Les primitifs: Études d'ethnologie comparée
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Title: Les primitifs: Études d'ethnologie comparée
Author: Élie Reclus
Release date: August 2, 2011 [eBook #36947]
Language: French
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ÉLIE RECLUS
LES PRIMITIFS
ÉTUDES
D'ETHNOLOGIE COMPARÉE
Le progrès se fait du général au particulier. Dans les
organismes inférieurs tout est dans tout, et l'organisme monte
en grade, à mesure que s'opére la division du travail.
Baer.
HYPERBORÉENS ORIENTAUX
ET OCCIDENTAUX
APACHES
MONTICOLES DES NILGHERRIS
NAÏRS, KHONDS
PARIS
G. CHAMEROT, IMPRIMEUR-ÉDITEUR
19, RUE DES SAINTS-PÈRES, 19
1885
PRÉFACE
L'ethnographie, science nouveau-née, nous la comprenons comme la
psychologie de l'espèce, la démographie étant une physiologie et
l'anthropologie représentant une anatomie en grand.
La démographie et l'ethnologie étudient les grands faits de la nutrition
et de la reproduction, de la natalité et de la mortalité, l'une dans
l'homme physique, l'autre dans l'homme moral. La démographie compare les
données statistiques, les met en série, trouve leurs accords et
contrastes, découvre mainte modalité de la vie, inconnue ou mal connue
jusque-là. Faisant des grands chiffres un instrument de précision, elle
a, comme les pythagoriciens, pris pour devise: _Numero_, _pondere_,
_mensurâ_. L'ethnographie, elle aussi, a ses grands nombres: les moeurs
et coutumes, les croyances et religions. Des tribus, peuples et nations,
des siècles et encore des siècles, telles sont les quantités sur
lesquelles elle opère; quantités algébriques, mais concrètes. Un usage,
adopté par des millions d'hommes, et continué pendant des milliers
d'années, vaut, en définitive, les milliards d'individus qui l'ont
pratiqué. Plusieurs de ces supputations aboutiraient à d'énormes
chiffres, dignes de ceux que l'astronome et le géologue manient avec
tant d'aisance.
On s'est trop habitué à regarder dédaigneusement, du haut de la
civilisation moderne, les mentalités du temps jadis, les manières de
sentir, d'agir et de penser, qui caractérisent les collectivités
humaines antérieures à la nôtre. Que de fois on les bafoue sans les
connaître! On s'est imaginé que l'ethnologie des peuples inférieurs
n'est qu'un amas de divagations, un fatras de niaiseries;--en effet, les
préjugés paraissent doublement absurdes quand on n'en a pas la clef;--on
a fini par croire qu'il n'y a d'intelligence que la nôtre, qu'il n'y a
de moralité que celle qui s'accommode à nos formules. Nous avons des
manuels d'histoire naturelle qui, divisant les espèces animales et
végétales en deux catégories, les utiles et les nuisibles, affirment
qu'en dehors de l'homme n'existe ni raison ni conscience; reprochent à
l'âne sa stupidité, au requin sa voracité, et au tigre sa fureur. Mais
qui sommes-nous donc pour le prendre, de si haut, vis-à-vis des
faiblesses intellectuelles et morales de ceux qui nous ont précédés?
Qu'on veuille bien y prendre garde, ces erreurs qu'a traversées le genre
humain, ces illusions par lesquelles il a passé, portent leur
enseignement. Elles ne sont point des monstruosités, issues dans le
vide, par l'effet du hasard; des causes naturelles les ont produites en
leur ordre naturel,--disons-le,--en leur ordre logique. En leur temps,
elles furent autant de croyances, qui passaient pour très bien motivées.
Résultant de la disproportion entre l'immensité du monde et
l'insignifiance de notre personnalité, elles témoignent d'un persévérant
effort, marquent l'évolution et l'adaptation de notre organisme à son
milieu: adaptation toujours imparfaite, toujours améliorée. La série des
superstitions n'est autre chose que la recherche de la vérité à travers
l'ignorance. Les lunettes, le télescope, le microscope, l'analyse
spectrale, autant de corrections à l'insuffisance constatée de notre
appareil visuel. Il n'y aura compréhension exacte de la réalité que par
la connaissance raisonnée des divagations antérieures; la science de
l'optique intellectuelle est à ce prix.
Nos institutions, non plus, ne sont pas le produit d'une génération
spontanée. Elles dérivent de l'âme humaine qui ne cesse de les façonner
et de les modifier à son image. Chacun travaille à cette oeuvre, chacun
pendant sa génération, puis son souffle s'éteint. La poussière que nous
avons animée garde notre souvenir aussi longtemps que le flot conserve
le reflet de ses rives. Tout notre être semble s'engouffrer dans
l'oubli. Cependant, nous nous survivons par ce qui subsiste de l'action,
inconsciente le plus souvent, que nous avons exercée dans la
conservation et la transformation du milieu. Les passions qui nous ont
fait vibrer, nos craintes et nos espoirs, nos luttes, nos victoires et
nos défaites ont laissé des traces d'une inconcevable ténuité. Leur
accumulation, indéfiniment répétée par la multitude de nos semblables,
constitue, de siècle en siècle, les lois et les codes, les religions et
les dogmatiques, les arts et les sciences, et, finalement, les
différents types de société. Nous ne faisons pas moins que les
infusoires, dont les débris se concrètent en rochers, s'amoncellent en
massifs montagneux. A ce point de vue, l'ethnologie se rapproche de la
paléontologie. Au siècle dernier, de Brosses disait déjà avec une
netteté parfaite:
«Pour bien savoir ce qui se passait chez les nations antiques,
il n'y a qu'à savoir ce qui se passe chez les nations modernes,
et voir s'il n'arrive pas quelque part sous nos yeux quelque
chose d'à peu près pareil.»
Combien souvent on a répété la parole profonde: «Voyager dans l'espace,
c'est aussi voyager dans le temps!» En effet, tels rites inexpliqués,
telles coutumes, dont ceux qui les pratiquent n'ont jamais soupçonné le
sens, ont, dans leur genre, le même intérêt qu'aurait, pour
l'archéologue, le désenfouissement d'une cité lacustre; pour le
zoologiste, la découverte d'un ptérodactyle barbotant en un marais
d'Australie.
L'intelligence est partout semblable à elle-même, mais ses
développements sont successifs; lentement, pas à pas, l'humanité gravite
vers la raison. Tôt ou tard, il sera constaté que les idées portent leur
âge, que les sentiments varient par la forme et le degré. Une science
future classifiera les imaginations même bizarres, dira comment se
forment les fantaisies déraisonnables, mettra leur date aux préjugés et
superstitions, fossiles dans leur genre.
Telle a été la pensée maîtresse du livre. Expliquons-nous maintenant sur
la méthode suivie et les procédés employés.
Il s'agissait de tracer des portraits fidèles, de ne pas les pousser à
la charge, de ne pas les enjoliver non plus. Néanmoins, nous sommes
obligé de reconnaître qu'ils laissent une impression un peu plus
favorable que celle qui résulterait de la fréquentation quotidienne des
originaux. Mais il ne pouvait guère en être autrement.
A tout civilisé les non-civilisés commencent par répugner. Le préjugé
est très défavorable aux sauvages. Les sujets qui s'exhibent comme tels,
dans nos foires, s'évertuent à représenter le type vulgaire, partant
officiel. Pour s'exprimer en «langue payenne», ils crachent, toussent ou
éternuent des sons rêches et criards, ne disent en français qu'inepties
et grossièretés. Leurs danses? des contorsions, des mouvements baroques
et grotesques. Leurs repas? écarteler un lapin, mordre dans une poule
vivante. Nul voyageur ne rencontra pareils poussahs. A mesure que
l'investigateur apprend la langue des indigènes, qu'il entre en leurs
idées et manières de sentir, il cesse d'être un étranger au milieu
d'étrangers. Il voit s'éclairer l'aspect de ces hommes tatoués, nus ou
demi-nus, s'égayer la peau obscure, et finalement, il découvre que les
sauvages lui paraissaient d'autant plus sauvages qu'il les connaissait
moins; que sa répulsion était faite d'ignorance. Au dernier siècle, on
se connaissait si peu, même entre habitants de la même île, que nombre
de bourgeois londoniens prenaient les montagnards d'Écosse pour autant
de brigands et d'affreux cannibales.
Nous avons, à l'occasion, signalé maintes pratiques absurdes et
barbares, mais sans nous y appesantir, par le motif que la sottise
engendre l'ennui, que la cruauté provoque bientôt le dégoût. Nous avons
pensé que, sans aucun parti pris d'optimisme, on devait, de préférence,
s'étendre sur les manifestations de l'intelligence naissante, sur les
efforts vers une moralité supérieure. Voyez les historiens grands et
consciencieux, tels que Michelet: en racontant un peuple, ils insistent
moins sur ses basses oeuvres que sur les hautes; ils le jugent sur ses
nobles aspirations et non point sur les agissements ennuyés de la vie
quotidienne. Il est certain que dans l'humanité, comme dans l'animalité
et parmi les plantes, les individus le mieux développés représentent
leur espèce plus exactement que tous autres; ils montrent ce dont elle
est ou serait capable en ses développements ultérieurs. Mais la question
est déjà jugée. Quelle est la règle dans toutes les expositions,
notamment dans celles de l'art et de l'industrie? «--N'admettre que les
meilleurs modèles, que les plus beaux échantillons.»
Allons plus loin. Ces primitifs sont des enfants, avec l'intelligence de
l'enfant. Or, de l'enfant à l'adulte, la distance s'exprime en années;
même de la brute à l'homme, les degrés se mesurent. L'intelligence
enfantine n'est pas en tout point inférieure à la raison adulte. Combien
souvent les pères, combien souvent les mères, admirent la naïveté du
premier âge, ces idées originales, ces boutades dont la profondeur
déconcerte, cette fraîcheur de sensation, ce charme souriant et imprévu!
Les peuples naissants ont aussi des lueurs soudaines, des inspirations
de génie, une conception héroïque, des facultés d'invention, que depuis
longtemps ont perdues les nations dans la force de l'âge. Et celles sur
le déclin, les civilisations byzantines? Voyez ce chef branlant, cette
démarche hésitante, ces béquilles: la règle, la tradition, le convenu,
elles ne veulent sortir de là. Tant pis pour celui qui ne comprend plus
la jeunesse, et qui ne daigne pas regarder les aurores intellectuelles!
L'enfant était tout printemps, tout espérance. Mais l'homme fait
tient-il les premières promesses? De tout ce qu'il eût pu devenir,
qu'a-t-il réalisé?--La moindre partie... Cependant il n'y a pas mis de
mauvaise volonté, et, le plus souvent, il n'y a pas de sa faute. Qui
reprocherait à l'arbre de n'avoir pas mené à fruit chacune de ses
fleurs? La pente même des facultés oblige à se spécialiser; les progrès
incessants de la division du travail parquent le travailleur dans un
coin toujours plus étroit; les exigences de la production, les cruelles
nécessités de la vie encastrent le prolétaire au bout d'une manivelle,
le réduisent à une seule fonction, hypertrophiant un membre pour
atrophier les autres, aiguisant une faculté pour débiliter l'être
entier. Aussi n'hésitons-nous pas à affirmer qu'en nombre de tribus,
dites sauvages, l'individu moyen n'est inférieur, ni moralement, ni
intellectuellement, à l'individu moyen dans nos États dits civilisés.
Non pas que, reprenant la thèse de Jean-Jacques, nous exaltions
«l'enfant de la Nature» pour rabaisser d'autant l'homme, produit
cultivé. Nous aimons, nous admirons l'enfant, sans pour cela le déclarer
supérieur à l'adulte. Jamais l'instinct, tout sagace et ingénieux, tout
prime-sautier qu'il soit, n'atteindra la compréhension vaste et
lumineuse des choses que la raison élabore silencieusement et sûrement.
La poésie elle-même ne peut s'élever jusqu'à la sublimité de la science;
fauvette ou rossignol, elle ne pourrait aborder les régions où plane
l'aigle de haut vol, aux ailes de puissante envergure.
Ces études sont faites, pour la plupart, sur les renseignements que les
voyageurs et missionnaires donnaient, dans la première moitié du siècle,
sur des pays et tribus dont l'état social a été, depuis, profondément
modifié. L'afflux des commerçants et des industriels déborde
irrésistiblement, envahit des plages, qui, hier encore, étaient
inconnues. Pourtant nous parlons au temps présent, soit pour suivre nos
auteurs, soit pour éviter de fastidieuses réserves. Nous avions nos
doutes sur l'existence actuelle d'un fait que les dernières relations
montraient en vigueur. Fallait-il à des observations précises substituer
nos probabilismes et possibilismes? Nous avons dû en prendre notre
parti, et nous prions le lecteur d'en faire autant. En thèse générale,
ces populations n'ont été décrites que par leurs envahisseurs, et ceux
qui pouvaient le moins les comprendre. Tels, le royaume des Incas, et
l'empire de Montézuma, entrevus au moment où ils allaient disparaître.
Tel encore, au dégel, le flocon de neige, qui se désagrège et
s'évanouit, avant que le regard en ait discerné la forme géométrique.
Des primitifs, il n'y en a plus guère; bientôt, il n'y en aura plus.
Nous n'avons pas voulu portraiter en pied chacune de nos individualités
ethniques: il eût fallu des volumes et d'innombrables répétitions. Nous
avons préféré ne donner que des renseignements succincts, sauf à
développer plus en détail, ici, une coutume, là, une institution.
Chasseurs, pêcheurs, bergers, agriculteurs rudimentaires, mariages
singuliers, obsèques extraordinaires, initiations, pratiques de magie...
Si le public accueille favorablement cette première série d'études, nous
ne tarderons pas à lui en offrir une seconde.
LES PRIMITIFS
LES HYPERBORÉENS
CHASSEURS ET PÊCHEURS
LES INOÏTS ORIENTAUX
L'_ultima Thule_, le point le plus septentrional de notre hémisphère qui
soit habité l'année durant, est le village d'Ita, sur la côte du Smith
Sound, baie de Baffin, par les degrés 78, latitude nord, et 79,
longitude ouest, méridien de Greenwich. Les Itayens sont les premiers ou
les derniers des hommes, comme on voudra. Ils rayonnent dans leurs
expéditions de chasse jusqu'à l'extrémité méridionale du glacier
Humboldt, un peu au delà du 79e degré; or, à partir du 80e, la
ligne des neiges éternelles tombe plus bas que les collines et descend
jusqu'au niveau même de la mer. Toute végétation disparaît; on ne
rencontre plus que de rares abris, simples camps d'été, visités de loin
en loin. Feilden, un des compagnons de l'héroïque expédition Markham,
qui eut l'honneur de planter son drapeau à 740 kilomètres du pôle Nord,
estime que «les indigènes n'ont jamais dépassé le Cap-Union. Même en
juillet et août, le littoral serait trop pauvre pour fournir à la
subsistance d'une poignée d'Esquimaux errants, et quant à une résidence
d'hiver, il ne peut en être question[1]. Le point le plus septentrional
où on ait reconnu quelque évidence du séjour est le cap Beechey, par le
81° 54' latitude nord. Le naturaliste de la mission Markham y recueillit
la carcasse d'un grand traîneau, une lampe de stéatite, un racloir à
neige, fait d'une dent de morse, débris probables de quelque expédition.
Au delà de ce parallèle, aucun de nos semblables n'a vécu sans doute.
Les Inoïts ne poussent pas leurs courses plus loin[2].»
[Note 1: A.-H. Markham, _la Mer Glacée du pôle_.]
[Note 2: Nares, _Voyage à la mer Polaire_.]
Déjà Hudson, avec son navire à voiles, avait pénétré en 1607 jusqu'à
près du 82e degré. Parry, avec son voilier, toucha, en 1827, la
latitude 82° 45'. Nares, avec son vapeur, n'atteignit que 82° 16', et
avec son traîneau 83° 20'. Il y a lieu de s'étonner que les modernes,
avec toutes les ressources de la science et de l'industrie, aient pu à
peine dépasser les premiers navigateurs[3].
[Note 3: Tyson.]
Grande était la distance qui séparait nos climats tempérés de ces
régions glacées. Nous allâmes aux Esquimaux et les reconnûmes de suite
pour être des hommes, mais ils nous prirent pour des revenants. Depuis
les siècles qu'ils vivaient dans leurs plaines neigeuses, ils croyaient
peut-être, à part quelques Indiens, habiter seuls le monde; ils ne
connaissaient pas l'existence des Européens, même par les ouï-dire qui
se transmettent de proche en proche. Quand le vaisseau de Ross aborda
leurs parages en 1818, les braves Itayens se figurèrent avoir été
envahis par des fantômes; illusion fort naturelle que d'autres sauvages,
les Australiens notamment, eurent en semblable occasion. En effet, le
navire, avec ses grandes voiles blanches qui apparaissait sur l'horizon,
à la ligne où les profondeurs du ciel se déversent dans les abîmes de
l'Océan, que pouvait-il être, sinon un monstre ailé descendant de
l'empyrée? Et qu'étaient les êtres fantastiques qu'il portait sur son
dos et dans son ventre, sinon des revenants, des revenants en visite?
Les sorciers n'enseignaient-ils pas que les morts habitent la Lune, où
ils trouvent en abondance du bois et toutes choses bonnes à manger? Les
premiers Inoïts ou Esquimaux qui montèrent à bord tâtaient les
planchers, tâtaient tout ce qu'ils approchaient, mâts, barques et rames,
et tout émerveillés se chuchotaient avec des airs mystérieux: Que de
bois il y a dans la lune, que de bois[4]!
[Note 4: Ross, _Relation_, etc.]
Après Ross apparurent le _Nordstern_, envoyé à la recherche de Franklin,
puis Kane, en 1853-1855, et six années plus tard, Hayes. L'isolement de
cette station extrême au globe est moindre depuis que des vapeurs
courent la baleine. De temps à autre, une bande d'Esquimaux descend au
Cap York et s'y rencontre avec des équipages. Un système d'échange
s'établit dans ces parages; de la quincaillerie et autres articles sont
donnés pour de l'huile, des peaux d'ours et de phoques. On assure que de
tout temps les Indiens ont fait avec les Hyperboréens quelque petit
commerce de troc[5].
[Note 5: Bancroft, _Native Races_.]
Dans l'automne 1873, une partie de l'expédition scientifique allemande,
qui avait été rejetée dans le Smith-Sound, hiverna parmi les Itayens et
ne les quitta que l'été suivant. M. Bessels, qui faisait partie de cette
expédition, eut tout loisir pour étudier de près cette population
presque inconnue jusqu'à lui et ne faillit pas à l'heureuse occasion.
Nous ne regrettons qu'une chose, c'est que son récit soit si court.
Néanmoins, nous le prenons pour autorité principale, et Ita pour
quartier-général. Nous élargirons le cadre par divers renseignements sur
les autres Inoïts du pôle, et nous nous étendrons sur les Aléouts à
l'extrémité occidentale du continent américain. De la sorte, nous nous
formerons une idée tolérablement complète de la race esquimale, faisant
comme le botaniste qui, ayant à décrire une espèce comprenant une
multitude de variétés peu distinctes, fait choix des deux plus
dissemblables, et néglige les intermédiaires.
* * * * *
Le paysage arctique est partout semblable au paysage arctique. Les
sublimes horreurs de ce
_Gouffre d'ombre stérile et de lueurs spectrales_[6],
il faut les avoir vues pour oser les décrire. Nous empruntons les lignes
qui suivent, à plusieurs voyageurs, parmi lesquels l'infatigable
Petitot:
[Note 6: Leconte de Lisle, _Poèmes Barbares_.]
«Des montagnes de glace, des plaines de glace, des îles de
glace. Un jour de six mois, une nuit de six mois, effrayante et
silencieuse. Un ciel incolore où flottent, poussées par la
bise, des aiguilles de givre; des amoncellements de rochers
sauvages, où nulle herbe ne croît; des châteaux de cristal qui
s'élèvent et s'effondrent, avec d'horribles craquements; un
brouillard épais, qui tantôt descend comme un suaire et tantôt
s'évanouit en montrant aux yeux épouvantés de fantastiques
abîmes.
«Pendant ce jour unique, le soleil fait resplendir la glace
d'un éclat aveuglant. Sous ses tièdes rayons, elle se fend et
se divise; les montagnes s'émiettent en débris, les plaines
craquent et se séparant en tronçons qui se heurtent avec des
bruits sinistres et des détonations inattendues.
«La nuit, une nuit éternelle, succède à ce jour énervant. Au
milieu des ténèbres on distingue des fantômes immenses, qui se
meuvent lentement. Dans cet isolement profond que toute
obscurité porte avec elle, l'énergie du voyageur, sa raison
même, ont à subir d'étranges assauts. Le soleil est encore la
vie. Mais la nuit, ces mornes déserts apparaissent comme des
espaces chaotiques: aux pieds des précipices qu'on ne peut
mesurer, des escarpements se dressent tout autour; les longs
hurlements de la glace remplissent d'épouvante.
«Apparaît la fantasmagorie sanglante de l'aurore boréale: le
ciel noir s'éclaire d'une immense lueur. Un arc plus vif
s'arrondit sur un fond de flamme; des rayons jaillissent, mille
gerbes s'élancent. C'est une lutte de dards bleus, rouges,
verts, violets, étincelants, qui s'élèvent, s'abaissent,
luttent de vitesse, éclatent, se confondent, puis pâlissent.
Dernière féerie, un dais splendide, la «couronne», s'épanouit
au sommet de toutes ces magnificences. Puis les rayons
blanchissent, les teintes se dégradent, s'évaporent,
s'évanouissent.»
«La lumière arctique, Protée aérien, revêt mille formes, se
déploie en combinaisons merveilleuses: brillante couronne
terrestre ou aigrettes innombrables, semblables aux feux
Saint-Elme se jouant à la cime des mâts, zones d'or
capricieusement ondulées, serpents livides aux reflets
métalliques qui glissent silencieusement dans les profondeurs
des espaces; arcs-en-ciel concentriques; coupoles splendides et
diaphanes qui illuminent le ciel ou tamisent la lumière
sidérale; nuées sanglantes et lugubres, bandes polaires longues
et blanches qui s'étendent d'un bout à l'autre de l'horizon;
frêles et incertaines nébuleuses suspendues comme un voile de
gaze...»
Autres phénomènes, autres tableaux non moins étranges:
«C'est le radieux parhélie, tantôt segmentaire, tantôt
équipolé; le plus souvent avec deux ou trois faux soleils,
quelquefois avec quatre, huit et même seize spectres lumineux
qui deviennent les centres d'autant de circonférences; parfois
horizontal il entoure le spectateur d'une multitude d'images
solaires, le transporte comme sous un dôme illuminé par des
lanternes vénitiennes... Une lune, qui ignore son coucher,
transforme en jour les longues nuits du solstice d'hiver, se
multiplie par le parasélène, et quatre ou huit lunes se lèvent
à l'horizon.
«Ces nuits si calmes et silencieuses que les battements du
coeur deviennent audibles, ces nuits sont embellies par la
fantastique décoration de la lumière se jouant à travers les
frimas. Pyramides de cristal, lustres éblouissants, prismes,
gemmes irisées, colonnes d'albâtre, stalactites à l'aspect
saccharin et vitreux, entremêlés de guipures et festons, de
dentelles immaculées. Arcades, clochetons, pendentifs,
pinacles, la lune caresse de ses rayons mystérieux une
architecture de glace et de neige, d'escarboucles, de pierres
précieuses. Pays de fées et de songes.
«La vapeur expirée se condense en nodules glacés qui se
heurtent dans l'air dense avec des bruits singuliers, rappelant
le bris de branchilles, le sifflement d'une baguette, ou le
déchirement d'un papier épais. Quelquefois, un éclair subit et
sans détonation annonce la fin d'une aurore boréale, d'un orage
magnétique dont le foyer est placé en dehors de la vue; des
grondements de tonnerre avertissent qu'un lac est proche dont
les sources font dilater la glace. Entendez-vous cette
conversation? Percevez-vous ce tintement des clochettes à
chiens, ces claquements de fouet répercutés? Vous pensez que
ces bruits retentissent tout près; mais les instants et les
heures se passeront avant que vous ayez vu arriver les
personnes dont une lieue ou deux vous séparaient, Et cependant,
un coup de fusil tiré à vos côtés n'a pas plus ébranlé
l'atmosphère que si vous eussiez brisé une noix...
«C'est le mirage avec ses fantômes de rives, ses montagnes
renversées, ses arbres qui marchent, ses collines qui se
poursuivent, ses dislocations de paysage, ses fantasmagories
kaléidoscopiques, de prétendus bouleaux au-dessus de verts
gazons... Des colonnes de fumée qui s'élèvent dans le
brouillard donnent l'illusion d'un campement. Et sur la mer des
troncs d'arbres, venus on ne sait d'où, s'enflamment par le
frottement violent des glaces.»
Partout du froid. Voici comment en parle un malheureux de la
_Jeannette_:
«Enfin l'hiver sévit dans toute sa rigueur. Le thermomètre
descend à 52 degrés. Notre abri disparaît sous quatorze pieds
de neige; des vents impitoyables, chargés de grêlons aigus,
nous forcent à verser jour et nuit le charbon et l'huile dans
les deux poêles qui conservent un peu de chaleur à notre sang.
«Je fis glacer du mercure et le battis sur l'enclume. Notre
eau-de-vie, congelée, avait l'aspect d'un bloc de topaze. La
viande, l'huile et le pain se divisaient à coups de hache.
Josué oublia de mettre son gant droit. Une minute après sa main
était gelée. Le pauvre diable voulut tremper ses doigts inertes
dans de l'eau tiède. Elle se couvrit aussitôt de glaçons. Le
docteur dut couper le membre de notre infortuné compagnon, qui
succomba le lendemain.
«Vers le milieu de janvier, une caravane d'Esquimaux vint nous
demander quelques poissons secs et de l'eau-de-vie. Nous
joignîmes du tabac à ces présents, qui furent acceptés avec des
larmes de joie. Le chef, vieillard débile, nous conta que, le
mois précédent, il avait mangé sa femme et ses deux garçons.»
Un autre voit les choses du bon côté:
«Ce froid, plus terrible que le loup blanc et que l'ours gris,
ce froid qui saisit sa victime à son insu, instantanément,
mortellement, ce froid active et purifie le sang, ravive les
forces, aiguise l'appétit, favorise les fonctions de l'estomac,
et le rend le meilleur des calorifères; il endort la douleur,
arrête l'hémorragie. Si tant est qu'il nous frappe, c'est en
envoyant le sommeil; il donne la mort au milieu des rêves. Ce
froid intense, si sec et pur, suspend la putréfaction, détruit
les miasmes, assainit l'air, en augmente la densité; il purifie
l'eau douce, distille les eaux amères de l'Océan, et les rend
potables; il transforme en cristaux le lait, le vin et les
liqueurs, permet de les transporter; il remplace le sel dans
les viandes, la cuisson dans les fruits, dont il fait des
conserves économiques et durables; il rend comestibles la
viande et le suif crus; il étanche les marais et lagunes,
arrête le cours des maladies, révèle aux chasseurs la présence
du renne en l'entourant de brouillards. La soie, le duvet, les
plumes s'attachent aux doigts comme s'ils étaient enduits de
glu, les copeaux adhèrent au rabot. La chevelure s'ébouriffe
sous le peigne, se hérisse et s'agite avec des crépitations. On
ne peut revêtir des fourrures, se couvrir d'une simple
couverture de laine, sans faire jaillir de ces peaux, de cette
laine, de ces mains, du corps, des étincelles accompagnées de
pétillements...»
* * * * *
Plusieurs ont voulu que la race des Inoïts fût la plus arriérée et la
plus grossière de notre espèce. Cette distinction a été généreusement
accordée à tant de hordes, peuplades et nationalités qu'elle a cessé
d'avoir aucune importance; elle n'est plus qu'une figure de rhétorique,
une simple manière de dire que les gens sont peu connus. Chaque
explorateur représente les sauvages qu'il a observés, comme des brutes
et des ignares. Se prenant pour mesure de l'entière humanité, il ne
trouve aucune expression trop forte pour indiquer la distance entre eux
et lui.
Quoi qu'il en soit, nul peuple n'est plus curieux que celui des Inoïts.
Aucune race n'est moins mélangée, plus homogène et nettement
caractérisée. Cependant, elle est répandue par une longueur de 5 à 6,000
kilomètres, sur un territoire qui s'étend du tiers à la moitié de la
circonférence terrestre, prise au 67° 30' de latitude. Morton, en 1849
déjà[7], faisait des Esquimaux et autres races polaires une seule
famille, celle des Mogolo-Américains, à laquelle appartiennent: le
Groenland avec ses millions d'hectares sous neige, le vaste Labrador,
l'immense fouillis d'îles et péninsules, connu sous les noms de terres
de Baffin, Melville, Boothia, Victoria, Wollaston, Banks, Parry, Prince
Albert. Plus, toute l'extrémité N.-O. du continent américain. Plus,
l'archipel Aléoute. S'y rattachent à divers degrés, d'Alaska et la Reine
Charlotte jusqu'à Vancouver, les Thlinkets[8], Koloches[9], Kouskowins,
Haidas, Ahts et autres tribus du littoral, lesquelles s'indianisent à
mesure qu'elles s'avancent vers le midi. Rink, Dallas et Friedrich
Mueller n'hésitent pas à gratifier la race esquimaude des longues côtes
qu'habitent les Tchouktches, Korjaks, Tschoukajires, quelque mélangés
qu'ils soient avec des hordes asiatiques. Pour faire bref, nul ne
contestera l'opinion de Latham:
[Note 7: _Crania americana._]
[Note 8: Ou Klingits.]
[Note 9: --Koljoutches, ou Koltchones.]
«Les Esquimaux occupent une position géographique qui leur vaut
une importance exceptionnelle. De leur affinité plus ou moins
marquée avec plusieurs autres familles humaines dépend la
solution de quelques problèmes ethnologiques de premier ordre.»
Ni celle de Topinard[10]:
[Note 10: _Anthropologie_.]
«En Asie, les peuples ont été brassés de l'Orient à l'Occident,
et de l'Occident à l'Orient, d'une façon si prodigieuse que la
race la plus caractéristique doit être recherchée au delà du
Pacifique, dans les mers polaires.»
Quoi que nous pensions des problèmes relatifs à l'origine et à la
parenté des hommes, il est certain que les Esquimaux sont en majeure
partie le produit de leur climat; le milieu impliquant une nourriture,
une demeure et des coutumes appropriées.
Facilement on exagérerait la superficie de pays que détiennent ces
Hyperboréens, comme ils sont souvent appelés, si on ne réfléchissait que
sur le continent américain leur habitat n'est qu'en façade, occupant une
lisière large de vingt à trente kilomètres, laquelle ne gagne 75 ou 80
kilomètres à l'intérieur que le long de certains fleuves, tels que le
Youkon et le Mackenzie, dont il ne dépasse pas la partie maritime. Pour
ce motif, M. Dall proposait de donner le nom d'_Orariens_[11], à
l'ensemble des lignées inoïtes. En dehors de cette étroite lisière, dans
la forêt commencent les Peaux-Rouges, leurs ennemis mortels, qui leur
font une guerre d'extermination. Cette animosité, de savants
anthropologistes ont voulu l'expliquer «par la différence des
sangs[12]». S'il fallait en croire les Indiens, leur haine aurait un
autre motif. Ils ne sauraient pardonner à l'Esquimau le crime de manger
cru son poisson. D'où les noms abénaqui d'_Eski mantik_[13], et
adjibeouai d'_Ayeskiméou_, qui, appliqués d'abord aux Labradoriens, ont
été peu à peu étendus à l'ensemble des tribus hyperboréennes. Il nous
paraît plus logique d'attribuer à cette inimitié, qui par moments prend
des dehors religieux, à une cause toujours actuelle, toujours efficace;
celle de la concurrence vitale: les uns et les autres se disputent la
proie qu'ils mangent crue ou vivante. L'Indien n'est pas exclusivement
chasseur, il ne se prive pas de harponner le saumon. De leur côté, les
Inoïts savent courir l'ours, le cerf, le coq de bruyère. Dans l'Alaska,
ils se distinguent en «gens de terre» et «en gens de bateaux», selon le
genre de vie auquel ils s'adonnent de préférence.
[Note 11: D'_ora_, rive.]
[Note 12: Von Klutschak.]
[Note 13: Charlevoix, le premier, indiqua cette dérivation dans son
_Histoire de la Nouvelle-France_. Autres noms: _Hoshys_, _Suskimos_.]
* * * * *
Fermés au reste du monde par leur barrière de frimas, les Esquimaux
sont, plus que tout autre peuple, restés en dehors des influences
étrangères, en dehors de notre civilisation qui brise et transforme ce
qu'elle touche. La science préhistorique a vite compris qu'ils lui
offraient un type intermédiaire entre l'homme actuel et l'homme des
temps disparus. Quand on entra chez eux pour la première fois, ils
étaient en plein âge d'os et de pierre[14], tout comme les Guanches
quand on les découvrit; leur fer et leur acier sont d'importation très
récente et presque contemporaine. Les Européens de la période glaciaire
ne sauraient avoir mené une vie très différente de celle que mènent
aujourd'hui les Inoïts dans leurs champs de neige. Comme on vit
maintenant au Groenland et au Labrador, on vivait jadis à Thayingen, à
Schussenried, à la Vézère. Les Troglodytes des Eyzies ont émigré aux
entours de la baie de Hudson; avec le retrait successif des glaces, et
toujours à la poursuite du renne, ils se sont rapprochés du pôle. Telle
est notamment l'opinion de Mortillet[15], d'Abbott[16] et de Boyd
Dawkins, qui tiennent les Esquimaux pour les descendants directs des
troglodytes magdaléniens. En tout cas, disent-ils, si on introduisait
dans les cavernes de la Dordogne des objets de provenance esquimale, on
ne saurait les distinguer de ceux laissés par les autochtones.
[Note 14: Nordenskiold, _Voyage of the Vega_.]
[Note 15: _Bulletin de la Société anthropologique_, 1883.]
[Note 16: _American Naturalist_, 1877.]
A ses études géologiques sur le New-Hampshire, Grote donne pour
conclusion que, dans la région des White Mountains ou Montagnes
Blanches, le retrait des glaciers remonte à une décade de siècles
environ, et que l'ancêtre des Esquimaux prit possession du sol à mesure
que la neige reculait, et après elle les troupeaux de rennes. Résultat
qu'il faut mettre en regard de celui auquel arrive Bessels: après de
soigneuses mensurations, il affirme que le type cranien des Inoïts n'est
autre que celui des _Mound Builders_, ou constructeurs de tumulus,
population disparue, qui jadis éleva les gigantesques terrassements
figurés qu'on a retrouvés en plusieurs localités des États-Unis.
Quelques auteurs avancent que, jadis, les Esquimaux avaient rempli
l'Amérique polaire de leurs stations de chasse et de pêche, et que même
ils ont dominé dans les pays qui devinrent le Canada, le
Nouveau-Brunswick, la Nouvelle-Écosse et la Nouvelle-Angleterre, d'où
ils furent délogés par les premiers Hurons, Iroquois et Algonquins.
Une science moins incomplètement renseignée prononcera sur ces
assertions. Plusieurs savants les estiment déjà suffisantes pour
résoudre la question si difficile du peuplement de l'Amérique. Ils
affirment que tout le continent occidental, depuis le cap Golovine
jusqu'au détroit de Magellan, a dû ses habitants à une seule et même
race esquimoïde. Toujours est-il que les races des Inoïts et
Peaux-Rouges, malgré la haine qui les divise, se trouvent rapprochées
par des types intermédiaires dans la vaste Alaska et la Colombie
britannique. Et du côté de l'Asie, les voyageurs enclins à remarquer les
ressemblances plutôt que les dissemblances, ne manquent pas de constater
que l'Inoït verse, par transitions insensibles, dans le Yakoute et le
Samoyède.
Qui ne connaît la physionomie esquimaude? Gros tronc sur jambes courtes,
extrémités remarquablement petites, doigts pattus, chairs molles. Crâne
essentiellement dolichocéphale[17]. Tête grosse, pommettes saillantes,
figure large, pleine et joufflue, cheveux noirs, longs, durs et raides,
nez écrasé. Un voyageur a dit plaisamment que sous ces latitudes une
race à nez romain n'eût pu se maintenir[18]: trop souvent la
protubérance munie de l'appareil olfactif eût gelé et fût tombée, tandis
qu'un nez plat est moins exposé. Les traits du visage, et en particulier
les yeux, offrent une ressemblance marquée avec ceux des Chinois et des
Tartares[19]. La peau, nuancée de jaune noirâtre, recouverte d'une
couche huileuse de crasse, est au toucher d'un froid désagréable.
L'hiver lui donne un teint très clair, presque européen, mais, au
premier printemps, elle brunit et noircit, par une mue, dirait-on. Tout
malpropre qu'elle soit, leur figure ouverte et bonasse impressionne
favorablement l'étranger. La moyenne des Inoïts oscille entre 1m,5 et
1m,7[20].
[Note 17: On les a même appelés _scaphocéphales_: ceux dont la boîte
cranienne est en forme de bateau.]
[Note 18: F.W. Butler, _The Wild North Land_.]
[Note 19: Lubbock, _l'Homme avant l'histoire_.]
[Note 20: Fr. Mueller, _Allgemeine Ethnographie_.]
Le nom des Esquimaux, ou Mange-Cru, n'est qu'un sobriquet, avons-nous
vu. Eux-mêmes se titrent d'Inoït, mot qui signifie l'homme. Car, sous
toutes les latitudes, les sauvages s'octroient cette appellation
flatteuse entre toutes. Du Tschouktche au Dinné, au Canaque et à
l'Apache, il n'est barbare qui, en bonne conscience, et avec une
conviction parfaite, ne s'attribue la qualité d'homme par excellence.
Toutefois, comme les voisins en font autant, force a été de distinguer
entre ces «hommes» et ces «hommes». Et ils ont pris des désignations
spéciales, telles qu'Hommes-Corbeaux, Hommes-Loups, Hommes-Renards.
Parmi les plus naïfs, nous pouvons compter les Koloches, variété de la
race esquimaude, lesquels croient former à eux seuls une bonne moitié de
la terre, habitée premièrement par les Koloches, et en second lieu par
les non-Koloches. Les anciens Beni Israël ne connaissaient non plus que
deux pays au monde: la Terre Sainte, la leur, et le reste des contrées
habitables ou inhabitables, toutes profanes et souillées. La cosmogonie
esquimaude raconte que Dieu,--c'était un Groenlandais nommé
Kellak,--pétrit d'une motte de terre le premier homme et la première
femme. Il s'essaya sur Kodliouna, l'homme-blanc, mais, gauche comme un
débutant, il le rata, ne lui donna pas le phoque. Dès la seconde
tentative, il trouva la perfection, et créa l'homme, le vrai, à savoir
l'Inout ou Inoït.
Au Smith-Sound on trouva des gens qui n'en savaient pas tant. Ils
parurent fort étonnés d'apprendre que leur tribu n'est pas la seule au
monde.
* * * * *
Les Inoïts, disions-nous, sont distribués sur une bande de terrain
démesurément longue, mais sans profondeur. Leurs campements sont séparés
par des espaces déserts et désolés, distants de 15, de 30 et même de 150
kilomètres. Ils hivernent toujours à la même place. Si le patriotisme
est une vertu, ils la possèdent au plus haut point. Jamais paysage avec
bosquets verdoyants, moissons jaunissantes, saules se mirant dans la
rivière aux flots argentins, ne fut plus aimé que ces champs de neige et
ces collines de glaces, que ces buttes raboteuses et ces banquises sous
un ciel inclément. L'Esquimau s'est fait si bien à son entourage qu'il
ne pourrait s'en passer; il ne saurait même vivre ailleurs, tant il
s'est identifié avec la nature qui l'environne. Cependant il voyage
quelque peu. En été, il se déplace, vaque à ses expéditions, portant sa
tente avec lui ou plutôt la faisant porter aux chiens attelés à son
traîneau, chiens de race particulière[21], plus grande que celle des
Pyrénées ou des Abruzzes; elle n'aboie pas, mais hurle horriblement[22].
Il l'a façonnée à son usage par des coups de fouet assénés pendant de
longs siècles. Le chien est à l'Esquimau ce que le renne est au Lapon et
au Samoyède, le chameau au Touareg, le cheval au Bédouin et au Tartare:
le grand moyen de locomotion, l'inséparable compagnon, et, en désespoir
de cause, le dernier aliment.
[Note 21: Curtis, _Philosophical Transactions_, _t._ LXIV.]
[Note 22: Butler, _The Wild North Land_.]
Toute une bande de chiens est attachée au traîneau. On n'aurait jamais
fouet assez long pour atteindre ceux de volée. Que fait-on s'il faut
aller vite? Le conducteur applique une vigoureuse cinglée au dernier
chien, qui, méchant et hargneux,--c'est son métier d'esclave,--ne veut
pas qu'il en cuise à lui seul. Ne pouvant se retourner pour mordre, par
un coup de dent il se venge dans la chair la plus proche;
d'arrière-train en arrière-train, en un rien de temps, tous ont été
mordus, et le traîneau file rapidement par la neige, au milieu des
protestations, grognements et hurlements. Quoi de plus humain! Et le
«char de l'État», comment avance-t-il?
Le soir venu, on attache le roi de chaque meute près de son traîneau;
sujets et sujettes l'entourent, se couchent à ses pieds. Cette
soumission, résultat de la fatigue et de l'épuisement, n'est
qu'intermittente. Les monarques de la gent cynique ont fort à faire pour
gouverner leurs vassaux; les femelles surtout sont d'humeur vagabonde.
Les mâles tirent sur la corde, grognent, froncent les babines,
impatients de l'heure où ils pourront se mesurer avec leurs rivaux.
Chacun gagne son rang de haute lutte. Une longue suite de combats
établit la suprématie du plus robuste et du plus hardi; encore cette
autorité n'est-elle pas longtemps respectée. D'un jour à l'autre
éclatera une révolution fomentée par quelque ambitieux, qui s'aperçoit
que les forces du maître diminuent par l'âge ou par toute autre cause.
Ces chiens aiment le tumulte; la bataille est l'idéal de leur existence.
Pour la discipline à maintenir parmi le beau sexe, on s'en remet aux
dents de la reine favorite, qui, sauf les cas de jalousie, exerce ses
prérogatives avec assez de jugement; le plus souvent, le roi se soumet
sans protestation lorsque la souveraine fait mine de se fâcher[23].
[Note 23: Nares, _Voyage à la mer polaire_.]
Selon les autorités que l'on consulte, on entend dire que les Esquimaux
voyagent peu et qu'ils voyagent beaucoup. Assertions qui cesseraient
d'être contradictoires, si, au lieu de s'exprimer d'une façon générale,
on avait mentionné chaque fois le nom particulier de la tribu dont il
s'agissait. Les uns affirment que les Inoïts ont un centre d'échanges
entre l'estuaire du Mackenzie et celui de la rivière du Cuivre.
D'autres, niant que ces échanges soient assez actifs pour mériter le nom
de commerce, racontent que les Groenlandais et les Labradoriens
ignoraient avoir des frères au détroit de Béring. On serait donc porté à
croire que les accidents locaux, que les particularités traditionnelles
différencient profondément ces peuplades qui, depuis temps immémorial,
se perpétuent chacune dans son petit coin. Mais on est étonné
d'apprendre que du Groenland au Labrador, et du Labrador à l'archipel
aléoute, et de là chez les Tchouktches, les moeurs se distinguent
seulement par d'insignifiants détails; que, par leurs grandes lignes,
les croyances et superstitions se confondent; que l'entière Esquimaudie
est un immense canton. Cela s'explique: les habitants sont dominés par
les deux plus grands facteurs de l'existence, le climat et la
nourriture, dont les conditions s'imposent d'une façon à peu près égale.
Tous éprouvent les mêmes besoins et recourent aux mêmes moyens de les
satisfaire; ils vivent d'une même vie, mi-terrestre, mi-marine, se
nourrissent des mêmes poissons, attrapent le même gibier par les mêmes
trucs, les mêmes ruses. Sous ces latitudes, l'existence n'est possible
que par l'observance stricte et rigoureuse de certaines obligations,
très rationnelles après tout; il faut les accepter sous peine de mort,
et on s'y conforme sans qu'il en coûte. L'habitude est une seconde
nature.
En dehors des êtres de son espèce, les Inoïts ne connaissent que la
Grande Baleine, que Martin l'Ours, que le sire Morse, que le seigneur
Phoque, que le vieux Loup, et ces autres importants personnages:
renards, lièvres, loutres et otaries. Ils les chassent et pourchassent,
les tuent et mangent, mais tâchent de leur faire oublier ces mauvais
procédés en leur prodiguant les témoignages d'honneur et de respect; du
reste, ils les admirent sincèrement, et en mainte occasion les prennent
pour modèles. N'étaient le phoque et le morse, ils n'arriveraient pas à
vivre. Le premier est, avec du poisson, le fond de leur alimentation
générale, mais le second, sur nombre d'îles et presqu'îles, fait leur
seule nourriture pendant plusieurs semaines. Une famine affreuse ravage
les populations quand les morses[24] s'absentent, et que des hivers
exceptionnellement rigoureux dressent des barrières de glace à travers
certains passages, comme il advint en 1879-1880, alors que des villages
entiers furent emportés jusqu'au dernier habitant, notamment en l'île
Saint-Laurent[25], dans les eaux d'Alaska, à mi-route entre l'ancien et
le nouveau continent. Le morse et les phoques[26] rendent à l'Inoït les
mêmes services qu'au Polynésien le cocotier, à l'Australien le kangourou
et la xantorrhée; ils le nourrissent, l'habillent, passent en sa
personne et sur sa personne, le chauffent et l'éclairent, tapissent sa
hutte à l'extérieur et à l'intérieur. Avec la peau il construit ses
bateaux et barques: Kayaks, oumiaks, baïdarkas; avec les intestins il se
confectionne des surtouts; avec les os il fabrique toutes sortes d'armes
et d'outils; l'ivoire du morse constitue la principale valeur d'échange.
L'Esquimau relie l'homme au phoque, il a de cet animal, amphibie lui
aussi, les habitudes, le caractère, l'apparence, et même la physionomie;
ce n'est pas étonnant, puisque sur lui se dirigent constamment sa pensée
et son désir. Il avoue avoir construit sa maison d'hiver sur le modèle
que le phoque lui a donné dans son _iglou_. L'un comme l'autre est
trapu, tout en tronc, vorace, mais gai, familial, avec de grands yeux
doux et intelligents. A première vue, on n'a pas haute opinion de ces
lourdes masses, mais en les observant de près, on s'étonne de leur voir
tant de jugement et si bon caractère. Il est à noter que l'animal a
l'amour plus jaloux que son compatriote humain:
[Note 24: _Trichechus Rosmarus_.]
[Note 25: Autrement dite _Eivugen_.]
[Note 26: _Phoca vitulina_, _grypus groenlandica_, etc.]
«Au premier printemps les femelles sortent de la mer, et les
mâles se trouvent sur le rivage pour les recevoir. Ils les
saluent en soufflant l'air par les naseaux, faisant un bruit
terrible, signal de bataille. Ces monstres se soulèvent sur
leurs nageoires, engagent une mêlée générale, dans laquelle les
dents formidables de leur large gueule font de terribles
blessures. Couchées entour, les femelles sont les spectatrices
du combat dont elles sont le prix; celui qui restera vainqueur
sera leur époux, exerçant autorité absolue et se démenant avec
fierté. Cependant, son domaine est sujet aux invasions; les
frontières sont souvent franchies par de petits détachements;
les mâles qui avaient été écartés une première fois, rôdent aux
environs, font des signaux que met à profit quelque femelle
légère, tandis que le seigneur et maître est ailleurs occupé.
S'il s'aperçoit du manège, il gronde d'une voix furieuse, se
précipite sur son rival, et s'il ne peut l'atteindre, tombe sur
l'infidèle, lui laisse de cuisants souvenirs. Néanmoins sa
domination est rarement de longue durée, un des vaincus rentre
en lice et l'évince à son tour[27].»
[Note 27: Malte-Brun, _Nouvelles Annales des Voyages_, 1855.]
C'est aussi une physionomie originale que celle de l'Ours polaire[28];
si gauche d'apparence et pourtant si adroit en tout ce qu'il entreprend;
une fine et astucieuse tête de renard sur un grand corps dégingandé; son
épaisse fourrure est un sac à malices. Sa chair fraîche est délicate,
mais des plus indigestes, aussi la laisse-t-on attendre, si la faim le
permet; quant à son foie, il passe pour un poison très dangereux, ce qui
le fait rechercher par les sorciers. Les Inoïts reconnaissent Martin
comme leur maître dans la chasse au phoque, racontent merveilles de son
savoir-faire. Du haut d'un rocher où il a grimpé sans se laisser
apercevoir, il guette les morses et veaux marins qui s'ébaudissent sur
la plage. Que l'un arrive à portée, il lui cassera la tête avec une
grosse pierre ou des blocs de glace lancés avec force et adresse[29].
Martin _parle phoque_, flatte et fascine la pauvre bête qui pourtant
devrait le connaître de longtemps, il l'endort par une incantation dont
les Inoïts ont surpris le secret et qu'ils répètent aussi exactement
qu'il leur est possible. On pourrait croire que nous exagérons. Citons
un témoin oculaire, le véridique Hall:
[Note 28: _Ursus maritimus_, _Thalassarctos polaris_.]
[Note 29: _Nature_, 1883, J. Rae.]
«Coudjissi «parlait phoque». Couché sur le côté, il se poussait
en avant par une série de sautillements et reptations. Dès que
le phoque levait la tête, Coudjissi arrêtait sa progression,
piaffait du pied et de la main, mais parlait, parlottait
toujours. Et alors, le phoque de se soulever un peu, puis,
nageoires frémissantes, de se rouler comme en extase sur le dos
et sur le flanc, après quoi sa tête retombait comme pour
dormir. Et Coudjissi de se pousser à nouveau, de se glisser,
jusqu'à ce que le phoque relevât encore la tête. Le manège se
renouvela plusieurs fois. Mais Coudjissi s'approchant trop
vivement, le charme fut rompu, le phoque plongea et ne fut plus
revu. «I-ie-oue!» fit le chasseur désappointé. Ah! si nous
savions parler si bien que l'ours[30]!»
[Note 30: Hall, _Life with the Esquimaux_.]
Si le phoque, si l'ours devaient croire ce qu'on leur chante, les «mots
qu'on leur parle», les prendre, les tuer, les écorcher, les manger, ne
seraient que détails accessoires, formalités obligées pour fournir aux
Inoïts l'occasion de les approcher, de leur présenter les hommages les
plus sincères et respectueux. Cependant le chasseur qui a fait le coup
se tient généralement renfermé dans sa hutte pendant un ou plusieurs
jours, suivant l'importance de l'animal abattu. Il craint le
ressentiment de sa victime. Mais, comme il est toujours des
accommodements avec les pouvoirs de l'autre monde, si le temps presse et
que la chasse donne, il sera licite d'additionner les pénitences
encourues, et de faire toutes les expiations en bloc ou par série, en
semaine plus opportune. En attendant, on hisse, au plus haut des perches
qui soutiennent l'iglou, la vessie de l'ours, poche dans laquelle le
chasseur dépose ses meilleures pointes de lance et de harpon. Si la bête
était une ourse, la vessie contiendra les verroteries et colliers de la
femme, ses joyaux en cuivre. Le paquet ne sera descendu qu'après trois
jours et trois nuits. Magie rudimentaire: puisque la vessie est pour les
Esquimaux le siège de la vie, elle communiquera aux objets qu'on y
place, les vertus physiques, morales et intellectuelles de l'âme qui
l'habitait naguère. Il n'est pas inutile de mentionner, à ce propos,
qu'une vessie attachée au-dessus de leur célèbre bateau, le _kayak_, le
rend insubmersible, épargne à cette périssoire d'innombrables
chavirements. Ajoutons que les lanières, attachées aux harpons, sont
toujours pourvues d'une vessie gonflée qui fait surnager le tout quand
l'animal plonge sous l'eau, après avoir été blessé.
Ce n'est pas à dire que la doctrine inoïte fasse de la vessie l'unique
réceptacle de l'esprit. Le foie, «l'immortel foie», pour emprunter une
expression de Virgile, est aussi un siège des destins. Le chasseur, qui
vient d'assommer un phoque, communiquera de sa chance au camarade revenu
bredouille, s'il remet le foie à un sorcier qui, séance tenante, le
passe à l'enguignonné; l'enguignonné lentement le mastiquera, lentement
l'avalera, et après sera un homme autre[31].
[Note 31: Rink, _Tales of the Eskimos_.]
Au premier hareng qui se laisse happer, on adresse des compliments
solennels, on l'apostrophe comme un grand chef dans sa tribu, on lui
prodigue les titres pompeux, et pour le manier on met des gants[32], au
propre et au figuré. Interdit à toute femme de toucher le premier phoque
capturé, les hommes seuls peuvent l'approcher. Et quand on va courir le
morse, il n'est plus permis de manier les peaux de renne, de les
corroyer ou coudre en habits. Ce serait manquer de procédés envers le
Grand-Morse qui se vengerait en empêchant d'attraper les petits morses.
[Note 32: Dall, _Alaska and its Resources_.]
Grimace que tout cela, sans doute. Mais, en matière de religion, bien
habile qui distinguerait entre le faux semblant et la sincérité. Disons
que c'est hypocrisie naïve, mensonge enfantin.
* * * * *
Autant que les physionomies, autant que les coutumes et costumes, se
ressemblent les dialectes: de la côte d'Asie et du détroit de Béring,
ils diffèrent très peu de ceux qu'on parle au Groënland, au Labrador, à
la rivière Mackenzie. Rink, compétent en la matière, incline à croire
que l'affinité est telle que tous ceux qui parlent ces langues se
comprennent ou devraient se comprendre.
Les générations passent, sans leur faire subir de changement
appréciable. Bien plus, les contes populaires se transmettaient
littéralement de siècle en siècle; les versions, recueillies dans les
localités distantes d'une centaine de lieues, différaient moins entre
elles que si chez nous la même personne les eût racontées à des reprises
différentes. L'inoït ne manque pas d'euphonie, et prend même un accent
musical dans certaines bouches. Sa structure et celle des langues
américaines sont établies sur le même modèle polysynthétique. En un
mot--mais de longue haleine--ils concentrent une phrase, ou plusieurs.
Hall cite
_Piniagassakardluarungnaerângat_
comme un mot assez long, mais il n'a qu'une trentaine de lettres, et il
en est de cinquante. Rink traduit l'expression de
_Igdlor-ssua-tsia-lior-fi-gssa-liar-ku-gamink_
par:
«Tandis qu'il lui ordonnait d'aller à l'endroit où la
grande maison devait être construite.»
En théorie, on pourrait au mot principal ajouter de ces affixes tant et
plus, mais on dépasse rarement la dizaine, et on les groupe autant que
possible en ordre logique.
Le système de numération qu'ils ont adopté est le plus naturel, et le
plus universellement accepté: celui de compter par les doigts. Les
quatre membres sont appelés un homme. Pour dire 8 on montre une main et
3 doigts; pour 24, un homme et 4 doigts; pour 35, un homme et 3 membres;
pour 80, 4 hommes.
* * * * *
Les huttes ou _iglous_ montrent de notables différences, et varient
suivant les matériaux. Fréquemment, il y a maison d'été et maison
d'hiver; celle-ci établie avec un soin particulier, car les froids de
trente à cinquante degrés ne sont pas rares. Un type fort approuvé est
celui de la maison-cave. Les parois s'enfoncent dans le sol jusqu'à la
hauteur du toit ou à peu près; le toit lui-même est recouvert d'une
couche de mottes gazonnées; on pénètre dans le terrier par le trou de
fumée. Le bois, s'il y en a, est économisé le plus possible, et ne
s'emploie qu'en châssis, montants et travées. Pour autres usages, on lui
substitue divers matériaux, tels que plaques de schiste, côtes d'ours,
vertèbres de baleines, dents de morse; on remplace briques ou planches
par des peaux tendues le long des parois.
Voici la description que nous fait Hayes d'un palais du Nord, la plus
somptueuse bâtisse de toute l'Esquimaudie:
«La maison du gouverneur danois d'Upernavik, construite dans le
même style que celles du village et de toutes les habitations
indigènes du Groenland, est relativement grande et commode. Le
vestibule, moins long que dans les huttes ordinaires, ne sert
pas de chenil aux chiens de tout âge, le propriétaire étant
assez riche pour donner à ces membres de la famille esquimaude
le luxe d'une demeure séparée. Ce corridor est haut de quatre
pieds au lieu de trois, et l'on court moins de risques à se
heurter le crâne en entrant. Le toit, le sol, les parois, tout
est garni de planches apportées des entrepôts danois. Les
huttes du commun ne mesurent que douze pieds de long sur dix de
large. La maison du gouverneur a, comme celles-ci, une seule
chambre, mais de vingt pieds sur seize. Les murs, hauts de six
pieds et épais de quatre, sont, comme partout, construits en
pierre et gazon. Le toit est formé de planches et de madriers à
peine équarris. Le tout est recouvert de mottes. En été, à
cinquante pas de distance, la cabane a l'air d'un monticule
verdoyant, et se confondrait avec la pente herbeuse, n'était le
tuyau de poêle qui fait saillie, et la fumée du charbon danois
qui s'en échappe. Le pays ne produit d'autre combustible qu'une
mousse sèche, les natifs l'imprègnent d'huile de phoque, la
brûlent dans le plat de stéatite qui sert à la fois de lampe et
de foyer. Au milieu de la chambre, le sol s'élève d'un pied;
sur cette estrade nous prîmes place avec les différents membres
de la famille. Au fond, des sacs d'édredon étaient empilés.
Quand vient l'heure du sommeil, chacun étend sa couchette où il
veut. Ni murs, ni paravent; les jeunes filles prennent un côté
de la case et les garçons l'autre.»
Plus au nord, les huttes de mottes gazonnées deviennent plus rares, au
moins pour les habitations d'hiver. La terre presque toujours gelée,
étant trop difficile à travailler, on se construit des ruches ou fours,
en cubes de neige, disposés en couches annulaires qui vont
s'amincissant. Les Itayens disposent leurs blocs en spirales conduites
avec une rigueur géométrique. Ce mode paraît unique, et l'on ne cite
aucun autre exemple de ce système architectural. John Franklin s'écrie
qu'une de ces huttes fraîchement terminées est une des plus belles
choses qu'ait formée la main des hommes:
«La pureté des matériaux, l'élégance de la construction, la
translucidité des parois à travers lesquelles filtre la plus
douce des lumières, réalisent une beauté qu'aucun marbre blanc
ne saurait égaler. La contemplation d'une de ces huttes et
celle d'un temple grec orné par Phidias laissent la même
impression: triomphes de l'art l'un et l'autre, ils sont
inimitables chacun dans son genre.»
Mais avec une ou plusieurs familles claquemurées en un étroit espace,
sans ventilation par portes ni fenêtres, au milieu d'une accumulation
multiple: herbes, viandes pourrissantes, poissons qui aigrissent, huile
rance, débris et déchets de toute nature, que devient, que peut devenir
la propreté? Ces huttes que nous ne pouvions trop admirer quand elles
venaient d'être terminées, et qui, du dehors, nous plaisaient si bien
par leur forme ovoïde et leur blancheur immaculée, et vues de dedans,
par la lumière pâle et suave qui les traverse; ces huttes, à peine
habitées, ne sont plus que des bouges infects, ignobles réceptacles
d'immondices. Notoirement sales et malpropres, les Inoïts prennent à
l'occasion un bain de vapeur; mais, en temps ordinaire, ils éprouvent
une répugnance insurmontable à l'endroit des ablutions, préjugé dont on
devine les résultats au milieu d'une agglomération de digestions en
travail. Par suite des ordures et du manque d'air, l'intérieur des
huttes répand une puanteur presque insupportable, à laquelle contribuent
des sacs de peaux; la viande attend pendant plusieurs mois, se faisande
de la belle manière. A l'entour, le sol est jonché d'innombrables
ossements de morses et de veaux marins, mêlés à des lambeaux infects, à
des crânes de chiens, d'ours et de rennes, même à des débris humains.
Le mobilier de ces demeures est à l'avenant. Ross décrit les outils et
instruments comme mesquins à l'extrême: traîneaux non pas en bois, mais
en os, lances qu'appointe la dent du narval[33], pauvres couteaux dont
la lame est incrustée de fer météorique[34], parfois à l'état de
minerai.
[Note 33: _Monodon monoceros_.]
[Note 34: Pallas.]
«Un Esquimau, ayant entendu sonner une pendule dans un
établissement danois, demanda si les montres parlaient aussi.
On lui présenta une montre à répétition:
--Demande l'heure toi-même!
--Madame et très excellente personne, serait-ce un effet de
votre bonté de vouloir bien me dire l'heure?
On pressa le bouton, et... «Trois heures un quart», fit la
montre.
--C'est bien cela, répondit le brave homme. Madame, je vous
suis fort obligé.»
Particularité des Itayens: ils ne connaissaient les arcs et les flèches
que de nom, bien que les autres Inoïts soient d'habiles archers, et même
que plusieurs aient appris à manier adroitement le fusil.
Autre observation importante: Ces Itayens n'ont aucune espèce de
bateaux. Ross n'en revenait pas. Comment une population du littoral
maritime, comment une population de pêcheurs peut-elle être dénuée des
moyens de navigation qu'on possède dans le voisinage? Comment n'ont-ils
pas imité un instrument nécessaire, un instrument des plus simples, au
moins en apparence, et qu'ils connaissent de vue ou par ouï-dire?
Kane confirme ce renseignement, dit qu'ils ne connaissent les kayaks que
par tradition, bien que les Esquimaux comptent parmi les plus hardis
marins, les plus experts canotiers, et que leur existence soit tellement
liée à la mer que la barque constitue leur unité sociologique. Dans un
village hyperboréen, on compte les barques, comme ailleurs on compte les
feux: tout chef de famille doit être maître de bateau.--«Si les Itayens
avaient des barques, observe Bessels, ces pauvres gens poursuivraient
les bandes de narvals, se livreraient à de fructueuses pêches,
s'épargneraient des famines longues et cruelles. Et quand ils sont à
bout de ressources et réduits à la dernière extrémité, ils feraient
mieux qu'attacher leurs traîneaux les uns aux autres, les lancer à
l'eau, système dangereux autant qu'incommode...» Notre observateur ne
s'explique ce manque de bateaux que par l'hypothèse d'une
dégénérescence: la peuplade, mieux lotie autrefois, aurait connu l'art
de la navigation; pour une cause ou une autre, elle l'aurait désappris.
Cette insouciance extraordinaire semble dépasser le vraisemblable, chez
des gens qu'on ne voit en aucune autre matière se montrer plus stupides
que leurs congénères et proches voisins. Jusqu'à mieux informé, et sans
prétendre trancher la difficulté qui embarrassait des observateurs aussi
fins que Ross et Bessels, nous adoptons l'explication suggérée par Rink.
Tout au nord, dit-il, la mer est gelée trop souvent pour que les bateaux
et kayaks y soient de profitable usage. Poussant très loin la division
du travail, les Itayens se seraient jetés exclusivement dans les
pratiques de la chasse, négligeant celles de la pêche, estimant,
peut-être à tort, qu'ils perdraient leur temps à la construction et la
manoeuvre difficiles des kayaks, baïdarkas et oumiaks.
Très pratique dans son genre, le costume des Inoïts est même susceptible
d'élégance,--demandez plutôt aux officiers et matelots qui ont eu
l'honneur de danser avec de coquettes Groenlandaises. A première vue, il
paraît de coupe identique pour les hommes et les femmes, mais ces
dernières l'allongent en forme de queue, et le garnissent d'un plus
large capuchon où la mère loge son petit qui s'y blottit
confortablement, à moins qu'elle ne le fourre dans une de ses bottes. Le
surtout[35], fabriqué avec des intestins de phoque, égale en
imperméabilité nos meilleurs caoutchoucs, et les surpasse en légèreté.
En certaines localités, le sexe masculin adopte un vêtement de plumes,
le féminin, de fourrures; ailleurs, l'habit est double: plume
par-dessous, poil par-dessus. Les jeunes personnes portent des bottes de
peau souple et douce, tout blanches, les mariées des bottes rouges. Pour
indiquer leur tribu, les hommes se taillent les cheveux, et les femmes
se font à la figure des tatouages spéciaux[36].
[Note 35: _Okouschek._]
[Note 36: Kiutschak.]
Sans recourir au peigne, la maman fouille les cheveux du mioche et se
paie de sa peine par le gibier qu'elle recueille. Souvent, les commères
s'accroupissent en cercle et organisent une battue générale. Prestes
comme guenons, elles fourragent dans les tignasses poissées; les mains
vont et viennent de la tête à la bouche et de la bouche à la tête. Sitôt
vu, sitôt croqué.
Ce soin est une des fonctions de la femme primitive: tout amateur de
contes et d'antiques légendes n'a pas été sans remarquer comment, dans
toutes les grandes scènes d'amour, le héros s'assied aux pieds de la
vierge, qui lui prend la tête entre les genoux, l'épouille, et de doux
propos en doux propos, le magnétise et l'endort.
Les belles Esquimaudes usent d'un bâtonnet terminé en spatule, faisant
office d'un doigt allongé; elles s'en grattent le dos, fouillent les
profondeurs du vestiaire. On dirait le petit instrument copié sur les
grattoirs en ivoire que les fournisseurs du monde élégant exposent dans
leurs somptueuses vitrines de la rue Richelieu, de Piccadilly et de
Regent Street:--les extrêmes se touchent. En Orient, dit Chardin, une
main en ivoire ne manque jamais sur la toilette des femmes, car il
serait malpropre de se gratter avec les doigts.
* * * * *
La belle saison apporte l'abondance; alors, dans les intervalles que
laisse la chasse, nos hommes n'ont plaisir plus doux que de muser et
baguenauder à l'entour des huttes, dormant une bonne partie de la
journée, et se réveillant pour s'emplir le ventre. Manger est leur
bonheur, leur volupté; ils vous disent avec conviction avoir été
gratifiés d'un _inoua_ ou génie spécial, le Démon de l'appétit. Ils
goûteraient peu la fameuse distinction, que l'homme mange pour vivre, ne
vit pas pour manger. Sitôt que paraît le jour, la mère touche les lèvres
de son enfant avec un peu de neige, puis avec un morceau de viande,
comme pour dire: Mange, fils chéri, mange et bois!
Qu'on soit prié à leurs repas, il ne faut pas faire petite bouche, mais
y aller bravement, à la façon des héros d'Homère; car l'hôte se pique
d'assouvir des faims herculéennes, semblables à la sienne; l'honneur
qu'on lui témoigne est en raison de l'appétit satisfait. Si l'invité est
décidément incapable de dévorer tout ce qui lui est présenté, il est
tenu, par politesse, d'emporter les reliefs.
Mangeurs puissants devant l'Éternel, ces Esquimaux. Virchow avance que
leur crâne et toute leur anatomie sont déterminés par la mâchoire que
détermine elle-même l'éternelle mastication[37].
[Note 37: _Verhandlungen der Berliner Gesellschaft für
Anthropologie_, 1877.]
«Trois saumons nous suffisaient pour dix; chaque Esquimau en
mangea deux... Chacun d'eux dévora 14 livres de saumon cru,
simple collation pour jouir de notre société. En passant la
main sur leur estomac, je constatai une prodigieuse dilatation.
Je n'aurais jamais cru que créature humaine fût capable de la
supporter[38].»
[Note 38: Ross, _Deuxième Voyage_, 1829-1833.]
Avec une avidité repoussante, on les voit absorber poissons avariés,
oiseaux puant la charogne. Aussi peu dégoûtés que les Ygorrotes des
Philippines, qui versent comme sauce à leur viande crue le jus des
fientes d'un buffle fraîchement abattu[39], ils ne reculent pas devant
les intestins de l'ours, pas même devant ses excréments, et se jettent
avec avidité sur la nourriture mal digérée qu'ils retirent du ventre des
rennes. Bien que le lichen soit tendre comme la chicorée et qu'il ait un
petit goût de son[40], nous ne pouvons nous représenter ce repas sans
malaise, mais c'est le cas de répéter l'axiome, que des goûts et
couleurs il ne faut discuter. Lubbock suggère avec vraisemblance que
cette idiosyncrasie s'explique par le besoin, qui s'impose aux Inoïts,
d'assaisonner par quelques particules végétales les viandes pesantes
dont ils chargent leur estomac. Du reste, le capitaine Hall en a tâté,
et déclare qu'il n'est rien de meilleur. La première fois qu'il en
mangea, ce fut dans l'obscurité, et sans savoir ce qu'il se mettait sous
la dent:
[Note 39: Don Sinibaldo de Mas.]
[Note 40: Clarke, _Voyages_.]
«C'était délicieux, et ça fondait dans la bouche... de
l'ambroisie avec un soupçon d'oseille...» Mais voici le menu:
«Première entrée, un foie de phoque, cru et encore chaud, dont
chaque convive eut son fragment, enveloppé dans du lard. Au
second service, des côtelettes, d'une tendreté à nulle autre
pareille, dégouttantes de sang, rien de plus exquis... Enfin,
quoi? des tripes que l'hôtesse dévidait entre ses doigts, mètre
après mètre, et débitait par longueurs de deux à trois pieds.
On me passait comme si je n'appréciais pas ce morceau délicat,
mais je le savais aussi bien que personne: tout est bon dans le
phoque. Je m'emparai d'un de ces rubans que je déroulai entre
les dents, à la mode arctique, et m'écriai: «Encore!
Encore!»--Cela fit sensation, les vieilles dames
s'enthousiasmèrent...»
Ces amateurs se pourlèchent les babines de myrtilles et framboises
écrasées dans une huile rance; ils savourent le lard de baleine coupé en
tranches alternées, des blanches et fraîches avec des noires et
putrides. Bouchée de roi, un hachis de foie cru, saupoudré d'asticots
grouillants. Friandise, la graisse qui fond sur la langue; nectar, les
verres de lait qu'on recueille dans l'oesophage des phoquets, ou petits
phoques, lait blanc comme celui de la vache, parfumé comme celui des
noix de coco; jouissance à nulle autre pareille, le sang de l'animal
vivant, bu à même la veine au moyen d'un instrument inventé à cet effet.
Autant que possible, ils étouffent la bête plutôt que de l'égorger, afin
de ne perdre aucune goutte du liquide vital que charrient les artères.
Quand il leur arrive de saigner du nez, ils jouent de la langue, se
raclent les doigts. Ils mâchent avec délices les viandes encore
palpitantes, dont le jus vermeil leur découle dans le gosier en flots
sucrés et légèrement acidulés. Le sel leur répugne, peut-être parce que
l'atmosphère et les poissons crus en sont déjà saturés. Gourmands et
gourmets, ils apprécient la qualité, mais à condition que la quantité
surabonde. Qu'on serve cuit ou cru, vif ou pourri, mais qu'il y en ait
beaucoup. Par les temps de disette, ils engloutissent des marmites
pleines d'herbes marines qu'ils ont mises à mollir dans l'eau chaude. En
général, la gelée et l'attente ont déjà fait subir aux viandes un
ramollissement qu'ils estiment suffisant. Quant à la cuisson proprement
dite, ils l'admettent en temps et lieu, comme raffinement agréable, mais
jamais comme nécessité.
Belcher évaluait à 24 livres par âme--_sic_--et par jour les
approvisionnements qu'une station avait faits pour l'hiver, quantité
qu'on lui donnait comme normale et tout à fait raisonnable[41]. Le
capitaine Lyon[42] a donné d'une de leurs mangaries un saisissant récit:
[Note 41: Lyons, _Savage Islands_.]
[Note 42: _Transactions of the Anthropological Institute._]
«Kouillitleuk avait déjà mangé jusqu'à en être ivre. Il
s'endormait, le visage rouge et brûlant, la bouche toujours
ouverte. Sa femme le gavait, lui enfonçait dans la gorge, et en
s'aidant de l'index, des chiffes de viande à demi bouillie,
qu'elle rognait ras les lèvres. Elle suivait attentivement la
déglutition, et les vides qui se produisaient dans l'orifice,
elle les bouchait tout aussitôt par des tampons de graisse
crue. L'heureux homme ne bougeait, jouant seulement des
molaires, mastiquant lentement, n'ouvrant pas même les yeux. De
temps à autre s'échappait un son étouffé, grognement de
satisfaction...»
* * * * *
C'est par l'énergie de leur système digestif que les Esquimaux se
soutiennent, gais et robustes, sous leur climat glacé. Nulle part, même
sous la zone torride, on ne fait moindre usage du feu qu'au milieu de
ces neiges presque éternelles. Occupés constamment à brûler de l'huile
et de la graisse dans leur estomac, les Inoïts, d'haleine ardente, ne
recherchent pas les feux de bois ou de charbon. «Ils sont toujours
altérés, dit Parry. Quand ils me visitaient, ils demandaient toujours de
l'eau, en buvaient de telles quantités qu'il était impossible de leur
fournir la moitié de ce qu'ils eussent voulu.»--Le froid, remarque
Lubbock, est plus nécessaire que la chaleur aux habitants de ces maisons
en neige dans lesquelles la température ne peut s'élever au degré de la
glace fondante, sans que le toit ne dégèle et ne suinte, ne menace de
pleuvoir et de s'écrouler sur ceux qu'il devrait abriter. Inconvénient
grave, auquel on remédie tant bien que mal en tendant des peaux sous la
voûte et sur le pourtour de la muraille, qu'on a eu soin de ne pas faire
trop épaisse, pour qu'elle reste pénétrée de la froidure extérieure.
Appendus aux parois, des sacs, comme en ont les équarrisseurs,
renferment des viandes qui, pour se conserver fraîches, devraient rester
constamment gelées, mais qui ne tardent pas à exhaler des miasmes
puissants et subtils, qui transforment bientôt le taudis en un charnier
inhabitable pour des Européens. Même dans leurs cabines étanches, les
officiers de l'_Alerte_ accueillaient mal toute hausse du thermomètre.
Vêtus de leurs fourrures, la chaleur les fatiguait, dès que la
température extérieure montait à plus d'une quinzaine de degrés
au-dessous de zéro[43].
[Note 43: A.-H. Markham, _La Mer Glacée du pôle_.]
La saison la plus malsaine, nous dit-on, est le printemps, alors qu'il
fait trop chaud pour rester, trop froid pour sortir. Dans ces huttes
soigneusement calfeutrées, où l'on ne pénètre que par des passages
souterrains, la chaleur que dégagent la respiration et la combustion des
huiles et graisses dispense presque de toute autre source de chaleur. Au
milieu du bouge brûle une lampe sur laquelle on met à fondre la neige
qui servira de boisson. Au dessus, le mari fait aussi sécher ses bottes,
dont le cuir raccorni est ensuite ramolli par l'épouse, qui le mâchera
bravement entre ses puissantes molaires. On cuisine à cette lampe, on
s'y éclaire pendant la longue nuit, qui, du soleil couché à son lever,
ne dure pas moins de quatre mois.
Spectacle digne d'intérêt que ces pauvres gens groupés autour d'un
lumignon fumeux. Tous les auteurs ont fait remonter les civilisations à
l'invention du feu, et ils n'ont pas eu tort. L'humanité, autre que la
bestiale, naquit sur la pierre du foyer. Le feu rayonne la chaleur et la
lumière, double manifestation d'un même principe de mouvement. Sans trop
réfléchir, on a donné à l'action calorique une prédominance qui
appartient plutôt, nous semble-t-il, à l'action éclairante. Nous le
voyons bien par l'exemple de ces Hyperboréens, qui, semblerait-il,
auraient plus que personne besoin de recourir aux sources artificielles
de chaleur; ce qu'ils ne font guère. Mais ils ne se passent point de
lumière. Et s'ils s'en passaient, on ne voit pas en quoi ils seraient
réellement supérieurs aux ours, leurs rivaux, et aux phoques dont ils
font leur pâture. Nous attribuons à la lampe, plutôt qu'au foyer, moins
à la chaleur qu'à la lumière, la transformation en hommes des
anthropoïdes plus ou moins velus.
* * * * *
L'énorme alimentation développe une chaleur intérieure qui a pour
résultat inattendu de rendre Esquimaux et Esquimaudes remarquablement
précoces. En ces contrées arctiques, la puberté s'acquiert presque aussi
rapidement que dans les pays tropicaux, et il n'est point rare de voir
des fillettes, même de dix à douze ans, se marier avec des garçons à
peine plus âgés. Les éphèbes des deux sexes se tiennent à part autant
que possible, tout au moins pour les jeux; une stricte réserve leur est
imposée.
La maisonnée n'aime pas à renoncer aux services de ses jeunes filles.
Nombre de contes populaires nous les montrent empêchées par les frères
d'épouser l'amoureux[44]. Ce n'est pas la dot qui arrête: elles
apportent un couteau comme en ont nos selliers, un coupoir, un racloir,
et enfin, si les moyens le permettent une lampe; en retour elles
recevront un costume complet; quand elles l'acceptent, affaire conclue.
Presque toujours, le jeune homme simule le rapt et la violence; il est
jusqu'à un certain point, sous l'obligation de se livrer à des voies de
fait sur la personne de sa préférée. Sitôt après les noces, les
conjoints ne gardent plus de ménagements, semblent étrangers à toute
pudeur, et les missionnaires de s'indigner et de tancer leur indécence,
leur sans-gêne excessif[45]. Ces grands enfants n'ont pas dépassé la
période de l'animalité, ont encore à apprendre que tous les besoins
physiques ne doivent pas être satisfaits en public. Ils s'excusent en
montrant l'espace exigu dans lequel ils sont renfermés pendant de longs
mois d'hiver: un trou sous la neige, où, toujours accroupis, il ne
peuvent même s'étendre pour dormir.
[Note 44: Rink, _Eskimo Tales_.]
[Note 45: Grundemann, _Kleine Missions Bibliothek_.]
La promiscuité dans laquelle ils se vautrent excite, à bon droit, notre
dégoût. Mais prenons garde de nous en prévaloir comme d'un mérite, et de
nous targuer d'une moralité due à plus de confort.
* * * * *
Tous les voyageurs constatent que, chez les Inoïts, le nombre des femmes
l'emporte notablement sur celui des hommes, anomalie dont on n'est pas
longtemps à découvrir la cause. Dans leurs expéditions si périlleuses,
maints pêcheurs se noient malgré leur habileté à conduire leurs batelets
par les plus grosses mers. Il en est du kayak comme de la cruche qui
tant va à la fontaine qu'elle casse. Conséquence de cette mortalité
masculine: la polygamie. Les voisins se font un point d'honneur de
pourvoir à l'entretien de la famille qui a perdu son chef. Quelqu'un se
dévoue, épouse la veuve et adopte les enfants, eût-il déjà les deux
soeurs, ou la mère avec la fille[46]. Les Itayens, dépourvus de barques
et disposant de moindres ressources alimentaires, sont, par contre,
moins exposés aux périls de la mer. Par suite, leur population masculine
équilibre la féminine. Chacun a sa chacune et pas davantage. Mais cette
monogamie n'est qu'apparente, et, en ce lieu, toutes ont été faites pour
tous, suivant la loi formulée au _Roman de la Rose_. La chasteté n'est
point une vertu esquimale. Quand souffle certain vent du sud, mainte
femme va courir le guilledou, elle sait une hutte avec compère au logis
et commère en maraude. Ainsi débute l'institution matrimoniale, à
l'endroit où commence l'espèce humaine. Les adultères sont aventures
quotidiennes, et sur ce point les maris ne cherchent point querelle à
leur moitié. A une condition pourtant, c'est que leur épouse n'ait
cherché à se distraire qu'auprès d'un autre époux auquel on l'eût prêtée
volontiers, pour peu qu'il en eût fait la demande[47]: entre les membres
de l'association maritale, il y a compte courant et crédits largement
ouverts. Chez les Esquimaux comme chez les Caraïbes de l'Orénoque[48],
pourvu que la partie se joue entre compagnons, ce qu'on perd pourra se
rattraper. Mais la chose prendrait autre tournure, si la légitime
s'oubliait avec un célibataire auquel la loi du talion ne serait pas
applicable.
[Note 46: Cranz.]
[Note 47: Ross, _Second Voyage_.]
[Note 48: Gumilla.]
Curieux débris d'une époque primitive, que cette confraternité de maris,
qui s'approprie la collectivité des femmes et la totalité des enfants.
La tribu est alors une grande frérie. Passent pour frères tous les époux
et pour soeurs toutes les épouses; sont frères tous les cousins, soeurs
toutes les cousines: une génération de frères succède à une génération
de frères.
* * * * *
En nos sociétés policées, tout enfant qui voit le jour a la vie acquise,
au moins s'il est bien constitué; les parents qui tuent leur enfant
sont, par les législations actuelles, punis presque aussi sévèrement que
tous autres meurtriers; et de plus l'opinion les voue à l'opprobre. Mais
on se tromperait fort en pensant qu'on a toujours donné si grande valeur
à la vie d'un petiot,--la faiblesse même--qui n'est encore qu'une
promesse, rien qu'une espérance lointaine. Nul fait peut-être ne mesure
mieux les progrès accomplis par notre espèce depuis l'époque
glaciaire,--les progrès moraux, d'une lenteur désespérante, ne
deviennent sensibles que sur de vastes périodes. Nos ancêtres
n'admettaient pas que le nouveau-né eût droit à l'existence. La mère
l'avait laissé tomber par terre; il devait y rester jusqu'à ce que le
chef de famille--nous allions dire le père,--jusqu'à ce que le maître le
ramassât ou permît de le ramasser. Avant qu'il eût fait signe, l'objet
ne valait guère mieux qu'une motte, ce n'était encore qu'un peu de terre
organisée. De là, ces innombrables légendes d'enfants portés au désert
ou dans la forêt, exposés en un carrefour, mis sur une claie d'osier et
abandonnés au fil de l'eau. Pour quelques-uns qui furent recueillis,
nous dit-on, ou allaités par des biches, des louves et des ourses,
combien furent dévorés, combien de déchiquetés par les corbeaux[49]! De
là encore, ces jours néfastes, dans lesquels l'enfant ne naissait que
pour être mis à mort; de là, ces horoscopes funestes; les lois cruelles
qui décimaient les garçons, tierçaient les filles[50]; de là, ces
pratiques odieusement bizarres pour décider de la légitimité ou de
l'illégitimité des naissances;... pures allégations, misérables
prétextes. La pureté de la race, les arrêts des Parques, n'étaient mis
en cause que pour les dupes. Combien plus simple la réalité! On ne
pouvait nourrir qu'un petit nombre d'enfants, donc il fallait se
débarrasser des autres. De tous les prétextes le plus obscur semblait le
moins douloureux. A mesure que la pitié parlait plus haut, on
s'arrangeait de manière à faire peser la responsabilité de l'exécution
sur le hasard, sur des causes éloignées. Mais quels que fussent les
sorts consultés, le nombre des enfants gardés était proportionnel aux
subsistances. En nos pays, on immolait jadis; ailleurs, on supprime
toujours les nourrissons privés de leur mère. En pays allemands, on
jetait les orphelins d'un indigent dans la même fosse que leur père. On
ne l'a pas assez dit, assez répété: la civilisation augmente avec la
nourriture et la nourriture avec la civilisation. L'espèce humaine,
question de subsistances. Plus il y aura de pain, plus il y aura
d'hommes, et mieux le pain sera réparti, meilleurs deviendront les
hommes.
[Note 49: Comme à Madagascar.]
[Note 50: Radjpoutana, les Todas, etc.]
Bessels vit mourir un chef de famille, père de trois enfants. La mère,
alors, allégua l'impossibilité de nourrir son dernier-né, un bébé de six
mois, l'étouffa en un tour de main, et le déposa dans la tombe du mari.
Au père-esprit de charger le mioche sur l'épaule, et de subvenir à ses
besoins dans l'autre monde, où, dit-on, la nourriture est moins
parcimonieusement mesurée que dans le nôtre.
Loin d'être le fait de parents dénaturés, l'infanticide passait donc
pour un droit et même pour une nécessité à laquelle il eût été criminel
de se soustraire. A plus forte raison, l'avortement n'était qu'un
accident vulgaire. Parmi nombre de sauvages, il va de soi que la fille,
tant qu'elle n'est pas mariée, n'a pas la permission d'avoir un enfant,
à la subsistance duquel elle ne pourrait pourvoir. Si elle accouche tout
de même, il faudra que les ayants droit expédient sa progéniture; mais,
si elle simplifie la besogne, en se débarrassant du fruit avant
maturité, tant mieux!
Pour en revenir à nos Esquimaudes, celles qui prévoient qu'elles ne
pourront élever l'enfant recourent à l'avortement: avec un objet pesant
ou un manche de fouet, elles se frappent et compriment, mais sans
parvenir toujours à leurs fins, car elles paraissent faites, disent les
obstétriciens, pour concevoir facilement et mener le foetus à bien.
Plusieurs se livrent sur elles-mêmes à une opération de haute chirurgie,
au moyen d'une côte de phoque bien affilée; elles enveloppent le
tranchant avec un cuir qu'elles écartent ou remettent en place au moyen
d'un fil. On ne dit pas combien en meurent ou restent estropiées.
Le malthusisme, dernier mot de l'économie officielle,--dernier mot aussi
des pays qui s'en vont,--est pratiqué largement par ces primitifs qui ne
permettent à une femme que deux à trois enfants vivants, et tuent
ensuite ce qui, fille ou garçon, commet le crime de naître. Faisant
elle-même l'office de bourreau, la mère étrangle le nouveau-né ou
l'expose dans une des anfractuosités qui abondent entre la glace fixe de
la côte et la glace flottante du large, triste berceau! A marée
montante, le flot saisit le misérable, et s'il n'est pas déjà mort de
froid, le tue en le roulant sur la plage, en le raclant contre les
galets.
Mais ces exécutions répugnent aux mères, surtout quand l'enfant demande
à vivre, et que son oeil s'est ouvert largement à la lumière du jour. De
plus en plus, l'opinion se prononce contre les infanticides, ne les
permet qu'en cas de nécessité. Encore, dit-on qu'ils portent malheur au
village et que la nuit on entend les gémissements lamentables du pauvre
innocent. Même croyance en Laponie, où des mères coupent la langue du
petit avant de le jeter dans la forêt[51].
[Note 51: _Nouvelle Revue_.]
Qu'elles se fassent avorter ou qu'elles étranglent la progéniture
surabondante, elles ne sont pas mauvaises mères pour cela. Touchante est
leur sollicitude, innombrables les soucis qu'elles se donnent pour les
enfants, après et même avant la naissance. La femme enceinte est
dispensée de tout gros travail,--pourquoi nos civilisés ne vont-ils pas
à cette école?--elle ne mange que du gibier apporté par le mari, que du
gibier qui n'a pas été blessé aux entrailles[52]; deux prescriptions qui
demandent commentaire. L'enfant, même né en justes noces, courrait le
risque de devenir bâtard, s'il était nourri d'autres aliments que ceux
apportés ou présentés par son père, ce qui est une des pratiques dites
de la _couvade_, et suffirait déjà à l'expliquer. Car le père, quand il
veut reconnaître son enfant, est jaloux de le soigner et de le nourrir
pour sa part. Là-bas on insiste beaucoup plus qu'on ne fait chez nous
sur la corrélation qui existe entre l'organisme et l'aliment qui le
constitue. L'animal ne doit pas avoir été blessé aux entrailles, de peur
que, par sympathie, la femme ne souffre dans les siennes. Cette dernière
croyance n'est point particulière aux Inoïts, tant s'en faut; nous la
retrouvons dans l'Inde[53], en Abyssinie et au Zanzibar. Nous
connaissons des légendes suédoises, qui racontent comment la dame
châtelaine vint à mourir ou avorter, parce que son chevalier, sans
prendre garde, avait tué une biche pleine.
[Note 52: Rink, _Eskimo Tales_.]
[Note 53: Cfr. _Maha Bharata, Adi Parva_.]
Avec une tendre sollicitude, les bonnes amies versent, sur la tête de la
femme en travail, le contenu d'un pot de chambre, pour la fortifier,
disent-elles. Après la délivrance, elles coupent le cordon ombilical
avec les dents, quelquefois avec un coquillage tranchant, jamais avec
ciseaux ni couteau; et ce cordon est gardé avec grand soin pour qu'il
porte bonheur au nouveau-né. Sitôt qu'il lui est possible, la jeune mère
mange d'un hachis dans lequel on a fait entrer de bons morceaux: le
coeur, les poumons, le foie, l'estomac, les intestins de quelque robuste
animal--moyen de procurer au nourrisson santé, vigueur et longue vie.
Pendant quelques jours, aucun feu n'est allumé dans la hutte, rien ne
sera mis à cuire au-dessus de la lampe domestique,--aucun os ne doit
être emporté hors de la demeure,--le père et la mère ont chacun son
broc, auquel il est à tout autre défendu de boire;--pendant six semaines
il est interdit aux parents de manger dehors, à la mère de passer le
seuil de la porte. Ce terme expiré, elle fait sa tournée de visites,
habillée de neuf, et jamais plus elle ne touchera les vêtements qu'elle
portait lors de ses relevailles. Durant une année, elle ne mangera
jamais seule,--toutes prescriptions auxquelles, en cherchant bien, on
trouverait des parallèles dans notre «_Évangile des Quenouilles_».
Au nouveau-né, la mère réserve les plus belles fourrures et le père sert
le morceau délicat de sa chasse. Pour lui faire des yeux beaux, limpides
et brillants, il lui donne à manger ceux du phoque. On se plaît à lui
donner le nom de quelqu'un qui vient de mourir:--«pour que le défunt
trouve repos dans la tombe[54]». «Nom oblige», et, plus tard, l'enfant
sera tenu de braver les influences qui ont occasionné la mort du
parrain. Le brave homme est-il mort dans l'eau salée? eh bien, que notre
garçon se fasse loup de mer!
[Note 54: Rink.]
En toute l'Esquimaudie, pères et mères à l'envi choient leur
progéniture, jamais ne la frappent, rarement la réprimandent. La petite
créature se montre reconnaissante, ne geint ni ne criaille; les bambins
grandissant ne traversent pas d'«âge ingrat», ne se font pas taquins et
revêches, contredisants et désagréables; l'ingratitude n'est pas leur
fait; onques Inoït ne leva la main sur père ou mère. Dans le Groenland
danois, on a vu des fils renoncer à des positions avantageuses pour
revoir leurs parents, ou entourer de soins leur vieillesse. Vertu
esquimaude que l'affection familiale. Maman Gâteau est une Inoïte, Inoït
aussi le papa qu'un voyageur vit sangloter,--on l'eût coupé en morceaux
qu'il n'eût pas poussé un gémissement,--sangloter, disons-nous, parce
que son gamin n'arrivait pas à claquer du fouet aussi fort que les
camarades. Ce père si tendre se gardera pourtant d'énerver le fils
chéri, il tiendra à le faire chasseur infatigable, et pour faciliter la
chose, lui servira la viande sur les grandes bottes qu'il a plus d'une
fois imprégnées de sueur.
Les nourrices, émules des kangouroutes, portent le nourrisson dans leur
capuche, ou dans une de leurs bottes, jusqu'à la septième année, les
allaitant toute cette période. Elles ne le sèvrent jamais; aussi leurs
mamelles s'allongent jusqu'à devenir hideuses. On a vu de grands
garçons, flandrins de quinze ans, ne pas se gêner pour têter leur mère,
au retour de la chasse, en attendant que le souper fût prêt. Dans cette
lactation prolongée, il y a le désir et le moyen d'assurer à l'enfant
quelque nourriture au milieu des disettes réitérées, il y a aussi un
signe de tendresse et d'affection. Ainsi nous lisons dans les légendes
tatares:
«Le héros Kosy enfourcha le cheval Bourchoun et fit sa prière.
Sa mère pleurait: Arrive à bon port! Et découvrant ses seins:
Bois-y encore, et de ta mère il te souviendra[55].»
[Note 55: Radloff, _Volkslitteratur der Türkischen Staemme Süd
Siberiens_, II, 281, et IV, 344.]
Il est des Esquimaudes qui vont plus loin dans leurs démonstrations
affectueuses, et qui, poussant la complaisance aussi loin que maman
chatte et maman ourse, lèchent le poupard pour le nettoyer, le
pourlèchent de haut en bas; tendresse bestiale qui nous froisse dans
notre vanité d'espèce supérieure. Elles ne verraient pas la moindre
ironie dans «l'enfantine» qu'on chante à Cologne, versiculets qu'un
littérateur de l'école naturaliste traduirait sans embarras:
_Wer soll' de Windle wasche,
Der muss den Dreck wegfrasse_[56]_!..._
[Note 56: Panzer, _Sammlung_, etc.]
L'existence des sociétés comme celle des individus dépend, disions-nous,
des aliments mis à leur disposition; selon que cette quantité augmente,
la population s'accroît. Mais si la nourriture devient insuffisante,
manifestement insuffisante, force est de se débarrasser des bouches
inutiles, non-valeurs sociales. La «vivende» est retranchée à ceux qui
ont la moindre vie devant eux; le droit de vivre est la possibilité de
vivre. Dans ces conditions, le meurtre des enfants a pour triste
complément celui des vieillards; on abandonne ceux-ci, on expose
ceux-là. Telle est la règle contre laquelle ces malheureuses sociétés se
débattent comme elles peuvent. Quand il faut choisir, les unes perdent
les enfants et même des femmes pour sauver les vieillards, chez les
autres tous les vieillards y passent avant qu'il soit touché à une tête
blonde. Le plus souvent, les grands-parents réclament comme un droit, ou
comme une faveur, d'être immolés aux lieu et place des petits. Qu'il
nous suffise d'avoir énoncé la loi, sans l'appuyer par les exemples
qu'en pourraient donner nos ancêtres et de nombreux primitifs.
Maudirait-on la cruauté de ces hordes et peuplades qui ne sont pas
arrivées à être humaines? Combien souvent elles préféreraient se montrer
compatissantes... si elles en avaient le moyen! Il va de soi que la
plupart du temps les malades sont assimilés aux vieillards, puisqu'ils
vivent comme eux sur la masse qui ne dispose que de courtes rations.
Tant que l'on conserve quelque espoir, on s'empresse autour du malade.
Les femmes en choeur psalmodient leur _Aya Aya_, car elles connaissent
la puissance des incantations. La matrone met sous le chevet une pierre
de deux à trois kilogrammes, dont le poids est proportionnel à la
gravité de la maladie. Chaque matin elle la pèse en prononçant des
paroles mystérieuses, se renseignant ainsi sur l'état du patient et ses
chances du guérison. Si le caillou s'alourdit constamment, c'est que le
malade n'en réchappera pas, que ses jours sont comptés.
Alors les camarades construisent à quelque distance une hutte en blocs
de neige; ils y étendent quelques «pelus[57]» et fourrures, portent une
cruche d'eau et une lampe qui durera ce qu'elle pourra. Celui que
rongent les souffrances, qu'accablent la vieillesse ou les infirmités
croissantes, dont l'entretien devient difficile, et qui se reproche de
coûter à la communauté plus qu'il ne rapporte, se couche: frères et
soeurs, femmes autant qu'il en a, fils et filles, les parents et amis
viennent faire leurs adieux, s'entretenir avec celui qu'ils ne verront
plus. On ne reste pas davantage qu'il est nécessaire, car, si la mort
surprenait le malade, les visiteurs devraient dépouiller au plus vite
leurs habits et les jeter au rebut, ce qui ne laisserait pas que d'être
une perte sensible. Nulle émotion apparente, ni cris, ni larmes, ni
sanglots; on s'entretient tranquillement et raisonnablement. Celui qui
va partir fait ses recommandations, exprime ses dernières volontés.
Quand il a dit tout, les amis se retirent, l'un après l'autre, et le
dernier obstrue l'entrée avec un bloc de glace. Dès ce moment, l'homme
est défunt pour la communauté. La vie n'est qu'un ensemble de relations
sociales, une série d'actions et de réactions appelées peines ou
plaisirs, moins différentes entre elles qu'on ne pense. La mort, quoi
qu'on dise et quoi qu'on fasse, est un acte individuel. Les animaux le
comprennent ainsi, et s'ils ont la rare chance de finir autrement
qu'assassinés et dévorés, dès qu'ils sentent la faiblesse les gagner,
ils vont se cacher au plus épais fourré, se terrer dans le plus profond
trou, disparaître dans la plus obscure caverne. A ce point de vue, le
primitif est encore un animal: il sait qu'il faut mourir seul. Nulle
part cette expression ne se trouve plus vraie que chez les Esquimaux. La
dernière scène de leur vie, permis de la trouver d'un égoïsme hideux et
repoussant; permis aussi d'y voir un acte solennel et grandiose,
empreint de lugubre majesté.
[Note 57: Terme employé par les Franco-Canadiens.]
Déjà la hutte n'est plus qu'une tombe, celle d'un vivant, qui durera
quelques heures encore, peut-être quelques jours. Il a écouté la porte
se fermer, les voix s'éloigner. La tête penchée en avant, les mains
appuyées sur les cuisses, il pense et se souvient. Ce qu'il vit, ce
qu'il sentit jadis, lui revient en mémoire; il se rappelle son enfance
et sa jeunesse, ses exploits et ses amours, ses chasses et aventures; il
remonte la trace de ses pas. Plus d'espoirs maintenant, plus de projets,
et quant aux regrets, à quoi bon? Qu'importe maintenant l'orgueil,
qu'importe la vanité? Personne à jalouser, personne à mépriser. Seul à
seul avec lui-même, il peut se mesurer à sa juste valeur.--«Je fus cela,
autant et pas davantage.» Quitter la vie, ses fatigues, ses fréquentes
famines, ses déboires et chagrins, il en prendrait facilement son parti.
Mais ce terrible inconnu de là-bas intimide; mais ce monde des esprits
dont les Angakout racontent de terribles visions?... La fièvre l'altère,
ronge les organes et lui dévore les entrailles. Il boit quelques
gorgées, mais retombe épuisé. La lampe s'est éteinte; nulle nuit ne fut
plus obscure. Ses yeux voilés et ténébreux épient la Mort. Il la voit,
la Mort. Elle s'est montrée à l'horizon, point noir sur la grande plaine
blanche que la pâle lueur des étoiles éclaire vaguement. La Mort avance,
la Mort approche. Elle grandit de minute en minute, glisse silencieuse
sur la neige épaisse. Il compte ses pas... La voici, la Mort. Déjà elle
soupèse le harpon dont il transperça maintes fois l'ours et le phoque.
Elle se redresse, lève le bras. Il attend, attend...
A la vue de cette hutte isolée, mystérieuse, des étrangers apprenant ce
qui s'y passait, ont été saisis d'horreur et de compassion. Ils ont
éventré la muraille et qu'ont-ils vu? Un mort, les yeux grand ouverts
sur l'infini. Ou bien un mourant qui d'une voix de reproche:--«Que
faites-vous? Pourquoi me troubler? C'était assez de mourir une fois!»
Les Tchouktches, qu'on prend généralement pour un rameau du tronc inoït,
prétendent que c'est faiblesse et fausse compassion de ne pas faire
brusquement sauter le pas à ceux qui s'en vont. Il vaut mieux en finir
d'un coup que de savourer longtemps la mort dans sa tristesse, que
d'être rongé par la douleur. Donc, ils vous expédient les gens de
diverses manières. Mais ne les accusez pas d'y mettre de sensiblerie!
L'individu qui se permet d'être malade pendant plus de sept jours, est
admonesté sérieusement par ses proches, qui, lui passant une corde au
cou, se mettent à courir vivement autour de la maison. S'il tombe, tant
pis! On le traînera par les ronces et les cailloux, hop, hop!--Guéris ou
crève! Après une demi-heure de ce traitement il est mort ou se déclare
guéri. Si pourtant il hésite encore, on le pousse ou on le porte au
cimetière, où il est incontinent lapidé ou piqué de manière à ne plus
broncher. Sur son cadavre on lâche des chiens qui le dévorent, et ces
chiens seront mangés à leur tour. Rien ne se perd, rien ne se perdra.
Ces Tchouktches sont décidément plus forts que nos économistes libéraux,
école Manchester.
Les braves--ils ne sont point rares--les braves qui se sentent déjà sur
le déclin, convoquent les parents et amis à un repas d'adieu dont ils
font gaiement les honneurs. Après le dernier service, les invités se
retirent discrètement, le patron se couche sur le flanc, et reçoit un
bon coup de lance, qu'un camarade veut bien lui octroyer; mais, le plus
souvent, il s'adresse à un robuste gaillard qu'il paie et aposte exprès.
Aux vieillards, aux gens affaiblis, décidément inutiles, on demande
s'ils n'en ont pas assez? Il est de leur devoir, il est de leur honneur,
de répondre oui. Là-dessus on maçonne, au champ des morts, une fosse
ovoïde qu'on remplit de mousse, et aux extrémités on roule des pierres
grosses et pesantes qui fixent deux perches horizontales. Sur la pierre
du chevet, on égorge un renne dont le sang se répand à flots sur la
mousse, et sur cette couche rougie, tiède et douillette, le vieillard
s'allonge. En un clin d'oeil il se trouve ficelé aux perches, et on lui
demande:--Es-tu prêt? Au point où en sont les choses, ce serait honte et
sottise d'articuler une réponse négative, que d'ailleurs on ferait
semblant de ne pas entendre.--«Bonsoir les amis!» On lui bouche les
narines avec une substance stupéfiante; on lui ouvre l'artère carotide,
et au bras une grosse veine; en un rien de temps il est saigné à blanc.
L'opération chirurgicale est accomplie par les notables, ou simplement
par des femmes, selon la considération dont jouissait l'individu. Si on
tient à des obsèques particulièrement distinguées, le corps est brûlé
avec celui du renne, qu'on présume servir à festins dans l'autre monde.
Si le défunt appartient au vulgaire, on l'enterre purement et
simplement, et les «affligés» se feront un devoir de manger à son
intention le renne, dont ils briseront les os... Pourquoi? Probablement
pour que l'animal ne renaisse pas sur terre et reste propriété du mort
dans l'Hadès tchouktche.
Quand des moeurs pareilles se sont perpétuées chez un peuple hardi, tant
soit peu guerrier et pirate, les hommes tiendront à honneur de mourir
sur le champ de bataille. Au besoin, ils prétexteront des duels pour se
faire expédier par leurs intimes, à la façon des Scandinaves. Ils
diront, comme les anciens Hellènes: Qui meurt jeune est aimé des dieux.
Les rits funéraires sont moins uniformes que toutes autres coutumes. La
majeure partie des Esquimaux ensevelissent leurs cadavres sous un amas
de pierres ou dans des crevasses de rochers; des Groenlandais et
Labradoriens les jettent à la mer; leurs congénères d'Asie les brûlent,
les enterrent ou les font manger aux bêtes. Chacun estime sa manière la
meilleure. Mais il est de croyance générale que la mort n'est pas le
terme de l'existence. Que les défunts exercent sur les vivants une
action variée et généralement funeste. Qu'ils sont méchants pour la
plupart, au moins à l'état de revenants. Qu'ils passent leur temps à
souffrir le froid et la faim. On s'abstient autant que possible
d'approcher leurs demeures, surtout si elles sont occupées depuis peu;
mais le passant pieux dépose sur les tombes au moins une miette de
nourriture. A la grande cérémonie d'adieu, les amis et connaissances
apportent de la viande, dont chacun coupe deux morceaux, un pour lui, un
autre pour le mort; ils tailladent une couverture:--«Tiens, mange!
Tiens, couvre-toi!» Le couteau dont on fait usage est dissimulé par les
assistants, qui rangés en cercle se le passent par derrière, comme cela
se pratique dans un de nos jeux innocents: _le furet du bois joli_. Et
pendant que la lame circule, chacun parle au mort pour distraire son
attention, chacun a quelque chose de particulier à lui dire.
En signe de deuil, la veuve itayenne modifie son costume, s'abstient de
certains aliments, de diverses occupations. Elle se prive, par devoir
rigoureux, de tout soin de propreté. Les amis se bouchent une narine
avec un tampon d'herbes, qu'ils n'ôtent de plusieurs jours: naïf
symbole:--«Nous ne respirons plus qu'à demi, nous sommes à demi morts de
chagrin...» Ceux qui souffrent réellement se mettent en quête
d'aventures périlleuses, pour absorber leurs regrets dans la fatigue
physique, et noyer leur douleur dans l'excitation passionnée que procure
le sentiment du danger.
A la Toussaint, à nos «messes du bout de l'an» correspondent là-bas les
fêtes et anniversaires des morts que, suivant les cantons, on célèbre
assez diversement; mais partout on danse, on saute, on joue des
pantomimes qui ont la prétention d'être des biographies; on festoie aux
dépens de la famille qui se démunit de tout pour bien faire les choses,
distribuer largement de la victuaille et des fourrures. Ceux qui ne
peuvent davantage ne donnent que des bagatelles, mais personne ne s'en
retourne à vide.
* * * * *
A propos des silhouettes découvertes sur les fossiles de Thayingen, on
contestait aux peuples enfants la faculté de produire des dessins qui
seraient supérieurs aux barbouillages d'écoliers.
A cette assertion aprioristique, il a été répondu par de nombreux
exemples: les Bochimans, les Australiens, et tant d'autres. Nos Inoïts
représentent assez correctement des scènes de chasse et de pêche, des
ours, phoques et baleines[58]. Cailloux pointus, mauvais couteaux,
ivoires d'une dureté extrême, cornes raboteuses, os de courbure
irrégulière, combien ingrate la matière, combien rebelles les
instruments! Rink a fait illustrer son volume de _Contes Inoïts_ par un
artiste du crû, dont les dessins naïfs, mais très expressifs, pourraient
passer pour de ces anciennes estampes que se disputent les amateurs. On
recommande aux connaisseurs une collection de bois[59] gravés par des
naturels.
[Note 58: Dall, _Alaska_.]
[Note 59: _Kaladlit Assialiait_. Imprimée à Gothaeb, du Groenland,
par Moeller et Berthelsen, 1860.]
Ces Esquimaux possèdent à un haut degré le sens de la forme et des
proportions relatives; ils ont l'abstraction géométrique si facile,
qu'ils ont dressé des cartes de leur pays assez exactes pour servir
utilement aux explorateurs. Les plans de Noutchégak et autres localités,
levés par Oustiakof, un de ces sauvages, ont passé longtemps pour être
suffisamment corrects. Hall a orné son livre d'une planche de _Rescue
Harbour_, oeuvre de Coudjissi. Rey montra une de ses cartes marines à un
indigène, qui la comprit fort bien, demanda un crayon, en traça une
autre avec un plus grand nombre d'îles,--addition précieuse[60]. Ces
talents ne laissent pas que de rehausser les Esquimaux, et de leur
donner quelque importance dans l'étude de la mentalité. Des Indous et
Parsis, des Tamouls et Musulmans, fort intelligents sur d'autres
points[61], ne comprennent rien à nos images, dessins et photographies,
montrent sur ce point une maladresse qui étonne. Un savant brahmane,
auquel on faisait voir un portrait d'un cheval, vainqueur au Derby,
demandait avec le plus grand sérieux, semblait-il: «Cela représente la
royale cité de Londres?»[62].
[Note 60: Yule, _Ava_.]
[Note 61: Ross, _Second Voyage_.]
[Note 62: Schwarzbach, de Graaf Reynet, _Bulletin de la Société de
Géographie de Vienne_, 1882.]
* * * * *
Depuis que Dalton découvrit sur lui-même que tous les hommes ne voient
pas les teintes de la même manière, on s'est aperçu, avec surprise, que
la cécité totale ou partielle quant à certaines couleurs, est un fait
physiologique assez fréquent: la partie tout à fait centrale de la
rétine se montre seule sensible aux nuances, mais la lumière et l'ombre
l'impressionnent sur toute son étendue. Là-dessus, les linguistes,
Geiger en tête, crurent apporter à la doctrine de l'évolution une preuve
décisive. Constatant que les noms de couleurs assignées par Homère à
certains objets ne cadrent manifestement pas avec ceux que nous leur
attribuons,--ainsi Apollon n'a pas eu les cheveux violets (si tant est
que nos lexiques donnent toutes les significations des mots),--ils se
crurent en droit d'affirmer que le sens de la couleur s'est modifié dans
notre espèce depuis l'époque historique.
Accueillie avec faveur, la théorie devint à la mode. L'illustre M.
Gladstone, alors ministre des finances de la Grande-Bretagne, jugea à
propos de s'y rallier. On y voyait une preuve de la supériorité de nos
civilisés sur nos ancêtres intellectuels, les Grecs et les Romains, et à
plus forte raison sur tous les sauvages. On ne réfléchissait pas assez
que des Tatars qui perçoivent les planètes de Jupiter à l'oeil nu, que
les Cafres dont la puissance visuelle est à la nôtre comme 3 est à 2,
pourraient, s'ils s'en donnaient la peine, distinguer des nuances
imperceptibles à notre regard,--et qu'en effet, les Hottentots, les
misérables Hottentots, ont trente-deux expressions pour désigner les
différentes couleurs. En elle-même, la théorie Geiger paraît plausible;
nous la dirions même vraie, sauf que le développement dont il s'agit a
dû s'opérer sur une période tout autrement longue que trois ou quatre
milliers d'années. Quoi qu'il en soit, la question occupant alors les
bons esprits, Bessels peignit en diverses couleurs une feuille de papier
quadrillé, et questionna treize Itayens, hommes, femmes, enfants, chacun
séparément. Tous distinguèrent les carrés blanc, jaune, vert foncé,
noir, mais aucun ne parut différencier le brun du bleu.--L'observation
est intéressante, mais non pas décisive. Qu'on se rappelle comment on
enseigne aux écoliers qu'il faut regarder pour voir, écouter pour
entendre. Nous ne percevons nettement que les objets sur lesquels notre
attention éveillée a déjà dirigé les efforts de l'intelligence. Il ne
suffit pas d'une vue perçante pour reconnaître autant de colorations que
pourrait le faire un assortisseur des Gobelins, ni pour apprécier les
gammes chromatiques qu'un peintre saisit sans effort. L'oreille
inexercée n'est qu'un médiocre instrument à côté de celle du musicien
qui, dans le large volume de sons qu'épanche un puissant orchestre,
découvre la demi-note incorrecte qu'un exécutant a laissé échapper. Dans
ce que nous prenons pour le silence de la forêt, le braconnier, le
garde-chasse notent des bruits significatifs qui échappent à tous ceux
auxquels ils ne disent rien. S'ils confondent le brun et le bleu, la
faute n'en est certainement pas à l'organe visuel de ces Inoïts, mais à
leur indifférence: ils les distingueraient, nous n'en doutons pas, si
pendant une génération ou deux ils y avaient quelque intérêt.
* * * * *
Voilà ce que nous avions à dire sur les Esquimaux du nord, en prenant
pour point de départ le village d'Ita. Nulle peuplade n'a meilleur droit
à des études patientes et consciencieuses. Elle ne compte, il est vrai,
qu'une centaine d'individus, n'emplit qu'une demi-douzaine de bouges et
tanières, mais leur hameau est littéralement au bout de la terre, et ses
habitants, sentinelles perdues dans les neiges et les glaces, sont à la
fois les derniers du monde habité et les plus primitifs des hommes.
LES INOÏTS OCCIDENTAUX
NOTAMMENT LES ALÉOUTS
A la presqu'île d'Alaska fait suite, du 51e au 60e degré latitude
nord, l'Archipel Aléoute ou Kourile que Béring découvrit en 1741. De là,
s'il faut en croire le romancier Eugène Sue, le Juif Errant serait parti
pour courir les aventures qui ont passionné une génération littéraire.
Le groupe se compose d'une soixantaine d'îles et d'écueils, qui semblent
autant de pierres qu'Ahasvérus, le grand voyageur, aurait jetées à
travers le gué de la Mer Kamtschadale, pour passer d'Asie en Amérique.
Ounimak, la plus considérable, couvre cinq à six mille kilomètres
carrés, soit la cinquième partie de la surface totale de l'archipel.
D'âpres rochers, d'abord difficile, lui donnent un aspect sombre et
désolé. Les paysages de l'intérieur sont à peine moins sévères: dans
leurs eaux noires des étangs et tourbières réfléchissent de puissants
rochers granitiques; un sol raviné, des laves, en vastes amas, parlent
cataclysmes géologiques et commotions violentes. Par ces latitudes passe
la ligne des grands volcans boréaux. A leurs sommets, couverts de neiges
éternelles, quelques cratères fument sans discontinuer, d'autres
éclatent par intervalles. Les vestiges d'éruptions se rencontrent à
chaque pas; partout on trouve des rochers noircis par le feu. Toute la
partie continentale du district d'Ounalaska est traversée par une chaîne
de monts élevés, parmi lesquels neuf bouches éteintes. Les feux
souterrains ont bouleversé l'île Ounimak, où le Chichaldin, haut
d'environ 3,000 mètres, jette encore des flammes, par accès. En décembre
1830, au milieu de foudres et de bruyants tonnerres, il se couvrit d'un
brouillard épais, et quand l'obscurité se dissipa, il avait changé de
forme. Toutefois, les effets volcaniques ont perdu de leur intensité,
depuis le temps que se combattaient les montagnes:
«Un jour les monts d'Ounimak et d'Ounalaska luttèrent pour la
prééminence. Ils s'entre-lancèrent pierres et flammes. Les
petits volcans ne purent tenir contre les grands, sautèrent en
éclats et s'éteignirent à tout jamais. Il ne resta que deux
pics, le Makouchin d'Ounalaska et le Retchesnoï d'Ounimak. Le
feu, les pierres et les cendres exterminèrent tous les êtres
animés, tant l'air était suffocant. Le Retchesnoï succomba; et
quand il vit sa défaite, il rassembla ce qui lui restait de
forces, enfla, éclata et s'éteignit. Le Makouchin victorieux
s'assoupit, et maintenant il n'en sort plus qu'une petite fumée
de temps en temps[63].»
[Note 63: Venslaminof.]
Le climat, de caractère maritime, n'est pas chaud, ni très froid non
plus, mais d'une humidité calamiteuse. Le thermomètre que Wiljaminof
observait à Ounalaska oscillait entre 38 degrés, la température moyenne
étant de +4°. La saison, vraiment belle, ne dure que dix semaines, de
mi-juillet à fin septembre. Déjà en octobre tombe la neige, qui ne
fondra qu'en mai. Dans les îles méridionales, les plus longues pluies
tombent au printemps; Sitka compte parmi les endroits les plus mouillés
du globe. De longs brouillards d'automne[64].
[Note 64: Von Kittlitz.]
En été foisonnent herbes et broussailles, mais le soleil n'arrive pas à
faire pousser des arbres, sauf sur les îles rapprochées de la terre
ferme, où abondent les trembles et bouleaux, et aussi les cyprès, pins
et sapins. Les céréales qu'on voulait introduire n'ont pas mûri. Les
choux, les pommes de terre et divers légumes, rémunérèrent les soins des
colons étrangers, toutefois les indigènes ont toujours dédaigné de
cultiver la terre, n'ont aucun goût pour ce travail. Des fleurs, il y en
a, mais dépourvues de parfum; les baies ne manquent pas non plus, mais
aqueuses et insipides. Les poules importées ont dû se faire à manger du
poisson; aussi leurs oeufs puent le pourri et semblent emplis d'huile de
foie de morue.
Quelques houillères donnent un combustible dont, jusqu'à présent, on n'a
pas tiré grand parti. Les Aléouts de l'ancienne génération se
chauffaient en s'accroupissant sur un feu d'herbes.
* * * * *
La ressemblance frappante des Aléouts avec les Yakouts et les
Kamtschadales leur a fait attribuer une origine mogole. Dall, qui les a
étudiés longuement et soigneusement, affirme sur l'autorité de
traditions locales que des Inoïts, chassés d'Amérique par les incursions
indiennes, il n'y a pas plus de trois siècles, émigrèrent à l'extrémité
nord-est de l'Asie. Eux-mêmes se disent d'un grand pays, situé à
l'ouest, qu'ils nomment Aliakhékhac, ou Tanduc Angouna, d'où ils se
seraient avancés sur Ounimak et Ounalaska[65]. Il est certain qu'ils
sont étroitement apparentés aux tribus bordières de la côte américaine,
Ahts et autres, jusqu'à l'île Reine-Charlotte[66]. Il est vrai que, de
proche en proche, tous ces non-civilisés tiennent étroitement les uns
aux autres. Le type des Aléouts relève manifestement du type esquimau,
bien que Rink les dise déjà mâtinés d'éléments étrangers. Cheveu droit
et noir, plat et abondant, teint foncé. Courts et trapus,
remarquablement robustes, ils portent, sans fatigue apparente, de lourds
fardeaux pendant de longues journées; soixante livres sur le dos et
cinquante kilomètres de marche ne les effraient point. Leur vue est
extraordinairement perçante. Les traits, fort accusés, portent
l'empreinte de l'intelligence et de la réflexion. Les femmes sont plus
avenantes que les hommes; quelques-unes pourraient passer pour jolies,
n'était la hideuse labrette. Dall déclare les Aléouts fort supérieurs
aux Indiens du voisinage, physiquement et intellectuellement. La tête
est cubique chez ceux-ci, pyramidale chez ceux-là. Mais sous l'influence
des disettes prolongées et des mauvais traitements infligés par les
Russes, la race a perdu son ancienne solidité; les organismes entamés
résistent mal aux rhumatismes et maladies de poitrine. Les formes sont
robustes, disions-nous, mais dépourvues d'élégance; à ramer quinze ou
vingt heures d'affilée, les jambes se déforment; le corps se moule sur
le sempiternel canot. De vrais ours marins: des mouvements lourds et
lents, une attitude empruntée, une démarche des plus gauches, mais de
l'adresse et de l'activité. Ils font preuve d'une étonnante habileté à
conduire par la plus mauvaise mer leurs kayaks et oumiaks, dont on fait
usage jusqu'en Californie, et leurs périlleuses baïdarkas[67] dont les
Russes ont porté le modèle en Europe. Wiljaminof, les comparant à des
cavaliers dont les jambes s'arquent aussi à chevaucher constamment, les
appelait «Cosaques de la mer, monteurs de cavales marines». Pour que cet
homme se montre à son avantage, il faut le voir manoeuvrant le batelet
de cuir qu'il a fabriqué lui-même[68], et brandissant le harpon dans les
eaux agitées. Dès la plus tendre enfance il s'est familiarisé avec
l'élément humide. Le Bédouin roule son nouveau-né dans le sable et
l'expose au grand soleil, pour l'accoutumer à la chaleur[69];
l'Aléoutinet, s'il lui prend fantaisie de vagir ou criailler, est à
l'instant plongé à l'eau, fût-ce entre des glaçons. A ce régime, on ne
garde qu'enfants sages, tranquilles et robustes, les plus faibles ne
tardent pas à disparaître.
[Note 65: Venjaminof.]
[Note 66: Macdonald.]
[Note 67: _Baydar, bidarra, bidarka_.]
[Note 68: Kittlitz.]
[Note 69: Rampendahl, _Deutsche Rundschau_, VI.]
Les Aléouts se partagent en deux groupes, identiques de port, de moeurs
et de caractère, mais quelque peu différents par le dialecte: les tribus
qui habitent Atcha, Ounalaska, les Terres des Rats, des Renards et
autres au sud de la presqu'île, puis les Koniagas, les Kadiaks et gens
d'alentour. Et, sur le continent, les Koloutches de Sitka, les Kénès,
Tcherguetches, Médovtsènes et Malégnioutes, ressemblant fort aux uns et
aux autres. A tous, la civilisation russe a infligé un coup terrible, la
civilisation américaine les emportera tout à fait[70].
[Note 70: Erman.]
* * * * *
Autour des îles une riche végétation marine nourrit une faune variée;
les eaux courantes abondent en poissons, surtout en truites. Les Aléouts
vivent de chasse et de pêche. Dans la lutte pour l'existence, leurs plus
grands rivaux sont l'ours et le loup auxquels ils font une guerre
acharnée; ils traquent fouines, martes, écureuils, castors, loutres et
renards, s'attaquent aux morses et narvals[71]. Tant que les eaux sont
libres, ils y trouvent de quoi, gras ou maigre; mais quand elles sont
fortement gelées, leur ressource la moins aléatoire est de fouir après
les racines dans les plaines et toundras. La saison la plus longue à
passer est celle des «courtes rations», février-avril, après les grandes
boustifailles de novembre-janvier.
[Note 71: _Monodon Monoceros._]
Nulle chasse ne les passionne davantage que celle de la baleine. Ils
harponnent l'énorme cétacé, le tuent et le dévorent, mais le révèrent.
Ils font semblant de croire que, poussé par le sort, mi-contraint,
mi-résigné, l'animal obéit aux enchantements, et met quelque bonne
volonté à se laisser prendre. A l'ouverture de la saison, une
cinquantaine d'hommes et de femmes, se mettent dans leur plus bel
attirail et s'embarquent pour saluer au large la bande qu'on a signalée
à l'horizon, pour la complimenter et lui faire fête. Car le «Roi des
Océans» tient à l'étiquette, et pour le retenir dans nos parages il faut
lui montrer que nous sommes gens sachant vivre. Il tient à la morale et
à la vertu, le baleineau; il veut que l'on respecte la décence et les
bonnes moeurs, il évite les parages hantés par des hordes lâches et
dissolues, n'admet pas que les baleiniers, qui ont l'honneur de lui
courir sus, se commettent avec des femmes pendant la saison de chasse;
même il les punirait par un châtiment terrible, si leurs épouses
trahissaient en leur absence la foi conjugale; il les ferait périr par
une mort cruelle, si leurs soeurs manquaient à la chasteté avant le
mariage[72]. Qu'un coup de vent fasse échouer une baleine, ils la
reçoivent avec des honneurs divins, ne peuvent trop la remercier de sa
complaisance, se congratulent d'avoir été admis au privilège de manger
cette chair sacrée. Ils s'avancent au son du tambourin, haranguent la
divinité, la flattent et la complimentent, exécutent en son honneur des
danses solennelles: les profanes vêtus de leurs plus beaux costumes, et
les baleiniers et sorciers tout nus, sauf qu'ils ont la figure masquée,
comme aux grandes cérémonies. Ils jouent en spectacle la réception faite
à la souveraine des Eaux par les animaux terrestres[73]. Après ces
témoignages de respect et ces préliminaires de convenance, le tambour
roule pour la dernière fois; hommes, femmes, enfants et chiens se
jettent sur l'énorme viande, l'attaquent des dents et du couteau, se
gorgent à bouche que veux-tu;--un morceau de 60,000 kilogrammes!--ils
piquent, trouent, forent, creusent jusqu'à ce qu'ils disparaissent dans
l'intérieur; ils se feront jour à travers les côtes. Jamais Pantagruel
ni Grandgousier ne furent à plus belle fête. C'est la gloutonnerie
héroïque. Avant un long temps, avant que la chair mûrie et faisandée ait
tout à fût passé à la charogne, ils n'auront laissé que les os,--laissé,
non, puisqu'ils les rongent à fond, les emportent, pièce à pièce, pour
en faire cent et un outils et instruments, et s'en servir comme de fer
et de bois. Ils tirent parti de l'huile et de la graisse, de la peau,
des barbes et fanons; finalement, de «la montagne d'abondance», il
n'aura été perdu ni brin ni miette.
[Note 72: Venjaminof.]
[Note 73: Dall.]
Moins variée était la nourriture de leurs ancêtres, dont les _kjokken
mooeddings_, ou débris culinaires, amoncelés sur la plage, n'ont montré
à Dall que coquilles d'oeufs et mollusques. N'ayant trouvé dans ces amas
aucun fragment de lance, de flèche ou harpon, l'investigateur en conclut
que les aborigènes ignoraient jusqu'aux arts les plus rudimentaires. Il
s'autorisa du fait que nul objet portant trace ignée n'avait passé sous
ses yeux, pour refuser l'usage du feu à ces dénicheurs d'oeufs, à ces
mangeurs de moules et oursins. L'assertion est à noter, mais ne nous
paraît pas prouvée; la conséquence pourrait être plus grosse que les
prémisses. En tout état de cause, que soit récente ou éloignée l'époque
à laquelle les habitants de l'archipel Catherine ont appris à connaître
le feu,--aujourd'hui, ils l'obtiennent au moyen d'un archet,--il est
certain qu'ils ne font, comme tous leurs congénères inoïts, qu'un
médiocre état des aliments cuisinés, préférant à la modification par la
chaleur celle produite par le gel. Ils mangent cru, ils mangent glacé,
ils mangent pourri, ils mangent beaucoup; ne prisent aucune boisson
mieux que l'huile de phoque ou de baleine. Avec l'invasion des fourreurs
et traitants, la cuisson des viandes s'est introduite et propagée, mais
les vieillards d'Ounimak déplorent la décadence des saines traditions,
protestent contre une funeste innovation à laquelle ils attribuent la
faiblesse et la débilité des jeunes générations, les épidémies qui les
emportent. Par contre, c'est avec enthousiasme qu'ils acceptèrent les
liqueurs fortes, le premier présent que la civilisation fasse aux
barbares. Quant au tabac, chacun lui voua et lui conserve une passion
désordonnée: pour quelques filaments de l'herbe magique, dont ils
avalent la fumée pour n'en rien perdre, hommes et femmes donnaient tout:
leur nourriture et jusqu'à leur liberté.
* * * * *
L'habitation a l'importance d'un organe physiologique chez les
Esquimaux, qui ont à se défendre contre un climat meurtrier. Nous
changeons de vêtements selon la saison; eux ont l'habitation d'hiver et
l'habitation d'été. La plus petite, la moins soignée, est la demeure
estivale, la _barabore_, installée le plus souvent auprès d'une rivière
poissonneuse; elle peut ne consister qu'en une paillotte, un auvent, un
bateau renversé. Type général, une tente conique ou pyramidale, appuyant
sur une muraille basse, en terre et cailloux. Les Aléouts creusent un
trou assez profond, appliquent contre les parois des perches qui se
rejoignent par le sommet; ils les treillissent et les recouvrent d'une
couche épaisse de terre, laquelle ne tarde pas à se couvrir de gazon,
l'herbe faisant manteau. Une maison se confond avec les broussailles
environnantes, le village fait de loin l'effet de tombes dans un
cimetière[74]. Plusieurs n'ont pour ouverture qu'un trou ménagé au
faîte: cheminée, porte et fenêtre, tout ensemble. On entre par le toit,
et on se glisse en bas par un baliveau entaillé de coches. Où l'herbe
est trop rare, où l'on manque de bois, on construit la maison d'hiver
avec de la neige et de la glace reliées par des côtes de baleine;
l'entrée est une allée souterraine assez étroite, dans laquelle l'air
prend la température intermédiaire à celles du dedans et du dehors; une
toison d'ours fait portière. Les gaz viciés s'échappent--au moins en
partie--par une ouverture abritée sous des intestins de phoque,
nettoyés, huilés, solidement cousus, ayant la transparence du verre
dépoli. Sur le pourtour intérieur, des bancs étroits et bas, servant de
lits. Mobilier: une ou deux lampes, deux ou trois chaudrons, quelques
plats qui doivent leur netteté à la langue des chiens. Ces cabanes sont
chaudes à la condition que les habitants y soient entassés et pressés
les uns contre les autres; il en est qui ont une largeur de 7 à 10
mètres, une longueur de 30, parfois même de 100, mais elles abritent
alors une tribu, et jusqu'à plusieurs centaines de personnes. Ces grands
terriers connus sous divers noms[75], et plus particulièrement sous
celui de _kachim_, sont des maisons communes que possèdent la plupart
des Hyperboréens, et que l'on retrouve un peu partout[76]. Nous les
prenons pour des phalanstères primitifs, plus ou moins analogues aux
ruches et guêpiers, aux castorières, fourmilières, termitières et
«républiques» d'oiseaux. Les polypiers humains font pendant aux colonies
animales; partout on voit les bandes sauvages terrer ensemble comme des
familles de rats, glomérer dans une caverne comme chauves-souris,
percher sur les mêmes arbres comme corbeaux et corneilles.
[Note 74: Langsdorf, Kittlitz.]
[Note 75: _Kagsse_, _kagge_, _karrigi_, _kachim_, _kogim_, dont on a
fait _casine_ ou _cassine_, _iglous_, _oulaas_, _iourte_, etc.]
[Note 76: Dans les deux Amérique, la Malaisie, l'Inde,
l'Indo-Chine.]
A la grande question qui, en ethnologie, se pose aux détours de route:
«L'individu est-il antérieur à la société, ou la société est-elle
antérieure à l'individu?» la réponse semblait naguère des plus faciles,
et l'on répétait couramment la leçon officielle: le premier individu se
dédoubla en mâle et femelle, et du premier couple, créé superbe et
vigoureux, intelligent et beau, naquit la première famille, laquelle
s'élargit en tribu, puis en peuples et nations. La doctrine s'imposait
par son apparente simplicité, semblait inspirée par le bon sens. Mais la
géologie et la paléontologie aidant, on s'aperçut qu'il fallait reléguer
parmi les contes de fées la théorie d'un homme surgissant au milieu du
monde, à la manière d'un Robinson abordant son île déserte. En dehors de
ses semblables, l'homme est homme, autant qu'une fourmi est fourmi
indépendamment de sa fourmilière, autant qu'une abeille reste abeille
quand elle n'a plus de ruche. Ce qui advient de l'homme isolé, on le
voit dans les prisons cellulaires inventées par nos philanthropes. Donc,
jusqu'à preuve du contraire, nous supposerons que nos ancêtres
débutèrent par la vie collective, qu'ils dépendaient de leur milieu
autant et plus que nous. Contrairement à l'idée que l'individu est père
de la société, nous supposons que la société a été mère de l'individu.
La demeure commune nous paraît avoir été le support matériel de la vie
collective et le grand moyen des premières civilisations. Commune était
l'habitation, et communes les femmes avec leurs enfants; les hommes
chassaient même proie et la dévoraient ensemble à l'instar des loups;
tous sentaient, pensaient et agissaient de concert. Tout nous porte à
croire qu'à l'origine le collectivisme était à son maximum et
l'individualisme au minimum.
N'abandonnons pas le sujet sans mentionner une observation importante
qui s'y rattache: chez nos Hyperboréens, comme chez nombre de primitifs,
tels que les Tatars et la plupart des nègres, la construction des
demeures est, en principe, l'affaire des femmes qui font toute la
besogne, depuis les fondements jusqu'au faîte, les maris n'intervenant
que pour apporter les matériaux à pied d'oeuvre. Le fait avait été
souvent signalé, comme prouvant l'indolence insigne de ces mâles
incultes, qui rejettent les gros ouvrages sur leurs compagnes plus
faibles. Nous préférons y voir un argument en faveur de l'hypothèse que
le premier architecte a été la femme. A la femme, pensons-nous, l'espèce
est redevable de tout ce qui nous fait hommes. Chargée des enfants et du
bagage, elle établit un couvert permanent pour abriter la petite
famille: le nid pour la couvée fut peut-être une fosse tapissée de
mousse; à côté, elle dressa une perche avec de larges feuilles, étagées
par le travers; et quand elle imagina d'attacher trois à quatre de ces
perches par leurs sommets, la hutte fut inventée, la hutte, le premier
«intérieur».--Elle y déposa le brandon qu'elle ne quittait pas, et la
hutte s'éclaira, la hutte se chauffa, la hutte abrita un
foyer.--N'a-t-on pas dit Prométhée le «Père des hommes», pour faire
entendre que l'humanité commence avec l'emploi du feu? Or, quelle qu'ait
été l'origine du feu, il est certain que la femme a toujours été la
gardienne et la conservatrice de cette source de vie.--Voici qu'un jour,
à côté d'une biche que l'homme avait tuée, la femme vit un faon qui la
regardait avec des yeux suppliants. Elle en eut pitié, le porta à son
sein... Que de fois on voit de nos sauvagesses en faire autant! Le petit
animal s'attacha à elle, la suivit partout. C'est ainsi qu'elle éleva et
apprivoisa les animaux, devint la mère des peuples pasteurs. Ce n'est
pas tout: à côté du mari qui vaquait à la grande chasse, la femme
s'occupait de la petite, ramassait oeufs, insectes, graines et racines.
De ces graines elle fit provision dans sa hutte; quelques-unes, qu'elle
avait laissé tomber, germèrent tout auprès, crûrent et fructifièrent. Ce
que voyant, elle en sema d'autres et devint la mère des peuples
cultivateurs. En effet, chez tous les non-civilisés la culture revient
aux ménagères. Nonobstant la doctrine qui fait loi présentement, nous
tenons la femme pour la créatrice de la civilisation en ses éléments
primordiaux. Sans doute, la femme, à ses débuts, ne fut qu'une femelle
humaine, mais cette femelle nourrissait, élevait et protégeait plus
faibles qu'elle, tandis que son mâle, fauve terrible, ne savait que
poursuivre et tuer; il égorgeait par nécessité, et non sans agrément.
Lui, bête féroce par instinct, elle, mère par fonction.
A l'époque des pêches et des chasses, les Aléouts envoyaient souvent
leurs femmes au dehors, leur interdisant de franchir le seuil du grand
kachim. Non qu'il fût prohibé de passer la nuit auprès de sa légitime,
mais ce devait être en catimini, et il fallait être de retour une ou
deux heures avant le branle-bas du chamane, lequel, vêtu de sa robe de
cérémonie, frappait du tambour, fadait les armes et les personnes[77].
Ce petit renseignement fait assez comprendre comment les maisons
communes se désagrégèrent sous l'influence des ménages particuliers,
quand même elles n'eussent pas été battues en brèche par des étrangers
se disant porteurs d'une civilisation supérieure, c'est-à-dire d'armes
perfectionnées.
[Note 77: Bancroft, _Native Races of America_.]
Dans ces bâtiments qui subsistent encore, la partie médiane est libre et
appartient à tous; les côtés sont divisés de distance en distance par
une cordelette, qui parque les familles, chacune en son compartiment; on
dirait une écurie avec double rangée de boxes; chaque ménage y dispose
d'un espace qui nous paraîtrait à peine suffisant pour un seul cheval:
sur le carré que prendrait un de nos meubles, père, mère et la géniture
s'entassent autour de la lampe. Toute famille possède barque sur mer et
lampe au kachim. Pour économiser le terrain, on dort, soit dans une
niche creusée en la paroi, et garnie de pelus, soit accroupi sur les
talons, le menton sur les genoux, dans l'attitude que nombre de
primitifs donnent toujours à leurs cadavres. Dall, qui a passé au tamis
«les débris de cuisine», et les décombres de plusieurs kachims
préhistoriques, est persuadé que ces demeures étaient habitées
simultanément par les vivants et par les morts. Si l'un des occupants
venait à mourir, sous sa place accoutumée, on creusait un trou, on l'y
déposait, on le recouvrait de terre; deux pieds d'argile séparaient les
habitants des deux mondes... Il se peut.
Point d'autre feu que la flammule des lampes destinées à fondre la glace
pour en faire de l'eau potable; la chaleur de tous ces corps vivants
resserrés sur un petit espace,--il est tel de ces enclos qu'on dit
habité par deux à trois cents personnes,--suffit pour faire monter la
température à un degré si élevé, que tout ce monde, hommes et femmes,
filles et garçons, se débarrassent de leurs vêtements.
Rien ne nous étonne davantage, nous autres policés, vieux d'une
civilisation de trente siècles ou environ, que l'absence de pudeur, que
l'innocence encore paradisiaque de la plupart de ces Hyperboréens,
accoutumés à la nudité presque constante dans la maison commune, se
baignant ensemble, comme les Japonais et Japonaises, sans songer à mal.
Il n'est fonction physiologique ou besoin naturel qu'ils aient gêne à
satisfaire en public.--«Une coutume n'a rien d'indécent, quand elle est
universelle», remarque philosophiquement un de nos voyageurs[78].
Ajoutez que l'Aléout, curieux personnage, se montre parfois d'une
réserve qui nous étonne et nous scandalise presque; ainsi devant un
étranger il n'oserait adresser la parole à sa femme, ni lui demander le
moindre service.
[Note 78: Dall.]
Quoique généralement malpropres, ces gens ont, comme les autres Inoïts
et la plupart des Indiens, la passion des bains de vapeur, pour lesquels
le kachim a son installation toujours prête. Avec l'urine qu'ils
recueillent précieusement pour leurs opérations de tannage, ils se
frottent le corps; l'alcali, se mélangeant avec les transpirations et
les huiles dont le corps est imprégné, nettoie la peau comme le ferait
du savon; l'odeur âcre de cette liqueur putréfiée paraît leur être
agréable, mais elle saisit à la gorge les étrangers qui reculent
suffoqués, et ont grand'peine à s'y faire[79].
[Note 79: Zagoskine.]
--Horreur!
--Horreur! oui, pour ceux qui ont un pain de savon sur leur table à
toilette; mais pour ceux qui ne possèdent pas ce détersif?--Et ceux,
celles qui le possèdent, ignorent peut-être que même les gants, articles
de grand luxe et de haute élégance, faits pour recouvrir de blanches
mains et des bras dodus, sont imbibés d'un jaune d'oeuf largement
additionné dudit liquide ambré; préparation indispensable, paraît-il,
pour donner aux peaux la souplesse et l'élasticité requises. Longtemps
cette même substance communiqua aux croûtes du hollande leurs belles
couleurs orangées, et au tabac de Virginie quelque chose de son arome
pénétrant[80]. Encore aujourd'hui, dans plusieurs pays civilisés,--à
Paris même,--de nombreux individus, inhabitués à la glycérine mousseuse
et au lait d'amandes amères, entretiennent un préjugé en faveur de la
lotion aléoute, qui nettoierait mieux qu'aucune autre substance, et même
entretiendrait la santé; assertion contestée par les médecins qui
attribuent à cette eau de toilette certains cas d'empoisonnement et
d'ophtalmie purulente. La coutume était universelle.--«Nettoyer ses
dents avec de l'urine, mode espagnole», dit Érasme[81]. Les Espagnols la
tenaient de leurs ancêtres préhistoriques:
[Note 80: Malte-Brun, _Annales_, XIV. _Description de la Guyane_.]
[Note 81: _De civilitate morum puerilium._]
«Pour se laver et se nettoyer les dents, les Cantabres, hommes
et femmes, emploient l'urine qu'ils ont laissée croupir dans
des réservoirs[82].
[Note 82: Strabon, III, IV, 16.]
«Bien que soigneux de leurs personnes et propres dans leur
manière de vivre, les Celtibères se lavent tout le corps
d'urine, s'en frottent même les dents, estimant cela un bon
moyen pour entretenir la santé du corps[83].»
[Note 83: Diodore, V, 33.]
_Nunc Celtiber, in celtiberiâ terrâ,
Quod quisque minxit, hoc solet sibi mane
Dentem atque russam defricare gingivam[84]._
[Note 84: Catulle, _Épigrammes_, 39.]
Nul ne s'étonnera que les Ouahabites[85] et les Ougogos de l'Afrique
orientale[86] en fassent toujours autant. Mais on a ses préférences.
Ainsi Arabes et Bédouins recherchent l'urine des chamelles[87]. Les
Banianes du Momba se lavent la figure avec de l'urine de vache, parce
que, disent-ils, la vache est leur mère[88]. Cette dernière substance
est aussi employée par les Silésiennes contre les taches de
rousseur[89]. Les Chewsoures du Caucase la trouvent excellente pour
entretenir la santé, et développer la luxuriance de la chevelure. A
cette fin ils recueillent soigneusement le purin des étables, mais le
liquide encore imprégné de chaleur vitale passe pour le plus énergique.
Les trayeuses flattent la bête, lui sifflent un air, chatouillent
certain organe, et au moment précis avancent le crâne pour recevoir le
flot qui s'épanche; la mère industrieuse fait inonder la tête de son
nourrisson en même temps que la sienne[90].
[Note 85: Krapf, _Reise in Ost Afrika_.]
[Note 86: Maltzan, _Wallfahrt nach Mekka_.]
[Note 87: Von Seetzen.]
[Note 88: Krapf.]
[Note 89: Bodin, _Europa_.]
[Note 90: Radde.]
Tels furent, tels sont les débuts de la propreté du corps.
* * * * *
«L'industrie aléoute représente exactement celle que possédait
l'âge du renne.» Ainsi s'exprime M. Cartailhac, homme
compétent.
Certes, elle était primitive, cette industrie. Qui avait besoin de colle
s'appliquait un coup de poing sur le nez, sachant que le sang est une
matière agglutinante. Aujourd'hui, les gens sont mieux pourvus.
Habitation, outils, mobilier, costume et religion, s'inspirèrent
rapidement des modèles qu'avaient apportés les commerçants russes,
qu'imposèrent les conquérants. Les marchandises de provenance américaine
n'ont pas été longues à se substituer à celles qu'envoyaient naguère
Pétersbourg et Moscou. Les étoffes de drap, même la lingerie,
envahissent les garde-robes, mais ne sauraient se substituer entièrement
aux fourrures du pays; les femmes ont d'excellentes raisons pour ne pas
abandonner tout à fait un costume qui leur va très bien, et qu'elles
enjolivent de franges et verroteries. Les hommes aussi sont restés
fidèles au costume en plumage d'oiseaux marins, sur lequel l'eau glisse
sans mouiller. Ils font usage de souliers en peau de poisson, mais cette
chaussure ne doit pas approcher le feu, sous peine de racornir et
ramollir; en peu d'instants elle serait mise hors d'usage. On porte des
bas tressés avec une herbe des marais. De la dépouille des esturgeons,
on se confectionne des manteaux très convenables. Les hommes s'affublent
volontiers d'un mufle et d'une queue de loup[91].
[Note 91: Zagoskine.]
Naguère, les Aléouts se faisaient remarquer par leur amour de la parure
et du tatouage; mais l'affreuse oppression qu'ils ont subie leur a fait
perdre cette vanité[92]. S'ils se barbouillent quelquefois le visage
avec des couleurs ou avec du charbon, c'est moins pour s'embellir la
figure que pour la protéger contre l'embrun marin, lequel en s'évaporant
dépose du sel qui tend à irriter la peau et la faire gercer. La plupart
des Esquimaudes se tatouent toujours le front, les joues et le menton;
les femmes mariées en revendiquent le privilège, et en font un «signe de
haute distinction», disaient-elles à Hall. Jadis les Aléouts se
gravaient sur la peau des figures d'oiseaux et de poissons[93]; «les
filles de famille riches et distinguées» s'attachaient à représenter les
exploits de leurs ancêtres, au moyen de dessins et de signes variés qui
exprimaient symboliquement le nombre des ennemis tués ou des animaux
abattus[94]. Avec un silex, on se coupait la chevelure, les femmes se
rognant la partie frontale, et les hommes se ménageant une superbe
touffe. Ceux-ci se trouaient la lèvre inférieure et les oreilles pour y
placer des petits coquillages, de minces cailloux, ou des laines rouges,
indicatrices de quelque exploit; ou bien encore, ils s'élargissaient les
narines, déjà bien larges, pour y colloquer un petit os, gros comme un
tuyau de plume; car ils n'étaient point insensibles à l'attrait du beau.
Jalouses de cet agrément, leurs dignes épouses portaient au cou, ainsi
qu'aux mains et aux pieds, des pierres colorées, et des chapelets
d'ambre--les dames d'Europe les approuvent en cela;--mais les
malheureuses s'inséraient à la lèvre inférieure une labrette ou petit
cylindre de nacre ou de bois, qui, tenant la bouche constamment ouverte,
leur faisait couler la salive le long du menton. Et dire que les
Aléouts, Thlinkets et divers Inoïts, n'étaient pas ou ne sont pas seuls
à porter labrette, que les Botocoudes et de nombreux Africains sont
partisans de cet affiquet qui déshonore la figure humaine! Dire qu'ils
trouvent tout à fait engageant ce hideux appendice, incommode et absurde
au possible! La chose existe; donc, elle a sa raison suffisante, pour
parler comme Leibnitz.
[Note 92: Langsdorf.]
[Note 93: Malte-Brun, _Annales des Voyages_, XIV.]
[Note 94: Venjaminof.]
La réverbération du soleil sur la neige et les vagues éblouit les yeux
et les aveugle: on les protège au moyen d'énormes lunettes, d'aspect
fantastique, ou par un casque de cuir ou de bois à large visière,
rappelant celle dont le brave Daumier gratifiait les académiciens et
autres membres de l'Institut. Les indigènes fabriquent l'objet avec du
bois qui leur arrive des eaux chinoises et japonaises, amolli par une
longue flottaison: ils donnent la courbure voulue, puis font sécher. Ce
casque affecte plusieurs formes, diverses couleurs; le plus souvent, il
est bariolé blanc et bleu clair, ou bien ocre et rouge; des sculptures
ivorines ornent le cimier, l'arrière est garni d'un plumet, le devant
hérissé de poils d'ours, de barbes et moustaches, prises à des phoques
et à des otaries, dont le mufle a été reproduit avec une fidélité naïve
qui charme les connaisseurs[95]. Déjà Cook avait remarqué le goût et le
fini de ces ouvrages; la plupart des visiteurs rendent le même
témoignage et vantent le bien rendu des dessins. Un métis, Krioukof,
peignait à la détrempe des portraits d'une ressemblance frappante, et
Chamisso détermina neuf espèces de dauphins et baleines sur les images
qu'avaient faites les indigènes. Doués à un degré supérieur du talent
d'imitation, ils ont appris des Russes, rien qu'en les regardant faire,
presque tous les métiers manuels. Ce sont des joueurs d'échecs
passionnés. Ils se rendent maîtres de la lecture et de l'écriture
presque en se jouant. Les enfants paraissent aptes à saisir les
mathématiques élémentaires, et, ce qui charmait l'excellent Venjaminof,
ils semblaient comprendre les dogmes de la religion chrétienne.
[Note 95: Sauer, Von Kittlitz.]
Des masques dont il a été parlé, ils affublent les filles quand elles
deviennent nubiles, époque critique pendant laquelle on les claquemure à
distance des habitations et on les soumet à une hygiène et une
alimentation spéciales. Les Koloches renchérissent sur ces précautions,
et les enferment dans des cages d'osier. De grotesques couvre-chefs les
empêchent de voir et d'être vues; on craint que le regard, le seul
regard de ces malheureuses souille même la lumière du jour, et
enguignonne tout et tous autour d'elles; on a l'air de les considérer
comme des vampires.
* * * * *
Ce peuple passe pour s'être élevé jusqu'au mariage. Soit! mais quel
mariage!
En Aléoutie, les parents les plus proches contractent union, le frère
avec la soeur, et parfois le père avec la fille.--«Langsdorf en faisait
reproche à un Aléout qui répondit: «Pourquoi pas? les loutres en font
autant!»
Le galant se présente avec un cadeau--quelque bagatelle--chez les
beaux-parents qui font signe à la belle de suivre le jeune homme.
Affaire conclue. En plusieurs districts,--notamment dans l'île
d'Ounamartch,--les femmes servent de monnaie courante, règlent les
ventes et achats. «On a livré tant de renards bleus, tant de zibelines,
cela vaut tant et tant de femmes.» Bien entendu que cette monnaie n'est
plus que conventionnelle. Pour faire marché et payer les différences,
pas besoin n'est d'avoir un troupeau féminin derrière soi.
Un mot suffit pour établir contrat, un mot pour prononcer divorce, les
enfants suivant la mère, ou étant recueillis par leur oncle maternel.
L'institution matrimoniale n'a pas été inventée pour causer à ces gens
aucun désagrément. Entre époux, peu ou point de jalousie. Comme chez
nombre de sauvages et demi-civilisés, celui-là passerait pour un
malappris qui n'offrirait pas au visiteur l'hospitalité de la couche
conjugale, ou la compagnie de sa fille la plus avenante. Suivant leurs
convenances, les mariés troquent les mariées, se les empruntent, les
louent bon marché. Au temps où l'administration russe n'accordait a ses
employés que huit verres de rhum dans les douze mois, un homme livrait
sa moitié pour quelques gouttes de la liqueur divine.
Le chef de famille donnait le nom de «Mère» à son épouse préférée,
laquelle titrait de «Père» non seulement son mari, mais encore son fils
aîné, et qualifiait aussi de «Mère» sa fille la plus âgée[96]. Le
renseignement suggère des réflexions qui pourraient mener loin... mais
n'élevons pas de lourde superstructure sur une base fragile.
[Note 96: Venjaminof.]
La monogamie est de règle, mais avec de fréquentes exceptions: les
hommes meurent vite aux risques de mer. Les veuves, les orphelins, grave
souci quand les temps sont durs. Le pêcheur, revenant avec barque
pleine, est tenu d'avoir l'oeil sur les filles qui ont perdu leur père,
de prendre en pitié les veuves qui allaitent: il aura des huttes
séparées, plusieurs ménages à pourvoir. C'est ainsi que la polyandrie
s'entend avec la polygamie. Mais cette polygamie-là est plutôt une
obligation morale que la recherche d'un plaisir, et représente un
ensemble de charges qu'il faut du coeur pour accepter, et du caractère
pour porter jour après jour.
Du reste, ces Hyperboréens ne trouvent rien de choquant à ce qu'une
Aléoute déclare qu'un seul mari ne pourrait la contenter. Autrefois, la
Florentine de bonne maison faisait, par clause au contrat nuptial,
reconnaître son droit à prendre un amant en titre, quand il lui
plairait. De même, les filles aléoutes jouissant, pendant leur
damoiselat, d'une liberté dont elles usent largement, se réservent, aux
épousailles, la faculté d'avoir un sigisbé. Leur «adjudant[97]», terme
officiel, assiste le patron en tous ses droits et devoirs, servitudes
actives et passives, est tenu de contribuer à l'entretien du ménage et à
la nourriture des enfants. Des femmes si bien loties passent pour bien
chanceuses, et jouissent d'une considération distinguée. La présence de
l'adjoint est de rigueur pendant l'absence du mari, lequel à son retour
patronne et protège le jeune homme, attend de lui la déférence que le
cadet doit à son aîné... Le cadet et l'aîné, c'est bien cela. En effet,
chez les Thlinkets, chez les Koloches, alliés de nos Aléouts, le
cavalier servant doit être un frère, ou tout au moins un proche parent
du patron[98]. Le Konyaga, surpris en adultère, est obligé de payer, à
la mode anglaise, une indemnité au mari; mais s'il est de sa famille, il
lui faudra se tenir à ses ordres, et à ceux de l'épouse, avec laquelle
l'union sera désormais légitime. Le susdit Thlinket venant à mourir, son
cadet épouse la veuve, et le nouveau capitaine requiert pour ses menues
besognes les bons offices du troisième frère[99].
[Note 97: Bancroft, Venjaminof.]
[Note 98: Erman.]
[Note 99: Venjaminof.]
Que vous en semble? Ne tenons-nous pas ici la clef du sigisbéat,
institution bizarre, dont on réprouvait l'immoralité, mais qu'on
n'expliquait guère? Le sigisbé est un «lévir», sa fonction est une
survivance des antiques «fréries» polyandriques, dont les traces sont
reconnaissables chez d'autres Esquimaux, et qu'on étudie sur le vif à
Ladak, au Tibet, au Malabar, et en plusieurs autres cantons restés en
dehors des grandes voies de communication internationale.
Dans ces conditions matrimoniales, les querelles ne sauraient être
fréquentes. Cependant les accouchements difficiles sont regardés comme
le châtiment d'une conduite par trop irrégulière. Les maris d'Aléoutie,
bonasses à souhait, n'ont pas si mauvais goût que leurs voisins Korjaks,
lesquels obligent, dit-on, leurs femmes à se faire plus laides et plus
sales que nature[100], afin d'effaroucher les désirs illégitimes. Vertu
si cher achetée, vertu obtenue au prix du dégoût, serait-ce de la vertu?
[Note 100: Kraschenikof.]
Veufs et veuves se claquemurent dans l'obscurité pendant une quarantaine
de jours. La veuve, deuil durant, est considérée comme impure, et
renfermée dans une cabane particulière, où les aliments lui sont passés,
réduits en minces fragments, car elle ne doit rien toucher de la main
nue[101]. On redoute évidemment que, par son intermédiaire, la mort
n'ait prise sur les vivants. Le polygame lègue un deuil plus sévère à
celle de ses épouses qui a vécu le plus longuement avec lui, à celle
surtout près de laquelle il vient à mourir.
[Note 101: Venjaminof.]
Nous préférerions nous en tenir là, mais le souci de la vérité nous
contraint d'ajouter que ces primitifs poussent l'ignorance du mal
jusqu'à l'immoralité, que leur innocence vraiment excessive se confond
avec le vice. Notez que les témoins à charge sont pour tout le reste
très favorables à ce peuple, auquel ils ne marchandent pas l'admiration
en plus d'une circonstance. Un garçon joli de figure se montre-t-il
gracieux de maintien? La mère ne le laisse plus frayer avec les
camarades de son âge, le vêt et l'élève en fille; tout étranger se
tromperait sur son sexe; et vers les quinze ans on le vend pour somme
rondelette à quelque riche personnage. Les «choupan» ou adolescents de
cette espèce sont très recherchés par les Konyagas[102]. Par contre, on
rencontre çà et là dans les populations esquimaudes, ou esquimoïdes, et
notamment dans le Youkon, des filles qui se refusent au mariage et à la
maternité. Changeant de sexe, pour ainsi dire, elles vivent en garçons,
adoptent les manières et le costume virils; courent le cerf, ne reculent
à la chasse devant aucun danger, à la pêche devant aucune fatigue[103].
[Note 102: Ross.]
[Note 103: Bancroft.]
Les jolis jeunes gens dont il a été question se consacrent volontiers à
la prêtrise, et, leur fraîcheur passée, entrent dans les ordres, qui
leur coûtent ainsi beaucoup moins à acquérir qu'à leurs confrères. De
tout temps il y eut affinité marquée entre le mignon et le servant des
autels, entre la prostituée et la pallacide. Dans les temples de
l'antique Orient, le vaste et majestueux sanctuaire paraît avoir été
flanqué de chapelles fleuries, boudoirs parfumés, où nichaient sur de
moelleuses couches les Attys et les Combabe, de gracieux Eliacin, de
charmants Adonis, qui vaquaient aux plaisirs des dieux, c'est-à-dire de
leurs ministres, en attendant que pleinement initiés aux rites sacrés,
ils devinssent, à leur tour, chefs de culte, et préposés aux mystères.
Le hiérophante aimait à se faire servir par les hiérodules et les
bayadères. L'hétaïrisme est né à l'ombre des autels. «Presque tous les
hommes, dit Hérodote[104], sa mêlent avec les femmes dans les édifices
sacrés, hormis les Grecs et les Égyptiens.»
[Note 104: _Euterpe._]
--«Hormis la Grèce?... Et que se passait-il à Corinthe?--Hormis
l'Égypte? Et Bubastis et Naucratès! Et l'Aphrodite d'Abydos qui portait
le vocable significatif de _Pornè_[105].--Aussi Juvénal se permettait de
demander: Quel est le temple où les femmes ne se prostituent pas?»
[Note 105: Athénée, XIII, 5.]
A Jérusalem, le roi Josias détruisit dans le temple de Jéhovah les
cellules qu'habitaient les efféminés[106] et les femmes qui tissaient
les tentes d'Ashéra[107]. On sait les prodigieux débordements qui
avaient lieu dans les «verts bosquets» et les «hauts lieux» de la
«Grande Déesse». La coutume était si bien enracinée que, dans la grotte
de Bethléem, ce qui s'accomplissait jadis au nom d'Adonis, s'accomplit
aujourd'hui par les pèlerins chrétiens au nom de la vierge Marie; et les
hadjis musulmans font de même dans les sanctuaires de La Mecque[108].
Dans les pagodes «sentines de vice», viennent des femmes stériles,
faisant voeu de s'abandonner à un nombre déterminé de libertins; et
d'autres, pour donner à la déesse du lieu des témoignages de leur
vénération, se prostituent en public, aux portes mêmes de la maison
divine[109]. Les prêtresses de Juidah enlèvent les filles des familles
les plus distinguées, et, après des épreuves rigoureuses, en font des
courtisanes, instruites dans les arts de la volupté[110]. A Bornéo, le
Dayak, qui se fait prêtre, prend un nom et des vêtements féminins,
épouse simultanément un homme et une femme: le premier, pour le protéger
et l'accompagner en public; la seconde, pour lui donner des
distractions[111].
[Note 106: Les _Kedeschim_. Consulter sur ce mot les Encyclopédies
bibliques. Exemple: _Dizionario Ebreo_: Kadessa, _santa e meretrice_;
Kadeschud, _postribolo e sacristia_.]
[Note 107: II _Rois_, 23, 7. Voir Soury, _la Religion d'Israël_.]
[Note 108: Sepp, _Heidenthum und Christenthum._]
[Note 109: Dubois, _Moeurs de l'Inde_.]
[Note 110: Lindemann, _Geschichte der Meinungen_.]
[Note 111: Bishop of Labuan, _Transactions of the Ethnological
Society_, II.]
Revenons à nos Aléouts. Dès que l'ordination a été conférée au lévite,
sitôt que le choupan a mué en angakok, la tribu lui confie les filles le
mieux en point, par les grâces du corps et du caractère; il parfera leur
éducation,--les perfectionnera dans la danse et autres arts d'agrément,
et, enfin, les initiera aux plaisirs de l'amour. Si elles se montrent
intelligentes, elles deviendront mires et mèges, prêtresses et
prophétesses. Les kachims d'été, qui sont fermés aux femmes du commun,
s'ouvriront à deux battants devant elles. On est persuadé que ces filles
seraient d'une fréquentation malsaine, si elles n'avaient été purifiées
par le commerce d'un homme de Dieu.--Les braves gens! Et l'on a prétendu
qu'ils manquaient de religion!
* * * * *
Religieux autant que tout autre peuple, sinon davantage, les Inoïts
révèrent les esprits[112] des rocs et des caps, des glaciers, buttes et
banquises; présentent leurs respects à toute chose inconnue ou
dangereuse. Leur chamanisme ou théorie magique est identique en
substance à la doctrine professée par les populations de l'Asie et de
l'Amérique septentrionales; il a été développé dans la suite des temps
avec une rigueur surprenante, si bien que l'institution des _poulik_,
des _angakout_[113], et _jossakids_, forme, avec les doctrines et
traditions qui l'accompagnent, le lien moral des tribus éparpillées sur
cet immense territoire.
[Note 112: _Inoe._]
[Note 113: _Angakok_, sorcier, pluriel _Angakout_.]
Tout le monde n'est pas apte au saint ministère; pour devenir angakok il
faut une vocation bien déterminée, de plus, un caractère et un
tempérament que n'a pas tout le monde. Les prêtres en fonctions ne
recrutent point leurs élèves au hasard; ils les choisissent de bonne
heure, garçons ou filles, ne s'arrêtant pas au sexe; plus intelligents
en cela que la plupart des autres sacerdoces. On en a vu qui
s'adressaient à des époux particulièrement qualifiés, leur demandant un
sujet d'élite, à former, même avant sa naissance, par une éducation
appropriée et un entraînement spécial. Le père et la mère du futur
sorcier jeûneront souvent et longtemps, rechercheront certaines viandes,
en éviteront d'autres, supplieront les ancêtres d'envelopper le précieux
rejeton de toute leur sollicitude. Sitôt née, la petite créature sera
aspergée d'urine, de manière à l'imprégner de son odeur
caractéristique,--c'est décidément leur eau bénite. Ailleurs, la barbe,
la chevelure, l'entière personne des rois et sacrificateurs sont ointes
d'huiles prises dans de saintes ampoules; ailleurs, elles sont beurrées
et barbouillées de bouse soigneusement étendue. Chacun son goût. On
requiert que le petit ne soit pas comme tout le monde, que par ses
gestes et sa démarche, il s'annonce comme étant pétri d'une autre pâte
que le commun des mortels; car il aura pour principal titre: celui qui a
été mis à part[114]: _Sacer esto!_ Façonné par les abstinences et les
veilles prolongées, par la dure et la gêne, il faut qu'il apprenne à
supporter stoïquement la douleur, à dominer ses besoins physiques, à
faire que le corps obéisse sans murmure aux ordres de l'esprit.
[Note 114: _Imaïnac_, ou _Inguitsout_: Cf. le Nazaréat juif, et les
_Actes des Apôtres_, XII, 2.]
Les autres sont bavards, lui sera taciturne, comme il convient aux
prophètes et diseurs d'oracles. De bonne heure, le novice fréquente la
solitude. Il erre[115], par les longues nuits, à travers les plaines
silencieuses que la lune emplit de sa froide blancheur; il écoute le
vent gémir sur la banquise désolée; au large, comme un troupeau d'ours
blancs allant aux aventures, avancent machis et bosculis; il entend
grincer les dents et racler les pattes puissantes. Sur l'Océan noir,
sous le ciel funèbre, flottent des glaçons, lourds de neige amoncelée,
nagent des buttes, diamants immenses, cheminent des buttons, énormes
masses sombres, veinées de glauques transparences, avec de vagues lueurs
opalines tremblant à l'entour; spectacles d'outre-tombe; magnificences
dignes d'une autre planète, comme on en voit peut-être dans Uranus ou
Saturne: les aurores boréales, occasion recherchée pour «avaler de la
lumière[116]», car il faut se pénétrer de tous les éclats et de toutes
les splendeurs. Triste et ravi, saisi d'une douloureuse extase, le jeune
homme contemple les glorieux combats, les splendides batailles que se
livrent les esprits dans les champs de l'air, alors que des torrents
d'électricité jaillissent dans le ciel incandescent, que débordent les
geysers d'étincelles, les fontaines de couleurs jaillissantes; les
clairons[117] et traits sanglants raient le ciel, les lances fulgurantes
s'entre-choquent dans les airs, l'éther palpite, et ses pulsations sont
des coruscations et des flamboiements.
[Note 115: Semblablement, les Polynésiens appellent leurs prêtres
_Haaropo_ ou _promeneurs de nuit_ (Moerenhout).]
[Note 116: Bastian.]
[Note 117: Terme franco-canadien.]
Déjà le futur sorcier n'est plus un enfant. Maintes fois, il s'est senti
en la présence de Sidné, la Démêter esquimaude, il l'a devinée au
frisson qui lui courait dans les veines, à la chair de poule qui lui
picotait la peau et hérissait les cheveux; maintes fois, il a distingué
ses soupirs douloureux et prolongés, lointains éclats, retentissant
comme ces mugissements de la baleine que les Esprits entendent bien,
mais auxquels l'oreille du vulgaire est toujours restée sourde. Il voit
des astres inconnus aux profanes; à Sirius, Algol et Altaïr, il demande
le secret des destins, il devine ce que pensent l'Aigle, le Cygne, la
Grande Ourse, qui écoutent les Inoïts, les regardent faire, mais se
taisent. Car ces astres glorieux ne parlent que par des scintillements,
et nul n'entend leur langage qui n'a sa lumière en lui-même. Il passe
par la série des initiations; n'ignore point que son esprit ne sera pas
dégagé du fardeau de lourde matière et d'épaisse ignorance, avant que la
Lune ne l'ait regardé en face et ne lui ait dardé certain rayon dans les
yeux. Enfin, son propre Génie, évoqué des insondables profondeurs de
l'être, lui apparaît[118], ayant franchi les immensités des cieux,
remonté à travers les abîmes de l'Océan. Blanc, pâle et solennel, le
fantôme dira: «--Me voici. Que veux-tu?» S'unissant au Sosie
d'outre-tombe, l'âme de l'angakok volera sur les ailes du vent; quittant
le corps à volonté, elle voguera dans l'univers, rapide et légère. Libre
à elle de sonder alors les choses cachées, de se renseigner sur les
mystères, pour en révéler la connaissance aux hommes restés mortels, et
d'esprit non affiné.
[Note 118: Même croyance chez les Lapons, les Peaux-Rouges, les
Kamtchadales Charlevoix, _Journal_.]
Il n'y a pas que l'angakok idéal pour passer par cette éducation, et
cette discipline intérieure. Prophètes et révélateurs, ascètes et
inspirés, tous ont cherché Dieu dans le désert, se sont réfugiés dans la
solitude, pour y converser avec le Loup, disent les uns, avec les saints
anges, pensent les autres; ils se sont enfoncés dans l'auguste silence
pour ouïr les mélodies des étoiles chantant en choeur, pour distinguer
les susurrements des atomes, les murmures du grain de sable, les soupirs
qu'exhale la goutte de rosée avant de n'être plus; ineffables harmonies
qu'éteignent le fracas des rues et des marchés, les hurlements des
batailles. Notre propre âme nous échappe dans le conflit des vanités,
ses mouvements intimes se dérobent à notre perception qu'émousse le
tohu-bohu assourdissant des agitations mesquines. Pour se retrouver
soi-même, pour s'atteindre enfin, il faut fuir la cité, éviter la foule.
Jusqu'à ce qu'on ait découvert sa conscience et interrogé ses oracles,
on n'est, on ne sera qu'un enfant. On ne comprend rien au monde, tant
que penché sur son âme on n'en a pas mesuré les sombres profondeurs,
tant qu'on n'a pas écouté les échos de la pensée s'engouffrant en chutes
toujours plus sourdes, comme les roulements du tonnerre qui va se perdre
par delà d'autres horizons.
Mais il faut aux poumons de l'air à brûler, aux estomacs des aliments à
digérer, aux intelligences des faits à élaborer, des réalités à
s'assimiler. Il tomberait dans l'idiotie, l'individu qui s'isolerait
sans retour et cesserait d'entretenir avec ses semblables les rapports
d'action et de réaction dont se compose l'existence. Donc, l'angakok ne
s'absentera de la communauté que par intervalles, il participera aux
expéditions de chasse et de pêche, exercera peut-être quelque industrie,
ne restera pas étranger à la vie publique, suivra, ou même dirigera les
agissements populaires, les comprendra d'autant mieux qu'il ne s'engage
pas dans le tumulte de l'action, qu'il se tient à côté, regarde de haut.
A mesure qu'il progresse dans son art, il se fait plus original et
excentrique. On ne sait au juste s'il veille ou rêve, s'il est présent
ou absent, sage ou aliéné. Il prend les abstractions pour des réalités
et les réalités pour des abstractions, se crée des sympathies, des
antipathies à lui. Il éparpille son âme dans les buissons, mais fait
entrer le rocher dans la substance de ses os, s'identifie avec le
paysage ambiant. Ce qui plaît à tous déplaît à cet homme, mais il
supporte l'insupportable; il se fait une manière à lui d'entendre et de
comprendre, il voit trouble où les autres voient clair, mais distingue
nettement ce qu'ils ne peuvent discerner. Son regard, voilé pour les
choses du présent siècle, pénètre le monde translunaire; les secrets de
l'éternité lui deviennent familiers à mesure qu'il néglige les
vulgarités de la vie quotidienne. Peu à peu, il arrive à voir double,
perçoit les objets extérieurs, et en outre la réflexion qu'ils
projettent en son esprit. C'est ainsi qu'au Broken, la Montagne des
Sorcières, le voyageur voit son ombre se plaquer contre les nuages et
profiler dans l'espace un spectre gigantesque. La fantaisie elle-même,
les chimères extravagantes, ne peuvent faire autre chose que distordre
et transposer la réalité, décomposer ses éléments, les recomposer d'une
façon incongrue. Avant d'endoctriner les peuples, les prophètes ont dû
se repaître de fantasmes, comme les Bacchants, se gorger de bruit, et
s'enivrer de fracas; avant d'aborder aux vérités éternelles, il leur a
fallu s'immerger dans l'illusion. Sur une métaphysique, mélangée
d'ignorance et de folie, ils ont construit un vaste et ingénieux
système, qui rend l'aberration plausible, déraisonne avec méthode,
prouve le prodige par le miracle, expose l'absurde avec logique,--le
tout sous le nom de religion.
Frères ou cousins germains de ces angakout sont les _jossakids_ indiens,
les _chamanes_ de Sibérie, les _joguis_ et _fakirs_ de l'Inde, les
derviches tourneurs, les _engaka_ Bantou, les _piodjis_ australiens, les
ascètes et sorciers _tutti quanti_. L'objet de leur ambition est
l'extase, l'union avec Dieu, l'absorption dans l'Esprit infini, dans
l'Ame universelle,--bref, la vie religieuse par excellence, dont les
manifestations, réputées miraculeuses, rentrent toutes, malgré la
diversité du détail, dans la catégorie du «Mal Sacré»; relèvent de la
physiologie névrotique, beaucoup étudiée, encore très obscure. Sans
prétendre expliquer leur cas, il est facile de voir que ces malheureux
ont travaillé à se faire une existence en dehors de l'hygiène et du bon
sens. Pour se mettre au-dessus de la Nature ils l'ont violentée et
irritée; aussi en portent-ils la peine, et leur existence est
souffreteuse autant qu'anormale. Ils ont, malgré leur apparence endormie
et leur physionomie apathique, des lucidités singulières, des
perceptions d'une acuité surprenante; on dirait leur âme absente, mais
ils éprouvent des sensations d'une délicatesse extraordinaire,
d'inexplicables accès de force et de vigueur, des sensibilités et des
insensibilités qui passent créance. En même temps ils croient aux
persécutions de démons qui viendraient les tracasser et tourmenter, et
même les égorger, si, par un serment terrible, ils ne s'engagent à leur
obéir. Dans leurs accès prophétiques, ils se livrent à des contorsions
extravagantes, à des mouvements désordonnés et convulsifs, poussent des
hurlements qui semblent n'avoir plus rien d'humain; une voix rauque sort
d'une bouche écumante, leur teint s'empourpre et leurs yeux s'injectent;
et souvent, ils deviennent aveugles à la suite de congestions[119]. Ils
passent par des fatigues et des épuisements dont on ne se fait pas idée;
ils sont harassés par toutes les fibres du corps, exténués par chaque
fibrille du cerveau[120]. Quoi d'étonnant à ce qu'ils soient tristes et
mélancoliques, enclins aux idées noires! «Leur physionomie communique à
l'âme un sentiment pénible et profond[121].» On observe chez eux une
crainte excessive de la mort; ils redoutent jusqu'à la vue d'un cadavre,
et cependant ils versent dans les pensées de suicide. Hall raconte:
[Note 119: Venjaminof, traduit par Erman.]
[Note 120: Wrangell, _Observations_, etc.]
[Note 121: Hyacinthe, _le Chamanisme en Chine_.]
«La femme de Jack ramait quand elle fut prise d'un accès que je
pris d'abord pour une crise d'épilepsie. Elle éclata en cris
sauvages, familiers, paraît-il, à ceux qui pratiquent la
sorcellerie. Tous alors de redoubler d'efforts. Sa voix
vagissait étrangement; de ses lèvres partaient comme des
pétards. Les matelots répondaient en choeur. Sa mélodie
s'accentuait de minute en minute, se faisait toujours plus
sauvage; en même temps elle poussait à la rame, déployait une
vigueur surhumaine. De retour au camp, la représentation reprit
dans la nuit. Jack disait une sorte de liturgie, les femmes
chantant, et les hommes répondant. Cela dura plusieurs heures,
et le lendemain, puis le surlendemain, on en fit autant.»
Autre observation:
«Il se faisait tard. Nous devisions encore dans la hutte quand
éclata un cri retentissant. Rapides comme la pensée, mes Inoïts
sautèrent de leurs sièges, se jetèrent sur les longs couteaux
qui se trouvaient par là, les fourrèrent dans une cachette. A
peine avaient-ils repris place qu'un angakok se glissa en
rampant par l'étroite entrée. Se traînant sur les genoux, il
tâtait devant lui, et tout aveuglé par une tignasse qui lui
ravalait les yeux et le visage, il fouillait dans le
garde-manger. N'y trouvant pas ce qu'il cherchait, il tourna
tête sur queue, se retira sans desserrer les dents. Je
demandai:
«--Et s'il avait trouvé un couteau?
«--Un couteau? il s'en serait donné quelque part. Ils ont de
ces idées-là. Ça les prend de temps en temps.»
Quand le novice a tout à fait dépouillé le vieil homme, fait de son
corps le temple d'un esprit[122], ou de plusieurs, car il en peut
héberger légion, il appelle par son nom le génie de son choix, le somme
de prendre chez lui domicile. Si par dix fois il le conjurait
inutilement, il renoncerait au métier, car sans _tornac_ il n'y a ni
prophétie ni miracle. Ce n'est pas à dire qu'il eût perdu tout son temps
et sa peine. Les études, la forte discipline par lesquelles il a passé,
lui vaudront toujours respect et influence. Et voici comment s'obtient
l'inspiration.
[Note 122: _Inoe, Torenac._]
L'esprit invoqué fait rencontrer à son protégé un animal démonique:
fouine, loutre ou blaireau[123], pour qu'il le tue, l'écorche et revête
sa dépouille, grâce à laquelle il obtient la faculté de «courir», à
l'instar de nos garous et versipelles. Il s'appropriera, comme un
trésor, la langue de la bête, en fera sa «médecine», son grigri
personnel. Évidemment, le choix de cet organe est symbolique; on a
deviné ou l'on s'est souvenu qu'il est l'instrument du Verbe,
manifestation de la Raison... sans que nous voulions insinuer que ces
pauvres angakout aient fréquenté l'école d'Alexandrie.
[Note 123: Du blaireau, les contes japonais disent aussi merveille.
Milford, _Tales of Japan_.]
Autres procédés:
Sur l'avis que lui en donnent sas anciens, le lévite visite la caverne
d'une île inhabitée, dans laquelle ont été cachés les os d'un magicien
illustre. Le prophète dort du sommeil de la mort, mais ne fait que
dormir. Il est assis, raide et glacé, la tête masquée. Vêtu dans la
magnificence de l'appareil sacerdotal, les ailes d'une chouette ou d'un
hibou s'éploient au-dessus du bonnet; à la robe pendent marmousets en
ivoire, grelots et sonnettes, chaînettes et anneaux, tout un capharnaüm,
au moyen duquel il est mis en rapport avec les rois des animaux et les
Génies des Éléments: serres d'aigle, dents de serpent, écailles de
poisson, morceaux de cuir cru, et divers petits objets qui
s'entre-choquent avec bruit aux mouvements du corps. Entre les genoux
est placé le tambour, l'indispensable tambour[124],--un ciel en
raccourci--sur lequel sont dessinés le cercle de l'Univers, la Croix des
Quatre-Vents, des figures magiques d'hommes et d'animaux; l'intérieur
abrite de petites poupées--autant d'esprits qui répondent chacun à
certains coups frappés d'une façon spéciale. L'adepte fait résonner
l'instrument, s'adresse au Voyant lui-même, interpelle l'auguste
prophète. Au bruit, le cadavre soubresaute, les plumes s'agitent, le
masque frissonne. Ce masque du mort, le vivant a le courage de l'ôter:
il découvre la momie noire et grimaçante, hérissée et hideuse; il la
contemple et en est contemplé, les deux orbites profondes lui lancent
des jets de ténèbres. Le vivant salue en frottant son nez contre l'épine
nasale du cadavre, puis se passe la main sur le ventre comme pour dire:
«Que cela est bon!» Surcroît de politesse, il se crache dans les
paumes[125], barbouille de salive le visage du grand homme; ensuite, il
offre du tabac pour une ou deux pipes, et, peut-être aussi, le foie d'un
ours, qui tue les chiens, empoisonne les hommes, les frappe dans le
corps et l'esprit. A l'aspect de ces friandises, les lèvres parcheminées
esquissent un rictus, les bâtonnets fichés dans la houppette du crâne
branlent de-ci de-là: il est bien reçu. A la douteuse clarté de la
mousse trempée dans une coquille d'huile, le maître et le disciple
conversent la nuit durant. Le disciple interroge et le maître répond par
des écritures phosphorescentes dans le cerveau: à question nette et
claire, réponse lumineuse, mais l'hésitation n'obtient que des oracles
ténébreux. C'est ainsi que l'esprit du docteur passe dans le jeune
homme; la transfusion est marquée par le transfert d'une dent que le
successeur extirpe de l'auguste mâchoire, et cache aussitôt dans sa
bouche. Cette dent, si un profane l'apercevait seulement, ou s'il
entrevoyait la langue de la mystérieuse loutre, il tomberait aussitôt
frappé d'aliénation. Même châtiment au profane qui aurait aperçu le
jaspe du Graal, dans lequel saint Joseph d'Arimathée avait recueilli les
gouttes du Divin Sang.
[Note 124: _Boubène_, etc.]
[Note 125: Choriz, _Expédition Kotzebue_.]
--Mais pourquoi la dent du vieux sorcier, la dent précisément?
--Sur ce point, nous ne pouvons offrir que des conjectures. La dent, la
pièce la plus résistante de l'organisme, et que l'on retrouvait encore
dans la cendre des bûchers, quand les os avaient disparu, la dent passe
chez plusieurs peuples primitifs pour être un siège de la vie. Les
rapaces ont leur force dans la mâchoire que les philosophes de la Nature
comparaient à deux bras céphaliques. Les molaires des victimes abattues
à la guerre ou à la chasse, faisaient le plus superbe collier que le
héros des temps jadis pût offrir à sa belle. La vipère concentre dans
ses crochets sa vie et sa colère, y verse l'essence de son chyle et de
ses humeurs, pourquoi l'homme n'en ferait-il pas autant? Le sorcier
n'a-t-il pas la dent venimeuse, lui aussi?
On raconte d'autres choses non moins étonnantes. Les sorciers
changeraient de sexe à leur gré, s'arracheraient un oeil pour l'avaler
ensuite, s'enfonceraient un couteau dans la poitrine sans se faire grand
mal[126]. Ils passeraient de la sorte par la mort, ce qu'ils croient le
plus sérieusement du monde avoir déjà fait plusieurs fois, dans les
conditions les plus héroïques, et même les plus extravagantes, nous
permettrons-nous d'ajouter. Ils vont au bord de la mer, appellent à eux
un ours ou un morse, mais de préférence la Grande Baleine, laquelle ils
contraignent, par incantations, à ouvrir une large gueule dans laquelle
ils se précipitent. L'orque côtoie maint rivage, visite des îles
nombreuses, puis plonge dans le gouffre qui conduit au Paradis boréal,
où ils contempleront à loisir les mystères de l'autre monde. Combien de
temps y séjournent-ils? Ils ne le savent pas eux-mêmes, car la mesure du
temps est autre en bas, autre en haut. Pendant ce séjour, ils acquièrent
des facultés extraordinaires et une intelligence transcendante, ils se
transforment de chenille en papillon. Quand ils en ont appris assez, la
baleine dégorge sur la plage ces autres Jonas.
[Note 126: Krause, _Geographische Blaetter_, 1881.]
Toutes les initiations étant accomplies, les éducations faites et
parfaites, le magicien prend le nom d'angakok qui signifie «le Grand» ou
«l'Ancien», s'offre au peuple comme guide et instructeur. Dépourvu de
tout pouvoir officiel, il est consulté en toute affaire importante et
son conseil est toujours suivi. Chacun pourrait le braver, aurait droit
à le contredire, mais personne n'ose ou ne s'en soucie. D'attribution
spéciale, il n'en a point; mais il cumule toutes les influences:
conseiller public, juge de paix, expert universel, arbitre en affaires
publiques et privées, artiste en tout genre, poète, comédien, bouffon.
Réputé pour génie, et pour fou, tout au moins, son intelligence passe
pour tremper aux sources divines, et communiquer avec les puissances
supérieures. Il comprend tout le monde, personne ne prétend le deviner.
En dernière analyse, son pouvoir est celui d'un esprit supérieur sur les
esprits obtus; son secret est celui de la Galigaï: l'ascendant d'une
volonté forte sur une volonté faible. Il suffit qu'il soit supérieur,
incontestablement supérieur, pour que son entourage lui attribue la
toute-puissance. Il est médecin, parce que prêtre et thaumaturge, parce
qu'il a maints démons dans le cerveau, le coeur, le foie et les reins. A
lui d'être le Grand Pourvoyeur du peuple, d'attirer à l'encontre de la
fourche et de l'épieu tant le gibier de terre que le gibier de mer; à
lui de faire agir la pierre[127], don de l'Océan, grâce à laquelle la
baleine, les saumons et brochets courent s'enferrer dans le harpon; à
lui de porter une ceinture d'herbes tressées avec des noeuds, qui
assurent la victoire en toute rencontre; à lui d'assister la Lune en
travail. Lors des éclipses totales, la pauvre Lune perd tout à fait la
tête, s'égare dans les cieux, erre dans les rochers et fondrières; mais
alors son ami l'angakok la hèle, lui crie la route qu'elle doit prendre
pour se retrouver, lui chante des hymnes qui fortifient[128]. Contre les
méchants génies il part en guerre, cuirassé de formules, armé de charmes
divers, tels que becs de corbeau, incisives de renard, griffes d'ours,
et, si possible, quelque babiole du bric-à-brac européen. Pour chasser
le démon de la maladie, et pour tenir à distance les âmes errantes, il
exécutera des mouvements violents, des contorsions, sautera à travers un
vaste brasier, combattra la Mort à grands coups de massue, la mettra en
fuite[129].
[Note 127: _Tchimkieh._]
[Note 128: Venjaminof.]
[Note 129: Hyacinthe.]
En Esquimaudie comme chez nous, il y a la Magie Blanche et la Magie
Noire, les bons et les mauvais sorciers. Les mauvais profitent de leurs
accointances avec les morts peu recommandables, avec les esprits
dépourvus de délicatesse, pour servir les desseins malveillants, les
rancunes particulières, et perpétrer des mauvaisetés.
La vile multitude, dans l'autre monde comme en celui-ci, ne fait ni
grand bien ni grand mal, ne se manifeste que par de légers sifflements.
Plus robustes, ils cornent aux oreilles pour qu'on leur donne à manger;
tout à fait redoutables, ils «reviennent» sous forme corporelle; les
plus dangereux, fous ou insensés de leur vivant, ont exercé l'angakokat,
sont morts de mort violente. Les docteurs spirites de là-bas
recommandent à messieurs les assassins, sitôt le meurtre commis,
d'arracher le foie, siège de la force et de la vie, de le manger
palpitant encore: moyen d'échapper aux représailles de la victime, qui
autrement se démènerait en furie, entrerait dans le corps du meurtrier,
le ferait tourner en démon. Cela s'explique assez bien.
Grand truc pratiqué par tous les maléficiants du monde: s'emparer d'une
viande qu'a entamée la personne à qui l'on veut nuire; la mettre à
pourrir dans une tombe, pour que le mort, en la rongeant à son tour,
soit mis en communication avec l'individu trahi et dévore sa substance.
De là le nom donné au jeteur de sorts: «Celui qui fait dépérir[130].»
Cet artisan de malheur entre aussi en relation avec la Lune mauvaise, la
Lune en son décours, qui a la spécialité de tirer à elle les entrailles
des rieurs immodérés. Les victimes d'Hécate vampirisent les vivants,
sucent les viscères et organes vitaux; se transforment en une araignée,
visible à l'angakok, laquelle exhale son haleine empoisonnée dans les
intestins, y plonge de longues pattes noires et crochues.
[Note 130: _Kousouinak_, _Ilisitsout_, pluriel d'_Ilisitsok_.]
L'ensorcelé, s'il en a la force, se présente à la porte du
mire-sorcier,--et crie:--«Hé! hé! on a besoin de toi!» L'homme de l'art
ne répond pas tout d'abord, se fait répéter l'appel: à la voix, à
l'accent du malade, il devine la maladie et même qui l'a envoyée. Car il
n'est indisposition qui ne soit provoquée par la haine de quelque
vivant, ou le souffle pestilentiel d'un mort dépiteux; même la fracture
d'un membre est attribuée à un esprit malveillant. L'angakok, sorcier
pour le bon motif, défend son peuple contre les multiples incursions des
démons, qui affectent la forme de cancers, rhumatismes, paralysies, et
surtout de maladies cutanées que des civilisés attribueraient à la
malpropreté. Il disperse la maudite engeance, pourchasse l'ignoble
tourbe, exorcise le malade, le goupillonne avec de vieilles urines, à
l'instar des _docteurs à poison_ bochimans[131]. Les Cambodgiens
aspergent également le démon de la petite vérole avec de l'urine, mais
cette urine est celle d'un cheval blanc[132]. Et sans aller si loin que
l'extrême Orient, les rustres slaves secouaient sur leur bétail des
herbes de la Saint-Jean, bouillies dans l'urine, pour le préserver des
mauvais sorts. Nos paysannes de France se lavaient les mains dans leur
urine, ou dans celle de leurs maris ou de leurs enfants, pour détourner
les maléfices ou en empêcher l'effet. Le juge Paschase fit arroser de ce
liquide la bienheureuse sainte Luce, qu'il prenait pour une
sorcière[133]. L'angagok, que le diagnostic embarrasse, a recours à un
procédé vraiment ingénieux: il attache à la tête du malade une ficelle,
la fixe par l'autre bout à un bâton qu'il lève, tâte, soupèse, tourne en
tous sens. Suivent diverses opérations ayant pour objet d'arracher à
l'araignée de malheur les chairs qu'elle dévore; il les nettoiera, les
raccommodera autant que faire se peut--d'où son nom: Ravaudeur des âmes.
[Note 131: Th. Halm, _Globus_, XVIII.]
[Note 132: Landas, _Superstitions annamites_.]
[Note 133: Thiers, _Des superstitions_.]
Une méchante sorcière, invisible mais présente, peut déjouer les efforts
du conjureur, et même lui communiquer la maladie et le rendre victime de
son dévouement; la magie noire peut se montrer plus puissante que la
magie blanche. Dès qu'il voit le cas désespéré, l'honnête angakok fait
appel, si possible, à un ou plusieurs confrères; ensemble, ces médecins
des âmes réconfortent le mourant; d'une voix solennelle ils vantent les
félicités du paradis, chantent en sourdine un cantique d'adieu qu'ils
accompagnent délicatement sur le tambour.
Dans les Kousouinek poursuivis par la haine des angakout, on a cru voir
les prêtres d'une religion antérieure, dégradés en méchants sorciers.
Toujours est-il que les angakout, eux-mêmes, sont représentés comme
suppôts du noir Satanas par les missionnaires grecs, luthériens et
autres, qui déclarent et affirment de science certaine, que Tornarsouk,
le dieu esquimau, n'est autre que le grand Diable d'enfer.
* * * * *
L'hiver durant, on ne va pas toujours à la chasse de l'ours et du
renard; on n'est pas toujours à surprendre le pauvre phoque, quand il
met son nez hors de son trou pour respirer; on ne peut pas toujours
construire des barques, fabriquer des traîneaux ou raquettes. La vie ne
serait pas tenable si l'on ne se donnait quelque bon temps. Le taudis
est pauvre et misérable, raison de plus pour l'égayer. L'Esquimau rit de
tout: rit de l'homme blanc, avec ses cent outils et ses mille
brimborions; il rit en se dégelant le nez et les mains en danger de
gangrène; il rit en ingurgitant son huile, en se graissant la peau, en
lubréfiant ses vêtements à l'intérieur et à l'extérieur; il rit et ne
demande qu'à rire. Les Inoïts n'ont guère d'autres plaisirs que ceux de
la société: ils ne s'en privent point. Le climat étant hostile, la terre
marâtre, ils sentent le besoin de se rapprocher, de s'entr'aider, voire
de s'entr'aimer. Ce que leur refuse l'extérieur, ils le demandent au
monde intérieur. Après tout, il n'est à l'homme meilleure compagnie que
l'homme; c'est en fréquentant ses semblables qu'il développe ses
qualités originales, ses plus hautes facultés. N'était que les tribus
esquimaudes sont de grandes familles solidaires les unes des autres,
n'était qu'elles poussent le communisme très loin, leurs petites
républiques ne tarderaient pas à périr. Au fait, elles ne comprennent
rien encore au glorieux principe du «Chacun pour soi», aux éternelles
vérités de l'Offre et de la Demande. Elles n'ont pas prêté l'oreille aux
suaves «Harmonies» de la Rente et du Capital, modulées sur la lyre de
Bastiat.
Les Aléouts commencent en novembre leurs festivités et les continuent
jusqu'à la fin de janvier. De village à village ils s'invitent à des
festins pantagruéliques à bouche que veux-tu. Ces gens, qui se serrent
le ventre souvent, ne connaissent pas félicité supérieure à celle de
faire bombance, se gorger d'huile, de viandes crues et saignantes. Dans
les intervalles, les jeunes font assaut de vigueur, luttent d'agilité;
les hommes faits, les vieillards jouent à divers jeux avec des figurines
d'ivoire représentant canards, mouettes, pingoins et autres oiseaux; ils
apprennent facilement les échecs, les dames et les dominos. Ils
discutent les événements du jour, le tribunal de l'opinion publique
connaît des infractions aux bonnes moeurs et coutumes. Rarement elle
sévit, cependant on parle de fous et de sorciers criminels qu'on aurait
frappés à mort. Il y a quelques exemples de meurtre; le plus proche
vengeait alors la victime. Mais si le talion suscitait un nouveau
talion, plusieurs villages évoquaient l'affaire, et les notables
exécutaient la sentence. Sauf rarissimes exceptions, le jury permanent
n'intervient que pour ajuster les différends, expliquer les malentendus.
Les discussions sont promptement écartées, la communauté sent
parfaitement que dans sa lutte incessante contre une nature hostile,
elle ne peut exister que par le bon vouloir de tous pour chacun.
Les affaires pourtant ne s'arrangent pas toujours d'elles-mêmes, les
griefs peuvent être profonds. De peur que les dépits rentrés
n'aigrissent le caractère, on convient de les produire en public, de les
mettre hors. L'offensé fait savoir qu'en tel jour il servira un plat de
sa façon à certain camarade: il y aura lutte poétique entre les
adversaires; Bertrand de Born prépare son sirvente et Bertrand de
Ventadour sa canzone: ils chanteront leur pièce satyrique, la
déclameront, la mimeront, la danseront, assistés par des seconds dûment
préparés, qui, au besoin, les remplaceraient; ils accompagnent les
refrains, font résonner le tambour aux bons endroits. L'assemblée écoute
avec attention, donne raison en applaudissant, donne tort en grognant,
intimement persuadée que le bon droit et le mérite artistique vont de
pair; convaincue que la bonne conscience donne une passion, une énergie
et une hauteur d'accent à laquelle la mauvaise foi ne saurait s'élever.
A y regarder de près, c'est d'une ordalie qu'il s'agit, autrement
humaine et raisonnable que ces «jugements de Dieu» par le fer rougi, le
plomb fondu, les noyades, les ingurgitations de poison ou de saintes
hosties. Semblable coutume n'est point inconnue dans le haut pays
bavarois, où mainte fête du saint patron est égayée par deux coqs de
village qui se provoquent à un _gsangl_. Les Sakalaves de Madagascar ont
aussi leur _zibé_.
L'inculpé inoït qui ne se sent pas soutenu par une bonne cause demande,
avant la rencontre, à se réconcilier avec son adversaire, auquel il
dépêche un ambassadeur vêtu de neuf, en flanelle rouge, avec un bâton
décoré de plumes, signe du héraut, pour demander quelle réparation il
exige. Quelle qu'elle soit, l'offenseur se fait un point d'honneur
d'offrir davantage.--«Tu n'avais demandé qu'un paquet de tabac; le
voici. Tiens, ce pelu, puis cette couverture, et encore cette peau de
phoque»; toutes choses que l'autre n'accepte que pour les distribuer aux
témoins de la réconciliation. Les nouveaux amis échangent leurs
vêtements, se prennent par la main, ouvrent une danse à laquelle se
mêlera le monde.
Tous les Hyperboréens, cependant, ne passent pas leur colère en
chansons, n'exhalent pas leur mauvaise humeur en vers et sauteries:
alors, plus de lutte poétique, mais un duel vulgaire; plus de
troubadours, rien que de simples chevaliers. Ainsi les Thlinkets et
Koloches purgent leurs querelles en combat singulier; ils se rembourrent
d'épaisses toisons ursines, calfeutrées de mousse par surcroît;
s'enveloppent d'une cuirasse fabriquée avec de petites bûchettes reliées
ensemble; se coiffent d'un casque en bois sur lequel ils ont adapté le
blason familial. Ainsi accoutrés, ils luttent longuement à coups de
couteau, et pour plus de solennité, les seconds accompagnent la passe
d'armes d'une sorte de cantilène. Moins grandioses sont les tournois à
coups de poing: les champions sont assis, se faisant face; l'un frappe,
l'autre riposte, mettant une minute entre chaque coup, de manière à le
savourer, et à jouir de tout son effet; ils prennent bien leur temps,
montrant ce que les Esquimaux ont de patience et d'endurance. Cela dure
jusqu'à ce qu'un des combattants se déclare satisfait[134], ou que les
assistants en aient assez. Les meilleures choses ont leur fin.
[Note 134: Richardson, _Polar Regions_.]
* * * * *
Les Inoïts n'ont pas, comme nous, fractionné leur art en poésie, en
danse et en musique; à peine s'ils le distinguent de leur religion, ou
de ce que nous appelons ainsi: car leur religion, purement instinctive,
ressemble peu à nos religions abstraites, fortement travaillées par la
métaphysique. Les primitifs n'ont pas coupé leur être en deux tronçons:
leur vie profane est pénétrée et tout imprégnée de vie religieuse; par
contre, leur religion est indissolublement liée aux fortes réalités de
l'existence quotidienne. Nos évêques excommuniaient naguère les danseurs
et les danseuses de l'Opéra, leur refusaient la sépulture en terre
sainte; crieraient au sacrilège si un autre David[135] se mettait à
danser devant le Saint Sacrement. Mais un Aléout ne comprendrait pas
qu'on adorât son Tornarsouc autrement qu'avec des trémoussements de
jambes. Ce que la poésie est à la prose, la danse l'est au geste.
Mouvements rythmiques l'un et l'autre, ils émanent de l'intelligence et
de la passion. Avec les yeux et le geste il est moins facile de mentir
qu'avec la langue et les lèvres; le geste, en tant qu'expression
immédiate du sentiment, précède le langage articulé; d'où l'importance
de la danse et de la pantomime chez les sauvages.
[Note 135: II Sam., VI, 14.]
La danse, geste cadencé auquel tout le corps participe, est l'art
suprême par excellence, le langage des populations primitives. L'Aléout,
plus sensitif et imaginatif que logicien et raisonneur, voudra
reproduire par des mouvements physiques les agitations de son âme, ses
joies et ses chagrins, ses craintes et ses espérances; il passe du sacré
au profane, du pathétique au grotesque, du sublime au bouffon, finit par
la parodie. En effet, tout artiste se plaît à courir le cycle entier, à
jouer toute la gamme du sentiment, même à railler les êtres qu'il
redoute le plus, les choses qu'il aime le mieux.
Racontons une fête donnée aux Mahlémoutes de Chaktolik par les
Mahlémoutes d'Ounahlaklik:
«Tout un village avait été invité par un village, chaque
famille avait ses hôtes qu'elle traitait de son mieux.
«Quatorze acteurs, danseurs réputés, firent les frais de la
première soirée. Ils débouchèrent par le passage souterrain, se
rangèrent sur deux lignes, huit hommes en face de six. Les
acteurs, nus jusqu'à la ceinture, portaient un diadème fiché de
grandes plumes, qui leur retombaient sur les épaules; des
queues de loup ou de renard leur jouaient dans le bas du dos;
gants brodés, bottes agrémentées de fourrures multicolores. Les
dames avaient revêtu un maillot collant, en peau de renne
blanc, et par-dessus une tunique, soit en intestins de phoque
ayant la finesse et l'éclat du collodion, soit en membranes de
poisson, jouant une soie transparente, lamée d'argent. Les
belles Aléoutes n'en sont pas à apprendre que la demi-nudité
montre avec avantage ce que l'on fait mine de cacher. Elles ont
orné leur vêtement de broderies et verroteries en couleur,
tressé dans leur chevelure des lanières blanches brillantées de
nacre, ganté des gants blancs de neige en peau de faon, avec
fourrures au poignet; leur main balance une longue penne
d'aigle ou de cygne.
«Attention! les vieillards, suivis du choeur, s'installent avec
leurs tambourins et attaquent l'ouverture: cantilène d'ancien
style, grave et mesurée, lente et monotone; les airs modernes
ont plus de légèreté et de frivolité. Le menuet,--oui, c'est un
menuet,--mérite l'admiration des connaisseurs par la précision
du rythme, la sûreté des danseurs, la grâce modeste des
danseuses, qui glissent sur le sol en faisant onduler leurs
plumes.
«Suit un ballet: l'_Heureux Chasseur_, scène à deux
personnages. Un oiseau sautille, hoche de la queue, boit et se
baigne, se lisse les plumes, becquète par-ci, pigoche par-là.
L'archer le guette, approche à pas furtifs. Un de ses
mouvements effarouche la bestiole, qui détale. Mais une flèche
siffle, l'atteint en plein vol. La blessée se raidit contre la
douleur, voltige en lacets désordonnés, et va choir dans une
broussaille. Avec son aile brisée, elle fait face à l'ennemi,
pique du bec, griffe des ongles, jusqu'à ce que perdant sang et
souffle, elle s'affaisse et s'abandonne, laissant choir son
plumage... Merveille! c'est une femme nue, une femme tremblante
et palpitante que le jeune chasseur, ivre de joie, embrasse
avec ferveur.»
Que vous en semble? N'est-ce pas la traduction en aléoute de l'apologue
d'Éros, d'Éros qui a décoché sa flèche d'or sur la charmante colombe
d'Aphrodite? Les Dindjié racontent que la Gélinotte Blanche se
métamorphosa en femme pour devenir la compagne de l'homme[136]. Les
Indiens ont aussi la légende d'Osséo, qui, se promenant dans l'Étoile du
Soir, tira sur une fauvette; l'oiseau tomba et se trouva être une fille
avec une flèche sanguinolente dans la poitrine d'ivoire[137]. Le Russe
Mikaïlof Ivanovitch Potok courait après une cygnelle et la tira:
«Tombèrent les plumes blanches, tomba le manteau, apparut la plus belle
des vierges[138].»--«Je suis le faucon, tu es la palombe», chante
l'éternel amoureux des poésies populaires.
[Note 136: Petitot, _Monographie des Dèné Dindjié_.]
[Note 137: Schoolcraft, _Algic Researches_.]
[Note 138: Bistrom, _das Russische Volksepos_.]
«Peu à peu les spectateurs s'échauffent, accompagnent du geste.
On produit des chansons de circonstance: événements
contemporains, batailles et traités de paix, aventures de
chasse, incidents de voyage, accidents de bateau[139].
L'enthousiasme augmente avec le bruit des applaudissements.
[Note 139: Venjaminof.]
Mais sans banquet pas de vraie fête. Sortent comme de dessous
terre des enfants superbement accoutrés, marchant en mesure,
avec une gravité parfaite, apportant des platées de poisson
bouilli, des viandes, des lampées d'huile, de la moelle de
renne, et, pour dessert, des myrtiles brouillées dans la
graisse et la neige. Les hôtes conviés à la solennité
consomment une telle quantité de provisions, que souvent la
fête est suivie d'une véritable famine--mais on n'en a que plus
d'honneur. Pour la meilleure digestion, danse générale, après
laquelle chacun est gratifié d'une pincée de tabac[140].»
[Note 140: Dall.]
Les solennités de l'An Neuf ne sont pas toujours célébrées par les deux
sexes en commun; parfois les femmes et les hommes font fête à part--et
peine de mort pour les curieux ou les indiscrètes.
On s'assemblait la nuit, pour danser au clair de lune, on dépouillait
ses vêtements, même par les froids de plusieurs degrés. La nudité est le
vêtement sacré, l'homme le revêt pour approcher la divinité. Quand il
gèle à pierre fendre, les pas ne traînent guère, et la gesticulation
s'accentue. Sur ces corps nus, des figures larvées. Le masque aveugle,
retenu par une courroie bouclée derrière la tête et un mors que crochent
les dents, empêche de voir plus loin qu'un ou deux pas devant les pieds.
Il ne sert qu'une fois; après la solennité on le met en pièces. Tant
qu'on le porte on est sous l'influence de l'Esprit qu'il représente,
génie redoutable dont le regard lance la mort; aussi se garde-t-on bien
de lui ouvrir les yeux.
Agape ou sainte communion:
«Les jeunes gens se sont badigeonnés et mis en couleur;
marchant à la queue leu leu, ils quêtent de famille en famille,
emportent de chaque maison au moins un plat. Au kajim, orné de
gala, l'orchestre joue des mélopées monotones que l'assistance
accompagne. Arrivent les quêteurs, psalmodiant et sifflotant
aussi. Ils élèvent leur plat au-dessus de la tête, le
présentent aux points cardinaux en commençant par le Nord. Les
Quatre Vents sont invités par l'angakok, qui implore leur
bienveillance.
«Le lendemain, hommes et femmes vont, en plein air, se ranger
en cercle autour d'une cruche d'eau et de nombreuses viandes.
Sans mot dire, ils prennent un morceau par-ci, une bouchée
par-là, pensent à Sidné, lui demandent sa protection. Chacun
trempe son doigt dans la jarre, avale une gorgée, toujours en
invoquant Sidné, et en murmurant son propre nom, le lieu et
l'époque de sa naissance. Après quoi chacun offre à tout le
monde quelque chose à manger, persuadé que plus il se montrera
généreux, plus Sidné se montrera favorable[141].»
[Note 141: Hall.]
Mais qui est donc Sidné?
Sidné[142], la mère des Esquimaux et des hommes, est, en dernière
analyse, la Terre, génitrice de tous animaux, bêtes et gens. Avant
l'institution relativement moderne de la paternité, la maternité
existait; elle fut la première notion qui germa dans les cerveaux, au
moins dans les espèces vivipares. De même que l'enfant se fait une
poupée, de même notre espèce naissante se créa un monde fantastique,
image et reflet du monde réel, tel qu'il le concevait, et le fit
présider par une Mère, par une Cybèle. Sidné n'a pas encore été
détrônée; nul fils ingrat, nul mari ambitieux ne l'a encore mise de
côté.--Ces pauvres Hyperboréens sont encore si arriérés!
[Note 142: Nommée aussi _Arnarkouagsak_.]
Toutes ces populations célèbrent au nouvel an leurs Éleusinies,
ressemblant fort aux mascarades des Ahts et des Moquis, aux Fêtes du
Bison, en vogue chez les Mandanes et autres Peaux-Rouges, à ces
Rogations de chasse, pompes du renouveau, observées jusque chez les
tribus bordières de l'Amazone[143], et que le christianisme n'a pas
abolies sans peine chez les peuplades germaniques[144] et
anglo-saxonnes.
[Note 143: Spix, und Martius, Bates.]
[Note 144: Adalbert Kühn.]
«A l'époque la plus longue de la nuit, deux angakout, dont l'un
déguisé en femme, vont de hutte en hutte éteindre toutes les
lumières, les rallumer à un feu vierge, s'écrient: «De soleil
nouveau, lumière nouvelle.»
En effet, d'année en année, les printemps produisent chacun sa
génération d'herbes et d'animaux. Tous les soleils cependant, tous les
feux, toutes les lumières n'ont pas même vertu; il y a des époques de
disette ou d'abondance, des saisons fécondes ou stériles. L'homme
voudrait remédier à cette inégalité? corriger la veine? Il se met en
tête de modifier la Lune, de refondre le Soleil. De ce désir naquit
l'industrie des religions, qui toutes s'appliquent à favoriser la
production au grand profit de la consommation.
Les docteurs orientaux enseignent que dans la nuit, entre les deux
années, le ciel verse trois gouttes dans les éléments. La première tombe
dans l'air, y suscite la puissance créatrice; la seconde tombe dans
l'eau, de là entrera dans les veines des animaux pour réveiller l'amour;
la troisième tombe sur terre, fera bourgeonner les plantes[145].
[Note 145: Bastian, _Voelkerpsychologie_.]
--C'est bien cela! disent les Hyperboréens, mais nous allons vous conter
la chose par le menu:
A l'an nouveau la Mère Gigogne du pôle monte de son taudis
enfumé, au fond de la mer, s'assied devant une hutte, qui ouvre
sur le Midi, aspire l'air frais, éternue, renifle à plaisir.
Restaurée, ravigotée, elle quiert sa grande lampe, la garnit,
versant de l'huile, versant encore, puis elle allume quand tout
déborde. L'huile flambe; au contact du sol, les flammèches et
gouttes brûlantes se font animaux qui respirent, h
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