Souvenirs de Charles-Henri Baron de Gleichen
by baron de Charles Henri Gleichen · French · Gutenberg #37762 · 351,248 chars · public domain (US)
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Title: Souvenirs de Charles-Henri Baron de Gleichen
Author: baron de Charles Henri Gleichen
Editor: Paul Grimblot
Release date: October 15, 2011 [eBook #37762]
Language: French
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/37762
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9927.--IMPRIMERIE GÉNÉRALE DE CH. LAHURE
Rue de Fleurus, 9, à Paris
SOUVENIRS
DE
CHARLES-HENRI
BARON DE GLEICHEN
PRÉCÉDÉS D'UNE NOTICE
PAR
M. PAUL GRIMBLOT
PARIS
LÉON TECHENER FILS, LIBRAIRE
RUE DE L'ARBRE-SEC, 52
M DCCC LXVIII
SOUVENIRS
DE
CHARLES-HENRI
BARON DE GLEICHEN
TABLE.
I. Ferdinand VI et Charles III rois d'Espagne 1
II. Le duc de Choiseul 19
III. Le Dauphin 43
IV. Le masque de fer 46
V. Necker 51
VI. Joseph II et Léopold II 67
VII. Le prince de Kaunitz 85
VIII. Mme Geoffrin et sa fille 94
IX. Le maréchal de Brissac 113
X. La famille de Mirabeau 115
XI. Saint-Germain 120
XII. Cagliostro 135
XIII. Lavater 140
XIV. Saint-Martin 151
XV. Mme de la Croix 166
XVI. Les Convulsionnaires 179
XVII. Alchimie 187
XVIII. Anecdotes et petites histoires 193
AVERTISSEMENT.
La duchesse de Choiseul, qui nous est aujourd'hui si bien connue, a
passionnément aimé son mari, nous le savons, et elle n'a jamais aimé
que lui, on peut le croire sans témérité. Mais elle se laissait
volontiers admirer, adorer, aimer, car elle inspirait à tous ceux qui
l'approchaient et qui étaient touchés de sa beauté et de ses vertus,
des sentiments qui, pour n'oser s'avouer hautement et se déguiser sous
les noms honnêtes d'amitié et de dévouement, ressemblaient à ce que
l'on est convenu d'appeler de l'amour. Parmi ces amoureux discrets et
délicats se distinguait un étranger, un allemand, le baron de
Gleichen, dont il est si souvent fait mention dans les lettres de Mme
du Deffand et de la duchesse de Choiseul. Nul ne fut plus que lui, si
on excepte l'abbé Barthélemy, sous le charme des attraits
irrésistibles de cette femme autant estimable qu'aimable, qui avait
toutes les vertus ou peu s'en faut, cela n'est pas douteux, et qui
pourtant n'était pas chrétienne, avouons-le au risque de déplaire à
ses adorateurs de ce temps-ci.
J'ai ouï dire à de très-bons juges qui, par pure ignorance, ne
rendaient pas justice au duc de Choiseul, qu'il était impossible qu'un
mari si tendrement aimé par une femme si parfaite ne fût pas
estimable. Le duc de Choiseul, quoique, hélas! bien souvent infidèle,
était digne de tant d'amour; on n'inspire pas des sentiments tout à la
fois si tendres et si passionnés sans les mériter. L'abbé Barthélemy,
cet ami si dévoué, s'il vit dans la mémoire des hommes, ce n'est pas
pour avoir écrit le _Jeune Anacharsis_ et avoir su le phénicien,
c'est uniquement à cause de l'affection qu'avait pour lui la duchesse
de Choiseul, et du culte qu'il lui avait voué. Après le _grand abbé_,
Gleichen est sûrement celui qui a le plus aimé la duchesse de
Choiseul, et c'est lui sans contredit qui a fait de cette femme rare
le portrait le plus ressemblant et aussi le plus flatteur. En
revanche, elle lui a donné des marques de la plus véritable affection,
et pour le conserver auprès d'elle, dans sa société de tous les jours,
le duc de Choiseul, à sa prière, a fait et tenté des choses
impossibles.
Barthélemy et Gleichen ont été incontestablement les deux amis que la
duchesse de Choiseul a le plus particulièrement distingués, et à qui
elle a été le plus attachée. Cette recommandation a suffi pour faire
revivre le nom de Barthélemy, déjà tombé dans l'oubli: qu'elle sauve
du même naufrage la mémoire de Gleichen, qui mérite aussi bien d'être
un peu connu pour lui-même, et à qui ses modestes _Souvenirs_ assurent
une place honorable parmi les chroniqueurs de la seconde moitié du
dix-huitième siècle.
Charles-Henri de Gleichen naquit en 1735 à Nemersdorf, auprès de
Bayreuth. Son père, dont il était l'unique fils, était grand veneur de
cette petite cour. Gleichen reçut sa première éducation dans la maison
paternelle, et en 1750 il fut envoyé à l'université de Leipsig. Il y
connut le poëte Gellert, qui fut vraisemblablement un de ses maîtres,
et à qui il inspira une vive amitié. En 1752, Gleichen était de retour
à Bayreuth, et il fut admis dans la maison du margrave en qualité de
gentilhomme de la chambre. L'année suivante, il alla à Paris achever
son éducation: il paraît avoir surtout fréquenté le salon de Mme de
Graffigny. En 1755, Gleichen accompagna le margrave de Bayreuth et sa
femme en Italie, et le 21 août de la même année, il fut attaché à la
personne de la margrave en qualité de chambellan. Cette femme d'un
mérite si distingué, digne soeur de Frédéric, honorait Gleichen d'une
confiance toute particulière. Elle le renvoya en 1756 en Italie.
Voici deux lettres qu'elle lui écrivait:
Bayreuth, le 9 avril 1756.
«J'ai eu le plaisir, monsieur, de recevoir votre lettre. Tout ce
que vous me dites de beau de Rome me fait venir l'eau à la
bouche. Est-il possible qu'on puisse avoir des vapeurs, quand on
est au paradis? Cependant vous mandez au marquis d'Adhémar que
vous en êtes tourmenté. J'espère qu'elles vous donneront trêve à
l'avenir et que j'aurai plus souvent de vos nouvelles.
«Après avoir passé le plus triste hiver du monde par rapport à ma
santé, j'ai fini par prendre une fausse pleurésie. Comme je suis
encore si languissante, je ne crois pas de longtemps me tirer
d'affaire. J'en viens à nos commissions:
«Je vous laisse entièrement le maître de mes trésors, et d'en
acheter tout ce qu'il vous plaira. Le diable règne beaucoup chez
moi à force de retrancher sur mes charmes. Je vous envoie 200
sequins, que vous pourrez employer à votre plaisir, pour ce que
vous trouverez de plus beau. Je vous prie de faire en sorte que
Pompée Battoni finisse le tableau du margrave, et qu'il soit
envoyé tout de suite. Pour ce qui est du portrait du duc et de ma
fille, je ferai écrire à Stuttgard.
«Je trouve comme vous que le modèle de la Flore est extrêmement
cher.
«Je vous prie de faire mes excuses au prélat Marcolini de ce que
je ne lui ai point répondu, et de dire au prélat Emaldi que ma
tabatière partira incessamment, et que c'est le peintre qui en a
retardé l'envoi.
«Le service de porcelaine pour le cardinal Valenti est parti le 5
de ce mois. Je vous adresse la lettre. Mandez-moi si La Condamine
est encore à Rome, et en ce cas faites-lui bien mes compliments.
Dites-lui que mon portrait va être commencé, et soyez persuadé de
ma parfaite estime, monsieur.
«Votre très-affectionnée
«WILHELMINE.»
A Bayreuth, le 18 avril 1756.
«J'ai eu un plaisir infini, monsieur, en lisant votre relation,
et j'en aurai encore plus, si vous voulez bien la continuer. Tout
ce qui renouvelle les idées de mon voyage me récrée l'esprit.
Vous devez m'avoir bien des obligations de vous avoir renvoyé au
charmant séjour où vous êtes.
«Si l'on m'y veut un peu de bien, je le mérite par le tendre
amour que j'ai pour ce paradis. Faites, je vous prie, bien des
compliments à tous ceux qui se souviennent de moi, et surtout aux
cardinaux de la maison Corsini, dont vous ne me dites rien, et à
M. de Stainville.
«J'aurais été charmée si M. de Canillac avait reçu le chapeau de
cardinal. Je vous adresse deux lettres. Vous n'avez pas besoin de
recommandations. Si je vous en donne, c'est plutôt par une marque
de mon estime que par toute autre raison. Soyez persuadé,
monsieur, que je tâcherai de vous en convaincre en toute
occasion.
«WILHELMINE.»
_P. S._ Je suis encore très-malade, et j'ignore si je relèverai
de cette maladie, ou non. La tabatière de M. le prélat Emaldi est
partie. Il m'a été impossible de dicter plus longtemps.
Gleichen resta en Italie jusqu'après la mort de la margrave, qui
arriva le 14 octobre 1758. Il revint en passant par Avignon et Genève,
et il s'arrêta pour faire aux Délices une visite à Voltaire, qu'il
avait déjà vu à Bayreuth en 1753. Pendant son séjour à Rome, Gleichen
avait connu l'ambassadeur de France, le comte de Stainville, et avait
été admis dans sa familiarité. Vers la fin de 1758, le comte de
Stainville était devenu duc de Choiseul et ministre des affaires
étrangères en France, à la place du cardinal de Bernis. Le margrave de
Bayreuth avait à réclamer le payement des subsides que la France lui
avait promis pour prix de sa neutralité, et on ne s'empressait guères,
paraît-il, de faire droit à ses justes réclamations. Il semble que le
duc de Choiseul lui fit dire qu'il lui serait agréable d'avoir à
traiter de cette affaire avec le baron de Gleichen. Cette insinuation
fut un ordre, et Gleichen retourna à Paris chargé de cette commission:
on peut soupçonner pourtant qu'il aurait souhaité un autre emploi.
Voici ce que lui écrivait à ce sujet la duchesse de Choiseul:
«Je suis bien aise, monsieur le baron, que vous ayez eu des
preuves de l'intérêt que M. de Choiseul et moi prenons à vous.
J'ai bien senti cependant que ce que nous avons demandé, que vous
fussiez employé par le margrave en France, n'était pas ce qui
devait vous être le plus agréable, mais je ne crois pas que ce
soit ce qui doive vous être le moins utile. C'est toujours un
commencement, et commencer, dans toutes les affaires, est
toujours l'opération la plus difficile: l'impulsion une fois
donnée, c'est au talent à la conduire où il veut.»
Gleichen ne resta que neuf mois en France[1], car le margrave de
Bayreuth était un trop petit prince pour avoir un envoyé accrédité
près la cour de Versailles. Le duc et la duchesse de Choiseul
désiraient pourtant que Gleichen fût fixé à Paris. Le roi de Danemark
avait des intérêts à ménager à la cour de Versailles; il lui était dû
aussi de grosses sommes pour des subsides que la France lui avaient
promis, et qu'elle ne lui payait pas. Le duc de Choiseul fit savoir à
Copenhague que les intérêts du Danemark ne pourraient être confiés en
de meilleures mains qu'en celles de Gleichen, et que si on voulait à
la fois lui être agréable et faire chose utile, il n'y avait pour le
roi de Danemark qu'à prendre à son service le baron de Gleichen. La
négociation ne fut pas longue. De son côté, le margrave de Bayreuth
s'empressa de donner à Gleichen la permission d'entrer au service du
Danemark, et aurait-il pu la refuser après avoir reçu la lettre qu'on
va lire:
«Mon cousin, le baron de Gleichen, votre ministre, m'a rendu sa
personne si agréable, pendant le séjour qu'il a fait à ma cour,
que je n'ai pu me dispenser de m'intéresser à son avancement, et
vous savoir gré de la permission que vous lui avez donnée
d'entrer au service du roi de Danemark. Je suis très-sensible aux
nouveaux témoignages que vous me donnez de votre attachement à
cette occasion. Je connais trop l'élévation de vos sentiments,
pour n'y pas prendre une entière confiance, et vous ne devez pas
douter que je n'y réponde par ceux de la plus haute estime et de
la plus sincère affection pour vous. Sur ce, je prie Dieu, qu'il
vous ait, mon cousin, en sa sainte et digne garde.
«Écrit à Versailles, le 29 août 1759.
«LOUIS.»
[1] Pendant ce séjour à Paris, Gleichen paraît avoir beaucoup
vécu dans la société de Grimm, de Diderot et du baron d'Holbach,
qu'il avait sans doute déjà connus lors de son premier voyage en
France. Dans une des lettres de Diderot à Mlle Voland, à la date
du 15 mai 1759, on lit le passage suivant où se trouve une
allusion difficile à expliquer:
«Nous partîmes hier à huit heures pour Marly; nous y arrivâmes à
dix heures et demie; nous ordonnâmes un grand dîner, et nous nous
répandîmes dans les jardins.... Je portais tout à travers les
objets des pas errants et une âme mélancolique. Les autres nous
devançaient à grands pas, et nous les suivions lentement, le baron
de Gleichen et moi. Je me trouvais bien à côté de cet homme; c'est
que nous éprouvions au dedans de nous un sentiment commun et
secret. C'est une chose incroyable comme les âmes sensibles
s'entendent presque sans parler. Un mot échappé, une distraction,
une réflexion vague et décousue, un regret éloigné, une expression
détournée, le son de la voix, la démarche, le regard, l'attention,
le silence, tout les décèle l'une à l'autre. Nous nous parlions
peu; nous sentions beaucoup; nous souffrions tous deux; mais il
était plus à plaindre que moi. Je tournais de temps en temps mes
yeux vers la ville; les siens étaient souvent attachés à la terre;
il y cherchait un objet qui n'est plus.... Le baron de Gleichen a
beaucoup voyagé; ce fut lui qui fit les frais du retour....»
Le margrave de Bayreuth ne se borna pas à autoriser Gleichen à quitter
son service: il lui accorda une pension de mille thalers. Il est vrai
que cette pension fut payée peu régulièrement, et, en 1767, il ne
fallut pas moins que l'intervention du duc de Choiseul pour faire
toucher à Gleichen l'arriéré de plusieurs années.
Voici en quels termes le comte de Moltke, grand maréchal de la cour de
Danemark, et favori du roi, écrivait à Gleichen, le 21 août 1759:
«L'empressement avec lequel je me suis porté à apprécier
l'ouverture que M. le duc de Choiseul a faite de votre part, il y
a quelque temps, du dessein que vous avez d'entrer au service du
roi, ne vous laissera aucun doute sur la satisfaction que je
ressens, de ce que Sa Majesté a daigné déférer à vos souhaits.
Elle a balancé d'autant moins à cet égard que les mérites que
vous possédez, et dont elle est très-bien informée, lui ont donné
pour vous, monsieur, beaucoup d'estime, et que d'ailleurs elle a
été fort aise d'avoir pu faire voir, en cette occasion, de quel
poids est auprès d'elle la recommandation de M. de Choiseul.»
Gleichen ne tarda pas à se rendre à Copenhague pour présenter ses
devoirs à son nouveau maître. Mais ce n'était pas pour rester dans ce
triste séjour qu'il avait renoncé à son pays. On peut juger de son
désappointement par la lettre qu'il adressait bientôt après son
arrivée en Danemark à la duchesse de Choiseul:
«Ah! madame, qu'il fait froid à Copenhague: je suis un homme
gelé, si vous ne daignez pas vous souvenir que vous m'avez promis
de dire à chaque courrier un mot pour moi à M. le duc, pour qu'il
en dise un autre à M. de Bernstorff. Si vous saviez, madame,
combien il fait froid à Copenhague, vous auriez pitié de moi, et
de là il résulterait peut-être que dans peu j'aurais plus chaud.
J'ai l'imagination glacée en pensant à l'hiver prochain, et il en
arrivera pis à toute ma personne, si le peu de froid qu'on sent à
Paris ne vous fait penser à celui dont on souffre ici. On a même
raffiné sur le supplice d'hiver dans ce pays-ci. Parce qu'on
n'est qu'à demi-chemin pour aller à la mer Glaciale, il n'est pas
d'usage de porter des fourrures. J'en grelotte! Dussé-je être
envoyé en Russie, au moins je pourrais m'y fourrer jusqu'aux
dents. Pardon de ma lettre à la glace. Je finis, madame, en
faisant des voeux pour que ma lettre ne vous gèle pas, et en vous
assurant de mon éternelle reconnaissance et de mon profond
respect. Je ne vous parle pas de mon ennui, c'est un chapitre à
part, que je traite dans une lettre à l'abbé, et dont il doit
vous rendre compte.»
Voici la lettre que Gleichen adressait dans le même temps à l'abbé
Barthélemy:
«Je suis consolé, mon cher abbé, à peu près comme Job l'était par
ses amis, et tous les miens me disent: «Tu l'as voulu, George
Dandin!» J'ai tort, mais ce n'est pas de m'ennuyer horriblement
ici, c'est d'avoir voulu venir dans un pays si ennuyeux.
Toutefois, pouvais-je prévoir un mal qu'on ne connaît
véritablement qu'ici? L'ennui y est aussi épais que l'eau qu'on y
boit et l'air qu'on y respire. Hors d'ici, on ne s'ennuie que par
raffinement, cela n'approche pas même de nos plaisirs. Il n'y a
que les femmes que je trouve charmantes dans ce pays. On est
dispensé de toute sorte de galanterie à leur égard; aussi
sont-elles d'une sagesse extrême, prudes, bégueules, maussades et
froides. Voici à peu près les discours les plus éloquents que m'a
tenus la dame la plus coquette de Copenhague, celle qui donne le
ton aux autres: Monsieur est ici depuis peu, j'espère; Monsieur a
pris maison, j'espère; Monsieur joue gros jeu, j'espère; au
quadrille, j'espère; Monsieur y perd son argent, j'espère;
Monsieur aura la fièvre, j'espère. Et oui, morbleu! mes dames,
monsieur crèvera, j'espère, s'il ne sort pas bientôt d'ici.»
La duchesse de Choiseul essayait de consoler le pauvre Gleichen, tombé
de Charybde en Scylla, et cherchait à lui faire prendre patience. Elle
lui écrivait:
«Votre imagination, monsieur le baron, vous forme des fantômes
auxquels vous ne donnez l'être que pour vous déchirer le sein; je
souffre des maux qu'ils vous causent et je voudrais bien y parer,
mais il n'appartient qu'à Hercule seul de vaincre la chimère. Ce
n'est pas comme ceux qui ne partageraient ni vos inquiétudes ni
vos embarras, que je vous engage à la patience et au courage;
c'est comme un moyen de diminuer vos malheurs; le désespoir
aveugle et le courage éclaire. N'abandonnez pas votre âme, calmez
votre imagination, servez-vous de la justesse de votre esprit
pour apprécier les choses à leur juste valeur; n'appelez pas
malheur ce qui n'est souvent qu'une suite des contrariétés
ordinaires de la vie: c'est en luttant contre elles que le
courage les surmonte; vous croirez peut-être que l'habitude du
bonheur m'a ôté l'idée du malheur, ou la sensibilité pour les
malheureux, non, monsieur; vous vous tromperiez, mais sachez
qu'il n'est impossible à personne de n'être pas malheureux, et
croyez en même temps, qu'il n'est pas plus impossible d'être
heureux. Pour vous convaincre de cette vérité, examinez les
hommes, et vous verrez qu'à l'exception d'un fort petit nombre,
c'est à leur moral qu'ils doivent le bonheur dont ils jouissent,
ou le malheur qui les opprime.
«N'allez pas, je vous prie, vous imaginer, monsieur le baron, que
ces réflexions soient des préceptes que je vous donne; je ne fais
que vous rappeler au besoin ce que vous avez sans doute pensé
autrefois. Dieu nous garde de ces censeurs sévères qui veulent
nous rendre insensibles à tout événement. Je vous dis au
contraire: dépitez-vous, s'il le faut, contre les contrariétés de
la fortune; soyez ce que vous êtes, mais laissez ensuite la
raison reprendre ses droits; et ce conseil n'est que pour vous
marquer l'intérêt que je prends à ce que vous souffrez
actuellement, et celui que je prendrai toujours à tout ce qui
vous regarde.»
Et encore le 27 octobre:
«J'allais répondre à votre lamentable lettre du 1er de ce mois,
quand j'ai reçu celle du 8. Le pinceau en est un peu moins
tragique, mais permettez-moi de vous le dire, il l'est trop
encore. Vous devez assez de justice à l'intérêt que je prends à
ce qui vous regarde, pour que mes conseils ne puissent vous être
suspects, et la pitié que je dois à l'ennui, s'il en était
besoin, me justifierait de reste. Croyez donc que je plains le
vôtre autant qu'on doit le plaindre, mais je veux que cette pitié
même me serve à le combattre. Quoique jeune encore, vous avez vu
assez de pays, vous avez connu assez d'hommes, pour savoir que
cette maladie règne dans tout l'univers, et le soin que l'on
prend pour l'éviter ne vous a-t-il pas montré son empire? Peu de
gens s'y soustraient; je n'en connais que deux classes, ceux qui
sont tout entiers à leurs passions, ou tout entiers à eux-mêmes.
Le trouble qui accompagne les premiers; et les remords qui
souvent les suivent, les rendent encore plus malheureux; pour les
seconds, ils sont inutiles dans la société; et ce sont deux
écueils également à éviter. Le ciel nous a donné les passions
comme les ressorts de notre âme, et non comme ses tyrans: notre
courage doit servir à les contenir, et notre esprit à les
employer: vous avez l'un et l'autre, et vous êtes dans le cas
d'en faire usage.
«Une noble, juste et honnête ambition vous a fait, par des moyens
pareils, quitter votre cour, pour faire briller vos talents dans
une autre, et servir sur un plus grand théâtre; M. de Choiseul a
été assez heureux pour vous être utile dans ce projet, et
l'amitié de M. de Bernstorff vous en promet déjà le succès. Mais
à peine arrivé à Copenhague, l'ennui qui vous poursuit vous le
fait presque abandonner, ou vous expose à en perdre les fruits en
en précipitant l'effet. La meilleure recette que j'aie à vous
donner contre l'ennui est de vous le cacher à vous-même; quand
on s'y livre, il nous peint tout de ses couleurs. Je vous
permettrais de vous ennuyer, si, arrivé à la fin de votre
carrière, vous n'aviez plus rien à désirer ni à entreprendre,
mais vous ne faites que la commencer. Avec de l'esprit, des
livres, trois ou quatre personnes à qui parler, qui aient
seulement le sens commun, et un projet à suivre, on ne doit pas
s'ennuyer. Quelque triste que soit le Danemark, il vous offre au
moins ces ressources. Votre liaison avec M. de Bernstorff, dont
l'esprit et les connaissances ont fait les délices de ce pays-ci
et causent encore nos regrets, en est une grande; cultivez-la et
profitez-en. M. de Choiseul vous y servira de tout son pouvoir
par les recommandations les plus vives; mais n'attendez pas de
lui qu'il vous demande lui-même pour être employé dans cette
cour; ce serait aller contre votre objet, et vous nuire au lieu
de vous servir. C'est ce qu'il m'a chargé de vous dire, monsieur,
quand je lui ai montré votre dernière lettre; M. de Bernstorff
est encore plus le ministre de son maître qu'il n'est l'ami de M.
de Choiseul, et il le doit regarder de même à son égard. Ainsi,
en vous demandant, il vous rendrait suspect à ce ministre, et ce
serait pour vous une raison d'exclusion. C'est pourquoi il faut
que vous attendiez patiemment que les circonstances vous amènent
ce que vous désirez. En suivant un plan, on le remplit tôt ou
tard, et il ne nous échappe que lorsque nous l'abandonnons.»
Il est évident que si pour complaire au duc de Choiseul, la cour de
Danemark avait pris Gleichen à son service, le crédit de ce ministre à
Copenhague n'était pourtant pas assez fort pour faire nommer Gleichen
au poste de Paris, et contrebalancer l'influence des envoyés de Prusse
et d'Angleterre à cette cour, qui auraient vu avec regret le Danemark
avoir pour représentant à la cour de France un homme que l'on devait
croire tout à la dévotion du duc de Choiseul: Il ne faut pas oublier
qu'en 1759 la guerre de Sept ans durait encore, et que les deux
parties belligérantes mettaient tout en oeuvre pour faire sortir le
Danemark de sa neutralité. D'ailleurs, pour envoyer Gleichen en
France, il aurait fallu déplacer le ministre en titre, le comte de
Wedel Fries, qui ne voulait pas quitter ce poste volontairement, et
sans doute il avait plus de crédit à Copenhague qu'un étranger et un
nouveau venu, tel que Gleichen. Les instances réitérées du duc de
Choiseul réussirent pourtant à faire entrer Gleichen dans le service
diplomatique: il fut nommé ministre en Espagne. On peut juger du
désespoir du pauvre Gleichen en se voyant relégué dans ce poste
lointain, alors peu envié, et où il craignait de se voir à tout jamais
oublié. Voici en quels termes il se plaignait au duc de Choiseul:
«M. l'ambassadeur[2] m'a annoncé qu'on me destine à m'envoyer en
Espagne. J'en ai pressenti mon père, qui s'y oppose avec une
douleur qui me rendrait malheureux, si je ne la respectais pas.
Sa santé et son âge me font prévoir que je touche au moment de le
perdre. Dois-je me préparer le repentir ineffaçable d'avoir hâté
sa mort, et m'éloigner si fort, tandis qu'il s'agit de recueillir
ma fortune la plus solide? Il s'agit de ma tranquillité et de mon
intérêt le plus fort, et j'ai recours à Votre Excellence pour que
je lui sois redevable de préférence, et qu'elle veuille m'aider à
tourner ce moment si favorable à mon avantage. L'importance du
poste qu'on me destine me prouve les effets de la protection de
Votre Excellence et des bonnes intentions qu'on a pour moi. Mais
si l'on veut véritablement me rendre heureux, il sera bien facile
de faire une translocation en ma faveur, et de m'envoyer en
Allemagne. J'accepterai avec plaisir une moindre place, ce qui
accommodera même celui qui me cédera la sienne, et je répugnerai
d'autant moins à aller à la cour de Pologne, quoique ce soit le
début diplomatique dans ce pays-ci, que j'y serais plus à portée
de mes espérances qu'en Espagne, d'où l'on n'est tiré que bien
difficilement. Je supplie Votre Excellence de m'obtenir cette
grâce de M. de Bernstorff, qui peut-être ne me mettra à portée de
la lui demander, que quand le temps sera trop court pour cet
arrangement. Le sacrifice que je fais de cette place, qui me
tente infiniment, au devoir que la nature a rendu le premier de
tous, me rend plus digne de votre protection que jamais. C'est
une des plus importantes marques de la bonté de Votre Excellence
que je lui demande, et elle comblera ma reconnaissance,
l'attachement inviolable et le profond respect, avec lequel je
suis toute ma vie, etc.»
[2] Le président Ogier, alors envoyé de France à Copenhague.
En revanche, un des nombreux amis que Gleichen avait laissés en
France, le félicitait presque de sa nomination au poste de Madrid; ce
n'était rien moins que le marquis de Mirabeau.
Du Bignon, le 30 octobre 1760.
«C'est une chose fort honorable de recevoir dans nos champs une
petite lettre toute puante et toute musquée, datée de Copenhague.
Elle m'est venue fort à propos, car on était en peine le jour
même de nommer une bouteille de vin doux qui s'est trouvée dans
mon cellier, et je l'ai appelée _Muscat de Copenhague_; c'est
cela, et je vous en suis bien obligé. Je vous plains, mon pauvre
baron, de ce que l'ennui monte en croupe et galope avec vous,
qu'il traverse même des bras de mer, pour vous tenir compagnie.
Oh! Cosmopolite longin, vous seriez _ultra sauromata_, que vous
trouveriez toujours le _tu autem_ de Rabelais. Croyez-moi, mangez
moins, dormez moins, digérez mieux, et faites de fortes
promenades le matin au lieu du soir, mais de très-bonne heure, et
petit à petit vous verrez que tous les pays se ressemblent, et
qu'on peut être gaillard partout, à moins que le coeur ne soit
fort attaché quelque part, sorte d'encombre dont la providence a
garé votre contenue (_sic_) morale et physique. En outre, vos
pénibles attributs peuvent aussi se trouver compris dans les
décrets d'en haut, pour vous rendre plus habile à remplir
supérieurement les devoirs de l'état auquel votre étoile et votre
volonté vous ont appelé; car, si nous faisions un être imaginaire
et fantastique de la politique, il me semble, qu'elle serait
longue et maigre, l'arrière-train traînant, la révérence
profonde, la voix douce et basse, le teint parfois luisant et
parfois allumé, l'oeil élastique et la vue rapprochée, parlant
peu et toujours dans des coins, écoutant beaucoup et soupirant
parfois. Vous voyez, mon très-cher, que cette ressemblance-là ne
vous coûtera pas tant à attraper que pourrait faire celle d'un
homme gaillard, qui va la tête en l'air, parle haut, gesticule,
et donne dans tous les pots au noir qui se trouvent en son
chemin; or, on ne saurait avoir tout. Vous croyez donc, mon cher
baron, que votre bouffonne destinée vous fera envoyer calciner
en Espagne. Vous y aurez le pied sec comme les cèdres du Liban;
vous y trouverez des pierres gravées, si les Maures en avaient;
vous y serez déféré à l'inquisition pour plus d'un fait, et en
partirez pour l'Angleterre tout préparé à aller finir votre cours
des singularités humaines, avec la secte des _ennuyés de la vie_.
Oh! mon cher baron, vous savez que j'ai un faible pour vous,
quoique vous ne valiez rien, mais je suis tout plein de ces
faibles-là, et vous êtes un des plus forts. Voulez-vous que je
vous parle sérieusement, il en est temps encore. Remplissez votre
destinée, puisque vous vous l'êtes choisie, et profitez de vos
courses, pour vous bien persuader de la vérité du mot de Salomon
qui avait tout vu et joui de tout, c'est, _que tout est vanité,
si ce n'est de bien faire et se réjouir_. A cela, vous avez deux
empêchements que vous pouvez vaincre; l'un est votre santé que
vous pouvez rendre très-bonne par la sobriété; l'autre, votre
volonté, qu'il serait temps de songer à vaincre, sans quoi elle
vous martyrisera toute la vie, sans vous rendre un instant
heureux. En outre, diminuez beaucoup, si vous m'en croyez, de ce
souci du lendemain qui vous a pris bien jeune, et qui devient un
tic, et désespère en vieillissant. Vous n'en ferez rien, mon
très-gracieux, et je compte sur la vanité de mon sermon; vous
n'en serez que plus réjouissant, mon très-cher, pour votre
très-affectionné et plus que dévoué.
«Je suis parti pour la campagne trois jours après votre départ,
et conséquemment n'ai plus vu depuis ni M. ni Mme de Choiseul.»
Gleichen dut faire contre mauvaise fortune bon coeur, et, en
attendant des jours meilleurs, se rendre à Madrid, où il resta trois
longues années. Il passa par Bayreuth, où il vit son père pour la
dernière fois, car il mourut en 1761. Il s'arrêta à Paris quelques
jours, et il lui fut certainement promis par le duc et la duchesse de
Choiseul qu'il ne serait pas oublié. En effet, aussitôt après la
conclusion du traité de Paris (février 1763), le duc de Choiseul
renouvela ses instances à Copenhague, et Gleichen arriva au comble de
ses voeux. Ce n'était pas uniquement pour être agréable au duc de
Choiseul, et moins encore à lui-même, que Gleichen fut nommé envoyé
extraordinaire du roi de Danemark près la cour de Versailles, mais en
considération du crédit qu'on lui supposait avec raison auprès du
tout-puissant ministre qui gouvernait la France. Cela est manifeste
par les instructions que le baron de Bernstorff lui adressait à
Madrid, vers le milieu de l'été de 1763, en lui recommandant de se
hâter de se rendre à son nouveau poste:
«Le Roi m'ordonnant de joindre aux instructions expédiées selon
le style et la forme ordinaire, que, par son commandement, j'ai
l'honneur de vous remettre aujourd'hui, une explication plus
particulière et plus précise des affaires qu'il vous confie,
ainsi que de ses volontés et de ses vues à leur égard, a bien
voulu me dispenser de vous parler de la France elle-même, de sa
puissance, de ses malheurs, de sa politique ancienne et nouvelle,
de ses liaisons et alliances, de son ministère, des intrigues et
factions qui la divisent. Ces détails nécessaires pour tout
autre, ne le sont pas pour vous. Sa Majesté sait que vous
connaissez cette puissante monarchie et ceux qui la gouvernent,
et elle a jugé de là, qu'il suffirait de vous exposer son
système, tant général que surtout relatif à cette couronne, et
d'en tirer les conséquences, qui, déterminant ses intérêts et ses
souhaits vis-à-vis d'elle, serviront de règles et de principes à
votre conduite et à vos soins.
«Le Roi a pour unique but le bonheur de ses peuples, vraie
source, son coeur le sent, de la gloire et de la félicité du
monarque et de la monarchie; l'assurer, l'augmenter par des
moyens dignes de lui, par la pureté et la justice de ses desseins
et de ses projets, par la fermeté de ses résolutions et de ses
démarches dans leur exécution, par l'observation la plus
scrupuleuse de sa parole, par une constance inaltérable dans ses
amitiés et de ses alliances: c'est là sa politique, et, en la
suivant attentivement, on est sûr de ne jamais manquer ses
intentions.
«La félicité d'un peuple est de ne dépendre d'aucune autre
puissance que de celle de son souverain naturel et légitime et de
ses lois; de jouir en paix et en tranquillité de tous les
bénéfices et de tous les avantages que ces lois lui accordent; de
ne jamais voir ses intérêts sacrifiés ou subordonnés à ceux d'une
autre nation; de ne combattre, s'il le faut, que pour son maître
et sa patrie, et non pour des querelles étrangères, dont il ne
ferait que partager en subalterne les hasards et les maux, sans
être admis à une part égale des biens, des succès et de la
gloire; de voir son souverain considéré et révéré par les autres
puissances de l'Europe, son alliance recherchée et son influence
fondée sur l'opinion de sa sagesse et de sa vertu, assez établie
chez les conseils des nations voisines pour pouvoir y maintenir
l'équilibre et la paix, et écarter toute résolution contraire à
la sûreté et à la tranquillité communes; et de sentir enfin sa
prospérité, ses forces et ses richesses augmentées intérieurement
par des acquisitions faites légitimement et judicieusement, par
de sages établissements dans toutes les parties de l'état, par
une attention suivie à favoriser la population, par l'extension
de son commerce et par les encouragements donnés à l'agriculture,
à l'industrie et aux arts. C'est cette félicité que le Roi
cherche par des soins infatigables à procurer et à conserver à
la nation qui lui obéit; il n'a point fait de démarche pendant
tout son règne, qui n'ait tendu à l'augmenter, et tous les ordres
qu'il donne aujourd'hui, et à vous, monsieur, et à nous tous qui
le servons, n'ont point d'autre but.
«C'est de ce principe que sont émanées toutes ses mesures; c'est
ce principe qui l'a tenu, malgré les menaces et les promesses,
ferme, calme et intrépide dans l'orage, et qui, après l'avoir
engagé à faire goûter à ses sujets la douceur d'une profonde paix
au milieu des horreurs et des calamités d'une guerre générale,
lui a mis les armes à la main, lorsqu'un ennemi redoutable se
préparait à envahir ses États, aussi décidé à combattre, même à
forces inégales, dès que l'honneur et le salut de son peuple
l'exigeaient, et de préférer la guerre la plus dangereuse à une
honteuse paix, qu'il l'avait été jusque-là de préférer la paix
aux apparences séduisantes d'une guerre qui, à tout autre qu'à
lui, n'aurait d'abord paru annoncer et promettre que des
avantages faciles et certains; c'est encore le même principe qui
le guide dans ses résolutions, aujourd'hui que l'Europe,
respirant de ses malheurs et de ses illusions, va rentrer dans
son ancien système, ou peut-être prendre une forme nouvelle
encore plus solide.
«Il importe à la France comme au Roi, que le Nord soit libre, et
que, pour cet effet, l'excessive puissance des Russes, de cette
nation devenue aujourd'hui si orgueilleuse et si entreprenante,
soit limitée; il ne lui importe pas moins que la Suède ne soit
point asservie sous le joug d'une princesse ambitieuse et
absolument dépendante des adversaires et rivaux de la maison de
Bourbon, ni les anciens et fidèles amis de la France, victimes de
leur zèle pour elle, soumis et sacrifiés au ressentiment et au
pouvoir arbitraire de cette violente ennemie; il lui importe
également que, par une union sincère formée entre les deux
anciennes couronnes du Nord, l'équilibre de cette partie de
l'Europe, source de son influence sur elle, se rétablisse; et il
lui importe enfin, autant qu'au roi, que le commerce de l'univers
ne soit pas uniquement entre les mains des Anglais, ses ennemis
implacables, et des Hollandais, toujours enclins à embrasser et à
soutenir leur cause, mais que les nations naviguantes et
trafiquantes du Nord y aient part, et puissent, lorsque le cas
l'exige, empêcher que la mer ne leur soit fermée, et ne leur
refuse pas tous ses biens et tous ses secours.
«Le Roi ne demande rien au Roi Très-Chrétien, rien que
l'exécution de ses anciennes promesses, et l'observation de ses
propres intérêts.
«Vous ne trouverez point de négociations entamées entre les deux
couronnes; toutes celles dont vos prédécesseurs ont été chargés
sont finies, et la délicatesse du Roi ne lui a pas permis d'en
ouvrir de nouvelles dans ces temps de malheurs et de détresse, où
des infortunes et des calamités multipliées, au dedans et au
dehors du royaume, ont épuisé et épuisent encore toute
l'attention et toute la sollicitude du ministère de Versailles.
«L'alliance même, qu'il a été d'usage jusqu'ici de renouveler
toujours quelques années avant terme, tire à sa fin: elle
expirera au quinze mars prochain (1764). Le Roi consentirait
probablement à la prolonger, mais il ne veut pas que vous en
fassiez la proposition. Dans le dérangement où se trouvent les
finances de la France, et au moment du nouveau système que l'on
paraît vouloir y établir, cette proposition ne pourrait pas être
reçue.
«Sa Majesté n'en fera pas l'essai, et elle se borne à vous
enjoindre de veiller à l'accomplissement de l'ancien traité,
c'est-à-dire, à l'acquit des subsides arriérés. Si la France veut
continuer d'être ce qu'elle est, ou redevenir ce qu'elle a été,
il faut qu'elle discerne et distingue les puissances, qui peuvent
et veulent être ses amis, de celles, qui ne peuvent et ne veulent
pas l'être; que, sans courir vainement, et par une complaisance
dont elle doit avoir senti l'inutilité, après l'alliance des
unes, elle cherche à conserver celle des autres; il faut qu'elle
travaille au maintien du repos et de l'indépendance du Nord; il
faut qu'elle soutienne en Suède un parti malheureux et prêt à
succomber, qui s'est sacrifié pour lui complaire; il faut qu'elle
fasse usage de tout son crédit dans ce royaume, pour y conserver
la liberté et le gouvernement, tel qu'il est établi par les lois.
«C'est là le point décisif pour le Nord et pour le crédit de la
France. Je vous le recommande, monsieur, par ordre exprès du Roi.
Faites-en l'objet principal de vos soins et ne déguisez pas à la
France, que le salut du Nord repose et se fonde sur cette base;
que, si on l'ébranlait jamais, tout serait en feu au même moment,
et que le Roi, fidèle à ses principes, et préférant à tout le
bonheur de son peuple, intimement et irrévocablement lié à la
liberté de la Suède, n'hésiterait pas à soutenir de tout son
pouvoir et par les derniers efforts de ses armes, le parti de
ceux qui combattraient pour elle.
«Ce parti est aussi celui de la France, et il est assez
malheureux pour ne pouvoir résister toujours, sans un secours
étranger, à l'ambition de la cour et à celle de ceux qu'elle
suscite contre lui. Ne permettez pas qu'on se lasse à Versailles
de l'assister, et opposez-vous à tous ces faux politiques qui,
sous prétexte du peu d'utilité, dont la Suède est aujourd'hui à
ses alliés, _voudraient y rétablir la souveraineté_; faites
sentir à MM. de Choiseul et de Praslin, qu'au moment que la
France paraîtrait vouloir consentir, ou seulement conniver à une
pareille entreprise, elle perdrait tous ses amis dans le Nord, et
livrerait la Suède, si la révolution réussissait, à la domination
des Russes, et aux conseils impérieux du roi de Prusse, seul
oracle de la reine sa soeur; et, si elle ne réussissait pas, à
l'influence des Anglais, auxquels les défenseurs de sa liberté
seraient obligés de s'adresser, dès l'instant qu'ils se verraient
délaissés par la France. Dévoilez-leur toutes les suites d'un
projet si funeste.
«Vous veillerez avec scrupule au maintien des droits du Roi et de
ceux de son ambassade, et vous accorderez vos soins distingués à
ce que la chapelle de Sa Majesté serve à l'usage auquel le Roi
la destine, à l'édification et à la consolation de ceux de sa
religion, qui, sans elle, seraient peut-être privés de tout
secours spirituel. _Le Roi, protecteur en tous lieux de ceux qui
professent sa foi, aime, que ses ministres pensent à cet égard
comme lui._
«Tout Danois, ou autre sujet de Sa Majesté, trouvera en vous un
soutien et un père; vous permettrez à ceux qui ont des affaires
ou des procès en France, de recourir à vos lumières, à vos
conseils et à votre appui; et vous donnerez une attention
particulière à la conduite, aux moeurs et aux principes de la
jeune noblesse de la nation voyageant en France. Si quelqu'un
d'entre elle se dérangeait à un certain point, vous vous hâteriez
d'en avertir sa famille, et de prévenir ainsi sa perte.»
La véritable raison du choix de Gleichen pour le poste de Paris était
l'espoir que par son crédit personnel il réussirait à obtenir le
payement des sommes assez considérables que le Danemark réclamait de
la France. En vertu d'une convention du 4 mai 1758, le cabinet de
Versailles s'était engagé à donner à la cour de Copenhague un subside
annuel de deux millions de francs pendant six ans. En 1763, il était
dû au Danemark un arriéré de 10,400,000 livres, que le cabinet de
Versailles se montrait peu empressé d'acquitter. Gleichen réussit à
obtenir le payement de six millions, et un autre ministre que lui
n'aurait sûrement pas touché un sou de cette dette, car le duc de
Choiseul ne manquait pas de bonnes raisons pour justifier la
non-exécution de la convention de 1758. C'est à opérer cette rentrée
inespérée que se borna la carrière diplomatique de Gleichen à Paris de
1763 à 1770.
En 1768, le successeur de Frédéric V, décédé le 14 janvier 1766,
Christian VII eut la fantaisie de voir un peu le monde. Il arriva à
Paris dans les premiers jours du mois d'octobre. Les lettres et les
mémoires du temps sont remplis du séjour du jeune roi de Danemark.
Gleichen a laissé une note à ce sujet où se trouvent quelques détails
qui paraissent avoir échappé aux chroniqueurs:
«Aucun étranger nouvellement arrivé à Paris n'a saisi avec autant
de promptitude et de justesse le ton de la société et de la
délicatesse des convenances qu'elle exige, comme le roi de
Danemark. Personne ne s'est mis plus vite que lui à l'unisson de
ce monocorde, si uniforme et pourtant si varié par tant de
nuances presque imperceptibles; il n'a jamais détonné, et,
quoique exposé sur un piédestal élevé à la critique d'un public
difficile et satirique, loin de lui donner aucun ridicule, tout
le monde a été bien content de lui. J'attribue cette grande
facilité de sentir toutes les finesses des conventions établies
par des prétentions sans nombre et par un raffinement excessif, à
l'extrême sensibilité des nerfs de ce prince, qui déjà alors
avait de fréquents accès de ce dérangement qui, du physique,
s'est étendu sur le moral. Mais une justice plus importante que
je dois lui rendre, c'est de s'être conduit avec une mesure, une
prudence, une dignité et une présence d'esprit vraiment
admirables pour son âge, son peu d'expérience et la faiblesse de
sa santé.
«Lorsqu'il se présenta pour la première fois à Louis XV, ce
monarque, qui n'avait jamais su adresser la parole à un nouveau
visage, embrassa le roi de Danemark sans lui dire un mot, et se
tourna vers le comte de Bernstorff[3] pour lui parler, parce
qu'il l'avait connu anciennement durant son ambassade en France.
Le roi de Danemark sentit l'incongruité de cette réception, fit
sur-le champ une pirouette en se tournant vers le duc de Choiseul
qu'il aborda, et celui-ci sut bien vite attirer son maître à la
conversation entamée avec le jeune monarque.
[3] Le baron de Bernstorff avait été fait comte par le roi de
Danemark le 14 décembre 1767.
«En négociant avec M. de Choiseul sur la manière dont le roi de
Danemark devait être reçu, on m'avait singulièrement recommandé
d'obtenir que les deux monarques ne se vissent tous les deux que seuls
dans la première entrevue, et, porte close; que le roi de France
donnât le titre de majesté à celui de Danemark, et qu'ensuite ce
dernier demeurerait dans le plus entier incognito. M. de Choiseul me
répondit que, quoiqu'il eût l'ordre de son maître de m'accorder tout
ce que je voudrais en matière d'étiquette, je devais savoir que ma
demande était impossible, puisque le roi de France n'était jamais
resté seul un seul instant de sa vie, pas même étant dans sa
garde-robe, et qu'il ne lui était pas permis de chasser de sa chambre
les personnes qui, par les priviléges de leurs charges, ont le droit
d'y rester. La première entrevue se passa donc en présence de tous les
principaux personnages. Mais le lendemain Louis XV rendant la visite à
Chrétien VII, accompagné de quelques princes du sang et de toute sa
cour, ce dernier courut au-devant du roi de France, le prit par la
main, et, marchant fort vite, l'entraîna vers son cabinet dont il
entr'ouvrit la porte, s'y glissa après lui et la referma à double
tour. Tout cela se passa si lestement que le duc d'Orléans, poussé par
la foule qui se pressait de suivre, heurta avec son gros ventre contre
la porte, et voilà Louis XV resté seul avec un étranger pour la
première fois de sa vie. Les deux rois s'entretinrent assez
longtemps, et furent fort contents l'un de l'autre. M. de Choiseul m'a
dit que son maître avait été enchanté de la conversation aisée et
spirituelle du roi de Danemark, et celui-ci m'a dit qu'il avait été
émerveillé du peu d'embarras et des grâces que le roi de France avait
mis dans la sienne. Ensuite il ajouta: Vous souvient-il de ce que vous
nous aviez écrit sur l'impossibilité qu'un roi de France puisse rester
seul? j'ai mieux réussi que vous, car je m'en suis donné le plaisir.»
Ce séjour du roi de Danemark à Paris aurait dû placer Gleichen fort
avant dans les bonnes grâces de son maître, qui d'ailleurs était si
satisfait de ses services que l'année précédente il lui avait envoyé
l'ordre de Danebrog: ce fut au contraire l'origine de la disgrâce de
Gleichen. On a cru que le comte de Bernstorff avait été jaloux de la
bonne situation de son inférieur, et des distinctions dont il le
voyait comblé. Il est plus vraisemblable que Gleichen, demeuré fort
étranger à la cour de Danemark, s'attira, sans le vouloir et même sans
s'en douter, la malveillance de deux personnages de la suite du roi,
bien autrement considérables par le fait que le comte de Bernstorff,
qui n'était que ministre d'État, je veux dire le jeune comte de
Moltke, favori du roi, et son médecin, le trop fameux Struensée.
Quoiqu'il en soit, le 19 mars 1770, Gleichen fut rappelé purement et
simplement. Cette nouvelle l'affligea sans le surprendre, car, bien
des mois avant, il écrivait dans une lettre confidentielle au comte de
Bernstorff, qui apparemment l'avait averti du sort qui le menaçait:
«J'ai été aussi reconnaissant qu'affligé de la lettre
particulière dont Votre Excellence m'a honoré. Si votre bonté
pour moi est toujours la même, mon envie de mieux faire réussira
facilement. Vous vous apercevrez facilement que j'ai fait
l'impossible pour mettre mes relations au-dessus de tout
reproche. Mais si vos bontés ont changé, je désespère de mériter
votre approbation, et privé du plus grand encouragement que je
puisse avoir, je ne tiendrai pas contre le malheur d'imaginer que
les succès ne sont plus faits pour moi. Vous savez, monsieur, que
ce doute me tourmente depuis votre départ.»
Cette lettre, ou toute autre pareille, fut communiquée à la duchesse
de Choiseul, qui lui répondait sur-le-champ:
«Je vous verrai ce soir, monsieur le baron, avec grand plaisir,
mais rien ne m'étonne plus que la lettre que vous écrivez à M. de
Bernstorff. Il faut savoir si vos soupçons sont bien fondés, si
vous ne vous êtes pas alarmé trop légèrement; je le voudrais pour
votre bonheur, et pour le plaisir de vous conserver dans ce
pays-ci. Si par malheur vous aviez raison, mais je ne le puis
croire, nous aurions fait un bel ouvrage.»
Et bientôt après, le 13 novembre 1769:
«Votre lettre, mon cher baron, m'a mise au désespoir, et vos
dangers m'ont tourné la tête. Je n'ai rien su de mieux que
d'envoyer votre lettre à M. de Choiseul, et de lui faire part de
toutes mes frayeurs, et je ne puis, je crois, mieux vous
rassurer, qu'en vous transcrivant littéralement sa réponse: «Mon
cher enfant, je vous renvoie la lettre de votre baron; je ne puis
rien faire à présent, parce qu'il faut ménager les circonstances,
mais je ferai, je vous le promets, c'est mon coeur qui promet à
mon coeur.»
«Prenez donc patience, mon cher baron, et soyez sûr que je la
perds pour vous, mais en revanche, je ne perds pas un jour, un
moment, une occasion, de travailler à votre affaire. Je suis
certaine de la bonne volonté et de la vérité de M. de Choiseul.
Un jour viendra, et j'en suis sûre, où je pourrai vous dire:
Soyez heureux, mon cher baron, et je serai moi-même la plus
heureuse du monde, si je contribue à votre bonheur, en vous
donnant des preuves de tous mes sentiments pour vous.»
Malheureusement, c'était le moment où le duc de Choiseul était le plus
menacé par la cabale qui se servait de Mme du Barry pour le renverser.
On imagine sans peine quelles devaient être les inquiétudes de
Gleichen, si dévoué à tant de titres à des amis qui lui étaient si
attachés. En réponse à une de ses lettres, la duchesse de Choiseul lui
écrivait:
«Avant même d'avoir pu parler à M. de Choiseul, monsieur le
baron, je me hâte de vous faire tous les remercîments que
méritent votre attention et les marques d'amitié que vous nous
donnez. J'y suis, je vous assure, infiniment sensible, parce que
je suis convaincue quelles viennent du coeur, et je ne doute pas
que M. de Choiseul ne partage toute ma reconnaissance à ce sujet.
Quant à l'objet de vos craintes, je vous supplie de vous
rassurer, parce que: 1º je ne les crois pas fondées, et qu'en
second lieu, le pis qui en pourrait arriver serait d'aller vivre
tranquillement à Chanteloup, où je serais trop heureuse, si mon
mari n'était pas malheureux. Cependant, comme sa reconnaissance
pour le meilleur des maîtres qui l'a comblé de bienfaits, exige
qu'il lui sacrifie son repos tant que ses services pourront lui
être agréables, je ne puis désirer sa retraite; mais je ne puis
aussi la craindre qu'autant que l'on aurait altéré dans l'esprit
du Roi la pureté de sa conduite, de ses intentions et de son
respectueux attachement pour sa personne, ainsi je vous serai
très-obligé de vouloir bien continuer de prendre à cet égard
toutes les informations que vous pourrez avoir. C'est contre ce
malheur seul que notre sentiment ne nous permet pas d'être sans
inquiétude, pour le reste nous laisserons faire. Adieu, monsieur
le baron.»
Et quelques jours après, de Versailles:
«Je n'ai pas voulu donner la peine à votre valet de chambre,
monsieur le baron, d'attendre ma réponse, que je ne pouvais faire
qu'après avoir communiqué votre lettre à M. de Choiseul. Vous ne
trouverez dans cette réponse que les sentiments auxquels vous
deviez vous attendre, les remercîments que nous vous devons, et
la reconnaissance et la sensibilité extrême que nous avons de
l'amitié et de l'intérêt que vous nous marquez. Pour le fond,
même indifférence; et pour la forme, même vivacité; mais nous
avons cependant lieu de croire par différentes informations que
nous avons eues d'ailleurs, qu'il y a plus de vanité et même de
vanterie dans les parents, que de réalité dans le fond des
choses. Ainsi rassurez-vous, mon cher baron, mais continuez
toujours à nous donner toutes les informations que vous pouvez
avoir; cela conduit toujours à savoir à qui l'on a affaire, et il
est toujours bon de le savoir.
«Adieu, monsieur le baron, on me presse pour partir, je ne puis
vous en dire davantage. On m'assure que M. de Praslin est furieux
du manque de foi, mais qu'il a la parole pour la seconde. Dieu
veuille que ce ne soit pas encore: Ah! le bon billet qu'a La
Châtre.»
Cependant le duc de Choiseul n'avait pas été inactif à Copenhague.
Gleichen, qui d'abord avait été renvoyé sans aucun égard, fut nommé,
le 13 juillet 1770, ministre à Naples, et M. de Bernstorff, paraît-il,
n'avait pas été étranger à cette nomination; il lui écrivait de
Traventhal, sa maison de campagne, le 23 juillet 1770:
«Je dégage ma parole en vous envoyant aujourd'hui, et ainsi avant
la fin de ce mois, vos nouvelles lettres de créance. J'y ajoute
la décharge que vous avez désirée relativement au ministère que
vous avez rempli en France, et des instructions pour celui que
vous allez remplir, telles qu'on a coutume de les adresser aux
ministres qui partent. Elles ne sont conçues que dans des termes
généraux et dans le style ordinaire, mais vous voudrez bien, en
même temps, jeter les yeux sur celles que j'ai dressées, le 28
avril 1766, pour le comte d'Osten.
«La position entre les deux cours étant à peu près la même
qu'elle était alors, je n'ai pas trouvé à y changer, et je suis
autorisé à vous prier de les regarder comme si elles avaient été
faites aujourd'hui pour vous.
«Il me reste le plaisir de vous dire que le Roi vous accorde 3000
écus pour votre voyage et pour votre établissement. C'est la
somme la plus forte qui ait jamais été donnée en pareille
occasion. Je me flatte d'avoir ainsi rempli à tout égard ce que
je vous avais promis, et de vous avoir prouvé la vérité de mon
désir de vous voir satisfait. Puissiez-vous l'être toujours, et
convaincu par les faits des sentiments, avec lesquels j'ai
l'honneur d'être, etc., etc.»
P. S. M. d'Osten appréhende que vous l'arrêterez trop à Naples,
mais je le rassurerai en lui faisant part de la promesse que vous
m'avez faite, que vous seriez avec lui au plus tard à la
mi-novembre.
A ce même moment, M. de Bernstorff était disgracié; le baron d'Osten,
que Gleichen remplaçait à Naples, devenait ministre des affaires
étrangères; et Struensée, l'obscur médecin du roi, premier ministre.
Cependant Gleichen, résigné à son mauvais sort, était parti pour
Naples, où la duchesse de Choiseul lui écrivait de Paris, le 30
octobre 1770:
«Je ne peux pas me résoudre à vous écrire, mon cher baron, sans
pouvoir vous mander: votre affaire est faite; soyez libre, soyez
heureux, et faites le bonheur de vos amis en venant les
rejoindre. Je ne peux pas non plus me résoudre à garder un plus
long silence, qui pourrait ou vous laisser douter de vos amis, ou
vous les faire oublier. Je vous écris donc, mon cher baron, sans
avoir autre chose à vous dire, si ce n'est que je suis fâchée de
ne vous rien dire. Vous avez entendu les bruits de guerre qui
nous menacent, ils auront retenti jusqu'au fond de l'Italie; ils
nous donnent bien du travail, bien de l'humeur, et pour le
moment, _ils ferment la porte aux grâces, même à la justice_.
C'est votre mauvaise étoile qui nous a soufflé ces mauvais bruits
de guerre; ils s'opposent autant à nos plaisirs qu'ils sont
contraires à vos intérêts.
«Quoi qu'il en soit, celui qui s'en est chargé ne les prend pas
moins à coeur, et celle qui les sollicite, n'y met pas moins
d'ardeur; rien ne refroidira, mon cher baron, le désir que j'ai
de vous revoir, de contribuer à votre bonheur, et de vous
convaincre de tous mes sentiments pour vous.»
Il est difficile d'indiquer exactement à quoi la duchesse de Choiseul
faisait allusion dans cette lettre; on va voir que vraisemblablement
il ne s'agissait de rien moins que de faire passer Gleichen du service
du roi de Danemark à celui du roi de France. Mais, moins de deux mois
après, le 24 décembre, le duc de Choiseul était renvoyé du ministère
et exilé. La duchesse de Choiseul, arrivée le 26 à Chanteloup,
écrivait dès le 31 à Gleichen:
«Vous êtes en droit, mon cher baron, de vous plaindre de votre
étoile. Votre roi arrive à Paris pour donner à M. de Bernstorff
occasion de vous prendre en grippe. Il vous ôte du poste de
France, le seul auquel vous étiez attaché, et il est lui-même
chassé du ministère, au moment où il songeait à réparer le tort
qu'il vous avait fait, et vous laisse chancelant dans le poste de
Naples. Une seule ressource vous restait: un ami qui paraissait
tout-puissant, qui aurait voulu employer toute sa puissance à
vous être utile, voulait changer et assurer votre sort; vous
touchiez au moment du bonheur, votre affaire était dans le
portefeuille, le travail devait se faire samedi; mardi, je
comptais vous écrire la plus jolie lettre du monde, et lundi
matin cet ami n'existait plus pour l'utilité de personne. Cette
nouvelle vous sera sûrement déjà parvenue avant que vous receviez
ma lettre, et je crains bien qu'elle n'ait excité votre verve et
déjà produit un poëme plus long que l'Iliade et plus ennuyeux
que l'Odyssée. J'ai emporté, mon cher baron, le regret de n'avoir
pu vous être utile, le seul qui ait affecté mon coeur et qui sera
éternel, si ce malheur me prive à jamais du bonheur de vous
revoir dans ce pays-ci. Vous savez que je ne suis pas de ceux
avec qui les absents ont tort; si je perds le plaisir de vous
voir, je ne perdrai jamais, mon cher baron, celui de vous aimer.
«J'envoie ma lettre à la petite-fille (Mme du Deffand) pour
qu'elle vous la fasse tenir par une occasion sûre. Ne me répondez
pas sur votre affaire. Je vous avertis que je n'écrirai plus. M.
de Choiseul me charge de vous faire mille tendres compliments.»
Gleichen eût pu se consoler à Naples de sa mauvaise fortune, au sein
des arts et des débris de l'antiquité qu'il aimait tant, et dans la
société d'un autre exilé de Paris, l'abbé Galiani. Mais un des
premiers actes de M. d'Osten, après son entrée au ministère des
affaires étrangères, fut de supprimer ce poste diplomatique, dont,
mieux que personne, il connaissait l'inutilité pour le Danemark.
Gleichen, après un an de séjour à Naples, fut nommé ministre à
Stuttgart, à la place de M. d'Asseburg, qui, Allemand comme lui,
n'avait pas eu plus que lui à se louer du service du Danemark, et
passait à celui de Catherine. Gleichen ne pouvait se résigner à aller
végéter dans la triste résidence du duc de Wurtemberg. Sur son refus
d'accepter ce poste si inférieur, il fut mis à la retraite; mais il
dut renoncer à la pension de mille thalers que lui accordait M.
d'Osten, parce que ce ministre y joignait la condition par trop
onéreuse de résider en Danemark. Cette pension fut rendue à Gleichen
un peu plus tard, et avec la permission de vivre où il lui plairait,
par le neveu de M. de Bernstorff, le comte André Pierre, successeur de
M. d'Osten dans le ministère des affaires étrangères, après la
catastrophe de Struensée.
Devenu libre, Gleichen mit à profit ses loisirs pour satisfaire sa
curiosité et son goût pour les voyages, mais toujours il revenait à
Paris, qui était sa véritable patrie. En quittant Naples, son premier
soin fut de faire une visite à ses amis dans ce triomphant exil de
Chanteloup, où il fit de longs et fréquents séjours, et il resta
jusqu'à la fin le discret et dévoué adorateur de la duchesse de
Choiseul. La révolution française bouleversa son existence. Dans ses
derniers jours, il se retira à Ratisbonne, et il y mourut le 5 avril
1807. C'est dans cet obscur asile qu'il écrivit ses souvenirs, à la
prière de son ami, M. de Weckerholz, et d'un émigré français, qui,
après avoir été envoyé de France à la diète de Ratisbonne, s'était
fait Allemand, le comte de Bray.
L'existence de ces _Souvenirs_, auxquels on donnait volontiers le
titre par trop ambitieux de mémoires, était connue de beaucoup de
contemporains de Gleichen. Un fragment en a même été publié en 1810, à
Paris, dans le _Mercure Étranger_. Ils ont été imprimés complétement,
mais non publiés en Allemagne, par un éditeur qui ne s'est pas
nommé[4].
[4] _Denkwurdigkeiten des Barons Carl Heinrich von Gleichen._
Leipsig. Druck von J. B. Hirschfeld. 1847. (P. 234, in-8.)
Gleichen a laissé d'autres écrits en langue allemande, publiés en 1796
et 1797, sur divers sujets de philosophie et sur les beaux-arts. Mais
ces méditations, auxquelles il attachait sans doute beaucoup de prix,
sont loin de valoir ces simples esquisses de la société de son temps,
qui, par leur exactitude et les curieux détails qu'elles renferment,
méritent d'être consultées par tous ceux qu'intéresse l'histoire du
dix-huitième siècle.
P. G.
SOUVENIRS DU BARON DE GLEICHEN.
I
FERDINAND VI ET CHARLES III ROIS D'ESPAGNE.
Ferdinand VI avait hérité de son père la maladie du dieu des jardins
et la terreur maniaque qu'on en voulait à sa vie. Cette double
irritabilité morale et physique l'avait rendu encore plus dépendant de
la reine Barbe de Portugal, sa femme, que Philippe V ne l'avait été de
la sienne. La folie de l'un et de l'autre s'adoucissait par le charme
de la musique et du chant de Farinelli qui, passionnément aimé de la
reine Barbe et de son mari, était parvenu à un degré de faveur plus
honorable pour lui que pour ses maîtres; car il n'a jamais fait qu'un
bon usage de son crédit et s'est tenu modestement à sa place, tant
qu'il a pu, évitant respectueusement les grands, et vivant avec les
gens de sa sorte et de son pays. Je suis arrivé à Madrid peu de mois
après son départ; on n'avait pas même encore achevé d'effacer tous ses
portraits, qu'on avait placés, sculptés et incrustés dans toutes les
maisons royales: mais on ne touchait point à sa mémoire, que j'ai vue
respectée et honorée presque universellement.
Revenons au pauvre roi Ferdinand, dont la maladie et la mort offrent
quelques particularités plus remarquables que son règne, qui n'a été
célèbre que par la magnificence de ses opéras.
La tentative de l'assassinat de Louis XV, suivie de celle qui eut lieu
en Portugal, sont les causes funestes, qui ont commencé et achevé le
dérangement total de l'esprit du malheureux Ferdinand. Lorsqu'il reçut
la nouvelle du dernier de ces attentats, il s'orienta dans la chambre,
pour placer la France à sa droite et le Portugal à sa gauche; puis,
tenant la lettre qu'il relisait, il s'écria après un long silence:
«_Stilettata di quà, pistolettata di là: ed io in mezzo. Oime!_» Après
quoi il se fourra sous le lit de la reine, qui était vis-à-vis de lui,
et d'où on ne put le tirer qu'avec beaucoup de peine. Son état ne fit
qu'empirer depuis, par la petite vérole de sa femme. Cette
circonstance lui imposa des privations, qui mirent le comble à ses
fureurs aphrodisiaques, qui ont été au point de vouloir violer
l'agonie de cette pauvre reine. Du moment qu'elle fut morte, sa folie
n'eut plus de bornes. Il fallut l'emporter à Casa del Campo, où, étant
arrivé, il s'accrocha au gentilhomme de la chambre, jusqu'à le faire
tomber à terre; on fut obligé de le détacher de force. Le monarque
continua seul la promenade, refusant toute nourriture pendant plus
d'une semaine, après quoi il mangea pendant huit jours l'impossible,
et s'efforça à ne rien rendre en s'asseyant sur les pommeaux pointus
des chaises antiques de sa chambre, desquels il se faisait des
tampons. Ce cercle vicieux de jeûner, de se bourrer et de se
constiper, dura plusieurs mois, et il mourut après avoir tenu son
royaume dans un état d'anarchie, que la pitié fraternelle de Charles
III refusait de terminer, malgré les pressantes sollicitations du
ministère espagnol de venir prendre les rênes du gouvernement.
La mémoire de ce monarque, que j'avais connu dans trois voyages à
Naples, avant d'avoir eu le bonheur de l'approcher journellement
durant les deux années de ma mission en Espagne, m'est trop chère pour
ne pas lui consacrer quelques pages. Ce prince était d'une laideur
parfaite, de la tête aux pieds, mais sans aucune difformité, et on
s'accoutumait facilement à cette laideur par l'air de bonté et les
manières simples et naturelles, dont elle était accompagnée, et qui
lui tenaient lieu de grâces. Cette laideur me rappelle un bon mot,
d'autant plus saillant qu'il était dit par un sot, en contemplant le
portrait de Charles III que j'avais sur une tabatière, et qui
circulait à la table de M. de Voltaire à Ferney. Je racontais combien
ce prince était jaloux de son autorité en Espagne, tandis qu'à Naples
il l'avait abandonnée à sa femme au point de passer pour un imbécile,
uniquement pour avoir la paix du ménage: Elle était donc bien
méchante, dit M. de Voltaire, et que lui aurait-elle donc fait? Elle
l'aurait dévisagé, lui répondis-je. Alors cet homme, qui n'avait pas
desserré les dents de toute la journée, et qui, dans ce moment,
regardait le portrait, s'écria: Ma foi, elle lui aurait rendu là un
grand service. L'accoutrement rustique du roi, ses culottes de peau,
ses bas de laine roulés, ses poches, qui avaient l'air de deux
havre-sacs, tant elles étaient toujours remplies, et sa petite queue,
donnaient à la royauté un air de bonhomie si original, qu'on lui
voulait du bien de ne se faire respecter que par réflexion. Il n'avait
absolument que le sens commun. Car, l'ayant entendu parler beaucoup et
longtemps, je ne lui ai jamais rien ouï dire qui fût spirituel, encore
moins brillant; mais aussi ne lui ai-je jamais entendu proférer un
propos d'ignorant, ou qui fût mal raisonné ou déplacé. Il me
questionnait avec discernement, parlait à chacun suivant son âge, son
pays ou son état, et s'abstenait de tous les lieux communs, qui sont
les objets ordinaires de la conversation des princes.
Il était constant dans ses affections et avait un véritable ami, chose
bien rare pour un roi. C'était le duc de l'Ossado, le seul être contre
lequel la reine ne pouvait rien. Mais ce qui était encore plus rare
dans un roi, c'est qu'il était parfaitement honnête homme. Lorsque la
guerre fut sur le point d'éclater entre l'Espagne et l'Angleterre, au
sujet des îles Falkland, et qu'il était nécessaire, pour l'éviter, de
démentir les ordres que le roi catholique avait donnés, pressé par son
conseil d'accorder cette satisfaction au roi d'Angleterre, on eut une
peine inouïe à l'y résoudre; il disait toujours: Mais c'est moi qui
ai tort, j'aimerais bien mieux écrire au roi d'Angleterre, que les
ordres ont été de moi, que j'en suis fâché, et que je lui en demande
pardon. Une preuve bien remarquable de sa bonté, qui proportionnait
son ressentiment à l'incapacité d'un ministre, qu'il aurait pu et dû
ne pas écouter, est le ménagement plus qu'humain, qu'il eut après la
perte de la Havane, pour M. Ariago, ministre de la marine et des
Indes, homme borné et ridiculement dévot, mais parfaitement bon et
honnête. Son avis, expressivement inepte, de renfermer la flotte dans
le port et de s'en servir comme d'une fortification, l'emporta sur
celui du roi, qui voulait avec raison qu'on fît sortir la flotte et
l'employer à combattre. En conséquence elle et la ville furent prises.
M. Ariago ne voulait pas le croire, parce qu'il avait recommandé l'une
et l'autre tous les matins à la sainte Vierge. Mais n'en pouvant plus
douter, il tomba dangereusement malade de désespoir: ce que le roi
ayant appris, il le fit assurer, que jamais il ne lui parlerait de la
Havane, et poussa la générosité au point de ne pas prononcer ce nom de
longtemps en présence de ce pauvre ministre.
Comme j'ai été témoin de cette guerre désastreuse, dans laquelle la
France engagea Charles III, qui n'avait pas encore eu le temps de
reconnaître le délabrement des forces militaires de l'Espagne, et que
j'ai vu de près la résistance incroyable, que le petit Portugal a
opposée à toute l'armée espagnole, combinée avec un corps français
auxiliaire, il faut que j'atteste et que je note un trait d'ignorance,
de désordre et de négligence si au-dessus de tant d'autres que j'ai
vus depuis, et si fort, que quoique tout le monde me l'assurât à
Madrid, j'ai été le seul ministre qui n'ait pas osé le mander à sa
cour, le croyant impossible. L'armée était presque arrivée aux
frontières du Portugal et on avait oublié, on ne me croira pas .... on
avait oublié .... la poudre!! Quand le roi vint en Espagne, on s'était
aperçu dans toutes les places, où il fallait tirer le canon, qu'on
manquait de poudre, et à Madrid on fut obligé d'en tirer du dépôt pour
les chasses: on avait eu presque une année pour se préparer à cette
guerre, et malgré tout cela on avait oublié la poudre. Le prince de
Beauveau, qui était à la tête des troupes françaises, envoya un
courrier à M. de Saint-Amand, qui commandait à Bayonne, pour faire
vider, sous sa responsabilité, tous les magasins à poudre de ce port
et des forts voisins; et j'ai eu la certitude complète de cet oubli
monstrueux par la lettre de M. de Beauveau, que M. de Saint-Amand me
montra, lorsque je passai à Bayonne pour retourner en France. Je
pourrais citer encore bien d'autres traits de l'ineptie des ministres
espagnols, du dérangement total de la machine guerrière, qui se sont
manifestés dans cette campagne. M. de Flobert, excellent ingénieur,
que M. de Choiseul leur avait donné pour maréchal de logis, leur
demandait des cartes du Portugal, et on n'en trouva pas même d'exactes
des provinces espagnoles!
M. de Flobert disait à tout le monde, qu'il était allé en Portugal à
l'aide de la boussole, et on l'enferma dans la tour de Ségovie.
L'armée était arrivée aux frontières, et M. de Squillacci marchandait
encore avec les approvisionneurs; aussi les pauvres soldats espagnols,
malgré leur sobriété naturelle, mouraient de faim, et ne vivaient que
des miettes tombant de la table des Français. Les canons étaient sans
affûts, les boulets étaient ou trop grands ou trop petits, et toutes
les armes dans un dépenaillement inexprimable. Ce dépérissement était
l'ouvrage presque réfléchi de la reine Barbe et de M. de l'Ensenada,
son ministre affidé, qui, pensant avec regret aux dépenses, que la
reine Farnèse avait faites, pour établir ses deux fils en Italie,
voulaient s'assurer de tous les fonds pour donner des fêtes et des
opéras, et ôter à l'Espagne la possibilité de guerroyer. Ils avaient
même, en maltraitant les officiers et les soldats qui s'étaient
distingués en Italie, étouffé cet esprit militaire, qui honorait les
Espagnols, et on eut toutes les peines du monde à ramasser 50000
hommes pour aller en Portugal. Ce n'est donc pas la faute de Charles
III, si toute cette guerre, entreprise par déférence pour le chef de
sa famille, a si mal tourné. Quoique son règne n'ait pas été marqué
par des victoires et des conquêtes, il mérite cependant des éloges,
pour avoir combattu avec courage et persévérance plusieurs préjugés,
défauts de police et mauvaises habitudes nationales, et pour avoir
commencé la civilisation d'une nation incroyablement arriérée, et
difficile à être mise au courant des autres, à cause de son ignorance,
de sa paresse, de son orgueil et de sa philosophie cynique.
L'Espagnol, de sa nature, n'est propre qu'à la guerre et aux sciences:
par sa bravoure et sa sobriété, il est excellent soldat; et son esprit
naturel, s'il était cultivé, pourrait le rendre célèbre dans l'empire
des lettres; mais il est et sera toujours un mauvais paysan; on n'en
fera jamais ni un artisan habile, ni un cultivateur diligent. Il lui
faut si peu à sa manière: il fait bonne chère avec un oignon et un peu
de lard; un vieux manteau lui suffit pour se vêtir et être couché; il
se chauffe au soleil, ne s'ennuie point à ne rien faire, et regarde le
travail comme un malheur et un opprobre. Que voulez-vous qu'on fasse
d'un peuple pareil, auquel on ne peut pas même communiquer des
besoins, qui partout ailleurs sont devenus les aiguillons de
l'industrie et de la fatigue? J'ai souvent rêvé en bâtissant mes
châteaux en Espagne, comment je m'y prendrais pour réformer les
Espagnols, et je n'ai jamais pu imaginer qu'une marche bien lente et
problématique pour guérir leurs infirmités physiques et morales. Il y
a trois provinces en Espagne dont les habitants sont bien faits,
sains, robustes, laborieux et intelligents: c'est la Biscaye, la
Catalogne et Valence. C'est de là que je prendrais mes béliers pour
anoblir et bonifier les autres races abâtardies, surtout celle des
Castillans. Je croiserais ces derniers avec mes Biscayens, mes
Catalans et mes Valenciens, auxquels j'accorderais les priviléges
d'entreprises dédaignées par les Castillans, et peut-être pourrait-on
exciter leur émulation par la jalousie de leur orgueil et par
l'opposition sensible de leur misère à la prospérité des autres.
Mais sans entrer dans ces spéculations théoriques, Charles III
commença par ce qui frappait les sens. Il entreprit d'abord de
purifier Madrid, dont l'infection était si épouvantable, qu'on la
sentait à six lieues à la ronde, et qu'on la mâchait pendant six
semaines avant de s'en être blasé. Il n'y a sorte d'oppositions et de
difficultés qu'il n'éprouva dans ce projet. Il fallut faire venir et
employer des Napolitains, pour établir de force des latrines dans les
maisons, et le corps des médecins composa un mémoire pour représenter
que l'air de Madrid ayant toujours été fort sain, il leur paraissait
dangereux de vouloir le changer. Ceci me fait souvenir de l'histoire
d'un Espagnol qui était tombé malade en France, et dont les médecins
ne pouvaient pas deviner la maladie. Son valet de chambre imaginant
que l'air natal pourrait lui faire du bien, et le malade ne pouvant
plus être transporté, il fourra sous son lit un bassin plein d'odeur
de Madrid. L'Espagnol, après des rêves délicieux, s'éveilla en disant:
«_Ho Madrid de mi alma_»! et il guérit.
Charles III, après avoir purgé la capitale de son infection, fit
mettre des lanternes dans les rues; et aujourd'hui elle est une des
villes les plus propres et les mieux éclairées de l'Europe. Sa
tentation de rogner les manteaux, et la défense rigoureuse de rabattre
les chapeaux sur la figure, mascarade très-dangereuse dans
l'obscurité, ne fut pas si sage, parce que les rues étant éclairées,
cette défense n'était plus si nécessaire, et qu'elle fut exécutée avec
tant de violence qu'il en résulta une émeute très-fâcheuse. Cette
imitation de la rigueur avec laquelle Pierre le Grand fit couper la
barbe aux Russes, avait le même but, de changer les moeurs en
changeant le costume; mais cette idée est moins vraie que le proverbe:
l'habit ne fait pas le moine. Une entreprise bien plus sage, pour
introduire un peu plus d'industrie étrangère, et qui a beaucoup mieux
réussi, c'est l'établissement de cette colonie allemande qui
transforma les déserts infectés de voleurs de la _Sierra Morena_, en
une route garnie de champs cultivés et d'auberges commodes. Cette
entreprise fut faite par le marquis Olavides, homme sans moeurs et
sans religion, mais plein de génie et de zèle, pour polir sa nation et
lui être utile.
Le roi le protégea longtemps contre ses ennemis, mais enfin sa
mauvaise conduite, sa prépotence, et surtout son incontinence
scandaleuse, forcèrent le prince à le mettre entre les mains de
l'inquisition. Je ne citerai qu'une preuve de son mauvais caractère.
Étant du conseil du Mexique, il fut condamné à être pendu; sa femme,
qui était veuve d'un des principaux membres de ce conseil, et qui, par
ses richesses et ses parents, jouissait du plus grand crédit, lui
sauva la vie en l'épousant. J'ai souvent été témoin de l'ingratitude
effroyable avec laquelle il paya tant de générosité. Il la traitait
avec le plus grand mépris, la forçait à vivre avec une certaine doña
Gracia, qui était sa maîtresse, chose alors inouïe à Madrid, et
dépensait ainsi les richesses que son épouse lui avait abandonnées.
L'abaissement et la modification du tribunal de l'inquisition, dont
j'ai été témoin, est une des plus belles époques du règne de Charles
III. Depuis le concordat conclu entre l'Espagne et la cour de Rome, il
subsistait une défense rigoureuse d'afficher une bulle qui n'aurait
pas été approuvée par la cour. Le nonce en avait reçu une, que tous
les évêques d'Espagne lui avaient refusé de publier; il gagna le grand
inquisiteur, qui crut pouvoir faire usage de son ancienne indépendance
en matières ecclésiastiques. Un beau matin nous apprîmes avec
étonnement à Saint-Ildefonse, que le grand inquisiteur avait été
enlevé de son lit par un détachement de dragons, et conduit dans un
fort. L'indifférence méprisante avec laquelle les courtisans
racontaient ce fait hasardeux, et le silence presque approbateur du
peuple, excitèrent une surprise égale à l'admiration que méritaient le
courage et la politique éclairée du roi. Bientôt après, tous les
inquisiteurs, abasourdis par ce coup foudroyant, arrivèrent pour
demander grâce, et la délivrance de leur chef, qu'on ne leur accorda
qu'aux conditions suivantes: qu'ils n'auraient plus rien à leur
disposition absolue que la censure des livres, que deux fiscaux royaux
siégeraient parmi eux, et que personne ne pourrait être jugé ni
condamné sans le consentement de la cour. Ce grand pas vers la
lumière, suivi de l'expulsion des Jésuites, autre acte mémorable de
Charles III, a ouvert la carrière des sciences qui commencent à
prospérer en Espagne.
Je ne puis pas quitter les souvenirs que me donne ce pays, sans citer
quelques bizarreries remarquables qui m'y ont frappé. Les habitants de
Madrid ont plusieurs usages, qui sont au rebours des nôtres et du sens
commun. Par exemple: les jeux de paume sont blancs, et les balles sont
noires; ils portent au marché les noix dans des corbeilles, et les
figues dans des sacs; leur premier plat est la salade, et le dernier
la soupe; et les clefs de la ville de Madrid se trouvent dans une
petite maison au dehors de la porte, et toutes les nuits le portier
renferme les habitants. Les propos galants, les soupirs et agaceries
amoureuses sont exprimés en Espagne dans la classe inférieure des
petits maîtres et des dulcinées de ce pays, par de petits hoquets
artificiels, que l'estomac profère ordinairement, qui forme entre eux
un _duo_ singulier, qui doit apparemment imiter le roucoulement de
deux tourterelles, mais qui ressemble à quelque chose de fort
indécent. Au lieu de l'Opéra, si fameux sous le règne de la reine
Barbe, je n'ai vu que des comédies saintes, appelées _Autos
sacramentales_, spectacles trop curieux, pour que je n'en dise pas
deux mots avant de finir cet article.
La première à laquelle je me suis trouvé, était une pièce allégorique,
qui représentait une foire. Jésus-Christ et la sainte Vierge y
tenaient boutiques en rivalité avec la mort et le péché, et les âmes y
venaient faire des emplettes. La boutique de notre Seigneur était sur
le devant du théâtre, au milieu de celles de ses ennemis, et avait
pour enseigne une hostie et un calice, environnés de rayons
transparents. Tout le jargon marchand était prodigué par la mort et le
péché, pour s'attirer des chalands, pour les séduire et les tromper,
tandis que des morceaux de la plus belle éloquence étaient récités par
Jésus-Christ et la sainte Vierge, pour détourner et détromper ces âmes
égarées. Mais malgré cela ils vendaient moins que les autres, ce qui
produisit, à la fin de la pièce, le sujet d'un pas de quatre, qui
exprimait leur jalousie, et qui se termina à l'avantage de notre
Seigneur et de sa mère, lesquels chassèrent la mort et le péché à
grands coups d'étrivières. Une autre pièce assez plaisante et fort
spirituelle, est la comédie du pape Pie V. C'est une critique
très-bien faite des moeurs espagnoles. Dans la dernière scène on voit
ce pape, qui est un saint, sur un trône au milieu de ses cardinaux, et
deux avocats plaider devant ce consistoire _pour_ et _contre_ les
belles qualités et les défauts des Espagnols; l'avocat _contre_ finit
par dénoncer le fandango comme une danse scandaleuse et licencieuse,
et digne de la censure apostolique; alors l'avocat _pour_ tire une
guitare de dessous son manteau et dit, qu'il faut avant tout avoir
entendu un fandango avant que de pouvoir en juger. Il le joue, et
bientôt le plus jeune des cardinaux ne peut plus y tenir: il se
trémousse, descend de son siége et remue les jambes; le second en fait
autant; la même envie passe au troisième, et les gagne l'un après
l'autre jusqu'au Saint Père, qui résiste longtemps, mais qui enfin se
mêle parmi eux; et tous finissent par danser et rendre justice au
fandango.
Mais la plus plaisante de toutes ces saintes farces, est la comédie de
l'annonciation. On y voit la sainte Vierge accroupie devant un
brasier. Gabriel entre, le manteau sur le nez avec le chapeau rabattu
sur la face; il se démasque, laissant tomber son manteau, et paraît
en costume de petit-maître espagnol avec deux ailes d'ange. Marie le
prie de prendre place auprès du brasier, et lui offre du chocolat;
l'ange Gabriel lui répond, qu'il ne peut pas avoir cet honneur-là, par
la raison qu'il était invité à manger un Oglio chez le Père éternel.
Après bien des discours fort beaux, mais trop longs, arrive le saint
Esprit qui danse avec la sainte Vierge un fandango, dont l'expression
peint toujours, d'un bout à l'autre, l'acte le plus contraire au
mystère dont il s'agit.
J'ai interrogé le nonce, comment il était possible, que les évêques
d'Espagne pussent tolérer des spectacles si ridicules? Il m'a assuré
en avoir parlé à plusieurs, que tous lui ont répondu, que tant que le
peuple ne s'en moquerait pas, au contraire s'y édifierait, ils les
croyaient presque plus utiles que des sermons, qui, en Espagne, sont
souvent accompagnés d'intermèdes figurés, et ne ressemblent pas mal à
des comédies. Effectivement ces _Autos sacramentales_ sont remplis
d'une excellente morale, et de morceaux très-pathétiques pour inspirer
la dévotion; et j'ai été témoin que, dans une de ces comédies où on
représentait la messe sur le théâtre avec l'illusion la plus parfaite,
beaucoup de spectateurs se frappaient la poitrine, et que
quelques-uns se mettaient à genoux au son de la clochette. Aujourd'hui
ces spectacles n'existent plus: le même progrès de l'esprit, qui les a
rendus ridicules, les a défendus.
II
LE DUC DE CHOISEUL.
Le duc de Choiseul était d'une taille assez petite, plus robuste que
svelte, et d'une laideur fort agréable; ses petits yeux brillaient
d'esprit; son nez au vent lui donnait un air plaisant, et ses grosses
lèvres riantes annonçaient la gaieté de ses propos.
Bon, noble, franc, généreux, galant, magnifique, libéral, fier,
audacieux, bouillant et emporté même, il rappelait l'idée des anciens
chevaliers français; mais il joignait aussi à ces qualités plusieurs
défauts de sa nation: il était léger, indiscret, présomptueux,
libertin, prodigue, pétulant et avantageux.
Lorsqu'il était ambassadeur à Rome, Benoît XIV le définissait un fou,
qui avait bien de l'esprit. On dit que le parlement et la noblesse le
regrettent et le comparent à Richelieu: en revanche ses ennemis disent
que c'était un boute-feu, qui aurait embrasé l'Europe.
Jamais je n'ai connu un homme, qui ait su répandre autour de lui la
joie et le contentement autant que lui. Quand il entrait dans une
chambre, il fouillait dans ses poches, et semblait en tirer une
abondance intarissable de plaisanteries et de gaieté. Il ne résistait
pas à l'envie de rendre heureux ceux qui savaient lui peindre le
bonheur dont il pourrait les combler. Il puisait dans les trésors du
crédit pour les obliger, pourvu que cela ne lui coûtât pas trop de
peine. Au contraire, l'image du malheur lui était insupportable, et je
lui ai entendu faire des plaisanteries, qui me paraissaient affreuses,
sur les pleurs de la famille de son cousin Choiseul le marin, qu'il
avait été obligé de faire exiler pour se mettre à l'abri de ses menées
enragées; et voilà comme il s'armait par une feinte dureté contre la
facilité et la faiblesse, qui lui étaient naturelles. Je lui ai
entendu répondre à madame de Choiseul qui l'appelait un tyran: dites,
un tyran de coton! Aussi, un moyen sûr d'obtenir de lui ce qu'on
voulait, était de l'irriter auparavant sur un autre objet; cette
colère passée, le lion devenait un mouton. J'ai employé deux fois
contre lui ce secret que je n'ai communiqué à personne, et sans jamais
en avoir abusé.
Une des plus belles qualités de M. de Choiseul était d'être ennemi
généreux et ami excellent. Le duc d'Aiguillon, dénoncé au parlement
et sauvé par des réticences favorables, que le duc de Choiseul mit
dans les témoignages qu'il fut appelé à rendre contre son ancien
ennemi, est une des grandes preuves qu'il n'était point haineux.
L'attachement constant de ce grand nombre de gens de la cour, qui
l'ont suivi dans sa disgrâce à Chanteloup, et qui lui ont été fidèles
jusqu'à la mort, prouve combien il avait été leur ami. Le bailli de
Solar, ambassadeur de Sardaigne, a éprouvé de lui les effets les plus
recherchés et les plus tendres d'une amitié presque filiale. Il est le
seul homme que le duc de Choiseul ait traité avec une sorte de
respect, peut-être parce qu'il avait été à Rome son instituteur en
politique. Le duc lui fit avoir l'ambassade de Paris, la médiation de
la paix en 1762, des gratifications immenses, et une abbaye de 50000
livres de rente. Tous les devoirs pieux, qu'un fils peut rendre à son
père, lui ont été prodigués par M. de Choiseul et sa famille dans sa
longue et cruelle maladie, étant mort d'un cancer à Paris, peu de
temps après les avantages dont son ami l'avait comblé.
Pour moi qui suis payé plus que personne pour vanter, et pour me
vanter de son amitié, je dois ajouter que, durant les trente années
que j'ai vécu avec lui dans une certaine intimité, il ne m'a jamais
perdu de vue un seul instant, et que je n'ai jamais pu m'attirer de sa
part aucun refroidissement essentiel, malgré différents torts que j'ai
eus envers lui. Il aimait l'audace, et c'est par un propos presque
offensant, et que j'avais soutenu avec toute la folie romanesque d'un
jeune homme de vingt-deux ans, que j'ai trouvé le chemin de son coeur.
Venant d'arriver en 1756 à Frascati pour y passer les deux derniers
mois de l'été dans sa maison, il parla peu respectueusement de la
margrave de Bayreuth, soeur aînée du roi de Prusse, qui m'avait élevé
et envoyé pour remercier le pape de tout ce qu'il avait fait pour elle
pendant son séjour à Rome. Je répliquai à M. de Choiseul d'une manière
si fière et si piquante en présence de beaucoup de convives, qu'il
jeta sa serviette sur la table et se leva avec un air fort échauffé;
mes chevaux n'étant pas partis, je les fis remettre, je voulus me
retirer. Madame de Choiseul me retint, et je ne restai qu'à condition
que M. l'ambassadeur me promettrait de ne jamais rien dire en ma
présence de la margrave, que je ne pusse écouter décemment. Il le fit,
me traita depuis ce moment avec la plus grande affection, et le roi de
Prusse ayant levé le mois d'après le bouclier contre la France, par
son entrée en Saxe, dont j'appris la première nouvelle, M. de
Choiseul n'a depuis jamais tenu aucun propos désobligeant contre la
margrave et son frère, sans m'en demander plaisamment la permission.
Sa pétulance audacieuse a été mise au jour dès le premier carnaval de
son ambassade à Rome. Cette histoire, qui a fait tant de bruit, a été
estropiée et trop mal jugée, pour que je ne la rapporte pas, d'autant
plus que je la tiens de source. On avait donné au gouverneur de Rome
la loge que les ambassadeurs de France avaient eue au théâtre
d'Aliberti, et, par mégarde ou par malice, on oublia de la rendre à M.
de Choiseul, qui voulut absolument la ravoir, quoiqu'il n'aimât pas la
musique italienne. Le gouverneur prétendit que, représentant la
personne du pape, sa présence était nécessaire au spectacle, et qu'il
ne céderait pas. A la première représentation, M. de Choiseul arma ses
gens, ayant appris que le gouverneur voulait arriver avec main forte,
et lui fit dire que, s'il osait entreprendre la moindre violence pour
entrer dans cette loge, il le ferait jeter dans le parterre. Tout Rome
fut pétrifié. Le pape ne sachant que dire, chargea le cardinal Valenti
de faire une mercuriale à l'ambassadeur. Ce prélat, qui avait beaucoup
de dignité et d'éloquence, composa une harangue très-énergique, qu'il
débita avec l'assurance de terrasser le jeune ambassadeur. Savez-vous
ce qu'il me répondit? me dit le cardinal, qui m'a raconté toute
l'histoire l'année d'après: il claqua des doigts (c'était son geste
favori d'insouciance) presque sous mon nez, et me dit: vous vous
moquez de moi, monseigneur, voilà trop de bruit pour un petit
prestolet, quand il s'agit d'un ambassadeur de France; ensuite il fit
une pirouette sur le talon et sortit. Ces incartades qui contrastaient
avec la gravité romaine et celle des ambassadeurs, qu'ils avaient vus
jusque-là, devaient naturellement faire un mauvais effet contre M. de
Choiseul, et lui donner la réputation d'un jeune étourdi peu fait pour
sa place. Mais, après les premiers propos, on ne vit en lui qu'un
homme d'esprit soutenu par sa cour, et capable de tout dans de plus
grandes entreprises, ayant tout osé pour si peu de chose. Il fut
craint, respecté et bientôt courtisé, aimé et admiré par les Romains,
éblouis de sa magnificence et des grâces de la cour qu'il procurait à
ses clients. Il fut chéri par Benoît XIV à cause de la gaieté de son
esprit, et la morgue romaine resta déconcertée pour toujours devant
son maintien dégagé et burlesque. Voilà comme les objets dont la
puissance sacrée ne repose que sur l'opinion, perdent leur valeur par
un peu de courage, de dédain et de ridicule.
M. de Choiseul avait mené une vie dissipée et libertine dans sa
première jeunesse. Nommé ambassadeur à Rome, il était encore fort
ignorant, il lisait peu, mais n'oubliait jamais rien de ce qu'il avait
lu; son esprit prompt, adroit, pénétrant et juste, entendait à
demi-mot, devançait les explications et cachait son ignorance en
éblouissant par sa perspicacité. Aussi se contentait-il de savoir
l'essentiel des choses, abandonnant les détails aux secrétaires et à
ses commis. Il écrivait de sa main les dépêches les plus secrètes sans
faire un brouillon, il n'en gardait pas de copies, et les envoyait par
des courriers. Son écriture était si illisible, qu'un ministre fut
obligé un jour de renvoyer la dépêche, en alléguant l'impossibilité de
la déchiffrer. Il travaillait peu et faisait beaucoup. Ses intrigues
et ses plaisirs lui enlevaient un temps considérable, mais il le
regagnait par la promptitude de son génie et la facilité de son
travail. Il avait imaginé différents moyens de l'abréger et de le
simplifier; entr'autres, une manière de réduire un grand nombre de
lectures et de signatures à une seule. La voici: chaque courrier lui
apportait une corbeille pleine de lettres et de placets, que lui,
comme ministre de la guerre, aurait dû lire; il n'en faisait rien:
premièrement, parce que c'était presque impossible, et puis, parce
qu'il avait bien autre chose à faire. Un commis les lisait pour lui,
et formait une colonne à mi-marge, des numéros et des précis de ces
lettres. Il en faisait la lecture au ministre qui lui dictait la
substance de ses résolutions, et qui était écrite vis-à-vis, à la
marge. Cela fait, le ministre parcourait le tout, et signait. Ensuite
cette feuille se remettait à un autre commis, qui en faisait les
réponses, lesquelles ne se signaient qu'avec la griffe, et partaient
sans être revues par le ministre; mais l'original de toutes ces
expéditions, déposé aux archives, était un document permanent qui
obviait à tous les abus de l'estampille.
Jamais il n'y a eu un ministre aussi indiscret dans ses propos que M.
de Choiseul; c'était son défaut principal. Sa légèreté, la fougue de
son esprit, son goût pour les plaisanteries, et souvent
l'effervescence de sa bile, en étaient les causes naturelles.
Cependant il y en avait encore d'autres plus nobles dans le fond de
son coeur, qui font presque honneur à son indiscrétion: la sincérité
de son âme haïssait, autant que la justesse de son esprit, tout ce qui
était faux; et l'élévation de son caractère dédaignait les réserves
timides et le pédantisme minutieux de la politique. L'expérience
l'ayant amené enfin à reconnaître son défaut, il a mieux aimé s'en
faire un jeu, que de s'en corriger. Il inventait des indiscrétions
pour donner le change, et il se consolait d'un embarras par le plaisir
de s'en tirer; car la prérogative la plus éminente de son génie était
l'art de trouver remède à tout. Il était l'homme du moment pour jouir,
faillir, et réparer, vraiment prodigieux pour trouver des expédients;
et, s'il avait vécu jusqu'à la révolution, lui seul peut-être aurait
été capable d'imaginer un moyen pour l'arrêter.
De tant de bons mots qu'il a dits, je n'en rapporterai qu'un, le
meilleur à mon gré, et qui prouve que, même dans la colère, la
promptitude de son esprit et la gaieté supérieure de son humeur, ne
l'abandonnaient pas pour se tirer d'affaire. Un officier qui
l'importunait sans relâche à toutes ses audiences, pour obtenir la
croix de Saint-Louis, se mit enfin entre lui et la porte, par laquelle
ce ministre voulait s'échapper, pour le forcer à l'écouter. Outré de
cette impertinence, il s'emporta au point de lui dire: Allez-vous
faire ... mais la réflexion que c'était un militaire et un
gentilhomme, l'arrêta, et voici comme il se reprit pour achever la
phrase: Allez vous faire protestant, et le roi vous donnera la croix
de mérite.
Il n'aimait les honneurs, la richesse et la puissance que pour en
jouir et en faire jouir ceux qui l'entouraient.
Le duc de Choiseul était beaucoup moins fier de sa place que de sa
personne. Quand il pensait à sa naissance, il se rappelait
qu'anciennement un homme de qualité aurait cru se dégrader en
acceptant une charge de secrétaire d'État, et que tous avant lui,
hormis l'abbé de Bernis, avaient été gens de robe, et d'après cela il
croyait faire beaucoup d'honneur à Louis XV de vouloir bien être son
ministre. Quoique tout le monde sût que la France, jadis si
redoutable, n'était plus à craindre, que Louis XV était décidé à tout
prix de n'avoir plus de guerre, et que la mauvaise opinion qu'on avait
de ses finances, surpassant la réalité, était confirmée par lui-même,
qui disait souvent à ses gens: Ne mettez pas sur le roi, cela ne vaut
rien! le duc de Choiseul néanmoins soutenait encore la dignité de
cette couronne et le respect qu'on lui portait. L'Europe avait une
terreur panique de son audace incalculable. Cependant on se trompait:
il se faisait plus méchant qu'il n'était; il n'aurait jamais osé
compromettre son maître au delà des bornes qu'il lui avait absolument
prescrites.
On raconte que le duc de Choiseul, étant à Rome, avait eu du général
des jésuites l'aveu d'avoir été noté par eux comme ennemi de leur
ordre sur un propos inconsidéré, qu'il avait tenu dans sa première
jeunesse, et l'on prétend que l'horreur, que lui avait inspirée une
inquisition si recherchée, était la cause de tout ce qu'il a fait
depuis contre eux. On se trompe: c'est une succession de torts de leur
part, et d'autres circonstances qui en ont fait leur ennemi. Indigné
de la persécution affreuse, que le parti moliniste en France avait
suscitée aux mourants par le fameux régime des billets de confession,
l'ambassadeur travailla de bon coeur, et d'après ses instructions, à
les contrecarrer auprès de Benoît XIV, qui ne les aimait pas. Alors ce
furent les jésuites qui se déclarèrent ses ennemis, et ne cessèrent de
le persécuter par le parti des dévots. Dans les premières années de
son ministère, ils se servirent du duc de la Vauguyon, pour engager M.
le Dauphin à remettre au roi un mémoire plein de calomnies contre M.
de Choiseul qui, s'étant justifié, obtint la permission de s'en
expliquer vis-à-vis de M. le Dauphin, auquel son père avait fait une
vive semonce. Ce prince malgré cela n'ayant pas reçu convenablement M.
de Choiseul, celui-ci eut la hardiesse de lui dire: Monseigneur,
j'aurai peut-être le malheur d'être un jour votre sujet, mais je ne
serai jamais votre serviteur!
Madame de Pompadour, amie et protectrice de M. de Choiseul, était
encore plus que lui en butte à la haine de M. le Dauphin, de madame
la Dauphine, et de tout le parti dévot.
Voilà les intérêts communs que les cours de Madrid et de Lisbonne,
auteurs principaux de la ruine des jésuites, employèrent pour
favoriser leurs desseins. M. de Choiseul qui, dès lors, avait l'idée
du pacte de famille en tête, crut avoir trouvé un moyen de s'ancrer
dans l'esprit de Charles III, en se vouant à lui pour perdre les
jésuites en France. Les parlements les avaient proscrits, mais il
fallait le consentement du roi pour les expulser, et le roi avait une
secrète inclination pour cette société, qui avait pour elle toute la
famille royale et un grand parti au conseil et à la cour. Le duc de
Choiseul nous a dit depuis, dans sa retraite de Chanteloup, qu'il
s'était bien gardé de paraître son ennemi aux yeux de son maître, mais
qu'il avait constamment dicté au roi d'Espagne ce qu'il fallait dire à
celui de France, avec lequel il correspondait de main propre. Au
reste, il me paraît que ce ne sont ni les cours ni les ministres, mais
les jésuites eux-mêmes, qui se sont perdus; ce sont leurs trafics
d'argent en France, leurs imprudences en Espagne, et surtout
l'orgueil, l'opiniâtreté, et la sotte témérité de leur général, qui
ont ourdi et consommé leur ruine. Quand on manda à ce dernier que le
P. Malagrida était arrêté comme complice de l'assassinat du roi de
Portugal, beaucoup d'amis des jésuites se trouvaient rassemblés à un
dîner chez le cardinal Negroni avec le P. Ricci; tous lui
conseillèrent d'écrire sur-le-champ au roi de Portugal, que quoique
persuadé de l'innocence de Malagrida, son ordre implorait
provisoirement pour lui la clémence de S. M. T. F.; mais le général
fut inflexible: il écrivit une lettre folle, pour soutenir qu'un
jésuite ne pouvait être jugé que par la société, et la société fut
chassée du Portugal. C'est le P. Adami, ci-devant général des servites
et un des convives de ce dîner, qui m'a conté cette anecdote. Une
autre, que je tiens de M. de Choiseul, est une preuve encore plus
grande de l'imprudente témérité du P. Ricci. On avait mis sous les
yeux de Louis XV la thèse, que les jésuites ont soutenue de tout
temps, et avaient osé agiter de nos jours à Montpellier, qu'il était
permis de tuer un tyran ou un roi qui était contraire à la religion
catholique. Le prince se rappelant sans doute la tentative de son
assassinat, parut frappé; le maréchal de Soubise, organe principal du
parti dévot au conseil, dit qu'il suffisait de demander au général de
condamner et de prohiber pour jamais une thèse, qui datait de
très-loin, et qui, de nos jours, était monstrueuse. Alors le roi
ordonna à M. de Choiseul d'écrire à Rome pour cet effet, et ce
ministre crut l'occasion manquée pour longtemps, d'arracher le
consentement du roi, nécessaire à l'exécution de l'arrêt du parlement;
mais le général Ricci refusa avec une arrogance incroyable de faire ce
qu'on lui demandait, disant que la condamnation de cette thèse, qui
n'avait jamais été qu'un exercice d'esprit, impliquerait l'idée d'une
doctrine, et aurait l'air de désavouer une opinion, dont le simple
soupçon serait déshonorant pour son ordre, et c'est alors qu'il
prononça cette fameuse sottise: _sint ut sunt, aut non sint_. Une
telle effronterie décida le sort des jésuites en France et prépara la
possibilité de leur extinction. Clément XIV qui les craignait encore
plus qu'il ne les haïssait, les a défendus encore longtemps, et le
cardinal de Bernis m'a dit qu'on n'a pu forcer ce pape à lâcher la
bulle, que par la menace positive de publier la promesse, écrite de sa
main, d'abolir l'ordre des jésuites pour obtenir la tiare, et par
conséquent le crime honteux d'une simonie. On croit presque
généralement, que Clément XIV a été empoisonné par les jésuites: pour
moi je n'en crois rien. Ils n'étaient pas gens à commettre des crimes
inutiles, ce poison aurait été moutarde après dîner. Le marquis de
Pombal, Charles III et le duc de Choiseul sont morts fort
naturellement, voilà les preuves de mon opinion. Clément XIV est mort
de la peur de mourir; son idée fixe était le poison, et la
putréfaction subite de son cadavre n'a été que l'effet de l'angoisse
horrible qui l'a tué. Je suis persuadé que les jésuites existeraient
encore, s'ils avaient été aussi méchants qu'on les a supposés.
L'on a reproché à M. de Choiseul d'avoir dilapidé les finances. J'ai
été témoin, qu'après la mort de madame de Pompadour, il s'est donné
beaucoup de peine pour s'instruire sur cet objet, et pour chercher des
remèdes: il a consulté surtout Forbonnais et M. de Mirabeau, qui tous
deux m'ont dit avoir été étonnés de la perspicacité, avec laquelle il
approfondissait des matières si difficiles. Mais réfléchissant sur
l'impossibilité de remédier à des désordres fondés sur la faiblesse du
roi, sur de longs abus, et sur l'avidité insatiable des gens de la
cour, il a désespéré de pouvoir combiner des projets d'économie avec
le maintien de son crédit et de la faveur. Il ne s'est plus occupé
qu'à faire nommer des contrôleurs-généraux, qui lui fussent dévoués, à
se procurer tous les fonds nécessaires au succès des départements dont
il était chargé, et à être le distributeur des grâces du roi.
Toutefois, on ne peut lui reprocher la prodigalité relativement à
lui-même, et le compte qu'il a rendu des épargnes faites dans ses
départements, a prouvé également son honnêteté et ses talents pour
l'économie.
M. de Choiseul, qui a toujours visé à se rendre indépendant et
inamovible, aurait bien voulu obtenir la charge de surintendant des
finances. La comptabilité rigoureuse, imposée à cette place, lui
aurait donné le droit de refuser toutes les demandes indiscrètes, même
celles du roi, et fourni l'excuse bien légitime de dire: Sire, il y va
de ma tête. Mais Louis XV pressentait bien un tel inconvénient, et
avait de plus une répugnance invincible à faire revivre aucune de ces
anciennes grandes charges de la couronne. Au reste, si l'on compare la
dette de Louis XV à celle de Louis XVI, et le déficit sous ce dernier
règne aux ressources que la révolution a découvertes et dilapidées, on
trouvera qu'il n'y avait pas de quoi tant crier contre Louis XV, ni
qu'il ait été nécessaire de convoquer les états généraux, pour peu
qu'on eût voulu employer une petite partie de ces ressources.
Si M. de Choiseul avait eu autant d'attachement et de déférence pour
sa femme que pour sa soeur, il s'en serait bien mieux trouvé; il
aurait eu des amis moins nombreux, moins gais et moins flatteurs, mais
plus vertueux, plus sages et plus désintéressés que n'étaient ceux,
dont madame de Grammont, et l'espoir de tout obtenir par elle,
l'avaient environné. Il n'aurait pas eu les ennemis, qu'elle lui
attirait par son arrogance, ses préventions, et les abus qu'elle
faisait de son crédit; et le coeur excellent de son frère aurait été
préservé contre l'écorce qui se forme autour de celui des ministres.
Madame de Choiseul a été l'être le plus moralement parfait que j'aie
connu: elle était épouse incomparable, amie fidèle et prudente, et
femme sans reproche. C'était une sainte, quoiqu'elle n'eût d'autres
croyances que celles que prescrit la vertu; mais sa mauvaise santé, la
délicatesse de ses nerfs, la mélancolie de son humeur, et la subtilité
de son esprit, la rendaient sérieuse, sévère, minutieuse,
dissertatrice, métaphysicienne, et presque prude. Voilà du moins comme
elle était représentée à son mari par sa soeur, et le cercle joyeux
qui se divertissait chez elle. Malgré cela, il était pénétré d'estime,
de reconnaissance, et de respect pour une femme qui l'adorait, qui lui
conciliait les ennemis de sa soeur, et à qui son coeur rendait la
justice d'avoir une vertu plus pure, plus solide, et plus méritoire
que n'était la sienne.
La duchesse de Grammont était plus homme que femme; elle avait une
grosse voix, le maintien hardi et hautain, des manières libres et
brusques: tout cela lui donnait un air tant soit peu hermaphrodite.
Elle possédait les qualités de son frère, mais plus prononcées, ce qui
leur donnait une teinte rude, et choquante dans une femme. Cette
ressemblance avec M. de Choiseul, jointe à l'art de savoir l'amuser,
lui avait donné un empire sur lui, qu'elle affichait avec une
insolence essentiellement nuisible à la réputation et même à la
fortune de son frère; car cette femme impérieuse et tranchante a
beaucoup accéléré la chute de M. de Choiseul, tandis qu'elle aurait
été au moins retardée par l'intérêt extrême que madame de Choiseul
inspirait au roi, à toute la cour, et même aux ennemis de son mari.
Tout le monde a su que Louis XV exilant ce ministre à Chanteloup, dit
qu'il l'aurait traité bien plus durement, sans sa considération pour
madame de Choiseul, et qu'il ne lui sut aucun mauvais gré de la lettre
pleine de fierté qu'elle lui avait adressée, en refusant une pension
de 50 000 francs que le roi lui offrait. Après avoir sacrifié à son
mari tous ses biens disponibles, jusqu'à ses diamants, elle a encore
consacré après lui toutes les rentes dont elle avait l'usufruit à sa
mémoire, s'est réduite avec un laquais et une cuisinière à la dixième
partie de son revenu, pour acquitter les dettes de M. de Choiseul, et
a payé jusqu'à la révolution plus de 300000 écus par an, pour achever
de les éteindre. Aussi sa personne a-t-elle été respectée, même par
les monstres de cette révolution, tandis que sa belle-soeur a été
traînée par eux au supplice, sans démentir son caractère plein de
courage et d'orgueil, traitant ses bourreaux comme des valets.
On a débité, surtout en Angleterre, que M. de Choiseul, pour se
soutenir un peu plus longtemps, avait tâché d'impliquer la France dans
une guerre, qui était sur le point d'éclater entre l'Espagne et
l'Angleterre, au sujet des îles Falkland. Cela est faux. J'ai su par
le prince de Masserano, alors ambassadeur d'Espagne à Londres, et
vingt ans après par un commis des affaires étrangères, que le duc de
Choiseul a fait en cette occasion deux démarches trop longues à
rapporter ici, aussi hardies que désintéressées, pour maintenir la
paix. Au reste, ce ministre ne tenait déjà plus à sa place. Sa santé
était altérée; enfant gâté de la fortune et de la faveur, il ne
pouvait supporter aucun dégoût; fatigué des bonheurs de la cour, il
souhaitait être heureux d'une autre manière, et il bâtissait des
châteaux en Espagne sur Chanteloup.
Il lui aurait été bien facile de s'arranger avec madame du Barry, qui
ne demandait pas mieux que d'être tirée des griffes rapaces et
tyranniques de son beau-frère, de ses protecteurs, et de tous les
roués dont elle était l'instrument. Elle était d'ailleurs une bonne
créature, fâchée d'être employée à faire du mal, et dont l'humeur
joyeuse eût raffolé de M. de Choiseul, dès qu'elle l'aurait connu. Le
roi aurait certainement fait l'impossible pour favoriser et consolider
l'union de sa favorite avec son ministre, qu'il était très-fâché de
perdre; rien ne le prouve mieux qu'un billet qu'il lui écrivit dans
les derniers temps, où ils s'écrivaient plus qu'ils ne se voyaient. M.
de Choiseul se plaignant à son maître d'une horrible tracasserie, dont
il était menacé, celui-ci lui répondit: «Ce que vous imaginez est
faux, on vous trompe; défiez-vous de vos alentours que je n'aime pas.
Vous ne connaissez pas madame du Barry, toute la France serait à ses
pieds, si»..... signé Louis. Ce billet que j'ai vu, n'exprimait-il pas
le voeu d'un accommodement, la prière de s'y prêter, et l'aveu bien
étrange pour un roi, que le simple suffrage de son ministre ferait
plus que tout ce qui était en la puissance royale? Il est étonnant que
le coeur sensible de M. de Choiseul ait résisté à tant de bonté, à
l'envie de jouer tous ses ennemis, et à la certitude de régner plus
commodément à l'aide d'une femme, qui aurait été entièrement à ses
ordres: il est encore plus surprenant que, répugnant à s'avilir par
la moindre démarche honteuse, sachant qu'il serait exilé, il n'ait pas
donné sa démission, surtout avec ces dispositions à la retraite, dont
j'ai parlé plus haut. Mais il ne prévoyait pas, qu'en l'exilant, on le
traiterait avec tant de rigueur, qu'on le forcerait à se démettre de
sa charge de colonel-général des Suisses, dans laquelle il se croyait
inamovible, et ne savait rien des moyens aussi singuliers que noirs,
qui furent mis en oeuvre par le chancelier, dans les derniers moments,
pour irriter le roi, et le disposer à des actes de violence. On
employa des billets que le duc de Choiseul avait écrits anciennement à
M. de Maupeou, lorsqu'il était encore premier président, dans un temps
de dissension entre le parlement et la cour, et où il convenait au
bien public que le premier ne se rendît pas d'abord aux volontés du
conseil d'État; ces billets contenaient des exhortations à résister,
des conseils pour se conduire, et des promesses de le seconder; ces
billets, qui n'étaient pas datés, furent montrés au roi, comme venant
d'être adressés au premier président actuellement, au lieu d'obvier
aux troubles, qui ont éclaté depuis avec tant de violence. M. de
Choiseul fut par là sourdement convaincu d'avoir des liaisons
criminelles avec le parlement, qu'on savait lui être fort dévoué, et
d'avoir voulu attenter à la puissance royale, qu'il n'aimait pas
trop. Ne prévoyant aucune de ces menées, on dirait qu'il ait voulu ne
rien déranger à la belle porte qu'on lui construisait pour sa sortie
triomphale; aussi sa chute et son existence à Chanteloup ont-elles été
plus brillantes que les plus beaux jours de sa faveur. La moitié de la
cour a déserté Versailles, pour se rendre à Chanteloup; et le peuple
de Paris bordait les rues, depuis son hôtel jusqu'à la barrière
d'Enfer, le comblant d'acclamations, honorables, ce qui fit à ce
ministre, qui n'avait jamais été populaire, une impression si
sensible, qu'il dit les larmes aux yeux: «voilà ce que je n'ai pas
mérité.»
M. de Choiseul a eu le malheur de s'attirer une calomnie, aussi
horrible que dénuée de preuves et de vraisemblance, par un propos le
plus étrange et le plus inconsidéré qu'il ait jamais tenu. J'y étais
et j'en ai frémi. Madame la Dauphine se mourait. Tronchin avait été
appelé, et se disputait violemment avec les médecins de la cour. Le
roi se trouvait à Choisy, et M. de Choiseul revenant à Paris pour
souper, conta d'un air fort échauffé, que le roi avait reçu un billet
de Tronchin, dans lequel il disait, que l'état de madame la Dauphine
manifestait des symptômes si extraordinaires, qu'il n'osait pas les
confier au papier, et qu'il se réservait d'en informer Sa Majesté de
bouche, à son retour: Que veut dire ce coquin de charlatan? prétend-il
insinuer, que j'ai empoisonné madame la Dauphine? Si ce n'était le
respect que j'ai pour M. le duc d'Orléans, je le ferais mourir sous le
bâton. C'est un propos inconcevable, qui a germé longtemps et qui lui
a valu l'accusation affreuse, non-seulement d'avoir empoisonné madame
la Dauphine, mais même le Dauphin.
Je m'en vais me permettre de rapporter un de mes bons mots, non parce
qu'il est de moi, et qu'il a le mérite de n'être qu'un seul mot, mais
parce qu'il a été raconté comme une réplique, adressée à une petite
maîtresse étourdie, pour lui faire sentir son inconvenance, tandis que
je l'ai dit à la femme la plus prudente, la plus respectable et la
plus discrète que j'aie connue.
Je revenais en 1768 à Compiègne de Calais, où j'avais embarqué le roi
de Danemark, qui se rendait de Dunkerque à Londres. Je jouais aux
échecs avec la duchesse de Choiseul. Le monde qui avait rempli le
salon s'étant écoulé, et madame de Choiseul croyant que nous étions
tout seuls, me dit: On dit que votre roi est une tête,... et moi
voyant un homme qui était derrière elle, je répondis en baissant les
yeux: «couronnée. Elle s'avisa tout de suite que quelqu'un nous
écoutait: Pardon, me dit-elle, vous ne m'avez pas laissé achever, je
voulais dire, que votre roi est une tête qui annonce les plus belles
espérances.
III
LE DAUPHIN[5].
Monsieur le Dauphin, fils de Louis XV, aimait les sciences et lisait
beaucoup. Son grand désir était de donner à ses enfants un gouverneur
habile et savant; malgré cela il leur donna un homme inepte et
ignorant. Voici comme la chose se passa.
[5] Né en 1729, mort le 20 décembre 1765.
Le duc de la Vauguyon, affilié des jésuites et n'ayant point d'autre
mérite que celui d'être leur esclave, était le sujet auquel M. le
Dauphin et le parti des dévots destinaient cette place. Les personnes
du service intérieur de M. le Dauphin qui leur étaient dévouées, les
informaient tous les matins du livre que ce prince lisait, et de la
page, où il était resté; en conséquence les teinturiers de M. de la
Vauguyon lui arrangeaient un précis de tout ce qu'il était possible de
savoir sur cette matière, et les compères mettant la conversation sur
le même sujet en présence de M. le Dauphin, leur protégé bien
endoctriné parlait, non pas comme un livre, mais comme une
bibliothèque; et il fut choisi.
M. le Dauphin a eu la réputation d'avoir été extrêmement bigot; on
s'est trompé. Ce n'est pas lui qui, par goût ou par dévouement,
s'était mis à la tête des dévots: c'étaient eux et son épouse, qui,
placés derrière lui, le poussaient en avant comme étant leur chef, et
peut-être était-il bien aise de jouer un rôle qui lui donnait quelque
crédit.
Il haïssait les philosophes, et non la philosophie, car sa piété était
éclairée, et sa politique prévoyait les dangers de l'irreligion.
Il lisait tous les livres les plus défendus, et une petite anecdote de
ses derniers moments prouve qu'il envisageait la mort avec calme
d'esprit, et que son respect pour les cérémonies religieuses ne
l'empêchait pas de plaisanter. Après l'acte des saintes-huiles, le roi
sortit, appela le duc de Gontaut et lui dit: Je viens d'être bien
étonné. M. le Dauphin s'est mis à rire au milieu des cérémonies, je
lui en ai demandé la raison, et il m'a répondu: Demandez à M. de
Gontaut, qu'il vous raconte l'histoire du bailli de Grilles.
La voici: cet officier, commandant les grenadiers à cheval, était
mourant d'une fièvre maligne; on lui avait mis force vésicatoires aux
pieds, et lorsqu'on lui appliqua les saintes-huiles, sa tête était
fort embarrassée. Quand il fut rétabli, on lui demanda, s'il avait eu
beaucoup de douleurs? Pas trop, répondit-il, il n'y a que
l'extrême-onction, qui m'a fait un mal de tous les diables.
On se trompe souvent en jugeant les opinions religieuses des princes
sur l'extérieur de leurs pratiques. L'impératrice Marie-Thérèse a
passé sa vie au milieu des reliques, des images miraculeuses, et des
démonstrations puériles de la bigoterie la plus aveugle. Mais, après
avoir su par son médecin le nombre d'heures qui lui restaient encore à
vivre, elle se dépêcha de recevoir tous les sacrements; et, cela fait,
elle ne regarda plus aucun objet matériel de sa dévotion précédente,
pas même le crucifix, expédia encore plusieurs affaires, et termina sa
vie assise sur un canapé, au milieu de sa famille.
IV
LE MASQUE DE FER.
L'année 1756 a été la plus heureuse de ma vie, elle m'a comblé à l'âge
de vingt ans de toutes les jouissances de l'Italie et de Paris.
Je vivais à Rome au sein des beaux arts et chez le comte de
Stainville, alors ambassadeur de France, dans l'intimité d'une
société, dont les agréments étaient au-dessus de tout ce que j'ai
trouvé depuis à Paris de plus exquis en ce genre.
C'étaient avant tout le maître de la maison dans toute la fraîcheur de
sa joyeuse amabilité, et madame de Stainville à l'âge de dix-sept ans,
pleine de grâces, de gaieté, et annonçant déjà les qualités solides de
son coeur et de son esprit. Puis il y avait le bailli de Solar, l'abbé
Barthélemy, le président de Cotte, la Condamine, le marquis d'Alem et
M. Boyer de Fondcolombe qui composaient ce cercle, et les mêmes
personnages se trouvant réunis quelques années après autour de M. de
Choiseul, devenu ministre des affaires étrangères, nous nous
rappelions souvent nos belles soirées de Rome et de Frascati, les
différents sujets de conversation, qui nous avaient intéressés
davantage, et entr'autres le masque de fer.
Notre curiosité eut soin de réchauffer celle que M. de Choiseul avait
partagée avec nous, et ce ministre nous promit qu'il emploierait tous
les moyens qui étaient en son pouvoir, pour approfondir ce mystère.
Il commença par faire faire les recherches les plus soigneuses dans le
dépôt des affaires étrangères, et il ne trouva rien.
Ensuite il fut au roi qui, lui nommant successivement différents
personnages, auxquels on avait appliqué cet événement, fit connaître
par ses défaites qu'il ne voulait pas parler.
Alors on s'adressa à madame de Pompadour qui fit réellement
l'impossible pour vaincre la résistance du roi. Mais, après avoir
essuyé plusieurs rebuffades, voici le discours mémorable que ce prince
lui tint: Cessez de me tourmenter sur ce sujet, je ne puis pas vous le
dire, c'est le secret de l'État. Après MM. de Louvois et Chamillard,
personne n'en a eu connaissance que M. le Régent et le cardinal de
Fleury; ce dernier m'en a instruit, il n'y a au monde que moi qui le
sache, et il doit être enterré avec moi.
Eh, quel devait donc être ce vieux secret d'État que le roi n'osait
pas révéler à l'homme et à la femme en place, qui les savaient tous,
ceux du moment, ordinairement plus importants que ceux du temps passé!
Toutes les explications de ce mystère politique que l'imagination a pu
inventer, ne sont pas à l'épreuve de ce discours du roi, même la
supposition, que Louis XIV, puîné, ait exclu un frère aîné par une
faute de sa mère et par la nécessité de le soutenir, n'était pas une
flétrissure de la mémoire de ce monarque, et n'altérait point les
droits de son successeur à la couronne.
On est tenté de croire, que ce secret aurait pu donner atteinte à ces
droits et qu'une telle considération devait imposer à Louis XV un
silence éternel. Il fallait que la chose eût un rapport si direct et
si important à la personne de ce prince, qu'il ne pût pas la découvrir
sans rougir ou s'exposer. Comme on a pris grand soin d'effacer toutes
les traces de cette ténébreuse affaire, on en reste aux conjectures.
Peut-être la suivante s'accorderait-elle avec le discours de Louis XV
à madame de Pompadour, que j'atteste sur mon honneur être véritable et
exactement tel qu'il nous a été rendu le lendemain par M. de Choiseul,
lequel n'a cessé depuis, étant ministre de la guerre, de faire encore
les recherches les plus soigneuses dans les archives de ce département
et dans celles de la Bastille, sans obtenir le moindre éclaircissement
sur cet objet.
J'ai trouvé, il y a longtemps, dans un vieux livre, dont j'ai
malheureusement oublié le titre, une anecdote applicable au masque de
fer; je me souviens seulement que c'était des mémoires d'un officier
général, qui se disait «_confident intime de la reine Anne
d'Autriche_.» Il raconte, qu'étant arrivé de Paris à Lyon, où Louis
XIII se trouvait à l'occasion de la guerre de Savoye, le roi lui avait
demandé, quelles nouvelles il apportait? ayant répondu: qu'on disait
la reine grosse. Ce monarque, après avoir rêvé un moment, s'était
écrié en frappant du pied: Cela n'est pas possible!
Essayons de bâtir une hypothèse sur cette anecdote. Supposons que la
reine, enceinte du cardinal, ait chargé son confident de sonder le
terrain, pour s'assurer si le roi aurait bonne mémoire et se donnerait
la peine de calculer; que cette princesse, apprenant les marques de
défiance et d'emportement de son mari, redoutable pour sa cruauté, ait
craint de publier sa grossesse, qu'elle soit accouchée secrètement, et
qu'après la mort de Louis XIII, elle et le cardinal, restés maîtres
absolus en France, aient cédé au désir de mettre leur enfant sur le
trône, et de l'échanger contre le fils légitime du roi, et que la
tendresse maternelle ait sauvé de la mort, et condamné son autre fils
à porter ce masque de fer, lorsqu'on s'est aperçu de sa grande
ressemblance avec son frère. Cette hypothèse pourrait cadrer avec le
propos essentiellement important de Louis XV à madame de Pompadour,
car ce monarque se serait également déclaré par là illégitime
successeur de ses ayeux.
V
NECKER.
Les causes éloignées, qui ont produit la révolution sont si
nombreuses, et les prochaines si défigurées par les passions des
partis, leur champ a été si vaste et leurs routes si tortueuses, que
jamais historien ne se tirera de ce labyrinthe, pour en rapporter un
ensemble juste, vrai et satisfaisant. Combien ne se trompent donc pas
ceux qui de nos jours ne voient dans les causes prochaines, que deux
fantômes créés par leur ignorance ou leur désespoir. Pour un des
partis, c'est la reine; pour l'autre, c'est M. Necker, qui a été la
cause unique de la révolution. Comme cette dernière imputation est
sans comparaison la plus fausse et la plus injuste, que j'ai connu
pendant trente ans cet homme célèbre et malheureux, crucifié pour
avoir voulu sauver le peuple, et que j'ai vu de près les deux faces
opposées de la révolution, l'amour de la vérité et ma conscience me
pressent de dire ce que j'en sais, et surtout de peindre M. Necker.
Il était grand de taille, de caractère sérieux, froid, roide et
taciturne, ce qui le faisait paraître orgueilleux, dur et rébarbatif;
son esprit plus abstrait que brillant, sa politesse plus mesurée que
prévenante, et son coeur moins sensible que juste, le rendaient peu
aimable, mais infiniment estimable. Il affectionnait plus le genre
humain que ses amis, pour lesquels il ne faisait presque rien; il
aimait mieux voir en grand qu'en petit, et son ambition vertueuse
s'était livrée à l'espérance de devenir le bienfaiteur d'une grande
nation.
Peu de temps après son arrivée à Paris, il se fit connaître par la
générosité, avec laquelle il offrit tout ce qu'il possédait alors à
son ami le banquier Thélusson, qui éprouvait un embarras alarmant dans
ses affaires; il devint son associé, et leur maison prospérant
beaucoup, on attribua ces succès à l'habileté de M. Necker. Bientôt sa
réputation s'accrut par le rôle qu'il jouait à la compagnie des Indes,
dont il était syndic, et par ses liaisons avec les gens de lettres. La
république de Genève l'ayant nommé son ministre, il parut à la cour,
fut consulté, fit des plans de finance, composa l'éloge de Colbert, et
publia son fameux livre sur le commerce des grains, qui réfutait le
système des économistes. L'ensemble de toutes ces productions, joint
à des moeurs pures, des actes de charité, des procédés nobles et une
conduite pleine de sagesse et de droiture, donnèrent de lui l'idée
d'un homme distingué par ses connaissances, son génie et ses vertus.
La voix publique l'appela pour la première fois au secours de l'état,
et le jeune roi, attentif à la voix du peuple, le créa directeur de
ses finances. La guerre avec les Anglais, qui survint, dérangea
d'abord tous ses plans. M. de Sartine, ministre de la marine,
l'assassina par l'émission perfide et clandestine de dix fois
plus de billets qu'on ne lui avait permis de créer sur le crédit
de son département. Necker, au désespoir, prétendit qu'on optât
entre lui et Sartine. M. de Maurepas fit pencher la balance en
faveur de ce dernier, et M. Necker, qui avait déjà expérimenté la
presqu'impossibilité de faire du bien, se retira en 1781 sans regrets,
et sans accepter la pension qu'on lui offrait. Il ne fut regretté bien
véritablement que par les créanciers de l'état. Son successeur, M. de
Calonne, l'éclipsa totalement par son amabilité, les charmes de son
éloquence et l'enchantement de ses largesses. Mais bientôt les
profusions de ce ministre le forcèrent à mesurer l'abîme qu'il
creusait, et à changer de conduite. Jusque-là, il n'avait travaillé
qu'à se maintenir, mais calculant l'impossibilité de la durée des
moyens qu'il employait, son esprit supérieur vit jour à la possibilité
d'appliquer un grand remède à la grandeur du mal, et conçut
l'espérance courageuse d'abattre les abus et d'établir un nouvel ordre
de choses. Ne pouvant plus solder la reine, les princes et la cour, il
se tourna vers M. de Vergennes, le seul homme en qui Louis XVI avait
une véritable confiance. Il obtint par lui la parole d'honneur du roi
de le seconder dans son projet et de tenir ferme jusqu'au bout,
convoqua une assemblée des notables et l'ouvrit par un discours le
plus éloquent, le plus beau et le plus ingénieux, qui peut-être ait
jamais été prononcé; il commençait par le tableau le plus effrayant de
l'état désespéré, dans lequel se trouvaient les finances, et, après
avoir démontré la nécessité de tout entreprendre pour remédier à des
dangers si pressants, il expliqua la facilité d'y parvenir par les
moyens qu'il indiquait. Un de ces moyens était, autant que je me le
rappelle, un impôt en denrées à percevoir sur les productions de
l'année à proportion de la fertilité, projet analogue à la dîme de M.
de Vauban. Un autre moyen, qui était le principal, le plus efficace,
mais le plus difficile de tous, était le retranchement d'une grande
partie des abus, dont jouissaient le clergé, la noblesse et surtout
les grandes charges de la cour et de la couronne, dont M. de Calonne
montrait la foule, la grandeur, l'iniquité et l'insolence. Malgré les
oppositions, les intrigues et la défense enragée de ces grands
personnages avares, qui ne voulaient pas lâcher leur proie, tout
allait bien.
L'autorité du roi et les cris du public appuyaient les bonnes
intentions du ministre converti. La France allait être sauvée, et M.
de Vergennes mourut subitement. En observant combien il mourut à
propos et que, dès ce moment, tout changea de face, que le maintien
des abus fut assuré et M. de Calonne renvoyé, on est tenté d'ajouter
foi à l'imputation que la famille de M. de Vergennes a faite à ceux
qui avaient intérêt de le faire mourir[6]. Car lui seul était l'homme
qui pouvait faire agir le roi, et sans lui, M. de Calonne se trouvait
abandonné de tout le monde; il n'était plus aimé comme autrefois,
parce qu'il ne donnait plus rien; il n'était plus estimé, parce qu'il
n'avait pas été fort estimable. Si l'assemblée des notables eût bien
tourné, l'assemblée nationale ne serait pas survenue, et le clergé et
la noblesse se seraient conservés par quelques sacrifices! O justice
de la Providence! qui indique souvent le genre du crime par
l'analogie de la punition.
[6] M. de Vergennes mourut en 1787.
Durant cette assemblée des notables s'était élevée la fameuse querelle
de M. Necker avec M. de Calonne sur le déficit dans les finances, si
diversement énoncé par eux dans leurs comptes rendus; ils s'accusaient
réciproquement d'avoir menti, et ils disaient vrai, car chacun avait
menti, mais à bonne intention. M. Necker, pour sa commodité en cas
qu'on le rappelât, ou pour celle de son successeur, avait diminué la
dette nationale, afin de soutenir le crédit et de faciliter les
emprunts, sa ressource favorite, parce qu'elle pèse moins sur le
peuple que les impôts. M. de Calonne, au contraire, a sans doute
grossi les objets pour inspirer la terreur. J'ai eu une connaissance
exacte de la situation des finances, lorsqu'en 1770 j'ai quitté mon
poste à Paris, et n'ayant pas perdu de vue la dette nationale parce
que j'y étais fort intéressé, je puis affirmer qu'il est impossible
que l'un de ces ministres n'ait pas adouci, ni l'autre exagéré le mal.
Une suite de prodigalités, de déprédations, de fausses alarmes et de
mouvements révolutionnaires, qu'il serait trop long de développer, ont
amené insensiblement la promesse et la nécessité d'une convocation des
états généraux, dont l'idée avait pris naissance dans les espérances
offertes par l'assemblée des notables.
Nous voici à l'époque où commencent les grands reproches, qu'on fait
avec une sorte d'apparence à M. Necker, et dont je ne citerai que les
trois principaux. Le premier est d'avoir engagé le roi à accorder, au
moment même de la convocation des états généraux, tout ce que le
peuple français pouvait raisonnablement demander de lui, et à publier,
dès la fin de décembre 1788, ces dispositions débonnaires dans le
rapport de M. Necker fait à la clôture de son assemblée des notables.
Le second reproche est d'avoir décidé que l'on ne voterait pas par
ordres, mais par tête, après avoir accordé une double représentation
au tiers-état. Le troisième est de n'avoir pas employé la forme
ancienne de vérifier les pouvoirs des commettants devant une
commission royale, mais d'avoir assigné à la noblesse et au clergé
leurs salles particulières, comme pour les inviter à se séparer. Si le
danger des révoltes n'avait pas été si pressant, ni les besoins de
l'état si urgents, il aurait certainement mieux valu que le roi se fût
laissé prier, pour céder peu à peu aux instances de son peuple. Mais
a-t-on le droit de condamner M. Necker après les événements? Il faut
juger un homme qui a fait ses preuves d'honnêteté et de vertu, sur ses
intentions, et sur la question s'il a pu faire autrement.
M. Necker, témoin depuis si longtemps de la soumission d'un peuple
opprimé, du despotisme d'une cour déréglée, de l'instabilité des
volontés royales, du pouvoir des intrigues, et de l'incertitude de
rester en place, voyait un moment fortuné, où le roi consentait à
donner pour toujours un père à son peuple. Plein de sollicitude pour
le bonheur de ce peuple et d'appréhensions sur les vicissitudes
humaines, M. Necker a cru en conscience devoir mettre, à l'abri des
cabales, les plus beaux droits de la nation, et ne pouvoir lier le roi
trop tôt par une déclaration, que les circonstances rendaient
irrévocable. Voilà la raison principale, pour laquelle on a annoncé
sans marchander en décembre 1788, ce qu'il aurait certainement mieux
valu n'accorder qu'en avril 1789, si l'on avait eu à faire à un roi
plus ferme et moins obsédé. Pour ce qui est de la double
représentation du tiers, et de la décision, qu'on opinerait par tête,
je répondrai, qu'il était impossible et qu'il aurait été absurde de
faire autrement. D'abord, il paraît juste que des millions d'hommes
eussent au moins la parité avec autant de centaines, mais le but
principal et indispensable ayant été d'abolir les abus, et de faire
payer les privilégiés comme le reste de la nation, il fallait au moins
préparer une possibilité à y parvenir. En opinant par ordre, il est
clair que le clergé et la noblesse auraient été deux contre un, et la
pluralité des voix aurait encore été en faveur des premiers, si le
tiers n'avait eu qu'une simple représentation. On aurait donc agi
contre son but; toute la nation aurait été instruite d'avance, que la
convocation des états-généraux serait inutile, qu'elle n'était
qu'illusoire, le peuple se serait révolté, et le mal serait devenu
plus grand que jamais.
A l'égard du troisième reproche, je conviens que M. Necker a fait une
faute capitale, contre laquelle je n'ai rien à répliquer, sinon qu'on
doit pardonner une seule faute à un homme chargé d'une besogne
immense, à un homme dont l'oeil voit mieux les objets majeurs que les
détails, à un homme enfin plus exercé à s'occuper du bien qu'à prévoir
le mal.
Le tort le plus funeste de M. Necker, mais qui peut lui être moins
reproché que tout autre, est d'avoir été la dupe de son coeur. Il lui
paraissait impossible, que toute la France ne dût être pénétrée de la
condescendance du roi, et qu'on pût abuser de sa bonté; mais il ne
tarda pas à s'apercevoir qu'il s'était trompé, et, sans prévoir les
mauvaises intentions des chefs du parti qu'il avait affectionné, il
chercha à contenir le mal qu'il se reprochait, et se mit à étayer tant
qu'il pouvait l'autorité royale. Mais son crédit et son génie
n'étaient pas assez puissants, pour diriger les démarches du roi,
réprimer la fougue des prétentions du tiers-état, et faire entendre
raison aux privilégiés. Il perdit la confiance de son maître, se
rendit de plus en plus odieux à la cour, à la noblesse et au clergé,
et devint suspect à son parti, voulant réunir les extrêmes et accorder
des principes de contradiction, d'après les conseils de sa droiture et
l'impulsion de sa conscience. Il a éprouvé ce qui est toujours arrivé
à ceux qui étaient modérés au milieu des enragés.
Il serait cependant difficile d'imaginer même après coup, ce que M.
Necker aurait pu faire, pour remédier aux désordres du terrible combat
qui se préparait. Je pense que le meilleur, et peut-être le seul moyen
aurait été de gagner Mirabeau, ce géant des Jacobins, dont la langue
était une massue, laquelle dirigée par l'audace, le coup d'oeil et le
savoir faire de celui qui la maniait, frappait toujours des coups
décisifs. Ce favori de la populace, tout-puissant alors parmi les
factieux, connaissant tous leurs plans, et propre à les combattre à
armes égales, oui, j'ose le dire, il fallait le faire premier
ministre. Mais l'ambition glorieuse de M. Necker, et encore plus sa
moralité sévère, auraient reculé d'horreur devant la simple pensée
d'une alliance aussi monstrueuse pour lui. S'il avait pu prévoir,
combien de braves et honnêtes gens se verraient forcés sous le règne
de Robespierre à jouer des rôles de scélérats, pour opérer par cette
abnégation bizarre et presque héroïque de la vertu, le seul bien qu'on
pouvait faire alors, celui de sauver des victimes, peut-être M. Necker
aurait-il eu, en rougissant, le courage de s'abaisser à une telle
union, pour éviter des malheurs si inouïs.
Il est beaucoup plus aisé de dire ce que le roi aurait pu et dû faire,
lorsque la violence de la noblesse faisant schisme, avait poussé le
tiers à se déclarer la nation par le droit du plus fort. Le roi seul
pouvait terminer la querelle facilement, et avec de très-grands
avantages pour lui et pour son peuple. Il devait se déclarer pour le
tiers; d'abord il se mettait du côté le plus sûr, parce que c'était le
plus fort; son armée jointe au peuple, il n'y avait plus de combats à
craindre, parce que la partie devenait trop inégale; presque tout le
clergé, et une grande partie de la noblesse, auraient respecté son
invitation de revenir à la chambre nationale; une déclaration de Sa
Majesté à ceux qui vivaient de ses bienfaits, qu'elle les leur
retirerait en cas de désobéissance, aurait mis à la raison la partie
la plus considérable des privilégiés, et le tiers-état se serait sans
doute contenu dans des bornes plus justes, s'il n'avait pas été irrité
par des résistances trop protégées par l'autorité souveraine, et
révolté par la menace de l'armée qui se rassemblait.
C'est du 23 juin 1789, qu'on doit dater le vrai commencement de la
révolution. C'est dans ce jour mémorable, que M. Necker avait espéré
de réunir les ordres qui avaient fait schisme; il avait déterminé le
roi à se rendre dans l'assemblée nationale, et y prononcer un discours
composé par ce ministre, et dans lequel l'autorité royale, sacrifiant
presque tous ses droits, n'exigeait des partis que le sacrifice
réciproque d'une partie de leurs prétentions. Mais, les ministres
Villedeuil et Barentin, après avoir commencé par indisposer dès le
matin les membres de l'assemblée, en leur fermant l'entrée de la salle
entourée de gardes, sous prétexte qu'on l'arrangeait encore pour
l'arrivée du roi, ne s'en tinrent pas là. Ils osèrent changer le
discours avec la malice la plus noire, en y glissant les phrases les
plus choquantes pour l'esprit qui régnait alors, et quelques
altérations révoltantes. C'étaient de beaux présents arrangés par M.
Necker, accompagnés de soufflets et de coups de pied. Aussi ce
discours eut l'effet le plus désastreux. Le bruit s'en répandit avant
la fin de la séance. Necker donna sa démission, et il y eut une émeute
si effrayante, que le roi, et même la reine, furent forcés à employer
les prières les plus touchantes pour persuader M. Necker de rester.
Mais il eut grand tort de céder à ces instances; il devait au moins
exiger le renvoi de ses perfides collègues, qui, le déjouant partout,
mettaient des entraves à ses meilleures opérations, et qu'on peut
placer au nombre des ingrédients de la révolution. On profita des
craintes et de la jalousie, que cette émeute avait excitées dans l'âme
du roi, pour le porter à rassembler une armée, et à décider le renvoi
de M. Necker. Après un conseil secret, tenu le jeudi précédant la
prise de la Bastille, M. Necker essuya plusieurs avanies de la part
des princes, et M. le comte d'Artois disait partout qu'il méritait
d'être pendu.
Le 11 juillet 1789, le roi le congédia avec toutes les marques
d'affection et de regret, en le priant de partir avec tout le secret
possible. M. Necker obéit fidèlement, se rendit le même jour à
Saint-Ouen, et de là à Bâle, sans dire mot à personne. On ne fut
assuré de son évasion que le lendemain à midi, et alors commencèrent
les grandes scènes du peuple, chassant les troupes de Paris, et
promenant les bustes du duc d'Orléans et de M. Necker par les rues, et
les parcourant toute la nuit avec des flambeaux et des épées, sans
commettre d'autre excès que de demander des armes dans toutes les
maisons. Il est mémorable, et à jamais honorable pour les
sans-culottes, de n'avoir, malgré leur pauvreté, fait le moindre abus
de la facilité qu'ils avaient de piller. Trente mille gueux héroïques
étaient les maîtres de Paris rempli de richesses immenses, et ils
n'ont rien demandé que la liberté. Le 13 juillet, on commença à former
une garde nationale et à s'emparer des armes, qui étaient aux
Invalides. Le 14 juillet, la prise de la Bastille et les premières
victimes; du 15 au 16 juillet, la fuite des princes et des ministres;
le 16, l'assurance que le roi viendrait à Paris, et le 17, ce monarque
traîné pendant cinq heures de temps de Versailles à l'hôtel de ville,
environné de près de cent mille hommes armés d'épées, de piques et de
broches, et précédé de canons dont la bouche était tournée contre sa
voiture. Pendant cette longue et pénible route, ce monarque ne
témoigna autre chose, que beaucoup d'ennui du trop de lenteur de la
marche, et parla comme à son ordinaire, avec autant d'indifférence que
de tranquillité.
Après le compliment: Paris vient de conquérir son roi, que lui fit M.
Bailly, en lui présentant aux barrières les clefs de la ville, un
jeune étourdi lui en fit un autre. On passait devant la place Louis
XV, où il y avait un choeur de musique, et le jeune homme, fourrant sa
tête dans la voiture, dit d'une voix flûtée: «Sire, on va jouer: Où
peut-on être mieux qu'au sein de sa famille.» Le roi se renfonçant
dans le fond du carrosse, répondit tout bas en soupirant: «Tudieu,
quelle famille!» Arrivé à l'hôtel-de-ville, on l'y fit monter sous
une voûte formée avec des épées nues, qui se croisaient et
s'entrechoquaient avec un cliquetis effrayant. Exténué de fatigues, il
prit un peu de pain et de vin. On lui présenta la cocarde nationale,
avec laquelle il se montra au peuple ivre de joie et d'espérance. Au
retour, tournant le coin d'une rue, ce monarque pensa avoir l'oeil
crevé par la pointe de l'épée d'un homme, qui marchait à la portière,
et qui ne s'apercevait pas que le roi sortait la tête pour regarder en
haut; ce bon prince rangea doucement l'épée de côté, et dit: «Mon ami,
la paix est faite.»
M. Necker se rendit aux sollicitations touchantes du roi et de
l'assemblée nationale, mais surtout à la peinture, qu'on lui fit des
convulsions effrayantes qui agiteraient la France, s'il ne revenait
pas, et il revint. Jamais triomphateur n'a été environné d'autant de
gloire, d'enthousiasme et d'amour, que M. Necker faisant son entrée à
Paris. C'était une apothéose, mais le soir même de cette brillante
journée commença la décadence de sa grande destinée. Il avait
rencontré M. de Besenval qu'on allait exécuter; il promit d'obtenir sa
grâce, tint parole, mais fut dénoncé le même soir dans tous les clubs
des jacobins comme ennemi caché du peuple. Depuis persécuté par eux,
par la reine et la cour, abandonné par le roi et l'assemblée
nationale, on l'éminça au point, qu'après une longue série de peines
et de dégoûts, il fut renvoyé comme un laquais, et le peuple français
donna sur lui, qui était son idole, la première preuve de cette
horrible ingratitude, qu'il a exercée depuis sur tant d'autres, qui le
servaient de leur mieux, comme cela s'est toujours pratiqué dans les
démocraties.
Que n'a-t-il pas dû souffrir dans sa retraite cet homme si jaloux de
sa réputation, si passionné pour le bien public, et dont la vertu
était si délicate, en voyant sa gloire éclipsée, ses hautes espérances
trompées, et les horreurs qui désolaient la France, en apprenant les
calomnies que la rage et l'ingratitude répandaient contre lui, et en
éprouvant peut-être des reproches que sa conscience pieuse et malade
était seule en droit de lui faire, et que tout autre à sa place aurait
plus mérités que lui. Il est mort, sans doute martyr des souvenirs les
plus amers, buvant à longs traits le calice de regrets les plus
déchirants, et portant les péchés de la France avec la patience
religieuse de l'innocence souffrante.
VI
JOSEPH II et LÉOPOLD II.
L'empereur Joseph haïssait la flatterie, mais il ne dédaignait pas un
éloge transformé en critique, ou une louange, dont le ton prouvait
qu'elle n'avait pas été faite pour lui être redite: j'en suis un
exemple.
Une dame, qu'il aimait beaucoup, m'a confié que je dois le
commencement des bonnes grâces, dont il m'a honoré, à une phrase assez
libre, qui m'est échappée dans une lettre, écrite de Vienne au baron
de Frankenberg à Gotha; je lui disais: «que ce monarque ressemblait à
un ragoût parfait, où rien ne domine.» Effectivement ce prince n'avait
aucune de ces qualités saillantes, qui dépassent les autres et qui
marquent ordinairement dans le caractère d'un grand homme; toutefois
j'ai reconnu depuis, que ma comparaison n'était pas tout à fait juste.
Joseph II avait quelques traits dans sa physionomie morale qui le
distinguaient particulièrement. Il avait une activité rare, qui le
rendait capable de faire quatre fois plus qu'un homme ordinaire; aidé
par l'heureuse facilité de passer d'un travail à l'autre, sans
qu'aucune des idées précédentes se mélât aux subséquentes. Mais cette
activité, d'ailleurs si précieuse, devenait un défaut en lui, parce
qu'elle était souvent trop minutieuse et toujours fouettée par une
impatience, qui devançait quelquefois la réflexion, la marche des
lumières qu'il répandait, et le moment de l'opportunité.
Il s'est pressé de régner, comme s'il avait prévu qu'il n'avait pas de
temps à perdre; et bien des choses, qu'il a faites, ont soutenu sa
monarchie chancelante: surtout l'égalité de la justice pour toutes les
classes, qu'il a introduite, est devenue la source de l'attachement
que son peuple a témoigné à ses successeurs. La plus belle qualité
peut-être de Joseph II, si impatient pour agir, était sa patience pour
supporter la contradiction, sa longanimité et son mépris des offenses.
Tout ce que la bêtise, l'ignorance, la mauvaise volonté et la malice
ont de plus révoltant, il l'a éprouvé dans l'exécution des changements
qu'il voulait faire. On contrariait ses projets, tantôt par trop de
précipitation, qui ne lui laissait pas le temps du repentir, le tout
pour avoir la satisfaction de pouvoir lui reprocher la mauvaise
réussite d'une entreprise nouvelle. Tout autre que lui aurait fait
pendre et rouer, mais il n'opposait à ces contrariétés qu'une
vigilance et une fermeté imperturbables. Il était naturellement calme
et n'a jamais donné une preuve d'emportement, mais sa justice était
sévère; il la regardait comme son premier devoir, et comme la
principale vertu d'un monarque.
Il craignait d'être ce qu'on nomme un bon prince, mais il avait moins
sujet qu'un autre d'avoir peur d'être la dupe de son coeur peu
sensible, jamais tendre. Sa bonté se bornait à aimer le peuple, à ne
haïr personne, à être débonnaire, communicatif, affable, même familier
avec tout le monde, et singulièrement aimable pour ceux qui étaient de
sa société. Mais il n'avait point de favori, point de maîtresse, point
de ministre jouissant d'un grand crédit: jaloux de son autorité, il
était fortement en garde pour n'être gouverné par personne. Il parlait
beaucoup, comme tous les princes de sa maison; mais, quoique trop
verbeux, il contait agréablement, et le style de son discours se
serrait et devenait énergique quand, dans le tête-à-tête, il traitait
une matière intéressante.
Personne ne questionnait mieux que lui, ni n'excitait plus de
confiance par sa familiarité et sa cordialité; ses questions avaient
l'air et souvent l'intention de chercher un conseil, mais il ne
cherchait ordinairement que d'en trouver un qui s'accordait avec son
avis.
Quoiqu'il eût l'esprit très-cultivé, il n'aimait que les sciences
utiles et détestait les spéculations. Il connaissait parfaitement les
défauts et les ridicules des Viennois, s'appliquait à les corriger, à
plier leur roideur et à humilier leur morgue; il leur donnait lui-même
l'exemple de la politesse, et tâchait d'abattre les prétentions de
leur vanité, autant que l'aristocratisme de leurs déportements. La
simplicité de son costume, de son étiquette et de toute sa manière
d'être, avait le caractère d'une noble assurance de sa grandeur, bien
plus que d'une singularité, car cette simplicité lui était naturelle.
Son économie était plus louable en général que bien entendue dans ses
détails; son grand défaut, et en vérité il en avait peu, était d'avoir
été trop peu généreux. Il pensait que, parce qu'il sacrifiait toute sa
vie au service de l'État, sans se payer par les dépenses, que d'autres
souverains faisaient, pour satisfaire leurs passions, tous les
citoyens devaient de même se vouer à l'intérêt du bien public, sans
autre récompense que celle d'avoir bien fait leur devoir.
L'exemple de Frédéric II lui avait inspiré l'espérance de pouvoir
faire comme lui. Il est certain que jamais prince n'a été si bien
servi, ni à si bon marché, que ce roi; mais aussi jamais prince n'a su
nuancer plus finement, ni avec plus de justesse, les récompenses
réelles et imaginaires que lui, et l'avarice de son père qui avait
précédé sa petite lésine, la rendait non-seulement supportable, mais
lui donnait même un air de libéralité.
Je finirai par une anecdote plus intéressante que toute autre pour mon
esprit et mon coeur. Elle est un exemple bien singulier d'une étrange
sévérité, de la justice de Joseph II exercée sur un coupable et sur
lui-même.
Le lieutenant-colonel Székely estimé et aimé de tout le monde, s'était
rendu célèbre par plusieurs guérisons difficiles, qu'il avait opérées
avec des remèdes, que lui fournissaient les Rose-Croix; mais ces
messieurs l'avaient induit, par l'espérance de la pierre philosophale,
à leur donner le peu d'argent qu'il avait, et une partie de celui qui
se trouvait dans la caisse de la garde hongroise, dont il était le
trésorier. Le terme pour visiter cette caisse approchait et, se voyant
perdu, il alla se jeter aux pieds de l'empereur, et crut qu'en
s'accusant lui-même avant la découverte de son crime, il pourrait
exciter la clémence du monarque, par cette preuve de confiance en sa
générosité. Mais Joseph II, qui haïssait particulièrement les
Rose-Croix, le fit juger par un tribunal de justice, et non content de
la sentence qui condamnait Székely à un long emprisonnement, le
prince, irrité à un point inconcevable, casse la sentence et ordonne
que le lieutenant-colonel soit exposé au pilori et enfermé pour le
reste de ses jours. Alors parut un libelle dans lequel la cause était
plaidée de la manière la plus touchante, et l'extrême sévérité de
l'empereur dépeinte avec les couleurs les plus noires. On le mettait
au-dessus des Néron et des Caligula. L'empereur ayant lu ce libelle,
ordonna qu'on permît de le vendre, fit mettre Székely en liberté,
donna une pension à sa famille, et écrivit à l'archiduc Ferdinand à
Milan, où j'étais alors, par le même courrier qui nous apporta ce
libelle: «Des raisons importantes m'ayant déterminé à laisser
dorénavant un libre cours à la justice, et à renoncer à mon privilége
de faire grâce, vous, qui êtes mon représentant en Lombardie, vous
vous abstiendrez également de faire aucun changement aux sentences
criminelles des tribunaux.»
Je vois avec admiration dans la marche de toute cette aventure, que
l'âcreté offensante et injurieuse de ce libelle n'a point empêché
Joseph II de sentir la grandeur de sa faute, en le lisant; que son
repentir n'a point excédé dans la mesure de la réparation, et qu'il a
eu le noble courage de se punir lui-même en faisant publier l'exposé
horrible de ses torts; mais que, reprenant le ton de monarque absolu
dans la dépêche envoyée à son frère et qui, sans doute, a été une
circulaire, il a imprimé singulièrement le cachet de son caractère;
car c'est aux dépens de la clémence du souverain, qu'il a bien voulu
sacrifier la rigueur arbitraire à la justice inaltérable des lois.
LÉOPOLD II avait beaucoup de rapports avec l'empereur son frère, mais
ces rapports étaient différemment nuancés. Son activité plus pensive,
plus concentrée que remuante, n'était ni impatiente ni prématurée; au
contraire, souvent trop retardée par une humeur hypocondre, ou par des
excès de sagesse et de prévoyance. Il semblait avoir choisi pour
maxime le _Festina lente_ d'Auguste. Il se donnait du temps pour
régner, et il aurait érigé des colosses de prospérité, s'il avait pu
régner longtemps. Ce prince était minutieux, mais seulement dans la
spéculation et la formation de ses projets, et nullement dans sa
manière de travailler, car il ne faisait rien de ce qu'un autre
pouvait faire à sa place.
Léopold aimait les arts et les sciences, même spéculatives, car il
était devenu à la fin de sa vie très-savant janséniste. Il était moins
sensible que Joseph, ami plus tendre avec les femmes. Il était plus
communicatif que sincère, plus tolérant que bon, plus accessible que
populaire, n'affectionnant personne, mais aimant son peuple, comme un
père soigneux et éclairé. Encore plus jaloux de son autorité que
Joseph II, il n'avait à Florence que Favante, qui écrivait tout, sans
avoir le moindre crédit. Léopold était taciturne ou parleur, selon
l'assiette de sa santé.
Sa simplicité n'avait point le caractère de dédaigner la pompe, comme
celle de Joseph II, mais plutôt l'air d'une épargne excessive, surtout
dans les dernières années de son règne en Toscane. Alors, ayant été
admis dans un mauvais petit château près de Florence, où il s'était
retiré, j'y ai passé une heure, sans avoir vu ni gardes, ni
gentilhomme, ni valet de chambre, en un mot personne, excepté une
femme de chambre qui était placée près de la fenêtre d'un boyau,
servant d'antichambre à l'appartement de la Grande-Duchesse; celle-ci
était en casaquin comme une petite bourgeoise et cousait ainsi.
Elle nous dit de prendre des chaises. Peu de temps après, le Grand-Duc
arriva dans un mauvais frac brun, sans ses ordres, have, sec, et fort
hypocondre; il parla peu ce jour-là, mais il m'apprit pourtant quelque
chose de remarquable, il me dit: que dans sa tournée pour visiter
toutes les maisons de campagne des Médicis, il avait trouvé dans une
cache, pratiquée dans le mur, un grand nombre de poisons avec des
étiquettes, qui marquaient les époques de leurs effets et leurs
différents emplois. Il ajouta: que lui-même les avait portés à l'Arno
pour les submerger en sa présence.
La passion morale dominante des deux frères était la justice, mais
celle de Léopold était clémente, équitable et nullement sévère. C'est
ce qu'il a prouvé par son code criminel, si sublime pour la profonde
sagesse des précautions qu'il prescrit, si admirable pour la clarté de
son laconisme, et si digne d'éloges pour la merveilleuse humanité de
ses intentions. Ce bon prince, plus soigneux de corriger que de punir,
s'est particulièrement étendu dans son code sur le régime moral des
maisons de force et a proportionné la durée des peines à celle de
l'amendement des malfaiteurs.
Bien plus occupé de son peuple que de sa personne et de sa bourse, il
a défendu dans ce code les tortures cruelles, les peines raffinées et
les procédures extraordinaires qu'on employait partout ailleurs pour
découvrir et punir les attentats contre le souverain, et il a déclaré
qu'étant payé pour maintenir la sûreté publique il rembourserait ce
qui aurait été volé dans les rues et sur les grands chemins.
Quel législateur a jamais été si peu égoïste, si humain et si
généreux! Je sais de science certaine, que Léopold a composé et écrit
ce code lui-même et de sa propre main. Voilà le monument, qui seul
devrait suffire pour éterniser sa mémoire, et fermer la bouche aux
jugements absurdes et détracteurs, que des gens indignes de juger ce
prince, ont osé porter sur lui, dans un pays où il n'a pas eu le temps
de se faire connaître.
Léopold est aussi l'auteur d'une machine de police la plus parfaite
qui ait jamais été imaginée. Il l'avait composée de tout ce que celles
de Paris et de Venise avaient de plus ingénieux et de plus admirable
pour imiter la providence. Lui-même la surveillait sans passion, sans
personnalité, avec l'indulgence, la discrétion, la sagesse et le
secret d'un excellent confesseur. Si, après lui, on a transformé cette
belle machine en un tribunal d'inquisition, ce n'est pas sa faute.
Elle a eu le sort de toutes les choses les plus excellentes, qui sont
sujettes aux plus grands abus. On dirait que cette punition soit
attachée à l'audace humaine qui ose viser à la perfection. C'est cette
police, ce second chef-d'oeuvre de Léopold, qui a été la seule chose
qu'on lui ait reprochée à Florence. Mais elle a été précisément la
branche la plus louable, la plus sage et la plus parfaite de son
gouvernement, outre qu'elle avait le mérite d'assurer la sûreté des
individus et du souverain, sans charger l'état d'une nombreuse garde
de soldats, dont elle tenait lieu; cette vigilante bienfaitrice
diminuait les crimes en les prévenant, et servait de base à un code
criminel le plus doux qu'on ait jamais pu faire, pour constater la vie
précédente des coupables accusés, et pour en tirer des présomptions
pour ou contre la crédibilité des témoins.
J'ai vu arriver Léopold à Vienne, en 1790. Je dois avouer qu'à ma
grande surprise je l'ai trouvé si différent pour la figure,
l'embonpoint, l'humeur et les manières, qu'entrant chez lui, je
croyais que c'était un autre homme, qui avait pris sa place, et
pendant toute la demi-heure, que je lui ai parlé, je n'ai absolument
rien trouvé qui me le rappelât. Cet homme que j'avais vu cinq années
auparavant si maigre, si triste, si mélancolique et si silencieux,
était gros et gras, gai, et d'une loquacité presque indiscrète, car il
me passa en revue l'état de sa monarchie ébranlée par la dernière
guerre avec les Turcs, par le mécontentement de la noblesse de Bohême,
par les dangers de la diète prochaine en Hongrie, et par la révolte
des Pays-Bas; après quoi, il me fit l'énumération de ses craintes,
fort augmentées par les troubles que la révolution française pouvait
répandre sur toute l'Europe, et finit par une phrase qui, en vérité,
me paraissait le mot de l'énigme, pour se rendre raison de l'étrange
résolution qu'il prit de rétablir la forme du gouvernement de sa mère,
abolie par Joseph, et le pouvoir bureaucratique des ministres et des
grands seigneurs. Voici ce qu'il me dit: «Pendant de tels orages il
faut se mettre sous un arbre, jusqu'à ce que le ciel devienne plus
serein.» Cette phrase annonce non-seulement, qu'il ne voulait
conserver cette ancienne forme de gouvernement, si contraire à ses
principes, que lui-même avait inculqués à son frère, que jusqu'à des
temps plus calmes; mais, lorsque je la combine avec le caractère
pacifique de ce prince, elle me prouve aussi que son intention n'a
jamais été de se mêler sérieusement des affaires en France, ni de lui
faire la guerre.
Je lui ai même, dans cette première année de son règne, entendu faire
l'éloge et l'apologie de tant de belles choses, qu'on disait dans
l'Assemblée nationale; et la note donnée au mois de décembre suivant,
qui avait l'air d'une déclaration de guerre, n'aurait jamais été
suivie jusqu'au bout, si ce prince eût vécu. Elle n'avait été demandée
par le parti modéré, que comme une menace qui devait lui servir d'arme
défensive contre les jacobins. Mais ce grand et excellent monarque
mourut deux mois après, et la guerre se fit tout de suite après la
mort de celui, qui l'aurait déclinée ou qui l'aurait faite tout
autrement. Les émigrés et les enragés d'Allemagne, les officiers et
les généraux, qui savaient que Léopold n'aimait pas la guerre, Rome et
le parti des jésuites qui le détestaient, le peuple qui se rappelait
Joseph II, les flatteurs du nouveau gouvernement et enfin les
imbéciles qui répètent tout sans réfléchir: voilà les juges, dont les
âmes viles, méchantes, haineuses et vindicatives, ont osé critiquer,
calomnier et condamner la mémoire d'un prince que la postérité seule
est digne de juger; c'est l'ensemble de tous ces partis, qui a composé
le monstre à cent mille bouches, dont la dent impure a dévoré la plus
belle réputation d'un prince qui ait existé depuis des siècles!
Qu'on aille en Toscane, qu'on y admire les ruines de ses bienfaits,
qu'on y entende les regrets du peuple, et même ceux de la noblesse,
qui ne l'aimait pourtant pas, parce qu'il ne lui donnait point de
fêtes, parce qu'il ne faisait pas assez d'attention à ses priviléges,
parce que sa justice la traitait comme tout le monde, et parce
qu'enfin sa police espionnante et sévère gênait les passions et
l'ancienne licence des seigneurs florentins. Mais après avoir entendu
les réparations honorables, que la noblesse de Florence fait
aujourd'hui à ce prince méconnu par elle, c'est le peuple surtout
qu'il faut écouter. Quelles bénédictions touchantes données à son
ombre! que de larmes qui arrosent encore le tableau qu'ils vous font
d'un siècle d'or, dont il leur avait fait connaître les délices! Voilà
les preuves des titres, que cet excellent prince avait en sa faveur
pour prognostiquer ce qu'il aurait fait, s'il avait régné longtemps en
Autriche.
Mais, ne pouvant pas disconvenir que son règne en Toscane n'ait
présenté le modèle d'un gouvernement parfait, ses détracteurs ont
supposé, qu'il aurait fait tout de travers, parce qu'il était bien
différent de gouverner une grande monarchie, ou bien une petite.
La bonté équitable avec laquelle il avait débuté envers les Brabançons
révoltés, en leur offrant tout ce qu'ils avaient demandé à Joseph II,
a été dépeinte comme un excès, qu'il avait rendu peu croyable, et même
comme une fausseté qui cherchait à les tromper, tandis que c'était
l'unique moyen de les ramener, s'il avait pu être employé plus tôt.
On a tâché d'exalter le mécontentement du peuple au sujet de l'ancien
régime réintroduit, en grossissant les inconvénients qui en
résultaient, et blâmant le démenti que Léopold donnait à ses principes
promulgués en Toscane, sans réfléchir que ce n'était qu'une mesure du
moment, comme je l'ai dit plus haut. Ceux même qui avaient tant
souhaité la guerre l'accusaient de l'avoir provoquée, et tâchaient de
le rendre responsable des fautes et des malheurs qu'il aurait
certainement évités.
Parce qu'il s'était enfermé souvent avec Bischofswerder, le favori que
Frédéric-Guillaume lui avait envoyé, et qu'il faisait des expériences
alchimistes avec lui pour gagner sa confiance, on taxait la politique
de ce prince habile de chercher la pierre philosophale. Le côté par où
on a le plus tâché de l'attaquer, a été son libertinage qu'on a chargé
des couleurs les plus odieuses. Il est vrai qu'il aimait passionnément
les femmes, qu'il avait des maîtresses, auxquelles il donnait beaucoup
d'argent, jamais du crédit; mais n'a-t-on pas pardonné à tant d'autres
princes, qui ne le valaient pas?
Enfin, pour discréditer par un seul mot ses talents reconnus dans le
passé, ils ont dit que ce n'était plus le même homme, qu'il n'y avait
qu'à le regarder, qu'il était devenu gras, paresseux, débauché,
fastueux et insouciant; qu'il serait à Vienne aussi prodigue qu'il
avait été avare à Florence; que son faste et ses maîtresses
ruineraient l'État; que sa lenteur n'achèverait jamais rien; que sa
timide condescendance favoriserait les soulèvements des provinces, et
que son indolence finirait par abandonner les rênes du gouvernement à
ses ministres.
Voilà le précis des jugements, que l'impatience la plus arrogante et
la malignité la plus atroce ont prononcés contre Léopold, et qui ont
été répétés par l'ineptie la plus déraisonnable; on l'a jugé non sur
ce qu'il a fait, mais sur ce qu'il aurait pu faire ou ne pas faire.
O toi! le seul prince que j'aie pleuré, parce que je prévoyais combien
ta vie ou ta mort déciderait du bonheur ou du malheur de tant de
peuples, reçois ce grain d'encens que j'ai osé offrir à ta mémoire
dans cette faible apologie, en attendant la quantité incommensurable
de celui que la postérité brûlera à ton honneur dans le temple de la
vérité! Tu es le héros de mon coeur, moins merveilleux et étonnant
sans doute que celui qui, de nos jours, commande la terreur et
l'admiration, qui est encore plus grand par les maux qu'il a
détournés que par le bien qu'il a fait, et que mon esprit est forcé de
mettre au-dessus de tous les hommes!
VII
LE PRINCE KAUNITZ.
La monarchie autrichienne a eu beaucoup de généraux célèbres et un
seul ministre, le prince de Kaunitz. Ce grand homme en politique, qui
a marqué dans l'histoire autant par la longue durée de son ministère
que par le traité de Versailles, vit encore dans la mémoire de ses
contemporains par ses qualités personnelles et ses singularités.
Il était grand, bien fait, recherché dans sa parure, ridicule par sa
perruque à cinq pointes, fort grave dans son maintien, pathétique dans
son discours, et assez roide, mais sa roideur lui allait bien mieux
qu'aux autres seigneurs autrichiens; elle paraissait lui appartenir de
droit, elle avait même les grâces d'une contenance naturelle, et
portait le cachet de la supériorité.
Il ne saluait guère que de la tête ses amis avec un souris paternel,
tous les autres avec un air protecteur. Il était bon, juste, loyal,
désintéressé, quoiqu'aimant et demandant même tout bonnement aux
cours des cadeaux en vins, chevaux, tableaux et autres articles, qui
avaient rapport à ses goûts.
Il parlait en termes choisis, lentement et avec grande réflexion.
Personne n'a eu une érudition plus vaste que lui, dans la terminologie
technique, et elle était d'une grande recommandation auprès de lui
pour ceux qui la possédaient. Il se laissait séduire par un mot de ce
genre peu connu, autant que le duc de Choiseul par un bon mot.
Il était savant, aimait les arts, surtout la peinture, et protégeait
les artistes en tous genres, car même les ouvriers parfaits dans des
métiers subalternes étaient honorés de son estime particulière; et il
avait une véritable passion pour les ouvrages bien finis, au point
qu'un jour, au milieu d'un discours qui l'intéressait beaucoup, il
caressa ma plaque d'ordre, et interrompit la conversation en disant:
«Voilà une plaque qui n'a certainement pas été faite en Allemagne.»
Sa prudence, son sang-froid, son excellente judiciaire, et sa longue
expérience lui ont acquis à juste titre le nom du Nestor de la
politique de son temps. Il jouissait du bonheur d'avoir un grand
nombre de goûts, et de n'être sujet à aucune passion. Ses amis se
plaignaient du peu de bien qu'il leur faisait, mais ses ennemis
n'avaient à se plaindre d'aucun mal, ni d'aucune vengeance de sa part.
Il écoutait, avec une attention et une patience extrêmes, les détails
les plus diffus, et répondait exactement à chaque point; mais il
n'admettait guère la réplique.
En général il était pénible, dans les derniers temps surtout, de
traiter d'affaires avec lui à cause de sa surdité et de son peu de
ménagement; car, comme il était difficile d'obtenir une audience
particulière, on se trouvait réduit à lui parler fort haut, et à
s'exposer à une de ses fréquentes incartades devant tout le monde.
Il était fort économe de son travail, et paraissait prodigue de son
temps, en s'occupant longuement à des choses de fantaisie, et souvent
à des niaiseries; mais son but était de se ménager beaucoup de temps
pour penser, et de conserver la tête fraîche et bien reposée.
Une de ses maximes principales, qu'il débitait souvent, et dont
l'empereur Joseph aurait dû profiter, était de ne jamais rien faire de
ce qu'un autre aurait pu faire à sa place. «J'aimerais mieux découper
du papier, disait-il, que d'écrire une ligne qu'un autre pourrait
écrire aussi bien que moi.» Aussi était-il si avare d'écriture qu'il
ne signait les lettres de peu d'importance que par un K. En revanche,
il s'était imposé la loi de ne jamais quitter son bureau sans avoir
expédié tous les papiers qui se trouvaient dessus; de là provenaient
les retards et les heures incertaines de ses dîners. A juger de son
goût pour le fini, et de la lenteur, avec laquelle il soignait tout ce
qu'il faisait, il y a apparence que l'écriture devait lui coûter plus
qu'à un autre, mais le peu qu'il écrivait était parfait.
Ses attentions pour les personnes, qui venaient le voir, étaient
rares, par conséquent flatteuses et toujours essentielles, surtout
pour des précautions de santé. C'est de lui, qui d'ailleurs disait si
peu de choses obligeantes, que j'ai reçu le compliment le plus
délicieux qu'on ait jamais fait. Quand je le vis pour la première
fois, il me dit d'un ton grave: «Je me réjouis de faire la
connaissance d'un homme, dont beaucoup de monde m'a dit du bien, et
personne du mal.» Toutes les fois que je pense à ce compliment, je me
dis, je suis donc plus heureux que sage.
Malgré la reconnaissance et l'admiration que j'ai vouées à sa mémoire,
je dois parler de ses défauts et de ses singularités, parce que ce
sont surtout les petites taches, qui intéressent le plus dans la
physionomie d'un grand homme; elles consolent notre petitesse,
plaisent à notre malignité, et servent parfois à relever la beauté
d'un caractère, comme une mouche sur le visage d'une belle femme
relève sa blancheur.
Le défaut principal du prince de Kaunitz était l'égoïsme, mais qui,
étant calculé, simple et parfait, devenait raisonnable et ne faisait
du mal à personne. Il s'occupait avant toutes choses de sa santé, en
éloignant les chagrins, et sacrifiait toutes les convenances à sa
commodité, à ses goûts et à son bien-être. Déjà dans sa jeunesse il
avait accoutumé l'impératrice Marie-Thérèse à lui permettre de fermer
ses fenêtres et à prendre sa capote en sa présence, quand il trouvait
qu'il faisait trop froid dans sa chambre. Pour se maintenir dans une
température égale, il avait en hiver un surtout et un manteau, qu'il
ôtait ou qu'il prenait alternativement. A la fin du repas, on lui
portait un miroir, avec tout un attirail de dentiste, et il faisait
sans cérémonie une longue toilette de bouche devant toute la
compagnie. Accoutumé à se retirer à onze heures du soir, il ne se
gênait ni pour un archiduc ni même pour l'empereur, et s'il se
trouvait encore à cette heure à son billard, il lui tirait sa
révérence et le plantait là.
Il craignait extrêmement les odeurs, et lorsqu'une femme, même
étrangère, qui en avait, voulait se mettre à côté de lui, il lui
disait très-sèchement: «Allez-vous-en, Madame, vous puez.»
Pour ne penser ni à la mort ni à la vieillesse, il voulait qu'on
ignorât son jour de naissance, qu'on ne lui parlât jamais d'un homme
mourant, et même la mort de celui de ses fils, qu'il aimait le plus et
qu'il savait fort malade, ne lui a été annoncée que par l'habit de
deuil que son valet de chambre lui présenta. Son égoïsme était si
naïf, qu'il se jugeait et parlait de lui-même comme d'un tiers.
L'empereur Joseph avait fait faire le buste du maréchal Lascy et celui
du prince de Kaunitz. Sous le dernier on avait mis une inscription
latine pleine des éloges que méritait ce ministre; quelqu'un louant
devant lui la perfection du style lapidaire, qui régnait dans cette
inscription, le prince lui répondit: «C'est moi qui l'ai faite.»
Il était grand connaisseur en chevaux, excellent écuyer, et c'était
lui faire sa cour que d'aller l'admirer à son manége, où on le
trouvait tous les jours avant son dîner. Le Chevalier Keith, ministre
d'Angleterre, y envoya un jour un Anglais, qu'il voulait produire
avantageusement, et lui recommanda de louer le prince tant qu'il
pourrait et bien fort, comme il le faut pour un homme blasé sur les
louanges. L'Anglais, qui n'était pas grand louangeur, se battit les
flancs pour lui dire en rougissant: «Ah, mon prince, vous êtes le plus
grand écuyer que j'aie vu de ma vie!»--«Je le crois bien,» fut la
seule réponse qu'il reçut.
L'âge avait beaucoup aigri son humeur, qui allait quelquefois jusqu'à
l'insolence et qui traitait cruellement les gens qu'il n'estimait pas
particulièrement. En voici deux traits: Le prince Sulkowsky parlant à
son voisin dans un moment que le prince Kaunitz lui envoyait d'un
ragoût par un de ses domestiques favoris, le repoussa un peu rudement.
Le prince de Kaunitz s'en aperçut et lui dit: «Prince, si vous donnez
des coups de poing à mes gens, je leur ordonnerai de vous les rendre.»
Il aimait, étant à table, que la conversation fût animée, et d'être
amusé par ses convives. Un jour que personne ne se mettait en devoir
de parler, il dit à Madame de Clary, qui était chargée des invitations
et de faire les honneurs de la maison: «Il faut avouer, Madame,
qu'aujourd'hui vous m'avez invité bien sotte compagnie.»
Sa hauteur s'étudiait à se manifester surtout vis-à-vis de ceux qui
pouvaient être exigeants envers lui. Quand Pie VI vint à Vienne et lui
présenta la main, que tout le monde s'empressait de baiser
respectueusement, ce ministre se contenta de la prendre et de la
serrer avec la cordialité la plus familière. Mais tout comme il
cherchait à humilier les prétentions, il se plaisait aussi à honorer
singulièrement les talents, même dans les classes inférieures. Un
ambassadeur qui dînait chez lui pour la première fois ne se trouvant
pas encore dans le salon, quand le prince y entra, celui-ci se hâta de
faire servir et se mit à table, sans attendre l'ambassadeur; mais le
lendemain il fit retarder son dîner pour Noverre, maître de ballets,
qui n'était pas encore arrivé.
Lorsque Joseph II prit les rênes du gouvernement, il se servait du
prétexte de ménager la santé de son ministre et de ne vouloir pas
déranger ses habitudes, pour le prier de ne pas venir le voir et de
permettre qu'il vînt chez lui. Malgré cela il ne faisait rien
d'important sans lui, et l'apparence d'une diminution de crédit a
toujours été sauvée par les démonstrations les plus éclatantes d'une
extrême considération. Il en a joui encore sous le règne de Léopold,
et j'ai vu ce monarque venir avec l'impératrice au jardin du prince de
Kaunitz, pour lui présenter le roi et la reine de Naples. C'est dans
sa terre d'Austerlitz que reposent les cendres de celui qui, par le
traité de Versailles, avait éteint le germe de tant de guerres entre
la France et l'Allemagne.
Le prince de Kaunitz s'impatientait, quand la conversation tombait.
«J'aimerais mieux entendre des sottises, dit-il un jour, que ne rien
entendre du tout.» Le comte de Mérode, un de ses flatteurs, reprit
alors la parole et s'écria: «Il faut avouer que M. Pitt est le plus
grand ministre de l'Europe, êtes-vous content de moi, mon prince?»
Le prince de Kaunitz mourut le 27 juin 1794. Il dit un jour dans le
courant de l'abattement qui précéda sa mort, à son fils le comte
Ernest Christophe (né en 1737, mort le 19 mai 1797): «Mon ami, je sens
que je m'en vais, consolez-moi, encouragez-moi!»
VIII
MADAME GEOFFRIN ET SA FILLE.
J'aime à me retracer madame Geoffrin, dont l'amitié a été pour moi si
agréable et si utile: voilà mon excuse, si j'ose parler d'elle après
Morellet et d'Alembert. Les souvenirs, qu'elle a laissés à mon coeur
et à mon esprit, sont des jouissances, qui me sont particulières, trop
précieuses, pour que je les sacrifie à la crainte du qu'en dira-t-on.
J'étais de son lundi destiné aux artistes, de son mercredi appartenant
aux gens de lettres, et de ses audiences privilégiées, vouées aux bons
conseils, qu'elle savait donner à ceux qui avaient le bonheur de les
suivre, car aucun ministre de police n'a mieux connu Paris qu'elle.
Je suis redevable à ses leçons de l'aisance économique, commode,
honorable, et même politique, avec laquelle j'ai existé à Paris; je
l'entends encore, quand elle m'apprenait à me taire pour écouter de
manière à faire croire qu'on avait dit les plus belles choses du
monde; quand elle me prêchait de parler toujours aux gens de leurs
affaires, jamais des miennes, qu'au besoin, pour recevoir d'eux en or,
ce que je leur avais prêté en petite monnaie; quand elle me disait à
mon arrivée: «donnez-vous d'abord pour ce que vous êtes, mais soyez
tel constamment; ne vous imposez que les devoirs les plus essentiels,
mais sans y manquer jamais; au bout de l'année tous les moindres
reviennent au même.»
Voilà comme cette excellente femme me parlait en bonne mère, et comme
elle endoctrinait volontiers ceux de ses amis qui aimaient ses
conseils. Mais elle se mettait véritablement en colère contre ceux qui
ne les suivaient pas.
L'amour de l'ordre, une bienveillance active et une prudence consommée
étaient les ressorts principaux qui animaient le caractère de madame
Geoffrin.
Toutes les sottises lui donnaient de l'humeur, surtout celles de ses
amis, et comme on ne peut pas gronder tout le monde, et qu'elle avait
tout réduit en principes, sa règle était de ne gronder que ses amis.
Stanislas Poniatowski, recommandé à madame Geoffrin lorsqu'il vint à
Paris dans sa jeunesse, avait reçu d'elle de grandes marques
d'intérêt: entre autres, elle avait payé ses dettes pour le tirer de
prison, ce qui fonda entre eux une liaison constante et intime
d'amitié et de correspondance. Dans ses lettres il l'appelait sa chère
maman, et elle le nommait son fils. Quand il fut élu roi de Pologne,
voici le peu de mots qu'il lui écrivit: «Ma chère maman, je règne, ne
me grondez pas.»
L'origine de madame Geoffrin est extrêmement obscure. Il paraît
qu'elle avait été pauvre, mais fort belle, et que cette dernière
qualité a engagé M. Geoffrin, premier possesseur de la fabrique de
glaces et fort riche, de l'épouser. On avait de la peine à retrouver
quelques restes de cette beauté qui avait autrefois enchanté ses
contemporains, sans les rendre autrement heureux, car madame Geoffrin
a été fort sage, malgré la laideur et la bêtise de son mari. Son seul
amusement était de jouer de la trompette marine. Se plaignant pourtant
un jour de s'ennuyer beaucoup, on lui proposa de lire, et après bien
des débats sur le choix du livre, il emporta un tome de Moréri. Le
lendemain on lui demanda, s'il était content de sa lecture, il
répondit, «que cet auteur était trop scientifique pour lui, qu'il ne
le comprenait pas plus que s'il avait écrit en grec.» Alors on voulut
savoir de lui ce qu'il n'entendait pas. Il prit le volume de ce
dictionnaire, qui est imprimé en deux colonnes, et passant toujours de
la ligne d'une colonne à celle de l'autre, qui était vis-à-vis, il
leur demanda de lui dire en conscience, s'ils comprenaient quelque
chose à ce galimatias.
La manière d'être de madame Geoffrin peut se comparer au style de la
Fontaine. Il y avait beaucoup d'art, mais cet art ne paraissait pas.
Tout en elle semblait très-ordinaire, et pourtant personne ne
l'égalera jamais en voulant l'imiter.
Tout chez elle était raisonné, facile, commode, utile et simple. Son
ton bourgeois et son langage commun donnaient à son discours, plein de
sagesse et de raison, un caractère piquant et quelquefois sublime.
Elle aimait les sentences et les maximes; en voici une qu'elle
prouvait par son exemple et qu'elle avait fait mettre sur ses jetons
d'argent: «L'économie est la mère de l'indépendance et de la
libéralité.» Une autre, qu'elle pratiquait et qu'elle avait fait
encadrer, disait: «Il ne faut pas faire croître l'herbe sur le chemin
de l'amitié.»
Le genre d'esprit favori de madame Geoffrin était celui des
comparaisons, et elle en a trouvé qui sont infiniment justes et
ingénieuses.
«Si je considère, disait-elle, l'inégalité des richesses, les excès de
l'opulence et de la misère répandues sur le genre humain, je crois
voir une quantité de petits enfants étendus sur le plancher d'une
chambre en hiver, et qui n'ont entre eux qu'une seule couverture trop
courte et trop étroite pour les couvrir tous. Chacun s'efforce pour
tirer la couverture à soi et découvre tantôt une épaule et tantôt une
jambe de son petit voisin, mais ceux qui sont au milieu, quoique ils
étouffent de chaud, tirent si fort dans tous les sens, qu'une quantité
de ces pauvres petits, qui sont au bord de la couverture, restent nus
et meurent de froid.»
Elle comparait la société de Paris et ses individus à une quantité de
médailles renfermées dans une bourse, lesquelles à force de s'être
frottées longtemps l'une contre l'autre, ont usé leur empreinte et se
ressemblent toutes.
Madame Geoffrin, méthodique et compassée en tout ce qu'elle faisait,
l'était aussi dans la distribution des heures de sa journée. Elle
avait des heures fixes dans l'après-dînée, pour faire rencontrer
ensemble les différentes classes de personnes, qui pouvaient se
convenir, et souvent c'étaient des rendez-vous d'affaires, qui se
traitaient chez elle et dont elle était la médiatrice. C'était une
grande contrariété pour elle quand une visite indiscrète venait
troubler ses arrangements.
Le général CLERK, membre du Parlement et du parti de l'opposition,
était venu à Paris fort recommandé par lord Shelburne. Il était fort
fêté, surtout par les gens de lettres, et on l'avait présenté à madame
Geoffrin comme un homme savant et jouant un rôle considérable dans son
pays. Elle le pria à dîner, et lui, étant resté le dernier sans faire
mine de vouloir partir, elle lui demanda, s'il n'allait point au
spectacle, disant, qu'on donnait une nouvelle pièce et qu'il fallait
s'y rendre de bonne heure. «Non, madame, répondit-il, je n'aime pas le
spectacle français.--Vous aimez mieux sans doute vous promener et, par
le beau temps qu'il fait, vous trouverez beaucoup de monde aux
Tuileries.--Non, madame, je n'aime pas la promenade.--Mais apparemment
vous avez beaucoup de connaissances et par conséquent beaucoup de
visites à faire?--Oh non, madame, je ne fais point de visites.--Mais,
monsieur, dit madame Geoffrin impatientée, vous devez bien vous
ennuyer toute l'après-dînée.--Pardonnez-moi, interrompit le général,
quand je suis quelque part, après mon dîner, je cause et je reste.» Il
resta effectivement enraciné tout le long de la soirée, s'invita à
souper, sortit le dernier de la compagnie et ne revint plus, car
madame Geoffrin le consigna à sa porte pour toujours.
Plusieurs services, que madame Geoffrin a rendus à la princesse
d'Anhalt, mère de l'impératrice Catherine, et au comte de Bezkoy, que
cette princesse aimait beaucoup, et à la fameuse Anastasie, par la
suite sa favorite intime, ont produit la liaison et le commerce de
lettres, qui a existé entre Catherine et madame Geoffrin. Cette
dernière avait acquis un droit tout particulier d'écrire librement
tout ce que son zèle pouvait lui inspirer. Lorsque le manifeste sur la
mort de Pierre III parut, madame Geoffrin osa mander à l'impératrice
le mauvais effet, que ce mémoire, si contraire à ce que tout le monde
savait, produisait dans le public. Catherine, sans en être blessée,
répondit: Hélas! madame, ce mémoire n'a pas été composé pour les pays
étrangers, il a été fait pour un peuple, auquel il faut dire ce qu'il
faut croire. J'ai lu cette lettre, remarquable par sa naïveté et son
indulgence, et je puis en attester l'exacte vérité.
Madame Geoffrin avait une science physionomique assez singulière. Elle
prétendait reconnaître le caractère des gens par leur dos, et cela
donna l'idée à un peintre de ses amis de faire son portrait d'une
manière fort ingénieuse. On voyait dans ce tableau madame Geoffrin
par derrière dans sa robe de chambre grise, son linge plat et sa
coiffe noire, au fond d'une avenue et prête à entrer dans le cloître,
où elle avait coutume de faire tous les ans une retraite. Sa
ressemblance était frappante, quoiqu'elle tournât le dos aux
spectateurs.
Madame Geoffrin avait une fille qui ne lui ressemblait ni de figure,
ni d'humeur, ni de caractère, aussi ne l'aimait-elle guères, et
disait, que c'était un oeuf de canard, qu'elle avait couvé. Cette
fille était madame de la Ferté-Imbeault. Elle avait été fort belle, et
sa mère l'avait forcée d'épouser un mari vieux, jaloux et pauvre, pour
lui donner un grand nom, ce qui a été la source de leur
mésintelligence. Délivrée de bonne heure de la tyrannie de son mari,
son premier soin fut de s'affranchir de celle de sa mère, qui fut
obligée de prendre patience, voyant que sa fille avait hérité d'elle
la fermeté, l'esprit et la violence de caractère, suffisants pour lui
résister et pour être maîtresse absolue de ses volontés.
Madame de la Ferté-Imbeault était bonne, franche, gaie, vive, brusque
et bruyante, parce qu'elle était fort sourde. Elle s'était donnée une
existence très-singulière en se donnant pour folle. Ce rôle, qu'elle
appelait son domino, était joué par elle si parfaitement, que des
sots y étaient trompés, et qu'il faisait les délices des gens d'esprit
avec lesquels elle vivait. Elle soulevait de temps en temps ce joli
masque si agréable à l'amour-propre de tout le monde, pour montrer
adroitement les coins les plus intéressants de la figure naturelle,
et, mêlant la vérité aux extravagances, le savoir à l'ignorance, et la
sagesse à la déraison, elle savait faire aimer et respecter sa folie.
Ses succès en ce genre, joints à son goût pour les chansons et les
divertissements du bon vieux temps, inspirèrent à son imagination un
plan, dont l'exécution la rendit presque célèbre à Paris et dans les
pays étrangers. Se rappelant les plaisirs joyeux de la fête des fous
et de la mère folle à Dijon et les productions piquantes du régiment
de la Calotte, elle donna à ses idées une forme moins satyrique, plus
décente et encore plus gaie, parce que c'était de la folie toute pure,
et fonda l'ordre des Lanturlus. Ses lois principales étaient de
n'avoir pas le sens commun, de faire des chansons, et de dire des
bêtises spirituelles. Il était divisé en deux classes, celle des
_Lampons_, parce que le refrain de ses chansons était: Camarades,
Lampons; et celle des _Lanturlus_ dont les chansons finissaient par:
Lanturlu, Lanturlu. Madame de la Ferté-Imbeault s'était déclarée reine
de cet ordre, et distribuait à ses favoris les charges de la
couronne. Non-seulement toute la société était Lanturlus, mais aussi
beaucoup de grands seigneurs ont été admis à cet honneur, entre
autres: Paul I, alors grand-duc de Russie, le prince Henri de Prusse,
les ducs de Gotha et de Weimar, et même les deux frères de Louis XVI
ont demandé à être reçus, mais l'étiquette de Versailles était trop
sérieuse pour se prêter à ces folies, que la gravité pincée du prince
Henri n'avait pas dédaignées. Je le vis pourtant faire une grimace
fort plaisante, lorsqu'on l'obligea à se mettre à genoux, pour baiser
la main de notre reine.
Malgré toutes ces folies, madame de la Ferté-Imbeault faisait plus de
cas de la raison solide que du simple esprit. Elle passait ses
matinées à lire les auteurs anciens, surtout Plutarque et Montaigne.
Elle avait été amie intime du président de Montesquieu, mais elle
était un peu brouillée avec les gens de lettres, parce qu'ils la
croyaient plus dévote qu'elle ne l'était, à cause de ses liaisons avec
madame de Marsan, la patriarche des dévotes.
Ici je dois noter comme une chose singulière, que c'est madame de la
Ferté-Imbeault qui a introduit M. de Condorcet dans le monde et qui a
commencé sa fortune. Ce pauvre marquis était arrivé, recommandé à
elle, fort déguenillé, et n'ayant d'autres richesses que son grand
savoir en mathématiques et son livre du calcul intégral et
différentiel. Madame de la Ferté-Imbeault le prit dans une grande
affection; elle ne l'appelait que son intégral. Elle le produisit à la
cour, lui fit avoir une pension, mais prenant bientôt une place
distinguée parmi les philosophes, il tourna le dos à sa protectrice;
toutefois son ingratitude ne lui fit pas autant de mal qu'au duc de la
Rochefoucault, qu'il a fait massacrer.
La société que madame de la Ferté-Imbeault cultivait et amusait le
plus, était celle du marquis de Pont-Chartrain; elle y vivait
intimement avec le duc de Nivernois et M. de Maurepas.
L'amitié de madame de Marsan lui attirait celle des enfants de France;
elle était fort bien à la cour de Mesdames, extrêmement liée avec les
principales personnes du parlement, et tout cela, joint à une bonne
maison, lui valait une considération, qui l'emportait sur le ridicule
qu'elle voulait bien se donner. De tous les gens de lettres, qui
fréquentaient la maison de sa mère, elle ne voyait que MM. Grimm et
Burigny. Ce dernier, plus respectable par ses vertus et la grande
simplicité de son caractère que par ses écrits, avait été soigné dans
sa vieillesse par madame Geoffrin; mais sa décrépitude a été honorée
et égayée dans la maison de madame de la Ferté-Imbeault d'une manière
si touchante que jamais père, entouré de sa famille, n'a paru plus
heureux.
La bonhomie et l'imagination couleur de rose de madame de la
Ferté-Imbeault ont vu, ainsi que moi, fort en beau les commencements
de la révolution, mais sa raison en a pressenti les malheurs bien plus
tôt que moi, et elle a eu le bonheur de mourir quelques mois avant les
scènes affreuses du terrorisme.
* * * * *
_Lettre de madame Geoffrin à M. Bautin, receveur général des finances
à Paris._
A Vienne, ce 12 juin 1766.
Mon cher petit ami, je vous crois de retour de vos voyages, au moins
le serez-vous, quand cette lettre sera à Paris. Je suis sûre que vous
serez bien aise d'y trouver de mes nouvelles. Je suis arrivée à Vienne
samedi au soir et en parfaite santé. J'ai eu pendant tout le voyage
ces certaines belles couleurs, que j'avais pendant celui du Housset,
quoique je n'aie point bu le petit coup, ni chanté la chansonnette.
Je ne me suis pas ennuyée un seul instant pendant le voyage. Je
n'avais pour compagnie que mes deux femmes que j'avais priées de
causer entre elles en toute liberté; elles ont souvent dit des choses
qui m'ont divertie. J'avais porté des livres; je n'en ai pas ouvert
aucun que celui des postes d'Allemagne, et cette jolie carte qui
m'avait mise si injustement et si ridiculement en colère. J'ai fait
une pose en chemin à Durlach, où j'avais un ami. J'ai été tant
accueillie par le margrave et la margrave, que nous avons eu les yeux
mouillés en nous séparant. J'y ai été aussi à mon aise que je le suis
chez moi; on m'a fait promettre d'y retourner.
Le prince et la princesse ont de l'esprit et du goût pour les arts,
mais cela n'est ni éclairé, ni conduit; cette petite cour-là est
magnifique et servie à la française. Voilà mon premier succès dont mon
petit ami se serait rengorgé, mais tout ce que je vais lui dire est
bien pis que tout cela.
Il faut vous dire que mon voyage a fait mille fois plus de bruit à
Vienne qu'à Paris. Il y avait quinze jours que le prince de Kaunitz
avait donné ordre aux postes que l'on l'avertisse de mon arrivée. Moi,
je vous dirai dans la plus grande droiture de mon coeur, que je
comptais passer trois ou quatre jours à Vienne dans mon auberge, où
j'aurais vu quelques hommes, que j'étais bien sûre qui seraient bien
aises de me voir, et de repartir sans avoir rien vu.
Il en a été tout autrement. Dès le lendemain de mon arrivée, ma
chambre n'a pas été ouverte, qu'elle a été remplie de valets de
chambre et de pages pour me complimenter, savoir de mes nouvelles, et
me prier à dîner; et à onze heures, les ambassadeurs de toutes les
cours et tous les seigneurs, que j'ai reçus chez moi depuis bien des
années et dont je ne me souvenais plus, sont venus me voir, avec des
expressions de reconnaissance et de sentiment dont j'ai été confondue.
La princesse Kinsky, qui en est une autre que celle de Paris, qui est
la plus charmante personne qu'il soit possible d'imaginer, est venue
chez moi, et s'est tellement emparée de moi que nous ne nous quittons
pas d'un seul instant.
Le prince Galitzin est la première personne considérable que j'ai vue;
il est venu chez moi le soir même de mon arrivée. Il m'a priée à dîner
pour le lendemain, il voulait m'emmener chez lui, mais n'ayant pas
voulu accepter toutes ses offres, il m'a donné tout ce qui me manquait
dans mon auberge. Il m'a envoyé tous les matins du café à la crême;
son carrosse est le mien; enfin je suis comblée et accablée de ses
attentions. Quand je ne dîne point chez lui, on le prie à dîner où je
dîne, enfin nous ne nous quittons pas. C'est un homme adorable. Je
vous prie de le dire au prince Galitzin, votre voisin, en voulant bien
lui faire de ma part mille tendres compliments.
Le prince de Kaunitz, qui est ici non-seulement le premier ministre,
mais aussi le premier ministre de tous les premiers ministres de
l'Europe, a un pouvoir absolu et une représentation d'une dignité et
d'une magnificence inimaginables. Il a un jardin à deux pas de Vienne,
où on va dîner tous les jours; on y fait la meilleure chère possible
et servie avec une élégance charmante; il a une soeur, qui est veuve,
qui fait les honneurs de chez lui, et avec une politesse et une
attention qui enchantent tout le monde.
Le prince, après le dîner, sur les cinq ou six heures, revient en
ville pour ses affaires. La compagnie va de son côté faire chacun ce
qui lui convient, et l'on revient le soir en ville dans son
appartement au palais impérial. Cet appartement est superbe, bien
éclairé et rempli de toute la cour et la ville, et on y est comme si
on était dans son boudoir. On se cantonne, on demande une table sur
laquelle on s'appuie sans jouer, et on cause jusqu'à onze heures. On
ne soupe point; dans toute la ville on donne des rafraîchissements.
J'y passe toutes mes soirées, et j'ai la distinction, dont tout le
monde me fait de grands compliments, que le prince de Kaunitz est
assis à côté de moi, et qu'il me parle avec beaucoup d'intimité; et là
on me fait des présentations sans fin, en me parlant de ma grande
réputation et de mon grand mérite.
Vous autres, qui vous moquez de moi toute la journée, vous seriez
confondus, si vous voyiez le cas que l'on fait de moi ici! Le
lendemain de mon arrivée, la princesse Kinsky avec le prince Galitzin
m'ont menée promener à une promenade publique, qui est comme sont les
Champs-Élysées. L'empereur y était avec une des archiduchesses en
calèche; il venait à notre rencontre, je le vis autant qu'il m'était
possible en passant; il me regarda et fit des mines à madame de
Kinsky; après trente pas le carrosse s'arrêta et on cria: «Voilà
l'empereur qui revient.» Je me mis sur le devant du carrosse pour le
voir mieux, sa calèche s'arrêta. Il sauta en bas, et vint à la
portière du carrosse et me dit, «que, comme il partait la nuit pour
aller à un camp, il avait été très-empressé de me connaître.» Il me
dit «que le roi de Pologne était bien heureux d'avoir une amie comme
moi.» Je fus confondue et n'ai jamais été si bête; enfin je lui dis:
«Comment est-il possible que Votre Majesté impériale sache que je
suis au monde?» Il me dit «qu'il me connaissait très-bien, et qu'il
savait tout ce que j'avais quitté en quittant ma maison.» Enfin il me
parla comme s'il avait été à nos petits soupers du mercredi. Je voulus
me jeter en bas du carrosse pour me prosterner, il m'en empêcha avec
une grâce infinie.
Hier j'ai vu l'impératrice douairière régnante, et toute la famille
royale à Schoenbrunn. L'impératrice m'a parlé avec une bonté et une
grâce inexprimables; elle m'a nommé toutes les archiduchesses, l'une
après l'autre, et les jeunes archiducs. C'est la plus belle chose que
cette famille qu'il soit possible d'imaginer. Il y a la fille de
l'empereur, arrière petite-fille du roi de France; elle a douze ans:
elle est belle comme un ange. L'impératrice m'a recommandé d'écrire en
France que je l'avais vue cette petite, et que je la trouvais belle.
En quittant l'impératrice, elle m'a donné sa main à baiser, et comme
je lui ai demandé la permission à mon retour de lui présenter mes
respectueux hommages, elle m'a dit: «Je serais jalouse, si vous
retourniez par un autre chemin.»
Enfin, je crois rêver. Je suis ici plus connue que je ne le suis dans
la rue Saint-Honoré et de la façon du monde la plus flatteuse, et mon
voyage y fait un bruit, depuis quinze jours, incroyable. En voilà
bien long, mon cher petit ami, mais j'ai cru que je devais ce détail à
votre amitié. A Varsovie, je vous en ferai un autre. Adieu jusque là.
Je vous aime et vous embrasse, mon cher petit, de tout mon coeur, et,
en vérité, cela est bien vrai.
Je dis hier au soir au prince de Kaunitz: «Mon prince, la reine de
Trébisonde ne pouvait pas être mieux reçue que moi.» Il me répondit:
«Personne ne peut être vu ici avec plus d'estime et de considération
que vous; vous êtes respectée plus que vous ne pourrez jamais vous
l'imaginer.» Il est bien sûr que je ne l'ai pas imaginé et que je ne
l'imagine pas encore! Vraiment, vraiment, j'oubliais de vous parler de
l'homme que le roi de Pologne m'a envoyé pour me conduire chez lui.
C'est un gentilhomme qui a le titre de capitaine. Il parle toutes les
langues; il est très-entendu: il a à sa suite des meubles pour meubler
les auberges où je coucherai, vaisselle d'argent, cuisiniers,
provisions, et généralement tout ce qu'il est possible d'imaginer pour
rendre mon voyage très-commode.
Hé bien, mon cher petit ami, malgré mes succès, ma gloire et tous les
honneurs que l'on me rend, je sens que le plaisir que j'aurai de vous
revoir et tous mes amis, me sera bien plus sensible encore que tout
cela, et que je vous aimerai tous encore, s'il est possible, plus que
je ne faisais.
Mille tendresses à mon petit chat, à madame la vicomtesse, à M. votre
frère et à madame votre belle-soeur, et dites à M. de Chauvelin que je
compte sur son amitié, que j'en suis touchée et très-reconnaissante.
Faites-lui part de mes succès, afin qu'il ne se repente pas de
m'aimer.
Des compliments aussi, honnêtes et affectueux, à M. l'abbé Chauvelin;
je n'ai que lieu de me louer de lui. Enfin, mon cher petit ami,
entretenez-moi dans le souvenir de toutes les personnes qui m'honorent
de leur bonté et de leurs amitiés.
Voilà encore que j'oubliais de vous dire que l'impératrice m'a trouvé
le plus beau teint du monde. Vous voyez que ceci est une confession
générale.
Enfin, je pars demain de Vienne.
IX
LE MARÉCHAL DE BRISSAC[7].
Jamais ridicules n'ont été respectés en France comme ceux du maréchal
de Brissac. Ils étaient vraiment respectables, car ils avaient les
grâces de la naïveté, les charmes du romanesque, et le mérite d'une
réalité aussi estimable qu'extraordinaire.
[7] Jean-Paul-Timoléon de Cossé-Brissac, né en 1698, devint
maréchal de France en 1768 et mourut en 1784.
Son style gaulois, ses phrases amphigouriques, ses bas ponceaux
roulés, son juste-au-corps à grands parements, boutonné, les deux
petites queues qui terminaient sa frisure exhaussée, tout cela allait
parfaitement à l'air de son âme. De loin, on croyait voir un vieux
fou; mais de près, c'était un homme du temps des Bayards, et ce qui
rendait son héroïsme complétement aimable, c'est que les formes de sa
vertu étaient assez grotesques, pour ne pas trop humilier
l'amour-propre de ses contemporains.
On voulait un jour l'engager, par la crainte de déplaire à la cour, à
une condescendance équivoque; il répondit: «J'ai tous les courages,
hors celui de la honte.» Dans sa jeunesse, ayant pris querelle avec le
prince de Conti, au sortir de l'Opéra, et proposé de se battre avec
lui, il fut mené à la Bastille. Pour en sortir, il devait faire des
excuses à ce prince devant toute la cour. Ses parents eurent bien de
la peine à l'y résoudre; enfin, il promit d'obéir au roi. Arrivé dans
la galerie de Versailles, il s'approcha du prince de Conti, et il lui
dit: «Le roi m'a ordonné de vous demander pardon: je le fais, mais
vous pouviez vous faire honneur à meilleur marché, car, en vérité, je
ne vous aurais pas tué.» On le ramena à la Bastille: la guerre étant
survenue, il fut envoyé à son régiment et on n'en parla plus.
X
LA FAMILLE DE MIRABEAU.
Une autre originalité gauloise, mais fort différente de celle du
maréchal de Brissac, était le marquis de Mirabeau, surnommé «l'ami des
hommes.»
Montaigne avait fait sur lui l'effet que les romans de chevalerie
avaient fait sur Don Quichotte. Il aimait Montaigne et son style: il
avait raison, mais il l'imitait assez mal, se croyait Montaigne, et
avait doublement tort.
Le marquis de Mirabeau n'a été ni si bon, ni si méchant, que ses amis
et ses ennemis l'ont dit. La faiblesse de son caractère le rendait
l'un et l'autre, suivant l'impulsion des circonstances; il était
vaniteux autant que son ami M. de Pompignan; dès leur tendre jeunesse,
ils s'étaient admirés réciproquement, et avaient communiqué ce
sentiment à leurs familles qui l'ont poussé jusqu'à l'adoration.
Maîtres dans leurs maisons, ils ont été gâtés par un encens
domestique, qui est devenu puant au dehors. Si M. de Mirabeau a paru
mauvais père et mauvais mari, il faut convenir aussi qu'il avait une
femme débordée dans sa conduite, et un fils aîné, qu'il fallait
empêcher d'aller à l'échafaud; mais la manière despotique, avilissante
et haineuse, avec laquelle ce fils était traité et désespéré dans la
maison paternelle, parce qu'il était laid et indomptable par les
châtiments, étouffait en lui les sentiments d'honneur et d'ambition
qui devaient se trouver au fond de son âme courageuse, aigrissait la
violence de ses passions, et aiguisait son esprit si différent et si
supérieur à celui de ses parents. Je leur ai dit souvent qu'ils en
feraient un grand scélérat, pouvant en faire un grand homme. Il est
devenu l'un et l'autre.
J'ai contracté une liaison intime dans la famille de Mirabeau, en
opérant un raccommodement du chevalier de Mirabeau[8], mon ami, qui
était brouillé à mort avec sa mère et ses frères, pour son mariage
avec mademoi
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