Les bijoux indiscrets
by Denis Diderot · French · Gutenberg #37491 · 544,289 chars · public domain (US)
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Title: Les bijoux indiscrets
Author: Denis Diderot
Release date: September 20, 2011 [eBook #37491]
Language: French
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LES
BIJOUX
INDISCRETS
1748
AU MONOMOTAPA
NOTICE PRÉLIMINAIRE
Voici un livre qui a été bien discuté, et qui, nous le comprenons de
reste, n'a pas le droit d'être publié autrement que dans une collection
d'_oeuvres complètes_, où il est comme noyé et trouve immédiatement
son correctif. C'est une incartade de jeune homme, la suite d'un pari,
le désir de démontrer à une maîtresse exigeante[1] qu'il n'y avait rien
de plus facile que de faire du Crébillon fils, mais qu'on pouvait, même
en suivant ce modèle dangereux, mettre autre chose, dans un roman léger,
que des allusions et des scènes libres. Diderot a gagné son pari, et le
jugement qu'il faut porter des _Bijoux indiscrets_, est celui qu'en
porte M. Mézières, de l'Académie française, derrière l'opinion duquel
nous aimons à nous abriter.
[Note 1: Voir les _Mémoires_ de Mme de Vandeul, t. I, p. XLII.]
En parlant[2] des réformes introduites par Lessing dans le théâtre
allemand, M. Mézières dit, en effet: «De cette condamnation portée
contre la France, il fallait cependant excepter un homme, un penseur
original qui, avant Lessing, avait jugé, avec une complète indépendance,
la scène de son pays, et que Lessing lui-même reconnaissait comme son
prédécesseur et son maître en critique: j'ai nommé Diderot, dont les
Allemands de nos jours ne contestent pas absolument l'influence sur
l'auteur de la _Dramaturgie_, mais qu'ils laissent volontiers dans
l'ombre sans lui attribuer toute la part d'initiative qui lui
revient[3]. Ce qui est vrai, et ce que la critique allemande a le tort
de ne pas dire hautement, c'est que Lessing, de son propre aveu,
emprunta à Diderot une partie de ses arguments contre le théâtre
français, et que, sans l'exemple de Diderot, il n'aurait été ni si
hardi, ni si pénétrant, dans sa critique dramatique. Lui-même le
reconnaît avec une bonne foi dont ses biographes devraient s'inspirer
pour rendre à chacun ce qui lui est dû. Lessing n'était encore qu'un
étudiant obscur de l'Université de Leipzig, lorsque, _dans un roman
frivole où s'agitaient des questions graves_, Diderot critiquait
sévèrement la tragédie française. Ce passage des _Bijoux indiscrets_
frappa tellement Lessing, que, vingt ans plus tard, il le traduisait
tout entier dans la _Dramaturgie_, et l'acceptait ainsi comme point de
départ de ses attaques passionnées contre le système dramatique de la
France.»
[Note 2: Introduction à la _Dramaturgie_, de Lessing, traduite par
MM. Ed. de Suckau et Crouslé. Didier, 1873, in-18.]
[Note 3: Nous reparlerons de cette question en nous occupant du
_Théâtre_ de Diderot.]
Des questions graves! Le mot doit faire réfléchir ceux qui se
trouveraient trop pressés de condamner ce livre. Des questions graves,
mais quelles? D'abord, celle de la réforme du théâtre que Diderot allait
tenter bientôt sur la scène même de la Comédie française; ensuite celle
des idées philosophiques dont il allait donner, peu d'années après, une
formule plus sévère dans l'_Interprétation de la nature_; enfin la
critique des moeurs de l'époque, critique qui n'était pas sans portée,
précisément parce qu'elle était moins fine et moins complaisante que
celle du modèle que l'auteur avait choisi, Crébillon fils.
Mais le lecteur verra tout cela, et, sans doute, il jugera qu'il faut
pardonner un peu à Diderot la façon dont il s'y est pris pour faire
parvenir à des courtisans, à des femmes, à des jeunes gens, des idées
dont ils n'auraient jamais eu connaissance s'il les eût consignées dans
un livre à l'usage des seuls philosophes. En se reportant à la licence
du temps où il écrivait, on verra qu'il ne l'a point dépassée, si ce
n'est en latin, et l'on sait quel est le privilége du latin. Ce
privilége doit être encore plus facilement accordé à cette langue,
aujourd'hui qu'on ne la sait plus.
Les _Bijoux_ sont une oeuvre où la jeunesse qui s'en va (Diderot avait
trente-cinq ans) lutte encore avec la maturité qui arrive. Lorsque
Diderot fut à l'entrée de la vieillesse, lorsqu'il pensa à réunir, chose
qu'il ne fit jamais, les pages qu'il avait semées avec tant
d'insouciance pendant sa vie, il jugea lui-même sévèrement cet écart. Il
disait à Naigeon, qui le rapporte dans ses _Mémoires_: «Ce ne sont pas
les mauvais livres qui font les mauvaises moeurs d'un peuple, mais ce
sont les mauvaises moeurs d'un peuple qui font les mauvais livres; ce
sont comme les exhalaisons pestilentielles d'un cloaque.» «Quoique le
mien, ajoutait-il, fût une grande sottise, je suis très-surpris de n'en
avoir pas, à cette époque, fait de plus grande.» Il n'entendait,
continue Naigeon, parler de ce livre, même en bien, qu'avec chagrin et
avec cet air embarrassé que donne le souvenir d'une faute qu'on se
reproche tacitement. Il m'a souvent assuré que, s'il était possible de
réparer cette faute par la perte d'un doigt, il ne balancerait pas d'en
faire le sacrifice à l'entière suppression de ce délire de son
imagination.»
Nous ne doutons pas de ce repentir sincère, mais il est probable
qu'avant de les détruire, Diderot aurait voulu relire les _Bijoux_;
qu'il aurait alors un peu marchandé; qu'après avoir offert un doigt, il
aurait désiré que ce fût le plus petit, et de la main gauche; qu'il
aurait demandé grâce pour les chapitres sérieux; qu'il aurait, en fin de
compte, trouvé qu'il y en avait si peu qui ne l'étaient pas, que cela ne
valait pas la peine de se préoccuper des autres outre mesure; que,
d'ailleurs, l'expiation par l'exposition perpétuelle de sa faute était
une punition plus réelle que la suppression impossible d'une chose une
fois mise sous les yeux du public; et il aurait fini certainement, après
tous ces raisonnements, comme a fini Naigeon, qui, les ayant faits
aussi, et ayant affirmé que Diderot aurait banni les _Bijoux_ de toutes
les éditions de ses oeuvres, les inséra dans la sienne, en les
augmentant de trois chapitres inédits et en disant: «J'oserai hasarder
un jugement que l'avenir me paraît devoir confirmer: à mesure que les
livres purement et simplement licencieux perdront de leur célébrité,
celui-ci pourrait bien en acquérir, parce qu'on y trouve la satire des
mauvaises moeurs, de la fausse éloquence, des préjugés religieux, avec
une connaissance très-étendue des langues, des sciences et des
beaux-arts, des pages très-philosophiques et très-sages, des morceaux
allégoriques remplis de finesse, avec beaucoup de chaleur et de verve.»
M. Rosenkranz (_Diderot's Leben und Werke_) signale en effet, parmi ces
morceaux, le _Rêve de Mangogul_ (chap. XXXII) comme un chef-d'oeuvre.
Dans son _Catalogue_ (manuscrit, Bibliothèque de l'Arsenal), M. de
Paulmy dit: «Les _Bijoux indiscrets_, tirés d'un ancien fabliau intitulé
les _C. qui parlent_[4]. Il s'est ici fort étendu et forme un roman
très-libre, mais agréable. On l'attribue à Diderot. La première édition
est de 1748. C'est ici la seconde, ornée de figures moins médiocres.
L'ouvrage a été traduit en anglais.»
[Note 4: Le titre véritable du fabliau est: _Le chevalier qui
faisait parler les c... et les c..._ (Voyez _Fabliaux et Contes_
recueillis par Barbazan, édition de Méon, t. III, p. 409.)]
Il est assez difficile de se reconnaître dans ces éditions de la
première heure. Dans l'espace de quelques mois, il y en eut six en
Hollande. Elles sont sans date, et portent en général l'indication: _Au
Monomotapa_, quoiqu'il y en ait qui portent celle de _Pékin_. La
première était en trois volumes in-12[5]. Celle que nous croyons être la
seconde, d'après l'indication de M. de Paulmy, n'en a que deux. Elle a
de fort jolies figures, sans signature. Le frontispice allégorique a
pour sujet: _l'Imagination prenant la plume des mains de la Folie et
l'Amour lui dictant_. La Folie, habillée en pèlerine, debout, un bâton
surmonté d'une marotte dans la main gauche, tend de la droite une plume
à l'Imagination, à demi vêtue, assise sur un tertre, à l'ombre d'un
arbre et au bord d'un ruisseau. L'Amour, à ses pieds, place une feuille
de papier sur ses genoux.
[Note 5: Nous n'avons pas vu cette édition en trois volumes et nous
doutons. Si nous nous en rapportons à un mot du chapitre XXXV, l'édition
originale n'aurait eu que deux volumes.]
La vignette du titre représente un lit carré, dont un Amour voltigeant
ferme les rideaux, en tirant la langue et en faisant de la main gauche
le geste que les enfants appellent montrer les cornes.
Il y a, en outre, quatre gravures dans le premier volume et deux dans le
second, aux chapitres: _Évocation du génie_ (IV), les _Gredins_ (XXVI),
la _Petite Jument_ (XXXI), le _Rêve de Mangogul_ (XXXII), _Événements
singuliers_ (LI), _Zuleïman et Zaïde_ (LII).
Deux contrefaçons, toutes deux du même nombre de pages, mais avec des
différences typographiques dans le texte, ont cette même suite de
gravures retournées et assez mal exécutées, quoique dans l'une d'elles
les premières planches aient des parties d'une grande finesse. Elles se
distinguent par la vignette du titre qui, dans l'une, consiste en un
cadre dans lequel est représentée une femme à demi nue recevant la
visite d'un pacha vêtu seulement d'un turban extravagant. Le cadre est
surmonté d'un bois de cerf dans lequel est passé un anneau. Sur une
guirlande, on lit: _Sunt similia tuis_. L'autre porte seulement cette
même devise en trois lignes sur une plaque encadrée de satyres engaînés
et surmontée d'une tête de cerf.
Cazin a donné une édition in-18 avec les figures réduites. Lombard, de
Langres, dans ses _Souvenirs_, cite ces coquets petits volumes comme
étant de ceux que les colporteurs juifs faisaient passer le plus
facilement et le plus volontiers dans les colléges. Ceci explique
suffisamment l'interdiction prononcée contre les réimpressions, et la
condamnation insérée au _Moniteur_ du 7 août 1835 contre une édition
(1833) du même genre et ayant sans doute même destination.
Voici l'opinion de Clément sur le livre, quand il parut:
«Si je vous connais bien, écrit-il à son correspondant, vous vous
amuserez encore davantage des _Bijoux indiscrets_[6], grâce à Mangogul,
roi de Congo, qui vient de les faire parler avec tant d'éloquence...
Vous concevez, monsieur, ce qu'avec une pareille idée on peut amener de
situations: l'auteur en a trouvé de bonnes, sans doute... mais il ne
tire pas assez de parti de celles qu'il imagine. Ses détails sont
faibles, ses digressions fréquentes, quelquefois longues, pas toujours
intéressantes. En général, il n'y a pas assez de chaleur dans
l'exécution, de légèreté, de fine plaisanterie, de cette fleur de
gaieté, de ces naïvetés heureuses si nécessaires aux bons contes.»
(_Cinq Années littéraires_, lettre IV.)
[Note 6: Il venait de lui parler de l'_Histoire du Parlement
d'Angleterre_, par l'abbé Raynal.]
On voit que Clément prenait la chose comme il fallait la prendre.
Palissot, plus sévère, ne voulut pas rire, et quand Voltaire le pria,
ainsi que l'avait déjà fait le comte de B***, après la première édition
de la _Dunciade_, de rayer dans les suivantes ses injures à Diderot, il
répondit au patriarche avec indignation:
«A l'égard de M. Diderot, il est très-vrai que je ne l'ai jamais vu,
mais je l'ai lu, par malheur pour l'un de nous deux; et d'ailleurs, il
est un de ceux dont j'ai eu le plus à me plaindre. J'en ai bien du
regret, puisque vous paraissez l'aimer. Par la même raison, je suis plus
fâché encore qu'il ait fait l'article _Encyclopédie_, le _Fils naturel_,
le _Père de famille_, et surtout qu'on lui attribue les _Bijoux
indiscrets_.»
La Harpe commence son article sur Diderot, dans la _Philosophie du_
XVIIIe _siècle_, par une violente attaque contre ce livre. Parmi les
reproches qu'il lui adresse, il insiste particulièrement sur ce point
que, Mangogul étant évidemment Louis XV et Mirzoza Mme de Pompadour,
en ne disant pas d'injures à ces deux personnages, l'auteur n'avait fait
qu'une oeuvre «de la plus basse adulation.» La Harpe avait à ce
moment--c'était après la Révolution--la mauvaise habitude de ne pas lire
ce dont il parlait, et le défaut de ne pas se rappeler ce qu'il avait
lu. Pour donner une idée exacte de sa méthode, nous n'en voulons citer
qu'un exemple, mais il est topique:
«L'auteur, dit-il, si complaisant pour les _Sultans_, ne l'était pas
autant, à beaucoup près, pour ses confrères les romanciers, car ces
confrères étaient des rivaux, et des rivaux alors beaucoup plus connus
que lui. Aussi ne les ménage-t-il pas. Il fait ordonner au sultan de
Congo, pour _somnifère_, la lecture de la _Marianne_, de Marivaux, des
_Confessions_, de Duclos, et des _Égarements_, de Crébillon fils.
C'étaient précisément les trois romans nouveaux qui avaient eu dans le
temps le plus de succès. Les trois romans que nous a laissés Diderot
n'approchent pas du moindre de ceux-là: jugez de son équité et de sa
modestie.»
Jugez de l'équité de La Harpe en ouvrant les _Bijoux_ et en lisant à
l'endroit indiqué par lui, chapitre XLVI, non pas _somnifère_, mais
_anti-somnifère_, ce qui est quelque peu différent.
Les _Bijoux_ sont un _livre à clef_. Cette clef n'a point été donnée par
M. G. Brunet dans les deux volumes sous ce titre qu'il a tirés des
papiers de Quérard. Nous indiquerons en note les découvertes que nous
croirons avoir faites dans cette direction. Mais nous devons, dès à
présent, dire que, quoiqu'il soit admis, malgré l'irrégularité de la
filiation dans le roman, qu'_Erguebzed_ est Louis XIV; et _Mangogul_,
Louis XV; _Mirzoza_, Mme de Pompadour; _Sélim_, le maréchal de
Richelieu; le _Congo_, la France; _Banza_, Paris; _Circino_, Newton;
_Olibri_, Descartes; la _Manimonbanda_, la reine Marie Leczinska, les
rapprochements qu'on peut tenter ont si peu de consistance, se trouvent
tellement contredits par d'autres passages, qu'il est difficile de
croire que Diderot ait eu l'intention de faire autre chose qu'une
peinture volontairement vague et indécise. Louis XIV, qui est d'abord
_Erguebzed_, devient plus loin _Kanoglou_; la majeure partie des noms
qu'on reconnaît sont de la fin du règne de ce roi. On aurait donc tort
de chercher un libelle où il n'y a qu'une improvisation qui n'a pas dû
même être relue par l'auteur.
Selon nous, ce qu'a voulu faire Diderot, c'est surtout la critique de
cette habitude qu'avait Louis XV de se faire lire à son petit lever la
chronique scandaleuse relevée pour lui par les agents de M. Berryer,
alors, et plus tard de M. de Sartine[7]. Quant au génie _Cucufa_, c'est
la personnification du repentir, de la retraite du monde, et l'anneau
qui a de si singulières propriétés, c'est certainement le besoin de
parler qui se présente alors qu'arrive la contrition, et qui pousse les
femmes au confessionnal, où elles disent... tout ou à peu près tout.
[Note 7: Voyez: _Journal des inspecteurs de M. de Sartine_, Paris et
Bruxelles, 1863, 1 vol. grand in-18, et la _Police dévoilée_, par
Manuel; Paris, l'an second de la liberté, 2 vol. in-8º.]
Mais arrêtons-nous vite dans ces essais d'interprétation, en songeant
qu'il ne s'agit point ici d'expliquer le _Second Faust_, mais une simple
bagatelle, et que Diderot se plaint quelque part des commentateurs qui
font dire à leur auteur des choses auxquelles il n'a jamais pensé.
Les _Bijoux indiscrets_ ont été traduits en anglais (1749). Les diverses
éditions en français sont de 1748, 1756, 1772 (éd. d'Amsterdam, rare)
in-12; 1786 (Cazin) in-18; 1833 petit in-8º, fig.
A ZIMA[8]
[Note 8: Il ne nous semble pas que cette jeune fille puisse être,
comme on l'a dit, Mme de Puisieux, qui était jeune, il est vrai, mais
mariée. C'est un nom en l'air. Mme de Puisieux serait plutôt Aglaé,
la _sage_ Aglaé, «des plus vertueuses et des moins édifiantes.»]
Zima, profitez du moment. L'aga Narkis entretient votre mère, et votre
gouvernante guette sur un balcon le retour de votre père: prenez, lisez,
ne craignez rien. Mais quand on surprendrait _les Bijoux indiscrets_
derrière votre toilette, pensez-vous qu'on s'en étonnât? Non, Zima, non;
on sait que _le Sopha_, _le Tanzaï_ et _les Confessions_[9] ont été sous
votre oreiller. Vous hésitez encore? Apprenez donc qu'Aglaé n'a pas
dédaigné de mettre la main à l'ouvrage que vous rougissez d'accepter.
«Aglaé, dites-vous, la sage Aglaé!...» Elle-même. Tandis que Zima
s'ennuyait ou s'égarait peut-être avec le jeune bonze Alléluia, Aglaé
s'amusait innocemment à m'instruire des aventures de Zaïde, d'Alphane,
de Fanni, etc., me fournissait le peu de traits qui me plaisent dans
l'histoire de Mangogul, la revoyait et m'indiquait les moyens de la
rendre meilleure; car si Aglaé est une des femmes les plus vertueuses et
les moins édifiantes du Congo, c'est aussi une des moins jalouses de bel
esprit et des plus spirituelles. Zima croirait-elle à présent avoir
bonne grâce à faire la scrupuleuse? Encore une fois, Zima, prenez,
lisez, et lisez tout: je n'en excepte pas même les discours du _Bijou
voyageur_ qu'on vous interprétera, sans qu'il en coûte à votre vertu;
pourvu que l'interprète ne soit ni votre directeur ni votre amant.
[Note 9: _Le Sopha_, de Crébillon fils, 1745.--_Tanzaï et Néadarné_,
du même. Pékin (_Paris_), 1734.--Les _Confessions du Comte de ***_, par
Duclos. Amsterdam, 1742. (Br.)]
LES BIJOUX INDISCRETS
CHAPITRE PREMIER.
NAISSANCE DE MANGOGUL.
Hiaouf Zélès Tanzaï régnait depuis longtemps dans la grande Chéchianée;
et ce prince voluptueux continuait d'en faire les délices. Acajou, roi
de Minutie, avait eu le sort prédit par son père. Zulmis avait vécu. Le
comte de... vivait encore. Splendide, Angola, Misapouf, et quelques
autres potentats des Indes et de l'Asie étaient morts subitement. Les
peuples, las d'obéir à des souverains imbéciles, avaient secoué le joug
de leur postérité; et les descendants de ces monarques malheureux
erraient inconnus et presque ignorés dans les provinces de leurs
empires. Le petit-fils de l'illustre Schéerazade s'était seul affermi
sur le trône; et il était obéi dans le Mogol sous le nom de
Schachbaam[10], lorsque Mangogul naquit dans le Congo. Le trépas de
plusieurs souverains fut, comme on voit, l'époque funeste de sa
naissance.
[Note 10: Tous les noms qui précèdent celui de Mangogul sont pris
dans les romans du temps et dans _les Mille et une Nuits_, ainsi que la
géographie fantaisiste qui les encadre. Le comte de ***, qui vivait
encore, est celui des _Confessions du Comte de ***_, par
Duclos.--D'après Crébillon fils, Hiaouf Zélès Tanzaï veut dire, en
langue chéchianienne, _rival du soleil_.]
Erguebzed son père n'appela point les fées autour du berceau de son
fils, parce qu'il avait remarqué que la plupart des princes de son
temps, dont ces intelligences femelles avaient fait l'éducation,
n'avaient été que des sots. Il se contenta de commander son horoscope à
un certain Codindo, personnage meilleur à peindre qu'à connaître.
Codindo était chef du collége des Aruspices de Banza, anciennement la
capitale de l'empire. Erguebzed lui faisait une grosse pension, et lui
avait accordé, à lui et à ses descendants, en faveur du mérite de leur
grand-oncle, qui était excellent cuisinier, un château magnifique sur
les frontières du Congo. Codindo était chargé d'observer le vol des
oiseaux et l'état du ciel, et d'en faire son rapport à la cour; ce dont
il s'acquittait assez mal. S'il est vrai qu'on avait à Banza les
meilleures pièces de théâtre et les salles de spectacles les plus laides
qu'il y eût dans toute l'Afrique, en revanche, on y avait le plus beau
collége du monde, et les plus mauvaises prédictions.
Codindo, informé de ce qu'on lui voulait au palais d'Erguebzed, partit
fort embarrassé de sa personne; car le pauvre homme ne savait non plus
lire aux astres que vous et moi: on l'attendait avec impatience. Les
principaux seigneurs de la cour s'étaient rendus dans l'appartement de
la grande sultane. Les femmes, parées magnifiquement, environnaient le
berceau de l'enfant. Les courtisans s'empressaient à féliciter Erguebzed
sur les grandes choses qu'il allait sans doute apprendre de son fils.
Erguebzed était père, et il trouvait tout naturel qu'on distinguât dans
les traits informes d'un enfant ce qu'il serait un jour. Enfin Codindo
arriva. «Approchez, lui dit Erguebzed: lorsque le ciel m'accorda le
prince que vous voyez, je fis prendre avec soin l'instant de sa
naissance, et l'on a dû vous en instruire. Parlez sincèrement à votre
maître, et annoncez-lui hardiment les destinées que le ciel réserve à
son fils.
--Très-magnanime sultan, répondit Codindo, le prince né de parents non
moins illustres qu'heureux, ne peut en avoir que de grandes et de
fortunées: mais j'en imposerais à Votre Hautesse, si je me parais devant
elle d'une science que je n'ai point. Les astres se lèvent et se
couchent pour moi comme pour les autres hommes; et je n'en suis pas plus
éclairé sur l'avenir, que le plus ignorant de vos sujets.
--Mais, reprit le sultan, n'êtes-vous pas astrologue?
--Magnanime prince, répondit Codindo, je n'ai point cet honneur.
--Eh! que diable êtes-vous donc? lui répliqua le vieux mais bouillant
Erguebzed.
--Aruspice!
--Oh! parbleu, je n'imaginais pas que vous en eussiez eu la pensée.
Croyez-moi, seigneur Codindo, laissez manger en repos vos poulets, et
prononcez sur le sort de mon fils, comme vous fîtes dernièrement sur le
rhume de la perruche de ma femme.»
A l'instant Codindo tira de sa poche une loupe, prit l'oreille gauche de
l'enfant, frotta ses yeux, tourna et retourna ses besicles, lorgna cette
oreille, en fit autant du côté droit, et prononça: que le règne du jeune
prince serait heureux s'il était long[11].
[Note 11: L'enfance de Louis XV fut maladive.]
«Je vous entends, reprit Erguebzed: mon fils exécutera les plus belles
choses du monde, s'il en a le temps. Mais, morbleu, ce que je veux qu'on
me dise, c'est s'il en aura le temps. Que m'importe à moi, lorsqu'il
sera mort, qu'il eût été le plus grand prince du monde s'il eût vécu? Je
vous appelle pour avoir l'horoscope de mon fils, et vous me faites son
oraison funèbre.»
Codindo répondit au prince qu'il était fâché de n'en pas savoir
davantage; mais qu'il suppliait Sa Hautesse de considérer que c'en était
bien assez pour le peu de temps qu'il était devin. En effet, le moment
d'auparavant qu'était Codindo?
CHAPITRE II.
ÉDUCATION DE MANGOGUL.
Je passerai légèrement sur les premières années de Mangogul. L'enfance
des princes est la même que celle des autres hommes, à cela près qu'il
est donné aux princes de dire une infinité de jolies choses avant que de
savoir parler. Aussi le fils d'Erguebzed avait à peine quatre ans, qu'il
avait fourni la matière d'un Mangogulana. Erguebzed qui était homme de
sens, et qui ne voulait pas que l'éducation de son fils fût aussi
négligée que la sienne l'avait été, appela de bonne heure auprès de lui,
et retint à sa cour, par des pensions considérables, ce qu'il y avait de
grands hommes en tout genre dans le Congo; peintres, philosophes,
poëtes, musiciens, architectes, maîtres de danse, de mathématiques,
d'histoire, maîtres en fait d'armes, etc. Grâce aux heureuses
dispositions de Mangogul, et aux leçons continuelles de ses maîtres, il
n'ignora rien de ce qu'un jeune prince a coutume d'apprendre dans les
quinze premières années de sa vie, et sut, à l'âge de vingt ans, boire,
manger et dormir aussi parfaitement qu'aucun potentat de son âge.
Erguebzed, à qui le poids des années commençait à faire sentir celui de
la couronne, las de tenir les rênes de l'empire, effrayé des troubles
qui le menaçaient, plein de confiance dans les qualités supérieures de
Mangogul, et pressé par des sentiments de religion, pronostics certains
de la mort prochaine, ou de l'imbécillité des grands, descendit du trône
pour y placer son fils; et ce bon prince crut devoir expier dans la
retraite les crimes de l'administration la plus juste dont il fût
mémoire dans les annales du Congo.
Ce fut donc l'an du monde 1,500,000,003,200,001, de l'empire du Congo le
3,900,000,700,03, que commença le règne de Mangogul, le 1,234,500 de sa
race en ligne directe. Des conférences fréquentes avec ses ministres,
des guerres à soutenir, et le maniement des affaires, l'instruisirent en
fort peu de temps de ce qui lui restait à savoir au sortir des mains de
ses pédagogues; et c'était quelque chose.
Cependant Mangogul acquit en moins de dix années la réputation de grand
homme. Il gagna des batailles, força des villes, agrandit son empire,
pacifia ses provinces, répara le désordre de ses finances, fit refleurir
les sciences et les arts, éleva des édifices, s'immortalisa par d'utiles
établissements, raffermit et corrigea la législation, institua même des
académies; et, ce que son université ne put jamais comprendre, il acheva
tout cela sans savoir un seul mot de latin.
Mangogul ne fut pas moins aimable dans son sérail que grand sur le
trône. Il ne s'avisa point de régler sa conduite sur les usages
ridicules de son pays. Il brisa les portes du palais habité par ses
femmes; il en chassa ces gardes injurieux de leur vertu; il s'en fia
prudemment à elles-mêmes de leur fidélité: on entrait aussi librement
dans leurs appartements que dans aucun couvent de chanoinesses de
Flandres; et on y était sans doute aussi sage. Le bon sultan que ce fut!
il n'eut jamais de pareil que dans quelques romans français. Il était
doux, affable, enjoué, galant, d'une figure charmante, aimant les
plaisirs, fait pour eux, et renfermait dans sa tête plus d'esprit qu'il
n'y en avait eu dans celle de tous ses prédécesseurs ensemble.
On juge bien qu'avec un si rare mérite, beaucoup de femmes aspirèrent à
sa conquête: quelques-unes réussirent. Celles qui manquèrent son
coeur, tâchèrent de s'en consoler avec les grands de sa cour. La jeune
Mirzoza fut du nombre des premières[12]. Je ne m'amuserai point à
détailler les qualités et les charmes de Mirzoza; l'ouvrage serait sans
fin, et je veux que cette histoire en ait une.
[Note 12: Mme de Pompadour (Mme Lenormand d'Étioles) avait mis
une certaine persistance à courir après le _mouchoir_. Suivant les
chasses, se faisant remarquer par son assiduité à toutes les fêtes et
par sa coquetterie, sa faveur était plutôt le résultat de son habileté
que celui d'un penchant irrésistible de la part du roi.]
CHAPITRE III.
QU'ON PEUT REGARDER COMME LE PREMIER DE CETTE HISTOIRE.
Mirzoza fixait Mangogul depuis plusieurs années. Ces amants s'étaient
dit et répété mille fois tout ce qu'une passion violente suggère aux
personnes qui ont le plus d'esprit. Ils en étaient venus aux
confidences; et ils se seraient fait un crime de se dérober la
circonstance de leur vie la plus minutieuse. Ces suppositions
singulières: «Si le ciel qui m'a placé sur le trône m'eût fait naître
dans un état obscur, eussiez-vous daigné descendre jusqu'à moi, Mirzoza
m'eût-elle couronné?... Si Mirzoza venait à perdre le peu de charmes
qu'on lui trouve, Mangogul l'aimerait-il toujours?» ces suppositions,
dis-je, qui exercent les amants ingénieux, brouillent quelquefois les
amants délicats, et font mentir si souvent les amants les plus sincères,
étaient usées pour eux.
La favorite, qui possédait au souverain degré le talent si nécessaire et
si rare de bien narrer, avait épuisé l'histoire scandaleuse de Banza.
Comme elle avait peu de tempérament[13], elle n'était pas toujours
disposée à recevoir les caresses du sultan, ni le sultan toujours
d'humeur à lui en proposer. Enfin il y avait des jours où Mangogul et
Mirzoza avaient peu de choses à dire, presque rien à faire, et où, sans
s'aimer moins, ils ne s'amusaient guère. Ces jours étaient rares; mais
il y en avait, et il en vint un.
[Note 13: On sait que Mme de Pompadour n'hésita pas, pour
conserver son influence, à se faire représenter, auprès de son royal
amant, par des remplaçantes choisies par elle.]
Le sultan était étendu nonchalamment sur une duchesse, vis-à-vis de la
favorite qui faisait des noeuds sans dire mot. Le temps ne permettait
pas de se promener. Mangogul n'osait proposer un piquet; il y avait près
d'un quart d'heure que cette situation maussade durait, lorsque le
sultan dit en bâillant à plusieurs reprises:
«Il faut avouer que Géliote[14] a chanté comme un ange...
[Note 14: Chanteur de l'Opéra très-recherché des dames. Son nom
s'écrit régulièrement Jeliotte.]
--Et que Votre Hautesse s'ennuie à périr, ajouta la favorite.
--Non, madame, reprit Mangogul en bâillant à demi; le moment où l'on
vous voit n'est jamais celui de l'ennui.
--Il ne tenait qu'à vous que cela fût galant, répliqua Mirzoza; mais
vous rêvez, vous êtes distrait, vous bâillez. Prince, qu'avez-vous?
--Je ne sais, dit le sultan.
--Et moi je devine, continua la favorite. J'avais dix-huit ans lorsque
j'eus le bonheur de vous plaire. Il y a quatre ans que vous m'aimez.
Dix-huit et quatre font vingt-deux. Me voilà bien vieille.»
Mangogul sourit de ce calcul.
«Mais si je ne vaux plus rien pour le plaisir, ajouta Mirzoza, je veux
vous faire voir du moins que je suis très-bonne pour le conseil. La
variété des amusements qui vous suivent n'a pu vous garantir du dégoût.
Vous êtes dégoûté. Voilà, prince, votre maladie.
--Je ne conviens pas que vous ayez rencontré, dit Mangogul; mais en cas
que cela fût, y sauriez-vous quelque remède?»
Mirzoza répondit au sultan, après avoir rêvé un moment, que Sa Hautesse
lui avait paru prendre tant de plaisir au récit qu'elle lui faisait des
aventures galantes de la ville, qu'elle regrettait de n'en plus avoir à
lui raconter, ou de n'être pas mieux instruite de celles de sa cour;
qu'elle aurait essayé cet expédient, en attendant qu'elle imaginât
mieux.
«Je le crois bon, dit Mangogul; mais qui sait les histoires de toutes
ces folles? et quand on les saurait, qui me les réciterait comme vous?
--Sachons-les toujours, reprit Mirzoza. Qui que ce soit qui vous les
raconte, je suis sûre que Votre Hautesse gagnera plus par le fond
qu'elle ne perdra par la forme.
--J'imaginerai avec vous, si vous voulez, les aventures des femmes de ma
cour, fort plaisantes, dit Mangogul; mais le fussent-elles cent fois
davantage, qu'importe, s'il est impossible de les apprendre?
--Il pourrait y avoir de la difficulté, répondit Mirzoza: mais je pense
que c'est tout. Le génie Cucufa, votre parent et votre ami, a fait des
choses plus fortes. Que ne le consultez-vous?
--Ah! joie de mon coeur, s'écria le sultan, vous êtes admirable! Je ne
doute point que le génie n'emploie tout son pouvoir en ma faveur. Je
vais de ce pas m'enfermer dans mon cabinet, et l'évoquer.»
Alors Mangogul se leva, baisa la favorite sur l'oeil gauche, selon la
coutume du Congo, et partit.
CHAPITRE IV.
ÉVOCATION DU GÉNIE.
Le génie Cucufa est un vieil hypocondriaque, qui craignant que les
embarras du monde et le commerce des autres génies ne fissent obstacle à
son salut, s'est réfugié dans le vide, pour s'occuper tout à son aise
des perfections infinies de la grande Pagode, se pincer, s'égratigner,
se faire des niches, s'ennuyer, enrager et crever de faim. Là, il est
couché sur une natte, le corps cousu dans un sac, les flancs serrés
d'une corde, les bras croisés sur la poitrine, et la tête enfoncée dans
un capuchon, qui ne laisse sortir que l'extrémité de sa barbe. Il dort;
mais on croirait qu'il contemple. Il n'a pour toute compagnie qu'un
hibou qui sommeille à ses pieds, quelques rats qui rongent sa natte, et
des chauves-souris qui voltigent autour de sa tête: on l'évoque en
récitant au son d'une cloche le premier verset de l'office nocturne des
bramines; alors il relève son capuce, frotte ses yeux, chausse ses
sandales, et part. Figurez-vous un vieux camaldule[15] porté dans les
airs par deux gros chats-huants qu'il tiendrait par les pattes: ce fut
dans cet équipage que Cucufa apparut au sultan!
[Note 15: Religieux qui suivent la règle de saint Benoît. (Br.)]
«Que la bénédiction de Brama soit céans, dit-il en s'abattant.
--_Amen_, répondit le prince.
--Que voulez-vous, mon fils?
--Une chose fort simple, dit Mangogul; me procurer quelques plaisirs aux
dépens des femmes de ma cour.
--Eh! mon fils, répliqua Cucufa, vous avez à vous seul plus d'appétit
que tout un couvent de bramines. Que prétendez-vous faire de ce troupeau
de folles?
--Savoir d'elles les aventures qu'elles ont et qu'elles ont eues; et
puis c'est tout.
--Mais cela est impossible, dit le génie; vouloir que des femmes
confessent leurs aventures, cela n'a jamais été et ne sera jamais.
--Il faut pourtant que cela soit,» ajouta le sultan.
A ces mots, le génie se grattant l'oreille et peignant par distraction
sa longue barbe avec ses doigts, se mit à rêver: sa méditation fut
courte.
«Mon fils, dit-il à Mangogul, je vous aime; vous serez satisfait.»
A l'instant il plongea sa main droite dans une poche profonde, pratiquée
sous son aisselle, au côté gauche de sa robe, et en tira avec des
images, des grains bénits, de petites pagodes de plomb, des bonbons
moisis, un anneau d'argent, que Mangogul prit d'abord pour une bague de
saint Hubert[16].
[Note 16: On sait que la bague et la clef de saint Hubert ont la
vertu de guérir de la rage. (Br.)--Les bagues qui avaient touché les
reliques du saint, son tombeau ou son étole, avaient une vertu
préservatrice. On les faisait généralement en argent. Peut-être en
fait-on encore.]
«Vous voyez bien cet anneau, dit-il au sultan; mettez-le à votre doigt,
mon fils. Toutes les femmes sur lesquelles vous en tournerez le chaton,
raconteront leurs intrigues à voix haute, claire et intelligible: mais
n'allez pas croire au moins que c'est par la bouche qu'elles parleront.
--Et par où donc, ventre-saint-gris! s'écria Mangogul, parleront-elles
donc?
--Par la partie la plus franche qui soit en elles, et la mieux instruite
des choses que vous désirez savoir, dit Cucufa; par leurs bijoux.
--Par leurs bijoux, reprit le sultan, en s'éclatant de rire: en voilà
bien d'une autre. Des bijoux parlants! cela est d'une extravagance
inouïe.
--Mon fils, dit le génie, j'ai bien fait d'autres prodiges en faveur de
votre grand-père; comptez donc sur ma parole. Allez, et que Brama vous
bénisse. Faites un bon usage de votre secret, et songez qu'il est des
curiosités mal placées.»
Cela dit, le cafard hochant de la tête, se raffubla de son capuchon,
reprit ses chats-huants par les pattes, et disparut dans les airs.
CHAPITRE V.
DANGEREUSE TENTATION DE MANGOGUL.
A peine Mangogul fut-il en possession de l'anneau mystérieux de Cucufa,
qu'il fut tenté d'en faire le premier essai sur la favorite. J'ai oublié
de dire qu'outre la vertu de faire parler les bijoux des femmes sur
lesquelles on en tournait le chaton, il avait encore celle de rendre
invisible la personne qui le portait au petit doigt. Ainsi Mangogul
pouvait se transporter en un clin d'oeil en cent endroits où il
n'était point attendu, et voir de ses yeux bien des choses qui se
passent ordinairement sans témoin; il n'avait qu'à mettre sa bague, et
dire: «Je veux être là;» à l'instant il y était. Le voilà donc chez
Mirzoza.
Mirzoza qui n'attendait plus le sultan, s'était fait mettre au lit.
Mangogul s'approcha doucement de son oreiller, et s'aperçut à la lueur
d'une bougie de nuit, qu'elle était assoupie. «Bon, dit-il, elle dort:
changeons vite l'anneau de doigt, reprenons notre forme, tournons le
chaton sur cette belle dormeuse, et réveillons un peu son bijou... Mais
qu'est-ce qui m'arrête?... je tremble... se pourrait-il que Mirzoza...
non, cela n'est pas possible; Mirzoza m'est fidèle. Éloignez-vous,
soupçons injurieux, je ne veux point, je ne dois point vous écouter.» Il
dit et porta ses doigts sur l'anneau; mais les en écartant aussi
promptement que s'il eût été de feu, il s'écria en lui-même: «Que
fais-je, malheureux! je brave les conseils de Cucufa. Pour satisfaire
une sotte curiosité, je vais m'exposer à perdre ma maîtresse et la
vie... Si son bijou s'avisait d'extravaguer, je ne la verrais plus, et
j'en mourrais de douleur. Et qui sait ce qu'un bijou peut avoir dans
l'âme?» L'agitation de Mangogul ne lui permettait guère de s'observer:
il prononça ces dernières paroles un peu haut, et la favorite
s'éveilla...
«Ah! prince, lui dit-elle, moins surprise que charmée de sa présence,
vous voilà! pourquoi ne vous a-t-on point annoncé? Est-ce à vous
d'attendre mon réveil?»
Mangogul répondit à la favorite, en lui communiquant le succès de
l'entrevue de Cucufa, lui montra l'anneau qu'il en avait reçu, et ne lui
cacha rien de ses propriétés.
«Ah! quel secret diabolique vous a-t-il donné là? s'écria Mirzoza. Mais,
prince, comptez-vous en faire quelque usage?
--Comment, ventrebleu! dit le sultan, si j'en veux faire usage? Je
commence par vous, si vous me raisonnez.»
La favorite, à ces terribles mots, pâlit, trembla, se remit, et conjura
le sultan par Brama et par toutes les Pagodes des Indes et du Congo, de
ne point éprouver sur elle un secret qui marquait peu de confiance en sa
fidélité.
«Si j'ai toujours été sage, continua-t-elle, mon bijou ne dira mot, et
vous m'aurez fait une injure que je ne vous pardonnerai jamais: s'il
vient à parler, je perdrai votre estime et votre coeur, et vous en
serez au désespoir. Jusqu'à présent vous vous êtes, ce me semble, assez
bien trouvé de notre liaison; pourquoi s'exposer à la rompre? Prince,
croyez-moi, profitez des avis du génie; il a de l'expérience, et les
avis de génies sont toujours bons à suivre.
--C'est ce que je me disais à moi-même, lui répondit Mangogul, quand
vous vous êtes éveillée: cependant si vous eussiez dormi deux minutes de
plus, je ne sais ce qui en serait arrivé.
--Ce qui en serait arrivé, dit Mirzoza, c'est que mon bijou ne vous
aurait rien appris, et que vous m'auriez perdue pour toujours.
--Cela peut être, reprit Mangogul; mais à présent que je vois tout le
danger que j'ai couru, je vous jure par la Pagode éternelle, que vous
serez exceptée du nombre de celles sur lesquelles je tournerai ma
bague.»
Mirzoza prit alors un air assuré, et se mit à plaisanter d'avance aux
dépens des bijoux que le prince allait mettre à la question.
«Le bijou de Cydalise, disait-elle, a bien des choses à raconter; et
s'il est aussi indiscret que sa maîtresse, il ne s'en fera guère prier.
Celui d'Haria n'est plus de ce monde; et Votre Hautesse n'en apprendra
que des contes de ma grand'mère. Pour celui de Glaucé, je le crois bon à
consulter: elle est coquette et jolie.
--Et c'est justement par cette raison, répliqua le sultan, que son bijou
sera muet.
--Adressez-vous donc, repartit la sultane, à celui de Phédime; elle est
galante et laide.
--Oui, continua le sultan; et si laide, qu'il faut être aussi méchante
que vous pour l'accuser d'être galante. Phédime est sage; c'est moi qui
vous le dis, et qui en sais quelque chose.
--Sage tant qu'il vous plaira, reprit la favorite; mais elle a de
certains yeux gris qui disent le contraire.
--Ses yeux en ont menti, répondit brusquement le sultan; vous
m'impatientez avec votre Phédime: ne dirait-on pas qu'il n'y ait que ce
bijou à questionner?
--Mais peut-on, sans offenser Votre Hautesse, ajouta Mirzoza, lui
demander quel est celui qu'elle honorera de son choix?
--Nous verrons tantôt, dit Mangogul, au cercle de la Manimonbanda (c'est
ainsi qu'on appelle dans le Congo la grande sultane). Nous n'en
manquerons pas si tôt, et lorsque nous serons ennuyés des bijoux de ma
cour, nous pourrons faire un tour à Banza: peut-être trouverons-nous
ceux des bourgeoises plus raisonnables que ceux des duchesses.
--Prince, dit Mirzoza, je connais un peu les premières, et je peux vous
assurer qu'elles ne sont que plus circonspectes.
--Bientôt nous en saurons des nouvelles: mais je ne peux m'empêcher de
rire, continua Mangogul, quand je me figure l'embarras et la surprise de
ces femmes aux premiers mots de leurs bijoux; ah! ah! ah! Songez,
délices de mon coeur, que je vous attendrai chez la grande sultane, et
que je ne ferai point usage de mon anneau que vous n'y soyez.
--Prince, au moins, dit Mirzoza, je compte sur la parole que vous m'avez
donnée.»
Mangogul sourit de ses alarmes, lui réitéra ses promesses, y joignit
quelques caresses, et se retira.
CHAPITRE VI.
PREMIER ESSAI DE L'ANNEAU.
ALCINE.
Mangogul se rendit le premier chez la grande sultane; il y trouva toutes
les femmes occupées d'un cavagnole[17]: il parcourut des yeux celles
dont la réputation était faite, résolu d'essayer son anneau sur une
d'elles, et il ne fut embarrassé que du choix. Il était incertain par
qui commencer, lorsqu'il aperçut dans une croisée une jeune dame du
palais de la Manimonbanda: elle badinait avec son époux; ce qui parut
singulier au sultan, car il y avait plus de huit jours qu'ils étaient
mariés: ils s'étaient montrés dans la même loge à l'Opéra, et dans la
même calèche au petit cours ou au bois de Boulogne; ils avaient achevé
leurs visites, et l'usage les dispensait de s'aimer, et même de se
rencontrer. «Si ce bijou, disait Mangogul en lui-même, est aussi fou que
sa maîtresse, nous allons avoir un monologue réjouissant.» Il en était
là du sien, quand la favorite parut.
[Note 17: Jeu de hasard fort à la mode, un peu dans le genre du
biribi et de notre loto. Voyez _Promenade du Sceptique_, t. I.]
«Soyez la bienvenue, lui dit le sultan à l'oreille. J'ai jeté mon plomb
en vous attendant.
--Et sur qui? lui demanda Mirzoza.
--Sur ces gens que vous voyez folâtrer dans cette croisée, lui répondit
Mangogul du coin de l'oeil.
--Bien débuté,» reprit la favorite.
Alcine (c'est le nom de la jeune dame) était vive et jolie. La cour du
sultan n'avait guère de femmes plus aimables, et n'en avait aucune de
plus galante. Un émir du sultan s'en était entêté. On ne lui laissa
point ignorer ce que la chronique avait publié d'Alcine; il en fut
alarmé, mais il suivit l'usage: il consulta sa maîtresse sur ce qu'il en
devait penser. Alcine lui jura que ces calomnies étaient les discours de
quelques fats qui se seraient tus, s'ils avaient eu des raisons de
parler: qu'au reste il n'y avait rien de fait, et qu'il était le maître
d'en croire tout ce qu'il jugerait à propos. Cette réponse assurée
convainquit l'émir amoureux de l'innocence de sa maîtresse. Il conclut,
et prit le titre d'époux d'Alcine avec toutes ses prérogatives.
Le sultan tourna sa bague sur elle. Un grand éclat de rire, qui était
échappé à Alcine à propos de quelques discours saugrenus que lui tenait
son époux, fut brusquement syncopé par l'opération de l'anneau; et l'on
entendit aussitôt murmurer sous ses jupes: «Me voilà donc titré;
vraiment j'en suis fort aise; il n'est rien tel que d'avoir un rang. Si
l'on eût écouté mes premiers avis, on m'eût trouvé mieux qu'un émir;
mais un émir vaut encore mieux que rien.»
A ces mots, toutes les femmes quittèrent le jeu, pour chercher d'où
partait la voix. Ce mouvement fit un grand bruit.
«Silence, dit Mangogul; ceci mérite attention.»
On se tut, et le bijou continua: «Il faut qu'un époux soit un hôte bien
important, à en juger par les précautions que l'on prend pour le
recevoir. Que de préparatifs! quelle profusion d'eau de myrte[18]!
Encore une quinzaine de ce régime, et c'était fait de moi; je
disparaissais, et monsieur l'émir n'avait qu'à chercher gîte ailleurs,
ou qu'à m'embarquer pour l'île Jonquille[19].» Ici mon auteur dit que
toutes les femmes pâlirent, se regardèrent sans mot dire, et tinrent un
sérieux qu'il attribue à la crainte que la conversation ne s'engageât et
ne devînt générale. «Cependant, continua le bijou d'Alcine, il m'a
semblé que l'émir n'avait pas besoin qu'on y fît tant de façons; mais je
reconnais ici la prudence de ma maîtresse; elle mit les choses au
pis-aller; et je fus traité pour monsieur comme pour son petit écuyer.»
[Note 18: Astringent.]
[Note 19: Dans _Tanzaï_, l'île Jonquille est la résidence du génie
_Mange-Taupes_. C'est là que Néadarné est envoyée par l'oracle pour
vaincre l'obstacle, d'un genre analogue à celui dont parle Alcine, qui
s'opposait à son mariage effectif.]
Le bijou allait continuer ses extravagances, lorsque le sultan,
s'apercevant que cette scène étrange scandalisait la pudique
Manimonbanda, interrompit l'orateur en retournant sa bague. L'émir avait
disparu aux premiers mots du bijou de sa femme. Alcine, sans se
déconcerter, simula quelque temps un assoupissement; cependant les
femmes chuchetaient[20] qu'elle avait des vapeurs. «Eh oui, dit un
petit-maître, des vapeurs! Cicogne[21] les nomme hystériques; c'est
comme qui dirait des choses qui viennent de la région inférieure. Il a
pour cela un élixir divin; c'est un principe, principiant, principié,
qui ravive... qui... je le proposerai à madame.» On sourit de ce
persiflage, et notre cynique reprit:
[Note 20: Chuchetaient et non chuchotaient. (Br.)--Cette forme est
en effet dans les auteurs du XVIe siècle et dans Furetière et Richelet;
mais «chuchoter» a prévalu.]
[Note 21: Ou Sigogne, garçon tanneur, soldat aux gardes,
aide-apothicaire, enfin médecin et un peu charlatan, grâce à la
protection de Chirac.]
«Rien n'est plus vrai, mesdames; j'en ai usé, moi qui vous parle, pour
une déperdition de substance.
--Une déperdition de substance! Monsieur le marquis, reprit une jeune
personne, qu'est-ce que cela?
--Madame, répondit le marquis, c'est un de ces petits accidents fortuits
qui arrivent... Eh! mais tout le monde connaît cela.»
Cependant l'assoupissement simulé finit. Alcine se mit au jeu aussi
intrépidement que si son bijou n'eût rien dit, ou que s'il eût dit les
plus belles choses du monde. Elle fut même la seule qui joua sans
distraction. Cette séance lui valut des sommes considérables. Les autres
ne savaient ce qu'elles faisaient, ne reconnaissaient plus leurs
figures, oubliaient leurs numéros, négligeaient leurs avantages,
arrosaient[22] à contretemps et commettaient cent autres bévues, dont
Alcine profitait. Enfin, le jeu finit, et chacun se retira.
[Note 22: Payaient.]
Cette aventure fit grand bruit à la cour, à la ville et dans tout le
Congo. Il en courut des épigrammes: le discours du bijou d'Alcine fut
publié, revu, corrigé, augmenté et commenté par les agréables de la
cour. On chansonna l'émir; sa femme fut immortalisée. On se la montrait
aux spectacles; elle était courue dans les promenades; on s'attroupait
autour d'elle, et elle entendait bourdonner à ses côtés: «Oui, la voilà;
c'est elle-même; son bijou a parlé pendant plus de deux heures de
suite.»
Alcine soutint sa réputation nouvelle avec un sang-froid admirable. Elle
écouta tous ces propos, et beaucoup d'autres, avec une tranquillité que
les autres femmes n'avaient point. Elles s'attendaient à tout moment à
quelque indiscrétion de la part de leurs bijoux; mais l'aventure du
chapitre suivant acheva de les troubler.
Lorsque le cercle s'était séparé, Mangogul avait donné la main à la
favorite, et l'avait remise dans son appartement. Il s'en manquait
beaucoup qu'elle eût cet air vif et enjoué, qui ne l'abandonnait guère.
Elle avait perdu considérablement au jeu, et l'effet du terrible anneau
l'avait jetée dans une rêverie dont elle n'était pas encore bien
revenue. Elle connaissait la curiosité du sultan, et elle ne comptait
pas assez sur les promesses d'un homme moins amoureux que despotique,
pour être libre de toute inquiétude.
«Qu'avez-vous, délices de mon âme? lui dit Mangogul; je vous trouve
rêveuse.
--J'ai joué, lui répondit Mirzoza, d'un guignon qui n'a point d'exemple;
j'ai perdu la possibilité: j'avais douze tableaux; je ne crois pas
qu'ils aient marqué trois fois.
--Cela est désolant, répondit Mangogul: mais que pensez-vous de mon
secret?
--Prince, lui dit la favorite, je persiste à le tenir pour diabolique;
il vous amusera sans doute; mais cet amusement aura des suites funestes.
Vous allez jeter le trouble dans toutes les maisons, détromper des
maris, désespérer des amants, perdre des femmes, déshonorer des filles,
et faire cent autres vacarmes. Ah! prince, je vous conjure...
--Eh! jour de Dieu, dit Mangogul, vous moralisez comme Nicole! je
voudrais bien savoir à propos de quoi l'intérêt de votre prochain vous
touche aujourd'hui si vivement. Non, madame, non; je conserverai mon
anneau. Et que m'importent à moi ces maris détrompés, ces amants
désespérés, ces femmes perdues, ces filles déshonorées, pourvu que je
m'amuse? Suis-je donc sultan pour rien[23]? A demain, madame; il faut
espérer que les scènes qui suivront seront plus comiques que la
première, et qu'insensiblement vous y prendrez goût.
[Note 23: Ce n'est certainement pas ce passage que La Harpe pouvait
traiter de «basse adulation.»]
--Je n'en crois rien, seigneur, reprit Mirzoza.
--Et moi je vous réponds que vous trouverez des bijoux plaisants, et si
plaisants, que vous ne pourrez vous défendre de leur donner audience. Et
où en seriez-vous donc, si je vous les députais en qualité
d'ambassadeurs? Je vous sauverai, si vous voulez, l'ennui de leurs
harangues; mais pour le récit de leurs aventures, vous l'entendrez de
leur bouche ou de la mienne. C'est une chose décidée; je n'en peux rien
rabattre; prenez sur vous de vous familiariser avec ces nouveaux
discoureurs.»
A ces mots, il l'embrassa, et passa dans son cabinet, réfléchissant sur
l'épreuve qu'il venait de faire, et remerciant dévotieusement le génie
Cucufa.
CHAPITRE VII.
SECOND ESSAI DE L'ANNEAU.
LES AUTELS.
Il y avait pour le lendemain un petit souper chez Mirzoza. Les personnes
nommées s'assemblèrent de bonne heure dans son appartement. Avant le
prodige de la veille, on s'y rendait par goût; ce soir, on n'y vint que
par bienséance: toutes les femmes eurent un air contraint et ne
parlèrent qu'en monosyllabes; elles étaient aux aguets, et s'attendaient
à tout moment que quelque bijou se mêlerait de la conversation. Malgré
la démangeaison qu'elles avaient de mettre sur le tapis la mésaventure
d'Alcine, aucune n'osa prendre sur soi d'en entamer le propos; ce n'est
pas qu'on fût retenu par sa présence; quoique comprise dans la liste du
souper, elle ne parut point; on devina qu'elle avait la migraine.
Cependant, soit qu'on redoutât moins le danger, parce que de toute la
journée on n'avait entendu parler que des bouches, soit qu'on feignît de
s'enhardir, la conversation, qui languissait, s'anima; les femmes les
plus suspectes composèrent leur maintien, jouèrent l'assurance; et
Mirzoza demanda au courtisan Zégris, s'il n'y avait rien d'intéressant.
«Madame, répondit Zégris, on vous avait fait part du prochain mariage de
l'aga Chazour avec la jeune Sibérine; je vous annonce que tout est
rompu.
--A quel propos? interrompit la favorite.
--A propos d'une voix étrange, continua Zégris, que Chazour dit avoir
entendue à la toilette de sa princesse; depuis hier, la cour du sultan
est pleine de gens qui vont prêtant l'oreille, dans l'espérance de
surprendre, je ne sais comment, des aveux qu'assurément on n'a nulle
envie de leur faire.
--Mais cela est fou, répliqua la favorite: le malheur d'Alcine, si c'en
est un, n'est rien moins qu'avéré; on n'a point encore approfondi...
--Madame, interrompit Zelmaïde, je l'ai entendu très-distinctement; elle
a parlé sans ouvrir la bouche; les faits ont été bien articulés; et il
n'était pas trop difficile de deviner d'où partait ce son
extraordinaire. Je vous avoue que j'en serais morte à sa place.
--Morte! reprit Zégris; on survit à d'autres accidents.
--Comment, s'écria Zelmaïde, en est-il un plus terrible que
l'indiscrétion d'un bijou? il n'y a donc plus de milieu. Il faut ou
renoncer à la galanterie, ou se résoudre à passer pour galante.
--En effet, dit Mirzoza, l'alternative est cruelle.
--Non, madame, non, reprit une autre; vous verrez que les femmes
prendront leur parti. On laissera parler les bijoux tant qu'ils
voudront, et l'on ira son train sans s'embarrasser du qu'en dira-t-on.
Et qu'importe, après tout, que ce soit le bijou d'une femme ou son amant
qui soit indiscret? en sait-on moins les choses?
--Tout bien considéré, continua une troisième, si les aventures d'une
femme doivent être divulguées, il vaut mieux que ce soit par son bijou
que par son amant.
--L'idée est singulière, dit la favorite...
--Et vraie, reprit celle qui l'avait hasardée; car prenez garde que pour
l'ordinaire un amant est mécontent, avant que de devenir indiscret, et
dès lors tenté de se venger en outrant les choses: au lieu qu'un bijou
parle sans passion, et n'ajoute rien à la vérité.
--Pour moi, reprit Zelmaïde, je ne suis point de cet avis; c'est moins
ici l'importance des dépositions qui perd le coupable, que la force du
témoignage. Un amant qui déshonore par ses discours l'autel sur lequel
il a sacrifié, est une espèce d'impie qui ne mérite aucune croyance:
mais si l'autel élève la voix, que répondre?
--Que l'autel ne sait ce qu'il dit,» répliqua la seconde.
Monima rompit le silence qu'elle avait gardé jusque-là, pour dire d'un
ton traîné et d'un air nonchalant: «Ah! que mon autel, puisque autel y
a, parle ou se taise, je ne crains rien de ses discours.»
Mangogul entrait à l'instant, et les dernières paroles de Monima ne lui
échappèrent point. Il tourna sa bague sur elle, et l'on entendit son
bijou s'écrier: «N'en croyez rien; elle ment.» Ses voisines
s'entre-regardant, se demandèrent à qui appartenait le bijou qui venait
de répondre.
«Ce n'est pas le mien, dit Zelmaïde.
--Ni le mien, dit une autre.
--Ni le mien, dit Monima.
--Ni le mien,» dit le sultan.
Chacune, et la favorite comme les autres, se tint sur la négative.
Le sultan profitant de cette incertitude, et s'adressant aux dames:
«Vous avez donc des autels? leur dit-il; eh bien! comment sont-ils
fêtés?» Tout en parlant, il tourna successivement, mais avec
promptitude, sa bague sur toutes les femmes, à l'exception de Mirzoza;
et chaque bijou répondant à son tour, on entendit sur différents tons:
«Je suis fréquenté, délabré, délaissé, parfumé, fatigué, mal servi,
ennuyé, etc.» Tous dirent leur mot, mais si brusquement, qu'on n'en put
faire au juste l'application. Leur jargon, tantôt sourd et tantôt
glapissant, accompagné des éclats de rire de Mangogul et de ses
courtisans, fit un bruit d'une espèce nouvelle. Les femmes convinrent,
avec un air très-sérieux, que cela était fort plaisant. «Comment, dit le
sultan; mais nous sommes trop heureux que les bijoux veuillent bien
parler notre langue, et faire la moitié des frais de la conversation. La
société ne peut que gagner infiniment à cette duplication d'organes.
Nous parlerons aussi peut-être, nous autres hommes, par ailleurs que par
la bouche. Que sait-on? ce qui s'accorde si bien avec les bijoux,
pourrait être destiné à les interroger et à leur répondre: cependant mon
anatomiste pense autrement.»
CHAPITRE VIII.
TROISIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.
LE PETIT SOUPER.
On servit, on soupa, on s'amusa d'abord aux dépens de Monima: toutes les
femmes accusaient unanimement son bijou d'avoir parlé le premier; et
elle aurait succombé sous cette ligue, si le sultan n'eût pris sa
défense.
«Je ne prétends point, disait-il, que Monima soit moins galante que
Zelmaïde, mais je crois son bijou plus discret. D'ailleurs, lorsque la
bouche et le bijou d'une femme se contredisent, lequel croire?
--Seigneur, répondit un courtisan, j'ignore ce que les bijoux diront par
la suite; mais jusqu'à présent ils ne se sont expliqués que sur un
chapitre qui leur est très-familier. Tant qu'ils auront la prudence de
ne parler que de ce qu'ils entendent, je les croirai comme des oracles.
--On pourrait, dit Mirzoza, en consulter de plus sûrs.
--Madame, reprit Mangogul, quel intérêt auraient ceux-ci de déguiser la
vérité? Il n'y aurait qu'une chimère d'honneur qui pût les y porter;
mais un bijou n'a point de ces chimères: ce n'est pas là le lieu des
préjugés.
--Une chimère d'honneur! dit Mirzoza; des préjugés! si Votre Hautesse
était exposée aux mêmes inconvénients que nous, elle sentirait que ce
qui intéresse la vertu n'est rien moins que chimérique.»
Toutes les dames, enhardies par la réponse de la sultane, soutinrent
qu'il était superflu de les mettre à de certaines épreuves; et Mangogul
qu'au moins ces épreuves étaient presque toujours dangereuses.
Ces propos conduisirent au vin de Champagne; on s'y livra, on se mit en
pointe; et les bijoux s'échauffèrent: c'était l'instant où Mangogul
s'était proposé de recommencer ses malices. Il tourna sa bague sur une
jeune femme fort enjouée, assise assez proche de lui et placée en face
de son époux; et l'on entendit s'élever de dessous la table un bruit
plaintif, une voix faible et languissante qui disait:
«Ah! que je suis harassé! je n'en puis plus, je suis sur les dents.
--Comment, de par la Pagode Pongo Sabiam, s'écria Husseim, le bijou de
ma femme parle; et que peut-il dire?
--Nous allons entendre, répondit le sultan...
--Prince, vous me permettrez de n'être pas du nombre de ses auditeurs,
répliqua Husseim; et s'il lui échappait quelques sottises, Votre
Hautesse pense-t-elle?...
--Je pense que vous êtes fou, répondit le sultan, de vous alarmer pour
le caquet d'un bijou: ne sait-on pas une bonne partie de ce qu'il pourra
dire, et ne devine-t-on pas le reste? Asseyez-vous donc, et tâchez de
vous amuser.»
Husseim s'assit, et le bijou de sa femme se mit à jaser comme une pie.
«Aurai-je toujours ce grand flandrin de Valanto? s'écria-t-il, j'en ai
vu qui finissaient, mais celui-ci...»
A ces mots, Husseim se leva comme un furieux, se saisit d'un couteau,
s'élança à l'autre bord de la table, et perçait le sein de sa femme si
ses voisins ne l'eussent retenu.
«Husseim, lui dit le sultan, vous faites trop de bruit; on n'entend
rien. Ne dirait-on pas que le bijou de votre femme soit le seul qui
n'ait pas le sens commun? Et où en seraient ces dames si leurs maris
étaient de votre humeur? Comment, vous voilà désespéré pour une
misérable petite aventure d'un Valanto, qui ne finissait pas!
Remettez-vous à votre place, prenez votre parti en galant homme, songez
à vous observer, et à ne pas manquer une seconde fois à un prince qui
vous admet à ses plaisirs.»
Tandis qu'Husseim, dissimulant sa rage, s'appuyait sur le dos d'une
chaise, les yeux fermés et la main appliquée sur le front, le sultan
tournait subitement son anneau, et le bijou continuait: «Je
m'accommoderais assez du jeune page de Valanto; mais je ne sais quand il
commencera. En attendant que l'un commence et que l'autre finisse, je
prends patience avec le bramine Egon. Il est hideux, il faut en
convenir; mais son talent est de finir et de recommencer. Oh, qu'un
bramine est un grand homme!»
Le bijou en était à cette exclamation, lorsqu'Husseim rougit de
s'affliger pour une femme qui n'en valait pas la peine, et se mit à rire
comme le reste de la compagnie; mais il la gardait bonne à son épouse.
Le souper fini, chacun reprit la route de son hôtel, excepté Husseim,
qui conduisit sa femme dans une maison de filles voilées, et l'y
enferma. Mangogul, instruit de sa disgrâce, la visita. Il trouva toute
la maison occupée à la consoler, mais plus encore à lui tirer le sujet
de son exil.
«C'est pour une vétille, leur disait-elle, que je suis ici. Hier à
souper chez le sultan, on avait fouetté le champagne, sablé le tokai; on
ne savait plus guère ce qu'on disait, lorsque mon bijou s'est avisé de
babiller. Je ne sais quels ont été ses propos; mais mon époux en a pris
de l'humeur.
--Assurément, madame, il a tort, lui répondaient les nonnains; on ne se
fâche point ainsi pour des bagatelles...
--Comment, votre bijou a parlé! Mais parle-t-il encore? Ah! que nous
serions charmées de l'entendre! Il ne peut s'exprimer qu'avec esprit et
grâce.»
Elles furent satisfaites, car le sultan tourna son anneau sur la pauvre
recluse, et son bijou les remercia de leurs politesses, leur protestant,
au demeurant, que, quelque charmé qu'il fût de leur compagnie, il
s'accommoderait mieux de celle d'un bramine.
Le sultan profita de l'occasion pour apprendre quelques particularités
de la vie de ces filles. Sa bague interrogea le bijou d'une jeune
recluse nommée Cléanthis; et le bijou prétendu virginal confessa deux
jardiniers, un bramine et trois cavaliers; et raconta comme quoi, à
l'aide d'une médecine et de deux saignées, elle avait évité de donner du
scandale. Zéphirine avoua, par l'organe de son bijou, qu'elle devait au
petit commissionnaire de la maison le titre honorable de mère. Mais une
chose qui étonna le sultan, c'est que quoique ces bijoux séquestrés
s'expliquassent en termes fort indécents, les vierges à qui ils
appartenaient les écoutaient sans rougir; ce qui lui fit conjecturer
que, si l'on manquait d'exercice dans ces retraites, on y avait en
revanche beaucoup de spéculation.
Pour s'en éclaircir, il tourna son anneau sur une novice de quinze à
seize ans. «Flora, répondit son bijou, a lorgné plus d'une fois à
travers la grille un jeune officier. Je suis sûr qu'elle avait du goût
pour lui: son petit doigt me l'a dit.» Mal en prit à Flora. Les
anciennes la condamnèrent à deux mois de prière et de discipline; et
ordonnèrent des prières pour que les bijoux de la communauté
demeurassent muets.
CHAPITRE IX.
ÉTAT DE L'ACADÉMIE DES SCIENCES DE BANZA.
Mangogul avait à peine abandonné les recluses entre lesquelles je
l'avais laissé, qu'il se répandit à Banza que toutes les filles de la
congrégation du coccix de Brama parlaient par le bijou. Ce bruit, que le
procédé violent d'Husseim accréditait, piqua la curiosité des savants.
Le phénomène fut constaté; et les esprits forts commencèrent à chercher
dans les propriétés de la matière l'explication d'un fait qu'ils avaient
d'abord traité d'impossible. Le caquet des bijoux produisit une infinité
d'excellents ouvrages; et ce sujet important enfla les recueils des
académies de plusieurs mémoires qu'on peut regarder comme les derniers
efforts de l'esprit humain.
Pour former et perpétuer celle des sciences de Banza, on avait appelé,
et l'on appelait sans cesse ce qu'il y avait d'hommes éclairés dans le
Congo, le Monoémugi[24], le Béléguanze et les royaumes circonvoisins.
Elle embrassait, sous différents titres, toutes les personnes
distinguées dans l'histoire naturelle, la physique, les mathématiques,
et la plupart de celles qui promettaient de s'y distinguer un jour. Cet
essaim d'abeilles infatigables travaillait sans relâche à la recherche
de la vérité; et, chaque année, le public recueillait, dans un volume
rempli de découvertes, les fruits de leurs travaux.
[Note 24: Dans les cartes du XVIIIe siècle, le Monoémugi est un
royaume situé au nord-est du Congo. Il répond, ici, à l'Allemagne du
Nord et parfois à l'Angleterre.]
Elle était alors divisée en deux factions, l'une composée des
vorticoses, et l'autre des attractionnaires. Olibri, habile géomètre et
grand physicien, fonda la secte des vorticoses[25]. Circino, habile
physicien et grand géomètre, fut le premier attractionnaire[26]. Olibri
et Circino se proposèrent l'un et l'autre d'expliquer la nature. Les
principes d'Olibri ont au premier coup d'oeil une simplicité qui
séduit: ils satisfont en gros aux principaux phénomènes; mais ils se
démentent dans les détails. Quant à Circino, il semble partir d'une
absurdité: mais il n'y a que le premier pas qui lui coûte. Les détails
minutieux qui ruinent le système d'Olibri affermissent le sien. Il suit
une route obscure à l'entrée, mais qui s'éclaire à mesure qu'on avance.
Celle, au contraire, d'Olibri, claire à l'entrée, va toujours en
s'obscurcissant. La philosophie de celui-ci demande moins d'étude que
d'intelligence. On ne peut être disciple de l'autre, sans avoir beaucoup
d'intelligence et d'étude. On entre sans préparation dans l'école
d'Olibri; tout le monde en a la clef. Celle de Circino n'est ouverte
qu'aux premiers géomètres. Les tourbillons d'Olibri sont à la portée de
tous les esprits. Les forces centrales de Circino ne sont faites que
pour les algébristes du premier ordre. Il y aura donc toujours cent
vorticoses contre un attractionnaire; et un attractionnaire vaudra
toujours cent vorticoses. Tel était aussi l'état de l'académie des
sciences de Banza, lorsqu'elle agita la matière des bijoux indiscrets.
[Note 25: Partisans du système des tourbillons de Descartes.]
[Note 26: On sait que le système de Newton est fondé sur le principe
de l'attraction des corps célestes.]
Ce phénomène donnait peu de prise; il échappait à l'attraction: la
matière subtile n'y venait guère. Le directeur avait beau sommer ceux
qui avaient quelques idées de les communiquer, un silence profond
régnait dans l'assemblée. Enfin le vorticose Persiflo, dont on avait des
traités sur une infinité de sujets qu'il n'avait point entendus, se
leva, et dit: «Le fait, messieurs, pourrait bien tenir au système du
monde: je le soupçonnerais d'avoir en gros la même cause que les marées.
En effet, remarquez que nous sommes aujourd'hui dans la pleine lune de
l'équinoxe; mais, avant que de compter sur ma conjecture, il faut
entendre ce que les bijoux diront le mois prochain.»
On haussa les épaules. On n'osa pas lui représenter qu'il raisonnait
comme un bijou; mais, comme il a de la pénétration, il s'aperçut tout
d'un coup qu'on le pensait.
L'attractionnaire Réciproco prit la parole, et ajouta: «Messieurs, j'ai
des tables déduites d'une théorie sur la hauteur des marées dans tous
les ports du royaume. Il est vrai que les observations donnent un peu le
démenti à mes calculs; mais j'espère que cet inconvénient sera réparé
par l'utilité qu'on en tirera si le caquet des bijoux continue de cadrer
avec les phénomènes du flux et reflux.»
Un troisième se leva, s'approcha de la planche, traça sa figure et dit:
«Soit un bijou A B, etc...»
Ici, l'ignorance des traducteurs nous a frustrés d'une démonstration que
l'auteur africain nous avait conservée sans doute. A la suite d'une
lacune de deux pages ou environ, on lit: Le raisonnement de Réciproco
parut démonstratif; et l'on convint, sur les essais qu'on avait faits de
sa dialectique, qu'il parviendrait un jour à déduire que les femmes
doivent parler aujourd'hui par le bijou de ce qu'elles ont entendu de
tout temps par l'oreille.
Le docteur Orcotome[27], de la tribu des anatomistes, dit ensuite:
«Messieurs, j'estime qu'il serait plus à propos d'abandonner un
phénomène, que d'en chercher la cause dans des hypothèses en l'air.
Quant à moi, je me serais tu, si je n'avais eu que des conjectures
futiles à vous proposer; mais j'ai examiné, étudié, réfléchi. J'ai vu
des bijoux dans le paroxysme; et je suis parvenu, à l'aide de la
connaissance des parties et de l'expérience, à m'assurer que celle que
nous appelons en grec le _delphus_, a toutes les propriétés de la
trachée, et qu'il y a des sujets qui peuvent parler aussi bien par le
bijou que par la bouche. Oui, messieurs, le _delphus_ est un instrument
à corde et à vent, mais beaucoup plus à corde qu'à vent. L'air extérieur
qui s'y porte fait proprement l'office d'un archet sur les fibres
tendineuses des ailes que j'appellerai rubans ou cordes vocales. C'est
la douce collision de cet air et des cordes vocales qui les oblige à
frémir; et c'est par leurs vibrations plus ou moins promptes qu'elles
rendent différents sons. La personne modifie ces sons à discrétion,
parle, et pourrait même chanter.
[Note 27: La Mettrie, dans le _Supplément à l'Ouvrage de Pénélope_
ou _Machiavel en médecine_ (1750), donne le même nom à Ferrein, auteur
d'un système sur le mécanisme de la voix.]
«Comme il n'y a que deux rubans ou cordes vocales, et qu'elles sont
sensiblement de la même longueur, on me demandera sans doute comment
elles suffisent pour donner la multitude des tons graves et aigus, forts
et faibles, dont la voix humaine est capable. Je réponds, en suivant la
comparaison de cet organe aux instruments de musique, que leur
allongement et accourcissement suffisent pour produire ces effets.
«Que ces parties soient capables de distension et de contraction, c'est
ce qu'il est inutile de démontrer dans une assemblée de savants de votre
ordre; mais qu'en conséquence de cette distension et contraction, le
_delphus_ puisse rendre des sons plus ou moins aigus, en un mot, toutes
les inflexions de la voix et les tons du chant, c'est un fait que je me
flatte de mettre hors de doute. C'est à l'expérience que j'en
appellerai. Oui, messieurs, je m'engage à faire raisonner, parler, et
même chanter devant vous, et _delphus_ et bijoux.»
Ainsi harangua Orcotome, ne se promettant pas moins que d'élever les
bijoux au niveau des trachées d'un de ses confrères, dont la jalousie
avait attaqué vainement les succès.
CHAPITRE X,
MOINS SAVANT ET MOINS ENNUYEUX QUE LE PRÉCÉDENT.
SUITE DE LA SÉANCE ACADÉMIQUE.
Il parut, aux difficultés qu'on proposa à Orcotome, en attendant ses
expériences, qu'on trouvait ses idées moins solides qu'ingénieuses. «Si
les bijoux ont la faculté naturelle de parler, pourquoi, lui dit-on,
ont-ils tant attendu pour en faire usage? S'il était de la bonté de
Brama, à qui il a plu d'inspirer aux femmes un si violent désir de
parler, de doubler en elles les organes de la parole, il est bien
étrange qu'elles aient ignoré ou négligé si longtemps ce don précieux de
la nature. Pourquoi le même bijou n'a-t-il parlé qu'une fois? pourquoi
n'ont-ils parlé tous que sur la même matière? Par quel mécanisme se
fait-il qu'une des bouches se tait forcément, tandis que l'autre parle?
D'ailleurs, ajoutait-on, à juger du caquet des bijoux par les
circonstances dans lesquelles la plupart d'entre eux ont parlé, et par
les choses qu'ils ont dites, il y a tout lieu de croire qu'il est
involontaire, et que ces parties auraient continué d'être muettes, s'il
eût été dans la puissance de celles qui les portaient de leur imposer
silence.»
Orcotome se mit en devoir de satisfaire à ces objections, et soutint que
les bijoux ont parlé de tout temps; mais si bas, que ce qu'ils disaient
était quelquefois à peine entendu, même de celles à qui ils
appartenaient; qu'il n'est pas étonnant qu'ils aient haussé le ton de
nos jours, qu'on a poussé la liberté de la conversation au point qu'on
peut, sans impudence et sans indiscrétion, s'entretenir des choses qui
leur sont le plus familières; que, s'ils n'ont parlé haut qu'une fois,
il ne faut pas en conclure que cette fois sera la seule; qu'il y a bien
de la différence entre être muet et garder le silence; que, s'ils n'ont
tous parlé que de la même matière, c'est qu'apparemment c'est la seule
dont ils aient des idées; que ceux qui n'ont point encore parlé
parleront; que s'ils se taisent, c'est qu'ils n'ont rien à dire, ou
qu'ils sont mal conformés, ou qu'ils manquent d'idées ou de termes.
«En un mot, continua-t-il, prétendre qu'il était de la bonté de Brama
d'accorder aux femmes le moyen de satisfaire le désir violent qu'elles
ont de parler, en multipliant en elles les organes de la parole, c'est
convenir que, si ce bienfait entraînait à sa suite des inconvénients, il
était de sa sagesse de les prévenir; et c'est ce qu'il a fait, en
contraignant une des bouches à garder le silence, tandis que l'autre
parle. Il n'est déjà que trop incommode pour nous que les femmes
changent d'avis d'un instant à l'autre: qu'eût-ce donc été, si Brama
leur eût laissé la facilité d'être de deux sentiments contradictoires en
même temps? D'ailleurs, il n'a été donné de parler que pour se faire
entendre: or, comment les femmes qui ont bien de la peine à s'entendre
avec une seule bouche, se seraient-elles entendues en parlant avec
deux?»
Orcotome venait de répondre à beaucoup de choses; mais il croyait avoir
satisfait à tout; il se trompait. On le pressa, et il était prêt à
succomber, lorsque le physicien Cimonaze le secourut. Alors la dispute
devint tumultueuse: on s'écarta de la question, on se perdit, on revint,
on se perdit encore, on s'aigrit, on cria, on passa des cris aux
injures, et la séance académique finit.
CHAPITRE XI.
QUATRIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.
L'ÉCHO.
Tandis que le caquet des bijoux occupait l'académie, il devint dans les
cercles la nouvelle du jour, et la matière du lendemain et de plusieurs
autres jours: c'était un texte inépuisable. Aux faits véritables on en
ajoutait de faux; tout passait: le prodige avait rendu tout croyable. On
vécut dans les conversations plus de six mois là-dessus.
Le sultan n'avait éprouvé que trois fois son anneau; cependant on débita
dans un cercle de dames qui avaient le tabouret chez la Manimonbanda, le
discours du bijou d'une présidente puis celui d'une marquise: ensuite on
révéla les pieux secrets d'une dévote; enfin ceux de bien des femmes qui
n'étaient pas là; et Dieu sait les propos qu'on fit tenir à leurs
bijoux: les gravelures n'y furent pas épargnées; des faits on en vint
aux réflexions.
«Il faut avouer, dit une des dames, que ce sortilége (car c'en est un
jeté sur les bijoux) nous tient dans un état cruel. Comment! être
toujours en appréhension d'entendre sortir de soi une voix impertinente!
--Mais, madame, lui répondit une autre, cette frayeur nous étonne de
votre part: quand un bijou n'a rien de ridicule à dire, qu'importe qu'il
se taise ou qu'il parle?
--Il importe tant, reprit la première, que je donnerais sans regret la
moitié de mes pierreries pour être assurée que le mien se taira.
--En vérité, lui répliqua la seconde, il faut avoir de bonnes raisons de
ménager les gens, pour acheter si cher leur discrétion.
--Je n'en ai pas de meilleures qu'une autre, repartit Céphise; cependant
je ne m'en dédis pas. Vingt mille écus pour être tranquille, ce n'est
pas trop; car je vous dirai franchement que je ne suis pas plus sûre de
mon bijou que de ma bouche: or il m'est échappé bien des sottises en ma
vie. J'entends tous les jours tant d'aventures incroyables dévoilées,
attestées, détaillées par des bijoux, qu'en en retranchant les trois
quarts, le reste suffirait pour déshonorer. Si le mien était seulement
la moitié aussi menteur que tous ceux-là, je serais perdue. N'était-ce
donc pas assez que notre conduite fût en la puissance de nos bijoux,
sans que notre réputation dépendît encore de leurs discours?
--Quant à moi, répondit vivement Ismène, sans m'embarquer dans des
raisonnements sans fin, je laisse aller les choses leur train. Si c'est
Brama qui fait parler les bijoux, comme mon bramine me l'a prouvé, il ne
souffrira point qu'ils mentent: il y aurait de l'impiété à assurer le
contraire. Mon bijou peut donc parler quand et tant qu'il voudra: que
dira-t-il, après tout?»
On entendit alors une voix sourde qui semblait sortir de dessous terre,
et qui répondit comme par écho: «Bien des choses.» Ismène ne s'imaginant
point d'où venait la réponse, s'emporta, apostropha ses voisines, et fit
durer l'amusement du cercle. Le sultan, ravi de ce qu'elle prenait le
change, quitta son ministre, avec qui il conférait à l'écart, s'approcha
d'elle, et lui dit: «Prenez garde, madame, que vous n'ayez admis
autrefois dans votre confidence quelqu'une de ces dames, et que leurs
bijoux n'aient la malice de rappeler des histoires dont le vôtre aurait
perdu le souvenir.»
En même temps, tournant et retournant sa bague à propos, Mangogul
établit entre la dame et son bijou, un dialogue assez singulier. Ismène,
qui avait toujours assez bien mené ses petites affaires, et qui n'avait
jamais eu de confidentes, répondit au sultan que tout l'art des
médisants serait ici superflu.
«Peut-être, répondit la voix inconnue.
--Comment! peut-être? reprit Ismène piquée de ce doute injurieux.
Qu'aurais-je à craindre d'eux?...
--Tout, s'ils en savaient autant que moi.
--Et que savez-vous?
--Bien des choses, vous dis-je.
--Bien des choses, cela annonce beaucoup, et ne signifie rien.
Pourriez-vous en détailler quelques-unes?
--Sans doute.
--Et dans quel genre encore? Ai-je eu des affaires de coeur?
--Non.
--Des intrigues? des aventures?
--Tout justement.
--Et avec qui, s'il vous plaît? avec des petits-maîtres, des militaires,
des sénateurs?
--Non.
--Des comédiens?
--Non.
--Vous verrez que ce sera avec mes pages, mes laquais, mon directeur, ou
l'aumônier de mon mari.
--Non.
--Monsieur l'imposteur, vous voilà donc à bout?
--Pas tout à fait.
--Cependant, je ne vois plus personne avec qui l'on puisse avoir des
aventures. Est-ce avant, est-ce après mon mariage? répondez donc,
impertinent.
--Ah! madame, trêve d'invectives, s'il vous plaît; ne forcez point le
meilleur de vos amis à quelques mauvais procédés.
--Parlez, mon cher; dites, dites tout; j'estime aussi peu vos services,
que je crains peu votre indiscrétion: expliquez-vous, je vous le
permets; je vous en somme.
--A quoi me réduisez-vous, Ismène? ajouta le bijou, en poussant un
profond soupir.
--A rendre justice à la vertu.
--Eh bien, vertueuse Ismène, ne vous souvient-il plus du jeune Osmin, du
sangiac[28] Zégris, de votre maître de danse Alaziel, de votre maître de
musique Almoura?
[Note 28: Nom générique des provinces et des gouverneurs de ces
provinces en Turquie.]
--Ah, quelle horreur! s'écria Ismène; j'avais une mère trop vigilante,
pour m'exposer à de pareils désordres; et mon mari, s'il était ici,
attesterait qu'il m'a trouvée telle qu'il me désirait.
--Eh oui, reprit le bijou, grâce au secret d'Alcine[29], votre intime.
[Note 29: Voir plus haut, p. 151.]
--Cela est d'un ridicule si extravagant et si grossier, répondit Ismène,
qu'on est dispensée de le repousser. Je ne sais, continua-t-elle, quel
est le bijou de ces dames qui se prétend si bien instruit de mes
affaires, mais il vient de raconter des choses dont le mien ignore
jusqu'au premier mot.
--Madame, lui répondit Céphise, je puis vous assurer que le mien s'est
contenté d'écouter.»
Les autres femmes en dirent autant, et l'on se mit au jeu, sans
connaître précisément l'interlocuteur de la conversation que je viens de
rapporter.
CHAPITRE XII.
CINQUIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.
LE JEU.
La plupart des femmes qui faisaient la partie de la Manimonbanda
jouaient avec acharnement; et il ne fallait point avoir la sagacité de
Mangogul pour s'en apercevoir. La passion du jeu est une des moins
dissimulées; elle se manifeste, soit dans le gain, soit dans la perte,
par des symptômes frappants. «Mais d'où leur vient cette fureur? se
disait-il en lui-même; comment peuvent-elles se résoudre à passer les
nuits autour d'une table de pharaon, à trembler dans l'attente d'un as
ou d'un sept? cette frénésie altère leur santé et leur beauté, quand
elles en ont, sans compter les désordres où je suis sûr qu'elle les
précipite.»
«J'aurais bien envie, dit-il tout bas à Mirzoza, de faire ici un coup de
ma tête.
--Et quel est ce beau coup de tête que vous méditez? lui demanda la
favorite.
--Ce serait, lui répondit Mangogul, de tourner mon anneau sur la plus
effrénée de ces brelandières, de questionner son bijou, de transmettre
par cet organe un bon avis à tous ces maris imbéciles qui laissent
risquer à leurs femmes l'honneur et la fortune de leur maison sur une
carte ou sur un dé.
--Je goûte fort cette idée, lui répliqua Mirzoza; mais sachez, prince,
que la Manimonbanda vient de jurer par ses pagodes, qu'il n'y aurait
plus de cercle chez elle, si elle se trouvait encore une fois exposée à
l'impudence des Engastrimuthes.
--Comment avez-vous dit, délices de mon âme? interrompit le sultan.
--J'ai dit, lui répondit la favorite, le nom que la pudique Manimonbanda
donne à toutes celles dont les bijoux savent parler.
--Il est de l'invention de son sot de bramine, qui se pique de savoir le
grec et d'ignorer le congeois, répliqua le sultan; cependant, n'en
déplaise à la Manimonbanda et à son chapelain, je désirerais interroger
le bijou de Manille; et il serait à propos que l'interrogatoire se fît
ici pour l'édification du prochain.
--Prince, si vous m'en croyez, dit Mirzoza, vous épargnerez ce
désagrément à la grande sultane: vous le pouvez sans que votre curiosité
ni la mienne y perdent. Que ne vous présentez-vous chez Manille?
--J'irai, puisque vous le voulez, dit Mangogul.
--Mais à quelle heure? lui demanda la sultane.
--Sur le minuit, répondit le sultan.
--A minuit, elle joue, dit la favorite.
--J'attendrai donc jusqu'à deux heures, répondit Mangogul.
--Prince, vous n'y pensez pas, répliqua Mirzoza; c'est la plus belle
heure du jour pour les joueuses. Si Votre Hautesse m'en croit, elle
prendra Manille dans son premier somme, entre sept et huit.»
Mangogul suivit le conseil de Mirzoza et visita Manille sur les sept
heures. Ses femmes allaient la mettre au lit. Il jugea, à la tristesse
qui régnait sur son visage, qu'elle avait joué de malheur: elle allait,
venait, s'arrêtait, levait les yeux au ciel, frappait du pied,
s'appuyait les poings sur les yeux et marmottait entre ses dents quelque
chose que le sultan ne put entendre. Ses femmes, qui la déshabillaient,
suivaient en tremblant tous ses mouvements; et si elles parvinrent à la
coucher, ce ne fut pas sans avoir essuyé des brusqueries et même pis.
Voilà donc Manille au lit, n'ayant fait pour toute prière du soir que
quelques imprécations contre un maudit as venu sept fois de suite en
perte. Elle eut à peine les yeux fermés, que Mangogul tourna sa bague
sur elle. A l'instant son bijou s'écria douloureusement: «Pour le coup,
je suis repic et capot.» Le sultan sourit de ce que chez Manille tout
parlait jeu, jusqu'à son bijou. «Non, continua le bijou, je ne jouerai
jamais contre Abidul; il ne sait que tricher. Qu'on ne me parle plus de
Darès; on risque avec lui des coups de malheur. Ismal est assez beau
joueur; mais ne l'a pas qui veut. C'était un trésor que Mazulim, avant
que d'avoir passé par les mains de Crissa. Je ne connais point de joueur
plus capricieux que Zulmis. Rica l'est moins; mais le pauvre garçon est
à sec. Que faire de Lazuli? la plus jolie femme de Banza ne lui ferait
pas jouer gros. Le mince joueur que Molli! En vérité, la désolation
s'est mise parmi les joueurs; et bientôt l'on ne saura plus avec qui
faire sa partie.»
Après cette jérémiade, le bijou se jeta sur les coups singuliers dont il
avait été témoin et s'épuisa sur la constance et les ressources de sa
maîtresse dans les revers. «Sans moi, dit-il, Manille se serait ruinée
vingt fois: tous les trésors du sultan n'auraient point acquitté les
dettes que j'ai payées. En une séance au brelan, elle perdit contre un
financier et un abbé plus de dix mille ducats: il ne lui restait que ses
pierreries; mais il y avait trop peu de temps que son mari les avait
dégagées pour oser les risquer. Cependant elle avait pris des cartes, et
il lui était venu un de ces jeux séduisants que la fortune vous envoie
lorsqu'elle est sur le point de vous égorger: on la pressait de parler.
Manille regardait ses cartes, mettait la main dans sa bourse, d'où elle
était bien certaine de ne rien tirer; revenait à son jeu, l'examinait
encore et ne décidait rien.
«Madame va-t-elle enfin? lui dit le financier.
«--Oui, va, dit-elle... va... va, mon bijou.
«--Pour combien? reprit Turcarès.
«--Pour cent ducats, dit Manille.»
«L'abbé se retira; le bijou lui parut trop cher. Turcarès tôpa: Manille
perdit et paya.
«La sotte vanité de posséder un bijou titré piqua Turcarès: il s'offrit
de fournir au jeu de ma maîtresse, à condition que je servirais à ses
plaisirs: ce fut aussitôt une affaire arrangée. Mais comme Manille
jouait gros et que son financier n'était pas inépuisable, nous vîmes
bientôt le fond de ses coffres.
«Ma maîtresse avait apprêté le pharaon le plus brillant: tout son monde
était invité: on ne devait ponter qu'aux ducats. Nous comptions sur la
bourse de Turcarès; mais le matin de ce grand jour, ce faquin nous
écrivit qu'il n'avait pas un sou et nous laissa dans le dernier des
embarras: il fallait s'en tirer, et il n'y avait pas un moment à perdre.
Nous nous rabattîmes sur un vieux chef de bramines, à qui nous vendîmes
bien cher quelques complaisances qu'il sollicitait depuis un siècle.
Cette séance lui coûta deux fois le revenu de son bénéfice.
«Cependant Turcarès revint au bout de quelques jours. Il était
désespéré, disait-il, que madame l'eût pris au dépourvu: il comptait
toujours sur ses bontés:
«Mais vous comptez mal, mon cher, lui répondit Manille; décemment je ne
peux plus vous recevoir. Quand vous étiez en état de prêter, on savait
dans le monde pourquoi je vous souffrais; mais à présent que vous n'êtes
bon à rien, vous me perdriez d'honneur.»
«Turcarès fut piqué de ce discours, et moi aussi; car c'était peut-être
le meilleur garçon de Banza. Il sortit de son assiette ordinaire pour
faire entendre à Manille qu'elle lui coûtait plus que trois filles
d'Opéra qui l'auraient amusé davantage.
«Ah! s'écria-t-il douloureusement, que ne m'en tenais-je à ma petite
lingère! cela m'aimait comme une folle: je la faisais si aise avec un
taffetas!»
«Manille, qui ne goûtait pas les comparaisons, l'interrompit d'un ton à
le faire trembler, et lui ordonna de sortir sur-le-champ. Turcarès la
connaissait; et il aima mieux s'en retourner paisiblement par l'escalier
que de passer par les fenêtres.
«Manille emprunta dans la suite d'un autre bramine qui venait,
disait-elle, la consoler dans ses malheurs: l'homme saint succéda au
financier; et nous le remboursâmes de ses consolations en même monnaie.
Elle me perdit encore d'autres fois; et l'on sait que les dettes du jeu
sont les seules qu'on paye dans le monde.
«S'il arrive à Manille de jouer heureusement, c'est la femme du Congo la
plus régulière. A son jeu près, elle met dans sa conduite une réforme
qui surprend; on ne l'entend point jurer; elle fait bonne chère, paye sa
marchande de modes et ses gens, donne à ses femmes, dégage quelquefois
ses nippes et caresse son danois et son époux; mais elle hasarde trente
fois par mois ces heureuses dispositions et son argent sur un as de
pique. Voilà la vie qu'elle a menée, qu'elle mènera; et Dieu sait
combien de fois encore je serai mis en gage.»
Ici le bijou se tut, et Mangogul alla se reposer. On l'éveilla sur les
cinq heures du soir; et il se rendit à l'Opéra, où il avait promis à la
favorite de se trouver.
CHAPITRE XIII.
SIXIÈME ESSAI DE L'ANNEAU
DE L'OPÉRA DE BANZA[30].
[Note 30: Les critiques d'art musical, qui se sont fréquemment
occupés des opinions de Diderot sur la musique de son temps, se sont
tous, sans en excepter le dernier en date, M. Adolphe Jullien[A], bornés
à lire le _Neveu de Rameau_. Ils auraient dû, comme on le voit par ce
chapitre, remonter plus haut, et ils auraient vu que Diderot n'avait
point été seulement l'écho de son voisinage, mais qu'il s'était vraiment
préoccupé de l'art dont il parlait. On se convaincra, par la suite de
cette édition (section _Beaux-Arts_), qu'il n'avait pas même dédaigné
d'apprendre le métier, au même titre que ceux qu'il décrivait dans
l'_Encyclopédie_, pour en parler en conscience.]
[Note A: _La Musique et les Philosophes au XVIIIe siècle_, 1873,
in-8º.]
De tous les spectacles de Banza, il n'y avait que l'Opéra qui se
soutînt. Utmiutsol[31] et Uremifasolasiututut[32], musiciens célèbres,
dont l'un commençait à vieillir et l'autre ne faisait que de naître,
occupaient alternativement la scène lyrique. Ces deux auteurs originaux
avaient chacun leurs partisans: les ignorants et les barbons tenaient
tous pour Utmiutsol; la jeunesse et les virtuoses étaient pour
Uremifasolasiututut; et les gens de goût, tant jeunes que barbons,
faisaient grand cas de tous les deux.
[Note 31: Lulli.]
[Note 32: Rameau. Le premier vrai succès de Rameau est _Hippolyte et
Aricie_, en 1738.]
Uremifasolasiututut, disaient ces derniers, est excellent lorsqu'il est
bon; mais il dort de temps en temps: et à qui cela n'arrive-t-il pas?
Utmiutsol est plus soutenu, plus égal: il est rempli de beautés;
cependant il n'en a point dont on ne trouve des exemples, et même plus
frappants, dans son rival, en qui l'on remarque des traits qui lui sont
propres et qu'on ne rencontre que dans ses ouvrages. Le vieux Utmiutsol
est simple, naturel, uni, trop uni quelquefois, et c'est sa faute. Le
jeune Uremifasolasiututut est singulier, brillant, composé, savant, trop
savant[33] quelquefois: mais c'est peut-être la faute de son auditeur;
l'un n'a qu'une ouverture, belle à la vérité, mais répétée à la tête de
toutes ses pièces; l'autre a fait autant d'ouvertures que de pièces; et
toutes passent pour des chefs-d'oeuvre. La nature conduisait Utmiutsol
dans les voies de la mélodie; l'étude et l'expérience ont découvert à
Uremifasolasiututut les sources de l'harmonie. Qui sut déclamer, et qui
récitera jamais comme l'ancien? qui nous fera des ariettes légères, des
airs voluptueux et des symphonies de caractère comme le moderne?
Utmiutsol a seul entendu le dialogue. Avant Uremifasolasiututut,
personne n'avait distingué les nuances délicates qui séparent le tendre
du voluptueux, le voluptueux du passionné, le passionné du lascif:
quelques partisans de ce dernier prétendent même que si le dialogue
d'Utmiutsol est supérieur au sien, c'est moins à l'inégalité de leurs
talents qu'il faut s'en prendre qu'à la différence des poëtes qu'ils ont
employés... «Lisez, lisez, s'écrient-ils, la scène de _Dardanus_[34], et
vous serez convaincu que si l'on donne de bonnes paroles à
Uremifasolasiututut, les scènes charmantes d'Utmiutsol renaîtront.» Quoi
qu'il en soit, de mon temps, toute la ville courait aux tragédies de
celui-ci, et l'on s'étouffait aux ballets de celui-là.
[Note 33: C'était un reproche fait à Rameau par J.-J. Rousseau entre
autres. Il est vrai que Rousseau en a dit de toutes couleurs au sujet de
la musique, et qu'il est revenu à Rameau quand il a pu se croire seul de
son avis.]
[Note 34: _Dardanus_, opéra de La Bruère, mis en musique par Rameau,
et représenté le jeudi 19 novembre 1739. (Br.)]
On donnait alors à Banza un excellent ouvrage d'Uremifasolasiututut,
qu'on n'aurait jamais représenté qu'en bonnet de nuit, si la sultane
favorite n'eût eu la curiosité de le voir: encore l'indisposition
périodique des bijoux favorisa-t-elle la jalousie des petits violons et
fit-elle manquer l'actrice principale. Celle qui la doublait avait la
voix moins belle; mais comme elle dédommageait par son jeu, rien
n'empêcha le sultan et la favorite d'honorer ce spectacle de leur
présence.
Mirzoza était arrivée; Mangogul arrive; la toile se lève: on commence.
Tout allait à merveille; la Chevalier[35] avait fait oublier la Le
Maure[36], et l'on en était au quatrième acte, lorsque le sultan
s'avisa, dans le milieu d'un choeur qui durait trop à son gré et qui
avait déjà fait bâiller deux fois la favorite, de tourner sa bague sur
toutes les chanteuses. On ne vit jamais sur la scène un tableau d'un
comique plus singulier. Trente filles restèrent muettes tout à coup:
elles ouvraient de grandes bouches et gardaient les attitudes théâtrales
qu'elles avaient auparavant. Cependant leurs bijoux s'égosillaient à
force de chanter, celui-ci un pont-neuf, celui-là un vaudeville
polisson, un autre une parodie fort indécente, et tous des extravagances
relatives à leurs caractères. On entendait d'un côté, _oh! vraiment ma
commère, oui_; de l'autre, _quoi, douze fois!_ ici, _qui me baise?
est-ce Blaise?_ là, _rien, père Cyprien, ne vous retient_. Tous enfin se
montèrent sur un ton si haut, si baroque et si fou, qu'ils formèrent le
choeur le plus extraordinaire, le plus bruyant et le plus ridicule
qu'on eût entendu devant et depuis celui des..... no..... d..... on.....
(Le manuscrit s'est trouvé corrompu dans cet endroit.)
[Note 35: «Son genre était le grand, les fureurs, etc.» _Anecdotes
dramatiques._]
[Note 36: «Une des plus belles voix qui aient été entendues à
l'Opéra; a quitté le théâtre en 1727 et y reparut en 1730. Elle s'est
encore retirée plusieurs fois, et est toujours revenue au grand
contentement du public. Mais il en est privé sans espérance depuis
1750.» _Id._]
Cependant l'orchestre allait toujours son train, et les ris du parterre,
de l'amphithéâtre et des loges se joignirent au bruit des instruments et
aux chants des bijoux pour combler la cacophonie.
Quelques-unes des actrices, craignant que leurs bijoux, las de fredonner
des sottises, ne prissent le parti d'en dire, se jetèrent dans les
coulisses; mais elles en furent quittes pour la peur. Mangogul, persuadé
que le public n'en apprendrait rien de nouveau, retourna sa bague.
Aussitôt les bijoux se turent, les ris cessèrent, le spectacle se calma,
la pièce reprit et s'acheva paisiblement. La toile tomba; la sultane et
le sultan disparurent; et les bijoux de nos actrices se rendirent où ils
étaient attendus pour s'occuper à autre chose qu'à chanter.
Cette aventure fit grand bruit. Les hommes en riaient, les femmes s'en
alarmaient, les bonzes s'en scandalisaient et la tête en tournait aux
académiciens. Mais qu'en disait Orcotome? Orcotome triomphait. Il avait
annoncé dans un de ses mémoires que les bijoux chanteraient
infailliblement; ils venaient de chanter, et ce phénomène, qui déroutait
ses confrères, était un nouveau trait de lumière pour lui et achevait de
confirmer son système.
CHAPITRE XIV.
EXPÉRIENCES D'ORCOTOME.
C'était le quinze de la lune de... qu'Orcotome avait lu son mémoire à
l'académie et communiqué ses idées sur le caquet des bijoux. Comme il y
annonçait de la manière la plus assurée des expériences infaillibles,
répétées plusieurs fois, et toujours avec succès, le grand nombre en fut
ébloui. Le public conserva quelque temps les impressions favorables
qu'il avait reçues, et Orcotome passa pendant six semaines entières pour
avoir fait d'assez belles découvertes.
Il n'était question, pour achever son triomphe, que de répéter en
présence de l'académie les fameuses expériences qu'il avait tant
prônées. L'assemblée convoquée à ce sujet fut des plus brillantes. Les
ministres s'y rendirent: le sultan même ne dédaigna pas de s'y trouver;
mais il garda l'invisible.
Comme Mangogul était grand faiseur de monologues, et que la futilité des
conversations de son temps l'avait entiché de l'habitude du soliloque:
«Il faut, disait-il en lui-même, qu'Orcotome soit un fieffé charlatan,
ou le génie, mon protecteur, un grand sot. Si l'académicien, qui n'est
assurément pas un sorcier, peut rendre la parole à des bijoux morts, le
génie qui me protége avait grand tort de faire un pacte et de donner son
âme au diable pour la communiquer à des bijoux pleins de vie.»
Mangogul s'embarrassait dans ces réflexions lorsqu'il se trouva dans le
milieu de son académie. Orcotome eut, comme on voit, pour spectateurs,
tout ce qu'il y avait à Banza de gens éclairés sur la matière des
bijoux. Pour être content de son auditoire, il ne lui manqua que de le
contenter: mais le succès de ses expériences fut des plus malheureux.
Orcotome prenait un bijou, y appliquait la bouche, soufflait à perte
d'haleine, le quittait, le reprenait, en essayait un autre, car il en
avait apporté de tout âge, de toute grandeur, de tout état, de toute
couleur; mais il avait beau souffler, on n'entendait que des sons
inarticulés et fort différents de ceux qu'il promettait.
Il se fit alors un murmure qui le déconcerta pour un moment, mais il se
remit et allégua que de pareilles expériences ne se faisaient pas
aisément devant un aussi grand nombre de personnes; et il avait raison.
Mangogul indigné se leva, partit, et reparut en un clin d'oeil chez la
sultane favorite.
«Eh bien! prince, lui dit-elle en l'apercevant, qui l'emporte de vous ou
d'Orcotome? car ses bijoux ont fait merveilles, il n'en faut pas
douter.»
Le sultan fit quelques tours en long et en large, sans lui répondre.
«Mais, reprit la favorite, Votre Hautesse me paraît mécontente.
--Ah! madame, répliqua le sultan, la hardiesse de cet Orcotome est
incomparable. Qu'on ne m'en parle plus... Que direz-vous, races futures,
lorsque vous apprendrez que le grand Mangogul faisait cent mille écus de
pension à de pareilles gens, tandis que de braves officiers qui avaient
arrosé de leur sang les lauriers qui lui ceignaient le front, en étaient
réduits à quatre cents livres de rente?... Ah! ventrebleu, j'enrage!
J'ai pris de l'humeur pour un mois.»
En cet endroit Mangogul se tut, et continua de se promener dans
l'appartement de la favorite. Il avait la tête baissée; il allait,
venait, s'arrêtait et frappait de temps en temps du pied. Il s'assit un
instant, se leva brusquement, prit congé de Mirzoza, oublia de la
baiser, et se retira dans son appartement.
L'auteur africain qui s'est immortalisé par l'histoire des hauts et
merveilleux faits d'Erguebzed et de Mangogul, continue en ces termes:
A la mauvaise humeur de Mangogul, on crut qu'il allait bannir tous les
savants de son royaume. Point du tout. Le lendemain il se leva gai, fit
une course de bague dans la matinée, soupa le soir avec ses favoris et
la Mirzoza sous une magnifique tente dressée dans les jardins du sérail,
et ne parut jamais moins occupé d'affaires d'État.
Les esprits chagrins, les frondeurs du Congo et les nouvellistes de
Banza ne manquèrent pas de reprendre cette conduite. Et que ne
reprennent pas ces gens-là? «Est-ce là, disaient-ils dans les promenades
et les cafés, est-ce là gouverner un État! avoir la lance au poing tout
le jour, et passer les nuits à table!
--Ah! si j'étais sultan,» s'écriait un petit sénateur ruiné par le jeu,
séparé d'avec sa femme, et dont les enfants avaient la plus mauvaise
éducation du monde: «si j'étais sultan, je rendrais le Congo bien
autrement florissant. Je voudrais être la terreur de mes ennemis et
l'amour de mes sujets. En moins de six mois, je remettrais en vigueur la
police, les lois, l'art militaire et la marine. J'aurais cent vaisseaux
de haut bord. Nos landes seraient bientôt défrichées, et nos grands
chemins réparés. J'abolirais ou du moins je diminuerais de moitié les
impôts. Pour les pensions, messieurs les beaux esprits, vous n'en
tâteriez, ma foi, que d'une dent. De bons officiers, Pongo Sabiam! de
bons officiers, de vieux soldats, des magistrats comme nous autres, qui
consacrons nos travaux et nos veilles à rendre aux peuples la justice:
voilà les hommes sur qui je répandrais mes bienfaits.
--Ne vous souvient-il plus, messieurs, ajoutait d'un ton capable un
vieux politique édenté, en cheveux plats, en pourpoint percé par le
coude, et en manchettes déchirées, de notre grand empereur Abdelmalec,
de la dynastie des Abyssins, qui régnait il y a deux mille trois cent
octante et cinq ans? Ne vous souvient-il plus comme quoi il fit empaler
deux astronomes, pour s'être mécomptés de trois minutes dans la
prédiction d'une éclipse, et disséquer tout vif son chirurgien et son
premier médecin, pour lui avoir ordonné de la manne à contre-temps?
--Et puis je vous demande, continuait un autre, à quoi bon tous ces
bramines oisifs, cette vermine qu'on engraisse de notre sang? Les
richesses immenses dont ils regorgent ne conviendraient-elles pas mieux
à d'honnêtes gens comme nous?»
On entendait d'un autre côté: «Connaissait-on, il y a quarante ans, la
nouvelle cuisine et les liqueurs de Lorraine? On s'est précipité dans un
luxe qui annonce la destruction prochaine de l'empire, suite nécessaire
du mépris des Pagodes et de la dissolution des moeurs. Dans le temps
qu'on ne mangeait à la table du grand Kanoglou que des grosses viandes,
et que l'on n'y buvait que du sorbet, quel cas aurait-on fait des
découpures, des vernis de Martin, et de la musique de Rameau? Les filles
d'opéra n'étaient pas plus inhumaines que de nos jours; mais on les
avait à bien meilleur prix. Le prince, voyez-vous, gâte bien des choses.
Ah! si j'étais sultan!
--Si tu étais sultan, répondit vivement un vieux militaire qui était
échappé aux dangers de la bataille de Fontenoi, et qui avait perdu un
bras à côté de son prince à la journée de Lawfelt, tu ferais plus de
sottises encore que tu n'en débites. Eh! mon ami, tu ne peux modérer ta
langue, et tu veux régir un empire! tu n'as pas l'esprit de gouverner ta
famille, et tu te mêles de régler l'État! Tais-toi, malheureux. Respecte
les puissances de la terre, et remercie les dieux de t'avoir donné la
naissance dans l'empire et sous le règne d'un prince dont la prudence
éclaire ses ministres, et dont le soldat admire la valeur; qui s'est
fait redouter de ses ennemis et chérir de ses peuples, et à qui l'on ne
peut reprocher que la modération avec laquelle tes semblables sont
traités sous son gouvernement.»
CHAPITRE XV.
LES BRAMINES.
Lorsque les savants se furent épuisés sur les bijoux, les bramines s'en
emparèrent. La religion revendiqua leur caquet comme une matière de sa
compétence, et ses ministres prétendirent que le doigt de Brama se
manifestait dans cette oeuvre.
Il y eut une assemblée générale des pontifes; et il fut décidé qu'on
chargerait les meilleures plumes de prouver en forme que l'événement
était surnaturel, et qu'en attendant l'impression de leurs ouvrages, on
le soutiendrait dans les thèses, dans les conversations particulières,
dans la direction des âmes et dans les harangues publiques.
Mais s'ils convinrent unanimement que l'événement était surnaturel,
cependant, comme on admettait dans le Congo deux principes, et qu'on y
professait une espèce de manichéisme, ils se divisèrent entre eux sur
celui des deux principes à qui l'on devait rapporter le caquet des
bijoux.
Ceux qui n'étaient guère sortis de leurs cellules, et qui n'avaient
jamais feuilleté que leurs livres, attribuèrent le prodige à Brama. «Il
n'y a que lui, disaient-ils, qui puisse interrompre l'ordre de la
nature; et les temps feront voir qu'il a, en tout ceci, des vues
très-profondes.»
Ceux, au contraire, qui fréquentaient les alcôves, et qu'on surprenait
plus souvent dans une ruelle qu'on ne les trouvait dans leurs cabinets,
craignant que quelques bijoux indiscrets ne dévoilassent leur
hypocrisie, accusèrent de leur caquet Cadabra, divinité malfaisante,
ennemie jurée de Brama et de ses serviteurs.
Ce dernier système souffrait de terribles objections, et ne tendait pas
si directement à la réformation des moeurs. Ses défenseurs même ne
s'en imposaient point là-dessus. Mais il s'agissait de se mettre à
couvert; et, pour en venir à bout, la religion n'avait point de ministre
qui n'eût sacrifié cent fois les Pagodes et leurs autels.
Mangogul et Mirzoza assistaient régulièrement au service religieux de
Brama, et tout l'empire en était informé par la gazette. Ils s'étaient
rendus dans la grande mosquée, un jour qu'on y célébrait une des
solennités principales. Le bramine chargé d'expliquer la loi monta dans
la tribune aux harangues, débita au sultan et à la favorite des phrases,
des compliments et de l'ennui, et pérora fort éloquemment sur la manière
de s'asseoir orthodoxement dans les compagnies. Il en avait démontré la
nécessité par des autorités sans nombre, quand, saisi tout à coup d'un
saint enthousiasme, il prononça cette tirade qui fit d'autant plus
d'effet qu'on ne s'y attendait point.
«Qu'entends-je dans tous les cercles? Un murmure confus, un bruit inouï
vient frapper mes oreilles. Tout est perverti, et l'usage de la parole,
que la bonté de Brama avait jusqu'à présent affecté à la langue, est,
par un effet de sa vengeance, transporté à d'autres organes. Et quels
organes! vous le savez, messieurs. Fallait-il encore un prodige pour te
réveiller de ton assoupissement, peuple ingrat! et tes crimes
n'avaient-ils pas assez de témoins, sans que leurs principaux
instruments élevassent la voix! Sans doute leur mesure est comblée,
puisque le courroux du ciel a cherché des châtiments nouveaux. En vain
tu t'enveloppais dans les ténèbres; tu choisissais en vain des complices
muets: les entends-tu maintenant? Ils ont de toutes parts déposé contre
toi, et révélé ta turpitude à l'univers. O toi qui les gouvernes par ta
sagesse! ô Brama! tes jugements sont équitables. Ta loi condamne le
larcin, le parjure, le mensonge et l'adultère; elle proscrit et les
noirceurs de la calomnie, et les brigues de l'ambition, et les fureurs
de la haine, et les artifices de la mauvaise foi. Tes fidèles ministres
n'ont cessé d'annoncer ces vérités à tes enfants, et de les menacer des
châtiments que tu réservais dans ta juste colère aux prévaricateurs;
mais en vain: les insensés se sont livrés à la fougue de leurs passions;
ils en ont suivi le torrent; ils ont méprisé nos avis; ils ont ri de nos
menaces; ils ont traité nos anathèmes de vains; leurs vices se sont
accrus, fortifiés, multipliés; la voix de leur impiété est montée
jusqu'à toi, et nous n'avons pu prévenir le fléau redoutable dont tu les
as frappés. Après avoir longtemps imploré ta miséricorde, louons
maintenant ta justice. Accablés sous tes coups, sans doute ils
reviendront à toi et reconnaîtront la main qui s'est appesantie sur eux.
Mais, ô prodige de dureté! ô comble de l'aveuglement! ils ont imputé
l'effet de ta puissance au mécanisme aveugle de la nature. Ils ont dit
dans leurs coeurs: Brama n'est point. Toutes les propriétés de la
matière ne nous sont pas connues; et la nouvelle preuve de son existence
n'en est qu'une de l'ignorance et de la crédulité de ceux qui nous
l'opposent. Sur ce fondement ils ont élevé des systèmes, imaginé des
hypothèses, tenté des expériences; mais du haut de sa demeure éternelle,
Brama a ri de leurs vains projets. Il a confondu la science audacieuse;
et les bijoux ont brisé, comme le verre, le frein impuissant qu'on
opposait à leur loquacité. Qu'ils confessent donc, ces vers orgueilleux,
la faiblesse de leur raison et la vanité de leurs efforts. Qu'ils
cessent de nier l'existence de Brama, ou de fixer des limites à sa
puissance. Brama est, il est tout-puissant; et il ne se montre pas moins
clairement à nous dans ses terribles fléaux que dans ses faveurs
ineffables.
«Mais qui les a attirés sur cette malheureuse contrée, ces fléaux? Ne
sont-ce pas tes injustices, homme avide et sans foi! tes galanteries et
tes folles amours, femme mondaine et sans pudeur! tes excès et tes
débordements honteux, voluptueux infâme! ta dureté pour nos monastères,
avare! tes injustices, magistrat vendu à la faveur! tes usures,
négociant insatiable! ta mollesse et ton irréligion, courtisan impie et
efféminé!
«Et vous sur qui cette plaie s'est particulièrement répandue, femmes et
filles plongées dans le désordre; quand, renonçant aux devoirs de notre
état, nous garderions un silence profond sur vos déréglements, vous
portez avec vous une voix plus importune que la nôtre; elle vous suit,
et partout elle vous reprochera vos désirs impurs, vos attachements
équivoques, vos liaisons criminelles, tant de soins pour plaire, tant
d'artifices pour engager, tant d'adresse pour fixer, et l'impétuosité de
vos transports et les fureurs de votre jalousie. Qu'attendez-vous donc
pour secouer le joug de Cadabra, et rentrer sous les douces lois de
Brama? Mais revenons à notre sujet. Je vous disais donc que les mondains
s'asseyent hérétiquement pour neuf raisons, la première, etc.»
Ce discours fit des impressions fort différentes. Mangogul et la
sultane, qui seuls avaient le secret de l'anneau, trouvèrent que le
bramine avait aussi heureusement expliqué le caquet des bijoux par le
secours de la religion, qu'Orcotome par les lumières de la raison. Les
femmes et les petits-maîtres de la cour dirent que le sermon était
séditieux, et le prédicateur un visionnaire. Le reste de l'auditoire le
regarda comme un prophète, versa des larmes, se mit en prière, se
flagella même, et ne changea point de vie.
Il en fut bruit jusque dans les cafés. Un bel esprit décida que le
bramine n'avait qu'effleuré la question, et que sa pièce n'était qu'une
déclamation froide et maussade; mais au jugement des dévotes et des
illuminés, c'était le morceau d'éloquence le plus solide qu'on eût
prononcé dans les temples depuis un siècle. Au mien, le bel esprit et
les dévotes avaient raison.
CHAPITRE XVI[37].
VISION DE MANGOGUL.
[Note 37: Chapitre qui se trouve pour la première fois dans
l'édition de Naigeon.]
Ce fut au milieu du caquet des bijoux qu'il s'éleva un autre trouble
dans l'empire; ce trouble fut causé par l'usage du penum, ou du petit
morceau de drap qu'on appliquait aux moribonds. L'ancien rite ordonnait
de le placer sur la bouche. Des réformateurs prétendirent qu'il fallait
le mettre au derrière. Les esprits s'étaient échauffés. On était sur le
point d'en venir aux mains, lorsque le sultan, auquel les deux partis en
avaient appelé, permit, en sa présence, un colloque entre les plus
savants de leurs chefs. L'affaire fut profondément discutée. On allégua
la tradition, les livres sacrés et leurs commentateurs. Il y avait de
grandes raisons et de puissantes autorités des deux côtés. Mangogul,
perplexe, renvoya l'affaire à huitaine. Ce terme expiré, les sectaires
et leurs antagonistes reparurent à son audience.
LE SULTAN.
Pontifes, et vous prêtres, asseyez-vous, leur dit-il. Pénétré de
l'importance du point de discipline qui vous divise, depuis la
conférence qui s'est tenue au pied de notre trône, nous n'avons cessé
d'implorer les lumières d'en haut. La nuit dernière, à l'heure à
laquelle Brama se plaît à se communiquer aux hommes qu'il chérit, nous
avons eu une vision; il nous a semblé entendre l'entretien de deux
graves personnages, dont l'un croyait avoir deux nez au milieu du
visage, et l'autre deux trous au cul; et voici ce qu'ils se disaient. Ce
fut le personnage aux deux nez qui parla le premier.
«Porter à tout moment la main à son derrière, voilà un tic bien
ridicule...
--Il est vrai...
--Ne pourriez-vous pas vous en défaire?...
--Pas plus que vous de vos deux nez...
--Mais mes deux nez sont réels; je les vois, je les touche; et plus je
les vois et les touche, plus je suis convaincu que je les ai, au lieu
que depuis dix ans que vous vous tâtez et que vous vous trouvez le cul
comme un autre, vous auriez dû vous guérir de votre folie...
--Ma folie! Allez, l'homme aux deux nez; c'est vous qui êtes fou.
--Point de querelle. Passons, passons: je vous ai dit comment mes deux
nez m'étaient venus. Racontez-moi l'histoire de vos deux trous, si vous
vous en souvenez...
--Si je m'en souviens! cela ne s'oublie pas. C'était le trente et un du
mois, entre une heure et deux du matin.
--Eh bien!
--Permettez, s'il vous plaît. Je crains; non. Si je sais un peu
d'arithmétique, il n'y a précisément que ce qu'il faut.
--Cela est bien étrange! cette nuit donc?...
--Cette nuit, j'entendis une voix qui ne m'était pas inconnue, et qui
criait: _A moi! à moi!_ Je regarde, et je vois une jeune créature
effarée, échevelée, qui s'avançait à toutes jambes de mon côté. Elle
était poursuivie par un vieillard violent et bourru. A juger du
personnage par son accoutrement, et par l'outil dont il était armé,
c'était un menuisier. Il était en culotte et en chemise. Il avait les
manches de sa chemise retroussées jusqu'aux coudes, les bras nerveux, le
teint basané, le front ridé, le menton barbu, les joues boursouflées,
l'oeil étincelant, la poitrine velue et la tête couverte d'un bonnet
pointu.
--Je le vois.
--La femme qu'il était sur le point d'atteindre, continuait de crier: _A
moi! à moi!_ et le menuisier disait en la poursuivant: «Tu as beau fuir.
Je te tiens; il ne sera pas dit que tu sois la seule qui n'en ait point.
De par tous les diables, tu en auras un comme les autres.» A l'instant,
la malheureuse fait un faux pas, et tombe à plat sur le ventre, se
renforçant de crier: _A moi! à moi!_ et le menuisier ajoutant: «Crie,
crie tant que tu voudras; tu en auras un, grand ou petit; c'est moi qui
t'en réponds.» A l'instant il lui relève les cotillons, et lui met le
derrière à l'air. Ce derrière, blanc comme la neige, gras, ramassé,
arrondi, joufflu, potelé, ressemblait comme deux gouttes d'eau à celui
de la femme du souverain pontife.»
LE PONTIFE.
De ma femme!
LE SULTAN.
Pourquoi pas?
«Le personnage aux deux trous ajouta: C'était elle en effet, car je me
la remets. Le vieux menuisier lui pose un de ses pieds sur les reins, se
baisse, passe ses deux mains au bas de ses deux fesses, à l'endroit où
les jambes et les cuisses se fléchissent, lui repousse les deux genoux
sous le ventre, et lui relève le cul; mais si bien que je pouvais le
reconnaître à mon aise, reconnaissance qui ne me déplaisait pas, quoique
de dessous les cotillons il sortît une voix défaillante qui criait: _A
moi! à moi!_ Vous me croirez une âme dure, un coeur impitoyable; mais
il ne faut pas se faire meilleur qu'on n'est; et j'avoue, à ma honte,
que dans ce moment, je me sentis plus de curiosité que de commisération,
et que je songeai moins à secourir qu'à contempler.»
Ici le grand pontife interrompit encore le sultan, et lui dit:
«Seigneur, serais-je par hasard un des deux interlocuteurs de cet
entretien?...
--Pourquoi pas?
--L'homme au deux nez?
--Pourquoi pas?
--Et moi, ajouta le chef des novateurs, l'homme aux deux trous?
--Pourquoi pas?»
«Le scélérat de menuisier avait repris son outil qu'il avait mis à
terre. C'était un vilebrequin. Il en passe la mèche dans sa bouche, afin
de l'humecter; il s'en applique fortement le manche contre le creux de
l'estomac, et se penchant sur l'infortunée qui criait toujours: _A moi!
à moi!_ il se dispose à lui percer un trou où il devait y en avoir deux,
et où il n'y en avait point.»
LE PONTIFE.
Ce n'est pas ma femme.
LE SULTAN.
Le menuisier interrompant tout à coup son opération, et se ravisant,
dit: «La belle besogne que j'allais faire! Mais aussi c'eût été sa
faute: Pourquoi ne pas se prêter de bonne grâce? Madame, un petit moment
de patience.» Il remet à terre son vilebrequin; il tire de sa poche un
ruban couleur de rose pâle; avec le pouce de sa main gauche, il en fixe
un bout à la pointe du coccix, et pliant le reste en gouttière, en le
pressant entre les deux fesses avec le tranchant de son autre main, il
le conduit circulairement jusqu'à la naissance du bas-ventre de la dame,
qui, tout en criant: _A moi! à moi!_ s'agitait, se débattait, se
démenait de droite et de gauche, et dérangeait le ruban et les mesures
du menuisier, qui disait: «Madame, il n'est pas encore temps de crier;
je ne vous fais point de mal. Je ne saurais y procéder avec plus de
ménagement. Si vous n'y prenez garde, la besogne ira tout de travers;
mais vous n'aurez à vous en prendre qu'à vous-même. Il faut accorder à
chaque chose son terrain. Il y a certaines proportions à garder. Cela
est plus important que vous ne pensez. Dans un moment il n'y aura plus
de remède; et vous en serez au désespoir.»
LE PONTIFE.
Et vous entendiez tout cela, seigneur?
LE SULTAN.
Comme je vous entends.
LE PONTIFE.
Et la femme?
LE SULTAN.
Il me sembla, ajoute l'interlocuteur, qu'elle était à demi persuadée; et
je présumai, à la distance de ses talons, qu'elle commençait à se
résigner. Je ne sais trop ce qu'elle disait au menuisier; mais le
menuisier lui répondait: «Ah! c'est de la raison que cela; qu'on a de
peine à résoudre les femmes!» Ses mesures prises un peu plus
tranquillement, maître Anofore étendant son ruban couleur de rose pâle
sur un petit pied-de-roi, et tenant un crayon, dit à la dame: «Comment
le voulez-vous?
«--Je n'entends pas.
«--Est-ce dans la proportion antique, ou dans la proportion moderne?...»
LE PONTIFE.
O profondeur des décrets d'en haut! combien cela serait fou, si cela
n'était pas révélé! Soumettons nos entendements, et adorons.
LE SULTAN.
Je ne me rappelle plus la réponse de la dame; mais le menuisier
répliqua: «En vérité, elle extravague; cela ne ressemblera à rien. On
dira: Qui est l'âne qui a percé ce cul-là?...»
LA DAME.
«Trêve de verbiage, maître Anofore, faites-le comme je vous dis...
ANOFORE.
«Faites-le comme je vous dis! Madame, mais chacun a son honneur à
garder...
LA DAME.
«Je le veux ainsi, et là, vous dis-je. Je le veux, je le veux...
«Le menuisier riait à gorge déployée; et moi donc, croyez-vous que
j'étais sérieux? Cependant Anofore trace ses lignes sur le ruban, le
remet en place, et s'écrie: «Madame, cela ne se peut pas; cela n'a pas
de sens commun. Quiconque verra ce cul-là, pour peu qu'il soit
connaisseur, se moquera de vous et de moi. On sait bien qu'il faut de là
là, un intervalle; mais on ne l'a jamais pratiqué de cette étendue. Trop
est trop. Vous le voulez?...»
LA DAME.
«Eh! oui, je le veux, et finissons...»
«A l'instant maître Anofore prend son crayon, marque sur les fesses de
la dame des lignes correspondantes à celles qu'il avait tirées sur le
ruban; il forme son trait carré, en haussant les épaules, et murmurant
tout bas: «Quelle mine cela aura! mais c'est sa fantaisie.» Il ressaisit
son vilebrequin, et dit: «Madame le veut là?
«--Oui, là; allez donc...
«--Allons, madame.
«--Qu'y a-t-il encore?
«--Ce qu'il y a? c'est que cela ne se peut.
«--Et pourquoi, s'il vous plaît?
«--Pourquoi? c'est que vous tremblez, et que vous serrez les fesses;
c'est que j'ai perdu de vue mon trait carré, et que je percerai trop
haut ou trop bas. Allons, madame, un peu de courage.
«--Cela vous est facile à dire; montrez-moi votre mèche; miséricorde!
«--Je vous jure que c'est la plus petite de ma boutique. Tandis que nous
parlons j'en aurais déjà percé une demi-douzaine. Allons, madame,
desserrez; fort bien; encore un peu; à merveille; encore, encore.»
Cependant je voyais le menuisier narquois approcher tout doucement son
vilebrequin. Il allait... lorsqu'une fureur mêlée de pitié s'empare de
moi. Je me débats; je veux courir au secours de la patiente: mais je me
sens garrotté par les deux bras, et dans l'impossibilité de remuer. Je
crie au menuisier: «Infâme, coquin, arrête.» Mon cri est accompagné d'un
si violent effort, que les liens qui m'attachaient en sont rompus. Je
m'élance sur le menuisier: je le saisis à la gorge. Le menuisier me dit:
«Qui es-tu? à qui en veux-tu? est-ce que tu ne vois pas qu'elle n'a
point de cul? Connais-moi; je suis le grand Anofore; c'est moi qui fais
des culs à ceux qui n'en ont point. Il faut que je lui en fasse un,
c'est la volonté de celui qui m'envoie; et après moi, il en viendra un
autre plus puissant que moi; il n'aura pas un vilebrequin; il aura une
gouge, et il achèvera avec sa gouge de lui restituer ce qui lui manque.
Retire-toi, profane; ou par mon vilebrequin, ou par la gouge de mon
successeur, je te...
«--A moi?
«--A toi, oui, à toi...» A l'instant, de sa main gauche il fait bruire
l'air de son instrument.
Et l'homme aux deux trous, que vous avez entendu jusqu'ici, dit à
l'homme aux deux nez: «Qu'avez-vous? vous vous éloignez.
--Je crains qu'en gesticulant, vous ne me cassiez un de mes nez.
Continuez.
--Je ne sais plus où j'en étais.
--Vous en étiez à l'instrument dont le menuisier faisait bruire l'air...
--Il m'applique sur les épaules un coup du revers de son bras droit,
mais un coup si furieux, que j'en suis renversé sur le ventre; et voilà
ma chemise troussée, un autre derrière à l'air; et le redoutable Anofore
qui me menace de la pointe de son outil; et me dit: «Demande grâce,
maroufle; demande grâce, ou je t'en fais deux...» Aussitôt je sentis le
froid de la mèche du vilebrequin. L'horreur me saisit; je m'éveille; et
depuis, je me crois deux trous au cul.»
Ces deux interlocuteurs, ajouta le sultan, se mirent alors à se moquer
l'un de l'autre. «Ah, ah, ah, il a deux trous au cul!
--Ah, ah, ah, c'est l'étui de tes deux nez!»
Puis se tournant gravement vers l'assemblée, il dit: «Et vous, pontifes,
et vous ministres des autels, vous riez aussi! et quoi de plus commun
que de se croire deux nez au visage, et de se moquer de celui qui se
croit deux trous au cul?»
Puis, après un moment de silence, reprenant un air serein, et
s'adressant aux chefs de la secte, il leur demanda ce qu'ils pensaient
de sa vision.
«Par Brama, répondirent-ils, c'est une des plus profondes que le ciel
ait départies à aucun prophète.
--Y comprenez-vous quelque chose?
--Non, seigneur.
--Que pensez-vous de ces deux interlocuteurs?
--Que ce sont deux fous.
--Et s'il leur venait en fantaisie de se faire chefs de parti, et que la
secte des deux trous au cul se mît à persécuter la secte aux deux
nez?...»
Les pontifes et les prêtres baissèrent la vue; et Mangogul dit: «Je veux
que mes sujets vivent et meurent à leur mode. Je veux que le penum leur
soit appliqué ou sur la bouche, ou au derrière, comme il plaira à chacun
d'eux; et qu'on ne me fatigue plus de ces impertinences.»
Les prêtres se retirèrent; et au synode qui se tint quelques mois après,
il fut déclaré que la vision de Mangogul serait insérée dans le recueil
des livres canoniques, qu'elle ne dépara pas.
CHAPITRE XVII.
LES MUSELIÈRES.
Tandis que les bramines faisaient parler Brama, promenaient les Pagodes,
et exhortaient les peuples à la pénitence, d'autres songeaient à tirer
parti du caquet des bijoux.
Les grandes villes fourmillent de gens que la misère rend industrieux.
Ils ne volent ni ne filoutent; mais ils sont aux filous, ce que les
filous sont aux fripons. Ils savent tout, ils font tout, ils ont des
secrets pour tout; ils vont et viennent, ils s'insinuent. On les trouve
à la cour, à la ville, au palais, à l'église, à la comédie, chez les
courtisanes, au café, au bal, à l'opéra, dans les académies; ils sont
tout ce qu'il vous plaira qu'ils soient. Sollicitez-vous une pension,
ils ont l'oreille du ministre. Avez-vous un procès, ils solliciteront
pour vous. Aimez-vous le jeu, ils sont croupiers; la table, ils sont
chefs de loge; les femmes, ils vous introduiront chez Amine ou chez
Acaris. De laquelle des deux vous plaît-il d'acheter la mauvaise santé?
choisissez; lorsque vous l'aurez prise, ils se chargeront de votre
guérison. Leur occupation principale est d'épier les ridicules des
particuliers, et de profiter de la sottise du public. C'est de leur part
qu'on distribue au coin des rues, à la porte des temples, à l'entrée des
spectacles, à la sortie des promenades, des papiers par lesquels on vous
avertit gratis qu'un tel, demeurant au Louvre, dans Saint-Jean, au
Temple ou dans l'Abbaye, à telle enseigne, à tel étage, dupe chez lui
depuis neuf heures du matin jusqu'à midi, et le reste du jour en ville.
Les bijoux commençaient à peine à parler, qu'un de ces intrigants
remplit les maisons de Banza d'un petit imprimé, dont voici la forme et
le contenu. On lisait, au titre, en gros caractères:
AVIS AUX DAMES.
Au-dessous, en petit italique:
_Par permission de monseigneur le grand sénéchal, et avec
l'approbation de messieurs de l'Académie royale des sciences._
Et plus bas:
«Le sieur Éolipile, de l'Académie royale de Banza, membre de la
société royale de Monoémugi, de l'académie impériale de
Biafara, de l'académie des curieux de Loango, de la société de
Camur au Monomotapa, de l'institut d'Érecco, et des académies
royales de Béléguanze et d'Angola, qui fait depuis plusieurs
années des cours de babioles avec les applaudissements de la
cour, de la ville et de la province, a inventé, en faveur du
beau sexe, des muselières ou bâillons portatifs, qui ôtent aux
bijoux l'usage de la parole, sans gêner leurs fonctions
naturelles. Ils sont propres et commodes; il en a de toute
grandeur, pour tout âge et à tout prix; et il a eu l'honneur
d'en fournir aux personnes de la première distinction.»
Il n'est rien tel que d'être d'un corps. Quelque ridicule que soit un
ouvrage, on le prône, et il réussit. C'est ainsi que l'invention
d'Éolipile fit fortune. On courut en foule chez lui: les femmes galantes
y allèrent dans leur équipage; les femmes raisonnables s'y rendirent en
fiacre; les dévotes y envoyèrent leur confesseur ou leur laquais: on y
vit même arriver des tourières. Toutes voulaient avoir une muselière; et
depuis la duchesse jusqu'à la bourgeoise, il n'y eut femme qui n'eût la
sienne, ou par air ou pour cause.
Les bramines, qui avaient annoncé le caquet des bijoux comme une
punition divine, et qui s'en étaient promis de la réforme dans les
moeurs et d'autres avantages, ne virent point sans frémir une machine
qui trompait la vengeance du ciel et leurs espérances. Ils étaient à
peine descendus de leurs chaires, qu'ils y remontent, tonnent, éclatent,
font parler les oracles, et prononcent que la muselière est une machine
infernale, et qu'il n'y a point de salut pour quiconque s'en servira.
«Femmes mondaines, quittez vos muselières; soumettez-vous,
s'écrièrent-ils, à la volonté de Brama. Laissez à la voix de vos bijoux
réveiller celle de vos consciences; et ne rougissez point d'avouer des
crimes que vous n'avez point eu honte de commettre.»
Mais ils eurent beau crier, il en fut des muselières comme il en avait
été des robes sans manches, et des pelisses piquées. Pour cette fois on
les laissa s'enrhumer dans leurs temples. On prit des bâillons, et on ne
les quitta que quand on en eut reconnu l'inutilité, ou qu'on en fut las.
CHAPITRE XVIII[38].
DES VOYAGEURS.
[Note 38: Ce chapitre et le suivant ont paru pour la première fois
dans l'édition de Naigeon. Ces digressions, que probablement Naigeon a
retrouvées dans des papiers mis au rebut, ne nous paraissent être que
des brouillons rejetés avec raison par l'auteur et que son éditeur
aurait bien fait de laisser où il les avait trouvés.]
Ce fut dans ces circonstances, qu'après une longue absence, des dépenses
considérables, et des travaux inouïs, reparurent à la cour les voyageurs
que Mangogul avait envoyés dans les contrées les plus éloignées pour en
recueillir la sagesse; il tenait à la main leur journal, et faisait à
chaque ligne un éclat de rire.
«Que lisez-vous donc de si plaisant? lui demanda Mirzoza.
--Si ceux-là, lui répondit Mangogul, sont aussi menteurs que les autres,
du moins ils sont plus gais. Asseyez-vous sur ce sofa, et je vais vous
régaler d'un usage des thermomètres dont vous n'avez pas la moindre
idée.
«Je vous promis hier, me dit Cyclophile, un spectacle amusant...
MIRZOZA.
Et qui est ce Cyclophile?
MANGOGUL.
C'est un insulaire...
MIRZOZA.
Et de quelle île?...
MANGOGUL.
Qu'importe?...
MIRZOZA.
Et à qui s'adresse-t-il?...
MANGOGUL.
A un de mes voyageurs...
MIRZOZA.
Vos voyageurs sont donc enfin revenus?...
MANGOGUL.
Assurément; et vous l'ignoriez?
MIRZOZA.
Je l'ignorais...
MANGOGUL.
Ah çà, arrangeons-nous, ma reine; vous êtes quelquefois un peu bégueule.
Je vous laisse la maîtresse de vous en aller lorsque ma lecture vous
scandalisera.
MIRZOZA.
Et si je m'en allais d'abord?
MANGOGUL.
Comme il vous plaira.»
Je ne sais si Mirzoza resta ou s'en alla; mais Mangogul, reprenant le
discours de Cyclophile, lut ce qui suit:
«Ce spectacle amusant, c'est celui de nos temples, et de ce qui s'y
passe. La propagation de l'espèce est un objet sur lequel la politique
et la religion fixent ici leur attention; et la manière dont on s'en
occupe ne sera pas indigne de la vôtre. Nous avons ici des cocus:
n'est-ce pas ainsi qu'on appelle dans votre langue ceux dont les femmes
se laissent caresser par d'autres? Nous avons donc ici des cocus, autant
et plus qu'ailleurs, quoique nous ayons pris des précautions infinies
pour que les mariages soient bien assortis.
--Vous avez donc, répondis-je, le secret qu'on ignore ou qu'on néglige
parmi nous, de bien assortir les époux?
--Vous n'y êtes pas, reprit Cyclophile; nos insulaires sont conformés de
manière à rendre tous les mariages heureux, si l'on y suivait à la
lettre les lois usitées.
--Je ne vous entends pas bien, répliquai-je; car dans notre monde rien
n'est plus conforme aux lois qu'un mariage; et rien n'est souvent plus
contraire au bonheur et à la raison.
--Eh bien! interrompit Cyclophile, je vais m'expliquer. Quoi! depuis
quinze jours que vous habitez parmi nous, vous ignorez encore que les
bijoux mâles et féminins sont ici de différentes figures? à quoi donc
avez-vous employé votre temps? Ces bijoux sont de toute éternité
destinés à s'agencer les uns avec les autres; un bijou féminin en écrou
est prédestiné à un bijou mâle fait en vis. Entendez-vous?
--J'entends, lui dis-je; cette conformité de figure peut avoir son usage
jusqu'à un certain point; mais je ne la crois pas suffisante pour
assurer la fidélité conjugale.
--Que désirez-vous de plus?
--Je désirerais que, dans une contrée où tout se règle par des lois
géométriques, on eût eu quelque égard au rapport de chaleur entre les
conjoints. Quoi! vous voulez qu'une brune de dix-huit ans, vive comme un
petit démon, s'en tienne strictement à un vieillard sexagénaire et
glacé! Cela ne sera pas, ce vieillard eût-il son bijou masculin en vis
sans fin...
--Vous avez de la pénétration, me dit Cyclophile. Sachez donc que nous y
avons pourvu...
--Et comment cela?...
--Par une longue suite d'observations sur des cocus bien constatés...
--Et à quoi vous ont mené ces observations?
--A déterminer le rapport nécessaire de chaleur entre deux époux...
--Et ces rapports connus?
--Ces rapports connus, on gradua des thermomètres applicables aux hommes
et aux femmes. Leur figure n'est pas la même; la base des thermomètres
féminins ressemble à un bijou masculin d'environ huit pouces de long sur
un pouce et demi de diamètre; et celle des thermomètres masculins, à la
partie supérieure d'un flacon qui aurait précisément en concavité les
mêmes dimensions. Les voilà, me dit-il en m'introduisant dans le temple,
ces ingénieuses machines dont vous verrez tout à l'heure l'effet; car le
concours du peuple et la présence des sacrificateurs m'annoncent le
moment des expériences sacrées.»
Nous perçâmes la foule avec peine, et nous arrivâmes dans le sanctuaire,
où il n'y avait pour autels que deux lits de damas sans rideaux. Les
prêtres et les prêtresses étaient debout autour, en silence, et tenant
des thermomètres dont on leur avait confié la garde, comme celle du feu
sacré aux vestales. Au son des hautbois et des musettes, s'approchèrent
deux couples d'amants conduits par leurs parents. Ils étaient nus; et je
vis qu'une des filles avait le bijou circulaire, et son amant le bijou
cylindrique.
«Ce n'est pas là merveille, dis-je à Cyclophile.
--Regardez les deux autres,» me répondit-il.
J'y portai la vue. Le jeune homme avait un bijou parallélipipède, et la
fille un bijou carré.
«Soyez attentif à l'opération sainte,» ajouta Cyclophile.
Alors deux prêtres étendirent une des filles sur l'autel; un troisième
lui appliqua le thermomètre sacré; et le grand pontife observait
attentivement le degré où la liqueur monta en six minutes. Dans le même
temps, le jeune homme avait été étendu sur l'autre lit par deux
prêtresses; et une troisième lui avait adapté le thermomètre. Le grand
prêtre ayant observé ici l'ascension de la liqueur dans le même temps
donné, il prononça sur la validité du mariage, et renvoya les époux se
conjoindre à la maison paternelle. Le bijou féminin carré et le bijou
masculin parallélipipède furent examinés avec la même rigueur, éprouvés
avec la même précision; mais le grand prêtre, attentif à la progression
des liqueurs, ayant reconnu quelques degrés de moins dans le garçon que
dans la fille, selon le rapport marqué par le rituel (car il y avait des
limites), monta en chaire, et déclara les parties inhabiles à se
conjoindre. Défense à elles de s'unir, sous les peines portées par les
lois ecclésiastiques et civiles contre les incestueux. L'inceste dans
cette île n'était donc pas une chose tout à fait vide de sens. Il y
avait aussi un véritable péché contre nature; c'était l'approche de deux
bijoux de différents sexes, dont les figures ne pouvaient s'inscrire ou
se circonscrire.
Il se présenta un nouveau mariage. C'était une fille à bijou terminé par
une figure régulière de côtés impairs, et un jeune homme à bijou
pyramidal, en sorte que la base de la pyramide pouvait s'inscrire dans
le polygone de la fille. On leur fit l'essai du thermomètre, et l'excès
ou le défaut s'étant trouvé peu considérable dans le rapport des
hauteurs des fluides, le pontife prononça qu'il y avait cas de dispense,
et l'accorda. On en faisait autant pour un bijou féminin à plusieurs
côtés impairs, recherché par un bijou masculin et prismatique, lorsque
les ascensions de liqueur étaient à peu près égales.
Pour peu qu'on ait de géométrie, l'on conçoit aisément que ce qui
concernait la mesure des surfaces et des solides était poussé dans l'île
à un point de perfection très-élevé, et que tout ce qu'on avait écrit
sur les figures isopérimètres y était très-essentiel; au lieu que parmi
nous ces découvertes attendent encore leur usage. Les filles et les
garçons à bijoux circulaires et cylindriques y passaient pour
heureusement nés, parce que de toutes les figures, le cercle est celui
qui renferme le plus d'espace sur un même contour.
Cependant les sacrificateurs attendaient pratique. Le chef me démêla
dans la foule, et me fit signe d'approcher. J'obéis. «O étranger! me
dit-il, tu as été témoin de nos augustes mystères; et tu vois comment
parmi nous la religion a des liaisons intimes avec le bien de la
société. Si ton séjour y était plus long, il se présenterait sans doute
des cas plus rares et plus singuliers; mais peut-être des raisons
pressantes te rappellent dans ta patrie. Va, et apprends notre sagesse à
tes concitoyens.»
Je m'inclinai profondément; et il continua en ces termes:
«S'il arrive que le thermomètre sacré soit d'une dimension à ne pouvoir
être appliqué à une jeune fille, cas extraordinaire, quoique j'en aie vu
cinq exemples depuis douze ans, alors un de mes acolytes la dispose au
sacrement; et cependant tout le peuple est en prière. Tu dois entrevoir,
sans que je m'explique, les qualités essentielles pour l'entrée dans le
sacerdoce, et la raison des ordinations.
«Plus souvent le thermomètre ne peut s'appliquer au garçon, parce que
son bijou indolent ne se prête pas à l'opération. Alors toutes les
grandes filles de l'île peuvent s'approcher et s'occuper de la
résurrection du mort. Cela s'appelle faire ses dévotions. On dit d'une
fille zélée pour cet exercice, qu'elle est pieuse; elle édifie. Tant il
est vrai, ajouta-t-il en me regardant fixement, ô étranger! que tout est
opinion et préjugé! On appelle crime chez toi, ce que nous regardons ici
comme un acte agréable à la Divinité. On augurerait mal parmi nous,
d'une fille qui aurait atteint sa treizième année sans avoir encore
approché des autels; et ses parents lui en feraient de justes et fortes
réprimandes[39].
[Note 39: Il y a bien des analogies entre ce passage et le
_Supplément au Voyage de Bougainville_, écrit près d'un quart de siècle
plus tard.]
«Si une fille tardive ou mal conformée s'offre au thermomètre sans faire
monter la liqueur, elle peut se cloîtrer. Mais il arrive dans notre île,
aussi souvent qu'ailleurs, qu'elle s'en repent; et que, si le
thermomètre lui était appliqué, elle ferait monter la liqueur aussi haut
et aussi rapidement qu'aucune femme du monde. Aussi plusieurs en
sont-elles mortes de désespoir. Il s'ensuivait mille autres abus et
scandales que j'ai retranchés. Pour illustrer mon pontificat, j'ai
publié un diplôme qui fixe le temps, l'âge et le nombre de fois qu'une
fille sera thermométrisée avant que de prononcer ses voeux, et
notamment la veille et le jour marqués pour sa profession. Je rencontre
nombre de femmes qui me remercient de la sagesse de mes règlements, et
dont en conséquence les bijoux me sont dévoués; mais ce sont des menus
droits que j'abandonne à mon clergé.
«Une fille qui fait monter la liqueur à une hauteur et avec une célérité
dont aucun homme ne peut approcher, est constituée courtisane, état
très-respectable et très-honoré dans notre île; car il est bon que tu
saches que chaque grand seigneur y a sa courtisane, comme chaque femme
de qualité y a son géomètre. Ce sont deux modes également sages, quoique
la dernière commence à passer.
«Si un jeune homme usé, mal né, ou maléficié, laisse la liqueur du
thermomètre immobile, il est condamné au célibat. Un autre, au
contraire, qui en fera monter la liqueur à un degré dont aucune femme ne
peut approcher, est obligé de se faire moine, comme qui dirait carme ou
cordelier. C'est la ressource de quelques riches dévotes à qui les
secours séculiers viennent à manquer.
«Ah! combien, s'écriait-il ensuite en levant ses yeux et ses mains au
ciel, l'Église a perdu de son ancienne splendeur!»
Il allait continuer, lorsque son aumônier l'interrompant, lui dit:
«Monseigneur, votre Grande Sacrificature ne s'aperçoit pas que l'office
est fini, et que votre éloquence refroidira le dîner auquel vous êtes
attendu.» Le prélat s'arrêta, me fit baiser son anneau; nous sortîmes du
temple avec le reste du peuple; et Cyclophile, reprenant la suite de son
discours, me dit:
«Le grand pontife ne vous a pas tout révélé; il ne vous a point parlé ni
des accidents arrivés dans l'île, ni des occupations de nos femmes
savantes. Ces objets sont pourtant dignes de votre curiosité.
--Vous pouvez apparemment la satisfaire, lui répliquai-je. Eh bien!
quels sont ces accidents et ces occupations? Concernent-ils encore les
mariages et les bijoux?
--Justement, répliqua-t-il. Il y a environ trente-cinq ans qu'on
s'aperçut dans l'île d'une disette de bijoux masculins cylindriques.
Tous les bijoux féminins circulaires s'en plaignirent, et présentèrent
au conseil d'État des mémoires et des requêtes, tendant à ce que l'on
pourvût à leurs besoins. Le conseil, toujours guidé par des vues
supérieures, ne répondit rien pendant un mois. Les cris des bijoux
devinrent semblables à ceux d'un peuple affamé qui demande du pain. Les
sénateurs nommèrent donc des députés pour constater le fait, et en
rapporter à la compagnie. Cela dura encore plus d'un mois. Les cris
redoublèrent; et l'on touchait au moment d'une sédition, lorsqu'un
bijoutier, homme industrieux, se présenta à l'académie. On fit des
essais qui réussirent; et sur l'attestation des commissaires, et d'après
la permission du lieutenant de police, il fut gratifié par le conseil
d'un brevet portant privilége exclusif de pourvoir, pendant le cours de
vingt années consécutives, aux besoins des bijoux circulaires.
«Le second accident fut une disette totale de bijoux féminins
polygonaux. On invita tous les artistes à s'occuper de cette calamité.
On proposa des prix. Il y eut une multitude de machines inventées, entre
lesquelles le prix fut partagé.
«Vous avez vu, ajouta Cyclophile, les différentes figures de nos bijoux
féminins. Ils gardent constamment celles qu'ils ont apportées en
naissant. En est-il de même parmi vous?
--Non, lui répondis-je. Un bijou féminin européen, asiatique ou
africain, a une figure variable à l'infini, _cujuslibet figuræ capax,
nullius tenax_.
--Nous ne nous sommes donc pas trompés, reprit-il, dans l'explication
que donnèrent nos physiciens sur un phénomène de ce genre. Il y a
environ vingt ans qu'une jeune brune fort aimable parut dans l'île.
Personne n'entendait sa langue; mais lorsqu'elle eut appris la nôtre,
elle ne voulut jamais dire quelle était sa patrie. Cependant les grâces
de sa figure et les agréments de son esprit enchantèrent la plupart de
nos jeunes seigneurs. Quelques-uns des plus riches lui proposèrent de
l'épouser; et elle se détermina en faveur du sénateur Colibri. Le jour
pris, on les conduisit au temple, selon l'usage. La belle étrangère,
étendue sur l'autel, présenta aux yeux des spectateurs surpris un bijou
qui n'avait aucune figure déterminée, et le thermomètre appliqué, la
liqueur monta tout à coup à cent quatre-vingt-dix degrés. Le grand
sacrificateur prononça sur-le-champ que ce bijou reléguait la
propriétaire dans la classe des courtisanes, et défense fut faite à
l'amoureux Colibri de l'épouser. Dans l'impossibilité de l'avoir pour
femme, il en fit sa maîtresse. Un jour qu'elle en était apparemment
satisfaite, elle lui avoua qu'elle était née dans la capitale de votre
empire: ce qui n'a pas peu contribué à nous donner une grande idée de
vos femmes.»
Le sultan en était là, lorsque Mirzoza rentra.
«Votre pudeur, toujours déplacée, lui dit Mangogul, vous a privée de la
plus délicieuse lecture. Je voudrais bien que vous me dissiez à quoi
sert cette hypocrisie qui vous est commune à toutes, sages ou
libertines. Sont-ce les choses qui vous effarouchent? Non; car vous les
savez. Sont-ce les mots? en vérité, cela n'en vaut pas la peine. S'il
est ridicule de rougir de l'action, ne l'est-il pas infiniment davantage
de rougir de l'expression? J'aime à la folie les insulaires dont il est
question dans ce précieux journal; ils appellent tout par leur nom; la
langue en est plus simple, et la notion des choses honnêtes ou
malhonnêtes beaucoup mieux déterminée...
MIRZOZA.
Là, les femmes sont-elles vêtues?...
MANGOGUL.
Assurément; mais ce n'est point par décence, c'est par coquetterie:
elles se couvrent pour irriter le désir et la curiosité...
MIRZOZA.
Et cela vous paraît tout à fait conforme aux bonnes moeurs?
MANGOGUL.
Assurément...
MIRZOZA.
Je m'en doutais.
MANGOGUL.
Oh! vous vous doutez toujours de tout.»
En s'entretenant ainsi, il feuilletait négligemment son journal, et
disait: «Il y a là dedans des usages tout à fait singuliers. Tenez,
voilà un chapitre sur la configuration des habitants. Il n'y a rien que
votre excellente pruderie ne puisse entendre. En voici un autre sur la
toilette des femmes, qui est tout à fait de votre ressort, et dont
peut-être vous pourrez tirer parti. Vous ne me répondez pas! Vous vous
méfiez toujours de moi.
--Ai-je si grand tort?
--Il faudra que je vous mette entre les mains de Cyclophile, et qu'il
vous conduise parmi ses insulaires. Je vous jure que vous en reviendrez
infiniment parfaite.
--Il me semble que je le suis assez.
--Il vous semble! cependant je ne saurais presque dire un mot sans vous
donner des distractions. Cependant vous en vaudriez beaucoup mieux, et
j'en serais beaucoup plus à mon aise, si je pouvais toujours parler, et
si vous pouviez toujours m'écouter.
--Et que vous importe que je vous écoute?
--Mais après tout, vous avez raison. Ah çà, à ce soir, à demain, ou à un
autre jour, le chapitre de la figure de nos insulaires, et celui de la
toilette de leurs femmes.»
CHAPITRE XIX.
DE LA FIGURE DES INSULAIRES, ET DE LA TOILETTE DES FEMMES.
C'était après dîner; Mirzoza faisait des noeuds, et Mangogul, étalé
sur un sofa, les yeux à demi fermés, établissait doucement sa digestion.
Il avait passé une bonne heure dans le silence et le repos, lorsqu'il
dit à la favorite: «Madame se sentirait-elle disposée à m'écouter?
--C'est selon.
--Mais, après tout, comme vous me l'avez dit avec autant de jugement que
de politesse, que m'importe que vous m'écoutiez ou non?» Mirzoza sourit,
et Mangogul dit: «Qu'on m'apporte le journal de mes voyageurs, et
surtout qu'on ne déplace pas les marques que j'y ai faites, ou par ma
barbe...»
On lui présente le journal; il l'ouvre et lit: «Les insulaires n'étaient
point faits comme on l'est ailleurs. Chacun avait apporté en naissant
des signes de sa vocation: aussi en général on y était ce qu'on devait
être. Ceux que la nature avait destinés à la géométrie avaient les
doigts allongés en compas; mon hôte était de ce nombre. Un sujet propre
à l'astronomie avait les yeux en colimaçon; à la géographie, la tête en
globe; à la musique ou acoustique, les oreilles en cornet; à
l'arpentage, les jambes en jalons; à l'hydraulique...» Ici le sultan
s'arrêta; et Mirzoza lui dit: «Eh bien! à l'hydraulique?...» Mangogul
lui répondit: «C'est vous qui le demandez; le bijou en ajoutoir, et
pissait en jet d'eau; à la chimie, le nez en alambic; à l'anatomie,
l'index en scalpel; aux mécaniques, les bras en lime ou en scie, etc.»
Mirzoza ajouta: «Il n'en était pas chez ce peuple comme parmi nous, où
tels qui, n'ayant reçu de Brama que des bras nerveux, semblaient être
appelés à la charrue, tiennent le timon de votre État, siégent dans vos
tribunaux, ou président dans votre académie; où tel, qui ne voit non
plus qu'une taupe, passe sa vie à faire des observations, c'est-à-dire à
une profession qui demande des yeux de lynx.»
Le sultan continua de lire. «Entre les habitants on en remarquait dont
les doigts visaient au compas, la tête au globe, les yeux au télescope,
les oreilles au cornet; ces hommes-ci, dis-je à mon hôte, sont
apparemment vos virtuoses, de ces hommes universels qui portent sur eux
l'affiche de tous les talents.»
Mirzoza interrompit le sultan, et dit: «Je gage que je sais la réponse
de l'hôte...
MANGOGUL.
Et quelle est-elle?
MIRZOZA.
Il répondit que ces gens, que la nature semble avoir destinés à tout,
n'étaient bons à rien.
MANGOGUL.
Par Brama, c'est cela; en vérité, sultane, vous avez bien de l'esprit.
Mon voyageur ajoute que cette conformation des insulaires donnait au
peuple entier un certain air automate; quand ils marchent, on dirait
qu'ils arpentent; quand ils gesticulent, ils ont l'air de décrire des
figures; quand ils chantent, ils déclament avec emphase.
MIRZOZA.
En ce cas, leur musique doit être mauvaise.
MANGOGUL.
Et pourquoi cela, s'il vous plaît?
MIRZOZA.
C'est qu'elle doit être au-dessous de la déclamation.»
MANGOGUL.
«A peine eus-je fait quelques tours dans la grande allée de leur jardin
public, que je devins le sujet de l'entretien et l'objet de la
curiosité. C'est un tombé de la lune, disait l'un; vous vous trompez,
disait l'autre, il vient de Saturne. Je le crois habitant de Mercure,
disait un troisième. Un quatrième s'approcha de moi, et me dit:
«Étranger, pourrait-on vous demander d'où vous êtes?
«--Je suis du Congo, lui répondis-je.
«--Et où est le Congo?»
«J'allais satisfaire à sa question, lorsqu'il s'éleva autour de moi un
bruit de mille voix d'hommes et de femmes qui répétaient: «C'est un
Congo, c'est un Congo, c'est un Congo.» Assourdi de ce tintamarre, je
mis mes mains sur mes oreilles, et je me hâtai de sortir du jardin.
Cependant on avait arrêté mon hôte, pour savoir de lui si un Congo était
un animal ou un homme. Les jours suivants, sa porte fut obsédée d'une
foule d'habitants qui demandaient à voir le Congo. Je me montrai; je
parlai; et ils s'éloignèrent tous avec un mépris marqué par des huées,
en s'écriant: _Fi donc, c'est un homme_.»
Ici Mirzoza se mit à rire aux éclats. Puis elle ajouta: «Et la
toilette?»
Mangogul lui dit: «Madame se rappellerait-elle un certain brame noir,
fort original, moitié sensé, moitié fou[40]?
[Note 40: Le P. Castel.]
--Oui, je me le rappelle. C'était un bon homme qui mettait de l'esprit à
tout, et que les autres brames noirs, ses confrères, firent mourir de
chagrin.
--Fort bien. Il n'est pas que vous n'ayez entendu parler, ou peut-être
même que vous n'ayez vu un certain clavecin où il avait diapasoné les
couleurs selon l'échelle des sons, et sur lequel il prétendait exécuter
pour les yeux une sonate, un allegro, un presto, un adagio, un
cantabile, aussi agréables que ces pièces bien faites le sont pour les
oreilles.
--J'ai fait mieux: un jour je lui proposai de me traduire dans un menuet
de couleurs, un menuet de sons; et il s'en tira fort bien.
--Et cela vous amusa beaucoup?
--Beaucoup; car j'étais alors un enfant.
--Eh bien! mes voyageurs ont retrouvé la même machine chez leurs
insulaires, mais appliquée à son véritable usage.
--J'entends; à la toilette.
--Il est vrai; mais comment cela?
--Comment? le voici. Une pièce de notre ajustement étant donnée, il ne
s'agit que de frapper un certain nombre de touches du clavecin pour
trouver les harmoniques de cette pièce, et déterminer les couleurs
différentes des autres.
--Vous êtes insupportable! On ne saurait vous rien apprendre; vous
devinez tout.
--Je crois même qu'il y a dans cette espèce de musique des dissonances à
préparer et à sauver.
--Vous l'avez dit.
--Je crois en conséquence que le talent d'une femme de chambre suppose
autant de génie et d'expérience, autant de profondeur et d'études que
dans un maître de chapelle.
--Et ce qui s'ensuit de là, le savez-vous?
--Non.
--C'est qu'il ne me reste plus qu'à fermer mon journal, et qu'à prendre
mon sorbet. Sultane, votre sagacité me donne de l'humeur.
--C'est-à-dire que vous m'aimeriez un peu bête.
--Pourquoi pas? cela nous rapprocherait, et nous nous en amuserions
davantage. Il faut une terrible passion pour tenir contre une
humiliation qui ne finit point. Je changerai; prenez-y garde.
--Seigneur, ayez pour moi la complaisance de reprendre votre journal, et
d'en continuer la lecture.
--Très-volontiers. C'est donc mon voyageur qui va parler.»
«Un jour, au sortir de table, mon hôte se jeta sur un sofa où il ne
tarda pas à s'endormir, et j'accompagnai les dames dans leur
appartement. Après avoir traversé plusieurs pièces, nous entrâmes dans
un cabinet, grand et bien éclairé, au milieu duquel il y avait un
clavecin. Madame s'assit, promena ses doigts sur le clavier, les yeux
attachés sur l'intérieur de la caisse, et dit d'un air satisfait:
«Je le crois d'accord.»
«Et moi, je me disais tout bas: «Je crois qu'elle rêve;» car je n'avais
point entendu de son...
«Madame est musicienne, et sans doute elle accompagne?
«--Non.
«--Qu'est-ce donc que cet instrument?
«--Vous l'allez voir.» Puis, se tournant vers ses filles: «Sonnez,
dit-elle à l'aînée, pour mes femmes.»
«Il en vint trois, auxquelles elle tint à peu près ce discours:
«Mesdemoiselles, je suis très-mécontente de vous. Il y a plus de six
mois que ni mes filles ni moi n'avons été mises avec goût. Cependant
vous me dépensez un argent immense. Je vous ai donné les meilleurs
maîtres; et il semble que vous n'avez pas encore les premiers principes
de l'harmonie. Je veux aujourd'hui que ma fontange soit verte et or.
Trouvez-moi le reste.»
«La plus jeune pressa les touches, et fit sortir un rayon blanc, un
jaune, un cramoisi, un vert, d'une main; et de l'autre, un bleu et un
violet.
«Ce n'est pas cela, dit la maîtresse d'un ton impatient; adoucissez-moi
ces nuances.»
«La femme de chambre toucha de nouveau, blanc, citron, bleu turc,
ponceau, couleur de rose, aurore et noir.
«Encore pis! dit la maîtresse. Cela est à excéder. Faites le dessus.»
«La femme de chambre obéit; et il en résulta: blanc, orangé, bleu pâle,
couleur de chair, soufre et gris.
«La maîtresse s'écria:
«On n'y saurait plus tenir.
«--Si madame voulait faire attention, dit une des deux autres femmes,
qu'avec son grand panier et ses petites mules...
«--Mais oui, cela pourrait aller...»
«Ensuite la dame passa dans un arrière-cabinet pour s'habiller dans
cette modulation. Cependant l'aînée de ses filles priait la suivante de
lui jouer un ajustement de fantaisie, ajoutant:
«Je suis priée d'un bal; et je me voudrais leste, singulière et
brillante. Je suis lasse des couleurs pleines.
«--Rien n'est plus aisé,» dit la suivante; et elle toucha gris de perle,
avec un clair-obscur qui ne ressemblait à rien; et dit: «Voyez,
mademoiselle, comme cela fera bien avec votre coiffure de la Chine,
votre mantelet de plumes de paon, votre jupon céladon et or, vos bas
cannelle, et vos souliers de jais; surtout si vous vous coiffez en brun,
avec votre aigrette de rubis.
«--Tu vaux trop, ma chère, répliqua la jeune fille. Viens toi-même
exécuter tes idées.»
«Le tour de la cadette arriva; la suivante qui restait lui dit:
«Votre grande soeur va au bal; mais vous, n'allez-vous pas au
temple?...
«--Précisément; et c'est par cette raison que je veux que tu me touches
quelque chose de fort coquet.
«--Eh bien! répondit la suivante, prenez votre robe de gaze couleur de
feu, et je vais chercher le reste de l'accompagnement. Je n'y suis
pas... m'y voici... non... c'est cela... oui, c'est cela; vous serez à
ravir... Voyez, mademoiselle: jaune, vert, noir, couleur de feu, azur,
blanc et bleu; cela fera à merveille avec vos boucles d'oreilles de
topaze de Bohême, une nuance de rouge, deux assassins, trois croissants
et sept mouches...»
«Ensuite elles sortirent, en me faisant une profonde révérence. Seul, je
me disais: «Elles sont aussi folles ici que chez nous. Ce clavecin
épargne pourtant bien de la peine.»
Mirzoza, interrompant la lecture, dit au sultan: «Votre voyageur aurait
bien dû nous apporter une ariette au moins d'ajustements notés, avec la
basse chiffrée.
LE SULTAN.
C'est ce qu'il a fait.
MIRZOZA.
Et qui est-ce qui nous jouera cela?
LE SULTAN.
Mais quelqu'un des disciples du brame noir; celui entre les mains duquel
son instrument oculaire est resté. Mais en avez-vous assez?
MIRZOZA.
Y en a-t-il encore beaucoup?...
LE SULTAN.
Non; encore quelques pages, et vous en serez quitte...
MIRZOZA.
Lisez-les.
LE SULTAN.
«J'en étais là, dit mon journal, lorsque la porte du cabinet où la mère
était entrée, s'ouvrit, et m'offrit une figure si étrangement déguisée,
que je ne la reconnus pas. Sa coiffure pyramidale et ses mules en
échasses l'avaient agrandie d'un pied et demi; elle avait avec cela une
palatine blanche, un mantelet orange, une robe de velours ras bleu pâle,
un jupon couleur de chair, des bas soufre, et des mules petit-gris; mais
ce qui me frappa surtout, ce fut un panier pentagone, à angles saillants
et rentrants, dont chacun portait une toise de projection. Vous eussiez
dit que c'était un donjon ambulant, flanqué de cinq bastions. L'une des
filles parut ensuite.
«Miséricorde! s'écria la mère, qui est-ce qui vous a ajustée de la
sorte? Retirez-vous! vous me faites horreur. Si l'heure du bal n'était
pas si proche, je vous ferais déshabiller. J'espère du moins que vous
vous masquerez.» Puis, s'adressant à la cadette: «Pour cela,» dit-elle,
en la parcourant de la tête aux pieds, «voilà qui est raisonnable et
décent.»
«Cependant monsieur, qui avait aussi fait sa toilette après sa
médianoche, se montra avec un chapeau couleur de feuille morte, sous
lequel s'étendait une longue perruque en volutes, un habit de drap à
double broche, avec des parements en carré long, d'un pied et demi
chacun; cinq boutons par devant, quatre poches, mais point de plis ni de
paniers; une culotte et des bas chamois, des souliers de maroquin vert;
le tout tenant ensemble, et formant un pantalon.»
Ici Mangogul s'arrêta et dit à Mirzoza, qui se tenait les côtés: «Ces
insulaires vous paraissent fort ridicules...»
Mirzoza, lui coupant la parole, ajouta: «Je vous dispense du reste; pour
cette fois, sultan, vous avez raison; que ce soit, je vous prie, sans
tirer à conséquence. Si vous vous avisez de devenir raisonnable, tout
est perdu. Il est sûr que nous paraîtrions aussi bizarres à ces
insulaires, qu'ils nous le paraissent; et qu'en fait de modes, ce sont
les fous qui donnent la loi aux sages, les courtisanes qui la donnent
aux honnêtes femmes, et qu'on n'a rien de mieux à faire que de la
suivre. Nous rions en voyant les portraits de nos aïeux, sans penser que
nos neveux riront en voyant les nôtres.
MANGOGUL.
J'ai donc eu une fois en ma vie le sens commun!...
MIRZOZA.
Je vous le pardonne; mais n'y retournez pas...
MANGOGUL.
Avec toute votre sagacité, l'harmonie, la mélodie et le clavecin
oculaire...
MIRZOZA.
Arrêtez, je vais continuer... donnèrent lieu à un schisme qui divisa les
hommes, les femmes et tous les citoyens. Il y eut une insurrection
d'école contre école, de maître contre maître; on disputa, on s'injuria,
on se haït.
--Fort bien; mais ce n'est pas tout.
--Aussi, n'ai-je pas tout dit.
--Achevez.
--Ainsi qu'il est arrivé dernièrement à Banza, dans la querelle sur les
sons, où les sourds se montrèrent les plus entêtés disputeurs. Dans la
contrée de vos voyageurs, ceux qui crièrent le plus longtemps et le plus
haut sur les couleurs, ce furent les aveugles...»
A cet endroit, le sultan dépité prit les cahiers de ses voyageurs, et
les mit en pièces.
«Eh? que faites-vous là?
--Je me débarrasse d'un ouvrage inutile.
--Pour moi, peut-être; mais pour vous?
--Tout ce qui n'ajoute rien à votre bonheur m'est indifférent.
--Je vous suis donc bien chère?
--Voilà une question à détacher de toutes les femmes. Non, elles ne
sentent rien; elles croient que tout leur est dû; quoi qu'on fasse pour
elles, on n'en a jamais fait assez. Un moment de contrariété efface une
année de service. Je m'en vais.
--Non, vous restez; allons, approchez-vous, et baisez-moi...»
Le sultan l'embrassa, et dit:
«N'est-il pas vrai que nous ne sommes que des marionnettes?
--Oui, quelquefois.»
CHAPITRE XX.
LES DEUX DÉVOTES.
Le sultan laissait depuis quelques jours les bijoux en repos. Des
affaires importantes, dont il était occupé, suspendaient les effets de
sa bague. Ce fut dans cet intervalle que deux femmes de Banza
apprêtèrent à rire à toute la ville.
Elles étaient dévotes de profession. Elles avaient conduit leurs
intrigues avec toute la discrétion possible, et jouissaient d'une
réputation que la malignité même de leurs semblables avait respectée. Il
n'était bruit dans les mosquées que de leur vertu. Les mères les
proposaient en exemple à leurs filles; les maris à leurs femmes. Elles
tenaient l'une et l'autre, pour maxime principale, que le scandale est
le plus grand de tous les péchés. Cette conformité de sentiments, mais
surtout la difficulté d'édifier à peu de frais un prochain clairvoyant
et malin, l'avait emporté sur la différence de leurs caractères; et
elles étaient très-bonnes amies.
Zélide recevait le bramine de Sophie; c'était chez Sophie que Zélide
conférait avec son directeur; et en s'examinant un peu, l'une ne pouvait
guère ignorer ce qui concernait le bijou de l'autre; mais l'indiscrétion
bizarre de ces bijoux les tenait toutes deux dans de cruelles alarmes.
Elles se voyaient à la veille d'être démasquées, et de perdre cette
réputation de vertu qui leur avait coûté quinze ans de dissimulation et
de manége, et dont elles étaient alors fort embarrassées.
Il y avait des moments où elles auraient donné leur vie, du moins
Zélide, pour être aussi décriées que la plus grande partie de leurs
connaissances. «Que dira le monde? que fera mon mari?... Quoi! cette
femme si réservée, si modeste, si vertueuse; cette Zélide n'est... comme
les autres... Ah! cette idée me désespère!... Oui, je voudrais n'en
avoir point, n'en avoir jamais eu,» s'écriait brusquement Zélide.
Elle était alors avec son amie, que les mêmes réflexions occupaient,
mais qui n'en était pas autant agitée. Les dernières paroles de Zélide
la firent sourire.
«Riez, madame, ne vous contraignez point. Éclatez, lui dit Zélide
dépitée. Il y a vraiment de quoi.
--Je connais comme vous, lui répondit froidement Sophie, tout le danger
qui nous menace; mais le moyen de s'y soustraire? car vous conviendrez,
avec moi, qu'il n'y a pas d'apparence que votre souhait s'accomplisse.
--Imaginez donc un expédient, repartit Zélide.
--Oh! reprit Sophie, je suis lasse de me creuser; je n'imagine rien...
S'aller confiner dans le fond d'une province, est un parti; mais laisser
à Banza les plaisirs, et renoncer à la vie, c'est ce que je ne ferai
point. Je sens que mon bijou ne s'accommodera jamais de cela.
--Que faire donc?...
--Que faire! Abandonner tout à la Providence, et rire, à mon exemple, du
qu'en dira-t-on. J'ai tout tenté pour concilier la réputation et les
plaisirs. Mais puisqu'il est dit qu'il faut renoncer à la réputation,
conservons au moins les plaisirs. Nous étions uniques. Eh bien! ma
chère, nous ressemblerons à cent mille autres; cela vous paraît-il donc
si dur?
--Oui, sans doute, répliqua Zélide; il me paraît dur de ressembler à
celles pour qui l'on avait affecté un mépris souverain. Pour éviter
cette mortification, je m'enfuirais, je crois, au bout du monde.
--Partez, ma chère, continua Sophie; pour moi, je reste... Mais à
propos, je vous conseille de vous pourvoir de quelque secret, pour
empêcher votre bijou de babiller en route.
--En vérité, reprit Zélide, la plaisanterie est ici de bien mauvaise
grâce; et votre intrépidité...
--Vous vous trompez, Zélide, il n'y a point d'intrépidité dans mon fait.
Laisser prendre aux choses un train dont on ne peut les détourner, c'est
résignation. Je vois qu'il faut être déshonorée; eh bien! déshonorée
pour déshonorée, je m'épargnerai du moins de l'inquiétude le plus que je
pourrai.
--Déshonorée! reprit Zélide, fondant en larmes; déshonorée! Quel coup!
Je n'y puis résister... Ah, maudit bonze! c'est toi qui m'as perdue.
J'aimais mon époux; j'étais née vertueuse; je l'aimerais encore, si tu
n'avais abusé de ton ministère et de ma confiance. Déshonorée! chère
Sophie...»
Elle ne put achever. Les sanglots lui coupèrent la parole; et elle tomba
sur un canapé, presque désespérée. Zélide ne reprit l'usage de la voix
que pour s'écrier douloureusement: «Ah! ma chère Sophie, j'en mourrai...
Il faut que j'en meure. Non, je ne survivrai jamais à ma réputation...
--Mais, Zélide, ma chère Zélide, ne vous pressez pourtant pas de mourir:
peut-être que... lui dit Sophie.
--Il n'y a peut-être qui tienne; il faut que j'en meure...
--Mais peut-être qu'on pourrait...
--On ne pourra rien, vous dis-je... Mais parlez, ma chère, que
pourrait-on?
--Peut-être qu'on pourrait empêcher un bijou de parler.
--Ah! Sophie, vous cherchez à me soulager par de fausses espérances;
vous me trompez.
--Non, non, je ne vous trompe point; écoutez-moi seulement, au lieu de
vous désespérer comme une folle. J'ai entendu parler de Frénicol,
d'Éolipile, de bâillons et de muselières.
--Eh, qu'ont de commun Frénicol, Éolipile et les muselières, avec le
danger qui nous menace? Qu'a à faire ici mon bijoutier? et qu'est-ce
qu'une muselière?
--Le voici, ma chère. Une muselière est une machine imaginée par
Frénicol, approuvée par l'académie et perfectionnée par Éolipile, qui se
faisait toutefois les honneurs de l'invention.
--Eh bien! cette machine imaginée par Frénicol, approuvée par l'académie
et perfectionnée par ce benêt d'Éolipile?...
--Oh! vous êtes d'une vivacité qui passe l'imagination. Eh bien! cette
machine s'applique et rend un bijou discret, malgré qu'il en ait...
--Serait-il bien vrai, ma chère?
--On le dit.
--Il faut savoir cela, reprit Zélide, et sur-le-champ.»
Elle sonna; une de ses femmes parut; et elle envoya chercher
Frénicol[41].
[Note 41: Le bijoutier La Frenaye.]
«Pourquoi pas Éolipile? dit Sophie.
--Frénicol marque moins,» répondit Zélide.
Le bijoutier ne se fit pas attendre.
«Ah! Frénicol, vous voilà, lui dit Zélide; soyez le bienvenu.
Dépêchez-vous, mon cher, de tirer deux femmes d'un embarras cruel...
--De quoi s'agit-il, mesdames?... Vous faudrait-il quelques rares
bijoux?...
--Non; mais nous en avons deux, et nous voudrions bien...
--Vous en défaire, n'est-ce pas? Eh bien! mesdames, il faut les voir. Je
les prendrai, ou nous ferons un échange...
--Vous n'y êtes pas, monsieur Frénicol; nous n'avons rien à troquer...
--Ah! je vous entends; c'est quelques boucles d'oreilles que vous auriez
envie de perdre, de manière que vos époux les retrouvassent chez moi...
--Point du tout. Mais, Sophie, dites-lui donc de quoi il est question!
--Frénicol, continua Sophie, nous avons besoin de deux... Quoi! vous
n'entendez pas?...
--Non, madame; comment voulez-vous que j'entende? Vous ne me dites
rien...
--C'est, répondit Sophie, que, quand une femme a de la pudeur, elle
souffre à s'exprimer sur certaines choses...
--Mais, reprit Frénicol, encore faut-il qu'elle s'explique. Je suis
bijoutier et non pas devin.
--Il faut pourtant que vous me deviniez...
--Ma foi, mesdames, plus je vous envisage et moins je vous comprends.
Quand on est jeunes, riches et jolies comme vous, on n'en est pas
réduites à l'artifice: d'ailleurs, je vous dirai sincèrement que je n'en
vends plus. J'ai laissé le commerce de ces babioles à ceux de mes
confrères qui commencent.»
Nos dévotes trouvèrent l'erreur du bijoutier si ridicule, qu'elles lui
firent toutes deux en même temps un éclat de rire qui le déconcerta.
«Souffrez, mesdames, leur dit-il, que je vous fasse la révérence et que
je me retire. Vous pouviez vous dispenser de m'appeler d'une lieue pour
plaisanter à mes dépens.
--Arrêtez, mon cher, arrêtez, lui dit Zélide en continuant de rire. Ce
n'était point notre dessein. Mais, faute de nous entendre, il vous est
venu des idées si burlesques...
--Il ne tient qu'à vous, mesdames, que j'en aie enfin de plus justes. De
quoi s'agit-il?
--Oh! mons Frénicol, souffrez que je rie tout à mon aise avant que de
vous répondre.»
Zélide rit à s'étouffer. Le bijoutier songeait en lui-même qu'elle avait
des vapeurs ou qu'elle était folle, et prenait patience. Enfin, Zélide
cessa.
«Eh bien! lui dit-elle, il est question de nos bijoux; des nôtres,
entendez-vous, monsieur Frénicol? Vous savez apparemment que, depuis
quelque temps, il y en a plusieurs qui se sont mis à jaser comme des
pies; or, nous voudrions bien que les nôtres ne suivissent point ce
mauvais exemple.
--Ah! j'y suis maintenant; c'est-à-dire, reprit Frénicol, qu'il vous
faut une muselière...
--Fort bien, vous y êtes en effet. On m'avait bien dit que monsieur
Frénicol n'était pas un sot...
--Madame, vous avez bien de la bonté. Quant à ce que vous me demandez,
j'en ai de toutes sortes, et de ce pas je vais vous en chercher.»
Frénicol partit; cependant Zélide embrassait son amie et la remerciait
de son expédient: et moi, dit l'auteur africain, j'allai me reposer en
attendant qu'il revînt.
CHAPITRE XXI.
RETOUR DU BIJOUTIER.
Le bijoutier revint et présenta à nos dévotes deux muselières des mieux
conditionnées.
«Ah! miséricorde! s'écria Zélide. Quelles muselières! quelles énormes
muselières sont-ce là! et qui sont les malheureuses à qui cela servira?
Cela a une toise de long. Il faut, en vérité, mon ami, que vous ayez
pris mesure sur la jument du sultan.
--Oui, dit nonchalamment Sophie, après les avoir considérées et
compassées avec les doigts: vous avez raison; et il n'y a que la jument
du sultan ou la vieille Rimosa à qui elles puissent convenir...
--Je vous jure, mesdames, reprit Frénicol, que c'est la grandeur
ordinaire; et que Zelmaïde, Zyrphile, Amiane, Zulique et cent autres en
ont pris de pareilles...
--Cela est impossible, répliqua Zélide.
--Cela est pourtant, repartit Frénicol: mais toutes ont dit comme vous;
et, comme elles, si vous voulez vous détromper, vous le pouvez à
l'essai...
--Monsieur Frénicol en dira tout ce qu'il voudra; mais il ne me
persuadera jamais que cela me convienne, dit Zélide.
--Ni à moi, dit Sophie. Qu'il nous en montre d'autres, s'il en a.»
Frénicol, qui avait éprouvé plusieurs fois qu'on ne convertissait pas
les femmes sur cet article, leur présenta des muselières de treize ans.
«Ah! voilà ce qu'il nous faut! s'écrièrent-elles toutes deux en même
temps.
--Je le souhaite, répondit tout bas Frénicol.
--Combien les vendez-vous? dit Zélide...
--Madame, ce n'est que dix ducats...
--Dix ducats! vous n'y pensez pas, Frénicol...
--Madame, c'est en conscience...
--Vous nous faites payer la nouveauté...
--Je vous jure, mesdames, que c'est argent troqué...
--Il est vrai qu'elles sont joliment travaillées; mais dix ducats, c'est
une somme...
--Je n'en rabattrai rien.
--Nous irons chez Éolipile.
--Vous le pouvez, mesdames: mais il y a ouvrier et ouvrier, muselières
et muselières.»
Frénicol tint ferme, et Zélide en passa par là. Elle paya les deux
muselières; et le bijoutier s'en retourna, bien persuadé qu'elles leur
seraient trop courtes et qu'elles ne tarderaient pas à lui revenir pour
le quart de ce qu'il les avait vendues. Il se trompa. Mangogul ne
s'étant point trouvé à portée de tourner sa bague sur ces deux femmes,
il ne prit aucune envie à leurs bijoux de parler plus haut qu'à
l'ordinaire, heureusement pour elles; car Zélide, ayant essayé sa
muselière, la trouva la moitié trop petite. Cependant elle ne s'en défit
pas, imaginant presque autant d'inconvénient à la changer qu'à ne s'en
point servir.
On a su ces circonstances d'une de ses femmes, qui les dit en confidence
à son amant, qui les redit en confidence à d'autres, qui les confièrent
sous le secret à tout Banza. Frénicol parla de son côté; l'aventure de
nos dévotes devint publique et occupa quelque temps les médisants du
Congo.
Zélide en fut inconsolable. Cette femme, plus à plaindre qu'à blâmer,
prit son bramine en aversion, quitta son époux et s'enferma dans un
couvent. Pour Sophie, elle leva le masque, brava les discours, mit du
rouge et des mouches, se répandit dans le grand monde et eut des
aventures.
CHAPITRE XXII.
SEPTIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.
LE BIJOU SUFFOQUÉ.
Quoique les bourgeoises de Banza se doutassent que les bijoux de leur
espèce n'auraient pas l'honneur de parler, toutes cependant se munirent
de muselières. On eut à Banza sa muselière, comme on prend ici le deuil
de cour.
En cet endroit, l'auteur africain remarque avec étonnement que la
modicité du prix et la roture des muselières n'en firent point cesser la
mode au sérail. «Pour cette fois, dit-il, l'utilité l'emporta sur le
préjugé.» Une réflexion aussi commune ne valait pas la peine qu'il se
répétât: mais il m'a semblé que c'était le défaut de tous les anciens
auteurs du Congo, de tomber dans des redites, soit qu'ils se fussent
proposé de donner ainsi un air de vraisemblance et de facilité à leurs
productions; soit qu'ils n'eussent pas, à beaucoup près, autant de
fécondité que leurs admirateurs le supposent.
Quoi qu'il en soit, un jour, Mangogul, se promenant dans ses jardins,
accompagné de toute sa cour, s'avisa de tourner sa bague sur Zélaïs.
Elle était jolie et soupçonnée de plusieurs aventures; cependant son
bijou ne fit que bégayer et ne proféra que quelques mots entrecoupés qui
ne signifiaient rien et que les persifleurs interprétèrent comme ils
voulurent... «Ouais, dit le sultan, voici un bijou qui a la parole bien
malaisée. Il faut qu'il y ait ici quelque chose qui lui gêne la
prononciation.» Il appliqua donc plus fortement son anneau. Le bijou fit
un second effort pour s'exprimer; et, surmontant en partie l'obstacle
qui lui fermait la bouche, on entendit très-distinctement: «Ahi...
ahi... J'ét... j'ét... j'étouffe. Je n'en puis plus... Ahi... ahi...
J'étouffe.»
Zélaïs se sentit aussitôt suffoquer: son visage pâlit, sa gorge s'enfla,
et elle tomba, les yeux fermés et la bouche entr'ouverte, entre les bras
de ceux qui l'environnaient.
Partout ailleurs Zélaïs eût été promptement soulagée. Il ne s'agissait
que de la débarrasser de sa muselière et de rendre à son bijou la
respiration; mais le moyen de lui porter une main secourable en présence
de Mangogul! «Vite, vite, des médecins, s'écriait le sultan; Zélaïs se
meurt.»
Des pages coururent au palais et revinrent, les docteurs s'avançant
gravement sur leurs traces; Orcotome était à leur tête. Les uns
opinèrent pour la saignée, les autres pour le kermès; mais le pénétrant
Orcotome fit transporter Zélaïs dans un cabinet voisin, la visita et
coupa les courroies de son caveçon. Ce bijou emmuselé fut un de ceux
qu'il se vanta d'avoir vu dans le paroxysme.
Cependant le gonflement était excessif, et Zélaïs eût continué de
souffrir si le sultan n'eût eu pitié de son état. Il retourna sa bague;
les humeurs se remirent en équilibre; Zélaïs revint, et Orcotome
s'attribua le miracle de cette cure.
L'accident de Zélaïs et l'indiscrétion de son médecin discréditèrent
beaucoup les muselières. Orcotome, sans égard pour les intérêts
d'Éolipile, se proposa d'élever sa fortune sur les débris de la sienne;
se fit annoncer pour médecin attitré des bijoux enrhumés; et l'on voit
encore son affiche dans les rues détournées. Il commença par gagner de
l'argent et finit par être méprisé. Le sultan s'était fait un plaisir de
rabattre la présomption de l'empirique. Orcotome se vantait-il d'avoir
réduit au silence quelque bijou qui n'avait jamais soufflé le mot?
Mangogul avait la cruauté de le faire parler. On en vint jusqu'à
remarquer que tout bijou qui s'ennuyait de se taire n'avait qu'à
recevoir deux ou trois visites d'Orcotome. Bientôt on le mit, avec
Éolipile, dans la classe des charlatans; et tous deux y demeureront
jusqu'à ce qu'il plaise à Brama de les en tirer.
On préféra la honte à l'apoplexie. «On meurt de celle-ci,» disait-on. On
renonça donc aux muselières; on laissa parler les bijoux, et personne
n'en mourut.
CHAPITRE XXIII.
HUITIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.
LES VAPEURS.
Il y eut un temps, comme on voit, que les femmes, craignant que leurs
bijoux ne parlassent, étaient suffoquées, se mouraient: mais il en vint
un autre, qu'elles se mirent au-dessus de cette frayeur, se défirent des
muselières et n'eurent plus que des vapeurs.
La favorite avait, entre ses complaisantes, une fille singulière. Son
humeur était charmante, quoique inégale. Elle changeait de visage dix
fois par jour; mais quel que fût celui qu'elle prît, il plaisait. Unique
dans sa mélancolie, ainsi que dans sa gaieté, il lui échappait, dans ses
moments les plus extravagants, des propos d'un sens exquis; et il lui
venait, dans les accès de sa tristesse, des extravagances
très-réjouissantes.
Mirzoza s'était si bien faite à Callirhoé, c'était le nom de cette jeune
folle, qu'elle ne pouvait presque s'en passer. Une fois que le sultan se
plaignait à la favorite de je ne sais quoi d'inquiet et de froid qu'il
lui remarquait:
«Prince, lui dit-elle, embarrassée de ses reproches, sans mes trois
bêtes, mon serin, ma chartreuse[42] et Callirhoé, je ne vaux rien; et
vous voyez bien que la dernière me manque...
[Note 42: Chatte d'un gris-cendré.]
--Et pourquoi n'est-elle pas ici? lui demanda Mangogul.
--Je ne sais, répondit Mirzoza; mais il y a quelques mois qu'elle
m'annonça que, si Mazul faisait la campagne, elle ne pourrait se
dispenser d'avoir des vapeurs; et Mazul partit hier...
--Passe encore pour celle-là, répliqua le sultan. Voilà ce qui s'appelle
des vapeurs bien fondées. Mais vis-à-vis de quoi s'avisent d'en avoir
cent autres, dont les maris sont tout jeunes, et qui ne se laissent pas
manquer d'amants?
--Prince, répondit un courtisan, c'est une maladie à la mode. C'est un
air à une femme que d'avoir des vapeurs. Sans amants et sans vapeurs, on
n'a aucun usage du monde; et il n'y a pas une bourgeoise à Banza qui ne
s'en donne.»
Mangogul sourit et se détermina sur-le-champ à visiter quelques-unes de
ces vaporeuses. Il alla droit chez Salica. Il la trouva couchée, la
gorge découverte, les yeux allumés, la tête échevelée, et à son chevet
le petit médecin bègue et bossu Farfadi, qui lui faisait des contes.
Cependant elle allongeait un bras, puis un autre, bâillait, soupirait,
se portait la main sur le front et s'écriait douloureusement: «Ahi... Je
n'en puis plus... Ouvrez les fenêtres... Donnez-moi de l'air... Je n'en
puis plus; je me meurs...»
Mangogul prit le moment que ses femmes troublées aidaient Farfadi à
alléger ses couvertures, pour tourner sa bague sur elle; et l'on
entendit à l'instant: «Oh! que je m'ennuie de ce train! Voilà-t-il pas
que madame s'est mis en tête d'avoir des vapeurs! Cela durera la
huitaine; et je veux mourir si je sais à propos de quoi: car après les
efforts de Farfadi pour déraciner ce mal, il me semble qu'il a tort de
persister.»
«Bon, dit le sultan en retournant sa bague, j'entends. Celle-ci a des
vapeurs en faveur de son médecin. Voyons ailleurs.»
Il passa de l'hôtel de Salica dans celui d'Arsinoé, qui n'en est pas
éloigné. Il entendit, dès l'entrée de son appartement, de grands éclats
de rire et s'avança, comptant la trouver en compagnie: cependant elle
était seule; et Mangogul n'en fut pas trop surpris. «Une femme se
donnant des vapeurs, elle se les donne apparemment, dit-il, tristes ou
gaies, selon qu'il est à propos.»
Il tourna sa bague sur elle, et sur-le-champ son bijou se mit à rire à
gorge déployée. Il passa brusquement de ses ris immodérés à des
lamentations ridicules sur l'absence de Narcès, à qui il conseillait en
bon ami de hâter son retour, et continua sur nouveaux frais à sangloter,
pleurer, gémir, soupirer, se désespérer, comme s'il eût enterré tous les
siens.
Le sultan se contenant à peine d'éclater d'une affliction si bizarre,
retourna sa bague et partit, laissant Arsinoé et son bijou se lamenter
tout à leur aise et concluant en lui-même la fausseté du proverbe.
CHAPITRE XXIV.
NEUVIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.
DES CHOSES PERDUES ET RETROUVÉES.
_Pour servir de supplément au savant Traité de Pancirolle[43]
et aux Mémoires de l'Académie des Inscriptions._
[Note 43: _Rerum memorabilium libri duo_, Amberg, 1599. Ouvrage de
Panciroli, traitant des arts anciens qui se sont perdus et des
découvertes des modernes.]
Mangogul s'en revenait dans son palais, occupé des ridicules que les
femmes se donnent, lorsqu'il se trouva, soit distraction de sa part,
soit méprise de son anneau, sous les portiques du somptueux édifice que
Thélis a décoré des riches dépouilles de ses amants. Il profita de
l'occasion pour interroger son bijou.
Thélis était femme de l'émir Sambuco, dont les ancêtres avaient régné
dans la Guinée. Sambuco s'était acquis de la considération dans le Congo
par cinq ou six victoires célèbres qu'il avait remportées sur les
ennemis d'Erguebzed. Non moins habile négociateur que grand capitaine,
il avait été chargé des ambassades les plus distinguées et s'en était
tiré supérieurement. Il vit Thélis au retour de Loango et il en fut
épris. Il touchait alors à la cinquantaine et Thélis ne passait pas
vingt-cinq ans. Elle avait plus d'agréments que de beauté; les femmes
disaient qu'elle était très-bien et les hommes la trouvaient adorable.
De puissants partis l'avaient recherchée; mais soit qu'elle eût déjà ses
vues, soit qu'il y eût entre elle et ses soupirants disproportion de
fortune, ils avaient tous été refusés. Sambuco la vit, mit à ses pieds
des richesses immenses, un nom, des lauriers et des titres qui ne le
cédaient qu'à ceux des souverains, et l'obtint[44].
[Note 44: Ce commencement pourrait faire penser que Sambuco est le
maréchal de Villars qui emmenait sa femme même en campagne à ce que dit
Saint-Simon; mais quoique Mlle de Varangeville ait été chansonnée
sous ses deux noms de fille et de femme dans le _Recueil_ de Maurepas,
la fin du chapitre est faite pour dérouter cette première supposition.
Plus loin (c. XXVII) Sambuco pourra être confondu avec Villeroy. Quant à
Thélis, la femme dont elle se rapprocherait le plus serait Mme de
Tencin; mais...]
Thélis fut ou parut vertueuse pendant six semaines entières après son
mariage; mais un bijou né voluptueux se dompte rarement de lui-même, et
un mari quinquagénaire, quelque héros qu'il soit d'ailleurs, est un
insensé, s'il se promet de vaincre cet ennemi. Quoique Thélis mît dans
sa conduite de la prudence, ses premières aventures ne furent point
ignorées. C'en fut assez dans la suite pour lui en supposer de secrètes,
et Mangogul, curieux de ces vérités, se hâta de passer du vestibule de
son palais dans son appartement.
On était alors au milieu de l'été: il faisait une chaleur extrême, et
Thélis, après le dîner, s'était jetée sur un lit de repos, dans un
arrière-cabinet orné de glaces et de peintures. Elle dormait, et sa main
était encore appuyée sur un recueil de contes persans qui l'avaient
assoupie.
Mangogul la contempla quelque temps, convint qu'elle avait des grâces,
et tourna sa bague sur elle. «Je m'en souviens encore, comme si j'y
étais, dit incontinent le bijou de Thélis: neuf preuves d'amour en
quatre heures. Ah! quels moments! que Zermounzaïd est un homme divin! Ce
n'est point là le vieux et glacé Sambuco. Cher Zermounzaïd, j'avais
ignoré les vrais plaisirs, le bien réel; c'est toi qui me l'as fait
connaître.»
Mangogul, qui désirait s'instruire des particularités du commerce de
Thélis avec Zermounzaïd, que le bijou lui dérobait, en ne s'attachant
qu'à ce qui frappe le plus un bijou, frotta quelque temps le chaton de
sa bague contre sa veste, et l'appliqua sur Thélis, tout étincelant de
lumière. L'effet en parvint bientôt jusqu'à son bijou, qui mieux
instruit de ce qu'on lui demandait, reprit d'un ton plus historique:
«Sambuco commandait l'armée du Monoémugi, et je le suivais en campagne.
Zermounzaïd servait sous lui en qualité de colonel, et le général, qui
l'honorait de sa confiance, nous avait mis sous son escorte. Le zélé
Zermounzaïd ne désempara pas de son poste: il lui parut trop doux, pour
le céder à quelque autre; et le danger de le perdre fut le seul qu'il
craignit de toute la campagne.
«Pendant le quartier d'hiver, je reçus quelques nouveaux hôtes, Cacil,
Jékia, Almamoum, Jasub, Sélim, Manzora, Néreskim, tous militaires que
Zermounzaïd avait mis à la mode, mais qui ne le valaient pas. Le crédule
Sambuco s'en reposait de la vertu de sa femme sur elle-même, et sur les
soins de Zermounzaïd; et tout occupé des détails immenses de la guerre,
et des grandes opérations qu'il méditait pour la gloire du Congo, il
n'eut jamais le moindre soupçon que Zermounzaïd le trahît, et que Thélis
lui fût infidèle.
«La guerre continua; les armées rentrèrent en campagne, et nous reprîmes
nos litières. Comme elles allaient très-lentement, insensiblement le
corps de l'armée gagna de l'avance sur nous, et nous nous trouvâmes à
l'arrière-garde. Zermounzaïd la commandait. Ce brave garçon, que la vue
des grands périls n'avait jamais écarté du chemin de la gloire, ne put
résister à celle du plaisir. Il abandonna à un subalterne le soin de
veiller aux mouvements de l'ennemi qui nous harcelait, et passa dans
notre litière; mais à peine y fut-il, que nous entendîmes un bruit
confus d'armes et de cris. Zermounzaïd, laissant son ouvrage à demi,
veut sortir; mais il est étendu par terre, et nous restons au pouvoir du
vainqueur.
«Je commençai donc par engloutir l'honneur et les services d'un officier
qui pouvait attendre de sa bravoure et de son mérite les premiers
emplois de la guerre, s'il n'eût jamais connu la femme de son général.
Plus de trois mille hommes périrent en cette occasion. C'est encore
autant de bons sujets que nous avons ravis à l'État.»
Qu'on imagine la surprise de Mangogul à ce discours! Il avait entendu
l'oraison funèbre de Zermounzaïd, et il ne le reconnaissait point à ces
traits. Erguebzed son père avait regretté cet officier: les nouvelles à
la main, après avoir prodigué les derniers éloges à sa belle retraite,
avaient attribué sa défaite et sa mort à la supériorité des ennemis,
qui, disaient-elles, s'étaient trouvés six contre un. Tout le Congo
avait plaint un homme qui avait si bien fait son devoir. Sa femme avait
obtenu une pension: on avait accordé son régiment à son fils aîné, et
l'on promettait un bénéfice au cadet.
Que d'horreurs! s'écria tout bas Mangogul; un époux déshonoré, l'état
trahi, des citoyens sacrifiés, ces forfaits ignorés, récompensés même
comme des vertus, et tout cela à propos d'un bijou!
Le bijou de Thélis, qui s'était interrompu pour reprendre haleine,
continua: «Me voilà donc abandonné à la discrétion de l'ennemi. Un
régiment de dragons était prêt à fondre sur nous. Thélis en parut
éplorée, et ne souhaita rien tant; mais les charmes de la proie semèrent
la discorde entre les prédateurs. On tira les cimeterres et trente à
quarante hommes furent massacrés en un clin d'oeil. Le bruit de ce
désordre parvint jusqu'à l'officier général. Il accourut, calma ces
furieux, et nous mit en séquestre sous une tente, où nous n'avions pas
eu le temps de nous reconnaître, qu'il vint solliciter le prix de ses
services. «Malheur aux vaincus!» s'écria Thélis en se renversant sur un
lit; et toute la nuit fut employée à ressentir son infortune.
«Nous nous trouvâmes le lendemain sur le rivage du Niger. Une saïque
nous y attendait, et nous partîmes, ma maîtresse et moi, pour être
présentés à l'empereur de Benin. Dans ce voyage de vingt-quatre heures,
le capitaine du bâtiment s'offrit à Thélis, fut accepté, et je connus
par expérience que le service de mer était infiniment plus vif que celui
de terre. Nous vîmes l'empereur de Benin; il était jeune, ardent,
voluptueux: Thélis fit encore sa conquête; mais celles de son mari
l'effrayèrent. Il demanda la paix, et il ne lui en coûta, pour
l'obtenir, que trois provinces et ma rançon.
«Autres temps, autres fatigues. Sambuco apprit, je ne sais comment, la
raison des malheurs de la campagne précédente; et pendant celle-ci, il
me mit en dépôt sur la frontière chez un chef de bramines, de ses amis.
L'homme saint ne se défendit guère; il succomba aux agaceries de Thélis,
et en moins de six mois, j'engloutis ses revenus immenses, trois étangs
et deux bois de haute futaie.»
--Miséricorde! s'écria Mangogul, trois étangs et deux bois! quel appétit
pour un bijou!
«C'est une bagatelle, reprit celui-ci. La paix se fit, et Thélis suivit
son époux en ambassade au Monomotapa. Elle jouait et perdait fort bien
cent mille sequins en un jour, que je regagnais en une heure. Un
ministre, dont les affaires de son maître ne remplissaient pas tous les
moments, me tomba sous la dent, et je lui dévorai en trois ou quatre
mois une fort belle terre, le château tout meublé, le parc, un équipage
avec les petits chevaux pies. Une faveur de quatre minutes, mais bien
filée, nous valait des fêtes, des présents, des pierreries, et l'aveugle
ou politique Sambuco ne nous tracassait point.
«Je ne mettrai point en ligne de compte, ajouta le bijou, les
marquisats, les comtés, les titres, les armoiries, etc., qui se sont
éclipsés devant moi. Adressez-vous à mon secrétaire, qui vous dira ce
qu'ils sont devenus. J'ai fort écorné le domaine du Biafara, et je
possède une province entière du Béléguanze. Erguebzed me proposa sur la
fin de ses jours...» A ces mots, Mangogul retourna sa bague, et fit
taire le gouffre; il respectait la mémoire de son père, et ne voulut
rien entendre qui pût ternir dans son esprit l'éclat des grandes
qualités qu'il lui reconnaissait.
De retour dans son sérail, il entretint la favorite des vaporeuses, et
de l'essai de son anneau sur Thélis. «Vous admettez, lui dit-il, cette
femme à votre familiarité; mais vous ne la connaissez pas apparemment
aussi bien que moi.
--Je vous entends, seigneur, répondit la sultane. Son bijou vous aura
sottement conté ses aventures avec le général Micokof, l'émir Féridour,
le sénateur Marsupha, et le grand bramine Ramadanutio. Eh! qui ne sait
qu'elle soutient le jeune Alamir, et que le vieux Sambuco, qui ne dit
rien, en est aussi bien informé que vous!
--Vous n'y êtes pas, reprit Mangogul. Je viens de faire rendre gorge à
son bijou.
--Vous avait-il enlevé quelque chose? répondit Mirzoza.
--Non pas à moi, dit le sultan, mais bien à mes sujets, aux grands de
mon empire, aux potentats mes voisins: des terres, des provinces, des
châteaux, des étangs, des bois, des diamants, des équipages, avec les
petits chevaux pies.
--Sans compter, seigneur, ajouta Mirzoza, la réputation et les vertus.
Je ne sais quel avantage vous apportera votre bague; mais plus vous en
multipliez les essais, plus mon sexe me devient odieux: celles même à
qui je croyais devoir quelque considération n'en sont pas exceptées. Je
suis contre elles d'une humeur à laquelle je demande à Votre Hautesse de
m'abandonner pour quelques moments.»
Mangogul, qui connaissait la favorite pour ennemie de toute contrainte,
lui baisa trois fois l'oreille droite, et se retira.
CHAPITRE XXV.
ÉCHANTILLON DE LA MORALE DE MANGOGUL.
Mangogul, impatient de revoir la favorite, dormit peu, se leva plus
matin qu'à l'ordinaire, et parut chez elle au petit jour. Elle avait
déjà sonné: on venait d'ouvrir ses rideaux; et ses femmes se disposaient
à la lever. Le sultan regarda beaucoup autour d'elle, et ne lui voyant
point de chien, il lui demanda la raison de cette singularité.
«C'est, lui répondit Mirzoza, que vous supposez que je suis singulière
en cela, et qu'il n'en est rien.
--Je vous assure, répliqua le sultan, que je vois des chiens à toutes
les femmes de ma cour, et que vous m'obligeriez de m'apprendre pourquoi
elles en ont, ou pourquoi vous n'en avez point. La plupart d'entre elles
en ont même plusieurs; et il n'y en a pas une qui ne prodigue au sien
des caresses qu'elle semble n'accorder qu'avec peine à son amant. Par où
ces bêtes méritent-elles la préférence? qu'en fait-on?»
Mirzoza ne savait que répondre à ces questions.
«Mais, lui disait-elle, on a un chien comme un perroquet ou un serin. Il
est peut-être ridicule de s'attacher aux animaux; mais il n'est pas
étrange qu'on en ait: ils amusent quelquefois, et ne nuisent jamais. Si
on leur fait des caresses, c'est qu'elles sont sans conséquence.
D'ailleurs, croyez-vous, prince, qu'un amant se contentât d'un baiser
tel qu'une femme le donne à son gredin?
--Sans doute, je le crois, dit le sultan. Il faudrait, parbleu, qu'il
fût bien difficile, s'il n'en était pas satisfait.»
Une des femmes de Mirzoza, qui avait gagné l'affection du sultan et de
la favorite par de la douceur, des talents et du zèle, dit: «Ces animaux
sont incommodes et malpropres; ils tachent les habits, gâtent les
meubles, arrachent les dentelles, et font en un quart d'heure plus de
dégât qu'il n'en faudrait pour attirer la disgrâce de la femme de
chambre la plus fidèle; cependant on les garde.
--Quoique, selon madame, ils ne soient bon qu'à cela, ajouta le sultan.
--Prince, répondit Mirzoza, nous tenons à nos fantaisies; et il faut
que, d'avoir un gredin, c'en soit une, telle que nous en avons beaucoup
d'autres, qui ne seraient plus des fantaisies, si l'on en pouvait rendre
raison. Le règne des singes est passé; les perruches se soutiennent
encore. Les chiens étaient tombés; les voilà qui se relèvent. Les
écureuils ont eu leur temps; et il en est des animaux comme il en a été
successivement de l'italien, de l'anglais, de la géométrie, des
prétintailles, et des falbalas.
--Mirzoza, répliqua le sultan en secouant la tête, n'a pas là-dessus
toutes les lumières possibles; et les bijoux...
--Votre Hautesse ne va-t-elle pas s'imaginer, dit la favorite, qu'elle
apprendra du bijou d'Haria pourquoi cette femme, qui a vu mourir son
fils, une de ses filles et son époux sans verser une larme, a pleuré
pendant quinze jours la perte de son doguin?
--Pourquoi non? répondit Mangogul.
--Vraiment, dit Mirzoza, si nos bijoux pouvaient expliquer toutes nos
fantaisies, ils seraient plus savants que nous-mêmes.
--Et qui vous le dispute? repartit le sultan. Aussi crois-je que le
bijou fait faire à une femme cent choses sans qu'elle s'en aperçoive; et
j'ai remarqué dans plus d'une occasion, que telle qui croyait suivre sa
tête, obéissait à son bijou. Un grand philosophe[45] plaçait l'âme, la
nôtre s'entend, dans la glande pinéale. Si j'en accordais une aux
femmes, je sais bien, moi, où je la placerais.
[Note 45: René Descartes. Galien avait déjà fixé le siége de l'âme
dans la glande pinéale. Il prétendait qu'elle pouvait être tantôt
inclinée d'un côté et tantôt de l'autre par les filaments qui
l'attachaient aux parties voisines, et par là qu'elle présidait à la
distribution des esprits. _Anat. de Galien_ par _Oribase_, édit. de
Dundas, 1735.
Mais Descartes a présenté cette opinion sous une nouvelle forme[B],
quoiqu'elle soit la même pour le fond. Ce philosophe a fait sur ce siége
une espèce de roman qu'on a lu dans le monde avec plaisir; et ce n'est
pas la seule fois que les écrivains se sont emparés des opinions des
médecins; cependant le peu de fondement de celle-ci est démontré par les
observations pathologiques, qui prouvent qu'on a trouvé le corps pinéal
désorganisé dans des sujets qui avaient eu beaucoup d'instruction et
d'esprit, et qu'il était dans l'état sain chez d'autres, reconnus
stupides. Le célèbre _Pic de la Mirandole_, ce jeune enfant dont on a
raconté tant de prodiges, avait le corps pinéal gros et très-dur,
graveleux, quoiqu'il n'eût éprouvé, avant de mourir, aucune altération
dans ses facultés intellectuelles. (Br.)--La fonction de ce petit organe
est encore inconnue.]
[Note B: Voyez _l'Homme_, de René Descartes, p. 32, édition de
Paris, 1677, in-4º. (Br.)]
--Je vous dispense de m'en instruire, reprit aussitôt Mirzoza.
--Mais vous me permettrez au moins, dit Mangogul, de vous communiquer
quelques idées que mon anneau m'a suggérées sur les femmes, dans la
supposition qu'elles ont une âme. Les épreuves que j'ai faites de ma
bague m'ont rendu grand moraliste. Je n'ai ni l'esprit de La Bruyère, ni
la logique de Port-Royal, ni l'imagination de Montaigne, ni la sagesse
de Charron: mais j'ai recueilli des faits qui leur manquaient peut-être.
--Parlez, prince, répondit ironiquement Mirzoza: je vous écouterai de
toutes mes oreilles. Ce doit être quelque chose de curieux, que les
essais de morale d'un sultan de votre âge!
--Le système d'Orcotome est extravagant, n'en déplaise au célèbre
Hiragu[46] son confrère: cependant je trouve du sens dans les réponses
qu'il a faites aux objections qui lui ont été proposées. Si j'accordais
une âme aux femmes, je supposerais volontiers, avec lui, que les bijoux
ont parlé de tout temps, bas à la vérité, et que l'effet de l'anneau du
génie Cucufa se réduit à leur hausser le ton. Cela posé, rien ne serait
plus facile que de vous définir toutes tant que vous êtes:
[Note 46: Si, comme nous le pensons, Orcotome est Ferrein, Hiragu
serait un autre médecin, Montagnat, qui, dans plusieurs brochures
adressées à Burlon et à Bertin (1745, 1746), défendit le système de
Ferrein sur le mécanisme de la voix.]
«La femme sage, par exemple, serait celle dont le bijou est muet, ou
n'en est pas écouté.
«La prude, celle qui fait semblant de ne pas écouter son bijou.
«La galante, celle à qui le bijou demande beaucoup, et qui lui accorde
trop.
«La voluptueuse, celle qui écoute son bijou avec complaisance.
«La courtisane, celle à qui son bijou demande à tout moment, et qui ne
lui refuse rien.
«La coquette, celle dont le bijou est muet, ou n'en est point écouté;
mais qui fait espérer à tous les hommes qui l'approchent, que son bijou
parlera quelque jour, et qu'elle pourra ne pas faire la sourde oreille.
«Eh bien! délices de mon âme, que pensez-vous de mes définitions?
--Je pense, dit la favorite, que Votre Hautesse a oublié la femme
tendre.
--Si je n'en ai point parlé, répondit le sultan, c'est que je ne sais
pas encore bien ce que c'est, et que d'habiles gens prétendent que le
mot tendre, pris sans aucun rapport au bijou, est vide de sens.
--Comment! vide de sens? s'écria Mirzoza. Quoi! il n'y a point de
milieu; et il faut absolument qu'une femme soit prude, galante,
coquette, voluptueuse ou libertine?
--Délices de mon âme, dit le sultan, je suis prêt à convenir de
l'inexactitude de mon énumération, et j'ajouterai la femme tendre aux
caractères précédents; mais à condition que vous m'en donnerez une
définition qui ne retombe dans aucune des miennes.
--Très-volontiers, dit Mirzoza. Je compte en venir à bout sans sortir de
votre système.
--Voyons, ajouta Mangogul.
--Eh bien! reprit la favorite... La femme tendre est celle...
--Courage, Mirzoza, dit Mangogul.
--Oh! ne me troublez point, s'il vous plaît. La femme tendre est
celle... qui a aimé sans que son bijou parlât, ou... dont le bijou n'a
jamais parlé qu'en faveur du seul homme qu'elle aimait.»
Il n'eût pas été galant au sultan de chicaner la favorite, et de lui
demander ce qu'elle entendait par aimer: aussi n'en fit-il rien. Mirzoza
prit son silence pour un aveu, et ajouta, toute fière de s'être tirée
d'un pas qui lui paraissait difficile: «Vous croyez, vous autres hommes,
parce que nous n'argumentons pas, que nous ne raisonnons point. Apprenez
une bonne fois que nous trouverions aussi facilement le faux de vos
paradoxes, que vous celui de nos raisons, si nous voulions nous en
donner la peine. Si Votre Hautesse était moins pressée de satisfaire sa
curiosité sur les gredins, je lui donnerais à mon tour un petit
échantillon de ma philosophie. Mais elle n'y perdra rien; ce sera pour
quelqu'un de ces jours, qu'elle aura plus de temps à m'accorder.»
Mangogul lui répondit qu'il n'avait rien de mieux à faire que de
profiter de ses idées philosophiques; que la métaphysique d'une sultane
de vingt-deux ans ne devait pas être moins singulière que la morale d'un
sultan de son âge.
Mais Mirzoza appréhendant qu'il n'y eût de la complaisance de la part de
Mangogul, lui demanda quelque temps pour se préparer, et fournit ainsi
au sultan un prétexte pour voler où son impatience pouvait l'appeler.
CHAPITRE XXVI.
DIXIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.
LES GREDINS.
Mangogul se transporta sur-le-champ chez Haria; et comme il parlait très
volontiers seul, il disait en soi-même: «Cette femme ne se couche point
sans ses quatre mâtins; et les bijoux ne savent rien de ces animaux, ou
le sien m'en dira quelque chose; car, Dieu merci, on n'ignore point
qu'elle aime ses chiens à l'adoration.»
Il se trouva dans l'antichambre d'Haria, sur la fin de ce monologue, et
pressentit de loin que madame reposait avec sa compagnie ordinaire.
C'était un petit gredin, une danoise et deux doguins. Le sultan tira sa
tabatière, se précautionna de deux prises de son tabac d'Espagne, et
s'approcha d'Haria. Elle dormait; mais la meute, qui avait l'oreille au
guet, entendant quelque bruit, se mit à aboyer, et la réveilla.
«Taisez-vous, mes enfants, leur dit-elle d'un ton si doux, qu'on ne
pouvait la soupçonner de parler à ses filles; dormez, dormez, et ne
troublez point mon repos ni le vôtre.»
Jadis Haria fut jeune et jolie; elle eut des amants de son rang; mais
ils s'éclipsèrent plus vite encore que ses grâces. Pour se consoler de
cet abandon, elle donna dans une espèce de faste bizarre, et ses laquais
étaient les mieux tournés de Banza. Elle vieillit de plus en plus; les
années la jetèrent dans la réforme; elle se restreignit à quatre chiens
et à deux bramines et devint un modèle d'édification. En effet, la
satire la plus envenimée n'avait pas là de quoi mordre, et Haria
jouissait en paix, depuis plus de dix ans, d'une haute réputation de
vertu, et de ces animaux. On savait même sa tendresse si décidée pour
les gredins, qu'on ne soupçonnait plus les bramines de la partager.
Haria réitéra sa prière à ses bêtes, et elles eurent la complaisance
d'obéir. Alors Mangogul porta la main sur son anneau, et le bijou
suranné se mit à raconter la dernière de ses aventures. Il y avait si
longtemps que les premières s'étaient passées, qu'il en avait presque
perdu la mémoire. «Retire-toi, Médor, dit-il d'une voix enrouée; tu me
fatigues. J'aime mieux Lisette; je la trouve plus douce.» Médor, à qui
la voix du bijou était inconnue, allait toujours son train; mais Haria
se réveillant, continua. «Ote-toi donc, petit fripon, tu m'empêches de
reposer. Cela est bon quelquefois; mais trop est trop.» Médor se retira,
Lisette prit sa place, et Haria se rendormit.
Mangogul, qui avait suspendu l'effet de son anneau, le retourna, et le
très-antique bijou, poussant un soupir profond, se mit à radoter, et
dit: «Ah! que je suis fâché de la mort de la grande levrette! c'était
bien la meilleure petite femme, la créature la plus caressante; elle ne
cessait de m'amuser: c'était tout esprit et toute gentillesse; vous
n'êtes que des bêtes en comparaison. Ce vilain monsieur l'a tuée... la
pauvre Zinzoline; je n'y pense jamais sans avoir la larme à l'oeil...
Je crus que ma maîtresse en mourrait. Elle passa deux jours sans boire
et sans manger; la cervelle lui en tournait: jugez de sa douleur. Son
directeur, ses amis, ses gredins même ne m'approchèrent pas. Ordre à ses
femmes de refuser l'entrée de son appartement à monsieur, sous peine
d'être chassées... Ce monstre m'a ravi ma chère Zinzoline,
s'écriait-elle; qu'il ne paraisse pas; je ne veux le voir de ma vie.»
Mangogul, curieux des circonstances de la mort de Zinzoline, ranima la
force électrique de son anneau, en le frottant contre la ba
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