Ton diamant! dit Gustave reculant d'horreur, non, non! Je ne veux
rien pour moi!

--Et tu ne veux rien pour les autres? dit Honestus.

Gustave réfléchit profondément.

--Il est une chose que je veux pour les autres et pour moi, dit-il.

--Laquelle, reprit Honestus déjà inquiet.

--Écoute ceci, reprit Gustave, écoute, voici ce que je veux: «Que le
vice disparaisse du monde, que le crime abandonne la terre;--que le
règne de la vertu arrive enfin. Tu l'as dit, tu ne peux pas me
refuser.

Le vieillard poussa un soupir.

--Répète ton voeu à haute voix, dit-il.

Gustave répéta son voeu à haute voix.

En même temps, on entendit sortir de dessous terre un atroce et
ridicule ricanement. On eût dit le ricanement d'un vieil apothicaire
parvenu ou d'un huissier enrichi: ce rire était bête et méchant.

--Qui rit ainsi? demande Gustave.

--L'esprit des ténèbres, reprit le vieillard. Il ricane aux voeux
absurdes des mortels. Son rire n'a jamais été si brutal
qu'aujourd'hui, en entendant ton voeu.--Rétracte-le, ce voeu funeste,
ô mon fils! tu ne l'as pas encore prononcé une troisième fois!

--Vieillard, dit Gustave, tu ne m'as donc pas entendu? c'est
l'abolition du vice que je demande; la disparition complète des
erreurs; le règne absolu de la vertu et des sages! Et il répéta à
haute voix sa troisième abjuration.

Le gros ricanement se fit entendre, et le vieillard leva au ciel des
yeux remplis de larmes; puis il s'écria, avec un soupir de regrets.
«Soit fait comme tu le veux, mon fils!» Il prit Gustave par la main.
Ils sortirent à pied dans la rue. Le ciel était pur, l'air embaumé,
les étoiles scintillaient dans le ciel, la nature dormait mollement
dans l'ombre et dans les fleurs.

--Hélas! dit le vieillard, dites adieu à cette belle nuit; la nuit,
c'est le vice du soleil: c'est le repos de l'astre du jour. Plus de
péché sur la terre et plus de nuit pour la terre, plus de repos pour
le soleil, plus d'ombre le soir. Que tes rayons soient tendus sans
relâche sur nos têtes, soleil! que le soir ne ferme plus ton palais de
cristal!

Le jeune homme, à ces mots, croyant que son compagnon se livrait à une
boutade poétique, le laissait dire et suivait son chemin.

Au détour d'une rue, ils rencontrèrent une échelle attachée à une
fenêtre, à cette échelle, des hommes grimpaient.--Qu'y a-t-il? demanda
Gustave.

--Il y a que voilà de malheureux voleurs, reprit le mendiant, que
votre loi contre le vice a surpris après leur vol. Soumis à la vertu,
qui est à présent seule maîtresse de ce monde, ils viennent rapporter
ce qu'ils ont dérobé cette nuit; trop heureux si le maître de la
maison ne les prend pas en flagrant délit de restitution, leur bonne
action leur coûterait cher.

Gustave pensait avec bonheur à la joie du maître de la maison quand il
retrouverait à son lever les objets enlevés chez lui. Mais le
mendiant:

--Je vous comprends, dit-il; mais cet homme volé est le commandant de
la maréchaussée; il a une femme et des enfants à nourrir: tout ce
monde ne vit que par les voleurs, et le pauvre hère sera
désagréablement surpris quand il ne trouvera plus un voleur à arrêter.

--Qu'importe? pensait Gustave; la vertu de tout un peuple est-elle
achetée trop cher au prix du bonheur d'un gendarme? Ainsi songeant,
ils suivirent leur chemin; d'une maison décriée ils virent qui
s'enfuyaient plusieurs filles peu vêtues; leurs équivoques amants
s'enfuyaient, épouvantés de leur désordre.

--Holà! dit Gustave, encore un effet de la vertu!

--Hélas! dit le bonhomme, il fallait, j'en ai peur, quelques femmes
sans vertu, pour servir de repoussoir aux honnêtes femmes. La misère
et le malheur de ces coquines étaient pour les autres femmes un
encouragement à bien faire. Imprudent! j'ai bien peur que toutes les
femmes étant forcément honnêtes, les hommes ne fassent pas grand cas
de la grâce et de l'humeur. Mais ces profonds raisonnements
dépassaient Gustave, il ne les comprenait pas.

A une fenêtre ils s'arrêtèrent. Un spectacle étrange vint frapper
leurs regards. Une femme, belle et jeune, se tenait agenouillée au
berceau de son enfant. Le lit était défait et brisé. Dans un coin de
l'appartement se tenait un jeune homme pâle et beau. Cet homme et
cette femme, dans la nuit, près d'un enfant, près de ce lit brisé,
avaient été surpris sans transition par cette vertu subite qui venait
tout à coup tomber dans le monde. Fléau subit qui ôtait sa grâce aux
larmes, ses douceurs aux remords; vertu qui desséchait l'âme et la
surprenait plus qu'elle ne la saisissait.

--Que font là cet homme et cette femme? demanda Gustave au vieillard.

Le vieillard répondit:

--Cet homme et cette femme étaient tout à l'heure deux amants; ils
s'aimaient avec la passion la plus tendre. Le jeune homme a séduit à
grand'peine la femme de son ami; ils ont été surpris cette nuit par la
vertu que nous avons jetée dans le monde. Aussitôt leur repentir a
devancé leur crime; à présent la mère implore le pardon de son enfant
pour les torts dont elle s'est rendue coupable envers son père. Le
séducteur s'éloigne, en maugréant, de la belle pécheresse; tout est
dérangé dans ces deux existences qui étaient bien arrangées pour être
heureuses une heure, et s'en repentir vingt ans. Les voilà bien
avancés sous cette avalanche de vertu: la femme est idiote, le mari
est très-ennuyé de la reprendre et l'amant épousera dans huit jours
une faiseuse de romans. C'était bien la peine de les déranger par ta
vertu!

Ils continuèrent à marcher dans la ville. Ils arrivèrent à une grande
place chargée de grands arbres; des hommes se précipitaient par
milliers hors de toutes les maisons; c'était un débordement à faire
peur. Des figures hâves, des corps grossiers, des mains rudes, on eût
dit autant de loups chassés de leurs repaires qui arrivent dans la
ville en hiver. Pour s'opposer à cette foule hurlante, les soldats de
la ville accouraient, fantassins et cavaliers, canons et tambours,
enseignes déployées, mèches allumées. On chargeait les fusils, les
canons, pour tenir cette foule en respect.

--D'où vient tout ce peuple hideux, s'écria Gustave, et que vient-il
faire au grand jour?

--Vous voyez, dit le vieillard, la nation des joueurs, des filous, des
hommes de débauche, des espions, des biographes, que la vertu vient de
chasser de leurs occupations et de leurs ténèbres. Notre vertu est
tombée sur la tête de ces gens-là, comme un seau glacé sur la tête
d'un fou. Regardez-les, Gustave, et dites-moi si ces bandits étaient
faits pour la vertu? Des âmes de boue et des corps penchés vers la
terre comme ceux de la brute. Des appétits gloutons, des ventres
insatiables. La vertu que vous leur avez jetée, comme on donne un
soufflet à un menteur, leur fait honte au jour, bien plus que ne
ferait une tache à leur habit. Croyez-moi, c'est un grand malheur
d'avoir tiré de leurs cloaques les insectes qui se cachaient dans ce
limon. Croyez-moi, Gustave, il faut laisser le cloporte à sa fange et
le voleur dans sa caverne. Il faut laisser l'araignée dans sa toile et
la fille de joie à son bouge. N'agitons jamais la fange des villes.
Voyez ce que va devenir tout ce peuple de filous honnêtes gens. La
ville en a peur, les voyant tous réunis; elle n'a pas assez de
philosophes pour les maintenir dans la vertu.

Cependant le jour se levait, et pourtant le silence de la nuit,
effrayant dans le jour, se prolongeait encore. Pas de voitures dans la
rue; on n'entendait ni les cris du paysan matinal, ni le marteau du
forgeron; les marchés étaient déserts.--Pourquoi tout ce silence? dit
le jeune homme au vieillard.

--A présent qu'ils sont tous vertueux, qu'ils n'ont point de faux
désirs, les hommes dorment en paix et se reposent, ils n'ont plus
besoin de s'agiter.

A la porte des boulangeries et de tous les marchands de comestibles,
les plus riches s'agitaient, et tendant leurs mains chargées d'or,
demandaient un morceau de pain. Mais tout le pain de la journée avait
été distribué gratuitement aux pauvres gens par la vertu des
boulangers. Ainsi les riches mouraient de faim, parce que les bouchers
et les rôtisseurs étaient entrés subitement dans la vertu.

A certain carrefour, sur les bords de la rivière, des malheureux
rendaient leur âme. Or, c'étaient des espions, des recors, des
diffamateurs de profession, des faussaires, des _grecs_, des chenapans
et autres gens de métiers équivoques, qui, par vertu, ne voulaient pas
continuer leur métier.

Au palais du roi plus de gardes; le monarque ne craignait plus
personne, et personne ne le craignait. Les courtisans se fuyaient
comme on fuit la peste; chacun dans le palais se dénonçait soi-même.
«J'ai volé le peuple, disait l'un; j'ai fait couler le sang, disait
l'autre; j'ai dépouillé l'orphelin, disait un troisième; j'ai rempli
les cachots et les bastilles, disait le ministre.» Tous les hommes de
cette cour s'accusaient de s'être vendus, et les femmes aussi: c'était
horrible à voir, horrible à entendre. Le roi effrayé voulait abdiquer
sa couronne; mais par vertu personne ne la voulant accepter, il était
forcé de rester roi.

Enfin, ce peuple démasqué, cette foule sans physionomie, ces vertus
vagabondes, aussi communes que le pavé des chemins, tout cela
végétait, monotone, hideux, malsain, ennuyé, ne songeant plus à la
terre, attendant la mort et le ciel. Le jeune homme, à l'aspect de ce
troupeau de moutons qui tous obéissaient à la même impulsion, fut
saisi d'une horreur profonde.

--Oh! mon Dieu, dit-il, quel mal j'ai fait au monde en lui ôtant le
vice et le crime!

--En lui ôtant le vice et le crime, reprit le vieillard, vous avez tué
le monde, vous l'avez privé de sa principale condition d'existence,
vous lui avez enlevé la morale universelle, enfin vous avez privé la
vertu de sa propre estime en la rendant plus commune que le sable des
rivières. Changez tous les cailloux en or, et l'or n'aura plus de
prix. Retiens ceci, mon fils! il fallait cette triste expérience pour
t'apprendre qu'il n'y a rien de plus dangereux parmi les hommes qu'une
vertu universelle... Il en est de la vertu comme de la vérité. Il faut
jeter les vérités une à une dans le monde; ouvrir la main pour les
répandre brusquement, c'est un crime. La vérité trop grande brûle et
ne brille pas.

Le jeune homme, sans réponse, alla s'agenouiller à la porte d'un
temple désert; car depuis que les hommes étaient vertueux, ils avaient
oublié la prière.

--Oh! mon Dieu, dit Gustave, en joignant les deux mains; mon Dieu,
retirez toute cette vertu de la terre; rendez aux hommes le vice qui
les unit les uns aux autres; rendez-leur le crime qui les rend
vigilants, et leur fait aimer les lois. Mon Dieu, faites que les
hommes soient encore et toujours voleurs, méchants, assassins,
espions, blasphémateurs, impies; que les femmes soient toujours
coquettes et fausses, et vénales!...

La prière monta aux pieds de l'Éternel.

Tout reprit son ordre accoutumé dans le monde. Le vice rendit à la
société humaine le mouvement et le charme que la vertu lui avait
enlevés. Quant au vieillard, il jeta sur le jeune homme un regard
satisfait.

--C'est bien, mon fils, lui dit-il, te voilà revenu à temps d'un
paradoxe fatal; te voilà convaincu par toi-même, que tout est bien
dans le monde, et que d'en enlever le moindre des péchés capitaux, le
plus léger de tous, la gourmandise, serait en déranger la savante
harmonie.--Adieu, mon fils! à présent que vous êtes indulgent pour les
moins sages, rien ne manque à votre sagesse. Il faut cependant que
vous emportiez un souvenir de votre ami le mendiant. Vous avez refusé
mon diamant, prenez ces trois fleurs, ce lis, cette violette et cette
tulipe diaprée: le lis est l'innocence, la violette avertit d'être
humble et modeste, la tulipe représente la santé. Tant que la tulipe
fleurira, les deux autres fleurs seront florissantes: la santé est un
vase qui renferme toutes les autres vertus.

Ainsi parla le vieillard; il embrassa Gustave, et ils se séparèrent
pour ne plus se revoir.

       *       *       *       *       *

Depuis ce temps, le jeune sage est devenu un si grand philosophe,
qu'il est mort membre correspondant des académies de Dijon, de Lyon et
de Nancy.




LA MORT DE DOYEN

--1832--


La semaine passée, en un coin obscur de sa maison, sous un théâtre,
entre un palais grec et la forêt romaine, est mort, ou plutôt s'est
éteint paisiblement, le dernier, le seul protecteur de la tragédie et
de la comédie de ce plaisant pays de France. C'était la première fois
qu'il mourait sans poignard, sans poison, sans applaudissements autour
de lui, le brave homme; eh! je ne dirai pas sans larmes, il avait une
famille et des amis; mais comparez ces larmes pénibles, arrêtées par
la douleur, aux pleurs abondants qui suivaient toujours la mort
d'Orosmane ou la mort de César? Aussi bien, dans cette grande perte,
avons-nous la consolation de penser que cette mort fut heureuse. Au
silence qui l'entourait à son lit funèbre, M. Doyen a rendu son âme à
la façon de l'empereur Auguste: _Applaudissez, la farce est jouée!_
fut le dernier mot de Doyen et d'Auguste, empereur.

Vous aurez beau chercher dans les biographies, dans les
autobiographies de l'art dramatique; vous aurez beau chanter les
louanges des grands seigneurs et des nobles âmes qui protègent ce bel
art, aujourd'hui anéanti, vous ne trouverez personne, entendez-vous,
personne, qui ait montré autant de zèle (voilà pour l'acteur); autant
de désintéressement et de bonne volonté (voilà pour le Mécène), qu'en
montra M. Doyen dans le cours de sa longue et double carrière. C'était
dans cet homme unique une mémoire inflexible, une critique sévère et
bienveillante, un respect inaltérable pour les traditions des maîtres,
un dévouement superbe aux grands poëtes d'autrefois. M. Doyen avait
plus que de la passion pour le théâtre; le théâtre était sa vie et sa
gloire. Dédaigneux de fouler cette misérable terre en proie à des
révolutions si mesquines, M. Doyen aimait à parcourir la scène
tragique à longs pas; il aimait ce retentissement dramatique, agréable
aux oreilles bien faites; il se plaisait dans le monde terrible des
aventures sanglantes, des amours empoisonnées, des vengeances
cadencées avec art. De ce monde à part, il était à la fois le dieu, le
roi et le concierge; il était le grand-prêtre de ces croyances
abolies, il s'enivrait de l'encens qu'il brûlait sur les autels
abandonnés de la tragédie antique; il se tenait à la porte du
sanctuaire pour choisir les élus de cette religion profanée. Toute sa
vie est ainsi faite, entourée à plaisir de poignards et de poisons,
occupée à profusion de festins funèbres où le père mange son fils, de
tombeaux où les ombres parlent; remplie à vous donner le vertige,
d'incestes, de méprises, d'assassinats. La tête de Doyen appartenait
aux rois sans couronne, il était le mari des épouses sans maris, des
mères sans enfants, il était l'amoureux des amantes échevelées, à
peine couvertes d'un voile noir: telle fut la tâche auguste de M.
Doyen; il mena pendant soixante ans sa vagabonde existence au milieu
de toutes ces ruines. Ilion perdue, Athènes en cendres, Rome en
ruines, la Gaule égorgée, voilà ses villes de prédilection, voilà sa
géographie; il a vécu dans ces désastres; il en est mort. Quand il
vivait, il ne connaissait ni les frais ombrages de Meudon, ni le riant
Fontainebleau, ni les eaux jaillissantes de Saint-Cloud. Que lui font
ces ombrages d'un jour? Parlez-lui de la statue de Pompée et des
champs de Philippes; parlez-lui des Pyramides en fait de prodiges: en
fait de ruines, il ne connaît que Thèbes et Memphis; il eût donné
toutes les dynasties royales de l'Europe pour la race d'Agamemnon,
cette race sans fin d'Agamemnon qu'il a vue finir!

L'illusion a bercé ce digne homme, et la plus puissante illusion. Il
vivait, il agissait, il se démenait dans une histoire infinie en
sensations de tout genre. Entouré de crimes, de révolutions et de
meurtres, comme il l'a été toute sa vie, il faut l'honorer et
l'estimer comme le plus heureux des mortels.

Cet homme était né avec tous les instincts d'un grand artiste. Il
avait pourtant commencé par être peintre et décorateur de son métier.
C'était encore la mode en France, quand il commença, de dorer
l'intérieur des maisons, de fixer sur les portes des cariatides
bizarres, d'attacher au plancher la foule bouffie des Amours: on
s'entourait de guirlandes et de fleurs. C'était un bon métier, celui
de Doyen. Doyen, du chapeau fleuri, il en fit un art, juste au moment
où le peintre David nous rappelait à l'antique simplicité.

En cette crise, Doyen était perdu si le peintre des petits salons
dorés ne se fût pas senti la vocation des bâtisseurs de temples pour
les rois et de palais pour les dieux. Mais, quoi! c'était alors un
mauvais temps pour les dieux comme pour les rois. L'église et le
palais étaient également abandonnés. Doyen, décorateur sans ouvrage, à
défaut de l'église et du palais, s'empare du théâtre, qui seul reste
encore debout par le privilége des passions, quand toute vertu est
éteinte. Passez donc sous son pinceau rapide, palais orientaux,
temples profanes, forêts sacrées; arrivez sur la toile de Doyen,
rivages décrits par Homère; enfants, dressez la tente d'Achille,
préparez l'autel d'Iphigénie, faites descendre le nuage de Jupiter,
enflammez la demeure de Pluton: le ciel, la terre et les enfers
appartiennent à Doyen. Qu'importent les révolutions qui passent?
qu'importe ce bruit d'empire qui vient et qui s'en va?

C'est ainsi que, poussé par son démon familier, et ne pouvant réaliser
son idéal, il élevait des châteaux aussi beaux que des châteaux en
Espagne, il parait ses nouveaux domaines avec tout ce qu'il put réunir
de vermillon et d'azur; son univers, il le fit, autant qu'il le put,
hardi, noble et fantasque; il colora les cieux, il colora les mers, il
colora les montagnes. Or son septième jour étant venu, il s'assit un
beau matin sur son pic le plus élevé, et regardant à ses pieds tant de
rivages silencieux, tant de palais déserts, il fut triste comme un
dieu quand l'homme au monde créé manquait encore. Au théâtre qu'il
avait élevé, Doyen comprenait qu'il manquait un drame, un acteur... et
le _fiat lux_.

Mais la tristesse de Doyen ne dura pas plus d'un jour.

La révolution et le malheur des temps l'avaient jeté dans l'idéal. Il
s'était vu forcé de décorer un théâtre, faute d'avoir une maison
vulgaire à restaurer; son théâtre est fait, ne croyez pas qu'il reste
vide et sonore comme un cénotaphe à des mânes égarés. Espérez! le
théâtre de Doyen s'animera bientôt, ces échos muets vibreront, cette
nature versera des larmes. Ici l'homme est double: un homme, un
artiste. Eh bien, le théâtre étant bâti, l'artiste a fait un pas; le
théâtre est bâti la veille, Doyen est comédien le lendemain: il n'y a
guère plus de cinquante ans que cela est arrivé.

Alors commença pour cet homme extraordinaire ce dévouement de tous les
jours et de toutes les heures à l'art dramatique pour lequel il ne
semblait pas né. L'apprentissage de notre acteur se fit vite. Il
arrivait, il faut le dire, à une belle époque: Lekain vivait, Larive
était applaudi, le Théâtre-Français était une puissance, on comptait
encore pour beaucoup la tragédie en cinq actes; une chute en ces temps
de la fiction dramatique faisait plus pour la fortune et la réputation
d'un poëte, que ne ferait un succès aujourd'hui. Doyen ne se
découragea pas; seul encore, ignoré, propriétaire inoffensif de son
petit théâtre, il élevait autel contre autel; il commença, de
sang-froid, cette lutte pénible et ces longues rivalités qu'il a
soutenues toute sa vie contre le Théâtre-Français, et dont il est
sorti vainqueur, après quarante ans de combats.

Comédien, portier, machiniste, souffleur, régisseur, contrôleur,
décorateur, poëte ou peintre de son théâtre, c'était surtout par
l'intelligence que brillait Doyen. Quand il dressait à ses risques et
périls ses tréteaux splendides, malgré le succès apparent du
Théâtre-Français, il comprit qu'il y avait décadence dans l'art
dramatique, et que ce fruit, si vermeil en dehors, était piqué au
dedans. Alors, en effet, La Chaussée introduisait au théâtre le drame
bourgeois, Marivaux chargeait de paillettes les habits et le discours
des marquis de Molière, le récit tragique dépérissait; les machines
remplaçaient la tirade. O misère! ils avaient dressé un bûcher sur la
scène dans la _Veuve du Malabar_! Bien plus, la déclamation notée
était sourdement attaquée par quelques esprits novateurs qui, malgré
l'opinion de Voltaire et ses arrêts datés de Ferney, continuaient à
soutenir que le vers tragique n'était pas fait pour être déclamé.

Voilà ce qui perdit Talma.

Talma! Il ne fallait point parler de Talma devant Doyen. A tous les
acteurs qu'il avait faits, et il les avait faits presque tous, Doyen
préférait Talma. C'était Doyen qui avait fait Talma. Il lui avait
ouvert son théâtre, il lui avait prêté ses habits de consul romain, il
lui avait enseigné la puissance du vers déclamé. Talma était son élève
chéri, la gloire de sa vie et l'orgueil de son théâtre. Eh bien, Talma
l'avait trahi. Un jour, Talma avait oublié, ingrat génie! le théâtre
de la rue Transnonain et son bon maître Doyen; Talma avait cessé de
déclamer le vers pour le parler, Talma avait oublié le grand geste, il
avait abaissé la passion tragique d'une coudée; Talma parlait,
marchait, s'asseyait, entrait et sortait comme un simple mortel; Talma
n'avait gardé aucune des traditions de son maître! Grands dieux! quel
dommage et quels regrets cuisants pour M. Doyen!

Le jeu parlé et bourgeois de Talma fut le seul grand échec et le plus
grand chagrin de M. Doyen. Cependant il ne se laissa pas abattre; au
contraire, il s'attacha plus que jamais à l'honorable mission dont il
s'était chargé; il veilla de très-près sur le feu sacré dont il était
la dernière vestale. Comme il se sentait l'instinct des grands
maîtres, il chercha partout des élèves; non content d'ouvrir son
théâtre au premier venu, il les forçait d'entrer, comme le bourgeois
de la parabole, sans même regarder s'ils avaient leur robe nuptiale;
pourvu qu'ils voulussent porter la toge romaine, il était content.
Vous ne sauriez croire quelle était sa joie quand, après bien des
recherches, il avait rencontré quelque honnête boucher, quelque grêle
perruquier, quelque robuste cordonnier, quelque chantre d'église à la
voix de stentor, qui consentissent à escalader son théâtre.--Bonjour,
Achille; bonjour, sage Nestor; salut, Agamemnon, le roi des rois!
Surtout avec quelle sollicitude ne cherchait-il pas Iphigénie sous le
bonnet rond de la lingère, Roxelane sous le madras de la femme de
chambre; et vous, Rodogune, majesté aux sanglantes fureurs, que de
fois vous a-t-il arrachée à la lecture de vos romans, remplaçant dans
votre main le cordon de la porte cochère par la coupe empoisonnée! En
même temps, que de talents tragiques il a découverts! Que de belles
âmes seraient restées ignorées sans ce _voyant_! Que de passion il a
jetée au dehors qui se serait misérablement perdue dans le comptoir
d'un café, dans un atelier de lingerie, une antichambre de ministère
ou dans une échoppe de boucher!

Mais aussi quelles peines il s'est données! Quels poumons! «Bénis
soient tes poumons, bon chevalier!» A peine avait-il trouvé son
Achille ou son Iphigénie, il les mettait en présence, il leur
apprenait la triste histoire de leurs amours, il leur enseignait la
puissance de la consonne sur la voyelle, il les faisait passer par
tous les extrêmes, de la règle la plus minutieuse de la grammaire au
mouvement le plus subit et le plus spontané du coeur humain.--Allons,
marche, ô marche, et qui que tu sois; élève de Doyen, tu es à lui, tu
es sa proie, et sa gloire; il te jètera tout armé dans le monde, au
delà des mondes connus. Qui que tu sois, si tu veux parvenir, sois
patient, laborieux, apprends par coeur les chefs-d'oeuvre, et lave-toi
les mains. C'est ainsi qu'il a créé plus d'un grand comédien qui,
avant lui, ne savait pas lire. Doyen était pour ses acteurs ce
qu'Hamlet était pour les siens. Seulement Hamlet, dans le fond de son
âme, est un méchant ricaneur: il se moque du père noble _qui lui
déchire sa passion comme du vieux linge_; il se moque de la princesse
dont le talent _a grandi du saut d'une puce_; Hamlet est traître
envers l'art, envers l'artiste. Doyen croit ingénument à son prince, à
sa princesse, il ne se moque de personne, il ne veut décourager
personne; il a de bonnes paroles et des promesses paternelles pour
tous ses enfants.

--Allons, dit-il, mon jeune Achille, avancez le pied droit, relevez la
tête, enflez la voix, ouvrez les yeux! n'oubliez pas que vous êtes _le
plus beau des Grecs_!--Allons, ma princesse, avancez la taille,
arrondissons ces deux bras un peu courts, penchez la tête. Il n'est
pas de roucoulements, de petites grâces, de minauderies dramatiques,
pas de gestes nobles, pas de sourire gracieux, que nos artistes
n'aient appris à l'école de Doyen. Là seulement on apprenait le
_To-Kalon_! C'est en vain qu'il y avait un Conservatoire et des
professeurs à ce Conservatoire; en rendant justice à nos grands
maîtres en déclamation, il faut reconnaître que M. Doyen a fait à lui
seul autant qu'eux tous, pour l'art dramatique. Aussi, voyez à Paris,
voyez dans nos provinces, cette tragédie élégante et savante qui
marche à pas comptés, qui s'étale et fait la belle, et la grave, et la
sage, aux yeux de la foule, hoquet héroïque et gloussement...
croyez-vous donc que ce soit le Conservatoire qui ait fait cela à lui
tout seul?

Et quand Hamlet a donné sa leçon aux comédiens, il déclame; il
s'arrête dans sa tirade, il demande au souffleur la fin de ce beau
vers _qui commence par Pyrrhus_; puis, quand il a déclamé tous les
vers qu'il sait par coeur, il s'arrête et, dit-il à ses comédiens:
_Soldats! je suis content de vous!_

Ainsi faisait M. Doyen. Après sa leçon, M. Doyen était accessible: on
pouvait l'approcher, on lui parlait, il était affable et bon. A la
fin, quand ses élèves avaient vaincu les plus grandes difficultés, il
daignait souvent jouer avec eux: il se mettait à la portée de leur
jeune intelligence, lui, M. Doyen, en grand costume, sous la pourpre
d'Auguste ou sous le casque de Burrhus!

C'étaient là des jours solennels. Le théâtre était balayé à fond,
éclairé à huit becs, il voyait jour de tous ses quinquets et de
toutes ses chandelles. Dès le matin chaque acteur était sur pied,
occupé à se faire un costume; et Dieu sait que de beau papier doré
était perdu, que de bonne gaze était gaspillée! C'était un chaos
charmant à voir. On s'appelle, on s'interroge, on se cherche, on se
tutoie par avance, comme si déjà l'on parlait en vers alexandrins; on
s'emprunte son rouge ou sa perruque. Que d'envie un pot de céruse a
souvent excitée! Junie est vernissée jusqu'à la tête, Agrippine a
gardé, malgré ses ans, sa peau naturelle, Britannicus n'a pas de
sandales. Dieux et déesses! tout manque à ces jeunes talents, l'espoir
du théâtre! Eh bien, M. Doyen suffit à tout, M. Doyen a tout prévu; il
est partout: portier, il est à sa porte, lampiste, il est à sa rampe;
il s'habille, il habille les autres, il retranche de son costume tout
ce qu'il peut en retrancher décemment pour vêtir son voisin; il va, il
vient, il fait ses recommandations, il a soin des accessoires; il
s'informe, en tonnant de sa voix de tonnerre, si le _tonnerre_ est
prêt, si les éclairs seront beaux, si l'ombre de Ninias aura son
masque, si la lettre d'Aménaïde est d'un papier assez jaune et d'une
écriture assez gothique?--Ami souffleur! dit-il, à ton poste! Il sait
à quel point le souffleur est un personnage important dans ces
premiers assauts.

Cependant la foule arrive. Étudiants, bonnes d'enfants, bourgeois de
la vieille roche, amis naïfs de l'émotion dramatique, enfants
au-dessus de neuf ans, militaires retraités, femmes malheureuses,
toute cette nation à part de tendres coeurs et d'esprits oisifs qui
aime encore la tragédie, arrive en haletant au théâtre de M. Doyen. On
se pousse, on se presse, on se heurte, on est ivre à l'avance, et les
mouchoirs sont prêts. O fête des sensations jeunes! ô vrai plaisir de
la tragédie! O vive attente de la catastrophe! O bonheur du drame!
Enchantements du rhythme! O plaisir décent de nos pères dont notre
malheureuse époque ne veut plus, on ne vous retrouvait que chez Doyen!

Quand Doyen avait tout dit, quand il était parvenu, en déclamant, et
réprimandant le parterre, rallumant le quinquet éteint, soufflant le
rôle de ses élèves, au cinquième acte de sa corvée, il n'y avait pas
de bonheur égal à son bonheur, pas de gloire égale à sa gloire!--Il
parlait du haut de son théâtre, et plus haut que du ciel. Il mourait
aux acclamations unanimes; puis mort il se relevait, et souriant comme
Hamlet, il disait comme lui:

    Soyez les bienvenus, messieurs, dans Elseneur.

_Elseneur_, c'était son théâtre de la rue Transnonain. Mais, hélas! il
n'est plus cet homme heureux de tant de gloire! Il n'est plus, ce
grand pourvoyeur des théâtres de tragédie; avec lui s'est enfuie
haletante la terreur tragique; avec lui disparaissent l'étude et le
respect des modèles, le souvenir des grands maîtres. M. Doyen au
tombeau, la dernière pierre tombe au temple de Melpomène, le poignard
échappe à sa main débile, le cothurne abandonne ses pieds affaiblis.
Pleurez, vous tous qui aimez encore la pompe et les grands vers! Nous
tombons de la tragédie à l'opéra-comique, de l'opéra-comique au
vaudeville, du Théâtre-Français au Gymnase; nous n'avons plus de chute
à redouter.

J'ai dit que Doyen avait été un homme heureux durant sa vie, et je le
crois. Cependant il ne fut pas exempt des chagrins réservés aux grands
artistes: il avait bien pressenti avant sa mort la décadence de l'art,
mais jamais dans ses craintes les plus exagérées il n'avait imaginé la
décadence où nous sommes. La prose, hélas! remplaçant le grand vers,
les guenilles remplaçant la broderie et la pourpre, le bonnet rouge
sur des têtes modelées pour le casque athénien; les vampires, les
forçats; les mortes ressuscitées, les monstres, les bêtes fauves, et
Robespierre marchant sur une scène faite pour des rois et des héros,
c'étaient là autant d'horribles piqûres qui allaient à l'âme de notre
illustre artiste, autant d'essais informes qui échappaient à son
intelligence, autant de malheurs personnels auxquels il ne pouvait pas
survivre.

Il est mort à temps, le pauvre homme; il est mort avec l'art qui
faisait sa gloire; il est mort avec la tragédie qui lui était si
chère, mort comme elle, abandonné dans son cercueil! Ingrats élèves,
ingrats comédiens! C'est à peine s'ils ont conduit à sa dernière
demeure leur protecteur, leur ami. Ils ont oublié tant de sacrifices.
Avec une fortune médiocre, M. Doyen avait trouvé moyen de traiter
l'art en grand seigneur. Pour bâtir son théâtre, il avait vendu sa
maison. Tout comme un autre il aurait eu un salon aéré, une chambre
commode, un boudoir loin du bruit; il n'avait ni salon, ni chambre à
coucher, ni boudoir, il avait... un théâtre! Il aurait pu charger sa
muraille de tableaux choisis, d'aquarelles riantes, de bonnes gravures
amusantes à regarder... il avait des décorations pour son théâtre! Au
lieu d'aller aux champs respirer les parfums et les brises d'avril,
il se promenait entre les arbres de son théâtre. Il n'est guère de
bourgeois de Paris qui n'ait à soi un fauteuil à la Voltaire (ô M. de
Genoude, à la Voltaire) pour se reposer le jour; un lit de duvet pour
dormir; un bonnet de coton à mèche innocente pour enfermer sa tête; de
chaudes pantoufles pour l'hiver, une lampe astrale aux mouvements
réguliers, d'une clarté toujours égale, en un mot les jouissances
indispensables d'un luxe innocent qui est devenu une nécessité. M.
Doyen avait sacrifié à sa passion pour la comédie et les comédiens
toutes ces joies charmantes de l'intérieur. Son fauteuil était un
fauteuil de théâtre, un fauteuil du moyen âge, en bois noirci. Son lit
était le vrai lit de quatre pieds, sur lequel se réveillait Juliette,
sur lequel plus d'une fois, expira Mithridate. Il n'avait pour
s'éclairer, que la lampe funèbre à un seul bec de l'antiquité
homérique; la chlamyde incommode et froide lui servait de robe de
chambre; en façon de pantoufles fourrées, il chaussait de froides et
dramatiques sandales. Je vous l'ai dit, le théâtre le poursuivait dans
son intérieur le plus intime; la tragédie, inévitablement,
s'accouplait avec sa gaieté la plus folle.

A table, avec ses amis et ses enfants, les poignards servaient de
couteaux; le vin, cette joie... on le buvait dans _la coupe homicide_.
Je suis sûr que Doyen portait des chemises sans manches, comme il
convient à un Romain qui va les bras nus; quand il achetait une
couverture, il s'informait, non pas si la couverture était chaude,
mais si elle était entourée d'un fil rouge assez large pour servir au
besoin de manteau impérial.




JENNY LA BOUQUETIÈRE.


L'histoire de Jenny est une histoire extravagante; elle a fait un
métier que je ne saurais trop vous expliquer, mesdames. Cependant
comme elle avait un bon coeur accouplé à une belle âme, il faut
qu'elle ait sa biographie à part! Elle a rendu de grands services aux
artistes contemporains, cette aimable et vaillante Jenny!

Je dis Jenny _la bouquetière_, parce qu'elle vint à Paris vendant des
roses et des violettes pâles comme elle. On sait que pour le débit de
fleurs, il n'y a guère que deux ou trois bonnes places dans tout
Paris. A l'Opéra, le soir, quand les femmes riches et parées s'en
vont, en diamants, en dentelles, se livrer aux molles extases: alors
il fait bon avoir un magasin de roses et de violettes sur le chemin de
ces belles... la vente est sûre; tel Harpagon du matin, donnerait, le
soir étant venu, pour une rose, un louis d'or.

Mais quand vint Jenny à Paris, elle eut grand'peine à s'installer,
même sur le pont des Arts; tristes fleurs, sur le pont des Arts! des
fleurs sans parfum, sans couleur, image réelle de la poésie
académique, des fleurs de la veille à l'usage des grisettes qui
passent. Avec un pareil commerce, il n'y avait aucune fortune à
espérer pour Jenny.

Jenny la bouquetière se morfondait en misère et en larmes de toutes
sortes. Ce n'est pas que l'attention publique manquât à Jenny. Elle
fut beaucoup admirée dans la sphère où elle vendait ces tristes
fleurs. Il y eut plus d'un roué de la bourgeoisie qui fit des
quolibets à Jenny; mais elle ne les comprit pas.--Ils sont si laids et
si bêtes, ces Lauzun de boutique! Ainsi la fillette vendait ses
fleurs, plus mal de jour en jour. Rester sage et vivre est un grand
problème! Il fallait sortir de ce misérable état, à _tout prix_.

Quand je dis à _tout prix_, je me trompe: non pas au prix de
l'innocence, au prix de cette fortune éphémère du vice qui s'en va si
vite, et se fait remplacer par la honte. Ne crains rien pour ton joli
visage, humble et douce bouquetière; il y a, Dieu merci, quelque
fortune innocente à faire avec ta jeunesse et ta beauté, ma fille;
avec ton doux visage, tes doigts charmants, ta belle taille, et ce
pied bien cambré qui donne une forme agréable à tes souliers chétifs.

Viens dans mon atelier, belle Jenny, viens; tu n'as pas même à
redouter mon souffle. Pose-toi là, ma fille, sous ce rayon de soleil
qui t'enveloppe de sa blancheur virginale. Allons, sois muette et
calme, et laisse-moi t'envelopper de poésie, mon idole d'un jour! Je
vois déjà voltiger autour de ta robe en guenilles les couleurs
riantes, les formes légères, les ravissantes apparitions de mon voyage
d'Italie. O muse! sous mon pinceau réjoui, sur ma toile glorifiée,
dans mon âme et sous mon regard, que de métamorphoses tu vas subir!
Vierge sainte, on t'adore, les hommes se prosternent à tes pieds;
nymphe au doux rire, les jeunes gens te rêvent et te font des vers.
Sois plus grave! et relevant tes sourcils arqués, réprime à demi cette
gaieté d'enfant... je te fais reine! Enfin, si tu veux poser ta tête
sur ta main frêle, et t'abandonner à la poétique langueur d'une fille
qui rêve, on fera de toi plus qu'une vierge: salut à la maîtresse de
Raphaël ou de Rubens! C'est beaucoup plus que si tu devenais la
maîtresse d'un roi!

Inépuisable Jenny! qu'elle vienne, l'inspiration me saisit et
m'oppresse! la fièvre de l'art est dans mes veines; ma palette est
chargée pêle-mêle, ma brosse est à mes pieds; viens, il est temps,
Jenny, la complice... et le modèle innocent de mon rêve. Allons,
Jenny, pose-toi, montre à mes yeux éblouis la Vénus de Praxitèle quand
toutes les beautés de la cité de Minerve posèrent pour la Vénus.
L'instant d'après, si je veux changer ma beauté cosmopolite, la voilà
Chloé, Lydie ou Néobule. Elle se promenait, tantôt sur un char
d'ivoire au portique d'Octavie! Enfant de la lyre, elle chantait les
chansons d'Horace ou _l'Art d'aimer_ d'Ovide! elle disait si bien:
_Lydia dormis!_

Vous autres, enfants, vous n'imaginez guère ce que c'est qu'une pauvre
fille qui rêve éveillée, et rêve pour vous; vous ne savez pas tout ce
qu'il y a de péril dans cette position d'une pauvre femme immobile,
muette, arrêtée à ce point fixe! Halte! et conservons cette extase! A
ce compte, une grande comédienne, est l'innocente beauté qui sert de
modèle au peintre, au sculpteur, au chercheur d'idéal! une comédienne
à huis-clos qui se drape avec une guenille, reine dont un foulard
forme la couronne, danseuse dont un tablier fait la robe de bal;
sainte martyre qui prie, les yeux levés au ciel, en chantant une
chanson de Béranger. Humble inspirée! elle passera par tous les
extrêmes, pour obéir aux moindres caprices de l'artiste: on la brûle,
on l'égorge, on l'étouffe, on la met en croix, on la plonge en mille
voluptés orientales; elle est en enfer, elle est au ciel; archange aux
ailes d'or, prostituée à l'air ignoble, elle est tout; elle passera
par toutes les habitudes de la vie: une dame, une bourgeoise, une
majesté, une déesse. Allons, parlez! que voulez-vous? Et tant de
labeurs, sans l'espoir d'une louange, et sans la plus petite part dans
l'admiration accordée au chef-d'oeuvre. On voit le tableau: que cette
femme est belle! quel regard! que d'inspirations véhémentes dans cette
tête où tout parle! Honneur au peintre, et rien pour le modèle! On
porte l'artiste aux nues, on le comble d'or et d'honneur: il n'y a pas
un regard pour l'humble Jenny; c'est Jenny qui a fait le tableau,
pourtant!

Assemblage inouï de beauté, de misère, d'ignorance et d'art,
d'intelligence et d'apathie! Innocente prostitution d'une belle
personne, qui veut sortir chaste et sainte des regards du maître,
après avoir obéi en aveugle à ses moindres caprices! Voyez-vous, mes
frères, l'art est la grande excuse à toutes les actions au delà du
vulgaire, il est la gloire, il sera même une excuse à cet abandon
qu'une humble jeunesse fait de son corps!... Il était si beau, ce
modèle _aux doigts de roses_! «La bouquetière» était douce et modeste,
autant que jolie!--Elle était soumise à l'artiste, et sitôt qu'il
n'était plus qu'un homme vulgaire, sitôt qu'il avait déposé le burin
ou l'ébauchoir, Jenny redescendait des hautes régions où l'artiste
l'avait placée pour s'y élever avec elle. Elle redevenait une simple
femme; elle rejetait sur sa gorge nue un mouchoir d'indienne, elle
rentrait sa jambe alerte dans son bas troué; on n'eût pas respecté _la
reine_ ou _la sainte_... on respectait Jenny.

Ce qu'elle est devenue? Elle a rendu aux beaux-arts plus de services
que tous nos ministres ne lui en ont rendu depuis vingt ans. Elle a
parsemé nos temples de belles saintes que Luther eût adorées; elle a
peuplé nos boudoirs d'images gracieuses, de ces têtes qu'une jeune
femme enceinte regarde avec tant d'espoir... elle a donné son beau
visage et ses belles mains aux tableaux d'histoire. Sa bienveillante
influence s'est fait sentir dans l'atelier de nos plus grands
peintres: Eugène Delacroix, Ary Scheffer, Paul Delaroche, se
glorifiaient de Jenny.--Jenny dédaignait l'art médiocre; elle
s'enfuyait à s'écheveler, quand elle était appelée par les célébrités
douteuses; elle ne voulait confier sa jolie figure qu'au génie... elle
a fait crédit à M. Ingres. Aimable fille! Elle a plus encouragé l'art,
à elle seule, que tous les Médicis! Hélas! l'art a perdu Jenny; il est
perdu le charmant modèle, et perdu sans retour. Jenny, infidèle à
l'art, pour être fidèle à son mari, s'est mariée à un beau gentilhomme
qui fut peintre un instant, et qui brisa sa palette en désespoir de
ces beautés qu'il ne pouvait reproduire et qu'il avait sous les yeux.

Devenue à son tour une femme heureuse, la petite bouquetière est un
_modèle_ accompli d'esprit, de grâce et de reconnaissance. Elle a
quitté ses pauvres habits et son châle de hasard; elle a chargé son
cou de diamants; les tissus de cachemire couvrent ses épaules; sa robe
est brodée et ses bas sont encore à jour, mais troués cette fois par
le luxe et la coquetterie; elle a des gants de Venise pour cette main
si blanche, et des senteurs de l'Orient pour cette peau si douce;
approchez, la grande dame est toujours Jenny la bouquetière, Jenny le
_modèle_. Si vous êtes grand artiste, si vous vous appelez Ingres,
Delaroche, ou Decamps, ou Johannot, arrivez, dites-lui: Il me faut une
belle main, madame... il me faut de blanches et fraîches épaules, elle
ôtera son gant, elle ôtera son cachemire.

Dites-lui: Jenny! je fais une Atalante, il me faut la jambe et le pied
d'Atalante! elle vous prêtera sa jambe et son pied comme autrefois
Jenny la bouquetière! Ingénue et dévouée à l'art; aimant sa beauté,
parce qu'elle est utile, et, pour sa récompense, se félicitant tout
haut d'être belle, parce qu'elle est belle partout: sur la toile, sur
la pierre, sur le marbre, sur l'airain, en terre cuite, en plâtre, et
toujours belle!

Ainsi, le peintre et le sculpteur n'ont rien perdu aux grandeurs de ce
_modèle_ accompli de tout ce qu'il y a de beau et de charmant.




MAITRE ET VALET.


Je me souviens encore du premier dîner que je fis à Londres; j'eus
certes le temps d'entendre et de voir, ignorant de la langue que
parlaient les convives, et goûtant avec précautions de leurs mets
favoris. Mon rôle fut un rôle passif une grande partie du repas, et ce
ne fut qu'au second service, quand se montrèrent le bel esprit et les
vins de France, si joyeusement annoncés par le fracas et la mousse
pétillante, que je commençai à devenir à peu près un homme, un homme à
jeun... avec des gens qui ont fort bien dîné.

Voici mon étonnement, et je vous le donne ici, non pas comme une
histoire amusante, mais comme étude des moeurs anglaises; vous ferez
de mon histoire ce que vous voudrez, et ce sera plus d'honneur qu'elle
ne vaut.

Donc (vous voyez que ce commencement se ressent de mon embarras),
j'étais assis à côté d'un gentilhomme anglais, très-poli, très-grand
buveur et fort communicatif pour un Anglais chez lui, dans son île,
sous sa charte anglaise, propriétaire, électeur, éligible, élu;
celui-là était membre de la Chambre des communes. Il était très-honoré
de toute l'assemblée; on écoutait ses moindres paroles avec déférence:
évidemment c'était un homme considérable, un homme hospitalier; sitôt
qu'il eut essuyé le premier feu de la conversation et qu'il y eut
répondu pour sa part, il finit par m'apercevoir: alors il me parla en
français, et me fit verser le premier verre de vin de Champagne, si
bien que nous fûmes tout de suite une paire d'amis.

En général, on ne rend pas assez justice au vin de Champagne. On le
boit à longs traits, il est aussitôt oublié qu'il est bu. On le
dépense à la façon d'un peu d'esprit que l'on aurait, au hasard et à
tout propos. C'est surtout lorsqu'on a quitté Paris que l'on comprend
bien la grâce et les divers mérites de ce cher compagnon célébré par
tous les poëtes. Paris est sa vraie patrie; il s'y plaît, il y est à
l'aise et dans toute sa joie et toute sa puissance; il aime les jeunes
gens de Paris, les femmes de Paris, les nuits de Paris. Telle femme
attend ce joli vin pour être aimable, et telle autre pour être belle;
il se mêle à leurs larmes d'amour, il donne le courage du duel et le
courage du jeu, tous les courages secondaires. C'est lui qui dompte
les chevaux rebelles, qui conduit les frêles tilburys au bois de
Boulogne; il est la vie et le mouvement de nos boulevards; sitôt que
le soir est venu, il se dandine aux Champs-Élysées. Il parle, on
l'écoute; il appelle, on lui répond. Fugitive espérance, orgueil d'une
heure et rêve d'un instant!

Hors de Paris, ce roi des bons vivants est à peine un exilé qui se
souvient de ses belles heures, mais il s'en souvient à de rares
intervalles, et tout de suite il retombe en sa tristesse, songeant à
la patrie absente. Que voulez-vous, hélas! qu'il devienne, à plein
verre et débouché par des mains inhabiles? Comment rire en ce verre
épais? Ce n'est pas un vin de province, c'est un vin de Paris. Laissez
à la province le vin de Mâcon, noble et franc, libéral et frondeur,
ennemi du sous-préfet et du maire; le vin du Rhin, qui porte des
moustaches et des éperons, véritable soldat toujours prêt à dégainer;
laissez à la province (elle ne s'en fâchera pas) le vin de Bordeaux,
limpide et clair comme l'eau des sources sacrées; mais le vin d'Aï,
par Voltaire! il est l'enfant parisien, c'est la joie parisienne. Il
aime, il devine, il reconnaît le Parisien «comme je reconnais la
signature de mon père quand il m'envoie de l'argent», disait un
Champenois de mes amis.

Que de longues et douces étreintes! que de paroles d'amour! que de
bonheur de se revoir! que de promesses de ne jamais se quitter! Le vin
de Champagne! il est notre heureux truchement dans les déserts de
l'Afrique; il est notre consul actif et dévoué en Orient, notre
pavillon protecteur dans le vaste océan, notre riche et puissant
ambassadeur dans les hautes nations. Je me sentis donc très-disposé à
cette naturalisation anglaise, ou, si vous aimez mieux, tous ces
messieurs se reconnurent Français, quand ce pétillement joyeux apparut
escorté par le bouchon qui saute, comme une grande dame est escortée
par son coureur.

A ce moment-là nous fûmes tous compatriotes, chacun but et parla en
français; je fus le roi du festin.

Vous raconter ce qui se dit alors, je ne saurais; d'ailleurs, ce n'est
pas là mon histoire; il faut attendre, pour que mon histoire arrive,
que la plupart de ces gentilshommes se retirent et que nous restions
seuls à table, occupés à boire, le gentilhomme anglais, moi et toi,
mon cher et digne Hawtrey, que cette scène digne de Sterne a fait
pleurer.

Nous étions donc tous les trois buvant à petits traits dans de longs
verres, et tenant de très-sérieux discours sur toutes choses frivoles,
le jeu, l'amour, les chevaux, les femmes, la politique, et enfin les
deux héros poétiques de la France et de l'Angleterre: Shakespeare et
Jean-Jacques Rousseau. Vous remarquerez qu'il n'y a pas un Anglais qui
ne parle de Jean-Jacques, pas un Français qui ne s'entretienne de
Shakespeare. Quel que soit le cours d'une conversation entre Anglais
et Français, il faut toujours qu'elle arrive invariablement à ces deux
hommes. Cela tient à ce que nos voisins ont accueilli Jean-Jacques
Rousseau persécuté, et que, nous autres, nous nous sommes tout
récemment soumis à Shakespeare... un demi-dieu! Nous lui avons
présenté notre épée par la poignée. Ainsi, nécessairement, nous avons
parlé de Shakespeare et de Jean-Jacques Rousseau ce soir-là.

Je ne sais comment, ni pourquoi, je vins à dire à notre Anglais, qui
les comparait l'un à l'autre avec beaucoup d'esprit, et qui trouvait
plus d'une affinité entre ces deux génies sauvages qui éclatent et se
manifestent au dehors par la pensée et par l'éloquence, comme fait un
volcan: «Ajoutez ceci à votre portrait, lui dis-je, ils ont été tous
les deux les humbles serviteurs de leurs maîtres: Shakespeare a tenu
les chevaux à la porte des théâtres, Jean-Jacques Rousseau a servi à
table chez un grand seigneur.» Je dis cela comme une chose de publique
autorité.

Mais jugez de ma surprise! A peine eus-je achevé cette malencontreuse
proposition, que je vois la figure de notre Anglais pâlir tout à coup
et devenir horriblement blême et triste, de joyeuse et rubiconde
qu'elle était. Je crus d'abord que le digne homme venait d'éprouver
les atteintes d'un mal subit, et je me préparais à lui porter secours,
quand tout à coup il se leva de table en sanglotant; puis, d'un geste,
il renvoya le valet qui nous servait. Quand il eut versé deux ou trois
de ces grosses larmes honnêtes qui sortent de l'âme et qui font tant
de peine à voir:

--Mon Dieu! s'écria-t-il, mon Dieu! que vous m'avez fait de peine sans
le vouloir, monsieur!

En même temps il reprit sa place à table; il appuya son front sur sa
main gauche; de sa main droite il se livrait à un mouvement convulsif
par-dessus son épaule, comme s'il voulait en arracher je ne sais quoi.

Nous étions là tous les deux, le regardant bouche béante, Hawtrey,
immobile et ne songeant pas à s'expliquer ce spleen subit, sinon par
l'ivresse, et moi, avec notre malheureuse littérature de bagne et
d'échafaud, m'attendant à trouver un de ces êtres _flétris par les
lois_, comme on dit, que la société rejette de son sein, dont les
romans abondent, qu'on voit partout sur nos théâtres, et que dans le
monde on ne rencontre nulle part.

Que sait-on! J'allais peut-être entrevoir une chose que je n'ai
jamais vue, un galérien en chair et en os!

Mon soupçon, littéraire et dramatique, prit bientôt une grande
consistance, quand j'entendis l'honnête gentleman s'écrier en portant
un regard effaré sur son épaule:

--Ne voyez-vous rien? Ne voyez-vous rien? messieurs?

Et son geste convulsif allait toujours.

Hawtrey lui répondit qu'il ne voyait sur les épaules de Son Honneur
qu'un très-bel habit de très-beau drap. Moi, silencieux, je pensais
tout simplement que le gentilhomme s'était trompé, et qu'il avait
voulu dire:--Ne voyez-vous rien _sous_ mon habit? et non pas _sur_ mon
habit. Je me croyais très-habile en ceci: il y a des moments où l'on
pousse la bêtise jusqu'à la cruauté.

Cependant le gentilhomme insistait: «Ne voyez-vous rien sur mon habit?
Ne voyez-vous pas cette maudite aiguillette?» Et tout à coup,
remarquant mon étonnement, désappointé que j'étais, de chercher une
simple aiguillette sur une épaule que je croyais marquée au fer chaud.

--Oui, dit-il en serrant les poings, oui, j'ai porté l'aiguillette;
j'ai servi à table; je suis un valet, indigne d'être assis à vos
côtés; donnez-moi une place derrière vos siéges, messieurs, et
permettez-moi de vous servir!

Hawtrey prit pitié de ce digne gentilhomme, et lui adressa de
consolantes paroles. Moi, j'avais un bien mauvais coeur ce soir-là (ce
n'est pas pourtant ma coutume!), je me disais que pour l'intérêt du
drame, si l'aiguillette était un acteur moins héroïque, il était plus
inattendu et plus nouveau, et je me demandais ce que le drame allait
devenir.

Alors commença un vrai drame: éloquence, colère, larmes, pitié, rires
aussi, rien n'y manquait; c'était un drame à la Shakespeare, et qu'il
n'eût pas laissé échapper, j'en suis sûr, s'il eût entendu cet homme,
avec tant de regrets, nous traîner dans toutes les angoisses de cette
condition que je lui avais rappelée avec tant d'innocence et si peu
d'à-propos!

Tout ce qu'il nous dit ne pourrait se redire; il le disait avec tant
d'éloquence et de douleur.

--J'en conviens, messieurs, j'ai porté la livrée; et je sens encore à
mon épaule innocente l'aiguillette fatale que n'ont porté ni
Jean-Jacques Rousseau ni Shakespeare; hélas! je sais trop quel est ce
supplice d'avoir son âme attachée au bout d'une sonnette! Vous êtes
tout seul dans l'antichambre à rêver, la sonnette à l'instant vous
réveille en sursaut. La sonnette est un tyran. J'ai été l'objet de ses
moindres caprices, l'instrument de ses moindres passions...

Disant ces mots, il restait abîmé dans sa douleur. Nous voulûmes le
consoler; mais lui, reprenant cette conversation souvent
interrompue:--Ah! disait-il, me consoler! cela est impossible; oublier
le passé, je ne saurais. Mes membres se sont pliés à la livrée, ils en
conservent l'empreinte. L'aiguillette pèse incessamment sur mon
épaule, ma tête est presque toujours découverte, je ne sais pas tendre
amicalement la main aux gens que je salue. Quand je monte en voiture,
le pied me brûle, et dans ma maison, parmi mes nombreux domestiques,
s'il faut implorer un service, je n'ose pas et j'hésite. Je suis
maudit. Une tache ineffaçable est à mon front!

Il se frappait la tête avec fureur.

Alors Hawtrey, qui est un puritain, un homme de la vieille Église,
voyant que cette puérile affliction n'avait pas de terme, se mit en
colère et s'emporta en chrétien contre l'orgueil de cet homme qui ne
pouvait pas oublier son ancienne condition, et se traitait plus mal,
pour avoir habité une antichambre, que s'il eût fait un voyage à
Botany-Bay.

--Cela est très-mal et très-peu chrétien, et très-peu digne d'un homme
raisonnable, monsieur, je vous le dis franchement.

Le gentilhomme se prit à sourire, en levant cette épaule qui le
faisait tant souffrir.

--Voilà ce que je me dis tous les jours, ce sont de vaines paroles.
Croyez-moi, j'ai fait tous mes efforts pour surmonter ce malheur
puéril. Vains efforts! quand je me suis bien raisonné tout le jour,
quand je me suis bien répété que tous les hommes sont égaux dans
l'Église et dans le royaume, la nuit arrive. Alors le frisson me
reprend. Je me mets au lit en tremblant, et je m'endors. Mon sommeil
est horrible. A peine endormi, je recommence mon métier d'autrefois.
J'étais maître, et je suis valet maintenant. Que de tortures! grand
Dieu! que de petites douleurs plus cruelles mille fois que les grandes
douleurs! C'est un rêve empreint de domesticité. Je loge dans les
combles de la maison. Dès le matin, je me lève pour panser mes
chevaux. L'animal bondit sous ma main; je le frotte et je le pare, et
dans sa robe luisante, je vois mon visage encore tout pâli par les
veilles. A peine ce cheval vicieux est pansé, j'entends le maître qui
sonne... Et bientôt le voilà sur le cheval que j'ai rendu si beau. Il
va, je le suis. Il s'arrête et je me tiens à distance. Il parle et
j'écoute. Il dîne avec ses amis, et moi, debout, j'entends leurs
éclats de rire et j'attends leur bon plaisir. Le même rêve ainsi
m'obsède toutes les nuits, toutes les nuits j'endosse la même livrée.
Je suis un laquais, vingt-quatre heures sur quarante-huit.

Et quand, après ce pénible sommeil, je me réveille enfin; quand je me
retrouve au lit du maître, et dans sa chambre, éveillé que je suis, je
tremble de voir arriver quelqu'un qui me chasse; il me faut une heure
au moins avant de m'habituer chaque matin à ma position nouvelle,
avant d'appeler mon valet de chambre! Il m'attend; il a peut-être
rêvé, la nuit, qu'il était le maître: il est plus heureux que moi.

--Monsieur, me dit-il encore, écoutez une histoire horrible. Sans
doute vous êtes comme moi, monsieur, et vous ne trouvez rien de plus
doux au monde que d'aimer une belle femme qui vous aime, de boire un
vin qui vous plaît, de tenir, une épée à la main, sur six pieds de
gazon, un homme armé d'une épée, un homme que vous haïssez. Cela est
heureux? On se sent vivre. Eh bien, la semaine passée, j'ai rêvé que,
moi, je servais à table mon rival et ma maîtresse. Pendant deux
longues heures j'ai fait mon service, obéissant à leurs moindres
gestes, écoutant leurs moindres propos, comprenant leurs moindres
signes! Malédiction, malédiction! ils se gênaient si peu devant moi!
Ils me comptaient pour si peu! Ils se livraient à leur fête comme
s'ils avaient été seuls!

Je les servais! Mon coeur battait à outrance. Ils se retournaient
comme s'ils avaient été inquiétés du bruit que faisait mon coeur. Ma
gorge était desséchée... Ils me demandaient à boire, et je leur
versais à boire! A la fin de ce repas maudit, quand je voulus me
venger et demander raison de son outrage, à l'homme qui m'outrageait,
il me demanda son épée et me fit signe de l'accompagner; du même pas,
il fut se battre avec un autre que moi, et je restai là, tranquille
spectateur... J'étais un domestique! Je n'étais pas un homme! Ah!
voilà pourtant les nuits que je passe, et voilà mes rêves, voilà ma
vie! Et le jour, je vis à peine; le jour, pendant lequel je suis
maître, je pense à la nuit qui va venir. Si je donne, honteux de
moi-même, le bras à ma femme,--avant peu, quand je serai son
valet,--elle va me traiter comme un chien, tant elle est insolente et
cruelle pour ses gens! Mes amis les plus sincères, je les hais, parce
que je sais qu'à la nuit tombante ils me feront porter un habit
galonné, qu'ils me donneront des ordres, et qu'il n'y aura plus devant
moi un seul de ces hommes si parés qui songe à cacher ses laideurs.
Voilà encore un des malheurs de notre condition, à nous autres
laquais: nous voyons l'humanité dans ce qu'elle a de plus vil et de
plus abject. Nous savons à point nommé, quand nos maîtres manquent
d'argent ou de courage; nous savons quand ils pleurent; nous
connaissons leurs maladies les plus cachées; nous mettons le doigt sur
leurs plaies les plus secrètes; ils ne se gênent pas avec nous:
pourquoi voudriez-vous qu'ils fussent des hommes pour nous? nous ne
sommes pas des hommes pour eux.

Malheureux que je suis, je méprise et je hais les hommes pour les
avoir vus dans toute leur nudité.

Ainsi parla ce malheureux fantaisiste... avec une éloquence
incomparable et que rien ne peut rendre. Au milieu de toute cette
colère, il eut des aperçus très-fins et très-ingénieux qui me
frappèrent, et qui m'échappent, comme ces beaux airs du grand Opéra,
dont on se souvient, sans pouvoir en chanter une note.

Cependant l'heure était fort avancée; à minuit, notre gentilhomme se
leva en sursaut:

--Voici l'heure où je redeviens laquais, nous dit-il.

Il sonna. Un des valets de la maison entra dans l'appartement.

--Voulez-vous, lui dit-il très-poliment, faire avancer ma voiture,
s'il vous plaît?

Il sortit en nous faisant un profond salut.

Restés seuls, Hawtrey et moi, nous entendîmes le carrosse armoirié qui
s'éloignait.

--Ceci est étrange! dit Hawtrey. Voici un sentiment singulier et tout
nouveau qui se révèle à nous mal à propos. C'est un mélange bizarre de
folie et de raison que je ne saurais définir, mais bien singulier.
Qu'en penses-tu?

--Je pense, lui dis-je, puisque nous avons parlé de Jean-Jacques
Rousseau, que voilà un homme qui dérange singulièrement les plus
belles pages qu'ait écrites Jean-Jacques Rousseau, son admirable
déclaration sur le remords.




LA VALLÉE DE BIÈVRE.


C'est notre berceau, cette vallée! Elle fut découverte, un jour de
printemps, par le plus sage et le plus heureux de tous les hommes, M.
Bertin l'aîné, notre père. Il avait planté ces vieux arbres, il avait
creusé ces pièces d'eau semblables à des lacs d'argent! Il nous
abritait, chaque année, de ces doux ombrages dont il était le dieu
visible. Ah! le brave homme et le libre esprit! Qu'il aimait les
belles choses! qu'il aimait les jeunes gens! qu'il aimait le vrai
mérite et le talent!

Nous étions quatre amis dans la vallée de Bièvre: la vallée est
entourée de bois et de prairies, les eaux sont penchées sous les
arbres penchés, le soleil jette en rayons brisés, sur ces arbres, sur
ces eaux, sur ce gazon, une lumière élyséenne: on n'entend aucun bruit
de la ville, aucune voix des hommes, aucune passion mauvaise; la vie
ici va toute seule, et la plus grande agitation qui se rencontre en
ces beaux lieux, c'est le mouvement du lac légèrement effleuré par
l'aile de l'hirondelle qui jette à l'azur son cri de joie.

Espace! enchantements! jeunesse! Il y avait, en cet Élysée, un poëte
de vingt-huit ans qui s'appelait Victor Hugo, entouré de ses quatre
enfants.

A cette heure enchantée, on n'entendait que le merle et le pinson, le
linot et la mésange; chacun de nous se taisait, jouissant de sa
béatitude à pleine âme, et regardant parfois si Paris ne venait pas
nous chercher, là où nous étions si bien, et si tremblants d'être
dérangés.

Il y a des pressentiments qui ne trompent pas: au plus fort de notre
recueillement, quelqu'un vint de Paris, ou plutôt tout Paris nous vint
dans la voiture de quelqu'un: un de ces premiers venus très-aimables
sur le boulevard de Gand, au foyer de l'Opéra, un des héros du Paris
futile, traîné par un beau cheval; jeune homme d'une gaieté toute
parisienne, très-bon jeune homme au fond, spirituel, obligeant,
affable, amusant, élégant dans ses manières et dans son langage, d'une
grande fortune et d'un beau nom, ce qui ne gâte jamais rien, même dans
les pays les plus constitutionnels, un homme, en un mot, parfait, mais
parfait à Paris... hors de Paris, insipide, ennuyeux, un véritable
animal hors de son élément, qui marche et parle au hasard, sans savoir
ce qu'il dit un être insupportable, aussi déplacé dans notre belle
vallée que tu le serais toi-même, ami Renaud, si tu quittais les
légumes de ton jardin et Marguerite ta ménagère, pour t'asseoir sur le
sofa de mademoiselle Taglioni.

Nous autres qui étions là, humant l'air et le soleil, et l'ombre, et
tout ce que l'homme infini peut saisir par les sens, par l'ouïe, et
par tous les pores, nous fûmes réveillés, en sursaut, par le bruit de
la grille qui tournait sur ses gonds, par les pas du cheval qui
arrivait au galop: nous nous sentîmes pris comme dans un filet, et ce
fut alors qui de nous tournerait la tête le dernier, pour savoir
comment s'appelait cette oisiveté parisienne, cet habit noir qui nous
arrivait, justement, avant le déjeuner.

Notre oisif, notre Parisien, vint à nous d'un air très-occupé, et,
nous voyant silencieux et béants, couchés sur la terre en toutes
sortes d'attitudes, il s'imagina que nous étions dans un moment
d'ennui, et ce fut là notre plus grand malheur; il voulut à toute
force nous distraire, et se monta tout de suite au ton de la plus
ennuyeuse gaieté.

--Bonjour, Arthur, dit-il, bonjour Antoine; bonjour Gabriel; bonjour,
messieurs; bonjour à vous tous; vous avez de singulières figures: on
vous prendrait pour des idylles du temps de M. de Florian. Ma foi!
vous avez raison! Au bout du fossé... il n'y a que le boulevard des
Italiens! C'est joli le jardin, mais la ville!

»A la ville, on va, on vient, on s'éclabousse, on se parle, on se
coudoie, on se heurte, on a toujours quelque chose à dire, à voir, à
faire. Est-on fatigué? l'on prend une chaise sur le boulevard, et l'on
voit passer le monde; chevaux, femmes, tableaux, livres, politique,
argent, tout nous distrait! tout cela c'est... vivre. Or, on vit
très-vite à la ville: chaque journée de vingt-quatre heures en a cinq
bien comptées. En dernier résultat, tout vous sert de spectacle et de
maintien, la Bourse et le palais de justice.» En disant ces mots, il
fut s'asseoir sur un banc au pied duquel nous étions tous couchés, de
sorte qu'il nous parla de haut en bas, ce qui est la plus malséante
position que je sache pour un conteur.

Comme, en résultat, notre ennuyeux dans la vallée est à Paris un homme
amusant, serviable, et que nous aimons tous, nous fûmes honteux, notre
premier moment d'humeur étant passé, non pas de l'avoir mal reçu, mais
d'avoir eu l'intention de le mal recevoir. Chacun de nous s'en voulut
de ce fugitif moment d'égoïsme involontaire dont il eût été bien
empêché de donner une raison plausible: aussi bien quand il nous eut
dit bonjour à tous, chacun de nous se hâta de lui rendre un _bonjour_.
Au silence qui régnait tout à l'heure sur la terrasse où nous étions,
succéda une conversation presque générale, tant nous avions hâte de
faire honneur au nouveau venu!

Il y a deux sortes de conversations (il y en a peut-être de plus de
deux sortes), la causerie ardente, hors d'haleine, et que rien
n'arrête, ou bien cette espèce de discours semblable au feu de sarment
qui pétille et s'éteint dès les premières étincelles. C'est ainsi que
commença notre conversation: nous voulions faire une politesse au
nouveau venu, et rien de plus; quoique réunis, nous étions amoureux de
silence... Il n'y a rien de plus doux! Le silence est aussi nécessaire
au milieu des champs que l'air, l'ombre et le bruit des saules
au-dessus de nos têtes. Ainsi les premières paroles étant échangées,
il nous semblait que nous allions nous taire; mais ce n'était pas le
compte de notre Parisien: il arrivait tout gonflé d'anecdotes, bourré
d'histoires de toutes sortes; il en était confit, il en était truffé,
il en avait une de ces indigestions contagieuses. Il fit donc avec
nous le rouet pendant une heure: à la fin, le voyant obstiné à
raconter toujours, nous prîmes un parti désespéré, nous résolûmes de
ne pas nous laisser assassiner d'histoires, sans répondre à
l'historien par d'autres histoires, et, par ma foi, puisque nous
étions réveillés d'une manière odieuse, nous nous mîmes à torturer
notre conteur à notre tour. Arthur, le premier, provoqua Gabriel.

--A propos de soirée, dis-nous, Gabriel, ton aventure de jeudi passé à
cet élégant troisième étage où tu nous conduisis avec un air si
réservé.

--Bon! répondit Gabriel, tu étais à ce bal aussi bien que moi, et tu
sais ce qui s'y est passé.

--Là, là! tu vois de bien plus belles choses que moi, Gabriel. Moi,
j'arrive au bal en inspiré, en vrai hasard: à peine entré, je ne sais
quel enivrement s'empare à la fois de ma tête et de mon coeur. Le
frôlement de la valse et les cris aigus de ces souliers de satin
m'agacent les nerfs comme le son d'un harmonica. Je suis étourdi par
le bal, je n'y vois rien; c'est un nuage de toutes les couleurs, un
murmure de tous les bruits, un enchantement qui touche à tous les
extrêmes. Je ne vois ni n'entends, je ne marche pas, je suis porté, je
rêve. Or, toi, c'est bien différent, mon fils: tu observes, tu
écoutes, tu regardes, tu es de sang-froid! Dans ce salon aux tièdes
effluves, tu te caches sous quelque tableau de ton choix, vis-à-vis le
reflet d'une glace, et te voilà le roi de la fête! Toutes ces femmes
parées, c'est pour toi qu'elles sont parées; c'est pour toi ce bouquet
de fleurs, ce regard baissé! Les sourires, tu les devines, les
ambitions, tu les comprends! Tu sais les mystères de ces coeurs
volages! C'est toi vraiment qui assistais en esprit à la fête de
l'autre soir!

Gabriel, à ce discours: A quelle heure es-tu sorti de ce bal?--Je ne
sais pas, dit Arthur; mais il était grand matin quand je l'ai quitté.
Les heures s'envolaient dans leur costume de danseuse; une de ces
belles heures, surprise par l'aurore: Ramenez-moi, m'a-t-elle dit, à
ma voiture! Et je l'ai ramenée; et elle m'a dit adieu avec un sourire;
et c'est là tout ce que je sais de ce bal.

--Vraiment! dit Gabriel, je te félicite de tomber toujours sur des
heures qui ont leur équipage à la porte; pour toi, Apollon est un dieu
complaisant qui ne craint pas de faire attendre un cocher de fiacre.
Je suis moins heureux que toi, je tombe souvent sur des _heures_ qui
vont à pied; et le soir même dont tu me parles, j'en ai reconduit une
à travers les rues de Paris.

A mesure que nos deux jeunes gens racontaient leur histoire, notre
Parisien redoublait d'attention. Évidemment, il s'engluait dans
l'intérêt du récit d'Arthur et de Gabriel.

--Et comment donc avez-vous reconduit chez elle cette belle _heure_,
le matin dont vous parlez?

--Mais, dit Gabriel, la chose est toute simple: le matin venu,
j'allais partir, quand je vis la dame italienne avec laquelle tu as
dansé, qui s'enveloppait de son manteau. C'était une belle et grande
personne aux yeux noirs; vive et résolue, elle descendit les trois
étages et se mit à marcher à grands pas dans la rue. Et moi, la voyant
seule, je lui offris mon bras sans rien dire; et elle l'accepta sans
rien dire, et voilà tout.

--C'est étrange! dit le Parisien.

La conversation tomba. Cette fois nous espérions que le silence allait
durer une heure, et déjà nous nous blottissions sous ce bon silence
comme on se tapit dans un bosquet d'aubépines; mais ce n'était pas le
compte de notre Parisien.

Notre Parisien voulait parler à toute force; il croyait qu'il était de
son honneur et de sa politesse de parler: raconter des histoires était
un devoir auquel il ne pouvait manquer; et malgré l'admirable retenue
de nos amis pour arriver à une conclusion silencieuse, il reprit la
conversation:

--Savez-vous, messieurs, que le marquis de Nhérac est mort?

Profond silence. Alors le Parisien, baissant la tête, nous regarda
l'un après l'autre; son regard plus encore que sa question demandait
une réponse.

--Quel marquis de Nhérac? demanda Moncalm.

En voyant Moncalm sortir de derrière son chêne, lui dont personne ne
soupçonnait la présence en ce lieu, j'admirai son imprudence et sa
politesse... Ajoutons que c'était un peu plus que la curiosité qui
tirait Moncalm de son repos.

Moncalm était un grand amateur de livres. C'est lui qui vendit une
ferme pour se présenter convenablement à la vente du fameux marquis de
Châteaugiron.

--Le marquis de Nhérac, reprit-il, ne s'appelle-t-il pas
Nhérac-Montorgueil? Et si c'est lui qui est mort, que devient sa
bibliothèque, et qu'a-t-on fait de son bel exemplaire in-4o d'_Isaïe
le Triste_, aux armes de M. de Thou?

L'intervention de Moncalm, et sa question faite d'un ton sérieux,
déjoua tous nos projets: nous entrions, malgré nous, dans ces
désespérantes conversations de la ville que nous voulions éviter. La
conversation allait commencer pour tout de bon entre Moncalm et le
Parisien, si je n'étais pas intervenu:

--Vous avez raison, Moncalm, c'est vraiment le marquis de
Nhérac-Montorgueil qui est mort, ce petit vieillard avec lequel nous
avons passé de si délicieux moments chez Sylvestre, un homme estimé de
Crozet, à qui Thouvenin ne faisait pas attendre ses reliures plus de
dix-huit mois.

--Et qu'est devenu son exemplaire d'_Isaïe le Triste_? demandait
toujours Moncalm.

--Il est entre les mains de ses héritiers, probablement, lui dis-je:
et je crus que la conversation s'arrêtait là.

Mais ce damné Moncalm, une fois à cheval sur son dada, rien ne
l'arrête. Et puis le moyen d'empêcher Moncalm de répondre au Parisien,
le Parisien d'interroger Moncalm?

Cependant, il y eut un moment de silence qui dura bien cinq minutes,
pendant lequel nous fûmes entre la vie et la mort de la conversation,
espérant bien que ces deux messieurs se tairaient.

Vains efforts! vain espoir! Après ces deux belles minutes de silence,
au moment où tous les yeux se portaient mollement sur tous les points
de l'admirable vallée:

--Ah! le singulier corps, ce marquis de Nhérac-Montorgueil, reprit
Moncalm.

Il n'en fallut pas davantage pour réveiller le Parisien; rien de ce
qu'il avait sous les yeux, les saules qui se balancent au gré du vent,
les platanes qui poussent, la maison blanche et qui fait un si
délicieux point de vue, avec son portique de quatre colonnes, les
aqueducs de Buc tout au loin, qui se cachent à demi sous les peupliers
jaloux, rien ne put retenir une nouvelle question du Parisien, placée
sur ses lèvres comme un pot de fleurs, sur les fenêtres d'une
grisette, sans garde-fous.

--Vous avez donc beaucoup connu le marquis de Nhérac-Montorgueil?
demanda le Parisien.

--Si je l'ai connu! reprit l'autre; il n'y a pas trois semaines
encore, nous étions, lui et moi, chez Silvestre, à la vente Duriez.
Vint le marquis après la _Théologie_, et je lui fis place. Il est
riche; il s'y connaît, il achetait d'un ton ferme et sans balancer les
plus belles choses; moi, cependant, triste et pensif, je voyais les
plus beaux incunables passer devant moi et s'en aller dans les mains
des profanes: mon coeur se brisait, je n'avais jamais été si humilié
de ma malheureuse pauvreté.

»--Qu'avez-vous? me dit le marquis. Vous n'achetez pas ces _Lettres
Provinciales_, Moncalm? Peste, un in-4o, la première édition dans sa
reliure janséniste... C'est un beau livre, et qui vous convient
parfaitement.

»Je ne répondis que par un profond soupir.

»--Vous êtes malade, Moncalm? me dit le marquis, donnez-moi le
bras, et sortons. Il sortit, non sans donner ses ordres au
libraire chargé de la vente, et quand nous fûmes dans la rue des
Bons-Enfants:--Voyons, me dit-il, qu'avez-vous?

»--Hélas! je n'ai pas d'argent, lui dis-je, et cette vente me tue! On
ne reverra pas de sitôt ces livres qui s'en vont je ne sais où.

»--N'est-ce que cela? Voulez-vous cinquante mille francs? reprit le
marquis.

--Et vous avez pris les cinquante mille francs? demanda le Parisien.

--Monsieur, dit Moncalm, je n'ai jamais emprunté l'argent que je ne
pouvais pas rendre; seulement, j'ai dit au marquis:--Prêtez-moi votre
exemplaire d'_Isaïe le Triste_, s'il vous plaît.

--Je suis sûr, lui dis-je après dix minutes, que le marquis ne vous a
pas prêté _Isaïe le Triste_.

--Vous avez deviné juste, me dit Moncalm; il voulait me donner
cinquante mille francs, il n'a pas voulu me prêter son livre. Ah! le
digne homme!

La saillie de Moncalm nous fit rire; et maintenant que ce damné
Parisien avait changé l'allure de notre esprit, nous sortîmes de notre
recueillement sans trop nous plaindre, et nous fîmes le tour du beau
parc, mollement tapissé de mousse. Alors, marchant et courant dans les
bosquets, dans le bateau, sur le rivage, dans l'île, en parlant jeunes
femmes et vieux livres, nous trouvâmes que le Parisien était un bon
vivant. Mais à minuit, quand chacun de nous fut rentré dans sa
chambre, chacun regretta son bon silence et sa tranquille
contemplation de tous les jours; ce jour-là nous fûmes bien persuadés
d'une vérité dont on n'est pas assez convaincu, à savoir, que de tous
les contes fantastiques et non fantastiques, le silence est le plus
difficile à faire... et le plus difficile à raconter.




LE HAUT-DE-CHAUSSES.


Le seul endroit de Versailles où l'on boive honnêtement de bon vin,
même en comptant le palais du roi notre sire, c'est le cabaret des
_Deux Cigognes_. Il est vrai qu'il est situé à l'extrémité de la
ville, fort éloigné de ce château en tuile rouge et de ces belles
allées où se promène madame de Montespan; mais c'est un joyeux
cabaret. En été, il est protégé par un large tilleul dont les fleurs
tombent par intervalle sur les tables en pierre; en hiver, il est
chauffé par un poêle aux larges bords, autour duquel se réunissent les
mousquetaires et MM. les gardes du corps du roi, plus amoureux de bon
vin et de gais propos que de gloire et de tapage. Oui-dà, tout est dit
quand on a dit: les _Deux Cigognes_, et je vivrais mille ans que je
les aurais toujours devant les yeux; oiseaux plus unis que les frères
d'Hélène, s'envolant du même vol, flanc contre flanc, à la tête
blanche, au long bec; oiseaux hospitaliers dont la queue était cachée
par le bouchon du cabaret qui flottait au moindre vent.

Un jour que ma femme, et vraiment elle était fort jolie, elle portait
de vastes paniers, de blanches dentelles, un chignon relevé avec des
épingles d'or, et ça vous avait un petit pied que M. le surintendant
général avait daigné remarquer quand ma femme n'avait que douze ans;
un jour donc que ma femme avait été présenter, après la messe, un
placet à Sa Majesté Louis XIV en personne, relativement aux affaires
du régiment de monsieur son père, mon beau-père à moi, feu M. le baron
de Saint-Romans, tué en duel sous le cardinal, vis-à-vis Notre-Dame
des Champs, j'étais allé attendre le résultat de cette audience au
cabaret des _Deux Cigognes_.

J'étais là depuis deux heures environ, aussi heureux que peut l'être
un honnête bourgeois qui boit du vin de Mâcon, qui respire un air
plein d'ambroisie, et qui attend patiemment sa femme attifée à la mode
nouvelle; j'avais épuisé tous les sujets récréatifs de cette belle
ville; j'avais vu passer la maison de Monsieur, vert et or, la maison
du grand Condé, toute jaune, et madame de Maintenon avec ses deux
jeunes élèves, enfants charmants qui promettaient d'être de jolis
princes, qui saluaient de droite et de gauche; enfin monseigneur de
Louvois, qui venait de commander une belle dragonnade; j'avais même
aperçu M. de Condom, une grande croix violette sur la poitrine, et M.
Despréaux en habit neuf: tout ce bruit, ces laquais, cette foule en
habits brodés, faisaient de Versailles un paradis sur la terre. O
malheureux que je suis (me disais-je), et que viens-tu faire en ce
tumulte? Eh! messieurs, vous qui allez à la cour, renvoyez-moi donc ma
femme, s'il vous plaît.

Vous savez peut-être à quelles rêveries s'abandonne un buveur qui boit
seul? La machine de Marly obéit moins rapide, que le verre au buveur.
On est là comme une plante en plein midi: la plante est penchée, elle
souffre; arrive le jardinier qui l'arrose et lui rend quelque vigueur:
s'il l'arrose encore et toujours, la plante à la fin succombe sous
cette bienheureuse fraîcheur. Je vous prie, au reste, de ne pas vous
étonner de cette comparaison poétique; je l'ai entendue sortir de la
bouche même du célèbre M. de Bachaumont, un jour que j'eus l'honneur
de dîner avec lui.

J'étais donc entre l'être et le non être de l'ivrognerie, et déjà les
premiers arbres de la grande route se mettaient à défiler devant moi
une belle parade, avec leurs têtes rondes et poudrées comme des têtes
de chambellans. Il me plaît ce sabbat champêtre; les sapins élancés se
mêlent aux chênes revêtus de chèvrefeuille, les ormes habillés de
lierre renversent les bois taillés en pyramides, pendant que le saule
apparaît en dessous de l'onde comme un clair miroir d'argent...
Confusion des confusions: le sabbat commençait fort bien, quand dans
ce miroir d'argent j'aperçus un homme.--Ah! ventrebleu! corbleu!
sacrebleu! disait-il; et je vous prie de croire qu'il disait mieux que
_ventrebleu_... Garçon! une veste, un haut-de-chausses!... Ah!
malheur! ah! damnation! que je souffre! Oh! que je suis meurtri! Je
brûle comme la pucelle Jeanne!... Au secours, garçon! un
haut-de-chausses! Au diable si je ne vous traite pas comme des
Anglais! Corbleu! Ventrebleu! Sacrebleu!

Disant ces mots, l'homme exaspéré se jetait sur un banc de pierre.
Ah! malheur! damnation! dit-il en se relevant comme un pantin
mécanique. En même temps, il tira son sabre, et déchirant les
aiguillettes de son haut-de-chausses, il l'envoya à dix pas de là. Le
haut-de-chausses, en tombant, tomba tout roide; on aurait dit un homme
sans tête et sans jambes. Puis il ôta sa veste qui fut rejoindre le
haut-de-chausses. La sueur ruisselait de tout le corps de ce pauvre
homme: ses cuisses et ses bras étaient rouges comme du sang; une
écrevisse n'est pas plus rouge en sortant de l'eau bouillante... De
sorte que l'homme en question resta planté là, en chemise, devant moi,
dans une espèce d'affaissement satisfait qui lui donnait le plus
extraordinaire de tous les airs.

Oh! vraiment, c'était une figure hardie, un visage tannée, un poil
rude et roux, les membres d'un Hercule et le cou tors, un véritable
brigand: il avait conservé sur sa tête un chapeau fin orné de belles
plumes blanches et d'une cocarde brodée, le chapeau d'un noble
officier du roi.

Il s'approcha de la table où j'étais, il prit brusquement un verre de
mon vin et il but, il but tout d'un trait; il prit ensuite la
bouteille et la vida! Cependant un attroupement assez nombreux se
faisait au dehors; messeigneurs du gobelet et de la bouche, qui
revenaient dans de grands fourgons chargés de viandes et de légumes,
les femmes du voisinage, tout le faubourg fut bientôt à la porte des
_Cigognes_, bouche béante, espérant voir un fou.

Alors, sans se soucier de son haut-de-chausses, de son habit et de ses
épaulettes d'or, il emporta mon verre et son sabre; il traversa le
salon du rez-de-chaussée sans que personne eût envie de rire, et par
la main il me conduisit dans l'arrière-jardin, à une autre table.

--On est bien là, dit-il. Garçon, du vin! garçon, des habits et du
vin; mais avant tout du vin!...

Puis, s'adressant à moi:

--Vous êtes un brave homme, bonjour!

Un garçon se présenta.

--Nous n'avons à vous offrir, monsieur, que des habits à moi, de
pauvres habits de coton très-légers et qui seront peut-être un peu
courts.

Il pensa embrasser le garçon.

--Oui, mon ami, des habits à toi, une culotte légère et fraîche, une
veste dont les revers ne montent pas jusqu'aux blanc des yeux, et dont
les basques n'inquiètent pas mes talons; un habit comme le tien, voilà
ce qu'il me faut... En même temps il passait le pantalon de coutil, il
mettait la veste à raies jaunes et vertes, gardant toujours son
chapeau à plumes sur son front. Et quel soupir d'allégeance il
poussait sous ce pampre enchanté.

--Voilà une pièce à votre genou gauche qui jure horriblement, lui
dis-je en lui montrant le pantalon.

--Si monsieur voulait mettre un tablier tout blanc sur cette pièce, on
ne l'apercevrait pas, dit le garçon.

--Non, pas de tablier! Je suis heureux, content; je suis bien: va
chercher mes habits, mon garçon, je te les donne pour les tiens;
prends garde surtout à la doublure, elle est en or massif la doublure,
et tu pourras en acheter un cabaret à toi.

--Une culotte en or, monsieur!

--Oui, en or, me répondit-il; j'ai voulu une fois dans ma vie être
habillé comme un grand seigneur; j'avais imaginé cette doublure pour
me distinguer des autres courtisans qui mettent tout leur or en
dehors; mais que j'ai souffert! mais que je suis tout en sang! O
bienheureuse culotte! et il regardait amoureusement la pièce noire qui
se détachait à son genou, sur un fond blanc.

Je lui servis à boire, et je remplis son verre jusqu'au bord; il vida
son verre d'un seul trait.--Vous ne savez pas verser le vin dans un
verre, me dit-il sérieusement. Remplir un verre est une grande action,
sur ma parole; quand on a une bonne culotte et une bonne veste, il
faut prendre ses aises, et vous y allez comme un fils de famille qui
vient de dérober sa première bouteille à la cave paternelle.

A ces mots, il se posa d'aplomb sur son banc; il se plaça vis-à-vis de
son verre et le coude appuyé sur la table, prit la bouteille de sa
pleine main, puis il renversa lentement le petit vin qu'elle
contenait. En même temps, un large sourire, un sourire de bon homme,
un sourire de buveur, laissait entrevoir dans sa bouche deux larges
rangées de dents blanches et bien faites, pendant que son oeil de feu
suivait dans le verre la liqueur vermeille.

--Entendez-vous ce son léger, disait-il, cette imperceptible musique
aussi douce que le son du canon? Tin! tin! tin!... le son vibre à fond
dans le coeur, le vin est plus souriant, l'écume est plus blanche...
Tin! tin! Mon Dieu, la bonne culotte! Ah! mon Dieu, mon Dieu, que je
suis heureux!

Puis il vidait son verre et reprenait ainsi:

--C'est une découverte que j'ai faite, une grande découverte: quand le
temps est calme et que le vaisseau file ses dix noeuds, je m'amuse à
interroger ma bouteille, ma harpe éolienne, mon téorbe, mon clavecin,
mon violon, ma viole, tout mon orchestre, mon orchestre, ma fanfare;
mon ami, mon bon ami!... Pardieu! la bonne enveloppe que j'ai là!

Il s'interrompait pour s'asseoir plus à l'aise; il reprenait sur le
même ton:--Par le son, par l'odorat, je devine aussitôt quel vin je me
verse; un généreux vin de Bourgogne est un général d'armée; il
commande, on obéit. Le petit vin, le vin des Anglais, sur les bords de
la Garonne a la voix claire de la première fillette que vous
rencontrez, quand vous êtes resté deux ans à votre bord, et que vous
trouvez le soir, au coin d'une rue de comédie, marchant légèrement et
fredonnant un air nouveau; le vin de Champagne, oh! là, là! se démène
en écumant comme une passion de tragédie hurlant des vers de douze
pieds. Ne me parlez pas du vin des îles, muet comme un empoisonneur.
Parlez-moi du vin qui vous parle et qui vous soutient, et vous couvre
en pétillant de son écume... Ah! la bonne cotonnade, et le frais habit
que voilà!

J'admirais, j'écoutais, je ne pensais plus à ma femme; honteux
seulement de mon silence avec un si bon parleur.

--Et, à votre sens, monsieur, repris-je, assez heureux de ma question,
quel langage trouvez-vous au punch?

--Oh! pour le punch!... en même temps, il portait sa main à ses
lèvres... pour le punch!... Il passa son bras robuste au-dessus du
cou, il me fit pencher la tête jusque sur la table, et, s'étant bien
emparé de mon oreille, il murmura ces solennelles paroles:

--Pour le punch, aussi vrai que je suis un loyal marin, et que j'ai
reçu le baptême sous la ligne, j'aime le punch comme j'aime l'odeur de
la poudre. Le punch est un poëme à faire, plus difficile que tous ceux
de mademoiselle Scudéri; le punch est un enfant qu'on met au monde; un
esprit de feu, une âme légère qui folâtre, une fée; il est le produit
des deux mondes, le lien des deux mondes; j'aime à le faire quand j'ai
le temps... Mon Dieu, la bonne culotte et la bonne veste! que je suis
heureux, mon Dieu!

»Cet esprit de feu est rempli de courage; mes marins et moi nous en
avions bu, saturé de poudre, un certain jour que nous allions couler
bas, et qu'en échange d'une méchante barque, nous donnâmes au roi de
France un galion d'Espagne chargé des trésors de l'Amérique; de l'or,
des piastres, des diamants, de la cannelle, du rhum. Vive le punch!»

Il remplit lentement son verre et, après s'être assuré de la qualité
du vin:

--J'oubliais de vous dire, me dit-il, que, dans la cargaison que nous
avions prise, il y avait encore du sucre et du café, un café parfumé
qui vous monte au front comme une couronne, et qui vous fait découvrir
une voile, à sept lieues en mer! Hourra! hourra! mes braves, aux
voiles! pointez! silence! virez de bord! jetez le pont! montrez-vous,
encore un de pris! Vive le roi.

Il agitait son chapeau, il était rayonnant, c'était plaisir de voir
ce brave marin se promenant de long en large dans le jardin du
cabaret, en veste et en pantalon de nankin. Je criai moi aussi: Vive
le roi!

Après un instant d'enthousiasme, il revint s'asseoir auprès de
moi.--Quel grand roi! mais aussi quel ennui dans son palais! Il fronça
les sourcils, et il reprit: Buvons!

Je m'aperçus alors que sa main gauche était saignante et
déchirée.--Qu'avez-vous donc là? lui demandai-je en souriant; une
petite main a déchiré la vôtre! O le mauvais coup! les jolies femmes
de Paris n'en font pas d'autres, depuis longtemps!

--Ce n'est pas une jolie femme, monsieur, qui m'a égratigné de cette
sorte, c'est le chat du roi. C'est un beau chat, j'en conviens, gros
comme moi; ce chat blanc se promène en collier d'or comme un hidalgo
dans l'antichambre; j'aperçois le ministre qui le salue et le
confesseur qui le salue, et chacun lui fait place! Bon! je n'avais
rien à faire, je m'approche agréablement du matou: _Minet! Minet!_
viens, _Minet!_... On s'étonnait de mon audace... _Minet! Minet, ici!_
Et Minet faisait le gros dos, je me baisse alors pour le caresser, et,
niais que je suis! je veux passer la main sur la fourrure de Minet;
voilà Minet qui jure et qui s'emporte, et qui me donne un violent coup
de griffe!--Il entre alors chez le roi, avant moi, pour le prévenir
contre moi.

»--Sacrédié! m'écriai-je, vaincu par la douleur.

»Un huissier s'approche de moi.--On ne jure pas chez le roi, me
dit-il.

»J'allai m'asseoir dans un coin. Le même huissier revint près de
moi.--On ne s'assied pas chez le roi!

»Je me levai, et pour mieux vaincre ma colère, je me mis à siffler un
air de mon pays; mon vaisseau tremble quand je siffle cet air-là; les
matelots sont à leur poste, le pilote à son gouvernail, les canonniers
à leurs canons; quand je siffle cet air, c'est une tempête en plein
minuit.

»Je sifflais donc, quand le même huissier, un insolent drôle, vint à
moi, et, avec le même sang-froid:--On ne siffle pas chez le roi!

»J'étais furieux! comment j'ai fait pour ne pas l'assommer? je n'en
sais rien... Je pris ma pipe et je la remplis de tabac; l'huissier me
laissait faire, et je pensais que du moins, à la cour, la fumée était
permise...--On ne fume pas chez le roi! me dit l'huissier.

»J'ai brisé ma pipe. Ah, nom de nom!... Me traiter ainsi, moi, le
serviteur du roi! m'empêcher de fumer, de jurer, de siffler, de faire
chez le roi tout ce que j'ai appris à faire au service du roi! Je l'ai
dit au roi, qui m'a promis de donner des ordres à son huissier, pour
le jour où je reviendrai.»

Ainsi il parla. Il était si heureux de sa culotte de nankin!

La conversation de cet homme m'intéressait au dernier point; rapporter
tout ce qu'il me raconta m'est impossible: le roi lui avait dit: «Je
vous ai fait chef d'escadre,» il avait répondu: «Vous avez bien fait,
sire.» Il avait dit au roi: «Voyant que _le Neptune_ était engagé,
j'appelai _la Gloire!_...--Elle vous obéit, répliqua Sa Majesté. Et
comment, amiral, avez-vous fait pour traverser l'escadre ennemie?...
En ce moment, les courtisans me serraient à m'étouffer... à coups de
poings, j'écartai la foule à droite, à gauche, »Voilà comment j'ai
fait, sire!...

»Sur quoi je suis sorti pour échapper au supplice de ma doublure en
or...

»Le roi riait, les marquis riaient, et tous riaient... et me voilà!...
Mais quelle est donc cette aimable femme, aux yeux bleu de mer, qui
vient me chercher? reprenait l'amiral.

--C'est ma femme elle-même, ne vous déplaise, monseigneur...

C'était ma femme, en effet, qui avait parlé à M. de Lauzun, l'ami du
roi. Sa demande étant accordée (ah! c'était une enjôleuse), elle eut
l'honneur de rentrer à Paris, dans le carrosse de notre ami...
Jean-Bart.




L'ÉCHELLE DE SOIE


--Vous ne sauriez croire, ami Francis, me dit-il, tout ce qu'il y a de
charme et d'innocence dans un bain de femmes turques: ignorant comme
vous l'êtes, vous avez tort d'en parler si légèrement.

A ces mots, le vieux général reprit son _brûle-gueule_, il s'enfonça
dans son fauteuil, il croisa les jambes, et retomba dans cette rêverie
éveillée qui fait le charme du tabac de la Havane, opium bâtard de
nous autres orientaux de Paris ou de Saint-Cloud.

La conversation finit là. Je me levai;--à l'autre extrémité du salon,
je fus saluer la fille du général, Fanny, jolie et rieuse personne,
qui, sous ce masque de fumée, paraissait aussi brillante qu'une belle
gravure de Wilkie sous un verre sans défaut.

C'est un charmant contraste, le vieillard qui se fait poëte dans une
ondoyante fumée; une jeune fille qui respire et qui chante à travers
le nuage. Vous la voyez comme une apparition au delà des sens: à peine
vous distinguez son visage, elle n'a plus de souffle; on dirait une
sylphide qui s'est trompée d'élément. Mais j'étais trop accoutumé à
voir Fanny avec son père, pour faire toutes ces belles réflexions.

Je fus donc m'asseoir près d'elle, et bien plus près que je n'aurais
osé le faire, sans la fumée qui comblait les distances: cette
atmosphère ondoyante est si favorable à l'amour!--Il y a des moments
où vous êtes seul entre deux nuages, vous rêvez à vos amours.... Tout
à coup, le nuage s'entr'ouvre et vous voilà au sommet de ces alpes
fantastiques, à côté de la belle Fanny, enveloppé du même voile, isolé
avec elle du monde extérieur, à vos pieds les mêmes orages, le même
calme sur vos têtes. Alors la belle sourit avec plus d'abandon, vous
la regardez avec plus d'audace; pas de nuage et pas de rempart... A la
fin, vous voilà retombés, elle et vous, dans le salon enfumé, au
milieu des guerriers de l'Empire qui décorent la muraille; vous
entendez sonner dix heures, le signal du départ: c'est à peine si vous
avez le temps de reculer votre siége de celui de Fanny.

--Votre pipe est-elle déjà vide, général?

Le général avait sa tête penchée; son fourneau tout noirci, reposait à
terre à côté de son chien. A voir cette large machine entourée encore
de légères vapeurs, on l'eût prise pour l'Etna, quand il se repose
enfin, lassé de jeter sa lave et sa fumée.

Après deux minutes, le général répondit à ma question.

--C'est assez fumer pour ce soir, monsieur Théodore; je ne suis plus
ce que j'étais: j'ai vu le temps où je serais resté trois nuits et
trois jours à jeter en l'air plus de fumée que n'en pourrait faire, en
un an, tout un corps de garde de soldats citoyens. C'étaient de grands
et vifs plaisirs! Tout nous manquait, l'habit sur notre corps, la
chaussure à nos pieds, le pain, le vin, la paille... Heureusement le
tabac nous soutenait. Le tabac! beau rêve! Il y avait à l'armée
d'Egypte des hommes qui avaient le coeur de faire des vers français
devant les pyramides. Un d'entre eux a osé faire un poëme épique au
milieu du désert. J'ai fumé aux pyramides, j'ai fumé partout et
toujours. La première fois que je vis ta mère, ma chère Fanny, elle
recula de trois pas! j'avais les lèvres enflées à force d'avoir pensé
à ta mère. Elle était si douce et si jolie! Elle aimait avec transport
les fleurs, les odeurs suaves, le linge brodé et odorant! Son oeil
était si pur, sa joue était si blanche! Eh bien, ma chère enfant, je
l'avais apprivoisée, ta mère. Que de fois elle a posé sa lèvre
élégante, et fraîche, sur mes lèvres brûlées par le tabac! Que de fois
elle a chargé ma pipe de sa main charmante. As-tu vu le cerf de
Franconi, ma fille? Quand le cerf avait tiré son coup de fusil, il
respirait l'odeur de la poudre: ainsi était ta mère. J'allais à elle,
je lui tendais ma pipe, en faisant les gros yeux. Ta mère arrivait à
petits pas, elle tendait son joli nez sur ma pipe, chaude encore; et
Dieu sait qu'elle se sauvait en éternuant, la peureuse! Rentrée chez
elle, elle déroulait ses cheveux, elle changeait de robe et de
mouchoir, toute l'eau de Portugal y passait!

Disant ces mots, l'oeil du bon général était humide. Vous avez vu cela
souvent: une larme qui roule dans un oeil vif encore, et qui reste
suspendue à de gros cils; et la joue honteuse de se sentir humide!
Fanny entendant parler de sa mère, jeta ses deux bras au cou de son
père; elle appuya sa tête blonde sur la poitrine du vieillard; ce fut
alors seulement que cette larme après avoir roulé sur le visage du
général, rejaillit sur le visage de son joli enfant: le bon père se
sentit soulagé.

--Bonsoir, dit-il, bonsoir, ma fille; bonsoir, mon bon garçon. Voilà
une femme, elle a la grâce et la beauté de sa mère... Elle ne craint
pas plus le tabac et la fumée que moi, son père. Aussi je l'ai élevée
au gré de mon coeur. Quand elle vint au monde, et que sa mère me la
donna d'une main tremblante, il y avait huit nuits et huit jours que
je n'avais fumé; j'étais défait et livide! J'avais prié le bon Dieu,
tremblant comme un moine espagnol qui abjure! Quand j'eus mon enfant,
je repris ma fumée, et je couchai ma fille en son petit
berceau-voyageur. Nous étions en Espagne alors: beau pays! J'envoyai
chercher une nourrice andalouse, une nourrice comme pour un empereur.
Elle arriva la nourrice, grosse mère rebondie, oeil noir, cheveux
noirs, visage idem, mais tout le reste était très-blanc. Je la vois
encore; elle tenait à la bouche un long _cigaretto_ que lui avait
donné quelque muletier en passant sur la route.--Tenez, Maria! prenez
cet enfant. Bien! nourrice, garde ton cigare; je n'ai pas peur de la
fumée, commère; ma femme non plus. Et ma fille se jeta sur le sein de
la nourrice, et comme je m'approchai pour voir comme elle allait s'y
prendre, halte-là, la nourrice l'enveloppa dans un nuage, et moi, je
me fis apporter ma pipe, et je ne quittai plus la nourrice. Je fumai
avec elle aussi bien que j'aurais fumé avec un capitaine de dragons;
aussi vous comprenez quel plaisir c'est pour moi, de savoir que ma
fille aime son père et les plaisirs de son père. Quel bonheur de
pouvoir entrer partout chez soi, sans avoir à redouter certaines
limites. Aussi bien je te promets un mari qui saura fumer comme ton
père, mon enfant; c'est le moyen de n'avoir ni un débauché, ni un
joueur, ni un faiseur d'esprit, ni un moqueur, ni un oisif; mais un
brave homme, aimant sa maison, sa femme et son feu. C'est moi qui te
le promets, Fanny, tu n'épouseras jamais qu'un fumeur.

J'avais pris machinalement la pipe du général, et, l'entendant parler
avec tant de véhémence, j'avais approché le tuyau de ma bouche et
j'étais dans l'attitude d'un homme qui médite ou qui fume, quand le
général, me regardant avec la plus profonde pitié:--Pauvre espèce! et
quelle triste génération! Allez donc en Egypte, ou prenez Moscou avec
des gaillards de ce calibre! A ton âge, morbleu! j'étais un homme de
fer: les femmes, le froid, le chaud, la bataille, le sommeil, le
plaisir, rien n'y faisait; je n'aurais pas reculé d'un pas, devant un
excès quel qu'il fût; c'est qu'alors nous avions des âmes d'une haute
trempe. Vous autres, tout au rebours, vous êtes une race molle et
blafarde, pitoyable à voir. C'est une grande misère ces jambes grêles,
ces mains mignonnes, ces poitrines rétrécies, ces visages pâles, ces
cheveux bouclés, cette barbe qui serpente au hasard, ces voix flûtées,
et de dire que tout cela s'appelle un homme! Un homme, _morbleu_! Un
homme aujourd'hui, sais-tu ce que c'est? C'est quelque chose qui sait
le latin, qui lit des journaux, qui déclame des vers, qui se lève à
huit heures, qui se couche à onze, qui boit de l'eau, et fume des
cigares en papier. Vos hommes portent des gants jaunes, ils ont des
habits étroits, ils affectent de montrer leurs dents et leurs
gencives, ils ont un lorgnon à leur cou parce qu'ils n'y voient pas,
ils parlent beaucoup et toujours; surtout ils parlent de préférence
des choses qu'ils ignorent et des pays qu'ils n'ont pas vus: de
l'Espagne, de l'Alhambra, de l'Orient, où ils ne sont jamais allés, et
des bains turcs, dont ils n'auraient aucune espèce d'idée, même quand
ils seraient allés en Orient.

--Général, lui dis-je, vous revenez aux bains turcs par un long
détour; il serait plus charitable de me dire tout de suite, l'histoire
que vous avez envie de me conter à ce sujet.

--Laissez ma pipe! laissez ma pipe, monsieur! me cria le général, sans
répondre à ma réponse. Veux-tu bien laisser ma pipe! toute muette
qu'elle est, et toute vide, il y a encore assez de feu dans ses
cendres, assez d'âme en ce corps éteint, pour vous jeter ivre-mort sur
ce tapis jusqu'à demain!--Or ça, bonsoir, mon doux enfant! bonsoir ma
fille! Et il embrassa son joli enfant, et la jeune fille se retira en
me disant, à moi aussi: _Bonsoir!_

Le général la suivit des yeux; la porte du salon se referma, et je
croyais voir encore la charmante apparition. Quand il fut dit que nous
ne la reverrions plus que le lendemain, nous fûmes d'une grande
tristesse son père et moi; il se rejeta dans son fauteuil de
très-mauvaise humeur: et moi, regardant la pendule, tout à l'heure si
rapide, et si lente à présent, je pensai, avec un soupir, qu'il
fallait que cette aiguille fît le tour du cadran, avant de vous
revoir, ma chère Fanny! Il y eut entre le général et moi un silence
qui dura plus d'un quart d'heure, et muets tous les deux, nous eûmes
une de ces longues conversations qui viennent du coeur, si pleines de
choses, et de tendresse et de serments d'amitié; une conversation du
sixième sens, entre un vieillard indulgent et un jeune homme honnête
qui se donnent, sans le savoir, lui un fils de plus, lui un second
père. C'est ainsi que, peu à peu, nous fûmes consolés, pensant tous
les deux au lendemain.

Quand nous eûmes bien épanché notre coeur dans ce silence, et quand
tous nos secrets intimes, de lui à moi, de moi à lui, furent épuisés,
la conversation reprit son cours:

--Fais le thé, me dit-il, charge ma pipe, ranime le feu, et buvons du
thé, puisque aussi bien, pauvre monsieur, le rhum vous monte au
cerveau, comme le tabac. Trop heureux encore si monsieur peut dormir,
quand il aura deux ou trois tasses de thé vert dans le cerveau.

Il se prit à sourire; je découvris la théière, je chargeai la pipe; le
tabac et le thé jetèrent leur arome. Le général se retourna pour
regarder le portrait de sa fille; de sa fille, son regard se porta sur
moi, sur le thé, sur sa pipe: il avait dans cet instant la physionomie
heureuse d'un homme heureux.

--Quand je suis avec toi, me dit-il, une chose me chagrine et me gêne
étrangement; je suis mal à l'aise avec vous autres, jeunes gens d'une
époque où tout est gêne et souffrance. Ah! vous êtes trop sages pour
un vieux comme moi: je n'oserais pas parler plus librement devant
vous, que je parlerais devant ma fille. Enfants! vous n'avez pas vu le
Directoire? Vous n'avez pas assisté à ce moment de plaisirs solennels,
quand toute la France, enfin délivrée de l'échafaud, se ruait dans
toutes les jouissances de la vie et de la jeunesse, à la façon d'un
écolier échappé aux étrivières du pédagogue. Les guerres d'Italie, le
général Bonaparte et l'Egypte marchèrent à ce réveil délirant. J'eus
le bonheur de faire partie de l'Europe active; je fus soldat à la
suite du grand homme, et, quant aux scandales du Directoire, je ne fis
que les entrevoir. Cependant, je m'en souviens encore, et quand ma
fille dort entre ses rideaux blancs, j'aime à parler de tout cela avec
toi, mon enfant.

--Général, répondis-je, il me semble que vous calomniez bien fort la
génération présente. Tant s'en faut qu'elle soit aussi chaste que vous
l'imaginez: elle est née en toute hâte, elle a le sentiment des
grandes passions, elle n'en a pas la force. Il n'y a plus de Lauzun,
il n'y a plus de Cambronne, il y a des rêveurs qui lisent les
_Méditations poétiques_. C'est notre petite santé qui fait nos grandes
vertus, mon général, mais, de grâce, ne le dites à personne, et
surtout n'en parlez pas à votre enfant qui dort!

Et maintenant, à présent qu'il est onze heures, que votre pipe est
brillante comme une étoile, que le thé est versé pour nous deux, si
vous me racontiez votre scène dans les bains des femmes turques?
Faisons cette débauche à nous deux, le voulez-vous?

--Oh! reprit-il, ceci est une belle histoire, et je vais te la conter;
aussi bien, depuis sept heures du soir, je suis fatigué de vous
entendre parler de l'Orient comme vous faites; je suis las de vos
vers, de vos descriptions, de vos contes, de vos grands livres à
gravures sur l'Egypte, moi qui ai vu et touché l'Egypte!...

A la fin, il commença brusquement ce récit si longtemps attendu:

«J'étais à bord de _l'Orient_ avec le général Bonaparte; nous allions
en Egypte lui et moi, lui général, moi soldat. Nous sommes entrés à
Malte ensemble; nous avons débarqué ensemble dans la même chaloupe,
suspendus à la même corde, sur le rivage. Il me tendit la main à moi
soldat. Il a tendu ainsi sa main à dix armées; puis nous avons pris
tous les deux l'Alexandrie d'Alexandre le Grand. Il fallut aller au
Caire; traverser le désert et les Arabes: point de verdure, point
d'eau, des puits comblés, et le mirage qui faisait de tous ces sables,
autant de lacs argentés sous un ciel de France! C'était beaucoup
souffrir. Bientôt nous passâmes devant les pyramides. Tout seul,
Desaix passa sans lever son chapeau à tous ces siècles qui nous
saluaient de ces hauteurs. J'étais à l'avant-garde et j'entrai au
Caire un des premiers. Nous avions eu tant de chagrins, de malheurs et
de peines pour arriver jusque-là! Nous avions eu soif si cruellement
et si souvent! Je dis à quelques-uns de nos compagnons:--Mettons-nous
quelque peu sur une hauteur, pour nous reposer, et voir entrer le
général en chef!

»Justement, à l'entrée de la ville, il y avait un petit bâtiment
sombre et sans grâce. Au sommet de la maison, sur le toit, s'étendait
une terrasse au grand air, qu'abritait la muraille d'un palais. Sur
cette terrasse, nous fûmes nous placer, mes amis et moi. Il y avait
six jours que nous n'avions été à l'ombre, six jours que nous n'avions
eu un moment de repos: que cette halte était belle, et nous cinq, sur
un des toits de la ville conquise, étions-nous haletants et curieux!

»Au loin, tout bruissait, tout frissonnait. Le bruit d'une armée en
marche est plus formidable que le tonnerre. Entendez-vous les premiers
pas des soldats républicains, et le pas du général, qui battait plus
haut, à lui seul, que tous les autres réunis: le tambour et la
trompette, le coq gaulois aux ailes déployées qui nage dans les trois
couleurs, l'arc-en-ciel triomphal? Bravo! Nous vîmes entrer tous ces
travaux, tous ces dangers, tous ces Français, tout ce général; il nous
semblait, du haut de ce toit propice, que nous nous voyions passer. En
présence de cette gloire, nous nous levâmes, pénétrés de respect; et,
comme nous avions oubliés d'être chrétiens, nous criâmes en vrais
croyants: _Dieu est grand!_

»Il y a des heures où la religion est un besoin. C'était la première
fois, depuis mon départ, que je m'avisais de croire en Dieu!

»Au moment où nous nous levions tous les cinq, battant des pieds et
des mains et criant: _Dieu est grand!_, le toit fragile vient à
s'enfoncer mollement sous le faix; étonnés, et ne sachant pas ce que
nous devions craindre, nous nous sentîmes descendre au milieu d'une
vapeur odorante, chaude vapeur pleine de volupté et de repos; un
instant nous crûmes au paradis de Mahomet.

»Vous autres de la génération nouvelle, si vous aviez cette histoire à
raconter, vous seriez une heure à décrire ce bain turc, à examiner ces
femmes turques presque nues; vous diriez la blancheur de leur peau, la
beauté de leurs lèvres, la petitesse de leurs pieds, la finesse de
leur taille, la couleur de leur prunelle et la longueur de leurs
cheveux, éternels descripteurs que vous êtes! Malheur à la
description, elle a tué l'intérêt du récit et du voyage. La
description, c'est votre maladie à vous autres, vous ne sentez rien en
bloc. Qu'un de vous entre au sérail, de toutes ces beautés, le
maladroit n'en verra qu'une seule, détruisant ainsi l'effet de cet
accident heureux.

»Nous, au contraire, nous étions cinq au milieu de vingt femmes
effrayées; cinq Français, dont un Corse qui devenait plus Français
chaque jour, à mesure que Bonaparte gagnait une victoire. Tous les
cinq, tombés au milieu de vingt baigneuses. Oh! quel bonheur
d'échapper un instant au bruit, au soleil, à la poussière, à la gloire
de la ville! Quel bonheur de voir enfin l'Orient dans ses mystères!
Pas un de nous ne se mit à réfléchir, à décrire, et notre premier soin
fut de rassurer du geste et du regard, ces odalisques muettes. Bientôt
nous fûmes compris par ces dames toutes rassérénées, bientôt nous
fûmes à l'aise comme dans un salon français tout rempli de femmes
habillées à la grecque. Ce lieu était silencieux, caché, rempli d'une
molle vapeur. L'eau froide et l'eau chaude coulait au milieu,--et les
mains grêles des baigneuses jetaient cette eau sur leurs beaux corps;
chacune d'elles se jouant avec le miroir transparent. Puis, c'étaient
de petits cris de joie, et des cris effarés, des mouvements de
curiosité haletante, des rivalités charmantes. Elles étaient là, ces
vingt princesses et reines de beauté, qui avaient quitté le harem pour
le bain; elles étaient dans leur moment de liberté, espérant beaucoup
de la guerre et de la conquête, et répétant en toute espérance le nom
sauveur de Bonaparte, qu'elles savaient par coeur. Le nom de
Bonaparte était déjà un nom si grand, que les _muets_ eux-mêmes
l'auraient tous répété au besoin.

»Alors nous fîmes, à notre tour, nos ablutions au bord du ruisseau
d'eau tiède. Nos compagnes, en riant, nous couvrirent d'essence de
roses; elles démêlèrent nos cheveux, elles blanchirent nos visages,
elles nous offrirent le sorbet dans des coupes de cristal. Elles
murmuraient doucement à nos oreilles; elles s'étonnaient de nous voir
si polis et si doux, leur souriant avec tendresse, et leur baisant
respectueusement les mains!

»Cependant, au dehors, nous entendions retentir les tambours français,
et nous vidions nos coupes à la santé de nos frères d'armes, plus
glorieux et moins heureux que nous.

»Je n'ai jamais été plus content de ma vie. En Espagne, il est vrai,
je me suis hébergé dans des couvens de moines tout ruisselants des
vins de Malaga et de Porto; je suis descendu en Italie au milieu de la
vapeur des roses, après avoir traversé les Alpes chargées de neiges;
en revenant de Moscou, mort de misère, en haillons et les pieds nus,
je fus accueilli par une comtesse polonaise de dix-huit ans, qui me
mit dans son lit de batiste et de velours, comme elle eût traité son
propre fils, la chère femme! Eh bien, jamais dans cette joie extrême
qui succède à l'extrême douleur, dans cette extrême abondance qui
remplace une horrible disette, je n'ai éprouvé ce que j'ai éprouvé
dans mon bain du Caire! Au milieu de mon sérail à moi, le sultan à
trois chevrons, témoin de leur coquetterie, de leur abandon charmant,
il me semblait que je prenais ma revanche de toutes mes fatigues, de
toutes mes privations depuis que j'avais quitté la France. A la fin,
j'avais trouvé cet Orient après lequel nous courions tous; je les
avais trouvées ces houris qui nous agitaient dans nos rêves sous les
tentes du camp; le premier, j'avais mis vraiment le pied sur cette
terre de féeries. Sézame, ouvre-toi!... En ce moment, nous étions plus
réellement les vainqueurs du Caire que ne l'étaient Bonaparte et le
reste de l'armée, et voilà pourquoi, si vieux que je suis, je te
rappelle tout cela en détail.

»Quand les femmes turques sont au bain, pas un homme, quel qu'il soit,
n'a le droit de les troubler. Les nôtres restèrent longtemps au bain,
ce jour-là. Mais enfin il fallut se séparer. Pour leur dire adieu,
nous leur donnâmes à toutes un nom: adieu, Louise! adieu, Victoire!
adieu, Fanchette! adieu, Marion! adieu, toutes! adieu, les belles!
adieu, les houris! adieu, mes amours! adieu, _Fanny!_ Quand je dis
Fanny, je me trompe; c'est le nom de ma fille, et c'est un nom que je
ne donnerais pas, pour le bâton d'un maréchal, à la femme du Grand
Turc: mais adieu, Clarisse! Agathe, adieu! adieu, Zoé! Nous réunîmes
en bloc tous les noms de nos premières amours, et ces noms de Paris,
ces noms de nos soirées de fête, ces noms de nos théâtres ouverts de
nouveau, ces noms de nos couvents détruits, ces noms français, ces
noms en robes grecques et romaines, aux pieds nus et chargés de
diamants, nous les fîmes retentir dans ce bain des péris, qui les prit
pour les noms les plus voluptueux de l'Orient. Nos adieux furent
longs. Quels sourires, que de larmes! que de belles mains tendues
vers nous! Déjà battait la retraite du soir; déjà les sons de la diane
nous rappelaient à la garde du camp.

»Mais hélas! hélas! comment sortir de ce piége enchanté? Le toit est
enlevé, la muraille est à pic.--Il était si facile de se laisser
glisser sur l'humide mosaïque: mais comment remonter? à la porte,
veillent les esclaves; à la porte, si l'on nous voit, nous entendrons
des cris féroces, nous aurons désobéi au général; nous exciterons une
révolte dans la ville soumise à peine; le musulman jaloux invoque
Allah!... Ces femmes sont perdues, et nous serons fusillés sur
l'heure. Voilà ce que nous disions entre nous, mais en vrais soldats,
sinon sans reproches, au moins sans peur.

»Albert, qui était déjà caporal, tirant de sa poche la proclamation du
général, se mit à lire solennellement de la proclamation militaire,
les passages qui pouvaient nous concerner!

   «Soldats,

   »Les peuples chez lesquels nous allons entrer traitent les femmes
   différemment que nous; mais, dans tous les pays, celui qui
   _outrage_ une femme, est un monstre.

   »Article 1er. Tout individu de l'armée qui aura _outragé_ une
   femme sera fusillé.

    (Signé) BONAPARTE, _membre de l'Institut National_.»

»Nous sommes perdus, disait le caporal Albert, nous sommes perdus, ma
chère Margot, même si ces dames nous pardonnent nos _outrages_.
Parlant ainsi, Albert embrassait une grosse Géorgienne aux yeux
noirs.

»Rufo, qui était Corse et fanfaron:--Bah! dit-il, le général est mon
cousin, et il ne voudra pas nous _chagriner_ pour si peu. Tous les
Corses voulaient être les cousins de Bonaparte.

»Eugène, qui était des bords du Rhône, Eugène qui avait été clerc de
procureur dans l'étude de sa mère, en ce temps-là les gens de loi
étaient rares, rassurait Philippe qui tremblait de tous ses membres.

--Lis cette loi avec soin, Philippe, interprète-la, ne t'attache pas à
la lettre, et tu seras sauvé.

«Sera fusillé celui qui aura outragé une femme.» Or, nous n'avons
outragé personne ici, mesdames. Et les pauvres femmes avaient l'air de
répondre: O Dieu du ciel! vous ne nous avez pas outragées, M. Albert,
vous non plus, M. Rufo, ni vous M. Philippe, et vous M. Eugène; quant
à moi, j'avais peine à me dégager d'une pauvre jeune fille qui me
tenait embrassé de ses deux bras: Je ne t'ai pas outragée, n'est-ce
pas, Elvire?

»Dans ce temps-là, il y avait à Paris beaucoup de femmes qui
s'appelaient Elvire, en l'honneur d'Ossian, le poëte favori du général
en chef; je ne sais pas quel nom elles portent aujourd'hui.

»--Et puis nous avons toujours Rufo, le cousin-germain du général, qui
nous empêchera d'être fusillés, mon bon Philippe. Philippe tremblait
toujours de tous ses membres, malgré la sage interprétation de la loi.

»La position devenait critique, et nous étions perdus en effet, si
l'une de ces dames, la grosse et bonne Géorgienne, ne se fût avisée
d'un stratagème auquel nous n'aurions pas pensé. Au moment où la
pâleur commençait à envahir tous les visages, la Géorgienne se plaça
sans mot dire contre la muraille, justement sous l'ouverture du
plafond par laquelle nous étions descendus: ce fut la base solide sur
laquelle nous improvisâmes l'escalier libérateur. Marion au bas du
mur, Louise grimpa sur Marion, Fanchette sur Louise, Victoire sur
Fanchette; comme elle était la plus grêle et la plus légère, la pauvre
fille qui m'embrassait grimpa sur Victoire; elle fut le dernier
échelon de cette échelle animée, échevelée et pleurante, qui devait
nous rendre à la liberté. Philippe grimpa le premier sur cette
échelle, et tremblant qu'il était, il meurtrit plus d'une blanche
épaule, il égratigna plus d'un visage, il ne dit adieu à personne, il
se voyait fusillé le lendemain matin! Rufo, plus sage, eut grand soin
de ne pas laisser flotter son sabre; mais comme il avait sa chaussure
entre les dents, il n'eut pas un seul baiser à donner à cette échelle
vivante qui tremblait sous son poids.

»Restés tous les trois dans le bain, Eugène, Albert et moi, nous
oubliâmes toute discipline et ce fut à qui de nous monterait le
dernier:--A toi, Eugène, disait Albert. Eugène ne voulait pas
monter.--A toi, Albert; Albert montait les premières marches: il
arriva ainsi au troisième échelon; il l'embrassait avec l'ardeur d'un
capitaine de la garde, puis, folâtre enfant qu'il était, il se
laissait doucement glisser jusqu'à terre, pour recommencer son
escalade. Par Mahomet! disait Albert, je reste ici, j'y suis bien, je
veux être fusillé; vous autres, fuyez et laissez-moi. Eugène se
suspendit à ces belles femmes rieuses et pleines de grâce; une fois
sur le toit, il voulut redescendre, et tout à coup plus d'escalier,
l'escalier était à bas, qui dansait en pleurant. Et nous voilà
narguant Eugène _le parvenu_. Lui cependant:--Viens donc, Albert,
viens donc, Georges, venez... ou je vais redescendre! Et nous de
danser la farandole, narguant Eugène: _Tu n'iras plus au bois, les
lauriers sont coupés_.

»A la fin, je dis à maître Albert:--Albert, il faut sortir d'ici,
absolument. Qui de nous sortira le dernier? Va d'abord, tu me donneras
la main. Sois bon enfant; je t'ai donné une bonne place au premier
rang, si bien que tu as manqué d'être tué à mes côtés, et tu dois t'en
souvenir!

»Albert, touché de mon discours, m'embrassa comme s'il eût embrassé la
Géorgienne. L'escalier se forma de nouveau; on choisit les femmes les
plus fortes; j'ai toujours été d'un embonpoint si ridicule! Je ne sais
comment cela se fit; mais ma jolie brune était encore assise au sommet
de l'échelle; elle me regardait d'un air pénétré.

»Je fus fidèle à ma parole, et je montai tout de suite après Albert.
Je me faisais léger et petit, de mon mieux; je montai lentement. Je
sentis plus d'une poitrine haletante; j'entendis plus d'une voix qui
me disait adieu dans cette langue inconnue qui vient du ciel.
J'atteignis enfin au sommet; Albert et Eugène me saisirent de leurs
bras nerveux et m'attirèrent... à eux. Hélas! hélas! à cet instant
même ou j'étais exaucé, j'eus un des plus violents chagrins de ma vie.

»A ces mots, le général déposa sa pipe, il avait du chagrin plein le
coeur!--Figure-toi, Théodore, que la jolie brune, cette petite fille
de seize ans, le dernier échelon dont je t'ai parlé, s'attachait à moi
avec tant de force, qu'elle vint avec moi sur la plate-forme; une fois
sur la plate-forme, elle se jette à mes pieds, les mains jointes, sans
vêtements, priant, s'arrachant les cheveux, et parlant, d'une voix si
douce et si plaintive, que je la comprenais, comme si j'avais le don
des langues. Elle se tordait, elle criait; elle se leva, elle
m'embrassa; elle me disait en arabe: «Ne me laisse pas ici toute
seule! emmène-moi, je serai ton esclave, je serai ta femme!» Eugène,
Albert et moi, voyant cette douleur, cette beauté, ces cheveux épars,
ce sein nu, cette pauvre femme hospitalière et si bonne, tout cela,
l'âme et sa belle enveloppe, qu'il fallait abandonner sans retour,
nous fûmes près de pleurer, comme elle pleurait.

»Ce fut une douleur suprême. A mon tour j'étais à ses pieds, je
l'embrassais avec délire; je lui dis adieu avec des larmes; Eugène,
Albert la rendirent doucement à ses compagnes. Puis, tout à coup, pour
la ranimer, voilà toutes ces femmes qui frappent dans leurs mains, et
remplissent l'air de leurs cris. La porte fut ouverte avec fracas; les
esclaves accoururent; les femmes se voilèrent, et de leurs mains
brûlantes elles montrèrent ce toit entr'ouvert, et ces chrétiens qui
s'enfuyaient.

Les époux de ces femmes remercièrent Allah, dans leur prière, du
danger dont il les avait préservés.

Le toit fut réparé, le lendemain, avec du fer.

Quant à nous, moi pleurant, eux riant, tous les cinq épanouis, frais
comme des roses, reposés comme un sultan, couverts d'essences, chargés
d'amulettes, d'anneaux d'or et de chapelets d'ambre, nous rentrâmes
au camp, à la faveur de la première confusion.

»Nous fûmes salués à notre entrée, comme cela était dû à des gens de
l'avant-garde qui s'étaient battus les premiers, et qui étaient
signalés nominativement dans l'ordre du jour. Seulement, les camarades
trouvèrent que nous portions avec nous une odeur insupportable:
l'essence de rose étant peu connue alors, et peu en usage dans le
camp.

»Le lendemain, nous étions nommés sous-officiers tous les quatre;
Albert était officier tout à fait.

»Un mois après, j'avais la peste à Jaffa.»

Le général achevait son récit quand il sentit quelque chose qui
touchait légèrement son épaule; il se retourna vivement, et le visage
couvert de rougeur.

C'était son lévrier favori qui, dans un accès de tendresse, lui disait
_bonsoir_.

--Tu m'as fait une horrible peur, Vulcain, dit le général, j'ai cru
que c'était ma fille qui nous écoutait: quelle honte c'eût été pour
moi!

Je me levai.--Bonsoir, général.

Il me prit la main:--Bonsoir, mon enfant.

Je sortais, il me rappela.

--Fais-moi le plaisir de couper ta barbe et tes moustaches; fais-moi
le plaisir de ne plus mettre de gants jaunes, et de ne plus porter de
lorgnon, veux-tu?

Nous avions de si bonnes moustaches nous autres dans l'armée, des
mains si nerveuses, une barbe si noire et de si bons yeux, que toutes
vos moustaches, et vos gants jaunes, et votre barbe, et vos lorgnons,
et.... vos bains Vigier, me font pitié!




LE VOYAGE DE LA LIONNE


Puisque aussi bien on ne fait plus de drames, enfermés que nous sommes
dans le cercle vulgaire des empoisonnements et des meurtres, je veux
vous raconter une action, terrible jusqu'au sang, amusante jusqu'aux
larmes; un drame à deux acteurs, comme _Bérénice_; un drame qui
commence et se dénoue au pas de course; un drame sans contre-sens,
sans barbarismes, sans adultères, sans injures contre les prêtres,
sans préface et sans _gracioso_; un drame enfin comme on n'en fait
plus.

Cette fois, vous serez délivrés de l'exposition qui explique, du
confident qui raconte, du héros qui dit: _Je suis Agamemnon_, ou bien,
_je suis Oreste_; vous serez délivrés de l'amoureux qui roucoule, et
du récit final, voilà pour le drame antique. Vous n'aurez aucun des
désagréments du drame moderne: le moyen âge, les vers coupés, les
décorations aux vitraux gothiques, les nains, les fous et les varlets,
la bonne dague de Tolède, et les bonds extraordinaires de l'héroïne
qui se roule au cinquième acte, la ceinture défaite, le sein nu,
l'oeil en feu, la voix d'un pathétique enrouement.

L'origine du drame que je raconte remonte à la guerre d'Alger. De
l'Afrique nous sont venus déjà Mithridate, Jugurtha, Monime, et tant
d'autres, sans compter saint Louis, tel que l'a vu M. de
Chateaubriand. Ma nouvelle héroïne est africaine. Outre les trésors de
la Casauba et le mauvais tabac, nous avons encore reçu de nos
conquêtes récentes, la plus belle cargaison de lions, de panthères et
de tigres. Au bruit que faisaient ces gladiateurs hurlant, on se fût
cru aux jeux du Cirque, au commencement d'un nouveau siècle, au
triomphe de César. La guerre d'Afrique nous a mis en provisions de
lions, pour vingt bonnes années. Au jardin des Plantes, on ne les
compte plus. Ils sont chez eux, ils grandissent, ils font leurs dents,
ils répondent en choeur aux folles de la Salpétrière, quand elles
hurlent dans la nuit, par un temps d'orage; ils sont chez eux,
nourris, blanchis, portés, et tout le reste du compte que le valet du
_Joueur_ présente au père de son maître, dans Régnard:

    Nourri, logé, servi, désaltéré, porté.

Or, dans ce débordement de bêtes féroces, dans cette invasion du drame
africain, il est arrivé que les gouvernements n'ont pas été les seuls
à s'apercevoir des bienfaits de la conquête. De simples particuliers
ont été traités comme des rois; le désert a jeté à profusion ses
largesses; dans cette grande battue, au milieu des sables brûlants, le
simple citoyen n'a pas été oublié; on a fait des bourriches
particulières de panthères et de chacals: je connais, pour ma part, un
grand orateur de ce temps-ci, qui a reçu une lionne vivante par le
roulage, comme il eût reçu trois lapins et deux perdrix, de la forêt
de Fontainebleau. «A Monsieur Chaix-d'Est-Ange, à Paris.»

Cette lionne était un gage de souvenir auquel mon ami fut sensible. Il
écrivit sur le registre des messageries: _reçu une lionne en bon
état_, comme ce soldat de l'empire écrivant: _reçu un pape_; tant nous
sommes apprivoisés avec les puissances les plus redoutées du monde!
Voilà donc la lionne au milieu de la basse-cour de l'illustre avocat.
La pauvre bête était à bout de ses forces; l'espace étroit de la cage,
la longueur du chemin, la mauvaise nourriture, les regrets du pays
natal, l'avait rendue humble et soumise. Ainsi Coriolan, au foyer du
roi des Volsques.

Cependant la jeune lionne eut bon accueil! Chacun lui fit fête, en
cette maison hospitalière. Le jeune enfant prit la lionne pour le
chien qu'il avait perdu, et la caressa de la main, en l'appelant
_Fidèle_. Remarquez, tous, que mon drame ici commence; ma lionne,
affligée et pleurant la patrie absente, c'est la jeune princesse
captive dans _Rodogune_, qui commence par des larmes, et finit par
empoisonner, ou peu s'en faut, sa belle-mère; mais n'anticipons pas
sur les événements.

Plusieurs jours se passent. La lionne dort et mange, et bondit sous
les yeux de son maître; elle se réjouit au soleil, elle se livre à ces
naïfs et silencieux bâillements de la bête fauve, si jolis et si
gracieux, qui font honte à nos bruyants et stupides bâillements
d'hommes civilisés. La lionne enfin développe ses griffes, elle essaie
ses dents; son coeur bondit, elle se sent lionne. Déjà la passion la
prend comme l'Iphigénie de Racine, elle se sent Iphigénie: un beau
matin, hors d'elle-même, elle rugit! A ce rugissement toute la maison
s'éveille en sursaut.

C'est donc au premier hurlement de la lionne, que commence l'action de
mon drame. Nous assistons tous, sans nous en douter, aux premières
explications d'Agamemnon avec Clytemnestre. La bête a rugi, sauve qui
peut! La mère de famille a peur, la jeune servante a peur, le
jardinier s'appuie sur sa bêche, prêt à en faire une arme défensive;
le joli enfant lui-même retire, effrayé, sa petite main embarrassée
dans la crinière naissante: voilà la terreur, voilà les passions qui
s'éveillent, l'héroïne va sortir des bornes de la passion. Prenez
garde au poignard, au poison, aux colères de l'amante dédaignée;
prenez garde aux griffes de la bête fauve, et sauve qui peut! Pour ma
part, à l'Hermione de Racine, au cinquième acte, terreur pour terreur,
colère pour colère, je préfère la lionne de Saint-Mandé.

En effet, la scène se passe à Saint-Mandé, au fond du joyeux village,
un jour de foire, et dans une maison plei

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