Cours familier de Littérature - Volume 09
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Title: Cours familier de Littérature - Volume 09
Author: Alphonse de Lamartine
Release date: August 14, 2011 [eBook #37076]
Language: French
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COURS FAMILIER
DE
LITTÉRATURE
UN ENTRETIEN PAR MOIS
PAR
M. A. DE LAMARTINE
TOME NEUVIÈME.
PARIS
ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR,
RUE DE LA VILLE L'ÉVÊQUE, 43.
1860
L'auteur se réserve le droit de traduction et de reproduction à
l'étranger.
COURS FAMILIER
DE
LITTÉRATURE
REVUE MENSUELLE.
IX
Paris.--Typographie de Firmin Didot frères, fils et Cie, rue Jacob,
56.
XLIXe ENTRETIEN
Premier de la cinquième année.
LES SALONS LITTÉRAIRES.
SOUVENIRS DE MADAME RÉCAMIER.
I
Les salons littéraires, depuis Aspasie à Athènes jusqu'à madame
Récamier à Paris, font certainement partie de la littérature; ces
salons sont le foyer du génie, le coin du feu de la gloire; c'est
pourquoi nous consacrons cet Entretien à madame Récamier.
II
Le temps fuit en emportant tout dans sa course, mais un petit volume
l'arrête et le fait revenir sur ses pas. Un petit volume est la
seule chose qui ait cette puissance: c'est la pierre d'achoppement
du temps. Pourquoi? C'est que ce petit volume est le _souvenir
écrit_, le _souvenir_ qui fixe et qui fait revivre le passé. Voilà
pourquoi aussi le public goûte tant ces petits livres intitulés les
_Souvenirs_: c'est qu'ils sont en littérature une protestation de
notre fugitivité contre la mobilité du temps, contre la brièveté de
notre existence et contre la pire des morts, la mort de notre nom,
la sépulture de l'oubli.
Ces réflexions nous sont suggérées par la lecture de deux
intéressants volumes écrits, recueillis et publiés hier par la fille
adoptive de madame Récamier (madame Lenormant), et publiés juste à
l'heure où ce nom de madame Récamier, naguère célèbre, allait
s'enfoncer sans trace sous l'horizon si court des célébrités
évanouies.
III
Et pourquoi tenez-vous tant, nous dira-t-on, à ce que madame
Récamier laisse une trace personnelle au milieu de ces innombrables
événements et de ces innombrables personnages qui ont rempli de
Mémoires plus historiques la première moitié de ce dix-neuvième
siècle, le siècle de la France? Madame Récamier ne fut ni un
événement, ni un personnage, ni un grand fait, ni une grande idée,
ni même un grand talent, ni surtout une grande puissance, dans cette
foule de choses et d'individualités qui encombrent l'histoire de ces
soixante ans.
Cela est vrai; mais elle y fut plus qu'une grande chose, qu'un grand
talent, qu'un grand événement, qu'une grande puissance; elle y fut
un grand éblouissement des yeux, elle y fut un long enivrement des
coeurs, elle y fut une grande puissance de la nature; elle y fut la
_beauté_!!!
La beauté est la royauté de la nature, peu importe qu'elle soit
née, comme Cléopâtre, sur un trône, ou, comme la Vénus antique, de
l'écume de l'onde, ou, comme lady Hamilton, de la lie des vices; dès
qu'elle paraît elle règne; dès qu'elle sourit elle enchaîne; que
l'on soit Phidias, Raphaël, Dante, Pétrarque, César, Nelson, lord
Byron, Bonaparte, Chateaubriand, elle consume Phidias de la passion
de reproduire le beau dans le marbre; elle divinise Raphaël sous le
regard de la _Fornarina_, et elle le fait mourir, comme le phénix,
dans la flamme de deux beaux yeux; elle allume à douze ans dans le
Dante un foyer inextinguible d'un seul rayon de sa _Béatrice_; elle
sanctifie Pétrarque dans la mystique adoration de Laure; elle arrête
d'une caresse, en Égypte, ce César que ni l'Italie, ni la Grèce, ni
l'Afrique, ni l'Espagne n'avaient la puissance d'arrêter; elle
corrompt Nelson dans les délices de Naples et contre-balance dans le
coeur de son héros la gloire de Trafalgar; elle fait oublier, à
Ravenne, la poésie à lord Byron dans la contemplation de cette
poésie vivante qu'on appelle la _Guicioli_; elle fait oublier à
Chateaubriand son ambition, son égoïsme et sa vieillesse dans le
rayonnement déjà amorti de Juliette. Voilà la beauté, voilà sa
puissance, voilà son mystère, voilà sa divinité! Ne cherchez pas
d'autre titre à l'intérêt qui s'attache au nom de Juliette dans ce
siècle et qui la suivra plus loin que son siècle; elle fut la
beauté! elle fut la femme rayonnante et attrayante; elle fut la
Vénus sans ciel, la Cléopâtre sans couronne, la Fornarina sans
faute, la Béatrice sans rêve, la Laure sans platonisme mystique, la
lady Hamilton sans vices, la Guicioli sans larmes, hélas! et
peut-être aussi sans amour! L'amour est le seul enchantement qui
manque à cette femme. Pas assez femme et trop déesse, elle fut
Juliette Récamier. Elle posa involontairement, pendant trente ans,
comme un divin modèle d'atelier voilé, devant tous les yeux et
devant tous les coeurs de deux générations d'adorateurs
enthousiastes, mais désintéressés de sa possession; elle fut statue
et jamais amante; elle resta intacte sur son piédestal au milieu de
l'encens qui fumait et des bras tendus pour la recevoir; elle n'en
descendit qu'au tombeau. Que serait-ce si elle avait aimé? Mais
soyons justes et compatissants; si elle ne descendit jamais de ce
socle virginal dans les bras d'un Pygmalion, ce ne fut pas, dit-on,
la faute de son coeur, ce fut la faute de la nature. Son lot fut
d'enthousiasmer les désirs, jamais de les assouvir. On ne l'adora
pas moins, on la plaignit davantage. Il y avait un mystère dans sa
beauté; ce mystère la condamnait à l'éternelle pureté du marbre; ce
mystère ajoutait à la perpétuelle adoration pour cette femme. Aucun
homme en la contemplant ne pouvait être jaloux d'un autre homme; on
jouissait de ne pas savoir possédé par un autre ce que nul mortel ne
pouvait jamais espérer pour soi. Tous se disaient: Si elle pouvait
avoir une préférence ce serait peut-être pour moi; car tous
croyaient seuls l'aimer assez pour obtenir ce miracle. C'est cette
pureté inaltérable qui a permis à une femme d'écrire les _Souvenirs_
de cette femme. Dans cette statue de la Pudeur il n'y avait pas un
charme à voiler; une mère de famille pouvait déshabiller cette
vierge.
IV
J'avais entendu parler toute ma vie de l'incomparable beauté de
madame Récamier; une parente de ma mère, qui vivait à Paris dans la
familiarité intime de M. Récamier, m'avait fait cent fois le portrait
de cette idole vivante. Mon imagination s'était idéalisé cette figure.
Cette parente me disait qu'elle ressemblait beaucoup à ma mère lorsque
ma mère avait seize ans. Je connaissais par ses récits tous les
détails de l'intérieur de Clichy, cette Paphos de cette divinité, ce
sanctuaire où toute l'Europe élégante en 1800 allait s'enivrer de la
vue de Juliette; son visage, ses expressions, ses formes, son costume,
ses poses, ses langueurs, ses évanouissements pittoresques à une
certaine heure de la soirée, où elle défaillait entre les bras de ses
femmes, où on l'emportait toute vêtue sur son lit antique, où elle
revenait à elle au parfum des eaux de senteur ruisselant sur ses
blonds cheveux dénoués, et où les convives de la soirée défilaient
ravis devant tant de charmes, attendris par tant de défaillances,
mignardises de l'adolescence, de l'amour et de la mort. Cette scène
d'évanouissement, qui se renouvelait presque tous les soirs de grande
réunion à Clichy, à une heure avancée de la soirée, n'était pas une
coquetterie de la jeune maîtresse de ce beau lieu, c'était un
prétexte suscité par la mère et par le mari de madame Récamier pour
dérober la jeune femme à l'empressement insatiable de la foule
importune de ses admirateurs; elle était trop naïve pour jouer
d'elle-même ces agaceries, mais il fallait l'emporter sur les bras des
familiers de la maison pour laisser le voile de ses rideaux entre elle
et un monde insatiable de tant d'attraits. On aurait dévoré sa
jeunesse en quelques semaines de curiosité passionnée. Elle devait
rester jeune jusqu'à la mort. Sa mission était un éternel _sursum
corda_ des yeux et de l'imagination de son siècle.
V
Ce ne fut qu'en 1822 que j'eus le hasard heureux de la voir; voici
comment.
En passant un jour à Paris pour aller de Rome à Londres, j'appris
que la duchesse de Devonshire était elle-même à Paris, à l'hôtel
Meurice, allant en sens inverse de Londres à Rome.
La duchesse de Devonshire, seconde femme et veuve alors du duc de
ce nom, était elle-même naguère la femme la plus belle et maintenant
la plus opulente, la plus lettrée et la plus _mécénienne_ de
l'Europe. Ses aventures, vraies ou imaginaires, avaient eu en
Angleterre le retentissement du roman et l'étrangeté du mystère. Son
nom de famille était Élisabeth Harvey; elle était soeur du duc de
Bristol, homme d'une grande distinction de naissance et d'esprit.
Une amitié passionnée unissait dès leur adolescence lady Élisabeth
Harvey à la première duchesse de Devonshire; cette première femme du
duc de Devonshire était sans scrupules, femme de bruit, de passion,
de beauté, de talent, de poésie et de politique. Elle n'avait pas
d'enfant de son mari; cette stérilité menaçait de laisser sans
héritier direct l'immense fortune et le nom princier de la maison de
Devonshire; elle résolut, dit-on, de devoir à l'intrigue ce qu'elle
ne pouvait obtenir de la nature. Sa jeune amie, devenue lady
Élisabeth Forster, vivait en tiers avec elle dans le palais du duc;
l'épouse complaisante favorisa les amours de son mari et de son
amie; elle feignit d'accoucher d'un fils; ce fils supposé passait
pour être le fruit du commerce concerté d'Élisabeth Forster avec le
duc de Devonshire. La première duchesse mourut sans révéler le
secret; le vieux duc épousa la mère de son fils, en sorte que
l'enfant supposé était en réalité le fils du vieux duc et de la
nouvelle duchesse de Devonshire; seulement cette naissance était
anticipée et illégitime.
Les bruits de cette illégitimité parvinrent aux oreilles des
véritables héritiers du nom et de la fortune de Devonshire; on
menaça le père, la mère et le fils d'un procès; les témoignages
domestiques abondaient; des scandales si compliqués auraient fait
une explosion déplorable dans l'aristocratie anglaise. Le vieux duc
mourut en se taisant encore; le jeune duc, fils présumé de la belle
Élisabeth, avait une délicatesse de conscience et d'honneur qui ne
lui permettait pas de se substituer sciemment aux droits des
héritiers légitimes.
Un arrangement intervint: le jeune duc prit l'engagement écrit de ne
jamais se marier et de remettre ainsi, après une jouissance purement
personnelle et viagère, ses immenses biens de famille aux véritables
héritiers; il fut fidèle à cette promesse: ce fut la cause de son
éternel célibat. Sa vraie mère, Élisa Forster, devenue duchesse
douairière de Devonshire, jouissait d'un douaire immense; sa beauté,
dont on voyait les vestiges, se lisait encore dans la délicatesse
transparente de ses traits; son esprit était tourné aux grandes
choses, politique, arts, littérature; sa fortune, toute consacrée
aux artistes, lui donnait le rôle d'un Mécène européen à Londres, à
Paris, à Rome. Elle habitait Rome; son palais était une cour de
distinction en tout genre: hommes d'État, poëtes, écrivains,
peintres, sculpteurs, savants de toutes les nations s'y réunissaient
à toute heure. Le plus assidu et le plus cher de ses familiers était
le cardinal Consalvi, le plus fénelonien des hommes, l'ami plus que
le ministre de Pie VII; elle adorait ce cardinal; il influençait par
elle la cour de Saint-James, elle gouvernait par lui Rome et les
beaux-arts, cette royauté de l'étude. Leur intimité allait jusqu'à
faire supposer entre eux une union plus intime par un mariage
secret; le cardinal n'était point lié aux Ordres. Elle passait pour
avoir abjuré entre ses mains le protestantisme et pour pratiquer en
secret le catholicisme. Rien de tout cela n'est avéré; ce sont de
ces bruits qui s'élèvent des apparences autour des hommes ou des
femmes célèbres; la tombe même ne dit pas tout après leur mort: le
ciel sait plus de secrets encore que la terre.
VI
Quoi qu'il en soit, la seconde duchesse de Devonshire m'avait
recherché à mon premier séjour dans cette capitale du monde, comme
un jeune homme dont le nom promettait plus qu'il ne devait tenir.
Elle m'avait présenté au cardinal Consalvi et par lui au pape Pie
VII, dont les malheurs et les bontés éclataient sur sa gracieuse
physionomie plus que la tiare sur son front. Malgré mon extrême
timidité, qui ne m'a jamais permis de me mettre en avant que dans
les grandes circonstances publiques, je vivais dans son intimité la
plus journalière. Elle me traitait en fils plus qu'en protégé; à sa
mort elle porta mon nom dans son testament, pour me prouver que sa
pensée survivait en elle à la vie; je lui garde de mon côté un
souvenir où la reconnaissance et l'attrait se complètent;
excusez-moi d'en avoir parlé un peu longuement à propos de madame
Récamier, son amie; ces deux figures se confondent, bien qu'elles ne
se ressemblent pas. L'une, génie inquiet et politique, consacra sa
vie à se grandir, l'autre à plaire; belles toutes deux, l'une fut
belle pour posséder les esprits, l'autre pour entraîner les coeurs.
VII
Ce jour-là, j'entrai dans le salon de la duchesse de Devonshire sans
avoir été annoncé: je la croyais seule; une femme inconnue était
debout à côté d'elle, le bras appuyé sur la tablette de la cheminée
et chauffant ses petits pieds transis au brasier à demi éteint dans
l'âtre. C'était au mois de février; elle avait mouillé ses souliers
de soie puce en descendant dans la neige à la porte de l'hôtel. Mon
arrivée interrompit la conversation entre ces deux femmes,
conversation qui paraissait être animée, quoique à voix basse, car
l'une d'elles (l'inconnue) avait sur les joues cette coloration
fugitive du sang en mouvement sur un fond de pâleur qui prouve
qu'on a poussé tête à tête un entretien jusqu'à la lassitude.
La duchesse me nomma seulement à elle et me fit asseoir; après les
premières interrogations sur mon voyage, sur Rome, sur nos amis
communs d'Italie, l'inconnue, qui paraissait prête à partir, se
rassit sans rien dire à l'autre coin de la cheminée en face de moi;
c'était sans doute une politesse de quelques minutes qu'elle
s'imposait pour ne pas avoir l'air de manquer d'égards au nouveau
venu; mais après cette courte halte sur le canapé elle se leva de
nouveau, _et vera incessu patuit dea_!
VIII
D'un pas à la fois nonchalant, mais élastique sur le tapis, elle
tourna autour du fauteuil de la duchesse pour se rapprocher de la
porte. Cette grâce du mouvement, ce pas cadencé, tout créole ou tout
oriental, contrastaient tellement avec la vivacité un peu turbulente
des femmes de Paris que j'en conclus sur-le-champ que cette belle
personne était étrangère.
La duchesse se leva pour la retenir par une douce violence de
politesse; elles causèrent un instant debout, à pied levé et à demi
voix, dans la pénombre du rideau, entre la fenêtre et la porte.
La voix, ce timbre de l'âme, m'émut plus encore que la beauté. Les
clochettes fêlées de métal mêlé d'argent qui chantent au cou des
reines du troupeau dans les pâturages sonores, sous la voûte des
sapins, dans le haut Jura, ne vibrent pas plus mélodieusement aux
oreilles que cette voix plus musicale que la musique. Elle ne
parlait qu'amitié; je me figurais ce que ferait une telle voix si
elle parlait ou si elle avait jamais parlé d'amour! Un frisson en
courut sur ma peau; j'étais encore jeune, et le souvenir d'une voix
pareille, depuis peu à jamais éteinte, ajoutait à mon émotion; cette
voix faisait tinter les dents comme les touches d'ivoire d'un
clavier mouillé par les lèvres; on l'entendait au fond de la
poitrine. Peu importaient les paroles; le timbre parlait de
lui-même: c'était une âme répandue dans l'air qui vous caressait de
sons.
IX
Quant à la personne elle-même, je n'essayerai pas d'en faire le
portrait. Aucun peintre n'a pu trouver des lignes et des couleurs
pour le reproduire; la nature en elle a défié le pinceau de David,
de Girodet, de Proudhon, de Gérard, de Camucini; le ciseau de Canova
y a échoué. Dans ces visages, où la physionomie est tout, la beauté
est justement ineffable, elle est un mystère comme tout ce qui est
infini; elle ne résulte pas de tels ou tels délinéaments des traits,
mais de lignes imperceptibles, de combinaisons insaisissables,
d'harmonies latentes, quoique parlantes, qu'il est impossible de
copier. La beauté, dans ces visages, est une énigme: l'amour seul
peut la deviner; l'art n'y peut que confesser son impuissance.
Heureuses les femmes qui n'ont point de portraits; c'est qu'elles
sont au-dessus de l'art!
X
Telle m'apparut dans ce coup d'oeil la femme qui causait en se
retirant avec la duchesse de Devonshire; à peine eus-je le temps de
voir, comme on voit des groupes d'étoiles dans un ciel de nuit, un
front mat, des cheveux bais, un nez grec, des yeux trempés de la
rosée bleuâtre de l'âme, une bouche dont les coins mobiles se
retiraient légèrement pour le sourire ou se repliaient gravement
pour la sensibilité; des joues ni fraîches ni pâles, mais émues
comme un velours où court le perpétuel frisson d'un air d'automne;
une expression qui appelait à soi non le regard, mais l'âme tout
entière; enfin une bonté qui est l'achèvement de toute beauté
réelle, car la beauté qui n'est pas par-dessus tout bonté est un
éclat, mais elle n'est pas un attrait. L'attrait était le caractère
dominant et magique de cette figure; le regard s'y collait comme le
fer à l'aimant; c'était une physionomie aimantée: elle aurait enlevé
une enclume au ciel.
La taille n'était ni élevée ni petite; on ne songeait pas à la
mesurer, mais à l'admirer; elle paraissait à volonté grande ou
petite; elle avait autant d'harmonie que le visage. Elle n'était
plus très-jeune à cette époque, mais on ne songeait pas non plus à
demander son âge. Elle avait aux yeux l'âge qu'on voulait, car les
âges étaient réunis dans ses traits: grâce d'enfant, gravité noble
d'âge mûr, mélancolie du soir, sérénité d'immortalité, tout y était
selon le pli de lèvres ou de sourcils que donnait la conversation au
visage; comme dans les instruments bien accordés le mode change le
ton, le mouvement changeait l'impression. On ne pouvait pas dire non
plus à quel âge on l'aurait mieux aimée, car chacune des années
qu'elle avait traversées semblait avoir laissé une beauté propre à
la saison de la vie qui apporte et remporte quelque chose à la
femme; en sorte qu'on ne voyait pas en elle une date, mais une
permanence de la beauté accomplie.
Son costume faisait aux yeux partie de sa personne; il ne la parait
pas, il la vêtissait; on voyait qu'elle n'y avait pas songé, ou, si
elle y avait songé, elle n'avait eu en vue que de la faire
entièrement oublier ou de la confondre avec elle-même dans un tel
accord de forme et de couleurs que sa robe et elle ne fissent qu'un
dans le regard. La parfaite harmonie, c'était en tout le caractère
de cette femme harmonique. Elle portait ce jour-là, et je l'ai
presque toujours vue depuis, une robe à plis flottants de soie
grise, nouée par une ceinture noire et montant en chaste tunique
jusqu'à son cou; ses souliers de soie sombre disparaissaient sous
les bords un peu traînants de sa robe; un châle oriental de couleur
blanche recouvrait ses épaules et serrait sous une contraction de
ses coudes sa taille élancée; un chapeau de paille de Florence aux
larges ailes flottantes ombrageait sa tête, contrastant par sa
nuance légèrement dorée avec le blond sombre de ses cheveux et avec
les tons marbrés du front et des joues; elle roulait dans une de ses
mains les bouts d'un large ruban puce qui descendait comme de la
gance d'un chapeau de berger jusqu'à sa ceinture.
Ce costume semblait être tombé des doigts distraits de la Mode tout
exprès pour une personne de cet âge; l'art de la femme alors est de
s'effacer de peur que sa parure ne l'efface; heure du demi-jour
dans les soirs d'automne où l'on n'allume pas encore la lampe pour
jouir de ce qu'on appelle familièrement de _l'entre chien et loup_
du jour mourant.
XI
Je restais en face de cette figure, immobile, étonné, ravi, attiré
plus qu'enflammé. C'était une de ces impressions telles qu'on devait
en éprouver quand les êtres surnaturels, les visions, ce qu'on
appelle les anges, apparaissaient encore aux regards des habitants
de la terre. On est ravi, on n'est pas troublé. Une atmosphère calme
apportée du ciel enveloppe ces apparitions de la grâce d'en haut. On
sent un culte, on ne sent pas un amour: l'amour est un feu, ceci
n'est qu'une splendeur.
Telle était mon impression silencieuse pendant l'entretien à demi
voix des deux femmes. Cet entretien _aparté_ se prolongeait un peu
plus que la bienséance ordinaire ne l'autorise, le pied sur le seuil
entre les deux portes. J'entrevoyais bien que la belle visiteuse,
tout en ayant l'air de se retirer modestement devant un nouveau
venu, n'était pas fâchée d'être contemplée à loisir par un
admirateur de plus, dont l'enchantement ne pouvait lui échapper tout
entier, malgré la discrétion de mon attitude et la distraction
affectée de mon coup d'oeil. Enfin elle s'évanouit, ou plutôt elle
se glissa comme une ombre hors de la chambre, sans que son pas de
sylphide fît le moindre bruit sur le tapis.
La duchesse se rapprocha du feu.
--«Quelle est donc, lui dis-je avec l'accent d'un étonnement
contenu, la personne qui vient de sortir de chez vous? Ce doit être
une étrangère, car comment une pareille figure existerait-elle en
France sans que son nom la devançât partout comme une célébrité, et
sans que je l'eusse jamais aperçue dans les salons ou dans les
spectacles de Paris?
--Comment! me répondit la duchesse de Devonshire, vous ne la
connaissez pas?
--Non, repris-je; si je l'avais rencontrée je ne l'aurais jamais
oubliée.
--Eh! me dit-elle, c'est madame Récamier!
--Madame Récamier! m'écriai-je. Ah! maintenant je comprends
l'émotion que cette céleste figure a donnée au monde dans sa fleur,
et tout ce qui m'étonne c'est que cette émotion ne se prolonge pas
jusque dans sa maturité! Je n'ai jamais rien vu d'aussi angélique
sur la boue de Paris. J'ai été souvent plus incendié par une beauté
de femme, jamais plus ravi. Heureux les hommes qui sont assez âgés
pour avoir vu fleurir ce visage de seize ans! Quelle impression ne
devait pas faire cette éclosion, puisque l'épanouissement a de tels
prestiges?
--Voulez-vous que je vous présente à elle? me demanda la duchesse
son amie.
--Non, lui dis-je, il ne faut pas se familiariser avec les visions
célestes pour ne rien perdre de leur éblouissement; les yeux de tout
un monde ont passé sur cette figure, cent hommes célèbres lui ont
porté leur encens. Je suis trop jeune encore pour la voir avec
indifférence; elle a été trop adorée pour ne pas être blasée
d'enthousiasmes. J'aime mieux garder le mien froid et spéculatif
dans mon imagination que de le voir évaporé en vain devant une idole
distraite et saturée d'encens. Cette femme est une relique qu'on ne
voit qu'à travers le cristal du reliquaire. Mais quelle n'a pas dû
être l'impression de cette femme idolâtrée sur les yeux de la France
et de l'Europe, quand elle apparut, à seize ans, au milieu de Paris
encore souillé de sang et muet de terreur, comme une Iris messagère
des dieux apaisés, venant rapporter leur sourire à la terre? Que
j'aurais voulu la voir alors, et qu'heureux sont les yeux qui se
rafraîchirent et s'enivrèrent de son premier rayonnement!
--Je l'ai vue alors à son voyage en Angleterre, me dit la duchesse;
mais il n'y a ni pinceau, ni plume, ni parole qui puissent
ressusciter cette apparition. Quand je vous aurai dit des yeux bleu
de mer azurés jusqu'à la nuit par l'ombre des voiles; des cheveux de
fils de la Vierge brunis au feu du soleil; des joues de pêche
veloutée dont le velours renaissait tous les matins comme pour
tamiser le jour sur une peau d'enfant; des couleurs nuancées et
fondues où le blanc et le rose ne formaient qu'une teinte; un regard
qui s'ouvrait et se refermait sous des cils ruisselants d'ombre ou
de lumière; des lèvres où la langueur pensive ou la joie épanouie
donnait toutes les inflexions de l'âme; un sourire qui caressait
l'air; une taille ni grande ni petite, mais qui, par sa
flexibilité, se prêtait à la majesté autant qu'à la grâce; une
démarche de reine ou de bergère tour à tour; un étonnement de
l'impression qu'elle faisait partout, comme si les regards de la
foule eussent été autant de miroirs qui lui répercutaient sa figure
et qui la faisaient rougir de sa miraculeuse beauté; les pas qu'elle
entraînait sur sa trace; les murmures d'admiration qui s'élevaient à
sa vue; les exclamations mal contenues; les femmes charmées, mais
jalouses; les hommes attirés, mais contenus par le respect de tant
d'innocence sous tant d'enivrements; quand je vous aurai dit tout
cela, je ne vous aurai rien peint de visible à votre imagination. La
beauté comme celle de madame Récamier alors est comme un mystère: il
faut y croire et ne pas le voir: il veut la foi. Voyez-la dans
l'impression qu'elle a faite sur la France et sur l'Angleterre au
moment où vivait madame Tallien, où resplendissait mon amie Georgina
Spencer, où je brillais moi-même d'un éclat emprunté à ma famille, à
mon rang, à ma fortune; où l'Europe avait bien autre chose à faire
que de s'arrêter devant une femme de dix-huit ans. L'Europe
s'arrêtait devant madame Récamier!»
XII
Nous parlâmes d'autre chose; je fus dix ans sans revoir madame
Récamier.
À mon retour à Paris, en 1829, ces dix années avaient non pas
détruit, mais transformé la célébrité de cette femme. Aimée d'un
grand écrivain, ce grand écrivain l'avait transportée avec lui dans
l'empyrée des lettres et de la gloire; elle avait ce qu'on appelle
un salon; ce salon était un sanctuaire plutôt qu'une exposition
d'esprit et de célébrités, un culte plutôt qu'une cour. Quelques
rares privilégiés de la société, de l'aristocratie, de la politique
et de la littérature, y étaient admis. Le grand homme de style qui
régnait dans ce coeur et dans ce salon ne m'était pas favorable,
bien que je sois le seul des poëtes et des politiques de son siècle
auquel il adresse de magnifiques éloges posthumes dans ses Mémoires
destinés à la postérité. Il m'avait proscrit, autant qu'il était en
lui, de la faveur des cours pendant qu'il était ministre et que
j'étais, moi, relégué dans les rangs subalternes de la diplomatie;
s'il avait pu me proscrire de la scène du monde il l'aurait fait, je
n'en doute pas. C'était une faiblesse et une injustice. Je
l'admirais passionnément, non comme homme, mais comme génie; j'étais
trop petit pour porter aucune ombre sur sa trace; mais, soit que
madame Récamier se souvînt de notre rencontre muette chez la
duchesse de Devonshire, soit qu'elle fût flattée de produire un nom
naissant de plus aux yeux de son cénacle dans son salon, elle me fit
allécher par tant de grâces indirectes que je ne pus me refuser,
malgré mon éloignement pour les _camarillas_ lettrées ou politiques,
à me laisser présenter à elle dans ce couvent de l'Abbaye-aux-Bois,
où je devais plus tard suivre le convoi indigent du pauvre
Ballanche.
XIII
Elle me reçut en homme attendu depuis dix ans; un mot d'elle sur moi
courait Paris et venait de m'être répété par Ballanche, son
confident. Ce mot me prédisposait par amour-propre à l'adoration
pour cette beauté qui illuminait encore d'une lueur refroidie la
moitié de l'espace que sa vie avait laissé derrière elle.
--«Comment désirez-vous, lui demandait Ballanche, vous lier avec M.
de Lamartine, vous l'idole de M. de Chateaubriand, qui n'aime pas ce
jeune homme?--Cela est vrai, dit-elle à Ballanche, M. de
Chateaubriand est mon ami, mais de Lamartine est mon......»
La convenance plus que la modestie m'empêche d'écrire le mot qui
sortit de ses lèvres; le mot était trop adulateur pour qu'il puisse
sortir de ma plume. C'était une de ces coquetteries de conversation
dont on désire que l'écho aille chatouiller indirectement le coeur
d'un homme.
À notre première entrevue je fus timide; elle fut naturelle,
gracieuse, adroite de simplicité; mon impression fut un attrait
doux, qui n'éblouit pas, mais qui attire: clair de lune qui rappelle
un jour de splendide été.
C'était l'époque où madame Récamier, cherchant à amuser l'inamusable
M. de Chateaubriand avec les hochets de sa propre gloire, faisait
lire chez elle devant lui, et devant un auditoire trié avec soin,
la tragédie de _Moïse_, essai dramatique du grand écrivain; c'était
l'époque aussi où M. de Chateaubriand faisait confidence de quelques
pages de ses Mémoires secrets à quelques-uns de ses contemporains
d'élite dans le salon ouvert à un seul battant de son amie; on
invitait à ces solennités un aussi grand nombre de privilégiés que
l'exiguïté de l'appartement en pouvait contenir. Jamais première
répétition d'une pièce attendue comme un événement sur la scène ne
fut aussi briguée que la faveur d'assister à ces répétitions de la
gloire devant les représentants présumés de la postérité; les femmes
y étaient en plus grand nombre que les hommes, car les femmes
étaient le véritable public de M. de Chateaubriand: il avait joui du
coeur, de l'imagination, de l'oreille et de la piété des femmes
pendant un demi-siècle, les femmes devaient l'en récompenser dans sa
vieillesse. Elles lui cachaient, par un rideau pieux de beautés, de
sourires, de caresses, de culte, l'approche de la mort et le
jugement beaucoup moins féminin de la postérité. L'amour et la
religion, ces deux idolâtries de leur coeur, avaient en lui leur
représentant dans un même homme. La politique, dans laquelle il
avait joué un rôle important depuis la restauration des Bourbons,
lui payait aussi alors ce qu'il appelait ses disgrâces de cour en
popularité; ce n'était que des semblants d'opposition libérale
affichés pour décorer sa retraite, mais ces dehors de grand homme
persécuté lui attiraient à la fois le respect de l'aristocratie, la
reconnaissance de l'Église, l'enthousiasme confidentiel des jeunes
républicains. Nul homme n'a plus soigné les couleurs de sa robe de
chambre afin de se présenter à la mort comme un apôtre pour les
chrétiens, comme un chevalier pour les royalistes, comme un tribun
de l'avenir pour les républicains les plus avancés. Il touchait à
ses années de grâce; on ne lui demandait pas d'expliquer ces trois
rôles contradictoires; on était convenu de le laisser mourir en
sphinx sans lui demander son mot. Ce vrai mot était personnalité du
génie; il voulait être en règle avec le passé par la religion, avec
le présent par l'aristocratie du faubourg Saint-Germain, avec
l'avenir démocratique par ses pressentiments de république. M. de
Chateaubriand était un génie, mais c'était aussi un rôle plus qu'un
homme; il lui fallait plusieurs costumes devant la postérité. Ses
_Mémoires d'outre-tombe_, qu'il écrivait alors, avaient une page
pour un parti, un revers de page pour l'autre: livre-Janus qui
louche à force de vouloir regarder trop d'horizons à la fois.
Mieux valait confesser son scepticisme que de confesser des
croyances si contradictoires. Il est permis à un vieillard d'être
détrompé, mais jamais d'être comédien devant la mort. Le scepticisme
politique est un aveu de plus du néant de la vie; cet aveu est une
douleur de l'esprit, mais il n'est pas une offense à la vérité.
Mieux vaut dire: Je doute, que de dire: Je mens.
XIV
Quoi qu'il en soit, la scène sur laquelle M. de Chateaubriand
répétait ses derniers rôles était alors chez madame Récamier; c'est
ainsi que Périclès, vieilli et outragé, venait pleurer chez Aspasie.
Dans l'été de 1829, une lecture du _Moïse_ de M. de Chateaubriand
devant un très-petit auditoire fut annoncée chez madame Récamier.
Le grand acteur classique Lafond, du Théâtre-Français, homme
d'excellente compagnie, idolâtre du génie de M. de Chateaubriand et
un peu solennel comme sa phrase, avait consenti à prêter sa noble
déclamation à ces vers encore inconnus du poëte en prose.
On s'arrachait, depuis six semaines, les billets d'invitation à
cette mystérieuse soirée. Toutes les grandes dames de Paris, tous
les poëtes, tous les orateurs, tous les étrangers, tous les
journalistes sollicitaient; leurs noms passaient au crible d'un
scrutin épuratoire des amis de la maison avant d'être admis. On
voulait être sûr qu'aucun profane ou qu'aucun incrédule au génie du
lieu ne se glisserait dans le cénacle pour en troubler ou pour en
divulguer les mystères. La piété, l'adoration étaient obligées; la
froideur même dans le culte aurait paru un blasphème contre le dieu
des femmes.
Je me trouvais accidentellement à Paris avec ma mère et ma soeur; je
ne songeais nullement à demander une entrée de faveur à madame
Récamier pour cette séance. Je savais que M. de Chateaubriand avait
je ne sais quelle prévention fort injuste, mais fort tenace, contre
moi; mon nom serait, je n'en doutais pas, une dissonance dans les
noms des invités qui seraient prononcés à ses oreilles. Je voulais
prévenir l'élimination en ne prétendant pas à la faveur; de plus je
n'ai jamais aimé les conciliabules d'invités; je suis un homme de
plein air; l'esprit de parti m'asphyxie; je ne puis le respirer, ni
en religion, ni en politique, ni en littérature. Toute coterie est
petite et fausse; le monde seul est vrai, parce qu'il est grand. Je
ne rendis donc pas même une visite à madame Récamier, de peur que
cette visite n'eût l'air d'une requête. Je me tins à ma place dans
l'isolement.
Mais madame Récamier avait appris par madame Sophie Gay, mère de
l'illustre Delphine (madame de Girardin), que j'étais à Paris avec
ma mère. Bien qu'elle ne sortît plus de l'Abbaye-aux-Bois, elle
monta en voiture et elle vint un matin rendre visite à ma mère, qui
logeait chez moi dans un hôtel garni.
Ces deux femmes se ressemblaient étonnamment par leur âge, par leur
figure, par leur société commune dans leur adolescence, par les
souvenirs réveillés des premières années de leur vie; à des époques
un peu diverses elles avaient connu beaucoup des personnes du même
monde. Seulement ma mère, élevée dans une cour, transportée ensuite
très-jeune dans un noble chapitre de chanoinesses, mariée pendant la
Révolution, retirée ensuite dans la modeste obscurité d'une vie de
campagne, entourée de la nombreuse famille qu'elle avait mise au
monde, était une madame Récamier d'intérieur qui n'avait brillé que
pour quelques coeurs et qui n'avait eu d'autre célébrité que celle
de sa bienfaisance dans des hameaux.
Il y avait des années et des années qu'elle n'avait revu Paris, les
palais, les jardins, les parcs de Saint-Cloud, séjour de son premier
âge. Elle était dans l'ivresse de ses souvenirs en les visitant avec
moi; elle désirait beaucoup entrevoir au moins ces figures d'hommes
nouveaux et de femmes célèbres qui portaient des noms chers à son
imagination ou à sa piété. M. de Chateaubriand était à ses yeux le
premier de ces monuments vivants du siècle. Passionnée pour le
_Génie du Christianisme_, qui lui avait révélé la poésie de sa foi,
elle aurait donné tous les spectacles pour le spectacle de ce beau
front d'où était sortie cette _renaissance_ de la religion antique.
M. de Chateaubriand était à ses yeux l'_Esdras_ du vieux temple,
temple reconstruit non en pierres, mais en images pour sa piété.
La conversation de ces deux femmes si semblables par la figure, par
le son de voix, par l'élégance des manières, par la délicatesse de
tact, par le ton exquis de cour, et si différentes par la destinée,
fut comme une rencontre après une longue séparation entre deux
soeurs. Madame Récamier ne négligea aucune de ses séductions
cordiales et caressantes pour plaire à ma mère; quant à ma mère,
elle était la séduction personnifiée; elle entrait naturellement
comme une lumière dans les yeux, comme une musique dans l'oreille,
comme une persuasion dans le coeur. Elle enleva dès le premier
entretien le goût très-vif de madame Récamier. Deux de mes soeurs,
très-belles, qui avaient accompagné ma mère dans ce voyage et qui
assistaient, modestes et rougissantes, à cet entretien, comme deux
cariatides grecques dans un salon de Paris, ne nuisirent pas à
l'impression reçue ce jour-là par la reine de beauté d'un autre âge.
Ma mère céda sans peine aux instances de madame Récamier pour
qu'elle assistât, avec ses filles et avec moi, à l'ovation de M. de
Chateaubriand, le jour de la lecture du _Moïse_. Ces deux femmes se
séparèrent avec le besoin réciproque de se revoir le lendemain.
Elles se revirent en effet presque tous les jours avec des
tendresses d'empressements qui ressemblaient au regret de s'être
connues trop tard.
XV
La soirée mémorable arriva; ma mère, une de mes soeurs et moi, nous
perçâmes difficilement la foule (confidentielle cependant) qui
obstruait de bonne heure le large escalier du couvent de
l'Abbaye-aux-Bois.--«Je crois, me dit tout bas ma mère, monter
l'escalier de Saint-Cyr pour entendre la première lecture
d'_Athalie_. N'allons-nous pas trouver là-haut Louis XIV, madame de
Maintenon, la duchesse de Bourgogne, Bossuet, Fénelon, Pascal,
groupés autour de Racine, son manuscrit à la main?»
L'atmosphère monastique de l'escalier de l'Abbaye-aux-Bois, l'écho
de la vaste cour réveillé pour la première fois par le bruit des
équipages qui versaient les nobles visiteurs, le demi-voix des
entretiens sur les marches qui ressemblait au recueillement d'une
entrée d'église, tout cela justifiait l'hallucination de ma mère et
de ma jeune soeur; nous allions voir une Maintenon plus belle et
moins solennelle que la première, la Maintenon caressante d'un roi
de l'intelligence. M. de Chateaubriand représentait à la fois dans
sa personne un Louis XIV des lettres et un Racine de décadence.
Nous entrâmes; un officieux ami de la maîtresse de maison fendit la
foule de l'antichambre et aida ma mère et ma soeur émues à parvenir,
au milieu d'un murmure flatteur, jusqu'aux siéges du second salon.
Madame Récamier leur avait réservé là des places en faveur auprès
d'elle. Je restai debout entre les deux portes, d'où l'on voyait à
la fois les deux pièces pleines de spectateurs silencieux ou
bourdonnants.
M. de Chateaubriand, assis sous le tableau de _Corinne_, par Gérard,
se levait et se rasseyait avec un sourire de grand homme embarrassé
de sa grandeur devant chaque visiteur de marque qui le saluait de
loin; ce sourire fut plus accueillant, mais un peu maniéré et un
peu amer à mon aspect. On voyait qu'il voulait être obligeant, mais
qu'il ne pouvait pas tout à fait être cordial.
Quant à moi, je me hâtai de reporter mon attention sur ma mère, pour
voir dans ses yeux ravis l'impression des noms et des personnes qui
défilaient lentement de l'antichambre dans le grand salon sous les
yeux de M. de Chateaubriand.
Ces noms et ces personnages imprimaient à ma mère une physionomie de
curiosité satisfaite qui donnait une illumination à ses traits.
Madame Récamier lui nommait à demi voix cette élite du siècle.
Toute la gloire et tout le charme de la France étaient là.
Je ne sais pas s'il y avait plus de majesté à Saint-Cyr, mais il n'y
avait pas plus d'esprit.
La France, fauchée à nu par la Révolution, décimée de grandeur
intellectuelle et de liberté par l'Empire, semblait pressée d'éclore
sous la Restauration, comme si la nature eût compris que la saison
serait courte et qu'il fallait se hâter de fleurir.
Autour de ce trône ressuscité des fils de Louis XIV les salons
politiques et littéraires avaient pullulé; il y en avait dans tous
les quartiers patriciens de Paris et pour toutes les nuances de
l'opinion. La séve de la nation, activée par la liberté,
bouillonnait d'indépendance et d'émulation littéraire.
J'avais fréquenté plusieurs de ces salons avant de quitter la France
pour les cours de l'Europe: il y avait le salon aristocratique de la
duchesse de La Trémouille, salon un peu âpre et revêche d'ancienne
cour de Versailles, où l'esprit et le talent n'étaient admis qu'à
condition de fronder la Charte de Louis XVIII et d'invectiver ses
ministres. La hauteur et le dédain étaient le caractère des
physionomies; l'amertume y plissait les lèvres; il y avait trop de
fiel dans les coeurs pour que ce salon fût agréable à fréquenter;
l'ironie était la figure habituelle de ses discoureurs; la
littérature n'y était qu'une arme de faction surannée; sa forme
était l'épigramme du haut en bas, le discours de tribune ou le
pamphlet de dénigrement. On en sortait triste, on y sentait le
renfermé. Cette société ne convenait qu'à des grands seigneurs
mécontents. J'y avais été recherché avec bonté par l'altière
duchesse, à cause de mon jeune royalisme, comme un enrôlé de
l'aristocratie; je n'avais eu qu'à me louer de son accueil; mais je
désertai vite ce salon: il fallait y être ou un grand nom ou un
courtisan d'opinions; je n'étais ni l'un ni l'autre: je secouai la
poussière de ce tapis.
XVI
Il y avait le salon de madame de Montcalm, soeur du duc de Richelieu
et centre de son parti politique; ce parti, c'était l'aristocratie
intelligente, ralliée à la Révolution raisonnable, une égalité par
le talent; l'aristocratie de l'honneur, c'était son drapeau; on y
respirait un air doux et tempéré comme le caractère de la maîtresse
de maison; la fine et gracieuse figure de madame de Montcalm,
retenue, quoique jeune encore, sur son canapé, y présidait avec un
accueil qui n'avait rien de banal; ses goûts étaient des amitiés
vives; ses opinions devenaient des sentiments; on voyait défiler
devant ce canapé tous les hommes éloquents et sages qui auraient pu
réconcilier la Restauration avec la liberté. M. Lainé était à la
fois son ami et son symbole politique; M. Molé la cultivait comme
une puissance aimable dont il fallait se ménager la faveur pour
quelque avenir ministériel; l'ambassadeur de Russie, M. Pozzo di
Borgo, homme de diplomatie italienne et de surface française, y
était assidu comme à un devoir de la journée; quelques hommes de
lettres peu recherchés par elle et peu nombreux y figuraient dans
une intimité très-restreinte: l'aimable abbé de Féletz, l'oracle du
goût dans le _Journal des Débats_; M. Villemain, plus éblouissant
encore de parole que de plume; moi-même, favori de son coeur,
très-assidu et très-familier quand j'étais à Paris. À ces amitiés
près, madame de Montcalm recherchait plus les hommes politiques que
les esprits littéraires, ou plutôt elle ne recherchait, en réalité,
personne; elle aimait ou elle n'aimait pas, voilà tout;
languissante, dégoûtée, capricieuse comme une malade, passionnée
d'attraction comme de répugnance, il fallait lui plaire ou la
choquer. Elle ne mettait aucune diplomatie féminine dans le
gouvernement de son salon d'élite; ce salon n'en était que plus
attachant; quand on était le bienvenu de sa porte on était sûr
d'être le désiré de son coeur; elle avait pour moi une amitié
d'instinct qui ne me faillit jamais, malgré l'absence. Le matin du
jour de sa mort, elle m'écrivit encore les pressentiments de son
agonie. Je ne passe jamais devant le numéro 33 de la rue de
l'Université sans gémir sur cette porte fermée d'où tant d'amitié
sortit une fois avec son cercueil.
XVII
Il y avait le salon littéraire, parlementaire et bourbonien de
madame la duchesse de Duras; quoi qu'en dise M. Villemain dans ses
éloquents _Souvenirs_, je n'y fus jamais reçu; j'étais trop jeune et
trop inconnu pour y avoir place; je doute que madame de Duras ait
entendu prononcer mon nom; d'ailleurs c'était là le temple d'une
véritable idolâtrie pour M. de Chateaubriand; jeune encore, madame
de Duras était, dit-on, le machiniste passionné de la politique et
de la gloire de son ami: âme prodigue qui se consumait comme une
lampe dans la nuit pour illuminer un nom d'homme.
XVIII
Il y avait le salon de madame la duchesse de Broglie, fille de
madame de Staël. C'était une femme magnanime comme sa mère, belle
comme Corinne, pieuse comme une prière incarnée. Elle avait tant vu
familièrement la célébrité et la passion, qui n'avaient pas fait le
bonheur de sa mère, qu'elle avait appris dès l'enfance à n'estimer
que la vertu; mais cette vertu était libre et grande, une vertu
antique; sa religion ne rétrécissait rien de ses pensées, sa foi
donnait à sa physionomie une expression grave comme celle des femmes
qui sortent des temples où elles ont eu commerce avec Dieu; elle
sortait à toute heure de l'infini. Un mari digne d'elle attirait
autour de lui, par l'aristocratie de son rang et par le libéralisme
un peu trop hostile de ses idées, tout ce qui tenait à la grande
opposition en France et en Angleterre: c'était le salon des deux
mondes. J'avais été très-fier d'y être admis malgré mon obscurité,
et j'y portais un véritable culte à ces prestiges de la beauté, du
nom, de la fortune, de la vertu, dans une même famille. On y
ajoutait pour moi la bonté, le prestige du coeur.
Cependant mon attachement chevaleresque pour les Bourbons, récemment
rentrés de l'exil sur le trône, me faisait souffrir de l'esprit
d'amère opposition qui régnait dans ce salon et qui caressait trop,
selon moi, les tendances orléanistes. Je ne savais pas même, pour
plaire, feindre par complaisance une hostilité que je n'éprouvais
pas contre la cour. Je trouvais cette hostilité déplacée. Les
Bourbons de la branche aînée n'avaient certes pas démérité des
héritiers de M. Necker, du maréchal de Broglie et de madame de
Staël. Cette aigreur du ton et cette amertume ironique des lèvres
corrompaient pour moi l'agrément de ce salon; en y coudoyant M. de
Lafayette, M. Benjamin Constant, tous les tribuns, tous les
publicistes, tous les pamphlétaires du temps, je m'y sentais presque
en pays ennemi; j'avais du goût pour les maîtres, aucun goût pour
leur société. L'épigramme perpétuelle contre ce que j'aimais me
blessait au coeur; c'était un salon de la _Ligue_, où les princes
jouaient à la popularité.
XIX
Il y avait enfin le salon de la belle madame de Sainte-Aulaire, amie
de madame la duchesse de Broglie et qui ne faisait qu'un avec le
salon de son amie; mais celui-ci était plus large et plus
véritablement littéraire que le salon trop anglais de la fille de
madame de Staël; la littérature y tenait une bien plus grande place.
La maîtresse de la maison, quoique très-jeune et très-gracieuse, ne
permettait pas à l'esprit de parti d'y prévaloir sur l'esprit
d'agrément; on y rencontrait, sans acception d'opinion, tous les
hommes de tout âge qui avaient un nom dans les lettres ou dans la
politique, ou qui cherchaient une avant-scène à leur talent. C'était
un lieu d'asile inviolable à la colère des opinions au milieu de
Paris.
L'esprit éclectique du ministère de M. Decazes, esprit qui aurait
sauvé et popularisé la Restauration si les ambitions acerbes de
l'esprit d'émigration rentré l'avaient permis, cet esprit mixte
comme la France régnait chez madame de Sainte-Aulaire. M. Decazes
venait d'épouser la fille d'un premier lit de M. de Sainte-Aulaire.
Les amis politiques du jeune favori de Louis XVIII prédominaient
dans cette société. C'étaient presque tous les jeunes hommes de
lettres, poëtes, écrivains, orateurs, publicistes, qui ont illustré
depuis la tribune et la presse en France. Ils se rencontraient dans
ce salon avec la jeune aristocratie libérale, mais non factieuse. M.
Villemain, M. Cousin, M. de Barante; M. de Staël, enlevé dans sa
fleur à la vie; M. Beugnot, la plus spirituelle des chroniques
vivantes de la Révolution et de l'Empire; les amis de M. de
Talleyrand; la belle duchesse de Dino, sa nièce; quelques
Orléanistes du Palais-Royal, beaucoup de libéraux, un groupe de
doctrinaires cherchant les recoins dans les salons comme dans la
nation, et méditant de refaire en politique une secte au lieu d'une
religion: voilà, avec un grand nombre de femmes jeunes, belles,
lettrées, et élégantes, ce qui composait ce salon. Les étrangers qui
visitaient la France la voyaient là tout entière sous la forme de
l'aristocratie de naissance, du génie, de l'esprit, de l'art, du
goût et de la beauté; j'y étais accueilli par la famille avant
l'époque de ma célébrité naissante. J'étais éclos sous cette
bienveillance: madame de Sainte-Aulaire savait distinguer
l'espérance, même dans l'obscurité.
«Ce que je connais de plus beau dans le monde, me disait-elle un
jour en contemplant un portrait de Raphaël à son premier âge, c'est
le _génie enfant_.--Pourquoi? lui dis-je.--Parce qu'il a encore son
innocence, me répondit-elle, et qu'il a déjà sa destinée sur son
front! Or l'innocence du génie c'est sa modestie.»
Ce mot charmant la peignait elle-même, car elle avait de l'enfance
sur ses joues et de la maturité dans l'esprit. Ce fut dans ce salon
que je récitai pour la première fois devant un auditoire un peu
nombreux quelques vers encore inédits des _Méditations_ et des
_Harmonies_. Cette aimable femme fut la préface de ma poésie. Elle
me protégea vivement, ainsi que la duchesse de Broglie, son amie,
auprès des ministres d'alors pour obtenir mon premier poste
diplomatique; je ne l'ai jamais oublié, et j'ai eu une occasion de
reconnaître tant de bonté dans une circonstance où il me fut donné
d'être agréable à mon tour à sa famille[1].
[Note 1: Après la coalition parlementaire qui était près de
renverser le gouvernement orléaniste, le roi Louis-Philippe, que je
ne voulais pas servir, mais que je ne voulais pas précipiter dans
une anarchie par une intrigue, me fit exprimer sa reconnaissance par
son ministre. Ce ministre, qui avait fait partie de la coalition, et
qui maintenant, revenu de Londres, cherchait à pallier les funestes
conséquences de cette ligue, m'offrit, de la part du roi,
l'ambassade de Vienne ou l'ambassade de Londres, à mon choix, avec
un traitement que je fixerais moi-même, pour ajouter aux honneurs la
fortune illimitée que je pouvais désirer. Je refusai; j'étais résolu
à ne jamais m'engager ni d'ambition ni de reconnaissance avec le
gouvernement de 1830. Mon coeur était à la légitimité, mon esprit à
la liberté; je ne voulais manquer ni à mes souvenirs ni à la liberté
complète de député indépendant. Je me réservais pour les crises
éventuelles vers lesquelles le régime parlementaire, par ses fautes
et ses excès, entraînait évidemment le pays. Le ministre, de même
que le roi, ne comprenait rien à mes refus; il les attribuait sans
doute à mon ambition plus exigeante, mobile ordinaire de ces
abstentions; il me demanda une entrevue pour vaincre mes répugnances
à force de faveurs politiques. Je persistai.
--«Mais enfin, me dit-il avec une impatience visible de geste et
d'accent, le roi ne peut pas vous offrir plus qu'un ministère et le
choix des plus grandes ambassades. Quel est donc, entre nous, le
motif vrai qui vous porte à décliner de si hautes avances, et
qu'attendez-vous donc de mieux?--Monsieur le Ministre, lui
répondis-je en resserrant les lèvres et en contenant mes tristes
prévisions dans mon coeur, puisque vous me faites, au nom du roi et
du ministère, de telles offres, c'est qu'apparemment le ministère,
le roi et vous-même, vous reconnaissez en moi un esprit politique,
malgré les dénigrements de vos journaux et de vos amis, qui me
relèguent au rang des rêveurs et des chimériques?--Oui,
certainement, me répondit l'homme d'État.--Eh bien! Monsieur, je ne
serais pas homme politique si je vous disais le motif pour lequel je
ne veux pas m'engager par une reconnaissance quelconque avec le
gouvernement de la dynastie d'Orléans.» L'homme d'État pâlit à ces
mots, inclina la tête et n'insista plus; on eût dit que le fantôme
d'une révolution possible lui avait apparu dans mes paroles. Nous
parlâmes d'autre chose.
Le lendemain de cet entretien avec le premier ministre, j'en eus un
autre avec le roi lui-même; il m'avait fait appeler; il fît les
derniers efforts pour me rattacher à son gouvernement; j'eus de la
peine à résister pendant trois heures à son éloquence, à ses
caresses, même à ses larmes. Il m'avait fait asseoir en face de lui;
il serrait mes genoux entre les siens. J'étais touché de son
insistance, mais l'honneur me défendait d'y céder. Je me levai enfin
pour me retirer; il me suivit, en me retenant par le pan de mon
habit, jusque vers la porte.
--«Vous ne voulez pas? me dit-il enfin d'un ton de colère et de
désespoir; vous ne voulez pas?--Non, Sire, et je regrette
profondément que l'honneur me défende de vous obéir.--Eh bien! ce
sera votre faute si je reste entre les mains de cette...» Et comme
il vit que la force du mot m'étonnait:--«Oui, de cette....,
entendez-vous bien, monsieur de Lamartine! C'est votre refus qui ne
me laisse pas d'autre choix. Allez, et ne vous en prenez qu'à
vous-même si mon gouvernement reste entre les mains d'hommes
très-forts, mais qui ne sont ni ceux de mes voeux, ni ceux de mon
coeur, ni ceux de ma situation!»
Ces derniers mots furent prononcés avec un accent de chagrin et avec
un pli d'irritation sur les lèvres qui me prouva que son prétendu
rôle de prince démocratique lui restait lourd sur le coeur. On a
beau faire, quand on a du sang de Louis XIV dans les veines,
l'orgueil de race prévaut malgré soi sur les nécessités de la
royauté: les rôles sont dans la politique, mais les sentiments sont
dans la nature. Je vis clairement que le roi aspirait à échapper aux
ministres de 1830 pour s'entourer de serviteurs nés de la royauté de
ses pères. La révolution de 1830 était évidemment pour lui un
remords; il voulait mettre au plus vite entre cette révolution et
lui des hommes anciens qui lui masqueraient l'usurpation et qui lui
représenteraient la légitimité du trône.
M. de Sainte-Aulaire, alors ambassadeur à Vienne, était à cette
époque à Paris; il désirait vivement être ambassadeur à Londres. Il
fut informé par une rumeur de cour des démarches que le roi et le
ministre faisaient pour me décider à accepter, à mon choix, une de
ces deux ambassades; il craignait que mon choix tombât sur Londres,
et qu'il ne fût ainsi réduit à retourner à Vienne. Il vint chez moi.
--«Je viens, me dit-il, savoir de vous mon sort; il est dans vos mains.
Je désire vivement aller à Londres; mais, si vous préférez vous-même
Londres à Vienne, je suis forcé de renoncer à l'ambassade d'Angleterre
et de reprendre l'ambassade de Vienne. Dites-moi nettement vos
intentions, j'y conformerai les miennes.--Tranquillisez-vous, lui dis-je
en lui serrant les mains avec cette affection pleine de déférence que je
devais à toutes les bienveillances et même à toutes les protections dont
j'avais été comblé jadis par cette puissante et aimable famille; je ne
veux ni de Londres, ni de Vienne, ni de Paris; je suis décidé à ne
jamais m'engager avec cette dynastie; mais, lors même que j'aurais
l'ambition de l'ambassade de Londres, je la sacrifierais à l'instant et
sans hésiter au bonheur de reconnaître par ce sacrifice toutes les
bontés dont vous m'avez comblé à mon entrée dans le monde. Le sentiment
d'avoir pu un jour être serviable à ceux qui furent si bons pour moi
lors de mon début dans la vie surpasserait mille fois, à mes yeux,
l'ambition d'un poste diplomatique quelconque. Ainsi allez en toute
confiance à Londres, mais n'ayez pour moi à cet égard aucune
reconnaissance; je ne vous sacrifie rien, vous ne me devez qu'une bonne
intention.» Il me serra les mains à son tour et partit pour
l'Angleterre.]
XX
Il y avait plus tard, et dans un plus large horizon de société
cosmopolite, le salon de madame Gay et de sa fille Delphine, qui fut
ensuite madame Émile de Girardin. La mère, femme de coeur et
d'esprit, jadis belle et rivale en beauté de madame Récamier, avait
été aussi liée d'amitié avec M. de Chateaubriand plus jeune; c'était
une intelligence très-supérieure à sa réputation, mais une
intelligence passionnée qui prodiguait son esprit et son coeur sans
compter comme madame Récamier. La fortune seule lui avait manqué
pour tenir le premier rang parmi les salons littéraires de
l'Europe; elle avait assez de flamme pour illuminer seule dix
salons; elle donnait de l'âme à tout ce qui l'approchait. L'ornement
de sa maison était sa fille Delphine, poëte comme l'inspiration,
belle comme l'enthousiasme. Ce salon était tout littéraire; la
noblesse de naissance n'y figurait que pour s'ennoblir par la
fréquentation de la noblesse de nature: le génie! Victor Hugo,
Balzac, Nodier, Sainte-Beuve, madame Malibran, Vigny, y dominaient
de la tête la foule d'élite d'hommes et de femmes qui cherchaient la
gloire dans l'amitié. C'était, en effet, le salon de l'amitié plus
que de la célébrité ou de la puissance. On y aimait parce qu'on se
sentait aimé. J'y allais moi-même toutes les fois que j'étais à
Paris. Il y régnait cette liberté complète qui ne reconnaît de joug
que la bienséance, que cette égalité affectueuse qui est la
république du talent. La mère et la fille étaient pauvres, mais le
salon d'entre-sol était agrandi par les hôtes, meublé par les
décorations de la nature: la beauté et le génie.
XXI
Le salon compassé de madame Récamier offrait un peu au regard la
symétrie et la froideur d'une académie qui tiendrait séance dans un
monastère. L'arrangement et l'étiquette y classifiaient trop les
rangs; si celui de madame de Broglie était une chambre des Pairs; si
celui de madame de Sainte-Aulaire était une chambre des Députés; si
celui de madame de Girardin était une république, celui de madame
Récamier était une monarchie. On voyait un trône dans un fauteuil;
ce trône, entouré de tabourets de duchesses, était celui de M. de
Chateaubriand; des courtisans littéraires ou politiques se
rangeaient autour de ce trône. C'était une cour, mais un peu vieille
cour; les meubles étaient simples et usés; quelques livres épars sur
les guéridons, quelques bustes du temps de l'Empire sur les
consoles, quelques paravents du siècle de Louis XV en formaient tout
l'ornement. La cheminée haute et large, autour de laquelle se
groupaient les familiers ou les discoureurs, était l'_Oeil-de-boeuf_
de cette abbaye royale; le mur à côté de la cheminée étalait le beau
tableau glacé de _Corinne_ improvisant _au cap Misène_ devant son
amant Oswald; scène romanesque de madame de Staël, plus académique
que réelle, car une femme aimante et aimée, seule avec la nature et
son coeur, a autre chose à faire que des déclamations politiques sur
la décadence des Romains. C'est l'heure et le lieu des confidences,
des silences ou des soupirs échappés du coeur; ce n'est pas l'heure
des vaniteuses improvisations de l'esprit. Mais madame Récamier
rappelait ainsi à ses hôtes qu'elle avait été l'amie de madame de
Staël, et qu'elle avait servi elle-même de modèle à la belle tête de
Corinne dans ce tableau.
XXII
Au-dessous du tableau de Corinne figurait, comme un Oswald vieilli,
M. de Chateaubriand; cette place dissimulait, derrière les paravents
et les fauteuils des femmes, la disgrâce de ses épaules inégales,
de sa taille courte, de ses jambes grêles; on n'entrevoyait que le
buste viril et la tête olympienne.
Cette tête attirait et pétrifiait les yeux; des cheveux soyeux et
inspirés sous leur neige, un front plein et rebombé de sa plénitude,
des yeux noirs comme deux charbons mal éteints par l'âge, un nez fin
et presque féminin par la délicatesse du profil; une bouche tantôt
pincée par une contraction solennelle, tantôt déridée par un sourire
de cour plus que de coeur; des joues ridées comme les joues du Dante
par des années qui avaient roulé dans ces ornières autant de
passions ambitieuses que de jours; un faux air de modestie qui
ressemblait à la pudeur ou plutôt au fard de la gloire, tel était
l'homme principal au fond du salon, entre la cheminée et le tableau;
il recevait et il rendait les saluts de tous les arrivants avec une
politesse embarrassée qui sollicitait visiblement l'indulgence. Un
triple cercle de femmes, presque toutes femmes de cour, femmes de
lettres ou chefs de partis politiques divers, occupait le milieu du
salon. On y avait laissé un vide pour le lecteur.
XXIII
Madame Récamier était visiblement fébrile par l'inquiétude du succès
de la lecture pour le grand homme. Il redescendait dans une nouvelle
arène par une insatiabilité de gloire littéraire; son amie s'agitait
d'un groupe du salon à l'autre pour donner le mot d'ordre du jour à
tous les conviés; ce mot d'ordre était silence, attention,
enthousiasme, pour tout le monde, et pour les journalistes en
particulier, écho complaisant chargé de reporter le lendemain à
toute l'Europe un tonnerre d'applaudissements convenus et pas une
critique.
C'était un spectacle touchant et triste à la fois que cette beauté
célèbre devenue soeur de charité d'une vanité vieillie et malade, et
allant quêter de groupe en groupe une fausse monnaie de gloire
auprès de toutes les plumes qui dispensent les renommées d'une
soirée. Ne fût-ce que par reconnaissance d'être admis à ces
lectures, par culte des soleils couchants, ou par commisération
pour ce grand indigent et pour cette tendre quêteuse, tout le monde
fut fidèle au mot d'ordre, et l'écho du lendemain ne laissa rien
percer des chuchotements de la veille.
XXIV
La lecture commença; Lafond, à qui on n'avait pas communiqué à temps
le manuscrit du _Moïse_, n'avait pu préparer ni ses yeux ni ses
intonations. Il lut bien les premiers actes, mais il lut avec
tâtonnement du regard et avec hésitation de la voix. Les vers
étaient beaux, raciniens, bibliques, dignes d'une main qui avait
façonné tant de prose en rhythmes aussi sonores que les plus beaux
vers; l'originalité seule manquait: c'était un écho de Racine et de
David, ce n'était ni David ni Racine: c'était leur ombre, un
pastiche d'homme de génie, mais pastiche; cela ressemblait aux
tragédies en monologues du Piémontais Alfieri, ce faux Sénèque d'une
fausse Rome. Le talent de M. de Chateaubriand était lyrique et non
scénique; son imagination le soutenait sur ses ailes dans des
régions trop élevées de la pensée pour s'abattre en face d'un
parterre et pour faire dialoguer des hommes d'os et de chair. Il n'y
avait rien de Shakspeare dans Chateaubriand, il y avait du Pindare
en prose. Était-ce supériorité ou infériorité? Je n'ose prononcer,
mais je crois que l'inspiration du lyrique est supérieure à la
combinaison du machiniste qui fait jouer sur la scène ces
marionnettes humaines qu'on appelle des personnages dramatiques;
seulement, quand ces personnages parlent comme les font parler les
grands poëtes dramatiques, le génie est égal et l'emploi est
différent.
XXV
M. de Chateaubriand, impatienté et humilié d'entendre ânonner ses
vers par un lecteur qui avait peine à les lire, arracha, à la fin,
le manuscrit des mains du grand acteur et voulut lire lui-même.
Malgré la faiblesse et la monotonie de sa propre voix, l'effet fut
plus saisissant, mais non plus heureux. Les vers, balbutiés par
l'auteur lui-même, tombaient essoufflés dans l'oreille. On souffrait
de ce que devait souffrir le poëte lui-même; on assistait à un
supplice d'amour-propre, supplice presque aussi pénible à contempler
qu'une torture physique; on détournait la tête, on baissait les
yeux. M. de Chateaubriand, excédé de vains efforts, rejeta enfin le
manuscrit à l'acteur, qui acheva la lecture au bruit des
applaudissements.
XXVI
Il y avait plus de bienséance que d'émotion dans ces
applaudissements; les mains battaient sans le coeur; on payait en
complaisance pour madame Récamier et en respect pour un grand
écrivain le privilége qu'on avait eu d'assister à cette
demi-publicité d'initiés dans un salon tenu par la beauté et décoré
par le génie. Ces applaudissements, au reste, étaient fortifiés par
le grandiose de cette pièce sacrée, écrite dans la haute langue de
Racine par l'écrivain du _Génie du Christianisme_. On peut la lire
aujourd'hui dans les oeuvres complètes; c'est une page qui ne
déshonorerait certes pas Racine lui-même.
On se retira avec une émotion factice, mais avec un respect réel; on
laissa M. de Chateaubriand, peu satisfait, se consoler avec madame
Récamier et avec ses familiers les plus intimes des petits déboires
de la soirée. On voulait un triomphe, on n'avait eu qu'un cérémonial
d'enthousiasme. La physionomie charmante de la maîtresse de la
maison était fatiguée et attristée sous un sourire forcé; toute son
amitié souffrait en elle.
Ma mère et ma soeur, exclusivement occupées de regarder la grande
figure de l'auteur du _Génie du Christianisme_, sortirent ravies de
cette soirée unique. Le sujet biblique de _Moïse_ charmait leur
naïve piété; la majesté de M. de Chateaubriand éblouissait leur
imagination; le gracieux accueil de madame Récamier touchait leur
candeur; elles emportaient en province des souvenirs pour toute une
vie de retraite.
XXVII
Mais quelle était donc cette femme dont le charme survivait aux
charmes, qui enchaînait au coin de son humble foyer le plus illustre
des hommes de littérature et de politique de son siècle, et qui
rendait les cours elles-mêmes jalouses d'une pauvre cellule d'un
monastère de Paris? Nous allons vous le dire, non pas seulement
d'après les souvenirs un peu trop sobres et un peu trop voilés
d'esprit de famille de sa nièce, madame Lenormant, mais d'après les
souvenirs de tout un demi-siècle qui a vu éclore, briller, mûrir,
mourir cette éclatante et étrange célébrité du charme immortel sur
un visage féminin. Ce livre de madame Lenormant est cependant une
des plus excellentes biographies, en excellent esprit et en
excellent style, qui pût consacrer cette mémoire fugitive d'une
femme de grâce et d'une femme de renom. Ce livre a aussi un grand
mérite aux yeux des curieux du coeur humain: c'est d'avoir à demi
ouvert le portefeuille de madame Récamier, et d'avoir révélé ainsi
au monde une correspondance inédite et profondément intime de
l'amour ou de l'amitié (comme on voudra) entre elle et M. de
Chateaubriand. Cette correspondance, selon nous, est bien supérieure
en intérêt aux Mémoires d'apparat du grand prosateur du dix-neuvième
siècle.
Dans les _Mémoires d'outre-tombe_ l'homme pose, l'homme s'affiche,
l'homme s'étale; dans cette correspondance l'homme se révèle, ou
plutôt il se trahit involontairement dans l'épanchement de son âme.
Madame Récamier n'y perd pas, et M. de Chateaubriand y gagne; on
voit combien l'une était digne d'être aimée, indépendamment de sa
beauté déjà pâlie; on voit combien l'autre sut aimer, indépendamment
de sa jeunesse morte et du désintéressement de toute espérance.
Remercions madame Lenormant, dépositaire de si doux secrets, de nous
avoir au moins confié ces pages.
XXVIII
Le nom de famille de madame Récamier était Julie-Adélaïde Bernard;
son père était membre de la bonne et riche bourgeoisie de Lyon. Sa
beauté était remarquable, son esprit ordinaire. M. Bernard avait
épousé Julie Matton, femme d'une figure qui présageait celle de sa
fille. Le Lyonnais est une espèce d'Ionie française où la beauté des
femmes fleurit en tout temps sous un ciel tempéré, entre les feux
trop ardents du Midi et les formes trop frêles du Nord; les yeux y
ont en général la teinte azurée du Rhône, qui baigne la ville, la
langueur de la Saône, la douceur du ciel. De belles tailles, des pas
nonchalants, des épaules statuaires, des cheveux soyeux et abondants
comme les écheveaux de soie qu'on y tisse, des voix caressantes pour
l'oreille, des sourires vagues qui enchantent sans provoquer, nulle
prétention à séduire tant elles sont sûres de charmer, des choeurs
de vierges de Raphaël descendues de leurs cadres et ignorantes de
leurs pudiques attraits, voilà les salons ou les promenades de Lyon
un jour de fête. Négligées des hommes affairés, ces femmes vivent
généralement à l'ombre comme les odalisques d'Orient; il faut les
découvrir soit dans les églises, soit aux fenêtres hautes de leurs
maisons noires, semblables à des monastères espagnols. C'est ainsi
qu'étant encore enfant je découvris, en face de la maison
qu'habitait en passant ma mère, la céleste apparition de
mademoiselle Virginie Leroy (depuis madame Pelaprat), compatriote de
madame Récamier, plus jeune qu'elle et aussi accomplie en charmes.
La puissance d'une première apparition de la parfaite beauté est
telle que, sans avoir jamais revu madame Pelaprat, cette vision
m'éblouit encore. Elle éblouit, dit-on, plus tard un maître du monde
du même charme dont elle avait fasciné l'oeil d'un enfant.
XXIX
Une liaison avec M. de Calonne, ministre de Louis XVI, appela de
Lyon à Paris le père et la mère de madame Récamier en 1784; un
emploi de receveur général des finances fixa M. Bernard dans la
capitale. Juliette, leur fille, déjà regardée pour une fleur de
visage qui promettait de s'épanouir en merveille, fut laissée chez
une tante à Villefranche, en Beaujolais; de là elle fut cloîtrée
dans un couvent de Lyon, pour y achever son éducation. Elle raconte
ainsi elle-même les impressions recueillies et naïves qu'elle
emporta de ce monastère:
«La veille du jour où ma tante devait venir me chercher, je fus
conduite dans la chambre de madame l'abbesse pour recevoir sa
bénédiction. Le lendemain, baignée de larmes, je venais de franchir
la porte que je me souvenais à peine d'avoir vue s'ouvrir pour me
laisser entrer; je me trouvai dans une voiture avec ma tante, et
nous partîmes pour Paris.--Je quitte à regret une époque si calme et
si pure pour entrer dans celle des agitations; elle me revient
quelquefois comme dans un vague et doux rêve, avec ses nuages
d'encens, ses cérémonies infinies, ses processions dans les jardins,
ses chants et ses fleurs.
«Si j'ai parlé de ces premières années, malgré mon intention
d'abréger tout ce qui m'est personnel, c'est à cause de l'influence
qu'elles ont souvent à un si haut degré sur l'existence entière:
elles la contiennent plus ou moins. C'est sans doute à ces vives
impressions de foi reçues dans l'enfance que je dois d'avoir
conservé des croyances religieuses au milieu de tant d'opinions que
j'ai traversées. J'ai pu les écouter, les comprendre, les admettre
jusqu'où elles étaient admissibles, mais je n'ai point laissé le
doute entrer dans mon coeur.»
XXX
On voit par ce passage, écrit bien longtemps après son enfance, que
la foi de cette jeune fille était tempérée comme son âme, et que la
religion fut toute sa vie une douce habitude de ses sens plutôt
qu'une passion de son intelligence. Elle semblait prédestinée par là
à être un jour l'amie de M. de Chateaubriand, le poëte des
sensations religieuses plus que des convictions théologiques. C'est
cette température de l'âme qui conserve la beauté du corps comme la
sérénité de l'esprit.
La beauté aussi harmonieuse que précoce de la jeune fille faisait déjà
l'orgueil de sa mère. Pour jouir de cet orgueil maternel elle
conduisit, un jour, son enfant à Versailles, à ce spectacle de la cour
qu'on appelait le Grand Couvert. M. de Calonne, qui protégeait la
mère, fit sans doute placer la fille de manière à attirer les regards
de la cour.--Le roi et la reine en furent, en effet, si ravis qu'ils
firent entrer, après le dîner, l'enfant dans les appartements
intérieurs pour l'admirer de plus près. Marie-Antoinette s'extasia sur
cette ravissante figure; elle la compara à celle de sa propre fille
(depuis madame la duchesse d'Angoulême, captive du Temple), du même
âge que Juliette Bernard et d'une figure trop tôt flétrie par des
deuils éternels.
XXXI
La maison de madame Bernard, mère de cette belle enfant, était
ouverte au luxe, aux plaisirs, aux arts, aux hommes d'affaires, aux
hommes de lettres, surtout à ceux qui tenaient par leur origine à la
ville de Lyon. Les charmes de madame Bernard, quoique allanguis par
des souffrances précoces, attiraient et retenaient autour d'elle des
amis fervents. De ce nombre était un banquier devenu depuis célèbre
et déjà aventureux, nommé Récamier. M. Récamier était d'une famille
ancienne du Bugey, province montagneuse entre le Lyonnais et la
Savoie. L'esprit entreprenant de Genève et des hautes Alpes est
l'instinct de ces montagnes. Les habitants cosmopolites y demandent
volontiers à la spéculation l'opulence que le sol rare et aride leur
refuse. M. Récamier, déjà mûr, mais encore vert, était un de ces
optimistes qu'aucune disgrâce ne rebute, et qui d'une chute se
relèvent pour s'élancer plus haut dans les affaires. Séduisant de
figure, aimant, aimable, léger, ami du luxe et de tous les plaisirs,
il s'était attaché à madame Bernard comme un commensal de la maison;
la Révolution, dont il n'était ni partisan ni intimidé, n'avait été
pour lui qu'un de ces mouvements accélérés de la vie politique dans
lesquels les occasions de ruine ou de richesse se multiplient pour
les hommes d'argent; en 1793 il était déjà au premier rang des
spéculateurs du temps. On a remarqué que les hommes de cette nature
recherchent hardiment pour épouses les femmes les plus renommées par
leur figure, soit qu'ils redoutent moins que d'autres la célébrité
des attraits pour les compagnes de leur vie, soit qu'une très-belle
femme paraisse à leurs yeux un luxe naturel qui attire sur leur
maison l'attention publique, soit que, ambitieux de jouissance
autant que de fortune, ils se donnent, sans penser au lendemain,
toutes les fleurs de la vie pour en embaumer leur existence.
En 1793, au plus fort de la Terreur, qui intimidait tout, excepté
l'amour et le lucre, M. Récamier demanda à son amie, madame Bernard,
la main de sa fille Juliette à peine éclose à la vie. Par son amitié
pour la mère dont la santé altérée menaçait de laisser Juliette
orpheline, il pouvait être pour la jeune fille un appui dans la vie;
par son âge il pouvait être son père. C'est peut-être dans cette
paternité morale qu'il faut chercher le secret du consentement que
madame Bernard, pressentant sa fin prochaine, accorda à une union si
disproportionnée par les années. Madame Lenormant, confidente
discrète de la famille, laisse échapper à ce sujet une phrase qui
n'aurait point de sens si elle n'était pas destinée à indiquer et à
voiler à la fois on ne sait quel sous-entendu dans cette union; la
jeune fille était elle-même, dit-on, un sous-entendu de la nature:
elle pouvait être épouse, elle ne pouvait être mère. Ce sont ces
deux mystères qu'il faut respecter, mais qu'il faut entrevoir pour
avoir le secret de toute la vie de madame Récamier, triste et
éternelle énigme qui ne laisse jamais deviner son mot, même à
l'amour.
XXXII
Jusqu'à son mariage elle n'avait été qu'entrevue; devenue femme
quoique encore enfant, maîtresse adorée de la maison alors la plus
opulente de Paris, elle commença à éblouir, non pas les salons d'une
capitale (la Terreur et la Mort les avaient tous fermés jusqu'au 9
thermidor), mais la foule, qui se pressait sur ses pas dans les
lieux publics. Son apparition faisait événement et attroupement
partout où l'on pouvait l'apercevoir. Le gouvernement du Directoire,
sorte de halte entre la mort et la vie d'un peuple, laissait
respirer à pleine poitrine toutes les classes de la société
européenne, heureuse de revivre et pressée de jouir après avoir
tant tremblé. On se précipitait confusément, sans acception de rang
ou d'opinions, dans les salles de spectacles, de concerts, de
danses, et dans les jardins publics, trop étroits pour les fêtes qui
s'y renouvelaient. Tout le monde semblait avoir à communiquer à tout
le monde un superflu de bonheur qui allait jusqu'au délire de vivre.
Les Parisiens, oublieux de la veille et du lendemain, étaient les
Abdéritains de l'Europe. C'est au sein de ces fêtes que la jeune
Lyonnaise luttait involontairement de beauté avec les cinq ou six
femmes célèbres survivantes de la Révolution, madame Tallien, madame
de Beauharnais, madame Sophie Gay, récemment sorties des cachots et
Cléopâtres républicaines ou royalistes des Antoines, des Lépides,
des Octaves français du Directoire. Madame Lenormant, en nièce
scrupuleuse, affirme que sa jeune tante ne fréquenta jamais les
salons suspects de Barras; Barras, régicide et royaliste,
gentilhomme de la république restaurant un peuple par les vices de
cour; nous devons en croire les scrupules domestiques de madame
Lenormant; cependant nous ne pouvons écarter les traditions de la
société du temps. Elles citent souvent la présence et la parure de
madame Récamier dans les spectacles, dans les fêtes et même à la
table des directeurs (madame Lenormant mentionne deux de ces
circonstances elle-même). Juliette effaçait tout, ne fût-ce que par
la candeur, la fraîcheur et la pureté de son innocence; l'innocence,
ce charme qu'on ne peut se rendre par le fard quand on l'a perdu par
le souffle des salons. Madame Récamier, à cette époque, laissait une
trace de feu ou du moins de lumière partout où elle apparaissait; on
entreprenait de longs voyages uniquement pour l'avoir vue;
semblables à ces naturalistes qui entreprennent de longues
traversées pour assister une fois par siècle à la floraison de
l'aloès, on accourait de Londres, de Naples, de Berlin, de Vienne,
de Pétersbourg, pour adorer de près dans une soirée la merveille des
yeux. Les annales de la Grèce ou de l'Ionie, ces pays de la beauté,
nous retracent seules un pareil concours.
Tous les regards emportaient une ivresse, aucun coeur ne remportait
une espérance. La divine statue n'était descendue jusque-là pour
personne de son piédestal; l'audace de prétendre à une préférence ne
se présentait à l'esprit de personne, comme si une telle préférence
eût été quelque chose de trop divin pour un mortel.
XXXIII
Cependant, si nul n'aspirait à la possession d'une préférence
avouée, un grand nombre, et parmi les hommes les plus éminents des
deux régimes royaliste ou républicain, briguaient à l'envi la faveur
d'une respectueuse intimité dans la maison de la jeune femme
célèbre; même quand le coeur n'espère pas de se consumer au feu d'un
regard trop pur, il aime à emporter la douce chaleur qui émane de ce
foyer vivant qu'on appelle une jeune femme. Ne fût-ce que comme la
belle image d'un beau rêve, on aime à rêver.
La France, à peine échappée en une nuit (celle du 9 thermidor) à son
naufrage de sang, ressemblait en ce moment à une plage où tous les
naufragés pêle-mêle se félicitent ensemble et confusément du salut
commun. Les conventionnels complices du comité de _Salut public_,
pardonnés par l'opinion pour avoir guillotiné le dictateur-émissaire,
les Barrère, les Fréron, les Tallien, les Barras, les Legendre, les
Sieyès, mêlés aux victimes sorties des cachots ou rentrées de l'exil, ne
formaient plus dans le monde révolutionnaire ou contre-révolutionnaire
qu'un seul groupe de prescripteurs repentants ou de proscrits
reconnaissants. Ils se congratulaient sur la place de l'échafaud, les
uns d'y avoir échappé, les autres de l'avoir abattu; ils étaient
empressés de trouver dans un salon de Paris, autour de la plus belle des
femmes de l'époque, un terrain neutre, un Élysée où les uns savouraient
l'oubli, les autres la patrie. Presque toute cette société était jeune,
car le supplice en ce temps avait raccourci la vie des pères; il
manquait un degré ou deux à l'échelle ordinaire des générations: la
guillotine avait rajeuni les salons de Paris.
XXXIV
Celui de madame Récamier était, par la nature neutre des affaires de
son mari, accessible à toute cette jeunesse; un banquier est
l'homme de toutes les nations et de tous les partis; tout le monde a
besoin de lui et il prospère de ses relations avec tout le monde. Un
luxe hospitalier et habile est un des moyens de crédit employés de
tout temps et en tout pays par ces rois de l'or; l'or est
cosmopolite, le banquier l'est comme sa caisse. Les Médicis
fondèrent à Florence leur monarchie financière sur le crédit, le
luxe et l'hospitalité universelle. M. Récamier était un esprit de
cette race, habile à spéculer, prompt à servir, prodigue à dépenser.
Sa maison de la rue du Mont-Blanc et sa villa de Clichy rappelaient
presque seules dans Paris l'élégance et l'opulence des palais
princiers démeublés par les confiscations ou les émigrations; on y
respirait un air de cour; c'était la cour de la richesse, seule
royauté qui restât à la France; sa jeune femme était la reine de
cette cour: elle restaurait l'empire de la société détruite dans
Paris.
On se précipitait à l'envi dans cette société; les principaux
courtisans du château de Clichy, qu'elle habitait pendant les mois
de fête de l'année, étaient des hommes de lettres sauvés du
naufrage, tels que La Harpe, Lémontey, Legouvé, Dupaty; des hommes
de politique, tels que Barrère, Regnaud de Saint-Jean d'Angély,
Lucien Bonaparte, Fouché, Masséna, Bernadotte, Moreau, Camille
Jordan, le jeune Beauharnais; des hommes de monarchie, tels que les
deux Montmorency (Matthieu et Adrien), le duc de Guignes, le comte
de Narbonne, M. de Lamoignon, fleur d'aristocratie de naissance qui
ne craignait pas de se mésallier parmi les adorateurs de
l'aristocratie du coeur, la jeunesse, la grâce et la pureté: cette
reine de dix-huit ans régissait cette cour si diverse avec un
sourire. Un étranger, remarquable par sa naissance, son opulence et
sa mélancolique beauté, le prince italien Pignatelli, jouissait
d'une plus intime familiarité dans la maison et passait à tort pour
inspirer la passion qu'il ressentait en silence. Lucien Bonaparte,
jeune homme de Plutarque, à la fois poëte, orateur et amant,
flottait alors entre le rôle de héros de la république et celui de
héros de roman; sa passion déclamait un peu comme son éloquence;
quoique vêtu en apparence d'une page de Tacite, il écrivait à
Juliette des pages de _Clélie_ et de _Roméo_. Juliette n'était pas
insensible à ces vives déclamations du coeur d'un frère du maître
des armées; elle n'acceptait de ces sentiments que le seul sentiment
qu'elle pouvait rendre, l'amitié; mais, dès l'âge de dix-huit ans,
on voyait poindre dans ses réponses et dans sa réserve cet art
naturel qui fut celui de sa vie: rester pure en paraissant émue,
tout promettre et ne rien tenir.
LAMARTINE.
(_La suite au mois prochain._)
Le ENTRETIEN
LES SALONS LITTÉRAIRES.
SOUVENIRS DE MADAME RÉCAMIER.
(2e PARTIE.)
I
Mathieu et Adrien de Montmorency éprouvaient en silence pour la
belle Juliette un sentiment moins déclamatoire, mais plus durable,
que Lucien Bonaparte.
J'ai beaucoup connu et beaucoup aimé Mathieu de Montmorency, je
garde pour sa mémoire un souvenir qui tient du culte; mais ce
souvenir ne m'empêche pas de juger l'homme avec la froide sagacité
que le temps donne même à la tendresse des souvenirs. C'était une
belle âme, ce n'était pas un grand esprit; mais il avait tout ce que
l'âme donne à l'esprit, c'est-à-dire l'élévation des idées, la
loyauté du caractère, la magnanimité des sentiments, la sincérité
des opinions. Il avait de plus ce qu'une race aristocratique fait
couler en général avec le sang dans le coeur d'un homme vraiment
national comme son nom, un fort patriotisme uni à une élégante
chevalerie. Le tout formait un estimable et gracieux mélange de ce
que la vertu antique imprime de respect et de ce que la grâce
contemporaine inspire d'attrait pour un homme d'autrefois; le
gentilhomme était citoyen, et le citoyen était gentilhomme.
II
Si vous ajoutez à cela le goût passionné et intelligent des lettres
qu'il avait puisé dans la société des philosophes, des orateurs, des
écrivains de l'Assemblée constituante ou de madame de Staël, son
amie de jeunesse, et si vous revêtez ces qualités du coeur et de
l'âme de l'extérieur d'un héros de roman sous le plus beau nom de
France, vous comprendrez l'homme.
Cet extérieur était un des plus séduisants qu'on pût rencontrer dans
les salons de l'Europe: une taille svelte, le buste en avant, comme
le coeur, attribut des races militaires, un mouvement d'encolure de
cheval arabe dans le port de la tête, des cheveux blonds à belles
volutes de soie sur les tempes, des yeux grands, bleus et clairs,
qui n'auraient pas pu cacher une mauvaise pensée, l'ovale et le
teint d'une éternelle jeunesse, un sourire où le coeur nageait sur
les lèvres, un geste accueillant, une parole franche, l'âme à fleur
de peau; seulement une certaine légèreté de physionomie, une
certaine distraction d'attitude et de discours interrompus qui
n'indiquaient pas une profondeur et une puissance de réflexion égale
à la grâce de l'homme.
III
Tel était Mathieu de Montmorency; son éducation avait été
très-soignée par le célèbre abbé Sieyès, son précepteur. L'abbé
Sieyès, devenu depuis l'apôtre un peu ténébreux de la révolution
française, roulait déjà dans sa pensée les vérités et les nuages
d'où devaient sortir les éclairs et les foudres de l'Assemblée
constituante.
À l'époque où s'ouvrit ce grand concile de la politique moderne,
Mathieu de Montmorency, philosophe et novateur comme son maître
Sieyès, s'élança sur ses pas et sur les pas de Mirabeau au-devant de
toutes les théories de liberté et d'égalité qui allaient être
soumises à l'épreuve de l'expérience du siècle futur. Saisi plus
qu'un autre de l'enthousiasme des nouveautés, toutes les fois que
les nouveautés semblaient promettre une amélioration du sort du
peuple, il sentait la nécessité et la gloire du sacrifice volontaire
dans les classes privilégiées; pressé de s'immoler lui-même, au nom
de cette aristocratie dont il était le chef, ce fut lui qui monta à
la tribune pour demander l'abolition de la noblesse; il y avait
prévoyance et générosité dans cette initiative, il n'y avait qu'un
crime contre la vanité. Le tiers-état et la noblesse libérale lui
répondirent par des applaudissements réfléchis et par un vote
populaire; l'aristocratie lui répondit par des outrages et par des
ridicules; son nom devint plus odieux que s'il avait sacrifié du
sang au peuple; les pamphlets contre-révolutionnaires s'acharnèrent
sur ce Coriolan de sa caste; il ne se troubla pas; il poursuivit de
vote en vote l'accomplissement des principes honnêtes de la
Révolution, sur les traces des Sieyès, des Mirabeau, des Lafayette,
jusqu'au point où la Révolution se sépara avec ingratitude de son
vertueux promoteur, Louis XVI.
IV
Après l'Assemblée constituante il rentra, en 1791, dans les rangs de
l'armée constitutionnelle qui défendait la patrie contre les
Autrichiens dans le Nord; il fit la campagne en qualité d'aide de
camp du vieux maréchal Lukner. Après la journée du 20 juin, où le
roi avait été violenté et outragé dans son palais par les faubourgs,
Lukner, accusé de connivence avec Lafayette, fut appelé à Paris pour
avouer ou pour désavouer Lafayette. Ce vieux et soldatesque
maréchal, aussi timide devant les Girondins qu'il était brave
devant les escadrons ennemis, balbutia des excuses qui étaient des
accusations contre son collègue Lafayette: les soldats n'ont pas
toujours le courage des citoyens quand ils n'ont pas des baïonnettes
derrière eux; Lukner indigna les hommes de coeur par ses lâchetés de
tribune. Mathieu de Montmorency, son aide de camp, donna sa
démission dans la salle; sa loyauté aristocratique et militaire se
révolta contre l'imbécillité de son général: il commençait à se
repentir d'avoir trop bien espéré de la Révolution pour la
monarchie. Les principes avaient fait place aux factions; ces
factions devenaient tyranniques et sanguinaires; les philosophes
avaient cédé aux Constituants, les Constituants aux Girondins, les
Girondins aux Jacobins, les Jacobins eux-mêmes aux Cordeliers,
Danton à Robespierre, les illusions aux échafauds; Mathieu de
Montmorency avait émigré après Lafayette, à l'heure où les patriotes
eux-mêmes étaient expulsés ou dévorés par leur patrie. Madame de
Staël, dont il était l'ami, lui avait ouvert l'asile de son château
de Coppet, en Suisse.
V
Les récriminations des émigrés de la première date n'auraient pas
laissé à Mathieu de Montmorency une autre hospitalité honorable à
trouver alors sur la terre étrangère. Son nom, associé aux grandes
destructions monarchiques de 1789 et de 1791, l'aurait poursuivi
comme un reproche parmi les royalistes irrités. Le coeur de madame
de Staël, coupable des mêmes tendances et redoutant les mêmes
vengeances, était un asile où Mathieu de Montmorency n'avait ni à
rougir, ni à excuser. Ce fut dans cette retraite qu'il apprit la
mort sur l'échafaud de cette aristocratie presque tout entière dont
il s'accusait d'avoir involontairement préparé le supplice; tous les
siens étaient fauchés en masse par la guillotine; chaque goutte de
leur sang semblait retomber sur son coeur.
Le supplice de son jeune frère, le plus cher de ses proches,
l'épouvanta autant qu'il le consterna; il crut voir sa propre main
dans ce meurtre; il s'accusa d'être le Caïn de cet Abel; son coeur
se fondit; son esprit se troubla; comme tous les hommes qui
oscillent d'un excès de leurs idées à l'autre, il maudit la
Révolution, qu'il avait bénie; des principes qui amenaient de tels
crimes lui parurent eux-mêmes des crimes. Il se retourna contre ses
propres actes, et, ne pouvant supporter ses remords, il tomba aux
pieds d'un prêtre et demanda au Dieu de son enfance l'absolution des
erreurs de sa jeunesse: âme tendre et meurtrie, il se fit panser par
cette piété charitable qui adoucit ses douleurs, corrigea ses
légèretés et transforma ses repentirs en vertus.
Rentré en France après la Terreur, il y porta dans la société
renouvelée un homme nouveau; l'austérité chrétienne de sa vie
n'enlevait rien à l'émotion de son coeur et à la séduction de sa
personne. La religion lui tenait compte de ses larmes et
l'aristocratie de ses repentirs.
VI
Un tel homme devait être plus qu'un autre attiré par l'innocence de
beauté de madame Récamier; il s'attacha à elle d'un sentiment plus
tendre que l'amitié, mais plus désintéressé que l'amour, sorte
d'amour sacré qui ajourne ses jouissances au ciel, qui ne demande
rien ici-bas, mais qui n'aime pas qu'on accorde aux autres
adorateurs ce qu'il se refuse à soi-même. C'est ce sentiment qu'on
voit percer à son insu dans la naïve correspondance de Mathieu de
Montmorency avec sa Juliette; il n'est pas amoureux, et il est
jaloux; on sent que, pour conserver plus sûrement la pureté de celle
qu'il conseille, il veut, pour ainsi dire, la confier à Dieu et
l'enivrer d'un mysticisme éthéré pour l'empêcher de respirer
l'encens de la terre; c'est ce qui donne aux lettres de Mathieu de
Montmorency un ton mixte, moitié d'amant, moitié d'apôtre, que
quelques personnes trouvent chrétien et que nous trouvons un peu
faux à l'oreille. Trop amant pour être pieux, trop pieux pour être
amant, cet apostolat d'un jeune homme auprès de la plus belle des
jeunes femmes est un rôle ambigu, un pied dans la sacristie, un pied
dans le boudoir, qui inquiète la piété et qui ne satisfait pas la
passion.
Juliette, par sa nature, qui se colore, mais qui ne s'échauffe pas aux
rayons de l'amour, ce soleil des femmes, convenait merveilleusement à ce
genre de liaison. Seulement, quoiqu'on soit touché de la constance
d'affection de Mathieu de Montmorency pour cette _Béatrice_, on est un
peu lassé de cette éternelle litanie d'un prêcheur de trente ans qui
termine chacune de ses lettres par un signe de croix sur un souvenir de
femme.
VII
C'était son cousin Adrien de Montmorency, devenu depuis duc de
Laval et ambassadeur à Rome, qui avait introduit Mathieu de
Montmorency chez Juliette. Celui-là aussi était enivré du charme de
madame Récamier, mais, plus ardent, plus léger, plus étourdi que son
cousin, il ne se déguisait pas à lui-même ses sentiments sous une
sainte amitié; il tournait franchement autour du flambeau de ces
beaux yeux, ne demandant qu'à y brûler ses ailes. Son esprit
paraissait peu parce qu'il était dénué de toute prétention, mais il
était juste et modéré, réfléchi, autant que son coeur était bon et
solide. La diplomatie loyale et habile, parce qu'elle était loyale,
ne pouvait pas avoir un meilleur négociateur à Vienne ou à Rome. La
modestie du duc de Laval était son seul défaut; très-capable des
premiers rôles, il n'aspirait jamais qu'aux seconds; il plaçait son
ambition dans son cousin; son amitié ne désirait point un succès
pour lui-même. Homme excellent, aimable, aimant, dont le nom ne
laisse pas une seule amertume sur les lèvres quand on en parle, j'ai
eu le bonheur d'être en correspondance diplomatique avec lui pendant
un an dans des circonstances très-difficiles, et je n'ai eu qu'à
m'éclairer de ses lumières et à me féliciter de sa confiance. Il dit
un mot sur moi dans une de ses lettres à madame Récamier, mot à la
fois flatteur et injuste que je suis bien loin de lui reprocher.
VIII
C'était le lendemain de la révolution de 1830; cette révolution,
provoquée, mais mal inspirée, avait proscrit un berceau plein
d'innocence; elle avait donné le trône de l'infortuné Louis XVI,
victime de ses vertus, au fils d'un prince qui avait démérité de son
sang; cette odieuse rétribution de la Providence révoltait et
révolte encore la justice innée en moi. Que la France ne rendît pas
responsable le fils irréprochable du duc d'Orléans du vote de son
père, je le concevais; mais que la France fît de ce malheur un titre
au trône, c'était trop criant pour mon coeur. Mieux valait un
million de fois la république, héritière légitime de tous les trônes
en déshérence, que cette rémunération de l'iniquité par la couronne.
Tels étaient mes sentiments et tels ils sont encore, quand j'y
pense, envers le changement contre nature et contre justice de
dynastie en 1830.
IX
J'étais en Savoie pendant les événements de Paris; je quittai Aix et
Chambéry pour la Suisse peu de jours avant l'arrivée du duc de Laval
à Aix.
«M. de Lamartine, écrit-il de là à madame Récamier, le 5 septembre
1830, M. de Lamartine est parti d'ici trois jours avant mon arrivée;
c'est dommage! Nous nous connaissions par lettres; il avait désiré
servir avec moi, et sous moi, celui qui n'est plus à servir, mais
qui sera toujours à respecter (l'enfant de la dynastie déchue). Il
avait parlé ici d'une certaine lettre» (lettre par laquelle le duc
de Laval donnait avec autant de noblesse que de patriotisme sa
démission à Louis-Philippe), «lettre que M. de Lamartine a lue ici
et louée ici avec une exaltation poétique; il comptait en imiter la
conduite et l'esprit; il est allé en Bourgogne, où les séductions du
pouvoir nouveau viendront le chercher. Je ne connais pas la force de
son bouclier, etc., etc.»
Le duc de Laval avait tort de suspecter la trempe de mon bouclier;
les séductions furent plus fortes pendant quinze ans qu'il ne
pouvait le prévoir, mais mon coeur resta irréprochable envers la
dynastie que j'avais servie et envers l'enfant que j'avais célébré
comme le dernier espoir de la monarchie et de la liberté. Si j'avais
prévu alors les iniquités et les outrages dont cet enfant devenu
homme et son parti devenu vieux reconnaîtraient (sauf de rares amis)
cette fidélité et ce dévouement au droit et au malheur de sa race,
j'aurais dû peut-être m'en venger d'avance en acceptant les faveurs
et le pouvoir des mains de leurs ennemis!... Mais non, j'aurais dû
faire encore ce que j'ai fait: repousser les faveurs de la nouvelle
royauté et dédaigner l'ingratitude de l'ancienne. Ces hommes ne sont
pas dignes de si généreuses fidélités; aussi n'est-ce pas à eux
qu'on est fidèle: c'est à l'honneur et à son pays!
Pardon pour cette digression; mais de tels hommes ne suscitent que
la froide colère de l'indifférence; qu'il leur soit fait comme ils
ont fait à ceux qui les honoraient dans leur adversité; un jour
viendra peut-être où ils auraient besoin, eux aussi, des coeurs de
la patrie et où ils ne trouveront à la place de coeurs que des
courtisans et des ennemis; ils ne méritent que cela, ils ne savent
pas le prix de l'honneur.
X
Le duc de Laval parut conserver pendant toute sa vie pour la belle
Juliette un sentiment tendre, mais désintéressé, qui ne demandait sa
récompense qu'au plaisir même d'admirer et d'aimer. Son âme vive,
mais tempérée, avait des goûts, mais point de jalousie; il ne
demanda jamais compte à Juliette de ses préférences; il ne chercha
ni à l'arracher à l'amour, ni à l'entraîner à la dévotion; son
affection ne mêle pas à l'encens du monde l'odeur de l'encens des
cathédrales; c'est un gentilhomme, ce n'est point un mystique; son
amour ne rougissait pas d'aimer.
Quant à Mathieu de Montmorency, il trompait l'amour par la dévotion.
Cette phrase d'une de ses premières lettres à la jeune femme résume
toute sa correspondance de vingt-cinq ans avec son amie.
«Je voudrais réunir tous les droits d'un père, d'un frère, d'un ami,
obtenir votre amitié, votre confiance entière, pour une seule chose
au monde, pour vous persuader votre propre bonheur et vous voir
entrer dans la seule voie qui puisse vous y conduire, la seule digne
de votre coeur, de votre esprit, de la sublime mission à laquelle
vous êtes appelée, en un mot pour vous faire prendre une
_résolution forte_; car tout est là. Faut-il vous l'avouer? J'en
cherche en vain quelques indices dans tout ce que vous faites; rien
qui me rassure, rien qui me satisfasse.
«Ah! je ne saurais vous le dissimuler: j'emporte un profond
sentiment de tristesse. Je frémis de tout ce que vous êtes menacée
de perdre en vrai bonheur, et moi en amitié. Dieu et vous me
défendez de me décourager tout à fait: j'obéirai. Je le prierai sans
cesse; lui seul peut dessiller vos yeux et vous faire sentir qu'un
coeur qui l'aime véritablement n'est pas si vide que vous semblez le
penser. Lui seul peut aussi vous inspirer un véritable attrait, non
de quelques instants, mais constant et soutenu, pour des oeuvres et
des occupations qui seraient, en effet, bien appropriées à la bonté
de votre coeur, et qui rempliraient d'une manière douce et utile
beaucoup de vos moments.
«Ce n'est point en plaisantant que je vous ai demandé de m'aider
dans mon travail sur les Soeurs de Charité. Rien ne me serait plus
agréable et plus précieux. Cela répandrait sur mon travail un charme
particulier qui vaincrait ma paresse et m'y donnerait un nouvel
intérêt.
«Faites tout ce qu'il y a de bon, d'aimable, ce qui ne brise pas le
coeur, ce qui ne laisse jamais aucun regret; mais, au nom de Dieu,
au nom de l'amitié, renoncez à ce qui est indigne de vous, à ce qui,
quoi que vous fassiez, ne vous rendrait pas heureuse.»
XI
Ce langage d'un directeur spirituel touchait la jeune femme du
monde, parce qu'elle était assez clairvoyante pour lire entre les
lignes ce que l'ami se cachait à lui-même; mais elle jouait avec le
feu de l'autel, elle ne s'en laissait pas consumer. Cette piété
prématurée n'était pour elle qu'une perspective de l'âge avancé;
l'ivresse du monde ne lui laissait pas le temps des réflexions; la
trempe même de son âme ne l'inclina jamais à la dévotion: celle qui
n'avait pas assez de passion pour les hommes n'en avait pas assez
non plus pour Dieu; mais elle se prêtait complaisamment tantôt à ces
voix qui voulaient la séduire, tantôt à ces voix qui voulaient la
sanctifier. Aucune de ces voix ne prévalait dans son coeur; ni
pervertie ni convertie, mais toujours adorée, c'était son rôle et
c'était son plaisir; elle ne désespérait ni l'amour ni la piété,
laissant l'espérance à tous les sentiments afin de conserver toutes
les faveurs. Ce caractère est évidemment celui de sa vie entière;
elle appelait tout, elle trompait tout, excepté l'amitié.
Bonaparte lui-même, à son retour d'Italie, peu de temps avant son
Dix-huit Brumaire, fut ébloui, comme les autres, de l'éclat de cette
merveille de Paris. Il l'aperçut de loin dans la foule à la fête qui
lui fut donnée par le Directoire dans la cour du Luxembourg.
Elle-même, en se levant de son siége au moment où le jeune
triomphateur haranguait les directeurs, provoqua, involontairement
sans doute, l'attention du héros; il la revit, quelques jours après,
dans le salon de Barras, mais il ne lui adressa qu'une de ces
banalités de politesse qui ne satisfont ni l'orgueil ni le
sentiment. Devenu consul, il pouvait la rencontrer chez ses soeurs;
il n'y parut pas. Cette indifférence de l'homme qui décernait alors
d'un coup d'oeil la célébrité ou la faveur laissa dans l'âme de
madame Récamier une froideur qui dégénéra plus tard en aversion: le
défaut d'attention est une négligence que la beauté pardonne
difficilement au pouvoir. De plus, madame Récamier était royaliste
par sa famille et républicaine par le temps où elle était en fleur,
au milieu d'une société républicaine.
Une belle femme est toujours de la date de sa floraison. L'homme qui
usurpait la royauté des Bourbons, et qui remplaçait la république
régularisée du Directoire, jetait deux ressentiments à la fois dans
le coeur de madame Récamier. Un acte de dureté envers son mari
aggrava cette répugnance, des sévérités personnelles l'envenimèrent;
elle ne sut jamais haïr, mais elle sut s'éloigner.
XII
Un jour terrible et inattendu précipita M. Récamier de la haute
fortune dont il éblouissait Paris et dont il faisait jouir sa femme;
il faut lire ce récit pathétique dans un fragment écrit des
souvenirs de la pauvre Juliette.
M. Bernard, père de madame Récamier, était administrateur des
postes, grand emploi de finances qui ajoutait à l'importance et au
crédit de son gendre; son vieil attachement aux Bourbons et ses
relations avec les émigrés rentrés lui faisaient fermer les yeux
volontairement sur les correspondances et sur les brochures
royalistes du moment; sa complaisance trahissait ainsi le
gouvernement dont il avait la confiance. Le Premier Consul, informé
de sa connivence, le fit arrêter et le destitua. Bernadotte, un des
soupirants de la jeune femme, obtint de Bonaparte, à force
d'intercessions, la liberté du père de son amie, mais la destitution
fut maintenue.
Le ressentiment de cette sévérité, quoique juste, envers son père,
accrut la sourde opposition qui se manifestait déjà dans le salon de
madame Récamier. Fouché, ministre de la police, tenta en vain de la
séduire par l'offre d'une place de dame du palais dans la maison du
maître de la France et par la perspective de l'influence qu'elle y
prendrait sur le coeur du guerrier; elle fut inflexible dans ses
refus. Ces refus irritèrent le Consul; la liaison de madame Récamier
avec madame de Staël, deux femmes qui régnaient, l'une par la
beauté, l'autre par le génie, lui parut suspecte; il ne voulait
point d'empire en dehors du sien; la jalousie, qui ordinairement
monte, descendit cette fois jusqu'à disputer l'ascendant sur des
sociétés de jeunes femmes; le premier dans l'Europe, mais aussi le
premier dans un village des Gaules, c'était sa nature; le pouvoir
absolu ne peut laisser rien de libre sans jalousie, pas même deux
coeurs. Cette rancune de Bonaparte et aussi son étroite économie
pour tout ce qui n'était pas du sang sur les champs de bataille le
firent assister sans pitié à la catastrophe du mari de madame
Récamier, que la plus faible assistance de l'État pouvait prévenir.
Écoutons ce récit dans une note écrite de la main de sa nièce. On y
sent la fièvre de ces vicissitudes domestiques qui sont aux fortunes
privées ce que les révolutions sont aux empires.
«Un samedi de l'automne de cette même année 1806, M. Récamier vint
trouver sa jeune femme; sa figure était bouleversée, et il semblait
méconnaissable. Il lui apprit que, par suite d'une série de
circonstances, au premier rang desquelles il plaçait l'état
politique et financier de l'Europe et de ses colonies, sa puissante
maison de banque éprouvait un embarras qu'il espérait encore ne
devoir être que momentané. Il aurait suffi que la Banque de France
fût autorisée à avancer un million à la maison Récamier, avance en
garantie de laquelle on donnerait de très-bonnes valeurs, pour que
les affaires suivissent leur cours heureux et régulier; mais, si ce
prêt d'un million n'était pas autorisé par le gouvernement, le lundi
suivant, quarante-huit heures après le moment où M. Récamier
faisait à sa femme l'aveu de sa situation, on serait contraint de
suspendre les payements.
«Dans cette terrible alternative tout l'optimisme de M. Récamier
l'avait abandonné. Il avait compté sur l'énergie de sa jeune
compagne et lui demanda de faire sans lui, dont l'abattement serait
trop visible, le lendemain dimanche, les honneurs d'un grand dîner
qu'il importait de ne pas contremander, afin de ne pas donner
l'alarme sur la position où l'on se trouvait. Quant à lui, plus mort
que vif, il allait partir pour la campagne, où il resterait jusqu'à
ce que la réponse de l'Empereur fut connue. Si elle était favorable,
il reviendrait; si elle ne l'était point, il laisserait s'écouler
quelques jours et s'apaiser la première explosion de la surprise et
de la malveillance.
«Ce fut un rude coup et un terrible réveil qu'une communication de
ce genre pour une personne de vingt-cinq ans. Depuis sa naissance
Juliette avait été entourée d'aisance, de bien-être, de luxe; mariée
encore enfant à un homme dont la fortune était considérable, on ne
lui avait jamais non-seulement _demandé_, mais _permis_ de
s'occuper d'un détail de ménage ou d'un calcul d'argent. Sa toilette
et ses bonnes oeuvres formaient sa seule comptabilité; grâce à la
simplicité extrême qu'elle mettait dans l'élégance de son
ajustement, si ces charités étaient considérables, elles ne
dépassèrent jamais la somme mise chaque mois à sa disposition.
«Après le premier étourdissement que ne pouvait manquer de lui
causer la nouvelle qu'elle recevait, Juliette, rassemblant ses
forces et envisageant ses nouveaux devoirs, chercha à rendre un peu
de courage à M. Récamier, mais vainement. L'anxiété de sa situation,
la pensée de l'honneur de son nom compromis, la ruine possible de
tant de personnes dont le sort dépendait du sien, c'étaient là des
tortures que son excellente et faible nature n'était pas capable de
surmonter; il était anéanti.
«M. Récamier partit pour la campagne dans le paroxysme de
l'inquiétude. Le grand dîner eut lieu, et nul, au milieu du luxe qui
environnait cette belle et souriante personne, ne put deviner
l'angoisse que cachait son sourire et sur quel abîme était placée
la maison dont elle faisait les honneurs avec une si complète
apparence de tranquillité.
«Madame Récamier a souvent répété depuis qu'elle n'avait cessé,
pendant toute cette soirée, de se croire la proie d'un horrible
rêve, et que la souffrance morale qu'elle endura était telle que les
objets matériels eux-mêmes prenaient, aux yeux de son imagination
ébranlée, un aspect étrange et fantastique.
«Le prêt d'un million, qui semblait une chose si naturelle, fut
durement refusé, et, le lundi matin, les bureaux de la maison de
banque ne s'ouvrirent point aux payements.
«Madame Récamier ne se dissimula pas que la malveillance et le
ressentiment personnel de l'Empereur à son égard avaient contribué
au refus du secours qui aurait sauvé la maison de son mari. Elle
accepta sans plaintes, sans ostentation, avec une sereine fermeté,
le bouleversement de sa fortune, et montra, dans cette cruelle
circonstance, une promptitude et une résolution qui ne se
démentirent dans aucune des épreuves de sa vie.
«Le retentissement de cette catastrophe fut immense: un grand
nombre de maisons secondaires furent entraînées dans la chute de la
puissante maison à laquelle leurs opérations étaient liées. M.
Récamier fit à ses créanciers l'abandon de tout ce qu'il possédait,
et reçut d'eux un témoignage honorable de leur confiance et de leur
estime: il fut mis par eux à la tête de la liquidation de ses
affaires. Sa noble et courageuse femme fit vendre jusqu'à son
dernier bijou. On se défit de l'argenterie, l'hôtel de la rue du
Mont-Blanc fut mis en vente, et, comme il pouvait ne pas se
présenter immédiatement un acquéreur pour un immeuble de cette
importance, madame Récamier quitta son appartement et ne se réserva
qu'un petit salon au rez-de-chaussée, dont les fenêtres ouvraient
sur le jardin. Le grand appartement fut loué au prince Pignatelli;
enfin l'hôtel fut vendu le 1er septembre 1808.»
La mort de sa mère, accélérée par la double ruine de son père et de
son mari, ajouta son deuil de coeur à tant de deuils de fortune.
Elle supporta la perte de cette splendide existence en héroïne, la
perte de cette mère adorée en fille inconsolable. Son coeur se
recueillit dans plus d'amitié.
M. de Barante, jeune homme alors très-distingué par madame de Staël,
promettait à la France un homme de bien et de talent de plus; madame
Récamier apprécia une des premières l'honnêteté de caractère,
l'indépendance de coeur et l'étendue d'idées dans cet ami de son
amie. C'est un beau symptôme pour un homme d'État à son aurore que
de s'attacher aux disgraciés. M. de Barante ne craignit pas de
s'aliéner la faveur du maître en cultivant deux femmes que la
prévention épiait déjà avant de les frapper.
XIII
Après une année donnée à ses regrets dans la solitude, madame
Récamier céda aux instances de son amie, madame de Staël; elle alla
habiter avec elle son château de Coppet, au bord du lac de Genève.
L'amitié de ces deux femmes l'une pour l'autre prouve le sentiment
d'une affection sans jalousie dans l'auteur de _Corinne_, et le
sentiment d'une affection sans envie dans madame Récamier.
Brillantes dans des sphères si diverses, ni l'une ni l'autre ne
craignait d'éclipser ou d'être éclipsée. Madame Récamier n'aspirait
nullement à la gloire des lettres, elle se contentait de jouir du
talent: c'est en partager les jouissances sans en avoir les
angoisses; madame de Staël n'avait pas renoncé encore et ne renonça
jamais aux affections tendres, besoin de son coeur comme l'éclat
était le besoin de son esprit.
Elle n'était pas belle, elle aurait pu craindre qu'une femme si
rayonnante à côté d'elle ne donnât des distractions dangereuses et
sans repos aux coeurs qui lui étaient dévoués; c'était l'époque où
Benjamin Constant, cet Allemand léger, la pire espèce des légèretés,
habitait souvent le château de Coppet; le sentimentalisme suisse, la
poésie nébuleuse de la Germanie s'unissaient dans ce caractère à
l'étourderie spirituelle, mais un peu prétentieuse, de la France
émigrée; il ressemblait à un Berlinois de la société perverse et
réfugiée de Potsdam du temps du grand Frédéric. Tous les rôles lui
étaient faciles, parce qu'il était très-spirituel; tous lui étaient
bons, parce qu'il était sans principes. Il cherchait aventure dans
les événements et dans les partis; véritable _condottiere_ de la
parole, conspirant, dit-on, peu d'années auparavant avec le duc de
Brunswick contre la révolution française, conspirant maintenant avec
quelques femmes la chute de Bonaparte, bientôt après fanatique à
froid de la restauration de 1814, puis sonnant le tocsin de la
résistance à Napoléon au 20 mars 1815 dans une diatribe de Caton
contre César, huit jours après se ralliant sans mémoire et sans
respect de lui-même à ce même Napoléon pour une place de conseiller
d'État, prompt à une nouvelle défection après Waterloo, intriguant
avec les étrangers et les Bourbons vainqueurs pour mériter une
amnistie et reconquérir une importance; échappé du despotisme des
Cent-Jours, reprenant avec une triple audace le rôle de publiciste
libéral et d'orateur factieux dans la ligue des bonapartistes et des
républicains sous la monarchie parlementaire, poussant cette
opposition folle jusqu'à la haine des princes légitimes sans cesser
de caresser leurs courtisans, tout en fomentant contre eux
l'ambition d'une dynastie en réserve, prête à hériter des désastres
du trône légitime; caressant et caressé après les journées de
Juillet par le nouveau roi, recevant de lui le subside de ses
nécessités et de ses désordres; puis, honteux de l'avoir reçu, ne
pouvant plus concilier sa dépendance du trône avec sa popularité
républicaine, réduit ainsi ou à mentir ou à se taire, et mourant
enfin d'embarras dans une impasse à la fleur de son talent: tel
était cet homme équivoque, nourri dans le sein de quelques femmes
politiques du temps.
Il portait sur sa figure une certaine beauté incohérente comme son
regard, mais c'était la beauté de _Méphistophélès_ quand il aide
Faust à séduire _Marguerite_. L'éclat de son front lui venait d'en
bas et non d'en haut; le faux jour de sa physionomie était un reflet
de lumière inférieure; son sourire pincé décochait éternellement
l'ironie ou l'épigramme dans les salons, dans les journaux, à la
tribune; on ne voyait jamais sur ses lèvres que la joie de la
malignité qu'il avait lancée. La passion qu'il ressentit pour
Juliette, et dont il l'obséda pendant plusieurs années, a laissé
des traces dans une volumineuse correspondance; nous en avons lu
quelques lettres très-curieuses; elles brûlent d'un feu qui
ressemble à l'amour comme la sensualité ressemble au sentiment. Nous
regrettons que ce sophiste de la passion comme de la politique ait
jamais troublé de son haleine l'air calme qu'on devait respirer à
Coppet entre deux femmes faites pour être respectées même par la
passion. C'est un des hommes de ce siècle qui m'a inspiré le plus
d'éloignement; sa popularité d'occasion ne fut jamais qu'un mensonge
convenu de parti, car il n'y eut jamais de popularité juste et vraie
sans vertu publique.
XIV
Ce fut pendant son séjour à Coppet, chez son amie madame de Staël,
que madame Récamier connut le prince Auguste de Prusse, prisonnier
de guerre en ce moment à Genève, frère du prince Louis de Prusse,
tué peu de temps après par un de nos cuirassiers avant la bataille
d'Iéna.
Le prince Auguste, neveu du grand Frédéric, était jeune et beau
comme un héros de guerre et de roman. Sa raison était aussi légère
que son imagination était inflammable; il conçut pour la belle
étrangère une passion qui lui enleva toutes les angoisses de la
captivité, tous les souvenirs de sa patrie.
«La passion qu'il conçut pour l'amie de madame de Staël, dit madame
Lenormant, était extrême. Protestant et né dans un pays où le
divorce est autorisé par la loi civile et par la loi religieuse, il
se flatta que la belle Juliette consentirait à faire rompre le
mariage qui faisait obstacle à ses voeux, et il lui proposa de
l'épouser. Trois mois se passèrent dans les enchantements d'une
passion dont madame Récamier était vivement touchée, si elle ne la
partageait pas. Tout conspirait en faveur du prince Auguste; les
lieux eux-mêmes, ces belles rives du lac de Genève, toutes peuplées
de fantômes romanesques, étaient bien propres à égarer la raison.
«Madame Récamier était émue, ébranlée; elle accueillit un moment la
proposition d'un mariage, preuve insigne, non-seulement de la
passion, mais de l'estime d'un prince de maison royale fortement
pénétré des prérogatives et de l'élévation de son rang. Une promesse
fut échangée. La sorte de lien qui avait uni la belle Juliette à M.
Récamier était de ceux que la religion catholique elle-même proclame
nuls. Cédant à l'émotion du sentiment qu'elle inspirait au prince
Auguste, Juliette écrivit à M. Récamier pour lui demander la rupture
de leur union. Il lui répondit qu'il consentirait à l'annulation de
leur mariage si telle était sa volonté; mais, faisant appel à tous
les sentiments du noble coeur auquel il s'adressait, il rappelait
l'affection qu'il lui avait portée dès son enfance, il exprimait
même le regret d'avoir respecté _des susceptibilités et des
répugnances sans lesquelles un lien plus étroit n'eût pas permis
cette pensée de séparation_; enfin il demandait que cette rupture de
leur lien, si madame Récamier persistait dans un tel projet, n'eût
pas lieu à Paris, mais hors de France, où il se rendrait pour se
concerter avec elle.
«Cette lettre digne, paternelle et tendre, laissa quelques instants
madame Récamier immobile. Elle revit en pensée ce compagnon des
premières années de sa vie, dont l'indulgence, si elle ne lui avait
pas donné le bonheur, avait toujours respecté ses sentiments et sa
liberté; elle le revit vieux, dépouillé de la grande fortune dont il
avait pris plaisir à la faire jouir, et l'idée de l'abandon d'un
homme malheureux lui parut impossible. Elle revint à Paris à la fin
de l'automne, ayant pris sa résolution, mais n'exprimant pas encore
ouvertement au prince Auguste l'inutilité de ses instances. Elle
compta sur le temps et l'absence pour lui rendre moins cruelle la
perte d'une espérance à l'accomplissement de laquelle il allait
travailler avec ardeur en retournant à Berlin, car la paix lui avait
rendu sa liberté et le roi de Prusse le rappelait auprès de lui.
Madame de Staël alla passer l'hiver à Vienne.
«Le prince Auguste retrouvait son pays occupé par l'armée française; son
père, le prince Ferdinand, vieux et malade, plus accablé encore par la
douleur que lui causaient la perte de son fils Louis et la situation de
la Prusse que par le poids des années. Le jeune prince lui-même, tout
pénétré qu'il fût du sentiment des malheurs publics, n'en était point
distrait de sa passion pour Juliette; une correspondance suivie,
fréquente, venait rappeler à la belle Française ses _serments_, et lui
peignait dans un langage touchant par sa parfaite sincérité un amour
ardent que les obstacles ne faisaient qu'irriter. Le sentiment amer des
humiliations de son pays se mêle aux expressions de sa tendresse; il
sollicite l'accomplissement de promesses échangées, et demande avec
instance, avec prière, une occasion de se revoir.
«Madame Récamier, peu de temps après son retour à Paris, fit
parvenir son portrait au prince Auguste.
«Il lui écrit le 24 avril 1808:
«J'espère que ma lettre nº 31 vous est déjà parvenue; je n'ai pu que
vous exprimer bien faiblement le bonheur que votre dernière lettre
m'a fait éprouver, mais elle vous donnera une idée de la sensation
que j'ai ressentie en la lisant et en recevant votre portrait.
Pendant des heures entières je regarde ce portrait enchanteur, et
je rêve un bonheur qui doit surpasser tout ce que l'imagination peut
offrir de plus délicieux. Quel sort pourrait être comparé à celui de
l'homme que vous aimerez?»
XV
Toute âme a une tache sur sa vie; cette promesse de mariage donnée à
un prince par une femme mariée qu'une ambition plus qu'une passion
arrachait à un mari malheureux, cette proposition d'un divorce cruel
faite sans autre excuse que l'indifférence à un époux vieilli et
accablé des coups de la fortune, cette humiliation d'un délaissement
volontaire annoncée froidement à l'homme dont elle portait le nom,
sont un égarement d'esprit et de coeur qu'il faut oublier. N'eût-il
été que son père, le tuteur de sa jeunesse, le prodigue adorateur
des charmes de sa femme, M. Récamier, vieilli et toujours tendre,
pouvait d'autant moins être ainsi répudié que son sort était
maintenant tout entier dans ce titre d'époux d'une femme célèbre et
européenne: c'était répudier la reconnaissance, le malheur et la
vieillesse. Si cette pensée n'était pas l'égarement du coeur perdu
dans les perspectives de la grandeur et de l'amour, rien ne peut
justifier madame Récamier de l'avoir conçue; la délibération seule
était une faute.
Quatre ans s'écoulèrent; les obstacles à ce divorce, les résistances
du roi de Prusse à un mariage disproportionné pour son cousin, la
guerre, l'éloignement ne parurent point affaiblir la passion du
prince. Madame Récamier reprit son sang-froid un moment troublé;
elle écrivit au prince pour retirer la parole écrite qu'elle lui
avait donnée d'être à lui. Le désespoir du prince s'exprima en
sanglots contre ce _coup de foudre_, c'est son expression; il voulut
au moins revoir celle qu'il avait tant aimée et qu'il se flattait de
ramener encore; un rendez-vous fut concerté entre lui et madame
Récamier à Schaffhouse; Coppet n'était qu'à quelques pas de
Schaffhouse sur le territoire libre et neutre de la Suisse; sous
prétexte d'un ordre d'exil de l'Empereur, qui lui interdisait Paris,
madame Récamier éluda le rendez-vous de Schaffhouse, qui ne lui
était aucunement interdit. Le prince quitta Schaffhouse après y
avoir vainement attendu son amie.
«J'espère, écrivit-il, que ce trait me guérira du fol amour que je
nourris depuis quatre ans! Après quatre années d'absence j'espérais
enfin vous revoir, et votre exil semblait vous fournir un prétexte
pour venir en Suisse: vous avez cruellement trompé mon attente. Ce
que je ne puis concevoir, c'est que, ne voulant pas me revoir, vous
n'ayez pas même daigné me prévenir et m'épargner la peine de faire
inutilement une course de trois cents lieues. Je pars demain pour
les hautes montagnes de l'Oberland; la sauvage nature du pays sera
d'accord avec la tristesse de mes pensées, dont vous êtes toujours
l'objet!...»
Ainsi fut rompue cette liaison; elle paraît avoir été, au premier
moment, passionnée dans madame Récamier, puis languissante et
mignarde, et aboutissant enfin à de vaines et froides coquetteries
épistolaires. Les deux amants ne se revirent qu'à Paris, en 1815 et
en 1818. Le prince commanda à Gérard un portrait de celle dont il ne
pouvait aimer que le souvenir et emporter que l'image en Prusse.
XVI
Mais, entre 1809 et 1814, Juliette, de plus en plus attachée à
madame de Staël, partagea généreusement les exils de son amie,
tantôt à Coppet, tantôt dans des châteaux à quarante lieues de
Paris; exils plus ridicules que sévères, où deux femmes gémissaient
de ne pouvoir respirer la fumée de Paris, et où un maître du monde
s'inquiétait du commérage de deux femmes.
On conçoit l'antipathie que ces persécutions gantées de Napoléon
nourrissaient dans le coeur des deux amies; la grâce et le génie se
coalisaient sourdement avec la liberté contre le contempteur des
lettres et le distributeur des trônes. 1814 approchait; madame de
Staël s'enfuit en Suède auprès de Bernadotte, pour y souffler la
haine contre Napoléon. L'entrée des alliés dans Paris y ramena
madame Récamier. Elle avait passé à Lyon, dans sa famille, les
années irréprochables de sa seconde jeunesse. Un publiciste et un
orateur aussi estimable que brillant, Camille Jordan, ami de Mathieu
de Montmorency, l'entretenait des espérances d'une restauration
prochaine des Bourbons; cette restauration, selon ces deux hommes,
devait être le réveil de la liberté monarchique.
Ce fut dans ce séjour à Lyon, avant les dernières crises de
l'Empire, qu'elle connut un des hommes qui ont tenu le plus de
place, sinon dans son coeur, du moins dans ses habitudes; cet homme
était le philosophe Ballanche. Camille Jordan le lui présenta.
Ballanche n'avait rien reçu de la nature pour séduire ni pour
attacher: d'une naissance honorable, mais modeste, d'extérieur
disgracieux, d'un visage difforme, d'un langage embarrassé, d'une
timidité enfantine, d'une simplicité d'esprit qui allait jusqu'à la
naïveté, Ballanche ne se faisait aucune illusion sur cette absence
de tous les dons naturels; mais il sentait en lui le don des dons:
celui d'admirer et d'aimer les supériorités physiques ou morales de
la création. Il savait se désintéresser complétement de lui-même,
pourvu qu'on lui permît d'adorer le beau: le beau dans les idées, le
beau dans les sentiments, le beau dans l'âme, dans le talent, dans
le visage. L'homme qu'il adorait alors était M. de Chateaubriand; la
femme qu'il cherchait pour l'aimer, il la trouva du premier coup
d'oeil dans madame Récamier. Il ne se fit ni son soupirant ni son
ami, il se fit son esclave; il abdiqua toute personnalité dans ce
dévouement absolu et sans salaire à cette _Béatrice_ ou à cette
_Laure_ de son âme. On ne peut s'empêcher de s'incliner devant cette
faculté si humble et pourtant si noble de s'absorber complétement
dans ce qu'on admire et de vivre non pour soi, mais pour ce qu'on
croit au-dessus de soi sur cette terre.
Tel fut Ballanche; je l'ai beaucoup connu; j'ai assisté, au pied de
son lit, à ses dernières contemplations de l'une et de l'autre vie;
je l'ai vu vivre et je l'ai presque vu mourir dans cette petite
mansarde de la rue de Sèvres d'où il pouvait voir la fenêtre en face
de son amie, madame Récamier. Ballanche laisse dans le coeur de ceux
qui l'ont connu l'image d'un de ces rêves calmes du matin, qui ne
sont ni la veille ni le sommeil, mais qui participent des deux. Ce
n'était pas un homme, c'était un sublime somnambule dans la vie.
XVII
À l'époque où madame Récamier le connut et lui permit de l'aimer, il
avait déjà écrit une espèce de poëme en prose, _Antigone_, sorte de
_Séthos_ ou de _Télémaque_ dans le style de M. de Chateaubriand; on
parlait de lui à voix basse comme d'un génie inconnu et mystérieux
qui couvait quelque grand dessein dans sa pensée; il couvait, en
effet, de beaux rêves, des rêves de Platon chrétien, rêves qui ne
devaient jamais prendre assez de corps pour former des réalités ou
pour organiser des doctrines. C'était l'écrivain des aspirations,
aspirant toujours, n'abordant jamais. Comment, en effet, aborder
l'infini? Il s'agrandit toujours; Ballanche s'agrandissait comme
l'incommensurable; c'était l'homme des horizons; ces horizons
politiques ou religieux fuient quand on croit les atteindre et se
confondent avec le ciel. Ballanche était donc ainsi autant habitant
du ciel par le regard qu'habitant de la terre par le peu d'humanité
qu'il y avait en lui.
XVIII
Comment un tel homme conçut-il, dès le premier jour, une passion
passive, mais absolue, pour une femme si belle, mais pour une femme
cependant dont la séduction gracieuse et la coquetterie agaçante ne
ressemblaient en rien à cette _métaphysique incarnée_ que _Dante_
adorait dans Béatrice? Je crois que la séduction de madame Récamier
sur Ballanche, ce fut la pureté sans tache de son idole; ne pouvant
adorer une idéalité divine, il adore une femme au-dessus des sens.
Le chaste attrait de madame Récamier ne s'adressait, en effet,
qu'aux yeux et à l'âme; Ballanche y vit un symbole de la beauté
immaculée, il l'aima comme un philosophe aime une abstraction, il se
sentit glorieux de s'attacher, sans aucun intérêt sensuel, à cette
personnification de la beauté.
Ce fut aussi, il faut en convenir, un vrai mérite à madame Récamier
de deviner l'âme de Ballanche sous cette forme disgraciée et presque
grotesque, et de se laisser aimer et suivre jusqu'à la mort par ce
doux Socrate lyonnais. Il y eut pour l'un et pour l'autre quelque
chose de surnaturel, une sorte de révélation dans cette amitié.
«Permettez-moi à votre égard les sentiments d'un frère pour une
soeur, lui écrivit Ballanche dès le lendemain du jour où il la
connut; mon dévouement sera entier et sans réserve; je veux votre
bonheur aux dépens du mien; cela est juste: vous êtes supérieure à
moi.»
XIX
Madame Récamier partit de Lyon pour l'Italie, afin de ne pas
assister aux catastrophes de sa patrie. Ballanche cette fois ne put
la suivre; ses pénibles occupations de libraire, dans lesquelles il
remplaçait son père mourant, retinrent sa personne, mais non son
âme; cette âme voyageait partout où allait sa nouvelle amie. La
correspondance entre Juliette et lui fut de tous les jours.
Ballanche n'avait rien de ce qui distrait une pensée d'une idole;
aussitôt après la mort de son père, Ballanche, comme l'homme de
l'Évangile, vendit tout pour s'attacher comme une ombre aux pas et
au sort de sa belle compatriote.
Madame Récamier habita à Rome la maison de _Canova_, le grand
statuaire de ces deux siècles. C'était Aspasie chez Phidias. Canova
chercha en vain, quoique si gracieux, à reproduire la grâce infinie
de ce visage; il échoua, comme échouent tous les ciseaux devant
l'expression qui vient de l'âme et non de la matière. Son hôtesse et
lui passèrent une délicieuse saison à _Tivoli_ et à _Albano_ dans
les maisons de campagne de Canova; c'est là que cette femme,
mondaine jusque-là, apprit à contempler la nature et à rêver; madame
de Staël l'avait troublée par sa politique, Canova et Albano la
calmèrent par leur poésie. Sa beauté prit un caractère grave et
pensif que les ruines de Rome donnent au regard qui les contemple
longtemps. Les Françaises les plus rieuses contractent la mélancolie
de ces sépulcres en les fréquentant un peu longtemps.
Un jeune et noble admirateur, le prince de Rohan (depuis archevêque
de Besançon, mort de ses aspirations vers le ciel), la fréquenta
assidûment à Rome. Il était alors attaché par je ne sais quel
service d'honneur à la cour de la reine de Naples, soeur de
l'empereur Napoléon. Je l'ai beaucoup connu et j'ai gardé de lui un
souvenir reconnaissant. C'était alors une des plus gracieuses
figures d'hommes de race qu'on pût rêver. La charmante reine de
Naples, Caroline Bonaparte, était fière d'avoir près d'elle un
pareil ornement de sa cour. Elle le traitait avec une prédilection
qui aurait pu promettre une amitié de reine, si le futur cardinal,
qui se nommait alors le _prince de Léon_, avait vu dans les plus
belles femmes autre chose qu'une délectation du regard; mais il
était aussi réservé et aussi scrupuleux de coeur que de visage: ses
relations avec madame Récamier à Rome et à Naples ne furent que de
tendres égards de société qui ne s'élevèrent jamais jusqu'à la
passion. Il aimait à séduire les yeux et les oreilles plus qu'à
posséder les coeurs; c'est l'homme doué de la plus innocente
coquetterie d'esprit et de figure que j'aie jamais connu; tel il
était alors à Naples sous l'habit de cour, tel je l'ai vu plus tard
sous l'uniforme de mousquetaire de Louis XVIII, tel sous le costume
d'archevêque, apportant le même apprêt à plaire dans le salon, dans
la revue, qu'à l'autel. Son visage d'Antinoüs, ses cheveux
parfumés, ses vêtements élégants, ses attitudes étudiées pour
l'effet, sans mélange visible d'affectation, le faisaient remarquer
partout; son esprit très-cultivé aimait le beau dans les lettres et
dans les arts comme dans la toilette; il sentait vivement la poésie
et la piété, cette poésie des âmes tendres.
Marié, à son retour d'Italie, à une jeune femme digne de lui, il la
perdit un jour de bal par une catastrophe qui assombrit sa vie: elle
fut brûlée en se parant pour une fête; elle ne lui avait pas encore
donné d'enfant; il se réfugia dans la dévotion; cette dévotion était
sincère, quoique toujours élégante. Son nom lui promettait le
cardinalat, sa vertu lui promettait le ciel. Les terreurs
imaginaires de la révolution de Juillet le précipitèrent dans la
tombe. Il mourut en saint, laissant une mémoire sanctifiée comme sa
physionomie.
XX
Le prince de Léon était envoyé à Rome, en ce moment, par la reine
Caroline, pour engager madame Récamier à venir la consoler et la
conseiller dans ses perplexités à Naples. C'était le moment où
l'empereur Napoléon, son frère, s'écroulait jour à jour sous l'amas
de sa fortune et de ses conquêtes. Murat ne voulait pas s'écrouler
avec lui; sa femme, la reine Caroline, plus reine encore que soeur,
encourageait son mari dans sa défection; la politique prévalait sur
la reconnaissance et la nature. La reine et le roi caressèrent
madame Récamier à Naples avec cet abandon et ces tendresses que l'on
prodigue à ceux dont on désire être approuvé dans un mauvais
dessein. Ils lui firent confidence de leurs négociations avec les
ennemis de Napoléon; ils avaient déjà signé secrètement le traité
européen de coalition contre lui. Ce secret échappe au roi Murat
dans une scène de tragédie vraiment antique, rapportée par madame
Lenormant d'après le récit de sa tante.
«Madame Murat avait confié à madame Récamier les incertitudes
cruelles dont l'âme de Murat était déchirée. L'opinion publique, à
Naples et dans le reste du royaume, se prononçait hautement pour
que Joachim se déclarât indépendant de la France; le peuple voulait
la paix à tout prix.
«Mis en demeure par les alliés de se décider promptement, Murat
signa, le 11 janvier 1814, le traité qui l'associait à la coalition.
Au moment de rendre cette transaction publique, Murat, extrêmement
ému, vint chez la reine sa femme; il y trouva madame Récamier; il
s'approcha d'elle, et, espérant sans doute qu'elle lui conseillerait
le parti qu'il venait de prendre, il lui demanda ce qu'à son avis il
devrait faire. «Vous êtes Français, Sire, lui répondit-elle, c'est à
la France qu'il faut être fidèle.» Murat pâlit, et, ouvrant
violemment la fenêtre d'un grand balcon qui donnait sur la mer: «Je
suis donc un traître!» dit-il, et en même temps il montra de la main
à madame Récamier la flotte anglaise entrant à toutes voiles dans le
port de Naples; puis, se jetant sur un canapé et fondant en larmes,
il couvrit sa figure de ses mains. La reine, plus ferme, quoique
peut-être non moins émue, et craignant que le trouble de Joachim ne
fût aperçu, alla elle-même lui préparer un verre d'eau et de fleur
d'oranger, en le priant de se calmer.
«Ce moment de trouble violent ne dura pas. Joachim et la reine
montèrent en voiture, parcoururent la ville et furent accueillis par
d'enthousiastes acclamations; le soir, au Grand-Théâtre, ils se
montrèrent dans leur loge, accompagnés de l'ambassadeur
extraordinaire d'Autriche, négociateur du traité, et du commandant
des forces anglaises, et ne recueillirent pas de moins ardentes
marques de sympathie. Le surlendemain Murat quittait Naples pour
aller se mettre à la tête de ses troupes, laissant à sa femme la
régence du royaume.»
XXI
Après ces scènes de palais, madame Récamier revint dans son salon de
Paris. Toute l'Europe y affluait avec les chefs des armées alliées;
elle y retrouva tous ses amis et un grand nombre de nouveaux
admirateurs. Lord Wellington fut de ce nombre; mais, blessée d'un
mot de Suétone échappé au vainqueur de Waterloo, elle renonça à le
voir, de peur d'avoir à se réjouir, devant un étranger, des
désastres de Napoléon, son persécuteur.
Sa liaison avec madame de Staël, rentrée de l'exil par la même
porte, se renoua plus intime que jamais; elle trouva de la grâce
aussi à se lier avec la reine Hortense, détrônée et devenue duchesse
de Saint-Leu par une faveur royale de Louis XVIII. En 1815, madame
de Krudener, sibylle mystique attachée à l'esprit de l'empereur
Alexandre de Russie, la rechercha; mais madame Récamier n'avait rien
des sibylles que la beauté. Elle perdit son amie madame de Staël. La
Providence lui renvoya Ballanche, affranchi de ses devoirs par la
mort de son père. De ce jour elle eut en lui un frère inséparable de
sa personne et de ses pensées.
Ce fut à cette époque (1819) que M. de Chateaubriand, alors dans
toute la fièvre de ses triples ambitions de gloire, de puissance et
d'amour, commença à jouer un rôle dans la vie de madame Récamier.
Il avait désiré vendre en loterie, par des billets placés de
complaisance chez ses partisans, sa petite propriété de la _Vallée
aux Loups_; la France, qui n'est prodigue que d'engouement, n'avait
pas pris trois billets; Mathieu de Montmorency, quoique peu riche,
avait acheté à lui seul cette petite maison à un prix d'ami. C'était
sans valeur autre que la valeur poétique: la trace qu'un homme de
génie laisse au lieu qu'il habita sur ce sable est éternelle. Une
cabane de bûcheron ornée, au milieu d'un bois, voilà cette demeure;
j'y suis allé bien souvent, vers ce temps-là, passer des matinées
d'été avec le duc Mathieu de Montmorency et son élégante fille,
mariée avec le fils du duc de Doudeauville. Cela n'avait d'autre
prix que le silence, un peu d'ombre et un peu d'eau, valeur de
poëte!
Cette maisonnette fut louée par madame Récamier. Mathieu de
Montmorency l'habita quelque temps avec elle. La duchesse de
Broglie, la plus scrupuleuse des femmes, badine innocemment de cette
cohabitation dans un de ses billets du matin à madame Récamier.
«Je me représente votre petit ménage de Val-de-Loup comme le plus
gracieux du monde; mais, quand on écrira la biographie de Mathieu
dans la vie des saints, convenez que ce tête-à-tête avec la plus
belle et la plus admirée femme de son temps sera un drôle de
chapitre. _Tout est pur pour les purs_, dit saint Paul, et il a
raison. Le monde est toujours juste; il devine le fond des coeurs.
Il ajoute au mal, mais il ne l'invente jamais; aussi je crois que
l'on perd sa réputation par sa faute.»
Cette circonstance établit entre Juliette et M. de Chateaubriand des
rapports de société; ces rapports devinrent promptement passion dans
l'âme passionnée du poëte, goût et orgueil dans l'âme platonique de
madame Récamier. À la ville elle habitait une maison qui lui
appartenait, rue d'Anjou, et qui représentait sa dot.
«Dans le jardin de cette maison, dit M. de Chateaubriand, il y avait
un berceau de tilleuls entre les feuilles desquels j'apercevais un
rayon de lune lorsque j'y attendais Juliette; ne me semble-t-il pas
que ce rayon est à moi, et que, si j'allais sous les mêmes abris, je
le retrouverais? Je ne me souviens pas tant du soleil que j'ai vu
briller sur bien des fronts!»
XXII
Une seconde catastrophe de la fortune de son mari, qui s'était un
peu relevée par le crédit, enlève à madame Récamier ce reste
d'opulence. Elle ne sauve que le nécessaire le plus strict à une
obscure existence. Mais elle était elle-même ce luxe de la nature
qui n'a pas besoin des luxes de la société. Malgré tout ce que dit
de délicat madame Lenormant sur la nature purement éthérée de la
passion de madame Récamier et de M. de Chateaubriand à cette époque,
il est certain pour moi que cette passion avait ses accès, comme
toute fièvre des âmes qui communique sa fièvre aux paroles.
Madame Récamier, soit par le goût naturel de piété qu'elle avait
contracté au couvent dans son enfance, soit sous l'influence de son
ami Mathieu de Montmorency, était très-assidue tous les jours et de
très-grand matin aux offices religieux dans l'église de Saint-Thomas
d'Aquin. Elle y entendait la messe avec recueillement dans un coin
reculé de l'église. Un de mes amis, M. de Genoude, protégé alors par
la femme célèbre, et très-assidu dès l'aurore aux devoirs de
l'amitié, l'accompagnait tous les jours à l'église; il m'a raconté
souvent, avant l'époque où lui-même entra dans les ordres sacrés,
que M. de Chateaubriand ne manquait jamais de se rencontrer dans
l'église à l'heure où madame Récamier s'y rendait, qu'il
s'agenouillait pour entendre la messe derrière la chaise de son
amie, et qu'il oubliait quelquefois l'ardeur de ses prières pour
s'extasier à demi-voix sur tant de charmes.
«Cette scène d'église espagnole importunait vivement la pieuse
Juliette, me disait le confident de ces rencontres; mais l'habitude,
la dévotion ou l'amitié l'y ramenaient pour s'y exposer encore. On
est indulgente pour les fautes qu'on inspire; que ne pardonne-t-on
pas à la passion dont on est l'objet!...»
XXIII
Presque entièrement ruinée par la ruine de son mari, ruine qu'elle
avait voulu partager, elle pourvut à l'existence séparée de ce
compagnon vieilli de sa jeunesse, et elle se retira, dans une
modique aisance, à l'Abbaye-aux-Bois, dans la rue de Sèvres.
M. de Chateaubriand, qui n'y fut pas moins assidu que dans la rue
d'Anjou, décrit ainsi la cellule haute du couvent qui y fut son
premier asile.
«La chambre à coucher était ornée d'une bibliothèque, d'une harpe,
d'un piano, du portrait de madame de Staël et d'une vue de Coppet au
clair de lune. Sur les fenêtres étaient des pots de fleurs. Quand,
tout essoufflé, après avoir grimpé trois étages, j'entrais dans la
cellule aux approches du soir, j'étais ravi: la plongée des fenêtres
était sur le jardin de l'Abbaye, dans la corbeille verdoyante duquel
tournoyaient des religieuses et couraient des pensionnaires. La cime
d'un acacia arrivait à la hauteur de l'oeil, des clochers pointus
coupaient le ciel, et l'on apercevait à l'horizon les collines de
Sèvres. Le soleil couchant dorait le tableau et entrait par les
fenêtres ouvertes. Quelques oiseaux se venaient coucher dans les
jalousies relevées. Je rejoignais au loin le silence et la solitude
par-dessus le tumulte et le bruit d'une grande cité.» Mais ce qu'il
y retrouvait surtout, c'était une amitié bien impossible, comme on
l'a vu, à distinguer de l'amour.
XXIV
De ce jour madame Récamier et M. de Chateaubriand semblèrent
confondre leur existence. La journée de M. de Chateaubriand n'avait
plus qu'un but, ses pas qu'une route: l'Abbaye-aux-Bois. Juliette
descendit de sa cellule haute dans le noble appartement d'abbesse du
couvent, assez vaste pour sa société de plus en plus nombreuse. À
une certaine heure du milieu du jour, réservée pour M. de
Chateaubriand seul, pour les mystères de son talent, de son
ambition, de son intimité, on fermait les portes au public; on les
rouvrait vers quatre heures, et la foule des privilégiés entrait; et
l'y retrouvait encore. C'étaient tous les noms princiers de
l'aristocratie du génie ou de l'art; les opinions s'y confondaient,
pourvu qu'elles ne fussent pas amères contre les Bourbons et trop
favorables au bonapartisme. Le républicanisme théorique et libéral
pouvait s'y produire comme une excentricité honorable ou comme une
grâce sévère du discours.
Les plus assidus alors étaient: le comte de Bristol, frère de la
duchesse de Devonshire; l'illustre et élégant chimiste anglais Davy;
miss Edgeworth, auteur de romans de moeurs; Alexandre de Humboldt,
l'homme universel et insinuant, recherchant de l'intimité et de la
gloire dans toutes les opinions et dans tous les salons propres à
répandre l'admiration dont il était affamé; M. de Kératry, écrivain
et publiciste de bonne foi; M. Dubois, philosophe politique de
courage et de talent qui semait, dans la revue _le Globe_, le germe
d'une liberté propre à élargir les idées sans préparer des
révolutions; David, le sculpteur, adorateur de la beauté et du
génie, qui prenait ses sensations pour des opinions, mais dont toute
la supériorité était dans la main et dans le caractère; M. Bertin,
ami de Chateaubriand, critique expérimenté des hommes et des choses,
un des navigateurs les plus consommés sur la mer des opinions; M.
Auguste Périer, homme de la Fronde, jaloux de ce qui était en haut,
superbe pour ce qui était en bas; M. Villemain, la lumière, la force
et la grâce des entretiens; Benjamin Constant, Machiavel des salons,
incapable de crime comme de vertu; M. de Tocqueville, jeune esprit
mûr avant l'âge, que toutes les situations ont trouvé égal à ses
devoirs, et qui vient d'emporter en mourant l'immortalité modeste de
l'estime publique; M. Pasquier, instrument habile de gouvernement,
qui ne s'usait pas en passant de mains en mains comme la fortune;
M. Sainte-Beuve, poëte sensible et original alors, politique depuis,
critique maintenant, supérieur toujours, qui aurait été le plus
agréable des amis s'il n'avait pas eu les humeurs et les
susceptibilités d'une sensitive; Ballanche, enfin, que nous avons
caractérisé plus haut, et le jeune disciple de Ballanche, Ampère,
qui devait prendre sa place après la mort de son maître et se
dévouer à la même Béatrice. D'autres qui vinrent selon leur âge dans
le siècle.
Ampère, qui voyage en ce moment dans je ne sais quel coin du monde,
était un esprit et un caractère qui échappent, par leur perfection,
au portrait; il y avait en lui du saint Jean par la candeur et
l'attachement, du jeune homme par la chaleur d'amitié, du vieillard
par la sûreté, du savant par la science héritée de son père, du
poëte par l'imagination, du voyageur par la curiosité désintéressée
de son esprit, du politique par la sévérité antique des opinions, de
l'amant par l'enthousiasme, de l'ami par la constance, de l'enfant
par le dévouement volontaire. Ils furent, Ballanche et lui, les
deux bonnes fortunes de madame Récamier; M. de Chateaubriand n'en
fut que la gloire extérieure.
On peut juger du charme d'une telle société; madame Récamier n'y
cherchait que le mouvement doux de sa vie, elle y trouva bientôt
l'importance de situation et la célébrité littéraire qu'elle n'y
cherchait pas. M. le duc de Noailles, homme sérieux, orateur écouté,
chef de parti important, écrivain studieux, politique réfléchi,
futur premier ministre si les Bourbons avaient duré, y venait
assidûment; il semblait y écouter avec une déférence convenable
d'âge et de talent M. de Chateaubriand, flatté d'un tel disciple.
Une foule de célébrités, plus accidentelles dans ce salon, y
apparaissaient chaque jour sans y laisser de trace. J'y allais
moi-même sans assiduité, mais jamais sans plaisir, toutes les fois
que j'habitais momentanément Paris. La conversation y était aimable,
souple, à demi-voix, un peu froide, d'un goût très-pur, d'un ton de
cour, rarement animée, mais d'une tiédeur toujours douce qui
enseignait à bien écouter plus qu'à bien parler. M. de Chateaubriand
imposait le respect par son silence; il songeait plus qu'il ne
parlait: c'était l'esprit le moins improvisateur qui ait jamais
existé; il laissait échapper de temps en temps un axiome et se
taisait pour en méditer un autre; de là, sans doute, la recherche
laborieuse de ses plus beaux écrits. Il était un de ces hommes qu'on
ne pouvait voir que vêtus; la toilette était nécessaire à son génie;
aussi la draperie est-elle le défaut de son style, jamais le nu.
XXV
L'intérêt des rapports entre madame Récamier et M. de Chateaubriand
devient, à dater de 1820, le seul intérêt de ces Mémoires. Plusieurs
années sont remplies de lettres et de billets de M. de Chateaubriand,
qui ont la fièvre de ses ambitions, de ses succès et de ses revers
politiques dans sa poursuite acharnée du rôle de premier ministre, dans
ses écarts d'opposition, dans ses diatribes contre M. Decazes ou contre
M. de Villèle. Ennemi de tout ce qui l'entravait dans son ascension vers
le pouvoir, son talent, plus politique que littéraire, le portait au
sommet, ses boutades l'en précipitaient toujours; la douleur de ses
chutes lui causait des convulsions de mécontentement. C'est une pénible
étude à faire que celle des amitiés intéressées, des ruptures, des
affections et des haines de circonstance, des colères sans décence, des
plaintes sans motif de cet homme d'humeur, qui caractérisent sa conduite
jusqu'à la chute de ce trône sous les débris duquel il voulait
s'ensevelir, tout en conspirant avec tout le monde pour le renverser. Le
_Journal des Débats_, véritable arène de cette opposition, lui était
prêté pour ces luttes par MM. Bertin. Leur amitié complaisante lui
permettait dans cette feuille ce qu'ils n'approuvaient pas eux-mêmes.
Ces deux frères Bertin avaient plus de politique que lui, mais il avait
plus de colères. La polémique vit de colères. Il faut du bruit à un
journal sous la liberté de la presse; les foudres de paroles de M. de
Chateaubriand faisaient l'éclat. Le _Journal des Débats_ portait ces
retentissements du coeur de M. de Chateaubriand à toute l'Europe.
Les lettres confidentielles, si neuves, si intimes, si historiques,
de M. de Chateaubriand à madame Récamier, sont l'_envers_ de ces
brochures et de ces discours dont il agitait la France et l'Europe.
Nous éviterons de reproduire ici ce qui est exclusivement intrigue
et politique dans ces lettres; nous reproduirons seulement celles
dans lesquelles le coeur éclate et s'épanche. Les Mémoires d'une
femme ne sont-ils pas exclusivement l'histoire du coeur?
XXVI
En 1821 M. de Chateaubriand est ambassadeur à Berlin. Il souffre
impatiemment cet exil dans un pays sans terre et sans ciel, pays
fait pour l'intrigue et la guerre, et non pour la poésie. C'est
l'heure où le _carbonarisme_ essaye de convertir en secte armée
cette _franc-maçonnerie_ italienne qui cherche une patrie dans des
ruines. Le prince de Carignan, depuis Charles-Albert, y affilie
étourdiment ses amis de Turin, les compromet, les laisse violenter
son oncle et son bienfaiteur, l'oblige à abdiquer ce trône à la
succession duquel ce prince l'avait généreusement appelé, puis se
repent, abandonne ses complices, s'exile lui-même pour servir contre
la cause libérale qu'il a fomentée; remonté au trône, devient le
proscripteur implacable de ceux dont il a entraîné la jeunesse. (On
sait ce qu'il a fait après, quand le vent, au lieu de souffler des
trônes, a soufflé des peuples, en 1848.)
M. de Chateaubriand, qui voit cela de Berlin, où il sollicite un
congrès, ouvre son âme à son amie dans une lettre du 14 avril 1821.
«Ce vaillant conspirateur,» écrit-il, «a été le premier à fuir et à
laisser ceux qu'il avait entraînés dans l'abîme, lors même que
ceux-ci n'étaient pas dispersés et se battaient encore; tout cela
est abominable... L'indépendance de l'Italie peut être un rêve
généreux, mais c'est un rêve, et je ne vois pas ce que les Italiens
gagneraient à tomber sous le poignard souverain d'un _carbonaro_. Le
fer de la liberté n'est pas un poignard, c'est une épée; les vertus
militaires qui oppriment souvent la liberté sont pourtant
nécessaires pour la défendre, et il n'y a qu'un _béat_ comme
Benjamin Constant et un fou comme le noble pair qui ouvre votre
porte (le marquis de Catellan) qui auraient pu compter sur les
exploits du polichinelle lacédémonien... etc. Voilà une terrible
lettre politique; je l'ai écrite de colère!»--(Colère injuste et
injurieuse.)
Il revient vite de Berlin briguer le ministère à Paris; on l'écarte
par l'ambassade de Londres. Nous l'y avons retrouvé alors, posant,
comme dans ses Mémoires, en _Marius_ sur ses débris, ennuyé, triste,
solitaire, cherchant à grandir par l'éloignement, caressant M.
_Canning_ le libéral à Londres et caressant par lettres les
légitimistes invétérés à Paris.
«Me voici à Londres,» écrit-il à son amie; je ne fais pas un pas qui
ne m'y rappelle ma jeunesse, mes souffrances, les amis que j'ai
perdus, les espérances dont je me berçais, mes premiers travaux,
mes rêves de gloire. J'ai saisi quelques-unes de mes chimères,
d'autres m'ont échappé, et tout cela ne valait pas la peine que je
me suis donnée. Une chose me reste, et, tant que je la conserverai,
je me consolerai de mes cheveux blancs et de ce qui m'a manqué sur
la longue route que j'ai parcourue depuis trente années, etc., etc.»
XXVII
Toutes ses lettres de cette date sont pleines de fièvre ou de
dégoût. Il voulait aller au congrès de Vérone, qui se préparait,
pour traiter les affaires d'Italie. Ce congrès, où il comptait
briller et séduire, devait être pour lui le marchepied du ministère
des affaires étrangères; il se sert tour à tour de l'amitié dévouée
et de l'enthousiasme pur de madame la duchesse de Duras pour son
talent, de l'affection habile de Juliette, de l'amitié confiante de
M. de Montmorency, pour forcer la porte du congrès. Cette ambition
altère péniblement l'atmosphère de tendresse qui respire dans ces
lettres d'ami intéressé, d'amant ambitieux, d'homme d'État agité; il
n'y a rien de plus pénible à lire que deux passions qui se
combattent et qui se neutralisent dans un même coeur. Malheur aux
amies d'hommes d'État! Le découragement et la tristesse ramènent
seuls M. de Chateaubriand au ton vrai de la tendresse. La mélancolie
dans ces lettres a des soupirs qui ressemblent à la passion:
«Ma raison secrète pour désirer d'aller au congrès, c'est de revenir
près de vous. Dans huit jours, peut-être, je serai dans la petite
cellule!»
«L'affaire est faite!» s'écrie-t-il le 3 septembre; «l'idée de vous
revoir fait battre mon coeur! Je vous verrai avant tout le monde!»
Disons cependant ici une chose que madame Lenormant ne dit pas, et
qu'elle ne pouvait pas dire: c'est qu'une autre personne à Londres,
mal cachée sous le rideau de la discrétion officielle, partageait,
si elle ne la possédait pas, l'attention de M. de Chateaubriand. Le
bruit public qui traversait le détroit pouvait déjà donner quelque
ombrage à la recluse de l'Abbaye-aux-Bois.
Nous avons connu cette belle personne, célèbre aussi par un talent
européen; nous en avons également connu deux autres, honorées de
cette amitié, l'une restée dans une mystérieuse obscurité jusqu'à
aujourd'hui; l'autre, femme toute politique, d'un esprit, d'une
insinuation et d'un éclat qui pouvaient rivaliser avec les héroïnes
les plus illustres de la Fronde.
Madame Récamier ne put sans doute ignorer toutes ces inconstances de
goût qui ne furent peut-être pas des inconstances de coeur; nous
croyons, sans oser l'affirmer, que le chagrin qu'elle dut en
ressentir explique seul son éloignement de Paris et son second
voyage à Rome, à l'époque la plus triomphante du séjour de M. de
Chateaubriand à Paris. Il en coûtait trop sans doute à l'amie fidèle
et négligée de contempler de près les négligences de son ami. Il est
difficile d'expliquer autrement certaines excuses à double sens de
M. de Chateaubriand dans ses lettres subséquentes. Cela bien
entendu, lisons encore.
XXVIII
M. de Chateaubriand est à Vérone, caressé, admiré, enivré de
l'accueil des empereurs, des rois, des ministres; il a emporté
l'intervention française en Espagne, il touche de l'oeil au
ministère, sans trop de scrupule d'en précipiter son ami Mathieu de
Montmorency. Voyez cependant combien son âme sent le vide et se
torture elle-même dans le néant des désirs satisfaits! Sa tristesse
reprend le ton de la tendresse.
«Au milieu de tout cela je suis triste, et je sais pourquoi. Je vois
que les lieux ne font plus rien sur moi. Cette belle Italie ne me
dit plus rien. Je regarde ces grandes montagnes qui me séparent de
ce que j'aime, et je pense, comme Caraccioli, qu'une petite chambre
à un troisième étage à Paris vaut mieux qu'un palais à Naples. Je ne
sais si je suis trop vieux ou trop jeune; mais enfin je ne suis plus
ce que j'étais, et vivre dans un coin tranquille auprès de vous est
maintenant le seul souhait de ma vie.»
Ce coin tranquille, c'étaient le ministère et la tribune!
«À bientôt,» écrit-il quelques jours après; «ce mot me console de
tout! À bientôt; le coeur me bat de joie!»
On dirait l'amour, ce n'est que la lassitude des versatilités de son
âme.
XXIX
Il revient de Vérone; par une série de manéges moitié loyaux, moitié
équivoques, il monte au ministère des affaires étrangères, d'où son
ami M. de Montmorency descend; il y monte sous prétexte de
temporiser avec M. de Villèle, pour ajourner l'intervention en
Espagne voulue par Mathieu de Montmorency, son patron; il n'est pas
plutôt ministre qu'il précipite, pour complaire aux royalistes,
cette même intervention en Espagne, et qu'il se vante de l'avoir
arrachée à lui tout seul au gouvernement. Il tombe ensuite du
ministère sous le juste mais excessif mécontentement de M. de
Villèle, premier ministre. Sa colère passe toutes les bornes, même
de l'honnête; il se fait le tribun implacable, non de ses principes,
mais de son ambition. Ses lettres, pendant qu'il est ministre, ne
sont que des billets: les ambitieux ont-ils le temps d'aimer? Les
apparitions à l'Abbaye-aux-Bois ne sont que des éclairs: les
ministres ont-ils des loisirs? La correspondance, brève et pleine de
réticences, respire encore la tendresse dans les mots, mais les
mots, quoique tendres, sont glacés; on sent qu'ils déguisent bien
des distractions et peut-être bien des offenses à l'amitié.
XXX
Madame Récamier part, vraisemblablement bien triste, pour Rome. À
peine est-elle en route que les lettres alors beaucoup plus
affectueuses de M. de Chateaubriand la poursuivent de poste en
poste. On dirait qu'il sent mieux dans l'absence le prix de
l'attachement qu'il a contristé. Madame Lenormant donne à ce départ
et à cette absence d'autres prétextes de famille et de santé. Elle
peut y croire, nous n'y croyons pas; madame Récamier ne pouvait pas,
en matière si délicate, ouvrir son coeur à sa jeune nièce. Combien
n'est-il pas à regretter qu'on ne possède pas les lettres de madame
Récamier à M. de Chateaubriand pendant ce refroidissement dont nous
devinons trop bien les motifs! Que de plaintes trop fondées ces
lettres ne devaient-elles pas contenir! D'autres amitiés,
évidemment, avaient pris la place de la sienne.
«Vous avez pris votre parti si vite, lui écrit-il à Lyon, que sans
doute vous vous êtes persuadé que vous seriez heureuse; peu importe
le reste. Ma vie maintenant se déroule vite; je ne descends plus, je
tombe!»
Il tombait, en effet, bientôt après du ministère.
XXXI
Madame Récamier, en arrivant à Rome, y retrouva le duc de Laval,
alors ambassadeur de France. Elle y retrouva la duchesse de
Devonshire, autre amie inconsolable, qui venait de perdre le
cardinal Consalvi, mort de douleur de la perte de Pie VII.
Ballanche avait accompagné madame Récamier à Rome; il était allé, de
là, visiter un moment Naples.
«Vous savez bien, écrivait-il de cette ville, vous savez bien que
vous êtes mon étoile et que ma destinée dépend de la vôtre; si vous
veniez à entrer dans votre tombeau de marbre blanc, il faudrait bien
vite me creuser une fosse où je ne tarderais pas d'entrer à mon
tour; que ferais-je sur la terre? Mais je ne crois pas que vous
passiez la première; dans tous les cas, il me paraît impossible que
je vous survive!»
Voilà le véritable ami de Juliette, l'ami de l'âme; l'autre n'était
que l'ami de la beauté; et cependant c'est l'autre qui était aimé,
c'est l'autre qui brisait le coeur. Ballanche n'était là que pour en
amortir les coups et pour en panser les blessures; mais quelle
touchante figure dans le tableau que ce philosophe amoureux sans
récompense, et qui se nourrit de sa propre tendresse pourvu qu'on
lui permette d'assister à la vie de celle qu'il aime! Heureusement
pour lui il devait mourir avant elle et être pleuré par elle! Que
ces larmes durent être douces à son esprit transfiguré sur son
propre cercueil de la chapelle de l'Abbaye-aux-Bois!
(Nous voulions finir ici ce récit, nous ne le pouvons pas; il y a
trop de belles lettres de M. de Chateaubriand dans sa vieillesse;
poursuivons. Que nos lecteurs nous pardonnent; nous touchons aux
meilleures pages du coeur et du génie de M. de Chateaubriand. Lisez
donc encore. La vieillesse réhabilite la vie de ce grand homme,
désenchanté de lui-même et de tout.)
LAMARTINE.
LIe ENTRETIEN
LES SALONS LITTÉRAIRES.
SOUVENIRS DE MADAME RÉCAMIER.
CORRESPONDANCE DE CHATEAUBRIAND.
(3e PARTIE.)
I
Une triste scène, scène tragique comme un drame de Shakspeare,
signala ce séjour de madame Récamier à Rome. Grâce au duc de
Laval-Montmorency, qui y résidait alors comme ambassadeur de France,
et grâce à la duchesse de Devonshire, madame Récamier y avait
retrouvé en partie son salon de Paris dans les ruines de la ville
neutre entre ciel et terre. Le duc de Laval était, comme on l'a vu,
le plus fidèle, le plus aimable et le plus désintéressé de ses amis.
J'étais alors moi-même en correspondance quotidienne avec lui sur
les affaires d'Italie, qui exigeaient une entente parfaite entre
nous: il en tenait le noeud à Rome; j'en tenais les fils en Toscane,
à Lucques, à Modène et à Parme, où j'étais accrédité auprès des
quatre cours centrales d'Italie. Cette correspondance du duc de
Laval-Montmorency avec moi attestait un esprit droit et lucide, un
caractère tempéré, un coeur d'honnête homme. Si la politique
française de la Restauration eût été dans de telles mains à Paris,
Charles X aurait évité les écueils et neutralisé les tempêtes.
La légèreté apparente du duc de Laval n'était pas de l'irréflexion,
c'était de la grâce. Il avait l'instinct politique si honnête et si
sûr qu'il n'avait pas besoin de penser, il lui suffisait de sentir.
Le meilleur gentilhomme était en lui le meilleur diplomate. Doué de
plus d'esprit naturel que son cousin le duc Mathieu de Montmorency,
il avait moins d'ambition, ou plutôt il n'en avait aucune. Ce
désintéressement d'ambition est un défaut selon le monde, qui le
regarde comme une faiblesse de la volonté; en réalité c'est une
force de la raison; cette abnégation personnelle laisse le
sang-froid au coeur dans les affaires publiques, et par là même elle
donne plus de lumière à l'esprit. Tel était l'excellent duc de
Laval, tel le duc de Richelieu, tel M. Lainé, ces trois hommes
d'État les plus véritables patriotes du gouvernement de la
Restauration.
II
Quant à la belle duchesse de Devonshire, véritable reine de Rome en
ce moment, elle avait vieilli, mais elle régnait encore tant que
vivait le cardinal Consalvi. Voici le portrait vrai, d'une touche
très-fine, qu'en fait madame Lenormant à cette date:
«Madame Récamier trouvait d'ailleurs dans la duchesse de Devonshire
la douceur d'une société intime et les plus agréables sympathies de
goût et d'humeur. La duchesse avait été remarquablement belle; en
dépit d'une maigreur qui donnait à sa personne un faux air
d'apparition, elle conservait des traces d'une régularité fine et
noble, des yeux magnifiques et pleins de feu. Sa taille était
droite, élevée; elle avait une démarche d'impératrice, et son teint
blanc et mat achevait cet ensemble harmonieux et frappant. Ses beaux
bras et ses belles mains, réduits pour ainsi dire à l'état de
squelette, avaient la blancheur de l'ivoire; elle les couvrait de
bracelets et de bagues. La grâce et la distinction de ses manières
ne pouvaient être surpassées. Sa jeunesse n'avait pas été sans
troubles, et les agitations de son âme, les circonstances
romanesques de sa vie avaient laissé sur toute sa personne une
empreinte de mélancolie et quelque chose de caressant.»
Le duc de Laval, dans un billet, parle ainsi d'elle à madame
Récamier:
«Je m'entends avec la duchesse (de Devonshire) pour vous admirer.
Elle a quelques-unes de vos qualités, qui ont fait le succès de
toute sa vie. C'est la plus liante de toutes les femmes, qui
commande par la douceur, et elle s'est fait constamment obéir; ce
qu'elle a fait à Londres dans sa jeunesse, elle le recommence ici.
Elle a tout Rome à sa disposition: ministres, cardinaux, peintres,
sculpteurs, société, tout est à ses pieds.»
Et quelques jours plus tard, au moment où le pape expire et où le
cardinal Consalvi meurt moralement avec le pontife son ami:
«Nous sommes ici dans les plus tristes agitations. Le pape est
expirant, et j'attends à chaque instant la nouvelle de son dernier
soupir pour expédier mon courrier.
«La duchesse est revenue d'Albano abîmée, désolée de la douleur de
son cher cardinal. Vous pensez s'il est malheureux; il perd son
maître, et dans son maître son ami!»
III
Le cardinal Consalvi ne pouvait survivre longtemps à ce maître adoré
auquel il avait dévoué sa vie dans l'exil comme sur le trône
pontifical. Sa fin devait entraîner bientôt après celle de la
duchesse de Devonshire.
Madame Récamier, quelques jours après la mort du cardinal, se
promenait solitaire dans les jardins de la villa Borghèse, hors des
murs de Rome. Elle aperçut une femme voilée dans un carrosse;
c'était l'infortunée duchesse qui respirait un moment l'air
extérieur pendant que la cloche de la ville tintait par-dessus les
murailles les obsèques prochaines de son ami. Selon les rites du
sacré collége, le corps du cardinal-ministre, embaumé et fardé après
sa mort, était exposé depuis une semaine sur son catafalque dans
une des salles du palais Farnèse; la foule s'y pressait pour
contempler et pour prier à ce spectacle de l'apothéose chrétienne de
ce grand homme du monde.
La duchesse reconnut madame Récamier dans une allée de cyprès de la
villa. Elle fit arrêter sa voiture, en descendit, et pleura un
moment en silence sur le sein de son amie; puis, par une de ces
inconséquences de la douleur qui traversent quelquefois les coeurs
brisés, mais qu'il faut respecter comme des révélations du
désespoir, elle témoigna à madame Récamier la passion qu'elle
ressentait de revoir une dernière fois le visage encore visible de
l'ami de sa vie, avant que le marbre de son monument recouvrît pour
jamais sa face. Madame Récamier, complaisante aux larmes, consentit
à l'accompagner.
Les deux femmes, soigneusement voilées, remontèrent en voiture,
rentrèrent à Rome au jour tombant, percèrent la foule pieuse qui
obstruait les portes du palais Farnèse, pénétrèrent dans la salle du
catafalque, et la duchesse revit, dans l'immobilité et dans la
sainteté de la mort, ce visage qu'elle avait vu tous les jours,
depuis vingt ans, animé de toute la beauté et de toute la grâce qui
caractérisaient l'expression du cardinal-ministre. Ce qui se passa
dans son âme à cette vue, Dieu seul le sait; mais ses sens n'eurent
pas la force de sa volonté: elle tomba inanimée dans les bras de son
amie, qui la reconduisit à son palais, vide désormais de sa plus
chère amitié.
Peu de temps après elle mourut elle-même, la main dans la main de
madame Récamier. Cette scène d'adieu posthume au catafalque du
cardinal, et cette scène d'agonie muette au chevet de la duchesse de
Devonshire, ressemblent à ces sépulcres que _le Poussin_ place sous
les cyprès dans les paysages des villas romaines; ce sont des
énigmes en plein soleil qui font rêver à la mort au milieu des
délices d'une lumière sereine; mélancolies splendides des pays du
soleil, où l'on meurt aussi bien que sous les brumes du Nord.
IV
Cependant M. de Chateaubriand était tombé du pouvoir à Paris dans
des accès de colère qui ébranlaient la monarchie; il voulait que la
vengeance du génie fût aussi mémorable que l'outrage. Le _Journal
des Débats_, tribune quotidienne du matin, portait tous les jours
l'injure à ses ennemis, l'espérance aux factieux, auxquels il
promettait un Coriolan, le défi à la royauté de se tenir debout sans
l'appui de sa plume. Hélas! faible appui, quelle que soit la plume!
Nous avons vu les mêmes fureurs des ministres congédiés ou déçus par
leur roi, les mêmes séditions de plume ou de paroles, les mêmes
coalitions personnelles, et non patriotiques, entre des adversaires
ambitieux désunis pour servir, réunis pour nuire, les mêmes chutes
dans la rue, et les mêmes récriminations après la chute. Telle est
la loi des gouvernements de parole; les gouvernements de silence ont
aussi leur danger. Les institutions sont aussi imparfaites que les
hommes; gouvernement parlementaire, république, monarchie tempérée,
pouvoir absolu, tout a besoin de l'honnêteté des hommes d'État, ou
tout s'écroule sous leurs passions. Ils s'en prennent ensuite aux
institutions: c'est à leurs passions qu'il faut s'en prendre; mais
les passions sont aussi dans la nature: rien n'est stable parce que
rien n'est dans l'ordre. Le mouvement est la loi des choses
mortelles; il faut s'y résigner.
V
Cependant, pour fermer la bouche de M. de Chateaubriand, d'où
sortaient des tempêtes, ou du moins des bruits, qui importunaient la
royauté, il fallut payer plus d'une fois ses dettes et lui donner
l'ambassade de Rome, magnifique consolation de son ambition déçue à
Paris. Il eut de la peine à s'y résigner, mais la majesté romaine de
l'exil et la haute fortune dont on lui dorait cet exil le firent
enfin partir. Des anecdotes bien curieuses sur les négociations
financières qui précédèrent ce départ, et qui impatientèrent le roi,
pourraient être racontées ici; madame Récamier ne dut rien ignorer
de ces pressions exercées par les besoins de son ami sur Charles X;
mais on n'en trouve pas trace dans ses Mémoires: on les trouvera
dans M. de Vitrolles.
VI
Chose bizarre! Pendant que M. de Chateaubriand s'acheminait vers
Rome, madame Récamier revenait à Paris. Elle n'approuvait pas les
fureurs d'Achille du ministre tombé; elle avait peut-être à se
plaindre aussi de refroidissement dans sa tendresse. Nous disions
dans notre dernier Entretien que ce refroidissement, cause
vraisemblable du long éloignement de madame Récamier, avait dû tenir
à quelque jalousie secrète, motivée par des distractions de coeur de
son ami. Nous recevons à l'instant même une preuve écrite de la
réalité de nos conjectures. Une femme anonyme, mais évidemment aussi
spirituelle que personnellement bien informée, nous écrit ceci:
«Monsieur,
«En lisant votre dernier Entretien l'idée me vient de vous envoyer
un des billets que je possède de M. de Chateaubriand; il est de
l'époque où il écrivait des lettres si affectueuses à madame
Récamier. Cette dame, me disait-il, est un des ressorts dont je me
sers pour faire jouer mes personnages à Paris; et, tandis que cette
femme vertueuse l'attendait dans sa cellule de l'Abbaye-aux-Bois, il
ramenait de Londres à Paris une autre négociatrice, et il voulait
même la conduire au congrès de Vérone. C'était de la démence; cette
femme eut le bon esprit de résister à toutes les séduisantes avances
du grand homme.»
Suit le billet: je ne le transcrirai pas.
L'écriture et la signature, sur du vieux papier jaune et froissé de
l'époque, ne laissent aucune hésitation sur l'authenticité.
La femme anonyme continue sa confidence et finit sa lettre par un
mot charmant de caractère qui affirme l'irréprochabilité de sa
liaison avec le grand homme. Elle avait un autre attachement: voilà
le secret de sa résistance. Il est vraisemblable que madame Récamier
ne crut qu'au billet.
Nous ne savons pas le nom de cette confidente épistolaire anonyme,
mais nous croyons le deviner à la nature de la confidence.
Elle fut sans doute encore la cause involontaire du retour de madame
Récamier à Paris au moment où son ami allait bientôt quitter la
France pour Rome. On ne s'évite pas sans raison quand on n'a
mutuellement rien à se reprocher; mais, quand on ne veut pas
d'explications difficiles, on se croise en route sans passer par le
même chemin.
VII
Ce départ de M. de Chateaubriand pour Rome semble tout à coup
réchauffer sa correspondance avec madame Récamier de tous les
souvenirs des premières tendresses. En s'éloignant peut-être pour
toujours on revient sur le passé, on regrette de ne pas en avoir
apprécié les douceurs; on voudrait revenir, plus jeunes de coeur et
d'années à ces jours où l'on avait des années à dépenser et des
coeurs à posséder sans remords de les avoir contristés; il y a des
fidélités rétrospectives qu'on retrouve tout à coup dans sa mémoire
dans un coin de la vie et qu'on croit n'avoir jamais violées, tant
on regrette les distractions fugitives à ces amitiés éternelles.
Tels paraissent avoir été les sentiments de M. de Chateaubriand,
seul, sur la route de Rome. Chacune des haltes de ce voyage fut un
tendre retour vers madame Récamier; il demandait une plume à chaque
auberge pour écrire un de ces retours de tendresse à Paris.
VIII
Je le rencontrai par hasard un soir à Dijon; je logeais dans la même
hôtellerie que lui, à quelques pas de sa chambre; je crus de mon
devoir d'aller lui présenter mes hommages; je le trouvai déjà
écrivant sur une petite table d'auberge une dépêche à son amie,
pendant que les servantes de l'hôtel de la Galère mettaient la nappe
de son souper sur l'autre moitié de la table. Ma visite fut brève
comme l'occasion qui me forçait de la faire, et cérémonieuse comme
son accueil. Le déshabillé du grand homme n'avait pas d'abandon chez
lui, même en route. Quelques groupes de curieux et d'hommes de
lettres de Dijon, instruits de son passage, obstruaient la rue et
les escaliers pour apercevoir son visage ou pour entendre sa voix à
travers les fenêtres ou les portes. Il en paraissait à la fois avide
et importuné. Telle est la gloire quand on l'approche de trop près:
absente on la désire, présente elle pèse. Pour la trouver douce il
faut la voir à distance, comme le feu.
IX
Ces billets de M. de Chateaubriand à madame Récamier pendant la
route et pendant son ambassade à Rome semblent, par leur fréquence
et par leur épanchement, vouloir regagner le temps perdu à Londres
et à Paris. Ce sont peut-être les seules lettres vraiment
pathétiques tombées de son coeur pendant toute sa vie; dans toutes
les autres, comme dans ses Mémoires, il cherche l'apparat et la
phrase, tout en feignant de les négliger. Ici il cherche le coeur et
il y arrive bien plus sûrement.
«Songez qu'il faut que nous achevions nos jours ensemble. Je vous
fais un triste présent que de vous donner le reste de ma vie; mais
prenez-le, et, si j'ai perdu des jours, j'ai de quoi rendre
meilleurs ceux qui seront tout pour vous. Je vous écrirai ce soir un
petit mot de Fontainebleau, ensuite de Villeneuve, et puis de Dijon,
et puis en passant la frontière, et puis de Lausanne, et puis du
Simplon. Faites que je trouve quelques lignes de vous, poste
restante, à Milan. À bientôt! Je vais préparer votre logement et
prendre en votre nom possession des ruines de Rome. Mon bon ange,
protégez-moi! Ballanche m'a fait grand plaisir: il vous avait vue;
il m'apportait quelque chose de vous. Bonjour jusqu'à ce soir. Je me
ravise; écrivez-moi un mot à Lausanne, là où je trouverai votre
souvenir, et puis à Milan. Il faut affranchir les lettres. Hyacinthe
vous verra; il m'apportera de vos nouvelles demain à Villeneuve.»
«Fontainebleau, dimanche soir, 14 septembre.
«J'ai traversé une partie de cette belle et triste forêt. Le ciel
était aussi bien triste. Je vous écris maintenant d'une petite
chambre d'auberge, seul et occupé de vous. Vous voilà bien vengée,
si vous aviez besoin de l'être. Je vais à cette Italie le coeur
aussi plein et malade que vous l'aviez quelques années plus tôt. Je
n'ai qu'un désir, je ne forme qu'un voeu: c'est que vous veniez vite
me faire supporter l'absence au delà des monts. Les grands chemins
ne me font plus de joie. Je me vois toujours vieux voyageur, lassé
et délaissé, arrivant à mon dernier gîte. Si vous ne venez pas,
j'aurai perdu mon appui. Venez donc, et apprenez enfin que votre
pouvoir est tout entier et sans bornes.
«Il y a bien des choses dans ce Fontainebleau, mais je ne puis
penser qu'à ce que j'ai perdu. Demain un autre petit mot de
Villeneuve. Ici je suis sans souvenir autre que le vôtre; à
Villeneuve j'aurai celui de ce pauvre Joubert. Je m'efforce de me
dire qu'en m'éloignant je me rapproche. Je voudrais le croire, et
pourtant vous n'êtes pas là!»
«Villeneuve-sur-Yonne, mardi matin, 16 septembre.
«Je ne sais si je pourrai vous écrire jamais sur ce papier qu'on me
donne à l'auberge. Je suis bien triste ici. J'ai vu en arrivant le
château qu'avait habité madame de Beaumont pendant les années de la
Révolution. Le pauvre ami Joubert me montrait souvent un chemin de
sable qu'on aperçoit sur une colline au milieu des bois, et par où
il allait voir la voisine fugitive. Quand il me racontait cela,
madame de Beaumont n'était déjà plus; nous la regrettions
ensemble[2]. Joubert a disparu à son tour; le château a changé de
maître; toute la famille de Serilly est dispersée. Si vous ne me
restiez pas, que deviendrais-je?
[Note 2: Madame de Beaumont était cette personne qu'il avait aimée
d'une si poétique affection dans ses années de séve, et dont il
avait déposé le cercueil et illustré le nom dans un monument de
marbre, à Rome, sous les voûtes de l'église Saint-Louis.]
«Je ne veux pas vous attrister aujourd'hui, j'aime mieux finir ici
ma lettre. Qu'avez-vous besoin de mes souvenirs d'un passé que vous
n'avez pas connu? N'avez-vous pas aussi le vôtre? Arrangeons notre
avenir; le mien est tout à vous. Mais ne vais-je pas dès à présent
vous accabler de mes lettres? J'ai peur de réparer trop bien mes
anciens torts. Quand aurai-je un mot de vous? Je voudrais bien
savoir comment vous supportez l'absence. Aurai-je un mot de vous,
poste restante, à Lausanne, et un autre à Milan? Dites-moi si vous
êtes contente de moi? J'écrirai après-demain de Dijon.
«Ma santé va mieux, et la route fait aussi du bien à madame de
Chateaubriand. N'oubliez pas de partir aussitôt que vous le pourrez.
Avez-vous quitté la petite chambre? À bientôt!»
«Vendredi 19 septembre.
«Au moment de passer la frontière je vous écris, dans une méchante
chaumière, pour vous dire qu'en France et hors de France, de l'autre
côté comme de ce côté-ci des Alpes, je vis pour vous et je vous
attends.»
«Lausanne, ce lundi 22 septembre 1828.
«Avant-hier, en arrivant ici, j'ai été bien triste de ne pas trouver
un petit mot de vous; mais le mot est arrivé hier et m'a fait une
joie que je ne puis vous dire. Vous reconnaissez enfin tout ce que
vous êtes pour moi. Vous voyez que le temps et les distances n'y
font rien. Mes lettres successives de Villeneuve, de Dijon, de
Pontarlier et de Lausanne, vous auront prouvé que mes regrets ont
augmenté en m'éloignant; il en sera ainsi jusqu'au jour où je serai
revenu à Paris, ou jusqu'au moment où vous arriverez à Rome.»
«Brigg, au pied du Simplon, jeudi 25 septembre 1828.
«Je viens d'avoir deux jours bien tristes: depuis Lausanne jusqu'ici
j'ai continuellement marché sur les traces de deux pauvres femmes:
l'une, madame de Custine, est venue expirer à Bex; l'autre, madame
de Duras, est allée mourir à Nice[3]. Comme tout fuit! Sion, où
j'ai passé, était le royaume que m'avait destiné Bonaparte; c'est ce
royaume que la mort du duc d'Enghien m'a fait abdiquer. J'ai
rencontré des religieux du mont Saint-Bernard. Il n'en reste plus
que deux qui aient été témoins du fameux passage de l'armée
française.
[Note 3: Ce mot sur la mort de madame de Duras est bien appliqué à
une des femmes les plus capables de comprendre le génie parce
qu'elle avait de beaux talents, et la plus digne d'être regrettée
parce qu'elle avait un coeur plus grand encore que le talent. Elle
avait la passion du nom de M. de Chateaubriand; elle le voulait
aussi grand dans le siècle qu'il était grand dans son coeur. Je ne
l'ai connue que par ses amis et je ne l'ai admirée que par sa fille,
madame la duchesse de Rauzan, très-jeune femme alors, en qui sa mère
semblait, dit-on, revivre.]
«Savez-vous pourquoi tout cela pèse tant sur moi? C'est que je vais
franchir les Alpes, qu'elles vont s'élever entre vous et moi. Demain
je serai en Italie; il me semble que je me sépare une autre fois de
vous. Venez vite faire cesser cette fatalité. Passez ces mêmes
montagnes que je vois sur ma tête. Je sens qu'il faut maintenant que
ma vie soit environnée: je n'ai plus retrouvé en moi l'ancien
voyageur; je ne songe qu'à ce que j'ai quitté, et les changements de
scène m'importunent. Venez donc vite.»
«Rome, ce 11 octobre 1828.
«Vous devez être contente, je vous ai écrit de tous les points de
l'Italie où je me suis arrêté. J'ai traversé cette belle contrée,
remplie de votre souvenir; il me consolait, sans pourtant m'ôter ma
tristesse, de tous les autres souvenirs que je rencontrais à chaque
pas. J'ai revu cette mer Adriatique que j'avais traversée il y a
plus de vingt ans, dans quelle disposition d'âme! À Terni je m'étais
arrêté avec une pauvre expirante. Enfin Rome m'a laissé froid: ses
monuments, après ceux d'Athènes, comme je le craignais, m'ont paru
grossiers. Ma mémoire des lieux, qui est étonnante et cruelle à la
fois, ne m'avait pas laissé oublier une seule pierre. J'ai parcouru
seul et à pied cette grande ville délabrée, n'aspirant qu'à en
sortir, ne pensant qu'à me retrouver à l'Abbaye et dans la rue
d'Enfer.»
Le lendemain il écrit encore; il raconte son dépaysement dans un
vaste palais démeublé de Rome, sans y trouver même un de ces _chats_
qu'il aimait comme symbole de l'égoïsme qui rêve; puis il lui dit:
«Vous êtes bien vengée: mes tristesses en Italie expient celles que
je vous ai causées. Écrivez, et surtout venez!»
Vengée de quoi? se demande-t-on. Vengée des nombreuses distractions
de coeur qu'il avait à se reprocher depuis Londres; vengée
d'_Émilie_ peut-être, l'anonyme à laquelle il avait offert sa vie
tout entière, après l'avoir retirée à Juliette.
X
«Vous vous vengez trop en ne m'écrivant pas assez, dit-il quelques
lettres plus loin. Venez vite! Il n'y a plus que vous à Paris qui
vous souveniez de moi. Mes dispositions d'âme triste ne changent
pas. Toutes mes lettres vous disent la même chose. Oh! que je suis
triste! Venez! De l'ennui de l'isolement je passe à l'ennui de la
foule. Décidément je ne puis supporter la vie du monde; c'est auprès
de vous seule que je retrouverai tout ce qui me manque ici. Vos
petits billets de tous les courriers sont toute ma vie. Tâchez donc
de me faire revenir à Paris.»
On voit par la vicissitude de ses désirs qu'il s'est retourné toute
sa vie dans son lit de gloire, d'ambition, de cours et de fêtes,
sans trouver, comme on dit, une bonne place. Toujours mal où il est,
toujours bien où il n'est pas, homme d'impossible, même en
attachement. On voit plus loin qu'il est à la fois jaloux et heureux
de l'avénement de M. de La Ferronnays au ministère.
J'ai beaucoup connu d'hommes publics, je n'en place aucun pour la
pureté et la grandeur d'âme au-dessus de M. de La Ferronnays; quand
l'aristocratie adopte la raison publique, elle réconcilie en elle
les deux parties du genre humain qui tendent toujours à se
combattre, faute de se comprendre.
XI
Plus loin encore nous trouvons sous la plume de M. de Chateaubriand
le nom d'une jeune Romaine, seule capable d'éclipser même madame
Récamier en beauté et en grâce: c'est celui de madame _Dodwell_;
elle vit, elle brille, elle charme encore à Rome sous le nom de
comtesse de Spaur.
Ce nom nous rappelle à nous-même un souvenir bien fugitif, mais bien
ineffaçable des yeux. Les yeux ont leur mémoire: ce sont les images.
Aucune de ces images qui se gravent d'un coup d'oeil dans la vie ne
surpasse celle-là. Elle avait seize ans; elle était Romaine, nièce
d'un cardinal d'origine française; elle voyageait je ne sais
pourquoi en France avec je ne sais quelle princesse de sa famille.
Elle dansait souvent chez une de ces étrangères cosmopolites qui
colportent leurs salons de capitale en capitale et qui invitent à
tout hasard, non pas des hommes et des femmes, mais des noms pris
dans les dictionnaires d'adresses de Rome ou de Paris.
Deux de mes amis et moi nous fûmes recherchés par une de ces
Anglaises ambulantes pour notre uniforme élégamment porté dans ses
bals. La jeune Romaine y essayait ses premiers pas et ses premiers
sourires. Nous dansâmes plusieurs fois avec elle; on faisait foule
pour l'entrevoir dans le groupe des danseurs. La Psyché de _Gérard_
n'était pas si svelte, la Chloé de _Longus_ n'était pas plus naïve
et pas plus rougissante devant la glace liquide de la fontaine.
Nous sortions rêveurs de la soirée, promenant aux clartés de la
lune, dans la rue de la Paix, l'image encore dansante, aux sons
prolongés de l'orchestre, de cette figure de jeune Romaine sur un
camée de Pompéia. Malheureusement le carnaval fini la fit
disparaître de ce salon. Elle épousa un archéologue anglais célèbre
par ses voyages, M. Dodwell, homme d'un âge mûr, qui n'avait rien
trouvé de plus beau dans l'antiquité que cette grâce vivante de
Rome.
Quelques années après, en nous promenant à cheval dans la campagne
de Rome, du côté de la grotte d'Égérie, nous passâmes le long des
murs d'une métairie isolée auprès d'un bouquet de cyprès. Une
terrasse inondée de soleil couchant et recouverte d'une treille de
vigne laissait entrevoir à travers les pampres une table rustique
couverte de corbeilles de raisin, de figues, de crème et de fiasques
ficelées de paille jaune, dont des fleurs sauvages bouchaient le
long col à la manière d'Italie; c'était une collation préparée par
le métayer pour la promenade ordinaire de la belle princesse.
Tout à coup le bruit des roues d'une calèche qui venait rapidement
derrière moi fit faire un écart à mon cheval. Je laissai la route
libre; la calèche s'arrêta à la grille en bois de la métairie, et
j'en vis descendre, entre les mains tendues des trois jeunes filles
du métayer, la charmante Romaine, encore présente à ma mémoire
depuis les bals de la rue de la Paix. Elle n'avait fait que changer
de grâce et de charmes, comme on change de vêtement avec la saison;
elle s'était épanouie, voilà tout. Je n'osai pas la saluer; elle
n'avait pas de raison de reconnaître dans un étranger errant sous
les pins de la campagne de Rome un de ses danseurs de Paris. Je
m'éloignai lentement en regardant avec regret la svelte apparition
monter l'escalier rustique de la terrasse et s'évanouir derrière les
pampres de la treille, aux rayons du soir.
XII
Depuis, devenue veuve, elle épousa un ministre plénipotentiaire
d'une des cours catholiques d'Allemagne à Rome. Dévouée au pape,
habile et intrépide dans son dévouement, elle contribua de sa
personne à accomplir l'évasion de ce pontife de Rome après
l'assassinat du ministre constitutionnel, l'infortuné Rossi.
Cette ravissante tête de femme, égale aux plus gracieuses figures
antiques du musée du Vatican, frappa du même rayon le regard déjà
refroidi de M. de Chateaubriand.
«Ah! quand vous verrai-je tous les jours?» écrit-il ému de ces
réminiscences à son amie de l'Abbaye-aux-Bois. «Faites représenter à
Paris mon _Moïse_; ce sera ma dernière ambition et ma dernière vue
de ce monde qui se retire devant moi!--Je recommence mes promenades
solitaires autour de Rome. Hier j'ai marché deux heures dans la
campagne; j'ai dirigé mes pas du côté de la France, où vont mes
pensées; j'ai dicté quelques mots à Hyacinthe (son secrétaire), qui
les a écrits au crayon en marchant. J'ai l'âme trop préoccupée de
regrets; je ne me retrouverai qu'auprès de vous!--Quand vous
n'auriez que le temps de m'écrire: _Je me porte bien et je vous
aime_, cela me suffirait.
Parlons de votre dernière lettre; elle est bien aimable. J'ai ri de
vos recommandations. Ne craignez rien: je suis cuirassé. Je vous
reviendrai, et promptement, j'espère, comme je suis parti. Nous
achèverons nos jours dans cette petite retraite, à l'abri des grands
arbres du boulevard solitaire, où je ne cesse de me souhaiter auprès
de vous. Vous convenez que vous avez eu dernièrement des torts; moi
je réparerai tous les miens.
Votre dîner chez madame de Boigne ne m'a point étonné; les lettres
de Fabvier au comité grec m'avaient appris à juger ce que c'était.
Reste _Moïse_; me voilà comme vous, mourant d'envie qu'il subisse
son destin. Je vous ai tout dit à cet égard: le banquier est
prévenu; c'est, comme je vous l'ai dit, Hérard, rue Saint-Honoré, nº
372. M. Taylor peut s'y présenter en mon nom, et, moyennant son
reçu, on lui comptera 15,000 francs. Le reste, c'est à vous de le
faire et de le conduire. Comme le carnaval est long cette année, il
est possible que le tout soit appris, monté et joué dans la saison
de la foule et des plaisirs de l'hiver.»
On voit qu'après avoir employé son amie à son ambition pendant qu'il
était à Londres il l'utilise maintenant pour ses dernières
tentatives de gloire pendant qu'il est à Rome. On remarque aussi
avec quelle délectation de plume ce nom de Rome revient constamment
dans sa phrase. Il en est de même de tous les écrivains, voyageurs
ou poëtes, qui datent leurs pensées de cette terre; il semble que ce
nom de Rome répété sans cesse par eux donne à leurs fugitives
personnalités quelque chose de grand et d'éternel comme Rome, et
flatte en eux jusqu'à la vanité du tombeau.
XIII
«Laissez dire ceux qui s'opposent (par sentiment de dignité pour
moi) à la représentation de _Moïse_; laissons faire le temps; il
faut accomplir son sort; il faut que _Moïse_ soit joué. S'il tombe,
peu m'importe; s'il réussit, en dépit de l'envie et des obstacles,
une couronne de plus va bien, et on se range du côté du succès. On
m'écrit de Paris mille bruits (sur ma destinée politique). Je ne
veux plus entendre parler de cela; je ne veux plus rien que mourir à
Rome ou à l'_Infirmerie_, auprès de vous!» (L'Infirmerie était cette
maisonnette, dans un vaste et silencieux jardin de la rue d'Enfer,
où il s'était construit son nid, comme un naufragé sur la plage de
Paris, cet océan du monde.)
XIV
Une allusion transparente à l'effet produit sur ses yeux par la
beauté de madame Dodwell et par sa ressemblance avec Juliette dans
sa jeunesse interrompt une de ces lettres.
«Soyez tranquille sur tous les points,» écrit-il à son amie qui
avait sans doute manifesté quelque inquiétude à cet égard, «soyez
tranquille; la ressemblance n'est pas du tout parfaite, et, quand
elle le serait, elle ne me rappellerait que des peines et le bonheur
dont vous les avez effacées. Croyez bien que toute ma vie est à
vous; je n'ai d'autre idée que vous. Je suis trop malheureux ici
sans vous.»
À mesure que l'ennui, sa maladie obstinée, le gagne, ses lettres
deviennent plus tendres.
«Voyez-vous: ce qu'il y a de mieux, c'est de vous aimer tous les
jours davantage.--Vous me dites que mes projets de retraite forment
un grand contraste avec les voeux du public. D'abord votre amitié
vous aveugle sur ces voeux, et enfin il est très-vrai, très-arrêté
dans mon esprit que je veux avoir complétement à moi, et pour vous,
mes dernières années. Tout m'avertit ici qu'il faut me retirer: ma
santé, le caractère de mes idées, la fatigue et l'ennui de tout. Je
tiendrai dans ma place un temps raisonnable, pour n'avoir pas l'air
d'agir avec légèreté, mais certainement, quand je vous verrai au
printemps, nous fixerons l'époque de ma retraite. Tout mesure ainsi
pour moi la distance qui me sépare de vous. La santé de madame de
Chateaubriand n'est pas bonne; la mienne n'est guère meilleure. Ma
retraite des affaires pour toujours est devenue dans ma tête une
idée fixe; je la porte dans le monde et à la promenade. Je m'amuse à
parer en pensée ma petite solitude auprès de vous. Je me représente
ne faisant plus rien, hors quelques pages de mes _Mémoires_, et
appelant de toutes mes forces l'oubli, comme jadis j'ai appelé
l'éclat.
«La France restera libre et me devra sa liberté constitutionnelle
presque tout entière. Les affaires extérieures suivront leur cours.
Elles sont menées en Europe par de bien pauvres gens, par des gens
qui ont discipliné la barbarie. La France, bien conduite, peut
sauver le monde, un jour, par ses armes et par ses lois: tout cela
n'est plus de moi. Je me réjouirai dans mon tombeau, et, en
attendant, c'est auprès de vous que je dois aller passer le reste de
ma courte vie.
«Moquez-vous des amis qui vont vous effrayer de la chute de _Moïse_.
Lord Byron en Italie s'est bien consolé d'avoir été sifflé à
Londres, et pourtant il était poëte! Et moi, vil prosateur, qu'ai-je
à perdre? Allons donc intrépidement en avant. Ne vous laissez pas
ébranler.
«Vous avez l'air de vouloir me rassurer sur la nomination de M.
Pasquier? Vous me jugez mal; vous ne me croyez peut-être pas sincère
dans mon désir de tout quitter et de mourir dans un gîte oublié:
vous auriez tort. Or, dans cette disposition d'âme, je bénirais
l'entrée de M. Pasquier au ministère des affaires étrangères, parce
qu'elle m'ouvrirait une porte pour sortir d'ici. J'ai déclaré mille
fois que je ne pourrais rester ambassadeur qu'autant que mon ami La
Ferronnays serait ministre. Je donnerais donc à l'instant ma
démission avec une joie extrême. Faites des voeux pour M. Pasquier.»
«Midi.
«Voilà M. de Mesnard avec votre lettre du 19. On ne peut avoir fait
plus de diligence. Croiriez-vous que votre lettre m'afflige?
Premièrement, quant aux ministères faits ou à faire, je regarde tout
cela comme des rêves et des agitations d'ambition sans fondement et
sans réalité, et enfin je ne veux pour rien être _ministre_; qu'on
me raye de toutes les listes. Je ne veux plus que mon _Infirmerie_
pour m'y cacher et pour y mourir.»
Puis vient un billet digne de Tibulle à Délie. Il marque par une
tendresse de souvenir la borne du temps entre deux années. Lisez:
l'accent est vrai.
«Rome, 1er janvier 1829.
«1829! J'étais éveillé; je pensais tristement et tendrement à vous,
lorsque ma montre a marqué minuit. On devrait se sentir plus léger
à mesure que le temps nous enlève des années; c'est tout le
contraire: ce qu'il nous ôte est un poids dont il nous accable.
Soyez heureuse, vivez longtemps; ne m'oubliez jamais, même lorsque
je ne serai plus. Un jour il faudra que je vous quitte: j'irai vous
attendre. Peut-être aurai-je plus de patience dans l'autre vie que
dans celle-ci, où je trouve trois mois sans vous d'une longueur
démesurée.»
Quelques jours après le dégoût passager du monde le repousse encore
dans les idées de retraites vraies ou simulées, retraite embellie
par cette amitié repos de son coeur.
«Rome, mardi 6 janvier 1829.
«En ouvrant les journaux arrivés hier, j'ai trouvé mon nom à toutes
les pages, tantôt pour une chose, tantôt pour une autre. Vous
devriez imprimer les lettres que je vous écris; ce serait un
contraste piquant avec les desseins que l'on me suppose. On verrait
un pauvre songe-creux qui ne pense d'abord qu'à vous, qui n'a
ensuite dans la tête que de se retirer dans quelque trou pour finir
ses jours, et qui s'occupe si peu de politique qu'il pleure _Moïse_
qu'on ne jouera pas. Voilà pourtant à la lettre la vérité. Le
public me traite comme on traite ici le Tasse, ce qui me fait trop
d'honneur. On veut remuer ma poussière; je commençais à dormir si
bien!
«J'en suis toujours à notre tombeau du Poussin et à la fouille
projetée. Visconti promet merveilles. Au fond, je ne cherche qu'à me
tromper; je ne vis point où je suis; j'habite au delà des Alpes
auprès de vous. Cependant les jours s'écoulent; je puis à présent
être à peu près certain du moment où je vous reverrai, et cela me
fait un bien que je ne puis dire.
«Mes travaux littéraires sont suspendus. Je fais seulement quelques
lectures pour mon Histoire de France. Je suis un peu inquiet de
Ladvocat, dont je n'entends plus parler; ferait-il banqueroute?
J'espère que non, mais pourtant je suis tout consolé d'avance:
j'aurais une raison légitime pour faire attendre au public les deux
volumes que je lui dois encore. Vous voyez que je tire parti de
tout.
«Mes travaux diplomatiques se bornent à peu de chose. Cependant je
n'ai pas trop mal arrangé ici les affaires du roi, et j'ai envoyé
sur la guerre d'Orient un Mémoire de quelque importance; j'ai de
plus entre les mains une dépêche faite et assez curieuse, pour
laquelle j'attends un courrier. J'ai vu le pape ces jours derniers.
Je suis toujours enchanté de la grâce, de la dignité, de la
modération du prince des chrétiens.
«À jeudi.»
«Rome, jeudi 8 janvier 1829.
«Je suis bien malheureux; du plus beau temps du monde nous sommes
passés à la pluie, de sorte que je ne puis plus faire mes promenades
solitaires. C'était pourtant là le seul bon moment de ma journée.
J'allais pensant à vous dans ces campagnes désertes; elles lisaient
dans mes sentiments l'avenir et le passé, car autrefois je faisais
aussi les mêmes promenades.»
Tibulle reparaît sous l'ambassadeur quelques pages plus loin. Lisez
encore:
«Rome, jeudi 15 janvier 1829.
«À vous encore. Cette nuit nous avons eu du vent et de la pluie
comme en France; je me figurais qu'ils battaient votre petite
fenêtre, je me trouvais transporté dans votre petite chambre; je
voyais votre harpe, votre piano, vos oiseaux; vous me jouiez mon air
favori ou celui de Shakspeare; et j'étais à Rome, loin de vous,
dans un grand palais; quatre cents lieues et les Alpes nous
séparaient! Quand cela finira-t-il? J'ai reçu une lettre de cette
dame spirituelle qui venait quelquefois me voir au ministère. Jugez
comme elle me fait bien la cour: elle est Turque enragée. Mahmoud
est un grand homme qui a devancé sa nation, etc. Le fait est que
tous les bonapartistes détestent les Russes, contre lesquels la
puissance de leur maître est venue se briser..... et un capucin
balaye maintenant toute cette poussière restée de la gloire et de la
liberté de Rome!»
Le remords de ses éloignements momentanés de Juliette le ressaisit
tout à coup. Voyez comme il les reconnaît et s'en accuse.
«Le 31.
«Votre dernière petite lettre était bien injuste, comme je vous l'ai
déjà dit; mais vous me priez de ne pas vous _rudoyer_, et je ne l'ai
pas fait. Pouvez-vous maintenant douter de moi, et n'ai-je pas
réparé depuis trois mois toute la peine que j'avais eu le malheur de
vous faire dans ma vie? Quand je vous entretiens de mes tristesses,
c'est malgré moi: ma santé est fort altérée, et il est possible que
cela me porte à des prévoyances d'avenir prochain qui sont trop
sombres: j'aurais tant de peine à vous quitter!»
XV
Que tout cela est supérieur aux phrases apprêtées des _Mémoires
d'Outre-Tombe_, et comme le coeur parle mieux que la vanité! À
mesure qu'il vieillit et que la vanité sèche, le coeur refleurit en
lui par les souvenirs. Il en est ainsi de tous les hommes à grande
imagination: ils se concentrent en vieillissant dans leur coeur
resserré par le temps; ils vivaient en rêvant, ils meurent en
aimant. Cette maturité du coeur est très-sensible dans M. de
Chateaubriand; sa poésie en mûrissant devint sentiment. C'est le
fruit de la vie quand la vie est longue.
Le poëte reparaît cependant de temps à autre. Lisez ceci:
«J'ai assisté à la première cérémonie funèbre pour le pape dans
l'église de Saint-Pierre. C'était un étrange mélange d'indécence et
de grandeur: des coups de marteau qui clouaient le cercueil d'un
pape, quelques chants interrompus, le mélange de la lumière des
flambeaux et de celle de la lune, le cercueil enfin enlevé par une
poulie et suspendu dans les ombres, pour le déposer au-dessus d'une
porte dans le sarcophage de Pie VII, dont les cendres faisaient
place à celle de Léon XII. Vous figurez-vous tout cela, et les idées
que cette scène faisait naître?
«Je vous prie d'envoyer chercher Bertin et de lui lire toute la
première partie de cette lettre...
«En vérité, je ne sais pourquoi vous êtes si triste; si c'est mon
absence, elle va cesser. C'est moi, je vous assure, qui voudrais
souvent mourir. Que fais-je sur la terre? Hier, mercredi des
Cendres, j'étais à genoux, seul, dans cette église de _Santa-Croce_,
appuyé sur les murailles en ruine de Rome, près de la porte de
Naples; j'entendais le chant monotone et lugubre des religieux dans
l'intérieur de cette solitude. En vérité, je crois que j'aurais
voulu être aussi sous un froc, chantant parmi ces débris. Quel lieu
pour mettre en paix l'ambition et contempler les vanités de la vie
et de la terre!»
XVI
Cependant la mort et l'élection d'un pape le retiennent quelques
mois de plus à Rome.
«Enfin, dans quinze jours mon congé et vous revoir! écrit-il; tout
disparaît devant cette espérance. Je ne suis plus triste, je ne
songe plus aux ministères ni à la politique! Vous retrouver, voilà
tout! Je donnerais le reste pour une obole!»
Ne croirait-on pas entendre l'ambassadeur vieilli redevenu le jeune
secrétaire d'ambassade à Rome en 1808, et écrivant ses impatiences
de coeur à celle qui repose sous le pavé de marbre de l'église
Saint-Louis à Rome (madame de Beaumont)?
«J'arrive! j'arrive! nous causerons; je vais vous voir! Qu'importe
le reste? À vous et pour jamais!»
Enfin, la veille du retour:
«Rome, ce 16 mai 1829.
«Cette lettre partira de Rome quelques heures après moi et arrivera
quelques heures avant moi à Paris. Elle va clore cette correspondance
qui n'a pas manqué un seul courrier, et qui doit former un volume entre
vos mains. La vôtre est bien petite; en la serrant hier au soir, et
voyant combien elle tenait peu de place, j'avais le coeur mal assuré.
«J'éprouve un mélange de joie et de tristesse que je ne puis vous
dire. Pendant trois ou quatre mois je me suis déplu à Rome;
maintenant j'ai repris à ces nobles ruines, à cette solitude si
profonde, si paisible et pourtant si pleine d'intérêt et de
souvenir. Peut-être aussi le succès inespéré que j'ai obtenu ici m'a
attaché; je suis arrivé au milieu de toutes les préventions
suscitées contre moi, et j'ai tout vaincu: on paraît me
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