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Le Roi de Rome (1811-1832)

by Henri Welschinger · French · Gutenberg #37050 · 1,101,713 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Le Roi de Rome (1811-1832)
    
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Title: Le Roi de Rome (1811-1832)

Author: Henri Welschinger


        
Release date: August 12, 2011 [eBook #37050]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/37050

Credits: Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)


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HENRI WELSCHINGER

LE ROI DE ROME

(1811-1832)

_Avec portrait d'après Isabey_

PARIS

LIBRAIRIE PLON

1897

[Illustration: Le Roi de Rome]




TABLE SOMMAIRE DES CHAPITRES

CHAPITRE PREMIER

LE SÉNATUS-CONSULTE DU 17 FÉVRIER 1810.

La séance du Sénat du 17 février 1810.--Lecture du sénatus-consulte par
Regnaud de Saint-Jean d'Angély.--Réunion de l'État de Rome à
l'Empire.--Motifs de cette réunion.--Le nouveau roi de Rome.--L'Empereur
des Romains ou le chef du Saint-Empire romain.--Le prince impérial est
appelé roi de Rome plus d'un an avant sa naissance.--Son futur
couronnement à Rome.--Attitude de Napoléon vis-à-vis du
Saint-Siège.--Lettre qu'il voulait adresser en 1810 à Pie
VII.--Conséquences du mariage de Napoléon avec Marie-Louise.--Faiblesse
des Officialités de Paris et de Vienne.--Soumission adulatrice de
Regnaud de Saint-Jean d'Angély.--Silence de l'Europe.--Tout s'incline
devant l'Empereur des Français.--Mansuétude du Pape.--Violences
nouvelles de Napoléon qui préparent sa chute.--Affectation de respect
pour le pouvoir spirituel du Saint-Siège.--Prières demandées à l'église
en faveur de Marie-Louise.--L'oraison _Pro
laborantibus_.--Susceptibilités de Réal.--Ignorance de Bigot de
Préameneu en matière canonique.--Prières du Consistoire central des
Israélites.--Vœux des poètes pour Marie-Louise: Casimir Delavigne,
Lemaire et Legouvé.


CHAPITRE II

LA NAISSANCE ET LE BAPTÊME DU ROI DE ROME.

Toast de Metternich, le soir du mariage de Napoléon.--La couronne des
Romains.--Le 20 mars 1811.--Lettre de Napoléon à François II.--Réponse
de l'empereur d'Autriche.--Avis du _Moniteur_.--Procès-verbal de la
naissance.--Pages et courriers.--Prières dans les églises.--Le 22e coup
de canon.--Joie de l'Empereur.--Berceau offert par la Ville de
Paris.--Ondoiement du roi de Rome.--Fêtes, illuminations, feux
d'artifice.--Bulletins de santé.--Félicitations des sénateurs,
conseillers d'État et diplomates.--Projet de lettre aux évêques.--_Te
Deum_.--Démonstrations à l'étranger.--Théâtres de Paris.--Gratifications
aux poètes.--Leurs œuvres.--Compte rendu de M. de
Montalivet.--L'Université et le roi de Rome.--Adresses à l'Empereur.--Le
marquis de Gallo.--Adresse des mères allemandes.--Aménophis et
Sésostris.--Rapport du duc de Frioul.--Relevailles de Marie-Louise.--Ses
lettres à son-père.--Le baptême du roi de Rome.--Le 9 juin 1811.--Les
Tuileries et Notre-Dame.--L'Empereur et son fils.--Fête à l'Hôtel de
ville.--Fêtes dans Paris.--Ovations et enthousiasme général.--Présents
impériaux.--Grâces et décorations.--Ouverture du Corps législatif le 16
juin.--Discours de Napoléon.--Nouvelles menaces contre le
Saint-Siège.--Craintes pour l'avenir de la dynastie impériale.

CHAPITRE III

L'ENFANCE DU ROI DE ROME.

Lettres de Marie-Louise à son amie Mme de Crenneville sur son mariage
avec Napoléon.--Détails sur le roi de Rome.--Tendresse de Napoléon pour
Marie-Louise.--Mme de Montesquiou, gouvernante du roi de Rome.--Le comte
de Montesquiou.--La comtesse de Montebello.--Napoléon et son fils.--Le
départ pour Dresde.--Apparition du général comte de Neipperg.--Le
portrait du roi de Rome par Gérard.--Joie de Napoléon et de l'armée à la
vue de ce portrait.--La conspiration Malet et Marie-Louise.--Le retour
de Napoléon.--Dernières joies intimes.--Le récit du comte
d'Haussonville.--La prière du roi de Rome.

CHAPITRE IV

LE ROI DE ROME ET L'EMPIRE EN 1813.

Lettres de Marie-Louise sur l'absence de l'Empereur et les consolations
que lui donne son fils.--Portrait de Marie-Louise par
Lamartine.--Opinions de M. de Laborde et de Thiers sur la beauté de
l'Impératrice.--Affection que lui témoigne Napoléon.--Difficultés de la
situation de l'Empereur.--Nouveaux différends avec le Saint-Siège.--Le
Concordat de Fontainebleau.--Attitude de l'Autriche.--Elle refuse
d'augmenter son contingent auxiliaire.--Politique secrète de
Metternich.--Lettre conciliante de François II à Napoléon.--Réponse de
l'Empereur.--Intrigues diplomatiques de M. de Neipperg.--Bataille de
Lutzen.--Régence de Marie-Louise.--Bataille de Bautzen.--Embarras de
l'Autriche.--Mission confiée au comte de Bubna.--Son entrevue à Prague
avec l'Empereur.--Déclarations de Napoléon.--Hésitations de François
II.--Habileté de Metternich.--Entretien de Dresde.--L'armistice.--Les
négociations de Prague.--La rupture.--Menées secrètes de l'Autriche.--Le
traité de Reichenbach.--La bataille de Dresde.--La bataille de
Leipzig.--Le retour de l'Empereur à Saint-Cloud.--Napoléon et le roi de
Rome.--Lettre de Marie-Louise à son père.--Défection de
l'Autriche.--Déclaration de Francfort.--Le journal du comte Molé.--Les
intrigues à l'intérieur.--Tentative de réconciliation de Napoléon avec
le Saint-Siège.

CHAPITRE V

FONTAINEBLEAU, BLOIS, RAMBOUILLET.

L'invasion.--La Régence.--Cambacérès et le roi Joseph.--Le duc de Rovigo
et le prince de Bénévent.--Discours de Napoléon aux réceptions de la
nouvelle année (1814).--Les dernières joies de Napoléon.--Son allocution
aux officiers de la garde nationale.--Il leur confie sa femme et son
fils.--Retour de Pie VII dans ses États.--La campagne de
France.--Efforts héroïques de Napoléon.--Dissentiments chez les
alliés.--Schwarzenberg et Blücher.--Critiques violentes du généralissime
autrichien contre Alexandre et Frédéric-Guillaume.--Le congrès de
Châtillon.--Les combats de Champaubert, Montmirail et
Vauchamps.--Exigences des alliés.--_Ultimatum_ de Chaumont.--Nouvelles
récriminations de Schwarzenberg.--Aveux de la détresse des alliés par
eux-mêmes.--Napoléon accepte enfin les anciennes limites.--Refus des
alliés.--Les derniers combats et la capitulation de Paris.--Intrigues de
Talleyrand.--Le Sénat et le gouvernement provisoire.--La trahison du duc
de Raguse.--L'abdication conditionnelle de Napoléon.--Le Sénat appelle
au trône le comte de Provence.--L'abdication définitive de Napoléon.--Le
traité de Fontainebleau.--Part personnelle de Metternich à ce
traité.--Instructions que Napoléon avait données à Joseph pour
Marie-Louise et le roi de Rome.--Le sort d'Astyanax.--Conduite de
Marie-Louise durant la campagne de France.--Conseil du 28 mars.--On
décide le départ de la régente.--Résistance du roi de Rome.--Le 29
mars.--Habiletés de Talleyrand.--Manifestation royaliste.--Le fils de
Napoléon est exclu du trône.--Arrivée de Marie-Louise à Rambouillet,
puis à Blois.--Son message à François II.--Entrevue avec le colonel de
Garbois.--Proclamation de Marie-Louise.--Le 8 avril.--Manœuvres de
Joseph et de Jérôme.--Arrivée de Schouvaloff et de
Saint-Aignan.--Napoléon croit que Marie-Louise pourra le rejoindre à
l'île d'Elbe.--L'Impératrice en a d'abord l'intention.--Sa
versatilité.--Son entrevue avec M. de Saint-Aulaire.--Les exigences de
M. Dudon.--Départ pour Orléans.--Lettre de Napoléon.--Départ de
Marie-Louise pour Rambouillet.--Elle revoit son père.--François II et le
roi de Rome.--Conseil donné à Marie-Louise d'aller momentanément à
Schœnbrunn.--François II et la question de l'île d'Elbe.--Attitude
rigoureuse de l'Autriche envers l'Empire déchu.--Mission de
Maubreuil.--Les ordres authentiques.--Dernière lettre de François II à
Napoléon.--Alexandre et Frédéric-Guillaume viennent voir le roi de
Rome.--Lettres de Napoléon à Marie-Louise.--Son départ pour l'île
d'Elbe.--Marie-Louise au château de Grosbois.


CHAPITRE VI

LE DÉPART POUR L'AUTRICHE.

Jugement de Napoléon sur Marie-Louise.--Hésitations de l'Impératrice à
rejoindre son époux.--Elle cède aux mauvais conseils de Metternich.--Son
voyage de Grosbois à Bâle.--Lettre de Napoléon.--Lettre de Marie-Louise
à son père.--Arrivée à Innsbruck.--Le roi de Rome et le portrait de
Joseph II.--Marie-Louise à Melk et à Saint-Poelten.--Arrivée à
Schœnbrunn le 18 mai.--Lettre du général Caffarelli.--Installation au
château.--Mme de Montesquiou et Mme Soufflot.--Distractions de
Marie-Louise.--Entrevue avec son père à Siegartskirchen.--Entrée de
François II à Vienne.--Départ de la duchesse de Montebello pour la
France.--Nomenclature des Français qui restent à Schœnbrunn.--Arrivée de
la reine Marie-Caroline de Naples.--Ses conseils à
Marie-Louise.--L'Impératrice veut aller aux eaux d'Aix.--Elle obtient
l'autorisation de s'y rendre, mais elle laissera son fils à
Schœnbrunn.--Mission confiée par Metternich au général de
Neipperg.--Détails sur ce personnage.--Il accompagne Marie-Louise à
Aix.--Dernières lettres de Marie-Louise à Napoléon.--Le buste du roi de
Rome envoyé à l'île d'Elbe.--Marie-Louise refuse d'aller en Toscane pour
se rapprocher de son époux.--Napoléon l'attend toujours pour la fin
d'août.--Ses lettres à Méneval et à l'Impératrice.--Attitude de
Neipperg.--Courses de Marie-Louise en Suisse.--Entrevue à Berne avec
Caroline d'Angleterre.--_Don Juan_ et _La ci darem la mano_.--Rentrée à
Schœnbrunn.--Organisation des nouveaux domaines de
Marie-Louise.--François II dissuade sa fille d'aller à Parme.--Intrigues
et complots.--Mort de Marie-Caroline.--Jugement de Méneval sur
Marie-Louise.--Commencement du congrès de Vienne.--Fêtes, bals et
festins.--Menaces contre Napoléon.--On parle déjà de l'envoyer à
Sainte-Lucie, à Madagascar ou à Sainte-Hélène.--Question de l'entrée
future du fils de Napoléon dans les Ordres.--Animosité du congres contre
la France.--Habileté de Talleyrand, qui fait peu à peu rendre à la
France son véritable rang.--Marie-Louise se tient à l'écart des
fêtes.--Le berceau du roi de Rome lui est rendu.--Le roi de Rome et le
prince de Ligne.--Nouveaux propos sur l'entrée du petit roi dans les
Ordres.--Les armoiries impériales.--Interruption de la correspondance de
Marie-Louise avec l'île d'Elbe.--Douleur de Napoléon.--Sa requête au
grand-duc de Toscane.--Attitude de Talleyrand à Vienne.--Il réclame
Parme pour la reine d'Étrurie.--Il propose les Açores pour y interner
Napoléon.--Talleyrand, l'archiduc Charles et le roi de Rome.--Menaces
d'Alexandre au sujet de la candidature possible du fils de Napoléon au
trône d'Italie.--Réponse de Louis XVIII.--Mot du duc de
Berry.--Marie-Louise et les Légations.--Lettre du roi Murat à
Marie-Louise.--Astuce de Metternich.--Egoïsme de Marie-Louise.

CHAPITRE VII

LA COUR DE VIENNE ET LE RETOUR DE L'ÎLE D'ELBE.

Influence de Neipperg sur Marie-Louise.--François II montre aux alliés
les lettres de Napoléon.--On se rit des douleurs de l'Empereur.--Louis
XVII et le duc d'Enghien.--Méneval et le roi de Rome.--Éducation du
petit prince impérial.--Le jour des Rois à Schœnbrunn.--Opposition de la
France et de l'Autriche à l'exécution du traité de
Fontainebleau.--Metternich et la reine de Naples.--Railleries de Louis
XVIII à ce propos.--Pensions proposées à Marie-Louise avec quelques
fiefs en Bohême.--Jugement de Talleyrand sur Metternich.--Refus de
Marie-Louise d'accepter les pensions.--Conférence d'Alexandre et de
Talleyrand.--Le Tsar demande pourquoi on n'exécute pas le traité de
Fontainebleau.--Intervention du Tsar en faveur de Marie-Louise.--Le
traité de Fontainebleau.--Talleyrand et la diplomatie russe.--Lord
Castlereagh engage Louis XVIII à exécuter le traité de Fontainebleau,
sous réserve d'indemnités pour la reine d'Étrurie.--Réversion des duchés
sur cette reine et son fils à la mort de Marie-Louise.--Talleyrand et
Alexandre.--Protestation apocryphe de Marie-Louise au congrès de
Vienne.--Elle confie tous ses intérêts à Neipperg.--Elle demande la
permission de le garder auprès d'elle.--Raisons qui motivent le retour
de l'île d'Elbe.--L'Europe n'a pas tenu ses engagements.--Projet de
déclaration contre Bonaparte.--Mémoire inédit de Talleyrand qui contient
les bases de la déclaration du 13 mars.--Provocation officielle à un
attentat contre la vie de l'Empereur.--Mesures prises contre sa
famille.--La nouvelle du retour est connue à Schœnbrunn le 7
mars.--Opinion de l'archiduc Jean.--Inquiétudes de Marie-Louise.--Sa
lettre à Metternich.--Neipperg est nommé maréchal de la
cour.--Intentions secrètes de François II et de Metternich.--Le roi de
Rome est conduit à la Burg à Vienne.--Renvoi de Mme de
Montesquiou.--Accusations contre son fils d'avoir voulu enlever le
prince impérial.--Ajournement du départ de Mme de Montesquiou.--Chagrin
du roi de Rome.--Mesures sévères contre le comte Anatole de
Montesquiou.--La _Gazette de Vienne_.--Mme de Mitrowsky remplace Mme de
Montesquiou.--Émissaires envoyés de Paris à Vienne.--M. de Montrond et
sa mission réelle.--Talleyrand et Caulaincourt.--Accusations non
motivées de Talleyrand contre Mme de Montesquiou.--Rentrée de Napoléon
aux Tuileries, le 20 mars.--Lettre confiée à M. de Stassart.--Napoléon
prie François II de lui rendre sa femme et son enfant.--Refus de ce
prince.--Vains efforts de Caulaincourt, ministre des affaires
étrangères.--Ses lettres à Méneval, à Mme de Montesquiou, à M. de la
Besnardière, au prince de Metternich.--Circulaire pacifique adressée aux
agents diplomatiques.--Interception des missives à Kehl.--Inutiles
protestations de Caulaincourt.--Lettre de Napoléon à
Marie-Louise.--Caulaincourt et le cardinal Fesch.--Nouvelle politique de
l'Empire envers le Saint-Siège.--Projet de couronnement du prince
impérial.--Lettre de Méneval sur la situation à Vienne.--Méfiances des
alliés contre le prince de Talleyrand.--Comment on est arrivé à modifier
les intentions de Marie-Louise.--Son mauvais entourage.--Aveux de
Marie-Louise à Méneval.--Elle désire une séparation à l'amiable avec
Napoléon.--Ses lettres à Neipperg.--Isolement du roi de Rome.

CHAPITRE VIII

LES INTRIGUES DE FOUCHÉ ET DE METTERNICH EN 1815.

La Régence et l'Autriche.--Thiers et Metternich en 1849.--Questions
historiques à élucider.--Mission du faux Werner à Bâle.--Opinion du
prince Richard de Metternich.--Complications des intrigues de Metternich
et de Fouché.--Étude de l'état de la France sous la première
Restauration.--Mécontentement et complots.--Menées secrètes de
Fouché.--Ses relations avec Talleyrand.--Ses propositions diverses au
duc d'Orléans et à Marie-Louise.--Projet d'envoyer Napoléon aux Açores
ou à Sainte-Lucie.--Correspondance secrète de Fouché et de
Metternich.--Débarquement de Napoléon.--Fouché se croit trahi par
Talleyrand.--Le duc d'Otrante reparaît le 20 mars.--Talleyrand se croit,
de son côté, trahi par Fouché.--Décret impérial contre
Talleyrand.--Conversation de Fouché et de Pasquier le 25 mars.--Double
et triple jeu de Fouché.--Sa lettre secrète à Wellington.--L'affaire
d'Ottenfels est plus qu'un incident.--Aveux incomplets de
Metternich.--Confidences de Perregaux.--Arrestation du commis de la
banque Eskelès et Cie.--Révélations de ce commis.--Le rendez-vous avec
Henri Werner ou baron d'Ottenfels à Bâle.--Napoléon décide d'approfondir
l'affaire.--Silence de Fouché.--Mission donnée par l'Empereur à Fleury
de Chaboulon.--Départ de ce secrétaire.--Aveux tardifs de
Fouché.--Pourquoi Napoléon ne le fait pas arrêter.--Fleury est chargé
d'arriver à obtenir un rapprochement pacifique avec
l'Autriche.--Prescriptions de Metternich à Werner ou
Ottenfels.--Instructions écrites.--Entrevue de Fleury et du faux
Werner.--Défiance réciproque des deux agents.--Confidences de
Fleury.--Surprise de Werner, qui ne comprend rien au changement de
politique de Fouché.--Les deux agents conviennent de se retrouver à Bâle
huit jours après.--Fleury rapporte les détails de l'entrevue à
Napoléon.--L'Empereur ne veut pas croire encore à la culpabilité de
Fouché.--Fleury va, de la part de Napoléon, tout raconter au ministre de
la police.--Surprise affectée de Fouché.--Il consent à remettre à
Fleury, à son nouveau départ, une lettre pour Metternich.--Second
entretien de Fouché et de Pasquier le 2 mai.--Indulgence de Napoléon
pour les traîtres.--Fouché remet deux lettres à Fleury pour
Metternich.--Des trois hypothèses discutées, le règne de Napoléon est
seul possible.--Nouvelle entrevue de Fleury et de
Werner-Ottenfels.--Confidences de ce dernier.--Les alliés consentent à
la régence.--Fleury demande ce qui a été décidé pour Napoléon.--Werner
répond que les alliés ne poseront pas les armes tant qu'il sera sur le
trône.--Lecture des lettres de Fouché.--Surprise et défiance de
Werner.--Nouveau rendez-vous fixé au 7 juin.--L'Empereur croit à une
détente chez les alliés.--Il reconnaît la trahison de Fouché, mais il
préfère attendre les événements pour s'en débarrasser.--Ses menaces
devant Lavalette au ministre de la police.--Troisième départ de Fleury
pour Bâle.--Ottenfels-Werner ne reparaît plus.--Napoléon et la
Régence.--Mission de Saint-Léon à Vienne.--Lettre de Fouché en date du
23 avril 1815 à Metternich.--Talleyrand en détruit
l'importance.--Conclusion à tirer de l'affaire d'Ottenfels
(Werner).--Audace de Fouché.--L'Autriche et les Bourbons.--Appréciations
insolentes de Schwarzenberg sur Louis XVIII, le duc d'Angoulême et le
duc de Berry.--La situation telle qu'elle était en mai 1815.--Politique
tortueuse des alliés.--La régence de Marie-Louise n'eût pas permis à la
France de se faire respecter par l'Europe, autant que la monarchie
légitime.

CHAPITRE IX

NAPOLÉON II ET LA CHAMBRE DES REPRÉSENTANTS.

Persistance de l'espoir de Napoléon dans le retour de Marie-Louise et du
roi de Rome.--Surveillance établie à Vienne et à Schœnbrunn.--Mort de la
femme de Neipperg.--Départ de Méneval.--Ses adieux au roi de
Rome.--Dernière entrevue de Méneval et de Marie-Louise.--Oubli et
ingratitude de cette princesse.--Jugement de Méneval sur elle.--Saisie
de lettres de Napoléon.--Railleries de Talleyrand à ce sujet.--Attitude
de François II.--Marie-Louise obtient enfin ses duchés.--L'article 99 de
l'Acte final du congrès de Vienne.--Nouvelle déclaration projetée par
les alliés contre Napoléon.--Placard anglais mettant à prix la tête de
l'Empereur.--Menaces de lord Castlereagh.--Conseils modérés de
Caulaincourt.--Entrevue de Méneval et de Napoléon.--Note dictée par
l'Empereur à Caulaincourt pour la Chambre des représentants.--Réunion
des Chambres le 3 juin.--Rapports de Carnot et de Caulaincourt.--Fleurus
et Waterloo.--Retour de Napoléon à l'Élysée.--L'abdication.--L'armée et
le maréchal Ney.--Le prince Lucien propose aux pairs de prêter serment à
Napoléon II.--Opposition de M. de Pontécoulant.--Colère et violences du
colonel de Labédoyère.--Ajournement de la discussion à la Chambre des
pairs.--Élection de Caulaincourt et de Quinette pour le gouvernement
provisoire.--Lecture à la Chambre des représentants du dernier message
de Napoléon.--Propositions diverses de Mourgues, Dupin,
Garreau.--Question de la nomination de la Commission de
gouvernement.--Paroles de Napoléon au bureau de la Chambre des
représentants, délégué auprès de lui.--Élection de Carnot, Fouché et
Grenier pour le gouvernement provisoire.--Confidences de Fouché à
Pasquier.--Ses projets secrets.--Il veut empêcher la reconnaissance des
droits de Napoléon II.--Motions de MM. Bérenger et Dupin.--Discours de
M. Defermon.--L'Assemblée acclame Napoléon II.--Discours de Boulay de la
Meurthe.--Observations de MM. Denières, général Mouton-Duvernet, de
Maleville, Regnaud de Saint-Jean d'Angély, Dupin.--Habile intervention
de Manuel qui fait le jeu de Fouché.--La Chambre des représentants
adopte un ordre du jour motivé qui, tout en paraissant reconnaître les
droits du fils de Napoléon, fait écarter le serment et la proclamation
officielle.--Illusions des divers partis.--Équivoques de part et
d'autre.--Le gouvernement provisoire veut traiter au nom de la
nation.--intrigues de Fouché avec la cour de Gand et avec
Wellington.--Talleyrand reparaît.--Lettre que lui adresse
Caulaincourt.--Autre lettre du même à Nesselrode.--Attitude réservée
d'Alexandre.--Menées de Talleyrand.--Ses confidences à Louis XVIII.--Il
s'oppose à l'entrée de Fouché au ministère.--Habileté de celui-ci qui
veut et sait se faire payer ses services.--Sa lettre à
Wellington.--Lettre du prince d'Eckmühl qui accepte Louis XVIII avec la
cocarde tricolore et les institutions parlementaires.--Agissements de
Fouché contre Napoléon II.--Départ de l'Empereur.--Séance du 30 juin à
la Chambre des représentants.--Acclamations en faveur de Napoléon
II.--L'armée lui est favorable.--Projet d'Adresse aux Français.--Lettre
des généraux qui repoussent les Bourbons.--Vote de l'Adresse par les
deux Chambres.--Nouvelle lettre de Fouché à Wellington le 1er juillet,
où Fouché paraît défendre les droits de la nation.--Ses déclarations
contraires au sein du gouvernement provisoire.--Changement d'attitude du
maréchal Davout.--Capitulation de Paris.--Relations de Fouetté avec
Talleyrand à Cambrai.--Motion de Garat relative aux droits des
Français.--Cette motion est votée le 5 juillet.--Adresse au
pays.--Opposition de Manuel.--Travaux de Constitution.--Apparition des
soldats étrangers au Luxembourg.--Protestations du maréchal
Lefebvre.--Message de dissolution du gouvernement provisoire le 7
juillet.--La Chambre des pairs se retire.--Discours de Manuel aux
représentants.--Simulacre de séance par les pairs le 8 juillet.--La
cause de Napoléon II paraît perdue.

CHAPITRE X

NAPOLÉON ET LA DUCHESSE DE PARME.

Rentrée de Louis XVIII à Paris.--Serments de Fouché.--Talleyrand
président du conseil.--L'Autriche abandonne les intérêts du fils de
Napoléon.--Opinion de Gentz à cet égard.--Napoléon se rend aux
Anglais.--On l'envoie à Sainte-Hélène.--Ce qu'en disent Chateaubriand et
Lamartine.--Silence de Marie-Louise.--Générosité de Napoléon à son
égard.--Mesures contre la famille Bonaparte.--Le roi de Rome est déjà
considéré comme un otage.--Départ de Mme Soufflot pour la France.--Le
comte Maurice de Dietrichstein gouverneur du roi de Rome.--Le capitaine
Foresti.--Ses observations sur l'intelligence et l'esprit de son
élève.--Indifférence de Marie-Louise pour son fils.--Elle ne songe plus
qu'à Neipperg.--Attitude des alliés vis-à-vis de la France.--Manquements
graves à leurs promesses.--Talleyrand et Fouché sont écartés du
ministère.--Lourde tâche imposée au duc de Richelieu.--Les alliés
veulent annihiler la France.--Inquiétudes que leur cause le fils de
Napoléon.--Éducation du petit prince.--Opinion de Gentz.--La politique
de l'Autriche.--Renonciation au titre d'Impératrice par
Marie-Louise.--Mesures contre les Français restés à Vienne.--Départ du
marquis de Bausset et de Mme Marchand.--Foresti et le roi de
Rome.--Départ de Marie-Louise pour Parme avec Neipperg.--Incident au
théâtre de Vérone.--Le baron de Vincent informe le duc de Richelieu que
Marie-Louise a quitté le titre impérial.--Entrée de Marie-Louise,
duchesse de Parme, dans ses États.--La nouvelle Cour.--Neipperg et la
comtesse Scarampi.--Surveillance des menées
bonapartistes.--Prescriptions de Metternich au sujet de la princesse
Borghèse.--Marie-Louise demande qu'on interdise au prince Louis
Bonaparte d'habiter Livourne.--Même demande contre le prince Lucien, qui
voudrait demeurer à Gênes.--Lettres de Marie-Louise à Mme de Crenneville
sur sa vie heureuse.--Réclamations de Metternich contre les titres
honorifiques donnés par Napoléon à ses généraux.--Observations de M. de
Caraman à cet égard.--Effervescence bonapartiste en Italie.--Mesures
sévères pour la réprimer.--Déclaration de Neipperg au sujet du roi de
Rome.--Manifestations napoléoniennes à Vienne et à Bologne.--Ce que
Napoléon dit à Sainte-Hélène de son mariage avec Marie-Louise.--Son
jugement sur François II.--Traitements indignes dont l'Empereur est
l'objet.--Affaire de la boucle de cheveux du roi de Rome.--Stürmer et
Welle.--Éloges de Metternich à propos de la conduite correcte de
Marie-Louise.--Elle écarte les Français et sert les rancunes
autrichiennes.--Défense de faire le portrait de son fils.--Haine contre
Napoléon.--Le roi de Rome a conscience de son abandon.--Il interroge ses
maîtres sur son père.--Tristesse secrète de l'enfant.--Désespoir de
Napoléon d'être privé de nouvelles et de lettres de sa femme et de son
fils.--Le buste du roi de Rome.--Lettre apocryphe de Napoléon à la
maréchale Ney.--Inquiétudes nouvelles de Metternich.--Il voudrait que la
France rompît toutes relations avec les Pays-Bas.--Légendes créées par
l'_Abeille américaine_.--Le chevalier Artaud et l'_Almanach militaire_
d'Autriche.--Suppression du titre de prince de Parme.--On ne sait
comment nommer le fils de Napoléon.--Bruit de divorce entre Marie-Louise
et l'Empereur.--Nouvelles mesures contre la famille Bonaparte.--Décision
des alliés à propos de la succession des duchés.--Violation du traité de
Fontainebleau.--Le fils de Marie-Louise ne lui succédera pas à
Parme.--Marie-Louise se contentera de lui souhaiter d'être «le plus
riche particulier de l'Autriche».--Surprise de Gentz à ce sujet.--Il
rappelle l'intervention d'Alexandre et fait connaître une convention
secrétissime passée entre l'Autriche, la Prusse et la Russie.--Par cette
convention il était décidé que la question de Parme serait résolue en
faveur du jeune Napoléon.--Embarras de Metternich devant les questions
de lord Stewart sur ce sujet.--Aveux de Metternich.--Il regarde la
Convention comme non avenue.--Alexandre cède à son tour et la succession
de Parme revient au fils de la reine d'Étrurie.--Gentz admire le
désintéressement surprenant de l'Autriche.--Rapprochement de la Russie
et de la France.--Exigences jalouses de la Russie.--Opinion d'Artaud sur
Gentz.--Le _Beobachter_.--Stachelberg et Metternich.--Intervention
généreuse de Pie VII en faveur de Napoléon.--Les alliés n'écoutent pas
le Saint-Père.--Redoublement de surveillance à Sainte-Hélène et à
Schœnbrunn.

CHAPITRE XI

LE DUC DE REICHSTADT (1818-1820).

Déclaration du ministre d'Autriche à Paris le 4 décembre
1817.--Concession des terres bavaro-palatines faite par François II au
fils de l'archiduchesse Marie-Louise.--Mesures prises par Marie-Louise
contre les menées bonapartistes.--Sa réponse à M. de Las
Cases.--Intervention de Metternich.--M. de Caraman informe le duc de
Richelieu qu'on destine le roi de Rome à l'état
ecclésiastique.--Satisfaction de Richelieu à cette nouvelle.--Goûts
militaires du petit prince.--Défiance des Autrichiens contre tout ce qui
est Français.--M. de Caraman et le prince de Metternich.--Paroles de
Napoléon à O'Méara.--Recommandations pour son fils.--Le roi de Rome
devient le duc de Reichstadt.--Patentes du 22 juillet 1818.--Titres et
armoiries.--Signification de ce changement de nom, indiquée par
Metternich.--Le fils de Napoléon demeurera quand même «prince
français».--Adhésion du gouvernement de Louis XVIII à l'article 99 de
l'Acte final du congrès de Vienne.--Neipperg et Marie-Louise se
déclarent satisfaits du nouveau titre donné au fils de Napoléon.--L'_Eau
du duc de Reichstadt_.--Lettre du général Gourgaud à Marie-Louise.--Il
la supplie d'intervenir au congrès d'Aix-la-Chapelle en faveur de
Napoléon.--Silence de Marie-Louise.--Accusation d'un journal anglais
contre Gourgaud.--Réponse catégorique du général.--Intervention de
Metternich.--Lettre de la mère de Napoléon aux membres du congrès
d'Aix-la-Chapelle.--Le protocole du 13 novembre.--Affection de François
II pour son petit-fils.--Questions de l'enfant à son grand-père.--Leçons
d'équitation.--Abdul-Hassan et le peintre Lawrence.--Mot du duc de
Reichstadt.--Études nouvelles.--Les sciences militaires.--Indifférence
accentuée de Marie-Louise pour son fils.--Oubli de la France et de son
propre règne.--Éloges de Caraman pour sa mesure et sa
prudence.--Mouvements bonapartistes à Bologne.--Inquiétudes de
Metternich.--Conférences de Carlsbad.--Éventualité de la mort de Louis
XVIII.--Instructions de M. Pasquier à cet égard.--Napoléon prévoit sa
fin prochaine.--Il réclame l'envoi de prêtres à Sainte-Hélène.--La
chapelle de Longwood.

CHAPITRE XII

LE TESTAMENT ET LA MORT DE NAPOLÉON.

Préoccupations de l'Autriche au sujet de la situation faite à la France
par la possibilité de la mort de Louis XVIII.--Mouvements favorables au
duc de Reichstadt depuis 1817.--Émeutes à Saint-Genis-Laval.--Le
capitaine Oudin.--Agitation dans le Lyonnais.--Le Dauphiné et la
Franche-Comté.--Conspiration de l'Est.--Conduite de M. de Caraman à
Vienne.--Ce diplomate se laisse influencer par Metternich et lui confie
une note du Roi.--Mécontentement de M. Pasquier.--Politique de
l'Autriche à l'égard des Bourbons.--Louis XVIII et Marie-Louise.--Les
émissaires bonapartistes.--Vidal et Carret.--Le roi Joseph.--Éloges de
M. de Fontenay sur M. de Neipperg.--Le roi de France fait part à
Marie-Louise de la naissance du duc de Bordeaux.--Le carnaval à
Parme.--Le duc de Reichstadt, cousin du duc de Bordeaux.--Lettre du
préfet de l'Isère sur le duché de Parme.--L'Autriche proteste contre la
sympathie qu'on lui prête pour la cause du duc de
Reichstadt.--Metternich demande qu'on redouble les mesures de
surveillance à Sainte-Hélène.--Napoléon est la «propriété» des
alliés.--La maladie de l'Empereur s'aggrave.--Reproches de Napoléon au
docteur Arnott.--L'Empereur écrit son testament.--Recommandations et
legs à son fils.--Conseils dictés à Montholon pour lui.--Politique à
suivre.--Conditions nouvelles du gouvernement et de la société.--Leçons
à tirer de l'Histoire.--Préoccupations de Napoléon pour garantir son
fils de la maladie dont il meurt.--La chapelle ardente.--Sentiments
religieux de Napoléon.--Dernier entretien avec l'abbé Vignali.--L'agonie
et la mort.--Émotion dans le monde entier.--Réflexions sur la mort de
l'Empereur.--Metternich engage le cabinet anglais à empêcher la
publication du testament de Napoléon.--Sa lettre à Esterhazy.--Le
générai de Neipperg demande au chancelier des détails sur la mort de
l'Empereur.--Il le prie, au nom de la duchesse de Parme, d'intervenir en
ce qui concerne le testament.--Marie-Louise et la Gazette du
Piémont.--Lettre de la duchesse de Parme à Mme de Crenneville sur la
mort de Napoléon.--Neipperg et la Gazette de Parme.--L'Empereur est
qualifié de _Serenissimo_.--Détails sur la cérémonie funèbre à
Parme.--Deuil officiel.--Prières pour Napoléon _consorti Ducis
nostræ_.--L'Autriche rend hommage à la parfaite mesure de la duchesse de
Parme.--Elle va donner naissance à un enfant qui s'appellera le prince
de Montenuovo.--Foresti apprend au fils de Napoléon la mort de son
père.--Douleur de l'enfant.--Il prend le deuil, ainsi que sa
Maison.--Aveux de Marie-Louise.--On l'a «détachée du père de son
enfant».--Regrets et remords passagers.--Lettre de Madame Mère à lord
Londonderry.--Elle réclame vainement le corps de Napoléon.--Le marquis
de la Maisonfort et M. de Neipperg.--Éloges du marquis sur Marie-Louise
et sur son chevalier d'honneur.--Le cœur de Napoléon.--La pension
d'Antomarchi.--La duchesse ne veut pas recevoir ce docteur.--Entretien
d'Antomarchi et de Neipperg.--Antomarchi aperçoit la duchesse de Parme
au théâtre.--Entretien d'Antomarchi et de Madame Mère à Rome.--La mort
de Napoléon n'est pas la fin du bonapartisme.--Les partisans du duc de
Reichstadt et la Restauration.--Les lettres de Napoléon au banquier
Laffitte et au baron de la Bouillerie.--Mission de M. de Montholon.--Le
prince Esterhazy et le prince de Metternich.--Question du testament
impérial.--Lettre de Marie-Louise refusant de recevoir les restes
mortels de son époux.--Ses préoccupations au sujet du testament.--M. de
Neipperg intervient avec elle pour défendre à cet égard les intérêts du
duc de Reichstadt.--Question des fonds laissés par
l'Empereur.--Marie-Louise réclame, entre autres, la propriété de San
Martino.--Elle refuse de voir les exécuteurs testamentaires.--Laffitte
ne veut point se dessaisir du dépôt à lui laissé par Napoléon.--Neipperg
prie Metternich d'intervenir.--Instructions données au baron de
Vincent.--Nouvelles instances de Neipperg au sujet du
testament.--Montholon et Dupin.--Consultation des avocats Dupin, Bonnet,
Tripier et Gairal.--Plaidoirie de Dupin.--Jugement et
arbitrage.--Marie-Louise refuse de rendre les deux millions emportés de
Paris en 1814.--Elle remet ses pleins pouvoirs au baron de
Vincent.--Lettre du comte Bertrand.--Correspondance de Metternich et de
Neipperg au sujet du testament impérial.--François II recommande à son
ambassadeur à Paris d'agir en faveur des droits du duc de
Reichstadt.--Examen des legs de Napoléon à son fils.--Réclamations de
l'Autriche au ministère des affaires étrangères.--Réponse de
Chateaubriand.--Nouvelles réclamations de l'Autriche et fin de
non-recevoir opposée par Chateaubriand.--L'Autriche continue à
réclamer.--Lettre de M. de Peyronnet.--Lettre de Metternich au baron
Marschall, qui veut encore intervenir au nom de Marie-Louise.--La
duchesse de Parme ne cesse ses réclamations qu'en 1837.

CHAPITRE XIII

L'ÉDUCATION DU DUC DE REICHSTADT ET M. DE METTERNICH.

Études classiques du prince avec Mathieu Collin.--Études militaires avec
Foresti.--Études religieuses avec Mgr Wagner.--Examens périodiques du
duc de Reichstadt.--Le professeur Collin, à sa mort, est remplacé par le
baron d'Obenaus.--Leçons d'histoire et de statistique.--Précocité et
fermeté d'esprit du duc de Reichstadt.--Ses boutades.--Étude des
classiques français, allemands et italiens.--Ses maîtres Pina et
Baumgartner.--Éducation étendue du prince.--L'histoire de
Napoléon.--Entretiens avec l'impératrice.--Liaison du duc de Reichstadt
avec l'archiduc François et l'archiduchesse Sophie.--Divertissements et
plaisirs de Marie-Louise.--Elle va voir son père au congrès de
Vérone.--Chateaubriand accepte d'elle une invitation.--Portrait qu'il en
fait.--Marie-Louise et M. de Castellane.--Le cabinet des Tuileries fait
part à Marie-Louise de la mort de Louis XVIII.--Le marquis de la
Maisonfort est accrédité auprès d'elle.--Ses instructions.--Jugement
élogieux qu'il porte sur la duchesse et sur M. de Neipperg.--Lamartine
accentue encore ces éloges.--Inquiétudes nouvelles sur les agissements
bonapartistes.--Les frères Le Bret de Stuttgard.--M. de Caraman et le
duc de Reichstadt.--Détails donnés sur le jeune prince.--Affection de
François II pour lui.--Lettres du duc à son grand-père.--Dénonciation
par un sieur Poppon d'un complot bonapartiste en Suisse.--Nouvelles
inquiétudes en France.--Le voyage de Dietrichstein.--La confirmation du
duc de Reichstadt.--Prévisions de Talleyrand à son égard.--Études du
jeune prince.--Son goût pour l'histoire.--François II invite Metternich
à lui raconter l'histoire de son père.--Influence de Metternich sur M.
de Montbel.--Comment Metternich eût-il pu être impartial dans ses
jugements sur Napoléon?--Qualités que le chancelier veut bien
reconnaître à l'Empereur.--Défauts qu'il exagère.--Il rabaisse les faits
pour abaisser l'homme.--Ses récriminations et ses insinuations.--Sa
conduite au sujet de Marie-Louise et de Neipperg.--Le chancelier n'avait
pas ce qu'il fallait pour éclairer le duc de Reichstadt sur la vérité
des événements.--Portrait de Metternich, unique et officiel représentant
de l'Europe.

CHAPITRE XIV

LE «FILS DE L'HOMME» (1829).

Loisirs et délassements de Marie-Louise.--Inquiétudes subites sur la
santé du comte de Neipperg.--Mort du comte.--Mausolée que lui fait
élever Marie-Louise.--Sa douleur profonde.--Ses lettres à Mme de
Crenneville sur «le cher défunt».--Sa lettre au docteur
Aglietti.--Observations du Baron de Vitrolles sur la duchesse de
Parme.--Portrait qu'il fait de Marie-Louise.--Son oubli de la
France.--Le comte Portalis et ses appréciations sur Neipperg.--Nouveaux
projets de Marie-Louise: dîners, réceptions, soirées, inauguration d'un
grand théâtre.--Voyage en Suisse.--Poème d’Élisée Lecomte.--Surveillance
de la police française.--Excursions et réceptions de la duchesse de
Parme.--Entrevue avec la duchesse de Saint-Leu.--Le ministre de
l'intérieur, le baron de la Bourdonnaye, fait un triste portrait de
Marie-Louise.--Retour dans son duché.--Reprise de ses réceptions.--Sa
fausse sensibilité.--Elle oublie d'aller revoir son fils.--Manœuvres
bonapartistes.--Moyens de propagande: cocardes tricolores, cartes,
pipes, mouchoirs, rubans, foulards, etc., à l'effigie du prince
impérial.--La police redouble de surveillance.--Tentative de
soulèvements.--Complots du 12 août 1820.--Condamnations à
mort.--Complots de Belfort et de Neubrisach.--Affaire du colonel Caron à
Colmar.--Complot des sous-officiers de Saumur.--Les quatre sergents de
la Rochelle.--Complot de la Bidassoa.--Le colonel Fabvier et le général
Vallin.--Les poètes Barthélémy et Méry.--Ils conçoivent un nouveau poème
bonapartiste.--_Napoléon en Égypte_.--Le _Fils de l'Homme_.--Arrivée de
Barthélémy à Vienne.--Son entrevue avec le comte de Czernine et avec le
comte de Dietrichstein.--Ses aveux au gouverneur du duc.--Le comte lui
refuse de lui laisser voir le prince.--Il ne remettra même pas au duc de
Reichstadt l'ancien poème de Barthélémy, _Napoléon en Égypte_.--Nouvelle
demande d'entrevue par le poète.--Refus obstinés de
Dietrichstein.--Barthélémy met son voyage en vers.--Extraits du _Fils de
l'Homme_.--Le poète est traduit en police correctionnelle.--Il présente
lui-même sa défense.--Plaidoirie de Me Mérilhou.--Jugement et
condamnation de l'auteur.

CHAPITRE XV

LE CHEVALIER DE PROKESCH-OSTEN.

Marie-Louise n'est occupée que de théâtres et de bals.--Voyage à
Vienne.--Éducation du duc de Reichstadt.--Les examens.--Les exercices du
corps.--Les exercices militaires.--Les grades du duc dans l'armée.--Son
séjour à Baden.--Le docteur Hermann-Rollett et les papillons.--Portrait
du prince.--Il fait la connaissance de Prokesch-Osten.--Détails sur le
chevalier.--François II l'invite, à Gratz, à la table
impériale.--Impression causée par le duc sur Prokesch.--Le duc a lu le
mémoire de Prokesch sur Waterloo et le remercie d'avoir défendu
l'honneur de son père.--Conversation sur la Grèce.--Le duc pourrait être
candidat au trône de ce pays.--Ambitions plus hautes.--Conversation sur
la campagne de Bonaparte en Syrie.--Aptitudes militaires du prince.--Il
supplie Prokesch de rester auprès de lui.--Nouveaux
entretiens.--L'Égypte et Napoléon.--Le duc demande à Prokesch ce qu'il
pense de lui et de son avenir.--Relations amicales qui s'établissent
entre le prince et le chevalier.--Détails sur la valeur personnelle du
fils de Napoléon et la noblesse de son caractère.--La légende et la
réalité.--Le duc de Reichstadt était un prince du plus grand
avenir.--Motifs de sa gravité et de sa mélancolie précoces.--Études
sérieuses auxquelles il s'adonne.--Amour des choses militaires.--La
guerre.--Il voulait écrire l'histoire stratégique des campagnes de son
père.--Nouvelles entrevues avec Prokesch.--Le prince et François II.--La
bibliothèque du prince.--Le portrait de Napoléon par Gérard.--Don Carlos
et le marquis de Posa.--Plutarque et César.--Le prince Eugène.--Pensées
du duc de Reichstadt.--Sa candidature au trône de Pologne.--Insurrection
de ce pays.--Le duc est forcé de dissimuler ses ambitions.--Tortures
auxquelles est condamné son esprit.--Prokesch et lui se séparent pour
quelque temps.--La médaille d'Alexandre le Grand.

CHAPITRE XVI

LE DUC DE REICHSTADT ET LA RÉVOLUTION DE 1830.

Chute du gouvernement de Charles X.--Ce que Prokesch entend dire en
Allemagne sur l'avènement possible du fils de Napoléon au trône de
France.--Metternich raye le nom de Prokesch de la maison militaire
qu'aurait voulu se créer le duc de Reichstadt.--Motifs politiques de
cette radiation.--Arrivée du général Belliard à Vienne.--Metternich
refuse de le laisser approcher du duc.--Belliard aurait proposé à Maison
et à divers généraux de ramener le duc à Paris.--Le fils de
Fouché.--Propositions secrètes faites à Metternich au sujet du duc de
Reichstadt qu'on aurait voulu faire Empereur.--Politique de
Metternich.--La Russie et l'Autriche.--Nicolas Ier et la révolution de
1830.--Metternich se sert du duc de Reichstadt, et à l'insu de ce
prince, comme d'un instrument.--Les divers desseins du
chancelier.--Situation troublée de l'Europe.--Retour de Prokesch à
Vienne.--Entrevue avec le duc de Reichstadt.--Le prince l'interroge sur
les événements actuels et sur son avenir.--Doutes sur lui-même.--Il veut
aller à Prague.--Prokesch parle des aptitudes du prince à
Metternich.--Silence du chancelier.--Motifs de cette attitude.--Le parti
du duc de Reichstadt.--Ébauche de manifestations en sa faveur.--Culte de
Napoléon.--Le préfet de police Gisquet.--Ce que pense Metternich des
journées de Juillet.--Inquiétudes pour la vieille Europe.--Troubles de
Bruxelles.--Audience impériale accordée au général Belliard.--Illusions
de ce général.--Apparences favorables de Metternich, puis récriminations
contre le nouveau gouvernement.--Situation extraordinaire.--Propositions
du comte d'Otrante.--Ce que serait Napoléon II.--Projet de constitution
impériale.--Metternich demande des garanties.--Il ne les juge pas
suffisantes.--Son dédain pour l'instabilité des esprits en
France.--François II et le duc de Reichstadt.--L'empereur d'Autriche
laisse entendre à son petit-fils qu'il pourrait bien monter sur le trône
de France.--Metternich. dissipe ces espérances.--Son entretien avec le
duc.--Démarches des bonapartistes.--Lettre de Joseph Bonaparte à
François II.--Silence de l'Empereur et du chancelier.--Ladvocat et
Dumoulin veulent proclamer à Paris Napoléon II.--Vaines tentatives du
général Gourgaud.--François II emmène son petit-fils en Hongrie.--À son
retour, la Belgique est en révolution.--Candidature possible du prince
au trône de ce pays.--Arrêt rendu par Metternich.--Le prince de
Dietrichstein et le duc de Reichstadt.--Encore le prince Eugène de
Savoie.--Sympathie du duc pour la cause de Charles X.--François II et ce
roi.--Politique de l'Europe.--Metternich refuse au duc de laisser
attacher Prokesch à sa personne.--Le fils de Napoléon et le testament
impérial.--Il doit et il veut rester prince français.--Origines de la
maladie du duc de Reichstadt.--Abus des exercices de toute
sorte.--Croissance prolongée.--Études absorbantes.--Ambitions
déçues.--Incident du 2 octobre 1830 à la Chambre des députés.--Pétition
relative au retour des cendres de Napoléon.--Le duc de Reichstadt et la
fille de la princesse Bacciochi.--Le maréchal Marmont.--Le duc veut le
connaître et s'entretenir avec lui.--Persistance de l'opposition de
Metternich à toute candidature du prince à un trône quelconque.--Sa
politique veut qu'il soit et qu'il reste un prince autrichien.

CHAPITRE XVII

LE DUC DE REICHSTADT ET LES MARÉCHAUX.

Séjour de Marie-Louise à Vienne et à Schœnbrunn de mai à novembre
1830.--Ce qu'elle dit de son fils à Mme de Crenneville.--Elle ne peut
avoir d'influence sur lui.--Frivolité de cette princesse.--Nouvelles
confidences politiques de François II à son petit-fils.--L'empereur
d'Autriche agite et bouleverse son esprit ambitieux.--Le parti
napoléonien.--Question de l'entrée du prince dans le monde.--Le général
Hartmann.--Le prince se compose un programme politique.--Il le confie au
comte de Dietrichstein.--Embarras et émoi du gouverneur.--Prokesch
déchire le programme du prince.--Le maréchal Maison à Vienne.--Sa
première entrevue avec Metternich.--Déclarations du chancelier sur le
gouvernement de Juillet.--Le duc de Leuchtenberg candidat au trône
belge.--Ce que Metternich pense de Napoléon II.--Aveux à
Appony.--Mouvements bonapartistes à Modène et dans les États de
l'Église.--Louis-Philippe et l'Italie.--Menaces secrètes de
Metternich.--Lettres du duc de Reichstadt à son ami Prokesch.--Débuts du
prince dans le monde.--Le bal de lord Cowley.--Portrait du duc de
Reichstadt.--Son entretien avec Marmont.--Le duc de Raguse obtient de
Metternich la permission d'aller voir le prince.--Le maréchal Maison
demande des instructions à Sébastiani.--Maison et François
II.--L'archiduc Charles et le trône de Belgique.--Maison et
Metternich.--Éloge du duc de Reichstadt par le maréchal.--Encore le
prince de Leuchtenberg.--Troubles d'Italie.--Instructions de Sébastiani
à Maison.--Entrevue du duc de Reichstadt et de ce maréchal.--Conférences
de Marmont.--La capitulation d'Essonnes.--La campagne de 1796.--Histoire
de Napoléon.--Ce que le duc de Reichstadt pense de Marmont.--Ambitions
secrètes du maréchal.--Le portrait du duc et les vers de _Phèdre_.--Les
partisans du fils de Napoléon en Italie.--Mouvements et
intrigues.--Déclarations de Metternich en faveur de
Louis-Philippe.--Autres déclarations à Appony.--François II et le duc de
Reichstadt.--Espérances du jeune prince favorisées par son
grand-père.--Le principe de non-intervention.--Émeutes dans les États
pontificaux et à Parme.--Fuite de Marie-Louise.--Nouvelles confidences
de François II à son petit-fils.--Troubles de Modène, Bologne, Ferrare
et Parme.--Metternich et le fils de Napoléon.--Part de la faction
bonapartiste dans les affaires italiennes.--Refus de laisser le duc de
Reichstadt porter secours à sa mère.--Inquiétudes et tristesses du
prince.--Les deux fils de Louis Bonaparte et l'Italie.--Politique de
Metternich.--Maison et Sébastiani.--Le peintre Goubeaud.--Succès du duc
de Reichstadt dans le monde.--La comtesse de ***.--Le comte Maurice
Esterhazy.--La chanoinesse et le comte de Dietrichstein.--Le duc de
Reichstadt préférait l'ambition et la gloire aux romans.

CHAPITRE XVIII

LA MALADIE DU DUC DE REICHSTADT.

Retour de Marie-Louise à Parme.--M. de Dalberg et Casimir Périer.--La
statue de Napoléon et la colonne Vendôme.--Le parti bonapartiste et les
desseins secrets de Metternich.--M. de Dalberg et Talleyrand.--Réveil du
bonapartisme avec les journées de Juillet.--Ignorance du duc de
Reichstadt à cet égard.--Défiance de Metternich contre l'influence de
Prokesch.--Mission de celui-ci à Bologne.--Lettre du duc de Reichstadt à
son ami.--Adieux et présents.--Le docteur Malfatti.--Continuation d'une
croissance exagérée chez le jeune prince et faiblesse de sa
poitrine.--Son traitement.--Retard momentané pour le service
militaire.--Amélioration passagère.--Le duc abuse des exercices.--Sa
santé s'en ressent de nouveau.-Commandement des troupes et abus de
l'équitation.--Ordre au duc de se rendre à Schœnbrunn pour s'y
reposer.--Le duc et le docteur Malfatti.--Entretiens sur Byron et
Lamartine.--L'_Andromaque_ de Racine.--Allusions à sa situation
personnelle recherchées par le duc de Reichstadt.--Le trône de
Belgique.--Casimir Périer et le fils de Napoléon.--Conférence de
Londres.--Manifestations à la place Vendôme.--Lettre de Victor Hugo à
Joseph Bonaparte en faveur du duc de Reichstadt.--Le duc et M. de
Prokesch.--Situation de l'Europe.--Le principe de non-intervention et M.
de Talleyrand.--Lettre du duc à son ami.--La politique et la
religion.--Réponse de Prokesch.--Sentiments religieux du duc de
Reichstadt.--Il offre à son ami les _Saintes Harmonies_
d'Albach.--Confidences intimes.--Fanny Essler et le duc de
Reichstadt.--Fausseté de leurs relations.--Gentz et Fanny
Essler.--Aggravation de l'état maladif du prince.--Son
découragement.--Conseils de Prokesch.--Nouvelles lettres du prince.--M.
Thiers et la pairie en 1831.--Le duc de Reichstadt à la
Hofburg.--Indifférence de Marie-Louise pour son fils.--Débats à la
Chambre des députés sur le bannissement de Charles X.--La loi du 12 juin
1816 contre les Bonaparte.--Proposition d'Isambert et de Gaëtan Murat
relatives à l'abrogation de l'article 4 de cette loi.--Rapport favorable
d'Abbatucci.--Nouvelle proposition de M. de Briqueville concernant le
bannissement de Charles X.--Rapport d'Amilhau, qui applique la même
mesure aux ascendants et descendants de Napoléon.--Discussions à la
Chambre des députés et à la Chambre des pairs de novembre 1831 à mars
1832.--Intervention de Pagès, Portalis, Martignac, Duvergier de
Hauranne, Rémusat, Guizot, Broglie.--Vote de la proposition Briqueville
le 20 mars 1832.--Brochure de Chateaubriand contre le bannissement.--Ses
observations sur la République, sur le duc de Bordeaux, le duc de
Reichstadt et les Bonaparte.--Pétition du sieur Lepayen relative aux
cendres de Napoléon.--Discours de Martin du Nord, du général Lamarque,
de Lameth, du général Bertrand.--Renvoi de la pétition au ministre des
affaires étrangères.--Conseils de Chateaubriand à un jeune
prince.--Application personnelle qu'en voudrait faire le duc de
Reichstadt.--Son amour de la guerre.

CHAPITRE XIX

LA MORT.

Santé précaire du duc de Reichstadt.--Les funérailles du général
Siegenthal.--Le prince est obligé de renoncer encore aux exercices
militaires.--Ses études historiques.--Lettres du prince à
Prokesch.--Conseils de celui-ci.--Bruit des fiançailles du duc de
Reichstadt avec la fille de l'archiduc Charles.--Imprudences du
prince.--Le bal du maréchal Maison.--Refus du prince de s'y
rendre.--Nouvelle mission diplomatique imposée à Prokesch par
Metternich.--Dernier entretien des deux amis.--Le duc remet son épée à
Prokesch.--Lettre de Marchand au duc.--Refus de laisser Marchand venir
en Autriche.--Mélancolie du prince.--Ses vers sur un portrait
d'Isabey.--Propos maladroits du général Kutschera.--Imprudences du duc
de Reichstadt.--Aggravation de sa maladie.--Consultation des principaux
docteurs.--Nouveaux avertissements donnés à Marie-Louise.--Indifférence
et légèreté de la duchesse de Parme.--Revues, dîners, bals et spectacles
en son duché.--Voyage à Naples projeté pour le duc de
Reichstadt.--Permission accordée par M. de Metternich.--Transport du
prince au château de Schœnbrunn.--Le château et le parc.--L'appartement
du prince.--Chambre où demeurait Napoléon en 1809.--Le lit de
camp.--Départ de M. de Dietrichstein.--La promenade à
Laxenbourg.--Nouvelle consultation.--Pronostics inquiétants.--Le prince
refuse de recevoir le maréchal Maison.--Le jardin réservé.--Confidences
du prélat Wagner à l'archiduchesse Sophie.--La dernière communion du
prince.--L'archiduc Maximilien.--La _Kaisergruft_.--La duchesse de Parme
ne peut se décider à venir à Vienne.--Ses illusions sur la santé de son
fils.--Aggravation effrayante.--Nouvelles données par Metternich au
comte Appony.--Communications destinées à Louis-Philippe.--Craintes du
chancelier au sujet du prince Louis Bonaparte.--Arrivée de Marie-Louise
à Schœnbrunn.--Entrevue du fils et de la mère.--Lettre du prince
Louis-Napoléon à son cousin.--Le duc de Reichstadt se sent perdu.--Son
courage devant la mort.--Le berceau et la tombe.--L'orage du 21
juillet.--Chute d'un aigle à Schœnbrunn.--Agonie et mort du
prince.--Douleur de l'archiduchesse Sophie.--Émotion de François
II.--Jugement de M. de Méneval sur la conduite de l'empereur
d'Autriche.--Le duc de Reichstadt a laissé à Prokesch le sabre de
Napoléon et ses livres.--Exposition du corps du prince à Schœnbrunn.--Le
masque du duc de Reichstadt et celui de Napoléon.--Le musée de Baden et
le docteur Hermann-Rollett.--Autopsie du prince.--Transport de ses
restes dans la chapelle de la Hofburg.--Nouvelle exposition et dernières
prières.--Le cœur du prince est porté à l'église des Augustins.--Les
funérailles.--Absoute en l'église des Capucins.--Descente du cercueil
dans la _Kaisergruft_.--Deuil officiel à la cour.--Lettre du maréchal
Maison à son gouvernement.--Émotion de Marie-Louise.--Sa lettre à la
comtesse de Crenneville.--Elle pleure le duc de Reichstadt et le comte
de Neipperg.--Tristes pressentiments qu'avait Prokesch en quittant le
duc de Reichstadt.--Son séjour à Rome.--Ses relations avec le prince
Gabriel et la princesse Charlotte Bonaparte.--Rappel de Prokesch.--Il
consent, avant de partir, à une entrevue avec Mme Lætitia.--Ses détails
sur le duc de Reichstadt.--Mission dont le charge Mme Lætitia pour son
petit-fils.--La bénédiction d'une aïeule.--Prokesch apprend la mort de
son ami à Bologne.--Sa douleur.--Audience que lui accorde François
II.--Lettre de Prokesch à la princesse Charlotte.--Noble conduite de
Prokesch.--Comment il a conquis l'amitié du prince et l'estime de tous
les gens de cœur.--Causes de la mort prématurée du duc de
Reichstadt.--Indifférence de l'Europe.--La presse viennoise:
l'_Observateur autrichien_.--La presse allemande: la _Gazette
d'Augsbourg_, le _Correspondant de Nuremberg_, le _Journal de
Francfort_.--La presse anglaise: le _Times_.--La presse française: le
_Moniteur_, la _Quotidienne_, le _Constitutionnel_, la _Gazette de
France_, la _Revue des Deux Mondes_, la _Chronique_, le
_Temps_.--L'opposition et les souvenirs de Napoléon.--Le théâtre: _Le
duc de Reichstadt_, _Le roi de Rome_.--Les manifestations.

CONCLUSION

Si le fils de Napoléon eût réussi à monter sur le trône, aurait-il pu
s'y maintenir?--Ce que François II pensait de son avènement
probable.--Opinion du duc de Reichstadt sur les garanties qu'il aurait
pu offrir à la France.--Espérances et illusions.--Puissance du nom de
Napoléon.--Impossibilité du jeune prince à se prévaloir, comme son père,
de gloire personnelle et de services rendus à la France.--Difficultés
extérieures auxquelles il eût été exposé.--Le prince n'aurait pu se
renfermer dans une politique exclusivement pacifique.--Sur quels hommes
se serait-il appuyé?--Comment eût-il constitué son
gouvernement?--Napoléon II et Napoléon III.--La France ne connaissait
pas le duc de Reichstadt.--Légendes répandues sur lui.--Sa vraie
situation à la cour d'Autriche.--Séquestration dont il était la
victime.--Ambitions inassouvies.--Il ne pouvait vivre comme un simple
officier ou comme un archiduc.--Faut-il regretter la perte prématurée de
ce prince?--Observations du chevalier de Prokesch et du comte Maurice
Esterhazy à ce sujet.--Nouveau portrait du fils de Napoléon par
Prokesch.--Ressemblance physique et morale du prince avec son
père.--Exposition rétrospective de l'Empire.--Souvenirs du roi de
Rome.--Les jeunes princes et la destinée.--La _Kaisergruft_ ou caveau
impérial à Vienne.--Les mausolées des empereurs.--Les tombeaux des
archiducs et du duc de Reichstadt.--Fin de la duchesse de Parme.--Examen
des résultats du divorce de Napoléon et de son second mariage.--Les
prédictions du sénatus-consulte du 17 février 1810.--Ce que l'avenir en
a fait.--L'Empire et la Papauté.

FIN DE LA TABLE.




INTRODUCTION


Le fils de Napoléon a porté plusieurs noms. Celui de roi de Rome, qui
lui avait été attribué avant sa naissance par le Sénatus-consulte du 17
février 1810, lui fut confirmé le 20 mars 1811. Par l'article 5 du
traité de Fontainebleau en date du 11 avril 1814, l'héritier de
l'Empereur reçut le titre de prince de Parme, Plaisance et Guastalla.
Dans la période des Cent-jours, le 23 juin 1815, il fut proclamé
Empereur sous le nom de Napoléon II par la Chambre des représentants et,
avec la même qualification, dans l'Adresse au peuple français votée par
les deux Chambres, les 1er et 2 juillet. Enfin il fut appelé, en 1818,
duc de Reichstadt par l'empereur François II, son grand-père, et mourut,
en 1832, au palais de Schœnbrunn, sous ce quatrième et dernier nom.

Pour le titre de cet ouvrage, j'ai préféré restituer au prince impérial
l'appellation grandiose que son père lui avait donnée, parce que, dès le
premier jour, elle a été populaire, et surtout parce qu'elle me paraît
accentuer la leçon philosophique que je voudrais voir sortir de mon
travail, c'est-à-dire l'inanité des prétentions humaines, quand elles
offensent le droit. Non content, en effet, de dérober à Pie VII le
patrimoine du Saint-Siège, Napoléon avait encore voulu prendre pour son
héritier le nom de la Ville sacrée dont il avait chassé le Pape, afin
d'attester devant l'Europe entière sa toute-puissance sur l'Église comme
sur la société. Mais ce titre pompeux ne sera qu'un titre éphémère.
Moins de cinq ans après, Pie VII rentrera à Rome en souverain, tandis
que l'Empereur et son fils partiront pour l'exil, démonstration
saisissante du triomphe inévitable de la Justice, même lorsqu'elle a
paru succomber sous les coups de la plus formidable volonté qui ait
jamais fait trembler les hommes.

Une autre leçon me paraît se dégager de l'histoire que j'ai entrepris
d'écrire. J'ai dit ailleurs que, la veille d'Austerlitz, Napoléon,
laissant errer sa pensée sur divers sujets, était arrivé à la question
des crimes politiques et avait essayé d'en tempérer l'horreur en
invoquant la nécessité ou la raison d'État. C'était le meurtre du duc
d'Enghien qui obsédait alors sa mémoire. Il cherchait vainement des
prétextes pour se persuader qu'il avait frappé un vrai coupable. Le
remords était entré dans sa conscience et ne la quittait point.
L'expiation vint un jour, et elle l'atteignit au plus intime de son
être. «Napoléon, disais-je, a ressenti, lui aussi, la douleur qui
arrachait au duc de Bourbon des cris de désespoir... Pendant six longues
années, l'Empereur allait éprouver l'affreuse angoisse de n'avoir pu
élever et former lui-même ce fils tant désiré, cet espoir et cette
raison de sa vie. Dans ces peines, dans ce supplice que l'on ne saurait
dépeindre, il a dû souvent regretter l'arrêt implacable qu'il avait
rendu contre le duc d'Enghien et reconnaître que tout crime entraîne
après lui une expiation nécessaire[1].»

La vie du fils de Napoléon, qui va si rapidement du berceau à la tombe,
présente, lorsqu'on y pénètre, des détails du plus haut intérêt, des
faits et des enseignements graves. Résumez-les un instant par la pensée
et dites s'ils ne méritaient pas l'attention de l'historien?... La
naissance d'un fils voulue et prédite par un Empereur auquel la nature
et les hommes ne demandaient qu'à obéir, les acclamations de la France
et de l'Europe entière à la venue de ce fils, son baptême solennel et
les vœux des princes, des courtisans, des rois et des peuples, les
premiers malheurs de l'Empire succédant aux jours de gloire, les
dernières et inutiles victoires, puis les grands désastres, la déchéance
et l'exil de l'Empereur, l'arrivée en Autriche et la séquestration de
son fils, les intrigues et les dessous du congrès de Vienne, la
tourmente des Cent-jours, la seconde abdication, puis Sainte-Hélène,
l'éloignement des Français restés fidèles au roi de Rome, la suppression
de tout ce qui peut lui rappeler la France, le remplacement de son nom
par un nom allemand, la mort de Napoléon et les premières douleurs de
l'enfant, ses désirs, ses ambitions, puis ses illusions et ses
découragements, son constant amour pour son père et pour la France, ses
dernières joies et ses derniers espoirs, ses vains efforts pour dompter
un corps rebelle, enfin la maladie implacable, le suprême recours à
Dieu, l'agonie et la mort en pleine jeunesse, n'y avait-il pas là
matière suffisante pour contempler et étudier dans un seul être les
pitoyables contrastes des grandeurs et des misères humaines?

Ce qu'on ne sait pas ou presque pas, car en cette histoire la légende a
jusqu'ici prédominé sur la vérité, c'est que le fils de Napoléon a, dès
les premiers moments d'une maturité précoce, eu conscience de son
origine, de ses devoirs, de son avenir. Il avait beaucoup appris, il
avait beaucoup médité. Dans un écrit du prince, je trouve cette pensée
qui montre à elle seule combien ce jeune esprit était déjà pondéré: «Si
nous commençons à juger, écrivait-il, par l'impulsion de nos passions et
non d'après la raison, notre esprit perd le sentiment de la vérité, et
nous devenons le jouet de nos désirs. Ceci est contraire à notre
dignité.» Il avait conservé l'amour du sol natal et le respect de ses
gloires. Quant aux devoirs d'un souverain, il s'en était formé l'idée la
plus haute, voulant une autorité puissante et ferme, capable de
satisfaire au bien moral du peuple comme à tous ses besoins, préoccupée
sans trêve de l'honneur et de la grandeur de la patrie. Les lettres qui
nous restent de lui attestent une générosité et une élévation d'âme
vraiment peu ordinaires. Le prince cherchait à s'ouvrir la carrière des
armes, la seule qui, suivant lui, convînt au fils de Napoléon, car il
avait la conviction que la gloire militaire serait un acheminement plus
rapide vers le trône qu'il ambitionnait. Mais il se refusait à courir
les aventures. Ce qu'il voulait, c'était se rendre digne de sa grande
mission par un travail assidu et par une instruction profonde. Les yeux
fixés sur l'avenir, il souhaitait de n'être pas surpris quand sonnerait
l'heure décisive. Aussi s'apprêtait-il à s'affranchir de tout joug
importun, à voir par lui-même, à être vu et à montrer partout, comme le
lui avaient prescrit les dernières volontés de son père, «qu'il était né
prince français». Surveillé et observé de près par les agents de
Metternich, il gardait jalousement en son cœur certains secrets. Plus
d'une fois, au moment des crises politiques extérieures, des orages y
grondèrent; sa physionomie demeura impassible. Cependant ces luttes
pénibles finirent par briser son corps. Les souffrances morales ont en
effet développé chez lui les maux physiques et les ont même aggravés. La
froide détermination du chancelier autrichien qui, en détournant les
occasions ainsi que les hommes propres à les seconder, s'opposa sans
pitié à ses projets d'ambition, fut une des causes non discutables de
son prompt dépérissement.

L'égoïsme de sa mère accrut encore ses douleurs. Comment cette princesse
avait-elle pu oublier ainsi et son fils et son époux? Elle s'imagina,
avec une naïveté voisine de l'impudeur, avoir le droit de rechercher
d'autres affections, ne comprenant pas qu'elle ne s'appartenait plus,
ayant été marquée pour une seule et même destinée. Un souvenir classique
rendra ma pensée. Euripide a cru pouvoir intéresser au sort d'Andromaque
en lui supposant des inquiétudes et des craintes pour la vie d'un fils
qu'elle aurait eu de Pyrrhus. Racine s'en est justement étonné et a dit:
«La plupart de ceux qui ont entendu parler d'Andromaque ne la
connaissent guère que pour la veuve d'Hector et la mère d'Astyanax. On
ne croit point qu'elle doive aimer ni un autre mari ni un autre fils, et
je doute que les larmes d'Andromaque eussent fait sur l'esprit de mes
spectateurs l'impression qu'elles y ont faite, si elles avaient coulé
pour un autre fils que celui qu'elle avait eu d'Hector...»

Le prince Napoléon n'avait vu Marie-Louise qu'une fois. C'était en 1836,
sur la grand'route près de Parme. Il était avec son père, lorsque tout à
coup le roi Jérôme lui saisit la main avec une violente émotion et lui
dit: «Voilà l'impératrice Marie-Louise!... Non, reprit-il, ce n'est plus
l'impératrice, c'est madame Neipperg!...» Aussi le fils de Napoléon,
tout en gardant à sa mère un attachement respectueux, n'a-t-il jamais pu
lui témoigner une tendresse égale à celle qu'il avait vouée à son père.
Il avait le culte absolu d'une mémoire sacrée, et, sans jamais prononcer
un mot qui eût l'apparence d'un regret ou d'un blâme, il dut se dire
plus d'une fois, avec une peine amère, que l'impératrice Marie-Louise
avait disposé de sa vie contrairement à d'inviolables devoirs. Comment
l'histoire ne s'attendrirait-elle pas sur les chagrins et les tortures
que subit et endura ce prince, dès qu'il fut arrivé à l'âge de
comprendre son infortune?

J'ai mis à profit pour mon livre les différentes pièces des Archives
nationales et les dépêches du Ministère des Affaires étrangères qui
m'ont été libéralement communiquées. Ayant à examiner la période
historique qui s'écoule entre 1810 et 1832, et à faire l'étude des
hommes et des événements de cette période, j'ai employé encore de
nombreux Mémoires et des opuscules oubliés ou peu connus. Je me suis
servi également des indications fournies par les journaux français et
étrangers de l'époque. J'ai profité de quelques observations
personnelles faites en Autriche, tout en regrettant que les archives de
l'État et de la Cour soient peu abondantes aujourd'hui en documents
relatifs au fils de Napoléon. Mais le voyage que j'ai fait à Vienne, à
Schœnbrunn, à Baden, dans les endroits mêmes que le prince habitait ou
fréquentait, m'a été fort utile pour me rendre un compte exact de sa vie
intime. J'ai consulté, en outre et avec soin, la Correspondance de
Marie-Louise, puis l'ancien ouvrage de M. de Montbel, sachant que M. de
Metternich lui avait ouvert les Archives de la chancellerie d'État et
celles de la famille impériale, alors en possession de pièces très
curieuses. Mais je n'ai pas oublié que le chancelier a reconnu lui-même
avoir exercé une influence décisive sur l'auteur dans toutes les parties
du livre qui n'avaient pas pour objet de rendre hommage à la branche
aînée des Bourbons. M. de Montbel a bien juré qu'il était demeuré
indépendant; ce qui diminue un peu la valeur de son affirmation, c'est
cette déclaration de Metternich faite au baron de Neumann: «Les grands
points de vue politique, et surtout ce qui est relatif au bonapartisme,
sont écrits sous ma direction[2]...» La princesse Mélanie, troisième
femme de Metternich, a dit aussi, dans son _Journal_, que son mari avait
chargé M. de Montbel de composer cette histoire, et lui avait fourni
toutes les indications nécessaires. Elle trouvait «du charme et du
piquant» à voir un ancien ministre de Charles X «entreprendre de
raconter au public la courte existence de ce pauvre jeune homme».
Lorsqu'elle entendit la lecture de l'ouvrage, elle se permit d'en
critiquer le style. Le prince de Metternich fut plus aimable pour
l'auteur, sans doute à cause de sa collaboration personnelle.

Après les pages agréables que M. Imbert de Saint-Amand, dans sa
collection des «Femmes des Tuileries», a consacrées en 1885 à
Marie-Louise et au duc de Reichstadt, j'ai lu avec intérêt et profit les
deux excellents écrits du chevalier de Prokesch-Osten sur ses _Relations
avec le duc de Reichstadt_ et sur la mort de ce prince, ainsi que
l'édition allemande qui contient plusieurs lettres non traduites dans
l'édition française qu'a publiée son fils, le comte de Prokesch-Osten,
en 1878.

MM. Antonin et Amédée Lefèvre-Pontalis, petits-fils de Mme Soufflot, qui
fut nommée première dame du roi de Rome en 1811, puis devint
sous-gouvernante en 1814, ont bien voulu m'ouvrir leurs archives de
famille et me communiquer des documents précieux. Mme Soufflot, veuve
d'André Soufflot, ancien membre du Corps législatif, consentit à l'exil
en 1814 pour rester fidèle aux obligations qu'elle avait acceptées. Elle
se rendit en Autriche avec sa fille Fanny, qui devint l'amie préférée du
petit prince. Mme Soufflot, à son retour en France, reçut de nombreux et
flatteurs témoignages de la haute estime qu'elle avait su inspirer à la
Cour d'Autriche. Pour n'en donner ici qu'un exemple, la comtesse
Scarampi, grande maîtresse de la duchesse de Parme, lui écrivait le 1er
septembre 1817: «Sa Majesté a les meilleures nouvelles possibles de son
auguste fils qui, à ce que le comte de Dietrichstein assure, répond
parfaitement aux espérances que vous avez vues naître et que vos
sollicitudes ont tant contribué à fonder en lui.»

Je remercie également Mme la baronne Chr. de Launay de m'avoir autorisé
à reproduire en tête de cet ouvrage la miniature originale d'Isabey
faite à Vienne en 1815, et qui est, sans contredit, le plus exact comme
le plus charmant portrait du roi de Rome.

Peu de jours avant la mort du prince, un de ses amis, le comte Maurice
Esterhazy se désolait de le voir disparaître sans avoir été connu et
apprécié, sans avoir donné la mesure de son intelligence et de sa
valeur. «Cette courte existence, disait-il, sera bientôt oubliée,
ignorée un jour, et pourtant il semblait annoncer d'autres destinées.»
J'ai compris ces regrets et j'ai tenu à prouver, par une étude
approfondie, qu'il y avait un intérêt historique à s'occuper d'un prince
français qui fut l'objet de tant de vœux et de tant d'espérances. En
même temps, j'ai cru qu'après l'exposé du divorce de Napoléon, il était
utile de montrer ce que l'avenir avait fait des projets ambitieux de
l'Empereur. Il m'a paru nécessaire, chemin faisant, de signaler les
causes de la chute du régime impérial, les machinations subtiles de ses
ennemis, et plus particulièrement les intrigues et les menées du prince
de Metternich, qui, usant de tous les moyens permis ou non en politique,
voulut éteindre dans la lointaine captivité du père et dans l'obscurité
systématique du fils le souvenir d'une alliance imposée par les
circonstances, mais détestée dès son origine par l'orgueilleuse Maison
des Habsbourg.

     H. W.

     Paris, février 1897.




LE ROI DE ROME




CHAPITRE PREMIER

LE SÉNATUS-CONSULTE DU 17 FÉVRIER 1810.


Le 17 février 1810, trois jours après l'adhésion officielle de
l'empereur d'Autriche au mariage de l'archiduchesse Marie-Louise avec
Napoléon, le ministre d'État, comte Regnaud de Saint-Jean d'Angély,
lisait aux sénateurs réunis en séance solennelle l'exposé des motifs du
sénatus-consulte qui réunissait l'État de Rome à l'Empire. Après avoir
dit que les circonstances avaient forcé l'Empereur à faire la conquête
du sol romain, puis à régler l'usage de cette conquête; après avoir
accusé la Papauté d'être la cause volontaire de ce qu'il appelait une
révolution, le ministre félicitait Napoléon de placer une seconde fois
sur sa tête la couronne de Charlemagne. Il dévoilait ensuite la pensée
maîtresse de son souverain: «Il veut, disait-il, que l'héritier de cette
couronne porte le titre de roi de Rome; qu'un prince y tienne la Cour
impériale, y exerce un pouvoir protecteur, y répande ses bienfaits en y
renouvelant la splendeur des arts.» L'article 7 du sénatus-consulte, que
le Sénat s'empressa de voter sans opposition comme tous les autres
articles, était ainsi libellé: «Le prince impérial porte le titre et
reçoit les honneurs de roi de Rome.»

Ainsi ce n'était pas assez pour l'Empereur de vouloir ressembler par sa
puissance et par sa gloire à Charlemagne; il tenait encore à prendre,
pour le donner à son héritier, un titre analogue à celui que la Papauté
avait rétabli pour le roi des Francs. Après la dissolution de l'empire
carlovingien, le titre d'Empereur des Romains ou de Chef du Saint-Empire
romain était resté attaché au monarque appelé par le choix de la Diète à
gouverner l'Allemagne. À partir du règne de Frédéric III, la
dénomination d'Empereur élu d'Allemagne et de Chef du Saint-Empire
échut, par succession, aux princes de la Maison d'Autriche. Le 6 août
1806, par suite du protectorat de l'empereur des Français imposé à la
Confédération germanique, François II dut renoncer à la couronne
d'Allemagne, prit le titre d'empereur héréditaire d'Autriche sous le nom
de François Ier et perdit la qualification solennelle de «Chef du
Saint-Empire romain, Avocat et Chef temporel de la Chrétienté» dont ses
ancêtres avaient été honorés. C'est donc intentionnellement, et afin de
diminuer encore le prestige de la Maison d'Autriche, que Napoléon avait
choisi le titre de roi de Rome pour le futur prince impérial[3]. Il
avait substitué le nom de roi à celui d'empereur par une transformation
empruntée aux Grecs byzantins qui traduisaient en Βασιλεύς le mot
_Imperator_. On peut croire aussi que dans sa pensée l'appellation de
«Roi de Rome» lui paraissait plus précise, plus complète, plus
autoritaire que celle d'Empereur des Romains. Il se plaisait d'ailleurs,
lui qui vivait dans les grands souvenirs classiques et qui tenait à
frapper les imaginations par la majesté de l'histoire ancienne, à
rétablir pour son héritier le titre qu'avaient porté Romulus et ses
successeurs. Mais il détruisait ainsi les illusions de ceux qui le
croyaient disposé à séparer un jour la couronne d'Italie de la couronne
de France, puis il inquiétait le roi Murat sur le maintien de sa propre
couronne et il enlevait à son meilleur serviteur, le prince Eugène, tout
espoir d'en obtenir une.

Donc, plusieurs semaines avant le mariage autrichien et de longs mois
avant la naissance d'un fils, Napoléon décrétait qu'il aurait un
héritier et que cet héritier occuperait dans la ville des Papes la place
prépondérante; qu'il en serait le roi et qu'il en recevrait les
honneurs. Il décrétait cela au moment même où Pie VII, arraché de sa
capitale, était devenu son prisonnier. Que dire d'une telle confiance et
d'une telle audace? Si elles nous surprennent, nous qui examinons les
événements près d'un siècle après leur réalisation, comment les
contemporains, qui virent les faits eux-mêmes répondre aux volontés de
Napoléon, n'auraient-ils pas été frappés et stupéfiés par une telle
puissance? Il leur semblait y apercevoir quelque chose de surhumain;
aussi les plus sceptiques s'étonnaient-ils d'une pareille fortune. Tout,
d'ailleurs, avait été si merveilleux dans sa vie que Napoléon se croyait
lui-même placé en dehors des conditions imposées aux autres hommes. Il
en était arrivé à ne plus admettre la moindre opposition à ses volontés,
à ses caprices. Il s'était fait une loi de tout vouloir, de tout oser.
Tout devait lui obéir. La religion, comme les autres institutions,
n'avait qu'à s'incliner devant ses ordres. Et si elle se permettait la
plus simple résistance, elle serait frappée et asservie.

L'article 10 du sénatus-consulte stipulait que les Empereurs, après
avoir été couronnés à Notre-Dame de Paris, le seraient à Saint-Pierre de
Rome avant la dixième année de leur règne. Comment ne pas faire
observer, avant tout développement, que le roi de Rome, ayant à peine
atteint l'âge de quatre ans, n'aura déjà plus de couronne et ne sera
plus pour l'Europe qu'un prince autrichien?... Ainsi devaient s'évanouir
les exigences impérieuses de celui qui se croyait le maître des rois.
C'est en vain que Napoléon avait prétendu s'arroger un pouvoir sans
contrôle et sans limites. C'est en vain que, dans le même
sénatus-consulte, il avait fait donner au titre second cette rédaction
orgueilleuse: «_De l'indépendance du trône impérial de toute autorité
sur la terre_.» Il devait plier, lui comme les autres, sous l'action non
pas du sort, car ce serait donner de l'importance à ce mot, mais sous
l'action d'une volonté supérieure. Il avait dit dans l'article 12:
«Toute souveraineté étrangère est incompatible avec l'exercice de toute
autorité spirituelle dans l'intérieur de l'Empire.». Il avait voulu
restreindre l'autorité papale, en édictant par l'article 13 du même
sénatus-consulte que les Papes prêteraient serment, lors de leur
exaltation, de ne jamais rien faire contre les quatre propositions de
1682[4]. Il avait projeté en même temps d'écrire à Pie VII une lettre où
il lui manifesterait avec hauteur son exécration pour les principes des
Jules, des Boniface et des Grégoire. «C'est à Votre Sainteté à choisir,
disait-il orgueilleusement. Moi et la France, nous avons choisi.»
Quoique cette lettre, après réflexion, n'ait pas été expédiée, elle
existe cependant et elle jette un jour singulier sur la politique
impériale[5]. D'après ses termes, il fallait que le Pape fût dépendant
de l'Empereur, pour que celui-ci consentît à le traiter avec les
honneurs dus à un prince vassal. En échange de sa soumission, en
compensation du rapt de son territoire, Napoléon lui offrait, par le
sénatus-consulte du 17 février, des palais partout où il voudrait
résider et deux millions de revenus. On sait qu'au fur et à mesure que
le différend s'accentuera entre l'Empire et l'Église, l'Empereur
diminuera les revenus promis, si bien que Pie VII finira par vivre de
quelques écus et sera réduit à raccommoder de ses propres mains ses
pauvres vêtements.

Maintenant, si l'on veut être fixé sur l'événement précis qui va rendre
plus aigu encore le conflit entre la Papauté et l'Empire, il faut se
reporter au mariage de Napoléon avec l'archiduchesse Marie-Louise.
C'est, en effet, ce mariage glorieux qui poussera l'Empereur à outrer
ses violences contre le Pape. L'Officialité diocésaine de Paris avait eu
la faiblesse de céder aux exigences de l'Empereur et de consentir à
déclarer nulle son union avec l'impératrice Joséphine, quoique le
cardinal Fesch eût célébré cette union en pleine validité, avec toutes
les dispenses accordées en connaissance de cause par Pie VII.
L'Officialité de Vienne, après une timide résistance, avait renoncé à
examiner la sentence illégale d'annulation, et le comte de Metternich
s'était empressé d'annoncer à Paris que son maître avait donné son
consentement au mariage de sa fille avec Napoléon, tant il redoutait que
l'empereur des Français, par un nouveau caprice, ne se désistât et ne
fît un autre choix préjudiciable aux intérêts de l'Autriche[6]. Dès ce
moment solennel, impatiemment attendu par lui, moment où sa puissance se
manifestait dans tout son éclat, Napoléon ne devait plus garder le
moindre ménagement avec le Saint-Père. Délivré des préoccupations d'une
guerre contre l'Autriche, satisfait de la paix de Vienne, il avait songé
«à finir les affaires de Rome» par un sénatus-consulte catégorique.
C'est pourquoi il faisait dire par son ministre que la nécessité l'avait
amené à mettre la main sur les États pontificaux. Regnaud de Saint-Jean
d'Angély arrangeait les faits à sa façon. Il rappelait le refus de Pie
VII d'armer la citadelle d'Ancône lorsque la flotte anglaise menaçait
l'Italie vers l'Adriatique, le fanatisme de la cour de Rome qui excitait
les Italiens contre la France, et il tenait à constater que «le domaine
de Charlemagne avait dû rentrer dans les mains d'un plus digne
héritier». Il disait cela en termes empreints de la plus solennelle
emphase. Cette phraséologie n'a rien qui étonne. Chaque fois, en effet,
qu'un despote viole le droit, il est assuré de trouver un courtisan qui
l'approuve et qui essaye toujours de donner à ses actes iniques
l'apparence trompeuse de l'équité. Regnaud de Saint-Jean d'Angély, qui
n'en était pas à sa première harangue adulatrice, glorifiait donc la
politique spoliatrice de Napoléon au sujet de l'ancien patrimoine des
Césars. Il voyait déjà son maître réparant les fautes de la faiblesse et
faisant de Rome, naguère chef-lieu d'un petit État, une des capitales du
grand empire. «Elle remontera plus haut, disait-il, qu'elle n'a jamais
été depuis le dernier des Césars. Elle sera la sœur de la ville chérie
de Napoléon. Il s'abstint, aux premiers jours de sa gloire, d'y paraître
en vainqueur. Il se réserve d'y paraître en père...» Or, Napoléon
n'entra pas à Rome. Cependant il en exprima plusieurs fois le désir. Il
ne put jamais le réaliser.

L'Empereur veut donc consommer la ruine politique de la Papauté et ne
lui laisser que l'apparence du pouvoir spirituel[7]. Ordre est donné par
lui aux évêques qui se rendront à Savone auprès du Pape pour essayer de
lui arracher l'abandon de ses prérogatives, de mettre leurs paroles et
leur conduite d'accord avec l'Acte officiel du 17 février. «Tout le
sénatus-consulte, dira Napoléon, et rien que le sénatus-consulte[8].» Le
comte d'Haussonville a fait judicieusement observer qu'aucun cabinet
étranger ne protesta contre l'usurpation qui transformait Rome en
seconde ville de l'Empire. Ainsi l'Autriche, qui aurait dû, avant les
autres puissances, présenter des observations, ne dit mot. Elle était
trop préoccupée du mariage de l'archiduchesse Marie-Louise avec
l'empereur des Français, et ce n'est point même pour sauvegarder les
droits du Saint-Père qu'elle eût alors soulevé le moindre conflit. Tout
s'incline donc devant l'Empereur. Il commande aux hommes; il semble même
commander à la nature. Des courtisans comme Séguier, Carion-Nisas et
François de Neufchâteau vont en faire presque un dieu. Enfin Napoléon
épouse Marie-Louise devant la France et l'Europe étonnées. Le nouvel
empereur d'Occident plie à ses volontés l'ancien empereur d'Allemagne.
Les rois, les princes, les membres des plus grandes familles du monde se
disputent ses faveurs et ses sourires. Avec une mansuétude inouïe, le
Pape oublie tout. Il souhaite que celui qui l'a spolié et emprisonné
soit heureux. Il le souhaite pour le repos du monde, pour le bien de la
religion[9]. Il voudrait même que le mariage autrichien, cet événement
imprévu, ce mariage illégalement conclu, consolidât la paix
continentale. À ces vœux si généreux Napoléon répond par la destruction
des Ordres religieux dans les départements de Rome et de Trasimène, par
la saisie des biens des évêques qui ont refusé de prêter serment, par
d'autres violences encore. Et comme Pie VII persiste à ne pas lui céder
sur le point capital de l'institution canonique, il s'en prend
directement à lui. Il le fait souffrir dans sa personne et dans son
entourage; il réduit presque à rien l'état de sa maison; il lui interdit
toute correspondance et toute relation avec le dehors, il fait fouiller
ses tiroirs et ses papiers, et saisir jusqu'à son bréviaire et son
anneau. Puis, après ces odieux traitements, il osera accuser sa victime
de négliger «la douceur et les bonnes manières qui auraient pu réussir
auprès de lui[10]», et il menacera l'Église de s'emparer du reste de son
temporel. Napoléon espère que, mis en face de violences qui ne feront
que s'aggraver, le Pape, effrayé, souscrira à la suppression de son
pouvoir temporel, à la réunion des États romains à l'Empire, à
l'établissement, soit à Paris, soit à Avignon, d'une Papauté dépendante
de l'autorité impériale. Il se trompe. Partout la politique de César
sera mise en échec par un vieillard débile, abandonné de tous et livré à
lui-même.

Telle est la situation exacte au lendemain du nouveau mariage de
Napoléon. Il était nécessaire de l'exposer sommairement pour dissiper
toutes les illusions que peut causer à cette date la fortune inouïe du
vainqueur de Wagram; pour montrer la mine qui se creuse déjà sous
l'édifice superbe de l'Empire et qui, dans quelques années, fera crouler
de fond en comble le régime lui-même.

       *       *       *       *       *

Tout en adoptant une politique résolument hostile au Saint-Siège,
l'Empereur affectait cependant de respecter le pouvoir spirituel du
Pape. Il prétendait n'avoir d'autre but dans ses actes que la gloire de
la religion et l'autorité de l'Église, en même temps que la force de
l'Empire et l'indépendance du trône[11]. Aussi c'est à l'Église qu'il va
s'adresser officiellement pour la prier de répandre ses bénédictions sur
la nouvelle Impératrice. Lorsqu'il eut acquis la certitude que
Marie-Louise allait devenir mère, Napoléon fit envoyer à tous les
évêques de France et d'Italie une lettre pour leur annoncer l'heureuse
nouvelle et les inviter à prescrire des prières spéciales pour
l'Impératrice. «Cette preuve de la bénédiction que Dieu répand sur ma
famille, écrivait-il à la date du 13 novembre 1810, et qui importe tant
au bonheur de mon peuple, m'engage à vous faire cette lettre pour vous
dire qu'il me sera agréable que vous ordonniez des prières particulières
pour la conservation de sa personne...[12].» Les évêques répondirent
unanimement à ce désir. Voici comment, entre autres, l'évêque de la
Rochelle, Mgr Paillon, annonçait l'heureuse nouvelle à ses ouailles: «Le
mariage de l'archiduchesse Marie-Louise avec Napoléon le Grand, Nos très
chers Frères, est sans doute un de ces événements historiques dont il
serait difficile de calculer les résultats. L'Europe, ébranlée depuis
vingt ans, va prendre une assiette solide, et tout lui promet que les
ferments de discorde qui nous ont agités, disparaîtront pour jamais sous
l'égide d'une si auguste alliance. Puisse le Tout-Puissant, avions-nous
dit, bénir par une heureuse fécondité cette union, l'assurance de notre
bonheur! Aujourd'hui nous venons, au nom de la religion, vous inviter à
des sentiments d'allégresse. Nos vœux sont sur le point d'être
exaucés...» L'évêque de la Rochelle invitait en conséquence les fidèles
à remercier Dieu d'une telle grâce, et il ordonnait à ses prêtres de
dire à toutes les messes l'oraison spéciale, en y ajoutant ces mots:
«_Pro Famula tua Maria Ludovica, Imperatrice nostra_», jusqu'à l'époque
de son heureuse délivrance[13]. Le cardinal Maury ordonna également des
prières pour attirer la bénédiction divine «sur le premier fruit d'un
mariage à jamais mémorable[14]». L'évêque d'Angers, Mgr Charles
Montault, après avoir constaté dans son mandement que les vœux de la
famille impériale et les siens étaient exaucés, prescrivit de dire
l'oraison _Pro laborantibus in partu_, ce qui parut choquer le ministre
des cultes. Bigot de Préameneu fît observer que cette prière ne lui
semblait pas la prière convenable[15]. Il s'en tint à un blâme sévère
qui indiquait, chez un ministre, fort instruit du reste, une certaine
ignorance de la liturgie catholique. L'évêque de Nantes, Mgr Duvoisin,
qui était pourtant en faveur à la Cour, s'attira également des
observations. Il avait ordonné, comme les autres évêques, l'oraison
spéciale, lorsque le sous-préfet de Savenay, qui se vantait de savoir
encore le latin, crut y trouver une formule offensante pour la majesté
impériale. Ce latin d'Église, murmuré aux oreilles du comte Réal, parut
au vieux jacobin, devenu courtisan exalté, un latin inconvenant. Sur sa
demande, on se livra à une enquête. Or, le conseiller de préfecture, qui
faisait fonction de préfet, informa bientôt le ministre des cultes qu'il
avait consulté un prêtre discret et savant, lequel lui avait fait lire
cette oraison dans le missel parisien de 1762[16]. Il n'y avait donc là
rien d'extraordinaire, et l'on ne pouvait faire de reproches à un prélat
qui s'était conformé aux rites ecclésiastiques et qui, d'ailleurs, avait
donné plus d'une preuve d'attachement et de dévouement à l'Empereur. Le
conseiller aurait dû ajouter, mais il ne l'osa pas, qu'à côté de
l'oraison incriminée s'en trouvait une autre que Napoléon aurait pu
faire dire pour obtenir un fils[17], ainsi que le faisaient les rois,
dont il imitait volontiers les usages, et qui suppliaient Dieu de leur
donner un héritier pour la perpétuité de leur dynastie et la paix de la
France. Mais il avait décrété par un Sénatus-consulte qu'il aurait un
fils, et dès lors il lui semblait inutile de recourir aux prières de
l'Église. Cependant il demandait d'autres prières quelque temps après.
Ce sont là des contradictions bizarres auxquelles Napoléon était sujet
assez souvent et qu'il ne prenait pas la peine d'expliquer. Les
Israélites reçurent également la circulaire du ministre des cultes.
Aussi le Consistoire central, en ordonnant des prières dans toutes les
synagogues, fit-il savoir que la miséricorde divine avait exaucé les
vœux de la France et de l'Europe. Les poètes tinrent à prendre part, eux
aussi, à ces vœux solennels. Parmi les plus enthousiastes, il faut citer
Casimir Delavigne et Legouvé, professeur au Collège de France et membre
de l'Institut, qui traduisit en vers français un poème latin composé par
son collègue Lemaire, professeur de poésie latine à l'Université[18]. Ce
poème était écrit avec une ardeur que Bigot de Préameneu regrettait
naïvement de n'avoir pas trouvée dans les mandements épiscopaux. Mais
toutes ces démonstrations n'étaient rien à côté des transports qu'allait
soulever la naissance du roi de Rome.




CHAPITRE II

LA NAISSANCE ET LE BAPTÊME DU ROI DE ROME.


Nul n'avait paru plus heureux que M. de Metternich, au moment de la
conclusion du mariage de l'archiduchesse Marie-Louise avec Napoléon.
Depuis 1807, en effet, il méditait une alliance de famille entre la
maison des Habsbourg et l'empereur des Français, afin d'arrêter les
coups qui menaçaient l'existence même de l'Autriche. Aussi, le soir du
mariage, M. de Metternich, qui avait accepté à dîner avec Regnaud de
Saint-Jean d'Angély, de Barante et autres courtisans dans une salle du
Conseil d'État, s'était-il avancé au balcon et, devant une foule
enthousiaste, avait-il porté ce toast, un verre de champagne à la main:
«Au roi de Rome!» Barante, qui rapporte cet incident, déclare que les
convives demeurèrent un moment surpris et que Regnaud de Saint-Jean
d'Angély lui dit tout bas: «Nous ne sommes pas encore aussi courtisans
que M. de Metternich.» M. Albert Vandal nous donne l'explication de
cette observation ironique: «La maison d'Autriche avait revendiqué
jusqu'au lendemain d'Austerlitz comme une distinction purement
honorifique, mais conservée avec un soin jaloux, la couronne des
Romains. Par cette reconnaissance anticipée d'un titre qui lui avait été
ravi, elle semblait légitimer l'usurpation, abdiquer en faveur du nouvel
Empire ses plus insignes prérogatives et l'établir dans ses droits. Cet
acte d'audacieuse déférence retentit par toute l'Europe[19].» Il ne faut
pas oublier non plus, comme je l'ai mentionné plus haut, que, lorsque la
Confédération des États du Rhin prit Napoléon pour protecteur, François
II renonça au titre d'empereur élu d'Allemagne et à la dignité de chef
du Saint-Empire romain.

Le souhait flatteur de M. de Metternich s'était réalisé, et, le 20 mars
1811, Napoléon informait solennellement François II de la naissance du
prince impérial. L'accouchement de l'Impératrice avait eu lieu dans les
plus grandes angoisses, mais s'était heureusement terminé avec le plus
grand succès. L'enfant se portait parfaitement bien. «Ce soir, à huit
heures, disait l'Empereur, l'enfant sera ondoyé. Ayant le projet de ne
le faire baptiser que dans six semaines, je charge le comte Nicolaï, mon
chambellan, qui portera cette lettre à Votre Majesté, de lui en porter
une autre pour le prier d'être le parrain de son petit-fils. Votre
Majesté ne doute pas que, dans la satisfaction que j'éprouve de cet
événement, l'idée de voir perpétuer les liens qui nous unissent ne
l'accroisse considérablement...» L'empereur d'Autriche répondit par de
vives félicitations personnelles et envoya l'un des grands officiers de
sa cavalerie, le comte Clary, avec la mission de remettre au roi de Rome
le collier en diamants de tous les ordres autrichiens. Il dit dans sa
lettre à Napoléon que si les souffrances de Marie-Louise avaient été
grandes, le bonheur d'avoir rempli les vœux de Napoléon et de ses
peuples l'avait complètement dédommagée.

Le _Moniteur_ du 21 mars contenait, à la date du 20, cet avis solennel:
«Aujourd'hui 20 mars, à neuf heures du matin, l'espoir de la France a
été rempli. Sa Majesté l'Impératrice est heureusement accouchée d'un
prince. Le roi de Rome et son auguste Mère sont en parfaite santé.» En
présence de l'Empereur, de Madame Mère, de la reine d'Espagne, de la
reine Hortense, de la princesse Pauline, du prince Borghèse, du prince
archichancelier, le procès-verbal de la naissance fut dressé par le
comte Regnaud de Saint-Jean d'Angély. Le grand-duc de Wurtzbourg et le
vice-roi d'Italie servaient de témoins. Lorsque le procès-verbal eut été
signé, le roi de Rome, précédé par les officiers de son service et suivi
par un colonel général de la garde, fut porté par la comtesse de
Montesquiou, gouvernante des enfants de France, dans son appartement.
L'Empereur reçut ensuite les félicitations des princes, des grands
dignitaires et des ministres. Des pages furent chargés d'aller apprendre
la bonne nouvelle au Sénat, au conseil municipal de Paris, au Sénat
d'Italie, aux corps municipaux de Milan et de Rome. Le duc de Cadore,
ministre des affaires étrangères, dépêcha des courriers extraordinaires
aux ambassadeurs et ministres de l'Empereur dans les cours de l'Europe.
Des lettres personnelles de Napoléon furent portées aux princes et
princesses de sa famille. Enfin des messagers se rendirent dans tous les
départements. Le prince de Wagram, major général de l'armée, ordonna de
tirer dans les grandes villes les mêmes salves qu'à Paris. Le duc de
Feltre, ministre de la guerre, donna des ordres semblables pour toutes
les villes de guerre et les pays occupés, et le comte Decrès, ministre
de la marine, prescrivit les mêmes mesures pour les différents ports.

Toute la nuit qui avait précédé la délivrance de l'Impératrice, les
églises de la capitale s'étaient remplies d'une foule immense qui priait
pour Marie-Louise et Napoléon. Lorsque le vingt-deuxième coup de canon
annonça à la population la naissance du fils tant désiré, ce fut une
allégresse universelle. L'enfant était venu au monde presque inanimé.
Napoléon le crut mort et ne proféra pas un mot. Il ne songeait qu'à
l'Impératrice et aux souffrances qu'elle venait de subir. Tout à coup le
roi de Rome jeta un cri, et l'Empereur, sortant de son mutisme et de ses
angoisses, vint embrasser cet enfant, ce fils qui était la consécration
définitive de son Empire. Les chirurgiens Dubois, Corvisart, Bourdier et
Ivan, Mmes de Montesquiou, de Montebello et de Luçay, plusieurs dames de
la cour et l'archichancelier Cambacérès avaient été présents à la
délivrance. Lorsque la foule se répandit en clameurs enthousiastes,
Napoléon vint se placer à une fenêtre du palais et écarta les rideaux
pour jouir de la joie générale. Ce spectacle l'attendrit au point qu'il
versa de grosses larmes et qu'il vint de nouveau embrasser son fils. «Un
instant après la naissance du Roi, raconte M. de Bausset alors préfet du
Palais, je le vis porté sur un carreau par Mme de Montesquiou. Les
petites plaintes qu'il poussait encore nous firent un plaisir extrême,
puisqu'elles annonçaient la force et la vie[20].»

On déposa l'enfant impérial dans le berceau offert quinze jours avant la
naissance par la ville de Paris. C'était une très belle œuvre d'art,
dont Prud'hon avait composé le dessin, Roguet fait le modelé, Thomas et
Odiot l'exécution définitive. Entouré d'un triple rang de lierre et de
lauriers, d'ornements en vermeil sur fond de velours nacarat, formé de
balustres de nacre et semé d'abeilles d'or, ce magnifique berceau était
supporté par quatre cornes d'abondance auprès desquelles se tenaient les
génies de la Force et de la Justice. La Gloire soutenait la couronne
triomphale au milieu de laquelle brillait l'étoile de Napoléon. Au pied
du berceau un jeune aigle fixait cette étoile et semblait vouloir
s'élever jusqu'à elle. Un large rideau de merveilleuses dentelles
brodées d'or recouvrait cette couchette artistique que les hasards de la
fortune ont amenée et retenue à Vienne[21].

Le 20 mars, à neuf heures du soir, le roi de Rome fut ondoyé dans la
chapelle des Tuileries, en présence de l'Empereur, du grand-duc de
Wurtzbourg et du prince Eugène, des princes et des dignitaires, de
cardinaux et d'évêques. L'ondoiement fut fait par le cardinal Fesch,
assisté du prince de Rohan, premier aumônier, «le seul de son nom qui,
dès le premier moment, s'était hâté de s'offrir[22]». La cérémonie se
termina par le _Te Deum_, pendant lequel le roi de Rome, dont le duc de
Conegliano soutenait le manteau, fut reconduit dans ses appartements.
Puis le comte de Lacépède, grand chancelier de la Légion d'honneur, et
le comte Marescalchi, grand chancelier de la Couronne de fer, déposèrent
sur son berceau les grands cordons de ces deux ordres. Ceux de l'empire
d'Autriche avaient déjà été apportés par M. de Metternich en personne.
Un feu d'artifice et de splendides illuminations terminèrent cette
mémorable soirée. Le lendemain, le général Hulin, le même qui avait
présidé le simulacre de tribunal à Vincennes le 21 mars 1804, adressait
un rapport enthousiaste au ministre de la guerre sur la joie de la
capitale au vingt-deuxième coup de canon qui avait annoncé la naissance
du fils de l'Empereur[23]. Des bulletins, affichés dans tout Paris et
autour desquels se groupait une foule anxieuse, donnaient les moindres
détails sur la santé du précieux enfant. L'impératrice Joséphine avait
eu la bonté de féliciter elle-même Napoléon de cet heureux événement, et
l'Empereur, en la remerciant, lui dit qu'il espérait bien que son fils
remplirait sa destinée. Cette phrase, qu'un prochain avenir allait si
étrangement souligner, il la répéta aux sénateurs qui lui apportaient
leurs vœux et leurs félicitations. C'était à qui saluerait avec le plus
d'empressement son heureuse fortune. Le Conseil d'État se montra aussi
enthousiaste que le Sénat. Le corps diplomatique se répandit en
compliments et en adulations. Quant au comte Garnier, président du
Sénat, il ne crut pas sa tâche terminée et alla prononcer un discours au
pied du berceau du roi de Rome, puis il offrit ses hommages et ses
éloges à la gouvernante[24].

Napoléon n'oublia point l'Église en cette circonstance. Le 20 mars, il
avait fait adresser aux évêques une lettre qui leur prescrivait de
chanter le _Te Deum_ pour remercier le ciel de lui avoir donné un fils
qui allait fixer les destinées de l'Empire. Cette lettre brève, qui a la
forme d'une circulaire, avait remplacé un projet de lettre plus étendue
et qu'il importe de connaître, car elle jette un nouveau jour sur les
véritables sentiments de Napoléon à l'égard du Saint-Siège. L'Empereur
se félicitait de la venue d'un fils, héritier de son pouvoir. «Le roi de
Rome, disait-il, lorsqu'il montera sur le trône, consolidera ce que nous
avons fait. Il saura que la religion est la base de la morale, le
fondement de la société et le plus ferme appui de la monarchie.»
Venaient ensuite d'étranges considérations. «Il saura que la doctrine de
Grégoire VII et de Boniface, doctrine destructive de la religion de
Jésus-Christ, et qui portait les Papes à s'ingérer dans les affaires
temporelles, doit être proscrite. Il n'oubliera pas que le fils de
Charlemagne fut, à l'instigation des Papes, privé de son trône, de son
honneur et de sa liberté. Ne tenant sa couronne que de Dieu, et soutenu
par l'amour de ses peuples, il contiendra, il repoussera les hommes
impies qui, abusant des choses les plus sacrées, voudraient fonder un
empire temporel sur une influence spirituelle; il protégera l'Église, il
en suivra les dogmes; il ne souffrira jamais aucune entreprise contre
l'indépendance de son trône et aucune influence étrangère dans le sein
de l'Église, si ceux qui seront appelés à l'exercer ne contractent
l'obligation de ne rien faire dans ses États de contraire à la doctrine
et aux privilèges de l'Église gallicane, conformes aux vrais dogmes et à
la vraie religion de Jésus-Christ[25].» Après y avoir réfléchi, et
probablement sur les sages conseils de son ministre des cultes, Bigot de
Préameneu, Napoléon s'en tint à une missive plus simple où il se bornait
à ordonner le chant du _Te Deum_. Les évêques se conformèrent à cet
ordre. La plupart remercièrent Dieu de la naissance d'un héritier de
l'Empire et y virent pour la France et l'Europe le gage de la paix.
Invités, eux aussi, à s'associer à la joie de l'Empereur, les
consistoires réformés prescrivirent des prières pour Napoléon et son
fils.

À l'étranger, les démonstrations ne furent pas moins éclatantes qu'en
France. À Milan, Turin, Naples, Venise, Rome, Amsterdam, Bruxelles,
Francfort, Bade, Darmstadt, Wurtzbourg, Munich, Dusseldorf, Berne,
Berlin, Trieste, Stockholm, partout enfin, ce ne fut que salves
d'artillerie, illuminations, ovations, acclamations. À Vienne, on
attendait avec impatience la nouvelle de la délivrance de Marie-Louise.
Une correspondance de cette ville, en date du 26 mars, nous apprend que
le dimanche 24, la dépêche reçue par l'ambassadeur de France causa une
joie générale. Le 25, un courrier spécial apporta au palais impérial la
nouvelle officielle, et l'Empereur d'Autriche ordonna pour le lendemain
grand cercle à la cour, puis des représentations gratuites sur tous les
théâtres afin d'associer le peuple à la joie du souverain.

Les théâtres de Paris s'étaient ingéniés à flatter Napoléon. L'Opéra
avait donné le _Berceau d'Achille_ de Dumaniant et Kreutzer, composé et
appris en quelques jours, ce qui fut considéré «comme une sorte de
prodige». L'Opéra-Comique représentait le _Berceau_ de Pixérécourt; le
Théâtre-Français, la _Gageure imprévue_ de Désaugiers; les Variétés, la
_Bonne Nouvelle_ de Genty. Achille, Mars, Vénus, tous les dieux de
l'Olympe furent mis à contribution sur les autres scènes. Les auteurs,
qui s'étaient préparés à tout événement et voulaient arriver en temps
opportun, avaient pris la précaution d'écrire à l'avance un double
dénouement, l'un pour la naissance d'un fils, l'autre pour la naissance
d'une fille[26]. Les poètes s'étaient, eux aussi, piqués d'émulation, et
le censeur Sauvo, qui examina leurs œuvres, daigna parfois y reconnaître
le tribut de l'admiration, de la reconnaissance et de l'amour. Il
signala entre autres les compositions de Davrigny, Michaud,
Baour-Lormian, de Treneuil, Delrieu, Vigée et Briffaut, fournisseurs
attitrés de l'_Almanach des Muses_. J'ai lu tous ces poèmes. Il est
impossible de rien imaginer de plus médiocre, de plus banal. Que dire
des autres qui pullulèrent à l'envi? Que dire de ces milliers d'odes, de
ballades, de sonnets, d'idylles, de stances, de cantates et
d'églogues?... L'indulgence de l'Empereur fut grande, car tous ces
vermisseaux de lettres reçurent près de cent mille francs de
gratification, distribués par les mains délicates du ministre de la
justice, transformé pour le moment en Apollon[27]. Les musiciens
reçurent aussi leur part de cette manne généreuse[28]. M. de Montalivet,
ministre de l'intérieur, avait été chargé de présenter un compte rendu
détaillé de toutes ces productions. Il dut constater qu'en général les
intentions étaient excellentes, mais les compositions bien mauvaises. Il
eut alors l'idée d'associer l'Université aux fêtes de la naissance du
roi de Rome et rappela les précédents de 1661 à 1781 pour la naissance
des Dauphins. Il cita le compliment du dernier recteur, M. Charbonnel,
qui vivait encore et qui avait dit au premier fils de Louis XVI:
«Monseigneur, vous avez été longtemps l'objet de nos désirs. Vous l'êtes
maintenant de nos espérances. Puissions-nous l'être un jour de vos
bontés, comme vous le serez sans cesse de notre amour.» On ne pouvait,
en réalité, conjuguer plus élégamment le verbe «être». L'Empereur
repoussa le projet de harangue à l'enfant qui lui parut ridicule et
n'admit qu'une chose: la célébration d'un _Te Deum_, auquel
l'Université, les lycées et les collèges assisteraient[29].

On se pressait, on s'étouffait presque aux Tuileries pour avoir des
nouvelles de la santé du roi de Rome. Dans les listes qui figuraient à
l'entrée des appartements on trouve les signatures de la plus grande
partie des représentants de la noblesse française. Les adresses
pleuvaient par milliers. Cahiers bleus, cahiers roses, cahiers dorés,
cahiers ornés de dessins à la plume, écrits par les meilleurs
calligraphes, tout cela est encore aux Archives nationales. Militaires,
magistrats, professeurs, fonctionnaires de tout rang, avocats,
écrivains, jeunes gens, jeunes filles, enfants, tous se réunissent pour
apporter des félicitations, des compliments, des vœux enthousiastes. Les
grandes villes se joignent à ce concert de louanges[30]. Les diplomates
offrent, eux aussi, leur tribut. Pour ne donner qu'un exemple, le
marquis de Gallo écrit de Naples à l'Empereur, le 10 avril: «Voilà donc
accomplis les vœux de votre cœur, Sire, et les voilà remplis par la plus
grande et la plus adorable princesse qui fût digne de donner un héritier
à Votre Majesté Impériale et Royale. Avoir eu l'honneur d'admirer de
près les vertus de cette auguste princesse pendant son éducation, ajoute
infiniment, Sire, au bonheur qui enivre mon âme à l'occasion de ce grand
événement.» Il dit que ses vœux partent «d'un cœur qui admire et adore
Votre Majesté Impériale et Royale depuis le commencement de sa carrière
immortelle et qui n'a démenti dans aucune occasion le zèle, le
dévouement et l'admiration qu'il lui a voués, depuis les heureux et
mémorables jours de Leoben[31]». Les étrangers prenaient part à ces
démonstrations, comme le prouve une lettre de l'ambassadeur de France à
Berlin, qui écrit, le 19 avril 1811, à l'Empereur, qu'il reçoit chaque
jour une foule d'écrits pour célébrer sa gloire et sa fortune. L'un
d'eux mérite plus particulièrement son attention. La naissance du roi de
Rome l'a dicté aux malheureux parents des jeunes gens séduits par
Schill[32]. C'est un beau cahier bleu orné de faveurs jaune d'or et
intitulé: «Les mères allemandes, dont les fils sont encore aux fers de
France, à Napoléon le Grand, empereur de France et roi d'Italie, à
l'occasion de la naissance de Sa Majesté le roi de Rome.» Les
signataires de cette adresse suppliaient l'Empereur comme si elles
s'adressaient à un dieu, et le priaient d'être à la fois Titus et Trajan
afin que son nom vécût à jamais dans les siècles[33].

Le ministre de l'intérieur, qui tenait à perpétuer le souvenir d'un
événement aussi considérable, soumettait à Napoléon un pressant rapport
sur l'opportunité de gratifier les enfants nés en France le même jour
que le roi de Rome. Il rappelait «l'exemple d'Aménophis, père de
Sésostris, qui voulut que tous les enfants mâles--ils étaient mille sept
cents--nés le même jour que Sésostris, fussent élevés avec le jeune
prince»! Il proposait, «à l'imitation de l'un des plus grands hommes de
l'antiquité», de faire instruire dans les écoles impériales les enfants,
au nombre de deux mille, nés le 20 mars[34]. Enfin le grand maréchal du
palais, le duc de Frioul, soumettait, le 9 avril, à l'Empereur, un
rapport sur les fêtes qui devaient avoir lieu le jour où Sa Majesté se
rendrait à la métropole pour remercier Dieu. Largesses et dons divers,
grâces multiples, secours extraordinaires, mariages de jeunes filles
pauvres avec d'anciens militaires, divertissements et réjouissances de
toute nature, tel était le programme qui fut adopté et exécuté. Le 19
avril, Marie-Louise fit ses relevailles dans la chapelle des Tuileries.
L'abbé de Pradt dit la messe; la duchesse de Montebello et la marquise
de Luçay portèrent les offrandes. Le 23 avril, l'Impératrice fit part à
son père de «son immense bonheur», se louant beaucoup des bontés
particulières de l'Empereur et se disant émue jusqu'aux larmes, des
témoignages d'affection qu'il lui avait donnés. «Quand je lui dis que
vous aimez déjà cet enfant, ajoutait-elle, il en est tout ravi!...» Un
mois après, Napoléon informait les évêques que le 9 juin, jour de la
Trinité, il irait lui-même présenter son fils au baptême dans l'église
Notre-Dame. Son intention était que, le même jour, ses peuples vinssent
dans leurs églises entendre le _Te Deum_ et unir leurs prières et leurs
vœux aux siens. À la même date, le cardinal Fesch, le comte de Ségur,
grand maître de la cour, l'abbé de Sambucy, maître des cérémonies de la
chapelle impériale, et l'architecte Fontaine, visitèrent la cathédrale
pour régler et ordonner, de concert avec l'archevêque Maury, les
préparatifs de la solennité.

Le 9 juin, toutes les rues que devait traverser le cortège impérial
étaient occupées par la garde et par les troupes de la garnison. La
place de la Concorde, les rues, les boulevards étaient ornés de
drapeaux, d'oriflammes, de festons de verdure, et les maisons d'emblèmes
impériaux, d'écussons et de tapisseries. Les trottoirs et les fenêtres
étaient garnis d'innombrables spectateurs qui criaient à tue-tête: «Vive
l'Empereur! Vive l'Impératrice! Vive le roi de Rome!...» Le ciel était
clair, la température très douce. À cinq heures du soir, le canon
retentit; les portes des Tuileries s'ouvrirent. Un régiment de chasseurs
de la garde parut en grand uniforme, puis les voitures impériales où se
trouvaient Napoléon et Marie-Louise, le roi de Rome et Mme de
Montesquiou, sa gouvernante. «Tous les regards se portaient, dit un
témoin, sur l'auguste enfant dont le nom royal allait être consacré sous
les auspices de la religion.» Des acclamations enthousiastes saluèrent
le cortège jusqu'à l'arrivée à la cathédrale. Devant l'entrée centrale
de Notre-Dame on avait disposé une tente soutenue par des lances et
parée de draperies, de guirlandes et de drapeaux. Dans la tribune du
chœur, à droite, se trouvaient les princes étrangers; dans celle de
gauche, le corps diplomatique; dans le pourtour, les femmes des
ministres et des grands officiers de la couronne; dans le sanctuaire,
les cardinaux et les évêques; dans le chœur, le Sénat, le Conseil
d'État, les maires et les députés des bonnes villes; dans la nef, les
membres du Corps législatif, de la Cour de cassation, de la Cour des
comptes, du Conseil de l'Université et de la Cour impériale,
l'état-major et les autres invités. Au seuil de la cathédrale, le
cardinal Fesch, grand aumônier, reçut Leurs Majestés, puis, aux sons des
grandes orgues et de nombreux instruments, le cortège entra lentement
dans l'enceinte sacrée. Vinrent d'abord les hérauts d'armes, les pages,
les maîtres des cérémonies, les officiers d'ordonnance, le préfet du
palais, les officiers de service du roi de Rome, les écuyers de
l'Empereur, les chambellans, le premier écuyer, les grands aigles de la
Légion d'honneur, les grands officiers de l'Empire, les ministres, le
grand chambellan, le grand écuyer et le grand maître des cérémonies,
tous en costume d'apparat. Parurent ensuite les Honneurs de l'enfant et
les Honneurs des parrain et marraine. Le cierge était tenu par la
princesse de Neufchâtel, le chrémeau par la princesse Aldobrandini, la
salière par la comtesse de Beauvau, le bassin par la duchesse de
Dalberg, l'aiguière par la comtesse Vilain XIV, la serviette par la
duchesse de Dalmatie. Ces honneurs avaient été aussi enviés que jadis le
privilège de remettre la chemise au roi de France. Marchaient devant le
roi de Rome: à droite, l'archiduc Ferdinand et le grand-duc de
Wurtzbourg, représentant son frère l'empereur d'Autriche, parrain; à
gauche, Son Altesse Impériale Madame Mère, marraine, et la reine
Hortense, représentant la reine de Naples. Le roi de Rome était porté
par sa gouvernante, Mme de Montesquiou. L'enfant impérial était revêtu
d'un manteau d'or, tissé d'argent, doublé d'hermine. Le duc de Valmy
portait fièrement la queue du manteau. À droite et à gauche se tenaient
les deux sous-gouvernantes et la nourrice. Sous un dais soutenu par des
chanoines, on apercevait l'Impératrice portant le diadème et l'immense
manteau de cour, dont le grand écuyer tenait la queue. Marie-Louise
était entourée de la première dame d'honneur et de la dame d'atour, du
chevalier d'honneur et du cardinal de Rohan, premier aumônier. Venaient
ensuite la princesse Pauline, les dames du palais, le duc de Parme,
archichancelier, le prince de Neufchâtel et de Wagram, vice-connétable,
le prince de Bénévent, vice-grand électeur, le prince Borghèse, duc de
Guastalla, le prince Eugène, vice-roi d'Italie, le prince Joseph
Napoléon, roi d'Espagne, et le prince Jérôme, roi de Westphalie.
Apparaissait enfin, sous un autre dais porté également par des
chanoines, l'Empereur ayant à sa droite et à sa gauche ses aides de
camp. Derrière le dais marchaient le colonel général de la garde de
service au Palais, le grand maréchal, les dames d'honneur des
princesses, les dames et officiers de service.

L'Empereur et l'Impératrice allèrent se placer à leurs prie-Dieu dans la
partie supérieure de la nef, le roi de Rome à la droite de l'Empereur,
le parrain et la marraine également à droite, puis les princes,
princesses, ministres, grands officiers, grands aigles, chambellans,
aides de camp et généraux autour de Leurs Majestés. Après le chant du
_Veni Creator_, le grand aumônier se présenta à l'entrée du chœur et
procéda à la cérémonie du baptême. Alors le chef des hérauts d'armes
s'avança au milieu du chœur et cria par trois fois d'une voix puissante:
«Vive le roi de Rome!» Tous les spectateurs répétèrent ce cri qui
redoubla d'intensité, lorsque l'Empereur, élevant l'enfant dans ses
bras, le présenta lui-même à l'assistance. À ce moment, un immense
orchestre, dirigé par Lesueur, exécuta un _Vivat_ triomphal qui redoubla
l'émotion des spectateurs de cette scène grandiose.

Comment ne pas s'arrêter ici un instant pour se rendre compte des
sentiments qui devaient remplir à cette heure solennelle le cœur de
l'Empereur?... Qu'avait-il voulu avec le mariage autrichien, et que
croyait-il avoir obtenu? La fondation de sa dynastie, la consolidation
du pouvoir qu'il avait créé, la mise à l'abri de ce pouvoir
extraordinaire contre les haines et les jalousies de sa famille qui
auraient éclaté quand il ne serait plus là; enfin la défense de son
œuvre contre les rancunes de l'Europe qui aurait rapidement renversé un
édifice énorme, construit avec tant de labeurs, et au prix de quels
sacrifices! Sans doute, sa gloire n'était pas une gloire éphémère, son
nom devait durer dans l'histoire, ses institutions avaient des chances
de vie, mais ce n'était pas encore assez. Il fallait une alliance, la
plus haute de toutes, avec une monarchie orgueilleuse et fière de ses
mariages. Il fallait que la Révolution elle-même fût couronnée et sacrée
dans son chef par cette union solennelle, et que de cette union sortît
un fils dont le monde reconnaîtrait tous les droits. Et voilà que ce
rêve prodigieux, qu'il avait conçu depuis plusieurs années[35], il
venait enfin de le réaliser. Comment n'aurait-il pas ressenti une joie
profonde, comment n'aurait-il pas aveuglément compté sur ses destinées,
alors que, dans cette cathédrale, la religion avec ses prêtres, la cour
avec ses pompes, la société avec ses directeurs, l'Europe avec ses
représentants, tout enfin s'inclinait devant lui?

Le baptême terminé, Mme de Montesquiou reprit l'enfant, fit une grande
révérence à l'Empereur et sortit par la porte du sanctuaire. Elle se
rendit avec le roi de Rome à l'archevêché, d'où elle repartit avec lui
pour les Tuileries. Après le _Te Deum_ et le _Domine, salvum fac
Imperatorem et Regem_, le cardinal Fesch donna la bénédiction épiscopale
et le cortège se retira, avec le même cérémonial que pour l'entrée, dans
une majestueuse splendeur. Un murmure, puis une clameur d'admiration
saluèrent ce prestigieux cortège qui constituait le plus beau et le plus
expressif des spectacles.

L'Empereur et l'Impératrice remontèrent en voiture pour se rendre à la
grande fête donnée à l'Hôtel de ville. Le préfet de la Seine, comte
Frochot, les reçut à l'entrée du palais municipal, les harangua et les
conduisit à l'appartement impérial où les attendaient le préfet de
police, les secrétaires généraux, les sous-préfets, les maires et les
adjoints de Paris. On se rendit ensuite au banquet où l'Empereur, placé
sous un dais, avait à sa droite Madame Mère, à sa gauche l'Impératrice,
et autour de lui les principaux personnages de l'Empire. Après le
banquet, on entendit un concert; puis Leurs Majestés voulurent bien
recevoir leurs invités jusque vers minuit. Un bal et un grand souper
terminèrent la fête de l'Hôtel de ville, tandis qu'au dehors des
illuminations nombreuses et de brillants feux d'artifice réjouissaient
les Parisiens. Dès le matin de cette belle journée, les cloches et le
canon n'avaient cessé de retentir; dans toutes les églises, le _Te Deum_
avait été chanté; dans toutes les rues et sur toutes les places, des
acclamations frénétiques avaient salué l'héritier de l'Empire. Et ces
sonneries, ces salves, ces vivats, ces acclamations avaient éclaté aux
mêmes heures dans la France tout entière, dans presque toute l'Europe.
Partout, au milieu des fêtes et des réjouissances publiques, ce n'était
que le même vœu exprimé par des millions de voix: «Vive le roi de Rome!»
Des évêques, comme ceux de Nantes et d'Angers, avaient adressé des
discours enthousiastes au peuple. «Que l'ange tutélaire de la France,
disait l'évêque d'Angers, veille autour de son berceau et en écarte tous
les dangers! Qu'il vive pour la gloire de la religion dans le sein de
laquelle il vient de naître, et que, fidèle aux serments de son baptême,
le titre de fils aîné et de protecteur de l'Église soit le plus beau de
ses titres!» Les poètes se montrèrent plus enthousiastes encore, si bien
que le censeur Sauvo put affirmer dans un rapport officiel: «Tous les
âges, toutes les classes et presque tous les idiomes ont acquitté
noblement leur tribut, sûrs d'être accueillis par l'estime due au
succès, ou par l'indulgence qui sourit à l'intention.»

L'Empereur, satisfait de toutes ces ovations, se montra généreux. Le
grand-duc de Wurtzbourg reçut une épaulette en diamants de 100,000
francs et des porcelaines de Sèvres d'une valeur de 42,700 francs; la
marraine, un médaillon dont le prix était de 100,000 francs et des vases
de Sèvres estimés 36,700 francs; la gouvernante, une parure de 60,000
francs et deux tapisseries des Gobelins, le _Combat de Mars et de
Diomède_ et _Cornélie, mère des Gracques_, évaluées à 57,146 francs; la
reine Hortense, des porcelaines de Sèvres pour 15,440 francs; les six
dames chargées des Honneurs, des bijoux dont le montant s'élevait à
120,000 francs. Le roi de Westphalie eut une tapisserie, _Aria et
Pætus_, d'une valeur de 13,220 francs; l'archichancelier, une tapisserie
de 12,500 francs. Déjà, à l'occasion des couches de l'Impératrice et de
la naissance de son fils, Napoléon avait distribué en divers cadeaux
plus de 500,000 francs[36]. Les premières médailles frappées à
l'occasion de la naissance coûtèrent à elles seules 50,000 francs. Le
vice-roi d'Italie reçut un admirable service de Sèvres, et les aides de
camp des porcelaines de prix, de la même manufacture[37]. Le comte de
Montesquiou, chambellan de Sa Majesté, lui présenta, quelque temps
après, un rapport où il lui rappelait qu'il avait promis des «grâces» au
Corps législatif à l'occasion de la naissance et du baptême du roi de
Rome. Il lui soumettait une liste de soixante-cinq candidats, parmi
lesquels Napoléon nomma deux officiers de la Légion d'honneur et douze
chevaliers, ce qui, pour un temps où la décoration n'était point
prodiguée, parut une promotion considérable.

Le 16 juin, l'Empereur ouvrait solennellement les séances du Corps
législatif. On remarqua l'allure hautaine de son discours. «La paix
conclue avec l'empereur d'Autriche, disait-il, a été depuis cimentée par
l'heureuse alliance que j'ai contractée; la naissance du roi de Rome a
rempli mes vœux et satisfait à l'avenir de mes peuples. Les affaires de
la religion ont été trop souvent mêlées et sacrifiées aux intérêts d'un
État de troisième ordre. Si la moitié de l'Europe s'est séparée de
l'Église de Rome, on peut l'attribuer spécialement à la contradiction
qui n'a cessé d'exister entre les vérités et les principes de la
religion qui sont pour tout l'univers, et des prétentions et des
intérêts qui ne regardent qu'un petit coin de l'Italie. J'ai mis fin à
ce scandale pour toujours. J'ai accordé des palais aux papes à Rome et à
Paris. S'ils ont à cœur les intérêts de la religion, ils voudront
séjourner souvent au centre des affaires de la chrétienté. C'est ainsi
que saint Pierre préféra Rome au séjour même de la Terre Sainte!...» Ces
quelques mots dédaigneux furent dits d'une voix menaçante et répandirent
une certaine émotion dans une assistance habituée cependant à toutes les
surprises. Parlant ensuite de la réunion de la Hollande, Napoléon
déclara qu'elle n'était qu'une émanation de l'Empire. Il avait eu soin
de s'assurer les débouchés de l'Ems, du Weser et de l'Elbe. Quant à
l'Espagne, que soutenaient les forces anglaises, «lorsque l'Angleterre
sera épuisée, dit-il, un coup de tonnerre mettra fin aux affaires de la
Péninsule». Il terminait par cette espérance: «Je me flatte que la paix
du continent ne sera pas troublée.»

Les députés acclamèrent ce discours, comme ils avaient acclamé les
autres. Mais plusieurs, parmi eux, se retiraient inquiets de la façon
injuste et violente dont l'Empereur traitait le Saint-Père. L'heure
paraissait cependant toute aux fêtes, aux réjouissances, aux ovations.
La France et l'Europe avaient salué la naissance du roi de Rome, comme
si le ciel eût fait descendre parmi les hommes l'Ange de la paix. Mais
l'Empire n'avait que l'apparence du calme. Son maître, qui avait
consommé une rupture éclatante avec le Saint-Siège, venait de convoquer
à Paris un concile national qui allait s'ouvrir le 21 juin. Il en
espérait une prompte et servile obéissance à ses volontés. Or, ce ne
sera pas sans violences nouvelles qu'il domptera cette malheureuse
assemblée; et ce qu'il en obtiendra ne mettra pas fin aux embarras
considérables que la politique impériale a soulevés partout. Il espérera
y remédier par d'autres exigences, d'autres menaces, d'autres colères,
puis par une guerre contre la Russie. Cette fois, ce sera le signal de
sa ruine. Napoléon voudra être le maître de l'Europe, comme il est en
apparence le maître de la Papauté. Il ne sera longtemps ni l'un ni
l'autre. Les princes, les ambassadeurs, les ministres, les maréchaux,
les députés, les sénateurs, les courtisans qui l'ont félicité et adulé,
les poètes qui l'ont chanté, les auteurs qui l'ont célébré et déifié,
tous ceux qui ont mendié de lui la faveur d'un mot ou d'un regard, se
retireront précipitamment dès qu'ils verront sa puissance ébranlée, ou
viendront lâchement jeter la dernière insulte au lion affaibli.




CHAPITRE III

L'ENFANCE DU ROI DE ROME.

(1811-1812)


Le 10 janvier 1810, l'archiduchesse Marie-Louise avait écrit à son amie
Mlle de Poutet: «Bude est comme Vienne, et l'on ne parle que du divorce
de Napoléon. Je laisse parler tout le monde et ne m'en inquiète pas du
tout. Je plains seulement la pauvre princesse qu'il choisira, car je
suis sûre que ce ne sera pas moi qui deviendrai la victime de la
politique[38].» Le 23 janvier, elle savait qu'à Vienne on la mariait
déjà avec le grand Napoléon, et elle remerciait son amie de ses vœux,
«étant la seule, disait-elle, qui ne s'en réjouirait pas». Cependant,
quelque temps après le mariage, le 24 avril, elle souhaitait à son amie,
qui allait épouser le comte de Crenneville, un bonheur pareil à celui
qu'elle éprouvait. Le 11 mai, elle lui disait encore: «Peut-être que
dans ce moment où vous êtes déjà mariée, vous goûterez un bonheur aussi
inaltérable que le mien. Je suis charmée que vous vous mariiez dans le
même mois que moi. Je souhaite que, comme tout se réunit pour faire se
ressembler nos mariages, vous deveniez mère d'un joli enfant en même
temps que moi. J'ai demandé à l'Empereur la permission de signer votre
contrat de mariage. Il y a acquiescé tout de suite avec cette grâce,
cette obligeance qui lui est si naturelle...[39].» Elle disait ailleurs
que les moments qu'elle passait le plus agréablement étaient ceux où
elle se trouvait seule avec l'Empereur. Un an après, elle se déclarait
touchée des vœux de la comtesse de Crenneville pour son fils: «J'espère
qu'ils se réaliseront et qu'il fera un jour, comme son père, le bonheur
de tous ceux qui rapprocheront et le connaîtront... Mon fils est
étonnant pour son âge. Il a l'air d'avoir trois mois et rit déjà aux
éclats. Il ressemble beaucoup à l'Empereur.» Elle ajoutait avec orgueil:
«Mon fils est fort et beau. L'air de Saint-Cloud, que nous habitons
depuis un mois, lui fait grand bien.» Puis le 2 septembre 1811: «Mon
fils profite à vue d'œil. Il devient charmant, et je crois même lui
avoir déjà entendu dire «Papa». Mon amour maternel veut au moins s'en
flatter.» Après un voyage de deux mois en Belgique, elle revoyait toute
joyeuse cet enfant chéri: «L'émotion que j'éprouvais peut être sentie,
mais pas exprimée. Je l'ai trouvé bien fortifié, ayant quatre dents et
disant «Papa», mais maigri et pâle, ce qui provient de la dentition...
Vous pouvez vous figurer qu'il ne m'a pas reconnue; mais peu de jours
après mon retour, j'avais déjà très bien renouvelé connaissance avec
lui[40].»

On voit par ces simples extraits que Marie-Louise était une épouse et
une mère heureuses. Il est une légende, encore vivace, qui la représente
comme une victime livrée à une sorte de Minotaure et qui prétend faire
répandre des larmes sur son immolation. Certainement, son mariage a été
un mariage politique, et la jeune archiduchesse a dû se soumettre avant
tout, et comme bien d'autres, à la raison d'État[41]. On n'ignore pas,
en effet, qu'elle avait répondu à Metternich, lorsqu'il vint la prier
d'accepter la main de Napoléon: «Je suis prête à me sacrifier pour mon
père et pour ma patrie.» Il va sans dire qu'au premier abord, elle ne
pouvait avoir d'affection pour celui qui avait ruiné l'Autriche et
vaincu plusieurs fois son père, pour le guerrier dont elle comparait les
soldats aux Huns. Mais l'éditeur de sa correspondance intime nous
apprend lui-même que du moment où elle fut liée par son serment, «elle
ne songea qu'à en subir les conséquences et sans se poser en
victime[42]». Aussitôt que Marie-Louise eut pris confiance dans la
tendresse de Napoléon,--et sa tendresse lui fut révélée dès la première
heure,--elle comprit que dans cette union elle trouverait autant de
bonheur que d'orgueil. Si elle apportait au nouveau César la main de la
fille de l'empereur d'Autriche, le noble descendant des Habsbourg, elle
allait mêler son sang altier au sang d'un héros. Sans doute, parmi les
victoires qui l'avaient déjà immortalisé, elle rencontrait des noms
comme Austerlitz et Wagram, qui lui avaient fait prendre Napoléon pour
l'Antéchrist[43]. Sans doute, elle avait dit que Napoléon avait trop
peur d'un refus et trop envie de faire encore du mal à l'Autriche pour
demander sa main... Mais elle admit bientôt elle-même que pour sauver le
reste de la monarchie autrichienne, il fallait faire à tout prix un
sacrifice aux nécessités du moment, c'est-à-dire accepter une alliance
de famille avec l'empereur des Français, laquelle conduirait à une
alliance politique. Elle espérait, comme son père, que Napoléon rendrait
à l'Autriche quelques-unes de ses anciennes possessions et lui
permettrait en tout cas de respirer et de refaire un peu ses forces
ébranlées. C'est ce que disait Gentz: «La monarchie consolidée par le
mariage, quelque amer que puisse être ce dernier remède, peut subsister
et braver toutes les tempêtes, si elle évite chaque emploi de ses forces
à des guerres quelconques, au moins pour six ou huit ans[44].»

Marie-Louise, élevée, comme toutes les archiduchesses, dans une
discipline étroite, n'avait pas abordé sans timidité son terrible époux.
Mais celui-ci lui montra immédiatement une telle affection qu'elle
sentit en peu de temps toutes ses craintes s'évanouir. On se rappelle
avec quelle impatience Napoléon avait attendu l'arrivée de Marie-Louise
à Compiègne, comment il avait devancé sa venue et de quelles prévenances
il l'avait entourée. Elle a reconnu elle-même que, loin de la rudoyer,
comme on le croyait en Autriche, il lui avait témoigné les plus grands
égards. Les contemporains affirment tous que Napoléon voulait, toujours
et avant tout, plaire à Marie-Louise; qu'il avait donné les ordres les
plus sévères pour que chacun obéît à ses volontés. Il ne la quittait
pas, lui prodiguant les attentions les plus délicates et les plus
gracieuses, allant, dans les manifestations de sa tendresse, jusqu'à des
enfantillages de jeune amoureux. Lorsque Marie-Louise devint mère, cet
amour grandit encore et s'exalta. Les rares loisirs que lui laissaient
les soins d'un immense empire, Napoléon les consacrait à sa femme et à
son fils. Il trouvait à Marie-Louise le charme et l'esprit qu'il avait
désirés; il se plut à la parer de toutes les qualités et de toutes les
grâces. Il disait souvent--c'est Chaptal qui l'affirme, et ce témoin
n'est guère complaisant pour l'Empereur--: «Si la France connaissait
tout le mérite de cette femme, elle se prosternerait à ses genoux!» Il
lui laissa prendre sur son cœur un tel empire qu'elle en vint elle-même
à dire à Metternich, quelques mois après le mariage: «Je n'ai pas peur
de Napoléon, mais je commence à croire qu'il a peur de moi!» Il
paraîtrait, d'après la générale Durand, que Marie-Louise ne manifestait
pas un amour excessif pour son fils. N'ayant jamais vu d'enfants, ne
s'étant pas familiarisée avec eux pendant sa propre enfance et pendant
sa jeunesse, elle n'osait le prendre dans ses bras ni le caresser, de
crainte de lui faire quelque mal. Aussi le roi de Rome était-il plus
affectueux pour sa gouvernante qui ne le quittait pas. Il aurait été
difficile d'ailleurs de faire un meilleur choix. «Cette dame d'une
famille illustre, dit la générale Durand, avait reçu une excellente
éducation. Elle joignait le ton du grand monde à une piété solide et
éclairée. Sa conduite avait toujours été si régulière que la calomnie
n'avait jamais osé diriger une attaque contre elle. On lui reprochait un
peu de hauteur, mais cette hauteur était tempérée par la politesse et
par l'obligeance la plus gracieuse...[45].»

Le comte de Montesquiou était grand chambellan et possédait justement la
confiance de l'Empereur. Il obtenait, avec sa femme, des grâces et des
faveurs pour des émigrés auxquels il s'intéressait, estimant que c'était
le meilleur moyen de les rallier à l'Empire et à son maître. Mme Durand
affirme que la comtesse de Montebello était jalouse du crédit de la
comtesse de Montesquiou, et qu'elle avait essayé de faire croire à
Marie-Louise que la tendresse de la gouvernante pour le prince impérial
n'était que de l'intérêt personnel. Avisée de ce fait, Mme de
Montesquiou s'en plaignit directement à l'Impératrice, qui ne lui rendit
pas une justice suffisante. Marie-Louise était d'ailleurs mécontente de
l'attachement que son fils montrait à sa gouvernante. Mais pourquoi
n'imitait-elle pas l'Empereur qui, à tout moment, s'emparait du petit
prince, le caressait et jouait avec lui? Ainsi, lorsqu'il déjeunait, il
le faisait chercher, l'asseyait sur ses genoux, trempait un doigt dans
la sauce de quelque plat et s'amusait à lui en barbouiller le visage. La
gouvernante osait faire quelques objections, mais l'Empereur riait aux
éclats, et l'enfant ne s'effrayait pas de cette hilarité bruyante. On a
remarqué que c'est avec son fils seulement que Napoléon donnait libre
cours à sa bonne humeur. Il témoignait à la gouvernante du roi de Rome
une déférence particulière. Il lui écrivait directement. Le 30 septembre
1811, il mande à Mme de Montesquiou de ne pas écouter les médecins,
peut-être trop soigneux, et de former de bonne heure la constitution du
roi de Rome par un régime solide. Au moment où il s'occupe des
préparatifs de la guerre de Russie, il fait cette recommandation à la
gouvernante: «J'espère que vous m'apprendrez bientôt que les quatre
dernières dents sont faites», et il promet de ne pas oublier la
nourrice[46].

«Il s'occupe beaucoup de son fils, écrivait, le 23 avril 1812,
Marie-Louise à son père. Il le porte dans ses bras, fait l'enfant avec
lui, veut lui donner à manger, mais n'y réussit pas[47].» Le roi de Rome
grandissait et déjà faisait preuve d'un caractère docile. Cependant, il
avait parfois de petites colères, mais Mme de Montesquiou savait les
réprimer sans avoir besoin de recourir aux verges. Un jour qu'il se
roulait à terre en jetant des cris aigus, elle ferma immédiatement les
fenêtres et les contrevents. L'enfant cessa de crier un moment et
demanda pourquoi sa gouvernante agissait ainsi: «Pensez-vous,
répondit-elle, que les Français voudraient d'un prince comme vous, s'ils
savaient que vous vous mettez ainsi en colère?...--Crois-tu, répliqua le
roi de Rome, qu'on m'ait entendu? Oh! j'en serais bien fâché. Pardon,
_maman Quiou_, je ne le ferai plus.» Et il tint parole. L'influence de
cet enfant sur Napoléon était incroyable. Un jour, on lui apporta la
pétition d'un homme d'esprit fort malheureux, qui, dans sa détresse,
s'adressait directement au roi de Rome. L'Empereur fit présenter la
pétition à son fils. «Qu'a-t-il dit? demanda-t-il gravement.--Sire, Sa
Majesté le roi de Rome n'a rien répondu.--Eh bien, qui ne dit mot,
consent.» Et le pétitionnaire obtint un poste dans une des préfectures
de l'Empire[48].

«Accablé de soins et de soucis, rapporte Méneval, c'était seulement
auprès de sa femme et de son fils que Napoléon rencontrait une agréable
distraction à tant de fatigues. Le peu de loisirs que lui laissaient les
affaires dans la journée, il les consacrait à son fils, dont il se
plaisait à guider les pas chancelants avec une sollicitude toute
féminine. Les chutes fréquentes de cet enfant chéri étaient accueillies
par les caresses et les éclats de rire bruyants de son père... Ce trio,
dont la simplicité aurait pu faire oublier la grandeur, offrait le
spectacle d'un ménage bourgeois uni par les liens de l'intimité la plus
douce[49].» À peine le prince impérial avait-il terminé sa première
année, que Napoléon partait pour Dresde, décidé à entreprendre la
campagne de Russie. Marie-Louise le suivit, heureuse de revoir son père
et la cour autrichienne. On a décrit ces journées fameuses, ce parterre
de princes et de rois plus courtisans que leurs propres courtisans, les
obséquiosités de Metternich et de Hardenberg allant jusqu'à
l'agenouillement. On se rappelle que l'empereur d'Autriche crut faire
plaisir à son gendre en lui découvrant une noblesse ancienne, et comment
Napoléon répondit brusquement: «Ma noblesse à moi date du 18 brumaire.»
Il est inutile de raconter encore les fêtes, les concerts, les banquets,
les spectacles, les chasses, les divertissements les plus
extraordinaires qui se virent jamais. Marie-Louise apparut portant les
superbes diamants de la couronne et faisant pâlir d'envie l'impératrice
d'Autriche, qui, malgré ses préventions, céda, elle aussi, à l'ascendant
de l'empereur des Français. Le 28 mai, Napoléon quitta Dresde et lança
son ultimatum à la Russie, pendant que Marie-Louise, après une excursion
à Prague, retournait à Saint-Cloud[50]. C'est à Dresde qu'elle avait vu
pour la première fois le général de Neipperg, mais sans faire attention
à cet individu qui devait tant l'occuper deux ans après. Elle écrivait à
Madame Mère, le lendemain du départ de Napoléon: «Rien ne peut me
consoler de l'absence de l'Empereur, pas même la présence de toute ma
famille.»

Le préfet du palais, M. de Bausset, était parti pour la Russie quelque
temps après son maître, emportant dans une caisse le portrait du roi de
Rome par Gérard. M. de Bausset arriva à la tente de Napoléon le 6
septembre 1812. Il remit à l'Empereur des lettres de Marie-Louise et lui
demanda ses ordres au sujet du portrait qu'il apportait. «Je pensais,
dit-il, qu'étant à la veille de livrer la grande bataille qu'il avait
tant désirée, il différerait de quelques jours d'ordonner l'ouverture de
la caisse dans laquelle ce portrait était renfermé. Je me trompais.
Pressé de jouir d'une vue aussi chère à son cœur, il m'ordonna de le
faire porter tout de suite à sa tente. Je ne puis exprimer le plaisir
que cette vue lui fit éprouver. Le regret de ne pouvoir serrer son fils
contre son cœur fut la seule pensée qui vint troubler une jouissance
aussi douce. Ses yeux exprimaient l'attendrissement le plus vrai. Il
appela lui-même tous les officiers de sa maison et tous les généraux qui
attendaient à quelque distance ses ordres, pour leur faire partager les
sentiments dont son cœur était rempli. «Messieurs, leur dit-il, si mon
fils avait quinze ans, croyez qu'il serait ici autrement qu'en
peinture!» Un moment après, il ajouta: «Ce portrait est admirable.» Il
le fit placer en dehors de la tente sur une chaise, afin que les braves
officiers et les soldats de sa garde pussent le voir et y puiser un
nouveau courage. Ce portrait resta ainsi toute la journée. Pendant tout
le temps du séjour de Napoléon au Kremlin, le portrait de son fils fut
placé dans sa chambre à coucher. J'ignore ce qu'il est devenu[51].»

Ce tableau de Gérard figurait dernièrement à l'_Exposition historique et
militaire de la Révolution et de l'Empire_. Il appartient au comte de
Reinach. Il a été popularisé par la gravure. Il en existe une
reproduction au Musée de Versailles. Tout le monde le connaît. Qui ne se
rappelle, en effet, cette gracieuse tête ronde, ces fins cheveux blonds,
avec la mèche caractéristique tombant sur le front, ces yeux d'un bleu
vif, cette bouche rose et ce menton accentué? Le peintre avait assis sur
un coussin de velours vert l'enfant impérial, tenant de la main droite
le sceptre, et de la gauche le globe. Sur sa fine chemisette flotte le
grand cordon de la Légion d'honneur. Le cou et les bras sont nus. Le
regard est joyeux, clair et profond. Aussi comprend-on l'enthousiasme
des soldats quand ils virent leur petit empereur. De ce portrait fait
par un maître, et sur lequel les yeux de Napoléon et de tant de braves
se sont fixés avec amour au moment où se jouait le sort de l'Empire,
semble se dégager comme une vision du passé. Il est impossible que cette
toile n'ait pas gardé quelque reflet de l'instant où elle apparut, de
l'heure où on l'a contemplée, de l'allégresse et de l'enthousiasme
qu'elle a excités. Empreinte de tant de souvenirs, c'est un document
propre à la méditation et bien fait pour émouvoir.

       *       *       *       *       *

On sait que pendant que Napoléon était aux prises en Russie avec les
plus effroyables difficultés, éclata la conspiration du général Malet.
Le 23 octobre, l'audacieux général se rendit à la caserne Popincourt,
puis à la caserne des Minimes, annonça la mort de Napoléon, lut un
sénatus-consulte qui abrogeait le gouvernement impérial et
l'investissait, lui, Malet, de tous les pouvoirs. Il réquisitionna des
troupes, délivra les généraux Lahorie et Guidal enfermés à la Force, se
dirigea sur l'état-major de la place Vendôme, fit arrêter le préfet de
police Pasquier et le ministre de la police Rovigo, blessa grièvement le
général Hulin et allait en faire autant à son adjudant général, lorsque
Laborde l'arrêta courageusement et par cet acte d'énergie mit fin à la
conspiration. Elle n'avait eu que quatre heures de succès; mais sans la
décision de Laborde, elle eût pu se prolonger, et la situation se fût
aggravée. Il faut considérer, en effet, que le préfet de la Seine,
Frochot, avait eu la naïveté de croire à la nouvelle de la mort de
l'Empereur et d'obéir aveuglément aux conspirateurs. Dans toute cette
affaire, c'est le détail qui impressionna le plus Napoléon, et c'est à
Frochot qu'il fit plus tard allusion en ces termes: «Des magistrats
pusillanimes détruisent l'empire des lois, les droits du trône et
l'ordre social même.» Le chancelier Pasquier fait observer que ce qui
apparaissait au milieu de tous les discours de l'Empereur, «c'était la
pensée qu'il avait suffi de répandre le bruit de sa mort pour faire
oublier les droits de son fils[52]». Pendant l'audacieuse tentative du
général Malet, que faisait l'Impératrice? Elle était fort tranquille
avec le roi de Rome à Saint-Cloud, «lorsque l'apparition d'un
détachement de la garde, envoyé par le ministre de la guerre, vint
l'effrayer. Elle courut aussitôt en peignoir et les cheveux épars sur le
balcon donnant sur la cour, et là, elle reçut le premier avis d'un
attentat inattendu pour elle, mais sa consternation ne fut pas de longue
durée.» Elle apprit, presque en même temps la fin de la conspiration.
Deux mois après, Napoléon rentrait aux Tuileries, sans s'être fait
annoncer. «Inquiète des bruits qu'elle entendait dans le salon qui
précédait sa chambre à coucher, elle se levait pour en savoir la cause,
quand elle vit entrer l'Empereur, qui se précipita vers elle et la serra
dans ses bras[53].» Napoléon reçut le lendemain les principaux corps de
l'État qui venaient lui prodiguer les nouvelles assurances d'un
dévouement qu'ils allaient oublier un an après. Le Sénat, toujours
obséquieux, parla de la convenance de faire couronner l'Impératrice et
le roi de Rome; mais les événements devenant de plus en plus graves,
cette cérémonie fut ajournée. Une question plus urgente fut étudiée et
bientôt résolue: celle de la régence. On allait la confier à
Marie-Louise et l'investir du souverain pouvoir, en l'absence de
l'Empereur, sous la surveillance et avec l'appui d'un conseil.

En attendant le jour prochain où il espérait prendre la revanche de sa
défaite en Russie, en formant de nouvelles armées et en préparant
attentivement leur organisation, l'Empereur aimait encore à se distraire
de ses terribles préoccupations avec sa femme et son fils. «Un jour,
raconte le comte d'Haussonville, alors chambellan de l'Empereur, la
porte du cabinet impérial était restée entre-bâillée à cause des jeux du
petit roi de Rome. De la salle d'attente on voyait l'Empereur assis
auprès de Marie-Louise et badinant avec l'enfant. Mon père se sentit
frapper sur l'épaule. C'était un maréchal fameux qui n'était pas venu à
Paris depuis longtemps et qui recevait une première audience.--Mais,
voyez donc, monsieur, dit-il à mon père, n'est-ce pas là le parfait
modèle du bonheur domestique?» Et le maréchal n'était pas seulement ému;
il pleurait à chaudes larmes. «Le spectacle de la grandeur heureuse,
ajoute le chambellan, a toujours eu le privilège d'attendrir le cœur des
hommes.» On sait que Napoléon avait fait fabriquer des pièces de bois de
divers genres pour figurer des compagnies, des bataillons, des sections
d'artillerie, et qu'il manœuvrait lui-même ces pièces comme des échecs
sur un échiquier. Que de fois les courtisans n'ont-ils pas vu le roi de
Rome se jetant impétueusement au milieu de ses combinaisons stratégiques
et bouleversant l'ordre de ces morceaux de bois, sans que l'Empereur ait
manifesté le moindre mouvement d'impatience ou d'irritation! Heureux
instants, mais qui ne devaient être que des instants!... S'il n'eût
écouté que le sentiment paternel, Napoléon eût fait la paix avec
l'Europe. Cependant il ne pouvait demeurer sous le coup des derniers
revers; il ne pouvait accepter que la France fût amoindrie et perdît une
partie de ses conquêtes et la gloire dont il l'avait honorée. «Un homme
dans ma position, avait-il dit, ne peut pas faire la paix, s'il a été
battu et s'il n'a pas réparé son échec.» Il fallait donc qu'il marchât à
de nouveaux combats, avec l'espoir que quelques triomphes éclatants
répareraient les fautes du passé et le mettraient dans une position qui
inspirât le respect et la crainte à ses adversaires. On le voyait plus
qu'autrefois préoccupé de cette nécessité redoutable, mais personne dans
le palais n'osait aborder directement avec lui ce grave sujet.

Un soir, Napoléon passait par les appartements du roi de Rome, à l'heure
où, sous la direction de Mme de Montesquiou, l'enfant faisait sa prière
avant de s'endormir. «Mon Dieu, disait-il de sa petite voix naïve,
inspire à papa le désir de faire la paix, pour le bonheur de la France
et de nous tous!» L'Empereur, qui s'était arrêté, sourit et se retira
sans dire mot. Là où les courtisans gardaient un silence timide, c'était
une femme et un enfant qui venaient de lui faire connaître, sous une
forme humble et touchante, le vœu le plus cher de la France. Mais
Napoléon, se confiant à son génie fécond en prodiges, croyait encore que
la guerre seule pouvait empêcher la chute de son empire et de sa
dynastie.




CHAPITRE IV

LE ROI DE ROME ET L'EMPIRE EN 1813.


Marie-Louise avait paru se préoccuper assez vivement des nouvelles
complications où s'était jeté l'Empereur après son départ de Dresde, et
ne trouver quelque apaisement à ses inquiétudes que dans son amour pour
son fils. Elle l'avait écrit, le 1er octobre 1812, à la comtesse de
Crenneville: «Vous me connaissez assez pour savoir que quand j'ai un
chagrin, il est bien cruel et que, malgré cela, je ne le montre pas.
Aussi vous pouvez juger celui que doit me causer l'absence de l'Empereur
et qui ne finira qu'à son retour! Je me tourmente et m'inquiète sans
cesse. Un jour passé sans avoir de lettre suffit pour me mettre au
désespoir, et quand j'en reçois une, cela ne me soulage que pour peu
d'heures... La seule consolation que j'aie dans ce moment est mon fils,
qui devient tous les jours plus aimable, et qui grandit et embellit
beaucoup. Le plaisir de venir le retrouver a beaucoup diminué le chagrin
que j'ai éprouvé en quittant mes parents, et trois mois ont suffi à
produire un changement si favorable en lui que j'aurais eu de la peine à
le reconnaître...[54].» Et dans une autre lettre: «J'ai été bien
contente de me retrouver auprès de mon fils et au milieu d'un peuple que
j'estime tant que les Français... J'ai revu mon fils embelli et grandi.
Il est si intelligent que je ne me lasse pas de l'avoir près de moi;
mais, malgré toutes ses grâces, il ne peut parvenir à me faire oublier,
fût-ce pour quelques instants, l'absence de son père...» Au début de
l'année 1813, elle écrit encore: «Mon fils se porte à merveille. Il n'a
jamais été un instant sérieusement malade depuis sa naissance, et il a
toutes ses dents depuis trois mois... Je n'ai qu'à me louer de sa santé.
Il embellit et se fortifie à vue d'œil. C'est un enfant charmant...» Ces
quelques extraits semblent prouver, contrairement à certaines
affirmations, que Marie-Louise avait, à ce moment, tous les sentiments
d'une mère. Pourquoi n'en a-t-il pas été toujours ainsi?

Lamartine, à qui il est arrivé plus d'une fois de transformer les loups
en agneaux et les monstres mêmes en êtres harmonieux, a cru voir une
Marie-Louise dont les portraits les plus flatteurs n'ont jamais
approché. Il a voulu la réhabiliter, prétendant qu'elle avait été
calomniée. Il lui accorde tous les dons, la grâce, la tendresse, la
pitié... «C'était, déclare-t-il, une belle fille du Tyrol, les yeux
bleus, les cheveux blonds, le visage nuancé de la blancheur de ses
neiges et des roses de ses vallées, la taille souple et svelte,
l'attitude affaissée et langoureuse de ces Germaines qui semblent avoir
besoin de s'appuyer sur le cœur d'un homme, le regard plein de rêves et
d'horizons intérieurs voilés sous le léger brouillard des yeux.» Est-ce
tout? Non. Il vante encore «sa poitrine pleine de soupirs et de
fécondité, ses bras longs, blancs, admirablement sculptés et retombant
avec une gracieuse langueur comme lassés du fardeau de sa destinée; le
cou naturellement penché sur l'épaule». Il la comparait à la «statue de
la Mélancolie du Nord, dépaysée dans le tumulte d'un camp français[55]».
Enfin cette Germaine avait «une nature simple, touchante, renfermée en
soi-même, muette au dehors, pleine d'échos au dedans...» C'est ainsi que
parlait un grand poète qui, l'ayant vue, dix ans après, déjà lourde et
massive, ayant perdu les charmes de la première jeunesse, la décrétait,
de par lui, souple, svelte, langoureuse. La vérité, c'est qu'elle avait
de beaux yeux et un teint animé. C'étaient là ses seuls avantages...
Lorsque M. de Laborde revint d'Autriche, Napoléon, impatient, le pressa
de questions sur la future Impératrice. «Que Votre Majesté, finit par
répondre le prudent conseiller d'État, sauve le premier coup d'œil, et
comme mari, je crois qu'Elle aura lieu d'être satisfaite.» M. Frédéric
Masson, qui en a parlé autrement qu'en poète, ne lui a trouvé que «l'air
d'une nourrice[56]». M. Thiers constate que l'Empereur sembla content du
genre de beauté et d'esprit qu'il crut voir en elle. D'ailleurs, «une
femme bien constituée, bonne, simple, convenablement élevée, était tout
ce qu'il désirait...» Lorsque Napoléon voulut savoir quels conseils ses
parents lui avaient donnés: «D'être à vous tout à fait et de vous obéir
en toutes choses», avait-elle répondu avec une sincère candeur. Et elle
tint parole jusqu'en 1814, se montrant fort touchée des tendresses que
l'Empereur ne cessait de lui prodiguer. «Elle semblait, affirme M.
d'Haussonville, avoir pour lui une affection véritable. Il ne déplaisait
pas à l'Empereur qu'on s'en aperçût. Peut-être même y avait-il quelque
affectation dans la familiarité conjugale et bourgeoise avec laquelle il
traitait la fille des empereurs d'Allemagne[57].»

Pendant les quatre mois qui s'écoulent avant la reprise des hostilités
contre la Prusse et la Russie, l'Empereur ne s'oublie pas dans les
effusions intimes. Sans doute, il montre qu'il a du bonheur à se trouver
avec sa femme et son fils, mais il tient tête aux difficultés et aux
soucis les plus effrayants qui aient jamais assailli un capitaine et un
chef d'État. Il obtient du Sénat de nouveaux contingents; il veut
maintenir à tout prix ses aigles dans l'Espagne insurgée. Il essaye même
de venir à bout des résistances du Pape qu'il a fait transférer de
Savone à Fontainebleau. Profitant de sa faiblesse et abusant de ses
fatigues, il lui arrache le Concordat du 25 janvier que Pie VII, mieux
conseillé et plus éclairé, rétractera formellement deux mois après.
L'Empereur, qui avait informé son beau-père de l'heureux apaisement du
différend de l'Église et de l'Empire, s'irrite et menace encore la
Papauté, lorsque les affaires extérieures s'aggravent et imposent un
dérivatif à son injuste courroux. La Prusse et la Russie viennent de se
liguer ouvertement contre la France. L'Autriche, qui avait cru un
instant aux succès de Napoléon en Russie, et qui redoutait qu'il n'en
profitât pour achever la Prusse et l'achever elle-même, refusait
poliment, à la fin de 1812, après les revers de la Grande Armée,
d'augmenter l'effectif de son contingent auxiliaire. Elle se bornait à
déclarer qu'elle était disposée à s'interposer pour amener le bienfait
d'une paix nécessaire[58]. Metternich, qui paraissait assez disposé à
une politique d'accommodement, n'avait pas les allures impérieuses qu'il
prit plus tard. Il affirmait que l'Autriche seule pouvait contenir par
son calme et sa fermeté des millions d'hommes prêts à profiter des
malheurs de la France. «Les rapports de sang qui lient les deux maisons
impériales d'Autriche et de France, disait-il à Floret, son agent à
Paris, donnent un caractère particulier à toute démarche faite par notre
auguste maître... L'empereur des Français paraît avoir pressenti ce qui
se passe en ce moment, en me disant si souvent que le mariage avait
changé la face des choses en Europe. Le moment s'approche. Il peut être
venu où Napoléon peut tirer le véritable profit de cette heureuse
alliance...[59].» Le 20 décembre, François II appuya cette déclaration
par une lettre personnelle à Napoléon, où il lui affirma qu'il n'avait
d'autre but que le bien-être d'un monarque «auquel l'attachait
personnellement le lien le plus sacré[60]». Le 7 janvier 1813, Napoléon
répondit que le froid seul avait été la cause de ses revers, mais que
ses forces étaient déjà reconstituées. Il admettait cependant des
ouvertures de paix, à la condition que la France ne céderait aucun des
pays réunis par des sénatus-consultes. Mais cette réponse rendait, pour
ainsi dire, les négociations impossibles. Aussi l'Autriche, tout en
affirmant son dévouement à Napoléon et son amour de la paix,
renforçait-elle son armée et choisissait-elle de fortes positions
stratégiques. L'Empereur s'en plaignait et blâmait entre autres un agent
autrichien, dont j'ai déjà parlé, M. de Neipperg, de travailler
ouvertement en Suède contre la France[61]. Metternich se récriait. Il
jurait que sa cour tenait «la conduite la plus franche et la plus loyale
que jamais personne eût tenue[62]». Ce qui ne l'empêchait pas de confier
à Lebzeltern que lorsque l'Autriche serait chargée d'une médiation
efficace, elle dicterait impérieusement les conditions de la paix.

Le 1er avril, Napoléon déclarait la guerre à la Prusse, puis un mois
après battait les Prussiens et les Russes à Lutzen; il informait
François II de sa victoire et l'assurait en même temps que Marie-Louise
était son premier ministre et s'acquittait admirablement de ses
fonctions. L'Empereur l'avait en effet investie de la régence, en lui
donnant pour premier conseiller le vieux Cambacérès, dont il estimait
l'expérience et la sagacité, mais qui était devenu bien pusillanime.
Trois semaines après, il achevait ses adversaires à Bautzen et jetait
l'Autriche dans l'incertitude la plus cruelle. Metternich, sachant que
l'armée russe et l'armée prussienne étaient démoralisées, conseilla à
François II de rassurer Alexandre et Frédéric-Guillaume. Il fallait
envoyer à Napoléon le comte de Bubna et obtenir de lui de sérieuses
promesses de paix, fondées sur la reconstitution de la Prusse et sur le
renoncement au protectorat de l'Empire germanique, au duché de Varsovie
et aux provinces illyriennes. Bubna se rend alors à Prague, au quartier
général de l'Empereur, et lui soumet les propositions de l'Autriche.
«Vous voulez me déshonorer, s'écrie Napoléon. Monsieur, l'honneur avant
tout, puis la femme, puis l'enfant, puis la dynastie!» Il affirma que le
monde allait être bouleversé. Il prédit les plus grands malheurs. «La
meilleure des femmes en sera la victime. La France sera livrée aux
jacobins. L'enfant dans les veines duquel le sang autrichien coule, que
deviendra-t-il? J'estime mon beau-père depuis que je le connais. Il a
fait le mariage avec moi de la manière la plus noble. Je lui en sais gré
de bien bon cœur. Mais si l'empereur d'Autriche veut changer de système,
il aurait mieux valu ne pas faire ce mariage dont je dois me repentir en
ce moment-ci. Je vous l'ai dit à Paris et je l'ai répété au prince
Schwarzenberg, rien ne me répugne tant que de faire la guerre à
l'Autriche. Ce qui me tient le plus à cœur, c'est le sort du roi de
Rome. Je ne veux pas rendre odieux le sang autrichien à la France. Les
longues guerres entre la France et l'Autriche ont fait germer des
ressentiments. Vous savez que l'Impératrice, comme princesse
autrichienne, n'était point aimée à son arrivée en France. À peine
commence-t-elle à gagner l'opinion publique par son amabilité, par ses
vertus, ses talents qu'elle développe dans les affaires, que vous voulez
me forcer à donner des manifestes qui irriteront la nation. Certes, on
ne me reproche pas d'avoir le cœur trop aimant. Mais si j'aime quelqu'un
au monde, c'est ma femme. Quelle que soit l'issue que prenne la guerre,
cela influera sur l'avenir du roi de Rome. C'est sous ce rapport-là
qu'une guerre contre l'Autriche m'est odieuse[63]!» Puis s'indignant
contre une médiation armée, par laquelle on voulait lui imposer les plus
grands sacrifices, il s'écria: «Vous vous dites encore mes alliés,
pendant que vous facilitez les mouvements des Russes en m'ôtant votre
corps auxiliaire, en chassant les Polonais du royaume de Cracovie!» Il
conclut énergiquement que si on voulait lui reprendre ses conquêtes, il
fallait que le sang coulât.

L'empereur d'Autriche était plus hésitant que son ministre. Il prévoyait
que si Napoléon gagnait encore une ou deux batailles, l'Europe
redeviendrait ce qu'elle était en 1811, ou peut-être pire encore. M. de
Metternich eut de la peine à l'amener à suivre une politique qui
consistait à avoir les apparences de la neutralité, et qui donnait le
temps de préparer une habile défection. Il y parvint cependant. Et
pendant que la cour de Vienne protestait de sa loyauté, elle signait
avec la Prusse et la Russie une convention secrète par laquelle
l'Autriche s'engageait à se joindre aux alliés, si Napoléon repoussait
le projet de médiation armée. L'Empereur, qui connaissait toutes ces
perfidies, aurait pu refuser l'armistice proposé jusqu'au 20 juillet. Il
l'accepta et le porta même jusqu'au 10 août, car il lui fallait ce temps
pour concentrer et augmenter ses forces. Le 26 juin, Napoléon et M. de
Metternich ont, à Dresde, ce terrible entretien de six heures d'où l'on
peut dire que la guerre est sortie. L'Empereur s'y répand en menaces et
en reproches. Ce qui revient à chaque instant dans ses plaintes, c'est
la folie qu'il a faite en épousant une archiduchesse. Et le ministre
autrichien,--si l'on admet son dire,--aurait, répondu: «Puisque Votre
Majesté veut connaître mon opinion, je dirai très franchement que
Napoléon le Conquérant a commis une faute[64].» L'Empereur, sans se
déconcerter, va droit au but: «Ainsi l'empereur François veut détrôner
sa fille?--Quoi que la fortune réserve à sa fille, l'empereur François
est avant tout souverain, et l'intérêt de ses peuples tiendra toujours
la première place dans ses calculs.» Devant le sang-froid de son
adversaire, Napoléon s'emporte. Il s'étonne qu'on lui demande de livrer
ses conquêtes sans tirer l'épée. «Et c'est mon beau-père, s'écria-t-il,
qui accueille un tel projet! C'est lui qui vous envoie! Dans quelle
attitude veut-il donc me placer en présence du peuple français? Il
s'abuse étrangement s'il croit qu'un trône mutilé puisse être en France
un refuge pour sa fille et son petit-fils!...» Et alors il lui échappe
des paroles cruelles, des paroles irréparables qui expliquent la haine
posthume de Metternich: «Combien l'Angleterre vous a-t-elle donné pour
vous décider à jouer ce rôle contre moi[65]?»

Un profond silence succède à cette violente apostrophe. Puis Napoléon
croit pouvoir ajouter: «Vous ne me ferez pas la guerre?» Et Metternich
lui répond, ou lui aurait répondu: «Vous êtes perdu, Sire!» Et à peine
est-il sorti qu'il expédie un courrier à Schwarzenberg pour savoir, au
point de vue pratique, quelle doit être la durée de l'armistice.
Schwarzenberg fixe un délai de vingt jours pour renforcer son armée de
75,000 hommes, et le prétendu négociateur de la paix consacre tous ses
efforts à obtenir ce délai. Les négociations de Prague, entre
Metternich, d'Anstett, Caulaincourt et Narbonne, qui s'engagent alors,
ne sont en réalité que des conversations diplomatiques. Ni d'un côté ni
de l'autre, on n'était sincère. Si Napoléon eût accordé les concessions
exigées, l'Autriche en eût immédiatement présenté d'autres. Quant à
l'Empereur, il ne voulut jusqu'au dernier moment en admettre aucune. Il
quitta Dresde pendant quelques jours pour aller recevoir Marie-Louise à
Mayence, pensant que de grands égards, témoignés officiellement à la
fille de François II, produiraient une impression favorable en Autriche
et faciliteraient un rapprochement. Il engagea même l'Impératrice à
écrire à son père une lettre capable de toucher son cœur et de le
déterminer à une paix plus honorable[66]. À la veille même de la rupture
de l'armistice, Napoléon sembla disposé à céder sur quelques points,
mais, cette fois, il était trop tard. Les signaux préparés de Prague à
la frontière de Silésie s'allumèrent dans la nuit du 10 au 11 août,
apprenant aux alliés que les négociations étaient rompues. Sans doute,
l'Empereur avait eu tort de ne point chercher à faire la paix, comme il
l'avoua plus tard à M. Fazakerley[67]; mais la médiatrice de cette paix,
l'Autriche, était-elle sincère dans ses offres? Elle qui, le 27 juin,
avait signé avec la Prusse et la Russie le traité secret de Reichenbach,
dressé le 9 juillet le plan de campagne à Trachenberg avec les alliés,
conclu le traité secret de Prague avec l'Angleterre le 27 juillet,
pouvait-elle dire qu'elle avait négocié loyalement?... Quoi qu'il en
soit, elle était arrivée à son but; gagner du temps. Et le 12 août,
grâce à son concours et à son adresse, la Triple Alliance devenait un
acte officiel. Les 26 et 27 août, les alliés sont battus à Dresde; les
Autrichiens, entre autres, abandonnent à Napoléon 20,000 prisonniers, 60
pièces de canon et de nombreux équipages de guerre, ce qui n'empêche pas
Metternich d'affirmer «que les troupes de Napoléon ne méritaient plus le
nom d'armée». Mais les lieutenants de l'Empereur n'ont malheureusement
ni son génie ni ses triomphes. Les 18 et 19 octobre, à Leipzig, la
trahison des Saxons et des Wurtembergeois transforme la bataille en
déroute, quoique les pertes des alliés soient énormes. Le combat plus
heureux de Hanau facilite la retraite de l'armée française; mais c'en
est fait, l'invasion est proche et l'Empire menacé. Napoléon allait
revenir en hâte à Saint-Cloud, prêt à créer de nouvelles armées et avec
la certitude inébranlable de trouver dans son génie militaire les
occasions de réparer ses désastres.

Pendant cette terrible campagne et les péripéties extraordinaires qui
l'avaient remplie, l'Empereur n'oubliait pas son fils. Ainsi, le 7 juin,
il avait écrit à Mme de Montesquiou: «Je vois avec plaisir que mon fils
grandit et continue à donner des espérances», et il avait assuré la
gouvernante de toute sa satisfaction. Quant à Marie-Louise, il s'en
préoccupait à tout instant, inquiet de sa santé et voulant qu'on lui
procurât des distractions de nature avec son âge. Mais l'Impératrice
avait pris son rôle de régente au sérieux et les tristesses, de 1813,
qui avaient singulièrement aggravé celles de 1812, ne lui inspiraient
pas beaucoup le désir de chercher des plaisirs et des divertissements.
Napoléon avait eu un moment l'intention de faire couronner
solennellement le roi de Rome; les circonstances pénibles où se trouvait
jetée la France l'en avaient dissuadé. Marie-Louise, qui désirait
ardemment la paix, avait consenti avec joie à écrire à son père, quelque
temps après son voyage à Mayence. Elle émettait l'espérance que
l'empereur d'Autriche ne se mêlerait pas à la guerre. Elle lui parlait
en même temps de son intérieur. Elle se félicitait d'avoir retrouvé son
fils bien portant, très gai, très aimable et prononçant déjà quelques
paroles. Six semaines après, le 23 septembre, n'ayant pas reçu de
réponse favorable, elle suppliait encore son père de mettre fin aux
hostilités. Avant la bataille de Leipzig, elle était allée au Sénat lire
un discours patriotique où elle faisait hautement appel à la vaillance
des Français contre l'Angleterre et la Russie, qui avaient entraîné la
Prusse et l'Autriche dans leur coalition. «Associée depuis quatre ans
aux pensées les plus intimes de mon époux, disait-elle, je sais de quels
sentiments il serait agité sur un trône flétri et sous une couronne sans
gloire.» Elle souleva un enthousiasme sénatorial qui dura toute une
séance.

Lorsque, le 9 novembre à cinq heures du soir, Napoléon revint subitement
au château de Saint-Cloud, il trouva l'Impératrice en larmes. «Ému et
attendri, rapporte un témoin, il la prit sur son cœur avec un
redoublement de tendresse. Leur fils, amené par la gouvernante, vint
mettre le dernier trait à ce tableau de famille, qui intéressa vivement
le petit nombre des spectateurs qui en étaient témoins.» Méneval, qui se
trouvait à Saint-Cloud, dit du roi de Rome: «C'était alors un très bel
enfant. Il avait toutes les apparences de la force de la santé, et son
intelligence se développait d'une manière remarquable. La reine de
Naples lui avait fait présent d'une petite calèche dans laquelle il se
promenait joyeusement dans les jardins du château. Cette voiture était
traînée par des moutons qu'avait dressés l'habile écuyer Franconi.» Ces
joies ne sont que des joies éphémères. L'Empereur, qui prodigue à sa
femme et à son fils ses plus vives tendresses, ne soupçonne pas qu'il
les voit pour la dernière fois. Quelques semaines encore, et tout sera
rompu entre eux. La campagne de France, l'abdication, l'île d'Elbe, les
Cent-jours, la seconde abdication, le départ pour Sainte-Hélène, tous
ces événements dramatiques se succéderont tumultueusement, sans que
Napoléon puisse revoir Marie-Louise et le roi de Rome.

En apprenant la défection officielle de l'Autriche, défection qui
n'aurait cependant pas dû la surprendre, Marie-Louise avait manifesté le
plus vif chagrin. Elle craignait pourtant que l'Empereur ne lui en
voulût et ne lui témoignât une affection moindre. Elle se trompait;
jamais Napoléon ne fut plus aimant. Il souriait seulement, lorsqu'elle
lui disait: «L'Empereur mon père m'a répété vingt fois, quand il m'a
mise sur le trône de France, qu'il m'y soutiendrait toujours, et mon
père est un honnête homme...» Le 14 novembre, l'éternel Lacépède
haranguait Napoléon au nom du Sénat et lui dépeignait la sollicitude de
cette assemblée pour lui. Le lendemain, le Sénat mettait à la
disposition de l'Empereur trois cent mille conscrits. Le 1er décembre,
les alliés lancent la fameuse déclaration de Francfort où ils cherchent
à séparer la cause de Napoléon de la cause du pays. Ils jurent que c'est
à l'Empereur seul qu'ils font la guerre[68]. Ils veulent la France forte
et heureuse, et lui laissent une étendue de territoire plus grande que
sous ses rois. L'offre des limites naturelles et la bienveillance pour
les intérêts de la France n'étaient en réalité qu'un leurre. On le vit
bientôt. Mais ce n'était pas seulement à l'extérieur que Napoléon allait
rencontrer des embûches, c'était encore chez lui, dans son propre
empire. Le Sénat, qui était toujours prêt, sur un signe du maître, à
envoyer des millions d'hommes à la mort[69], attendait l'occasion pour
se livrer, sans péril, à une lâche défection. Le 16 novembre 1813, le
lendemain du sénatus-consulte qui ordonnait de nouvelles levées, le
comte Molé écrivait dans son Journal intime: «À quatre heures, je fus
chez Fontanes. Nous causâmes longtemps. Il me fit connaître l'opinion du
Sénat. La très grande majorité hait l'Empereur. Elle ne le cache pas. Ce
qu'on appelle le vieux Sénat, c'est-à-dire un noyau de dix-huit environ,
tels que Sieyès, Tracy, Lanjuinais, Garat, Villetard, voudraient un
directoire; un grand nombre veut le roi de Rome et la régente; un très
petit nombre est dévoué à l'Empereur. Ces derniers mêmes demandent la
paix à tout prix. Tous repoussent les Bourbons.» Moins de cinq mois
après, Napoléon était frappé de déchéance, le roi de Rome et la régente
abandonnés à l'Autriche, et Louis-Stanislas-Xavier de France appelé au
trône par ces mêmes sénateurs, qui avaient eu bien soin de stipuler en
même temps qu'ils seraient inamovibles et garderaient leurs traitements
et leurs majorats.

Au cours de ces événements, Pie VII avait, malgré une surveillance
rigoureuse, pu faire connaître au nonce sa rétractation du concordat de
Fontainebleau. Lors des conférences de Prague, il avait, par l'entremise
du nonce Severoli, déclaré à l'empereur d'Autriche qu'il maintenait ses
droits à la souveraineté temporelle. Napoléon fut averti de ces
démarches. Il comprit cette fois, mais trop tard encore, qu'il fallait
céder. Il fit faire des propositions au cardinal Consalvi pour arriver à
une sorte de pacification entre le Saint-Siège et l'Empire. Qui aurait
pu admettre cette hypothèse même quelques mois auparavant?... Celui qui
avait pris Rome pour en donner le titre et la souveraineté à son fils,
allait être contraint de reconnaître la souveraineté temporelle de ce
Pape qu'il avait si brutalement dépossédé.




CHAPITRE V

FONTAINEBLEAU, BLOIS, RAMBOUILLET.

(1814)


Le 31 décembre 1813, Blücher passait le Rhin avec ses soldats. Bientôt
un million d'ennemis vont combattre trois cent mille Français qui, sous
la direction de leur Empereur, se couvriront d'une gloire immortelle.
Napoléon, qui lutte non seulement pour maintenir ses conquêtes et sauver
l'avenir de sa dynastie, a retrouvé le secret des belles et grandes
combinaisons d'autrefois. Si les alliés finissent par avoir raison de
ces gigantesques efforts, c'est parce que la lassitude des uns, la
trahison des autres leur sont venues en aide, car jamais leurs généraux
n'ont manœuvré plus pitoyablement.

Avant de se remettre à la tête de ses troupes, Napoléon réorganise la
régence. Marie-Louise en est chargée une seconde fois. Elle s'inspirera
encore des conseils de Cambacérès. Elle aura également auprès d'elle
Joseph Napoléon qui la remplacera à Paris et dirigera la défense, au cas
où la régente, à l'approche des étrangers, serait forcée de quitter la
capitale. Jetant alors ses regards autour de lui pour intimider les
traîtres qui se dissimulent, l'Empereur menace hautement le prince de
Bénévent. Il ordonne au duc de Rovigo d'exercer une surveillance active
sur ce personnage, surveillance que le duc ne rendra pas rigoureuse, car
il n'a plus d'espoir en l'avenir de la dynastie impériale et il se
ménage, lui aussi, des protecteurs. La rancune de Napoléon avait deviné
juste. C'est, en effet, l'ancien ministre des affaires étrangères qui
rassemblera, quelques mois plus tard, une poignée de sénateurs pour
proclamer la déchéance de l'Empire et leur conseiller de se rendre aux
alliés et de se vendre aux Bourbons. Cependant l'Empereur a confiance
encore dans son étoile. Il est résolu à tout essayer pour délivrer le
sol sacré. Il l'a dit à la députation du Corps législatif, lors des
réceptions de nouvel an: «Dans trois mois nous aurons la paix, nos
ennemis seront chassés, ou je serai mort!...» Les derniers jours qui lui
restent, il les passe auprès de sa femme, auprès de ce fils aimé qui lui
semblait la consécration suprême de ses volontés et de ses désirs. Au
moment même où, dans son cabinet de travail, il signait les décrets les
plus importants, où il examinait les affaires les plus considérables, il
ne pouvait se détacher de cet enfant qu'il tenait sur ses genoux, ou
serré contre sa poitrine. Le roi de Rome était alors âgé de trois ans et
dix mois. Son esprit avait toutes les vivacités et tous les charmes
d'une enfance précoce et attachante. Il rendait caresses pour caresses à
son père, et ses instants les plus joyeux étaient ceux où il pouvait
venir jouer librement auprès de lui. La gravure a popularisé ces scènes
intimes. Qui ne se rappelle en effet le roi de Rome endormi aux pieds de
son père, tandis que celui-ci parcourt d'un œil attentif la carte de
France où vont irrévocablement se jouer ses destinées[70]?

Enfin l'heure du départ a sonné. Le 23 janvier, Napoléon fait réunir aux
Tuileries, dans la salle des Maréchaux, les officiers de la garde
nationale. Quand ils sont tous arrivés, une porte s'ouvre et
Marie-Louise apparaît, suivie de la comtesse de Montesquiou qui tient le
roi de Rome dans ses bras. Napoléon, avec cette dignité imposante qu'il
savait prendre dans les grandes circonstances, présente aux officiers ce
qu'il a de plus cher au monde. «Messieurs, leur dit-il, une partie du
territoire est envahie. Je vais me placer à la tête de mon armée, et,
avec l'aide de Dieu et la valeur de mes troupes, j'espère repousser
l'ennemi au delà des frontières.» Puis, prenant l'Impératrice d'une main
et le roi de Rome de l'autre, il fait un pas vers les officiers et leur
dit d'une voix mâle où vibrait cependant une certaine émotion: «Si
l'ennemi approchait de la capitale, je confie au courage de la garde
nationale l'Impératrice et le roi de Rome... ma femme et mon fils.» Ces
simples paroles attendrissent les officiers; plusieurs sortent des rangs
et se jettent sur les mains de l'Empereur qu'ils baisent avec respect.
La plupart d'entre eux versent des larmes et ne songent pas à les
cacher. Ils étaient presque tous chefs de famille et ils sentaient
quelle devait être la peine de Napoléon au moment d'une telle
séparation. Puis cet appel subit fait à leur dévouement par un héros qui
était encore la gloire de la France et l'effroi du monde, par ce grand
Empereur dépouillant un instant la majesté suprême pour se montrer
simplement époux et père, ce spectacle unique était bien fait pour les
impressionner. Deux jours après, l'Empereur embrassait pour la dernière
fois Marie-Louise et son fils.

La veille de cette séparation, Napoléon avait appris que l'aide de camp
de Murat, le général de Lavauguyon, était entré à Rome. Connaissant les
desseins des alliés sur la restauration du Pape dans tous ses droits,
l'Empereur avait donné l'ordre au commandant Lagorce de ramener le
Saint-Père dans ses États. Pie VII, que cette nouvelle ne surprit pas,
tant il avait confiance dans une réparation providentielle, fit
paisiblement ses adieux aux cardinaux présents à Fontainebleau. Il ne se
laissa pas aller à des récriminations. Cela eût été indigne de son
caractère. Il défendit seulement aux prélats, rassemblés autour de lui,
d'écouter aucune proposition qui eût trait aux affaires de l'Église et
de la Papauté. Son allocution terminée, il partit dans un modeste
équipage avec l'évêque Bertalozzi. Et c'est ainsi que ce même mois de
janvier voit le Pape, longtemps prisonnier, s'acheminer lentement vers
la Ville éternelle où l'attend une réception triomphale, tandis que
l'Empereur, longtemps victorieux, se dirige vers ses dernières armées où
l'attendent, il est vrai, quelques ressouvenirs de gloire, mais, bientôt
après, la déchéance et l'abdication. Singulier retour des choses! C'est
au moment où il n'a plus qu'une partie à jouer pour perdre ou conserver
son Empire, qu'il est forcé, lui, l'impérieux despote, de rendre la
liberté à ce vieux pontife qui n'a d'autres armes que sa faiblesse et
son droit. Aussi va-t-il se venger sur les alliés des amertumes et des
souffrances par lesquelles il vient de passer.

Le 26 janvier, il est à Châlons-sur-Marne; le 27, il reprend
Saint-Dizier. Le 29, à Brienne, il inflige aux Prussiens et aux Russes
une sanglante défaite. Schwarzenberg se plaint à Metternich de Blücher,
qui «a couru comme un écolier en méprisant toutes les règles du
métier[71]». Il blâme la sublime légèreté des alliés, unie à leur rage
ridicule d'aller visiter le Palais-Royal, ce qui peut leur faire perdre
le fruit de leurs travaux. «Au quartier général, dit-il, on ne rêve que
Paris. Que l'empereur Alexandre n'aille pas se procurer une seconde
leçon, pareille à celle qu'il a été chercher à Lutzen! Il le doit
également à ces messieurs qui ne voyaient dans l'armistice salutaire que
la perte des deux nations et qui aujourd'hui, écumant de vin de
Champagne, ne cessent de crier: À Paris! Si on veut y arriver, que l'on
s'occupe au moins des moyens! Mais, au lieu de couvrir ma droite,
m'obliger à morceler mon armée pour couvrir leurs derrières! Voilà, mon
ami, ce qui s'appelle _manœuvrer comme des cochons_!...» Metternich lui
répond le lendemain: «Je suis quasi fâché qu'il n'y ait pas un petit
échec pour Blücher. Cela aurait le grand avantage de le rendre plus
coulant. Que Dieu vous préserve d'un grand échec, car l'empereur
Alexandre court à Pétersbourg sans s'arrêter!» Il saisit cette occasion
pour parler du changement de dynastie en France, et avoue que cet objet
est du domaine de la France seule. «Si un parti se déclare, si on peut
détrôner Napoléon, si Louis XVIII est proclamé par la grande majorité de
la Chambre, on traitera avec lui.» Que devient, après cette lettre,
l'affirmation répétée de l'empereur François à Marie-Louise qu'il ne
sacrifierait jamais, quoi qu'il arrivât, la cause de sa fille et de son
petit-fils[72]?

Le 5 février, les alliés ouvrent le congrès de Châtillon et consentent à
négocier avec les plénipotentiaires français. De part et d'autre on
parle, comme à Prague, sans avoir le ferme dessein de tenir autre chose
que des conversations. Mais Napoléon ne s'arrête pas à ces bagatelles.
Le 10, le 11, le 14 février, il bat les Russes et les Prussiens, à
Champaubert, à Montmirail, à Vauchamps. En quelques jours, il a écrasé
les cinq corps de l'armée de Silésie et démontré l'incapacité formelle
des généraux qui osent se mesurer avec lui. «Mon infanterie, écrit
Schwarzenberg à Metternich, a tellement besoin de repos que je suis dans
l'impossibilité de continuer une opération sérieuse[73]. «Et quelque
temps après, il fait cet aveu: «Pour ne pas être battu en détail, je me
bornerai à défendre sérieusement les ponts de Bray et de Nogent, et je
concentrerai les forces derrière la Seine et l'Yonne. Nous avons laissé
échapper un moment que nous regretterons, et à juste titre. Le monde me
jugera sévèrement[74].»

Cependant, les alliés, sous la pression tenace de Castlereagh,
persistent au congrès de Châtillon à vouloir imposer à l'Empereur les
conditions les plus dures: renonciation à toutes les conquêtes depuis
1792, ainsi qu'aux places de Besançon, Belfort et Huningue. À ces
insolences Napoléon répondra encore par des victoires. Wittgenstein est
battu le 18 février à Montereau; Sacken, à Méry-sur-Seine, le 22. Les
alliés ne remportent aucun avantage à Bar et à la Ferté-sur-Aube. Ils
veulent cependant faire mine résolue et le 1er mars, par le traité de
Chaumont, s'engagent à ne point déposer les armes tant que la France
n'acceptera pas l'ultimatum de Châtillon. On se bat à Craonne le 7 mars
sans que personne puisse s'attribuer l'avantage. Les généraux alliés ne
s'entendent plus. «Sans moi, écrit Schwarzenberg à Metternich,
l'imbécile Wittgenstein allait être culbuté.» Il se plaint de Wolkowsy
qui le traite avec impudence et ne lui rend pas justice. «Des procédés
de cette nature, avoue-t-il, achèvent d'épuiser le peu de patience qui
me reste encore.» Puis il blâme les lésineries impardonnables des
Anglais qui soulèvent des difficultés pour faire des avances
d'argent[75]. Huit jours après, Schwarzenberg s'en prend à Alexandre
lui-même qui, comme on le sait, avait voulu lui préférer Moreau. «Il
doit apprendre, dit-il orgueilleusement, à respecter un homme de ma
trempe et savoir que de son auguste caractère au mien, il y a une
différence du jour à la nuit.» Il ne traite pas mieux le roi de Prusse.
«Pour le Roi, il n'est pas digne d'être jugé par les hommes d'honneur.
Il soupçonne tous les vices chez les autres, parce qu'il les aurait
tous, s'il en avait le courage et la force.» Quant aux ministres de ces
souverains, il les traite de la sorte: «Et les ministres aussi sont
assez imbéciles, assez lâches, assez chétifs pour m'accuser de sacrifier
Blücher, moi qui l'ai sauvé tant de fois!... Ah! quelle engeance! quelle
mauvaise race. Comment! servir sous de tels auspices[76]?» Voilà,
d'après les dépêches officielles, quels étaient les adversaires de
Napoléon et les ennemis de la France!... Leur détresse était bien grande
alors, puisqu'elle arrache à Schwarzenberg ce dernier cri: «Si nous
vivons encore, c'est par miracle!» Il a dû écrire à Alexandre pour lui
affirmer qu'il n'a jamais eu les mains liées, et qu'il n'a agi que
d'après ses calculs militaires. «Combien l'empereur Napoléon, dit-il,
serait glorieux s'il pouvait imaginer que de pareils soupçons
parviennent à se glisser chez les monarques alliés!» Pendant ce temps,
Blücher accusait Schwarzenberg de trahison. Les Prussiens se défiaient
de leurs alliés, et, d'autre part, le généralissime autrichien suppliait
Dieu de lui donner assez de force pour le mettre «au-dessus des sottises
de ses chers amis[77]»!

Au dernier moment, Napoléon, qui avait paru n'admettre que la paix basée
sur les conditions de Francfort, c'est-à-dire sur les frontières
naturelles, consent à accepter les anciennes limites avec la Savoie,
Nice, l'île d'Elbe et une partie de l'Italie pour le prince Eugène. Les
alliés refusent. Ils continuent la guerre, répétant qu'ils la font à
Napoléon et non pas à la France. Mais quand il s'agira de régler les
comptes et lorsque le roi de France devra signer le traité de Paris, on
verra ce que devient la sincérité de cette affirmation. Caulaincourt
conseille à Napoléon d'accepter quand même les conditions des alliés.
Ses conseils courageux et patriotiques ne sont point écoutés[78].
L'Empereur ne se décourage pas encore. Il combat en soldat à
Arcis-sur-Aube, avec vingt mille hommes contre quatre-vingt-dix mille.
Puis il songe à couper les communications de l'ennemi, espérant que ses
lieutenants lui feront tête. Ceux-ci, malgré leur bravoure, plient à la
Fère-Champenoise, et Napoléon est contraint de revenir de Saint-Dizier
sur Paris, pour marcher au secours de la capitale. En trois jours, il
est à Fromenteau; mais, malgré sa rapidité, il est arrivé trop tard.

Le 31 mars, après une défense que Joseph a dirigée pendant une journée,
Paris capitule. Les alliés y pénètrent. Alexandre déclare en leur nom
qu'ils ne traiteront ni avec Napoléon Bonaparte, ni avec aucun des
siens. Il invite le Sénat à désigner un gouvernement provisoire. C'est
Talleyrand qui en devient le chef; il peut alors donner un libre cours à
ses intrigues. Le conseil municipal de Paris se prononce contre
l'Empereur. Une partie du Sénat décrète la déchéance de celui que tous
ont adulé. Les sénateurs motivent la déchéance sur des taxes illégales,
sur des guerres injustes, sur des atteintes à la liberté de la presse et
à la liberté civile, mesures que tous ont approuvées. Soixante-dix
députés adhèrent à la manifestation sénatoriale. Caulaincourt essaye de
plaider auprès d'Alexandre la cause de l'Empereur, de Marie-Louise et du
roi de Rome. On ne l'écoute plus. Le gouvernement provisoire s'adresse à
la France et l'invite à repousser Napoléon qui la gouvernait «comme un
roi de barbares». Il va jusqu'à dire que l'homme auquel il prodiguait
hier encore les marques de l'adulation la plus servile, n'avait jamais
été Français. Il fait l'éloge des «magnanimes alliés», de leur justice
et de leur humanité. Sur ces entrefaites, le maréchal Marmont, duc de
Raguse, cédant, dit-il, «à l'opinion publique», s'apprête à passer à
l'ennemi. Le sort voudra cependant que ce traître entre un jour en
relation avec le roi de Rome et vienne célébrer devant lui la valeur et
la grandeur de son père!... Les maréchaux Ney, Lefebvre, Macdonald,
Oudinot, pressés d'en finir et de sauver leur situation personnelle,
obsèdent, menacent presque l'Empereur et lui arrachent une abdication
conditionnelle, par laquelle Napoléon réserve les droits de la régente
et de son fils. C'est dans le même palais où il a enfermé Pie VII et où
il a essayé de lui arracher l'abandon de tous ses droits, que des
maréchaux ingrats ont bloqué l'Empereur et lui ont signifié que son
règne était passé[79].

Le Sénat, enhardi par la présence des alliés, appelle au trône
Louis-Stanislas-Xavier de France. Le 5 avril, Napoléon signe la seconde
abdication, et cette fois sans réserves. Il traite la défection de
Marmont avec le mépris qu'elle mérite; il déclare que, puisqu'il est le
seul obstacle à la paix, il fait le sacrifice de sa personne à la
France. C'est par la trahison, c'est par la défection qu'on est venu à
bout du colosse. Mais l'Autriche ne pardonne pas à Alexandre d'avoir
montré de la générosité à l'égard de son ennemi, et si elle adhère à la
convention qui lui assure une principauté indépendante et lui maintient
le titre d'Empereur, c'est bien malgré elle. Le 11 avril, un traité
passé à Fontainebleau entre les maréchaux, les ministres d'Autriche, de
Russie et de Prusse, et auquel consent le gouvernement britannique,
reconnaît à Napoléon, en échange de sa renonciation à toute souveraineté
sur la France et l'Italie, l'île d'Elbe comme propriété personnelle et
deux millions de revenu; à Marie-Louise, les duchés de Parme, de
Plaisance et de Guastalla, avec réversibilité sur le roi de Rome; enfin
au prince Eugène un établissement convenable hors de France. Le même
traité met à la disposition de l'Empereur deux millions sur ses fonds
personnels, pour lui permettre de donner des gratifications à ses
meilleurs serviteurs. Il accorde également sur les fonds du Trésor et
sur les revenus des pays cédés par la France deux millions aux frères et
aux sœurs de Napoléon[80]. Talleyrand garantit, au nom du gouvernement
du Roi, l'exécution de ce traité en tout ce qui concerne la France,
«dans la vue de concourir efficacement à toutes les mesures adoptées
pour donner aux événements qui ont eu lieu un caractère particulier de
modération, de grandeur et de générosité[81]». L'Empereur paraît
accepter toutes ces conditions avec une tranquillité majestueuse, mais,
une fois seul, il pense à s'arracher la vie. «Laisser la France si
petite, après l'avoir reçue si grande!...» C'est là toute l'explication
qu'il donne de son désespoir. Heureusement sa tentative échoue. Il en a
honte lui-même et il se ressaisit. Il se soumettra aux nouvelles
épreuves qui l'attendent et il acceptera l'exil. Le lendemain du traité
de Fontainebleau, Monsieur entrait à Paris, et le 3 mai Louis XVIII
montait sur le trône. Le 20 avril, Napoléon s'acheminait vers l'île
d'Elbe.

Metternich ne peut nier la part personnelle qu'il a prise au traité de
Fontainebleau. En effet, le 11 avril 1814, il mandait à l'empereur
François: «Depuis quatre jours, les plénipotentiaires (Ney, Macdonald et
Caulaincourt) travaillaient avec le comte de Nesselrode à la rédaction
du traité. Mais l'empereur de Russie a désiré que je prisse part aux
délibérations avant la signature de l'acte, attendu qu'un des articles
contenait la stipulation d'un établissement indépendant pour
l'Impératrice et le roi de Rome. Ce soir, j'ai eu une séance de trois
heures avec les trois plénipotentiaires français et le comte de
Nesselrode, auquel s'était joint lord Castlereagh. Dans cette réunion,
nous sommes arrivés à nous entendre relativement au traité. J'ai cru
pouvoir assigner à l'Impératrice les duchés de Parme, de Plaisance et de
Guastalla, comme étant l'objet le plus convenable à lui attribuer, et
toutes les parties sont tombées d'accord là-dessus. En conséquence,
l'acte fut signé. Demain, il sera expédié en bonne et due forme, et,
comme le gouvernement provisoire est également d'accord avec nous sur
l'ensemble, nous pourrons d'ici à deux jours publier cette pièce si
importante. Immédiatement après, Napoléon sera conduit à l'île
d'Elbe...» Et l'empereur d'Autriche lui répondait: «Vous avez agi dans
cette affaire comme il convenait, et, comme père, je vous remercie de
tout mon cœur de ce que vous avez fait dans cette circonstance pour ma
fille.» Le 12 avril, il ajoutait: «Vous avez eu raison de ne pas
différer la conclusion du traité jusqu'à mon arrivée à Paris, car ce
n'est que par ce moyen qu'on peut mettre fin à la guerre[82].»

       *       *       *       *       *

Il nous faut maintenant revenir un peu en arrière pour savoir ce
qu'étaient devenus Marie-Louise et son fils pendant ces quelques mois si
remplis d'événements. Napoléon avait écrit, le 8 février 1814, au roi
Joseph une lettre péremptoire où il lui recommandait de ne jamais
laisser tomber son enfant dans les mains de l'ennemi. «Soyez certain,
disait-il, que dès ce moment l'Autriche, étant désintéressée,
l'emmènerait à Vienne avec un bel apanage; et, sous prétexte de voir
l'Impératrice heureuse, on ferait adopter par François tout ce que le
régent d'Angleterre et la Russie pourraient lui suggérer. Tout parti se
trouverait par là détruit. Si je meurs, mon fils et l'Impératrice
régente doivent, pour l'honneur des Français, ne pas se laisser prendre
et se retirer au dernier village. Souvenez-vous de ce que disait la
femme de Philippe V. Que dirait-on, en effet, de l'Impératrice? Qu'elle
a abandonné le trône de son fils et le nôtre; et les alliés aimeraient
mieux tout finir en les conduisant prisonniers à Vienne. Je préférerais
qu'on égorgeât mon fils, plutôt que de le voir jamais élevé à Vienne
comme prince autrichien, et j'ai assez bonne opinion de l'Impératrice
pour être persuadé qu'elle est de cet avis, autant qu'une femme et une
mère peuvent l'être. Je n'ai jamais vu représenter _Andromaque_ que je
n'aie plaint le sort d'Astyanax survivant à sa maison, et que je n'aie
regardé comme un bonheur, pour lui de ne pas survivre à son père!»

Comme Joseph avait averti Napoléon que Marie-Louise avait supplié son
père de ne pas favoriser les Bourbons, l'Empereur se fâcha. Il déclara
qu'il ne voulait pas être protégé par une femme. «Cette idée, disait-il,
la gâterait et nous brouillerait... Ne lui parlez que de ce qu'il faut
qu'elle sache pour signer, et surtout évitez les discours qui lui
feraient penser que je consens à être protégé par elle ou par son père.
«Cependant, Napoléon avait écrit, au lendemain du succès de Montereau, à
son beau-père pour lui proposer de s'entendre sur les bases de
Francfort. Essayant de toucher ce souverain impassible, il lui avait,
mais en vain, rappelé «que, quels que fussent ses sentiments ennemis, il
avait dans ses veines du sang français». L'attitude de François II était
bien faite pour l'inquiéter. Aussi, le 16 mars, avait-il renouvelé à
Joseph ses adjurations: «Si l'ennemi s'avançait sur Paris avec des
forces telles que toute résistance devînt impossible, faites partir,
dans la direction de la Loire, la régente, mon fils, les grands
dignitaires, les grands officiers, le baron de la Bouillerie et le
Trésor.» Viennent alors ces lignes connues où le malheureux père semble
prévoir le triste sort de l'enfant impérial: «Ne quittez pas mon fils et
rappelez-vous que je le préférerais voir dans la Seine plutôt que dans
les mains des ennemis de la France. Le sort d'Astyanax, prisonnier des
Grecs, m'a toujours paru le sort le plus malheureux de l'histoire!...»

Jusqu'au milieu de février, Marie-Louise avait compté sur une paix
honorable, amenée par les brillants succès de Napoléon. Elle
s'acquittait dignement de ses devoirs de régente et consacrait ses
heures de loisir soit à s'occuper de son fils, soit à faire de la
charpie pour les blessés, avec les dames de la Cour. Le 11 février, elle
avait passé en revue la garde nationale, tandis que les troupes
acclamaient le petit roi de Rome qui, des fenêtres des Tuileries,
suivait avec joie leurs évolutions. Le 21 février, elle avait reçu de
Napoléon le conseil d'écrire de sa main des proclamations guerrières,
adressées aux grandes villes du Nord et de la Belgique. Le 27, elle
avait assisté à la cérémonie de la remise de quatorze drapeaux pris aux
alliés, et elle avait publiquement exprimé le vœu que tous les Français
allassent se ranger autour de leur monarque pour assurer par leur
courage la délivrance de Paris. En même temps, elle avait écrit à son
père, lui demandant encore une fois de se souvenir de sa fille et de son
petit-fils, et de ne pas imposer à la France une paix honteuse. Elle
s'entendait ainsi, et sans l'avoir cherché, avec Napoléon qui avait
adressé à François II ces lignes si fières: «Si j'avais été assez lâche
pour accepter les conditions des ministres anglais et russes, Votre
Majesté aurait dû m'en détourner, parce qu'elle sait que ce qui avilit
et dégrade trente millions d'hommes ne saurait être durable.» Mais ni la
lettre de Marie-Louise ni celle de Napoléon ne purent toucher un prince
qui obéissait aux âpres volontés et aux ressentiments de son premier
ministre.

Lorsque les alliés se rapprochèrent de Paris, le roi Joseph communiqua à
la régente et à son intime conseiller, Cambacérès, la lettre du 16 mars,
puis un conseil important fut tenu aux Tuileries. C'était le 28 mars. La
majorité parut d'abord opposée au départ de l'Impératrice. Talleyrand,
qui savait fort bien qu'il ne serait pas écouté, affirma, mais sans
insister, que si Marie-Louise quittait Paris, elle céderait la place aux
royalistes. Le duc de Rovigo fut de cet avis; le conseil semblait
ébranlé, lorsque Joseph lui lut les lettres de Napoléon en date des 8
février et 16 mars. Ce fut un véritable coup de foudre. On conclut
naturellement au départ[83]. Un instant, Marie-Louise avait eu
l'intention d'aller droit à l'Hôtel de ville, et d'y renouveler la
conduite de Marie-Thérèse. On l'en dissuada. Méneval le regrette fort.
«La présence de Marie-Louise à Paris, dit-il, aurait pu y déjouer de
coupables manœuvres et donner à Napoléon le temps d'arriver au secours
de Paris[84].» La régente, très embarrassée, demanda l'avis personnel de
Cambacérès, qui, craignant de se compromettre, se récusa. Elle relut
alors les lettres de l'Empereur et les considéra comme un ordre sacré.
Elle fixa le départ au lendemain matin, 29 mars. Au dernier moment,
prise d'angoisses et de remords, entendant autour d'elle des avis
différents, ne sachant que répondre aux officiers de la garde nationale
qui lui rappelaient le discours de Napoléon, elle rentra dans sa chambre
à coucher, jeta son chapeau sur le lit, s'assit dans une bergère, prit
sa tête à deux mains et pleura abondamment. Au milieu de ses sanglots,
on entendait ces paroles: «Mon Dieu! qu'ils se décident donc et qu'ils
mettent un terme à cette agonie[85]!» D'après M. de Bausset, elle aurait
dû accepter la capitulation et répondre par sa présence à la
proclamation des alliés qui disaient chercher de bonne foi en France une
autorité capable de cimenter l'union de toutes les nations et de tous
les gouvernements[86]. Malheureusement, Marie-Louise était une jeune
femme de vingt-trois ans, qui avait plus de timidité que d'énergie, et
qui n'osa jamais prendre une décision ferme. Elle eût tenu une place
brillante dans un règne pacifique. Elle était absolument désorientée au
milieu de ces événements tragiques, en face des horreurs de la guerre et
de l'invasion, des intrigues de toutes sortes qui l'entouraient et
l'enserraient.

Les cours des Tuileries étaient remplies d'équipages et de fourgons; des
voitures de parade, même celle du sacre, des caissons du Trésor et de
l'argenterie étaient là. Les mouvements des hommes et des chevaux
amusaient le roi de Rome, qui ne croyait pas à un départ immédiat. À
neuf heures du matin, les préparatifs étaient terminés. Ce ne fut
pourtant qu'à dix heures et demie que l'Impératrice monta en
voiture[87]. Elle était accompagnée de Mmes de Montesquiou, de
Montebello, de Brignole, de Montalivet et de Castiglione. Lorsqu'on
voulut faire descendre le roi de Rome, l'enfant opposa la plus vive
résistance. Il pleurait, il poussait des cris, il s'accrochait aux
rideaux de son appartement, puis aux portes et à la rampe de l'escalier.
«N'allons pas à Rambouillet, disait-il, c'est un vilain château. Restons
ici!» La comtesse de Montesquiou, puis la sous-gouvernante, Mme
Soufflot, furent obligées de le prendre dans leurs bras. Il se débattait
violemment, et l'écuyer de service, M. de Canisy, arriva, non sans
peine, à le porter jusqu'à la voiture de sa mère. «Je ne veux pas
quitter ma maison, criait-il; je ne veux pas m'en aller. Puisque papa
est absent, c'est moi qui suis le maître!» Cette résistance inattendue,
ces cris et ces pleurs d'enfant troublaient un pénible silence et
jetaient dans l'âme de ceux qui assistaient à cette scène les
pressentiments les plus sinistres[88]. «J'étais près de lui, rapporte M.
de Bausset, et j'entendis l'expression de sa petite colère... L'instinct
de ce jeune prince parla d'une autre manière que les conseillers du
trône...» Comment ne pas évoquer ici un souvenir d'une analogie
frappante: le duc de Bordeaux refusant à Cherbourg de monter sur le
navire qui devait l'emmener avec Charles X en exil? M. de Damas, qui
portait l'enfant, dut, comme M. de Canisy pour le roi de Rome, faire un
violent effort pour venir à bout de sa résistance. Ainsi que l'a dit un
historien, «toutes ces infortunes se ressemblent...» M. de Bausset, qui
assistait au départ de Marie-Louise, dépeint le découragement et la
peine des Parisiens en voyant passer cet interminable cortège, rendu
plus considérable encore par les voitures des membres du gouvernement et
des diverses chancelleries ministérielles, marchant sous la protection
d'une escorte de mille à douze cents hommes, et occupant près d'une
lieue de terrain!... «Rien ne ressemblait moins à un voyage de cour que
cette tumultueuse retraite de personnes et de bagages de toute
nature[89].» C'était plutôt, pour employer une expression de Tacite, un
long cortège de deuil... _veluti longæ exesquiæ_. Outre les dames
d'honneur, le comte de Beauharnais, MM. de Gontaut et d'Haussonville, le
prince Aldobrandini, MM. d'Héricy et de Lambertye, de Cussy et de
Bausset, de Seyssel et de Guerchy, MM. Corvisart, Bourdier et Boyer
étaient les principaux personnages qui suivaient Marie-Louise et le
prince impérial. «Les voitures traversaient une foule de peuple dont la
contenance indiquait la sombre tristesse[90].» L'Impératrice laissait,
par son départ, le champ libre aux intrigues de Talleyrand.

On sait avec quelle habileté le vice-grand électeur, aidé en cela par M.
de Rémusat et ses gardes nationaux, demeura à Paris et se dispensa de
suivre l'Impératrice comme il en avait reçu l'ordre. L'astucieux
personnage n'était pas encore entièrement décidé en faveur des Bourbons,
car il voulait savoir d'abord ce que pensaient les alliés, qui eux-mêmes
paraissaient encore indécis. La régence de Marie-Louise, dont il serait
le premier ministre, était une idée qui ne lui déplaisait point[91].
Napoléon pouvait, en effet, abdiquer ou mourir subitement. D'autre part,
si l'Autriche ne soutenait pas la régence, si la Russie y était opposée,
il serait toujours temps de se retourner du côté des Bourbons et de leur
faire croire que leur restauration était due à son habileté et à son
empressement. Talleyrand eut soin de faire dire à Nesselrode par un
officieux, Alexandre de Laborde, qu'il était à Paris, au courant de
l'état des esprits et prêt à être consulté. Une manifestation royaliste
qui avait paru être du goût des alliés, et l'attitude de l'Empereur qui
n'avait pas encore l'air d'un homme qui veut abdiquer, ramenèrent
Talleyrand aux Bourbons. L'arrivée du Tsar dans son hôtel de la rue
Saint-Florentin, son langage et celui de Nesselrode, partisan de la
Restauration, achevèrent de le convaincre. Alors le 1er avril, dans le
conseil tenu chez lui en présence du Tsar, du roi de Prusse et des
ministres étrangers, il déclara que la régence serait dangereuse pour le
repos de l'Europe, car ce serait l'Empereur qui régnerait sous le nom de
Marie-Louise[92]. Il fît intervenir le baron Louis et l'abbé de Pradt
pour soutenir cette opinion et affirmer avec lui que la France était
royaliste; enfin, il répondit de l'assentiment du Sénat[93]. À sa
demande, les alliés décidèrent qu'on ne traiterait ni avec Napoléon, ni
avec aucun membre de sa famille. Ainsi, comme le fait remarquer le
chancelier Pasquier, ils consentirent formellement à exclure du trône de
France le fils de Marie-Louise. Très certainement, ils n'avaient aucune
autorisation de l'empereur d'Autriche pour prendre un tel engagement. La
proclamation avait été préparée à l'avance par Talleyrand et par
Pozzo[94], ou par Nesselrode. Mais tous savaient que François II
laisserait faire, car l'empereur d'Autriche n'hésiterait pas entre la
reprise de ses anciennes provinces et la conservation d'un trône pour sa
fille[95].

Pendant que se préparait cette œuvre d'intrigues, Marie-Louise arrivait
le soir du 29 mars au château de Rambouillet, et en repartait le
lendemain pour Châteaudun, où elle retrouvait les frères de Napoléon,
Joseph et Jérôme. À Vendôme, le 1er avril, elle reçut des nouvelles de
Napoléon, qui, à l'endroit appelé la «Cour de France», venait
d'apprendre la capitulation de Paris et de là s'était rendu à
Fontainebleau. Le 2 avril, elle était à Blois. Elle y exerça la régence
pendant quelques jours encore. Le 3,--c'était le dimanche des
Rameaux,--elle reçut après la messe les autorités et ne put leur
dissimuler sa profonde tristesse. Le 4, elle chargea le duc de Cadore
d'un message pour son père, message où elle répète que son fils et elle
n'ont de refuge qu'auprès de lui. Elle le suppliait de ne pas sacrifier
à l'Angleterre et à la Russie le repos et les intérêts de son
petit-fils. «Je vous confie, écrivait-elle, le salut de ce que j'ai de
plus cher au monde, un fils encore trop jeune pour connaître le malheur
et le chagrin[96]!» Le 7 avril, elle reçoit la visite du colonel de
Garbois, qui vient, de la part de Napoléon, lui annoncer l'abdication.
Elle s'étonne et s'afflige de cet acte. Elle dit qu'elle veut aller
rejoindre l'Empereur. Le colonel objecte que la chose n'est pas
possible. Alors elle s'écrie: «Pourquoi donc, monsieur le colonel? Vous
y allez bien, vous! Ma place est auprès de l'Empereur, dans un moment où
il doit être si malheureux! Je veux le rejoindre et je me trouverai bien
partout, pourvu que je sois avec lui!...» Le colonel de Garbois présenta
d'autres objections, parla de dangers de toutes sortes. Il eut beaucoup
de peine à dissuader l'Impératrice, qui finit par écrire à Napoléon. Le
colonel porta aussitôt la lettre à l'Empereur. «Il me parut, dit
Garbois, très touché du tendre intérêt que cette princesse lui
témoignait. L'Impératrice parlait de la possibilité de réunir cent
cinquante mille hommes. L'Empereur lut ce passage à haute voix, et il
m'adressa ces paroles remarquables:--Oui, sans doute, je pourrais tenir
la campagne, et peut-être même avec succès. Mais je mettrais la guerre
civile en France, et je ne le veux pas. D'ailleurs, j'ai signé mon
abdication. Je ne reviendrai pas sur ce que j'ai signé[97].
«Marie-Louise, si l'on en croit Méneval et d'autres personnes qui
l'entouraient, était alors réellement décidée à rejoindre Napoléon. Elle
ne croyait pas à ce moment qu'on la séparerait de son époux. Elle avait
parlé plusieurs fois en ce sens à Mme de Luçay et à Mme de Montesquiou.
Le 7, elle avait lancé une dernière proclamation, dont l'auteur était
Cambacérès[98]; elle y suppliait les Français d'écouter la voix de
Napoléon. Elle se disait confiée à leur bonne foi, glorieuse d'être
Fran

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