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Cours familier de Littérature - Volume 08

by Alphonse de Lamartine · French · Gutenberg #37075 · 536,181 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Cours familier de Littérature - Volume 08
    
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Title: Cours familier de Littérature - Volume 08

Author: Alphonse de Lamartine


        
Release date: August 14, 2011 [eBook #37075]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/37075

Credits: Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
        the Online Distributed Proofreading Team at
        http://www.pgdp.net (This file was produced from images
        generously made available by the Bibliothèque nationale
        de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER DE LITTÉRATURE - VOLUME 08 ***




Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
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                    COURS FAMILIER
                          DE
                      LITTÉRATURE


                 UN ENTRETIEN PAR MOIS


                         PAR
                  M. A. DE LAMARTINE




                    TOME HUITIÈME.




                        PARIS
              ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR,
             RUE DE LA VILLE L'ÉVÊQUE, 43.
                        1859


L'auteur se réserve le droit de traduction et de reproduction à
l'étranger.


                    COURS FAMILIER
                          DE
                      LITTÉRATURE


                    REVUE MENSUELLE.

                          VIII


Paris.--Typographie de Firmin Didot frères, fils et Cie, rue Jacob,
56.




XLIIIe ENTRETIEN.

VIE ET OEUVRES

DU COMTE DE MAISTRE.

(2e PARTIE.)


I

Les _Soirées de Pétersbourg_, sortes de dialogues de Platon chrétien
écrits à la cour d'un roi des Scythes, sont la grande oeuvre du comte de
Maistre. Ils furent écrits pendant ce qu'il appelle son exil à
Pétersbourg, dans les loisirs d'un ambassadeur sans cour, loisirs
interrompus seulement par quelques dépêches sans affaires. C'est dans
ces dialogues à tous hasards de sa pensée que le comte de Maistre a
développé le plus de talent, d'audace d'esprit et d'originalité souvent
étrange de style. Tantôt il procède de J.-J. Rousseau; tantôt il essaye
de procéder de Voltaire, mais sans atteindre à l'atticisme du sarcasme
voltairien; tantôt il ne procède que de lui-même, et c'est alors qu'il
est le plus admirable d'improvisation et d'éjaculation de ses idées.

Les premières pages affectent évidemment la forme du commencement de la
profession de foi du vicaire savoyard de J.-J. Rousseau. On sent l'homme
qui a vu les _Charmettes_ et conversé peut-être dans sa jeunesse avec
madame de Warens. Toutes les fois que l'homme se prépare à parler
dignement de Dieu, il éprouve le besoin de se mettre en face de la
nature. Lisons ensemble ce simple et magnifique prologue des _Soirées_;
c'est le premier morceau de plume que l'écrivain me lut à moi-même, pour
consulter mon goût inexpérimenté, sous les platanes de Chambéry. Je
voudrais pouvoir noter de son accent, comme une musique, chaque phrase
qui résonne encore à mes oreilles après tant d'années.

«Au mois de juillet 1809, à la fin d'une journée des plus chaudes, je
remontais la Néva dans une chaloupe avec le conseiller privé de T...,
membre du sénat de Saint-Pétersbourg, et le chevalier de B..., jeune
Français que les orages de la révolution de son pays et une foule
d'événements bizarres avaient poussé dans cette capitale. L'estime
réciproque, la conformité de goûts et quelques relations précieuses de
services et d'hospitalité avaient formé entre nous une liaison intime.
L'un et l'autre m'accompagnaient ce jour-là jusqu'à la maison de
campagne où je passais l'été. Quoique située dans l'enceinte de la
ville, elle est cependant assez éloignée du centre pour qu'il soit
permis de l'appeler _campagne_, et même _solitude_; car il s'en faut de
beaucoup que toute cette enceinte soit occupée par les bâtiments, et,
quoique les vides qui se trouvent dans la partie habitée se remplissent
à vue d'oeil, il n'est pas possible de prévoir encore si les habitations
doivent un jour s'avancer jusqu'aux limites tracées par le doigt hardi
de Pierre Ier.

«Il était à peu près neuf heures du soir; le soleil se couchait par un
temps superbe; le faible vent qui nous poussait expira dans la voile
que nous vîmes badiner. Bientôt le pavillon qui annonce du haut du
palais impérial la présence du souverain, tombant immobile le long du
mât qui le supporte, proclama le silence des airs. Nos matelots prirent
la rame; nous leur ordonnâmes de nous conduire lentement.

«Rien n'est plus rare, mais rien n'est plus enchanteur qu'une belle nuit
d'été à Saint-Pétersbourg, soit que la longueur de l'hiver et la rareté
de ces nuits leur donnent, en les rendant plus désirables, un charme
particulier, soit que réellement, comme je le crois, elles soient plus
douces et plus calmes que dans les plus beaux climats.

«Le soleil, qui, dans les zones tempérées, se précipite à l'occident et
ne laisse après lui qu'un crépuscule fugitif, rase ici lentement une
terre dont il semble se détacher à regret. Son disque, environné de
vapeurs rougeâtres, roule comme un char enflammé sur les sombres forêts
qui couronnent l'horizon, et ses rayons, réfléchis par le vitrage des
palais, donnent aux spectateurs l'idée d'un vaste incendie.

«Les grands fleuves ont ordinairement un lit profond et des bords
escarpés qui leur donnent un aspect sauvage. La Néva coule à pleins
bords au sein d'une cité magnifique; ses eaux limpides touchent le gazon
des îles qu'elle embrasse, et dans toute l'étendue de la ville elle est
contenue par deux quais de granit alignés à perte de vue, espèce de
magnificence répétée dans les trois grands canaux qui parcourent la
capitale, et dont il n'est pas possible de trouver ailleurs le modèle ni
l'imitation.

«Mille chaloupes se croisent et sillonnent l'eau en tous sens. On voit
de loin les vaisseaux étrangers qui plient leurs voiles et jettent
l'ancre; ils apportent sous le pôle les fruits des zones brûlantes et
toutes les productions de l'univers. Les brillants oiseaux d'Amérique
voguent sur la Néva avec des bosquets d'orangers; ils retrouvent en
arrivant la noix du cocotier, l'ananas, le citron et tous les fruits de
leur terre natale. Bientôt le Russe opulent s'empare des richesses qu'on
lui présente, et jette l'or, sans compter, à l'avide marchand.

«Nous rencontrions de temps en temps d'élégantes chaloupes dont on avait
retiré les rames, et qui se laissaient aller doucement au paisible
courant de ces belles eaux. Les rameurs chantaient un air national,
tandis que leurs maîtres jouissaient de la beauté du spectacle et du
calme de la nuit.

«Près de nous une longue barque emportait rapidement une noce de riches
négociants. Un baldaquin cramoisi, garni de franges d'or, couvrait le
jeune couple et les parents. Une musique russe, resserrée entre deux
files de rameurs, envoyait au loin le son de ses bruyants cornets. Cette
musique n'appartient qu'à la Russie, et c'est peut-être la seule chose
particulière à un peuple qui ne soit pas ancienne. Une foule d'hommes
vivants ont connu l'inventeur, dont le nom réveille constamment dans sa
patrie l'idée de l'antique hospitalité, du luxe élégant et des nobles
plaisirs. Singulière mélodie! emblème éclatant fait pour occuper
l'esprit bien plus que l'oreille. Qu'importe à l'oeuvre que les
instruments sachent ce qu'ils font? Vingt ou trente automates agissant
ensemble produisent une pensée étrangère à chacun d'eux. Le mécanisme
aveugle est dans l'individu; le calcul ingénieux, l'importante harmonie
sont dans le tout.

«La statue équestre de Pierre Ier s'élève sur le bord de la Néva, à
l'une des extrémités de l'immense place d'Isaac. Son visage sévère
regarde le fleuve et semble encore animer cette navigation, créée par le
génie du fondateur. Tout ce que l'oreille entend, tout ce que l'oeil
contemple sur ce superbe théâtre n'existe que par une pensée de la tête
puissante qui fit sortir d'un marais tant de monuments pompeux. Sur ces
rives désolées, d'où la nature semblait avoir exilé la vie, Pierre assit
sa capitale et se créa des sujets. Son bras terrible est encore étendu
sur leur postérité qui se presse autour de l'auguste effigie: on
regarde, et l'on ne sait si cette main de bronze protége ou menace.

«À mesure que notre chaloupe s'éloignait, le chant des bateliers et le
bruit confus de la ville s'éteignaient insensiblement. Le soleil était
descendu sous l'horizon; des nuages brillants répandaient une clarté
douce, un demi-jour doré qu'on ne saurait peindre et que je n'ai jamais
vu ailleurs. La lumière et les ténèbres semblent se mêler et comme
s'entendre pour former le voile transparent qui couvre alors ces
campagnes.

«Si le Ciel, dans sa bonté, me réservait un de ces moments si rares dans
la vie où le coeur est inondé de joie par quelque bonheur extraordinaire
et inattendu; si une femme, des enfants, des frères séparés de moi
depuis longtemps, et sans espoir de réunion, devaient tout à coup tomber
dans mes bras, je voudrais, oui, je voudrais que ce fût dans une de ces
belles nuits, sur les rives de la Néva, en présence de ces Russes
hospitaliers.

«Sans nous communiquer nos sensations nous jouissions avec délice de la
beauté du spectacle qui nous entourait, lorsque le chevalier de B...,
rompant brusquement le silence, s'écria: «Je voudrais bien voir ici, sur
cette même barque où nous sommes, un de ces hommes pervers nés pour le
malheur de la société, un de ces monstres qui fatiguent la terre.....

«--Et qu'en feriez-vous, s'il vous plaît (ce fut la question de ses deux
amis parlant à la fois)?--Je lui demanderais, reprit le chevalier, si
cette nuit lui paraît aussi belle qu'à nous.»

«L'exclamation du chevalier nous avait tirés de notre rêverie. Bientôt
son idée originale engagea entre nous la conversation suivante, dont
nous étions fort éloignés de prévoir les suites intéressantes.

LE COMTE.

«Mon cher chevalier, les coeurs pervers n'ont jamais de belles nuits ni
de beaux jours. Ils peuvent s'amuser ou plutôt s'étourdir; jamais ils
n'ont de jouissances réelles. Je ne les crois point susceptibles
d'éprouver les mêmes sensations que nous. Au demeurant, Dieu veuille les
écarter de notre barque!

LE CHEVALIER.

«Vous croyez donc que les méchants ne sont pas heureux? Je voudrais le
croire aussi; cependant j'entends dire chaque jour que tout leur
réussit. S'il en était ainsi réellement, je serais un peu fâché que la
Providence eût réservé entièrement pour un autre monde la punition des
méchants et la récompense des justes; il me semble qu'un petit à-compte
de part et d'autre, dès cette vie même, n'aurait rien gâté. C'est ce qui
me ferait désirer au moins que les méchants, comme vous le croyez, ne
fussent pas susceptibles de certaines sensations qui nous ravissent. Je
vous avoue que je ne vois pas trop clair dans cette question. Vous
devriez bien me dire ce que vous en pensez, vous, messieurs, qui êtes si
forts dans ce genre de philosophie.

  Pour moi, qui, dans les camps nourri dès mon enfance,
  Laissai toujours aux cieux le soin de leur vengeance,

je vous avoue que je ne suis pas trop informé de quelle manière il plaît
à Dieu d'exercer sa justice, quoique, à vous dire vrai, il me semble, en
réfléchissant sur ce qui se passe dans le monde, que, s'il punit dès
cette vie, au moins il ne se presse pas.

LE COMTE.

«Pour peu que vous en ayez d'envie, nous pourrions fort bien consacrer
la soirée à l'examen de cette question, qui n'est pas difficile en
elle-même, mais qui a été embrouillée par les sophismes de l'Orgueil et
de sa fille aînée l'Irréligion. J'ai grand regret à ces _symposiaques_,
dont l'antiquité nous a laissé quelques monuments précieux. Les dames
sont aimables sans doute; il faut vivre avec elles pour ne pas devenir
sauvages. Les sociétés nombreuses ont leur prix; il faut même savoir
s'y prêter de bonne grâce; mais, quand on a satisfait à tous les devoirs
imposés par l'usage, je trouve fort bon que les hommes s'assemblent
quelquefois pour raisonner, même à table. Je ne sais pourquoi nous
n'imitons plus les anciens sur ce point. Croyez-vous que l'examen d'une
question intéressante n'occupât pas le temps d'un repas d'une manière
plus utile et plus agréable même que les discours légers ou
répréhensibles qui animent les nôtres? C'était, à ce qu'il me semble,
une assez belle idée que celle de faire asseoir Bacchus et Minerve à la
même table pour défendre à l'un d'être libertin et à l'autre d'être
pédante. Nous n'avons plus de Bacchus, et d'ailleurs notre petite
_symposie_ le rejette expressément; mais nous avons une Minerve bien
meilleure que celle des anciens; invitons-la à prendre le thé avec nous:
elle est affable et n'aime pas le bruit; j'espère qu'elle viendra.

«Vous voyez déjà cette petite terrasse supportée par quatre colonnes
chinoises au-dessus de l'entrée de ma maison. Mon cabinet de livres
ouvre immédiatement sur cette espèce de belvédère, que vous nommerez,
si vous voulez, un grand balcon; c'est là qu'assis dans un fauteuil
antique j'attends paisiblement le moment du sommeil. Frappé deux fois de
la foudre, comme vous savez, je n'ai plus de droit à ce qu'on appelle
vulgairement _bonheur_; je vous avoue même qu'avant de m'être raffermi
par de salutaires réflexions il m'est arrivé trop souvent de me demander
à moi-même: _Que me reste-t-il?_ Mais la conscience, à force de me
répondre: Moi, m'a fait rougir de ma faiblesse, et depuis longtemps je
ne suis pas tenté de me plaindre. C'est là surtout, c'est dans mon
observatoire que je trouve des moments délicieux. Tantôt je me livre à
de sublimes méditations: l'état où elles me conduisent par degrés tient
du ravissement; tantôt j'évoque, innocent magicien, des ombres
vénérables qui furent jadis pour moi des divinités terrestres, et que
j'invoque aujourd'hui comme des génies tutélaires. Souvent il me semble
qu'elles me font signe; mais, lorsque je m'élance vers elles, de
charmants souvenirs me rappellent ce que je possède encore, et la vie me
paraît aussi belle que si j'étais encore dans l'âge de l'espérance.

«Lorsque mon coeur oppressé me demande du repos, la lecture vient à mon
secours. Tous mes livres sont là sous ma main; il m'en faut peu, car je
suis depuis longtemps bien convaincu de la parfaite inutilité d'une
foule d'ouvrages qui jouissent encore d'une grande réputation...»

(_Les trois amis ayant débarqué et pris place autour de la table à thé,
la conversation reprit son cours._)

Un pareil prologue n'a pas besoin de commentaire. Il semble qu'on entre
dans un temple où l'Esprit divin va se faire entendre dans la sincérité
de la conscience et dans le silence du recueillement.


II

La première question que traite le comte de Maistre est celle du
gouvernement temporel de la Providence. Il tend à prouver dans ce
dialogue cette contre-vérité, trop évidente, que le juste est récompensé
par les biens d'ici-bas, et que le méchant est puni par des maux
temporels, expiation immédiate de ses fautes. Si cela était démontré,
ce serait un argument terrible contre les rémunérations et les
expiations de la vie future. Mais l'histoire proteste ici contre le
philosophe; elle n'est pleine que des malheurs des bons et des triomphes
des méchants. Il faut même, pour être bon, se dévouer au combat ou au
supplice contre les vices puissants de ce monde. C'est le sentiment de
cette iniquité qui a fait comprendre l'immortalité, cette réparation
éternelle de l'iniquité d'ici-bas. Mais, le sophisme de M. de Maistre
admis, il le brode avec un art d'écrivain qui rappelle un sophiste de
son pays, J.-J. Rousseau. Ces deux grands écrivains semblent lutter de
génie pour donner, chacun dans leur système, à leurs contre-vérités,
l'autorité et l'éclat de la vérité. M. de Maistre lui-même exprime en
style proverbial cette puissance du sophisme bien écrit.

«Les fausses opinions, dit-il, ressemblent à la fausse monnaie, qui est
frappée d'abord par de grands coupables et dépensée ensuite par
d'honnêtes gens qui perpétuent le crime sans savoir ce qu'ils font.» Il
était à son insu ici un de ces grands coupables; jamais homme de bien
n'a tant faussé d'idées justes en les exagérant. Son sophisme à lui,
c'est l'exagération.

Dans la suite du dialogue le philosophe s'appuie sur ce sophisme de la
rétribution temporelle du juste et du méchant par la Providence pour
exalter avec raison le droit de la justice humaine contre les coupables
envers l'humanité, qui violent les lois institutrices de la société. Il
cite un merveilleux passage de la législation indienne de Brahma, qui
prouve que la philosophie de la société est aussi vieille que la société
elle-même.

«Brahma, dit le philosophe du Gange, créa à l'usage des rois le génie
des peines. Ce génie est la justice même, le protecteur de tout ce qui
est créé. Par le respect de ce génie de la justice et des peines qui la
défendent ou la rétablissent, tous les êtres sensibles, qu'ils soient
mobiles ou immobiles, sont contenus dans la jouissance légitime de leur
nature et ne s'écartent pas impunément de leur devoir. Que le roi donc,
après avoir bien considéré la loi divine, inflige justement les peines
à ceux qui agissent injustement! Le châtiment est un gouverneur actif;
il régit, il défend l'humanité; il veille pendant que les gardes
dorment. Le sage considère le châtiment comme la perfection de la
justice. Qu'un roi indolent cesse de punir le méchant, et le plus fort
martyrisera le plus faible. La race entière des hommes est retenue dans
l'ordre par la peine, car l'innocence est rare. Il n'y aurait que
désordre et iniquité parmi les hommes si la peine cessait d'être
administrée ou si elle l'était injustement; mais, lorsque la peine à
l'oeil de feu se montre pour anéantir le crime, le peuple est sauvé si
le juge a l'oeil juste... etc., etc.»

On voit par ce terrible et sublime passage du livre indien qu'il y avait
des _de Maistre_, des _Platon_, des _Bossuet_ en ce temps-là aux bords
du Gange. Aussi M. de Maistre, que toute antiquité de la sagesse humaine
épouvante, parce qu'il veut que toute sagesse date d'hier, conteste la
date de cette citation et paraît l'attribuer à un honnête légiste des
temps barbares du moyen âge. Cette plaisanterie, déplacée sous sa plume,
rappelle l'opinion risible d'un érudit qui attribue l'_Iliade_ à un
moine de Bruxelles! Un philosophe sérieux devait-il, en sujet si grave,
permettre à sa plume de telles facéties?


III

Le second dialogue sur l'hérédité du bien et du mal temporel dans
l'humanité cesse d'être un sophisme, et devient dans ses pages comme
dans la nature une mystérieuse évidence. Jamais la doctrine
traditionnelle et unanime d'une dégradation originelle de l'homme n'a
été sondée d'une main plus ferme.

Voici quelques-unes de ces inductions qui vous traînent par la main
jusqu'au mystère d'une première chute de l'humanité, héréditairement
déchue dans sa nature.

«L'essence de toute intelligence est de connaître et d'aimer. Les
limites de sa science sont celles de sa nature. L'Être immortel
n'apprend rien: il sait par essence tout ce qu'il doit savoir. D'un
autre côté, nul être intelligent ne peut aimer le mal naturellement ou
en vertu de son essence: il faudrait pour cela que Dieu l'eût créé
mauvais, ce qui est impossible. Si donc l'homme est sujet à l'ignorance
et au mal, ce ne peut être qu'en vertu d'une dégradation accidentelle
qui ne saurait être que la suite d'un crime. Ce besoin, cette faim de la
science, qui agite l'homme, n'est que la tendance naturelle de son être
qui le porte vers son état primitif et l'avertit de ce qu'il est. Il
_gravite_, si je puis m'exprimer ainsi, vers les régions de la lumière.
Nul castor, nulle hirondelle, nulle abeille n'en veulent savoir plus que
leurs devanciers. Tous les êtres sont tranquilles à la place qu'ils
occupent. Tous sont dégradés, mais ils l'ignorent. L'homme seul en a le
sentiment, et ce sentiment est tout à la fois la preuve de sa grandeur
et de sa misère, de ses droits sublimes et de son incroyable
dégradation. Dans l'état où il est réduit, il n'a pas même le triste
bonheur de s'ignorer; il faut qu'il se contemple sans cesse, et il ne
peut se contempler sans rougir; sa grandeur même l'humilie, puisque ses
lumières, qui l'élèvent jusqu'à l'ange, ne servent qu'à lui montrer dans
lui des penchants abominables qui le dégradent jusqu'à la brute. Il
cherche dans le fond de son être quelque partie saine sans pouvoir la
trouver; le mal a tout souillé, et l'_homme entier n'est qu'une
maladie_. Assemblage inconcevable de deux puissances différentes et
incompatibles, centaure monstrueux, il sent qu'il est le résultat de
quelque forfait inconnu, de quelque mélange détestable qui a vicié
l'homme jusque dans son essence la plus intime. Toute intelligence est,
par sa nature même, le résultat, à la fois ternaire et unique, d'une
_perception_ qui appréhende, d'une _raison_ qui affirme, et d'une
_volonté_ qui agit. Les deux premières puissances ne sont qu'affaiblies
dans l'homme; mais la troisième _est brisée_, et, semblable au serpent
du Tasse, _elle se traîne après soi_, toute honteuse de sa douloureuse
impuissance. C'est dans cette troisième puissance que l'homme se sent
blessé à mort. Il ne sait ce qu'il veut; il veut ce qu'il ne veut pas;
il ne veut pas ce qu'il veut; il _voudrait vouloir_. Il voit dans lui
quelque chose qui n'est pas lui. Le sage résiste et s'écrie: _Qui me
délivrera_? L'insensé obéit, et il appelle sa lâcheté _bonheur_; mais il
ne peut se défaire de cette autre volonté incorruptible dans son
essence, quoiqu'elle ait perdu son empire, et le remords, en lui perçant
le coeur, ne cesse de lui crier: _En faisant ce que tu ne veux pas, tu
consens à la loi_. Qui pourrait croire qu'un tel être ait pu sortir dans
cet état des mains du Créateur? Cette idée est si révoltante que la
philosophie seule, j'entends la philosophie païenne, a deviné le péché
originel. Le vieux Timée, de Locres, ne disait-il pas déjà, sûrement
d'après son maître Pythagore, que _nos vices viennent bien moins de
nous-mêmes que de nos pères et des éléments qui nous constituent_?
Platon ne dit-il pas de même qu'_il faut s'en prendre au générateur plus
qu'au généré_? Et dans un autre endroit n'a-t-il pas ajouté que _le
Seigneur, Dieu des dieux, voyant que les êtres soumis à la génération
avaient perdu_ (ou détruit en eux) _le don inestimable, avait déterminé
de les soumettre à un traitement propre tout à la fois à les punir et à
les régénérer_? Cicéron ne s'éloignait pas du sentiment de ces
philosophes et de ces initiés qui avaient pensé _que nous étions dans ce
monde pour expier quelques crimes commis dans un autre_. Il a cité même
et adopté quelque part la comparaison d'Aristote, à qui la
contemplation de la nature humaine rappelait l'épouvantable supplice
d'un malheureux lié à un cadavre et condamné à pourrir avec lui.
Ailleurs, il dit expressément que _la nature nous a traités en marâtre
plutôt qu'en mère, et que l'esprit divin qui est en nous est comme
étouffé par le penchant qu'elle nous a donné pour tous les vices_. Et
n'est-ce pas une chose singulière qu'Ovide ait parlé sur l'homme
précisément dans les termes de saint Paul? Le poëte érotique a dit: _Je
vois le bien, je l'aime, et le mal me séduit_; et l'Apôtre si élégamment
traduit par Racine a dit:

  «Je ne fais pas le bien, que j'aime,
  Et je fais le mal, que je hais.»


IV

Le christianisme lui-même est évidemment sorti de cette universelle
tradition du monde, car son premier nom fut Rédemption. Les incarnations
nombreuses de la théogonie indienne étaient elles-mêmes des figures de
la rédemption. Partout l'homme a senti l'instinct d'expier je ne sais
quoi: en se voyant si malheureux, il est naturel qu'il se soit cru puni.
Ce dialogue des _Soirées_ rappelle Pascal, mais Pascal raisonnable, au
lieu de Pascal halluciné par la peur de Dieu. De Maistre, sain de corps
et d'esprit, regarde la destinée en face.

Il révoque avec raison en doute, comme Platon, comme Aristote, comme
Cicéron, comme Voltaire, ce dogme, démenti par tous les monuments de
l'histoire, d'on ne sait quel progrès indéfini, progrès qui depuis des
siècles n'ajoute ni un cheveu à l'homme physique, ni une vertu à l'homme
moral. L'antiquité, au contraire, ce témoin plus rapproché que nous des
origines, s'accorde à représenter ses premiers ancêtres comme des
créatures douées de plus de jeunesse, de plus de force, de plus de
facultés. «Sur ce point, dit-il, il n'y a pas de dissonance: les
initiés, les philosophes, les poëtes, l'histoire, la fable, l'Asie et
l'Europe n'ont qu'une voix. Un tel accord de la raison, de la Révélation
et de toutes les traditions humaines, forme une démonstration que la
bouche seule peut contredire. Non-seulement les hommes ont commencé par
la science, mais par une science différente de la nôtre et supérieure à
la nôtre, parce qu'elle commençait plus haut, ce qui la rendait même
très-dangereuse; et ceci vous explique pourquoi la science dans son
principe fut toujours mystérieuse et renfermée dans les temples, où elle
s'éteignit enfin lorsque cette flamme ne pouvait plus servir qu'à
brûler. Personne ne sait à quelle époque remontent, je ne dis pas les
premières ébauches de la société, mais les grandes institutions, les
connaissances profondes et les monuments les plus magnifiques de
l'industrie et de la puissance humaines. À côté du temple de
Saint-Pierre, à Rome, je trouve les cloaques de Tarquin et les
constructions cyclopéennes. Cette époque touche celle des Étrusques,
dont les arts et la puissance vont se perdre dans l'antiquité,
qu'Hésiode appelait _grands et illustres_, neuf siècles avant
Jésus-Christ, qui envoyèrent des colonies en Grèce et dans nombre
d'îles, plusieurs siècles avant la guerre de Troie. Pythagore, voyageant
en Égypte, six siècles avant notre ère, y apprit la cause de tous les
phénomènes de Vénus. Il ne tint même qu'à lui d'y apprendre quelque
chose de bien plus curieux, puisqu'on y savait de toute antiquité que
_Mercure, pour tirer une déesse du plus grand embarras, joua aux échecs
avec la lune et lui gagna la soixante-douzième partie du jour_. Je vous
avoue même qu'en lisant le _Banquet des sept Sages_, dans les oeuvres
morales de Plutarque, je n'ai pu me défendre de soupçonner que les
Égyptiens connaissaient la véritable forme des orbites planétaires. Vous
pourrez, quand il vous plaira, vous donner le plaisir de vérifier ce
texte. Julien, dans l'un de ses discours (je ne sais plus lequel),
appelle le soleil le _dieu aux sept rayons_. Où avait-il pris cette
singulière épithète? Certainement elle ne pouvait lui venir que des
anciennes traditions asiatiques qu'il avait recueillies dans ses études
théurgiques, et les livres sacrés des Indiens présentent un bon
commentaire de ce texte, puisqu'on y lit que, sept jeunes vierges
s'étant rassemblées pour célébrer la venue de Crîschna, qui est
l'Apollon indien, le dieu apparut tout à coup au milieu d'elles et leur
proposa de danser; mais que, ces vierges s'étant excusées sur ce
qu'elles manquaient de danseurs, le dieu y pourvut en se divisant
lui-même, de manière que chaque fille eut son _Chrîschna_. Ajoutez que
le véritable système du monde fut parfaitement connu de la plus haute
antiquité. Songez que les pyramides d'Égypte, rigoureusement orientées,
précèdent toutes les époques certaines de l'histoire; que les arts sont
des frères qui ne peuvent vivre et briller qu'ensemble; que la nation
qui a pu créer des couleurs capables de résister à l'action libre de
l'air pendant trente siècles, soulever à une hauteur de six cents pieds
des masses qui braveraient toute notre mécanique, sculpter sur le granit
des oiseaux dont un voyageur moderne a pu reconnaître toutes les
espèces; que cette nation, dis-je, était _nécessairement_ tout aussi
éminente dans les autres arts, et savait même _nécessairement_ une foule
de choses que nous ne savons pas.»

Ici M. de Maistre établit, comme J.-J. Rousseau, qu'aucune parole n'a pu
être inventée ni par un homme qui n'aurait pu se faire obéir, ni par
plusieurs qui n'auraient pu s'entendre. Il considère la parole, ainsi
que nous la considérons nous-même, comme un organe aussi divinement et
aussi primitivement révélé que la langue qui la profère.


V

L'entretien sur la guerre, qui suit ces entretiens sur la Providence et
sur l'origine des langues, sur le spiritualisme, est à la fois son
chef-d'oeuvre de style, et, selon nous, son chef-d'oeuvre de sophisme.
Ce sophisme, par lequel le philosophe divinise la guerre, est cependant
semé de considérations puissantes et vraies sur la vertu publique du
dévouement militaire qui pousse jusqu'au sacrifice de sa vie pour la
défense commune de la patrie. Quand il est dans la vérité, nul écrivain
ne s'y enfonce plus avant avec un poids d'athlète; malheureusement il
s'enfonce avec la même force et avec le même goût de l'excès dans
l'erreur. Ce chapitre en offre d'éclatants exemples: écoutez le sublime
du vrai mêlé à l'excès du faux.

«Avant ma vingt-quatrième année, fait-il dire à son interlocuteur,
j'avais vu trois fois l'ENTHOUSIASME DU CARNAGE au milieu du sang qu'il
fait couler. Le spectacle épouvantable du carnage n'endurcit pas le
véritable guerrier: il est humain comme l'épouse est chaste dans les
transports de l'amour... Les fonctions du soldat sont terribles, mais il
faut qu'elles tiennent à une grande loi du monde spirituel... Le fléau
est divin... le nom de Dieu est le DIEU DES ARMÉES.

«Observez de plus que cette loi, déjà si terrible, de la guerre, n'est
cependant qu'un chapitre de la loi générale qui pèse sur l'univers.

«Dans le vaste domaine de la nature vivante il règne une violence
manifeste, une espèce de rage prescrite qui arme tous les êtres _in
mutua funera_. Dès que vous sortez du règne insensible, vous trouvez le
décret de la mort violente écrit sur les frontières mêmes de la vie.
Déjà dans le règne végétal on commence à sentir la loi: depuis l'immense
catalpa jusqu'à la plus humble graminée, combien de plantes _meurent_,
et combien sont _tuées_! Mais, dès que vous entrez dans le règne animal,
la loi prend tout à coup une épouvantable évidence. Une force à la fois
cachée et palpable se montre continuellement occupée à mettre à
découvert le principe de la vie par des moyens violents. Dans chaque
grande division de l'espèce animale elle a choisi un certain nombre
d'animaux qu'elle a chargés de dévorer les autres. Ainsi il y a des
insectes de proie, des reptiles de proie, des oiseaux de proie, des
poissons de proie et des quadrupèdes de proie. Il n'y a pas un instant
de la durée où l'être vivant ne soit dévoré par un autre. Au-dessus de
ces nombreuses races d'animaux est placé l'homme, dont la main
destructive n'épargne rien de ce qui vit; il tue pour se nourrir, il tue
pour se vêtir, il tue pour se parer, il tue pour attaquer, il tue pour
se défendre, il tue pour s'instruire, il tue pour s'amuser, il tue pour
tuer! Roi superbe et terrible, il a besoin de tout, et rien ne lui
résiste. Il sait combien la tête du requin ou du cachalot lui fournira
de barriques d'huile; son épingle déliée pique sur le carton des musées
l'élégant papillon qu'il a saisi au vol sur le sommet du mont Blanc ou
du Chimboraço; il empaille le crocodile, il embaume le colibri; à son
ordre le serpent à sonnettes vient mourir dans la liqueur conservatrice
qui doit le montrer intact aux yeux d'une longue suite d'observateurs.
Le cheval qui porte son maître à la chasse du tigre se pavane sous la
peau de ce même animal. L'homme demande tout à la fois à l'agneau ses
entrailles pour faire résonner une harpe, à la baleine ses fanons pour
soutenir le corset de la jeune vierge, au loup sa dent la plus
meurtrière pour polir les ouvrages légers de l'art, à l'éléphant ses
défenses pour façonner le jouet d'un enfant; ses tables sont couvertes
de cadavres! Le philosophe peut même découvrir comment le carnage
permanent est prévu et ordonné dans le grand tout. Mais cette loi
s'arrêtera-t-elle à l'homme? Non, sans doute. Cependant quel être
exterminera celui qui les extermine tous? Lui! C'est l'homme qui est
chargé d'égorger l'homme. Mais comment pourra-t-il accomplir la loi, lui
qui est un être moral et miséricordieux; lui qui est né pour aimer; lui
qui pleure sur les autres comme sur lui-même, qui trouve du plaisir à
pleurer, et qui finit par inventer des fictions pour se faire pleurer;
lui enfin à qui il a été déclaré qu'_on redemandera jusqu'à la dernière
goutte du sang qu'il aura versé injustement_? C'est la guerre qui
accomplira le _décret_. N'entendez-vous pas la _terre_ qui crie et
demande du sang? Le sang des animaux ne lui suffit pas, ni même celui
des coupables versé par le glaive des lois. Si la justice humaine les
frappait tous, il n'y aurait point de guerre; mais elle ne saurait en
atteindre qu'un petit nombre, et souvent même elle les épargne, sans se
douter que sa féroce humanité contribue à nécessiter la guerre, si, dans
le même temps surtout, un autre aveuglement, non moins stupide et non
moins funeste, travaillait à éteindre l'expiation dans le monde. La
_terre_ n'a pas crié en vain: la guerre s'allume. L'homme, saisi tout à
coup d'une fureur _divine_ étrangère à la haine et à la colère, s'avance
sur le champ de bataille sans savoir ce qu'il veut ni même ce qu'il
fait. Qu'est-ce donc que cette horrible énigme? Rien n'est plus
contraire à sa nature, et rien ne lui répugne moins: il fait avec
enthousiasme ce qu'il a en horreur. N'avez-vous jamais remarqué que, sur
le champ de mort, l'homme ne désobéit jamais? Il pourra bien massacrer
Nerva ou Henri IV; mais le plus abominable tyran, le plus insolent
boucher de chair humaine n'entendra jamais là: _Nous ne voulons plus
vous servir_. Une révolte sur le champ de bataille, un accord pour
s'embrasser en reniant un tyran, est un phénomène qui ne se présente pas
à ma mémoire. Rien ne résiste, rien ne peut résister à la force qui
traîne l'homme au combat; innocent meurtrier, instrument passif d'une
main redoutable, _il se plonge tête baissée dans l'abîme qu'il a creusé
lui-même; il donne, il reçoit la mort sans se douter que c'est lui qui a
fait la mort_.

«Ainsi s'accomplit sans cesse, depuis le ciron jusqu'à l'homme, la
grande loi de la destruction violente des êtres vivants. La terre
entière, continuellement imbibée de sang, n'est qu'un autel immense où
tout ce qui vit doit être immolé sans fin, sans mesure, sans relâche,
jusqu'à la consommation des choses, jusqu'à l'extinction du mal, jusqu'à
la mort de la mort.

«Mais l'anathème doit frapper plus directement et plus visiblement sur
l'homme: l'ange exterminateur tourne comme le soleil autour de ce
malheureux globe et ne laisse respirer une nation que pour en frapper
d'autres. Mais lorsque les crimes, et surtout les crimes d'un certain
genre, se sont accumulés jusqu'à un point marqué, l'ange presse sans
mesure son vol infatigable. Pareil à la torche ardente tournée
rapidement, l'immense vitesse de son mouvement le rend présent à la fois
sur tous les points de sa redoutable orbite. Il frappe au même instant
tous les peuples de la terre; d'autres fois, ministre d'une vengeance
précise et infaillible, il s'acharne sur certaines nations et les baigne
dans le sang. N'attendez pas qu'elles fassent aucun effort pour échapper
à leur jugement ou pour l'abréger. On croit voir ces grands coupables
éclairés par leur conscience, qui demandent le supplice et l'acceptent
pour y trouver l'expiation. Tant qu'il leur restera du sang, elles
viendront l'offrir, et bientôt une _rare jeunesse_ se fera raconter ces
guerres désolatrices produites par les crimes de ses pères.»

Et il conclut ce magnifique dithyrambe philosophique par ces mots les
plus fatalistes qu'aucune plume ait osé écrire:

LA GUERRE EST DONC DIVINE, PUISQUE C'EST UNE LOI DU MONDE.

À ce titre le meurtre et l'anthropophagie sont donc divins, car ces
monstruosités sont une loi du monde. Il n'y a pas un mot dans ce
dialogue qui révèle un philosophe évangélique. M. de Maistre semble
n'avoir lu que la Bible: c'était un prophète de la loi de sang. La loi
de grâce lui aurait appris, comme la philosophie véritable, que la
guerre était, non pas nécessaire et divine, comme il le dit, mais
vertueuse et obligatoire quand la perversité humaine fait à l'homme
constitué en nation un devoir de défendre sa vie, sa famille, sa nation
contre ce meurtre en masse. La saine philosophie lui aurait enseigné que
la guerre est si peu divine que le plus divin progrès de l'humanité est
de la tempérer et de la diminuer jusqu'à sa complète extinction (si cela
devient jamais possible) chez les hommes.


VI

Après avoir ainsi divinisé la guerre, il divinise la force matérielle,
et il l'autorise à martyriser toutes les forces intellectuelles qui
osent penser autrement que l'État ne veut qu'on pense. Lisez! et
étonnez-vous qu'il y ait eu des martyrs dans un ordre de choses qui
sacre ainsi les persécuteurs de toute pensée autre que la pensée
officielle de l'État. Il faut lire ici le texte pour y croire.

«Ce n'est point à la science qu'il appartient de conduire les hommes; il
appartient aux prélats, AUX GRANDS OFFICIERS DE L'ÉTAT, d'être les
dépositaires et les gardiens des vérités, d'apprendre aux nations ce qui
est bien et ce qui est mal, dans l'ordre moral et spirituel. Les autres
n'ont pas le droit de raisonner sur ces sortes de matières: ils ont les
sciences physiques pour s'amuser. De quoi pourraient-ils se plaindre?
Quant à celui qui parle ou qui écrit pour ôter un _dogme national_ au
peuple, il doit être pendu... Pourquoi a-t-on commis l'imprudence
d'accorder la parole à tout le monde? C'est ce qui nous a perdus!....
Ah! si lorsqu'enfin la terre sera raffermie....» etc., etc.

Ici il s'arrête, comme s'il n'osait achever et révéler au monde la
nature des freins et des supplices dont, lui, ministre de l'État, il
baillonnerait et musellerait ceux qui oseraient penser et parler
autrement que lui, philosophe!

Et il oubliait qu'il écrivait ces appels à la persécution dans le sein
d'un empire et d'un culte _grecs_, où le prélat et le souverain auraient
eu, d'après ses propres invocations à la tyrannie des esprits et des
consciences, le devoir de le supplicier lui-même _comme voleur
domestique_, car il ne cessait pas de prêcher à haute voix l'orthodoxie
romaine au milieu de l'hérésie grecque! Si c'est là de la philosophie,
c'est la philosophie de la hache, qui tranche les têtes pour trancher
les difficultés. Cela convenait moins qu'à personne à un homme qui avait
fui son pays pour fuir la persécution d'une autre race de persécuteurs
d'opinions!


VII

Un peu plus loin, dans son _Essai sur les Sacrifices_, il pousse sa
logique sur la sainteté de ce qui est utile jusqu'à hésiter à flétrir
l'immolation des femmes indiennes sur le cadavre de leurs maris. Lisez
encore:

«Je vois d'ailleurs un grand problème à résoudre: ces sacrifices
atroces, qui nous révoltent si justement, ne seraient-ils point _bons_
ou du moins nécessaires dans l'Inde? Au moyen de cette institution
terrible, la vie d'un époux se trouve sous la garde incorruptible de ses
femmes et de tout ce qui s'intéresse à elles. Dans le pays des
révolutions, des vengeances, des crimes vils et ténébreux,
qu'arriverait-il si les femmes n'avaient matériellement rien à perdre
par la mort de leurs époux, et si elles n'y voyaient que le droit d'en
acquérir un autre? Croirons-nous que les législateurs antiques, qui
furent tous des hommes prodigieux, n'aient pas eu dans ces contrées des
raisons particulières et puissantes pour établir de tels usages?»

Enfin, lisez l'étrange apothéose du _bourreau_. Jamais la magnificence
du style ne s'est acharnée à une plus hideuse image: c'est un dithyrambe
de Shakspeare sur un échafaud.


VIII

«De cette prérogative redoutable dont je vous parlais tout à l'heure
résulte l'existence nécessaire d'un homme destiné à infliger aux crimes
les châtiments décernés par la justice humaine; et cet homme, en effet,
se trouve partout, sans qu'il y ait aucun moyen d'expliquer comment; car
la raison ne découvre dans la nature de l'homme aucun motif capable de
déterminer le choix de cette profession. Je vous crois trop accoutumés à
réfléchir, Messieurs, pour qu'il ne vous soit pas arrivé souvent de
méditer sur le bourreau. Qu'est-ce donc que cet être inexplicable, qui a
préféré à tous les métiers agréables, lucratifs, honnêtes et même
honorables, qui se présentent en foule à la force ou à la dextérité
humaine, celui de tourmenter et de mettre à mort ses semblables? Cette
tête, ce coeur sont-ils faits comme les nôtres? Ne contiennent-ils rien
de particulier et d'étranger à notre nature? Pour moi, je n'en sais pas
douter. Il est fait comme nous extérieurement, il naît comme nous; mais
c'est un être extraordinaire, et, pour qu'il existe dans la famille
humaine, il faut un décret particulier, un _fiat_ de la puissance
créatrice. Il est créé comme un monde. Voyez ce qu'il est dans l'opinion
des hommes, et comprenez, si vous pouvez, comment il peut ignorer cette
opinion ou l'affronter! À peine l'autorité a-t-elle désigné sa demeure,
à peine en a-t-il pris possession, que les autres habitations reculent
jusqu'à ce qu'elles ne voient plus la sienne. C'est au milieu de cette
solitude et de cette espèce de vide formé autour de lui qu'il vit seul
avec sa femelle et ses petits, qui lui font connaître la voix de
l'homme; sans eux il n'en connaîtrait que les gémissements... Un signal
lugubre est donné; un ministre abject de la justice vient frapper à sa
porte et l'avertir qu'on a besoin de lui. Il part, il arrive sur une
place publique, couverte d'une foule pressée et palpitante. On lui jette
un empoisonneur, un parricide, un sacrilége; il le saisit, il l'étend,
il le lie sur une croix horizontale; il lève le bras: alors il se fait
un silence horrible, et l'on n'entend plus que le cri des os qui
éclatent sous la barre et les hurlements de la victime. Il la détache,
il la porte sur une roue; les membres fracassés s'enlacent dans les
rayons; la tête pend; les cheveux se hérissent, et la bouche, ouverte
comme une fournaise, n'envoie plus par intervalles qu'un petit nombre
de paroles sanglantes qui appellent la mort. Il a fini: le coeur lui
bat, mais c'est de joie; il s'applaudit, il dit dans son coeur: _Nul ne
roue mieux que moi_! Il descend; il tend sa main souillée de sang, et la
justice y jette de loin quelques pièces d'or qu'il emporte à travers une
double haie d'hommes écartés par l'horreur. Il se met à table, et il
mange; au lit ensuite, et il dort. Et le lendemain, en s'éveillant, il
songe à tout autre chose qu'à ce qu'il a fait la veille. Est-ce un
homme? Oui: Dieu le reçoit dans ses temples et lui permet de prier. Il
n'est pas criminel; cependant aucune langue ne consent à dire, par
exemple, qu'il est vertueux, qu'il est honnête homme, qu'il est
estimable, etc. Nul éloge moral ne peut lui convenir, car tous supposent
des rapports avec les hommes, et il n'en a point.

«Et cependant toute grandeur, toute puissance, toute subordination
repose sur l'exécuteur: il est l'horreur et le lien de l'association
humaine. Ôtez du monde cet agent incompréhensible; dans l'instant même
l'ordre fait place au chaos; les trônes s'abîment, et la société
disparaît. Dieu est l'auteur de la souveraineté, il l'est donc aussi du
châtiment. Il a jeté notre terre sur ces deux pôles; _car Jéhovah est le
maître des deux pôles, et sur eux il fait tourner le monde_.»


IX

Tel est ce livre, la grande oeuvre philosophique du comte de Maistre: un
style étonnant de vigueur et de souplesse; des vues neuves, profondes,
incommensurables d'étendue sur les législations, sur les dogmes, sur les
mystères, et quelquefois des plaisanteries déplacées en matière grave;
un grand génie doublé d'un sophiste, un _Diderot_ déclamateur dans un
philosophe chrétien et sincère, un Platon souvent, quelquefois un
Diogène. Ce livre fit plutôt secte que bruit à son apparition; on en
jeta çà et là quelques feuilles au vent, comme celles de la sibylle.
Aujourd'hui que nous venons de le relire refroidi par trente ans, nous y
trouvons plus de talent que de philosophie réelle; la pensée y est plus
hardie que forte, plus subtile que profonde, plus brillante que solide.
C'est une magnifique curiosité plutôt qu'un monument durable de l'esprit
humain. L'exagération y fausse tout, jusqu'à la vérité, qui est la
modération de l'esprit.


X

Quelque temps après les _Soirées de Pétersbourg_ parut le livre _du
Pape_. Le philosophe avait toujours touché dans M. de Maistre au
théologien. Publiciste de la monarchie dans le livre des _Considérations
sur la France_, il devenait le publiciste de la papauté dans ce dernier
livre.

Après avoir flatté la France, à laquelle l'auteur s'adresse comme à
l'arbitre de tous les succès en littérature sacrée ou profane, il
établit nettement la base d'une théocratie. «_Je suis parce que je
suis._ Tout gouvernement est absolu, et, du moment où l'on peut lui
résister sous prétexte d'erreur ou d'injustice, il n'existe plus. Tous
les souverains agissent comme infaillibles.» Ce dogme, qui supprime à la
fois le raisonnement et la résistance, une fois posé, l'auteur marche en
liberté vers la tyrannie, d'un pas plus ferme que Machiavel.

«L'Église est une monarchie,» poursuit-il, sans s'arrêter aux conciles
(grand rouage représentatif de cette monarchie des âmes chrétiennes).
Bossuet est fulminé ici pour avoir protesté avec l'autorité temporelle
des rois contre cette infaillibilité absolue des papes. M. de Maistre
justifie tout à la fois la déposition des souverains temporels et leur
excommunication par le souverain infaillible. Cela attaque le souverain,
dit-il, mais cela respecte la souveraineté. Cette distinction subtile le
satisfait pleinement. La souveraineté est respectée, en effet, mais
c'est dans celui qui la dépose ou qui la donne, c'est-à-dire dans le
pape. Il dit le dernier mot de la théocratie, il le justifie avec une
dialectique de jurisconsulte et avec une érudition théologique de Père
de l'Église.

Les bienfaits de la papauté en matière de moeurs, de civilisation et de
propagation universelle du christianisme, sont l'objet du second
volume. Il justifie cette maxime de César: _Le genre humain est fait
pour quelques hommes_, et il l'applique. «Partout, dit-il, le petit
nombre conduit le grand nombre. Cela est bon, car, sous une aristocratie
plus ou moins forte, la souveraineté ne l'est plus assez.» Le sacre des
monarques par l'autorité de Dieu, l'extinction de la liberté civile dans
le monde, l'administration morale par le sacerdoce, la suppression des
schismes par la puissance armée de l'unité dans la main du souverain
pontife, de tristes et éloquentes prophéties contre l'indépendance de la
Grèce à moins qu'elle ne reconnaisse l'autorité du pape, une adjuration
aux protestants pour recomposer l'unité en sacrifiant leur liberté
usurpée par la révolte contre Rome, des imprécations contre toute
philosophie non orthodoxe, une hymne à Rome, véritable _Te Deum_ d'un
autre Ambroise, complètent ce livre. Voici l'hymne du Tyrtée chrétien:

«Ô VILLE ÉTERNELLE, tout ce qui devait t'anéantir s'est réuni contre
toi, et tu es debout! et, comme tu fus jadis le centre de l'erreur, tu
es depuis dix-huit siècles le centre de la vérité! La puissance romaine
avait fait de toi la citadelle du paganisme, qui semblait invincible
dans la capitale du monde connu. Toutes les erreurs de l'univers
convergeaient vers toi, et le premier de tes empereurs, les rassemblant
en un seul point resplendissant, les consacra toutes dans le _Panthéon_.
Le temple de tous les dieux s'éleva dans tes murs, et, seul de tous ces
grands monuments, il subsiste dans toute son intégrité. Toute la
puissance des empereurs chrétiens, tout le zèle, tout l'enthousiasme,
et, si l'on veut même, tout le ressentiment des chrétiens se
déchaînèrent contre les temples. Théodose ayant donné le signal, tous
ces magnifiques édifices disparurent. En vain les plus sublimes beautés
de l'architecture semblaient demander grâce pour ces étonnantes
constructions; en vain leur solidité lassait les bras des destructeurs;
pour détruire les temples d'Apamée et d'Alexandrie il fallut appeler les
moyens que la guerre employait dans les siéges. Mais rien ne peut
résister à la proscription générale. Le _Panthéon_ seul fut préservé. Un
grand ennemi de la foi, en rapportant ces faits, déclare qu'il ignore
_par quel concours de circonstances heureuses le Panthéon fut_ conservé
jusqu'au moment où, dans les premières années du septième siècle, un
souverain pontife le consacra à _tous les saints_. Ah! sans doute il
l'_ignorait_; mais nous, comment pourrions-nous l'ignorer? La capitale
du paganisme était destinée à devenir celle du christianisme, et le
temple qui, dans cette capitale, concentrait _toutes_ les forces de
l'idolâtrie, devait réunir _toutes_ les lumières de la foi. _Tous les
saints_ à la place de tous les dieux! Quel sujet intarissable de
profondes méditations philosophiques et religieuses! C'est dans le
_Panthéon_ que le paganisme est rectifié et ramené au système primitif,
dont il n'était qu'une corruption visible. Le nom de Dieu sans doute est
exclusif et incommunicable; cependant _il y a plusieurs dieux dans le
ciel et sur la terre_. Il y a des intelligences, des _natures
meilleures_, des hommes divinisés. Les _dieux_ du christianisme sont les
_saints_. Autour de Dieu se rassemblent _tous les dieux_, pour le servir
à la place et dans l'ordre qui leur sont assignés.

«Ô spectacle merveilleux, digne de celui qui nous l'a préparé, et fait
seulement pour ceux qui savent le contempler!

«Pierre, avec ses clefs expressives, éclipse celles du vieux Janus. Il
est le premier partout, _et tous les saints_ n'entrent qu'à sa suite. Le
_dieu de l'iniquité_, Plutus, cède la place au plus grand des
thaumaturges, à l'humble _François_, dont l'ascendant inouï créa la
pauvreté volontaire, pour faire équilibre aux crimes de la richesse. Le
miraculeux Xavier chasse devant lui le fabuleux conquérant de l'Inde.
Pour se faire suivre par des millions d'hommes il n'appela point à son
aide l'ivresse et la licence; il ne s'entoura point de bacchantes
impures: il ne montra qu'une croix; il ne prêcha que la vertu, la
pénitence, le martyre des sens. _Jean de Dieu_, _Jean de Matha_,
_Vincent de Paul_ (que toute langue, que tout âge les bénissent!)
reçoivent l'encens qui fumait en l'honneur de l'homicide _Mars_, de la
vindicative _Junon_. La _Vierge immaculée_, la plus excellente de toutes
les créatures dans l'ordre de la grâce et de la sainteté, _discernée
entre tous les saints, comme le soleil entre tous les astres; la
première de la nature humaine qui prononça le nom de salut; celle qui
connut dans ce monde la félicité des anges et les ravissements du ciel
sur la route du tombeau; celle dont l'Éternel bénit les entrailles en
soufflant son esprit en elle et lui donnant un fils qui est le miracle
de l'univers_; celle à qui il fut donné d'enfanter son Créateur; qui ne
voit que Dieu au-dessus d'elle et que tous les siècles proclameront
heureuse; la divine Marie monte sur l'autel de _Vénus pandémique_. Je
vois le Christ entrer dans le _Panthéon_, suivi de ses évangélistes, de
ses apôtres, de ses docteurs, de ses martyrs, de ses confesseurs, comme
un roi triomphateur entre, suivi des grands de son empire, dans la
capitale de son ennemi vaincu et détruit. À son aspect tous ces
_dieux-hommes_ disparaissent devant l'_homme-Dieu_. Il sanctifie le
_Panthéon_ par sa présence et l'inonde de sa majesté. C'en est fait:
_toutes_ les vertus ont pris la place de _tous_ les vices. L'erreur aux
cent têtes a fui devant l'indivisible vérité: Dieu règne dans le
_Panthéon_, comme il règne dans le ciel, au milieu _de tous les saints_.

«Quinze siècles avaient passé sur la ville sainte lorsque le génie
chrétien, jusqu'à la fin vainqueur du paganisme, osa porter le Panthéon
dans les airs, pour n'en faire que la couronne de son temple fameux, le
centre de l'unité catholique, le chef-d'oeuvre de l'art humain, et la
plus belle demeure terrestre de _celui_ qui a bien voulu demeurer avec
nous, _plein d'amour et de vérité_.»


XI

Voilà tout ce livre _du Pape_, oeuvre très-savante, quoique
très-décousue, inférieure aux _Soirées de Pétersbourg_, et qui cependant
produisit plus de gloire à l'écrivain, parce qu'elle fut adoptée à son
apparition par les Chateaubriand, les Bonald, les Lamennais, hommes
éclatants de la restauration théocratique en France à cette époque. Ils
adoptèrent M. de Maistre comme un auxiliaire envoyé d'en haut à leur
parti. Sans cet esprit de parti, qui donne non pas la vie, mais le
bruit, aux ouvrages des hommes, ce livre n'aurait été que le manifeste
de la théocratie; ils en firent dans leurs journaux le manifeste de
l'Esprit-Saint. Ce livre n'est plus guère lu aujourd'hui que par les
légistes sacrés ou par les érudits du sanctuaire. C'est un arsenal de
science ecclésiastique.

Il en fut de même de son livre de controverse sur l'Église anglicane, où
il a raison contre Bossuet et tort contre l'indépendance des nations.
Dans ses lettres sur l'inquisition espagnole il est plus qu'un étrange
sophiste: il fausse l'histoire pour justifier une barbarie. Ce n'est pas
là un livre, c'est un pamphlet. Le goût du paradoxe rendait
rétrospectivement cruel en théorie le plus doux et le plus gai des
hommes. Il ne faut pas badiner avec le sang.


XII

À partir de ce moment, le comte de Maistre ne se retrouve plus que dans
le recueil de ses lettres familières, publiées par sa famille. Ce n'est
plus là l'arsenal de l'esprit de parti; c'est le portefeuille d'un homme
de bien, d'un homme de coeur, d'un homme d'esprit. Nous ne pouvons
résister au plaisir d'en citer quelques fragments, et ces fragments ont
pour nous un charme plus exquis encore, parce que nous pouvons y ajouter
son accent ému de tendresse et sa physionomie rayonnante de saine
gaieté.

«Mon très-cher enfant, écrit-il, de Pétersbourg, à sa fille Constance,
qu'il n'avait pas vue naître, et dont il se faisait une charmante image,
justifiée par la nature et par l'intelligence, mon très-cher enfant, il
faut absolument que j'aie le plaisir de t'écrire, puisque Dieu ne veut
pas encore me donner celui de te voir. Peut-être tu ne sauras pas me
lire couramment, mais tu ne manqueras pas de gens qui t'aideront à
déchiffrer l'écriture de ton vieux papa. Ma chère petite Constance,
comment donc est-il possible que je ne te connaisse point encore, que
tes jolis petits bras ne se soient point jetés autour de mon cou, que
les miens ne t'aient point mise sur mes genoux pour t'embrasser à mon
aise? Je ne puis me consoler d'être si loin de toi; mais prends bien
garde, mon cher enfant, d'aimer ton papa comme s'il était à côté de toi.
Quand même tu ne me connais pas, je ne suis pas moins dans ce monde, et
je ne t'aime pas moins que si tu ne m'avais jamais quitté. Tu dois me
traiter de même, ma chère petite, afin que tu sois tout accoutumée à
m'aimer quand je te verrai, et que ce soit tout comme si nous ne nous
étions jamais perdus de vue. Pour moi je pense continuellement à toi,
et, pour y penser avec plus de plaisir, j'ai fabriqué dans ma tête une
petite figure espiègle, qui me semble être ma Constance...»

Et à son fils, qu'il se disposait à appeler en Russie pour y commencer
sa fortune:

«Il faut que tu me remplaces auprès de ta mère quand je n'y suis pas, et
que tu sois son premier ministre de l'intérieur. Ce que tu me dis de
Chambéry m'a serré le coeur; je suis cependant bien aise que tu aies vu
par toi-même l'effet inévitable d'un système dont nous avons eu le
bonheur de te séparer entièrement. Ton âme est un papier blanc sur
lequel nous n'avons point permis au diable de barbouiller, de façon que
les anges ont pleine liberté d'y écrire tout ce qu'ils voudront, pourvu
que tu les laisses faire. Je te recommande l'application par-dessus
tout. Si tu m'aimes, si tu aimes ta mère et tes soeurs, il faut que tu
aimes ta table: l'un ne peut pas aller sans l'autre. Je puis attacher ta
fortune à la mienne si tu aimes le travail, autrement tout est perdu.
Dans le naufrage universel, tu ne peux aborder que sur une feuille de
papier: c'est ton arche, prends-y garde. Je mets au premier rang une
écriture belle et aisée. L'allemand est une fort bonne chose, et qui
probablement te sera fort utile. Ainsi nous nous sommes entendus à ce
sujet. Adieu, mon cher Rodolphe.»

Et à sa fille aînée, Adèle, les conseils contraires sans cesse
renouvelés, pour la prémunir contre son antipathie innée, la femme
savante, la femme de lettres, la femme masculine, paradoxe de son sexe:

«Tu as probablement lu dans la Bible, ma chère Adèle: _La femme forte
entreprend les ouvrages les plus pénibles, et ses doigts ont pris le
fuseau_. Mais que diras-tu de Fénelon, qui décide avec toute sa douceur:
_La femme forte file, se cache, obéit et se tait_? Voici une autorité
qui ressemble fort peu aux précédentes, mais qui a bien son prix
cependant: c'est celle de Molière, qui a fait une comédie intitulée
_les Femmes savantes_. Crois-tu que ce grand comique, ce juge
infaillible des ridicules, eût traité ce sujet s'il n'avait pas reconnu
que le titre de femme savante est en effet un ridicule? Le plus grand
défaut pour une femme, mon cher enfant, _c'est d'être homme_. Pour
écarter jusqu'à l'idée de cette prétention défavorable, il faut
absolument obéir à Salomon, à Fénelon et à Molière: ce trio est
infaillible. Garde-toi bien d'envisager les ouvrages de ton sexe du côté
de l'utilité matérielle, qui n'est rien; ils servent à prouver que tu es
femme et que tu te tiens pour telle, et c'est beaucoup. Prie ta mère de
t'acheter une jolie quenouille et un joli fuseau.»

Il s'acharne à cette pensée juste des différentes fonctions d'esprit des
sexes différents, et, comme toutes les vérités, il finit par l'exagérer.

«Voltaire a dit, à ce que tu me dis (car pour moi je n'en sais rien;
jamais je ne l'ai tout lu, et il y a trente ans que je n'en ai pas lu
une ligne), _que les femmes sont capables de faire tout ce que font les
hommes_, etc. C'est un compliment fait à quelque jolie femme, ou bien
c'est une des cent mille et mille sottises qu'il a dites dans sa vie. La
vérité est précisément le contraire. _Les femmes n'ont fait aucun
chef-d'oeuvre dans aucun genre_; elles n'ont fait ni l'_Iliade_, ni
l'_Énéide_, ni la _Jérusalem délivrée_, ni _Phèdre_, ni _Athalie_, ni
_Rodogune_, ni _le Misanthrope_, ni _Tartufe_, ni _le Joueur_, ni le
Panthéon, ni l'église de Saint-Pierre, ni la Vénus de Médicis, ni
l'Apollon du Belvédère, ni le Persée, ni le livre des _Principes_, ni le
_Discours sur l'Histoire universelle_, ni _Télémaque_. Elles n'ont
inventé ni l'algèbre, ni les télescopes, ni les lunettes achromatiques,
ni la pompe à feu, ni le métier à bas, etc.; mais elles font quelque
chose de plus grand que tout cela: c'est sur leurs genoux que se forme
ce qu'il y a de plus excellent dans le monde: _un honnête homme et une
honnête femme_. Si une demoiselle s'est laissé bien élever, si elle est
docile, modeste et pieuse, elle élève des enfants qui lui ressemblent,
et c'est le plus grand chef-d'oeuvre du monde. Si elle ne se marie pas,
son mérite intrinsèque, qui est toujours le même, ne laisse pas aussi
que d'être utile autour d'elle d'une manière ou d'une autre. Quant à la
science, c'est une chose très-dangereuse pour les femmes: on ne connaît
presque pas de femmes savantes qui n'aient été ou malheureuses ou
ridicules par la science. Elle les expose habituellement au petit danger
de déplaire aux hommes et aux femmes (pas davantage): aux hommes, qui ne
veulent pas être égalés par les femmes, et aux femmes, qui ne veulent
pas être surpassées. La science, de sa nature, aime à paraître; car nous
sommes tous orgueilleux. Or voilà le danger; car la femme ne peut être
savante impunément qu'à la charge de cacher ce qu'elle sait avec plus
d'attention que l'autre sexe n'en met à le montrer. Sur ce point, mon
cher enfant, je ne te crois pas forte; ta tête est vive, ton caractère
décidé: je ne te crois pas capable de te mordre les lèvres lorsque tu es
tentée de faire une petite parade littéraire. Tu ne saurais croire
combien je me suis fait d'ennemis jadis pour avoir voulu en savoir plus
que nos chers Allobroges.»

«Le chef-d'oeuvre des femmes, écrit-il ailleurs à sa seconde fille
Constance, c'est de comprendre ce qu'écrivent les hommes.» Il y a dans
ses oeuvres un volume entier de ces tendresses, de ces conseils et de
ces badinages de coeur et de plume avec ses chères filles, et ce volume
n'a point de paradoxe parce que le sentiment n'en a pas.


XIII

Ainsi s'écoulèrent ces longues années d'éloignement de sa patrie,
jusqu'au moment où la chute de Napoléon et les traités de 1815
ressuscitèrent le Piémont et l'agrandirent même contre la France par
l'incorporation de l'antique république de Gênes, annexée par ces
traités au Piémont. La famille du comte de Maistre l'avait enfin rejoint
en Russie. L'exil était plus doux, mais c'était toujours l'exil. Le
prosélytisme religieux du comte de Maistre commençait à offusquer
l'empereur Alexandre et son gouvernement; la faveur de l'écrivain
ultra-catholique baissait à la cour. L'ambition naturelle, qui n'avait
jamais cessé de lui faire sentir sa valeur comme homme politique, lui
faisait sans cesse tourner ses regards vers Turin, pour voir si on ne
l'appellerait pas au ministère. La cour de Turin se souvenait trop de sa
conduite compromettante dans l'affaire de Savary et de Napoléon pour lui
confier le maniement très-délicat d'une politique qui ne pouvait vivre
que de ménagements et de prudence envers la France, l'Angleterre et
l'Autriche. C'était pour cette cour une décoration littéraire qu'elle ne
pouvait négliger sans honte, mais ce n'était pas une force qu'elle pût
employer sans défiance. L'éloignement avec un titre honorable était ce
qui convenait au roi de Sardaigne pour son illustre embarras; mais la
nécessité de complaire à la cour de Russie, qui se plaignait de l'excès
d'activité théologique du comte de Maistre, exigeait son rappel à Turin.
Il fut rappelé en 1817 avec le titre de président des cours suprêmes du
royaume et de ministre d'État sans portefeuille. C'était l'_otium cum
dignitate_, le loisir honorifique du vieil âge; rien ne convenait moins
au fond à un esprit qui ne vieillissait pas et à une ambition de pouvoir
que la piété même ne pouvait totalement amortir. Il s'arrêta pendant
quelques mois dans sa chère Savoie, au sein de cette famille d'élite
qui lui faisait une cour de tendresse et d'honneur. Ces jours de halte
furent sans aucun doute les plus doux de toute sa vie; c'est alors que
j'eus le bonheur de le connaître. On le regardait comme un monument que
la distance avait grandi et que l'on croyait destiné à grandir encore
dans l'avenir par quelque éclatante reconnaissance de la cour de Turin.
Il le croyait évidemment lui-même; sa déception fut l'amertume de ses
dernières années.

À son arrivée à Turin il sentit, sans pouvoir se le persuader, qu'il ne
serait plus qu'une illustration honorée, mais importune, offusquant son
propre gouvernement. Ses plaintes confidentielles à cet égard dans sa
correspondance intime sont amères. On y sent une résignation mal
résignée qui murmure au fond du coeur sous un sourire de convention.

Écoutez cette plainte désespérée à sa confidente chérie, sa fille
Constance, laissée derrière lui à Chambéry.

                                               «Turin, septembre 1817.

«Les visites, les devoirs de tout genre m'obsèdent; je me tuerais si je
ne craignais de te fâcher. Hélas! tout est inutile; le dégoût, la
défiance, le découragement sont entrés dans mon coeur. Une voix
intérieure me dit une foule de choses que je ne veux pas écrire.
Cependant je ne dis pas que je me refuse à rien de ce qui se présentera
naturellement; mais je suis sans passion, sans désir, sans inspiration,
sans espérance. Je ne vois d'ailleurs, depuis que je suis ici, aucune
éclaircie dans le lointain, aucun signe de faveur quelconque; enfin rien
de ce qui peut encourager un grand coeur à se jeter dans le torrent des
affaires. Je n'ai pas encore fait une seule demande, et, si j'en fais,
elles seront d'un genre qui ne gênera personne. En réfléchissant sur mon
inconcevable étoile je crois toujours qu'il m'arrivera tout ce que je
n'attends pas.»

Son amour-propre du moins, à défaut de son ambition active, fut
satisfait du rang qu'on lui donna à Turin.

Il écrit à M. de Bonald: «Vous voulez sans doute que je vous dise un
petit mot de moi. Ma place (de régent de la grande chancellerie)
revient à peu près à _vice-chancelier_, et me met à la tête de la
magistrature, au-dessus des premiers présidents. Quant au titre de
ministre d'État, joint à la dignité de régent, il ne suppose pas des
fonctions particulières, ni la direction d'un département. Il m'élève
seulement assez considérablement dans la hiérarchie générale, et donne
de plus à ma femme une fort belle attitude à la cour, hors de la ligne
générale.»

Il revient souvent sur ces dignités dans ses lettres et ses différentes
correspondances. Il en était fier, comme on voit, mais nullement
satisfait: il lui fallait la réalité autant que la dignité du pouvoir.
Son oisiveté le consumait autant que son génie; il y faisait diversion
par une immense correspondance avec tous les esprits supérieurs de
l'Europe qui sympathisaient avec ses principes en religion ou en
monarchie. Ne pouvant être ministre, il était devenu oracle. Il
prophétisait encore après la restauration de l'Europe accomplie des
erreurs et des expiations. Le temps ne pouvait manquer de les justifier.
Ses interlocuteurs ordinaires dans ses derniers jours étaient M. de
Chateaubriand, M. de Bonald, M. de Lamennais, plumes irritées alors
contre l'esprit moderne, qui faisaient écho à ses colères. Leurs
lettres, et surtout les lettres de M. de Bonald, sont aussi éloquentes
et plus sensées que celles de son correspondant savoyard. Le point
d'optique de Paris était plus vrai que celui de Turin pour juger la
marche du monde.

Le comte de Maistre mourut en prophétisant encore. Appelé au conseil des
ministres pour y délibérer sur quelque question oiseuse de législation à
réformer: «Messieurs, dit-il, la terre tremble, et vous voulez bâtir!»

Quelques jours après il n'était plus, et la révolution de 1821 éclatait
à Turin. Il était mort entouré de sa femme, de ses enfants, de ses amis;
il s'éteignit dans la prière et dans l'espérance. Sa vie n'avait été
qu'un long acte de foi. Son nom fut pour sa famille son plus bel
héritage. Le monde récompensa dans son fils et dans ses filles son
immense renommée. Cette renommée sera-t-elle éternelle? J'incline à
croire que non, car il y a trop d'alliage dans la monnaie d'idées qu'il
a frappée à son coin pour que la valeur n'en baisse pas avec le temps.
Il y a un mauvais symptôme de gloire; ce mauvais symptôme, c'est
l'engouement. Pourquoi l'engouement est-il l'apparence et cependant
l'opposé de la gloire? C'est que l'engouement n'est que la passion
publique et intéressée du moment pour un homme ou pour une oeuvre qui
servent momentanément cette passion publique. Une fois la passion
éteinte ou morte, la popularité s'éteint ou meurt avec elle. La gloire,
au contraire, ne s'attache qu'aux vérités permanentes et ne se ratifie
que par la postérité. Or la postérité ne goûte pas les sophistes, même
les sophistes vertueux. Il y a trop de sophiste dans le comte de
Maistre: dans sa politique il y a trop de passion d'esprit; dans sa
religion il y a trop d'exagération d'idées; dans ses prophéties il y a
trop de jactance; dans son style même, le plus réel de ses titres, il y
a encore trop de facétie. La vérité ne rit pas, elle pense.


XIV

Faites abstraction de vos croyances, quelles qu'elles soient, et
mettez-vous par la pensée au point de vue d'un homme de talent ou de
génie qui veut, après une longue éclipse d'incrédulité, restaurer le
christianisme dans l'esprit humain. Que fera cet homme?

Il s'efforcera de donner aux dogmes de la religion révélée l'expression
la plus admissible par la raison pieuse de l'esprit humain; il rejettera
sur la barbarie des âges de ténèbres les actes coupables ou les
pratiques regrettables dont l'intolérance et les supplices ont
déshonoré, par la main des rois, des peuples ou des pontifes, la
sainteté morale de la religion chrétienne; il ne rendra pas le culte
solidaire de la politique; il ne fera pas de Dieu le complice de
l'homme; il ne bravera pas à chaque phrase la raison humaine par des
défis de foi ou de servilité d'esprit qui révoltent l'homme, qui
scandalisent l'intelligence et qui le repoussent par l'excès de
superstition dans l'impiété. Sa foi sera raisonnable et sa raison
pieuse. Il rapprochera ainsi la foi du siècle et le siècle de la foi.
Voilà évidemment l'oeuvre d'un écrivain religieux, utile à la cause
qu'il veut défendre. La partie théologique de l'oeuvre de M. de
Maistre, dans le livre _du Pape_, dans les _Soirées_, dans le
panégyrique de _l'Inquisition_, est entièrement le contre-pied de ce que
nous venons de présenter comme l'idéal d'une théologie moderne et d'un
prosélytisme efficace du christianisme. Il exagère, il brave, il défie,
il invective, il irrite. Son argumentation n'est qu'une perpétuelle
ironie socratique et quelquefois une facétie voltairienne contre tous
ceux qu'il semble vouloir insulter plus que convaincre. Il va jusqu'à
l'absurde et jusqu'au supplice, comme vous l'avez vu dans la diatribe où
il demande la potence pour tout homme qui exprimera, en matière de
conscience, _une opinion différente de celle des prélats ou des grands
officiers de l'État_.

Que serait un autel entouré de potences? Est-ce là de la théologie
persuasive? N'est-ce pas plutôt une provocation à toute âme indépendante
qui veut adorer et non trembler? _La Terreur_ raisonnait-elle autrement
en France en promenant de ville en ville l'instrument du supplice sur
les ruines des temples dont elle immolait les ministres? M. de Maistre
est presque partout un terroriste d'idée, qui verse des flots d'encre
au lieu de sang, mais qui ne dissimule pas ses regrets et son admiration
pour les siècles où l'on mêlait l'encre des disputes théologiques avec
le sang. Nous savons bien, encore une fois, que ce sont là des
plaisanteries; mais des plaisanteries sanglantes sont-elles à leur place
dans la bouche d'un homme qui parle au nom d'un Dieu victime et qui en
ferait ainsi un Dieu bourreau? Non, une pareille théologie ne pourrait
persuader que des esclaves. M. de Maistre, en la présentant au
dix-neuvième siècle, ne pouvait que nuire par son talent à la cause
qu'adorait sincèrement sa foi. Cette violence qu'il employait à servir
les intérêts spirituels et temporels de la papauté se retournait contre
le plus vénérable et le plus patient des pontifes, Pie VII, arraché de
son palais, déporté et emprisonné pour sa foi, quand ce pape, aussi
sacré par ses malheurs que par sa tiare, croyait devoir au salut de
l'Église des démarches contraires aux opinions ou aux passions de M. de
Maistre. Le publiciste de l'infaillibilité des papes poussait la révolte
jusqu'au sarcasme et jusqu'à des voeux de mort contre le pontife
représentant de l'autorité divine à ses yeux. Que devenait le double
dogme devant la passion?

                                                         «9 mars 1804.

«Il paraît qu'on est fort mécontent à Paris. Comme le pape y donne des
chapelets, et que tout est mode en France, on a fait à Paris une mode
des chapelets; chaque fille de joie a le sien. (Ici un mauvais quolibet
que nous rougirions de reproduire.) On s'y moque aussi joliment du
_bonhomme_, qui, en effet, n'est que cela, soit dit à sa gloire! Mais ce
n'est pas moins une très-grande calamité publique qu'un _bonhomme_ dans
une place et à une époque qui exigeraient un grand homme!»

Quelle leçon de respect dans le publiciste du respect!

Continuez à lire ce qu'il écrit à la même date. «Les forfaits d'un
Alexandre VI sont moins révoltants que cette hideuse apostasie de son
faible successeur. L'autre jour le comte Strogonof me demanda chez lui
ce que je pensais du pape. Je lui répondis: Monsieur le Comte,
permettez-moi de marcher à reculons pour lui jeter le manteau; je ne
veux pas commettre le crime de Cham. C'est ce que je pus trouver de plus
ministériel; car, si Noé entend qu'on nie son ivresse, il peut
s'adresser à d'autres qu'à moi.»

Et à quelques jours de là, après une imprécation contre le cardinal
Gonsalvi, le Fénelon de la cour romaine dans ce siècle: «Je n'ai point
de terme, ajoute-t-il, pour vous peindre le chagrin que me cause la
démarche du pape. S'il doit l'accomplir, je lui souhaite de tout mon
coeur la mort, etc., etc.»

De telles violences du fidèle des fidèles sont un triste exemple de la
révolte de l'esprit contre les maximes du système. Nous ne croyons donc
pas que les ouvrages théologiques du comte de Maistre aient fait aucun
bien à la religion. L'excès ne convertit pas, il scandalise, et la
révolte de l'esprit ne soumet pas le coeur.


XV

Quant à l'écrivain politique, on ne peut contester dans ses écrits un
esprit net, ferme, original, distinct de son siècle, supérieur aux
engouements momentanés et aux réactions du temps. Il pense seul, il voit
loin, il sent juste, il exprime puissamment: c'est un radical
monarchique. Il ne veut comprendre que les deux points extrêmes de
l'autorité et de l'obéissance, le pouvoir absolu, l'obéissance sans
réplique. L'aristocratie lui plaît comme image de la monarchie innée
dans la famille; la démocratie lui soulève le coeur de mépris comme
élément d'abjection ou de révolte. On dirait qu'il est né d'un autre
limon qu'elle. Il tient ce préjugé un peu déplacé et un peu insolent de
son séjour à Chambéry, où l'anoblissement d'hier par la fonction ou par
la faveur du prince établit une distance infranchissable entre la
noblesse et la bourgeoisie. C'est un publiciste de l'école des castes;
il était né pour être un législateur des Indes; mais, à ces systèmes et
à ces préjugés près, on ne peut lui refuser en politique de la grandeur,
de la profondeur, de l'horizon, de la nouveauté dans l'esprit; il ose
comme Machiavel, il analyse comme Montesquieu, il éclaire d'un mot comme
Tacite; il écrit autrement, mais aussi éloquemment que J.-J. Rousseau.
On peut le réfuter, on ne peut le mépriser; il force à l'admiration même
ses ennemis. Il eût été le premier des journalistes dans un pays de
gouvernement de discussion et de presse libre. Il ne lui manque, en
religion et en politique, qu'une chose: le sérieux, qui est la dignité
des convictions; il procède trop souvent, comme le caprice, par sauts et
par bonds. Au milieu des plus solennelles discussions il lui échappe une
saillie qui amuse, mais qui discorde avec le sujet. On a peine à croire
à la pleine conviction d'un philosophe ou d'un publiciste qui se
détourne à chaque instant de son chemin pour cueillir un bon mot, et qui
s'interrompt d'un dithyrambe par un éclat de rire. Voilà, selon nous,
les défauts du grand écrivain.

Mais son vrai triomphe est dans le style. Ici il est, non pas sans
égal, mais sans pareil. Solidité, éclat, propriété, mouvement, images,
souplesse, hardiesse, originalité, onction, brusquerie même, il a toutes
les qualités de la parole qui sait se faire écouter; et seul peut-être
de son siècle, même en y comprenant Voltaire, il n'imite rien ni
personne; il est le gentilhomme du Danube de son temps. Ses pensées
passeront ou sont passées, mais son style restera la durable admiration
de ceux qui lisent pour le plaisir de lire. On dirait que, comme
certaines fontaines de son pays qui pétrifient en un moment ce qu'on
jette dans leur bassin, il a le don de pétrifier en un instant ce qui
tombe dans sa pensée, tant ce qui en sort est moulé sur nature, revêtu
d'une surface impérissable, immortelle. Pour caractériser ce style il
faut trois noms: Bossuet, Voltaire, Pascal: Bossuet pour l'élévation,
Voltaire pour le sarcasme, Pascal pour la profondeur. Malheureusement
une inégalité continuelle, un goût plus allobroge que français, des
saccades fréquentes du sublime au quolibet déparent cette belle nature
de style. Il vise à l'effet autant qu'à la vérité; il délecte trop dans
l'_esprit_ cette grimace amusante, mais subalterne, du génie. Il veut
faire rire, et il était créé pour faire penser; il marche, en un mot,
entre Voltaire et Pascal, mais plus près de Pascal.


XVI

Mais, si l'écrivain a des faiblesses, l'homme en lui n'avait que des
vertus. Il les portait toutes sur son beau visage d'inspiré, d'où
semblait sortir d'un recueillement sacré un perpétuel oracle. Jamais je
n'oublierai l'impression qu'il faisait sur ses neveux et sur moi quand,
dans l'ombre du crépuscule, après des journées d'été passées dans le
silence de son cabinet de travail, il se promenait, entouré de ses
charmantes filles, sous les platanes de la vallée de Servolex, qui
l'avaient vu petit enfant et qui le revoyaient grand vieillard, revenu
du Caucase aux Alpes pour se reposer et mourir. Il s'arrêtait à chaque
instant, comme rappelé par quelque voix intérieure derrière lui, et il
improvisait des souvenirs, des plaisanteries ou des sublimités de
philosophie qui nous faisaient passer des larmes au fou rire et du fou
rire de la jeunesse à l'enthousiasme de l'admiration. Nous sentions
qu'un génie marchait devant nous. C'était le premier grand homme que
j'eusse encore approché de si près dans ma vie; j'étais fier de
l'entendre, et je me recueillais respectueusement pour me souvenir; je
ne prévoyais pas que j'aurais un jour à le juger comme philosophe et à
rendre témoignage de ses petites faiblesses et de sa haute vertu.

Pardonnez-moi, grand esprit qui planez maintenant dans une autre sphère
et qui contemplez d'un point de vue plus général, plus permanent, plus
divin et plus vrai, ce spectacle mobile, et cependant toujours le même,
de ce que nous appelons le monde, et qui n'est qu'une minute dans le
temps. Quarante années se sont écoulées depuis ces soirées de Chambéry
où vous prophétisiez en famille des évolutions d'idées et d'événements
qui devaient renouveler l'univers sur des plans humains que votre génie
un peu trop altier prêtait à la Providence; quarante ans sont passés,
et, à l'exception de nos cheveux qui blanchissent et de nos idées qui
ont mûri comme des fruits différents de saisons diverses, qu'y a-t-il de
si prodigieusement changé autour de nous et autour de votre tombeau dans
le monde? Ce monde s'agite toujours, dans la même anxiété, à la
poursuite de vérités ou de systèmes soi-disant immuables et définitifs,
et qui nous échappent toujours, comme l'horizon qui semble marcher
échappe au navigateur qui le poursuit sur la mer.

Ce Napoléon, qui avait fait fléchir un jour votre foi dans la légitimité
devant sa fortune, est mort à Sainte-Hélène peu de temps après vous. Ces
Bourbons, auxquels vous aviez tant de fois prédit une possession
éternelle du trône de Louis XIV, relevé par la main de Dieu, se sont
précipités eux-mêmes de ce trône pour avoir eu trop de foi dans des
théories semblables aux vôtres, et leur dernier descendant, sans
descendants, erre exilé de ses palais, comme un hôte d'un soir dans
l'hôtellerie de Venise. D'autres Bourbons, qui lui avaient succédé sans
autre titre qu'une longue et fatale compétition à son trône, sont tombés
dans leur usurpation élective comme lui dans son droit héréditaire. La
république, que vous prophétisiez suivie de proscriptions et
d'échafauds, a reparu pour abolir la peine de mort, les confiscations,
l'esclavage, et pour convier les classes et les opinions hostiles entre
elles à ne former qu'un seul peuple solidaire de la même liberté; elle a
péri par sa mansuétude, qui sera un jour son titre à quelque future
réhabilitation de la liberté. L'Empire, tombé en 1814 sous les ruines
qu'il avait faites par la guerre, s'est relevé en 1850, comme une pensée
interrompue qui n'a pas achevé ce qu'elle avait à dire; il a réussi par
la paix. Les souvenirs de gloire militaire, qui faisaient sa popularité
rétrospective dans l'imagination d'un peuple de soldats, semblent
aujourd'hui le contraindre à la guerre: l'Europe s'émeut de répugnance
au sang, dans tous ses cabinets et dans tous ses conseils politiques.
Cette chère Savoie, votre berceau, ne sait pas de quel côté elle va
rouler, du haut de ses montagnes, dans la lutte de l'Allemagne et de la
France. Votre Sardaigne va revoir les flottes anglaises. Votre Piémont,
que vous appeliez _un grain de sable auquel il était à jamais interdit
de grandir par sa nature évidemment secondaire_, consume ses forces sans
consumer son ambition; Turin entraîne fatalement l'Europe dans sa
cause, qui n'est pas encore celle de la véritable Italie. Votre Rome,
occupée par une armée de compression, tremble de la voir remplacer par
une armée de révolution. Votre souverain pontife ne sait pas s'il sera
demain souverain ou proscrit. Les batailles qui vont se livrer autour de
lui vont jouer sa couronne terrestre au jeu de la guerre. L'Italie
secoue son sol pour engloutir ce régime autrichien que vous détestiez
parce qu'il était à vos yeux trop complaisant pour la révolution
française. Et qui sait si, en secouant son sol de l'occupation
teutonique, elle ne secouera pas aussi ce qui était pour vous le trône
des trônes, le trône temporel des Papes?... Vous le voyez, toutes vos
conjectures sur le renouvellement des religions et du monde ont été
trompées. Le monde, plus vieux d'un demi-siècle, est exactement dans le
même état où vous l'avez laissé. Prophétisez donc, ô hommes
présomptueux, qui osez prendre votre sagesse pour celle de Dieu; mais,
si vous voulez prophétiser à coup sûr, annoncez au monde de demain le
monde à peu près semblable au monde de la veille, changeant de siècle
plutôt que de sort, flottant dans les mêmes oscillations entre l'erreur
et la vérité, cherchant sans cesse et ne trouvant jamais l'absolu que
dans ses désirs, _figure qui passe_, comme dit l'Écriture, mais qui
passe, hélas! par les mêmes sentiers!

Le comte de Maistre fut un de ces hommes qui présument trop de leur
propre infaillibilité et que la Providence punit dans leur mémoire
d'avoir trop empiété sur ses mystères. En système comme en politique il
ne sut pas assez douter: l'excès de la foi mène au fanatisme; mais, tel
qu'il fut, on ne pourra s'empêcher d'admirer et d'aimer en lui le plus
vertueux, le plus convaincu, le plus éloquent, le plus original, le plus
aimable des explorateurs d'idées.

                                                            LAMARTINE.




XLIVe ENTRETIEN.

EXAMEN CRITIQUE

DE L'HISTOIRE DE L'EMPIRE,

PAR M. THIERS.


I

Voici un grand livre! le livre du siècle, peut-être le livre de la
postérité sur notre époque! Pourquoi? C'est que ce livre est un des
monuments écrits les plus vastes qui aient jamais été conçus et exécutés
par une main d'homme; c'est que ce livre est une histoire, c'est-à-dire
une des oeuvres de l'esprit dans laquelle l'ouvrier disparaît le plus
dans l'oeuvre devant l'immense action de l'humanité qu'il raconte; c'est
qu'un tel livre n'est plus l'auteur, mais le monde, pendant une de ses
périodes d'activité de vingt-cinq ans; c'est que ce livre est le récit
de la vie d'un de ces grands acteurs armés du drame des siècles, acteurs
nécessaires selon les uns, funestes selon les autres (et je suis au
nombre des derniers), mais d'un de ces acteurs, dans tous les cas, qui
n'a de parallèle dans l'univers qu'avec Alexandre ou César; c'est que ce
livre remue en passant toutes les questions vitales et morales, de
religion, de philosophie, de superstition, de raison, de despotisme, de
liberté, de monarchie, de république, de législation, de politique, de
diplomatie, de guerre, de nationalité ou de conquête, qui agitent
l'esprit du temps et qui agiteront l'esprit de l'avenir jusque dans les
profondeurs de la conscience des peuples; c'est que ce livre est écrit
par une des intelligences non complètes (il n'y en a point de complète
devant l'énigme divine posée par la Providence, qui a seule le mot des
événements), mais par une de ces intelligences les plus lumineuses, les
plus précises, les plus studieuses, les plus universelles, et,
disons-nous le mot, en le prenant dans le sens honnête, les plus
correspondantes à la moyenne des intelligences, dont un écrivain ait
jamais été doué par la nature; c'est que ce livre, enfin, est aussi
remarquable par ce qu'il contient que par ce qui lui manque.

Ce qu'il contient, c'est le sens commun transcendant des multitudes
compris et rendu avec le génie de la clarté. Ce qu'il lui manque, nous
le dirons avec la même franchise et du premier mot, c'est la
philosophie, c'est la conscience, c'est la grande politique, c'est le
génie de la morale publique dominant le génie de l'ambition, de la
conquête et de la fortune.

En un mot, plus bref et plus résumé après réflexion, l'homme est dans
cette histoire, Dieu n'y est pas. L'histoire de M. Thiers est un paysage
sans ciel.

Un tel livre est peut-être ainsi, et par ce qu'il contient et par ce qui
lui manque, le monument le plus propre à fournir à ce Cours de
littérature le texte, les développements, les discussions, les
admirations, les critiques, les principes et les exemples de nature à
vous initier à ce genre de suprême littérature qu'on appelle
l'histoire.


II

Qu'est-ce que l'histoire? C'est la mémoire du genre humain.

C'est aussi la perpétuité de l'individualité humaine; car c'est le fil
continu qui relie entre eux le passé, le présent, l'avenir de l'homme,
considéré comme unité collective. Tant que l'histoire n'est pas
inventée, il y a des hommes, il n'y a pas d'humanité.

L'individu est tout, la race n'est rien; la mémoire lui manque; elle ne
sait ni d'où elle vient ni où elle va; elle n'a pas d'hier, et, n'ayant
point d'hier, elle ne sait pas si elle aura un demain. Brûlez toutes les
histoires, vous ferez la nuit dans le monde comme si vous éteigniez le
soleil: la mémoire est l'oeil qui voit ce qui fut.

C'est aussi l'expérience de la race humaine, et par là même c'est une
part immense dans la sagesse des nations. Effacez l'histoire, toutes les
théories de l'humanité seront neuves; aucune n'aura été éprouvée par
l'épreuve du feu, qui est l'application; il faudra recommencer à chaque
génération ce travail immense et long de l'expérience des siècles qui
nous a dotés de tout ce que nous savons sur nous-mêmes. C'est aussi
toute la politique, car la politique n'est que le résumé expérimental de
l'histoire.

C'est enfin toute la moralité de l'espèce humaine; car nulle part les
vertus et les crimes, vertus et crimes à longue échéance en politique,
ne reçoivent une plus lente, mais une plus infaillible rétribution que
dans l'histoire.

Si l'on vous disait donc que, de toutes les oeuvres écrites de l'esprit
humain, il n'y en aurait qu'une à sauver dans un second déluge, nous
dirions: Sauvons l'histoire! c'est autant que sauver l'humanité.

On voit quel respect, et nous disons même quel fanatisme nous professons
pour l'histoire, et par conséquent quelle haute idée nous nous faisons
d'un historien.


III

Or quelles qualités nous paraissent-elles nécessaires avant tout dans
l'écrivain qui ose saisir cette plume de Tacite?

Ces qualités sont immenses, diverses, rares à rencontrer dans un même
homme. C'est sans doute pourquoi il y a tant de poëtes, d'orateurs et
d'écrivains, et si peu d'historiens transcendants dans les bibliothèques
de tous les siècles.

Il faut d'abord, pour écrire, être écrivain, non pas écrivain de génie
comme Tacite, ou Machiavel, ou Thucydide, mais écrivain suffisant pour
que votre pensée se transmette, sinon avec relief, couleur et vie, dans
la pensée de vos lecteurs, du moins avec cette clarté, cette netteté, ce
bon ordre de composition et de faits qui représentent sincèrement les
hommes et les choses dont vous parlez à l'avenir.

Il faut connaître à fond les hommes, afin de ne pas peindre des
fantômes, mais des réalités.

Il faut avoir été initié, soit par la pratique personnelle, soit par la
fréquentation intime des hommes d'État, aux secrets de la politique, car
c'est de la politique surtout que traite l'histoire. Or la politique a
toujours deux aspects souvent très-différents: un aspect extérieur, sur
lequel le vulgaire juge par les apparences; un aspect intérieur et
intime, sur lequel les hommes d'élite jugent sur les réalités.

Il faut, si l'on écrit surtout l'histoire des pays de liberté, avoir été
mêlé aux assemblées populaires, avoir monté aux tribunes, avoir éprouvé
la portée de la parole des ministres, des orateurs, des tribuns, des
démagogues, sur l'oreille et sur les passions des multitudes; il faut
connaître par quels enthousiasmes, par quels engouements, par quels
intérêts et par quelles intrigues se groupent et se dissolvent, dans une
assemblée délibérante, les partis qui donnent ou qui retirent la
majorité aux gouvernements.

Et il faut, si l'on écrit de la guerre, ou l'avoir faite soi-même, ou
l'avoir étudiée jusque dans ses dernières minuties avec les hommes du
métier, pour décerner avec justice le blâme ou la gloire dans la défaite
ou dans la victoire. Ceci est la partie la plus problématique de
l'historien, car la victoire est souvent plus dans l'armée que dans le
général; victoire et hasard sont deux mêmes mots dans la langue des
batailles.

Il faut être philosophe, ou tout au moins honnête homme, car toute
histoire digne de ce nom doit être un cours de morale en action. Les
faits ne sont que des faits, c'est-à-dire des brutalités de la fortune,
de la force et du hasard. Le sens moral des faits est dans la moralité
historique de l'écrivain. Le mot fameux de Mirabeau: _La petite morale
tue la grande_, est le sophisme d'un ambitieux. Il n'y a pas deux
morales, parce qu'il n'y a pas deux consciences dans l'homme; il n'y en
a qu'une. Cette conscience ne change pas de nature en s'appliquant aux
grandes choses de la politique; elle s'agrandit, voilà tout. Au lieu
d'embrasser la vie d'un individu, elle embrasse la vie d'un empire.
C'est de la vertu à grandes proportions, mais c'est toujours de la
vertu, et la plus nécessaire des vertus, puisque c'est la vertu
publique.


IV

Il faut enfin que l'historien soit homme d'État, diplomate rompu par la
théorie, et s'il se peut par la pratique, à toutes les questions
intérieures ou extérieures qui intéressent la dignité, la grandeur
honnête et la sécurité de son pays; car, s'il ne connaît pas ces
questions, comment les jugera-t-il bien ou mal servies ou desservies
dans les actes diplomatiques, législatifs, militaires, des rois, des
empereurs ou des ministres dont il raconte les actes? Des vues
politiques droites, étendues et justes, sont une des qualités
indispensables de l'écrivain.

Voilà, selon nous et selon tout le monde, les conditions si rares et si
élevées que l'histoire bien faite exige du grand historien. Sans cela
vous avez un annaliste, un compilateur d'événements et de dates, mais un
historien, non. Son histoire ne sera qu'un registre.


V

Eh bien! nous le disons sans faveur comme nous le pensons sans
partialité, M. Thiers, par une prédestination heureuse pour son pays et
pour lui-même, nous paraît avoir été doué par la nature d'abord, par sa
vie ensuite, de la plupart de ces qualités natives ou acquises qui
doivent constituer l'historien éminent d'une grande page du livre du
monde. Nous disons d'avance, avec la même franchise, que ces qualités
n'existent pas pour nous dans son premier livre de l'_Histoire de la
Révolution_, livre superficiel et jeune, où rien n'est pesé, où rien
n'est approfondi, où rien n'est senti, où rien n'est peint; espèce
d'estampe mal coloriée de l'esprit, des choses, des hommes de la
Révolution française, semblable à ces portraits de fantaisie que l'on
colporte à la foule sur nos places publiques, et qu'on lui donne pour
l'image de ses grands capitaines, de ses grands orateurs ou de ses
grands événements.

Mais M. Thiers a prodigieusement grandi depuis ce temps-là. Il est de la
race de ces hommes qu'il ne faut pas prendre au premier mot, mais dont
il faut attendre le développement intellectuel, politique et moral,
développement qui ne s'arrête plus en eux qu'à la mort; hommes qui
grandiraient toujours en intelligence, en sagacité, en talent, si Dieu
n'avait pas mis à leur développement les bornes de leur existence
ici-bas. Il a eu ensuite toutes les conditions extérieures qui sont
nécessaires au rôle d'historien: ministre, orateur, chef de parti
assistant à toutes les péripéties du drame de son temps et à celles de
son propre drame.


VI

On s'étonnera peut-être de cette appréciation si élevée, sous notre
plume, d'un esprit dont nous avons été séparé, pendant toute notre vie
politique, par des dissentiments profonds d'opinions ou par des
dissensions de situation politique plus irréconciliables encore; mais
deux choses ont toujours dominé en nous ces antipathies fugitives
d'opinion ou de parti; ces deux choses sont l'attrait pour la justesse
d'esprit et la passion pour le talent. Or, cette justesse d'esprit et ce
talent dans la parole et dans l'action, nous les avons toujours reconnus
et aimés même dans nos adversaires. Personne, selon nous, ne les possède
de notre temps à un plus haut degré que M. Thiers. Ajoutons, aux motifs
de cet attrait involontaire en nous, deux qualités également
distinctives de cette riche nature, qualités par lesquelles M. Thiers se
dessine entre tous ses contemporains. L'une, c'est la merveilleuse
activité d'un esprit dispos, sans lassitude comme sans effort, à qui le
mouvement est aussi nécessaire que l'air qu'il respire, et qui, plutôt
que de ne pas agir, agirait même avec la légèreté du liége et
l'irréflexion de la plume. C'est un esprit grave quand il le faut, mais
jamais lourd. C'est aussi le caractère le plus leste et le plus
élastique qui ait jamais rebondi d'un pôle à l'autre dans la sphère de
la pensée ou de l'action.

La seconde de ces qualités, c'est la cordialité, c'est-à-dire cette
ouverture de coeur qui ne sait pas contenir la haine, et qui laisse
évaporer la colère après le combat, comme la fumée après le feu sur le
champ de bataille. Présomptueux peut-être, mais jamais pédant; bien
supérieur en cela à ces caractères gourmés chez qui la satisfaction
d'eux-mêmes est une hostilité envers tout ce qui prime, et qui, ne se
sentant pas assez au large dans leur talent réel, croient ajouter, par
leur orgueil, à ce qui manque à leur nature. Nous ne voulons pas dire
qu'il n'y ait pas une légitime confiance en soi-même dans M. Thiers;
quel est l'homme qui ne s'exagère pas un peu quand il se compare? mais
il y a une bonhomie de supériorité qui est la grâce de la présomption.
On la pardonne, parce qu'elle est naïve comme toute grâce et qu'elle
n'humilie personne en s'exaltant elle-même.

Cet attrait pour le talent et cet attrait pour la cordialité de
caractère sont les deux aimants qui m'ont toujours attiré vers M.
Thiers, quoiqu'à la distance de deux pôles qui ne se sont jamais
rapprochés.

Ah! combien n'ai-je pas regretté souvent, en l'écoutant ou en le lisant,
que les convenances mutuelles et que le respect extérieur pour nos
opinions m'empêchassent d'admirer de plus près une si belle
intelligence, et qu'un tel homme vécût à quatre pas de moi sans que je
jouisse à satiété de son entretien!

Nous nous croyons donc dans d'excellentes conditions d'impartialité pour
étudier avec vous ce livre; et si le plaisir est déjà un jugement
anticipé, nous pouvons laisser préjuger d'avance le nôtre, car nous
avons lu cinq fois cette histoire depuis la première page jusqu'au
dernier mot, et n'avons jamais fermé le volume qu'avec ce regret et avec
ce déboire qu'on éprouve en quittant trop tôt le commerce d'un grand
esprit.


VII

Cela dit, voyons d'abord dans quel système historique M. Thiers a écrit
son livre. Ce système, il l'expose tout entier lui-même dans un
AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR qu'il a inséré dans son douzième volume. On a
dit qu'il avait écrit cet Avertissement _après coup_, dans l'intention
mesquine de rabaisser ses rivaux en histoire et de revendiquer pour lui
seul le mérite du grand historien, l'intelligence. Nous n'en croyons
rien: la jalousie est une petitesse et une gaucherie. Nous n'avons
jamais reconnu ni petitesse ni gaucherie dans l'esprit de cet homme
d'État et de cet écrivain; ce ne sont pas là les défauts que ses ennemis
eux-mêmes éplucheront dans sa rare nature. D'ailleurs ce système
historique, préconisé comme exclusif par M. Thiers dans cet
Avertissement, est trop conforme à son individualité intellectuelle pour
être en lui une théorie de circonstance. Ce système qui rapporte tout à
l'intelligence est l'homme même. Tel historien, telle histoire. Il n'y
a pas d'oeuvre de l'esprit dans laquelle l'homme se confonde plus avec
ce qu'il écrit. Nous croyons donc le système historique de M. Thiers
sincère. Nous allons le lui laisser exposer à lui-même, ici, dans de
belles pages, et nous vous dirons ensuite dans quelle mesure nous
l'approuvons, dans quelle mesure nous le combattons. Lisez d'abord
l'Avertissement.


VIII

«Je me suis avec confiance, dit M. Thiers, livré aux travaux historiques
dès ma jeunesse, certain que je faisais ce que mon siècle était
particulièrement propre à faire. J'ai consacré à écrire l'histoire
trente années de ma vie, et je dirai que, même en venant au milieu des
affaires publiques, je ne me séparais jamais de mon art, pour ainsi
dire.

«Lorsqu'en présence des trônes chancelants, au sein d'assemblées
ébranlées par l'accent de tribuns puissants ou menacées par la
multitude, il me restait un instant pour la réflexion, je voyais moins
tel ou tel individu passager, portant un nom de notre époque, que les
éternelles figures de tous les lieux et de tous les temps, qui à
Athènes, à Rome, à Florence, avaient agi autrefois comme celles que je
voyais se mouvoir sous mes yeux...

«L'observation assidue des hommes et des événements, ou, comme disent
les peintres, l'observation de la nature, ne suffit pas; il faut un
certain don pour bien écrire l'histoire. Quel est-il? Est-ce l'esprit,
l'imagination, la critique, l'art de composer, le talent de peindre? Je
répondrai qu'il serait bien désirable d'avoir tous ces dons à la fois,
et que toute histoire où se montre une seule de ces qualités rares est
une oeuvre appréciable et hautement appréciée des générations futures.
Je dirai qu'il y a, non pas une, mais vingt manières d'écrire
l'histoire, qu'on peut l'écrire comme Thucydide, Xénophon, Polybe,
Tite-Live, Salluste, César, Tacite, Commines, Guichardin, Machiavel,
Saint-Simon, Frédéric le Grand, Napoléon, et qu'elle est ainsi
supérieurement écrite, quoique très-diversement. Je ne demanderais au
Ciel que d'avoir fait comme le moins éminent de ces historiens pour être
assuré d'avoir bien fait et de laisser après moi un souvenir de mon
éphémère existence. Chacun d'eux a sa qualité particulière et saillante:
tel narre avec une abondance qui entraîne; tel autre narre sans suite,
va par saillies et par bonds, mais, en passant, trace en quelques traits
des figures qui ne s'effacent jamais de la mémoire des hommes; tel autre
enfin, moins abondant ou moins habile à peindre, mais plus calme, plus
discret, pénètre d'un oeil auquel rien n'échappe dans la profondeur des
événements humains, et les éclaire d'une éternelle clarté. De quelque
manière qu'ils fassent, je le répète, ils ont bien fait. Et pourtant n'y
a-t-il pas une qualité essentielle, préférable à toutes les autres, qui
doit distinguer l'historien, et qui constitue sa véritable supériorité?
Je le crois, et je dis tout de suite que, dans mon opinion, cette
qualité, c'est l'intelligence.

«Je prends ici ce mot dans son acception vulgaire, et, l'appliquant
seulement aux sujets les plus divers, je vais tâcher de me faire
entendre. On remarque souvent chez un enfant, un ouvrier, un homme
d'État, quelque chose qu'on ne qualifie pas d'abord du nom d'esprit,
parce que le brillant y manque, mais qu'on appelle l'intelligence, parce
que celui qui en paraît doué saisit sur-le-champ ce qu'on lui dit,
voit, entend à demi-mot; comprend, s'il est enfant, ce qu'on lui
enseigne; s'il est ouvrier, l'oeuvre qu'on lui donne à exécuter; s'il
est homme d'État, les événements, leurs causes, leurs conséquences;
devine les caractères, leurs penchants, la conduite qu'il faut en
attendre, et n'est surpris, embarrassé de rien, quoique souvent affligé
de tout. C'est là ce qui s'appelle l'intelligence, et bientôt, à la
pratique, cette simple qualité, qui ne vise pas à l'effet, est de plus
grande utilité dans la vie que tous les dons de l'esprit, le génie
excepté, parce qu'il n'est, après tout, que l'intelligence elle-même,
avec l'éclat, la force, l'étendue, la promptitude.

«C'est cette qualité appliquée aux grands objets de l'histoire qui, à
mon avis, est la qualité essentielle du narrateur, et qui, lorsqu'elle
existe, amène bientôt à sa suite toutes les autres, pourvu qu'au don de
la nature on joigne l'expérience, née de la pratique. En effet, avec ce
que je nomme l'intelligence on démêle bien le vrai du faux, on ne se
laisse pas tromper par les vaines traditions ou les faux bruits de
l'histoire; on a de la critique; on saisit bien le caractère des hommes
et des temps, on n'exagère rien, on ne fait rien de trop grand ou trop
petit, on donne à chaque personnage ses traits véritables; on écarte le
fard, de tous les ornements le plus malséant en histoire, on peint
juste; on entre dans les secrets ressorts des choses, on comprend et on
fait comprendre comment elles se sont accomplies; diplomatie,
administration, guerre, marine, on met ces objets si divers à la portée
de la plupart des esprits, parce qu'on a su les saisir dans leur
généralité intelligible à tous; et, quand on est arrivé ainsi à
s'emparer des nombreux éléments dont un vaste récit doit se composer,
l'ordre dans lequel il faut les présenter, on le trouve dans
l'enchaînement même des événements; car celui qui a su saisir le lien
mystérieux qui les unit, la manière dont ils se sont engendrés les uns
les autres, a découvert l'ordre de narration le plus beau, parce que
c'est le plus naturel; et si, de plus, il n'est pas de glace devant les
grandes scènes de la vie des nations, il mêle fortement le tout
ensemble, le fait succéder avec aisance et vivacité; il laisse au fleuve
du temps sa fluidité, sa puissance, sa grâce même, en ne forçant aucun
de ses mouvements, en n'altérant aucun de ses heureux contours; enfin,
dernière et suprême condition, il est équitable, parce que rien ne
calme, n'abat les passions comme la connaissance profonde des hommes. Je
ne dirai pas qu'elle fait tomber toute sévérité, car ce serait un
malheur; mais, quand on connaît l'humanité et ses faiblesses, quand on
sait ce qui la domine et l'entraîne, sans haïr moins le mal, sans aimer
moins le bien, on a plus d'indulgence pour l'homme qui s'est laissé
aller au mal par les mille entraînements de l'âme humaine, et on n'adore
pas moins celui qui, malgré toutes les basses attractions, a su tenir
son coeur au niveau du bon, du beau et du grand.

«L'intelligence est donc, selon moi, la faculté heureuse qui, en
histoire, enseigne à démêler le vrai du faux, à peindre les hommes avec
justesse, à éclaircir les secrets de la politique et de la guerre, à
narrer avec un ordre lumineux, à être équitable enfin, en un mot à être
un véritable narrateur. L'oserai-je dire? Presque sans art, l'esprit
clairvoyant que j'imagine n'a qu'à céder à ce besoin de conter qui
souvent s'empare de nous et nous entraîne à rapporter aux autres les
événements qui nous ont touché et il pourra enfanter des
chefs-d'oeuvre...

«L'intelligence complète des choses en fait sentir la beauté naturelle,
et les fait aimer au point de n'y vouloir rien ajouter, rien retrancher,
et de chercher exclusivement la perfection de l'art dans leur exacte
reproduction...»

«L'histoire, ajoute-t-il, c'est le portrait... Pour les rendre que
faut-il? Les comprendre...

«C'est la profonde intelligence des choses qui conduit à cet amour
idolâtre du vrai que les peintres et les sculpteurs appellent l'amour de
la nature. Alors on n'y veut rien changer, parce qu'on ne juge rien
au-dessus d'elle. En poésie on choisit, on ne change pas la nature; en
histoire on n'a pas même le droit de choisir, on n'a que le droit
d'ordonner. Si dans la poésie il faut être vrai, bien plus vrai encore
il faut être en histoire. Vous prétendez être intéressant, dramatique,
profond, tracer de fiers portraits qui se détachent de votre récit comme
d'une toile et se gravent dans la mémoire, ou des scènes qui émeuvent;
eh bien! tenez pour certain que vous ne serez rien de tout ce que vous
prétendez être, que vos récits seront forcés, vos scènes exagérées, et
vos portraits de pures académies. Savez-vous pourquoi? Parce que vous
vous serez préoccupé du soin d'être ou dramatique ou peintre. Au
contraire, n'ayez qu'un souci, celui d'être exact; étudiez bien un
temps, les personnages qui le remplissent, leurs qualités, leurs vices,
leurs altercations, les causes qui les divisent, et puis appliquez-vous
à les rendre simplement.... Si, pour systématiser vos récits, vous
n'avez pas cherché à les grouper arbitrairement, si vous avez bien saisi
leur enchaînement naturel, ils auront un entraînement irrésistible,
celui d'un fleuve qui coule à travers les campagnes. Il y a sans doute
de grands et petits fleuves, des bords tristes ou riants, mesquins ou
grandioses. Et pourtant, regardez à toutes les heures du jour, et dites
si tout fleuve, rivière ou ruisseau ne coule pas avec une certaine grâce
naturelle; si, à tel moment, en rencontrant tel coteau, en s'enfonçant à
l'horizon derrière tel bouquet de bois, il n'a pas son effet heureux et
saisissant? Ainsi vous serez, quelque soit votre sujet, si après une
chose vous en faites venir une autre, avec le mouvement facile, et tour
à tour paisible ou précipité de la nature.

«Maintenant, après une telle profession de foi, ai-je besoin de dire
quelles sont en histoire les conditions du style? J'énonce tout de suite
la condition essentielle, c'est de n'être jamais ni aperçu ni senti. On
vient tout récemment d'exposer aux yeux émerveillés du public, parmi les
chefs-d'oeuvre de l'industrie du siècle, des glaces d'une dimension et
d'une pureté extraordinaires, devant lesquelles les Vénitiens du
quinzième siècle resteraient confondus, et à travers lesquelles on
aperçoit, sans la moindre atténuation de contour ou de couleur, les
innombrables objets que renferme le palais de l'Exposition universelle.
J'ai entendu des curieux stupéfaits, n'apercevant que le cadre qui
entoure ces glaces, se demander ce que faisait là ce cadre magnifique,
car ils n'avaient pas aperçu le verre. À peine avertis de leur erreur,
ils admiraient le prodige de cette glace si pure. Si, en effet, on voit
une glace, c'est qu'elle a un défaut, car son mérite c'est la
transparence absolue.»

Et M. Thiers termine par ce beau résumé cette glorification de
l'intelligence en faisant de l'intelligence et de la justice une même
qualité dans l'historien, ce qui est vrai sans doute pour lui, mais
certes pas pour les autres; car Machiavel était fort intelligent, mais
nul ne lui a donné l'éloge d'être juste. La conscience seule peut être
juste. Il ajoute:

«Si j'éprouve une sorte de honte à la seule idée d'alléguer un fait
inexact, je n'en éprouve pas moins à la seule idée d'une injustice
envers les hommes. Quand on a été jugé soi-même, souvent par le premier
venu, qui ne connaissait ni les personnages, ni les événements, ni les
questions sur lesquelles il prononçait en maître, on ressent autant de
honte que de dégoût à devenir, un juge pareil. Lorsque des hommes ont
versé leur sang pour un pays souvent bien ingrat, quand d'autres pour ce
même pays ont consumé leur vie dans les anxiétés dévorantes de la
politique, l'ambition fût-elle l'un de leurs mobiles, prononcer d'un
trait de plume sur le mérite de leur sang ou de leurs veilles, sans
connaissance des choses, sans souci du vrai, est une sorte d'impiété!
L'injustice pendant la vie, soit! les flatteurs sont là pour faire la
contre-partie des détracteurs, bien que pour les nobles coeurs les
inanités de la flatterie ne contre-balancent pas les amertumes de la
calomnie; mais, après la mort, la justice au moins, la justice sans
adulation ni dénigrement, la justice, sinon pour celui qui l'attendit
sans l'obtenir, au moins pour ses enfants! Mais qui peut se flatter en
histoire de tenir les balances de la justice d'une main tout à fait
sûre? Hélas! personne, car ce sont les balances de Dieu dans la main des
hommes!»


IX

Cette belle théorie de l'intelligence, comme qualité première et
fondamentale de l'historien, est trop sensée pour que nous n'en
reconnaissions pas la justesse.

Cependant l'histoire n'est-elle qu'intelligence? M. Thiers ne le dit
pas, mais il fait tellement prédominer ce culte de l'intelligence dans
sa théorie, comme l'intelligence prédomine en lui et dans son livre, que
cette qualité absorbe évidemment dans son intention toutes les
autres.--Raisonnons cependant.

C'est là un système historique excellent pour l'_histoire technique_.

L'histoire technique est incontestablement le penchant de M. Thiers; nul
ne l'écrivit jamais aussi lumineuse que lui. Ce genre d'histoire a son
mérite quand il ne s'agit pour l'historien que de bien regarder et de
bien faire voir les faits; mais regarder ce n'est ni sentir ni juger: le
regard n'est pas un sentiment, le regard n'est pas un jugement; le
regard n'est qu'une perception presque indifférente, et, s'il est permis
de se servir d'une expression souvent citée depuis que M. Royer-Collard
en a enrichi la langue philosophique: _Ceci est brutal comme un fait_,
nous dirions que le regard participe de la brutalité du fait quand il ne
s'élève pas au-dessus du fait pour le sentir dans le coeur et pour le
juger dans la conscience.

L'intelligence, faculté pour ainsi dire neutre et indifférente, qui
suffît à l'_histoire technique_, ne suffit donc nullement à la grande
histoire. L'histoire technique montre seulement les objets; la grande
histoire les montre, les vivifie et les caractérise. Toutes les
histoires techniques de l'univers ne donneront pas un atome de moralité
à l'espèce humaine. Pour nous servir de la belle et juste comparaison de
M. Thiers quand il parle du style et qu'il le compare à une glace, glace
d'autant plus parfaite, dit-il, qu'elle se borne à réfléchir avec plus
de fidélité les objets, sans les colorier de teintes empruntées à sa
propre surface, nous dirons que c'est rabaisser l'intelligence que de
l'assimiler à un miroir inerte. Une glace est l'intelligence de la
matière. Dans l'ordre matériel, le miroir doit se borner, en effet, à
réfléchir et à reproduire avec une fidélité neutre les objets; mais,
dans l'ordre intellectuel et moral, le miroir, qui est l'âme vivante de
l'homme, doit non-seulement reproduire, il doit penser, il doit sentir,
il doit juger ce qu'il reproduit. Ce n'est qu'à cette condition que
l'historien est un homme, ce n'est qu'à cette condition qu'il fait
penser, sentir, juger son lecteur. Avec l'intelligence seule il est une
glace; avec la pensée, le sentiment, la conscience, le jugement, il est
un historien.

Qu'aurait dit Tacite, le plus réellement intelligent des historiens,
parce qu'il est le plus ému, le plus passionné et le plus vertueux des
hommes, s'il avait lu cette théorie froide de M. Thiers, qui conteste à
l'histoire sa passion, sa conscience, son indignation, son enthousiasme,
et tout ce que Tacite appelle avec raison l'éloquence du récit? Tacite
aurait cessé d'être Tacite, il aurait brisé sa plume, puisqu'on lui
commandait de briser son coeur, sa conscience, son jugement sur le monde
romain qu'il raconte, et, à la place du plus éloquent et du plus coloré
des historiens, le monde n'aurait eu qu'un nomenclateur technique, un
miroir inerte, qui n'aurait pas même eu le droit de haïr la tyrannie, la
démence, la servilité, la boue et le sang qu'il aurait réfléchis dans sa
métallique et immorale limpidité d'intelligence.

Ce n'est pas là la pensée de M. Thiers, nous le savons bien, mais c'est
là où conduirait sa théorie historique de l'intelligence supérieure à
tout dans le récit des événements humains. L'intelligence, selon nous,
n'est ni supérieure ni inférieure dans l'histoire: elle est nécessaire;
mais l'émotion qui fait sentir, la pensée qui fait réfléchir, et la
conscience qui fait juger, ne sont ni plus ni moins nécessaires que
l'intelligence. Avec l'intelligence seule vous avez le _fait_, que M.
Thiers semble préférer à tout; avec l'intelligence, l'émotion, la
pensée, la conscience et le talent de bien écrire, vous aurez la grande
histoire. Polybe d'un côté; Tacite de l'autre, choisissez! Le monde a
déjà choisi.

Après ces observations, rendues indispensables par l'avertissement
historique de M. Thiers, entrons largement dans l'exposition, dans
l'admiration et dans la critique de ce magnifique monument du Consulat
et de l'Empire. Ici, comme cela se rencontre souvent en littérature,
l'exécution est bien supérieure à la théorie. C'est le système qui
parle, tandis que dans l'exécution c'est la nature qui agit. La nature,
dans M. Thiers, est bien supérieure au système. Il a fait le système
avec sa volonté; il a fait son histoire avec sa nature.


X

Cependant il y a dans cette belle nature de M. Thiers un élément qu'il
se vante d'avoir à un haut degré, un élément dont il s'excuse
quelquefois avec habileté, dont il se loue souvent lui-même avec
orgueil; élément qui est, selon nous et selon le bon sens, une bonne
condition pour la popularité, une mauvaise condition pour la grande
histoire. Cet élément de la nature de M. Thiers, c'est l'excès de
nationalisme; c'est une espèce de patriotisme littéraire qui compte la
patrie pour tout et le monde pour peu; c'est, en conséquence, un
engouement irréfléchi de militarisme empanaché, qui, voyant toujours le
droit où est la patrie, et la patrie à travers la fumée de tous les
champs de bataille, à quelque distance qu'ils soient de nos frontières,
s'enivre non comme un historien, mais comme un combattant, de poudre et
de gloire, ne voit plus dans la nation qu'une armée, et dans le chef
d'armée qu'un maître du monde par droit de discipline et de victoire. On
a dit de Buffon qu'il écrivait l'histoire naturelle avec des manchettes;
on dirait presque de M. Thiers qu'il écrit l'histoire nationale avec une
plume arrachée au plumet d'un grenadier.

Ce n'est plus là l'_histoire morale_ dont nous parlions tout à l'heure,
c'est l'histoire populaire, c'est l'histoire soldatesque, c'est
l'histoire écrite sur l'affût d'un canon, au point de vue de la vanité
nationale et non au point de vue de la justice universelle; c'est, selon
nous, un point de vue très-incomplet. Si, quand il s'agit de défendre ou
d'honorer sa patrie, on ne saurait être trop national, il n'en est pas
de même quand il s'agit de la juger. On est solidaire du salut de la
patrie, on n'est pas solidaire de ses fautes, pas même de ses vanités,
encore moins de ses crimes. Dans l'action on doit combattre jusqu'à la
mort pour son pays; dans le jugement historique on ne doit écrire que
pour le bon droit, la vérité, la justice. Le patriote a une patrie;
l'historien en a une comme homme, il n'en a point comme historien. Qu'il
jouisse avec un légitime orgueil des exploits de ses compatriotes sur le
champ de bataille, c'est bien; mais si ces exploits lui éblouissent les
yeux jusqu'à lui faire oublier le droit aussi sacré et la valeur souvent
égale des autres peuples, ce n'est plus de l'histoire, c'est de
l'injustice patriotique et de la jactance nationale.

Cette faiblesse de M. Thiers pour tout ce qui porte le nom, le coeur, le
drapeau français, contribuera sans doute à la vogue militaire de son
livre dans son temps et dans son pays; mais cette noble faiblesse ne
contribuera pas, dans l'avenir, à l'universalité d'estime que ce livre
mérite et qu'il obtiendra sous d'autres rapports. Le patriotisme
militaire du patriote fera qu'on se défiera de l'historien. Un pareil
livre, pour être universel et éternel, doit être cosmopolite. L'univers
n'est ni français, ni russe, ni anglais, ni espagnol, ni germain; il est
l'univers. L'historien doit cesser d'être exclusivement Français, il
doit se faire universel comme son sujet.

Cette même faiblesse de M. Thiers pour la gloire militaire de sa
patrie, patrie qu'il ne voit trop souvent que dans ses armées, a dû lui
donner de bonne heure une faiblesse enthousiaste pour le chef de ces
armées, Napoléon. Ceci peut être une prévention, mais ce n'est pas un
malheur. Tout historien doit aimer son héros; nous ne reprochons pas à
M. Thiers d'aimer Napoléon, mais de l'aimer aux dépens de la vérité, de
la moralité, de la liberté et de la justice. Nous n'aurons que trop
souvent, dans ce commentaire, à montrer combien cet amour pour l'homme
du siècle fait pallier à M. Thiers ses fautes, toutes les fois que ses
fautes ne finissent pas par un désastre. Le succès ferme trop souvent
les yeux de M. Thiers sur les fautes ou sur les attentats des heureux.
C'est un écrivain complice de la fortune; il ne reconnaît le tort que
quand le tort est puni par le revers. Cependant il y a aussi de grandes
et sévères justices faites par l'historien dans ce livre; mais ces
justices semblent plutôt s'exercer sur l'insuccès que sur l'immoralité
des actes. Nous allons justifier ce reproche par beaucoup d'exemples.

Ces observations préliminaires jetées en courant, lisons et admirons.


XI

L'histoire commence en 1799. M. Thiers, avec un bonheur qui pourrait
s'appeler également une habileté, esquive la question délicate et
controversée du 18 brumaire, cette usurpation à main armée de la force
sur le droit, de la violence militaire sur la légitimité nationale. Il
suppose son héros absous par le succès, par le consentement tacite de la
France, et par la gloire de son consulat et de son empire, pour étouffer
le murmure de la conscience publique sous les acclamations de l'armée.
M. Thiers se hâte de nous présenter l'attentat accompli et d'écraser
d'un odieux mépris le gouvernement de la république modérée sous la
Directoire.

M. Thiers, on le voit, applaudit lui-même de l'esprit et du coeur à cet
heureux attentat du 18 brumaire. Nous comprenons ses motifs: M. Thiers
est, dans tous ses écrits, dans tous ses discours, dans toute sa
politique, un révolutionnaire nominal et un monarchiste très-décidé. Le
18 brumaire devait donc lui plaire, car c'était de la dictature prélude
de la monarchie. Nous ne nions pas la nécessité et la légitimité de la
dictature dans certaines occurrences extrêmes de la vie des peuples en
révolution, mais ici c'était de la dictature usurpée au lieu de la
légitime dictature donnée pour son salut par une nation. C'était une
armée arbitrairement personnifiée par un jeune guerrier tirant le sabre
du fourreau et disant à la nation, bien ou mal constituée: Effacez-vous,
j'entre seul en scène! La Constitution, c'est moi! Vous vous appelez le
droit, je m'appelle l'audace; le sabre jugera! Mais, c'est moi qui tiens
le sabre!


XII

Qu'un tel acte et qu'un tel langage fussent louables ou seulement
innocents dans un jeune général qui n'avait reçu mandat ni de l'armée ni
du peuple, et qui, après avoir reçu son commandement du Directoire et
des pouvoirs constitués, séduisait les ambitieux et tournait contre le
gouvernement la force que le gouvernement lui avait confiée pour le
défendre; qu'un tel acte et un tel langage fussent louables ou
innocents, disons-nous, c'est ce que nous ne voulons pas discuter ici
avec M. Thiers ni avec la France. On pourra dire tant qu'on voudra que
ce fut un beau fait, mais nul ne sera assez dénué de scrupule pour dire
que ce fut un acte honnête et légitime. L'esprit a pu en être ébloui,
mais il n'y a pas une conscience qui n'en ait été troublée et inquiétée
jusqu'à la fin de ce forfait heureux. Eh bien! nous ne ferons sur le 18
brumaire qu'une seule observation à M. Thiers; cette observation est de
celles qui lui plaisent: une observation de fait, et non de droit.

Supposez, lui dirons-nous, que Bonaparte, au lieu de violer, le sabre à
la main, le 18 brumaire, les pouvoirs, la représentation telle quelle,
la constitution libre de son pays, pour saisir la dictature consulaire;
supposez que Bonaparte eût attendu que le prestige croissant de ses
talents et le mouvement spontané de l'opinion lui eussent confié le
gouvernement à des conditions de force, mais de mesure et de limites
dans la force, que serait-il résulté pour la France et pour Bonaparte
lui-même de cette origine légale et nationale de son pouvoir? Il en
serait résulté que Bonaparte, fortifié et maintenu tout à la fois par
les conditions constitutionnelles imposées à son caractère et à son
autorité, aurait été forcé de répondre au pays de ses actes, au lieu de
ne répondre qu'à lui-même des caprices et des témérités de son génie; il
en serait résulté que toute la gloire nécessaire à la France aurait été
acquise et que la gloire folle lui aurait été épargnée; il en serait
résulté que Marengo et Austerlitz auraient illustré nos armées, mais que
Moscou, Leipsick, Waterloo n'auraient pas attristé nos drapeaux et fait
envahir notre territoire; enfin il en serait résulté que la France se
serait servie d'un grand homme, au lieu qu'un grand homme se servit
jusqu'à l'épuisement et jusqu'à l'asservissement de la France. Tous les
excès, toutes les ambitions, toutes les démences de gloire que M. Thiers
reproche sévèrement à Napoléon dans les années de décadence de sa
fortune auraient été prévenus ou modérés par cette seule combinaison de
l'innocence de son pouvoir. L'honnêteté de son origine, un vote au lieu
d'un attentat, une loi au lieu d'une épée au 18 brumaire, et toute la
destinée de l'Europe, de la France et de l'homme, était changée. M.
Thiers voit que nous ne discutons avec lui le 18 brumaire que sur son
terrain: le fait, et les conséquences politiques et militaires du fait.

Ceci était nécessaire pour expliquer à M. Thiers que, si Napoléon, dont
il absout l'ambition au 18 brumaire, devait se perdre et nous perdre
lui-même plus tard, c'était non par faute de génie, mais par faute d'un
droit. Un droit, c'est une inviolabilité, mais un droit, c'est une
limite. Il limite la fortune, mais aussi il limite la folie. Nous
faisons donc un grand reproche moral et politique à M. Thiers d'avoir
jeté au début de son histoire un voile d'amnistie et une pluie de
lauriers sur la journée du 18 brumaire. Cette faute historique le
poursuivra partout dans le cours de son récit. On a beau ensevelir la
conscience dans un drapeau de victoire, elle n'est pas tuée, et elle se
réveille toujours à toutes les crises de l'existence du soldat qui lui a
porté un coup d'épée.


XIII

M. Thiers va de lui-même au-devant de ce reproche dans cette belle page
de son premier livre:

«C'est, dit-il, cette partie de notre histoire contemporaine que je vais
raconter aujourd'hui. Quinze ans se sont écoulés depuis que je retraçais
les annales de notre première révolution. Ces quinze années, je les ai
passées au milieu des orages de la vie publique; j'ai vu s'écouler un
trône ancien et s'élever un trône nouveau; j'ai vu la Révolution
française poursuivre son invincible cours. Quoique les spectacles
auxquels j'ai assisté m'aient peu surpris, je n'ai pas la prétention de
croire que l'expérience des hommes et des affaires n'eût rien à
m'apprendre; j'ai la confiance, au contraire, d'avoir beaucoup appris,
et d'être ainsi plus apte, peut-être, à saisir et à exposer les grandes
choses que nos pères ont faites pendant ces temps héroïques. Mais je
suis certain que l'expérience n'a pas glacé en moi les sentiments
généreux de ma jeunesse; je suis certain d'aimer, comme je les aimais,
la liberté et la gloire de la France.»

La gloire, oui! la liberté, non! car nous défions un homme sensé de
concilier l'amour même très-modéré de la liberté avec l'exaltation du
despotisme militaire inauguré par la journée de brumaire. Que la France,
sortie par sa propre force de la sanguinaire anarchie de 1793, eût
besoin, pour constituer l'ordre dans la liberté, de concentrer son
gouvernement multiple dans une main d'homme d'État, magistrat, soldat ou
dictateur, nous le reconnaissons comme M. Thiers; mais qu'elle eût
besoin de se désavouer, de se mépriser, de se bafouer elle-même, en
invoquant contre ses pouvoirs légaux le coup d'État d'un soldat, et de
lui livrer sa révolution et ses principes de 1789 pour ne retrouver
qu'une armée et une contre-révolution sous le sabre, c'est ce que nous
ne reconnaîtrons jamais. Une nation et une révolution qui s'organisaient
enfin d'un côté, un soldat et une contre-révolution de l'autre, telle
était l'option pour la France, la veille de brumaire. M. Thiers se
prononce pour le soldat, et il se déclare ami de la liberté! Qu'il se
comprenne lui-même, nous n'en doutons pas; mais qu'il soit compris par
l'avenir, nous en doutons. Évidemment il prend ici son parti, et il
jette la révolution modérée, qui commençait ses sages résipiscences, aux
pieds d'une réaction antilibérale et militaire, personnifiée dans un
soldat. Ce sera le sens de toute son histoire, ce n'est pas le nôtre; de
là d'inévitables dissentiments entre l'esprit de cette histoire et
l'esprit de notre commentaire. Nous pensons, nous, comme M. Thiers, que
la Révolution, qui avait eu son débordement de démagogie et de sang,
devait rentrer dans son lit en se purifiant de toutes ses souillures;
nous pensons comme lui aussi qu'une liberté ne peut se fonder qu'en se
modérant et en se donnant à elle-même de sévères limites; mais nous
pensons que la France, déjà corrigée par le spectacle et par le repentir
de ses excès, tendait à se donner à elle-même ces institutions et ces
limites, et que, la refouler tout à coup jusqu'au delà des principes
sains de 1789, c'était lui faire perdre en un jour tout le terrain
franchi en neuf ans de travail, et lui préparer pour l'avenir un second
accès de révolution pire que le premier. Voilà, selon nous, le tort du
18 brumaire: il donnait à la France une réaction au lieu d'une
modération, et un maître au lieu d'une constitution.


XIV

L'ascendant que le premier consul Bonaparte prit dès le premier jour de
son consulat, non-seulement à titre de vainqueur, mais à titre
d'administrateur, de négociateur et d'homme d'État, sur ses deux
fantômes de collègues, Sieyès et Roger-Ducos, est admirablement analysé
dans le premier livre. On sent que M. Thiers a disputé lui-même sur une
autre scène l'ascendant que la volonté, le talent, l'éloquence donnent à
certains hommes sur des collègues moins résolus à la supériorité. Aucun
autre historien ne pouvait pénétrer plus avant dans l'esprit de ces
triumvirs si inégaux de brumaire. Le coup d'oeil d'un homme expérimenté
et habile peut seul sonder le fond de l'ambition et les réticences de
l'habileté. Il y a là des scènes de haut comique qui donnent au lecteur
la comédie de l'ambition sur une scène encore trempée de sang. Le
premier rôle est à Bonaparte, jouant quelquefois l'indifférence
philosophique et le dégoût des grandeurs pour menacer le monde d'une
éclipse de génie et de force. On sent là un acteur inné, formé par la
nature et ayant deviné l'expérience. Son génie et son éloquence sont
aussi remarquables dans ses intrigues pour un fauteuil de président et
pour les tactiques d'un cabinet que ses manoeuvres sur un champ de
bataille. Le monde ne pouvait échapper à une telle supériorité, servie
par la fortune et par l'infériorité de tous les hommes avec lesquels il
avait à se mesurer; car il faut remarquer que Bonaparte, à l'intérieur,
n'avait à se mesurer qu'avec des hommes généralement médiocres, lassés
et usés par la Révolution; l'échafaud, la mort naturelle, les
proscriptions avaient fauché la France. La génération des hommes
politiques de 1799 était détrempée. Mirabeau, Vergniaud, Cazalès, les
monarchistes, les Girondins, les terroristes étaient morts. Une nation
n'a pas deux élites de caractères et de talents en dix ans. M. Thiers,
selon nous, n'a pas assez remarqué cette circonstance. Bonaparte
paraissait d'autant plus grand à cette époque qu'il n'avait à se mesurer
avec personne. L'échafaud lui avait fait place.

Le second rôle est Sieyès.--M. Thiers, avec une partialité dont nous ne
comprenons pas les motifs, semble donner à ce métaphysicien ténébreux
une sorte d'égalité de génie avec son jeune collègue. Le métaphysicien
ténébreux, tombé de l'Église dans le régicide, monté de la Terreur dans
le Directoire, et retombé du Directoire dans le Consulat, ne mérite pas
tant d'honneur. Il avait de l'esprit, mais un esprit inapplicable aux
réalités de la politique; c'était ce qu'on appelle dans les affaires et
dans les assemblées publiques un logicien, c'est-à-dire un homme qui vit
à son aise dans le monde des idées, sans s'apercevoir que le monde des
faits et le monde des idées se heurtent sans cesse et se contredisent
nécessairement par la logique brutale des passions et des événements,
qui n'obéit point à la logique des écoles. Il n'était point éloquent; il
vivait depuis douze ans sur une brochure qui n'était que le _lieu
commun_ de la Révolution. Son prestige était dans son silence. Il avait
cédé, jusqu'au vote à mort contre l'infortuné Louis XVI, à la terreur
que lui inspirait la Montagne; il avait donné une tête royale pour
sauver la sienne; il se taisait pour qu'on lui pardonnât de vivre. Il
passait pour penser, et il rêvait. Quand Sieyès avait pressenti la chute
du Directoire il avait négocié d'avance avec Bonaparte; il avait masqué
plutôt que motivé sa trahison par la prétention de faire adopter au
jeune général une constitution arbitraire, compliquée, chimérique, qui
n'était que le jeu d'esprit d'un métaphysicien désoeuvré. Comment M.
Thiers prend-il au sérieux un tel homme? Comment semble-t-il le
présenter à l'histoire comme un rival dangereux au génie de la jeunesse,
de la force et du bon sens personnifié dans Bonaparte? C'est évidemment,
selon nous, un jeu de scène pour intéresser le drame. Il fallait ici un
prétendu antagoniste au premier consul pour donner au guerrier d'Égypte
le facile honneur des triomphes: M. Thiers a choisi Sieyès. Il raconte
avec la plus amusante péripétie de dialogue la lutte inégale entre le
fait et le rêve, entre le héros et le logicien. Le logicien cède bientôt
au héros. Il s'écrie: Nous avons un maître qui sait tout faire! Il se
résigne à un rôle effacé pourvu qu'il soit lucratif. Bonaparte s'empare
de tout le gouvernement et relègue avec un respect comique son collègue
dans la préparation silencieuse d'une constitution mort-née. Sieyès en
sortira destitué et consolé par une munificence nationale honorifique de
la terre de Crosne, récompense de ses silences et compensation de ses
chimères.


XV

L'analyse que M. Thiers daigne faire de la constitution de Sieyès est
pleine de sens politique et d'expérience anticipée, mais elle est un peu
trop étendue; on n'analyse pas le néant, on souffle sur le rêve, et tout
est dit. Cette analyse, cependant, a ce mérite d'être une excellente
leçon de politique réelle en opposition avec la politique géométrique et
scolastique d'un de ces illuminés du _Contrat social_ qui croient
pouvoir appliquer les lois de la mécanique aux intérêts moraux et aux
passions des peuples.

Bonaparte s'impatienta, à la fin, de ces puérilités savantes; il jeta
dans un moule improvisé quelques-uns des éléments de la constitution de
Sieyès avec quelques éléments empruntés aux constitutions existantes, et
il en sortit pour les besoins de la circonstance la Constitution dite
de l'an VIII (19 décembre 1799). Un sénat, un corps législatif, un
tribunat, un pouvoir exécutif des trois consuls, un conseil d'État, mais
surtout un homme investi d'une force d'opinion irrésistible pour faire
jouer le mécanisme et pour le déjouer s'il en était gêné dans son
omnipotence, voilà toute la Constitution de l'an VIII. Il faut
reconnaître qu'à ce moment la France n'en voulait pas d'autre. Elle
était dans une de ces périodes de lassitude qui suivent les grandes
convulsions; alors les nations ne s'inquiètent plus comment, mais par
qui elles sont gouvernées.

Le premier consul se choisit pour nouveaux collègues Cambacérès et
Lebrun. Ce n'étaient pas des rivaux possibles, c'étaient des complices
assurés. M. Thiers affecte de prendre trop au sérieux Cambacérès, homme
en qui le ridicule du caractère s'associait par égale portion avec la
sagacité de l'esprit, excellent à un rang secondaire, dans l'ombre, mais
qui n'aurait jamais existé s'il n'avait été le second d'un grand homme.
Quant au troisième consul, Lebrun, c'était un homme de littérature
politique et un homme d'affaires administratives d'un passé sans tache
et d'une universelle capacité. Bien faire sans rien prétendre était, à
tous les rangs et à tous les postes, sa seule ambition.

Le Sénat avait pour attribution de nommer les membres du pouvoir
législatif et du tribunat. On remplit le Corps législatif de tous les
représentants fatigués des idées de l'Assemblée constituante et à peine
revenus des terreurs de la Convention. Ces hommes épuisés et assouplis
ne demandaient que le repos et le silence. Il n'y avait plus assez de
vie pour qu'il y eût jamais des factieux. Le Tribunat fut composé des
hommes plus jeunes qui conservaient plutôt le _décorum_ que la passion
de la liberté. Leur opposition, s'il y en avait, s'évaporerait en
paroles; mais ces paroles étaient sans danger en France dans ce moment,
car elles étaient sans échos. Rien ne résonnait plus en France que le
bruit des armes: c'était l'ère des soldats.


XVI

Le premier besoin d'un gouvernement pacificateur au dedans afin d'être
redoutable au dehors était une amnistie aux partis vaincus, une
négociation avec les partis encore en armes. On clôt la liste des
émigrés, on prodigue les radiations et les restitutions de domaines non
vendus à ceux qui rentrent dans leur patrie. On essaye de traiter avec
les chefs vendéens; on séduit les uns, on dompte les autres: la Vendée
s'éteint. M. Thiers, dans une rapide revue de l'Europe passée par un
esprit juste et fin, dévoile la scène diplomatique et militaire où son
héros va bientôt agir. Bonaparte, pour répondre au voeu du pays, affecte
un désir de paix qui ne pouvait pas être dans sa pensée, car il n'était
pas dans son intérêt. Il écrit avec ostentation des lettres conciliantes
au roi d'Angleterre et à l'empereur d'Allemagne; en attendant les
réponses, il organise le système administratif que nous voyons encore
aujourd'hui, système plus simple que parfait, né de lui-même, de la
destruction des provinces et de la division en départements, oeuvre de
l'Assemblée constituante. Enfin il s'établit aux Tuileries avec ses deux
collègues, comme pour faire pressentir la monarchie jusque par les
murailles. Lebrun y entra; Cambacérès, plus prévoyant, refusa de s'y
installer. «C'est une faute, dit-il à Lebrun, d'aller nous loger aux
Tuileries; cela ne nous convient pas, à nous. Bonaparte voudra bientôt
y loger seul. Mieux vaut n'y pas entrer que d'en sortir!»

Le lendemain de cet acte d'installation pompeuse, Bonaparte dit à son
secrétaire: «Eh bien! Bourrienne, nous voilà donc aux Tuileries!...
Maintenant il faut y rester.»


XVII

Jusque-là, l'histoire de M. Thiers, quoique intéressante et sagement
pensée, ne se distingue par aucune qualité de composition ou de style de
tout ce qui a été écrit sur cette grande époque. Le véritable mérite
transcendant de cet écrivain ne se révèle qu'au point où commencent les
grandes affaires, les grandes négociations, les grandes guerres. Aucun
historien ancien ou moderne n'a si bien exposé les affaires, si bien
démêlé les négociations, si bien compris les campagnes. C'est par
excellence l'administrateur, l'ambassadeur, le tacticien dans
l'historien. Au feu près, qui ne manque pas à son âme, mais qui manque
un peu à son style, c'est l'historien des batailles.

L'Angleterre et l'Autriche avaient éludé les avances de paix faites
avec éclat par Bonaparte. C'étaient deux fautes, comme M. Thiers le
remarque avec justesse: c'était donner au premier consul le prétexte de
soulever la France contre une coalition qui se déclarait coalition à
mort; c'était, de plus, donner au nouveau chef de la France l'occasion
de concentrer son pouvoir et de devenir l'idole des armées et l'arbitre
des victoires.

Bonaparte, avec une adresse instinctive que lui commandait sa situation
de consul, supérieure à sa situation de général, profita
merveilleusement de l'avantage que lui donnaient les dédains de
l'Angleterre et les obstinations de l'Autriche. Il conçut un plan de
campagne que nous laissons exposer à M. Thiers.

«La France avait deux armées: celle d'Allemagne, portée, par la réunion
des armées du Rhin et d'Helvétie, à 130,000 hommes; celle de Ligurie,
réduite à 40,000 au plus. Il y avait dans les troupes de Hollande, de
Vendée et de l'intérieur, les éléments épars, éloignés, d'une troisième
armée; mais une habileté administrative supérieure pouvait seule la
réunir à temps, et surtout à l'improviste, sur le point où sa présence
était nécessaire. Le général Bonaparte imagina d'employer ces divers
moyens comme il suit.

«Masséna, avec l'armée de Ligurie, point augmentée, secourue seulement
en vivres et en munitions, avait ordre de tenir sur l'Apennin entre
Gênes et Nice, et d'y tenir comme aux Thermopyles. L'armée d'Allemagne,
sous Moreau, accrue le plus possible, devait faire sur tous les bords du
Rhin, de Strasbourg à Bâle, de Bâle à Constance, des démonstrations
trompeuses de passage, puis marcher rapidement derrière le rideau que
forme ce fleuve, le remonter jusqu'à Schaffhouse, jeter là quatre ponts
à la fois, déboucher en masse sur le flanc du maréchal de Kray, le
surprendre, le pousser en désordre sur le haut Danube, le gagner de
vitesse s'il était possible, le couper de la route de Vienne,
l'envelopper peut-être, et lui faire subir l'un de ces désastres
mémorables dont il y a eu dans ce siècle plus d'un exemple. Si l'armée
de Moreau n'avait pas ce bonheur, elle pouvait toutefois pousser M. de
Kray sur Ulm et Ratisbonne, l'obliger ainsi à descendre le Danube, et
l'éloigner des Alpes de manière à ce qu'il ne pût jamais y envoyer
aucun secours. Cela fait, elle avait ordre de détacher son aile droite
vers la Suisse, pour y seconder la périlleuse opération dont le général
Bonaparte se réservait l'exécution. La troisième armée, dite de réserve,
dont les éléments existaient à peine, devait se former entre Genève et
Dijon, et attendre là l'issue des premiers événements, prête à secourir
Moreau s'il en avait besoin. Mais, si Moreau avait réussi dans une
partie au moins de son plan, cette armée de réserve, se portant, sous le
général Bonaparte, à Genève, de Genève dans le Valais, donnant la main
au détachement tiré de l'armée d'Allemagne, passant ensuite le
Saint-Bernard sur les glaces et les neiges, devait, parmi prodige plus
grand que celui d'Annibal, tomber en Piémont, prendre par derrière le
baron de Mélas occupé devant Gênes, l'envelopper, lui livrer une
bataille décisive, et, si elle la gagnait, l'obliger à mettre bas les
armes...

«Cette armée du Rhin, poursuit l'historien militaire, quoique portant,
comme les autres armées de la République, les haillons de la misère,
était superbe. Quelques conscrits lui avaient été envoyés, mais en petit
nombre, tout juste assez pour la rajeunir. Elle se composait, en
immense majorité, de ces vieux soldats qui, sous les ordres de Pichegru,
Kléber, Hoche et Moreau, avaient conquis la Hollande, les rives du Rhin,
franchi plusieurs fois ce fleuve et paru même sur le Danube. On n'aurait
pu dire sans injustice qu'ils étaient plus braves que ceux de l'armée
d'Italie; mais ils présentaient toutes les qualités de troupes
accomplies: ils étaient sages, sobres, disciplinés, instruits et
intrépides. Les chefs étaient dignes des soldats. La formation de cette
armée en divisions détachées, complètes en toutes armes et agissant en
corps séparés, y avait développé au plus haut point le talent des
généraux divisionnaires. Ces divisionnaires avaient des mérites égaux,
mais divers. C'était Lecourbe, le plus habile des officiers de son temps
dans la guerre des montagnes, Lecourbe dont les échos des Alpes
répétaient le nom glorieux; c'était Richepanse, qui joignait à une
bravoure audacieuse une intelligence rare, et qui rendit bientôt à
Moreau, dans les champs de Hohenlinden, le plus grand service qu'un
lieutenant ait jamais rendu à son général; c'était Saint-Cyr, esprit
froid, profond, caractère peu sociable, mais doué de toutes les qualités
du général en chef; c'était enfin ce jeune Ney, qu'un courage héroïque,
dirigé par un instinct heureux de la guerre, avait déjà rendu populaire
dans toutes les armées de la République. À la tête de ces lieutenants
était Moreau, esprit lent, quelquefois indécis, mais solide, et dont les
indécisions se terminaient en résolutions sages et fermes quand il était
face à face avec le danger. La pratique avait singulièrement formé et
étendu son coup d'oeil militaire. Mais, tandis que son génie guerrier
grandissait chaque jour au milieu des épreuves de la guerre, son
caractère civil, faible, livré à toutes les influences, avait succombé
déjà et devait succomber encore aux épreuves de la politique, que les
âmes fortes et les esprits vraiment élevés peuvent seuls surmonter. Du
reste, la malheureuse passion de la jalousie n'avait point encore altéré
la pureté de son coeur et corrompu son patriotisme. Par son expérience,
son habitude du commandement, sa haute renommée, il était, après le
général Bonaparte, le seul homme capable alors de commander à cent mille
hommes.»

On pressent ici le jugement sévère que M. Thiers doit porter plus tard
sur le général Moreau, le vrai rival en talent militaire et en
popularité de Bonaparte. Mais, quelle que soit la faveur que les
exploits, les disgrâces de Moreau inspirent jusque-là pour ce Scipion de
la République, on ne peut contester la justesse et la vigueur du
jugement de M. Thiers sur ce général. Moreau n'était qu'un grand homme
de guerre, Bonaparte était un grand homme de guerre et un grand homme de
gouvernement. Moreau même avait cessé, depuis le 18 brumaire, d'être
irréprochable aux yeux de la vertu, de la liberté et de la République,
car il avait participé activement à ce coup d'État de l'armée contre la
patrie civile. De son rival Bonaparte avait réussi à se faire un
complice; de là toutes les fatales conséquences qui firent descendre
Moreau sans dignité et sans innocence du sommet de l'armée dans les bas
fonds des conspirations avec Georges et Pichegru sur le banc d'un
tribunal, et enfin dans les rangs de la coalition armée contre sa
patrie. La probité se venge en conduisant pas à pas d'une faute à un
crime.


XVIII

Il faut lire ici, sans en retrancher une ligne ou une manoeuvre, la
campagne de Moreau au delà du Rhin et le siége de Gênes soutenu par
Masséna. Par la puissance de l'esprit et par la puissance de l'étude, de
la géographie, de la tactique, M. Thiers comprend tout et fait tout
comprendre. Il n'y a pas une marche ou une contre-marche dans l'armée de
Moreau en Allemagne qu'on ne suive du pas avec l'historien. Il n'y a pas
un coup de fusil sur les remparts de Gênes qu'on n'entende retentir à
travers ce demi-siècle. C'est là la magie de la vérité dans l'écrivain
qui sait la retirer vivante des documents compulsés par la patience. Il
ressuscite pour l'éternité tout ce qu'il raconte. Une pareille histoire
est l'épopée de la vérité. M. Thiers, qui dénigre la poésie, est un
grand poëte, d'autant plus grand qu'il fait parler les événements au
lieu de parler lui-même. Il n'y a pas de parole aussi éloquente que
l'action qui parle. Il est à regretter toutefois que, quand il prend la
parole lui-même pour résumer ou pour réfléchir, la pensée soit trop
souvent inférieure à l'impression, et que le style, suffisant pour le
récit, soit insuffisant pour la majesté de l'histoire; l'événement y est
tout entier, mais le contre-coup de l'événement sur l'âme n'y est pas
assez senti ou du moins pas assez sonore. Or le lecteur a souvent besoin
que l'écrivain lui arrache le mot ou le cri de la circonstance qui
gronde dans la poitrine, mais qui ne peut en sortir faute d'un sublime
interprète. C'est ici qu'on regrette un _Tacite_, ce grand lyrique des
grands événements; mais dès qu'on reprend le récit avec M. Thiers on ne
regrette plus rien.

Le passage des Alpes par Bonaparte est beau, mais exagéré. On peut
reprocher ici à M. Thiers le défaut contraire à celui que nous lui
reprochions plus haut, c'est-à-dire de rapetisser les impressions. Ici
il les grandit à dessein très-au-dessus des proportions vraies de
l'événement. On croirait, à lire ce passage des Alpes par quarante mille
hommes et par quelques pièces de canon, dans une saison favorable et
sans ennemis pour disputer le chemin, que Bonaparte a frayé le premier
la route aux trente conquérants qui, depuis Annibal, César, Charlemagne,
ont franchi les Alpes avec des armées trois fois plus nombreuses, des
machines de guerre, de la cavalerie, et même des éléphants.

Les Français seuls ont gravi, descendu, regravi et redescendu neuf fois
ce rempart soi-disant inaccessible pendant nos guerres pour le Milanais,
pour le royaume de Naples et pour le Piémont. Un passage des Alpes est
devenu, comme le passage du Rhin, une des opérations militaires les plus
banales de la grande guerre. M. Thiers en a fait un prodige de
conception et d'exécution, un véritable poëme de stratégie. C'est
évidemment un poëme populaire destiné à faire des Alpes franchies sans
obstacles un piédestal dans les nuages à son héros.

Quand on lit ce passage des Alpes dans les Mémoires des généraux sans
emphase de Napoléon, et particulièrement dans les Mémoires si exacts de
Marmont, on cesse de s'extasier sur une marche bien calculée pour couper
en deux l'armée autrichienne en Piémont, mais qui par elle-même ne fut
qu'une étape dans la neige fondue. Mais le tableau, quoique de
fantaisie, est si pittoresque, si précis, si bien coloré, si dramatique
de dessin et de détails, que, même en révoquant en doute sa véracité, on
ne peut assez admirer sa perspective. Ici M. Thiers a été peintre de
paysage plus que peintre d'histoire. Comme historien il exagère, comme
peintre il charme. Il faut lui pardonner: c'est le passage des Alpes
peint par Salvator Rosa. Il n'y manque, pour fanatiser l'oeil du peuple,
que ce général équestre franchissant au galop de son cheval aux jarrets
tendus la cime des Alpes, comme dans le portrait de Bonaparte par David.

L'intérêt sérieux et vraiment historique de la campagne ne commence
qu'avec les opérations dans la plaine de l'Italie. Soit obscurité dans
la topographie quand on ne lit pas la carte sous les yeux; soit
confusion dans les marches et contre-marches des Autrichiens et des
Français qui précèdent et qui préparent la bataille de Marengo; soit
incohérence de cette bataille elle-même, qui ne fut qu'un hasard et une
intempestivité pour le vainqueur, la campagne et la bataille de Marengo
ne répondent pas dans le récit à la grandeur des résultats. Malgré la
partialité de M. Thiers pour attribuer aux combinaisons de son héros ce
qui fut l'effet de la valeur et de la fortune, on voit clairement que
Bonaparte fut surpris là où il espérait surprendre; que la bataille,
complétement perdue le matin, fut gagnée le soir par Desaix et
Kellerman, et que la victoire se donna d'elle-même à la fin du jour au
lieu d'avoir été conquise par le génie du général. Son nom était si
populaire alors qu'il en usurpa peu à peu toute la gloire, et que la
France la lui concéda par habitude; mais l'histoire vraie ne la lui
concédera pas si exclusivement. On voit par les bulletins successifs
qu'il écrivit lui-même, qu'il corrigea après coup, qu'il effaça pour les
corriger encore, tous les efforts qu'il eut à faire pour dérouter la
gloire des noms de Desaix et de Kellerman, afin de la revendiquer toute
sur lui-même. Les Mémoires de Marmont et de Bourrienne sont curieux sur
ces variations des bulletins du général de Marengo reprenant
laborieusement avec la plume ce qu'il avait ce jour-là compromis par
l'épée.

Mais ce qui était bien à lui c'était la campagne. Or la victoire n'était
que le dénoûment de la campagne. La gloire de la journée lui sera
justement contestée, la gloire de l'expédition lui appartiendra
toujours.


XIX

Le retour du premier consul en France est décrit avec l'enthousiasme de
la victoire. Bonaparte n'y rapportait pas seulement un laurier, il y
rapportait l'Italie. Avec un art de composition magistral, M. Thiers ne
s'arrête qu'un instant à considérer les effets de la bataille de Marengo
sur l'opinion de la France; il reporte le regard et la pensée sur
l'Allemagne. Moreau y accomplit avec moins de promptitude, mais avec
plus de science et de certitude, le second acte de la campagne de 1800.

Pendant que les triomphes de Moreau amènent à Paris les négociateurs de
l'Autriche pour traiter de la paix à la faveur d'une suspension d'armes,
l'historien traverse en esprit la Méditerranée et nous transporte en
Égypte, abandonnée à son sort par Bonaparte.

De même que l'historien a évité de juger le 18 brumaire au point de vue
du devoir civil et de l'honneur militaire, de même il prend ici le
départ furtif de Bonaparte d'Alexandrie pour un fait accompli. Il peint
seulement de traits profonds la consternation et l'oscillation de
l'armée d'Égypte le lendemain de l'évasion de son général en chef. Un
historien plus sévère aurait discuté avec lui-même et avec ses lecteurs
la moralité d'un pareil abandon de ses troupes par celui qui avait
mission de les guider et de les sauver. Il était trop évident que
Bonaparte seul pouvait organiser et défendre sa conquête, que son départ
laisserait l'expédition à la merci des dissensions intestines, du
découragement et des Anglais, et que Bonaparte se déchargeait ainsi sur
ses compagnons d'armes d'une responsabilité qui pèserait désormais sur
le hasard.

Ces considérations n'échappent pas toutes à M. Thiers lui-même. Sa vive
intelligence se colore, comme on va le voir, des impressions de l'armée;
mais on va voir aussi qu'il les atténue en jetant sur cet abandon le
prétexte complaisant du patriotisme et de la grande ambition. Qu'on lise
les belles pages suivantes:

«Cette nouvelle causa dans l'armée une surprise douloureuse. On ne
voulait d'abord pas y ajouter foi; le général Duga, commandant à
Rosette, la fit démentir, n'y croyant pas lui-même et craignant le
mauvais effet qu'elle pouvait produire. Cependant le doute devint
bientôt impossible, et Kléber fut officiellement proclamé successeur du
général Bonaparte. Officiers et soldats furent consternés. Il avait
fallu l'ascendant qu'exerçait sur eux le vainqueur de l'Italie pour les
entraîner à sa suite dans des contrées lointaines et inconnues; il
fallait tout son ascendant pour les y retenir. C'est une passion que le
regret de la patrie, et qui devient violente quand la distance, la
nouveauté des lieux, des craintes fondées sur la possibilité du retour
viennent l'irriter encore. Souvent, en Égypte, cette passion éclatait en
murmures, quelquefois même en suicides; mais la présence du général en
chef, son langage, son activité incessante faisaient évanouir ces noires
vapeurs. Sachant toujours s'occuper lui-même et occuper les autres, il
captivait au plus haut point les esprits, et ne laissait pas naître ou
dissipait autour de lui des ennuis qui n'entraient jamais dans son âme.
On se disait bien quelquefois qu'on ne reverrait plus la France, qu'on
ne pourrait plus franchir la Méditerranée, maintenant surtout que la
flotte avait été détruite à Aboukir; mais le général Bonaparte était là;
avec lui on pouvait aller en tous lieux, retrouver le chemin de la
patrie ou se faire une patrie nouvelle. Lui parti, tout changeait de
face. Aussi la nouvelle de son départ fut-elle un coup de foudre. On
qualifia ce départ des expressions les plus injurieuses. On ne
s'expliquait pas ce mouvement irrésistible de patriotisme et d'ambition
qui, à la nouvelle des désastres de la République, l'avait entraîné à
retourner en France. On ne voyait que l'abandon où il laissait la
malheureuse armée qui avait eu assez de confiance en son génie pour le
suivre. On se disait qu'il avait donc reconnu l'imprudence de cette
entreprise, l'impossibilité de la faire réussir, puisqu'il s'enfuyait,
abandonnant à d'autres ce qui lui semblait désormais inexécutable. Mais
se sauver seul, en laissant au delà des mers ceux qu'il avait ainsi
compromis, était une cruauté, une lâcheté même, prétendaient certains
détracteurs; car il en a toujours eu, et très-près de sa personne, même
aux époques les plus brillantes de sa carrière!

«Kléber n'aimait pas le général Bonaparte et supportait son ascendant
avec une sorte d'impatience. S'il se contenait en sa présence, il s'en
dédommageait ailleurs par des propos inconvenants. Frondeur et
fantasque, Kléber avait désiré ardemment prendre part à l'expédition
d'Égypte pour sortir de l'état de disgrâce dans lequel on l'avait laissé
vivre sous le Directoire; et maintenant il en était aux regrets d'avoir
quitté les bords du Rhin pour ceux du Nil. Il le laissait voir avec une
faiblesse indigne de son caractère. Cet homme, si grand dans le danger,
s'abandonnait lui-même comme aurait pu le faire le dernier des soldats.
Le commandement en chef ne le consolait pas de la nécessité de rester en
Égypte, car il n'aimait pas à commander. Poussant au déchaînement contre
le général Bonaparte, il commit la faute, qu'on devrait appeler
criminelle si des actes héroïques ne l'avaient réparée, de contribuer
lui-même à produire dans l'armée un entraînement qui fut bientôt
général. À son exemple tout le monde se mit à dire qu'on ne pouvait plus
rester en Égypte et qu'il fallait à tout prix revenir en France.
D'autres sentiments se mêlèrent à cette passion du retour pour altérer
l'esprit de l'armée et y faire naître les plus fâcheuses dispositions.

«Une vieille rivalité divisait alors et divisa longtemps encore les
officiers sortis des armées du Rhin et d'Italie. Ils se jalousaient les
uns les autres; ils avaient la prétention de faire la guerre autrement,
et de la faire mieux, et, bien que cette rivalité fût contenue par la
présence du général Bonaparte, elle était au fond la cause principale
de la diversité de leurs jugements. Tout ce qui était venu des armées
du Rhin montrait peu de penchant pour l'expédition d'Égypte; au
contraire les officiers originaires de l'armée d'Italie, quoique fort
tristes de se voir si loin de la France, étaient favorables à cette
expédition, parce qu'elle était l'oeuvre de leur général en chef. Après
le départ de celui-ci toute retenue disparut. On se rangea
tumultueusement autour de Kléber, et on répéta tout haut avec lui ce
qui, du reste, commençait à être dans toutes les âmes, que la conquête
de l'Égypte était une entreprise insensée à laquelle il fallait renoncer
le plus tôt possible. Cet avis rencontra néanmoins des contradicteurs;
quelques généraux, tels que Lanusse, Menou, Davoust, Desaix surtout,
osèrent montrer d'autres sentiments. Dès lors on vit deux partis: l'un
s'appela le parti coloniste; l'autre, le parti anticoloniste.
Malheureusement Desaix était absent; il achevait la conquête de la haute
Égypte, où il livrait de beaux combats et administrait avec une grande
sagesse. Son influence ne pouvait donc pas être opposée à celle de
Kléber. Pour comble de malheur, il ne devait pas rester en Égypte. Le
général Bonaparte, voulant l'avoir auprès de sa personne, avait commis
la faute de ne pas le nommer commandant en chef et lui avait laissé
l'ordre de revenir très-prochainement en Europe. Desaix, dont le nom
était universellement chéri et respecté dans l'armée, dont les talents
administratifs égalaient les talents militaires, aurait parfaitement
gouverné la colonie et se serait garanti de toutes les faiblesses
auxquelles se livra Kléber, du moins pour un moment.

«Cependant Kléber était le plus populaire des généraux parmi les
soldats. Son nom fut accueilli par eux avec une entière confiance, et
les consola un peu de la perte du général illustre qui venait de les
quitter.»


XX

La révolte du Caire, la bataille d'Héliopolis, la seconde conquête de
l'Égypte en trente-cinq jours par Kléber, sont au nombre des plus belles
pages historiques qui aient été écrites en aucune langue. M. Thiers
rachète ici, par une glorieuse justice rendue à Kléber, les partialités
de son premier jugement. On ne peut nier cependant, en étudiant la
nature forte, mais revêche, de ce grand soldat, que ce ne fût une de ces
natures plus propres à obéir qu'à commander, hommes qui rachètent sans
cesse l'obéissance par le murmure et qui embarrassent autant qu'ils
servent les chefs dont ils sont les instruments. M. Thiers, homme
d'action, déteste ces caractères, et il a raison; ce sont quelquefois
les moyens, plus souvent les obstacles des grandes choses. Les
ministères, les assemblées en sont aussi pleines en France que les
armées. La France est frondeuse, et le génie est nécessairement
impérieux.

L'assassinat de Kléber par un fanatique de religion et de patriotisme
livra l'Égypte à la décadence et à l'anarchie des conseils. Desaix
succombe à Marengo le même jour et à la même heure que Kléber succombe
au Caire. M. Thiers trouve dans la coïncidence de destinée l'occasion
d'un de ces parallèles de Plutarque qui sont le reflet d'un caractère
sur l'autre et qui les expliquent tous les deux. Ce parallèle, plus
rapide que ceux de Plutarque, n'interrompt pas l'histoire, il
l'accentue. L'historien, et c'est un des éloges qu'on lui doit, court à
travers le siècle avec la rapidité des événements.

«Kléber était le plus bel homme de l'armée. Sa grande taille, sa noble
figure où respirait toute la fierté de son âme, sa bravoure à la fois
audacieuse et calme, son intelligence prompte et sûre, en faisaient sur
les champs de bataille le plus imposant des capitaines. Son esprit était
brillant, original, mais inculte. Il lisait sans cesse, et
exclusivement, Plutarque et Quinte-Curce; il y cherchait l'aliment des
grandes âmes, l'histoire des héros de l'antiquité. Il était capricieux,
indocile et frondeur. On avait dit de lui qu'il ne voulait ni commander
ni obéir, et c'était vrai. Il obéit sous le général Bonaparte, mais en
murmurant; il commanda quelquefois, mais sous le nom d'autrui, sous le
général Jourdan, par exemple, prenant par une sorte d'inspiration le
commandement au milieu du feu, l'exerçant en homme de guerre supérieur,
et, après la victoire, rentrant dans son rôle de lieutenant, qu'il
préférait à tout autre. Kléber était licencieux dans ses moeurs et son
langage, mais intègre, désintéressé comme on l'était alors; car la
conquête du monde n'avait pas encore corrompu les caractères.

«Desaix était presque en tout le contraire. Simple, timide, même un peu
gauche, la figure toujours cachée sous une ample chevelure, il n'avait
point l'extérieur militaire; mais, héroïque au feu, bon avec les
soldats, modeste avec ses camarades, généreux avec les vaincus, il était
adoré de l'armée et des peuples conquis par nos armes. Son esprit solide
et profondément cultivé, son intelligence de la guerre, son application
à ses devoirs, son désintéressement en faisaient un modèle accompli de
toutes les vertus guerrières, et, tandis que Kléber, indocile, insoumis,
ne pouvait supporter aucun commandement, Desaix était obéissant comme
s'il n'avait pas su commander. Sous des dehors sauvages il cachait une
âme vive et très-susceptible d'exaltation. Quoique élevé à la sévère
école de l'armée du Rhin, il s'était enthousiasmé pour les campagnes
d'Italie, il avait voulu voir de ses yeux les champs de bataille de
Castiglione, d'Arcole et de Rivoli. Il parcourait ces champs, théâtre
d'une immortelle gloire, lorsqu'il rencontra sans le chercher le général
en chef de l'armée d'Italie et se prit pour lui d'un attachement
passionné. Quel plus bel hommage que l'amitié d'un tel homme? Le général
Bonaparte en fut vivement touché. Il estimait Kléber pour ses grandes
qualités militaires, mais ne plaçait personne, ni pour les talents, ni
pour le caractère, à côté de Desaix. Il l'aimait d'ailleurs: entouré de
compagnons d'armes qui ne lui avaient point encore pardonné son
élévation, tout en affectant pour lui une soumission empressée, il
chérissait dans Desaix un dévouement pur, désintéressé, fondé sur une
admiration profonde. Toutefois, gardant pour lui seul le secret de ses
préférences, feignant d'ignorer les fautes de Kléber, il traita
pareillement Kléber et Desaix, et voulut, comme on le verra bientôt,
confondre dans les mêmes honneurs deux hommes que la fortune avait
confondus dans une même destinée.»

Glissons sur la triste capitulation de l'armée d'Égypte, sans chef, sans
secours, sans communications avec la mère patrie: leçon terrible, mais
leçon perdue pour ces politiques d'aventures qui rêvent des colonies
immortelles sans posséder les mers, seules routes et seules garanties de
ces colonies. La force de la France est sur son territoire; la
disséminer c'est l'anéantir. L'Algérie le dira trop à nos neveux.


XXI

L'historien est déjà rentré en France avec l'intérêt réel des
événements. Ici ce n'est plus le peintre de batailles, c'est le peintre
des caractères, c'est le diplomate, c'est l'administrateur, c'est le
législateur, c'est même le philosophe qui tient la plume tour à tour.
Elle ne faiblit que dans la main du philosophe; partout ailleurs elle
est tenue avec l'aptitude et la sûreté d'un écrivain qui a manié pendant
une longue carrière politique toutes les questions de gouvernement,
excepté la philosophie des gouvernements.

Les négociations avec l'Autriche, celles avec la Prusse; les premières
agaceries diplomatiques de Bonaparte à Paul Ier, empereur de Russie; le
coup d'oeil sur l'état intérieur et scandaleux de la cour de Madrid,
livrée à un favori, Godoï, tracé d'une main qui charge les couleurs afin
d'atténuer d'avance les torts du cabinet des Tuileries envers les
Bourbons d'Espagne; les négociations avec le saint-siége, préludes de
négociations plus graves pour le Concordat; la rupture des conférences
par l'Autriche, les préparatifs de guerre repris des deux côtés avec une
égale vigueur; le tableau de la prospérité croissante de la France en
dix mois d'un gouvernement personnifié dans un jeune dictateur;
l'analyse savante et pénétrante de la situation des différents clergés,
séparés en sectes par les serments ou les refus de serments
constitutionnels; la rentrée rapide des émigrés, la statistique
profondément étudiée des partis dans l'opinion et dans les assemblées;
les portraits de M. de Lafayette, de Fouché, de M. de Talleyrand, de
Carnot, de Berthier, portraits finis et fermes, sans minutie comme sans
recherche, où l'on voit que l'historien s'oublie lui-même pour ne penser
qu'à son modèle, remplissent ce volume. Nous ne citerons de ces
portraits que celui de M. de Talleyrand, parce qu'il est vrai sans être
achevé.

«M. de Talleyrand, issu de la plus haute extraction, destiné aux armes
par sa naissance, condamné à la prêtrise par un accident qui l'avait
privé de l'usage d'un pied, n'ayant aucun goût pour cette profession
imposée, devenu successivement prélat, homme de cour, révolutionnaire,
émigré, puis enfin ministre des affaires étrangères du Directoire, M.
de Talleyrand avait conservé quelque chose de tous ces états; on
trouvait en lui de l'évêque, du grand seigneur, du révolutionnaire.
N'ayant aucune opinion bien arrêtée, seulement une modération naturelle
qui répugnait à toutes les exagérations; s'appropriant à l'instant même
les idées de ceux auxquels il voulait plaire par goût ou par intérêt;
s'exprimant dans un langage unique, particulier à cette société dont
Voltaire avait été l'instituteur; plein de réparties vives, poignantes,
qui le rendaient redoutable autant qu'il était attrayant; tour à tour
caressant ou dédaigneux, démonstratif ou impénétrable, nonchalant,
digne, boiteux sans y perdre de sa grâce, personnage enfin des plus
singuliers et tel qu'une révolution seule en peut produire, il était le
plus séduisant des négociateurs, mais en même temps incapable de diriger
comme chef les affaires d'un grand État; car, pour diriger, il faut de
la volonté, des vues et du travail, et il n'avait aucune de ces choses.
Sa volonté se bornait à plaire, ses vues consistaient en opinions du
moment, son travail était nul. C'était, en un mot, un ambassadeur
accompli, mais point un ministre dirigeant; bien entendu qu'on ne prend
ici cette expression que dans son acception la plus élevée. Du reste, il
n'avait pas un autre rôle sous le gouvernement consulaire. Le premier
consul, qui ne laissait à personne le droit d'avoir un avis sur les
affaires de guerre ou de diplomatie, ne l'employait qu'à négocier avec
les ministres étrangers, d'après ses propres volontés, ce que M. de
Talleyrand faisait avec un art qu'on ne surpassera jamais. Toutefois il
avait un mérite moral: c'était d'aimer la paix sous un maître qui aimait
la guerre, et de le laisser voir. Doué d'un goût exquis, d'un tact sûr,
même d'une paresse utile, il pouvait rendre de véritables services,
seulement en opposant à l'abondance de parole, de plume et d'action du
premier consul, sa sobriété, sa parfaite mesure, et jusqu'à son penchant
à ne rien faire. Mais il agissait peu sur ce maître impérieux, auquel il
n'imposait ni par le génie, ni par la conviction. Aussi n'avait-il pas
plus d'empire que M. Fouché, peut-être moins, tout en étant aussi
employé et plus agréable.»


XXII

On voit combien M. Thiers, malgré la sobriété de ses couleurs et la
brièveté de ses contours, donne dans ses portraits, non le relief, mais
la vérité des physionomies. Cependant son portrait de M. de Talleyrand,
quoiqu'il l'ait étudié, dit-on, de près, nous paraît ici et ailleurs
tracé avec trop peu de faveur, même de justice. M. de Talleyrand
dépassait de toute la tête les hommes d'occasion dont le premier consul
était entouré. Il voyait le siècle nouveau de toute la hauteur de
l'ancien siècle; c'était l'Assemblée constituante réapparaissant avec
ses aristocraties d'esprit et ses traditions monarchiques dans les
conseils d'un jeune dictateur. À côté d'un jeune homme qui connaissait
la guerre, mais qui ignorait la diplomatie, M. de Talleyrand était plus
fait pour inspirer que pour servir. La supériorité de ses vues
politiques pour la balance et pour l'équilibre du monde aurait préparé à
l'Europe un siècle de paix. La philosophie politique était la
philosophie de la paix. M. Thiers, par ses instincts et par son goût
pour les armes, est plus enclin à la philosophie de la guerre. Bien
moins philosophiquement révolutionnaire en ce point que M. de
Talleyrand, il sacrifie cette grande figure si peu comprise à la figure
toute martiale de son héros. M. de Talleyrand méprisait les hommes, cela
peut être vrai; il les jugeait d'après un type personnel qui n'était ni
celui de la vertu publique ni celui du dévouement à un parti; mais, tout
en les méprisant, il les conseillait sagement, dans son intérêt d'abord,
dans leur intérêt ensuite; ce conseiller souple, mais sincère, n'aurait
pas empêché Bonaparte d'user de sa fortune, mais il l'aurait empêché
d'en abuser.

La famille, l'épouse, les frères, les soeurs du premier consul sont
peints avec plus de négligence de pinceau et avec des couleurs de
convention qui ne gravent aucune de ces physionomies dans le regard.
C'est là que deux ou trois traits de la main de Tacite auraient buriné
tous ces visages coloriés des reflets de la figure principale. Mais, en
général, les hommes et les femmes, cette partie vivante et intrinsèque
de l'histoire, sont la partie faible de ce long récit. M. Thiers est
l'historien des événements; il les prépare, il les éclaire, il les
groupe, il les accomplit avec un art sans égal; mais les événements sous
sa main ressemblent un peu trop à des abstractions; l'homme y manque, et
l'homme cependant est l'âme de l'événement. Ôtez l'homme, qu'est-ce
qu'une chose?

Le portrait de Joséphine, quoique très-négligé de style, donnera un
exemple de la manière de M. Thiers dans ces tableaux d'intérieur. Il dit
bien, il dit juste, mais il ne grave pas au burin.

«Joséphine Bonaparte, mariée d'abord au comte de Beauharnais, puis au
jeune général qui avait sauvé la Convention au 13 vendémiaire, et
maintenant partageant avec lui une place qui commençait à ressembler à
un trône, était créole de naissance, et avait toutes les grâces, tous
les défauts ordinaires aux femmes de cette origine. Bonne, prodigue et
frivole, point belle, mais parfaitement élégante, douée d'un charme
infini, elle savait plaire beaucoup plus que les femmes qui lui étaient
supérieures en esprit et en beauté. La légèreté de sa conduite dépeinte
à son mari sous de fâcheuses couleurs, lorsqu'il revint d'Égypte, le
remplit de colère. Il voulut s'éloigner d'une épouse qu'à tort ou à
raison il croyait coupable. Elle pleura longtemps à ses pieds; ses deux
enfants, Hortense et Eugène de Beauharnais, très-chers tous les deux au
général Bonaparte, pleurèrent aussi: il fut vaincu et ramené par une
tendresse conjugale qui, pendant bien des années, fut victorieuse chez
lui de la politique. Il oublia les fautes vraies ou supposées de
Joséphine, et l'aima encore, mais jamais comme dans les premiers temps
de leur union. Les prodigalités sans bornes, les imprudences fâcheuses
auxquelles chaque jour elle se livrait, causaient souvent à son mari des
mouvements d'impatience dont il n'était pas maître; mais il pardonnait
avec la bonté de la puissance heureuse, et ne savait pas être irrité
longtemps contre une femme qui avait partagé les premiers moments de sa
grandeur naissante, et qui, en venant s'asseoir un jour à côté de lui,
semblait avoir amené la fortune avec elle.

«Madame Bonaparte était une véritable femme de l'ancien régime, dévote,
superstitieuse, et même royaliste, détestant ce qu'elle appelait les
jacobins, lesquels le lui rendaient bien; ne recherchant que les gens
d'autrefois, qui, rentrés en foule, comme nous l'avons dit, venaient la
visiter le matin. Ils l'avaient connue femme d'un homme honorable et
assez élevé en rang et en dignité militaire, l'infortuné Beauharnais,
mort sur l'échafaud révolutionnaire; ils la trouvaient l'épouse d'un
parvenu, mais d'un parvenu plus puissant qu'aucun prince de l'Europe;
ils ne craignaient pas de venir lui demander des faveurs, tout en
affectant de la dédaigner. Elle mettait de l'empressement à leur faire
part de sa puissance, à leur rendre des services. Elle s'appliquait même
à faire naître chez eux un genre d'illusion auquel ils se prêtaient
volontiers: c'est qu'au fond le général Bonaparte n'attendait qu'une
occasion favorable pour rappeler les Bourbons et leur rendre un héritage
qui leur appartenait. Et, chose singulière, cette illusion, qu'elle se
plaisait à provoquer chez eux, elle aurait presque voulu la partager
aussi; car elle eût préféré voir son époux sujet des Bourbons, mais
sujet protecteur de ses rois, entouré des hommages de l'ancienne
aristocratie française, à le voir monarque couronné par la main de la
nation. C'était une femme d'un coeur très-faible. Bien que légère, elle
aimait cet homme qui la couvrait de gloire, elle l'aimait davantage
depuis qu'elle en était moins aimée. N'imaginant pas qu'il pût mettre un
pied audacieux sur les marches du trône sans tomber aussitôt sous le
poignard des républicains ou des royalistes, elle voyait confondus dans
une ruine commune ses enfants, son mari, elle-même; mais, en supposant
qu'il parvînt sain et sauf sur ce trône usurpé, une autre crainte
assiégeait son coeur: elle n'irait pas s'y asseoir avec lui. Si on
faisait un jour le général Bonaparte roi ou empereur, ce serait
évidemment sous prétexte de donner à la France un gouvernement stable,
en le rendant héréditaire, et malheureusement les médecins ne lui
laissaient plus l'espérance d'avoir des enfants. Elle se rappelait à ce
sujet la singulière prédiction d'une femme, espèce de pythonisse alors
en vogue, qui lui avait dit: «Vous occuperez la première place du monde,
mais pour peu de temps.» Elle avait déjà entendu les frères du premier
consul prononcer le mot fatal de divorce. L'infortunée, que les reines
d'Europe auraient pu envier, à ne juger de son sort que par l'éclat
extérieur dont elle était entourée, vivait dans les plus affreux soucis.
Chaque progrès de sa fortune ajoutait des apparences à son bonheur et
des chagrins à sa vie, et, si elle parvenait à échapper à ses peines
cuisantes, c'était par une légèreté de caractère qui la sauvait des
préoccupations prolongées. L'attachement du général Bonaparte pour elle,
ses brusqueries quand il s'en permettait, réparées à l'instant même par
des mouvements d'une parfaite bonté, finissaient aussi par la rassurer.
Entraînée d'ailleurs, comme tous les gens de ce temps, par un tourbillon
étourdissant, elle comptait sur le dieu des révolutions, sur le hasard,
et, après de vives agitations, elle revenait à jouir de sa fortune. Elle
essayait, en attendant, de détourner son mari des idées d'une grandeur
exagérée, osait même lui parler des Bourbons, sauf à essuyer des orages,
et, malgré ses goûts, qui auraient dû lui faire préférer M. de
Talleyrand à M. Fouché, elle avait pris ce dernier en gré, parce que,
tout jacobin qu'il était, disait-elle, il osait faire entendre la vérité
au premier consul, et, à ses yeux, faire entendre la vérité au premier
consul, c'était lui conseiller la conservation de la République, sauf à
augmenter son pouvoir consulaire. MM. de Talleyrand et Fouché, croyant
se rendre plus forts en pénétrant dans la famille du premier consul,
s'y introduisaient en flattant chaque côté comme il aimait à être
flatté. M. de Talleyrand cherchait à complaire aux frères en disant
qu'il fallait imaginer pour le premier consul une autre position que
celle qu'il tenait de la Constitution. M. Fouché cherchait à complaire à
madame Bonaparte en disant que l'on commettait de graves imprudences et
qu'on perdrait tout en voulant tout brusquer. Cette manière de pénétrer
dans sa famille, d'en exciter les agitations en s'y mêlant, déplaisait
singulièrement au premier consul; il le témoignait souvent, et, quand il
avait quelque communication à faire aux siens, il en chargeait son
collègue Cambacérès, qui, avec sa prudence accoutumée, entendait tout,
ne disait rien que ce qu'on lui ordonnait de dire, et s'acquittait de ce
genre de commission avec autant de ménagement que d'exactitude.»


XXIII

Deux chefs-d'oeuvre de narration, l'un diplomatique, l'autre militaire,
les négociations de Lunéville et la victoire de Hohenlinden par Moreau,
enfin le traité de Lunéville, remplissent le septième livre, tour à tour
d'un conseil de cabinet et d'un champ de bataille. M. Thiers paraît à sa
place dans l'un comme dans l'autre; il juge peut-être Moreau avec une
autorité militaire qui ne conviendrait qu'à Bonaparte lui-même, mais il
lui décerne toute la gloire qui ne peut offusquer celle de son consul.

La conjuration de la machine infernale et ses conséquences sont un drame
d'abord ténébreux, puis éclairé de son véritable jour. Le premier
consul, cherchant à tâtons la main qui a voulu le frapper, soupçonne au
premier moment les républicains terroristes, découvre les royalistes,
mais, feignant de s'y tromper encore, frappe les jacobins d'une immense
proscription. Les derniers murmures de la liberté de tribune expirante
l'inquiètent dans le tribunat. Il ajourne sa colère, mais elle couve
contre ce vestige de la République: la parole et l'épée sont
incompatibles. L'historien, très-peu attentif à ces agonies du
gouvernement libre auquel il a dû cependant la principale part de sa
renommée, semble se ranger du côté du silence. «Ces hommes, dit-il,
méconnaissant le mouvement général des esprits et le besoin du temps,
faisaient peu de sensation. Le public était tout entier au spectacle des
travaux immenses qui avaient procuré à la France la victoire et la paix
continentale, et qui devaient lui procurer bientôt la paix maritime.»

La mort de Paul Ier, empereur de Russie, est un récit digne des annales
de Rome. Le régicide par assassinat, l'assassinat politique dénouant le
noeud compliqué de la situation de l'Europe, y sont des scènes
d'intérieur et des scènes diplomatiques dans lesquelles le pinceau de
l'historien n'a ni tremblé ni pâli. Ce beau récit n'a pas le mérite de
la nouveauté, car il avait été déjà écrit par des historiens littéraires
d'un grand talent, mais dans M. Thiers il est plus complet, et, au lieu
d'être isolé comme un attentat, il se rattache par ses causes et ses
conséquences à la situation de l'Europe tout entière. Le coup qui frappe
Paul Ier au moment où il se rapproche de Bonaparte coupe l'alliance qui
s'ourdissait entre les deux puissances.


XXIV

M. Thiers trouve ici l'occasion de juger le plus grand homme de
tribune, de conseil et de gouvernement en Angleterre, M. Pitt. Il le
juge non en historien impartial, mais en patriote français et en homme
de parti. Le jugement de M. Pitt est une des rares préventions d'esprit
et une des rares injustices de coeur de M. Thiers dans cette histoire.
Il écrit le portrait de Pitt avec la rancune et le dénigrement du
jacobinisme anglais, jacobinisme aristocratique, représenté alors par
Shéridan et par Fox. Fox et Shéridan étaient des orateurs d'opposition
briguant une popularité patriotique aux dépens du patriotisme véritable.
Bonaparte, par l'inflexible bon sens de son esprit et par la vigueur
toute militaire de son caractère, n'était pas de nature à estimer ces
esprits contradicteurs et embarrassants, capables de tout contester,
incapables de rien affirmer, tels que Shéridan, Tierney, Fox et les
autres adversaires de M. Pitt; mais, comme ces orateurs dénigraient
éloquemment M. Pitt dans leurs harangues, affectant de préconiser la
paix quand le salut de leur pays commandait la guerre d'Annibal à M.
Pitt, ministre, Bonaparte feignait, de son côté, d'admirer ces orateurs
d'opposition et de rapetisser dans M. Pitt le seul véritable grand
homme qui pût lui être opposé en Europe.

M. Thiers, juge léger, superficiel et injuste cette fois, prend ici au
mot les boutades de son héros contre M. Pitt et son feint enthousiasme
pour M. Fox. Il semble se complaire à contempler les embarras, la
décadence politique, les revers et la mort de cet orateur accompli, de
ce patriote désintéressé et de ce ministre sans rival, qui réunit en lui
seul, pendant la plus forte tempête du monde européen, l'éloquence, la
vertu civique et la vigueur indomptable du grand politique dans un pays
de liberté.

Nul cependant plus que M. Thiers n'avait pu mesurer, pendant sa longue
vie parlementaire, oratoire et ministérielle, les qualités presque
inconciliables que dut exercer M. Pitt pour gouverner un pays libre
depuis son adolescence jusqu'à sa mort. Ce jugement de M. Pitt est,
selon nous, une des rares mais grandes défaillances d'esprit politique
dans le livre de M. Thiers. Ce patriotisme peut être populaire, mais il
n'est pas historique. Que peut reprocher M. Thiers à M. Pitt, si ce
n'est que M. Pitt n'est pas Français? Écoutez cependant en quels termes
M. Thiers ravale ce grand génie et ce grand caractère.

«Tout cela, dit-il en dépeignant le prétendu épuisement de l'Angleterre
(qui n'avait jamais été plus prospère, plus nationale et plus
envahissante en Europe et en Asie), tout cela, dit-il, était dû à
l'entêtement de M. Pitt et au génie du général Bonaparte.

«La vieille fortune de M. Pitt allait, comme celle de M. Thugut, fléchir
devant la fortune naissante du général Bonaparte. M. Pitt avait eu la
plus brillante destinée de son siècle, après celle du grand Frédéric. Il
avait quarante-trois ans seulement, et il comptait déjà dix-sept ans de
domination, et d'une domination à peu près absolue dans un pays libre.
Mais sa fortune était vieille, et celle du général Bonaparte était jeune
au contraire; elle naissait à peine. Les fortunes se succèdent dans
l'histoire du monde comme les êtres dans l'univers; elles ont leur
jeunesse, leur décrépitude et leur mort. La fortune bien autrement
prodigieuse du général Bonaparte devait un jour succomber, mais en
attendant elle devait voir succomber sous son ascendant celle du plus
grand ministre de l'Angleterre..... M. Pitt n'avait prévu ni la paix
d'Amiens, ni sa courte durée...... C'est l'Anglais qui a le plus haï la
France..... Il reculait devant une situation plus forte que son courage.
Son étoile venait de pâlir devant une étoile naissante.»

Telles sont les mesquines préventions de M. Thiers dans ce jugement de
l'administration et du génie du ministre anglais, quand le génie de ce
ministre se trouve en opposition aux vues très-antibritanniques du
premier consul. Plus tard cependant, il faut le constater, l'historien
de 1806 semble se repentir de son dénigrement de 1801. Les pages que M.
Thiers consacre à la mort de M. Pitt rachètent les pages qu'il a
consacrées à sa politique. Il y a là un tableau du ministre orateur et
négociateur avec les partis dans un gouvernement d'assemblée souveraine
qui n'a jamais pu être écrit avant nos temps représentatifs, et qui ne
pouvait être écrit que par un ministre tribun ayant manié lui-même les
hommes, les choses, les passions et les factions de cette nature
compliquée de gouvernement. On dira peut-être, en lisant ces pages, que
l'historien a pensé à lui-même en traçant le portrait du ministre
représentatif et du chef de parti dans les assemblées. Nous ne l'en
blâmons pas; il est permis à l'homme qui a consumé la meilleure part de
sa vie à exceller à la tribune et à dominer au conseil, à grouper ou à
déjouer les factions, à remuer les passions politiques qui sont les
vents de sa voile; il est permis, disons-nous, à un tel homme de se
contempler dans les autres, ou de chercher en lui-même le secret des
mobiles qui ont dirigé, servi ou perdu les empires.

Je ne puis résister au plaisir de citer ces deux belles pages; elles
sont au nombre de celles qui font le plus sentir et le plus penser parmi
les innombrables repos de ce livre, repos toujours courts, où M. Thiers
ne s'arrête que pour respirer; mais, tout en respirant, il pense.

«Pour jouir de toute sa gloire, dit-il, Napoléon n'aurait eu qu'à passer
le détroit, et à écouter ce qu'on y disait de lui, de son génie, de sa
fortune! Tristes vicissitudes de ce monde! ce que M. Pitt essuyait à
cette époque, Napoléon devait l'essuyer plus tard, et avec une grandeur
d'injustice et de passion proportionnée à la grandeur de son génie et de
sa destinée.

«Vingt-cinq ans de luttes parlementaires, luttes dévorantes qui usent
l'âme et le corps, avaient ruiné la santé de M. Pitt. Une maladie
héréditaire, que le travail, les fatigues et ses derniers chagrins
avaient rendue mortelle, venait de causer sa fin prématurée, le 23
janvier 1806. Il était mort à l'âge de quarante-sept ans, après avoir
gouverné son pays, pendant plus de vingt années, avec autant de pouvoir
qu'on en peut exercer dans une monarchie absolue; et cependant il vivait
dans un pays libre, il ne jouissait pas de la faveur de son roi, il
avait à conquérir les suffrages de l'assemblée la plus indépendante de
la terre!

«Si on admire ces ministres qui, dans les monarchies absolues, savent
enchaîner longtemps la faiblesse du prince, l'instabilité de la cour, et
régner au nom de leur maître sur un pays asservi, quelle admiration ne
doit-on pas éprouver pour un homme dont la puissance, établie sur une
nation libre, a duré vingt années! Les cours sont bien capricieuses sans
doute: elles ne le sont pas plus que les grandes assemblées
délibérantes. Tous les caprices de l'opinion, excités par les mille
stimulants de la presse quotidienne, et réfléchis dans un parlement où
ils prennent l'autorité de la souveraineté nationale, composent cette
volonté mobile, tour à tour servile ou despotique, qu'il est nécessaire
de captiver pour régner soi-même sur cette foule de têtes qui prétendent
régner! Il faut, pour y dominer, outre cet art de la flatterie, qui
procure des succès dans les cours, cet art si différent de la parole,
quelquefois vulgaire, quelquefois sublime, qui est indispensable pour se
faire écouter des hommes réunis; il faut encore, ce qui n'est pas un
art, ce qui est un don, ce caractère avec lequel on parvient à braver et
à contenir les passions soulevées. Toutes ces qualités naturelles ou
acquises, M. Pitt les posséda au plus haut degré. Jamais, dans les temps
modernes, on ne trouva un plus habile conducteur d'assemblée. Exposé
pendant un quart de siècle à la véhémence entraînante de M. Fox, aux
sarcasmes poignants de M. Shéridan, il se tint debout avec un
imperturbable sang-froid, parla constamment avec justesse, à propos,
sobriété, et, quand à la voix retentissante de ses adversaires venait se
joindre la voix plus puissante encore des événements; quand la
Révolution française, déconcertant sans cesse les hommes d'État, les
généraux les plus expérimentés de l'Europe, jetait au milieu de sa
marche ou Fleurus, ou Zurich, ou Marengo, il sut toujours contenir par
la fermeté, par la convenance de ses réponses, les esprits émus du
parlement britannique. Et c'est en cela surtout que M. Pitt fut
remarquable; car il n'eut, comme nous l'avons dit ailleurs, ni le génie
organisateur, ni les lumières profondes de l'homme d'État. À l'exception
de quelques institutions financières d'un mérite contesté, il ne créa
rien en Angleterre; il se trompa souvent sur les forces relatives de
l'Europe, sur la marche des événements; mais il joignit aux talents d'un
grand orateur politique l'amour ardent de son pays, la haine passionnée
de la Révolution française. Il faut au génie des passions pour qu'il ait
de la puissance. Représentant en Angleterre, non pas de l'aristocratie
nobiliaire, mais de l'aristocratie commerciale, qui lui prodigua ses
trésors par la voie des emprunts, il résista à la grandeur de la France
et à la contagion des désordres démagogiques avec une persévérance
inébranlable, et maintint l'ordre de son pays sans en diminuer la
liberté. Il le laissa chargé de dettes, il est vrai, mais tranquille
possesseur des mers et des Indes. Il usa et abusa des forces de
l'Angleterre, mais elle était le second pays de la terre quand il
mourut, et le premier huit ans après sa mort. Et à quoi seraient bonnes
les forces des nations, sinon à essayer de dominer les unes sur les
autres? Les vastes dominations sont dans les desseins de la Providence.
Ce qu'un homme de génie est à une nation, une grande nation l'est à
l'humanité. Les grandes nations civilisent, éclairent le monde, et le
font marcher plus rapidement dans toutes les voies; seulement il faut
leur conseiller d'unir à la force la prudence, qui fait réussir la
force, et la justice, qui l'honore.

«M. Pitt, si heureux pendant dix-huit ans, fut malheureux dans les
derniers jours de sa vie. Nous fûmes vengés, nous Français, de ce cruel
ennemi, car il put nous croire victorieux pour jamais, il put douter de
l'excellence de sa politique et trembler pour l'avenir de sa patrie.
C'était l'un de ses plus médiocres successeurs, lord Castlereagh, qui
devait jouir de nos désastres.

«Au milieu des accusations les plus diverses, les plus violentes, M.
Pitt eut la bonne fortune de ne point voir son intégrité attaquée. Il
vécut de ses émoluments, qui étaient considérables, et, sans qu'il fût
pauvre, passa pour l'être. Lorsqu'on annonça sa mort, l'un des membres
de la vieille majorité ministérielle proposa de payer ses dettes. Cette
proposition, présentée au parlement et accueillie avec respect, fut
combattue par ses anciens amis, devenus ses ennemis, et notamment par M.
Windham, qui avait été si longtemps son collègue au ministère. Son
antagoniste, M. Fox, refusa d'y adhérer, mais avec douleur.

«J'honore, s'écria-t-il avec un accent qui remua l'assemblée des
Communes, j'honore mon illustre adversaire, et je regarde comme la
gloire de ma vie d'avoir été quelquefois appelé son rival; mais j'ai
combattu vingt ans sa politique, et que dirait de moi la génération
présente si elle me voyait accueillir une proposition dont on veut faire
le dernier et le plus éclatant hommage à cette politique, que j'ai crue,
que je crois encore funeste pour l'Angleterre?»

«Tout le monde comprit le vote de M. Fox et applaudit à la noblesse de
son langage.

«Quelques jours après, la proposition ayant pris un autre caractère, le
parlement vota, à l'unanimité, 50,000 livres sterling (1,250,000 fr.)
pour payer les dettes de M. Pitt. On décida qu'il serait enseveli à
Westminster.»

Arrêtons-nous là un instant, avant de reprendre cette route immense où
M. Thiers conduit son lecteur par le fil des événements avec une clarté
de vue, une sûreté de marche et une universalité de science historique
qui entraînent sans cesse sans jamais lasser. Ce livre, c'est l'univers
pendant un quart de siècle. Celui qui l'a bien lu sait le monde, celui
qui a osé l'entreprendre et qui a réussi à l'écrire est plus qu'un
écrivain; c'est la plume qui court et qui grave, arrachée à l'aile du
temps, pour éterniser le temps lui-même.

Le Concordat et la mort du duc d'Enghien nous attendent.--Respirons.

                                                            LAMARTINE.

(_La suite au mois prochain._)




XLVe ENTRETIEN.

EXAMEN CRITIQUE

DE L'HISTOIRE DE L'EMPIRE,

PAR M. THIERS.

(2e PARTIE.)


I

À l'exception du pouvoir civil emporté à la pointe de l'épée au 18
brumaire par un général qui mettait la victoire au-dessus de la loi et
qui réduisait tous les droits au droit de la force, nous avons admiré
jusqu'ici la savante exposition et la profonde sagacité d'esprit de M.
Thiers. Nous allons à regret nous séparer de son sens historique dans
deux graves circonstances très-bien racontées, mais mal jugées par lui,
selon nous: le Concordat de 1801 et la mort du duc d'Enghien. Plus nous
louons ce travail unique sur les événements de notre temps par
l'écrivain qui semble avoir été aussi providentiellement prédestiné à
les écrire que Bonaparte fut prédestiné à les accomplir, plus nous
devons prémunir avec sollicitude l'opinion contre les défauts de sens et
contre les défauts de sensibilité qui font tache, et qui pourraient
faire loi un jour dans ce magnifique fonds d'histoire; vicier l'esprit,
c'est une faute de logique; mais endurcir le coeur, c'est pire qu'une
faute chez un historien.

Nous allons donc discuter en quelques mots, avec nos lecteurs, ces deux
chapitres de l'histoire de M. Thiers, afin de rétablir, autant qu'il est
en nous, les vrais principes de la raison moderne en matière de culte et
les vrais sentiments du coeur humain en fait de mort politique. Il n'est
pas nécessaire de dire avec quelle mesure nous discuterons ces deux faux
actes du premier Consul, ces deux faux jugements de son historien. La
vérité n'a pas besoin de la violence des paroles.


II

M. Thiers commence son douzième livre par une exposition raisonnée,
très-bien raisonnée dans quelques pages, très-mal raisonnée dans
quelques autres pages, de la situation de la religion en France en 1801.

Le premier Consul, dit-il, aurait voulu que le jour anniversaire du 18
brumaire, consacré à célébrer la réconciliation de la France avec
l'Europe, pût l'être aussi à célébrer la réconciliation de la France
avec l'Église. Il avait fait les plus grands efforts pour que les
négociations avec le saint-siége fussent terminées en temps utile, et
que les cérémonies religieuses vinssent se mêler aux fêtes populaires.
Mais il est encore moins facile de traiter avec les puissances
spirituelles qu'avec les puissances temporelles, car les batailles
gagnées n'y suffisent pas, et c'est l'honneur de la pensée humaine de ne
pouvoir être vaincue que par la force accompagnée de la persuasion.

C'est ce difficile travail de la persuasion jointe à la force que le
vainqueur de Rivoli et de Marengo avait entrepris auprès de l'Église
romaine pour la réconcilier avec la République française.

La Révolution, comme nous l'avons déjà dit bien des fois, avait dépassé
le but en beaucoup de choses; la ramener en arrière, quant à ces choses
seulement, et pas plus en deçà qu'au delà du but, était une réaction
légitime, salutaire, que le premier Consul avait entreprise, et qu'alors
il rendait admirable par la sagesse et l'habileté des moyens qu'il y
employait.

La religion était évidemment une des choses à l'égard desquelles la
Révolution avait dépassé toutes les bornes justes et raisonnables; nulle
part il n'y avait autant à réparer.

Il avait existé sous l'ancienne monarchie un clergé puissant, en
possession d'une grande partie du sol, ne supportant aucune des charges
publiques, faisant seulement, quand il lui plaisait, des dons
volontaires au trésor royal, constitué en pouvoir politique, et formant
l'un des trois ordres qui, dans les états généraux, exprimaient les
volontés nationales. La Révolution avait emporté le clergé avec sa
fortune, son influence et ses priviléges; elle l'avait emporté avec la
noblesse, les parlements et le trône lui-même. Un clergé propriétaire et
constitué en pouvoir politique pouvait convenir dans la société du
moyen âge, être utile alors à la civilisation; mais il était
inadmissible au dix-huitième siècle. L'Assemblée constituante avait bien
fait de mettre à la place un clergé voué uniquement aux fonctions du
culte, étranger aux délibérations de l'État, salarié au lieu d'être
propriétaire; mais c'était exiger beaucoup du saint-siége que de lui
demander l'approbation de tels changements. Si on voulait réussir, il
fallait s'en tenir là, et ne pas lui fournir un prétexte légitime de
dire qu'on attaquait la religion elle-même dans ce qu'elle avait
d'immuable et de sacré.

À notre tour de raisonner.


III

Sous le Directoire la proscription avait cessé, les différents clergés
professaient librement chacun leur foi, et, se faisant une libre
concurrence par la persuasion dans l'esprit des populations chrétiennes,
étaient également inviolables dans l'exercice purement spirituel de leur
ministère. Il n'y avait plus, en un mot, ni persécution, ni faveur, ni
religion d'État: véritable condition de la liberté des âmes dans
l'impartial et inviolable exercice de leur loi religieuse, indépendante
de la loi politique; situation sous laquelle nous voyons fleurir dans le
vaste continent américain, comme en Irlande, en Orient, en Hollande, en
Helvétie, la religion d'autant plus sainte qu'elle est moins humaine.
Régulariser cette situation en France par des lois protectrices de cette
inviolabilité des consciences; ménager la transition entre le clergé de
l'État violemment dépossédé et le clergé des fidèles rétribué par les
fidèles au moyen d'indemnités viagères comme celles qui sont
équitablement dues à toute dépossession soudaine; établir la paix par la
liberté, c'était là la pensée du siècle, le voeu de la raison, l'honneur
de la religion véritable. Si le premier Consul avait eu l'ombre de
philosophie dans sa politique, c'était là le seul concordat qu'il y eût
à faire entre Rome et lui. Ce concordat était en deux articles. Comme
puissance temporelle, je vous reconnais et je respecte votre
souveraineté en tant que vos sujets eux-mêmes la reconnaissent; comme
puissance spirituelle, les catholiques français vous reconnaîtront
d'eux-mêmes librement, sans aucune intervention de l'État dans le
domaine de la conscience.

L'État est humain, la foi est divine; ils ne peuvent se toucher sans
s'altérer dans leur nature entièrement distincte.

L'âme des fidèles vous appartient, la police des cultes seule est de mon
ressort, parce que la police extérieure des cultes est chose temporelle
et qu'elle touche à la société civile; mais ces règlements purement
civils ne s'immiscent en rien dans les dogmes purement spirituels.

C'était évidemment à cette législation rationnelle des cultes que la
raison, la philosophie et la Révolution avaient aspiré depuis plusieurs
siècles, et c'est encore à cela qu'elles aspirent, comme à la liberté de
Dieu dans les âmes et comme à la liberté des âmes dans l'État. Jamais le
pouvoir civil et l'autorité religieuse ne concluront un pacte appelé
concordat sans qu'il y ait quelque chose de Dieu concédé au pouvoir
civil, quelque chose de la sainte liberté des âmes concédé au pouvoir
spirituel. Religion d'État veut dire partout oppression de Dieu ou
oppression de l'homme: ou le citoyen possède le prêtre, ce qui est un
sacrilége, ou le prêtre possède le citoyen, ce qui est une simonie.

Il n'y a pas de doute que, quand le premier Consul discutait à huis
clos cette question vitale pour la Révolution avec ses conseillers
d'État, il professait comme eux les principes que nous venons d'exposer
sur les concordats. Bien que ses instincts fussent, dit-on, vaguement
religieux comme ceux des hommes qui ont plus d'infini que les autres
dans une plus grande âme, il ne professait jusque-là aucun dogme, ou
plutôt il avait décrété publiquement au Caire, en exaltant l'islamisme,
qu'il les professait tous. Ce respect égal affichait assez une égale
indifférence, pour ne pas dire un égal dédain. Mais le premier Consul,
précisément parce qu'il n'était pas assez religieux, voulait avoir
extérieurement sous la main une religion politique. Il est bien plus
commode, en effet, à un chef d'État, dans un temps d'oscillation des
croyances, de régir un seul culte que d'en régir plusieurs; il est plus
simple aussi de faire alliance avec un seul pontife et avec un seul
clergé, pour lui emprunter et pour lui prêter force, que de flotter sur
plusieurs religions qui, toutes occupées de lutter entre elles, ne
présentent aucun point d'appui solide à une royauté ou à une dictature.
Au point de vue purement humain, cela est incontestable; au point de
vue divin, cela n'est rien moins que religieux. Le premier Consul, dans
cette négociation dont M. Thiers lui fait gloire comme s'il eût été
inspiré dans son oeuvre de Charlemagne par l'esprit même du
christianisme, n'avait donc nullement la religion du chrétien; il avait
la religion de l'homme d'État.

C'est cette religion de l'homme d'État que M. Thiers professe dix fois
lui-même avec un esprit plus hautain que juste dans le récit et dans la
discussion du Concordat. Il le raconte et il le discute, qu'il nous
permette de le lui dire, non pas comme Bossuet ou Fénelon l'auraient
fait, mais comme Machiavel l'aurait raconté et discuté. Ces pages sont
des chapitres du livre du _Prince_; elles enseignent aux fondateurs de
dynasties nouvelles comment, pour caresser les habitudes d'esprit d'un
peuple, ces princes doivent, sous le masque d'une religion qu'ils ne
professent pas eux-mêmes de coeur, se jouer de la religion véritable,
inséparable de sincérité et de foi, en rendant au peuple une religion
d'État avec ses priviléges et ses appareils exclusifs comme un spectacle
pour les yeux au lieu d'un aliment de l'âme.

Écoutez plutôt M. Thiers lui-même sur ce sujet, et remarquez de combien
de contradictions inaperçues son sophisme historique se compose sous
l'apparente justesse des paroles. Jamais, selon nous, la religion de
l'homme d'État ne se montra plus dédaigneuse de la religion des fidèles.
Les prétendus chrétiens qui se déclarent satisfaits de pareilles
théories religieuses ne sont pas exigeants en profession de foi ni même
en politesses de paroles envers la divinité des cultes.

Écoutez M. Thiers.


IV

«Il faut une croyance religieuse, il faut un culte à toute association
humaine. L'homme, jeté au milieu de cet univers, sans savoir d'où il
vient, où il va, pourquoi il souffre, po

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