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Le comte de Moret

by Alexandre Dumas · French · Gutenberg #37771 · 1,233,010 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Le comte de Moret
    
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Title: Le comte de Moret

Author: Alexandre Dumas


        
Release date: October 17, 2011 [eBook #37771]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/37771

Credits: Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed
        Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
        produced from images generously made available by The
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE COMTE DE MORET ***




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  Au lecteur,

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  La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections
  mineures.

  Une table des chapitres a été rajoutée à la fin du texte.




  Bibliothèque du Messager Franco-Américain


  LE COMTE DE MORET

  ROMAN INÉDIT

  PAR

  ALEXANDRE DUMAS


  New-York
  H. DE MAREIL, ÉDITEUR
  51 LIBERTY STREET

  1866




PREMIER VOLUME.

CHAPITRE Ier.

L'HOTELLERIE DE LA BARBE PEINTE.


Le voyageur qui, pour ses affaires ou pour son plaisir, venait, vers la
fin de l'an de grâce 1628, passer quelques jours dans la capitale du
royaume des Lys, comme on disait poétiquement à cette époque, pouvait
avec certitude s'arrêter, recommandé ou non, à l'hôtellerie de _la Barbe
Peinte_, située rue de _l'Homme-Armé_; il était sûr d'y trouver, chez
maître Soleil, bon visage, bonne table et bon gîte.

Il n'y avait point à s'y tromper d'ailleurs; à part un ignoble cabaret
qui faisait le coin de la rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, et qui,
remontant au plus obscur moyen-âge, avait, par son enseigne,
représentant un homme armé, donné son nom à cette ruelle, qui ne compte
encore aujourd'hui que cinq numéros impairs et quatre numéros pairs,
l'hôtellerie dans laquelle nous allons introduire nos lecteurs tenait
une place trop importante, et attirait les chalands par une trop
majestueuse inscription pour qu'un voyageur, quel qu'il fût, eût l'idée
d'aller plus loin, une fois qu'il était arrivé en face d'elle.

En effet, outre le carré de fer-blanc, orné de découpures à jour, qui
grinçait au moindre vent, au bout d'une tringle terminée par un
croissant doré, carré de fer-blanc qui représentait le Grand-Turc, orné
d'une barbe du ponceau le plus éclatant, ce qui justifiait ce nom
étrange de l'_hôtellerie de la Barbe Peinte_, on pouvait, sur la façade
de la maison et au-dessus de la porte d'entrée, lire le rébus suivant:

[Illustration]

Ce qui signifiait, en adjoignant l'enseigne à l'inscription, et en ne
faisant qu'un des deux:

  A LA BARBE PEINTE

  SOLEIL

  LOGE A PIED ET A CHEVAL.

L'enseigne de la _Barbe Peinte_ pouvait rivaliser d'ancienneté avec
celle de l'_Homme-Armé_, mais nous devons avouer en notre qualité de
romancier, qui nous impose, à l'endroit de la vérité, des devoirs
auxquels ne s'astreignent pas toujours les historiens, que l'inscription
était toute moderne.

Il y avait deux ans à peine que l'ancien aubergiste, avantageusement
connu sous les noms et prénoms de: Claude-Cyprien Mélangeois,--avait,
pour la somme de mille pistoles, cédé son établissement à maître
Blaise-Guillaume Soleil, son nouveau propriétaire; or, ce nouveau
propriétaire, sans respect pour les droits séculaires des hirondelles,
qui faisaient leurs nids à l'extérieur, et des araignées qui tissaient
leurs toiles à l'intérieur, avait, à peine l'acte de vente passé, appelé
les peintres et les tapissiers, fait gratter la façade, fait meubler les
chambres de son hôtellerie et fait tracer enfin, aux regards éblouis de
ses voisins, qui se demandaient où maître Soleil pouvait prendre tout
l'argent qu'il dépensait, le pompeux rébus que nous avons eu l'honneur
d'expliquer plus haut à nos lecteurs, non point, Dieu nous en garde, par
doute de leur intelligence, mais par le désir, tout égoïste, de ne pas
les voir, pour faire une recherche dont nous pouvions leur épargner la
peine, s'arrêter inutilement au commencement de notre récit.

Les vieilles femmes de la rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie et de la
rue des Blancs-Manteaux avaient d'abord, en vertu des qualités
sibyllines qu'elles devaient à leur âge avancé, prédit, en hochant la
tête de droite à gauche, que tous ces embellissements porteraient
malheur à la maison, dont l'achalandage tenait justement à son aspect
connu depuis des siècles. Mais à leur grand dépit, et au suprême
étonnement de ceux qui les prenaient pour oracles, la prédiction funeste
ne s'était point réalisée, et tout au contraire l'établissement avait
prospéré, grâce à une clientèle aussi nouvelle qu'inconnue, laquelle,
sans faire tort à l'ancienne, avait augmenté, et nous dirons même doublé
les recettes que l'hôtellerie de la _Barbe Peinte_ faisait, du temps où
les hirondelles bâtissaient tranquillement leurs nids aux coins des
fenêtres, et où les araignées tissaient non moins tranquillement leur
toile aux angles des appartements.

Mais, peu à peu, une certaine lueur s'était faite sur ce grand mystère:
le bruit avait circulé que Mme Marthe-Pélagie Soleil, personne fort
alerte, fort avenante, encore jeune et encore jolie, vu qu'elle avait
trente ans à peine, était la soeur de lait d'une des dames les plus
puissantes de la cour, laquelle dame avait, de ses deniers, ou de ceux
d'une autre dame, encore plus puissante qu'elle, avancé à maître Soleil
l'argent nécessaire à son établissement, et que c'était cette soeur de
lait qui recommandait l'hôtellerie de la _Barbe Peinte_ aux nobles
étrangers que l'on voyait depuis quelque temps circuler dans les rues,
jusque-là assez mal fréquentées, du quartier de la Verrerie et de la rue
Sainte-Avoye.

Qu'y avait-il de vrai, qu'y avait-il de faux dans toutes ces rumeurs?
C'est ce que la suite de cette histoire nous apprendra.

En tous cas, nous allons voir ce qui se passait dans une salle basse de
l'hôtellerie de la _Barbe Peinte_, le 5 décembre 1628, c'est-à-dire
quatre jours après le retour du cardinal de Richelieu de ce fameux siége
de La Rochelle, qui nous a fourni un des épisodes de notre roman des
_Trois Mousquetaires_, et cela vers quatre heures de l'après midi, heure
à laquelle, vu la hauteur des maisons et le rapprochement des murailles,
le crépuscule commençait et doit commencer encore à tomber dans la rue
de l'Homme-Armé.

Cette salle basse était occupée momentanément par un seul personnage,
mais comme ce personnage était un habitué de la maison, il y faisait à
lui seul autant de bruit et y tenait autant de place que quatre buveurs
ordinaires.

Il avait déjà vidé un pot de vin, et en était à la moitié du second, se
tenant couché sur trois chaises, s'amusant à déchiqueter, avec la
molette de ses éperons, la paille d'une quatrième, tandis que de la
pointe de sa dague, il dessinait en creux sur la table un jeu de marelle
en miniature.

Sa rapière, dont la poignée était à la portée de sa main, s'allongeait
de sa hanche sur sa cuisse, et glissait comme une couleuvre entre ses
deux jambes croisées l'une sur l'autre.

C'était un homme de 36 à 38 ans, dont on pouvait d'autant mieux voir le
visage, au dernier rayon de lumière qui filtrait par les étroits vitraux
losangés de plomb, donnant sur la rue, qu'il avait suspendu son feutre à
l'espagnolette de la fenêtre. Il avait les cheveux, les sourcils et la
moustache noirs, le teint hâlé des hommes du Midi, quelque chose de dur
dans le regard et de railleur sur la lèvre, qui, en se retroussant par
un mouvement facial, pareil à celui du tigre, laissait voir des dents
d'une blancheur éclatante. Son nez droit et son menton en saillie
indiquaient la volonté poussée jusqu'à l'entêtement, tandis que la
courbe inférieure de sa mâchoire accentuée à la manière de celle des
animaux féroces, indiquait ce courage irréfléchi dont il ne faut pas
savoir gré à celui qui le possède, puisqu'il n'est point chez lui le
résultat du libre arbitre, mais le simple produit d'instincts
carnassiers; enfin, tout le visage, assez beau, offrait le caractère
d'une franchise brutale, qui pouvait faire craindre, de la part du
porteur de cette physionomie, des accès de colère et de violence, mais
qui ne laissait pas même soupçonner des actes de duplicité, de ruse ou
de trahison.

Quant à son costume, c'était celui des gentilshommes inférieurs de
l'époque, moitié civil, moitié militaire, avec le justaucorps de drap
ouvert aux manches, la chemise bouffant à la ceinture, les chausses
larges et les bottes de buffle abaissées au-dessous du genou. Tout cela
propre, mais sans luxe et empruntant une espèce d'élégance, à la
désinvolture de celui qui le portait.

Ce fut sans doute pour ne pas éveiller dans son hôte un de ces accès de
colère ou de violence auxquels il paraissait se laisser aller avec une
trop grande facilité, que maître Soleil entra deux ou trois fois dans la
salle basse où il se trouvait, sans se permettre de faire la moindre
remontrance sur la double dévastation dans laquelle il paraissait
complétement absorbé, se contentant, au contraire, de lui sourire chaque
fois aussi agréablement que possible, ce qui était d'ailleurs facile au
brave hôtelier, dont le faciès était aussi placide que celui du buveur
était mobile et irritable.

Cependant, à sa troisième ou quatrième apparition dans la salle, maître
Soleil ne put se retenir d'adresser la parole à son habitué.

--Eh bien, mon gentilhomme, lui dit-il d'un ton de bienveillance
marquée, il me semble que depuis quelques jours il y a du chômage dans
les affaires; si cela continue, cette bonne Joyeuse--comme vous
l'appelez--et il montrait du doigt l'épée de celui auquel il adressait
la parole--court le risque de se rouiller au fourreau!

--Oui, répondit le buveur de son ton goguenard, et cela t'inquiète pour
les dix ou douze pots de vin que je dois?

--Oh! Jésus Dieu, mon gentilhomme, vous m'en devriez cinquante et même
cent que je n'en dormirais pas moins tranquillement, je vous le jure,
sur les deux oreilles! Non pas, je vous connais trop depuis dix-huit
mois que vous fréquentez la maison, pour que cette sotte idée me soit
jamais venue, que je dusse perdre un denier avec vous; mais, vous le
savez, dans tous les métiers, il y a des hauts et des bas; et le retour
de Son Eminence le cardinal-duc va nécessairement pendant quelques
semaines faire mettre les épées au clou. Je dis quelques semaines, car
le bruit court qu'il ne fait que toucher barre à Paris, et qu'il va
repartir avec le roi pour porter la guerre de l'autre côté des monts.
S'il en est ainsi, ce sera comme au temps du siége de La Rochelle: au
diable les édits! et les écus pleuvront de nouveau dans notre
escarcelle.

--Eh bien! c'est justement là où tu fais fausse route, ami Soleil; car,
avant-hier soir et hier matin, j'ai travaillé comme d'habitude en tout
bien tout honneur; de plus, comme il n'est encore que quatre heures de
l'après-midi, j'espère bien trouver quelque bonne pratique avant que le
jour tombe tout à fait, et, tombât-il, comme dame Phoebé est dans son
plein, je compterais sur la nuit à défaut du jour. Quant aux écus qui te
préoccupent tant, non dans mon intérêt mais dans le tien, tu vois, ou
plutôt tu entends,--et le buveur fit harmonieusement résonner le contenu
de sa poche--qu'il y en a encore quelques-uns dans l'escarcelle, et que
le gousset n'est pas tout à fait si vide que tu le crois; donc, si je ne
règle pas mon compte _hic et nunc_, c'est tout simplement que je veux le
faire payer par le premier gentilhomme qui viendra réclamer mes bons
offices. Et peut-être bien--continua l'hôte insoucieux de maître Soleil,
en se penchant vers la fenêtre et en appuyant son front contre les
carreaux--peut-être bien celui qui m'acquittera envers toi, est-il
celui-là, justement, que je vois venir du côté de la rue
Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, le nez en l'air comme un homme qui
cherche l'enseigne de la _Barbe Peinte_. Justement, il l'a vu, et paraît
on ne peut plus satisfait! Eclipsez-vous donc, maître Soleil, et comme
il est évident que ce gentilhomme veut parler à moi, retournez à vos
lardoires et laissez les gens d'épée causer de leurs petites affaires. A
propos, éclairez; car dans dix minutes, il fera nuit comme dans un four,
et j'aime à voir l'air des gens avec qui je traite.

Le buveur ne se trompait point, car, en même temps que son hôte,
empressé d'obéir aux ordres qu'il venait de recevoir de lui,
disparaissait par la porte de la cuisine, une ombre, interceptant un
reste de jour entrant du dehors, apparaissait sur le seuil de la porte
d'entrée.

Le nouveau venu, avant de se hasarder par un jour si douteux par la
salle basse de l'hôtellerie de la _Barbe Peinte_, interrogea d'un regard
prudent ses ténébreuses profondeurs; voyant alors que cette salle était
occupée par un seul individu, et que cet individu était, selon toute
probabilité, celui qu'il cherchait, il remonta son manteau, à la hauteur
de sa bouche et de ses yeux, de façon à se cacher entièrement le visage,
et s'avança vers lui.

Si l'homme au manteau craignait d'être reconnu, la précaution n'était
point inutile, car maître Soleil entra juste à ce moment, émanant la
lumière, comme l'astre dont il portait le nom, puisqu'il tenait de
chaque main une chandelle allumée, qu'il alla déposer dans deux
chandeliers de fer-blanc, accrochés à plat contre le mur.

L'étranger le regarda faire avec une impatience qu'il ne se donna point
la peine de cacher. Il était évident qu'il eût préféré demeurer dans la
demi-obscurité où la salle se trouvait dès son arrivée, demi-obscurité
qui devait toujours aller en augmentant, à mesure que la nuit
tomberait. Cependant, il demeura silencieux, se contentant de suivre du
regard, à travers l'étroite ouverture de son manteau, les agissements de
maître Soleil, et ce ne fut que quand la porte par laquelle il était
entré se fut refermée sur sa sortie que, s'adressant au buveur qui ne
paraissait faire aucune attention à lui, il lui demanda, sans autre
préambule:

--C'est vous qu'on appelle Etienne Latil, autrefois à M. d'Epernon, puis
capitaine dans les Flandres?

Le buveur, qui était en train de porter son pot à sa bouche au moment où
la question lui fut faite, tourna, sans remuer la tête, son oeil vers
celui qui l'interpellait, et, comme la demande lui avait été adressée
d'un ton qui ne satisfaisait probablement pas la susceptibilité dont il
se piquait:

--Eh bien! dit-il, quand ce serait moi, en effet, qui m'appelasse de ces
deux noms, en quoi cela peut-il vous intéresser?

Et il acheva de rapprocher de ses lèvres le broc, un instant arrêté au
milieu de la route qu'il avait à parcourir.

L'homme au manteau laissa au buveur tout le temps de donner à sa
dame-jeanne une accolade aussi tendre et aussi prolongée qu'il lui plut
de le faire, et, lorsque celui-ci eut reposé le pot, à peu près vide,
sur la table:

--J'ai l'honneur de vous demander, lui dit-il avec une notable
différence dans l'accent, si vous êtes le chevalier Etienne Latil?

--Ah! voilà qui est déjà mieux, fit, avec un mouvement de tête
approbateur, celui auquel s'adressait la question.

--Alors, faites-moi la grâce de me répondre.

--Eh bien! oui, mon gentilhomme, je suis Etienne Latil en personne. Que
lui voulez-vous, à ce pauvre Etienne?

--Je veux lui proposer une bonne affaire.

--Une bonne affaire! Ah! ah!

--Mieux que bonne, excellente.

--Pardon--interrompit celui qui venait de reconnaître que le prénom
d'Etienne et le nom de Latil s'appliquaient effectivement à lui;--mais,
avant d'aller plus loin, permettez que ma susceptibilité prenne modèle
sur la vôtre. A qui ai-je l'honneur de parler?

--Peu vous importe mon nom, pourvu que mes paroles sonnent agréablement
à votre oreille?

--Vous vous méprenez, mon gentilhomme, si vous croyez qu'à mon endroit
cette musique-là suffit; je suis cadet de famille, c'est vrai, mais je
suis de noblesse, et ceux qui vous ont adressé à moi ont dû vous dire
que je ne travaille ni pour le menu peuple ni pour la petite
bourgeoisie. Si vous avez maille à partir avec quelque artisan, votre
compère, ou quelque boutiquier, votre voisin, vous pouvez vous bâtonner
mutuellement, sans que je m'en mêle ou m'en soucie; je n'interviens pas
dans de pareils démêlés.

--Je ne puis ni ne veux vous dire mon nom, maître Latil, mais je ne fais
aucune difficulté à ce que vous sachiez mon titre. Voici une bague qui
me sert de cachet et qui pourra vous renseigner, pour peu que vous ne
soyez point tout à fait ignare en blason, sur le rang que j'occupe dans
le monde.

Et, tirant une bague de son doigt, il la passa au bravo, qui se
rapprocha de la fenêtre, et, jetant sur elle un regard, aux dernières
lueurs du jour:

--Oh! oh!--dit-il--un onyx gravé comme on ne grave qu'à Florence! Vous
êtes Italien et marquis, mon gentilhomme; nous savons ce que veulent
dire la feuille de vigne et les trois perles; de plus, riche, ce qui ne
gâte jamais rien; la pierre seule, sans sa monture, vaut quarante
pistoles.

--Cela vous suffit-il, et pouvons-nous causer maintenant? demanda
l'inconnu en reprenant sa bague, et en la passant à une main blanche,
longue et fine qu'il tira de son manteau, et que, de son autre main
gantée déjà, il s'empressa de reganter à son tour.

--Oui, cela me suffit, et vous venez de faire vos preuves, monsieur le
marquis; mais auparavant, et comme arrhes du marché que nous allons
conclure, il serait galant à vous, quoique je ne vous en fasse point une
condition, de payer les dix ou douze pots de vin que je dois dans ce
cabaret; je suis un homme d'ordre, et s'il m'arrivait un accident, dans
une de mes expéditions, je serais désolé de laisser derrière moi une
dette, si petite qu'elle fût.

--Qu'à cela ne tienne!

--Et ce serait, continua le buveur, mettre le comble à votre galanterie,
les deux pots que j'ai devant moi sonnant le creux, d'en faire venir,
pour les remplacer, deux autres, avec lesquels nous nous gargariserons
la gorge, car j'ai le parler sec, et je trouve que les paroles mal
humectées écorchent la bouche d'où elles sortent.

--Maître Soleil! cria l'inconnu en s'enfonçant d'un degré de plus dans
son manteau.

Maître Soleil parut, comme s'il se fût trouvé derrière la porte, prêt à
obéir aux ordres qui lui seraient donnés.

--Le compte de ce gentilhomme et deux pots de vin, du meilleur!

L'aubergiste de la _Barbe Peinte_ disparut aussi rapidement que le fait
de nos jours, à travers une trappe anglaise, un clown du Cirque
olympique, et reparut presqu'aussitôt, tenant deux pots de vin qu'il
déposa, l'un à la proximité de l'inconnu, l'autre devant maître Etienne
Latil.

--Voilà! dit-il; quant au compte, c'est une pistole, cinq sous, deux
deniers.

--Voici un louis d'or de deux pistoles et demie--dit l'inconnu en jetant
sur la table la pièce annoncée;--puis, comme l'aubergiste portait la
main à sa poche, sans doute pour y chercher de la monnaie:

--Inutile que tu me rendes, dit-il, tu porteras la différence à l'avoir
de monsieur.

--A l'_avoir_--murmura le bravo--voilà un mot qui sent son marchand
d'une lieue! Il est vrai que ces Florentins sont tous marchands, et que
leurs ducs eux-mêmes font l'usure, ni plus ni moins que des juifs de
Francfort ou des Lombards de Milan; mais, comme le disait notre hôte,
les temps sont durs, et l'on ne peut pas toujours choisir ses clients.

Pendant ce temps, maître Soleil se retirait, en faisant révérences sur
révérences, et en jetant sur son hôte, qui trouvait des seigneurs payant
si largement ses dettes, des regards de profonde admiration.




CHAPITRE II.

CE QUI ADVINT DE LA PROPOSITION FAITE PAR L'INCONNU A MAITRE ÉTIENNE
LATIL.


L'inconnu suivit maître Soleil des yeux jusqu'à ce que la porte se fût
refermée sur lui, et alors, s'assurant qu'il était bien seul avec
Etienne Latil:

--Et maintenant, dit-il, que vous savez n'avoir plus affaire à un
croquant, êtes-vous disposé, mon cher monsieur, à aider un cavalier
généreux à se débarrasser d'un rival qui l'importune?

--On vient souvent me faire de pareilles offres, et rarement je les
refuse. Mais, avant d'aller plus loin, il me semble qu'il serait bon de
vous faire connaître mes prix.

--Je les connais: deux pistoles pour servir de second dans un duel
ordinaire, vingt-cinq pistoles pour appeler directement, sous un
prétexte quelconque, quand la partie intéressée ne se bat pas, et cent
pistoles pour chercher une querelle, qui amène une rencontre immédiate,
avec une personne désignée, laquelle doit mourir sur place.

--Mourir sur place--répéta le spadassin.--Si elle ne meurt pas, je rends
l'argent, nonobstant les blessures faites ou reçues.

--Je sais cela, et que, non seulement vous êtes une fine lame, mais
encore un homme d'honneur.

Etienne Latil s'inclina légèrement, et comme si l'on ne faisait que lui
rendre justice. En effet, il était homme d'honneur à sa façon.

--Ainsi, continua l'inconnu, je puis compter sur vous?

--Attendez! n'allons pas si vite en besogne. Puisque vous êtes Italien,
vous devez connaître le proverbe: _Che va piano va sano_. Allons
doucement pour aller sûrement. Avant tout, il faut connaître la nature
de l'affaire, l'homme dont il s'agit et à laquelle des trois catégories
appartient le traité que nous allons passer, lequel, je vous en
préviens, se fait toujours au comptant. Je suis trop vieux routier, vous
comprenez bien, pour agir à la légère.

--Voilà les cent pistoles toutes comptées dans cette bourse, vous pouvez
vous assurer que la somme y est.

Et l'inconnu jeta une bourse sur la table.

Malgré le son tentateur qu'elle rendit, le spadassin ne la toucha point
et la regarda à peine.

--Il paraît que nous voulons ce qu'il y a de plus fin,--dit-il de ce ton
railleur, qui avait, nous l'avons dit, donné un pli particulier à sa
bouche--nous voulons la rencontre immédiate?

--Suivie de mort, répondit l'inconnu, sans pouvoir, quelque puissance
qu'il eût sur lui-même, dominer le léger tremblement qui agita sa voix.

--Alors, nous n'avons plus qu'à nous informer du nom, de l'état et des
habitudes de notre rival. Je compte agir loyalement, selon ma coutume,
et c'est justement à cause de cela que j'ai besoin de connaître à fond
la personne à laquelle je m'adresserai. Tout dépend, vous le savez, ou
vous ne le savez pas, de la manière dont on engage le fer; or, on
n'engage pas le fer avec un provincial nouvellement débarqué comme avec
un brave reconnu, avec un godelureau comme avec un garde du roi, ou de
M. le cardinal. Si, pas renseigné du tout, ou mal renseigné par vous,
j'allais mal engager le fer, et qu'au lieu de tuer votre rival, ce fût
votre rival qui me tuât, cela ne ferait ni votre affaire ni la mienne,
puis enfin vous êtes trop juste pour ne pas savoir que les risques
auxquels on s'expose ne sont pas tous dans la rencontre même, et que ces
risques sont d'autant plus grands que l'on s'adresse plus haut. Le
moins qui puisse m'arriver, si l'affaire fait un peu de bruit, c'est
d'aller passer quelques mois dans une bastille. Or, dans les lieux
humides et malsains, où les cordiaux sont chers, vous ne pouvez exiger
que je me soigne à mes frais! Toutes ces considérations doivent entrer
en ligne de compte. Ah! s'il ne s'agissait que d'être votre second, et
si vous courriez les mêmes risques que moi, je serais plus coulant; mais
vous ne comptez pas dégainer, n'est-ce pas? poursuivit assez
dédaigneusement le spadassin.

--Non, pour cette fois, cela m'est impossible, et je vous donne ma foi
de gentilhomme que j'en suis aux regrets.

Cette réponse, au reste, fut faite d'un ton si ferme et si calme tout à
la fois, si éloigné en même temps de toute faiblesse et de toute
forfanterie, que Latil commença de soupçonner qu'il s'était mépris et
qu'il conversait avec un homme qui, si chétive que fût sa mine, et si
mauvaise que fût son apparence, n'eût point eu, pour se venger, recours
à l'épée d'un autre, si de graves considérations n'eussent pas retenu la
sienne au fourreau. Cette bonne opinion, que le spadassin commençait à
prendre de son interlocuteur, s'augmenta encore lorsqu'à la suite de
cette explication, il laissa négligemment tomber ces mots:

--Quant à la question de vingt, de trente, de cinquante pistoles de plus
ou de moins, je sais ce qui est juste et je n'aurai pas de contestation
là-dessus.

--Alors, achevons, dit maître Etienne, quel est votre ennemi? Quand et
comment faudra-t-il l'attaquer?--Mais, son nom d'abord?

--Son nom importe peu, répondit l'homme au manteau, nous irons ce soir
ensemble rue de la Cerisaie, je vous montrerai la porte du logis d'où il
sortira, vers deux heures après minuit, vous l'attendrez, et comme lui
seul pourra sortir à une heure si avancée de la nuit, une méprise est
impossible; d'ailleurs je vous indiquerai les signes auxquels vous
pourrez le reconnaître facilement.

Le spadassin secoua la tête, repoussa la bourse pleine d'or, avec
laquelle il jouait du bout des doigts, et se renversant sur sa chaise:

--Ce n'est point assez--dit-il--je vous l'ai dit et je vous le répète:
je veux savoir avant tout à qui j'ai affaire.

L'inconnu laissa échapper un signe d'impatience.

--En vérité!--dit-il,--vous poussez trop loin le scrupule, mon cher M.
Latil.--Votre futur adversaire ne saurait, en aucun cas, ni vous
compromettre, ni vous résister: c'est un enfant de vingt-trois ans à
peine, depuis huit jours seulement de retour à Paris, et que tout le
monde croit encore en Italie. D'ailleurs, vous le mettrez à terre avant
qu'il ait pu distinguer les traits de votre visage, que, pour plus
grande précaution, vous pouvez couvrir d'un masque.

--Mais savez-vous, mon gentilhomme, dit Latil, en appuyant ses coudes
sur la table et sa tête sur ses poings; savez-vous que votre proposition
frise l'assassinat!

L'inconnu resta muet; Latil, de son côté, secoua la tête, et, repoussant
la bourse tout à fait.

--En ce cas--dit-il--il ne me convient guère d'être votre homme, et le
genre de besogne auquel vous voulez m'employer me va peu.

--Est-ce au service de M. d'Epernon que vous avez pris tous ces
scrupules? mon bel ami, demanda l'inconnu.

--Non, répondit Latil, car je suis justement sorti du service de M.
d'Epernon parce que je les avais.

--Je vois cela; vous n'avez pu vous entendre avec les Simon!

Les Simon étaient les tortureurs du vieux duc.

--Les Simon! dit Latil avec un geste de suprême dédain, sont des
donneurs d'étrivières, tandis que moi je suis un donneur de coups
d'épée.

--Allons! dit l'inconnu, je vois qu'il faut doubler la somme; soit, je
puis mettre deux cents pistoles à cette fantaisie.

--Eh bien! non, cela ne me décidera point. Je ne travaille pas dans le
guet-apens. Vous trouverez des gens dont c'est la partie, vers
Saint-Pierre-aux-Boeufs, c'est là que les coupe-jarrets se tiennent
habituellement. Mais que vous importe, au surplus, que j'emploie ma
manière à moi, au lieu d'employer la vôtre, et que je le mène sur le
pré, pourvu que je vous en débarrasse. Ce que vous voulez, n'est-ce pas,
c'est ne plus le rencontrer sur votre chemin? Eh bien! du moment où vous
ne l'y rencontrerez plus, vous devez vous tenir pour satisfait.

--Il n'acceptera point votre appel.

--Ventrebleu! il serait bien dégoûté! Les Latil de Pompignac ne datent
pas des croisades comme les Rohan et les Montmorency, c'est vrai, mais
ils sont d'honnête noblesse, et, quoique cadet de famille, je me crois
aussi noble que mes aînés!

--Il n'acceptera point, vous dis-je.

--Alors je le bâtonnerai de telle manière qu'il n'osera plus jamais se
présenter devant la bonne compagnie.

--On ne le bâtonne pas.

--Oh! oh! c'est donc à M. le cardinal lui-même que vous en voulez?

L'inconnu ne répondit point, mais tira de sa poche deux rouleaux de
louis de cent pistoles chacun, qu'il posa sur la table à côté de la
bourse, mais dans un mouvement qu'il fit, son chapeau se dérangea, et
Latil put voir que son étrange interlocuteur était bossu par derrière et
par devant.

--Trois cents pistoles, dit le gentilhomme bossu, peuvent-elles calmer
vos scrupules et mettre fin à vos objections?

Latil secoua la tête et poussa un soupir.

--Vous avez des manières bien séduisantes, mon gentilhomme, dit-il, et
il est difficile de vous résister. En effet, il faudrait avoir le coeur
plus dur qu'une roche, sachant un seigneur tel que vous dans l'embarras,
pour ne pas chercher avec lui un moyen de l'en tirer. Cherchons donc, je
ne demande pas mieux.

--Je n'en connais pas d'autres que celui-ci, répondit l'inconnu, et deux
autres rouleaux de la même essence et de la même longueur, vinrent
s'aligner près des deux premiers. Mais, ajouta l'inconnu, c'est la
limite de mon imagination, ou de mon pouvoir, je vous en préviens:
refusez ou acceptez.

--Ah! tentateur! tentateur! murmura Latil, en attirant à lui la bourse
et les quatre rouleaux, vous me ferez déroger à mes principes et faillir
à mes habitudes!

--Allons donc! dit le gentilhomme, j'étais bien sûr que nous finirions
par nous entendre.

--Que voulez-vous? Vous avez des façons tellement persuasives, que l'on
n'y saurait résister. Voyons, convenons de nos faits: c'est dans la rue
de la Cerisaie, n'est-ce pas?

--Oui.

--Pour ce soir?

--Si c'est possible.

--Seulement, il faudra me le bien dépeindre pour que je ne m'y trompe pas.

--Sans aucun doute. D'ailleurs, maintenant que vous êtes raisonnable,
que vous êtes bien à moi, que je vous ai acheté, que je vous ai payé.

--Un instant, l'argent n'est pas encore dans ma poche.

--Allez-vous faire des difficultés?

--Non, mais poser des exceptions, _exceptis exipiendis_, comme nous
disions au collége de Libourne.

--Voyons ces exceptions.

--D'abord, ce n'est ni le roi ni M. le cardinal.

--Ni l'un ni l'autre.

--Ni un ami de M. le cardinal?

--Non, ce serait plutôt un ennemi, au contraire.

--Et qu'est-il au roi?

--Indifférent, mais je dois le dire, fort agréable à la reine.

--Je comprends, un amoureux de Sa Majesté.

--Peut-être. La liste de tes exceptions est-elle épuisée?

--Ma foi oui; pauvre reine! reprit Latil, en portant la main sur l'or,
et en s'apprêtant à le faire passer de la table dans sa poche, elle n'a
pas de chance, on vient de lui tuer le duc de Buckingham.

--Et--interrompit le gentilhomme bossu qui sans doute voulait en finir
avec les hésitations de Latil, et qui aimait peut-être mieux qu'il
reculât dans l'auberge que sur le terrain, et voilà qu'on va lui tuer le
comte de Moret.

Latil bondit sur sa chaise.

--Ouais!--dit-il--le comte de Moret?

--Le comte de Moret, répéta l'inconnu, vous ne l'avez pas nommé dans
votre exception, ce me semble?

--Antoine de Bourbon?--insista Latil, en appuyant ses deux poings sur la
table.

--Oui, Antoine de Bourbon.

--Le fils de notre bon roi Henri?

--Le bâtard, vous voulez dire.

--Les bâtards sont les vrais fils des rois, attendu que les rois les
font, non point par devoir, mais par amour. Reprenez votre or, monsieur,
jamais je ne porterai la main sur un fils de la maison Royale.

--Le fils de Jacqueline de Bueil n'est pas de la maison royale.

--Mais le fils du roi Henri IV en est.

Puis se levant, croisant les bras, et fixant un regard terrible sur
l'inconnu.

--Savez-vous bien, monsieur, dit-il, que j'étais là, quand on a tué le
père!

--Vous?

--Sur le marchepied de la voiture comme page de M. le duc d'Epernon;
l'assassin a été obligé de m'écarter de la main pour arriver jusqu'à
lui. Sans moi, peut-être se sauvait-il; c'est moi qui me suis cramponné
à son pourpoint quand il a voulu fuir, et, tenez, tenez! Latil montra
ses mains hachées de cicatrices, voici les traces des coups de couteau
qu'il m'a donnés pour me faire lâcher prise! Le sang du grand roi s'est
mêlé au mien, monsieur, et c'est à moi que vous venez proposer de
répandre celui de son fils! Je ne suis ni un Jacques Clément, ni un
Ravaillac, entendez-vous! Mais, vous... vous... vous êtes un
misérable!... Reprenez donc votre or, et déguerpissez vivement, ou je
vous cloue à la muraille comme une bête venimeuse!

--Silence, sbire, dit l'inconnu en reculant d'un pas, ou je te fais
percer la langue et coudre les lèvres.

--Ce n'est pas moi qui suis un sbire, c'est toi qui es un assassin, et
comme je ne suis pas de la police et que ce n'est point mon affaire de
t'arrêter, pour que tu n'ailles pas renouveler ton infâme proposition à
un autre qui l'accepterait peut-être, je vais anéantir à la fois et tes
machinations et ta vilaine personne crochue, et faire de ta méchante
carcasse, qui n'est bonne qu'à cela, un épouvantail à moineaux! En
garde! misérable!...

Et, en prononçant ces dernières paroles, en manière à la fois de menace
et d'avis, Latil avait vivement tiré sa longue rapière du fourreau et en
avait allongé un coup vigoureux à son interlocuteur, comme suprême
argument de son inébranlable volonté de ne pas verser le sang.

Mais celui que cette botte devait percer d'outre en outre et clouer en
effet à la muraille comme un coléoptère, si elle l'eût atteint, fit avec
une souplesse et une agilité que l'on n'eût pas dû attendre d'un homme
atteint d'une pareille infirmité, un bond en arrière, et, dégainant en
même temps, il retomba en garde devant Latil et se mit à lui fournir des
bottes si serrées et des feintes si rapides, que le spadassin jugea
qu'il fallait en appeler à tout ce qu'il avait de science, de prudence
et de sang froid; puis, comme s'il eût été charmé de rencontrer
inopinément et au moment où il s'y attendait le moins, un jeu qui
pouvait rivaliser avec le sien, il voulut faire durer la lutte par amour
de l'art, et se contenta de parer avec autant de précision qu'il eût pu
faire dans une académie d'armes, attendant que la fatigue ou quelque
faute de son antagoniste lui donnât le loisir de lui porter un de ces
coups de Jarnac qu'il connaissait si bien et qu'il plaçait si
avantageusement à l'occasion.

Mais l'irascible bossu, moins patient que lui, et las de ne pas trouver
le plus petit jour où faire glisser son épée, se sentant d'ailleurs
pressé peut-être plus vivement qu'il l'eût voulu, voyant en outre que
Latil, pour lui couper la retraite, s'était placé entre la porte et lui,
se mit à crier tout à coup:

--A moi, mes amis! à l'aide! au secours! on m'assassine!

A peine le gentilhomme bossu avait-il fait cet appel, que trois hommes
qui s'étaient arrêtés, attendant leur quatrième compagnon derrière la
barrière de la rue de l'Homme-Armé, se précipitèrent dans la salle
basse, et attaquèrent le malheureux Latil, qui, se retournant pour leur
faire face, ne put parer la botte que lui porta, en se fendant jusqu'aux
épaules, son premier adversaire; et, comme en même temps un des
assaillants le frappait du côté opposé, il reçut à la fois deux
effroyables coups d'épée, dont l'un, entrant par la poitrine, lui
sortait par le dos, et dont l'autre, entrant par le dos, lui sortait par
la poitrine.

Latil tomba tout d'une pièce sur le carreau.




CHAPITRE III.

OU LE LECTEUR COMMENCE A S'EXPLIQUER LA HAINE QUE LE GENTILHOMME BOSSU
PORTAIT AU COMTE DE MORET, ET CE QU'IL EN ADVINT.


Quelques instants après qu'Etienne Latil, laissant tomber son épée,
s'était affaissé sur lui-même, rendant le sang par ses deux terribles
blessures, nous retrouvons le gentilhomme bossu et ses trois compagnons
à quelque distance de la rue de l'Homme-Armé. Assis sur une borne,
l'oeil sombre et la figure contractée, le premier adversaire du
spadassin semblait une de ces figures fantastiques que l'imagination
vagabonde des architectes du quatrième siècle sculptait à l'angle des
maisons.

Devant lui une espèce d'athlète de cinq pieds six pouces de haut, lui
parlait les bras croisés.

--Ah! ça, Pisani, lui disait-il, tu es donc enragé de te jeter sans
cesse, et de nous jeter avec toi dans de mauvaises affaires. Voilà un
homme tué, il n'y a pas grand malheur, c'était un sbire connu; nous
soutiendrons que tu étais dans le cas de légitime défense, donc, il n'y
aura pas de poursuites à l'endroit de sa mort; mais si je n'étais point
arrivé là et si je ne l'avais pas embroché d'un côté, tandis que tu
l'embrochais de l'autre, c'était toi qui étais enfilé comme une
mauviette.

--Eh bien? répliqua celui qui avait nom Pisani, le grand malheur, quand
cela serait arrivé!

--Comment, le grand malheur?

--Oui, qui te dit que je ne cherche pas à me faire tuer? N'ai-je pas en
vérité une riche carcasse à ménager, et pour l'agréable vie que je mène,
raillé des hommes, méprisé des femmes, ne vaudrait-il pas autant être
mort ou mieux encore n'être jamais né?

Et il leva son poing au ciel en grinçant des dents.

--Eh bien! mais alors, si tu voulais te faire tuer, mon cher marquis, si
autant vaudrait pour toi être mort, pourquoi nous avoir appelés à ton
secours, au moment où l'épée d'Etienne Latil allait probablement combler
tous tes voeux?

--Parce qu'avant de mourir, je veux me venger!

--Eh! que diable! quand on veut se venger et que l'on a pour ami un
homme qui s'appelle Souscarrières, on lui conte ses petites affaires, et
l'on ne va pas chercher un coupe-jarret rue de l'Homme-Armé.

--J'ai été chercher un coupe-jarret, parce qu'il n'y avait qu'un
coupe-jarret qui pût me rendre le service que je demandais de lui. Si
Souscarrières eût pu me rendre ce service, je ne me fusse adressé à
personne, et pas même à lui, je me fusse chargé moi-même d'appeler et de
tuer mon homme; voir un rival que l'on déteste étendu à ses pieds, se
débattant dans les angoisses de l'agonie, c'est une trop grande volupté
pour se la refuser quand on peut la prendre.

--Eh bien! pourquoi ne la prends-tu pas?

--Tu me feras dire ce que je ne veux pas, ce que je ne peux pas dire.

--Eh! dis, mordieu! l'oreille d'un ami dévoué est un puits où se perd
tout ce que l'on y jette. Tu veux mal de mort à un homme, bats-toi avec
lui et tue-le.

--Eh! malheureux! s'écria Pisani emporté par sa passion, est-ce que l'on
se bat avec les princes du sang! ou plutôt est-ce que les princes du
sang se battent avec nous autres, simples gentilshommes. Quand on veut
être débarrassé d'eux, il faut les faire assassiner!

--Et la roue? dit le compagnon du gentilhomme bossu que nous avons
entendu nommé Souscarrières.

--Lui mort, je me serais tué. Est-ce que je n'ai pas la vie en horreur?

--Ouais! s'écria Souscarrières en se frappant le front, est-ce que j'y
serais par hasard?

--C'est possible, fit Pisani, haussant insoucieusement les épaules.

--Est-ce que l'homme dont tu es jaloux, mon pauvre Pisani, est-ce que ce
serait...

--Voyons, achève.

--Mais non, ce ne peut pas être; celui-là est arrivé depuis huit jours à
peine d'Italie.

--Il ne faut pas huit jours pour aller de l'hôtel Montmorency à la rue
de la Cerisaie.

--Alors, c'est donc...--Souscarrières hésita un instant, puis, comme si
le nom s'échappait de sa bouche malgré lui.--C'est donc le comte de
Moret?

Un blasphème terrible, qui s'échappa de la bouche du marquis, fut sa
seule réponse.

--Ah! ah! mais qui donc aimes-tu, mon cher Pisani?

--J'aime madame de Maugiron.

--Ah! la bonne histoire! s'écria Souscarrières en éclatant de rire.

--Est-ce donc si risible ce que je te dis là? demanda Pisani, en
fronçant le sourcil.

--Madame de Maugiron, la soeur de Marion Delorme?

--La soeur de Marion Delorme, oui!

--Qui demeure dans la même maison que son autre soeur, madame de La
Montagne?

--Oui! cent fois oui!

--Eh bien! mon cher marquis, si tu n'as que cette raison d'en vouloir au
pauvre comte de Moret, et si tu veux le faire tuer parce qu'il est
l'amant de Mme de Maugiron, remercie Dieu que ton désir n'ait pas été
accompli, car un brave gentilhomme comme toi aurait eu un remords
éternel d'avoir commis un crime inutile.

--Comment cela? demanda Pisani, se dressant tout debout.

--Parce que le comte de Moret n'est point l'amant de Mme de Maugiron.

--Et de qui est-il donc l'amant?

--De sa soeur, Mme de La Montagne.

--Impossible!

--Marquis, je te jure qu'il en est ainsi.

--Le comte de Moret, l'amant de Mme de La Montagne, tu me le jures?

--Foi de gentilhomme!

--Mais, l'autre soir, je me suis présenté chez Mme de Maugiron.

--Avant-hier?

--Oui, avant-hier.

--A onze heures du soir?

--Comment sais-tu cela?

--Je le sais, je le sais, comme je sais que Mme de Maugiron n'est point
la maîtresse du comte de Moret.

--Tu te trompes, te dis-je.

--Alors, va toujours.

--Je l'avais vue dans la journée; elle m'a dit que je pouvais venir, que
je la trouverais seule. J'ai repoussé le laquais, je suis parvenu
jusqu'à la porte de sa chambre à coucher, j'ai entendu une voix d'homme.

--Je ne dis point que tu n'aies pas entendu une voix d'homme.--Je dis
seulement que cette voix n'était pas celle du comte de Moret.

--Oh! tu me damnes, en vérité!

--Tu ne l'as pas vu, le comte?

--Si, je l'ai vu.

--Comment cela?

--Je me suis embusqué sous la grande porte de l'hôtel Lesdiguières, qui
donne juste en face de la maison de Mme de Maugiron.

--Eh bien?

--Eh bien, je l'ai vu sortir, vu comme je te vois. Seulement il ne
sortait pas de chez Mme de Maugiron, il sortait de chez Mme de La
Montagne.

--Mais alors! mais alors! s'écria Pisani,--quel était donc l'homme dont
j'ai entendu la voix chez Mme de Maugiron?

--Bah! marquis, soyez philosophe.

--Philosophe!

--Oui, à quoi bon vous en inquiéter?

--Comment à quoi bon m'en inquiéter. Je m'en inquiète pour le tuer donc,
si ce n'est pas un fils de France.

--Pour le tuer! Ah! ah! fit Souscarrières avec un accent qui ouvrit au
marquis tout un horizon de doutes étranges.

--Certainement! répondit-il, pour le tuer.

--Vraiment! comme cela, tout grouillant! sans dire gare! continua
Souscarrières avec un accent de plus en plus gouailleur.

--Oui! oui! oui! cent fois oui!

--Eh bien! dit Souscarrières, tuez-moi donc, mon cher marquis, car cet
homme, c'était moi.

--Ah! Schelme! s'écria Pisani, en grinçant des dents et en tirant son
épée,--défends-toi.

--Ah! tu n'as pas besoin de m'en prier, mon cher marquis, dit
Souscarrières en bondissant en arrière et en retombant en garde l'épée à
la main,--à tes ordres.

Alors, malgré les cris de leurs compagnons qui ne comprenaient rien à
tout ce qui se passait, commença entre le marquis Pisani et le seigneur
de Souscarrières un combat furieux, d'autant plus terrible qu'il avait
lieu sans autre lumière que celle qui descendait d'une lune trouble et
voilée.--Combat où chacun, autant par amour de la vie que pour toute
autre cause, déploya toute sa science en escrime. Souscarrières, qui
excellait à tous les exercices du corps, était évidemment le plus fort
et le plus adroit, mais les longues jambes de Pisani, la manière
exagérée dont il était fendu, lui donnaient un grand avantage pour
l'inattendu de ses attaques et la distance de ses retraites; enfin, au
bout d'une vingtaine de secondes, le marquis Pisani poussa un cri, qui
eut peine à passer entre ses dents serrées, baissa le bras, le releva,
mais, presqu'aussitôt, laissa tomber son épée dont il ne pouvait plus
supporter le poids, alla s'adosser au mur, jeta un soupir et s'affaissa
sur lui-même.

--Ma foi, dit Souscarrières en baissant son épée à son tour, vous êtes
témoin que c'est lui qui l'a voulu.

--Hélas! oui--répondirent ses compagnons.

--Et vous attesterez que tout s'est passé dans les règles de l'honneur.

--Nous l'attesterons.

--Eh bien, maintenant, comme je ne veux pas la mort, mais la guérison du
pécheur, portez M. de Pisani chez madame sa mère, et courez chercher
Bouvard, le chirurgien du roi.

--C'est en effet ce que nous avons de mieux à faire. Aidez-moi, mon ami,
heureusement nous sommes à cinquante pas à peine de l'hôtel de
Rambouillet.

--Ah! dit l'autre, quel malheur! une partie qui avait si bien commencé!

Et tandis qu'ils emportaient le plus doucement possible le marquis
Pisani chez sa mère, Souscarrières disparaissait au coin de la rue des
Orties et de la rue Fromenteau, en disant:

--Ces damnés bossus, je ne sais pas ce qui les enrage contre moi! voilà
le troisième auquel je suis obligé de passer mon épée au travers du
corps, pour me débarrasser de lui!




CHAPITRE IV.

L'HOTEL DE RAMBOUILLET.


Le célèbre hôtel Rambouillet était situé entre l'église Saint-Thomas-du
Louvre, bâti vers la fin du douzième siècle, sous l'invocation de
Saint-Thomas, martyr, et l'hôpital des Quinze-Vingts, fondé sous le
règne de Louis IX, à son retour d'Egypte, en faveur de trois cents, ou,
comme on disait alors, de «quinze-vingts» gentilshommes, à qui les
Sarrazins avaient crevé les yeux.

La marquise de Rambouillet, qui l'avait fait bâtir, et nous allons dire
comment tout à l'heure--était née en 1588,--c'est-à-dire l'année où le
duc de Guise et son frère furent assassinés aux Etats de Blois, par
ordre de Henri III.--Elle était la fille de Jean de Vivone, marquis de
Pisani, et de Julie Savelli, dame romaine de l'illustre famille des
Savelli, qui a donné deux papes: Honoré III et Honoré IV, à la
chrétienté--et une sainte à l'Eglise: sainte Lucine.

Elle avait, à l'âge de douze ans, épousé le marquis de Rambouillet, de
la maison d'Angennes,--maison illustre qui, de son côté, avait donné le
cardinal de Rambouillet, et ce marquis de Rambouillet, qui fut vice-roi
de Pologne en attendant l'arrivée de Henri III.

En 1606, c'est-à-dire après six ans de mariage, M. de Rambouillet avait,
dans un moment de gêne, vendu l'hôtel Pisani à Pierre Forget
Dufresnes.--La vente avait été faite moyennant la somme de 34,500 livres
tournois;--puis celui-ci l'avait, en 1624, au prix de 30,000 écus,
revendu au cardinal-ministre, qui l'avait fait abattre, et, au moment où
nous sommes arrivés, était occupé à faire bâtir sur le même terrain le
Palais-Cardinal; en attendant que ce palais, dont on disait des
merveilles, fût en état d'être habitable, Richelieu avait deux maisons
de campagne--l'une à Chaillot--l'autre à Rueil, et place Royale, une
maison de ville, attenant à celle qu'habitait Marion Delorme.

La marquise de Rambouillet, après la vente de l'hôtel Pisani à Pierre
Forget Dufresne, était restée avec la petite maison de son père située
rue Saint-Thomas-du-Louvre--cette maison s'était trouvée trop étroite
pour elle, ses six enfants et son nombreux domestique. Ce fut alors
qu'elle se décida de faire bâtir ce fameux hôtel Rambouillet, qui eut
une si grande réputation dans la suite. Mais, mécontente des plans que
lui présentaient les architectes, le terrain tout biscornu étant
difficile à utiliser, elle déclara qu'elle ferait son plan elle-même.
Longtemps, elle chercha inutilement ce plan, mais un beau jour elle
s'écria, comme Archimède: «Je l'ai trouvé!», se fit apporter du papier
et une plume, et immédiatement fit le dessin intérieur et extérieur de
son hôtel, et cela avec un goût si parfait, que la reine Marie de
Médicis, alors régente, et occupée à faire bâtir le Luxembourg,
quoiqu'elle eût vu à Florence, dans sa jeunesse, les plus beaux palais
du monde, et qu'elle eût fait venir de cette autre Athènes les premiers
architectes de l'époque, envoya ceux-ci demander des conseils à Mme de
Rambouillet et prendre exemple sur son hôtel.

L'aînée des filles de la marquise de Rambouillet, et même de tous ses
enfants, était la belle Julie-Lucine d'Angennes, qui fit encore plus de
bruit que sa mère: après l'adultère épouse de Ménélas, qui lança
l'Europe sur l'Asie, il n'y a point de femme dont la beauté ait été plus
hautement et plus généralement chantée sur tous les tons et sur tous les
instruments. Aucun de ceux dont elle conquit le coeur ne rentra jamais
dans la possession du bien qu'il avait perdu. Ce furent des blessures
sinon mortelles, du moins inguérissables, que celles que firent les
beaux yeux de Mme de Montausier. Ninon de Lenclos eut ses _martyrs_,
mais Julie d'Angennes eut ses _mourants_.

Elle était née en 1600, avait 28 ans, et quoiqu'ayant passé la première
jeunesse, était, à l'époque où nous sommes arrivés, dans tout l'éclat de
sa beauté.

Madame de Rambouillet avait quatre filles que leur aînée effaça, et qui
restèrent à peu près inconnues. Trois d'ailleurs entrèrent en religion:
ce furent Mme d'Hieres, Mme de Saint-Etienne, Mme Pisani, et la dernière
enfin, Claire-Angélique d'Angennes, qui fut la première femme de M. de
Grignan.

Nous avons, dans les premiers chapitres de ce livre, fait connaissance
avec l'aîné de ses fils, le marquis de Pisani; elle avait eu un second
fils qui était mort à l'âge de huit ans, sa gouvernante ayant été voir
un pestiféré et ayant eu l'imprudence d'embrasser le pauvre enfant, au
retour de l'hôpital. Elle et lui moururent de la peste en deux jours.

L'originalité, qui faisait le caractère particulier de ce brillant hôtel
Rambouillet, était d'abord la passion qu'inspirait la belle Julie à tout
homme de nom qui l'approchait, et le dévouement que les domestiques
portaient à la famille. Le gouverneur du marquis Pisani, Chavaroche,
était, avait toujours été et devait toujours être un des _mourants_ de
la belle Julie. Lorsque celle-ci, après douze ans d'attente, s'était
décidée, à l'âge de trente-neuf ans, à couronner la flamme de M. de
Montausier, elle eut une couche très-laborieuse. On chargea alors
Chavaroche, car on savait l'empressement qu'il y mettrait, d'aller
chercher la ceinture de sainte Marguerite, relique renommée pour
faciliter les accouchements, à l'abbaye de Saint-Germain qui la tenait
en dépôt. Chavaroche y courut, mais, comme il n'était que trois heures
du matin, il trouva les religieux couchés et fut obligé, malgré son
impatience, d'attendre près d'une demi-heure.

--Ah! s'écria-t-il, par ma foi, voilà de beaux moines, qui dorment
tandis que Mme de Montausier accouche!

Et, à partir de ce moment, Chavaroche parla toujours mal des moines de
l'Abbaye de Saint-Germain.

Après Chavaroche, et en descendant un degré vers la domesticité, on
rencontrait, sa longue épée lui battant les jambes, sa royale lui
descendant jusqu'à la poitrine, Louis de Neuf-Germain, qui prenait le
titre de poëte hétéroclite de MONSIEUR, frère du roi.

Il avait--Neuf-Germain, bien entendu--une maîtresse rue Gravillier, la
dernière rue de Paris où un galant homme dût chercher une maîtresse;
aussi certain filou, qui prétendait avoir un droit d'antériorité sur la
donzelle, trouva mauvais que Neuf-Germain lui fit visite; ils se
querellèrent dans la rue; le filou prit Neuf-Germain par sa royale et
tira si bien, que la royale tout entière lui resta dans la main.
Neuf-Germain, qui portait toujours l'épée, et qui avait donné ses
premières leçons d'armes au marquis Pisani, porta de cette épée, à son
antagoniste, un coup qui lui fit lâcher prise, si bien que le bouquet de
barbe qu'il tenait dans sa main tomba à terre; le filou blessé se sauva
en hurlant, poursuivi par la moitié des spectateurs que cette querelle
avait attirés; l'autre moitié resta autour de Neuf-Germain, l'exaltant
et criant: bravo! tandis qu'il continuait à battre l'air de sa rapière,
défiant le filou, qui n'avait garde de revenir. Neuf-Germain parti, un
savetier qui connaissait le vainqueur pour appartenir à l'hôtel
Rambouillet, dont la réputation avait ses racines dans le plus bas
peuple, s'aperçut que cette vénérable barbe, arrachée à son menton,
était restée sur le champ de bataille; il la ramassa soigneusement
jusqu'au dernier poil, la plia dans un papier blanc, et s'achemina vers
l'hôtel Rambouillet. On était en train de dîner lorsqu'il cogna à la
porte, et que l'on vint dire au marquis qu'un savetier de la rue
Gravillier demandait à lui parler.

La nouvelle était assez inattendue pour que M. de Rambouillet désirât
savoir ce que le savetier avait à lui dire.

--Faites-le entrer, dit-il.

L'ordre est exécuté, le savetier entre, tire sa révérence, et
s'approchant de M. de Rambouillet:

--Monsieur le marquis, dit-il, j'ai l'honneur de vous rapporter la barbe
de M. de Neuf-Germain, que celui-ci a eu le malheur de perdre devant ma
porte.

Sans trop savoir ce que cela voulait dire, M. de Rambouillet tira de sa
poche un de ces nouveaux écus que l'on venait de frapper à l'effigie de
Louis XIII et que l'on nommait des louis d'argent, et le donna au
savetier qui se retira au comble de la satisfaction, non pas d'avoir
reçu un écu, mais d'avoir eu l'honneur de voir à table, mangeant comme
de simples mortels, M. de Rambouillet et sa famille.

Or, M. de Rambouillet et sa famille en étaient encore à regarder, sans y
rien comprendre, cette poignée de barbe, lorsque Neuf-Germain entra avec
son menton plumé et raconta l'aventure, tout surpris que, quelque
diligence qu'il eût faite pour revenir à l'hôtel, sa barbe y fût arrivée
avant lui.

Un étage plus bas, on rencontrait l'écuyer, ou plutôt le quinola
Silésie,--on appelait quinola à cette époque un écuyer de second
ordre,--autre fou d'un autre genre, car tout le monde à l'hôtel
Rambouillet avait sa folie; aussi Mme Rambouillet appelait-elle
Neuf-Germain son fou _interne_ et Silésie son fou _externe_, attendu
qu'il logeait avec sa femme et ses enfants hors de l'hôtel, mais à
quelques pas seulement.

Un matin, tous les gens qui habitaient la même maison que Silésie,
vinrent se plaindre au marquis, lui disant que depuis les chaleurs, il
n'y avait pas moyen de dormir sous le même toit que son écuyer.

M. de Rambouillet l'appela devant lui.

--Quel sabbat fais-tu donc la nuit? lui demanda-t-il, que tous les
voisins se plaignent de ne pouvoir fermer l'oeil un instant.

--Sauf votre respect, M. le marquis, répondit Silésie, je tue mes puces.

--Et comment mènes-tu si grand bruit en tuant tes puces?

--Parce que je les tue à coups de marteau.

--A coups de marteau! Explique-moi cela, Silésie.

--Monsieur le marquis a dû remarquer qu'aucun animal n'a la vie plus
dure qu'une puce.

--C'est vrai.

--Eh bien, je prends les miennes, et de peur qu'elles ne s'échappent
dans ma chambre, je les porte sur l'escalier et à grands coups de
marteau, je les écrase.

Et, quelque chose que pût lui dire le marquis, Silésie continua de tuer
ses puces de la même façon jusqu'à ce que, pendant une nuit, où il était
probablement mal réveillé, il manqua la première marche et roula du haut
en bas de l'escalier.

Quand on le ramassa, il avait le cou rompu.

Après Silésie, venait maître Claude l'argentier, espèce de Jocrisse,
fanatique des exécutions, et qui, quelques observations que l'on pût lui
faire sur la cruauté du spectacle, n'en manquait pas une. Cependant
trois ou quatre eurent lieu les unes à la suite des autres, sans que
maître Claude bougeât de la maison.

Inquiète de cette insouciance, la marquise lui en demanda la cause.

--Ah! madame la marquise, lui répondit maître Claude, en secouant la
tête d'un air mélancolique, je ne prends plus aucun plaisir à voir
rouer.

--Et pourquoi cela? lui demanda sa maîtresse.

--Imaginez vous que, depuis le commencement de cette année, ces coquins
de bourreaux étranglent les patients avant que de les rouer! J'espère
qu'un jour on les rouera eux-mêmes, et j'attends ce jour-là pour
retourner en Grève.

Un jour, ou plutôt un soir, il alla pour voir le feu d'artifice de la
Saint-Jean, mais, au moment où l'on allait allumer la première fusée, se
trouvant derrière un curieux plus grand que lui de la tête, gros à
l'avenant, qui l'empêchait de voir, il eut l'idée, pour n'être gêné par
personne, d'aller à Montmartre; seulement lorsqu'il arriva tout
essoufflé au haut de la butte, et qu'il se retourna du côté de l'Hôtel
de Ville, le feu d'artifice était tiré, de sorte que ce soir-là, au lieu
de mal voir, Claude ne vit rien du tout.

Mais ce qu'il vit en détail et ce qui lui fit grand plaisir à voir, ce
fut le trésor de Saint-Denis. Aussi à son retour, interrogé par la
marquise:

--Ah! madame--dit-il--que de belles choses ils ont, ces coquins de
chanoines!

Et il commença d'énumérer les croix ornées de pierreries, les chapes
brodées de perles, les ostensoirs en or, les crosses en argent--et puis,
ajouta-t-il--le plus important que j'oubliais.

--Qu'appelez-vous le plus important, maître Claude?

--Eh donc, madame la marquise, le bras de notre voisin qu'ils ont.

--De quel voisin? demanda Mme de Rambouillet, qui se demandait
inutilement lequel de ses voisins pouvait avoir eu l'idée de déposer son
bras au trésor de Saint-Denis.

--Eh! pardieu! le bras de notre voisin Saint Thomas, madame, nous n'en
n'avons pas de plus proche, puisque nous touchons à son église.

Il y avait encore à l'hôtel Rambouillet deux autres serviteurs qui ne
déparaient pas la collection: un secrétaire nommé Adriani, et un brodeur
nommé Dubois. Le premier publia un volume de poésies qu'il dédia à M. de
Schomberg; l'autre, se prétendant entraîné par la vocation, se fit
capucin; mais la vocation ne fut point persistante, de sorte qu'avant la
fin de son noviciat, il sortit de son couvent, et n'osant aller
redemander sa place chez Mme de Rambouillet, il se fit portier des
comédiens de l'hôtel de Bourgogne, afin, disait-il, de revoir encore Mme
de Rambouillet, si par hasard il lui prenait l'envie d'aller au théâtre.

En effet, le marquis et la marquise de Rambouillet étaient adorés de
leurs serviteurs; un soir, l'avocat Patru--celui qui introduisit à
l'Académie la mode des discours de remerciements,--soupait à l'hôtel de
Nemours avec l'abbé de Saint-Spire, un des deux prononça le nom de la
marquise de Rambouillet; le sommelier, nommé Audry, qui traversait la
salle, après avoir donné aux domestiques inférieurs ses ordres sur le
vin qu'il devait leur servir, entendit le nom de la marquise et
s'arrêta; puis, comme les deux convives continuaient d'en parler, le
sommelier congédia tous les autres domestiques.

--Que diable faites-vous donc, Audry? demanda Patru.

--Eh! messieurs! s'écria le sommelier, j'ai été douze ans à Mme de
Montausier, et, puisque vous avez eu l'honneur d'être des amis de Mme la
marquise, personne ne vous servira ce soir que moi.

Et, au mépris de sa dignité, prenant la serviette aux mains du
domestique et la mettant sur son bras, le digne sommelier se tint debout
derrière les convives et les servit jusqu'à la fin du souper.

Et maintenant que nous avons fait connaissance avec les maîtres, les
commensaux et les serviteurs de l'hôtel Rambouillet, introduisons nos
lecteurs dans le susdit hôtel, un soir où nous y verrons les principales
célébrités de l'époque.




CHAPITRE V.

CE QUI SE PASSAIT A L'HOTEL RAMBOUILLET, AU MOMENT OU SOUSCARRIÈRES SE
DÉBARRASSAIT DE SON TROISIÈME BOSSU.


Or, pendant cette soirée du 5 décembre 1628, où nous avons ouvert dans
l'hôtellerie de la _Barbe Peinte_ le premier chapitre de ce livre,
toutes les illustrations littéraires de l'époque, tout ce qui formait
cette société, qui plus tard tomba dans le ridicule, et que ridiculisa
Molière, était rassemblé dans l'hôtel de la marquise, non point comme
visiteurs ordinaires, familiers de la maison, mais comme invités, chacun
d'eux ayant reçu un billet de Mme de Rambouillet qui lui annonçait qu'il
y avait chez elle assemblée extraordinaire.

Aussi n'était-on pas venu, on était accouru.

Tout était événement, à cette bienheureuse époque où les femmes
commençaient à prendre une influence sur la société; la poésie était en
enfantement; elle avait, dans le siècle précédent, donné Marot, Garnier
et Ronsard; elle bégayait ses premières tragédies, ses premières
pastorales, ses premières comédies, avec Hardy, Desmarets, Rességuier,
et elle allait, grâce à Rotrou, à Corneille, à Molière et à Racine,
placer par sa littérature dramatique la France à la tête de toutes les
nations, et parfaire cette belle langue, qui, créée par Rabelais, épurée
par Boileau, filtrée par Voltaire, devait devenir, à cause de sa clarté,
la langue diplomatique des peuples civilisés. La clarté est la loyauté
des langues.

Le grand génie du seizième siècle, et, disons mieux, de tous les
siècles, William Shakespeare, était mort il y avait douze ans, connu des
seuls Anglais. La popularité européenne du grand poète d'Elisabeth, que
l'on ne s'y trompe pas, est toute moderne. Aucun des beaux esprits
rassemblés chez Mme de Rambouillet n'avait jamais même entendu prononcer
le nom de celui que, cent ans plus tard, Voltaire appelait _un barbare_.
D'ailleurs, dans un temps où le théâtre appartenait à des pièces comme
_la Délivrance d'Andromède_, _la Conquête du sanglier de Calydon_ et _la
Mort de Bradamante_, des oeuvres comme _Hamlet_, comme _Macbeth_, comme
_Othello_, comme _Jules César_, comme _Roméo et Juliette_ et comme
_Richard III_, eussent été des morceaux de bien dure digestion pour des
estomacs français.

Non, c'était de l'Espagne que nous venait la ligue avec les Guises, les
modes avec la reine, et la littérature avec Lope de Vega, Alarcon,
Tirso de Molina; Calderon n'avait pas encore paru.

Fermons cette longue parenthèse, qui s'est ouverte toute seule et par la
force des choses, pour reprendre notre phrase à ces mots: tout était
événement à cette bienheureuse époque, et nous allions ajouter qu'une
invitation de Mme de Rambouillet était un double événement.

On savait que la grande préoccupation, et surtout le grand plaisir de la
marquise était de faire des surprises à ses invités; elle fit un jour à
M. l'évêque de Lisieux, Philippe de Cospean, une surprise à laquelle, à
coup sûr, un évêque ne devait guère s'attendre. Il y avait dans le parc
de Rambouillet une grande roche circulaire de laquelle jaillissait une
fontaine; un rideau d'arbres l'abritait en la voilant; elle était
consacrée par les souvenirs de Rabelais, qui souvent en faisait son
cabinet de travail, quelquefois sa salle à manger. La marquise y
conduisit M. de Lisieux, un beau matin; au fur et à mesure qu'il en
approchait, le prélat clignait de l'oeil, apercevant à travers les
branches quelque chose de brillant dont il ne pouvait se rendre compte.
Cependant s'approchant toujours, il lui sembla qu'il finissait par
distinguer sept ou huit jeunes femmes vêtues en nymphes, c'est-à-dire
très-peu vêtues.

C'était, en effet, Mlle de Rambouillet en costume de Diane, le carquois
sur l'épaule, l'arc à la main, le croissant sur la tête, et toutes les
demoiselles de la maison, qui, groupées sur la roche, y faisaient, dit
Tallemant des Réaux, _le plus agréable spectacle du monde_. Un évêque de
nos jours se scandaliserait peut-être à ce spectacle _le plus agréable
du monde_, mais M. de Lisieux fut au contraire si charmé, que jamais il
ne voyait la marquise sans lui demander des nouvelles des roches de
Rambouillet. Et comme on faisait observer à celle-ci qu'en pareille
circonstance Actéon avait été changé en cerf et déchiré par les chiens,
elle répondait que le cas était hors de comparaison, et que le bon
évêque était si laid que les nymphes pouvaient bien faire de l'effet sur
lui, mais qu'il n'en pouvait faire sur les nymphes, si ce n'était
cependant de les mettre en fuite. Au reste, M. de Lisieux connaissait
bien sa laideur, et était même le premier à en plaisanter, car, ayant
sacré l'évêque de Riez, qui était loin d'être un Adonis, et celui-ci
étant allé le remercier:--Hélas! monsieur, lui dit-il, c'est à moi de
vous rendre des grâces, au contraire, car, avant que vous fussiez mon
collègue, j'étais le plus laid des évêques de France.

Peut-être toute la partie masculine de la société de Mme de Rambouillet,
plus nombreuse encore que la partie féminine, s'attendait-elle à ce que
la marquise ferait ce soir-là à ses invités une surprise dans le genre
de celle qu'elle avait faite à M. de Lisieux, et était-elle accourue
dans cet espoir? Aussi régnait-il dans cette précieuse assemblée cette
inquiète curiosité qui précède les grands événements, ignorés encore,
mais dont on a cependant une vague perception.

La conversation roulait sur toutes choses d'amour et de poésie, mais
plus particulièrement sur la dernière pièce que venaient de représenter
les comédiens de l'hôtel de Bourgogne, où la société commençait à aller
depuis que Belle-Rose, la Beaupré, sa femme, Mlle Vaillot, la Villiers
et Mondory avaient pris la direction du théâtre.

Mme de Rambouillet les avait mis à la mode, en leur faisant jouer chez
elle _Frédégonde, ou le Chaste Amour_, de Hardy. Depuis ce temps, il
avait été décidé que les femmes honnêtes, qui jusque-là n'avaient point
fréquenté l'hôtel de Bourgogne, y pouvaient aller.

Cette pièce dont on s'occupait était le début d'un très jeune homme que
protégeait la marquise, et qui se nommait Jean de Rotrou. Elle avait
pour titre: _l'Hypocondriaque, ou le Mort amoureux_. Quoique de médiocre
valeur, elle venait d'avoir, grâce à l'appui que lui donnait l'hôtel
Rambouillet, assez de succès pour que le cardinal de Richelieu eût fait
venir Rotrou dans sa maison de la place Royale, et l'eût adjoint à ses
collaborateurs ordinaires Mayret, l'Etoile et Colletet, en dehors
desquels il avait encore deux collaborateurs extraordinaires: Desmarets
et Bois-Robert.

Au moment où l'on discutait les mérites, fort contestables, de cette
comédie, que Scudéri et Chapelain hachaient menu comme chair à pâté, un
beau jeune homme de dix-neuf ans entra, vêtu d'un élégant costume, et
d'un air tout-à-fait cavalier traversa le salon, alla saluer selon les
règles de l'étiquette Mme la princesse d'abord, que l'on désignait tout
simplement sous le nom de Mme la princesse, parce qu'elle était femme de
M. de Condé, premier prince du sang, et qui, en sa qualité d'Altesse,
avait droit, partout où elle se trouvait, au premier salut; puis la
marquise, puis la belle Julie.

Il était suivi d'un compagnon plus âgé que lui de deux ou trois ans,
tout vêtu de noir, et qui s'avançait au milieu de la docte et imposante
assemblée d'un pas aussi timide que l'allure de son ami était dégagée.

--Eh! tenez, dit la marquise en apercevant les deux jeunes gens et en
désignant du geste le premier, voici justement le triomphateur!--et
c'est si beau de monter au capitole à son âge, que personne n'aura le
courage, je l'espère, de crier derrière son char: _César, souviens-toi
que tu es mortel!_

--Ah! madame la marquise, répondit Rotrou,--car c'était
lui-même,--laissez dire, au contraire; jamais le critique le plus
malveillant ne dira de ma pauvre pièce le mal que j'en pense moi-même,
et je vous jure bien que, si je n'eusse reçu l'ordre positif de M. le
comte de Soissons, j'eusse laissé de côté mon _Mort amoureux_, comme
s'il eût été véritablement mort, et j'eusse débuté par la comédie que je
fais en ce moment.

--Bon! et quel est le sujet de cette comédie, mon beau cavalier? demanda
Mlle Paulet.

--Une bague que nul n'aura l'envie de mettre à son doigt, une fois qu'il
vous aura vue, adorable lionne,--la _Bague de l'oubli_!

Un murmure flatteur et un gracieux remercîment de tête de la part de
celle à qui il était adressé, accueillit ce compliment, pendant lequel
le jeune homme vêtu de noir s'était tenu le plus complétement caché
qu'il avait pu derrière son introducteur; mais, comme il était
totalement inconnu à tout le monde, et que l'on ne présentait à la
marquise que des hommes ayant déjà un nom ou devant s'en faire un, un
jour, son maintien, si modeste qu'il fût, ne pouvait empêcher tous les
yeux de se fixer sur lui.

--Et comment avez-vous le temps de faire une nouvelle comédie, monsieur
de Rotrou, demanda la belle Julie, maintenant que vous êtes admis à
l'honneur de travailler à celles de M. le cardinal?

--M. le cardinal, répondit Rotrou, vient d'avoir tant de besogne au
siége de La Rochelle, qu'il nous a laissé un peu de répit, et j'ai
profité de cela pour travailler de mon mieux.

Pendant ce temps, le jeune homme vêtu de noir continuait d'absorber la
part d'attention qui ne se fixait pas sur Rotrou.

--Ce n'est point un homme d'épée, dit mademoiselle de Scudéri à son
frère.

--Il a plutôt l'air d'un clerc de procureur, répondit celui-ci.

Le jeune homme vêtu de noir entendit ce court dialogue, et salua avec un
sourire de bonhomie.

Rotrou aussi l'entendit.

--Oui, oui, en effet, c'est un clerc de procureur, et un clerc de
procureur qui sera un jour notre maître à tous, c'est moi qui vous le
dis.

Ce fut au tour des hommes de sourire, moitié d'incrédulité, moitié de
dédain. Les femmes regardèrent avec une curiosité plus grande celui que
Rotrou présentait avec une si brillante promesse.

Malgré sa grande jeunesse, il était remarquable par son visage austère,
par la ride transversale de son front qui semblait creusée par le soc de
la pensée, et par des yeux pleins de flammes.

Le reste du visage était vulgaire, le nez gros, la lèvre épaisse,
quoiqu'on la vît mal, perdue qu'elle était sous une moustache naissante.

Rotrou pensa qu'il était temps de satisfaire la curiosité générale et
continua:

--Madame la marquise, permettez-moi de vous présenter mon cher
compatriote, Pierre Corneille, fils d'un avocat-général de Rouen, et qui
bientôt sera fils de son génie.

--Corneille, répéta Scudéri, ce nom est celui d'un oiseau de mauvais
augure.

--Oui, pour ses rivaux, monsieur Scudéri, répondit Rotrou.

--Corneille? répéta la marquise à son tour, mais avec bienveillance.

--_Ab illice cornix_, souffla Chapelain à l'évêque de Vence, M. Godeau,
prélat de si petite taille qu'on l'appelait le nain de la princesse
Julie.

--Bon! dit Rotrou à Mme de Rambouillet, vous cherchez au frontispice de
quel poëme, à la tête de quelle tragédie vous avez lu ce nom-là. Sur
aucun, madame la marquise; il n'est encore inscrit qu'à la tête d'une
comédie dont ce bon compagnon arrivé hier de Rouen, a payé cette nuit
mon hospitalité. Je le conduis demain à l'hôtel de Bourgogne, je le
présente à Mondory, et dans un mois nous l'applaudissons.

Le jeune homme leva les yeux au ciel en poëte qui dit: _Dieu le
veuille!_

On se rapprocha des deux amis avec plus de curiosité. Mme la princesse
surtout, nature avide de louanges, voyant dans tout poëte un panégyriste
de sa beauté qui commençait à pâlir, Mme la princesse paraissait on ne
peut plus curieuse; elle fit rouler son fauteuil du côté du groupe qui
se formait autour de Rotrou et de son compagnon, et tandis que les
hommes, et particulièrement les poëtes, se tenaient dédaigneusement à
leur place:

--Eh! monsieur Corneille, demanda-t-elle, peut-on s'informer quel est le
titre de votre comédie?

Corneille se retourna à cette interpellation faite d'une voix quelque
peu hautaine. Tandis qu'il se retournait, Rotrou lui souffla un mot à
l'oreille.

--Elle s'appelle _Mélite_, répondit-il, à moins toutefois que Votre
Altesse ne daigne la baptiser d'un meilleur nom.

--Mélite! Mélite! répéta la princesse; non, il faut le laisser ainsi,
Mélite est charmant, et si la fable y correspond...

--Ah voilà ce qu'il y a de charmant surtout, madame la princesse, dit
Rotrou, c'est que ce n'est point une fable, c'est une histoire.

--Comment, une histoire? demanda Mlle Paulet, l'argument en serait-il
vrai?

--Voyons, raconte la chose à ces dames, mauvais sujet, dit Rotrou à son
compagnon.

Corneille rougit jusqu'aux oreilles; nul n'avait moins l'air d'un
mauvais sujet que lui.

--Reste à savoir si l'histoire peut se raconter en prose, dit Mme de
Combalet, se couvrant d'avance, et pour le cas où Corneille raconterait
l'histoire, le visage de son éventail.

Mme de Combalet, nièce bien-aimée du cardinal, était une habituée du
salon de Mme de Rambouillet.

--J'aimerais mieux, dit timidement Corneille, en réciter quelques vers
qu'en raconter l'argument.

--Bah! dit Rotrou, voilà bien de l'embarras pour une galanterie. Je vais
vous la dire en deux mots, moi l'histoire. Mais ce n'est point là
qu'est le mérite, puisque l'histoire est vraie, et que mon ami en étant
le héros n'a pas même le mérite de l'invention. Imaginez-vous, madame,
qu'un ami de ce libertin...

--Rotrou! Rotrou! interrompit Corneille.

--Je reprends, malgré l'interruption, continua Rotrou; imaginez-vous
qu'un ami de ce libertin le présente dans une honnête maison de Rouen,
où tout était arrêté pour son mariage avec une fille charmante... Que
pensez-vous que fasse M. Corneille? Qu'il attendra que la noce
s'accomplisse, et que momentanément il lui suffira d'être garçon
d'honneur, quitte plus tard à... Vous comprenez bien, n'est-ce pas?

--M. Rotrou! fit Mme Combalet en tirant sur ses yeux sa coiffe de
carmélite.

--Quitte plus tard à quoi faire? répéta Mlle de Scudéri d'un air rogue.
Si les autres ont compris, je vous préviens, M. de Rotrou, que je n'ai
pas compris, moi.

--Je l'espère bien, belle Sapho--c'était le nom que l'on donnait à Mlle
Scudéri dans le dictionnaire des ridicules--je parle pour M. l'évêque de
Vence et Mlle Paulet, qui ont compris, eux, n'est-ce pas?

Mlle Paulet donna avec une grâce des plus provocantes un petit coup
d'éventail sur les doigts de Rotrou, en disant:

--Continuez, vaurien, plus vite vous aurez fini, mieux sera.

--Oui, _ad eventum festina_, selon le précepte d'Horace. Eh bien! M.
Corneille, en sa qualité de poète, suivit les conseils de l'ami de
Mécène, il ne prit pas la peine d'attendre: il revient seul chez la
demoiselle, bat en brèche la place, qui ne s'appelait pas _Fidélité_, à
ce qu'il paraît, et des ruines du bonheur de son ami, bâtit son propre
bonheur; et ce bonheur est si grand, que tout à coup il fait jaillir du
coeur de monsieur une source de poésie qui n'est autre que celle à
laquelle se désaltèrent Pégase et ces neuf pucelles qu'on appelle les
Muses.

--Voyez un peu, dit Mme la princesse, où l'hypocrène va se nicher, dans
le coeur d'un clerc de procureur! En vérité, c'est à n'y pas croire.

--Jusqu'à preuve du contraire, n'est-ce pas, madame la princesse? Cette
preuve, mon ami Corneille vous la donnera.

--Voilà une dame bien heureuse, dit mademoiselle Paulet. Si la comédie
de Corneille a le succès que lui prédit M. de Rotrou, elle est
immortalisée.

--Oui, répéta Mlle de Scudéri avec sa sécheresse ordinaire, mais je
doute que pendant cette immortalité, durât-elle autant que celle de la
sibylle de Cumes, une pareille célébrité lui procure un mari.

--Eh! trouvez-vous, mon Dieu, dit Mlle Paulet, que ce soit un si grand
malheur de rester fille? Ah! quand on est jolie, bien entendu. Demandez
à Mme de Combalet, si c'est une si divine joie que d'être mariée.

Mme de Combalet se contenta de pousser un soupir, en levant les yeux au
ciel et en hochant tristement la tête.

--Avec tout cela, dit Mme la princesse, M. Corneille nous avait offert
de nous réciter des rimes de sa comédie.

--Oh! il est tout prêt, dit Rotrou; demander des vers à un poëte, c'est
demander de l'eau à une source. Allons, Corneille, allons, mon ami.

Corneille rougit, balbutia, appuya la main sur son front, et, d'une voix
qui semblait plutôt faite pour la tragédie que pour la comédie, il
récita les vers suivants:

  Je te l'avoue, ami, mon mal est incurable;
  Je ne sais qu'un remède, et j'en suis incapable!
  Le change serait juste après tant de rigueur,
  Mais, malgré ses dédains, Mélite a tout mon coeur;
  Elle a sur mes esprits une entière puissance;
  Si j'ose murmurer, ce n'est qu'en son absence,
  Et je ménage en vain, dans un éloignement,
  Un peu de liberté pour mon ressentiment;
  D'un seul de ses regards, l'adorable contrainte
  Me rend tous mes liens, en resserre l'étreinte,
  Et par un si doux charme aveugle ma raison,
  Que je cherche le mal et fuis la guérison.
  Son oeil agit sur moi d'une vertu si forte,
  Qu'il ranime soudain mon espérance morte,
  Combat les déplaisirs de mon coeur irrité
  Et soutient mon amour contre sa cruauté.
  Mais ce flatteur espoir qu'il rejette en mon âme
  N'est qu'un doux imposteur qu'autorise ma flamme
  Et qui, sans m'assurer ce qu'il semble m'offrir,
  Me fait plaire en ma peine et m'obstine à souffrir.
  Le jour qu'elle naquit, Vénus, bien qu'immortelle,
  Pensa mourir de honte en la voyant si belle;
  Les Grâces, à l'envi, descendirent des cieux
  Pour se donner l'honneur d'accompagner ses jeux,
  Et l'amour, qui ne put entrer dans son corsage,
  Voulut obstinément loger sur son visage.

Deux ou trois fois, des murmures flatteurs avaient salué des vers qui
prouvaient que le pur Phoebus, si fort à la mode dans la société
parisienne, avait fait invasion dans la société de province, et que les
beaux esprits n'étaient pas tous hôtel Rambouillet et place Royale, mais
à ce dernier vers:

  Voulut absolument loger sur son visage,

les applaudissements éclatèrent, Mme de Rambouillet ayant donné la
première le signal. Quelques hommes seulement, au nombre desquels était
le plus jeune des frères Montausier, qui ne pouvait souffrir cette
poésie de concetti et d'antithèses, protestèrent par leur silence.

Mais le poëte ne les remarqua même point, et, enivré de ces
applaudissements que lui donnait la fleur des beaux esprits parisiens,
il s'inclina en disant:

--Vient ensuite le sonnet à Mélite, dois-je le dire?

--Oui! oui! oui! s'écrièrent à la fois Mme la princesse, Mme de
Rambouillet, la belle Julie, Mlle Paulet, et tous ceux qui modelaient
leur goût sur celui de la maîtresse de la maison.

Corneille continua:

  Après l'oeil de Mélite, il n'est rien d'admirable,
  Il n'est rien de solide après ma loyauté.
  Mon feu, comme son teint, se rend incomparable
  Et je suis en amour ce qu'elle est en beauté!

  Quoi que puisse à mes sens offrir la nouveauté,
  Mon coeur à tous les traits demeure invulnérable
  Et, quoiqu'elle ait au sien la même cruauté,
  Ma foi pour ses rigueurs n'en est pas moins durable.

  C'est donc avec raison que mon extrême ardeur
  Trouve chez cette belle une extrême froideur
  Et que sans être aimé, je brûle pour Mélite.

  Car de ce que les dieux, nous envoyant au jour,
  Donnèrent pour nous deux d'amour et de mérite:
  Elle a tout le mérite, et moi j'ai tout l'amour.

Les sonnets avaient sur toutes les poésies le privilége de soulever
l'enthousiasme, et quoique Boileau n'eût pas encore dit, puisqu'il ne
devait naître que huit ans plus tard

  Un sonnet sans défaut vaut seul un long poëme,

celui-là, trouvé sans défaut, surtout par les femmes, fut applaudi à
outrance, et Mlle Scudéri elle-même daigna rapprocher les mains.

Rotrou surtout jouissait du triomphe de son ami, et, coeur loyal, plein
de tendresse et de dévouement, était au comble de la joie.

--En vérité, monsieur de Rotrou, dit madame la princesse, vous aviez
raison, et votre ami est un jeune homme qu'il faut soutenir.

--Si c'est votre avis, madame, est-ce que par Son Altesse monsieur le
prince, vous ne pourriez pas obtenir pour lui quelque petite place? dit
Rotrou, en baissant la voix, de manière à n'être entendu que de Mme de
Condé seule; car il est sans fortune, et, vous le voyez, il serait
fâcheux que, faute de quelques écus, un si beau génie avortât.

--Ah! bien oui, monsieur le prince! c'est bien à lui qu'il faut aller
parler poésie. L'autre jour, il me trouve dînant avec M. Chapelain; il
m'appelle pour me dire je ne sais quoi, puis, quand il a fini, il
revient et me demande:

«A propos, quel est ce petit noireau qui dîne avec vous?

«--C'est M. Chapelain, lui répondis-je, croyant avoir tout dit.

«Qui est-ce cela? M. Chapelain!

«Celui qui a fait la _Pucelle_.

«--La _Pucelle_! ah! c'est donc un statuaire!...

--Mais j'en parlerai à Mme de Combalet qui en parlera au cardinal.
Consentirait-il à travailler aux tragédies de Son Eminence?

--Il consentira à tout, pourvu qu'il puisse rester à Paris. Jugez, s'il
a fait de pareils vers dans une étude de procureur, ce qu'il ferait dans
un monde comme celui dont vous êtes la reine, et la marquise le premier
ministre!

--C'est bon! faites jouer _Mélite_; qu'elle réussisse, et nous
arrangerons tout cela!

Et elle tendit sa belle main princière à Rotrou, qui la prit dans la
sienne et la regarda comme si elle lui appartenait.

--Eh bien! à quoi pensez-vous? demanda Mme la princesse.

--Je regarde s'il y a sur cette main place pour deux bouches de poëtes.
Hélas! non, elle est trop petite!

--Par bonheur, dit Mme de Condé, le Seigneur m'en a donné deux, une pour
vous, l'autre pour qui vous voudrez.

--Corneille! Corneille! cria Rotrou, viens ici. Mme la princesse, en
faveur du sonnet à Mélite, permet que tu lui baises la main.

Corneille demeura stupéfait, il eut un éblouissement et faillit tomber.
Dans une même soirée et le jour de son début dans le monde, baiser la
main de Mme la princesse et être applaudi par Mme de Rambouillet, jamais
ses rêves les plus ambitieux n'avaient prétendu à une seule de ces deux
faveurs.

Pour qui était la gloire? était-ce pour Corneille et pour Rotrou, qui
baisaient les deux mains de la femme du premier prince du sang; était-ce
pour Mme de Condé, dont les deux mains étaient baisées à la fois par les
deux futurs auteurs de _Venceslas_ et du _Cid_.

La postérité consultée a dit que l'honneur était pour Mme la princesse.

Pendant ce temps, maître Claude, la baguette à la main, comme le
Polonius d'Hamlet, était venu parler bas à la marquise de Rambouillet,
et après avoir écouté son maître d'hôtel et lui avoir de son côté
donné, assez bas pour que personne ne les pût entendre, quelques ordres
et quelques recommandations, la marquise avait relevé sa tête et dit en
souriant:

--Très nobles et très chers seigneurs, très précieuses et très bonnes
amies, quand je ne vous eusse invités à passer la soirée chez moi
aujourd'hui que pour vous faire entendre les vers de M. Corneille, vous
n'auriez déjà point à vous plaindre; mais je vous ai convoqués dans une
intention plus matérielle, dans un but moins éthéré. Je vous ai souvent
parlé de la supériorité des sorbets et des glaces d'Italie sur les
glaces et les sorbets de France; or, j'ai tant et si bien cherché, que
j'ai trouvé un glacier arrivant tout droit de Naples, et que je puis
enfin vous en faire goûter. Je ne dirai donc pas: _Qui m'aime me suive_,
mais: Qui aime les glaces me suive. Monsieur de Corneille, donnez moi le
bras.

--Voici mon bras, monsieur de Rotrou, dit Mme la princesse, qui avait
résolu de suivre en tout, ce soir-là, l'exemple de Mme la marquise.

Corneille, tout tremblant, et avec la gaucherie d'un homme de génie qui
arrive de sa province, tendit son bras à la marquise, en même temps que
Rotrou, galamment et comme un cavalier accompli, présentait en
l'arrondissant le sien à Mme de Condé. Le comte de Salles, le cadet des
deux frères Montausier et le marquis de Montausier s'offrirent, l'un à
être le cavalier de la belle Julie, l'autre, celui de Mlle Paulet.
Gambaull s'accommoda de Mlle de Scudéri, et les derniers s'arrangèrent
comme ils l'entendirent.

Mme de Combalet, qui, avec son habit de carmélite, dont la sévérité
n'était mitigée que par un frais bouquet de violettes et de boutons de
roses qu'elle portait à sa guimpe, ne pouvait donner le bras à aucun
homme, avait pris son rang immédiatement après Mme la princesse, appuyée
à celui de Mme de Saint-Etienne, la seconde fille de la marquise, qui,
elle aussi, était en religion. Cependant, il y avait cette différence
entre elle et Mme de Combalet, que chaque jour Mme de Saint-Etienne
faisait un pas de plus pour y entrer et Mme de Combalet un pas de plus
pour en sortir.

Jusque-là, il n'y avait rien qui eût surpris la société dans
l'invitation de Mme de Rambouillet; mais l'étonnement fut grand lorsque
l'on vit la marquise, qui avait, en sa qualité de guide, passé devant la
princesse, se diriger vers un endroit de la muraille où l'on savait
qu'il n'existait ni porte ni issue.

Arrivée là, elle frappa la muraille de son éventail.

Aussitôt la muraille s'ouvrit comme par enchantement, et l'on se trouva
sur le seuil d'une magnifique chambre parée d'un ameublement de velours
bleu, rehaussé d'or et d'argent; les tentures étaient de velours pareil
à celui des meubles, avec des ornements semblables. Au milieu de cette
chambre s'élevait une espèce d'étagère à quatre faces, chargée de
fleurs, de fruits, de gâteaux et de glaces, dont deux charmants petits
génies, qui n'étaient autres que les deux soeurs cadettes de Julie
d'Angennes et de Mme de Saint-Etienne, faisaient les honneurs.

Le cri d'admiration poussé par la société fut unanime. On savait qu'il
n'y avait derrière la muraille que le jardin des Quinze-Vingts, et l'on
voyait tout à coup apparaître une chambre si bien meublée, si bien
tapissée, avec un plafond si bien peint, que l'on pouvait croire qu'il
n'y avait qu'une fée qui en pût être l'architecte, et un magicien le
décorateur.

Pendant que chacun s'extasiait sur le goût et la richesse de ce cabinet
qui, sous le nom de la chambre bleue, devait devenir si célèbre par la
suite, Chapelain avait pris crayon et papier, et, dans un coin du salon,
il esquissait les trois premières stances de cette fameuse ode à
Zirphée, qui fit presque autant de bruit que la _Pucelle_, et qui eut
l'honneur de lui survivre.

On avait vu l'acte de Chapelain, et l'on avait deviné son intention;
aussi se fit-il un profond silence, lorsque celui qui passait pour le
premier poète de son temps se leva, et l'oeil inspiré, la main étendue,
la jambe en avant, dit d'une voix sonore les vers suivants:

        Urgande sut bien autrefois,
  En faveur d'Amadis et de sa noble bande,
        Par ses charmes fixer les lois
  Du temps à qui les cieux veulent que tout se rende.
  J'ai dû faire à vos yeux ce qu'on a fait jadis,
  Conserver Arthénice avec l'art dont Urgande
        A su conserver Amadis.

        Par la puissance de cet art,
  J'ai construit cette loge, aux maux inaccessible,
        Du temps et du sort à l'écart,
  Franche des changements de l'être corruptible,
  Pour qui, seule en roulant, les cieux ne roulent pas,
  Bref où ne montrent pas leur visage terrible,
        La vieillesse, ni le trépas.

        Cette incomparable beauté,
  Que cent maux attaquaient et pressaient de se rendre,
        Par cet édifice enchanté
  Trompera leurs efforts et s'en pourra défendre;
  Elle y brille en son trône et son éclat divin
  De là sur les mortels va désormais s'épandre
        Sans nuage, éclipse, ni fin.

Trois salves d'applaudissements et des cris d'enthousiasme accueillaient
cette improvisation, lorsqu'au milieu des hourrahs et des bravos, un
homme se précipita dans la chambre que l'on venait d'inaugurer, pâle et
couvert de sang, en s'écriant:

--Un chirurgien! un chirurgien! Le marquis Pisani vient de se battre
avec Souscarrières et il est dangereusement blessé.

Et en effet, en même temps, on voyait au fond du salon le marquis Pisani
que deux valets soutenaient entre leurs bras, sans connaissance et pâle
comme un mort.

--Mon fils! Mon frère! Le marquis! furent les trois cris qui
retentirent; et sans s'occuper davantage de la chambre bleue, si
tristement inaugurée, chacun se précipita du côté du blessé.

Au moment même où le marquis Pisani était rapporté évanoui à l'hôtel
Rambouillet, un événement inattendu, qui allait singulièrement
compliquer la situation, jetait dans l'étonnement les commensaux de
l'hôtel de la _Barbe Peinte_.

Etienne Latil, que l'on croyait mort, et que l'on avait couché sur une
table en attendant que l'on cousît son linceul et qu'on eût assemblé les
planches de sa bière, fit un soupir, ouvrit les yeux, et murmura d'une
voix faible, mais parfaitement intelligible, ces deux mots:

--J'AI SOIF!




CHAPITRE VI.

MARINA ET JAQUELINO.


Quelques minutes avant que Latil ne manifestât son existence par les
deux mots qu'en général prononce tout blessé revenant à la vie, et qui
d'ailleurs faisaient en première ligne partie du répertoire de notre
spadassin, un jeune homme s'était présenté à l'hôtel de la _Barbe
peinte_, et s'était informé si la chambre n. 13, située au premier
étage, n'était point occupée par une paysanne des environs de Paris,
nommée Marina. Elle était, avait-il ajouté, reconnaissable à ses beaux
cheveux et à ses beaux yeux noirs, que faisait valoir le cacolet ponceau
qui devait leur servir de cadre, et à sa mise tout entière qui rappelait
celle de ces âpres montagnes de Navarre que Henri IV avait, tête et
pieds nus, tant de fois escaladées tout enfant.

Mme Soleil, avec un charmant sourire, laissa au jeune homme tout le
temps de s'informer, car sans doute lui plaisait-il de regarder dans
tous ses détails cette tête juvénile; après quoi sa réponse,
accompagnée d'un coup d'oeil d'intelligence, fut que la jeune paysanne,
désignée sous le nom de Marina, était dans la chambre indiquée et
attendait depuis une demi-heure à peu près.

Et, en même temps, un geste gracieux de Mme Soleil, geste comme en ont
toujours les femmes de trente à trente-cinq ans pour les beaux garçons
de vingt à vingt-deux ans, en même temps, un geste gracieux de Mme
Soleil, disons-nous, indiquait au questionneur l'escalier au haut duquel
il devait trouver la chambre désignée sous le numéro 13.

Le jeune homme était, en effet, comme nous l'avons dit, un beau garçon
de vingt à vingt-deux ans, de taille moyenne, mais bien prise, et dans
chacun des mouvements de laquelle se révélaient l'élégance et la force.
Il avait les yeux bleus des races du Nord, abrités par les sourcils et
les cheveux noirs des races du Midi. Un teint plutôt hâlé par le soleil
que pâli par la fatigue, une moustache fine, une royale naissante, des
lèvres fines et railleuses qui, en s'ouvrant, laissaient voir un double
rang de dents blanches qu'eût envié plus d'une bouche de femme,
complétaient le charmant ensemble de cette physionomie.

Son costume de paysan basque était à la fois commode et élégant; il se
composait d'un béret rouge, sang de boeuf, orné à son centre d'un gros
gland noir, tombant sur les épaules, et de deux plumes, l'une du même
ton que le béret, l'autre de la même couleur que le gland, encadrant
coquettement le visage. Le pourpoint, du même drap que le béret,
passementé de noir comme lui, laissait voir par une de ses manches
ouvertes et pendantes, par la manche droite, un de ces dessous qui, à la
rigueur, pouvaient dans ces temps d'attaques journalières et
d'embuscades nocturnes servir de plastron et amortir un coup de poignard
ou d'épée.

Ce pourpoint, boutonné du haut en bas, était en arrière sur les modes de
Paris, où l'on portait déjà depuis plus de dix ans le pourpoint boutonné
du haut seulement, afin de laisser sortir, entre lui et le
haut-de-chausses, les plis d'une chemise de fine batiste et des flots de
rubans et de dentelles. Il se fermait sur une espèce de pantalon à pied,
de buffle gris, auquel on avait adapté des semelles à haut talon, qui
tenait lieu de bottes à celui qui le portait.

Un poignard passé à la ceinture de cuir qui lui serrait la taille et qui
soutenait une longue rapière lui battant les mollets, complétait le
costume de celui qu'à tort nous avons désigné sous le nom de paysan, et
qui, d'après l'arme qu'il portait, avait droit au titre de gentilhomme
campagnard.

Arrivé devant la porte, il commença par s'assurer qu'elle était bien
surmontée du n. 13, et certain de ne pas se tromper, il frappa d'une
façon particulière, c'est-à-dire deux coups pressés; puis, après un
intervalle, deux autres coups encore, puis enfin un cinquième coup, en
observant entre ce quatrième et ce cinquième coup le même intervalle
qu'entre les deux premiers et le troisième et le quatrième.

A ce cinquième coup, sans se faire attendre, la porte s'ouvrit, ce qui
prouvait que le visiteur était attendu.

La personne qui ouvrait la porte était une femme de vingt-huit à trente
ans, dans toute la puissance d'une luxuriante beauté. Ses yeux, qui
avaient servi d'indication au jeune homme dans le signalement qu'il
avait donné d'elle, étincelaient comme deux diamants noirs sous l'écrin
de velours de ses longues paupières. Ses cheveux étaient d'une nuance
tellement foncée, que toute comparaison empruntée à l'encre, au charbon,
à l'aile de corbeau, était insuffisante. Ses joues étaient d'une pâleur
chaude et ambrée dénonçant des passions plutôt tumultueuses et
passagères que profondes et durables. Son cou, serré par quatre rangs de
corail, était emmanché dans des épaules vigoureusement dessinées, et
descendait, par une pente doucement fuyante, vers une gorge
singulièrement provocante par ses rapides ondulations. Malgré ses
contours, qui, sculpturalement parlant, appartenaient plutôt à la Niobé
qu'à la Diane, la taille était fine--ou plutôt paraissait plus fine
qu'elle n'était, par le rebondissement tout espagnol des hanches. La
jupe courte, de la même couleur que le cacolet, c'est-à-dire rouge
zébrée de velours noir, laissait voir un bas de jambe plus
aristocratique que ne le comportait le costume, et un pied qui,
relativement au reste de cette plantureuse nature, paraissait d'une
petitesse exagérée.

Nous avons eu tort de dire que la porte s'ouvrait, nous eussions dû dire
s'entre-bâillait seulement, car ce ne fut que quand le jeune homme eut
prononcé le nom de _Marina_ et que celle qu'il désignait sous ce nom,
comme par une espèce de mot d'ordre, lui eut répondu par celui de
_Jaquelino_, que la porte s'ouvrit tout à fait, et que celle qui en
était la gardienne s'effaça pour laisser entrer celui qu'elle attendait
et derrière lequel elle referma vivement le battant au verrou, se
retournant aussitôt d'ailleurs, pressée qu'elle était sans doute de voir
celui à qui elle avait affaire.

--Ventre-Saint-Gris! s'écria le jeune homme, que j'ai là une succulente
cousine.

--Et moi sur mon âme, un beau cousin! dit la jeune femme.

--Par ma foi! continua Jaquelino, quand on est si proches parents que
nous le sommes et qu'on ne s'est jamais vu, m'est avis que l'on doit
commencer à faire connaissance en s'embrassant.

--Je n'ai rien à dire contre cette manière de souhaiter la bienvenue à
ses parents, répondit Marina en tendant ses deux joues qui se couvrirent
d'une rougeur passagère, à laquelle un habile observateur ne se fût pas
trompé, et qu'il eût attribuée à un désir facile à irriter plutôt qu'à
une pudeur trop susceptible.

Les deux jeunes gens s'embrassèrent.

--Ah! par l'âme de mon joyeux père, dit le jeune homme avec un accent de
bonne humeur qui paraissait lui être naturelle, la plus agréable chose
de ce monde est, je crois, d'embrasser une jolie femme, si ce n'est
cependant de recommencer, ce qui doit être plus agréable encore.

Et il étendit les bras une seconde fois, pour joindre le précepte aux
paroles.

--Tout beau! cousin, dit la jeune femme en l'arrêtant court, nous
causerons de cela plus tard, si vous voulez bien; non point que la chose
ne me paraisse aussi plaisante qu'à vous, mais parce que le temps nous
manque. C'est votre faute; pourquoi avez-vous perdu une demi-heure à me
faire vous attendre?

--Eh! pardieu, la belle demande, parce que je croyais être attendu par
quelque grosse nourrice allemande, ou par quelque sèche duègne
espagnole; mais vienne l'occasion de nous retrouver ensemble, et je jure
Dieu, ma belle cousine, que c'est moi qui vous attendrai.

--Je prends acte de la promesse; mais à cette heure, je n'en suis pas
moins pressée d'aller dire à celle qui m'envoie que je vous ai vu et que
vous êtes prêt en tout point à obéir à ses ordres, comme il convient à
un courtois chevalier à l'égard d'une grande princesse.

--Ces ordres, dit le jeune homme en mettant un genou en terre, je les
attends humblement.

--Oh! vous à mes genoux, Monseigneur! Monseigneur! y songez-vous?
s'écria Marina en le relevant.

Puis elle ajouta avec son provocant sourire:

--C'est dommage, vous êtes charmant ainsi.

--Voyons, dit le jeune homme, en prenant les mains de sa prétendue
cousine et en la faisant asseoir près de lui, d'abord et avant tout,
a-t-on appris mon retour avec satisfaction?

--Avec joie.

--Est-ce avec plaisir que l'on m'accorde cette audience?

--Avec bonheur.

--Et la mission dont je suis chargé sera-t-elle accueillie avec
sympathie?

--Avec enthousiasme.

--Et cependant, voilà huit jours que je suis arrivé, et deux jours que
j'attends.

--Vous êtes charmant, en vérité, mon cousin. Et combien y a-t-il de
jours, je vous prie, que nous-mêmes sommes arrivée de La Rochelle: deux
jours et demi.

--C'est vrai.

--Et sur ces deux jours et demi, à quoi ont été occupés hier et
avant-hier?

--A des fêtes, je le sais, puisque je les ai vues!

--D'où les avez-vous vues?

--Mais de la rue, comme un simple mortel.

--Comment les avez-vous trouvées?

--Superbes.

--N'est-ce pas qu'il a de l'imagination, notre cher cardinal? Sa Majesté
Louis XIII déguisé en Jupiter.

--Et en Jupiter Stator.

--_Stator_ ou autre, peu m'importe.

--Ah! il n'importe pas si peu, ma belle cousine; toute la question au
contraire est là.

--Là! Où?

--Dans le mot _Stator_. Savez-vous ce que veut dire _stator_?

--Ma foi, non.

--Cela veut dire Jupiter qui _arrête_, ou _qui s'arrête_.

--Tâchons que ce soit Jupiter _qui s'arrête_.

--Au pied des Alpes, n'est-ce pas?

--Nous ferons tout ce que nous pourrons pour cela. Dieu merci, malgré la
foudre qu'il tenait à la main, et dont il menaçait à la fois l'Autriche
et l'Espagne...

--Foudre de bois...

--Et sans ailes; les ailes de la foudre, à l'endroit de la guerre, c'est
l'argent, et je ne crois pas le roi ni le cardinal très riches en ce
moment. Donc, chère cousine, Jupiter _Stator_, après avoir menacé
l'Orient et l'Occident, déposera probablement la foudre sans l'avoir
lancée.

--Oh! dites cela ce soir à nos deux pauvres reines, et vous les rendrez
bien heureuses.

--J'ai mieux que cela à leur dire, j'ai à leur remettre, comme je l'ai
fait savoir à Leurs Majestés, une lettre du prince de Piémont, qui jure
bien que l'armée française ne passera pas les Alpes.

--Pourvu que cette fois il tienne parole! Ce n'est pas son habitude,
vous le savez.

--Mais cette fois, il a tout intérêt à la tenir.

--Nous bavardons, cousin, nous bavardons, et nous laissons le temps se
perdre inutilement.

--C'est votre faute, cousine, dit le jeune homme avec ce franc sourire
qui montre toutes les dents, c'est vous qui n'avez pas voulu l'employer
à des choses utiles.

--Soyez donc dévoué à vos maîtres et ôtez-vous pour eux le pain de la
bouche, voilà comment vous êtes récompensée de votre dévouement, par des
reproches! Mon Dieu, que les hommes sont injustes!

--Je vous écoute, cousine.

Et le jeune homme donna à sa figure l'expression la plus grave qu'il put
inventer.

--Eh bien, ce soir même, vers onze heures, vous êtes attendu au Louvre.

--Comment, ce soir? C'est ce soir que j'aurai l'honneur d'être reçu par
Leurs Majestés?

--Ce soir même.

--Je croyais qu'il y avait justement spectacle et ballet de circonstance
ce soir à la cour.

--Oui; mais la reine, en apprenant cette nouvelle, s'est plainte
aussitôt d'une grande fatigue et d'un insupportable mal de tête; elle a
dit qu'il n'y avait que le sommeil qui pût la remettre. On a appelé
Bouvard; Bouvard a reconnu tous les symptômes d'une migraine
persistante. Bouvard, tout bon médecin du roi qu'il est, nous appartient
corps et âme. Il a recommandé le repos le plus absolu, et la reine se
repose en vous attendant.

--Mais, comment entrerai-je au Louvre? je ne présume pas que ce soit en
me présentant.

--Tout est prévu, soyez tranquille. Ce soir, en habit de cavalier, vous
vous trouverez rue des Fossés-Saint-Germain; un page à la livrée de Mme
la princesse, chamois et bleu, vous attendra au coin de la rue des
Poulies; il aura le mot d'ordre jusqu'au corridor qui conduit à la
chambre de la reine, où la demoiselle d'honneur de service vous recevra
de ses mains. Si Sa Majesté peut vous admettre immédiatement près
d'elle, vous serez immédiatement introduit; sinon, vous attendrez dans
quelque cabinet avoisinant sa chambre, que le moment soit arrivé.

--Et pourquoi n'est-ce pas vous, chère cousine, qui vous chargerez de me
faire prendre patience, en attendant? Je vous jure que cela me serait
infiniment agréable.

--Parce que ma semaine de service est finie, et que j'emploie mon temps
au dehors, comme vous voyez.

--Et vous m'avez même l'air de l'employer agréablement.

--Que voulez-vous, cousin, on ne vit qu'une fois.

En ce moment, on entendit tinter l'horloge des Blancs-Manteaux.

--Neuf heures, s'écria Mariana! Embrassez-moi vite, cousin, et
poussez-moi dehors. J'ai à peine le temps de rentrer au Louvre et de
dire que j'ai pour parent un charmant cavalier qui donnerait.... Que
donneriez-vous bien pour la reine?

--Ma vie! Est-ce assez?

--C'est trop; ne donnez jamais que ce que vous pourriez reprendre, et
non ce qui, une fois donné, ne se retrouve pas. Au revoir cousin!

--A propos, dit le jeune homme l'arrêtant, n'y a-t-il pas quelque signe
de reconnaissance, quelque mot d'ordre à échanger avec le page?

--C'est vrai, j'oubliai. Vous lui direz: _Cazal_, et il vous répondra:
_Mantoue_.

Et la jeune femme présenta cette fois à son prétendu cousin, non plus
ses deux joues mais ses deux lèvres, sur lesquelles retentit un double
baiser.

Puis elle s'élança par les escaliers avec la rapidité d'une femme qui,
si l'on tentait de la retenir, ne serait pas bien sûre de résister.

Jaquelino resta un moment après elle, ramassa son béret qui était tombé
dès le commencement du dialogue, le rajusta sur sa tête, et sans doute
pour donner le temps à la messagère du Louvre de s'éloigner et de
disparaître, descendit lentement l'escalier en chantant cette chanson de
Ronsard:

  Il me semble que la journée
  Dure plus longue qu'une année,
  Quand par malheur je n'ai ce bien
  De voir la grand'beauté de celle
  Qui tient mon coeur et sans laquelle,
  Vissé-je tout, je ne vois rien.

Il en était au troisième couplet de sa chanson et à la dernière marche
de l'escalier, lorsque de cette dernière marche, plongeant sur la salle
basse où avaient l'habitude de se tenir les buveurs, il vit, éclairé par
la lueur d'une chandelle collée à la muraille, un homme pâle et tout
sanglant couché sur une table, et qui paraissait près d'expirer. A son
côté se tenait un capucin, qui semblait écouter la confession du
mourant. Les curieux se pressaient aux portes et aux fenêtres, mais
contenus par la présence du moine et par la solennité de l'acte
qu'accomplissait le blessé, ils n'osaient entrer.

Cette vue interrompit la chanson sur les lèvres du chanteur, et comme
l'hôtelier se trouvait à la portée de sa voix:

--Hé! maître Soleil! fit-il.

Maître Soleil s'approcha, son bonnet à la main.

--Qu'y a-t-il pour votre service, mon beau jeune homme?

--Que diable fait donc cet homme couché sur une table, avec un moine
près de lui?

--Il se confesse.

--Je le vois pardieu bien, qu'il se confesse. Mais qui est-il? et
pourquoi se confesse-t-il?

--Qui est-il? reprit l'hôtelier avec un soupir. C'est un brave et
honnête garçon, nommé Etienne Latil, et des meilleurs clients de ma
maison... Pourquoi il se confesse? parce qu'il n'a plus probablement que
quelques heures à vivre. Comme il a des sentiments religieux, il
demandait à grands cris un prêtre, quand ma femme a avisé ce digne
capucin, qui sortait des Blancs-Manteaux, et l'a rappelé.

--Et de quoi meurt-il, votre honnête homme?

--Oh! monsieur, c'est-à-dire qu'un autre en serait déjà mort dix fois:
il meurt de deux terribles coups d'épée, un qui entre dans le dos et qui
lui sort par la poitrine, l'autre qui lui entre dans la poitrine et qui
lui sort par le dos.

--Il avait donc affaire à plusieurs hommes?

--A quatre, monsieur, à quatre.

--Une querelle?

--Non, une vengeance.

--Une vengeance?

--Oui, l'on craignait qu'il ne parlât.

--Et s'il eût parlé, qu'eût-il pu dire?

--Qu'on lui avait offert mille pistoles pour assassiner le comte de
Moret, et qu'il avait refusé.

Le jeune homme tressaillit à ce nom, et, regardant fixement l'hôtelier.

--Pour assassiner le comte de Moret? répéta-t-il. Etes-vous bien sûr de
ce que vous dites-là, brave homme?

--Je le tiens de sa bouche même. C'est la première chose qu'il a dite
après avoir demandé à boire.

--Le comte de Moret, répéta le jeune homme, Antoine de Bourbon?

--Antoine de Bourbon, oui.

--Le fils de Henri IV?

--Et de Mme Jacqueline de Bueil, comtesse de Moret.

--C'est étrange!

--Si étrange que ce soit, c'est cependant ainsi!

Alors, après un nouveau silence d'un instant, au grand étonnement de
maître Soleil, et malgré ses cris: «Où allez-vous?» le jeune homme
écarta les marmitons et les servantes qui encombraient la porte
intérieure, entra dans la salle occupée par le capucin et par Etienne
Latil seulement, s'approcha du blessé, et, jetant sur la table une
bourse qu'au son qu'elle rendit, on pouvait juger honnêtement garnie:

--Etienne Latil, lui dit-il, voilà pour vous faire soigner. Si vous en
revenez, dès que vous serez transportable, faites-vous conduire à
l'hôtel du duc de Montmorency, rue des Blancs-Manteaux. Si vous en
mourez, mourez dans la confiance du Seigneur, les messes ne manqueront
pas au salut de votre âme.

A l'approche du jeune homme, le blessé s'était soulevé sur son coude,
et, comme à la vue d'un spectre, il était resté muet, les yeux ouverts,
les sourcils froncés, la bouche béante.

Puis, lorsque le jeune homme s'éloigna:

--Le comte de Moret! murmura le blessé, en se laissant retomber sur la
table.

Quant au capucin, dès les premiers pas que le faux Jaquelino avait faits
dans la chambre, il avait vivement tiré son capuchon sur son visage,
comme s'il eût craint d'être connu par lui.




CHAPITRE VII.

ESCALIERS ET CORRIDORS.


En sortant de l'hôtellerie de la _Barbe Peinte_, le comte de Moret, dont
nous n'avons plus besoin de maintenir l'incognito, descendit la rue de
l'Homme-Armé, tourna à droite, prit la rue des Blancs-Manteaux, et alla
frapper à l'hôtel du duc de Montmorency, Henri II du nom, qui s'ouvrait
par deux portes, l'une donnant dans la rue des Blancs-Manteaux, l'autre
donnant sur la rue Sainte-Avoye.

Sans doute, le fils de Henri IV avait de grandes familiarités dans la
maison, car, aussitôt qu'il eut été reconnu, un jeune page d'une
quinzaine d'années saisit un chandelier à quatre branches, alluma les
cires et marcha devant lui.

Le prince suivit le page.

L'appartement du comte de Moret était au premier étage. Le page éclaira
une des chambres en allumant deux autres candélabres semblables au
premier, puis, s'adressant au prince:

--Son Altesse a-t-elle quelque chose à me commander? demanda-t-il.

--Es-tu occupé près de ton maître, ce soir, Galaor? fit le comte de
Moret.

--Non, monseigneur, j'ai congé.

--Veux-tu venir avec moi, alors?

--Avec grand plaisir, monseigneur.

--En ce cas, habille-toi chaudement, prends un bon manteau, la nuit sera
froide.

--Oh! oh! dit le jeune page, habitué par son maître, grand coureur de
ruelles, à de pareilles aubaines, j'aurai une garde à monter, à ce qu'il
paraît?

--Oui, et une garde d'honneur, au Louvre. Mais tu sais, Galaor, pas un
mot, même à ton maître.

--Cela suffit, monseigneur, dit l'enfant avec un sourire et en mettant
un doigt sur ses lèvres.

Puis il fit un mouvement pour sortir.

--Attends, dit le comte de Moret, j'ai encore quelques instructions à te
donner.

Le page s'inclina.

--Tu selleras toi-même un cheval, et tu mettras des pistolets chargés
dans les fontes.

--Un seul cheval?

--Oui, un seul. Tu monteras en croupe derrière moi, un second cheval
attirerait l'attention.

--Monseigneur sera obéi de point en point.

Dix heures sonnèrent, le comte écouta, en les comptant, les battements
du bronze.

--Dix heures, répéta-t-il; c'est bien, va, que dans un quart d'heure
tout soit prêt.

Le page s'inclina et sortit, tout fier de la marque de confiance que lui
donnait le comte.

Quant à celui-ci, il choisit dans sa garde-robe un vêtement de cavalier,
simple mais élégant, avec le pourpoint de velours grenat et les chausses
de velours bleu; de magnifiques dentelles de Bruxelles formaient le col
et les manchettes de sa fine chemise de batiste s'échappant par les
crevés des bras et par l'intervalle laissé à la ceinture, entre le
pourpoint et les chausses. Il passa de longues bottes de buffle montant
jusqu'au-dessus du genou, et se coiffa d'un feutre gris, orné de deux
plumes assorties aux couleurs de son vêtement, c'est-à-dire bleue et
grenat, retenues par une ganse de diamants; puis, sur le tout, il passa
un riche baudrier, soutenant une épée à la poignée de vermeil, mais à la
lame d'acier, arme tout à la fois de luxe et de défense.

Puis, avec la coquetterie naturelle aux jeunes gens, il donna quelques
minutes au soin de son visage, veilla à ce que ses cheveux bouclés
naturellement, tombassent de chaque côté de son visage d'une façon
régulière, tressa la cadenette que l'on portait à la tempe gauche et qui
descendait jusqu'à la ceinture, donna le tour à ses moustaches, tira sa
royale qui refusait de s'allonger aussi rapidement qu'il l'eût désiré,
prit dans un tiroir une bourse destinée à remplacer celle qu'il avait
donnée à Latil, puis, comme si cette bourse lui avait tout à coup
rappelé un souvenir oublié:

--Mais qui diable, murmura-t-il, a donc intérêt à me faire tuer?

Et, comme son esprit ne lui fournissait aucune réponse satisfaisante à
la question qu'il venait de se faire à lui-même, il réfléchit un
instant, écarta ce souvenir avec l'insouciance de la jeunesse, se tâta
pour s'assurer qu'il n'oubliait rien, jeta un regard de côté sur sa
glace, et descendit l'escalier, chantant le dernier couplet de cette
chanson de Ronsard, dont nous lui avons entendu fredonner le premier à
l'hôtellerie de la _Barbe Peinte_.

  Chanson, va-t'en où je t'adresse,
  Dans la chambre de ma maîtresse;
  Et dis, baisant sa blanche main,
  Que, pour en santé me remettre,
  Il ne lui faut rien moins promettre
  Que de te cacher dans son sein.

A la porte de la rue, le comte trouva le cheval et le page qui
l'attendaient. Il se mit en selle avec la légèreté et l'élégance d'un
écuyer consommé. Sans invitation, Galaor sauta en croupe derrière lui.
Le comte, après s'être assuré que le page était bien assis, mit son
cheval au trot; il descendit la rue Maubuée, puis la rue Trousse-vache,
gagna la rue Saint-Honoré, et remonta la rue des Poulies.

Au coin de la rue des Poulies et de la rue des Fossés-Saint-Germain,
au-dessous d'une madone éclairée par une lampe, était assis sur une
borne un jeune garçon qui, voyant un cavalier avec un jeune page en
croupe, pensa que c'était probablement à ce cavalier qu'il avait
affaire, et ouvrit le manteau dans lequel il était enveloppé.

Ce manteau couvrait un habit chamois et bleu, c'est-à-dire la livrée de
Mme la princesse.

Le comte reconnut le page qui lui avait été annoncé, fit descendre
Galaor, et mettant pied à terre à son tour, s'approcha du jeune garçon.

Celui-ci descendit de sa borne et se tint dans une attente respectueuse.

--CAZAL! dit le comte.

--MANTOUE! répondit le page.

Le comte fit de la main signe à Galaor de s'éloigner, et, se retournant
vers celui qui devait lui servir de guide:

--C'est bien toi que je dois suivre alors, mon bel enfant? demanda-t-il.

--Oui, monsieur le comte, si vous le voulez bien, répondit celui-ci
d'une voix si veloutée, que l'idée vint à l'instant même au prince qu'il
avait affaire à une femme.

--Eh bien alors, dit-il, cessant de tutoyer son douteux compagnon, ayez
la bonté de m'indiquer le chemin.

Ce changement dans l'accent et dans les paroles du comte n'échappa point
à celui ou à celle à qui ces dernières paroles étaient adressées; il
fixa sur lui un oeil railleur, ne chercha point à étouffer un éclat de
rire, fit un signe de la tête, et marcha en effet devant lui.

Ils traversèrent alors le pont-levis, grâce au mot d'ordre que dit tout
bas le page à la sentinelle, puis ils franchirent la porte du Louvre et
se dirigèrent vers l'angle nord.

Arrivé au guichet, le page prit son manteau sur son bras, afin que l'on
vît bien sa livrée bleue et chamois, et d'une voix qu'il fit tous ses
efforts pour masculiniser:

--Maison de madame la princesse, dit-il.

Mais, dans le mouvement, le page avait été obligé de découvrir son
visage; un rayon de la lanterne qui éclairait le guichet avait donné
dessus, et, à l'abondance de ses cheveux blonds tombant sur ses épaules,
à ses yeux bleus si pleins de larmes et de gaité, à sa bouche si fine
et si spirituelle, si prodigue de morsures et de baisers, le comte de
Moret avait reconnu Marie de Rohan Montbazon, duchesse de Chevreuse.

Il se rapprocha d'elle vivement, et au détour de l'escalier:

--Chère Marie, lui demanda-t-il, est-ce que le duc me fait toujours
l'honneur d'être jaloux de moi?

--Non, mon cher comte, répondit-elle, surtout depuis qu'il vous sait
amoureux de madame de la Montagne, à faire des folies pour elle.

--Bien répondu! dit en riant le prince, et je vois que, pour l'esprit
comme pour le visage, vous êtes toujours la plus spirituelle et la plus
jolie créature qui soit au monde.

--Quand je ne serais revenue de Hollande que pour m'entendre faire ce
compliment de votre bouche, dit le page en saluant, je ne regretterais
pas mes frais de voyage, monseigneur.

--Ah çà! mais je croyais que depuis l'aventure des jardins d'Amiens
vous étiez exilée?

--On a reconnu mon innocence et celle de Sa Majesté, et, sur les
instances de la reine, M. le cardinal a daigné me pardonner.

--Sans condition?

--On a exigé de moi le serment que je ne me mêlerais plus d'intrigue.

--Et ce serment, vous le tenez?

--Scrupuleusement, comme vous voyez.

--Et votre conscience ne vous dit rien?

--J'ai dispense du pape.

Le comte se mit à rire.

--Et d'ailleurs, continua le faux page, ce n'est point intriguer que de
conduire un beau-frère chez sa belle-soeur.

--Chère Marie, lui dit le comte de Moret, en lui prenant la main, et en
la lui baisant avec ce désir amoureux qu'il tenait du roi son père et
que nous avons vu éclater dans ses paroles, dès le commencement de la
scène avec sa fausse cousine, dans l'hôtellerie de la _Barbe Peinte_;
chère Marie, est-ce que vous m'auriez gardé cette surprise que votre
chambre se trouvât sur le chemin de la chambre de la reine?

--Ah! que vous êtes bien le fils légitime, s'il en fut, de Henri IV!
Tous les autres ne sont que des bâtards.

--Même mon frère Louis XIII? dit en riant le comte.

--Surtout votre frère Louis XIII, que Dieu garde. Que n'a-t-il donc un
peu de votre sang dans les veines!

--Nous ne sommes pas de la même mère, duchesse.

--Et qui sait, peut-être pas du même père non plus.

--Tenez, Marie! s'écria le comte de Moret, vous êtes adorable, et il
faut que je vous embrasse!

--Etes-vous fou? Embrasser un page sur l'escalier! Mais vous voulez donc
vous perdre de réputation, surtout arrivant d'Italie?

--Allons! décidément, dit le comte, je ne suis pas en veine ce soir. Et
il laissa tomber la main de la duchesse.

--Bon! dit-elle, la reine lui a envoyé à l'hôtellerie de la _Barbe
peinte_ une de nos plus jolies femmes, et il se plaint!

--Ma cousine Marina?

--Eh! oui, votre cousine Marina.

--Ah! ventre-saint-gris! vous devriez bien me dire quelle est cette
enchanteresse.

--Comment! vous ne la connaissez pas?

--Non.

--Vous ne connaissez pas Fargis?

--Fargis, la femme de notre ambassadeur en Espagne?

--Justement! On l'a placée près de la reine après la fameuse scène des
jardins d'Amiens dont je vous parlais tout à l'heure et qui nous a fait
exiler toutes.

--Eh bien! à la bonne heure, dit le comte de Moret en éclatant de rire,
voilà une reine bien gardée, avec la duchesse de Chevreuse à la tête de
son lit et Mme de Fargis au pied! Ah! mon pauvre frère Louis XIII!...
Avouez, duchesse, qu'il n'a pas de chance.

--Mais savez-vous, monseigneur, que vous êtes impertinent à ravir, et
qu'il est bien heureux que nous soyons arrivés?

--Nous sommes donc arrivés?

La duchesse tira une clef de sa poche et ouvrit la porte d'un corridor
obscur.

--Voilà votre chemin, monseigneur, dit-elle.

--Je présume que vous n'avez pas la prétention de me faire entrer
là-dedans?

--Au contraire, vous allez y entrer, et tout seul même.

--Bon! l'on a juré ma mort. Je vais trouver quelque trappe ouverte sous
mes pieds et bonsoir à Antoine de Bourbon! Au fait, je n'y perdrai pas
grand'chose, les femmes me traitent si mal.

--Ingrat! Si vous connaissiez celle qui vous attend à l'autre bout de ce
corridor...

--Comment! s'écria le comte de Moret, au bout de ce corridor, je suis
attendu par une femme?

--Ce sera la troisième de la soirée, et vous vous plaignez, bel Amadis?

--Non, je ne me plains pas. Au revoir, duchesse!

--Prenez garde à la trappe.

La duchesse referma la porte sur le comte, qui se trouva dans la plus
complète obscurité.

Le comte hésita un instant. Il ignorait complétement où il était. Il eut
d'abord l'idée de revenir sur ses pas, mais le bruit de la clef tournant
dans la serrure et fermant la porte à double tour l'arrêta.

Enfin, après quelques secondes d'hésitation, décidé à pousser l'aventure
jusqu'au bout:

--Ventre-saint-gris! se dit-il, la belle duchesse a dit que j'étais le
fils légitime de Henri IV, ne la faisons pas mentir.

Et il s'avança vers l'extrémité du corridor opposée à celle par laquelle
il était entré, retenant son haleine, marchant à tâtons et les bras en
avant.

A peine eut-il fait vingt pas dans l'obscurité la plus profonde, avec
cette hésitation que l'homme le plus brave éprouve dans les ténèbres,
qu'il entendit un frôlement de robe et une respiration qui semblaient
venir à lui.

Il s'arrêta. Le frôlement et la respiration s'arrêtèrent.

Il cherchait comment il adresserait la parole à ce bruit charmant,
lorsqu'une voix douce et tremblante demanda:

--Est-ce vous, monseigneur?

La voix était à deux pas à peine.

--Oui, répondit le comte.

Le comte fit un pas en avant, et rencontra une main étendue cherchant sa
main, mais à peine l'eut-il touchée qu'elle se retira, timide comme la
sensitive.

Un léger cri, qui tenait le milieu entre la surprise et la crainte, se
fit entendre et passa, aux oreilles du prince, faible et mélodieux comme
le soupir d'un sylphe ou la vibration d'une harpe éolienne.

Le comte tressaillit; il venait d'éprouver une sensation complétement
nouvelle, et par conséquent complétement inconnue.

Cette sensation était délicieuse.

--Oh! murmura-t-il, où êtes vous?

--Ici, balbutia la voix.

--On m'avait dit que je trouverais une main pour me guider, ne
connaissant pas mon chemin. Cette main, me la refuserez-vous?

Il y eut un moment sensible d'hésitation chez la personne à laquelle
cette demande était adressée; mais presque aussitôt, cependant:

--La voici, dit-elle.

Le comte saisit de ses deux mains la main qu'on lui présentait et fit un
mouvement pour la porter à ses lèvres, mais ce mouvement fut réprimé par
un seul mot, qu'à son accent plein de prière, on ne pouvait interpréter
autrement que comme le cri de la pudeur alarmée.

--Monseigneur!

--Pardon, Mademoiselle, répondit le comte d'une voix respectueuse,
autant que s'il eût parlé à la reine.

Puis il écarta cette main frémissante et craintive, déjà à moitié chemin
de ses lèvres, et un silence se fit.

Le comte la garda dans les siennes, et l'on n'essaya point de la
retirer, mais elle y demeura immobile et comme si, par la force de la
volonté, on lui avait enlevé jusqu'à l'apparence de la vie.

C'était, si l'on peut se servir de cette expression, une main
complétement muette.

Mais ce mutisme qui lui était imposé n'empêchait point le comte de
s'apercevoir qu'elle était petite, fine, douce, allongée, aristocratique
et surtout virginale.

Ce n'était plus contre ses lèvres que le comte eût voulu la presser,
c'était contre son coeur.

Il était, depuis qu'il avait touché cette main, resté immobile comme
s'il eût complétement oublié la cause qui l'amenait.

--Venez-vous, monseigneur? demanda la douce voix.

--Où voulez-vous que j'aille? demanda le comte, sans trop savoir ce
qu'il répondait.

--Mais, où la reine vous attend, chez Sa Majesté.

--C'est vrai! je l'avais oublié!--Et avec un soupir: Allons, dit-il.

Et il se remit en marche, nouveau Thésée, guidé dans le labyrinthe,
moins compliqué, mais plus obscur que celui de Crète, non point par le
fil d'Ariane, mais par Ariane elle-même.

Au bout de quelques pas, Ariane tourna à droite.

--Nous arrivons, dit-elle.

--Hélas! murmura le comte.

Et en effet, on approchait d'un grand portail vitré donnant sur
l'antichambre de la reine. Mais comme, vu son indisposition, Sa Majesté
était censée dormir, tout était éteint à l'exception d'une lampe pendue
au plafond, et qui, à travers le vitrage, ne laissait filtrer qu'une
lueur pareille à celle qu'eût projetée une étoile.

A cette faible lueur, le comte essaya de voir son guide, mais il ne
distingua, pour ainsi dire, que les contours d'une ombre.

La jeune fille s'arrêta.

--Monseigneur, dit-elle, maintenant que vous y voyez assez pour vous
conduire, suivez-moi!

Et, malgré le léger effort que fit le comte pour retenir sa main, elle
la dégagea, marcha la première, ouvrit la porte du corridor, et se
trouva dans l'antichambre de la reine.

Le comte la suivait.

Tous deux traversaient silencieusement, et sur la pointe du pied,
l'antichambre pour gagner la porte en face du corridor, laquelle était
la porte de l'appartement d'Anne d'Autriche, lorsque tous deux
s'arrêtèrent, frappés en même temps par un bruit qui allait se
rapprochant.

C'était celui que faisaient les pas de plusieurs personnes montant le
grand escalier.

--Oh! mon Dieu, murmura la jeune fille, serait-ce le roi qui aurait eu
l'idée, en sortant du ballet, de venir prendre des nouvelles de Sa
Majesté, ou plutôt de s'assurer si elle est réellement malade?

--En effet, on vient de ce côté, dit le prince.

--Attendez, fit la jeune fille, je vais voir.

Elle s'élança vers la porte donnant sur le grand escalier, l'entrouvrit,
et, revenant vivement vers le comte:

--C'est lui, dit-elle. Eh! vite, vite, dans ce cabinet!

Ouvrant alors une porte perdue dans la tapisserie, elle y poussa le
comte et entra après lui.

Il était temps! Comme la porte du cabinet venait de se refermer, celle
donnant sur le grand escalier s'ouvrit, et, précédé de deux pages
portant des flambeaux, suivi de Baradas et de Saint-Simon, ses deux
favoris, derrière lesquels marchait Beringhen, son valet de chambre, le
roi Louis XIII parut, et faisant signe à sa suite de l'attendre, entra
chez la reine.




CHAPITRE VIII.

SA MAJESTÉ LE ROI LOUIS XIII.


Nous croyons que le moment est arrivé de présenter le roi Louis XIII à
nos lecteurs, qui nous pardonneront, je l'espère, de consacrer un
chapitre à cette étrange personnalité.

Le roi Louis XIII, né le jeudi 27 septembre 1601, et, par conséquent,
âgé, à l'époque à laquelle nous sommes arrivés, de vingt-sept ans et
trois mois, était une longue et triste figure, au teint brun et aux
moustaches noires. Pas un trait en lui qui rappelât Henri IV, ni dans la
physionomie, ni dans le caractère; rien de français non plus, pas de
gaieté, pas même de jeunesse. Les Espagnols racontaient avec une
certaine probabilité, qu'il était fils de Virginio Orsini, duc de
Bracciano, cousin de Marie de Médicis, et, en effet, à son départ pour
la France, Marie de Médicis, déjà âgée de 27 ans, avait reçu de son
oncle, le cardinal Ferdinand, qui, pour monter sur le trône de Toscane,
avait empoisonné son frère François et Bianca Capello, Marie de Médicis
avait reçu, disons-nous, cet avis:

  --Ma chère nièce, vous allez épouser un roi qui a répudié sa première
  femme, parce qu'elle n'avait pas d'enfants; vous avez un mois pour faire
  le voyage, trois beaux garçons à votre suite: l'un, Virginio Orsini, qui
  est déjà votre Sigisbé; l'autre Paolo Orsini; enfin, le troisième,
  Concino Concini; arrangez-vous de manière à être sûre, en arrivant en
  France, de ne pas être répudiée.

Marie de Médicis avait, assuraient toujours les Espagnols, suivi de
point en point le conseil de son oncle; elle avait mis dix jours à
aller seulement de Gênes à Marseille. Henri IV, quoiqu'il ne fût pas
impatient de voir «sa grosse banquière,» comme il l'appelait, avait
trouvé la traversée un peu bien longue; mais Malherbe avait cherché une
raison à cette lenteur, et, bonne ou mauvaise, l'avait découverte. Il
avait mis ce retard sur le compte de l'amour que Neptune avait conçu
pour la fiancée du roi de France.

  Dix jours ne pouvant se distraire
  Au plaisir de la regarder,
  Il a, par un effort contraire,
  Essayé de la retarder.

Peut-être l'excuse n'était-elle pas bien logique, mais la reine Margot
avait rendu son mari peu difficile sur les excuses conjugales.

C'est ce bâtiment paresseux qu'entourent les Néréides, dans le beau
tableau de Rubens qui est au Louvre!

Au bout de neuf mois, le grand-duc Ferdinand fut rassuré: il apprit la
naissance du dauphin Louis, surnommé immédiatement le _Juste_, parce
qu'il était né sous le signe de la Balance.

Dès son enfance, Louis XIII manifesta cette tristesse héréditaire chez
les Orsini, en même temps qu'il eut de naissance tous les goûts d'un
Italien de la décadence. En effet, musicien et même compositeur
passable, peintre médiocre, il était apte à une foule de petits métiers,
ce qui fit qu'il ne sut jamais son métier de roi, malgré sa prodigieuse
idolâtrie de la royauté. Faible de complexion, il avait été
outrageusement médicamenté dans son enfance, et, devenu jeune homme, il
était resté une créature si maladive que déjà trois ou quatre fois il
avait touché à la mort. Un journal, tenu pendant vingt-huit ans par son
médecin Hérouard, inscrit jour par jour tout ce qu'il mange, heure par
heure tout ce qu'il fait. Dès sa jeunesse, il a peu de coeur, est sec et
dur, parfois même cruel. Henri IV le fouetta deux fois de sa royale
main: la première parce qu'il avait manifesté tant d'aversion à un
gentilhomme, que pour le contenter il avait fallu tirer à ce gentilhomme
un coup de pistolet sans balle, et faire croire au dauphin qu'il avait
été tué sur le coup; la seconde, parce qu'il avait d'un coup de maillet
écrasé la tête d'un moineau franc.

Une fois, une seule fois il eut la velléité d'être roi, et manifesta
cette velléité: ce fut le jour de son sacre. Comme on lui présentait le
sceptre des rois de France, sceptre fort lourd, étant fait d'or et
d'argent et chargé de pierreries, sa main se prit à trembler, ce que
voyant, M. de Condé qui, en sa qualité de premier prince du sang, était
près du roi, il voulut, en lui soutenant le bras, l'aider à soutenir le
sceptre.

Mais lui, se retournant vivement et le sourcil froncé:

--Non, dit-il, je prétends le porter seul, et ne veux pas de compagnie.

Sa grande distraction, enfant, était de tourner de petites pièces
d'ivoire, de colorier des gravures, de confectionner des cages, de
dresser des châteaux de cartes, et de faire chasser dans son appartement
de petits oiseaux par un perroquet jaune et des pies-grièches. Au reste,
dans toutes ses actions, dit l'Estoile, «_enfant, enfantissime!_»

Mais les deux goûts les plus enracinés et les plus persistants chez lui
avaient été la musique et la chasse. C'est dans Hérouard, ce journal à
peu près inconnu, s'il ne l'est tout à fait des historiens, qu'il faut
chercher ces détails et d'autres plus curieux encore: «_A midi, il va
jouer dans la galerie avec ses chiens, Patelot et Grisette; à une heure
il revient dans sa chambre, se met dans la ruelle de sa nourrice,
appelle Ingret, son joueur de luth, et fait la musique en chantant
lui-même, car il aimait la musique avec transport_.

Parfois, pour se distraire, il versifiait sur des riens, sur des
proverbes ou des maximes, et, quand le goût lui en prenait, il voulait
que les autres versifiassent avec lui. Un jour il dit à son médecin,
Hérouard:--Mettez-moi cette prose en vers:

«Je veux que ceux qui m'aiment, m'aiment longtemps, ou, s'ils ne
m'aiment que peu, que dès demain ils me quittent.»

Et le bon docteur, meilleur courtisan que poëte, faisait à l'instant
même le distique suivant:

  Je veux que tous ceux-là qui m'aiment désirent
  Que ce soit pour jamais, où bien qu'ils se retirent.

Comme tous les caractères mélancoliques, Louis XIII dissimulait à
merveille, et c'est à ceux qu'il voulait perdre, au moment même où il
retirait la main de dessus eux, qu'il montrait les plus blanches dents
en souriant de son meilleur sourire. Ce fut le 2 mars, un lundi de
l'année 1613, à l'âge de douze ans, que, se servant pour la première
fois de la locution familière à François Ier, il jura _par sa foi de
gentilhomme_. Cette même année, l'étiquette voulut que l'on présentât la
chemise au jeune roi. Ce fut Courtauvaux, un de ses compagnons, nous ne
dirons pas de plaisir, nous verrons tout à l'heure que Louis XIII ne
s'amusa que deux fois dans sa vie, qui la lui passa.

On se rappelle que l'accusation contre Chalais portait: qu'il avait
voulu empoisonner le roi en lui passant la chemise. Ce fut cette même
année encore que fut introduit près de lui, par le maréchal d'Ancre
lui-même, le jeune de Luynes. Il n'avait jusque-là, pour soigner et
nourrir ses oiseaux, qu'un simple paysan,--«un _pied-plat_ de
Saint-Germain, nommé Pierrot,» dit l'Estoile. De Luynes fut nommé
fauconnier en chef, et l'on commanda à Pierrot, tout-puissant jusque-là,
de le reconnaître et de lui obéir. Enfin ses faucons, éperviers, milans,
pies-grièches et perroquets, furent nommés _oiseaux de cabinet_, pour
que de Luynes pût toujours rester près du roi, et de cette époque data
chez Louis XIII une telle amitié pour lui, que non seulement il ne
quittait son fauconnier en chef du matin au soir, mais encore qu'en
dormant il rêvait tout haut de lui, dit Hérouard, criant son nom dans le
sommeil et le croyant absent.

En effet, si de Luynes ne parvenait pas à l'amuser, il parvenait au
moins à le distraire, en développant chez lui le goût de la chasse
autant qu'il le pouvait, avec le peu de liberté qu'ont les enfants
royaux. Nous avons vu que Louis pourchassait de petits oiseaux dans ses
appartements avec un perroquet jaune et des pies-grièches. Luynes lui
fit chasser des lapins avec des petits lévriers dans les fossés du
Louvre, et voler le milan à la plaine de Grenelle. Ce fut là, toutes
dates sont importantes dans la vie d'un roi du caractère de Louis XIII,
qu'il prit son premier héron le 1er janvier, et ce fut à Vaugirard que
le 18 de la même année, il tira sa première perdrix.

Enfin, ce fut à l'entrée du pont dormant, près du Louvre, qu'il chassa
l'homme pour la première fois, et tua Concini.

Intercalons ici une page du journal d'Hérouard, la page est curieuse
pour le philosophe aussi bien que pour l'historien; c'est ce que fait
Louis XIII pendant ce lundi 24 avril 1617, où il chasse l'homme au lieu
de chasser le moineau, le lapin, le héron ou la perdrix.

Nous copions textuellement. Nos lecteurs, et surtout nos lectrices sont
avertis.

  «Lundi 24 avril 1617.

  «Eveillé à sept heures et demi du matin, pouls plein, égal, petite
  chaleur, douce, levé bon visage, gai, pissé jaune, _fait ses
  affaires_, peigné, vêtu, prié Dieu; à 8 heures 1/2 déjeuné, quatre
  cuillers, point bu, si ce n'est du vin clair et fort trempé.

  «Le maréchal d'Ancre
  «tué sur le pont du
  «Louvre entre dix et
  «onze heures du matin.

  «Dîné à midi; bouts d'asperges en salade, douze; quatre crêtes de coq
  sur un potage blanchi; cuillerées de potage, dix bouts d'asperges sur
  un chapon bouilli; veau bouilli; la moelle d'un os; tallerins, douze;
  les ailes de deux pigeons rôtis; deux tranches de gelinotte rôties
  avec pain; gelée; figues, cinq; guignes sèches, quatorze cotignac sur
  un oubli; pain, peu; bu du vin clairet fort trempé; dragée de fenouil,
  une petite cuillerée.

  «AMUSÉ jusqu'à sept heures et demie.

  «FAIT SES AFFAIRES, jaune, mou, beaucoup.»

  «AMUSÉ jusqu'à neuf heures et demie.

  «Bu de la tisane, dévêtu, mis au lit, pouls plein, égal, petite
  chaleur douce.

Vous voilà rassurés, n'est-ce pas, sur le compte de ce pauvre enfant
royal; vous pouviez craindre, et moi aussi, que l'assassinat de l'amant
de sa mère, du père plus que probable de son frère Gaston, d'un maréchal
de France enfin, c'est-à-dire du personnage le plus considérable du
royaume après lui et même avant lui, lui eût ôté l'appétit ou la gaieté,
et que les mains rouges de sang, il a hésité à prier Dieu? Non pas; son
dîner a été retardé d'une heure, c'est vrai, mais il ne pouvait pas tout
à la fois être à table à onze heures et regarder par la fenêtre du
rez-de-chaussée du Louvre, Vitry assassiner le maréchal d'Ancre. Il a le
ventre assez relâché; mais c'est l'effet que faisait à Henri IV la vue
de l'ennemi. En échange, il s'est AMUSÉ de sept heures à sept heures et
demie; il s'est AMUSÉ de nouveau de neuf heures à neuf heures et demie,
ce qui n'est pas dans ses habitudes.

Pendant les vingt-huit ans que le surveille le docteur Hérouard, il ne
s'est AMUSÉ que ces deux fois là.

En outre, il s'est mis au lit avec un pouls _plein, égal, une petite
chaleur douce_. Il a _prié_ Dieu à dix heures et s'est endormi jusqu'à
_sept heures et demie du matin_, c'est-à-dire qu'il a dormi un peu plus
de neuf heures.

Pauvre enfant!

Aussi le lendemain il se réveille roi. Ce bon sommeil lui a donné des
forces, et, après avoir fait acte de virilité la veille, il fait acte de
royauté le lendemain.

La reine-mère est non-seulement disgraciée, mais exilée à Blois; défense
lui est faite de voir les petites mesdames ses filles, son fils
bien-aimé Gaston d'Orléans; ses ministres sont renvoyés, et l'évêque de
Luçon, qui sera plus tard le grand cardinal, aura seul la permission de
la suivre dans son exil, où il se glissera dans ce coeur qui ne sait pas
rester vide, et remplacera Concini.

Mais, s'il est le roi, Louis XIII n'est pas homme encore. Marié depuis
deux ans avec l'infante d'Espagne, Anne d'Autriche, il n'est son mari
que de nom. M. Durand, contrôleur provincial des guerres, a beau lui
faire des ballets, dans lesquels il représente le démon du feu, et dans
lesquels il chante à la reine les vers les plus tendres, toute sa
galanterie se borne à lui dire:

  Beau soleil de qui je veux
  Pour jamais souffrir les feux,
  Regarde où tu me conduis,
  Et connais ce que tu peux
  En voyant ce que je suis.

En effet, Louis XIII portait un habit tout couvert de flammes, mais,
comme il ôtait son habit pour se coucher, il dépouillait les flammes
avec l'habit.

Comme le ballet de la _Délivrance de Renaud_ n'a rien produit, on essaye
d'un autre ballet qui a pour titre: les _Aventures de Tancrède dans la
forêt enchantée_. Cette fois la chorégraphie de M. de Ponchère réveille
un peu le roi, et sa curiosité va jusqu'à désirer savoir comment les
choses se passent un soir de noces entre vrais époux; c'est M. d'Elbeuf
et Mlle de Vendôme qui donnent au roi une répétition de la pièce qu'il
n'a pas encore jouée: rien n'y fait, le roi reste deux heures dans la
chambre des époux, assis sur leur lit, et rentre tranquillement dans sa
chambre de garçon.

Enfin, ce fut Luynes qui, tourmenté par l'ambassadeur d'Espagne et par
le nonce du pape, se chargea de cette grande affaire, ne cachant pas à
ceux qui l'y poussaient qu'il _courrait risque d'y perdre son crédit_.

Le jour fut fixé au 25 janvier 1619.

Ce jour-là, c'est encore le journal d'Hérouard qui va nous en donner
l'emploi.

Le 25 janvier 1619, le roi, ne sachant point ce qui l'attendait à la fin
de la journée, se leva en excellente santé, avec bon visage, et même
gai, relativement; il déjeuna à neuf heures et quart; ouït la messe à la
chapelle de la Tour; présida le conseil; dîna à midi; fit visite à la
reine; alla aux Tuileries par la galerie; revint vers quatre heures et
demie par le même chemin au Louvre; monta chez M. de Luynes pour répéter
son ballet; soupa à huit heures; fit de nouveau visite à la reine, la
quitta à dix heures, rentra dans ses appartements et se coucha; mais à
peine était-il couché, que Luynes entra dans sa chambre et l'engagea à
se lever. Le roi le regarda avec le même étonnement que s'il lui eût
proposé de faire un voyage en Chine. Mais Luynes insista, lui disant que
l'Europe commençait à s'inquiéter de voir le trône de France sans
héritier, et que ce serait une honte pour lui si sa soeur, madame
Christine, qui venait d'épouser le fils du duc de Piémont, le prince
Amédée de Savoie, avait un enfant avant que la reine eût un dauphin.
Mais comme toutes ces raisons, quoiqu'il les approuvât de la tête, ne
paraissaient pas suffisantes pour décider le roi, de Luynes le prit tout
simplement entre ses bras et le porta où il ne voulait point aller. Que
si vous doutez le moins du monde de ce petit détail qu'aucun historien
ne vous a raconté, et que vous raconte un romancier, lisez la dépêche du
nonce, en date du 30 janvier 1619, et vous y trouverez cette phrase qui
nous paraît concluante: _Luines lo prese a traverso e lo conduce quasi
per forza al letto della Regina_.

Mais si Luynes n'y perdit pas son crédit, et y gagna au contraire le
titre de connétable, il y perdit au moins sa peine, ou n'en fut
récompensé que tardivement. Ce dauphin qui devait concourir pour le prix
de vitesse avec le premier-né de la duchesse de Savoie ne vit le jour,
si ardemment réclamé qu'il fût, que dix-neuf ans après, c'est-à-dire en
1638, et Luynes, qui ne devait pas avoir le bonheur de voir l'arbre
qu'il avait planté porter ses fruits, mourait deux ans après d'une
fièvre pourprée. Cette mort laissait le chemin libre à Marie de Médicis,
qui, rappelée de son exil, revenait à Paris, ramenait, et faisait entrer
au conseil, Richelieu, cardinal depuis un an, et qui bientôt après
devait devenir premier ministre.

Dès lors, c'est Richelieu qui règne, et qui, en se déclarant contre la
politique autrichienne et espagnole, se brouille à la fois avec Anne
d'Autriche et avec Marie de Médicis. A partir de ce moment, les haines
le poursuivent, les complots l'entourent; Marie de Médicis a, comme le
roi, son ministère présidé comme celui du roi par un cardinal, M. de
Bérulle. Seulement, le cardinal de Richelieu est un homme de génie,
tandis que le cardinal de Bérulle est un idiot. Monsieur, que Richelieu
a marié, et auquel, croyant s'en faire un appui, il a donné l'immense
fortune de Mlle de Montpensier, conspire contre lui. Un conseil secret
s'organise, auquel est appelé le médecin Bouvard, qui a succédé comme
médecin du roi au brave docteur Hérouard; par Bouvard, Monsieur, qui
succède à Louis XIII si Louis XIII meurt sans enfants, a le doigt sur le
pouls du malade, car Bouvard, homme de dévotion tout espagnole, vivant
aux églises, est l'âme damnée des reines. On sait donc que ce sombre
roi, que l'ennui consume, que les soucis minent, qui ne se sent aimé de
personne, mais au contraire haï de tous, que les médecins exterminent
par la médecine du temps implacablement purgative, qui n'a plus de sang
et que l'on saigne une fois par mois, peut s'évanouir d'un moment à
l'autre et disparaître avec cette humeur noire que l'on s'obstine à
chasser et qui est sa vie. Si le roi meurt, Richelieu est à la merci de
ses ennemis, et dans les 24 heures qui suivent la mort du roi, il est
pendu. Eh bien, malgré toutes ces espérances, Chalais n'a pas le temps
d'attendre; il propose de tuer le cardinal, Marie de Médicis appuie la
proposition, Mme de Conti achète des poignards, et la douce Anne
d'Autriche n'y fait d'autre objection que ces trois mots: Il est prêtre!

Quant au roi, qui, depuis l'assassinat de Henri IV, hait sa mère, qui,
depuis la conspiration de Chalais, se défie de son frère, qui, depuis
ses amours avec Buckingham, et particulièrement depuis le scandale des
jardins d'Amiens, méprise la reine; quant au roi, qui n'aime ni sa
femme, ni les femmes, et qui, n'ayant aucune des vertus d'un Bourbon,
n'a qu'à moitié les vices des Valois, il est plus froid et plus défiant
que jamais avec toute sa famille. Il sait que cette guerre d'Italie
qu'il projette, ou plutôt que projette le cardinal, est antipathique à
Marie de Médicis, à Gaston d'Orléans, et particulièrement à Anne
d'Autriche, parce qu'en réalité, c'est une guerre contre Ferdinand II et
Philippe III, et que la reine est mi-partie d'Autriche et mi-partie
d'Espagne.

Aussi, lorsque, sous le prétexte d'un violent mal de tête, elle a refusé
d'assister, le soir, au ballet qui se danse en l'honneur de la prise de
La Rochelle, c'est-à-dire en l'honneur de la victoire de son mari sur
son amant, Louis XIII a-t-il été pris de ce soupçon qu'elle ne restait
chez elle que pour y nouer quelque cabale, et, pendant toute la soirée,
a-t-il eu l'oeil, non pas sur les danseurs et sur les danseuses, mais
sur la reine-mère et sur Gaston d'Orléans, échangeant à voix basse avec
le cardinal, qui se tenait à ses côtés, dans sa loge, des observations
qui n'avaient aucun rapport avec la chorégraphie, et, le ballet fini, au
lieu de rentrer chez lui, a-t-il eu l'idée de passer chez la reine sans
la prévenir de sa visite, et cela pour la prendre sur le fait, s'il y
avait un fait quelconque; et voilà pourquoi nous l'avons vu arriver
d'une façon si inattendue, précédé de deux pages, accompagné de ses deux
favoris, suivi de Beringhen, et apparaître dans l'antichambre, juste au
moment où le comte de Moret et sa conductrice inconnue disparaissaient
dans le cabinet.

L'étiquette royale défendait que, quand le roi couchait sous le même
toit que la reine, une velléité conjugale étant prévue, les portes de
l'appartement de la reine de France fussent fermées la nuit; le roi
avait donc, l'une après l'autre, ouvert sans difficulté, au milieu de
l'obscurité et du silence, les trois portes qui séparaient l'antichambre
de la chambre à coucher.

En entrant dans la chambre à coucher, il en avait, d'un regard rapide,
exploré les angles les plus obscurs et les recoins les plus retirés.

Tout y était dans l'ordre le plus parfait.

La reine dormait d'un sommeil dont le calme pouvait attester la
chasteté, et un souffle doux et régulier s'échappait de sa poitrine au
moment où Louis XIII, plus jaloux de son pouvoir de roi que de ses
droits comme mari, ouvrit la porte et s'approcha du lit.

Mais les reines ont le sommeil léger, et quoiqu'un épais tapis de
Flandre eût assourdi les pas de son auguste époux, le souffle doux et
régulier s'arrêta tout à coup, puis une main, merveilleuse de forme et
de blancheur, écarta le rideau: une tête adorable de coquetterie
nocturne se souleva sur l'oreiller, et après que deux grands yeux
étonnés se furent fixés un instant sur le visiteur inattendu, une voix
frémissante de surprise s'écria:

--Comment, c'est vous, Sire?

--Moi-même, madame, répondit froidement le roi, mais en mettant le
chapeau à la main, comme doit le faire tout gentilhomme devant une
femme.

--Et à quel heureux hasard, continua la reine, dois-je la faveur de
votre visite?

--Vous m'avez fait dire que vous étiez indisposée, madame; or, inquiet
de votre santé, j'ai voulu moi-même venir prendre de vos nouvelles et
vous dire que je n'aurai probablement pas, à moins que vous ne preniez
le dérangement de me visiter à votre tour, le plaisir de vous voir, ni
demain ni après-demain.

--Votre Majesté chasse? demanda la reine.

--Non, madame; mais Bouvard a décidé qu'il était bon qu'à la suite de
toutes ces fêtes, qui sont pour moi des fatigues, je fusse purgé et
saigné; il me purge donc demain et me saigne après-demain. Bonne nuit,
madame, et excusez-moi de vous avoir réveillée. A propos, qui donc est
de service auprès de vous cette nuit? Mme de Fargis ou Mme de
Chevreuse?

--Ni l'une ni l'autre, sire; Mlle Isabelle de Lautrec.

--Ah! très-bien, fit le roi, comme si ce nom achevait de le rassurer;
mais où est-elle donc?

--Dans la chambre à côté, où elle dort tout habillée sur un canapé.
Votre Majesté a-t-elle le désir que je l'appelle?

--Non, merci. Au revoir, madame.

--Au revoir, Sire.

Et Anne, avec un soupir exprimant un regret feint ou réel, mais que, vu
la circonstance, nous croyons plutôt feint que réel, laissa retomber le
rideau devant son lit et sa tête sur l'oreiller.

Quant à Louis XIII, il se couvrit, jeta autour de la chambre un dernier
regard dans lequel transperçait un reste de soupçon, et sortit en
murmurant:

--Non, pour cette fois le cardinal s'était trompé.

Puis, arrivé dans l'antichambre où sa suite l'attendait:

--La reine est, en effet, très-souffrante, dit-il. Suivez-moi,
messieurs!

Et, dans le même ordre qu'il était venu, le cortége se remit en marche
pour rentrer chez le roi.




CHAPITRE IX.

CE QUI SE PASSA DANS LA CHAMBRE A COUCHER DE LA REINE ANNE D'AUTRICHE
APRÈS QUE LE ROI LOUIS XIII EN FUT SORTI.


A peine le bruit des pas se fut-il perdu dans le lointain de la galerie,
et les derniers reflets des torches se furent-ils éteints en tremblant
le long des parois des murailles, que la porte du cabinet où s'étaient
réfugiés le comte de Moret et sa conductrice s'entrouvrit doucement, et
que la tête de la jeune femme se glissa par l'entrebâillement de la
porte.

Alors, voyant que tout était rentré dans le silence et l'obscurité, elle
se hasarda à sortir tout à fait, et jeta un regard dans la galerie à
l'extrémité de laquelle elle vit disparaître les dernières lueurs des
torches des deux pages.

Puis, jugeant que tout danger était évanoui, elle se rapprocha du
cabinet, et, passant devant la porte, légère comme un oiseau:

--Venez, Monseigneur, dit-elle au comte.

Et en même temps, se maintenant toujours à une distance et dans une
position où le jeune homme ne pût profiter d'une clarté plus grande pour
voir son visage, elle ouvrit l'une après l'autre les trois portes
qu'avait ouvertes en rentrant, et qu'avait refermées en sortant, le roi.

Le jeune homme la suivait muet, haletant, éperdu; dans ce cabinet étroit
et sombre, la jeune fille avait dû, malgré elle, se serrer contre lui,
et, quoique le maîtrisant par la main toute-puissante de la chasteté,
elle n'avait pu empêcher le comte de s'enivrer de la vapeur de son
haleine, et de respirer par tous les pores cette vapeur voluptueuse qui
émane du corps d'une jeune femme, et qu'on pourrait appeler le parfum de
la puberté.

Avant d'ouvrir la dernière porte, elle étendit la main vers le comte,
dont elle entendait les pas pressant les siens, et, d'une voix dont un
certain trouble altérait la sérénité:

--Monseigneur, dit-elle, ayez la bonté de vous arrêter dans ce salon;
lorsqu'elle voudra vous recevoir, Sa Majesté vous appellera.

Et elle rentra chez la reine.

Cette fois, Anne d'Autriche ne dormait ni ne feignait de dormir.

--Est-ce vous, chère Isabelle? demanda-t-elle, en écartant le rideau, du
geste le plus rapide, et en se soulevant sur son lit d'un mouvement plus
pressé qu'elle n'avait fait pour le roi.

--Oui, madame, c'est moi, répondit la jeune fille, en se plaçant de
manière à ce que son visage fût perdu dans l'ombre, et par conséquent à
ce qu'elle pût dérober sa rougeur involontaire à la reine.

--Vous savez que le roi sort d'ici?

--Je l'ai vu, madame.

--Il avait sans doute des soupçons?

--C'est possible, mais à coup sûr il n'en a plus.

--Le comte est là?

--Dans la chambre qui précède celle-ci.

--Allumez une cire et donnez-moi un miroir à main.

Isabelle obéit, donna le miroir à la reine, mais garda la bougie pour
l'éclairer.

Anne d'Autriche était jolie plutôt que belle; elle avait les traits tout
petits, un nez sans caractère, mais la peau transparente et veloutée de
cette blonde dynastie flamande qui donna les Charles-Quint et les
Philippe II. Coquette pour tous les hommes sans distinction, elle ne
voulait pas manquer son effet, même sur son beau-frère.--En conséquence,
elle rajusta quelques boucles de cheveux froissés par l'oreiller,
régularisa les plis du long peignoir de soie dans lequel elle était
enveloppée, se souleva sur son coude pour essayer sa pose, rendit son
miroir à sa dame d'honneur, et lui fit signe avec un sourire de
remercîment, qu'elle pouvait rentrer chez elle.

Isabelle déposa le miroir et le chandelier sur la toilette, salua
respectueusement, et sortit par la porte qu'avait indiquée la reine, en
disant à son époux que sa dame d'honneur devait être, _là_, endormie sur
un canapé.

L'appartement demeura éclairé par la double lumière de la lampe et de la
bougie, placées toutes deux de manière à projeter leurs rayons sur le
côté du lit où Anne d'Autriche avait donné son audience au roi et allait
donner la sienne au comte de Moret.

Cependant, restée seule, la reine, avant de l'appeler, paraissait
attendre quelqu'un ou quelque chose, se tournant à plusieurs reprises
vers le fond de la chambre, faisant de petits mouvements d'impatience,
et murmurant des paroles à voix basse.

Enfin, et à peu d'intervalle l'une de l'autre, les deux portes que
semblait interroger la reine s'ouvrirent. Par l'une entra un jeune homme
de vingt ans, au visage coloré et plein, aux cheveux noirs, à l'oeil
dur, qui en s'adoucissant devenait faux. Il était splendidement vêtu de
satin blanc, avec un manteau cerise brodé d'or. Il portait le
Saint-Esprit au cou, comme on le portait à cette époque. Il tenait à la
main son chapeau de feutre blanc orné de deux plumes de la couleur du
manteau.

Ce jeune homme, c'était Gaston d'Orléans, que l'on désignait
généralement sous le nom de MONSIEUR, et que la chronique scandaleuse du
Louvre disait n'être si particulièrement aimé de sa mère que parce qu'il
était le fils du beau favori Concino Concini. Au reste, quiconque verra
l'un près de l'autre, comme nous les voyions l'autre jour, au musée de
Blois, le portrait du maréchal d'Ancre et celui du second fils de Marie
de Médicis, comprendra que la ressemblance extraordinaire qui existe
entre eux pouvait faire croire à la vérité de cette grave accusation.

Nous avons dit que, depuis l'affaire de Chalais, le roi le tenait en
mépris. En effet, Louis XIII avait une espèce de conscience. Il n'était
pas insensible à ce que l'on appelait alors l'_honneur de la couronne_
et que l'on appelle aujourd'hui l'_honneur de la France_. Son égoïsme et
sa vanité, pétris aux mains de Richelieu, avaient presque changé de
forme, et de ces deux vices le cardinal était parvenu à lui faire une
sorte de vertu; mais Gaston, âme à la fois fourbe et lâche, avait été
immonde dans toute cette affaire de Nantes.

Il avait voulu entrer au conseil. Richelieu y eût consenti pour avoir la
paix, mais il voulut y faire entrer avec lui son gouverneur Ornano.
Richelieu refusa. Le jeune prince alors crie, jure, tempête, dit
qu'Ornano entrera au conseil de bonne volonté ou de force. Richelieu, ne
pouvant faire arrêter Gaston, fait arrêter Ornano. Gaston force la porte
du conseil, et, d'une voix altière, demande qui a eu l'audace de faire
arrêter son gouverneur. «Moi,» répond avec le plus grand calme
Richelieu.

Tout en serait resté là et Gaston eût bu sa honte, si Mme de Chevreuse,
poussée par l'Espagne, n'eût poussé Chalais.--Chalais vint s'offrir à
MONSIEUR pour le débarrasser du cardinal, et voici ce que Gaston trouve
ou plutôt ce qu'on lui souffle: il ira avec toute sa maison dîner chez
Richelieu, à son château de Fleury, et là à sa table, trahissant
l'hospitalité, des gens d'épée assassineront commodément un homme sans
défense--un prêtre.

Au reste, depuis soixante ans, l'Espagne, dont on voit la main jaune et
hideuse dans tout cela, n'en a pas fait d'autres, à l'endroit des
grandes personnalités qui la gênent: elle les supprime. En politique,
supprimer n'est pas tuer. Ainsi elle a supprimé Coligny, Guillaume de
Nassau, Henri III, Henri IV; ainsi elle comptait faire de Richelieu. Le
procédé est monotone, mais peu importe: du moment où il réussit, il est
bon.

Cette fois, cependant, il échoua.

Ce fut à cette occasion que Richelieu, comme Hercule chez Augias,
commença le nettoyage de la cour, par le balayage des princes. Les deux
bâtards de Henri IV, les Vendôme, furent arrêtés; le comte de Soissons
prit la fuite; Mme de Chevreuse fut exilée, le duc de Longueville en
disgrâce. Quant à Monsieur, il signa une confession dans laquelle il
dénonçait et abandonnait ses amis. Il fut marié, enrichi et déshonoré.

Chalais seul sortit sans honte de cette conspiration parce qu'il en
sortit sans tête.

Et déjà si avant dans l'ignoble, MONSIEUR n'avait pas vingt ans.

Par l'autre porte entra, presque aussitôt que Monsieur, une femme de
cinquante-cinq à cinquante-six ans, vêtue royalement, portant une petite
couronne d'or sur le haut de la tête, et un long manteau de pourpre et
d'hermine, descendant de ses épaules sur une robe de satin blanc brochée
d'or; elle a pu être fraîche autrefois, mais jamais ni belle ni
distinguée; un excessif embonpoint lui donne ce vulgaire aspect qui lui
a valu de la bouche de Henri IV le surnom de la _Grosse banquière_;
c'est un esprit tracassier qui ne se plaît que dans l'intrigue.

Inférieure en génie à Catherine de Médicis, elle lui a été supérieure
en débauche. Si l'on en croit ce que l'on dit, un seul des enfants de
Henri IV lui appartient, Mme Henriette. D'ailleurs, de tous, elle
n'aime, nous l'avons dit, que Gaston. Elle a pris d'avance son parti de
la mort de son fils aîné, qu'elle regarde comme inévitable, et dont elle
est déjà consolée. Son idée fixe est de voir Gaston sur le trône, comme
l'idée fixe de Catherine de Médicis, a été d'y voir Henri III.

Mais une accusation plus grave que toutes celles-là pèse sur elle, et fait
que Louis XIII la déteste autant qu'elle le hait: elle a dit-on, sinon
mis, du moins laissé aux mains de Ravaillac le couteau qu'elle en eût
pu faire tomber. Un procès-verbal faisait foi que Ravaillac l'avait
nommée elle et d'Epernon sur la roue. Le feu fut mis au Palais-de-Justice
pour faire disparaître jusqu'à la trace de ces deux noms.

Depuis la veille, la mère et le fils ont été convoqués par Anne
d'Autriche, prévenue que le comte de Moret, arrivé depuis huit jours à
Paris, a des lettres à leur communiquer de la part du duc de Savoie. Ils
sont entrés, comme nous l'avons vu, chez la reine, par deux portes
différentes, chacun venant de son appartement. S'ils y sont surpris, ils
auront pour excuse l'indisposition de Sa Majesté, qu'ils ont apprise au
ballet, indisposition qui leur a donné tant d'inquiétude qu'ils n'ont
pas même pris le temps de changer de costume. Quant au comte de Moret,
toujours en cas de surprise, on le cachera quelque part: un jeune homme
de vingt-deux ans est toujours facile à cacher; Anne d'Autriche a
d'ailleurs sur ces sortes d'escamotages des traditions et même des
antécédents.

Pendant ce temps, le comte de Moret a attendu dans la chambre à côté, et
il a tout bas et du fond de l'âme remercié le ciel de ce regard.

Qu'eût-il dit, qu'eût-il fait, entrant chez la reine, ému, troublé,
palpitant comme il l'était en quittant sa conductrice inconnue? Ces dix
minutes d'attente n'ont pas été de trop pour calmer les battements de
son coeur et rendre un peu d'assurance à sa voix. De l'agitation, il a
passé à la rêverie, rêverie douce et suave dont, jusqu'à cette heure, il
n'avait eu aucune idée.

Tout-à-coup, la voix d'Anne d'Autriche le fit tressaillir et l'alla
chercher au fond de sa rêverie.

--Comte, demanda-t-elle, êtes-vous là?

--Oui, Madame, répondit le comte, et attendant les ordres de Votre
Majesté.

--Entrez donc, alors, car nous sommes désireux de vous recevoir.




CHAPITRE X.

LES LETTRES QU'ON LIT DEVANT TÉMOINS ET LES LETTRES QU'ON LIT TOUT
SEUL.


Le comte de Moret secoua sa jeune et gracieuse tête, comme pour en faire
tomber l'incessante préoccupation à laquelle il était en proie, et
poussant la porte devant lui, il se trouva sur le seuil de la chambre à
coucher d'Anne d'Autriche.

Son premier regard, nous devons l'avouer, malgré le haut rang des
personnes qui se trouvaient dans cette chambre, fut pour y chercher le
guide charmant qui l'y avait conduit et qui, après l'y avoir conduit,
l'avait quitté, sans qu'il pût même voir son visage. Mais son regard eut
beau plonger dans les lointains les plus obscurs de l'appartement, force
lui fut de revenir au premier plan et de fixer ses yeux et son esprit
sur le groupe placé dans la lumière.

Ce groupe, nous l'avons dit, se composait de trois personnes et ces
trois personnes étaient: la reine mère, la reine régnante et le duc
d'Orléans.

La reine-mère était debout au chevet d'Anne d'Autriche; Anne d'Autriche
était couchée; Gaston était assis au pied du lit de sa belle-soeur.

Le comte salua profondément, puis s'avançant vers le lit, il mit un
genou en terre devant Anne d'Autriche, qui lui donna sa main à baiser,
puis se baissant jusqu'au parquet, le jeune prince toucha de ses lèvres
le bas de la robe de Marie de Médicis; puis enfin, toujours un genou en
terre, il se tourna vers Gaston pour lui baiser la main, mais celui-ci
le releva en lui disant:

--Dans mes bras, mon frère.

Le comte de Moret, coeur franc et loyal, véritable fils de Henri IV, ne
pouvait croire à tout ce que l'on disait de Gaston. Il était en
Angleterre lors du complot de Chalais, et c'était là qu'il avait connu
madame de Chevreuse, qui s'était bien gardée de lui dire la vérité sur
ce complot. Il était en Italie lors des lâchetés de La Rochelle, où
Gaston avait fait semblant d'être malade pour ne point aller au feu; de
plus, ne s'étant jamais occupé que de ses plaisirs, il n'avait pris
aucune part aux intrigues d'une cour dont la jalousie de Marie de
Médicis, contre les enfants de son mari, l'avait toujours éloigné.

Il rendit donc joyeusement et de bon coeur à son frère Gaston
l'embrassement dont il l'honorait.

Puis, saluant la reine:

--Votre Majesté daignera-t-elle croire, lui demanda-t-il, à tout le
bonheur que j'éprouve d'être admis en sa royale présence, et à la
reconnaissance que j'ai vouée à M. le duc de Savoie, de m'avoir donné
cette précieuse occasion d'être reçue par elle?

La reine sourit.

--N'est-ce point à nous plutôt, répondit-elle de vous être
reconnaissantes, de vouloir bien venir en aide à deux pauvres princesses
disgraciées, privées, l'une de l'amour de son mari, l'autre de la
tendresse de son fils, et à un frère repoussé des bras de son frère; car
vous venez, avez-vous dit, avec des lettres qui doivent nous donner
quelque consolation.

Le comte de Moret tira trois plis cachetés de sa poitrine.

--Ceci, madame, dit-il en tendant la missive à la reine, ceci est une
lettre adressée à vous par don Gonzalez de Cordoue, gouverneur de Milan,
et représentant en Italie Sa Majesté Philippe IV, votre auguste frère.
Il vous supplie d'employer toute l'influence que vous pouvez avoir à
maintenir M. de Fargis comme ambassadeur à Madrid.

--Mon influence! répéta la reine; on pourrait avoir une influence sur un
roi qui serait un homme, mais sur un fantôme qui est roi, qui donc peut
avoir une influence, si ce n'est un nécroman, comme le cardinal-duc.

Le comte salua, puis se tournant vers la reine-mère et lui remettant la
seconde lettre:

--Quant à ceci, madame, tout ce que j'en sais, c'est que c'est une note
très-importante et très-secrète de la main propre du duc de Savoie; elle
ne doit être remise qu'à Votre Majesté en personne, et j'ignore en tout
point ce qu'elle renferme.

La reine-mère prit vivement la lettre, la décacheta, et, comme, à la
distance où elle était de la lumière, elle ne pouvait la lire, elle
s'approcha de la toilette sur laquelle étaient posées les bougies et la
lampe.

--Et cela enfin, continua le comte de Moret, en présentant à Gaston le
troisième pli, est un billet adressé à Votre Altesse par Mme Christine,
votre auguste soeur, plus belle et plus charmante encore qu'elle n'est
auguste.

Chacun se mit à lire la lettre qui lui était adressée, et le comte
profita de ce moment où chacun était occupé de sa lecture pour fouiller
du regard, une fois encore, tous les recoins de la chambre.

La chambre ne renfermait que les deux princesses, Gaston et lui.

Marie de Médicis revint près du lit de sa belle-fille, et s'adressant au
comte:

--Monsieur, lui dit-elle, quand on a affaire à un homme de votre rang,
et que cet homme s'est mis à la disposition de deux femmes opprimées et
d'un prince en disgrâce, le mieux est de n'avoir point de secrets pour
lui après qu'il a toutefois donné sa parole d'honneur que, devenant
allié, ou restant neutre, il gardera religieusement les secrets qui lui
sont confiés.

--Votre Majesté, dit le comte de Moret en s'inclinant et en appuyant le
plat de la main sur sa poitrine, a ma parole d'honneur de rester muet,
neutre ou allié; seulement, ne mettant pas de réserve à mon silence, je
suis forcé d'en mettre à mon dévouement.

Les deux reines échangèrent un regard.

--Et quelles réserves faites-vous?

Pendant que Marie de Médicis adressait au jeune prince cette question
avec la voix, Anne d'Autriche et Gaston la lui adressaient avec les
yeux.

--J'en fais deux, madame, répondit le comte d'une voix douce mais ferme,
et pour les faire, je suis obligé de vous rappeler à mon grand regret
que je suis fils du roi Henri IV. Je ne puis tirer l'épée ni contre les
protestants, ni contre le roi mon frère, de même que je ne puis refuser
de la tirer contre tout ennemi du dehors, à qui le roi de France fera la
guerre, si le roi de France m'appelle à cet honneur.

--Ni les protestants ni le roi ne sont nos ennemis, _Prince_, dit la
reine-mère, en appuyant avec affectation sur le mot _prince_; notre
ennemi, notre seul ennemi, notre ennemi mortel, acharné, celui qui a
juré notre perte, c'est le cardinal!

--Je n'aime point le cardinal, Madame, mais j'aurai l'honneur de vous
faire observer qu'il est assez difficile à un gentilhomme de faire la
guerre à un prêtre. Mais, d'un autre côté, si grandes que soient les
adversités qu'il plaira à Dieu de lui envoyer, je les regarderais comme
une punition trop légère encore de sa conduite envers vous. Cela
suffit-il à Votre Majesté pour avoir toute confiance en moi.

--Vous savez déjà, n'est-ce pas monsieur, ce que Gonzalez de Cordoue dit
à ma belle-fille. Gaston va vous dire ce que lui écrit sa soeur
Christine. Parlez Gaston.

Le duc d'Orléans tendit la lettre même au comte de Moret, en l'invitant
du geste à la lire.

Le comte la prit et la lut.

La princesse Christine écrivait à son frère de faire valoir près du roi
cette raison qui lui paraissait déterminante, que mieux valait laisser
Charles-Emmanuel, son beau-père, s'emparer de Mantoue et du Montferrat,
que de les donner au duc de Nevers qui n'était qu'un étranger pour le
roi Louis XIII, tandis que le prince de Savoie, son mari, auquel
reviendrait un jour l'héritage de son père, était beau-frère du roi de
France.

Le comte de Moret rendit avec un salut respectueux la lettre à Gaston.

--Qu'en pensez-vous, mon frère? demanda celui-ci.

--Je suis un pauvre politique, répondit le comte de Moret en souriant,
mais je crois que cela vaut effectivement mieux, au point de vue de la
famille surtout.

--Et maintenant à mon tour, dit Marie de Médicis, en donnant au comte de
Moret la lettre du duc de Savoie, il est juste, monsieur, que vous
connaissiez la note dont vous étiez porteur.

Le comte prit le papier et lut la note suivante:

  «Faire tout le possible pour empêcher la guerre d'Italie; mais si,
  malgré les efforts de nos amis, la guerre est déclarée, que nos amis
  soient assurés que le Pas de Suze sera vigoureusement défendu.»

C'était tout ce qui était écrit, ostensiblement du moins, sur le papier.

Le jeune homme le rendit à Marie de Médicis, avec toutes les marques du
plus profond respect.

--Maintenant, dit la reine-mère, il ne nous reste plus qu'à remercier
notre jeune et habile messager de son adresse et de son dévouement, et à
lui promettre que, si nous réussissons dans nos projets, sa fortune
suivra la nôtre.

--Mille grâces soient rendues à Votre Majesté de ses bonnes intentions,
mais dès lors que le dévouement entrevoit une récompense il n'est plus
le dévouement, il est le calcul ou l'ambition. Ma fortune suffit à mes
besoins et je ne demande qu'un peu de gloire personnelle pour justifier
celle de ma naissance.

--Soit, dit Marie de Médicis, tandis que sa belle-fille donnait sa main
à baiser au comte de Moret, ce sera à nous, vos obligés, et non à vous,
de nous occuper de ces détails-là. Gaston, reconduisez votre frère: par
tout autre escalier que le vôtre, une fois minuit sonné, il ne pourrait
plus sortir du Louvre.

Le comte poussa un soupir et jeta un dernier regard autour de lui. Il
espérait que le même guide qui l'avait accompagné à son entrée
l'accompagnerait à sa sortie. Il lui fallut, à son grand regret,
renoncer à cet espoir.

Il salua les deux reines, et suivit le duc d'Orléans d'un air consterné.

Gaston le conduisit à son appartement, et lui ouvrant la porte d'un
escalier secret:

--Maintenant, mon frère, lui dit-il, recevez de nouveau mes
remercîments, et croyez à ma sincère reconnaissance.

Le comte s'inclina.

--Ai-je quelque mot d'ordre à dire? demanda-t-il, quelque signe de
convention à échanger?

--Aucun, vous frappez au carreau du suisse en disant: maison de M. le
duc d'Orléans, service de nuit, et l'on vous laissera passer.

Le comte jeta un dernier regard derrière lui, envoya son plus tendre
soupir rejoindre son inconnue, descendit deux étages, frappa au carreau
du suisse, prononça les paroles convenues et se trouva immédiatement
dans la cour.

Comme il y avait un mot d'ordre pour entrer au Louvre, mais qu'il n'y en
avait point pour en sortir, il traversa le pont-levis et se trouva, au
bout d'un instant, à l'angle de la rue des Fossés-St Germain et de la
rue des Poulies, où l'attendaient son page et son cheval, ou plutôt le
page et le cheval du duc de Montmorency.

--Ah! murmura-t-il en mettant le pied à l'étrier, je parie qu'elle n'a
pas dix-huit ans et qu'elle est belle à ravir. Ventre-Saint-Gris, je le
crois bien que je conspirerai contre le cardinal, puisque c'est pour moi
le seul moyen de la revoir!

Pendant ce temps, Gaston d'Orléans, après s'être assuré que le comte de
Moret avait franchi sans accident le guichet qui conduisait de
l'intérieur du château dans la cour, rentrait dans son appartement,
s'enfermait dans sa chambre à coucher, en croisant les rideaux pour
s'assurer qu'aucun regard indiscret ne pouvait pénétrer jusqu'à lui, et,
tirant la lettre de sa soeur Christine de sa poche, l'exposait d'une
main tremblante, à la chaleur des bougies.

Alors, dans les interstices des lignes écrites à l'encre noir, on vit,
sous l'influence de la chaleur, apparaître des lignes nouvelles, écrites
de la même main, tracées avec une encre sympathique, blanche
primitivement, mais se colorant peu à peu jusqu'à ce qu'elle arrivât à
une teinte jaune foncé, tirant sur le rouge.

Ces quelques lignes nouvellement écloses disaient:

  «--Continuez de faire ostensiblement votre cour à Marie de Gonzague,
  mais, secrètement, assurez-vous de la reine. Il faut qu'en cas de mort
  de notre frère aîné, Anne d'Autriche croie être sûre de garder la
  couronne, ou sinon, mon très cher Gaston, grâce aux conseils de Mme de
  Fargis et à l'intervention de Mme de Chevreuse, elle trouvera bien
  moyen d'être _régente_, craignant de ne pas être _reine_.»

--Oh! murmura Gaston, sois tranquille, bonne petite soeur, j'y
veillerai!

Et ouvrant un secrétaire, il y enferma la lettre dans un tiroir à
secret.

De son côté, la reine-mère, aussitôt le duc d'Orléans sorti, avait pris
congé de sa belle-fille et, étant rentrée dans son appartement, s'était
fait dévêtir, s'était habillée de nuit, et avait donné congé à ses
femmes.

Puis, restée seule, elle avait tiré une sonnette cachée dans un pli
d'étoffe.

Quelques secondes après, un homme de 45 à 50 ans, à la figure jaune et
vigoureusement accentuée, aux cheveux, aux sourcils et aux moustaches
noirs, était, répondant à l'appel de la sonnette, entré par une porte
perdue dans la tapisserie.

Cet homme, c'était le musicien, le médecin et l'astrologue de la reine.
C'était, chose triste à dire, le successeur de Henri IV et de Vittorio
Orsini, de Concino Concini, de Bellegarde, de Bassompierre, du cardinal
de Richelieu: c'était le Provençal Vauthier, qui, pour mieux gouverner
son corps, s'était fait médecin, et pour mieux assortir son esprit,
astrologue. Richelieu tombé, si Richelieu tombait, son héritage serait
disputé entre Bérulle, un sot, et Vauthier, un charlatan; et beaucoup,
qui savaient l'influence qu'il avait sur la reine-mère, beaucoup
disaient que Vauthier avait au moins autant de chances au ministère que
son rival.

Vauthier entra donc dans une espèce d'antichambre-boudoir qui précédait
la chambre à coucher.

--Eh! vite! vite! accourez, dit-elle, et me donnez, si vous l'avez
composée, cette liqueur qui a le pouvoir de faire paraître les écritures
invisibles.

--Oui, madame, répondit Vauthier en tirant une fiole de sa poche; une
recommandation de Votre Majesté m'est trop précieuse pour que je
l'oublie jamais: la voici. Votre Majesté a-t-elle donc enfin reçu la
lettre qu'elle attendait?

--La voilà! dit la reine-mère, tirant la lettre de sa poitrine, quatre
lignes seulement, presque insignifiantes, du duc de Savoie; mais il est
évident qu'il ne m'écrit pas si confidentiellement et ne m'envoie pas la
lettre par un bâtard de mon mari, pour me dire une semblable banalité.

Et elle tendit la lettre à Vauthier, qui la déplia et la lut.

--En effet, dit-il, il doit y avoir autre chose que cela.

L'écriture apparente, c'est-à-dire celle que l'on voyait, traçait cinq
ou six lignes au haut de la page et était bien de la main même de
Charles-Emmanuel, ce qui, avec l'avis reçu de toujours chercher dans les
lettres autre chose que le texte visible, confirmait la reine-mère dans
l'idée que le moment était venu d'appeler à son aide la préparation
chimique demandée à Vauthier.

Or, il y avait une chose certaine, c'est que si quelque recommandation
invisible était cachée dans la lettre du duc de Savoie, cette
recommandation devait se trouver au-dessous de la dernière ligne et
était écrite sur la partie restée blanche, et qui comprenait les trois
quarts de la page.

Vauthier trempa un pinceau dans la liqueur qu'il avait préparée, et il
en lava légèrement le papier, depuis la dernière ligne jusqu'en bas.

A mesure que le pinceau mouillait la surface blanche, on voyait aussitôt
apparaître çà et là des lettres plus hâtives les unes que les autres,
puis les lignes se former, et enfin, après cinq minutes d'imbibation, on
put lire distinctement le conseil suivant:

  «Simulez avec votre fils Gaston une brouille dont son amour insensé
  pour Marie de Gonzague pourrait être la cause, et si la campagne
  d'Italie est résolue, malgré votre opposition, obtenez pour lui, sous
  prétexte de l'éloigner de sa folle passion, obtenez, je vous le
  répète, le commandement de l'armée. Le cardinal-duc, dont toute
  l'ambition est de passer pour le premier général de son siècle, ne
  supportera point cette honte et donnera sa démission; une seule
  crainte resterait, c'est que le roi ne l'acceptât point.»

Marie de Médicis et son conseiller se regardèrent.

--Avez-vous quelque chose de meilleur à me proposer? demanda la reine
mère.

--Non, madame, répondit celui-ci; d'ailleurs, j'ai toujours vu que les
avis de M. de Savoie étaient bons à suivre.

--Suivons-les donc alors, dit Marie de Médicis avec un soupir. Nous ne
pouvons être dans une pire position que celle où nous sommes. Avez-vous
consulté les astres, Vauthier?

--Ce soir encore, j'ai passé une heure à les étudier du haut de
l'observatoire de Catherine de Médicis.

--Eh bien, que disent-ils?

--Ils promettent à Votre Majesté un triomphe complet sur ses ennemis.

--Ainsi soit-il! répondit Marie de Médicis, en tendant à l'astrologue
une main un peu déformée par la graisse, mais cependant encore belle,
que celui-ci baisa respectueusement.

Et tous deux rentrèrent dans la chambre à coucher, dont la porte se
referma sur eux.

Restée seule dans sa chambre, Anne d'Autriche avait écouté
successivement s'éloigner, et les pas de Gaston d'Orléans, et ceux de sa
belle-mère, puis, quand le bruit s'en fut complétement éteint, elle se
leva doucement, passa ses petits pieds espagnols dans des mules de satin
bleu de ciel brodées d'or et alla s'asseoir près de sa toilette, dans le
tiroir de laquelle elle prit un petit sachet de toile, contenant, au
lieu de poudre d'iris, parfum qu'elle préférait à tous les autres pour
son linge et que sa belle mère faisait venir de Florence, de la
poussière de charbon pilé: de ce contenu elle saupoudra la seconde page,
restée blanche, de la lettre de Don Gonzalez de Cordoue et, de même que
par des moyens différents le même résultat avait été obtenu pour la
lettre de Mme Christine à son frère Gaston, et pour celle de
Charles-Emmanuel à la reine mère, en présentant l'une à la chaleur d'une
bougie, et en passant sur l'autre une préparation chimique, des lettres
apparurent sur celle de Don Gonzalez de Cordoue à la reine, au contact
de la poussière de charbon.

Cette fois, la lettre était du roi Philippe IV lui-même.

Elle disait:

  «Ma soeur, je connais par notre bon ami M. de Fargis, le projet qui,
  en cas de mort du roi Louis XIII, vous promet pour mari, son frère et
  son successeur au trône, Gaston d'Orléans; mais ce qui serait mieux
  encore, c'est qu'à l'époque de cette mort, vous vous trouvassiez
  enceinte.

  «Les reines de France ont un grand avantage sur leurs époux: elles
  peuvent faire des dauphins sans eux, et ils n'en peuvent pas faire
  sans elles.

  «Méditez cette incontestable vérité, et comme vous n'avez pas besoin,
  pour vos méditations, d'avoir ma lettre sous les yeux, brûlez-la.

  «PHILIPPE.»

La reine, après avoir relu la lettre du roi, son frère, une seconde
fois, afin d'en bien graver sans doute chaque parole dans sa mémoire, la
prit par un de ses angles, l'approcha de la bougie, y mit le feu, et la
soutint en l'air jusqu'à ce que la flamme vint, en éclairant sa belle
main, lécher le bout de ses ongles roses; alors seulement, elle lâcha la
lettre, dont la partie intacte se consuma avant même que la cendre, sur
laquelle couraient des milliers d'étincelles, eût touché la terre; mais
à l'instant même et de mémoire elle transcrivit la lettre toute
entière, suivie de la recommandation, sur un papier à part qu'elle
enferma dans un tiroir secret d'un petit meuble qui lui servait de
secrétaire.

Puis, elle revint à pas lents vers son lit, laissa glisser de ses
épaules sur ses hanches et de ses hanches à terre son peignoir de satin,
en sortit comme Vénus sortit d'une vague d'argent, se coucha lentement
et laissant avec un soupir tomber la tête sur son oreiller, elle
murmura:

--O Buckingham! Buckingham!

Et quelques sanglots étouffés troublèrent seuls, à partir de ce moment,
le silence de la chambre royale.




CHAPITRE XI.

LE SPHINX ROUGE.


Il existe à la galerie du Louvre un portrait du peintre janséniste
Philippe de Champagne, représentant _au vrai_, comme on disait alors, la
fine, vigoureuse et sèche figure du cardinal de Richelieu.

Tout au contraire des Flamands ses compatriotes, ou des Espagnols ses
maîtres, Philippe de Champagne est avare de cette étincelante couleur
que broient sur leur palette et répandent sur leurs toiles les Rubens et
les Murillo; c'est qu'en effet, pousser dans un flot de lumière le
sombre ministre constamment perdu dans la demi teinte de sa politique,
dont la devise était un aigle dans les nuages, _Aquila in nubibus_,
c'eût été flatter l'art peut-être, mais à coup sûr mentir à la vérité.

Etudiez ce portrait, vous tous, hommes de conscience, qui voulez, après
deux siècles et demi, ressusciter le mort illustre et vous faire une
idée physique et morale du grand génie calomnié par ses contemporains,
méconnu, presque oublié par le siècle suivant, et qui n'a trouvé
qu'après deux cents ans de sépulcre, la place qu'il avait le droit
d'attendre de la postérité.

Ce portrait est un de ceux qui ont le privilége de vous arrêter court et
de vous faire rêver. Est-ce un homme, est-ce un fantôme, cette créature
en robe rouge, en camail blanc, à l'aube de point de Venise, à la
calotte rouge, au front large, aux cheveux gris, à la moustache grise, à
l'oeil gris filtrant un regard terne, aux mains fines, maigres et pâles?
Sa figure, par la fièvre éternelle qui le brûle, vit aux pommettes
seulement; n'est-ce pas que, plus vous le contemplez, moins vous savez
si c'est un être vivant, ou si, comme saint Bonaventure, ce n'est point
quelque trépassé qui vient écrire ses mémoires après sa mort? N'est-ce
pas que, si tout à coup il se détachait de sa toile, s'il descendait de
son cadre, s'il marchait à vous, n'est-ce pas que vous reculeriez, en
vous signant, comme vous feriez devant un fantôme?

Ce qu'il y a de visible et d'incontestable dans cette peinture, c'est
qu'elle reproduit un esprit, une intelligence, voilà tout. Pas de coeur,
pas d'entrailles, heureusement pour la France; dans ce vide de la
monarchie qui se fait entre Henri IV et Louis XIV, pour dominer ce roi
mal venu, faible, impuissant, cette cour inquiète et dissolue, ces
princes avides et sans foi, pour pétrir cette boue animée, pour en faire
la Genèse d'un monde nouveau, c'était un cerveau qu'il fallait, et pas
autre chose.

Dieu créa de ses mains cet automate terrible, placé par la Providence à
une distance égale de Louis XI et de Robespierre, pour qu'il abattît les
grands seigneurs comme Louis XI avait abattu les grands vassaux, comme
Robespierre devait abattre les aristocrates. De temps en temps, comme de
rouges comètes, les peuples voient apparaître à l'horizon un de ces
faucheurs sanglants qui semblent une chose artificielle, qui avancent
sans se mouvoir, qui s'approchent sans bruit; puis, arrivés enfin au
milieu du champ que leur mission est de moissonner, se mettent à la
besogne et ne s'arrêtent que quand leur tâche est finie, c'est-à-dire
que tout est abattu.

C'est bien ainsi qu'il vous eût apparu, dans cette soirée du 5 décembre
1628, au moment où, soucieux des haines qui l'entourent, préoccupé des
grands projets qu'il médite, voulant exterminer l'hérésie en France,
voulant chasser l'Espagne du Milanais, tuer l'influence de l'Autriche en
Toscane, cherchant à deviner, et fermant sa bouche, éteignant ses yeux
de peur qu'on ne le devine, c'est ainsi qu'il vous eût apparu, l'homme
sur qui reposaient les destinées de la France, le ministre impénétrable
que notre grand historien Michelet appelle le _Sphinx rouge_.

Il sortait de ce ballet, pendant lequel ses intuitions lui avaient dit
que l'absence de la reine avait une cause politique, et, par conséquent
menaçante pour lui, et que quelque chose de venimeux se tramait dans
cette alcôve royale, dont les douze pieds carrés lui donnaient plus de
travail et d'embarras que le reste du monde.

Il rentrait triste, lassé, presque dégoûté, murmurant comme Luther: «Il
est des moments où Notre-Seigneur a l'air de s'ennuyer du jeu et de
jeter les cartes sous la table.»

C'est qu'il savait aussi à quel fil, à quel cheveu, à quel souffle
tenait non seulement sa puissance, mais sa vie. Son cilice à lui était
fait de pointes de poignards. Il sentait qu'il en était, en 1628, où
Henri IV en était en 1606. Tout le monde avait besoin de sa mort; ce
qu'il y avait de pis, c'est que Louis XIII n'aimait pas ce visage
pointu; lui seul le soutenait, mais à tout moment Richelieu se sentait
chanceler sous les défaillances royales.

Ce n'eût été rien encore si cet homme de génie eût été sain et vigoureux
comme l'était son odieux rival Bérulle; mais l'insuffisance de l'argent,
l'effort continuel d'esprit pour inventer des ressources, dix intrigues
de cour auxquelles il fallait faire face à la fois, le tenaient sans
cesse dans une agitation terrible.

C'était cette fièvre qui lui empourprait les pommettes des joues, tout
en lui faisant un front de marbre et des mains d'ivoire.

Joignez à cela les discussions théologiques, la rage des vers, la
nécessité de ravaler le fiel et la fureur, et, du jour au lendemain,
brûlé aux entrailles par un fer rouge, il était à deux doigts de la
mort.

Curieux accouplement que celui de ces deux malades. Par bonheur, le roi
pressentait, sans en être sûr cependant, que si Richelieu lui manquait,
le royaume était perdu; mais, par malheur, Richelieu savait que, le roi
mort, il n'avait pas vingt-quatre heures à vivre; haï de Gaston, haï
d'Anne d'Autriche, haï de la reine mère, haï de M. de Soissons qu'il
tenait en exil, haï des deux Vendôme qu'il tenait en prison, haï de
toute la noblesse qu'il empêchait de scandaliser Paris par des duels en
place publique, il devait s'arranger pour mourir le même jour au moins
que Louis XIII, à la même heure s'il était possible.

Une seule personne lui était fidèle, dans ce jeu de bascule, dans cette
bonne et mauvaise fortune qui se succédait si rapidement que le même
jour qui amenait l'orage, tôt après ramenait le soleil.

C'était sa fille adoptive, sa nièce, madame de Combalet, que nous avons
vue chez madame de Rambouillet, avec ce costume de carmélite qu'elle
portait depuis la mort de son mari.

Aussi, la première chose qu'il fit en rentrant dans son appartement de
la Place-Royale, fut-elle de frapper sur un timbre.

Trois portes s'ouvrirent presqu'en même temps.

A l'une apparaissait Guillemot, son valet de chambre de confiance.

A l'autre, Charpentier, son secrétaire.

A la troisième, Rossignol, son déchiffreur de dépêches.

--Ma nièce est-elle rentrée? demanda-t-il à Guillemot.

--Elle rentre à l'instant même, monseigneur, répondit le valet de
chambre.

--Dis-lui que je dois passer la nuit au travail, et demande lui si elle
veut me venir voir ici, ou si elle préfère que je monte chez elle.

Le valet de chambre referma la porte, et s'en alla exécuter l'ordre
qu'il avait reçu.

Se retournant alors vers Charpentier:

--Avez-vous vu le révérend père Joseph? lui demanda-t-il.

--Il est venu deux fois dans la soirée, et il faut, dit-il, qu'il parle
à monseigneur ce soir.

--S'il revient une troisième fois, faites-le entrer. M. de Cavois est
dans la chambre des gardes?

--Oui, monseigneur.

--Prévenez-le de ne pas s'éloigner... Il se pourrait que j'eusse cette
nuit besoin de ses services.

Le secrétaire se retira.

--Et vous, Rossignol, demanda le cardinal, avez-vous trouvé le chiffre
de la lettre que je vous ai donnée? Vous savez... cette lettre volée
dans les papiers de Senelle, le médecin du roi, à son retour de
Lorraine.

--Oui, monseigneur, répondit avec un accent méridional des plus
prononcés, un petit homme de quarante-cinq à cinquante ans, presque
bossu par l'habitude de se tenir courbé, dont le trait le plus saillant
était un long nez, sur lequel il eût pu étager trois ou quatre paires de
lunettes, et sur lequel il avait la modestie de n'en faire chevaucher
qu'une. Il est on ne peut plus facile: le roi s'appelle _Céphale_, la
reine _Procris_, Votre Eminence _l'Oracle_, Mme de Combalet _Vénus_.

--C'est bien, dit le cardinal, donnez-moi la clef entière du chiffre, je
lirai la dépêche moi-même.

Rossignol fit un pas en arrière pour se retirer.

--A propos, ajouta le cardinal, vous me ferez signer demain une
gratification de vingt pistoles.

--Monseigneur n'a pas d'autres ordres à me donner?

--Non, rentrez dans votre cabinet, faites la clef du chiffre et me la
tenez prête pour le moment où je vous appellerai.

Rossignol se retira à reculons et en saluant jusqu'à terre.

Au moment où la porte se refermait sur lui, le bruit d'une espèce de
grelot chevrotta, à peine perceptible, dans le tiroir même du bureau du
cardinal.

Il ouvrit le tiroir et trouva le grelot frémissant encore. Aussitôt, en
manière de réponse, il appuya le bout du doigt sur un petit bouton, qui
correspondait sans doute à l'appartement de Mme de Combalet, car une
minute après elle entrait chez son oncle par une porte opposée à celles
qui, jusque-là, s'étaient ouvertes.

Un grand changement s'était fait dans son costume; elle avait enlevé son
voile et son bandeau, son scapulaire et sa guimpe, de sorte qu'elle
n'avait plus que sa tunique d'étamine serrée à la taille par une
ceinture de cuir; ses beaux cheveux châtains, délivrés de leur prison,
tombaient en boucles soyeuses jusque sur ses épaules, et sa tunique, un
peu plus décolletée que l'ordre ne l'eût permis si elle eût été une
vraie carmélite au lieu d'en porter seulement l'habit à la suite d'un
voeu, laissait voir la forme d'un sein dont un bouquet de violettes et
de boutons de rose, bouquet que nous avons déjà remarqué, mais sur sa
guimpe, chez Mme de Rambouillet, en indiquait tout à la fois la
naissance et la séparation.

Cette tunique brune, posée sans intermédiaire sur la peau, faisait
ressortir la blancheur satinée de son col élégant et de ses belles
mains, et comme sa taille n'était point emprisonnée dans les corsets de
fer que l'on portait à cette époque, elle ondulait gracieuse, sous ces
plis élégants que fait la laine, c'est-à-dire l'étoffe qui drape le
mieux.

A la vue de cette adorable créature, tout enveloppée d'un parfum
mystique, qui, atteignant à peine vingt-cinq ans, était dans toute la
fleur de sa beauté, et que la simplicité de son costume rendait plus
belle et plus gracieuse encore, s'il était possible, le visage froncé du
cardinal se détendit, un rayon illumina cette physionomie sombre, un
soupir d'allégement souleva sa poitrine, et il étendit vers elle ses
deux bras en disant:

--Oh! venez, venez, Marie!

La jeune femme n'avait pas besoin de cet encouragement, car elle venait
à lui avec un charmant sourire, détachant son bouquet de son corsage, le
portant à ses lèvres, et le présentant à son oncle.

--Merci, mon bel enfant chéri, dit le cardinal, qui, sous prétexte de
respirer le bouquet, le porta à son tour à ses lèvres; merci, ma fille
bien aimée!

Puis, l'attirant à lui, et l'embrassant au front, comme un père eût fait
à sa fille:

--Oui, j'aime les fleurs, elles sont fraîches comme vous, parfumées
comme vous.

--Vous êtes cent fois bon, cher oncle! Vous m'avez fait dire que vous
désiriez me voir, serais-je assez heureuse pour que vous eussiez besoin
de moi?

--J'ai toujours besoin de vous, ma belle Marie, dit le cardinal, en
regardant sa nièce avec ravissement; mais votre présence m'est ce soir
plus nécessaire que jamais.

--Oh! mon bon oncle, dit Mme de Combalet, en essayant de baiser les
mains du cardinal, chose à laquelle il s'opposa, en portant au contraire
les mains de sa nièce à ses lèvres, et en les baisant malgré une
résistance qui venait bien plutôt du respect profond que la jeune veuve
avait pour son oncle que d'une autre cause, je vois qu'ils vous ont
encore tourmenté ce soir. Vous devriez y être accoutumé cependant,
ajouta-t-elle avec un triste sourire. Mais que vous importe, tout ne
vous réussit-il pas!

--Oui, dit le cardinal, je le sais, il est impossible d'être à la fois
plus haut et plus bas, plus heureux et plus malheureux, plus puissant et
plus impuissant que je ne le suis. Mais vous le savez mieux que
personne, vous Marie, à quoi tiennent mes prospérités politiques et mon
bonheur privé. Vous m'aimez de tout votre coeur, vous, n'est-ce pas?

--De tout mon coeur, de toute mon âme!

--Eh bien! après la mort de Chalais, vous vous le rappelez, je venais là
de remporter une grande victoire; je tenais abattus à mes pieds,
Monsieur, la reine, les deux Vendôme, le comte de Soissons. Eh bien!
qu'ont-ils fait, ceux à qui j'ai pardonné? Ils ne m'ont point pardonné,
à moi; ils m'ont mordu à l'endroit le plus sensible, au coeur de mon
coeur. Ils savaient que je n'aime au monde que vous, que, par
conséquent, votre présence m'est aussi nécessaire que l'air que je
respire, que le soleil qui m'éclaire; eh bien! ils vous ont fait
scrupule de vivre avec ce damné prêtre, avec cet homme de sang! Vivre
avec moi! Oui, vous vivez avec moi, et, je dirai plus, je vis par vous.
Eh bien! cette vie si dévouée de votre part, si pure de la mienne,
qu'une mauvaise pensée, même en vous voyant si belle, même en vous
tenant entre mes bras, comme je vous tiens en ce moment, ne m'a jamais
traversé l'esprit, cette vie dont vous devez être fière comme d'un
sacrifice, ils vous en ont fait une honte; vous eûtes peur, vous
renouvelâtes votre voeu, vous voulûtes entrer au couvent. Il me fallut
solliciter du pape, à qui je faisais la guerre, un bref pour vous
interdire cette retraite. Comment voulez-vous que je ne tremble pas?
S'ils me tuent, ce n'est rien; au siége de La Rochelle, j'ai vingt fois
risqué ma vie; mais s'ils me renversent, s'ils m'exilent, s'ils
m'emprisonnent, comment vivrai-je loin de vous, hors de vous?

--Mon oncle bien-aimé, répondit la belle dévote en fixant sur le
cardinal un regard où l'on pouvait lire plus que la tendresse d'une
nièce pour son oncle, et même peut-être plus que l'amour d'une fille
pour son père, vous aviez cependant à cette époque été aussi bon qu'il
vous était possible de l'être; mais je ne vous connaissais pas, mais je
ne vous aimais pas comme je vous connais et vous aime aujourd'hui. J'ai
fait un voeu, le pape m'en a relevée, aujourd'hui mon voeu n'existe donc
plus. Eh bien, à cette heure je fais un serment dont vous-même n'aurez
pas le pouvoir de me relever; je fais le serment, partout où vous serez,
d'être; partout où vous irez, de vous suivre: palais, exil, prison,
c'est tout un pour moi; le coeur ne vit pas où il bat, mais où il aime;
eh bien, mon bon oncle, mon coeur est en vous, car je vous aime et
n'aimerai jamais que vous.

--Oui, mais quand ils seront vainqueurs à leur tour, vous laisseront-ils
vous dévouer à moi, puisqu'ils ont failli vous en empêcher, étant
vaincus? Tenez, Marie, ce que je crains plus que ma chute, plus que mon
pouvoir détruit, plus que mon ambition désabusée, c'est d'être séparé de
vous. Oh! si je n'avais à lutter que contre l'Espagne, que contre
l'Autriche, que contre la Savoie, cela ne serait rien; mais avoir à
lutter contre ceux-là même qui m'entourent, que je fais riches, heureux,
puissants! Ne pas oser, quand je lève le pied, le reposer de peur de
fouler quelque vipère ou d'écraser quelque scorpion, voilà ce qui
m'épuise! Spinola, Walstein, Olivarès, que m'importe la lutte avec eux?
Je les terrasserai. Ce ne sont pas mes vrais ennemis, mes vrais rivaux,
eux! Mon vrai rival, c'est un Vauthier; mon véritable ennemi, c'est un
Bérulle, un être inconnu qui intrigue dans une alcôve, ou qui rampe dans
une antichambre, et dont j'ignore non-seulement le nom, mais même
l'existence. Ah! je fais des tragédies.--Hélas! je n'en sais pas de plus
sombre que celle que je joue! Ainsi, tout en luttant contre la flotte
anglaise, tout en éventrant les murailles de La Rochelle, à force de
génie, je puis le dire, quoique je parle de moi, je parviens, en dehors
de mon armée, à lever 12,000 hommes en France; je les donne au duc de
Nevers, héritier légitime de Mantoue et du Montferrat, pour aller
conquérir son héritage.--Certes, c'était plus qu'il n'en fallait, si je
n'avais eu à combattre que Philippe III, que Charles-Emmanuel, que
Ferdinand II, c'est-à-dire que l'Espagne, l'Autriche et le Piémont! Mais
l'astrologue Vauthier a vu dans les étoiles que l'armée ne passerait pas
les monts, mais le pieux Bérulle a craint que le succès de Nevers ne
rompît le bon accord qui existe entre Sa Majesté très chrétienne et lui.
Ils font écrire par la reine-mère à Créquy, à Créquy que j'ai fait pair,
maréchal de France, gouverneur du Dauphiné, et Créquy, qui attend ma
chute pour devenir connétable, au détriment de Montmorency, refuse des
vivres dont il regorge. La faim se met dans l'armée; à la suite de la
faim, la désertion; à la suite de la désertion, le Savoyard! Mais ces
rochers qui, en roulant des montagnes de la Savoie, ont écrasé les
débris de l'armée française, qui les a poussés? Une reine de France,
Marie de Médicis! Il est vrai qu'avant d'être reine de France, Marie de
Médicis était fille de François, c'est-à-dire d'un assassin, et la nièce
de Ferdinand, cardinal défroqué, empoisonneur de son frère et de sa
belle-soeur! Eh bien, c'est ainsi que l'on fera de moi, ou plutôt de mon
armée, si je ne vais pas en Italie, et l'on me minera ici jusqu'à ce que
je m'écroule, si j'y vais. C'est pourtant le bien de la France que je
veux: Mantoue et Montferrat, petits pays, je le sais bien, mais grandes
positions militaires; Cazal, la clé des Alpes, aux mains du Savoyard,
pour qu'il la prête, selon ses intérêts, tantôt à l'Autriche, tantôt à
l'Espagne; Mantoue, la capitale des Gonzague, qui abrite les arts
fugitifs, Mantoue, un musée, devenu, avec Venise, le dernier nid de
l'Italie; Mantoue enfin, qui couvre à la fois la Toscane, le pape et
Venise!--_Vous ferez peut-être lever le siége de Cazal, mais vous ne
sauverez pas Mantoue_, m'écrit Gustave Adolphe! Ah! si je n'étais pas
cardinal, si je ne relevais pas de Rome, je ne voudrais pas d'autre
allié que Gustave-Adolphe! Mais le moyen de faire alliance avec les
protestants du Midi? Si je pouvais réunir tout à la fois dans ma main le
pouvoir spirituel et temporel. Légat à vie! et quand on pense que c'est
un charlatan, un Vauthier, un sot, un Bérulle, qui empêchent un pareil
projet de s'accomplir!

Il se leva.

--Et quand on pense encore, ajouta-t-il, que je les tiens toutes! la
belle-fille et la belle-mère. Que je puis, quand je voudrai m'en donner
la peine, avoir la preuve de l'adultère de l'une et de la complicité de
l'autre dans le meurtre de Henri IV, et que, quand les paroles sont
toutes prêtes à jaillir de ma gorge, j'étouffe, je ne parle pas, pour ne
pas compromettre la gloire de la couronne de France.

--Mon oncle! s'écria Mme de Combalet effrayée.

--Oh! j'ai mes témoins, continua le cardinal, Mme de Bellier et Patrocle
pour la reine Anne d'Autriche, la d'Escoman pour Marie de Médicis;
j'irai la chercher dans son égout des Filles repenties, la pauvre
martyre, et si elle est morte, je ferai parler son cadavre.

Il marchait avec agitation.

--Mon cher oncle, dit Mme de Combalet, en allant se mettre sur son
chemin, ne parlez pas de tout cela ce soir, vous y penserez demain.

--Vous avez raison, Marie, dit Richelieu, reprenant par la force de sa
prodigieuse volonté toute sa puissance sur lui même. Qu'avez-vous fait
aujourd'hui? D'où venez-vous?

--J'ai été chez Mme de Rambouillet.

--Que s'y est-il passé? Qu'a-t-on fait de beau? Qu'a-t-on dit de bien
chez l'illustre Parthenis? dit le cardinal en essayant de sourire.

--On a présenté un jeune poëte qui arrive de Rouen.

--Ils tiennent donc manufacture de poëtes à Rouen. Il n'y a pas trois
mois que Rotrou descend du coche.

--Eh bien, c'est justement Rotrou qui l'a présenté comme un de ses amis.

--Et comment l'appelle-t-on, ce poëte?

--Pierre Corneille.

Le cardinal fit un mouvement de tête et d'épaule qui voulait dire:
Inconnu.

--Et sans doute il arrive avec quelque tragédie en poche?

--Avec une comédie en cinq actes.

--Qui a pour titre?

--_Mélite._

--Ce n'est point un nom historique.

--Non, c'est un sujet de fantaisie. Rotrou prétend qu'il est destiné à
effacer tous les poëtes passés, présents et futurs.

--L'impertinent!

Mme de Combalet vit qu'elle touchait une corde délicate; elle rompit les
chiens.

--Puis, ajouta-t-elle, Mme de Rambouillet nous a fait une surprise; elle
a fait bâtir, sans rien dire à personne, en faisant passer maçons et
charpentiers par-dessus les murailles des Quinze Vingts, un appendice à
son hôtel, une chambre ravissante toute tendue en velours bleu, or et
argent. Je n'ai encore rien vu d'aussi grand goût.

--En désirez-vous une pareille? chère Marie; rien de plus facile; vous
l'aurez au palais que je fais bâtir.

--Merci. Il me faut, à moi, vous l'oubliez toujours, cher oncle, une
cellule de religieuse, rien de plus, pourvu que ce soit près de vous.

--Est-ce tout?

--Pas tout à fait, mais je ne sais si je dois vous le dire.

--Pourquoi cela?

--Parce que dans le reste il y a un coup d'épée.

--Des duels! des duels encore! murmura Richelieu. Je ne parviendrai donc
pas à déraciner de la terre de France ce faux point d'honneur!

--Cette fois, ce n'est pas un duel, c'est une simple rencontre. M. le
marquis de Pisani a été rapporté à l'hôtel, évanoui à la suite d'une
blessure.

--Dangereuse?

--Non, mais bien lui en a pris d'être bossu. Le fer a rencontré le
sommet de sa bosse et, ne pouvant pénétrer, a glissé sur les côtes...
Mon Dieu! comment donc, a dit le chirurgien? sur les côtes... imbriquées
l'une sur l'autre, à travers les chairs de la poitrine et une partie du
bras gauche.

--Sait-on à quel propos le combat a eu lieu?

--Il me semble que j'ai entendu prononcer le nom du comte de Moret.

--Du comte de Moret! répéta Richelieu en fronçant le sourcil; il me
semble que voilà bien des fois que j'entends prononcer ce nom-là depuis
trois jours. Et qui a donné ce joli coup d'épée au marquis Pisani?

--Un de ses amis.

--Son nom?

Mme de Combalet hésita; elle savait la sévérité de son oncle à l'endroit
des duels.

--Mon cher oncle, dit-elle, vous savez ce que je vous ai dit: ce n'est
ni un duel, ni un appel, ce n'est pas même une rencontre, les deux
adversaires se sont pris de discussion à la porte de l'hôtel.

--Mais quel est le second? Je vous demande son nom, Marie.

--Un certain Souscarrières.

--Souscarrières, dit Richelieu, je connais ce nom-là!

--C'est possible, mais je puis vous affirmer, mon cher oncle, qu'il
n'est coupable en rien.

--Qui?

--M. Souscarrières.

Le cardinal avait tiré ses tablettes de sa poche et les consultait.

Il parut avoir trouvé ce qu'il cherchait.

--C'est le marquis Pisani, continua Mme de Combalet, qui a tiré son épée
et qui s'est jeté sur lui comme un fou: Voiture et Brancas, qui ont été
témoins tous deux du fait, quoique amis de la maison, donnent tort à
Pisani.

--C'est bien l'homme que je pensais, murmura le cardinal.

Et il frappa sur un timbre.

Charpentier parut.

--Faites venir Cavois, dit le cardinal.

--Oh! mon oncle n'allez pas arrêter ce malheureux jeune homme et lui
faire son procès! s'écria, en joignant les mains, Mme de Combalet.

--Au contraire, dit le cardinal en riant, je vais peut-être faire sa
fortune.

--Oh! ne raillez pas, mon oncle.

--Avec vous, Marie, jamais je ne raille. Ce Souscarrières tient, à
partir de ce moment, sa fortune entre les mains, et ce qu'il y a de
mieux, c'est que cette fortune, il vous la devra; c'est à lui de ne pas
la laisser tomber.

Cavois entra.

--Cavois, dit le cardinal au capitaine des gardes, à moitié endormi,
vous allez aller rue des Frondeurs, entre la rue Traversière et la rue
Saint-Anne; vous vous informerez, dans la maison qui fait l'angle, si là
ne demeure point un certain cavalier qui se fait appeler Pierre de
Bellegarde, marquis de Montbrun, sieur de Souscarrières.

--Oui, monseigneur.

--Et s'il y demeure et que vous le trouviez chez lui, vous lui direz
que, malgré l'heure avancée de la nuit, j'aurais le plus grand plaisir
de causer un instant avec lui.

--Et s'il refusait de venir?

--Bon! Cavois, vous n'êtes point embarrassé pour si peu, ce me semble.
«De gré ou de force, il faut que je le voie, entendez-vous. Il le faut!»

--Dans une heure, il sera aux ordres de Votre Eminence, dit Cavois en
s'inclinant.

Arrivé à la porte, le capitaine des gardes se trouva face à face avec un
nouvel arrivant. A sa vue, il s'effaça avec tant de respect et de
diligence qu'il était évident qu'il cédait le pas à un éminent
personnage.

Et en effet, au même moment, dans l'encadrement de la porte parut le
fameux capucin du Tremblay, connu sous le nom de frère Joseph, ou
d'Eminence Grise!




CHAPITRE XII.

L'ÉMINENCE GRISE.


Le père Joseph était si bien connu pour être la seconde âme du cardinal,
qu'en le voyant paraître les plus familiers serviteurs du ministre se
retiraient à l'instant même, et que la présence de l'Éminence grise dans
le cabinet de Richelieu semblait avoir le privilége de faire le vide
autour d'elle.

Mme de Combalet, comme les autres, subissait cette influence et
n'échappait point au malaise qu'inspirait cette silencieuse apparition;
en apercevant le père Joseph, elle vint donc présenter son front à
baiser au cardinal en lui disant:

--Je vous en prie, cher oncle, ne veillez pas trop tard.

Puis elle se retira, heureuse de sortir par la porte opposée à celle qui
lui avait donné entrée, afin de n'avoir pas à passer trop près du moine
qui se tenait debout, immobile et muet, à moitié chemin de la distance
qu'il avait à franchir pour se trouver près du cardinal.

A l'époque où nous sommes arrivés, tous les ordres religieux, moins
celui de l'Oratoire de Jésus, fondé en 1611 par le cardinal Bérulle, et
confirmé en 1613 par Paul V, après une longue opposition, étaient
ralliés ou à peu près au cardinal-ministre; il était le protecteur
reconnu des bénédictins de Cluny, de Cîteaux et de Saint-Maur, des
prémontrés, des dominicains, des carmes, et enfin de toute cette famil

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