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Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux

by Dmitry Sergeyevich Merezhkovsky · French · Gutenberg #37201 · 959,859 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux
    
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Title: Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux

Author: Dmitry Sergeyevich Merezhkovsky

Translator: Jacques Sorrèze


        
Release date: August 24, 2011 [eBook #37201]
                Most recently updated: January 8, 2021

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/37201

Credits: Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, wagner, and
        the Online Distributed Proofreading Team at
        https://www.pgdp.net (This file was produced from images
        generously made available by the Bibliothèque nationale
        de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROMAN DE LÉONARD DE VINCI: LA RÉSURRECTION DES DIEUX ***




Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, wagner, and
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  Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par
  le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été
  conservée et n'a pas été harmonisée.

  Pour la compréhension de certaines phrases, quelques mots ont
  été ajoutés. La liste se trouve en fin de ce texte.




    DMITRY DE MÉREJKOWSKY

    LE ROMAN
    DE
    LÉONARD DE VINCI

    --LA RÉSURRECTION DES DIEUX--

    TRADUIT DU RUSSE

    PAR

    JACQUES SORRÈZE


    PARIS
    CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS

    3, RUE AUBER, 3


    Droits de traduction et de reproduction réservés
    pour tous pays, y compris la Hollande.




LE ROMAN

DE LÉONARD DE VINCI

    «_Sentio, rediit ab inferis Iulianus._
    --Il me semble que Julien le Renégat ressuscite.»

    PÉTRARQUE.


«Un choc s'est produit entre les deux idées les plus opposées qui
puissent exister sur la Terre: le Dieu-Homme a rencontré l'Homme-Dieu;
Apollon du Belvédère, le Christ.»

    DOSTOIEWSKY.




CHAPITRE PREMIER

LA DIABLESSE BLANCHE

1494

  «Dans la ville de Sienne on trouva la statue de Vénus, à la très
  grande joie des citoyens et on la plaça près de «_Fonte Gaja_» (la
  Source de Gaîté). Le peuple venait en foule admirer Vénus. Mais
  durant la guerre contre Florence, un des gouverneurs se leva à une
  séance du comice et dit: «Citoyens! l'Église chrétienne défend le
  culte des idoles. Je suppose donc que notre armée essuie des
  défaites par la faute de la Vénus que nous avons érigée sur la
  place principale de la ville. Le courroux de Dieu est sur nous. Je
  vous conseille donc de briser l'idole et de l'enterrer en terre
  florentine, afin d'attirer sur nos ennemis la colère céleste.»
  Ainsi firent les citoyens de Sienne.»

    (_Notes du sculpteur florentin_ LORENZO GHIBERTI) XVe siècle.


I

Tout à côté de l'église Or San Michele, à Florence, se trouvaient les
grands entrepôts de la corporation des teinturiers. Des annexes
disgracieuses, en forme de garde-manger, soutenues par des solives
grossières, se collaient aux maisons, touchaient presque à leurs toits
de tuile, laissant à peine entrevoir une étroite languette de ciel.
Même de jour, la rue paraissait sombre. A l'entrée des magasins, se
balançaient, pendus sur des traverses, des échantillons d'étoffe de
laine étrangère, teinte à Florence, en violet par le tournesol, en
incarnat par la garance, en bleu foncé par la guède rendue corrosive
par l'alun toscan. Le ruisseau qui coupait en deux la ruelle pavée de
pierres plates, et recevait les liquides déversés par les cuves des
teinturiers, prenait les coloris les plus divers, comme s'il charriait
des gemmes. La porte principale de l'entrepôt portait les armes de la
corporation: sur champ de gueules un aigle d'or sur un ballot de laine
blanche.

Dans un des appentis servant de bureau, entour de notes commerciales
et de gros livres de comptes, se tenait le richissime marchand
florentin, le _prieur_ de la corporation, messer Cipriano Buonaccorsi.

C'était une froide journée de mars. Transi par l'humidité qui montait
des caves, le vieillard grelottait sous sa vieille pelisse doublée
d'écureuil, usée aux coudes. Une plume d'oie se dressait derrière
son oreille, et de ses yeux myopes, qui voyaient tout cependant,
il parcourait négligemment, semblait-il--en réalité très
attentivement--les feuillets de parchemin d'un énorme livre portant à
droite le mot _Doit_ et à gauche le mot _Avoir_. Les inscriptions des
marchandises étaient d'une écriture ferme et ronde, sans majuscules,
ni points, ni virgules, avec des chiffres romains--les chiffres
arabes étant considérés comme une innovation puérile, indigne des
livres commerciaux. Sur la première page, en grandes lettres, se
détachait la mention suivante:

«Au nom de N. S. Jésus-Christ et de la Très Sainte Vierge Marie, ce
livre de compte commence l'an quatorze cent quatre-vingt-quatorzième
après la naissance du Christ.»

Ayant achevé la vérification des dernières inscriptions et corrigé une
erreur dans la liste des marchandises reçues en dépôt, messer
Cipriano, fatigué, se renversa sur le dossier de son siège, ferma les
yeux et songea à la rédaction de la lettre qu'il devait expédier à son
principal commis, au sujet de la foire des draps qui se tenait à ce
moment, à Montpellier, en France.

Quelqu'un entra. Le vieillard ouvrit les yeux et reconnut Grillo, le
fermier qui lui louait les prés et les vignes dépendant de sa villa de
San Gervasio, dans la vallée du Munione. Grillo saluait, tenant dans
ses mains un panier plein d'oeufs soigneusement enveloppés de paille.
A sa ceinture pendaient, la tête en bas, deux jeunes coqs liés par les
pattes.

--Ah! Grillo! murmura Buonaccorsi avec l'affabilité qui lui était
coutumière, aussi bien vis-à-vis des riches que des humbles, comment
te portes-tu? Je crois le printemps bien favorable.

--Pour nous autres vieux, messer Cipriano, le printemps n'est plus une
joie, car nos os geignent pis qu'en hiver et soupirent après la
tombe... Voilà, ajouta-t-il après un silence. J'ai apporté à Votre
Excellence deux jeunes coqs pour la fête pascale...

Grillo clignait malicieusement ses yeux verts cernés de fines rides.

Buonaccorsi remercia, puis interrogea le vieillard.

--Eh bien! les ouvriers sont-ils prêts? Aurons-nous le temps de
terminer avant l'aube?

Grillo soupira péniblement et resta songeur.

--Tout est prêt. Les ouvriers sont en nombre suffisant. Seulement,
comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, ne vaudrait-il pas mieux
remettre, messer?

--Tu disais toi-même, vieux, qu'il ne fallait pas attendre; que
quelqu'un pouvait avant nous exécuter notre projet.

--Certes, oui!... Mais j'ai peur tout de même. C'est un péché. Notre
besogne sera plutôt impure et... nous sommes en semaine sainte...

--Je prends sur moi la responsabilité du péché. Ne crains rien. Je ne
te trahirai pas. Une seule idée m'inquiète: trouverons-nous quelque
chose?

--Les indices sont sûrs. Mon père et mon grand-père connaissaient la
colline de la Grotte-Humide. Des petits feux y courent la nuit de la
Saint-Jean. Pour dire vrai, nous avons beaucoup de ces ordures-là dans
le pays. Dernièrement, par exemple, quand on a creusé le puits dans le
vignoble, près de la Mariniola, on a sorti de la glaise un diable
entier.

--Que dis-tu? Quelle sorte de diable?

--En métal, avec des cornes. Des jambes velues de bouc armées de
sabots. Et une drôle de gueule, comme s'il riait en dansant sur une
jambe en claquant des doigts. Il était devenu vert de vieillesse.

--Qu'en a-t-on fait?

--Une cloche pour la nouvelle chapelle de Saint-Michel.

Messer Cipriano eut un geste de colère.

--Pourquoi ne me l'as-tu pas dit plus tôt, Grillo?

--Vous étiez à Sienne pour affaires.

--Tu aurais dû m'écrire. J'aurais envoyé quelqu'un. Je serais venu
moi-même, je n'aurais regretté aucune somme d'argent... Je leur aurais
donné dix cloches, à ces imbéciles!... Une cloche! Fondre pour une
cloche un faune dansant... Peut-être une oeuvre du maître grec Scopas!

--Ne vous fâchez pas si fort, messer Cipriano. Ces imbéciles sont déjà
punis. Depuis deux ans que la cloche est pendue, les vers rongent les
pommes et les cerises, et les récoltes d'olives sont médiocres. Et le
son de la cloche est mauvais.

--Pourquoi?

--Comment vous dire? elle n'a pas un son pur; elle ne réjouit pas les
coeurs chrétiens; elle bavarde sans suite. Comment voulez-vous qu'on
puisse fondre une cloche d'un diable! Sans vous fâcher, messer, le
curé a peut-être raison: toutes ces saletés que l'on déterre ne nous
apportent rien de bon. Il faut conduire l'affaire avec circonspection.
Se préserver par la prière, car le diable est fort et malin; il entre
par une oreille et sort par l'autre. L'impur nous a assez tentés avec
cette main de marbre que Zaccheo a découverte l'an dernier. Que de
malheurs nous ont accablés! Dieu puissant, je crains même d'y songer!

--Raconte-moi, Grillo, comment l'a-t-il trouvée?

--C'était en automne, la veille de la Saint-Martin. Nous soupions. Et
à peine la ménagère avait-elle posé le pain et la soupière sur la
table, que Zaccheo, le neveu de mon parrain, arrive en courant. Je
dois vous dire que ce jour-là je l'avais laissé dans le champ du
Moulin, pour défoncer le terrain où je voulais planter du chanvre.
«Patron! eh! patron! me crie Zaccheo, pâle, tremblant, claquant des
dents.--Seigneur! Petit, qu'as-tu?--Il y a quelque chose d'étrange
dans le champ, qu'il me répond; un cadavre sort de dessous terre. Si
vous ne me croyez pas, allez voir vous-même.

»Nous y allâmes avec des lanternes.

»Il faisait nuit. La lune s'était levée derrière la futaie, éclairant
quelque chose de blanc dans la terre fraîchement retournée. Nous nous
penchons; je regarde: une main sort de terre, une main blanche avec de
jolis doigts fins de patricienne. «Que le diable t'emporte! Qu'est-ce
que c'est que cette horreur-là?» J'abaisse ma lanterne dans le trou
pour mieux me rendre compte, et tout à coup, la main remue, les doigts
m'attirent. Alors je n'ai pu m'en empêcher, j'ai crié, les jambes
coupées net par la peur. Mais monna Bonda, ma grand'mère, qui est
rebouteuse et sage-femme, très brave et forte pour son grand âge, nous
dit: «Bêtes que vous êtes! De quoi avez-vous peur? Ne voyez-vous pas
que cette main n'appartient ni à un vivant, ni à un mort, que c'est
une main en pierre, tout simplement.» Et la saisissant, elle l'arracha
comme une betterave. La main était brisée un peu au-dessus du poignet,
«Grand'mère, m'écriai-je, n'y touchez pas. Laissez cela. Nous allons
vite l'enfouir de nouveau pour éviter des malheurs.--Non, me
répond-elle, il faut d'abord la porter au curé pour qu'il récite les
prières d'exorcisme.» Mais la vieille m'a trompé. Elle n'a pas été
voir le curé et a caché la main dans un coin de son alcôve où elle
gardait ses baumes, ses herbes et ses amulettes. Je me fâchai;
j'exigeai qu'elle me la rendît; la vieille s'entêta et à partir de ce
moment fit des cures merveilleuses. Quelqu'un avait-il mal aux dents,
elle appliquait la main de l'idole et l'enflure tombait. De même elle
guérissait de la fièvre, des coliques et du haut mal. Pour les animaux
également; si une vache mettait bas difficilement, ma grand'mère
appliquait la main de pierre sur le ventre, la vache mugissait et le
veau, sans qu'on s'en fût aperçu, se roulait déjà sur la paille.

»On en jasa dans les villages environnants. La vieille gagna beaucoup
d'argent. Moi je n'en tirais aucun profit. Le curé, le père Faustino,
ne me laissait pas de répit; à l'église, pendant le sermon, il
m'accablait de reproches devant tout le monde, m'appelait fils damné,
serviteur du diable; me menaçait de se plaindre à l'évêque, de me
priver de la Sainte Communion. Et les gamins couraient derrière moi
dans les rues, en criant: «Voilà Grillo, Grillo le sorcier, le
petit-fils de la sorcière! Tous les deux ont vendu leur âme au
diable!» Le croiriez-vous? la nuit même je n'étais pas tranquille: il
me semblait voir continuellement cette main de marbre s'avancer vers
moi; je la sentais me prendre doucement par le cou comme pour me
caresser de ses doigts longs et froids et, tout à coup, me saisir à la
gorge pour m'étrangler. Je voulais crier et je ne le pouvais. Eh!
songeais-je, la plaisanterie a assez duré! Un jour donc je me levai
avant l'aube et pendant que ma grand'mère cueillait ses herbes, je
brisai le cadenas de son alcôve, je pris la main et je vous
l'apportai. L'antiquaire Lotto m'en offrait dix sous et je ne reçus
que huit de vous; mais pour Votre Excellence, nous ne regrettons rien.
Que le Seigneur vous envoie tous les bonheurs, à vous, à monna
Angelica, à vos enfants et à vos petits-enfants.

--Oui! murmura messer Cipriano pensif. D'après ce que tu racontes,
Grillo, nous trouverons quelque chose dans la colline du Moulin.

--Pour trouver, nous trouverons, continua le vieux en soupirant.
Seulement... pourvu que le père Faustino n'en ait vent! S'il apprend
notre projet, il m'étrillera et vous gênera aussi en ameutant les
habitants. Espérons en Dieu clément. Mais ne m'abandonnez pas mon
bienfaiteur; dites un mot en ma faveur au juge...

--Au sujet de la terre que te dispute le meunier?

--C'est cela même. Le meunier est un malin qui sait trouver la queue
du diable. J'avais fait cadeau d'une génisse au juge; alors, il lui
offrit une vache. Durant le procès la vache a vêlé un beau veau qui
engagera le juge à donner raison au meunier. Défendez-moi, mon
bienfaiteur. En somme, je ne m'occupe de la colline du Moulin que pour
plaire à Votre Seigneurie. Pour personne d'autre je ne chargerais mon
âme d'un tel péché!

--Sois tranquille, Grillo. Le juge est de mes amis, je l'intéresserai
à toi. Et maintenant, va. On te donnera à manger et à boire à la
cuisine. Cette nuit même nous partirons pour San Gervasio.

Le vieillard remercia et sortit en saluant profondément, cependant que
messer Cipriano s'enfermait dans son cabinet de travail où personne
hormis lui n'était jamais entré. Là, comme dans un musée, les murs
étaient couverts de bronzes et de marbres; des médailles anciennes
s'encastraient dans des planches garnies de draps; des fragments de
statues emplissaient les tiroirs. Par ses nombreux agents d'Athènes,
de Smyrne, de Chypre, de Rhodes, d'Halicarnasse, d'Asie Mineure et
d'Égypte, messer Buonaccorsi se faisait expédier des antiquités de
tous les pays du monde.

Ayant à loisir contemplé tous ses trésors, messer Cipriano s'adonna de
nouveau à l'étude de l'importation sur la laine et toutes réflexions
faites, écrivit la lettre qu'il destinait à son agent de Montpellier.


II

Durant ce temps, au fond de l'entrepôt où les ballots empilés jusqu'au
plafond étaient éclairés nuit et jour par une lampe qui brûlait devant
l'image de la Madone, trois jeunes gens causaient: Doffo, Antonio et
Giovanni. Doffo, commis principal de messer Buonaccorsi, les cheveux
roux, le nez très long, le visage naïvement gai, inscrivait dans un
livre le métrage des draps. Antonio da Vinci, jeune homme à la figure
usée et ridée, aux yeux vitreux inexpressifs, aux rares cheveux noirs
hérissés en épis volontaires, mesurait rapidement les étoffes à l'aide
de l'ancienne mesure florentine, la _canna_. Giovanni Beltraffio,
élève peintre, qui venait d'arriver de Milan, adolescent de dix-neuf
ans, timide et gauche, portant dans ses yeux gris une tristesse
infinie et en toute sa personne une profonde indécision, était assis,
les jambes croisées, sur un ballot et écoutait.

--Voilà à quoi nous en sommes arrivés, disait Antonio à voix basse et
rageuse. On déterre les idoles.

--Drap d'Écosse, poilu, marron, trente-deux coudées, six pieds, huit
pouces, ajouta-t-il en s'adressant à Doffo qui inscrivit sur le
grand-livre.

Puis, repliant le morceau mesuré, Antonio le jeta, avec colère, mais
si adroitement, qu'il tomba juste à la bonne place. Et levant l'index
d'un air prophétique, imitant le frère Savonarole, il continua:

--_Gladius Dei super terram cito et velociter._ Saint-Jean à Pathmos
eut une vision: Un ange prit le diable, le serpent, et l'enchaîna pour
mille ans, le précipita dans l'abîme et mit dessus un scel, afin qu'il
ne puisse plus tenter le monde tant que ne se seraient pas écoulées
les mille années. Aujourd'hui Satan s'évade de son cachot. Les mille
ans sont révolus. Les faux dieux, précurseurs et serviteurs de
l'Antechrist sortent de dessous terre, brisant le sceau de l'Ange pour
tenter l'univers. Malheur aux hommes, sur la terre et sur la mer!

--Drap jaune de Brabant, uni, dix-sept coudées, quatre pieds, neuf
pouces.

--Pensez-vous, Antonio, demanda Giovanni avec une curiosité craintive
et avide, que toutes ces apparitions doivent prouver...

--Oui, oui. Veillez! Les temps sont proches. Maintenant, on ne se
contente plus de déterrer les anciens dieux, on en crée de nouveaux.
Les peintres et les sculpteurs servent Moloch, c'est-à-dire le diable.
Ils font, des églises du Seigneur, des temples de Satan. Sous les
traits des saints martyrs, ils figurent les dieux impurs qu'ils
adorent: au lieu de saint Jean, Bacchus; à la place de la
Sainte-Vierge, Vénus. On devrait brûler tous ces tableaux et en
disperser la cendre au vent!

Une lueur sombre pétilla dans les yeux vitreux de l'employé.
Giovanni, fronçant ses fins sourcils, se taisait, n'osant répliquer.

--Antonio, dit-il enfin, on m'a assuré que votre cousin, messer
Leonardo da Vinci, prenait parfois des élèves. Je désire depuis
longtemps...

--Si tu veux, interrompit Antonio boudeur, si tu veux, Giovanni,
perdre le salut de ton âme..., va chez messer Leonardo.

--Comment? Pourquoi?

--Il est mon parent et plus âgé que moi de vingt ans, je lui dois le
respect; mais il est dit dans l'Écriture: «Détourne-toi de
l'hérétique.» Messer Leonardo est un hérétique et un athée. Il croit,
à l'aide des mathématiques et de la magie noire, pénétrer les mystères
de la nature.

Et levant les yeux au ciel, Antonio répéta cette phrase du dernier
sermon de Savonarole:

--La science de ce siècle est folie devant Dieu. Nous connaissons ces
savants: tous s'en vont chez le diable (_tutti vanno alla casa del
diavolo_).

--Et saviez-vous, continua Giovanni encore plus timidement, que messer
Leonardo était en ce moment à Florence?... Qu'il vient d'y arriver de
Milan?

--Pourquoi?

--Le duc l'a chargé d'acheter quelques-uns des tableaux qui ont
appartenu à feu Laurent le Magnifique.

--Qu'il soit ici ou n'y soit pas, cela m'est indifférent, interrompit
Antonio en se détournant pour mesurer une coupe de drap vert.

Les cloches des églises sonnèrent l'Angelus. Doffo s'étira joyeusement
et ferma le livre. Giovanni sortit dans la rue.

Les toits humides se découpaient sur le ciel gris teinté de rose. Il
bruinait. Tout à coup, d'une croisée de la ruelle voisine, s'échappa
une chanson:

        _O vaghe montanine e pastorelle..._
    O montagnardes et pastourelles errantes...

La voix était jeune et sonore. Au rythme régulier, Giovanni devina que
la chanteuse filait. Il écouta, se souvint qu'on était au printemps et
sentit son coeur s'emplir d'une tristesse irraisonnée.

--Nanna, Nanna! Mais où es-tu donc, fille du diable? Es-tu sourde?
Viens vite, le souper refroidit.

Les _zoccoli_ (souliers de bois), claquèrent, précipités, sur le
parquet de briques, et tout se tut.

Longtemps encore, Giovanni resta à contempler la fenêtre: dans ses
oreilles s'égrenait le chant printanier, pareil aux sons voilés d'une
flûte lointaine:

    _O vaghe montanine e pastorelle..._

Puis, soupirant doucement, il pénétra dans la maison du prieur
Buonaccorsi, monta un escalier raide, aux marches pourries, rongées
par les vers, et frappa à la porte d'une grande chambre qui servait de
bibliothèque. Là l'attendait, courbé au-dessus d'une table, Giorgio
Merula, chroniqueur de la cour du duc de Milan.


III

Envoyé par Ludovic le More, Merula était venu à Florence acheter des
manuscrits rares de la bibliothèque Laurent de Médicis et, selon son
habitude, s'était installé chez son ami messer Cipriano Buonaccorsi,
qui était comme lui amateur d'antiquités. Pendant un relais, sur la
route de Milan, Merula s'était lié avec Giovanni Beltraffio, avait
admiré sa belle écriture et sous prétexte qu'il lui fallait un bon
scribe, il l'avait emmené avec lui dans la maison de Cipriano.

Lorsque Giovanni entra dans la pièce, Merula examinait attentivement
un vieux livre, qui ressemblait à un missel. Il passait avec
précaution une éponge humide sur le parchemin--un parchemin très fin
fabriqué avec de la peau d'agneau irlandais mort-né--effaçait
certaines lignes à l'aide d'une pierre ponce, égalisait avec un
lissoir et ensuite examinait de nouveau en levant le livre vers la
lumière.

--Mignonnes! mignonnes! murmurait-il saisi d'émotion. Allons, sortez,
mes pauvres! Montrez-vous à la lumière de Dieu!... Et que vous êtes
donc longues et jolies!

Il claqua des doigts et releva de dessus son travail sa tête chauve,
son visage bouffi, sillonné de rides, tendres et mobiles, au centre
duquel s'avançait un nez pourpre, entre deux yeux gris de plomb,
pleins de vie et de joyeuse turbulence. A côté de lui, sur le rebord
de la croisée étaient posés une cruche de terre et un verre. Le savant
se versa une rasade, vida le verre d'un trait, toussa et allait se
remettre à son travail, lorsqu'il aperçut Giovanni.

--Bonjour, moinillon! dit-il plaisamment. Je m'ennuyais après toi. Je
me demandais où tu traînais? Peut-être as-tu déjà découvert quelque
belle fille... Les Florentines sont jolies, et s'énamourer n'est pas
un péché. Et moi non plus je ne perds pas mon temps. Tu n'as peut-être
jamais vu une chose aussi amusante que celle-ci. Veux-tu? Je te la
montrerai... Ou bien, non! Tu bavarderais. J'ai acheté cela pour un
sou chez un juif; je l'ai trouvé parmi de vieux chiffons. Allons, tant
pis, je te le montre tout de même et seulement à toi.

Il lui fit signe d'approcher.

--Ici, ici, plus près du jour.

Et il lui indiqua une page couverte de caractères serrés. C'étaient
des prières, des psaumes, avec des notes énormes et informes.
Reprenant le livre des mains de Giovanni, Merula l'ouvrit à une autre
page, le plaça devant la lumière, et Giovanni vit que là où le savant
avait gratté les lettres, d'autres apparaissaient, tout à fait
dissemblables, à peine visibles, restes incolores de l'écriture
antique. Ce n'étaient plus des lettres, mais des fantômes de lettres,
très pâles et très effacées!

--Eh bien! vois-tu? répétait Merula triomphant. Les voilà, les amours!
La farce est bonne, dis, moinillon?

--Qu'est-ce? demanda Giovanni.

--Je ne le sais encore moi-même. Il me semble, des fragments d'une
antique anthologie. Peut-être des chefs-d'oeuvre de la poésie
hellénique, inconnus à l'univers. Et dire que, sans moi, ils
n'auraient pas vu le jour! Ils seraient restés, jusqu'à la fin des
siècles, sous ces psaumes et ces antiennes!

Et Merula expliqua que les moines, désirant utiliser les précieux
parchemins, grattaient les vers païens et les remplaçaient par des
cantiques.

Le soleil, sans déchirer la nappe pluvieuse, mais la transperçant
seulement, emplit la chambre de sa lueur rosée déclinante, et sur ce
fond, les lettres antiques creusées dans le parchemin ressortaient
plus visibles encore.

--Vois-tu, vois-tu, les morts sortent de leur tombe! répétait Merula
avec enthousiasme. Je crois que c'est un hymne aux dieux olympiens.
Regarde, on peut lire les premières lignes.

Et il traduisit du grec:

    Gloire à l'aimable, fastueusement couronné de pampres, Bacchus.
    Gloire à toi, Phébus vermeil, terrible,
    Dieu à la splendide chevelure, meurtrier des fils de Niobé.

--Et voilà un hymne à Vénus, que tu crains tellement, moinillon.
Seulement, il est presque indéchiffrable.

    Gloire à toi, Aphrodite aux pieds d'or,
    Joie des dieux et des hommes...

Le vers s'arrêtait caché par l'écriture monacale.

Giovanni abaissa le livre, et les lettres pâlirent, les creux
disparurent noyés dans l'uniformité jaune du parchemin. Les ombres
fuyaient. On ne voyait plus que les caractères gras et noirs du rituel
et les énormes notes disgracieuses du psaume repentant:

  Seigneur, entends ma prière, exauce-moi. Je stagne dans ma misère
  et me trouble: mon coeur frémit et je crains les tourments de la
  mort.

Le crépuscule rose s'éteignit, plongeant la chambre dans l'obscurité.
Merula emplit son verre de vin, le vida d'un trait et l'offrit à son
camarade.

--Allons, mon petit frère, à ma santé: _vinum super omnia bonum
diligamus!_

Giovanni refusa.

--Comme il te plaira. Je boirai à ta place... Mais qu'as-tu
aujourd'hui, moinillon... Tu es triste comme si on t'avait plongé dans
l'eau? Ce bigot d'Antonio t'a encore effrayé par ses prophéties?
Crache dessus, Giovanni, crache dessus. Et qu'ont-ils à brailler
ainsi? Qu'ils en crèvent! Avoue, tu as causé avec Antonio?

--Oui...

--De quoi?

--De l'Antechrist: de messer Leonardo da Vinci.

--Eh bien, voilà! Tu ne rêves que de Léonard. Il t'a donc envoûté?
Écoute, petit; sors toute cette folie de ta tête. Reste plutôt mon
secrétaire; je t'apprendrai le latin, je ferai de toi un
jurisconsulte, un orateur, un poète de cour; tu t'enrichiras, tu
conquerras la gloire. Qu'est-ce que la peinture? Le philosophe Sénèque
disait déjà que c'était un métier indigne d'un homme libre. Regarde,
tous les peintres sont des hommes ignorants et grossiers...

--J'ai entendu dire, répliqua Giovanni, que messer Leonardo était un
grand savant.

--Un savant? Allons donc! Il ne sait même pas lire le latin. Il
confond Cicéron avec Quintilien et ignore l'odeur du grec. Quel
savant! Cela ferait rire les poules, si elles t'entendaient.

--On dit, continuait Beltraffio, qu'il a inventé de merveilleuses
machines et que ses observations sur la nature...

--Des machines, des observations? Mon petit, avec cela on ne va pas
loin. Dans mes _Beautés de la langue latine_, ÉLÉGANTIÆ LINGUÆ LATINÆ,
se trouvent réunies plus de deux mille nouvelles formes élégantes de
discours. Peux-tu te rendre compte du travail qu'il m'a fallu?
Arranger d'ingénieux rouages à des machines, regarder voler les
oiseaux et pousser les herbes... ce n'est pas de la science, c'est un
amusement d'enfant!

Le vieillard se tut. Son visage devint sévère. Prenant son
interlocuteur par la main, il lui dit avec une calme gravité:

--Écoute, Giovanni et retiens bien ceci. Nos maîtres sont les anciens,
Grecs et Romains. Ils ont fait tout ce que les hommes peuvent faire
sur la terre. Nous n'avons qu'à les suivre et les imiter. Car il est
dit: «L'élève ne peut être au-dessus du maître.»

Il but une gorgée de vin, plongea son regard joyeusement malin dans
les yeux de Giovanni et subitement ses rides se détendirent en un
large sourire:

--Eh! jeunesse, jeunesse! Je te regarde, moinillon, et je t'envie. Un
bourgeon printanier, voilà tout ce que tu es! Tu ne bois pas de vin,
tu fuis les femmes... Saint Tranquille! Et à l'intérieur, c'est le
démon. Tu es triste et tu me rends gai. Tu es, Giovanni, pareil à ce
livre: dessus des psaumes repentants, et, dessous l'hymne à Aphrodite!

--Il fait nuit, messer Giorgio. Peut-être serait-il temps d'éclairer?

--Attends. J'aime à causer dans l'obscurité et me souvenir de ma
jeunesse.

Sa langue s'empâtait, sa parole devenait difficile.

--Je devine, mon chéri, continuait-il, tu me regardes et tu penses: Le
vieux barbon est ivre et dit des bêtises. Et pourtant, moi aussi j'ai
quelque chose là dedans.

Avec suffisance, il désigna du doigt son front chauve.

--Je n'aime pas à me flatter, mais demande au premier professeur venu,
il te dira si quelqu'un a surpassé Merula dans les élégances de la
langue latine? Qui a découvert Martial? continuait-il, s'animant de
plus en plus. Qui a lu la célèbre inscription sur les ruines de la
porte Tiburtienne? Parfois je grimpais si haut que la tête me
tournait; une pierre se détachait sous mes pieds, j'avais à peine le
temps de m'agripper à un buisson pour ne pas la suivre. Des jours
entiers en plein soleil, je déchiffrais et je transcrivais. De jolies
paysannes passaient et riaient: «Regardez donc où s'est perchée la
caille; l'imbécile cherche un trésor?» Je plaisantais avec elles et de
nouveau je reprenais mon travail. Là, où les pierres s'étaient
effritées sous le lierre et les ronces, seuls deux mots restaient:
_Gloria Romanorum_.

Et comme s'il écoutait le son depuis longtemps éteint des grands mots,
il répéta sourdement:

--_Gloria Romanorum!_ Gloire aux Romains! Eh, se souvenir n'est-ce pas
revivre? déclara-il.

Et avec un geste large levant son verre, d'une voix enrouée il entonna
la chanson bachique des rhéteurs:

    Je ne me tromperai pas à jeun
        D'un iota, d'un mot.
    Toute ma vie s'écoula au cabaret,
          Et je mourrai
        Derrière un tonneau.
    J'aime la chanson comme le vin
      Et les latines grâces.
    Si je bois, je chante aussi,
      Et bien mieux qu'Horace.
    Dans mon coeur bouillonne l'ivresse.
      _Dum vinum potamus._
    Frères, chantons l'hymne à Bacchus,
      _Te Deum laudamus..._

Une toux obstinée l'empêcha d'achever.

La chambre était maintenant plongée dans l'obscurité; Giovanni
distinguait avec peine les traits du vieillard. La pluie devenait plus
forte et l'on entendait les gouttes tomber dans le ruisseau.

--Voilà, moinillon!... murmurait Merula avec peine. Que te disais-je?
Ma femme est une beauté. Non, ce n'est pas ça. Attends. Oui, oui... Tu
te souviens du vers:

    _Tu regere imperio populos, Romane, memento..._

»Écoute, c'étaient des hommes gigantesques! Les maîtres du monde!

Sa voix trembla et Giovanni crut distinguer des larmes dans ses yeux.

--Oui, des hommes gigantesques! Maintenant, c'est honteux à dire...
Par exemple, ne fût-ce que notre duc de Milan, Ludovic le More.
Certainement, je suis à ses gages, j'écris son histoire, à l'instar de
Tite-Live, et je compare ce lièvre peureux, à Pompée et à César. Mais,
au fond de mon âme, Giovanni, au fond de mon âme...

Par habitude de vieux courtisan, il jeta un coup d'oeil vers la porte
et s'approchant de son interlocuteur, lui glissa à l'oreille:

--Dans l'âme du vieux Merula ne s'est jamais éteint et ne s'éteindra
jamais l'amour de la liberté. Seulement ne le dis à personne. Les
temps sont mauvais. Il n'y en a jamais eu de pires. Et qu'est-ce que
tous ces gens-là?... ils vous donnent envie de vomir... Des
pourritures! Et cependant, ils n'ont pas honte et se croient les égaux
des antiques!... Et de quoi se réjouissent-ils? Tiens, un mien ami
m'écrit de Grèce, que dernièrement, dans l'île de Chio, les
lavandières du monastère, nettoyant le linge à l'aube, ont trouvé un
véritable dieu ancien, un triton, avec une queue de poisson et des
nageoires. Elles en eurent peur, les bêtes. Elles ont cru que c'était
le diable et elles se sont sauvées. Puis, voyant qu'il était vieux,
faible et malade probablement, puisqu'il restait étendu sur le sable,
grelottant et chauffant son dos vert au soleil, les ignobles femmes
prirent courage, l'entourèrent en récitant des prières et se mirent,
au nom de la Sainte Trinité, à le frapper de leurs battoirs. Elles
l'ont mis à mort comme un chien, ce dieu antique, le dernier des dieux
de l'Océan, peut-être bien le petit-fils de Neptune.

Le vieillard se tut, sa tête s'inclina, morne, sur sa poitrine, et
deux larmes roulèrent de ses yeux, deux larmes de pitié pour l'antique
phénomème marin tué par les lavandières chrétiennes.

Un valet, portant des lumières, entra dans la pièce et ferma les
volets. Les visions païennes s'évanouirent. Merula, alourdi par le
vin, ne put descendre souper avec son hôte; il fallut le mettre au lit
comme un enfant. Cette nuit-là, longtemps Beltraffio écouta
l'insouciant ronflement de messer Giorgio, et ne parvenant pas à
s'endormir, il songea à ce qui était sa pensée obsédante--à Léonard de
Vinci.


IV

Giovanni était venu de Milan à Florence, envoyé par son oncle Oswald
Ingrim, le maître ès vitraux, pour acheter des couleurs spécialement
vives et transparentes, telles qu'on ne pouvait en trouver nulle part
ailleurs que dans cette ville.

Le maître ès vitraux--_magister a vitriacis_--natif de Grätz, élève du
célèbre artiste de Strasbourg Johann Kirchheim, Oswald Ingrim,
travaillait aux vitraux de la chapelle Nord de la cathédrale de Milan.
Giovanni, orphelin, fils naturel de son frère le sculpteur Rheinhold
Ingrim, avait reçu le nom de Beltraffio, de sa mère, originaire de la
Lombardie, femme de moeurs légères au dire d'Oswald et qui avait été
le mauvais génie de Rheinhold.

Giovanni, élevé dans la maison de son oncle, en enfant peureux et
solitaire, avait l'âme assombrie par les interminables récits d'Oswald
Ingrim au sujet des forces impures, telles que les démons, les
sorcières et les ogres. Le gamin ressentait une terreur spéciale pour
le démon féminin des légendes septentrionales--la Diablesse blanche.

Lorsque, tout enfant, il pleurait la nuit, l'oncle Ingrim le menaçait
de la Diablesse blanche et immédiatement Giovanni se taisait,
enfouissait la tête sous les couvertures; mais à côté de la peur,
naissait chez lui un ardent et curieux désir de voir une fois au moins
celle qui lui causait tant d'effroi.

Dès que Beltraffio fut en âge d'apprendre un métier, Oswald le confia
à un moine iconographe, fra Benedetto.

C'était un bon et simple vieillard. Il apprit à Giovanni, avant toute
chose, au début d'un travail, à appeler la protection de Dieu
puissant, de la Vierge Marie, défenderesse des pécheurs, de saint Luc,
le premier iconographe chrétien, et de tous les saints du paradis;
ensuite à s'orner d'amour, de crainte, d'obéissance et de patience;
enfin, à maroufler des toiles avec un jaune d'oeuf mêlé au suc lacté
des jeunes branches de figuier, délayé dans du vin coupé d'eau; à
préparer, pour les tableaux, des planches en bois de figuier ou de
hêtre, en les frottant avec de la poudre d'os calcinés et en employant
à cet usage des os de poulet ou de chapon ou encore des côtes ou des
épaules de mouton.

C'étaient des recommandations infinies. Giovanni savait à l'avance
avec quel dédain fra Benedetto dresserait les sourcils quand quelqu'un
lui parlerait de la couleur dénommée _sang de dragon_, sans manquer de
répondre: «Laisse-la; elle ne peut t'apporter aucun honneur.» Giovanni
devinait que les mêmes paroles avaient dû être prononcées par le
professeur de fra Benedetto et par le professeur du professeur de
celui-ci.

Aussi invariable était le sourire fier de fra Benedetto lorsqu'il lui
confiait les secrets du métier qui semblaient au moine le comble de
l'art et de la ruse: tel, par exemple, le principe de prendre, pour
les visages jeunes, des oeufs de poule citadine, à cause du jaune plus
clair, tandis que le jaune plus foncé des oeufs de poule villageoise
convenait mieux aux chairs vieillies.

En dépit de ces ruses, fra Benedetto restait un artiste naïf comme un
enfant; il se préparait à l'ouvrage par des jeûnes et des veilles et,
avant de commencer, priait Dieu de lui donner la force et la raison.
Chaque fois qu'il peignait le Christ crucifié, son visage s'inondait
de pleurs.

Giovanni aimait son maître et l'avait longtemps considéré comme l'un
des plus grands artistes. Mais dans les derniers temps, un trouble
s'emparait de l'élève quand, expliquant son unique règle
d'anatomie--la grandeur du corps de l'homme est de huit fois plus un
tiers celle de son visage--fra Benedetto ajoutait, avec le même mépris
que pour le sang de dragon: «En ce qui concerne celui de la femme,
laissons-le de côté, car il ne contient en soi aucune proportion.» Et
il était aussi convaincu de cela que de cette autre tradition qui
voulait que chez les poissons et tous les animaux non pensants, le dos
soit sombre et le ventre clair; ou que l'homme ait une côte de moins,
puisque Dieu avait enlevé une côte à Adam pour créer Ève.

Forcé de représenter les quatre éléments en allégorie, en
personnifiant chaque élément par un animal, Fra Benedetto choisit la
taupe pour la terre, le poisson pour l'eau, la salamandre pour le feu
et le caméléon pour l'air. Mais s'imaginant que le mot caméléon était
un superlatif de _camello_, qui veut dire en italien «chameau», le
moine dans la simplicité de son coeur avait représenté l'air sous
l'aspect d'un chameau ouvrant la gueule pour mieux respirer. Et
lorsque les jeunes artistes se moquèrent de lui en lui signalant son
erreur, il supporta leurs plaisanteries avec une humilité chrétienne,
tout en gardant sa conviction qu'il n'y avait pas de différence entre
un chameau et un caméléon.

Toutes les autres connaissances du moine en histoire naturelle étaient
au même niveau.

Depuis longtemps des inquiétudes s'étaient glissées dans l'esprit de
Giovanni: «Le démon de la science humaine», disait le moine. Mais
quand, avant son départ pour Florence, l'élève de fra Benedetto eut
l'occasion de voir des dessins de Léonard de Vinci, tous ces doutes
envahirent son âme avec une telle force, qu'il ne put y résister.
Cette nuit-ci, couché auprès de messer Giorgio qui ronflait
paisiblement, pour la millième fois Giovanni remuait ces pensées, mais
plus il les approfondissait et plus il les embrouillait. Alors il
résolut de recourir au pouvoir céleste et fixant un regard plein
d'espoir, dans l'impénétrable obscurité, il pria:

--Seigneur, aide-moi et ne m'abandonne pas! Si messer Leonardo est
réellement un athée et que sa science contienne le péché et la
tentation, fais en sorte que je ne songe plus à lui et que j'oublie
ses dessins.

Éloigne de moi les tentations, car je ne veux pas pécher. Mais si,
sans te déplaire et glorifiant ton nom, il est possible d'apprendre,
dans le noble art de la peinture, tout ce que fra Benedetto ignore et
que je désire tant savoir: l'anatomie, la perspective, les
merveilleuses lois des ombres et des lumières--alors, ô Seigneur,
donne-moi la volonté inébranlable, éclaire mon âme afin que je ne
doute plus; fais en sorte que messer Leonardo me prenne pour élève et
que fra Benedetto--si bon--me pardonne et comprenne que je ne suis pas
fautif devant toi.

Sa prière achevée, Giovanni ressentit un soulagement et se calma. Ses
pensées s'embrouillèrent: il se rappelait le bruit de la pointe émeri
rougie à blanc, coupant le verre; il voyait les bandes de plomb se
découper en fins copeaux pour encadrer les vitraux. Une voix,
ressemblant à celle de son oncle, disait: «Plus d'ébréchures, plus
d'ébréchures sur les bords, le vitrail tiendra mieux», et tout
disparut. Il se tourna sur le côté et s'endormit. Giovanni eut un
songe qu'il se rappela souvent par la suite: il lui semblait qu'il
était dans l'obscurité, au milieu d'une cathédrale, devant une grande
fenêtre à verres multicolores. Le vitrail représentait la récolte de
la vigne mystérieuse dont il est dit dans l'Évangile: «Je suis la
vigne de la vérité et mon Père est mon vigneron.» Le corps du Crucifié
reposait nu sous la meule et le sang coulait de ses plaies. Les papes,
les cardinaux, les empereurs, le recueillaient et roulaient des fûts.
Les apôtres apportaient les grappes que saint Pierre piétinait. Dans
le fond, les prophètes et les patriarches binaient les ceps ou
coupaient le raisin. Et, portant une cuve de vin, passa un chariot
attelé d'animaux évangéliques: le lion, le taureau, l'aigle, que
conduisait l'ange de saint Matthieu. Giovanni avait vu des vitraux
avec de semblables allégories dans l'atelier de son oncle. Mais jamais
il n'avait vu de telles couleurs--sombres et lumineuses comme des
pierres précieuses. Celle qu'il admirait le plus était le sang vif du
Sauveur. Du fond de la cathédrale parvenaient, éteints et doux, les
sons de sa chanson favorite:

    _O fior di castitate,_
    _Odorifero giglio,_
    _Con gran soavitate_
    _Sei di color vermiglio,_

    O fleur de pureté,
    Lis parfumé,
    Avec grande suavité
    Tu es de couleur vermeille.

Mais la chanson cessa, le vitrail s'assombrit: la voix d'Antonio da
Vinci murmura à son oreille: «Fuis, Giovanni, fuis, _elle_ est ici!»
Il voulut demander _qui_? mais comprit que la Diablesse blanche se
tenait derrière lui. Un froid sépulcral souffla et tout à coup, une
main lourde, une main qui n'avait rien d'humain, le saisit à la gorge,
cherchant à l'étrangler. Il lui sembla qu'il mourait. Il cria,
s'éveilla et vit messer Giorgio qui se tenait devant son lit et
rejetait les couvertures:

--Lève-toi, lève-toi, sans cela on ira sans nous.

--Où? Qu'y a-t-il?... demanda Giovanni encore endormi.

--As-tu oublié?... A San Gervasio, pour les fouilles.

--Je n'irai pas...

--Comment cela? Crois-tu que je t'ai éveillé pour rien? J'ai commandé
exprès de seller la mule noire pour qu'il nous soit plus commode d'y
monter à deux. Mais lève-toi donc, je t'en prie, ne t'entête pas! De
quoi as-tu peur, moinillon?

--Je n'ai pas peur, mais je n'ai pas envie...

--Écoute, Giovanni: il y aura là-bas ton grand maître Léonard de
Vinci.

Giovanni sauta à bas de son lit et ne répliquant plus, se vêtit
hâtivement.

Ils sortirent dans la cour.

Tout était prêt pour le départ. Grillo donnait des conseils, courait,
s'agitait. Quelques amis de messer Cipriano, entre autres Léonard de
Vinci, devaient se rendre directement, par un autre chemin, à San
Gervasio.


V

La pluie avait cessé. Le vent du nord chassait les nuages. Dans le
ciel sans lune, les étoiles clignotaient comme de petites lampes
soufflées par la brise.

Les torches résineuses fumaient et crépitaient, projetant des
étincelles. Suivant la rue Ricasoli, devant San Marco, ils
approchèrent de la tour dentelée qui défend la porte San Gallo. Les
gardiens, endormis, discutèrent longtemps, jurant, ne comprenant pas
de quoi il s'agissait et grâce seulement à un généreux pourboire,
consentirent à les laisser sortir de la ville.

La route, très étroite, suivait la vallée du Munione. Évitant
plusieurs villages pauvres à ruelles serrées ainsi que celles de
Florence, à maisons hautes comme des forteresses, bâties en pierres
mal équarries, les voyageurs pénétrèrent dans le champ d'oliviers
appartenant aux habitants de San Gervasio, descendirent de cheval au
rond-point des deux routes et à travers les vignes de messer Cipriano,
atteignirent la colline du Moulin.

Des ouvriers armés de pelles et de pics les attendaient.

Derrière la colline, du côté des marais de la «Grotte Humide» se
dessinaient vaguement dans l'obscurité, les murs de la villa
Buonaccorsi. En bas, sur le Munione, se dressait un moulin à eau. De
fiers cyprès noircissaient le haut de la colline.

Grillo indiqua l'endroit où, d'après lui, on devait creuser. Merula
désigna un autre emplacement, au pied de la colline, où l'on avait
trouvé la main de marbre. Et le principal ouvrier, le jardinier
Strocco, assurait qu'il fallait fouiller en bas, près de la Grotte
Humide, «les impuretés ayant une préférence marquée pour les marais».

Messer Cipriano ordonna de creuser là où conseillait Grillo.

Les pics résonnèrent. Cela sentit la terre fraîchement remuée. Une
chauve-souris effleura le visage de Giovanni. Il frissonna.

--Ne crains rien, moinillon, ne crains rien! dit pour l'encourager
Merula en frappant amicalement sur son épaule. Nous ne trouverons
aucun diable. Si encore cet âne de Grillo... Gloire à Dieu, nous avons
assisté à d'autres fouilles! Par exemple, à Rome, dans la quatre cent
cinquantième olympiade--Merula employait toujours la chronologie
antique--sous le pape Innocent VIII, sur la voie Appienne, près du
tombeau de Cecilia Metella, dans un ancien sarcophage romain portant
l'inscription: «Julie, fille de Claude», les terrassiers lombards ont
trouvé le corps, couvert de cire, d'une jeune fille de quinze ans qui
paraissait endormie. Le rose de la vie était encore sur ses joues. On
aurait cru qu'elle respirait. Une foule incalculable entourait son
cercueil. Des pays lointains, on venait la voir, tant Julie était
belle; si belle que si l'on n'avait décrit sa beauté, ceux qui ne
l'ont pas vue n'y croiraient guère. Le pape s'effraya, en apprenant
que le peuple adorait une païenne morte, et ordonna de l'enterrer une
nuit, mystérieusement... Voilà, mon petit frère, quelles fouilles on
fait parfois!

Merula regarda dédaigneusement la fosse qui s'agrandissait rapidement.
Tout à coup, la pioche d'un ouvrier sonna. Tous se penchèrent.

--Des os! dit le jardinier. Le cimetière s'étendait jadis jusqu'ici.

A San Gervasio, un chien hurla.

«On a profané une tombe, songea Giovanni. Mieux vaudrait fuir le
péché...»

--Un squelette de cheval, annonça Strocco, ironique, en jetant hors de
la fosse un crâne long à demi pourri.

--En effet, Grillo, je crois que tu t'es trompé, dit messer Cipriano.
Si l'on essayait ailleurs?

--Parbleu! quelle idée d'écouter un imbécile! déclara Merula.

Et, prenant deux ouvriers, il alla creuser en bas, au pied de la
colline. Strocco emmena également plusieurs hommes pour tenter des
fouilles près de la Grotte Humide. Au bout de quelque temps, messer
Giorgio s'écria triomphant:

--Voilà, regardez! Je savais bien où il fallait creuser!

Tout le monde se précipita vers lui. Mais la trouvaille n'était pas
curieuse: l'éclat de marbre était une simple pierre. Cependant,
personne ne retournait vers Grillo qui, se sentant déshonoré, au fond
de son trou, éclairé par une lanterne, continuait son travail.

Le vent s'était calmé. L'air se réchauffait. Le brouillard se leva
au-dessus de la Grotte Humide. L'atmosphère était imprégnée d'odeurs
d'eau stagnante, de narcisses et de violettes. Le ciel devint plus
transparent. Les coqs chantèrent pour la seconde fois. La nuit était
sur son déclin.

Subitement, du fond du trou où se tenait Grillo, partit un appel
désespéré:

--Oh! oh! tenez-moi, je tombe, je me tue!

Tout d'abord, on ne put rien distinguer dans l'obscurité, la lanterne
de Grillo s'étant éteinte. On entendait seulement le malheureux se
débattre, respirer péniblement et se plaindre. On apporta d'autres
lanternes, et à leur lueur on aperçut la voûte de briques d'un
souterrain, qui sous le poids de Grillo s'était effondrée.

Deux jeunes et forts gaillards descendirent dans la fosse.

--Où es-tu, Grillo? Donne ta main. Es-tu vraiment blessé, malheureux?

Grillo ne disait mot et oubliant la douleur de son bras--il le croyait
cassé, mais il n'était que démis--tâtait, rampait et remuait
étrangement dans le souterrain. Enfin, il cria joyeusement:

--L'idole! l'idole! messer Cipriano, une splendide idole!

--Ne crie pas tant! mâchonna Strocco, incrédule; encore quelque crâne
de mulet.

--Non, non. Mais il manque une main... les pieds, le corps, la
poitrine sont intacts, murmurait Grillo, essoufflé de bonheur.

S'attachant des cordes sous les bras afin de ne pas descendre sur la
voûte friable, les ouvriers glissèrent dans le trou et avec précaution
commencèrent à tirer les briques couvertes de moisissure.

Giovanni, à moitié étendu par terre, regardait, entre les dos courbés
des hommes, dans le souterrain d'où soufflait un air renfermé et un
froid sépulcral.

Lorsque la voûte fut démontée, messer Cipriano dit:

--Écartez-vous. Laissez voir.

Et Giovanni vit au fond du trou, entre les murs de briques, un corps
blanc et nu, couché comme dans une tombe, paraissant rose, vivant et
chaud sous le reflet vacillant des torches.

--Vénus! murmura messer Giorgio dévotieusement. Vénus de Praxitèle! Je
vous félicite, messer Cipriano. Vous ne pourriez vous estimer plus
heureux, même si l'on vous donnait le duché de Milan et Gênes
par-dessus le marché.

Grillo sortit avec peine, bien que sur son visage sali de terre coulât
un filet de sang provenant d'une blessure au front, et qu'il ne pût
remuer son bras démis, dans les yeux du vieillard brillait la fierté
du vainqueur.

Merula courut à lui.

--Grillo, mon ami, mon bienfaiteur! Moi qui te traitais d'imbécile!...
toi, le plus intelligent d'entre les hommes!

Et il l'embrassa avec tendresse.

--L'architecte florentin, Filippo Brunelleschi, continua Merula, a
également découvert sous sa maison, dans un caveau identique, une
statue de marbre du dieu Mercure: probablement à cette époque, lorsque
les chrétiens triomphaient des païens et détruisaient les idoles, les
derniers adorateurs des dieux, chérissant la perfection des statues
antiques et désirant les sauver, les cachaient dans ces sortes de
tombeaux.

Grillo écoutait, souriait béatement et ne s'apercevait pas que la
flûte du pâtre fêtait le réveil des champs, que les moutons bêlaient,
que le ciel pâlissait de plus en plus et qu'au loin, au-dessus de
Florence, les voix tendres des cloches échangeaient leur salut
matinal.

--Doucement, doucement! Plus à droite, plus loin du mur, commandait
Cipriano aux ouvriers. Chacun de vous recevra cinq _grossi_ argent, si
vous me la tirez de là intacte.

La déesse montait lentement. Avec le même sourire que jadis à sa
naissance de l'onde, elle sortait des ténèbres de la terre où elle
gisait depuis mille ans.

    --Gloire à toi, Aphrodite aux pieds d'or,
    Joie des dieux et des mortels!...

Ainsi l'accueillit Merula.

Toutes les étoiles s'étaient éteintes, sauf celle de Vénus, jouant,
tel un diamant, dans l'aube. A sa rencontre, la tête de la déesse se
montra au bord de sa tombe.

Giovanni regarda son visage et murmura, pâle d'effroi:

--La Diablesse blanche!

Il se leva, voulut fuir. Mais la curiosité vainquit la peur. Et lui
aurait-on dit qu'il commettait un péché mortel pour lequel il serait
puni des flammes éternelles, il n'aurait pu détacher ses regards de ce
corps pudiquement nu, de ce visage superbe. Aux temps où Aphrodite
dominait le monde, personne ne l'avait jamais contemplée avec un amour
plus dévot.


VI

La cloche de la petite église de San Gervasio retentit. Tout le monde
se retourna et se tut. Ce son, dans le calme matinal, ressemblait à un
cri de colère. Par instants, la voix aiguë, chevrotante, s'apaisait,
comme brisée, mais aussitôt reprenait son appel désespéré.

--Jésus, aie pitié de nous! s'écria Grillo s'arrachant les cheveux,
c'est notre curé, le père Faustino! Regardez... la foule sur la
route... on crie... on nous a vus, on agite les bras. On court ici. Je
suis perdu!

De nouveaux personnages arrivèrent près de la colline. C'était le
reste des invités aux fouilles arrivés en retard. Ils s'étaient égarés
et ne pouvaient retrouver leur route.

Beltraffio leur jeta un coup d'oeil, et tout absorbé qu'il fût par la
contemplation de la statue, le visage de l'un d'eux le frappa.
L'expression de calme attention et de curiosité aiguë avec laquelle
l'inconnu se prit à examiner la déesse exhumée, et qui était en si
complète opposition avec l'émoi de Giovanni, surprit ce dernier.

Sans lever les yeux fixés sur la statue, il sentait derrière lui
l'homme au visage étrange.

--La villa est à deux pas, dit messer Cipriano après un instant de
réflexion. Les grilles sont solides et peuvent soutenir tous les
assauts...

--C'est vrai! s'écria Grillo ravi. Allons, mes amis! Vivement,
enlevons!

Il s'occupait de la conservation de l'idole avec une tendresse
paternelle. On transporta la statue sans accident; mais à peine
avait-on franchi la porte de la villa qu'apparut la silhouette
menaçante du père Faustino, les bras levés au ciel.

Le rez-de-chaussée de la villa était inhabité. L'énorme salle, aux
murs blanchis à la chaux, servait de dépôt aux instruments aratoires
et aux grands vases de grès contenant l'huile d'olive. Tout un côté
était occupé par un tas de paille montant jusqu'au plafond en une
masse dorée.

On étendit la statue sur cette paille, humble lit campagnard.

Des cris, des jurons, des coups furieux dans la grille, retentirent.

--Ouvrez! ouvrez! criait le père Faustino. Au nom de Dieu vivant, je
vous en conjure, ouvrez!

Messer Cipriano, gravissant l'escalier intérieur, monta jusqu'à une
lucarne que protégeaient des barres de fer, contempla les assaillants,
se convainquit de leur faible nombre et, avec le sourire qui lui était
habituel, plein de rusée politesse, commença les pourparlers.

Le prêtre ne se calmait pas et exigeait la remise de l'idole, qu'il
prétendait avoir été déterrée dans le cimetière.

Messer Cipriano se décida à avoir recours à une ruse de guerre, et
prononça fermement, avec autorité:

--Prenez garde! j'ai envoyé un courrier à Florence, auprès du chef de
la milice: dans une heure il y aura ici un détachement de cavalerie.
De force, personne n'entrera impunément dans ma maison.

--Brisez les portes! hurla le prêtre. Ne craignez rien! Dieu est avec
nous.

Et arrachant la hache des mains d'un vieillard, il frappa de toutes
ses forces.

La foule ne suivit pas son élan.

--Dom Faustino! Eh! dom Faustino! murmurait un paysan en touchant le
coude du curé. Nous sommes de pauvres gens... Nous ne remuons pas l'or
à la pelle... On nous accusera... On nous ruinera...

Bien des fidèles, entendant parler de la milice, que l'on craignait
plus que le diable, ne songeaient qu'à s'éclipser inaperçus.

--Il serait dans son droit si on avait fouillé la terre de l'Église,
mais ce n'est pas le cas! disaient les uns.

--Le sillon passe là; ils sont dans leur droit...

--Le droit? La loi? Cela a été écrit pour les puissants, répliquaient
d'autres.

--C'est vrai! Mais chacun est maître sur ses terres.

Giovanni contemplait toujours la Vénus.

Un rayon de soleil matinal s'était glissé par une lucarne. Le corps de
marbre, encore taché de terre, scintillait comme s'il se réchauffait
après un long séjour dans le froid et les ténèbres. Les tiges fines de
la paille s'allumaient, entourant la déesse d'une auréole dorée.

Et de nouveau Giovanni regarda l'inconnu.

Agenouillé auprès de la statue, il avait retiré de ses poches un
goniomètre, un compas, et avec une expression de curiosité tenace,
calme et obstinée dans ses yeux bleus froids et fins, ainsi que sur
ses lèvres serrées, il commença de mesurer les diverses parties de ce
corps superbe, en inclinant la tête de si près, que sa longue barbe
blonde caressait le marbre.

«Que fait-il? Qui est-ce?» songeait Giovanni suivant, avec une
surprise effarée, ces doigts alertes et impudents qui touchaient le
corps de la déesse, glissaient le long des membres, pénétrant tous les
mystères de la beauté, tâtant, examinant les moindres sinuosités,
invisibles à l'oeil.

Près de la porte de la villa, le nombre des paysans diminuait à chaque
instant.

--Fainéants! Vendeurs de Christ! Restez! Vous craignez la milice et
vous n'avez pas peur de la puissance de l'Antechrist! pleurait le curé
en tendant les bras. «_Ipse vero Antechristus opes malorum effodiet et
exponet._» Ainsi parle le grand maître Anselme de Cantorbery.
«_Effodiet_,» entendez-vous? «L'Antechrist déterrera les anciens dieux
et de nouveau les mettra au jour...»

Mais personne ne l'écoutait.

--Quel terrible père Faustino nous avons! disait en branlant la tête
le sage meunier. Son âme ne tient qu'à un fil dans son corps et voyez
pourtant comme il se démène! Si on avait encore trouvé un trésor...

--On dit que l'idole est en argent.

--En argent! Je l'ai vue de près: du marbre; et elle est toute nue,
l'impudique...

--Le Seigneur me pardonne! Cela ne vaut pas la peine de se salir les
mains avec une telle ordure.

--Où vas-tu, Zaccheo?

--Aux champs.

--Bon travail! Moi je vais à mes vignes.

Toute la rage du curé se tourna contre ses paroissiens:

--Ah! c'est ainsi, chiens infidèles, race de Cham! Vous abandonnez
votre pasteur! Mais savez-vous seulement, maudite engeance satanique,
que si je ne priais pour vous jour et nuit, si je ne me frappais la
poitrine, si je ne sanglotais, si je ne jeûnais, votre maudit village
serait exterminé par la colère de Dieu! Oui, je vous quitterai, je
secouerai de mes sandales votre ignoble terre. Qu'elle soit maudite!
Maudit le pain, maudit le vin, maudits les troupeaux et vos enfants et
vos petits-enfants! Je ne suis plus votre père, je ne suis plus votre
pasteur! Je vous renie! Anathème!


VII

Dans la salle de la villa où reposait la statue, Giorgio Merula
s'approcha de l'inconnu étrange.

--Vous cherchez la proportion divine? demanda Merula avec un sourire
protecteur. Vous voulez ramener la beauté à une formule mathématique?

L'inconnu leva la tête et, comme s'il n'avait pas entendu la question,
se replongea dans son travail.

Les branches du compas s'ouvraient et se refermaient, décrivant de
régulières figures géométriques. Avec un geste calme, l'inconnu
appliqua le goniomètre aux lèvres exquises d'Aphrodite,--ces lèvres
dont le sourire emplissait d'effroi le coeur de Giovanni,--compta les
divisions et les inscrivit dans un livre.

--Permettez-moi d'être indiscret, insistait Merula, combien de
divisions?

--Cet appareil n'est pas exact, répondit l'inconnu à contre-coeur.
Ordinairement, pour calculer les proportions, je divise la figure
humaine en degrés, parties, secondes et points. Chaque division
représente le douzième de la précédente.

--Vraiment! dit Merula. Il me semble que la dernière division est plus
petite que l'épaisseur d'un cheveu. Cinq fois la douzième partie!

--Le point tierce, expliqua l'inconnu avec ennui, est la
quarante-huit mille huit cent vingt-troisième partie de la figure.

Merula leva les sourcils et, souriant, incrédule:

--On vivrait un siècle, on apprendrait pendant un siècle. Jamais je
n'aurais songé qu'on puisse atteindre à une pareille exactitude.

--Plus on est exact, mieux cela vaut! répartit son interlocuteur.

--Oh! certainement! répliqua Merula, bien que, savez-vous, en art, en
beauté, tous ces calculs mathématiques... Je dois avouer que je ne
puis croire qu'un artiste en plein enthousiasme, dominé par
l'inspiration, pour ainsi dire sous l'influence directe de Dieu...

--Oui, oui, vous avez raison, acquiesça l'inconnu, mais il est tout de
même curieux de sentir...

Et s'agenouillant, il calcula au goniomètre le nombre de divisions
entre la naissance des cheveux et le menton.

«Sentir! songea Giovanni. Est-ce qu'on peut sentir et mesurer. Quelle
folie! Ou bien il ne sent et ne comprend rien?...»

Merula, désirant évidemment toucher au vif son interlocuteur et faire
naître une discussion, commença à louer la perfection des anciens:
combien il serait profitable de les imiter. Mais l'inconnu se taisait
et lorsque Merula se tut, il dit avec un sourire moqueur qui se perdit
dans sa longue barbe:

--Qui peut boire à la source ne boira pas dans la coupe.

--Permettez! se récria l'érudit, permettez! Ou bien alors si vous
considérez les anciens comme la coupe, où est la source?

--La nature! murmura l'inconnu.

Et quand Merula reprit nerveusement la conversation, il ne discuta
plus, approuva avec condescendance. Seul, son regard devenait de plus
en plus impénétrable et indifférent.

Enfin Giorgio se tut, à bout d'arguments. Alors l'inconnu désigna
certains renfoncements dans le marbre, renfoncements que l'on ne
pouvait voir, qu'il fallait découvrir à l'aide du toucher pour
constater la délicatesse du travail:--_moltissime dolcezze_ suivant
l'expression de l'inconnu. Et d'un seul regard il enveloppa tout le
corps de la déesse.

«Et moi qui croyais qu'il ne sentait pas! s'étonna Giovanni. Mais s'il
est accessible à une sensation, comment peut-il mesurer et diviser par
chiffres? Qui est-ce?»

--Messer, murmura Giovanni à l'oreille de Merula, écoutez, messer
Giorgio. Comment se nomme cet homme?

--Ah! tu es là, moinillon! dit Merula en se retournant. Je t'avais
oublié. Mais c'est ton idole. Comment ne l'as-tu pas reconnu? C'est
messer Leonardo da Vinci.

Et Merula présenta Giovanni à l'artiste.


VIII

Ils rentraient à Florence.

Léonard à cheval, allait au pas. Beltraffio marchait à côté de lui.
Ils étaient seuls.

Entre les racines noires et tortueuses des oliviers se détachait
l'herbe verte, semée d'iris bleus immobiles sur leurs tiges.

Le silence était profond comme il ne l'est qu'au début du printemps.

«Vraiment, est-ce lui?» pensait Giovanni, observant et trouvant
intéressant le moindre détail dans son compagnon.

Il avait sûrement quarante ans sonnés. Lorsqu'il se taisait et
pensait, les yeux, petits, aigus, bleu pâle sous des sourcils roux,
paraissaient froids et perçants. Mais dans la conversation ils
prenaient une expression d'infinie bonté.

La barbe blonde et longue, les cheveux blonds également, épais et
bouclés, lui donnaient un air majestueux.

Le visage avait une finesse presque féminine et la voix, en dépit de
la stature et de la corpulence, était étrangement haute, très
agréable, mais ne semblant pas appartenir à un homme. La main très
belle--à la façon dont il conduisait son cheval, Giovanni y devinait
une grande force--était délicate, les doigts fins et longs comme ceux
d'une femme.

Ils approchaient des murs de la ville. A travers la brume matinale, on
apercevait la coupole de la cathédrale et le Palazzo Vecchio.

«Maintenant ou jamais! songeait Beltraffio. Il faut se décider et lui
dire que je veux devenir son élève.»

A ce moment, Léonard, arrêtant son cheval, observait le vol d'un jeune
gerfaut qui, guettant une proie,--canard ou héron dans le cours
caillouteux du Munione--tournait dans les airs lentement, également.
Puis il tomba rapidement comme une pierre, en poussant un cri, et
disparut derrière les cimes des arbres. Léonard le suivit des yeux,
sans laisser échapper un mouvement des ailes, ouvrit le livre attaché
à sa ceinture et y inscrivit--probablement--ses observations.

Beltraffio remarqua qu'il tenait son crayon non dans la main droite,
mais dans la gauche. Il pensa: «gaucher» et se souvint des récits que
l'on colportait sur Léonard, insinuant qu'il écrivait ses livres à
l'aide d'une écriture retournée que l'on ne pouvait lire que dans un
miroir, non de gauche à droite comme tout le monde, mais de droite à
gauche comme les orientaux. On disait qu'il le faisait afin de cacher
ses pensées coupables et hérétiques sur Dieu et la nature.

«Maintenant ou jamais!» se répéta Giovanni.

Et tout à coup, il se rappela les paroles d'Antonio da Vinci: «Va
chez lui si tu veux perdre ton âme: c'est un hérétique et un athée.»

Léonard, avec un sourire, lui indiquait un amandier, qui, petit,
faible, solitaire, poussait sur le sommet de la colline et encore
presque nu et frileux, s'était, de confiance, vêtu de son habit de
fête blanc rosé, et scintillait, traversé par les rayons du soleil sur
le fond bleu du ciel.

Mais Beltraffio ne pouvait admirer. Son coeur se débattait sous une
étreinte lourde et vague.

Alors Léonard, comme s'il avait deviné sa peine, glissa vers lui un
regard plein de bonté et murmura ces paroles que Giovanni souvent se
rappela:

--Si tu veux être un artiste, repousse tout souci et toute peine
étrangers à ton art. Que ton âme soit semblable au miroir qui reflète
tous les objets, tous les mouvements, toutes les couleurs, en restant
toujours, elle, immobile, rayonnante et pure.

Ils franchirent les portes de Florence.


IX

Beltraffio se rendit à la cathédrale, où ce matin même devait prêcher
le frère Savonarole.

Les derniers sons de l'orgue se mouraient sous les voûtes sonores de
Maria del Fiore. La foule emplissait l'église. Des enfants, des
femmes, des hommes étaient séparés par des tentures. Sous les arcades
ogivales, l'obscurité et le mystère régnaient comme dans un bois. Et,
en bas, quelques rayons de soleil s'égrenant dans les sombres vitraux,
tombaient en une nappe multicolore sur les flots mouvants de la foule,
sur la pierre grise des piliers. Au-dessus de l'autel rougissaient les
feux des trépieds.

La messe était dite. La foule attendait le prédicateur. Tous les
regards étaient fixés sur la chaire en bois sculpté, érigée au centre
même de l'édifice, appuyée contre une colonne. Giovanni, au milieu de
la foule, écoutait les propos tenus à voix basse par ses voisins:

--Sera-ce bientôt? demandait un petit homme écrasé par la foule, le
visage pâle, tout en sueur, les cheveux collés au front et retenus par
une mince lanière, menuisier de son état.

--Dieu seul le sait, répondit un chaudronnier, géant à larges épaules
et à visage apoplectique. Il y a, à San Marco, un moinillon nommé
Maruffi, une espèce de fanatique bègue: quand Maruffi lui dit qu'il
est temps, il vient. Dernièrement, nous avons attendu quatre heures,
nous croyions que le sermon n'aurait pas lieu et tout à coup...

--Ah! Seigneur, Seigneur! soupira le menuisier. J'attends depuis
minuit. Je suis à jeun, la tête me tourne. Je n'ai même pas mâché une
racine de pavot. Si je pouvais, au moins, m'accroupir sur les
talons!...

--Je te disais, Damiano, qu'il fallait venir à l'avance. Maintenant
nous sommes trop loin de la chaire, nous n'entendrons rien.

--Ah! que si! Quand il se mettra à crier, à tonner, non seulement les
sourds, mais encore les morts l'entendront!

--Il prophétisera aujourd'hui?

--Non, tant qu'il n'aura pas construit l'arche de Noé...

--Mais tout est terminé et il a donné l'explication du mystère: la
longueur de l'arche, c'est la foi; la largeur, l'amour; la hauteur,
l'espoir. «Hâtez-vous, disait-il, hâtez-vous de joindre l'Arche de
Salut, tant que les portes en sont ouvertes. Les temps sont proches où
elles se fermeront et combien pleureront ceux qui ne se sont pas
repentis!»

--Aujourd'hui, il parlera du déluge: le dix-septième verset du sixième
chapitre du Livre de la Genèse.

--Il a eu une nouvelle vision concernant la famine, la mer et la
guerre.

--Le vétérinaire de Vallombrosa a dit que, la nuit, au-dessus du
village, des troupes infinies combattaient dans le ciel et qu'on
entendait le bruit des glaives et des cuirasses...

--Est-il vrai que sur le visage de la Vierge de Nunciata dei Servi on
ait remarqué des gouttes de sang?

--Certes! Et la Madonna du Pont Rubicon pleure chaque nuit de vraies
larmes. Ma tante Lucia l'a vu elle-même...

--Ah! tout cela présage des malheurs! Seigneur, aie pitié de nous...

Du côté des femmes se produisit une panique: une petite vieille, trop
serrée par ses voisines, venait de s'évanouir. On essayait de la
relever, de lui faire reprendre les sens.

--Quand donc? Je n'en puis plus! pleurait presque le chétif menuisier
en épongeant son front.

Et toute la foule se consumait en l'interminable attente. Subitement
les voix bruirent, grandirent, emplissant la cathédrale.

--Le voilà! le voilà!--Non, c'est Fra Domenico da Peschia.--Oui, c'est
lui!--Le voilà!

Giovanni vit gravir lentement l'escalier de la chaire un homme vêtu de
l'habit noir et blanc des Dominicains, le visage maigre et jaune comme
de la cire, les lèvres épaisses, le nez crochu, le front bas.

Il rejeta son capuchon, s'appuya d'un geste exténué de la main gauche
sur la balustrade et tendit la droite crispée sur le crucifix. Puis,
silencieux, il promena un regard de feu sur la foule. Un tel silence
régna, que chacun put entendre les battements de son propre coeur.

Les yeux du moine s'allumaient comme de la braise. Il se taisait et
l'attente devenait insupportable. Il semblait qu'une minute de plus
suffirait pour faire pousser au public un cri d'horreur. Le calme
devenait effrayant. Et alors, dans ce silence sépulcral, retentit
l'assourdissant et inhumain cri de Savonarole:

--_Ecce ego adduco aquas super terram!_ Voici que j'amène les eaux sur
la terre!

Un souffle de terreur passa sur la foule. Giovanni pâlit: il crut que
la terre remuait, que les voûtes de la cathédrale s'écroulaient et
allaient l'ensevelir. A côté de lui, le gros chaudronnier trembla
comme une feuille; ses dents claquaient. Le menuisier se rétrécit,
enfonça la tête dans les épaules, assommé, rida son visage et ferma
les yeux.

Ce n'était plus un sermon, mais une hallucination qui s'emparait de
ces milliers de gens et les entraînait, comme l'ouragan emporte les
feuilles mortes.

Giovanni écoutait, comprenant à peine. Des bribes de phrases
parvenaient jusqu'à lui:

--Regardez, regardez, le ciel s'assombrit déjà. Le soleil est pourpre
comme du sang séché. Fuyez! car voici la pluie de feu et de lave et la
grêle de pierres rougies à blanc! _Fuge, o Sion, quæ habitas apud
filiam Babylonis!_

»O Italie, les tourments suivront les tourments! Le tourment de la
guerre après la famine; la peste après la guerre. Des tourments en
tout et partout!

»Vous n'aurez pas assez de vivants pour enterrer les morts. Il y en
aura tant dans vos maisons, que les fossoyeurs parcourront les rues en
criant: «Qui a des morts?» et les empilant dans les charrettes, les
amassant en tas, les brûleront. Et de nouveau, ils iront criant: «Qui
a des morts?» Et vous irez à leur rencontre en disant: «Voici mon
fils, voici mon frère, voici mon mari.» Et ils iront plus loin,
toujours criant: «Qui a des morts»?

»O Florence, ô Rome, ô Italie! Le temps des chansons et des fêtes
n'est plus. Vous êtes malades à mort. Seigneur, tu es témoin que j'ai
voulu soutenir ces ruines par ma parole. Les forces me manquent! Je ne
peux plus, je ne veux plus, je ne sais plus que dire. Je ne puis que
pleurer, mourir de mes larmes. Miséricorde, miséricorde, Seigneur! O
mon pauvre peuple! ô Florence!»

Il étendit les bras et murmura les derniers mots en un souffle. Et
appuyant ses lèvres blêmes sur le crucifix, exténué, il glissa à
genoux et sanglota.

Le sermon était terminé. Les sons de l'orgue grondèrent, lents et
lourds, pesants et larges et toujours plus triomphants et terribles,
imitant la rumeur nocturne de l'Océan.

Quelqu'un cria du côté des femmes; une voix flûtée, désespérée:

--_Misericordia!_

Et des milliers de voix répondirent. Ainsi que des épis sous le vent,
vague par vague, rangée par rangée, se serrant l'un contre l'autre
comme des brebis effarées, ils tombaient à genoux; et, s'unissant au
rugissement de l'orgue, secouant les piliers et les voûtes de la
cathédrale, monta la lamentation de tout un peuple vers Dieu:

--_Misericordia! misericordia!_

Giovanni, secoué de sanglots, était tombé. Il sentait sur son dos le
poids du gros chaudronnier écroulé sur lui, lui soufflant dans le cou
et pleurant. A côté, le frêle menuisier hoquetait comme un enfant et
poussait de stridents:

--Miséricorde! miséricorde!

Beltraffio se souvint de son orgueil, de son amour de la science, de
son désir de quitter fra Benedetto et de s'adonner à la dangereuse et
peut-être impie science de Léonard. Il se souvint de la dernière nuit
sur la colline du Moulin, la Vénus ressuscitée, son enthousiasme
coupable devant la beauté de la Diablesse blanche, et, tendant les
bras vers le ciel il gémit:

--Pardonne-moi, Seigneur! Je t'ai offensé. Pardonne et aie pitié de
moi!

Et, au même instant, relevant son visage inondé de pleurs, il aperçut
toute proche, la silhouette majestueuse de Léonard de Vinci.
L'artiste, debout, appuyé contre une colonne, tenait dans sa main
droite son livre inséparable; de la gauche, il dessinait, jetant de
temps à autre un regard vers la chaire, espérant probablement revoir
une fois encore la tête du prédicateur.

Étranger à tout et à tous, seul, dans cette foule matée par la
terreur, Léonard avait conservé son sang-froid. Dans ses yeux bleu
pâle, sur ses lèvres minces, serrées fermement comme chez les gens
habitués à l'attention et à la précision, se lisait, non pas la
moquerie, mais la même expression de curiosité avec laquelle il
mesurait mathématiquement le corps d'Aphrodite.

Les larmes séchèrent dans les yeux de Giovanni, la prière expira sur
ses lèvres.

Sortant de l'église, il s'approcha de Léonard et le pria de lui
montrer son dessin. L'artiste tout d'abord ne consentit pas, mais
Giovanni le suppliait si humblement qu'enfin Léonard l'emmena à
l'écart et lui tendit son livre.

Giovanni vit une affreuse caricature.

C'était, non pas le visage de Savonarole, mais celui d'un vieux diable
en habit de moine ressemblant à Savonarole, épuisé par des tortures
volontaires, sans avoir vaincu son orgueil et sa lubricité. La
mâchoire inférieure s'avançait proéminente, des rides sillonnaient les
joues et le cou noir comme celui d'un cadavre desséché; les sourcils
arqués se hérissaient et le regard inhumain, plein de supplication
têtue, presque méchante, était fixé vers le ciel. Tout le côté sombre,
terrible et dément, qui asservissait le frère Savonarole à la
puissance du fanatique Maruffi était mis à nu dans ce dessin, sans
colère, sans pitié, avec une imperturbable clarté d'observation.

Et Giovanni se souvint des paroles de Léonard de Vinci: «_L'ingegno
dell' pittore vuol essere a similitudine del specchio..._» L'âme de
l'artiste doit être semblable au miroir qui reflète tous les objets,
tous les mouvements, toutes les couleurs, en restant, elle, immobile,
rayonnante et pure.

L'élève de fra Benedetto leva les yeux sur Léonard et il sentit que,
même s'il était voué à la perdition éternelle, même s'il avait la
certitude que Léonard était le serviteur de l'Antechrist--il pouvait
quitter celui-ci, mais une force surnaturelle le ramènerait à cet
homme--auquel il devait être attaché jusqu'à sa fin.


X

Deux jours plus tard, dans la maison de messer Cipriano Buonaccorsi,
occupé en ce moment par d'importantes affaires et qui n'avait pu, pour
cette cause, ramener la statue de Vénus dans la ville, Grillo accourut
porteur de nouvelles alarmantes. Le curé Faustino, après avoir quitté
San Gervasio, s'était rendu dans un village voisin, à San Mauricio; là
il avait terrifié les habitants en les menaçant des foudres célestes,
avait réuni les hommes de la commune, forcé les portes de la villa
Buonaccorsi, battu le jardinier Strocco, ligotté les hommes préposés à
la garde de Vénus. Puis il avait lu au-dessus de l'idole la vieille
prière d'exorcisme: _Oratio super effigies vasaque in loco antiquo
reperta._ Dans cette prière prononcée sur les statues et les objets
découverts dans les antiques tombeaux, le prêtre priait Dieu d'épurer
de l'impureté païenne les objets trouvés sous la terre et de les
transformer pour l'utilité du culte chrétien--Au nom du Père, du Fils
et du Saint-Esprit--_ut omni immunditia depulsa, sint fidelibus tuis
utenda, per Christum Dominum nostrum!_

On avait ensuite brisé la statue, jeté les débris dans un four et en
ayant préparé une chaux vive, on en avait enduit les murs du
cimetière.

En entendant ce récit de Grillo qui pleurait l'idole, Giovanni se
sentit décidé. Le même jour il se rendit chez Léonard et le pria de
l'admettre au nombre de ses élèves.

Léonard l'accepta.

Peu de temps après, la nouvelle parvint à Florence, que Charles VIII,
roi très chrétien de France, à la tête d'une formidable armée,
s'avançait à la conquête de Naples, de la Sicile, peut-être même de
Rome et de Florence.

La terreur s'empara des citoyens, car ils voyaient en cette venue la
réalisation des prophéties de Savonarole: les tourments se
déchaînaient, le glaive de Dieu s'abattait sur l'Italie.




CHAPITRE II

ECCE DEUS--ECCE HOMO

1494.

    «Voilà l'homme!».
         Jean XIX, 5.

    «Voilà le Dieu!».
    (_Epitaphe du mausolée de
          Francesco Sforza_.)


I

«La chose qui frappe l'air a une force égale à l'air qui frappe la
chose.--_Tanta forza si fa colla cosa incontro all'aria, quanto l'aria
alla cosa._--Tu vois que le battement des ailes contre l'air fait
soutenir l'aigle pesant dans l'air le plus haut et le plus raréfié.
Inversement, tu vois l'air qui se meut sur la mer, emplir les voiles
gonflées et faire courir le navire lourdement chargé. Par ces preuves
tu peux comprendre que l'homme avec les grandes ailes, appuyant avec
force contre l'air résistant, victorieux pourra le soumettre et
s'élever au-dessus de lui[1].»

  [1] C. A. 372 vo, 1158 vo; 7 P. R., II § 1126.

Léonard lut ces mots pleins d'espoir, écrits cinq ans auparavant dans
un de ses vieux cahiers. A côté, il avait dessiné l'appareil: un timon
auquel, à l'aide de tiges de fer, étaient assujetties des ailes, mises
en mouvement par des cordes.

Cette machine maintenant lui paraissait difforme et disgracieuse.

Le nouvel appareil rappelait la chauve-souris. La carcasse de l'aile
était formée de cinq doigts comme la main d'un squelette; un procédé
ingénieux fléchissait les phalanges. Des tendons de cuir tanné et des
lacets de soie brute simulaient les muscles et, adaptés à un levier,
réunissaient les doigts. L'aile se relevait au moyen d'une bielle. Le
taffetas amidonné interceptait l'air, ainsi qu'une palme de patte
d'oie s'étendait et se refermait. Quatre ailes, nouées en croix,
imitaient l'allure du cheval. Leur longueur était de quarante brasses,
leur montée de huit. Se rejetant en arrière elles donnaient la marche
en avant; s'abaissant, elles élevaient la machine. L'homme debout
passait ses pieds dans les étriers qui faisaient mouvoir les ailes en
agissant sur les leviers. Sa tête dirigeait un grand gouvernail garni
de plumes, qui jouait le rôle de la queue d'un oiseau.

«L'oiseau privé de pattes ne peut s'envoler faute d'élan. Vois le
martinet: s'il est posé à terre il ne peut s'élever parce qu'il a les
jambes courtes. Voilà pourquoi deux échelles pour remplacer les
pattes.»

Léonard savait par expérience que la perfection d'une machine exigeait
l'élégance et les justes proportions observées dans toutes les
parties: l'aspect bête des échelles froissait l'inventeur.

Il se plongea dans des déductions mathématiques, chercha l'erreur et
ne put la trouver. Et tout à coup il raya d'un trait la page pleine de
chiffres minuscules, dans la marge inscrivit: «_Non è vero_, pas
exact», et ajouta en biais, d'une grosse écriture énervée, son juron
favori: «_Satanasso!_--Au diable!»

Les calculs devenaient de plus en plus embrouillés. L'imperceptible
erreur prenait des proportions inquiétantes.

La flamme de la bougie sautillait irrégulièrement, agaçant les yeux.
Le chat, ayant achevé son somme, sauta sur la table de travail,
s'étira, fit le gros dos et commença de jouer avec un oiseau empaillé
rongé par les mites et qui servait à l'étude de la pesanteur du vol.
Léonard poussa avec humeur le chat qui faillit tomber et miaula
plaintivement.

--Allons, c'est bien! Couche-toi où tu veux. Mais ne me gêne pas.

Il caressa tendrement le poil noir de son favori. Des étincelles
crépitèrent dans la fourrure. Le chat replia ses pattes de velours,
s'étala majestueusement, ronronna et fixa sur son maître ses prunelles
vertes pleines de morbidesse et de mystère.

De nouveau s'accumulèrent les chiffres, les ratures, les divisions,
les racines cubiques et carrées.

La seconde nuit d'insomnie s'achevait inaperçue.

Revenu de Florence à Milan, Léonard depuis un mois n'était même pas
sorti, occupé de sa machine volante.

Des branches d'acacia blanc se faufilaient par la croisée ouverte,
égrenant par instants sur la table leurs fleurs délicates et
odorantes. Le clair de lune, adouci par des brouillards roux à reflets
de nacre, tombait dans la chambre, se mêlant à la lumière rouge de la
chandelle.

La pièce était encombrée de machines, d'appareils d'astronomie, de
physique, de chimie, d'anatomie. Des roues, des leviers, des ressorts,
des hélices, des timons, des pistons et autres accessoires
mécaniques--en cuivre, en acier, en verre--pareils à des membres de
monstres ou d'insectes géants, saillaient de l'ombre, s'enchevêtrant.
Ici, une cloche de plongeur, le cristal irisé d'un appareil d'optique
représentant un oeil d'immense dimension, le squelette d'un cheval, un
crocodile empaillé. Là, dans un bocal plein d'alcool, un foetus
grimaçant, pareil à une grosse larve, des patins en forme de barque
pour marcher sur l'eau et, à côté, transfuge de l'atelier de peinture,
une charmante tête en terre grise, tête de jeune vierge ou d'ange au
sourire malicieux et triste.

Au fond, dans la gueule béante du four en fonte, des charbons
rougissaient encore sous les cendres.

Et au-dessus de tout cela, depuis le parquet jusqu'au plafond,
s'étendaient les ailes de la machine, l'une encore nue, l'autre
recouverte de la membrane. Entre les ailes, par terre, étendu tout de
son long, la tête renversée, était couché un homme surpris par le
sommeil durant son travail. Dans la main droite, il tenait encore une
écope de fer d'où s'échappait l'étain. Une des ailes appuyait
l'extrémité de sa carcasse sur la poitrine du dormeur dont la
respiration la faisait se mouvoir et bruire, comme si elle était
vivante. Dans la lumière incertaine de la lune et de la chandelle, la
machine, avec cet homme affalé entre ses ailes, semblait une
gigantesque chauve-souris prête à s'envoler.


II

La lune pâlit. Des potagers qui entouraient la maison de Léonard, aux
environs de Milan, entre la forteresse et le couvent de Maria delle
Grazie, monta le parfum des légumes et des herbes, telles que la
mélisse, la menthe, le fenouil. Au-dessus de la croisée, les
hirondelles jacassaient avant de s'envoler. Dans le vivier voisin, les
canards barbottaient et criaient joyeusement.

La flamme de la chandelle s'éteignit. A côté, dans l'atelier,
s'entendaient les voix des élèves. Ils étaient deux: Giovanni
Beltraffio et Andréa Salaino. Giovanni copiait une figure anatomique.
Salaino enduisait d'albâtre une planche de tilleul. C'était un joli
adolescent, aux yeux naïfs, aux cheveux bouclés--le favori du maître
auquel il servait de modèle pour les anges.

--Croyez-vous, Andrea, demanda Beltraffio, que messer Leonardo aura
bientôt terminé sa machine?

--Dieu sait! répondit Salaino en sifflant un air de chansonnette, et
retroussant les revers de satin brodés d'argent de ses nouveaux
souliers. L'année dernière il a passé deux mois dessus, et il n'en est
rien advenu que des rires. Cet ours bancal de Zoroastro avait voulu
voler à toutes forces. Plus le maître l'en dissuadait, plus il
s'entêtait. Et, imagine-toi, voilà mon âne qui grimpe sur le toit, qui
s'enveloppe de vessies de porc pour ne pas se tuer en tombant; il lève
les ailes, s'envole, le vent, d'abord, l'emporte et tout à coup,
Zoroastro culbute les jambes en l'air et tombe dans un tas de fumier.
Le lit était doux, il ne s'est point fait de mal, mais toutes les
vessies ont éclaté ensemble, produisant un bruit semblable à une salve
d'artillerie, effrayant les corneilles des clochers voisins, pendant
que notre nouvel Icare se débattait dans son fumier, sans en pouvoir
sortir!

A ce moment dans l'atelier entra le troisième élève, Cesare da Lesto,
un homme qui n'était plus jeune, au visage bilieux, au regard
intelligent et méchant. Dans une main il tenait un morceau de pain et
une tranche de jambon, dans l'autre un verre de vin.

--Pfou! quelle piquette! cracha-t-il en grimaçant. Et le jambon n'est
qu'une semelle. N'est-ce pas extraordinaire de toucher deux mille
ducats d'appointements par an et de nourrir les gens avec de pareilles
ordures!

--Vous auriez dû tirer à l'autre tonneau, celui qui est sous
l'escalier, dans le réduit, murmura Salaino.

--J'y ai goûté. Il est pis. Mais, tu as encore une nouveauté? s'étonna
Cesare en regardant l'élégant béret de Salaino, en velours pourpre
rehaussé d'une plume. Ah! la maison est bien tenue, il n'y a pas à
dire. Quelle vie de chien! A la cuisine depuis un mois on ne peut
acheter un nouveau jambon. Marco jure que le maître n'a pas un
centime, que tout passe à ces damnées ailes qui nous tiennent tous à
jeun: et voilà à quoi sert l'argent! On comble de cadeaux les petits
favoris! Comment n'as-tu pas honte, Andrea, d'accepter des cadeaux des
étrangers, car messer Leonardo n'est ni ton père, ni ton frère et tu
n'es plus un enfant...

--Cesare, dit Giovanni pour détourner la conversation, vous m'avez
promis de m'expliquer une loi de perspective. Attendre le maître est
inutile; il est trop occupé par sa machine...

--Oui, mes enfants, bientôt nous nous envolerons tous sur cette
machine, que le diable emporte! Du reste, si ce n'est une chose, ce
sera une autre. Je me souviens, au moment où nous travaillions à la
_Sainte Cène_, le maître subitement s'enthousiasma pour une nouvelle
machine à préparer la mortadelle. Et la tête de l'apôtre Jacques le
Majeur resta inachevée, attendant le perfectionnement du hachis. Une
de ses meilleures madones est restée abandonnée dans un coin de
l'atelier, pendant qu'il inventait un tournebroche automatique pour
cuire d'une façon impeccable les chapons et les cochons de lait... Et
cette merveilleuse découverte de la lessive à la fiente de poule!
Croyez-moi, il n'existe pas de sottise à laquelle messer Leonardo ne
s'adonne avec enthousiasme, ne fût-ce que pour se débarrasser de la
peinture.

Le visage de Cesare grimaça, ses lèvres minces se crispèrent en un
mauvais sourire:

--Pourquoi Dieu donne-t-il le talent à des gens semblables!
murmura-t-il.


III

Cependant Léonard était toujours courbé au-dessus de sa table de
travail.

Une hirondelle entra par la croisée ouverte, tourbillonna dans la
chambre, se heurta au plafond et aux murs, et enfin se prit dans
l'aile de la machine comme dans un filet, se débattit sans pouvoir en
sortir.

Léonard s'approcha, désemprisonna l'oiselet avec précaution, la prit
dans sa main, embrassa sa petite tête noire et lui donna la volée.

L'hirondelle prit son élan et disparut avec un cri heureux.

«Comme c'est facile, comme c'est simple!» pensa Léonard en la suivant
d'un regard envieux. Puis il contempla sa machine avec dépit et
dégoût.

L'homme qui dormait s'éveilla.

C'était l'aide de Léonard, un habile mécanicien fondeur florentin,
nommé Zoroastro ou plutôt Astro da Peretola. Il sauta et se frotta son
oeil unique, l'autre ayant été brûlé par une étincelle. Ce difforme
géant, au visage enfantin toujours couvert de suie, ressemblait à un
cyclope.

--J'ai dormi! s'écria le fondeur désespéré en secouant sa tête
chevelue. Que le diable m'emporte! Ah! maître, pourquoi ne m'avez-vous
pas éveillé? Je me hâtais, espérant avoir terminé ce soir, pour voler
demain matin...

--Tu as bien fait de dormir, murmura Léonard. Ces ailes ne valent
rien.

--Comment? Encore! A votre idée, messer, moi, je ne retoucherai rien à
cette machine. Que d'argent, que de peines! Et de nouveau tout s'en va
en fumée! Que faut-il encore? Mais ces ailes enlèveraient un homme,
même un éléphant! Vous verrez, maître. Permettez-moi de les essayer
une fois... Au-dessus de l'eau... Si je tombe, j'en serai quitte pour
un plongeon... je ne me noierai pas...

Il croisa ses mains, suppliant.

Léonard secoua négativement la tête.

--Attends, mon ami. Tout viendra à point. Plus tard.

--Plus tard! gémit le fondeur. Pourquoi pas maintenant? Vraiment,
messer, aussi vrai qu'il y a un Dieu au ciel, je volerai.

--Non, Astro, tu ne voleras pas. La mathématique...

--J'en étais sûr! A tous les diables votre mathématique! Elle ne sert
qu'à vous troubler. Que d'années nous nous surmenons! L'âme en est
malade. Chaque stupide moustique, mite, mouche, mouche à fumier--Dieu
me pardonne!--ignoble et sale, peut voler, et les hommes rampent comme
des vers? N'est-ce pas un affront? Et attendre quoi? Les voilà, les
ailes! Tout est prêt, il me semble. Avec une bonne bénédiction, je
prendrais mon élan et je m'envolerais!

Tout à coup, il se souvint de quelque chose et son visage rayonna.

--Maître? que je te dise. Quel rêve superbe j'ai eu aujourd'hui!

--Tu volais encore?

--Oui, et de quelle manière! Écoute seulement. Je me tenais au milieu
de la foule dans un lieu inconnu. Tout le monde me regarde, me montre
au doigt, rit. «Ah! me dis-je, si je ne vole pas!...» Je saute,
j'agite mes bras tant que je peux et je commence à monter. Au début je
peinais comme si j'avais une montagne sur les épaules. Puis, peu à
peu, je me sentis plus léger. Je me suis élancé, je faillis m'assommer
contre le plafond. Et tout le monde de crier: «Regardez, il vole!»
Comme un oiseau je passe par la croisée et je monte toujours plus haut
et plus haut vers le ciel. Le vent siffle à mes oreilles et je suis
gai et je ris. «Pourquoi ne savais-je pas voler avant? me dis-je. En
avais-je perdu l'habitude? C'est si facile! Et il ne faut pour cela
aucune machine!»


IV

Des plaintes, des jurons retentirent, scandés par un galop rapide dans
l'escalier. La porte s'ouvrit toute grande, livrant passage à un
homme, la tignasse rousse, hirsute, le visage rouge également, couvert
de taches de rousseur: un élève de Léonard, Marco d'Oggione. Il
grondait, battait et tirait par l'oreille un gamin malingre d'une
dizaine d'années.

--Que le Seigneur t'envoie une méchante Pâque, vaurien! Je te ferai
passer les talons par ton gueuloir, chenapan!

--Que veut dire cela, Marco? demanda Léonard.

--Songez donc, messer! Il a dérobé deux boucles en argent de dix
florins chacune, au moins. Il a pu en engager déjà une et il a perdu
l'argent aux osselets; l'autre, il l'a cousue dans la doublure de son
vêtement où je l'ai découverte. J'ai voulu lui administrer une
véritable correction, telle qu'il la méritait et le démon m'a mordu la
main au sang!

Et avec plus d'ardeur encore, il saisit le gamin par les cheveux.
Léonard intervint, lui arracha l'enfant des mains.

Alors Marco sortit de sa poche un trousseau de clés--il avait chez
Léonard l'emploi de caissier--les jeta sur la table en criant:

--Voilà vos clés, messer! J'en ai assez! Je ne vis pas sous le même
toit que les vauriens et les voleurs. Ou lui, ou moi!

--Allons, calme-toi, Marco... Je le punirai! tâchait de concilier le
maître.

Par la porte de l'atelier regardaient les élèves et une grosse femme,
la cuisinière Mathurine. Elle revenait du marché et tenait encore à la
main son panier plein d'ail, de poisson, de gras cormorans et de
filandreuses fenocci. Apercevant le petit coupable, la cuisinière
agita les bras et se mit à jaser si vite et sans arrêt, qu'on aurait
cru une chute de pois secs tombant d'un sac percé.

Cesare aussi se mêla à ce caquetage, exprimant son étonnement que
Léonard tolérât dans sa maison ce «païen» de Jacopo, capable des plus
cruelles polissonneries. N'avait-il pas dernièrement, avec une pierre,
blessé à la jambe le vieil infirme Fagiano, le chien de la maison,
détruit les nids d'hirondelles dans l'écurie, et son plaisir favori
n'était-il pas d'arracher les ailes aux papillons pour savourer leurs
souffrances?

Jacopo restait près du maître, lançant à ses ennemis des regards
sournois, ainsi qu'un louveteau cerné. Son visage pâle et joli était
impassible. Il ne pleurait pas. Mais rencontrant le regard de Léonard,
ses yeux méchants exprimaient une timide prière.

Mathurine glapissait, exigeant une magistrale correction pour ce
démon qui rendait à tout le monde la vie insupportable.

--Doucement! doucement! Taisez-vous, au nom de Dieu! suppliait
Léonard, avec une étrange lâcheté, une faiblesse impuissante devant
cette révolte familiale.

Cesare riait et murmurait, malveillant:

--Cela vous fait mal au coeur à regarder!... Il ne sait même pas avoir
raison d'un gamin!...

Lorsque enfin tous eurent assez crié et se furent dispersés un à un,
Léonard appela Beltraffio et lui dit affablement.

--Giovanni, tu n'as pas encore vu la sainte Cène. J'y vais. Veux-tu
m'accompagner?

L'élève rougit de plaisir.


V

Ils sortirent dans une petite cour. Un puits se dressait au centre.
Léonard se débarbouilla. En dépit de ses deux nuits d'insomnie, il se
sentait frais, gai et dispos.

Le jour était brumeux, sans vent, avec une clarté pâle, presque
sous-marine. Léonard aimait ce genre d'éclairage pour travailler.
Tandis qu'ils se trouvaient près du puits, Jacopo s'approcha d'eux.
Dans ses mains il tenait une petite boîte en écorce de chêne.

--Messer Leonardo, dit le gamin craintivement, voici pour vous...

Il souleva légèrement le couvercle. Au fond de la boîte dormait une
gigantesque araignée.

--J'ai eu bien de la peine à m'en emparer. Elle s'était cachée dans
une fente de roche. Trois jours je l'ai guettée. Elle est venimeuse.

La figure de l'enfant s'anima soudain.

--Et si vous la voyiez manger des mouches... ça fait peur!

Il attrapa une mouche et la jeta dans la boîte. L'araignée se
précipita sur sa proie, la saisit dans ses pattes velues et la victime
se débattit, bourdonna.

--Regardez, elle mange, elle mange! murmurait le gamin, frissonnant de
plaisir.

Dans ses yeux brûlait une flamme de curiosité cruelle et sur ses
lèvres tremblait un sourire incertain.

Léonard aussi se pencha, regarda l'insecte monstrueux. Et tout à coup
il sembla à Giovanni qu'ils avaient tous deux la même expression,
comme si, malgré l'abîme qui séparait l'enfant de l'artiste, ils
s'unissaient dans une égale curiosité de l'horrible.

Lorsque la mouche fut mangée, Jacopo referma la boîte et dit:

--Je la mettrai sur votre table, messer Leonardo, peut-être
voudrez-vous encore la regarder. Elle se bat drôlement avec les autres
araignées.

Le gamin voulait s'en aller, mais il s'arrêta et leva des yeux
suppliants. Les coins de ses lèvres s'abaissèrent, frémirent.

--Messer, dit-il très bas et gravement, vous n'êtes pas fâché contre
moi? Sinon, je m'en irai, il y a longtemps que je pense que je dois le
faire. Ce n'est pas à cause d'eux, car cela m'est indifférent ce
qu'ils peuvent dire, mais c'est à cause de vous. Je sais bien que je
vous ennuie. Vous seul êtes bon; eux sont méchants autant que moi,
mais ils dissimulent et moi je ne sais pas. Je m'en irai, je resterai
seul. Ce sera mieux ainsi. Seulement, pardonnez-moi...

Des larmes brillèrent entre les longs cils du gamin, qui répéta plus
bas encore:

--Pardonnez-moi, messer Leonardo!... Je vous laisserai ma petite boîte
en souvenir. L'araignée vivra longtemps. Je prierai Astro de la
nourrir...

Léonard posa sa main sur la tête de l'enfant.

--Où irais-tu, petit? Reste. Marco te pardonnera et moi je ne suis pas
fâché. Va, et à l'avenir ne fais de mal à personne.

Jacopo fixa sur lui des yeux perplexes, dans lesquels luisait non la
reconnaissance, mais l'étonnement, presque de la peur.

Léonard lui répondit par un calme sourire et caressa ses cheveux,
comme s'il devinait l'éternel mystère de ce coeur créé par la nature
pour le mal et inconscient de sa malfaisance.

--Il est temps, dit le maître. Allons, Giovanni.

Ils sortirent dans la rue déserte bordée de jardins, de potagers et de
vignes, et se dirigèrent vers le monastère de Maria delle Grazie.


VI

Les derniers temps, Beltraffio avait été en proie à une grande
tristesse, car il n'avait pu payer au maître la pension convenue de
six florins par mois. Son oncle, brouillé avec lui, ne lui donnait pas
un centime. Giovanni, pendant deux mois, avait emprunté l'argent à fra
Benedetto. Le moine ne pouvait lui donner davantage. Giovanni avait
hâte de s'excuser.

--Messer, commença-t-il timide et rougissant, nous sommes aujourd'hui
le quatorze et je paie le dix, d'après nos conventions. Je suis très
confus... mais je n'ai que trois florins. Peut-être voudrez-vous bien
attendre... J'aurai de l'argent bientôt... Merula m'a promis des
copies...

Léonard le regarda étonné:

--Qu'as-tu, Giovanni? Que le Seigneur t'assiste! Comment n'as-tu pas
honte de parler de choses pareilles?

D'après l'air confus de son élève, les inhabiles reprises de ses vieux
souliers, l'usure de ses vêtements, il avait compris que Giovanni
était misérable.

Léonard fronça les sourcils et parla d'autre chose. Mais peu après,
avec une feinte indifférence, il fouilla dans sa poche, en retira une
pièce d'or et dit:

--Giovanni, je te prie, va m'acheter du papier à dessin, une vingtaine
de feuilles, un paquet de craie rouge et des pinceaux en putois.
Tiens, prends.

--Un ducat. Il n'y aura guère plus de dix sous d'achats. Je vous
rapporterai la monnaie...

--Tu ne me rapporteras rien du tout. Ne dis pas de sottises. Tu
rendras quand tu voudras. Et à partir de maintenant, je te défends de
penser à ces questions d'argent et de m'en parler. Comprends-tu?

Il se détourna et ajouta en désignant les silhouettes embrumées des
mélèzes qui encadraient les berges de Naviglio Grande, le canal droit
comme une flèche:

--As-tu observé, Giovanni, comme les arbres prennent, dans un léger
brouillard, une teinte bleutée et dans un brouillard dense combien ils
deviennent d'un gris tendre?

Il fit encore quelques observations sur la différence des ombres
projetées par les nuages sur les montagnes nues en hiver et couvertes
de végétation en été.

Puis, se tournant vers son élève:

--Et je sais pourquoi tu t'es imaginé que j'étais avare... Je suis
prêt à tenir le pari que j'ai deviné juste. Quand nous avons parlé,
toi et moi, du paiement mensuel que tu devais me faire, tu as dû
remarquer que je t'ai interrogé et qu'ensuite j'ai inscrit dans mon
livre tout ce dont nous étions convenu. Seulement, vois-tu? il faut
que tu saches que c'est une habitude héréditaire que je tiens
probablement de mon père, le notaire Pietro da Vinci, le plus fin et
le plus raisonnable des hommes. Moi, cela ne m'a pas servi. Parfois
je ris tout seul en relisant les bêtises que j'ai inscrites! Je peux
dire exactement combien m'a coûté le nouveau béret d'Andrea Salaïno;
mais où passent des milliers de ducats, je l'ignore. A l'avenir,
Giovanni, ne prête pas attention à ma stupide habitude. Si tu as
besoin d'argent, prends et crois que je te le donne, comme un père à
son fils.

Léonard le regarda avec un tel sourire que, tout de suite, Giovanni
sentit son coeur allégé et joyeux.

En montrant l'étrange forme d'un mûrier nain, le maître expliqua que
non seulement chaque arbre, mais encore chaque feuille avait sa forme
particulière, unique, comme chaque individu avait son visage.

Giovanni pensa qu'il parlait des arbres avec la même bonté qu'il avait
mise à parler de sa misère, comme si le maître avait pour tout ce qui
vivait la perspicacité d'un voyant.

Dans la plaine basse, de derrière le bouquet sombre de mûriers émergea
l'église du monastère dominicain, Santa Maria delle Grazie, bâtie en
briques, rose, gaie, sur le fond blanc des nuages, avec une large
coupole lombarde pareille à une tente, décorée d'ornements en terre
cuite--oeuvre du jeune Bramante. Ils pénétrèrent dans le réfectoire du
couvent.


VII

C'était une grande salle longue, très simple, aux murs blanchis à la
chaux, au plafond à poutrelles en chêne sombre. L'atmosphère était
saturée de chaude humidité, d'encens et du fumet rance des plats
maigres. Près de la cloison la plus proche de l'entrée, se trouvait la
table du Père supérieur, flanquée de chaque côté par les longues et
étroites tables des moines.

Il y régnait un tel silence qu'on entendait le bourdonnement d'une
mouche sur les vitres jaunes de poussière. De la cuisine s'échappait
un bruit de voix, de poêle et de casserole. Dans le fond du
réfectoire, en face la table du prieur, s'élevait un échafaudage
recouvert de toile grise. Giovanni devina que cette toile cachait _la
Sainte Cène_ à laquelle le maître travaillait depuis plus de douze
ans.

Léonard monta à l'échafaudage, ouvrit le coffre en bois dans lequel il
enfermait ses dessins, ses pinceaux et ses couleurs, en retira un
petit livre latin, criblé de notes dans les marges, le tendit à son
élève en disant:

--Lis le treizième chapitre de Jean.

Puis il souleva le drap.

Quand Giovanni leva les yeux, tout d'abord il eut la sensation que ce
n'était pas une peinture qu'il voyait sur le mur, mais la
continuation du réfectoire. Il lui semblait qu'une autre chambre
s'était ouverte devant lui et que la lumière du jour s'était fondue
avec le calme crépuscule du soir, qui planait au-dessus des cimes
bleues de Sion que l'on entrevoyait à travers les trois fenêtres de
cette nouvelle salle qui, aussi simple que celle du monastère, mais
couverte de tapis, paraissait plus intime et plus mystérieuse.

La longue table représentée sur le tableau était pareille à celle des
moines; une nappe identique nouée aux quatre coins la recouvrait et
gardait encore la trace des plis fraîchement défaits.

Et Giovanni lut dans l'Évangile:

«Avant la fête de Pâques, Jésus sachant que l'heure était venue pour
lui de quitter ce monde pour joindre son Père, voulut jusqu'à la fin
rester avec ceux qu'il avait aimés en ce monde.

»Et durant la Cène, lorsque le diable eut suggéré à Judas Iscariote de
le trahir, son âme s'indigna et il dit: «Amen, amen, je vous le dis en
vérité, l'un de vous me trahira.»

»Alors, les disciples se regardèrent, ne sachant pas de qui il
parlait.

»Un des disciples, que Jésus aimait, reposait sur son épaule.
Simon-Pierre lui fit signe de demander de qui il parlait. Et il
demanda: «Seigneur, qui est-ce?»

»Jésus répondit: «Celui à qui je tendrai le pain après l'avoir
trempé.» Et trempant le pain il le tendit à Judas Simon Iscariote.

»Et dès que Judas l'eut mangé, Satan entre en lui.»

Giovanni contempla le tableau.

Les visages des apôtres étaient empreints d'une vie si intense, qu'il
lui semblait entendre leurs voix, voir le fond de leurs âmes troublées
par la chose la plus horrible et incompréhensible qui fût: la
conception du mal par lequel le Dieu devait mourir. Giovanni fut
particulièrement frappé par les expressions de Judas, de Jean et de
Pierre. La tête de Judas n'était pas encore peinte; on ne voyait que
le corps rejeté en arrière, serrant dans ses doigts convulsés la
bourse où était l'argent; d'un geste involontaire il avait renversé la
salière, et le sel s'était répandu.

Pierre, en un accès de colère, s'était levé vivement, il tenait un
couteau dans sa main droite, la gauche posée sur l'épaule de Jean, et
demandait au disciple préféré de Jésus: «Qui est le traître?» Et sa
vieille tête argentée, éblouissante de fureur, rayonnait de cette
jalousie passionnée, qui le faisait s'écrier jadis, en devinant les
souffrances inévitables et la mort du Maître: «Seigneur, pourquoi ne
puis-je te suivre? Je donnerais mon âme pour toi.» Plus près du Christ
se tenait Jean; ses cheveux bouclés, fins comme de la soie, ses mains
humblement croisées, son visage ovale, tout respirait en lui la pureté
et la tranquillité célestes. Seul parmi les disciples, il ne souffrait
plus, ne s'effrayait plus, ne se fâchait plus. En lui s'était incarnée
la parole du Maître: «Que tout soit un, comme toi, Père, en moi, et
moi en toi.»

Giovanni regardait et songeait:

«Ainsi, voilà ce qu'est Léonard! Et je doutais, j'ai presque cru la
calomnie! L'homme qui a créé cela serait un athée? Mais qui donc
serait plus rapproché du Christ, que lui!»

Ayant achevé le visage de Jean par quelques légères touches de
pinceau, le maître prit un morceau de fusain pour essayer l'esquisse
de la tête de Jésus. Mais l'esquisse venait mal. Après avoir songé
pendant dix ans à cette tête, il se sentait incapable d'en fixer les
contours. Et maintenant, comme toujours, devant la place blanche du
tableau où devait mais ne pouvait surgir la tête du Christ, l'artiste
sentait son impuissance et son irrésolution.

Jetant le fusain, il effaça les traits avec une éponge humide et se
plongea dans une de ces méditations qui duraient parfois des heures
entières.

Giovanni monta sur l'échafaudage, s'approcha de Léonard et vit que son
visage sombre, morne, presque vieilli, exprimait une obstinée
concentration de pensée proche du désespoir. Mais celui-ci en
rencontrant le regard de son élève, lui demanda:

--Qu'en dis-tu, mon ami?

--Maître, que puis-je dire? C'est merveilleux, plus beau que tout ce
qui existe en ce monde. Et personne n'a compris cela, hors vous. Mais
je n'arrive pas à exprimer...

Des larmes tremblèrent dans sa voix. Et il ajouta plus bas,
craintivement:

--Ce que je ne puis me figurer, c'est le visage de Judas au milieu de
tous ceux-ci?

Le maître fouilla dans la caisse, en sortit un dessin et le lui
tendit.

C'était une figure terrible, mais non pas repoussante, l'expression
n'en était même pas méchante--pleine seulement d'infinie tristesse et
d'amertume.

Giovanni compara le dessin avec celui de la tête de Jean.

--Oui, murmura-t-il, c'est lui! Celui duquel il est dit: «Satan entra
en lui.» Il était peut-être plus savant que les autres, mais il n'a
pas pratiqué le précepte: «Que tous soient égaux.» Il voulait être
seul...

Cesare da Lesto, accompagné d'un homme portant la livrée des
chauffeurs de la cour entra en ce moment dans le réfectoire.

--Enfin, nous vous trouvons! s'écria Cesare. Nous vous avons cherché
partout... De la part de la duchesse, maître, pour affaire urgente.

--S'il plaît à Votre Excellence de me suivre au palais, ajouta
respectueusement le chauffeur.

--Qu'est-il arrivé?

--Un malheur, messer Leonardo! Les tuyaux ne fonctionnent pas dans la
salle de bains, et ce matin, comme un fait exprès, à peine la duchesse
se fut-elle plongée dans la baignoire pendant une absence de sa
servante, que le robinet d'eau chaude s'est brisé. Heureusement, la
duchesse a pu sortir à temps... Messer Ambrosio da Ferrari est fort
mécontent et se plaint, assurant qu'il avait plus d'une fois averti
Votre Excellence de leur mauvais fonctionnement.

--Des bêtises! dit Léonard. Je suis occupé. Va trouver Zoroastro, il
arrangera tout cela en une demi-heure.

--J'ai ordre de ne pas revenir sans vous, messer...

Indifférent, Léonard voulut se remettre au travail, mais ayant jeté un
regard sur la place blanche de la tête de Jésus, il grimaça, ennuyé,
fit de la main un geste dépité, comme s'il avait compris que cette
fois encore il n'aboutirait à rien, ferma sa caisse à couleurs et
descendit de l'échafaudage.

--Allons, tant pis! Viens me chercher dans la grande cour du palais,
Giovanni. Cesare te conduira. Je vous attendrai près du Colosse.

Ce Colosse était le mausolée du défunt duc Francesco Sforza.

Et, au grand ébahissement de Giovanni, sans seulement se retourner
vers son oeuvre, comme s'il eût été heureux du prétexte pour
abandonner son travail, le maître suivit le chauffeur pour réparer les
tuyaux de la salle de bains ducale.

--Hein! tu ne peux t'en arracher? dit Cesare à Beltraffio. C'est
possible que cela soit surprenant, tant qu'on n'a pas compris...

--Que veux-tu dire?

--Non, rien... Je ne veux pas te désabuser. Tu trouveras toi-même. En
attendant, pâme-toi...

--Je te prie, Cesare, dis-moi tout ce que tu penses.

--Fort bien; à la condition que tu ne te fâcheras pas et que tu ne
maudiras pas la vérité. Pourtant, je sais à l'avance tout ce que tu
diras--je ne discuterai pas. Certes--c'est une grande oeuvre. Aucun
maître n'a possédé ainsi la science anatomique, les lois de la
perspective, de la lumière et des ombres. Parbleu! tout est copié
d'après nature; le moindre ride sur les visages, le plus petit pli de
la nappe. Mais la vie manque. Dieu est absent et le sera toujours.
Tout est mort, à l'intérieur--l'âme n'y existe pas! Regarde seulement,
Giovanni, quelle régularité mathématique, quel triangle parfait: deux
contemplatifs, deux actifs et le Christ pour point central. Vois à
droite, le contemplatif de parfaite bonté, Jean; le mal
parfait--Judas; leur différence, la justice--Pierre. Et à côté le
triangle actif--André, Jacques le Mineur, Barthélemy.--A gauche du
centre, de nouveau des contemplatifs--l'amour, Philippe; la foi,
Jacques le Majeur; la raison, Thomas. Et encore le triangle actif! La
géométrie en guise d'inspiration, la mathématique remplaçant la
beauté! Tout est réfléchi, calculé, mâché par le raisonnement, examiné
jusqu'au dégoût, pesé sur des balances, mesuré au compas. La raillerie
sous les choses saintes!

--O Cesare! reprocha Giovanni. Combien tu connais peu le maître! Et
pourquoi le détestes-tu ainsi?

--Toi, tu le connais et tu l'aimes? dit Cesare en se retournant, un
sourire sarcastique sur les lèvres.

Dans son regard brilla une haine si inattendue, que Giovanni
involontairement baissa les yeux.

--Tu es injuste, Cesare, dit-il enfin. Le tableau n'est pas achevé: le
Christ manque.

--Tu te figures que le Christ y sera? Tu en es certain? Nous verrons!
Mais souviens-toi de mes paroles: Messer Leonardo n'achèvera jamais
la _Sainte Cène_, il ne peindra jamais ni le Christ ni Judas, parce
que, vois-tu, mon ami, on peut atteindre à beaucoup de choses à l'aide
de la mathématique, de la science et de l'expérience, mais non pas à
tout. Ici il faut autre chose. Ici se trouve une limite qu'il ne
pourra jamais franchir, malgré toute sa science!

Ils sortirent du monastère et se dirigèrent vers le palais Castello di
Porta Giovia.

--En tout cas, tu as tort pour une chose, Cesare, dit Beltraffio.
Judas existera... il existe...

--Allons donc? Où?

--Je l'ai vu moi-même.

--Quand?

--A l'instant. Le maître m'a montré le dessin...

--A toi?... Ah!

Cesare regarda son compagnon et lentement comme en un effort:

--Et... c'est bien? dit-il.

Giovanni inclina approbativement la tête. Cesare ne répliqua rien et
durant tout le chemin, il ne parla plus, plongé en une profonde
méditation.


VIII

Ils arrivèrent aux portes du palais et traversant le Battifronte (le
pont-levis) entrèrent dans la tourelle du sud Terre di Filarete
entourée de tous côtés par des fossés pleins d'eau. Il y faisait
sombre, étouffant; cela sentait la caserne, le pain, le fumier et la
soupe d'avoine. L'écho sous les hautes voûtes répétait un langage
cosmopolite, les rires et les jurons des mercenaires. Cesare avait le
mot de passe. Mais Giovanni, inconnu, fut sérieusement examiné et dut
inscrire son nom sur le livre du corps de garde.

Après un second pont, où on les examina à nouveau, ils atteignirent la
place intérieure du palais, déserte, la Piazza d'Arme.

Devant eux, se dressait la noire silhouette de la tour crénelée dite
de Boue de Savoie, bâtie au-dessus du _Fossato Morto_. A droite se
trouvait l'entrée de la cour d'honneur, _Corte Ducale_; à gauche
l'imprenable citadelle de la Rocchetta, véritable nid d'aigle. Au
milieu de la cour s'élevait un échafaudage de bois, entouré de petits
appentis et d'auvents cloués à la hâte, mais déjà assombris par le
temps et de place en place couverts de lichen jaune. Au-dessus se
dressait une statue équestre, le Colosse, haut de douze coudées,
oeuvre de Léonard de Vinci.

Le coursier gigantesque en argile vert foncé se détachait sur le ciel.
Cabré, il foulait un guerrier sous ses sabots.

Le vainqueur étendait le sceptre ducal. C'était le grand condottiere
Francesco Sforza, l'aventurier qui vendait son sang pour de l'argent,
moitié soldat, moitié brigand. Fils d'un pauvre paysan de la Romagne,
il était issu du peuple, fort comme un lion, rusé comme un renard, et
grâce à ses crimes, à ses exploits, à sa sagesse, il était mort sur
le trône des ducs de Milan.

Un pâle rayon de soleil tomba sur le Colosse.

Giovanni lut dans les doubles plis du menton, dans les yeux terribles,
pleins de voracité vigilante, le calme indifférent du fauve repu. Au
pied du mausolée il vit, gravées de la main même de Léonard, ces deux
strophes:

    _Expectant animi molemque futuram
    Suspiciunt; fluat aer; vox erit: Ecce deus!_

Les deux derniers mots le frappèrent: _Ecce deus!_ Voici le dieu!

--Le dieu, répéta Giovanni en regardant successivement et le Colosse,
et la victime transpercée par la lance du triomphateur, de Sforza
l'oppresseur.

Et il se souvint du silencieux réfectoire de Santa Maria delle Grazie,
des cimes bleutées de Sion, du charme céleste de Jean et du calme de
la dernière soirée de l'autre Dieu duquel il est dit: _Ecce homo!_
Voici l'homme!

Léonard s'approcha de lui.

--J'ai terminé mon travail. Allons. Sans cela on m'appellerait encore
au palais les tuyaux des cuisines sont abîmés et fument. Il faut
partir inaperçus.

Giovanni, les yeux baissés, se taisait. Son visage était pâle.

--Pardonnez-moi, maître! Je songe et ne comprends pas comment vous
avez pu créer ce Colosse et la Sainte-Cène en même temps?

Léonard le regarda avec une indulgente surprise.

--Qu'est-ce que tu ne comprends pas?

--O messer Leonardo, ne le voyez-vous pas vous-même? Ce n'est pas
possible... ensemble...

--Au contraire, Giovanni. Je crois que l'un m'aide à exécuter l'autre.
Mes meilleures idées pour la Sainte-Cène me viennent précisément au
moment où je travaille à ce Colosse, et quand je suis au monastère,
j'aime rêver à ce mausolée. Ce sont deux jumeaux. Je les ai commencés
ensemble. Je les terminerai de même.

--Ensemble! Cet homme et le Christ! Non, maître, c'est impossible!
s'écria Beltraffio, ne sachant comment exprimer sa pensée, et sentant
son coeur s'indigner de cette insupportable contradiction: C'est
impossible!... impossible!

--Pourquoi? demanda le maître en souriant.

Giovanni voulut dire quelque chose, mais rencontrant le regard calme
et étonné de Léonard, il songea qu'il était inutile d'achever sa
pensée parce que le maître ne comprendrait pas.

«Quand je regardais la Sainte-Cène, pensait Beltraffio, il me semblait
que je l'avais deviné. Et voilà que de nouveau je l'ignore. Qui
est-il? Auquel des deux a-t-il dit dans le fond de son coeur: «Voilà
le dieu!» Cesare a peut-être raison et il n'y a pas de Dieu dans le
coeur de Léonard?


IX

La nuit, tandis que tout le monde dormait, Giovanni en proie à
l'insomnie, sortit dans la cour et s'assit sur un banc, sous l'auvent
couvert de vigne.

La cour était quadrangulaire avec un puits au centre. Derrière
Giovanni s'élevait le mur de la maison; en face, les écuries; à
gauche, une grille donnant sur la grande route qui conduisait à Porta
Vercellina; à droite, la clôture toujours fermée à clef d'un petit
jardin dans le fond duquel s'érigeait un pavillon solitaire où
personne n'entrait, sauf Astro, et où le maître travaillait souvent.

La nuit était calme, chaude et humide. La lune éclairait vaguement
l'épais brouillard.

Quelqu'un frappa à la grille qui s'ouvrait sur la route. Le volet
d'une des fenêtres basses s'ouvrit, un homme se pencha et demanda:

--Monna Cassandra?

--C'est moi. Ouvre.

Astro sortit de la maison et ouvrit.

Une femme vêtue d'une robe blanche qui prenait, sous les rayons de la
lune, la teinte verdâtre du brouillard, pénétra dans la cour.

Tout d'abord, ils causèrent près de la grille. Puis ils passèrent
devant Giovanni, caché par l'ombre de la vigne, sans le remarquer.

La jeune fille s'assit sur le rebord du puits.

Son visage était étrange, indifférent, impassible comme celui des
statues antiques: un front bas, des sourcils droits; un tout petit
menton et des yeux jaunes, transparents comme l'ambre. Mais ce qui
frappa le plus Giovanni, ce furent ses cheveux; duveteux, légers, ils
ressemblaient aux serpents de Méduse, entourant la tête d'une auréole
noire qui faisait paraître le teint plus pâle, les lèvres plus rouges,
les yeux jaunes plus transparents.

--Alors, Astro, tu as aussi entendu parler du frère Angelo? demanda la
jeune fille.

--Oui, monna Cassandra. On dit qu'il est envoyé par le pape pour
déraciner les hérésies et les magies noires... Quand on entend ce que
disent les Pères inquisiteurs, on en ressent la chair de poule. Que
Dieu nous épargne de tomber entre leurs pattes! Soyez prudente.
Prévenez votre tante...

--Mais elle n'est pas ma tante!

--N'importe! Cette monna Sidonia chez laquelle vous vivez.

--Et tu crois, forgeron, que nous sommes des sorcières?

--Je n'ai pas d'opinion! Messer Leonardo m'a clairement prouvé qu'il
n'existait pas de sorcellerie et qu'elle ne pouvait pas exister,
d'après les lois de la nature. Messer Leonardo sait tout et ne croit à
rien.

--A rien? répéta monna Cassandra. Ni au diable, ni à Dieu?

--Ne riez pas! C'est un homme juste.

--Je ne ris pas... Et votre machine à voler? Sera-t-elle bientôt
prête?

Le forgeron agita les bras.

--Si elle est prête? ah! oui! Tout est à recommencer.

--Ah! Astro, Astro! Pourquoi crois-tu à ces folies! Ne comprends-tu
pas que toutes ces machines ne sont créées que pour détourner
l'attention? Messer Leonardo, je suppose, vole depuis longtemps...

--Comment?

--Mais... comme moi.

Il la regarda songeur.

--Vous rêvez peut-être, monna Cassandra?

--Et comment les autres me voient-ils alors? Ne te l'a-t-on pas dit?

Le forgeron, perplexe, se gratta la nuque.

--J'oubliais, reprit-elle ironique, vous êtes ici des savants qui ne
croyez pas aux miracles, mais à la mécanique!

Astro, joignant les mains, suppliant, s'écria:

--Monna Cassandra! Je suis un homme tout dévoué. Le frère Angelo
pourrait se mêler de nos affaires. Expliquez-moi, je vous en prie,
dites-moi tout exactement...

--Quoi?

--Ce que vous faites pour voler?

--Ah! mais!... non, je ne te le dirai pas. A savoir trop de choses, on
vieillit vite.

Elle se tut. Puis, plongeant son regard dans celui d'Astro, elle
ajouta:

--T'expliquer ne suffirait pas. Il faut encore agir.

--Que faut-il faire? demanda Astro, pâlissant.

--Il faut connaître les mots et posséder l'herbe pour s'oindre le
corps.

--Vous l'avez?

--Oui.

--Et vous savez le mot?

La jeune fille acquiesça de la tête.

--Et vous me le direz?

--Essaie. Tu verras, c'est plus sûr que ta mécanique!

L'unique oeil du forgeron brilla d'un désir fou.

--Monna Cassandra, donnez-moi l'herbe!

Elle eut un rire étrange.

--Quel drôle d'homme tu es, Astro! Tout à l'heure tu disais que la
magie n'existait pas et maintenant tu y crois.

Astro se renfrogna.

--Je veux essayer. Cela m'est égal, que ce soit par la magie ou par la
mécanique. Je veux voler! Je ne puis attendre plus longtemps...

La jeune fille posa sa main sur l'épaule d'Astro.

--J'ai pitié de toi. En effet, tu deviendrais fou si tu n'arrivais pas
à voler. Allons je te donnerai l'herbe et te dirai le mot. Seulement,
toi aussi, tu feras ce que je te demanderai.

--Tout ce que vous voudrez, monna Cassandra. Parlez!

La jeune fille désigna le pavillon solitaire:

--Laisse-moi entrer là-dedans.

Astro secoua sa tête chevelue.

--Non, non... Tout ce que vous voudrez, mais pas cela!

--Pourquoi?

--J'ai juré au maître de ne laisser pénétrer personne.

--Et tu y vas?

--Moi, oui.

--Qu'y a-t-il là-bas?

--Mais aucun mystère. Vraiment, monna Cassandra, rien de curieux. Des
machines, des appareils, des livres, des manuscrits, des fleurs et des
animaux rares, des insectes que lui apportent des explorateurs. Et un
arbre... empoisonné.

--Comment, empoisonné?

--Oui, pour des expériences. Il l'a empoisonné pour connaître l'effet
du poison sur les plantes.

--Je t'en supplie, Astro, raconte-moi tout ce que tu sais sur cet
arbre.

--Il n'y a rien à raconter. Au début du printemps, au moment de la
sève, il l'a vrillé jusqu'au coeur et avec une longue aiguille il y a
injecté un liquide.

--Drôles d'expériences! Qu'est-ce que cet arbre?

--Un pêcher.

--Et alors? Les fruits sont empoisonnés?

--Ils le seront quand ils seront mûrs.

--Et l'on s'aperçoit qu'ils sont vénéneux?

--Non. Voilà pourquoi il ne laisse entrer personne là-bas. On peut
être tenté par la beauté des fruits, en manger et mourir.

--Tu as la clef?

--Oui.

--Donne-la-moi, Astro!

--Monna Cassandra! Y pensez-vous! J'ai juré...

--Donne la clef! répéta Cassandra. Je te ferai voler cette nuit même.
Voilà l'herbe.

Elle lui tendit une petite fiole pleine d'un liquide sombre et,
approchant son visage de celui d'Astro, elle murmura:

--Que crains-tu, bête? Ne dis-tu pas toi-même qu'il n'y a là aucun
mystère. Nous ne ferons qu'entrer et sortir... Allons, donne la clef!

--Non, dit-il, je ne vous laisserai pas entrer. Je ne veux pas de
votre herbe. Partez!

--Poltron! dit la jeune fille méprisante. Tu pourrais tout savoir et
tu n'oses pas. Je vois bien maintenant que ton maître est un sorcier
et qu'il te berne comme un enfant.

Astro se taisait.

La jeune fille s'approcha de nouveau de lui:

--Astro, je ne te demande rien... Je n'entrerai pas... Ouvre seulement
la porte afin que je jette un coup d'oeil...

--Vous n'entrerez pas?

--Non; ouvre et montre.

Giovanni se soulevant vit, dans le fond du petit jardin, un pêcher
ordinaire. Mais dans le brouillard, sous la lumière trouble de la lune
il lui sembla sinistre et fabuleux.

Arrêtée sur le seuil du jardin, la jeune fille regardait avec des
yeux curieux, puis fit un pas pour entrer. Le forgeron la retint. Elle
se débattait, glissait entre ses mains comme un serpent. Il la
repoussa rudement, faillit la faire tomber, mais immédiatement elle se
redressa et fixa un perçant regard sur le forgeron. Son visage pâle,
lugubre, était mauvais et terrifiant. En cet instant, elle ressemblait
réellement à une sorcière.

Le forgeron ferma la porte du jardin et sans prendre congé de monna
Gassandra, rentra dans la maison.

Elle le suivit des yeux. Puis, vivement, glissa devant Giovanni et
sortit par la grille sur la route de Porta Vercellina.

Un grand silence régna. Le brouillard s'épaissit.

Giovanni ferma les yeux. Devant lui se dressait comme une vision
l'arbre maléfique et il se souvint des paroles de la Bible:

«Dieu dit à l'homme: Goûte à tous les arbres du jardin mais ne touche
pas à l'arbre de la Science du Bien et du Mal, car le jour où tu y
auras goûté, tu seras mortel.»




CHAPITRE III

LES FRUITS EMPOISONNÉS

1495

  Et le serpent dit à la femme: «Non, vous ne mourrez pas; mais Dieu
  sait que du jour où vous aurez goûté aux fruits, vos yeux se
  dessilleront et vous serez vous-mêmes dieux, connaissant le Bien
  et le Mal.»

    _Genèse_, III, 4-5.

  _Fasiendo un bucho con un succhiello deniro un albusciello e
  chucciandori arsenicho e risalghallo e soilimots stemperati con
  acqua arzente, a forza di fare e sua frutti velenosi._

    LEONARDO DA VINCI.

  Après avoir atteint le coeur d'un jeune arbre avec une vrille,
  injecte dedans de l'arsenic, un réactif et du sublimé corrosif,
  délayés dans de l'alcool, afin d'empoisonner les fruits.

    LÉONARD DE VINCI.


I

La duchesse Béatrice avait coutume, chaque vendredi, de se laver et de
dorer ses cheveux, puis de les sécher au soleil, sur la terrasse
entourée d'une balustrade qui surmontait le palais. La duchesse était
ainsi assise sur la terrasse de la villa Sforzecci, située hors la
ville, sur la rive droite du Ticcino, près de la forteresse Vigevano,
au milieu des prairies toujours vertes de la province de Lomellina.

Et tandis que les bouviers fuyaient avec leurs bêtes la chaleur
torride du soleil, la duchesse endurait patiemment son ardeur.

Une ample tunique de soie blanche, sans manches, le _sciavonetto_, la
recouvrait. Elle avait sur sa tête un chapeau de paille dont les
larges bords préservaient son visage du hâle et dont le fond découpé
laissait échapper les cheveux qu'une esclave circassienne, à teint
olivâtre, humectait à l'aide d'une éponge piquée au bout d'un fuseau,
et démêlait avec un peigne en ivoire.

Le liquide préparé pour la dorure des cheveux se composait de jus de
maïs, de racines de noyer, de safran, de bile de boeuf, de fiente
d'hirondelles, d'ambre gris, de griffes d'ours brûlées et d'huile de
tortue.

A côté, sous la surveillance directe de la duchesse, sur un trépied
dont le soleil pâlissait la flamme, de l'eau rose de muscade, mélangée
à la précieuse viverre, à la gomme d'adraganthe et à la livèche,
bouillait dans une cornue.

Les deux servantes ruisselaient de sueur. La chienne favorite de la
duchesse ne savait où se mettre pour éviter les rayons brûlants du
soleil, elle respirait difficilement, la langue pendante, et ne
grognait même pas en réponse aux agaceries de la guenon, aussi
heureuse, de la chaleur, que le négrillon qui tenait le miroir à
monture de nacre et rehaussé de perles fines.

En dépit du grand désir qu'avait Béatrice de donner à son visage un
air sévère, à ses mouvements l'autorité qui convenait à son rang, il
était difficile de croire qu'elle avait dix-neuf ans, deux enfants et
qu'elle était mariée depuis trois ans.

Dans l'enfantine bouffissure de ses joues, dans le pli du cou, sous le
menton trop rond, dans ses lèvres fortes, presque toujours pincées
capricieusement, ses épaules étroites, sa poitrine plate, dans ses
gestes brusques, impétueux, gamins, on voyait plutôt l'écolière,
gâtée, fantasque, égoïste, folâtre et sans frein.

Et, cependant, dans le regard de ses yeux bruns, ferme et pur comme la
glace, luisait un esprit prudent.

Le plus perspicace homme d'État de ce temps, l'ambassadeur de Venise,
Marino Sanuto, dans ses lettres secrètes, assurait à son seigneur que
cette fillette, en politique était un véritable silex et beaucoup plus
arrêtée dans ses décisions que Ludovic, son époux, qui, fort
raisonnablement, obéissait en toute chose à sa femme.

La petite chienne aboya méchamment.

Dans l'escalier tournant qui réunissait la terrasse aux salles de
toilette, parut, geignant et soupirant, une vieille femme en habits de
veuve. D'une main elle égrenait un chapelet, de l'autre elle
s'appuyait sur une béquille. Les rides de son visage auraient pu
sembler respectables sans le sourire mielleux et les yeux mobiles
comme ceux d'une souris.

--Oh! oh! oh! la vieillesse n'est pas un bonheur! Que de peine j'ai
eue pour monter!... Que le Seigneur donne la santé à Votre Seigneurie!
dit la vieille, en baisant servilement le bas du sciavonetto.

--Ah! monna Sidonia! Eh bien!... Est-ce prêt?

La vieille retira de sa poche un flacon soigneusement enveloppé et
cacheté, contenant un liquide trouble fait de lait d'ânesse et de
chèvre rousse, dans lequel s'infusaient de la badiane sauvage, des
griffes d'asperge et des oignons de lys blanc.

--Il aurait fallu le garder encore deux jours dans du fumier chaud.
Mais je crois tout de même que la liqueur est à point. Seulement,
avant de vous en servir, ordonnez qu'on le passe dans un filtre en
feutre. Trempez un morceau de mie de pain et frottez votre figure, le
temps de réciter trois fois le Symbole de la Foi. Au bout de cinq
semaines, vous n'aurez plus le teint basané, plus le moindre bouton.

--Écoute, vieille, dit Béatrice, s'il y a encore dans cette mixture
une de ces saletés qu'emploient les sorcières dans la magie noire,
soit de la graisse de serpent, soit du sang de huppe ou de la poudre
de grenouilles séchées dans une poêle, comme dans la pommade que tu
m'as donnée contre les verrues, dis-le-moi de suite.

--Non, non, Votre Seigneurie! Ne croyez pas ce que vous racontent les
méchantes gens. Parfois on ne peut éviter certaines saletés: tenez,
par exemple, la très respectable madonna Angelica, tout l'été dernier
s'est lavé la tête avec de l'urine de porc pour arrêter la calvitie
et elle a encore remercié Dieu du bienfait de ce traitement.

Puis, se penchant à l'oreille de la duchesse, elle commença à lui
narrer la dernière nouvelle de la ville, comme quoi la jeune femme du
principal consul de la gabelle, la ravissante madonna Filiberta,
trompait son mari et s'amusait avec un chevalier espagnol de passage.

--Ah! vieille entremetteuse! dit en riant Béatrice, visiblement
intéressée par le récit. C'est toi qui as enjôlé la malheureuse...

--Permettez, Votre Seigneurie, elle n'est pas malheureuse! Elle chante
comme un oiselet, se réjouit et me remercie chaque jour. En vérité, me
dit-elle, ce n'est que maintenant que j'ai constaté la différence
qu'il y a entre les baisers d'un mari et ceux d'un amant.

--Et le péché? Sa conscience ne la tourmente pas?

--Sa conscience? Voyez-vous, Votre Seigneurie, bien que les moines et
les prêtres affirment le contraire, je pense que le péché d'amour est
le plus naturel des péchés. Quelques gouttes d'eau bénite suffisent
pour vous en laver. De plus, en trompant son mari elle lui rend en
gâteau ce qu'il lui donne en pain et de la sorte si elle n'efface pas
complètement, du moins, elle atténue son péché devant Dieu.

--Le mari la trompe donc aussi?

--Je ne puis l'affirmer. Mais ils sont tous semblables, car je suppose
qu'il n'y a pas au monde un mari qui n'aimerait n'avoir qu'un bras,
plutôt qu'une seule femme.

La duchesse se prit à rire.

--Ah! monna Sidonia, je ne puis me fâcher contre toi. Où prends-tu
tout cela?

--Croyez la vieillesse; tout ce que j'avance n'est que la vérité. Je
sais aussi dans les affaires de conscience distinguer la paille de la
poutre. Chaque légume croît en son temps.

--Tu raisonnes comme un docteur en théologie!

--Je suis une femme ignorante. Mais je parle avec mon coeur. La
jeunesse en fleur ne se donne qu'une fois, car à quoi sommes-nous
utiles, pauvres femmes, quand nous sommes vieilles? Tout juste bonnes
à surveiller la cendre des cheminées. Et on nous envoie à la cuisine
ronronner avec les chats, compter les pots et les lèchefrites. Tel est
le dicton: «Que les jeunesses se régalent et que les vieilles
s'étranglent.» La beauté sans amour est une messe sans _Pater_ et les
caresses du mari sont tristes comme jeux de nonnes.

La duchesse rit de nouveau.

--Comment?... comment?... Répète.

La vieille la regarda attentivement et ayant probablement calculé
qu'elle l'avait assez divertie par ses sottises, s'inclina vers la
duchesse et lui murmura quelques mots à l'oreille.

Béatrice cessa de rire, une ombre s'étendit sur ses traits. Elle fit
un signe. Les esclaves s'éloignèrent. Seul, le petit nègre resta: il
ne comprenait pas l'italien. Le ciel, très pâle, semblait mort de
chaleur.

--Ce ne peut être qu'une absurdité, dit enfin la duchesse. On raconte
tant de choses...

--Non, signora. J'ai vu et entendu moi-même. D'autres aussi peuvent
l'attester.

--Il y avait beaucoup de monde?

--Dix mille personnes; toute la place devant le palais de Pavie était
noire de monde, grouillante...

--Qu'as-tu entendu?

--Lorsque madonna Isabella est sortie sur le balcon en tenant le petit
Francesco, tout le monde a agité les bras et les chaperons, beaucoup
pleuraient. On criait: «Vive Isabella d'Aragon, vive Jean Galeas, roi
légitime de Milan, héritier de Francesco! Mort aux usurpateurs du
trône»!

Le front de Béatrice se rembrunit.

--Tu as entendu ces mots?

--Et encore d'autres, pires...

--Lesquels? Dis, ne crains rien.

--On criait... ma langue se refuse à articuler, signora... On
criait...: «Mort aux voleurs!»

Béatrice frissonna, mais se dominant aussitôt, elle dit doucement:

--Qu'as-tu entendu encore?

--Je ne sais vraiment comment le redire...

--Allons, vite! Je veux tout savoir.

--Croiriez-vous, signora, que dans la foule on disait que le
sérénissime duc Ludovic le More, le tuteur, le bienfaiteur de Jean
Galeas, avait enfermé son neveu dans le fort de Pavie sous la garde
d'espions et... de meurtriers. Puis ils se sont mis à crier, demandant
que le duc sortît, mais madonna Isabella a répondu qu'il était
souffrant, couché...

Monna Sidonia, de nouveau, se mit à chuchoter à l'oreille de la
duchesse. Tout d'abord, Béatrice écouta attentivement, puis se
retournant en colère elle cria:

--Tu es folle, vieille sorcière! Comment oses-tu! Je vais donner tout
de suite l'ordre de te précipiter du haut de cette terrasse, de façon
que les corbeaux ne puissent même ramasser tes os!

La menace n'effraya pas monna Sidonia. Béatrice se calma vite.

--Du reste, murmura-t-elle en jetant un regard fuyant à la vieille, du
reste, je ne crois pas à cela.

L'autre haussa les épaules:

--A votre guise!... mais ne pas croire est impossible. Voici comment
cela se pratique, continua-t-elle insinuante: on pétrit une statuette
en cire, on met à droite le coeur d'une hirondelle, à gauche, le foie;
on traverse les deux organes avec une longue épingle en prononçant les
paroles d'exorcisme et celui que représente la statuette meurt de mort
lente. Aucun savant docteur ne peut remédier à cela.

--Tais-toi! interrompit la duchesse. Ne me parle jamais de cela!...

La vieille baisa le bas de la robe.

--Ma merveille! Mon soleil! Je vous aime trop! Voilà mon péché! Je
prie pour vous en pleurant, chaque fois que l'on chante le
_Magnificat_ aux vêpres de Saint-Francisque. Les gens disent que je
suis une sorcière, mais si je vendais mon âme au diable, Dieu est
témoin, que ce ne serait que pour plaire à Votre Seigneurie!

Et elle ajouta pensive:

--C'est possible aussi... sans magie...

La duchesse l'interrogea du regard.

--En venant ici, je traversais le jardin ducal, continua monna Sidonia
indifférente. Le jardinier cueillait de superbes pêches mûres,
probablement un cadeau pour messer Jean Galeas...

Elle se tut une seconde et ajouta:

--Il paraît que dans le jardin du maître florentin Léonard de Vinci,
il y a aussi des pêches merveilleuses; seulement elles sont
empoisonnées...

--Comment, empoisonnées?

--Oui, oui. Monna Cassandra, ma nièce, les a vues...

La duchesse ne répondit pas. Son regard resta impénétrable. Ses
cheveux étant secs, elle se leva, rejeta son sciavonetto et descendit
dans ses salles d'atours. Dans la première, pareille à une superbe
sacristie, étaient pendus quatre-vingt-quatre costumes. Les uns, par
suite de la profusion d'or et de pierreries, étaient tellement raides
qu'ils pouvaient, sans soutien, se tenir debout. D'autres étaient
transparents et légers comme des toiles d'araignée. La seconde salle
contenait les habits de chasse et les harnais. La troisième consacrée
aux parfums, aux lotions, aux onguents, aux poudres dentifrices à base
de corail blanc et de poudre de perles, contenait une incalculable
collection de flacons, de boîtes, de masques, tout un laboratoire
d'alchimie féminine. De grands coffres peints ou damasquinés ornaient
cette pièce. Quand la servante ouvrit l'un d'eux pour en sortir une
chemise fine, il s'en épandit une odeur délicate de toile, imprégnée
de la senteur des bouquets de lavande et des sachets d'iris d'Orient
et de roses de Damas, séchés à l'ombre.

Tout en s'habillant, Béatrice discutait avec sa couturière la forme
d'une nouvelle robe dont le patron venait de lui être expédié par
exprès par sa soeur, la marquise de Mantoue, Isabelle d'Este, coquette
par excellence. Les deux soeurs se faisaient concurrence dans leurs
toilettes. Béatrice enviait le goût délicat d'Isabelle et l'imitait.
Un des ambassadeurs de la cour de Milan la renseignait discrètement
sur toutes les nouveautés de la garde-robe de Mantoue.

Béatrice revêtit un costume à broderie qu'elle affectionnait parce
qu'il dissimulait sa petite taille: l'étoffe en était de bandes de
velours vert alternées avec des bandes de brocart. Les manches,
serrées par des rubans de soie grise, étaient collantes avec des
crevés à la française, à travers lesquels se voyait la blancheur
éblouissante de la chemise. Ses cheveux furent emprisonnés dans une
résille d'or, légère comme une fumée, et tressés en natte; une
ferronnière ornée d'un scorpion en rubis, barrait son front.


II

Elle avait pris l'habitude de s'habiller si lentement que, selon
l'expression du duc, on pouvait, pendant ce temps, effectuer tout le
chargement d'un navire marchand à destination des Indes.

Enfin, entendant dans le lointain le son du cor et les aboiements des
chiens, elle se souvint d'avoir commandé une chasse et se hâta. Puis
lorsqu'elle fut prête, elle entra dans les logements des nains,
surnommés par dérision _le logis des géants_ et installés à l'instar
des chambres en miniature du palais d'Isabelle d'Este.

Les chaises, les lits, les escaliers à larges marches, une chapelle
même, avec un autel microscopique, où la messe était dite par le
savant nain Janakki, vêtu d'habits archiépiscopaux exécutés exprès
pour lui, et coiffé de la mitre;--tout était calculé pour la taille de
ces pygmées.

Dans ce _logis des géants_ régnaient toujours le bruit, les rires, les
pleurs, des cris divers proférés par des voix terribles, telles qu'on
en entend dans une ménagerie ou une maison d'aliénés. Car ici
grouillaient, naissaient, vivaient et mouraient dans une étouffante
promiscuité--des singes, des perroquets, des bossus, des négrillons,
des idiots, des bouffons et autres êtres de divertissement, parmi
lesquels la duchesse passait souvent des journées entières, s'amusant
comme une enfant.

Mais cette fois, pressée, elle n'entra qu'une minute prendre des
nouvelles du petit négrillon Nannino, nouvellement expédié de Venise.
Le teint de Nannino était si noir que, selon l'expression de son
premier propriétaire, «on ne pouvait désirer mieux». La duchesse
jouait avec lui comme avec une poupée vivante. Le négrillon tomba
malade et l'on s'aperçut que sa noirceur tant vantée était due surtout
à une sorte de laque qui, peu à peu, commença à peler, au grand
désespoir de Béatrice.

La nuit précédente, Nannino s'était senti très mal, on craignait qu'il
ne mourût et, à cette nouvelle, la duchesse en fut toute marrie, vu
qu'elle l'aimait, même blanc, en souvenir de sa belle couleur noire.
Elle ordonna de baptiser au plus vite le pseudo-négrillon, afin qu'au
moins il rendît l'âme en état de grâce.

En descendant l'escalier, elle rencontra sa folle favorite,
Morgantina, encore jeune, jolie et si amusante, au dire de Béatrice,
qu'elle eût fait rire un mort.

Morgantina aimait à voler. Son larcin commis, elle cachait l'objet
sous une feuille détachée du parquet et se promenait radieuse. Et
lorsqu'on lui demandait aimablement: «Sois gentille, dis où tu l'as
caché?» elle prenait les gens par la main et les conduisait à sa
cachette. Et si l'on criait: «Passez la rivière au gué!» vite, sans
aucune honte, elle levait sa jupe jusque sous ses bras.

Elle avait des périodes de spleen. Alors, des jours entiers elle
pleurait un enfant imaginaire et ennuyait à tel point tout le monde
qu'on l'enfermait dans le grenier. Et maintenant, blottie dans un coin
de l'escalier, les genoux emprisonnés dans ses bras, se balançant en
mesure, Morgantina pleurait et sanglotait.

Béatrice s'approcha d'elle, et caressa sa tête.

--Tais-toi, sois sage...

La folle, levant sur elle ses yeux bleus, hurla:

--Oh! oh! oh! On m'a enlevé mon trésor! Et pourquoi, Seigneur? Il ne
faisait de mal à personne. Il me consolait...

La duchesse sortit dans la cour où l'attendaient les chasseurs.


III

Entourée de piqueurs, de fauconniers, de veneurs, de palefreniers, de
dames de cour et de pages, elle se tenait droite et fière sur son
étalon bai, non pas comme une femme, mais comme un écuyer émérite. «La
reine des amazones!» songea orgueilleusement le duc Ludovic le More,
sorti sur le perron pour admirer le départ de sa femme.

Derrière la selle de la duchesse se tenait accroupi un léopard de
chasse en livrée brodée d'or et d'armoiries. Un faucon blanc de
Chypre, constellé d'émeraudes, coiffé d'un bonnet d'or, se dressait
sur sa main gauche. Des grelots disparates sonnaient aux pattes de
l'oiseau, et permettaient de le retrouver s'il se perdait dans les
brouillards ou dans les herbes marécageuses.

La duchesse était gaie. Elle avait envie de folâtrer, de rire et de
galoper. Ayant adressé un sourire à son mari, qui n'eut que le temps
de lui crier: «Prends garde, le cheval est vif!» elle fit signe à ses
compagnons et lança sa bête au galop, d'abord sur la route, puis dans
les prés, sautant les fossés, les buttes, les haies. Béatrice allait
toujours de l'avant, avec son énorme dogue favori, et à ses côtés, sur
une noire jument d'Espagne, la plus gaie, la moins peureuse de ses
demoiselles d'honneur, Lucrezia Crivelli.

Le duc, en secret, n'était pas indifférent pour cette Lucrezia.
Maintenant, l'admirant ainsi que Béatrice, il ne pouvait décider
laquelle des deux lui plaisait davantage. Pourtant ses craintes
étaient pour sa femme. Quand les chevaux sautaient les fossés, il
fermait les yeux pour ne pas voir et s'arrêtait de respirer.

Le More grondait sa femme pour ses extravagances, mais ne pouvait se
fâcher. Il manquait d'audace, aussi était-il fier de la bravoure de
Béatrice.

Les chasseurs disparurent derrière le rideau de roseaux qui bordait le
Ticcino où gîtaient les canards sauvages, les bécasses et les hérons.

Le duc revint dans sa petite salle de travail (_studiolo_). Là
l'attendait son premier secrétaire, directeur des ambassades
étrangères, messer Bartolomeo Calco.


IV

Assis dans son haut fauteuil, Ludovic le More, caressait doucement de
sa main blanche et soignée ses joues et son menton soigneusement
rasés.

Son beau visage avait ce cachet particulier de sincérité que possèdent
seuls les plus astucieux politiques. Son grand nez aquilin, ses lèvres
fines et tortueuses rappelaient son père, le grand condottiere
Francesco Sforza. Mais si Francesco, selon l'expression des poètes,
était en même temps lion et renard, son fils n'avait hérité de lui que
la ruse du renard sans la vaillance du lion.

Le More portait un habit très simple en soie bleu pâle avec ramages
ton sur ton; la coiffure à la mode «pazzera» couvrait ses oreilles et
son front presque jusqu'aux sourcils, semblable à une épaisse
perruque. Une chaîne d'or pendait sur sa poitrine. Dans ses manières,
vis-à-vis de tous, perçait une politesse raffinée.

--Avez-vous quelques renseignements exacts, messer Bartolomeo, sur le
passage des troupes françaises à Lyon?

--Aucun, Votre Seigneurie. Chaque jour on dit: «Ce sera demain»; et
chaque jour on remet le départ. Le roi est préoccupé par des
divertissements moins que guerriers.

--Comment se nomme la favorite?

--Il en a beaucoup. Les goûts de Sa Majesté sont changeants et
fantasques.

--Écrivez au comte Belgiosa, dit le duc, que j'envoie trente... non,
c'est peu... quarante... cinquante mille ducats pour de nouveaux
présents. Qu'il n'épargne rien. Nous sortirons le roi de Lyon avec des
chaînes d'or. Et sais-tu, Bartolomeo--ceci, tout à fait entre nous--il
ne serait pas mauvais d'envoyer à Sa Majesté les portraits de
quelques-unes de nos beautés. A propos, la lettre est-elle prête?

--Oui, Seigneur.

--Montre.

Le More frottait avec satisfaction ses mains blanches. Chaque fois
qu'il considérait l'énorme toile d'araignée de sa politique, il
éprouvait une douce émotion, à ce jeu dangereux et compliqué. Dans sa
conscience, il ne s'estimait pas coupable d'appeler des étrangers, les
barbares du Nord, en Italie, puisqu'il y était contraint par ses
ennemis, parmi lesquels le plus farouche était Isabelle d'Aragon,
l'épouse de Jean Galeas, qui accusait universellement Ludovic le More
d'avoir volé le trône à son neveu. Ce ne fut que sur la menace du père
d'Isabelle, Alphonso, roi de Naples, qui voulait venger sa fille et
son gendre, en déclarant la guerre au More, que celui-ci, abandonné de
tous, sollicita l'aide du roi français Charles VIII.

«Impénétrables sont tes projets, Seigneur! songeait le duc, pendant
que son secrétaire cherchait dans une liasse de papiers, le brouillon
de la lettre. Le salut de mon royaume, de l'Italie, de toute l'Europe,
peut-être, est entre les mains de ce piteux et luxurieux enfant,
faible d'esprit, que l'on nomme le roi très chrétien de France; devant
lequel, nous, les héritiers des grands Sforza, devons nous incliner,
ramper presque! Mais ainsi le veut la politique: il faut hurler avec
les loups!»

Il lut la lettre. Elle lui parut éloquente surtout avec l'appoint
d'une part des cinquante mille ducats que le comte Belgiosa verserait
dans la poche de Sa Majesté et d'autre part avec l'appoint des
portraits des beautés italiennes. «Que le Seigneur bénisse ton armée,
roi très chrétien--disait le message. Les portes sont ouvertes devant
toi. Ne tarde pas, et entre en triomphateur, tel un nouvel Annibal!
Les peuples d'Italie aspirent à ton joug, élu de Dieu, et t'attendent
comme jadis les patriarches espéraient la résurrection. Avec l'aide de
Dieu et celle de son artillerie renommée, tu conquerras non seulement
Naples et la Sicile, mais encore la terre du Grand Turc; tu
convertiras les Musulmans au christianisme, tu atteindras la Terre
Sainte, tu délivreras Jérusalem et le tombeau du Seigneur, en
emplissant le monde de ton nom glorieux.»

Un vieillard bossu et chauve entre-bâilla la porte du _studiolo_. Le
duc lui sourit affablement, lui faisant signe d'attendre. La porte se
referma sans bruit et la tête disparut.

Le secrétaire commença un autre rapport sur les affaires d'État, mais
le More l'écoutait distraitement. Messer Bartolomeo, comprenant que le
duc était occupé d'idées étrangères à leur entretien, termina son
rapport et sortit.

Après avoir jeté un regard investigateur, le duc, sur la pointe des
pieds, s'approcha de la porte.

--Bernardo? Est-ce toi?

--Oui, Votre Seigneurie.

Et le poète de la cour, Bernardo Bellincioni, mystérieux et servile,
après s'être glissé vivement, voulut s'agenouiller et baiser la main
du maître,--mais ce dernier le retint.

--Eh bien?

--Tout s'est passé heureusement.

--Quand?

--Cette nuit.

--Elle se porte bien? Ne vaut-il pas mieux envoyer le docteur?

--Il ne serait d'aucune utilité. La santé est excellente.

--Dieu soit loué!

Le duc se signa.

--Tu as vu l'enfant?

--Comment donc! Il est superbe...

--Garçon ou fille?

--Un garçon, bruyant, braillard! Les cheveux clairs de la mère, les
yeux étincelants, noirs et profonds comme ceux de Votre Altesse. On
reconnaît tout de suite, le sang royal!... Un petit Hercule au
berceau. Madonna Cecilia ne cesse de l'admirer. Elle m'a chargé de
vous demander quel nom vous désirez lui donner...

--J'y ai déjà songé, dit le duc. Bernardo, si nous le nommions César!
Qu'en penses-tu?...

--César? En effet, le nom est joli et sonne bien. Oui, oui, César
Sforza est un nom de héros!

--Et le mari comment est-il?

--Le comte Bergamini est bon et aimable comme toujours.

--Quel excellent homme! fit le duc avec conviction.

--Excellentissime! approuva Bellincioni. J'ose dire, un homme de rares
qualités! Il est difficile maintenant de trouver des gens de cette
sorte. Si la goutte ne l'en empêche pas, le comte viendra au moment de
souper présenter ses hommages à Votre Seigneurie.

La comtesse Cecilia Bergamini, dont il était question, avait été
l'ancienne maîtresse de Ludovic le More. Béatrice à peine mariée,
ayant appris cette liaison du duc, s'était prise de jalousie et avait
menacé celui-ci de retourner chez son père, le duc de Ferrare, Hercule
d'Este, et le More fut forcé de jurer solennellement en présence des
ambassadeurs qu'il n'attenterait point à la fidélité conjugale, en foi
de quoi il avait marié Cecilia au vieux comte Bergamini, homme ruiné,
servile, prêt à toutes les besognes.

Bellincioni tirant de sa poche un papier, le tendit au duc. C'était un
sonnet en l'honneur du nouveau-né; un petit dialogue dans lequel le
poète demandait au dieu Soleil pourquoi il se cachait. Et le Soleil
répondait avec une amabilité courtisanesque, qu'il se cachait de
honte et d'envie devant le nouveau soleil, le fils de Cecilia et du
More.

Le duc prit le sonnet qu'il paya d'un ducat.

--A propos, Bernardo, tu n'as pas oublié, j'espère, que c'est samedi
l'anniversaire de la naissance de la duchesse?

Bellincioni fouilla précipitamment les poches de son habit de cour
misérable, en retira un paquet de paperasses sales, et parmi les
pompeuses odes sur la mort du faucon de madame Angelica, ou la maladie
de la jument pommelée du signor Palavincini, trouva les vers demandés.

--Trois sonnets au choix, Votre Seigneurie. Par Pégase, vous serez
content!

En ces temps, les seigneurs usaient de leurs poètes comme d'instrument
de musique, pour chanter des sérénades non seulement à leurs
amoureuses, mais aussi à leurs femmes; et la mode exigeait d'exprimer,
entre les époux, l'amour immatériel de Laure et de Pétrarque.

Le More curieusement lut les vers: il se considérait comme un fin
connaisseur, «poète dans l'âme» bien qu'il n'eût jamais pu rimer. Dans
le premier sonnet trois strophes lui plurent. Le mari disait à la
femme:

    _Sputando in terra quivi nascon fiori,
    Comme di primavera le viole..._

    «Là où tu craches sur la terre
    Naissent des fleurs, comme au printemps
              Les violettes...»

Dans le second, le poète, comparant Béatrice à la déesse Diane,
affirmait que les sangliers et les daims éprouvaient une jouissance à
mourir de la main d'une aussi belle chasseresse. Mais le troisième
l'emporta sur les précédents. Dante priait Dieu de lui accorder un
séjour sur la terre puisque Béatrice y était revenue sous les traits
de la duchesse de Milan. «O Giove! Jupiter, s'écriait Alighieri,
puisque tu l'as de nouveau donnée au monde, permets-moi de l'y joindre
afin de voir celui à qui Béatrice donne la félicité, le duc Ludovic.»

Le More frappa amicalement sur l'épaule du poète et lui promit du drap
pourpre florentin à dix sous la coudée pour l'hiver, mais Bernardo sut
en plus obtenir de la fourrure de renard pour le col, assurant avec
force grimaces et geignements que sa vieille pelisse était devenue
transparente et effilochée «comme du vermicelle séché au soleil».

--L'hiver dernier, continuait-il à se plaindre, à défaut de bois,
j'étais prêt à brûler, non seulement l'escalier, mais encore les
souliers de bois de saint François, _i zoccoli arderei di san
Francesco_!

Le duc rit et promit du bois.

Alors, dans un élan de reconnaissance, le poète instantanément composa
et récita un quatrain élogieux:

    Quand à tes esclaves tu promets du pain
    Céleste, ainsi que Dieu, tu leur donnes la manne,
    Aussi les neuf Muses et Phoebus le dieu païen,
    O très noble More, te chantent hosanna!

--Tu es en verve aujourd'hui, Bernardo? Écoute, il me faut encore une
poésie...

--D'amour?

--Oui. Et passionnée...

--Pour la duchesse?

--Non. Mais prends garde, ne trahis pas!

--Oh! seigneur, vous m'offensez. Est-ce que jamais...

--Bien, bien.

--Je suis muet, muet comme un poisson!

Bernardo cligna mystérieusement des yeux.

--Passionnée? Suppliante ou reconnaissante?

--Suppliante.

Le poète fronça les sourcils d'un air important.

--Mariée?

--Non.

--Ah!... Il faudrait le nom...

--Pourquoi faire?

--Pour une supplique, le nom est nécessaire.

--Madonna Lucrezia. Tu n'as rien de prêt?

--Si, mais vaut mieux quelque chose de neuf. Permettez-moi de passer
un instant dans la pièce voisine. Je sens l'inspiration; les rimes
assiègent mon cerveau!

Un page entra et annonça:

--Messer Leonardo da Vinci.

S'emparant d'une plume et de papier, Bellincioni se glissa par une
porte, tandis que Léonard entrait par l'autre.


V

Les premiers compliments échangés, le duc s'entretint avec l'artiste
du grand canal Navilio Sforzesco, qui devait réunir la rivière Sesia
au Ticcino, s'étendre comme un filet en nombreux petits canaux,
arroser les prés, les champs et les pâturages de la Lomellina.

Léonard dirigeait les travaux de construction du Navilio bien qu'il
n'eût pas le titre de constructeur ducal, ni même celui de peintre de
la cour. Il conservait simplement le titre de musicien, reçu jadis
pour la lyre de son invention, _Senatore di lira_, ce qui était un
titre plus élevé que celui de poète de la cour, qu'avait Bellincioni.

Ayant expliqué les plans et les comptes, l'artiste demanda une avance
d'argent pour la continuation des travaux.

--Combien? dit le duc.

--Pour chaque mille, cinq cent soixante-six ducats; au total quinze
mille cent quatre-vingt-sept ducats, répondit Léonard.

Ludovic grimaça en songeant aux cinquante mille ducats fixés ce même
jour pour les cadeaux destinés aux seigneurs français.

--C'est cher, messer Leonardo! Vraiment tu me ruines. Tu veux toujours
l'impossible et l'extraordinaire. Quels projets colossaux tu as!
Bramante, qui est également un constructeur expérimenté, ne m'a jamais
demandé pareille somme.

Léonard haussa les épaules.

--Comme il plaira à Votre Seigneurie! Confiez la direction à Bramante.

--Allons, ne te fâche pas. Tu sais que je ne tolérerais pas qu'on te
fasse de la peine.

Ils commencèrent à discuter.

--C'est bien! Nous déciderons cela demain, conclut le duc, cherchant
selon son habitude à traîner l'affaire en longueur, tout en
feuilletant les cahiers de Léonard, examinant les croquis, les dessins
d'architecture et les projets divers.

L'artiste, que cet examen énervait, fut forcé de donner des
explications. L'un des dessins représentait un gigantesque tombeau,
une véritable montagne couronnée par un temple à multiples colonnes,
avec une coupole à jour pareille à celle du Panthéon de Rome pour
éclairer l'intérieur de ce sanctuaire, qui dépassait les splendeurs
des Pyramides d'Égypte. Dans la marge étaient marqués des chiffres, la
disposition des escaliers, des entrées, des salles combinées pour
recevoir cinq cents urnes mortuaires.

--Qu'est-ce? demanda le duc. Quand et pour qui as-tu composé cela?

--Pour personne... Ce sont des rêves...

Le More le regarda surpris et secoua la tête.

--Drôles de rêves!... Un mausolée pour des dieux olympiens ou des
Titans. Un conte de fées, parole!...

--Ceci, qu'est-ce? continua le duc, en désignant un autre croquis.

Léonard dut encore expliquer que c'était le projet d'une maison de
tolérance. Les chambres étaient séparées, les portes, les couloirs
disposés de façon à assurer aux visiteurs le plus complet secret, sans
craintes de rencontres.

--A la bonne heure! dit le duc. Tu ne peux te figurer combien je suis
ennuyé des continuelles plaintes de vol et de meurtre dans ces
repaires. Avec ton projet, nous aurons de l'ordre et de la sûreté. Il
faut absolument que je fasse construire une maison semblable. Je vois,
ajouta-t-il souriant, que tu es maître en toutes choses, tu ne
dédaignes rien; dans ton esprit le mausolée pour les dieux côtoie la
maison de tolérance! A propos, continua-t-il, j'ai lu ces jours-ci
dans le livre d'un auteur ancien, qu'on employait jadis un tuyau
acoustique, nommé «oreille du tyran Denys», caché dans l'épaisseur des
murs et combiné de telle façon que l'on pouvait entendre tout ce qui
se disait d'une pièce dans une autre. Crois-tu que l'on puisse
installer cet appareil dans mon palais?

Tout d'abord le duc se sentit embarrassé pour formuler cette demande.
Mais il reconquit vite sa désinvolture, se disant que la honte n'était
pas de mise devant un artiste. De fait, nullement décontenancé ni
préoccupé de savoir si «l'oreille de Denys» était chose bonne ou
blâmable, Léonard discutait la question comme s'il s'agissait d'un
nouvel appareil, enchanté de l'idée pour expérimenter pendant cette
installation les lois de transmission des ondes sonores.

Bellincioni passa la tête dans l'entre-bâillement de la porte.

Léonard prit congé. Le More l'invita au souper.

Dès que l'artiste fut sorti, le duc appela le poète et lui ordonna de
lire ses vers.

La Salamandre, disait le sonnet, vit dans le feu, mais n'est-ce pas
plus extraordinaire que dans mon coeur:

    Une madone glaciale habite,
    Et que cette glace virginale
    Ne fonde pas au feu de mon amour?

Les quatre derniers vers plurent au duc:

    Je chante comme le cygne, je chante et je meurs,
    En priant l'Amour d'éteindre ma passion,
    Mais le dieu malin souffle sur mon coeur
    Et dit en riant: Avec des larmes, éteins donc ce tison.


VI

En attendant son épouse qui ne devait pas tarder à revenir de la
chasse, le duc fit la promenade du maître. Après avoir visité les
écuries, pareilles à un temple grec, avec ses colonnades et ses
portiques; la nouvelle fromagerie où il goûta des _joncades_; devant
les innombrables greniers et les caves, il se rendit à la métairie.
Là, chaque détail le ravissait; le bruit du lait tombant dans le seau,
sa belle vache favorite languedocienne, les grognements maternels
d'une énorme truie venant de mettre bas, la crème jaune des barattes
et le parfum de miel des ruches bourdonnantes.

Le More eut un sourire heureux: en vérité, sa maison était une coupe
pleine. Il revint au palais et s'assit dans la galerie pour se
reposer. Le crépuscule tombait. Des bords du Ticcino parvenait une
odeur d'herbes humides. Le duc embrassa d'un lent coup d'oeil ses
domaines: les pâturages, les champs arrosés par un réseau de canaux,
entourés de fossés, bordés régulièrement par des pommiers, des
poiriers, des mûriers, réunis par des guirlandes de vigne vierge. De
Mortara à Abbiategrasso et même plus loin, jusqu'aux confins du ciel
où scintillait la cime neigeuse du Mont-Rose, l'énorme plaine de la
Lombardie prospérait comme le paradis de Dieu.

--Seigneur! soupira humblement le duc en levant les yeux vers le ciel,
je te remercie!... Que faut-il encore? Jadis un désert inculte
s'étendait ici. Moi et Léonard nous avons creusé ces canaux, amendé
toute cette terre et maintenant chaque épi, chaque brin d'herbe me
remercie, comme je te remercie, Seigneur!

Dans le calme du soir, les aboiements des chiens, les cris des
chasseurs retentirent et de derrière les buissons émergea le leurre
rouge flanqué d'ailes de perdrix--appât des faucons.

Le maître, accompagné du principal officier de bouche, fit le tour de
la table, en examina l'ordonnance. La duchesse entra dans la salle,
suivie de ses invités, au nombre desquels Léonard, resté à la villa.

On récita la prière et tout le monde s'assit.

Le menu se composait d'artichauts frais expédiés par exprès de Gênes;
de carpes et d'anguilles pêchés dans les viviers de Mantoue, cadeau
d'Isabelle d'Este, et de poitrines de chapons en gelée.

On mangeait en se servant de trois doigts et d'un couteau, sans
fourchettes, considérées comme un luxe superflu. On n'en servait
qu'aux dames pour les fruits et les confitures, et elles étaient en or
avec le manche en cristal de roche.

Le seigneur soignait ses hôtes. On mangea et on but beaucoup, presque
à satiété, et les plus belles dames n'eurent point honte de leur
appétit.

Béatrice était assise auprès de Lucrezia. Le duc de nouveau les admira
toutes deux: il lui était particulièrement agréable de les voir
ensemble et sa femme s'occuper de sa bien-aimée, lui donnant les
meilleurs morceaux, lui chuchotant à l'oreille, lui serrant la main en
un élan de gamine tendresse, presque amoureuse, comme cela arrive
souvent entre jeunes femmes. On parla de la chasse. Béatrice raconta
comment un cerf avait failli la renverser, lorsque, sortant du bois il
avait attaqué son cheval. On rit du bouffon Diodio, vantard agressif
qui venait de tuer en guise de sanglier un cochon domestique emmené
exprès par les chasseurs dans le bois et lâché dans les jambes du
fou. Diodio racontait sa valeureuse action et en était fier comme s'il
avait exterminé le sanglier d'Erymanthe. On le taquinait, et pour lui
prouver son mensonge, on lui apporta le groin. Il feignit d'être
furieux. De fait c'était un rusé fripon, jouant le rôle avantageux de
l'imbécile. Avec ses yeux de souris, il savait non seulement
distinguer un cochon d'un sanglier, mais une mauvaise plaisanterie
d'une bonne.

Les rires montaient toujours. Les visages s'animaient, rougissaient
par suite de copieuses libations. Après le quatrième plat, les dames,
en cachette, délacèrent leurs robes, sous la table. Les échansons
versaient du vin blanc léger et un autre de Chypre rouge et épais
chauffé et préparé avec des pistaches, de la canelle et de la girofle.

Quand le duc demandait à boire, les échansons échangeaient des appels
comme s'ils officiaient, prenaient la coupe, et le grand sénéchal, par
trois fois, y plongeait un talisman, une licorne, pendue à une chaîne
d'or: si le vin était empoisonné, le talisman devait noircir et
s'inonder de sang. De semblables talismans--pierre de bufonite et
langue de serpent--étaient fichés dans la salière.

Le comte Bergamini, le mari de Cecilia, assis à la place d'honneur par
ordre du maître, et qui, en dépit de la goutte et de la vieillesse, se
montrait particulièrement gai et fringant ce soir-là, murmura en
désignant la licorne:

--Je suppose, Altesse, que le roi de France lui-même ne possède pas
une corne semblable, d'aussi étonnante grandeur.

--Ki-hi-hi! Ki-hi-ha! cria, imitant le coq, le bossu Janikki, le
bouffon favori du duc, en secouant sa crécelle et agitant les grelots
de son bonnet.

--Ki-hi-hi! Ki-hi-ha! petit père! dit-il au More et en désignant le
comte Bergamini. Crois-le! Il s'y connaît en cornes, non seulement
celles des bêtes, mais aussi celles des gens. Celui qui chèvre a,
cornes a!

Le duc menaça le bouffon du doigt.

Sur la galerie supérieure les trompes d'argent sonnèrent, annonçant le
rôti, une énorme hure de sanglier farcie de châtaignes, puis un paon,
qui, à l'aide d'un mécanisme caché, déployait la queue et battait des
ailes, et enfin une énorme tourte en forme de forteresse, d'où
s'échappèrent d'abord les sons du cor guerrier, puis, quand on l'eut
fendue, on vit un nain couvert de plumes de perroquet. Celui-ci se mit
à courir sur la table, on le saisit et on l'enferma dans une cage
d'or, où, imitant le célèbre perroquet du cardinal Ascanio Sforza, il
cria de comique façon le «_Pater Noster_».

--Messer, demanda la duchesse à son mari, à quel heureux événement
devons-nous ce festin aussi inattendu que superbe?

Le More ne répondit pas et furtivement échangea un regard avec le
comte Bergamini; l'heureux mari de Cecilia comprit que le festin se
donnait en l'honneur du nouveau-né César.

La hure de sanglier absorba une bonne heure, on ne regrettait pas le
temps, se souvenant du proverbe: «A table, on ne vieillit pas.»

A la fin du souper, le gros moine Tappone (le Rat), excita la joie de
tous les convives.

A force de ruses et de subterfuges, le duc de Milan était parvenu à
attirer d'Urbino ce goinfre renommé que se disputaient les rois, et
qui une fois, à Rome, à la très grande joie de Sa Sainteté, avait
avalé le tiers d'une soutane d'évêque, coupée en menus morceaux
imprégnés de sauce.

Sur un signe du duc, on plaça devant le moine un énorme plat de
_buzzecca_, tripes farcies de marmelade de coings. Le moine, après
s'être dévotement signé, retroussa ses manches et se prit à manger
avec une prodigieuse rapidité.

--Si un pareil gaillard avait assisté à la multiplication des pains,
il ne serait pas resté de quoi nourrir deux chiens! s'écria
Bellincioni.

Les invités s'esclaffèrent. Tous ces gens étaient dotés d'un rire sain
et grossier qui, à chaque plaisanterie était prêt à se déchaîner en
une explosion assourdissante. Seul, Léonard gardait sur son visage une
expression d'ennui; du reste, il était depuis longtemps habitué aux
amusements de ses protecteurs et rien ne l'étonnait plus.

Lorsqu'on servit sur des plats d'argent des oranges dorées, bourrées
de mauve odorante, le poète Antonio Camelli da Pistoïa le rival de
Bellincioni, lut une ode dans laquelle les Arts et les Sciences
disaient au duc: «Nous étions des esclaves, tu es venu et tu nous as
délivrés. Gloire au More!» Les quatre éléments chantaient aussi: «Vive
celui qui, le premier après Dieu, dirige le gouvernail du monde et la
roue de la Fortune.» Il y était également rendu hommage aux vertus
familiales et à l'entente parfaite qui existait entre l'oncle et le
neveu Jean Galeas, ce qui permit au poète de comparer le généreux
tuteur au pélican, nourrissant ses enfants avec sa chair et avec son
sang.


VII

Après le souper, tout le monde sortit dans le jardin appelé le
«Paradis», régulier comme un dessin géométrique avec ses allées
taillées de buis, de lauriers et de myrtes, ses tonnelles, ses loggie
et ses bosquets de lierre. Sur la pelouse, rafraîchie par la pluie
continue d'une fontaine, on apporta des tapis et des coussins de soie.
Les dames et les cavaliers se disposèrent selon leur gré, devant un
petit théâtre. On joua un acte du _Miles gloriosus_ de Plaute. Les
vers latins ennuyaient, bien que les auditeurs, par respect pour
l'antiquité, feignissent de s'y intéresser.

La représentation terminée, les jeunes gens se mirent à jouer à la
balle, à la paume, à la «mouche aveugle», _mosca cieca_, c'est-à-dire
à Colin-Maillard, courant et s'attrapant l'un l'autre, riant comme
des enfants, se faufilant entre les buissons de roses et d'orangers.
Les hommes mûrs jouaient aux osselets, aux échecs, au trictrac. Les
demoiselles et les dames qui ne prenaient part à aucun de ces jeux,
réunies en cercle serré, sur les marches de marbre de la fontaine,
racontaient à tour de rôle des «nouvelles» comme dans le _Décaméron_
de Boccace.

Dans la prairie voisine, on avait organisé un branle accompagné par la
chanson du jeune Lorenzo Médicis, mort tout jeune:

    _Quant'e bella giovenezza!
    Ma si fugge tuttavia;
    Chi vuol esser lieto--sia:
    Di doman non c'è certezza._

    Oh! que la jeunesse est belle
    Et éphémère! Chante et ris
    Et sois heureux--si tu le veux,
    Et ne compte pas sur demain.

Après la danse, une des demoiselles, au son de la viole, chanta une
complainte sur le chagrin d'aimer, sans être aimé. Les jeux et les
rires cessèrent. Tout le monde écoutait. Et quand elle eut fini,
pendant longtemps personne ne voulut rompre le silence. Seule la
fontaine murmurait. Les derniers rayons du soleil inondèrent d'un
reflet rose les noires et plates cimes des pins et le jet éclaboussé
en mille gouttelettes de la fontaine. Puis, de nouveau les
conversations, les rires et la musique reprirent, et jusqu'au moment
où les lucioles eurent allumé leur fanal dans les lauriers sombres et
que, dans le ciel noir, la lune eut montré son lumineux croissant,
au-dessus du bien heureux Paradis, la chanson de Lorenzo plana dans
l'atmosphère toute empreinte de senteurs d'orangers:

    Sois heureux, si tu le veux
    Et ne compte pas sur demain.


VIII

A l'une des quatre tours du palais, Le More vit briller une lumière:
le premier astronome du duc de Milan, le sénateur et membre du conseil
secret, messer Ambrosio da Rosate venait d'allumer la lanterne
au-dessus de ses appareils astronomiques. Il observait la prochaine
union de Mars, Jupiter et Saturne dans le signe du Verseau, événement
qui devait avoir une grande importance pour la maison de Sforza.

Le duc se souvint subitement de quelque chose, quitta monna Lucrezia
avec laquelle il devisait tendrement sous une tonnelle, revint au
palais, consulta sa montre, attendit la minute et la seconde indiquées
par l'astrologue pour avaler les pilules de rhubarbe, regarda son
calendrier de poche dans lequel il lut la remarque suivante:

«5 août, 10 heures 8 minutes du soir. Prière fervente à genoux, les
mains croisées et les yeux levés au ciel.»

Le duc se rendit rapidement à la chapelle pour ne point manquer le
moment indiqué, dans la crainte que, par suite, sa prière ne fût pas
exaucée.

Dans la chapelle à demi obscure, une lampe brûlait devant une image.
Le duc aimait cette peinture de Léonard de Vinci, représentant Cecilia
Bergamini, sous les traits de la Vierge bénissant une rose à cent
feuilles.

Il compta huit minutes sur la minuscule pendule de sable,
s'agenouilla, croisa les mains et récita le _Confiteor_.

Il pria longtemps, dévotement et béatement.

«O Mère de Dieu, murmurait-il, les yeux levés humblement, défends-moi,
sauve-moi et pardonne-moi; bénis mon fils Maximilien et le nouveau-né
César, ma femme Béatrice et madame Cecilia et aussi mon neveu messer
Jean Galeas, car--tu vois, mon coeur, très pure Vierge--je ne veux
point de mal à mon neveu, je prie pour lui, bien que sa mort dût
épargner à mon royaume et à l'Italie entière de terribles et
irrémédiables malheurs.»

Ici, le More se souvint des preuves de son droit au trône de Milan,
preuves inventées par les jurisconsultes: son frère aîné, père de Jean
Galeas, était le fils, non du duc, mais du chef d'armée Francesco
Sforza, puisqu'il était né avant l'avènement au trône, tandis que lui
Ludovic était né après et se trouvait par conséquent le seul héritier
de plein droit.

Mais maintenant, devant la Madone, cet argument lui parut subtil et il
termina sa prière:

--Si j'ai commis un péché ou viens à le commettre, tu sais, Reine des
cieux, que je ne le fais que dans l'intérêt de mon peuple et de
l'Italie. Intercède donc pour moi auprès de Dieu et je glorifierai ton
nom par la construction splendide de la cathédrale de Milan, celle de
la basilique de Pavie et autres nombreuses donations.

Ayant terminé sa prière, il prit un cierge et se dirigea vers sa
chambre à travers les couloirs sombres du palais endormi. Dans l'un
d'eux, il rencontra Lucrezia.

--Le dieu d'amour me protège! songea le duc.

--Seigneur! murmura la jeune fille en s'approchant de lui.

Sa voix tremblait. Elle voulut s'agenouiller devant lui. Il la retint.

--Seigneur, pitié!

Lucrezia lui confia que son frère, Matteo Crivelli, principal camérier
de la Cour des Monnaies, homme dissipé, mais qui l'aimait tendrement,
avait perdu au jeu l'argent du fisc.

--Tranquillisez-vous, madonna! Je délivrerai votre frère.

Puis, après un instant de silence, il ajouta:

--Ne consentirez-vous pas aussi à n'être pas cruelle?

Elle le regarda, avec des yeux timides et naïfs.

--Je ne comprends pas, seigneur?...

Cette attitude, cette réponse, la rendirent encore plus ravissante.

--Cela veut dire, ma belle, balbutia-t-il avec passion en l'enlaçant
presque brutalement, cela veut dire... Mais ne vois-tu donc pas,
Lucrezia, que je t'adore?

--Laissez-moi, laissez-moi! O seigneur, que faites vous? Madonna
Béatrice...

--Ne crains rien... elle ne saura pas... je sais garder un secret.

--Non, non, Seigneur, elle est si bonne pour moi... Au nom de Dieu!...
laissez-moi...

--Je sauverai ton frère, je serai ton esclave... mais aie pitié de
moi!

Sa voix trembla, il récita les vers de Bellincioni.

    Je chante comme un cygne, je chante et je meurs...

--Laissez-moi, laissez-moi! répétait la jeune fille effarée.

Il se pencha vers elle, sentit son haleine fraîche, son parfum aux
violettes musquées--et avidement la baisa sur les lèvres.

Lucrezia s'abandonna à son étreinte. Puis, elle poussa un cri,
s'arracha de ses bras et s'enfuit.


IX

En entrant dans sa chambre, le More vit que Béatrice avait déjà
soufflé la lumière et s'était mise au lit; c'était une énorme couche,
semblable à un mausolée, placée sur des marches au milieu de la pièce
et surmontée d'un baldaquin de soie bleue caché par des courtines en
drap d'argent.

Il se déshabilla, souleva le coin de la couverture brodée d'or et de
perles fines, ainsi qu'une chasuble, et se coucha près de sa femme.

--Bice? murmura-t-il tendrement. Bice, tu dors?

Il voulut l'enlacer, mais elle le repoussa.

--Pourquoi?

--Laissez-moi!... Je veux dormir...

--Pourquoi, dis-moi seulement pourquoi? Bice, ma chérie, si tu savais
combien je t'aime!...

--Oui, je sais que vous nous aimez toutes ensemble, et moi et Cecilia
et même peut-être bien cette esclave de Moscovie, cette grande bête
rousse que vous embrassiez ces jours-ci dans un coin de ma
garde-robe...

--Pure plaisanterie...

--Merci pour ces plaisanteries!

--Vraiment, Bice, ces derniers temps tu es si froide avec moi, si
sévère!... Je suis fautif, certes; mais c'était une fantaisie de si
peu d'importance...

--Vous avez beaucoup de fantaisies, messer!

Elle se tourna vers lui, colère:

--Comment n'as-tu pas honte! Pourquoi mens-tu? Est-ce que je ne te
connais pas à fond? Ne crois pas que je sois jalouse. Mais je ne veux
pas, tu entends? je ne veux pas être une de tes maîtresses!

--Ce n'est pas vrai, Bice; je le jure sur le salut de mon âme, jamais
sur terre je n'ai aimé personne comme toi!

Elle se tut, écoutant avec surprise, non les paroles, mais le son de
la voix.

En effet, il ne mentait pas, ou, plutôt, il ne mentait pas tout à
fait, car plus il la trompait et plus il l'aimait. Sa tendresse
s'enflammait sous l'afflux de honte, de peur, de pitié et de remords.

--Pardonne-moi, Bice, ne fût-ce que parce que je t'aime tant!

Et ils se réconcilièrent.

La possédant et ne la voyant pas dans l'obscurité, il créa dans sa
pensée des yeux timides et naïfs, une odeur de violette musquée; il
s'imaginait tenir dans ses bras une autre et trouvait une exquise
volupté dans ce sacrilège d'amour.

--Vraiment, aujourd'hui, tu es comme un amoureux, murmura Béatrice,
non sans une certaine fierté.

--Oui; je suis amoureux de toi comme aux premiers jours!

--Quelle sottise! dit-elle en souriant. Comment n'as-tu pas honte? Il
vaudrait mieux songer aux choses sérieuses. Sais-tu qu'_il_ est en
voie de guérison...

--Luigi Marliani m'a affirmé qu'il n'en avait plus pour longtemps, dit
le duc: ce mieux ne durera pas, il mourra sûrement.

--Qui sait? répliqua Béatrice. On le soigne si bien. Écoute, je
m'étonne de ton insouciance. Tu supportes les offenses comme un
mouton. Tu dis: «Le pouvoir est en nos mains», mais ne vaut-il pas
mieux renoncer au pouvoir que de trembler à cause de lui, jour et
nuit, comme un voleur, que de s'abaisser devant cet hybride Charles
VIII, de dépendre de la magnanimité de l'insolent Alphonse, de
chercher des compromissions avec cette méchante sorcière d'Aragon! On
dit qu'elle est de nouveau enceinte, un nouveau serpenteau dans le nid
maudit. Et il en sera ainsi toute la vie, Ludovic, songe un peu, toute
la vie! Et tu appelles cela «le pouvoir en nos mains»!

--Mais les médecins sont d'accord pour déclarer la maladie incurable.
Tôt ou tard...

Ils se turent.

Soudain elle l'enserra dans ses bras, se frôla à lui de tout son corps
et lui murmura quelques mots à l'oreille. Il frissonna.

--Bice!... Que le Christ et la Sainte-Vierge te protègent! Jamais,
entends-tu? jamais ne me parle de cela...

--Si tu as peur, veux-tu que je le fasse moi-même?

Il ne répondit pas, puis au bout d'un instant, demanda:

--A quoi penses-tu?

--Aux pêches.

--Oui. J'ai donné ordre au jardinier de _lui_ porter en cadeau les
plus mûres...

--Non, ce n'est pas à celles-là, mais à celles de messer Leonardo da
Vinci. Tu ne sais donc pas?

--Quoi?

--Elles sont empoisonnées.

--Comment cela?

--Il les empoisonne pour je ne sais quels essais. Peut-être quelque
sorcellerie. C'est monna Sidonia qui me l'a conté. Quoique
empoisonnées, ces pêches sont merveilleusement belles...

Et de nouveau régna le silence. Et longtemps, ils restèrent ainsi
enlacés dans l'obscurité, pensant tous deux à la même chose, chacun
écoutant le coeur de l'autre battre précipitamment. Enfin le More
embrassa paternellement le front de Béatrice et la bénit:

--Dors, chérie, dors!

Cette nuit-là, la duchesse rêva de splendides pêches sur un plat d'or.
Elle se laissait tenter par leur beauté, mordait dans un fruit
succulent et parfumé. Et subitement une voix lui soufflait: _Poison!
poison! poison!_...

Elle s'effraya, mais ne pouvait s'arrêter et continuait à manger les
pêches, l'une après l'autre; il lui semblait qu'elle mourait, mais son
coeur s'allégeait et se réjouissait toujours de plus en plus.

Le duc eut aussi un rêve étrange: il se promenait sur la pelouse du
Paradis, près de la fontaine, et il voyait dans le lointain trois
femmes assises, pareillement vêtues de blanc et toutes trois enlacées
comme des soeurs tendres. En s'approchant, il reconnut Béatrice,
Lucrezia et Cecilia. Et avec un profond apaisement il songeait: «Dieu
soit béni! enfin! elles se sont réconciliées. Elles auraient dû le
faire depuis longtemps.»


X

L'horloge de la tour sonna minuit. Tout dormait. Seule, sur la
terrasse au-dessus des toits, la petite naine Morgantina, sauvée du
grenier où on l'avait enfermée, pleurait son enfant imaginaire.

--On me l'a enlevé, on me l'a tué! Et pourquoi, Seigneur? Il ne
faisait de mal à personne. Il était ma seule consolation...

La nuit était claire. L'atmosphère, si transparente, que l'on pouvait
distinguer, pareilles à d'éternels cristaux, les cimes glacées du mont
Rose.

Et longtemps, la ville endormie répercuta la plainte douloureuse et
aiguë de la naine demi-folle, dominant les cris des oiseaux nocturnes.

Puis, elle soupira, leva la tête, regarda le ciel et subitement se
tut.

Un long silence plana.

La naine souriait et les étoiles bleutées clignotaient, aussi
incompréhensibles et naïves que ses yeux.




CHAPITRE IV

L'ALCHIMISTE

1494


I

Dans la banlieue déserte de Milan, près des portes Vercelli, non loin
des écluses et de la douane sur le canal de Catarana, s'élevait une
chétive maison avec une grande cheminée tordue d'où, jour et nuit,
s'échappait de la fumée. Cette maison appartenait à la sage-femme
monna Sidonia, qui louait les étages supérieurs à l'alchimiste messer
Galeotto Sacrobosco. Monna Sidonia se réservait le rez-de-chaussée
qu'elle habitait avec Cassandra, la nièce de Galeotto, fille du
célèbre voyageur Luigi Sacrobosco, qui toujours infatigable avait
parcouru la Grèce, les îles de l'Archipel, la Syrie, l'Asie Mineure et
l'Egypte, à l'affût des antiquités.

Il collectionnait tout ce qu'il trouvait; les uns le considéraient
comme un fou; les autres comme un vantard fourbe; d'autres enfin comme
un grand homme. Son esprit était tellement imprégné de souvenirs
païens, que Luigi, bon catholique jusqu'à la fin de ses jours, priait
sincèrement «le très saint génie Mercure» et gardait la conviction
intime que le mercredi, jour consacré au messager ailé des dieux,
était spécialement favorable aux opérations commerciales. Rien ne
l'arrêtait dans ses recherches. Lorsqu'on lui demandait pourquoi il se
ruinait, pourquoi toute sa vie il supportait de pareils travaux et
risquait tant de dangers, Luigi répondait invariablement:

--Je veux ressusciter les morts!

Près des ruines désertes de Lacédémone, dans le Péloponèse, aux
environs de la petite ville de Mistra, il rencontra une jeune et
pauvre fille d'une extraordinaire beauté. Il l'épousa, et l'emmena en
Italie, avec une nouvelle copie de l'_Iliade_, des fragments de
statues et d'amphores. Il donna à sa fille, le nom de Cassandra, en
l'honneur de la grande héroïne d'Eschyle, la prisonnière d'Agamemnon,
dont il était épris à cette époque.

Peu après sa femme mourut. Luigi résolut d'entreprendre une lointaine
exploration, et laissa sa fille à la garde d'un vieil ami, un Grec de
Constantinople, convié à la cour de Sforza, le philosophe Demetrius
Chalcondias. Ce vieillard septuagénaire, faux, rusé et dissimulé, qui
feignait un zèle ardent pour le christianisme, était, de fait, ainsi
que nombre de savants grecs réfugiés en Italie qui avaient à leur
tête le cardinal Bessarion, un partisan du dernier maître de la
sagesse antique, le néo-platonicien Pleuton, mort une quarantaine
d'années auparavant, dans cette même petite ville de Mistra, près des
ruines de Lacédémone, où était née la mère de Cassandra. Ses disciples
croyaient que l'âme du grand Platon, pour prêcher la sagesse, était
revenue de l'Olympe et s'était incarnée en Pleuton. Les maîtres
chrétiens assuraient que ce philosophe voulait renouveler l'hérésie de
l'Antechrist pratiquée par l'empereur Julien l'Apostat, l'adoration
des dieux olympiens, et que, pour lutter contre lui, il ne fallait ni
les savantes déductions, ni les controverses, mais les armes de la
très sainte Inquisition et le feu du bûcher. Et l'on citait les
paroles de Pleuton, disant à ses disciples: «Peu d'années après ma
mort, au-dessus de toutes les nations et de toutes les tribus,
resplendira une religion unique et tous les hommes s'uniront en une
même foi--«_unam eamdemque religionem universum orbem esse
suscepturum_». Quand on lui demandait: «Laquelle--celle de Christ ou
de Mahomet?» Il répondait: «Ni l'une, ni l'autre, mais une autre; la
foi de l'antique paganisme: _Neutram, inquit, sed a gentilitate non
differentem_.»

Demetrius élevait la jeune Cassandra dans une sévère piété chrétienne.
Mais en écoutant les conversations, l'enfant, qui ne comprenait pas
les finesses de la philosophie platonicienne, se forgeait une fable
merveilleuse de la résurrection des dieux olympiens.

La petite fille portait à son cou un fétiche donné par son père, un
camée représentant le dieu Dionysos. Parfois, lorsqu'elle était seule,
Cassandra retirait l'antique pierre de dessous ses vêtements et la
levait vers le soleil, et dans l'améthyste foncée ressortait, comme
une vision, Bacchus jeune et nu, tenant un thyrse dans une main et une
grappe de raisin dans l'autre; une panthère sautait à ses côtés,
cherchant à lécher la grappe. Et le coeur de l'enfant était plein
d'amour pour ce dieu.

Messer Luigi, ruiné par sa manie, mourut misérablement dans la masure
d'un berger, à la suite d'une fièvre putride, au moment où il venait
de découvrir les ruines d'un temple phénicien. Par bonheur, cette mort
coïncida avec le retour de Galeotto Sacrobosco à Milan. Il prit sa
nièce avec lui et s'installa dans la maison solitaire près de la porte
Vercelli.

Giovanni Beltraffio se souvenait toujours des paroles échangées entre
monna Cassandra et le mécanicien Zoroastro au sujet de l'arbre
empoisonné. Il rencontra la jeune fille chez Demetrius auquel Merula
l'avait recommandé pour des copies, et, bien que nombre de personnes
affirmassent que Cassandra était une sorcière, Giovanni se sentait
attiré par la beauté étrangement énigmatique de la jeune fille.
Presque chaque soir, son travail terminé dans l'atelier de Léonard,
Giovanni se dirigeait vers la maison solitaire. Cassandra l'attendait;
ils s'asseyaient sur la colline qui dominait le canal, près des ruines
du couvent de Sainte-Radegonde et causaient longuement. Un sentier
presque invisible, envahi par la bardane, le sureau et les orties,
conduisait à la colline. Personne ne s'y aventurait.


II

La soirée était étouffante. De temps à autre, le vent soufflait,
soulevant la poussière blanche de la route, secouant les feuilles,
puis s'apaisait. Rien ne troublait le calme, sinon les coups de
tonnerre dans le lointain qui roulaient sourdement, comme venant de
dessous terre. Et, sur cette faible basse, se détachaient criards les
sons d'un luth chevrotant, les chansons des douaniers ivres. C'était
un dimanche.

Par moments, à la lueur des éclairs de chaleur qui sillonnaient le
ciel, on apercevait pendant un instant, la vieille maison avec sa
grande cheminée de briques, qui crachait la fumée par flocons; un
vieux sonneur, droit comme un I, assis sur un tertre, une ligne à la
main; le long canal bordé de mélèzes et de saules; les barques plates,
traînées par des haridelles, qui transportaient le marbre blanc pour
la basilique, et le gros câble qui battait l'eau. Puis, de nouveau,
tout se noyait dans l'obscurité; des écluses montait une odeur d'eau
chaude, de fougères fanées, de goudron et de bois pourri.

Giovanni et Cassandra étaient assis à leur place habituelle.

--Quel ennui! dit la jeune fille en s'étirant et faisant craquer ses
doigts blancs au-dessus de sa tête. Chaque jour est pareil.
Aujourd'hui comme hier, demain comme aujourd'hui. Toujours cet
imbécile de sonneur qui s'obstine à pêcher sans rien prendre; toujours
cette fumée du laboratoire de messer Galeotto qui cherche l'or et ne
peut le trouver; toujours ces barques et ces haridelles, toujours ces
chants au cabaret. Oh! quelque chose de nouveau! Que les Français
viennent au moins détruire Milan, que le sonneur prenne un poisson ou
que mon oncle trouve l'or... Mon Dieu! quel ennui!

--Je connais cela, répondit Giovanni. Parfois je suis si triste, que
j'aimerais à mourir. Mais Frère Benedetto m'a appris une belle prière
pour éloigner le démon de l'ennui. Voulez-vous que je vous la dise?

La jeune fille secoua la tête:

--Non, Giovanni, il y a longtemps déjà que j'ai désappris à prier
votre Dieu.

--«Notre»? Mais y a-t-il un autre Dieu en dehors du nôtre, de
l'unique? demanda Giovanni.

Une flamme illumina le visage de Cassandra. Jamais encore elle n'avait
paru à Giovanni aussi énigmatique, aussi triste et superbe.

Elle se tut un instant, passa la main dans ses cheveux noirs.

--Écoute, mon ami. Ceci se passait il y a très longtemps dans mon pays
natal. J'étais enfant. Une fois mon père m'emmena avec lui pour un
voyage. Nous visitâmes les ruines d'un vieux temple. Elles s'élevaient
sur un promontoire. La mer les environnait. Les mouettes gémissaient.
Les vagues se brisaient avec fracas contre les noires roches rongées
par l'eau salée et effilées comme des aiguilles. L'écume s'enlevait et
retombait sur ces pointes. Mon père lisait sur un éclat de marbre une
inscription à demi effacée. Je restais longtemps assise sur les
marches du temple, écoutant la mer, respirant sa fraîcheur et les
senteurs âcres de l'absinthe. Puis, j'entrai dans le temple. Les
colonnes de marbre jauni n'avaient presque pas été atteintes par le
temps et au-dessus d'elles le ciel bleu paraissait sombre; en haut,
dans les fissures poussaient des pavots. Tout était calme. Seul,
l'écho du brisant emplissait le sanctuaire comme un chant religieux.
Je l'écoutais et--subitement--mon coeur frémit. Je tombai à genoux et
me mis à prier le dieu adoré de jadis, maintenant inconnu et offensé
par les gens. J'embrassais les dalles de marbre, je pleurais et je
l'aimais parce que personne sur la terre ne l'aimait plus, ne le
priait plus--parce qu'il était mort. Depuis, je n'ai jamais prié
ainsi. C'était le temple de Dionysos.

--Que dites-vous Cassandra! balbutia Giovanni. C'est un péché et un
sacrilège! Il n'y a pas de dieu Dionysos et il n'a jamais existé!

--Il n'a jamais existé? répéta la jeune fille avec un sourire
méprisant; alors pourquoi les Saints Pères, auxquels tu crois,
apprennent-ils que les dieux de ce temps, vaincus par le Christ, ont
été transformés en puissants démons? Pourquoi le livre du célèbre
astrologue Giorgio de Novara contient-il la prophétie fondée sur les
exactes observations des planètes et dit-il que: la conjonction de
Jupiter avec Saturne a donné naissance à l'enseignement de Moïse;
celle avec Mars, à la religion chaldéenne; avec le Soleil, au culte
égyptien, avec Vénus, au mahométisme; enfin celle avec Mercure, au
christianisme; et la prochaine conjonction avec la Lune devra enfanter
la religion de l'Antechrist--et alors les dieux morts ressusciteront!

Le roulement du tonnerre se rapprocha. Les éclairs plus vifs,
illuminaient un énorme nuage qui rampait lentement. Les sons obsédants
du luth vibraient toujours dans l'atmosphère étouffante.

--O madonna! s'écria Beltraffio, les mains jointes. Comment ne le
voyez-vous pas? C'est le diable qui vous tente pour vous entraîner à
votre perte? Qu'il soit maudit, le damné!

La jeune fille se retourna vivement, posa ses mains sur les épaules de
Giovanni et murmura:

--Ne te tente-t-il jamais, toi? Si tu es si pur, Giovanni, pourquoi
as-tu quitté ton maître fra Benedetto, pourquoi es-tu devenu l'élève
de l'impie Léonard de Vinci? Pourquoi viens-tu chez moi? Ne sais-tu
pas que je suis une sorcière et que les sorcières sont méchantes, plus
méchantes même que Satan? Comment ne crains-tu pas de perdre ton âme?

--Que la force de Dieu soit avec moi! balbutia-t-il, frissonnant.

Silencieuse, elle se rapprocha de lui, et fixa sur lui ses yeux jaunes
et transparents comme l'ambre. Un éclair violent illumina son visage
pâle, comme celui de la statue que Giovanni, à la colline du Moulin,
avait vue surgir de son tombeau séculaire.

--Elle! songea-t-il avec effroi. Encore elle, la Diablesse blanche!

Un coup de tonnerre, très proche, ébranla le ciel et la terre, et
crépita en roulements pleins de menaçante joie, pareils au rire de
géants souterrains.

Pas une feuille ne bougeait sur les arbres. Le luth ne vibrait plus.
Et au même instant la cloche triste du couvent sonna l'Angelus.

Giovanni se signa. La jeune fille se levant dit:

--Il se fait tard. Il faut rentrer. Tu vois les torches? C'est Ludovic
le More qui vient chez messer Galeotto. J'ai oublié que c'est
aujourd'hui qu'il doit faire l'expérience de la transmutation du plomb
en or.

Les pas des chevaux résonnaient. Les cavaliers qui longeaient le canal
se dirigeaient vers la maison de l'alchimiste qui, dans l'attente du
duc, terminait les derniers préparatifs.


III

Messer Galeotto avait consacré toute son existence à la recherche de
la pierre philosophale.

Après avoir achevé ses études à la Faculté de médecine de Bologne, il
s'était fait admettre comme élève chez le célèbre adepte des sciences
occultes, le comte Bernardo Trevisano. Puis il chercha pendant quinze
ans les transformations du mercure dans toutes les substances, le sel
de cuisine et le sel ammoniaque, dans différents métaux, dans le
bismuth vierge et l'arsenic, le sang humain, la bile et les cheveux,
les animaux et les plantes. Un héritage de six mille ducats s'était
évaporé dans la fumée. Sa fortune dépensée, il s'attaqua à celle
d'autrui. Ses créanciers le firent mettre en prison. Il s'échappa, et
durant huit ans il fit des expériences sur les oeufs, dont il
détruisit plus de vingt mille. Ensuite il travailla avec le
protonotaire du pape, maître Enrico, à la fabrication de vitriols,
resta malade pendant quatorze mois des suites d'un empoisonnement
causé par des émanations, fut abandonné de tous et faillit mourir.

Supportant la misère, les humiliations, les persécutions, il visita,
manipulateur errant, l'Espagne, la France, l'Autriche, la Hollande,
l'Afrique septentrionale, la Grèce, la Palestine et la Perse. En
Hongrie, sur l'ordre du roi, on le soumit à la torture, dans
l'espérance qu'il révélerait son secret. Enfin, vieux, fatigué, mais
non encore désillusionné, il revint en Italie, sur l'invitation de
Ludovic le More, et reçut le titre d'alchimiste de la cour.

Le centre du laboratoire était occupé par un four biscornu, en terre
réfractaire, avec de nombreux compartiments, des portes, des creusets
et des soufflets. Dans un coin traînaient, sous un amas de poussière,
des scories, des mâchefers, semblables à de la lave refroidie.

La table de travail était encombrée d'appareils compliqués: des
alambics, des masques, des récipients divers, des cornues, des
entonnoirs, des mortiers, des cucurbites, des tubes serpentiformes,
d'énormes bouteilles et de minuscules flacons. Une odeur violente se
dégageait des sels vénéneux, des alcalis et des acides. Tout un monde
mystérieux était enfermé dans les métaux--les sept dieux de l'Olympe,
les sept planètes--dans l'or, le Soleil; dans l'argent la Lune; dans
le cuivre, Vénus; dans le fer, Mars; dans le plomb, Saturne; dans
l'étain, Jupiter; dans le vif argent, Mercure. Il y avait aussi des
substances à noms barbares, qui effaraient les profanes, tels le
cinabre lunaire, le lait de loup, l'airain d'Achille, l'astérite,
l'androdame, l'anagallis, le rhaponticum, l'aristoloche, obtenues au
prix de mille peines. Une précieuse goutte de sang de lion, qui guérit
de tous les maux et donne l'éternelle jeunesse, brillait comme un
rubis.

L'alchimiste était assis à sa table. Maigre, petit, ridé ainsi qu'un
vieux champignon, mais toujours vif, alerte, messer Galeotto, la tête
appuyée dans ses mains, observait avec attention une cornue qui
doucement vibrait sur la flamme bleue de l'alcool. C'était de l'huile
de Vénus, _Oleum Veneris_ d'un vert transparent comme la smaragdite.
La bougie qui brûlait à côté projetait un reflet émeraude sur le
parchemin d'un manuscrit ouvert sur la table, une étude de
l'alchimiste arabe Djabira Abdallah.

Entendant des pas dans l'escalier, Galeotto se leva, enveloppa d'un
coup d'oeil son laboratoire, fit un signe au domestique muet pour lui
ordonner d'ajouter du charbon dans le four et alla au devant de ses
invités.


IV

Les invités étaient gais, ils sortaient d'un souper arrosé de
Malvoisie.

Parmi eux se trouvaient comme égarés le principal médecin de la cour,
Marliani, homme expert en alchimie, et Léonard de Vinci.

Les dames entrèrent, et la cellule calme du savant s'emplit de
parfums, de bruissements soyeux, de léger bavardage féminin, de rires
pareils à des cris d'oiseaux. L'une d'elles accrocha avec sa manche le
col d'une cornue qui tomba et se brisa.

--Ne vous inquiétez pas, signora, dit galamment Galeotto, je vais
ramasser les débris de peur que votre joli pied ne se blesse.

Une autre, en voulant prendre dans ses mains un morceau de scorie,
salit son gant clair parfumé à la violette, et un adroit cavalier,
tout en serrant doucement les doigts abandonnés, essaya longuement,
avec son mouchoir, d'enlever la tache.

La blonde Diana, palpitant d'une peur joyeuse, secoua la tasse pleine
de mercure, quelques gouttes se renversèrent sur la table et
lorsqu'elles roulèrent brillantes, elle se prit à crier, ravie:

--Regardez, un miracle, l'argent liquide court sans qu'on puisse
l'arrêter!

Et la blonde Diana frappa dans ses mains.

--Verrons-nous vraiment le diable sortir du feu, lorsque le plomb se
transmutera en or? demanda au chevalier espagnol Maradès, son amant,
la jolie friponne Philiberte, femme du vieux consul. Ne croyez-vous
pas, messer, que ce soit un péché d'assister à ces expériences?

Philiberte était très dévote. On colportait qu'elle permettait tout à
son amant, sauf le baiser sur les lèvres; car elle supposait que la
chasteté n'était pas compromise, tant que la bouche qui avait juré
devant l'autel la fidélité conjugale, restait pure.

L'alchimiste s'approcha de Léonard et murmura à son oreille:

--Messer, croyez que je sais apprécier la visite d'un homme tel que
vous...

Il lui serra la main. Léonard voulut répliquer, mais l'autre ne lui en
laissa pas le temps:

--Oh! je comprends! C'est un secret pour la foule! mais pour nous
autres...

Puis avec un sourire aimable il s'adressa aux invités:

--Avec l'autorisation de mon bienfaiteur, le sérénissime duc, ainsi
qu'avec celle de ces nobles dames, mes ravissantes souveraines, je
commence l'expérience de la divine métamorphose. Attention!

Afin qu'il ne pût surgir aucun doute sur l'authenticité de l'essai, il
montra le creuset en terre réfractaire, priant chacun des assistants
de le bien regarder, de le faire sonner, et en un mot de se convaincre
qu'il n'existait aucune fraude, aucun subterfuge, aucun double fond
comme chez la plupart des alchimistes. Les morceaux d'étain, les
charbons, le soufflet, les baguettes servant à remuer le métal en
fusion, tout fut examiné. Puis, on coupa l'étain par petits carrés, on
le jeta dans le creuset que l'on plaça à l'entrée du four sur des
charbons ardents. L'aide muet et borgne, au visage si livide qu'une
des dames avait failli tomber en syncope en l'apercevant dans l'ombre
et le prenant pour un démon, mit en action un gigantesque soufflet.
Les charbons flambaient sous le bruyant courant d'air.

Galeotto distrayait ses invités par sa conversation. Il les égaya en
appelant l'alchimie «chaste débauchée», _casta meretrix_, car elle a
un nombre incalculable d'adorateurs, qui trompe tout le monde; semble
accessible à tous, mais jusqu'à présent n'a été possédée par
personne--_in nullos unquam pervenit amplexus_. Le médecin Marliani se
frottait le front, grimaçait coléreusement en écoutant ce bavardage;
enfin, il ne se contint plus et dit:

--Messer, n'est-il pas temps de commencer l'expérience? L'étain bout.

Galeotto prit un petit paquet bleu, le défit avec précaution; il
contenait une poudre jaune très claire, grasse et brillante comme du
verre en poudre et sentant le sel brûlé. C'était la dissolution
sacrée, le trésor inestimable des alchimistes, la miraculeuse pierre
philosophale, _lapis philosophorum_. Avec la pointe d'un couteau, il
en détacha une parcelle, l'enferma dans une boule de cire vierge et la
jeta dans l'étain en ébullition.

--Quelle force supposez-vous à votre dissolution? demanda Marliani.

--Une partie pour deux mille cent vingt-huit parties de métal,
répondit Galeotto. Certes, la dissolution n'est pas encore parfaite,
mais je pense bientôt atteindre une unité pour un million. Il suffira
de prendre la grosseur d'un grain de millet de cette poudre, de la
dissoudre dans un tonneau d'eau, de puiser avec l'écorce de noyer
sauvage, d'en arroser une vigne, pour avoir dès le mois de mai des
raisins mûrs! _Mare tingerem, si mercurius esset!_ J'aurais transformé
la mer en or, s'il y avait assez de mercure!

Marliani haussa les épaules et se détourna. La vantardise de messer
Galeotto le faisait enrager. Il commença à démontrer l'impossibilité
des transmutations en citant à l'appui les arguments scolastiques et
les syllogismes d'Aristote.

L'alchimiste sourit.

--Attendez, _domine magister_, dit-il doucement. Tout à l'heure je
vous présenterai un syllogisme qu'il ne vous sera guère facile de
réfuter.

Il jeta sur les charbons une pincée de poudre blanche. Des nuages de
fumée emplirent le laboratoire. Crépitante, la flamme s'éleva
multicolore, bleue, verte, rouge. Les invités se troublèrent et
madonna Philiberte assura que dans la flamme pourpre elle avait vu la
gueule du diable. L'alchimiste, à l'aide d'un long crochet de fer,
souleva le couvercle du creuset rouge à blanc. L'étain s'agitait,
écumait, clapotait. On recouvrit à nouveau le creuset. Le soufflet
siffla; dix minutes après, lorsqu'on plongea dans l'étain une fine
lame de fer, tout le monde vit trembler au bout une goutte jaune.

--C'est fini! dit l'alchimiste.

On sortit le creuset du four, on le laissa refroidir, on le brisa, et
sonnant et brillant, devant les invités stupéfaits, un lingot d'or
roula.

L'alchimiste le désigna et s'adressant à Marliani, dit triomphalement:

--_Solve mihi hunc syllogismum!_ Résous-moi ce syllogisme!

--C'est incroyable!... contre toutes les lois de la logique et de la
nature! balbutia Marliani consterné.

Le visage de Galeotto était pâle, ses yeux brillaient inspirés. Il les
leva au ciel et s'écria:

--_Laudetur Deus in æternum qui partem suæ infinitæ potentiæ nobis,
suis abjectissimis creaturis communicavit. Amen._ Gloire à Dieu qui
nous donne, à nous, ses indignes créatures, une part de sa
toute-puissance. Amen.

A l'épreuve, sur la pierre imprégnée d'acide nitrique le lingot marqua
une raie jaune d'un or plus pur que l'or de Hongrie ou d'Arabie.

Tout le monde entoura le vieillard, le félicitant, lui serrant les
mains.

Ludovic le More le prit à part:

--Me serviras-tu en toute foi et vérité?

--Je voudrais avoir plusieurs existences pour les consacrer toutes au
service de Votre Seigneurie, répondit l'alchimiste.

--Prends donc garde, Galeotto, qu'aucun de mes rivaux...

--Si l'un d'eux flaire seulement mon secret, Votre Seigneurie pourra
me pendre comme un chien!

Après un instant de silence, avec un servile salut, il ajouta:

--Je vous prierais seulement...

--Comment? Encore?

--Oh! pour la dernière fois, Dieu m'est témoin.

--Combien?

--Cinq mille ducats.

Le duc réfléchit, rabattit d'un millier de ducats et accorda la somme.
Il se faisait tard. Le More craignait que Béatrice ne s'inquiétât.

Tous s'apprêtèrent à partir. L'alchimiste, en souvenir, offrit à
chaque invité un morceau du nouvel or. Léonard seul resta.


V

Lorsqu'ils ne furent qu'eux deux, Galeotto s'approcha de lui:

--Maître, comment vous a plu l'essai?

--L'or était dans les baguettes, répondit tranquillement Léonard.

--Dans quelles baguettes? Que voulez-vous dire, messer?

--Dans les baguettes qui ont servi à remuer l'étain. J'ai tout vu.

--Vous les avez examinées vous-même.

--C'en étaient d'autres.

--Comment? Permettez!

--Je vous dis que j'ai tout vu, répéta Léonard souriant. N'essayez pas
de nier, Galeotto. L'or caché à l'intérieur de ces baguettes évidées,
quand les extrémités en furent brûlées, est tombé dans le creuset.

Le vieillard sentit ses jambes fléchir. Son visage avait l'expression
piteuse d'un voleur pris sur le fait.

Léonard lui mit la main sur l'épaule.

--Ne craignez rien. Je ne le dirai à personne.

Galeotto saisit sa main et, avec effort:

--C'est vrai? Vous ne le direz pas?...

--Non. Je ne vous veux pas de mal. Seulement, pourquoi avez-vous fait
cela?

--Oh! messer Leonardo! s'écria Galeotto; et subitement, après une
infinie détresse, un infini espoir brilla dans ses yeux. Je vous jure
devant Dieu que si j'ai eu l'air de tromper, ce n'est que
momentanément et pour le bien du duc, pour le triomphe de la
science--parce que je l'ai véritablement trouvée, la pierre
philosophale! Pour l'instant je ne l'ai pas, mais je puis presque dire
que je l'ai ou à peu de chose près, vu que j'ai trouvé la voie à
suivre--et là est l'important. Encore trois ou quatre essais et ce
sera chose faite! Comment fallait-il agir, maître? La découverte de la
plus haute vérité ne peut-elle pas souffrir un petit mensonge?

--Nous avons l'air de jouer à Colin-Maillard, messer Galeotto, dit
Léonard, haussant les épaules. Vous savez aussi bien que moi que la
transmutation des métaux est un mythe, que la pierre philosophale
n'existe pas et ne peut exister. L'alchimie, la nécromancie, la magie
noire--comme toutes les sciences qui ne sont pas fondées sur la preuve
exacte et mathématique--sont des mensonges ou des folies--l'étendard
enflé de vent des charlatans, derrière lequel court la populace bête,
annonçant leur puissance par ses aboiements...

L'alchimiste fixait sur Léonard ses yeux dilatés et consternés. Tout à
coup, il inclina la tête, cligna malicieusement un oeil et rit:

--Ah! cela c'est mal, maître, très mal! Ne suis-je pas un initié? Je
sais que vous êtes le plus grand des alchimistes, le possesseur des
précieux secrets de la nature, le nouvel Hermès Trismégiste, le
nouveau Prométhée!

--Moi?

--Mais oui, vous, certainement.

--Vous plaisantez, messer Galeotto!

--Pas le moins du monde, messer Leonardo! Ah! que vous êtes cachottier
et malin! J'ai connu bien des alchimistes jaloux des se

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