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Œuvres complètes de lord Byron, Tome 13

by Baron George Gordon Byron Byron · French · Gutenberg #36938 · 589,532 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Œuvres complètes de lord Byron, Tome 13
    
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Title: Œuvres complètes de lord Byron, Tome 13

Author: Baron George Gordon Byron Byron

Annotator: Thomas Moore

Translator: Paulin Paris


        
Release date: August 1, 2011 [eBook #36938]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/36938

Credits: Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
        Online Distributed Proofreaders Europe at
        http://dp.rastko.net. This file was produced from images
        generously made available by the Bibliothèque nationale
        de France (BnF/Gallica)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ŒUVRES COMPLÈTES DE LORD BYRON, TOME 13 ***




Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
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de France (BnF/Gallica)










OEUVRES COMPLÈTES
DE
LORD BYRON,
AVEC NOTES ET COMMENTAIRES,
COMPRENANT
SES MÉMOIRES PUBLIÉS PAR THOMAS MOORE,
ET ORNÉES D'UN BEAU PORTRAIT DE l'AUTEUR.

Traduction Nouvelle

PAR M. PAULIN PARIS,
DE LA BIBLIOTHÈQUE DU ROI.


TOME TREIZIÈME.


PARIS.

DONDEY-DUPRÉ PÈRE ET FILS, IMPR.-LIB., ÉDITEURS,
RUE SAINT-LOUIS, N° 46,
ET RUE RICHELIEU, N° 47 _bis._

1831.



LETTRES
DE LORD BYRON,
ET
MÉMOIRES SUR SA VIE,
PAR THOMAS MOORE.


LETTRE CCCCLXXXIV.

A M. MURRAY.

Pise 6 mars 1822.

«Vous avez (ou devez avoir) depuis long-tems reçu une lettre de moi, où
j'énonce mon opinion sur les mauvais traitemens que vous avez éprouvés à
propos de la dernière publication. Je les crois déshonorans pour ceux
qui vous ont persécuté. Je fais la paix avec vous, quoique notre guerre
ait eu lieu pour d'autres motifs que cette controverse même. J'ai écrit
à Moore, par ce courrier-ci, pour qu'il vous envoyât la tragédie de
_Werner_. Je ne contracterai avec vous, ni ne vous proposerai aucun
marché sur cette pièce, ni sur le nouveau _Mystère_, jusqu'à ce que nous
voyions si ces ouvrages réussissent. S'ils ne se vendent pas (ce qui
n'est pas invraisemblable), vous ne me paierez pas; et je crois que
c'est vous donner beau jeu, si vous acceptez la partie.

»Bartolini, le célèbre sculpteur, m'a écrit qu'il désirait faire mon
buste; j'ai consenti, à condition qu'il ferait aussi celui de la
comtesse Guiccioli. Il a fait les deux, et je crois qu'on reconnaîtra
que celui de la comtesse est beau. Je vous ferai présent des deux
bustes, pour vous montrer que je n'ai point de malice, et pour vous
donner une compensation des peines et des tracasseries que vous avez
essuyées à cause du buste de Thorwaldsen. Je ne puis rien dire de mon
buste, sinon qu'on le juge très-ressemblant à ce que je suis
aujourd'hui, ce qui ne ressemble pas du tout à ce que j'étais quand vous
me vîtes pour la dernière fois. Le sculpteur est un artiste fameux; et
comme c'est d'après son désir qu'il a fait cette oeuvre, elle doit être
bien faite probablement.

»Que fera-t-on pour *** et son _commentaire_? Il mourra, s'il n'est pas
publié; il sera sifflé, s'il est publié: mais il n'y songe pas. Il faut
que nous le publiions.

»Tout le tumulte élevé contre moi ne m'a touché que par l'attaque
dirigée contre vous, trait peu généreux de l'église et de l'état; mais
comme toute action violente produit au bout de quelque tems une réaction
proportionnelle, vous serez mieux traité une autre fois.

»Votre très-sincère, etc.»

NOEL BYRON.



LETTRE CCCCLXXXV.

A M. MOORE.

Pise, 8 mars 1822.

«Vous avez eu quantité suffisante de mes lettres depuis quelque
tems;--un mot pourtant en réponse à votre présente missive. Vous auriez
grand tort de penser que votre avis m'ait offensé.

»Quant à Murray, comme je suis réellement le plus doux et le plus
paisible des hommes depuis Moïse (quoique le public et mon «excellente
épouse» n'aient pu s'en apercevoir), j'avais déjà fait ma paix et renoué
mon alliance avec Albemarle-Street, somme mon épître d'hier vous en aura
informé. Mais je croyais avoir expliqué les causes de ma bile,--du moins
à vous. Quelques traits de vacillation, de négligence, et d'importune
sincérité, soit réels, soit imaginaires, suffisent pour mettre votre
vrai grand auteur et grand homme dans un accès de fureur. Mais la
réflexion, à l'aide de l'ellébore, m'avait déjà guéri _pro tempore_;
sinon, une prière, venue de vous et de Hobhouse, aurait produit sur moi
deux fois plus d'effet que le _tribus Anticyris_[1], avec quoi Horace
désespère de purger un poète.--Je suis réellement honteux de vous avoir
fatigué si fréquemment et si lourdement depuis peu; mais que pouvais-je
faire? Vous êtes un ami,--ami absent, hélas!--et comme je n'ai en aucun
autre plus de confiance, je vous importune en proportion.

[Note 1: HOR. _Art Poét._--Anticyre était le nom d'une île fertile
en ellébore. (_Note du Trad._)]

»Cette guerre «de l'église et de l'état» m'a étonné plus qu'elle ne me
trouble, car je croyais réellement que _Caïn_ était une oeuvre
spéculative et hardie, mais pourtant innocente. Comme je vous l'ai déjà
dit, je suis vraiment grand admirateur de la religion matérielle et
tangible; et j'élève une de mes filles dans la foi catholique, afin
qu'elle ait les mains pleines. Le catholicisme est bien le culte le plus
élégant, sans excepter peut-être la mythologie grecque. L'encens, les
tableaux, les statues, les autels, les châsses, les reliques, et la
présence réelle, la confession et l'absolution,--tout cela donne prise
aux sens. D'ailleurs il n'y a plus de possibilité pour le doute; car
ceux qui avalent leur divinité véritablement et réellement dans le
mystère de la transsubstantiation, ne peuvent guères rien trouver de
plus facile digestion.

»Je crains que ce mot ne soit trop égrillard, mais je l'ai dit sans
mauvaise intention; c'est mon tour d'esprit qui me fait prendre les
choses sous leur point de vue absurde, et qui éclate malgré moi de tems
en tems. Pourtant, je vous assure que je suis bon chrétien. Me
croyez-vous sur ce point? je ne sais,--mais je compte que vous me
croirez à la lettre.

»Votre ami très-sincère et très-affectionné, etc.

»_P. S._ Dites à Murray qu'une des conditions de la paix est qu'il
publie (ou fasse publier par un confrère) le _Commentaire du Dante_ de
***, malgré l'extrême répugnance que le commerce paraît y opposer. Cette
publication rendra notre homme si extraordinairement heureux! Il dîne
aujourd'hui avec moi et une demi-douzaine d'Anglais, et je n'ai pas le
coeur de lui dire combien le monde de la librairie a d'antipathie pour
son commentaire--qui pourtant respire la morale et la religion la plus
orthodoxe. Bref, je regarde comme un point important, que *** soit mis
sous presse. Il a soif d'être auteur, et il a été le plus heureux des
hommes pendant ces deux derniers mois, en imprimant, corrigeant,
collationnant, datant, anticipant, et ajoutant à ses trésors de science.
A propos, il est encore tombé de cheval dans un fossé, l'autre jour, en
se promenant avec moi dans la campagne.»



LETTRE CCCCLXXXVI.

A M. MURRAY.

Pise, 15 mars 1822.

»Je suis charmé que vous et vos amis approuviez ma lettre du 8 du mois
dernier. Vous pouvez y donner toute la publicité que vous jugerez
convenable dans les circonstances actuelles. Je vous ai depuis écrit
deux ou trois fois.

»Quant à «un poème dans l'ancien genre» je n'essaierai rien de plus en
ce genre. Je suis la pente de mon esprit, sans considérer si les femmes
ou les hommes sont ou ne sont pas satisfaits, mais peu importe à mon
éditeur, qui doit juger et agir en raison de ma popularité.

»Donc, laissez les ouvrages à leur destinée: si l'on paie, vous me
paierez en proportion; sinon, c'est moi qui vous paierai.

»Les affaires de la succession Noël ne m'amèneront pas, j'espère, en
Angleterre. Je n'ai aucun désir de revoir ce pays, sinon pour vous tirer
de prison (si je puis le faire en prenant votre place), ou peut-être
pour m'y faire mettre, en exigeant satisfaction d'une ou deux personnes,
qui profitent de mon absence pour m'insulter. Sauf cela je n'ai ni
affaires ni relations en Angleterre, ni je ne désire en avoir (hormis
les gens de ma famille et mes amis, à qui je souhaite toute sorte de
prospérité); somme toute, j'ai si peu vécu en Angleterre (à peu près
cinq ans depuis l'âge de vingt-ans), que mes habitudes sont trop
continentales, et que votre climat me plairait aussi peu que votre
société.

»J'ai vu le _rapport_ du chancelier dans un journal français. Dites-moi,
je vous prie, pourquoi ne persécute-t-on pas la traduction de Lucrèce,
ou même l'original pour ce vers,

        _Primus in orbe Deos fecit timor_[2],

»Ou pour cet autre.

        _Tantum relligio potuit suadere malorum_[3]?

[Note 2: Les Dieux durent leur origine à la crainte.]

[Note 3: Tant la religion a pu inspirer de forfaits! (_Notes du
Trad._)]

»Vous devriez réellement faire faire quelque chose pour le commentaire
de Mr ***: que puis-je lui dire?

»Tout à vous, etc.»



LETTRE CCCCLXXXVII.

A M. MURRAY.

Pise, 13 avril 1822.

»Mr Kinnaird m'écrit, qu'il a paru une «excellente _défense_» de _Caïn_,
contre l'_Oxoniensis_; vous ne m'avez envoyé rien de plus qu'une
excellente attaque du même poème. S'il existe un tel «défenseur de la
foi» vous pouvez m'envoyer ses trente-neuf articles, pour contrebalancer
quelques-unes de vos dernières communications.

»Êtes-vous prêt ou non à publier ce que Moore et Mr Kinnaird ont entre
leurs mains, et la _Vision du Jugement_? Si vous publiez cette dernière
pièce dans une édition à bon marché, afin de confondre les espérances
des pirates par un bas prix, vous verrez qu'elle réussira. Je regarde le
_Mystère_ et _Werner_ comme de bons ouvrages, et j'espère que vous les
publierez promptement. Vous ne mettrez pas mon nom à _Quevedo_, mais le
publierez comme édition étrangère, et le laisserez aller son chemin.
Douglas Kinnaird l'a encore, je crois, avec la préface.

»Je vous renvoie à lui pour les documens relatifs au dernier tapage
d'ici. Je les lui ai envoyés il y a une semaine.

»Tout à vous, etc.



LETTRE CCCCLXXXIX[4].

A M. MURRAY.

Pise, 22 avril 1822.

»Vous serez peiné d'apprendre que j'ai reçu l'avis du décès de ma fille
Allégra, morte d'une fièvre dans le couvent de Bagna Cavallo, où elle
avait été placée l'année dernière pour commencer son éducation. C'est un
coup bien rude pour plusieurs raisons, mais il faut le supporter, avec
l'aide du tems.

[Note 4: La lettre 488 a été supprimée.]

»J'ai l'intention d'envoyer ses restes en Angleterre pour qu'ils
reçoivent la sépulture dans l'église d'Harrow (où jadis j'espérais
moi-même être enterré), et c'est la raison pour laquelle je vous
importune de cette nouvelle. Je désire que les funérailles soient
très-secrètes. Le corps est embaumé, et dans une caisse de plomb. Il
sera embarqué à Leghorn. Voulez-vous nous donner les meilleurs avis pour
le faire arriver à bon port.

»Tout à vous, etc.

N. B.

»_P. S._ Vous savez que les protestans ne peuvent, dans les pays
catholiques, recevoir la sépulture en terre sainte.»



LETTRE CCCCXC.

A M. SHELLEY.

23 avril 1822.

»Le coup a été inattendu et étourdissant; car je croyais le danger
passé, vu le long intervalle qui s'est écoulé entre l'avis du mieux être
et l'arrivée du fatal exprès. Mais j'ai supporté ce coup de mon mieux et
même avec tant de succès, que je puis me livrer aux occupations
ordinaires de la vie avec l'apparence du même calme, et peut-être même
d'un plus grand. Il n'y a rien qui empêche que vous ne veniez demain,
mais aujourd'hui, comme hier soir, il vaut mieux peut-être que je ne
vous voie pas. Je ne crois pas avoir rien à me reprocher dans ma
conduite, et surtout dans mes sentimens et mes intentions à l'égard de
la petite infortunée. Mais c'est un moment où nous sommes disposés à
penser que, si nous avions fait ceci ou cela, nous aurions prévenu un
tel événement,--quoique chaque jour, chaque heure nous montre combien ce
malheur est naturel et inévitable. Je présume que le tems fera son oeuvre
ordinaire:--la mort a fait la sienne.

»Tout à vous à jamais,»



LETTRE CCCCXCI.

A SIR WALTER-SCOTT.

Pise 4 mai 1822.

MON CHER SIR WALTER,

«Le tableau que vous me faites de votre famille est fort touchant. Que
ne puis-je «reconnaître ce plaisir par le pendant de votre tableau!»
Mais je viens de perdre ma fille naturelle, Allégra, qui a succombé à
une fièvre. Ma seule consolation, hormis le tems, est la réflexion que
ma fille est maintenant en repos ou heureuse: car le peu d'années
qu'elle a vécu (elle avait cinq ans) l'a empêchée d'être souillée
d'aucun péché, excepté celui que nous héritons d'Adam.

        Quiconque est aimé des Dieux meurt jeune.

»Je n'ai pas besoin de vous dire que vos lettres me seront
particulièrement agréables, quand elles ne seront pas une taxe sur votre
tems et sur votre patience; et maintenant que notre correspondance est
reprise, j'espère qu'elle continuera.

»J'eus dernièrement ici quelque inquiétude, je ne dis point quelque
embarras, à propos d'une affaire assez bizarre, dont vous avez peut-être
entendu parler; mais notre ministre s'est conduit très-noblement, et le
gouvernement toscan aussi bien qu'il est possible à un tel gouvernement
de le faire, ce qui n'est pas beaucoup dire. Quelques Anglais et
Écossais, moi compris, nous eûmes une querelle avec un dragon, qui avait
insulté l'un de nous, et que nous avions pris pour un officier, vu qu'il
était galonné et fort bien monté, etc., mais il se trouva n'être qu'un
sergent-major. Il appela la garde aux portes de la ville pour nous
arrêter (nous étions sans armes); sur quoi, moi et un autre (un Italien)
nous passâmes au galop à travers la susdite garde, mais nos autres
compagnons furent arrêtés. Je courus chez moi, et envoyai mon secrétaire
faire aux autorités un rapport de cette arrestation illégale; puis,
toujours sans descendre de cheval, je retournai aux portes, qui sont
près de ma demeure actuelle. A moitié chemin, je rencontrai mon homme,
qui exhala sa bile en propos insultans, et menaça de me frapper de son
sabre (moi qui n'avais qu'une canne à la main, et point d'autres armes).
Moi, qui continuais à le croire officier, je lui demandai son nom et son
adresse, et lui donnai ma main et mon gant. Un de mes domestiques se
jeta entre nous (sans que je le lui eusse commandé); mais, sur mon
ordre, il laissa le dragon aller son chemin. Ce dernier s'enfuit alors à
toute bride; mais environ quarante pas plus loin, il fut frappé, et même
dangereusement (de manière à être en péril de mort), par un _Callum Beg_
ou quelque autre de mes gens (car j'ai près de moi quelques gaillards à
la main prompte): je n'ai pas besoin de vous dire que ce fut sans
commandement ou approbation de ma part. Le susdit dragon avait toutefois
sabré nos compatriotes sans armes, à la porte de la ville, après qu'ils
eurent été arrêtés, et pendant qu'ils étaient tenus par les gardes;, il
en avait même blessé un, le capitaine Hey, très-grièvement. Par qui
fut-il blessé à son tour? Quoique le coup ait eu lieu devant des
milliers de personnes, on n'a jamais pu constater ni prouver le fait, ni
même déterminer par quelle arme; les uns disent un pistolet, les autres
un fusil à vent, un _stiletto_, une épée, une lance, une fourche, et que
sais-je encore. On a arrêté et confronté des domestiques et des gens de
toute espèce, sans pouvoir rien découvrir. M. Dawkins, notre ministre,
m'assure qu'on ne soupçonne pas du tout que l'auteur du coup ait été
poussé par moi ou par aucun de mes compagnons. Je vous envoie ci-joint
les copies des dépositions de nos gens et amis, et du docteur Craufurd,
spirituel Écossais (qui n'est pas de mes connaissances), qui avait vu la
fin de l'affaire. Toutes les pièces sont en italien.

»Ce sont les seules matières littéraires où j'aie été engagé depuis la
publication orageuse de _Caïn_;--mais M. Murray a plusieurs de mes
productions à accoucher: un autre mystère,--une vision,--un drame,--etc.
Mais vous, vous ne voulez pas me dire ce que vous faites;--cependant, je
vous devinerai; écrivez ce qu'il vous plaira. Vous dites que j'aimerais
votre gendre:--il me serait difficile de ne point l'aimer, puisqu'il a
un si étroit lien avec vous; mais je ne doute pas que ses qualités ne
soient conformes à votre description.

»Je suis fâché que vous n'aimiez pas le nouvel ouvrage de lord Oxford.
Mon aristocratie, qui est intraitable, le rend un de mes favoris. Songez
que ces «petites factions» occupèrent lord Chatham et Fox le père, et
que nous autres nous vivons dans un tems gigantesque, qui nous fait
prendre pour des pygmées tous les hommes au-dessous de Gog et de
Magog.--Après avoir vu Napoléon commencer comme Tamerlan et finir comme
Bajazet dans notre siècle, nous ne trouvons pas le même intérêt dans
une histoire, qui autrement nous aurait paru importante. Mais je finis.

»Croyez-moi pour toujours et très-sincèrement tout à vous.»

NOEL BYRON.



LETTRE CCCCXCII.

A M. MURRAY.

Pise, 17 mai 1822.

«J'apprends que la _Revue d'Édimbourg_ a attaqué les trois drames, ce
qui est une mauvaise affaire pour vous; et je ne m'étonne pas que vous
perdiez courage. Cependant, ce volume peut être confié au tems:--c'est
sur le tems qu'il vous faut compter. J'ai relu le livre avec attention
depuis la publication, et je pense qu'un jour il sera préféré à mes
autres écrits. Je dis cela sans colère contre les critiques ou la
critique, quelle qu'elle puisse être (car je ne l'ai pas vue); et rien
de ce qui a paru ou peut paraître dans la _Revue_ de Jeffrey, ne me fera
oublier qu'il a tenu bon pour moi pendant dix ans, sans autre motif que
sa bonne volonté.

»J'apprends que Moore est en ville; rappelez-moi à lui, et croyez-moi

»Tout à vous sincèrement,

N. B.

»_P. S._ Si vous le jugez nécessaire, vous pouvez m'envoyer la _Revue
d'Édimbourg_. S'il y a quelque passage qui demande une réponse, je
répondrai, mais modérément et techniquement, c'est-à-dire en n'ayant
égard qu'aux principes posés par la critique, et sans allusions
offensives, soit à la personne, soit au mérite littéraire du critique.»



LETTRE CCCCXCIII.

A M. MOORE.

Pise, 17 mai 1822.

«J'apprends que vous êtes à Londres. Vous aurez su de Douglas Kinnaird
(qui me dit que vous avez dîné avec lui) tout ce que vous aurez désiré
savoir de mes affaires. J'ai dernièrement perdu ma petite fille Allégra
par suite d'une fièvre, ce qui a été pour moi un coup sérieux.

»Je ne vous ai pas écrit dernièrement, ne sachant pas exactement où vous
étiez. Douglas Kinnaird a refusé d'envoyer mon cartel à M.
Southey.--Pourquoi? Il vous l'expliquera lui-même.
»................................................[5]

N. B.

[Note 5: Ici suit la répétition des détails de la querelle racontée
plus haut à Walter-Scott. (_Note de Moore_.)]



LETTRE CCCCXCIV.

A M. MURRAY.

Montenero[6], 26 mai 1822, près Leghorn.

[Note 6: Colline à trois ou quatre milles de Leghorn,
très-fréquentée, comme lieu de résidence, durant les mois d'été. (_Note
de Moore_.)]

«Le corps est embarqué, je ne sais pas dans quel vaisseau: je n'ai pu
entrer dans les détails, mais la comtesse Guiccioli a eu la bonté de
donner les ordres nécessaires à M. Dunn, qui a surveillé l'embarquement,
et qui vous écrira. Je désire que la sépulture ait lieu dans l'église
d'Harrow.

»Il y a un endroit dans le cimetière, près du sentier, au sommet de
l'éminence qui regarde Windsor, et une tombe sous un arbre immense (elle
porte le nom de Peachie ou Peachey), où j'avais coutume de demeurer
assis durant des heures entières quand j'étais enfant: c'était mon
endroit favori. Mais comme je désire consacrer quelques phrases à la
mémoire d'Allégra, il vaut mieux faire déposer le corps dans l'église.
Près de la porte, à la gauche quand on entre, il y a un monument qui
porte ces mots:

        Quand le deuil pleure sur la poussière sacrée de la vertu,
        Nos larmes nous vont bien, et notre douleur est juste;
        Telles furent les larmes de celle dont la reconnaissance paie
        Ce dernier et mélancolique tribut de son amour et de sa louange.

»Je me rappelle ces vers (après dix-sept ans), non qu'ils soient
remarquables par eux-mêmes, mais parce que de ma place, dans la galerie,
j'avais presque toujours les yeux tournés vers ce monument. Je
désirerais qu'Allégra fût enterrée le plus près de là qu'il sera
possible, et qu'on plaçât dans le mur une table de marbre avec ces
mots:--

                            EN MÉMOIRE

                            D'ALLÉGRA,

                    FILLE DE G. G. LORD BYRON,

                      MORTE A BAGNA CAVALLO,

                 EN ITALIE, LE XX AVRIL MDCCCXXII,

                  A L'AGE DE CINQ ANS ET TROIS MOIS..

        «J'IRAI A ELLE, MAIS ELLE NE REVIENDRA PAS A MOI.»

                     (2e _Samuel_, XII, 23.)

«Je désire que les funérailles soient aussi secrètes que la décence le
comportera; et j'espère que Henry Drury lira l'office des morts sur ma
fille. S'il refuse, l'office sera célébré par le ministre de service. Je
ne crois pas avoir besoin de rien ajouter.

»Depuis que je suis ici, j'ai été invité par les Américains à venir à
bord de leur escadre, où j'ai été accueilli avec toute la bienveillance
que je pouvais désirer, et avec plus de cérémonie que je n'en aime. J'ai
trouvé leurs navires plus beaux que les nôtres de la même classe, et
bien montés en hommes et en officiers. Il y avait alors à bord beaucoup
de bourgeois américains et quelques dames. Comme je prenais congé de la
compagnie, une dame américaine me demanda une rose que je portais,
afin, dit-elle, d'envoyer en Amérique quelque chose de moi comme
souvenir. Je n'ai pas besoin d'ajouter que je répondis convenablement au
compliment. Le capitaine Chauncey me montra une fort jolie édition
américaine de mes poèmes, et m'offrit le passage aux États-Unis, si je
voulais y aller. Le commodore Jones ne fut pas moins poli ni moins
prévenant. J'ai depuis reçu la lettre ci-incluse, qui me prie de poser
pour mon portrait en faveur de quelques Américains. Il est singulier
que, la même année où lady Noël interdit par testament à ma fille de
voir le portrait de son père avant plusieurs années, les individus d'une
nation qui n'est pas connue pour aimer les Anglais en particulier ni
pour flatter les hommes en général, me prient de poser pour «ma
portraiture», comme dit le baron Bradwardine. J'apprends aussi que je
reçois de grands honneurs littéraires en Allemagne. Goëthe, me dit-on,
est mon patron et protecteur avoué. A Leipzik, cette année, le grand
prix proposé a été une traduction de deux chants de _Childe Harold_. Je
ne suis pas sûr que ce soit à Leipzik, mais M. Rowcroft est mon
autorité;--c'est un jeune américain, qui est fort instruit en
littérature allemande, et qui connaît Goëthe particulièrement.

»Goëthe et les Allemands sont surtout charmés de _Don Juan_, qu'ils
jugent une oeuvre d'art. Je l'avais déjà entendu dire par le baron
Lutzerode. On a fait de nombreuses traductions de plusieurs de mes
ouvrages, et Goëthe a fait un parallèle entre _Faust_ et _Manfred_.

»Tout cela est une espèce de compensation pour la brutalité, que vous
autres, Anglais, avez déployée cette année à un si haut degré.
......................................................

»Tout à vous, etc.»



LETTRE CCCCXCV.

A M. MURRAY.

Montenero, près Leghorn, 29 mai 1822.

«Je vous renvoie les épreuves. Votre imprimeur a fait une drôle de
bévue:--«pauvre comme un _rat_»--au lieu de «pauvre comme un
_avare_[7].» L'expression peut sembler étrange; mais ce n'est qu'une
traduction du _semper avarus eget_[8]. Vous joindrez le _Mystère_ et
vous publierez aussitôt que vous pourrez. Je ne me soucie pas de «votre
saison opportune» ni des approbations ou improbations des bas-bleus.
Tout ce que vous avez à considérer sur ce sujet est un point de
commerce, et si je le règle suivant vos désirs (même en courant moi seul
tous les risques et périls), vous me permettrez de choisir le tems et le
mode de la publication. Quant au volume dernièrement publié, l'attaque
présente, contre lui ou plutôt contre moi, peut lui nuire pour un tems,
mais il a en lui un principe vital de durée, comme vous le verrez un
jour. Je vous ai écrit il y a quelques jours sur un autre sujet.

»Tout à vous,

N. B.

[Note 7: _Poor as a_ mouse, au lieu de _poor as a miser_.]

[Note 8: L'avare est toujours pauvre. (_Notes du Trad._)]

»_P. S._ Ayez la bonté de m'envoyer la _Dédicace_ de _Sardanapale_ à
Goëthe. Je la mettrai devant _Werner_, à moins que vous ne préfériez que
j'en mette une autre, où je dise que la première avait été omise par
l'éditeur.

»Sur le faux-titre du présent volume, mettez:

        »Publié pour l'auteur par John Murray.»



LETTRE CCCCXCVI.

A M. MURRAY.

Montenero, Leghorn, 16 juin 1822.

«Je vous renvoie la seconde épreuve de _Werner_, et j'attends le reste.
Quant aux _vers sur le Pô_, peut-être vous ferez bien de les glisser
paisiblement dans une seconde édition (si vous allez jusque-là, bien
entendu) plutôt que de les insérer dans la première; car quoiqu'ils
aient été reconnus pour bons et que je désire ne pas les perdre, je ne
veux pas qu'ils attirent immédiatement l'observation, à cause des
relations de parenté de la dame à qui ils sont adressés avec les
premières familles de la Romagne et des Marches.

»Le défenseur de _Caïn_ peut être ou ne pas être, comme vous l'appelez
«un novice en littérature.» Toujours est-il, à mon avis, que vous et moi
lui avons une grande obligation. J'ai lu l'article de la _Revue
d'Édimbourg_ dans le _Magazine_ de Galignani, et je n'ai pas encore
décidé si je dois ou non répondre; car, si je réponds, il me sera
difficile de ne pas «amuser les Philistins» en renversant une ou deux
maisons: attendu que, une fois en besogne, il faut dire tout ce qui
vient au bout de ma plume ou bien la rejeter loin de moi. Je n'ai pas
l'hypocrisie de prétendre à l'impartialité, ni un caractère (comme on
dit) à m'abstenir toujours de dire ce qui déplaira à l'auditeur ou au
lecteur. Que veut-on dire par le mot d'_oeuvre travaillée_? Vous savez
bien que j'ai tout écrit aussi vite que j'ai pu tracer des caractères
sur le papier, que tout a été imprimé d'après les manuscrits originaux
et que je n'ai jamais rien revu que dans les épreuves; voyez les dates
et les manuscrits. Toutes les fautes viennent de la négligence, et non
du travail. On disait la même chose de _Lara_, que je composai en me
déshabillant à mon retour des bals et des mascarades dans l'an de
bombance 1814.

Tout à vous.»



LETTRE CCCCXCVII.

A M. MOORE.

Montenero, Villa Dupoy, près Leghorn, 8 juin 1822.

«Je vous ai écrit deux fois par l'intermédiaire de Murray, et sur un
sujet assez usé,--la perte de la pauvre petite Allégra, morte d'une
fièvre; je ne dirai sur ce point rien de plus,--sinon qu'il n'y a
d'autre ressource que le tems.

»Il y a peu de jours, mon ancien et tendre ami, lord Clare, est revenu
de Genève, afin de me voir avant de retourner en Angleterre. Comme je
l'ai toujours aimé (depuis l'âge de treize ans, à Harrow) plus que tout
autre individu (masculin) de ce monde, j'ai à peine besoin de dire quel
plaisir mélancolique j'eus à ne le voir que pour un jour; car il était
obligé de reprendre son voyage sur-le-champ. ...........................

»J'ai lu le dernier article de Jeffrey dans une fidèle citation de
l'impartial Galignani. Je présume que le fin mot de ceci, c'est que
Jeffrey désire me provoquer à répondre. Mais je ne veux pas, car je lui
suis encore redevable pour sa bienveillance passée. En vérité, je
suppose que l'occasion présente de cette nouvelle attaque contre moi
était irrésistible; je ne puis le blâmer, connaissant ce que c'est que
la nature humaine. Je ne ferai qu'une remarque;--que veut-il dire par
l'expression d'_oeuvre travaillée_? Tout le volume a été composé avec la
plus grande rapidité, au milieu des évolutions, révolutions,
persécutions et proscriptions de tous ceux qui m'intéressaient en
Italie. On disait la même chose de _Lara_, qui, vous savez, fut écrite
au milieu des bals et des folies, et au retour des mascarades et des
_routs_[9], dans l'été des souverains. De tout ce que j'ai jamais écrit,
ces derniers ouvrages sont peut-être les plus négligemment composés; et
les fautes, quelles qu'elles soient, sont dues à l'incurie, et non au
travail. Je ne prétends pas que ce soit un mérite, mais c'est un fait.

»Tout à vous à jamais et de coeur,

N. B.

»_P. S._ Vous voyez le grand avantage de ma nouvelle signature:--elle
peut être prise pour _Nota bene_ ou pour Noël Byron; et, par conséquent,
elle m'épargnera beaucoup de répétitions, soit dans les livres ou dans
les lettres que j'écrirai. Depuis que je suis ici, j'ai été invité à
bord de l'escadre américaine, et traité avec tous les honneurs et toutes
les cérémonies possibles. On m'a prié de poser pour mon portrait; et, à
l'instant où je m'en allais, une dame américaine me prit une rose (qui
m'avait été donnée le matin même par une fort jolie dame italienne),
parce que, disait-elle, «elle était résolue à envoyer ou emporter en
Amérique quelque souvenir qui vînt de moi.» Toutefois, ces hommages
américains ne naissent peut-être pas tant de l'admiration de ma poésie
que de mon dédain pour les Anglais,--en quoi j'ai la satisfaction de
cadrer avec les citoyens des États-Unis. J'aimerais mieux toutefois
recevoir un coup-d'oeil d'un Américain, qu'une tabatière d'un empereur.»

[Note 9: Mot anglais (qu'on prononce _raout_) adopté maintenant dans
la société française, pour désigner les réunions extrêmement nombreuses.
(_Note du Trad._)]



LETTRE CCCCXCVIII.

A M. ELLICE.

Montenero, Leghorn, 12 juin 1822.

MON CHER ELLICE,

«Il y a long-tems que je ne vous ai écrit, mais je n'ai pas oublié votre
bonté, et je viens aujourd'hui la mettre à contribution,--non pas trop,
à ce que j'espère;--mais ne vous alarmez point, ce n'est pas un prêt,
mais une information que je vais solliciter. Vu l'étendue de vos
relations, personne ne peut avoir de meilleures occasions pour connaître
l'état réel de l'Amérique du Sud,--je veux dire du pays de Bolivar. J'ai
depuis plusieurs années le projet d'un établissement transatlantique; et
ce que je désirerais de vous, ce seraient quelques renseignemens sur la
meilleure voie à suivre, et quelques lettres de recommandation, au cas
que je m'embarquasse pour Angustura. On me dit que les terres dans ce
pays se vendent à très-bon marché; mais quoique je n'aie pas de grands
fonds disponibles à consacrer à de tels achats, cependant mon revenu
actuel est suffisant, dans quelque pays que ce soit (hormis
l'Angleterre), pour fournir à tous les besoins nécessaires de la vie, et
même à un abondant superflu. La guerre est maintenant terminée là-bas;
et comme je n'y vais pas pour spéculer, mais pour m'y établir sans
aucune autre vue que celle de l'indépendance, et de la jouissance
commune des droits civils, je présume que mon arrivée ne serait pas vue
avec déplaisir.

»Tout ce que je vous demande, c'est de ne point me _dé_courager ou
_en_courager, mais de me donner tous les renseignemens que vous jugerez
utiles et convenables. Je ne m'adresse pas sur ce point à mes autres
amis, qui ne feraient que jeter des obstacles dans ma route, et me
solliciteraient de revenir en Angleterre: ce que je ne ferai jamais, à
moins d'y être contraint par une cause insurmontable. J'ai une grande
quantité de meubles, de livres, etc., etc., que j'embarquerais aisément
à Leghorn; mais je désire «regarder avant de sauter» sur l'Atlantique.
Est-il vrai que pour quelques milliers de dollars on puisse avoir une
vaste étendue de terres? Je parle de l'Amérique du Sud, songez bien.
J'ai lu quelques ouvrages publiés sur ce sujet, mais ils m'ont paru
entachés de violence et d'esprit de parti. Ayez la bonté de m'adresser
ici votre réponse, et croyez-moi toujours et sincèrement votre,
etc,[10].»

[Note 10: La réponse de M. Ellice dissuada vivement Lord Byron de
son dessein. L'entière désorganisation du pays et de ses institutions,
qui ne permettra peut-être pas à la Colombie de recouvrer, même avant
plusieurs siècles, le degré d'industrie et de prospérité dont elle
jouissait sous les Espagnols, rendait ce pays, dans l'opinion de M.
Ellice, l'un des derniers où un homme désireux de la paix et du repos,
ou même de sa sécurité personnelle et de la sûreté de ses propriétés,
dût aller chercher un asile. Tant que Bolivar vivrait et maintiendrait
son autorité, on pouvait, disait M. Ellice, mettre toute confiance dans
son intégrité et sa fermeté; mais, à sa mort, s'ouvrirait une ère
nouvelle de combats et de désordres. (_Note de Moore_.)]

A cette époque, Lord Byron posa pour faire faire son portrait par M.
West, artiste américain, qui a lui-même donné, dans un de nos ouvrages
périodiques, les détails suivans sur le noble poète:--

«Au jour convenu, j'arrivai à deux heures, et commençai son portrait. Je
le trouvai un modèle incommode. Il parla tout le tems, et me fit une
multitude de questions sur l'Amérique;--me demanda jusqu'à quel point
j'aimais l'Italie, quelle opinion j'avais des Italiens, etc. Quand il
devint silencieux, il fut alors un modèle plus commode qu'auparavant,
car il prit une contenance qui ne lui était point propre, comme s'il eût
songé toutefois à un frontispice pour _Childe Harold_. Au bout d'environ
une heure, notre première séance fut terminée, et je retournai à
Leghorn, pouvant à peine me persuader que ce fût là ce hautain
misantrope dont le caractère avait toujours paru si enveloppé de
ténèbres et de mystère, car je ne me rappelle pas avoir jamais vu de
manières plus douces et plus attrayantes.

»Je revins le lendemain, et j'eus une autre séance d'une heure, durant
laquelle il sembla inquiet de savoir ce que deviendrait mon oeuvre.
Tandis que je peignais, la fenêtre d'où la lumière me venait s'obscurcit
soudain, et j'entendis une voix s'écrier: _È troppo bello_! Je me
retournai, et je vis une belle femme qui se baissait pour regarder, le
sol extérieur étant de niveau avec le bas de la fenêtre. Ses longs
cheveux d'or tombaient sur son visage et ses épaules; son teint était
superbe, et son sourire complétait la tête la plus romantique que
j'eusse jamais vue, rehaussée surtout comme elle l'était par l'éclat du
soleil qui brillait par derrière. Lord Byron invita cette dame à entrer,
et me la présenta en me disant que c'était la comtesse Guiccioli. Il
semblait passionnément amoureux d'elle, et je fus charmé de la présence
de la comtesse, car l'air de plaisir que Lord Byron prit alors auprès
d'elle le rendait un meilleur modèle.

»Le lendemain, je fus content de voir que le progrès que j'avais fait
dans la ressemblance avait fait plaisir: car, lorsque nous fûmes seuls,
il me dit qu'il avait une faveur particulière à me demander,--la lui
accorderais-je? Je dis que je serais heureux de l'obliger, et il
m'engagea à la tâche flatteuse de peindre pour lui le portrait de la
comtesse Guiccioli. Je commençai ce second portrait, le matin suivant;
et, depuis, ils posèrent alternativement. Il me raconta toute
l'histoire de sa liaison avec la comtesse, et me dit qu'il espérait que
ce serait pour la vie; qu'en tout cas, ce ne serait pas sa faute s'il en
était autrement. Ses autres attachemens s'étaient brisés sans faute de
sa part.

»J'étais alors devenu assez familier avec lui pour répondre à la
question qu'il m'adressa sur l'opinion que j'avais de lui avant de
l'avoir vu. Il rit beaucoup de l'idée que je m'étais formée de lui, et
dit: «Eh bien! vous me trouvez comme tout le monde, n'est-ce pas?» Il me
répéta souvent depuis: «Ainsi, vous m'aviez cru un tout autre homme,
n'est-ce pas?» Je me souviens de lui avoir dit un jour que nonobstant sa
vivacité, je croyais exacte au moins une de mes conjectures sur lui, car
je pensais toujours qu'il n'était pas un homme heureux. Il eût hâte de
savoir quelle raison j'avais pour penser ainsi, et je lui demandai s'il
n'avait jamais observé que les petits enfans, après un accès de chagrin,
avaient par intervalles une espèce de manière convulsive et tremblante
de tirer une longue aspiration. Toutes les fois que j'avais observé ce
phénomène chez une personne, quel que fût son âge, j'avais toujours
trouvé que la cause en était le chagrin. Il me dit que l'idée était
nouvelle pour lui, et qu'il en profiterait.

»Lord Byron, avec toute sa société, quitta Villa Rossa (nom de sa
maison) au bout de quelques jours, pour emballer ses affaires dans sa
maison de Pise. Il me dit qu'il resterait quelques jours dans cette
ville, et me pria, si j'avais encore quelque chose à faire aux
portraits, d'y venir, et d'y rester avec lui. Il semblait embarrassé de
savoir où il irait, et se préparait, je crois, à s'embarquer pour
l'Amérique. Je restai avec lui à Pise pendant peu de jours, car il était
si tracassé par la police, et le tems était si chaud, que je doutai de
pouvoir donner un dernier coup aux portraits; et partant un matin avant
qu'il ne fût levé, je lui écrivis de Leghorn un mot d'excuse. Somme
toute, je le quittai avec l'intime conviction qu'il possédait un
excellent coeur, qu'on avait méconnu partout à cause d'une légèreté de
moeurs qu'il s'était complu, par une vanité bizarre, à opposer à celles
des autres.»



LETTRE CCCCXCIX.

A M. MURRAY.

Pise, 6 juillet 1822.

«Je vous renvoie la seconde épreuve. J'ai adouci le passage que Gifford
avait blâmé, et changé le nom de Michel en celui de Raphaël, ange de
plus douces inclinations. A propos, n'oubliez pas de changer Michel en
Raphaël dans toute la scène, car je n'ai eu le tems de faire ce
changement que dans la liste des _dramatis personoe_; et raturez tous ces
passages crayonnés, pour éviter d'intriguer les imprimeurs. J'ai donné
la _Vision de Quevedo Redivivus_ à John Hunt, ce qui vous tirera
d'embarras. Il la publiera à ses risques et périls, vu que c'est à son
vif désir. Donnez-lui la copie corrigée que M. Kinnaird avait, attendu
qu'elle est mitigée en partie, et la préface aussi.»



LETTRE D.

A M. MURRAY.

Pise, 8 juillet 1822.

«Je vous ai renvoyé la semaine dernière le paquet des épreuves. Vous
ferez bien peut-être de ne pas publier dans le même volume les _Vers sur
le Pô_, et la traduction de l'épisode de _Françoise de Rimini_.

»J'ai cédé à M. John Hunt _la Vision du Jugement_, que vous voudrez bien
lui remettre; plus le chant de Pulci, texte et traduction, et tous mes
morceaux de prose: car M. Leigh Hunt est arrivé ici, et songe à
commencer un ouvrage périodique, auquel je contribuerai. Je ne vous
propose pas d'en être l'éditeur, parce que je sais que vous n'êtes pas
bons amis; mais tout ce que vous avez, excepté le volume actuellement
sous presse et le manuscrit acheté à M. Moore, peut être donné dans ce
but.

»Quant à ce que vous dites de votre «manque de mémoire,» je ne puis que
remarquer que vous avez inséré la note de _Marino Faliero_ malgré ma
révocation positive, et que vous avez omis la _Dédicace de Sardanapale_
à Goëthe (placez-la à la tète du volume sous presse); ce sont deux
fautes qui ne m'ont point été agréables, et je ne voudrais pas que de
pareilles négligences se renouvelassent à l'avenir, attendu qu'on peut
les éviter avec un peu de soin, ou un simple _memorandum_ dans votre
portefeuille.

»Il n'est pas impossible que j'aie trois ou quatre chants de _Don Juan_
prêts pour l'automne, ou un peu plus tard, vu que j'ai obtenu de ma
souveraine la permission de continuer le poème,--pourvu toutefois qu'il
soit plus décent et plus sentimental dans la continuation que dans le
début. Vous verrez bientôt comment ces conditions ont été remplies.
Répondez-moi quand il vous plaira.

»Tout à vous, etc.»



LETTRE DI.

A M. MOORE.

Pise, 12 juillet 1822.

«Je vous ai écrit dernièrement, mais non en réponse à votre dernière
lettre d'il y a environ quinze jours. Je désire savoir (et je vous prie
de me répondre sur ce point) ce que sont devenues les stances à
Wellington (destinées à ouvrir un chant de _Don Juan_), que je vous ai
envoyées il y a plusieurs mois. Si elles sont tombées dans les mains de
Murray, lui et les torys les supprimeront, attendu que ces vers
apprécient ce héros à sa juste valeur. Expliquez-vous, je vous prie, sur
ce point, vu que je n'ai point de copie, et que je vous ai envoyé le
manuscrit original; et si vous avez encore ces vers, renvoyez-les moi,
ou du moins donnez m'en une copie correcte...........................
.....................................................................

»J'ai souscrit à Leghorn pour deux cents couronnes toscanes, en faveur
de votre comité irlandais; c'est environ mille francs: je ne sais si
c'est plus ou moins. Comme sir C. S***, qui reçoit par an treize mille
livres sterling du trésor public, n'a pu prélever que mille livres
tournois sur son énorme salaire, on attribuerait à ostentation à un
simple particulier de prétendre le surpasser; et par conséquent, je ne
vous ai envoyé que la somme susdite, comme vous verrez par le reçu
ci-inclus[11].

[Note 11: «Reçu de M. Henri Dunn la somme de deux cents couronnes
toscanes (pour le compte du très-honorable Lord Noël Byron), à l'effet
d'assister les pauvres irlandais.

THOMAS HALL.

Leghorn, 9 juillet 1822. Couronnes toscanes, 200.»]

»Leigh Hunt est ici après un voyage de huit mois, durant lesquels il a,
je présume, accompli le périple du Carthaginois Hannon, et avec autant
de célérité. Il est en train de fonder un journal, auquel j'ai promis de
contribuer; et dans le premier numéro, _la Vision du jugement, par
Quevedo Redivivus_, paraîtra probablement avec d'autres articles.

»Pouvez-vous nous donner quelque chose? Hunt semble enthousiasmé de
l'entreprise, mais (entre nous) je ne le suis pas. Je ne veux pas
néanmoins le décourager en lui disant mon sentiment, car il est bilieux
et mal portant: Répondez, je vous prie, sur-le-champ à cette lettre-ci.

»Envoyez à Hunt, pour lui donner une bonne excitation, tout ce qu'il
vous plaira de votre prose,--ou de vos productions lyriques.

»Votre comité de mangeurs de pommes de terre n'a-t-il pas fait une
bévue! Votre avertissement dit que M. L. Callaghan (drôle de nom pour un
banquier) a disposé des fonds en Irlande «sans l'autorité du comité.» Je
suppose que cela finira par un cartel de Callaghan au comité, dont le
président, sans doute, porte des pistolets dans sa poche.

»Quand vous aurez un instant où vous n'ayez pas à chanter, à coqueter ou
riboter avec vos Hiberniens[12] de l'un et l'autre sexe, écrivez-moi une
ligne. Je doute que Paris soit un bon endroit pour la composition de
votre nouvelle poésie.»

[Note 12: Irlandais.--L'Irlande se nommait autrefois Hibernie.
(_Note du Trad._)]



LETTRE DII.

A M. MOORE.

Pise, 8 août 1822.

«Vous aurez maintenant appris que Shelley et un autre gentleman (le
capitaine Williams) se sont noyés, il y a environ un mois (il y a eu un
mois hier), par un coup de vent, à la hauteur du golfe de Spezia. Ainsi,
voilà encore un homme trépassé, que la malveillance, l'ignorance et la
brutalité du monde avaient méconnu. On lui rendra peut-être justice,
aujourd'hui qu'il n'en sera pas plus heureux.

»Je n'ai pas vu l'ouvrage que vous mentionnez[13], n'en ai entendu
parler que par hasard, et n'ai nulle envie de le voir. Le prix en est,
comme je l'ai vu dans des prospectus, de quatorze schelings, ce qui
serait beaucoup trop payer pour un libelle sur soi-même. Quelqu'un me
dit dans une lettre que c'est l'ouvrage d'un docteur Watkins, qui fait
dans la biographie et le libelle.
................................................

[Note 13: Livre qui venait de paraître sous le titre de _Mémoires du
très-honorable Lord Byron_. (_Note de Moore_.)]

»Si vous pensez que j'aie quelque chose à faire à propos du livre de
Watkins, je ne répugnerais pas beaucoup à publier aujourd'hui mes
_Mémoires_, en cas que cette publication fût nécessaire pour
contrecarrer le faussaire. Mais en ce cas, j'aimerais à surveiller
moi-même l'impression. Faites-moi savoir ce que vous pensez, ou
dites-moi s'il ne vaut pas mieux ne pas publier ces _Mémoires_,--du
moins la seconde partie qui touche de près des intérêts encore vivans.

»J'ai écrit trois nouveaux chants de _Don Juan_, et je suis sur le point
d'en commencer un autre (le neuvième). La raison pour laquelle je
réclame les stances que je vous avais envoyées, est que ces chants
contenant une description détaillée (comme celle de la tempête dans le
chant second) du siége et de l'assaut d'Ismaïl, avec force sarcasmes sur
ces bouchers en gros, et sur votre soldatesque mercenaire, c'est une
bonne occasion d'orner le poème de.....[14] Avec de telles choses et de
tels hommes, il est nécessaire, dans la lutte actuelle de la philosophie
et de la tyrannie, de jeter au loin le fourreau. Je sais que c'est une
redoutable querelle; mais le combat doit être engagé, et il sera
peut-être, utile au genre humain, quel qu'en puisse être le résultat
pour l'individu qui se risque........................................
.....................................................

»Tout à vous, etc.»

[Note 14: Suppression de Moore.]



LETTRE DIII.

A M. MOORE.

Pise, 27 août 1822.

«Je vous fatigue, en vous occupant «d'une si frivole bagatelle;» mais il
faut avouer que je serais charmé de m'informer par votre intermède si ma
souscription irlandaise est parvenue de Leghorn au comité de Paris. Mes
raisons, comme celles de Vellum, «sont au nombre de trois.»
Premièrement, je révoque en doute l'exactitude de tous les quêteurs, ou
correspondans d'une caisse de bienfaisance; secondement, je soupçonne
que ledit comité, composé de torys, a été capable de ne pas admettre
dans sa liste le nom d'un adversaire politique; et troisièmement, j'ai
le pressentiment que je serai un jour plaisanté par les scribes du
gouvernement pour avoir professé l'amour de l'Irlande, et ne m'être pas
joint aux autres pour la secourir dans sa détresse.

»Ce n'est pas, comme vous pourriez le penser, que je sois ambitieux de
voir mon nom dans les journaux, vu que je puis avoir cette satisfaction
gratis, tel jour de la semaine que ce soit. Tout ce que je désire, c'est
de savoir si le révérend Thomas Hall a remis ou non ma souscription (200
_scudi_ de Toscane, ou environ mille francs) au comité de Paris.

»L'autre jour, à Viareggio, je jugeai à propos de nager jusqu'à mon
schooner (_le Bolivar_) qui tenait le large, puis de renager de là au
rivage,--environ trois milles ou plus en tout. Comme c'était à midi,
sous un soleil brûlant, il en est résulté que j'ai eu un accès de
fièvre, et que toute ma peau s'en est allée, après avoir présenté
l'effet d'un vaste vésicatoire, soulevé par l'action combinée du soleil
et de la mer. J'ai souffert beaucoup, ne pouvant me coucher ni sur le
dos ni sur le côté, car mes épaules et mes bras avaient été également
saint-barthélemisés. Mais c'est fini;--j'ai recouvré une nouvelle peau,
et je suis aussi brillant qu'un serpent dans sa nouvelle robe.

»Nous avons brûlé les corps de Shelley et de Williams sur le bord de la
mer, pour les mettre à même d'être transportés et régulièrement
enterrés. Vous ne pourrez vous figurer quel effet étrange produit cette
combustion funéraire, sur un rivage isolé, avec les montagnes par
derrière et la mer par devant, et la singulière apparence que le sel et
l'encens donnaient à la flamme. Tout le corps de Shelley a été consumé,
excepté son coeur, qui est maintenant conservé dans l'esprit-de-vin.

»Votre vieille connaissance Londonderry est paisiblement mort à North
Cray! et le vertueux de Witt fut mis en pièces par la populace! Quel
heureux coquin l'Irlandais a été dans sa vie et à sa fin[15].

[Note 15: Il est évident que les détails de l'événement n'étaient
pas encore parvenus à Lord Byron. (_Note de Moore_.)]

»Leigh Hunt est en train de suer des articles pour son nouveau journal;
lui et moi, nous vous trouvons tant soit peu gredin de ne pas y
contribuer. Voulez-vous devenir un des co-propriétaires? Je vous prie de
réfléchir deux fois avant de répondre négativement ...................
...................
..................................................

»Tout à vous, etc.

»Ce *** Galignani a environ dix mensonges dans un paragraphe. Ce n'est
pas une Bible qu'on a trouvée dans la poche de Shelley, mais les poésies
de John Keats. Toutefois, ce n'eût pas été chose étrange, car il était
grand admirateur de l'Écriture comme composition littéraire. Je n'ai pas
envoyé mon buste à l'académie de New-Yorck; mais j'ai posé pour me faire
peindre par le jeune West, artiste américain, que quelques membres de
cette académie avaient prié de faire mon portrait,--pour l'académie, je
crois.

»J'ai pensé, et je pense encore à l'Amérique du Sud, mais j'hésite entre
elle et la Grèce. Je serais allé, depuis long-tems, dans l'une ou
l'autre de ces contrées, sans ma liaison avec la comtesse Guiccioli; car
l'amour, dans ce tems, est peu compatible avec la gloire. Elle aurait
été charmée de me suivre; mais je ne veux pas l'exposer à un long
voyage, et à une résidence dans un pays non encore assis, où je prendrai
probablement un parti quelconque.»

Peu de tems après avoir écrit les lettres ci-dessus, Lord Byron se
retira à Gênes, où il avait pris une maison, nommée la Villa Saluzzo, à
Albaro, l'un des faubourgs de cette ville. Depuis l'époque de sa
malheureuse querelle avec le sergent-major, sa tranquillité, à Pise,
avait été considérablement détruite, tant par les enquêtes judiciaires
qui suivirent cet événement, que par les sinistres rumeurs et les
nombreux soupçons qui en naquirent. Quoique le blessé se fût rétabli;
tous ses amis jurèrent de se venger avec le poignard; et la sensation
qui résulta de l'affaire et de ses diverses conséquences fut douloureuse
et alarmante,--surtout pour Mme Guiccioli, d'après la situation où se
trouvait sa famille par suite des événemens politiques. De plus, tandis
que l'impression de cette affaire était encore récente, il survint une
autre circonstance, qui, comparativement peu importante, eut cependant
le funeste effet d'attirer encore l'attention des Toscans sur leurs
nouveaux visiteurs. Durant la courte visite de Lord Byron à Leghorn, un
domestique suisse de sa maison s'étant querellé, je ne sais à quelle
occasion, avec le frère de Mme Guiccioli, tira son couteau contre le
jeune comte, et le blessa légèrement à la joue. Cette querelle, survenue
si tôt après l'autre, excita aussi tant de curiosité et de bavardage,
que le gouvernement toscan, dans son horreur extrême pour la moindre
apparence de bruit, se crut appelé à intervenir; et conséquemment, ordre
fut donné que, dans quatre jours, les deux comtes Gamba, père et fils,
partiraient de la Toscane. Cette décision fut extrêmement désagréable et
irritante pour Lord Byron; une des conditions du divorce de la Guiccioli
étant que cette dame habiterait dorénavant sous le même toit que son
père. Après avoir balancé entre divers projets,--pensant tantôt à
Genève, tantôt, comme nous l'avons vu, à l'Amérique du Sud,--il se
décida enfin, pour le moment, à transférer sa résidence à Gênes.

Son genre de vie, durant son séjour à Pise, n'avait différé que fort
peu--(sauf la nouvelle espèce de société où l'avaient engagé ses
relations avec les amis de Shelley)--de la routine habituelle et
monotone, suivant laquelle, chose si singulière pour un homme d'un
caractère si remuant, le cours quotidien de son existence coulait depuis
plusieurs années. Il déjeunait ordinairement à deux heures; et à trois,
ou même à quatre, lorsque les jours devinrent plus longs, les personnes
qui avaient l'habitude de l'accompagner dans ses promenades équestres,
venaient le voir. Ce n'était quelquefois qu'après une partie de billard
qu'il sortait,--d'abord en carrosse, afin d'éviter les
spectateurs,--jusqu'aux portes de la ville, où ses chevaux
l'attendaient. La route qu'il choisit d'abord pour ces promenades fut
dans la direction de la forêt de pins qui regarde la mer; mais ayant
trouvé un endroit plus convenable pour le tir du pistolet, sur le chemin
qui mène de la Porta alla Spiaggia à l'est de la ville, il prit tous les
jours cette direction durant le reste de son séjour. Une fois arrivés à
une ferme, dans le jardin de laquelle ils avaient la permission d'élever
leur but, ses amis et lui descendaient de cheval; et après avoir
consacré environ une demi-heure à essayer leur adresse au pistolet, ils
s'en retournaient à la ville, un peu avant le coucher du soleil.

«Lord Byron, dit un ami qui était quelquefois présent à cet exercice,
était le meilleur tireur. Shelley, Williams et Trelawney tiraient
souvent d'aussi bons coups que lui,--mais ils n'étaient pas aussi sûrs.
Lui, quoique sa main tremblât violemment, ne manquait jamais, car il
calculait l'effet de cette oscillation, et ne comptait que sur son
coup-d'oeil. Une fois, après avoir démoli son but, il dressa une canne
mince, dont la couleur, à-peu-près la même que celle du gravier où elle
était plantée, aurait fort bien pu le tromper, et il la partagea à vingt
pas avec sa balle. Grande était sa joie après un bon coup, grande sa
vexation après un échec;--et quand nous le revoyions à son retour, sa
froide salutation ou son joyeux rire nous racontaient le succès de la
journée.»

Pour la première fois, depuis son arrivée en Italie, il se trouva tenté
de donner de grands dîners. Ses hôtes étaient, outre le comte Gamba et
Shelley, M. Williams, le capitaine Medwin, M. Taafé et M. Trelawney;--et
«jamais, comme son ami Shelley le disait, Byron ne se montra mieux à son
avantage que dans ces occasions. A-la-fois poli et cordial, plein d'une
gaîté liante et d'une bonne humeur parfaite, il ne se laissait jamais
entraîner à une hilarité disgracieuse, et cependant conservait son
animation durant toute la soirée.» Aux environs de minuit, ses convives
le quittaient généralement, à l'exception du capitaine Medwin, qui avait
coutume de rester, à ce que je vois, à parler et à boire avec son noble
hôte jusqu'au matin; et c'est aux confidences insouciantes et à demi
trompeuses de ces séances nocturnes, confidences négligemment écoutées
et confusément retracées au souvenir, que nous devons le volume dont le
capitaine Medwin a favorisé le monde, peu de tems après la mort du noble
poète.

Au sujet de cette liaison et de toutes celles formées par Lord Byron,
non-seulement à l'époque dont nous parlons, mais durant sa vie entière,
il serait difficile d'avancer rien de plus judicieux, rien qui prouve
mieux une véritable connaissance du caractère de Byron, que les
remarques suivantes d'une femme qui l'a étudié de tout son coeur,--qui a
appris à le regarder avec les yeux de la raison comme avec ceux de
l'affection, et dont le solide amour était fondé sur la base la plus
sûre pour lui et pour elle,--sur le talent de le comprendre[16].

«[17]A Pise, nous continuâmes encore avec plus de rigueur à vivre loin
de la société. Mais comme il y avait à Pise beaucoup d'Anglais, Byron ne
put s'excuser de faire connaissance avec divers amis de Shelley, et
entre autres avec M. Medwin. Ils le suivaient dans ses courses à cheval,
dînaient avec lui, et certes s'estimaient heureux de l'intimité
apparente que leur accordait un homme si supérieur. Mais aucun d'eux ne
fut admis dans son amitié qu'il n'accordait pas aisément. Il avait de
l'affection pour Shelley, et beaucoup d'estime pour son caractère et
pour son talent, mais il n'était pas son ami dans toute l'étendue du
sens qu'on doit donner au mot amitié. Quelquefois il parlait de ses amis
et de l'amitié, comme de l'amour et de tout autre noble sentiment de
l'ame, de manière à faire naître des doutes sur ses véritables sentimens
et sur la bonté de son coeur. L'impression du moment dictait ses
discours; et d'ailleurs il aimait à paraître un personnage bizarre;--et
quelquefois même pis que cela,--surtout à ceux à qui il supposait
l'intention d'étudier et de découvrir son caractère. Mais la ruse ne
pouvait tromper qu'un esprit inférieur et un observateur superficiel. Il
fallait examiner ses actions pour sentir toute la contradiction qu'il
mettait entre elles et ses discours; il fallait le voir dans certains
momens où, par une émotion imprévue et plus forte que sa volonté, son
ame s'abandonnait entièrement à elle-même;--il fallait le voir alors
pour découvrir les trésors de sensibilité et de bonté qui étaient dans
cette ame magnanime.

[Note 16: «Mon pauvre Zimmermann, qui te comprendra maintenant?»
Telles furent les touchantes paroles adressées à Zimmermann par sa femme
mourante, et ce peu de mots renferme tout ce qu'un homme d'une
sensibilité maladive doit attendre de la tendresse et de l'abnégation
tolérante de la femme avec laquelle il est uni. (_Note de Moore_.)]

[Note 17: In Pisa abbiamo continuato anche più rigorosamente a
vivere lontano dalla società. Essendosi però in Pisa molti Inglesi, egli
non potè scusarsi dal fare la conoscenza di varii amici di Shelley, fra
i quali uno fu M. Medwin. Essi lo seguitavano al passaggio, pranzavano
con lui, e certamente si tenevano felici della apparente intimità che
loro accordavà un uomo così superiore. Ma nessuno di loro fu ammesso mai
a porta della sua amicizia, che egli non era facile a accordare. Per
Shelley, egli aveva dell' affezione, e molta stima pel suo carattere e
pel suo talento, ma non era suo amico nell' estensione del senso che si
deve dare alla parola amicizia. Talvolta parlando egli de' suoi amici, e
dell' amicizia, come pure dell' amore, e di ogni altro nobile sentimento
dell' anima, potevano i suoi discorsi far nascere dei dubbii sui veri
suoi sentimenti, e sulla bontà del suo cuore. Una impressione momentanea
regolava i suoi discorsi; e di più egli amava anche a rappresentare un
personnaggio bizarro, e qualche volta anche peggio,--specialmente con
quelli che egli pensava volessero studiare e fare delle scoperte sul suo
carattere. Ma nell'inganno non poteva cadere che una piccola mente, e un
osservatore superficiale. Bisognava esaminare le sue azioni per sentire
tutta la contradizzione che era fra di esse e i suoi discorsi; bisognava
vederlo in certi momenti in cui per una emozione improvvisa e più forte
della sua volontà, la sua anima si abbandonava interamente a se stessa,
bisognava vederlo allora per scoprire i tesori di sensibilità e di bontà
che erano in quella nobile anima.

Fra le tante volte che io l'ho veduto in simili circostanze, ne
ricorderò una che risguarda i suoi sentimenti di amicizia. Pochi giorni
prima di lasciare Pisa, eravamo verso sera insieme seduti nel giardino
del palazzo Lanfranchi. Una dolce malinconia era sparsa sul suo viso.
Egli riandava col pensiero gli avvenimenti della sua vita, e faceva il
confronto colla attuale sua situazione, e quella che avrebbe potuta
essere se la sua affezione per me non lo avesse fatto restare in Italia;
e diceva cose che avrebbero resa per me la terra un paradiso, si già
sino d'allora il pressentimento di perdere tanta felicità non mi avesse
tormentata. In questo mentre, un domestico annonciò M. Hobhouse. La
leggiera tinta di malinconia sparsa sul viso di Byron fece luogo
subitamente alla più viva gioja; ma essa fu così forte che gli tolse
quasi le forze. Un pallore commovente ricoperse il suo volto, et
nell'abbracciare il suo amico, i suoi occhi erano pieni di lacrime di
contento. E l'emozione fu così forte, che egli fu obligato di sedersi,
sentendosi mancare le forze.

La venuta pure di lord Clare fu per lui un'epoca di grande felicità.
Egli amava sommamente lord Clare;--egli era così felice in quel breve
tempo che passò presso di lui a Livorno, e il giorno in cui si
separarono fu un giorno di grande tristezza per Lord Byron. «Io ho il
pressentimento che non lo vedrò più,» diceva egli; e i suoi occhi si
riempironò di lacrime; e in questo stato l'ho veduto per vari settimane
dopo la partenza di lord Clare, ogni qual volta il discorso cadeva sopra
di codesto amico.]

«Parmi les circonstances nombreuses où je l'ai vu ainsi à découvert,
j'en rappellerai une qui regarde ses sentimens d'amitié. Peu de jours
avant de quitter Pise, nous étions assis un soir dans le jardin du
palais Lanfranchi. Une douce mélancolie était peinte sur son visage. Il
repassait dans son esprit les événemens de sa vie, et les comparait avec
sa situation actuelle, et avec celle où il aurait pu être, si son
affection pour moi ne l'eût pas fait rester en Italie; il me disait des
choses qui auraient fait de la terre un paradis pour moi, si je n'eusse
pas dès-lors été tourmentée par le pressentiment de perdre une si grande
félicité. En ce moment, un domestique annonça M. Hobhouse. La légère
teinte de mélancolie répandue sur le visage de Byron, fit soudain place
à la plus vive joie; mais cette joie fut telle qu'elle lui ôta presque
ses forces. Une pâleur effrayante couvrit son visage, et, en embrassant
son ami, il eut les yeux remplis de larmes de plaisir. L'émotion fut si
violente, qu'il fut obligé de s'asseoir, sentant ses forces défaillir.

«La venue de lord Clare fut aussi pour lui une époque de grande
félicité. Il aimait extrêmement lord Clare;--combien il fut heureux
durant le court espace de tems qu'il passa près de lui à Livourne! et le
jour où ils se séparèrent fut un jour de grande tristesse pour Lord
Byron. «J'ai, disait-il, le pressentiment que je ne le verrai plus;» et
ses yeux se remplirent de larmes; et je l'ai vu dans cet état, pendant
plusieurs semaines, après le départ de lord Clare, toutes les fois que
la conversation tombait sur cet ami».

La même dame rend compte des sentimens de Byron, à la mort de sa fille
Allégra, dans les termes suivans: «--A l'occasion de la mort de sa fille
naturelle, j'ai vu dans sa douleur tout ce qu'il y a de plus profond
dans la tendresse paternelle. Sa conduite envers cet enfant avait
toujours été celle du père le plus aimant; mais, d'après ses paroles, on
n'aurait pas jugé qu'il eût tant d'affection pour sa fille. A la
première nouvelle de la maladie d'Allégra, il fut extrêmement agité;
puis arriva la nouvelle de la mort, et je dus remplir le triste devoir
de la communiquer à Lord Byron. Ce terrible moment restera toujours
gravé dans ma mémoire. Depuis plusieurs jours, il ne sortait plus le
soir; je me rendis donc auprès de lui. La première demande qu'il me fit
fut relative au courrier qu'il avait expédié pour avoir des nouvelles de
sa fille, et dont le retard l'inquiétait. Après un court moment de
silence, avec tout l'art que put me suggérer ma propre douleur, je lui
ôtai tout espoir de guérison pour sa fille. «J'ai compris,
dit-il,--c'est assez, n'en dites pas davantage,»--et une pâleur mortelle
s'empara de son visage; ses forces l'abandonnèrent, et il tomba sur un
siége. Son regard devint fixe, et me fit trembler pour sa raison. Lord
Byron resta une heure dans cet état; et aucune des paroles de
consolation que je pus lui adresser, ne paraissait pas plus pénétrer
dans ses oreilles que dans son coeur. Mais en voilà assez sur ce triste
épisode, sur lequel je ne puis m'arrêter après tant d'années, sans
réveiller de nouveau dans mon ame les terribles souffrances de ce jour.
Le lendemain matin je trouvai Lord Byron tranquille, et avec une
expression de résignation religieuse sur le visage. «Elle est plus
heureuse que nous, dit-il,--d'ailleurs sa situation dans le monde ne lui
aurait peut-être pas donné le bonheur. Dieu l'a voulu ainsi;--n'en
parlons plus». Et, depuis ce jour, il n'a plus voulu prononcer le nom de
cette petite fille. Mais il devint plus inquiet sur le compte d'Ada, au
point de se tourmenter quand il y avait quelque retard dans l'arrivée
des notes qu'on lui envoyait régulièrement sur elle[18].»

[Note 18: Nel occasione pure de morte della sua figlia naturale, io
ho veduto nel suo dolore tuttociò che vi è di più profondo nella
tenerezza paterna. La sua condotta verso di codesta fanciulla era stata
sempre quella del padre il più amoroso; ma dalle di lui parole non si
sarebbe giudicato che avesse tanta affezione per lei. Alla prima notizia
della di lei malattia, egli fu sommamente agitato; giunse poi la notizia
della morte, ed io dovetti esercitare il tristo uficio di participarla a
Lord Byron. Quel sensibile momento sarà indelebile nella mia memoria.
Egli non usciva da varii giorni la sera: io andai dunque da lui. La
prima domanda che egli mi fece fu relativa al corriere che egli aveva
spedito per avere notizie della sua figlia, e di cui il ritardo lo
inquietava. Dopo qualche momento di sospenzione, con tutta l'arte che
sapeva suggerirmi il mio proprio dolore, gli tolsi ogni speranza della
guarigione della fanciulla. «Ho inteso, disse egli,--basta così;--non
dite di più,»--e un pallore mortale si sparse sul suo volto; le forze
gli mancarono, e cadde sopra una sedia d'appoggio. Il suo sguardo era
fisso, e tale che mi fece temere per la sua ragione. Egli rimase in
quello stato d'immobilità un'ora; e nessuna parola di consolazione che
io potessi indirizzargli pareva penetrare le sue orecchie non che il suo
cuore. Ma basta così di questa trista detenzione, nella quale non posso
fermarmi dopo tanti anni senza risvegliare di nuovo nel mio animo le
terribili sofferenze di quel giorno. La mattina lo trovai tranquillo, e
con una espressione di religiosa rassegnazione nel suo volto. «Ella è
più felice di noi, diss'egli,--d'altronde la sua situazione nel mondo
non le avrebbe data forse felicità. Dio ha voluto così,--non ne parliamo
più.» E da quel giorno in poi non ha più voluto proferire il nome di
quella fanciulla. Ma è divenuto più pensieroso parlando di Ada, al punto
di tormentarsi quando gli ritardavano di qualche ordinario le di lei
notizie.]

La triste mort du pauvre Shelley, survenue, comme nous l'avons vu, à
cette même époque, semble avoir inspiré à Lord Byron moins de chagrin
pour la perte présente de son ami, que d'indignation contre ceux qui,
durant sa vie, l'avaient si grossièrement méconnu; et certes il n'y eut
jamais de cas où l'absence présumée de toute religion chez un individu
pût être si vivement alléguée comme une excuse pour l'absence complète
de vérité et de charité dans le jugement des hommes sur lui. Quoique je
n'aie jamais connu personnellement M. Shelley, je me joins volontiers à
ceux qui l'aimèrent le plus, pour admirer les qualités variées de son
coeur et de son génie, et déplorer la trop prompte destinée qui nous a
ravi les fruits de la maturité de l'un et de l'autre. Sa courte vie a
été, comme sa poésie, une sorte de rêve brillant et trompeur, fausse
dans les principes généraux d'après lesquels elle se réglait, quoique
belle et intéressante dans la plupart de ses détails. S'il eût vécu
assez long-tems pour que l'éclat surabondant de son imagination eût été
tempéré par le jugement, qui, chez lui, était encore en réserve, le
monde entier eût appris à lui rendre ce haut tribut d'hommages, qui ne
peut lui être accordé aujourd'hui que par ceux qui ont vu de quoi il
était capable.

Ce fut vers cette époque que M. Cowell, rendant une visite à Lord Byron,
à Gênes, apprit de lui que quelques amis de M. Shelley, étant assis
ensemble un soir, avaient vu distinctement, à ce qu'il leur semblait, ce
gentleman entrer dans un petit bois à Lerici, quand, au même moment,
comme ils le surent ensuite, il était fort loin de là, dans une
direction tout-à-fait différente. «Ceci, ajouta Lord Byron, à voix basse
et d'un ton solennel, arriva dix jours avant la mort du pauvre Shelley.»



LETTRE DIV.

A M. MURRAY.

Gênes, 9 octobre 1822.

...................................................

«J'ai été fort malade,--condamné au lit durant quatre jours, dans «la
pire des chambres de la pire des auberges» à Lerici, avec un rhume
violent, un mouvement bilieux, de la constipation, et je ne sais quoi
diable encore; point d'autre médecin qu'un jeune gars, qui, toutefois,
était doux et prudent, et c'est assez.

«Enfin je saisis le livre des _Prescriptions_ de Thompson (c'est un de
vos cadeaux), et je me médicamentai avec la première dose que j'y
trouvai; après avoir supporté les ravages de toutes sortes de
décoctions, je sautai au bas de mon lit le cinquième jour pour traverser
le golfe jusqu'à Sestri. La mer me ranima sur-le-champ; je mangeai le
poisson du marin, bus un gallon[19] de vin du pays, et me rendis à Gênes
le soir même de mon arrivée à Sestri: je me suis toujours depuis bien
porté, si ce n'est que je suis plus maigre, et que j'ai quelques quintes
de toux vers le soir.

«Je crains que le Journal ne soit une mauvaise affaire, et ne réussisse
pas; mais en ceci je me sacrifie à autrui,--je n'y puis avoir aucun
avantage. Je crois les frères Hunt honnêtes-gens; je suis sûr qu'ils
sont pauvres; ils n'ont ni sou ni maille. Ils me pressèrent de m'engager
dans cette entreprise, et dans une mauvaise heure j'y consentis. Mais je
ne m'en repentirai pas, si je puis leur rendre le moindre service. J'ai
fait tout ce que j'ai pu pour Leigh Hunt depuis qu'il est ici; mais
c'est presque inutile:--sa femme est malade, ses six enfans
intraitables, et, dans les affaires de ce bas monde, lui-même est un
enfant. La mort de Shelley les a totalement laissés à sec; et je n'ai pu
les voir dans un tel état, sans obéir aux sentimens ordinaires
d'humanité, et sans faire tout mon possible pour les remettre à flot.
......................................................

[Note 19: Mesure équivalente à environ quatre pintes. (_Note du
Trad._)]

»Tout à vous, etc.

»_P. S._ Me direz-vous une fois--si vous publiez _Werner_ et le
_Mystère_? Vous n'en parlez jamais.

»Ce maudit prospectus de M. J. Hunt passe les bornes. Je ne lui ai pas
prêté mon nom pour le faire ainsi colporter.

»Cependant je crois,--du moins, j'espère,--qu'après tout vous êtes au
fond un bon homme, et c'est d'après cette présomption que je vous écris
maintenant au sujet d'une pauvre femme du nom de Jossy, qui est ou fut,
dit-elle, au nombre de vos auteurs, et publia en 1816 un livre sur la
Suisse, sous le patronage «de la cour et du colonel Mac Mahon.» Mais il
paraît que ni la cour ni le colonel ne purent faire passer le prix
énorme «de trois livres sterling, treize schelings et six pence,» qui
alarma le trop susceptible public; bref, «le livre mourut,» et ce qui
est pire, le mari de la pauvre créature mourut aussi, et elle m'écrit
avec le cadavre du défunt devant les yeux; mais au lieu de s'adresser à
l'évêque ou à M. Wilberforce[20], elle a recours à moi, athée proscrit,
condamnable et brûlable. C'est assez étrange, mais la canaille anglaise,
qui me calomnie sur tous les points, réclame mon assistance dans la
détresse. J'ai reçu des milliers de lettres pareilles, et, autant que
j'ai pu, j'ai cherché à rendre le bien pour le mal, et à acheter pour un
scheling de salut tant que ma poche ne fut pas vide.

[Note 20: Célèbre philantrope, qui a surtout contribué à la
proscription légale de la traite des noirs. (_Note du Trad._)]

»Or, je suis disposé à faire ce que je puis pour cette malheureuse
personne; mais sa situation et ses désirs (déraisonnables, toutefois)
réclament plus que ne peut avancer un individu comme moi; car j'ai à
présent à satisfaire plusieurs réclamations du même genre, et des restes
de dettes à payer en Angleterre,--Dieu sait combien je paie ces
dernières à contre-coeur! Le Fonds Littéraire ne peut-il rien faire pour
elle? Par votre influence, qui est grande parmi les personnes pieuses,
j'ose dire qu'on peut faire une petite collecte. Pouvez-vous faire
publier un des livres de la dame? Prenez-la comme auteur à ma place,
aujourd'hui vacante parmi vos salariés; c'est une personne pieuse et
morale, elle fera honneur à vos tablettes. Mais, sérieusement, faites ce
que vous pourrez pour elle.»



LETTRE DV.

A M. MURRAY.

Gênes, 23 octobre 1822.

.............................

«Je vous renvoie la _Quarterly_, sans l'avoir coupée ni ouverte, non
par mépris ou dédain, ou brouillerie, mais c'est un genre de lecture que
j'ai abandonné depuis quelque tems, parce que je crois que les ouvrages
périodiques nuisent à l'esprit, en lui présentant la superficie de trop
d'objets à la fois. Je ne sache pas que ce numéro contienne quelque
article désagréable pour moi;--cela peut être; je ne vous le renvoie
point parce qu'il y a peut-être un article auquel vous faisiez allusion
dans une de vos dernières lettres, mais parce que j'ai cessé de lire
cette sorte d'ouvrages, et que je vous eusse également renvoyé tout
autre numéro.

...........................

»Tout à vous, etc.

»J'espère que vous avez un hiver plus doux que le nôtre. Nous avons eu
des inondations dignes du Pô, et le paratonnerre de ma maison a été
frappé (ou présumé l'avoir été) par un coup de tonnerre. J'étais si près
de la fenêtre, que j'ai été ébloui, et que mes yeux ont souffert
plusieurs minutes, et tout le monde dans la maison a senti une secousse
électrique au même moment. Mme Guiccioli a été effrayée, comme bien vous
pensez.

»J'ai depuis pensé que vos bigots m'auraient «bâté d'un jugement» (comme
Thwackum en bâta Square quand celui-ci mordit sa langue en parlant
métaphysique), s'il me fût survenu quelque accident. Ces gens-là
oublient toujours le Christ dans leur christianisme, et ce qu'il dit
quand «la tour de Siloam tomba.»

»C'est aujourd'hui le 9, et le 10 est l'anniversaire de la naissance de
ma fille Ada. J'ai commandé, comme régal, la côtelette de mouton et une
bouteille d'ale. Ma fille a, je crois, sept ans. Vous ai-je jamais conté
que le jour de mon anniversaire je dîne avec des oeufs, du lard, et une
bouteille d'ale. Car, une fois par hasard, c'est là mon repas et ma
boisson de prédilection, mais comme ce régime m'est contraire, je n'en
use que dans les grands jubilés,--une fois en quatre ou cinq ans.

»Je vois qu'on représente les Hunt et Mrs. Shelley comme vivant dans ma
maison: c'est un mensonge. Ils demeurent à quelque distance, et je ne
les vois pas deux fois par mois. Je n'ai pas vu M. Hunt douze fois
depuis mon arrivée à Gênes ou aux environs.»



LETTRE DVI.

A M. MURRAY.

Gênes, 25 octobre 1822.

«Je vous ai renvoyé la _Quarterly_ sans la lire, résolu que je suis à ne
plus lire les articles, bons, mauvais ou indifférens, des ouvrages
périodiques: mais «qui peut gouverner la destinée?» Galignani, auquel
mes études anglaises sont bornées, a inséré au moins la moitié de
l'article dans l'infatigable compilation qui grippe nos sous chaque
semaine; et comme l'article «semblable à une mort honorable, est
survenu à l'improviste», je l'ai parcouru. Je dois dire, qu'au total
(c'est-à-dire, au total de la moitié que j'ai lue, car l'autre moitié
doit faire partie du _Galignani_ de la semaine prochaine), il est
extrêmement favorable. Comme je prends le bien en bonne part, je ne dois
ni ne veux chercher noise pour le mal. Ce que l'auteur dit de _Don Juan_
est dur, mais inévitable. Il est obligé de suivre ou du moins de ne pas
contrecarrer directement l'opinion d'un parti, qui domine sans être
néanmoins entièrement affermi. Une Revue peut diriger et détourner les
courans de l'opinion, mais non s'y opposer directement. _Don Juan_ sera
bientôt reconnu pour ce que j'ai voulu en faire,--pour une satire sur
les abus des sociétés de ce siècle, et non pour un éloge du vice. Il
peut être par fois voluptueux:--je n'en puis mais. Arioste est pire;
Smollett (voir lord Strutwell, dans le deuxième volume de _Roderick
Random_) dix fois pire, et Fielding ne vaut pas mieux. La jeune fille ne
se pervertira pas en lisant _Don Juan_: non, encore une fois, non; elle
recourra pour cela aux poèmes de Little et aux romans de Rousseau, ou
même à l'immaculée Mme de Staël. Voilà les auteurs qui l'exciteront, et
non pas _Don Juan_, qui rit de cela, et--et--de bien d'autres choses. Ne
vous inquiétez pas;--ça ira!
....................................................

»Or, voyez-vous ce que vous et vos amis avez fait par votre imprudente
brutalité?--Vous avez cimenté une sorte de liaison que vous vous
efforciez de prévenir, et qui, si les Hunt eussent prospéré, n'aurait
pas probablement continué. Maintenant je ne les quitterai pas dans leur
adversité, dussé-je sacrifier mon caractère, ma renommée, mon argent,
etc., etc.

»Je vous ai déjà expliqué mes premiers motifs (dans la lettre que vous
avez jugé à propos de montrer); ce sont les véritables, et j'y persiste;
je vous le dis, et l'ai dit à Leigh Hunt, quand il me questionna au
sujet de cette lettre. Il a été vivement choqué, et ne me pardonnera
jamais au fond; mais je n'en puis mais. Je n'eus jamais intention de
faire parade de mes sentimens; mais puisqu'il s'est décidé à me
questionner, je n'ai pu que répondre la pure vérité, et je déclare
n'avoir vu dans la lettre rien qui pût le choquer, à moins que je n'aie
dit qu'il était _une charge importune_, ce que je ne me rappelle pas. Si
leur journal avait réussi, et que j'en eusse aidé le succès, après avoir
été le pilote qui les eût mis en mer loin d'un bord dangereux, je les
aurais ensuite laissé continuer eux-mêmes une navigation prospère.
Maintenant je ne puis ni ne veux les abandonner parmi les écueils.

»Quant à une communauté de sentimens, de pensées ou d'opinions, entre
Leigh Hunt et moi, il n'y en a que peu ou même pas du tout. Nous nous
voyons rarement, presque jamais; mais je le crois un homme de bons
principes et de capacité. Je ne sais dans quel monde il a vécu: j'ai
vécu dans trois ou quatre; mais dans aucun qui ressemblât à ses John
Keats et à sa _terra incognita_, des kanguroos. Hélas! le pauvre
Shelley, comme il aurait ri s'il avait vécu! Comme nous avions coutume
de rire parfois de diverses choses qui sont sérieuses dans les
faubourgs!

»Vous vous êtes tous mépris sur le compte de Shelley. Vous ne savez pas
combien il était doux, tolérant, sociable, et que, dans un salon, il
avait aussi bon ton que qui que ce fût, quand il voulait et où il
voulait.

»J'ai idée de faire une course jusqu'à Naples (_solus_, ou tout au plus
_cum sola_) le printems prochain, et d'écrire, quand j'aurai étudié le
pays, un cinquième et un sixième chants de _Childe Harold_; mais ce
n'est qu'une idée pour le moment, et j'ai d'autres excursions et voyages
en tête.

»Tout à vous, etc.»

N. B.

«_P. S._ La famille Gamba, le père, la mère et la fille, habitent avec
moi, d'après la recommandation de M. Hill (le ministre), comme dans un
asile plus sûr que toute autre résidence contre les persécutions
politiques; mais ils occupent un corps-de-logis d'une vaste maison, et
moi l'autre, et nos demeures sont tout-à-fait séparées.

»Depuis que j'ai lu la _Quarterly_, je dois biffer, dans les six ou sept
derniers chants de _Don Juan_, deux ou trois passages où j'avais
légèrement frappé sur deux ou trois de vos auteurs; je ne veux pas
rendre le mal pour le bien. Ce que j'ai lu de l'article m'a beaucoup
plu.

»M. J. Hunt sera très-probablement l'éditeur des nouveaux chants: avec
quelle perspective de succès? je n'en sais rien, et peu m'importe en
tant que j'y suis intéressé: mais j'espère qu'il en tirera quelque
profit; car c'est un homme raide, brusque et consciencieux, et je
l'aime; il est tel que Prynne ou Pym ont pu être. Je ne vous en veux pas
d'avoir refusé les nouveaux chants.

»Avez-vous secouru Mme de Jossy, comme je vous en priais? Je lui ai
envoyé trois cents francs. Recommandez-la, voulez-vous, au Fonds
Littéraire ou dans vos cercles.»



LETTRE DVII.

A LADY ***.

Albaro, 10 novembre 1822.

...............................................

»Le chevalier a persisté à se déclarer un homme indignement maltraité,
et à vous peindre comme une Calypso au coeur froid, qui égare les gens
d'amoureuse disposition sans leur donner aucune sorte de compensation.
Pour ma part, je pense que vous avez tout-à-fait raison; et je vous
assure qu'une femme (dans la constitution actuelle de la société en
Angleterre), en accordant des avantages à un homme, peut espérer un
amant, mais trouve tôt ou tard un tyran; et ce n'est peut-être pas la
faute de l'homme, mais le résultat nécessaire et naturel des
circonstances sociales, qui, dans le fait, exercent également leur
tyrannie sur l'homme comme sur la femme, c'est-à-dire si l'un ou l'autre
a quelque sentiment et quelque honneur.

»Vous pouvez m'écrire à votre gré et suivant votre loisir. J'ai toujours
eu pour maxime, et j'ai vérifié par expérience, qu'un homme et une femme
contractent une amitié bien plus étroite qu'il n'en peut exister entre
deux personnes du même sexe; mais à la condition qu'ils ne se soient
jamais fait, ni ne se fassent jamais l'amour. Les amans peuvent être,
et, en vérité, sont ordinairement ennemis; mais ils ne peuvent jamais
être amis, parce qu'il y a toujours un levain de jalousie et un peu
d'égoïsme dans toutes leurs spéculations.

»En vérité, je regarde l'amour comme une sorte de transaction hostile,
nécessaire pour favoriser ou rompre des mariages, et pour faire aller le
monde; mais non comme une sinécure pour les parties intéressées.
....................................................

»Croyez-moi, etc.»



LETTRE DVIII.

A M. MOORE.

Gênes, 20 février 1823.

MON CHER TOM,

»Quant à Hunt, je le vois peu,--une fois par mois à-peu-près, et
toujours pour ses affaires. Vous pouvez facilement présumer que je
connais trop peu Hampstead et ses satellites pour avoir beaucoup de
communication ou de communauté d'idées avec lui. Toutes mes relations
actuelles avec lui sont nées du désastre inattendu de Shelley. Vous ne
voudriez pas que je l'eusse laissé dans la rue avec sa famille,
dites-moi? Et quant à l'autre plan que vous mentionnez, vous oubliez
combien Hunt eût été humilié par la supposition que ses écrits dussent
périr morts-nés[21]. Réfléchissez un moment: c'est peut-être l'homme le
plus vain du monde; du moins ses amis le disent à haute voix; et s'il
était dans une autre situation, je serais peut-être tenté de lui donner
un croc-en-jambe; mais non pas à présent,--car ce serait cruel. C'est
une maudite affaire; mais ni le motif, ni le moyen ne pèsent sur ma
conscience, et il se trouve que lui et son frère ont tiré une grande
utilité de la publication sous un point de vue pécuniaire. Son frère est
un homme ferme et hardi, tel que Prynne, par exemple, et plein de courage
moral, et même, dit-on, de courage physique.
..................................................

[Note 21: Je donnerai le passage de ma lettre, auquel Byron fait
allusion. (_Note de Moore_.)]

»Tout à vous à jamais.»

N. B.

Lord Byron, depuis quelque tems, avait, comme on peut le remarquer dans
ses lettres, commencé à s'imaginer que sa réputation en Angleterre était
sur son déclin. La même soif de la gloire, et la même sensibilité à tout
changement passager de la faveur populaire, qui jadis portèrent le Tasse
à finir par se regarder comme le plus dédaigné des écrivains[22],
avaient plus d'une fois disposé Lord Byron, au milieu de tous ses
triomphes, sinon à douter de leur réalité, du moins à ne pas croire à
leur continuation, et quelquefois même à voir, avec cette douloureuse
habileté que la sensibilité fait naître, un présage de chute à venir, ou
un symptôme de déclin dans les plus brillans hommages de succès.
Cependant, de nouveaux succès vinrent encore dissiper ces défiances, et
ce ne fut qu'après avoir formé cette malheureuse coalition avec M. Hunt
dans le _Libéral_, que Byron eut quelques motifs réels de soupçonner
qu'il avait décliné dans la faveur publique.

[Note 22: Ce poète dit dans une de ses lettres:--«Non posso negare
che io mi doglio oltramisura di esser tanto disprezzato dal mondo quanto
non è altro scrittore di questo secolo.»--Dans une autre lettre,
cependant, après s'être plaint d'être «perseguitato da molti più che non
era convenevole,» il ajoute, avec une orgueilleuse préscience de sa
renommée future: «La onde stimo di potermene ragionevolmente richiamare
alla posterità» (_Note de Moore_.)]

Les principales causes qui engagèrent Lord Byron dans cette indigne
alliance, furent d'abord le désir de seconder les vues bienveillantes de
son ami Shelley, en invitant M. Hunt à le joindre en Italie; puis, en
second lieu, le désir de profiter du secours d'un homme si expérimenté,
comme journaliste, dans le projet favori qu'il avait depuis si long-tems
entretenu, c'est-à-dire dans la publication d'un ouvrage périodique, où
les diverses productions de son génie seraient recueillies aussitôt
qu'elles auraient reçu le jour. Toutefois, avec les opinions qu'il avait
eues si long-tems sur le caractère et le talent de M. Hunt[23], on doit
reconnaître que la facilité avec laquelle il l'admit,--non certes au
moindre degré de confiance ou d'intimité, mais à une alliance avouée de
réputation et d'intérêt aux yeux du monde, est une inconséquence
difficilement explicable, qui décelait, dans tous les cas, une ferme
confiance dans le pouvoir de son nom pour résister comme un antidote au
ridicule d'une telle association.

Tant que vécut Shelley, la considération que Lord Byron avait pour lui
exerça une grande influence sur les relations du noble poète et de M.
Hunt. Le bon ton et le savoir-vivre de Shelley prévenaient, par une
douce médiation, ces collisions désagréables qui eurent lieu depuis, et
durent, comme on peut le concevoir aisément d'après le caractère connu
des deux hommes, mettre également à l'épreuve la patience du protecteur
et la vanité du protégé. Cependant, du vivant même de leur ami commun,
il y avait déjà eu quelques-unes de ces mésintelligences que l'argent
fait naître,--humiliantes pour les deux individus entre lesquelles elles
s'élèvent, comme si elles participaient à la nature même de leur impure
source. La lettre suivante de Shelley en fait foi.

[Note 23: _Voir_ la lettre 317. (_Note de Moore_.)]



A LORD BYRON.

15 février 1822.

MON CHER LORD BYRON,

«Je vous envoie ci-joint une lettre de Hunt, laquelle me fait de la
peine sous plus d'un rapport. Vous en remarquerez le _post-scriptum_, et
vous me connaissez assez pour sentir quelle pénible tâche c'est pour moi
que de le commenter. Hunt m'avait pressé plus d'une fois de vous prier
de lui prêter de l'argent. Ma réponse consista à lui envoyer toutes mes
épargnes, ce que j'ai littéralement fait. La bonté que vous avez eue de
disposer d'une partie de votre maison pour lui, m'a vivement touché, et
j'ai de grand coeur accepté de vous ce service en son nom; mais,
croyez-moi, sans la moindre intention d'imposer, ou de laisser imposer,
tant que je pourrais l'empêcher, une taxe plus lourde sur votre bourse.
Comme les choses en sont venues là en dépit de mes efforts, je ne vous
cacherai pas la basse situation de mes affaires pécuniaires dans le
moment présent,--par conséquent, mon incapacité absolue d'assister
encore Hunt.

»Je ne pense pas que la promesse par laquelle le pauvre Hunt s'engage à
payer dans un tems donné, ait une grande valeur; mais la mienne est
moins exposée au doute, et je serais heureux de me rendre caution de ses
engagemens. Je suis si ennuyé de cette affaire que je sais à peine ce
qu'il faut vous écrire, et encore moins ce qu'il faudrait vous dire, et
j'ai besoin de toute votre indulgence en faveur de mes sentimens et de
mes expressions.

»Je vous verrai bientôt. Croyez-moi votre très-fidèle et sincère ami,»

P. B. SHELLEY.

Quant au livre où M. Hunt a jugé convenable de se venger, sur Byron
mort, du pénible fardeau des services qu'il avait, à l'heure du besoin,
acceptés de Byron vivant, je puis par bonheur m'épargner le dégoût d'en
parler longuement, vu l'oubli complet et bien mérité où le volume est
tombé. Jamais, en vérité, le monde n'a plus honorablement manifesté ses
sentimens de justice sur de telles matières que dans l'accueil
universellement fait à ce livre ingrat:--ceux mêmes qui étaient le moins
disposés à juger favorablement de Lord Byron, ayant repoussé avec
indignation les preuves apportées à l'appui de leur opinion par un homme
qui ne rougissait pas d'être redevable de son autorité, comme
accusateur, aux facilités qu'il avait eues pour observer en étant abrité
et nourri sous le toit de celui qu'il décriait.

Par rapport aux sentimens hostiles manifestés contre moi dans l'ouvrage
de M. Hunt, la seule vengeance que je prendrai sera de mettre sous les
yeux de mes lecteurs le passage d'une de mes lettres qui provoqua cette
hostilité, et qui peut du moins réclamer le mérite de n'être pas une
attaque couverte, vu que dans tout le cours de mes remontrances à Lord
Byron au sujet de ses nouveaux alliés littéraires, je n'écrivis jamais
sur le compte de M. Shelley ou de M. Hunt une seule ligne que je ne
prévisse leur devoir être communiquée sur-le-champ par mon
correspondant, dont je connaissais depuis long-tems le caractère. Ce
manque de discrétion était un défaut dans mon noble ami, je ne veux pas
le nier; mais, comme il n'était point déguisé, on pouvait facilement
s'en garantir, et par conséquent il était peu dangereux. D'ailleurs,
telle est la peine généralement imposée à la franchise; et ceux qui se
seraient flattés qu'un homme aussi communicatif que Lord Byron sur ses
propres affaires pût être plus discret en faveur des confidences
d'autrui, n'auraient eu à blâmer que leur propre imprudence pour tout le
tort que leur confiance en sa discrétion aurait pu leur faire.

Voici le passage que Lord Byron, comme je m'y attendais, montra à M.
Hunt, et auquel une de ses lettres (celle du 20 février) fait allusion:

«Je désirerais apprendre que vous voulez vous retirer du _Libéral_. Je
suis fâché de vous exhorter à une mesure si contraire à l'intérêt de
Hunt; mais je n'hésiterais pas à lui tenir le même langage, si j'étais
près de lui. Je voudrais, si j'étais que de vous, le servir par tous les
moyens possibles, excepté cette coalition;--je lui donnerais (s'il en
acceptait l'offre) les profits des mêmes ouvrages, publiés
séparément,--mais je ne me mêlerais pas de cette manière avec autrui. Je
ne voudrais pas devenir partie intéressée dans cette espèce de pot au
feu mélangé, où la mauvaise saveur d'un ingrédient se communique à tout
le reste. Je voudrais, si j'étais que de vous, être seul, réduit à mes
propres forces, et, comme tel, invincible.»

Puisque nous en sommes sur M. Hunt, je profiterai de cette occasion pour
insérer quelques passages d'une lettre que Lord Byron adressa à une amie
de cet homme de lettres, en réponse à un appel fait à ses sentimens
concernant son «amitié» avouée pour M. Hunt. Les aveux qu'il y fait
sont, je l'avoue, un peu étonnans, et doivent être accueillis avec une
indulgence plus qu'ordinaire, eu égard non-seulement à la disposition
particulière d'humeur ou d'esprit durant laquelle la lettre fut écrite,
mais encore à l'influence des légères brouilleries, des ressentimens
accidentels dont le passager souvenir offusquait peut-être alors
l'esprit de Byron, et l'indisposait, pour le moment, contre ceux de ses
amis que, dans une plus brillante humeur, il aurait proclamé comme les
plus chers à son coeur.



LETTRE DIX.

A MRS. ***.

.............................................

«Je présume que vous, du moins, me connaissez assez pour être sûre que
je n'ai pu avoir l'intention d'insulter à la pauvreté de Hunt; au
contraire, je l'honore pour cette pauvreté même; car je connais ce que
c'est, j'ai été aussi embarrassé qu'il le fut jamais, sans m'être aperçu
que, dans ce cas, un homme honorable perdît le moins du monde dans sa
propre estime. Voulez-vous dire que s'il eût été riche, je me fusse
joint à lui pour ce journal? Je réponds par la négative..... Je me suis
engagé dans le journal par bienveillance pour lui, et par respect pour
son caractère comme littérateur et comme homme; non moins par égard à
son courage politique que par compassion pour sa situation présente.
J'ai fait cela dans l'espérance qu'avec l'aide d'amis littéraires,
apportant chacun leur quote-part littéraire de contributions (ce qui est
indispensable pour tout journal d'une nature mixte), il pourrait se
rendre indépendant.

»Je l'ai toujours traité, dans nos relations personnelles, avec une si
scrupuleuse délicatesse, que je me suis abstenu de donner des avis que
je pensais pouvoir être désagréables, de peur qu'il ne les imputât à ce
qu'on appelle «l'importance d'un homme qui tire avantage de sa
situation.»

»Quant à l'amitié, c'est un penchant pour lequel mon génie est
très-borné. Je ne connais point d'être humain mâle (excepté lord Clare,
l'ami de mon enfance), pour qui j'éprouve un sentiment digne d'être
ainsi qualifié. Toutes mes autres amitiés sont des amitiés selon le
monde. Je n'ai même jamais éprouvé une véritable amitié pour Shelley,
quelque grandes qu'aient été mon admiration et mon estime pour lui;
ainsi, vous voyez que la vanité même n'a pu me séduire sous ce rapport;
car, de tous les hommes, Shelley fut celui qui eut la plus haute opinion
de mes talens,--et peut-être de mon caractère.

»Je ferai mon devoir envers mes intimes, d'après le principe qu'il faut
traiter autrui comme on voudrait soi-même être traité. Je crois avoir
ainsi agi envers eux dans la plupart des cas. Je puis trouver du plaisir
dans leur conversation,--me réjouir de leurs succès,--être charmé de
leur rendre service, ou de recevoir en retour leurs conseils et leurs
secours. Mais, s'il s'agit d'amis et d'amitiés, j'ai déjà nommé le seul
homme encore vivant pour qui j'éprouve quelque sentiment de ce genre,
excepté peut-être Thomas Moore. J'ai eu, et puis encore avoir un
millier d'amis, comme on les nomme dans la vie; ils sont, dans la walse
de ce monde, ce que sont nos danseuses au bal, oubliées, ou peu s'en
faut, après la fête, quoique fort agréables la danse durant. L'habitude,
les affaires, la communauté de plaisirs ou de peines, sont des liens de
ce genre, et la même foi politique en est une autre.»



LETTRE DX.

A LADY ***.

Gênes, 28 mars 1823.

«M. Hill est ici; je dînai avec lui le samedi de la semaine
avant-dernière; et au sortir de sa maison à S.-P. d'Arena, ma voiture se
cassa. J'allai à pied jusque chez moi,--l'espace est d'environ trois
milles,--ce n'est pas là une prouesse de piéton; mais soit que le
passage brusque d'appartemens chauds à un vent froid m'eût glacé, soit
que la montée de la colline d'Albaro m'eût échauffé, ou que toute autre
cause m'eût indisposé, le lendemain j'eus à la figure une inflammation à
laquelle j'ai été sujet cet hiver pour la première fois, et je souffris
beaucoup, mais sans courir aucun danger. Ma santé va aujourd'hui comme
d'ordinaire. M. Hill est, je crois, occupé de sa diplomatie. Je lui
donnerai votre message quand je le reverrai.

»Je ne m'oppose point à faire connaissance avec le marquis Palavicini,
s'il a ce désir. Depuis ces derniers tems j'ai peu hanté la société,
soit anglaise, soit étrangère; car j'avais vu tout ce qui méritait
d'être vu dans la première avant que je partisse d'Angleterre, et à
l'époque de la vie où j'étais plus disposé à m'y plaire; et j'ai fait
une suffisante expérience de la seconde dans les premières années de ma
résidence en Suisse, principalement chez Mme de Staël, où j'allais
quelquefois, jusqu'à ce que je fusse devenu las de _conversazioni_ et de
carnavals, avec leurs accessoires: ce qu'il y a de fatigant, c'est que
si vous allez une fois dans le monde, on compte sur votre présence
quotidiennement, ou plutôt nuitamment. J'ai fait le tour des plus
célèbres soirées à Venise, et partout où j'ai séjourné quelque tems,
chez les Benzona, les Albrizzi, les Michelli, etc., etc., et chez les
cardinaux et les divers potentats de la légation en Romagne
(c'est-à-dire, à Ravenne), et je ne me suis retiré en Toscane que dans
l'intérêt de mon repos. D'ailleurs, si je vais en société, je tombe à la
longue dans des embarras d'un genre ou d'un autre, qui ne surviennent
pas dans ma solitude. Cependant, comme le marquis est un de vos amis, je
suis prêt de grand coeur à faire connaissance avec lui. Il est peut-être
lié à ma famille par une circonstance que je me rappelle; un
Palavicini--de Bologne, je crois,--se maria il y a un demi-siècle à une
de mes parentes éloignées. Je me trouve savoir le fait, parce que lui
et son épouse avaient une rente viagère de cinq cents livres sterling
constituée sur la propriété de mon oncle, rente qui cessa à la mort
dudit oncle, quoique je me rappelle avoir entendu dire que le couple
renté essayât, bien naturellement il est vrai, de faire survivre la
pension. Si je puis faire quelque chose pour vous ici ou ailleurs,
ordonnez, je vous prie, et vous serez obéie.»



LETTRE DXI.

A M. MOORE.

Gênes, 2 avril 1823.

«Je viens de voir quelques-uns de vos amis, qui me firent hier une
visite, que, par considération pour eux et pour vous, je leur ai rendue
aujourd'hui;--vu que je réserve ma peau d'ours, mes dents et mes griffes
pour nos ennemis.

»J'ai vu aussi Henri F***, fils de lord H***, pour la première fois
depuis que je l'avais laissé, enfant doux et de santé délicate, sans
cravatte et en jaquette, il y a sept ans, à l'époque de mon éclipse,--de
ma troisième éclipse, je crois, attendu que j'en ai généralement une
tous les deux ou trois ans. Je pense que ce jeune homme à la plus douce
et la plus aimable expression de physionomie que j'aie jamais vue, et
des manières correspondantes. Si à ces avantages il joint les talens
héréditaires, il maintiendra, j'espère, le nom de F*** dans toute sa
fraîcheur durant un demi-siècle encore. Je parle d'après un rapide
coup-d'oeil, mais j'aime toujours à céder à de telles impressions; car
j'ai toujours trouvé que ceux que j'aimai le mieux et le plus long-tems
me plurent à la première vue; et j'aimai toujours ce garçon,--en partie,
peut-être, à cause d'une ressemblance dans le cas le moins heureux de
nos destinées,--je veux dire, pour éviter les méprises, qu'il boite
comme moi. Mais il y a cette différence que, lui, il paraît être un ange
qui s'est foulé le pied contre une étoile, tandis que, moi, je suis «le
diable boiteux.» Sobriquet qu'à mon grand étonnement, parmi tant de
_nominis umbroe_[24], les orthodoxes ne m'ont pas encore appliqué.

»Vos autres alliés, que j'ai trouvés être de fort agréables personnages,
sont _milor_ B*** et son _épouse_, voyageant avec un fort beau
compagnon, qui «sous la forme d'un comte français» (pour me servir de la
phrase de Farquhar dans le _Stratagême des Petits-Maîtres_), a tout
l'air d'un Cupidon déchaîné, et se trouve être un des rares spécimens
que j'aie vus de notre type idéal d'un Français d'avant la révolution.
Milady semble consommée en littérature,--et c'est à cela, ainsi qu'à la
liaison de la famille avec votre Honneur, que j'attribue le plaisir
d'avoir vu ces voyageurs. Elle est, de plus, fort jolie, même le
matin,--genre de beauté que le soleil d'Italie n'éclaire pas si souvent
que le chandelier. Certainement les femmes anglaises durent plus
long-tems que leurs voisines du continent.............................
........................................................

[Note 24: Ombres de nom. (_Note du Trad._)]

»Vos amis me donnent de bonnes nouvelles de vous et de vos «anges
emprisonnés,» ou peu s'en faut. Mais pourquoi avez-vous changé votre
titre?--Vous vous en repentirez un jour. Les bigots ne vous pardonneront
jamais,--et d'ailleurs, leur pardon en vaut-il la peine? Je présume que
je suis un chrétien plus orthodoxe que vous n'êtes; et, toutes les fois
que je vois un homme véritablement chrétien, soit en pratique, soit en
théorie (car je n'ai jamais encore trouvé un individu qui, mis à
l'épreuve, se montrât tel sous l'un et l'autre rapport), je suis son
disciple. Mais, jusqu'à présent, je ne puis me soumettre à nos marchands
de dîmes,--et je ne puis m'imaginer pourquoi vous avez circoncis des
séraphins.

»J'ai été bien plus persécuté que vous, comme vous en pouvez juger par
ma présente décadence,--car je suis aussi bas en popularité et en
librairie que quelque auteur que ce soit. Au moins, mes amis m'en
assurent;--grand merci de leur bonté! Ils en accusent Hunt, mais ils ont
tort:--ce doit être, en partie du moins, ma faute propre,--ainsi
soit-il! Quant à Hunt, je m'applaudis de ne pas l'avoir laissé mourir de
faim dans la rue, préférablement à tout honneur personnel qui aurait pu
provenir d'une si naïve philantropie. J'agis réellement par principe en
cette affaire, car nous n'avons rien de commun; et je ne puis vous
décrire la désespérante sensation que j'éprouve à faire quelque chose
pour un homme qui semble ne pouvoir ni ne vouloir plus rien faire pour
lui: c'est comme si on retirait de la rivière un homme qui va droit s'y
jeter de nouveau. Pendant ces trois ou quatre dernières années, Shelley
l'a assisté, et tiré une fois d'embarras. Depuis la mort de Shelley,--et
même auparavant,--j'ai fait ce que j'ai pu; mais il n'est pas en mon
pouvoir de prolonger une telle assistance. Je voudrais que Hunt
retournât en Angleterre, je lui donnerais les moyens de s'y placer dans
une situation confortable. Somme toute, sa position n'y est plus aussi
mauvaise, puisque une portion de ses dettes est payée, etc., etc. Il
serait sur les lieux pour continuer son journal avec son frère, qui
semble un homme sensé, franc, fort et patient.....»

BYRON.


La nouvelle amitié dont Byron annonce ici le commencement, et dans
laquelle je fus bien aise, comme ami commun des deux parties, de le voir
s'engager, fut pour lui une grande source de plaisir durant le séjour
des nobles voyageurs à Gênes. En effet, il s'était si long-tems persuadé
que tous ses compatriotes hors d'Angleterre ne le regardaient que comme
un proscrit ou une curiosité, que chaque fois qu'il recevait d'eux un
accueil amical, il en éprouvait autant de surprise que de plaisir; et
son esprit, en renouant les liaisons et les habitudes anglaises, goûtait
une sensation de bien-être pareil au plaisir de respirer l'air natal.

Dans la vue d'engager ses amis à prolonger leur séjour à Gênes, il leur
suggéra l'idée de prendre une jolie _villa_, nommée _il Paradiso_, dans
le voisinage de la sienne, et les accompagna pour la visiter avec eux.
Ce fut à cette occasion qu'en entendant lady B*** exprimer l'intention
de fixer sa résidence dans ce lieu, il composa l'impromptu suivant:

                  Sous les yeux de ***,
                  Le paradis convoité
        Devrait être aussi pur de mal que le paradis primitif;
                  Mais, si la nouvelle Ève
                  Soupirait après une pomme,
        Quel mortel ne jouerait volontiers le rôle du diable!

Je n'omettrai pas non plus une pièce de vers adressée à la même dame,
dont la beauté et le talent auraient eu droit d'attendre, de la plume de
Lord Byron, un tribut d'hommages plus ardens. Cette pièce est fort
intéressante, en ce qu'elle peint ce sentiment de la vieillesse qui se
glissait si prématurément dans l'ame du noble poète.

                  A LA COMTESSE DE B*****.

                            I.

        Vous m'avez demandé des vers:--simple demande,
          Qu'un rimeur ne saurait refuser sans paraître bizarre.
        Mais mon Hippocrène était dans mon coeur,
          Et mes sentimens, source de ma verve, sont taris.

                            II.

        Si j'étais ce que je fus, j'aurais chanté
          Ce que Lawrence a si bien peint;
        Mais aujourd'hui le son expirerait sur mes lèvres,
          Le sujet est trop doux pour mon luth.

                           III.

        Mon feu d'autrefois n'est plus qu'une cendre;
          Le barde est mort dans mon sein;
        Au lieu d'aimer, je ne fais plus qu'admirer,
          Et mon coeur est aussi chenu que ma tête.

                                IV.

        Ma vie ne se date point par les années,--
          Il y eut de courts instans qui, comme une charrue,
        Tracèrent leurs sillons en rides profondes
          Dans mon ame comme sur mon front.

                             V.

        Que la brillante jeunesse aspire
          A chanter ce que je contemple en vain;
        Le chagrin a ravi à ma lyre
          La corde digne de ce chant.
                                               B.

Les lettres suivantes, écrites durant le séjour de ces nobles voyageurs
à Gênes, intéresseront la curiosité du lecteur.



LETTRE DXII.

AU COMTE DE B***.

5 avril 1823.

MON CHER LORD,

«Comment va votre goutte? ou plutôt comment allez-vous? Je vous renvoie
le journal du comte ***, production fort extraordinaire, et d'une triste
vérité en tout ce qui concerne la haute société d'Angleterre. Je connais
ou connus personnellement la plupart des personnages et des sociétés
qu'il décrit; et depuis que j'ai lu ses observations, mes souvenirs me
semblent des souvenirs d'hier. Je plaiderais toutefois en faveur d'un
petit nombre d'exceptions, que je mentionnerai bientôt. Ce qu'il y a de
plus singulier, c'est que ce jeune homme ait pénétré, non le fait, mais
le mystère de l'ennui anglais à vingt-deux ans. J'avais environ le même
âge quand je fis la même découverte, à-peu-près dans les mêmes
cercles--(car, parmi les personnes citées, à peine y en a-t-il une que
je n'aie vue alors journellement ou nuitamment, et j'étais lié plus ou
moins intimement avec la plupart d'entre elles);--mais je n'aurais
jamais pu faire une si bonne description. Il faut être Français pour
faire cela.

»Mais il doit aussi avoir été à la campagne durant la saison de la
chasse, avec «une compagnie choisie d'hôtes distingués,» comme disent
les journaux. Il doit avoir vu les _gentlemen_ après dîner (les jours de
chasse), et durant la soirée qui vient ensuite, où les femmes ont l'air
d'avoir chassé, ou plutôt d'avoir été chassées. J'aurais désiré qu'il
eût été à un dîner en ville chez lord C***, peu nombreux, mais choisi,
et composé des gens les plus amusans. Le dessert fut à peine sur table,
que, de douze convives, j'en comptai cinq endormis; et parmi ces cinq
étaient Tierney, lord *** et lord ***; j'ai oublié les deux autres; mais
c'étaient des hommes d'esprit ou des orateurs,--peut-être des poètes.

»Mon séjour en Orient et en Italie m'a rendu un peu indulgent pour la
sieste,--mais on la fait régulièrement dans les pays chauds: on s'y
livre dans la solitude, ou tout au plus en tête-à-tête avec une
compagne, et on se retire paisiblement dans ses appartemens, pour éviter
le soleil pendant une heure ou deux.

»Certes, le journal de votre ami est une production formidable. Hélas!
nos chers compatriotes ne sont connus que pour être ennuyés, et non pour
ennuyeux; et je présume que la révélation désagréable de cette dernière
vérité ne sera pas mieux reçue que les vérités ne le sont ordinairement.
J'ai lu le tout avec une grande attention, et j'y ai trouvé de
l'instruction; je suis trop bon patriote pour dire _du plaisir_,--du
moins je ne le dirais pas, quoique je pusse le penser. J'ai montré le
journal (ce n'est pas un manque de discrétion, j'espère) à une jeune
dame italienne de haut rang, très-instruite, et qui passe ou passa pour
être une des trois plus célèbres beautés du district de l'Italie, où sa
famille et sa parenté résidaient dans des tems moins orageux sous le
rapport de la politique (et ce n'est pas à Gênes, par parenthèse); cette
dame en a été fort contente, et elle dit qu'elle y a puisé une meilleure
notion de la société anglaise que dans toutes les discussions
métaphysiques de Mme de Staël sur le même sujet, dans son ouvrage sur la
révolution. Je vous prie de remercier le jeune philosophe, et de faire
mes complimens à lady B*** et à sa soeur.

»Croyez-moi votre très-obligé et fidèle ami.»

N. B.

«_P. S._ Les lettres particulières parlent de trouble ou de complot dans
l'armée française des Pyrénées,--de généraux soupçonnés ou
congédiés,--d'un voyage du ministre de la guerre pour voir l'affaire sur
les lieux.

»Dites au comte *** qu'il ne rapporte pas toujours les noms d'une façon
intelligible, surtout ceux des clubs; il parle du Watts-Club,--peut-être
a-t-il raison; mais, de mon tems, c'était le Watter's-Club qui était le
club des dandys; j'en étais membre (sans être dandy toutefois) au tems
de sa plus grande gloire, lorsque Brummel, Mildmay, Alvanley et
Pierrepoint donnaient les bals de dandys; c'est nous qui fîmes,
c'est-à-dire le club fit la fameuse mascarade à Burlington-House pour
Wellington. Il ne parle pas de l'Alfred, qui était le plus recherché et
le plus ennuyeux de tous, comme je le sais pour en avoir aussi été
membre.»



LETTRE DXIV[25].

AU COMTE DE B***.

14 avril 1823.

«Je suis vraiment fâché de ne pouvoir vous accompagner dans votre
promenade équestre ce matin, attendu que je me suis fait un très-grand
mal au visage, en y appliquant un caustique sur une verrue, d'après
l'avis du médecin. Je ne sais si j'ai employé une trop forte dose, mais
toujours est-il que non-seulement j'ai souffert une vive douleur, mais
encore la partie malade et ses environs immédiats sont devenus tout
noirs. Comme je ne veux effrayer ni vos chevaux, ni leurs cavaliers,
j'aime mieux attendre, pour vous voir, jusqu'à six heures; j'espère
qu'alors j'aurai repris un air plus chrétien, et que je serai redevenu
semblable aux créatures humaines: Mon mal s'est étendu en partie à mes
doigts; car, en essayant de retirer le noir au moins de ma lèvre
supérieure, je n'ai fait qu'en teindre ma main droite, et ni le jus de
citron, ni l'eau de Cologne, ni aucune autre eau, n'ont pu la délivrer
de ces taches par trop semblables à l'encre..... En tout cas, je vous
verrai à six heures, à la faveur du crépuscule.

»Pour toujours et de coeur, etc.

[Note 25: La lettre 513 a été supprimée.]

11 heures.

»_P. S._ J'écrivais le billet ci-dessus à trois heures du matin. Je
regrette de vous dire que toute la peau, dans l'espace d'environ un
pouce carré au-dessus de ma lèvre supérieure, s'est détachée, en sorte
que je ne puis ni me raser, ni mâcher, et que je suis également
incapable de paraître à votre table, et d'en partager l'hospitalier
repas................ .................................................



LETTRE DXV.

AU COMTE ***[26].

«Mon cher comte *** (si vous me permettez de m'adresser à vous si
familièrement), vous devriez vous contenter d'écrire dans votre langue,
comme Grammont, et de réussir à Londres comme personne n'a réussi depuis
les jours de Charles II et les Mémoires d'Antonio Hamilton, sans vous
jeter dans notre barbare idiome,--que, d'ailleurs, vous comprenez et
écrivez mieux qu'il n'en est digne.

Mon «approbation», comme il vous plaît de dire, a été sincère, mais
peut-être elle n'a pas été impartiale; car, bien que j'aime ma patrie,
je n'aime pas mes compatriotes,--du moins, tels qu'ils sont à présent.
Et, outre la séduction du talent et de l'esprit qui brillent dans votre
ouvrage, je crains d'avoir éprouvé aussi l'attrait de la vengeance. J'ai
vu et senti presque tout ce que vous avez si bien dépeint. J'ai connu
ces personnes et ces réunions si bien décrites (c'est-à-dire la plupart
d'entre elles),--et les portraits sont si ressemblans, que je ne puis
qu'admirer le peintre non moins que son ouvrage.

[Note 26: La lettre est adressée au jeune comte français, dont le
nom est supprimé dans le texte anglais. (_Note du Trad_.)]

»Mais j'en suis fâché pour vous; car si vous connaissez si bien la vie à
votre âge, que deviendrez-vous quand l'illusion sera encore plus
dissipée? Mais, n'y songez pas:--en avant!--vivez tant que vous pourrez;
et puissiez-vous jouir pleinement des nombreux avantages que vous
possédez en jeunesse, en talens et en beauté! c'est le voeu
d'un--Anglais,--mais ce n'est pas être traître à mon pays; car ma mère
était écossaise, mon nom et ma famille sont normands; et, pour moi, je
ne suis d'aucun pays. Quant à mes «oeuvres» qu'il vous plaît de citer,
qu'elles aillent au diable, d'où (si vous en croyez maintes personnes)
elles sont venues.

»J'ai l'honneur d'être votre obligé, etc.»

A cette époque, survint une circonstance qui montre, à l'honneur des
tendances désormais meilleures de son caractère, combien étaient
diminués et adoucis ses ressentimens, auparavant si vifs, au sujet de
ses différends conjugaux. On a vu que sa fille Ada,--surtout depuis la
perte du seul être dont il espérait devoir l'attachement au lien du
sang,--était devenue l'objet constant et chéri de ses pensées; et il
était bien naturel que, avec un coeur aimant comme le sien, en se livrant
ainsi à sa tendresse pour sa fille, il se trouvât insensiblement disposé
à des sentimens plus doux envers la mère. Un Anglais, dont la soeur était
connue pour être l'amie et la confidente de lady Byron, étant alors à
Gênes, et visitant habituellement les nouveaux amis du poète, Lord
Byron, un jour, en conversant avec lady ***, prit occasion de dire
qu'elle lui rendrait un service essentiel si, par la médiation de ce
monsieur et de sa soeur, elle pouvait obtenir pour lui de lady Byron, ce
qu'il avait depuis long-tems désiré avoir entre les mains, une copie de
son portrait. Comme on lui représentait, dans le cours de cette même
conversation et d'une autre, que lady Byron, au dire de ses amis, était
dans une alarme continuelle qu'il ne vînt en Angleterre réclamer sa
fille, ou l'inquiéter de quelque façon, il déclara qu'il était prêt à
donner toutes les assurances nécessaires pour calmer une telle
appréhension; et bientôt après il écrivit la lettre suivante,
relativement à ces deux points.



LETTRE DXVI.

A LA COMTESSE DE B***.

3 mai 1823.

CHÈRE LADY ***,

«Ma lettre a pour but d'obtenir une copie de cette miniature de lady
Byron, qui appartenait à feue lady Noël, attendu que je n'ai aucun
portrait, ni même aucun souvenir de lady Byron, toutes les lettres
qu'elle m'avait écrites étant entre ses mains lorsque je quittai
l'Angleterre, et toute correspondance épistolaire ayant depuis cessé
entre nous,--du moins de sa part.

»Mon message, par rapport à l'enfant, est, à l'effet de déclarer--qu'en
cas d'accident survenu à la mère, si je lui survivais, mon désir serait
d'exécuter ses plans à la lettre, soit pour l'éducation de notre fille,
soit par rapport à la personne ou aux personnes à qui lady Byron
pourrait souhaiter de confier cette éducation. Je n'ai aucune intention
d'intervenir en ce point, tant qu'elle vivra; et je présume que ce
serait une consolation pour elle (si elle est malade, comme j'en ai reçu
l'avis) de savoir qu'en aucun cas on ne ferait rien, en tant qu'il
dépendrait de moi, qui ne fût strictement conforme aux désirs et aux
intentions de lady Byron,--de quelque façon qu'elle jugeât à propos de
me les transmettre.

»Croyez-moi, chère lady B***, votre obligé, etc.»

Cette négociation, dont je ne connais point les résultats--(et je ne
sais même pas si elle a jamais été menée à fin)--jeta naturellement et
fréquemment la conversation sur le sujet du mariage de Lord
Byron,--sujet que mon noble ami était toujours le premier à
soulever,--et le récit qu'il donna alors, tant des circonstances de la
séparation que de sa complète ignorance des causes qui la provoquèrent,
fut, à ce que je vois, exactement semblable aux déclarations faites par
lui, dans toutes les occasions où la question se présenta, avec un air
de sincérité auquel il était impossible de ne pas ajouter foi.--«Quant
aux causes réelles de la séparation--(dit-il dans le cours d'une de ses
conversations), je vous déclare que, même aujourd'hui, je les ignore
totalement, vu que lady Byron n'a jamais voulu préciser ses motifs, et a
refusé de répondre à mes lettres. Je lui ai écrit plusieurs fois, et je
suis encore dans l'usage de le faire; mais je ne lui ai pas toujours
envoyé mes lettres, après les avoir écrites, simplement parce que je
désespérais qu'elles produisissent le moindre bien. Vous pourrez, si
vous voulez, en voir quelques-unes;--elles serviront à jeter quelque
lumière sur mes sentimens.»

Par conséquent, un jour ou deux après, Lord Byron envoya à lady *** une
de ces lettres qu'il avait gardées par devers lui, incluse dans la
suivante.



LETTRE DXVII.

A LA COMTESSE DE ***.

Albaro, 6 mai 1823.

MA CHÈRE LADY ***.

«Je vous envoie la lettre que j'avais oubliée, et le livre[27] dont
j'aurais dû me souvenir. Il contient de sombres vérités, quoique, à mon
avis, ce soit un ouvrage trop triste pour avoir jamais été populaire. La
première fois que je le lus (non dans l'édition que je vous envoie:--je
me la suis procurée depuis), ce fut d'après le désir de Mme de Staël,
que le monde, dans sa bienveillance, supposait être l'héroïne de ce
roman,--supposition fausse, dont cette célèbre dame était furieuse. Ce
fut en Suisse, dans l'été de 1816.
...................................................

»La lettre ci-jointe ne fut pas envoyée à sa destination, parce que je
désespérais qu'elle produisît le moindre bien. J'étais extrêmement
sincère quand je l'écrivis, et je le suis encore.......................
......................................................

»Votre très-sincère, etc.»

       *       *       *       *       *

Je vais maintenant produire la lettre incluse dans la précédente, et peu
de mes lecteurs, je crois, disconviendront que si l'auteur de la lettre
suivante n'a pas eu le bon droit de son côté, il n'ait eu au moins la
plupart des bons sentimens qui en sont en général l'ordinaire apanage.

[Note 27: _Adolphe_, par M. Benjamin-Constant. (_Note de Moore_.)]



LETTRE DXVIII.

A LADY BYRON.

(A l'adresse de l'honorable Mrs. Leigh, à Londres.)

Pise, 17 novembre 1821.

«Je dois accuser réception des cheveux d'Ada, qui sont fort doux et fort
jolis, et déjà presque aussi noirs que les miens l'étaient à l'âge de
douze ans, si j'en juge d'après le souvenir de ceux qu'on me prit à cet
âge, et qui sont entre les mains d'Augusta; mais ils ne frisent
pas,--peut-être parce qu'on les laisse grandir.

»Je vous remercie aussi pour l'inscription de la date et du nom, et je
vais vous dire pourquoi.--Je crois n'avoir en ma possession, que ces
deux ou trois mots de votre écriture, car je vous ai rendu vos lettres;
et, hormis le mot _ménage_, écrit deux fois dans un vieux livre de
comptes, je n'avais rien de votre main. Je brûlai votre dernière note
pour deux raisons:--premièrement, elle était écrite dans un style peu
agréable; et, secondement, je désirais recevoir votre écriture sans ces
documens, qui sont la ressource vulgaire des gens soupçonneux.

»Je présume que ce billet vous parviendra vers l'anniversaire de la
naissance d'Ada:--c'est le 10 décembre, je crois. Elle aura alors six
ans,--en sorte que dans douze, j'aurai quelque chance de la
voir;--peut-être sera-ce plus tôt, si je suis obligé d'aller en
Angleterre pour affaires ou pour tout autre motif. Rappelez-vous
toutefois une chose, soit que nous nous trouvions loin ou près l'un de
l'autre;--chaque jour qui passe sur notre séparation, doit, ce me
semble, après un si long intervalle, adoucir nos sentimens réciproques,
qui auront toujours un point de ralliement tant que notre enfant
existera, existence dont, je présume, nous souhaitons tous deux le
prolongement au delà de la nôtre.

»Le tems qui s'est écoulé depuis notre séparation a été plus
considérable que la totalité de la courte durée de notre union, et la
période presque aussi courte de nos relations antérieures. Nous fîmes
tous deux une méprise amère; mais aujourd'hui la chose est faite et
irrévocable. Car, à l'âge de trente-trois ans qui est le mien, et au
vôtre qui n'en diffère que de peu d'années de moins, quoiqu'on n'ait pas
encore parcouru une très-longue période de la vie, pourtant on est à
l'époque où les habitudes et les opinions sont généralement trop formées
pour admettre des modifications; et comme nous ne pûmes pas nous
convenir quand nous étions plus jeunes, aujourd'hui nous ne le pourrions
pas sans difficulté.

»Je dis tout cela, parce que je vous avoue que nonobstant tous nos
différends, je considérai notre réunion comme possible plus d'une année
encore après la séparation;--mais ensuite j'en abandonnai l'espoir
entièrement et pour jamais. Mais cette impossibilité même d'une réunion
me semble, à moi du moins, une raison pour que, dans toutes les
discussions, d'ailleurs peu nombreuses, qui peuvent s'élever entre nous,
nous observions les formes ordinaires de la politesse, et cette
courtoisie que des gens destinés à ne jamais conférer ensemble peuvent
observer plus aisément que dans le cas de relations plus immédiates.
Pour ma part, je suis violent, mais non méchant; car il n'y a que les
provocations récentes qui excitent mes ressentimens. Quant à vous, qui
êtes plus froide et plus concentrée, je voudrais vous faire songer que
vous pouvez quelquefois prendre pour dignité la profonde ténacité d'une
froide colère, et pour devoir un plus mauvais sentiment. Je vous assure
que je n'ai plus contre vous aucune espèce de ressentiment. Songez que
si vous m'avez offensé, ce pardon est quelque chose; et que, si c'est
moi qui suis l'offenseur, c'est quelque chose de plus, s'il est vrai,
comme le disent les moralistes, que le plus coupable soit le moins
disposé à pardonner.

»Le tort n'est-il venu que de moi? A-t-il été réciproque? ou de votre
côté principalement? Voilà à quoi je ne réfléchis plus. Je ne songe qu'à
deux points,--savoir: que vous êtes la mère de mon enfant, et que nous
ne nous reverrons jamais. Je pense que si vous me considérez aussi sous
ces deux points de vue correspondans, il n'en sera que mieux pour nous
trois.

»Tout à vous à jamais,

NOEL BYRON.

       *       *       *       *       *

Ç'a été mon plan, comme on doit l'avoir remarqué, de laisser, partout où
mes matériaux m'en ont fourni le moyen, le héros de ces _Mémoires_
raconter lui-même son histoire; et j'ai pu, à un petit nombre
d'interruptions près, atteindre ce but pour les deux ou trois années que
nous venons de parcourir, vu les riches ressources que j'avais entre les
mains. Mais aujourd'hui que nous sommes parvenus à cette époque où
Byron, sollicité par sa vague inquiétude, allait prendre un nouvel élan,
et entrer dans une carrière aussi glorieuse que courte et
fatale,--permettons-nous un moment de pause pour jeter un regard en
arrière sur les dernières années, et pour contempler un instant le
spectacle, à-la-fois sublime et douloureux, que notre poète donna durant
ce période du plus libre exercice de ses facultés.

Dans un état d'excitation perpétuelle, tant pour le coeur que pour la
tête,--en guerre éternelle avec la volonté du monde, et pourtant dans le
cours d'une vie suspendue au souffle du monde,--avec un génie revêtant
toutes les formes, depuis Jupiter jusqu'à Scapin, et avec un caractère
également propre à toutes les habitudes morales,--l'ancienne conception
de l'existence de deux ames dans un seul corps ne semblerait même pas
encore adéquate aux variétés de talent et d'humeur, que Byron déploya
dans sa conduite et dans ses écrits durant ces courtes années de fièvre.
Sans remonter jusqu'au quatrième chant de _Childe Harold_, qu'un des
plus amers et des plus habiles adversaires de mon noble ami a déclaré
«sous le rapport de l'exécution, la plus sublime oeuvre poétique d'une
plume mortelle,» nous avons, dans le même genre de force et de
splendeur, la _Prophétie de Dante_, _Caïn_, le mystère de _Ciel et
Terre_, _Sardanapale_,--tous ouvrages produits durant ce merveilleux
période de génie. Il faut encore y joindre quatre autres drames, qui,
bien qu'inférieurs aux autres compositions, rencontrent toutefois, comme
poèmes, peu de pièces rivales dans notre littérature; tandis qu'ils
démontrent, d'une manière plus spéciale, cette remarquable versatilité
de goûts et de talens qui portait Lord Byron à travailler dans un genre
sévère et classique, le plus antipathique de tous à ses habitudes et à
son humeur, et le plus éloigné de cette licence hardie et vagabonde
qu'il eût la grande mission de porter dans l'empire entier de
l'intelligence.

En opposition à ces nobles accords, nous voyons naître, durant ce
fertile période, le _Don Juan_--qui renferme le résumé de tous les
merveilleux contrastes du caractère de Byron,--la _Vision du Jugement_,
la traduction de Pulci, les pamphlets sur Pope, sur la _British-Review_,
sur le _Blackwood Magazine_,--avec un essaim de bagatelles légères et
plaisantes, négligemment échappées à cet esprit qui, presque au même
moment, représentait, avec un éclat digne de son rôle, le puissant génie
de Dante, ou suivait avec Caïn les sombres sentiers du scepticisme sur
les ruines des mondes passés.

Pendant que Lord Byron se livrait ainsi à ces créations idéales, les
circonstances qui dans la vie réelle réclamaient ses sympathies étaient
presque suffisantes pour absorber les pensées et les sentimens de tout
autre esprit que le sien. Un amour, non pas frivole, passager, et
«cheminant sous fardeau,» mais, au contraire, assez enraciné pour durer
jusqu'à l'heure de la mort, occupa vivement de ses premières espérances
et de ses premières craintes une portion de ce période, et en inquiéta
le reste d'embarras politiques et domestiques. Puis, à peine cette
orageuse passion eut-elle commencé à se calmer, qu'une nouvelle source
d'excitation s'offrit dans cette conspiration, où Lord Byron se
précipita sans aucune crainte, et qui n'aboutit qu'à multiplier les
objets de sa sympathie et de sa protection, et à l'obliger à un nouveau
changement de demeure et de scène.

Quand nous considérons toutes les distractions qui l'environnèrent, et
qu'en sus nous mettons en ligne de compte le fréquent dérangement de sa
santé, les pertes de tems et d'esprit dans la minutieuse surveillance
des dépenses du ménage, nous ne voyons qu'avec un étonnement presque
incrédule les chefs-d'oeuvre qu'il fut capable de produire dans de telles
circonstances,--la variété et la prodigalité de talent avec lesquelles,
au milieu de tant d'interruptions et de tant d'obstacles, son «ame
brillante se déborda de toutes parts,» et non-seulement continua son
cours en toute liberté à travers ces difficultés, mais encore tira des
combats et des ennemis qu'elle rencontra un nouveau surcroît à sa force,
un nouvel aliment à sa flamme. Tandis que l'incomparable souplesse de
son génie se déployait beaucoup plus évidemment qu'à toute autre époque
de sa vie, son caractère, susceptible, comme le caméléon, des plus
rapides changemens, présenta en même tems les plus frappans et les plus
contrastans exemples de cette versatilité. Aux yeux du monde, et surtout
de l'Angleterre,--scène de ses gloires et de ses torts,--il ne s'offrit
que sous l'aspect d'un sombre et fier misantrope qui se bannit lui-même
de la compagnie des hommes, et surtout des Anglais. Sous ce point de
vue, les plus naïves et les plus belles inspirations de sa muse ne
furent regardées que comme des intervalles lucides entre les paroxysmes
d'une malignité inhérente à sa nature; et les joyeuses effusions de son
esprit et de sa bonne humeur ne parurent même tendre qu'à atteindre le
but que Swift se vantait de poursuivre dans tous ses travaux,--«à vexer
le monde plutôt qu'à le divertir.»

Mais ce n'était pas là le Byron des heures de société: ceux qui ont vécu
dans son intimité diront tout le contraire. L'espèce de réputation
sauvage qu'il s'était acquise en pays étranger empêcha, sans doute, bon
nombre de ses compatriotes qu'il aurait cordialement accueillis, de
rechercher sa connaissance. Mais les Anglais qui l'approchèrent avec les
formes ordinaires d'introduction, furent tous surpris et charmés de la
courtoisie et de l'aisance de ses manières, de la simplicité modeste de
sa conversation, et, dans le cas d'une plus intime relation, de la
franche plaisanterie à laquelle il se livrait avec un tel abandon, que
ceux qui le connaissaient le mieux auraient pu se méprendre au point de
croire que la gaîté, après tout, était le véritable penchant de son
caractère.

Aux contrastes qu'il présentait dans sa conduite publique et dans sa vie
privée, on doit encore ajouter que, tout en bravant si fièrement
l'anathême du monde, et en revendiquant le droit naturel de penser par
soi-même avec une liberté, je dirai même, une audace incomparable, la
timidité primitive de son caractère ne cessait de le dominer; et tandis
que de loin il était regardé comme une espèce de despote intellectuel,
révélant partout une confiance inébranlable et ses immenses moyens, une
observation faite de plus près permit, à Venise, à une noble dame[28],
son amie et la mienne, de découvrir, sous cette apparence, les traces de
la défiance et de la timidité qui le caractérisèrent dans son enfance,
et qu'il ne dépouilla jamais entièrement dans le cours de sa carrière.

Mais voici une contradiction encore plus singulière entre l'homme public
et l'homme privé,--contradiction fréquente, et dans quelques cas plus
apparente que réelle;--ce Byron qui, en certains momens, se retranchait
opiniâtrement dans sa volonté absolue, se montrait, un instant après, au
plus haut point docile et persuadable. Aujourd'hui, ébranlant, comme
misantrope et comme satirique, le monde social sur ses solides
bases;--demain, apprenant, comme _cavaliere servente_, avec une
obéissance passive, à plier un schall,--le même homme, qui avait si
obstinément refusé de sacrifier aux remontrances amicales ou à la voix
publique un seul vers de _Don Juan_, consentit à cesser entièrement le
poème, à la simple prière d'une aimable _donna_, et ne reprit cette
oeuvre, enfant chéri de sa muse, qu'après en avoir, non sans difficulté,
obtenu la permission de la même autorité. Eût-on pu, d'ailleurs, sans
être préalablement averti de ces transformations, reconnaître le
grossier libertin de Venise dans cet amant romanesque et passionné qui,
peu de mois après, pleurait devant la fontaine du jardin de Bologne? ou
eût-on espéré trouver dans le sec calculateur de sequins et de
_baiocchi_, ce généreux champion qui ne regarda sa fortune entière et sa
vie même que comme de faibles sacrifices pour avancer, ne fût-ce que
d'un seul jour, la cause de la liberté?

[Note 28: La comtesse Albrizzi,--qui a donné une _Esquisse_ du
caractère de Lord Byron. (_Note de Moore_.)]

Ici notre attention se fixe naturellement sur un trait de caractère,
plus intimement lié à la brillante époque que nous avons sous les yeux.
Malgré les manifestes préjugés de Byron en faveur du rang et de la
naissance, nous avons vu avec quelle ardeur,--non-seulement en
imagination et en théorie, mais en pratique, comme dans le cas des
carbonari italiens,--il accorda sans réserve ses sympathies à tout
mouvement populaire vers la liberté. Quoique la sincérité d'un zèle
auquel la mort a mis un noble et dernier sceau, ne puisse être révoquée
en doute, cependant on peut fort bien se demander si ce besoin général
d'excitation qui,--(quelle qu'en fût d'ailleurs la source)--détermina
toujours la conduite de Lord Byron, ne fut pas même en cette
circonstance son motif prédominant, et s'il n'est pas probable, en
outre, que, comme Alfieri et d'autres aristocratiques amans de la
liberté, il n'eût pas reculé devant les dernières conséquences de ses
doctrines de nivellement, et si, tout ardent qu'il était pour abaisser
ses supérieurs, il n'eût pas repoussé la tâche d'élever ses
inférieurs...................
.....................................................

Après la chute des espérances qu'il avait si ardemment nourries sur
l'issue des dernières luttes de l'Italie contre les maîtres qui la
régissent, on conçoit aisément quelle consolation il eut à tourner ses
regards sur la Grèce, où naissait alors un esprit de liberté qu'il avait
peint dans ses rêves de poésie, mais qu'il n'avait guère pu espérer voir
se réaliser avant sa mort. Les voyages de sa jeunesse dans cette contrée
avaient laissé dans son esprit une impression durable; et, comme je l'ai
déjà remarqué, toutes les fois que la fantaisie d'une vie errante le
reprenait, c'était vers les régions qui entourent «l'Olympe bleu», qu'il
reportait avec plaisir son regard. Depuis qu'il avait adopté l'Italie
pour résidence, ce penchant avait grandement diminué. Outre l'influence
sédative de son nouveau lien domestique, il était survenu en lui, à
cette époque, une nonchalance, ou répugnance à changer de demeure, que,
lors de son départ de Ravenne, il ne surmonta pas sans difficulté.

La vie incertaine et mal assise où il fut dès-lors jeté par la précaire
destinée de ceux avec lesquels il s'était lié, contribua avec une ou
deux autres causes à ressusciter en lui son ancienne passion du
changement et des aventures; et l'on ne s'étonnera pas qu'alors que la
Grèce lui offrait sous la forme la plus attrayante cette double
perspective, il ait vivement tourné ses yeux sur elle, et se soit laissé
embraser du désir d'assister et peut-être même de prendre part aux
triomphes contemporains de la liberté sur ces champs de bataille où il
avait déjà recueilli pour l'immortalité les glorieux souvenirs des
anciens jours.

Parmi les causes qui concoururent avec ce sentiment à le déterminer à
l'entreprise qu'il méditait alors, une des plus puissantes, sans doute,
fut qu'il supposait que sa haute popularité comme poète avait baissé
depuis quelque tems. Le complet insuccès du _Libéral_,--qu'il enrichit
de quelques morceaux éclatans, mais où sa plume en inséra d'autres à
peine distincts des scories environnantes,--le confirma pleinement dans
l'idée qu'il était enfin arrivé à ennuyer le monde; et, comme la voix de
la renommée lui était devenue presque aussi nécessaire que l'air qu'il
respirait, ce fut avec une orgueilleuse conscience de facultés encore
vierges en lui, qu'il reconnut que s'il était parvenu à l'extrémité
d'une des routes de la renommée, il lui en restait d'autres à tenter,
encore plus glorieuses.

..................................................

Son zèle pour l'Italie, dont l'histoire et la littérature semblaient
réclamer à grands cris la fin du vasselage et de l'oppression qui pèsent
sur elle, l'aurait sans doute entraîné au même dévoûment chevaleresque,
qu'il déploya depuis pour le service de la Grèce. Mais l'issue
désespérante de cette courte lutte n'est que trop bien connue; et ce
soudain échec d'une cause si riche en promesses affligea Lord Byron
d'autant plus profondément qu'il connaissait maints coeurs braves et
sincères qui l'avaient épousée. Le dégoût que cet effort abortif lui
inspira, joint à l'opinion qu'il s'était formée dans sa jeunesse des
«serfs héréditaires» de la Grèce, le firent quelque tems douter que les
Grecs pussent jamais accomplir leur affranchissement; et ce ne fut qu'au
printems de cette année que, plutôt d'après la durée que d'après le
succès présent de la lutte, il commença à croire un peu à l'avenir de la
cause à laquelle il avait presque résolu déjà de se dévouer. La seule
difficulté qui retardait ou entravait encore cette résolution, était la
nécessité de se séparer temporairement de Mme Guiccioli, qui désirait
elle-même partager les périls de son amant, mais qu'il ne pouvait
consentir à exposer aux chances d'une vie si rude même pour les hommes.

Au commencement du mois d'avril, il reçut la visite de M. Blaquière, qui
se rendait alors en Grèce avec la mission spéciale de procurer au
comité, récemment formé à Londres, d'exactes informations sur l'état et
sur les chances de ce pays. Entre autres instructions, M. Blaquière
devait s'arrêter à Gênes et s'aboucher avec Lord Byron. La note suivante
montrera combien le noble poète était disposé à entrer dans toutes les
vues du comité.



LETTRE DXIX.

A M. BLAQUIÈRE.

Albaro, 5 avril 1823.

MON CHER MONSIEUR,

«Je serai charmé de vous voir, vous et votre ami grec, et le plus tôt
sera le mieux. Je vous ai attendu quelque tems,--vous me trouverez chez
moi. Je ne puis vous dire combien je m'intéresse à la cause grecque; et,
si je n'eusse nourri l'espérance de voir un jour la délivrance de
l'Italie, rien ne m'eût empêché de retourner dans cette contrée qu'il
est même honorable d'avoir visitée, pour m'y rendre aussi utile que peut
l'être un faible individu.

Tout à vous pour toujours et de coeur.»

NOEL BYRON.

       *       *       *       *       *

Bientôt après cette entrevue avec l'agent du comité, une communication
plus directe s'ouvrit sur ce sujet entre sa seigneurie et le comité
lui-même.



LETTRE DXX.

A M. BOWRING.

Gênes, 12 mai 1823.

MONSIEUR,

«J'ai grand plaisir à reconnaître la réception de votre lettre, et
l'honneur que le comité m'a fait;--je tâcherai de mériter par tous les
moyens en mon pouvoir la confiance qu'il m'accorde. Mon premier désir
est d'aller en personne dans le Levant, où je pourrais être à même
d'avancer le succès, sinon de la cause elle-même, du moins des
informations que le comité désire rassembler avant d'agir; mon ancien
séjour dans le pays, mon habitude de la langue italienne (qui y est
parlée universellement, ou du moins dans le même degré d'extension que
le français dans les contrées plus civilisées du continent), et ma
légère connaissance du romaïque[29] me donneraient quelques avantages.
La seule objection que souffre ce projet est d'une nature domestique, et
je tâcherai de la résoudre;--si j'échoue, je ferai ce que je pourrai
faire où je suis; mais ce sera toujours pour moi une source de regrets,
que de penser que j'aurais pu faire plus pour le service de la cause sur
le lieu même.

»Nos dernières nouvelles du capitaine Blaquière sont d'Ancône, où il
s'est embarqué pour Corfou par un bon vent, le 15 du mois dernier; il
est probablement à sa destination maintenant. La dernière lettre que
j'ai reçue de lui était datée de Rome; on lui avait refusé un passeport
pour le royaume de Naples, et il s'en retournait par la Romagne à
Ancône;--mais ce retard ne paraît lui avoir fait perdre que peu de tems.

[Note 29: Le grec moderne. C'est l'expression employée par les Grecs
eux-mêmes. (_Note du Trad._)]

»Les principaux articles dont les Grecs semblent avoir besoin, sont
d'abord un parc d'artillerie--légère, et propre à un pays de montagnes;
secondement, de la poudre à canon; troisièmement, des fournitures
nécessaires au service des hôpitaux ou ambulances. Le mode le plus
facile de transmission est, dit-on, par Idra, à l'adresse de M. Negri,
le ministre. Je voulais envoyer une certaine quantité des deux derniers
articles,--non pas énormément,--mais suffisamment pour montrer les
souhaits sincères d'un individu,--mais j'attends; car, au cas que je
parte moi-même, je prendrai ce bagage avec moi. Je suis en
correspondance avec signor Nicolas Karrellas (connu de M. Hobhouse) qui
maintenant est à Pise; mais son dernier avis portait simplement que les
Grecs sont à présent occupés à organiser leur gouvernement, et les
détails de leur administration intérieure; ceci semblerait indiquer de
la sécurité, mais la guerre est pourtant loin d'être terminée.

»Les Turcs sont une race obstinée, comme ils l'ont montré dans toutes
les guerres précédentes, et ils reviendront à la charge pendant
plusieurs années, même s'ils sont battus, comme il faut l'espérer. Mais,
dans aucun cas, les travaux du comité ne seront accusés d'inutilité;
car, dans le cas même de la soumission et de la dispersion des Grecs,
les fonds qui seraient employés à secourir et à rassembler les survivans
pour alléger en partie leur détresse, et pour les mettre à même de
trouver ou de se faire une patrie (comme tant d'émigrés d'autres nations
y ont été obligés), ne manqueraient pas de bénir la main qui donna et
celle qui reçut» comme un don de justice et de merci.

»Quant à la formation d'une brigade (dont M. Hobhouse émet l'idée dans
sa briève lettre, contenant celle à laquelle j'ai l'honneur de
répondre), je me permettrai d'exprimer une opinion qui résulte plutôt, à
la vérité, de la triste expérience des brigades embarquées pour le
service de la Colombie, que d'essais pratiqués en Grèce,--c'est que le
comité devrait plutôt consacrer son attention à la recherche d'officiers
expérimentés qu'à l'enrôlement de recrues anglaises, difficilement
disciplinables, et peu propres au service dans une guerre irrégulière à
côté d'étrangers. Un petit corps de bons officiers, surtout dans l'arme
de l'artillerie; un ingénieur avec les munitions indiquées par le
capitaine Blaquière comme les plus nécessaires (en quantité déterminée
par la sagesse du comité); voilà, ce me semble, des secours d'une haute
utilité. De plus, les officiers qui auraient déjà servi dans la
Méditerranée devraient être pris de préférence, attendu que la
connaissance de l'italien est presque indispensable.

»Il faudrait aussi avertir qu'on ne va pas en Grèce «pour dévorer le
beefsteak et s'enivrer de porter»,--mais que la Grèce,--qui, depuis ces
dernières années, n'a point été richement fournie en comestibles,--est à
présent par excellence un pays de privations. Cette remarque peut
sembler superflue; mais j'ai dû la faire, en observant que plusieurs
officiers étrangers, italiens, français et allemands (ces derniers sont
les moins nombreux) sont revenus tout dégoûtés, parce qu'ils s'étaient
imaginé qu'ils allaient faire une partie de plaisir, ou chercher une
haute paie, une promotion rapide, et peu de besogne. Ils se plaignent
aussi d'avoir été mal accueillis par le gouvernement ou par les
habitans; mais bon nombre de ces gens-là étaient de purs aventuriers,
attirés par le désir du commandement et du butin, et désappointés dans
cette double espérance. J'ai vu les Grecs repousser vivement
l'accusation du défaut d'hospitalité, et déclarer qu'ils partageaient
leur ration jusqu'à la dernière miette avec les volontaires étrangers.

»Je n'ai pas besoin de représenter au comité le grand avantage que doit
procurer le succès des Grecs à la Grande-Bretagne, et les probabilités
des nouvelles relations commerciales qui s'ouvriraient en conséquence
avec l'Angleterre; parce que je suis persuadé que le principal but du
comité est l'émancipation de cette nation, sans aucune vue d'intérêt.
Mais la considération précédente peut avoir quelque poids auprès du
peuple anglais, passionné comme il l'est maintenant pour toute espèce de
spéculation;--ceux qui se résolvent à émigrer n'auront plus besoin de
traverser les mers d'Amérique; les îles grecques seules leur fourniront
des ressources incomparables; le bon marché non-seulement des objets de
première nécessité, mais même des objets de luxe (c'est-à-dire, de luxe
fourni par la nature), laisse bien loin derrière lui le cap de
Bonne-Espérance, la terre de Van-Diemen, et les autres lieux de refuge
que la population anglaise va chercher à travers les flots.

».....................................................

»J'écrirai à M. Karrellas. J'attends une lettre du capitaine Blaquière,
qui m'a promis de m'écrire bientôt des nouvelles du chef-lieu du
gouvernement des Sept-Iles. Je lui ai donné une lettre d'introduction
pour lord Sydney Osborne, à Corfou; mais comme lord Sydney est au
service du gouvernement, il ne lui accordera qu'une réception
_circonspecte_.»



LETTRE DXXI.

A M. BOWRING.

Gênes, 21 mai 1823.

MONSIEUR,

«Je reçus hier la lettre du comité, datée du 14 mars. Je ne sais quelle
est la cause du retard. La lettre m'a été envoyée de Paris par M.
Galignani, qui me marquait qu'il ne l'avait eue entre les mains que
quatre jours, et qu'elle lui avait été remise par un M. Grattan. J'ai à
peine besoin de vous dire que j'accède avec joie à la proposition du
comité, et que je tiens à grand honneur d'avoir été jugé digne d'être
admis au nombre de ses membres. J'ai aussi des grâce à rendre, surtout à
vous, monsieur, pour la lettre extrêmement flatteuse qui accompagne la
proposition.

»Depuis que je vous ai écrit par l'intermédiaire de M. Hobhouse, j'ai
reçu une lettre du capitaine Blaquière, datée de Corfou; je vous l'ai
fait passer, parce qu'elle montrera comment il va. Hier, je rencontrai
deux jeunes Allemands, qui ont survécu à la bande du général Normann.
Ils étaient arrivés à Gênes dans l'état le plus déplorable,--sans
nourriture,--sans un sou,--sans chaussure. Ils avaient été expulsés du
territoire autrichien dès leur débarquement à Trieste; ils avaient été
forcés de rétrograder jusqu'à Florence, et avaient fait la traversée de
Leghorn jusqu'ici, avec quatre livres toscanes (environ trois francs)
dans leurs poches. Je leur ai donné vingt écus gênois (environ cent
trente-trois livres, monnaie française), et des souliers neufs, ce qui
les mettra à même de se rendre en Suisse, où ils disent avoir des amis.
Tout ce qu'ils ont pu, d'ailleurs, ramasser à Gênes, ne s'est pas élevé
à trente sous. Ils ne se plaignent pas des Grecs, mais ils disent avoir
souffert davantage depuis leur débarquement en Italie.

»J'ai constaté leur véracité, premièrement par leurs passeports et leurs
papiers; secondement par des questions variées de topographie sur Arta,
Argos, Athènes, Missolonghi, Corinthe, etc; et troisièmement, en leur
parlant en romaïque, langue que l'un des deux possédait même beaucoup
mieux que moi. Tous deux appartiennent à de bonnes familles: l'un est un
beau jeune homme de vingt-trois ans,--il est Wurtembergeois, et a un
faux air de _Sandt_[30]; l'autre est un Bavarois, plus âgé, à
physionomie moins expressive et moins idéale, mais c'est un grand et
robuste soldat. Le Wurtembergeois a été présent au combat d'Arta, où les
Philhellènes furent taillés en pièces après avoir tué six cents Turcs,
quoiqu'ils ne fussent que cent-cinquante contre six ou sept mille; il
n'y en a que huit qui aient échappé au massacre, et, sur ces huit, trois
seulement ont survécu.

»Ces deux-ci quittèrent la Grèce par le conseil des Grecs. Quand
Churschid pacha envahit la Morée, les Grecs paraissent s'être fort bien
comportés en désirant sauver leurs alliés, dès qu'ils pensèrent que c'en
était fait pour eux. Ce fut en septembre dernier (1822); ils errèrent
d'île en île, et allèrent de Milo à Smyrne, où le consul français leur
donna un passeport, et un charitable capitaine le passage à Ancône, d'où
ils allèrent à Trieste, pour être renvoyés de là par les Autrichiens.
Ils disent que les Grecs se battent bien à leur façon, mais furent
d'abord effrayés du feu de leurs propres canons,--puis s'y
accoutumèrent.

[Note 30: Célèbre assassin de Kotzbue. (_Note du Trad._)]

»Adolphe (le plus jeune) a commandé à Navarin pendant quelque tems;
l'autre personnage plus matériel, «ce hardi Bavarois à l'heure fatale,»
semble principalement déplorer un jeûne de trois jours à Argos, et la
perte de vingt-cinq paras par jour de paie arriérée, et quelques bagages
laissés à Tripolitza; mais il prend ses blessures, ses marches et ses
batailles en bonne part. Tous deux sont simples, pleins de naïveté, et
tout-à-fait sans prétention; ils disent que les étrangers se
querellaient souvent entre eux, particulièrement les Français avec les
Allemands, d'où résultaient de fréquens duels.

»Les Grecs acceptent les mousquets, mais rejettent les bayonnettes, et
ils ne seront jamais disciplinés. Quand mes deux gars virent hier deux
régimens piémontais, ils s'écrièrent: «Ah! si nous avions eu seulement
ces deux régimens, nous aurions nettoyé la Morée.» (Il aurait fallu,
toutefois, que les Piémontais se comportassent mieux que contre les
Autrichiens.) Ils semblent attacher une grande importance à un petit
nombre de troupes régulières;--ils disent que les Grecs ont des armes et
de la poudre en abondance, mais manquent de vivres, de fournitures
d'hôpital, de charpie et de linge, etc., et surtout d'argent. Certes, il
serait difficile de montrer plus de philosophie pratique que ce débris
de nos «pauvres montagnards[31];» ils ne semblent pas abattus du tout,
et leur façon de se présenter fut aussi simple et naturelle que
possible. Ils me dirent qu'ils avaient appris ici d'un Danois qu'un
Anglais, ami de la cause grecque, était ici, et qu'étant réduits à
mendier de quoi retourner dans leur pays, ils avaient cru bien faire en
commençant par moi. J'écris en hâte pour ne pas manquer le départ de la
poste,

»Votre obligé, etc.

»_P. S._ J'ai encore revu mes hommes: le comte P. Gamba les a invités à
déjeûner. L'un d'eux a l'intention de publier le journal de sa campagne.
Le Bavarois s'étonne un peu que les Grecs ne soient pas tout-à-fait
semblables aux contemporains de Thémistocle (ceux-ci n'étaient pas déjà
si traitables), et soient si difficiles à discipliner; mais c'est un
bonhomme, un tacticien qui ressemble un peu à Dugald Dalgetty:--l'autre
semble ne s'étonner de rien.»

[Note 31: Mis entre parenthèse par Lord Byron, parce que c'est une
phrase écossaise: _Puir hill folk_. (_Note du Trad._)]



LETTRE DXXII.

A LADY ***.

17 mai 1823.

..................................................

«Quant au défunt (lord Londonderry), qu'on vous a dit avoir été attaqué
par moi, je me contenterai de répondre que la mémoire d'un mauvais
ministre est un objet d'investigation comme sa conduite de son
vivant:--car ses mesures ne meurent pas avec lui comme les actions d'un
simple particulier. Il est dans le domaine de l'histoire; et partout où
je trouverai un tyran ou un scélérat, je le flétrirai. Je n'ai pas
attaqué Londonderry avec plus de violence que je n'avais coutume de
faire. Pour le _Libéral_,--c'était une publication entreprise pour
l'avantage d'un auteur persécuté et d'un très-digne homme. Mais je fis
une folie en m'y engageant, aussi l'affaire a-t-elle mal tourné:--car je
me suis nui sans faire grand bien à ceux que je voulais servir.

»Ne me défendez pas:--cela ne réussira jamais;--vous ne ferez que vous
attirer à vous-même des ennemis.

»Les miens ne diminueront ni ne s'adouciront jamais, mais ils seront
peut-être renversés; il peut survenir des événemens, moins improbables
que ceux déjà survenus en notre tems, qui changeront peut-être l'état
actuel des choses:--nous verrons.

..................................................

»Je vous envoie ce commérage pour vous faire rire; il n'est bon qu'à
cela, si toutefois il est bon à quelque chose. Je serai charmé de vous
revoir; mais ce sera fort triste, si nous ne nous revoyons que pour un
moment.

»Tout à vous à jamais,»

N. B.

       *       *       *       *       *

Lord Byron, une fois décidé à partir pour la Grèce, pressa tous les
préparatifs nécessaires pour son départ. Un de ses premiers soins fut
d'écrire à M. Trelawney, qui était alors à Rome, pour le prier d'être
son compagnon de voyage. «Vous devez avoir appris, dit-il, que je vais
en Grèce:--pourquoi ne venez-vous pas près de moi? Je ne puis rien faire
sans vous, et je suis extrêmement désireux de vous voir. Venez, je vous
en prie, car je me suis enfin déterminé à aller en Grèce:--c'est le seul
endroit où j'aie été satisfait de me trouver. Je parle sérieusement; je
ne vous ai pas écrit plus tôt, parce que j'aurais pu vous faire faire un
voyage pour rien. Tout le monde dit que je puis être utile à la Grèce:
je ne sais pas comment,--ni ceux qui le disent ne le savent pas non
plus; mais c'est égal, partons.»

Considérant un médecin, instruit en chirurgie, comme une partie
essentielle de sa suite, il pria le docteur Alexandre, son médecin
ordinaire à Gênes, de lui procurer une telle personne; et, à la
recommandation de ce docteur, il prit avec lui le docteur Bruno, jeune
homme qui venait de quitter l'université avec une réputation
considérable. Entre autres préparatifs pour son expédition, il commanda
trois superbes casques,--ornés de son cimier de prédilection,--pour lui
et les deux amis qui devaient l'accompagner. Dans cette petite
circonstance, qui excita quelques moqueries en Angleterre, où le
ridicule est beaucoup mieux compris que l'héroïque, nous avons un de ces
exemples qui surviennent si souvent dans la vie de Lord Byron pour
confirmer l'observation, si vraie par rapport à lui, que «l'enfant est
le père de l'homme mûr:»--les traits caractéristiques de l'un et l'autre
âge ayant subi chez lui une transposition si anomale, que les passions
et les vues de l'homme mûr se développèrent dans son enfance, et que les
fantaisies et les vanités de l'enfant percèrent toujours dans les momens
les plus sérieux de sa virilité. Le même écolier que nous avons vu, au
commencement du premier volume, se targuer du dessein de lever, un jour
à venir, une troupe de cavaliers, en armures noires, nommés les _Noirs_
de Byron, essayait alors avec délices son casque au beau cimier, et
jouissait par avance des exploits qu'il devait accomplir sous ce
panache.

A la fin de mai, il reçut une lettre de M. Blaquière, qui lui
communiquait d'heureuses nouvelles, et le priait de hâter le plus
possible son départ, vu que sa présence était impatiemment désirée, et
qu'elle rendrait les plus grands services.....

Pour connaître le véritable état de l'esprit de Byron à cette époque de
crise, les observations d'une personne qui veillait sur lui avec des
yeux animés par l'inquiétude, paraîtront peut-être fournir le plus clair
et le plus certain document. «Ce fut alors, dit Mme Guiccioli, que Lord
Byron tourna ses pensées sur la Grèce; et stimulé de toutes parts par
mille circonstances combinées, il se trouva, presque sans l'avoir décidé
et sans le savoir, obligé de partir pour la Grèce. Mais, malgré son
affection pour cette contrée,--malgré la conscience de ses forces
morales, sous l'inspiration de laquelle il disait toujours qu'un homme
est obligé à faire pour la société quelque chose de plus que des
vers,--malgré l'attrait que devait avoir pour son ame noble l'objet de
ce voyage,--et malgré la détermination de revenir en Italie au bout de
quelques mois,--cependant, toutes les personnes qui l'approchèrent à
cette époque peuvent dire quels combats son coeur se livrait (quoiqu'il
cherchât à les dissimuler) à mesure que s'approchait l'époque du
départ[32].»

Il pensait en outre par une sorte de pressentiment funeste,--naturel
peut-être à un homme de son caractère sous l'influence de telles
circonstances,--qu'il ne faisait qu'accomplir sa destinée dans cette
expédition, et qu'il mourrait en Grèce. La veille du départ de lord et
lady B***, il alla leur faire le soir une visite d'adieu, et se mit à
converser quelque tems. Il était évidemment dans un moment d'humeur
sombre, et après avoir exprimé combien il regrettait que ses amis
partissent de Gênes avant l'époque de son embarquement, il continua à
parler de son voyage projeté dans un ton plein de découragement: «Ici,
dit-il, nous voilà tous ensemble aujourd'hui,--mais quand et où nous
rencontrerons-nous? J'ai une sorte de pressentiment que nous nous voyons
pour la dernière fois; et un je ne sais quoi me dit que je ne reviendrai
jamais de Grèce.» Ayant continué quelque tems encore sur ce ton
mélancolique, il appuya sa tête sur le bras d'un sofa où il causait avec
lady B***, et, laissant échapper un torrent de larmes, il pleura durant
quelques minutes par un instinct irrésistible. Quoiqu'il n'eût parlé
qu'avec lady B***, tous ceux qui étaient dans le salon observèrent son
émotion, et en furent touchés; lui, au contraire, apparemment honteux de
sa faiblesse, tâcha d'en détourner l'attention par une remarque
ironique, énoncée avec une sorte de rire hystérique, sur les effets de
la susceptibilité nerveuse.

[Note 32: «Fu allora che Lord Byron rivolse i suoi pensieri alla
Grecia; e stimolato poi da ogni parte per mille combinazioni, egli si
trovò quasi senza averlo deciso, e senza saperlo, obbligato di partire
per la Grecia. Ma, nonostante il suo affetto per quelle
contrade,--nonostante il sentimento delle sue forze morali che gli
faceva dire sempre «che un uomo è obligato a fare per la società qualche
cosa di più che dei versi,»--non ostante le attrattive che doveva avere
pel nobile suo animo l' oggetto di quel viaggio,--e nonostante che egli
fosse determinato di ritornare in Italia fra non molti mesi,--pure in
quale combattimento si trovasse il suo cuore mentre si avvanzava l'
epoca della sua partenza (sebbene cercasse occultarlo) ognuno che lo ha
avvicinato allora può dirlo.»]

Il avait, avant cette conversation, présenté un petit présent d'adieu à
chaque personne de la société voyageuse, un livre à l'un, à l'autre une
gravure de son buste de Bartolini, et à lady B*** un exemplaire de sa
_Grammaire Arménienne_, sur les pages de laquelle il y avait quelques
remarques écrites de sa main. En quittant cette noble dame, il lui
demanda comme souvenir quelque bagatelle qu'elle eût portée; elle lui
donna une de ses bagues; en retour, il détacha de son sein une épingle,
ornée d'un petit camée de Napoléon, qu'il dit avoir long-tems conservée
sur lui, et qu'il présenta à l'honorable lady.

Le lendemain, lady B*** reçut de lui le billet suivant:



A LA COMTESSE DE B***.

Albaro, 2 juin 1823.

MA CHÈRE LADY B***,

«Je suis superstitieux, et je me suis rappelé que les souvenirs qui ont
une pointe ne sont pas d'heureux augure; je vous prierai donc
d'accepter, en place de l'épingle, la chaîne ci-jointe, qui a trop peu
de valeur pour que vous hésitiez le moins du monde. Comme vous désiriez
un objet que j'eusse porté, je ne puis que dire que celui-ci a été plus
souvent et plus long-tems porté que l'autre. La chaîne est de fabrique
vénitienne; et la seule particularité qu'il y ait à en dire, c'est qu'on
n'en peut avoir une pareille qu'à Venise, ou du moins en la faisant
venir de cette ville. A Gênes on n'en a point du même genre. Je vous
envoie aussi une bague, que je désirerais laisser à Alfred; elle est
trop grande pour être portée, mais elle est faite de lave, et par
conséquent en harmonie avec le feu de l'âge et du caractère de notre
jeune ami. Vous aurez peut-être la bonté d'accuser réception de ce
billet, et de me renvoyer (crainte de malheur) cette épingle, qui me
sera d'une plus grande valeur pour avoir été une nuit entre vos mains.

»A jamais et de coeur votre très-obligé, etc.

»_P. S._ J'espère que vos nerfs sont bien aujourd'hui, et qu'ils
continueront à rester dans un état florissant.»

       *       *       *       *       *

En même tems les préparatifs de la romanesque expédition s'avançaient.
Avec l'aide de son banquier et sincère ami, M. Barry, de Gênes, Lord
Byron parvint à rassembler les grandes sommes d'argent nécessaires pour
ses dépenses;--10,000 couronnes en espèces, et 40,000 couronnes en
lettres-de-change; une portion de cet argent fut prélevée sur ses
meubles et sur ses livres, sur lesquels M. Barry avança une somme bien
supérieure à leur réelle valeur. Un brick anglais, _l'Hercule_, fut
frété pour le transport de Byron et de sa suite, qui se composait du
comte Gamba, de M. Trelawney, du docteur Bruno et de huit domestiques.
Il y avait aussi à bord cinq chevaux, quantité suffisante d'armes et de
munitions pour le service de la petite troupe, deux _one-pounder_[33]
appartenant à son schooner, _le Bolivar_, qu'il avait laissé à Gênes, et
assez de drogues pour suffire à mille personnes pendant un an.

La lettre suivante au secrétaire du comité grec annonce l'approche du
départ.

[Note 33: Petits canons pour des biscaïens d'une livre. (_Note du
Trad._)]



LETTRE DXXIII.

A M. BOWRING.

7 juillet 1823.

«Nous mettons à la voile le 12 pour la Grèce:--J'ai reçu une lettre de
M. Blaquière, trop longue pour être transcrite ici, mais
très-satisfaisante. Le gouvernement grec m'attend sans délai.

»Conformément aux désirs de M. Blaquière et d'autres correspondans, je
dois dire, avec toute la déférence due au comité, qu'une avance de «dix
mille livres sterling seulement» (c'est l'expression de M. Blaquière)
rendrait à présent le plus grand service au gouvernement grec. Je dois
aussi recommander vivement l'entreprise d'un emprunt, pour lequel une
suffisante garantie sera offerte par les députés actuellement en route
pour l'Angleterre. En même tems, j'espère que le comité sera mis à même
de faire quelque-chose d'efficace.

»Pour ma part, j'ai intention d'emporter, en espèces ou en lettres de
crédit, près de neuf mille livres sterling, ce que je puis faire en
raison des fonds que j'ai en Italie, et de mes crédits en Angleterre. Je
dois nécessairement réserver une portion de cette somme pour mes
dépenses et celles de ma suite; je dépenserai le reste de la façon qui
me semblera la meilleure pour le service de la cause,--bien entendu,
avec garantie ou assurance que cet argent ne sera pas détourné au profit
de quelque spéculation individuelle.

»Si je reste en Grèce, ce qui dépendra entièrement de l'utilité présumée
de ma présence, et de l'opinion des Grecs eux-mêmes sur son
à-propos,--bref, si je suis le bienvenu, je continuerai, durant ma
résidence au moins, à consacrer au triomphe de la cause une partie de
mes revenus, présens et futurs, c'est-à-dire, ce que je pourrai épargner
pour ce but. Je puis, ou du moins je pus autrefois, supporter les
privations;--je suis accoutumé à l'abstinence;--et, quant à la fatigue,
je fus jadis un passable voyageur. Je ne puis dire de quoi je suis
capable aujourd'hui,--mais j'essaierai.

»J'attends les ordres du comité.--Adressez les lettres à Gênes;--elles
me seront envoyées, en quelque lieu que je sois, par mes banquiers, MM.
Webb et Barry. Il m'eût été agréable d'avoir des instructions plus
précises avant de partir, mais cela doit rester au choix du comité.

»J'ai l'honneur d'être votre obéissant, etc.

»_P. S._ On exprime un grand désir d'avoir une presse et des caractères,
etc. Je n'ai pas le tems de m'en procurer, mais je recommande cela à
l'attention du comité. Je présume qu'il faut que les caractères soient
grecs, du moins en partie. On désire avoir des papiers publics, et
peut-être un journal, probablement en romaïque, avec des traductions
italiennes.»

       *       *       *       *       *

Tout était prêt; et le 13 juillet Byron et ses compagnons dormirent à
bord de _l'Hercule_. Le lendemain matin, au lever du soleil, on réussit
à sortir du port; mais il y avait peu de vent, et le brick resta en vue
de Gênes toute la journée. La nuit il y eut un brillant clair de lune,
mais le vent était devenu orageux et contraire, et l'on fut quelque tems
dans un danger sérieux. Lord Byron, qui resta sur le pont durant la
tempête, s'occupa vivement, avec l'aide de ceux de ses compagnons que le
mal de mer n'empêchait pas de lui prêter main-forte, à contenir les
chevaux, qui, ayant été mal attachés, s'étaient lâchés et se blessaient
les uns les autres. Après avoir tenu tête au vent pendant trois ou
quatre heures, le capitaine fut enfin obligé de revenir à Gênes, et
rentra dans le port à six heures du matin. En abordant à terre, après ce
malencontreux début du voyage, «Lord Byron (dit le comte Gamba) parut
pensif, et remarqua qu'il considérait un mauvais commencement comme un
favorable augure.»

Je crois avoir déjà mentionné qu'entre autres superstitions, la
supposition que le vendredi est un jour de malheur pour le commencement
d'une entreprise quelconque, ne manquait presque jamais d'influencer
Lord Byron. Quelque tems après son arrivée à Pise, une dame de sa
connaissance l'ayant rencontré sur la route de sa maison comme elle y
retournait, et supposant qu'il y avait été lui faire une visite, le pria
d'y retourner avec elle. «Je n'ai pas été chez vous, répondit-il; car,
au moment de frapper à la porte, je me suis souvenu que c'est
aujourd'hui vendredi, et, comme je n'aime pas à faire ma première visite
un vendredi, je m'en suis retourné.» On rapporte même qu'il renvoya une
fois un tailleur gênois qui lui apportait un habit neuf en ce jour de
sinistre présage.

Malgré cela, chose étrange à dire, il mit à la voile pour la Grèce un
vendredi;--et quoique pour ceux qui ont quelque propension à cette idée
superstitieuse, le résultat ne puisse paraître que trop malheureusement
confirmatif du mauvais présage, il est évident que l'influence de la
superstition sur l'esprit de Byron était peu considérable, ou qu'elle
fut effacée par l'excitation du dévoûment. En vérité, malgré cette
encourageante remarque adressée au comte Gamba, le pressentiment d'une
fin prochaine semble avoir été trop profond et trop sérieux chez le
noble poète pour avoir besoin de l'aide d'un pareil accessoire. Ayant
exprimé, en redescendant à terre, le désir de visiter son palais, qu'il
avait laissé à la garde de M. Barry, et d'où Mme Guiccioli était partie
le matin même de très-bonne heure, il y alla seul, avec le comte Gamba.
«Sa conversation, dit celui-ci, fut un peu sombre durant notre route à
Albaro; il parla beaucoup de sa vie passée, et de l'incertitude de
l'avenir: Où serons-nous dans un an? s'écria-t-il.--Cette dernière
phrase (ajoute son ami) a l'air d'avoir été un sombre présage; car, au
même jour du même mois de l'année suivante, il fut porté dans la tombe
de ses ancêtres.»

Il fallut presque la journée entière pour réparer les dommages du
navire; et la plus grande partie de ce tems fut passée par Lord Byron en
compagnie avec M. Barry, dans des jardins près de la ville. Là sa
conversation, suivant M. Barry, prit le même ton de mélancolie. Il
semblait vivement regretter de ne s'être pas déterminé de préférence à
aller en Angleterre; et les idées qu'il exprima sur l'entreprise où il
s'engageait étaient si désespérantes, qu'il n'y persista, sans doute,
que par un profond sentiment de devoir et d'honneur.

Le soir, on mit à la voile.--Alors Byron, pleinement lancé dans
l'entreprise, et dégagé, pour ainsi dire, de sa première existence,
déploya soudain la force naturelle de son ame pour secouer l'affliction
venue, soit du dedans, soit du dehors. Suivant le rapport d'un de ses
compagnons de voyage, il n'eût pas plus tôt commencé à voguer de nouveau
sur les ondes, que son humeur sombre se dissipa, et fit place à sa
brillante vivacité. Dans la brise qui le portait vers sa Grèce chérie,
la voix de sa jeunesse sembla parler de nouveau. Devant les noms de
héros et de bienfaiteur, auxquels il aspirait, celui de poète, si
prééminent qu'il soit, s'évanouit dans le néant. Sa passion pour la
liberté, sa générosité, sa soif des impressions nouvelles et des
aventures:--tout se réveilla; et même les sombres présages qui
grondaient encore au fond de son coeur ne firent que lui rendre plus
précieuse la carrière ouverte devant lui, par la conscience de la
brièveté du tems qui lui restait, et par la haute et noble résolution
d'employer glorieusement ce reste de ses jours.

Après une traversée de cinq jours, on arriva en vue de Leghorn, où l'on
jugea à propos d'aborder, afin de prendre un surplus d'approvisionnemens
de poudre, et quelques marchandises anglaises qu'on n'aurait pu se
procurer ailleurs.

»................................................ ......[34] A Leghorn,
Lord Byron reçut une précieuse marque d'hommage de la part de l'un des
deux hommes[35] du siècle, qui seuls pouvaient lutter avec lui en
universalité de gloire littéraire.

Nous avons déjà vu qu'un échange de courtoisies, fondées sur une
mutuelle admiration, avait eu lieu entre Lord Byron et le grand poète de
l'Allemagne, Goëthe. Le vénérable auteur de _Faust_ en a donné une
relation, dont je vais insérer ici la fidèle traduction, comme un
préliminaire nécessaire à la lettre que je vais donner.

[Note 34: Nous nous permettons, soit dit une fois pour toutes, de
retrancher quelquefois les verbeuses réflexions de Moore. (_Note du
Trad._)]

[Note 35: De ces deux hommes, mentionnés par Moore, l'un est
évidemment Goëthe, l'autre est probablement Walter-Scott. (_Note du
Trad._)]



GOETHE SUR BYRON.

«Le poète allemand qui, jusqu'au dernier période de sa longue vie, s'est
toujours empressé de reconnaître les mérites de ses prédécesseurs et
contemporains littéraires, parce qu'il a toujours considéré cela comme
le plus sûr moyen de cultiver ses propres facultés, n'a pas pu ne pas
fixer son attention sur le grand talent que le noble Lord a déployé
presque dès son apparition, et a incessamment observé les progrès de son
génie dans toutes les oeuvres qu'il produisait sans relâche.
L'appréciation publique des mérites du poète ne demeura pas en arrière
de cette succession rapide de poèmes. La sympathie eût été parfaite, si
le poète n'eût, par une vie marquée au sceau du mécontentement
intérieur, et par le libre cours de passions violentes, troublé les
jouissances que son immense génie procurait. Mais son admirateur
allemand n'en fut pas moins attentif à suivre ses oeuvres et sa vie dans
toute leur excentricité. Il en était d'autant plus étonné, qu'il ne
trouvait dans l'expérience des âges passés aucun élément pour le calcul
d'une orbite si excentrique.

»Cet intérêt du littérateur allemand ne resta pas inconnu au poète
anglais, comme ses oeuvres en contiennent des preuves évidentes; et le
noble Lord profita des occasions offertes par divers voyageurs, pour
envoyer quelque salutation amicale à son obscur admirateur. Enfin, il
lui envoya une dédicace manuscrite de _Sardanapale_, dans les termes les
plus flatteurs, en s'enquérant obligeamment si elle pourrait être placée
en tête de la tragédie. L'auteur allemand qui, à son âge avancé, avait
la conscience de ses facultés et de leurs effets, ne pouvait que
considérer avec reconnaissance et avec modestie cette dédicace, comme
l'expression d'une inépuisable intelligence, sentant profondément et
créant son objet. Il ne fut nullement mécontent quand, après un long
délai, _Sardanapale_ parut sans la dédicace, et il fut heureux d'en
posséder un fac-similé lithographié qu'il considéra comme un souvenir
précieux.

»Cependant, le noble Lord n'abandonna pas son projet de déclarer au
monde son affection pour son confrère allemand, et en donna un précieux
témoignage en tête de la tragédie de _Werner_. On croira aisément que le
poète allemand, en recevant un honneur si inespéré,--honneur rarement
obtenu dans la vie, et de la part d'un homme si distingué,--fut
naturellement porté à exprimer l'estime et la sympathie que son
incomparable contemporain lui avaient inspirées. La tâche n'était point
aisée; et plus elle était méditée, plus elle paraissait difficile:--car
que dire d'un homme dont les talens infinis sont au-dessus des paroles?
Mais quand un jeune homme, M. Sterling, d'un physique agréable et d'un
excellent caractère, eut, au printems de 1823, dans un voyage de Gênes
à Weimar, apporté comme lettre d'introduction quelques lignes de la main
du grand homme; et quand le bruit se fut bientôt après répandu que le
noble pair était sur le point d'appliquer sa grande ame et ses talens
variés à de sublimes exploits par-delà l'Océan, alors il n'y eut plus de
tems à perdre, et les vers suivans furent composés à la hâte:

        Ein freundlich Wort kommt eines nach dem andern,
        Von Süden her und bringt uns frohe Stunden;
        Es ruft uns auf zum Edelsten zu wandern,
        Nicht ist der Geist, doch ist der Fuss gebunden.

        Wie soll ich dem; den ich so lang begleitet,
        Nun etwas Traulich's in die Ferne sagen?
        Ihm der sich selbst im Innersten bestreitet,
        Stark angewohnt das tiefste Weh zu tragen.

        Wohl-sey ihm doch, wenn er sich selbst empfindet,
        Er wage selbst sich hoch beglückt zu nennen,
        Wenn Musenkraft die Schmerzen überwindet,
        Und wie ich ihn erhannt mog'er sich kennen[36].

[Note 36: J'insère les vers dans la langue originale, parce qu'une
traduction anglaise ne donne qu'une idée très-imparfaite de leur sens.
(_Note de Moore_.)]

»Les vers arrivèrent à Gênes; mais l'excellent ami, à qui ils étaient
adressés, était déjà parti, et à une distance qui paraissait
inaccessible. Cependant, retenu par les gros tems, il prit terre à
Leghorn, où ces vers lui parvinrent au moment où il allait s'embarquer,
le 24 juillet 1823. Il eut à peine le tems de répondre par une page bien
remplie, que le possesseur a gardée parmi ses plus précieux papiers
comme la plus honorable preuve de la liaison établie. Ce document, déjà
touchant et précieux par lui-même, comme justifiant les plus vives
espérances, a maintenant acquis la plus grande, quoique la plus
douloureuse valeur, par la mort prématurée du sublime écrivain, car il
ajoute une particularité à la douleur généralement excitée par cette
perte dans le monde moral et poétique: nous étions assurés dans
l'espérance qu'après l'accomplissement d'exploits glorieux nous
pourrions saluer en personne le génie supérieur, l'ami si heureusement
acquis, et le plus humain des conquérans. A présent, nous ne pouvons que
nous consoler par la conviction que son pays reviendra enfin de cette
violence d'invectives et de reproches qui a si long-tems régné contre
lui, et comprendra que les scories de l'âge et de l'individu, d'où les
meilleures ames ont à se débarrasser, sont périssables et transitoires,
tandis que la gloire merveilleuse à laquelle il a élevé son pays dans le
siècle présent et pour tous les siècles à venir, sera aussi infinie en
splendeur que les conséquences en sont incalculables. Et l'on ne peut
douter que la nation, qui peut s'enorgueillir de tant de grands noms, le
classera au premier rang de ceux par qui elle a acquis une telle
gloire.»

Voici la réponse de Byron à la communication sus-mentionnée de Goëthe.



LETTRE DXXIV.

A GOETHE.

Leghorn, 24 juillet 1823.

ILLUSTRE POÈTE,

«Je ne puis vous remercier comme vous devriez être remercié par les vers
que mon jeune ami, M. Sterling, m'a envoyés de votre part; et il me
messiérait de prétendre échanger des vers avec celui qui, pendant
cinquante ans, a été le souverain incontesté de la littérature
européenne. Vous accepterez donc mes très-sincères remerciemens en
prose,--et en prose écrite à la hâte: car je suis à présent en route
pour mon second voyage en Grèce, et je suis entouré d'un bruit et d'un
tumulte qui laissent à peine un moment à la gratitude et à l'admiration
pour s'exprimer.

»Je m'embarquai de Gênes, il y a quelques jours, et je fus repoussé par
un coup de vent; depuis, j'ai remis de nouveau à la voile, et suis
abordé ici (à Leghorn) ce matin, pour prendre à bord quelques passagers
grecs pour leur combattante patrie.

»C'est ici que j'ai trouvé vos vers et une lettre de M. Sterling; et je
n'ai pu avoir un plus favorable présage, une plus agréable surprise
qu'un mot de Goëthe écrit de sa propre main.

»Je retourne en Grèce pour voir si j'y puis être de quelque utilité. Si
jamais je reviens, je ferai une visite à Weimar, pour y apporter le
sincère hommage d'un de ces admirateurs que vous avez par millions. J'ai
l'honneur d'être, à toujours et au plus haut degré,

»Votre obligé,»

NOEL BYRON.



Le 24 juillet, Lord Byron mit à la voile de Leghorn, où M. Browne
l'avait rejoint; et après environ dix jours de navigation par le tems le
plus favorable, il jeta l'ancre à Argostoli, principal port de
Céphalonie.

On avait jugé à propos que Lord Byron, afin de prendre d'exactes
informations sur la Grèce, se rendît d'abord à l'une des îles ioniennes,
d'où il pourrait observer et constater la vraie situation des affaires
avant d'aborder au continent. Dans ce but, on lui avait recommandé Zante
ou Céphalonie, et il se détermina pour la dernière île, parce qu'il
connaissait les talens et les sentimens libéraux du colonel Napier,
résident. Sachant néanmoins que dans l'aspect encore incertain de la
politique anglaise extérieure, son arrivée pour une expédition si
ostensiblement consacrée à l'aide de l'insurrection aurait l'effet
d'embarrasser les autorités existantes, il résolut d'adopter une ligne
de conduite qui les compromît ou les offensât le moins possible. C'est
dans cette vue qu'il jugea prudent de ne point débarquer à Argostoli,
mais d'attendre à bord de son navire les informations du gouvernement
grec, pour être à même de déterminer ses mouvemens ultérieurs.

L'arrivée d'un homme si célèbre excita naturellement à Argostoli une
vive sensation tant parmi les Grecs que parmi les Anglais; et les
premières entrevues qui eurent lieu entre ces derniers et leur noble
visiteur furent soudain suivies, d'une et d'autre part, de cette sorte
d'agréable surprise, qui devait résulter de préventions réciproques. Ses
compatriotes, qui, d'après les contes exagérés qu'ils avaient entendu si
souvent débiter sur sa misantropie et sur son horreur spéciale pour les
Anglais, s'attendaient à le voir accueillir leurs politesses avec une
froideur hautaine, sinon insultante, trouvèrent au contraire dans toutes
ses manières une franche et joyeuse affabilité, qui, propre à les
charmer en toutes circonstances, fut, dans une attente si opposée,
particulièrement enivrante pour eux;--tandis que lui, de son côté,
encore plus préparé par les préventions qu'il avait long-tems nourries,
à être reçu froidement et avec répugnance par ses compatriotes,
rencontra un accueil tout à-la-fois si cordial et si respectueux, qu'il
en fut non-seulement surpris et flatté, mais encore évidemment ému.
Entre autres politesses qu'il accepta, il y eut un dîner avec les
officiers de la garnison; là, lorsqu'on eut bu à sa santé, il remercia,
dit-on, ses hôtes en disant que, «il était douteux qu'il pût
convenablement exprimer sa gratitude, parce qu'il avait si long-tems
parlé une langue étrangère que c'était avec difficulté qu'il faisait
passer dans la sienne toute la force de son sentiment.»

Ayant dépêché des messagers à Corfou et à Missolonghi pour obtenir des
informations, il résolut, en attendant leur retour, d'employer son tems
en un voyage à Ithaque, île qui n'est séparée de Céphalonie que par un
détroit fort resserré. En allant à Vathi, capitale de l'île, sur
l'invitation du capitaine Knox, résident, qui lui procura toutes les
facilités possibles pour le voyage, il fit une visite à la caverne où,
suivant la tradition, Ulysse déposa les présens des Phéaciens. «Lord
Byron (dit le comte Gamba) monta jusqu'à la grotte, mais l'escarpement
et la hauteur de la montagne l'empêchèrent de parvenir aux ruines du
château. J'éprouvai moi-même beaucoup de difficulté pour y atteindre.
Lord Byron s'assit et se mit à lire dans la grotte, mais il s'endormit.
Je l'éveillai à mon retour, et il me dit que j'avais interrompu les
rêves les plus délicieux qu'il eût eus dans sa vie.»

Quoiqu'il n'eût pas cessé, depuis son premier voyage dans ces régions,
de préférer les charmes sauvages de la nature à toutes les associations
classiques de l'art et de l'histoire, cependant il se joignit avec
intérêt à tous les pélerinages faits aux lieux que la tradition avait
sanctifiés. A la fontaine d'Aréthuse, un des endroits de ce genre qu'il
visita, il trouva pour lui et pour sa compagnie un repas que le
résident avait fait préparer; et à l'École d'Homère,--nom donné à
quelques ruines au-delà de Chioni,--il rencontra un vieil évêque
réfugié, qu'il avait connu en Livadie treize ans auparavant, et avec qui
il conversa de cette époque avec une rapidité et une fraîcheur de
souvenir que la mémoire du vieil évêque ne pouvait suivre qu'avec peine.
Les soi-disant bains de Pénélope n'échappèrent pas non plus à ses
recherches, et «quelque sceptique qu'il fût (dit une dame qui, bientôt
après, suivit ses traces) par rapport à ces localités supposées, il
n'offensait jamais les indigènes par la moindre objection à la réalité
de leurs croyances. Au contraire, sa politesse et sa bienveillance
gagnèrent le respect et l'admiration de tous les Grecs qui le virent; et
l'on ne me parlait de lui qu'avec enthousiasme.»

Ces vues bienfaisantes, qui plus peut-être que l'ambition de la renommée
le guidaient dans son entreprise actuelle, eurent l'occasion de se
déployer durant son court séjour à Ithaque. En apprenant que bon nombre
de pauvres familles s'y étaient réfugiée de Scio, de Patras et d'autres
parties de la Grèce, non-seulement il présenta au commandant trois mille
piastres pour les secourir en général, mais par ses bienfaits
particuliers envers une famille qui avait autrefois vécu à Patras dans
un état d'opulence, il la mit à même de réparer sa fortune et de
recouvrer l'aisance. «La fille aînée (dit la dame que j'ai déjà citée)
devint ensuite maîtresse de l'école formée à Ithaque; elle, sa soeur, et
sa mère, ne parlèrent jamais de Lord Byron sans le plus profond
sentiment de reconnaissance et de regret pour sa mort trop prématurée.»

Après avoir employé environ huit jours dans cette excursion, il était
revenu à bord de _l'Hercule_, quand l'un des messagers qu'il avait
dépêchés, revint avec une lettre du brave Marco Botzari, qui se
préparait dans les montagnes d'Agrafa à cette attaque où il succomba si
glorieusement. Voici les termes dans lesquels cet héroïque chef écrivit
à Lord Byron.

«Votre lettre et celle du vénérable Ignazio m'ont rempli de joie. Votre
excellence est exactement la personne qu'il nous faut. Que rien ne vous
empêche de venir dans cette partie de la Grèce. L'ennemi nous menace
avec des forces nombreuses; mais, avec l'aide de Dieu et de votre
excellence, nous lui opposerons une bonne résistance. J'aurai quelque
chose à faire ce soir contre un corps de six à sept mille Albanais,
campés près d'ici. Après-demain je partirai, avec quelques compagnons
choisis, pour rencontrer votre excellence. Ne perdez pas de tems. Je
vous remercie de la bonne opinion que vous avez de mes concitoyens; Dieu
veuille que vous ne la trouviez pas mal fondée! et je vous remercie
encore davantage pour le soin que vous avez pris d'eux.....

»Croyez moi, etc.»

Dans l'espoir que Lord Byron se rendrait à Missolonghi, ç'avait été
l'intention de Botzari, comme la lettre ci-dessus l'annonce, de laisser
l'armée, et d'aller à la hâte, avec un petit nombre de ses frères
d'armes, recevoir leur noble allié à son débarquement, d'une manière
digne de sa généreuse mission. Mais la lettre ne précéda que de peu
d'heures la mort de Botzari. Celui-ci pénétra, le soir, avec une poignée
de braves, au milieu du camp des ennemis, dont les forces montaient à
huit mille hommes; et, après avoir conduit son héroïque bande sur des
monceaux de morts, il tomba enfin, lui-même, près de la tente du pacha.
Ce que ce brave Souliote dit du soin de Lord Byron pour ses concitoyens
a trait à une action populaire récemment faite par le noble poète à
Céphalonie en prenant à sa solde, pour sa garde, quarante hommes de
cette tribu sans asyle. Mais comme faute d'occupation ils devenaient
turbulens, Byron les renvoya bientôt après, armés et approvisionnés, se
joindre aux défenseurs de Missolonghi, qui était alors assiégée d'un
côté par une armée considérable, et bloqués de l'autre par une escadre
turque. Déjà, dans le dessein de secourir cette place, il avait fait au
gouvernement une offre généreuse, qu'il mentionne ainsi dans une de ses
lettres. «J'ai offert d'avance mille dollars par mois pour le secours de
Missolonghi et pour les Souliotes de Botzari (tué depuis), mais le
gouvernement m'a répondu qu'il désire conférer préalablement avec moi,
ce qui est dire qu'il désire que je dépense mon argent dans un autre
but. Je veillerai à ce que la dépense soit faite pour l'intérêt public,
autrement je n'avancerai pas un para[37]. L'opposition dit qu'on veut me
cajoler; et le parti qui est au pouvoir dit que les autres veulent me
séduire: ainsi j'ai un rôle difficile à jouer entre les deux factions;
mais, je n'ai rien à faire pour les partis, sinon de les réconcilier si
c'est possible.»

.....................................................[38]

Sachant que pour juger mûrement de l'état des partis, il faut se tenir
hors de leur tourbillon; et prévoyant d'après l'impatience même des
différens chefs qui le courtisaient à l'envi pour l'attirer chacun à
soi, quel risque il courrait en se liant avec l'un plutôt qu'avec
l'autre, il résolut de stationner encore quelque tems à Céphalonie, et
d'y mettre à profit les facilités données par la position pour
recueillir des informations sur l'état réel des affaires, et pour
constater de quel côté sa présence et son argent seraient le plus
profitables. Durant les six semaines qui s'étaient écoulées depuis son
arrivée à Céphalonie, il avait vécu de la façon la moins confortable,
avec du porc et de la volaille, à bord de son navire. Mais, dès qu'il
eut pris la résolution de prolonger son séjour, il se décida à prendre
une demeure à terre; et, par amour de la retraite, il s'établit dans un
petit village, appelé Metaxata, à environ sept milles d'Argostoli, et
continua à y résider durant le reste de son séjour dans l'île.

[Note 37: Petite pièce de monnaie turque. (_Note du Trad._)]

[Note 38: Nous passons une longue dissertation de Moore sur l'état
de la Grèce. (_Note du Trad._)]

Avant ce changement de résidence, il avait député M. Hamilton Browne et
M. Trelawney au gouvernement existant de Grèce, avec une lettre où il
exposait ses vues et celles du comité qu'il représentait; et il n'y
avait pas un mois qu'il s'était retiré à Metaxata, quand il reçut des
nouvelles de ces messieurs. Le tableau qu'ils lui envoyèrent de l'état
du pays ne fit que confirmer les idées qu'il avait déjà;--incapacité et
égoïsme à la tête des affaires, désorganisation dans tout l'ensemble du
corps politique, mais, en même tems, force vivace au coeur de la nation,
et moyens puissans de résistance. Il ne put manquer d'être frappé de
cette étroite ressemblance de famille avec l'ancienne population du
pays:--ce grand peuple, au milieu même de ses interminables dissentions
intérieures, ayant toujours été prêt à faire face de concert contre
l'ennemi.

Les agens de sa seigneurie avaient été bien et dûment accueillis par le
gouvernement, qui désirait beaucoup que Lord Byron se rendît en Morée
sans délai; et des lettres pressantes, écrites dans ce but tant par le
pouvoir législatif que par le pouvoir exécutif, accompagnèrent celles de
MM. Browne et Trelawney. Mais Byron était résolu à ne bouger qu'en tems
opportun; car plus il avait pénétré dans la connaissance des intrigues
grecques, plus il avait eu à s'applaudir de sa prudence à ne pas
s'engager dans le labyrinthe sans être auparavant prémuni contre la
déception par les renseignemens qu'il était en train de recueillir.

Pour donner aussi brièvement que possible une idée de ce conflit
d'appels, qui, des divers théâtres de l'insurrection, parvinrent à Byron
dans sa retraite, il suffira de dire que, d'une part, Metaxa, gouverneur
de Missolonghi, le suppliait vivement d'accourir au secours de cette
place, que les Turcs bloquaient alors par terre et par mer; que d'autre
part, le premier des chefs militaires, Colocotroni, ne le pressait pas
moins instamment de se présenter au prochain congrès de Salamine, où les
affaires du pays devaient être réglées sous la dictée de ces sauvages
guerriers;--et qu'enfin, en même tems, d'un autre côté, le grand
adversaire de ces chefs militaires, Mavrocordato, tâchait, avec plus
d'instances et d'habileté que personne, de lui inspirer ses propres
vues, et le suppliait de venir à Hydra, où il venait d'être obligé de se
retirer.

La simple nouvelle de l'arrivée d'un noble anglais, qui, n'ayant
contracté d'engagemans avec aucun parti, laissait à tous l'espoir de son
alliance, et que la rumeur publique munissait d'autant d'argent que
l'imagination de la pauvreté se plaisait à lui en attribuer, suffisait
par elle-même, sans compter les droits plus puissans du nom de Byron,
pour attirer toutes les pensées. «Il est plus aisé, dit le comte Gamba,
de concevoir que de raconter les divers moyens employés pour l'engager
dans une faction ou dans l'autre; lettres, messagers, intrigues,
récriminations,--oui, les agens de chaque parti déployaient tout leur
art pour rabaisser le parti opposé.» Le comte ajoute une circonstance
qui jette une vive lumière sur un trait particulier du caractère du
noble poète.--«Il s'occupait à découvrir la vérité, toute cachée qu'elle
était sous ces intrigues, et s'amusait à confronter les agens des
différentes factions.» Durant toutes ces occupations, il continua son
train de vie simple et uniforme,--se levant, toutefois, de bonne heure,
pour la dépêche des affaires, ce qui montra combien il était capable de
vaincre même une longue habitude en cas de besoin. Quoique très-occupé,
il était, à toute heure, accessible aux visiteurs; et la facilité avec
laquelle il se laissait importuner par les gens les plus stupides, ne
peut être mise en doute, puisque, m'a-t-on dit, un des officiers de la
garnison, homme incapable de comprendre autre chose en Byron que sa
bonté, avait coutume de dire, quand son tems lui pesait:--«Je crois que
je sortirai à cheval et que j'aurai une petite causerie avec Lord
Byron.»

Mais l'homme dont les visites parurent faire le plus de plaisir à Byron,
tant pour l'intérêt du sujet principal de la conversation que pour les
occasions de plaisanteries fournies par les singularités du visiteur,
fut un médecin, nommé Kennedy, qui, par un profond sentiment de la
valeur de la religion pour lui-même, s'était chargé de la bienveillante
tâche de communiquer sa lumière aux autres. Voici quelle fut l'origine
de leurs premières relations. Le docteur Kennedy avait entrepris de
convertir à une ferme croyance dans le christianisme quelques amis un
peu sceptiques, alors à Argostoli. Ayant entendu parler de la réunion
qui devait avoir lieu dans ce but, Lord Byron demanda à y être admis, en
disant à la personne par qui il faisait faire cette demande: «Vous savez
que je suis regardé comme une bête noire,--et pourtant, après tout, je
ne suis pas si noir que le monde pense.» Il avait promis de convaincre
le docteur Kennedy, que «quoiqu'il manquât peut-être de foi, il avait au
moins de la patience.» Mais entendre une leçon de plusieurs heures,--de
douze au moins,--sans interruption (telle était la stipulation), fut une
épreuve au-dessus de ses forces: et, peu après le commencement de
l'homélie, il commença, comme le docteur nous en informe, à donner des
signes évidens du désir d'échanger le rôle d'auditeur pour celui
d'orateur. Néanmoins, il y eut dans toute sa conduite, comme auditeur et
comme causeur, tant de courtoisie, de candeur, et de docilité sincère à
l'instruction, qu'il inspira au bon docteur le désir, sinon l'espoir de
son salut; et quoiqu'il ne reparût plus à ces réunions théologiques,
cependant ses conférences, sur le même sujet, avec le docteur Kennedy
seul, furent assez fréquentes durant le reste de son séjour à
Céphalonie.

.................................................

Je vais maintenant insérer, avec les remarques nécessaires,
quelques-unes des lettres, soit officielles, soit particulières, que sa
seigneurie écrivit durant son séjour à Céphalonie, et d'où le lecteur
puisera, d'une manière plus intéressante que par l'intermède d'une
narration, la connaissance des événemens qui se passaient alors en
Grèce, et celle des vues et des sentimens que ces événemens inspiraient
à Lord Byron.

Il écrivit souvent à madame Guiccioli, mais brièvement, et pour la
première fois, en anglais; ajoutant toujours quelques lignes pour elle
dans les lettres de son frère Piétro. Voici, par exemple:

7 octobre.

«Piétro vous a dit toutes les nouvelles de l'île,--nos tremblemens de
terre, notre politique et notre séjour actuel dans un joli village.
Comme ses opinions sur les Grecs sont presque semblables aux miennes, je
n'ai besoin de rien vous dire à ce sujet. J'ai fait une folie de venir
ici; mais, puisque m'y voilà, je dois voir ce qu'il faut faire.»

--Octobre.

«Nous sommes encore à Céphalonie; nous attendons des nouvelles plus
exactes et plus précises; car tout est contradiction et discussion dans
les rapports que nous recueillons sur l'état des Grecs. Je remplirai le
but de la mission que j'ai reçue du comité, puis je reviendrai en
Italie. Car il ne me paraît pas probable que, comme individu, je puisse
être utile aux Grecs;--du moins aucun étranger ne l'a encore été, et
probablement ne le sera pas non plus à présent.»

29 octobre.

«Soyez sûre que le moment où je vous rejoindrai me sera aussi agréable
qu'aucune autre époque de nos souvenirs. Il n'y a rien ici d'assez
attrayant pour partager mon attention; mais je dois servir la cause
grecque, et par honneur et par inclination. MM. Browne et Trelawney sont
en Morée, où ils ont été très-bien reçus; et tous les deux m'écrivent
avec les plus belles espérances. Je suis désireux de savoir comment
l'affaire espagnole sera terminée, parce que je pense qu'elle peut avoir
de l'influence sur la lutte grecque. Je désire que l'une et l'autre
affaire s'arrangent favorablement, afin que je puisse retourner en
Italie, et vous conter nos aventures, ou plutôt celles de Piétro, dont
quelques-unes sont assez amusantes, ainsi que les incidens de nos
voyages et traversées. J'en réserve le récit, dans l'espérance que nous
en pourrons rire ensemble sous peu.»



LETTRE DXXV.

A M. BOWRING.

29 novembre 1823.

«Cette lettre vous sera présentée par M. Hamilton Browne, qui précède ou
accompagne les députés grecs. Il est tout à-la-fois capable et désireux
de rendre service à la cause, et de donner des informations au comité.
Il a déjà été fort utile sous ce double rapport, du moins à ma
connaissance. Lord Archibald Hamilton, dont il est parent, ajoutera une
recommandation plus puissante que la mienne.

»Corinthe est prise, et l'on dit qu'une escadre turque a été battue dans
l'Archipel. Le progrès extérieur des Grecs est considérable, mais leurs
dissentions intérieures continuent toujours. A mon arrivée au siége du
gouvernement, je m'efforcerai d'apaiser ou d'éteindre ces querelles
domestiques;--mais ce n'est pas une tâche facile. Je suis resté ici
jusqu'à présent, en partie dans l'attente de l'escadre destinée à
secourir Missolonghi, et du détachement de M. Parry, et en partie pour
recevoir de Malte ou de Zante la somme de quatre mille livres sterling
que j'ai avancée pour le paiement de l'escadre attendue. Les billets se
négocient, et seront bientôt soldés, comme ils l'eussent été
immédiatement sur toute autre place; mais les misérables négocians
ioniens ont peu d'argent, et pas trop de crédit, et montrent d'ailleurs
une réserve politique à cette occasion: car, quoique j'eusse des lettres
de M. Webb (une des plus fortes maisons de la Méditerranée) et de M.
Ransom, il n'y a moyen de traiter à des conditions raisonnables qu'avec
les négocians anglais. Ceux-ci se sont montrés tout à-la-fois capables
et zélés,--et intègres comme d'ordinaire[39].

Le colonel Stanhope est arrivé, et partira immédiatement. Il peut être
assuré de ma coopération dans tous ses efforts; mais d'après tout ce que
je sais, la formation d'une brigade sera à présent extrêmement
difficile, pour ne pas même dire plus. Quant à la réception des
étrangers,--ou du moins des officiers étrangers,--je vous renvoie à un
passage de la dernière lettre du prince Mavrocordato, dont copie est
jointe au paquet que j'ai envoyé aux députés. C'est mon intention
d'aller par mer à Napoli de Romanie aussitôt que j'aurai arrangé cette
affaire pour les Grecs:--je me dispose à faire l'avance de deux cent
mille piastres pour leur flotte.

[Note 39: Les négocians anglais, dont parle Lord Byron, sont MM.
Barff et Hancock de Zante, dont la conduite, non-seulement envers Lord
Byron, mais durant toute la lutte grecque, a été continuellement pleine
de zèle et de désintéressement. (_Note de Moore_.)]

»Mon tems ici n'a pas été entièrement perdu,--vu qu'il était douteux,
comme vous vous en apercevrez par mes premiers documens, que mon arrivée
immédiate en Morée eût été avantageuse. Nous avons enfin mis en
mouvement les députés, et j'ai adressé sur les divisions intestines une
forte remontrance au prince Mavrocordato, laquelle remontrance, à ce que
j'apprends, a été envoyée au prince par le pouvoir législatif. Avec un
emprunt on peut faire beaucoup, ce qui est, en égard à des raisons
particulières, tout ce que je puis dire à ce sujet.

»J'apprends avec regret du colonel Stanhope que le comité a épuisé ses
fonds. Suppose-t-on qu'une brigade pourra se former sans frais? ou que
trois mille livres sterling suffiront? Il est vrai que l'argent fera
plus en Grèce que dans la plupart des autres pays; mais les forces
régulières doivent devenir un objet d'intérêt national, et être payées
sur un fonds national: ni individus, ni comités, du moins avec les
moyens ordinaires de tous ceux qui existent aujourd'hui, ne trouveront
l'expérience praticable.

»Je vous recommande encore une fois mon ami, M. Hamilton Browne, à qui
j'ai moi-même de personnelles obligations pour ses services dans la
cause commune, et j'ai l'honneur d'être,

»Tout à vous sincèrement.»

La remontrance au prince Mavrocordato fut accompagnée d'une autre,
adressée au gouvernement existant; et le colonel Stanhope, qui était sur
le point de se rendre à Napoli et à Argos, fut chargé de l'une et de
l'autre. Le ton sage et noble qui règne dans ces deux lettres sera, sans
l'aide d'un plus long commentaire, apprécié par tous les lecteurs[40].

[Note 40: Les pièces originales sont en italien[A]. (_Note de
Moore_.)]

[Note A: Moore ne donne pas le texte original. (_Note du Trad._)]



LETTRE DXXVI.

AU GOUVERNEMENT GÉNÉRAL DE LA GRÈCE.

Céphalonie, 30 novembre 1823.

«L'affaire de l'emprunt, l'attente si longue et si vainement nourrie de
l'arrivée de la flotte grecque, et le danger auquel Missolonghi est
toujours exposé, voilà les motifs qui m'ont retenu ici, et qui me
retiendront encore tant qu'aucun d'eux ne sera levé. Mais, l'argent une
fois avancé pour la flotte, je partirai pour la Morée, sans savoir
pourtant à quoi ma présence peut être bonne dans l'état actuel des
choses. Nous avons entendu parler de nouvelles dissentions,--même de
l'existence d'une guerre civile. Je désire de tout mon coeur que ces
bruits soient faux ou exagérés: car je ne saurais imaginer un malheur
plus sérieux; et je dois avouer franchement que jusqu'à l'établissement
d'une union et d'un ordre parfait, toute espérance d'emprunt sera vaine.
Toute l'assistance que les Grecs peuvent attendre du dehors,--assistance
qui n'est ni peu considérable ni méprisable,--sera suspendue, ou réduite
à néant; et ce qui est pis, les grandes puissances d'Europe, dont aucune
ne s'est déclarée ennemie de la Grèce, mais qui n'ont pas paru non plus
favoriser le rétablissement de son indépendance, se persuaderont que les
Grecs sont incapables de se gouverner, et se chargeront peut-être de
mettre fin à vos troubles de manière à ruiner vos espérances et celles
de vos amis.

»Permettez-moi d'ajouter, une fois pour toutes,--que je désire le
bien-être de la Grèce, et rien autre chose; que je ferai tout mon
possible pour atteindre ce but: mais je ne consens point, et ne
consentirai jamais à laisser tromper le public anglais, ou même les
particuliers anglais, sur l'état réel des affaires grecques. Le reste,
messieurs, dépend de vous. Vous avez combattu glorieusement:--agissez
honorablement envers vos concitoyens et envers le monde. Alors on ne
dira plus, comme on l'a répété depuis deux mille ans avec les historiens
romains, que Philopémen fut le dernier des Grecs. Ne souffrez pas que la
calomnie (j'avoue d'ailleurs qu'il est difficile de se garder d'elle
dans une lutte si ardue) compare le patriote grec, qui se repose de ses
travaux, au pacha turc, que ses victoires ont exterminé.

»Tels sont les sentimens que je vous prie d'accueillir comme une preuve
sincère de mon attachement à vos réels intérêts, et veuillez croire que
je suis et serai toujours,

»Votre, etc.»



LETTRE DXXVII.

AU PRINCE MAVROCORDATO.

Céphalonie, 2 décembre 1823.

PRINCE,

«La présente vous sera remise par le colonel Stanhope, fils du
major-général comte d'Harrington, etc., etc. Il est venu de Londres en
cinquante jours, après avoir visité tous les comités de l'Allemagne. Il
est chargé par notre comité d'agir de concert avec moi pour la
délivrance de la Grèce. Je pense que son nom et sa mission seront une
suffisante recommandation, sans celle d'un étranger, qui, à la vérité,
respecte et admire, avec toute l'Europe, les talens et surtout la
probité du prince Mavrocordato.

»Je suis très-peiné d'apprendre que les dissentions de la Grèce
continuent toujours, à une époque où elle pourrait triompher de tous les
obstacles, comme elle a déjà triomphé de quelques-uns. La Grèce est, à
présent, placée entre trois partis, savoir: reconquérir sa liberté,
tomber dans la dépendance des souverains d'Europe, ou redevenir province
turque. Elle n'a que le choix de ces trois alternatives. La guerre
civile est un chemin qui mène aux deux derniers résultats. La Grèce
envie-t-elle le sort de la Valachie et de la Crimée? Elle peut en jouir
demain. Le sort de l'Italie? Après-demain. Veut-elle devenir vraiment
Grèce libre et indépendante? Il faut qu'elle se décide aujourd'hui, ou
elle n'en retrouvera pas l'occasion.

»Je suis, avec le plus profond respect, de votre altesse, le
très-obéissant serviteur,

N. B.

»_P. S._ Votre altesse aura su que j'ai cherché à remplir les sou

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