Cours familier de Littérature - Volume 10
by Alphonse de Lamartine · French · Gutenberg #37604 · 470,738 chars · public domain (US)
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Title: Cours familier de Littérature - Volume 10
Author: Alphonse de Lamartine
Release date: October 3, 2011 [eBook #37604]
Language: French
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COURS FAMILIER
DE
LITTÉRATURE
UN ENTRETIEN PAR MOIS
PAR
M. A. DE LAMARTINE
TOME DIXIÈME.
PARIS
ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR,
RUE DE LA VILLE L'ÉVÊQUE, 43.
1860
L'auteur se réserve le droit de traduction et de reproduction à
l'étranger.
COURS FAMILIER
DE
LITTÉRATURE
REVUE MENSUELLE.
X
Paris.--Typographie de Firmin Didot frères, fils et Cie, rue Jacob,
56.
LVe ENTRETIEN
L'ARIOSTE
(1re PARTIE).
I
Sortons un moment de l'art sérieux pour donner quelques heures
d'attention à l'art du badinage; c'est le même art au fond, mais
appliqué à l'amusement de l'esprit au lieu de s'appliquer à l'émotion
de l'âme. Il faut s'amuser après tout, dit Voltaire; nous pensons, à
cet égard, comme lui. Il faut avoir du plaisir, le plaisir est une
des fonctions de l'homme; ce n'est pas en vain que la nature a donné
le sourire à nos lèvres: seulement il faut que le plaisir soit
innocent, délicat, spirituel, gracieux, et qu'on ne rougisse pas
d'avoir joui. Après avoir souri avec un grand poëte comme Arioste, on
rit avec un grand comique comme Molière. En d'autres termes, s'il faut
s'enivrer de temps en temps, il ne faut s'enivrer que de bon vin et
non pas de vil et dégoûtant breuvage. En d'autres termes encore, il
faut lire l'Arioste et non pas l'Arétin; il faut lire le _Roland
furieux_ et non _la Pucelle_.
Ouvrons donc ensemble ce poëme inimitable, oeuvre badine d'un homme
qui n'a point eu d'égal dans l'antiquité, point d'émule dans les temps
modernes: le _divin_ Arioste.
II
C'est un privilége unique de l'Italie entre toutes les nations d'avoir
eu deux jeunesses. Les autres nations, comme les autres hommes, n'en
ont qu'une: quand elles sont vieilles, c'est pour toujours; quand
elles sont mortes, c'est pour jamais. Malgré les théories plus
chimériques que réelles de ce soi-disant progrès indéfini et continu,
qui conduit les peuples, par des degrés toujours ascendants, à je ne
sais quel apogée, indéfini aussi, de la nature humaine, l'histoire
religieuse, l'histoire militaire, l'histoire politique, l'histoire
littéraire, l'histoire artistique, ne nous montrent pas un seul peuple
qui, après la perfection, ne soit tombé dans la décadence. Hélas!
ajoutons, ce qui est plus juste, qu'elles ne nous en montrent presque
aucun qui, de la décadence, soit remonté à la perfection. Les
résurrections sont d'immortelles espérances pour l'autre monde; mais,
pour celui-ci, on n'y ressuscite pas.
Il n'y a, disons-nous, qu'une exception unique à cette loi de
l'irrémédiable décadence des lettres et des arts: c'est la seconde
jeunesse et la seconde littérature de l'Italie au quinzième et au
seizième siècles, après quatorze ou quinze cents ans de dégradation.
C'est un phénomène qu'on n'a pas assez étudié, et qui ne s'explique,
selon nous, que par deux causes: d'abord la prodigieuse fécondité
morale de la race italienne; ensuite la séve nouvelle, vigoureuse,
étrange, que les lettres grecques et latines, renaissantes et greffées
sur la chevalerie chrétienne, donnèrent à cette époque à l'esprit
humain en Italie.
Quoi qu'il en soit, on s'extasie de surprise et d'admiration quand on
voit une terre qui a perdu l'empire du monde, puis sa propre liberté,
puis ses dieux, puis sa langue même; une terre qui avait produit
Cicéron, Horace, Virgile, reproduire tout à coup, dans une autre
langue, mais dans un même génie, Dante, Arioste, Pétrarque, le Tasse
et Machiavel.
Nous avons parlé de Dante, de Machiavel; nous vous parlerons bientôt
de Pétrarque, du Tasse. Aujourd'hui nous ne voulons vous entretenir
que de l'Arioste, l'Homère du badinage.
III
Nous sommes allé une fois à Ferrare, uniquement pour visiter la terre
où l'Arioste chanta et la maison qu'il construisit du prix de ses
chants; plus sage ou plus heureux que le Tasse, qui ne se
construisit, dans la même ville, qu'une loge dans un hôpital de fous!
Cette maison d'Arioste est encore vide aujourd'hui, comme par respect
pour sa mémoire: excepté une veuve ou un fils, qui oserait habiter la
demeure d'un homme surhumain?
Elle est petite, étroite et basse, cette maison; sa façade en briques,
percée d'une porte et de deux fenêtres, ouvre sur une longue rue
solitaire et silencieuse, pareille aux rues désertes, quoique
élégamment bâties, des quartiers ecclésiastiques de Rome. On dirait
d'un long cloître de chanoines dans les environs d'une cathédrale. Un
corridor fait face à la porte de la rue; une chambre à droite, une
autre à gauche, forment tout le rez-de-chaussée; un petit escalier de
pierre conduit par peu de marches au premier et seul étage de la
maison. Là étaient la chambre et le cabinet de travail du poëte; les
fenêtres prennent jour sur un petit jardin carré entouré d'un mur de
briques et entrecoupé de plates-bandes d'oeillets. Ce jardin, quoique
un peu plus grand, est tout à fait semblable aux petits parterres
encaissés de hauts murs, qui sont attenants à chaque cellule de
chartreux dans les vastes chartreuses d'Italie ou de France. Il y a
autant d'herbes parasites sur le gravier des petites allées, autant de
toiles d'araignées filées sur les arbres et sur les murs, autant de
silence; seulement il y a plus de rayons de soleil pour égayer les
passereaux gazouillant sur les tuiles rouges, et pour réchauffer le
poëte, quand il y descendait dans le frisson de la composition.
Arioste était très-fier d'avoir pu construire avec une certaine
élégance architecturale cet édifice pour ses vieux jours, du prix de
ses vers. On le juge à l'inscription en lettres romaines qui surmonte
la porte:
PARVA, SED APTA MIHI,
SED NULLI OBNOXIA,
SED NON SORDIDA, PARTA
MEO SED TAMEN ÆRE
DOMUS!
inscription qu'on peut traduire ainsi en vulgaire français:
«Maison petite, mais construite à ma convenance, mais n'enlevant le
soleil à personne, mais d'une propreté élégante, et cependant bâtie
tout entière de mes deniers personnels!»
Nous y restâmes plusieurs heures accoudé, tantôt à la fenêtre de la
rue, tantôt à la fenêtre du jardin, nous faisant à nous-même la
charmante illusion qu'Arioste allait rentrer, et que nous allions
jouir d'une soirée d'entretien avec ce bon sens exquis, avec cette
philosophie souriante et avec cette poésie fantasque qui s'appelèrent
autrefois l'Arioste.
L'_Angelus_ qui sonnait en carillon dans les nombreux clochers de
Ferrare et dans la tour carrée du palais des princes de la maison
d'Este, nous arracha à cette illusion et nous rappela à l'hôtellerie.
IV
Louis Arioste était né à Reggio, dans le duché de Modène, le 8
septembre 1474. Sa famille était noble; son père servait le duc
Hercule d'Este dans l'administration et dans la magistrature; ses
fonctions l'appelèrent à Ferrare, où il finit ses jours dans la
faveur du prince. Il avait dix enfants; le poëte était l'aîné de cette
belle et nombreuse famille, comme si la Providence l'avait prédestiné
à être le patron et le second père de tant de soeurs et de tant de
frères. Il se montra de bonne heure digne de cette tutelle sur sa
famille par la sagesse de sa conduite, le bon sens de son esprit, la
gravité précoce de ses moeurs, l'élégance de ses manières à la cour
des princes de la maison d'Este. Cette cour ressemblait à une colonie
de la cour d'Auguste, de Léon X ou des Médicis, transplantée dans la
basse Italie; des princes lettrés, des princesses héroïnes d'amour, de
poésie ou de romans, des cardinaux aspirant à la papauté, des érudits,
des artistes, des poëtes moitié chevaliers moitié bardes, s'y
réunissaient tous les soirs dans les salles somptueuses d'Hercule
d'Este à la ville et à la campagne. Ferrare était le salon de
l'Italie; la noblesse, la jeunesse, la beauté, la modestie d'Arioste,
le rendaient, comme le _Tasse_ le fut bientôt après lui, l'ornement et
le favori des hommes et des femmes de cette cour. La poésie était née
avec lui: il ne tarda pas à laisser échapper sous toutes les formes
les chefs-d'oeuvre légers de son imagination; des odes, des sonnets,
des bergeries, des pièces de théâtre composées à la requête d'Hercule
d'Este ou de son frère le cardinal Hippolyte d'Este, répandirent son
nom jusqu'à Florence et à Venise. Il ne négligeait pas cependant les
fonctions plus graves qu'il remplissait comme administrateur à Ferrare
ou dans les provinces; c'était un de ces esprits multiples, mais
précis, qui disposent à volonté de leurs facultés diverses, et qui
savent tantôt se servir de leur imagination, tantôt la dompter pour la
réduire à son rôle dans la vie: le charme, l'ornement ou l'amusement
de l'existence.
Mais il se sentait trop riche d'imagination et de poésie pour en
gaspiller les trésors en menue monnaie de cour et de fêtes, dans une
capitale de province. Il résolut, vers l'âge de quarante ans, de
construire un monument épique dans un style sans modèle dans
l'antiquité, qu'on pourrait appeler un badinage immortel.
L'esprit de son temps était moins à l'héroïsme qu'aux aventures.
L'Italie tout entière, après avoir combattu, s'amusait; le roman
avait naturellement succédé au poëme; les légendes, moitié héroïques,
moitié amoureuses, du moyen âge et de la chevalerie, étaient dans la
mémoire et dans la bouche des cours et du peuple. Cette héroïque folie
de l'esprit humain n'avait pas eu encore son expression complète dans
une épopée. Le chroniqueur _Turpin_, archevêque de Reims, avait fourni
par ses écrits appelés _romans_ une immense matière aux poëtes.
C'était l'Hérodote des temps de Charlemagne.
C'était en France que le roman était né; les troubadours provinciaux,
poëtes nomades et populaires, avaient donné le nom de leur langue,
_roman_, à ce genre de composition. Ces romans, dans lesquels Arioste
allait puiser les fables et les merveilles de ses chants, rappelaient
plus encore la Perse et l'Arabie que la France. C'étaient des espèces
de _Mille et une Nuits_ occidentales, récits merveilleux de
l'imagination des harems, des cours et des camps, auxquels on ne
demandait aucune vraisemblance, mais de la galanterie, de l'héroïsme,
de l'imprévu et du prodige; les héros, les chevaliers, les
enchanteurs, les fées, les femmes, en étaient les acteurs obligés; on
rattachait ces aventures à quelques traditions historiques du temps de
Charlemagne et de sa Table Ronde, ou bien au temps de l'invasion des
Sarrasins en Espagne et en France. On prenait ces récits tantôt au
sérieux dans le peuple, tantôt en plaisanterie dans les cours; de ce
mélange indécis de sérieux chez les ignorants, de plaisanterie chez
les lettrés, était né le germe d'épopée héroï-comique qui florissait
alors en Italie. Nous n'en ferons pas l'histoire. Le poëme _de Pulci_,
premier type de don Quichotte et source inépuisable où puisa Arioste,
le grotesque _cieco da Ferrara_; le _Roland amoureux_ de Boïardo,
merveilleuse débauche de verve de ce poëte, dans lequel Arioste n'eut
qu'à prendre tous ses personnages, déjà familiers à la multitude de
son temps; tous ces poëmes héroï-comiques et beaucoup d'autres moins
célèbres ouvraient la voie à Arioste: il n'avait qu'à y marcher mieux
que ses devanciers. Il allait se jeter dans des chemins déjà frayés à
travers des aventures déjà populaires, et faire mouvoir des
personnages historiques ou romanesques déjà familiers à l'esprit du
siècle: seulement il pouvait à son gré prendre ces personnages au
sérieux, comme le Dante ou le Tasse, ou les prendre en bouffonnerie
comme le _Pulci_ ou le _Boïardo_, ou enfin les prendre en bonne et
gracieuse plaisanterie héroïque, comme il le fit lui-même. La nature
attique et délicate de son imagination, la nature élégante et raffinée
de la cour de Ferrare, ne lui permettaient pas d'hésiter; il prit son
sujet en grâce, en folie, en ironie légère, tel qu'il convenait à un
grand poëte qui voulait badiner et non corrompre.
V
Cela fait, il employa les dix plus fortes années de sa vie studieuse
et solitaire à écrire le _Roland furieux_, le dernier mot de
l'imagination humaine!
Nous avons partagé longtemps l'espèce de dédain que les esprits
sérieux et tristes éprouvent par prévention contre ce miraculeux
badinage. On n'est pas toujours d'humeur de s'amuser ou de plaisanter,
même avec le plus beau génie des temps modernes. Un homme bien
supérieur à nous, Voltaire lui-même, quoique coupable d'une débauche
d'esprit bien autrement cynique et bien autrement répréhensible dans
son poëme de la _Pucelle_, avait commencé, comme nous, par mépriser
l'Arioste sur parole; mais quand il eut vieilli, quand il eut essayé
vainement lui-même d'imiter et d'égaler cet inimitable modèle de
plaisanterie poétique, il changea d'avis; il se reconnut vaincu, il
écrivit les lignes suivantes en humiliation et en réparation de ses
torts:
«Le roman de l'Arioste, dit-il dans son examen des épopées
immortelles, est si plein et si varié, si fécond en beautés de tous
les genres, qu'il m'est arrivé plusieurs fois, après l'avoir lu tout
entier, de n'avoir d'autre désir que d'en recommencer la lecture. Quel
est donc le charme de la poésie naturelle?... Ce qui m'a surtout
charmé dans ce prodigieux ouvrage, c'est que l'Arioste, toujours au
dessus de sa matière, la traite en badinant; il dit les choses les
plus sublimes sans effort, et il les conclut souvent par un trait de
plaisanterie, qui n'est ni déplacé ni recherché. Ce poëme est à la
fois l'_Iliade_, l'_Odyssée_ et le _Don Quichotte_; car son principal
héros devient fou comme le héros espagnol, et est infiniment plus
plaisant. Il y a bien plus: on s'intéresse à Roland, et personne ne
s'intéresse à Don Quichotte, qui n'est représenté dans Cervantes que
comme un insensé à qui on fait continuellement de mauvais
tours........ Il y a dans le _Roland furieux_ un mérite inconnu à
toute l'antiquité, ce sont les exordes de ses chants; chaque chant est
comme un palais enchanté dont le vestibule est toujours dans un goût
différent: tantôt majestueux, tantôt simple, même grotesque; c'est de
la morale, de la gaieté, de la galanterie et toujours du naturel et de
la vérité.» (Ici Voltaire traduit en vers, mais traduit faiblement,
quelques-uns des délicieux exordes que j'essayerai, à mon tour, de
vous traduire en prose.)
«Il a été donné au seul Arioste, continue-t-il, d'aller et de revenir
des descriptions les plus terribles aux peintures les plus gracieuses,
et de ces peintures, à la morale la plus sage. Ce qu'il y a de plus
extraordinaire encore, c'est d'intéresser vivement pour les héros et les
héroïnes dont il parle, quoiqu'il y en ait un nombre prodigieux. Il y
a, dans son poëme, presque autant d'événements pathétiques qu'il y en a
de grotesques. Arioste fut le maître et le modèle du Tasse; l'_Armide_
est d'après l'_Alcine_..... Je n'avais pas osé autrefois le compter
parmi les poëtes épiques; je ne l'avais regardé que comme le premier des
comiques; mais en le relisant je l'ai trouvé aussi sublime que plaisant,
et je lui fais très-humblement réparation. Le pape Léon X publia une
bulle en faveur de ce poëme et déclara excommuniés ceux qui en diraient
du mal. Je ne veux pas encourir cette excommunication.»
Nous savons, en effet, que deux souverains pontifes firent à l'Arioste
l'honneur de louer dans des bulles l'innocente et ravissante
plaisanterie du poëte de Ferrare, malgré les stances un peu trop
lestes dont quelques-uns de ses chants sont un peu trop diaprés. Mais
nous ne tenons pas pour avérée l'excommunication mentionnée par
Voltaire. Ces légèretés du style de l'Arioste, au reste, étaient dans
les moeurs de son pays et de son temps.
À ces observations de Voltaire il faut en ajouter une, qui donne seule
le secret de la composition de l'Arioste et du succès de cette oeuvre
en Italie. Ce secret, c'est le caractère national des Italiens, c'est
le génie du lieu et du peuple.
L'Italien est le seul peuple antique ou moderne qui ait à la fois
assez d'imagination pour s'enthousiasmer du merveilleux, et assez
d'esprit pour se moquer de son propre enthousiasme. C'est de cette
double faculté qu'est né le genre héroï-comique; ce genre a besoin,
pour être cultivé et senti, d'une dose égale d'enthousiasme dans le
coeur et de raillerie dans l'esprit. C'est précisément là le caractère
de l'Italien moderne: il imagine, et il rit de ses propres
imaginations; c'est aussi le caractère de la vieillesse dans les
nations et dans les individus. Quand l'Italie commença à vieillir,
elle produisit les poëmes facétieux du _Morgante_, du _Roland
amoureux_, du _Roland furieux_; quand l'Espagne toucha à sa sénilité,
elle produisit le _Don Quichotte_; quand la France sentit les
atteintes de l'âge après son dix-septième siècle, elle produisit
Voltaire et _la Pucelle_; quand l'Angleterre eut passé son âge de
raison pour arriver à son âge de désillusion littéraire, elle
produisit le _Don Juan_ de Byron, ce poëme de l'ironie de toute
chose, même de l'amour et de la poésie. Aussi tous ces ouvrages et
tous ces poëmes, où l'écrivain ou le poëte se moquent un peu
d'eux-mêmes et de leurs lecteurs, ne peuvent être lus avec agrément
qu'à deux époques de la vie: ou quand on est très-jeune et qu'on n'a
pas encore pleuré; ou quand on est très-mûr et qu'on ne pleure plus.
Très-jeune, on a ce franc rire de l'enfance qui n'a point de remords
ou de retour sur les tristesses de la vie encore en fleur; très-vieux,
on a ce rire un peu amer des derniers jours, où l'esprit, trop
expérimenté des illusions de la vie, se moque du coeur qui s'est
refroidi dans les poitrines. Nous ne conseillerons donc jamais à un
homme dans la maturité active de la vie, de lire l'Arioste; à l'âge où
les passions sont sérieuses, on ne comprendrait pas ce badinage avec
l'héroïsme ou l'amour. Le livre, quoique délicieux, tomberait des
mains. Il faut le lire avant l'âge des passions: c'est ainsi que nous
l'avons lu la première fois nous-même, avant notre vingtième
printemps; c'est ainsi que nous le relisons aujourd'hui après notre
soixantième hiver.
J'aime à me retracer avec vous le lieu, l'époque, les personnes, au
milieu desquels je lus ou j'entendis lire pour la première fois cette
féerie du coeur et de l'imagination qu'on appelle le _Roland furieux_.
Le lieu, la saison, les personnes, étaient admirablement adaptés par
le hasard à cette ravissante lecture. Laissez-moi recomposer la scène
et le tableau.
VI
C'était en Italie. J'avais dix-neuf ans; le printemps de la nature
correspondait au printemps de mes sensations. Sur une des collines
légèrement boisées d'oliviers, de mûriers et de myrtes, qui dominent
non loin de Venise la mer Adriatique, et qu'on appelle les collines
euganéennes, s'élève un vaste château de plaisance, ou plutôt une de
ces _villas_ de luxe, dans lesquelles les familles italiennes des
villes voisines s'établissent au printemps et en automne pour la
_villegiatura_, c'est-à-dire pour prendre du bon temps et du bon air
dans un voluptueux loisir, après les lassitudes du carnaval.
La villa était flanquée du côté du nord par une muraille végétale de
hauts et noirs cyprès qui la garantissaient du souffle des Alpes
allemandes; du côté du midi et de l'orient, elle était entourée de
belles terrasses enchâssées de caisses d'orangers qui formaient voûte
de feuilles sur la terre, et, quand le vent de mer les secouait, tapis
de fleurs blanches sous les pieds. Deux grands bassins encadrés de
marbre noirci par les années clapotaient doucement au milieu des
terrasses; chacun de ces bassins avait au milieu de l'eau un groupe de
sculpture vernissé de mousses, où des Neptunes, des Naïades, des
dauphins, vomissaient de leurs gueules, ou distillaient de leurs
cheveux, ou faisaient jaillir de leurs tridents des jets d'eau en
léger gazouillement, qui répandaient un son d'harmonica dans les
jardins et jusque dans les salles de la demeure. À l'angle extérieur
d'une de ces terrasses on descendait par une voûte souterraine en
cailloutage dans une grotte rustique d'où l'on voyait glisser, comme
des cygnes sur une pièce d'eau, les voiles de la mer Adriatique. Quand
le vent de _Libecio_ agitait les vagues, on voyait frissonner la mer
et courir l'écume avec ce sentiment de gaieté et d'immortalité que
donne au regard cette surabondante vie et cette renaissante jeunesse
des éléments qui semblent vivre et qui vivent en effet d'une nouvelle
vie tous les matins. L'eau qui découlait des bassins par une rigole de
marbre, traversait la grotte avec un léger gazouillement entre des
joncs. Des bancs de marbre régnaient tout autour de la grotte; elle
était tapissée de fleurs grimpantes renouvelées, à mesure qu'elles se
fanaient, par les jardiniers. Une pente rapide de gazon, comme un
glacis de forteresse, descendait de là vers la plaine; un bois de pins
maritimes s'étendait plus bas entre le glacis et la plaine; ses troncs
penchés par le vent, ses rameaux cuivrés par le soleil et les légers
parasols de ses cimes laissaient entrevoir la mer entre les branches
et par-dessus la tête des arbres. Leurs légers frémissements à la
moindre brise d'été remplissaient l'air et la grotte d'harmonies
fugitives, semblables à des plaintes d'eau ou à des chuchotements de
voix humaines qui se parlent tout bas.
C'était là qu'on passait les heures brûlantes du jour.
VII
J'avais été conduit, par une coïncidence très-naturelle de hasard et
de relations de famille, dans ce charmant séjour de villégiature.
La jeune comtesse Héléna G***, fille du prince G*** des États-Romains,
était veuve d'un officier supérieur des armées italiennes, mort de ses
blessures en Espagne. Ce général était allié à ma famille; il avait
amené sa femme en France pendant une de ses campagnes, et il l'avait
confiée à l'amitié d'une de mes proches parentes, chez laquelle
j'avais eu occasion de la voir souvent quelques années avant mes
voyages. Il était naturel qu'elle m'accueillît comme un enfant de la
maison, quand mes parents, pour achever mon éducation, m'envoyèrent
séjourner dans le pays qu'elle habitait maintenant elle-même; aussi me
reçut-elle avec le plus gracieux accueil à la ville dès que je me fus
présenté à elle, à titre d'ancienne connaissance et d'ancienne
familiarité en France. Elle partait le lendemain pour s'établir avec
sa société de printemps dans sa villa des collines euganéennes; elle
me proposa, d'un ton qui ne permit pas même l'hésitation, de m'emmener
avec elle, et de passer la saison des grandes chaleurs dans ses
jardins tempérés par le vent de l'Adriatique.
Il aurait fallu un autre coeur que le mien pour refuser une si
agréable hospitalité, à une époque de première jeunesse et de première
impression où l'on croit aimer tout ce qu'on admire.
Dieu! qu'elle me parut embellie et épanouie par les trois années
d'absence et de veuvage qui s'étaient écoulées depuis que je l'avais
vue pour la première fois! Le ciel d'Italie a des rayons qui font
fleurir deux fois les femmes comme les citronniers de cette terre;
elles ont autant de printemps que d'années, jusqu'à l'âge où il n'y a
plus de printemps que dans le ciel; c'est alors qu'elles disparaissent
du monde et qu'on ne revoit plus leurs charmants fantômes que dans les
corridors des monastères ou sous les colonnades de leurs églises; de
là leurs rêves montent pieusement au paradis, qui n'est encore pour
elles qu'une dernière floraison de leur éternelle jeunesse.
La comtesse Héléna pouvait avoir trente ou trente-quatre ans à cette
époque: encore ne pouvait-on lui donner ce nombre d'années que par
réflexion, et en voyant à côté d'elle grandir au niveau de sa tête une
charmante fille unique de quinze ans, qu'on appelait Thérésina: mince,
svelte, élancée, et pour ainsi dire diaphane.
La beauté de la comtesse Héléna, ou, comme on l'appelait parmi ses
amies, par abréviation familière, _Léna_, ne pouvait se peindre: les
mots et les couleurs, quelque nuancés qu'ils soient, ont des limites
que le talent même de l'Arioste ou de Corrége ne peut dépasser; la
beauté féminine n'en a pas, de limites. On aurait plutôt pu la chanter
en musique qu'on n'aurait pu la décrire en paroles ou la représenter
en couleurs. Il y a telle mélodie de Rossini, entendue dans une barque
portant deux fiancés sur une mer lumineuse, par une belle lune d'été,
dans le golfe de Naples, qui m'a fait revoir mille fois plus vraie
dans l'imagination la comtesse _Léna_, que tous les portraits et
toutes les descriptions du monde. Moi-même j'ai essayé vingt fois
dans ma vie, à tête reposée, de décrire sur une page en vers ou en
prose cette indescriptible figure avec tous les détails des traits,
des yeux, de la bouche, des cheveux, de l'attitude, sans avoir jamais
pu y réussir. Je déchirais la page après l'avoir écrite; je jetais la
prose ou les vers au vent, comme un peintre jette son pinceau
impuissant sur sa toile. On ne décrit pas l'ivresse, on ne peint pas
la verve; la beauté est la verve de la nature; la sienne semblait
enivrer l'air qui l'enveloppait et qui devenait lumineux et tiède en
la touchant; elle marchait, comme les héroïnes surnaturelles de
l'Arioste, dans un limbe d'attraits et de fascination auquel on
n'essayait même pas d'échapper.
Ce n'était cependant ni sa taille, plutôt harmonieuse qu'élancée, ni
ses cheveux blonds, dorés comme les régimes de mais suspendus aux
toits des chaumières de ses collines, ni ses yeux bleus, plus foncés
que les eaux de sa mer Adriatique, ni sa bouche souriante, ni ses
dents de nacre, ni sa tête ondoyante sur son cou de marbre un peu
long, comme la tête légère de la jument arabe sur son encolure, ni sa
démarche un peu traînante et un peu serpentante, comme celle de la
femme turque accoutumée au divan, et qui traîne ses pieds nus dans ses
babouches au bord de ses fontaines; ce n'était pas même le timbre
enchanteur de sa voix, où tintait un rire sonore et léger sur une
basse de mélancolie douce et tendre; non, ce n'était rien de tout cela
qui pouvait donner le trait dominant à ce portrait d'Italienne du
Nord. Il n'y a qu'un mot qui me la représente, et ce mot est étrange à
force de vérité: c'était une âme à fleur de peau! Sa beauté était une
transparence; on voyait au fond de son coeur, et tout ce qu'on y
voyait était si bon, si tendre, si intelligent, si serein, si souriant
et si compatissant à la fois, qu'on ne savait plus, en la regardant,
si c'était l'enveloppe ou la personne qu'on admirait involontairement
et unanimement en elle; ou, pour mieux dire, on ne pensait plus à
admirer, on s'attendrissait: l'attendrissement est la vraie forme, la
forme pathétique de l'admiration. Et puis cependant elle était si gaie
et si jeune d'esprit que cet attendrissement, sans cesse dévié par son
sourire, n'allait pas jusqu'à la passion et s'arrêtait au charme; le
charme est ce crépuscule et ce pressentiment de l'amour, où l'amour
devrait s'arrêter éternellement, pour n'arriver jamais jusqu'au feu,
jusqu'à l'amertume et jusqu'aux larmes.
Telle était la comtesse _Léna_; je n'ai connu que madame Malibran, sa
compatriote, qui me l'ait rappelée, non pour la beauté, mais pour
l'attraction de l'âme. Hélas! elles ne sont plus, ni l'une ni l'autre,
sur cette terre; elles sont remontées à ces régions inconnues d'où les
belles matinées se lèvent derrière les montagnes de leur pays, et où
les beaux soirs s'éteignent dans leur belle mer Adriatique. Quelques
vagues, attardées comme nos coeurs, gardent leurs derniers reflets et
les roulent jusqu'à la nuit, d'un rivage à l'autre, avec des lueurs et
des soupirs qui donnent leur mélancolie même aux éléments.
VIII
La société très-restreinte que la comtesse _Léna_ emmenait avec elle à
la campagne pour passer la _villegiatura_ se composait, outre sa
fille, d'un vieil oncle de son mari. On l'appelait le _canonico_. Ce
nom de _chanoine_ lui venait sans doute d'un prieuré ou d'un canonicat
qu'il possédait aux environs de Padoue. C'était une de ces figures
semi-joviales et semi-sérieuses, comme il y en a tant parmi les
membres les plus irréprochables du haut clergé séculier en Italie.
Quoique très-exemplaire dans ses moeurs et très-pieux dans ses
pratiques, le _canonico_ n'avait rien du rigoriste dans ses plaisirs
d'esprit; il avait un tel fond d'innocence dans le coeur, qu'il ne se
scandalisait jamais des légèretés décentes de lecture ou de
conversation autour de lui. La pruderie n'est pas la meilleure preuve
de bonne conscience. Il n'avait aucune pruderie; le fin rire et la
douce piété s'accordaient parfaitement sur ses lèvres; il n'entendait
mal à rien; son bréviaire sous le bras en sortant de la chapelle, rien
ne lui paraissait plus naturel que de prendre un Arioste dans son
autre main et de nous en lire quelques stances, qui finissaient
souvent par un éclat de rire. Les Italiens n'ont pas, sur ces
badinages d'esprit, le rigorisme des Français, et surtout des Anglais.
Ce qui badine est rarement coupable à leurs yeux indulgents. Le vice
est sérieux, le plaisir est folâtre; la bonne intention et la belle
poésie purifient tout à leurs yeux dans l'Arioste: seulement, quand la
strophe était un peu trop nue, le _canonico_ jetait son mouchoir sur
la page, comme le statuaire chaste jette une draperie ou un feuillage
sur une nudité de marbre. Cet excellent homme adorait sa nièce, et
surtout sa petite-nièce; il gouvernait la fortune et servait tout à la
fois de père spirituel et de père temporel à la maison.
Un professeur de belles-lettres à l'université de Padoue, vieil ami du
_canonico_ et de la comtesse, et qui n'avait pas d'autre nom que celui
de _signor professore_, complétait tous les ans la réunion. C'était un
homme d'une belle figure, entre cinquante et soixante ans, d'une voix
pleine et sonore, accoutumé à remplir les vastes salles de
l'université à Padoue. Il portait le front haut comme le verbe; son
geste, majestueux et presque héroïque, accompagnait toutes ses
paroles, comme s'il eût voulu les sculpter indélébilement dans la
mémoire de ses auditeurs. L'habitude de professer donne souvent un
pédantisme à la parole et une impériosité au geste, qui révoltent au
premier abord; l'homme n'aime pas à vivre avec les oracles. Mais le
_professore_ n'avait de l'oracle que l'extérieur; à son attitude près,
c'était le plus modeste et le plus conciliant des hommes. Il avait
pour fonction unique, dans la société, de rendre une espèce de culte,
uniquement poétique, à la comtesse _Léna_, et de composer sur chacun
de ses attraits, sur chacun de ses pas, sur chacun de ses sourires,
des milliers de sonnets, qu'on imprimait sur papier rose, qui se
distribuaient aux amis de la famille. On a dit plaisamment de ces
sonnets lombards ou vénitiens:
Les sonnets que Turin voit éclore en un an
Pourraient près de Ferrare engorger l'Éridan.
Le professeur avait, en outre, pour fonction, celle de lecteur dans la
maison de _Léna_. Contempteur né de la poésie moderne, et partisan
fanatique des écrivains et des poëtes du seizième siècle en Italie,
Dante était sa divinité, Arioste était sa monomanie. Il en avait une
édition dans toutes ses poches; ces éditions étaient surchargées de
notes sur toutes les marges; il écrivait depuis dix ans des
commentaires qui devaient élucider toutes les allusions du poëte de
Ferrare. C'est par lui que j'appris que l'Arioste, dans un voyage
qu'il fit à Florence, vers l'âge de quarante-cinq ans, conçut un amour
sérieux et durable pour une charmante veuve florentine à laquelle il
adressait mentalement toutes les louanges qu'il donne aux femmes
belles et vertueuses, et dont il retraçait quelques souvenirs dans
chacun des délicieux portraits de femmes dont son poëme est illustré.
Le _canonico_ et le _professore_ me prirent assez vite en amitié, par
indulgence d'abord pour ma jeunesse, par complaisance ensuite pour la
comtesse Léna, qui me traitait en frère plus qu'en étranger, et enfin
pour ma prédilection de novice en faveur de la langue et de la poésie
italiennes: seulement ils se hâtèrent de me prémunir contre mes
enthousiasmes juvéniles et inexpérimentés pour _la Jérusalem délivrée_
et pour le Tasse. «Poëme et poëte de décadence, d'afféterie et de
boudoir, me disaient-ils tous les deux, avec une moue de mépris sur
les lèvres. Jeune homme, ne donnez pas dans ce travers, ajoutaient-ils
souvent. L'Italie n'a que trois poëtes: l'un pour le surnaturel,
_Dante_; l'autre pour le naturel, l'_Arioste_; le troisième pour
l'amour, _Pétrarque_! Défiez-vous des autres: ils ne sont pas du bon
temps ni de la bonne langue.
--Je parierais que vous ne connaissez pas l'Arioste!» me dit un jour,
avec un air de supériorité un peu dédaigneux, le professeur. J'avouai
modestement que je ne l'avais pas lu encore.
«Il ne faut pas le lui faire lire, dit le _canonico_: il est trop
jeune, il y a trop d'_amourettes_, trop d'_Alcine_, trop de _Zerbin_,
trop d'_Angélique_, trop de _Médor_.
--Oui, mais il y a des _Ginevra_, dit en rougissant un peu la
comtesse, il y a des héros et des femmes adorables qui sont de bien
bonne compagnie pour une imagination poétique de dix-neuf ans;
pourquoi les lui interdire? On se modèle sur ce qu'on aime:
laissez-lui aimer les belles choses, les belles aventures et les beaux
vers; peut-être que, plus vieux, il aura eu des chagrins et il aura
trop de larmes dans les yeux pour lire ces divins badinages à travers
ses pleurs.
--Elle a raison, reprit le _canonico_, qui jamais ne contredisait sa
belle nièce, et je me charge, si vous voulez, de tout concilier.
Prêtez-moi votre divin poëme, mon cher professeur, ajouta-t-il en se
tournant vers son ami le rhétoricien érudit de Padoue, je me charge de
mettre le _sinet_ aux pages avant la lecture, de telle façon que le
jeune étranger, la comtesse et même ma petite-nièce Thérésina,
pourront tout lire ou tout écouter sans qu'il monte une image
scabreuse à l'imagination du jeune homme, ou une rougeur au front de
l'innocente. Je me piquerai peut-être un peu les doigts en émondant ce
rosier à quarante-cinq feuilles qui enivre depuis trois siècles notre
Italie; mais, à mon âge et avec mon caractère, on a la main callée et
la peau dure; on peut jouer avec les feux follets de l'Arioste sans
craindre de se brûler les doigts ou les yeux.
--Bravo! cher _canonico_, s'écrièrent en battant des mains la belle
comtesse Léna, sa charmante fille, le professeur et moi; nous pourrons
lire, et, si nous lisons une stance de trop, nous mettrons tous nos
péchés sur la conscience du chanoine.»
Ainsi fut convenu; après souper nous nous endormîmes tous avec la
perspective amusante des enchantements, des tournois, des aventures,
des amours, des chevaleries, des héroïsmes et des poétiques folies du
plus inventif et du plus gracieux des poëtes.
IX
La vie que l'on menait pendant la villégiature, dans la villa de la
comtesse Léna et de toutes les familles élégantes d'Italie, était
éminemment adaptée à ces longues lectures en commun qui sont
l'occupation des longues paresses d'esprit. La villa, immense et
paisible, composée de vastes salles tapissées de vieux tableaux, et de
quelques chambres hautes sous les toits, ouvrant sur les cours de
marbre de l'édifice, ou sur les longues avenues de myrtes et de
lauriers taillés en murailles, était généralement silencieuse comme un
cloître. On n'y entendait guère que le pas lourd et régulier du vieux
majordome de la maison, qui parcourait les corridors pour porter des
cruches d'eau aux portes des chambres des hôtes, et le jaillissement
monotone des jets d'eau retombant en notes argentines dans les bassins
de la cour intérieure. Tous ces édifices, dont l'architecte éloigne
avec scrupule les fermes, les basses-cours, les écuries, les cuisines,
les logements des serviteurs, semblent avoir été construits surtout
pour la sieste, ce sommeil diurne qui occupe un tiers de la journée
des Italiens. Les hôtes eux-mêmes se réunissaient et se rencontraient
peu dans la maison et dans les jardins, excepté à l'heure du dîner et
après la sieste, qui se prolongeait jusqu'au penchant du soleil sur
l'horizon de l'Adriatique. Le reste du temps appartenait à la
solitude; par moment le bruit d'une fenêtre qui s'entr'ouvrait en
battant mélancoliquement contre la muraille, et le bras blanc de la
comtesse Léna ou de sa fille qui écartait doucement le rideau pour
laisser rentrer le demi-jour dans leur chambre, appelaient
l'attention: un petit bâillement sonore qui s'échappait à haute voix
de leurs lèvres au réveil, un doux et tendre _oïmè_! exclamation
langoureuse qui accompagne un million de fois par heure, en Italie, le
geste de la femme entr'ouvrant ses persiennes après la sieste; c'était
là le seul bruit qu'on entendait autour de la villa.
Ce dernier bruit surtout me charmait; j'avais soin de m'éveiller le
premier, j'aimais à m'accouder sur ma fenêtre, qui était au-dessus de
la fenêtre de la belle veuve, pour recueillir ce doux _oïmè_! et pour
regarder cette blanche main qui se retirait sous sa manche de soie
noire, après avoir écarté le contrevent.
Il n'y avait point de déjeuner en famille; chacun jouissait de sa
première matinée à sa guise et sans rendre aucun compte de ses heures
jusqu'après midi. À sept heures du matin, le vieux, majordome
apportait à chacun, sur un petit plateau de vieux laque de Chine, sa
mousse de chocolat dans une tasse de Saxe, accompagnée de cinq ou six
_grissins_ de Turin, petites flûtes de pain durci au four jusqu'à la
moelle, et d'un grand verre de Bohême rempli d'eau à la glace: seul
déjeuner des peuples sobres nourris par le soleil, comme les
Espagnols, les Italiens, les Portugais, les Américains du Sud.
Après ce frugal repas, on restait ou on sortait, à son caprice. La
belle veuve et sa fille s'occupaient dans leur intérieur de quelques
détails de ménage avec l'intendant, le majordome et les fermiers de
la terre; le chanoine disait sa messe ou lisait son office à l'ombre
des longues allées de charmille du parterre; le professeur annotait
pour la centième fois son Arioste dans la bibliothèque, pavée de
manuscrits. Je prenais un chien au chenil ou un cheval dans les
écuries, et j'allais chasser ou chevaucher pendant quelques heures,
dans les bouquets de pin ou dans les sentiers de sable de ces
collines, à demi vêtues de chaumes ou de bois d'oliviers. Le son de la
cloche de l'_Angelus_ dans la tour carrée du village nous rappelait
tous au dîner.
On dînait alors en Italie au milieu du jour. Ce repas, chez la
comtesse Léna comme partout ailleurs, était sobre et court; une soupe
de pâte d'Italie saupoudrée de fromage de Parmesan râpé, du riz, des
oeufs, des légumes, quelques poules de la basse-cour ou quelque gibier
de la colline; un vin noir, épais et sucré, qui tachait le verre; des
figues et des olives du domaine, étaient tout le luxe de ces tables,
même dans les plus opulentes villas.
Après le dîner, chacun se retirait de nouveau dans sa chambre pour la
sieste; on dormait ou on rêvait, jusqu'à quatre heures. On
redescendait alors pour se rencontrer sur les terrasses, et pour
commencer nonchalamment une seconde matinée, jusqu'à l'heure où le
soleil touchait presque à la mer, où la première rosée du soir
mouillait l'herbe, et où l'on annonçait que la calèche était attelée
pour la promenade du soir, aussi régulière que le coucher du soleil.
C'étaient ces heures nonchalantes de l'avant-soirée entre la sieste et
la promenade du soir, que nous passions dans la grotte de rocaille à
respirer l'air de la mer, à causer sans suite, à rêver tout haut, à
jouer de la main avec l'eau courante qui scintillait et chantait dans
la rigole de marbre à nos pieds. Ce furent celles aussi que nous
décidâmes de consacrer tous les jours à la lecture de l'Arioste.
Le _canonico_ avait fait scrupuleusement sa tâche. Après son bréviaire
dit pendant la matinée, il nous apporta tout radieux un volume
poudreux d'une vieille édition de Venise, en faisant retentir les deux
couvertures du volume entre ses grosses mains. Il nous fit apercevoir
autant de sinets pendants en bas des pages qu'il y en a ordinairement
dans un livre d'église à demi couché sur le pupitre à gauche de
l'autel. «Voilà vos limites, dit-il avec un sourire grave au
professeur, à la comtesse Léna, à Thérésina et à moi; vous ne les
franchirez pas: mais, entre ces limites, vous pourrez vous promener à
votre aise à travers les plus riants paysages, les plus merveilleuses
aventures et les plus poétiques badinages qui soient jamais sortis de
l'imagination d'une créature de Dieu.»
Nous promîmes tous de respecter religieusement les sinets sacrés que
le _canonico_ avait certainement empruntés à un de ses vieux
bréviaires, et nous prîmes séance dans les attitudes diverses du
plaisir anticipé de la curiosité et du repos: le chanoine sur un grand
fauteuil de chêne noir sculpté, adossé au fond de la grotte, et qu'on
avait tiré autrefois de la chapelle pour préparer au bonhomme une
sieste commode dans les jours de canicule; le professeur sur une
espèce de chaise de marbre formée par deux piédestaux de nymphes
sculptés, dont les statues étaient depuis longtemps couchées à terre,
toutes mutilées par leur chute et toutes vernies par l'écume verdâtre
de l'eau courante; la comtesse Léna à demi assise, à demi couchée sur
un vieux divan de paille qu'on transportait en été du salon dans la
grotte, les pieds sur le torse d'une des nymphes qui lui servait de
tabouret, le coude posé sur le bras du canapé, la tête appuyée sur sa
main; sa fille Thérésina à côté d'elle, laissant incliner sa charmante
joue d'enfant sur l'épaule demi-nue de sa mère; moi couché aux pieds
des deux femmes, à l'ouverture de la grotte, sur le gazon jauni par le
soleil, le bras passé autour du cou de la seconde nymphe et le front
élevé vers le professeur, pour que ni parole, ni physionomie, ni
geste, n'échappassent à mon application. Boccace aurait fait une
description de cette lecture au bout d'un jardin; Boucher en aurait
fait un tableau: mais ni Boccace ni Boucher n'auraient pu en égaler le
charme, à moins que la comtesse Léna et sa jeune image, répercutée en
ébauche dans le visage de sa fille Thérésina, n'eussent posé devant
eux, comme elles posaient en ce moment devant nous.
X
Le professeur ouvrit le livre; mais il ne regarda même pas la
première page, tant il savait par coeur l'exorde chevaleresque du
poëme; et, d'une voix magistrale, qui faisait résonner l'antre comme
un instrument à vent, il nous récita les premières stances:
Le donne, i cavalier, l'arme, gli amori
Le cortesie, l'audaci imprese io canto, etc.
c'est-à-dire en style littéral, le seul qui rende l'intention et le
génie local du poëte:
«Les femmes, les chevaliers, les combats, les amours, les galanteries,
les aventures héroïques je chante, qui furent au temps où les Maures
d'Afrique passèrent la mer et ravagèrent si cruellement la France,
etc., etc.
«Je me propose de dire, par la même occasion, de Roland, des choses
qui n'ont jamais été dites encore ni en prose ni en rimes; d'homme si
sensé et si estimé qu'il était au commencement, il devint, par amour,
insensé et furieux. Je dirai ces choses, si toutefois celle qui m'a
rendu presque aussi fou que lui, et qui m'enlève de jour en jour
davantage le peu de sens que j'avais, m'en laisse assez pour accomplir
ici ce que j'entreprends!
«Ô généreux descendant d'Hercule, ornement et splendeur de notre
siècle, Hippolyte (d'Este), puissiez-vous accueillir le peu que votre
humble serviteur veut ainsi vous offrir; ce que je vous dois, je peux
essayer de le payer en paroles et en ouvrage d'encre, et, si je vous
donne si peu, ne me l'imputez pas à ingratitude, puisque tout ce que
je peux donner, je le donne à vous!»
--Voyez, dit le professeur en s'arrêtant après ces deux premières
stances, quelle sobre exposition et quelle invocation à la fois
modeste et touchante à l'amitié de ce prince. Hélas! le pauvre poëte,
ajouta-t-il, il n'avait pas besoin d'enfler sa voix pour célébrer la
générosité de ses souverains, qui ne le payèrent presque jamais qu'en
applaudissements et en familiarité. À l'exception d'Auguste, des
Médicis et de Louis XIV, les princes et les nations semblent s'être
réservé le privilége d'ingratitude envers ceux qui les illustrent. Le
Tasse, après Arioste, devait en être un mémorable exemple, à la même
cour de Ferrare.
--Que voulez-vous, dit le _canonico_, on ne peut pas recevoir deux
fois sa récompense, quelque bon ouvrier qu'on soit; les immortels sont
payés par l'immortalité.--Ah! si j'avais été une Lucrèce Borgia ou une
Éléonore d'Este, s'écria la comtesse Léna, j'aurais voulu donner à ces
deux divins poëtes la moitié de mon revenu pour que l'un me fît
pleurer le matin et que l'autre me fît sourire le soir!--Vous dites
mieux que vous ne pensez, reprit le professeur en disant _sourire_,
car vous allez voir que l'Arioste ne déride jamais son génie jusqu'à
la bouffonnerie, ce défaut de ses prédécesseurs dans la poésie
héroï-comique, mais seulement jusqu'à la légère plaisanterie. Il est
badin et jamais cynique; sa poésie est de la fantaisie toujours, de la
sensibilité quelquefois, de la crapule ou de la grimace jamais.
L'imagination ne se salit pas avec lui, elle _s'enjoue_, si le
seigneur français me permet cette mauvaise expression dans sa langue.
Ce n'était pas un homme de l'espèce de votre curé de Meudon: c'était
un homme de bonne compagnie, d'une éducation achevée, d'une figure
aussi belle et aussi noble que son génie; vivant le matin dans sa
bibliothèque, rêvant le jour dans les bois et dans les jardins des
environs de Ferrare, récitant le soir aux dames et aux courtisans
d'une cour oisive et élégante les charmantes badineries de sa plume,
et nourrissant comme une foi terrestre, dans son coeur, un amour
délicat et respectueux pour sa charmante veuve de Florence; culte
intime qui l'aurait empêché jamais de profaner dans la femme l'idole
féminine dont il était l'adorateur.--Et pourquoi ne l'épousa-t-il pas?
dit la belle veuve Léna en faisant des lèvres une petite moue
d'impatience. Si j'avais été d'elle, j'aurais préféré l'amour d'un tel
_cavaliere_ à la main du premier prince d'Italie!--Cette charmante
veuve, répondit le professeur, était de la riche famille des Amerighi
de Florence dont un membre, Amerighi Vespuzio, donna son nom au
nouveau monde. Sans doute la médiocrité de fortune d'Arioste fut
l'obstacle qui s'opposa à leur union, car elle l'aimait et elle
pressentait sa gloire. Il allait la revoir à Florence toutes les fois
qu'il traversait la Toscane pour aller à Rome ou pour en revenir, dans
les ambassades dont il fut honoré par les princes de Ferrare auprès
des papes et surtout de Jules II et de Léon X. Cette belle personne
se nommait Geneviève, _Ginevra_: il lui adressait mentalement des
élégies, des odes et des sonnets d'une perfection au moins égale à
celle de son poëme; vous allez voir tout à l'heure que ce nom chéri
occupait sans cesse sa pensée et qu'il l'encadra dans son poëme, en
faisant de _Ginevra_ l'épisode le plus touchant et le plus enchanteur
d'un de ses chants. Mais il ne divulgua jamais son amour, par une
discrétion inséparable du véritable culte. Continuons.»
Le professeur nous lut alors, sans l'interrompre, tout le premier
chant; on y voit avec plus de charme que de clarté comment
Charlemagne, à la tête de l'armée d'Occident, attendait au pied des
Pyrénées l'armée des Sarrasins commandée par Agramant; comment le
paladin Roland, neveu de Charlemagne et revenant des Indes avec
Angélique, reine du Cathay, dont il était amoureux jusqu'au délire,
arriva au camp de Charlemagne pour lui prêter son invincible épée;
comment Charlemagne, craignant que la passion de Roland pour Angélique
ne lui fît oublier ses devoirs de chevalier et de chrétien, lui enleva
Angélique, dont Renaud de Montauban, son autre neveu, était également
épris; comment Angélique fut confiée par Charlemagne au vieux duc de
Bavière, afin de la donner comme prix de la valeur à celui de ses deux
neveux qui aurait combattu avec le plus d'héroïsme; comment les
chrétiens sont défaits par les Sarrasins; comment Angélique s'évade
pendant la bataille à travers la forêt; comment elle y aperçoit Renaud
courant à pied après son cheval _Bayard_, qui s'était échappé; comment
Angélique, qui a Renaud en aversion alors, s'éloigne de lui à toute
bride; comment, arrivée au bord d'une rivière, elle est aperçue par le
chevalier sarrasin Ferragus qui a laissé tomber son casque au fond de
l'eau en buvant au courant du fleuve; comment Ferragus, enflammé à
l'instant par la merveilleuse beauté d'Angélique, tire l'épée pour la
défendre contre Renaud; comment Angélique profite de leur combat pour
échapper à l'un et à l'autre; comment Renaud et Ferragus, s'apercevant
trop tard de sa fuite, montent sur le même cheval pour la poursuivre,
l'un en selle, l'autre en croupe; comment ils se séparent à un
carrefour de la forêt pour chercher chacun de leur côté la trace
d'Angélique; comment Renaud retrouve son bon cheval; comment
Angélique, après une course effrénée de trois jours, descend de cheval
dans une clairière obscure de la forêt.
Ici le poëte se complaît à décrire une des scènes pastorales de cette
nature dont les imaginations poétiques sont le miroir complaisant, et
qui rafraîchissent également le lecteur. Que ne puis-je vous la
reproduire dans sa langue, qui n'est composée que de notes et de
couleurs! Voltaire l'a essayé en vers et n'a pas réussi; il y faudrait
la touche d'un Claude Lorrain.
«Angélique s'arrête à la fin dans un délicieux bocage dont une brise
légère fait frissonner les feuilles; deux clairs ruisseaux murmurent à
son ombre; leur onde fraîche y fait verdoyer en tout temps des herbes
tendres et nouvelles; les petits cailloux dont leur courant était
ralenti leur faisaient rendre une suave harmonie qui charmait
l'oreille.
«Là, se croyant en pleine sécurité et éloignée de mille lieues de
Renaud, lasse de la course et de l'ardeur du soleil d'été qui la
brûle, elle prend la confiance de se reposer un moment; elle descend
de son coursier sur cette herbe en fleurs et laisse le palefroi
débridé aller à son gré paître l'herbe tendre; celui-ci erre en
liberté autour des ruisseaux limpides qui ravivaient d'une verdure
appétissante leurs bords humides.
«Voilà que, tout auprès, elle aperçoit une belle touffe de
broussailles, d'épines en fleurs et de vermeils églantiers, qui se
mire comme dans un miroir dans cette eau courante, et que des chênes
touffus et élevés garantissent des rayons du soleil. Ce bosquet était
vide au milieu et laissait une fraîche salle enfoncée sous une
obscurité plus épaisse; les feuilles et les branches y étaient
entrelacées tellement que les regards n'y pouvaient pas plus pénétrer
que les rayons.
«Des herbes fines et molles y tapissaient à l'intérieur un lit qui
invitait à s'y étendre; la belle fugitive se glisse au milieu, s'y
couche et s'y endort. Elle ne tarde pas à être réveillée par le pas
d'un cheval qui s'approche, elle se lève en sursaut et sans bruit,
elle regarde entre les feuilles, et elle voit un chevalier couvert de
ses armes.
«S'il est ami ou ennemi, elle ne le sait pas; la terreur et
l'espérance agitent son coeur serré par le doute; elle attend,
immobile, la fin de cette aventure, sans ébranler de sa respiration
l'air qui l'environne; le chevalier se couche à demi sur le bord
incliné du ruisseau, passe un de ses bras sous sa tête où s'appuie sa
joue, et s'abîme tellement dans une profonde rêverie qu'il paraît
transformé en une insensible pierre.
«Il resta ainsi plus d'une heure la tête dans ses mains, Mesdames, ce
chevalier mélancolique, etc., etc. Puis il se plaint à haute voix,
dans des strophes aussi pathétiques qu'amoureuses, d'avoir été
abandonné et trahi, pour un autre amant, par la beauté qu'il adore.
C'est dans cette élégie épique que se trouvent ces deux stances
immortelles et si souvent reproduites et imitées depuis, même par le
Tasse, sur la fleur de jeunesse et d'innocence qui donne seule son
prix à la beauté:
«La verginella è simile alla rosa, etc.»
«La jeune fille est semblable à la rose, qui, dans un riant jardin,
sur l'épine où elle est née, pendant que seule et intacte elle repose,
ne voit s'approcher d'elle pour la cueillir ni la dent du troupeau ni
la main du berger; le zéphyr caressant, la rosée humide, la terre et
l'onde se disputent à qui lui prodiguera le plus de sollicitude. Les
beaux adolescents et les femmes amoureuses ambitionnent d'en parer
leur sein ou leurs cheveux.
«Mais non pas plutôt du rameau maternel ou de son buisson épineux elle
est détachée, que tout ce qu'elle avait de faveur du ciel, de la terre
et des hommes, tendresse, admiration, beauté, tout elle perd à la
fois; la jeune fille, qui de cette fleur d'innocence doit avoir plus
de soin que de ses yeux et de sa vie, laisse cueillir le trésor, perd
à l'instant, dans le coeur de tous ses autres admirateurs, tout le
prix qu'elle avait avant à leurs yeux!
«Qu'elle soit désormais vile pour tout le monde, et chère seulement à
celui auquel elle s'abandonne! etc.»
Le guerrier qui soupire ainsi sur l'infidélité de son amante est
Sacripant, roi de Circassie, éperdûment épris d'Angélique, et qui
l'avait suivie du fond des Indes jusqu'aux Pyrénées. Une série
d'aventures moitié plaisantes, moitié sérieuses, toutes féeriques,
poursuivent la belle Angélique obsédée par une foule de chevaliers de
chant en chant; Renaud, Bradamante, Roger, Pinabel, et vingt autres
guerriers ou guerrières apparaissent, disparaissent, combattent,
adorent, s'évanouissent pour reparaître encore comme des fantômes de
l'imagination dans une nuit semée de feux follets, mais tous dans des
aventures pittoresques décrites en vers, tantôt épiques, tantôt
comiques, qui embarrassent quelquefois la mémoire du lecteur, sans
lasser sa curiosité et son admiration.
C'est là cependant le défaut de l'oeuvre; le fil multiplié et
embrouillé des aventures se rompt trop souvent, pour se renouer et se
rompre encore. L'Arioste abuse de la complaisance de l'imagination qui
le possède, et risque d'impatienter la complaisance de son lecteur. Au
moment où le coeur se passionne pour un de ses paladins ou pour une
de ses _paladines_, il rompt lui-même le charme qu'il vient de créer,
il ajourne à un autre chant la fin de l'aventure, il prend un autre fil
de sa vaste trame, et il l'embrouille encore dans un autre épisode.
Il n'y a pas d'intérêt qui puisse résister à un tel éparpillement du
sujet: il n'y a que la mémoire des Muses elles-mêmes qui soit capable
de retenir l'innombrable multitude d'événements et de héros qui
fourmillent dans son épopée. Aussi l'intérêt et l'attendrissement, qui
sont fréquents dans chaque épisode, sont-ils nuls dans l'ensemble; il
n'y a que des pages, il n'y a pas de livre.
_Infelix operis summa!_
Jusque-là cependant, grâce à la curiosité toujours plus fraîche au
commencement d'une lecture qu'à la fin, la comtesse Léna, la candide
Thérésina sa fille, le chanoine, le professeur et moi-même, nous nous
laissions délicieusement promener sur le courant capricieux de la
verve d'Arioste, au bruit de ses stances aussi limpides que
mélodieuses. Le rivage changeait avec le fleuve, mais tous les aspects
étaient ravissants.
Le jour qui baissait, et la voix du professeur qui baissait avec le
jour, nous firent remettre au jour suivant la lecture du poëme. Mais,
au lieu de laisser dans notre entretien de la soirée cette mélancolie
pensive que laisse la lecture d'un livre passionné dans l'esprit d'une
société de lecteurs, notre entretien, plus gai et plus souriant qu'à
l'ordinaire, se ressentit de la folie et de la verve du poëte: la
villa, les jardins, les bois de lauriers, les vallées de l'horizon, la
mer et le ciel nous parurent pleins de paladins, d'enchanteurs et de
belles aventurières poursuivies par leurs persécuteurs ou poursuivant
leurs héros à travers le monde. Nous nous couchâmes le soir sur un lit
de songes, dont l'Arioste semblait avoir rembourré l'oreiller des deux
maîtresses et des trois hôtes de la maison.
«Ne faites pas plus d'attention qu'il ne faut à tous ces héros et à
toutes ces héroïnes secondaires du poëme, nous dit le professeur au
déjeuner; tout cela n'est que le cadre plus ou moins bien ciselé des
tableaux de la galerie infinie de mon poëte: mais attachons-nous
seulement à cinq ou six médaillons qui priment tout le reste. Nous
voici arrivés au cinquième chant; c'est, selon, moi le chef-d'oeuvre
de l'imagination de l'Arioste.
--Pourquoi cela? dit la belle comtesse.--Parce que le coeur s'y mêle,
répondit le professeur, parce qu'il a été pensé avec la sensibilité et
non avec la fantaisie, parce qu'il a été écrit avec des larmes. Un
éclair de plaisanterie légère brille encore sans doute à travers ces
larmes, comme un rayon de soleil sur la pointe de ces herbes mouillées
par l'écume de ce jet d'eau; mais, toutes brillantes que soient ces
gouttes, ce sont des larmes. Il n'y a ni sourire ni fou rire qui ait
le prix d'une de ces gouttes tièdes du coeur.--Oh! oui, s'écria
naïvement l'innocente Thérésina, lisez, lisez, _caro professore_;
j'aimerai bien le livre s'il me fait pleurer.»
Alors le professeur commença la lecture des aventures de Ginevra;
mais, pour les rendre plus distinctes de cette nuée d'aventures dans
lesquelles elles sont intercalées comme un fil d'or dans une trame
mêlée de l'Orient, il les cribla pour ainsi dire de tout leur alliage
et il en fit un tout non interrompu de vaine digression. Écoutons-le
un moment:
«Renaud, cherchant aventure en Écosse, arrive dans un monastère, monté
sur son cheval Bayard, cheval infatigable, machine d'opéra nécessaire
à transporter ce paladin d'un pôle à l'autre. Il demande aux moines,
en soupant avec eux, s'il n'y a pas quelque exploit à accomplir en
faveur de l'innocence et de l'oppression dans leur contrée. L'abbé lui
répond que jamais la Providence ne l'a conduit plus à propos pour le
salut de plus d'infortunes. La fille de notre roi, lui racontent-ils,
accusée justement ou injustement d'un commerce clandestin avec un
étranger, est condamnée par la loi sévère du pays à mourir, à moins
que, dans l'espace d'un mois entre le crime et le supplice, un
chevalier secourable et vainqueur ne vienne, les armes à la main,
prendre sa défense et faire mentir son accusateur. Renaud maudit une
loi si féroce qui punit de mort une faute de coeur; il excuse
l'entraînement de l'amour dans des vers pleins de l'indignation du
héros et de l'indulgence de l'amant. Il monte Bayard, et, sous la
conduite d'un guide, il chevauche à travers les chemins de traverse de
la forêt vers la ville où Ginevra attend vainement un libérateur. Des
cris de détresse poussés par une voix de femme dans l'épaisseur du
bois l'attirent, l'épée à la main, de ce côté. À son aspect, des
assassins, prêts à immoler une jeune et belle victime, s'enfuient en
laissant leur crime inachevé. Interrogée par Renaud, elle lui raconte
par quelle série de trahisons elle allait périr, sans lui, sous les
coups de ces assassins.
«Apprends d'abord, lui dit-elle, qu'à la première fleur de mes années
enfantines, je fus admise au service de la fille du roi, dont, en
grandissant avec elle, je devins la compagne et l'amie plus que la
suivante. Le cruel amour, envieux de mon bonheur, me fit paraître plus
belle que toutes les autres belles de la cour aux yeux du duc
d'Albanie.
«Imprudente, ajoute-t-elle, je le recevais en secret dans
l'appartement le plus secret de ma maîtresse, où elle renfermait ses
atours les plus précieux, et où quelquefois même elle venait dormir.
C'est du balcon de cette chambre que je laissais glisser quelquefois
une échelle de corde pour introduire le prince qui m'aimait.»
Ici le chanoine avait mis un sinet, sans doute pour préserver
l'innocence de Thérésina; nous le respectâmes. Le professeur nous dit
seulement en prose, et sans nous expliquer la cause de ce caprice,
que la belle Olinde, par complaisance pour le prince, revêtait
quelquefois les habits de la fille du roi pendant le sommeil de la
princesse, et causait sur le balcon au clair de lune dans ce costume
royal. Elle fit plus; triomphant de l'amour qu'elle ressentait pour
l'ingrat duc d'Albanie, Olinde servit l'amour ambitieux qu'il avait
conçu pour la princesse. Ses efforts furent vains, ses pensées
perdues: la princesse rejeta avec dédain ses déclarations. Elle aimait
secrètement un jeune chevalier italien accompli, venu à la cour de son
père avec son frère, et comblé de faveurs par la famille royale
d'Écosse. Cet étranger se nommait Ariodant. «L'amour, dit la stance,
qu'elle entretenait pour lui d'un coeur sincère et d'une fidélité
vertueuse, se changea en aversion contre son odieux rival, le duc
d'Albanie. Ce scélérat imagina de jeter le soupçon dans l'âme
d'Ariodant, l'infamie sur l'innocence de Ginevra. Il se vanta à
Ariodant de son intimité nocturne avec Ginevra, et, pour l'en
convaincre par ses propres yeux, il le fit cacher dans des masures
inhabitées qui couvraient le glacis du palais au pied du balcon de la
princesse. Ariodant, suivi de son frère, se cache en effet une nuit
derrière les murs abandonnés de ce précipice.
«J'apparus au balcon comme à l'ordinaire, vêtue de la robe de Ginevra;
ma parure blanche éclatait au loin sous les reflets de la lune; ma
taille et mon visage, qui ressemblaient à la taille et au visage de ma
maîtresse, me faisaient confondre avec elle; l'astucieux duc d'Albanie
s'approche à pas furtifs, saisit l'échelle que je lui jette et monte
sur le balcon.--Passez une stance inutile, dit le chanoine au
professeur; elle ne méritait pas un sinet, mais un silence.» Le
professeur omit la stance et poursuivit.
«L'infortuné Ariodant et son frère furent témoins de cette entrevue au
balcon. Sans le secours de son frère, Ariodant se serait percé le
coeur dans son désespoir.--«Frère insensé, lui crie-t-il en lui
arrachant l'épée des mains, peux-tu bien avoir perdu à ce point la
raison que tu t'immoles pour une femme? Puissent-elles s'en aller
toutes de nos pensées comme la nue au vent!...» Ariodant renonce en
apparence à se tuer; mais le lendemain matin il disparut, au grand
étonnement du roi et de la cour, sans qu'on entendît plus parler de
lui en Écosse. Un mendiant vint huit jours après raconter à Ginevra
qu'il l'avait vu se jeter volontairement dans la mer du haut d'un
écueil du rivage. Le désespoir de Ginevra est gémi en vers qui
arrachent l'âme; le bruit se répandit à la cour et dans tout le
royaume qu'Ariodant s'était tué pour avoir trop vu. Le frère
d'Ariodant accrédita ces bruits par son témoignage. «Ta fille est
seule coupable de la mort de mon frère, dit-il un jour au roi, devant
toute la cour; la preuve de son impudicité, qu'il a vue de ses propres
yeux, lui a transpercé le coeur, lui qui aimait Ginevra plus qu'on
aime la vie.»
Alors il raconta la scène nocturne et trompeuse du balcon. Le roi,
consterné d'entendre accuser sa fille chérie, ne peut refuser aux lois
d'Écosse la satisfaction qui leur était due pour un pareil crime;
l'infortunée Ginevra fut vouée à la mort, après l'intervalle d'un
mois, si un chevalier ne venait prendre sa cause, démentir le frère
d'Ariodant, et triompher du calomniateur en champ clos.
Les hérauts du malheureux roi parcourent l'Écosse et les contrées
voisines en publiant en son nom que tout paladin qui veut venger une
princesse innocente et belle, l'obtenir pour épouse et conquérir une
dot royale avec elle n'a qu'à se présenter. Nul ne se présente par
doute de la vertu de Ginevra et par crainte du glaive de _Lurcins_:
c'est le nom du frère d'Ariodant, accusateur de la princesse.
Le malheur veut, continue la suivante Olinde, que Zerbin, le frère de
Ginevra, ne soit pas en ce moment en Écosse. Il adore sa soeur, et il
combattrait triomphalement pour elle, à qui sa vertu n'est pas
suspecte.
«Cependant, ajoute Olinde, le prince perfide qui a abusé de mon amour
pour perdre, par son subterfuge, Ginevra, craignant que je ne révèle
son crime et l'innocence de ma maîtresse, m'a livrée à ces assassins
qui, sans vous, allaient m'arracher la vie.»
Renaud fait monter Olinde, voilée, à cheval, et entre avec elle dans
la capitale. Le peuple s'assemblait déjà pour assister à l'épreuve du
tournoi. Un chevalier inconnu, arrivé la veille, allait combattre
Lurcins dans une prairie voisine transformée en lice; le féroce duc
d'Albanie, en qualité de connétable, présidait en champ clos. Monté
sur un puissant coursier, il se réjouissait malignement en secret du
péril de Ginevra et du succès de sa perfidie.
Renaud, s'avançant vers le roi, lui dit d'interrompre le combat entre
Lurcins et le chevalier inconnu. «Car l'un, ajouta-t-il, croit
combattre pour la vertu, et combat pour la calomnie; l'autre ignore
s'il est dans le vrai ou dans le faux, et combat, par une magnanime
générosité, pour arracher à la flétrissure et à la mort une si
parfaite beauté. Moi, j'apporte le salut à l'innocence, j'apporte le
démenti à qui a ourdi le mensonge.»
On suspend le combat; Renaud explique devant le roi et devant sa cour
toute la trame de _Polinesso_. Il défie le perfide calomniateur. Le
roi et le peuple font des voeux pour Renaud. Les deux chevaliers
courent l'un contre l'autre; Renaud traverse du fer de sa lance le
corps de Polinesso; le vaincu demande la vie. Renaud descend de son
cheval, délace la cuirasse et le casque de _Polinesso_, qui confesse
son subterfuge et son mensonge devant le roi et devant le peuple; le
scélérat meurt en rendant l'innocence et la vie à Ginevra. Des
acclamations de joie et de triomphe s'élèvent de la bouche du roi et
du peuple autour de Renaud. On prie le chevalier inconnu qui n'a pas
eu la gloire, mais le mérite de prendre la cause de Ginevra, de se
découvrir: son casque, qui tombe, laisse reconnaître Ariodant, l'amant
de Ginevra; tout en la croyant coupable, il avait voulu vaincre pour
elle ou mourir pour elle. Il s'était, en effet, précipité de désespoir
du haut d'un rocher dans la mer, et le pèlerin auteur de cette rumeur
n'avait pas menti; mais il s'était repenti de mourir sans que sa mort
fût au moins utile à sa maîtresse, quoique infidèle, et il avait
regagné la rive à la nage. Un ermite chez lequel il s'était réfugié
pour sécher ses vêtements lui avait appris la condamnation de Ginevra
et son péril de mort; il avait pris la résolution de combattre contre
son propre frère pour l'innocence de son amante. Il avait revêtu
d'autres armes, monté un autre coursier, arboré un écu noir en signe
du deuil de son coeur. Renaud, le roi, la cour, le peuple, touchés de
sa générosité et de sa constance, avaient supplié Ginevra de
récompenser tant d'amour par le don de sa main. Elle lui avait déjà
donné et gardé son coeur.
L'aventure finit par le mariage d'Ariodant et de Ginevra.
XI
L'attention, qui était restée flottante et distraite sur toutes les
physionomies jusqu'à cet épisode ingénieux et pathétique de Ginevra,
s'était recueillie, concentrée, et comme pétrifiée sur toutes les
figures, depuis qu'il se déroulait en stances cadencées sur les lèvres
du lecteur. On respirait à peine; on n'entendait d'autre bruit dans la
grotte que celui de la rigole qui accompagnait, comme une basse
continue, la musique des vers. Le visage de la candide Thérésina
reflétait chaque sensation et chaque stance; il y avait tantôt de la
rougeur, tantôt de la pâleur sur ses joues, tantôt du sourire fugitif,
tantôt des larmes superficielles dans ses beaux yeux. C'était la
première fois qu'un grand poëte jouait, pour ainsi dire, de son âme
neuve et de son imagination encore endormie; à lui seul ce visage
était un poëme.
Sa charmante mère était moins émue, mais pas moins charmée; elle
recueillait son plaisir intérieur sous ses longs cils fermés sur ses
yeux; mais, pendant que le haut du visage gardait ainsi la gravité de
l'attention, ses lèvres souriaient par moments comme en rêve.
Le chanoine même était attendri:
«Vous voyez, dit-il à la comtesse Léna, que l'épisode n'a rien perdu
de son charme par les cinq ou six stances, non licencieuses, mais un
peu étourdies, que j'ai retranchées. Et maintenant que le livre est
fermé, que pensez-vous du chant de Ginevra et du génie d'Arioste?
--Je pense, dit la comtesse Léna, que, si l'Arioste avait écrit
beaucoup de chants comme celui-là, il ne serait pas seulement
l'Arioste, il serait tout à la fois l'Arioste et le Tasse. Quel homme,
à qui le sentiment sied aussi bien que le badinage! Ah! pourquoi
badine-t-il trop souvent et ne s'est-il pas complu davantage à nous
faire rêver et pleurer, lui qui a le don des douces larmes autant que
celui du fou rire?
--Vous oubliez, belle Léna, dit gravement le professeur, qu'alors il
ne serait plus l'Arioste, car le caractère de son génie est
précisément de nager entre deux eaux, comme on dit en français,
d'être un poëte amphibie, si vous aimez mieux, et de passer du rire
aux larmes ou de l'esprit au coeur, comme le parfait musicien passe
d'une gamme à l'autre sur le même instrument: c'est le caractère du
souverain artiste.--C'est vrai, répondit Léna, il serait moins artiste
peut-être ainsi, mais il serait plus homme et par cela même plus
pathétique; et tenez, voulez-vous que je vous dise pourquoi son chant
de Ginevra nous touche et nous ravit plus que toutes les amusantes
folies que nous avons lues jusque-là? C'est qu'il y est plus homme,
plus lui-même, plus sensible que dans le reste du livre. Et
voulez-vous que je vous dise plus? C'est qu'à mon sens, il a écrit ce
chant sous l'influence vive et personnelle de l'amour malheureux qu'il
éprouvait pour une autre Ginevra. Car remarquez qu'il a donné à son
héroïne le nom de la tendre veuve de Florence, dont il fut l'adorateur
pendant son âge mûr et jusque dans ses jours avancés. Ce nom l'a
inspiré, c'est l'amour qui a tenu sa plume ici, ce n'est plus
seulement sa belle imagination. Et voulez-vous que j'achève toute ma
pensée? Je soupçonne que la belle veuve florentine, sa _Ginevra_ à
lui, avait été, comme celle d'Écosse, la victime de quelque calomnie
féminine où les apparences étaient contre elle, et où l'Arioste avait
fait triompher son innocence. Car Ariodant, c'est évidemment
l'Arioste; le poëte n'a pu trouver que dans son coeur ce magnanime
dévouement ignoré même de celle pour laquelle on se dévoue, et qui ne
demande sa récompense qu'au mystère et à sa conscience d'amant. Les
poëtes, selon moi, portent le modèle de leur héros en eux-mêmes; ils
ne peignent jamais bien que ce qu'ils ont eux-mêmes éprouvé. Cette
Ginevra florentine devait être adorable en effet, puisqu'elle a pu
inspirer à son amant un des plus beaux chants qui soit dans la mémoire
des hommes. Ah! vous aurez beau faire, ajouta-t-elle en souriant, vous
ne ferez jamais rien de sublime ou de charmant qu'en pensant à Dieu
là-haut ou aux femmes ici-bas.»
Le professeur et le chanoine lui-même convinrent qu'elle avait raison.
«Et vous, signor Alfonso, me dit à son tour la belle Léna, qu'est-ce
que vous pensez de ce chant de Ginevra? Je ne le demande pas à
Thérésina: son coeur a compris, puisqu'elle a pleuré; mais elle ne
sait pas encore pourquoi elle pleure. Ce sont les belles larmes,
ajouta-t-elle encore en badinant et en passant, pour les étancher, un
flocon de ses beaux cheveux blonds et souples sur les yeux humides de
Thérésina.
--Je pense, dis-je alors modestement et en regardant avec timidité le
professeur, le chanoine et Léna, je pense qu'il n'y a dans aucun poëme
connu un épisode plus amoureux, plus chevaleresque et plus dramatique
que le chant de Ginevra. L'Arioste a inventé là aussi beau que nature;
l'invention poétique ne va pas plus loin, et tout est naturel dans ce
merveilleux: c'est le merveilleux du coeur ici; ce n'est pas le
merveilleux de la fable ou de la féerie. Aussi ce chant de Ginevra,
transformé en drame, serait-il aussi pathétique sur la scène qu'il est
charmant à lire dans ce jardin. Une fille de roi, aimée d'un paladin
de la cour de son père; une amitié tendre entre cette princesse et sa
suivante, devenue en grandissant avec elle son amie; la séduction de
cette Olinde par un débauché qui abuse de son innocence, cette ruse
infernale de l'échange des vêtements sur le balcon, qui donne
l'apparence du crime à l'innocence endormie; le désespoir de ce fidèle
amant, témoin de la fausse infidélité de celle qu'il respecte et qu'il
adore, le silence qu'il s'impose, et la mort qu'il essaye de se donner
pour ne pas flétrir celle qui lui perce le coeur; ce Renaud, étranger
à tous ces intérêts d'innocence, d'amour ou de crime, qui vient, par
le pieux culte de la femme et de la justice, se jeter l'épée à la main
dans cette mêlée comme la Providence; ce vieux roi, qui pleure sa
fille et qui la livre à sa condamnation à mort par respect pour les
moeurs féroces de son peuple; cet Ariodant, qui se revêt chez l'ermite
de son armure de deuil, et qui va combattre masqué contre son propre
frère pour le salut de celle dont le crime apparent le fait mourir
deux fois; ce repentir et cette confidence de la suivante Olinde dans
la forêt, retrouvée comme la vérité au fond du sépulcre; ce Renaud,
qui interrompt heureusement le combat fratricide entre Ariodant et
Lurcin, qui tue Polinesso et qui lui arrache la confession de l'amour
de Ginevra; ces deux amants qui se retrouvent, l'une dans son
innocence, l'autre dans son dévouement, et qui s'unissent dans les
bras du vieux roi aux acclamations du peuple! J'avoue que je ne
connais rien au delà de cette conception de l'Arioste. Quel sujet de
tragédie sous la main de Shakspeare! Quel pendant de _Roméo et
Juliette_! Et comment Shakspeare l'a-t-il méconnu ou l'a-t-il oublié?
et comment un poëte tragique moderne ne s'en empare-t-il pas pour
faire trembler, frémir, applaudir tout un peuple?...
--Je vous arrête, jeune homme, me dit le professeur; vous oubliez
qu'un poëte de votre propre pays l'a fait. Ce poëte, c'est Voltaire;
Voltaire, l'adorateur et souvent le plagiaire heureux ou malheureux de
l'Arioste. Sa tragédie de _Tancrède_ n'est au fond que l'épisode de
_Ginevra_, sous un autre nom. La magnifique invention du sujet, qui
appartient tout à l'Arioste, a donné à cette tragédie de Voltaire un
effet théâtral immense: mais Voltaire fait déclamer pompeusement la
passion dans sa tragédie, et Arioste la fait chanter, raconter et
pleurer comme la nature; il n'y a pas un homme de goût, dans aucun
pays, qui puisse comparer de bonne foi les vers sonores et faibles de
la tragédie avec les stances simples et pleines du poëme. Ajoutons, à
l'honneur de Voltaire, qu'il reconnaissait le premier l'inaccessible
supériorité de son modèle. C'est que Voltaire écrivait en grand
artiste, et qu'Arioste chantait l'amour en grand amoureux.
--Amoureux ou non, c'est un grand amuseur, dit le chanoine.--Amuseur,
oui, dit la comtesse, mais dans le chant de _Ginevra_ il est bien
plus....--Tu veux dire, maman, que c'est un grand enchanteur, ajouta
vivement Thérésina. Jamais aucun des livres que tu m'as laissé lire
jusqu'ici ne m'a fait paraître l'heure plus courte, ne m'a fait tant
frémir, tant pleurer, et ne m'a tant consolée aussi par la belle
aventure qui fait éclater l'innocence de Ginevra et qui récompense la
générosité d'Ariodant! Oh! quand me laisseras-tu lire seule et à ma
satiété toutes ces belles aventures! Maman, est-ce qu'il y a beaucoup
d'Ariodant, beaucoup de Renaud et beaucoup de Ginevra dans le vrai
monde?
--Ce livre en est tout plein, Mademoiselle, dit le professeur; mais en
voilà assez pour aujourd'hui. Le soleil baisse, le livre nous a fait
oublier l'heure de la promenade en voiture; notre esprit s'est
promené sur des sites et sur des scènes plus enchantés encore que ceux
de ces belles collines et de cette belle mer. Il faut vous laisser ces
charmants bocages et ces charmants fantômes dans l'imagination pour
enchanter cette nuit vos rêves de quinze ans!»
Le professeur ferma le livre et alla le renfermer à clef dans la
bibliothèque. Le chanoine nous quitta tout pensif pour aller dire ses
vêpres dans la longue allée de lauriers; la comtesse fit dételer les
chevaux et descendit avec sa fille et moi de la terrasse vers une
pente d'herbes en fleurs d'où l'on voyait plus librement la mer
Adriatique traversée çà et là de quelques voiles latines blanches ou
peintes en ocre, semblables à des oiseaux à divers plumages. Un vaste
pin d'Italie, qu'on appelle pin-parasol, s'élevait solitaire au milieu
de cette pelouse; sa tige rugueuse, sur laquelle on entendait courir
les lézards et bourdonner les mouches à miel qui aimaient le
suintement sucré de sa résine, s'élevait de cent palmes avant d'ouvrir
ses grands bras pour porter le ciel comme une cariatide végétale. Le
jour, il faisait une large tache d'ombre sur la colline; le soir, il
rendait, en frissonnant au vent de mer, des frissons mélodieux qui
faisaient chanter l'âme à l'unisson de ses branches dans la poitrine.
Nous nous assîmes tous trois sur ses racines veloutées par les
nombreux duvets de ses feuilles qui tombent tout l'été des rameaux:
les deux femmes, adossées à l'arbre, et moi, un peu plus bas à leurs
pieds. Je vivrais cent mille ans, que le groupe charmant que je
contemplais en élevant mes yeux vers l'arbre ne s'effacerait pas de ma
mémoire.
La lecture de Ginevra avait laissé une légère teinte de gravité douce
sur le visage de la comtesse Léna, et quelques folles larmes sur le
fond d'azur des yeux de Thérésina. «Allons, allons, dit la mère à la
fille, tout cela n'est que songe, folie, badinage d'esprit; ne vas-tu
pas te faire du chagrin pour cette Ginevra imaginaire et pour cet
Ariodant fantastique? Si tu prends ainsi ces fantaisies de coeur, je
ne te laisserai plus assister à la lecture après la sieste.--Oh!
maman, maman, ne me fais pas cette menace, répondit la jeune fille en
joignant les mains, puis en les passant au cou de sa mère et en lui
fermant la bouche par un long baiser!
--Eh bien alors, reprit avec un fol enjouement Léna, laisse sécher tes
yeux au vent de mer et ne songeons plus qu'à faire des bouquets.»
En parlant ainsi, elle prit à deux mains la tête de la belle enfant,
la posa de force à la renverse sur ses genoux, et, découvrant le front
des tresses blondes qui tombaient sur les yeux de sa fille, elle lui
tourna le visage vers le ciel bleu au-dessus de l'arbre, et vers la
mer, plus bleue que le ciel; puis, agitant légèrement l'air avec son
éventail de papier vert, elle étancha en riant les larmes de l'enfant
avec le double vent de la mer et de l'éventail.
Thérésina, qui se trouvait bien sur cette couche de tendresse, ne
cherchait pas à se relever; elle étendit un de ses bras à demi nu sous
sa tête, comme pour se faire un oreiller; elle passa l'autre autour du
cou de sa jeune mère comme pour s'y suspendre ou pour attirer vers le
sien le visage de la comtesse. Leurs longs cheveux, presque pareils et
d'une égale souplesse, se confondaient pour les voiler à demi; elles
restèrent ainsi, moitié riantes, moitié attendries, laissant sortir
deux visages d'une seule chevelure, comme deux roses sous une seule
feuille.
Je ne savais en vérité laquelle admirer davantage des deux:
Thérésina, qui n'avait encore de formé que le corps, égalait Léna de
taille et de stature; mais elle était loin de l'égaler encore en
charme et en maturité de physionomie. Léna, qui était encore dans la
fleur de la seconde jeunesse, quoique ayant porté déjà ce fruit de
printemps, dans cette enfant, aurait pu lutter de candeur et de
fraîcheur avec Thérésina; en sorte que la fille, par sa précocité,
atteignait la mère, et que la mère, par sa lenteur à prendre les
années, attendait la fille pour ne former, pour ainsi dire, à elles
deux qu'une image de ravissante beauté, répétée dans deux visages, et
pour enivrer deux fois le regard.
Elles continuèrent à jouer ainsi l'une avec l'autre devant moi, comme
une jeune brebis avec son agneau devant un enfant qui les contemple.
Leurs légers éclats de rire retentissaient sous la forêt.
Quant à moi, je ne riais plus: j'admirais, et je n'aurais demandé qu'à
adorer, sans bien savoir si j'aurais adoré la mère plus que la fille
ou la fille plus que la mère, tant ces deux charmes étaient
inséparables et confondus.
Ce sont là de ces soirées qu'on n'oublie plus, et qui fixent dans la
pensée l'heure où l'on a lu pour la première fois un livre désormais
incorporé à nos souvenirs. Est-ce le livre, est-ce la scène, est-ce la
personne, qui s'incruste ainsi dans notre âme, de manière à en faire
partie éternellement? Je crois que le livre ne serait pas si identifié
à nous, sans la personne et sans le site; et que le site et la
personne ne seraient pas si fascinateurs sur notre souvenir, sans le
livre. Il y a des sites, des heures de la vie, des personnes, des
lectures, qui se complètent les uns les autres par une certaine
consonnance de nos sens avec notre âme; de telle sorte que, quand on
pense au livre, on revoit la personne et le site, et que, quand on
revoit dans sa pensée la personne ou le site, on croit relire le
livre. Ainsi, dans cette circonstance de ma vie poétique, la belle
villa des collines euganéennes, les bois de lauriers sous nos pieds au
penchant de la pelouse, le pin murmurant sur nos têtes, la mer
Adriatique à l'horizon, le tintement du petit jet d'eau des terrasses
qui venait jusqu'à nous sur les tièdes bouffées du vent du soir, ces
deux charmantes figures de femme, l'une dans le septembre encore
fleuri, l'autre dans l'avril à peine fleurissant de leurs années;
cette tendresse égale, mais diverse, qui se peignait dans leurs yeux
bleus en se regardant avec leur jeune amour, l'un de mère, l'autre de
fille; le groupe enchanteur qu'elles formaient sans y penser en
folâtrant ensemble dans des attitudes langoureuses ou enfantines, sous
mes yeux; les joyeux éclats de rire innocents qui retentissaient dans
leurs jeux, entre leurs dents sonores, tout cela me faisait une telle
illusion et se confondait tellement dans mes yeux et dans mon
imagination avec les stances de l'Arioste, encore vibrantes à mes
oreilles, qu'il me semblait voir en réalité une _Ginevra_ dans la
mère, une Angélique dans la fille, et que, si on m'avait demandé:
Êtes-vous dans le poëme? êtes-vous sur la terre? je n'aurais su que
répondre, tant le poëme et la terre se ressemblaient dans ces doux
moments!
Ô souvenir! puissance mystérieuse qui se réveille et qui s'attendrit
en moi après tant d'années, comme par un contact électrique, chaque
fois que j'ouvre un volume poudreux de l'Arioste dans ma solitude!
comment êtes-vous resté vivant et immortel, et comme adhérent à ces
vieilles pages jaunies, où je vous retrouve comme une fleur entre deux
feuillets?
Hélas! je vous retrouve pour pleurer: car, peu de jours après que
j'eus quitté les collines euganéennes pour retraverser les Alpes, une
maladie rapide comme celles des enfants, un vent glacé, tombant des
Alpes sur la villa, emporta Thérésina au séjour des plus beaux
fantômes, et il y a peu de jours qu'une lettre d'un inconnu, à cachet
noir, m'apprit la mort de la comtesse _Léna_, qui s'était souvenue
jusqu'au tombeau de nos belles jeunesses. La mémoire est un vase où la
vie s'égoutte, et qui se remplit de larmes secrètes jusqu'à ce qu'il
déborde dans l'abîme de l'éternité.
Mais poursuivons les lectures de l'Arioste: on comprend maintenant
pourquoi je l'ai tant aimé.
LAMARTINE.
LVIe ENTRETIEN.
L'ARIOSTE
(2e PARTIE).
I
Nous continuâmes ainsi quelques jours la lecture du _Roland furieux_;
mais, quoique marchant d'aventures en enchantements, nous ne
retrouvâmes pas l'émotion profonde et douce que nous avions savourée
dans les chants de Ginevra. Le récit se brisait trop souvent sous la
main capricieuse de l'Homère de Ferrare pour que l'intérêt,
constamment réveillé, constamment éteint, nous conduisît sans fatigue
jusqu'au terme de quarante-cinq chants. La petite Thérésina bâillait
quelquefois de la cantilène monotone du professeur, qui lisait
toujours; la comtesse Léna avait des distractions en passant ses longs
doigts dans les boucles cendrées de sa fille; j'en avais moi-même en
regardant plus complaisamment ces deux ravissantes figures de femmes
que les fantômes du poëme flottant dans la brume de l'âme sous mes
yeux; enfin le chanoine frappait de temps en temps du pied les dalles
sonores de la grotte, comme un homme qui s'impatiente d'un entretien
trop prolongé. Le professeur seul ne démordait pas de la page,
admirant toujours, et avec raison, le divin style naturel de son
poëte, même quand les récits produisaient la satiété.
Quand nous fûmes arrivés ainsi au sixième chant, il nous fit remarquer
l'apparition d'un chevalier moins fou que Roland, plus héroïque que
Renaud, plus beau qu'Ariodant: Roger, l'ancêtre des ducs de Ferrare,
la souche de la maison d'Este. Depuis ce moment jusqu'à la fin du
poëme, c'est presque toujours Roger qui est le véritable héros de ses
chants. Ce paladin aime Bradamante, aussi guerrière, aussi belle, mais
plus chaste et plus fidèle qu'Angélique. Roger et Bradamante, comme
Angélique et Roland, ne cessent de se chercher, de se rencontrer, de
se perdre et de se retrouver dans le monde. Roger monte à son tour
l'hippogriffe, cheval ailé qui le transporte avec l'indocilité du
caprice et avec la rapidité de la pensée d'un pays à l'autre;
l'hippogriffe s'abat en Sicile, dans une délicieuse vallée plantée de
myrtes. Le professeur nous lut avec plus de complaisance les stances
dans lesquelles l'Arioste décrit ici la nature. On voit que ce poëte,
comme tous les vrais poëtes, adorait la campagne et la peignait comme
il l'aimait.
«Plaines cultivées, collines arrondies, ondes limpides, rives
ombreuses, molles prairies, bosquets de jeunes tiges de
lauriers-roses, cèdres, palmiers, orangers chargés de fruits et de
fleurs, groupés et entrelacés en formes diverses, mais toutes
gracieuses, faisaient un dais contre les ardeurs de l'été avec leurs
épaisses ombrelles, et parmi les branches s'abritaient en pleine
sécurité, chantaient et voletaient les rossignols...
«Près de là, auprès d'une fraîche source entourée de cèdres et de
palmiers féconds, Roger dépose son bouclier, découvre son front de son
casque, et, tantôt vers la plage de la mer, tantôt vers la montagne,
il tourne son visage pour se faire caresser les joues par les brises
fraîches et embaumées qui, sur les hautes cimes, font frissonner avec
de gais murmures les feuilles des hêtres et des chênes.
«Il trempe alors dans l'eau claire et glacée ses lèvres sèches, et il
agite l'eau courante avec ses mains pour faire évaporer l'ardeur de
ses veines, etc...»
La forêt enchantée du Tasse, imitée de cette aventure de l'Arioste et
d'abord imitée de Virgile, se rencontre merveilleusement racontée ici
pour la première fois en italien moderne. La branche d'un myrte auquel
Roger a attaché par la bride l'hippogriffe, et dont le cheval cherche
à se dégager, pousse une plainte humaine; l'écorce sue de douleur et
de honte comme une peau humaine. Ce myrte prend une voix: il raconte à
Roger qu'il est Astolphe, autre paladin, cousin de Roland, et qu'il a
été transformé en myrte par les enchantements de la magicienne Alcine.
Alcine est une copie des sirènes antiques. Astolphe raconte la
puissance et les merveilles de ses enchantements: après l'avoir aimé
deux mois, Alcine se dégoûte de lui par un nouveau caprice; pour se
débarrasser de lui, elle l'a changé en arbre dans cette forêt, toute
peuplée de ses amants, métamorphosés comme lui.
Roger déplore le sort d'Astolphe, parce que Astolphe est cousin de
cette Bradamante qu'il adore. Il a l'imprudence, à travers mille
aventures, d'entrer dans le palais d'Alcine pour y tenter la
délivrance d'Astolphe. Cette témérité le perd: il est fasciné lui-même
par la beauté surhumaine de la magicienne. La description de cette
beauté égale ou surpasse tout ce que l'Albane ou le Corrége ont de
plus suave et de plus velouté dans le pinceau. La peinture de leurs
amours doit être aussi vive, car le chanoine avait mis le sinet sur
cinq ou six stances. L'Arioste n'y avilit pas la poésie jusqu'au
libertinage, mais il l'amollit jusqu'à la volupté; le feu de sa
jeunesse coule dans ses stances.
Pendant cet oubli fatal de Roger dans les jardins d'Alcine, sa
vertueuse amante Bradamante s'informe partout de lui; elle s'évanouit
de douleur et de jalousie en apprenant qu'il est dans les bras
d'Alcine. Mélisse porte à Roger l'anneau qui fait disparaître tous les
enchantements de la magie; dès que Roger a passé à son doigt l'anneau,
Alcine lui apparaît sous sa forme hideuse d'une vieille magicienne,
faisant horreur et dégoût. Il se revêt de ses armes, monte Rubicon, le
cheval d'Astolphe, et s'évade du palais.
II
Ici on perd de vue Roger. On revient à Angélique, l'amante de Roland.
Elle est jetée par une suite de prodiges dans une île déserte; des
corsaires l'enlèvent; elle est condamnée à être dévorée par un monstre
marin. Roland, qui est occupé au siége de Paris, près de son oncle
Charlemagne, gémit nuit et jour sur la destinée inconnue d'Angélique.
Un songe l'avertit confusément des périls qu'elle court; il s'évade du
camp, couvert d'une armure noire, pour la chercher dans tout
l'univers. Charlemagne, indigné de ce lâche amour qui fait déserter
l'armée à son neveu, envoie à sa poursuite _Brandimont_, ami de
Roland. Brandimont est suivi par _Fiordalisa_, sa maîtresse, qui le
poursuit à son tour de contrée en contrée. Cette chasse aux amants et
aux maîtresses à travers le monde est une des conceptions
héroï-comiques les plus habituelles à l'Arioste dans son poëme.
Roland, en courant après Angélique, traverse la Hollande; il y
accomplit des exploits fabuleux en faveur de la belle Olympe, à
laquelle il rend un trône. Instruit qu'Angélique va être dévorée par
le monstre marin dans l'île d'Ébude, une des îles de la Zélande, il
s'embarque pour cette île; mais il est prévenu par Roger. Roger a
recouvré l'hippogriffe, ce Pégase de la chevalerie; il fend les airs
sur ce coursier; il arrive à la plage de la mer où Angélique,
enchaînée nue au rocher, attend le monstre marin qui va la dévorer.
La description de la chaste nudité d'Angélique rappelle les plus
belles statues de Vénus, vêtues de leur seule pudeur, et qui
n'inspirent qu'une admiration aussi chaste que le marbre dont elles
sont formées. «Ses larmes seules, dit le poëte, baignant les roses et
les lis de son beau corps, attestaient qu'elle était animée.» Roger, à
l'aspect de ces yeux éplorés, se souvient de sa chère Bradamante; son
coursier replie ses ailes; Roger parle avec une respectueuse
compassion, mêlée d'une galanterie chevaleresque, à Angélique: «Ô
beauté céleste, faite pour porter seulement les fers avec lesquels
l'amour mène ceux qu'il a enchaînés! quel est le misérable qui a pu
flétrir de l'empreinte livide de ces anneaux de fer l'ivoire de ces
bras et de ces mains?»
Angélique se colore à ces mots d'une couleur pudique; elle aurait
couvert son visage rougissant de ses mains, si elles n'étaient rivées
au dur rocher par des anneaux de fer; mais ses larmes, qui au moins
pouvaient couler librement, tombèrent de ses yeux et voilèrent son
visage, qu'elle s'efforça de cacher en le baissant sur sa poitrine.
Elle commençait à chercher pour répondre des paroles entrecoupées à
travers ses sanglots, mais elle ne put achever... Le monstre
s'avançait à grand bruit des flots sur la mer, etc., etc.
Roger le foudroie en découvrant son écu magique, qui a la puissance
d'éblouir et d'atterrer tout ce qui est frappé de son éclat; profitant
de l'éblouissement du monstre engourdi, Roger déchaîne Angélique, la
fait monter en croupe sur l'hippogriffe, part à travers les airs et ne
peut s'empêcher de se retourner souvent pour admirer trop
amoureusement celle qu'il a sauvée. Il fait abattre l'hippogriffe dans
une clairière des forêts de chênes de la Bretagne française, prend
Angélique dans ses bras et la dépose mollement sur l'herbe.
Angélique, exposée à d'autres dangers que ceux auxquels elle vient
d'échapper, aperçoit heureusement au doigt de Roger l'anneau enchanté
qui lui a été ravi jadis à elle-même. Cet anneau a la vertu de faire
disparaître celui qui le met dans sa bouche. Elle le fait glisser
subrepticement du doigt de Roger, distrait par son amour; elle le
porte à ses lèvres, et elle s'évanouit aux regards pétrifiés du
chevalier. Il parcourt à tâtons le bocage, croyant ressaisir la
fugitive; il n'embrasse que l'air: Angélique était déjà loin de lui.
Roger veut remonter au moins son cheval; mais l'hippogriffe a profité
de sa liberté pour s'envoler on ne sait où. Ainsi, par cette fatale et
coupable distraction, Roger a perdu à la fois son cheval, son anneau
et sa maîtresse.
La description de l'asile qu'Angélique trouve chez un pasteur du
voisinage est égale ou supérieure à la même scène décrite par le
Tasse, quand Herminie se réfugie chez les bergers. On voit combien ces
poëtes s'enviaient les uns aux autres ces poétiques inventions. Mais
l'Arioste est le premier, et son tableau surpasse en sérénité et en
fraîcheur toutes les pastorales du temps. Nous allons vous en traduire
quelques stances; elles sont du nombre de celles que Thérésina
elle-même pouvait entendre sans que la délicate pudeur de sa mère s'en
alarmât pour son enfant.
III
«Là habitait un vieux pasteur, qui gardait un grand troupeau de
cavales; les juments et leurs petits paissaient çà et là, dans la
vallée, les herbes tendres à l'entour des frais ruisseaux. Il y avait
de distance en distance, autour de la cabane, des abris en planches où
elles se réfugiaient contre les ardeurs du milieu du jour. Angélique
chercha en ce moment un refuge contre sa nudité dans un de ces
hangars, et y resta longtemps sans être aperçue de personne.
«Et vers l'heure du soir, après qu'elle se fut rafraîchie et qu'elle
se sentit suffisamment reposée, elle s'enveloppa de quelques vieux et
rudes haillons abandonnés dans cette hutte, vêtements trop
contrastants avec les étoffes de luxe, vertes, jaunes, perses, bleues
et pourpres, qui la paraient ordinairement; mais, quelle que fût leur
sordidité, des habits si humbles ne pouvaient déguiser ni la beauté ni
la noblesse de la jeune fille.
«Qu'on cesse de parler de Phyllis, de Néère, d'Amaryllis, ou de la
fugitive Galatée, dont la beauté ne put jamais rivaliser avec tant de
charme, etc., etc.»
Elle choisit dans le troupeau la plus rapide des juments et songe à
reprendre la route de l'Orient.
Le poëte ici l'abandonne; il revient à Roland dont il chante de
nouveaux exploits de chevalier en faveur des dames. Roland trouve
Isabelle enchaînée dans une caverne par des brigands; il les assomme.
Elle lui raconte ses peines; l'histoire est naïve autant que
pathétique:
«Je suis Isabelle, fille de l'infortuné roi de Gallicie, ou plutôt je
fus fille de ce roi, car je ne suis plus maintenant que fille de la
douleur, de l'infortune et des larmes! Ce fut la faute de l'amour!...
Je vivais heureuse de mon sort, aimée, jeune, riche, honnête et belle;
je suis maintenant avilie, misérable, malheureuse... Mon père allait
assister à quelque tournoi dans la ville de Bayonne; parmi les
chevaliers qui venaient pour y figurer, soit qu'Amour me le fît ainsi
apparaître, soit que sa valeur éclatât d'elle-même en lui, le seul
Zerbin me sembla digne de louange; c'était le fils du grand roi
d'Écosse,
«Pour lequel, après qu'il eut donné dans la lice des preuves
merveilleuses de sa chevalerie, je me sentis prise d'amour, et je ne
m'aperçus que trop tard que je n'étais plus à moi-même; et, malgré
tout ce que je souffre pour lui, je ne puis m'arracher de l'esprit que
je n'avais pas mal placé mon coeur, mais que je l'avais donné au plus
digne et au plus beau des paladins qui soit sur la terre.»
Elle raconte comment ils s'aimèrent. «Puis, hélas! dit-elle, après les
grandes fêtes qui suivirent les combats, mon cher Zerbin retourna en
Écosse; je restai seule, pensant à lui le jour et la nuit. Je ne doute
pas qu'il ne cherchât de son côté les moyens de s'unir à moi; mais la
différence de nos religions, puisqu'il est chrétien et moi sarrasine,
l'empêchait de m'obtenir de mon père. Il songea à m'enlever, en
abordant, au moyen d'un navire, sur la plage d'un beau jardin que mon
père avait au bord de la mer.»
Complice de cet enlèvement, Isabelle fuit à toutes voiles de sa terre
natale. «Avec quelle joie, s'écrie-t-elle, je ne puis le dire,
espérant avant peu jouir de mon amour avec mon Zerbin.» Une tempête
les jette sur un rivage inhabité. Zerbin s'éloigne afin d'aller
chercher des chevaux pour Isabelle à la Rochelle. Pendant son absence,
un des deux amis qu'il a laissés auprès d'Isabelle s'éprend d'un
perfide amour pour elle. Odorie, c'est le nom de ce traître, veut
entraîner dans son crime son compagnon Coribe; celui-ci résiste. Les
deux gardiens d'Isabelle se livrent un combat acharné: l'un pour la
défendre, l'autre pour la ravir à Zerbin. Pendant le combat, elle
prend la fuite; Odorie abandonne le combat, la poursuit, l'atteint,
veut lui faire violence; elle pousse des cris qui sont entendus par
une bande de brigands, qui la retiennent captive depuis neuf mois dans
cette caverne pour la vendre ensuite aux pirates de la côte.
Roland la console et l'emmène avec lui.
Le lecteur, incertain du sort d'Isabelle, de Zerbin, de Bradamante, de
Roger, d'Angélique, est transporté au siége de Paris. Ce siége est
raconté dans deux chants héroïques, en stances dignes d'Homère au
siége de Troie, du Tasse au siége de Jérusalem. La guerre n'inspira
jamais mieux aucun barde; le sang coule de la plume d'Arioste avec
autant de verve que l'amour et la plaisanterie.
Les aventures héroï-comiques de Griffon, qui poursuit une maîtresse
infidèle en Palestine, diversifient heureusement ces longs combats. La
comédie n'a rien de plus plaisant que les tours perfides joués à
Griffon par sa maîtresse, et par son lâche mais spirituel rival, à
Damas. Ce rival est un Scapin chevaleresque, et la maîtresse de
Griffon est une Colombine, qui transportent dans un poëme épique les
scènes grotesques du théâtre italien. Arioste siffle comme il chante:
c'est Molière et Homère dans le même homme. Au dix-huitième chant il
égale Virgile en tendresse, dans l'admirable épisode de Nisus et
Euryale. Arrêtons-nous pour pleurer avec lui sur l'héroïsme de
l'amitié entre Médor et Cloridan.
Une grande bataille a été livrée entre Charlemagne et les Sarrasins;
ceux-ci ont perdu leurs principaux combattants. Dardinel, leur roi, a
été tué par Renaud; son corps est resté sur le champ de bataille. Pour
aller relever le cadavre de Dardinel du champ de bataille, il faut
traverser le camp de Charlemagne; il est nuit. Écoutez l'Arioste:
«Deux jeunes Sarrasins, entre autres, veillaient dans le camp; tous
deux d'origine obscure, nés dans la Ptolémaïde, desquels l'aventure,
comme un rare exemple d'attachement, mérite d'être racontée. Ils se
nommaient Cloridan et Médor; dans la bonne fortune comme dans la
mauvaise, ils avaient aimé également leur prince Dardinel, et
maintenant ils avaient passé la mer pour venir combattre en France
avec lui.
«Cloridan, intrépide chasseur toute sa vie, était de robuste stature
et d'une rare légèreté à la course; Médor, à la fleur de ses années,
avait encore les joues colorées, blanches et fraîches de
l'adolescence, les yeux noirs, les cheveux dorés et bouclés; il
ressemblait à un ange du choeur le plus élevé du ciel.
«Ils étaient ensemble sur les remparts à regarder, en soupirant, le
ciel de leurs yeux chargés de sommeil; Médor, dans toutes les paroles
qui lui échappaient, ne pouvait s'empêcher de se rappeler sans cesse
son maître et son seigneur Dardinel d'Almonte, et de pleurer en
pensant que ses restes allaient rester sans sépulture sur la terre. Se
retournant vers son camarade: «Ô Cloridan, lui dit-il, je ne puis te
dire combien le coeur me fend de ce que mon maître gît ainsi sur la
terre nue, exposé à devenir la proie des loups et des corbeaux, lui
qui fut toujours pour moi si tendre et si généreux: il me semble que,
quand je donnerais ma vie pour préserver son corps de cet outrage, ce
ne serait pas encore assez pour payer tout ce que je lui dois
d'affection et de reconnaissance.
«Je suis décidé à aller, pour qu'il ne reste pas sans sépulture, le
chercher et le retrouver sur le champ de bataille, et peut-être Dieu
permettra-t-il que je traverse inaperçu le camp endormi de
Charlemagne. Toi, demeure ici, afin que, s'il est écrit dans le ciel
que je doive mourir, tu puisses raconter ma mort...»
«Cloridan reste confondu que tant de courage, tant d'amour, tant de
fidélité, se révèlent dans un enfant. Il s'efforce, tant il lui porte
de tendresse, de le faire renoncer à cette entreprise; mais Médor
était déterminé ou à mourir ou à recouvrir d'un peu de terre la tombe
de son seigneur. Voyant que rien ne peut ni fléchir ni effrayer Médor,
Cloridan lui répond: «Eh bien! j'irai aussi, car quelle joie me
resterait-il sur la terre, ô mon cher Médor, si j'y restais sans toi?
Il vaut mille fois mieux mourir les armes à la main avec toi, que de
mourir de mon chagrin si tu étais enlevé à mon amitié!»
Ils traversent heureusement dans la nuit le camp ennemi.
Pendant que Médor cherche parmi les cadavres le corps de son maître,
Cloridan se charge de lui ouvrir une large voie pour le retour à
travers le camp ennemi. Il fond sur les chrétiens assoupis, il immole
une foule de guerriers, choisissant les plus illustres. Le poëte
décrit en traits sanglants et pathétiques leurs divers trépas. Une
stance attendrie décrit la mort d'un duc d'Albret, surpris dans son
sommeil, avec son épouse qui l'accompagnait à la guerre. L'Arioste,
dans cette stance digne de Pétrarque ou du poëte de Françoise de
Rimini, laisse échapper de son coeur un cri de pitié ou d'envie qui
révèle toute une âme amoureuse de Virgile:
«Cloridan était parvenu jusqu'à la tente où le duc d'Albret dormait
dans les bras de sa femme, tellement rapprochés l'un de l'autre que
l'air lui-même n'aurait pas pu passer entre eux. Médor leur tranche
les deux têtes à la fois d'un seul coup! Ô heureuse mort! ô destinée
si douce, qu'unis comme l'étaient leurs corps, je ne doute pas que
leurs âmes, également enlacées, s'en allèrent ensemble au même ciel!»
Médor, distrait de ce carnage par l'impatience de retrouver le corps
de son roi, adresse une invocation ardente à la lune pour qu'elle lui
découvre enfin le cadavre. La lune l'exauce, le nuage qui la couvrait
se dissipe; Médor court en pleurant à l'endroit où gît Dardinel; il le
reconnaît à ses armes, il s'agenouille, il baigne son visage inanimé
de ses larmes amères, dont un double ruisseau coulait sous ses cils;
son attitude était si pieuse, ses gémissements si tendres, que les
vents eux-mêmes se seraient arrêtés pour les entendre.
Il les réprime toutefois, non pas par crainte d'être entendu des
ennemis et par aucun soin de sa propre vie, dont il lui serait plus
doux d'être délivré, mais par peur qu'on ne l'empêche d'accomplir
l'oeuvre pieuse pour laquelle il s'est dévoué. Les deux jeunes
guerriers chargent le cadavre sur leurs épaules, afin d'en partager
ainsi le poids.
Ils marchaient en silence sous ce fardeau sacré, et déjà les étoiles
commençaient à pâlir dans le ciel, l'ombre à s'éclaircir sur la terre,
quand ils rencontrent Zerbin, qui rentrait au camp des chrétiens après
avoir employé le commencement de la nuit à la poursuite des
Sarrasins... Cloridan, à l'aspect de Zerbin et de son groupe de
guerriers, supplie Médor d'abandonner sa charge, lui représentant
qu'il serait trop insensé de perdre deux vivants pour sauver un mort.
En parlant ainsi, Cloridan jette son fardeau à terre, pensant que
Médor va en faire autant; mais cet enfant, qui aimait son maître mort
plus que sa vie, le recharge seul sur ses épaules. Son ami, croyant
qu'il est suivi par Médor, fuyait à toute course; car, s'il avait su
qu'il l'abandonnait ainsi à son sort, il aurait affronté mille morts
au lieu d'une.
Les cavaliers de Zerbin les enveloppent, mais un bois ténébreux offre
un asile impénétrable aux deux amis; ils s'y jettent, on les suit.
Cloridan est tué en voulant secourir Médor. Médor, toujours le corps
de Dardinel dans ses bras, cherche à ravir cette chère dépouille aux
ennemis en se dérobant derrière les arbres, pareil à une ourse qui
défend ses petits. À la fin, Médor est vaincu. Médor, blessé, est
relevé de terre par ses beaux cheveux blonds. Zerbin le couche sur
l'herbe, en attendant qu'il revienne étancher généreusement le sang de
sa blessure; il s'éloigne un moment pour punir le féroce soldat qui a
frappé cet enfant. Pendant cette absence du magnanime Zerbin, une
jeune fille, d'un aspect royal et d'un visage éclatant de beauté,
s'approche de Médor; ses humbles vêtements sont ceux d'une bergère,
mais l'élégance de sa démarche et la délicatesse de ses traits la
trahissent...
C'est Angélique, l'amante ingrate de Roland, la superbe fille du roi
des Indes. Depuis qu'elle avait recouvré son anneau enlevé au doigt de
Roger, elle voyageait seule et sans crainte, sûre de se rendre
invisible à volonté. L'amour qu'elle avait si longtemps bravé
l'attendait dans ce bocage.
Il n'y a rien d'égal à cette scène de pitié, d'admiration et d'amour
naissant entre Angélique et Médor, dans aucun poëme, excepté peut-être
le chant d'_Haïdée_ dans lord Byron. Mais Haïdée est évidemment
calquée sur Angélique. Or la gloire doit remonter toujours de
l'imitateur au modèle. Écoutez quelques stances de ce chant des vrais
amants. Le souvenir de la passion malheureuse de Roland pour Angélique
y mêle au charme de la scène on ne sait quel grain de sel comique qui
ajoute encore, s'il se peut, à la délicieuse saveur du sujet. C'est
l'ombre du satyre portée sur le corps de Galatée dans un tableau du
Titien.
Après qu'Angélique a compati par tous ses sens et par toute son âme à
la beauté, à la blessure et au généreux dévouement de Médor, elle
remonte sur son coursier pour aller chercher dans les prés voisins les
simples dont elle connaît la vertu, afin de panser la blessure du
jeune Sarrasin. Elle rencontre un vieux pasteur qui doit l'assister
dans son pansement. Lisons: nous ne lirons rien de plus frais dans
aucun poëte, à moins de remonter au poëme unique, mais en prose
grecque, de _Daphnis et Chloé_.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
IV
Mais le jour même où nous devions continuer la lecture des amours
d'Angélique et de Médor, nous quittâmes avec regret la villa des
collines euganéennes. Une grande fête religieuse d'été, fête pour
laquelle les seigneurs italiens reviennent toujours à la ville, força
la comtesse Léna à rentrer pour quelques semaines dans son palais de
Venise. Le chanoine, le professeur et moi, nous fûmes de la partie.
J'aurais dû naturellement profiter de ce déplacement de la comtesse
Léna et de sa maison pour continuer mon voyage vers Rome, par Pezaro
et le littoral de l'Adriatique; mais je ne sais quel sortilége ou quel
enchantement, tout semblable aux sortiléges et aux enchantements de
l'Arioste, ne me laissa même pas délibérer. Je suivis Léna et
Thérésina comme si j'avais fait partie de la maison, sans savoir au
juste si la magie qui m'entraînait résidait pour moi dans la mère ou
dans la fille. Le charme dont je ne me rendais pas compte était le
même, quoique différent. Ce tourbillon de beauté, de grâce, de bonté,
de familiarité charmante dans lequel j'avais vécu quelques semaines à
la villa, m'enlevait sans résistance de ma part, sans effort de la
part de Léna, comme une feuille de ses jardins enlevée sous ses pas
par le vent de mer.
Son palais de Venise, baigné jusqu'au vestibule par le grand canal,
était trop vaste pour la fortune de la comtesse. On y sentait le vide
des temps disparus. Le portique, assez vaste pour contenir une foule
de clients; l'escalier de marbre blanc à rampes moulées; la salle des
gardes, presque aussi longue et aussi large que le palais lui-même; la
tribune haute qui régnait sous les corniches; les fresques poudreuses
qui décoraient le sombre plafond; les statues de nobles Vénitiens
sous leur armure, qui contemplaient les passants du fond de leurs
niches autour de la salle; le parvis négligé et humide de cette salle;
les volées de colombes qui s'y abattaient librement par les fenêtres
ouvertes; le vent de mer qui faisait tinter ces vitres, mal attachées
aux châssis de plomb; enfin le léger et mélancolique clapotement des
petites vagues du canal contre les marches extérieures de l'escalier:
tout cela donnait au palais de Léna une apparence et comme une odeur
de sépulcre, qui imposait à tous les sens une certaine langueur molle,
le caractère de la ville et des habitants. Il ne fallait rien moins
que tant de jeunesse, de vie et de beauté dans les hôtesses de ce
palais, pour qu'un tel séjour n'assombrît pas notre société de
plaisir. Mais la jeunesse et la beauté rajeunissent et embellissent
jusqu'aux ruines: les fleurs les plus odorantes que le pèlerin
cueille, pour respirer des souvenirs avec leur odeur dans les pages de
son journal de voyage, sont celles qui croissent sur des tombeaux.
Léna et sa fille entrèrent dans une enfilade d'appartements, dont on
apercevait à peine le fond à travers une longue avenue de portes en
drap vert, toutes ouvertes. Le chanoine, le professeur et moi, on nous
logea au sommet de l'édifice, dans de petites chambres à peine
meublées, qui prenaient entrée sur la galerie à jour servant de
corniche à la salle d'armes. Les délices de ces appartements élevés,
c'étaient le soleil, la solitude, le silence: on n'y entendait d'autre
bruit, le jour, que le pas boiteux du vieux majordome, traversant la
salle d'armes pour aller à l'appartement de ses jeunes maîtresses, et
le bruit alternatif des rames du gondolier sur le canal; le matin,
quelques roucoulements de pigeons dans les combles, et le tintement
lointain des petites cloches des couvents, appelant les religieuses à
l'office. Ces impressions m'étaient neuves, consonnantes à l'âme et
douces; je les savourais avec autant de délices que les impressions
champêtres de la villa. D'ailleurs, n'étions-nous pas sous le même
toit que ces ravissantes hôtesses, qui auraient embelli pour nous même
la cabane du pasteur d'Angélique?
Après les fêtes passées, nous reprîmes nos lectures à Venise aussi
régulièrement qu'à la villa. Le professeur n'était pas homme à
démordre; il avait apporté avec lui son Arioste aussi ponctuellement
que le chanoine avait apporté son bréviaire. Seulement nous n'étions
plus mollement accoudés, pour l'entendre, sous une grotte sonore
rafraîchie par un jet d'eau: mais le soir, à l'heure où la gondole
remplace la calèche dans les lagunes de Venise, nous laissions le
gondolier louvoyer à son caprice entre les îles, aux dômes dorés par
le soleil couchant, qui se détachent comme des faubourgs à l'ancre de
la ville, à l'embouchure de la vaste mer; et, à demi couchés sur les
bancs, au branle de la barque, nous demandions au professeur un chant
de poëte pour compléter toute cette poésie du soir à Venise.
V
«Où en étions-nous? dit le chanoine.--Ah! je le sais bien, moi, dit
Thérésina: nous en étions à ce chant, si malheureusement interrompu
par notre voyage, où le beau Médor, ce jeune Sarrasin, si tendre et si
courageux de coeur pour sauver le corps de son maître mort, est blessé
par les féroces Écossais de Zerbin, et où la belle Angélique, touchée
de sa jeunesse et de sa beauté, va cueillir des simples dans les prés
pour guérir ce charmant païen.»
Léna sourit légèrement en admirant la mémoire heureuse de la jeune
fille: «Qu'aurait-elle pu retenir de plus analogue à son âge et à son
imagination d'enfant? dit-elle, Eh bien, lisons avec confiance,
ajouta-t-elle, si le _canonico_ n'a pas mis trop de sinets à ce chant
de jeunesse.--C'est une pastorale, dit le professeur, une pastorale
dans une épopée. Ne craignez rien: cela rafraîchit, cela ne brûle pas
l'âme. N'avez-vous pas dans la galerie du palais de charmants tableaux
de bergeries et de nymphes, entremêlés à vos tableaux de religion ou
de batailles? Ce qui est dangereux pour ces jeunes âmes, ce ne sont
pas les beautés de l'imagination, ce sont ses laideurs. Des scènes de
bonheur sont les perspectives de la vie: vous en faites peindre sur
les murs de vos villas et de vos palais; ne craignez pas d'en peindre
sur la toile vivante de l'imagination fraîche et chaste de la
jeunesse. Ces perspectives du coeur sont les beaux rêves de la vie:
rêver beau, c'est le bonheur.--Et c'est aussi la vertu, dit le
chanoine.--Rêvons donc,» dit Léna.
Alors le professeur rouvrit le livre, juste à la stance si bien
remémorée par la naïve Thérésina.
VI
«Angélique rencontre un pasteur parcourant à cheval le bocage à la
recherche d'une jeune cavale qui s'était échappée déjà depuis deux
jours de l'enceinte où elle était parquée avec le troupeau; elle
emmène avec elle le berger à la place où Médor, perdant toute sa
vigueur avec le sang qui coulait de sa poitrine, en teignait l'herbe à
l'entour et paraissait prêt à défaillir pour toujours.
«Angélique descend de son coursier et fait descendre comme elle le
pasteur; elle pile à l'aide d'une pierre les simples, en fait
découler le suc entre ses blanches mains; elle le distille et l'étend
sur le sein, sur les flancs et sur les hanches du blessé; la salutaire
liqueur arrête le sang et rend la vie à Médor.
«Il reprit assez de force pour qu'elle pût le faire monter sur la
jument du berger; mais Médor se refuse à s'éloigner tant qu'il n'a pas
recouvert de la terre de la sépulture le corps de son roi et celui de
Cloridan. Après ces pieux devoirs accomplis, il suit Angélique où il
lui plaît de le mener; elle le conduit par compassion dans l'humble
cabane du berger resté auprès d'elle.
«Elle ne consent pas à le laisser repartir tant qu'il n'est pas
rétabli en parfaite santé, tant la tendre pitié qu'elle a éprouvée à
son premier aspect, étendu sur la terre, puis, après le premier
étonnement, tant sa beauté, sa grâce, ses manières, lui mordent le
coeur d'une lime invisible: elle sent cette lime lui ronger peu à peu
le coeur, qui se consume enfin tout entier d'une flamme amoureuse.
«L'habitation du berger, assez commode et assez belle pour une
chaumière, était située dans un petit vallon en plaine entre deux
montagnes; il l'habitait avec sa femme et ses petits enfants.
Construite par lui tout nouvellement, tout y était neuf et propre de
fraîcheur. C'est là que Médor fut promptement rétabli par les soins de
la jeune fille; mais, en moins de temps encore, elle sentit qu'elle
avait au coeur une blessure plus profonde que celle qu'elle venait de
guérir.
«Plus l'une se referme et se _rassainit_, plus l'autre s'élargit et
s'envenime. Le beau jeune homme se remet à vue d'oeil; elle, au
contraire, tantôt glacée, tantôt brûlante, languit d'une incurable
fièvre. De jour en jour, la beauté de Médor fleurit; de jour en jour,
la malheureuse sent la sienne se flétrir, comme une neige tombée après
la saison, que les rayons du soleil fondent dans un lieu sauvage.
«Si elle ne veut pas mourir de son amour, il est temps qu'elle prenne
sur elle de le révéler, car il n'est pas à espérer que Médor ose
l'encourager à un tel aveu.
«Elle demande enfin pitié à celui qui l'a percée d'un tel coup sans le
savoir.»
Ici le poëte, par une apostrophe tragi-comique, qui sort d'elle-même
du sujet, tourne sa pensée vers Roland, l'amant obstiné et toujours
malheureux d'Angélique.
«Ô comte Roland! ô roi de Circassie! votre éclatante valeur,
dites-moi, à quoi vous sert-elle?» Il en adresse autant aux autres
héros adorateurs d'Angélique: Agrican et Ferragus.
Puis il reprend la note sérieuse et tendre pour raconter la félicité
des deux amants dans la solitude:
«Angélique laissa cueillir à Médor la première rose d'un sentiment qui
n'avait encore été respiré par personne. Jamais jeune fille ne savoura
une telle ivresse que celle qu'elle trouva dans ce jardin où se
cachait et où se légitimait son amour. Les saintes cérémonies
consacrèrent ce mariage, où elle eut pour marraine la femme du berger
sous les auspices du tendre amour.
«L'humble cabane vit célébrer ces noces mystérieuses avec la solennité
rustique qu'une telle solitude comportait. Les deux amants y
séjournèrent plusieurs mois, pour en savourer seul à seule les
délices.»
Bien que la description de cette retraite conjugale soit
irréprochable, le chanoine avait mis le sinet sur quelques stances.
Nous ne les traduisons pas, par le scrupule, peut-être excessif, d'une
langue plus réservée que l'italien; mais le doux loisir des deux
nouveaux époux, dans un lieu enchanté et solitaire, égale tout ce que
les églogues de Virgile et les pastorales du Tasse ont de plus
langoureux.
Si Angélique s'asseyait à l'ombre ou si elle s'éloignait de la cabane,
le jour, la nuit, elle avait le beau jeune homme à ses côtés, le matin
et le soir; tantôt cette rive du ruisseau, tantôt un antre elle allait
cherchant, ou bien quelque prairie verdoyante; au milieu du jour, une
grotte les couvrait de son ombre.
«Dans ces doux entretiens, partout où un jeune arbre à la tige droite
et élancée croissait au bord d'une source ou sur la rive d'un courant
d'eau limpide, son écorce était à l'instant gravée avec l'aiguille
d'Angélique ou avec le couteau de Médor. De même, s'ils venaient à
découvrir un rocher d'un grain moins dur que les autres, et en dehors
de la cabane, et dedans contre les murailles, les noms d'Angélique et
de Médor, enlacés l'un dans l'autre par différents dessins, se
lisaient en lettres intarissables.»
Enfin ils s'éloignent à regret, après un long séjour, de la cabane;
Angélique, pour récompenser le pasteur et sa famille, leur laisse un
bijou sans prix qu'elle a reçu de Roland. Elle s'achemine avec son
jeune époux vers les Indes, où elle va faire couronner Médor roi du
Cathay.
VII
Ici le poëte s'amuse de nouveau à éluder la curiosité de son lecteur
par une autre curiosité. Il se complaît, pendant deux mille vers, à
raconter vingt aventures épisodiques de Marphise, de Bradamante, de
Roger, de Griffon, de paladins, d'amazones, de fées, d'enchanteurs.
Ce n'est qu'au vingt-troisième chant que l'on revient à Roland, le
véritable héros, mais le héros toujours oublié du poëme. L'aventure
qui le ramène sur la scène n'est plus héroïque et n'est pas même
comique: car on ne rit pas d'une infirmité physique et morale, telle
que la folie, surtout quand c'est une passion tendre qui enlève la
raison à un héros.
La scène où Roland perd la raison en trouvant des preuves trop
convaincantes de l'infidélité d'Angélique est admirablement inventée,
et racontée avec autant de perfection de détails que la scène des
amours d'Angélique et de Médor.
Roland, en courant une de ses aventures, arrive au vallon naguère
habité par Angélique et Médor, sans se douter que ce beau lieu a été
le théâtre de son infortune amoureuse.
«Il arrive, dit la stance, au bord d'un ruisseau qui semblait rouler
des lames de cristal; une riante prairie fleurissait sur ses rives,
prairie émaillée de couleurs, les plus fraîches et les plus flatteuses
à l'oeil, parsemée de bouquets d'arbres élégants et majestueux.
«C'était l'heure où l'ardeur du jour fait chercher l'ombre des grottes
aux rudes troupeaux et au pasteur dépouillé du poids de ses vêtements.
Les armes et l'écu de Roland pesaient à ses membres brûlants; il
entra pour se délasser un moment dans la grotte. Mais il y trouva un
terrible et cruel refuge, et l'heure la plus funeste et la plus
malheureuse de sa vie.
«En parcourant des pas et du regard les alentours de la grotte, il vit
des caractères gravés sur l'écorce de tous les arbrisseaux qui
croissaient auprès de la source, et aussitôt qu'il y eut attaché les
yeux avec attention, il fut trop convaincu que ces caractères étaient
gravés par la main de sa divinité terrestre; cet antre et cette source
étaient un des sites que j'ai décrits plus haut, que la belle reine du
Cathay avec son cher Médor fréquentaient le plus souvent, parce que
c'était le lieu de repos le plus voisin de la cabane du berger.
«Il lit de tous côtés les noms d'Angélique et de Médor, enlacés
ensemble dans des noeuds d'amour; autant de lettres, autant de clous
acérés qui lui transpercent le coeur. Il s'efforce de croire qu'il se
trompe, et qu'une autre main que celle d'Angélique a écrit son nom sur
ces écorces; puis il se dit: «Ah! je connais trop ces caractères, je
les ai tant vus et tant lus dans un autre temps! Mais peut-être
qu'elle s'est figuré un autre Médor imaginaire pour se faire illusion
à elle-même, et qu'elle pense à moi en me donnant ce surnom dans son
coeur!...» En cherchant ainsi à se tromper lui-même, Roland arrive à
l'endroit où les deux collines, en se recourbant, enclosent la belle
fontaine... Là les noms plus nombreux encore sur les troncs des
hêtres, et des inscriptions commémoratives sur les rochers de l'antre,
ne lui laissent plus de doute et enfoncent mille pointes de poignards
dans son coeur. Médor, dans des vers tendres et amoureux, y remerciait
les arbrisseaux, les gazons verts, les ondes limpides, la caverne
obscure, les ombres rafraîchissantes, des douces heures qu'il avait
passées avec l'incomparable Angélique, fille de Galafron. Il y
suppliait tous les amants, chevaliers, demoiselles, que le hasard
amènerait dans ces lieux, de bénir ces gazons, ces ombres, ces antres,
ces ruisseaux, ces arbustes, et de demander pour eux au ciel ou aux
nymphes les douces influences du soleil et de la lune.
«Une main glacée lui serre le coeur, son désespoir muet ne peut
s'échapper ni en paroles, ni en cris: comme un vase à large
circonférence et au cou étroit, quand on le renverse de sa base à son
orifice, ne peut laisser écouler son contenu, car la liqueur pressée
de sortir se hâte vers l'ouverture, et, se faisant obstacle à
elle-même, ne peut s'écouler que goutte à goutte sous son propre
poids.»
Enfin il arrive, espérant encore, jusqu'à la cabane du berger. Le
berger et sa famille lui racontent innocemment le séjour d'Angélique
et de Médor dans leur cabane, leur union, leur félicité, leur départ
pour les Indes; ils lui montrent avec orgueil le bracelet précieux
qu'Angélique leur a laissé en mémoire de son séjour ici.
Ce fut le coup de hache qui trancha sa raison avec son espoir; cette
couche, cette cabane de berger, ce vallon, lui deviennent si odieux
que, sans attendre ni le lever de la lune ni celui de l'aube, il prend
ses armes, il remonte sur son cheval, il s'enfonce dans le plus épais
du bois, et, quand il se sent enfin seul, il répand en cris et en
hurlements sa douleur!... Au lever du jour, il croit voir sa honte et
les railleries de Médor gravées sur les montagnes et sur toute la
nature. Enfin, après des transports qui fendraient les rochers, il
devient fou. La hideuse description de sa folie, vantée comme un
prodige de force poétique par les critiques italiens et même français,
est selon nous une plaisanterie déplacée, plus propre à contrister le
rire sur les lèvres qu'à le provoquer; ce qui dégoûte cesse de
charmer. La folie même de don Quichotte est moins répugnante; elle est
une manie ridicule, et non une démence furieuse. Mais Arioste,
transportant son lecteur dans une loge de fou, et se complaisant à
montrer son héros dans la sordide nudité d'une bête féroce, privée
même de son instinct, nous paraît avoir commis une faute non-seulement
contre le sentiment, mais contre le goût. Nous ne citerons donc rien
ici de cette frénésie hideuse sur laquelle roule toute la machine du
poëme pendant plusieurs chants.
VIII
L'Arioste retrouve toute sa délicatesse de pinceau et tout le
pathétique de son âme dans l'épisode d'Isabelle et de Zerbin, une des
plus touchantes compositions de toutes les langues. L'amour et la
vertu l'inspirent mieux que la démence et le ridicule. On peut badiner
avec l'esprit, mais il ne faut pas badiner avec l'amour. L'Arioste se
montre dans cet épisode aussi tendre amant que grand poëte.
Zerbin et Isabelle, deux amants dont nous avons déjà parlé dans le
commencement des aventures de Roger, arrivent ensemble dans le beau
lieu où Roland a perdu le sens et jeté ses armes. Zerbin, par une
respectueuse pitié pour le héros, élève un trophée de ces armes; il ne
veut pas que l'épée de Roland soit profanée par une main étrangère.
Mandricaud veut s'emparer de l'épée, Zerbin la défend contre ce féroce
profanateur en combat singulier. Isabelle, tremblante, assiste au
combat; Zerbin a sa cuirasse fendue de la tête au coeur par l'épée de
Mandricaud; mais ce premier coup, dit le poëte, ne pénètre qu'à peine
au-dessous de la peau de Zerbin; son sang tiède dessine en coulant une
longue ligne de pourpre sur sa cuirasse éclatante. «Ainsi j'ai vu
quelquefois, dit le poëte, qui revient en esprit au souvenir de la
belle veuve florentine qu'il adore; ainsi j'ai vu une ligne de pourpre
partager une belle toile d'argent sous cette blanche main qui déchire
également en deux mon coeur!»
Zerbin succombe sous un coup plus mortel; couché sur l'herbe dans son
sang, ses derniers adieux à Isabelle, et ses derniers soupirs
recueillis par les lèvres de cette amante sont des sanglots écrits
pour l'éternelle consonnance des coeurs aimants séparés par la mort.
Tibulle n'a pas écrit en larmes plus tièdes les transes et les
épanchements de l'amour malheureux. On voit que la sensibilité était
le fond de ce génie de l'Arioste. Un ermite aide l'amante désespérée à
relever le corps de Zerbin pour l'emporter jusqu'à son ermitage;
Isabelle est décidée à ne jamais s'en séparer. L'ermite la console par
les espérances célestes, les seules capables de rattacher Isabelle à
la vie. Il lui propose de l'accompagner jusqu'à une abbaye de
Provence, où elle fera ensevelir Zerbin et où elle restera gardienne
pieuse de sa relique si chère. Ils ensevelissent ensemble le corps
embaumé de Zerbin dans un riche cercueil; ils le chargent sur le
cheval du jeune guerrier, et voyagent ensemble à pied derrière le
cercueil.
IX
Rodomont, le roi d'Alger, les rencontre malheureusement dans un
sentier de la forêt où il s'est retiré non loin de cette abbaye de
Provence. Les charmes d'Isabelle, quoique pâlis par les larmes, lui
ravissent le coeur; il terrasse l'ermite, il le lance dans la mer; il
menace Isabelle d'attenter à sa douleur et à sa pureté. La fidèle
amante conçoit subitement l'idée d'une ruse pieuse qui sauvera sa
vertu en sacrifiant sa vie. Elle feint de se rendre à ses désirs, mais
elle veut, dit-elle, lui faire avant un présent plus précieux pour un
guerrier que le coeur de toutes les princesses de la terre. Je
connais, lui dit-elle, et j'aperçois près d'ici une herbe miraculeuse;
elle a la vertu de rendre invulnérable le chevalier qui s'est une fois
baigné dans un bain où cette plante a été bouillie. Rodomont pourra,
ajoute Isabelle, en faire l'épreuve sur elle-même, avant d'éprouver la
vertu de cette plante. Le roi d'Alger consent, à ce prix, à ajourner
ses violences. Isabelle cueille çà et là toutes les herbes qu'elle
feint de choisir pour son expérience; elle se baigne dans la source où
elle a jeté les herbes. Puis elle présente sa belle tête, ce front
pur, ce cou d'ivoire au glaive de Rodomont. Le Sarrasin, trompé par
l'assurance de la victime, tombe dans ce piége de vertu; du revers de
son épée il frappe le cou de la jeune fille, croyant que son épée se
brisera dans sa main, mais la charmante tête d'Isabelle roule à ses
pieds dans l'herbe et bondit trois fois en balbutiant encore le nom de
Zerbin!... Ainsi la jeune martyre de l'amour, de la chasteté et de la
religion avait échappé à la fois à l'infidélité, à la profanation et
au suicide en se faisant immoler par son tyran.
«Volez heureuse dans l'éternel séjour, âme fidèle et tendre, s'écrie
en finissant l'Arioste; puissent mes faibles chants immortaliser en
vous le modèle des chastes amants!» Puis, en l'honneur de la victime,
il fait décréter dans le ciel que toutes celles qui porteront sur la
terre le nom d'Isabelle seront douées des mêmes charmes et des mêmes
vertus. Adulation prophétique soit aux princesses de la maison de
Ferrare, soit à la dame de Florence qui portait ce nom cher au poëte.
On ne peut assez admirer dans cet épisode une des plus touchantes
conceptions de ce martyrologe de la vertu ou de cette épopée de
l'amour. La chevalerie seule fournit de pareils textes de poésie aux
_trouvères_ du moyen âge chrétien. Cette admirable aventure est
malheureusement coupée par le poëte en trois tronçons que nous avons
rassemblés, épars dans le poëme, pour la présenter dans son ensemble à
vos yeux.
Revenons:
X
L'histoire de Richardet, frère de Bradamante, amante de Roger, et de
Fiordalisa, amante de Richardet, est dans un genre opposé une des
plus ravissantes débauches d'imagination d'Arioste; mais le chanoine y
avait mis avec raison le sinet fatal qui nous en interdisait la
lecture. Ces images trop licencieuses ne pouvaient effleurer seulement
l'imagination de Thérésina, ni même de sa mère. La gaieté des
aventures n'en sauvait pas assez la légèreté. On ne conçoit guère
aujourd'hui comment la pudeur des princesses et des dames de la cour
de Ferrare tolérait de tels écrits lus à haute voix pendant les
soirées au palais. On conçoit moins encore comment la cour de Rome,
gardienne des moeurs, autorisait par trois brefs l'impression de
telles jovialités. Mais les temps ont leur innocence.
Le chant qui contient l'histoire de Joconde ne forme plus seulement
disparate, mais scandale dans le poëme; il devrait être déchiré de
toute édition populaire de l'Arioste. La Fontaine l'a imité à sa
manière dans le volume ordurier de ses _Contes_; mais ce volume,
feuilleté par le seul libertinage, est soigneusement écarté des yeux
de l'enfance et de la jeunesse. La Fontaine, au reste, a la main bien
moins légère et bien moins délicate dans _Joconde_ que l'Arioste;
l'un est badin, l'autre est lubrique: c'est qu'Arioste écrivait pour
un âge d'innocence, et la Fontaine pour un âge de corruption. Il n'y a
que de la jeunesse et de la gaieté dans Arioste, il y a de la
vieillesse et du cynisme dans les _Contes_ de la Fontaine.
XI
Tout à coup Arioste redevient grave en faisant parcourir à Bradamante
la galerie d'un château enchanté dans lequel des tableaux prophétiques
font apparaître d'avance à ses yeux toute l'histoire de la maison
d'Este, mêlée à l'histoire de l'Europe moderne; il s'élance de là à la
suite d'Astolphe monté sur l'hippogriffe, et qui jetait du haut des
airs un coup d'oeil géographique sur l'univers. Astolphe s'abat sur le
paradis terrestre où saint Jean l'Évangéliste lui enseigne les moyens
de faire retrouver à Roland son bon sens. Saint Jean conduit Astolphe
dans la lune. Ici, dans une revue satirique très plaisante de toutes
les folies de l'espèce humaine, l'Arioste énumère les inanités de ce
bas monde et les illusions dont se composent nos passions; des
montagnes de sottises s'élèvent sous ses yeux.
Il vit aussi, parmi tant de choses perdues, ce qu'il croyait et ce que
nous croyons tous posséder en si grande abondance que jamais nous ne
prions le ciel de nous l'accorder, hélas! c'est le bon sens. Oh! que
le vallon en contenait! Il y en avait une montagne, qui occupait plus
d'espace que tout le reste ensemble. Le bon sens y paraissait sous la
forme d'une liqueur très-subtile et très-prompte à s'évaporer; il
était, en conséquence, renfermé dans une multitude de petites
bouteilles, plus ou moins grandes. Toutes étaient hermétiquement
fermées. La plus grande de toutes fut facile à reconnaître: elle
renfermait le bon sens du malheureux comte d'Angers; elle en était
pleine en entier, et de plus il était écrit dessus: _Bon sens du
paladin Roland._
Vous êtes transporté de la lune sous les murs d'Arles, que les
Sarrasins et les chrétiens se disputent. La belle guerrière Marphise,
soeur de Roger, mais que Roger ne connaît pas, vit dans le camp avec
ce héros et semble lui faire oublier Bradamante. Celle-ci, avertie par
des bruits calomnieux de l'amour de Marphise pour Roger, arrive au
camp, combat celle qu'elle croit sa rivale, combat Roger lui-même,
triomphe partout; le fantôme d'Atlant, envoyé du ciel, dévoile enfin
aux trois combattants leur malentendu. Roger reconnaît sa soeur dans
Marphise; Bradamante embrasse son amie dans sa rivale; Roger, suivi de
sa soeur Marphise et de sa fiancée Bradamante, tous trois armés,
partent à la recherche d'autres aventures. Ils en rencontrent d'aussi
merveilleuses qu'elles sont pathétiques; mais on s'épuiserait à
relever tout ce qu'il y a d'inépuisable dans cette féconde
imagination. Ce poëme suffirait à fournir les matériaux de cent
poëmes.
XII
Astolphe rencontre Roland au bord de la mer; il lui fait respirer son
bon sens avec la liqueur qu'il a apportée de la lune. À l'instant où
il recouvre sa raison, le héros déteste la perfide Angélique.
Roger, pendant ces événements, fait naufrage et se sauve seul à la
nage dans une île déserte; il y trouve un ermite qui l'instruit dans
la foi chrétienne. L'ermite avait bâti de ses mains une petite
chapelle, tournée vers l'Orient, qu'il avait ornée avec soin des
coquillages et des dépouilles que la mer jetait sur la côte. Le flanc
opposé de la montagne offrait un aspect bien plus agréable et était
bien différent de celui que Roger avait été forcé de gravir. Un petit
bois descendait en pente douce jusqu'à la mer; le laurier, le myrte,
le genièvre, le palmier chargé de dattes, et des arbres fruitiers, y
croissaient sans culture, et leur fraîcheur était entretenue par une
fontaine pure qui, du haut du rocher, se distribuait en filets et
tombait en petites cascades entre ces arbres féconds.
L'ermite habitait depuis quarante ans cet ermitage, qu'il semblait que
le ciel eût choisi pour l'entretenir sans cesse dans la prière et la
contemplation. La vie frugale et saine qu'il y menait l'avait fait
parvenir à quatre-vingts ans, sans les infirmités qui tourmentent les
faibles mortels.
L'ermite alluma promptement du feu, couvrit la table de dattes et des
fruits de la saison. Roger sécha ses habits, reprit des forces, et
prêta de toute son âme une oreille attentive aux grandes vérités de
notre sainte loi. L'ermite, touché de ses dispositions, n'hésita pas à
lui conférer, dès le lendemain, le sacrement du baptême.
Roger, s'accommodant assez bien de cette habitation de l'ermite et
d'une chère frugale, passa plusieurs jours avec le saint anachorète,
qui, non-seulement lui parlait de tout ce qui tient à la religion,
mais l'instruisait aussi sur son départ prochain, et même sur la
postérité que le ciel lui destinait. Tout cet épisode respire la
sérieuse piété du Tasse et de Milton.
On passe de là, avec une surprise que les moeurs seules du temps
expliquent, à un chant rempli tout entier par l'histoire du petit
chien qui sème les perles, conte de fées dont les détails égalent
Boccace en grâce et le surpassent en poésie. Quoi de plus charmant
que la description des gentillesses du petit chien, conduit par
l'amant déguisé en ménétrier mendiant?
Adonis s'arrêta près de quelques cabanes voisines du château, jouant
d'une petite flûte, au son de laquelle le petit chien se mit à danser.
Le bruit des tours, de la danse et de la beauté de ce petit animal
parvint bientôt jusqu'à la belle Argie: elle fit appeler le pèlerin
dans sa cour, et c'est ainsi que commença l'aventure que le destin
réservait au vieux sénateur.
Le pèlerin se mit aussitôt à jouer plusieurs airs différents, et le
petit chien, ajustant ses sauts à la mesure, exécuta des danses
variées de tous les pays, et parut obéir à son maître avec tant
d'intelligence que tous ceux qui le regardaient ne prenaient pas le
temps de cligner les yeux et osaient à peine respirer.
Argie sentit le plus ardent désir de posséder un petit chien si
charmant, et envoya sa nourrice pour parler au pèlerin, auquel elle
fit offrir un prix considérable. L'adroit pèlerin se mit à sourire:
«Ah! vraiment, dit-il à la nourrice, quand vous auriez autant de
trésors qu'en pourrait désirer une femme intéressée, vous n'auriez pas
de quoi payer seulement une des petites pattes de mon chien, et pour
vous prouver que je dis la vérité, venez au moins avec moi,» dit-il à
la nourrice en la tirant à part. Il pria l'épagneul de faire présent
d'une belle pièce d'or à cette bonne dame. Le petit chien ne fit que
se secouer, la pièce tomba sur-le-champ. Le pèlerin la fit accepter à
la nourrice, en lui disant: «Vous voyez de quelle utilité ce charmant
petit animal m'est sans cesse; je ne lui demande jamais rien qu'il ne
me le donne à l'instant. Bagues, joyaux, diamants, perles, riches
habillements même, il me fournit tout ce que je veux. Vous pouvez donc
dire à votre belle maîtresse que mon chien peut passer en sa
puissance, mais il n'est aucun trésor qui le puisse payer.»
XIII
La fin de ce récit, quoique ingénieuse, est cynique; on regrette que
la plume presque incontaminée de l'Arioste s'y soit salie d'une image
plus qu'obscène. Le chanoine n'avait pas seulement mis un sinet ici,
il avait déchiré la page tout entière. À cela près, ce conte de fées
est une des plus légères arabesques dont un poëte héroï-comique ait
jamais égayé son récit.
XIV
Après avoir déridé ainsi ses lecteurs, l'Arioste revient à Roger; il
le conduit à Paris, auprès de Charlemagne. Roger demande Bradamante en
mariage; Charlemagne la lui refuse: il la réserve pour Léon, fils de
l'empereur de Constantinople. Bradamante s'indigne; elle obtient de
n'épouser que le chevalier par qui elle aura été vaincue dans un
combat singulier. Elle quitte furtivement la cour, elle est captive
dans un château fort. Roger part de son côté pour aller tuer son rival
Léon dans l'empire de Constantinople. Il combat à la tête des
Bulgares contre Constantin et Léon, son fils; il fait triompher les
Bulgares. Surpris par trahison pendant son sommeil par un traître, il
est conduit à Constantinople et livré à Théodora dont il a tué le fils
dans la bataille. Enfermé par Théodora dans une tour obscure, on le
fait languir de faim et de soif pour prolonger son agonie.
Cependant on publie, dans Constantinople, que Bradamante sera le prix
de celui qui triomphera d'elle. Le généreux Léon, indigné de la lâche
vengeance de Théodora sa tante, étrangle le geôlier de Roger, le
délivre du cachot, lui rend son cheval et ses armes. Ignorant que ce
captif délivré par lui soit un rival, mais témoin de ses exploits
incomparables dans la bataille contre les Grecs, Léon, aussi modeste
qu'il est amoureux, propose à Roger de prendre son casque, sa
cuirasse, son cheval, et de combattre à sa place contre Bradamante.
Charlemagne, sa cour, Bradamante elle-même, croiront que c'est lui,
Léon, qui a conquis ainsi l'héroïque beauté que les chevaliers se
disputent. Roger est forcé, par sa reconnaissance envers Léon son
libérateur, de se prêter à ce subterfuge; mais il gémit tout bas des
coups qu'il sera obligé de porter à celle qu'il adore. Il se déguise à
tous les yeux; il combat à pied de peur que son cheval Frontin, si
souvent caressé par Bradamante, ne la reconnaisse; il prend une lance
du bois le plus fragile, il en émousse la pointe; il revêt la cotte de
mailles de Léon. La description du combat est plus homérique encore
que chevaleresque. L'Arioste y prodigue les plus majestueuses et les
plus terribles images de la nature. Bradamante, après un combat qui
dure d'un soleil à la nuit, s'irrite de plus en plus de son
impuissance. «Ô malheureuse Bradamante! s'écrie le poëte, si tu savais
que celui dont ta colère et ta honte te font désirer la mort est ce
Roger qui t'est plus cher que ta propre vie, c'est contre ton sein que
tu tournerais ce fer que tu fais tomber sur sa tête!» On sépare les
combattants sans que Roger ait fait ou reçu une blessure. Les pairs de
Charlemagne décident qu'après un si rude assaut supporté sans défaite
par le prétendu Léon, Bradamante doit être le prix légitime de sa
valeur.
Pendant la nuit, Roger, à qui Léon a rendu son armure véritable,
s'éloigne furtivement du camp, monté sur Frontin et marchant au hasard
où son cheval le mène; ses pleurs lui voilaient le chemin. Il se
résout à mourir de sa propre main dans la forêt; il desselle Frontin
et l'abandonne à lui-même, après l'avoir embrassé comme ayant été si
cher à sa Bradamante.
Bradamante, de son côté, ne poussait pas des gémissements moins
douloureux. Mais la guerrière Marphise, soeur de Roger, se présente à
Charlemagne au moment où ce roi des chrétiens va livrer Bradamante à
Léon. Elle déclare que cette belle héroïne est déjà l'épouse de son
frère Roger. On interroge Bradamante; elle baisse les yeux et se tait,
ne voulant ni mentir ni déjouer la bonne intention de Marphise. Roland
et Renaud, neveux de Charlemagne, se réjouissent de ce que la fleur
des héroïnes de leur armée ne deviendra pas la dépouille d'un prince
grec; les pairs décident que Roger et Léon combattront l'un contre
l'autre, et que le sort des armes prononcera entre eux de la
possession de Bradamante. Léon y consent, décidé à se laisser vaincre
et tuer plutôt que d'attenter aux jours et au bonheur de son ami
Roger. Mais Roger a disparu et ne revient pas.
Le généreux Léon le cherche partout, parvient à le découvrir,
l'arrache à son désespoir, le ramène au camp, avoue à Charlemagne la
ruse du travestissement, obtient Bradamante pour son ami. Le mariage
des deux amants s'accomplit au milieu des fêtes dans la cour de
Charlemagne. Roger, toujours héros au milieu de son bonheur, tue le
jour même de ses noces le féroce Rodomont. Ainsi finit par un
démasquement général ce poëme rempli de travestissements et
d'imbroglios tantôt héroïques, tantôt comiques; les derniers chants
qui rendent à chacun et à chacune son nom, sa gloire, son amant, son
amante, ressemblent à ce dernier jour du carnaval de Venise, et à ce
premier jour de pénitence où tous les masques tombent à la fois de
tous les visages, et où les costumes de fantaisie et les déguisements
des saturnales font place à la vérité des figures et au bon sens. Mais
on sort de cette lecture comme d'un long bal masqué avec le tourbillon
dans la tête, la confusion dans l'esprit, l'ivresse dans
l'imagination, le vide dans le coeur. On s'est amusé, mais on s'est
peu intéressé; le plaisir trop long devient lassitude. En résumant
notre impression, cette lassitude devient le véritable jugement de ce
poëme: il est charmant, mais il est trop long; c'est là son seul
défaut, mais c'est le défaut du plaisir: la satiété!
XV
Cependant ce défaut est encore la gloire de l'Arioste; car, s'il
fatigue le lecteur, il ne se fatigue jamais lui-même. Il a chanté
pendant vingt ans le _Roland furieux_, et, si l'homme était éternel,
on voit qu'il chanterait avec la même verve pendant l'éternité.
Le dernier soir de notre lecture en commun dans la gondole fut aussi
le dernier soir de notre séjour à Venise. Le chanoine n'écoutait plus:
il lisait pieusement son bréviaire à l'avant de la barque. Le
professeur, toujours enthousiaste de son poëte favori, s'efforçait en
vain depuis quelques jours de rappeler notre attention par ses
inflexions de voix étudiées sur les délicatesses de style des derniers
chants. Thérésina, les yeux couverts par les tresses dénouées de ses
fins cheveux blonds, dormait au branle de la gondole sur le bras de
marbre de sa mère. Léna tantôt souriait par complaisance pour le
professeur, tantôt paraissait rêveuse suivre de l'oeil sur la mer les
fantômes du poëte ou d'autres fantômes de son propre coeur. Quant à
moi, je ne riais déjà plus des facétieuses fantaisies de l'Arioste;
l'ombre de la prochaine séparation pesait évidemment sur l'esprit de
tous.
Notre bonheur, bonheur vague, indéterminé, indécis comme l'horizon du
soir sur l'Adriatique, allait finir avec le volume. Était-ce la mère,
était-ce la fille dont j'allais regretter le plus douloureusement la
présence et promener le plus loin l'image? Je ne le savais pas, je ne
cherchais pas à le savoir; mais c'était l'ensemble de cette situation,
c'était ce groupe aimable, naïf, accompli, dont chaque figure était
nécessaire à l'autre, et dont on ne pouvait en détacher une sans que
le charme fût anéanti.
La souriante Léna semblait préoccupée des mêmes pensées que moi, sans
se rendre compte davantage de la nature de ses impressions. Cette
longue lecture de l'Arioste et les milliers d'imaginations tendres et
chimériques que cette lecture fait flotter dans l'esprit paraissaient
avoir pris un corps et une âme dans sa pensée, mais quel corps et
quelle âme? nous n'osions pas le lui demander, et elle-même ne se le
disait peut-être pas encore. Quoi qu'il en fût, ce livre, commencé
dans la gaieté, se terminait dans la mélancolie; l'imagination, à
dix-neuf ans et à vingt-sept ans, est une puissance qu'il ne faut pas
solliciter trop vivement, même par des badinages; les feux follets de
l'Arioste ont pu allumer quelquefois des volcans du coeur.
«Eh bien! que pensez-vous de tout cela? me dit Léna à la fin de la
soirée, en s'efforçant de provoquer un sourire de mes lèvres par un
demi-sourire de son beau visage.--Moi, dis-je, je n'y pense déjà plus;
mais je penserai éternellement à la scène et à la société où j'ai
écouté ces badinages d'un grand poëte! Un grand poëte cependant
est-il fait pour badiner toujours? Demandez-le à Thérésina; est-ce que
vingt fois, pendant la lecture, au moment où les touchantes aventures
de Ginevra, d'Angélique, de Médor, d'Isabelle, suspendaient sa
respiration et faisaient nager ses yeux dans une rosée de larmes, elle
n'a pas frappé du pied avec impatience le pavé de la grotte ou le
plancher de la gondole en maudissant le poëte? Pourquoi? parce qu'il
se remettait à badiner au milieu d'une scène pathétique, et qu'il se
plaisait à changer les larmes en rire. Or, quand le visage passe ainsi
sans cesse du rire aux larmes et des larmes au rire, qu'arrive-t-il?
C'est que le visage grimace au lieu d'être attendri, c'est qu'il y a
une perpétuelle convulsion sur les traits comme dans le coeur, par
suite de l'impression contradictoire et du changement brusque de
température que le poëte donne ainsi à l'âme en soufflant le chaud et
le froid.--Ah! c'est bien cela, s'écria la charmante enfant, en
applaudissant à ma critique; il me semblait à chaque instant que le
poëte, en se moquant de lui et de moi, me jetait de l'eau tiède et de
l'eau glacée dans le coeur! Voilà pourquoi, malgré tout le plaisir
que j'ai éprouvé en écoutant les belles histoires de Ginevra et
d'Isabelle, je ne l'aime pas, votre poëte; il a trop l'air de se
moquer de moi.
--Vous le voyez, dis-je à la comtesse, voilà la critique de la nature;
c'est aussi la mienne, c'est aussi la vôtre, j'en suis sûr.»
Elle fit un signe d'assentiment. «Mais ce n'est pas la mienne, dit
avec une certaine supériorité de ton le professeur: ce que vous
appelez un défaut, vous autres jeunes coeurs et jeunes esprits, c'est
précisément la qualité exquise et véritablement philosophique de
l'Arioste. Il sait jouer avec la vie; il effleure la nature, il ne
l'épuise pas; il sait que le coeur humain est un instrument à deux
cordes dont l'une est tristesse, l'autre gaieté, et, en touchant ces
deux cordes tour à tour, il produit une harmonie tempérée et douce qui
est précisément l'équilibre vrai de cette vie, mêlée de gémissements
et d'éclats de rire. Quand vous aurez pris plus d'années, vous lui
rendrez plus de justice, et, tout en reconnaissant en lui le plus
amusant des poëtes, vous y reconnaîtrez le plus agréable des
philosophes. Son épopée est l'épopée du bon sens.--Cela peut bien
être, répondis-je au professeur; mais alors, pour le juger, il faut
attendre que nous ayons soixante ans.
--Précisément, reprit-il: ce n'est pas le poëte de l'adolescence ni de
la jeunesse, c'est le poëte du soir de la vie. Quand on est à votre
âge, on ne se moque ni de ses passions ni de son imagination: on en
est le jouet ou la victime. Mais quand il n'y a plus, comme à notre
âge, ni volcan dans le coeur, ni larmes dans les yeux, pour avoir trop
brûlé et trop pleuré peut-être, oh! alors l'Arioste est le véritable
poëte de la vieillesse!
--Oui, mais pourquoi cela encore? dit Léna. Parce que la vieillesse
devient indifférente et que l'Arioste est le poëte de l'indifférence.
Eh bien! selon moi, c'est justement sa condamnation que vous venez de
prononcer au lieu de son éloge; car qu'est-ce que l'indifférence, si
ce n'est le désenchantement de tout et de soi-même? Croyez-vous que ce
soit là un bel état de l'âme?
--C'est de l'égoïsme aussi, maman, dit avec une précoce justesse de
sens la petite Thérésina.--Oui, mon enfant, dit la mère; c'est de
l'égoïsme d'esprit. Conserver son sang-froid comme l'Arioste, entre le
rire et les larmes, entre l'enthousiasme et la moquerie, c'est prouver
qu'on ne s'intéresse assez ni aux amours, ni aux héroïsmes, ni aux
infortunes, ni aux déceptions du coeur humain; c'est prendre la vie
gaiement. Mais est-ce que la vie est une bouffonnerie de la nature?
Cette prétendue philosophie n'est donc pas vraie, puisqu'elle est le
contre-pied de la nature.
--Ah! je vous arrête, répondit le professeur; est-ce que vous prenez
l'Arioste pour un bouffon? Passe pour Cervantes, dans sa spirituelle
bouffonnerie de _Don Quichotte_; mais l'Arioste, ah! vous lui faites
injure! Où avez-vous vu l'ombre d'une bouffonnerie dans ces
quarante-six chants, excepté peut-être dans la folie de Roland et dans
son bon sens rapporté de la lune? Mais partout ailleurs c'est une fine
et délicate plaisanterie, qui s'allie partout à la grâce et souvent à
la plus exquise sensibilité!
--Eh bien! dis-je à mon tour, remercions le professeur de nous avoir
tantôt attendris, tantôt amusés, tantôt assoupis pendant ces longs
jours d'été au doux murmure de ces stances. Nous avons joui; attendons
pour juger que nous ayons l'âge où l'on dit que l'amour et
l'enthousiasme, ces deux huiles parfumées de la lampe de la vie,
soient taris ou évaporés dans nos âmes.
--Vous attendrez longtemps, dit Léna en rougissant, car il y a encore
bien de la lueur sous vos paupières.
--Eh bien! oui, alors, poursuivis-je sans lui répondre, de peur de
rougir à mon tour, quand ce qui est flamme en nous sera cendre, quand
la vie nous aura dit tout ce qu'elle a à nous dire; quand les hommes,
les choses, les passions ne seront plus pour nous, comme pour
l'aimable et pieux chanoine, qu'un spectacle auquel nous continuerons
d'assister sans en attendre d'autre dénouement que dans le ciel; quand
nous serons retirés dans quelque solitude champêtre, les pieds sur nos
chenets et ne songeant plus qu'à _faire l'heure, far l'ora_, comme
vous dites en Italie: alors ayons l'Arioste sur notre cheminée, et
lisons-en de temps en temps quelques pages pour poétiser nos souvenirs
et pour dépoétiser notre expérience, j'y consens. Je ne dis pas que
je ne me donnerai pas quelquefois ce passe-temps moi-même, ne fût-ce,
ajoutai-je en regardant Léna, Thérésina, le chanoine et le professeur,
que pour me rappeler en hiver ces belles soirées d'été auxquelles j'ai
eu le bonheur d'être admis dans cette gondole ou sur les riantes
collines euganéennes.»
Les visages s'attristèrent, car cette réflexion faisait allusion à un
prochain départ. Le professeur ferma le livre.
XVI
Ce fut peu de jours après notre retour à la villa de la comtesse Léna
que je pris définitivement congé de ce lieu de délices, pour reprendre
mon voyage vers Rome. Je partis en pleine nuit, une nuit d'été en
Italie, accompagné par un vieux paysan de la ferme; il portait ma
valise et il devait me servir de guide jusqu'à la mer, pour aller
m'embarquer sur une felouque d'Ancône qui faisait le cabotage sur le
littoral des États romains. Une lune aussi resplendissante que celle
où Astolphe était allé chercher la raison de Roland, illuminait de
jour la ville et les collines. Hélas! je laissais dans ce beau lieu
une partie de la mienne, mais je ne désirais pas qu'on me la rendît
jamais.
Quand je fus à moitié chemin de la descente qui menait de la grotte en
rocailles au groupe de pins d'Italie sous lesquels nous avions lu pour
la première fois _Ginevra_, je me retournai pour jeter un long et
dernier regard à ce délicieux édifice où je laissais je ne sais quoi
de moi-même; je ne sais pas bien, en effet, si c'était mon imagination
ou mon coeur.
La lune ruisselait du ciel à travers une chaude brume transparente
comme une écume de l'air sur les toits, sur les balustrades, sur les
pilastres, sur les cariatides de marbre de la façade; le vent
emportait à chaque bouffée les fleurs embaumées des orangers en caisse
qui encadraient d'une sombre verdure les parterres au bas du perron;
les jets d'eau chantaient comme des oiseaux sans sommeil; leurs
légères colonnes d'eau, transpercées par les rayons nocturnes,
s'inclinaient et se redressaient sous la brise comme des tiges de
girandoles chargées de grappes de cristaux; les blanches statues des
terrasses ressemblaient aux fantômes pétrifiés d'une population de
marbre; la grotte, vide désormais, ouvrait au-dessus de moi son antre
sombre, d'où suintait la petite rigole qui avait tant mêlé son
gazouillement monotone aux stances du poëte; tout nageait dans un
éther fluide et vague qui grandissait les objets et qui les faisait
pyramider vers le firmament, comme s'ils avaient flotté entre ciel et
terre; enfin, pour comble d'illusion, un rideau blanc, agité par le
vent à la fenêtre ouverte de Thérésina et de sa mère, jouait à longs
plis sur le mur et ressemblait à la figure de Ginevra apparaissant à
son amant sur le fatal balcon du palais de son père.
Tout cet édifice, tous ces jardins, toutes ces eaux, tous ces
murmures, rappelaient tellement les demeures enchantées où l'Arioste
avait égaré nos imaginations depuis un mois de merveille en merveille,
d'amour en amour, qu'en vérité je ne savais pas bien si j'étais dans
le songe ou dans la réalité. «Adieu! m'écriai-je tout bas, belle
halte de ma jeunesse, où j'ai fait plus de rêves impossibles qu'il n'y
a de stances dans le poëte de Ferrare, d'étoiles dans cette voie
lactée, de fleurs sur les orangers de la terrasse, de gouttes
jaillissantes dans le bassin des trois jets d'eau! Puisse cet adieu
n'être pas éternel! Puisse cette séparation ressembler à celles de
l'Arioste, où, après mille traverses héroïques, un enchanteur, un
ermite ou un bon génie, sous la figure d'une Léna ou d'une Thérésina,
ramène le héros au lieu et aux félicités qu'il regrette! Ah! si nous
étions encore au temps des miracles de l'imagination chantés par
l'Arioste, je trouverais au pied de la colline un cheval tout sellé,
une amazone, un nain, une tour, une beauté captive, une aventure qui
ferait à la fois le miracle, la gloire, le bonheur de ma vie!.. et je
reviendrais d'où je viens!»
Je regardai machinalement autour de moi: je ne vis que le vieux paysan
boiteux qui portait ma maigre valise, et la felouque chargée de sacs
de maïs et de ballots de soie qui balançait son unique mât sur les
lames de la plage en attendant le vent de terre.
XVII
C'est ainsi que je lus pour la première fois l'Arioste. Depuis ce
séjour dans la villa de la belle veuve de Venise, je le relis presque
tous les ans en automne; mais j'avoue que ce qui me charme le plus
dans ces aventures, ce sont moins les légers fantômes d'Angélique,
d'Isabelle, de Ginevra, que les fantômes aussi charmants, hélas! et
plus réels, de la comtesse Léna et de sa fille.
Et c'est ainsi qu'il faut lire les poëtes, à deux, pour qu'un écho du
coeur se répercute sur un autre coeur, et pour qu'une impression soit
en même temps un souvenir.
LAMARTINE.
RECTIFICATION
AU DERNIER ENTRETIEN SUR MACHIAVEL.
Nous avons commis une erreur, faute d'avoir ici le _Moniteur_
sous les yeux, en attribuant au gouvernement du général Cavaignac
la première pensée de l'intervention armée à Rome. J'avais pris
l'embarquement des troupes du général Mollière pour un
commencement d'intervention à Rome. La lettre suivante de M.
Bastide me démontre que ce n'était qu'une protection personnelle
et une escorte d'honneur et de sûreté offertes au souverain
pontife. Je retire donc loyalement mon erreur, et je me fais un
devoir de restituer au général Cavaignac et à son ministre M.
Bastide, en ce qui concerne l'affaire de Rome, une bonne
intention, une bonne conduite de cette affaire et une bonne
politique.
Voici la juste réclamation de M. Bastide, ministre des affaires
étrangères à cette époque:
_Lettre de M. Jules Bastide à M. de Lamartine._
Paris, 28 août 1860.
Monsieur,
Je viens de lire dans votre cinquante-troisième _Entretien_, pages 336
et 337, le passage suivant, dans lequel se trouvent quelques erreurs
que je suis, à mon grand regret, forcé de vous signaler.
Vous dites: «Le pape s'évada et s'enferma à Gaëte, dans le royaume de
Naples.
«La république romaine, ou plutôt la république municipale, fut
proclamée.
«La république française, gouvernée alors par un dictateur à vues
droites, mais courtes, au lieu de se borner à offrir un asile sûr et
respectueux au pontife, intervint à main armée pour la souveraineté
temporelle du pape.
«La révolution romaine fut prise d'assaut dans Rome par l'armée
française.»
Le paragraphe suivant commence ainsi: «Sous un autre président de la
république, etc.» C'est donc bien le général Cavaignac et son
gouvernement que, dans ces quelques lignes, vous accusez d'être
intervenu à main armée en faveur du pouvoir temporel; ce serait
l'armée du _dictateur_ Cavaignac qui aurait pris d'assaut la
république romaine.
Permettez-moi de reprendre une à une vos expressions:
«Le pape s'évada et s'enferma à Gaëte.» Quel jour? Le 25 novembre. La
nouvelle de cet événement parvint à Paris deux jours plus tard. Le 10
décembre suivant, Napoléon Bonaparte fut nommé président. Il ne s'est
donc écoulé que quinze jours au plus entre la fuite du pape et la fin
du gouvernement du général Cavaignac.
Pendant ces quinze jours, que s'est-il passé? À Rome, la république
fut-elle proclamée? Non. La république romaine fut proclamée le 19
février 1849, c'est-à-dire deux mois après que le général Cavaignac et
ses ministres avaient déposé leurs pouvoirs.
«La révolution romaine fut prise d'assaut par l'armée française.»
À quelle époque et par qui? au mois de juin 1849, par le général
Oudinot, plus de six mois après que Napoléon Bonaparte avait été élevé
à la présidence.
Il y a donc erreur matérielle à dire que le gouvernement du général
ait renversé la république romaine: c'est comme si on reprochait au
comité de salut public d'avoir signé le traité de Campo-Formio.
Mais, «au lieu de se borner à offrir au pape un asile sûr et
respectueux,» ce gouvernement, pendant les dernières heures de sa
durée, s'est-il rendu coupable d'intervention en faveur de la
souveraineté temporelle?
Voici, Monsieur, à cet égard, les actes officiels sur lesquels nous
demandons qu'on nous juge:
_Le ministre des affaires étrangères à M. de Corcelles._
«27 novembre.
«Vous n'êtes autorisé à intervenir dans aucune des questions
politiques qui s'agitent à Rome. Il appartient à l'Assemblée
nationale seule de déterminer la part qu'elle voudra faire
prendre à la République dans les mesures qui devront concourir au
rétablissement d'une situation régulière dans les États de
l'Église. Pour le moment, vous avez, au nom du gouvernement qui
vous envoie, et qui en cela reste dans les limites des pouvoirs
qui lui ont été confiés, à assurer la liberté et la personne du
pape.
«Je ne saurais trop insister pour vous faire bien comprendre que
votre mission n'a et ne peut avoir pour le moment d'autre but que
d'assurer la sécurité personnelle du saint-père, et, dans un cas
extrême, sa retraite momentanée sur le territoire de la
République. Vous aurez soin de proclamer hautement que vous
n'avez à intervenir à aucun titre dans les dissentiments qui
séparent aujourd'hui le saint-père du peuple qu'il gouverne.
«Je dois aussi insister sur l'emploi que vous pourrez avoir à
faire des troupes qui sont confiées à votre direction supérieure.
Leur débarquement ne doit être opéré qu'autant que, dans le rayon
très-court où il leur sera possible d'agir, elles pourraient
concourir au seul résultat que vous ayez à atteindre: la liberté
du pape.
«_Signé_: JULES BASTIDE.»
* * * * *
NOTE CIRCULAIRE.
_Le ministre des affaires étrangères à MM. Delacour, ministre à
Vienne, Rayneval à Naples, Bois-le-Comte à Turin._
«29 novembre.
«Dans les instructions données à M. de Corcelles, il lui est
prescrit de se borner à protéger la personne du pape. Il devra
soigneusement s'abstenir de prendre part aux querelles
intérieures du gouvernement et du peuple romain.
«_Signé_: JULES BASTIDE.»
* * * * *
_Le ministre des affaires étrangères à M. Forbin-Janson, secrétaire
d'ambassade à Rome._
«7 décembre.
«Tant que durera l'absence de M. d'Harcourt, vous devrez
continuer à m'informer le plus fréquemment qu'il vous sera
possible de tous les événements qui vous paraîtront mériter de
fixer l'attention de la République. Vous devrez également veiller
aux intérêts de nos nationaux et leur accorder dans l'occasion la
protection nécessaire. Mais il est bien entendu que vous
n'interviendrez en aucune façon dans la question politique et
dans les affaires intérieures du gouvernement romain.
«_Signé_: JULES BASTIDE.»
* * * * *
_Le ministre des affaires étrangères à M. de Corcelles._
«2 décembre.
«Si le pape s'est embarqué, votre mission étant évidemment
terminée, je n'ai pas besoin de vous dire que vous aurez à
contremander l'expédition qui avait pour but de l'appuyer. Quant
aux éventualités que peut faire naître le départ de Rome du
souverain-pontife et son arrivée en France, je puis d'autant
moins vous en entretenir en ce moment, qu'avant de rien arrêter
sur une matière aussi grave, nous aurions à prendre les ordres de
l'Assemblée nationale.
«_Signé_: JULES BASTIDE.»
* * * * *
De ce que vous venez de lire, il résulte que le gouvernement du
général Cavaignac n'a point voulu intervenir, et n'est intervenu en
aucune façon dans les affaires intérieures, non pas de la république
romaine, qui n'exista que deux mois plus tard, mais dans les affaires
de l'État romain.
Il résulte que nous nous sommes bornés à faire précisément ce que vous
nous reprochez de n'avoir point fait: à offrir au pape un asile.
Il résulte qu'aussitôt l'évasion du pape connue, ordre fut donné à M.
de Corcelles de considérer sa mission comme terminée, à la brigade
réunie à Marseille de ne point s'embarquer. J'ajoute que cette
brigade, placée dans un tout autre but, et depuis longtemps sous la
direction du général Mollière, ne quitta pas la France, et que pas un
soldat ne fut embarqué.
Il résulte encore que le général Cavaignac n'était point un dictateur,
comme on l'a répété trop souvent. Un dictateur n'aurait point laissé
écrire par son ministre qu'à l'Assemblée nationale seule il appartient
de déterminer la ligne politique à suivre, et qu'avant de rien
statuer, il aura à prendre les ordres de l'Assemblée.
Je suis affligé, Monsieur, d'avoir eu à rectifier quelque chose dans
des lignes écrites par vous, qui êtes une des gloires de la France.
Votre coeur comprend de reste le sentiment qui m'oblige à le faire,
puisqu'il s'agit d'un ami qui n'est plus là pour se défendre, d'un
homme que ses adversaires ont pu accuser d'étroitesse d'esprit, parce
qu'il se tenait renfermé dans la stricte limite du devoir, mais à qui
il n'a manqué qu'un vice, l'ambition, pour qu'on le plaçât parmi les
grands génies.
Nos ennemis communs, vous ne le savez que trop, ont pour tactique de
déverser la calomnie sur les hommes de 1848. Ils ont été assez habiles
pour tromper un esprit aussi éclairé, aussi généreux que le vôtre.
Je vous remercie de l'occasion que vous m'avez offerte de repousser
encore une fois un de leurs mensonges.
J'ose espérer, Monsieur, que vous voudrez bien insérer cette réponse
dans votre plus prochain _Entretien_.
Veuillez agréer, avec l'expression de mes regrets, l'assurance de ma
haute considération.
JULES BASTIDE.
LVIIe ENTRETIEN
TROIS HEUREUSES JOURNÉES LITTÉRAIRES.
I
J'ai sur ma table aujourd'hui deux livres que je viens de lire avec un
grand charme, et qui me convient, par ce charme même, à me distraire
un moment de l'antiquité avec mes lecteurs, pour donner un regard à la
jeune France poétique d'aujourd'hui. Ces deux livres sont les poésies
lyriques, philosophiques et religieuses de M. de Laprade, et un autre
dont je vais vous parler après.
Mais avant de parler de ce dernier poëme que j'ai reçu hier, que j'ai
lu d'une seule haleine cette nuit, rappelons-nous deux heureuses
journées déjà loin de nous, qui nous feront connaître Laprade. La
mémoire, c'est la lampe du soir de la vie: quand la nuit tombe autour
de nous, quand les beaux soleils du printemps et de l'été se sont
couchés derrière un horizon chargé de nuages, l'homme rallume en lui
cette lampe nocturne de la mémoire; il la porte d'une main tremblante
tout autour des années aujourd'hui sombres qui composèrent son
existence; il en promène pieusement la lueur sur tous les jours, sur
tous les lieux, sur tous les objets qui furent les dates de ses
félicités du coeur ou de l'esprit dans de meilleurs temps, et il se
console de vivre encore par le bonheur d'avoir vécu.
II
On peut dire que cette résurrection des jours, des choses, des amitiés
éteintes, à la lueur de cette lampe de la mémoire, est d'autant plus
douce que le présent est plus amer. On se réfugie dans ses souvenirs
pour échapper à ses angoisses. À quoi servirait la mémoire si ce
n'était qu'à pleurer? Elle sert aussi à jouir; par un don de la
Providence, elle perpétue le plaisir comme elle éternise la douleur.
Tant qu'un homme se souvient, il revit. C'est encore vivre.
III
Vous souvient-il de ces délicieuses pages de Boccace, un des esprits
les plus optimistes, les plus souriants, les plus causeurs, de toutes
les littératures, pages dans lesquelles il raconte comment d'un
désastre universel naquit le _Décaméron_, qui amusera le monde tant
qu'il restera un sourire sur les lèvres de l'humanité?
La peste décimait Florence; les vivants ne suffisaient plus à
ensevelir les morts; les cantiques funèbres qui accompagnent les
cortéges aux _campo santo_ se taisaient, faute de voix pour gémir; les
tombereaux précédés d'une clochette pour annoncer leur passage aux
survivants s'arrêtaient le matin de porte en porte, pour emporter
comme des balayeuses, sans honneurs, tout ce que ce souffle de la mort
avait fait tomber de tous les étages pendant la nuit; on ne se fiait
pas même pour une heure à l'amitié ou à l'amour; on n'était pas sûr de
retrouver en rentrant ceux qu'on laissait, encore jeunes et sains, à
la maison en gage à la contagion invisible; le moindre adieu était un
éternel adieu, le lendemain n'existait plus, l'avenir était mort avec
tant de morts.
IV
Cependant la jeunesse et l'amour florissaient et jouissaient jusque
parmi ces tombes. Boccace raconte comment quelques jeunes hommes et
quelques jeunes femmes, se rencontrant un matin sous les cloîtres
lugubres de _Santa Maria del Fiore_, se groupèrent comme un essaim de
colombes sous un coup de vent, s'entretinrent, se concertèrent, se
convièrent à quitter ensemble la ville infestée, et à se réunir, en
dépit de la mort, dans une de ces délicieuses _villas_ qui
blanchissent au milieu des pins, des oliviers, des cyprès et des
cascades de marbre sur les collines de Florence. On sait la vie qu'ils
y menèrent, et quels charmants contes pour rire et pour aimer
naquirent de leurs loisirs d'été à l'ombre des arbres, au
gazouillement des eaux et aux roucoulements des colombes. Je n'ai
jamais pu lire ce ravissant exorde en récit du _Décaméron_ de Boccace,
sans y voir une fidèle image des bienfaits de la mémoire. Elle nous
sépare des temps où nous vivons et nous reporte aux temps où nous
voudrions revivre. Je veux me donner aujourd'hui cette délectation de
coeur et d'esprit, en me rappelant minutieusement les lieux et les
jours où je connus pour la première fois ce poëte ami, Victor de
Laprade, auteur digne d'être nommé à côté de Boccace et de Pétrarque,
digne d'avoir vécu à Florence dans le temps des néo-platoniciens
d'Italie, avec lesquels il a tant de ressemblance.
V
Permettez-moi d'imiter ici Boccace, et de décrire à plaisir le site où
je rencontrai ce poëte. C'était dans l'été de l'année 1844, une de ces
années pleines et triples de ma vie, où les hivers étaient remplis par
la politique et la tribune, les printemps par la poésie et
l'agriculture, les automnes par des voyages, beaux coups d'aile vers
l'Orient, vers les Pyrénées, vers les Alpes, vers les îles de Naples,
vers l'Adriatique et vers Venise. Mon imagination revenait s'abattre,
aux approches de l'hiver, sur les tourelles natales et sur les
prairies argentées de leur premier givre, à Saint-Point.
VI
Nous étions dans cette vallée de Saint-Point en nombreuse famille,
prêts à partir pour _Ischia_ et pour Venise; nous jouissions de ces
journées splendides qui précèdent un prochain départ. Quel que soit le
plaisir qu'on se promette d'un grand voyage, il y a toujours dans le
paysage qu'on va quitter une voix prudente et un peu triste qui semble
vous dire par chaque rayon de soleil, par chaque ombre d'arbre, par
chaque rayon du soir qui se couche: «Pourquoi me quitter? Est-ce que
je ne brille pas bien dans ce ciel bleu? Est-ce que je ne répands pas
bien mon ombre sur tes pas? Est-ce que je ne fleuris pas bien à ma
place sous ta fenêtre? Est-ce que je n'embaume pas bien l'air que tu
respires en ouvrant tes volets au lever du jour? Est-ce que je ne fais
pas bien chanter mes gouttes d'eau dans mon bassin de mousse, pour
attirer le rossignol nocturne, qui vient boire ce ses mélodies dans ma
source, sous les pervenches du jardin?»
Le coeur se serre à ces justes et tendres reproches du paysage et de
la maison qu'on va quitter, à ses plus beaux jours d'été, et l'on se
dit avec une certaine hésitation intérieure: Trouverai-je mieux
ailleurs? Et suis-je bien sage en effet d'aller chercher si loin ce
que j'ai sous mes pas, et ce que j'ai avec ce bien inestimable que je
n'aurai pas ailleurs: la douce habitude, l'ombre du toit paternel sur
ma tête, les tendres souvenirs de l'enfance et de la famille autour
de moi?
VII
Donc, c'était un de ces jours qui précèdent un départ volontaire, et
où l'on savoure avec un certain remords intérieur, semblable à un
reproche de la belle nature dans votre âme, les charmes d'un splendide
paysage et d'un cher horizon. La vallée de Saint-Point était plus
recueillie dans son ombre, plus caressante à l'oeil qu'à l'ordinaire.
Son aspect faisait monter les larmes de nos yeux en la regardant.
Cette oasis d'été enfouie derrière les montagnes qui encadrent le
bassin de la Saône, du Charolais jusqu'aux Alpes, mérite en été un
coup de crayon d'un paysagiste.
Cette vallée se glisse, tantôt élargie par des golfes de prairies au
confluent des ravines, tantôt rétrécie par des caps de roches teintées
de violet sous leurs bruyères, entre deux chaînes de hautes montagnes.
Au milieu de la vallée, un monticule, détaché des deux chaînes
latérales, se renfle pour porter le château et l'église. Le clocher,
en flèche aiguë de granit bruni et moussu par les siècles, porte sa
date de 1300 dans ses ogives. Les grosses tours décapitées du château,
crénelées seulement de nids d'hirondelles, s'élèvent lourdement sous
leurs tuiles plates aux deux extrémités d'un massif de murs
surbaissés, percés de rares ouvertures à croisillons, inégales
d'étages.
Une galerie extérieure en pierres de taille, bordée d'une balustrade à
trèfles, unit les grosses tours entre elles et sert de communication
aux appartements. Les lierres, les sureaux, les figuiers, les lilas,
croissent en fouillis au pied de cette galerie, en cachent aux yeux
les arcades, et débordent comme une écume de végétation sur les
parapets. Les paons familiers, perchés dès l'aurore sur ces parapets
pour attendre le réveil des habitants du château, jettent par
intervalles leurs cris rauques et sauvages pour demander les miettes
de pain qu'on leur jette du haut des fenêtres; les hennissements des
poulains dans le pré, les gloussements des poules dans les
basses-cours, les joyeux aboiements des chiens enchaînés dans leurs
niches aux deux côtés du seuil, leur répondent. Le grincement des
roues des charrues, qui fendent la glèbe fumante des champs au
penchant des collines; les mugissements des troupeaux sortant des
étables; le sifflet des bergers enfants, qui gazouille à l'orée des
bois; la clochette qui tinte au cou des chèvres sur les rochers; les
branles sonores de la cloche, qui appellent les femmes du hameau à
l'église; le roulis des sabots de bois des paysannes sur la roche vive
des sentiers qui descendent des deux flancs de montagnes vers le
cimetière; la fumée du feu du matin, qui s'élève çà et là à travers
les châtaigniers, comme autant de drapeaux bleuâtres arborés par les
toits disséminés des chaumières; les ombres et les éclats du jour, qui
se combattent, se déplient et se replient alternativement, au gré des
légers brouillards de rosée, depuis le faîte des sapins noyés dans
l'aurore jusqu'au creux des prairies noyé dans la brume blanche du
matin: voilà les bruits et les aspects qui tintent à l'oreille ou qui
éclaboussent les yeux des hôtes, au réveil du château. On voit
successivement s'ouvrir une fenêtre, puis une autre, comme pour
entendre ces bruits et pour respirer cet air matinal embaumé par la
nuit; on aperçoit, entre les rideaux blancs des fenêtres flottant au
souffle des bois, quelques charmantes têtes de jeunes filles, ou de
beaux enfants qui regardent les pigeons fuyards ou les hirondelles
voleter autour des corniches, dans les rayons transparents du jour.
VIII
À l'exception d'un vieux portique de colonnettes accouplées en
faisceaux, qui déborde le seuil de la galerie extérieure portée par
des arcades massives, et d'une tourelle à flèche aiguë qui fend le
ciel à un angle occidental du vieux château, rien n'y rappelle à
l'oeil une construction de luxe: c'est l'aspect d'une large ferme
creusée pour des usages rustiques dans le bloc épais d'un manoir
abandonné. La paille et le foin débordent çà et là des lucarnes
pleines de fourrages; les portes des étables, des fenils, des
basses-cours, s'ouvrent sur le gazon autour du puits; à côté de la
porte des maîtres, les chars de récoltes se chargent et se déchargent
sous les fenêtres des chambres hautes; des sacs d'orge, de blé, de
pommes de terre, se tassent sur les marches en spirale du large
escalier aux dalles usées par les souliers ferrés des laboureurs; les
vaches paissent sous les groupes de vieux arbres écorcés dans les
vergers; on voit les jardiniers, les bergers, les jeunes vachères,
tirer les seaux du puits, emporter les arrosoirs, accoupler leurs
boeufs, traire leurs vaches dans la cour qui sert de pelouse à
l'habitation; on y est en pleine rusticité, comme en pleine nature.
Le seul charme de ce séjour, c'est son site: de quelque côté qu'on
porte ses regards, aux quatre horizons de ce monticule, on s'égare,
depuis le fond de la vallée jusqu'au ciel, sur des flancs de montagnes
à pentes ardues, entrecoupés de forêts, de clairières, de genêts
dorés, de ravines creuses, de hameaux suspendus aux pentes, de
châtaigniers, d'eaux écumantes, d'écluses, de moulins, de vignes
jaunes, de prés verts, de maïs cuivrés, de blé noir, d'épis
ondoyants, de huttes basses de bûcherons et de chevriers, à peine
discernables du rocher au dernier sommet des montagnes, habitations
qui ne se révèlent que par leur fumée. Les inflexions de la ligne des
monts sur le bleu du ciel, les plis et les contre-plis du sol, les
profondeurs des ravines, les saillies des caps, les lits des torrents;
les plateaux arides, où la terre éboulée laisse percer le sable rouge;
les maisonnettes ensevelies sous les feuilles de leurs vergers
séculaires; les arbres penchés avec leurs grands bras en avant sur les
abîmes, comme pour se parer contre leur chute: tous ces horizons
variés, dont chaque nuage ou chaque rayon qui traverse le firmament
diversifie l'aspect et la couleur, et semble faire onduler le paysage
comme une peinture mobile, ne laissent pas un regard indifférent ou
uniforme dans les yeux. Tout semble se mouvoir au mouvement de la
pensée elle-même; c'est une terre en action, quoiqu'en repos; on y
assiste à une création quotidienne; toutes les heures du jour et de la
nuit y donnent en passant un coup de pinceau, une teinte, un
caractère, une physionomie. Dieu a dessiné: son soleil colore.
IX
À un millier de pas du château, on va ordinairement, après le repas du
matin, chercher l'ombre d'un grand bois. Cette ombre tiède descend
jusqu'à une vaste prairie en pente, où paissent les juments, les
poulains et les vaches des étables. Un chemin rude, pavé de cailloux
roulants, bordé d'épines, d'orties, de ronces, encaissé entre deux
buissons, conduit à ce bois. En se confondant par petits bouquets avec
les prairies à mi-côte, il forme une espèce de golfe herbeux, où la
pente naturelle amène et recueille ses eaux. Une source intarissable y
tombe, avec un suintement sonore et mélancolique, dans un bassin bordé
de frênes et de coudriers.
On s'y arrête un moment pour respirer la fraîcheur humide du bassin,
et pour contempler les belles images renversées des frênes qui se
peignent dans son miroir noirâtre, et pour voir les beaux insectes
ailés appelés dans le pays _demoiselles des lacs_, patiner dans les
rayons tremblotants de soleil sur la surface, semblable à l'acier,
bleue et liquide, de l'étang.
Mais l'extrême fraîcheur de ces feuilles, éternellement trempées dans
le froid et dans l'eau de cette grotte d'ombre, empêche de s'y arrêter
longtemps; un petit sentier humide conduit en quelques pas à une
halte, aussi ombragée, mais moins ténébreuse.
C'est un bouquet de chênes de haute futaie, épargnés jusqu'à ce jour
par la hache des anciens propriétaires du domaine. Les arbres,
clair-semés sur un gazon grisâtre perpétuellement tondu par les
moutons, penchent leurs troncs maigres dans des attitudes diverses,
comme des mâts de barques de pêcheurs battus des vents sur une mer
houleuse. Ce bois comptait alors trois cents pieds de chênes de cent
ou de deux cents ans. J'espérais les respecter toujours et les
réserver à d'autres générations pour la grâce du paysage: hélas! la
nécessité cruelle en a abattu sous la cognée le plus grand nombre;
ils sont tombés en gémissant, moins que mon coeur, de leur chute
anticipée; un beau nuage d'ombre a été balayé avec eux de ce mamelon
aux flancs de la vallée. En 1848, j'en avais conservé soixante des
plus beaux, comme une réserve de paix et d'obscurité pour les jours
d'été; cette année, j'ai été contraint de sacrifier le reste à la
nécessité, plus exigeante encore. Je n'en ai conservé que treize, en
mémoire des treize poiriers de Laërte dans Homère. Parmi ces treize
chênes, se trouve celui qu'on appelle dans le pays l'arbre de Jocelyn,
parce que c'est sous ses feuilles et assis sur ses racines que j'ai
écrit ce poëme, au murmure du vent d'automne dans ses rameaux. Le
chêne tombera encore, et le poëte aussi. La France est inexorable: «Tu
t'es mis en servitude pour ton pays, répond-elle à ceux qui lui
palpent en vain le coeur; tant mieux pour moi, tant pis pour toi! Paye
ta rançon avec la sève de tes arbres et avec le sang de tes veines.
Que nous importe qu'il y ait une tuile sur ta tête, une ombre sur ton
front, un seuil sous tes pieds? Nous n'avons besoin ni de civisme, ni
de harangues, ni de poëmes; va où va la feuille morte de tes anciens
chênes, à tous les vents, chauds ou froids, que m'importe? Dieu ne m'a
pas chargé de tes loisirs!»
Et c'est vrai. Je n'ai rien à y redire.
X
Mais alors ces beaux arbres existaient encore; et, quand le soleil de
midi repliait l'ombre perpendiculaire sur leur racine, c'est là que
nous nous abritions du soleil pendant les heures brillantes de la
journée. On y portait ses livres, ses journaux, ses crayons, ses
causeries; les enfants jouaient à distance sur la pelouse, rapportant
de temps en temps à leurs jeunes mères les beaux insectes à cuirasse
de bronze et de turquoise sur leur brin d'herbe, ou les nids vides
tombés des branches avec leur duvet encore tout chaud du coeur de la
mère et de la poitrine des petits envolés. Les chiens dormaient, leurs
têtes sous nos pieds, leurs yeux dans nos yeux. C'étaient les plus
douces heures muettes de la journée d'été.
Les chênes, membres vivants de ce salon en plein ciel, semblaient se
prêter, par les diverses torsions de leurs racines et de leurs
branches, à toutes les attitudes des hôtes des bois. Ils nous
connaissaient; chacun d'eux portait le nom d'un des habitants
familiers du château. La famille, en effet, s'étend bien plus loin que
le seuil, pour qui sait comprendre les animaux, les arbres, les
plantes, avec lesquels on cohabite depuis son enfance. Jamais je ne
pardonnerai à mon pays de m'avoir forcé, par sa dureté de coeur, à
vendre, en pleurant sur sa crinière, mon dernier cheval de selle,
nourri, élevé, dressé par ma main, pour payer de quelques pièces d'or,
or à mes yeux sacrilége, une dette que j'aurais préféré payer de
quelques onces de mon sang! Pays de Shylocks, qui laisse vendre la
chair de l'homme, que les malédictions de ceux qui aiment la nature
animée retombent à jamais sur toi! Quand je vois ce cher et fier
animal passer par hasard sous son possesseur inconnu dans l'avenue des
Champs-Élysées, je détourne la tête, je pâlis; et, si l'on me dit:
Qu'avez-vous? je réponds: «Ce que j'ai? Je viens de voir passer une
portion de mon coeur détachée de ma poitrine. Maudite soit la France,
qui s'arrêterait tout entière pour arracher une épine du pied nu d'un
passant, mais qui ne se détournerait pas de son sentier pour arracher
une épine morale du coeur d'un homme sensible, puni d'avoir trop
aimé!»
Et toi aussi, tu seras punie; je le pressens, l'heure approche: mais
tu seras punie pour avoir resserré ton coeur, comme je le suis pour
avoir trop élargi le mien.
XI
Mais alors il ne s'agissait pas de ces misères. Tout était serein dans
mon horizon, comme dans le ciel d'été de cette belle vallée; je ne
prévoyais pas que j'en serais bientôt déraciné par un coup de vent
comme ces chênes paternels, et que les vils insectes de l'envie, de la
malignité et de la haine, se réjouiraient en rampant sur mes débris,
comme ces fourmis, en suçant la séve sur les troncs dépouillés
d'écorce de ces rois de la forêt!
XII
Ce jour-là, nous reposions, paisiblement adossés aux arbres, la tête à
l'ombre, les pieds au soleil, les cheveux au vent, dans les poses des
jeunes poëtes et des jeunes femmes de Boccace, épars à l'abri des pins
parasols et des cyprès de Florence dans les tableaux du _Décaméron_.
Par un heureux hasard, qui groupe de temps en temps les hommes comme
les chênes, deux grands et charmants artistes dans des arts divers
étaient en ce moment en visite ou plutôt en _villégiature_ avec nous,
sous ce même toit, sous ces mêmes chênes qui avaient abrité ensemble
autrefois le génie adolescent de Victor Hugo et l'esprit
péripatéticien et _discinctus_ de Charles Nodier.
L'un de ces artistes était le jeune Allemand Listz, ce Beethoven du
piano, pour qui la plume du premier Beethoven était trop lente, et qui
jetait à plein doigté ses symphonies irréfléchies et surnaturelles au
vent, comme un ciel des nuits sereines d'été jette ses éclairs
d'électricité sans les avoir recueillis dans la moindre nuée.
La brise seule aurait pu écrire ses improvisations vagabondes,
échevelées comme la belle tête blonde de l'Hoffmann de la musique.
Mais ce télégraphe électrique de l'oreille qui fixera un jour ces
fugitivités de l'inspiration des Listz ou des Paganini, n'était pas
encore inventé; ces notes ne se fixaient qu'à l'état d'impression dans
nos âmes, quand l'artiste improvisait pendant des heures sur le piano
du salon, aux clartés de la lune, les fenêtres ouvertes, les rideaux
flottants, les bougies éteintes, et que les bouffées des haleines
nocturnes des prés emportaient ces mélodies aériennes aux échos
étonnés des bois et des eaux.
Dans les cabanes émerveillées de la plus haute montagne, les jeunes
garçons et les jeunes filles ouvraient les volets de leur chambre, se
penchaient en dehors, oubliaient de dormir, et croyaient que toute la
vallée s'était transformée en un orgue d'église, où les anges jouaient
des airs du paradis pendant le sommeil des vivants.
XIII
L'autre de ces artistes était le sensible et infortuné Decaine,
peintre digne de Rubens par ses aspirations à renouveler l'école de ce
grand maître, son compatriote et son modèle. Hélas! ces aspirations
l'ont tué avant l'âge; il est mort de la mort de Léopold Robert, _de
la mort de ceux qui ont trop aspiré_. Decaine était las de mesurer
l'infranchissable distance qui sépare la main de l'artiste de la
réalisation de sa pensée; il était dégoûté d'un monde qui a pour les
artistes des engouements ou des aversions, et point de jugement juste
et impartial. Saisi d'une fièvre chaude, il a frappé avec colère la
terre du pied; il s'est précipité dans l'éternité par dégoût du
temps. Qu'il lui jette la première pierre, celui qui n'a jamais
désespéré de ce triste monde, et qui n'a jamais replié son manteau
pour partir avant l'heure, en emportant ailleurs son oeuvre méconnue
ici, et en disant à ses contemporains: «Je vous méprise, adieu; voilà
mon oeuvre, jugez-moi!»
Cette humeur du talent méconnu, cette impatience de la justice, quand
elles vont jusqu'à la mort, sont un crime sans doute; mais, dans le
délire, où est le crime? Il n'est plus dans l'homme, il est dans la
maladie. Son désespoir ne fut qu'un accès de souffrance: ce n'est pas
lui, c'est la fièvre qui fut coupable. Il était bon, spirituel,
lettré, tendre jusqu'au dévouement pour ceux qu'il aimait, courageux
contre l'iniquité, laborieux comme la charité filiale qui gagne le
pain d'autrui avec plus d'assiduité que son propre pain. Que le Dieu
du pardon le rémunère! Si l'artiste ami regarde de là-haut ceux qui
souffrent de leur génie, avec la compassion d'un homme qui a tant
souffert du sien, qu'il jette un de ses regards sur cette demeure
muette de Saint-Point, vide aujourd'hui de ceux qu'il aima tant, et
qui ne cesseront de l'aimer eux-mêmes qu'en cessant de se souvenir.
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XIV
Un chien aboya tout à coup, et deux autres chiens, couchés à nos
pieds, se levèrent en sursaut, et traversèrent à grands bonds le ravin
sous le bois pour aller voir quel nouveau venu du château faisait
aboyer leur chef de meute. Leurs voix firent résonner la voûte des
chênes et frémir les feuilles sur nos fronts. Deux têtes d'hommes
vêtus de noir apparurent derrière un rideau bas de noisetiers de
l'autre côté du ravin. Ces visiteurs ne connaissaient pas les lieux;
ils prirent, sur la piste des chiens, le sentier des chèvres qui
descend dans le fond du pré, et qui remonte vers le bois où nous
étions assis. Chacun de nous se releva un peu sur son coude, pour voir
le nouvel hôte qu'un hôte déjà reconnu de nous amenait avec lui sous
ces lambris de feuilles.
XV
Ce nouvel hôte montait d'un pas timide et hésitant vers notre groupe
de famille.
Je me levai de ma racine pour aller au-devant de lui. Son compagnon me
le nomma: c'était M. de Laprade.
Sa seule physionomie me l'aurait nommé; il était jeune, grand, élancé,
la tête chargée de modestie, un peu inclinée en avant, le regard bleu
et nuancé de blanches visions comme une eau de golfe traversée par
beaucoup de voiles, le front plein, les traits mâles, quoique avec une
expression générale mélancolique, le teint pâli par la lampe, la
physionomie pieuse, si l'on peut se servir de cette expression,
c'est-à-dire la physionomie d'un jeune solitaire qui écoute des voix
célestes entendues de lui seul, et dont la pensée, consumée du feu
doux de l'encensoir, monte habituellement en haut plus qu'elle ne se
répand sur les choses visibles d'ici-bas.
Ce visage inspirait tant de sécurité et tant de paix par sa franchise
et par son recueillement qu'on se sentait en amitié dès la première
parole. Cette voix lente, grave, timbrée d'émotion, résonnait comme le
puits où le passant jette une pierre du chemin pour mesurer par la
lenteur de l'écho la profondeur de l'abîme. Son accent remontait ainsi
du fond de sa poitrine; il faisait involontairement penser: «Ce jeune
homme a un grand abîme en lui; le creux de son âme ne peut être comblé
par les pierres du chemin: il y faudra jeter l'infini, Dieu, l'amour,
la poésie, ces trois choses sans mesure!»
XVI
Après les quelques mots d'accueil rapidement échangés, tout fut dit
entre nous; on ne pouvait être longtemps banal avec ce jeune homme.
Nous nous serrâmes les deux mains, qui ne se desserrèrent jamais plus.
Laprade, désormais fils et frère de la maison, s'assit avec nous; et
la conversation familière continua, tant que le soleil nous fit
rechercher l'ombre, comme si un convive seulement de plus était venu
serrer les rangs autour de la table.
Laprade connaissait Listz: ces deux génies se convenaient par le goût
du surnaturel. Car Listz est un musicien métaphysique, semblable à ses
compatriotes Mozart et Beethoven: il chante plus de symphonies du ciel
que de mélodies de la terre; il n'a point de rapport avec Rossini.
Rossini chante des sensations et des ivresses; il a plus de verve que
de sensibilité: c'est le Boccace de la musique. Laprade est en poésie
ce que Beethoven et Listz sont en musique: ce sont des esprits
aériens. Rossini est plus homme: ils sont plus anges.
XVII
Longue fut la journée par les heures, brève par les entretiens à coeur
ouvert qui nous l'abrégèrent.
Je connaissais, par des fragments recueillis déjà dans des recueils ou
dans la mémoire des amis communs, beaucoup des vers de Laprade. Ces
vers, pensés dans le ciel et écrits sur la terre, m'avaient transporté
en idée au cap Sunium. C'est là que Platon méditait à haute voix, en
prose, sur la nature, sur l'immortalité, sur le Dieu unique, incarné
en esprit et en vérité, dont les divinités sensuelles et successives
de l'Inde, de l'Égypte, de la Grèce, n'étaient que les symboles
adorés par les sens, ces trompeurs de la raison humaine.
Les vers de Laprade m'avaient semblé avoir la transparence sereine,
profonde, étoilée, des songes de Platon. Ils m'avaient rappelé aussi
Phidias, le sculpteur en marbre de Paros de la frise du Parthénon; ces
vers, solides et splendides comme le bloc taillé et poli par le ciseau
de Phidias, avaient à mes yeux la forme et l'éclat des marbres du
Pentélique, et un peu aussi de l'immobilité et de la majesté de ces
marbres. La muse de Laprade était la plus divine des statues, mais une
statue; le poëte était le grand statuaire de notre siècle, un Canova
en vers, taillant la pensée en strophes, un sculpteur d'idées. C'était
un assez beau partage dans un siècle où tant de poëtes avaient voulu
chercher la perfection dans l'_art_, au lieu de la chercher dans son
élément éternel, le BEAU! Il s'est bien animé depuis.
XVIII
Nous causâmes longtemps, avec l'abandon d'une amitié préexistante dans
nos deux natures, de ces qualités admirables et de ces défauts
inhérents à la poésie philosophique. Laprade rougissait des
enthousiasmes: il ne s'offensait pas des réserves. Je cherchais à lui
faire comprendre cette vérité, difficile à admettre pour un poëte
penseur comme lui: c'est que le rôle de poëte penseur était un rôle
ingrat, que la poésie était faite pour exprimer des sentiments et non
des idées, et que, le coeur étant le foyer de toute chaleur dans
l'homme, de même que l'esprit était le foyer de toute lumière, le
poëte de sentiment incendiait le monde, tandis que le poëte penseur ne
pouvait que l'illuminer et l'éblouir.
«Que voulez-vous! me disait-il, c'est ma nature. Je ne cherche ni à
incendier ni à éblouir: je cherche à adorer, à travers la nature et
la foi (car je suis chrétien par le lait de ma mère), je cherche à
adorer l'Auteur infini de cette nature; ma poésie n'est que ma prière,
mon enthousiasme n'est que mon encens.
--Je l'ai compris dès vos premiers vers, lui dis-je: vous n'êtes pas
un poëte comme nous; vous êtes plus que poëte, vous êtes un prêtre de
la parole chantée. Vous n'avez pas assez d'humain en vous pour la
foule, vous serez mieux compris des anges que des hommes, vous
sacrifierez sur les hauts lieux. La piété qui vous caractérise est le
plus sublime des sentiments; mais c'est un sentiment abstrait, c'est
la confidence de l'âme à son Dieu. Qu'importe que la généralité des
hommes soit distraite, pourvu que votre Dieu vous écoute? C'est sa
gloire que vous voulez, ce n'est pas la vôtre; mais il y aura toujours
assez d'âmes mystiques autour du sanctuaire où vous chantez vos
mélancolies et vos adorations pour les entendre à travers les murs, et
pour les retenir dans leur mémoire comme des brises de l'âme, exhalant
solitairement à l'oreille de Dieu les mélodies sans paroles de la
création. Et puis le coeur s'amollit avec l'âge, vous aimerez un
père, une mère, une amante, une femme, des enfants. Ces amours moins
vagues et moins éthérés, quoique aussi purs, vous feront découvrir
dans votre coeur des fibres plus émues et plus consonnantes au coeur
humain; vous descendrez des généralités idéales aux personnalités
passionnées de la vie humaine, et, après avoir été un poëte d'autel,
vous deviendrez un poëte de foyer. La piété vous isolait: l'amour et
la douleur vous populariseront. Voyez Hugo! on lui reprochait, dans sa
jeunesse, de n'avoir que des cordes de métal à son instrument lyrique:
il a aimé, il a mûri, il a été amant, époux et père comme nous; il
n'arrachait que des applaudissements, il arrache maintenant des
larmes; l'émotion de son coeur, jusqu'alors trop impassible, a passé
dans ses vers; l'artiste s'est fait homme, et l'homme a grandi
l'artiste. Ainsi en sera-t-il plus tard de vous!»
XIX
Listz, attentif à cette conversation entre deux poëtes, poëte lui-même
autant et plus que nous, donnait son assentiment à ces paroles. Les
jeunes femmes et les jeunes filles, assises en silence autour du
groupe de chênes voisins, ne goûtaient pas ces froides dissertations;
elles exprimaient, par des gestes d'impatience et par des
chuchotements dont je comprenais le sens, le vif désir d'entendre, de
la bouche de ce jeune et pâle poëte, quelques-uns de ces vers qu'elles
ne connaissaient encore que par mon admiration:
«Vous voyez? dis-je à Laprade, on brûle du désir de vous entendre sous
ces mêmes chênes; ils ont inspiré tant de vers que leurs échos, s'ils
pouvaient parler, parleraient en strophes et murmureraient en
rhythmes.
--Eh bien, je n'ai rien à refuser, dit-il en rougissant, à un si
charmant auditoire; moi aussi, j'aime les chênes et je les ai célébrés
dans un saint enthousiasme pour leurs ombres inspiratrices. Les chênes
de ce bouquet d'arbres de Saint-Point ne s'étonneront pas d'entendre
les bénédictions d'un étranger sur leur tête et sur leurs racines.»
Comme pour lui répondre, les arbres frémirent par hasard d'un coup de
vent du midi qui passait sur leurs feuilles. Les beaux cheveux du
poëte s'agitèrent comme deux ailes d'inspiration sur son front. On eût
dit d'un Ossian jeune, avant que l'âge eût blanchi sa barbe et aveuglé
ses yeux inspirés. La voix du barde divin résonnait grave comme un
souffle d'hiver à travers les troncs caverneux d'une forêt de
Calédonie.
Laprade récita d'abord froidement, puis en s'animant peu à peu aux
sons de sa propre voix, l'élégie sylvestre sur la mort d'un chêne:
Quand l'homme te frappa de sa lâche cognée,
Ô roi qu'hier le mont portait avec orgueil,
Mon âme, au premier coup, retentit indignée,
Et dans la forêt sainte il se fit un grand deuil.
Un murmure éclata sous ses ombres paisibles;
J'entendis des sanglots et des bruits menaçants;
Je vis errer des bois les hôtes invisibles,
Pour te défendre, hélas! contre l'homme impuissants.
Tout un peuple effrayé partit de ton feuillage,
Et mille oiseaux chanteurs, troublés dans leurs amours,
Planèrent sur ton front comme un pâle nuage,
Perçant de cris aigus tes gémissements sourds.
L'onde triste hésita dans l'urne des fontaines;
Le haut du mont trembla sous les pins chancelants,
Et l'aquilon roula dans les gorges lointaines
L'écho des grands soupirs arrachés à tes flancs.
Ta chute laboura, comme un coup de tonnerre,
Un arpent tout entier sur le sol paternel;
Et, quand son sein meurtri reçut ton corps, la terre
Eut un rugissement terrible et solennel:
Car Cybèle t'aimait, toi l'aîné de ses chênes,
Comme un premier enfant que sa mère a nourri;
Du plus pur de sa séve elle abreuvait tes veines,
Et son front se levait pour te faire un abri.
Elle entoura tes pieds d'un long tapis de mousse,
Où toujours en avril elle faisait germer
Pervenche et violette à l'odeur fraîche et douce,
Pour qu'on choisît ton ombre et qu'on y vînt aimer.
Toi, sur elle épanchant cette ombre et tes murmures,
Oh! tu lui payais bien ton tribut filial!
Et chaque automne à flots versait tes feuilles mûres,
Comme un manteau d'hiver, sur le coteau natal.
La terre s'enivrait de ta large harmonie;
Pour parler dans la brise, elle a créé les bois:
Quand elle veut gémir d'une plainte infinie,
Des chênes et des pins elle emprunte la voix.
Ainsi jusqu'à ses pieds l'homme t'a fait descendre;
Son fer a dépecé les rameaux et le tronc;
Cet être harmonieux sera fumée et cendre,
Et la terre et le vent se le partageront!
Mais n'est-il rien de toi qui subsiste et qui dure?
Où s'en vont ces esprits d'
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