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La Maison de l'Ogre

by Alphonse Karr · French · Gutenberg #37569 · 412,119 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of La Maison de l'Ogre
    
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Title: La Maison de l'Ogre

Author: Alphonse Karr


        
Release date: September 29, 2011 [eBook #37569]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/37569

Credits: Produced by Hélène de Mink, Charlene Taylor and the Online
        Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
        book was created from images of public domain material
        made available by the University of Toronto Libraries
        (http://link.library.utoronto.ca/booksonline/).)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MAISON DE L'OGRE ***




Produced by Hélène de Mink, Charlene Taylor and the Online
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Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
et n'a pas été harmonisée.




    LA MAISON DE L'OGRE




    CALMANN LÉVY, ÉDITEUR

    OEUVRES COMPLÈTES

    D'ALPHONSE KARR


    Format grand in-18


    A BAS LES MASQUES!                               1 vol.

    A L'ENCRE VERTE                                  1  --

    AGATHE ET CÉCILE                                 1  --

    L'ART D'ÊTRE MALHEUREUX                          1  --

    AU SOLEIL                                        1  --

    LES BÊTES A BON DIEU                             1  --

    BOURDONNEMENTS                                   1  --

    LES CAILLOUX BLANCS DU PETIT POUCET              1  --

    LE CHEMIN LE PLUS COURT                          1  --

    CLOTILDE                                         1  --

    CLOVIS GOSSELIN                                  1  --

    CONTES ET NOUVELLES                              1  --

    LE CREDO DU JARDINIER                            1  --

    DANS LA LUNE                                     1  --

    LES DENTS DU DRAGON                              1  --

    DE LOIN ET DE PRÈS                               1  --

    DIEU ET DIABLE                                   1  --

    ENCORE LES FEMMES                                1  --

    EN FUMANT                                        1  --

    L'ESPRIT D'ALPHONSE KARR                         1  --

    FA DIÈZE                                         1  --

    LA FAMILLE ALLAIN                                1  --

    LES FEMMES                                       1  --

    FEU BRESSIER                                     1  --

    LES FLEURS                                       1  --

    LES GAIETÉS ROMAINES                             1  --

    GENEVIÈVE                                        1  --

    GRAINS DE BON SENS                               1  --

    LES GUÊPES                                       6  --

    HISTOIRE DE ROSE ET DE JEAN DUCHEMIN             1  --

    HORTENSE                                         1  --

    LETTRES ÉCRITES DE MON JARDIN                    1  --

    LE LIVRE DE BORD                                 1  --

    LE RÈGNE DES CHAMPIGNONS                         1  --

    LA MAISON CLOSE                                  1  --

    MENUS PROPOS                                     1  --

    MIDI A QUATORZE HEURES                           1  --

    NOTES DE VOYAGE D'UN CASANIER                    1  --

    ON DEMANDE UN TYRAN                              1  --

    LA PÊCHE EN EAU DOUCE                            1  --

    ET EN EAU SALÉE                                  1  --

    PENDANT LA PLUIE                                 1  --

    LA PÉNÊLOPE NORMANDE                             1  --

    PLUS ÇA CHANGE                                   1  --

    .. PLUS C'EST LA MÊME CHOSE                      1  --

    LES POINTS SUR LES I                             1  --

    LE POT AUX ROSES                                 1  --

    POUR NE PAS ÊTRE TREIZE                          1  --

    PROMENADES AU BORD DE LA MER                     1  --

    PROMENADES HORS DE MON JARDIN                    1  --

    LA PROMENADE DES ANGLAIS                         1  --

    LA QUEUE D'OR                                    1  --

    RAOUL                                            1  --

    ROSES ET CHARDONS                                1  --

    ROSES NOIRES ET ROSES BLEUES                     1  --

    LES SOIRÉES DE SAINTE-ADRESSE                    1  --

    LA SOUPE AU CAILLOU                              1  --

    SOUS LES ORANGERS                                1  --

    SOUS LES POMMIERS                                1  --

    SOUS LES TILLEULS                                1  --

    SUR LA PLAGE                                     1  --

    TROIS CENTS PAGES                                1  --

    UNE HEURE TROP TARD                              1  --

    UNE POIGNÉE DE VÉRITÉS                           1  --

    VOYAGE AUTOUR DE MON JARDIN                      1  --

Tours.--Imp. E. Mazereau.




    LA

    MAISON DE L'OGRE

    PAR

    ALPHONSE KARR

    TROISIÈME ÉDITION

    PARIS

    CALMANN LÉVY, ÉDITEUR

    ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES

    3, RUE AUBER, 3

    1890

    Droits de reproduction et de traduction réservés.




LA MAISON DE L'OGRE


Tout à fait au bord de la mer, dans un bouquet de pins, de tamarix que
j'ai plantés il y a vingt ans, et qui sont devenus de grands arbres,
se cache une sorte de cabane, de tonnelle, couverte, en guise de
chaume, par des branches de notre grande bruyère blanche si parfumée;
elle est ouverte du côté qui fait face à la mer, et comme fortifiée de
ce côté par des yuccas et des agaves sous lesquels s'étend une pelouse
de cette grande ficoïde dont les fleurs, semblables à la
reine-marguerite et plus larges qu'elle, sont, selon la variété, ou
d'un jaune brillant sur un feuillage d'un vert gai, ou d'un rouge
amaranthe, sur un feuillage d'un vert un peu cendré. Lorsque le vent
vient du large, on y est fort exposé au poudrin, et même quelque lame
vient baigner le pied de la cabane. A quelques pas au-dessous, nos
bateaux, le plus souvent, sont mouillés dans un petit abri de rochers
ou tirés plus haut sur le sable quand la mer est mauvaise ou
menaçante.

J'étais blotti dans cette cabane un des jours où la flotte cuirassée
et les torpilleurs sont venus faire une petite guerre dans la baie de
Saint-Raphaël.

Ces vaisseaux cuirassés, qui semblent des monstres énormes, sont loin
d'avoir le charme et la grâce des bateaux de pêche qui seuls
d'ordinaire sillonnent une mer le plus souvent calme ou ridée par une
douce brise--semblables avec leurs voiles blanches à de grands cygnes
glissant sur l'eau.--Les gigantesques vaisseaux cuirassés rompent les
dimensions et l'harmonie; notre baie paraît plus étroite, les collines
et les montagnes qui la bornent à l'ouest et au nord-ouest semblent
moins élevées, et nos deux îlots de porphyre rouge ne paraissent plus
que comme deux gros cailloux.

Sur le sable, au pied du talus sur lequel repose la cabane, deux
jeunes hommes étaient couchés et devisaient ensemble:--l'un que je
connais de vue était un jeune professeur aspirant aux hauts grades
universitaires, l'autre était un marin qui était venu en congé de
convalescence se «refaire» dans sa famille à Saint-Raphaël.

--Que c'est donc beau! disait le marin,--en désignant les vaisseaux à
son compagnon,--voici _l'Indomptable_,--voici _la Dévastation_,--voici
_le Courbet_ et voici le mien, _le Richelieu_, sur lequel, après
demain, j'irai remonter à Toulon. Est-ce assez beau, assez _chic_ ces
grands cuirassés!

--Tu ne te fâcheras pas, reprit l'autre, si je te dis que, pour les
yeux, pour la beauté, pour la magnificence, je préfère de beaucoup ces
anciens vaisseaux à voiles, dont on voit encore les modèles à
l'arsenal de Toulon et des autres ports de mer.

--Peut-on dire! s'écria le marin indigné; préférer ces beaux fichus
bateaux à voiles à nos cuirassés, à nos torpilleurs, à nos citadelles
d'acier;--mais, en comparaison, c'étaient des joujous, tes bateaux à
voiles.

--Ah! dit le professeur, je respecte tes cuirassés, mais il faut
avouer que ce n'est pas joli; au lieu de ces monstres, qui semblent
peser sur la mer et la fatiguer, quel charmant spectacle ce serait que
de voir glisser sur l'eau le vaisseau sur lequel Cléopâtre alla
au-devant d'Antoine!--Ah! si tu lisais Plutarque!

--Plutarque? je ne connais pas.--J'ai quitté l'école où nous étions
ensemble pour m'embarquer, je savais mon alphabet--et je dois l'avoir
un peu oublié.

--Eh bien, dit le professeur, voici ce que dit Plutarque de la belle
reine d'Égypte et de son navire:

«Elle se mit sur le fleuve Cydnus en une nef dont la poupe était d'or,
les voiles de pourpre, les rames d'argent qu'on maniait au son et à la
cadence d'une musique de flûtes, hautbois, cithares, violes et autres
tels instruments dont on jouait dedans; quant à sa personne, elle
était couchée sous un pavillon d'or tissu, vestue et accoudée toute en
la sorte qu'on peint ordinairement Vénus;--ses femmes et ses
demoiselles semblablement estaient habillées en néréides.»

--Eh bien,--reprit le marin,--tout ça, c'est des bêtises;--on ne me
fera jamais accroire que des «rames d'argent» soient bonnes à quelque
chose et vaillent nos bons avirons de frêne. Mais, vous autres
savants, vous vivez de préférence dans le passé, sans vous préoccuper
du progrès; le progrès vous réveille, vous gêne et vous ennuie; mais,
moi, je suis pour le progrès. Voici l'heure de la cambuse, allons
déjeuner.--Mais ton Plutarque ni toi vous n'êtes ni marins ni malins.

Ils se levèrent, s'en allèrent, et moi, je restai pensif.

D'abord je rappelai à ma mémoire le passage de Plutarque que venait de
citer le jeune professeur, d'après la traduction d'Amyot,--et je
retrouvai trois lignes qui m'avaient toujours frappé par une
observation intelligente sur l'influence des femmes.

«Quoiqu'elle eût chargé sa nef de présents, de force or et argent,
elle ne portait rien avec elle, en quoi elle eut tant de fiance comme
en soi-même et aux charmes et enchantements de sa beauté, en l'âge où
les femmes sont en la fleur épanouie de leur beauté et en la vigueur
de leur entendement.»

Certes, je ne dirai pas de mal de la virginité qui permet à l'amant
d'avoir à soi seul la vie tout entière de la femme aimée et la
possession avare et exclusive de sa beauté et des mystères de son beau
corps;--mais, quant à l'esprit, au coeur et à l'âme, il est des
richesses qui ne s'épanouissent que plus tard, et j'ai toujours
préféré une femme de vingt-cinq à trente ans à une jeune fille,
cependant avec un désir de temps en temps de l'étrangler pour avoir
été à un autre et ne pas m'avoir attendu.

Puis je revins aux dernières paroles du marin: «le Progrès.»

Ce n'est que depuis quelque temps qu'on semble convenu de prendre le
mot progrès dans le sens absolu de perfectionnement.

Étymologiquement «progrès» veut dire: marche en avant.

De même qu'on dit progrès dans le bien, dans la vertu, on dit progrès
dans le mal et dans le vice;--on dit: les progrès de la maladie, les
progrès de l'incendie, les progrès de l'inondation.

«Un si grand mal, dit Bossuet, faisait des progrès étonnants.»

Il est une école de philosophie qui professe que Dieu n'a fait
qu'ébaucher le monde et qu'il l'a donné à l'homme à perfectionner;
l'humanité, dit cette école, est perfectible, et va incessamment du
moins bien au mieux, de l'ignorance à la science, de la barbarie à la
civilisation.

C'est par erreur, ajoute-t-elle, qu'on a placé l'âge d'or dans le
passé; il est dans l'avenir. Cette théorie est toujours soutenue par
certains inventeurs de religions, certains fauteurs de révolutions qui
offrent de nous conduire à ce but en s'en faisant les prêtres ou les
guides--plus ou moins rétribués.

D'autres vous diront, au contraire, que le monde, en sortant des mains
de Dieu, avait toute la perfection qu'il peut avoir et que c'est
l'homme qui l'a gâté et détérioré. Les sociétés humaines sont-elles en
marche incessante vers leur perfectionnement, vers leur bonheur?

--Nous marchons, nous allons en avant, du moins en apparence;--mais
est-il bien certain que nous marchions--quand nous marchons--que nous
fassions nos pas, c'est-à-dire nos progrès précisément dans la
direction qui mène au perfectionnement et au bonheur?

Lorsque le petit Poucet, perdu avec ses frères dans la forêt,
s'efforce de retrouver la maison; quand les oiseaux ont mangé le pain
qu'il avait émietté et semé sur le chemin pour le reconnaître;
lorsque, après avoir hésité, il s'engage dans un sentier qu'il pense
être le bon, il s'est trompé, tourne le dos au but, chaque pas, chaque
«progrès» l'en éloigne davantage; il voit une lumière, il se dirige
sur la lumière et arrive... à

    LA MAISON DE L'OGRE!

Il me revient, en ce moment, à l'esprit, Louis Blanc, dont la taille
était exiguë jusqu'à l'invraisemblance. Un jour, du temps des
_Guêpes_, il vint me voir rue de la Tour-d'Auvergne (à Paris); il
était accompagné de ce farceur de Caussidière, qui était un géant. Ce
charmant Gérard de Nerval qui se tenait debout devant une de mes
fenêtres et qui jouait sur la vitre, avec les ongles, un air
arabe,--s'écria en les voyant tous deux traverser la cour: «Tiens!
l'Ogre et le Petit Poucet!»

En 1848,--Louis Blanc, lors de la nomination par acclamation du
Gouvernement provisoire, avait été élu secrétaire avec Albert
«ouvrier»; il avait tout doucement, sur les affiches, supprimé le
trait, le filet--qui séparait les secrétaires des autres membres;
puis, ce trait effacé, avait diminué, puis supprimé l'intervalle, et
lui et Albert «ouvrier» s'étaient trouvés membres du Gouvernement
comme les autres.

Comme il était fort effacé par l'éloquence et la bravoure de
Lamartine, autant que par la taille du poète, par la faconde et la
popularité de Ledru-Rollin, il voulut se faire une place à part:--il
proposa à ses collègues d'instituer un

    Ministère--du «progrès»,

dont il serait naturellement le ministre. Cette proposition n'étant
pas acceptée, il se donna à lui-même des fonctions équivalentes: il
ouvrit au Luxembourg une sorte de club qu'il présidait:--c'étaient des
conférences sur le «progrès.»

Il se fit facilement un auditoire très nombreux de quinze cents ou
deux mille ouvriers,--leur parla de leurs misères, de leurs
droits,--nullement de leurs défauts et de leurs devoirs.--Beaucoup de
droits étaient de son invention, entre autres, celui de l'égalité des
salaires entre tous les ouvriers,--les ouvriers laborieux et habiles
formant, au détriment des fainéants et des malhabiles, une
aristocratie qui devait disparaître avec les autres.

Toujours au nom du progrès, il parla de «l'infâme capital»,--des
bourgeois,--et, un jour qu'il sortait de la conférence et qu'il
montait dans une des voitures du roi Louis-Philippe qu'il avait
confisquée à son usage,--il fut un peu embarrassé de voir qu'un
certain nombre de ses auditeurs l'attendaient à la porte pour lui
faire honneur et l'acclamer.--Cette voiture, ces chevaux, ces laquais,
ne sentaient guère l'égalité; mais il reprit vite son aplomb--et
s'écria: «Mes amis, vous voyez cette voiture et ces chevaux! eh bien,
dans la voie du progrès où nous marchons aujourd'hui, il viendra un
jour où vous en aurez tous de semblables.»

Vous rappelez-vous où on arriva en marchant dans cette voie du
«progrès?»

    «A la maison de l'ogre»,

aux terribles et tristes journées de Juin d'abord, puis au despotisme
du second Empire.

Il y aura cent ans dans quelques mois que, sous prétexte de «progrès»
et de «liberté», la France est en révolutions, à travers des guerres
civiles, des massacres, des misères et des crimes horribles;--et on ne
s'aperçoit pas que l'on tourne bêtement en rond, de la monarchie à
l'anarchie, de l'anarchie au despotisme, dont elle est la souche
naturelle; puis combien de pas, de «progrès», avons-nous faits qui
nous aient rapprochés du «perfectionnement» et du bonheur de
l'humanité?

Moins bêtes étaient les boeufs de Memphis employés à faire tourner le
manège d'une _noria_, machine hydraulique très commune en Italie et en
Provence.--On ne leur faisait faire que cent tours;--ils ne manquaient
pas de s'arrêter d'eux-mêmes au centième.

J'ai eu, à Nice, un grand mulet blanc, plus malin.--Les puits d'où on
tire l'eau, au moyen de chapelets de godets, ne sont pas inépuisables;
quand les godets remontent vides, on arrête, on dételle les bêtes et
on laisse l'eau revenir dans le puits.--Tous les animaux, chevaux,
ânes ou mulets, qu'on emploie à ce travail, sentent très bien, au
poids diminué, quand il n'y a plus d'eau, et s'arrêtent
d'eux-mêmes.--Ce mulet annonçait la chose par le cri--moitié
hennissement, moitié braiment, auquel il a droit;--on allait donc, à
ce signal, le dételer et le remettre à l'écurie; mais je m'inquiétais
depuis quelque temps de voir l'eau moins abondante et le puits si
promptement à sec.--Je finis par découvrir que le mulet avait remarqué
que, lorsqu'il s'arrêtait et faisait entendre sa voix, on venait le
dételer, et il avait jugé absurde d'attendre qu'il n'y eût plus d'eau
et qu'il fût fatigué pour donner le signal du repos.

C'est ainsi que, sous prétexte de «progrès» et de «liberté», le peuple
attelé à une _noria_, les yeux couverts d'une oeillère comme les
chevaux qui font le même métier, croit marcher et ne fait que
tourner,--en faisant monter l'eau pour désaltérer ceux par lesquels il
se laisse si sottement atteler.

J'ai lu, dans le très intéressant voyage que fit Tournefort dans le
Levant, vers 1715,--une anecdote qui me semble venir à propos pour
représenter, par une autre image, ce que c'est, jusqu'ici, que la
marche du prétendu «progrès».

Tout le monde sait, au degré où on sait beaucoup d'autres choses, que,
lors du déluge, l'arche construite par Noé s'arrêta au sommet du mont
Ararat.--En Arménie, jamais mortel n'a pu parvenir au sommet neigeux
de l'Ararat, où on dit que l'arche subsiste encore et subsistera
toujours. Un religieux du monastère, appelé des Trois-Églises, qui est
au pied de la montagne, résolut de tenter l'aventure; il s'y prépara
par une année entière de jeûnes, de macérations et de prières, puis il
se mit en route.--Ce n'était pas en un jour qu'on pouvait gravir la
montagne. Le soir venu, il se coucha sur l'herbe,--dormit, et, le
lendemain matin, se remit en route; à la fin du jour, il s'arrêta
comme la veille, fit ses prières, se coucha et s'endormit.--Mais, le
lendemain matin, quel fut son étonnement de se trouver précisément au
point d'où il était parti la veille.

Et il en fut toujours ainsi pendant un mois; il marchait tout le jour,
s'endormait le soir, et se réveillait toujours au point où il s'était
endormi le premier jour. Enfin, au bout d'un mois, un ange lui apparut
dans la nuit:

--Il est inutile, lui dit l'ange, que tu t'opiniâtres davantage;
l'Éternel a décidé qu'aucun mortel ne parviendrait au sommet de
l'Ararat et ne verrait l'arche.--Cependant, tes austérités et tes
prières t'ont mérité une récompense.--Voici un morceau de l'arche que
je t'apporte. Le religieux, nommé Jacques, qui fut plus tard évoque de
Ninive, crut d'abord avoir rêvé; mais il trouva à côté de lui la
planche que l'ange avait apportée, et l'emporta à son couvent, où
cette précieuse relique a toujours, depuis, reçu les hommages et le
culte qui lui sont dus.

C'est sous prétexte de «progrès», de marche en avant vers le
perfectionnement et le bonheur de l'humanité, que l'on a poussé et
entraîné un peuple, autrefois spirituel, à retourner à 1789, d'où l'on
descend par une pente fatale à 1793, à la Terreur, à la guillotine
permanente, aux mitraillades, aux noyades, aux assignats, à la ruine,
à la Commune, parodie ridicule, triste et sanglante de la Terreur, à
la multiplicité des tyrans, à l'anarchie, puis à un despotisme
nécessaire, fatal, sortant de l'anarchie comme de sa souche
naturelle, despotisme dont les soi-disant républicains s'empresseront
de se faire les serviteurs dévoués.

Revenons à ces beaux vaisseaux cuirassés et au «progrès» dont notre
jeune marin est si fier.

Le prix d'un grand vaisseau cuirassé est «officiellement» de quinze à
seize millions;--mais, comme il faut quatre, cinq, six ans et
quelquefois plus longtemps pour le construire, pendant cette
construction, de nouveaux «progrès», de nouveaux systèmes, de
nouvelles inventions, de nouvelles modes même ou de nouveaux
engouements ont amené des changements dans les plans, dans les devis,
partant des dépenses plus fortes, si bien qu'il est de notoriété qu'un
grand cuirassé de premier rang revient à vingt millions, si ce n'est
plus.

Une fois construit, vivant et en exercice, le monstre mange pour cinq
à six mille francs de charbon par jour.

Ce n'est pas tout, ces ogres portent des canons; un de ces canons--de
cent dix tonnes, par exemple, coûte quatre cent quatre-vingt-sept
mille cinq cents francs,--tandis que, bien près de nous, en 1856,--le
canon du plus fort calibre se payait deux mille huit cents
francs.--Quel progrès!

Ce n'est pas encore tout:--les canons ne sont pas des monstres moins
voraces que le bâtiment lui-même; grâce aux progrès de la poudre, de
la poudre de coton, à la mélinite, à la roburite, etc., aux nouveaux
boulets, etc., chaque coup de canon coûte quatre mille six cent
soixante-quinze francs,--tandis qu'en 1856,--quels rapides
progrès!--on satisfaisait un canon avec quatorze francs,--et ce n'est
qu'un commencement. Combien d'esprits, de savants, d'inventeurs
s'évertuent sans cesse à trouver de nouveaux «progrès.»

Par mon âge, par mes idées, par certains dégoûts, je ne suis pas de ce
temps-ci:--j'y suis, pour ainsi dire, étranger;--je suis moins loin
des anciens que de mes contemporains, et je vis beaucoup avec les
anciens;--ils avaient certes leurs défauts, mais ils ne reste d'eux
que ce qu'ils avaient de meilleur:--leurs livres--et c'est une bonne,
saine et agréable société.

Je copie Florus:

«Lors de la première guerre punique, soixante jours après qu'on eut
porté la hache dans la forêt, une flotte de cent soixante vaisseaux se
trouva sur les ancres;--on eût dit qu'ils n'étaient pas l'ouvrage de
l'art, mais que les dieux protecteurs de Rome avaient métamorphosé
les arbres en navires.--Près des îles de Lipari, cette flotte
improvisée coula à fond et mit en fuite la flotte des Carthaginois.»

Tite-Live rapporte que, dans la guerre contre le roi Hiéron, deux cent
vingt navires furent mis à la mer en quarante-cinq jours, depuis qu'on
eut donné le premier coup de cognée.

Que coûtaient ces navires?--Rien; les soldats les construisaient
eux-mêmes.--Le vent et les bras des hommes se chargeaient de la
locomotion.

--Ah! s'écrierait mon jeune marin, vous nous parlez là de jolis
sabots! des canots de sauvages!

Canots de sauvages et sabots,--je le veux bien, mais il n'en est pas
moins vrai que ces canots de sauvages et ces sabots des Romains
valaient bien vos cuirassés d'aujourd'hui, car leurs ennemis, les
Carthaginois, n'avaient que des sabots semblables,--de même
qu'aujourd'hui vos adversaires possibles ont des vaisseaux cuirassés
pareils aux vôtres.

Il y a donc aujourd'hui grands et incontestables progrès dans l'art de
travailler les métaux, progrès dans la chimie, progrès dans
l'électricité,--science tout à fait nouvelle,--mais nul progrès, tant
s'en faut, vers «le perfectionnement et le bonheur de l'humanité», les
seuls dont il soit juste et sage de se féliciter.

Il n'y a même pas progrès dans l'art de s'entre-tuer: car, avec les
sabots en question, les Romains et les Carthaginois réussissaient à
s'enfoncer mutuellement des choses pointues dans le corps, à se briser
les bras, les jambes et la tête, à se noyer... enfin tout ce qu'on
peut désirer sous ce rapport. Peut-être même les combats sur mer de ce
temps-là étaient-ils plus meurtriers qu'ils ne le seraient
aujourd'hui. Les Romains se sentant, comme navigateurs, inférieurs aux
Carthaginois, avaient imaginé des grappins qu'ils jetaient sur les
vaisseaux ennemis et les accrochaient à leurs vaisseaux, de façon que
les deux tillacs ne faisaient plus qu'un; ils sautaient à l'abordage
et on se battait corps à corps (_cominus_), comme sur terre. Or, dans
ces combats corps à corps, tous les coups portent, et il doit y avoir
au moins la moitié des combattants tués ou blessés, résultat bien
supérieur à celui qu'on peut obtenir en se battant de loin (_eminus_),
même avec les engins les plus perfectionnés.

Le progrès consiste donc dans l'énormité des dépenses ruineuses que
s'imposent réciproquement les peuples ou plutôt leurs soi-disant
bergers, qu'il serait, en ce cas, plus justes d'appeler leurs
bouchers.

Je parlais tout à l'heure du système, de l'engouement, de la mode qui
pouvaient changer pendant le temps qu'on met à construire un
vaisseau-cuirassé; déjà des objections se sont élevées contre
eux,--quelques personnes très compétentes semblent regretter les
navires légers et rapides.

Ouvrons Florus; nous y verrons les gros et lourds bâtiments d'abord en
faveur:

«Nos pesants bâtiments arrêtèrent ceux des ennemis, qui, dans leur
agilité, semblaient voler sur l'eau. Les Carthaginois, malgré leur
science nautique, durent s'enfuir sur ceux de leurs vaisseaux que nous
n'avions pas coulés.»

Mais, plus tard, en racontant la bataille d'Actium,--où Marc-Antoine
fut vaincu par Octave,--voici comment il parle des gros vaisseaux:

«Nous n'avions pas moins de quatre cents vaisseaux, et les ennemis
n'en avaient pas plus de deux cents;--mais la grandeur de ces
vaisseaux compensait l'infériorité du nombre.

»Ils étaient surmontés de tours à plusieurs étages et semblaient des
citadelles ou même des villes flottantes. La mer gémissait sous leur
poids et le vent ne suffisait qu'avec peine à les faire mouvoir.

»Les navires d'Octave, légers et exécutant facilement toutes
manoeuvres, attaquaient, évitaient, se retiraient avec rapidité; ils
se réunissaient plusieurs contre une seule de ces énormes masses et
les accablaient de traits et de feux lancés de près.»

Il était réservé à l'Italie de fournir un argument aux détracteurs des
vaisseaux cuirassés.

Le jeune empereur d'Allemagne, qui s'est montré naguère si désireux
d'être empereur que ça ne lui a peut-être pas permis d'être aussi fils
qu'il l'eût fallu, se plaît à se produire partout et à toutes les
cours, comme une femme qui a une robe neuve et veut la montrer.

Philippe de Commines a dit: «Les accointances des rois ne valent rien
pour les peuples».

«Les Sabéens, dit Diodore de Sicile, étaient fort de cet avis.--Le roi
auquel ils laissaient un pouvoir absolu tant qu'il restait dans son
palais, était assailli de pierres aussitôt qu'il en sortait». On ne
voit pas bien quel avantage les rois en tirent eux-mêmes.--On a dit:
«Au contraire des statues qui grandissent à mesure qu'on en approche,
les hommes se rapetissent vus de trop près.»Cette maxime s'applique
surtout aux rois, dont la grandeur doit beaucoup à l'imagination.--De
deux souverains dont l'un fait une visite à l'autre, il y en a
toujours un qui est plus ou moins humilié de son infériorité et
désireux de la faire cesser.

Dernièrement, le jeune empereur d'Allemagne a été visiter et le pape
et le roi d'Italie--et, assure-t-on, n'a satisfait ni l'un ni l'autre.

Pendant cette visite, l'Italie qui croit s'acquitter envers la France,
à laquelle elle doit d'exister, en se montrant ingrate comme un
débiteur qui déchirerait l'obligation qu'il a signée et dirait: «Je ne
dois rien;»--l'Italie--qui croit se grandir en se faisant vassale de
l'Allemagne, s'est mise en grands frais pour éblouir l'empereur.--Elle
lui a fait passer en revue des troupes qui n'ont pas échappé à la
critique des officiers prussiens--et a montré sa flotte--avec orgueil.

L'Italie qui, sous le ministère Crispi, s'évertue--ici à moi le latin,
selon le précepte de Boileau, quoique les mots dont je veux me servir
et que je ne traduirai pas, soient des mots _autorisés_, comme on
dit aujourd'hui et que non-seulement Plaute, mais aussi Pline et
Cicéron, les aient écrits--et Victor Hugo a dit bien pis;--l'Italie
qui s'évertue à _crepitare altius quam habet clunes_--a voulu
avoir et possède en effet le plus gros vaisseau cuirassé qui
existe;--mais--dans l'exhibition qui a été faite à l'empereur
d'Allemagne, ce vaisseau n'a pu ni avancer, ni reculer, ni tourner et
a fait un _fiasco_ complet.

Il en est de même de la guerre sur terre.--Pompée «le Grand», qui
n'avait ni fusils ni canons, put faire inscrire dans le temple de
Minerve qu'il avait tué deux millions quatre-vingt-trois mille hommes.
Ça, c'est le nombre des adversaires; car il ne donne pas le compte des
soldats de son armée tués sous son commandement.

Vous me direz que Napoléon--non moins «le Grand», a fait tuer cinq
millions de Français, et on peut supposer un nombre au moins égal
d'Autrichiens, de Prussiens, de Russes, d'Italiens, d'Espagnols,
d'Égyptiens, etc.

Les armes à feu seraient donc un «progrès»; mais on pouvait se
contenter de ce que tuaient Pompée, César, Alexandre et les autres
«grands hommes» au moyen des anciens engins de guerre--épées, haches,
lances, javelots, etc.

De ce temps-ci, la recherche des armes à longue portée a été due en
grande partie à la rancune, à la haine, à la défiance que le règne de
Napoléon avait éveillé dans la mémoire des autres peuples,--et c'est
surtout contre la _furia francese_ et la charge à la baïonnette qu'on
s'est efforcé de combattre de loin.

Je ne sais si, avec les nouveaux fusils, les nouveaux canons, la
nouvelle poudre, les nouveaux boulets, on tue plus de monde
qu'autrefois;--mais les conditions de la bravoure militaire sont
changées.

La victoire, autrefois, était au plus fort, au plus adroit, au plus
brave.

Elle peut aujourd'hui encore, favoriser la bravoure, mais ce n'est pas
la même bravoure qu'autrefois.--On tue des hommes si éloignés qu'on ne
les voit pas et qu'ils ne vous voient pas, et on est tué par eux.

La bravoure doit se faire de résignation et de fatalisme, c'est un
apprentissage que les Français avaient à faire et qu'ils ont fait tout
de suite:--car la nation française est la _gent porte-épée_;--_Nullum
bellum sine milite gallo_, disait César; mais vrai,--il n'y a plus de
plaisir à être héros.--A quoi servent aujourd'hui la grande taille, le
regard terrible, la voix formidable,--les armes brillantes?

Ecoutez Homère:

«Le casque et le bouclier de Diomède jetaient la flamme autour de
lui».

Et Virgile:

«Le casque d'Énée jette sur sa tête un éclat étincelant; la crinière
s'agite semblable à la flamme, et son bouclier d'or vomit des
éclairs.--Telle une comète lugubre lance ses feux rougeâtres, etc.»

Que sont devenus, dans nos vieilles histoires de chevalerie, ces
hommes aux armures, aux panaches de couleur éclatante? A quoi
serviraient aujourd'hui la _Durandale_, la fameuse épée de Roland,--la
_Joyeuse_, l'épée de Charlemagne, avec laquelle il tua de sa main
mille Sarrasins dans une seule bataille,--la _Flamberge_ de
Brodisart,--la _Balisarde_ de Renaud,--la _Courtène_ d'Ogier,
l'_Escalibor_ d'Artus, qu'en mourant il fit jeter dans un lac par un
écuyer, pour que personne ne la possédât après lui?

Je sais bien que, lorsque M. Boulanger fit éclipse
dernièrement,--lorsque les uns le disaient à Saint-Pétersbourg, les
autres à Ville-d'Avray,--les autres à Paris,--on a dit qu'il était
allé pour rechercher l'_Escalibor_ du roi Artus.--Mais ce n'était pas
vrai, et aucune, d'ailleurs, de ces épées triomphantes, grâce au
«progrès», ne pourrait plus servir à rien.

Pas plus que la fameuse épée à deux mains de Godefroy de Bouillon,
épée que l'on voit, dit-on, encore à Jérusalem,--épée avec laquelle
d'un seul coup, il fendait et coupait en deux,--de la tête au bas des
reins, un Sarrazin comme une pomme.

Et les écus, et les armoiries, et les devises?--A quoi bon
aujourd'hui? Le chevalier Brandelis avait peint sur son écu--à fond
d'azur, une épée dont la poignée était d'or--avec ces mots: _Je pare_,
_je brille_, _je frappe_.

Arrodian de Coleih, chroniqueur et chevalier, portait pour armes, sur
fond de _sable_ (noir), un coq d'argent, et sa devise était: _Plumes
et ongles!_

Le roi Pharamond portait un lion d'azur à trois fleurs de lis d'or et
ces mots: _Que de beaux fruits de ces fleurs doivent naître!_

Aujourd'hui, toujours grâce au «progrès», Ulysse et Ajax ne se
disputeraient plus les armes d'Achille, qui ne seraient d'aucun usage.

J'ai publié, il y a longtemps, un _Dialogue des morts_ qui m'avait été
révélé en songe--il y a si longtemps et c'est si vieux que ça serait
nouveau si je le reproduisais aujourd'hui,--mais la place me manque.

Au moment où une grande guerre éclate, Mercure, par l'ordre de
Jupiter, descend aux enfers, appelle les héros et demande quels sont
ceux qui veulent remonter sur la terre et reprendre leur métier.--Tous
refusent en haussant les épaules et en ricanant.

Où est le temps où Homère disait:

«Le bouclier soutenait le bouclier, le casque s'appuyait contre le
casque, l'homme contre l'homme; on voyait alors à qui on avait
affaire.

»Par Hécate, dit Léonidas, que ferions-nous avec nos épées si courtes
dont nous étions fiers contre des ennemis invisibles!»

«J'ai pu, dit Horatius Coclès, empêcher les Étrusques de franchir un
pont, mais je ne pourrais empêcher une bombe venant d'un point que je
ne verrais pas, de passer par-dessus.»

«Je ne pourrais, dit Arnold Winkelried, comme à la bataille de
Sempach, ouvrir un chemin à mes compagnons à travers les phalanges
autrichiennes--en m'enfonçant dans la poitrine une brassée de piques
des ennemis--les ennemis aujourd'hui seraient à une demi-lieue.»

«Il n'y aurait pas moyen, dit Condé, de jeter mon bâton de
commandement au milieu d'ennemis si éloignés.» Et comment, dit le
maréchal de Saxe, inviter, comme nous fîmes à Fontenoy--_Messieurs les
Anglais à tirer les premiers?_--Aujourd'hui, notre voix se perdrait
dans l'espace, et nous ne pourrions pas voir si nos adversaires sont
des Anglais.»

«Pour moi, dit Turenne, j'avoue que je ne saurais pas commander et
conduire une armée de plus de 30,000 hommes.--Cependant, en ce
temps-là, nous faisions de grandes choses avec de petites armées.»

Aujourd'hui, il ne s'agit plus d'armées, de science, d'art
militaire,--ce sont des invasions de sauterelles.

«Les anciens Romains, dit Varron, n'avaient qu'un seul
mot--_Hostis_--pour dire ennemis et étrangers.»

Il faut en revenir là.--Aujourd'hui, dans cette Europe qui prétend
être au plus haut point de la civilisation, un peuple doit se tenir
sur ses gardes, croire possible que, sans raison, sans motif,--un
peuple voisin se précipite sur lui comme un oiseau de proie ou un
brigand.

Aujourd'hui, la guerre est aussi odieuse, aussi féroce, aussi sauvage
qu'autrefois;--il n'y a qu'une différence, c'est qu'elle est beaucoup
plus bête.--Autrefois, le vainqueur dépouillait entièrement le vaincu
et emmenait les hommes, les femmes, les enfants en esclavage.
Aujourd'hui, on doit se contenter d'une certaine partie des
dépouilles--et s'en retourner chez soi.--Or, le vainqueur n'a pas fait
ses frais.--Avec nos cinq milliards, l'Allemagne n'en est pas moins
ruinée, surtout par la préoccupation d'une revanche qui l'oblige à se
tenir sur un pied de guerre qui absorbe toutes ses ressources et au
delà.

Il faut donc avouer que, si les canons _Krupp_, les _fusils Gras_, les
poudres nouvelles sont un «progrès», une marche en avant,--ce ne sont
point des pas sur le chemin du perfectionnement et du bonheur de
l'humanité.


C'est au nom du «progrès» que tant de villes en France veulent
s'élargir et demandent des autorisations qu'on ne leur refuse jamais,
de faire des emprunts qui obèrent le présent et engagent l'avenir.

Toutes veulent avoir de grandes rues, le gaz, la lumière électrique,
des théâtres, des casinos, à «l'instar» de la capitale--grenouilles
qui veulent se faire aussi grosses que le boeuf;--ce qu'on appelle par
habitude et plutôt par antiphrase «le gouvernement» les provoque à
bâtir des monuments pour des écoles laïques; puis vient un jour où
les villes et les communes n'ont plus d'argent pour des besoins
impérieux.--En attendant, la vie y est plus chère, plus difficile, les
moeurs plus relâchées.

«Les maisons, dans la ville, disait Henri IV, se bâtissent avec les
débris des chaumières.»

Autour de chaque ville règne une zone pestiférée, dont les habitants
n'aspirent qu'à quitter les champs et la terre, pour venir habiter la
ville, s'y livrer à des métiers moins rudes, plus rétribués et surtout
à des amusements plus ou moins malsains.--Les garçons, ouvriers ou
domestiques, les filles servantes en attendant pis.--Par suite de
quoi, un tiers des terres si riches de ce beau pays de France, si
favorisé du ciel, est aujourd'hui sans culture;--et l'on va bêtement
et criminellement dépenser des centaines de millions et des milliers
d'hommes pour conquérir des colonies, quand il y aurait une si belle
colonie à faire en France: mettre le pays en état de culture et de
production.

C'est au nom du «progrès» qu'on couvre la France d'écoles laïques où
l'on enseigne principalement l'indiscipline, l'irréligion, les
ambitions effrénées de sortir de sa sphère, de se jeter dans des
professions dites libérales, et depuis longtemps encombrées.--«Il ne
faut pas, dit Richelieu dans son testament, profaner les lettres à
toutes sortes d'esprits; vous produiriez ainsi beaucoup de gens plus
propres à faire naître les difficultés qu'à les résoudre.»--Depuis
soixante ans, la moitié des jeunes hommes se faisaient médecins,
l'autre moitié avocats.--Comme il y en avait beaucoup plus que la
société n'en pouvait nourrir, on a augmenté graduellement les
difficultés de l'admission, mais absurdement et sottement on a placé
ces difficultés,--ces obstacles, ces banquettes irlandaises à la fin
de la carrière au lieu de les mettre au commencement et de ne pas
laisser s'y engager les concurrents trop nombreux.--De là des
intelligences surmenées, des générations exténuées, anémiques,
malheureuses, désabusées trop tard;--de là cette foule de déclassés
qui se jettent dans la politique au grand détriment du pays.--Une
nouvelle carrière s'est ouverte, c'est celle des ingénieurs;--mais
comptons combien s'y sont déjà jetés et combien sont en route.

Quant aux filles, le «progrès» consiste à les faire savantes; on ne
tient aucun compte de ce que disait un ancien des enfants, et qui
doit s'entendre aussi bien des filles que des garçons: «Que doit-on
enseigner aux enfants? Ce qu'ils auront à faire étant hommes, étant
femmes.»--On tend à ne faire qu'un sexe; on a vendu longtemps, on vend
encore un peu, à l'usage des femmes, une «poudre épilatoire» pour
faire disparaître le duvet trop prononcé des bras, des joues et de la
lèvre supérieure.--Si le «progrès» continue, nous verrons bientôt
annoncer une pommade pour faire pousser la barbe au menton des femmes.

En attendant, pour les provoquer à cette instruction pour le moins
inutile, on leur fait des promesses qu'on ne peut pas tenir.

Pendant quatre années, 1882, 1883, 1884, 1885, il a été délivré à des
jeunes filles soixante-dix mille brevets élémentaires et sept mille
trois cent cinquante brevets supérieurs;--un peu plus de
soixante-dix-sept mille institutrices.

Un inspecteur primaire du Dauphiné disait dernièrement aux maîtres
d'école: «La carrière de l'instruction est encombrée; pour une place,
il y a cinquante individus. Prévenez vos élèves, et qu'ils portent
ailleurs leurs ambitions.»

Cette observation peut s'appliquer à toutes les carrières pour
lesquelles on quitte l'agriculture et le métier de son père,--les
postes, les télégraphes, les contributions, les douanes,--les écoles
militaires et maritimes;--tout est encombré.

De là tant de désappointements, de désespoirs, d'_ouvriers sans
ouvrage_ de toutes les classes;--de là aussi les tribuns de brasserie,
les hommes d'État de café, les politiques de cabaret;--de là, comme je
le disais dernièrement,--les trottoirs devenus trop étroits pour les
filles qui n'ont que cet équivalent de la politique qu'ont les
garçons.

Le philosophe Momentus s'était efforcé de scruter et de dévoiler les
secrets des mystères religieux et d'en «désabuser» les femmes.

Les déesses honorées à Éleusis lui apparurent en songe--et lui dirent
qu'il les avait offensées;--étonné de les voir vêtues du costume des
courtisanes et debout sur le seuil d'un lieu de prostitution, il leur
demanda la cause de cet avilissement. «Ne t'en prends qu'à toi, lui
dirent-elles en courroux:--tu nous a arrachées avec violence de
l'asile que s'était ménagé notre pudeur.»


Comme «progrès», nous avons les chemins de fer; où est le temps où
Tournefort écrivait à M. de Pontchartrain qu'il avait quitté à Paris:
«Ne nous arrêtant pas, nous sommes arrivés à Lyon en sept jours.»

Je sais tout ce qu'on a dit et tout ce qu'on peut dire relativement au
commerce, à l'industrie, etc.

Mais j'applique à bien des choses ce que Pascal disait des individus:

«La plupart de nos malheurs viennent de ce qu'on ne sait pas rester
dans sa chambre.»

S'il est un peuple qui aurait pu se passer des autres et rester
paisiblement chez lui, c'est le peuple français. «Toutes les nations
voisines, disait le roi de Pologne Stanislas Leczynski,--doivent
devenir tributaires du peuple cultivateur d'un bon sol, s'il est
encouragé et soutenu dans son travail.»

Placé au milieu de l'Europe, d'une part, dominant sur l'océan par
la longue étendue et les détours de ses côtes, sur les mers des
Flandres, d'Espagne, d'Allemagne; de l'autre, tenant à la
Méditerranée--vis-à-vis de l'Algérie, qui est à lui, l'Espagne à sa
droite, l'Italie à sa gauche,--quelle situation si la France savait en
profiter!--un sol presque partout excellent et fertile.

Le Français, cultivateur laborieux et guerrier intrépide à l'occasion,
devait être le plus heureux et le plus respecté des peuples--le
commerce restant, comme il l'a été toujours, une source accessoire de
bénéfices--ayant plus à vendre qu'il n'aurait besoin d'acheter.

«Voulez-vous, dit un ancien, conquérir une riche province?--Cultivez
les terres incultes.»

Aujourd'hui, un tiers du sol de la France, et pour la plupart des
terres excellentes, reste en friche.

La France a de plus l'Afrique, à la fois pépinière et gymnase de
soldats, et un sol riche et d'une étendue immense, qui est bien loin
d'être exploité et d'être mis en rapport; et, pendant ce temps, des
hommes d'État de café, des hommes politiques de taverne, commettent le
crime aussi bête que punissable de dépenser des centaines de millions
et des centaines de mille de soldats et de marins pour s'emparer du
Tonkin, climat meurtrier, où les usurpateurs sont sans cesse entourés
d'ennemis acharnés et implacables, avec aucune chance de soumission
réelle et de paix.

«Nos ancêtres, dit Caton l'Ancien, dans son livre _De re rustica_, des
travaux de la terre,--lorsqu'ils voulaient louer un bon citoyen, lui
donnaient le titre de bon agriculteur;--cette expression était pour
eux la dernière limite de la louange.

«C'est parmi les agriculteurs que naissent les meilleurs citoyens et
les soldats les plus courageux; que les bénéfices sont honorables,
assurés, et nullement odieux.--Ceux qui se vouent à l'agriculture
n'ourdissent point de mauvais projets (_Minime sunt mali
cogitantes_).»

Les voies ferrées, je ne le nierai pas, le transport facile et rapide
des denrées peut donner plus de richesses avec plus de risques;--mais
donne-t-il plus de bonheur?--Ce «progrès» est-il un pas en avant vers
le perfectionnement et le bonheur de l'humanité?

J'ai consulté les vieillards d'un petit port de pêche, devant lequel
passe un chemin de fer seulement depuis quelques années.

Êtes-vous plus riches? êtes-vous plus heureux?--Pas plus riches et
moins heureux.--Il entre beaucoup plus d'argent chez nous, mais ce
n'est pas, tant s'en faut, pour tout le monde.--C'est pour quelques
mareyeurs et pour quelques marchands qui nous exploitent. Avant le
chemin de fer, notre pêche et notre gibier, qui étaient abondants, ne
pouvaient se consommer et se vendre que dans un très petit rayon;--il
se vendait très bon marché, mais nous en mangions tant que nous
voulions, et on en donnait aux plus pauvres. Aujourd'hui,--ça se vend
cher à une grande distance, mais ce n'est pas nous qui le vendons au
dehors;--nous le vendons, il est vrai, plus cher chez nous, mais nous
n'en mangeons plus et nous ne pouvons plus en donner.

Il vient ici des étrangers passer une saison. Comme ce sont des gens
riches, on leur fait tout payer plus cher,--et ces prix, une fois
établis, nous devons les subir comme les étrangers et les riches.--De
plus, il s'est ouvert des cafés, des casinos où nos jeunes gens
dépensent leur argent et leur santé.--Nos femmes et nos filles ne
veulent plus _ramender_, raccommoder nos filets;--les plus modestes se
font couturières, beaucoup se font institutrices;--beaucoup profitent
des chemins de fer pour aller se faire servantes en quelque grande
ville;--aucunes ne veulent plus s'habiller comme leurs mères,--elles
se déguisent en dames et en demoiselles.

Nous ne sommes pas plus riches, tant s'en faut, et nous sommes surtout
moins heureux, et quelques-uns moins honnêtes.

Avant les chemins de fer, le Parisien sortait peu de sa
ville;--parfois, le dimanche, à une campagne voisine, à Romainville au
temps des lilas;--à Saint-Cloud, lors de la fête annuelle; à
Saint-Denis, pour manger une friture en famille, etc.

On vivait et on mourait dans le quartier où on était né.

On avait pour voisins un ou deux amis, camarades d'enfance et
d'école;--on s'était toujours vu, on ne se perdait pas de vue, on
s'arrangeait pour loger dans la même rue ou, du moins, dans le même
quartier.--On n'essayait pas, ce qui, d'ailleurs, n'eût pas réussi, de
se faire croire plus riche qu'on n'était, le vieil ami savait votre
situation et vos affaires comme vous saviez les siennes; on s'était
mutuellement, avec le temps, rendu de petits et quelquefois de grands
services; on mangeait parfois ensemble sans cérémonie, sans
apparat.--Si l'un avait tué un lièvre, si l'autre avait pêché un bon
poisson ou reçu un pâté, on appelait la famille amie,--on régalait ses
amis, on ne s'évertuait pas à les «épater», comme on dit aujourd'hui.

On épousait une fille qu'on avait connue, qu'on connaissait depuis
l'enfance,--dont on savait toute la vie,--le caractère, la famille.

Aujourd'hui, grâce au «progrès», on veut être admiré et envié;--on a
des connaissances, des relations;--on ment sur sa fortune, sur sa
famille, sur sa situation; pour cela, il ne faut voir que des gens qui
vous connaissent peu et depuis peu de temps. D'ailleurs,--en quelques
heures de chemin de fer, on se débarrasse d'antécédents fâcheux, d'un
nom au moins compromis;--on va aux bains de mer, aux stations d'hiver,
où on est comte ou pour le moins baron.

Les mariages se font au hasard entre gens qui ne se connaissent
pas--et qui sont souvent fort surpris et fort désappointés quand la
connaissance tardive se fait.


Est-ce dans le commerce, dans l'industrie qu'est le «progrès», dans le
sens que j'y attache et qui seul est désirable?

On ne veut plus fonder un établissement qui, après de longues années
laborieuses, vous permettrait de vous retirer avec une petite aisance
en laissant à vos enfants--l'établissement ou le métier que vous avez
fondé ou exercé, en leur laissant en même temps, pour arriver d'un pas
plus sûr et par un chemin moins rude, votre expérience, votre
réputation, vos relations, votre clientèle.

Non, aujourd'hui,--il faut être riche tout de suite; on fait des
coups--ou une fortune presque subite et une faillite qui ruine les
autres.

Du reste, la vie est devenue si chère, si difficile, que le métier
correct ne nourrit plus une famille. Il faut se jeter dans les
affaires aléatoires, hardies, douteuses.--«Les affaires, a-t-on dit,
c'est l'argent des autres.»--On a tant de besoins qu'on ne peut plus
se contenter de son pain; on ne dîne qu'en interceptant ou escroquant
le dîner des autres.

Rien n'est plus que jeu;--la police, naïvement, découvre et saisit de
temps en temps quelque pauvre tripot,--mais elle ne va ni chez le
président Grévy, ni chez les ministres, ni chez les députés.--Tout ce
monde-là joue;--les plus malins ne mettent pas au jeu et trichent.

En même temps que toutes les villes veulent s'élargir à l'«instar» de
Paris--Paris lui-même s'élargit tous les jours.--Paris, que Pierre le
Grand trouvait déjà être une tête trop grosse pour le corps, et une
ville trop grande au point de vue de la tranquillité du gouvernement
et de la discipline.--Paris que la royauté de nos anciens rois
s'efforça à plusieurs reprises de borner dans son extension. Le
premier édit à ce sujet est de novembre 1552, sous Henri II. On donna
cinq raisons de cette interdiction de continuer à bâtir;--un autre
édit de Louis XIII (janvier 1638) donna six raisons;--mais la
cinquième de l'édit de 1552 et la sixième de l'édit de 1638 sont
identiques,--je ne citerai que le second: «Ce peuple trop nombreux
donne lieu aux dérèglements de tous genres, rend la police difficile
et expose à des vols de jour et de nuit;--une des raisons est la
difficulté de se débarrasser des immondices.

Depuis ce temps, Paris a toujours été en «progrès». La Seine, qui
était le principal attrait pour la limpidité et la douceur des eaux,
qui rappelait à Lutèce Julien alors proconsul et bientôt
empereur,--est devenue un égout infect;--les poissons y meurent
empoisonnés.--Paris, traversé par ce grand fleuve, manque d'eau, les
dépenses énormes qu'on fait pour en avoir de loin ne réussissent pas à
en fournir suffisamment; l'eau jadis si fraîche, si limpide de la
Seine, cause des fièvres typhoïdes et pernicieuses;--quant aux
immondices, on achève d'empoisonner la rivière, et on infecte quelques
environs de la ville.

Ces questions de l'eau et des immondices viennent tout doucement
frapper les villes induites à s'élargir--au nom du «progrès».


Il est une science très belle, très intéressante et qui, avec sa
langue très bien faite, est en grand «progrès» de ce temps-ci, mais ce
«progrès» je ne puis l'accepter comme un pas vers le perfectionnement
et le bonheur de l'humanité.

La chimie surtout nous donne de faux vin, de faux sucre, de fausse
farine. Il n'y a plus aucune denrée qui soit pure et réelle. La
margarine faite de vieilles graisses, de vieux os ramassés au coin des
bornes,--on ajoute même de vieilles bottes,--a remplacé le beurre.
Toutes ces sophistications, quand elles n'empoisonnent pas tout de
suite, détruisent les estomacs,--provoquent des maladies autrefois
inconnues et abrègent une existence douloureuse et misérable.


Est-ce un «progrès» vers «le perfectionnement et le bonheur de
l'humanité» que ce qu'on a fait de la justice en France?

Un ancien a dit: «Le plus grand malheur pour une société, c'est la
force sans justice et la justice sans force».

Pour satisfaire à des camaraderies de taverne, pour payer les
complaisances électorales, pour prévenir de justes reproches des
complices et soi-même, on a «épuré» la magistrature. Il faut entendre
«épurer» dans le sens d'ébrancher, effeuiller, «écrémer», couper les
branches et les feuilles, enlever la crème; pour «épurer», on a
destitué les «purs» et on les a remplacés par des complices et des
complaisants.

Est-ce «un progrès» de voir la justice au moins suspecte? N'est-ce pas
tout ce qu'il y a de plus funeste pour une société?

Je ne parlerai pas du jury qu'on a empoisonné de théories
absurdes--par suite desquelles la peine de mort est réservée aux
innocentes victimes, écartée de la tête de leurs assassins. Je vous
défie d'imaginer un forfait avec les circonstances les plus atroces
qui soit nécessairement puni de la peine capitale: c'est encore pour
les assassins un jeu de hasard.


Un «progrès», c'est de payer les députés. Avons-nous obtenu une
qualité supérieure, tout le monde est d'accord que c'est le contraire
qui est arrivé.

Du temps qu'on ne payait pas les députés, jamais un député n'a volé le
portefeuille d'un collègue comme cela vient d'avoir lieu.

Autrefois, le dimanche, les ouvriers, en costume de leur état, de
beaux gars, pantalon et veste de velours, allaient à Belleville dîner
joyeusement avec leur femme et leurs enfants.--Aujourd'hui, ils vont
encore à Belleville,--mais seuls, la femme et les enfants restent à la
maison, le plus souvent à la charge du bureau de bienfaisance;--car
les maris, les pères, dépensent toute leur paye au cabaret et aux
clubs à écouter et à débagouler des théories absurdes et criminelles.


_La presse_:--Le journaliste tient de l'avocat et du médecin et du
pharmacien.

Les drogues qu'il donne à ses lecteurs sont plus dangereuses que
celles qu'ordonnent et préparent les médecins et les apothicaires.
Pourquoi la presse n'est-elle soumise à aucune condition sanitaire?
Pourquoi n'est-on pas, après examen, n'est-on pas reçu journaliste,
comme on doit être reçu médecin, avocat, apothicaire.


Autre «progrès»: le suffrage universel--la plus grosse, la plus
formidable, la plus mortelle des bêtises; le plus ridicule, le plus
mortel des mensonges.

Par le suffrage universel--«deux cailloux valent mieux qu'un diamant,
deux crottins valent mieux qu'une rose».

Cicéron (_De la République_) dit: Servius Tullius eut grand soin--ce
qu'on ne doit jamais négliger dans une constitution de république, de
ne pas laisser la puissance au nombre.--_Ne plurimum valeant plurimi_.

Finira-t-on par s'en apercevoir--ce qu'on appelle aujourd'hui «le
progrès». Chaque pas--et les pas sont grands--nous approche de «la
maison de l'ogre»--et heureusement pour le Petit Poucet et ses frères,
ce n'est, au contraire, que pour s'en éloigner qu'il avait chaussé ses
bottes de sept lieues.

Ah! que Jéhovah avait donc raison quand, au Paradis, il défendait à
Adam et Ève de manger les fruits de l'arbre de la science!


«Progrès»--la musique sans mélodie? Une perdrix aux choux où il n'y
aurait que des choux.

«Progrès»--des vers richement et puérilement rimés--_bouts-rimés_
remplis au hasard--semblables à des habits couverts de paillettes et
de clinquant,--tristement accrochés, pendus, vides et flasques chez un
fripier, loueur de costumes pour le carnaval.

Je dois cependant reconnaître et signaler un vrai «progrès». C'est la
machine à coudre.

Et j'ai appris avec joie que l'invention en est due à un Français, à
un tailleur de Tarare (près Lyon), nommé Thimonnier.--En 1830 ou 1831,
il travaillait avec la machine qu'il avait inventée, machine qui,
m'assure-t-on, se voit encore place de la Bourse, à Lyon, au Musée des
arts industriels;--maintenant, qu'il y a plus qu'assez de rues
Gambetta,--les Lyonnais devraient bien consacrer, si ce n'est déjà
fait, au moins une ruelle à la mémoire de Thimonnier!--j'aimerais
mieux une statue de Thimonnier qu'une statue de Danton, le promoteur
des massacres de Septembre, qu'on vient d'élever à Paris.


Lorsque paraîtront ces lignes, le tribunal de Constantine aura jugé un
monstre.

Dissimulant plus que probablement par des mensonges un crime
plus horrible encore que celui qu'il avoue!--Voici ce que raconte
Chambige: Amoureux d'une jeune femme mariée et mère de deux
enfants, et généralement estimée, il l'avait rendue sensible à son
amour;--désespérés de ne pouvoir être unis, ils avaient décidé de
mourir ensemble.--D'une main ferme, il avait fracassé la tête de
madame Grille;--puis il s'était fait à lui-même deux légères
blessures, deux simulacres, deux mensonges de blessures, et s'en était
contenté ayant encore deux balles dans son pistolet. Aujourd'hui,
parfaitement guéri, il vient devant la justice essayer de sauver sa
misérable vie; il appelle à son secours, de Paris, le bâtonnier de
l'ordre des avocats.--Et la défense va consister à s'efforcer de
flétrir sa victime. Si j'étais appelé à soutenir l'accusation, je
dirais aux jurés:

Cet homme est un lâche assassin!--si vous admettez, par impossible, le
récit qu'il vous fait comme étant la vérité et toute la vérité, il
mériterait encore et déjà la mort par cela seul qu'il est vivant.

Mais, cette femme, il a pu la désirer sauvagement;--mais l'aimer! il
se vante. S'il l'eût aimée--il n'eût pas laissé son corps nu à
découvert après la mort.




A MONSIEUR ERNEST LEGOUVÉ DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE


J'ai trois raisons d'adresser cette causerie à Ernest Legouvé.--Il est
académicien, et mes chrysanthèmes sont en fleurs.

Ces deux raisons seront expliquées un peu plus loin.

Camarades de collège, nous sommes devenus et restés amis, quoique
«physiquement» séparés à peu près toujours, de son côté, par le
bonheur et la sagesse qu'il a eus de passer sa vie à Paris dans la
maison où il est né et où a vécu son père, tandis que, moi, j'ai obéi
à des instincts, à des goûts, à des besoins impérieux de vivre aux
champs, aux bois, sur les rives et sur les plages.--Je n'ai jamais eu
l'occasion ni le plaisir de lui être bon à quelque chose, et, moi, je
lui ai attribué, au moins pour une grande part, un honneur que m'a
fait l'Académie, il y a, je crois, une dizaine d'années.

Ceux qui se sont donné le plaisir de lire un livre qu'il a publié en
1887.--_Soixante ans de souvenirs_--et qui auraient lu par hasard
celui que j'avais publié quelques années auparavant--_le Livre du
bord_--auraient pu remarquer le contraste de la destinée de ces deux
camarades, à peu près, je crois, du même âge et sortant en même temps
du collège pour entrer dans la vie.

On pourrait se représenter--au moment où la porte du collège s'ouvrait
pour tous les deux--l'un montant dans une gondole pavoisée, mouillée
d'avance à la porte et descendant doucement et sans secousses entre
des rives fleuries jusqu'à une oasis où l'attendent des amis et des
succès de tous genres; l'autre gravissant à pied une montagne
escarpée, couverte de ronces et d'épines, ne sachant pas précisément
où il allait, mais décidé à monter.

Et, cependant, si le premier se félicite de sa vie, le second ne se
plaint pas de celle qui lui était destinée.

Il avait reçu des bonnes fées qui avaient présidé à sa naissance un
don plus précieux que la lance d'Argail--et que les trois oeufs donnés
à la princesse de _l'Oiseau bleu_.

Il était né poète--et vrai poète.

Je n'entends pas par là faiseur de vers, aligneur de syllabes et
chercheur de consonances,--quoiqu'il eût fait passablement de vers
aussi bons pour le moins que ceux de beaucoup d'autres et entre autres
dix mille vers au moins pour une jeune fille, jeune homme alors
lui-même, à laquelle il n'a jamais osé en montrer un seul,--ignorant
alors ce qu'il n'a su que trop tard, combien les femmes sont sensibles
à ce langage, et combien ont été mises à mal par des vers de treize
pieds avec des rimes insuffisantes ou douteuses et vides de toute
pensée.

J'entends par poète qu'il était doué de deux ou trois sens exquis
perfectionnés par l'étude et la contemplation de la nature, peut-être
aussi aux dépens des autres sens moins développés et moins
exercés,--grâce auxquels il voyait, il entendait, il respirait dans
les champs, dans les bois, au bord des rivières et des ruisseaux, sur
les plages de la mer, des magnificences, des harmonies, des parfums et
des ivresses inconnus aux autres humains;--presque semblable à cet
homme d'un conte de fée qui voyait et entendait l'herbe pousser.--Il
jouissait tant de la vue et de l'odeur de l'aubépine, qu'il n'avait
jamais consenti à appeler avec les savants _cratægus oxyacantha_,
qu'il en aimait même les épines.--Il avait tout d'abord deviné ou
senti qu'une violette est d'une aussi riche couleur qu'une améthyste
et a, de plus que l'améthyste, le parfum et la vie.--Il se sentait
appelé par préférence et invité aux fêtes perpétuelles que donne la
nature;--il ressemblait à ce saint dont je me reproche d'avoir oublié
le nom et qui disait: «Mes maîtres ont été les chênes, les hêtres et
les bouleaux; je ne sais rien que ce qu'ils m'ont appris, et cependant
je sais beaucoup de choses!» et à cet autre, saint François d'Assise,
qui comprenait le langage des oiseaux et causait avec eux. Il ne
considérait comme beau et grand que ce qui était en réalité beau et
grand,--ne se laissant influencer ni par les engouements ni par la
mode. Il savait que la nature ne produit par siècle que quelques
douzaines d'hommes de bon sens, de grand coeur, de grand esprit, qu'il
lui faut distribuer et éparpiller dans le monde entier,--si bien qu'on
n'a que peu de chance de les rencontrer,--au milieu des esprits faux
ou faussés des fats, des sots, des mauvais, des vulgaires,--et à
ceux-là il ne se résignait pas.--S'il mettait au nombre des grands et
vrais plaisirs une conversation intelligente à coeur ouvert, à esprit
déboutonné, il ne supportait pas l'échange de phrases vides, apprises
par coeur, les mots soufflés et creux, les «potins», les bavardages.
Il avait réuni sur trois planches les génies et les grands esprits de
tous les temps et de tous les pays,--toujours prêts à lui tenir bonne
et saine compagnie.--Il n'avait nulle envie de paraître, et nulle
envie surtout de paraître riche,--ce qui est déjà presque une fortune;
au point de vue de l'argent, il se contentait d'avoir de quoi
satisfaire les vrais et naturels besoins, y compris le plus impérieux
peut-être, avoir de quoi donner.

Il n'ambitionnait aucun rang, honneur ni dignité; il ne s'était pas
mis sur l'échelle, gravissant, ou s'efforçant de gravir chaque échelon
en en faisant tomber un autre;--il s'était tapi seul, isolé en son
coin;--il n'avait jamais voulu être rien dans rien, il n'était même
pas gendelettre.--Il s'était maintenu fidèle à ses deux devises, à ses
deux cachets: [Grec: Autotatos] (toujours et tout à fait moi-même), et
«Je ne crains que ceux que j'aime»! aimant peu de gens, mais les
aimant beaucoup et sincèrement;--heureux d'aimer ses enfants et ses
petits-enfants, sans en exiger, ni peut-être en espérer de
retour;--considérant que c'est déjà un grand bonheur d'aimer,--et ne
leur demandant que de les voir heureux, en s'efforçant d'être pour
quelque chose dans ce bonheur,--comme un cerisier, qui semble si
satisfait de voir les oiseaux et les enfants manger ses cerises, qu'il
n'hésite pas à refleurir à la saison suivante et à produire de
nouvelles cerises qu'il leur a fait espérer et comme promises. Il
n'était donc pas à plaindre et ne se plaignait pas.

Mais revenons à mon académicien et à mes chrysanthèmes.

Ah! mon ami l'académicien, si j'avais le grand plaisir de te voir ici,
chez moi, dans cette humble et pauvre masure si richement revêtue de
rosiers, de jasmins et de passiflores,--je te montrerais mes
chrysanthèmes en leurs grands épanouissements; tu en verrais de toutes
les couleurs:--blanc, rose, violet, amarante, cramoisi, jaune, orange,
lilas et panaché de ces diverses couleurs,--et exhalant cette odeur
particulière que j'appellerai odeur d'automne; puis, comme tu serais
honteux de lire dans _votre_ Dictionnaire, dont tu es solidaire et
responsable pour ta part:

Je copie:

«CHRYSANTHÈME.--Substantif _masculin_, plante que l'on cultive dans
les jardins à cause de ses belles fleurs JAUNES.»

C'est l'étymologie qui vous a égarés--[Grec: chrysos] et [Grec:
anthos]--fleur d'or;--mais alors comment ce respect de l'étymologie
vous a-t-il permis de faire de ce nom un substantif _masculin_?

Quand vous dites:

_Un_ chrysanthème,

Moi qui respecte aussi l'étymologie, j'entends:

_Un_ fleur d'or.

Pendant que nous sommes au jardin,--permets-moi une autre observation,
toujours à propos de _votre_ Dictionnaire.

Regarde cette fleur tardive épanouie sur une plante paresseuse,--car
c'est l'été qu'elle se montre d'ordinaire.

    _... Ces jolis bleuets que, pour mettre en couronne,
    Les filles vont chercher au sein des blés jaunis._

Pourquoi les appelez-vous _bluets_? tout en disant:

«Sorte de centaurée qu'on appelle _bluet_ à cause de sa couleur
bleue.»

Le bleuet--la fleur bleue par excellence! qui vous empêche alors
d'appeler la rose roé? le _rouge-gorge_, ruge ou roge-gorge?

N'était-ce pas déjà trop d'avoir laissé les étincelles bleues devenir
des _bluettes_, que, pour mon compte, je m'obstine à appeler
bleuettes.

Sortons, si tu veux, du jardin, mais ne sortons pas de _votre_
Dictionnaire?

Pourquoi appelez-vous _charcutier_ le marchand de _chair cuite_?
Pourquoi vous êtes-vous laissé imposer cette mauvaise prononciation
populaire?

Pourquoi ne pas dire simplement _chaircuitier_? ou alors pourquoi ne
dirait-on pas _bucher_ au lieu de _boucher_, _épcier_ au lieu
d'_épicier_, _chabonier_ au lieu de _charbonnier_, _frutier_ au lieu
de _fruitier_? Il y a, je le sais, des marchandes de pommes qui
prononcent comme cela, mais elles ne sont pas de l'Académie.

Je n'ai aucune objection à faire contre le mot _myrte_--comme vous
l'écrivez,--et, si j'ai l'habitude de l'écrire MYRTHE, c'est
simplement que je l'ai trouvé plus joli ainsi orthographié, l'ayant lu
dans de vieux livres, et notamment dans une histoire de chevalerie, où
un chevalier de la table ronde se présente vêtu entièrement de vert,
et sur son écu, de la même couleur, on lisait:

«Le verd est la couleur du _myrthe_ et du laurier.»

Je demanderai seulement pourquoi le nom de cette couleur, qu'on
écrivait autrefois avec un _d_ final, s'est écrit depuis et s'écrit
aujourd'hui par un _t_; ce qui ne va guère bien avec ses dérivés
_verdure_ et _verdoyant_.

Pourquoi a-t-on cessé d'écrire pri_m_temps (premier temps) pour écrire
pri_n_temps? sans compter qu'il y a aujourd'hui des gens qui écrivent
_printems_.

Pourquoi ne se contente-t-on plus, au mot _enfant_, d'ajouter un _s_
comme signe du pluriel;--quel avantage trouve-t-on à supprimer le _t_
et à écrire _enfans_?

Pourquoi alors, si cela est admis, n'écrirait-on pas, en pratiquant un
retranchement semblable, des abricos--des almanas,--et le pluriel de
_soleil_ serait _soleis_.

Au mot _un_, dans _votre_ Dictionnaire, vous indiquez, avec raison,
qu'on ajoute l'article devant _un_ quand on l'oppose à l'_autre_--l'un
et l'autre;--mais vous ne dites pas que c'est _seulement_ dans ce
cas--et quand il ne s'agit que de deux. Si bien qu'on prend
aujourd'hui--surtout dans les journaux--cet article précédant _un_
comme s'il était simplement euphonique;--on dit: «De trois voleurs,
_l'un_ s'est enfui, les deux autres ont été arrêtés,» tandis qu'on ne
devrait dire _l'un_ que s'il y avait seulement deux voleurs;--_l'un_
ne devrait se dire que par opposition à _l'autre_. C'est l'_alter_ des
Latins, qui ne se dit également qu'en parlant de deux.

Et si on peut dire _les uns_ et _les autres_, c'est lorsque vous
désignez une quantité quelconque,--mais divisée en deux parties dont
chacune devient une unité,--ce que vous négligez de dire.

Etc., etc., etc...

Peut-être me trouveras-tu un peu pointilleux,--c'est que je m'inquiète
de voir notre belle langue française menacée.

Saint François de Sales,--que j'ai choisi pour mon patron dans le ciel
et dont j'aurais été si heureux d'être l'ami sur la terre, cet homme
si sensé, si spirituel, si vrai, si indulgent, si charitable, si
humain, a dit à Philotée: «Défiez-vous de ces petites blandices et
muguetteries qu'on appelle innocentes et qui ne le sont pas
longtemps.»

De même il ne faut pas permettre qu'on prenne avec la langue française
même de petites libertés, et ce soin vous incombe surtout à vous
autres les académiciens,--vestales chargées d'entretenir et de
défendre le feu sacré, et n'oubliez pas qu'on enterrait vivante la
vestale qui le laissait éteindre, ne fût-ce qu'en s'endormant.

Longtemps--et peut-être encore un peu--la langue française a été la
seconde langue de tous les peuples, comme la France était leur seconde
patrie;--la pauvre France, tombée au pouvoir des incapables, des
avides, des fous et des coquins, est en train de ne plus être bientôt
une patrie, même pour nous.

Défendez au moins la langue contre l'invasion des barbares, et, si
vous craignez de n'élever contre les attaques des Tartares qu'une
impuissante muraille de porcelaine qui serait brisée comme une
tasse,--vous aurez au moins retardé le désastre en disant, comme
disaient les Anglais, lors de leur lutte désespérée contre Napoléon,
qui avait bien vu le défaut de leur cuirasse et les attaquait si
dangereusement pour eux par le blocus continental:

«Défendons-nous jusqu'à la mort; et, d'ailleurs, si l'Angleterre doit
périr, il vaut mieux que ce soit ce soir que ce matin.»

La danger qui menace la langue française--se compose de plusieurs
dangers:--la tribune politique, où les avocats, en majorité, ont
apporté la faconde creuse sans mesure et sans responsabilité du
palais;--les clubs, les réunions publiques, les conférences, où s'en
donnent à coeur joie les Démosthènes du ruisseau,--des ouvriers qui
ont adopté la profession «d'ouvriers sans ouvrage», récitent des
articles de journaux que ces journaux reproduisent et que d'autres
orateurs récitent à leur tour;--à la Chambre des députés, chaque
incident chaque «question» amène ses deux ou trois petits
barbarismes--les journaux eux-mêmes nécessairement improvisés--ce qui
est leur moindre défaut.

Ces nuées de sauterelles s'abattant sur le papier blanc, ces
innombrables phalanges d'écrivains ou mieux d'écriveurs, la plupart
illettrés encombrant le rez-de-chaussée des journaux et se hissant par
l'influence des journaux jusqu'aux libraires: le besoin pour ceux qui
se sentent incapables d'intéresser, s'efforçant d'étonner--«d'épater»,
comme on dit aujourd'hui,--la critique hostile ou complaisante
ou payée, engouement ou dénigrement;--les lecteurs dupes des
réclames de deux francs à dix francs la ligne qui vendent les
journaux aux libraires, lesquels annoncent la trente-septième, la
soixante-treizième édition des livres qu'ils publient souvent en
faisant payer le papier, l'impression et les annonces aux auteurs.

Ajoutons la mode d'emprunter à la langue anglaise une foule de mots
non seulement pour la chasse, la pêche, l'équitation, le canotage,
tous les exercices,--mais encore pour les jeux et pour «le monde» une
assemblée, etc., _select_--_high life_--_lunch_--_five o'clock_.

Tout conspire contre notre belle langue française, que presque seuls
parlent aujourd'hui correctement et noblement les étrangers qui l'ont
apprise par la lecture des écrivains du siècle dit de Louis XIV--et du
dix-huitième siècle.

Pourquoi l'Académie ne publierait-elle pas mensuellement des cahiers
de critique sérieuse, de bonne foi, où elle lutterait peut-être avec
autorité contre le mauvais goût et la décadence.

Après avoir dit les dangers, je crois devoir aussi réduire les
craintes à leur proportion réelle.

La phalange naturaliste, intransigeante, documentaire d'aujourd'hui,
n'est qu'une imitation avec grossissement, comme disent les
photographes, de la phalange romantique de 1830.

Il y avait alors dans cette armée une quinzaine d'hommes de
talent--dont huit ou dix sont restés et resteront--le reste a disparu.

Où sont Petrus Borel, _le licanthrope_, et Bouchardy, _au coeur de
salpêtre_?

Ils sont où ira bientôt la foule à la suite des documentaires,
naturalistes, etc.,--dont trois, disons quatre pour être gracieux,
survivront à la mode.

Avec cette différence cependant que--vu le grossissement--la foule, la
tourbe à la suite des romantiques se composait de fous, et que celle à
la suite des documentaires se compose d'enragés.

Nous venons d'en voir une triste et odieuse preuve dans un procès
récent dont j'ai déjà dit quelques mots et dont je vais reparler tout
à l'heure.

Parmi les écrivains, surtout parmi les contemporains, quelques-uns
joignent à un véritable talent--la manière de s'en servir, de le
mettre en valeur.--Quelquefois même ce don complète ou remplace même
le talent à un certain degré.

Décidés à arriver, ne se contentant pas du rêve démodé de la
«postérité», ils se font une petite armée qu'ils payent de promesses
magnifiques; s'ils marchent à la tête, c'est pour enfoncer les
portes, pour préparer le festin auquel tous auront part;--pour une
armée en campagne, il faut un drapeau et une devise.

Saint-simonisme--romantisme, naturalisme, etc.,--il en est
de même pour la politique, démocratie, intransigeance,
irréconciliabilité--possibilisme, anarchie, etc.

Je compare les uns et les autres à des aéronautes qui ont besoin
d'aides pour s'élever,--ceux-ci cousent le ballon et fabriquent la
nacelle,--d'autres, et c'est le plus grand nombre, s'essoufflent à le
gonfler. Ah! comme vous soufflez bien! quel génie! c'est vous qui
faites tout!--encore un peu de courage et _nous_ allons monter pour le
moins à la lune. La nacelle est un peu petite, mais l'aéronaute dit en
confidence à chacun de ses ouvriers qu'il compte n'emmener que le
choix, les meilleurs, et qu'il est naturellement un des choisis;--tous
se cramponnent aux cordes qui retiennent le ballon, et, tout à coup,
l'aéronaute monte dans la nacelle, s'installe, et, tout à coup, crie:
Je vais vous préparer les logements Lâchez tout!

On lâche les cordes, il s'élève et plane, laissant ses aides
stupéfaits, ahuris, essoufflés avec les bouts des cordes dans les
mains.

Il est une question assez difficile à résoudre: Est-ce la société qui
agit sur la littérature? Est-ce la littérature qui agit sur la
société?--Je crois que l'influence est mutuelle et réciproque--et
qu'il n'y a pas plus de mauvais goût et de décadence à écrire certains
volumes, qu'il n'y en a à les lire.--Encore un souvenir du collège; te
rappelles-tu une certaine lettre de Sénèque à Lucilius? «En certain
temps, dit-il, la façon de parler et d'écrire se corrompt,--l'enflure
devient à la mode, _inflata oratio viget_;--il y a un vieux proverbe
grec qui dit: «On a toujours parlé comme on a vécu, _talis oratio
qualis vita_.--L'esprit dégoûté des choses ordinaires, affecte de
s'exprimer d'une nouvelle façon; il va chercher des mots hors d'usage,
il en invente ou change le sens de ceux usités ou en emprunte à une
langue inconnue. Partout où vous verrez prendre goût à un langage
corrompu, soyez certain que les moeurs y suivent une mauvaise
pente--_a recto descivisse_.» Ainsi parle Sénèque.

Dans «l'affaire» Chambige, un avocat a fortement tonné contre la
littérature contemporaine; le ministère public,--autre avocat, en vue
peut-être de se rendre les journaux favorables et de leur subtiliser,
extorquer un «bon article», a pris la défense de cette littérature,
du «grand Balzac» et de ses «continuateurs».

Ah! oui,--Balzac! parlons-en de Balzac.

On dit aujourd'hui «le grand Balzac», et, de son vivant, pendant la
lutte qui l'a tué si jeune et en plein talent, on le discutait, on le
contestait, on le niait, on le vilipendait.

Il faut ici rappeler l'Auvergnat qui se plaint à son gargotier de
trouver un soulier d'enfant dans la soupe.

Balzac,--les livres de Balzac, ce n'était pas que ce fût sale,--mais
«ils tenaient de la place», une place que chacun de ses impuissants
détracteurs pensait pouvoir occuper, si Balzac ne l'eût usurpée.

Balzac!

J'ai été le seul alors à dire et à imprimer:

«L'Académie de notre temps veut avoir aussi son Molière à ne pas
nommer.»


Deux procès simultanés ont excité singulièrement des intérêts
différents.

Prado était un voleur, un assassin, un scélérat de profession;--il
était accusé d'avoir assassiné une fille publique pour lui voler ses
diamants;--il le niait avec une invincible obstination, beaucoup
d'adresse, de sang-froid, je dirai presque de talent,--malgré
beaucoup de faits, on peut dire de preuves à l'appui de
l'accusation.--Pour mon compte, je crois qu'il a assassiné Marie
Aguettant; mais je ne sais si j'aurais osé le condamner à mort--faute
d'une de ces preuves auxquelles l'accusé n'a plus rien à répondre et
qui lui arrachent soit un aveu, soit un silence équivalent à un aveu.

Si je le crois coupable,--ce n'est pas sur les preuves avancées par
l'accusation, quelque graves et vraisemblables qu'elles soient; c'est
sur sa défense même si habile, si adroite, si troublante; c'est une
plaidoirie d'un avocat très fort, et si son avocat avait assassiné
Marie Aguettant, et, si Prado avait été le défenseur--peut-être
l'accusé eût été acquitté ou eût obtenu des circonstances
atténuantes.--Mais cette défense est une plaidoirie d'avocat; pas un
cri, pas une phrase, pas un mot d'innocent.

--Prado a été condamné à mort, quoique son avocat dît, dans son
plaidoyer--qu'il ne croyait guère à la légitimité de la peine de mort
prononcée par la loi et la société.

L'autre était plus qu'un scélérat, c'est un monstre et un lâche.

Il a assassiné une honnête femme, mère de famille. Il prétend, contre
toute vraisemblance, que lui et elle voulaient mourir ensemble; il
l'avait tuée d'une main ferme, de deux coups de pistolet--et
qu'ensuite lui-même, avec quatre balles restées dans le pistolet et
vingt-deux balles dans la poche, il s'était contenté d'une blessure
ridicule, laissant sur un lit le cadavre nu jusqu'au-dessus de la
ceinture. Non seulement il avouait le crime,--mais il s'en vantait
comme d'une action admirable, sublime.--Il a fait venir de Paris le
bâtonnier de l'ordre des avocats,--chargé de déshonorer sa victime, et
qui s'en est acquitté de son mieux.

Un gamin de lettres est venu à l'audience le glorifier, sans que le
président ait fait jeter le gamin à la porte du prétoire.

Le ministère public n'a pas osé requérir la peine de mort, dans la
crainte de venir en aide à une vieille rengaine, à une vieille
rouerie, à une vieille «ficelle» de la défense: «L'accusé aime mieux
la mort que le bagne.» L'avocat général n'a pas osé parce qu'il
courait le risque, en demandant la mort de ce monstre, de provoquer un
acquittement. Dans ce crime, que toutes les circonstances rendaient
plus horrible, le jury a trouvé des circonstances atténuantes, et M.
Chambige en est quitte pour sept ans de travaux forcés.

Le lendemain de la condamnation, ses amis «littéraires» ont voulu
avoir leur part dans la notoriété, dans la gloire de M. Chambige, et
un d'eux a vu une occasion de célébrité et de bénéfices, en faisant
annoncer dans les journaux un livre dédié au condamné!--espérant que
ça se vendrait bien et aurait trente-sept éditions comme tant
d'autres.

Comment le ministère public eût-il dû risquer un acquittement qui
n'eût guère été plus scandaleux que la peine dérisoire--dont ce lâche,
que son avocat avait dit «préférer la mort au bagne,»--se donne bien
de garde d'appeler et se trouve satisfait!--comment l'avocat général
n'a-t-il pas dit:

«Chambige, je requiers contre vous la peine de mort.--Soyez heureux
que la loi et la justice vous débarrassent d'une vie désormais
honteuse et misérable, d'une vie que, en admettant la fable dont vous
avez accru votre crime, vous deviez à la morte, et que vous avez tenté
par tous les moyens de lui escroquer.»


Cet avocat n'osait pas demander la peine capitale dans la crainte d'un
acquittement pour un crime monstrueux commis par un homme ne méritant
aucune pitié.

Cet autre avocat,--également ministère public, demandant et obtenant
la mort de l'accusé, mais disant qu'il n'est pas certain que la
société ait le droit de tuer--me font voir--une fois de plus--qu'il
est des absurdités, des bêtises qui ont la vie bien dure et qu'il faut
tuer plusieurs fois.

Aux mêmes insanités, je ne puis faire que les mêmes réponses;--mais je
commencerai par dire:

A soutenir l'abolition de la peine de mort, on peut se laisser
entraîner sans une conviction bien entière, parce que cette plaidoirie
est féconde en phrases brillantes, faciles et toutes faites,--parce
qu'elle a un air généreux, libéral, humain.

Pour soutenir l'avis contraire qu'on aimerait peut-être mieux ne pas
avoir, et dont la popularité et le succès sont beaucoup moins
certains, il faut être bien complètement, bien résolument de cet avis.

Il est curieux de remarquer que les plus ardents adversaires de la
peine de mort sont des gens qui, en même temps, s'efforcent de
réhabiliter Robespierre, Danton, Fouquier-Tinville, Carrier, Marat,
etc., etc., puis d'excuser d'abord et d'expliquer ensuite et de
glorifier _la Terreur_, la guillotine permanente, les mitraillades de
Lyon, les noyades de Nantes, la Commune, etc.

Les adversaires de la peine de mort se fondent sur deux arguments que
voici:

1º «L'échafaud est inutile;--l'échafaud n'effraye pas les assassins.»

Qu'en savez-vous? Vous savez qu'un homme n'a pas été arrêté par
crainte de l'échafaud; mais, si un homme, dix hommes ont subi cette
crainte salutaire, iront-ils vous dire: «Mon bon monsieur, j'étais
tourmenté d'un âpre désir de tuer mon ennemi et d'assassiner un homme
riche qu'on ne pouvait dépouiller autrement, mais j'ai reculé devant
l'idée de la guillotine.»

Admettons un moment que la peine de mort n'empêche pas l'assassinat,
vous supprimez la peine de mort; mais que faites-vous des assassins?
Vous leur infligez les travaux forcés.--Mais, si la crainte de la plus
forte peine a été inefficace, pensez-vous que la crainte d'une peine
moindre serait plus puissante?

Non; alors supprimons les travaux forcés.

De même pour l'emprisonnement--et nous descendrons toujours jusqu'à ce
que nous ayons une peine homéopathique à la trois centième relative.

Mais heureusement que votre raisonnement ne vaut rien; car il
conduirait à ce raisonnement terrible:

La peine de mort est impuissante; il faut donc ne pas diminuer la
peine, mais l'augmenter jusqu'à ce qu'on obtienne un résultat;--alors
il faut recourir aux supplices, à la torture, aux membres rompus, à
l'écartellement: est-ce là ce que vous voulez?--C'est cependant ce que
vous demandez--en disant la peine de mort inefficace, c'est-à-dire
insuffisante.

Dans le crime, comme dans toutes les autres circonstances, l'homme, à
son insu parfois, fait un calcul des peines et des plaisirs;--on ne
veut pas payer trop cher:--tel jouera un an de sa liberté contre la
chance de s'approprier cent francs, qui reculera s'il ne peut prendre
que dix sous en encourant la même peine, ou s'il doit jouer deux ans
contre la capture de cent francs.

Il y a des voleurs qui ne volent jamais la nuit, quoiqu'ils aient
moins chance d'être pris qu'en volant le jour, parce qu'ils ne veulent
risquer qu'une certaine peine, et ne pas trop mettre au jeu.

Ces assassins sont une bande à part,--devenue plus nombreuse depuis
qu'ils ne jouent plus contre l'échafaud, mais seulement contre
certaines chances aléatoires de l'échafaud--depuis qu'on rend des
points aux assassins.

2º Argument.

«La société n'a pas le droit de tuer un homme, elle ferait dans ce cas
ce qu'elle reproche au criminel d'avoir fait.»

Il y a cependant une certaine nuance sur laquelle j'appelle votre
attention.--La société tue un homme parce qu'il en a tué un--et aussi
pour l'empêcher d'en tuer d'autres, et aussi pour faire savoir à ceux
qui seraient tentés de l'imiter qu'ils jouent leur tête, et aussi pour
rassurer la société justement alarmée.

La société tue un homme parce qu'il en a tué un autre, l'assassin a
tué un homme parce qu'il avait une montre.

L'homme attaqué par un assassin a-t-il le droit de le tuer pour se
défendre?

C'est ce droit de se défendre que l'individu transmet à la société, et
le transmet diminué de tout ce que la passion, la peur, la colère
pourraient y ajouter d'arbitraire et d'excessif.

Mais, si la société avoue qu'elle est impuissante à protéger ses
membres contre l'assassinat, elle rend à chaque individu la délégation
qu'il lui a faite,--chacun rentre en possession de sa défense
personnelle;--de là nécessairement, la vendetta, la loi de Lynch, le
revolver et le tomahawk.

Qu'aurait-on dit et fait à M. Grille, si, voyant que l'assassin et le
calomniateur de sa femme n'est pas condamné à mort, l'y avait condamné
lui-même en lui brûlant la cervelle à l'audience?--Ce n'est certes pas
moi qui l'aurait blâmé.

Vous trouvez que tuer un homme est horrible,--moi aussi.

Que tuer un homme, fût-il un scélérat, c'est encore fort triste.

C'est mon avis.

Que la guillotine est un objet hideux.

Je le pense comme vous.

Que l'office de bourreau et le bourreau lui-même sont ignobles et
répugnants.

Rien n'est plus clair.

Qu'il serait à désirer qu'on ne tuât plus personne, qu'on brûlât la
guillotine.

Nul au monde ne le désire plus sincèrement et plus vivement que moi.

En un mot qu'on supprimât la peine de mort.

Je vous défie d'y applaudir plus que moi.

Supprimons donc la peine de mort, mais que messieurs les assassins
commencent.

La peine de mort, grâce aux phrases dues à la sympathie qu'il est de
mode d'afficher pour les scélérats,--grâce aux faiblesses et à la
sottise des jurés, n'existe déjà plus que très exceptionnellement pour
quelques assassins, empoisonneurs, incendiaires, parricides,
etc.;--mais elle subsiste et elle subsistera pour ceux qui laissent
voir des chaînes de montre, pour ceux qui passeront pour avoir de
vieux louis enfouis; elle subsistera pour la pauvre fille qui refuse
d'épouser un mauvais sujet auquel elle aura inspiré une fantaisie.

La peine de mort n'existera plus pour les criminels, elle sera
réservée exclusivement aux innocents.




KLMPRSK

    Un jour le Bon Dieu s'éveillant.
    Fut pour nous assez bienveillant.


La mode, qui exerce un despotisme si invincible est en même temps si
mobile, que, si elle inquiète à juste titre ceux qu'elle adopte, elle
ne doit pas décourager ceux qu'elle néglige et semble dédaigner, et
qui peuvent avoir leur tour demain; elle est si changeante, qu'elle a
fini par s'ennuyer d'elle-même, se trouve vieillie, ne se croit plus
elle-même à la mode, change de nom, et se fait aujourd'hui appeler le
«chic».

Aussi ai-je hésité, dans la crainte d'effaroucher les lecteurs, à
rappeler ces deux vers de Béranger, si admiré, si loué pendant un
temps, et aujourd'hui si dédaigné, si oublié avec une égale injustice
et une semblable exagération. Mais cette épigraphe convenait si bien
à la petite histoire que je vais raconter, elle m'est si bien venue
d'elle-même sous la plume, que je me suis risqué et résigné.

On aimerait à se représenter l'Être suprême invisible et senti dans
tout, sans qu'on osât lui donner une forme et une figure, aimant,
protégeant, réglant d'un égal et paternel amour son oeuvre tout
entière, tout ce qu'il a créé,--tout ce que nous voyons et tout ce qui
est au delà de ce que nous voyons, les mondes infinis et un grain de
poussière--les soleils et les lucioles--les mers et la goutte de
rosée--l'homme et les insectes microscopiques, rien n'étant grand ni
petit aux regards de cette souveraine et divine intelligence.

Malheureusement, la Bible, que nous sommes obligés de croire, nous le
montre autrement.--Pendant plusieurs siècles, selon les saintes
écritures, Dieu s'est presque exclusivement consacré au petit peuple
hébreux qu'il a appelé «son peuple» par préférence et excellence, et
dont il a été le Dieu particulier et confisqué, lui sacrifiant le
grand peuple Égyptien et tous les peuples ses voisins, dans cette
terre qu'il lui avait «promise», et où il l'avait conduit sans se
décourager, quoiqu'il dit lui-même à Moïse: «Décidément, ce peuple a
la tête trop dure» (Duræ cervicis; _Exode, XXXII, 9_. Ce qui est
répété dans le _Deutéronome, IX, 13_.)--Il alla jusqu'à lui envoyer
son fils, par une préférence extraordinaire, et, je dirai même,
difficile à comprendre--et, ce fils, ils le crucifièrent.

Je me croyais donc fondé à croire Jéhovah moins jeune, et guéri à
jamais d'un pareil engouement et remonté chez lui, à cette hauteur
d'où sont égales les montagnes et les taupinières, les chênes et les
brins d'herbe, les éléphants et les fourmis.

Lorsque je trouvai par hasard en flânant sur les quais de Paris un
vieux petit volume recouvert de parchemin jauni, qui m'obligea à
penser autrement.

Oh! les bonnes flâneries sur les quais de Paris, à fouiller sur les
parapets les boîtes des bouquinistes!

A vrai dire, depuis si longtemps que j'ai quitté Paris, c'est la seule
chose que j'aie jamais regrettée--de cette ville, que Victor Hugo a
appelée la «ville lumière», prenant naïvement pour une lumière la
lueur rouge de l'incendie.

Voici ce que raconte ce _bouquin_:

«La terre, dit un jour Jéhovah, ce monde, un des moindres du nombre
infini que j'ai créés, me donne plus de soucis que tous les
autres.--J'avais de mon mieux, et assez bien je puis le dire sans
vanité, organisé les choses, pour que la courte existence des
habitants de la terre fût très supportable et même assez heureuse;
mais tous leurs efforts tendent à déranger l'ordre que j'ai établi, à
inventer des maladies du corps et de l'esprit, à se créer des
ambitions absurdes, des désirs irréalisables, des chagrins et des maux
de tous genres, tant les uns contre les autres, que chacun contre
soi-même, et je n'entends monter que des plaintes, des récriminations
contre le sort, contre la vie, contre moi-même.

»Je veux faire encore un essai;--mais, par le Styx, ce sera le
dernier!--Je vais tenter de rendre un peuple heureux et de lui donner
tout ce qu'il peut raisonnablement désirer, et même un peu au delà.»

Il prit un peuple, le plaça dans une contrée située de la façon la
plus avantageuse, entre des mers--un climat tempéré, un sol fertile;
puis il doua les femmes non seulement d'une beauté suffisante, mais
encore d'une grâce particulière et d'un charme spécial;--il doua les
hommes de bravoure et d'un certain esprit qui n'est pas précisément
«la raison ornée et armée», mais d'une autre espèce plus pratique,
plus agréable, peut-être plus capable de distraire et d'amuser:--il
leur donna surtout la gaieté. La gaieté! cette santé de l'esprit, ce
soleil qui colore la vie de teintes si riantes, qui rend les maux
légers; il leur donna le rire, le seul avantage bien constaté que
l'homme ait sur le singe.

Il leur expliqua que la monarchie est l'image du gouvernement paternel
et fait d'un peuple une famille, puis il leur choisit lui-même une
succession de rois aimant tendrement le peuple.

Mais de ces rois ils assassinèrent le premier, ils décapitèrent le
second et forcèrent le troisième à s'en aller, après avoir échappé six
fois aux couteaux et aux pistolets, aux cris de «Vive la liberté!»

«La liberté! dit Jéhovah, c'est un aliment de trop haut goût et de
trop difficile digestion et assimilation pour vos faibles estomacs.
Vous en avez eu jusqu'ici plus que vous n'en pouvez supporter; vous
n'êtes pas des esclaves aspirant à briser leurs chaînes, vous êtes des
domestiques capricieux aimant à changer de maîtres.--Eh bien, je vais
vous satisfaire,--je vais vous mettre en République;--vous aurez alors
quelques douzaines de maîtres, de tyrans, dont vous changerez tous
les dimanches.

«Puis je ne m'occupe plus de vous--débrouillez-vous. Je vous défends
même d'écrire sur vos pièces de cent sous que je vous protège
particulièrement, parce que désormais cela ne sera plus vrai.»

A ceux-là il n'envoya pas son fils, peut-être ne l'osa-t-il pas.

Et il fit comme il l'avait dit.

Et ce peuple se mit à ne plus labourer la terre si fertile qui lui
avait été donnée.

Tout le monde voulut être médecin, avocat, notaire, homme politique,
ministre, président de la République. La gaieté disparut; il ne crut
plus à Dieu, mais il crut à tel ou tel avocat, à tel ou tel général, à
tel ou tel déclassé, à tel ou tel fruit sec.

Il nomma pour le gouverner des hommes dont il exigea des promesses
impossibles à réaliser,--qui ne seraient pas restés trois jours au
pouvoir s'ils avaient tenté de tenir leur parole, et qui, ne la tenant
pas, étaient renversés au bout de huit jours. Ce peuple, qui avait été
longtemps un objet d'envie et de respect, devint un objet de pitié et
de dérision;--au drapeau blanc, il substitua le drapeau tricolore,
puis le drapeau rouge, puis le drapeau noir;--il déclara _la_
république _une et indivisible_, et se partagea en cent hordes ou
meutes sous différents noms, si bien que leur vrai drapeau, celui qui
eût convenu à cette situation, eût été la culotte d'Arlequin.

On gaspilla, on vola, on assassina; on fit, sinon des vertus, du moins
des titres de gloire et de popularité, de tout ce qui autrefois
déshonorait.

Au milieu de la foule, il se trouva par hasard un homme un peu
bizarre, ami du vrai, du juste, du grand et du beau,--spectateur
désintéressé, n'ayant envie de rien, ne voulant rien être dans
rien;--il n'était guère écouté et choquait beaucoup de gens par les
vérités qu'il émettait de temps en temps;--on ne disait jamais de lui:
«Il a raison, aujourd'hui»;--mais on a dû souvent dire: «Comme il
avait raison, il y a dix ans, il y a vingt ans!» Son faible, sa
marotte, sa manie était de chercher patiemment des vérités;--puis,
quand il en avait trouvé une, de l'éplucher, de la décortiquer, de la
«décaper», de la nettoyer, de la fourbir, de la frotter, de la faire
luire, en la réduisant à la plus simple, plus intelligible et plus
brève expression.

Puis, quand il en avait rassemblé quelques-unes, de leur donner la
volée comme à un essaim de libellules échappées de leurs chrysalides.

Non seulement on ne lui en savait aucun gré, mais beaucoup s'en
ennuyèrent, s'en offensèrent et lui voulaient du mal;--il s'en
affligeait quelque peu, parce que cette indifférence ou cette
malveillance l'empêchaient de faire le bien qu'il aurait voulu
faire,--et il ressemblait à cet autre homme qui avait gagé de vendre
sur un pont des louis d'or à trois sous la pièce, et auquel on n'en
acheta pas un; ce qui lui fit gagner son pari. Cependant, comme cette
malveillance allait jusqu'à la haine, il imagina de mettre à l'avenir
ce qu'il avait à dire sous un nom d'emprunt qui ne serait pas
compromis comme le sien, et permettrait peut-être de voir accepter et
adopter quelques-unes des vérités qu'il croyait utiles.

Il pensa un moment à prendre pour _gérant responsable_ le grand
philosophe Koung-fou-Tsé que les jésuites ont appelé Confucius--mais
on était habitué à ne pas prendre les Chinois au sérieux, la Chine
n'était pas à la mode, et lui-même avait plus d'une fois parlé de ce
grand homme avec admiration; ce qui aurait fait soupçonner
l'expédient.

Un jour qu'il avait amassé un certain nombre d'aphorismes, d'axiomes
plus hardis encore que de coutume, il jugea que, pour échapper à
l'indignation et au mépris, il était temps de mettre son idée à
exécution.

En effet.

C'était un chapelet assez dangereux.

Par exemple.

Deux et deux font quatre.

La prétendue république n'est pas un but, c'est une échelle.

La partie est toujours moins grande que le tout.

On attaque les abus non pour les détruire, mais pour s'en emparer et
en jouir.

Le plus court chemin d'un point à un autre est la ligne droite.

Les avocats s'intitulent les «défenseurs de la veuve et de
l'orphelin»;--mais la veuve et l'orphelin n'auraient pas besoin d'eux,
s'il n'y avait toujours en face de leur défenseur un autre avocat qui
y oblige.

Un nombre, quel qu'il soit, est toujours pair ou impair.

L'avocat, après dix ans d'exercice de sa profession, ayant plaidé dans
toutes les questions le pour et le contre, n'a plus aucun discernement
du juste ni du vrai--et est tout à fait incapable de prendre part aux
affaires publiques.

La liberté de chacun a pour limite la liberté des autres.

Cinq et quatre font neuf, ôté deux reste sept, etc., etc., etc., et
autres paradoxes vrais peut-être, mais étranges, choquants, n'ayant
nulle chance d'être acceptés.--C'était plus que n'en pouvait supporter
la patience de ses concitoyens.

Il se décida à ne publier de pareilles hardiesses que sous le nom du
«philosophe».

    KLMPRSK

Cette publication n'excita pas autant qu'il l'avait craint
l'indignation générale,--à cause de la situation du gouvernement; le
Président trônait depuis trois ans, le ministère depuis trois
mois.--C'était un assez rare exemple de longévité.--Un parti s'était
formé de tous les partis aussi ennemis entre eux pour le moins qu'ils
l'étaient du parti au pouvoir, mais pour le moment d'accord sur ce
point, qu'il fallait le renverser et rendre la place libre,--chacun à
part soi, espérant jouer ses alliés et s'emparer de la place.

Ce qui, dans les idées émises par _Klmprsk_, concernait la république,
reçu avec colère et haine par les uns, était accepté par les autres,
qui ne l'appliquaient qu'à leurs adversaires.

On en parla beaucoup, on questionna l'écrivain; il prit des airs
réservés et mystérieux, répondit qu'il avait juré de ne pas trahir
_Klmprsk_--qu'à la moindre indiscrétion, cesserait toutes relations
avec lui--puis il s'en alla à la campagne, et de là, croit-on, à
l'étranger, mais, en tout cas, disparut tout à fait.

Mais, se demandait-on, quel est ce _Klmprsk_? Les uns disaient: «C'est
un diplomate!»--les autres, c'est un général ou un ancien
ministre,--en tout cas, un homme supérieur. Mais quel nom! comment ça
se prononce-t-il? Quelqu'un s'avisa de donner à chaque lettre le nom
dont on l'appelle et cela produisit:

_Kaelempeereska_--mais c'était encore long et difficile. Une personne
plus pratique rappela ce qu'avait fait autrefois un musicien
compositeur allemand qui avait beaucoup de talent, mais un nom si
hérissé de consonnes, si impossible à prononcer, qu'il n'y avait pas
moyen d'en faire un nom répété par la foule et célèbre;--il avait
imaginé, au-dessous de son nom, d'ajouter entre parenthèses:
prononcez: _Guillaume_.

Eh bien, Klmprsk--se prononcera GUSTAVE.

Ce logogriphe avait occupé l'attention pendant une semaine.--Quelques
individus s'étaient fait une position dans certains salons en
affectant des airs discrets comme s'ils en avaient su sur Klmprsk plus
qu'ils n'en voulaient dire.

La mode s'en empara,--les femmes portèrent des manches et des
tournures à la _Gustave_.

En même temps, on créa un petit journal--et on fit jouer un vaudeville
sous ce titre:

    KLMPRSK

    _Prononcez Gustave_

Le journal, dont les collaborateurs étaient soupçonnés de ne pas être
étrangers au vaudeville, répandit le bruit que le ministère avait
exigé des suppressions et des modifications.--C'était un attentat à la
liberté de la presse et cela devait amener du bruit; aussi la police
meubla la salle d'un nombre respectable de ses agents, ce qui provoqua
ce qu'elle voulait empêcher. On applaudit la pièce à tout rompre. Les
sifflets risqués par la police firent applaudir jusqu'au délire. On
cria: «Vive Gustave!» et «A bas le ministère! A bas le président!»

Ce journal rendit un compte enthousiaste de l'oeuvre; un journal
appartenant au pouvoir «actuel», comme il avait appartenu au pouvoir
précédent, tout prêt à se livrer à ses successeurs, écrivit:

«Ce nom ridicule que vous acclamez, ce nom de _Klmprsk_ que vous
prononcez arbitrairement _Gustave_, nous le prononçons _Jocrisse_.»

Le premier journal répliqua: «Il vous plaît de donner un nom au héros
du jour et, en bon parrain, vous lui donnez le vôtre.»

Le journal officiel, offensé, envoya treize témoins demandant une
réparation,--l'offenseur leur opposa treize témoins qui rédigèrent et
publièrent des procès-verbaux, de sorte que vingt-six individus
bénéficièrent de la publicité qui leur avait échappé jusque-là et
eurent leur part de la gloire des combattants. Le duel fut ainsi
annoncé comme une pièce de théâtre,--contrairement à l'usage ancien
qui aurait blâmé comme du plus mauvais goût que combattants et témoins
ne gardassent pas le silence complet sur ce genre d'affaires; le
combat dura une heure et demie:--il y eut trente-deux reprises; il est
vrai que les adversaires se contentèrent de battre l'air de leurs
flamberges à quatre longueurs de la lame;--un cependant, s'étant
imprudemment rapproché, reçut un coup sur les doigts.--Les vingt-six
témoins arrêtèrent le duel,--douze médecins qu'ils avaient amenés
déclarèrent que le blessé ne pouvait continuer sans se trouver dans un
état d'infériorité,--on déclara l'honneur satisfait.--Le blessé, qui
était le rédacteur du _Klmprsk_, soupçonné d'être l'auteur du
vaudeville, rentra en ville le bras en écharpe et se montra ainsi au
théâtre le soir.--Les deux journaux publièrent un nouveau
procès-verbal du duel rendant hommage à la bravoure, à l'intrépidité
des deux adversaires,--signé des vingt-six témoins et des douze
médecins. Le public qui, chaque soir, encombrait le théâtre pour aller
applaudir le vaudeville et crier: _Vive Gustave! Conspuez le
ministère! Conspuez le président!_--fit une ovation au blessé, accusa
le ministère d'être intervenu sans nécessité et d'avoir aggravé ainsi
son premier crime d'attentat à la liberté de la presse.

Le nombre des abonnés du _Gustave_ se décupla en trois jours;--le
ministère fit éplucher le journal, un substitut zélé trouva facilement
un délit dans quelques lignes--et on fit un procès.--Le jour de
l'audience, le tribunal était encombré;--en vain, le président menaça
de faire évacuer la salle si on se permettait la moindre
_manifestation d'approbation ou d'improbation_. Il ne put empêcher
les cris de: _Vive Gustave! A bas le président! A bas le ministère!_

L'accusé fut prudemment acquitté;--en vain le président du tribunal
voulut résister, on le saisit sur son fauteuil, et quatre solides
gaillards, relayés de temps en temps par quatre autres gaillards non
moins solides,--le portèrent en triomphe et lui firent faire le tour
de la place--en mêlant son nom et son éloge à ceux de Gustave--et aux
imprécations contre le ministère et contre le président.

On arrêta quelques-uns des manifestants; mais les autres les
arrachèrent presque tous aux mains des agents de police;--ceux que ces
agents purent emmener furent relâchés le soir; on n'osait pas leur
faire des procès qui, dans l'état d'effervescence des esprits,
seraient suivi d'autant d'acquittements.

Arriva le moment des élections générales.--Quelqu'un proposa la
candidature de _Klmprsk_;--elle fut acclamée avec ardeur non seulement
dans la capitale mais dans toutes les circonscriptions;--le cri de
_Vive Gustave!_ fut déclaré par le ministère «cri séditieux» et
faisait tomber ceux qui le hurlaient sous le coup de soixante-quatorze
articles de loi, ce qui centupla en vingt-quatre heures le nombre des
crieurs.--Le cri de _Vive Gustave_ était toujours accompagné des cris
de: A bas les ministres! A bas le président!

Le journal _Klmprsk_--prononcez _Gustave_--célébra les vertus de son
candidat,--et elles étaient nombreuses. L'avenir que son élection
promettait au pays décuplait toutes les félicités du paradis de
Mahomet.

Le journal officiel attribua à _Klmprsk_ tous les vices et quelques
crimes--et annonça que son élection serait la ruine et la perte de la
patrie.

Le ministère fit un _chassé croisé_ de préfets et de sous-préfets pour
s'opposer au torrent; on ne s'occupa plus que de la question
_Klmprsk_.--Ce fut une belle époque pour les filous et les escarpes de
la capitale, auxquels la ville fut abandonnée à merci.

Les deux partis couvrirent les murs et les maisons d'affiches de
toutes les couleurs; les _gustavistes_ rappelaient que c'était
_Klmprsk_ qui, à Xerxès, qui lui disait de rendre ses armes, avait
répondu: «Viens les prendre!»

Les _antigustavistes_ soutenaient qu'ils avaient des preuves qu'il
était le petit-fils du célèbre _Cartouche_ et les électeurs croyaient
les uns et les autres.

Quelques agents de police ayant reçu l'ordre d'arracher les affiches
_gustavistes_, furent roués de coups, assommés par les _gustavistes_
qui tapaient en criant: «On assassine nos frères!» A l'émeute manquait
encore le cadavre traditionnel qu'on doit promener par les rues en
criant: «Aux armes!»

On ramassa un citoyen ivre-mort qu'on coucha sur un brancard et que
quatre robustes manifestants commencèrent à promener. Mais l'ivrogne
se réveilla et se prit à chanter sans qu'il fût possible de le faire
taire;--il fallut le remettre à terre au coin d'une borne où il se
rendormit.

Heureusement passait une de ces mascarades appelées _enterrements
civils_, avec des drapeaux et des immortelles teintes en rouge--sans
oublier des stations aux cabarets, chemin faisant, où on buvait aux
vertus et au patriotisme du mort «libre penseur».

Les citoyens qui portaient le défunt se firent un plaisir et un devoir
de prêter le corps de leur ami pour accomplir la tradition, le rite et
le cérémonial de l'émeute.

Deux millions de bourgeois terrifiés fermèrent leurs portes, laissant
la rue au pouvoir de quelques centaines de fripouilles.

Le président avait déjà quitté son palais, les ministres déguisés, qui
en marmitons, qui en vieilles femmes, s'étaient mis à l'abri. Pendant
ce temps, le suffrage universel fonctionnait. _Klmprsk_ fut élu à la
presque unanimité par trois cent soixante-cinq collègues sur trois
cent soixante-six. Au trois cent soixante-sixième, il y eut
ballottage; mais tout portait à croire qu'il suivrait l'exemple des
autres. Voilà donc _Klrmpsk_--prononcez _Gustave_--seul représentant
de tous les départements. On cherche quel titre lui donner. Tout le
peuple était dans l'ivresse. On le nomma.

    CHAMBRE DES DÉPUTÉS

et protecteur à vie--avec hérédité pour les enfants qu'il pourrait
avoir, mâles ou femelles.

--Maintenant, dit un des plus forts politiques du parti gustaviste, il
est temps que le héros paraisse, et qu'on le conduise, ou plutôt qu'on
le porte en triomphe au palais de la présidence.

Et déjà les plus obstinés adversaires se préparaient à faire amende
honorable et à lui offrir leur concours fidèle et dévoué.

Mais où est-il?

On se mit à sa recherche, on proclama, on fouilla.. on...

Mon petit livre couvert de parchemin ne va pas plus loin; les
dernières pages ont été déchirées et manquent.

De sorte que nous ne pouvons savoir quel fantoche, Arlequin,
Polichinelle ou Pierrot, a hérité de l'enthousiasme et de l'engouement
excités pour cet homme qui n'avait jamais existé, ni à quel degré de
bêtise et de misère tomba ce peuple que Jéhovah avait en vain essayé
de faire heureux.




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J'avais résolu, pour cette fois, de m'abstenir de toute politique. Si
je ne puis tenir tout à fait cette promesse faite à moi-même, je m'en
approcherai cependant le plus possible; après avoir, comme disent les
papes en nommant des cardinaux, _expectoré_ deux ou trois petits
points que j'ai sur le coeur, et qui m'étoufferaient, je passerai à
autre chose.

Rien ne réussit comme le succès;--qu'on se rappelle l'audacieuse
tentative de Malet,--improprement appelée la conspiration de Malet,
puisqu'il était seul, sans complices; en 1812, pendant la guerre de
Russie, il se nomme gouverneur de Paris, jette en prison Rovigo et
Pasquier,--ministre et préfet de police--entraîne plusieurs
régiments, etc.--Traduit devant une commission militaire, le président
Dejean lui demandant quels étaient ses complices, il lui répondit:
«Vous-même, si j'avais réussi.»

C'est ce qu'on vient de voir pour le général Boulanger. Nommé dans
trois départements, il voit, en vingt-quatre heures, s'accroître,
d'une façon à la fois comique et répugnante, le nombre de ses
partisans, de ses flatteurs--parmi lesquels des hommes qui, la veille,
le vilipendaient et le bafouaient ne se montrent pas les moins
ardents.

Je me rappelle que, lors de la révolution de 1848, un des plus dévoués
et des plus ardents serviteurs du gouvernement si malheureusement
tombé, rencontrant un des chefs du parti républicain, s'élance vers
lui, lui prend la main, la serre avec force, et lui dit: «J'espère que
vous êtes des nôtres!--Vive la République!»

Naturellement,--les membres d'une nouvelle institution, les
«reporters», se sont précipités sur le général à sa rentrée à
Paris;--il les a tous reçus, a répondu à toutes leurs questions et
surtout leur a dit ce qu'il a pensé avoir intérêt à répandre ou à
faire croire, car les reporters en chasse ont l'avidité du requin qui
suit un navire, et avale gloutonnement tout ce qu'on en jette, les
vieilles marmites et les casseroles, comme le lard.

Le général, donc, ne leur a pas caché l'enthousiasme dont il est
l'objet:--il n'a pas gardé le secret aux nouveaux et subitement
convertis.

Un de ces messieurs lui ayant effrontément et cyniquement demandé où
il prenait les grosses sommes qu'il avait dépensées pour sa triple
élection, et pour la vie qu'il mène depuis quelque temps, M. Boulanger
lui a répondu: «De l'argent? Ne me parlez pas d'argent, j'en regorge,
tout le monde m'en envoie: voici un plein panier de lettres chargées
que je n'ai pas encore pu décacheter, tant il y en a d'autres non
moins chargées et pleines d'argent.--Il y en a qui m'envoient 20,000
francs, d'autres 1,000 francs, d'autres trente sous;--il me faut cinq
secrétaires pour décacheter les lettres,--et le reporter s'est
empressé d'aller porter la chose à son journal. Ce n'est peut-être pas
vrai, mais cette situation n'est pas sans exemple.--Du temps d'une
autre Fronde contre le Floquet qui s'appelait alors Mazarin, le
Boulanger qui s'appelait duc de Beaufort,--devint l'idole de la
population de Paris, et fut surnommé le «Roi des halles».--Un jour
qu'il jouait à la paume, au Marais, les dames de la halle allaient
par peloton le voir jouer et faire des voeux pour qu'il gagnât.--Comme
elles faisaient du tumulte pour entrer et que le maître paumier s'en
plaignait, le duc fut obligé de quitter le jeu et de venir leur parler
à la porte. On convint que les femmes entreraient en petit nombre les
unes après les autres pour le voir jouer. «Eh bien, ma commère, dit-il
à une d'elles, vous avez voulu entrer: quel plaisir prenez-vous à me
voir perdre mon argent?»--Elle lui répondit: «Monsieur de Beaufort
jouez hardiment, vous ne manquerez pas d'argent; ma commère que voici
et moi, nous avons apporté deux cents écus; s'il en faut davantage,
j'irai en chercher.»

Quelque temps après, comme il passait devant l'église Saint-Eustache,
une troupe de femmes se mit à lui crier: «Monsieur, ne consentez pas
au mariage avec la nièce du Mazarin, quelque chose que vous dise ou
vous fasse votre père; s'il vous abandonne, vous ne manquerez de rien:
nous vous ferons tous les ans une pension de soixante mille livres
dans la halle.»

La popularité dont jouit en ce moment le général Boulanger est
incontestable: les relations des reporters et des journaux suffiraient
pour rendre vrai demain ce qui ne l'était pas hier;--la foule va où
va la foule, sans bien savoir où; on lui envoie tant d'argent que
cela!--et moi aussi, je vais lui envoyer 1 fr. 50.

On va donner son nom à une rue de Paris, et, dans tous les chefs-lieux
des départements où il a été et sera élu, on parle d'une statue.

Mais que de lettres! que de félicitations! que d'offres de dévouement!
que de demandes aussi!--des femmes lui tricotent des bretelles, une
vieille dame lui envoie des pruneaux, en rappelant combien sa santé
est précieuse à la France.

Il reçoit des vers, des odes, des acrostiches;--entre toutes ces
missives, une mérite d'être citée: elle est de M. Joseph Prudhomme,
fils naturel d'Henri Monnier, professeur d'écriture et de grammaire,
élève de Brard et Saint-Omer, expert assermenté près les cours et
tribunaux.


«Brave général, lui dit-il, c'est comme grammairien et au nom de la
langue française et de l'alphabet que je viens vous dire: Heureuses
les lettres, les neuf lettres qui ont l'honneur d'entrer dans votre
nom!--tristes sont celles qui restent en dehors!--Ces neuf lettres
deviennent l'aristocratie de l'alphabet, les autres sont la foule, la
populace, l'_ignobile vulgus_; les écrivains de mérite, s'efforceront
de les employer le moins possible.

»Déjà ces neuf lettres composent un grand nombre de mots, un si grand
nombre de mots qu'il ferait presque une langue, et qu'il suffirait de
quelques légères modifications dans l'orthographe pour qu'on pût
parler le «boulangisme».

»Ce nom est bien grand, il promet, il contient tout; outre la paix et
la revanche, outre la prospérité et la moralisation du pays, le
patriotisme, la liberté, la fraternité, etc.

»Voici un petit échantillon des mots qui, déjà, se peuvent écrire avec
les neuf lettres de votre nom.--Je dis petit échantillon; car j'en ai
trouvé cent trente et un;--j'en cherche et j'en trouverai encore.

»Blague--gabeur--gobeur--bouge--boue--rouge--ogre--roué--rogne--bagne
--glu--rue--v'lan--âne--auge--Labre (saint)--bulle (de savon)--onagre
--bougre--grue--bourbe--balle--grêlon--rage--gueule--borne--grève--râle
--nul--goule--ravage--banal--grabuge--borgne--lave--gaver--bave
--glou-glou--narguer--galon--geôle--gale--veule--bran, etc., etc., etc.

»Qui sait si on ne compléterait pas la langue avec vos prénoms?

»Si, par votre influence toute-puissante, brav' général, j'entre à
l'Académie française, d'abord vous pourriez compter sur ma voix pour
vous y faire entrer à votre tour, et ensuite je consacrerais mes
veilles à la formation, au perfectionnement de la langue boulangienne
toute tirée de votre nom; les lettres qui, obstinément, se
refuseraient à cet honneur, seraient considérées comme suspectes, et
rejetées pour le goût et le beau langage.

    »JOSEPH PRUDHOMME.»

Et moi aussi, je veux donner quelque chose au brav' général; car on
s'aborde dans la rue, et on se demande réciproquement: «Qu'avez-vous
envoyé au général?...» Je n'ai pas, du reste, ce qui me distingue
avantageusement, attendu son triple succès, pour lui fournir, par les
exemples de Cromwell et de Bonaparte, la seule et efficace manière de
dissoudre une Assemblée.

Je veux aujourd'hui, quoique ce soit hardi, peut-être imprudent--lui
dire deux vérités:

La première, c'est qu'il ne faut pas s'enorgueillir de la
popularité--et de la multiplicité des suffrages.--On ne vote pas pour
celui-ci ou celui-là, mais contre celui-là ou celui-ci.--Le favori
n'est le plus souvent qu'un prétexte.--«Vive Boulanger!» ne veut
peut-être dire que «A bas Floquet!» et même «A bas la République!»

--Vous valiez mieux, dit Sénèque à Lucilius, quand vous plaisiez à
moins de monde.

Pourquoi, brav' général?--Connaissez-vous un général qui n'ait donné
des preuves de bravoure?--Où, quand, et comment M. Boulanger en a-t-il
donné plus que les autres? Et, d'ailleurs, que signifie cette épithète
qui s'applique à tous, non seulement à tous les généraux, mais à tous
les colonels, à tous les sergents, à tous les soldats?--Comme éloge,
c'est banal et commun.

A Cromwell--qui, lui, savait dissoudre une Assemblée, un de ses
courtisans faisait remarquer, avec enthousiasme, la foule énorme qui
se pressait sous ses fenêtres pour le voir.

--Il y en aurait encore bien plus, dit le Protecteur, si on me menait
pendre.


Beaucoup--même parmi les conservateurs, ont voté pour le brav'
général, le jugeant instrument de guerre, machine de dissolution pour
la République--et peu capable par lui-même de se soutenir et de
s'installer. C'est ce sentiment qui a tant servi à l'élection du
prince président en 1848.--C'était quelqu'un dont on se débarrasserait
facilement.--On a vu plus tard qu'on s'était trompé.

Peut-être agit-on aujourd'hui aussi légèrement, en ne faisant qu'un
cas très médiocre de la personnalité de M. Boulanger.

Cependant--en examinant l'entourage, la cour, les associés de M.
Boulanger, on peut dire que «ça manque de Morny», et, sans Morny, le
prince Louis-Bonaparte ne serait pas devenu l'empereur des
Français;--de même que, sans Ollivier, il serait peut-être encore sur
le trône.

On me dit qu'un député,--un de ceux qui ont crié le plus énergiquement
«A bas le dictateur!» lors de la séance de la démission,--inquiet de
sa situation et, pour se concilier la faveur du général, témoigner son
repentir et assurer sa réélection, se propose, à la rentrée des
Chambres, de déposer deux projets de loi, par lesquels--à l'exemple du
Sénat romain pour César:--1º il serait au-dessus des lois de façon à
n'être jamais forcé de faire ce qui ne lui plairait pas--ni empêché de
faire ce qui lui plairait;--2º on lui donnerait un droit absolu sur
toutes les femmes de la République.

Les pauvres terrassiers viennent de recevoir une leçon dont je
voudrais être certain qu'ils profiteront. C'était bonnement,
innocemment, naïvement qu'ils s'étaient mis en grève, poussés,
encouragés par les démocrates, les labouvistes, les anarchistes, les
intransigeants, les exclusifs, les fructidoriens, les robespierristes,
les dantoniens, les maratistes, les montagnards, les possibilistes,
les nihilistes, les patriotes plus patriotes que les patriotes, les
sans-culottes, les terroristes, les communards, les tape-durs et
autres factions, tous ennemis acharnés les uns des autres et d'une
République soi-disant concentrée, une et indivisible.

Ces bons terrassiers n'avaient aucune idée politique; aucun ne
pensait à être président de la République.--Ce qu'ils voulaient,
ce qu'on leur faisait espérer, c'était d'être plus payés à proportion
qu'ils travailleraient moins, d'avoir plus de temps à passer au
cabaret et plus d'argent à y dépenser, en s'offrant quelques petites
douceurs; car, demandez aux marchands de la halle si les ouvriers
aujourd'hui se privent de bons morceaux--et, regardez à la porte
des marchands de vin, vous y verrez de coquettes écaillères ouvrant
des huîtres.--On leur disait que c'était par méchanceté que les
patrons ne les payaient pas plus cher et exigeaient le travail de la
journée d'autrefois.--Les patrons avares avaient de l'or à n'en savoir
que faire.--Nul ne leur disait que, si la main-d'oeuvre devenait plus
chère, beaucoup de patrons seraient forcés de fermer les ateliers ou
de faire faillite. Tout cela intéressait peu le conseil municipal et
les «hommes politiques» de taverne, les Démosthènes du ruisseau.--J'ai
vu en 1830, en 1834 et en 1848, des émeutiers fanatiques prêts à se
faire tuer, mais les deux derniers sont morts en 1871: c'étaient
Flourens et Delescluze.--Aujourd'hui, on ne veut pas mourir, on veut
vivre et bien vivre, on attaque les abus pour s'en emparer et en
jouir; on avait donc espéré pousser les terrassiers et les autres
corps d'état en avant pour une revanche des journées de juin, en se
tenant à l'abri, et leur faire tirer les marrons du feu.

Alors, on les accablait d'éloges, de sympathies, d'enthousiasme, on
leur promettait beaucoup d'argent, on leur en donnait même un
peu,--c'étaient tous des héros.

Mais les terrassiers, très probablement grâce à leurs femmes, ne s'y
sont pas laissé prendre et sont restés sur leur terrain.

Alors, conseil municipal, démocrates, patriotes, possibilistes,
nihilistes, etc., les ont subitement et carrément lâchés et
abandonnés.--Quelques terrassiers ont été blessés, d'autres mis en
prison,--tous ont perdu un mois de travail et de gain.


Je parlais tout à l'heure des reporters et de l'ardeur avec laquelle
ils s'étaient rués sur le général Boulanger, qui ne leur a pas plaint
une pâture qu'ils ont gobée avidemment.

Il y a longtemps déjà--j'en ai cependant vu les commencements--que le
journalisme a triomphalement laissé derrière lui cette prétendue
renommée des Anciens--avec ses cent malheureuses trompettes; une
nouvelle classe de littérature, l'institution des reporters, y a mis
le comble.

Une armée d'hommes de tous âges, sortis de toutes conditions ingrates,
ou moins amusantes,--les uns plus, les autres moins lettrés, plus ou
moins bien vêtus et quelques-uns très bien et «ayant du monde»; tous
hardis, résolus, imperturbables, quelquefois effrontés, forts d'un
droit qu'ils s'attribuent et qu'ils réclament hautement. Cette armée
infatigable ne se repose ni le jour ni la nuit.--Quelques-uns chassent
avec un carnier à la dernière mode, quelques-uns chiffonnent avec la
hotte et le crochet.--Cette armée se répand sur la ville en quête de
nouvelles--tous résolus à ne pas revenir bredouilles;--ils entrent
partout, avec l'autorité que des magistrats n'exercent qu'avec des
restrictions inviolables.

Un artiste, un peintre, une cantatrice, célèbres ou à la mode, un roi,
un empereur arrivent-ils à Paris, à l'instant même, le reporter envoie
sa carte, et suit, sans attendre de réponse, le domestique qui la
porte, il s'assied et pose une série de questions à ces diverses
majestés qui répondent avec complaisance, les uns intimidés, les
autres malins:--«Quel âge avez-vous? Sortez-vous de parents
honnêtes?--Quelles sont vos vertus, quels sont vos vices? Quel vin,
quels mets préférez-vous? Tous ces cheveux sont-ils à vous? etc.»

Une famille vient d'être frappée d'un immense malheur, un de
ses membres vient d'être assassiné ou de se tuer lui-même, le
reporter sonne: il demande à voir la veuve, les enfants... On
répond qu'ils sont tous accablés par la douleur et ne reçoivent
personne.--«Personne, c'est possible; mais moi, c'est différent;--je
suis--la presse!» Et alors on le reçoit, on répond en pleurant à des
questions les plus risquées, les plus indiscrètes.

Pourquoi s'est-il tué? «Avait-il volé à la banque; où il était
employé? ou a-t-il découvert, madame, que vous le trompiez avec un de
ses amis? etc.»

Le reporter s'en va, le carnier plein, mais, à l'instant même, lui
succède le reporter d'un autre journal;--pourquoi refuser à celui-ci
ce qu'on a accordé à l'autre?--Il fait à peu près les mêmes questions
et empoche les mêmes réponses.

Un crime a été commis, le reporter va voir l'accusé dans sa prison,
les geôles lui sont ouvertes comme des palais.

--Eh bien, mon pauvre criminel, nous avons donc tué notre père?

Il n'était pas encore question du reportage, lorsqu'il courut
l'anecdote suivante, attribuée à Victor Hugo,--qui était, lui aussi,
en quête de documents pour «_Le Dernier Jour d'un Condamné_».

Il obtint facilement l'autorisation des magistrats compétents, pour
aller voir à la Force un assassin qui venait d'être condamné à la
peine de mort.

Hugo,--très correct--et ne voulant pas manquer d'égards au condamné,
se fait annoncer:

--Un monsieur demande à vous voir, dit le geôlier au prisonnier.

--Qui ça... un monsieur?

--M. Victor Hugo.

--Rugo?... répond le condamné--Rugo?... je connais pas; de quel bagne
qu'i'sort?

Un nouveau volume «illustré» de charmants dessins de Riou,--que vient
de publier l'heureux auteur d'un petit chef-d'oeuvre _Boule de
suif_--me rappelle une circonstance où une femme sut se servir
habilement de l'intervention d'un reporter:

Bazaine, moins coupable peut-être que certains de nos ministres de la
guerre, était dans la plus délicieuse prison, l'île Sainte-Marguerite,
une oasis dans la Méditerranée;--je comptais même, si des amis à moi
arrivaient au pouvoir, demander la survivance--en m'efforçant d'être
ensuite transféré à l'île voisine, l'île Saint-Honorat, que je préfère
de beaucoup.

On apprit un matin que le maréchal Bazaine s'était évadé et on
attribua l'aventure à sa femme.--Le «pouvoir» ne s'en soucia
point;--c'était un débarras.

Les fugitifs furent cependant poursuivis, mais par le reporter d'un
journal très répandu--et qui ne regarde pas à la dépense pour
satisfaire la curiosité de ses nombreux lecteurs;--voies ferrées,
postes, etc., il ne négligea rien et les rejoignit;--il déclina ses
titres, et demanda une entrevue à madame Bazaine, qui, après un peu
d'apparente hésitation, voulut bien le recevoir, montra quelques
répugnances à répondre à ses questions, puis y consentit après lui
avoir recommandé une discrétion qu'elle eût été bien fâchée de lui
voir pratiquer.

--Eh bien, monsieur, dit-elle, je cède et je vais vous dire toute la
vérité. Après quoi, elle commença une fable, ayant le but honnête de
ne pas compromettre, peut-être de sauver les complices de l'évasion du
maréchal.

--La nuit, au moyen d'une corde, dit-elle, le maréchal était descendu
sur les rochers au pied de la forteresse;--pendant cette périlleuse
gymnastique, il avait même frotté et fait luire une allumette pour se
signaler aux sauveurs.

Les sauveurs étaient tout simplement madame Bazaine et un sien cousin,
jeune homme aussi nouveau qu'elle aux choses de la mer;--ils avaient
pris un petit bateau à la Croisette, en face de l'île,--avaient
traversé, avaient accosté sur les rochers, où ils avaient recueilli M.
Bazaine, puis étaient allés trouver un bâtiment italien mouillé au
large du côté de Nice.--Voilà toute la vérité.

Et le reporter triomphant adressa son butin à son journal par le
télégraphe, sans compter les mots.

Le récit fut lu avec avidité, reproduit par d'autres feuilles--et la
légende était fondée.

Mais on en rit beaucoup à Cannes et à Saint-Raphaël.

Cette même nuit, en effet, j'avais à Saint-Raphaël des filets à la
mer;--il se mit à souffler un des plus forts mistrals, vent du
nord-ouest, que j'aie vu;--la mer était plus que grosse et les lames
montaient en écumant sur les deux îlots, le _Lion de terre_ et le
_Lion de mer_ en face de chez moi,--il s'agissait d'aller tirer ou,
mieux, retirer nos filets, non pour prendre le poisson, mais pour
sauver les filets.--Nous partîmes trois sur un canot, mon matelot,
Basile Simon, M. Léon Bouyer et moi--tous trois hommes de mer
endurcis.

Eh bien, nous mîmes plus d'une heure à atteindre les filets avec six
avirons, et plus d'une heure et demie à les tirer de l'eau, après
avoir été vingt fois sur le point d'y renoncer;--au retour, nous
étions aussi mouillés que si nous étions venus à la nage, les lames
nous passaient par-dessus la tête et notre canot était à moitié plein
d'eau.

Cette nuit-là, aucun marin, aucun homme même connaissant un peu la
mer, je ne dis pas n'aurait réussi, je ne dis pas n'aurait tenté
d'accoster l'île Sainte-Marguerite par le côté où, selon la légende,
madame Bazaine et son petit cousin avaient abordé les rochers; mais je
dis même n'y aurait songé un instant, certain de voir l'embarcation
s'emplir et couler en route, ou se briser en éclats sur les rochers.

Il n'était pas beaucoup plus vraisemblable de se figurer le maréchal,
gros, pesant, peu gymnasiarque, pendu au bout d'une corde que le vent
aurait agitée, secouée en le frappant et le meurtrissant contre la
muraille.

Les choses ne s'étaient donc point passées ainsi.

Le maréchal--je ne me charge pas d'expliquer comment--était sorti par
la porte, s'était transporté sur l'autre bord de l'île en face de
l'île Saint-Honorat, côte à peu près possible par ce temps pour des
marins,--où était venue le prendre une embarcation du navire italien
en panne près de l'île, montée pour le moins par quatre vigoureux
rameurs avec un homme à la barre.

Si, lorsque M. de Maupassant me fit le plaisir de me venir voir à
Saint-Raphaël, la conversation était tombée sur ce sujet, je me
serais empressé de l'éclairer--et il n'eût pas, dans son livre dont la
scène se passe entre Nice et Saint-Raphaël, adopté la légende de
madame Bazaine,--modifiée cependant par ceux qui la lui avaient
contée.--M. de Maupassant est propriétaire d'un yacht de plaisance et
pas tout à fait étranger aux choses de la mer. On n'osa pas le traiter
tout à fait en _bourgeois_ et en _terrien_,--on corrigea et changea
certains détails par trop invraisemblables:--on fit disparaître le
«petit cousin» et on le remplaça par «un ami dévoué».


Pendant trois jours et trois nuits, le golfe de Saint-Raphaël vient
d'être le théâtre d'un spectacle curieux et émouvant,--une petite
guerre maritime: cinq ou six vaisseaux cuirassés tentant une descente
sur les côtes d'Agay à Saint-Tropez, à Saint-Eygulph et à
Saint-Raphaël,--harcelés par un guêpier de torpilleurs; le vaisseau
qui se laissait surprendre par le torpilleur et approcher à 400 mètres
de distance, était censé avoir reçu ses torpilles; si le torpilleur
était aperçu en avant des 400 mètres, il était réputé foudroyé par
le cuirassé. D'où une canonnade incessante de jour et de nuit;
les torpilleurs s'embusquant dans les anfractuosités, les _caranques_
de la côte, les cuirassés envoyant des éclaireurs et des
contre-torpilleurs à leur recherche.--Je crois que les torpilleurs ont
eu l'avantage sur les cuirassés, représentant l'ennemi.

Nous avons vu manoeuvrer ce que la science peut montrer jusqu'à
présent de plus fort et de plus nouveau dans l'art de tuer les hommes
en dépensant des trésors perdus.

On ne peut s'empêcher de remarquer qu'on n'a jusqu'ici trouvé qu'un
seul moyen de faire des hommes, et qu'on a inventé et invente tous les
jours de nouvelles manières de les tuer.

Notre petit Saint-Raphaël a joué dans l'histoire contemporaine, par
deux fois, un rôle resté anonyme:--c'est à Saint-Raphaël
(San-Raphaëlo)--que Bonaparte est descendu en revenant d'Égypte, c'est
à Saint-Raphaël qu'il s'est embarqué pour l'île d'Elbe.

Mais ce n'était alors qu'une bourgade de pêcheurs, et on désignait, on
désigne encore souvent le golfe qui le baigne, par le nom de Fréjus,
qui est à une lieue de la mer.--Le territoire de Saint-Raphaël, dont
Agay, Saint-Eygulph, Valescure, sont des dépendances, est fort étendu
et même bien changé depuis vingt-huit ans que je l'ai découvert et
vingt-deux ans que je l'habite.


Quelques jours avant la petite guerre, on avait assisté à une scène
triste et touchante:--il y a à Saint-Raphaël un jeune médecin
instruit, studieux, soigneux et qui plus est... heureux,--pour lui
appliquer ce que disait de lui-même un très célèbre médecin: «Je le
soignais, Dieu l'a guéri.» La Providence a guéri la plupart des
malades qu'il a soignés.

Il a eu le malheur de perdre un petit garçon de trois ans après
l'avoir disputé à la mort pendant plusieurs mois. Nous n'avons pas
encore ici le «hideux corbillard»,--et le petit corps couvert de
fleurs était porté à l'église et au cimetière par des jeunes filles
vêtues de blanc.

Le père suivait le convoi nombreux au bras d'un ami;--ses regards
tombèrent sur une des jeunes filles qui portaient l'enfant, il la
reconnut et dit avec amertume: «En voilà une que j'ai réussi à
rappeler de bien loin et à sauver et je n'ai pu sauver mon pauvre
petit garçon!»

Il n'est personne qui, ayant vu dangereusement malade une personne
chère, n'ait eu des anxiétés, des doutes sur la médecine.

Surtout si on a étudié l'histoire de cette science que Galien lui-même
appelait une science de conjectures--et dont Pline dit qu'il n'y a
point de discipline plus inconstante que la médecine.

Il n'y a que la politique, certaines religions, la philosophie et «la
sagesse» qui aient engendré et fait croire autant d'absurdités et de
saugrenuités que la médecine;--il n'y a que les jupes des femmes qui
aient subi autant de variations, de révolutions et de modes
différentes.

Pendant six cents ans, dit Pline, le chou composa toute la médecine
des Romains.

Caton l'ancien, dans son livre «_De re rustica, Des choses de la
terre_», dit:

Le chou tient le premier rang entre tous les légumes; c'est un aliment
excellent qui détruit les germes de toutes les maladies;--il guérit la
mélancolie, les palpitations du coeur, les lésions du foie, des
poumons, des entrailles; il guérit la goutte, les insomnies, les maux
de tête, les maux d'yeux, la surdité, les dartres. Si, dans un repas,
dit-il textuellement, vous voulez bien boire et bien manger, mangez
auparavant quelques feuilles de chou confites dans le vinaigre, après
le repas mangez-en encore cinq feuilles, vous serez comme si vous
n'aviez ni bu ni mangé, et vous pourrez boire à votre fantaisie. Et il
détaille la façon de préparer le chou d'après ce qu'on lui demande. En
1766, un nouveau légume vint remplacer le chou tombé tout à fait en
oubli.

M. Ami-Félix Bridault, médecin des hôpitaux civils et militaires de la
Rochelle, président du comité de santé de la Rochelle, publia un
volume de près de 500 pages--grand in-8º--avec l'approbation et les
éloges des principaux médecins de son temps et de nombreuses
attestations de malades guéris;--on n'acceptait que les malades
«incurables» et désespérés.

A cette époque, la carotte guérissait trente-sept maladies.--J'ai ouï
dire qu'elle allait reparaître dans la pharmacopée. _Insanas gentes!_
dit Juvénal en parlant des Égyptiens, heureux peuples qui voyaient
croître leurs dieux dans leurs jardins.

Un autre légume a eu, de ce temps-ci, une destinée bien glorieuse,
bien tapageuse, bien productive, dit-on pour ceux qui le cultivent, je
parle de la lentille.

La lentille a été bien longtemps méconnue, calomniée même, je le veux
croire,-- Pline seul en parlait favorablement:--«A ceux qui se
nourrissent de lentilles, dit-il, une parfaite égalité d'âme.»

Mais écoutez les autres:

«Les lentilles sont de mauvais et grossier suc, engendrant peu de
sang;--elles causent des tournoiements de tête et des vertiges, des
convulsions, et parfois même l'épilepsie, elles nuisent à la vue selon
certains auteurs», dit le docteur Philibert Guybert, docteur régent en
la faculté de médecine de Paris (MDCL). Mais depuis quarante ans
justice lui a été rendue; elle guérit non seulement toutes les
maladies connues, mais aussi celles que les pauvres médecins devenus
trop nombreux sont forcés d'inventer tous les jours; en effet, depuis
trois quarts de siècle, la moitié des jeunes Français se font
médecins, l'autre moitié avocats,--le trop-plein est forcé de se jeter
dans la politique.

Le sort des médecins a presque autant varié que la discipline de la
médecine.

Hérodote raconte que le médecin Mélampe ne consentit à donner ses
soins à la fille de Proetus, roi d'Argos, qu'à condition qu'on lui
donnerait cette belle princesse Cyrianase et la moitié du royaume.

Le médecin Musa, ayant guéri Octave Auguste, se vit élever une statue
et fut créé chevalier romain.

Mais, d'autre part, Alexandre, après la mort d'Éphestion, fit raser le
temple d'Esculape et mettre en croix son médecin Glaucias.

Gontran, roi d'Orléans, fit couper la tête à deux médecins après la
mort de sa femme Austrigilde, à laquelle il avait juré de la venger de
l'ignorance ou de l'impuissance de ces deux malheureux.

A une autre époque, j'avais lu dans un livre de Cornélius Agrippa: _De
l'incertitude et de la vanité des sciences_, une assertion que j'avais
prise pour une de ces plaisanteries qu'on a toujours faites sur la
médecine: «Le médecin, dit-il, examine le contenu des bassins, allant
même quelquefois jusqu'à le goûter au bout du doigt (1590).» Et ce
médecin lui-même de Louise de Savoie, mère de François Ier, appelle
ses confrères scatophages, nom formé, comme anthropophages (mangeurs
d'hommes), de deux mots grecs que je ne traduirai pas. Mais voici ce
que j'ai lu dans _les Tableaux de Paris_, de Mercier, chapitre
DLXXXV.» Voici les propres mots d'un règlement fait par Henri II sur
la plainte des héritiers des personnes décédées par la faute des
médecins: «Il en sera informé et rendu justice comme de tout autre
homicide, et seront les médecins mercenaires tenus de goûter les
excréments de leurs patients et de leur importer toute autre
sollicitude; autrement ils seront réputés avoir été cause de leur mort
et décès.»

Je ne m'étendrai pas sur des panacées qui ont longtemps régné en
médecine: l'orviétan, la thériaque, le mithridate, toutes trois
composées d'une quantité prodigieuse d'éléments variés: des herbes,
des pierres, des fientes et toujours des vipères;--ça guérissait de
tout!--procédé naïf qui ressemble à celui d'un chasseur maladroit ou
peu confiant qui, au lieu de mettre une balle dans son fusil, y
entasse de nombreuses chevrotines et même du petit plomb. Sur cette
quantité de drogues, il peut s'en trouver une qui atteigne la maladie.

La vipère a eu longtemps un grand succès--même auprès de ceux qui ne
croyaient ni au bézoard ni à cent autres inventions,--et ces drogues
si variées, si souvent contradictoires dans leurs effets, si inertes,
ce n'étaient pas seulement de vulgaires charlatans qui les
prescrivaient, ni des imbéciles qui les avalaient;--j'en produirai
pour exemple madame de Sévigné.--Son gendre, M. de Grignan, avait des
accès de faiblesse et de débilité, madame de Sévigné, pleine de
sollicitude pour le bonheur de sa fille, envoyait à M. de Grignan des
vipères pour en confectionner des bouillons qui devaient lui rendre sa
vigueur première. Nous la voyons préconiser minutieusement et avec
enthousiasme la pervenche: «Si on demande sur quelle herbe vous avez
marché pour redevenir si belle, dit-elle à sa fille, répondez: «Sur la
pervenche!» Dieu l'a créée pour vous.

Elle croit à «l'eau divine de la reine de Hongrie» qui dissipe toute
tristesse, et elle «s'en enivre».

Elle croit à _la poudre de M. Delorme_ et à _la poudre des capucins_.

Elle demande qu'on lui fasse de _l'huile de scorpion_.

Elle croit aux _gouttes du frère Ange_ et à _la moelle de cerf_.

Elle a estimé _l'essence d'urine_ et «elle en boit huit gouttes.»

Blessée à une jambe, les «chers pères» appliquent à cette jambe des
emplâtres de diverses herbes--qu'on change deux fois par jour:--«ces
herbes, on les enfouit dans la terre, et, quand elles sont pourries,
on est guéri.»

Cependant, elle ne guérit pas: elle a recours à un «baume tranquille»
qui ne la guérit pas davantage. Alors elle s'enthousiasme pour la
«poudre sympathique» du célèbre docteur Digby. Ah! le docteur Digby,
voilà un fort charlatan.

Ce n'était cependant pas une personne bien naïve et bien crédule que
madame de Sévigné.

Tallemant des Réaux conte qu'une «dame» de son temps ayant un enfant
très malade lui donna un clystère dans lequel elle avait fait
dissoudre des reliques d'un saint;--il ne dit pas s'il y eut
guérison.--Tout porte à croire que ce fut une inspiration personnelle,
ce ne fut jamais de doctrine.

Une drogue merveilleuse, qui a longtemps régné dans le monde entier,
c'est le bézoard.--C'était une pierre qu'on trouvait dans l'estomac
d'une sorte de chèvre des Indes;--cette pierre était formée du suc et
de l'esprit de certaines plantes salutaires que l'animal avait
broutées; l'eau où avait un peu séjourné ce bézoard, la moindre
raclure qu'on en absorbait suffisait pour préserver non-seulement de
tout poison, de toute morsure de serpent ou de bête enragée, mais de
toute maladie et surtout de la peste;--il suffisait même d'avoir un
bézoard dans sa poche pour pouvoir tout braver;--les rois s'en
envoyaient comme chose plus précieuse que l'or et les diamants. Voici
ce que raconte à ce sujet (en 1550) le célèbre chirurgien Ambroise
Paré, qui fut chirurgien de quatre rois: Henri II, François II,
Charles IX et Henri III, au chapitre XLIV du XXIe livre de la
chirurgie:

«Le roi estant en la ville de Clermont, un seigneur lui apporta
d'Espagne une pierre de bézoard; étant alors dans la chambre dudit
seigneur roi, il m'appela et me demanda s'il existait quelque drogue
qui pût préserver de tout poison; je lui répondis que non,--à cause de
la diversité des venins et de leur action;--le seigneur qui avait
apporté la pierre soutint l'efficacité du bézoard;--alors, je dis au
roi qu'on aurait bien moyen d'en faire expérience certaine sur quelque
coquin qui aurait gagné le pendre. Alors promptement il envoya querir
M. de la Trousse, prévost de son hôtel et lui demanda s'il avait
quelqu'un qui eust mérité la corde; il lui dit qu'il avait en ses
prisons un cuisinier qui avait dérobé deux plats d'argent en la maison
de son maître, et que, le lendemain, il devait être pendu et
estranglé. Le roy lui dit qu'il voulait faire expérience d'une pierre
qu'on lui disait être bonne contre tout venin, et qu'il sust dudit
cuisinier s'il voulait prendre un certain poison, et qu'à l'instant
on lui baillerait un contre-poison, et que, s'il réchappait, il s'en
irait la vie sauve, ce que ledit cuisinier très volontiers accorda,
disant qu'il aimait trop mieux mourir dudit poison dans la prison que
d'être estranglé à la vue du peuple. Alors un apothicaire lui donna un
certain poison et subitement une raclure de ladite pierre de bézoard.
Ayant ces deux drogues dans l'estomac, il cria qu'il avait le feu dans
le corps.--Une heure après, je priai le sieur de la Trousse d'aller
voir, ce qu'il m'accorda en compagnie de trois de ses archers; je
trouvai le pauvre cuisinier à quatre pieds, cheminant comme une beste,
la langue hors la bouche, les yeux et toute la face flamboyants,
jetant le sang par les oreilles, par la bouche et par le nez, et
mourut misérablement, criant qu'il eust mieux valu être mis à la
potence. Ainsi la pierre d'Espagne n'eut aucune vertu; à cette cause,
le roi commanda qu'on la jettast au feu: ce qui fut fait.»

Le bézoard n'était pas la seule pierre admise en médecine; on avait la
pierre alectorienne,--qu'on trouvait dans les coqs et qui assurait la
victoire à la guerre et la pluralité des suffrages aux comices.

Saint Isidore vante une petite pierre trouvée dans la tête d'une
tortue des Indes qui donne la faculté de deviner l'avenir à qui la
porte sous la langue; mais on ferait un gros volume des inventions ou
des crédulités de saint Isidore en fait d'histoire naturelle.

Un concile d'Auxerre défend l'expérience de la pierre oolithe, qui,
broyée et mêlée à du pain, dénonçait les voleurs qui ne pouvaient
manger ce pain.

On se servait beaucoup en médecine des cinq fragments précieux, qui
étaient l'améthyste, le saphir, l'hyacinthe, la topaze et l'émeraude.

Cette pierre, d'ailleurs, ayant ses vertus particulières, l'hyacinthe,
les perles, le rubis, préservaient celui qui les portaient de tout
poison. L'émeraude guérissait l'épilepsie.

La topaze faisait disparaître l'hypocondrie, l'opale préservait de la
peste, donnait plus d'éclat et de puissance aux yeux.

L'améthyste préservait de l'ivresse.

Sans parler de la pierre philosophale qui eût guéri de tout et eût
supprimé la mort si on eût pu la trouver.

Le docteur Jean Marius, d'Augsbourg, élève de Jean Scutter, grand
médecin, a écrit vers 1730 un _Traité du castor_, publié à Vienne en
1746, traduit en français et publié de nouveau chez David fils,
libraire, à l'enseigne du Saint-Esprit, quai des Augustins.

Cet ouvrage est approuvé par un grand nombre de médecins de ce
temps-là.

Marius y parle de la puissance de la pâquerette, «d'une si grande
utilité dans la cure des blessures»; des vers de terre, si efficaces
dans le traitement de la goutte. Il préconise les vertus des
cloportes, de la chair des cerfs, des loups, des lièvres, des vipères.

Mais ce n'est rien à côté du castor et surtout du castoréum qu'on
trouve dans cet animal. Le castor fournit des remèdes assurés pour
presque tous les malades.

Une dent de castor les préserve des douleurs que leur causent leurs
propres dents et de l'épilepsie.

La peau de castor--fût-ce une paire de gants--augmente la mémoire.

Le _castoreum_ est souverain contre le mal caduc et contre
l'apoplexie, contre les fièvres, les maux d'oreilles, les faiblesses
d'estomac, contre la paralysie, l'asthme, les maladies des poumons,
contre tous les maux,--enfin tout.

Dans le même ouvrage, Jean Marius préconise l'esprit de suie,--l'huile
des philosophes où il entre des perles, des vipères, des crottes de
souris et de la cendre de jeunes corbeaux.

En 1684, un docteur Confupe a publié un livre sur les fièvres. Cet
ouvrage, adressé à M. Naquem, premier médecin de Sa Majesté, est
approuvé officiellement par les professeurs royaux en médecine de
l'université de Toulon.

On y trouve la chair, poudre et sel de vipère, le bouillon composé de
chapon, de vipère, des yeux et des pieds d'écrevisses de rivière, du
corail et des perles; la corne de cerf, la dent de sanglier, les
«fragments précieux».

En 1685 parut, avec privilège du Roi, un traité du _thé_, du _café_ et
du _chocolat_, par un docteur Sylvestre Dufour.

On y dit que le docteur Monin, célèbre médecin de Grenoble, a inventé
quelques années auparavant le café au lait. Voilà une des rares
drogues qui ont survécu aux modes.--Ce célèbre médecin, dit le médecin
Dufour,--a «employé le café au lait et en a fait de fort belles
cures».

«Au moyen de lait _cafeté_, j'ai arrêté la toux, guéri la migraine, la
phtisie, la pleuropéripneumonie, la fièvre tierce, double tierce,
triple quarte.»

Une des plus jolies fougères--l'_adiantum_ cheveux de Vénus--a joué un
assez grand rôle et a guéri bien des maux en 1644, comme en fait foi
un traité publié par le docteur Pierre Formi, docteur de l'université
médicale de Montpellier. L'_adiantum_ est une délicieuse petite
fougère qui, dans la région que j'habite, vit très volontiers dans les
anfractuosités et les fentes intérieures des vieux puits; elle ne
s'élève pas à plus de dix à douze centimètres--sur des tiges fines
comme des cheveux et d'un noir vernissé, elle émet des feuilles
arrondies et découpées d'un vert gai;--on l'appelle, et on l'a appelée
de tout temps, cheveux de Vénus;--cela me gêne un peu parce que je
vois Vénus blonde. Elle sert, dit Pline, à teindre les cheveux et à
les faire croître longs, épais et frisés; pour cet effet, on la fait
cuire dans du vin et de l'huile.

On lui a découvert d'autres vertus. En MDCXLIV,--le docteur Pierre
Formi, de l'université de médecine de Montpellier, a publié un _Traité
de l'adiantum, cheveux de Vénus_--contenant la description, les
utilités et les diverses préparations galiéniques et spagiriques de
cette plante pour la «guérison de quelque _indisposition_ que ce
soit». Ce titre est modeste, car, dans la dédicace faite à puissante
dame Marguerite de Montprat, abbesse de Noneuques,--il avoue--qu' «il
n'est de maladie contre laquelle l'_adiantum_ ne déploie le bénéfice
de sa vertu».

Il purifie le sang, guérit la mélancolie, l'hypocondrie, toutes
fièvres; fait croître et épaissir les cheveux, combat victorieusement
le catarrhe, l'épilepsie, la céphalalgie, les maux de dents et
d'oreilles; éclaircit la vue, éveille les facultés du cerveau, excite
les puissances vitales, réjouit le coeur, annihile le venin des
serpents, des scorpions, des vipères.

Il guérit encore l'asthme, la péripneumonie, la gravelle; remédie à la
stérilité et à l'impuissance, la teigne, la jaunisse, les écrouelles,
les ulcères, les fistules, etc. L'auteur cite encore Galien,
Théophraste et Dioscoride.

La tisane qu'on en fait est un vrai or potable par sa couleur et par
ses vertus; on en fait du vin _adiantum_, des opiats, des tablettes,
des pastilles, des pilules, des poudres, des juleps, des gargarismes,
des cataplasmes, etc.

Enfin, on ne voit pas ce qu'il reste à guérir aux autres drogues,
médicaments, panacées, etc.

Le volume est terminé par des éloges, en prose, en vers, en français,
en latin, en grec, du docteur Formi et de son ouvrage par d'autres
médecins et savants.

En MDCLXVIII, le docteur Baillaud dédie à M. Bourdelle, premier
médecin de la reine de Suède, conseiller et médecin du roy, un
«discours du tabac».

Le tabac, alors tout nouveau, avait été fort attaqué, rejeté; le
docteur avait pris sa défense;--c'est pourquoi le docteur Baillaud lui
dit qu'il a un esprit plus qu'humain.

Le livre est précédé des approbations du docteur Daquin, conseiller du
roi en ses conseils et premier médecin de la reine; du docteur Lizot,
conseiller et médecin ordinaire du roi; du docteur Guérin, régent en
la faculté de médecine de Paris; du docteur de Michu, docteur en
médecine de la faculté de Montpellier.

Il est inutile que je copie une nomenclature. Le tabac guérit
complètement de tout.

L'auteur termine ainsi son volume, orné d'une jolie reliure en
maroquin vert, orné de filets d'or.

«Mon ouvrage est complet, s'il n'est pas achevé; puisse-t-il donner
l'estime que les véritables savants ont pour le tabac; c'est le plus
riche trésor qui soit venu du pays de l'or et des perles. Il contient
tout réuni ce que les autres médicaments n'ont que séparé.--La nature
ayant fait un pareil miracle, ne devait pas le cacher plus de six
mille ans à l'une des moitiés du monde; elle fut injuste de le
reléguer si longtemps parmi les barbares; elle fut moins indulgente
pour nous que pour eux, lorsque, ayant égard à leur peu de lumières,
elle ramassa tous les remèdes en un seul remède.»


Le chevalier Digby, dont nous allons parler, n'était pas le premier
venu. Nommé gentilhomme de la chambre par le roi d'Angleterre Charles
Ier, après la révolution, il émigra en France et s'y lia avec des
savants, entre autres Descartes, pendant le séjour de Charles II en
France; il avait été nommé «chancelier de la reine de la
Grande-Bretagne». C'était à la fois un homme savant, un grand et
effronté charlatan et un grand fou!

Il avait une très belle femme--qu'il droguait sans cesse pour
conserver sa beauté; il la nourrissait de poulardes nourries
elles-mêmes de la chair de vipères;--ce qui ne l'empêcha pas de mourir
très jeune, et qui peut-être y contribua.

J'ai un petit livre, imprimé avec «Privilège de roi», daté de 1668.
Sous ce titre: «Remèdes souverains et secrètes expériences de M. le
chevalier Digby, chancelier de la reine d'Angleterre, avec plusieurs
autres secrets pour la beauté des dames,» l'éditeur, Jean Malbec de
Trespel, «médecin spagirique», dit dans une préface: «Le nom du
chevalier Digby est trop connu par toute l'Europe pour douter que ce
qui vient de lui ne soit estimé; la délicatesse de son génie et la
subtilité de son esprit ont toujours brillé dans ses ouvrages, etc.»

En voici quelques passages,

_Poudre de la comtesse de Kent, laquelle a des vertus surprenantes:_

«Prendre les extrémités des serres de cancres pendant que le soleil
est au signe du cancer,--quatre onces des yeux des mêmes cancres,--sel
de perles, sel de corail,--bézoard oriental,--de l'os qui se trouve au
coeur des cerfs,--un peu de jus de céleri,--de la gelée de peau de
vipère;--spécifiques pour empêcher les vapeurs de monter au cerveau,
empêcher l'effet du vin pour enivrer, corroborer toute la
nature--contre tous venins et morsures des chiens enragés et toutes
les vertus.»

_Remède contre le mal caduc:_

«Prenez de la fiente de paon autant qu'il en peut tenir pour une pièce
de quinze sous, et avalez le matin à jeun.

«_Poudre de cloportes contre la gravelle_,--on peut également avaler
la fiente d'un taureau de trois ans.»

«_Contre une hémorrhagie prenez du crâne humain_: râpez-le en poudre
et avalez-le dans un verre de vin blanc.»

«_Contre la morsure des serpents_; des pâquerettes blanches en
cataplasme.

«_Contre la pleurésie_; de la fiente de cheval dans du vin blanc.

»Également quelques pous dans un oeuf à la coque, pour arrêter le sang
d'une plaie.

»Prenez la mousse qui vient sur les têtes de mort;--mais que ce soit
une tête d'homme; humectez d'eau de rose et mettez sur la veine du
front descendant sur le nez.»

«_Pour les yeux:_

»De la moelle de l'os d'une aile d'oie avec gingembre.»

«_Contre le mal de dents:_

»Portez sur vous la dent d'un homme mort et frottez-en la dent qui
vous fait souffrir.»

Autre remède:

»Prenez un clou, écorchez votre gencive de façon qu'il y ait un peu de
sang, puis enfoncez le clou dans un arbre jusqu'à la tête, et le mal
ne viendra plus.

»Or potable pour servir aux maladies les plus abandonnées, dont les
effets sont admirables: on mêle à l'or des perles, du bézoard, de
l'ambre gris, du corail rouge.

»Huile de vitriol philosophique, pour les blessures.

»Les belles vertus du noble sel d'esprit d'urine: il guérit tout
cancer,--le loup des jambes, les vieux ulcères,--les fièvres
continues;--pour les maux d'yeux,--contre la peste,--contre les
dartres, gales et toutes autres maladies de la peau; contre le mal de
dents, contre la gravelle;--mais il faut le prendre au déclin de la
lune.»

Parlons de la _poudre de sympathie_:

Dans un appartement voisin de celui qu'occupait le chevalier Digby, se
trouvait un M. Jacques Hovell, secrétaire du duc de Buckingham, qui,
voulant séparer deux de ses amis qui se battaient, reçut un terrible
coup d'épée à la main droite, et la plaie ne se cicatrisant pas, quoi
que fissent les médecins, on voyait des signes de gangrène, et on
allait couper la main lorsqu'on s'adressa au chevalier Digby.

Celui-ci refusa de voir la blessure et le blessé, demandant seulement
un des linges qui avaient servi à panser la blessure et l'épée qui
l'avait faite. On lui donna un linge, le chevalier jeta une poignée de
sa poudre dans un bain plein d'eau où il plongea le linge en
question.

Pendant ce temps, M. Hovell, dans la chambre, causant avec un
gentilhomme, fit un mouvement en disant: «Je ne sens plus de douleur.»

Ce fait fut rapporté à M. de Buckingham et au roy, dit le chevalier.

«Un peu après, ajoute-t-il, je tirai le linge hors de l'eau et le fis
sécher à un grand feu.--Voilà le laquais de M. Hovell qui vint me dire
que les douleurs avaient repris à son maître, avec plus de force.
«Retournez auprès de votre maître, lui dis-je, il sera guéri avant que
vous soyez arrivé.» Il s'en va, je remets le linge dans l'eau et le
laquais trouva son maître sans la moindre douleur; en cinq jours, la
plaie fut entièrement cicatrisée.»

C'est de cette poudre de sympathie que nous avons vu madame de Sévigné
si enthousiaste, ainsi que du «noble sel d'esprit d'urine».

Tous ces médicaments--et je n'en ai relaté qu'une partie--ont été
longtemps dits, écrits, préconisés, approuvés, expérimentés,--non
point par de vulgaires charlatans des rues et places publiques,--mais
par de savants et célèbres médecins;--tout cela a été cru,
accepté, subi,--non point par des niais, par de pauvres esprits
crédules,--mais par les esprits les plus éclairés, les plus défiants
même,--tant est puissant l'instinct de l'amour de la vie et de la
santé!

De la santé surtout.--On disait de je ne sais quel grand homme:--Il ne
prenait aucun soin pour sa vie, et s'exposait volontiers à être tué;
mais, sur l'article de la santé, il n'entendait pas raillerie et se
soignait scrupuleusement.

C'est ainsi que lord Chesterfield écrivait à son fils: «Soignez votre
santé;--il ne s'agit pas de vivre, vivre est peu important;--non, il
s'agit de se bien porter pendant qu'on vit.»

Je veux cependant terminer cette conférence par quelques exemples de
bon sens.

L'École de Salerne était au royaume de Naples une université très
florissante et très célèbre; elle a laissé un recueil d'aphorismes
écrits en vers latins, dits léonins, c'est-à-dire rimés soit à la fin,
soit au milieu du vers, ce qui donne à ces sentences, le plus souvent
très sages--quoique absolues--un certain air bouffon.

Citons en quelques-uns:

_Ablue sæpe manus._

Lavez-vous souvent les mains, on dit que ça éclaircit la vue; mais,
en tout cas, ça rend les mains propres.

_Sex horas dormire satis est._

Six heures au sommeil, c'est assez que l'on donne.

Sept pour le paresseux, huit heures pour personne.

L'empereur du Brésil, qui me fit l'honneur de me venir voir à
Saint-Raphaël, était préoccupé d'une question: son médecin voulait
qu'il dormît sept ou huit heures,--lui n'en voulait dormir que quatre
ou cinq;--je lui rappelai à ce propos l'aphorisme de l'école de
Salerne, et, quoique ça lui parût encore donner au sommeil une trop
grande part de la vie,--un quart de la vie employé à ne pas vivre,--il
accepta la sentence,--disant à son médecin: «Eh bien, vous dormirez
sept heures, et moi six.»

Comment l'homme meurt-il quand il a de la sauge dans son jardin? c'est
qu'il n'y a pas de remède contre la mort.

_Si tibi deficiunt medici._

Es-tu sans médecin, je vais t'en donner trois:

Gaieté, diète et repos.

On ferait un gros volume rien que des prescriptions non seulement
imaginées, conseillées par les médecins, mais ordonnées sous des
peines sévères par l'autorité et le gouvernement. Dans un très curieux
livre,--quatre gros volumes in-folio, par Delamare, conseiller
commissaire du Roy au Châtelet de Paris (MDCCXXIX); c'est un traité de
la police, mais dans un sens élevé et général.

A l'article de la peste, les médecins sont sévèrement traités,
et on leur impose de rudes devoirs. On donne une liste de
parfums,--préservatifs;--après en avoir indiqué quelques-uns, on en
signale un autre sous ce titre:

Autre parfum préservatif pour les personnes de condition.

Un médecin raconte qu'un client riche lui dit un jour: «Qu'est-ce que
ce médicament de deux sous! gardez ça pour les pauvres, et donnez-moi
quelque chose de rare, j'y mettrai le prix.»

Dans un autre livre très estimable du docteur Guybert, _le Médecin et
l'Apothicaire charitables_ (MDCLIII), il indique au contraire, après
les médicaments rares, coûteux ou à la mode, des drogues équivalentes
pour les pauvres.

Ainsi, en place de l'orviétan et du bézoard, si fort en crédit de son
temps, il indique comme contrepoison le citron;--peut-être en
exagère-t-il les vertus, par la confiance en Virgile, qui a dit au
livre II des _Géorgiques_:

«Contre les poisons des marâtres, il n'est rien de plus sûr que le
citron.»

Mais, ce qui est au moins aussi certain, il cite contre la peste une
recette dite médicament des trois adverbes:

_Cite_, _longe_, _tarde_, vite, loin, tard.

Allez-vous-en vite, assez loin, et revenez tard.

Je dois avouer que sa théorie sur le sommeil est assez étrange.

«Il faut, dit-il d'abord, se coucher sur le côté droit afin que le
souper descende plus profondément au fond du ventricule, puis se
retourner et se coucher sur le côté gauche, afin de hâter la coction
de l'aliment; puis, un peu plus tard, se retourner encore et se
recoucher sur le côté droit pour faciliter la distribution du chyle.

Il me semble que ce sommeil est bien laborieux et que, pour obéir aux
prescriptions du docteur, il serait nécessaire de ne pas s'endormir.

Le célèbre Guy Patin (de 1601 à 1672) était un médecin non seulement
très savant, très lettré et de plus très spirituel: on a raconté que,
pour l'avoir souvent à leur table, «quelques grands mettaient un
louis d'or sous son assiette,» tant son entretien était intéressant,
varié, gai et spirituel.

Il était sans pitié sur le charlatanisme de ses confrères et sur la
médecine elle-même, à laquelle il croyait assez peu.

«J'aurais, disait-il, désiré être le médecin d'un vieil empereur;--il
n'y a rien à faire avec un jeune prince:--il se passe de remèdes et il
a raison, tandis qu'un vieux, il a peur, il s'affaiblit, devient
crédule, et j'en aurais profité.»

«La nature, disait-il encore, a des secrets qu'elle ne nous révèle
pas, et la vie de chacun est fixée à un certain nombre de jours qu'il
n'est pas en notre pouvoir de prolonger.»

A un homme riche et gourmand qui se plaignait des premières atteintes
de la goutte, il disait: «Il y a encore un moyen de vous guérir, vivez
pendant un an avec trois francs par jour et gagnez-les en
travaillant.»

«Nous profitons, disait-il encore, de l'entêtement des femmes, de la
faiblesse des hommes et de la crédulité de tous.»

«Dans ma jeunesse, je rougissais quand on me donnait de l'argent; si
je rougis aujourd'hui, c'est quand on ne m'en donne pas.»

Il disait encore:

«En fait de remèdes, je ne crois que ce que je vois.»

On usait beaucoup de la raclure de corne de cerf et surtout de
licorne,--animal fabuleux que personne n'a vu plus que les tritons des
Grecs et les hippogriffes.

«Pourquoi, disait-il, au lieu de prescrire de la corne de licorne, qui
n'existe pas,--les médecins ne raclent-ils pas leurs propres
cornes?--car aucune profession autant que la nôtre, qui nous oblige à
être sans cesse hors de la maison et à y laisser nos femmes seules,
n'expose la tête des hommes à cet ornement.»

Résumons: les anciens médecins n'étaient ni moins savants, ni moins
intelligents, ni moins honnêtes que ceux d'aujourd'hui; leurs clients
n'étaient ni plus crédules ni plus bêtes.

On a abandonné l'orviétan, la thériaque, les vipères, les pierres
précieuses, etc.

Mais nous avons la morphine, la cocaïne, l'atropine, l'antipyrine, la
caféine, etc.

Nous avons l'homéopathie, nous avons la théorie des altitudes sur les
moulages, nous avons la guérison par persuasion, l'hypnotisme, la
purgation par suggestion, etc.

Un évêque, voyant canoniser saints ou du moins bienheureux des
personnages qu'il avait connus, disait: «Les nouveaux saints me font
beaucoup douter des anciens.»

Je dirai, en renversant l'idée: l'étude de l'ancienne médecine et des
anciens médicaments m'inspire beaucoup de doutes sur les nouveaux.




CONFÉRENCE SUR LE BONHEUR


Sur cette question du bonheur, que j'ai, non sans un peu d'imprudence
peut-être, entrepris de traiter, je vais simplement écrire un peu
pêle-mêle ce que j'ai vu et appris et pensé par moi-même, et ajouter
ce que je me rappelerai d'ailleurs, soit que je l'aie lu, soit que je
l'aie entendu dire.

Il n'y a aucun sentiment plus naturel à l'homme, plus unanime, que le
désir d'être «heureux»; mais rien n'est plus différent, plus opposé
même que les opinions qu'il se forme du «bonheur» et les routes qu'il
prend pour y parvenir. «Tel, dit Horace, met son bonheur à se couvrir
de la poussière du cirque, tel autre met le sien à entasser dans ses
greniers toutes les moissons de la Lybie;--celui-ci ne sera heureux
que, si la faveur d'un peuple inconstant l'élève aux honneurs,
celui-là veut le bruit des camps, le choc des armes et le son des
clairons;--moi, la couronne de lierre qu'on donne aux poètes me fait
l'égal des dieux--et, si Mæcenas me donne un rang parmi eux, mon front
touchera le ciel.» (_Horace._)

Comment réunirait-on les suffrages des hommes sur ce qu'est le
bonheur? Le même homme n'est pas, sur ce sujet, deux heures d'accord
avec lui-même--et dédaigne le soir ce qu'il désirait tant le matin.

«Juvénal, dites-vous, l'avait dit avant vous.» Je le sais. Et il dit
encore: «Souvent les dieux trop faciles ont ruiné et perdu des
familles entières en accordant ce qu'elles imploraient.»

    _Eruere domos totas optantibus ipsis
    Di faciles._

Je ne maudirai pas, comme fit un poète moderne, les anciens d'avoir
exprimé ses propres pensées avant lui;--mais la crainte de dire la
même chose que Juvénal, si longtemps après lui, ne me fera pas, pour
ne pas penser comme lui, ne pas penser comme moi.

Varron, dit-on, avait recueilli deux cent quatre-vingt-huit opinions
sur le bonheur.

Je crois qu'on en trouverait facilement davantage. Chaque homme,
peut-être, s'en fait une idée différente, et change bien des fois de
sentiments dans le cour de sa vie.


«Le bonheur n'est pas un gros diamant;--c'est une mosaïque de petites
pierres!»--disait Delphine Gay.--Ajoutons: de pierres d'inégale valeur
et d'éclat différent, parmi lesquelles se trouvent quelques cailloux
et qui souvent n'ont d'éclat que par le rapprochement ou le contraste
des couleurs.

Ce n'est pas une rose bleue;--c'est un bouquet dans lequel il faut
admettre le liseron des haies, la pâquerette des champs et la giroflée
des murailles.

Ce n'est pas la pierre philosophale, dont la recherche a produit tant
de déceptions, de fraudes et de misères.

Ce n'est pas le saint Graal que, à travers tant d'aventures et de
périls, cherchaient les chevaliers de la «Table ronde».

                      _.....Le bonheur, c'est la boule
    Que cet enfant poursuit tout le temps qu'elle roule,
    Et que, dès quelle s'arrête, il repousse du pied._

Certains philosophes ont fait consister le bonheur dans l'absence des
maux.

    _De malheurs évités, le bonheur se compose;
    L'homme, à l'âge envieux où naît l'austérité,
    Où l'on fait la sagesse avec l'infirmité.
    Saigne encor de l'épine et ne sent plus la rose._

Il y a des malheureux imaginaires, comme des malades
imaginaires.--J'ai connu un homme dont la vie, divisée entre dix, eût
fait dix bonheurs présentables, et qui se plaignait amèrement de son
sort.--Je lui ai fait une longue liste des maux qu'il n'avait pas.

Êtes-vous aveugle?--Êtes-vous sourd?--Êtes-vous
paralytique?--Êtes-vous défiguré par un chancre?--Ici, une page de
maladies.

Êtes-vous pauvre jusqu'à la misère? Avez-vous une femme et des enfants
que vous ne puissiez nourrir? Avez-vous une femme et des enfants laids
ou malingres; les avez-vous perdus?--Sont-ils idiots, méchants,
vicieux,--vous exposant à la honte et au déshonneur? Votre femme vous
trompe-t-elle avec votre ami? Vous êtes-vous déshonoré vous-même par
quelque action honteuse? Votre maison est-elle brûlée? Êtes-vous
injustement accusé d'un crime, ou, qui pis est, l'êtes-vous
justement?--Êtes-vous imbécile et ridicule?--Ici, trois pages de maux
et de calamités.

Eh bien, il y a des gens qui subissent tout cela. Quel droit et
quelle chance particulière avez-vous d'en être exempt? Il faut donc
vous faire un bonheur modeste de tous les maux qui vous sont épargnés.


Que d'heureux on pourrait faire avec tout le bonheur qui se perd et se
gaspille dans le monde, par des gens qui en jouissent sans le sentir
ni le comprendre?


Depuis que le monde existe, on fait des commentaires sur le bonheur,
on le dissèque, on le discute, etc., et la vérité est que les gens les
plus heureux sont ceux qui n'y ont jamais pensé, qui seraient fort
embarrassés de dire ce que c'est que le bonheur, et qui en jouissent
sans presque le connaître.


Oh! la charmante maison couverte de chaume avec des iris sur le faîte,
entourée et tapissée de rosiers et de jasmins.

Arrêtez-vous, restez en face. Si vous étiez dedans, vous ne la verriez
pas.


Prétendre trouver un bonheur parfait dans ce monde, c'est vouloir
faire un canapé d'un buisson d'épines.


On n'est jamais si heureux ni si malheureux qu'on l'imagine.

En considérant l'impuissance des objets à nous satisfaire et la
faiblesse de nos propres sens à recevoir leurs impressions et à en
jouir, on renonce à la vaine poursuite de cette chimère du bonheur.


Les plaisirs sont de la monnaie du bonheur--peut-être sont-ils la
monnaie d'une valeur de convention, fictive, idéale et n'existant pas,
comme le _grand sesterce_ des Romains et le _talent_ des Grecs.


L'Académie et le Lycée--divisaient en trois classes les biens
désirables et constituant le bonheur.--D'abord et avant tout: les
biens de l'âme, les vertus;--ensuite: les biens extérieurs, les biens
du corps, la santé, la force et la bonté;--enfin, les biens étrangers,
comme la bonne réputation, les amis, les honneurs, les richesses.


J'ai vu, à la mer, un pêcheur prenant à sa ligne un très gros
poisson;--il est un moment anxieux où le poisson et l'homme tirent
chacun de son côté. Est-ce l'homme qui pêchera le poisson, ou le
poisson qui pêchera l'homme?

Eh bien, dans ce moment, ambition, famille, amour, devoir, chagrin,
honneur, patrie, tout disparaît, il ne pense, il ne voit que ceci:
aura-t-il son poisson?--Et j'avouerai humblement que, cet homme, ç'a
été quelquefois moi-même.


Épicure, qui se connaissait en bonheur et qui mettait la vertu au
nombre des voluptés, ne cessait de prêcher à ses disciples les goûts
de l'obscurité et de l'éloignement de la foule.


Démosthène, au contraire, avouait qu'il était heureux lorsque, passant
devant la halle au poisson, une des vendeuses disait à une autre, en
le montrant du doigt:

Voilà Démosthène qui passe.


Quant au bonheur de laisser après soi un grand nom et une glorieuse
renommée, l'empereur Marc-Antonin disait: «Je ne vois pas la
différence qu'il y a entre les louanges des hommes qui naissent après
nous, et les discours qu'on tenait avant notre naissance.»


Dioclétien, ayant abdiqué l'empire, répondit à celui qui l'exhortait à
remonter sur le trône: «On voit bien que vous n'avez pas vu les belles
laitues que je cultive dans mon jardin.»


L'ignorance et l'incuriosité, dit Montaigne, sont de doux oreillers
pour une tête bien faite.


Euripide ayant mis dans la bouche de Bellérophon un éloge emphatique
des richesses, les spectateurs furent si indignés qu'on le hua et
qu'on voulait l'exiler;--il s'avança sur le théâtre et pria qu'on
attendit la fin de la pièce, et qu'on verrait au dénouement le
panégyriste des richesses périr misérablement.


Un peu dans le creux de la main, dit l'Ecclésiaste, vaut mieux avec le
calme et le repos que plein les deux mains avec travail et contention
d'esprit.


--On recommande avec raison le respect pour le malheur;--il ne faut
pas moins respecter le bonheur, qui est plus rare. Si je vois un
oiseau picorer des grains qu'il a trouvés, je m'écarte et je change de
chemin pour ne pas le déranger.


Il y a un bonheur qui consiste à avoir assez de grands ennuis pour
être insensible aux petits.


Solon disait: «Je vieillis en courtisant assidûment les Muses, Bacchus
et Vénus, qui sont les seules sources des plaisirs permis aux
mortels.»


On ne manque jamais d'expressions pour peindre la douleur, l'absence,
la mort, la séparation, les regrets;--mais le poète ne sait bien
parler du bonheur que lorsqu'il est absent, perdu ou passé; presque
tous les poètes qui s'en sont avisés ont fait des enfers très
passables;--tous les _ciels_ ont été manqués.


Ne souhaitez pas d'être élevé avant que d'être grand;--ça ne servirait
qu'à montrer l'exiguïté de votre taille.


Fût-on un héros, on peut avoir peu de soin de sa vie; mais il faut en
avoir beaucoup de sa santé.


Femme, un peu de beauté, médiocrement d'esprit, et pas du tout de
coeur, et tu seras heureuse si tu mets ton bonheur à gouverner les
hommes.


«Les richesses, les honneurs, la renommée, dit Longin, ne passent
jamais pour des biens vantables dans l'esprit du sage, puisque ce
n'est pas un bien médiocre que de les pouvoir mépriser.»


Dans le choix du petit nombre de lieux que j'ai habités, j'ai toujours
eu soin de me placer de façon à bien voir le soleil couchant;--le
choix et l'orientation des fenêtres ont toujours été le plus grand,
souvent le seul luxe de mes habitations.


«Manquons-nous de maux véritables, nous sommes ingénieux à nous en
créer, dit Ménandre, qui, pour être imaginaires, ne sont pas moins
douloureux:--quelques paroles malveillantes,--un songe,--le cri d'une
chouette, etc.


Socrate s'en rapportait au jugement de Dieu, et le priait de choisir
pour lui et de lui accorder ce qu'il y aurait de mieux pour son bien,
se déclarant incapable de le savoir lui-même.


La nature s'arrête au nécessaire;--la raison désire l'honnête et
l'utile; la vanité et la passion portent au voluptueux et à
l'excessif.


Dans la rigueur de l'hiver, celui-ci se contente de ne pas avoir
froid, celui-là veut avoir chaud, un autre veut se brûler les tibias
devant le feu et être forcé de s'en reculer.


Gygès, roi de Lydie, ayant consulté l'oracle pour savoir s'il y avait
un mortel plus heureux que lui, l'oracle lui désigna un certain
Aglaus.--Et cet Aglaus, dit Valère-Maxime,--avait cultivé toute sa
vie un petit champ qui fournissait à tous ses besoins.


«Les philosophes, dit Cicéron, ne recherchent-ils pas la gloire par
l'affectation de la mépriser, et n'ont-ils pas soin de mettre leur nom
à la première page des livres qu'ils composent sur la vanité de la
renommée?»

    _De leur meilleur côté tâchons de voir les choses:
    Vous vous plaignez de voir les rosiers épineux;
    Moi, je me réjouis et rends grâces aux dieux
          Que les épines créent des roses._

Il y a dans le coeur de l'homme un instinct qui le fait s'inquiéter
d'un bonheur sans mélange, et penser que le malheur veille et cherche
s'il est prudent d'être heureux tout bas.

J'ai entendu une femme dire: «Je suis trop heureuse, j'ai peur!»


«Il y a eu autrefois _en l'homme_, dit Pascal, un véritable bonheur
dont il ne lui reste maintenant que la marque et la trace toute vide
qu'il essaye inutilement de remplir de tout ce qui l'environne, en
cherchant dans les choses absentes ce qu'il n'obtient pas des
présentes, et ce que les unes et les autres sont incapables de lui
donner.»


Les amis:--une famille dont on a choisi les membres.


Le bonheur et le malheur des hommes ne dépendent pas moins de leur
humeur que de la fortune.


Dacruon pense que les dieux et les hommes sont conjurés contre
lui.--Parfois il signe une lettre: «Le plus malheureux des hommes.»

Cependant il a une bonne santé, une fortune suffisante, sa femme et
ses enfants, sans être mieux que les autres, ne sont pas plus mal.
Mais il appelle malheurs et calamités les plus petits contretemps;--il
s'indigne et se désespère de tout ce qui n'est pas juste comme il le
désire et peut-être comme il ne le désirera pas demain.

Après une longue sécheresse, le ciel accorde à la terre une pluie
bienfaisante. Mais comme, ce jour-là, il avait l'intention de se
promener, il s'écrie:

«C'est fait pour moi!»


Brentos, au contraire, pense que lui d'abord et ensuite tout ce qui
lui appartient est ce qu'il y a de mieux au monde. Sa maison est la
mieux située, la mieux orientée, la plus belle et la plus commode de
toutes les maisons;--son jardin produit les légumes les plus
savoureux et les fruits les plus exquis; sa femme est la plus belle
des femmes, ses enfants l'emportent de beaucoup sur tous les autres
enfants par la beauté et l'intelligence;--son chien est sans
pareil;--la rosse qu'il a achetée hier n'a pas plus tôt passé une nuit
dans son écurie--que c'est un arabe, un pur sang, un coursier, un
destrier, un palefroi;--s'il plante un clou dans un pan de mur, c'est
le meilleur des clous dans le meilleur des murs;--chaque matin, il se
réveille heureux de se trouver et d'être précisément lui-même,
c'est-à-dire ce que le Créateur pouvait faire de mieux.


Ce qui n'est que le nécessaire pour tel homme, suffirait pour faire le
bonheur de toute la rue qu'il habite.


    _Jetant sur un ciel gris des tons bleus et sereins,
    La Providence emploie à charmer nos chagrins
    L'amour,--comme aux bonbons a recours une mère...
    Mais ses pralines ont souvent l'amende amère._

Le bonheur d'être décoré:--mettre un oeillet rouge à sa
boutonnière;--à dix pas, on croit que vous êtes officier de la Légion
d'honneur; à trois pas, on voit que vous êtes un sot.

Je lis dans un livre publié par un Allemand en 1753: «L'Allemagne
soumise à un seul prince serait sans doute plus puissante,--mais
serait-elle plus heureuse?»

Dans un autre livre d'un baron de Biefeld, diplomate au service du
grand Frédéric,--livre écrit en français et imprimé en 1772--je lis:
«Voici les titres que tout bon Allemand donne à l'empereur:
resplendissantissime, transparentissime, puissantissime et invincible
empereur, etc. _Allerdurchlauchttigster, grossmaechtigster und
unueberwindlischter Kayser allergnaedister Kayser und Herr._

Il faut dire que le baron, qui se raille agréablement de ce
«galimatias», était Prussien, et que l'empire d'Allemagne appartenait
alors à l'Autriche. J'ignore, si les Prussiens, devenus aujourd'hui
les maîtres, et leur roi étant passé empereur, ont ramassé ces titres
comme joyaux de la couronne impériale, et si peuple et roi en sont
très heureux.

    _Le bonheur légitime est si cher aujourd'hui,
    Que, pour peu qu'un jeune homme ait d'ordre et de conduite,
    Au banquet de l'amour il vit en parasite,
    Et n'ose plus aimer que la femme d'autrui._

«La plupart de nos malheurs et de nos chagrins, dit Pascal, viennent
de ce qu'on ne sait pas rester dans sa chambre.»


Un riche malaisé et embarrassé dans ses affaires est cent fois plus
malheureux qu'un pauvre simplement pauvre.


Nous regardons les biens qui nous arrivent comme des dettes que paye
la Providence, et les maux comme des injustices; nous jouissons des
premiers sans reconnaissance, et nous subissons les autres sans
résignation.


Tout bonheur se compose pour au moins, la moitié de deux sensations
tristes:--le souvenir de la privation dans le passé, la crainte de la
perte dans l'avenir.


On jouit toujours de ce qu'on espère, et on ne jouit pas même si
longtemps de ce qu'on possède.


La nouveauté n'a plus le même attrait pour les vieillards; ils ont
appris à se défier des promesses qu'elle fait.


Nos pères dînaient ensemble pour jaser, chanter, rire et boire.

Aujourd'hui, un dîner est une question de politique ou d'affaires:--on
dîne contre ou pour le gouvernement; on a invité le punch d'honneur et
le punch d'indignation:

_Nalis in usumlæ titiæ scyphis pugnam thracum est._ (Horace).


Se battre à table et se jeter à la tête les verres, inventés pour la
gaieté,--c'est se conduire en sauvages.


Il n'y eut jamais si bel habit qui ne devint haillon, si mignonne et
élégante pantoufle--qui ne devînt savate. Ainsi de tout bonheur, qu'on
attend des autres et qu'on ne trouve pas en soi-même.


Une affaire importante dans la vie est de pouvoir être seul sans ennui
et sans oisiveté.


Il vaudrait mieux être toujours seul que de n'être jamais seul.


Un des grands obstacles au bonheur--naît de ce que nous le faisons
dépendre des autres:--nous nous agitons moins pour être heureux que
pour le paraître. «Je me suis souvent étonné, dit l'empereur
Marc-Aurèle, que les hommes, qui ont tant de vanité, fassent plus de
cas de l'opinion des autres que de la leur propre.»


Il est un proverbe populaire qui exprime bien cette sottise:

«Il vaut mieux faire envie que pitié.» On se déguise en quelqu'un de
plus riche, de plus noble, de plus beau, de plus heureux qu'on ne
l'est en réalité,--source de déceptions et de misères. On ne se
contente pas d'être riche, beau, noble, on veut que d'autres le
voient--et en soient un peu chagrinés.


Je crois que c'est Tallemant des Réaux qui raconte cette histoire d'un
jeune seigneur:

A force de parler de son amour à une belle dame du matin au soir, il
avait obtenu la permission d'en parler une fois du soir au
matin;--mais, au milieu de la nuit, il se montre si inquiet, si agité,
que la belle lui demanda s'il était malade.

--Non, dit-il; mais je voudrais qu'il fît jour pour aller raconter mon
bonheur.


Il y a des hypocrites et des menteurs de bonheur--qui parfois payent
de la réalité l'apparence qu'ils étalent.


Cependant les gens sages savent qu'il faut cacher son bonheur, comme
le voyageur cache son or, quand il doit traverser une forêt
périlleuse,--et la vie est fort boisée.

On sait ce qui arriva au roi Candaule pour avoir voulu montrer la
beauté de sa femme.


«Il n'y a pas beaucoup de différence entre posséder un bien et en
retrancher le désir,» a dit Sénèque.

La mesure des biens la plus avantageuse est celle qui ne nous expose
pas à l'indigence, mais ne nous éloigne pas de la pauvreté.

_O bona paupertas!_ dit Horace, heureuse pauvreté, présent des dieux,
ton prix n'est pas assez connu des hommes; les vertus sont tranquilles
à l'ombre de ta salutaire obscurité.


Il vient un âge où on ne peut plus être aimé, mais il n'en est pas où
on ne puisse aimer--et c'est la moitié, plus que la moitié, du moins
la meilleure moitié de l'amour que l'on conserve jusqu'à la fin.


L'envie qu'inspire le bonheur qu'on suppose à certaines gens vient de
ce qu'on ne voit que l'endroit et le velours du manteau--et que celui
qui s'en couvre connaît seul la grossièreté ou les trous de la
doublure.


On est bien,--on s'en fatigue, on s'en ennuie;--on sort du bien pour
trouver mieux, on s'agite, on trouve plus mal, et on s'y résigne, et
on s'y installe,--crainte de pire.


La civilisation, l'industrie, les arts,--la vanité surtout ont ajouté
beaucoup de besoins factices à trois ou quatre besoins réels et
faciles à satisfaire que nous avait donnés la Nature; d'où la vie
plus difficile, et le pain quotidien si cher, que c'est non plus à
Dieu, mais au diable qu'on le demande.


De ces besoins nouveaux le nombre s'accroît tous les jours; il est
vrai qu'on invente également tous les jours des moyens de les
satisfaire, mais incomplètement et dans la proportion de deux à cinq.


Ce qui était luxe autrefois devient usage, décence, nécessité.--Ce qui
était les vices est devenu les moeurs.


Il est des gens qui ont ce don d'avoir froid aux pieds des autres--de
souffrir du vide de l'estomac d'autrui.

Il en est, au contraire, qui ne pensent jamais aux pieds et à
l'estomac des autres et qui savent à peine qu'il y a des autres, qui
cependant ne sont pas méchants--et peut-être seraient bons--s'ils
savaient.


Ne pas mettre le bonheur dans des choses impossibles ni le malheur
dans des choses inévitables--comme on le fait si souvent.


Un homme fatigué d'exciter l'envie et la haine de ses voisins écrivit
sur sa porte:

«Je fais savoir à mes voisins que je ne suis pas heureux.»


Combien c'est un plus grand plaisir de donner que de recevoir!--et
comme on a envie de remercier ceux à qui on peut faire un vrai
plaisir, surtout un plaisir inattendu!


Je vois une chèvre attachée à un pieu sur une pelouse tapissée d'une
herbe verte, drue et savoureuse;--elle marche dessus sans la brouter,
tire sur sa corde, s'étrangle pour atteindre du bout des dents
quelques brins de la même herbe--au dehors du cercle que la corde lui
permet de parcourir.


Là-bas, de l'autre côté de la rivière, est une jolie maisonnette, au
milieu d'un jardin plein de roses,--avec des gazons de fraisiers;
mais, depuis quelque temps, je ne vois plus l'habitant que j'avais
souvent envié. Est-il mort? Est-il malade?

--Non, monsieur, au contraire: il est devenu riche, il a hérité, il
est heureux;--il demeure maintenant à Paris, au cinquième étage d'une
grande maison, dans une des rues les plus fréquentées, les plus
sillonnées de riches équipages. Quelle chance! ce n'est pas à moi
qu'il en arriverait une pareille.


Être libre,--mais j'entends tout à fait libre c'est-à-dire n'avoir ni
à obéir ni à commander à personne,--et ne pas se laisser persuader
par la vanité qu'il y a un des deux bouts de la chaîne où il y a plus
de liberté qu'à l'autre bout.

Cette pensée me rappelle un magnifique chien de Terre-Neuve auquel, du
temps de ma jeunesse, j'ai appartenu pendant dix ans.--Il était
violent et brutal dans ses mouvements; plus d'une fois je l'ai vu
bousculer un passant dans la rue;--le passant se retournait et
commençait un juron.

--Sacre...

Puis s'arrêtait et disait:

--Ah! le beau chien!

Il ne prétendait pas rester seul à la maison; quand il voyait seller
mon cheval, qui du reste était son ami, il s'échappait et allait nous
attendre dans la rue;--je n'allais que là où je pouvais l'emmener, et
chez les gens qui l'invitaient en même temps que moi.--Comme, vu ses
dimensions, il ne pouvait être admis dans l'intérieur des voitures,
pendant dix ans je n'ai voyagé que sur l'impériale et sous la bâche
des diligences.

Un de nos amis disait un jour: «J'ai rencontré Freyschütz et Alphonse
chacun à un bout d'une corde; je n'ai pu discerner lequel était celui
qui menait l'autre.»

Mais ici je dois m'arrêter sur ce sujet de bonheur à peine ébauché.


_P.-S._--M. Alikoff, dans sa dernière chronique politique, en citant
la plus brève et la plus radicale des constitutions dit: «Si je ne me
trompe, elle est due à un des plus farouches intransigeants.»

M. Alikoff se trompe;--ce sont les _Guêpes_ (Ier volume, page 85,
édition Lévy) qui ont promulgué cette charte.--L'écrivain que M.
Alikoff désigne, et qui, d'ailleurs, est assez riche de son propre
fond, n'a fait que la reproduire dix ou douze ans plus tard, en y
ajoutant un second article,--ce qui l'a gâtée, _si je ne me trompe_,
pour parler comme M. Alikoff.

Puisque j'ai tant fait que de feuilleter _les Guêpes_ pour retrouver
ce passage, je vais le transcrire ici--pour constater humblement que
si, comme Cassandre, j'ai reçu le don de prophétie, je n'ai, pas plus
que la fille de Priam, été écouté ni compris des gens auxquels
j'annonçais les destinées de Troie--qu'ils eussent pu alors conjurer,
et sauver Pergame, _si Pergama defendi possent_--et s'ils avaient été
moins aveugles--_si mens non læva fuisset_, mot à mot:--si l'esprit
n'était pas tombé à _gauche_.

Voici le _passage_ en question, du moins en partie; peut-être y
reviendrons-nous quelqu'un de ces jours.


LA DÉMOCRATIE

    Janvier 1810.

«Dans la société actuelle, dites-vous, quelques-uns ont, à l'exclusion
des autres, le monopole des capitaux.»

Ouf! voilà le gros mot lâché.

Mais, messieurs, le capital, l'argent est le fruit du travail; ceux
qui ont ce que vous appelez le «monopole des capitaux» ont aussi le
monopole des fatigues, des veilles, des soirées, l'intelligence, le
monopole de l'ordre et de l'économie; tout le monde--vous comme les
autres--a le droit de vivre de ses rentes: il ne s'agit que de gagner
ces rentes ou d'avoir un père qui les ait gagnées;--que voulez-vous de
plus! Serait-ce par hasard de vivre des rentes des autres?

Vous réclamez la liberté religieuse;--mais un de ces jours derniers,
vous vous êtes assemblés pour discuter et mettre aux voix la
«reconnaissance de l'Être suprême», et l'Être suprême n'a passé qu'à
une voix de majorité.

Vous parlez de supprimer aussi la propriété:--on le comprend, c'est
supprimer le vol;--c'est supprimer la justice, les tribunaux, les
juges, les gendarmes.--Pourquoi ne promulguez-vous pas franchement
votre charte en trois mots?

ARTICLE UNIQUE.

_Il n'y a plus rien._

C'est d'autant plus facile qu'il ne reste déjà pas grand'chose.




LA STATUE DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU

LES DEUX SCRUTINS

UN PROJET DE CONSTITUTION


I

LA STATUE DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU

Il est d'usage constant, pour reconnaître le génie et le talent, et
rendre un légitime et public hommage à ceux qui en ont porté le faix
et en ont subi les conséquences, d'attendre que ceux-ci soient morts
et que ça ne puisse plus leur faire aucun plaisir.

Alexandre Dumas a sa statue, Balzac va avoir la sienne.--Or, j'ai vécu
fraternellement avec le premier, familièrement avec le second, et je
puis affirmer que bien des fois, pendant leur vie, ils auraient de
grand coeur cédé pour cinq louis leurs chances d'avoir une statue
vingt ans après leur mort.

On a, l'autre jour, dressé la statue de Jean-Jacques Rousseau près du
Panthéon; il y a eu musique, discours, etc.--M. Lockroy, ministre de
l'instruction publique, s'est fait représenter par un de ses
subalternes; qui diable peut représenter M. Lockroy, qui, lui, ne
représente rien?--Du temps des rois, lorsque, pour rendre hommage à la
mémoire d'un citoyen plus ou moins grand, plus ou moins célèbre, ils
envoyaient leur voiture, selon un usage antique, suivre le convoi
du mort, je m'étais permis de plaisanter ce cérémonial et de dire
que c'était absolument comme si, moi qui n'ai pas de voiture, je
faisais, derrière le corbillard, porter mes souliers sur un
coussin.--Aujourd'hui, M. Lockroy et les autres,--car _c'est eux
qu'est les rois_,--n'ont pas manqué de s'emparer de cette tradition.

Lorsque après la cérémonie--qui avait attiré beaucoup de monde comme
tous les spectacles gratis, la foule se fut dissipée, beaucoup croyant
que cette statue de Jean-Jacques était celle du distillateur
Jacques,--la nuit tomba sur la ville,--le ciel était pur, la lune
jetait sa douce et poétique clarté,--et il arriva quelque chose
d'extraordinaire qui vaut la peine d'être raconté.

Tout le monde a lu l'histoire de cette statue de Memnon, à Thèbes en
Égypte, qui rendait des sons harmonieux lorsqu'elle était frappée des
premiers rayons du soleil;--eh bien, la lune sur la statue de
Jean-Jacques Rousseau produisit le même effet que le soleil sur celle
de Memnon.

Ce n'était pas, du reste, la première fois qu'une statue parlait,--le
souverain maître, créateur des mondes, dans sa divine indulgence, a
accepté tous les noms et tous les attributs sous lesquels les hommes
ont imaginé de l'adorer, pourvu que sous ces noms on prêchât la vertu
et la bonté,--peu lui a importé d'être appelé Indra, Jupiter, [Grec:
Zeus], Thor, Jehovah, etc.; pourvu que le culte qu'on lui rendait
tendît à rendre les hommes meilleurs ou moins mauvais; aussi toutes
les religions ont eu des temples dans lesquels descendait un Dieu, des
statues qu'il animait et faisait parler rendant des oracles et faisant
des prodiges,--depuis Teutatès jusqu'à cette douce, poétique et
légendaire Marie, mère du Christ, dont les sanctuaires et les statues
attirent encore tant de dévots et effectuent, dit-on, tant de miracles
à Lorette, à Lourdes, à la Salette, au Laghetto, etc.

Donc, la statue de Jean-Jacques se mit à parler:

«Ah çà! dit-elle, quelle singulière idée ont ces gens, de m'élever
aujourd'hui une statue? Que signifie cette foule que j'ai toujours
détestée,--cette musique, ces discours moins bons que la musique? Je
crains de comprendre ce qui se passe--il ne me manque plus que cela!
comme si je n'avais pas autrefois subi toutes les mauvaises chances de
la vie!

»Non,--c'est bien cela, ils me mettent au nombre de leurs
patrons,--mais c'est idiot!--ils n'ont donc pas lu mes livres? Qui?
moi?--me compromettre avec leurs héros, leurs grands hommes, ces fous,
ces coquins, ces imbéciles et ces monstres.

»Certes, si j'avais été vivant en 1793, j'aurais été par eux accroché
à une lanterne, guillotiné ou massacré à l'Abbaye;--en 1871, j'aurais
figuré parmi les otages assassinés.

»Moi! Jean-Jacques! avec ces gens-là! je ne le souffrirai pas.»

Et il se mit à réciter des passages de ses livres:

«N'ai-je pas dit d'avance que ce serait le comble de l'absurdité et de
la folie de tenter d'établir la démocratie dans un pays comme la
France?

»La démocratie ne convient qu'aux États petits et pauvres,--aux
nations grandes et opulentes, la monarchie.» (_Contrat social._)

«Que de conditions à réunir pour une démocratie! D'abord, un État
très petit où le peuple soit facile à rassembler, où chaque citoyen
puisse aisément connaître tous les autres;--une grande simplicité de
moeurs, beaucoup d'égalité dans les rangs et dans les fortunes, peu ou
pas de luxe.

»Il n'y a point de gouvernement aussi sujet aux guerres civiles et aux
agitations intestines que le gouvernement démocratique, parce qu'il
n'en est aucun qui tende si fortement et si continuellement à changer
de forme.» (_Contrat social._)

Je viens de voir un joli exemple de la façon dont ces insensés, dont
ces jobards trompés par des coquins entendent la république.

Cette élection d'un député,--cette population se partageant
passionnément, haineusement entre un général tout à fait quelconque et
un marchand de vin.

Ces journaux, ces affiches collées les unes sur les autres, augmentant
l'épaisseur des murailles et diminuant la largeur des rues,--les deux
partis se prétendant exclusivement amis du peuple--et dépensant trois
cent mille francs à imprimer des mensonges et à en tapisser la
ville,--un conseil municipal sacrifiant par deux fois, en un mois, une
somme énorme à faire des ripailles de victuailles les plus
chères:--et cela dans une ville où la statistique dénonce un indigent
sur douze habitants!--combien, pendant qu'on employait tant d'argent à
gâter du papier, tant d'argent à s'empiffrer de pâtés de foies
gras,--combien de gens se sont, ce jour-là, couchés sans souper,--ceux
du moins qui avaient où se coucher.

Une jolie manière de faire des élections!

«Pour obtenir l'expression de la volonté générale, il faut qu'il n'y
ait pas de sociétés partielles dans l'État, et que chaque citoyen
n'opine que d'après lui-même;--que les citoyens, au moment des
suffrages, n'aient entre eux aucune communication;--mais s'il se fait
des associations partielles et des brigues, il n'y a plus autant de
votants que d'hommes, mais seulement autant que d'associations.»
(_Contrat social_.)

«Il faudrait donc, pendant la période électorale, suspendre toutes
réunions, ne pas permettre aux journaux de discourir sur la politique
et les élections, et c'est précisément le contraire que vous faites.

»Corrigez s'il se peut les abus de votre Constitution, mais ne
méprisez pas celle qui vous fait ce que vous êtes.» (_Gouvernement de
Pologne_.)

«Les peuples prenant pour la liberté une licence effrénée qui lui est
opposée, leurs révolutions les livrent à des enjôleurs qui ne font
qu'aggraver les choses.» (_Origine de l'inégalité._)

«C'est surtout la grande antiquité des lois qui les rend saintes et
vénérables, le peuple méprise bientôt celles qu'il voit changer tous
les jours. Il ne devrait être permis à personne de proposer de
nouvelles lois à sa fantaisie. C'est ce qui perdit les Athéniens à
force d'innovations dangereuses favorisant des projets insensés ou mal
conçus.» (_Sur l'inégalité._)

«Je ne voudrais pas habiter une république de nouvelle institution, de
peur que le gouvernement ne convienne pas aux nouveaux citoyens ou que
les citoyens ne conviennent pas au nouveau gouvernement, l'État est
fort exposé à être ébranlé et déchiré presque dès sa naissance.

»Il en est de la liberté comme de certains aliments solides et
succulents, propres à nourrir et à fortifier les tempéraments
robustes, mais qui ruinent et énervent les faibles, les délicats, qui,
une fois accoutumés à des maîtres, ne sont plus en état de s'en passer
et ne font des révolutions que pour en changer.» (_De l'inégalité._)

«Si la république vous donne plusieurs chefs, il vous faut supporter à
la fois et leur tyrannie et leurs divisions.» (_Économie politique._)

«Si vous comparez le monarque au père de famille, la nature fait une
multitude de bons pères de famille; mais, depuis l'existence du monde,
la sagesse humaine n'a fait que bien peu de bons magistrats.»
(_Économie politique._)

«La république est à la veille de se ruiner, sitôt que quelqu'un peut
penser qu'il est beau de ne pas obéir aux lois.» (_Économie
politique._)

Depuis que vous payez vos députés, en avez-vous obtenu d'une qualité
supérieure, et ne pourriez-vous dire:

«Tous mes maux ne viennent que de ceux que je paye pour m'en
garantir.» (_Économie politique._)

«Les peuples perdent le sens commun, non parce qu'ils sont ignorants,
mais parce qu'ils ont la bêtise de croire savoir quelque chose.»
(_Réponse à M. Bondy._)

«Comment une multitude aveugle, qui souvent ne sait ce qu'elle veut
parce qu'elle sait rarement ce qui lui est bon, exécuterait-elle
d'elle-même une entreprise aussi grande, aussi difficile qu'un
système de législation?» (_Contrat social._)

«Le plus actif des gouvernements est celui d'un seul.» (_Contrat
social._)

«Les Lacédémoniens n'avaient pas d'avocats.» (_Lettre à M. Grimm._)

«Le luxe corrompt et le riche qui en jouit et le misérable qui le
convoite.» (_Au roi de Pologne._)

«Vous étiez à la direction d'un maître, vous croyez être mieux en en
ayant plusieurs, et il faut supporter à la fois et leur tyrannie et
leurs divisions.» (_Économie politique._)

«Quelques hommes adroits, avec du crédit et une certaine faconde,
sauront substituer aux intérêts du peuple leurs intérêts
particuliers.» (_Économie politique._)

«Consulter la volonté générale, ressource impraticable dans un grand
peuple.» (_Économie politique._)

«On ajoute édits sur édits, règlements sur règlements, et cela ne sert
qu'à introduire de nouveaux abus sans corriger les anciens;--plus vous
multipliez les lois, plus vous les rendez méprisables, et tous les
surveillants que vous instituez ne sont que de nouveaux imposteurs
destinés à partager avec les anciens, ou à faire leur pillage à part;
les hommes les plus vils sont les plus accrédités; leur infamie
éclate dans leurs dignités, et ils sont déshonorés par leurs
honneurs.» (_Économie politique._)

«La plupart des peuples, ainsi que les hommes, ne sont flexibles que
dans leur jeunesse.--Quand une fois les coutumes sont établies et les
préjugés enracinés, c'est une entreprise dangereuse et vaine de
vouloir les changer.» (_Contrat social._)

«Il ne faut pas souffrir de capitale, il faut faire siéger le
gouvernement alternativement dans chaque ville.» (_Contrat social._)

«Les Romains n'accordaient pas à la populace l'honneur de porter les
armes, il fallait avoir des foyers pour obtenir le droit de les
défendre.» (_Contrat social._)

«Dans les circonstances graves, on doit, pour décider, arriver le plus
près possible de l'unanimité.» (_Contrat social._)

«Vous avez appelé suffrage universel «le triomphe d'une
coterie»,--votre République votée à la majorité d'une voix,--peut-être
celle d'un absent,--selon l'absurde et criminelle habitude que vous
avez de permettre à un membre présent de voter pour un membre
absent;--si bien que cette prétendue République consiste à mettre la
moitié moins un des «citoyens» sous le despotisme de la moitié plus
un.

»Et vous appelez cela être en République!

»Je ne vous reconnais plus, ô Français! peuple autrefois si léger, si
brave, si spirituel, si bienveillant, si poli, si galant, si gai, si
sensé.

»Vous êtes devenus esclaves volontaires, crédules, aveugles,
imbéciles, haineux, avides, cruels, grossiers, bêtes, ennuyés et
ennuyeux;--la prétendue République vous a métamorphosés comme fit
Circé des compagnons d'Ulysse.

»Et vous, les maîtres, les soi-disant républicains, arlequins,
polichinelles et pierrots qui, dans les lambeaux de pourpre du manteau
royal, vous êtes taillé des carmagnoles et des bonnets rouges, pour
vous déguiser qui en Robespierre, qui en Danton, qui en Marat ou en
Père Duchesne, vous les effrontés bavards, les affamés, les pillards,
lâches, ignorants,--je vous défends de me déshonorer, de m'encanailler
en me mettant au nombre de vos modèles, de vos maîtres, des saints et
des dieux de votre calendrier...

»Je...»

A ce moment un gros nuage passa sur la lune, et la statue, cessant
d'être éclairée, cessa de parler et retomba dans le silence
probablement pour toujours.

J'espérais qu'elle parlerait du scrutin de liste et du scrutin
d'arrondissement;--mais je pensai que, à défaut d'elle, j'en sais
assez long sur ce sujet, et que j'en puis parler moi-même.


II

LES DEUX SCRUTINS

Le ministère défunt et la Chambre malade étaient composés de
ceux qui, avant de remplacer le scrutin de liste par le scrutin
d'arrondissement, avaient remplacé le scrutin d'arrondissement par le
scrutin de liste.

Le scrutin d'arrondissement ou uninominal, sans nous mettre beaucoup
plus à l'abri des intrigues, des compromis, des corruptions, des
mensonges, présente cependant un tour d'escamotage un peu plus
difficile à exécuter que le tour du scrutin de liste, c'est pourquoi
le cabinet Floquet et sa majorité obéissante et ahurie, en présence
d'une dissolution presque inévitable, se sont avisés que leurs ennemis
d'aujourd'hui avaient été leurs amis, leurs complices, leurs compères
d'hier, et possédaient comme eux tous les pièges, tous les boniments,
tous les trucs du scrutin de liste--et, confiants dans une dextérité
qu'ils pensent supérieure, ils ont voulu imposer au jeu des conditions
plus ardues;--aussi nous avons vu les grands prestidigitateurs, Bosco,
Robert Houdin, de Gaston, etc., abandonner aux faiseurs de tours de
place publique de vulgaires escamotages, des muscades sous les
gobelets avec la baguette, la gibecière et la poudre de perlimpinpin,
que cette tourbe exécutait aussi bien qu'auraient pu le faire les
maîtres, que d'autres montent sur les théâtres où ils travaillent, que
des prestiges plus compliqués et plus difficiles à produire.

En effet, l'élection au scrutin de liste s'effectue ainsi;--c'est
l'élection au panier; vous ramassez des fruits secs, des fruits verts,
des fruits gâtés si vous voulez, et vous en emplissez votre panier en
réservant au-dessus la place pour y placer un petit nombre de fruits
sains, mûrs, appétissants du moins en apparence, et vous ne vendez que
le panier entier sans permettre de déranger le dessus et de vérifier
le dessous.

Le scrutin uninominal est la vente au détail,--beaucoup de fruits du
scrutin de liste n'y pourraient figurer;--mais l'art consiste, en
étalant la marchandise, à bien placer chaque fruit, la tache ou la
tare en-dessous, de les entourer, de les envelopper artistement de
feuilles de vigne et de les montrer de façon à n'en laisser voir
qu'une partie à peu près saine;--à annoncer aux acheteurs avec emphase
telle pèche de vigne pour une _grosse mignonne_ ou un _teton de
Vénus_, telle pomme à cuire pour une _calville_ ou une _reinette_,
telle poire âpre et à peine bonne à cuire pour une _beurrée William_
ou une _crassane_, telle prune à cochon pour une prune de
_reine-Claude_.

Ça demande un peu plus d'aplomb, un peu plus de rouerie, un peu plus
d'intrigue et de corruption, parfois même ça coûte un peu plus cher,
mais enfin ça se fait.

Je vais, après vous en avoir préalablement demandé la permission, vous
raconter une petite comédie, qui, je crois, n'est pas ennuyeuse, et où
j'ai joué un rôle--rôle sacrifié, en 1848

    _Quæque ipse miserrima vidi
    Et quorum pars magna fui!_

et qui mettra bien en relief et en vue le fameux scrutin de liste et
le scrutin d'arrondissement.--Puis, la comédie racontée, en guise de
moralité de ma fable, qui n'est pas une fable, mais une vérité
rigoureuse, je vous dirai comme disait Ésope à la fin des scènes

    [Grec: ho mythos dêloi hoti]

cette fable prouve que...

Je vous dirai, pour l'avoir étudié et expérimenté à mes dépens, ce
qu'il faudrait changer, ajouter, retrancher, modifier au vote pour que
le scrutin de liste et le scrutin uninominal ne fus

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