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L'Abbé de l'Épée: sa vie, son apostolat, ses travaux, sa lutte et ses succès

by Ferdinand Berthier · French · Gutenberg #36972 · 576,585 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of L'Abbé de l'Épée: sa vie, son apostolat, ses travaux, sa lutte et ses succès
    
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Title: L'Abbé de l'Épée: sa vie, son apostolat, ses travaux, sa lutte et ses succès

Author: Ferdinand Berthier


        
Release date: August 4, 2011 [eBook #36972]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/36972

Credits: Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
        Proofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net);
        produced from images available at the Bibliothèque nationale
        de France (BNF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ABBÉ DE L'ÉPÉE: SA VIE, SON APOSTOLAT, SES TRAVAUX, SA LUTTE ET SES SUCCÈS ***




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L'ABBÉ DE L'ÉPÉE.

Quoy des mains? Nous requérons, nous promettons, appellons, congédions,
menaçons, prions, supplions, nions, refusons, interrogeons, admirons,
nombrons, confessons, repentons, craignons, vergoignons, doutons,
instruisons, commandons, incitons, encourageons, jurons, témoignons,
accusons, condamnons, absolvons, injurions, mesprisons, déffions,
despitons, flattons, applaudissons, bénissons, humilions, mocquons,
réconcilions, recommandons, exaltons, festoyons, resjouissons,
complaignons, attristons, desconfortons, désespérons, estonnons,
escrions, taisons: et quoy non?

      MICHEL MONTAIGNE.

Montmartre.--Impr. PILLOT FRÈRES, LANGRAND et Ce.

[Illustration: L'ABBÉ DE L'ÉPÉE.]

L'ABBÉ
DE L'ÉPÉE,
SA VIE, SON APOSTOLAT,
SES TRAVAUX, SA LUTTE ET SES SUCCÈS;

AVEC L'HISTORIQUE DES
MONUMENTS ÉLEVÉS A SA MÉMOIRE
=à Paris et à Versailles=;

ORNÉ DE SON PORTRAIT GRAVÉ EN TAILLE DOUCE,
D'UN FAC-SIMILE DE SON ÉCRITURE,
DU DESSIN DE SON TOMBEAU DANS L'ÉGLISE SAINT-ROCH A PARIS,
ET DE CELUI DE SA STATUE A VERSAILLES;

PAR

FERDINAND BERTHIER,

SOURD-MUET,

Doyen des professeurs de l'Institution nationale de Paris,
Vice-président de la Société centrale d'éducation et d'assistance pour
les Sourds-Muets de France,
Chevalier de la Légion-d'Honneur, etc., etc,

His sunt additae orchestrarum loquacissimae
manus, linguosi digiti, silentium clamosum,
expositio tacita...... Ostendes homines posse et
sine oris affatu suum velle declarare.

CASSIODORE, lib. IV, cap. 51.

PARIS,
MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS,
RUE VIVIENNE, 2 BIS.

1852.




PROLÉGOMÈNES.


Le 27 mai 1838 fut fondée à Paris (rue Saint-Guillaume, nº 9, au
faubourg Saint-Germain) une société centrale des Sourds-Muets[1], dont
le but était de délibérer sur les intérêts de cette classe
exceptionnelle, de réunir en faisceau les lumières de tous les
sourds-muets épars sur la surface du globe et des hommes instruits qui
ont fait une étude approfondie de cette spécialité, de resserrer les
liens qui unissent cette grande famille, d'offrir à chaque membre un
point de ralliement, un foyer de communications réciproques, et de leur
procurer les facilités qui leur sont indispensables pour se produire
dans le monde.

La Société centrale s'occupait, en outre, de fournir aux sourds-muets
des moyens de réunion et d'études; de les entretenir dans de bonnes
habitudes par l'assistance continuelle de leçons gratuites et de sages
conseils; d'obtenir le placement de leurs ouvrages d'art, et de leur
assurer le patronage des parlants qui, par leur position sociale et
leurs relations, peuvent leur être utiles.

L'année de sa fondation fut marquée par un événement qui fera époque.
Les cendres de l'abbé de l'Épée, le _père spirituel_ des pauvres
sourds-muets, furent découvertes par ses enfants dans les caveaux de
l'église Saint-Roch, à Paris.

Il fut décidé, presque aussitôt, qu'un monument serait élevé à ces
restes précieux. Honneur aux personnages éminents qui voulurent bien se
mettre à la tête de cette œuvre réparatrice, et qui formèrent le
noyau de la commission chargée de recueillir les fonds nécessaires et
d'en régulariser l'emploi!

A ces hommes dévoués notre éternelle reconnaissance est acquise; _la
mémoire du cœur_ ne s'éteindra jamais chez les sourds-muets.

La commission que fondèrent nos amis se composait de MM. Dupin aîné,
alors président de la chambre des députés, ancien procureur général à la
cour de cassation, _président_; Chapuys-Montlaville, député, maintenant
préfet, _secrétaire_; Villemain, de l'académie française, qui fut, plus
tard, ministre de l'instruction publique; le baron de Schonen, alors
procureur général à la cour des comptes, maintenant décédé; le baron de
Gérando, alors pair de France, maintenant décédé; Cavé, alors directeur
des beaux-arts au ministère de l'intérieur, maintenant décédé; l'abbé
Olivier, curé de Saint-Roch, aujourd'hui évêque d'Évreux; Eugène Garay
de Monglave, plus tard membre de la commission consultative de
l'institution nationale des sourds-muets de Paris; Nestor d'Andert,
artiste peintre; Ferdinand Berthier, doyen sourd-muet des professeurs de
l'institution nationale des sourds-muets de Paris, président de la
Société centrale; Forestier, sourd-muet, alors instituteur libre et
vice-président de cette association, aujourd'hui directeur de l'école de
Lyon, et Lenoir, professeur sourd-muet à l'Institution nationale de
Paris, qui était secrétaire de la Société centrale.

A peine formée, la Commission, en émettant le vœu qu'un écrit fût
consacré à l'historique des bienfaits de l'abbé de l'Épée et de la
découverte de ses restes précieux dont nous déplorions la perte, daigna,
pour l'accomplissement de cette tâche, jeter les yeux sur moi, pensant
peut-être que l'intervention d'un sourd-muet régénéré par ce grand homme
exciterait naturellement l'intérêt public et provoquerait les
souscriptions.

Ce choix fut accueilli par l'unanime approbation de la Société centrale.

M. Frédéric Peyson, sourd-muet, peintre d'histoire, élève de MM. Hersent
et Léon Cogniet, fut invité par la même unanimité à reproduire pour cet
opuscule les traits du saint Vincent de Paule de ce peuple
exceptionnel.

Sur ces entrefaites, en 1839, un prix était fondé par la Société des
sciences morales, lettres et arts de Seine-et-Oise, en faveur du mémoire
qui réunirait aux plus curieuses recherches historiques sur la condition
des sourds-muets avant et depuis l'abbé de l'Épée, le meilleur éloge de
ce bienfaiteur de l'humanité. M'occupant déjà de remplir les vues de la
Commission, on pense bien que je ne laissai pas échapper cette occasion
d'élever à la mémoire de ce sublime instituteur ce nouveau monument de
la reconnaissance de ses enfants. J'osai donc m'aventurer dans la lice,
et le Ciel bénit mon audace: mon mémoire obtint le prix.

Cependant je réservais pour le travail que la Commission du monument de
Saint-Roch m'avait confié la partie de mes recherches qui concerne plus
spécialement les vertus de l'apôtre des sourds-muets, dans le but d'en
former une introduction au simple narré de sa vie et des travaux de la
Commission parisienne.

La rédaction de mon mémoire touchait à sa fin; mais les circonstances ne
me permettaient pas, à mon grand regret, de pouvoir en adresser un
exemplaire à chacun des souscripteurs et de faire face aux frais de
publication de l'œuvre au moyen du surplus du montant des
souscriptions. Je me déterminai donc en juillet 1838 à tenter, par
l'intermédiaire du garde des sceaux de cette époque (M. Barthe), une
démarche auprès de l'imprimerie nationale. Malheureusement le comité,
établi à la chancellerie pour examiner les ouvrages dignes de cette
faveur, ne jugea pas qu'une production de la nature de la mienne
rentrât dans la catégorie de celles que les ordonnances qui régissent
les impressions gratuites désignent comme pouvant être publiées sur les
fonds de cet établissement, c'est-à-dire des ouvrages appartenant aux
sciences et particulièrement aux langues orientales. On me fit observer
que mon travail semblait concerner plus spécialement le ministère de
l'intérieur ou celui de l'instruction publique.

Dans le cours d'avril 1839, je m'adressai donc au directeur des
beaux-arts, sollicitant son intervention auprès du ministre de
l'intérieur, attendu que la Société centrale, dont je m'honorais d'être
le président, n'était pas assez riche pour subvenir aux dépenses
nécessitées par une semblable publication. Ma lettre resta sans réponse.

Depuis, par un effet de la bienveillance de l'autorité municipale de
Versailles, les divers documents relatifs à l'érection d'une statue de
l'abbé de l'Épée dans cette ville m'étant tombés entre les mains, je les
rassemblai et les coordonnai avec un empressement d'autant plus
religieux que je crus y voir le complément naturel de mes recherches. La
Commission de Seine-et-Oise me paraissait être la digne sœur de celle
qui allait enrichir l'église Saint-Roch, à Paris, d'un monument conçu
dans le même but.

Quant au succès matériel de mon œuvre, il ne repose plus maintenant
tout entier, je l'avoue, que sur la sympathie des admirateurs du grand
apôtre des sourds-muets.

Le public jugera si, interprètes de la Société centrale, M. Peyson et
moi sommes restés au-dessous, de notre tâche. Les membres de cette
ancienne réunion se bornent à déclarer qu'il est impossible, suivant
eux, d'apporter à une œuvre de conscience plus de zèle et de
désintéressement.

Ils ont foi dans l'historique de la vie de leur _père spirituel_, qui,
s'il remplit son but, deviendra le catéchisme de la grande famille des
sourds-muets épars sur la surface du globe.

Et ils recommandent à la mémoire de leurs frères présents et à venir,
non-seulement les noms des membres composant la Commission de Paris, qui
a si puissamment aidé la Société centrale à payer une dette sacrée de
vénération et de gratitude à l'abbé de l'Épée, mais aussi ceux des
membres de la Commission de Versailles, dont le dévouement si spontané,
si actif, a su dignement réparer l'oubli de sa ville natale envers un de
ses plus illustres enfants.




L'ABBÉ DE L'ÉPÉE,

SA VIE, SON APOSTOLAT, SES TRAVAUX, SA LUTTE ET SES SUCCÈS.




I

     Les sourds-muets dans l'antiquité et le moyen âge.--Abandon
     général.--Quelques efforts tentés en leur faveur.--Ils échouent
     faute d'ensemble.--Naissance de l'abbé de l'Épée.--Sa vocation pour
     l'état ecclésiastique.--Le formulaire d'Alexandre VII.--Il refuse
     de le signer.--Il est autorisé, néanmoins, à remplir les fonctions
     du diaconat.--Il devient avocat et prête serment le même jour que
     M. de Maupeou.--Enfin, un neveu de Bossuet lui fraie le chemin du
     sacerdoce.


Parmi le peu de noms que la foule changeante ne prononce qu'avec
vénération, noms plus imposants cent fois que tous ces magnifiques
titres qui chatouillent la vanité humaine, nous n'en connaissons pas qui
mérite plus d'occuper le premier rang dans l'admiration, l'amour et la
reconnaissance des peuples que celui du _père spirituel_ des
sourds-muets, l'abbé de l'Épée.

Dût-on nous taxer d'exagération, nous maintiendrons notre dire, et, nous
ferons mieux, nous le prouverons.

Qu'on établisse, en effet, un parallèle entre la condition des
sourds-muets chez les anciens et celle dans laquelle les a placés le
génie de cet humble missionnaire! Depuis des siècles, ces tristes
victimes de la nature marâtre courbaient le front sous le joug d'un
préjugé barbare. La foule indifférente[2] regardait d'un œil de
dédain cette caste de nouvelle espèce, comme elle les appelait, circuler
au milieu d'elle. Ils languissaient, ces infortunés, dans l'ignorance et
dans l'esclavage: ils attendaient un nouveau Messie qui vînt briser
leurs fers.

Pour preuve de l'empire qu'exerçait sur eux une aveugle prévention,
quelque coin obscur du globe qu'ils habitassent, nous allons signaler la
manière dont ils étaient traités chez les Flamands, par exemple.

Au moyen âge, l'être atteint d'une pareille infirmité était
considéré[3] dans cette contrée, ou comme un maniaque, ou comme un
innocent qu'on mettait en curatelle. C'était sous l'influence de cette
opinion générale que ces malheureux étaient menés à l'église de Damme,
où l'on vénérait les reliques de la Sainte-Croix, pour obtenir leur
guérison. Cette croyance pouvait être autorisée par le miracle qu'avait
opéré Jésus-Christ sur un homme muet possédé du démon. Il y avait en ce
temps-là une femme salariée exprès pour mettre ordre à la foule et avoir
soin des sourds-muets.

Et cependant, vers le milieu du seizième siècle, un lent et
consciencieux travail de réhabilitation se préparait silencieusement en
leur faveur sur divers points du globe; quelques hommes d'élite (honneur
leur soit rendu!) ne balançaient pas à tenter de généreux efforts pour
ouvrir les sentiers de l'intelligence à cette classe déshéritée de toute
participation aux avantages de l'union sociale; malheureusement
l'obscurité dont leurs tentatives étaient enveloppées les condamnait à
périr avec eux.

Un seul homme se présenta, dont le regard puissant dit aux sourds-muets:
_Et vous aussi, vous serez hommes!_ Avec quel étonnement le dix-huitième
siècle ne le vit-il pas, dès son apparition, ébranler cette effrayante
barrière dressée entre ces infortunés et leurs frères parlants! Il l'a
doté, ce siècle, si éclairé entre tous les siècles, d'une des plus
belles conquêtes du génie de l'homme. Ces heureuses semences ne sont pas
tombées sur un sol ingrat. On les a vues féconder à la fois l'esprit et
le cœur des sourds-muets régénérés. Rendus à toute la dignité
humaine, ils ouvrent leurs cœurs aux consolantes vérités de la
religion, contribuent aux charges de la communauté, partagent ses
devoirs et ses avantages, cultivent aussi les sciences et les arts. Au
milieu du concert d'admiration qui s'élève de tous les coins de
l'univers pour bénir ces miracles, un sourd-muet ose accepter la tâche
imposée par la bienveillance de ses anciens collègues de la Commission
du monument de Saint-Roch, et tracer l'esquisse rapide de la vie du
vertueux bienfaiteur de ses frères d'infortune. Si le sentiment d'une
profonde vénération et le zèle d'une ardente reconnaissance ne
remplacent pas en lui le talent, sa témérité aura du moins, il l'espère,
quelques droits à l'indulgence du public.

Charles-Michel de l'Épée[4] naquit à Versailles, le 24 novembre 1712[5].
Il eut pour père un expert ordinaire des bâtiments du roi, homme
recommandable par ses qualités morales autant que par son savoir, et
dont la tendresse éclairée se consacrait sans relâche à développer
l'esprit et le cœur de ses enfants. Aussi l'exercice des vertus
devint-il de bonne heure chez le jeune de l'Épée un besoin plutôt qu'un
devoir. A travers ses brillants succès dans les sciences, ses parents
avaient remarqué en lui un penchant décidé pour l'état ecclésiastique,
et ils s'étaient efforcés de le détourner d'une carrière qui contrariait
leurs vues. Peine inutile! Dieu avait parlé, et le jeune homme suivait
sa vocation.

Ses études achevées, à dix-sept ans, il sollicita la faveur de gravir
les premiers degrés du sacerdoce, et, suivant l'usage qui était alors
une loi pour tout le diocèse de Paris, on lui demanda d'accepter le
_formulaire d'Alexandre VII_[6], espèce de déclaration d'orthodoxie
moliniste. Le jeune de l'Épée refusa de le signer. Et pourtant il ne
croyait obéir qu'à sa conscience, car l'Église n'eut jamais de fils plus
respectueux et plus soumis. Toutefois on lui permit d'exercer les
humbles fonctions du diaconat, compensation, hélas! bien faible pour
toute l'ardeur, toute l'immensité du saint zèle dont il était embrasé!

Que faire? Quel parti prendre? Charles-Michel tourna ses regards vers le
barreau, dont sa famille avait déjà rêvé pour lui les triomphes; il
subit avec succès ses examens; il se fit recevoir avocat au parlement de
Paris et prêta serment en cette qualité le même jour qu'un autre adepte,
destiné à devenir un jour chancelier du royaume,
Nicolas-Charles-Augustin de Maupeou[7].

Cependant son âme douce et tendre regrettait sans cesse, au milieu du
tumulte des tribunaux, le paisible ministère des autels. Il sentait que
là seulement étaient sa vie, son bonheur, son avenir; il se livra donc
avec une nouvelle ardeur aux études théologiques, et ses vœux furent
exaucés. Jacques-Benigne Bossuet, évêque de Troyes, neveu de l'immortel
auteur du _Discours sur l'Histoire universelle_, l'appela près de lui,
l'admit en 1736 dans les quatre ordres mineurs, le nomma desservant de
Fouges, le 23 mars de cette année, sous-diacre le 31, diacre le 22
septembre, chanoine de Pougy, le 28 mars 1738, et prêtre, le 5 avril. Le
20 août 1736, il avait fourni la preuve qu'il jouissait d'un revenu
suffisant pour entrer dans les ordres. Son père et sa mère lui
constituaient une rente de 250 livres sur les fermes qu'ils possédaient
dans la principauté de Dombes[8].




II

     Vertus et maximes de l'abbé de l'Épée.--Sa tolérance.--Ses rapports
     avec le protestant Ulrich.--Ses vœux en faveur des juifs.--Son
     abnégation, son humilité.--Ses relations avec un évêque janséniste
     qu'il rend dépositaire de son adhésion à la bulle =Unigenitus=.--On
     lui interdit le ministère de la parole et celui de la
     confession.--On lui refuse les cendres.--Sa réponse à un prêtre
     intolérant.--Vengeance sublime.--Commencement de son apostolat.


Le talent de la parole que l'abbé de l'Épée avait cultivé dans les
luttes tumultueuses du barreau lui ouvrit le chemin de la paisible
chaire de vérité. Son éloquence, partie du cœur, arrivait droit au
cœur; elle se répandait comme une rosée bienfaisante dans les villes
et dans les campagnes du diocèse, et il jouissait du bien qu'elle
produisait. Personne n'offrit un plus parfait modèle de tout ce qu'il
enseigna. Sollicitude, bienveillance, activité, modestie, simplicité, il
réunissait en lui, au plus haut degré, toutes les vertus du sacerdoce.
On eût dit que la Providence suscitait à l'Église gallicane un autre
Fenélon au milieu des querelles qui la déchiraient. Ennemi de
l'intolérance, il répétait sans cesse avec le grand Henri IV: «Tous ceux
qui sont bons sont de ma religion.» Il se plaisait également à laisser
échapper de ses lèvres cette belle maxime du cygne de Cambray:
«Souffrons toutes les religions, puisque Dieu les souffre!»

Imbu de ces principes de charité, il accueillit dans la suite, avec la
sympathie la plus touchante, le protestant Ulrich, qui était venu du
fond de la Suisse étudier sa méthode. Bientôt une étroite liaison
établit une sorte de parenté entre leurs âmes, et porta Ulrich à abjurer
ses anciennes croyances. L'abbé de l'Épée, désirant le retirer de la
misère dans laquelle il gémissait à Paris, insistait pour qu'il acceptât
une somme de 600 livres qu'il lui offrait: «Vous m'avez enseigné,
répondit le fier Helvétien, combien est agréable au Ciel l'état de
l'homme qui travaille en paix dans l'indigence et qui souffre les
privations sans murmurer; vous m'avez inculqué vos principes. Après ce
don, tous les autres me seraient inutiles; de plus nécessiteux jouiront
de vos largesses. J'ai appris de vous à aimer Dieu, mes frères et le
travail: je suis riche de vos bienfaits.»

Et cette fraternité universelle inondait tellement son âme, que le
vœu le plus ardent de son cœur était de voir les juifs sortir
enfin de leur longue servitude pour entrer dans la grande famille
chrétienne.

Véritable pasteur de ses frères, il tâchait de les conduire au Ciel,
afin de mériter de le gagner pour lui-même. «Grâce à Dieu, disait-il sur
la fin de ses jours, je n'ai jamais commis de ces fautes qui tuent les
âmes, mais je suis épouvanté quand je réfléchis combien j'ai mal répondu
à une telle faveur d'en haut: une mauvaise pensée m'a poursuivi une
seule fois dans mon jeune âge; le Seigneur me donna la force de prier et
de vaincre; ce fut sans retour, et j'arrive, après une carrière longue
et tranquille, au jugement de Dieu, avec cette unique victoire. Ce sont
les grands combats qui font les saints; Dieu a tout fait pour mon salut,
et je n'ai rien fait qui réponde à l'excellence de sa grâce.»

Cependant le protecteur, l'appui de l'abbé de l'Épée, l'évêque de
Troyes, venait de s'endormir du sommeil du juste[9]. Il lui restait
encore un ami, c'était le célèbre Soanen, évêque de Senez, qui s'était
rallié aux principes de Port-Royal. Ses relations intimes avec le
prélat, relations fondées sur une parfaite harmonie de sentiments, lui
attirèrent les censures de l'archevêque de Paris, Christophe de
Beaumont. Il avait même rendu Soanen, qui avait longtemps repoussé la
bulle _Unigenitus_, dépositaire de son acte d'adhésion à cette
déclaration du saint-siége. C'est un modèle parfait de droiture d'âme et
de pureté d'intention[10], et pourtant, contradiction remarquable dans
un homme d'un esprit aussi supérieur, il y remercie très-humblement Dieu
de la protection que sa grâce a daigné accorder à la cause qu'il a
défendue, et des signes visibles de sa toute-puissance dont il lui a plu
de l'entourer. En se soumettant, il confesse, dans l'effusion de sa
candide reconnaissance, avoir vu de ses yeux quelques-unes des guérisons
miraculeuses que le Seigneur a opérées par l'intercession du bienheureux
diacre François Pâris.

De pareilles restrictions ne pouvaient satisfaire l'archevêque de Paris.
On interdit à l'abbé de l'Épée le ministère de la prédication: on lui
défend de diriger les consciences, et, comme si la Providence eût voulu
mettre sa vertu à une plus rude épreuve[11], se présentant un jour dans
sa paroisse pour y recevoir les cendres avec les fidèles, il se voit
repoussé publiquement par le prêtre qui préside à cette cérémonie. Mais
lui, avec cette résignation chrétienne qui ne se dément jamais, se lève
et répond à l'outrage en ces termes: «J'étais venu, pécheur contrit,
m'humilier à vos pieds; votre refus ajoute à ma mortification; mon but
est atteint devant Dieu; je n'insiste pas pour ne point tourmenter votre
conscience[12].

Plus tard, l'abbé de l'Épée, d'accord avec le curé de Saint-Roch, prêta
généreusement à ce même ecclésiastique l'appui de son ministère près des
tribunaux chargés des affaires spirituelles. Il avait interdit la sainte
table à un pauvre prêtre pour lequel l'abbé de l'Épée professait la plus
grande estime, et cela peut-être pour le même motif qui avait fait
exclure l'abbé de l'Épée de la distribution des cendres. On rapporte
que, dans la suite, la raison de ce ministre intolérant s'égara, et
qu'en proie à d'horribles souffrances, il retrouva à son chevet l'âme
généreuse de sa victime.

Au milieu de toutes ces tribulations, la Providence le conduisait par
des sentiers secrets à un pénible, mais glorieux apostolat, auprès de
gentils d'une nouvelle espèce. A lui devait échoir la tâche d'achever
la grande œuvre de leur régénération morale à peine ébauchée par un
vénérable prêtre de la doctrine chrétienne.




III

     Deux sœurs sourdes-muettes, élèves du R. P. Vanin, de la
     doctrine chrétienne.--La mort les ayant privées de leur
     instituteur, l'abbé de l'Épée se résout à continuer son
     œuvre.--Théorie du langage des gestes.--Il ignore entièrement
     les travaux de ses prédécesseurs.--Ses premières
     tentatives.--Objections des philosophes et des
     théologiens.--Réponses victorieuses à ces objections.--Important
     avis du R. P. Lacordaire.


Ce fut vers l'année 1753, suivant toutes les probabilités, qu'une
affaire de peu d'importance amena l'abbé de l'Épée dans une maison de la
rue des Fossés-St-Victor, qui faisait face à celle des frères de la
doctrine chrétienne. La maîtresse du logis étant absente, on
l'introduisit dans une pièce où se tenaient ses deux filles, sœurs
jumelles, le regard attentivement fixé sur leurs travaux d'aiguille. En
attendant le retour de leur mère, il voulut leur adresser quelques
paroles; mais quel fut son étonnement de ne recevoir d'elles aucune
réponse! Il eut beau élever la voix à plusieurs reprises, s'approcher
d'elles avec douceur, tout fut inutile. A quelle cause attribuer ce
silence opiniâtre?

Le bon ecclésiastique s'y perdait. Enfin la mère arrive. Le vénérable
visiteur est au fait de tout. Les deux pauvres enfants sont
sourdes-muettes. Elles viennent de perdre leur maître, le vénérable R.
P. Vanin ou Fanin, prêtre de la doctrine chrétienne de
St-Julien-des-Ménétriers, à Paris. Il avait entrepris charitablement
leur éducation au moyen d'estampes qui ne pouvaient leur être d'un grand
secours. En ce moment décisif, un rayon du Ciel révèle à l'étranger sa
vocation. Sans aucune expérience dans l'art difficile dont il va sonder
les profondeurs inconnues, il est déjà tout prêt à se sacrifier.

A partir de ce jour, il remplira auprès de ces infortunées la place que
le père Vanin laisse vide. Après avoir mûrement réfléchi aux moyens par
lesquels il pourra remplacer chez elles l'ouïe et la parole, il croit
entrevoir dans le langage des gestes la pierre angulaire que le Ciel
destine à soutenir l'édifice intellectuel du sourd-muet. Intimement
convaincu de la possibilité d'appliquer à cet enseignement ce principe
que les idées et les sons articulés n'ont pas de rapport plus immédiat
entre eux que les idées et les caractères écrits, principe évident qui
s'est gravé dans sa jeune intelligence dès les bancs de l'école, il ne
se laisse pas effrayer par les obstacles qu'il prévoit dans un monde
nouveau dont il n'a pas exploré les routes; car il ne soupçonne pas même
les travaux de ceux qui, avec des mérites divers, l'ont précédé dans la
carrière. Son génie, planant sur la sphère des possibilités, a déjà
saisi ce qui échappe aux regards vulgaires, et le globe entier retentira
bientôt des succès inouïs obtenus par ce grand homme à l'aide de la
mimique, cette langue universelle, vainement cherchée par les
philosophes et par les savants de tous les siècles et de tous les
pays[13]. Les écoles que l'humanité a élevées, et qu'elle élève encore à
l'envi sur tous les points de la France et dans toutes les contrées du
monde, sont autant de temples qui proclament le Dieu dont le souffle
vivifiant les a édifiées. Mais alors tout était encore à faire. De
longtemps l'heure du repos ne sonnera pour l'apôtre des sourd-muets, ou
plutôt il n'y aura jamais pour lui de repos sur la terre.

En 1760, il met en lumière sa méthode, qui doit lui attirer les
critiques de quelques philosophes et de quelques théologiens. Les
premiers s'obstinent à dénier à tout autre sens qu'à l'ouïe la vertu de
transmettre au sourd-muet les connaissances que reçoit le parlant par
cette voie, quoiqu'ils affectent, contradiction flagrante! d'admettre
sans peine le vieil axiome: _Nihil est in intellectu quod prius non
fuerit in sensu_ (Il n'est rien dans notre esprit qui n'y soit entré par
nos sens).

Les autres opposent à l'abbé de l'Épée ces paroles de l'apôtre: _Fides
ex auditu_ (I. Rom. 10-17). La foi nous vient par l'ouïe.

Il ne fut pas difficile à notre instituteur de démontrer aux philosophes
que les formes visibles peuvent produire le même effet que les sons
fugitifs, et que ces deux moyens ne sont susceptibles de nous fournir
des idées qu'à la condition qu'elles seront interprétées par quelque
signe extérieur, commun à l'espèce humaine, et que ce signe extérieur
fixera ensuite dans la mémoire ce que les mots prononcés ou écrits
signifient dans l'intention de ceux qui les prononcent ou les écrivent.

On ne se tint pas pour battu; on évoqua l'effrayant fantôme de la
métaphysique. Il n'embarrassa pas davantage le grand homme. «Le langage
mimique est, observa-t-il avec ses yeux d'aigle, susceptible de
traduire tous les mots d'une langue quelconque jusqu'aux nuances les
plus délicates qui les différencient.» Nous ajouterons même qu'à l'égal
de la parole et même au-dessus, il réunit l'énergie, la flexibilité à la
clarté, à la vérité, et que cet immense avantage tient naturellement aux
lois immuables et éternelles de notre organisation physique.

On se rappelle, du reste, que la question avait été souverainement
résolue ailleurs depuis des siècles, non-seulement dans une lutte
engagée entre la mimique de Roscius et les périodes harmonieuses de
Cicéron, mais aussi sur le théâtre de Rome, où, après ce célèbre
comédien et après Ésope, l'art des Pylade et des Bathylle balançait,
effaçait même l'art des Sophocle et des Ménandre.

L'abbé de l'Épée remet non moins victorieusement sous les yeux des
théologiens le sentiment d'Estius sur le texte de saint Paul. «La
lecture, dit-il, des vérités saintes de notre religion, qui, selon le
docteur qu'il regarde[14] comme un des plus habiles commentateurs des
Écritures divines, se fait par le secours des yeux, est comprise dans
ces paroles de l'apôtre: _ex auditu_; car, s'il est vrai que le plus
grand nombre de ceux qui se sont convertis à la foi n'en ont appris les
vérités saintes que par la voix éloquente des ministres qui les leur ont
prêchées, on ne peut pas disconvenir, non plus, qu'il n'y en ait eu
beaucoup auxquels ces vérités saintes ont été transmises par la lecture.
Les saints Évangiles ont été écrits afin qu'en les lisant, on crût les
vérités saintes qu'ils renferment: _Ces choses ont été écrites_, dit
l'apôtre saint Jean dans son Évangile (chap. 28, v. 31), _afin que vous
croyiez que Jésus est le fils de Dieu, et qu'en le croyant, vous ayez la
vie en son nom_.»

Notre infatigable athlète ne s'arrête pas là; il invoque avec une
nouvelle force les lumières de saint Augustin, en démontrant comment ce
grand docteur explique la raison d'un arrêt qui semble, au premier
abord, exclure les sourds de naissance de la perception de la foi, arrêt
dont, à la honte de l'humanité, on a fait si fréquemment un si étrange
abus: _Quod vitium ipsam impedit fidem_. C'est, dit saint Augustin,
parce que le sourd de naissance, ne pouvant apprendre à connaître les
lettres, il lui est impossible de recevoir la foi par le moyen de la
lecture: _Nàm surdus natus litteras, quibus lectis fidem concipiat,
discere non potest_.

«Après tout, que serait-il arrivé, s'écrie enfin l'abbé de l'Épée, si
l'un et l'autre eussent connu les secrets de la langue des
sourds-muets?»

Nous ne pensons pas qu'il soit hors de propos de placer ici, en passant,
l'opinion du père Lacordaire, qui n'est certainement pas sans
importance, même après celle de ses illustres devanciers.

Lors du séjour du célèbre dominicain à Nancy, en 1844, un professeur
sourd-muet de cette ville, M. Richardin me pressa de l'accompagner chez
lui. Il y tenait d'autant plus, qu'il était loin d'être satisfait de la
manière de voir de l'éloquent dominicain par rapport aux sourds-muets en
ce qui touche la foi. Il se permit donc de l'interpeller à cet égard, et
cette interpellation provoqua de la part du grand prédicateur un
sourire, plein d'indulgence. Il saisit la plume et jette à la hâte sa
réponse sur le papier. Qu'on juge de l'explosion de la joie de mon
collègue à la lecture de l'explication suivante du texte de saint Paul!

«L'apôtre des gentils veut dire que la foi vient de la révélation faite
à l'homme par la parole de Dieu; peu importe que l'homme entende la
parole de Dieu par l'ouïe ou par un sens qui supplée à l'ouïe.--La foi
est l'adhésion de l'âme à la parole de Dieu, manifestée à l'homme _de
quelque manière que ce soit_.»

Ainsi il demeure dûment avéré que c'est par la révélation extérieure que
nous sommes initiés aux vérités naturelles et surnaturelles, et qu'on
est fondé à interpréter de la même manière cette autre observation de S.
Paul: «Comment les hommes invoqueraient-ils le Dieu en qui ils ne
croient pas? Et comment croiraient-ils en lui, s'ils ne l'entendent pas?
Et comment enfin l'entendraient-ils, s'il ne leur est pas annoncé?»
_Quomodò ergò invocabunt in quem non crediderunt? Aut quomodò credent ei
quem non audierunt? Quandò autem audient sinè predicante?_ (Rom. 10,
14-15.)




IV

     Lutte plus sérieuse du célèbre instituteur des sourds-muets avec
     les hommes de sa spécialité.--Publication de ses divers travaux
     sous le voile de l'anonyme.--Succès de ses séances
     publiques.--Intérêt que lui portent Louis XVI, Joseph II et
     Catherine de Russie.--Sa réputation grandit avec son
     zèle.--Exercices en français, en latin, en italien, en espagnol, en
     anglais.--Quelques taches éparses dans l'ensemble de son
     système.--Puériles décompositions grecques et latines.


L'abbé de l'Épée eut encore à lutter avec de nouveaux adversaires plus
terribles pour lui: c'étaient des hommes spéciaux qui se livraient au
même enseignement. Après avoir longtemps résisté aux instances réitérées
de ses amis relativement à la publication de sa méthode, il dut se
déterminer à faire violence à sa modestie, et non seulement prendre un
parti qui importait à l'intérêt général de la nombreuse famille de
déshérités dont il s'était constitué le père, mais admettre encore des
étrangers à suivre les cours qu'il leur faisait journellement.

A chaque séance, l'admiration publique allait _crescendo_ et se
communiquait comme par un fil électrique d'un bout du monde à l'autre.
C'est ce qui explique l'empressement des savants les plus distingués et
des plus grands personnages à se presser autour de l'humble instituteur.
Dire quel effet ses démonstrations lumineuses produisirent sur leur
imagination est chose difficile. Tout le monde sait le haut intérêt dont
elles furent également l'objet de la part de Louis XVI, de l'empereur
Joseph II et de Catherine II, impératrice de Russie.

Au milieu de ces félicitations universelles, l'abbé de l'Épée crut
néanmoins devoir garder l'anonyme en publiant ses réponses aux pamphlets
lancés contre son nouveau système, ses quatre lettres renfermant à la
fois l'exposé et la défense de ce système, son livre de l'_Institution
des Sourds-Muets par la voie des signes méthodiques_, in-12 (1774-1776),
ouvrage qui contient le projet d'une langue universelle fondée sur des
signes naturels assujettis à une méthode commune, et, huit ans après, sa
_Véritable manière d'instruire les Sourds-Muets, confirmée par une
longue expérience_. Toutefois, le célèbre instituteur eut beau
envelopper son nom d'un voile épais, son mérite transcendant brilla à
tous les yeux, et, s'il dut lui en coûter beaucoup d'être si
pompeusement prôné, si unanimement porté aux nues, sa joie intérieure
n'en fut pas moins grande quand il vit qu'il recueillait la moisson
bienfaisante qu'il avait semée à la sueur de son front. Laissons-le
parler lui-même:

«Aujourd'hui les choses sont changées de face. On a vu plusieurs
sourds-muets se montrer au grand jour. Les exercices (en français, en
latin, en italien, en espagnol, en allemand et en anglais) sur les
sacrements et sur les vérités de la religion ont été annoncés par des
programmes qui ont excité l'attention du public. Des personnes de tout
état et de toute condition y sont venues en foule. Les souteneurs ont
été embrassés, applaudis, comblés d'éloges, couronnés de lauriers. Ces
enfants, qu'on avait regardés jusqu'alors comme des rebuts de la nature,
ont paru avec plus de distinction et fait plus d'honneur à leurs pères
et mères que leurs autres enfants qui n'étaient pas en état de faire la
même chose, et qui en rougissaient. Les larmes de tendresse et de joie
ont succédé aux gémissements et aux soupirs. On montrait ces acteurs de
nouvelle espèce avec autant de confiance et de plaisir qu'on avait pris
jusqu'alors de précaution pour les faire disparaître.»

Toutefois, notre admiration aveugle ne va point jusqu'à nous faire
accorder sans restriction tous nos éloges à notre maître. Nous ne
croyons pas même insulter à sa gloire en signalant ici les quelques
écarts de son génie qui déparent son œuvre admirable. On va le voir,
en effet, tout à l'heure se contredire lui-même, après avoir démontré
avec une dialectique victorieuse à quel point il importe de s'en tenir
religieusement aux principes fondamentaux sur lesquels repose
l'éducation du sourd-muet, et quelles immenses ressources recèle la
mimique quand on s'efforce sérieusement de la perfectionner.

Je prends au hasard quelques passages de sa _véritable manière
d'instruire les sourds-muets_.

Voici de quelle manière il enseigne l'emploi des articles: «Nous faisons
observer au sourd-muet (dit-il pages 16-17) les jointures de nos doigts,
de nos mains, du poignet, du coude, etc., et nous les appelons
_articles_ ou _jointures_. Nous écrivons ensuite sur le tableau que _le,
la, les, de, du, des_, joignent les mots comme nos articles joignent nos
os (les grammairiens nous pardonneront si cette définition ne s'accorde
pas avec la leur). Dès lors le mouvement de l'_index_ droit, qui s'étend
et se replie plusieurs fois en forme de crochet, devient le signe
raisonné que nous donnons à tout article. Nous en exprimons le genre en
portant la main au chapeau pour l'article masculin _le_, et à
l'oreille, où se termine la coiffure d'une personne du sexe, pour
l'article féminin _la_. L'article pluriel _les_ s'annonce par le
mouvement répété des quatre doigts d'une ou de deux mains en forme de
crochet. L'apostrophe s'indique en faisant en l'air une apostrophe avec
l'_index_ droit. Il faut y ajouter le signe de masculin, si l'apostrophe
est suivie d'un nom substantif masculin, et, au contraire, le signe de
féminin, si le nom substantif qui suit est un nom féminin.

«_De, du, de la, des_, sont des articles au second cas. Il faut donc
ajouter au signe d'article le signe de second et ensuite le signe de
singulier ou de pluriel, de masculin ou de féminin. Nous avons soin de
faire observer que le _de, du, des_ de l'ablatif n'est point un article,
mais une préposition qui a son signe particulier à proportion de l'usage
auquel on l'emploie.»

S'agit-il d'expliquer le cas? «Il faut (dit-il pages 18-19) en faire
apprendre les noms au sourd-muet par la dactylologie, nominatif,
génitif, datif, etc., sans se mettre en peine de lui expliquer pourquoi
on leur a donné ces noms. Mais ils ont chacun les signes qui leur sont
propres: premier, second, troisième degré, etc., par lesquels on descend
du premier cas, qu'on appelle _le nominatif_, jusqu'au sixième, qu'on
nomme l'ablatif, et ce sont des signes beaucoup plus intelligibles que
ceux qu'on pourrait appliquer à ces différents noms, après même en avoir
donné la définition. Nous dirons (page 28) comment premier, second,
troisième, etc., se distinguent d'un, deux, trois, etc.

«Quant au signe du mot _cas_, il s'exprime de cette manière: on fait
rouler l'un sur l'autre les deux _index_ en déclinant, c'est-à-dire en
descendant depuis le premier jusqu'au sixième.

       *       *       *       *       *

Pour ce qui regarde les signes de certains mots composés[15], l'abbé de
l'Épée est d'avis de les décomposer matériellement à l'aide du grec et
du latin, au lieu d'en caractériser la valeur intrinsèque par un trait
aussi rapide que la pensée. Ainsi, _satisfaire_ signifie, selon lui,
d'après sa décomposition latine, FAIRE ASSEZ; _introduire_, signifie
CONDUIRE DEDANS.

Elle n'est certainement pas moins étrange la distinction qu'il a cru
devoir établir (pages 57-58 _ibid._) entre les différents passés: _j'ai
aimé,--j'aimai,--j'ai eu aimé,--j'eus aimé,--j'avais aimé_, en les
désignant par premier, deuxième, troisième et quatrième parfait, après
avoir jeté, pour chacun d'eux, la main par dessus l'épaule, signe commun
à tout passé.

Il n'entre pas dans le plan de mon ouvrage de m'attacher laborieusement
à relever une à une les fautes dans lesquelles est tombé l'abbé de
l'Épée. Ma tâche est plus belle; j'ai à le montrer à tous les yeux
couronné d'une brillante auréole de gloire. D'ailleurs, de pareilles
erreurs ne glissent-elles pas inaperçues à travers les innombrables
démonstrations dictées par la plus saine logique, à travers les
magnifiques préceptes qu'il puise dans les trésors de son inépuisable
charité?.... Que conclure de là, sinon que notre grand apôtre serait
Dieu lui-même, s'il était parfait?




V

     Les signes naturels seuls peuvent-ils suffire à l'expression même
     des idées métaphysiques?--Divers essais infructueusement tentés
     pour arriver à une écriture universelle.--Descartes et Leibnitz ne
     croient pas à la possibilité d'un succès.--M. de Lamennais est d'un
     avis contraire.--La fusion de toutes les langues en une seule, si
     elle était possible, serait-elle durable?--La mimique est la seule
     langue universelle.--Tentative heureuse de Bébian pour peindre le
     geste et le fixer sur le papier comme on y fixe la parole.--Sa
     MIMOGRAPHIE.


Avant de passer outre, il me reste à réfuter une objection qu'on a
prétendu opposer à la donnée primitive de la méthode de l'abbé de
l'Épée.

«La langue des sourds-muets n'aurait pas besoin, a-t-on dit, d'être
apprise, si elle ne consistait qu'en signes naturels; mais la diversité
des opérations de l'esprit et le nombre infini de relations dont la
combinaison des idées rend les objets susceptibles ne permettront
jamais d'exprimer par ces seuls signes tout ce qui se passe en nous,
et, malgré les rêveries de St-Martin et de quelques autres idéologues,
l'on sera toujours obligé de recourir aux signes conventionnels. Ces
considérations auraient dû convaincre les glossographes de
l'impossibilité même absolue d'établir une langue vraiment universelle.»

Nous accorderons que les essais tentés par plusieurs savants, sous
diverses dénominations[16], ont tous échoué jusqu'à présent, comme il
était indubitable qu'ils échoueraient, puisqu'ils n'avaient rien moins
pour but que de résoudre le problème, jusqu'alors insoluble, d'une
classification raisonnée des idées à substituer à l'ancien catalogue des
mots par ordre alphabétique.

S'il faut ajouter foi à certains témoignages, Leibnitz aurait emprunté à
Descartes l'idée de son _Alphabet des pensées_, titre dont il a décoré
sa langue caractéristique universelle, consistant dans le catalogue
exact des notions composées, c'est-à-dire des pensées, des jugements,
marqués chacun d'un caractère propre et spécial.

Descartes, après avoir tâché de démontrer, de son côté, qu'il est
absolument impossible d'essayer de fixer une langue universelle, à moins
d'établir un ordre logique et suivi entre toutes les pensées qu'enfante
l'esprit humain, comme il en existe naturellement entre les nombres, se
croit fondé à conclure (_Lettres,--tom._ 2, _p._ 550), que ce n'est que
dans le _pays des romans_ que cette langue peut devenir familière à tous
les habitants d'une ville, à tout un peuple, à tous les peuples.

De nos jours, M. de Lamennais paraît, au contraire, intimement convaincu
de la solution possible du problème, quand il dit dans son _Esquisse
d'une philosophie_: «Le mélange des langues tend à rendre commun aux
familles distinctes qui les parlent le développement de chacune d'elles,
à fondre tous les progrès dans un seul progrès, le progrès de l'espèce:
ce qui fait concevoir une époque future où, la fusion étant complète et
le genre humain étant parvenu à se constituer dans l'unité, toutes les
langues aussi se fondront dans une seule langue universelle.»

Après les diverses raisons alléguées par ces grands philosophes,
serons-nous mal venu à soutenir, supposé même que cette tentative fût
couronnée d'un plein succès, que les passions ou les caprices de chaque
peuple finiraient nécessairement par effacer bientôt le caractère
d'unité qu'on serait parvenu à imprimer à ce projet de langue
universelle?

Et serons-nous plus mal venu, nous sourd-muet, à vous offrir pour essai
(c'est aux savants que nous nous adressons), après notre illustre maître
l'abbé de l'Épée, la langue dans laquelle nous nous communiquons nos
pensées et nos sentiments sans proférer une parole, la mimique?
Observez-le bien, cette langue suffit abondamment, selon nous, à tout ce
qu'on est en droit d'exiger d'elle, si restreint qu'on suppose, _à
priori_, le nombre d'éléments dont elle se compose. Mais ce que vous y
remarquerez vous avertira assurément que, pour en arriver là, elle a
besoin de vous voir réunir hardiment vos efforts aux nôtres. Et qui
d'entre vous se refusera à reconnaître, après cela, que Descartes a eu
tort de nous renvoyer au pays des chimères?

D'un autre côté, un des disciples les plus brillants de l'abbé de
l'Épée, Bébian, ancien censeur des études à l'institution des
sourds-muets de Paris, est venu à bout de peindre le geste et de le
fixer sur le papier comme on y fixe la parole. _Sa mimographie_, qui
n'est qu'un essai, ne renferme, il est vrai, qu'un petit nombre de
caractères à l'aide desquels il démontre la possibilité d'écrire tous
les signes qu'on veut, mais il ne tient qu'à nous d'élargir son cadre et
de la mettre à la portée du genre humain. D'avance nous pouvons répondre
du succès, car il repose sur le fond de notre nature même, je veux dire
sur notre organisation physique. En effet, le langage des gestes
n'est-il pas le premier que nous apportons tous en naissant? L'usage
seul si commode de la parole vous force plus tard à négliger de le
cultiver aussi soigneusement, aussi fructueusement que nous le faisons,
nous qui sommes déshérités de cet avantage.




VI

     Parole artificielle enseignée aux sourds-muets.--A quel hasard en
     est due l'introduction dans le cours d'études de l'abbé de
     l'Épée.--Découverte inattendue d'un livre espagnol et d'un livre
     latin sur cette spécialité.--Juan Pablo Bonet et Conrad
     Amman.--Quelques ouvrages composés sur ce sujet après l'abbé de
     l'Épée.--Sourds-muets parlants les plus remarquables, formés par
     ses leçons.--Succès qu'avait déjà obtenus, à Paris, dans
     l'articulation artificielle, un juif portugais, Jacob Rodrigues
     Pereire, et qu'ignorait complétement notre célèbre instituteur.


Maintenant reprenons le cours des travaux de l'abbé de l'Épée!

Notre instituteur a tracé, en outre, d'après son plan, les règles de la
parole artificielle et il a obtenu d'aussi brillants succès dans cette
partie de l'enseignement.

Voici dans quelle circonstance il se décida à essayer de délier la
langue de ses élèves.

Un jour, dans une de ses séances publiques, un inconnu lui présente un
livre espagnol, en l'assurant que, s'il consent à l'acheter, il rendra
un vrai service à celui qui le possède. L'abbé refuse d'abord, il
allègue son ignorance de cette langue; mais, en ouvrant le volume au
hasard, il est surpris d'y trouver l'alphabet manuel des Espagnols.
Cette particularité le décide, il garde le livre et renvoie le
commissionnaire satisfait. Son étonnement redouble quand, à la première
page, ce titre frappe ses yeux: _Arte para enseñar à hablar à los
mudos,_ (art d'enseigner à parler aux muets). C'est l'œuvre de Juan
Pablo Bonet, secrétaire du connétable de Castille, œuvre qui lui a
valu dans sa patrie les plus grands éloges.

Dès ce moment, l'instituteur français a résolu d'apprendre cette langue
étrangère, afin de se mettre en état de rendre un nouveau service à ses
élèves. Dans la suite, il se procura un ouvrage latin sur le même sujet,
composé par Conrad Amman, médecin suisse. Ce livre lui a été indiqué par
une des personnes qui assistent à ses séances. Il est intitulé:
_Dissertatio de loquelâ surdorum et mutorun._

De la méthode de ces deux excellents guides il parvient à en composer
une qui est regardée encore de nos jours comme un chef-d'œuvre de
clarté, et dont ses successeurs ont tiré à l'envi le meilleur parti
possible[17]. Quel spectateur eût pu, dès lors, rester froid et
indifférent en entendant Louis-François-Gabriel de Clément de la Pujade
prononcer en public un discours latin de cinq pages et demie, soutenir
plus tard une discussion en règle sur la définition de la philosophie,
et répondre aux objections de François-Élisabeth-Jean de Didier, l'un de
ses condisciples[18]. «Les arguments étaient d'avance communiqués,»
ajoute le maître avec sa franchise ordinaire. (Page 202. _Véritable
manière d'instruire les sourds-muets_.)

Sous sa direction habile, une sourde-muette réussit également à réciter
de vive voix à sa maîtresse les vingt-huit chapitres de l'Évangile selon
Saint-Matthieu, et à répéter avec elle l'office de Primes tous les
dimanches, etc.

Mais pourquoi douter, comme quelques biographes ont osé le faire, de la
véracité du respectable instituteur quand il assure n'avoir eu aucune
connaissance des procédés de ses prédécesseurs, encore moins de ceux de
son compétiteur, le juif portugais Jacob Rodrigues Pereire[19]? La
manière dont lui-même rend compte de son opinion personnelle sur eux
n'est-elle pas d'ailleurs une preuve sans réplique de la candeur de
cette belle âme qu'absorbait tout entière le plus sincère désir de faire
le bien et d'en céder même la gloire à de plus capables que lui?

Voici comment il s'exprime à cet égard dans l'avertissement de sa
_véritable manière d'instruire les sourds-muets:_

«Lorsque je consentis pour la première fois à me charger de
l'instruction de deux sœurs jumelles sourdes-muettes, qui n'avaient
pu trouver aucun maître depuis la mort du père Vanin, prêtre de la
doctrine chrétienne, j'ignorais qu'il y eût dans Paris un
instituteur[20] qui, depuis quelques années, s'était appliqué à cette
œuvre et avait formé des disciples. Les éloges donnés par l'Académie
à ses succès lui avaient acquis de la réputation dans l'esprit de ceux
qui en avaient entendu parler, et sa méthode, avec le secours de
laquelle il réussissait à faire parler plus ou moins clairement les
sourds-muets, avait été regardée comme une ressource à laquelle on
devait de justes applaudissements.»




VII

     L'alphabet manuel, à une seule main, est originaire d'Espagne et
     remonte à 1620.--Persistance de l'Angleterre à garder l'alphabet
     manuel à deux mains, pareil à celui de nos colléges.--Plusieurs
     instituteurs d'Allemagne n'en emploient aucun.--Difficulté pour les
     commencements.--Notre dactylologie se popularise en France.--Ses
     avantages.--Quelques-unes de ses règles.--Son utilité pour les
     parlants.--Son usage dans les ténèbres.--Elle est inférieure à la
     mimique.--Justice rendue à Pereire par l'abbé de
     l'Épée.--Justification du célèbre instituteur par lui-même.--Exposé
     de sa méthode.--Attaque du sourd-muet Saboureux de
     Fontenay.--L'abbé de l'Épée offre d'être jugé contradictoirement
     avec Pereire et d'adopter même son système, s'il est déclaré
     supérieur au sien.


Avant d'aller plus loin, qu'à propos de l'alphabet manuel on nous
permette quelques légères explications qui ne nous semblent pas
déplacées ici.

Originaire d'Espagne, ainsi que l'art de faire parler les sourds-muets,
il consiste à représenter l'une après l'autre les lettres de chaque mot
par différentes formes convenues qu'on donne aux doigts d'une seule
main. Son adoption date de l'abbé de l'Épée, qui s'était servi jusque-là
de l'alphabet à deux mains dont les écoliers parlants font encore usage
dans les classes pour tromper la vigilance de leurs maîtres. L'invention
de l'alphabet manuel à une seule main remonte à Juan Pablo Bonet, qui
vivait en 1620, peut-être même est-il plus ancien. Depuis cette époque,
il s'est répandu, avec quelques modifications, dans presque toutes les
institutions de sourds-muets d'Europe et d'Amérique[21], et il commence
déjà à se populariser dans l'un et l'autre hémisphère, à l'exception
toutefois de l'Angleterre, où l'alphabet manuel à deux mains paraît
devoir résister longtemps à l'influence française. Partout en France où
le hasard conduit nos pas, dans l'atelier du pauvre comme dans le salon
du riche, nous rencontrons toujours quelque personne connaissant ce mode
de communication à une main et se faisant une politesse de l'employer
pour se mettre en rapport avec nous. Et n'établit-il pas heureusement,
en effet, une sorte de trait d'union entre les sourds-muets et ceux
qui veulent entrer en relation avec ces pauvres créatures, auxquelles
les anciens supposaient à peine une intelligence, une âme, et que tout
ce qui précède a montrées égales au moins, si ce n'est supérieures, aux
parlants en vénération et en reconnaissance?

[Illustration: Alphabet manuel des Sourds-Muets.]

Un des avantages de l'alphabet manuel est sa parfaite ressemblance, sauf
quelques légères exceptions, avec les caractères de l'écriture et de la
typographie. Il est généralement préféré aux autres signes essayés
depuis[22] à cause de son usage plus commode, plus agréable, plus
facile. Dix minutes d'application suffisent pour l'apprendre. La
rapidité dépend ensuite de l'habitude. On conçoit que par ce moyen on
doit parler toutes les langues qui ont les mêmes lettres que le
français.

La lettre J se représente comme la lettre I; seulement, pour la
première, il faut imprimer au petit doigt un léger mouvement de droite à
gauche, pour décrire la ligne tracée ci-contre.

Quant à la lettre Z, elle s'écrit en l'air avec l'index, absolument
comme la plume ou le crayon la reproduirait sur le papier.

Pour indiquer que chaque mot est terminé, on s'arrête et l'on tire en
l'air avec le plat de la main, les ongles en dessus, une ligne
horizontale de gauche à droite. L'habitude de cet exercice rend,
d'ailleurs, cette précaution inutile.

L'accentuation et la ponctuation sont figurées en l'air par l'index. Il
en est de même pour les chiffres.

De ce qui précède il résulte que notre alphabet manuel n'est pas à
dédaigner des parlants eux-mêmes dont un accident voile ou éteint
momentanément la voix, et de ceux qui, dans un âge plus ou moins avancé,
perdent entièrement la parole.

N'oublions pas de remarquer, en passant, que les jeunes sourds-muets,
dans la plupart des établissements d'éducation qui leur sont ouverts,
adoptent, de plus, en dehors de l'enseignement, divers signes
caractéristiques particuliers qu'ils affectionnent, et à l'aide desquels
ils augmentent et complètent leurs moyens de communication.

Ainsi ils désignent les premiers nombres jusqu'à 10 en levant autant de
doigts qu'ils veulent désigner d'objets. Depuis 10 jusqu'aux nombres les
plus élevés ils ouvrent les deux mains autant qu'ils ont de dizaines à
exprimer, et ils y ajoutent les unités. Plus tard, afin d'éviter toute
longueur, toute confusion, ils expriment le nombre de dizaines comme si
c'étaient des unités; puis, pour tracer un zéro, ils forment un rond
avec le pouce et l'index appuyés l'un sur l'autre, comme s'ils avaient à
représenter la lettre _O_ de l'alphabet manuel. S'agit-il d'exprimer
_cent_ et _mille_, ils ont recours au même procédé pour reproduire les
chiffres romains C et M.

On nous demande souvent comment il est possible aux sourds-muets de
soutenir une conversation dans les ténèbres. L'obscurité n'est pas, tant
s'en faut, chez nous un obstacle à cet échange d'idées et de sentiments.

En plaçant sa main dans celle de son interlocuteur, on lui fait palper
aisément toutes les formes de l'alphabet manuel. En lui faisant suivre
les mouvements qu'exécutent les bras, on le met à même de saisir de
l'œil, pour ainsi dire, les pensées qu'on exprime. Ou bien, l'on
prend les deux bras de l'interlocuteur, et on leur fait exécuter les
mouvements qu'ils font en plein jour. Dans ces divers exercices,
l'habitude devance presque toujours la pensée d'autrui, quelque moyen
qu'on emploie d'ailleurs pour se faire comprendre. Après ces quelques
données suffisantes, il serait, pensons-nous, inutile de décrire ici les
mille autres ressources que fournit au sourd-muet le besoin, ou, disons
mieux, la nature si ingénieuse et si bienfaisante à son égard.

Toutefois, si l'alphabet manuel ne remplace pas entièrement la langue
des gestes, cette langue sublime, universelle, basée sur la nature et la
raison, qui tient lieu de toutes les autres, mais ne s'apprend pas en un
jour, il peut, à la rigueur, la suppléer jusqu'à un certain point,
quoiqu'il n'offre, en définitive, qu'un moyen de relation beaucoup moins
parfait et beaucoup moins rapide.

L'abbé de l'Épée, tout en rendant le plus sincère hommage aux talents
déployés par Pereire dans l'art de la parole, ne laisse pas de faire
consciencieusement observer qu'il n'est pas l'auteur de cette méthode
tant prônée, et qu'elle a été pratiquée plus de cent ans avant lui par
Bonet, Conrad Amman, et, en Angleterre, par John Wallis, savant
professeur de l'université d'Oxford. Comme pour compléter sa
justification personnelle, il expose tout uniment, et sans se mettre en
frais de protestations nouvelles, qu'il n'a connu aucun de ces illustres
auteurs, tout absorbé qu'il a été jusqu'alors par les études d'un tout
autre genre, et _qu'il n'a pas encore songé à désirer, encore moins à
entreprendre de faire parler ses deux élèves_. Voilà ses propres
expressions.

Il avait, ajoute-t-il, uniquement en vue de leur apprendre à penser avec
ordre, à combiner méthodiquement leurs idées. Et c'est d'après ce
principe fondamental qu'il s'est efforcé d'assujettir les signes
représentatifs à une méthode dont il se propose de composer une espèce
de grammaire.

Voici, du reste, comment il raisonne[23] pour essayer de convaincre ses
lecteurs de l'utilité de ses nouveaux procédés:

«La route des estampes[24] n'est point de mon goût. L'alphabet manuel
français, que je savais dès ma plus tendre enfance, ne peut m'être utile
que pour apprendre à lire à mes disciples. Il s'agit de les conduire à
l'intelligence des mots. Les signes les plus simples, qui ne consistent
qu'à montrer avec la main les choses dont on sait les noms, suffisent
pour commencer l'ouvrage; mais ils ne mènent pas loin, parce que les
objets ne tombent pas toujours sous nos yeux, et qu'il y en a beaucoup
qui ne peuvent être aperçus par nos sens. Il me paraît donc qu'une
méthode de signes combinés doit être la voie la plus commode et la plus
sûre, parce qu'elle peut également s'appliquer aux choses absentes ou
présentes, dépendantes ou indépendantes des sens.......»

Ce point de départ qui, au premier aspect, semblait devoir paraître
ingénieux et juste à tous les esprits non prévenus, devint cependant,
dans le _Journal de Verdun_, l'objet d'une attaque irréfléchie, pour ne
rien dire de plus, de la part du sourd-muet Saboureux de Fontenay[25],
que l'abbé de l'Épée ne se lassait pas d'exalter lui-même comme un
phénomène de son siècle, capable, par la variété et la supériorité de
ses connaissances, d'occuper une place honorable dans la république des
lettres. Quelle raison pouvait-il donc faire valoir pour justifier ses
hostilités envers notre vénérable instituteur? Aucune, mon Dieu! mais,
il faut le dire, rien au monde ne semblait devoir déraciner de son
esprit la prévention obstinée qu'il était absolument impossible
d'inculper à ses frères d'infortune des idées complètes des choses
indépendantes des sens avec le secours des signes méthodiques. L'abbé de
l'Épée ne pouvait manquer d'être étrangement surpris de se voir dans la
nécessité de combattre un pareil adversaire, auquel son infirmité avait
forcément dérobé la partie la plus intéressante de son œuvre, qu'il
avait exposée de vive voix devant des personnes présentes avec lui à une
de ses leçons.

Quoi qu'il en soit, dépouillant tout amour propre d'innovateur, et
n'écoulant que sa philanthropie, sa charité chrétienne, il offre d'être
jugé contradictoirement avec Pereire, et d'adopter même son système,
s'il est déclaré supérieur au sien.

Essayons de bien fixer la place qui, dans ce concert d'efforts dirigés
vers le même but, doit être réservée à l'instituteur portugais. Mais,
pour que les droits de chacun soient pesés en parfaite connaissance de
cause, il nous semble important de remonter plus haut.




VIII

     Tentatives en faveur des sourds-muets en Angleterre, en Hollande,
     en Allemagne, en France, à Genève, en Espagne, en Portugal, en
     Italie.--Travaux de saint Jean de Beverley, de Rodolphe Agricola,
     de Jérôme Cardan, de J. Pasck, de saint François de Sales, de Pedro
     de Ponce, de Juan Pablo Bonet, de Ramirez de Carion, d'Emmanuel
     Ramirez de Cortone, de Pedro de Castro, de John Bulwer, de J.
     Wallis, de William Holder, de Degby, de Gregory, de Georges
     Dalgarno, de Van Helmont, de Conrad Amman, de Kerger, de Georges
     Raphel, de Lassius, d'Arnoldi, de Samuel Heinicke, d'Ernaud, de
     Jacob Rodrigues Pereire.--Succès brillants des deux derniers à
     l'Académie des sciences de Paris.--Pension de Louis XV au second.
     Il le nomme son interprète pour les langues espagnole et
     portugaise.--Sa tolérance religieuse.--Secret absolu recommandé à
     ses élèves.--Il offre de vendre sa méthode au gouvernement.--Lettre
     de la sourde-muette Mlle Marois.--Legs du sourd-muet Coquebert de
     Montbret.


_L'histoire ecclésiastique des Anglais_, par Bède le Vénérable[26],
rapporte qu'à la fin du septième siècle, saint Jean de Beverley,
archevêque de Yorck, se chargea d'enseigner la prononciation à un jeune
sourd-muet qui avait trouvé chez lui un asile hospitalier.

Rodolphe Agricola, professeur de philosophie à l'université de
Heidelberg (mort en 1495), nous met devant les yeux, dans son _Tractatus
de inventione dialecticâ_, comme un fait merveilleux, la facilité qu'un
sourd-muet avait acquise, vers ce temps, de converser par écrit avec les
parlants.

Jérôme Cardan, né en 1501, mort en 1576, réformateur de la philosophie
au XVIe siècle, prouva, par des réflexions aussi justes que subtiles
sur la position exceptionnelle des sourds-muets dans le monde, que
personne n'était plus à même que lui[27] de l'apprécier comme elle le
mérite.

Dès 1578, J. Pasck, prédicateur de la cour de l'électeur de Brandebourg,
qui comptait parmi ses enfants deux sourds-muets, prit soin lui-même de
leur éducation, sous la seule inspiration de sa tendresse paternelle.
Mais il ne nous a laissé, chose fâcheuse! rien d'écrit sur ses procédés,
qui paraissent toutefois empreints d'un sens profond.

Pendant le séjour que saint François de Sales fit à la Roche (vers
1604), il donna un exemple de charité qui ne surprendra personne, mais
qui n'a pas dû laisser, disent ses contemporains, de lui être d'un grand
mérite devant Dieu. Entre les malheureux qui venaient tous les jours
recevoir l'aumône à sa porte, il rencontra un sourd-muet de naissance:
c'était un homme d'une vie fort innocente, et qui, pourvu d'ailleurs
d'une certaine adresse, trouvait à s'employer dans les bas services de
l'évêché. Comme on savait que le saint prélat aimait les pauvres, on le
lui amenait quelquefois pendant son repas, pour qu'il jouît du plaisir
de le voir s'expliquer par signes et comprendre parfaitement ceux qu'on
lui adressait. Saint François, touché de sa position, ordonna qu'on
l'admît au nombre de ses domestiques et qu'on en eût le plus grand soin.
Son maître d'hôtel lui ayant respectueusement fait observer qu'il
n'avait pas besoin de ce surcroît de charge inutile, et que, du reste,
cet infirme ne pouvait être bon à rien: «Qu'appelez-vous bon à rien? lui
répondit l'évêque; comptez-vous donc pour rien l'occasion qu'il m'offre
de pratiquer la charité? Plus Dieu l'a affligé, plus on doit en avoir
pitié. Si nous étions à sa place, voudrions-nous qu'on fût si ménager à
notre égard?» Le sourd-muet fut donc reçu dans la domesticité de la
maison, et saint François le garda jusqu'à sa mort.

Le prélat fit plus encore; il entreprit de l'instruire lui-même par
signes des mystères de la foi, et il y réussit, grâce à un travail
persévérant, grâce à une patience infatigable. Il lui apprit à se
confesser par gestes et désira être son directeur; il l'admit ensuite à
la communion, dont il ne s'approchait qu'avec un respect et une dévotion
qui édifiaient tous les fidèles. Il ne survécut guère à son admirable
instituteur et mourut, dit-on, de douleur de l'avoir perdu[28].

Dans la pléiade des instituteurs tant français qu'étrangers, j'en
signalerai, chemin faisant, qui me paraissent mériter une mention
honorable.

Selon le témoignage unanime de tous ceux qui se sont consacrés plus ou
moins directement à la science qui nous occupe, l'honneur d'une
initiative réelle et sérieuse remonte à 1570 et appartient de droit à
Pedro de Ponce, bénédictin espagnol, mort en 1584, après avoir fait
l'éducation de deux frères et d'une sœur du connétable Velasco, ainsi
que du fils du gouverneur d'Aragon, tous quatre atteints de
surdi-mutité. Son manuscrit, ce premier manuscrit de l'histoire d'un art
peu cultivé, qu'on avait cru longtemps perdu dans les révolutions
incessantes de l'Espagne, a été retrouvé en 1839, au fond d'un de ses
innombrables monastères, et transporté à Madrid, sous la philanthropique
influence de M. Ramon de la Sagra. Treize ans auparavant, il avait été
inutilement cherché par le savant baron de Gérando, ancien
administrateur de notre Institution nationale des sourds-muets. Nous
sommes encore à attendre l'effet de la promesse que son illustre ami, M.
Ramon de la Sagra, lui avait faite de doter l'établissement de Paris
d'une copie de ce précieux manuscrit.

Le même pays vît paraître, après le célèbre bénédictin, Juan Pablo Bonet
(_Art d'enseigner aux muets à parler_, 1620), qui eut pour élève le
frère sourd-muet du connétable de Castille, auquel il était attaché
comme secrétaire, et Ramirez de Carion, autre religieux[29], qui avait
fait jurer[30] à un sourd-muet de naissance, son disciple, Emmanuel
Philibert, prince de Savoie Carignan[31], de ne point révéler sa
méthode. Ce ne fut que neuf ans après la publication du livre de Bonet
que l'instituteur se décida à lancer dans le monde le sien, intitulé:
_Maravillas de naturaleza, en que se contienen dos mil secretos de cosas
naturales_, 1629. (_Merveilles de la nature, contenant deux mille
secrets de choses naturelles_.)

La carrière a été parcourue avec plus ou moins de succès en Italie par
deux autres Espagnols, Emmanuel Ramirez de Cortone et Pedro de Castro,
premier médecin du duc de Mantoue, qui instruisait le fils sourd-muet du
prince Thomas de Savoie (toujours des sourds-muets dans cette pauvre
maison de Savoie!);--en Angleterre, par John Bulwer (_le Philosophe ou
l'Ami des sourds-muets_, 1648), par J. Wallis (_Traité grammatico
physique de la parole ou de la formation des sons vocaux_, 1660), par
William Holder, Degby, Gregory et Georges Dalgarno, Écossais, qui,
presque à la même époque (en 1620), publiait, en outre de son _Ars
signorum_[32], l'exposition de sa manière d'instruire les sourds-muets,
sous le titre de _Didas Colocophus_ ou le _Précepteur du sourd-muet_.

La Hollande est fière aussi d'avoir donné le jour à Van Helmont, dont
les travaux ont pourtant été éclipsés par ceux de Conrad Amman, médecin
suisse établi à Amsterdam (_Surdus loquens_, 1692, et _Dissertation sur
la parole_, 1700).

L'Allemagne a produit Kerger, Georges Raphel, père de trois
sourds-muets, Lassius, Arnoldi et Samuel Heinicke, directeur de l'École
des sourds-muets de Leipsick.

Enfin, Jacob-Rodrigues Pereire, juif portugais, forcé de quitter Cadix,
où il avait essayé, mais en vain, de réunir quelques sourds-muets, se
présenta, le 11 juin 1749, escorté de son élève Azy d'Etavigny, fils
d'un directeur des fermes de Bordeaux, à l'Académie des sciences, où il
fut autorisé à lire un mémoire sur sa méthode, lequel, dès le 9 juillet,
devint l'objet d'un premier rapport de Buffon, Mairan et Ferrein. Le 13
janvier 1751, un autre de ses élèves, dont nous avons déjà parlé,
Saboureux de Fontenay[33], comparut devant cette Académie, ce qui donna
lieu, le 27, à un second rapport des mêmes savants. L'éloge de sa
prétendue découverte se trouve, en outre, dans le troisième tome de
l'_Histoire naturelle_ de Buffon (1re édition). Telle est l'origine
du titre glorieux d'inventeur dont il s'enorgueillissait.

Parmi les notabilités qui assistèrent souvent aux leçons de
l'instituteur portugais, je citerai, outre le célèbre naturaliste, J.-J.
Rousseau[34], La Condamine[35], d'Alembert, Diderot[36], Lecat[37], le
P. André[38], etc.

Je ne puis résister au désir de reproduire ici l'extrait d'une lettre
adressée à M. Rodrigues, ami de l'instituteur portugais, par Mlle
Marois, sa plus chère élève:

«........Buffon et Rousseau surtout ont été très-assidus à suivre les
gradations de notre intelligence, qu'ils ont prise dès le néant, et
qu'ils ont vu Pereire conduire sans effort jusqu'à l'art de la parole,
jusqu'à la merveille de la compréhension, jusqu'à ce trésor précieux de
nous faire aimer la lecture même des choses abstraites et, le dirai-je?
jusqu'à la connaissance de l'intérieur des hommes par les inflexions de
toute leur figure, quand ils ont parlé devant nous un certain temps; car
vous savez, Monsieur, que la figure de l'homme est le grand livre de ce
qui se passe dans le secret du cœur.»

En 1749, à l'occasion de la présentation à la cour du premier élève de
Pereire, que Louis XV interrogea pendant près d'une heure, en présence
du dauphin, père de Louis XVI, le roi daigna accorder au maître une
gratification de 800 livres, le 22 octobre 1751; plus tard, en 1765, une
autre pension de la même somme; et il lui fit délivrer le brevet de son
interprète pour les langues espagnole et portugaise.

Quoique Israélite de religion, sa tolérance était telle, qu'il élevait
ses élèves suivant la volonté de leurs familles. Il en était très-aimé;
mais il tenait beaucoup à ce qu'ils gardassent le secret le plus absolu
sur ses procédés, _qu'il offrait de vendre au gouvernement_.

En quoi consistait cependant sa prétendue méthode[39]? Qu'avait-elle de
spécial, de différent de toutes les autres? Mon Dieu! tout se bornait à
un plagiat, comme on l'a vu tout à l'heure, sauf néanmoins l'application
ingénieuse qu'il faisait des moyens mis en usage avant lui pour
redresser, chez les sourds-muets, cet état déplorable de la nature. On a
également prétendu que c'était sur le plan d'un de ses compatriotes, du
nom de Fayoso, qu'il avait édifié tout son système.

Ernaud, aussi chaud partisan de l'_alphabet labial_ que son rival le fut
de la dactylologie, vint, de son côté, en 1757, élever au sein de
l'Académie des Sciences les mêmes prétentions à ce titre d'inventeur; et
son ambition fut bientôt également satisfaite. Mais le voile dont l'un
et l'autre avaient eu soin de se couvrir ne tarda pas à se déchirer. Ces
hommes s'étaient parés des plumes des Bonet, des Amman et des Wallis.




IX

     Avènement de l'abbé de l'Épée.--Rivalité de l'abbé Deschamps.--Son
     cours élémentaire.--Il est combattu par le sourd-muet Desloges,
     ouvrier relieur et colleur de papier, élève d'un autre sourd-muet,
     domestique d'un acteur de la Comédie-Italienne.--L'abbé de l'Épée
     devient le confesseur de ses enfants d'adoption.--L'empereur Joseph
     II lui sert la messe.--Il amène dans son établissement sa sœur
     la reine Marie-Antoinette et lui adresse un prêtre allemand, en le
     priant de le mettre à même de populariser sa méthode dans ses
     États.--Lettre de ce prince à l'abbé de l'Épée.


Après eux, enfin, parut, en France, l'abbé de l'Épée, qui eut la gloire
d'effacer l'espèce d'anathème jeté, dans cette sainte mission, par
l'antériorité des autres peuples, sur notre terre classique des
lumières, et ouvrit une carrière jusque-là inconnue à la grande famille
des sourds-muets. Sa découverte fut dignement appréciée par un autre
instituteur français, l'abbé Deschamps, chapelain de l'église d'Orléans.
Son _Cours élémentaire de l'éducation des sourds-muets_ vit le jour
cinq ans après la publication de l'_Institution des sourds-muets par la
voie des signes méthodiques_. Il est à déplorer seulement que cet
ecclésiastique, aussi recommandable par les qualités de l'esprit que par
celles du cœur, ait persisté à repousser aveuglément l'évidence qui
militait en faveur de la méthode de l'abbé de l'Épée, en s'opiniâtrant à
faire de la prononciation le grand pivot de son système et reléguant la
mimique à la dernière période de l'enseignement, au lieu de l'appeler à
jouer son rôle dans la première, pour des raisons qu'il est aisé de
déduire à la première inspection de l'enfant sourd-muet. Cette
persistance provoqua les _Observations d'un sourd-muet_, petit ouvrage
aussi remarquable par la concision du style que par la rectitude des
aperçus dont il est semé. Il est dû à la plume de Desloges, pauvre
ouvrier relieur et colleur de papier, élève en pantomime d'un sourd-muet
de naissance, Italien de nation, illettré, domestique d'un acteur de la
Comédie-Italienne, ensuite dans plusieurs grandes maisons, et notamment
chez M. le prince de Nassau.

Au milieu de ces rivalités qui présageaient de nouveaux triomphes à
notre célèbre instituteur, son troupeau croissait en âge, en raison, et
touchait au moment où le besoin des secours spirituels se fait
généralement sentir aux jeunes âmes que Dieu ne repousse pas. Qui
recevra leurs confidences? Qui recueillera le récit naïf de leurs
fautes? Un seul parlant comprend leur langage muet. C'est leur maître,
c'est l'abbé de l'Épée. Après avoir inutilement multiplié ses démarches
auprès de ses supérieurs ecclésiastiques, pour en obtenir l'autorisation
de confesser ses élèves, il s'adresse, de guerre lasse, à l'archevêque
de Paris. Ce prélat ne répond pas à ses deux lettres. Alors
l'instituteur lui déclare qu'il regarde son silence comme une adhésion
tacite et qu'il va, dès ce jour, remplir avec confiance les nouvelles
fonctions auxquelles Dieu l'appelle.

L'abbé de l'Épée disait habituellement sa messe, de fort bonne heure, à
l'église Saint-Roch. Un matin qu'il allait monter à l'autel, il cherche
en vain des yeux l'enfant qui l'assiste: un inconnu, vêtu simplement,
mais avec goût, s'offre pour le remplacer, et il le remplace, en effet,
à la grande satisfaction du prêtre, qui l'invite à visiter son
établissement. L'étranger est dans l'admiration de tout ce qu'il voit,
et, en quittant l'abbé, il lui glisse dans la main un objet enveloppé de
papier: «Voici, lui dit-il, un léger souvenir de ma visite.» C'était une
magnifique tabatière avec le portrait de l'empereur d'Allemagne Joseph
II, enrichi de diamants. Nous tenons le fait d'un contemporain notre
ami, M. le comte Armand d'Allonville, si connu par l'immensité et la
précision de ses souvenirs.

Pendant son séjour à Paris, en 1777, sous le nom de comte de
Falkenstein, Joseph II fréquenta l'école du célèbre instituteur.
Personne n'était plus digne que lui d'apprécier tout ce qu'au fond de
son âme le génie de la charité couvait de feu créateur, tout ce que
l'activité de son dévouement avait de désintéressé. Aussi y amena-t-il
sa sœur, la reine Marie-Antoinette, qui en revint, comme lui, saisie
de respect et d'admiration. L'enthousiasme de ce prince philosophe ne
fut pas stérile. Ayant à cœur de fonder dans ses États une école de
sourds-muets sur le modèle de celle de Paris, il envoya dans cette
capitale un ecclésiastique de Vienne, l'abbé Storck, et supplia l'abbé
de l'Épée de lui indiquer la route à suivre pour réussir à former
l'esprit et le cœur de ses sourds-muets allemands. Le jeune prêtre
remit au vénérable fondateur la lettre suivante[40]:

«Monsieur l'abbé........ l'établissement que vous avez consacré au
service du public, et dont j'ai eu l'occasion d'admirer les étonnants
progrès, m'engage à vous adresser l'abbé Storck, porteur de cette
lettre. Je me flatte qu'il aura les qualités requises pour apprendre de
vous à conduire un pareil établissement à Vienne. Je ne le connais pas
autrement que par son ordinaire, qui me l'a choisi..... et qui croit
pouvoir en répondre. Je me flatte que vous voudrez bien le prendre sous
votre direction, en lui communiquant la méthode que vous avez établie
avec tant de soin. Votre amour pour le bien de l'humanité et la gloire
de rendre à la société de nouveaux sujets me font espérer que vous
contribuerez de bon cœur à étendre votre charité sur une partie des
sourds-muets allemands, en leur formant un maître qui, par les yeux,
leur fournira des moyens suffisants pour les faire penser et combiner
leurs idées. Adieu...

      »Signé: JOSEPH.»

L'abbé de l'Épée avait déjà répondu en ces termes au désir que
l'empereur lui avait manifesté de savoir quels étaient les moyens
d'élever un jeune sourd-muet de Vienne, appartenant à une puissante
famille: «Votre Majesté n'aurait qu'à me l'envoyer à Paris, ou, à
défaut, un sujet intelligent, de trente ans au moins, que je mettrais en
état de réussir parfaitement dans cette entreprise.»




X

     Lutte entre deux instituteurs allemands de sourds-muets.--L'abbé de
     l'Épée intervient.--Il en appelle aux académies de Vienne, d'Upsal,
     de St-Pétersbourg, de Zurich et de Leipsick.--Abstention générale,
     à l'exception de celle de Zurich, qui se prononce en sa
     faveur.--Nouvelle attaque de M. Nicolaï de Berlin.--Nouvelle
     victoire de l'abbé de l'Épée.--Condillac se prononce pour
     lui.--Extension trop grande donnée à la parole artificielle du
     sourd-muet--Opinion de l'abbé de l'Épée sur ce sujet.


C'est à l'occasion de la mise en pratique des théories de l'instituteur
français dans la capitale de l'Autriche qu'un débat, devenu célèbre,
s'engagea entre l'abbé Storck et Heinicke, qui, secondé par les
libéralités de l'électeur de Saxe, avait fondé, en 1778, un nouvel
institut de sourds-muets à Leipsick, presque en même temps que s'élevait
celui de Paris, débat dans lequel la vanité jalouse de l'un des deux
rivaux ne fit que donner un nouveau relief à l'humilité évangélique de
l'autre.

L'instituteur de Leipsick prétendait si bien à la prééminence de sa
création, qu'il ne cherchait qu'à renouveler contre l'abbé de l'Épée des
attaques indignes de son talent, d'ailleurs universellement apprécié. Ce
dernier dut intervenir dans la querelle, et il le fit de la meilleure
grâce du monde. Après s'être attaché une troisième et dernière fois à
pulvériser ces deux objections de Heinicke: 1º l'absence de l'ouïe ne
peut pas trouver de compensation dans la possession de la vue;--2º
l'écriture, secondée par les signes méthodiques, ne saurait jamais faire
entrer les idées abstraites dans le cerveau du sourd-muet;--il finit par
en déférer généreusement à l'appréciation des académies ou sociétés
littéraires de Vienne, d'Upsal, de Saint-Pétersbourg, de Zurich, en
Suisse, et même de Leipsick. Toutes s'abstinrent de souscrire au vœu
du fondateur français, excepté celle de Zurich, qui, après avoir
consacré plusieurs séances à la discussion de ce procès littéraire[41],
déclara, au milieu des applaudissements universels, qu'elle plaçait
l'abbé de l'Épée au-dessus de Heinicke, comme ayant le mieux atteint le
but.

Un autre adversaire, non moins redoutable, entra presque aussitôt en
lice, comme s'il n'eût pas voulu laisser l'instituteur français maître
paisible du champ de bataille. M. Nicolaï, membre de l'Académie de
Berlin, l'attaqua vivement par la publication d'une lettre en allemand,
reproduite par le _Journal de Paris_, dans laquelle il prétendait
fulminer, s'il m'est permis de m'exprimer ainsi, un interdit sur le
système entier, d'après la manière trop peu satisfaisante, selon lui,
dont un des élèves de l'abbé Storck était sorti d'une épreuve à laquelle
il avait voulu le soumettre. Il en concluait (belle conclusion!) que
l'intelligence de cet élève ne s'étendait pas beaucoup au-delà de la
sphère de la nomenclature des objets visibles, et que cette expérience
suffisait abondamment pour faire condamner sans appel les principes sur
lesquels reposait la méthode de notre premier instituteur. Cet
échafaudage d'arguments spécieux ne tarda pas à être renversé de fond en
comble par l'apparition de deux lettres de l'abbé de l'Épée, également
insérées dans le _Journal de Paris_ (27 mai 1785).

Notre infatigable athlète a beau provoquer à cet égard l'examen sérieux
de l'Académie de Berlin, le rapporteur Formey trouve plus commode
d'abandonner la décision à intervenir au temps, à l'expérience, et de se
tenir coi, les yeux fermés, que d'aller se jeter, à corps perdu, à
travers les coups redoublés qu'on se porte de part et d'autre.

Sur ces entrefaites, Condillac se présente en faveur de la méthode de
l'abbé de l'Épée, avec son _Cours d'études pour l'instruction du prince
de Parme_ (t. 1er, 1re part., chap. 1er, p. 11) et avec sa
_Grammaire_, publiée quatre ans après l'_Institution des sourds-muets
par la voie des signes méthodiques_: il tient à honneur de faire justice
de ce silence outrageant et de mettre, avant une plus longue épreuve, le
sceau de la vérité et de l'immortalité à l'œuvre de son illustre
contemporain.

Jusqu'à l'abbé de l'Épée, l'art créé en Espagne, et créé de nouveau en
Angleterre, avait semblé destiné à tomber dans un éternel oubli, ou peu
s'en faut: c'est qu'en réalité il s'appuyait sur une fausse base. A
quelques exceptions près, tous ceux qui l'avaient pratiqué avec plus ou
moins de succès, avant ce respectable instituteur, s'imaginaient avoir
résolu le problème en mettant les sourds-muets en possession de la
parole artificielle.

Ce n'est cependant pas qu'on doive, tant s'en faut, proscrire
impitoyablement cet instrument, qui ressemble néanmoins, nous sommes
obligé de le dire, au langage harmonieux de l'homme, à peu près comme la
voix criarde et inintelligente du perroquet; mais il importe surtout de
prendre garde à ne pas trop l'élever au-dessus de sa véritable valeur.

Les jeunes sourds-muets sont-ils, en effet, tous aptes à réussir dans
les expériences de ce genre que l'on voudrait tenter sur eux? Ne
remarque-t-on pas, au contraire, un défaut plus ou moins absolu de
souplesse dans les organes vocaux de l'immense majorité? Et ne
s'aperçoit-on pas même le plus souvent de la répugnance ou tout au plus
du mauvais vouloir avec lequel nos enfants reçoivent les leçons
régulières de leur maître parleur? Puis, avec quelle folâtre
satisfaction, dès qu'ils s'en voient débarrassés, ne se cramponnent-ils
pas, pour ainsi dire, à la mimique, cette langue chérie où leurs jeunes
imaginations, jusque-là emprisonnées dans un cercle de fer, reprennent
tout leur essor!

On aura beau le contester, l'enseignement de l'articulation n'est ni ne
peut être autre chose qu'un complément d'instruction: encore le succès
dépend-il des dispositions particulières de l'élève. C'est ce qu'a
démontré, avec toute l'autorité de l'expérience, l'abbé de l'Épée, à qui
se sont joints les instituteurs les plus habiles dont s'enorgueillit la
nation sourde-muette.

Nous voici arrivé bien au-delà de notre but. Notre tâche n'est cependant
pas, bien s'en faut, encore achevée. Nous avons à parler des vertus de
notre héros pacifique. Lecteur! un peu de patience, et de l'indulgence
surtout!




XI

     Vertus et bienfaits de l'abbé de l'Épée.--Sa soutane usée.--Presque
     octogénaire, il se prive de feu pour ses enfants, durant un hiver
     rigoureux.--Projet d'un tableau de l'abbé de l'Épée par le
     sourd-muet Léopold Loustau.--Il refuse un évêché en France et une
     abbaye en Allemagne.--Belles réponses à Joseph II et à Catherine de
     Russie.--Paroles mémorables.--Il ne demande qu'à instruire des
     sourds-muets pauvres et à apprendre pour eux les langues de tous
     les pays.--Son désintéressement, ses sacrifices.--Louis XVI redoute
     d'abord son jansénisme.--Plus tard, il accepte le patronage de son
     école, en autorise le transfert à l'ancien couvent des Célestins et
     lui assigne une rente annuelle sur sa cassette.--La mort ne permet
     pas à l'abbé de l'Épée de voir ses élèves installés dans ce nouveau
     local.--Statistique des pensions de sourds-muets et de
     sourdes-muettes, existantes à cette époque à Paris.--Son école à un
     second étage de la rue des Moulins.--Sa maison de campagne à loyer,
     rue des Martyrs.--Scènes attendrissantes.


Si le génie de l'abbé de l'Épée était immense, ses bienfaits ne le
furent pas moins. Pas un jour de sa vie ne s'écoula sans qu'un nouveau
sacrifice de sa part vint adoucir la triste destinée de ceux qu'il
regardait comme ses fils adoptifs. Le bon pasteur s'obstinait à traîner
une soutane usée, à garder la plus stricte économie dans ses repas, dans
son entretien, et, quoique presque octogénaire et assiégé par les
infirmités irréparables de ce grand âge, à se priver de feu pendant un
hiver des plus rigoureux (1788), _pour ne pas faire tort_, disait-il,
_au patrimoine sacré de ses enfants_. Un matin, la nouvelle de cette
privation secrète est révélée par sa gouvernante; elle jette leur âme
dans le désespoir, et, joignant leurs instances à celles de cette
excellente femme, ils le supplient, les larmes aux yeux, dans leur
langage empreint de la plus naïve éloquence, de se conserver pour ses
fils adoptifs.

Peu lui importait, d'ailleurs, que son indigence scandalisât un monde
raffiné, quand il se contentait de sa seule parure, la vertu; ce n'était
point toutefois chez lui une vertu rude, sauvage, repoussante, mais une
vertu bienfaisante qui s'insinuait doucement dans les esprits. Au milieu
de ses mortifications, il avait soin de se dérober à l'admiration de
ceux qui l'approchaient. Il cherchait à se cacher à lui-même. Son âme,
d'une rare trempe, s'était si bien endurcie à ses combats intérieurs de
chaque jour, qu'on le voyait partager tout son temps entre le travail et
la charité ou la prière. A le voir réciter les offices de l'Église à
certaines heures fixes, on l'eût pris pour un fervent cénobite qui prie
sur les tombeaux.

Jusqu'à présent, ô surprise! pas un grand maître n'a confié à la toile
une scène aussi touchante! Eh bien! c'est pour nous un grand bonheur
d'avoir à annoncer ici qu'un jeune artiste de talent, un sourd-muet, M.
Léopold Loustau[42], ancien élève de l'Institution de Nancy, songe à
réparer cette injure, trop prolongée, à la mémoire de notre saint
Vincent de Paule.

Sans doute, il est présent encore au souvenir de nos lecteurs ce
désintéressement trop rare, hélas! dans notre siècle d'égoïsme, dont
l'humble apôtre fit preuve dans une circonstance antérieure,
lorsqu'atteignant à peine sa vingt-sixième année, il refusa un évêché
que le cardinal de Fleury lui offrait en reconnaissance d'un service
personnel que son père lui avait rendu. A l'empereur Joseph II, qui lui
proposait une abbaye dans ses États, il répondait ainsi: «Je suis
confus, sire, de vos bontés; si, à l'époque où mon entreprise n'offrait
encore aucune chance de succès, quelque médiateur puissant eût sollicité
et obtenu pour moi un riche bénéfice, je l'aurais accepté pour en faire
servir les ressources au profit de l'institution. Mais je suis déjà
vieux; si Votre Majesté veut du bien aux sourds-muets, ce n'est pas sur
ma tête déjà courbée vers la tombe qu'il faut le placer, c'est sur
l'œuvre elle-même. Il est digne d'un grand prince de la perpétuer
pour le bien de l'humanité.»

Pas moins grande ne fut la surprise de Catherine II, la célèbre
impératrice, toujours si empressée à accorder sa protection à tout ce
qui était grand et populaire, en recueillant la réponse de l'abbé de
l'Épée à son ambassadeur, chargé de lui offrir en 1780 de riches
présents en son nom: «Monseigneur, lui avait-il dit, je ne reçois jamais
d'or, mais dites à Sa Majesté que, si mes travaux lui ont paru dignes de
quelque estime, je ne lui demande pour toute faveur que de m'envoyer un
sourd-muet de naissance que j'instruirai.»

--«Les riches, dit-il quelque part, ne viennent chez moi que par
tolérance; ce n'est point à eux que je me suis consacré, c'est aux
pauvres: sans ces derniers, je n'aurais pas entrepris l'éducation des
sourds-muets. Les riches ont le moyen de chercher et de payer quelqu'un
pour les instruire.»

Ce fut toujours dans l'intérêt des sourds-muets de toutes les nations
que l'abbé de l'Épée apprit seul, dans la maturité de l'âge, l'italien,
l'espagnol, l'anglais et l'allemand. «Je suis, disait-il, à l'âge de
plus de soixante ans, je suis prêt à étudier toute autre langue dans
laquelle il faudrait instruire un sourd-muet qui me sera envoyé par la
Providence, car je ne regarde pas avec indifférence les sourds-muets des
nations qui nous environnent.»

Aux amis qui lui demandaient: «A quoi tant d'idiomes peuvent-ils vous
servir quand il ne s'agit que de sourds-muets français?--A rien,
répondait le bon abbé.--Alors pourquoi les leur faire
apprendre?--Pourquoi? C'est que je suis mortel. Une partie
très-considérable de ma carrière est déjà fournie.--Et qui instruira les
sourds-muets après moi? Ce travail est pénible; il engage à des dépenses
et il ne rapporte rien; trois pierres d'achoppement pour bien des gens.
Je me suis donc imaginé qu'en faisant faire à mes élèves un exercice où
chacun serait libre de les interroger en différentes langues, il en
résulterait une évidente preuve que les sourds-muets sont aussi
susceptibles d'instruction que les autres enfants. Qui sait si quelque
puissance ne voudra pas former dans ses États une maison de
sourds-muets? Et, dès lors, il y aura quelqu'un après moi, n'importe en
quel pays, qui continuera mon œuvre.»

Seul, sans autre ressource qu'une modeste fortune de 12,000 livres de
rente environ[43], il soutint une école nombreuse dont il payait les
maîtres, les maîtresses, ainsi que la nourriture et l'entretien des
élèves. Sa dépense personnelle ne s'éleva jamais à plus de 2,000 fr. Son
frère, architecte du roi, dont les qualités personnelles le rendaient
digne d'une telle parenté, s'empressait d'ouvrir sa bourse à sa première
réquisition, lorsqu'il s'agissait de seconder les élans spontanés de son
âme, de quelque indifférence que, dans le principe, son école fût
l'objet de la part du pouvoir. Souvent même notre charitable instituteur
entamait ses capitaux malgré les conseils de la prudence.

Si l'on s'en rapporte à un journal mensuel de l'époque[44], Louis XVI
aurait dit à l'abbé de Radonvilliers, ex-jésuite, son sous-précepteur:
«L'abbé de l'Épée rend un grand service à ses élèves, mais mieux
vaudrait pour eux qu'ils restassent sourds-muets que d'ouvrir l'oreille
au jansénisme.»

Il n'est plus question depuis longtemps, grâce à Dieu, des querelles du
jésuitisme et du jansénisme, et, grâce à Dieu aussi, il n'est sorti de
l'école de l'abbé de l'Épée ni jansénistes ni jésuites, mais de bons
catholiques, des hommes vertueux et instruits, et des citoyens
estimables.

Au surplus, on doit rendre à la bonté naturelle de Louis XVI cette
justice, que, plus tard, il ne se contenta pas d'accepter le patronage
de l'enseignement de ces pauvres orphelins déshérités, en autorisant le
transfert de leur école dans le couvent des Célestins supprimé, sur un
vœu formulé par son conseil en date du 25 mars 1785, lequel conseil
avait fait espérer cette translation à l'abbé de l'Épée par arrêt du 21
novembre 1778[45]; il fit don encore à cette école d'une rente annuelle
de 6,000 livres sur sa cassette. Mais la mort si prompte, si imprévue de
l'abbé de l'Épée, ne lui permit pas de goûter la satisfaction de se
voir installé avec ses élèves dans ce nouveau local.

Du vivant de ce bienfaiteur de l'humanité, on comptait à Paris trois
pensions de sourdes-muettes confiées aux soins de quatre ou cinq dames
respectables[46], et une de sourds-muets, rue d'Argenteuil, dont M.
Chevreau avait la direction. Tout près de là, dans une maison sise rue
des Moulins, nº 14, à la butte Saint-Roch, dans un humble appartement au
second étage, dont le premier était occupé par son frère, l'abbé de
l'Épée réunissait tous ces pauvres enfants les mardis et vendredis de
chaque semaine, de sept heures du matin à midi. Ils étaient au nombre de
soixante-dix ou quatre-vingts, des deux sexes. Telle fut l'obscure
origine de la célèbre institution de Paris et de toutes celles de France
et de l'étranger.

L'abbé de l'Épée admettait, en outre, le public aux exercices de ses
élèves, qui avaient souvent lieu de trois heures à cinq. Son dévouement
allait jusqu'à renouveler parfois ses démonstrations de cinq heures à
sept.

Les jours de congé, il les conduisait à une petite habitation de
Montmartre (rue des Martyrs), qu'il tenait à loyer et qui était voisine
de la maison de M. de Malesherbes. Là on le voyait se mêler parfois à
leurs jeux et plus souvent encore captiver l'attention de ceux qui
faisaient cercle autour de lui, en assaisonnant ses préceptes
d'histoires instructives et édifiantes. Puis il partageait et faisait
partager leur frugal repas à quelques-uns de ses amis, heureux de leur
bonheur et semblable au plus chéri des pères qu'environnerait sa
nombreuse famille.

Au milieu de l'allégresse de cet essaim d'âmes innocentes et candides,
le vénérable patriarche laisse échapper, un jour, involontairement un
geste, leur annonçant sa mort peut-être prochaine. Le désespoir se peint
aussitôt sur leur physionomie jusque-là radieuse. Les voilà qui lui font
tous, pour ainsi dire, un rempart de leur corps, comme s'ils cherchaient
à le dérober au coup qui le menace, ayant peine à croire qu'un si bon
père doive être enlevé si tôt à leur amour. Lui, de son côté, s'efforce
d'essuyer leurs larmes, sans pouvoir retenir les siennes. Il leur montre
le ciel comme le séjour de l'immortalité et de la félicité éternelle,
leur donnant à entendre que là il ira les attendre. Alors une douce
tristesse prend la place du désespoir dans cette intéressante famille;
et tous lui promettent de ne rien épargner pour l'aller rejoindre un
jour là haut, au sortir de cette vallée de larmes.

Cependant un coup affreux devait venir bientôt briser l'âme du saint
prêtre.




XII

     Episode du jeune comte de Solar.--Un sourd-muet, de douze à treize
     ans, trouvé sur la grande route de Péronne, envoyé à Bicêtre, puis
     à l'Hôtel-Dieu de Paris.--Quelques souvenirs confus.--Enlèvement et
     abandon.--Appartient-il à une famille riche?--Note envoyée à toutes
     les maréchaussées de France.--Étrange visite à l'Hôtel-Dieu.--Le
     sourd-muet en est retiré et mis en pension avec d'autres frères
     d'infortune.--Une confusion de personnes.--Nom de Joseph substitué
     à celui de Louis Leduc.--Le prince de Montbarey et Mme de
     Hauteserre.--Découverte de la demeure de Mme la comtesse de Solar,
     à Toulouse.--Un trait de lumière.


L'histoire du jeune sourd-muet abandonné, connu sous le nom du comte de
Solar, est si palpitante d'intérêt, que nous croyons devoir en résumer
succinctement, impartialement, les faits principaux, les circonstances,
les péripéties, sans négliger d'examiner consciencieusement les
témoignages que les parties adverses ont essayé d'invoquer contre lui.
Nous pensons même que nos lecteurs nous sauront gré de ménager leur
attention en bannissant de ce récit certaines longueurs qui finiraient
bientôt par la fatiguer dans un livre destiné principalement à démontrer
qu'il n'y a rien ici-bas qui puisse rebuter la sainte trinité de la Foi,
de l'Espérance et de la Charité chrétienne.

Le 1er août 1773, sur la grande route de Péronne, à peu de distance
du château de Séchelles, en Picardie, un enfant, âgé de douze à treize
ans, est trouvé dans un état de délabrement capable de fendre le cœur
le plus insensible. M. Le Roux, receveur des aides à Cuvilly, et son
épouse le recueillent à leur porte et le confient à une femme charitable
(Mme Paulin), qui le garde un mois entier chez elle. En vertu d'un
ordre de M. de Sartine, lieutenant général de police, ordre motivé sur
une recommandation de Mme Hérault de Séchelles, le jeune sourd-muet
est placé à Bicêtre le 2 septembre de la même année. Il y tombe malade
et est transporté à l'Hôtel-Dieu le 13 juin 1775. Il y avait environ
huit mois qu'il y languissait, lorsqu'une affaire conduisit l'abbé de
l'Épée[47] dans cet asile de la souffrance. L'enfant, vêtu d'une casaque
grise et coiffé d'un bonnet de coton blanc, costume uniforme de
l'hôpital, lui est présenté par la mère Saint-Antoine, chargée de la
salle au service de laquelle il est resté attaché. A une seconde visite,
cette religieuse conjure l'abbé de le retirer de cet hôpital pour
l'instruire. Il l'interroge. Les gestes du sourd-muet lui donnent à
entendre qu'il appartient à des parents riches; que son père boitait et
qu'il est mort; que sa mère est restée veuve avec quatre enfants, deux
sœurs ses aînées, lui et une sœur plus jeune; qu'il y a dans la
maison des domestiques et un grand jardin qui rapporte beaucoup de
fruits; qu'un cavalier, enfin, après l'avoir mené bien loin, l'a
abandonné, le visage couvert d'un masque ou d'un voile. Son maintien,
son air distingué sous les haillons de la misère et sa pantomime
expressive semblent confirmer cette déposition de l'orphelin, victime
d'un préjugé barbare ou d'une ambition criminelle.

D'après le conseil de M. Papillon, prévôt de la maréchaussée de
l'Ile-de-France, l'abbé de l'Épée en réfère à M. le comte de
Saint-Germain, ministre de la guerre, le suppliant de vouloir bien
donner des ordres pour faire parvenir son signalement exact à toutes les
maréchaussées du royaume. Ce signalement est reproduit à l'Imprimerie
royale sous le titre de _Note intéressante_. En voici la teneur, portant
en marge qu'on tient ces renseignements de l'abbé de l'Épée,
instituteur gratuit des sourds-muets:


      DU PREMIER MARS 1776.

      =NOTE INTÉRESSANTE=

     «Le 2 septembre 1773[48], on a trouvé sur le grand chemin de
     Péronne par Compiègne, proche Séchelles, un jeune enfant sourd et
     muet[49], âgé d'environ douze à treize ans. On l'a conduit à Paris
     et mis à l'hôpital général avec l'indication ci-dessus: il a été
     mené ensuite à l'Hôtel-Dieu pour cause de maladie, et y est resté
     pour servir selon ses forces dans une des salles.

»Étant parvenu maintenant à l'âge de quinze ans, il s'exprime par
     signes d'une manière assez sensible pour faire entendre:

     «1º Qu'il est d'une famille honnête et aisée;

     «2º Que son père, qui était boiteux, est mort;

     «3º Que sa mère est restée veuve avec quatre enfants, savoir: trois
     filles et lui;

     «4º Que sadite mère portait des rubans, avait une montre, de beaux
     habits, une maison vaste et des domestiques pour la servir, et que
     lui-même y a toujours été servi;

     «5º Qu'il y avait un grand jardin, un jardinier pour le cultiver,
     et que ce jardin rapportait beaucoup de fruits: il explique ce
     qu'on faisait pour les conserver pendant l'hiver;

     «6º Qu'un certain jour on l'a fait monter sur un cheval avec un
     cavalier;

     «7º Qu'on lui a mis un masque, afin qu'il ne vît pas où on le
     menait;

     «8º Qu'après l'avoir mené bien loin, le cavalier l'a abandonné.

     «Il s'agit de faire rendre à ce misérable enfant son nom, son état
     et ses biens.

     «Monseigneur le comte de Saint-Germain, secrétaire d'État, ayant le
     département de la guerre, ordonne à toutes les brigades de
     maréchaussée du royaume de faire les informations et recherches les
     plus exactes pour découvrir, s'il est possible, le lieu de la
     naissance du jeune homme dont il s'agit, ainsi que les noms et
     qualités de ses parents, et de lui en donner avis sur-le-champ. Le
     zèle de la brigade qui sera parvenue à faire cette découverte
     intéressante, sera récompensé par une gratification.»

      «A Paris, de l'Imprimerie royale, 1776.»



Les lettres et les éclaircissements qui parvinrent de divers côtés au
ministre, furent renvoyés à l'abbé de l'Épée. Dans le courant du même
mois, un inconnu vêtu de noir se présente à l'Hôtel-Dieu, demandant à
voir le jeune sourd-muet, et, après l'avoir considéré en affectant un
mépris outrageant, il s'écrie: «Ce n'est pas celui-là;» et sur
l'observation qui lui est faite que c'est celui-là même, il réplique:
«Je sais bien ce que je dis,» et il s'en va.

Cependant le charitable abbé, craignant que quelque nouveau piége ne
soit tendu au pauvre enfant, se décide, quoique déjà chargé d'un lourd
fardeau, à le retirer de l'hôpital pour le placer chez M. Chevreau,
maître de pension, à qui il a déjà confié vingt-six de ses frères
d'infortune.

Quelque temps après, il substitue le nom de Joseph à celui de Louis
Leduc qu'il lui a d'abord donné sur la foi de lettres attestant la
vérité de la déclaration faite, par une fille de vingt-deux ans, traitée
à cette époque pour une blessure à l'Hôtel-Dieu; qu'elle connaissait le
jeune sourd-muet, ainsi que toute sa famille. L'abbé n'a pas tardé à se
convaincre, en effet, que l'enfant trouvé sur la route de Péronne, au
mois d'août 1773, et conduit à Paris le 2 septembre suivant, ne peut
être Louis Leduc, venu dans cette dernière ville, pour la première fois,
à la fin de mars 1774. Celui-ci, né le 11 février 1764, et amené à
l'Hôtel-Dieu le 23 mars 1774, a été conduit, dès le même jour, à
l'hôpital de la Pitié, d'où il a été transféré, le 28 du même mois, à
Bicêtre, où il est mort le 19 janvier 1775.

L'abbé de l'Épée reçoit, le 5 juin 1776, une lettre du prince de
Montbarey, avec une note de Mme de Hauteserre, qui va passer, tous
les ans, huit mois à Toulouse, où elle avait loué, au commencement de
l'année 1773, chez Mme la comtesse de Solar, originaire de Paris et
veuve de M. le comte de Solar, ancien militaire, mort à Alby, un
appartement, au-dessous duquel il y a un très-beau et très-vaste jardin.

«La comtesse, dit cette dame, avait une fille, âgée d'environ quatorze
ans, et un garçon sourd-muet, qui pouvait en avoir douze à treize. Cet
enfant partit de Toulouse vers le commencement du mois d'août de ladite
année 1773, sous la conduite d'un jeune homme; on l'emmenait aux eaux de
Barèges pour le guérir de sa surdité, et, depuis, on ne le vit plus: sa
mère était morte en novembre ou décembre de l'année dernière, et sa
sœur habitait actuellement un couvent de Toulouse.»

Mme de Hauteserre ajoutait que le jeune Solar avait les dents mal
rangées et une surdent à la mâchoire inférieure, du côté gauche. Mlle
Caroline de Solar avait aussi une surdent au même endroit.




XIII

     L'abbé de l'Épée veille attentivement sur le dépôt que lui a confié
     la Providence--Menaces dont il est l'objet.--L'autorité le
     protége.--Diverses personnes reconnaissent le jeune Solar.--Voyage
     du célèbre instituteur, avec son protégé, à Clermont en Beauvoisis,
     sa ville natale.--Nouvelles reconnaissances.--Joseph se rappelle
     une cicatrice de son père.--Il est reconnu par son grand-père, mais
     sa sœur hésite d'abord.--Une démarche auprès du duc de
     Penthièvre.--Elle réussit.--Le prince accorde une pension de 800
     livres au jeune Solar.--Le paiement en est bientôt
     suspendu.--Pourquoi.--Curieuse lettre de l'abbé de l'Épée.--Le
     premier semestre de la pension est payé.


Le signalement du jeune Solar, donné par Mme de Hauteserre,
s'accordait parfaitement avec celui de Joseph, pris au moment de son
arrivée à Paris. L'abbé de l'Épée se serait empressé, sans doute, de
poursuivre incontinent ses recherches, s'il n'eût pas jugé plus à propos
de se mettre en garde contre toute nouvelle surprise.

D'autres personnes inconnues ont beau lui demander le dépôt que la
Providence lui a confié, il lui semble trop sacré pour s'en défaire. On
le menace, mais l'autorité le rassure en lui déclarant qu'aucune
démarche sérieuse n'a encore été tentée pour lui soustraire son jeune
protégé et qu'on ne prendra aucun parti sans l'avoir consulté au
préalable.

Vers le mois de juin ou de juillet 1777, une demoiselle de Bierre se
présente à l'école de l'abbé de l'Épée, et, dès qu'elle voit Joseph,
elle s'écrie: «Je le reconnais bien, c'est le fils de M. le comte de
Solar.» Elle l'avait vu très-souvent, en effet, jusqu'à l'âge de sept ou
huit ans, chez Mlle Desgodets, grand'tante du jeune homme, dont elle
était alors dame de compagnie. Sa déposition est confirmée non-seulement
par celle de la nommée Anathot, ancienne domestique de M. d'Austel,
conseiller de l'élection de Paris et grand-oncle du jeune Solar, mais
aussi par celles de la dame Marguerite Roger, veuve de Guillaume Allin,
maître maçon, et de sa fille.

L'abbé de l'Épée ayant entendu dire, sur ces entrefaites, que son
protégé a vu le jour à Clermont en Beauvoisis, sollicite et obtient des
deux ministres Amelot et le comte de Saint-Germain l'autorisation de se
mettre en quête de nouveaux renseignements. Arrivé dans ce pays avec
son élève, il fait lever l'extrait de son acte de baptême et reçoit la
déclaration de vingt-huit habitants de cette ville, à la tête desquels
figure le nom de M. d'Austel de la Baronnière, lieutenant général du
bailliage et parent maternel du jeune Solar. Cette déclaration est
unanime: tous reconnaissent dans Joseph le fils du défunt comte. Ce
parent lui a demandé s'il se rappelait avoir vu une marque au visage de
son père. Aussitôt l'enfant trace sur sa joue la forme et les contours
d'une cicatrice. Il fait plus, il en indique la couleur en montrant ses
manchettes. En effet, le comte de Solar portait à la figure les traces
d'un éclat de bombe.

A son retour à Paris, l'abbé de l'Épée fait prier M. Clignet de
Marqueny, avocat au parlement et père de la comtesse de Solar, de
vouloir bien se rendre chez M. Joisneau, son parent et son ami, afin de
reconnaître ou de méconnaître, selon son honneur et sa conscience, le
jeune sourd-muet qu'il a à lui présenter. Devant eux, M. Cligny
reconnaît, le 19 septembre 1777, cet enfant pour son petit-fils.

De son côté, M. Moreau de Vormes, avocat au conseil et tuteur de Mlle
Caroline de Solar, a écrit à l'abbé de l'Épée qu'il ne doute plus que
Joseph ne soit le comte de Solar. Dans la vue de ménager une entrevue
entre les deux enfants, on fait venir Mlle de Solar à Paris de son
couvent de Toulouse. Dès le premier jour, le frère et la sœur ne se
reconnaissent pas, mais bientôt, à l'aide d'entretiens muets, ils
finissent par se livrer aux doux épanchements de l'amitié fraternelle.
On cite, en outre, comme une nouvelle présomption en faveur du protégé
de l'abbé de l'Épée, le _post scriptum_ d'une lettre adressée le 8
novembre 1777 par Mlle de Solar, qui venait d'être placée dans une
pension de Paris, à la maîtresse de pension de Joseph, madame Chevreau:
«Je vous prie de dire _mille choses tendres à mon cher petit frère_.»

Le respectable instituteur ne s'occupe plus, dès lors, que d'assurer le
sort de son protégé. Il se présente au duc de Penthièvre, l'aïeul du roi
Louis-Philippe, avec un placet, où il lui rappelle que M. le comte de
Solar, père du jeune sourd-muet, a été page de la duchesse du Maine,
gentilhomme de M. le prince de Dombes, puis de M. le comte d'Eu, et que
le grand-père de cet enfant a été gentilhomme de M. le duc du Maine. A
ce placet se trouvent jointes toutes les pièces qu'il a pu réunir en sa
faveur. Le solliciteur est accueilli avec les plus bienveillantes
démonstrations d'intérêt et de sympathie. Le prince lui promet que les
pièces seront scrupuleusement examinées dans son conseil et qu'une
réponse lui sera faite sous quinzaine. Son Altesse tient parole. Voici
la lettre en date du 8 novembre 1777 qu'elle lui fait écrire par M.
l'abbé Lenoir, chef de son conseil et conseiller de la grand'chambre:

«Monseigneur le duc de Penthièvre, Monsieur, a accordé une pension de
800 livres à M. de Solar. Ce jeune homme la doit uniquement à vos bontés
pour lui et aux peines que vous vous êtes données pour constater son
état...... Je vous prie de me permettre de faire insérer dans le brevet
qu'elle sera payée sur vos quittances. C'est le plus grand bien à faire
à ce jeune-homme que de le laisser dans votre dépendance. Je suis, etc.»

Ce ne fut toutefois qu'après six semaines environ d'attente, que l'abbé
de l'Épée put avoir connaissance du motif qui avait arrêté l'envoi du
brevet de pension qui devait lui être expédié immédiatement. On avait
assuré à M. l'abbé Lenoir qu'il n'était pas impossible qu'il survînt un
acte mortuaire renversant tout l'échafaudage de preuves réunies, à
grand'peine, par l'abbé de l'Épée. M. de Vormes, craignant, de son côté,
de voir sa pupille privée par ce contre-coup d'une pension de 400
livres, qui lui avait été accordée pour les quelques années qu'il
surveillerait son éducation, avait supplié le digne instituteur des
sourds-muets de suspendre toute démarche jusqu'à nouvel
éclaircissement. Ce dernier lui adressa incontinent la réponse
suivante[50]:

    «MONSIEUR,

«J'ignorais jusqu'à ce moment tout ce que la malice des hommes a pu dire
contre vous. Tout ce que je savais, c'est ce que vous aviez dit
vous-même, en présence de M. le premier président du parlement de
Toulouse et de M. l'abbé Dubourg, que vous aviez cru agir pour les
intérêts de Mademoiselle votre pupille en arrêtant l'expédition du
brevet accordé par S. A. S. Monseigneur le duc de Penthièvre au jeune
comte de Solar. Ne vous offensez pas, Monsieur, si je l'appelle ainsi.
C'est le nom qu'il prend du consentement de M. le lieutenant civil et de
M. le procureur du roi, et c'est ainsi qu'il signe dans tous les actes
de la procédure entamée au civil. Quel autre nom, en effet, peut prendre
un jeune homme qui, après n'avoir disparu que pendant quatre ans, est
reconnu par son grand-père, par son grand-oncle à la mode de Bretagne et
par bon nombre de témoins respectables?

«Vous prétendez, Monsieur, que j'ai toujours été en avant depuis que
vous m'avez marqué que la prudence exigeait que je ne fisse aucune
démarche sous le nom du _comte de Solar_. Vous me permettrez de vous
dire qu'à partir de ce moment, je n'ai pas avancé d'un quart de ligne.
Mon placet au prince était antérieur à cet avis de votre part. Il vous
sera facile de vérifier les dates. Depuis lors, je n'ai fait d'autre
démarche que celle d'aller chez M. l'abbé Lenoir, sur l'avis qu'il
m'avait donné que la pension était accordée et qu'il désirait me voir.

«Vous paraissez, Monsieur, me reprocher que je ne vous ai pas montré
l'extrait mortuaire que j'avais reçu. Vous avez donc oublié que j'ai eu
l'honneur de vous dire que cela était impossible, parce que je l'avais
envoyé à M. le procureur du roi. Vous pouvez lui demander à le voir, et
je ne doute point qu'il ne vous le communique; mais, comme il m'a paru
que cette pièce contenait des erreurs matérielles, j'ai désiré savoir si
l'extrait qu'on vous a envoyé de Charlas même les renferme
pareillement.

«Je ne vous cacherai point, Monsieur, les erreurs que renferme la pièce
qui m'est venue, et que j'ai envoyée à M. le procureur du roi. Il n'y a
ni les noms de baptême, ni le premier nom de famille, ni l'âge du
défunt, mais seulement le nom de _comte de Solar_, décédé le 28 janvier
1774. Cherchez si c'est le fils, le père ou le grand-père, l'oncle ou le
cousin germain, un homme ou un enfant. Vous ne trouverez rien. Je vous
le demande, Monsieur, si c'est à tort que je désire savoir si l'extrait
que vous avez reçu, est plus complet.

«Je ne sais pas, non plus, pourquoi vous refusez de me dire, ou, du
moins, pourquoi vous ne me dites pas si c'est de Barèges ou de Bagnères
que vous avez reçu l'indication d'un enfant inconnu, mort en 1774. Il en
sera question dans le procès. Il faudra toujours qu'on le sache. Vous
nous éviteriez des longueurs par un seul trait de plume ou un petit
morceau de papier, si vous avez l'extrait dont il s'agit.

«Je vous souhaite, Monsieur, ainsi qu'à Madame votre épouse et à tout ce
qui vous appartient, l'année la plus heureuse que vous puissiez désirer
et espérer. Nous pouvons avoir des sentiments différents sur un fait
particulier, mais cela ne change rien à l'estime et au respect avec
lesquels j'ai l'honneur d'être,

        «Monsieur,

      «Votre très-humble et très-obéissant
      serviteur,

          L'abbé DE L'ÉPÉE.

«Ce 31 décembre, immédiatement après avoir reçu l'honneur de la vôtre, à
huit heures du soir.»

Quelle ne dut pas être la surprise de l'abbé de l'Épée en recevant, dans
le mois de janvier suivant, une ordonnance de 400 livres pour les six
derniers mois de l'année 1777!




XIV

     Cazeaux, accusé d'avoir, de concert avec la comtesse de Solar,
     supprimé la personne et l'état de l'enfant sourd-muet, est arrêté à
     Toulouse et amené a Paris, les fers aux pieds et aux mains.--Ses
     moyens de défense.--Il demande à être transféré, avec le
     sourd-muet, partout où la justice croira que sa présence peut
     devenir nécessaire pour éclaircir l'affaire.--Cette requête est
     jointe au fond; on refuse son élargissement provisoire, ainsi que
     le transfert de l'enfant et de sa sœur sur les lieux.--Enfin,
     une sentence du Châtelet déclare Joseph fils du comte de Solar,
     reconnaît Cazeaux innocent et le renvoie absous.--Commentaire des
     juges.


Cependant, on avait écrit à Toulouse. On y avait demandé des
renseignements sur le jeune de Solar, et ces renseignements étaient
venus. Rien n'y était passé sous silence: on accusait formellement un
sieur Cazeaux d'avoir, de concert avec la comtesse de Solar, supprimé la
personne et l'état de l'enfant. Une plainte est dressée contre le
prévenu; il est décrété de prise de corps le 5 février 1778, arrêté à
Toulouse le 10 mai, amené, les fers aux pieds et aux mains, à Paris, et
plongé dans les cachots du grand Châtelet, à la suite d'un rapport
foudroyant de M. Avril, conseiller au parlement.

Les moyens de défense présentés par Cazeaux nous paraissent, pour
l'éclaircissement de la question en elle-même, mériter d'être reproduits
ici en entier:

«En 1773, disait-il, j'étais clerc chez M. Belin, procureur à Toulouse;
j'eus l'occasion de connaître Mme la comtesse de Solar. Cette dame,
sachant qu'à l'époque des vacances du parlement, je devais aller trouver
ma famille à Charlas, et, de là, accompagner ma mère aux eaux de
Bagnères, qui en sont proches, me pria instamment de me charger de son
fils, sourd et muet, alors âgé de onze ans, auquel le régime des eaux
avait été prescrit. J'acceptai avec d'autant plus d'empressement, que je
savais que Mme de Solar avait des relations très-puissantes à
Versailles, et que je pensai que ce service, rendu de bonne grâce, ne
serait point inutile à mon avancement et à ma fortune.

«L'enfant, qui me connaissait déjà, consentit facilement à me suivre,
et, le samedi 4 septembre 1773, à cinq heures du soir, à la porte de
l'auberge de l'_Écharpe_, dans l'une des rues les plus fréquentées de
Toulouse, en présence de cinquante à soixante personnes, je montai à
cheval, en prenant sur le devant de ma selle le jeune comte de Solar.
Nous partîmes, accompagnés de l'un de mes parents, l'abbé Cazeaux, et
d'un domestique de mon père, qui, tous deux, étaient aussi à cheval.
Ceci ne saurait faire l'objet d'un doute. Je donne les noms des
personnes qui assistaient à mon départ. Nous nous rendîmes à Charlas, en
passant par Saint-Elix-de-la-Terrasse, Montaigut et Montoussin. A
Charlas, je trouvai ma mère. L'enfant fut reçu à merveille par toute ma
famille, et, bientôt après, nous partîmes avec ma mère pour Bagnères.

»Après quinze jours de résidence aux eaux, le jeune de Solar revint avec
nous à Charlas. Ma mère s'attacha à cet enfant, et j'écrivis à Mme de
Solar pour lui demander de nous le laisser jusqu'à la Saint-Martin,
époque de mon retour. La comtesse y consentit; quelques affaires
domestiques et le mauvais temps retardèrent mon départ, et, vers Noël,
la petite vérole s'étant répandue dans le pays, l'enfant en fut atteint.
On lui prodigua les soins les plus empressés. Moi-même j'étais
constamment à son chevet, ce qui fut cause peut-être que je me vis
bientôt à toute extrémité. D'un autre côté, l'état de l'enfant ne tarde
pas à s'aggraver: un dépôt se forme dans sa poitrine. On lui administre
l'extrême-onction; et il meurt! Le jeune de Solar alors est enseveli,
mis dans un cercueil, et enterré au cimetière de Charlas, dans la
sépulture de ma famille.

«Tous ces faits, je peux les établir de la manière la plus péremptoire.
Je donne les noms de plus de quarante témoins qui ont vu l'enfant, qui
ont assisté à ses derniers moments, qui l'ont conduit au cimetière. Que
pourra-t-on répondre à ces témoins? Que l'acte de décès est
irrégulier... Mais rien n'est plus facile à expliquer que cette
irrégularité. Lorsque le curé de Charlas dressa cet acte, il manquait de
renseignements, et cela se comprend aisément: l'enfant était étranger au
pays; personne que moi, et j'étais alors dans un état de maladie
désespéré, ne connaissait exactement son âge et son nom... On savait
seulement que c'était le comte de Solar. Le curé constata donc que le
comte de Solar était mort; c'était tout ce qu'il savait. J'ignore s'il
demanda des renseignements pour compléter son acte, ou si ces
renseignements ne lui parvinrent pas... Toujours est-il que, lorsque,
pour se conformer à la loi, il fut obligé d'envoyer le double de l'acte
au greffe de la sénéchaussée de Toulouse, il l'envoya dans l'état où il
se trouvait alors. Plus tard, il s'aperçut que cet acte était
insuffisant, parce qu'il ne désignait pas clairement la personne
décédée, et il crut devoir le compléter en ajoutant ces mots: _Un enfant
âgé d'environ dix à onze ans, qui était muet, et qu'on appelait le comte
de Solar_. Il est vrai que cet acte manque de régularité; mais on ne
saurait contester que cet enfant, décédé à Charlas, fût le fils de la
comtesse de Solar.

«Quelles conséquences résultent de tout ceci? disait Cazeaux; c'est que
d'abord l'enfant, à moi confié à Toulouse par la comtesse de Solar, le 4
septembre 1773, est vraiment mort et enterré à Charlas, en janvier 1774,
et que, dès lors, l'enfant, que présente l'abbé de l'Épée, ne saurait
être le jeune de Solar, qui m'a été confié.--Ensuite, ajoutait-il, il
suffirait d'un simple rapprochement de date pour se convaincre que le
jeune comte de Solar, vu par un grand nombre de témoins, le 4 septembre
1773, à Toulouse, au moment de son départ avec moi, ne pouvait être cet
enfant sourd-et-muet, conduit, sur l'ordre de M. de Sartine au château
de Bicêtre, le 2 du même mois de septembre 1773, et qu'un mois
auparavant (le 1er août 1773) on avait trouvé abandonné sur le grand
chemin de Péronne en Picardie!»

Aussi Cazeaux, se faisant fort de prouver sa parfaite innocence,
insiste-t-il pour être transféré avec le jeune sourd-muet partout où la
justice croira que sa présence peut devenir nécessaire pour éclaircir
l'affaire.

Cette requête est jointe au fond; on refuse non-seulement
l'élargissement provisoire, mais encore le transfert de l'enfant et de
Caroline de Solar sur les lieux indiqués.

Enfin, par sentence de Messieurs du Châtelet, en date du 29 septembre
1778, Joseph est reconnu et déclaré fils de M. le comte de Solar et
frère de Caroline de Solar. Et le sieur Cazeaux est reconnu innocent et
renvoyé absous.

Ainsi s'expliquent Messieurs du Châtelet sur leur sentence:

«Le public croyait que Joseph ne pouvait être Solar sans que Cazeaux fût
coupable, et que celui-ci ne pouvait être innocent si Joseph était
Solar; mais cette alternative est tout à fait étrangère au procès.
L'enfant trouvé près de Péronne, dans les premiers jours d'août, et
qu'on a nommé Joseph, nous a été démontré être le petit Solar. Rien de
mieux établi que cette vérité; nous l'avons, en conséquence, déclaré
être de la famille des comtes de Solar. Il nous a été démontré avec la
même évidence que Cazeaux n'était pas et ne pouvait être complice de la
perte de cet enfant. Il nous a rendu bon compte de l'enfant dont on l'a
chargé sous le nom du petit Solar, dans le commencement de septembre
suivant, enfant qui est décédé ensuite. Cazeaux est donc innocent, et
nous l'avons renvoyé tel.

«La curiosité du public sur les aventures du petit Solar n'est pas
satisfaite; la nôtre ne l'a pas été non plus. Comment a-t-il été conduit
près de Péronne? Par qui? En quel temps? Où a-t-on trouvé un autre
enfant sourd et muet, à peu près du même âge? Pourquoi l'a-t-on
substitué? Quel dessein avait sa mère? Tout cela, sans doute, serait
fort intéressant à savoir; mais ce n'est pas là ce que nous avions à
juger. Si nous l'eussions appris, et si la Providence l'eût éclairci,
nous en eussions, au plus tôt, instruit le public. Elle ne l'a pas fait;
elle ne nous a appris que deux choses: Joseph est le comte de Solar et
Cazeaux n'est pas coupable. Notre jugement n'a donc porté que sur ces
deux points.--Mais à quoi bon, a-t-on dit, faire tant de dépenses, de la
part du gouvernement, pour découvrir si peu? A quoi bon? A rendre à un
malheureux enfant son état et à empêcher un innocent de subir la peine
d'un coupable. La mère a emporté avec elle son secret; la justice n'a pu
découvrir son complice; mais le crime se trouve sans effet, et celui à
qui on l'imputait faussement, est sauvé. Voilà l'affaire que les dates
rapprochées ont éclairée au point que la vérité nous a paru évidente.»




XV

     Lettre de l'abbé de l'Épée à Me Élie de Beaumont, défenseur de
     Cazeaux.--Preuves, suivant le célèbre instituteur, de l'identité de
     Joseph et du comte de Solar.--Particularités remarquables.--Détails
     peu édifiants sur la mère du sourd-muet.--Réponse de Me
     Tronçon-Ducoudray à l'abbé de l'Épée.--Extrait mortuaire
     constatant, à son avis, le décès.--L'illustre avocat modifie, plus
     tard, son opinion.--Ses aveux à M. Bouilly, auteur du drame de
     L'abbé de L'ÉPÉE..--Confirmation de la sentence du Châtelet par le
     parlement de Paris, qui ordonne, en outre, un supplément d'enquête
     et d'instruction.


L'abbé de l'Épée, dans sa lettre de 72 pages à Me Élie de Beaumont,
défenseur de Cazeaux, le même qui avait gagné le fameux procès de Calas,
rend compte, sous la date du 1er février 1779, de tout ce qui regarde
son jeune protégé, administre les preuves constatant l'identité du
mineur Joseph avec le comte de Solar, et tâche de détruire les diverses
objections soulevées par les dépositions de tous les témoins qui ont
comparu dans cette affaire. L'identité, suivant lui, consiste en ce
que, comme le comte de Solar, Joseph avait une surdent qui lui a été
arrachée par le chirurgien de l'Hôtel-Dieu, pendant le séjour qu'il y a
fait, et en ce que, si le comte de Solar avait une marque, en forme de
lentille, à la fesse gauche, Joseph a, sur la peau, plusieurs signes
lenticulaires, dont un[51] exactement à la même place.

Notre illustre instituteur a soin d'expliquer, entre autres faits, que,
dans la maison de l'île Saint-Louis, où sa mère l'avait mis en pension,
il y avait aussi deux demoiselles pensionnaires, plus grandes que lui,
qu'il croyait naturellement ses sœurs, de sorte que, toutes les fois
qu'il allait dîner chez M. Daustel, son grand-oncle, et chez Mme
Desgodets, sa grand'tante, il avait soin de demander qu'on lui donnât
quelque chose pour ses sœurs.

La mère de Solar, prouve ailleurs l'abbé de l'Épée, survécut deux ans à
son fils. Elle mourut en 1775. Elle ne possédait pour tout bien que 800
livres de pension viagère, que lui faisait M. le comte d'Eu. Elle avait
un loyer de 700 livres. Elle donnait à jouer à Toulouse... Elle ne
vivait que d'emprunts.--Il existait encore, selon lui, une lettre de
cette dame à M. Joisneau, son parent et son ami, par laquelle elle le
priait de ne pas lui refuser quelque argent pour se faire croire plus
riche _vis-à-vis du père du monsieur qu'elle devait épouser_, le
conjurant de lui garder le secret sur la mort de son fils, qui, depuis
deux ans, lui a coûté, dit-elle, 3,500 livres en remèdes.

A la fin de sa lettre, le vénérable instituteur s'écrie, du fond de sa
conscience d'honnête homme:

     _Aperi os tuum muto et causis omnium filiorum qui pertranseunt._

     _Ouvrez la bouche en faveur du muet et pour soutenir la cause de
     tous les innocents que l'on veut perdre._

     (Traduction de la Bible, par M. Le Gros). Prov. 31, 8.

Ce travail, extrêmement remarquable au point de vue de la dialectique,
est précédé d'un _Mémoire à consulter pour le sieur Bonvalet, avocat en
parlement, tuteur du jeune comte de Solar, sourd et muet_, mémoire suivi
d'une _Consultation du conseil, composé de MM. Boudet, Aubry, Cadet de
Sainville_, et d'une seconde consultation des mêmes, en date du 18 mars
1779.

Tandis que l'abbé de l'Épée prétend, sous le double rapport de la forme
et du fond, découvrir, dans l'irrégularité des deux actes mortuaires
invoqués, la preuve, sans réplique, de la parfaite identité du jeune
Joseph avec le jeune comte de Solar, Me Tronçon-Ducoudray[52], autre
défenseur du sieur Cazeaux, s'efforce de combattre, dans deux plaidoyers
des 1er et 9 mars 1779, les inductions qu'il en tire au préjudice de
son client, et conclut de l'énoncé officiel de l'extrait mortuaire
consigné dans le double registre envoyé au greffe de Toulouse, suivant
la déclaration de 1776, que cet extrait mortuaire démontre
incontestablement le décès du comte de Solar. Selon le même défenseur,
le jeune comte de Solar avait, comme nous l'avons vu, été inhumé le 28
janvier 1774, dans la sépulture de la famille Cazeaux. Son père était
mort au commencement de 1772, dans les environs d'Alby, chez un de ses
amis, M. Cassagnac de Granier; quelques années avant son décès, il
avait été frappé de paralysie et marchait difficilement.

Me Élie de Beaumont envisage la question sous toutes ses faces, et
s'efforce de pulvériser les présomptions accumulées contre le sieur
Cazeaux. Mais l'abbé de l'Épée ne se tient pas pour battu; il s'attache
à expliquer toutes les contradictions imputées à Joseph dans ses
interrogatoires, et prend à témoin, avec une nouvelle énergie, le
mécontentement que son interprète sourd-muet, Didier ou Deydier, ne
craignit pas de manifester au retour de l'audience, de ce que Joseph,
selon lui, avait si mal répondu, et de ce que lui-même, pour remplir
dignement son devoir, avait été obligé de traduire en conscience ses
réponses. Le vénérable instituteur finit non-seulement par récuser les
témoignages de ceux qui avaient été présents à l'acte d'inhumation comme
n'étant, à ses yeux, de nulle valeur, mais encore par invoquer,
principalement dans l'intérêt de sa cause, l'opinion d'un cousin germain
de la dame Solar, magistrat respectable, qui ne cessait de la dépeindre
comme très-expérimentée dans l'art de mentir.

Le 20 avril 1779, sur les conclusions de M. d'Aguesseau des Frênes,
petit-fils du grand d'Aguesseau, le parlement de Paris confirme la
plainte et la procédure.

«La cour ordonne que l'instruction sera continuée et qu'il sera informé
par addition au village d'Orvilliers, à Roye, à Péronne et à Mondidier;

Ordonne d'entendre le sieur Lacombe, officier de la maréchaussée
d'Amiens, le sieur du Candas, exempt de celle de Mondidier, et autres
témoins qui pourront avoir connaissance de l'enfant sourd et muet
trouvé, _le premier août_ 1773, au village de Cuvilly, et _vu quelques
jours auparavant_ à celui d'Orvilliers;

Décrète de prise de corps le quidam qui a été demander aux sieur et dame
Le Roux des nouvelles de _son frère_; ordonne qu'il sera amené
prisonnier ès-prisons du Châtelet, et que son procès lui sera fait et
parfait par les officiers du Châtelet;

Donne acte à M. le procureur général de sa plainte des faits de rature,
surcharges, interlignes et variations à l'acte mortuaire, du 28 janvier
1774, du dénommé le comte de Solar, etc.; ordonne qu'il en sera informé
par-devant les juges du Châtelet; décrète d'assigné, pour être ouïs, le
sieur Durban, curé de Charlas, et les deux témoins de l'acte, etc.;

Ordonne que le sourd et muet nommé Joseph, Deydier, son interprète,
Caroline de Solar et le sieur Cazeaux seront conduits par les juges et
officiers du Châtelet, etc., à Toulouse, à Alby, la Granerie, les
villages de Seisses, Saint-Elix-de-la-Terrasse, Montoussin, Montaigut,
Charlas, et autres lieux qui se trouvent sur la route de Toulouse à
Bagnères, ainsi qu'à Bagnères, pour être par eux dressé procès-verbal
des _gestes, signes et observations dudit Joseph et de son interprète
dans tous les lieux indiqués_;

«Les autorise à informer, récoler, confronter, interroger, recevoir
toutes déclarations, etc., à l'effet de constater si ledit Joseph
_reconnaîtra les lieux et les personnes, etc., et s'il sera reconnu,
etc._;

«Ordonne que le roi sera très-humblement supplié d'accorder lettres
patentes attributives de juridiction et de territoire, etc., pour ce que
dessus rapporté et joint au procès, être jugé définitivement, sauf
l'appel en la cour;

«Ordonne que les neuf lettres écrites par le comte et la comtesse de
Solar aux sieurs Joisneau et Villot, en 1768, 1769, 1771 et le 26 août
1773, seront déposées au greffe du Châtelet pour servir à l'instruction
et au jugement dudit procès, ce que de raison.

«En ce qui touche l'appel de la sentence du Châtelet du 29 septembre
1778, met l'appelation et ce dont est appel au néant; émendant, ordonne
que ledit Cazeaux sera par provisoire élargi des prisons où il est
détenu par l'huissier de la cour de service, à la charge de se
représenter, en état de décret de prise de corps, toutefois et quantes,
etc.;

«Comme aussi à la charge que ledit Cazeaux ne pourra aller ni à
Toulouse, ni à Charlas, ni dans tous les autres endroits où le mineur
Joseph sera conduit, avant que les officiers du Châtelet aient procédé
aux opérations ci-dessus et en leur présence, etc.»




XVI

     Foi robuste de l'abbé de l'Épée.--Ses occupations et ses infirmités
     ne lui permettent pas d'accompagner le jeune Solar dans ses courses
     au midi de la France.--Diverses personnes intéressées dans
     l'affaire prennent la même direction.--Recherches long-temps
     infructueuses.--Joseph ne se reconnaît nulle part, pas même en
     présence de la tombe de son père.--On en exhume une tête d'enfant,
     avec une surdent semblable à celle qu'on a arrachée à
     Joseph.--Aventures d'un sourd-muet de Charleroi.--Parti qu'en tire
     le défenseur de Cazeaux.--Contradictions palpables, graves
     accusations formulées contre le pupille de l'abbé de l'Épée et
     contre les divers témoins qui déposent en sa faveur.--Nouvelle
     sentence confirmative du Châtelet.


Le jeune sourd-muet Joseph ne connaissait ni sa patrie ni sa famille, et
probablement le bon, le loyal instituteur avait affaire à trop forte
partie. Néanmoins, sa constance ne se rebuta point. Sa foi dans la
Providence ne lui permettait pas de douter du succès de ses démarches.
Cette foi était si sincère, si robuste, qu'un docte et pieux
ecclésiastique l'ayant supplié de lui laisser vérifier les preuves par
lui recueillies de la guérison d'un paralytique de Saint-Côme, dans la
procession solennelle de l'Eucharistie, qui avait eu lieu en 1770 ou
1771: «Monsieur, répondit l'abbé de l'Épée, si le miracle se faisait à
ma porte, je ne l'ouvrirais pas pour le voir.»

Il n'accompagna pas, comme on l'a prétendu par erreur, le jeune Solar
dans ses courses au midi de la France; ses occupations et ses infirmités
l'obligèrent à en charger le maître de pension M. Chevreau. Joseph eut,
ainsi que nous l'avons dit, le sourd-muet Deydier pour compagnon et pour
interprète. Comment réussiront-ils à découvrir le lieu de sa naissance?
On conduit le pauvre délaissé à toutes les barrières de Paris; à la
barrière d'Enfer, il indique que c'est par là qu'il est entré dans la
capitale. Voilà un trait de lumière pour l'abbé de l'Épée, qui le fait
partir pour Toulouse, le 19 août 1799, avec le sieur Olivier, conseiller
au Châtelet, le sieur Deyeux, substitut, et un greffier. Ce ne fut que
le 23 du même mois que le sieur Cazeaux et l'huissier, qui lui fut donné
pour gardien, prirent la même route. Mme de Vormes se chargea
d'accompagner Mlle de Solar dans cette direction.

Le rendez-vous général était à Saint-Jorry, près de Toulouse. Le 6
septembre, à six heures du matin, tous ces personnages sont réunis à
l'entrée de la ville, qu'inondent les flots d'une population immense,
avide de suivre leurs pas, d'examiner les traits de leurs visages et
d'interroger leurs moindres mouvements. Le juge ordonne à Joseph et à
son interprète de s'arrêter devant chaque maison dont l'aspect frappera
le jeune Solar. Après avoir parcouru successivement tous les lieux
témoins de son enfance et s'être transporté, les jours suivants, dans
tous les sites où il est censé avoir porté ses pas, Joseph déclare ne
rien reconnaître, pas même le lieu où repose le feu comte de Solar, son
père, tandis que cette vue arrache des torrents de larmes à la jeune
Caroline. On descend dans la fosse, et, aux yeux de toute la paroisse,
on en retire sans fracture la tête d'un jeune enfant. Un autre jour (le
dimanche 26 septembre), on en extrait tous les ossements et différentes
dents cariées; on trouve enfin cette surdent si importante dans
l'affaire, au dire du défenseur du sieur Cazeaux, cette surdent qu'on
prétend avoir été arrachée à Joseph.

C'est en Picardie que se terminent les enquêtes. Nous jugeons à propos
d'en extraire seulement ce qui a trait à l'inconnu qui vint à Cuvilly
demander des nouvelles de son frère, et qu'on ne retrouva plus ensuite.

C'était un jeune homme, de quinze à seize ans, nommé Alexandre Joseph,
qui, ayant quitté son père, Pinchon de la Motte, employé aux mines de
Charleroy, avait mendié son pain en compagnie de son frère sourd-muet,
âgé de neuf à dix ans, nommé Pierre Joseph, et qui était vêtu d'une
roulière. Alexandre, le voyant tellement accablé de lassitude, qu'il ne
pouvait plus poursuivre sa route, l'avait abandonné du côté de Cuvilly.
A son retour chez son père, il lui avait dit que son frère était à
Paris, où une dame l'avait fait placer; il lui avait offert d'aller
chercher un certificat constatant le fait qu'il avançait, et, étant
revenu quelque temps après, il avait apporté à son père un écrit sans
signature, lui annonçant que son fils Pierre était à Bicêtre.

Cependant le défenseur de Cazeaux accuse l'abbé de l'Épée d'avoir laissé
surprendre sa bonne foi. Il va jusqu'à soutenir qu'un homme revêtu d'un
caractère honorable, le sieur Ducasse, juge à la monnaie de Toulouse, a
préparé ce coup de théâtre avec le petit imposteur; il l'accuse
formellement, il accuse les membres de la famille Hauteserre, témoins
les plus favorables à Joseph. Il tire de nouveaux arguments contre ce
dernier de ses variations, de ses contradictions manifestes, de ce qu'il
appelle ses tergiversations incessantes. Il est, assure-t-il,
scandalisé de la liberté illimitée qu'on a laissée au principal acteur
de cette mystification et à son digne interprète, de courir, de grand
matin, dans les rues, tantôt avec le sieur Chevreau, tantôt avec
différents domestiques, tantôt avec divers particuliers qui portent le
plus vif intérêt à sa cause. Il arrive aux prétendues reconnaissances de
certaines personnes et y voit le fruit évident, ou d'une prévention
aveugle, ou d'une obstination opiniâtre, ou d'une mauvaise foi palpable.
Enfin, il oppose Joseph à Joseph lui-même, répondant contradictoirement
aux questions qu'on lui adresse sur la reconnaissance dont il est
l'objet de la part de la dame d'Hauteserre, de son fils, de ses sœurs
et de la servante. Et, pour établir démonstrativement que le sourd-muet
présent n'est pas le comte de Solar, il s'efforce de prouver 1º
l'impossibilité physique, que l'individu qui a passé à Toulouse tout le
mois d'août et les premiers jours de septembre 1773, soit le même qu'on
découvre à Cuvilly, le 1er août 1773; 2º le fait de Joseph, méconnu
par l'universalité morale des témoins les plus dignes de foi, rapproché
du fait de Joseph méconnaissant les personnes et les lieux que le vrai
Solar aurait dû reconnaître.

Et, cependant, le 8 juin 1781, une nouvelle sentence du Châtelet
réhabilite le jeune _Théodore_. (C'est le nouveau nom que l'abbé de
l'Épée a donné à son protégé.) Voici le résumé de l'arrêt:

_Le mineur Joseph_ est déclaré _comte de Solar_; défenses à toutes
personnes de le troubler dans la possession de son état.

_Cazeaux_ est déchargé de l'accusation, son écrou est rayé, biffé.

Il est enjoint _au curé_ d'être plus exact et de se conformer aux
ordonnances et déclarations du roi.

_Cadours_[53] est mandé et admonesté à 3 fr. d'aumône.

_La demoiselle Solar_ et la fille Lama sont mises hors de cour.

Il est enjoint à _la demoiselle_ de reconnaître Joseph pour son frère.

L'énonciation faite sur le registre est rayée comme fausse.

Et Cazeaux promet de faire afficher la sentence en ce qui le concerne
seulement.




XVII

     Redoublement d'efforts des adversaires du pupille de l'abbé de
     l'Épée.--Ils réussissent à faire suspendre l'exécution de la
     sentence.--Joseph perd ses protecteurs le duc de Penthièvre et
     l'abbé de l'Épée.--Les parlements sont détruits par la
     révolution.--Le nouveau tribunal de Paris casse le jugement rendu
     en faveur du pauvre délaissé.--Sans appui, sans famille, sans
     ressource, l'ex-comte de Solar s'enrôle dans l'armée républicaine
     et meurt, suivant les uns, sur un champ de bataille, selon
     d'autres, dans un hôpital.--Son interprète, le sourd-muet Didier,
     suit son exemple et s'engage dans l'artillerie.


Cependant, la partie adverse qui soutenait que le jeune sourd-muet,
unique héritier présumé de la maison de Solar, était mort en 1774, à
Charlas, près de Bagnères, en appelle encore au parlement et, par des
efforts inouïs, elle obtient que l'exécution de la sentence sera
suspendue. Sur ces entrefaites, cet infortuné perd ses seuls
protecteurs, l'abbé de l'Épée et le duc de Penthièvre, et, après la
destruction des parlements, sa prétendue famille réussit, le 24 juillet
1792, à faire casser par le nouveau tribunal de Paris le jugement rendu
en faveur du pauvre délaissé. Voici quelle est ta teneur de
l'annulation:


    «LE TRIBUNAL, etc.[54],

     «Considérant que le sieur Cazeaux n'a fondé son appel que sur ce
     que Joseph a été déclaré fils des sieur et dame Solar, disposition
     qui ne peut faire grief qu'à la demoiselle Solar; et que le sieur
     Cazeaux, qui a été complétement déchargé d'accusation, n'a ni
     qualité ni intérêt à contester;

     «Considérant sur les reproches, que ceux proposés contre la femme
     Lama, le sieur Ducasse, la veuve Daris, la dame Combette et ses
     deux enfants ne reposent que sur des faits vagues et insignifiants;

     «Qu'au contraire, le reproche contre l'individu connu au procès
     sous le nom de _Joseph_ est fondé en droit, 1º sur son état de
     sourd et muet qui ne lui a pas permis d'entendre par lui-même, la
     lecture des actes qui étaient la base de l'instruction, ni de se
     rendre un compte personnel des faits qui pouvaient être à sa
     connaissance; 2º sur ce que, quoique, lors de sa déposition, il ne
     fût pas ostensiblement partie au procès, il y avait néanmoins
     l'intérêt le plus sensible, intérêt qu'il a manifesté ouvertement,
     depuis, en se faisant recevoir partie intervenante;

     «Considérant, au fond, qu'il est clairement établi au procès que
     l'individu sourd et muet, connu sous le nom de _Joseph_[55], a été
     trouvé sur la grande route de Péronne à Paris, au village de
     Cuvilly, en Picardie, le 1er août 1773;

     «Qu'à cette époque, il fut recueilli par le sieur Le Roux, receveur
     des aides à Cuvilly, et par la dame son épouse, chez lesquels il
     est resté jusqu'au 2 septembre suivant;

     «Que, le 2 de ce même mois, il est entré, par ordre du sieur de
     Sartine, dans la maison de Bicêtre à Paris, où il a résidé, tant
     dans cette maison qu'en celle de l'Hôtel-Dieu, plus de vingt mois
     consécutifs;

     «Qu'au contraire, Guillaume-Jean-Joseph, aussi sourd et muet, seul
     fils, né à Clermont, en Beauvoisis, du mariage des sieur et dame
     Solar, le 1er novembre 1762, ayant quitté le séjour de la
     Granerie, près Alby, a habité la ville de Toulouse, avec sa mère et
     Caroline, sa sœur, jusqu'au commencement de septembre 1773;

     «Que, dans les premiers jours de ce mois, sa mère le confia au
     sieur Cazeaux pour le conduire à Charlas, et de là aux eaux de
     Bagnères, où il a été vu dans le cours dudit mois, comme à Charlas
     les mois suivants, et positivement reconnu par les personnes qui
     l'avaient vu à Toulouse, immédiatement auparavant;

     «Qu'après le voyage de Bagnères et le retour de cet enfant à
     Charlas, chez le sieur Cazeaux père, dans la maison duquel il a
     habité assez longtemps, toujours connu sous le nom de _Solar_, il a
     été attaqué de la petite vérole, à la fin de l'année 1773, est mort
     des suites de cette maladie le 28 janvier suivant, et a été inhumé,
     le lendemain 29, dans le cimetière de la paroisse de Charlas, sous
     la dénomination seulement de _fils du comte de Solar_, parce
     qu'aucune des personnes présentes ne connaissait ses noms de
     baptême;

     «Qu'ainsi ce n'est que par une funeste erreur qu'en élevant des
     doutes sur la mort de cet enfant, on a présumé que l'individu
     Joseph pouvait être Guillaume, fils des sieur et dame Solar, et
     que le sieur Cazeaux fils a été accusé de l'exposition et
     suppression d'état de cet enfant; et, par suite de la même erreur,
     que les premiers juges, en déchargeant le sieur Cazeaux
     d'accusation, ont néanmoins donné à Joseph une qualité que
     l'évidence des preuves lui refuse;

     «Considérant, sur les autres accusations, que, par rapport au sieur
     Durban, curé de Charlas, on ne voit que des omissions et
     négligences sans dessein criminel dans la rédaction de l'acte
     mortuaire de Guillaume, fils de Solar, et que, dès lors, il doit
     être déchargé d'accusation, en lui enjoignant de se conformer
     dorénavant aux lois existantes sur la tenue des registres de
     baptêmes, mariages, sépultures;

     «Qu'en ce qui concerne Jean-Marc Cadours, accusé de prétendus faits
     de suggestion envers quelques témoins, il n'y a pas de preuve à
     l'appui de l'accusation;

     «Et qu'en ce qui touche la demoiselle Solar et autres accusés
     (abstraction faite du _quidam_, nommé Alexandre, à l'égard duquel
     il n'est entendu rien préjuger), il n'existe pas au procès le
     moindre indice du plus léger délit;

     «Déclare Jean-François-Hippolyte Cazeaux non-recevable dans l'appel
     par lui interjeté de la sentence du Châtelet de Paris du 28 juin
     1781;

     «Reçoit Caroline Solar, Jean-Baptiste-François Durban et Jean-Marc
     Cadours, appelants de ladite sentence;

     «Dit qu'il a été mal jugé, quant aux chefs concernant lesdits
     accusés et l'individu connu au procès sous le nom de _Joseph_;
     émendant et ayant égard, sur les conclusions du ministère public,
     au reproche proposé contre ledit Joseph, premier témoin de
     l'information faite à Paris, le 23 juillet 1778, a ordonné que sa
     déposition soit rejetée, et non lue aux termes de l'ordonnance; et,
     sans s'arrêter aux reproches fournis contre les 7e et 10e
     témoins de l'information de Toulouse, du 13 mai 1778, et encore
     contre les 50e, 52e et 54e témoins d'autre information de
     Toulouse du 20 octobre 1779, et contre le 16e de l'information
     faite, en la même ville, le 30 septembre précédent, lesquels sont
     déclarés non pertinents et inadmissibles;

     «Faisant droit sur les appellations, fins et conclusions des
     parties,

     «Déclare que l'enfant sourd et muet, mort des suites de la petite
     vérole chez Cazeaux père, à Charlas, le 28 janvier 1774 et inhumé,
     le lendemain, dans le cimetière de la paroisse dudit lieu, était
     véritablement Guillaume-Jean-Joseph, sourd et muet, fils unique de
     Vincent-Joseph de la Fontaine Solar et de Jeanne-Pauline Antoinette
     Clignet, son épouse, lequel était né à Clermont le premier
     novembre 1762;

     «En conséquence, ordonne qu'énonciation des noms dudit enfant et de
     ses père et mère, et que mention par extrait du présent jugement
     seront faites par le greffier du tribunal sur le registre joint au
     procès, lequel registre sera remis ensuite dans les archives de la
     paroisse de Charlas, et, en outre, sur le double registre étant au
     greffe de la sénéchaussée de Toulouse, par le greffier dépositaire
     actuel;

     «Décharge Caroline Solar[56] de l'accusation contre elle intentée;
     fait défenses à l'individu nommé _Joseph_ de se dire et qualifier
     fils des sieur et dame Solar et de prendre les noms et exercer les
     droits et actions appartenant à cette famille;

     «Décharge pareillement Jean-Marc Cadours et Jean-Baptiste-François
     Durban, curé de Charlas, d'accusation; et, cependant, enjoint audit
     Durban de se conformer aux lois existantes sur la tenue des
     registres de baptêmes, mariages et sépultures de sa paroisse;

     «Faisant droit sur l'intervention de l'individu nommé _Joseph_,
     l'évince des fins et conclusions par lui prises en sa requête, et,
     sur les autres demandes des parties, les renvoie hors procès;

     «Ordonne qu'au résidu, la sentence, dont est appel, sortira son
     plein et entier effet;

     «Ordonne, en outre, qu'à la diligence du ministère public, le
     présent jugement sera exécuté, imprimé et affiché en cette ville de
     Paris et partout où besoin sera, et autorise Caroline Solar à le
     faire imprimer et afficher de sa part partout où elle jugera
     convenable.

      Signé EUDE, rapporteur.»

     Un jugement conforme[57] est rendu en dernier ressort le 24 juillet
     1792.

Quel parti prendra l'ex-comte de Solar? Le voilà seul jeté au milieu de
ce tourbillon égoïste qu'on appelle le monde, sans appui, sans famille,
sans ressource. Mieux eût valu cent fois qu'une pitié compatissante ne
fût point venue à son secours, qu'on l'eût abandonné sur la route de
Péronne. Masse encore brute et sans culture, n'ayant d'autre sentiment
que celui du bien-être et de la douleur, il ignore et cette lumière
céleste que la Providence a mise en nous et ces rapports fraternels de
l'homme avec l'homme, que son âme neuve et candide colore des plus
brillants reflets. Son réveil, après tant de secousses, dut être
effrayant! Il lui fallait cependant se décider. La France
révolutionnaire s'ébranlait pour courir à la frontière, pour voler à la
victoire. Solar ne balance pas, il oublie son infirmité, il s'engage
dans un régiment de dragons. Trois mois après, entouré d'ennemis, hors
d'état d'entendre le signal de la retraite, il vend cher sa vie et
montre, par son indomptable valeur, qu'il est digne du nom dont quelques
personnes persistent à croire qu'il a été injustement, brutalement
dépouillé, et que c'est le sang d'un brave officier qui coule dans ses
veines. Suivant une autre version, le malheureux se serait enrôlé dans
un régiment de cuirassiers, et mal préparé par l'aisance de ses
premières années et par les misères de son adolescence à la rude vie des
camps, il aurait, peu de temps après, rendu le dernier soupir dans un
hôpital. C'est par erreur qu'on a prétendu que son camarade Didier
n'avait quitté les drapeaux qu'après avoir assisté à la mort de son
frère d'armes et d'infortune. Le fait est qu'il n'en fut pas témoin. Non
moins brave que son ami, il servait alors dans l'artillerie à Lyon.




XVIII

     Coup d'œil rétrospectif sur l'épisode du comte de Solar.--Est-ce
     une aventure réelle ou un roman historique?--Bonne foi, conviction
     de l'abbé de l'Épée.--Ses efforts pour rendre l'innocence et
     l'honneur à Cazeaux.--Un dilemme pour en finir.--M. Fournier des
     Ormes voit dans cette aventure une mystification.--Suivant lui, le
     pupille du célèbre instituteur n'aurait pas été complétement
     sourd.--Cette opinion combattue par M. Valade-Gabel.--La pièce de
     Bouilly.--Première représentation.--Grand succès.--Incident de la
     seconde.--L'abbé Sicard mis en liberté.


Quelques personnes, à l'exemple du défenseur de Cazeaux, ont paru
disposées à reprocher à l'abbé de l'Épée de s'être laissé entraîner dans
cette mémorable affaire par l'excès d'un zèle aveugle et de s'être lancé
à l'aventure dans une entreprise dont il a, suivant elles, mal calculé
les conséquences. Nous faudra-t-il nous rallier à cette opinion ou
soutenir celle du vénérable instituteur?

A ne considérer, la main sur la conscience, que le dénouement de ce
procès, et principalement l'épisode dramatique du cimetière de Charlas,
où cette fameuse surdent est enfin découverte et représentée comme une
pièce de conviction à la décharge de Cazeaux, peut-être, malgré
certaines présomptions palpables en faveur de l'élève de l'abbé de
l'Épée, pencherions-nous, avec nos adversaires, pour y voir moins une
aventure réelle qu'un roman historique.

Quoi qu'il en soit, de quel droit nous permettrions-nous de faire un
crime à ce bienfaiteur de l'humanité d'avoir joué, dans ce drame si
fécond en péripéties, un rôle indigne du caractère dont il était revêtu,
et bien plus indigne encore de cette pureté d'intention qui, de l'aveu
de tous ceux qui ont été à même de le connaître et de l'apprécier, ne se
dément pas un instant dans le cours de cette vie d'abnégation et de
sacrifices? Jusqu'à sa dernière heure, nous ne craignons pas de le dire,
il eut la ferme conviction que son client appartenait à une famille
honorable, et que, tôt ou tard, la vérité triompherait dans sa personne.

En ce qui regarde Cazeaux, à voir avec quel consciencieux et généreux
empressement notre illustre instituteur a tout mis en œuvre pour lui
faire rendre l'innocence et l'honneur, ne semble-t-il pas qu'il
s'imputait à lui-même, en gémissant, les rigueurs qu'avait endurées ce
malheureux jeune homme?

Enfin pourquoi, au lieu de souiller la vie, si pure, de notre grand
instituteur, ne pas lui rendre la justice d'admirer exclusivement, et en
bannissant jusqu'à la moindre pensée outrageante, sa persévérance à
consacrer tous les efforts de sa charité surhumaine à la défense des
droits d'un de ses fils adoptifs, qu'il regarde, dans son for intérieur,
nous le répétons une bonne fois pour toutes, comme un pauvre orphelin
victime d'une barbare cupidité?

Tout examiné, nous nous bornerons à poser le dilemme suivant:

De deux choses l'une: ou le jeune sourd-muet, alors âgé de dix-sept à
dix-huit ans, est un imposteur, ou il ne l'est pas. S'il a effrontément
menti, pourquoi avoir négligé d'employer tous les moyens infaillibles
qu'offrait la justice pour s'assurer si sa déposition est ou non
véritable?

Si, de sa part, il n'y a pas eu la moindre intention d'en imposer à qui
que ce soit, pourquoi refuser d'admettre que la coïncidence ou la
similitude des circonstances a pu produire une si étrange illusion?

M. Fournier des Ormes, dans ses feuilletons intitulés: _le Sourd-Muet de
l'abbé de l'Épée (Souvenirs historiques)_, qui ont paru dans le
_Constitutionnel_, sur la fin de 1851, n'a pas craint de ranger
l'histoire de Joseph au nombre des mystifications du dix-huitième
siècle, et il a étayé victorieusement, selon lui, sa conviction à cet
égard sur ce qu'il n'était pas complétement sourd.

Nous croyons devoir opposer à cette opinion celle de M. Valade-Gabel,
professeur distingué de sourds-muets, ancien directeur de l'Institution
de Bordeaux, qui, à propos de la publication de ces feuilletons, a bien
voulu nous adresser par écrit quelques observations, auxquelles nous
paraît donner un poids considérable son expérience dans une matière
qu'il a longtemps étudiée et pratiquée. Les voici:


      «Paris, le 15 avril 1852.

    CHER COLLÈGUE,

     «Vous ne vous êtes point trompé, elle est inadmissible, elle est
     impuissante, la supposition à l'aide de laquelle un jeune écrivain
     prétend expliquer ce qui reste à jamais inexplicable dans le procès
     du sourd-muet de Péronne, et ce qui fera toujours suspecter le bien
     jugé de la sentence qui le dépouilla même de son nom.

     «La prétendue tradition qui veut faire de lui un demi-sourd,
     capable de surprendre les secrets des familles, est d'invention
     récente; l'auteur la qualifie lui-même de simple hypothèse. Mais en
     fût-il autrement, fût-il avéré que ce malheureux jeune homme avait
     conservé un certain degré d'audition, on ne saurait déduire de ce
     fait aucune conséquence légitime pour lui imputer un rôle infâme.
     Celui qui, dès l'enfance, n'entend qu'à demi, au tiers, au quart,
     n'entre pas, pour cela, en possession du quart, du tiers, de la
     moitié du langage; il contracte seulement l'habitude de s'exprimer
     et de comprendre à l'aide de signes mimiques, et quiconque s'est
     occupé de l'éducation des sons sait que l'habitude de penser
     autrement qu'avec la parole élève un obstacle invincible à
     l'audition de celle-ci. Ajoutons que l'instruction donnée par
     l'abbé de l'Épée à ses élèves ne ressemblait en rien à celle que le
     demi-sourd doit recevoir pour devenir capable d'écouter et de
     comprendre le discours verbal.

     «Interrogez à ce sujet M. Allibert. Vous le savez, durant nombre
     d'années, notre estimable collègue à l'Institution de Paris reçut
     du docteur Itard des leçons de parole. Eh bien! comme finalement
     c'est à l'aide des signes qu'il a acquis son instruction, tout
     demi-entendant et tout intelligent qu'il est, je soutiens que
     l'oreille ne lui révèle jamais rien de ce qui se dit autour de
     lui.

     «Il eût été plus raisonnable de supposer que le précurseur de
     Gaspard Hauser avait, comme Desloges, perdu l'ouïe, après avoir eu
     l'usage de la parole, et qu'il saisissait encore celle-ci au
     mouvement des lèvres. Malheureusement, cette supposition accuserait
     trop de naïveté et de bonhomie chez tous les hommes distingués qui
     furent en rapport avec lui.

     «J'ignore l'intention qui a pu dicter les feuilletons dont il
     s'agit; mais, à coup sûr, si l'auteur s'est proposé d'effacer
     jusqu'à leur dernière trace les soupçons qui planèrent sur
     certaines personnes qui ont figuré dans cette déplorable affaire,
     il a complétement manqué son but. Je ne suis pas le seul à qui il
     ait remis en mémoire que le respectable abbé Salvan, ce digne
     collaborateur de l'abbé de l'Épée, regrettait avec amertume
     l'impossibilité où, lors du procès de 1792, l'abbé Sicard s'était
     trouvé de faire usage des pièces que son prédécesseur lui avait
     laissées dans l'intérêt de son pupille.

     «Adieu, cher collègue; vous avez voulu connaître toute ma pensée,
     la voilà sans déguisement.»

Comme chacun sait, ce fut dans cette cause célèbre que Bouilly puisa,
avec une heureuse hardiesse, le sujet de l'_Abbé de l'Épée, comédie
historique_, en cinq actes et en prose, dont le sous-titre fut remplacé
par celui de _drame_, lors du dénoûment inattendu de cet étrange procès.
Bouilly était déjà précédé d'une assez belle réputation due à sa
_comédie historique de René Descartes_, jouée aussi sur le premier
théâtre de la nation, quand il se présenta avec son nouvel ouvrage
devant l'aréopage de la rue Richelieu. Sa lecture achevée, il n'y eut
qu'une voix pour prédire à l'œuvre un succès immense, infaillible.
Qui, d'ailleurs, en eût osé douter, quand l'élite de la scène
française[58] s'empressait de lui prêter le concours actif de ses
talents, de son bon vouloir, de son âme tout entière?

Ce fut le samedi 14 décembre 1799 qu'eut lieu la première représentation
de l'_Abbé de l'Épée_. Chacun des acteurs s'efforçait d'imprimer un
caractère particulier au rôle dont il s'était chargé. On comprendra
aisément combien le jeu de Monvel dut électriser l'assemblée, quand on
saura ce que fut ce grand comédien, et avec quelle opiniâtreté
invincible il lutta non-seulement dans sa jeunesse contre une nature
rebelle, mais encore, plus tard, contre les infirmités de l'âge,
lorsqu'elles vinrent l'assaillir.

C'est au second acte que l'abbé de l'Épée, assis dans le cabinet de
Franval, ayant auprès de lui la mère et la sœur de cet avocat, leur
explique par quelle persistance de moyens, d'efforts, de peines, de
fatigues, il est parvenu à découvrir la ville où est né le jeune
sourd-muet que la Providence lui a confié, quelle est sa famille, quel
est le vrai nom enfin de cette intéressante victime de la perversité des
hommes. Il commence ainsi son récit:

«Voici le sujet qui m'amène. Je serai peut-être un peu long, mais je ne
dois rien négliger pour arriver au but que je me propose.»

A ces mots: «Je serai peut-être un peu long,» une voix
du parterre s'écria: _Tant mieux!_ et toute la salle applaudit.

Après la chute du rideau, l'auteur, à la demande générale, parut sur la
scène et fut accueilli par d'unanimes bravos. Les mêmes honneurs furent
décernés au talent non moins impressionnable que gracieux de Mme
Vanhove-Talma (depuis comtesse de Chalot), jouant, comme on vient de le
voir, le personnage du jeune sourd-muet; et des vers tombèrent de toutes
parts à ses pieds.

Qu'on nous permette de citer les suivants, dont la forme a bien vieilli,
mais qui, à défaut d'autres mérites, ont, au moins, celui de peindre
l'époque:

    Vous, dont les talents enchanteurs
    Nous ont si souvent, sur la scène,
    Fait entendre les sons flatteurs
    De Thalie ou de Melpomène,
    _Vanhove_, par quel art secret,
    Sans avoir besoin de paroles,
    Faites-vous d'un sourd et muet
    Le plus intéressant des rôles?

Et ceux-ci d'une épître du citoyen Chazet, devenu depuis le chansonnier
légitimiste Alisan de Chazet:

    Vanhove, ce muet charmant,
    Qui s'exprime avec éloquence
    Et qui choisit le sentiment
    Pour interprète du silence.

La seconde représentation fut témoin d'un heureux incident, auquel les
sourds-muets durent la liberté de l'abbé Sicard, le plus célèbre
successeur de l'abbé de l'Épée. Laissons Bouilly raconter lui-même ce
touchant épisode:

«....... Mme Bonaparte m'avait fait prévenir qu'elle ne pourrait
assister à la première représentation; mais elle vint à la seconde,
accompagnée du premier consul, dont la présence me valut une des plus
honorables jouissances que j'aie éprouvées dans ma carrière littéraire.
Au cinquième acte, lorsque Monvel, représentant l'abbé de l'Épée, dit à
l'avocat Franval: «Qu'il y a longtemps qu'il est séparé de ses nombreux
élèves, et que, sans doute, ils souffrent beaucoup de son absence.,»
Collin d'Harleville, placé à la galerie, avec plusieurs gens de lettres,
en face de la loge de Bonaparte, se lève et s'écrie: «Que Sicard, qui
gémit dans les fers, que le vertueux Sicard nous soit rendu!» A ce cri
de l'honneur et de l'amitié, un grand nombre de spectateurs se lèvent et
répètent: «La liberté de Sicard! la liberté de l'instituteur des
sourds-muets!...» J'étais, en ce moment, au fond du théâtre, et ne
sachant ce qui pouvait causer ce tumulte, je l'attribuai à quelque
imperfection de mon ouvrage, que le public frappait de sa réprobation,
lorsque Dazincourt, s'apercevant de l'altération répandue sur mon
visage, s'avance vers moi, ivre de joie, et me dit: «Eh bien! cher ami,
quel triomphe pour vous! Votre ouvrage va faire cesser l'incarcération
d'un ami de l'humanité[59].» J'apprends alors que le premier consul,
frappé d'une réclamation aussi générale, et, cédant aux vives instances
de Joséphine, avait annoncé qu'il se ferait rendre compte de la
détention de l'abbé Sicard. Je l'avouerai, l'honneur que je ressentis me
fit tressaillir bien délicieusement, et les félicitations de tous ceux
qui m'entouraient sont encore présentes à mon souvenir. Il est de ces
dates du cœur qui ne s'effacent jamais.»

       *       *       *       *       *




XIX

     Le buste du célèbre instituteur des sourds-muets offert à M.
     Bouilly par les jeunes élèves de l'École nationale de
     Paris.--Félicitations du premier consul Bonaparte et du roi Louis
     XVIII à l'auteur du drame de l'abbé de L'ÉPÉE..--Souvenirs
     intéressants de Mme Talma. Deux traits de présence d'esprit de
     cette admirable actrice à deux représentations de la pièce.--Tribut
     d'éloge de Monvel à son élève.--Conclusions de M.
     Villenave.--Heureux résultats pour les sourds-muets du succès du
     drame de l'abbé de L'ÉPÉE..


Écoutons encore l'auteur du drame de l'_Abbé de l'Épée_, à propos d'une
visite que lui firent les élèves de l'Institution nationale:

«...... Les jeunes sourds-muets, dit-il, instruits par Sicard que
c'était à ma pièce qu'il devait le bonheur de se retrouver parmi eux, et
qui se livraient, dans leur institution, à l'étude des beaux-arts,
avaient eux-mêmes modelé en terre cuite un fort beau buste de l'abbé de
l'Épée, qu'ils me destinaient. Ils étaient sortis, de bonne heure, de
leur école, située au haut du faubourg Saint-Jacques, et s'adressèrent,
d'abord, par écrit, au concierge du Théâtre-Français, qui leur indiqua
mon adresse. J'habitais, à cette époque, la rue Villedot. Ils se
présentent à la loge du portier, au nombre de trente environ, et lui
font un grand nombre de signes rapides, expressifs, mais auxquels le
pauvre homme ne comprenait rien. Il s'imagina que c'étaient des échappés
de Charenton. Enfin, l'un d'eux saisit une plume et fait entendre
clairement l'objet de leur mission. Mon portier les conduit alors
lui-même à mon appartement, où ils m'entourent, m'expriment
l'attachement et la reconnaissance qu'ils me portent, par des gestes
parlants et d'une expression ravissante. De mon côté, je me fis
comprendre d'eux par la pantomime que j'employais et par quelques-uns de
leurs signes que j'imitais, à ce point qu'une heure entière s'écoula
dans nos mutuels épanchements, qui m'offraient un charme tout nouveau,
une jouissance inexprimable. Je reçus de leurs mains le buste de l'abbé
de l'Épée, que je plaçai sur le marbre de mon secrétaire; et je leur
demandai la permission d'aller les remercier à leur Institution et
d'assister souvent à leurs études dirigées par Sicard; ce qu'ils
m'accordèrent tous avec les démonstrations de la joie la plus franche.

«Je mis une des fleurs du magnifique bouquet qu'ils m'apportaient, sous
le globe de verre dont j'avais fait couvrir le buste de l'abbé de
l'Épée. Je les conserve encore dans ma galerie; et chaque fois que j'y
porte les yeux, elles me rappellent mon double succès et la plus belle
époque de ma carrière dramatique.»

Bonaparte, de son côté, adressa à Bouilly les félicitations les plus
flatteuses sur son double succès. «Je vous remercie, lui dit-il, _avec
le sourire aux dents blanches qui rendait sa bouche si expressive_: vous
m'avez procuré le plaisir de rendre Sicard à ses élèves.--Et moi,
général, répondit Bouilly, je dois vous remercier bien plus encore de
m'avoir procuré par cet acte de justice la plus honorable jouissance que
puisse éprouver un auteur!.......»

Louis XVIII, avec cette politesse exquise qui le caractérisait, tenait,
longtemps après, ce langage à Bouilly: «Vous n'êtes pas seulement un
conteur moraliste, vous avez obtenu sur la scène des succès mérités.
J'ai vu jouer à Londres votre _Abbé de l'Épée_, vos _Deux Journées_; et
la vive impression que m'ont fait éprouver ces deux créations
dramatiques, est encore présente à mon souvenir.»

Mme Talma revendique, à son tour, ici la parole comme un légitime
dédommagement du sacrifice qu'elle a fait généreusement au soulagement
de ceux qui en sont privés, de cette voix qui fut si longtemps en
possession des suffrages du public. Le morceau délicieux qu'on va lire,
donnera la mesure, non-seulement des difficultés qu'elle a eues à
surmonter dans la création d'un rôle pour elle si nouveau, mais encore
du talent admirable, à l'aide duquel elle est parvenue à reproduire si
heureusement la nature. Il est emprunté au livre qu'elle a publié en
1836, sous le titre de: _Études sur l'Art théâtral_ (p. 226-270).

«L'art de bien dire au théâtre ne suffit pas: un acteur intelligent doit
encore savoir tirer parti des moindres circonstances pour augmenter
l'illusion théâtrale, fût-ce même à ses risques et périls. Qu'il me soit
permis de rappeler une de ces circonstances dans laquelle, ayant montré
de la présence d'esprit, j'en fus récompensée immédiatement par les
applaudissements du public. C'était à l'époque du brillant succès de
_l'Abbé de l'Épée_; je jouais le rôle du sourd-muet (le jeune Solar), et
j'avais toute l'illusion du personnage que je remplissais; car, pour
mieux m'identifier avec cette nature nouvelle pour moi, j'avais
recherché l'amitié de Massieu, si connu par son intelligence, sa belle
âme, son esprit et son savoir.

«Pendant plus de six mois, je m'étais préparée à représenter le
personnage que m'avait confié M. Bouilly. Je me composai une société
journalière de sourds-muets; ils étaient enchantés de me voir profiter
de leurs leçons; et Massieu surtout me donnait avec empressement les
matériaux nécessaires à la composition de mon rôle. Enfin, le succès de
la pièce fut complet, et le mien par contre-coup.

«Un jour donc, une circonstance extraordinaire me fournit l'occasion de
montrer à quel point je m'étais identifiée avec mon personnage: une
machine qui servait à faire mouvoir les décorations tombe du cintre,
derrière le théâtre; des cris se font entendre; un accident des plus
graves semblait être arrivé; toute la salle se lève spontanément;
Baptiste, Mlle Thénard et Mlle Bourgoin, qui étaient en scène, se voient
forcés de la quitter; ils reviennent bientôt rassurer les spectateurs
(très-nombreux), en affirmant que personne n'a été blessé; et le calme
ne tarde pas à se rétablir.

«Mais le public, qui ne perd jamais l'occasion d'être juste envers les
acteurs, s'aperçut que, pendant ce temps, j'étais restée comme sourde à
ma place, près d'une table, observant une mappemonde et complétement
étrangère à l'événement qui avait interrompu le spectacle; le jeu de ma
physionomie était loin d'exprimer la crainte. Alors, frappé de cet
à-propos, le public me fit entendre des applaudissements réitérés à
quatre reprises.... Ah! pour cette fois, je n'avais garde de rester dans
mon rôle de sourd; mon cœur battait de plaisir.... J'avais senti
l'importance de la mission dont je m'étais chargée: un seul mouvement de
surprise ou de crainte eût détruit toute illusion.

«Un jour, j'entrais avec Monvel sur la scène, au second acte de _l'Abbé
de l'Épée_: c'est le moment où le jeune Solar reconnaît la maison dans
laquelle il a passé ses premières années. Nous avions joué plusieurs
fois cette pièce; son succès était complet: nous savions donc, Monvel et
moi, ce que nous devions faire; nos effets étaient réglés presque
invariablement. Cependant, un jour, au lieu de me trouver sous la main
de Monvel, ou plutôt de l'abbé de l'Épée, au moment où il se retournait
pour m'interroger de nouveau par les signes accoutumés, il regarde
autour de lui, il me cherche et me trouve pressant de mes mains la
muraille de la maison paternelle où il ne m'était plus permis d'entrer:
mes yeux pleins de larmes exprimaient toute ma pensée. Monvel, en me
regardant, s'attendrit lui-même à tel point, qu'il ne pouvait parler; et
le public, s'apercevant de notre émotion mutuelle, fit entendre de longs
applaudissements.

«En rentrant dans la coulisse: «Parbleu, madame, me dit le célèbre
artiste, vous avez bien opéré! Je ne savais, d'honneur, si je pourrais
finir ma scène, moi! Je ne me doutais pas de ce nouveau jeu de théâtre;
il fallait donc m'avertir.--Sans doute, mon maître, si j'avais su
moi-même ce que je ferais! En résultat, êtes-vous mécontent? Ai-je mal
fait?--Non sans doute, chère petite, dit-il en m'embrassant. Avec tant
d'âme on ne peut se tromper; suivez toujours vos inspirations!»

Enfin, car il faut se borner de crainte de s'écarter beaucoup plus
longtemps du sujet qu'il ne convient, reproduisons ici à la hâte les
quelques lignes tracées sur la célèbre comédienne par un écrivain
distingué, dont nous pleurons encore la perte, M. Villenave, dans la
notice qui se trouve en tête du livre auquel nous empruntons ces
détails. (Pages XIV-XV.)

«Mme Talma obtint un bien beau triomphe dans le drame de l'_Abbé de
l'Épée_. Ce fut, en effet, un rôle bien difficile que celui de ce
sourd-muet qu'on vit, avec une surprise mêlée d'attendrissement et
d'admiration, remplir la scène pendant les quatre derniers actes, sans
cesser d'intéresser profondément les spectateurs. Trente-six ans se sont
écoulés (en 1836), et l'auteur, M. Bouilly, en conservant le souvenir de
cette belle époque de sa vie, n'a pas oublié celle qui jouait le
sourd-muet et à qui, dit-il, avec une modestie devenue bien rare, _je
dus mon plus beau laurier_. Les poëtes firent des vers en l'honneur de
l'excellente actrice, et on eût pu lui appliquer cet heureux distique
composé pour l'abbé de l'Épée par un de ses élèves (de Seine,
sourd-muet).

    Il révèle à la fois le secret merveilleux
    De parler par les mains, d'entendre par les yeux.

S'étonnera-t-on ensuite que, malgré les critiques dont la pièce de
Bouilly est devenue l'objet depuis lors, tant au point de vue du style,
qui n'est peut-être pas celui qui convient le mieux au sujet, qu'au
point de vue de la mimique qui, de nos jours, a fait des pas de géant,
elle ait contribué si prodigieusement, grâce à d'aussi puissants
éléments de succès, à agrandir l'intérêt que mérite une si cruelle
privation, à populariser la gloire de son héros, à multiplier enfin les
effets de la sympathie nationale et étrangère en faveur de cette famille
exceptionnelle?




XX

     Efforts tentés auprès du gouvernement pour suspendre les
     représentations du drame de l'abbé de L'ÉPÉE..--L'auteur accusé par
     la presse d'avoir voulu troubler le repos et compromettre l'honneur
     de certaines personnes.--M. Bouilly se disculpe.--Il offre de
     changer le lieu de la scène et efface du titre la qualification de
     COMÉDIE HISTORIQUE.--Mort de l'abbé de l'Épée.--Touchant spectacle
     de ses derniers moments.--Tableau du sourd-muet Peyson.--Le célèbre
     instituteur inhumé à Saint-Roch.--On se dispute son image.--Sa
     répugnance à laisser reproduire ses traits, de son vivant.--Le
     sculpteur sourd-muet de Seine.--La Commune de Paris demande à
     l'Assemblée nationale que l'État adopte les sourds-muets privés de
     leur père.--Ce vœu est réalisé.--Oraison funèbre de l'abbé de
     l'Épée, prononcée dans l'église Saint-Étienne-du-Mont.--Supplice du
     panégyriste.


Qui le croirait? Il se trouva des personnes intéressées que le succès du
drame de l'_Abbé de l'Épée_ offusqua, et qui ne craignirent pas d'agir
auprès des autorités supérieures, dans la vue d'en obtenir que les
représentations de la pièce fussent suspendues. Elles eurent même
recours à la voie de la presse pour accuser l'auteur de n'avoir mis son
œuvre au théâtre qu'avec l'arrière-pensée de _troubler leur repos et
de compromettre leur honneur_. D'aussi basses inculpations
pouvaient-elles porter la moindre atteinte à l'estimable caractère de
celui qui en était l'objet? Comment soupçonner l'auteur qui, en
retraçant sur la scène un mémorable épisode de la vie de notre illustre
fondateur, avait formellement déclaré ne tendre qu'à un double objet,
honorer la mémoire de l'abbé de l'Épée, et intéresser le public en
faveur non-seulement de celui qu'il avait institué, en mourant, le
légataire de son génie, l'abbé Sicard, mais encore de tous ses
successeurs à venir? Peu lui importait, disait-il, que la sentence du
Châtelet de Paris, restituant ses droits à l'élève de notre illustre
maître, eût été infirmée par un nouveau jugement en 1792, s'il voyait
son but complétement atteint. Il croyait même sa conscience parfaitement
en repos après avoir constaté qu'il s'était borné à la donnée
principale, et n'avait fait autre chose que d'y ajouter quelques
développements épisodiques, quelques nouveaux personnages de son
invention.

Supposons que les reproches dont on l'accabla fussent fondés, n'avait-il
pas droit, au moins, à un peu d'indulgence pour l'attention scrupuleuse
qu'il avait apportée à se renfermer strictement, d'un bout à l'autre de
son œuvre, dans les limites que lui imposaient la prudence humaine
et les convenances sociales? Ne le vit-on pas, sur les réclamations de
Cazeaux, se hâter, avec un empressement qui l'honorait, de supprimer du
titre de sa pièce la qualification de _comédie historique_? Et sa
générosité n'alla-t-elle pas même jusqu'à lui offrir de changer le lieu
de la scène, l'assurant sur l'honneur que son œuvre ne le regardait
ni directement ni indirectement?

Avant la fin de ce procès célèbre qui occupe une si large place dans
l'existence de l'abbé de l'Épée, ses forces avaient sensiblement
décliné, et il penchait, à vue d'œil, vers la tombe. Déjà son état
commençait à inspirer de sérieuses inquiétudes à tous ceux qui
l'environnaient, lorsqu'un coup imprévu vint tout à coup confirmer leurs
craintes. Il s'endormit dans le Seigneur le 23 décembre 1789, après
avoir reçu les derniers sacrements du curé de l'église Saint-Roch, sa
paroisse, M. Marduel, neveu et successeur de son ami, entouré d'une
députation de l'Assemblée nationale, ayant à sa tête Mgr de Cicé,
archevêque de Bordeaux, de ses parents et de ses élèves, fondant en
larmes. Une pauvre fille inconnue se fit remarquer à genoux devant ce
lit de mort. Sourde-muette, elle était venue de bien loin contempler son
père adoptif, et elle le trouvait expirant. De tendres conseils, de
douces consolations tombaient encore de ses doigts glacés sur ces
malheureux enfants qui n'allaient plus avoir de père. Tout à coup un
dernier rayon d'espoir brille dans ses yeux qui s'éteignent. Dieu
n'abandonnera pas ces pauvres orphelins. Ils l'ont compris, et leur
séparation est moins cruelle, et les larmes qui coulent de leurs yeux,
en présence du cadavre de leur ami, sont moins amères, et leur douleur a
revêtu le caractère d'une pieuse résignation.

Cette scène touchante a été reproduite sur la toile avec un talent
supérieur par le sourd-muet Frédéric Peyson, de Montpellier. Ce fut un
des tableaux les plus remarquables de l'exposition de 1839.

L'auteur de ce mémoire avait proposé à ses amis, tant parlants que
sourds-muets, réunis dans une circonstance solennelle, d'exprimer dans
une pétition collective[60] le vœu de voir le gouvernement se décider
à faire l'acquisition de cette œuvre, et la requête avait été
couverte aussitôt de nombreuses signatures. Mais le prix en ayant paru
un peu trop élevé, le généreux artiste se décida à offrir son tableau à
l'Institution nationale des sourds-muets de Paris, dont il décore la
chapelle, et chargea un professeur sourd-muet distingué, M. Alphonse
Lenoir, de transmettre cette résolution[61] à la Commission consultative
de cet établissement.

L'abbé de l'Épée fut inhumé au sein de l'église Saint-Roch, dans le
caveau de la chapelle Saint-Nicolas: c'est dans cette chapelle,
appartenant à sa famille, qu'il avait coutume de célébrer la messe, que
ses sourds-muets, à tour de rôle, servaient de vive voix.

Quand le père spirituel des sourds-muets eut rendu le dernier soupir, ce
fut à qui reproduirait sa vénérable image. De son vivant, il n'avait
jamais voulu se prêter au désir d'aucun artiste, jaloux de conserver ses
traits, ne fût-ce que pour le plus simple croquis. Il ne fit exception à
la règle qu'en faveur d'une dame, dont le portrait a été prêté pour
modèle, par le fils d'une de ses nièces, Mme la comtesse de
Courcel[62] à M. Michaut (des Monnoies), auteur de la statue de l'Apôtre
des sourds-muets érigée à Versailles.

Un jour, s'apercevant que son élève de Seine, sculpteur et graveur,
avait fait son buste, sur lequel était écrit le distique que nous avons
cité plus haut, il en demanda le prix à l'auteur, le paya et brisa cette
image. L'artiste, qui s'était fait fort de triompher de la modestie du
maître, ne vit d'autre moyen de gagner sa gageure, que d'épier les
intervalles de recueillement où il lui arrivait parfois de se plonger,
afin de saisir, à la dérobée, des traits si chers. Le bon abbé, instruit
du succès de cette innocente manœuvre, ne put s'empêcher de sourire à
l'opiniâtre reconnaissance du statuaire, qui ne fut pas, du reste, le
seul à tromper sur ce point la vigilance du maître.

Ce de Seine est le même qui, plus tard, moula la figure de Mirabeau, et
remporta le prix du concours ouvert par l'Assemblée nationale pour
l'exécution du buste du grand orateur. Les premiers artistes de l'époque
avaient pris part à la lutte. Le vainqueur s'y était présenté sans
appui, ni précédents. Le gouvernement lui accorda, en outre, 600 francs
de pension et un logement au Louvre[63].

Quatre députés de la Commune de Paris, M. Godard, avocat au parlement,
portant la parole, exprimèrent à l'Assemblée nationale le vœu qu'un
établissement fût ouvert, aux frais de l'État, aux malheureux orphelins
que la mort de l'abbé de l'Épée laissait sans appui. Ce vœu, comme on
le verra tout à l'heure, fut réalisé. Depuis lors, des écoles de ce
genre se sont multipliées à l'infini, sur tous les points du globe, pour
attester la supériorité de sa méthode sur celle de tous les instituteurs
étrangers.

A pareil jour, deux ans plus tard, le 23 février 1790, l'oraison funèbre
de l'abbé de l'Épée fut prononcée dans l'église de
Saint-Étienne-du-Mont, en présence d'une députation de l'Assemblée
nationale, du maire de Paris, des membres de la Commune, et de tout ce
que la capitale comptait de plus illustre dans les lettres et dans les
sciences, par l'abbé Fauchet, prédicateur ordinaire du roi, dont le nom
a conquis dans le monde politique une impérissable renommée par sa
participation à la prise de la Bastille, par son dévouement à la cause
du peuple et aux nouvelles institutions, par son supplice enfin, qui eut
lieu le 31 octobre 1793. Ses juges l'avaient déclaré suspect de
complicité avec les Girondins, et plus particulièrement avec la
courageuse Charlotte Corday.

On nous saura peut-être gré de reproduire ici les paroles que l'abbé de
l'Épée avait adressées à ce même abbé Fauchet, quand celui-ci lui avait
soumis son panégyrique de saint Augustin.

«Oui, disait-il à l'auteur, en lui témoignant son approbation de ce
qu'il avait insisté sur les dangers de l'orgueil, c'est malheureusement
notre péché d'origine à tous; c'est celui qu'il nous faut combattre
toute la vie; il n'y a point de relâche à se permettre sur ce point;
c'est tout le mal de l'homme; c'est le mien. Je l'éprouve à toute heure:
vous m'avez loué en désirant mon suffrage, je pourrais vous louer aussi;
mais assez d'autres vous empoisonneront d'éloges. De nous-mêmes nous ne
sommes que trop enclins à nous applaudir au fond de nos cœurs, tandis
que, si nous avons un motif de bénir le ciel pour nous avoir accordé
quelques lumières, nous avons mille raisons de nous humilier de nos
ténèbres.»




XXI

     L'Assemblée nationale décrète que le nom de l'abbé de l'Épée sera
     inscrit parmi ceux des citoyens qui ont bien mérité de l'humanité
     et de la patrie et que son Institution sera subventionnée par
     l'État.--Fondation de 24 bourses gratuites, projet de translation à
     l'ancien couvent des Célestins.--La Convention fonde, dans chacune
     des écoles de Paris et de Bordeaux, 60 bourses, portées
     successivement, pour la première, à 80 et à 100.--La Convention
     avait eu un instant le projet de fonder, pour l'éducation de 4000
     sourds-muets, une école normale et six grandes institutions, avec
     ateliers et travaux agricoles.--Transfert de l'établissement de
     Paris dans le local actuel, à l'ancien séminaire
     Saint-Magloire.--Les frais d'éducation des sourds-muets rangés, en
     1832, parmi les _dépenses facultatives_ des budgets
     départementaux.--M. de Gerando avait infructueusement proposé que
     ce fût parmi les _dépenses obligatoires_.


Dans sa séance du 21 juillet 1791, l'Assemblée nationale, qui avait
renvoyé, le 24 mai de l'année précédente, à son comité de mendicité, une
pétition de l'abbé Sicard[64], relative à la perpétuité de
l'établissement ouvert aux sourds-muets, décréta[65] que le nom de
l'abbé de l'Épée serait placé au rang de ceux des citoyens qui avaient
bien mérité de l'humanité et de la patrie, et que son Institution serait
entretenue aux frais de l'État comme un monument digne de la nation
française. Elle y fonda, mais pour une année seulement, vingt-quatre
bourses gratuites, dont elle assurait la jouissance, par arrêt des 10-14
septembre[66], aux titulaires, et assigna à l'Institution les bâtiments
de l'ancien couvent des Célestins, qu'elle devait partager avec celle
des aveugles, jusqu'au moment où un nouveau projet d'organisation des
deux établissements, préparé par un comité spécial, aurait reçu sa
sanction définitive.

C'est un devoir sacré, pour nos cœurs reconnaissants, de recommander
à la mémoire des amis de l'humanité le nom de Prieur, député de Châlons,
dont toutes les conclusions en faveur des pauvres sourds-muets furent
votées par l'Assemblée nationale. Son rapport remarquable se terminait
ainsi: «A votre voix, Messieurs, quatre mille infortunés (le nombre a dû
en être quatre ou cinq fois plus grand) pourront recouvrer toutes leurs
facultés, et, avec elles, l'usage de leurs droits; ils redeviendront des
hommes et des citoyens.» Ainsi les sourds-muets, ces étrangers dans la
société humaine, ces anciens parias de la civilisation, en imprimant ce
rapport de leurs mains, tracèrent alors eux-mêmes, en caractères
ineffaçables, leurs lettres de grande naturalisation intellectuelle,
comme l'a si justement observé un de nos littérateurs les plus en
renom[67].

Un décret des 10-14 septembre 1792, concernant les établissements des
sourds-muets et des aveugles-nés, alloua sur le trésor national les
fonds nécessaires au paiement des pensions fondées dans lesdits
établissements.

La Convention nationale, par décret des 12-14 mai 1793, convertissant en
Institution nationale l'École des sourds-muets de Bordeaux, et la
plaçant sous la surveillance du département et de la municipalité, lui
alloua une subvention annuelle de 16,000 francs, et y créa, ainsi que
dans celle de Paris, vingt-quatre bourses gratuites. Elle décréta, en
outre, que tous les sourds-muets recevraient indistinctement le bienfait
de l'éducation publique, et que, pour atteindre ce but, en différents
endroits de la république, d'autres établissements s'élèveraient, sur le
modèle de ceux de Paris et de Bordeaux. Cependant, elle crut devoir se
borner, pour le moment, à la création de soixante bourses[68], pour
chacune des deux institutions alors existantes, qu'elle organisa sur le
pied d'une parfaite égalité par son arrêté du 16 nivôse an III (5
janvier 1795). Elle affecta définitivement, à la première les bâtiments
de l'ancien séminaire de l'archevêque de Paris, rue du
Faubourg-Saint-Jacques, nos 254 et 256, connu sous le nom de
séminaire de Saint-Magloire et qu'elle occupe encore aujourd'hui[69].

A cette époque, le citoyen Maignet, député du Puy-de-Dôme, s'exprimait
ainsi, dans son rapport à la Convention nationale, sur le projet de
décret d'organisation première de ces établissements:

«L'on ne perdra jamais de vue que le principal but que nous nous
proposons, est d'arracher les sourds-muets à l'indigence, en leur
donnant une profession qui puisse leur faire trouver dans le travail des
ressources suffisantes contre le besoin. Le soin des instituteurs sera
de discerner quelle est la profession pour laquelle chacun d'eux montre
le plus de talent, et de l'y appliquer.»

Le même représentant s'était efforcé de démontrer la nécessité de créer
une École centrale, pour y former des instituteurs. Il avait émis, en
outre, le vœu que six établissements fussent fondés en France, pour
recevoir 4,000 sourds-muets; qu'on y annexât divers ateliers, et que,
plusieurs fois, par semaine, les instituteurs conduisissent leurs élèves
dans les champs, et n'épargnassent rien pour leur inspirer le goût des
travaux agricoles. Le rapporteur insistait pour que son projet fût
adopté, quels que fussent les embarras dans lesquels la patrie était
alors plongée. «Nous venons, s'écriait-il avec l'accent énergique d'une
consciencieuse philanthropie, vous offrir un nouveau genre d'alliance à
contracter, alliance inconnue, jusqu'ici, dans les fastes de l'histoire,
mais qui n'en sera que plus chère à vos cœurs; c'est l'alliance avec
l'infortune; il s'agit de lier par la reconnaissance les enfants
sourds-muets au règne de la liberté.»

La Convention nationale décida, art. 2, titre III du décret du 3
brumaire an IV, sur l'organisation de l'instruction publique, la
création de plusieurs écoles publiques de sourds-muets dans les
départements[70], outre celles de Paris et de Bordeaux; mais il ne fut
pas donné suite à ce projet proposé par le comité de secours publics, et
précédé d'un exposé des motifs de Roger-Ducos, député des Landes.

Un décret du 16 vendémiaire an V déclara, art. 4:

«Les établissements existants, destinés aux aveugles et aux
sourds-muets, resteront à la charge du trésor national.»

A partir de là, ce n'est plus qu'en 1832 que nous voyons, de nouveau,
les sourds-muets fixer sérieusement sur eux la sollicitude du
Gouvernement, et devenir l'objet d'une disposition spéciale dans le
classement des attributions des conseils généraux. Cette disposition met
leurs frais d'éducation au nombre des dépenses facultatives des budgets
départementaux.

M. le baron de Gérando, chargé de rédiger cette disposition importante,
avait proposé au ministre de l'intérieur de ranger ces dépenses parmi
celles qui sont obligatoires, comme l'entretien des aliénés et des
enfants-trouvés; il échoua malheureusement dans cette généreuse
initiative.




XXII

     Mode d'administration successif des Institutions nationales des
     sourds-muets de Paris et de Bordeaux.--Projets divers ayant pour
     but de généraliser en France cet enseignement
     spécial.--Sollicitations infructueuses jusqu'à ce jour.--Pétition
     adressée en 1851 par la Société centrale d'éducation et
     d'assistance pour les sourds-muets en France à l'Assemblée
     nationale législative.--Éloges de l'abbé de l'Épée, par MM. Bébian,
     ancien censeur des études de l'Institution nationale de Paris, et
     d'Aléa, ancien directeur du collège royal des sourds-muets de
     Madrid.--L'auteur des TEMPLIERS, M. Raynouard, de l'Académie
     française, voulait, à sa mort, fonder un prix pour le meilleur
     poème à la gloire de l'abbé de l'Épée.--Nomenclature complète des
     œuvres du célèbre instituteur.


Les écoles de sourds-muets de Paris et de Bordeaux, placées d'abord sous
la surveillance des autorités départementales, furent, plus tard,
administrées par un conseil, composé d'abord de trois membres, puis de
cinq, et enfin de sept. Deux arrêtés, en date du 18 fructidor an VII et
du 18 vendémiaire an IX, rendus par Lucien Bonaparte, alors ministre de
l'intérieur, avaient réglé l'organisation de l'école de Paris; un
autre, en date du 8 brumaire an X, émanant de l'illustre Chaptal, avait
modifié les deux statuts précédents. En 1822, tous les arrêtés
antérieurs furent révisés et fondus en un règlement général, revêtu, le
28 juin, de l'approbation ministérielle; enfin, une ordonnance royale,
du 21 février 1841, concernant les établissements généraux de
bienfaisance et d'utilité publique, créa un conseil supérieur, composé
de vingt-quatre membres, chargé de les surveiller, et, en exécution de
l'art. 6 de ladite ordonnance, un arrêté ministériel, du 16 mars de la
même année, organisa, près de chacun de ces établissements, une
commission consultative, composée de cinq membres, y compris le
directeur.

A diverses époques, le Gouvernement s'est occupé de mesures législatives
pour procurer l'éducation à tous les sourds-muets.

La Convention nationale voulait rattacher l'enseignement de ces
infortunés au système général d'instruction publique de la France.

Plus tard, Chaptal, par une lettre en date du 22 germinal an IX,
consultait le conseil d'administration de l'École de Paris sur un projet
semblable. Il insistait principalement pour que les établissements de
sourds-muets fussent assis sur de solides bases.

En 1836, un autre ministre, M. le comte de Gasparin, ayant invité le
conseil d'administration de l'Institution nationale de Paris à élaborer
un projet de loi sur l'organisation définitive des écoles consacrées à
ces malheureux, ne trouva pas celui qui lui fut remis de nature à être
présenté à l'examen des Chambres.

Six ans après, la même question fut débattue au sein du congrès
scientifique de France, tenu à Strasbourg, où étaient accourus quatre
instituteurs français de sourds-muets, MM. Piroux, directeur de l'école
de Nancy; Edouard Morel, directeur actuel de celle de Bordeaux; Jacoutot
et Selligsberger, dont chacun dirige un établissement de ce genre à
Strasbourg. Les vues d'enseignement général, exposées dans cette
enceinte d'une manière péremptoire par les deux premiers, furent
favorablement accueillies par l'assemblée, qui en adopta les
conclusions.

Deux pétitions ont été simultanément adressées sur le même sujet, au
Corps législatif, par M. Eugène Garay de Monglave, ancien membre de la
commission consultative de l'Institution des sourds-muets de Paris, et
par l'auteur de ce mémoire. Depuis, l'une et l'autre ont été renouvelées
jusqu'à trois ou quatre fois; mais elles n'ont obtenu aucun résultat
immédiat, aucun résultat complet, malgré les votes favorables dont
elles n'ont cessé d'être l'objet de la part des diverses législatures.

En juillet 1851, une pétition[71] à l'Assemblée nationale a été proposée
et adoptée unanimement au sein de la _Société centrale d'éducation et
d'assistance pour les Sourds-Muets en France_, présidée par M. Dufaure,
ancien ministre. Elle tend à l'extension de l'enseignement de ces
infortunés et des jeunes aveugles, et à une augmentation de fonds
nécessaires pour atteindre ce but.

Mais la dissolution de cette Assemblée, ayant été amenée par l'événement
du 2 décembre de la même année, a nécessité la rédaction d'un nouveau
mémoire[72] au Prince Louis-Napoléon Bonaparte, Président de la
République.

La Société royale académique des sciences de Paris proposa, en 1817, au
concours, l'éloge de l'abbé de l'Épée. Le prix fut décerné, en 1819, à
M. Bébian, ancien censeur des études de l'Institution des sourds-muets
de Paris, et l'accessit à M. Bazot, membre de l'Athénée des arts, etc.
Nous avons de M. d'Aléa, ancien directeur du collége royal des
sourds-muets de Madrid, _l'Éloge de l'abbé de l'Épée, ou Essai sur les
avantages du système des signes méthodiques, appliqué à l'instruction
générale élémentaire_, traduit de l'espagnol sous les yeux de l'auteur.
M. d'Aléa était déjà connu dans sa patrie par une traduction espagnole
de _Paul et Virginie_. On assure qu'il a travaillé à un _Dictionnaire de
signes d'action analogiques_.

On nous a rapporté que, quelque temps avant sa mort, le célèbre auteur
des _Templiers_, M. Raynouard, avait manifesté l'intention de proposer
pour sujet d'un prix de poésie l'éloge de notre _père spirituel_. Nous
aurions voulu qu'il eût été donné suite à cette proposition, qui aurait
certainement honoré la mémoire du savant académicien dont nous déplorons
la perte.

Voici la nomenclature complète des ouvrages de l'abbé de l'Épée:

1º _Relation de la maladie et de la guérison miraculeuse opérée sur
Marie-Anne Pigalle_, 1757, in-12;

2º _Institution des sourds et muets, ou Recueil des exercices soutenus
par les sourds et muets, pendant les années 1771, 1772, 1773 et 1774,
avec les lettres qui ont accompagné les programmes de chacun de ces
exercices_, Paris, 1774, in-12 de 112 pages (dans sa quatrième lettre,
il développe les moyens dont il s'est servi pour conduire ses élèves à
la connaissance de la divinité et des dogmes religieux; il y annonce que
ce quatrième exercice public sera le dernier);

3º _Institution des sourds et muets par la voie des signes méthodiques_,
Paris, 1776, in-12; _nouvelle édition corrigée sous ce titre: La
véritable manière d'instruire les sourds et muets, confirmée par une
longue expérience_, Paris, 1784, in-12; cet ouvrage a été traduit en
allemand;

4º _Dictionnaire général des signes employés dans la langue des
sourds-muets_, auquel la mort l'empêcha de mettre la dernière main.




XXIII

     Violation des sépultures de l'église Saint-Roch en 93.--Le plomb
     des cercueils fondu en balles sur les autels.--Mission que l'auteur
     s'était imposée de retrouver la tombe de l'abbé de l'Épée.--Lettre
     aux journaux pour se plaindre de ce que son portrait ne figure pas
     au Musée historique de Versailles, de ce que sa statue ne se voit,
     ni dans sa ville natale, ni à Paris; de ce que la tombe enfin de
     son successeur, l'abbé Sicard, languit sans honneur, dans un
     déplorable abandon.--Demande de renseignements au curé de
     Saint-Roch sur le lieu de la sépulture de l'abbé de l'Épée dans
     cette église.--Comment on découvre que ses restes reposent dans le
     caveau de la chapelle Saint-Nicolas.--L'auteur y descend avec le
     sourd-muet Forestier et le docteur Doumic.--Spectacle
     déchirant!--Souscription ouverte dans les journaux pour élever un
     monument aux cendres du célèbre instituteur et faire apposer deux
     inscriptions en français sur la maison où il est né et sur celle
     qui fut le berceau de son enseignement.


J'ai terminé le tableau, malheureusement beaucoup trop incomplet, des
exploits de notre héros pacifique. J'aurais voulu pouvoir en recueillir
religieusement tous les traits. Ce n'est pas que je ne me sois adressé à
bien des témoins de son admirable existence[73] dans la vue de donner
plus de prix à ce modeste travail; mais, à mon vif regret, aucun n'a pu
me satisfaire pleinement. Par bonheur, les traces du passage de
l'illustre fondateur sont trop profondes, trop lumineuses, pour qu'il
soit besoin de rien ajouter à l'auréole de gloire qui couronne son front
vénérable.

Le _Mercure de France_, du 10 avril 1790, avait proposé, pour épitaphe
au tombeau de l'abbé de l'Épée, ces quatre vers latins[74]:

    Hic jacet, egregio cœli qui munera pollens,
    Naturæ imposuit (visu mirabile)! leges;
    Auditum et surdis tribuit, mutisque loquelam.
    An sit, ut hunc laudet, mutus vel surdus in orbe?

Cette épitaphe de mauvais goût, et qui raconte si imparfaitement les
bienfaits de celui que le peuple sourd-muet a canonisé dans le
calendrier de sa reconnaissance, fut-elle réellement gravée sur sa
tombe? Elle le méritait peu certainement. A tout hasard, en voici la
traduction française:

«Ci-gît qui, riche d'un admirable don du ciel, imposa (ô prodige!) des
lois à la nature, en rendant l'ouïe aux sourds et la parole aux muets.
Existe-t-il, pour le louer, un sourd ou un muet sur la terre?»

Cette tombe, comme tant d'autres, fut violée en 93. Le plomb des
cercueils, qui reposaient dans les caveaux de l'église Saint-Roch, fut
brisé, fondu, converti en balles. On vit alors des centaines d'ouvriers
travailler dans le saint lieu, devenu un vaste atelier, à fondre, sur
les autels consacrés longtemps à la célébration des mystères du
christianisme, des projectiles destinés à repousser les ennemis de la
France révolutionnaire.

Élève de l'Institution nationale des sourds-muets de Paris, j'appris
tout cela dès ma plus tendre enfance; je sus de mes maîtres que l'abbé
de l'Épée avait été inhumé dans l'église Saint-Roch. Dès lors, je
m'étais imposé la mission de retrouver, un jour, les restes mortels de
notre bienfaiteur à tous. C'était, dans mon esprit, une idée arrêtée. Je
ne voulais pas mourir sans avoir acquitté, au nom de mes frères épars
sur le globe, ce tribut de pieuse reconnaissance.

C'est dans ces sentiments que je crus devoir, avant tout, appeler, par
l'entremise de la presse, l'attention publique sur la scandaleuse
absence d'un portrait de l'abbé de l'Épée au Musée historique de
Versailles, ce Panthéon moderne de toutes nos gloires nationales.

Le 20 novembre 1837, les journaux publiaient la lettre suivante:

«Auriez-vous l'extrême bonté d'accueillir dans les colonnes de votre
feuille l'expression tardive, mais franche, de l'étonnement dont une
lacune déplorable a frappé une portion assez nombreuse de la grande
famille française, les sourds-muets, ces enfants adoptifs de l'abbé de
l'Épée, dans une revue attentive qu'ils ont faite du Musée de
Versailles? Quoi! pas un coin, pas une esquisse consacrée à _notre père
intellectuel_! Notre étonnement a dû être partagé par tous les
appréciateurs de son talent, si national, quoique si modeste. Que de
regards ont dû vainement le chercher dans ce vaste panorama des
célébrités de toutes les époques! Le génie et la charité de cet homme ne
devraient-ils pas aussi occuper une large et belle page dans les annales
artistiques, à côté, et j'oserai dire même au-dessus des lumières ou des
merveilles des siècles, comme son œuvre est placée par la postérité
au rang des créations les plus extraordinaires de l'intelligence, et
qualifiée de divine par les plus beaux génies de notre époque?

«Dieu sait combien de médiocrités obscures et ignorées ont obtenu ici
les honneurs d'une représentation peu méritée! L'adulation est prodigue
d'encens; l'admiration est avare d'hommages. Les Apelle, les Phidias ont
trop souvent profané leur pinceau, leur ciseau; trop souvent ils ont
immortalisé des ennemis du genre humain, des dévastateurs du monde; ils
ont déifié même d'heureux scélérats; et l'homme de bien, le régénérateur
d'une portion de l'espèce humaine, est indignement oublié! _Proh pudor!_

«Ce qui a droit de nous surprendre encore davantage, c'est que ce soit
précisément dans les lieux qui l'ont vu naître, à Versailles, qu'on
n'ait pas songé à élever un trophée à la mémoire de notre Messie, tandis
qu'avec un empressement de compatriotes, digne des plus grands éloges,
on y a payé un tribut d'estime et de reconnaissance au héros
pacificateur de la Vendée, à Hoche. C'était un sublime caractère, sans
doute; mais les généraux, amis de la concorde et de la paix, ont-ils
jamais manqué à notre belle France? Qu'on nous dise, d'un autre côté,
s'il s'est jamais rencontré, et s'il se rencontrera jamais peut-être un
second abbé de l'Épée! Le sauveur dévoué d'une classe d'êtres rejetée
ignominieusement en masse du sein de la société par de désolants
préjugés, et plongée ainsi dans la plus déplorable dégradation, ne
mérite-t-il pas ici, je le demande, une statue, un portrait au moins, à
défaut d'un temple que lui eût élevé la Grèce antique?

«Ne pourrait-on pas, à juste titre, reprocher la même insouciance à
notre capitale, à cette ville, berceau de la civilisation de nos frères
d'infortune, et qui fut, la première, témoin des triomphes de l'art sur
la nature? Il faut le publier à la honte de notre pays, les hommes
utiles sont mieux appréciés à l'étranger.

«En 1828, une souscription contribua à l'érection d'un monument de
marbre blanc en l'honneur de Daniel Guyot, directeur de l'École des
sourds-muets de Groningue, en Hollande, mort l'année précédente. On le
voit sur la place de la ville, en face même de cette institution.

«En 1829, à Gênes, les mêmes honneurs furent décernés au père Assarotti,
directeur de l'École des sourds-muets de cette ville. Or, Guyot et
Assarotti avaient puisé, l'un et l'autre, cet art bienfaisant dans la
méthode de l'instituteur français. Pourquoi donc, lorsque les élèves
sont, ailleurs, si justement, si dignement récompensés, le maître
est-il, en France, dans sa patrie, laissé dans un coupable oubli? On ne
sait pas même où reposent ses cendres. Les recherches auxquelles nous
nous sommes livrés à cet égard n'ont produit aucun résultat.

«Le gouvernement s'empressera (et son amour éclairé de la justice nous
en est un sûr garant), de réparer ce honteux abandon, qui, prolongé,
démentirait le titre de foyer des lumières, que l'Europe intellectuelle
a, depuis longtemps, décerné à Paris.

«Qu'il me soit permis de profiter de cette circonstance pour déplorer
l'état de dépérissement où languit le monument élevé à l'abbé Sicard, à
l'aide d'une souscription ouverte en 1822 par son respectable ami M.
Lafon-Ladébat. Qu'on choisisse une commission chargée de réparer le
modeste mausolée d'un homme de bien, et nous serons les premiers à
contribuer de notre faible offrande à cette œuvre de reconnaissance.

«En publiant cette lettre[75], expression sincère du vœu de tous mes
frères, vous aurez acquitté, Monsieur, une trop minime partie,
malheureusement, de notre dette sacrée envers nos deux bienfaiteurs, qui
sont aussi ceux de l'humanité entière; car quel est le pays qui ne leur
doit pas de nouveaux citoyens, tout 

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