Voyage musical en Allemagne et en Italie, II
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Title: Voyage musical en Allemagne et en Italie, II
Author: Hector Berlioz
Release date: September 29, 2011 [eBook #37567]
Language: French
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VOYAGE MUSICAL
EN ALLEMAGNE
ET
EN ITALIE.
SÈVRES--M. CERF. IMPRIMEUR. 444, RUE ROYALE.
VOYAGE MUSICAL
EN
ALLEMAGNE
ET
EN ITALIE.
ÉTUDES SUR BEETHOVEN, GLUCK ET WEBER.
MÉLANGES ET NOUVELLES.
PAR HECTOR BERLIOZ.
2
PARIS
JULES LABITTE, LIBRAIRE-ÉDITEUR,
Nº 3. QUAI VOLTAIRE.
1844
VOYAGE MUSICAL
EN ITALIE.
I
CONCOURS DE COMPOSITION MUSICALE A L'INSTITUT.
_Je dirai: J'étais là, telle chose m'advint._
Il faut dire aussi pourquoi j'étais là, car on ne s'en douterait guère.
En effet, que peut aller chercher aujourd'hui un musicien en Italie?
Irait-il y entendre les chefs-d'oeuvre de l'ancienne école? on ne les
exécute nulle part. Ceux de l'école moderne? on les représente
habituellement à Paris. Se proposerait-il d'y étudier l'art du chant?
C'est bien, il est vrai, la terre classique des chanteurs; mais ceux-ci
n'ont pas plutôt acquis un talent un peu remarquable, que nous les
voyons accourir en France. Les Rubini, Tamburini, Grisi, Persiani,
Ronconi, Salvi, ont fondé ou consolidé leur réputation à Paris, et ils y
passent, en général, une bonne partie de leur vie d'artiste. Se
livre-t-il à l'étude de la musique instrumentale? c'est le Rhin qu'il
faut passer et non les Alpes. Toutes ces raisons sont excellentes, sans
doute; je me bornerai à répondre que, si je suis allé en Italie sous
prétexte de musique, c'est par arrêt de l'Académie. J'ai obtenu, comme
tant d'autres, le grand prix de composition musicale au concours annuel
de l'Institut; et si le lecteur est curieux de savoir comment se faisait
ce concours, à l'époque où je m'y présentai, je puis le lui apprendre.
Faire connaître quels sont chaque année ceux des jeunes compositeurs
français qui offrent le plus de garanties pour l'avenir de l'art, et les
encourager en les mettant, au moyen d'une pension, dans le cas de
s'occuper librement et exclusivement pendant cinq ans de leurs études,
tel est le double but de l'institution du prix de Rome, telle a été
l'intention du gouvernement qui l'a fondée. Toutefois, voici les moyens
qu'on employait encore il y a quelques années, pour remplir l'une et
parvenir à l'autre. Les choses ont un peu changé depuis lors, mais bien
peu.
Les _faits_ que je vais citer paraîtront sans doute fort extraordinaires
et improbables à la plupart des lecteurs, mais comme j'ai eu l'honneur
d'obtenir successivement le second et le premier grand prix au concours
de l'Institut, je ne dirai rien que je n'aie vu moi-même, et dont je ne
sois parfaitement sûr. Cette circonstance d'ailleurs me permet de dire
librement toute ma pensée sans crainte de voir attribuer à l'aigreur
d'une vanité blessée ce qui n'est que l'expression de mon amour de l'art
et de ma conviction intime.
Tous les Français, ou naturalisés Français, âgés de moins de trente ans,
pouvaient, et peuvent encore, aux termes du réglement, être admis au
concours.
Quand l'époque en avait été fixée, les candidats venaient s'inscrire au
secrétariat de l'Institut. Ils subissaient ensuite un examen
préparatoire, nommé _concours préliminaire_, qui avait pour but de
désigner parmi les aspirants les cinq ou six élèves les plus avancés.
Le sujet du grand concours devait être une _scène lyrique sérieuse pour
une ou deux voix et orchestre_; et les candidats, afin de prouver qu'ils
possédaient le sentiment de la mélodie et de l'expression dramatique,
l'art de l'instrumentation et les autres qualités indispensables pour un
tel ouvrage, étaient tenus d'écrire une _fugue vocale_. On leur
accordait une journée entière pour ce travail. _Chaque fugue devait être
signée._
Le lendemain, les membres de la section de musique de l'Institut se
rassemblaient, lisaient les fugues, et faisaient un choix trop souvent
entaché de partialité, car un certain nombre des manuscrits _signés_
appartenait toujours à des élèves de messieurs les académiciens.
Les votes recueillis et les concurrents désignés, ceux-ci devaient se
représenter bientôt après pour recevoir les paroles de la scène ou
cantate qu'ils allaient avoir à mettre en musique, et _entrer en loge_.
M. le secrétaire perpétuel de l'Académie des Beaux-Arts leur dictait
collectivement le classique poème, qui commençait presque toujours
ainsi:
Déjà l'Aurore aux doigts de rose.
Ou:
Déjà le jour naissant ranime la nature.
Ou:
Déjà d'un doux éclat l'horizon se colore.
Ou:
Déjà du blond Phébus le char brillant s'avance.
Ou:
Déjà de pourpre et d'or les monts lointains se parent.
Ou:
Déjà....
Ah! ma foi, j'allais faire une fausse citation. La cantate avec laquelle
j'ai obtenu le grand prix commençait précisément de la façon contraire.
C'était, si je ne me trompe: «_Déjà la nuit a voilé la nature._» C'est
fort différent, comme on voit.
Les candidats, munis du lumineux poème, étaient alors enfermés isolément
avec un piano, jusqu'à ce qu'ils eussent terminé leur partition. Le
matin à onze heures, et le soir à six, le concierge, dépositaire des
clefs de chaque loge, venait ouvrir aux détenus, qui se réunissaient
pour prendre ensemble leurs repas; mais défense à eux de sortir du
palais de l'Institut. Tout ce qui venait du dehors, papiers, lettres,
livres, linge, était soigneusement visité, afin que les élèves ne
pussent obtenir ni aide ni conseils de personne. Ce qui n'empêchait pas
qu'on ne les autorisât à recevoir des visites dans la cour de
l'Institut, tous les jours, de six à huit heures du soir, à inviter même
leurs amis à de joyeux dîners, où Dieu sait tout ce qui pouvait se
communiquer, de vive voix ou par écrit, entre le bordeaux et le
champagne. Le délai fixé pour la composition était de 22 jours; ceux des
auteurs qui avaient fini avant ce temps étaient libres de sortir, après
avoir déposé leur manuscrit, toujours _numéroté et signé_. Toutes les
partitions étant livrées, le lyrique aréopage s'assemblait de nouveau,
et s'adjoignait à cette occasion deux membres pris dans les autres
sections de l'Institut. Un sculpteur et un peintre, par exemple, ou un
graveur et un architecte, ou un sculpteur et un graveur, ou un
architecte et un peintre, ou même deux graveurs, ou deux peintres, ou
deux architectes, ou deux sculpteurs. L'important était qu'ils ne
fussent pas musiciens. Ils avaient voix délibérative et se trouvaient là
pour juger d'un art qui leur est étranger. On entendait successivement
toutes les scènes écrites pour l'orchestre, comme je l'ai dit plus haut,
et on les entendait réduites par _un seul_ accompagnateur, _sur le
piano_!..... (Et il en est encore ainsi à cette heure!)
Vainement prétendrait-on qu'il est possible d'apprécier à sa juste
valeur une composition d'orchestre ainsi mutilée; rien n'est plus
éloigné de la vérité. Le piano peut donner une idée de l'orchestre, pour
un ouvrage qu'on aurait déjà entendu complètement exécuté; la mémoire
alors se réveille, supplée à ce qui manque, et on est ému par souvenir.
Mais pour une oeuvre nouvelle, dans l'état actuel de la musique, c'est
impossible. Une partition telle que l'_OEdipe_, de Sacchini, ou toute
autre de cette école, dans laquelle l'instrumentation n'existe pas, ne
perdrait presque rien à une pareille épreuve. Aucune composition
moderne, en supposant que l'auteur ait profité des ressources que l'art
actuel lui donne, n'est dans le même cas. Exécutez donc sur le piano la
marche de _la Communion_, de la messe du sacre, de Chérubini? Que
deviendront ces délicieuses tenues d'instruments à vent qui vous
plongent dans une extase mystique? ces ravissants enlacements de flûtes
et de clarinettes, d'où résulte presque tout l'effet? Ils disparaîtront
complètement, puisque le piano ne peut tenir ni enfler un son.
Accompagnez au piano l'admirable air d'Agamemnon dans l'_Iphigénie en
Aulide_ de Gluck! Il y a sous ces vers:
J'entends retentir dans mon sein
Le cri plaintif de la nature.
un solo de hautbois d'un effet poignant et vraiment sublime. Au piano,
au lieu d'une plainte déchirante, cette note vous donnera un son de
clochette, et rien de plus. Voilà l'idée, la pensée, l'inspiration
anéanties. Je ne parle pas des grands effets d'orchestre, des
oppositions si piquantes établies entre les instruments à cordes et
l'_harmonie_ des couleurs tranchées qui séparent les instruments de
cuivre des instruments de bois, des effets magiques de timbales qu'on
trouve à chaque pas dans Beethoven et Weber, des moyens dramatiques qui
résultent de l'_éloignement_ des masses harmoniques placées à distance
les unes des autres, ni de cent autres détails dans lesquels il serait
superflu d'entrer. Je dirai seulement qu'ici l'injustice et l'absurdité
du réglement se montrent dans toute leur laideur. N'est-il pas évident
que le piano anéantissant tous les effets d'instrumentation, nivelle,
par cela seul, tous les compositeurs? Celui qui sera habile, profond,
ingénieux instrumentaliste, est rabaissé à la taille de l'ignorant qui
n'a pas les premières notions de cette branche de l'art. Ce dernier peut
avoir écrit des trombones au lieu de clarinettes, des ophicléides au
lieu de bassons, avoir commis les plus énormes bévues, pendant que
l'autre aura composé un magnifique orchestre, sans qu'il soit possible,
avec une pareille exécution, d'apercevoir la différence qu'il y a entre
eux. Le piano, pour les instrumentalistes, est donc une vraie guillotine
destinée à abattre toutes les nobles têtes, et dont la plèbe seule n'a
rien à redouter.
Quoi qu'il en soit, les scènes ainsi _exécutées_, on va au scrutin (je
parle au présent, puisque rien n'est changé à cet égard). Le prix est
donné. Vous croyez que c'est fini? Erreur. Huit jours après, toutes les
sections de l'Académie des beaux-arts se réunissent pour le grand
jugement définitif. Les peintres, statuaires, architectes, graveurs en
médailles et graveurs en taille-douce forment cette fois un imposant
jury, dont _les musiciens cependant ne sont pas exclus_: les hommes de
lettres et poètes seuls n'y figurent point. Pourquoi cela?... je
l'ignore. Il me semble, en tout cas, que le chantre d'_Atala_ et des
_Martyrs_, que l'auteur des _Voix intérieures_ et des _Chants du
Crépuscule_, celui des _Harmonies religieuses_ et des _Méditations_,
pourraient apprécier l'expression ou la noblesse d'une mélodie au moins
aussi bien que le plus grand sculpteur, fût-il un Phidias, ou le plus
habile architecte, fût-il un Michel-Ange.
Quand les _exécuteurs_, chanteur et pianiste, ont fait entendre une
seconde fois, et de la même manière chaque partition, l'urne fatale
circule, on lit les bulletins, et le jugement préliminaire que la
section de musique avait porté huit jours auparavant, se trouve, en
dernière analyse, confirmé, modifié, ou _cassé_ par la majorité.
Ainsi, le prix de musique est donné par des gens qui ne sont pas
musiciens et qui n'ont pas même été mis dans le cas d'entendre, telles
qu'elles ont été conçues, les partitions entre lesquelles un absurde
réglement les oblige de faire un choix.
Au jour solennel de la distribution des prix, la cantate préférée par
les peintres, sculpteurs et graveurs, est ensuite exécutée
_complètement_. C'est un peu tard; il aurait mieux valu sans doute
convoquer l'orchestre avant de se prononcer; et les dépenses
occasionnées par cette exécution tardive sont assez inutiles, puisqu'il
n'y a plus à revenir sur la décision prise; mais l'Académie est
curieuse, elle veut _connaître_ l'ouvrage qu'elle a couronné........
C'est un désir bien naturel!......
II
LE CONCIERGE DE L'INSTITUT.
Il y avait dans mon temps, à l'Institut, un vieux concierge nommé
Pingard, à qui tout ceci causait une indignation des plus plaisantes. La
tâche de ce brave homme, à l'époque des concours, était de nous enfermer
dans nos loges, de nous ouvrir soir et matin, et de surveiller nos
rapports avec les visiteurs, aux heures de loisir. Il remplissait, en
outre, les fonctions d'huissier auprès de Messieurs les académiciens, et
assistait, en conséquence, à toutes les séances secrètes et publiques,
où il avait fait bon nombre de curieuses observations. Embarqué à seize
ans comme mousse à bord d'une frégate de la compagnie des Indes, il
avait parcouru presque toutes les îles de la Sonde, et, obligé de
séjourner à Java, il échappa, par la force de sa constitution, et lui
neuvième, disait-il, aux fièvres pestilentielles qui avaient enlevé tout
l'équipage.
J'ai toujours beaucoup aimé les vieux voyageurs, pourvu qu'ils eussent
quelque histoire lointaine à me raconter. En pareil cas, je les écoute
avec une attention calme et une inexplicable patience. Je les suis dans
toutes leurs digressions, dans les dernières ramifications des épisodes
de leurs épisodes; et, quand le narrateur, voulant trop tard revenir au
sujet principal et ne sachant quel chemin prendre, se frappe le front
pour ressaisir le fil rompu de son histoire en disant: «Mon Dieu, où en
étais-je donc?...,» je suis heureux de le remettre sur la piste de son
idée, de lui jeter le nom qu'il cherchait, la date qu'il avait oubliée,
et c'est avec une véritable satisfaction que je l'entends s'écrier, tout
joyeux: «Ah! oui, oui, j'y suis, m'y voilà.» Aussi étions-nous fort bons
amis, le père Pingard et moi; il m'avait estimé tout d'abord, à cause du
plaisir que je trouvais à lui parler de Batavia, de Célèbes, d'Amboyne,
de la côte de Coromandel, de Bornéo, de Sumatra; parce que je l'avais
questionné plusieurs fois avec curiosité sur les femmes Javanaises, dont
l'amour est fatal aux Européens, et avec lesquelles le gaillard avait
fait de si terribles fredaines, que la consomption avait un instant paru
vouloir réparer à son égard la négligence du choléra-morbus. Lui ayant
un jour, à propos de la Syrie, parlé de Volney, de _ce bon monsieur le
comte de Volney, si simple, qui avait toujours des bas de laine bleue_,
son estime pour moi s'accrut d'une manière remarquable; mais son
enthousiasme n'eut plus de bornes, quand j'en vins à lui demander s'il
avait connu le célèbre voyageur Levaillant.
«--M. Levaillant!... M. Levaillant, s'écria-t-il vivement, pardieu si je
le connais. Tenez! Un jour que je me promenais au cap de
Bonne-Espérance, en sifflant, j'attendais une petite négresse qui
m'avait donné rendez-vous sur la Grève, parce que, entre nous, il y
avait des raisons pour qu'elle ne vînt pas chez moi. Je vais vous dire.
--Bon, bon, nous parlions de Levaillant.
--Ah! oui. Eh bien! un jour que je sifflais en me promenant au cap de
Bonne-Espérance, un grand homme basané, qui avait une barbe de sapeur,
se retourne vers moi; il m'avait entendu siffler en français, c'est
apparemment à ça qu'il me reconnut:
--Dis donc, gamin, qu'il me dit, tu es Français?
--Pardi, si je suis Français, que je lui dis, je suis de Givet,
département des Ardennes, pays de M. Méhul[1].
--Ah! tu es Français?
--Oui.
--Ah!--Et il me tourna le dos.
C'était M. Levaillant; vous voyez si je l'ai connu.»
Le père Pingard était donc véritablement mon ami; aussi me traitait-il
comme tel, et me confiait-il des choses qu'il eût tremblé de dévoiler à
tout autre. Je me rappelle une conversation très-animée que nous eûmes
ensemble en 1828, époque de mon second prix. On nous avait donné pour
sujet de concours un épisode du Tasse: Herminie se couvrant des armes de
Clorinde, et à la faveur de ce déguisement, sortant des murs de
Jérusalem pour aller porter à Tancrède blessé les soins de son fidèle et
malheureux amour. Au milieu du troisième air (car il y avait toujours
trois airs dans les scènes de l'Institut; d'abord le lever de l'aurore
obligé, puis le premier récitatif suivi d'un premier air suivi d'un
deuxième récitatif suivi d'un deuxième air suivi d'un troisième
récitatif suivi d'un troisième air, le tout pour le même personnage),
dans le milieu du troisième air donc, se trouvaient ces quatre vers:
Dieu des chrétiens, toi que j'ignore,
Toi que j'outrageais autrefois,
Aujourd'hui, mon respect t'implore,
Daigne écouter ma faible voix.
J'eus l'insolence de penser que, malgré le titre d'_air agité_ que
portait le dernier morceau, ce quatrain devait être le sujet d'une
prière, et il me parut impossible de faire implorer le Dieu des
chrétiens par la tremblante reine d'Antioche avec des cris de mélodrame
et un orchestre désespéré. J'en fis donc une prière; et, à coup sûr,
s'il y eût quelque chose de passable dans ma partition, ce ne fut que
cette andante. Comme j'arrivais à l'Institut le soir du jugement dernier
pour connaître mon sort, et savoir si les peintres, sculpteurs, graveurs
en médaille et graveurs en taille-douce m'avaient déclaré bon ou mauvais
musicien, je rencontre Pingard dans l'escalier:
«--Eh bien! lui dis-je, qu'ont-ils décidé?
»--Ah!... c'est vous, Berlioz... pardieu, je suis bien aise!... je vous
cherchais.
»--Qu'ai-je obtenu, voyons, dites vite; une mention, un premier, un
second prix, ou rien?
»--Oh! tenez, je suis encore tout remué. Quand je vous dis qu'il ne vous
a manqué que deux voix pour le premier.
»--Parbleu, je n'en savais rien; vous m'en donnez la première nouvelle.
»--Mais quand je vous le dis. Vous avez le second prix; c'est bon, mais
il n'a manqué que deux voix pour que vous eussiez le premier. Oh! tenez,
ça m'a vexé, parce que, voyez-vous, je ne suis ni peintre, ni
architecte, ni graveur en médaille, et par conséquent je ne connais
rien du tout en musique; mais ça n'empêche pas que votre Dieu des
chrétiens m'a fait un certain gargouillement dans le coeur qui m'a
bouleversé. Et sacredieu, tenez, si je vous avais rencontré sur le
moment, je vous aurais... je vous aurais payé une demi-tasse.
»--Merci, merci, mon cher Pingard, vous êtes bien bon. Vous vous y
connaissez; vous avez du goût. D'ailleurs, n'avez-vous pas visité la
côte de Coromandel?
»--Pardi, certainement; mais pourquoi?
»--Les îles de Java?
»--Oui, mais...
»--De Sumatra?
»--Oui.
»--De Bornéo?
»--Oui.
»--Vous avez été _lié_ avec Levaillant?
»--Pardi, comme deux doigts de la main.
»--Vous avez parlé souvent à Volney?
»--A M. le comte de Volney, qui avait des bas bleus?
»--Oui.
»--Certainement.
»--Eh bien! vous êtes bon juge en musique.
»--Comment ça?
»--Il n'y a pas besoin de savoir comment; seulement, si on vous dit par
hasard: Quel titre avez-vous pour juger les compositeurs? êtes-vous
peintre, graveur en taille-douce, architecte, sculpteur? vous répondrez:
Non, je suis... voyageur, marin, mousse de la compagnie des Indes. C'est
plus qu'il n'en faut. Ah ça, voyons, comment s'est passée la séance?
»--Oh! tenez, ne m'en parlez pas; c'est toujours la même chose: J'aurais
trente enfants, que le diable m'emporte si j'en mettrais un seul dans
les arts. Parce que je vois tout ça, moi. Vous ne savez pas quelle
sacrée boutique... Par exemple, ils se donnent, ils se vendent même des
voix entre eux. Tenez, une fois, au concours de peinture, j'entendis M.
Lethière qui demandait sa voix à un musicien[2] pour un de ses élèves.
Nous sommes d'anciens camarades, qu'il lui dit, tu ne me refuseras pas
ça. D'ailleurs, mon élève a du talent, son tableau est très-bien.
»--Non, non, non, je ne veux pas, je ne veux pas, que l'autre lui
répond. Ton élève m'avait promis un album que désirait ma femme, et il
n'a pas seulement dessiné un arbre pour elle. Je ne lui donne pas ma
voix.
»--Ah! tu as bien tort, que lui dit M. Lethière; je vote pour les tiens,
tu le sais, et tu ne veux pas voter pour les miens.
»--Non, je ne veux pas.
»--Alors je ferai moi-même ton album, là, je ne peux pas mieux dire.
»--Ah! c'est différent. Comment l'appelles-tu ton élève? Pour que je ne
confonde pas, donne-moi ses noms et prénoms. Pingard!
»--Monsieur.
»--Un papier et un crayon.
»--Voilà, Monsieur. Ils vont dans l'embrasure de la fenêtre, ils
écrivent trois mots, et puis j'entends le musicien qui dit à l'autre, en
repassant: C'est bon! il a ma voix.
»--Eh bien! n'est-ce pas abominable? et si j'avais un de mes fils au
concours, et qu'on lui fit des tours pareils n'y aurait-il pas de quoi
me jeter par la fenêtre?
»--Bon, bon, calmez-vous, Pingard, et dites-moi comment tout s'est passé
aujourd'hui.
»--Je vous l'ai déjà dit, vous avez le second prix, et il ne vous a
manqué que deux voix pour le premier. Quand M. Dupont a eu chanté votre
cantate, et qu'il l'a fièrement bien chantée, par parenthèse, ils ont
commencé à écrire les bulletins. Il y avait un musicien, de mon côté,
qui parlait bas à un architecte, et qui lui disait: Voyez-vous, celui-là
ne fera jamais rien; ne lui donnez pas votre voix, c'est un jeune homme
perdu. Il n'admire que le dévergondage de Beethoven; on ne le fera
jamais rentrer dans la bonne route.
»--Vous croyez, dit l'architecte? Cependant.....
»--Oh! c'est très-sûr; d'ailleurs, demandez à notre illustre Cherubini.
Vous ne doutez pas de son expérience, j'espère; il vous dira, comme moi,
que ce jeune homme est fou, que Beethoven lui a troublé la cervelle.
»--Pardon, me dit Pingard en s'interrompant, mais qu'est-ce que ce M.
Beethoven? il n'est pas de l'Institut, je crois?
»--Non, il n'est pas de l'Institut; continuez.
»--Ah! mon Dieu, ça n'a pas été long; l'autre a donné sa voix au nº 4,
au lieu de vous la donner, et voilà. Tout d'un coup, il y a un des
musiciens qui se lève et qui dit: Messieurs, avant d'aller plus avant,
je dois vous prévenir que dans le second morceau de la partition que
nous venons d'entendre, il y a un travail d'orchestre très-ingénieux,
que le piano ne peut pas rendre, et qui doit, à l'exécution, produire le
plus grand effet. Il est bon d'en être instruit.
»--Que diable viens-tu nous chanter, lui répond un autre musicien, ton
élève ne s'est pas conformé au programme; au lieu d'_un_ air agité, il
en a écrit _deux_, et dans le milieu il a ajouté une prière qu'il ne
devait pas faire. Le réglement ne peut ainsi être méprisé. Il faut un
exemple.
»--Oh! c'est trop fort! qu'en dit M. le Secrétaire-Perpétuel?
»--Je crois que c'est un peu sévère, et qu'on peut pardonner la licence
que s'est permise votre élève; mais il est important que le jury soit
éclairé sur le genre de mérite que vous avez signalé, et que l'exécution
au piano ne nous a pas laissé apercevoir.
»--Non, non, ce n'est pas vrai, dit M. Chérubini, ce prétendu mérite
d'instrumentation n'existe pas, ce n'est qu'un fouillis auquel on ne
comprend rien et qui serait détestable à l'orchestre.
»--Ma foi, Messieurs, entendez-vous, disent de tous côtés les peintres,
sculpteurs, architectes et graveurs, nous ne pouvons juger que ce que
nous entendons, et pour le reste, si vous n'êtes pas d'accord...
»--Ah! oui.--Ah! non.--Mais mon Dieu!...--Eh! que
Diable!...--Cependant...
»Enfin, ils criaient tous à la fois, et comme ça les ennuyait, voilà M.
Renaud et deux autres qui s'en vont, en disant qu'ils se récusaient et
qu'ils ne voulaient pas voter. Puis on a compté les bulletins, et il
vous a manqué deux voix, comme je vous ai dit.
»--Je vous remercie, mon bon Pingard; mais, dites-moi, cela se
passait-il de la même manière à l'Académie du cap de Bonne-Espérance?
»--Oh! par exemple! quelle farce! Une académie au Cap! un institut
hottentot! Vous savez bien qu'il n'y en a pas.
»--Vraiment! et chez les Indiens de Coromandel?
»--Point.
»--Et chez les Malais?
»--Pas davantage.
»--Ah ça! mais il n'y a donc point d'académie dans l'Orient?
»--Certainement non.
»--Les Orientaux sont bien à plaindre!
»--Ah! oui, ils s'en moquent pas mal!
»--Les barbares!»
Là-dessus, je quittai le vieux concierge, gardien, huissier de
l'Institut, en songeant à l'immense avantage qu'il y aurait d'envoyer
l'Académie civiliser l'île de Java. Je ruminais déjà le plan d'un projet
que je voulais adresser aux académiciens eux-mêmes, à l'effet de les
prier _de vouloir bien se donner la peine_ d'aller se promener un peu au
cap de Bonne-Espérance, comme Pingard. Mais nous sommes si égoïstes,
nous autres Occidentaux, notre amour de l'humanité est si faible, que
ces pauvres Hottentots, ces malheureux Malais, qui n'ont pas d'académie,
ne m'ont occupé sérieusement que deux ou trois heures; le lendemain je
n'y songeais plus. Deux ans après, j'obtins enfin le premier grand prix;
_mon tour était venu_. Dans l'intervalle, le pauvre Pingard était mort,
et ce fut grand dommage, car s'il eût entendu mon _Incendie de
Sardanapale_, je suis sûr qu'il m'aurait cette fois payé une tasse tout
entière.
Ce fut en 1830 que ce bonheur m'arriva. Je terminais précisément ma
cantate le 28 juillet:
«...Lorsqu'un lourd soleil chauffait les grandes dalles
»Des ponts et de nos quais déserts;
»Que les cloches hurlaient, que la grêle des balles
»Sifflait et pleuvait par les airs;
»Que dans Paris entier, comme la mer qui monte,
»Le peuple soulevé grondait;
»Et qu'au lugubre accent des vieux canons de fonte
»_La Marseillaise_ répondait[3].»
L'aspect du palais de l'Institut, habité par de nombreuses familles,
était alors curieux; les biscayens traversaient nos portes barricadées,
les boulets ébranlaient la façade, les femmes poussaient des cris, et
dans les moments de silence, entre les décharges, les hirondelles
reprenaient en choeur leur chant joyeux cent fois interrompu. Et
j'écrivais, j'écrivais précipitamment les dernières pages de mon
orchestre, au bruit sec et mat des balles perdues qui, décrivant une
parabole au-dessus des toits, venaient s'applatir près de mes fenêtres,
contre la muraille de ma chambre. Enfin, le 29, je fus libre, et je pus
sortir et polissonner dans Paris, le pistolet au poing, avec la _sainte
canaille_[4], jusqu'au lendemain.
III
DISTRIBUTION DES PRIX DE L'INSTITUT.
Deux mois après eurent lieu, comme à l'ordinaire, la distribution des
prix et l'exécution à grand orchestre de la cantate couronnée. Cette
cérémonie se passe encore de la même façon. Tous les ans, les mêmes
musiciens exécutent des partitions qui sont à peu près aussi toujours
les mêmes, et les prix donnés avec le même discernement sont distribués
avec la même solennité. Tous les ans, le même jour, à la même heure,
debout sur la même marche du même escalier de l'Institut, le même
académicien répète la même phrase au lauréat qui vient d'être couronné.
Le jour est le premier samedi d'octobre; l'heure, la quatrième de
l'après-midi; la marche d'escalier, la troisième; l'académicien, tout
le monde s'en doute; la phrase, la voici:
«Allons, jeune homme, _macte animo_; vous allez faire un beau voyage...
la terre classique des beaux-arts... la patrie des Pergolèse, des
Piccini.... un ciel inspirateur.... Vous nous reviendrez avec quelque
magnifique partition. Vous êtes en beau chemin.»
Pour cette glorieuse journée, les académiciens endossent leur bel habit
brodé de vert; ils rayonnent, ils éblouissent. Ils vont couronner en
pompe, un peintre, un sculpteur, un architecte, un graveur et un
musicien. Grande est la joie au gynécée des muses.
Que viens-je d'écrire là?... cela ressemble à un vers! C'est que j'étais
déjà loin de l'Académie, et que je songeais (je ne sais trop à quel
propos, en vérité), à cette strophe de Victor Hugo:
«Aigle qu'ils devaient suivre, aigle de notre armée,
»Dont la plume sanglante en cent lieux est semée,
»Dont le tonnerre, un soir, s'éteignit dans les flots;
»Toi qui les as couvés dans l'aire maternelle,
»Regarde et sois contente, et crie, et bats de l'aîle,
«Mère, tes aiglons sont éclos.»
Revenons à nos lauréats, dont quelques-un ressemblent bien un peu à des
hiboux, à ces _petits monstres rechignés_ dont parle La Fontaine, plutôt
qu'à des aigles, mais qui se partagent tous également néanmoins les
affections de l'Académie.
C'est donc le premier samedi d'octobre que leur mère radieuse _bat de
l'aile_, et que la cantate couronnée est enfin exécutée sérieusement. On
rassemble alors un orchestre _tout entier_; il n'y manque rien. Les
instruments à cordes y sont; on y voit les deux flûtes, les deux
hautbois, les deux clarinettes (je dois cependant à la vérité de dire
que cette précieuse partie de l'orchestre est complète depuis peu
seulement. Quand l'_aurore_ du grand prix se leva pour moi, il n'y avait
qu'_une clarinette et demie_; le vieillard chargé depuis un temps
immémorial de la partie de première clarinette, n'ayant plus qu'une
dent, ne pouvait faire sortir de son instrument asthmatique que la
moitié des notes, tout au plus). On y trouve les quatre cors, les trois
trombones, et jusqu'à des _cornets à pistons_, instruments modernes!
Voilà qui est fort. Eh bien! rien n'est plus vrai. L'Académie, ce
jour-là, ne se connaît plus, elle fait des folies, de véritables
extravagances: _elle est contente, et crie et bat de l'aile, ses hiboux_
(ses aiglons voulais-je dire) _sont éclos_. Chacun est à son poste.
Habeneck, armé de l'archet conducteur, donne le signal.
Le soleil se lève; solo de violoncelle... léger crescendo.
Les petits oiseaux se réveillent; solo de flûte, trilles de violons.
Les petits ruisseaux murmurent, solo d'altos.
Les petits agneaux bêlent, solo de hautbois.
Et le crescendo continuant, il se trouve que quand les petits oiseaux,
les petits ruisseaux et les petits agneaux ont été entendus
successivement, le soleil est au zénith, et qu'il est midi tout au
moins. Le récitatif commence:
«Déjà le jour naissant, etc.»
Suivent, le premier air, le deuxième récitatif, le deuxième air, le
troisième récitatif et le troisième air où le personnage expire
ordinairement, mais où le chanteur et les auditeurs respirent. M. le
Secrétaire-Perpétuel prononce à haute et intelligible voix les noms et
prénoms de l'auteur, tenant d'une main la couronne de laurier
artificiel, qui doit ceindre les tempes du triomphateur, et de l'autre
une médaille d'or véritable qui lui servira à payer son terme avant le
départ pour Rome. Elle vaut 160 francs: j'en suis certain. Le lauréat se
lève:
Son front nouveau tondu, symbole de candeur
Rougit, en approchant, d'une honnête pudeur.
Il embrasse M. le Secrétaire-Perpétuel. On applaudit un peu. A quelques
pas de la tribune de M. le Secrétaire-Perpétuel, se trouve le maître
illustre de l'élève couronné; l'élève embrasse son illustre maître:
c'est juste. On applaudit encore un peu. Sur une banquette du fond,
derrière les Académiciens, les parents du lauréat versent
silencieusement des larmes de joie; celui-ci, enjambant les bancs de
l'amphithéâtre, écrasant le pied de l'un, marchant sur l'habit de
l'autre, se précipite dans les bras de son père et de sa mère, qui,
cette fois, sanglotent tout haut: rien de plus naturel: mais on
n'applaudit plus, le public commence à rire. A droite du lieu de la
scène larmoyante, une jeune personne fait des signes au héros de la
fête: celui-ci ne se fait pas prier, et déchirant au passage la robe de
gaze d'une dame, déformant le chapeau d'un dandy, il finit par arriver
jusqu'à sa cousine. Il embrasse sa cousine. Il embrasse quelquefois même
le voisin de sa cousine. On rit beaucoup. Une autre femme placée dans un
coin obscur et d'un difficile accès, donne quelques marques de sympathie
que l'heureux vainqueur se garde bien de ne pas apercevoir. Il vole
embrasser aussi sa maîtresse, sa future, sa fiancée, celle qui doit
partager sa gloire; mais dans sa précipitation et son indifférence pour
les autres femmes, il en renverse une d'un coup de pied, s'accroche
lui-même à une banquette, tombe lourdement, et sans aller plus loin,
renonçant à donner la moindre accolade à la pauvre jeune fille, regagne
sa place suant et confus. Cette fois on applaudit à outrance, on rit aux
éclats; c'est un bonheur, un délire: c'est le beau moment de la séance
académique, et je sais bon nombre d'amis de la joie qui n'y vont que
pour celui-là. Je ne parle pas ainsi par rancune contre les rieurs, car
je n'eus pour ma part, quand mon tour arriva, ni père, ni mère, ni
cousine, ni maître, ni maîtresse à embrasser. Mon maître était malade,
mes parents absents et mécontents; pour ma maîtresse..... Je n'embrassai
donc que M. le Secrétaire-Perpétuel et je doute qu'en l'approchant on
ait pu remarquer la rougeur de mon front, car, au lieu d'être _nouveau
tondu_, il était enfoui sous une forêt de longs cheveux roux, qui, avec
d'autres traits caractéristiques, ne devait pas peu contribuer à me
faire ranger dans la classe des hiboux.
J'étais d'ailleurs, ce jour-là, d'humeur très-peu embrassante; je crois
même n'avoir pas éprouvé de plus horrible colère dans toute ma vie.
Voici pourquoi: la cantate qu'on nous avait donnée à mettre en musique
finissait au moment où Sardanapale vaincu appelle ses plus belles
esclaves, et monte avec elles sur le bûcher. L'idée me vint d'écrire une
sorte de symphonie descriptive de l'incendie, des cris de ces femmes mal
résignées, des fiers accents de ce brave voluptueux, défiant la mort au
milieu des progrès de la flamme et du fracas de l'écroulement du palais.
Mais en songeant aux moyens que j'allais avoir à employer pour rendre
sensibles, par l'orchestre seul les principaux traits d'un tableau de
cette nature, je m'arrêtai. La section de musique de l'Académie eût
condamné, sans aucun doute, toute ma partition, à la seule inspection de
ce final instrumental; d'ailleurs, rien ne pouvant être plus
inintelligible, réduit à l'exécution du piano, il devenait au moins
inutile de l'écrire. J'attendis donc. Quand ensuite le prix m'eut été
accordé, sûr alors de ne pouvoir plus le perdre, et d'être en outre
exécuté à grand orchestre, j'écrivis mon incendie. Ce morceau, à la
répétition générale, produisit un tel effet, que plusieurs de MM. les
Académiciens, pris au dépourvu, vinrent eux-mêmes m'en faire compliment,
sans arrière pensée et sans rancune pour le piège où je venais de
prendre leur religion musicale.
La salle des séances publiques de l'Institut était pleine d'artistes et
d'amateurs, curieux d'entendre cette cantate dont l'auteur avait alors
déjà une fière réputation d'extravagance. La plupart en sortant, se
récriaient sur l'étonnement que leur avait causé l'_Incendie_, et par le
récit qu'ils firent de l'étrangeté de cet effet symphonique, la
curiosité et l'attention des auditeurs du lendemain, qui n'avaient point
assisté à la répétition, furent naturellement excitées à un degré peu
ordinaire.
A l'ouverture de la séance, me méfiant un peu de l'habileté de Grasset,
l'ex-chef d'orchestre du théâtre Italien, qui dirigeait alors, j'allai
me placer à côté de lui, mon manuscrit à la main. La pauvre Malibran,
attirée aussi par la rumeur de la veille, et qui n'avait pas pu trouver
place dans la salle, était assise sur un tabouret, auprès de moi, entre
deux contre-basses. Je la vis ce jour-là pour la dernière fois.
Mon _decrescendo_ commence:
(La cantate débutant par ce vers: _Déjà la nuit a voilé la nature_,
j'avais dû faire un _Coucher du soleil_, au lieu du _Lever de l'Aurore_
consacré. Il semble que je sois condamné à ne jamais agir comme tout le
monde, à prendre la vie et l'Académie à contre-poil!)
La cantate se déroule sans accident; Sardanapale apprend sa défaite, se
résout à mourir, appelle ses femmes; l'incendie s'allume, on écoute, les
initiés de la répétition disent à leurs voisins:
«Vous allez entendre cet écroulement, c'est étrange, c'est prodigieux!
Cinq cent mille malédictions sur les musiciens qui ne comptent pas leurs
pauses!!! une partie de cor donnait dans ma partition la réplique aux
timbales, les timbales la donnaient aux cymbales, celles-ci à la grosse
caisse, et le premier coup de la grosse caisse amenait l'explosion
finale! Mon damné cor ne fait pas sa note, les timbales ne l'entendant
pas n'ont garde de partir, par suite, les cymbales et la grosse caisse
se taisent aussi; rien ne part! rien!!... les violons et les basses
continuent seuls leur impuissant tremolo; point d'écroulement! un
incendie qui s'éteint sans avoir éclaté; un effet ridicule au lieu de
l'éruption tant annoncée! _Ridiculus mus!..._ Il n'y a qu'un
compositeur, déjà soumis à une pareille épreuve, qui puisse concevoir la
fureur dont je fus alors bouleversé. Un cri d'horreur s'échappa de ma
poitrine haletante, je lançai ma partition à travers l'orchestre, je
renversai deux pupitres; madame Malibran fit un bond en arrière, comme
si une mine venait soudain d'éclater à ses pieds; tout fut en rumeur, et
l'orchestre, et les Académiciens scandalisés, et les auditeurs
mystifiés, et les amis de l'auteur indignés. Ce fut une vraie
catastrophe musicale. Sérieusement, je tremble encore en y songeant.
Il fallut pourtant bien en prendre mon parti, et quelques semaines
après, maudissant l'Académie de Paris, qui, cette fois, n'en pouvait
mais, m'acheminer vers l'Académie de Rome, où je devais avoir tout
loisir d'oublier la musique et les musiciens.
Cette institution, fondée en 1666, eut sans doute, dans le principe, un
but d'utilité pour l'art et les artistes. Il ne m'appartient pas de
juger jusqu'à quel point les intentions du fondateur ont été remplies à
l'égard des peintres, sculpteurs, graveurs et architectes; quant aux
musiciens, je le répète, le voyage d'Italie, favorable au développement
de leur imagination par le trésor de poésie que la nature, l'art et les
souvenirs, étalent à l'envi sous leurs pas, est au moins inutile sous le
rapport des études spéciales qu'ils y peuvent faire. Mais le fait
ressortira plus évident du tableau fidèle de la vie que mènent à Rome
les artistes français. Avant de s'y rendre, les cinq ou six nouveaux
lauréats se réunissent pour combiner ensemble les arrangements du grand
voyage qui se fait d'ordinaire en commun. Un _voiturin_ se charge,
moyennant une somme assez modique, de faire parvenir en Italie sa
cargaison de grands hommes, en les entassant dans une lourde cariole, ni
plus ni moins que des bourgeois du Marais. Comme il ne change jamais de
chevaux, il lui faut beaucoup de temps pour traverser la France, passer
les Alpes, et parvenir dans les États-Romains; mais ce voyage à petites
journées doit être fécond en incidents pour une demi-douzaine de jeunes
voyageurs dont l'esprit, à cette époque, est fort loin d'être tourné à
la mélancolie. Si j'en parle sous la forme dubitative, c'est que je ne
l'ai pas fait ainsi moi-même; diverses circonstances me retinrent à
Paris, après la _cérémonie auguste de mon couronnement_, jusqu'au milieu
de janvier, et je fis la traversée tout seul et assez triste.
IV
LE DÉPART.
La saison était trop mauvaise pour que le passage des Alpes pût offrir
quelque agrément; je me déterminai donc à les tourner, et me rendis à
Marseille. C'était ma première entrevue avec la mer. Je cherchai assez
longtemps un vaisseau un peu propre qui fît voile pour Livourne, mais je
ne trouvai toujours que d'ignobles petits navires, chargés de laines ou
de barriques d'huile ou de monceaux d'ossements à faire du noir, qui
exhalaient une odeur insupportable. Du reste, pas un endroit où un
honnête homme pût se nicher; on ne m'offrait ni le vivre ni le couvert;
je devais apporter des provisions et me faire un chenil pour la nuit
dans le coin du vaisseau qu'on voulait bien m'octroyer. Pour toute
compagnie, quatre matelots à face de bouledogue, dont la probité ne
m'était rien moins que garantie. Je reculai. Pendant plusieurs jours il
me fallut tuer le temps à parcourir les rochers voisins de Notre-Dame de
la Garde, genre d'occupation pour lequel j'ai toujours eu un goût
particulier.
Enfin j'entendis annoncer le prochain départ d'un brick Sarde qui se
rendait à Livourne. Quelques jeunes gens de bonne mine, que je
rencontrai à la Cannebière, m'apprirent qu'ils étaient passagers sur le
bâtiment, et que nous y serions assez bien en nous concertant ensemble
pour l'approvisionnement. Le capitaine ne voulait en aucune façon se
charger du soin de notre table. En conséquence, il fallut y pourvoir.
Nous prîmes des vivres pour une semaine, comptant en avoir de reste, la
traversée de Marseille à Livourne, par un temps favorable, ne prenant
guère plus de trois ou quatre jours. C'est une délicieuse chose qu'un
premier voyage sur la Méditerranée, quand on est favorisé d'un beau
temps, d'un navire passable, et qu'on n'a pas le mal de mer. Les deux
premiers jours, je ne pouvais assez admirer la bonne étoile qui m'avait
fait si bien tomber et m'exemptait complètement du malaise dont les
autres voyageurs étaient cruellement tourmentés. Nos dîners sur le pont,
par un soleil superbe, en vue des côtes de Sardaigne, étaient de fort
agréables réunions. Tous ces messieurs étaient Italiens, et avaient la
mémoire garnie d'anecdotes plus ou moins vraisemblables, mais
très-intéressantes. L'un avait servi la cause de la liberté en Grèce, où
il s'était lié avec Canaris; et nous ne nous lassions pas de lui
demander des détails sur l'héroïque incendiaire, dont la gloire semblait
prête à s'éteindre, après avoir brillé d'un éclat subit et terrible
comme l'explosion de ses brûlots. Un Vénitien, homme d'assez mauvais
ton, et parlant fort mal le français, prétendait avoir commandé la
corvette de Byron pendant les excursions aventureuses du poète dans
l'Adriatique et l'Archipel grec. Il nous décrivait minutieusement le
brillant uniforme dont Byron avait exigé qu'il fût revêtu, les orgies
qu'ils faisaient ensemble; il n'oubliait pas non plus les éloges que le
noble voyageur avait accordés à son courage. Au milieu d'une tempête,
Byron ayant engagé le capitaine à venir dans sa chambre, faire avec lui
une partie d'écarté, celui-ci accepta l'invitation au lieu de rester sur
le pont à surveiller la manoeuvre; la partie commencée, les mouvements du
vaisseau devinrent si violents que la table et les joueurs furent
rudement renversés.
--Ramassez les cartes, et continuons, s'écria Byron.
--Volontiers, milord!
--Commandant, vous êtes un brave!» Il se peut qu'il n'y ait pas un mot
de vrai dans tout cela, mais il faut convenir que l'uniforme galonné et
la partie d'écarté sont bien dans le caractère de l'auteur de _Lara_; en
outre le narrateur n'avait pas assez d'esprit pour donner à des contes
ce parfum de couleur locale, et le plaisir que j'éprouvais à me trouver
ainsi côte à côte avec un compagnon du pèlerinage de Childe-Harold,
achevait de me persuader. Mais notre traversée ne paraissait pas
approcher sensiblement de son terme; un calme plat nous avait arrêtés en
vue de Nice; il nous y retint trois jours entiers. La brise légère qui
s'élevait chaque soir nous faisait avancer de quelques lieues, mais elle
tombait au bout de deux heures, et la direction contraire d'un courant
qui règne le long de ces côtes, nous ramenait tout doucement pendant la
nuit au point d'où nous étions partis. Tous les matins, en montant sur
le pont, ma première question aux matelots était pour connaître le nom
de la ville qu'on distinguait sur le rivage, et tous les matins je
recevais pour réponse: «E Nizza, signore. Ancora Nizza. E sempre Nizza.»
Je commençais à croire la gracieuse ville de Nice douée d'une puissance
magnétique, qui, si elle n'arrachait pièce à pièce tous les ferrements
de notre brick, ainsi qu'il arrive, au dire des matelots, quand on
approche trop des pôles, exerçait au moins sur le bâtiment une
irrésistible attraction. Un vent furieux du nord, qui nous tomba des
Alpes comme une avalanche, vint me tirer d'erreur. Le capitaine n'eut
garde de manquer une si belle occasion pour réparer le temps perdu, et
se _couvrit de toile_. Le vaisseau pris en flanc inclinait horriblement.
Toutefois je fus bien vite accoutumé à cet aspect qui m'avait alarmé
dans les premiers moments; mais vers minuit, comme nous entrions dans le
golfe de la Spezzia, la frénésie de cette _tramontana_ devint telle, que
les matelots eux-mêmes commencèrent à trembler en voyant l'obstination
du capitaine à laisser toutes les voiles dehors. C'était une tempête
véritable, dont je ferai la description en beau style académique... une
autre fois. Cramponné à une barre de fer du tillac, j'admirais avec un
sourd battement de coeur cet étrange spectacle, pendant que le commandant
vénitien, dont j'ai parlé plus haut, examinait d'un oeil sévère le
capitaine occupé à tenir la barre, et laissait échapper de temps en
temps de sinistres exclamations: «C'est de la folie! disait-il... Quel
entêtement!... Cet imbécile va nous faire sombrer!... Un temps pareil,
et quinze voiles étendues!» L'autre ne disait mot, et se contentait de
rester au gouvernail, quand un effroyable coup de vent vint le
renverser, et coucher presque entièrement le navire sur le flanc. Ce fut
un instant terrible... Pendant que notre malencontreux capitaine
roulait au milieu des tonneaux que la secousse avait jetés sur le pont
dans toutes les directions, le Vénitien, s'élançant à la barre, prit le
commandement de la manoeuvre avec une autorité illégale, il est vrai,
mais bien justifiée par l'événement, et que l'instinct des matelots,
joint à l'imminence du danger, les empêcha de méconnaître. Plusieurs
d'entre eux, se croyant perdus, appelaient déjà la madone à leur aide.
«Il ne s'agit pas de la madone, sacredieu! s'écrie le commandant, au
perroquet! au perroquet! tous au perroquet!» En un instant, à la voix de
ce chef improvisé, les mâts furent couverts de monde, les principales
voiles carguées; le vaisseau, se relevant à demi, permit alors
d'exécuter les manoeuvres de détail, et nous fûmes sauvés.
Le lendemain nous arrivâmes à Livourne à l'aide d'une seule voile, tant
était grande la violence du vent. Quelques heures après notre
installation à l'hôtel de l'Aquila Nera, nos matelots vinrent en corps
nous faire une visite, intéressée en apparence, mais qui n'avait pour
but cependant que de se réjouir avec nous du danger auquel nous venions
d'échapper. Ces pauvres diables, qui gagnent à peine le morceau de morue
sèche et le biscuit dont se compose leur nourriture habituelle, ne
voulurent jamais accepter notre argent, et ce fut à grand peine que
nous parvînmes à les faire rester pour prendre leur part d'un déjeuner
improvisé. Une pareille délicatesse est chose rare, surtout en Italie;
elle mérite d'être consignée.
Mes compagnons de voyage m'avaient confié, pendant la traversée, qu'ils
accouraient pour prendre part au mouvement qui venait d'éclater contre
le duc de Modène. Ils étaient animés du plus vif enthousiasme; ils
croyaient toucher déjà au jour de l'affranchissement de leur patrie.
Modène prise, la Toscane entière se soulèverait; sans perdre de temps,
on marcherait sur Rome; la France d'ailleurs ne manquerait pas de les
aider dans leur noble entreprise, etc., etc. Hélas! avant d'arriver à
Florence, deux d'entre eux furent arrêtés par la police du Grand-Duc et
jetés dans un cachot, où ils croupissent peut-être encore; pour les
autres, j'ai appris plus tard qu'ils s'étaient distingués dans les rangs
des patriotes de Modène et de Bologne, mais qu'attachés au brave et
malheureux Menotti, ils avaient suivi toutes ses vicissitudes et partagé
son sort. Telle fut la fin tragique de ces beaux rêves de liberté.
Resté seul à Florence, après des adieux que je ne croyais pas devoir
être éternels, je m'occupai de mon départ pour Rome. Le moment était
fort inopportun, et ma qualité de Français, arrivant de Paris, me
rendait encore plus difficile l'entrée des États pontificaux. On refusa
de viser mon passeport pour cette destination; les pensionnaires de
l'Académie étaient véhémentement soupçonnés d'avoir fomenté le mouvement
insurrectionnel de la place Colonne, et l'on conçoit que le pape ne vit
pas avec empressement s'accroître cette petite colonie de
révolutionnaires. J'écrivis à notre directeur, M. Horace Vernet, qui,
après d'énergiques réclamations, obtint enfin du cardinal Bernetti
l'autorisation dont j'avais besoin.
Par une singularité remarquable, j'étais parti seul de Paris; je m'étais
trouvé seul Français dans la traversée de Marseille à Livourne; je fus
l'unique voyageur que le voiturin de Florence trouva disposé à
s'acheminer vers Rome, et c'est dans cet isolement complet que j'y
arrivai. Deux volumes de Mémoires sur l'impératrice Joséphine, que le
hasard m'avait fait rencontrer chez un bouquiniste de Sienne, m'aidèrent
à tuer le temps pendant que ma vieille berline cheminait paisiblement.
Mon Phaéton ne savait pas un mot de français; pour moi, je ne possédais
de la langue italienne que des phrases comme celle-ci: «Fa molto caldo.
Piove. Quando lo pranzo?» Il était difficile que notre conversation fût
d'un grand intérêt. L'aspect du pays était assez peu pittoresque, et le
manque absolu de confortable dans les bourgs ou villages où nous nous
arrêtions, achevait de me faire pester contre l'Italie, et la nécessité
absurde qui m'y amenait. Mais un jour, sur les dix heures du matin,
comme nous venions d'atteindre un petit groupe de maisons, appelé la
Storta, le vetturino me dit tout-à-coup d'un air nonchalant, en se
versant un verre de vin: «Ecco Roma, signore!» Et, sans se retourner, il
me montrait du doigt la croix de Saint-Pierre. Ce peu de mots opéra en
moi une révolution complète; je ne saurais exprimer le trouble, le
saisissement que me causa l'aspect lointain de la ville immortelle, au
milieu de cette immense plaine nue et désolée... Tout à mes yeux devint
grand, poétique, sublime; l'imposante majesté de la _piazza del Popolo_,
par laquelle on entre dans Rome en venant de France, vint encore quelque
temps après augmenter ma religieuse émotion; et j'étais tout rêveur
quand les chevaux, dont j'avais cessé de maudire la lenteur,
s'arrêtèrent devant un palais de noble et sévère apparence; c'était
l'Académie.
La _villa Medici_, qu'habitent les pensionnaires et le directeur de
l'Académie de France, fut bâtie en 1557 par Annibal Lippi; Michel-Ange
ensuite y ajouta une aile et quelques embellissements: elle est située
sur cette portion du _monte Pincio_ qui domine la ville, et de laquelle
on jouit d'une des plus belles vues qu'il y ait au monde. A droite,
s'étend la promenade du Pincio; c'est l'avenue des Champs-Élysées de
Rome. Chaque soir, au moment où la chaleur commence à baisser, elle est
inondée de promeneurs à pied, à cheval, et surtout en calèche
découverte, qui, après avoir animé pendant quelque temps la solitude de
ce magnifique plateau, en descendent précipitamment au coup de sept
heures, et se dispersent comme un essaim de moucherons emporté par le
vent. Telle est la crainte presque superstitieuse qu'inspire aux Romains
le _mauvais air_, que si un petit nombre de promeneurs attardés,
narguant l'influence pernicieuse de l'_aria cattiva_, s'arrête encore
après la disparition de la foule, pour admirer la pompe du majestueux
paysage déployé par le soleil couchant, derrière le _monte Mario_, qui
borne l'horizon de ce côté, vous pouvez en être sûrs, ces imprudents
rêveurs sont étrangers.
A gauche de la Villa, l'avenue du Pincio aboutit sur la petite place de
la Trinita del Monte, ornée d'un obélisque, d'où un large escalier de
marbre descend dans Rome, et sert de communication directe entre le haut
de la colline et la place d'Espagne.
Du côté opposé, le palais s'ouvre sur de beaux jardins, dessinés dans le
goût de Lenôtre, comme doivent l'être les jardins de toute honnête
Académie. Un bois de lauriers et de chênes verts, élevé sur une
terrasse, en fait partie, borné d'un côté par les remparts de Rome et
de l'autre par le couvent des Ursulines-Françaises, attenant aux
terrains de la villa Medici.
En face on aperçoit, au milieu des champs incultes de la villa Borghèse,
la triste et désolée maison de campagne qu'habita Raphaël; et, comme
pour assombrir encore ce mélancolique tableau, une ceinture de
_pins-parasols_ en tout temps couverte d'une noire armée de corbeaux,
l'encadre à l'horizon.
Telle est à peu près la topographie de l'habitation vraiment royale,
dont la munificence du gouvernement français a doté ses artistes pendant
le temps de leur séjour à Rome. Les appartements du directeur y sont
d'une somptuosité remarquable; bien des ambassadeurs seraient heureux
d'en posséder de pareils. Les chambres des pensionnaires, à l'exception
de deux ou trois, sont au contraire petites, incommodes, et surtout
excessivement mal meublées. Je parie qu'un maréchal-des-logis de la
caserne Popincourt, à Paris, est mieux partagé, sous ce rapport, que je
ne l'étais au palais de l'Accademia di Francia. Dans le jardin sont la
plupart des ateliers des peintres et sculpteurs; les autres sont
disséminés dans l'intérieur de la maison et sur un petit balcon élevé
donnant sur le jardin des Ursulines, d'où l'on aperçoit la chaîne de la
Sabine, le monte Cavo et le camp d'Annibal. De plus, une bibliothèque
totalement dépourvue d'ouvrages nouveaux, mais assez bien fournie en
livres classiques, est ouverte jusqu'à trois heures aux investigations
des élèves laborieux, et présente au désoeuvrement de ceux qui ne le sont
pas une ressource contre l'ennui. Car il faut dire que la liberté dont
ils jouissent est à peu près illimitée. Les pensionnaires sont bien
tenus d'envoyer tous les ans à l'Académie de Paris, un tableau, un
dessin, une statue, une médaille ou une partition; mais ce travail une
fois fait, ils peuvent employer leur temps comme bon leur semble, où
même ne pas l'employer du tout, sans que personne ait rien à y voir. La
tâche du directeur se borne à administrer l'établissement, et à
surveiller l'exécution du réglement qui le régit. Quant à la direction
des études, il n'exerce sur elle aucune influence. Cela se conçoit; les
vingt-deux élèves pensionnés, s'occupant de cinq arts, frères si l'on
veut, mais différents, il n'est pas possible à un seul homme de les
posséder tous, et il serait mal venu de donner son avis sur ceux qui lui
sont étrangers.
A présent que le lecteur a un aperçu du lieu de la scène, je crois que
le meilleur moyen de lui faire connaître les acteurs est de reprendre
mon auto-biographie au point où je l'avais interrompue.
V
L'ARRIVÉE.
L'Ave Maria venait de sonner, quand je descendis de voiture à la porte
de l'Académie; cette heure étant celle du dîner, je m'empressai de me
faire conduire au réfectoire, où l'on venait de m'apprendre que tous mes
nouveaux camarades étaient réunis. Mon arrivée à Rome ayant été retardée
par diverses circonstances, comme je l'ai dit plus haut, on n'attendait
plus que moi; et, à peine eus-je mis le pied dans la vaste salle où
siégeaient bruyamment autour d'une table bien garnie une vingtaine de
convives, qu'un hourra à faire tomber les vitres, s'il y en avait eu,
s'éleva à mon aspect.
--Oh! Berlioz! Berlioz! Oh! cette tête! Oh! ces cheveux! Oh! ce nez!
Dis-donc, Jalay, il t'enfonce joliment pour le nez!
--Et toi, il te _recale_ fièrement pour les cheveux!
--Mille dieux! quel toupet!
--Eh! Berlioz! tu ne me reconnais pas? Te rappelles-tu la séance de
l'Institut? Tes sacrées timbales qui ne sont pas parties pour l'incendie
de Sardanapale? Était-il furieux! Mais, ma foi, il y avait de quoi!
Voyons donc, tu ne me reconnais pas?
--Je vous reconnais bien; mais votre nom...
--Ah! tiens, il me dit _vous_, tu te _manières_, mon vieux: on se tutoie
tout de suite ici.
--Eh bien! comment t'appelles-tu?
--Il s'appelle Signol.
--Mieux que ça, Rossignol.
--Mauvais! mauvais le calembourg!
--Absurde!
--Laissez-le donc s'asseoir!
--Qui? le calembourg?
--Non, Berlioz.
--Ohé! Fleury, apportez-nous du punch, et du fameux; cela vaudra mieux
que les bêtises de cet autre qui veut faire le malin.
--Enfin, voilà notre section de musique au complet!
--Eh! Monfort[5], voilà ton collègue.
--Eh! Berlioz, voilà _ton-fort_.
--C'est _mon-fort_.
--C'est _son-fort_.
--C'est _notre-fort_.
--Embrassez-vous.
--Embrassons-nous.
--Ils ne s'embrasseront pas!
--Ils s'embrasseront!
--Ils ne s'embrasseront pas!
--Si!
--Non!
--Ah ça! mais, pendant qu'ils crient, tu manges tout le macaroni, toi;
aurais-tu la bonté de m'en laisser un peu?
--Eh bien! embrassons-le tous, et que ça finisse!
--Non, que ça commence! voilà le punch! Ne bois pas ton vin.
--Non, plus de vin!
--A bas le vin!
--Cassons les bouteilles! Gare, Fleury!
--Pinck! panck!
--Messieurs, ne cassez pas les verres, au moins; il en faut pour le
punch; je ne pense pas que vous veuillez le boire dans de petits verres.
--Ah! les petits verres! Fi donc!
--Pas mal, Fleury! ce n'est pas maladroit; sans ça, tout y passait.
Fleury est le nom du factotum de la maison; ce brave homme, si digne, à
tous égards, de la confiance que lui accordent les directeurs de
l'Académie, est en possession, depuis longues années, de servir à table
les pensionnaires; il a vu tant de scènes semblables à celle que je
viens de décrire, qu'il n'y fait plus attention, et garde en pareil cas
un sérieux de glace, dont le contraste est vraiment plaisant. Quand je
fus un peu revenu de l'étourdissement que devait me causer un tel
accueil, je m'aperçus que le salon où je me trouvais offrait l'aspect le
plus bizarre. Sur l'un des murs, sont encadrés les portraits des anciens
pensionnaires, au nombre de cinquante environ; sur l'autre, qu'on ne
peut regarder sans rire, d'effroyables fresques de grandeur naturelle,
étalent une suite de caricatures, dont la monstruosité grotesque ne peut
se décrire, et dont les originaux ont tous habité l'Académie.
Malheureusement l'espace manque aujourd'hui pour continuer cette
curieuse galerie, et les nouveaux venus, dont l'extérieur prête à la
charge, ne peuvent plus être admis aux honneurs du grand _salon_.
Le soir même, après avoir salué M. Vernet, je suivis mes camarades au
lieu habituel de leurs réunions, le fameux café Greco. C'est bien la
plus détestable taverne qu'on puisse trouver, sale, obscure et humide;
rien ne peut justifier la préférence que lui accordent les artistes de
toutes les nations fixés à Rome. Mais son voisinage de la place
d'Espagne et du restaurant Lepri qui est en face, lui amène un nombre
considérable de chalands. On y tue le temps à fumer d'exécrables
cigares, en buvant du café qui n'est guère meilleur, qu'on vous sert,
non point sur des tables de marbre comme partout ailleurs, mais sur de
petits guéridons de bois, larges comme la calotte d'un chapeau, et noirs
et gluants comme les murs de cet aimable lieu. Le _café Greco_
cependant, est tellement fréquenté par les artistes étrangers que la
plupart s'y font adresser leurs lettres, et que les nouveaux débarqués
n'ont rien de mieux à faire que de s'y rendre pour trouver des
compatriotes.
VI
ÉPISODE BOUFFON.
On a vu des fusils partir, qui n'étaient pas chargés, dit-on. On a
vu plus souvent encore, je crois, des fusils chargés qui ne
partaient pas.
(PASCAL.)
Je passai quelque temps à me façonner tant bien que mal à cette
existence si nouvelle pour moi. Mais une vive inquiétude qui, dès le
lendemain de mon arrivée, s'était emparée de mon esprit, ne me laissait
d'attention ni pour les objets environnants, ni pour le cercle social où
je venais d'être si brusquement introduit. Je n'avais pas trouvé à Rome
des lettres de Paris qui auraient dû m'y précéder de plusieurs jours. Je
les attendis pendant trois semaines avec une anxiété croissante; après
ce temps, incapable de résister davantage au désir de connaître la
cause de ce silence mystérieux, et malgré les remontrances amicales de
M. Horace Vernet, qui essaya d'empêcher un coup de tête, en m'assurant
qu'il serait obligé de me rayer de la liste des pensionnaires de
l'Académie si je quittais l'Italie, je m'obstinai à rentrer en France.
En repassant à Florence, une esquinancie assez violente vint me clouer
au lit pendant huit jours. Ce fut alors que je fis la connaissance de
l'architecte danois Schlick, aimable garçon et artiste d'un talent
classé très-haut par les connaisseurs. Pendant cette semaine de
souffrances, je m'occupai à réinstrumenter la scène du bal de ma
Symphonie fantastique, et j'ajoutai à ce morceau la _coda_ qui existe
maintenant. Je n'avais pas fini ce travail quand, le jour de ma première
sortie, j'allai à la poste demander mes lettres. Le paquet qu'on me
présenta contenait une épître d'une impudence si extraordinaire et si
blessante pour un homme de l'âge et du caractère que j'avais alors,
qu'il se passa soudain en moi quelque chose d'affreux. Deux larmes de
rage jaillirent de mes yeux, et mon parti fut pris instantanément. Il
s'agissait de voler à Paris, où j'avais à tuer sans rémission deux
femmes coupables et un innocent. Quant à me tuer, moi, après ce beau
coup, c'était de rigueur, on le pense bien. Le plan de l'expédition fut
conçu en quelques minutes. On devait à Paris redouter mon retour, on me
connaissait... Je résolus de ne m'y présenter qu'avec de grandes
précautions et sous un déguisement. Je courus chez Schlick, qui
n'ignorait pas le sujet du drame dont j'étais le principal acteur. En me
voyant si pâle:
--Ah! mon Dieu! qu'y a-t-il?
--Voyez, lui dis-je en lui tendant la lettre, lisez!
--Oh! c'est monstrueux, répondit-il après avoir lu. Qu'allez-vous faire?
L'idée me vint aussitôt de le tromper, pour pouvoir agir plus librement.
--Ce que je vais faire? Je persiste à rentrer en France; mais je vais
chez mon père au lieu de retourner à Paris.
--Oui, mon ami, vous avez raison; allez dans votre famille; c'est là
seulement que vous pourrez, avec le temps, oublier vos chagrins et
calmer l'effrayante agitation où je vous vois. Allons, du courage!
--J'en ai; mais il faut que je parte tout de suite, je ne répondrais pas
de moi demain.
--Rien n'est plus aisé que de vous faire partir ce soir; je connais
beaucoup de monde ici, à la police et à la poste; dans deux heures
j'aurai votre passeport, et dans cinq votre place dans la voiture du
courrier. Je vais m'occuper de tout cela; rentrez à l'hôtel faire vos
préparatifs, je vous y rejoindrai.
Au lieu de rentrer, je m'acheminai vers le quai de l'Arno, où demeurait
une marchande de modes française. J'entre dans son magasin, et tirant ma
montre:
--Madame, lui dis-je, il est midi; je pars ce soir avec le courrier,
pouvez-vous, avant cinq heures, préparer pour moi une toilette complète
de femme de chambre, robe, chapeau, voile vert, etc.? Je vous donnerai
ce que vous voudrez, je ne regarde pas à l'argent.
La marchande se consulte un instant, et m'assure que tout sera prêt
avant l'heure indiquée. Je donne des arrhes et rentre, sur l'autre rive
de l'Arno, à l'hôtel des Quatre-Nations où je logeais. J'appelle le
premier sommelier.
--Antoine, je pars à six heures pour la France; il m'est impossible
d'emporter ma malle, je vous la confie. Envoyez-la par la première
occasion sûre à mon père, dont voici l'adresse.
Et prenant la partition de la scène du Bal[6], dont la _coda_ n'était
pas entièrement instrumentée, j'écris en tête: _Je n'ai pas le temps de
finir; s'il prend fantaisie à la Société des Concerts de Paris
d'exécuter ce morceau en_ L'ABSENCE _de l'auteur, je prie Habeneck de
doubler à l'octave basse, avec les clarinettes et les cors, le trait
des flûtes placé sur la dernière rentrée du thème, et d'écrire à plein
orchestre les accords qui suivent. Cela suffira pour la conclusion._
Puis je mets la partition de ma Symphonie fantastique, adressée sous
enveloppe à Habeneck, dans une valise, avec quelques hardes; j'avais une
paire de pistolets à deux coups, je les charge convenablement; j'examine
et je place dans mes poches deux petites bouteilles de rafraîchissements,
tels que laudanum, stricnine; et, la conscience en repos au sujet de mon
arsenal, je m'en vais attendre l'heure du départ, en parcourant sans but
les rues de Florence avec cet air malade, inquiet et inquiétant des
chiens enragés.
A cinq heures, je retourne chez ma modiste; on m'essaie ma parure qui va
fort bien. En payant le prix convenu, je donne vingt francs de trop; une
jeune ouvrière, assise devant le comptoir s'en aperçoit et veut me le
faire observer; mais la maîtresse du magasin, jetant d'un geste rapide
mes pièces d'or dans son tiroir, la repousse et l'interrompt par un:
«Allons, petite bête, laissez monsieur tranquille! croyez-vous qu'il ait
le temps d'écouter vos sottises!» Et répondant à mon sourire ironique
par un salut curieux mais plein de grâce: «Mille remercîments, monsieur,
j'augure bien du succès, vous serez _charmante_, sans aucun doute, dans
votre petite comédie.»
Six heures sonnent enfin; mes adieux faits à ce vertueux Schlick, qui
voyait en moi une brebis égarée et blessée rentrant au bercail, ma
parure féminine soigneusement serrée dans une des poches de la voiture,
je salue du regard le Persée de Benvenuto et sa fameuse inscription:
«_Si quis te læserit_, ego _tuus ultor ero_[7]» et nous partons.
Les lieues se succèdent, et toujours entre le courrier et moi règne un
profond silence. J'avais la gorge et les dents serrées; je ne mangeais
pas, je ne buvais pas, je ne parlais pas. Quelques mots furent échangés
seulement vers minuit, au sujet des pistolets, dont le prudent
conducteur ôta les capsules et qu'il cacha ensuite sous les coussins de
la voiture. Il craignait que nous ne vinssions à être attaqués, et en
pareil cas, disait-il, on ne doit jamais montrer la moindre intention de
se défendre quand on ne veut pas être assassiné.
--A votre aise, lui répondis-je, je serais bien fâché de nous
compromettre, et je n'en veux pas aux brigands!
Arrivé à Gênes, sans avoir avalé autre chose que le jus d'une orange, au
grand étonnement de mon compagnon de voyage qui ne savait trop si
j'étais de ce monde ou de l'autre, je m'aperçois d'un nouveau malheur:
Mon costume de femme était perdu. Nous avions changé de voiture à un
village nommé Pietra-Santa et en quittant celle qui nous amenait de
Florence, j'y avais oublié tous mes atours. «Feux et tonnerres!
m'écriai-je, ne semble-t-il pas qu'un bon ange maudit veuille m'empêcher
d'exécuter mon projet! c'est ce que nous verrons!»
Aussitôt je fais venir un domestique de place parlant le français et le
génois. Il me conduit chez une modiste. Il était près de midi, le
courrier repartait à six heures. Je demande un nouveau costume: on
refuse de l'entreprendre, ne pouvant l'achever en si peu de temps. Nous
allons chez une autre, chez deux autres, chez trois autres modistes,
même refus. Une enfin annonce qu'elle va rassembler plusieurs ouvrières
et qu'elle essaiera de me parer avant l'heure du départ.
Elle tient parole; je suis réparé. Mais pendant que je courais ainsi les
grisettes, ne voilà-t-il pas la police sarde qui s'avise, sur
l'inspection de mon passeport, de me prendre pour un émissaire de la
révolution de juillet, pour un co-carbonaro, pour un conspirateur, pour
un libérateur, de refuser de viser le dit passeport pour Turin, et de
m'enjoindre de passer par Nice!
«Eh! mon Dieu, visez pour Nice, qu'est-ce que cela me fait? je passerai
par l'enfer si vous voulez, pourvu que je passe!»
Lequel des deux était le plus splendidement niais, de la police, qui ne
voyait, dans tous les Français, que des missionnaires de la Révolution,
ou de moi, qui me croyais obligé de ne pas mettre le pied dans Paris
sans être déguisé en femme, comme si tout le monde, en me reconnaissant,
eût dû lire sur mon front le projet qui m'y ramenait; ou comme si, en me
cachant vingt-quatre heures dans un hôtel, je n'eusse pas dû trouver
cinquante marchandes de mode pour une, capables de me fagoter à
merveille.
Les gens passionnés sont charmants, ils s'imaginent tous, que le monde
entier est préoccupé de leur passion quelle qu'elle soit, et ils mettent
une bonne foi vraiment édifiante à se conformer à cette opinion.
Je pris donc la route de Nice, sans décolérer. Je repassais même avec
beaucoup de soin dans ma tête, la _petite comédie_ que j'allais jouer en
arrivant à Paris. Je me présentais chez mes _amis_ sur les neuf heures
du soir, au moment où la famille était réunie et prête à prendre le thé;
je me faisais annoncer comme la femme de chambre de madame la comtesse
M..., chargée d'un message important et pressé; on m'introduisait au
salon, je remettais une lettre, et pendant qu'on s'occupait à la lire,
tirant de mon sein mes deux pistolets doubles, je cassais la tête au
numéro un, au numéro deux, je saisissais par les cheveux le numéro
trois, je me faisais reconnaître, malgré ses cris je lui adressais mon
troisième compliment; après quoi, avant que ce concert de voix et
d'instruments n'eût attiré des curieux, je me lâchais sur la tempe
droite le quatrième argument irrésistible, et si le pistolet venait à
rater (cela s'est vu), je me hâtais d'avoir recours à mes petits
flacons. Oh! la jolie scène! c'est vraiment dommage qu'elle ait été
supprimée!
Cependant, malgré ma rage condensée, je me disais parfois en cheminant:
«Oui, cela sera délicieux, j'aurai là un moment bien agréable! mais la
nécessité de me tuer ensuite, est assez... fâcheuse. Dire adieu ainsi au
monde, à l'art; ne laisser d'autre réputation que celle d'un brutal qui
ne savait pas vivre; n'avoir pas même terminé les corrections de ma
première symphonie; avoir en tête d'autres partitions.... plus
grandes..... ah!..... c'est.....» Et revenant à mon idée sanglante:
«Non, non, non, non, il faut qu'ils meurent tous, il faut que je les
extermine, il faut que je leur brise le crâne, il le faut, et cela sera!
cela sera!....» Et les chevaux trottaient, m'emportant vers la France.
La nuit vint; nous suivions la route de la Corniche, taillée dans le
rocher à deux où trois cents toises au-dessus de la mer, qui baigne en
cet endroit le pied des Alpes. L'amour de la vie et l'amour de l'art,
depuis une heure, me répétaient secrètement mille douces promesses, et
je les laissais dire; je trouvais même un certain charme à les écouter,
quand, tout d'un coup, le postillon ayant arrêté ses chevaux pour mettre
le sabot à la voiture, cet instant de silence me permit d'entendre les
sourds râlements de la mer, qui brisait furieuse au fond du précipice.
Ce bruit éveilla un écho terrible et fit éclater dans ma poitrine une
nouvelle tempête, plus effrayante que toutes celles qui l'avaient
précédée. Je râlai comme la mer, et m'appuyant de mes deux mains sur la
banquette où j'étais assis, je fis un mouvement convulsif comme pour
m'élancer en avant, en poussant un _Ha!_ si rauque, si sauvage, que le
malheureux conducteur, bondissant de côté, crut décidément avoir pour
compagnon de voyage quelque diable contraint de porter un morceau de la
vraie croix.
Cependant, l'intermittence existait, il fallait le reconnaître; il y
avait lutte entre la vie et la mort. Dès que je m'en fus aperçu, je fis
ce raisonnement qui ne me semble point trop saugrenu, vu le temps et le
lieu: «Si je profitais du bon moment (le bon moment était celui où la
vie venait coqueter avec moi. J'allais me rendre, on le voit), si je
profitais, dis-je, du bon moment, pour me cramponner de quelque façon
et m'appuyer sur quelque chose, afin de mieux résister au retour du
mauvais; peut-être viendrais-je à bout de prendre une résolution....
vitale. Voyons donc.» Nous traversions à cette heure, un village sarde,
sur une plage, au niveau de la mer qui ne rugissait pas trop. On
s'arrête pour changer de chevaux, je demande au conducteur le temps
d'écrire une lettre; j'entre dans un petit café, je prends un chiffon de
papier, et j'écris au directeur de l'Académie de Rome, M. Horace Vernet,
_de vouloir bien me conserver sur la liste des pensionnaires, s'il ne
m'en avait pas rayé; que j'en avais point encore enfreint le réglement,
et que je_ M'ENGAGEAIS SUR L'HONNEUR _à ne pas passer la frontière
d'Italie jusqu'à ce que sa réponse me fût parvenue à Nice, où j'allais
l'attendre_.
Ainsi lié par ma parole, et sûr de pouvoir toujours en revenir à mon
projet de Huron, si, exclu de l'Académie, privé de ma pension, je me
trouvais sans feu, ni lieu, ni sou, ni maille, je remontai plus
tranquillement en voiture. Je m'aperçus même tout-à-coup que... _j'avais
faim_, n'ayant rien mangé depuis Florence. O bonne grosse nature!
décidément j'étais repris.
J'arrivai à cette heureuse ville de Nice, grondant encore un peu.
J'attendis quelques jours; vint la réponse de M. Vernet; réponse
amicale, bienveillante, paternelle, dont je fus profondément touché. Ce
grand artiste, sans connaître le sujet de mon trouble, me donnait des
conseils qui s'y appliquaient on ne peut mieux; il m'indiquait le
travail et l'amour de l'art comme les deux remèdes souverains contre les
tourmentes morales; il m'annonçait que mon nom était resté sur la liste
des pensionnaires, que le ministre ne serait pas instruit de mon équipée
et que je pouvais revenir à Rome où l'on me recevrait à bras ouverts.
--Allons, ils sont sauvés, fis-je en soupirant profondément. Et si je
vivais maintenant! Si je vivais tranquillement, heureusement,
musicalement! Oh! la plaisante affaire!... Essayons.
Voilà que j'aspire l'air tiède et embaumé de Nice à pleins poumons;
voilà la vie et la joie qui accourent à tire-d'ailes, et la musique qui
m'embrasse, et l'avenir qui me sourit, et je reste à Nice un mois entier
à errer dans les bois d'orangers, à me plonger dans la mer, à dormir nu
sur les bruyères des montagnes de Villefranche, à voir du haut de ce
radieux observatoire les navires venir, passer et disparaître
silencieusement. Je vis entièrement seul, j'écris l'ouverture du _Roi
Lear_, je chante, je crois en Dieu! Convalescence.
C'est ainsi que j'ai passé à Nice les vingt plus beaux jours de ma vie.
Nizza! Nizza! ô rimenbranza!
Mais la police du roi de Sardaigne vint encore troubler mon paisible
bonheur et m'obliger à y mettre un terme.
J'avais fini par échanger quelques paroles au café avec deux officiers
de la garnison piémontaise; il m'arriva même un jour de faire avec eux
une partie de billard; cela suffit pour inspirer au chef de la police
des soupçons graves sur mon compte.
--Évidemment ce jeune musicien français n'est pas venu à Nice pour
assister aux représentations de _Mathilde de Sabran_ (le seul ouvrage
qu'on y entendît alors), il ne va jamais au théâtre. Il passe des
journées entières dans les rochers de Villefranche..... il y attend un
signal de quelque vaisseau révolutionnaire..... Il ne dîne pas à table
d'hôte..... pour éviter les insidieuses conversations des agents
secrets. Le voilà qui se lie tout doucement avec les chefs de nos
régiments..... Il va entamer avec eux les négociations dont il est
chargé au nom de _la Jeune Italie_, cela est clair, la conspiration est
flagrante!
O grand homme! politique profond, tu es délirant, va!
Je suis mandé au bureau de police et interrogé en formes.
--Que faites-vous ici, Monsieur?
--Je me rétablis d'une maladie cruelle; je compose, je rêve, je remercie
Dieu d'avoir fait un si beau soleil, une mer si belle, des montagnes si
verdoyantes.
--Vous n'êtes pas peintre?
--Non, Monsieur.
--Cependant, on vous voit partout, un album à la main et dessinant
beaucoup; seriez-vous occupé à lever quelque plan?
--Oui, je _lève le plan_ d'une ouverture du _Roi Lear_, c'est-à-dire,
j'ai levé ce plan, car le dessin et l'instrumentation en sont
tout-à-fait terminés; je crois même que l'entrée en sera formidable!
--Comment l'entrée? qu'est-ce que ce roi Lear?
--Hélas! monsieur, c'est un vieux bonhomme de roi d'Angleterre.
--D'Angleterre!
--Oui, qui vécut, au dire de Shakespeare, il y a quelque dix-huit cents
ans, et qui eut la faiblesse de partager son royaume à deux filles
scélérates qu'il avait, et qui le mirent à la porte quand il n'eut plus
rien à leur donner. Vous voyez qu'il y a peu de rois.....
--Ne parlons pas du Roi!..... Vous entendez par ce mot
instrumentation?.....
--C'est un terme de musique.
--Toujours ce prétexte! Je sais très-bien, monsieur, qu'on ne compose
pas ainsi de la musique sans piano, seulement avec un album et un
crayon, en marchant silencieusement sur les grèves! Ainsi donc, veuillez
nous dire où vous comptez aller, on va vous rendre votre passeport; vous
ne pouvez rester à Nice plus longtemps.
--Alors je retournerai à Rome, en composant encore sans piano, avec
votre permission.
Ainsi fut fait. Je quittai Nice le lendemain fort contre mon gré, il est
vrai, mais le coeur léger et plein d'_allegria_, et bien vivant et bien
guéri. Et c'est ainsi qu'une fois encore on a vu _des pistolets chargés
qui ne sont pas partis_.
C'est égal, je crois que ma petite comédie avait un certain intérêt, et
c'est vraiment dommage qu'elle n'ait pas été représentée!....
VII
RETOUR A ROME.
En repassant à Gênes, j'allai entendre l'_Agnese_ de Paër. Cet opéra fut
célèbre à l'époque de transition crépusculaire qui précéda _le lever_ de
Rossini.
L'impression de froid ennui dont il m'accabla tenait sans doute à la
détestable exécution qui en paralysait les beautés. Je remarquai d'abord
que, suivant la louable habitude de certaines gens qui, bien
qu'incapables de rien _faire_, se croient appelés à tout _refaire_ ou
retoucher, et qui, de leur coup-d'oeil d'aigle aperçoivent tout de suite
ce qui manque dans un ouvrage, on avait renforcé d'une grosse caisse
l'instrumentation sage et modérée de Paër; de sorte qu'écrasé sous le
tampon du maudit instrument, cet orchestre, qui n'avait pas été écrit
de manière à lui résister, disparaissait entièrement. Madame Ferlotti
chantait (elle se gardait bien de le jouer) le rôle d'Agnèse. En
cantatrice qui sait, à un franc près, ce que son gosier lui rapporte par
an, elle répondait à la douloureuse folie de son père par le plus
imperturbable sang-froid, la plus complète insensibilité; on eût dit
qu'elle ne faisait qu'une répétition de son rôle, indiquant à peine les
gestes et chantant sans expression pour ne pas se fatiguer.
L'orchestre m'a paru passable. C'est une petite troupe fort inoffensive;
mais les violons jouent juste et les instruments à vent suivent assez
bien la mesure. A propos de violon..... pendant que je m'ennuyais dans
sa ville natale, Paganini enthousiasmait tout Paris. Maudissant le
mauvais destin qui me privait du bonheur de l'entendre, je cherchais au
moins à obtenir de ses compatriotes quelques renseignements sur lui;
mais les Gênois sont, comme les habitants de toutes les villes de
commerce, fort indifférents pour les beaux-arts. Ils me parlèrent très
froidement de l'homme extraordinaire que l'Allemagne, la France et
l'Angleterre ont accueilli avec acclamations. Je demandai la maison de
son père, on ne put me l'indiquer. A la vérité, je cherchai aussi dans
Gênes le temple, la pyramide, enfin le monument que je pensais avoir été
élevé à la mémoire de Colomb, et le buste du grand homme qui découvrit
le Nouveau-Monde n'a pas même frappé une fois mes regards pendant que
j'errais dans les rues de l'ingrate cité qui lui donna naissance et dont
il fit la gloire.
De toutes les capitales d'Italie aucune ne m'a laissé d'aussi gracieux
souvenirs que Florence. Loin de m'y sentir dévoré de spleen, comme je le
fus plus tard à Rome et à Naples, complètement inconnu, ne connaissant
personne, avec quelques poignées de piastres à ma disposition, malgré la
brèche énorme que la course à Nice avait faite à ma fortune, jouissant
en conséquence de la plus entière liberté, j'y ai passé de bien douces
journées, soit à parcourir ses nombreux monuments en rêvant de Dante et
de Michel-Ange, soit à lire Shakespeare dans les bois délicieux qui
bordent la rive gauche de l'Arno et dont la solitude profonde me
permettait de crier à mon aise d'admiration. Sachant bien que je ne
trouverais pas dans la capitale de la Toscane ce que Naples et Milan me
faisaient tout au plus espérer, je ne songeais guère à la musique, quand
les conversations de table d'hôte m'apprirent que le nouvel opéra de
Bellini (_I Montecchi ed i Capuletti_) allait être représenté. On disait
beaucoup de bien de la musique, mais aussi beaucoup du libretto, ce qui,
eu égard au peu de cas que les Italiens font pour l'ordinaire des
paroles d'un opéra, me surprenait étrangement. Ah! ah! c'est une
innovation!!! Je vais donc, après tant de misérables essais lyriques sur
ce beau drame, entendre un véritable opéra de Roméo, digne du génie de
Shakespeare! Dieu! quel sujet! comme tout y est dessiné pour la
musique!... D'abord, le bal éblouissant dans la maison de Capulet, où,
au milieu d'un essaim tourbillonnant de beautés, le jeune Montaigu
aperçoit pour la première fois la _sweet Juliet_, dont la fidélité doit
lui coûter la vie; puis ces combats furieux dans les rues de Vérone,
auxquels le bouillant _Tybald_ semble présider comme le génie de la
colère et de la vengeance; cette inexprimable scène de nuit au balcon de
Juliette, où les deux amants murmurent un concert d'amour tendre, doux
et pur comme les rayons de l'astre des nuits qui les garde en souriant
amicalement; les piquantes bouffonneries de l'insouciant Mercutio, le
naïf caquet de la vieille nourrice, le grave caractère de l'ermite,
cherchant inutilement à ramener un peu de calme sur ces flots d'amour et
de haine dont le choc tumultueux retentit jusque dans sa modeste
cellule... puis l'affreuse catastrophe, l'ivresse du bonheur aux prises
avec celle du désespoir, de voluptueux soupirs changés en râle de mort,
et enfin le serment solennel des deux familles ennemies jurant, trop
tard, sur le cadavre de leurs malheureux enfants, d'éteindre la haine
qui fit verser tant de sang et de larmes.--Les miennes coulaient en y
songeant. Je courus donc au théâtre de la Pergola. Les choristes
nombreux qui couvraient la scène me parurent assez bons, leurs voix
sonores et mordantes; il y avait surtout une douzaine de petits garçons
de quatorze à quinze ans dont les _contralti_ étaient d'un excellent
effet. Les personnages se présentèrent successivement et chantèrent
presque tous faux, à l'exception de deux femmes, dont l'une _grande et
forte_ remplissait le rôle de _Juliette_, et l'autre _petite et grêle_
celui de _Roméo_.--Pour la troisième ou quatrième fois, après Zingarelli
et Vaccaï, écrire encore Roméo pour une femme!... Mais au nom de Dieu,
est-il donc décidé que l'amant de Juliette doit paraître dépourvu des
attributs de la virilité? Est-il un enfant, celui qui, en trois passes,
perce le coeur du _furieux Tybald, le héros de l'escrime_, et qui, plus
tard, après avoir brisé les portes du tombeau de sa maîtresse, d'un bras
dédaigneux étend mort sur les degrés du monument le comte Pâris qui l'a
provoqué?... Et son désespoir au moment de l'exil, sa sombre et terrible
résignation en apprenant la mort de Juliette, son délire convulsif après
avoir bu le poison, toutes ces passions volcaniques germent-elles
d'ordinaire dans l'ame d'un eunuque?...
Trouverait-on que l'effet musical de deux voix féminines est le
meilleur?... Alors, à quoi bon des ténors, des basses, des barytons?
Faites donc jouer tous les rôles par des soprani ou des contralti, Moïse
et Otello ne seront pas beaucoup plus étranges avec une voix flûtée que
ne l'est Roméo. Mais il faut en prendre son parti; la composition de
l'ouvrage va me dédommager...
Quel désappointement!!! Dans le libretto il n'y a point de bal chez
Capulet, point de Mercutio, point de nourrice babillarde, point d'ermite
grave et calme, point de scène au balcon, point de sublime monologue
pour Juliette recevant la fiole de l'ermite, point de duo dans la
cellule entre Roméo banni et l'ermite désolé; point de Shakespeare,
rien; un ouvrage manqué, mutilé, défiguré, _arrangé_. Et c'est un grand
poète pourtant, c'est Félix Romani, que les habitudes mesquines des
théâtres lyriques d'Italie ont contraint à découper un si pauvre
libretto dans le chef-d'oeuvre shakespearien!
Le musicien toutefois a su rendre fort belle une des principales
situations: A la fin d'un acte, les deux amants séparés de force par
leurs parents furieux, s'échappent un instant des bras qui les
retenaient et s'écrient en s'embrassant: «Nous nous reverrons aux
cieux.» Bellini a mis, sur les paroles qui expriment cette idée, une
phrase d'un mouvement vif, passionné, pleine d'élan, et _chantée à
l'unisson_ par les deux personnages. Ces deux voix, vibrant ensemble
comme une seule, symbole d'une union parfaite, donnent à la mélodie une
force d'impulsion extraordinaire; et, soit par l'encadrement de la
phrase mélodique et la manière dont elle est ramenée, soit par
l'étrangeté bien motivée de cet unisson, auquel on est loin de
s'attendre, soit enfin par la mélodie elle-même, j'avoue que j'ai été
remué à l'improviste et que j'ai applaudi avec transport. On a
singulièrement abusé depuis lors des duos à l'unisson.--Décidé à boire
le calice jusqu'à la lie, je voulus, quelques jours après, entendre la
_Vestale_ de Paccini. Quoique ce que j'en connaissais déjà m'eût bien
prouvé qu'elle n'avait de commune avec l'héroïque et sublime conception
de Spontini que le titre, je ne m'attendais à rien de pareil.....
Licinius était encore joué par une femme..... Après quelques instants
d'une pénible attention, j'ai dû m'écrier comme Hamlet: «Ceci est de
l'absynthe!» et ne me sentant pas capable d'en avaler davantage, je suis
parti au milieu du second acte, donnant un terrible coup de pied dans le
parquet, qui m'a si fort endommagé le gros orteil que je m'en suis
ressenti pendant plusieurs jours.--Pauvre Italie!... Au moins, va-t-on
me dire, dans les églises la pompe musicale doit être digne des
cérémonies auxquelles elle se rattache. Pauvre Italie!... on verra plus
tard quelle musique on fait à Rome, dans la capitale du monde chrétien;
en attendant, voilà ce que j'ai entendu de mes propres oreilles pendant
mon séjour à Florence.
C'était peu après l'explosion de Modène et de Bologne; les deux fils de
Louis Bonaparte y avaient pris part; leur mère, la reine Hortense,
fuyait avec l'un d'eux; l'autre venait d'expirer dans les bras de son
père. On célébrait le service funèbre; toute l'église tendue de noir, un
immense appareil funéraire de prêtres, de catafalques, de flambeaux,
invitaient moins aux tristes et grandes pensées que les souvenirs
éveillés dans l'ame par le nom de celui pour qui l'on priait....
Napoléon Bonaparte!.... Il s'appelait ainsi!.... c'était _son_
neveu!.... presque _son_ petit-fils!.... mort à vingt ans.... Et sa
mère, arrachant le dernier de ses fils à la hache des réactions, fuit en
Angleterre.... La France lui est interdite.... la France, où luirent
pour elle tant de glorieux jours.... Mon esprit, remontant le cours du
temps, me la représentait, joyeuse enfant créole, dansant sur le pont du
vaisseau qui l'amenait sur le vieux continent, simple fille de madame
Beauharnais, plus tard fille adoptive du maître de l'Europe, reine de
Hollande, et enfin exilée, oubliée, orpheline, mère éperdue, reine
fugitive et sans Etats.... Oh! Beethoven!.... où était la grande ame,
l'esprit profond et homérique qui conçut la _Symphonie héroïque_, la
_Marche funèbre pour la mort d'un héros_, et tant d'autres miraculeuses
poésies musicales qui arrachent des larmes et oppressent le coeur?....
L'organiste avait tiré les registres de _petites flûtes_ et folâtrait
dans le haut du clavier, en sifflottant de _petits airs gais_, comme
font les roitelets quand, perchés sur le mur d'un jardin, ils s'ébattent
aux pâles rayons d'un soleil d'hiver.... La fête _del Corpus Domini_ (la
Fête-Dieu) devait être célébrée prochainement à Rome; j'en entendais
constamment parler autour de moi depuis quelques jours comme d'une chose
extraordinaire. Je m'empressai donc de m'acheminer vers la capitale des
Etats pontificaux avec plusieurs Florentins que le même motif y
attirait. Il ne fut question, pendant tout le voyage, que des merveilles
qui allaient être offertes à notre admiration. Ces messieurs me
déroulaient un tableau tout resplendissant de tiares, mitres, chasubles,
croix brillantes, vêtements d'or, nuages d'encens, etc.
--_Ma la musica?...._
--_Oh! signore, lei sentira un coro immenso._
Puis ils retombaient sur les nuages d'encens, les vêtements dorés, les
brillantes croix, le tumulte des cloches et des canons. Mais Robin en
revient toujours à....
--_La musica?_ demandais-je encore, _la musica di questa ceremonia?_
--_Oh! signore, lei sentira un coro immenso._
--Allons, il paraît que ce sera.... un choeur immense, après tout. Je
pensais déjà à la pompe musicale des cérémonies religieuses dans le
temple de Salomon; mon imagination, s'enflammant de plus en plus,
j'allais jusqu'à espérer quelque chose de comparable au luxe gigantesque
de l'ancienne Egypte.... Faculté maudite, qui ne fait de notre vie qu'un
mirage continuel!... Sans elle, j'eusse peut-être été ravi de l'aigre et
discordant fausset des _castrati_ qui me firent entendre un sot et
insipide contrepoint; sans elle, je n'aurais point été surpris, sans
doute, de ne pas trouver à la procession _del Corpus Domini_ un essaim
de jeunes vierges, aux vêtements blancs, à la voix pure et fraîche, aux
traits empreints de sentiments religieux, exhalant vers le ciel de pieux
cantiques, harmonieux parfums de ces roses vivantes; sans cette fatale
imagination, ces deux groupes de clarinettes canardes, de trombones
rugissants, de grosses caisses furibondes, de trompettes saltimbanques,
ne m'eussent pas révolté par leur impie et brutale cacophonie. Il est
vrai que, dans ce cas, il eût aussi fallu supprimer l'organe de l'ouïe.
On appelle cela à Rome _musique militaire_. Que le vieux Silène, monté
sur un âne, suivi d'une troupe de grossiers satyres et d'impures
Bacchantes soit escorté d'un pareil concert, rien de mieux; mais le
Saint-Sacrement, le pape, les images de la Vierge!!! Ce n'était pourtant
que le prélude des mystifications qui m'attendaient. Mais n'anticipons
pas.
Me voilà réinstallé à la Villa Medici, bien accueilli du Directeur, fêté
de tous mes camarades, dont la curiosité était excitée, sans doute, sur
le but du pèlerinage que je venais d'accomplir, mais qui pourtant furent
tous à mon égard d'une réserve exemplaire.
J'étais parti, j'avais eu mes raisons pour partir; je revenais, c'était
à merveille; pas de commentaires, pas de questions.
VIII
LA VIE DE L'ACADÉMIE.
J'étais déjà au fait des habitudes du dedans et du dehors de l'Académie.
Une cloche, parcourant les divers corridors et les allées du jardin,
annonce l'heure des repas. Chacun d'accourir alors dans le costume où il
se trouve; en chapeau de paille, en blouse déchirée ou couverte de terre
glaise, les pieds en pantouffles, sans cravate, enfin dans le
délabrement complet d'une parure d'atelier. Après le déjeûner, nous
perdions ordinairement une ou deux heures dans le jardin, à jouer au
disque, à la paume, à tirer le pistolet, à fusiller les malheureux
merles qui habitent le bois de lauriers, ou à dresser de jeunes chiens.
Tous exercices auxquels M. Horace Vernet, dont les rapports avec nous
étaient plutôt d'un excellent camarade que d'un sévère directeur,
prenait part fort souvent. Le soir, c'était la visite obligée au café
Greco, où les artistes français, non attachés à l'Académie, que nous
appelions _les hommes d'en bas_, fumaient avec nous le _cigare de
l'amitié_, en buvant le _punch du patriotisme_. Après quoi, chacun se
dispersait..... Ceux qui rentraient vertueusement à la caserne
académique, se réunissaient quelquefois sous le grand vestibule qui
donne sur le jardin. Quand je m'y trouvais, ma mauvaise voix et ma
misérable guitare étaient mises à contribution, et assis tous ensemble
autour d'un petit jet d'eau qui, en retombant dans une coupe de marbre,
rafraîchit ce portique retentissant, nous chantions au clair de lune les
rêveuses mélodies du Freyschütz, d'Oberon, les choeurs énergiques
d'Euryanthe, ou des actes entiers d'Iphigénie en Tauride, de la Vestale
ou de don Juan; car je dois dire à la louange de mes commensaux de
l'Académie, que leur goût musical était des moins vulgaires.
Nous avions, en revanche, un genre de concerts que nous appelions
_concerts anglais_, et qui ne manquait pas d'agrément, après les dîners
un peu échevelés. Les buveurs, plus ou moins chanteurs, mais possédant
tant bien que mal quelque air favori, s'arrangeaient de manière à en
avoir tous un différent; pour obtenir la plus grande variété possible,
chacun d'ailleurs chantait dans un autre ton que son voisin. Duc, le
spirituel et savant architecte[8], chantait sa chanson de _la Colonne_,
Dantan celle du _Sultan Saladin_, Montfort triomphait dans la marché de
_la Vestale_, Signol était plein de charmes dans la romance _Fleuve du
Tage_, et j'avais quelque succès dans l'air si tendre et si naïf _Il
pleut, bergère_. A un signal donné, les concertants partaient les uns
après les autres, et ce vaste morceau d'ensemble à vingt-quatre parties
s'exécutait en crescendo, accompagné, sur la promenade du Pincio, par
les hurlements douloureux des chiens épouvantés, pendant que les
barbiers de la place d'Espagne, souriant d'un air narquois sur le seuil
de leur boutique, se renvoyaient l'un à l'autre cette naïve exclamation:
_musica francese!_
Le jeudi était le jour de grande réception chez le directeur. La plus
brillante société de Rome se réunissait alors aux soirées fashionables
que madame et mademoiselle Vernet présidaient avec tant de goût. On
pense bien que les pensionnaires n'avaient garde d'y manquer. La journée
du dimanche, au contraire, était presque toujours consacrée à des
courses plus ou moins longues dans les environs de Rome. C'étaient
_Ponte Molle_, où l'on va boire une sorte de drogue douceâtre et
huileuse, liqueur favorite des Romains, qu'on appelle vin d'Orvieto; la
villa Pamphili, Saint-Laurent hors les murs, et surtout le magnifique
tombeau de Cecilia Metella, dont il est de rigueur d'interroger
longuement le curieux écho, pour s'enrouer et avoir ainsi le prétexte
d'aller se rafraîchir dans une osteria qu'on trouve à quelques pas de
là, avec un gros vin noir, rempli de moucherons.
Avec la permission du directeur, les pensionnaires peuvent entreprendre
de plus longs voyages, d'une durée indéterminée, à la condition
seulement de ne pas sortir des États-Romains, jusqu'au moment où le
réglement les autorise à visiter toutes les parties de l'Italie. Voilà
pourquoi le nombre des habitants de l'Académie n'est que fort rarement
au complet. Il y en a presque toujours au moins deux en tournée à
Naples, à Venise, à Florence, à Palerme ou à Milan. Les peintres et les
sculpteurs, trouvant Michel-Ange et Raphaël à Rome, sont ordinairement
les moins pressés d'en sortir; les temples de Pestum, Pompéi, la Sicile,
excitent vivement au contraire la curiosité des architectes; les
paysagistes passent la plus grande partie de leur temps dans les
montagnes; pour les musiciens, comme les différentes capitales d'Italie
leur offrent toutes à peu près le même degré d'intérêt, ils n'ont pour
quitter Rome d'autres motifs que _le désir de voir et l'humeur
inquiète_, et rien que leurs sympathies personnelles ne peut influer sur
la direction ou la durée de leurs voyages. Usant de là liberté qui nous
était accordée, je cédais à mon penchant pour les explorations
aventureuses, et me sauvais aux Abruzzes quand l'ennui de Rome me
desséchait le sang. Sans cela je ne sais trop comment j'aurais pu
résister à la monotonie d'une pareille existence. On conçoit, en effet,
que la gaîté de nos réunions d'artistes, les bals élégants de l'Académie
et de l'ambassade, le laisser-aller de l'estaminet, n'aient guère pu me
faire oublier que j'arrivais de Paris, du centre de la civilisation, et
que je me trouvais tout d'un coup sevré de musique, de théâtre[9], de
littérature[10], d'agitations, de tout enfin ce qui composait ma vie.
Il ne faut pas s'étonner que la grande ombre de la Rome antique, qui
seule poétise la nouvelle, n'ait pas suffi pour me dédommager de ce qui
me manquait. On se familiarise bien vite avec les objets qu'on a sans
cesse sous les yeux, et ils finissent par ne plus éveiller dans l'âme
que des impressions et des idées ordinaires. Je dois pourtant en
excepter le Colysée; le jour ou la nuit je ne le voyais jamais de
sang-froid. Saint-Pierre me faisait aussi toujours éprouver un frisson
d'admiration. C'est si grand! si noble! si beau! si majestueusement
calme!!! J'aimais à y passer la journée pendant les intolérables
chaleurs de l'été. Je portais avec moi un volume de Byron, et
m'établissant commodément dans un confessionnal, jouissant d'une fraîche
atmosphère, d'un silence religieux, interrompu seulement à longs
intervalles par l'harmonieux murmure des deux fontaines de la grande
place de Saint-Pierre, que des bouffées de vent apportaient jusqu'à mon
oreille, je dévorais à loisir cette ardente poésie; je suivais sur les
ondes les courses audacieuses du Corsaire; j'adorais profondément ce
caractère à la fois inexorable et tendre, impitoyable et généreux,
composé bizarre de deux sentiments, opposés en apparence, la haine de
l'espèce et l'amour d'une femme.
Parfois quittant mon livre pour réfléchir, je promenais mes regards
autour de moi; mes yeux, attirés par la lumière, se levaient vers la
sublime coupole de Michel-Ange. Quelle brusque transition d'idées!!! Des
cris de rage des pirates, de leurs orgies sanglantes, je passais
tout-à-coup au concert des séraphins, à la paix de la vertu, à la
quiétude infinie du ciel.... Puis ma pensée, abaissant son vol, se
plaisait à chercher sur le parvis du temple la trace des pas du noble
poète....
--Il a du venir contempler ce groupe de Canova, me disais-je; ses pieds
ont foulé ce marbre, ses mains se sont promenées sur les contours de ce
bronze; il a respiré cet air, ces échos ont répété ses paroles....
Paroles de tendresse et d'amour peut-être.... Eh oui! ne peut-il pas
être venu visiter le monument avec son amie, madame Guiccioli[11]?...
Femme admirable et rare, dont il a été si complètement compris, si
profondément aimé!!! Aimé!!!... poète!... libre!... riche!.... Il a été
tout cela, lui!.... Et le confessionnal retentissait d'un grincement de
dents à faire frémir les damnés.
Un jour, en de telles dispositions, je me levai spontanément, comme pour
prendre ma course, et, après quelques pas précipités, m'arrêtant
tout-à-coup au milieu de l'église, je demeurai silencieux et immobile.
Un paysan entra, et vint tranquillement baiser l'orteil de saint
Pierre.
--Heureux bipède! murmurai-je avec amertume, que te manque-t-il? Tu
crois et espères; ce bronze que tu adores, et dont la main droite tient
aujourd'hui, au lieu de foudres, les clés du paradis, était jadis un
Jupiter tonnant. Tu l'ignores; point de désenchantement. En sortant, que
vas-tu chercher? De l'ombre et du sommeil; les madones des champs te
sont ouvertes, tu y trouveras l'un et l'autre. Quelles richesses
rêves-tu?.... la poignée de piastres nécessaires pour acheter un âne ou
te marier; tes économies de trois ans y suffiront. Qu'est une femme pour
toi?... une autre sexe. Que cherches-tu dans l'art?... un moyen de
matérialiser les objets de ton culte ou de t'exciter au rire ou à la
danse. A toi, la Vierge enluminée de rouge et de vert, c'est la
peinture; à toi, les marionnettes et polichinelle, c'est le drame; à
toi, la musette et le tambour de basque, c'est la musique; à moi le
désespoir et la haine, car je manque de tout ce que je cherche, et
n'espère plus l'obtenir.
Après avoir quelque temps écouté rugir ma tempête intérieure, je
m'aperçus que le jour baissait. Le paysan était parti; j'étais seul dans
Saint-Pierre..... Je sortis. Je rencontrai des peintres allemands qui
m'entraînèrent dans une osteria, hors des portes de la ville, où nous
bûmes je ne sais combien de bouteilles d'orvieto, en disant des
absurdités, fumant, et mangeant crus de petits oiseaux que nous avions
achetés d'un chasseur. Ces messieurs trouvaient ce mets sauvage
très-bon, et je fus bientôt de leur avis, malgré le dégoût que j'en
avais ressenti d'abord. Nous rentrâmes à Rome, en chantant des choeurs de
Weber, qui nous rappelèrent des jouissances musicales, auxquelles il ne
fallait plus songer de longtemps..... A minuit, j'allai au bal de
l'ambassadeur. J'y vis une Anglaise, belle comme Diane, qu'on me dit
avoir cinquante mille livres sterling de rentes, une voix superbe et un
admirable talent sur le piano; ce qui me fit grand plaisir. La
Providence est juste; elle a soin de répartir également ses faveurs! Je
rencontrai d'horribles visages de vieille, les yeux fixés sur une table
d'écarté, flamboyants de cupidité. Sorcières de Macbeth!! Je vis
minauder des coquettes; on me montra deux gracieuses jeunes filles,
faisant ce que les mères appellent _leur entrée dans le monde_;
délicates et précieuses fleurs que son souffle desséchant aura bientôt
flétries! J'en fus ravi. Trois amateurs discoururent devant moi sur
l'enthousiasme, la poésie, la musique; ils comparèrent ensemble
Beethoven et M. Vaccaï, Shakespeare et M. Ducis; me demandèrent _si
j'avais lu Goëthe_, si Faust m'avait _amusé_; que sais-je encore? mille
autres belles choses. Tout cela m'enchanta tellement, que je quittai le
salon en souhaitant qu'une aérolithe, grande comme une montagne, pût
tomber sur le palais de l'ambassadeur et l'écraser avec tout ce qu'il
contenait.
En remontant l'escalier de la Trinita del Monte, pour rentrer à
l'Académie, il fallut dégaîner le grand couteau romain. Des malheureux
étaient en embuscade sur la plate-forme pour demander aux passants la
bourse ou la vie. Mais nous étions deux, et ils n'étaient que trois; le
craquement de nos couteaux, que nous ouvrîmes avec bruit, suffit pour
les rendre momentanément à la vertu.
Souvent, au retour de ces insipides réunions, où de plates cavatines,
platement chantées au piano, n'avaient fait qu'exciter ma soif de
musique et aigrir ma mauvaise humeur, le sommeil m'était impossible.
Alors je descendais au jardin, et, couvert d'un grand manteau à
capuchon, assis sur un bloc de marbre, écoutant dans de noires et
misanthropiques rêveries les cris des hiboux de la villa Borghèse,
j'attendais le retour du soleil. Si mes camarades avaient connu ces
veilles oisives à la belle étoile, ils n'auraient pas manqué de
m'accuser de _manière_ (c'est le terme consacré), et les charges de
toute espèce ne se seraient pas fait attendre; mais je ne m'en vantais
pas.
Voilà, avec la chasse et les promenades à cheval, le gracieux cercle
d'actions et d'idées dans lequel je tournais incessamment pendant mon
séjour à Rome. Qu'on y joigne l'influence accablante du sirocco, le
besoin impérieux et toujours renaissant des jouissances de mon art, de
pénibles souvenirs, le chagrin de me voir pendant deux ans[12] exilé du
monde musical, une impossibilité inexplicable, mais réelle, de
travailler à l'Académie, et l'on comprendra ce que pouvait avoir
d'intensité le spleen qui me dévorait.
J'étais méchant comme un dogue à la chaîne. Les efforts de mes camarades
pour me faire partager leurs amusements ne servaient même qu'à m'irriter
davantage. Le charme qu'ils trouvaient aux _joies_ du carnaval, surtout
m'exaspérait. Je ne pouvais concevoir (je ne le puis encore) quel
plaisir on peut prendre aux divertissements de ce qu'on appelle à Rome,
comme à Paris, _les jours gras_! Fort gras, en effet; gras de boue, gras
de fard, de blanc, de lie de vin, de sales quolibets, de grossières
injures, de filles de joie, de mouchards ivres, de masques ignobles, de
chevaux éreintés, d'imbécilles qui rient, de niais qui admirent et
d'oisifs qui s'ennuient. A Rome, où les bonnes traditions de l'antiquité
se sont conservées, on immolait naguère aux _jours gras_ une victime
humaine. Je ne sais si cet admirable usage, où l'on retrouve un vague
parfum de la poésie du Cirque, existe toujours; c'est probable: les
grandes idées ne s'évanouissent pas si promptement. On conservait alors
pour _les jours gras_ (quelle ignoble épithète) un pauvre diable
condamné à la peine capitale; on l'engraissait, lui aussi, pour le
rendre digne du dieu auquel il allait être offert, le peuple romain; et
quand l'heure était venue, quand cette tourbe d'imbécilles de toutes
nations (car, pour être juste, il faut dire que les étrangers ne se
montrent pas moins que les _indigènes_, avides de si nobles plaisirs),
quand cette cohue de sauvages en frac et en veste était bien lasse de
voir courir des chevaux et de se jeter à la figure de petites boules de
plâtre, en riant aux éclats d'une malice si spirituelle, on allait voir
mourir l'homme; oui, l'_homme_! C'est souvent avec raison que de tels
insectes l'appellent ainsi. Pour l'ordinaire, c'est quelque malheureux
brigand, qui, affaibli par ses blessures, aura été pris à demi-mort par
les _braves_ soldats du pape, et qu'on aura pansé, qu'on aura soigné,
qu'on aura guéri, engraissé et _confessé_ pour les jours gras. Et,
certes il y a, à mon avis, dans ce vaincu mille fois plus de l'homme que
dans toute cette racaille de vainqueurs, à laquelle le chef temporel et
spirituel de l'Église (_abhorrens a sanguine_), le représentant de Dieu
sur la terre, est obligé de donner de temps en temps le spectacle d'une
tête coupée.
Il est vrai que, bientôt après, ce peuple sensible et intelligent va,
pour ainsi dire, faire ses ablutions à la place Navone et y laver les
taches que le sang a pu laisser sur ses habits. Cette place est alors
mondée complètement; au lieu d'un marché aux légumes, c'est un véritable
étang d'eau sale et puante, à la surface duquel surnagent, au lieu de
fleurs, des tronçons de choux, des feuilles de laitues, des écorces de
pastèques, des brins de paille et des coquilles d'amandes. Sur une
estrade élevée au bord de ce lac enchanté, quinze musiciens, dont deux
grosses caisses, une caisse roulante, un tambour, un triangle, un
pavillon chinois et deux paires de cymbales, flanqués pour la forme de
quelques cors et clarinettes, exécutent des mélodies d'un style aussi
pur que le flot qui baigne les pieds de leurs tréteaux, pendant que les
plus brillants équipages circulent lentement dans cette mare, aux
acclamations ironiques du _peuple-roi_, dont la _grandeur_ n'est pas
l'unique cause _qui l'attache au rivage_.
--_Mirate! Mirate!_ voilà l'ambassadeur d'Autriche!
--Non, c'est l'envoyé d'Angleterre!
--Voyez ses armes: une espèce d'aigle.
--Du tout, je distingue un autre animal, et d'ailleurs la fameuse
inscription: _Dieu et mon droit_.
--Ah! ah! c'est le consul d'Espagne avec son fidèle Sancho. Rossinante
n'a pas l'air fort enchanté de cette promenade aquatique.
--Quoi! lui aussi? le représentant de la France?
--Pourquoi pas? ce vieillard qui le suit, couvert de la pourpre
cardinale, est bien l'oncle maternel de Napoléon.
--Et ce petit homme, au ventre arrondi, au sourire malicieux, qui veut
avoir l'air grave?
--C'est un homme d'esprit qui écrit sur les arts d'imagination, c'est le
consul de Civita-Vecchia, qui s'est cru obligé par la _fashion_ de
quitter son poste sur la Méditerranée pour venir se balancer en calèche
autour de l'égout de la place Navone; il médite en ce moment quelque
nouveau chapitre pour son roman de _Rouge et Noir_.
_Mirate! Mirate!_ voilà notre fameuse Vittoria, cette Fornarina au petit
pied (pas tant petit), qui vient poser aujourd'hui en costume
d'Éminente, pour se délasser de ses travaux de la semaine dans les
ateliers de l'Académie. La voilà sur son char, comme Vénus sortant de
l'onde. Gare! les tritons de la place Navone, qui la connaissent tous,
vont emboucher leurs conques et souffler à son passage une marche
triomphale. Sauve qui peut!
--Quelles clameurs! Qu'arrive-t-il donc? une voiture bourgeoise a été
renversée! Oui, je reconnais notre grosse marchande de tabac de la rue
Condotti. Bravo! elle aborde à la nage, comme Agrippine dans la baie de
Putzolles, et pendant qu'elle donne le fouet à son petit garçon, pour le
consoler du bain qu'il vient de prendre, les chevaux, qui ne sont pas
des chevaux marins, se débattent contre l'eau bourbeuse. Eh! vive la
joie! en voilà un de noyé! Agrippine s'arrache les cheveux! L'hilarité
de l'assistance redouble! Les polissons lui jettent des écorces
d'orange, etc., etc. Bon peuple, que tes ébats sont touchants! que tes
délassements sont aimables! que de poésie dans tes jeux! que de dignité,
que de grâce dans ta joie! Oh oui! les grands critiques ont raison,
l'art est fait pour tout le monde. Si Raphaël a peint ses divines
Madones, c'est qu'il connaissait bien l'amour exalté de la masse pour le
beau, chaste et pur idéal; si Michel-Ange a tiré des entrailles du
marbre son immortel Moïse, si ses puissantes mains ont élevé un temple
sublime, c'était pour répondre sans doute à ce besoin de grandes
émotions qui tourmente les âmes de la multitude. C'est pour donner un
aliment à la flamme poétique qui les dévore, que Tasso et Dante ont
chanté. Oui, anathème sur toutes les oeuvres que la foule n'admire pas!
car si elle les dédaigne, c'est qu'elles n'ont aucune valeur; si elle
les méprise, c'est qu'elles sont méprisables, et si elle les condamne
formellement par ses sifflets, condamnez aussi l'auteur, car il a manqué
de respect au public, il a outragé sa grande intelligence, froissé sa
profonde sensibilité; _qu'on le mène aux carrières_.........
* * * * *
L'événement funeste que je vais raconter et qui eut lieu, pour ainsi
dire, sous mes yeux, vint encore ajouter une couche de noir à la teinte
déjà fort sombre de mon caractère à cette époque.
IX
VINCENZA.
Un de mes amis, G***, peintre de talent, avait inspiré un sentiment
profond à une jeune paysanne d'Albano, nommée Vincenza, qui venait
quelquefois à Rome offrir pour modèle sa tête virginale aux pinceaux de
nos plus habiles dessinateurs. La grâce naïve de cette enfant des
montagnes, et l'expression candide de ses traits, l'avaient rendue
l'objet d'une espèce de culte que lui rendaient les peintres, et que sa
conduite décente et réservée justifiait d'ailleurs complètement.
Depuis le jour où G*** parut prendre plaisir à la voir, Vincenza ne
quitta plus Rome. Albano, son beau lac, ses sites ravissants, furent
échangés contre une petite chambre sale et obscure qu'elle occupait
dans le Transtevere, chez la femme d'un artisan dont elle soignait les
enfants. Les prétextes ne lui manquaient jamais pour faire de fréquentes
visites à l'atelier de son _bello Francese_. Un jour je l'y trouvai.
G*** était gravement assis devant son chevalet, le pinceau et la palette
à la main; Vincenza, accroupie à ses pieds comme un chien à ceux de son
maître, épiait son regard, aspirait sa moindre parole, par intervalles
se levait d'un bond, se plaçait en face de G***, le contemplait avec
ivresse, et se jetait à son cou en faisant des éclats de rire de
convulsionnaire, sans songer le moins du monde à déguiser à mes yeux sa
délirante passion.
Pendant plusieurs mois le bonheur de la jeune Albanaise fut sans nuages,
mais la jalousie vint y mettre fin. On fit concevoir à G... des doutes
sur la fidélité de Vincenza; dès ce moment, il lui ferma sa porte et
refusa obstinément de la voir. Vincenza, frappée d'un coup mortel par
cette rupture, tomba dans un désespoir effrayant; elle attendait
quelquefois G... des journées entières sur la promenade du Pincio, où
elle espérait le rencontrer, refusait toute consolation, et devenait de
plus en plus sinistre dans ses paroles et brusque dans ses manières.
J'avais déjà essayé inutilement de lui ramener son inflexible; quand je
la trouvais sur mes pas, noyée de pleurs, le regard morne, je ne
pouvais que détourner les yeux et m'éloigner en soupirant. Un jour
pourtant je la rencontrai, marchant avec une agitation extraordinaire au
bord du Tibre, sur un escarpement élevé qu'on nomme la promenade du
Poussin.
--Eh bien! où allez-vous donc, Vincenza?
Rien.
--Vous ne voulez pas me répondre?
Rien.
--Vous n'irez pas plus loin; je prévois quelque folie...
--Laissez-moi, Monsieur, ne m'arrêtez pas.
--Mais que venez-vous faire ici, seule?
--Eh! ne savez-vous donc pas qu'il ne veut plus me voir, qu'il ne m'aime
plus, qu'il croit que je le trompe? Puis-je vivre, après cela? Je venais
me noyer.
Là-dessus, elle commença à pousser des cris désespérés. Je la vis
quelque temps se rouler à terre, s'arracher les cheveux, s'exhaler en
imprécations furieuses contre les auteurs de ses maux; puis, quand elle
fut un peu fatiguée, je lui demandai si elle voulait me promettre de
rester tranquille jusqu'au lendemain, m'engageant à faire auprès de G...
une dernière tentative.
--Ecoutez bien, ma pauvre Vincenza, je le verrai ce soir, je lui dirai
tout ce que votre malheureuse passion et la pitié qu'elle m'inspire me
suggèreront pour qu'il vous pardonne. Venez demain matin chez moi, je
vous apprendrai le résultat de ma démarche, et ce que vous devez faire
pour achever de le fléchir. Si je ne réussis pas, comme il n'y aura
effectivement rien de mieux pour vous... le Tibre est toujours là.
--Oh! Monsieur, vous êtes bon, je ferai ce que vous me dites.
Le soir, en effet, je pris G... en particulier, je lui racontai la scène
dont j'avais été témoin, en le suppliant d'accorder à cette malheureuse
une entrevue qui, seule, pouvait la sauver.
--Prends de nouvelles et sévères informations, lui dis-je en finissant;
je parierais mon bras droit que tu la rends victime d'une erreur.
D'ailleurs, si toutes mes raisons sont sans force, je puis t'assurer que
son désespoir est admirable, et que c'est une des plus dramatiques
choses que l'on puisse voir; prends-là comme objet d'art.
--Allons, mon cher Mercure, tu plaides bien; je me rends. Je verrai dans
deux heures quelqu'un qui peut me donner de nouvelles clartés sur cette
ridicule affaire. Si je me suis trompé, qu'elle vienne, je laisserai ma
clé à la porte. Si, au contraire, la clé n'y est pas, c'est que j'aurai
acquis la certitude que mes soupçons étaient fondés: alors, je te prie,
qu'il n'en soit plus question. Parlons d'autre chose. Comment
trouves-tu mon nouvel atelier?
--Incomparablement mieux que l'ancien; mais la vue en est moins belle. A
ta place, j'aurais gardé la mansarde, ne fût-ce que pour pouvoir
distinguer Saint-Pierre et le tombeau d'Adrien.
--Oh! te voilà bien avec tes idées nuageuses! A propos de nuages,
laisse-moi allumer mon cigarre... Bon!... A présent, adieu, je vais à
l'enquête; dis à ta protégée ma dernière résolution. Je suis _curieux_
de voir lequel de nous deux est joué.
Le lendemain, Vincenza entra chez moi de fort bonne heure; je dormais
encore. Elle n'osa pas d'abord interrompre mon sommeil; mais son anxiété
l'emportant enfin, elle saisit ma guitare et me jeta trois accords qui
me réveillèrent. En me retournant dans mon lit, je l'aperçus à mon
chevet mourante d'émotion. Dieu! qu'elle était jolie!!! L'espoir
éclatait sur sa ravissante figure. Malgré la teinte cuivrée de sa peau,
je la voyais rougir de passion; tous ses membres frémissaient.
--Eh bien! Vincenza, je crois qu'il vous recevra. Si la clé est à sa
porte, c'est qu'il vous pardonne, et...
La pauvre fille m'interrompt par un cri de joie, se jette sur ma main,
la baise avec transport en la couvrant de larmes, gémit, sanglote, et
se précipite hors de ma chambre, en m'adressant pour remercîment un
divin sourire qui m'illumina comme un rayon des cieux. Quelques heures
après, je venais de m'habiller, G... entre, et me dit d'un air grave:
«Tu avais raison, j'ai tout découvert; mais pourquoi n'est-elle pas
venue? je l'attendais.
--Comment, pas venue? Elle est sortie d'ici ce matin à demi-folle de
l'espoir que je lui donnais; elle a dû être chez toi en cinq minutes.
--Je ne l'ai pas vue;..... et pourtant la clé était bien à ma porte.
--Malheur! malheur!! j'ai oublié de lui dire que tu avais changé
d'atelier. Elle sera montée au quatrième, ignorant que tu étais au
premier.
--Courons.
Nous nous précipitons à l'étage supérieur, la porte de l'atelier était
fermée; dans le bois était fichée avec force la _spada_ d'argent que
Vincenza portait dans ses cheveux, et que G... reconnut avec effroi:
elle venait de lui. Nous courons au Transtevere, chez elle, au Tibre, à
la promenade du Poussin; nous demandons à tous les passants: personne ne
l'avait vue. Enfin nous entendons des voix et des interpellations
violentes..... Nous arrivons au lieu de la scène..... Deux bouviers se
battaient pour le fazzoletto blanc de Vincenza, que la malheureuse
Albanaise avait arraché de sa tête et jeté sur le rivage avant de se
précipiter[13].
* * * * *
X
VAGABONDAGES.
Le séjour de la ville m'était devenu vraiment insupportable. Aussi ne
manquais-je aucune occasion de la quitter et de fuir aux montagnes, en
attendant le moment où il me serait permis de revenir en France.
Comme pour préluder à de plus longues courses dans cette partie de
l'Italie, visitée seulement par les paysagistes, je faisais fréquemment
alors le voyage de _Subiaco_, grand village des États du pape, à
dix-huit lieues de Tivoli.
Cette excursion était mon remède habituel contre le spleen; remède
souverain qui semblait me rendre à la vie. Une mauvaise veste de toile
grise et un chapeau de paille formaient tout mon équipement, six
piastres toute ma bourse. Puis, prenant un fusil ou une guitare, je
m'acheminais ainsi chassant ou chantant, insoucieux de mon gîte du soir,
certain d'en trouver un, si besoin était, dans les grottes innombrables
ou les _madones_ qui bordent toutes les routes, tantôt marchant au pas
de course, tantôt m'arrêtant pour examiner quelque vieux tombeau, ou, du
haut d'un de ces tristes monticules dont l'aride plaine de Rome est
couverte, écouter avec recueillement le grave chant des cloches de
Saint-Pierre, dont la croix d'or étincelait à l'horizon; tantôt
interrompant la poursuite d'un vol de vanneaux pour écrire dans mon
album une idée symphonique qui venait de poindre dans ma tête; et
toujours savourant à longs traits le bonheur suprême de la vraie
liberté.
Quelquefois, quand au lieu de fusil j'avais apporté ma guitare, me
postant au centre d'un paysage en harmonie avec mes pensées, un chant de
l'Énéide, enfoui dans ma mémoire depuis mon enfance, se réveillait à
l'aspect des lieux où je m'étais égaré; improvisant alors un étrange
récitatif sur une harmonie plus étrange encore, je me chantais la mort
de Pallas, le désespoir du bon Evandre, le convoi du jeune guerrier
qu'accompagnait son cheval Ethon sans harnais, la crinière pendante, et
versant de grosses larmes; l'effroi du bon roi Latinus, le siége du
Latium dont je foulais la terre, la triste fin d'Amata et la mort
cruelle du noble fiancé de Lavinie.
Ainsi, sous les influences combinées des souvenirs, de la poésie et de
la musique, j'atteignais le plus incroyable degré d'exaltation. Cette
triple ivresse se résolvait toujours en torrents de larmes versés avec
des sanglots convulsifs. Et, ce qu'il y a de plus singulier, c'est que
je commentais mes larmes. Je pleurais ce pauvre Turnus, à qui le cagot
Enée était venu enlever ses États, sa maîtresse et la vie; je pleurais
la belle et touchante Lavinie obligée d'épouser le brigand étranger
couvert du sang de son amant; je regrettais ces temps poétiques où les
héros, fils des dieux, portaient de si belles armures et lançaient de
gracieux javelots à la pointe étincelante, ornée d'un cercle d'or;
quittant ensuite le passé pour le présent, je pleurais sur mes chagrins
personnels, mon avenir douteux, ma carrière interrompue; et, tombant
affaissé au milieu de ce chaos de poésie, murmurant des vers de
Shakespeare, de Virgile et de Dante: _Nessun maggior dolore.... che
ricordarsi........ O poor Ophelia!... Good night, sweet Ladies....
Vitaque cum gemitu... fugit indignata.... sub umbras...._ Je
m'endormais.
* * * * *
Quelle folie! diront bien des gens. Oui, mais quel bonheur! Les gens
raisonnables ne savent pas à quel degré d'intensité peut atteindre ainsi
le sentiment de l'existence; le coeur se dilate, l'imagination prend une
envergure immense, on vit avec fureur: le corps même, participant de
l'exhaliration de l'esprit, semble devenir de fer. Je faisais alors
mille imprudences qui peut-être aujourd'hui me coûteraient la vie.
Je partis un jour de Tivoli par une pluie battante, mon fusil _à
pistons_ me permettant de chasser malgré l'humidité. J'arrivai le soir à
Subiaco, mouillé jusqu'aux os dès le matin, ayant fait mes dix-huit
lieues et tué quinze pièces de gibier.
Replongé maintenant dans la tourmente parisienne, avec quelle force et
quelle fidélité mon esprit se rappelle ce beau sauvage pays des
Abbruzzes où j'ai tant erré! Villages étranges, mal peuplés d'habitants
mal vêtus, au regard soupçonneux, armés de vieux fusils délabrés qui
portent loin et atteignent trop souvent leur but! Sites bizarres, dont
la mystérieuse solitude me frappa si vivement! Je retrouve en foule des
impressions perdues et oubliées. Ce sont Subiaco, Alatri, Civitella,
Genesano, Isola di Sora, San Germano, Arce, les pauvres vieux couvents
déserts dont l'église est toute grande ouverte..... les moines sont
absents..... le silence seul y habite..... Plus tard, moines et bandits
y reviendront de compagnie. Ce sont les somptueux monastères peuplés
d'hommes pieux et bienveillants, qui accueillent cordialement les
voyageurs et les étonnent par leur spirituelle et savante conversation;
le palais bénédictin du Monte-Cassino, avec son luxe éblouissant de
mosaïques, de boiseries sculptées, de reliquaires, etc., l'autre couvent
de san Benedetto, à Subiaco, où l'Ordre fut fondé, où se trouve la
grotte qui reçut saint Benoît, où les rosiers qu'il planta fleurissent
encore. Plus haut, dans la même montagne, au bord d'un précipice au fond
duquel murmure le vieil Anio, ce ruisseau chéri d'Horace et de Virgile,
la cellule del Beato Lorenzo, adossée à un mur de rochers que dore le
soleil, et où j'ai vu s'abriter des hirondelles au mois de janvier.
Grands bois de châtaigniers au noir feuillage, où surgissent des ruines
surmontées par intervalles, au soir, de formes humaines qui se montrent
un instant et disparaissent sans bruit..... pâtres ou brigands..... En
face, sur l'autre rive de l'Anio, grande montagne à dos de baleine, où
l'on voit encore à cette heure une petite pyramide de pierres que j'eus
la constance de bâtir un jour de spleen, et que les peintres français,
amants fidèles de ces solitudes, ont eu la courtoisie de baptiser de mon
nom. Au-dessous, une caverne où l'on entre en rampant, et dont on ne
peut atteindre l'entrée qu'en se laissant tomber du rocher supérieur,
au risque d'arriver brisé à cinq cents pieds plus bas.
A droite, un champ où je fus arrêté par des moissonneurs étonnés de ma
présence en pareil lieu, qui m'accablèrent de questions, et ne me
laissèrent continuer mon ascension que sur l'assurance plusieurs fois
donnée qu'elle avait pour but l'accomplissement d'un voeu fait à la
Madone. Loin de là, dans une étroite plaine, la maison isolée de la
Piagia, bâtie sur le bord de l'inévitable Anio, où j'allais demander
l'hospitalité et faire sécher mes habits, après les longues chasses, aux
jours pluvieux d'automne. La maîtresse du logis, excellente femme, avait
une fille admirablement belle, qui depuis a épousé le peintre lyonnais,
notre ami Flacheron. Je vois encore ce jeune drôle, demi-bandit,
demi-conscrit, Crispino, qui nous apportait de la poudre et des
cigarres. Lignes de Madones couronnant les hautes collines, et que
suivent le soir, en chantant des litanies, les moissonneurs attardés qui
reviennent des plaines, au tintement mélancolique de la campanella d'un
couvent caché; forêts de sapins, que les Pifferari font retentir de
leurs refrains agrestes; grandes filles aux noirs cheveux, à la peau
brune, au rire éclatant, qui, tant de fois, pour danser, ont abusé de la
patience et des doigts endoloris _di questo signore chi suona la
chitarra francese_; et le classique tambour de basque accompagnant mes
_saltarelli_ improvisés; les carabiniers voulant à toute force
s'introduire dans nos bals d'_osteria_; l'indignation des danseurs
français et abbruzzais; les prodigieux coups de poing de Flacheron;
l'expulsion honteuse de ces _soldats du pape_; menaces d'embuscades, de
grands couteaux!..... Flacheron, sans nous rien dire, allant seul à
minuit au rendez-vous, armé d'un simple bâton; absence des carabiniers;
Crispino enthousiasmé!
* * * * *
Enfin Albano, Caslelgandolpho, Tusculum, le petit théâtre de Cicéron,
les fresques de sa villa ruinée; le lac de Gabia, le marais où j'ai
dormi à midi, sans songer à la fièvre; vestiges des jardins qu'habita
Zénobie, la noble et belle reine détrônée de Palmyre. Longues lignes
d'aquéducs antiques fuyant au loin à perte de vue!....
Cruelle mémoire des jours de liberté qui ne sont plus! Liberté de coeur,
d'esprit, d'âme, de tout; liberté de ne pas agir, de ne pas penser même;
liberté d'oublier le temps, de mépriser l'ambition, de rire de la
gloire, de ne plus croire à l'amour; liberté d'aller au nord, au sud, à
l'est ou à l'ouest, de coucher en plein champ, de vivre de peu, de
vaguer sans but, de rêver, de rester gisant, assoupi des journées
entières, au souffle murmurant du tiède sirocco! Liberté vraie,
absolue, immense! O grande et forte Italie! Italie sauvage! insoucieuse
de ta soeur l'Italie artiste,
«La belle Juliette au cercueil étendue!»
que je..... Mais, par respect pour le lecteur, continuons avec un peu
moins de désordre, s'il est possible, le récit des excursions et des
observations que j'y ai faites.
XI
SUBIACO.
Subiaco est un petit bourg de quatre mille habitants, bizarrement bâti
autour d'une montagne en pain de sucre. L'Anio, qui, plus bas, va former
les cascades de Tivoli, en fait toute la richesse, en alimentant
quelques usines assez mal entretenues.
Cette rivière coule en certains endroits dans une vallée resserrée;
Néron la fit barrer par une énorme muraille dont on voit encore quelques
débris, et qui, en retenant les eaux, formait au-dessus du village un
lac d'une grande profondeur. De là le nom de _Sub-Lacu_. Le couvent de
_San-Benedetto_, situé une lieue plus haut, sur le bord d'un immense
précipice, est à peu près le seul monument curieux des environs. Aussi
les visites y abondent. L'autel de la chapelle est élevé devant
l'entrée d'une petite caverne qui servit jadis de retraite au saint
fondateur de l'ordre des Bénédictins. La forme intérieure de l'église
est d'une bizarrerie extrême; un escalier d'une trentaine de marches
unit les deux étages dont elle est composée. Après vous avoir fait
admirer la _santa spelunca_ de saint Benoît et les grotesques peintures
dont les murailles sont couvertes, les moines vous conduisent à l'étage
inférieur. Des monceaux de feuilles de roses, provenant d'un bosquet de
rosiers planté dans le jardin du couvent, y sont entassés. Ces fleurs
ont la propriété miraculeuse de _guérir les convulsions_, et les moines
en font un débit considérable. Trois vieilles carabines, brisées,
tordues et rongées de rouille, sont appendues auprès de l'odorant
spécifique, comme preuves irréfragables de miracles non moins éclatants.
Des chasseurs, ayant imprudemment chargé leur arme, _s'aperçurent, en
faisant feu_, du danger qu'ils couraient. Saint Benoît, _invoqué_ (fort
laconiquement sans doute) _pendant que le fusil éclatait_, les préserva
non-seulement de la mort, mais même de la plus légère égratignure. En
gravissant la montagne l'espace de deux milles au-dessus de
San-Benedetto, on arrive à l'ermitage _del Beato Lorenzo_, aujourd'hui
inhabité. C'est une solitude horrible, environnée de roches rouges et
nues, que l'abandon à peu près complet où elle est restée depuis la
mort de l'ermite rend plus effrayante encore. Un énorme chien en était
le gardien unique lorsque je la visitai; couché au soleil dans une
attitude d'observation soupçonneuse et sans faire le moindre mouvement,
il suivit tous mes pas d'un oeil sévère. Sans armes, au bord d'un
précipice, la présence de cet argus silencieux, qui pouvait au moindre
geste douteux étrangler ou précipiter l'inconnu qui excitait sa
méfiance, contribua un peu, je l'avoue, à abréger le cours de mes
méditations. Subiaco n'est pas tellement reculé dans les montagnes que
la civilisation n'y ait déjà pénétré. Il y a un café pour les politiques
du pays, voire même une _société_ philharmonique. Le maître de musique
qui la dirige remplit en même temps les fonctions d'organiste de la
paroisse. A la messe du dimanche des Rameaux, l'ouverture de _la
Cenerentola_ dont il nous régala me découragea tellement, que je n'osai
pas me faire présenter à l'académie chantante, dans la crainte de
laisser trop voir mes antipathies et de blesser par là ces bons
dilettanti. Je m'en tins à la musique des paysans; au moins a-t-elle,
celle-là, de la naïveté et du caractère. Une nuit, la plus singulière
sérénade que j'eusse encore entendue vint me réveiller. Un _ragazzo_ aux
vigoureux poumons criait de toute sa force une chanson d'amour sous les
fenêtres de sa _ragazza_, avec accompagnement d'une énorme mandoline,
d'une musette et d'un petit instrument de fer de la nature du triangle,
qu'ils appellent dans le pays _stimbalo_. Son chant, ou plutôt son cri,
consistait en quatre ou cinq notes d'une progession descendante, et se
terminait en remontant par un long gémissement de la note sensible à la
tonique, sans reprendre haleine. La musette, la mandoline et le
stimbalo, sur un mouvement de valse continu, frappaient deux accords en
succession régulière et presque uniforme, dont l'harmonie remplissait
les instants de silence placés par le chanteur entre chacun de ses
couplets; suivant son caprice, celui-ci repartait ensuite à plein
gosier, sans s'inquiéter si le son qu'il attaquait si bravement
discordait ou non avec l'harmonie des accompagnateurs, et sans que
ceux-ci s'en inquiétassent davantage. On eût dit qu'il chantait au bruit
de la mer ou d'une cascade. Malgré la rusticité de ce concert, je ne
puis dire combien j'en fus agréablement affecté. L'éloignement et les
cloisons que le son devait traverser pour tenir jusqu'à moi, en
affaiblissant les discordances, adoucissaient les rudes éclats de cette
voix montagnarde. Peu à peu, la monotone succession de ces petits
couplets, terminés si douloureusement et suivis de silences, me plongea
dans une espèce de demi-sommeil plein d'agréables rêveries; et quand le
galant ragazzo n'ayant plus rien à dire à sa belle, eût mis fin
brusquement à sa chanson, il me sembla qu'il me manquait tout à coup
quelque chose d'essentiel... J'écoutais toujours... mes pensées
flottaient si douces sur ce bruit auquel elles s'étaient amoureusement
unies!... L'un cessant, le fil des autres fut rompu... et je demeurai
jusqu'au matin sans sommeil, sans rêves, sans idées...
Cette phrase mélodique est répandue dans toutes les Abbruzzes; je l'ai
entendue depuis Subiaco jusqu'à Arce, dans le royaume de Naples, plus ou
moins modifiée par le sentiment des chanteurs et le mouvement qu'ils lui
imprimaient. Je puis assurer qu'elle me parut délicieuse une nuit, à
Alatri, chantée lentement, avec douceur, et sans accompagnement; elle
prenait alors une couleur religieuse fort différente de celle que je lui
connaissais.
Le nombre des mesures de cette espèce de cri mélodique n'est pas
toujours exactement le même à chaque couplet; il varie suivant les
paroles improvisées par le chanteur, et les accompagnateurs suivent
alors celui-ci comme ils peuvent. Cette improvisation n'exige pas des
Orphées montagnards de grands fraie de poésie: c'est toit simplement de
la prose, dans laquelle ils font entrer tout ce qu'ils diraient dans une
conversation ordinaire.
Le jeune gars dont j'ai déjà parlé, nommé Crispino, et qui avait
l'insolence de prétendre avoir été brigand, parce qu'il avait fait deux
ans de galères, ne manquait jamais à mon arrivée à Subiaco, de me saluer
de cette phrase de bienvenue qu'il criait comme un voleur:
[Illustration: notation musicale
Bon giorno, bon giorno, bon giorno, si - gno - - - re!
Co - - - - - me sta - te e - - - - - - ?
]
Le redoublement de la dernière voyelle, en arrivant à la mesure marquée
du signe [**symbol >], est de rigueur. Il résulte d'un coup de gosier,
assez semblable à un sanglot, dont l'effet est fort singulier.
Dans les autres villages environnants, dont Subiaco semble être la
capitale, je n'ai pas recueilli la moindre bribe musicale. Civitella, le
plus intéressant de tous, est un véritable nid d'aigle, perché sur la
pointe d'un rocher d'un accès fort difficile, misérable, sale et puant.
On y jouit d'une vue magnifique, seul dédommagement à la fatigue d'une
telle escalade, et les rochers y ont une physionomie étrange dans leurs
fantastiques amoncellements, qui charme assez les yeux des artistes pour
qu'un peintre de mes amis y ait séjourné six mois entiers.
L'un des flancs du village repose sur des dalles superposées, tellement
énormes, qu'il est absolument impossible de concevoir comment des hommes
ont pu jamais exercer la moindre action locomotive sur de pareilles
masses. Ce mur de Titans, par sa grossièreté et ses dimensions, est aux
constructions cyclopéennes, comme celles-ci sont aux murailles
ordinaires des monuments contemporains. Il ne jouit cependant d'aucune
renommée, et, quoique vivant habituellement avec des architectes, je
n'en avais jamais entendu parler.
Civitella offre, en outre, aux vagabonds, un précieux avantage dont les
autres villages semblables sont totalement dépourvus: c'est une auberge
ou quelque chose d'approchant. On peut y loger et y vivre passablement.
L'homme riche du pays, _il signor Vincenzo_, reçoit et héberge de son
mieux les étrangers, les Français surtout, pour lesquels il professe la
plus honorable sympathie, mais qu'il assassine de questions sur la
politique. Assez modéré dans ses autres prétentions, ce brave homme est
insatiable sur ce point. Enveloppé dans une redingote qu'il n'a pas
quittée depuis dix ans, accroupi sous sa cheminée enfumée, il commence,
en vous voyant entrer, son interrogatoire; et, fussiez-vous exténué,
mourant de soif, de faim et de fatigue, vous n'obtiendrez pas un verre
de vin avant de lui avoir répondu sur Lafayette, Louis-Philippe et la
garde nationale. Vico-Var, Olevano, Arsoli, Genesano, et vingt autres
villages dont le nom m'échappe, se présentent presque uniformément sous
le même aspect. Ce sont toujours des agglomérations de maisons grisâtres
appliquées, comme des nids d'hirondelles, contre des pics stériles,
presque inabordables; toujours de pauvres enfants demi-nus poursuivent
les étrangers en criant: _Pittore! pittore! Inglese!_[14] _mezzo
baïocco!_[15] (Pour eux tout étranger qui vient les visiter est
_peintre_ ou _Anglais_). Les chemins, quand il y en a, ne sont que des
gradins informes à peine indiqués dans le rocher. On rencontre des
hommes oisifs, qui vous regardent d'un air singulier; des femmes
conduisant des cochons qui, avec le maïs, forment toute la richesse du
pays; de jeunes filles, la tête chargée d'une lourde cruche de cuivre ou
d'un fagot de bois mort; et tout cela si misérable, si triste, si
délabré, si dégoûtant de saleté, que, malgré la beauté naturelle de la
race et la coupe pittoresque des vêtements, il est difficile d'éprouver
à leur aspect autre chose qu'un sentiment de pitié; et pourtant je
trouvais un plaisir extrême à parcourir ces repaires, à pied, le fusil à
la main, et même sans fusil.
Lorsqu'il s'agissait, en effet, de gravir quelque pic inconnu, j'avais
soin de laisser en bas ce bel instrument, dont les qualités excitaient
assez la convoitise des Abbruzzais, pour leur donner l'idée d'en
détacher le propriétaire, au moyen de quelques balles envoyées à sa
rencontre par d'affreuses carabines embusquées traîtreusement derrière
un vieux mur.
A force de fréquenter les villages de ces braves gens, j'avais même fini
par être très bien avec eux. Crispino surtout m'avait pris en affection;
il me rendait toutes sortes de services; il me procurait non-seulement
des tuyaux de pipe parfumés, exquis[16], non-seulement du plomb et de la
poudre, mais des capsules fulminantes même; des capsules! dans ce pays
perdu, dépourvu de toute idée d'art et d'industrie. De plus, Crispino
connaissait toutes les _ragazze_ bien peignées à dix lieues à la ronde,
leurs inclinations, leurs relations, leurs ambitions, leurs passions,
celles de leurs parents et de leurs amants; il avait une note exacte des
degrés de vertu et de température de chacune, et ce thermomètre était
quelquefois fort amusant à consulter.
Cette affection, du reste, était motivée; j'avais, une nuit, dirigé la
sérénade qu'il donnait à sa maîtresse; j'avais chanté avec lui pour la
jeune louve, en nous accompagnant de la _chitarra francese_, une chanson
alors en vogue parmi les élégants de Tivoli; je lui avais fait présent
de deux chemises, d'un pantalon et de trois superbes coups de pied au
derrière, un jour qu'il me manquait de respect[17].
Crispino n'avait pas eu le temps d'apprendre à lire, et il ne m'écrivait
jamais. Quand il avait quelque nouvelle intéressante à me donner hors
des montagnes, il venait à Rome. Qu'était-ce, en effet, qu'une trentaine
de lieues _per un bravo_ comme lui. Nous avions l'habitude, à
l'Académie, de laisser ouvertes les portes de nos chambres. Un matin de
janvier (j'avais quitté les montagnes en octobre; je m'ennuyais donc
depuis trois mois), en me retournant dans mon lit, j'aperçois debout
devant moi, un grand scélérat basané, chapeau pointu, jambes cordées,
qui paraissait attendre très honnêtement mon réveil; c'était mon gredin,
mon bandit, mon ami!
--Tiens! Crispino! qu'es-tu venu faire à Rome?
--_Sono venuto... per veder lo!_
--Oui, pour me voir, et puis?...
--_Crederei mancare al più preciso mio debito, se in questa
occasione..._
--Quelle occasion?
--_Per dire la verità... mi manca... il danaro._
--A la bonne heure! voilà ce qui s'appelle dire vraiment _la verità_.
Ah! tu n'as pas d'argent! et que veux-tu que j'y fasse, Birbonacio?
--_Per bacco, non sono birbone!_
Je finis sa réponse en français:
--«Si vous m'appelez _gueux_, parce que je n'ai pas le sou, vous avez
raison; mais si c'est parce que j'ai été deux ans à Civita-Vecchia, vous
avez bien tort. On ne m'a pas envoyé aux galères pour avoir volé, dit-il
en levant la tête fièrement, mais bien pour de bons coups de carabine,
pour de fameux coups de couteau donnés dans la montagne à des étrangers
(_forestieri_).»
Mon ami se flattait assurément; il n'avait peut-être pas tué seulement
un moine. Mais enfin, on voit qu'il avait le sentiment de l'honneur.
Aussi, dans son indignation, n'accepta-t-il que trois piastres, une
chemise et un foulard, sans vouloir attendre que j'eusse mis mes bottes
pour lui donner... le reste. Le pauvre garçon est mort, il y a deux ans,
d'un coup de pierre reçu à la tête dans une rixe.
Nous reverrons-nous dans un monde meilleur?.....
XII
ENCORE ROME.
Il fallait bien toujours revenir dans cette éternelle ville de Rome, et
s'y convaincre de plus en plus que, de toutes les existences d'artiste,
il n'en est pas de plus triste que celle d'un musicien étranger,
condamné à l'habiter, si l'amour de l'art est dans son coeur. Il y
éprouve un supplice de tous les instants dans les premiers temps, en
voyant ses illusions poétiques tomber une à une, et le bel édifice
musical élevé par son imagination, s'écrouler devant la plus
désespérante des réalités; ce sont chaque jour de nouvelles expériences
qui amènent constamment de nouvelles déceptions. Au milieu de tous les
autres arts, pleins de vie, de grandeur, de majesté, éblouissants de
l'éclat du génie, étalant fièrement leurs merveilles diverses, il voit
la musique réduite au rôle d'une esclave dégradée, hébétée par la misère
et chantant d'une voix usée de stupides poèmes pour lesquels le peuple
lui jette à peine un morceau de pain. C'est ce que je reconnus
facilement au bout de quelques semaines. A peine arrivé, je cours à
Saint-Pierre... Immense! sublime! écrasant!... Voilà Michel-Ange, voilà
Raphaël, voilà Canova; je marche sur les marbres les plus précieux, les
mosaïques les plus rares... Ce silence solennel.. cette fraîche
atmosphère... ces tons lumineux si riches et si harmonieusement
fondus... ce vieux pèlerin, agenouillé seul dans la vaste enceinte... Un
léger bruit, parti du coin le plus obscur du temple, et roulant sous ces
voûtes colossales comme un tonnerre lointain... j'eus peur... Il me
sembla que c'était là réellement la maison de Dieu et que je n'avais pas
le droit d'y entrer. Réfléchissant que de faibles créatures comme moi
étaient parvenues cependant à élever un pareil monument de grandeur et
d'audace, je sentis un mouvement de fierté; puis songeant au rôle
magnifique que devait y jouer l'art que je chéris, mon coeur commença à
battre à coups redoublés. Oh! oui, sans doute, me dis-je aussitôt, ces
tableaux, ces statues, ces colonnes, cette architecture de géants tout
cela n'est que le corps du monument; la musique en est l'ame; c'est par
elle qu'il manifeste son existence, c'est elle qui résume l'hymne
incessant des autres arts, et de sa vois puissante le porte brûlant aux
pieds de l'Éternel. Où donc est l'orgue?... L'orgue, un peu plus grand
que celui de l'Opéra de Paris, était _sur des roulettes_; un pilastre le
dérobait à ma vue. N'importe, ce chétif instrument ne sert peut-être
qu'à donner le ton aux voix, et tout effet instrumental étant proscrit,
il doit suffire. Quel est le nombre des chanteurs?... Me rappelant alors
la petite salle du Conservatoire, que l'église de St-Pierre contiendrait
cinquante ou soixante fois au moins, je pensai que si un choeur de
_quatre-vingt-dix_ voix y était employé journellement, les choristes de
Saint-Pierre, ne devaient se compter que par milliers.
Ils sont au nombre de _dix-huit_ pour les jours ordinaires; et de
_trente-deux_ pour les fêtes solennelles. J'ai même entendu un
_Miserere_ à la chapelle Sixtine, chanté par _cinq voix_. Un critique
allemand de beaucoup de mérite, s'est constitué tout récemment le
défenseur de la chapelle Sixtine.
«La plupart des voyageurs, dit-il, s'attendent en y entrant, à une
musique bien entraînante, je dirai même, bien plus amusante que celle
des opéras qui les avaient charmés dans leur patrie; au lieu de cela les
chanteurs du pape leur font entendre un plain-chant séculaire, simple,
pieux et sans le moindre accompagnement. Ces dilettanti désappointés ne
manquent pas alors de jurer à leur retour, que la chapelle Sixtine
n'offre aucun intérêt musical, et que tous les beaux récits qu'on en
fait sont autant de contes.»
Nous ne dirons pas à ce sujet, absolument comme les observateurs
superficiels dont parle cet écrivain. Bien au contraire, cette harmonie
des siècles passés, venue jusqu'à nous sans la moindre altération de
style ni de forme, offre aux musiciens le même intérêt que présentent
aux peintres les fresques de Pompéia. Loin de regretter, sous ces
accords, l'accompagnement de trompettes et de grosse caisse, aujourd'hui
tellement mis à la mode par les compositeurs italiens, que chanteurs et
danseurs ne croiraient pas, sans lui, pouvoir obtenir les
applaudissements qu'ils méritent, nous avouerons que la chapelle Sixtine
étant le seul lieu musical de l'Italie où cet abus déplorable n'ait
point pénétré, on est heureux de pouvoir y trouver un refuge contre
l'artillerie des fabricants de cavatines. Nous accorderons au critique
allemand que les _trente-deux_ chanteurs du pape, incapables de produire
le moindre effet, et même de se faire entendre dans la plus vaste église
du monde, suffisent à l'exécution des oeuvres de Palestrina dans
l'enceinte bornée de la chapelle pontificale; nous dirons avec lui que
cette harmonie pure et calme, jette dans une rêverie qui n'est pas sans
charme. Mais ce charme est le propre de l'harmonie elle-même, et le
prétendu génie des compositeurs n'en est point la cause, si toutefois on
peut donner le nom de compositeurs à des musiciens qui passaient leur
vie à compiler des successions d'accords comme celle-ci:
[Illustration: notation musicale.
Po-pu-le me-us, quid fe-ci ti - - bi?
aut, in quo contristavi te res - pon - - - de mi - hi.
]
Dans ces psalmodies à quatre parties, où la _mélodie_ et le _rhythme_ ne
sont point employés, et dont l'_harmonie_ se borne à l'emploi des
_accords parfaits_ entremêlés de quelques _suspensions_, on peut bien
admettre que le goût et une certaine science aient guidé le musicien qui
les écrivit; mais le génie! allons donc, c'est une plaisanterie.
En outre, les gens qui croient encore sincèrement que Palestrina composa
ainsi à dessein sur les textes sacrés, et mu seulement par l'intention
d'approcher le plus possible d'une pieuse idéalité, s'abusent
étrangement. Ils ne connaissent pas, sans doute, ses madrigaux, dont les
paroles frivoles ou galantes sont accolées par lui cependant à une sorte
de musique absolument semblable à celle dont il revêtit les paroles
saintes. Il fait chanter par exemple: _Au bord du Tibre, je vis un beau
pasteur dont la plainte amoureuse_, etc., par un choeur lent dont l'effet
général et le style harmonique ne diffèrent en aucune façon de ses
compositions dites religieuses. Il ne savait pas faire d'autre musique,
voilà la vérité; et il était si loin de poursuivre un céleste idéal,
qu'on retrouve dans ses écrits une foule de ces sortes de logogriphes
que les contre-pointistes qui le précédèrent avaient mis à la mode et
dont il passe pour avoir été l'antagoniste inspiré. La messe de
Palestrina, dédiée au pape Marcello, est écrite à deux choeurs, dont l'un
imite canoniquement l'autre du commencement à la fin. C'est là une
grande difficulté de contrepoint habilement vaincue; mais qu'en
résulte-t-il de beau, ou de convenable au style vraiment religieux? En
quoi cette sorte de jeu harmonique, perceptible seulement pour les yeux,
puisque l'oreille ne saurait suivre des imitations canoniques de notes
aussi longues et sans dessin mélodique, en quoi, dis-je, cette preuve de
la patience du tisseur d'accords annonce-t-elle en lui une simple
préoccupation du véritable objet de son travail? en rien à coup sûr. Il
importe aussi peu à l'expression du sentiment religieux de dessiner deux
choeurs en canon perpétuel que de les écrire en se servant d'un morceau
de bois au lieu de plume, ou gêné d'une façon quelconque par une douleur
physique ou un obstacle matériel. Si Palestrina, ayant perdu les deux
mains, s'était vu forcé d'écrire avec le pied et y était parvenu, ses
ouvrages n'en eussent pas acquis plus de valeur pour cela et n'en
seraient ni plus ni moins religieux.
Le critique allemand dont je parlais tout-à-l'heure, n'hésite pas
cependant à appeler _sublimes_ les _Improperia_ de Palestrina.
«Toute cette cérémonie, dit-il encore, le sujet en lui-même, la présence
du pape au milieu du corps des cardinaux, le mérite d'exécution des
chanteurs qui déclament avec une précision et une intelligence
admirables, tout cela forme de ce spectacle un des plus imposants et
des plus touchants de la Semaine-Sainte.»--Oui, certes; mais tout cela
ne fait pas de cette musique une oeuvre de génie et d'inspiration.
Par une de ces journées sombres qui attristent la fin de l'année, et que
rend encore plus mélancoliques le souffle glacé du vent du Nord, écoutez
en lisant Ossian, la fantastique harmonie d'une harpe éolienne balancée
au sommet d'un arbre dépouillé de verdure, et je vous défie de ne pas
éprouver un sentiment profond de tristesse, d'abandon, un désir vague et
infini d'une autre existence, un dégoût immense de celle-ci, en un mot,
une forte atteinte de spleen jointe à une tentation de suicide. Cet
effet est encore plus prononcé que celui des harmonies vocales de la
chapelle Sixtine; on n'a jamais songé cependant à mettre les facteurs de
harpes éoliennes au nombre des grands compositeurs.
Mais au moins, le service musical de la chapelle Sixtine a-t-il conservé
sa dignité et le caractère religieux qui lui convient, tandis
qu'infidèles aux anciennes traditions, les autres églises de Rome sont
tombées, sous ce rapport, dans un état de dégradation, je dirai même de
démoralisation, qui passe toute croyance. Plusieurs prêtres français,
témoins de ce scandaleux abaissement de l'art religieux, en ont été
indignés.
J'assistai, le jour de la fête du roi, à une messe solennelle à grands
choeurs et à grand orchestre, pour laquelle notre ambassadeur, M. de
Saint-Aulaire, avait demandé les meilleurs artistes de Rome. Un
amphithéâtre assez vaste, élevé devant l'orgue, était occupé par une
soixantaine d'exécutants. Ils commencèrent par s'accorder à grand bruit,
comme ils l'eussent fait dans un foyer de théâtre; le diapason de
l'orgue, beaucoup trop bas, rendait, à cause des instruments à vent, son
adjonction à l'orchestre impossible. Un seul parti restait à prendre, se
passer de l'orgue. L'organiste ne l'entendait pas ainsi; il voulait
faire sa partie, dussent les oreilles des auditeurs en être torturées
jusqu'au sang; il voulait gagner son argent, le brave homme, et il le
gagna bien, je le jure, car de ma vie je n'ai ri d'aussi bon coeur.
Suivant la louable coutume des organistes italiens, il n'employa,
pendant toute la durée de la cérémonie, que les jeux aigus. L'orchestre,
plus fort que cette harmonie de petites flûtes, la couvrait assez bien
dans les _tutti_, mais quand la masse instrumentale venait à frapper un
accord sec, suivi d'un silence, l'orgue, dont le son traîne un peu,
comme on sait, et ne peut se couper aussi bref que celui des autres
instruments, demeurait alors à découvert et laissait entendre un accord
plus bas d'un quart de ton que celui de l'orchestre, produisant ainsi le
gémissement le plus atrocement comique qu'on puisse imaginer. Pendant
les intervalles remplis par le plain-chant des prêtres, les concertants,
incapables de contenir leur démon musical, préludaient hautement tous à
la fois, avec un incroyable sang-froid; la flûte lançait des gammes en
_ré_; le cor sonnait une fanfare en _mi b_; les violons faisaient
d'aimables cadences, des gruppetti charmants; le basson, tout bouffi
d'importance, soufflait ses notes graves en faisant claquer ses grandes
clefs, pendant que les gazouillements de l'orgue achevaient de
brillanter l'harmonie de ce concert inouï, digne de Callot. Et tout cela
se passait en présence d'une assemblée d'hommes civilisés, de
l'ambassadeur de France, du directeur de l'Académie, d'un corps nombreux
de prêtres et de cardinaux, devant une réunion d'artistes de toutes les
nations. Pour la musique, elle était digne de tels exécutants. Cavatines
avec crescendo, cabalettes, points-d'orgue et roulades; oeuvre sans nom,
monstre de l'ordre composite dont une phrase de Vaccaï formait la tête,
des bribes de Paccini les membres, et un ballet de Gallemberg le corps
et la queue. Qu'on se figure, pour couronner l'oeuvre, les _soli_ de
cette étrange musique sacrée, chantés _en voix de soprano_ par un gros
gaillard dont la face rubiconde était ornée d'une énorme paire de
favoris noirs. «Mais mon Dieu, dis-je à mon voisin qui étouffait, tout
est donc miracle dans ce bienheureux pays! Avez-vous jamais vu un
_castrat_ barbu comme celui-ci?»
--«Castrato!... répliqua vivement en se retournant une dame italienne,
indignée de nos rires et de nos observations, davvero non è castrato.»
--«Vous le connaissez, madame?
--«Per Bacco! non burlate. Imparate, pezzi d'asino, che quello virtuoso
maraviglioso è il marito mio.»
J'ai entendu fréquemment dans d'autres églises les ouvertures du
_Barbier de Séville_, de la _Cenerentola_ et d'_Otello_. Ces morceaux
paraissaient former le répertoire favori des organistes, ils en
assaisonnaient fort agréablement le service divin.
La musique des théâtres, aussi _dramatique_ que celle des églises est
_religieuse_, est dans le même état de splendeur. Même invention, même
pureté des formes, même élévation, même charme dans le style, même
profondeur de pensée. Les chanteurs que j'ai entendus pendant la saison
théâtrale avaient en général de bonnes voix et cette facilité de
vocalisation qui caractérise spécialement les Italiens; mais, à
l'exception de Mme Ungher, prima dona allemande que nous avons
applaudie souvent à Paris, et de Salvator, assez bon Baryton, ils ne
sortaient pas de la ligne des médiocrités. Les choeurs sont d'un degré
au-dessous de ceux de notre Opéra-Comique, pour l'ensemble, la justesse
et la chaleur. L'orchestre, imposant et formidable à peu près comme
l'armée du prince de Monaco, possède, sans exception, toutes les
qualités qu'on appelle ordinairement des défauts. Au théâtre _Valle_,
ainsi qu'à celui d'Apollon, dont les dimensions égalent celles du
Grand-Opéra de Paris, les violoncelles sont au nombre de.... _un_,
lequel _un_ exerce l'état d'orfèvre, plus heureux qu'un de ses
confrères, obligé, pour vivre, de _rempailler des chaises_. A Rome, le
mot symphonie, comme celui d'ouverture, n'est employé que pour désigner
un _certain bruit_ que font les orchestres de théâtre avant le lever de
la toile, et auquel personne ne fait attention. Weber et Beethoven sont
là des noms à peu près inconnus. Un savant abbé de la chapelle Sixtine
disait un jour à M. Mendelssohn _qu'on lui avait parlé d'un jeune homme
de grande espérance, nommé Mozart_. Il est vrai que ce digne
ecclésiastique communique fort rarement avec les gens du monde et ne
s'est occupé toute sa vie que des oeuvres de Palestrina. C'est donc un
être que sa conduite privée et ses opinions mettent à part. Quoiqu'on
n'y exécute jamais la musique de Mozart, il est pourtant juste de dire
que, dans Rome, bon nombre de personnes ont entendu parler de lui
autrement que comme _d'un jeune homme de grande espérance_. Les
dilettanti érudits savent même qu'il est mort, et que, sans approcher
toutefois de Donizetti, il a écrit quelques partitions remarquables.
J'en ai connu un qui s'était procuré le Don Juan. Après l'avoir
longuement étudié au piano, il fut assez franc pour m'avouer en
confidence que cette _vieille musique_ lui paraissait supérieure au
Zadig et Astartea de M. Vaccaï, récemment mis en scène au théâtre
d'Apollon. L'art instrumental est lettre close pour les Romains. Ils
n'ont pas même l'idée de ce que nous appelons une symphonie.
J'ai remarqué seulement à Rome une musique instrumentale populaire que
je penche fort à regarder comme un reste de l'antiquité; je veux parler
des _pifferari_. On appelle ainsi des musiciens ambulants qui, aux
approches de Noël, descendent des montagnes par groupes de quatre ou
cinq, et viennent, armés de musettes et de _pifferi_ (espèce de
hautbois), donner de pieux concerts devant les images de la madone. Ils
sont, pour l'ordinaire, couverts d'amples manteaux de drap brun, portent
le chapeau pointu dont se coiffent les brigands, et tout leur extérieur
est empreint d'une certaine sauvagerie mystique pleine d'originalité.
J'ai passé des heures entières à les contempler dans les rues de Rome,
la tête légèrement penchée sur l'épaule, les yeux brillants de la foi la
plus vive, fixant un regard de pieux amour sur la sainte madone, presque
aussi immobiles que l'image qu'ils adoraient. La musette, secondée d'un
grand _piffero_ soufflant la basse, fait entendre une harmonie de deux
ou trois notes, sur laquelle un double _piffero_[18] de moyenne longueur
exécute la mélodie; puis au-dessus de tout cela deux petits _pifferi_
très courts, joués par des enfants de douze à quinze ans, tremblottent
trilles et cadences, et inondent la rustique chanson d'une pluie de
bizarres ornements. Après de gais et réjouissants refrains, fort
longtemps répétés, une prière lente, grave, d'une onction toute
patriarchale, vient dignement terminer la naïve symphonie. Cet air a été
gravé dans plusieurs recueils napolitains, nous nous abstenons en
conséquence de le reproduire ici. De près, le son est si fort qu'on peut
à peine le supporter; mais à un certain éloignement ce singulier
orchestre produit un effet délicieux, touchant, poétique, auquel les
personnes même les moins susceptibles de pareilles impressions, ne
peuvent rester insensibles. J'ai entendu depuis les _pifferari_ chez
eux, et si je les avais trouvés si remarquables à Rome, combien
l'émotion que j'en reçus fut plus vive dans les montagnes sauvages des
Abbruzzes, où mon humeur vagabonde m'avait conduit! Des roches
volcaniques, de noires forêts de sapins, formaient la décoration
naturelle et le complément de cette musique primitive. Quand à cela
venait se joindre encore l'aspect d'un de ces monuments mystérieux d'un
autre âge, connus sous le nom de murs cyclopéens, et quelques bergers
revêtus d'une peau de mouton brute, avec la toison entière en dehors
(costume des pâtres de la Sabine), je pouvais me croire contemporain des
anciens peuples au milieu desquels vint s'installer jadis Evandre
l'Arcadien, l'hôte généreux d'Énée:
Pater infelix Pallantis pueri.
* * * * *
* * * * *
Il faut, on le voit, renoncer à peu près à entendre de la musique quand
on habite Rome; j'en étais venu même, au milieu de cette atmosphère
antiharmonique, à n'en plus pouvoir composer. Tout ce que j'ai produit à
l'Académie se borne à trois ou quatre morceaux: 1º Une _Ouverture de
Rob-Roy_, longue et diffuse, qui fut exécutée à Paris, un an après, par
la société du Conservatoire, fort mal reçue du public, et que je brûlai
le même jour en sortant du concert; 2º _la Scène aux champs_, de la
Symphonie Fantastique, que je refis presque entièrement en vaguant dans
la Villa-Borghèse; 3º _le Chant de bonheur_, du mélologue[19] que je
rêvai, perfidement bercé par mon ennemi intime le vent du sud, sur les
buis touffus et taillés en muraille de notre classique jardin; 4º cette
petite mélodie qui a nom _la Captive_, et dont j'étais fort loin, en
l'écrivant, de prévoir la fortune. Encore me trompai-je, en disant
qu'elle fut composée à Rome; car c'est de Subiaco qu'elle est datée. Il
me souvient, en effet, qu'un jour, en regardant travailler mon ami
Lefebvre l'architecte, dans l'auberge de Subiaco où nous logions, un
mouvement de son coude ayant fait tomber un livre placé sur sa table, je
le relevai: c'était le volume des _Orientales_ de V. Hugo; il se trouva
ouvert à la page de _la Captive_. Je lus cette délicieuse poésie, et me
retournant vers Lefebvre: «Si j'avais là du papier réglé, lui dis-je,
j'écrirais la musique de ce morceau; car _je l'entends_.
--Qu'à cela ne tienne, je vais vous en donner.
Et Lefebvre, prenant une règle et un tireligne, eut bientôt tracé
quelques portées, sur lesquelles je jetai la mélodie et la basse de ce
petit air; puis, je mis le manuscrit dans mon portefeuille et n'y
songeai plus. Quinze jours après, de retour à Rome, on chantait chez
notre directeur, quand _la Captive_ me revint en tête. «Il faut, dis-je
à mademoiselle Vernet, que je vous montre un air improvisé à Subiaco,
pour voir un peu ce qu'il signifie: je n'en ai plus la moindre idée.»
L'accompagnement de piano, griffonné à la hâte, nous permit de
l'exécuter convenablement; et cela prit si bien, qu'au bout d'un mois M.
Vernet, poursuivi, obsédé par cette mélodie, m'interpella ainsi: «Ah!
ça, quand vous retournerez dans les montagnes, j'espère bien que vous
n'en rapporterez pas d'autres chansons; car votre _Captive_ commence à
me rendre le séjour de la Villa fort désagréable; on ne peut faire un
pas dans le palais, dans le jardin, dans le bois, sur la terrasse, dans
les corridors, sans entendre chanter, ou ronfler, ou grogner: «_Le long
du mur sombre... le sabre du spahis... je ne suis pas Tartare...
l'eunuque noir..., etc._» C'est à en devenir fou! Je renvoie demain un
de mes domestiques, je n'en prendrai un nouveau qu'à la condition
expresse pour lui de ne pas chanter _la Captive_.»
Il reste enfin à citer, pour clore cette liste fort courte de mes
productions romaines, une psalmodie à cinq voix, avec accompagnement
d'instruments à vent, sur la traduction en prose d'une poésie de Moore
(_Ce monde entier n'est qu'une ombre fugitive_), dédiée à ceux _dont
l'ame est triste jusqu'à la mort_. Ce morceau n'a pas encore été publié
et je n'ai jamais osé le faire entendre. Quant au _Resurrexit_, à grand
orchestre, avec choeurs, que j'envoyai aux académiciens de Paris, pour
obéir au réglement, et dans lequel ces messieurs trouvèrent un _progrès_
très-remarquable, une _preuve_ sensible de l'influence du séjour de Rome
sur mes idées, et l'_abandon_ complet de mes fâcheuses _tendances
musicales_; c'est un fragment d'une messe que j'avais écrite et fait
exécuter à Paris deux ans avant de me présenter au concours de
l'Institut. Fiez-vous donc aux jugements des immortels!
Ce fut vers ce temps de ma vie académique que je ressentis de nouveau
les atteintes d'une cruelle maladie (morale, nerveuse, imaginaire, tout
ce qu'on voudra), que j'appelerai le _mal de l'isolement_, et qui me
tuera quelque jour. J'en avais éprouvé un premier accès à l'âge de seize
ans, et voici dans quelles circonstances. Par une belle matinée de mai,
à la côte Saint-André, chez mon père, j'étais assis dans une prairie à
l'ombre d'un groupe de grands chênes, lisant un roman de Montjoie,
intitulé: _Manuscrit trouvé au mont Pausilippe_. Tout entier à ma
lecture, j'en fus distrait cependant par des chants doux et tristes,
s'épandant par la plaine à intervalles réguliers. La procession des
Rogations passait dans le voisinage, et j'entendais la voix des paysans
qui psalmodiaient les _Litanies des saints_. Cet usage de parcourir, au
printemps, les côteaux et les plaines, pour appeler sur les fruits de
la terre la bénédiction du ciel, a quelque chose de poétique et de
touchant qui m'émeut d'une manière indicible. Le cortége s'arrêta au
pied d'une croix de bois, ornée de feuillages; je le vis s'agenouiller
pendant que le prêtre bénissait la campagne, et il reprit sa marche
lente en continuant sa mélancolique psalmodie. La voix affaiblie de
notre vieux curé se distinguait seule parfois, avec des fragments de
phrases:
............
...._Conservare âigneris!_
LES PAYSANS.
_Te rogamus audi nos!_
Et la foule pieuse, s'éloignait, s'éloignait toujours.
..............
(Decrescendo.)
_Sancte Barnabe._
_Ora pro nobis!_
(Perdendo.)
_Sancta Magdalena_
_Ora pro_...........
_Sancta Maria_
_Ora_...........
_Sancta_..........
..........._nobis._
.................
Silence.. léger frémissement des blés en fleur, ondoyant sous la molle
pression de l'air du matin.... cri des cailles amoureuses appelant leur
compagne.... l'ortolan plein de joie chantant sur la pointe d'un
peuplier.... calme profond.... une feuille morte tombant lentement d'un
chêne.... coups sourds de mon coeur.... Evidemment la vie était hors de
moi, loin, très loin.... A l'horizon les glaciers des Alpes, frappés du
soleil levant, réfléchissaient d'immenses faisceaux de lumière....
derrière ces Alpes, l'Italie, Naples, le Pausilippe.... les personnages
de mon roman.... des passions ardentes.... des larmes essuyées...
quelque insondable bonheur.... secret.... allons, allons, des ailes!
dévorons l'espace! il faut voir! il faut admirer! il faut de l'amour, de
l'enthousiasme, des étreintes enflammées, _il faut la grande vie!_...
mais je ne suis qu'un corps lourd, cloué à terre! ces personnages sont
imaginaires, ou n'existent plus.... Quel amour?... quelle gloire?...
quel coeur?... quand verrai-je l'Italie?...
Et l'accès se déclara dans toute sa force, et je souffris affreusement
et je me couchai à terre, gémissant, étendant mes bras douloureux,
arrachant convulsivement des poignées d'herbes et d'innocentes
paquerettes qui ouvraient en vain leurs grands yeux étonnés, appelant
_l'inconnu_, luttant contre _l'absence_, contre l'horrible isolement.
Et pourtant, qu'était-ce qu'un pareil accès comparé aux tortures que
j'ai éprouvées depuis, et dont l'intensité augmente chaque jour?
Je ne sais comment donner une idée de ce mal inexprimable. Une
expérience de physique pourrait seule offrir je crois des similitudes
avec lui. C'est celle-ci: quand on place sous une cloche de verre
adaptée à une machine pneumatique, une coupe remplie d'eau à côté d'une
autre coupe contenant de l'acide sulfurique, au moment où la pompe
aspirante fait le vide sous la cloche, on voit l'eau s'agiter, entrer en
ébullition, s'évaporer. L'acide sulfurique absorbe cette vapeur d'eau au
fur et à mesure qu'elle se dégage, et, par suite de la propriété qu'ont
les molécules de vapeur d'emporter en s'exhalant une grande quantité de
calorique, la portion d'eau qui reste au fond du vase ne tarde pas à se
refroidir au point de produire un petit bloc de glace.
Eh bien! il en est à peu près ainsi quand cette idée d'isolement, quand
ce sentiment de l'absence viennent me saisir. Le vide se fait autour de
ma poitrine palpitante, et il semble alors que mon coeur, sous
l'aspiration d'une force irrésistible, s'évapore et tend à se dissoudre
par expansion. Puis, la peau de tout mon corps devient douloureuse et
brûlante; je rougis de la tête aux pieds. Je suis tenté de crier,
d'appeler à mon aide mes amis, les indifférents mêmes, pour me
consoler, pour me garder, me défendre, m'empêcher d'être détruit, pour
retenir ma vie qui s'en va aux quatre points cardinaux.
On n'a pas d'idées de mort pendant ces crises; non, la pensée du suicide
n'est pas même supportable; on ne veut pas mourir: loin de là, on veut
vivre, on le veut absolument; on voudrait même donner à sa vie mille
fois plus d'énergie; c'est une aptitude prodigieuse au bonheur, qui
s'exaspère de rester sans application, et qui ne se peut satisfaire
qu'au moyen de jouissances immenses, dévorantes, furieuses, en rapport
avec l'incalculable surabondance de sensibilité dont on est pourvu.
Cet état n'est pas le spleen, mais il l'amène plus tard: c'est
l'ébullition, l'évaporation du coeur, des sens, du cerveau, du fluide
nerveux. Le spleen, c'est la congélation de tout cela, c'est le bloc de
glace.
Même à l'état calme, je sens toujours un peu d'_isolement_ les dimanches
d'été, parce que nos villes sont inactives ces jours-là, parce que
chacun sort, va à la campagne; parce qu'on est _joyeux au loin_, parce
qu'on est _absent_. Les adagio des symphonies de Beethoven, certaines
scènes d'_Alceste_ et d'_Armide_ de Gluck, un air de son opéra italien
de _Telemaco_, les Champs-Élysées de son _Orphée_, font naître aussi
d'assez violents accès de la même souffrance; mais ces chefs-d'oeuvre
portent avec eux leur contre-poison: ils font déborder les larmes, et on
est soulagé. Les adagio de quelques-unes des sonates de Beethoven, et
l'_Iphigénie en Tauride_ de Gluck, au contraire, appartiennent
entièrement au spleen, et le provoquent; il fait froid là-dedans, l'air
y est sombre, le ciel gris de nuages, le vent du nord y gémit
sourdement.
Il y a d'ailleurs deux espèces de spleen; l'un est ironique, railleur,
emporté, violent, haineux; l'autre, taciturne et sombre, ne demande rien
que l'inaction, le silence, la solitude et le sommeil. A l'être qui en
est possédé tout devient indifférent; la ruine d'un monde saurait à
peine l'émouvoir. Je voudrais alors que la terre fût une bombe remplie
de poudre, et j'y mettrais le feu, pour m'amuser.
En proie à ce genre de spleen, je dormais un jour dans le bois de
lauriers de l'Académie, roulé dans un tas de feuilles mortes, comme un
hérisson, quand je me sentis poussé du pied par deux de nos camarades:
c'étaient Constant Dufeu, l'architecte, et Dantan aîné, le statuaire,
qui venaient me réveiller: «Ohé! père la joie! veux-tu venir à Naples,
nous y allons?
--Allez au diable! vous savez bien que je n'ai plus d'argent.
--Mais jobard que tu es, nous en avons, et nous t'en prêterons! Allons,
aide-moi donc, Dantan, et levons-le de là, sans quoi nous n'en tirerons
rien. Bon! te voilà sur pieds! Secoue-toi un peu maintenant; va demander
à M. Horace la permission de Naples, et, dès que ta valise sera faite,
nous partirons; c'est convenu.»
Nous partîmes en effet.
Y compris un scandale assez joli, par nous causé dans la petite ville de
Cyprano... après dîner, je ne me souviens d'aucun incident narrable
pendant ce trajet bourgeoisement fait en voiturin. Mais Naples!...
XIII
NAPLES.
Naples!!! Ciel limpide et pur! soleil de fêtes! riche terre!
Tout le monde a décrit, et beaucoup mieux que je ne pourrais le faire,
ce merveilleux jardin. Quel voyageur, en effet, n'a été frappé de la
splendeur de son aspect général! Qui n'a admiré à midi la mer faisant la
sieste, et les plis moëlleux de sa robe azurée et le bruit flatteur avec
lequel elle l'agite doucement! Perdu à minuit dans le cratère du Vésuve,
qui n'a senti un vague sentiment d'effroi aux sourds roulements de son
tonnerre intérieur, aux cris de fureur qui s'échappent de sa bouche, à
ces explosions, à ces myriades de roches fondantes, dirigées contre le
ciel comme de brûlants blasphêmes, qui retombent ensuite, roulent sur
le col de la montagne, et s'arrêtent pour former un ardent collier sur
la vaste poitrine du volcan! Qui n'a parcouru tristement le squelette de
cette désolée Pompéïa, et, spectateur unique, n'a attendu sur les
gradins de l'amphithéâtre, la tragédie d'Euripide ou de Sophocle pour
laquelle la scène semble encore préparée! Qui n'a accordé un peu
d'indulgence aux moeurs des lazzaroni, ce charmant peuple d'enfants, si
gai, si voleur, si spirituellement facétieux et si naïvement bon
quelquefois!
Je me garderai donc d'aller sur les brisées de tant de descripteurs;
mais je ne puis résister au plaisir de raconter ici une anecdote qui
peint on ne peut mieux le caractère des pécheurs napolitains. Il s'agit
d'un festin que des lazzaroni me donnèrent trois jours après mon
arrivée, et d'un présent qu'ils me firent au dessert. C'était par un
beau jour d'automne, avec une fraîche brise, une atmosphère claire,
transparente, à faire croire qu'on pourrait de Naples, sans trop étendre
le bras, cueillir des oranges à Caprée; je me promenais à la villa
Reale; j'avais prié mes compagnons de voyage, nos camarades de
l'Académie romaine, de me laisser errer seul ce jour-là. En passant près
d'un petit pavillon que je ne remarquais point, un soldat en faction
devant l'entrée me dit brusquement en français:
--Monsieur, levez votre chapeau!
--Pourquoi donc?
--Voyez!
Et me désignant du doigt une noble statue de marbre placée au centre du
pavillon, je lus sur le socle ces deux mots qui me firent à l'instant
faire le signe de respect que l'enthousiaste militaire me demandait:
TORQUATO TASSO. Cela est bien! Cela est touchant!... Mais j'en suis
encore à me demander comment la sentinelle du poète avait deviné que
j'étais Français et artiste, et que j'obéirais avec empressement à son
injonction. Savant physionomiste! Je reviens à mes lazzaroni.
Je marchais donc nonchalamment au bord de la mer, en songeant, tout ému,
au pauvre Tasso, dont j'avais, avec Mendelssohn, visité la modeste tombe
à Rome, au couvent de Sant-Onofrio, quelques mois auparavant,
philosophant à part moi sur le malheur des poètes qui sont poètes par le
coeur, etc., etc. Tout d'un coup Tasso me fit penser à Cervantes,
Cervantes à sa charmante pastorale _Galathée_, Galathée à une délicieuse
figure qui brille à côté d'elle dans le roman et qui se nomme Nisida,
Nisida à l'île de la baie de Pouzzoles qui porte ce joli nom; et je fus
pris à l'improviste d'un désir irrésistible de visiter l'île de Nisida.
J'y cours; me voilà dans la grotte du Pausilippe; j'en sors toujours
courant; j'arrive au rivage; je vois une barque, je veux la louer; je
demande quatre rameurs, il en vient six; je leur offre un prix
raisonnable, en leur faisant observer que je n'avais pas besoin de six
hommes pour nager dans une coquille de noix jusqu'à Nisida. Ils
insistent en souriant, et demandent à peu près trente francs pour une
course qui en valait cinq tout au plus; j'étais de bonne humeur, deux
jeunes garçons se tenaient à l'écart, sans rien dire, avec un air
d'envie; j'éclatai de rire à l'insolente prétention de mes rameurs, et
désignant les deux lazzaronetti:
--Eh bien! oui, allons, trente francs; mais venez tous les huit, et
ramons vigoureusement.
Cris de joie, gambades des petits et des grands! Nous sautons dans la
barque, et en quelques minutes nous arrivons à Nisida. Laissant _mon
navire_ à la garde de l'_équipage_, je monte dans l'île, je la parcours
dans tous les sens, je veux tout voir, jardins, villas, prison, bois
d'oliviers; assis sur un tertre, je regarde le soleil descendre derrière
le cap Misène, poétisé par l'auteur de _l'Énéide_, pendant que la mer,
qui ne se souvient ni de Virgile, ni d'Énée, ni d'Ascagne, ni de Misène,
ni de Palinure, chante gaîment dans le mode majeur mille accords
scintillants... Je serais resté là jusqu'au lendemain, je crois, si un
de mes _matelots_, délégué par le _capitaine_, ne fût venu me _héler_
et m'avertir que le vent fraîchissait, et que nous aurions de la peine
à regagner la terre ferme si nous tardions encore à _lever l'ancre_, à
_déraper_. Je me rends à ce prudent avis. Je descends; chacun reprend sa
place sur le _navire_; le capitaine, digne émule du héros troyen:
.... _Eripit ensem
Fulmineum_ (ouvre son grand couteau) _strictoque ferit retinacula
ferro_ (et coupe vivement la ficelle);
_Idem omnes simul ardor habet; rapiuntque, ruuntque;
Littora deseruêre; latet sub classibus æquor;
Adnixi torquent spumas, et coerula verrunt._
(Tous pleins d'ardeur et d'un peu de crainte, nous nous précipitons,
nous fuyons le rivage; nos rames font voler des flocons d'écume, la mer
disparaît sous notre.... canot.)
Cependant il y avait vraiment du danger, la coquille de noix frétillait
d'une singulière façon à travers les crêtes blanches de vagues
disproportionnées; mes gaillards ne riaient plus et commençaient à
chercher leurs chapelets. Tout cela me paraissait d'un ridicule atroce,
et je me disais: «A propos de quoi vais-je me noyer? A propos d'un
soldat lettré qui admire Tasso; pour moins encore, pour un chapeau; car,
si j'eusse marché tête nue, le soldat ne m'eût pas interpellé; je
n'aurais pas songé au chantre d'Armide, ni à l'auteur de _Galathée_, ni
à Nisida: Je n'aurais pas fait cette sotte excursion insulaire, et je
serais tranquillement assis à Saint-Charles en ce moment, à écouter la
Brambilla et Tamburini!» Ces réflexions et les mouvements de la nef en
perdition me faisaient grand mal au coeur, je l'avoue. Pourtant le dieu
des mers, trouvant la plaisanterie suffisante comme cela, nous permit de
gagner la terre, et les _matelots_, jusque-là muets comme des poissons,
recommencèrent à crier comme des geais. Leur joie même fut si grande,
qu'en recevant les trente francs que j'avais consenti à me laisser
escroquer, ils eurent un remords et me prièrent avec une véritable
bonhomie, de venir dîner avec eux. J'acceptai; ils me conduisirent assez
loin de là, au milieu d'un bois de peupliers, sur la route de Pouzzoles,
en un lieu fort solitaire, et je commençais à calomnier leur candide
intention (pauvres lazzaroni!), quand nous arrivâmes vers une chaumière
à eux bien connue, où mes amphitryons se hâtèrent de donner des ordres
pour le festin.
Bientôt apparut un petit monticule de fumants macaroni; ils m'invitèrent
à y plonger la main droite à leur exemple; un grand pot de vin de
Pausilippe fut placé sur la table, et chacun de nous y buvait à son
tour, après, toutefois, un vieillard édenté, le seul de la bande, qui
devait boire le premier avant moi; le respect pour l'âge l'emportant
chez ces braves enfants, même sur la courtoisie qu'ils reconnaissaient
devoir à leur hôte. Le vieux, après avoir bu déraisonnablement, commença
à parler politique et à s'attendrir beaucoup au souvenir du roi Joachim,
qu'il portait dans son coeur; les jeunes lazzaroni, pour le distraire et
me procurer un divertissement, lui demandèrent avec instances le récit
d'un long et pénible voyage de mer qu'il avait fait autrefois et dont
l'histoire était célèbre.
Là-dessus le vieux lazzarone raconta, au grand ébahissement de son
auditoire, comment embarqué à vingt ans sur un _speronare_, il avait
demeuré en mer _trois jours et deux nuits_, et comme quoi, _toujours
poussé vers de nouveaux rivages_, il avait enfin été jeté dans _une île
lointaine_, où l'_on prétend_ que Napoléon depuis lors a été exilé, et
que les indigènes appellent Isola d'Elba. Je manifestai une grande
émotion à cet incroyable récit, en félicitant de tout mon coeur le brave
marin d'avoir échappé à des dangers aussi formidables. De là profonde
sympathie des lazzaroni pour _Mon Excellence_; la reconnaissance les
exalte, on se parle à l'oreille, on va, on vient dans la chaumière avec
un air de mystère; je vois qu'il s'agit des préparatifs de quelque
surprise flatteuse qui m'est destinée. En effet, au moment où je me
levais pour prendre congé de la société, le plus grand des jeunes
lazzaroni m'aborde d'un air embarrassé, et me prie, au nom de ses
camarades et pour l'amour d'eux, d'accepter un souvenir, un présent, le
plus magnifique qu'ils pouvaient m'offrir, et capable de faire pleurer
l'homme le moins sensible. C'était un oignon monstrueux, une énorme
ciboule, que je reçus avec une modestie et un sérieux dignes de la
circonstance, et que j'emportai jusqu'au sommet du Pausilippe, après
mille adieux, serremens de mains et protestations d'une amitié
inaltérable.
* * * * *
Je venais de quitter ces bonnes gens et cheminais péniblement, à cause
d'un coup que je m'étais donné au pied droit en descendant de Nisida; il
faisait presque nuit. Une belle calèche passe sur la route de Naples.
L'idée peu fashionable me vient de sauter sur la banquette de derrière,
libre par l'absence du valet de pied, et de parvenir ainsi sans fatigue
jusqu'à la ville. Mais j'avais compté sans la jolie petite parisienne
emmousselinée qui trônait à l'intérieur et qui, de sa voix aigre-douce
appelant vivement le cocher: «Louis, il y a quelqu'un derrière!» me fit
administrer à travers la figure un ample coup de fouet. Ce fut le
présent de ma gracieuse compatriote. J'aime mieux la ciboule. O poupée
française! si Crispino seulement s'était trouvé là, nous t'aurions fait
passer un singulier quart-d'heure!
Je revins donc clopin-clopant, en songeant aux charmes de la vie de
brigand, qui malgré ses fatigues, serait vraiment aujourd'hui la seule
digne d'un honnête homme, si dans la moindre bande ne se trouvaient
toujours tant de misérables stupides et puants!
J'allai oublier mon chagrin et me reposer à Saint-Charles. Et là, pour
la première fois depuis mon arrivée en Italie, j'entendis de la musique.
L'orchestre comparé à ceux que j'avais observés jusqu'alors, me parut
excellent. Les instruments à vent peuvent être écoutés en sécurité, on
n'a rien à craindre de leur part; les violons sont assez habiles, et les
violoncelles chantent bien, mais ils sont en trop petit nombre. Le
système généralement adopté en Italie, de mettre toujours moins de
violoncelles que de contre-basses, ne peut être justifié que par le
genre de musique, sans basses dessinées, que les orchestres italiens
exécutent habituellement. Je reprocherais bien aussi au maestro di
capella le bruit souverainement désagréable de son archet dont il frappe
un peu rudement son pupitre; mais on m'a assuré que sans cela, les
_musiciens_ qu'il dirige, seraient quelquefois embarrassés pour _suivre
la mesure_... A cela il n'y a rien à répondre; car enfin, dans un pays
où la musique instrumentale est à peu près inconnue, on ne doit pas
exiger des orchestres comme ceux de Berlin, de Brunswick ou de Paris.
Les choristes sont d'une faiblesse extrême; je tiens d'un compositeur
qui a écrit pour le théâtre Saint-Charles, qu'il est fort difficile,
pour ne pas dire impossible, d'obtenir une bonne exécution des choeurs
écrits à _quatre parties_. Les soprani ont beaucoup de peine à marcher
isolés des ténors, et on est pour ainsi dire obligé de les leur faire
continuellement doubler à l'octave.
Au _Fondo_ on joue l'opéra buffa avec une verve, un feu, un _brio_, qui
lui assurent une supériorité incontestable sur la plupart des théâtres
d'opéra-comique. On y représentait pendant mon séjour une farce
très-amusante de Donizetti, _les Convenances et les Inconvenances du
théâtre_.
On pense bien néanmoins que l'attrait musical des théâtres de Naples ne
pouvait lutter avec avantage contre celui que m'offrait l'exploration
des environs de la ville, et que je me trouvais plus souvent dehors que
dedans.
Déjeunant un matin à Castellamare avec Munier, le peintre de marine que
nous avions surnommé Neptune: «Que faisons-nous? me dit-il en jetant sa
serviette, Naples m'ennuie, n'y retournons pas.
--«Allons en Sicile.
--«C'est cela, allons en Sicile; laissez-moi seulement finir une _étude_
que j'ai commencée, et à cinq heures nous irons retenir notre place sur
le bateau à vapeur.
--«Volontiers, quelle est notre fortune?»
Notre bourse visitée, il se trouva que nous avions bien assez pour aller
jusqu'à Palerme, mais que, pour en revenir, il eût fallu, comme disent
les moines, _compter sur la Providence_; et, en Français totalement
dépourvus de la vertu qui _transporte des montagnes_, jugeant qu'il ne
fallait pas tenter Dieu, nous nous séparâmes, lui pour aller portraire
la mer, moi pour retourner pédestrement à Rome.
Ce projet était arrêté dans ma tête depuis quelques jours. Rentré à
Naples le même soir, après avoir dit adieu à Dufeu et à Dantan, le
hasard me fit rencontrer deux officiers suédois de ma connaissance, qui
me firent part de leur intention de se rendre à Rome à pied.
--«Parbleu, leur dis-je, je pars demain pour Subiaco; je veux y aller en
droite ligne, à travers les montagnes, _franchissant rocs et torrents_
comme le chasseur de chamois; nous devrions faire le trajet ensemble.»
Malgré l'extravagance d'une pareille idée, ces messieurs l'adoptèrent.
Nos effets furent aussitôt expédiés par un _vetturino_; nous convînmes
de nous diriger sur Subiaco à vol d'oiseau, et, après nous y être
reposés un jour, de retourner à Rome par la grande route. Ainsi fut
fait. Nous avions endossé tous les trois le costume obligé de toile
grise; M. B*** portait son album et ses crayons; deux cannes étaient
toutes nos armes.
On vendangeait alors. D'excellens raisins (qui n'approchent pourtant pas
de ceux du Vésuve) firent à peu près toute notre nourriture pendant la
première journée; les paysans n'acceptaient pas toujours notre argent,
et nous nous abstenions quelquefois de nous enquérir des propriétaires.
L'un d'eux cependant nous entendit abattant des poires à coups de
pierres dans son champ. J'avais franchi la haie pour les ramasser, et
j'étais fort tranquillement occupé à en remplir mon chapeau, quand je
vis accourir mon homme criant au voleur. Impossible de refranchir la
clôture, chargé de butin comme je l'étais; un excès d'effronterie me
tira d'affaire. Au moment où le maître des poires s'apprêtait à me
traiter selon mes mérites:
«Comment, s..... canaille! lui dis-je d'un air furieux, il y a une
demi-heure que nous vous appelons pour vous acheter des fruits, et vous
ne répondez pas?... Croyez-vous donc que nous ayons le temps de vous
attendre? Tenez, voilà six grains[20] pour vos poires qui ne valent pas
le diable, et tachez une autre fois de ne pas vous moquer ainsi des
voyageurs, ou pardieu il vous arrivera malheur.»
Là-dessus un de mes compagnons de maraude étouffant de rire me tend la
main pour m'aider à sortir du champ, et nous laissons notre homme
immobile d'étonnement, la bouche ouverte, regardant d'un air stupide la
monnaie de cuivre que je lui laissais, et se consultant pour savoir s'il
nous ferait des excuses.... Le soir, à Capoue, nous trouvâmes _bon
souper, bon gîte et_.... un improvisateur.
Ce brave homme, après quelques préludes brillants sur sa grande
mandoline, s'informa de quelle nation nous étions.
--«Français répondit M. Kl.....rn.»
J'avais entendu un mois auparavant les _improvisations_ du Tyrtée
campanien; il avait fait la même question à mes compagnons de voyage,
qui répondirent:
--«Polonais.»
A quoi, plein d'enthousiasme, il avait répliqué:
--«J'ai parcouru le monde entier, l'Italie, l'Espagne, la France,
l'Allemagne, l'Angleterre, la Pologne, la Russie; mais les plus braves,
sont les Polonais, sont les Polonais.»
Voici la cantate qu'il adressa, en musique également _improvisée_, et
_sans la moindre hésitation_, aux trois prétendus Français:
[Illustration: notation musicale
Ho gi-ra-to per tutto il mun-do, Ho gira-to
per tutto il mun-do, Per l'I-ta-lia, per l'His-
pa-nia, Per la Francia, per la Ger-ma-nia, Per l'Inghil-
ter-ra; Ma gli più bra-vi, Ma gli più
bel-li, Sono i _Fran-ce-si_, Sono i _Fran-ce-si_.
]
On conçoit combien je dus être flatté, et quelle fut la mortification
des deux Suédois.
Avant de nous engager tout-à-fait dans les Abbruzzes, nous nous
arrêtâmes une journée à San-Germano pour visiter le fameux couvent du
_Monte-Cassino_.
Ce monastère de bénédictins, situé comme celui de Subiaco, sur une
montagne, est loin de lui ressembler sous aucun rapport. Au lieu de
cette simplicité naïve et originale qui charme à San-Benedetto, vous
trouvez ici le luxe et les proportions d'un palais. L'imagination recule
devant l'énormité des sommes qu'ont coûtées tous les objets précieux
rassemblés dans la seule église. Il y a un orgue avec de petits anges
fort ridicules, jouant de la trompette et des cymbales quand
l'instrument est mis en action. Le parvis est des marbres les plus
rares, et les amateurs peuvent admirer dans le choeur des stalles en
bois, sculptées avec un art infini, représentant différentes scènes de
la vie monacale.
Une marche forcée nous fit parvenir en un jour de San-Germano à Isola di
Sora, village situé sur la frontière du royaume de Naples et remarquable
par une petite rivière qui forme une assez belle cascade après avoir mis
en jeu plusieurs établissements industriels. Une mystification d'un
singulier genre nous y attendait. M. Kl...rn et moi avions les pieds en
sang, et tous les trois furieux de soif, harassés, couverts d'une
poussière brûlante, notre premier mot, en entrant dans la ville fut pour
demander la locanda (auberge).
«_E locanda... non ce n'è._», nous répondaient les paysans avec un air
de pitié railleuse. «_Ma peró per la notte dove si va?_
--_E..... chi lo sa?...._»
Nous demandons à passer la nuit dans une mauvaise remise; il n'y avait
pas un brin de paille, et d'ailleurs le propriétaire s'y refusait. On
n'a pas d'idée de notre impatience, augmentée encore par le sang-froid
et les ricanements de ces manants. Se trouver dans un petit bourg
commerçant comme celui-là, obligés de coucher dans la rue, faute d'une
auberge ou d'une maison hospitalière..... c'eût été fort, mais c'est
pourtant ce qui nous serait arrivé indubitablement, sans un souvenir
qui me frappa très à propos.
J'avais déjà passé, de jour, une fois à Isola di Sora; je me rappelai
heureusement le nom de M. Courrier, Français, propriétaire d'une
papeterie. On nous montre son frère dans un groupe; je lui expose notre
embarras, et après un instant de réflexion, il me répond tranquillement
en français, je pourrais même dire en dauphinois, car l'accent en fait
presque un idiome:
«Pardi! on vous couchera ben.
Ah! nous sommes sauvés!
M. Courrier est Dauphinois, je suis Dauphinois, et entre Dauphinois,
comme dit Charlet, l'_affaire peut s'arranger_. En effet, le papetier
qui me reconnut, exerça à notre égard la plus franche hospitalité. Après
un souper très confortable, un lit _monstre_, comme je n'en ai vu qu'en
Italie, nous reçut tous les trois; nous y reposâmes fort à l'aise, en
réfléchissant qu'il serait bon pour le reste de notre voyage de
connaître les villages qui ne sont pas sans _locanda_, pour ne pas
courir une seconde fois le danger auquel nous venions d'échapper. Notre
hôte nous tranquillisa un peu le lendemain, par l'assurance qu'en deux
jours de marche nous pourrions arriver à Subiaco; il n'y avait donc plus
qu'une nuit chanceuse à passer. Un petit garçon nous guida à travers les
vignes et les bois pendant une heure, après quoi, sur quelques
indications assez vagues qu'il nous donna, nous poursuivîmes seuls
notre route.
_Veroli_ est un grand village qui de loin a l'air d'une ville et couvre
le sommet d'une montagne. Nous y trouvâmes un mauvais dîner de pain et
de jambon cru, à l'aide duquel nous parvînmes avant la nuit à un autre
rocher habité, plus âpre et plus sauvage: c'était Alatri. A peine
parvenus à l'entrée de la rue principale, un groupe de femmes et
d'enfants se forma derrière nous et nous suivit jusqu'à la place avec
toutes les marques de la plus vive curiosité. On nous indiqua une
maison, ou plutôt un chenil, qu'un vieil écriteau désignait comme la
locanda; malgré tout notre dégoût ce fut là qu'il fallut passer la nuit.
Dieu! quelle nuit! elle ne fut pas employée à dormir, je puis l'assurer;
les insectes de _toute espèce_, qui foisonnaient dans nos draps
rendirent tout repos impossible. Pour mon compte ces myriades me
tourmentèrent si cruellement que je fus pris au matin d'un violent accès
de fièvre.
Que faire?... Ces messieurs ne voulaient pas me laisser à Alatri..... Il
fallait arriver au plus tôt à Subiaco... Séjourner dans cette bicoque
était une triste perspective... Cependant, je tremblais tellement qu'on
ne savait comment me réchauffer et que je ne me croyais guère capable de
faire un pas. Mes compagnons d'infortune, pendant que je grelottais, se
consultaient en langue suédoise, mais leur physionomie exprimait trop
bien l'embarras extrême que je leur causais pour qu'il fût possible de
s'y méprendre. Un effort de ma part était indispensable; je le fis, et
après deux heures de marche au pas de course, la fièvre avait disparu.
Avant de quitter Alatri, un conseil des géographes du pays fut tenu sur
la place pour nous indiquer notre route. Bien des opinions émises et
débattues, celle qui nous dirigeait sur Subiaco par Arcino et Anticoli
ayant prévalu nous l'adoptâmes. Cette journée fut la plus pénible que
nous eussions encore faite depuis le commencement du voyage. Il n'y
avait plus de chemins frayés; nous suivions des lits de torrens,
enjambant à grand'peine les quartiers de rochers dont ils sont à chaque
instant encombrés.
Plusieurs fois nous nous sommes égarés dans ce labyrinthe, il fallait
alors gravir de nouveau la colline que nous venions de descendre, ou, du
fond d'un ravin, crier à quelque paysan:
«_Ohé!!! la strada d'Anticoli?..._»
A quoi il répondait pour l'ordinaire par un éclat de rire ou par:
«_Via! Via!_» ce qui nous rassurait beaucoup, comme on peut le penser.
Nous y parvînmes cependant; je me rappelle même avoir trouvé à Anticoli,
grande abondance d'oeufs, de jambon et d'épis de maïs, que nous fîmes
rôtir à l'exemple des pauvres habitans de ces terres stériles et dont
la saveur sauvage n'est pas désagréable. Le chirurgien d'Anticoli, gros
homme rouge qui avait l'air d'un boucher, vint nous honorer de ses
questions sur la _garde nationale de Paris_ et nous offrir de lui
acheter un _livre imprimé_...
D'immenses pâturages restaient à traverser avant la nuit: un guide fut
indispensable. Celui que nous prîmes ne paraissait pas très sûr de la
route, il hésitait souvent; un vieux berger, assis au bord d'un étang,
et qui n'avait peut-être pas entendu de voix humaine depuis un mois,
n'étant point prévenu de notre approche par le bruit de nos pas, que le
gazon touffu rendait imperceptible, faillit tomber à l'eau quand nous
lui demandâmes brusquement la direction d'Arcinasso, joli village (au
dire de notre guide) où nous devions trouver _toutes sortes de
rafraîchissements_.
Il se remit pourtant un peu de sa terreur, grâce à quelques baïochi qui
lui prouvèrent nos dispositions amicales; mais il fut presque impossible
de comprendre sa réponse, qu'une voix gutturale plus semblable à un
gloussement qu'à un langage humain, rendait inintelligible.
Le _joli village d'Arcinasso_ n'est qu'une osteria (cabaret) au milieu
de ces vastes et silencieuses _steppes_; une vieille femme y vendait du
vin et de l'eau fraîche dont nous avions grand besoin. L'album de M.
B....t ayant excité son attention, nous lui dîmes que c'était une
bible; là-dessus, se levant pleine de joie, elle examina chaque dessin
l'un après l'autre, et, après avoir embrassé cordialement M. B....t,
nous donna à tous les trois sa bénédiction.
Rien ne peut donner une idée du silence qui règne dans ces interminables
prairies. Nous n'y trouvâmes d'autres habitants que le vieux berger avec
son troupeau et un corbeau qui se promenait plein d'une gravité
triste..... A notre approche il prit son vol vers le Nord......... Je le
suivis longtemps des yeux...... puis.... des rêves sans fin.... Mais il
s'agissait bien de _rêver et de bailler aux corbeaux_, il fallait
absolument arriver cette nuit même à Subiaco. Le guide d'Anticoli était
reparti, l'obscurité approchait rapidement; nous marchions depuis trois
heures, silencieux comme des spectres, quand un buisson, sur lequel
j'avais tué une grive sept mois auparavant, me fit reconnaître notre
position.
«Allons, Messieurs, dis-je aux deux Suédois, encore un effort! je me
retrouve en pays de connaissance, dans deux heures nous serons arrivés.»
Effectivement, quarante minutes étaient à peine écoulées quand nous
aperçumes, à une grande profondeur sous nos pieds, briller des lumières:
c'était Subiaco. J'y trouvai Gibert... éveillé!! il me prêta du linge
dont j'avais grand besoin. Je comptais aller me reposer, mais bientôt
les cris: _Oh! Signor Sidoro![21] ecco questo signore Francese che suona
la chitarra[22]!_» Et Flacheron d'accourir, avec la belle Mariucia[23]
le tambour de basque à la main, et bon gré mal gré, il fallut danser le
saltarello jusqu'à minuit.
C'est en quittant Subiaco, deux jours après que j'eus la spirituelle
idée de l'expérience qu'on va lire.
MM. Bennet et Klinksporn, mes deux compagnons suédois, marchaient très
vite, et leur allure me fatiguait beaucoup. Ne pouvant obtenir d'eux de
s'arrêter de temps en temps ni de ralentir le pas, je pris le parti de
les laisser prendre les devants et de m'étendre tranquillement à
l'ombre, quitte à faire ensuite comme le lièvre de la fable, pour les
rattraper. Ils étaient déjà fort loin quand je me demandai en me
relevant: serais-je capable de courir, sans m'arrêter, d'ici à Tivoli?
(c'était bien un trajet de huit lieues) Essayons! Et me voilà courant
comme s'il se fût agi d'atteindre une maîtresse enlevée. Je revois les
Suédois, je les dépasse; je traverse un village, deux villages,
poursuivi par les aboiements de tous les chiens, faisant fuir en
grognant les porcs pleins d'épouvante, mais suivi du regard
bienveillant des habitants persuadés que je venais de _faire un
malheur_[24].
Bientôt une douleur vive dans l'articulation du genou vint me rendre
impossible la flexion de la jambe droite. Il fallut la laisser pendre et
la traîner en sautant sur la gauche. C'était diabolique, mais je tins
bon, et je parvins à Tivoli sans avoir interrompu un instant cette
course absurde. J'aurais mérité de mourir en arrivant d'une rupture du
coeur. Il n'en résulta rien. Il faut croire que j'ai le coeur dur.
Quand les deux officiers suédois parvinrent à Tivoli, une heure après
moi, ils me trouvèrent endormi; me voyant ensuite, au réveil,
parfaitement sain de corps et d'esprit (et je leur pardonne bien
sincèrement d'avoir eu des doutes à cet égard), ils me prièrent d'être
leur cicerone dans l'examen qu'ils avaient à faire des curiosités
locales. En conséquence nous allâmes visiter le joli petit temple de
Vesta, qui a plutôt l'air d'un temple de l'Amour; la grande cascade, les
Cascatelles, la grotte de Neptune; il fallut admirer l'immense
stalactite de cent pieds de haut, sous laquelle gît enfouie la maison
d'Horace, sa célèbre villa de Tibur; je laissai ces messieurs se reposer
une heure sous les oliviers qui croissent au-dessus de la demeure du
poète, pour gravir seul la montagne voisine et couper à son sommet un
jeune myrthe. A cet égard, je suis comme les chèvres; impossible de
résister à mon humeur grimpante, auprès d'un monticule verdoyant. Puis,
comme nous descendions dans la plaine, on voulut bien nous ouvrir la
villa Mecena; nous parcourûmes son grand salon voûté, que traverse
maintenant un bras de l'Anio, donnant la vie à un atelier de forgerons,
où retentit, sur d'énormes enclumes, le bruit cadencé de marteaux
monstrueux. Cette même salle résonna jadis des strophes épicuriennes
d'Horace, entendit s'élever dans sa douce gravité, la voix mélancolique
de Virgile, récitant, après les festins présidés par le ministre
d'Auguste, quelque fragment magnifique de ses poèmes des champs:
Hactenus arvorum cultus et sidera cæli:
Nunc te, Bacche, canam, nec non silvestria tecum
Virgulta, et prolem tarde crescentis olivæ.
Plus bas, nous examinâmes en passant la villa d'Este, dont le nom
rappelle celui de la princesse Eleonora, célèbre par Tasso et l'amour
douloureux qu'elle lui inspira.
Au-dessous, à l'entrée de la plaine, je guidai ces messieurs dans le
labyrinthe de la villa Adriana; nous visitâmes ce qui reste de ses
vastes jardins; le vallon dont une fantaisie toute puissante voulut
créer une copie en miniature de la fameuse vallée de Tempé; la salle des
gardes, où veillent à cette heure des essaims d'oiseaux de proie; et
enfin l'emplacement où s'éleva le théâtre privé de l'empereur, et qu'une
plantation de choux, le plus ignoble des légumes, occupe maintenant.
Comme le temps et la mort doivent rire de ces bizarres transformations!
Me voilà rentré à la caserne académique! Recrudescence d'ennui. Une
sorte d'influenza plus ou moins contagieuse désole la ville; on meurt
très bien, par centaine, par milliers. Couvert, au grand divertissement
des polissons romains, d'une sorte de manteau à capuchon dans le genre
de celui que les peintres donnent à Pétrarque, j'accompagne les
charretées de morts à l'église Transteverine dont le large caveau les
reçoit béant. On lève une pierre de la cour intérieure, et les cadavres
suspendus à un crochet de fer sont mollement déposés sur les dalles de
ce palais de la putréfaction. Quelques crânes seulement ayant été
ouverts par les médecins curieux de savoir pourquoi les malades
n'avaient pas voulu guérir, et les cerveaux s'étant répandus dans le
char funèbre, l'homme qui remplace à Rome le fossoyeur des autres
nations, prend alors _avec une truelle_ ces débris de l'organe pensant
et les lance fort dextrement au fond du gouffre. Le Gravedigger de
Shakespeare, ce maçon de l'éternité qui prétendait _bâtir si
solidement_, n'avait pourtant pas songé à se servir de la truelle ni à
mettre en oeuvre ce mortier humain.
Un architecte de l'académie, Garrez, fait un dessin représentant cette
gracieuse scène où je figure encapuchonné. Le spleen redouble.
Bezard le peintre, Gibert le paysagiste, Delanoie l'architecte, et moi,
nous formons une société appelée _les quatre_, dans le but d'élaborer et
de compléter le grand système philosophique dont j'avais, six mois
auparavant, jeté les premières bases, et qui avait pour titre: _Système
de l'Indifférence absolue en matière universelle_; doctrine
transcendante qui tend à donner à l'homme la perfection et la
sensibilité d'un bloc de pierre. Notre système ne prend pas. On nous
objecte: la _douleur_ et le _plaisir_, les _sentiments_ et les
_sensations_! On nous traite de fous. Nous avons beau répondre avec une
admirable indifférence: Ces messieurs disent que nous sommes fous!
Qu'est ce que cela te fait, Bezard? qu'en penses-tu, Gibert? qu'en
dis-tu Delanoie?
--Cela ne fait rien à personne.
--Je pense que ces messieurs nous traiten
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