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La dette de jeu (1572)

by P. L. Jacob · French · Gutenberg #37524 · 431,730 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of La dette de jeu (1572)
    
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Title: La dette de jeu (1572)

Author: P. L. Jacob


        
Release date: September 24, 2011 [eBook #37524]
                Most recently updated: January 8, 2021

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/37524

Credits: Produced by Laurent Vogel, Hans Pieterse and the Online
        Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
        book was produced from scanned images of public domain
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DETTE DE JEU (1572) ***




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[Note de transcription:

Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
corrigées.

Certaines autres corrections on été apportées. La liste de ces
modifications se trouve à la fin du texte.

Ce livre en deux volumes contient trois récits:

    Volume 1

  La dette de jeu
  La plus belle lettre

    Volume 2

  La plus belle lettre (suite.) (Probablement par erreur,
        l'éditeur a laissé comme titre «La dette de jeu».)
  Un tavolazzo en Piémont. Une chasse au coq de bruyère
        dans les Alpes.
  Catalogue.]




  LA DETTE DE JEU

  (1572)

  PAR PAUL L. JACOB.

    Livres nouveaulx, livres vielz et antiques.
    Étienne Dolet.

  1

  [Illustration]

  BRUXELLES,
  KIESSLING ET COMPAGNIE,
  26, Montagne de la Cour.

  1849




LA DETTE DE JEU




I


Une vingtaine de gentilshommes et de capitaines catholiques étaient
réunis, à Paris, dans la maison d'un des leurs, le sire de Losse,
capitaine des _harquebouziers_ du roi, le soir du samedi 23 août 1572,
de la fête de Saint-Barthélemy.

Cette réunion n'avait aucun caractère de complot ni de parti: on
soupait; on devait jouer après le souper.

Cependant les derniers événements et ceux qui se préparaient encore,
ne pouvaient manquer de donner au souper une physionomie
particulière, et de mêler aux entretiens quelques-unes des questions
politiques qu'on agitait, à l'heure même, dans le conseil de Catherine
de Médicis et de Charles IX.

La reine mère, prévoyant depuis plusieurs mois une nouvelle levée de
boucliers de la part des réformés, et voulant épargner au royaume de
son fils les déchirements d'une _quatrième_ guerre civile, avait formé
le projet atroce d'envelopper dans un massacre général les principaux
chefs du protestantisme.

Son second fils, le duc d'Anjou, qui depuis fut roi de France et qui
était alors lieutenant du royaume, se trouva le premier initié à ce
projet de massacre que les Guise avaient fomenté sourdement, sans oser
le réclamer comme une nécessité d'État.

Le comte de Retz, le comte de Saulx-Tavannes et le duc de Nevers, ces
trois confidents favoris de Catherine, reçurent les inspirations
perfides des ducs de Guise et d'Aumale, et firent remonter jusqu'à la
cour de Rome la responsabilité de cette trahison sanguinaire.

Charles IX, dont l'esprit faible, vacillant, impressionnable et
mobile, ne savait ni dissimuler, ni persévérer longtemps, ignora tout
ce qu'on tramait autour de lui et servit d'instrument aveugle aux
mystérieuses machinations de sa mère et des Guise.

Le mariage de Marguerite, soeur du roi, avec Henri de Bourbon, roi
de Navarre, mariage qui semblait sceller la réconciliation des
catholiques et des protestants, fut le moyen imaginé pour mettre un
bandeau sur les yeux des victimes qu'on n'eût pas osé frapper en face.

Quoique le contrat eût été signé au mois d'avril, les noces n'eurent
lieu que le 18 août, à cause de la mort de la reine de Navarre, Jeanne
d'Albret, qu'une maladie subite avait emportée avec la rapidité et les
apparences d'un empoisonnement.

Ces noces furent célébrées à Paris, en présence de la noblesse
protestante qui avait été invitée aux fêtes magnifiques que le roi et
la ville offrirent d'intelligence aux nouveaux époux.

Chaque gentilhomme de la religion réformée avait tenu à honneur de
paraître à la cour dans une circonstance si glorieuse pour le parti
protestant et de si bon augure pour l'avenir, car l'alliance d'une
princesse catholique de la maison royale de Valois avec un prince
calviniste de la maison de Bourbon était comme une triomphante image
de l'union des deux religions jusqu'alors ennemies implacables, même à
l'ombre des édits de pacification.

Toutes les provinces de France se voyaient donc représentées par leur
meilleure noblesse que les lettres missives du roi et les avis
officieux des chefs _de la religion_, le roi de Navarre, le prince de
Condé et l'amiral de Coligny, avaient convoquée: plus de quatre mille
protestants, ceux surtout qui étaient le plus attachés à la cause et
qui l'avaient soutenue les armes à la main, se trouvaient alors à
Paris; les catholiques s'y trouvaient aussi en bien plus grand nombre.

Les trois jours qui suivirent la cérémonie nuptiale mi-partie
protestante et catholique furent remplis par des festins, des
concerts, des tournois et des bals somptueux.

Les lices étaient dressées dans le préau de l'hôtel du Petit-Bourbon,
près du Louvre et les principaux seigneurs des deux partis
combattirent courtoisement à l'épée et à la lance, à pied et à cheval,
dans les intermèdes d'un divertissement allégorique, qui n'avait pas
été composé sans intention.

On y voyait le paradis défendu par le roi et ses frères, les ducs
d'Anjou et d'Alençon, et assiégé par le roi de Navarre et le prince de
Condé, représentant les esprits des ténèbres: le spectacle se
terminait par la destruction de l'enfer qui s'abîmait au milieu des
flammes.

Le choix de ce divertissement donna beaucoup à penser aux esprits
sérieux et défiants; les autres ne s'en préoccupèrent pas et ne
songèrent qu'à se divertir.

Le soir, le Louvre retentissait du son des instruments et du bruit
joyeux des danses qui se prolongeaient bien avant dans la nuit.

Il en était de même par toute la ville, où l'on oubliait les vieilles
querelles de religion, pour manger et boire ensemble, pour sceller à
table un pacte de confiance et d'amitié.

On pouvait croire, à de pareils indices, que la paix en France était
rétablie, solide et durable: la messe et le prêche avaient l'air de
s'accorder et de vivre en bonne intelligence.

Tout changea le 22 août, lorsque Maurevert, embusqué dans une maison
du cloître de Saint-Germain-l'Auxerrois, eut tiré par la fenêtre un
coup d'arquebuse contre l'amiral de Coligny qui fut blessé au bras et
à la main.

Un cri d'indignation s'éleva parmi les protestants, à la nouvelle de
ce guet-apens, et peu s'en fallut qu'ils ne prissent les armes; de
leur côté, les catholiques s'émurent et s'apprêtèrent à la résistance.

De ce moment où toutes les haines s'étaient réveillées, on s'éloigna
les uns des autres, on s'observa, on se tint sur ses gardes.

Charles IX paraissait pourtant décidé à s'associer aux justes plaintes
des amis de l'amiral, qui accusaient les Guise: il jura par la
_mort-Dieu_, son serment habituel, qu'il ferait justice de l'assassin
et de ses complices; il ordonna même aux Guise de quitter la cour.

Ce fut une première satisfaction donnée aux chefs protestants, qui se
reprochèrent bientôt leur défiance et se reposèrent sur la bonne foi
du roi.

La blessure de l'amiral, qu'on avait transporté à l'hôtel où il
logeait dans la rue de Béthisy, fut pansée par le célèbre Ambroise
Paré: on craignait encore que la balle n'eût été empoisonnée.

Le roi, accompagné de sa mère, de ses frères et de ses premiers
officiers, vint rendre visite à Coligny et lui témoigna, en l'appelant
son père, le chagrin qu'il éprouvait de cet odieux attentat.

La démarche du roi et ses paroles toutes bienveillantes, qui passèrent
aussitôt de bouche en bouche, achevèrent d'aveugler les calvinistes et
d'endormir les soupçons.

Paris néanmoins restait frappé de stupeur et comme dans l'attente.

Les protestants s'écartaient des catholiques, et ceux-ci avaient des
regards sombres, haineux et inquiets; une partie des boutiques
restaient fermées; la milice bourgeoise était prête à marcher, au
premier ordre des quarteniers; le Louvre se garnissait de soldats, et
dans les rues désertes, où passaient des troupes de gens armés, on
remarquait des groupes de peuple stationnant et parlant à voix basse.

Les calvinistes, qui se trouvaient dispersés dans différents quartiers
de la ville, avaient reçu secrètement avis de se rapprocher du
quartier du Louvre où demeuraient leurs chefs: on accusa depuis
Catherine de Médicis d'avoir transmis cet avis aux victimes qu'elle
voulait, en quelque sorte, rassembler sous sa main avant le massacre.

Catherine fut donc l'âme de cet horrible complot, qu'on ne révéla au
roi que la veille de l'exécution. Charles IX s'emporta d'abord et
refusa énergiquement d'y participer, même de l'autoriser; mais sa mère
connaissait l'art de le soumettre aux opinions et aux actes qu'elle
lui imposait, et après quelques insinuations perfides, quelques
mensonges adroits, elle métamorphosa les idées du roi, au point de lui
faire adopter, comme utile et nécessaire, le plan de l'extermination
des hérétiques qui entretenaient la guerre civile en France.

A l'instant, tout s'organisa en silence pour les nouvelles Vêpres
siciliennes, qui devaient prendre le nom de _Matines françaises_ et
qui furent fixées au dimanche 24 août, jour de la fête de saint
Barthélemy.

Le fatal secret resta fidèlement gardé entre six ou huit personnes,
jusqu'à la veille au soir.

Ce soir-là, le prévôt des marchands fut mandé au Louvre et introduit
dans le conseil royal, où il reçut les instructions les plus précises
pour seconder la prise d'armes des catholiques, en faveur de laquelle
on prétextait une conspiration des calvinistes contre la vie du roi.
Les quarteniers et les notables bourgeois furent convoqués pour minuit
à l'hôtel de ville.

Les chefs et les gentilshommes catholiques ignorent toujours ce qui
se trame; mais ils savent que le conseil du roi et de la reine mère a
été longtemps en séance aux Tuileries et au Louvre. Des bruits vagues
d'émeute, d'assassinat et de guerre circulent de toutes parts et
deviennent de plus en plus menaçants.

Charles IX a envoyé un capitaine de sa garde, Cosseins, avec cinquante
hommes, à l'hôtel de Béthisy, comme pour le garder et pour mettre en
sûreté l'amiral; le roi de Navarre et le prince de Condé, qui logent
au Louvre, ont été invités à rappeler auprès d'eux les officiers de
leur maison, leurs capitaines et leurs amis, afin de pouvoir se réunir
et faire tête au danger, en cas d'un soulèvement du peuple.

La ville est tranquille, en apparence, et pas un habitant ne se montre
dans la rue: des chandelles, des lanternes et des lampes, allumées aux
fenêtres, répandent partout une vive clarté qui se reflète à l'horizon
et qui semble assurer le sommeil des citoyens contre les embûches de
leurs ennemis. Le Louvre seul et le quartier environnant sont plongés
dans l'obscurité.




II


Le souper avait été fort gai et fort animé chez le sire de Losse, qui
occupait la maison d'un chanoine, son parent, à l'entrée du cloître
Saint-Germain-l'Auxerrois.

Les convives s'étaient conduits à table comme s'ils voulaient ne
prendre aucune part aux graves événements de la nuit: ils avaient fait
si largement honneur au vin de leur hôte et surtout à l'hypocras, vin
cuit, sucré et épicé, que le peu de raison qu'ils conservaient était à
peine suffisante pour leur permettre de jouer aux cartes et aux dés.

Ils ne quittèrent pas la salle du repas, afin de continuer à boire en
jouant, et ils se contentèrent d'envoyer coucher les valets, après
avoir fait enlever et dégarnir la nappe, où l'on ne laissa que les
bouteilles pleines et les verres.

Le jeu commença ensuite avec fureur.

--Enfants, dit le capitaine de Losse en vidant son verre, honte et
malédiction à quiconque sortira du jeu avant l'aube!--Oui-da,
capitaine! je jouerai tant que mon escarcelle soit à sec, reprit un
jeune homme assis à la droite du sire de Losse.

Celui qui parlait ainsi était remarquable par sa jolie figure presque
imberbe et par ses manières modestes, élégantes et gracieuses, qui
décelaient un fils de famille, encore neuf au genre de vie de ses
compagnons de table et de jeu.--Bon! après avoir tout perdu, il faut
jouer davantage! répliqua Jacques de Savereux, un des plus rudes
buveurs et joueurs de l'assemblée, en tortillant dans ses doigts sa
longue moustache.--Bien dit, Savereux! s'écria le sire de Losse.

En même temps, il frappa sur la table, en signe d'approbation, avec
tant de force que les bouteilles et les verres s'entre-choquèrent avec
fracas.

--Dame Fortune, continua-t-il, onc ne revient vers les peureux qui se
lassent de la poursuivre, et de même que le cerf en chasse, elle veut
être forcée par des chiens de dés ou par des chiennes de cartes.

--Messieurs, dit un convive à barbe grise, qui buvait et ne jouait
pas, sommes-nous sûrs d'avoir toute cette belle nuit à donner aux dés
et à la bouteille?--Par la messe! reprit Jacques de Savereux, qui
avait une grande autorité de réputation et d'expérience dans les
affaires de plaisir: Y a-t-il ici des moines et des novices qui
doivent descendre au choeur, quand on sonnera matines à
Saint-Germain-l'Auxerrois?--Monsieur de Savereux, vous êtes, m'est
avis, le plus brave et le plus aventureux de céans, répondit le grison
en secouant la tête et en faisant claquer ses lèvres.--Eh bien?
interrompit brusquement celui à qui s'adressait cet éloge.--Eh bien!
il n'y a ni cartes, ni dés, ni vin, ni fille, qui vous puissent
arrêter lorsqu'on sonne le boute-selle, lequel vaut bien la cloche de
matines pour des moines de votre espèce...--Qu'est-ce à dire,
capitaine Salaboz? interrompit sévèrement le maître de la
maison.--C'est-à-dire, camarade, que dans les circonstances présentes,
il faut être prêt à monter à cheval et à faire son devoir. Ces
scélérats de huguenots n'ont-ils pas failli assiéger hier Sa Majesté
dans le Louvre.

Le jeune homme, que le sire de Losse avait placé à sa droite, moins
pour lui faire honneur que pour veiller sur lui, rougit et pâlit
alternativement; puis, il redressa la tête, croisa les bras et regarda
Salaboz avec une dédaigneuse colère.

--Oh! le sot conte qu'on lui a fait là! interrompit encore le sire de
Losse tournant les yeux vers son jeune voisin, dont il voyait et
comprenait l'irritation. Les huguenots ne m'ont pas requis d'être leur
avocat, mais je les crois trop sages, trop bons gardiens de leurs
intérêts pour se fourvoyer dans une si ridicule entreprise que
d'attaquer le Louvre.--Dites plutôt que vous les croyez trop loyaux
sujets du roi pour être capables de le trahir? repartit avec chaleur
le jeune homme, offensé d'une calomnie qui semblait avoir été dirigée
contre tout le parti protestant, mais qui s'adressait plus
particulièrement à lui-même. Capitaine Salaboz, parlez plus
honnêtement...--Trêve, messieurs! s'écria d'un ton impérieux le
capitaine de Losse, qui se leva, une bouteille à la main. Salaboz,
votre verre! et vous, monsieur de Curson, le vôtre? Une santé à tous
les bons sujets du roi, de quelque religion qu'ils soient! Buvons,
messieurs, à la fin des troubles et à la prospérité de la France!

Ce toast coupa court à toute explication, et la querelle qui allait
s'engager entre Salaboz et M. de Curson, fut étouffée au cliquetis des
verres.

Le capitaine Salaboz se remit à boire, en jetant par intervalles un
regard fauve et narquois à son jeune antagoniste qui était absorbé par
les émotions du jeu.

Chaque joueur avait mis en tas devant soi l'or et l'argent que
contenait sa bourse; le sire de Curson était plus riche à lui seul que
tous les autres ensemble, quoiqu'il eût déjà contribué, de ses deniers
perdus, à former la mise de fonds de ses adversaires, ligués
tacitement pour le dépouiller.

Ce gentilhomme, qui perdait avec un calme et une patience dignes du
joueur le plus endurci, n'en avait pas moins au plus haut degré la
passion du jeu.

Sa physionomie immobile, mais attentive, ses yeux fixes, mais ardents,
ses mouvements rares, mais précis et résolus, trahissaient quelque
chose de cette passion, aussi dominante chez lui, que si elle eût été
invétérée par le temps et par l'habitude.

Il n'avait pourtant pas à se louer des chances du sort, car chaque
coup de dés, qu'il suivait d'un air impassible, diminuait, au profit
des autres joueurs, le monceau de pièces d'or où il puisait sans
cesse, quelquefois avec un sourire d'indifférence.

On pouvait d'ailleurs, à son extérieur, juger qu'il était assez riche
pour supporter des pertes plus considérables que celles qu'il faisait
en ce moment.

Son costume, entièrement noir, avait une apparence de simplicité, que
démentaient la beauté de sa collerette _goudronnée_ à petits tuyaux en
point de Venise et l'éclat d'une grosse chaîne d'or rehaussée de
pierreries qui brillaient sur sa poitrine; son pourpoint de velours
rembourré, à courtes basques, était serré à la taille par une grosse
agrafe d'or ciselé; ses _trousses_, ample haut-de-chausses, qui
ballonnait autour des reins, étaient brodées en jais ou _joyet_.

Son épée, à poignée d'argent travaillé, son chapeau de feutre, à forme
conique, orné d'un noeud de perles, au lieu de la croix blanche que
portaient les catholiques comme signe de ralliement, son manteau de
satin bordé de martre zibeline noire, avaient été déposés dans une
autre salle avant le souper.

Jacques de Savereux, qui était placé auprès du jeune sire de Curson,
attirait à soi la meilleure part du gain que les chances du jeu
distribuaient entre les assistants aux dépens du plus riche.

Il se distinguait par sa figure et sa mine, plutôt que par son
habillement peu luxueux et à peine présentable en compagnie honnête.

Son pourpoint de soie verte, tailladé à crevés de satin rouge, avait
été fait pour un homme de grande taille, et la sienne était médiocre;
en outre, ce pourpoint portait des traces irrécusables d'un long et
laborieux usage; ses trousses et ses chausses, d'étoffe brune fort
modeste, étaient heureusement dans un état moins dangereux que le
pourpoint, qui laissait voir une chemise à peu près blanche par des
crevés que le tailleur n'avait pas inventés.

Malgré les imperfections de sa garde-robe, Jacques de Savereux avait
un air de gentilhomme que ne compromettaient nullement les trous de
son habit.

Ses traits régulièrement dessinés, ses yeux doux et fiers à la fois,
sa bouche fine et expressive, ses cheveux, sa barbe et ses moustaches
du plus beau noir, ses mains délicates et soignées, tout ce que la
nature avait fait pour lui, et tout ce qu'il avait pu ajouter à la
nature, compensaient amplement ce qui lui manquait du côté de la
toilette.

Ses nobles instincts, son coeur bon et généreux, son esprit
audacieux et jovial, son caractère loyal et ferme, suppléaient à
l'absence de toute éducation morale, mais ne corrigeaient pas ses deux
vices dominants: l'amour du vin et l'amour du jeu.

--Par ma foi! monsieur mon ami, dit-il gaiement à Yves de Curson, vous
avez la main trop malheureuse! Çà, buvons, pour vous mettre en voie de
fortune; buvons à vos amours, s'il vous plaît!--Je n'ai pas d'amours!
reprit froidement, mais poliment le sire de Curson.--Pas d'amours! En
vérité, vous sortez donc de nourrice, ou bien vous êtes en
apprentissage pour devenir ministre de la religion prétendue
réformée...--Savereux, je ne te reconnais pas! interrompit le sire de
Losse. M. de Curson n'est pas plus huguenot que toi et moi, puisqu'il
est mon hôte, et c'est mal fait à toi de le quereller là-dessus.--Je
suis bon pour soutenir ma querelle, dit le jeune homme qui déjà
cherchait des yeux son épée.--Par la messe! mon fils, je le sais bien
et personne n'en doute! reprit le capitaine de Losse, en remplissant
les verres à la ronde, moyen de conciliation qu'il avait toujours
employé avec le même succès.--Certes, nous n'en doutons point, dit
Savereux qui prit la main de son voisin et la secoua cordialement. M.
de Curson, si vous avez quelque affaire d'honneur, appelez-moi pour
vous servir de second.--Merci, je m'en souviendrai, repartit le sire
de Curson qui s'était remis à jouer.

Le jeu recommença de plus belle.

--Par Notre-Dame! dit un joueur ramassant son gain: l'or des huguenots
me semble bon catholique.--Notre saint-père le pape le prendrait sans
l'excommunier ni l'exorciser, dit un autre.--J'irais au prêche
volontiers, ajouta un troisième, si le diable ou le ministre crachait
des écus d'or.--Tête et sang! je veux me faire huguenot, dit un
quatrième, puisque les huguenots ont l'escarcelle si bien dorée.--Je
vous empêcherai de blasphémer, en doublant la mise, interrompit le
sire de Curson, que le démon du jeu exaltait davantage par le dépit de
perdre toujours.--Pourquoi ne pas la tripler? répliqua le plus ivre de
la compagnie.--Quadruplons-la, dit Jacques de Savereux qui
s'abandonnait avec emportement à sa passion favorite.--Bien! reprit le
jeune homme en présentant pour son enjeu une poignée d'écus d'or. Cinq
et deux!--Trois et quatre!--Double as!--Dix!--Je gagne! s'écria
Savereux, avant d'avoir jeté les dés qu'il agitait dans le cornet.
Double six!--Voilà trois cents écus d'or perdus! murmura Yves de
Curson, en comptant d'un air distrait les pièces qu'il avait encore
devant lui. Je joue mon reste pour la revanche!--Soit! Je boirai, je
jouerai, jusqu'au jugement dernier, dit Savereux.

En disant ces mots d'une voix enrouée, il chancelait sur son siége,
les yeux à demi clos, et portait à sa bouche le cornet avec les dés au
lieu du verre.

--On frappe! Écoutons, messieurs! interrompit le capitaine de Losse,
réclamant un instant de silence que joueurs et buveurs ne se pressaient
pas de lui accorder.--Mon ami, disait Savereux à M. de Curson,
recommandez vos dés à saint Calvin, je vous conseille!--Qu'est-ce? Qui
frappe en bas? demanda d'une voix forte le sire de Losse ouvrant la
fenêtre.

Il s'était avancé sur le balcon, pour reconnaître les gens qui
frappaient sans interruption à la porte de la rue.

--Capitaine, dit une voix d'enfant, descendez, s'il vous plaît, et
allez au Louvre.--Au Louvre? répliqua le sire de Losse: c'est M. de
Nançay qui fait le service de gardes...--Le roi vous mande tout à
l'heure, reprit la voix. Où trouver maintenant le capitaine
Salaboz?--Le voici! dit ce capitaine qui parut à la fenêtre, la
bouteille et le verre en main.--Capitaine, on a besoin de vous à
l'hôtel de Béthisy; M. de Cosseins vous instruira de ce qu'il faut
faire.--M. de Losse, voyez si je me trompe! dit Salaboz à demi-voix:
la danse de ces païens s'en va commencer...--Qui es-tu, toi qui
m'apportes un ordre du roi? demanda le sire de Losse avec défiance:
quelles gens sont avec toi?--Je suis page de madame Catherine, et six
arquebusiers de sa garde m'accompagnent.--Adieu, petit, bonsoir!

Le sire de Losse referma la fenêtre, et se disposa sur-le-champ à
obéir aux ordres du roi, sans que les joueurs se fussent dérangés
pendant ce colloque.

Yves de Curson venait de gagner au dernier coup de dés, et l'espoir de
poursuivre cette heureuse veine augmentait son acharnement au jeu.

Jacques de Savereux, qui avait fait rafle sur l'argent de tout le
monde, s'étonnait tout haut de ce bonheur inusité, et discutait déjà
l'emploi de son gain; la seule chose qu'il oubliât dans ses projets,
c'était l'achat d'un pourpoint: il se proposait d'acquérir d'avance
toute la vendange de l'année.

--Mes amis et messieurs, dit le sire de Losse à ses convives,
excusez-moi de vous quitter avant l'aube, ainsi qu'il était convenu:
le roi me mande, mais je ne tarderai guère... N'arrêtez pas de boire,
en attendant.--Capitaine, cria Savereux qui d'un coup de dés avait
fait passer dans sa bourse le reste de celle d'Yves de Curson, dites à
Sa Majesté que dame Fortune préfère les catholiques aux huguenots, et
que je viens de vaincre à coups de dés le plus galant homme de la
religion.--La nuit sera chaude, dit Salaboz en se séparant du
capitaine de Losse qui se rendait au Louvre; je n'ai jamais senti si
belle soif de sang huguenot! Au dire de monseigneur le duc de Guise,
la saignée est bonne en août.




III


Quand les capitaines de Losse et Salaboz furent sortis, le jeu
continua encore avec plus d'emportement, quoique la plupart des
bourses eussent été épuisées par Jacques de Savereux, dont la veine de
bonheur n'avait pas tari un instant.

Plus il jouait avec indifférence, étourdi et presque assoupi par le
vin qu'il versait à pleins verres dans son estomac, déjà chargé de
bonne chère, plus il voyait la fortune s'obstiner à le favoriser.

Il n'avait jamais rencontré une si belle chance, et il commençait à
s'en fatiguer, car le plaisir d'un joueur consiste surtout dans ces
alternatives de perte et de gain qui tiennent sans cesse son esprit en
éveil, et qui lui font éprouver des émotions toujours nouvelles: un
joueur, condamné à gagner infailliblement, se dégoûterait bien vite du
jeu.

Savereux, que la bouteille rendait encore plus gai et plus bavard qu'à
l'ordinaire, buvait et parlait à lui seul autant que tout le monde.

Il eût volontiers laissé là les dés, s'il n'avait pas eu en main
l'argent de ses amis, et surtout celui d'Yves de Curson, qui s'était
décidé, comme les autres, à jouer et à perdre sur parole.

--Compagnons, nous sommes tous de beaux joueurs! dit Savereux, dont les
yeux clignotants et larmoyants ne demandaient qu'à se fermer tout à
fait; oui, les plus galants joueurs qui soient en la chrétienté!--Nous
jouons comme des enfants! interrompit le sire de Curson, irrité de
perdre avec persistance, et de plus en plus dominé par l'ardeur du jeu,
qu'il refusait de noyer dans le vin. Quatre cents écus d'or, ce n'est
pas une affaire!--Quatre cents écus d'or! reprit Savereux: voilà dix ans
que je joue tous les jours, et je n'avais encore possédé pareille
somme!--Çà, quel est donc, s'il vous plaît, le revenu de vos domaines de
Savereux!--Mes domaines! s'écria Jacques de Savereux avec un énorme
éclat de rire: je suis noble, parce que feu mon honoré père l'était, et
qu'il a de son fait anobli le ventre de ma mère; mais je n'ai d'autre
patrimoine que mon épée; qui m'a fait ce que je suis, à savoir enseigne
dans le régiment de messire le chevalier d'Angoulême. Je n'attends nul
héritage et me contente des produits de ma paye et du jeu, pourvu que le
vin soit frais et abondant.--Vraiment! j'aurais honte et regret de vous
ôter ainsi le pain de la bouche: je ne jouerai pas plus longtemps avec
vous.--Oui-da, mon cousin, vous raillez? Mais, par Dieu! je suis à cette
heure plus riche que vous, et ce n'est pas moi qui joue sur
parole.--Entendez-vous dire que ma parole vaut moins qu'espèces
sonnantes? repartit Yves de Curson, piqué et confus de cette allusion à
l'état présent de sa bourse. Tenez, ajouta-t-il en détachant sa chaîne
d'or et en la jetant sur la nappe, voici de quoi représenter et
cautionner ma dette jusqu'à demain.--Fi! monsieur, répliqua fièrement
Jacques de Savereux, me regardez-vous comme un juif prêteur sur
gages?--Point, monsieur, mais il me convient de jouer contre vous ce
joyau qui a coûté trois mille livres.--Je jouerai tout ce qu'il vous
plaira de jouer, pourvu que ce soit sur parole, et que cette chaîne
demeure à votre cou.--Jouons d'abord pour cette chaîne, que vous me
restituerez moyennant trois cents écus d'or, si je la perds.--Je le fais
afin de ne pas vous contrarier, mais à condition que nous boirons un peu
pour nous tenir en haleine.--Buvez tout votre soûl, mon maître, et
jouons, jouons... Il n'est pas tard encore?--Dix heures et demie!
répondit un des assistants, accoudé sur la table et prêt à s'endormir.
Qui frappe en bas?--La chaîne m'appartient! dit Savereux, sans regarder
les dés qu'il avait lancés hors du cornet.--Non, pas la chaîne, mais les
trois cents écus dont elle est le gage, dit tranquillement Yves de
Curson. Ce ne sont là que bagatelles et enfantillages. Jouons maintenant
par cinq cents écus d'or, à chaque jet de dés...--Cinq cents écus d'or!
Monsieur mon ami, m'est avis que vous avez bu plus que moi, et aussi que
vous êtes moins sage.--Je ne puis vous contraindre à jouer votre gain,
dit amèrement le jeune homme.--Mon gain! Me le reprochez-vous? Pardieu!
je le jouerai jusqu'à la dernière pièce.--Cinq cents écus par jet de
dés! Vous, messieurs, qui ne jouez pas, jugez des coups et comptez les
sommes?--On ne cesse de frapper, objecta quelqu'un.--Bon! c'est de Losse
qui revient! dit un autre en se levant pour descendre à la porte.

Il eut bien de la peine à se traîner jusqu'à la fenêtre qu'il ouvrit.

--Capitaine?... Non, ce n'est pas lui, par le Saint-Sacrement! C'est
une femme!--Une femme! s'écria Savereux, qui laissa là le jeu et
courut en trébuchant vers la fenêtre.--Revenez donc, M. de Savereux!
criait le sire de Curson avec dépit et impatience. Le merveilleux
prétexte pour quitter le jeu!--C'est une femme à cheval, avec un valet
qui l'escorte.--Au diable la nuit qui m'empêche de la voir! disait
Savereux.

Il se penchait par la fenêtre avec tant d'abandon qu'il serait tombé,
si on ne l'eût retenu par derrière.

--Que tous les diables catholiques emportent toutes les femmes!
grommelait Yves de Curson, en martelant la table avec le
poing.--Madame, que vous plaît-il de nous? dit Savereux, élevant la
voix et saluant cette dame qui regardait en haut.--Messire, un
gentilhomme de Bretagne, nommé Yves de Curson, n'est-il point avec
vous? répondit l'inconnue.

Elle tremblait en parlant ainsi à demi-voix, et elle ordonna en même
temps au valet de prendre la bride du cheval.

Jacques de Savereux n'eut pas plutôt obtenu cette réponse, que la
curiosité, la galanterie et une sorte de pressentiment le poussèrent à
descendre pour voir de plus près cette dame dont l'accent lui était
tout à fait étranger.

Il se précipita dans l'escalier, en se heurtant aux murs et à la
rampe, comme un aveugle, et il alla tomber, de marche en marche, sur
le seuil de la porte d'entrée.

Le mouvement extraordinaire qu'il venait de donner à son corps acheva
de troubler son cerveau en y faisant affluer les vapeurs du vin qu'il
avait bu depuis plusieurs heures; ses yeux étaient voilés, sa langue
épaisse et son gosier aride.

Il n'en était pas moins empressé de paraître dans ce vilain état
devant cette femme qu'il ne connaissait pas, mais qui lui avait semblé
jolie et bien faite.

Malgré ce désir dont lui-même ne se rendait pas bien compte, il fut
longtemps à trouver la serrure, à tourner la clé et à ouvrir la porte.

Il aurait fait encore une lourde chute, après laquelle il se serait
relevé avec peine, s'il n'eût trouvé fort à propos la muraille pour
s'y cramponner des deux mains et pour conserver de la sorte une
apparence d'équilibre.

--Ma... madame, dit-il d'une voix chevrotante et inintelligible,
bienheureux est celui que vous honorez de vos bonnes grâces!--Ne
pensez pas finir ainsi notre jeu! criait Yves de Curson, s'imaginant
que Savereux cherchait un prétexte pour se retirer avec son gain.

Il s'était élancé à la poursuite de ce gentilhomme et l'avait saisi
par le bras avec tant de force qu'il le soutint, lorsque ses jambes
vacillantes ne le soutenaient plus.

--Ah! c'est vous, Yves! dit la dame, qui le reconnut à la voix, et qui
fit approcher le cheval de la porte.--Oh! la divine et ravissante
figure! s'écria Savereux, en essayant de se dégager de l'étreinte du
jeune homme. Ce n'est pas une mortelle, mais quelque nymphe, quelque
naïade de la Seine, quelque ange du ciel descendu sur la terre!

Cette femme était, en effet, d'une grande beauté.

Son visage, tourné vers Yves de Curson, avait été tout à coup éclairé
par la lueur des torches portées par des soldats qui sortirent du
Louvre.

Jacques de Savereux, à la vue de cette douce et mélancolique figure
qui ne lui apparut qu'un moment et qui rentra dans l'ombre presque
aussitôt, oublia qu'il était ivre et voulut s'avancer dans la rue;
mais le sire de Curson ne le lui permit pas, et, l'attirant dans le
vestibule avec plus de ménagement que de violence, il le coucha
doucement sur les dalles, où celui-ci s'agita et se roula inutilement,
avec de terribles jurons, sans parvenir à se remettre debout.

Tandis qu'il s'épuisait en efforts pour se relever et pour revoir
encore la charmante femme qu'il avait entrevue, il recueillait
précieusement dans son coeur le souvenir de cette jolie tête aux
traits moelleux et corrects, aux yeux bleus pleins de finesse, aux
joues pâles, sillonnées de larmes, aux blonds cheveux, dont quelques
boucles s'étaient échappées du _scoffion_ de velours, sous lequel les
femmes emprisonnaient alors la plus riche chevelure.

Le scoffion, coiffe en forme de casque, surmontée d'une toque
également en velours à aigrette et à lassure d'or, n'était pas chez
cette inconnue le seul indice d'une naissance et d'une condition
distinguées; car il fallait qu'elle fût d'une bonne noblesse pour être
vêtue d'étoffe de soie noire à passements d'or, et pour avoir une robe
à _vertugales_, c'est-à-dire enflée autour des reins avec des baleines
et des bourrelets de crin qui, par comparaison, donnaient à la taille
plus de finesse et d'élégance.

Les lois somptuaires de Charles IX avaient renchéri sur toutes celles
de ses prédécesseurs, et pendant son règne, une bourgeoise, même la
femme d'un magistrat ou d'un procureur, ne se fût pas exposée à payer
l'amende, en augmentant l'envergure de sa robe, en la bordant de
velours ou de canetille d'or et d'argent, et en portant _dorures en la
tête_, comme disait l'édit dont les défenses ne s'appliquaient pas
sans doute à cette dame ou _damoiselle_, qui se montrait ainsi en
public avec un _carcan_ ou collier et des bracelets émaillés.

--Pour Dieu! Anne, que venez-vous faire céans? lui dit Yves de Curson,
qui s'était approché d'elle pour n'être pas entendu.--Je viens savoir
ce que vous devenez, reprit-elle timidement, et pourquoi vous ne
rentrez pas?--Et que voulez-vous que je devienne? répliqua-t-il, en ne
cachant pas son dépit et son impatience.--Ne vous fâchez pas,
et dites-moi plutôt si M. de Pardaillan n'est point avec
vous?--Pardaillan! il couche au Louvre, ne vous en a-t-il pas
avertie?--Oui, par une lettre, reprit-elle en rougissant: il me
disait, dans cette épître, que le roi de Navarre, craignant qu'il ne
fût assez en sûreté à son logis, car on prévoyait une émotion du
populaire, lui a ordonné de passer la nuit au Louvre, avec les autres
officiers de la maison du roi de Navarre.--Alors, à quoi bon demander
des nouvelles de Pardaillan?--C'est... c'est que je doutais de la
vérité... et j'appréhendais qu'il ne restât en ville avec vous à jouer
et à banqueter...--Je ne joue pas, je ne banquète pas! repartit le
sire de Curson, qui feignit d'être irrité pour n'avoir pas l'air
embarrassé. La peste soit des curieuses et des fiancées! Où allez-vous
maintenant?--Mais... n'est-il pas heure de retourner à son lit,
surtout quand on a devant soi une traite de demi-lieue?--Aussi bien,
qu'aviez-vous affaire de venir? Et madame votre mère est insensée de
vous laisser courir les rues...--Elle dort et ne soupçonne rien... Je
m'étais fort réjouie par avance de la venue de M. de Pardaillan, et je
l'ai attendu fort tristement jusqu'à ce que sa lettre m'ôtât toute
espérance de le voir. Si du moins vous fussiez arrivé pour me tirer
d'inquiétude! J'étais si fort en peine, que je n'aurais pu dormir...
Puis, on disait par tout le faubourg que le peuple se remuait; puis de
loin, la ville semblait en feu, à cause des lumières qui sont aux
fenêtres des maisons... Je suis donc montée à cheval sans prendre le
temps de changer d'habit et j'ai traversé la rivière...--Vous avez,
ma mie, plus de courage, étant fille, que n'en aurait la femme d'un
vieux capitaine de reîtres...--Je sors de l'hôtel de notre
pauvre M. l'amiral, où j'ai su que vous soupiez ici avec des
catholiques...--Qu'importe! Je vous trouve un peu bien téméraire de
vous intriguer ainsi de mes actions!--Dix heures ont sonné à l'horloge
du palais, lorsque je passais sur le Pont-au-Change.--Dix heures ou
minuit, je m'en soucie comme de ça, et je ne me coucherai qu'au jour
levé.--Quoi! mon ami, vous ne m'accompagnerez pas? Allons, mettez-vous
en selle devant moi...--Non, vrai Dieu! vous retournerez comme vous
êtes venue, et demain vous serez réprimandée tout à loisir.--Yves, mon
ami, vous n'êtes pas sain d'esprit... Oh mon Dieu! comment
retournerai-je?--Pierre, tu es bien armé? demanda-t-il sèchement au
valet qui tenait la bride du cheval.--Une dague, une épée et deux
pistolets, monseigneur! répondit le valet, qui avait servi dans
l'armée calviniste.--Et tu en sais faire bon usage? Va-t'en vitement,
et dorénavant sois moins docile aux fantaisies d'une folle!

En prononçant ces mots avec froideur et sévérité, il tourna le dos à
la jeune femme, rentra dans la maison et en referma la porte.

L'inconnue, que cette dureté de la part du sire de Curson avait
profondément blessée, resta un instant indécise et stupéfiée; elle
regardait la porte, dans l'attente de la voir se rouvrir, et elle
croyait encore qu'elle ne partirait pas seule: on entendait le murmure
de ses sanglots étouffés.

La porte ne se rouvrant pas, au bout de trois minutes, elle s'indigna
d'avoir trop attendu, releva la tête, essuya ses pleurs, rejeta sur
son visage le voile attaché à son scoffion, et tira si vivement la
bride de sa monture, que le valet faillit être renversé par le cheval
qui prenait le galop.




IV


Au trépignement du cheval sur le pavé, Yves de Curson eut un remords
et se repentit d'avoir été cruel, ingrat, égoïste.

Il voulut arrêter le départ de la jeune fille, qui n'avait pas d'autre
tort envers lui que d'avoir interrompu son jeu, et il se proposait de
la suivre, de la rejoindre, de ne pas la quitter, lorsqu'il fut retenu
et distrait de son idée par une agression imprévue.

C'était Jacques de Savereux qui se démenait dans l'obscurité, en
grondant, et qui, ayant rencontré la jambe du sire de Curson, ne la
lâcha plus, quelque effort, quelque prière que celui-ci employât pour
se délivrer de cette étreinte, semblable à l'agonie d'un noyé, qui se
cramponne à tout ce qu'il peut saisir.

Le pas du cheval s'éloignait et n'était déjà qu'un bruit indistinct,
lorsque M. de Curson comprit que son honneur était intéressé à ne
point partir.

Savereux lui adressait des reproches et des provocations que la
présence de témoins le forçait d'entendre et de relever, quoiqu'il dût
les mettre sur le compte du vin et les excuser dans son for intérieur.

--Mort et passion! criait Savereux, dont l'ivresse seule aliénait
alors la bonté naturelle: monsieur le huguenot, si vous n'avez pas
d'amour, tant pis pour vous, mais ne nous défendez pas d'en avoir, à
votre barbe.--Quelle fête y a-t-il au Louvre cette nuit? dit un des
gentilshommes qui étaient restés à la fenêtre de la salle du souper.
Voyez ces porteurs de torches, ces petites troupes d'archers et
d'arquebusiers de la garde du roi, le long des fossés? N'était ce
silence, je penserais qu'on se bat quelque part.--Monsieur de
Savereux, dit avec douceur Yves de Curson qui cherchait à calmer le
ressentiment déraisonnable de ce buveur, nous reprendrons le jeu
demain et jours suivants; mais il faut que je parte, ne vous
déplaise...--Vous partirez, après m'avoir tué, si bon vous semble, par
le sang-Dieu!--Dieu m'en garde! Êtes-vous en démence? Il vous faut
dormir, monsieur de Savereux, et cuver votre vin.--C'est moi qui vous
tuerai, j'espère, pour vous punir de m'avoir privé de la vue de ma
dame...--Votre dame? répliqua hautement le sire de Curson, qui prit
alors l'explication au sérieux.--Oui, ma dame, la plus belle, la plus
plaisante, la plus honorable, la plus adorée!...--Vous vous gaussez de
nous, messire! Vous ne connaissez seulement pas celle que vous nommez
votre dame?--Je la connais mieux que vous!--La raillerie est malsaine
et peut faire périr son homme. Si Pardaillan vous entendait...--Qui?
Pardaillan? le bâtard de Gondrin, le capitaine du régiment béarnais
du roi de Navarre?--Vous êtes ivre, monsieur de Savereux, sinon vous
seriez un maladroit et malhonnête homme!--Sang et sang! aidez-moi un
peu à remonter là-haut, et je vous montrerai qui je suis.

Le bruit de cette discussion, qui dégénérait en injures et en menaces,
avait attiré, sur le palier de l'étage supérieur, deux des convives
portant de la lumière.

Yves de Curson, pâle de colère, prêtait l'appui de son bras à Jacques
de Savereux, qui, non moins courroucé que lui, mais le visage pourpre
et les paupières demi-closes, trébuchait à chaque degré et retombait
de tout son poids sur la poitrine de son adversaire.--Mille diables!
mille morts! mille dieux! répétait Savereux, dont la voix était
entrecoupée de hoquets.--Compagnons! cria de la fenêtre un gentilhomme
s'adressant à un gros d'archers qui passaient à peu de distance. Ce
n'est pas veille de la Saint-Jean, et il n'y a point de feu de joie à
la place de Grève?--Non, c'est veille de la Saint-Barthélemy, répondit
le chef de ces archers; le roi, dit-on, s'en va faire une chasse aux
flambeaux, et nous sommes dépêchés pour contenir la foule des
curieux.--Voilà certes, dit un autre gentilhomme, la première chasse
qui s'est faite contre les rats et les chats de Paris!--Camarades,
fermez la fenêtre! dit d'une voix forte Jacques de Savereux.

Grâce au secours du sire de Curson, il était rentré enfin dans la
salle du souper, et il retrempait sa présence d'esprit dans de
nouvelles rasades, demandant son épée.

--As-tu pas peur que les bouteilles s'envolent? rétorqua un des
assistants: ce seraient plutôt les dés et les écus!--Vous serez
témoins et juges du camp, messieurs; je provoque en duel monsieur de
Curson.

En prononçant ce défi avec colère, Jacques de Savereux, qui sentait
ses jambes se dérober sous lui, tira son épée, qu'un témoin officieux
venait de lui apporter, et se mit en posture de tenir tête à M. de
Curson.

Celui-ci, dont le vin n'avait pu troubler la raison ni le sang-froid,
refusait de prendre son épée et de s'en servir contre l'agresseur que
l'ivresse empêchait d'avoir son libre arbitre: il se croisa les bras
et resta immobile, vis-à-vis de la lame que Savereux lui présentait
presque à bout portant.

Les convives murmurèrent de ce qui leur semblait lâcheté; car ils
n'étaient pas trop disposés en faveur du sire de Curson, qu'ils
savaient huguenot et que le capitaine de Losse avait eu beaucoup de
peine à faire admettre dans leur compagnie.

--Vive Dieu! messire, vous n'êtes donc pas gentilhomme! s'écria
Savereux qui chancelait et s'appuyait au mur.--Je vous prouverai
demain, au jour levé, que je suis meilleur gentilhomme que vous!
reprit le sire de Curson.

Il se repentait alors de n'avoir pas suivi la jeune femme et il voulut
sortir pour la rejoindre, s'il était possible.

--Halte là, compagnon! dit un gentilhomme, en lui barrant le passage:
vous donnerez d'abord satisfaction à celui que vous avez offensé. En
garde, monsieur!--En garde, huguenot! ajouta un autre que la vue des
épées mit en humeur querelleuse.--Courage, Savereux! criait un
troisième: Saigne, saigne ce maître parpaillot! c'est oeuvre
pie!--Par les tripes de Dieu! monsieur de la Huguenoterie, disait un
quatrième, vous avez affaire à une redoutable épée!--Vous n'êtes pas
dans votre bon sens, monsieur de Savereux? dit doucement Yves de
Curson.

Il répugnait à se commettre avec un homme ivre, et il ne voyait
d'ailleurs aucun motif de duel entre Jacques de Savereux et lui.

--Bonsoir et à demain, messieurs!--Nenni! nous ne vous laisserons pas,
dirent les témoins qui le retenaient, tant que vous n'aurez point vidé
votre querelle.--Je n'ai pas de querelle avec M. de Savereux,
répondit-il impatienté, mais j'en aurai, si vous y tenez fort.--Quoi!
beau sire, répliqua Savereux lui présentant toujours la pointe de
l'épée, vous niez l'injure que vous m'avez faite? Je croyais que MM.
les huguenots n'entendaient rien à mentir...--Mentir! interrompit le
sire de Curson.

Il était devenu pâle et tremblant, à cette injure: il saisit son épée
qu'on lui tendait.

--En garde, mes braves! crièrent confusément les assistants, en
remplissant les verres et en portant des santés à la victoire du
champion catholique.--Savereux, disait l'un, tire-lui son mauvais
sang!--Savereuse, disait l'autre, taille des boutonnières à son
pourpoint!

Jacques de Savereux n'était que trop bien animé à pousser son
extravagante querelle aux dernières extrémités.

Les cris et les encouragements de ses amis avaient achevé de
l'exalter, et en ce moment, il eût juré de bonne foi que ses griefs
contre le sire de Curson devaient être lavés avec du sang: il se
persuadait que celui-ci avait tenté de lui enlever une maîtresse et
avait même usé de violence pour le séparer de cette femme, qu'il eût
été fort en peine de nommer!

Yves de Curson, de son côté, avait fini par s'emporter malgré lui et
par vouloir châtier l'antagoniste qu'on lui opposait avec des
provocations et des injures réitérées; d'ailleurs, il ne pouvait
croire que Jacques de Savereux eût trouvé, dans son imagination
échauffée par les fumées du vin, tout un conte forgé à plaisir, au
sujet de son amour pour une inconnue.

Cet amour n'avait rien d'impossible ni même d'invraisemblable, et
c'était en prouver la réalité, que d'en faire le sujet d'un duel. M.
de Curson se sentait donc autorisé à prendre vengeance d'une intrigue
qu'on lui avait laissé ignorer et que trahissait la démarche de la
dame, à cette heure avancée de la soirée.

L'esprit court si vite d'induction en induction, qu'il se félicita
d'avoir par sa présence mis obstacle à un rendez-vous projeté; il
s'expliqua dès lors la fureur de Savereux, et il donna aussi un motif
à la sienne que les raillerie insultantes des convives avaient
suffisamment excitée.

Mais son indignation et son ressentiment ne tinrent pas longtemps, à
la vue des efforts comiques que faisait Jacques de Savereux pour
garder son équilibre et pour ne pas s'endormir. Il se promit tout bas
de ne point abuser de l'état peu belliqueux de son adversaire, et il
se mit seulement sur la défensive.

--Messieurs, dit-il au moment où les épées se rencontrèrent, veillez à
ce qu'il ne se blesse pas en tombant.

Cette plaisanterie provoqua les murmures des témoins et un
redoublement de rage chez Jacques de Savereux qui marcha sur son
ennemi avec tant de vigueur et de témérité, qu'il faillit le percer de
part en part en s'enferrant lui-même.

Le sire de Curson avait eu le temps de relever l'épée qu'il voyait
venir droit à sa poitrine, et le coup, ne portant que dans le haut du
bras, pénétra au travers des chairs sans atteindre l'os ni l'artère.

Il en résulta une large déchirure d'où le sang jaillit jusqu'au visage
de Savereux, qui lâcha son épée par un mouvement d'horreur, et se
rejeta tout épouvanté dans les bras de ses amis.

Aucun ne se hâta d'aller au secours du blessé qui arrêtait son sang
avec sa main et qui était moins ému que l'auteur même de sa blessure.

--Ah! monsieur de Curson! s'écria Savereux, dont les remords s'étaient
vaguement éveillés au milieu de son ivresse.--Il n'en mourra pas
vraiment, ce païen de huguenot! grommela un des instigateurs de ce
fatal combat.--Vous tenez-vous pour satisfait et content,
monsieur de Savereux? demanda un autre, moins acharné contre les
protestants.--Pardonnez-moi, monsieur de Curson! dit Jacques de
Savereux.

Réunissant ses forces pour se remettre sur pied, il s'approcha du
blessé et l'embrassa coup sur coup, en se cramponnant à lui.

--N'ayez pas regret de ce que vous avez fait, monsieur, répondit sans
amertume le gentilhomme breton. Je vous rendrai peut-être un jour la
pareille, et nous serons partant quittes et bons amis.--Votre sang
coule, mon pauvre monsieur de Curson!... Je m'en vais querir un
chirurgien...--J'aurais plus tôt fait d'y aller moi-même. Je retourne
justement rue de Béthisy, chez monsieur l'amiral, auprès duquel maître
Ambroise Paré doit passer la nuit; il me pansera cette égratignure et
je n'en dormirai pas plus mal.--Je m'en vais bander votre plaie, dit
Savereux.

Il avait préparé son mouchoir en guise d'appareil, et il le noua
autour du bras d'Yves pour comprimer l'hémorragie.

--Vive Dieu! je voudrais avoir cette même blessure dans le ventre! Ne
me pardonnez-vous pas?--Je vous pardonne de grand coeur, et foin de
la rancune. Mais est-il vrai que ce soit votre dame?--Ma dame! oh! que
non pas, puisque c'est la vôtre, j'imagine? Si elle était mienne, je
n'aimerais plus le jeu ni le vin.--C'est vous, mon compère, qui avez
follement interrompu notre jeu.--C'est vous plutôt, en attirant ici
cette belle dame qui est cause de tout le mal.--Le mal n'est pas
grand, et je ne sens plus ma blessure, à ce point que je jouerais
encore volontiers...--Jouer! oh! cela ne se peut: il faut que je vous
mène à maître Ambroise Paré.--Assurément, mais le cas n'est pas
urgent, et nous pouvons faire ici quelques jets de dés.--Soit fait à
votre plaisir, et Dieu vous donne meilleure chance!

Ce fut Yves de Curson qui aida Savereux à s'asseoir devant la table,
et qui lui présenta les dés que sa main maladroite cherchait à tâtons
sur le tapis.

--Jouons plus gros jeu! dit M. de Curson.--Je joue en un seul coup de
dés tout ce que j'ai gagné ce soir. Douze!--Quatre! A vous les dés!
Comptez combien je vous dois et doublons le jeu.--Vous avez perdu tout
à l'heure mille écus d'or; comptez vous-même.--Ce n'est rien que
cela; je jouerai cette fois trois mille écus...--Trois mille écus! je
ne les ai pas, ne vous déplaise, et si je les perdais...--Bon!
n'avez-vous pas votre parole comme j'ai la mienne? Trois mille écus
sur ces dés: onze!--Et moi, douze! En vérité, j'ai honte de ce bonheur
obstiné et ne veux plus de votre argent.--Je serais un bien méchant
joueur, si je me décourageais déjà. Cinq mille écus, cette fois!--Cinq
mille écus, monsieur mon ami! Voulez-vous pas que je les vole à Dieu
ou au diable? Et votre blessure?--Je n'y prends pas garde; vous l'avez
merveilleusement pansée, et votre mouchoir vaut, ce semble, tout un
appareil de chirurgie... Nous jouons à ce coup cinq mille écus... Ne
vous endormez pas, monsieur de Savereux?--Non, que je meure! je boirai
tant seulement ce qui reste dans la bouteille... Çà, qu'avient-il des
cinq mille écus?--Vous les avez gagnés comme les autres. Merci de moi!
j'ai la main un peu bien malheureuse!

Les convives, remarquant la bonne intelligence qui s'était établie
entre les deux champions pour l'un desquels ils avaient pris
ouvertement parti, se retirèrent dans la pièce voisine et se
consultèrent entre eux sur les moyens d'abaisser l'orgueil de ce
huguenot: ils avaient tous bu de manière à n'être pas plus maîtres de
leurs paroles que de leurs actions.

Le capitaine de Losse n'était pas là pour faire respecter son hôte, et
les sentiments haineux, que le capitaine Salaboz avait manifestés
énergiquement contre tout ce qui appartenait à la religion réformée,
existaient de longue date dans le coeur de tous les catholiques.

On vint à parler des derniers événements, du mariage du roi de
Navarre avec Marguerite de Valois, de l'attentat de Maurevert sur la
personne de Coligny, de la retraite des Guise exilés de la cour, des
complots secrets du parti protestant contre le roi et le royaume.

Le vin, qu'on versait encore à pleins verres, échauffa de plus en plus
les esprits, et l'on forma le projet de chasser ignominieusement Yves
de Curson, de le maltraiter même, s'il osait faire résistance et tenir
tête aux agresseurs.

Ce projet accepté aussitôt que proposé, ils firent irruption dans la
salle où les deux joueurs étaient aux prises.

Yves de Curson avait perdu sur parole soixante-dix mille écus d'or.

--Il pue le huguenot! dit un des plus ivres et des plus fanatiques de
la bande.--Monsieur le huguenot, vous êtes prié de vider les lieux
tout à l'heure! ajouta le meneur de ce complot.--Si vous ne sortez
bientôt par la porte, ajouta un autre, vous courrez risque de sortir
par la fenêtre!--Rappelez-vous que ce fut de la maison voisine, dit un
quatrième, que M. de Maurevert, digne et honnête gentilhomme
catholique, adressa une balle d'arquebuse à ce vilain damné
d'amiral!--Qu'est-ce? s'écria le sire de Curson, se levant indigné et
mettant l'épée à la main.--Quels sont ces mécréants? s'écria Jacques
de Savereux, se rangeant du côté du calviniste et tirant aussi son
épée.--Messieurs, si quelqu'un d'entre vous a lieu de se plaindre de
moi, je l'attendrai demain dans les fossés du Pré-aux-Clercs.--Et ce
quelqu'un voudra bien venir avec un second, car je suis, moi, le
second de messire de Curson.--Eh quoi! Savereux, êtes-vous en train
d'apostasier et de vous rendre calviniste? dit un des ivrognes.--Nous
sommes céans seize catholiques, dit un autre: Trouvez-vous en même
nombre de huguenots pour cette rencontre.--Mordieu! vous me verrez
parmi ces huguenots! répondit Savereux, dont l'ivresse et le sommeil
furent un moment dissipés par une noble et généreuse indignation.
Venez, monsieur de Curson. Ne demeurons pas davantage dans cette
caverne de bêtes fauves.--J'ai perdu contre vous soixante-dix mille
écus! lui dit Yves, que cette perte avait laissé profondément triste.
Vous les aurez demain, monsieur de Savereux, et puis, nous serons
frères d'armes, comme je le suis déjà avec Pardaillan.--Allez, beaux
soudards de Genève! cria le plus insolent des gentilshommes
catholiques.--Le fin premier qui s'aventure à insulter l'hôte du
capitaine de Losse, répliqua Savereux d'une voix menaçante, je lui
baillerai les étrivières à coups d'épée et de dague!--A demain,
messieurs de la Papimanie! ajouta Yves de Curson. Nous nous
rejoindrons au Pré-aux-Clercs, à midi sonnant, et le Seigneur viendra
en aide aux bons contre les méchants!

Le sire de Curson rendit à Jacques de Savereux l'or qu'il avait
recueilli sur la table et lui passa autour du cou la chaîne qu'il
avait ôtée du sien; ensuite, il le prit par le bras pour le soutenir
et l'aider à marcher d'un pas lent et alourdi.

Ils sortirent ensemble de la maison, sans être inquiétés ni suivis.

--Frères d'armes! s'écrièrent-ils en s'embrassant, après avoir remis
l'épée dans le fourreau, lorsqu'ils furent dans la rue. Oui, frères
d'armes, à la vie, à la mort!--Ne vous en allez pas le chef
découvert, gentils frères d'armes! leur cria-t-on d'en haut: vous
pourriez gagner un rhume ou une pleurésie, bien que la nuit sera
chaude!

Et on leur jeta leurs chapeaux qu'ils avaient oubliés dans la
précipitation de leur sortie.

Ils les ramassèrent, en adressant des menaces aux auteurs de cet
insolent adieu.

La fenêtre s'était refermée, et des éclats de rire répondaient seuls à
leurs imprécations.

Ils s'éloignèrent sans s'apercevoir de l'échange involontaire qu'ils
avaient fait de leurs chapeaux.

Celui de M. de Curson, avec son noeud de perles et son lacet d'or,
était sur la tête de Jacques de Savereux, et le vieux feutre usé,
au-devant duquel Savereux avait attaché la croix blanche, signe de
ralliement des catholiques, était sur la tête du gentilhomme huguenot.




V


--Où allons-nous? demanda Jacques de Savereux, dont l'air frais de la
nuit combattait en vain l'ivresse et le sommeil.--Nous allons nous
coucher, j'imagine? reprit Yves de Curson, qui était forcé de soutenir
son compagnon de route pour l'empêcher de tomber endormi.--Où
sommes-nous? ajouta Savereux en hésitant sur la direction qu'il devait
prendre.--Nous sommes près du Louvre, mais je serais en peine de
nommer ce carrefour.--Si nous allons nous coucher, camarade, ce sera
nous épargner des pas, que de nous étendre là sur ce tapis.--Quel
tapis? le pavé du roi? il est moins douillet qu'un lit d'hôpital, et
c'est affaire aux gueux de dormir dans la rue.--Ma foi, vous êtes bien
dégoûté! murmura Jacques de Savereux.

Pour joindre l'exemple au précepte, il s'était laissé glisser par
terre.

--Je trouve, moi, ce coucher très-honorable.--Levez-vous, monsieur de
Savereux, je vous en prie, pour votre honneur? Si quelqu'un vous
voyait!...--Je voudrais que le roi me vît! répondit le gentilhomme
ivre, qui persistait à rester étendu sur le pavé.--Si un cheval ou
quelque charroi passait par là, vous seriez écrasé sans dire
gare?--Mordieu! je serais réjoui qu'un rustre de cavalier ou de
charretier me rompît une côte ou deux: je me déchargerais sur lui de
la grosse colère que j'ai amassée ce soir contre ces ivrognes qui vous
ont injurié et menacé...--Nous les retrouverons demain au
Pré-aux-Clercs; mais pour y être dispos et vaillants, il nous faut ce
soir chercher nos lits!--A demain donc, au Pré-aux-Clercs! répéta
Jacques de Savereux, qui déjà ne voyait plus et entendait à
peine.--Sur mon âme! monsieur de Savereux, je ne puis vous abandonner
cuvant votre vin en pleine rue...--Or, couchez-vous près de moi: le
lit est assez large pour deux.--Et vous, monsieur de Savereux, vous ne
pouvez, sans vous faire tort, me délaisser errant et égaré en cette
ville que je ne connais pas.--Que ne parliez-vous ainsi tout d'abord?
reprit Savereux.

Il fit un effort prodigieux de volonté, pour avoir le courage de se
soulever, à moitié ivre mort, et de se remettre sur pied, avec l'aide
du gentilhomme breton.

--Marchons! dit-il en marchant pas à pas.--Par là, vous retournerez à
l'endroit d'où nous venons!... Il serait bon de savoir où va chacun de
nous.--Je m'en vais vous conduire à votre hôtel; après quoi, bonsoir,
messieurs, et bonne nuit.--Je retournerai, s'il vous plaît, à l'hôtel
de Béthisy, où loge M. l'amiral, et demain, dès l'aube, j'irai querir,
au faubourg Saint-Germain, où demeure madame ma mère, la somme
de soixante-dix mille écus, que j'ai perdue au jeu contre
vous.--Soixante-dix mille écus! s'écria Savereux, à qui les fumées du
vin enlevaient le souvenir de son bonheur au jeu: je n'en souhaiterais
pas davantage!--Vous les aurez, répondit en soupirant M. de Curson.
C'est à peu près la dot de ma soeur!--Par la messe! votre soeur
est-elle jolie? je l'épouse.--Elle ne vous a pas attendu, par malheur,
et elle se marie demain à un des plus braves gentilshommes de la
religion.--J'en suis fâché, monsieur de Curson, car, étant déjà votre
frère d'armes, je me serais fait votre frère d'alliance!

Jacques de Savereux se traînait en chancelant sur les pas d'Yves de
Curson et luttait faiblement contre le sommeil bachique qui devenait,
à chaque instant, plus impérieux et plus irrésistible.

Il était censé montrer le chemin à M. de Curson et le conduire à
l'hôtel de Béthisy, mais il allait au hasard et en aveugle, suivant
toujours la rue qui s'offrait la première et s'égarant de plus en plus
dans le dédale du vieux quartier du Louvre.

Le gentilhomme protestant, qui croyait parvenir tôt ou tard à sa
destination, se prêtait lui-même à ces continuelles déviations de
route, en ne les remarquant pas; car il était plongé dans une morne
rêverie, et il marchait comme un somnambule, sans songer à s'orienter
ni à s'expliquer comment il n'arrivait pas à l'hôtel de Béthisy.

Il soupirait par intervalles et sentait des larmes humecter ses
paupières: l'emportement et l'exaltation du jeu avaient cessé, et il
se retrouvait avec toute sa raison, en face d'une énorme perte qu'il
ne pouvait combler qu'aux dépens de la dot de sa soeur.

Il ne parlait donc plus à M. de Savereux, qui profitait de ce silence
pour sommeiller tout à son aise, en réglant son pas sur celui de son
guide, et en se laissant aller, pour ainsi dire, à un mouvement
machinal.

--Voici encore le Louvre! s'écria M. de Curson.

En sortant de la rue de la Vieille-Monnaie, à l'endroit où Henri III
posa la première pierre du Pont-Neuf en 1578, il avait aperçu la Seine
devant lui, et à sa droite l'hôtel du Petit-Bourbon, les tours et les
bâtiments du Louvre, éclairés par une lune blafarde que d'épais nuages
gris couvrirent alors comme d'un linceul.

--Le Louvre? dit Savereux qui ne s'éveilla pas tout à fait en rouvrant
les yeux. Nous lui tournons le dos depuis une heure.--Le voilà
pourtant devant nous, et nous ne sommes pas près de la rue de Béthisy,
ce me semble!--Ce que vous prenez pour le Louvre n'est autre que
l'hôtel de Béthisy où est logé M. l'amiral.--Quoi! vous ne
reconnaissez pas le Louvre? La rivière, à votre avis, coule-t-elle
dans la rue de Béthisy?--Qui a la berlue de vous ou de moi? repartit
avec obstination Jacques de Savereux.

Il quitta le bras qui l'avait soutenu jusque-là, et il marcha d'un pas
inégal dans la direction du Louvre.--Où va-t-il? disait Yves.--Je vais
demander au roi si c'est bien le Louvre que je vois.--C'est à moi de
le conduire, pensa Yves de Curson qui cherchait des yeux à retrouver
son chemin: il a laissé sa raison au fond de la bouteille!--Ah!
brigand! ah! traître! criait Savereux, qui, dans sa marche oblique,
avait heurté contre la muraille d'une maison.

Indigné de se sentir arrêté par cet obstacle qu'il croyait vivant et
hostile, il voulut tirer son épée et se mettre en garde, en
s'éloignant du mur sur lequel il retombait sans cesse.

--Je t'apprendrai, criait-il, ce que c'est que ma Durandale, et te
ferai confesser, le pied sur la gorge, que je suis fils de Roland, du
côté de l'épée.--Savereux, mon ami, dit M. de Curson allant à lui et
l'empêchant de dégainer, demeurez ici un instant, pendant que je
m'enquerrai de la route? Je reviens à vous, dès que j'aurai avisé
quelqu'un qui nous serve de guide.--Frère d'armes, embrasse-moi!
murmura M. de Savereux.

Il n'eut pas plutôt perdu l'équilibre, qu'il s'affaissa sur lui-même
et se coucha le long du mur, en se disposant à dormir jusqu'au
lendemain.

--A boire encore, à boire, boire, boire! murmura-t-il en
s'endormant.--La peste du buveur! il faudra le porter dans son lit...
Je ne puis faire sentinelle à ses côtés toute la nuit... Si quelques
bourgeois venaient à propos... Personne! tout le monde dort... excepté
les voleurs et le guet... J'entends là-bas des gens qui passent... Le
capitaine de Losse, qui me devait ramener à l'hôtel de l'amiral, ne
tient guère sa parole.

Yves de Curson voulut rejoindre les personnes qu'il ne voyait pas,
mais qu'il entendait dans le lointain.

Il courut de ce côté; mais le bruit des pas et des voix, qui l'avait
guidé, cessa complétement, lorsqu'il se fut engagé dans les rues
étroites et tortueuses, voisines de l'Arche-Marion.

Il y avait des chandelles aux fenêtres des maisons: ces rues,
ordinairement si ténébreuses, étaient mieux éclairées qu'elles ne
l'avaient jamais été en plein jour; elles étaient aussi plus désertes
et plus silencieuses que jamais.

Par intervalles, une porte s'ouvrait, et il s'en échappait comme une
ombre qui disparaissait sur-le-champ.

M. de Curson appelait et n'obtenait aucune réponse.

Une fois, il distingua une arquebuse sur l'épaule d'un homme qui
sortait d'une maison et s'esquivait sans tourner la tête à son appel.

Il essaya d'éveiller quelque marchand dans sa boutique: il frappa
rudement à des volets, entre les fentes desquels il avait entrevu de
la lumière; mais la lumière s'éteignit, et la boutique resta close et
muette.

Il espérait toujours rencontrer une patrouille du guet.

Cette nuit-là, le guet ne se montra nulle part, et les gens sans aveu,
qui étaient à cette époque plus nombreux que les soldats du guet, se
tinrent renfermés dans leurs cours des Miracles.




VI


Une heure sonnait en carillon à l'horloge du palais, lorsque le
gentilhomme breton, découragé de ces recherches inutiles, retourna
lentement sur ses pas et interrogea plusieurs fois les mêmes rues,
avant de revenir à son point de départ.

Il se trouvait sur le bord de l'eau, à l'extrémité de la rue de la
Vieille-Monnaie; mais comme il ne vit pas Jacques de Savereux qu'il y
avait laissé endormi, il crut un moment s'être encore égaré et n'avoir
pas regagné au même endroit le bord de la rivière.

La vue du Louvre, qu'il apercevait à travers une espèce de brume,
l'empêcha de chercher ailleurs le lieu où était resté son compagnon de
route; il appela M. de Savereux à plusieurs reprises, longea les
premières maisons bâties sur la grève et arriva justement à la place
que le dormeur avait occupée: il y ramassa une chaîne d'or.

C'était bien la chaîne qu'il avait ôtée de son cou et que Jacques de
Savereux avait mise au sien.

Cette chaîne valait une grosse somme, et l'on pouvait affirmer que
celui qui la portait n'avait point été attaqué par des voleurs,
puisqu'un objet de si grand prix se trouvait à terre et témoignait que
personne ne l'y avait vu.

Yves de Curson en conclut que cette chaîne s'était détachée dans la
chute du gentilhomme ivre.

Il la cacha dans sa poche, le cadenas qui la fermait étant brisé, et
il se promit de ne plus s'en dessaisir, même en pareille circonstance.

Ces souvenirs de jeu l'attristèrent, et il soupira, en se disant qu'il
devait soixante-dix mille écus d'or à M. de Savereux, qu'il ne les
avait pas à lui, et qu'il s'était engagé à les payer le lendemain
matin!

Cette pensée le ramena naturellement à celle de sa mère et de sa
soeur, sa soeur surtout, qui était venue comme un bon ange pour
l'arracher à ce fatal jeu; sa soeur qu'il allait dépouiller, afin de
faire honneur à une dette de jeu garantie par sa parole!

Revoir sa soeur et sa mère, leur avouer son malheur et obtenir leur
pardon, telle fut alors sa vive préoccupation, et il se rassura
lui-même sur le sort de M. de Savereux, qui était sans doute rentré au
Louvre, pour s'autoriser à se rendre au faubourg Saint-Germain où
logeait sa famille, plutôt que de retourner à l'hôtel de Béthisy où il
logeait comme appartenant à la maison de l'amiral.

Il attendit encore quelques instants, en se promenant sur la rive,
avec l'espoir d'être rejoint par Jacques de Savereux.

Il l'appela de nouveau à plusieurs reprises; mais les échos de la
rivière lui répondirent seuls, et il se décida enfin à s'acheminer
vers le faubourg Saint-Germain, qu'il voyait de l'autre côté de l'eau
et qu'il devait atteindre par un long détour, faute d'une barque pour
passer la rivière.

Il ne connaissait pas trop son chemin et il se dirigea pourtant à tout
hasard vers le Pont-au-Change.

Ses cris avaient attiré deux _harquebutiers_ de la garde du roi, qui
s'approchèrent, la mèche allumée, et qui s'éloignèrent après l'avoir
examiné en silence.

En arrivant près du Grand-Châtelet, vis-à-vis du pont, il tomba au
milieu d'une troupe d'hommes armés, qui venaient de l'hôtel de ville,
à petits pas et sans flambeaux: il fut entouré avant qu'il eût le
temps de tirer son épée et de se mettre sur la défensive.

Les gens qui l'environnaient n'avaient heureusement pas une apparence
très-formidable: c'étaient d'honnêtes figures de bourgeois, exprimant
l'inquiétude plutôt que des intentions hostiles et menaçantes.

Quelques-uns même paraissaient remplis d'une émotion qui ressemblait à
celle de la peur.

Les armes dont ils étaient chargés ajoutaient encore au comique de
leur physionomie et n'annonçaient pas qu'ils voulussent en faire
usage: l'un avait sur la tête un morion de fer bruni, l'autre un
chapeau, celui-ci un bonnet, celui-là un vieux casque rouillé; qui
succombait sous le poids d'un épieu; qui portait une arbalète hors de
service; qui brandissait une épée à deux mains; qui faisait sonner sur
son dos une arquebuse sans mèche; mais tous avaient des couteaux et
des poignards.

Le chef de la bande, sans être plus guerrier que ses soldats, se
distinguait du moins par un équipement plus militaire.

--Dieu vous garde, compère! vous êtes un des nôtres! dit ce chef.

Et il désignait de la main le mouchoir noué autour du bras de M. de
Curson et la croix blanche attachée au chapeau que Jacques de Savereux
avait laissé en échange du sien à ce gentilhomme.

Yves de Curson remarqua seulement alors le signe de ralliement, la
croix blanche au chapeau et le mouchoir blanc au bras gauche, que
portaient ces gens qu'il prenait pour une escouade du guet _dormant_
ou milice bourgeoise.

Il s'aperçut que le hasard lui avait donné aussi le même signe de
ralliement, et il eut la prudence de ne leur demander aucune
explication à ce sujet.

--Vous semblez être un seigneur de la cour? dit le chef qui continuait
à l'examiner: vous envoie-t-on à l'hôtel de ville?--Non, je m'en vais
au faubourg Saint-Germain, répondit M. de Curson qui ne comprenait pas
encore le danger de sa position.--Rien n'est-il changé aux ordres du
roi? Nous avons vu monseigneur le duc de Guise qui s'en allait au
Louvre...--M. de Guise est hors de Paris, reprit vivement Yves de
Curson: il en est parti aussitôt après le crime de son domestique
Maurevert...--Vous parlez comme un huguenot, dit un de la troupe: si
l'amiral était mort, nous n'en serions pas là...--Silence! interrompit
le capitaine qui avait beaucoup à faire pour retenir son monde sous
les armes. Puisque vous venez du Louvre, je vous demanderai, monsieur,
si l'horloge du palais sonnera bientôt le massacre: nous sommes las
d'attendre!... Ce devait être pour le minuit; ensuite, pour une heure;
après, pour deux heures, et maintenant...--Maintenant, dit quelqu'un
qui devait être avocat, la cause est remise à huitaine pour être
plaidoyée et entendue.--Qu'avait-on besoin de nous priver de sommeil,
dit un autre, et de réduire nos femmes au désespoir?--On abuse, dit un
troisième, de la bonne foi des gens de métiers, et l'on se joue de
nous, m'est avis!--Ce beau massacre est encore retardé pour laisser le
temps aux huguenots de ranimer la guerre civile!--Et ces vilains
huguenots feront des catholiques ce que les catholiques voulaient
faire d'eux!--Bonsoir, messieurs! dit le sire de Curson, qui s'était
fait violence pour ne pas se déclarer protestant et pour ne pas
manifester hautement son indignation. Quoi qu'il arrive, je vous
souhaite d'estimer l'honneur plus que la vie!--Monsieur, je vous prie
de raconter au roi ce que vous avez vu, dit le capitaine qui le suivit
pour lui parler en particulier; je suis le libraire Koerver,
demeurant sur le pont Notre-Dame, à l'enseigne de _la Licorne_: j'ai
rassemblé les meilleurs catholiques du quartier et leur ai fait jurer
de n'épargner aucun huguenot, fût-ce leur père ou leur frère.--Il
n'appartient qu'au Dieu d'Israël de vous juger et de vous punir!
murmura M. de Curson, qui lui tourna le dos, pour n'avoir pas à tirer
l'épée. Le Seigneur fasse que mes frères s'éveillent!

Il s'était jeté dans la première rue qui s'offrait à lui.

Il en traversa plusieurs au pas de course, sans se rendre compte de la
route qu'il avait prise, avec le projet de gagner la rue de Béthisy,
pour avertir l'amiral du complot tramé par les catholiques, complot
dont il ignorait l'étendue, mais que lui faisait apprécier le mot de
_massacre_ employé par le quartenier Koerver.

Il craignait que ce massacre ne commençât d'un moment à l'autre, avant
qu'il eût appelé aux armes les capitaines de la religion.

Quelles étaient les victimes désignées? quels assassins avait-on
choisis?

On avait nommé le roi et le duc de Guise! C'étaient donc eux qui
dirigeaient cette sanglante machination.

M. de Curson tremblait de tout son corps et respirait à peine, sous
l'empire des sentiments d'horreur, de trouble, d'anxiété et
d'impatience, qui s'exaltaient en lui: il précipitait sa marche et il
se sentait près de défaillir, de tomber suffoqué.

D'un pas et d'une minute dépendait peut-être le salut de ses
co-religionnaires!

--O mon Dieu! disait-il au fond de son coeur: arriverai-je à temps!
Où vais-je? où suis-je? Les meurtriers veillent et les victimes
dorment! M. l'amiral ne soupçonne rien de l'infâme trahison... Et ma
mère! et ma soeur!...

Il vint à songer au péril qui pouvait menacer deux têtes si chères, et
aussitôt il s'arrêta.

Il faillit retourner sur ses pas et courir à la défense de sa mère et
de sa soeur qu'il abandonnait; mais la voix de la religion lui
rappela qu'il devait d'abord sauver la vie de ses frères en
Jésus-Christ, car les femmes, pensa-t-il, seraient certainement
respectées dans un massacre général.

C'était donc le massacre qu'il avait mission d'empêcher; c'était le
chef suprême des protestants, l'amiral de Coligny, qu'il importait de
prévenir.

Il se remit à courir dans la direction qu'il supposait propre à le
ramener à l'hôtel de Béthisy; il passa et repassa, tout haletant, par
bien des rues qu'il parcourait pour la première fois et qu'il
cherchait en vain à reconnaître.

Épuisé, éperdu, désolé, il ne savait plus quel parti adopter, ni
quelle route suivre, lorsqu'il crut se retrouver aux environs de la
rue de Béthisy: les maisons, les enseignes des boutiques, un puits,
une notre-dame à l'angle d'un carrefour, évoquent de vagues
réminiscences dans sa mémoire; une lueur d'espérance brille à travers
son découragement: il touche au but! il reprend ses forces, il va donc
enfin arriver!...

Mais, au détour d'une rue, il voit devant lui la Bastille!

--Seigneur Dieu, murmure-t-il en pliant le genou et en joignant les
mains, tu ne veux pas que je sauve tes fidèles!

Dans ce moment, deux heures sonnent aux horloges des églises et des
couvents.

Les carillons, aux sons clairs et argentins, semblent se répondre
joyeusement l'un à l'autre et forment un vaste concert, au milieu
duquel la grosse cloche de Saint-Germain-l'Auxerrois s'ébranle et
donne le signal du massacre.




VII


Jacques de Savereux n'avait pas dormi longtemps le long du mur où il
s'était couché.

Yves de Curson ne fut pas plutôt éloigné, que le dormeur se préoccupa,
au milieu de son sommeil, du silence qui se faisait autour de lui;
car, tout en dormant, son oreille restait ouverte à la voix du
gentilhomme qu'il avait pris sous sa sauvegarde, et qu'il s'imaginait
conduire, quoiqu'il eût grand besoin d'être conduit lui-même.

Il entr'ouvrit les yeux, et il s'étonna de se voir seul.

--M. de Curson! cria-t-il à plusieurs reprises, d'une voix traînante
et indistincte... Est-il allé jouer et boire sans moi!... ce serait
félonie... Ohé! monsieur mon frère d'armes! m'avez-vous vilainement
trahi et abandonné!... A boire, mignon!... Double!... six! double!...
Bon! le voici qui s'en revient... Là, là... monsieur de Curson...
arrêtez un peu, s'il vous plaît?... Attendez-moi!... Est-ce pas
l'heure de descendre au Pré-aux-Clercs?...

Il ne pouvait venir à bout de se remettre sur ses jambes, et il
retombait sans cesse plus lourdement, dès qu'il quittait l'appui de la
muraille.

Maugréant et blasphémant à travers les hoquets vineux, il ne se
décourageait pourtant pas dans son projet de rejoindre M. de Curson.
C'était là une idée fixe qui dominait chez lui la torpeur de
l'ivresse.

Enfin il réussit à se lever et à marcher en zigzags, dans la direction
du Louvre, qu'il ne voyait pas cependant, et qu'il n'eût pas reconnu,
lors même que quelques fanaux eussent éclairé le donjon et les
tourelles de ce château qu'enveloppait une profonde obscurité.

Cet instinct de conservation, qui préside toujours à la destinée des
ivrognes, l'empêcha de se jeter dans la rivière, du haut de la berge
qu'il côtoyait.

Il fit beaucoup d'efforts et beaucoup de pas, mais fort peu de chemin,
jusqu'à ce qu'il se trouvât au delà de la grande porte du vieux
Louvre, qui regardait la tour de Nesle, et qui correspondait presque à
la porte du Louvre actuelle, vis-à-vis du pont des Arts.

Son état d'ivresse n'avait pas diminué.

Il était, au contraire, tellement alourdi et assoupi, qu'il ne se
souvenait plus du nom de M. de Curson, et qu'il cheminait à tâtons,
comme un aveugle, sans but et sans dessein.

Un obstacle qu'il rencontra tout à coup sur la voie, le fit trébucher
et culbuter assez rudement.

Il s'était heurté contre les corps de quatre soldats calvinistes qui
avaient été tués à coups d'épée par les gardes des portes, parce
qu'ils s'approchaient du Louvre pour épier ce qui s'y passait.

Jacques de Savereux ne se rendit pas compte de la nature de l'obstacle
qu'il essayait vainement de surmonter; il crut avoir affaire à des
gens qui lui barraient le passage, et il se mit à lutter avec ces
cadavres, en les injuriant et en les frappant, sans s'apercevoir qu'on
ne répondait ni à ses cris ni à ses coups.

--Dégainez, dégainez donc! criait-il en se démenant comme un
possédé... Bélîtres, marauds, ânes galeux, couards! Que la peste, la
teigne, la cacquesangue, la fièvre quarte vous prennent à la gorge!...
Pour Dieu! je vous couperai les oreilles, mauvais garçons!... Holà! à
moi, monsieur de Curson! frottez-les de votre épée, monsieur mon
ami!... Bien! frappez dru, percez-les comme crible!... Encore!
toujours!... Oh! que c'est gentiment travailler, cela!

Il se persuadait qu'Yves de Curson était accouru à son aide pendant
que ses adversaires, après lui avoir lié les mains, se disposaient à
le voler; car le son de quelques pièces d'or, qui s'échappèrent de ses
poches, lui avait rappelé la grosse somme dont il était porteur. Il se
mit aussitôt en devoir de la défendre avec furie.

Mais au lieu de recourir à son épée contre des ennemis imaginaires,
ses deux bras, plongés jusqu'aux coudes dans les poches de ses
trousses, y retenaient l'or qu'il avait gagné au jeu.

Ses mains, contractées et devenues insensibles, lui semblaient
garrottées; l'ivresse et l'émotion paralysant toutes les forces de son
corps, il ne tarda pas à se figurer qu'on attachait aussi ses jambes
avec des cordes et qu'on lui bâillonnait la bouche.

Il n'avait plus de mouvement libre que celui de la tête, et il
s'engagea, en rampant, sous ces corps morts et ensanglantés, qui,
pesant sur lui de tout leur poids, avaient l'air de le terrasser.

Il s'agita dans tous les sens pour se délivrer de cette horrible
étreinte, qu'il sentait se resserrer à chaque instant: grinçant des
dents, écumant, haletant, il s'épuisait en convulsions désespérées,
jusqu'à ce qu'enfin, réduit à une immobilité absolue, et presque
étouffé par les cadavres, il ne put supporter davantage les angoisses
du cauchemar épouvantable qui l'obsédait.

Il se crut au moment de mourir: il poussa des cris plaintifs, et
s'évanouit en recommandant son âme et celle de son frère d'armes aux
anges du paradis.

Les cris poussés par Jacques de Savereux avaient fait sortir du Louvre
une escouade d'archers de la garde du roi, qui visitèrent les bords de
la rivière.

Ils reconnurent les quatre premières victimes qu'ils avaient laissées
sur la place, devant le balcon des appartements du roi, dans le
nouveau Louvre; mais ils ne remarquèrent pas que le nombre des morts
s'était augmenté d'un cinquième cadavre qu'on n'avait pas dépouillé à
demi comme les autres.

Ils commencèrent à les larder avec leurs pertuisanes. Par bonheur,
Savereux, qui ne fut pas atteint, put passer pour aussi mort que ses
voisins.

--M'est avis que ce sont ces parpaillots qui hurlaient de se sentir
damnés! dit un des archers en s'acharnant après eux.--Cinq cents
charretées de diables! dit un second archer, désignant les jambes de
Savereux, qui sortaient de dessous les corps où il était comme
enseveli, voici un de nos galants qui a gardé ses chausses!
Compte-t-il donc en faire usage à la cour de Belzébuth son maître?

Cet archer voulut s'emparer des chausses du prétendu mort; mais, en
les tirant à lui, le morceau lui resta dans la main, tant elles
étaient mûres et usées.

Il oublia les chausses pour courir ramasser deux écus d'or qui avaient
roulé à quelques pas.

Ces écus d'or détournèrent l'attention des archers en excitant leur
cupidité; c'était une trouvaille à laquelle ils voulaient tous avoir
part: ils faillirent en venir à une lutte sanglante.

La fenêtre du balcon du roi s'ouvrit alors.

Deux pages, portant des flambeaux allumés, précédèrent sur la terrasse
du balcon plusieurs personnages qui s'approchèrent de la balustrade
pour regarder l'aspect de Paris.

Le reflet des flambeaux éclaira un visage pâle et sinistre, empreint
du sceau de la fatalité, et bouleversé par de violentes passions aux
prises avec la conscience.

A cette apparition, les archers, qui se houspillaient, s'enfuirent en
désordre et rentrèrent dans le Louvre.

C'était Charles IX, accompagné de la reine-mère, de son frère le duc
d'Anjou et de ses conseillers intimes, le duc de Nevers, Tavannes et
le comte de Retz.




VIII


Le roi contemplait en silence la ville, qui paraissait illuminée comme
pour une fête et qui était pleine de rumeurs indistinctes.

Soudain la grosse cloche de Saint-Germain-l'Auxerrois sonna.

--Qu'est cela? demanda Charles, qu'on eût dit éveillé en sursaut au
son de cette cloche. Madame ma mère, ce n'est pas moi qui ai donné
ordre?...--C'est moi, reprit Catherine de Médicis. Quand vous avez
ordonné de purger le Louvre des gentilshommes huguenots qui y sont
logés, j'ai ordonné de faire sonner la cloche des funérailles de
l'amiral. Sire, vous serez royalement vengé, je vous assure, et déjà
vous devez sentir que vous êtes vraiment roi.--Grand merci, madame,
pour vos bonnes intentions à notre égard; mais le Seigneur Dieu m'est
témoin que je me lave les mains de tout ce qui sera fait!... A-t-on
bien avisé surtout à ce qu'il ne soit pas répandu de sang dans le
Louvre, qui est la demeure inviolable des rois de France?--Selon votre
commandement, sire, dit le comte de Retz, il y a peine de mort contre
quiconque souillerait votre maison par un meurtre.

Un tumulte, d'abord vague et couvert, puis bientôt plus éclatant,
régnait dans l'intérieur du Louvre.

Des clameurs lamentables et des cris menaçants retentissaient de
toutes parts avec des cliquetis d'armes et d'armures. Les fenêtres
s'ouvrirent et s'éclairèrent, en se garnissant de monde, surtout de
femmes, qui attendaient un spectacle.

Dans les corridors et les galeries, dans les cours et les préaux,
couraient des soldats, l'épée nue et la torche à la main; quelques
coups de feu accusaient la résistance des victimes qu'on poursuivait
ainsi, mais qu'on ne massacrait pas encore.

Enfin, la grande porte livra passage à ces victimes et à leurs
bourreaux.

C'étaient les Suisses de la garde du roi et ceux de la garde du duc
d'Anjou, qui avaient reçu mission de se saisir de tous les
gentilshommes de la maison du roi de Navarre et de celle du prince de
Condé.

C'étaient ces gentilshommes qu'on menait désarmés hors du Louvre pour
les égorger!

Les Suisses se servirent de leurs armes contre leurs prisonniers,
quand ils eurent passé le pont-dormant de pierre, auquel aboutissait
la principale entrée du château; alors, en criant: _Tue! tue!_ ils se
précipitèrent sur les malheureux, qui criaient: _Grâce! merci!_ en
essayant de s'enfuir ou de se défendre.

Soit hasard, soit projet arrêté d'avance, on les poussait, l'épée dans
les reins, jusqu'aux quatre cadavres qui avaient protégé Jacques de
Savereux, toujours évanoui et presque ivre mort, et là on les frappait
à coups de pique, de pertuisane, de dague et de pistolet.

Le roi assistait impassible à ce spectacle horrible, qu'on semblait
avoir mis exprès sous ses yeux; mais sa mère, son frère et ses favoris
encourageaient de la voix et du geste les assassins.

--Tuez! tuez! criait le duc d'Anjou, en applaudissant aux coups qu'il
voyait porter.--Ce sont de vilains traîtres et faux méchants qui
conspiraient contre le roi votre sire!--Ils s'étaient logés dans le
Louvre, disait Catherine à haute voix, pour s'emparer de la personne
du roi et régner en sa place!--Ainsi est déjouée et détruite la
conspiration! reprenait le duc de Nevers. Ils voulaient exterminer les
catholiques cette nuit même!

Les Suisses, échauffés déjà par le vin et par l'argent qu'on leur
avait distribués, s'animèrent davantage à la vue du sang et à la
nouvelle d'un complot contre le roi et les catholiques; ils
s'excitaient l'un l'autre à redoubler de fureur et de cruauté, en se
montrant les morts et en se disant:

--Ce sont ceux qui nous ont voulu forcer pour tuer le roi, notre bon
et cher sire!... Tuons, tuons-les jusqu'au dernier!

Les gentilshommes qu'ils immolaient sans pitié avaient été arrachés de
leur lit; quelques-uns, des bras de leurs femmes; plusieurs même
s'étaient en vain réfugiés dans la chambre de leurs maîtres, le roi de
Navarre et le prince de Condé, qui ne purent leur venir en aide.

Ils n'avaient donc aucun moyen de parer les coups qu'on leur adressait
de tous côtés à la fois, et ils tombaient, criblés de blessures dont
une seule eût suffi pour donner la mort.

Du moins, ils n'avaient pas le temps de souffrir; ils étaient déjà
expirants lorsqu'on leur mutilait le visage, lorsqu'on leur coupait
les mains. Ceux qui pouvaient se reconnaître avant d'être frappés
mortellement, remettaient à Dieu le soin de les venger.

Les sieurs de Bourses, de Saint-Martin et de Beauvais, gouverneur du
roi de Navarre, furent amenés ensemble, demi-nus, et rendirent l'âme
en s'embrassant.

--Voici le capitaine de Piles! s'écria Charles IX.

Il désignait du doigt un seigneur richement vêtu, dont le regard fier
et dédaigneux tenait en respect les meurtriers.

--Je vois qu'il faut mourir, dit le capitaine de Piles.

Il dégrafa son manteau brodé d'or et le jeta à un soldat qu'il
aperçut en sentinelle sous le balcon du roi.

--Tiens, compagnon, prends ceci pour te souvenir du capitaine huguenot
qui a si bien festoyé les catholiques devant Saint-Jean-d'Angely!

Un archer le perça d'outre en outre avec une grosse hallebarde et le
renversa sur les autres.

La commisération des tueurs faillit s'émouvoir en faveur d'un beau
jeune homme qui s'avançait d'un pas ferme entre deux archers et qui
salua le roi avec une noble assurance, comme s'il n'était pas
intéressé dans ce qui se passait autour de lui.

Charles IX le reconnut, et, se penchant en dehors de la balustrade,
lui fit signe d'approcher.

Mais le jeune seigneur, dont la figure exprimait la douleur et
l'indignation, montra d'une main le monceau de morts qu'il allait
grossir, et leva le bras vers le ciel pour le prendre à témoin des
assassinats qui seraient été commis.

Puis il porta vivement à ses lèvres l'écharpe de soie bleue, brodée
d'or, qu'il avait sur sa poitrine.

Les Suisses avaient reculé en voyant le geste du roi, qu'ils
regardèrent comme un ordre d'épargner cette victime.

--Gondrin, mon ami! lui cria Charles IX, je te prie d'abjurer, par
amour de moi, et de te rendre catholique, ainsi que ton maître le roi
de Navarre!--Sire! répondit le bâtard de Gondrin, baron de Pardaillan,
à qui le roi faisait cette prière, j'abjurerais peut-être, par amour
de vous; mais je ne le puis, par amour de ma dame, qui est de la
religion, et qui ne m'épouserait pas catholique.--Méchant, reprit le
roi avec dépit, préfères-tu ta dame à ton roi! Elle est donc bien
belle, cette Anne de Curson?--Ah! sire, c'est la plus gente damoiselle
de la Bretagne... Mais, au nom de la justice, pourquoi ces meurtres
abominables?...--Les huguenots ont tramé une déloyale conspiration
pour m'ôter la vie et la couronne. Tu n'étais pas conspirateur, toi,
Gondrin, qui jouais tantôt à la paume avec moi? Hâte-toi donc
d'abjurer, mon cher fils, sinon je ne réponds de rien... Dis, n'es-tu
pas bon catholique?--Point, sire; je suis fiancé à damoiselle Anne de
Curson, et, comme tel, calviniste jusqu'au bûcher, s'il le faut!

A ces mots, un archer lui asséna sur la tête un coup de pertuisane, et
l'ayant fait tomber à genoux, étourdi, aveuglé par le sang qui lui
coulait dans les yeux, le frappa tant qu'il ne le crut pas mort,
malgré les cris de Charles IX.

Ce prince, voyant que Gondrin, confondu dans la foule des morts, ne
donnait plus signe de vie, se cacha le visage entre les mains, et
resta quelques instants absorbé dans ses regrets.

Plus de quatre-vingts gentilshommes avaient été massacrés et gisaient
en un seul tas qui atteignait presque à la hauteur du balcon.

Des bourgeois, que le bruit des armes à feu, les cris des
meurtriers et des victimes, la lueur des torches et le tocsin de
Saint-Germain-l'Auxerrois avaient fait sortir de leurs maisons, se
hasardèrent sur le théâtre du massacre, et le quittèrent en criant que
les huguenots avaient tenté de forcer le Louvre et de tuer le roi.

Cette calomnie se répandit en un moment par toute la ville, où l'on
n'attendait que le signal de l'horloge du palais pour commencer le
massacre, qui ne s'était pas encore étendu hors du quartier du
Louvre.

C'était dans ce quartier, autour de l'hôtel de Béthisy, où demeurait
l'amiral, que les gentilshommes du parti calviniste avaient pris aussi
leurs logements. Une sourde rumeur, venant de ce côté, témoignait que
le duc de Guise, le principal ordonnateur de la Saint-Barthélemy, n'en
avait plus retardé l'exécution.

Tout à coup une fusée partit du haut du clocher de Saint Germain
l'Auxerrois, et décrivant en l'air une courbe lumineuse, vint
s'éteindre dans la Seine, en face du Louvre.

--Sire, l'amiral n'existe plus pour votre ruine et celle du royaume!
s'écria Catherine de Médicis: remerciez Dieu et le duc de Guise qui
vous en ont délivré.

Au même instant, la grosse cloche du palais sonna en carillon, et ses
joyeux tintements se mêlèrent aux solennelles vibrations du tocsin de
Saint-Germain-l'Auxerrois.

Aussitôt, une immense clameur, formée de mille cris, s'éleva, en
grandissant, de tous les points de la ville.

Chaque rue, chaque maison avait ses assassins et ses victimes:
celles-ci essayaient de fuir plutôt que de se défendre. Les premiers,
qui semblaient en proie à une sorte de vertige, n'eussent pas fait
quartier ni à un parent ni à un ami. On égorgeait de sang-froid des
vieillards, des femmes et des enfants, parce que les enfants, les
femmes et les vieillards étaient au nombre des égorgeurs.

--N'y a-t-il plus de huguenots au Louvre? demanda le roi au capitaine
de Losse, qui avait été préposé à ces préliminaires du massacre
général.--Un seul, le sire de Léran, a été sauvé par madame
Marguerite, qui a promis de le rendre catholique. Il ne reste que le
roi de Navarre et le prince de Condé...--Sire, venez, interrompit la
reine mère: voici qu'on vous apporte en don la tête de l'amiral de
Coligny.--Ah! nous avons hâte de la voir! s'écria Charles IX avec une
joie farouche; mais c'est un don qui ne m'appartient pas et que
j'enverrai à notre très-saint père le pape.

Il quitta le balcon avec sa suite et alla dans ses appartements
recevoir le trophée sanglant que Besme lui apportait de la part du duc
de Guise.

Le sire de Losse, dès que le roi se fut retiré, fit rentrer les
Suisses de la garde dans le Louvre, dont les portes furent closes et
qui ne sembla prendre aucune part à la tuerie organisée dans toute la
ville.

On aurait pu croire que le massacre n'était pas allé jusqu'au séjour
du roi, si un amas considérable de morts ne fût resté sur la grève, en
témoignage du contraire.

La Saint-Barthélemy avait commencé là.




IX


Parmi cet amas de morts, il y avait pourtant deux vivants:

Le baron de Pardaillan, qui respirait encore, atteint de plusieurs
blessures mortelles;

Jacques de Savereux, qui n'était pas sorti de son évanouissement,
quoique à demi étouffé par le poids des cadavres avec lesquels on
l'avait confondu.

Le manque d'air lui redonna la conscience de son existence, et il
revint à lui par degrés, en faisant des efforts prodigieux afin
d'écarter le fardeau qui gênait sa respiration: il fut assez heureux
pour ramener sa tête à l'air libre et pour dégager un peu sa poitrine.

Son ivresse avait sensiblement diminué par l'effet de cette espèce de
léthargie qui s'était emparée de tous ses sens et de toutes ses
facultés; il rouvrit les yeux et les referma d'abord avec effroi, en
ne rencontrant que des figures grimaçantes et ensanglantées qu'il prit
pour les bizarres créations du sommeil.

Mais en ouvrant les yeux une seconde fois et en les tenant bien
ouverts, bien fixes sur les objets qui l'entouraient; mais en avançant
la main pour les toucher, il s'assura qu'il était éveillé.

Le reste des fumées du vin qui obscurcissaient son cerveau fut dissipé
subitement.

Il ne pouvait toutefois se rendre compte des circonstances qui
l'avaient mis au nombre des morts, et il ne s'expliquait pas davantage
comment ces morts avaient été entassés à deux pas du Louvre. Il
supposa quelque rixe, quelque duel, et il se demanda s'il ne s'était
pas battu comme second du sire de Curson avec les convives du
capitaine de Losse: c'était un souvenir vague qui surnageait dans sa
mémoire.

Mais il reconnut que son épée était encore dans le fourreau, et il se
rappela que la rencontre convenue devait se faire le lendemain au
Pré-aux-Clercs.

Après un premier moment d'hésitation, où ses pensées eurent peine à
suivre un cours régulier, il songea sérieusement à se tirer de la mare
de sang dans laquelle il était couché.

Il fit tant des pieds et des mains, qu'il parvint à s'ouvrir un
passage à travers les cadavres.

Il allait se trouver dégagé tout à fait, lorsqu'il fut arrêté par un
bras qui ne pouvait appartenir qu'à un vivant.

En même temps, un soupir et des paroles entrecoupées le convainquirent
que tout n'était pas mort dans ce monceau de corps inanimés.

--Holà! dit-il à voix haute, qui donc geint ici? Est-il quelqu'un qui
vive encore et qui soit en état de venir avec moi?--Silence, au nom de
Dieu! lui répondit-on à voix basse. S'ils vous entendent, ils s'en
vont retourner au carnage, et c'en est fait de nous!--Eh! qui sont
ceux-là, je vous prie, qui retourneraient pour nous mettre à mal?
demanda Jacques de Savereux, en parlant plus bas.--Ceux qui nous ont
laissés pour morts! dit la voix qui semblait près de s'éteindre par
suffocation.--Des voleurs de nuit? des reîtres? Sur mon âme! je ne
sais rien de ce qui s'est passé... Je ne suis pas mort ni endormi,
m'est avis?--N'êtes-vous pas grièvement blessé, comme je le suis?--Je
ne m'en aperçois pas, et blessé ou non, je me sens capable de jouer de
l'épée galamment. Mais pourquoi cette tuerie?--Vous êtes bien malade,
si vous n'avez plus nul souvenir de ces horreurs! Assommés et
massacrés par les Suisses de la garde du roi, sous les yeux de Sa
Majesté et de la reine sa mère!--Sous les yeux du roi! s'écria
Savereux.

Il leva la tête, en écoutant le tocsin, les cris, les coups de feu qui
se mêlaient dans les airs.

--Met-on la ville à sac? demanda-t-il.--Ce beau massacre n'a pas
commencé pour s'arrêter, et je me console de mourir, en pensant que je
ne verrai pas les meurtres de cette fatale nuit!--On se bat par les
rues! reprit Savereux qui voulut se mettre debout et qui fut encore
retenu par son voisin.--Ne bougez, mon ami! sinon, vous êtes mort sans
rémission!... Mais, vraiment, vous ne fûtes pas même blessé!--Je le
crois maintenant... Le grand diable me baille les étrivières, si je
comprends comment je me trouve là!... Vous n'étiez pas du souper chez
le capitaine de Losse? Vous n'avez point rencontré M. de
Curson?...--M. de Curson? interrompit la voix qui parut se raffermir:
où est-il? A-t-il pu échapper à la boucherie? A Dieu plaise!--J'ignore
ce qu'il devint depuis que je l'ai quitté: nous avons soupé, bu et
joué ensemble, si bien que je suis devenu son frère d'armes.--Vous!
reprit la voix qui sembla défaillir, tandis que du milieu des morts se
dressait une tête toute couverte de sang. Votre nom?--Jacques de
Savereux, gentilhomme périgourdin, le plus beau joueur de dés et de
cartes, le plus triomphant buveur qui soit en cour. Et vous?--Bâtard
de Gondrin, baron de Pardaillan, gentilhomme de la chambre du roi de
Navarre!--Par la messe! je ne vous aurais pas reconnu en ce piteux
état, vous, le glorieux baron de Pardaillan, favori de monseigneur
Henri de Bourbon!

La voix s'était tue, et Savereux attendit en vain une réponse.

Cette tête défigurée, qui s'était levée devant lui, venait de retomber
parmi les morts; mais il la distingua entre toutes au masque de sang
qui la couvrait et à l'horrible blessure qui avait fendu le crâne
jusqu'aux sourcils.

Le baron de Pardaillan gisait sans mouvement; néanmoins, son pouls
battait toujours et ses mains conservaient un peu de chaleur.

Savereux n'hésita pas à lui donner des secours empressés: il l'enleva
doucement de ce lit de cadavres et le porta près du bord de l'eau.

Là, il lui lava le visage et se servit des lambeaux de sa chemise
qu'il déchirait pour arrêter le sang de trois blessures dont la
moindre était mortelle.

Ensuite Savereux chercha dans son esprit le moyen de compléter sa
bonne action en procurant au blessé les soins nécessaires: il ne
voyait que le Louvre où l'on pût trouver ces soins que l'humanité ne
refuse jamais à quiconque les réclame.

Pardaillan lui en avait dit assez pour le mettre en défiance à l'égard
de l'accueil qu'on leur ferait au Louvre cette nuit-là: non pas qu'il
ajoutât foi aux étranges déclarations de Pardaillan, accusant le roi
et les catholiques de trahison et d'assassinat; il supposa seulement
qu'une querelle s'étant élevée entre les gentilshommes huguenots et
catholiques, des morts et des blessés étaient restés sur le terrain.

Cependant il s'étonnait, il s'effrayait de la situation de Paris.

Ces cris n'étaient pas des cris de joie; ces coups de feu, des
réjouissances publiques; ce tocsin, une sonnerie de fête.

Que se passait-il donc d'extraordinaire, de terrible?

Il ne pouvait s'empêcher de craindre une grande catastrophe.

Pardaillan n'avait pas repris ses sens.

Savereux l'interrogeait en vain, dans l'espoir d'obtenir des
renseignements plus explicites, lorsqu'une troupe d'hommes armés et de
populace descendit du cloître Saint-Germain-l'Auxerrois vers la Seine,
avec des torches, en vociférant.

Savereux ne balance pas à marcher droit à eux, après avoir tiré son
épée.

Ce sont des soldats qui traînent par les pieds un corps sans tête,
souillé de fange et de sang: un hideux cortége de misérables en
haillons s'agite et se presse autour de ces restes méconnaissables que
chacun veut contempler et outrager à son tour.

--Au gibet, l'amiral! crient ces forcenés. Allons le pendre à
Montfaucon! Il sera mieux fêté au pilori des Halles! Oh! le méchant
païen! Mort aux huguenots! Pas de trêve, pas de rémission! Tuons!
tuons! Morte la bête, mort le venin! C'est donc là ce grand ennemi de
la messe? Brûlons sa charogne hérétique!

--Salaboz, est-ce pas vous qui avez fait cette belle expédition?
demanda Savereux, apercevant ce capitaine qui avait beaucoup à faire
pour défendre le cadavre qu'on voulait lui arracher. L'amiral est-il
bien mort?--Que vous en semble? repartit Salaboz, en se retournant
d'un air menaçant vers l'inconnu qui l'avait interpellé par son
nom.--Çà, qui es-tu? dit à Savereux un des plus exaltés de la bande,
en lui présentant la pointe d'une dague. Crie: _Vive la messe!_ sinon,
au diable ton patron!--Ah! c'est vous, monsieur de Savereux! s'écria
Salaboz.

Et, courant à lui, il le dégagea des mains de ses adversaires que ce
gentilhomme n'eût pas écartés aisément à coups d'épée.

--Si je comprends rien à ce qui se passe, je veux être condamné à ne
boire que de l'eau et à ne toucher onc cartes ni dés!--Vous avez
pourtant noblement fait votre devoir? dit Salaboz qui le voyait tout
couvert de sang: combien en avez-vous tué déjà?--J'en ferai un jour le
compte, pour vous l'apprendre... Mais qui sont ceux-là qu'il faut
tuer?--Tous ceux qui sont huguenots avoués ou cachés, tous ceux qui
ont en haine le pape, le roi et le duc de Guise, tous ceux enfin qui
vous paraîtront bons à occire!--Vrai Dieu! capitaine Salaboz, je ne me
pique pas d'être si fervent catholique, et je vous laisse la meilleure
part de cette tuerie!

Jacques de Savereux, indigné et attristé de ces excès de fanatisme
religieux, auxquels il ne se sentait pas capable de s'associer, tourna
le dos à Salaboz et regagna lentement le bord de la rivière où il
avait laissé Pardaillan sans connaissance.

Savereux avait jusqu'alors partagé les passions hostiles des
catholiques à l'égard des protestants, non par raisonnement et par
conviction, mais par habitude car il était à peine suffisamment
chrétien, au baptême près. Il aurait donc pu, cette nuit-là, dans
toute autre situation d'esprit, suivre sans réflexion l'exemple de ses
compagnons ordinaires de jeu et de débauche, croire à la justice d'un
massacre général des huguenots ou du moins l'autoriser par des raisons
divines et humaines, se mêler avec un aveugle emportement à
l'exécution de ce vaste complot et se plaire comme Salaboz à répandre
un sang maudit.

Les circonstances, au contraire, dans lesquelles il venait de se
trouver, avaient réagi fortement sur sa manière de voir et de sentir,
à tel point que la cause des huguenots lui parut alors la plus juste
et qu'il sympathisa dès ce moment avec elle.

La générosité et la franchise de son caractère le prédisposaient
d'ailleurs à ce revirement d'opinion en présence d'une trahison aussi
lâche que criminelle: il aurait compris une lutte finale entre les
deux partis qui divisaient la France, et dans ce cas il n'eût pas
songé à quitter son drapeau, ni même à examiner de quel côté était le
bon droit; mais il aurait voulu que cette lutte se fît au grand jour,
avec partage égal de terrain et de soleil, comme un duel à mort réglé
par les lois de la chevalerie.

Il se promit donc de rester neutre et de ne pas tremper dans l'odieuse
perfidie des catholiques.

Ce fut sous l'influence de ces impressions qu'il retourna auprès du
baron de Pardaillan.

Il ne le connaissait que pour l'avoir vu jouer à la paume et au mail,
que pour l'avoir entendu vanter comme un brave et digne gentilhomme;
il se souvenait surtout, ainsi qu'on se souvient d'un rêve, de cette
belle dame qui, la nuit même, était venue à cheval, suivie d'un valet,
et qui avait prononcé le nom de Pardaillan.

Ces motifs n'eussent peut-être pas suffi pour déterminer Savereux à
s'attacher à la fortune de ce capitaine huguenot, qu'il avait
rencontré demi-mort gisant auprès de lui; mais la conformité de leur
sort pendant cette nuit sanglante lui semblait un lien qu'il ne devait
pas rompre: aussi bien, Pardaillan était-il dans un état à ne pas
permettre qu'on l'abandonnât sans inhumanité.

Pardaillan ne fit aucun mouvement et ne rouvrit pas les yeux lorsque
Savereux se pencha vers lui; mais il respirait encore, et le sang ne
coulait plus de ses blessures.

--Eh! monsieur de Pardaillan! lui cria dans l'oreille Jacques de
Savereux: il ne fait pas bon ici pour vous!... Ne sauriez-vous pas
marcher, en vous aidant de mon bras?--Vous êtes catholique? reprit
Pardaillan, avec un accent de douloureuse résignation: tuez-moi ici
plutôt qu'ailleurs, je vous prie!--Vous tuer? Bon! pourquoi vous
tuerais-je? repartit Savereux, offensé de ce soupçon qu'il n'avait pas
mérité: j'empêcherais plutôt qu'on ne vous tuât!--Vous n'êtes donc pas
catholique? Ce n'est donc point vous qui parliez tout à l'heure aux
meurtriers?--Je ne puis et ne veux être catholique ni huguenot; je
suis gentilhomme, et à ce titre je vous dois assistance et protection,
puisque vous êtes gentilhomme.--Voilà un beau et fier langage, dit
Pardaillan. Je vous prie désormais de me tenir pour votre frère et
ami.

Et il lui tendit la main.

--Soit! répliqua Savereux en acceptant la main qui lui était offerte.
Il s'agit de vous tirer de là et de vous mettre en lieu sûr.--Si je
pouvais seulement passer la rivière et me rendre au faubourg
Saint-Germain, avant que je meure!--Vous ne mourrez pas, si vous
voulez être mon frère et mon ami! Aurez-vous pas la force de vous
jucher sur mes épaules, pendant que je nagerai?...--Ce serait vous
noyer avec moi! Écoutez: mieux vaut me laisser à cette place jusqu'à
ce qu'on puisse me venir prendre en bateau, mort ou vif; et vous,
qui avez si bonne envie de me servir, vous ferez plus que me
sauver la vie: vous passerez la rivière à la nage et irez au
faubourg Saint-Germain, à l'hôtel de Genouillac, près la porte
Bussy...--Imaginez que j'y suis déjà, et dites ce que je dois
faire... Cordieu! Voici des gens qui se sauvent de tous côtés en
nageant...--Portez toutefois cette écharpe pour témoigner que vous
venez de ma part; or, l'ayant remise aux mains de damoiselle Anne de
Curson...--Anne de Curson! s'écria Savereux avec une émotion
indéfinissable.

--Est-elle pas parente du jeune sire de Curson?

--Oui, vraiment, c'est sa propre soeur, et n'était cette
malencontreuse nuit, je l'eusse épousée demain.

Jacques de Savereux n'en écouta pas davantage, et sans communiquer son
projet au baron de Pardaillan, il se jeta dans l'eau tout habillé,
nagea vigoureusement vers l'autre rive et atteignit la barque du
passeur, amarrée à un pieu: s'élancer dedans, détacher l'amarre,
s'emparer des rames, tout cela se fit en quelques secondes, malgré les
cris du passeur qui était sorti de sa cabane.

Au bout de dix minutes d'absence, Savereux était de retour auprès du
blessé qu'il enlevait entre ses bras et qu'il transportait dans la
barque.

Il se mit à ramer avec ardeur:

--Ah! quel noble coeur vous êtes! murmura Pardaillan: moi qui vous
accusais de m'avoir abandonné!--Vous abandonner! reprit Savereux avec
étonnement; ne vous avais-je pas dit que j'étais le frère d'armes de
votre futur beau-frère, Yves de Curson?

La rivière était couverte de corps morts qui flottaient entre deux
eaux et de blessés qui s'enfuyaient à la nage: quelques-uns essayèrent
de s'accrocher au bateau, mais Savereux les repoussa avec les rames,
dans la crainte qu'ils ne fissent chavirer la frêle embarcation.

Dans ce moment, le roi reparut sur le balcon du Louvre, avec des
torches, pour contempler la Seine teinte de sang. Plusieurs coups
d'arquebuse partirent de ce balcon, dirigés contre les fugitifs qui
passaient l'eau.

Une balle siffla aux oreilles de Savereux qui reconnut le roi et ses
favoris comme les auteurs de ces arquebusades.

--Dieu me damne! s'écria-t-il. Le roi de France très-chrétien tire à
la cible sur ses pauvres sujets! Certes, j'ai honte d'être catholique.

La barque touchait la rive: il se trouvait hors de la portée des
balles; mais lorsqu'il s'apprêtait à descendre à terre le blessé, il
fut forcé de mettre l'épée à la main, pour tenir en respect le passeur
qui le menaçait d'un coup de croc.

--Holà! compère, lui dit-il d'un ton d'autorité: lequel préfères-tu
des deux, ma rapière dans ton ventre ou cinq cents écus d'or dans ta
bourse?--Cinq cents écus d'or! répéta le passeur qui ne pensa plus à
s'opposer à l'abordage. Que veut-on de moi?

--Que tu m'aides à mener ce gentilhomme jusques à l'hôtel de
Genouillac près la porte Bussy. Mais pour te rendre sûr que tu seras
payé de la somme promise, voici que je te paye d'avance sans
compter.--O mon frère! mon ami! murmura Pardaillan oppressé par la
reconnaissance. Je m'en vais donc revoir Anne avant que de mourir!




X


Près de la porte Bussy, qui séparait la rue Saint-André-des-Arcs du
faubourg Saint-Germain-des-Prés, et qui était située vis-à-vis de la
rue Contrescarpe actuelle, s'élevait une vieille maison dite l'hôtel
de Bussy, parce que Simon de Bussy, conseiller du roi, au quatorzième
siècle, y avait logé: ses héritiers avaient vendu cet hôtel à la noble
famille de Genouillac, qui lui donna son nom.

A cette époque, chaque famille noble possédait à Paris un hôtel,
qu'elle n'occupait presque jamais, mais où elle attachait son nom et
ses armes. C'était d'ailleurs un lieu de séjour prêt à recevoir les
propriétaires ou leurs parents et amis, lorsqu'ils se rendaient dans
la capitale, afin de ne pas descendre en quelque auberge, comme un
voyageur étranger, de médiocre condition.

Le sire de Genouillac avait donc offert les clés de sa maison de Paris
à la baronne de Curson qui venait de Bretagne pour marier sa fille au
baron de Pardaillan.

Dans une grande salle du premier étage, la dame de Curson, assise,
droite et immobile, sur une chaise haute et massive en bois de
châtaignier, écoutait la voix grave et solennelle d'un ministre
protestant, maître Simon de Labarche, qui lui lisait la Bible.

Ils étaient tous les deux tellement absorbés, l'un par la lecture, et
l'autre par l'audition, qu'ils ressemblaient à deux statues, n'eût été
le mouvement que faisait la main du ministre en tournant la page du
livre.

La lumière de deux grosses chandelles de cire jaune dans de lourds
flambeaux d'argent, éclairait faiblement cette scène nocturne, à
laquelle prêtaient d'étranges reflets la tenture de la chambre en
cordouan ou cuir doré et gaufré, et les vitraux peints des fenêtres
ogivales.

Le silence et l'obscurité régnaient au dehors.

On n'entendait par intervalles que le pas du veilleur de nuit, qui se
promenait le long de la plate-forme des tours de la porte de Bussy.

Par intervalles aussi, une lueur errante traversait le vitrail et s'y
colorait avant de tomber sur le plancher couvert de nattes ou de
monter aux lambris armoriés du plafond: c'était le passage d'un piéton
ou d'un cavalier précédé d'un porteur de torche.

En ce moment, le ministre lisait l'histoire de Joseph vendu par ses
frères:

«Et ils prirent la robe de Joseph, et ayant tué un bouc d'entre les
chèvres, ils ensanglantèrent la robe. Puis, ils adressèrent à leur
père cette robe ensanglantée, en lui faisant dire: «Nous avons trouvé
ceci; connais maintenant si c'est la robe de ton fils ou non.» Et il
la connut et dit: «C'est la robe de mon fils; une bête féroce l'a
dévoré; assurément Joseph est mort.» Ce disant, Jacob déchira ses
vêtements, se ceignit d'un sac et mena deuil sur son fils plusieurs
jours durant.»

--Ah! maître Simon! murmura la dame de Curson, avec un accent
lamentable: mon fils est mort et aussi ma bien-aimée fille Anne!--D'où
vous vient cette mauvaise pensée, madame? répondit le ministre, d'un
ton de réprimande: le Dieu d'Israël n'est-il pas toujours là pour
protéger les siens?--Il fera tantôt jour, et Anne n'est point revenue!
Voilà quatre heures et plus qu'elle partit à cheval, accompagnée de
notre vieux Daniel!--La faute en est à vous, qui l'avez laissée
partir. Est-il sage et convenable qu'une damoiselle noble, de son âge
et de sa beauté, s'en aille chevaucher par les rues de la ville en
pleine nuit? Vous avez péché par imprudence, madame, et maintenant
vous portez la peine du péché, qui est l'angoisse.--Eh! maître Simon,
je n'étais pas moins inquiète qu'elle-même à l'endroit de mon fils: il
est trop enclin aux passions et voluptés de ce monde...--Je m'en suis
maintesfois affligé avec vous; messire Yves ne sait se défendre des
attraits diaboliques de la sensualité; il se livre volontiers au
libertinage, à la débauche, au jeu, comme ferait un catholique. Je
l'ai prêché et admonesté là-dessus, sans qu'il fasse état de
s'amender. Hier encore, je lui conseillais de fuir la compagnie des
papistes qui ne peuvent que l'induire à mal; ainsi, hante-t-il un
certain capitaine de Losse, qui l'excite à boire et à jouer...--Dieu
me le rende, ce pauvre et cher enfant! murmura la dame de Curson, en
joignant les mains et en les élevant au ciel.--Dieu vous le rende pur
et immaculé, car autant vaut perdre la vie, que la souiller au
bourbier du vice. C'est affaire aux papistes que de se libérer
du remords et de la pénitence par une absolution. Le péché ne
s'efface que par la réparation; après le scandale, il faut le bon
exemple...--Où croyez-vous qu'elle puisse être? demanda la dame de
Curson, qui suivait son idée à travers les pieuses réflexions du
ministre.--Nous devons remercier la divine Providence qui se déclare
pour ceux de la religion, continua le ministre; mais c'est de
l'aveuglement et de l'ingratitude que d'imaginer que la paix nous est
donnée pour banqueter, jouer aux dés et aux cartes, tenir propos
dissolus et vivre en papisterie. Le bienfait de la paix mérite
d'être mieux employé: il importe de faire l'aumône, de pratiquer
les bonnes oeuvres, de méditer la sainte Écriture, d'assister aux
prêches...--Oyez, oyez! s'écria la dame de Curson.

Elle étendait le bras dans la direction du Louvre, qu'on distinguait
dans le lointain, comme une masse noire dominant les toits des
maisons.

--Quel est ce son de cloche? ce n'est pas la cloche des matines, ni
celle de l'angelus: c'est le tocsin!--Le tocsin? reprit le ministre
sans s'émouvoir et sans quitter sa place. Il y a tant de cloches en
cette ville, qu'on ne peut comprendre ce qu'elles disent. Les papistes
ne se contentent de sonner leurs messes: ils sonnent vêpres, complies,
matines; ils sonnent les mariages, les baptêmes, les morts...--Les
morts! c'est le jour des Morts! répéta la dame de Curson, dominée par
ses pressentiments: oyez ces cris, ces arquebusades, et par-dessus
tout le tocsin!--La volonté de Dieu soit faite en tout temps et en
tous lieux! répliqua tranquillement le ministre. Ne vous plaît-il pas,
madame, d'achever notre lecture?--Mon fils! ma fille! criait avec
désespoir la pauvre mère.

Elle s'était élancée vers la fenêtre ouverte et fixait à l'horizon ses
regards obscurcis de larmes.

--Où sont-ils, où sont-ils, grand Dieu! Le tocsin, toujours le
tocsin!... On se bat, on tue, on meurt!... Absents l'un et l'autre!...
Si je savais du moins les revoir!--C'est Dieu qui le sait, madame, et
je vous invite à l'intercéder dans vos prières, pour qu'il vous ramène
sains et saufs ceux que vous pleurez!

La dame de Curson, accablée de douleur, obéit à ce conseil qui lui
permettait de se concentrer dans la pensée de ses enfants.

Ses genoux fléchirent d'eux-mêmes et elle tomba prosternée, les yeux
fixés vers le point éloigné d'où s'élevait le tumulte qui paraissait
grandir et s'étendre à chaque instant; ses mains étaient crispées
l'une dans l'autre, plutôt que jointes pour prier; elle ne priait
pas, elle n'entendait pas seulement maître Simon priant à haute voix
auprès d'elle; mais elle offrait à Dieu sa propre vie en échange de
celles d'un fils et d'une fille que son imagination maternelle lui
représentait exposés aux plus grands périls.

Elle resta écrasée sous le poids de l'anxiété qui la dévorait,
écoutant, regardant, attendant toujours.

C'était un touchant spectacle que cette vieille dame agenouillée, ou
plutôt affaissée sur elle-même, semblable à une condamnée devant le
billot, tandis qu'à ses côtés, le ministre protestant, vieillard
chétif, au visage maigre et pâle, aux yeux vifs et ardents, au crâne
chauve et blanc, aux mains sèches et jaunes, se fortifiait par la
prière et s'animait au martyre.

La dame de Curson avait arraché sa toque de velours noir pour mieux
prêter l'oreille à tous les bruits, et ses cheveux blancs, réunis
d'ordinaire en grosses touffes bouclées sur les tempes, s'étaient
déroulés et battaient ses joues inondées de larmes.

L'aspect de son désespoir était encore plus saisissant, à cause de son
costume de laine noire, analogue à celui d'une religieuse, costume que
la reine Catherine de Médicis avait imposé aux veuves depuis la mort
de Henri II.

Mais ce corsage plat terminé en pointe, cette robe longue à larges
plis, ce manteau traînant jusqu'à terre avec un collet relevé en
éventail à partir des épaules, ce n'étaient pas ces formes et cette
couleur sévère de vêtements qui pouvaient changer l'expression de
douceur et de bonté empreinte sur sa noble physionomie.

Pour être veuve, elle n'en était que plus mère.

Tout à coup elle se lève.

Elle s'élance au balcon, elle se penche en avant pour distinguer dans
l'ombre des rues un objet qu'elle a pressenti: ses prunelles
rayonnent, sa bouche s'agite entr'ouverte, sa respiration est
suspendue, son coeur bat avec violence!

Elle a reconnu le trot d'un cheval sur le pavé.

Ce trot s'accélère en approchant de la porte de Bussy.




XI


Cependant une inexprimable confusion s'est répandue dans la ville
entière.

Les cloches sont en branle dans tous les clochers et accompagnent à la
fois le tocsin de Saint-Germain-l'Auxerrois et le carillon de
l'horloge du palais.

Les coups de feu éclatent dans chaque rue et dans chaque maison; des
cris de grâce se mêlent aux cris de mort.

La lugubre clarté des torches se promène çà et là, comme si l'incendie
allait succéder au massacre. Déjà le jour commence à poindre et le
ciel se colore à l'orient.

Mais la dame de Curson n'entendait qu'un trot de cheval, qu'elle a pu
suivre entre tous les bruits.

Bientôt elle croit voir, elle voit ce cheval dans la rue
Saint-André-des-Arcs; elle appelle Yves, elle appelle Anne!

Deux voix ont répondu à chacun de ces deux appels, qu'elle réitère
avec moins de force et plus d'émotion pour s'assurer qu'elle n'est
point abusée par une illusion de son coeur.

--C'est lui! c'est elle! ce sont eux! s'écrie-t-elle dans une joie
indicible: ô mon Dieu, mon Dieu! que béni soit son saint nom!

Elle se précipite, elle franchit l'escalier, elle arrive à la porte de
la rue, elle en pousse les lourds verrous, elle tourne l'énorme clé
dans la serrure avec autant de facilité qu'une main vigoureuse aurait
su le faire: l'amour maternel a doublé ses forces.

Mais, une fois dans la rue, elle est encore séparée de ses enfants par
un obstacle imprévu contre lequel ses efforts ne peuvent rien.

La porte de Bussy, qui se ferme au couvre-feu, ne se rouvre qu'à cinq
heures du matin; les clés des serrures du côté de la ville sont en
dépôt chez le quartenier; les clés des serrures du côté du faubourg,
chez le prévôt de l'Abbaye de Saint-Germain-des-Prés.

Ces serrures ont été disposées de manière à empêcher un nouveau
Périnet-Leclerc de livrer l'entrée de la ville à l'ennemi, et les
portes, rétablies par François Ier, sont assez épaisses et assez
bardées de fer pour ne céder qu'à l'artillerie.

Comment madame de Curson rejoindra-t-elle ses enfants? comment ceux-ci
rentreront-ils dans l'hôtel de Genouillac, qui les mettrait du moins
en sûreté?

La dame de Curson frappe de ses deux poings contre la porte massive;
elle crie, elle intercède, elle demande qu'on ouvre cette porte, elle
promet une forte récompense à qui lui viendra en aide.

Mais le veilleur s'est enfui au bruit du tocsin et des arquebusades;
les habitants du voisinage se tiennent renfermés chez eux, inquiets et
tremblants: le faubourg et les quartiers contigus sont encore
tranquilles et comme étrangers à ce qui se passe dans Paris.

C'est alors que Yves de Curson et sa soeur se présentent devant la
porte de Bussy, et, sans descendre de la monture qui les amène tous
deux, annoncent leur arrivée par un cri de joie.

--C'est vous, Anne, Yves? c'est vous, mes très-chers enfants! criait
la dame de Curson, qui essayait toujours avec ses faibles mains
d'ébranler cette porte que sa voix traversait à peine. Ne vous est-il
rien arrivé? êtes-vous tous les deux sains et saufs?--Pas de cri, pas
de bruit, madame ma mère! répondit Yves de Curson. Avisez seulement à
ce qu'on ouvre cette porte!--Les clés sont, d'une part, chez le prévôt
de l'Abbaye, et, d'autre part, chez le quartenier du quartier
Saint-André-des-Arcs, objecta tristement le vieux Daniel. Il eût
fallu, comme je le voulais, sortir de la ville par la porte
Saint-Michel, qui est ouverte la nuit comme le jour, et rentrer au
faubourg par la porte Abbatiale.--Oui, bien, si la rue de la Harpe
n'était pas déjà en émotion! reprit le jeune homme, qui se consultait
dans son for intérieur pour prendre un parti.--Qu'est-ce qui se passe?
demanda la dame de Curson. La ville est-elle au pillage? Qui sont les
ennemis? Pourquoi ce grand tumulte?--Ne voyez-vous pas quelque
expédient pour ouvrir cette porte? interrompit Yves de Curson; si la
chose est possible, ne tardez guère; sinon, retournez en votre logis,
éveillez vos gens, barricadez portes et fenêtres, tenez-vous en
défense, jusqu'à ce que je revienne par un autre chemin.--Madame ma
mère, dit Anne d'une voix tremblante, M. de Pardaillan n'est-il point
auprès de vous pour vous défendre?--M. de Pardaillan? répondit la dame
de Curson; je ne l'ai point vu et ne l'attends pas avant l'heure fixée
pour vos épousailles.--Ah! vous m'avez trompée, Yves, en m'assurant
que je trouverais ici M. de Pardaillan! s'écria la damoiselle de
Curson avec amertume; j'aurais mieux fait de suivre ma visée et
d'aller où mon coeur me menait, quand je vous ai rencontré devers la
Bastille.--Oui-da, ma mie, où seriez-vous allée, s'il vous plaît?
répliqua Yves: vous ne pouviez passer les ponts qui étaient gardés,
vous ne pouviez vous engager dans les rues de la ville, sous peine
d'être mise à mal. N'est-ce pas moi, méchante, qui vous ai conduite
jusqu'ici, malgré bien des périls?--Je vous remercierais, Yves, pour
ce bon secours, si M. de Pardaillan était céans, si je le savais, à
cette heure, en sûreté!--Il est plutôt en sûreté que vous-même, Anne,
puisqu'il loge au Louvre, dans la propre chambre du roi de
Navarre!--Le seigneur Dieu nous aide! s'écria le valet: voici des
cavaliers qui débouchent par la rue Saint-André-des-Arcs!--Merci de
nous! s'écria madame de Curson: voici une grosse bande de gens qui
sortent de l'Abbaye avec des torches!--Madame ma mère, rentrez chez
vous! dit le jeune homme d'un ton d'autorité que motivait la
circonstance. Je vous promets de n'être pas longtemps à vous
rejoindre, avec la grâce de Dieu. Et vous, ma soeur, sur votre vie,
ne prononcez pas une parole et me laissez faire ce qui conviendra pour
notre salut!--Oh! mon fils! ils viennent! ma pauvre fille! murmurait
la dame de Curson.

Elle se cramponnait des deux mains à la porte qu'elle s'imaginait
faire mouvoir.

--Par votre âme! madame ma mère, si vous ne rentrez promptement, vous
nous perdez tous! disait à demi-voix Yves de Curson. Çà, ma soeur,
ne vous lamentez pas ainsi, pour Dieu!

Le sire de Curson attendit l'approche des cavaliers, sans descendre de
cheval.

Il avait tiré son épée et il couvrait de son corps sa soeur, assise
en croupe derrière lui; le vieux Daniel se tenait prêt aussi à faire
usage de ses armes.

Mais il ne fallait pas songer à une folle résistance.

C'était la cavalerie que le duc de Guise envoyait, sous la conduite de
Maugiron, pour agir contre les huguenots logés au faubourg
Saint-Germain-des-Prés, et la garde abbatiale venait se joindre à ces
gens d'armes, afin de les seconder dans l'exécution du massacre.
Ceux-ci amenaient avec eux le quartenier qui devait leur ouvrir la
porte, ceux-là accompagnaient le prévôt de l'Abbaye.

--Qui vive! cria-t-on, en apercevant un homme à cheval qui paraissait
garder la porte de Bussy: huguenot ou catholique?--Catholique!
répondit Yves de Curson.

Le sire de Maugiron s'était porté le premier en avant pour voir à qui
l'on avait affaire.

--Vous avez, de fait, la croix blanche au chapeau et le mouchoir au
bras droit? dit Maugiron, reconnaissant le jeune huguenot avec lequel
il avait soupé et joué la nuit même chez le capitaine de Losse. M'est
avis que vous vous êtes fait catholique depuis peu de temps?--Depuis
que je vous vis au jeu, répliqua le jeune homme avec une heureuse
présence d'esprit; depuis que je perdis contre vous vingt-cinq mille
écus d'or, que je vous dois encore...--Vingt-cinq mille écus d'or?
répéta le sire de Maugiron.

Il comprit qu'on les lui offrait comme rançon, et il n'eut garde de
les refuser.

--Vraiment! je me souviens de votre dette et vous sais bon gré de ne
l'avoir pas oubliée. Toutefois, je pensais que c'était cinquante mille
écus?--Vous avez sans doute meilleure mémoire que moi, messire, et je
m'en rapporte à votre opinion; ce sera donc cinquante mille écus
d'or.--Par la messe! vous êtes un beau joueur! Mais, je vous prie,
quand avisez-vous à me payer cette somme?--Je vous la payerai, sur ma
foi, aussitôt que vous prendrez congé de nous, si je puis retourner en
Bretagne avec ma mère, ma soeur et mes domestiques.--Où logez-vous?
dit à voix basse M. de Maugiron qui s'approcha d'Yves de Curson et lui
tendit la main. Je vais vous faire escorte jusqu'à votre logis;
j'ordonnerai qu'on en garde la porte: vous y serez renfermé avec vos
gens, et j'irai terminer notre marché, dès que je pourrai moi-même
vous conduire hors de Paris.

Maugiron retourna vers sa cavalerie qui avait fait halte pendant qu'il
allait seul à la rencontre d'Yves de Curson; il annonça tout haut que
ce cavalier venait de lui transmettre des ordres de la part du roi.

Le quartenier, escorté de soldats du guet, ouvrit la porte de Bussy,
que le prévôt de l'Abbaye ouvrait aussi de son côté.

Les gens d'armes défilèrent, l'épée nue et le pistolet au poing,
devant le sire de Curson, sa soeur et leur valet, non sans les
regarder avec défiance et menace.

Maugiron, après avoir distribué les postes et les instructions à sa
troupe, dont il remit le commandement à son lieutenant, se rapprocha
du jeune huguenot qu'il n'avait pas un instant perdu de vue.

Des cris de mort retentirent dans les rues du faubourg où se
répandaient en tumulte les cavaliers de Maugiron et les archers de la
garde abbatiale.

Yves de Curson crut qu'il n'avait plus qu'à vendre chèrement sa vie,
et il faillit ne pas attendre une attaque pour faire usage de ses
armes.

--Je vous ai demandé où vous logiez, dit Maugiron qui n'avait aucune
intention hostile à l'égard de ceux qu'il s'apprêtait à rançonner.--La
rançon que je vous ai promise, reprit Yves de Curson, comprend toutes
les personnes de ma famille et de ma maison, sans exception?--Et, en
outre, M. de Pardaillan, qui sera mon mari, ajouta Anne troublée d'un
triste pressentiment qui fit trembler sa voix.--Ah! Pardaillan? répéta
Maugiron avec un signe de tête de mauvais augure: je souhaiterais pour
lui qu'il fût avec vous, mais il est au Louvre chez le roi de
Navarre.--Je n'entends parler que des personnes qui demeurent à
l'hôtel de Genouillac, répliqua Yves; vous vous engagez à les mener
sûrement hors de Paris?...--Oui, et tout à l'heure, avant que le
massacre soit plus échauffé. Faites monter tout votre monde à cheval
ou en litière, et je vous conduirai moi-même, sans qu'on vous ôte un
cheveu de la tête.--Si j'étais seul de ma personne, je ne consentirais
jamais à racheter ma vie à prix d'or et je mourrais plutôt avec mes
frères qu'on égorge traîtreusement!--Çà, mon maître, repartit vivement
Maugiron, avez-vous regret des cinquante mille écus qui sont,
disiez-vous, une dette de jeu?--Voici l'hôtel où loge madame ma mère,
répondit le jeune homme avec noblesse: je vous invite à y entrer pour
que je m'acquitte envers vous.--Eh! monsieur de Curson? est-ce pas
vous? cria Jacques de Savereux qui parut sur le balcon du premier
étage: montez vite, car on a grandement besoin de vous céans!--Je vous
attendrai ici, dit Maugiron à Yves de Curson; ne tardez guère, je vous
prie, si vous voulez que j'aie encore le pouvoir de tenir ma promesse
et de vous sauver tous!




XII


Anne de Curson avait seule entendu une voix mourante qui l'appelait
par son nom; elle ne put méconnaître cette voix, et elle s'était
élancée à terre, avant que son frère songeât à la retenir.

Il la suivit dans l'hôtel dont la porte était restée entr'ouverte, et
ne la rejoignit qu'au moment où elle se précipitait, tout en larmes,
sur le corps de son fiancé.

Pardaillan, près de rendre le dernier soupir, retrouva, en la voyant,
assez de force pour la presser dans ses bras et pour lui adresser un
adieu suprême.

--Anne, chère Anne, lui dit-il à travers le râle de l'agonie, je ne
veux pas mourir sans vous avoir épousée, et j'entends que vous portiez
mon deuil par souvenir de moi.--Pensez que vous ne mourrez pas, je
vous conjure, reprit-elle en sanglotant; je vous soignerai, je vous
guérirai! fussiez-vous mort, je vous ressusciterai!--Non, ma
bien-aimée Anne, il n'y a pas de miracle de l'art qui fasse que je
survive à mes blessures, même qui me donne une heure d'existence; mais
le temps qui me reste suffit à nos épousailles, et j'ai prié maître
Labarche de nous marier chrétiennement, comme si nous devions être
conjoints pour bien vivre ensemble.--Je ne m'y oppose pas, si tel est
votre désir; mais je demande d'abord qu'un médecin soit mandé, qu'on
vous couche en un lit, qu'on bande vos plaies...--Oh! que de délais,
chère damoiselle! Vous ai-je pas déclaré que je meurs, que je suis
quasi mort? Ne mettez donc plus de retardement à la consolation que je
vous demande? Voici l'écharpe que j'ai gardée comme gage de votre
coeur, voilà l'anneau que je tenais comme gage de votre main!--Qu'il
soit fait selon votre volonté, mon cher seigneur; et j'ai confiance
que Dieu, qui va consacrer notre union, ne voudra pas qu'elle soit
sitôt rompue par la mort!--Monsieur de Curson, cria d'en bas le sire
Maugiron, quand aurez-vous fini vos préparatifs de départ? Hâtez-vous,
si vous n'aimez mieux ne partir jamais!

Aucun des assistants ne prit garde à l'appel pressant de Maugiron,
aucun n'entendait les cris effrayants qui sortaient des maisons
voisines où l'on commençait à massacrer les huguenots et à les jeter
par les fenêtres.

Le ministre protestant s'était mis en devoir de consacrer le mariage
du baron de Pardaillan et d'Anne de Curson, avec autant de calme et de
solennité que si la cérémonie avait eu lieu dans un temple sous la
garantie des édits de pacification.

La dame de Curson et son fils s'étaient agenouillés auprès du
moribond, dont le visage ensanglanté se refusait à exprimer la joie
triste et douce qu'il sentait en lui-même pendant la célébration de
cet hymen funèbre.

Jacques de Savereux, debout dans un coin de la salle, s'associait de
pensée aux prières du ministre et s'attachait de plus en plus à la
destinée de cette famille, au milieu de laquelle le hasard l'avait
introduit.

Il ne se lassait pas de contempler la belle tête d'Anne, qui, le front
appuyé sur une de ses mains, tandis que de l'autre elle comptait les
battements du coeur de son époux, avait concentré toute son âme dans
un regard fixe et désespéré.

--Sire de Gondrin, baron de Pardaillan, dit le ministre d'un ton ferme
et imposant, jurez-vous d'accorder loyale et honorable protection à la
damoiselle Anne de Curson, que vous prenez devant Dieu comme bonne
femme et légitime épouse?--Je le jure devant Dieu! répondit
Pardaillan, qui retrouva sa voix naturelle pour prononcer ce
serment.--Et vous, damoiselle Anne de Curson, jurez-vous d'aimer, de
servir et de contenter en toute chose messire de Gondrin, baron de
Pardaillan, que vous tiendrez devant Dieu pour votre bon et fidèle
mari?--Devant Dieu, je le jure, répondit la mariée en poussant de
nouveaux sanglots.--Par la messe! cria Maugiron avec impatience, en
aurez-vous bientôt fini? Descendez vitement ou sinon je vous envoie à
tous les diables!--C'est toi, Maugiron? dit Savereux qui se montra sur
le balcon, en reconnaissant la voix de son compagnon de table et de
jeu. Qu'attends-tu là-bas?--C'est toi, Savereux? reprit Maugiron,
étonné de cette rencontre qui lui donna tout d'abord à penser qu'on
s'était moqué de lui: que fais-tu là-haut?--Moi! je règle mes comptes
avec mon ami de Curson; après quoi, nous irons vous joindre au
Pré-aux-Clercs, en compagnie de dix ou douze bonnes épées huguenotes,
pour vider notre querelle du souper.--Songes-tu, ou bien es-tu en
démence? J'imagine que tu as dormi jusqu'à présent, pour ne savoir pas
qu'on fait la chasse aux huguenots et qu'il n'y en aura plus un à
Paris, le jour levé. Conseille donc à ton ami de Curson de venir
régler aussi ses comptes avec moi?

Jacques de Savereux rentra dans la salle où son nom avait été
prononcé.

Il vit le baron de Pardaillan, qui s'était soulevé sur un coude, et
qui prêtait l'oreille aux rumeurs du dehors, pendant que sa femme et
son beau-frère s'efforçaient de le retenir sur le tapis où il était
étendu.

Pardaillan s'agitait convulsivement: il se frappait le front dans ses
mains, il s'arrachait les cheveux, comme s'il eût repris son énergie
pour comprendre le péril imminent qui menaçait les objets de son
affection.

Il sembla se calmer en apercevant Savereux, et il retomba épuisé,
haletant, sans voix et presque sans regard; puis lui faisant signe
d'approcher:

--Monsieur de Savereux, lui dit-il avec effort, vous vous êtes conduit
de telle sorte à mon égard, en vous dévouant pour me sauver, que je
suis assuré de votre dévouement envers une personne que j'aime plus
que moi-même: lorsque je serai mort, je vous confie ma veuve à
défendre et à garder, en mon lieu et place, comme si elle fût votre
propre femme et que vous fussiez mon frère d'alliance.--Monsieur de
Savereux, vous étiez déjà mon frère d'armes, reprit Yves de Curson,
soyez encore mon frère d'alliance!--Frère d'alliance, frère d'armes,
frère en Jésus-Christ! s'écria Jacques de Savereux, avec
exaltation.--Madame ma mère, la dot que vous devez octroyer à ma
soeur Anne n'est-elle que de soixante mille écus d'or?--Qui sont
renfermés en soixante sacs dans ce coffre? dit la dame de Curson: ils
sont à vous, monsieur de Pardaillan.--Je les donne et lègue à ma chère
veuve, reprit Pardaillan, pour en faire tel usage qu'il lui
conviendra...--J'en ai besoin ce jourd'hui, ma soeur, interrompit
Yves de Curson: je les emprunte et les rendrai sur mon patrimoine; car
il importe que je paye une dette de jeu, à savoir soixante-dix
mille écus que j'ai perdus cette nuit contre M. de Savereux
ci-présent...--Par la mordieu! que voulez-vous que j'en fasse?
s'écria Savereux, repoussant la cassette que le jeune homme lui
présentait.--Vous me les prêterez à votre tour, mon frère d'armes,
afin que je paye la rançon de ma mère, de ma soeur et la nôtre à
tous, moyennant la somme de cinquante mille écus d'or, que Maugiron
attend à la porte de l'hôtel.--Monsieur de Curson, cria encore
Maugiron, si vous tardez à venir, je ne réponds plus de rien et retire
ma promesse de sauf-conduit!

Anne sanglotait, penchée sur son époux expirant qui ne la voyait plus,
mais qui lui parlait encore pour l'encourager.

Elle était devenue insensible à tout le reste; elle n'avait aucune
conscience, ni aucun souci du péril imminent qui l'environnait: les
clameurs de la populace et de la soldatesque en délire n'arrivaient
pas à ses oreilles; elle se sentait comme seule au monde, avec l'être
chéri qu'elle croyait disputer à la mort.

Pardaillan, quoique agonisant, avait saisi et compris quelques uns
des bruits lugubres qui remplissaient le faubourg: il se rendait
compte de la nécessité de fuir, faute de pouvoir se défendre; il était
impatient de mourir, pour n'être plus un obstacle à cette fuite.

--Anne, je vous ordonne de suivre celui que je vous ai choisi pour
gardien, tuteur et défenseur! dit-il, d'un accent d'autorité.
Savereux, tenez, en souvenir de vos généreux services, mon écharpe et
cet anneau, que ma veuve, je l'espère, ne vous ôtera pas?--Venez,
madame, dit à sa mère le sire de Curson, qui était allé faire préparer
une litière et des chevaux; venez, ma soeur, il n'y a pas une minute
de répit! M. de Maugiron veut bien nous escorter en personne, jusqu'à
ce que vous soyez en lieu d'asile et de sûreté.--Adieu, vous dis-je,
madame de Pardaillan! s'écria le mourant: adieu, mon frère d'alliance!
adieu, Yves! adieu, vous tous que je fie à la garde de Dieu!

En achevant ces mots, il arracha violemment les linges qui fermaient
ses blessures et provoqua ainsi une hémorragie qui l'étouffa aussitôt.

Anne s'était évanouie parmi des flots de sang.

Jacques de Savereux l'emporta, sans mouvement, dans la litière où Yves
de Curson avait déjà entraîné sa mère.

Le cortége se mit en marche sous les auspices du sire de Maugiron, qui
eut beaucoup de peine à le faire passer sans accident à travers le
faubourg.

Yves de Curson avait pourtant fait prendre à ses gens, et au ministre
protestant lui-même, le signe de ralliement des catholiques, la
cocarde blanche au chapeau et le mouchoir noué au bras gauche; mais
les meurtriers étaient si avides de carnage, qu'ils cherchaient
partout des victimes, et voyaient des huguenots dans ceux qui ne se
montraient pas teints de sang.

Savereux, par bonheur, offrait à cet égard autant de garanties que ces
bourreaux pouvaient en désirer.

--Celui-là, disait-on en le voyant, a gaillardement travaillé! Que je
devienne huguenot, s'il n'a pas gagné des pardons pour six vingts ans!

Lorsque la litière fut sur la route de Saint-Cloud, à l'abri des
attaques et des poursuites du parti catholique, cette route étant
semée de fuyards échappés au massacre, Yves de Curson invita ses gens
à ôter les cocardes et les mouchoirs qui les avaient protégés
jusque-là et qui pouvaient plus loin leur être funestes.

Il alla ensuite à M. de Maugiron, le remercia de sa protection, et lui
offrit la cassette qui contenait plus que la somme convenue entre eux
à titre de rançon.

--La somme est entière et au delà, lui dit-il: vous n'avez que faire
de la compter. Nous ne sommes pas quittes toutefois, monsieur, et vous
me devez, ainsi que vos amis, une belle expertise d'armes qui ne se
fera pas au Pré-aux-Clercs, mais, Dieu aidant, sur quelque champ de
bataille où les huguenots prendront leur revanche de la perfidie des
catholiques.

Maugiron reçut la cassette, l'ouvrit pour en voir le contenu, et la
plaça en selle devant lui; puis il partit au galop pour retourner à
Paris.

Jacques de Savereux lui cria d'arrêter, le rejoignit à cinquante pas
du cortége, et se jetant à la bride de son cheval, l'épée au poing:

--Tu es mon prisonnier, Maugiron, cria-t-il, et je t'impose à
quatre-vingt mille écus d'or de rançon!

En même temps il portait la pointe de son épée sous la gorge du
prisonnier.

--La gausserie est plaisante, Savereux! reprit Maugiron en riant. Mais
je n'ai pas le loisir de jouer à ce jeu-là: la besogne n'est pas faite
encore au faubourg Saint-Germain. Viens-tu pas y gagner le paradis
avec moi?--Je ne gausse pas, Maugiron, et je te prie de me bailler le
coffre où sont soixante mille écus d'or: tu m'en devras vingt mille du
demeurant, et je te laisse aller sur parole, à moins que tu ne
préfères m'accompagner à La Rochelle, les mains liées.--Savereux,
c'est un jeu, sans doute?--Est-ce donc aussi par jeu que tu emportes
la dot de la pauvre damoiselle de Curson? Çà, dépêche de la
rendre...--Quoi! méchant traître, tu prétends me dépouiller de mon
bien?...--Toi qui rançonnes les gens, il convient que tu sois
pareillement rançonné. Ne m'accuse pas de trahison, puisque je suis
maintenant huguenot...--Huguenot?--Oui, huguenot; et j'ai dès lors à
venger sur les catholiques le sang de mon frère d'alliance, le baron
de Pardaillan.

Jacques de Savereux, en effet, abjura le catholicisme, épousa la veuve
de Pardaillan, et fut un des plus braves capitaines de l'armée
calviniste. Il garda toutefois au fond du coeur une espèce de
reconnaissance pour la Saint-Barthélemy, à laquelle il devait sa
fortune, sa femme et son bonheur. Depuis lors, il ne toucha jamais aux
dés ni aux cartes.


FIN.




La plus belle lettre.


Charles d'Orléans, fils aîné de Louis, duc d'Orléans, qui fut
assassiné par le duc de Bourgogne, Jean-sans-Peur, dans la rue
Barbette à Paris, le 25 novembre 1407, avait enfin sacrifié son juste
ressentiment à l'intérêt de la France et du roi.

Il s'était réconcilié avec l'assassin de son père, après sept années
de discordes civiles, pendant lesquelles deux factions acharnées l'une
contre l'autre, les _Armagnacs_ ou _Orléanais_ et les _Bourguignons_,
avaient eu tour à tour entre leurs mains le pouvoir souverain et la
personne du malheureux Charles VI en démence.

Le meurtre du duc d'Orléans n'était que le prétexte de cette lutte
furieuse des partis et des ambitions.

Les princes et les grands sympathisaient sans doute avec le jeune duc
d'Orléans, qui représentait en quelque sorte la noblesse et la cour,
en tenant tête au duc de Bourgogne, lequel s'appuyait sur le bas
peuple et n'avait pas rougi de pactiser avec le boucher Caboche et le
bourreau Capeluche; mais les princes et les grands s'étaient vus
forcés à plusieurs reprises d'accepter la domination du terrible duc
de Bourgogne, qui avait à sa merci le roi lui-même et qui était
vraiment maître de Paris.

Ce fut donc une déplorable suite de séditions, de massacres, de
perfidies, de traités et de guerres, jusqu'à ce que Jean-sans-Peur
eût reconnu qu'il n'était point assez fort pour résister à tous les
princes coalisés contre lui.

La paix signée à Arras au mois de février 1415, on put croire que le
royaume allait se remettre de tant de secousses et jouir de quelques
années de repos: le Bourguignon promit de rester dans ses États, et
Charles VI rentra dans sa bonne ville de Paris, afin d'y recevoir avec
magnificence les ambassadeurs du roi d'Angleterre.

Henri V avait jugé le moment opportun pour attaquer la France épuisée
et déchirée par tant de divisions intestines.

Il régnait depuis deux ans à peine, et il nourrissait l'espérance de
réunir les couronnes de France et d'Angleterre sur sa tête, en
accomplissant les plans de conquête d'Édouard III...

Il envoya pourtant à Charles VI une ambassade qui eut l'air de
proposer une trêve de cinquante ans avec des conditions honteuses et
intolérables, pendant qu'il achevait les préparatifs de l'expédition
projetée dès son avénement au trône.

A son ambassade, Charles VI répondit par une ambassade qui n'eut pas
plus de succès, mais qui apprit au roi de France que son cousin
d'Angleterre était prêt à lui déclarer la guerre.

En effet, Henri V lui écrivit, avant de s'embarquer, qu'il voulait
_combattre jusqu'à la mort pour justice_, et qu'il réclamait son
_héritage_, ainsi que la restitution de ses droits.

En conséquence, il partit avec seize cents vaisseaux chargés de
troupes et d'approvisionnements, et vint mettre le siége devant
Harfleur, où s'était enfermée l'élite des chevaliers de la Normandie
pour défendre cette place forte qu'on regardait alors comme la clé du
pays.

Pendant l'automne de cette même année 1415, Charles, duc d'Orléans,
habitait son château de Coucy, près de Laon.

Il avait quitté la cour de Charles VI depuis plusieurs mois, et il
s'était éloigné des affaires politiques, qui ne lui avaient jamais
causé que de l'ennui et du dégoût.

Son caractère, honnête et loyal, bon et généreux, se refusait aux
intrigues et aux mensonges dont cette cour était le foyer perpétuel;
il se trouvait assez riche de ses revenus et assez puissant dans ses
terres pour n'avoir pas besoin de se mêler du gouvernement de l'État,
ni de puiser dans les coffres du roi.

Il aimait les armes, parce qu'il était brave, ainsi que tous les
princes et tous les nobles de cette époque, qui apprenaient dès
l'enfance à manier la lance et l'épée, mais il avait horreur de ces
sanglantes collisions entre concitoyens, entre parents, au milieu
desquelles sa jeunesse s'était si tristement écoulée.

Ce fut là l'origine de la mélancolie qui restait toujours empreinte
sur son visage et qui planait souvent comme un nuage dans son esprit.

Charles d'Orléans n'avait alors que vingt-quatre ans; mais le malheur
et l'étude lui avaient donné les qualités graves et solides d'un âge
plus mûr: souffrir et méditer, c'est vivre doublement, c'est se faire
une expérience précoce.

Ce prince avait vu son père tomber assassiné par Jean-sans-Peur, duc
de Bourgogne; sa mère, la noble Valentine de Milan, se dessécher et
mourir de douleur; sa femme, Isabelle de France, expirer en donnant
le jour à son premier enfant: il ne s'était pas consolé de ces pertes
successives, quoiqu'il eût épousé en secondes noces une fille du comte
d'Armagnac et que cette union fût aussi heureuse qu'il pouvait le
désirer.

Le duc d'Orléans aimait donc la retraite et les plaisirs calmes qu'on
y trouve dans le commerce intime des arts et des lettres: il
s'occupait surtout de poésie, et il composait des ballades et des
_rondels_ que les poëtes les plus renommés de son temps eussent été
fiers de s'attribuer.

L'exemple est tout-puissant autour des grands; aussi, la poésie
faisait-elle les délices de la petite cour de cet aimable prince: sa
femme, ses officiers et ses domestiques participaient à ses goûts
artistiques et littéraires; on ne rêvait que peinture, musique, vers
et _gai-savoir_ au château de Coucy.




II


Ce jour-là, au commencement d'octobre 1415, Bonne d'Armagnac, duchesse
d'Orléans, était montée, de grand matin, sur la plate-forme de la
grosse tour ou donjon, qui dominait toutes les tourelles du château,
et qui, bien que démantelé et ruiné aujourd'hui, s'élève encore à une
hauteur considérable au-dessus de la ville de Coucy.

La princesse, appuyée contre la muraille du parapet, regardait en
silence, par l'ouverture d'un créneau, des bandes de piétons et de
cavaliers armés, qui passaient de moment en moment, en se dirigeant
vers Compiègne, au son de la trompette.

A ses côtés, se tenait debout, soucieuse et pensive, sa compagne
favorite, damoiselle Isabeau de Grailly, fiancée à Philippe de
Boulainvilliers, gentilhomme favori du duc d'Orléans.

--Hélas! dit tristement la duchesse, ce bruit de trompettes viendra
enfin aux oreilles de monseigneur et lui apprendra ce que je veux lui
cacher!--Tant que monseigneur sera retiré dans son cabinet d'étude,
reprit Isabeau, il n'entendra rien, sinon les trompettes du jugement
dernier.--Oui-da, ma mie, mais j'appréhende qu'il n'étudie pas ainsi
tout le jour, et dès qu'il sera hors de son cabinet, il s'enquerra de
ces trompettes qui sonnent à me déchirer le coeur; ou plutôt il
devinera sur l'heure que le roi a mandé ses gens d'armes...--Nenni,
madame: on lui dira qu'il y a grande chasse dans la forêt de
Compiègne.--Vraiment! le roi et les princes ont seuls le droit de
chasser dans cette forêt du domaine du roi: or, monseigneur, s'il
croit ce que nous lui dirons de ces maudites trompettes, voudra s'en
aller à la chasse du roi notre sire.--N'est-il que ce prétexte! Nous
croira-t-on mieux, si nous prétendons que des jongleurs et des
baladins courent le pays, avec cette triomphante musique?--Certes, il
ordonnera qu'on lui amène baladins et jongleurs pour notre
divertissement.--Me donnez-vous permission, madame, reprit Isabeau,
d'inventer quelque bel expédient pour faire que ces gens de guerre se
taisent en passant près d'ici?--Je t'avouerai, ma fille, en tout ce
que tu feras à l'effet d'empêcher monseigneur de partir pour la
guerre.--A Dieu plaise, ma chère dame, que mon intention vienne à
bien pour vous complaire! mais qui me gardera de la colère de
monseigneur?--Moi, je t'assure; d'autant plus que sa colère ne saurait
durer, quand je lui dirai tendrement: «Monseigneur, toute femme qui
honore et chérit son époux doit haïr et détester les batailles; je
préfère donc vous conserver, indigné et rancuneux contre moi, que de
vous perdre, dévoué et bien aimant; voilà pourquoi j'ai fait tort à
votre gloire, qui vous appelait au champ d'honneur contre les
Anglais.--Monseigneur vous gourmandera peut-être de l'avoir privé de
cette gloire et de ces périls, mais il vous en aimera et estimera
davantage. Oh! que ne puis-je de même, ajouta-t-elle avec un
pressentiment mélancolique, retenir et mettre en chartre messire
Philippe de Boulainvilliers, mon fiancé, qui, j'imagine, a déjà
rejoint l'armée du roi, puisqu'il ne revient pas de son voyage de
Blois!--Ton fiancé, ma fille, ne voudra pas s'exposer à la fortune des
armes, avant de t'avoir dit adieu!--Donc, madame, au cas qu'il
retourne ici, vous m'autorisez à vous imiter et à lui fermer le champ,
pour qu'il n'aille pas combattre? Ce faisant, j'agirai comme si je
fusse déjà son épousée et non plus sa fiancée.--Je t'y autorise de
toutes mes forces, et te prie d'abord de t'employer promptement à
interrompre ces aubades qui me troublent et me navrent.

Les sons des trompettes devenaient plus perçants, parce que le vent,
qui soufflait de l'ouest, les apportait du fond des bois et des
vallées dans la direction du château de Coucy.

Tout le monde, dans ce château, les avait entendus, excepté le duc
d'Orléans qui, distrait et rêveur d'habitude, ne prenait pas garde
aux objets ni aux bruits extérieurs.

Il s'était, d'ailleurs, levé avec l'aurore, pour se renfermer dans son
_retrait_, cabinet retiré, où n'arrivait aucun écho du dehors, tant
cette silencieuse retraite, consacrée à l'étude, était protégée par
l'épaisseur des murailles, des portes et des tentures.

Depuis qu'on avait signalé le passage des gens de guerre sur la route
de Compiègne à Chauny et à La Fère, la duchesse, qui était seule
avertie de la cause de ces mouvements de troupes, avait fait défendre
à tous les habitants du château d'en sortir, ni de communiquer avec
aucun étranger, soit de vive voix, soit par écrit.

Il semblait qu'on se tînt prêt à soutenir un siége: la herse était
abattue et le pont-levis levé devant la principale porte; les
guetteurs ou sentinelles se trouvaient à leur poste sur les remparts,
et l'on voyait par intervalles leurs têtes se montrer aux lucarnes des
guérites de pierre.

Entre les créneaux, le soleil faisait étinceler des casques et des
armures. A chaque meurtrière s'avançait la gueule béante d'un de ces
longs canons nommés _serpenteaux_, _basilics_, _couleuvrines_, à cause
de leur ressemblance avec des serpents monstrueux. On avait aussi
affûté et apprêté les machines qui servaient à lancer au loin des
dards énormes, des masses de fer, de plomb, et des quartiers de roc.

Capitaines et soldats ne doutaient pas que l'ennemi ne fût proche,
mais ils ignoraient quel était cet ennemi que le duc d'Orléans seul
semblait ne pas attendre.

Isabeau de Grailly avait laissé la duchesse passer dans ses
appartements.

Elle descendit jusqu'à l'entrée d'une galerie basse qui était pleine
de soldats dormant, buvant et jouant aux dés; elle s'arrêta sur le
seuil et fit signe à un vieux capitaine qu'elle aperçut ruminant à
l'écart et s'amusant à ficher sa dague dans la table devant laquelle
il était accoudé.

Elle se retira sans que son apparition eût été d'ailleurs remarquée,
et le vieux capitaine, qu'elle avait fait sortir précipitamment, la
rejoignit sous une voûte sombre.

--Oh! ma très-honorée dame, lui dit-il avec émotion, que vous plaît-il
et que puis-je faire pour votre service?--Maître Annebon, reprit-elle
en souriant, vous n'avez pas oublié votre serment?--Foi de moi!
j'oublierais plutôt le salut de mon âme! La reconnaissance est la
seule chose qui ne vieillit pas ou qui ne déchoit par la force des
ans. C'est à vous, c'est à votre gracieuse intercession, que je dois
d'être encore, à cette heure, capitaine d'armes sous la bannière de
monseigneur, et je vous ai promis, en récompense, de demeurer
perpétuellement votre dévoué serviteur.--Aussi, maître Annebon, y
compté-je aujourd'hui, quand je viens vous transmettre un ordre secret
de madame...--Dites-le, je vous prie, et quel qu'il soit, ma vie en
dépendît-elle, je l'exécuterai sur-le-champ.--Voici ce que c'est:
choisissez dix hommes de votre compagnie, les plus résolus de coeur
et les mieux assurés de langage; sortez avec eux du châtel, par
quelque poterne non fréquentée; allez distribuer vos hommes aux
carrefours de la route, entre Compiègne et La Fère, et ordonnez-leur
de dire à chaque compagnie d'armes qui viendra trompettes sonnantes:
«Passez votre chemin sans sonner, compagnons, car monseigneur
d'Orléans est gravement malade, et possible s'en va-t-il
mourir!...»--Merci de nous! s'écria douloureusement maître Annebon;
monseigneur est en péril de mort?--Avisez seulement à l'ordre que je
vous donne ici, et qui veut être accompli à l'instant même. Il faut
que ces trompettes ne sonnent plus!--Si monseigneur s'en va de vie à
trépas, ma très-excellente damoiselle, je ne vaux plus rien qu'à me
faire tuer par les Anglais. Ah! que le Seigneur Dieu garde les jours
de monseigneur, ce noble et glorieux rejeton de la branche royale
d'Orléans!--Ce n'est pas tout: quoi qu'il arrive de l'ordre de madame
et de son exécution, vous n'avouerez jamais l'avoir reçu de sa part,
non plus que de la mienne. Çà, faites vitement, messire, et cependant
ne vous lamentez pas trop sur monseigneur, en priant toutefois Dieu et
sa benoîte mère de lui octroyer bonne et longue vie en honneur et
prospérité.--Je ne me console pas de penser que monseigneur pourrait
mourir de maladie... J'aimerais mieux qu'il rendît l'âme en combattant
les Anglais.

Le capitaine Annebon essuya du revers de sa main cicatrisée les larmes
qui coulaient le long de ses joues creuses, et il se mit en devoir
d'obéir aux ordres de la duchesse.

Peu de moments après, il avait choisi dix hommes d'armes, vieillis
comme lui sous les harnais, à la solde de la maison d'Orléans, et il
les avait emmenés, vêtus de leurs hoquetons armoriés, montés sur leurs
grands chevaux caparaçonnés, sans leur dire à quelle espèce
d'expédition il les conduisait hors de la forteresse; mais il n'avait
pu s'empêcher de raconter à quelques-uns de ses camarades que les
jours du duc d'Orléans étaient en danger.

Au bout d'une heure, on n'entendait plus sonner de trompettes aux
environs de Coucy, et dans l'intérieur du château, tout le monde
croyait que le prince était gravement malade.

Ce fut une douleur générale qui s'accrut en raison des nouvelles plus
alarmantes qu'on faisait circuler sur la nature et les progrès de la
maladie.




III


Isabeau de Grailly était retournée auprès de la duchesse d'Orléans,
qui se réjouissait de n'avoir plus à craindre que son mari n'allât à
la guerre, lorsqu'un son de trompette retentit, clair et vibrant, à si
peu de distance, que la duchesse en tressaillit sur son siége et
laissa tomber la tapisserie qu'elle brodait à l'aiguille.

C'était le signal ordinaire pour demander entrée dans un château fort.

Isabeau courut à la fenêtre, dont les vitraux peints n'interceptaient
pas complètement la vue des objets en changeant leur couleur.

Dès qu'elle aperçut au bord du fossé plusieurs cavaliers, parlementant
avec le capitaine du pont-levis, elle poussa un cri de joie et se mit
à bondir, comme une chevrette, autour de sa maîtresse, en frappant des
mains.

--C'est lui, madame! dit-elle avec transport; c'est mon fiancé! c'est
messire Philippe de Boulainvilliers, qui s'en revient de
Blois!--J'espère qu'on ne lui permettra pas d'entrer dans le châtel,
reprit la princesse d'un air et d'un ton d'autorité.--Eh! pourquoi? ma
très-vénérée dame! reprit Isabeau tout attristée. M. de
Boulainvilliers n'est-il pas de vos domestiques?--J'ai fait
commandement exprès, sous telle peine qu'il appartiendra, de
n'introduire céans nul homme et nulle femme, sans mon bon
plaisir.--Aussi, je pense bien que vous ne ferez pas difficulté
d'ordonner... Mais votre ordre était donné d'avance, ajouta-t-elle en
regardant par la verrière; voici que le pont-levis s'abaisse et que le
sieur de Boulainvilliers entre avec ses compagnons.--Notre Dame nous
soit en aide! Je punirai bien celui qui a si mal tenu compte de mes
ordres! Va-t'en dire de ma part, Isabeau, que le sire de
Boulainvilliers et les autres nouveaux venus ne parlent à personne
avant d'avoir parlé à moi.--Je les avertirai bien de se taire, madame,
et ils seront muets comme s'ils avaient la langue coupée, je vous
jure.

La damoiselle de Grailly, en descendant l'escalier, rencontra une de
ses compagnes, Hermine de Lahern, qui le montait rapidement; elles
passèrent l'une à côté de l'autre sans même s'adresser un regard.

Elles n'avaient pas entre elles le moindre rapport de caractère ni de
sympathie, et elles étaient restées à peu près étrangères, en se
voyant sans cesse et en se trouvant réunies dans la familiarité de la
duchesse d'Orléans. Elles ne se ressemblaient pas plus au physique
qu'au moral.

Isabeau, originaire du Périgord, avait l'humeur vive, légère et gaie
de ses compatriotes; elle joignait à un esprit fin et délié une naïve
et douce candeur; elle était d'une bonté angélique avec tout le monde,
et d'un dévouement sans bornes à l'égard de ses supérieurs.

Sa famille, aussi riche que noble, l'avait placée toute jeune dans la
maison de Bonne d'Armagnac, pour qu'elle apprît de bonne heure les
usages de la noblesse et pour qu'elle se formât à l'école de la cour
la plus polie qui fût alors en Europe.

La duchesse d'Orléans l'avait prise en affection, et pour ne jamais se
séparer d'elle, avait voulu la fiancer à Philippe de Boulainvilliers,
que le duc d'Orléans aimait plus que tous ses autres officiers.

Isabeau semblait plus âgée qu'elle ne l'était en réalité: sa taille
svelte et toute formée, sa démarche élégante, sa physionomie
expressive, ne disaient pas qu'elle eût moins de quinze ans; ses beaux
yeux noirs, ses lèvres vermeilles et son teint éclatant de fraîcheur,
étaient les traits saillants de sa beauté méridionale.

Hermine de Lahern, au contraire, avait les yeux d'un bleu verdâtre, le
visage pâle et les cheveux blonds; elle était petite et maigre,
tellement que rien chez elle ne dénotait ses vingt ans, excepté le
timbre de sa voix mâle et l'assurance de son regard.

Elle appartenait à une ancienne famille de Bretagne, qui ne lui avait
laissé que son nom pour héritage, et ce nom, illustré par les hauts
faits de ses ancêtres, était plus précieux pour elle que la fortune et
les honneurs. Son sexe ne l'empêchait pas d'avoir les qualités qu'on
admire chez les hommes: la fierté, le courage, la force d'âme, la
générosité, la loyauté; elle se rappelait toujours que son père et ses
deux frères étaient morts dans les guerres contre les Anglais, et elle
sentait croître au fond de son coeur un implacable désir de
vengeance.

Elle soupirait en voyant briller des armes, en entendant sonner les
clairons; elle s'indignait de n'être qu'une femme et de ne pouvoir
devenir un héros sur un champ de bataille.

--Madame, dit la damoiselle de Lahern en abordant la duchesse, j'ai
autorisé, en votre nom, le capitaine du pont-levis à introduire le
sire de Boulainvilliers et sa suite, parmi laquelle se trouvait maître
Fredet, le secrétaire de monseigneur.--En vérité, je vous blâme fort
d'être allée à l'encontre de mon commandement et je vous en ferai
repentir.--Fredet, le sire de Boulainvilliers et les autres ne sont
pas gens étrangers, madame, et ils ont droit, comme vos domestiques,
d'être reçus en votre maison. D'ailleurs, maître Fredet apporte une
lettre du roi à monseigneur.--Une lettre du roi! J'entends qu'elle
soit remise entre mes mains, et je chasserai de ma présence quiconque
serait assez audacieux pour me désobéir!--Donc, madame, il faut se
résigner plutôt à désobéir au roi notre souverain et révéré
sire...--Le roi commande en sa cour, ainsi que moi en la mienne... Çà,
appelez Fredet, ma fille; qu'il se garde de rendre la lettre à autre
qu'à moi! Sais-tu bien que si monseigneur avait maintenant cette
lettre, il se ferait armer tout à l'heure et partirait avec sa
bannière?--Et ce serait agir en vrai duc d'Orléans, madame, ne vous
déplaise; car l'armée du roi s'assemble partout contre celle des
Anglais.--Ne dis pas un mot en plus, Hermine, si tu veux demeurer ma
petite servante!... Souviens-toi que, le monde entier fût-il en
guerre, le châtel de Coucy doit rester en paix.--Votre volonté soit
faite, madame; mais, sur ma vie, si j'étais femme d'un fils de France
et duc d'Orléans, je voudrais...--Aller guerroyer avec les capitaines,
à la manière de ces vaillantes dames, Judith, Débora et autres? Nenni,
ma fille, je ne suis pas sortie du sang de ces héroïnes, et je me
contente de n'être qu'une femme, ayant les moeurs et les devoirs
d'une femme, sans envier le rôle des hommes. Chacun en ce monde tienne
son état, s'il vous plaît: aux hommes, il appartient de faire des
prouesses d'armes...--Or donc, madame, souffrez que monseigneur tienne
aussi son état et s'en aille avec sa bannière à la poursuite des
Anglais!--Hermine, je vous renverrai en Bretagne, où vous vous ferez
nonnain dans un couvent, si vous continuez de me fâcher si
obstinément!... Tu veux donc, ma fille, ajouta-t-elle d'une voix émue,
que je perde l'époux que tant j'aime et sans lequel je mourrais
d'amertume? Ne t'ai-je pas conté ce vilain songe que j'ai fait et qui
m'avertit de grands maux, si monseigneur me quitte?--Je donnerais mon
sang et ma vie, chère et honorée dame, pour vous ôter une angoisse,
mais tous les songes du monde ne feront pas que j'ajoute foi à leurs
pronostics. La Providence est trop sage et trop juste, ce pensé-je,
pour que le démon, qui crée et invente les illusions du sommeil,
puisse avoir autorité sur l'avenir qui n'est point encore et que Dieu
seul pressent.--Certes, le diable qui est malin esprit, au dire des
doctes théologiens, s'empare quelquefois de notre sommeil; mais plus
souvent notre ange gardien, tandis que nous sommes endormis, vient à
nous très-amoureusement et nous entretient des choses futures. Enfin,
depuis ce songe fatal qui m'a montré monseigneur couvert de sang et
de blessures, étouffé quasi sous une montagne de morts qui
s'aggravait sans cesse, j'ai au coeur cette idée, que je serai veuve
et en habits de deuil, ainsi que j'étais en rêvant, si le duc, mon
mari, s'éloigne de moi!--Las! madame, le garderez-vous mieux quand les
Anglais auront mis en déroute l'armée royale et usurpé la noble
couronne de France!

En ce moment, Philippe de Boulainvilliers et Fredet arrivèrent, encore
poudreux de la route qu'ils avaient faite à cheval. Les gens de leur
suite étaient restés dans un petit préau où Isabeau de Grailly les
avait fait enfermer, pour qu'ils ne communiquassent pas avec les
habitants du château avant d'avoir reçu les instructions précises de
la duchesse d'Orléans.

C'était Isabeau qui précédait, en rougissant, son fiancé et le
secrétaire du duc, honteux de se présenter en costume de voyage devant
la princesse.

--Ma très-révérée dame, dit-elle, voici messire de Boulainvilliers et
maître Fredet, qui n'ont encore parlé à personne céans.

Philippe de Boulainvilliers était un beau jeune homme, de grande
taille, aux traits réguliers et fins, à la physionomie douce et
souriante; il portait, par-dessus son armure, une casaque de poil de
chèvre, brune, décorée de ses armoiries sur la poitrine, sans manches,
et flottant autour des reins; il n'avait pas encore déposé son
bassinet ou casque de fer battu, sans ornements, pour mettre sur sa
tête un chaperon d'étoffe à huppe et à queue, comme on les portait à
cette époque.

Quant à Fredet, c'était un petit homme, dont la figure commune, mais
malicieuse et narquoise, dénotait la basse extraction; son esprit
naturel avait été l'origine de sa fortune.

Fils d'un mercier ambulant, il était devenu l'élève des moines dans
une abbaye de bénédictins, et ses bienfaiteurs, en espoir de gagner à
leur ordre un néophyte éminent, l'avaient fait admettre comme boursier
dans un collége de Paris. Fredet avait répondu aux espérances des bons
pères en faisant de fortes et brillantes études; mais il avait
d'ailleurs tourné le dos à la vocation qu'on attendait de lui: au lieu
de se faire moine, il s'était fait poëte, et comme tous les poëtes de
son temps, il avait vivement attaqué les moines.

Le duc d'Orléans, dans les mains de qui le hasard fit tomber un jour
des poésies satiriques de Fredet, voulut absolument le connaître
lui-même et se l'attacha en qualité de secrétaire.

Fredet, dans sa nouvelle position, n'avait pourtant pas renoncé à la
satire, et sa langue mordante, qui n'épargnait pas même son maître,
était redoutée de tous.

Hermine de Lahern était peut-être la seule personne au monde qui eût
un empire réel sur ce railleur effronté, qu'elle avait osé une fois
provoquer et vaincre avec les mêmes armes: non-seulement Fredet se
gardait bien de la blesser par des sarcasmes, mais encore il avait
pour elle une admiration et un dévouement qui ne manquaient aucune
occasion de se produire à tous les yeux.

Il ne pouvait pourtant se promettre, lui qui n'avait pas d'autre
noblesse que celle de l'intelligence, d'épouser une noble damoiselle
de Bretagne, et de se faire aimer d'une jeune et charmante fille, lui
vieux et infirme. Ce qu'il admirait en elle, c'était un caractère fier
et indépendant, c'était une grandeur et une force d'âme devant
lesquelles il se sentait affaibli et abaissé, malgré sa verve piquante
et hardie qui ne s'était jamais imposé de retenue.

Fredet portait une longue robe de velours noir, bordée de fourrure,
avec un chaperon pareillement noir, dont la huppe dentelée s'agitait
sur son front, et dont la queue flottante s'attachait sur son épaule
gauche; la couleur et l'étoffe de ce costume étaient, ainsi qu'une
grosse chaîne d'or à plusieurs rangs, les insignes de sa charge de
secrétaire.

Il avait autour de la taille une ceinture de _cordouan_ ou cuir de
Cordoue, à laquelle étaient suspendus une _escarcelle_ en forme de
portefeuille, et un _galimard_ ou écritoire, dans un étui de corne;
ses souliers à demi _poulaine_, c'est-à-dire allongés en pointe,
avaient à peu près deux fois la dimension de son pied et ne
ressemblaient pas mal à des patins hollandais. Il était complétement
chauve, et il avait la barbe rasée; la malice et la raillerie
brillaient dans son regard clignotant et animaient son sourire
immobile.

--Qui de vous deux a la lettre du roi? demanda la duchesse d'Orléans.

Elle étendait la main pour la prendre, avant qu'on la lui eût
présentée.

--Le roi notre sire m'a chargé de remettre une lettre aux propres
mains de monseigneur, répondit Fredet, et je me suis engagé sur
serment...--Oui bien, maître, je me ferai un solennel devoir de tenir
votre serment en temps et lieu. Çà, donnez-nous cette lettre, et n'en
parlez pas à notre seigneur le duc, d'autant qu'il est en pauvre et
chétive santé et ne s'occupe point d'affaires en ce moment.--Maître
Fredet, dit la demoiselle de Lahern voyant que le secrétaire faisait
la grimace et hésitait à obéir, n'auriez-vous pas, tout à l'instant,
égaré cette lettre par les montées? J'ai vu tomber sur le degré
certain papier fermé de lacs de soie...--Que ne l'avez-vous ramassée
aussitôt, ma fille? interrompit la duchesse avec vivacité. Vrai Dieu!
si quelqu'un rencontrait cette lettre et s'en allait vitement la
rendre à monseigneur! Fredet, courez voir à l'endroit où elle peut
être...--Bien volontiers, ma très-excellente dame; mais cette
honorable damoiselle me conduira, s'il vous plaît, là où a chu la
lettre, une précieuse lettre, par ma foi! Ses yeux viendront au
secours des miens pour la retrouver...--Dieu fasse que vous la
retrouviez! dit sévèrement la duchesse. Je ne vous pardonnerais jamais
une telle négligence; car j'entends que monseigneur ne voie cette
lettre qu'après la paix faite avec les Anglais.--Je m'en lave les
mains, ma très-haute et puissante dame, et je prie Dieu qu'il inspire
vos intentions. Mais si vous attendez la paix pour remettre l'épître
du roi à monseigneur, monseigneur aura barbe blanche auparavant, et le
roi, notre sire, ne recevra de réponse qu'en son tombeau.

Le secrétaire sortit avec Hermine de Lahern, qui l'entraînait et qui
le retint dans un vestibule pour lui expliquer l'usage qu'elle voulait
faire de la lettre du roi.

Quant à la duchesse d'Orléans, elle n'eut aucun soupçon sur la
véracité de Fredet qui avait accepté le faux-fuyant que lui suggérait
la damoiselle de Lahern, au moment où il s'apprêtait à résister en
face à une prétention exorbitante de la part de la princesse.

Celle-ci était seulement très-émue de la perte de la lettre, et
pendant l'interrogatoire qu'elle fit subir à Philippe de
Boulainvilliers, elle tournait les yeux sans cesse vers la porte par
laquelle était sorti Fredet avec Hermine de Lahern.

--Eh bien! messire, avez-vous aussi égaré les lettres que vous
apportiez à monseigneur? dit-elle avec impatience et dépit.--Dieu soit
loué! les voici! reprit le jeune homme.

Il retira de sa casaque un paquet de papiers qu'il avait caché dans
son sein.

La duchesse s'en empara si brusquement, qu'il n'eut pas le temps de
les défendre ni de protester contre cette violence.

Elle brisa les cachets et ouvrit les correspondances adressées au duc
d'Orléans, en les parcourant d'un oeil inquiet et voilé de larmes,
tandis que le sire de Boulainvilliers balbutiait quelques phrases
inachevées et communiquait du regard son embarras à Isabeau de
Grailly.

--Tous mes beaux cousins ont juré de me réduire au désespoir! s'écria
la duchesse.

Elle froissait ces lettres qu'elle avait parcourues rapidement.

--Me voilà moult perplexe et contristé, ma très-révérée dame, dit le
sire de Boulainvilliers. Quelle sera la grosse colère de monseigneur,
en recevant de mes mains ou des vôtres ces lettres tout ouvertes, en
voyant ces cachets rompus!...--Aussi ne les verra-t-il pas, quant à
présent. Je vous recommande expressément de ne rien dire à monseigneur
de tout ce qui se passe, du siége et de la prise de Harfleur, de la
retraite des Anglais vers la Somme, de l'assemblée des seigneurs
français...--Eh! madame, ne voulez-vous pas que la bannière du duc
d'Orléans se montre entre les bannières de l'armée du roi?--Non, sur
votre vie! Voulez-vous que monseigneur meure sur un champ de bataille?
Il mourrait, je vous assure, s'il prenait part a cette guerre... Il y
a en moi comme un esprit qui me conseille et qui m'avertit de
l'avenir: cet esprit ne cesse de se lamenter sur la destinée de mon
époux, que je perdrais sans retour, si je le laissais s'éloigner.
Donc, il restera, dussent les Anglais pénétrer au coeur du
royaume.--Dieu nous en garde, madame! Mieux vaut que nous mourions
tous et le duc notre sire avec nous, plutôt que d'être témoins de
cette désolation! Mais ne pensez-vous pas, ma très-chère et
très-honorée dame, que l'absence de monseigneur sera fort remarquée et
regrettée d'autant, dans l'armée du roi? Tous les princes et tous les
gentilshommes sont déjà sur les champs, hormis monseigneur de
Bourgogne: la noblesse de France s'empresse de courir sus au roi
anglais, qui se trouve environné et harcelé de telle sorte qu'il ne
peut passer la Somme pour retourner à Calais et qu'il a fait offrir de
belles conditions pour avoir le passage libre...--Ne vous opposez pas,
messire, à la volonté de madame d'Orléans, interrompit la damoiselle
de Grailly: elle a de hautes et valables raisons pour faire ce qu'elle
fait et fera. Monseigneur est grandement malade, et le repos lui
convient mieux à cette heure que la guerre.--Monseigneur malade! Je
refusais de croire à cette fâcheuse nouvelle, que j'ai sue en arrivant
ici... Mais si le duc d'Orléans est empêché pour son propre compte, ne
faut-il pas qu'il envoie ses gens d'armes et sa bannière à l'armée du
roi?--Est-ce à dire que vous iriez en guerre, vous, messire? reprit
Isabeau avec anxiété. Nenni; madame vous le défend, et je vous prie de
demeurer.--Il serait sage, en vérité, dit la duchesse, de conter les
événements à monseigneur et de vouloir qu'il s'abstienne d'y aller
voir! Non, vous dis-je; le duc d'Orléans est malade, mais son plus
grand empêchement vient de mon côté: je ne souffrirai pas qu'il me
quitte, et pour ce faire, j'éviterai qu'il apprenne rien de ce qui est
advenu. Telle est ma volonté souveraine et inébranlable.--Ma
très-bonne et très-digne dame, dit Fredet qui revint d'un air contrit
et narquois en même temps, la lettre du roi est sans doute retournée
d'elle-même à Rouen où je l'avais prise; car nul ne l'a vue ni
ramassée, quoique la damoiselle de Lahern ait déclaré qu'elle la
trouverait bien. J'ai promis dix écus d'or à quiconque me la
rapportera, et les étrivières à votre nain Bejaune, si on ne la
rapporte.--Et moi, je vous promets votre congé, maître Fredet, si
d'aventure cette lettre du roi arrive à son adresse et tombe aux mains
de monseigneur.

Tout à coup, une voix aigre et stridente comme une cornemuse se fit
entendre.




IV


Le nain de la duchesse d'Orléans, vêtu des pieds à la tête en bleu
céleste parsemé de fleurs de lis d'or sans nombre (c'étaient les
couleurs et les armes d'Orléans) sortit de dessous une portière de
tapisserie, en se traînant sur les mains et sur les genoux, ainsi
qu'une espèce de lézard, et vint s'accroupir aux pieds de la
princesse.

Le nain Bejaune, né à Cambray, d'où sa mère l'avait amené pour
remplacer une naine qui était morte au service de la maison d'Orléans,
ne manquait ni de jugement, ni d'esprit; seulement, l'organe faisait
faute à ses pensées, et il ne les exprimait qu'avec peine et par
monosyllabes.

Il ôta son bonnet pointu surmonté d'une plume de héron, et s'en servit
en guise d'éventail pour rafraîchir son visage ridé et grimaçant, tout
ruisselant de sueur. Il fit la moue et montra les dents à Fredet; il
sourit au comte de Boulainvilliers.

--Qu'est-ce? demanda la duchesse: monseigneur est-il issu de son
cabinet d'étude?--Guerre! guerre! guerre! cria le nain, qui se
cramponna de ses petites mains d'enfant au fourreau de l'épée du
seigneur de Boulainvilliers.--Compère, lui dit la princesse avec un
air imposant, si vous sonnez mot, je vous fais mettre en cage et
enchaperonner comme un oiseau de chasse.--France! France! France!
reprit le nain, d'une voix sourde et mélancolique, en cachant sa tête
entre ses mains.

La portière de tapisserie se souleva doucement, et le duc Charles
d'Orléans avança la tête pour savoir quelles étaient les personnes
qu'il trouverait dans la salle en conférence avec la duchesse.

Il poussa une exclamation de joie en reconnaissant son secrétaire et
le sire de Boulainvilliers.

Il alla droit à celui-ci, et lui présenta la main à baiser; puis, se
tournant vers Fredet, il lui toucha la joue avec l'extrémité des
doigts et l'accueillit d'un sourire plein de bienveillance.

Cette bienveillance était répandue sur tous les traits de Charles
d'Orléans, qui n'avait jamais pris un abord dur et hautain, même
vis-à-vis de ses plus infimes serviteurs, et qui semblait avoir
seulement à coeur de se faire aimer de tout le monde.

Son visage gracieux et distingué, aux grands yeux mélancoliques, au
teint pâle, à la bouche souriante, n'exprimait donc que la mansuétude
de son caractère et la distraction de son esprit rêveur.

Sa démarche et son geste nobles suffisaient pour témoigner de sa
naissance et de son rang; malgré la bonté et la douceur presque
modestes dont il s'enveloppait en quelque sorte, il savait se montrer
prince mieux que ses oncles et ses cousins: il n'avait qu'à prononcer
une parole pour imposer le respect en même temps que l'affection.

Son costume était plus simple et moins soigné que celui de ses
officiers subalternes.

Il conservait toujours le deuil depuis l'assassinat de son père, selon
le voeu de sa mère, Valentine de Milan. Ce jour-là, il avait une
sorte de robe de chambre tombant jusqu'à terre, à jupe large et
flottante, à manches très-amples, en drap de soie noir, quelque peu
taché et râpé par l'usage.

Une ceinture de cuir doré, et des franges d'or au bas de sa robe ainsi
qu'autour du collet, étaient les seuls indices qui révélassent le haut
seigneur, dans ce temps où des lois, dites somptuaires, attribuaient à
chacun les étoffes et les parures qu'il devait porter en raison de sa
qualité et de son état.

Son bonnet ou _aumusse_ en velours noir, qui ne couvrait que le sommet
de la tête et laissait descendre sur le cou la chevelure relevée en
bourrelet ou façonnée en rouleau, offrait un signe plus
caractéristique: c'était le bâton noueux, emblème choisi par le feu
duc d'Orléans, et accompagné de sa devise: _Je l'envie_; le tout
exécuté en broderie d'or et d'argent avec des entrelacs de perles.

Enfin, il tenait sous son bras un gros volume couvert en _veluau_ ou
velours noir.

--Quoi! de retour, messieurs mes amis! dit-il avec aménité, et vous ne
m'avez pas fait avertir que vous étiez là?--C'est moi, monseigneur,
qui n'ai pas permis qu'on vous troublât, reprit la duchesse; je vous
savais enfermé en votre étude dès l'aube.--Oui bien, madame, je
poétisais, songeais et écrivais; mais j'eusse été bien aise de voir
mon bon compère Fredet et mon grand ami Philippe. Quelles nouvelles de
par de çà? Vous venez de Blois, Philippe? Et vous, Fredet, de
Rouen?...--Monseigneur, interrompit la princesse, ils vous conteront
leur voyage après s'être reposés et rafraîchis, car ils ont fait une
bien longue traite à cheval, et ils ont eu de grosses aventures par
les chemins...--Mon Dieu! mes beaux amis, avez-vous rencontré des
bandes d'écorcheurs ou des malandrins qui vous auraient ôté jusqu'à la
chemise? Il est grand temps, la guerre finie, qu'on donne la chasse à
ces larrons qui s'opposent au bien de la paix.--La guerre avait cet
avantage, mon seigneur, dit Fredet, que les méchants voleurs faisaient
de bons soldats.--Mieux vaut paix que guerre, Fredet, je t'assure; car
si le roi levait l'oriflamme contre ses ennemis, nous ne pourrions
pas, à cette heure, rimer des rondels et des ballades, comme nous
faisons à loisir, et force serait de jouer de l'épée plutôt que de la
plume....--Vous vous échauffez trop au travail, monseigneur, dit la
duchesse qui voulait changer cette conversation, et votre santé en
pâtit.--Vraiment! je ne fus jamais si allègre et dispos, madame, à
cause de la vie tranquille qu'on mène ici, loin des soucis et des
tracas de la cour.--C'est la chaleur du travail, vous dis-je, qui vous
empêche de sentir que vous êtes malade...--Malade! s'écria le prince
en riant; vous m'apprenez là ce que j'ignorais moi-même: je n'eus onc
si bel appétit et si bonne humeur...--Eh! monseigneur, ce sont des
apparences fausses, des mensonges de la maladie; il faut bien vous le
déclarer, puisque vous n'y prenez pas garde: vous êtes malade et en
danger de le devenir davantage; donc, je vous conseille de vous mettre
au lit et d'appeler le médecin...--Dites de me mettre à table et
d'appeler l'échanson, pour boire à la bienheureuse revenue de Fredet
et de Boulainvilliers...--Mon redouté seigneur, dit alors Isabeau de
Grailly qui avait imaginé la prétendue maladie de Louis d'Orléans,
voilà plusieurs fois que madame la duchesse est grandement en peine de
votre santé et n'ose vous le déclarer, de peur que vous ne tombiez
dans la mélancolie.--Merci de moi! vous finirez par me faire croire
que je suis déjà mort et enterré...--A Dieu ne plaise! dit la
princesse; vous avez seulement une grosse fièvre, et il est bon que
vous gardiez la chambre, sinon le lit, et fassiez jeûne exemplaire,
comme au saint temps du carême...--Moi, j'ai la fièvre! Pour Dieu! si
j'y eusse pensé! Bien plus, madame, il vous plaît que je jeûne en
anachorète?...--Autrement, vous iriez de mal en pis, et vous seriez
affligé de quelque grosse maladie. Ainsi, vous avez le teint pâle et
l'oeil éteint...--En vérité! reprit le duc qui commençait à se
sentir persuadé: ai-je donc le teint si pâle et l'oeil si éteint,
Fredet?--Je ne sais pourquoi, mon très-redouté seigneur, répondit le
secrétaire, mais, en vous voyant je me demandais, à part moi, si le
grand air, l'exercice du corps, le chevaucher et le train des armes,
ne vous valaient pas mieux que le séjour, l'étude et la poésie.--Que
t'en semble, Philippe? demanda le duc en se tournant vers ce
gentilhomme: me conseilles-tu de mander médecin et apothicaire?--Je ne
vous puis conseiller, mon très-redouté seigneur, dit Philippe de
Boulainvilliers, docile aux instructions de sa fiancée, que de vous
remettre de tout aux avis et aux soins de madame d'Orléans qui n'a
rien de plus cher que votre vie.--En effet, répliqua Louis d'Orléans
qui éprouvait une sorte de malaise physique, résultant de la
contrainte morale qu'on exerçait sur lui: depuis deux semaines, j'ai
fait une terrible besogne, et il n'y a pas lieu d'être surpris si ce
labeur obstiné a pâli mon visage et fatigué mes yeux...--Ta, ta, ta!
se mit à fredonner le nain Bejaune, en imitant le son de la trompette,
malgré les regards courroucés que lui lançait la duchesse.--Tu me
donnes aussi un avertissement, Bejaune? repartit le duc, qui cherchait
à dissiper la préoccupation chagrine que lui avait communiquée cette
enquête sur sa santé. Tu me pries de célébrer quelque joute ou tournoi
dans le grand préau?--Boum! boum! boum! murmura le nain, imitant le
son de l'artillerie, sans tenir compte des ordres de madame
d'Orléans.--Ah! je te comprends enfin, Bejaune, mon ami: tu fêtes
et tu acclames l'anniversaire de mon mariage avec ma très-chère
dame Bonne d'Armagnac? Vrai Dieu! il y a cinq ans accomplis que
j'épousai l'excellente femme, laquelle j'aime davantage tous les
jours...--Grand merci de cet anniversaire, monseigneur! dit la
duchesse.

Elle se leva, les larmes aux yeux, et courut embrasser son mari.

--Prions le Seigneur Dieu de faire que le dit anniversaire ne soit
pas le dernier!--Qu'est-ce à dire, madame? avez vous encore tant
d'inquiétude sur ma santé? Je me soignerai donc et jeûnerai suivant
votre plaisir. Mais, en mémoire de ce joyeux anniversaire, recevez ce
beau livre que j'ai de ma main écrit et enluminé pour vous en faire
don.

En disant ces mots, il lui présenta le volume qu'il tenait, et que
Bonne d'Armagnac s'empressa d'ouvrir avec une joie d'enfant qui lui
fit oublier un moment ses pressentiments sinistres.

C'était le recueil des poésies du prince et de quelques-uns de ses
familiers, poésies d'un genre léger et gracieux, qui contrastait avec
les impressions tristes et désolées que tant d'événements tragiques
auraient dû faire passer dans l'esprit des auteurs: Charles d'Orléans,
et les poëtes de son école, qui appartenaient presque tous à sa
maison, avaient chanté le printemps, les fleurs, les oiseaux et les
femmes.

Ce recueil, en belle écriture gothique, sur vélin blanc et lisse,
était orné de majuscules rehaussées d'or et de couleurs éclatantes,
ainsi que d'arabesques délicates, représentant des sujets variés de la
vie rustique, à l'entour des pages.

--Mon bonheur n'aurait pas d'égal, monseigneur, dit la duchesse avec
émotion, si vous vouliez jurer sur ce livre comme sur Évangile...--Que
jurerai-je, madame? demanda vivement Louis d'Orléans, après avoir
attendu un moment que la duchesse achevât sa phrase.--De ne me
contredire en quoi que ce soit, monseigneur, et de croire, quoi qu'il
arrive, qu'une bonne femme a reçu, du sacrement du mariage, plein et
absolu pouvoir de garder son mari. C'est pourquoi je vous ordonne, mon
cher seigneur, de rester en votre chambre comme en chartre
privée.--Sur mon âme! je jurerai tout ce qu'il vous plaira, mais je
n'eusse onc présumé que j'étais si grièvement malade.

Telle est la puissance de l'imagination sur tout notre organisme
matériel, que le duc d'Orléans, qui jouissait d'une parfaite santé et
dont aucun accident n'avait troublé la belle constitution, se laissa
convaincre de maladie et en ressentit réellement les symptômes.

Il se mit à la diète, et se confina dans sa chambre, où Bonne
d'Armagnac s'installa pour lui donner les soins les plus empressés et
les plus tendres.

Après un jour de diète, le prétendu malade avait les sens plus lourds,
la tête plus vide, le pouls plus faible: le médecin ou _physicien_,
qu'on avait mandé, prescrivait des drogues et des tisanes, que la
duchesse transformait, de concert avec Isabeau, en potions anodines et
inoffensives.

C'est alors qu'elle répondit elle-même au roi, aux frères du roi, aux
princes du sang, aux officiers de la couronne, qui avaient écrit au
duc d'Orléans pour l'inviter à venir au plus tôt rejoindre l'armée
avec ses chevaliers bannerets, ses gens d'armes et ses vassaux. La
duchesse excusa l'absence de son mari en annonçant qu'il était
incapable non-seulement de monter à cheval, mais encore de sortir de
son lit.

Le prince devenait tout à fait malade.

La tristesse s'était emparée de lui et, à défaut d'un mal réel, le
consumait lentement. Le manque de nourriture, d'air et d'exercice,
l'avait tellement débilité, qu'il pouvait se regarder comme
dangereusement atteint. Il en vint à penser à son testament.




V


Cependant toute la population du château était dans l'attente et dans
l'anxiété.

Il n'y avait que le prince qui, enfermé dans sa chambre et gardé à vue
par Bonne d'Armagnac, restât étranger aux événements de la guerre.
Chacun, homme ou femme, grand ou petit, prenait à coeur les
nouvelles vagues et incomplètes qui pénétraient de toutes parts dans
l'enceinte de Coucy.

On savait que l'armée royale s'était rassemblée au nombre de 100,000
combattants; que cette armée s'augmentait sans cesse par l'arrivée de
nouveaux renforts; que la noblesse de France avait juré d'anéantir les
Anglais; que ceux-ci, décimés par les maladies et la famine, mais
encouragés par la présence de leur roi, ne comptaient pas plus de
15,000 gens d'armes et archers; qu'ils avaient battu en retraite
cependant, sans accepter la bataille, et qu'après avoir passé la Somme
à gué, ils se croyaient sauvés, malgré la multitude d'ennemis qui les
environnaient et les harcelaient.

On ne s'étonnait pas que le duc d'Orléans, malade comme on le disait,
manquât à la réunion des princes et seigneurs français, mais on avait
peine à comprendre qu'il n'eût pas envoyé à l'armée sa bannière avec
ses gentilshommes, ses capitaines et ses vassaux.

On regardait cette indifférence de sa part comme un acte politique
motivé par la conduite du duc de Bourgogne, qui avait refusé aussi de
prêter secours au roi de France contre le roi d'Angleterre.

Ce jour-là (c'était le 21 octobre), Charles d'Orléans, le corps épuisé
par la diète, la tête affaiblie par la préoccupation de son mal
imaginaire, le visage pâle et altéré, se souleva sur le coude dans
l'immense lit qui, semblable à une prison, l'enveloppait de l'ombre de
son ciel massif et de ses rideaux ou _courtines_ en soie bleue,
brochée d'or et fleurdelisée.

Il appela, d'une voix débile, la duchesse, assise en ce moment près de
la fenêtre, et lisant avec une sorte de pieux recueillement les
poésies de son mari dans le beau manuscrit enluminé dont il lui avait
fait présent.

--Bonne, lui dit-il, je mourrai d'ennui et de tristesse plutôt que de
mon mal: il faut que je sorte de ce lit, sous peine d'y rendre l'âme;
il faut que j'entende des voix humaines et contemple des visages
humains, sous peine de me croire déjà au purgatoire... Eh!
monseigneur, avez-vous la force de vous lever et tenir debout?
Voulez-vous, pour vous distraire, qu'on amène en votre chambre des
ménestrels, des bateleurs, des musiciens, des animaux savants, des
docteurs ès-sciences...--Non, je ne veux plus demeurer en cette
chambre; je veux me promener en plein air, dans les préaux, dans les
courtils et les vergers, sur les remparts: cette promenade me vaudra
mieux que les juleps des physiciens qui méritent le bonnet à oreilles
d'âne.--Vraiment, mon cher seigneur, vous ne pourriez vous soutenir ni
marcher. Vous êtes ou, du moins, vous avez été trop grandement
malade.--Je ne suis pas guéri encore; mais, dussé-je aller de vie à
trépas, je ne demeurerai davantage en ma couche. Dieu me vienne en
aide! je prétends oublier mon mal, s'il se peut, et célébrer quelque
fête ou cérémonie avant celle de mes funérailles.--Ne parlez pas
ainsi, mon bon seigneur, car vous me navrez au fin fond de l'âme, et
je souhaiterais alors être morte.--Demain, madame ma mie, je tiendrai
un beau puy de rhétorique dans la galerie des Armes, et vous
distribuerez, de votre main, les prix et couronnes que je décernerai
aux meilleurs poétiseurs.

Bonne d'Armagnac fut contrariée, au dernier point, d'un pareil projet,
qui allait mettre le duc d'Orléans en présence de toute sa maison;
mais elle n'osa pas s'y opposer ouvertement, d'autant plus qu'en ce
temps-là l'obéissance d'une femme envers son mari devait être toujours
résignée et silencieuse.

Fredet fut appelé, et, de concert avec son maître, il dressa le plan
détaillé de la fête.

On nommait _puy de rhétorique_, une espèce de concours poétique, qui
s'ouvrait avec plus ou moins d'éclat dans les villes du nord de la
France et à la cour des seigneurs de ces provinces, où la poésie était
généralement aimée et cultivée. Ces puys de rhétorique excitaient et
répandaient le goût des lettres ou de la _gaie-science_, suivant une
expression en usage dans le Nord comme dans le Midi, qui avait aussi
ses concours poétiques sous le nom de _jeux floraux_ et de _cours
d'amour_.

Quant au nom de _puy de rhétorique_, il signifie _trône de
littérature_; car le mot _puy_ (en bas latin, _podium_) s'employait
pour désigner un lieu élevé, une montagne ou une estrade: la
_rhétorique_ avait alors un sens beaucoup plus étendu qu'aujourd'hui,
et représentait à la fois tout ce que comprend l'art de bien dire.

Le lendemain, les préparatifs de la solennité avaient été faits dans
la galerie des Armes, appelée ainsi à cause des trophées d'armes et
des panoplies qui la décoraient.

Toutes les personnes faisant partie de la maison du duc d'Orléans
devaient assister à l'assemblée et y avaient été invitées par un
_cri_, c'est-à-dire par une proclamation au son des trompettes dans le
_tinel_ ou salle à manger des officiers et des dames.

On n'avait pas convoqué à cette fête les châtelains et les nobles des
environs, parce que le temps eût manqué pour envoyer ces invitations à
vingt lieues à la ronde. Madame d'Orléans s'y serait d'ailleurs
refusée; tant elle craignait que son mari ne fût instruit de
l'imminence d'une bataille entre les Français et les Anglais.

Elle redoubla même de précautions à cet égard, et elle menaça de sa
colère quiconque aurait l'imprudence de prononcer une parole capable
d'inquiéter ou d'éclairer le duc d'Orléans.

Si ce prince n'avait point passé pour gravement malade auprès de tout
le monde, on n'eût rien compris à son indifférence au milieu des
grands événements qui se préparaient, et tous les gentilshommes de sa
maison seraient venus lui demander de les conduire à la guerre.

C'était, à cette époque, une passion commune à tous, que celle des
armes, et un seigneur qui aurait évité une occasion d'exposer sa vie
en combattant, eût été honni et déshonoré.

La chevalerie n'avait pas d'autre but que de former des hommes de
guerre et de glorifier la vaillance, cette première vertu de la
noblesse.

Pendant que Louis d'Orléans se faisait vêtir par ses valets de
chambre, Bonne d'Armagnac, qui devait présider avec lui le puy de
rhétorique, descendit dans le verger, pour essayer de dissiper les
sombres nuages dont sa pensée et son front étaient obscurcis.

Elle portait sous son bras le manuscrit des poésies de son mari, parce
qu'elle le lisait sans cesse et ne le quittait pas plus qu'un talisman
ou une amulette. Elle ne commença pas toutefois sa lecture: elle était
tombée dans une rêverie amère, en se disant que le duc d'Orléans ne
lui pardonnerait pas la ruse qu'elle avait employée pour l'empêcher de
faire son devoir de prince et de rejoindre l'armée du roi.

Isabeau de Grailly et Hermine de Lahern ne tardèrent pas à venir la
retrouver sous une treille où elle s'était arrêtée machinalement dans
sa promenade solitaire.

La duchesse avait un magnifique costume qui rehaussait l'éclat de sa
beauté noble et majestueuse.

Sur sa tête s'élevait le _hennin_ ou bonnet à cornes, en forme de
demi-cercle, cette coiffure singulière que la reine Isabeau de Bavière
avait empruntée aux modes de son pays, et que les dames de la cour
adoptèrent avec tant de fureur que les prédicateurs en chaire
traitaient le _hennin_ d'invention du diable. Celui de Bonne
d'Armagnac était en soie rouge brodée d'argent, avec garniture de
canetilles d'or et de perles qui s'entrelaçaient en façon de
feuillages.

Le _surcot_, qui, comme son nom l'indique, se portait par-dessus la
cotte, ressemblait assez au vêtement qu'on appelle maintenant _visite_
et que les femmes ont ajouté à leur toilette d'hiver, si ce n'est que
le surcot dessinait exactement la taille et se découpait en basques
arrondies sur les hanches; le surcot de la princesse, qui n'avait pas
de manches, et qui laissait voir celles de sa robe en satin vert, se
composait d'un corsage en damas blanc, offrant sur la poitrine deux
larges bandes de fourrures de _menu vair_ ou petit gris, qui suivaient
le contour des basquines.

La jupe, mi-partie ou divisée en trois zones de différentes couleurs,
en avait une seule verte, semblable aux manches; les deux autres
étaient blanche avec des fleurs de lis et des lions d'or, et amarante
avec des rosaces d'argent.

Un riche manteau de brocard, analogue à la dalmatique d'un évêque,
tombait sur ses épaules et s'attachait par devant au moyen d'une
grosse agrafe de perles; une espèce de ceinture massive d'orfévrerie,
qui cachait le surcot, ne se révélait que par son extrémité ou
_pendant_ qui tombait jusqu'au bas de la jupe.

La longueur de ce pendant se mesurait en raison du rang de la femme
qui portait ceinture; la ceinture, dans tous les cas, était un signe
distinctif de noble extraction, ce qui donna lieu au proverbe: «Mieux
vaut bonne renommée que ceinture dorée.»

Les deux damoiselles d'honneur de la duchesse n'étaient pas moins
richement habillées.

Isabeau avait aussi le surcot garni de fourrure et la ceinture
d'orfévrerie; mais celle-ci se déployait autour des reins, et son
_pendant_ n'atteignait pas le milieu de la jupe, également mi-partie
rouge et blanche, en soie brochée d'argent, aux armes de la maison de
Grailly.

Le surcot violet, avec bordure de martre zibeline, était sans basques
et allait s'arrondissant sur les hanches, de même que le corset qui
fait la base de la toilette d'une femme aujourd'hui, et qui n'est
autre qu'un surtout dégénéré ou perfectionné.

Isabeau n'avait pour coiffure qu'une sorte de calotte ou chaperon de
drap d'or, d'où s'échappaient ses beaux cheveux noirs épars sur son
cou et ondoyant autour d'elle.

Quant à Hermine de Lahern, elle n'avait pas renoncé aux modes de son
pays natal.

Ses cheveux blonds flottants encadraient sa figure comme d'une auréole
et se répandaient en boucles abondantes derrière son corsage; elle
était coiffée d'un haut bonnet de forme conique, pareil à celui que
les Cauchoises ont conservé; ce bonnet, d'étoffe bleue couverte de
point de Venise, se terminait par un ample voile qui aurait pu
l'envelopper tout entière.

Elle portait deux robes: celle de dessous en brocard, à damier noir et
argent; celle de dessus, formant juste au corps, à manches ouvertes et
tombantes, en drap de soie blanc, fourré d'hermine, emblème de son
nom.

Elle n'avait pas de ceinture d'orfévrerie, mais un _carcan_ ou collier
de perles à trois rangs, ainsi que des _aureillettes_ ou boucles
d'oreilles à pendeloques formées de ces mêmes perles, qui se pêchaient
sur les côtes de Bretagne, et qui passaient pour venir de l'Inde.

--Ma très-chère dame, dit Hermine à la duchesse d'Orléans, savez-vous
le bruit qui court ici: l'armée du roi et celle d'Angleterre sont en
présence devers Saint-Pol et Azincourt, en sorte que la bataille se
donnera demain, si donnée elle n'est à cette heure.--Or çà, ma mie,
allez-y si bon vous semble, et bataillez à votre aise, repartit
brusquement Bonne d'Armagnac, mais gardez-vous de parler bataille
céans, où l'on n'y songe guère, car je vous enverrais plutôt en un
couvent de Bretagne.--Un couvent me conviendra fort, madame, pour y
prier en mémoire des vaillants chevaliers qui mourront aujourd'hui ou
demain.--Voilà une résolue batailleuse! dit la duchesse en se tournant
vers Isabeau, qui semblait triste et recueillie. Nous ne la fiancerons
pas comme toi, Isabeau, à quelque bon gentilhomme, mais nous en ferons
une béguine ou cordelière qui priera pour nous en son moutier.--Mieux
vaudrait n'être pas fiancée, reprit la damoiselle de Grailly, que
d'essuyer les reproches et les dédains de messire Philippe de
Boulainvilliers, qui menace de se tuer s'il ne va pas combattre les
Anglais!--Monseigneur ne vous excusera jamais, ajouta la damoiselle de
Lahern, de l'avoir retenu en sa chambre, quand il y a guerre et
bataille.--Oh! ma très-honorée dame, dit Isabeau, nous n'avons pas
refusé de vous obéir, et pourtant messire de Boulainvilliers m'a
déclaré que c'était faire honte et affront à monseigneur, que de le
garder ainsi prisonnier, sans l'avertir même du mandement du roi, qui
a fait lever l'oriflamme.--Quels regrets ce sera pour vous, madame,
dit Hermine, si les Français perdent cette journée, faute du secours
de leur valeureux prince, monseigneur le duc d'Orléans! quels regrets
aussi, chère et bonne dame, si monseigneur n'a pas sa part dans une
belle victoire!--M. de Boulainvilliers m'a dit que les capitaines de
mon redouté seigneur étaient déterminés à s'en aller d'eux-mêmes se
réunir au camp des Français?--On s'émerveille grandement partout, ma
très-honorée dame, que, vous, fille du brave comte d'Armagnac, et
femme du très-valeureux duc d'Orléans, vous demeuriez neutre et
insensible à ces bruits de guerre qui font palpiter les coeurs des
nobles dames.--Il n'est plus temps peut-être de partir en armes et de
déployer au vent la bannière d'Orléans?--Il est toujours temps de
faire son devoir et de se conduire généreusement en gentilhomme et en
prince!--Eh! quoi! mes filles! s'écria la duchesse, ébranlée par ces
attaques redoublées qui venaient battre en brèche sa résolution déjà
chancelante: vous voulez que je livre monseigneur à la mort, comme un
mouton qu'on mène à la boucherie?--Dieu m'est témoin, ma très-honorée
dame, répondit Hermine, que je verserais tout mon sang pour épargner
la moindre goutte du sang de monseigneur!--Pensez-vous donc, ma
très-excellente dame, ajouta Isabeau avec inquiétude, que tous ceux
qui vont à la guerre n'en reviennent pas?--Allez, mes filles, nous
avons chacune, au fond de notre coeur, une secrète voix qui nous
annonce l'avenir, et nos pressentiments ne sont que des avertissements
envoyés du ciel sur ce qui doit advenir. Or, j'ai ferme assurance que
monseigneur me sera pour toujours ravi, s'il me quitte en cette
occasion, et que, le voyant me quitter, je l'aurai vu pour la dernière
fois!--Hélas! madame, répliqua Isabeau de Grailly, il me semble qu'il
en sera de même de mon fiancé!--Ce sont chimères et mensonges que ces
pressentiments, mon honorée dame, repartit la damoiselle de Lahern.
Certes, si je me fiais à des présages et à des imaginations
semblables, je croirais que c'en est fait du beau royaume de France et
de la gentille noblesse française!--Le jour, la nuit, je suis
poursuivie de fantômes et d'images sinistres, dit la duchesse: tantôt
je me vois en habits de deuil; tantôt je pense être en prison et
chargée de chaînes de fer; tantôt monseigneur m'apparaît, mort et
percé de coups... O mon Dieu: qu'adviendra-t-il de tout
ceci?--N'avez-vous pas, très-honorée dame, dit Isabeau, consulté les
sorts et les horoscopes?--Je n'ai, ma mie, consulté que mon coeur,
et mon pauvre coeur m'a répondu que cette guerre serait bien fatale
à monseigneur.--Plaise à Dieu qu'elle ne soit plus fatale à mon beau
pays de France et au roi notre sire! murmura Hermine.--Que
n'interrogez-vous les sorts des lettres? continua Isabeau. Vous
n'aurez que faire de mander des devins ou des astrologues. Prenez tel
livre que vous voudrez; ouvrez-le en invoquant le destin, et voyez ce
que vous annoncera la première lettre au commencement de la page, à
votre droite: les douze lettres, qui font la tête de l'alphabet,
depuis l'_a_ jusqu'au _l_, sont heureuses et de bon augure; les
autres, depuis le _m_ jusqu'à la fin, sont malheureuses et de méchant
présage. Jamais, dit-on, cet horoscope n'a induit en erreur et abusé
personne au monde.--Vraiment! ne l'as-tu pas essayé pour ton propre
compte? demanda la duchesse, en ôtant les signets du volume qu'elle
avait par hasard sous la main.--Nenni, ma très-chère dame, reprit
naïvement la damoiselle de Grailly, j'appréhendais trop de me préparer
un mauvais sort.--Ce n'est rien qu'une lettre pour connaître
l'avenir, dit la damoiselle de Lahern; il faut s'attacher au premier
mot qui se présente à l'ouverture du livre, et même, parfois, on
retient le sens de la ligne ou de la phrase qui est au commencement de
la page. J'en ferai l'épreuve pour ma part, si vous le trouvez bon,
madame, et je conjure la fortune d'être propice à mes désirs.

La duchesse d'Orléans tenait le livre fermé, et ses deux compagnes,
debout, à ses côtés, regardaient avec anxiété ce livre prophétique,
entre les feuillets duquel Hermine de Lahern se hasardait à chercher
l'oracle de l'avenir.

Celle-ci indiqua du doigt l'endroit où elle voulait ouvrir le volume,
et posa la main sur le feuillet où se trouvaient la lettre, le mot et
la phrase qu'elle devait interpréter pour connaître son sort. La page
commençait par ce vers:

    Prison auras avec ton noble maître.

La princesse tressaillit et relut plusieurs fois ce vers en silence.

--La lettre et le mot ne sont guère favorables, dit la jeune fille,
mais la phrase l'est davantage, si le sort me donne à partager le sort
de monseigneur.--Ce pronostic n'a pas et ne peut avoir de sens,
repartit Bonne d'Armagnac, d'autant que monseigneur n'est pas
prisonnier... Mais, vraiment! s'écria-t-elle, en riant, voici déjà le
sort accompli, car c'est moi qui ai mis en captivité monseigneur
d'Orléans, de peur qu'

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