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Mémoires du général baron de Marbot (3/3)

by baron de Jean-Baptiste-Antoine-Marcelin Marbot · French · Gutenberg #36911 · 764,422 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Mémoires du général baron de Marbot (3/3)
    
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Title: Mémoires du général baron de Marbot (3/3)

Author: baron de Jean-Baptiste-Antoine-Marcelin Marbot


        
Release date: July 31, 2011 [eBook #36911]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/36911

Credits: Produced by Mireille Harmelin and the Online Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU GÉNÉRAL BARON DE MARBOT (3/3) ***




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MÉMOIRES DU GÉNÉRAL BARON DE MARBOT

III

POLOTSK--LA BÉRÉSINA--LEIPZIG--WATERLOO

PARIS

1891

     ... J'engage le colonel Marbot à continuer à écrire pour la défense
     de la gloire des armées françaises et à en confondre les
     calomniateurs et les apostats. (Testament de Napoléon.)


[Illustration: SOUVENIRS DES CAMPAGNES du Général Baron DE MARBOT]




TABLE DES MATIÈRES

CHAPITRE PREMIER

Mon mariage.--Adieux à Masséna.

CHAPITRE II

Biographie de Masséna.--Existence aventureuse et campagne
d'Italie.--Zurich.--Gênes.--1805.--Abus des licences.--Ses dernières
campagnes.--Sa fin.

CHAPITRE III

1812.--L'Empereur m'adjoint au colonel du 23e de chasseurs à cheval.--Je
rejoins mon régiment à Stralsund.--Superbe état de ce corps.--Intrigues
du comte de Czernicheff.

CHAPITRE IV

La guerre devient inévitable.--Avertissements donnés à Napoléon.--La
Cour impériale à Dresde.--Vice de composition de l'armée et des divers
corps.

CHAPITRE V

Revue de l'Empereur.--L'armée sur le Niémen.--Un mot sur les historiens
de la campagne de 1812.--Efforts des Anglais pour nous isoler.--Attitude
de Bernadotte.--Dispositions de la Pologne.

CHAPITRE VI

Passage du Niémen.--Entrée dans Wilna.--Je joins l'ennemi.--Le 23e de
chasseurs à Wilkomir.--Difficultés en Lithuanie.--Marche en avant.

CHAPITRE VII

Division de l'armée russe.--Bagration échappe à Jérôme.--Marche sur la
Düna.--Attaque infructueuse de Dünabourg.--Je culbute deux régiments de
Wittgenstein sur la Düna.--Nous nous séparons de la Grande
Armée.--Composition du 2e corps.

CHAPITRE VIII

Affaire de Jakoubowo ou Kliastitsoui.--Je suis blessé.


CHAPITRE IX

Défilé des marais de Sebej.--Retraite.--Brillante affaire du gué de
Sivotschina.--Mort de Koulnieff.--Retour offensif.--Derniers adieux.

CHAPITRE X

Nouvelle retraite d'Oudinot.--Marches et contremarches.--Le 23e de
chasseurs est comblé de récompenses.--Retraite sur Polotsk.--Le général
Saint-Cyr.--Oudinot, blessé, cède le commandement à Saint-Cyr.

CHAPITRE XI

Nouvelles dispositions prises par Saint-Cyr.--Attaque et surprise de
l'ennemi.--Incidents divers.--Combat de cavalerie.--Retraite de
l'ennemi.--Établissement dans Polotsk.--Saint-Cyr est nommé maréchal.

CHAPITRE XII

Marche de la Grande Armée.--Prise de Smolensk.--Ney au défilé de
Valoutina.--Bataille de la Moskova.--Épisodes divers.

CHAPITRE XIII

Mauvaises nouvelles d'Espagne.--Rostopschine.--Incendie de
Moscou.--Réveil de l'armée russe.--Fourberie de Koutousoff.

CHAPITRE XIV

La retraite est décidée.--Surprise du corps de Sébastiani.--Combat de
Malo-Iaroslawetz.--Retour sur Mojaïsk et la Moskova.--Baraguey d'Hilliers
met bas les armes.--Je suis nommé colonel.--Retraite héroïque du
maréchal Ney.

CHAPITRE XV

Situation du 2e corps.--Démoralisation des Bavarois.--Mission auprès du
comte Lubenski.

CHAPITRE XVI

Défection des Autrichiens.--Défense de Polotsk.--Wittgenstein prisonnier
nous échappe.--Nouveaux combats.--Évacuation de la ville.--Les Bavarois
nous abandonnent.--Jonction avec le corps de Victor.--Le marais de
Ghorodié.

CHAPITRE XVII

Oudinot nous rejoint et se sépare de Victor.--Grave situation de
l'armée.--Abandon et reprise de Borisoff.--Incendie du pont de la
Bérésina.--Nous faisons un immense butin à Borisoff.

CHAPITRE XVIII

La brigade Corbineau rejoint le 2e corps.--Fausse démonstration en aval
de Borisoff et passage de la Bérésina.

CHAPITRE XIX

Perte de la division Partouneaux.--Combat de Zawniski près Brillowa.--M.
de Noailles.--Passage des ponts et catastrophe de la Bérésina.--Le 2e
corps protège la retraite.--Je suis blessé à Plechtchénitsoui.

CHAPITRE XX

Intensité du froid.--Brigandage armé.--Arrivée à Wilna.--Le défilé de
Ponari.--Retraite en traîneaux.--Arrivée à Kowno.--Passage de la
Vistule.

CHAPITRE XXI

Causes de nos désastres.--Manque d'interprètes.--Confiance aveugle dans
la fidélité de nos alliés.--Considérations sur l'incendie de
Moscou.--Chiffre de nos pertes.--Témoignage flatteur accordé par
l'Empereur au 23e de chasseurs.

CHAPITRE XXII

1813.--Fâcheuse situation générale.--Incurie de
l'administration.--Observations sur la conservation des places
fortes.--État de la France.--Levées forcées et illégales.--Je rejoins
mon dépôt à Mons.

CHAPITRE XXIII

Reprise des hostilités sur l'Elbe.--Batailles de Lutzen et de
Bautzen.--Armistice.--Je rejoins mon régiment.--État de
l'armée.--Malaise général.--Napoléon devait traiter.--Force des armées
en présence.

CHAPITRE XXIV

Du choix des chefs de corps.--Rupture de l'armistice.--Trahison de
Jomini.--Combats en Silésie sur le Bober.--Épisodes divers.--Douloureux
échec.

CHAPITRE XXV

Bataille des 26 et 27 août devant Dresde.--Vandamme à Kulm.--Fière
attitude de Vandamme prisonnier.

CHAPITRE XXVI

Défaite d'Oudinot à Gross-Beeren et de Macdonald à la Katzbach.--Le
plateau de Janër.--Nous repassons la Katzbach.

CHAPITRE XXVII

Concentration sur Dresde.--Épisodes.--Les Baskirs.--Napoléon au camp de
Pilnitz.--Je suis comblé de faveurs.

CHAPITRE XXVIII

Napoléon, sourd aux avis du roi de Wurtemberg, se décide à combattre à
Leipzig.--Combat de Wachau.--Topographie de Leipzig.--Position de nos
troupes.--Surprise avortée des souverains alliés au
Kelmberg.--Alternatives de la journée du 16 octobre.

CHAPITRE XXIX

Vaine tentative d'armistice.--Bataille du 18 octobre.--Bernadotte combat
contre nous.--Défection des Saxons.--Loyauté du roi de
Wurtemberg.--Résultat indécis du combat.

CHAPITRE XXX

Situation critique.--Défaut de prévoyance dans l'organisation de la
retraite.--Adieux du roi de Saxe.--Magnanimité exagérée de
Napoléon.--Les alliés pénètrent dans Leipzig.--Rupture prématurée du
pont de l'Elster.--Quel fut le sort de mon régiment.

CHAPITRE XXXI

Je recueille sur l'Elster les débris de notre armée.--Massacre de cinq
cents brigands alliés.--Retraite sur la Saale.--Erfurt.--Murat quitte
l'armée.--Les Austro-Bavarois à Hanau.--Je force le défilé de Gelnhausen
sur la Kinsig.--L'armée devant Hanau.

CHAPITRE XXXII

Épisode.--Bataille de Hanau.--Retraite sur le Rhin.--Derniers efforts
des ennemis.--_Azolan_.--Fuite de Czernicheff.--Reconstitution des corps
de troupes.

CHAPITRE XXXIII

Derniers événements de 1813.--Reddition des places.--Violation déloyale
de la capitulation de Dresde.--Désastres en Espagne.--Affaire de
Vitoria.--Joseph regagne la frontière.--Retraite de Soult sur
Bayonne.--Suchet en Catalogne.--Situation en Tyrol et en Italie.

CHAPITRE XXXIV

1814.--Je suis nommé au commandement du département de
Jemmapes.--Situation difficile.--Soulèvement conjuré.--Extermination
d'un parti de Cosaques dans Mons.--Rappel de nos troupes vers
Paris.--Mon dépôt est transféré à Nogent-le-Roi.

CHAPITRE XXXV

Belle campagne de Napoléon.--La résistance devient
impossible.--Insuffisance des mesures prises pour préserver
Paris.--Arrivée des alliés.--Retour tardif de l'Empereur sur la
capitale.--Paris aurait dû tenir.--Intrigues ourdies contre Napoléon.

Lettres sur les événements de 1815.

Le général de Marbot (article du _Journal des Débats_ du 22 novembre
1854).

États de service du général baron de Marbot.

Table des noms.




CHAPITRE PREMIER

Mon mariage.--Adieux à Masséna.


Mon frère et les autres aides de camp de Masséna ne tardèrent pas à
quitter l'Espagne et vinrent nous rejoindre à Paris, où je restai tout
l'été et l'automne suivant. J'allais chaque mois passer quelques jours
au château de Bonneuil, chez M. et Mme Desbrières. Pendant mon absence,
cette excellente famille avait eu les meilleurs procédés pour ma mère.
Mon retour accrut l'affection que j'avais depuis longtemps pour leur
fille, et bientôt il me fut permis d'aspirer à sa main. Le mariage fut
convenu, et j'eus même un moment l'espoir d'obtenir le grade de colonel
avant la célébration de cet acte important.

Il était d'étiquette que l'Empereur signât au contrat de mariage de tous
les colonels de ses armées, mais il n'accordait que fort rarement cette
faveur aux officiers des grades inférieurs; encore fallait-il qu'ils
fissent connaître au ministre de la guerre les motifs qui les portaient
à solliciter cette distinction. Je fondai ma demande sur ce que
l'Empereur, quand je le vis, la veille de la bataille de Marengo,
m'avait dit, en me parlant de mon père, récemment mort à la suite de
blessures reçues au siège de Gênes: «Si tu te comportes bien et marches
sur ses traces, ce sera moi qui te servirai de père!...» J'ajouterai
que, depuis ce jour, j'avais reçu huit blessures et avais la conscience
d'avoir toujours rempli mon devoir.

Le ministre Clarke, homme fort rude et qui repoussait presque toujours
les demandes de ce genre, convint que la mienne méritait d'être prise en
considération et me promit de la présenter à Sa Majesté. Il tint parole,
car, peu de jours après, je reçus l'ordre de me rendre auprès de
l'Empereur, au château de Compiègne, et d'y amener le notaire, porteur
du contrat de mariage; c'était le bon M. Mailand, avec lequel je partis
en poste. À notre arrivée, l'Empereur était à la chasse à courre, non
qu'il aimât beaucoup cet exercice, mais il pensait avec raison qu'il
devait imiter les anciens rois de France. La signature fut donc remise
au lendemain. Le notaire, qu'on attendait à Paris, était désolé de ce
retard; mais qu'y faire?...

Le jour suivant, nous fûmes introduits auprès de l'Empereur, que nous
trouvâmes dans les appartements où, vingt ans plus tard, j'ai si souvent
fait le service d'aide de camp auprès des princes de la maison
d'Orléans. Mon contrat fut signé dans le salon où le fut depuis celui du
roi des Belges avec la princesse Louise, fille aînée de Louis-Philippe,
roi des Français.

Dans ces courtes entrevues, Napoléon était habituellement très affable.
Il adressa quelques questions au notaire, me demanda si ma prétendue
était jolie, quelle était sa dot, etc., etc., et me dit en me
congédiant: «Qu'il voulait aussi que j'eusse une bonne position, et
que, sous peu, il récompenserait mes bons services...» Pour le coup, je
me crus colonel! Cet espoir s'accrut encore lorsque, en sortant du
cabinet impérial, je fus accosté par le général Mouton, comte de Lobau,
dont je reçus l'assurance confidentielle que l'Empereur avait inscrit
mon nom sur la liste des officiers supérieurs auxquels il voulait donner
des régiments. Cette assertion me fut d'autant plus agréable que le
comte de Lobau, aide de camp de Napoléon, était chargé, sous la
direction du ministre de la guerre, du travail relatif à l'avancement
militaire. Je revins donc à Paris, le cœur rempli de joie et
d'espérance!... Je me mariai le 11 novembre suivant.

Ce n'est pas à vous, mes chers enfants, que je ferai l'éloge de
l'excellente femme que j'épousai: je ne peux mieux la louer qu'en lui
appliquant la maxime de l'un de nos plus célèbres philosophes: «La
meilleure de toutes les femmes est celle dont on parle le moins!»

J'étais heureux au sein de ma famille, et j'attendais chaque jour mon
brevet de colonel, lorsque, peu de temps après mon mariage, je fus
informé par le ministre de la guerre que je venais d'être placé comme
_chef d'escadrons_ dans le 1er régiment de chasseurs à cheval, alors en
garnison au fond de l'Allemagne!... Je fus atterré de ce coup, car il me
paraissait bien pénible d'aller encore servir comme simple chef
d'escadrons, grade dans lequel j'avais reçu trois blessures et fait les
campagnes de Wagram et de Portugal. Je ne pouvais comprendre le motif de
cette disgrâce, après ce qui m'avait été dit par l'Empereur et le comte
de Lobau. Celui-ci me donna bientôt le mot de l'énigme.

Masséna, ainsi que je l'ai déjà dit, avait, à son entrée en Portugal,
quatorze aides de camp, dont six officiers supérieurs. Deux d'entre eux,
MM. Pelet et Casabianca, furent faits colonels pendant la campagne; ils
étaient plus anciens que moi et avaient bien rempli leur devoir. Leur
avancement semblait, du reste, assurer le mien, puisque je devenais le
premier chef d'escadrons de l'état-major. Celui qui avait le cinquième
rang était M. Barain, officier d'artillerie, que j'avais trouvé
capitaine aide de camp de Masséna à mon entrée dans son état-major. M.
Barain, ayant perdu une main à Wagram, avait été nommé chef d'escadrons:
c'était justice. Mais l'Empereur, en lui donnant ce nouveau grade,
l'avait désigné pour le service des arsenaux, qu'on peut très bien faire
avec un bras de moins. Masséna s'attendait également à voir M. Barain
s'éloigner de lui; néanmoins, celui-ci insista pour l'accompagner en
Portugal, bien qu'il fût dans l'impossibilité de remplir aucune mission
dans un pays aussi difficile. Personne ne pensait donc qu'on lui
donnerait de l'avancement.

Or, il se trouvait que Barain était neveu de M. François de Nantes,
directeur des Droits réunis, qui venait d'assurer de nombreuses places à
des membres de la famille de Masséna. M. François de Nantes demanda, en
retour, la faveur d'une proposition au grade de colonel pour son neveu
Barain. Le maréchal, forcé de choisir entre Barain et moi, opta pour mon
camarade. J'ai su, par le comte de Lobau, que l'Empereur avait hésité à
signer, mais qu'il céda enfin aux instances de l'intègre directeur des
Droits réunis, venu pour appuyer la seule demande de faveur qu'il eût
encore faite pour sa famille. Ainsi mon camarade fut nommé colonel.

Je me suis peut-être trop appesanti sur cette malheureuse affaire, mais,
pour juger de mon désappointement, il faut se reporter à cette époque et
se rappeler que l'importance des chefs de corps était telle, dans les
armées impériales, qu'on a vu plusieurs colonels refuser le grade de
général et demander comme faveur spéciale la permission de rester à la
tête de leur régiment. Masséna m'adressa la lettre suivante, seule
récompense de trois campagnes faites et de trois blessures reçues auprès
de lui:

     «Paris, 24 novembre 1811.

     «Je vous envoie, mon cher Marbot, l'ordre de service que je reçois
     pour vous. J'avais demandé de l'avancement pour vous, ainsi que
     vous le savez, et j'ai le double regret de voir que vous ne l'avez
     pas obtenu et de vous perdre. Vos services sont bien appréciés par
     moi, et ils doivent être, pour vous, indépendants des récompenses
     auxquelles ils vous donnaient droit de prétendre. Ils vous
     acquerront toujours l'estime de ceux sous les ordres desquels vous
     vous trouverez. Croyez, mon cher Marbot, à celle que vous m'avez
     inspirée, ainsi qu'à mes regrets et au sincère attachement que je
     vous ai voué.

     «MASSÉNA.»

Je ne pensais pas revoir Masséna, quand Mme la maréchale m'écrivit que,
désirant connaître ma femme, elle nous invitait l'un et l'autre à dîner.
Je n'avais jamais eu qu'à me louer de la maréchale, surtout à Antibes,
sa patrie, où je la rencontrai au retour du siège de Gênes. J'acceptai
donc. Masséna vint à moi, m'exprima de nouveau ses regrets, et me
proposa de demander ma nomination au grade d'officier de la Légion
d'honneur. Je répondis que, puisqu'il n'avait pu rien faire pour moi
pendant que j'étais dans son état-major, blessé sous ses yeux, je ne
voulais pas lui créer de nouveaux embarras, et que je n'attendais
d'avancement que de moi-même; puis je me perdis dans la foule des
invités...

Ce fut ma dernière rencontre avec ce maréchal, bien que je continuasse à
visiter sa femme et son fils, tous deux excellents pour moi.

Je crois devoir vous donner ici quelques détails sur la vie de Masséna,
dont la biographie, ainsi que celle de la plupart des hommes célèbres, a
été écrite d'une façon fort inexacte.




CHAPITRE II

Biographie de Masséna.--Existence aventureuse et campagne
d'Italie.--Zurich.--Gênes.--1805.--Abus des licences.--Ses dernières
campagnes.--Sa fin.


André Masséna naquit le 6 mai 1758 à la Turbie, bourgade du petit État
de Monaco. Son aïeul paternel, tanneur estimé, eut trois fils: Jules,
père du maréchal, Augustin et Marcel. Les deux premiers allèrent
s'établir à Nice, où ils installèrent une fabrique de savon. Marcel prit
du service en France dans le régiment de Royal-Italien. Jules Masséna
étant mort en laissant très peu de fortune et cinq enfants, trois
d'entre eux, au nombre desquels se trouvait le jeune André, furent
recueillis par leur oncle Augustin, qui, se bornant à leur enseigner à
lire et à écrire, les employait à faire du savon.

André, dont le caractère ardent et aventureux ne pouvait se plier à la
vie monotone et laborieuse d'une fabrique, abandonna, dès l'âge de
treize ans, la maison de son oncle et alla s'embarquer clandestinement
comme mousse sur un vaisseau marchand, en compagnie d'un de ses cousins
nommé Bavastro, qui devint, pendant les guerres de l'Empire, le plus
célèbre corsaire de la Méditerranée. Quant à André, après avoir navigué
deux ans et fait même un voyage en Amérique, les fatigues et les mauvais
traitements qu'il eut à subir dans la marine l'en dégoûtèrent, et le 18
août 1775, il s'enrôla comme simple fantassin dans le régiment de
Royal-Italien sous les auspices de son oncle Marcel, qui était devenu
sergent-major et obtint bientôt l'épaulette. Ce Marcel Masséna, que j'ai
connu en 1800 commandant de la place d'Antibes, était un homme grave et
capable, fort estimé de son colonel, M. Chauvet d'Arlon, qui, voulant
bien étendre sa protection sur André, lui fit apprendre passablement
l'orthographe et la langue française, et, malgré quelques incartades, il
l'éleva en quelques années au grade d'adjudant sous-officier. Il lui
avait même fait espérer une sous-lieutenance de maréchaussée, lorsque,
lassé d'attendre, André prit congé à l'expiration de son engagement.

Rentré dans la vie civile, sans aucune fortune, André rejoignit son
cousin Bavastro, et profitant du voisinage des frontières de France, de
Piémont, de l'État de Gênes et de la mer, ils firent sur une grande
échelle le commerce interlope, c'est-à-dire la _contrebande_, tant sur
les côtes qu'à travers les montagnes du littoral, dont Masséna apprit
ainsi à connaître parfaitement tous les passages. Cette circonstance lui
devint plus tard d'une très grande utilité, lorsqu'il eut à commander
des troupes dans ces contrées. Endurci par le rude métier de
contrebandier, obligé d'épier sans cesse les démarches des douaniers
sans laisser pénétrer les siennes, Masséna acquit, à son insu,
l'intelligence de la guerre, ainsi que la vigilance et l'activité sans
lesquelles on ne peut être un bon officier. Ayant ainsi amassé quelques
capitaux, il épousa une Française, Mlle Lamarre, fille d'un chirurgien
d'Antibes, et se fixa dans cette ville, où il faisait un petit commerce
d'huile d'olive et de fruits secs de Provence, lorsque survint la
révolution de 1789.

Dominé par son goût pour les armes, Masséna quitta sa femme et son
magasin pour s'enrôler dans le 1er bataillon des volontaires du Var. Ses
connaissances théoriques et pratiques des exercices militaires le
firent nommer capitaine adjudant-major, et peu de temps après major. La
guerre éclata bientôt; le courage et l'activité de Masséna l'élevèrent
rapidement aux grades de colonel et de général de brigade. Il eut le
commandement du camp dit des _Mille fourches_, dont faisait partie la
compagnie du 4e d'artillerie commandée par le capitaine Napoléon
Bonaparte, sous les ordres duquel il devait servir plus tard en Italie.
Masséna, chargé de conduire une colonne au siège de Toulon, s'y
distingua en s'emparant des forts Lartigues et Sainte-Catherine, ce qui
lui valut le grade de général de division. La ville prise, il ramena ses
troupes à l'armée d'Italie, où il se fit remarquer dans tous les
engagements qui eurent lieu entre le littoral de la Méditerranée et le
Piémont, pays qu'il connaissait si bien. Intelligent, d'une activité
dévorante et d'un courage à toute épreuve, Masséna, après plusieurs
années de succès, avait déjà rendu son nom célèbre, lorsqu'une faute
grave faillit briser totalement sa carrière.

On était au début de la campagne de 1796; le général Bonaparte venait de
prendre le commandement en chef de l'armée, ce qui plaçait sous ses
ordres Masséna, sous lequel il avait jadis servi. Masséna, qui menait
alors l'avant-garde, ayant battu auprès de Cairo un corps autrichien,
apprit que les chefs ennemis avaient abandonné dans l'auberge d'un
village voisin les apprêts d'un joyeux souper; il forma donc avec
quelques officiers le projet de profiter de cette aubaine et laissa sa
division campée sur le sommet d'une montagne assez élevée.

Cependant, les Autrichiens, remis de leur terreur, revinrent à la charge
et fondirent au point du jour sur le camp français. Nos soldats,
surpris, se défendirent néanmoins avec courage; mais leur général
n'étant pas là pour les diriger, ils furent acculés à l'extrémité du
plateau sur lequel ils avaient passé la nuit, et la division, attaquée
par des ennemis infiniment supérieurs en nombre, allait certainement
subir une grande défaite, lorsque Masséna, après s'être fait jour à
coups de sabre parmi les tirailleurs autrichiens, accourt par un sentier
depuis longtemps connu de lui et apparaît devant ses troupes, qui, dans
leur indignation, le reçoivent avec des huées bien méritées!... Le
général, sans trop s'émouvoir, reprend le commandement et met sa
division en marche pour rejoindre l'armée. On s'aperçoit alors qu'un
bataillon, posté la veille sur un mamelon isolé, ne peut en descendre
par un chemin praticable sans faire un très long détour qui l'exposerait
à défiler sous le feu de l'ennemi!... Masséna, gravissant la montée
rapide sur ses genoux et sur ses mains, se dirige seul vers ce
bataillon, le joint, harangue les hommes et les assure qu'il les sortira
de ce mauvais pas s'ils veulent l'imiter. Faisant alors remettre les
baïonnettes dans le fourreau, il s'assoit sur la neige à l'extrémité de
la pente, et, se poussant ensuite en avant avec les mains, il glisse
jusqu'au bas de la vallée... Tous nos soldats, riant aux éclats, font de
même, et, en un clin d'œil, le bataillon entier se trouva réuni hors de
la portée des Autrichiens stupéfaits!... Cette manière de descendre, qui
ressemble beaucoup à ce que les paysans et les guides de Suisse
appellent la _ramasse_, n'avait certainement jamais été pratiquée par un
corps de troupes de ligne. Le fait, tout extraordinaire qu'il paraisse,
n'en est pas moins exact, car non seulement il m'a été certifié par les
généraux Roguet père, Soulés, Albert et autres officiers faisant alors
partie de la division Masséna, mais, me trouvant neuf ans plus tard au
château de la Houssaye, lorsque le maréchal Augereau y reçut l'Empereur
et tous les maréchaux, je les entendis plaisanter Masséna sur le nouveau
moyen de retraite dont il avait usé en cette circonstance.

Il paraît que le jour où Masséna s'était servi de ce bizarre expédient,
souvent employé par lui lorsqu'il était contrebandier, le général
Bonaparte, nouvellement placé à la tête de l'armée, comprenant que,
arrivé très jeune au commandement en chef, il devait par cela même se
montrer sévère envers les officiers qui manquaient à leur devoir,
ordonna de traduire Masséna devant un conseil de guerre, sous
l'inculpation d'avoir _abandonné son poste_, ce qui entraînait la peine
de mort ou tout au moins sa destitution!... Mais au moment où ce général
allait être arrêté, commença la célèbre bataille de Montenotte, dans
laquelle les divisions Masséna et Augereau firent deux mille
prisonniers, prirent quatre drapeaux, enlevèrent cinq pièces de canon et
mirent l'armée autrichienne dans une déroute complète!... Après ces
immenses résultats, auxquels Masséna avait si grandement contribué, il
ne pouvait plus être question de le traduire devant des juges. Sa faute
fut donc oubliée, et il put poursuivre sa glorieuse carrière.

On le vit se distinguer à Lodi, Milan, Vérone, Arcole, enfin partout où
il combattit, mais principalement à la bataille de Rivoli, et ses succès
lui firent donner par le général Bonaparte le glorieux surnom d'_enfant
chéri de la victoire_!... Les préliminaires de la paix ayant été signés
à Léoben, Masséna, qui avait pris une si grande part à nos victoires,
reçut la mission d'en porter le traité au gouvernement. Paris
l'accueillit avec les marques de la plus vive admiration, et partout le
peuple se pressait sur son passage, chacun voulant contempler les traits
de ce fameux guerrier. Mais bientôt cet éclatant triomphe de Masséna
fut obscurci par son amour exagéré de l'argent, qui fut toujours son
défaut dominant.

Le général Duphot, ambassadeur de France à Rome, avait été assassiné
dans cette ville. Une partie de l'armée d'Italie, sous le commandement
de Berthier, fut chargée d'aller en tirer vengeance; mais ce général,
bientôt rappelé par Bonaparte qui voulait l'emmener en Égypte, céda la
place à Masséna dans le commandement de l'armée de Rome. Peu de temps
après l'arrivée de ce général, qu'on accusait déjà de s'être procuré
beaucoup d'argent durant les campagnes faites les années précédentes en
Italie, l'armée se plaignit d'être en proie à la misère, sans vêtements
et presque sans pain, tandis que les administrateurs, prélevant de
nombreux millions sur les États du Pape, vivaient dans le luxe et
l'abondance. L'armée se révolta et envoya une députation de cent
officiers demander compte à Masséna de l'emploi de cet argent. Soit que
le général ne pût en justifier, soit qu'il se refusât à le faire par
esprit de discipline, Masséna ne consentit pas à se disculper, et les
troupes ayant persisté dans leur demande, il se vit forcé de quitter
Rome et d'abandonner le commandement de l'armée. Dès son retour en
France, il publia un mémoire justificatif, qui fut mal accueilli par le
public, ainsi que par la plupart de ses camarades auxquels il l'adressa;
mais il fut surtout peiné de ce que le général Bonaparte partît pour
l'Égypte sans répondre à la lettre qu'il lui avait écrite à ce sujet.

Cependant, une nouvelle coalition, où entraient la Russie, l'Autriche et
l'Angleterre, ayant bientôt déclaré la guerre à la France, les
hostilités recommencèrent. En de telles circonstances, Masséna,
quoiqu'il se fût mal disculpé des accusations portées contre lui, ne
pouvait rester dans l'oubli; aussi le Directoire, voulant utiliser ses
talents militaires, s'empressa-t-il de lui confier le commandement de
l'armée française chargée de défendre la Suisse. Masséna y obtint
d'abord de grands avantages; mais ayant attaqué avec trop de
précipitation le dangereux défilé de Feldkirch, dans le Vorarlberg, il
fut repoussé avec perte par les Autrichiens. À cette époque, notre armée
du Rhin, commandée par Jourdan, venait d'être battue à Stockach par le
prince Charles, et celle que nous avions en Italie, vaincue à Novi par
les Russes aux ordres du célèbre Souvarow, avait perdu son général en
chef Joubert, mort sur le champ de bataille. Les Autrichiens, prêts à
passer le Rhin, menaçaient l'Alsace et la Lorraine; l'Italie était au
pouvoir des Russes que Souvarow conduisait en Suisse en franchissant le
Saint-Gothard. La France, sur le point d'être envahie en même temps par
ses frontières du Rhin et des Alpes, n'avait plus d'espoir qu'en
Masséna. Elle ne fut point trompée dans son attente.

En vain, le Directoire, impatient, et Bernadotte, son turbulent ministre
de la guerre, expédient courrier sur courrier pour prescrire à Masséna
de livrer bataille: celui-ci, comprenant que la défaite de son armée
serait une calamité irréparable pour son pays, ne se laisse point
ébranler par les menaces réitérées de _destitution_, et, imitant la sage
prudence de Fabius et de Catinat, il ne veut frapper qu'à coup sûr et
décisif, en profitant de l'instant où les circonstances lui donneront
une supériorité momentanée sur les ennemis. Ce moment arriva enfin.
L'inhabile général Korsakow, ancien favori de Catherine II, s'étant
imprudemment avancé vers Zurich, à la tête de 50,000 Russes et Bavarois,
pour y attendre son général en chef Souvarow, qui venait d'Italie avec
55,000 hommes, Masséna, s'élançant comme un lion sur Korsakow, avant
l'arrivée de Souvarow, le surprend dans son camp de Zurich, bat,
disperse ses troupes et les rejette jusqu'au Rhin, après leur avoir fait
éprouver des pertes immenses! Puis, se retournant vers Souvarow, que
l'héroïque résistance du général Molitor avait arrêté pendant trois
jours aux défilés du Saint-Gothard, Masséna défait le maréchal russe
comme il avait vaincu son lieutenant Korsakow.

Les résultats de ces divers engagements furent 30,000 ennemis tués ou
prisonniers, quinze drapeaux et soixante bouches à feu enlevés,
l'indépendance de la Suisse affermie et la France délivrée d'une
invasion imminente! Ce fut le moment où la gloire de Masséna fut la plus
belle et la plus pure; aussi le Corps législatif proclama-t-il trois
fois que son armée et lui avaient bien mérité de la patrie!...

Cependant, les peuples étrangers se préparaient à de nouvelles attaques
contre la France, dont le gouvernement et la nation, divisés par les
factions, s'accusaient réciproquement des désordres de l'intérieur,
ainsi que des revers des armées du Rhin et d'Italie. Le Directoire avili
chancelait sous le mépris public, et chacun avouait que cet état de
choses ne pouvait durer, lorsque le général Bonaparte, récemment arrivé
d'Égypte, accomplit, au 18 brumaire de l'an VIII, le coup d'État prévu
depuis deux ans et se plaça à la tête d'un nouveau gouvernement avec le
titre de premier Consul. Masséna, homme nul en politique, ne prit aucune
part à cette révolution, et bien que peu dévoué au nouvel ordre de
choses, il accepta par patriotisme le commandement des débris de l'armée
d'Italie que la mort du général en chef Championnet avait momentanément
placée sous les ordres de mon père, le plus ancien des généraux
divisionnaires.

L'incurie du Directoire avait été si grande qu'à son arrivée à Nice
Masséna trouva l'armée dans la plus profonde misère. Des corps entiers
rentraient avec leurs armes en France pour demander du pain et des
vêtements!... J'ai déjà fait connaître les efforts tentés par le général
en chef pour remettre les troupes sur un bon pied, malgré la pénurie qui
régnait alors dans la rivière de Gênes, où il s'était jeté avec l'aile
droite de son armée lorsque les forces supérieures des Autrichiens
l'eurent séparé du centre et de la gauche. Je ne reviens donc pas sur ce
que vous connaissez déjà, et me bornerai à dire que Masséna se couvrit
d'une gloire immortelle par son courage physique et moral, son activité,
sa prévoyance et son intelligence de la guerre. Il garantit de nouveau
la France d'une invasion, en donnant au premier Consul, par la ténacité
de la défense, le temps de réunir à Dijon l'armée de réserve, à la tête
de laquelle Bonaparte traversa les Alpes et vint battre les Autrichiens
dans les plaines de Marengo.

Après cette victoire, le premier Consul, retournant en France, crut ne
pouvoir confier le commandement de l'armée à un homme plus illustre que
Masséna; mais au bout de quelques mois, des griefs semblables à ceux
dont s'était plainte jadis l'armée de Rome se produisirent contre lui.
Les réclamations s'élevèrent de toutes parts; des impôts nouveaux
s'ajoutèrent aux anciens, des réquisitions nombreuses furent frappées
sous divers prétextes, et cependant les troupes n'étaient pas payées! Le
premier Consul, instruit de cet état de choses, retira brusquement et
sans explication le commandement de l'armée à Masséna, qui, rentré dans
la vie privée, manifesta son mécontentement en refusant de voter le
consulat à vie. Il s'abstint aussi de paraître à la nouvelle Cour; mais
le premier Consul ne lui en donna pas moins une arme d'honneur, sur
laquelle étaient inscrites les victoires remportées par lui et celles
auxquelles il avait contribué.

Quand Bonaparte saisit la couronne impériale et récompensa les généraux
qui avaient rendu le plus de services à la patrie, il comprit Masséna
dans la première liste des maréchaux et le nomma grand cordon de la
Légion d'honneur et chef de la quatorzième cohorte de cet ordre qu'il
venait de créer. Ces hautes dignités et les émoluments énormes qui y
furent attachés ayant détruit l'opposition faite par Masséna depuis
qu'on lui avait retiré le commandement de l'armée d'Italie, il vota pour
l'Empire, se rendit aux Tuileries et assista aux cérémonies du sacre et
du couronnement.

Une troisième coalition ayant menacé la France en 1805, l'Empereur
confia à Masséna le soin de défendre avec 40,000 hommes la haute Italie
contre les attaques de l'archiduc Charles d'Autriche qui en avait
80,000. Cette tâche offrait de grandes difficultés; cependant, non
seulement Masséna préserva la Lombardie, mais attaquant les ennemis, il
les poussa au delà du Tagliamento et pénétra jusque dans la Carniole,
où, forçant le prince Charles à s'arrêter tous les jours pour lui faire
face, il retarda tellement sa marche que le généralissime autrichien ne
put arriver à temps pour sauver Vienne, ni pour se joindre à l'armée
russe que l'Empereur battit à Austerlitz. Néanmoins, celui-ci ne parut
pas apprécier beaucoup les services rendus par Masséna dans cette
campagne; il lui reprochait de n'avoir pas agi avec sa vigueur
habituelle, ce qui n'empêcha pas qu'après le traité de Presbourg, il le
chargea d'aller conquérir le royaume de Naples, sur le trône duquel il
voulait placer le prince Joseph, son frère. En un mois, les Français
occupèrent tout le pays, excepté la place forte de Gaëte, dont Masséna
s'empara cependant après un siège soutenu avec vigueur. Mais pendant
qu'on dirigeait les attaques contre cette ville, il éprouva un bien vif
chagrin dont il ne se consola jamais. Une somme énorme que Masséna
prétendait lui appartenir fut confisquée par l'Empereur! Ce fait curieux
mérite d'être raconté.

Napoléon, persuadé que le meilleur moyen de contraindre les Anglais à
demander la paix était de ruiner leur commerce, en s'opposant à
l'introduction de leurs marchandises sur le continent, les faisait
saisir et brûler dans tous les pays soumis à son autorité, c'est-à-dire
dans plus de la moitié de l'Europe. Mais l'amour de l'or est bien
puissant et le commerce bien subtil!... On avait donc imaginé une
manière de faire la contrebande _à coup sûr_. Pour cela, des négociants
anglais avec lesquels on était d'accord envoyaient un ou plusieurs
navires remplis de marchandises se faire prendre par un de nos
corsaires, qui les conduisait dans un des nombreux ports occupés par nos
troupes, depuis la Poméranie suédoise jusqu'au bout du royaume de
Naples. Ce premier acte accompli, il restait à débarquer les colis et à
les introduire, en évitant la confiscation; mais on y avait paré
d'avance. L'immense étendue de côtes des pays conquis ne permettant pas
de les faire exactement surveiller par des douaniers, ce service était
fait par des soldats placés sous les ordres des généraux chargés du
commandement du royaume ou de la province occupés par nos troupes. Il
suffisait donc d'une autorisation donnée par l'un d'eux pour faire
passer les ballots de marchandises; puis les négociants traitaient avec
le _protecteur_. On appelait cela une _licence_.

L'origine de ce nouveau genre de commerce remontait à 1806, époque à
laquelle Bernadotte occupait Hambourg et une partie du Danemark. Ce
maréchal gagna de la sorte des sommes considérables, et lorsqu'il
voulait donner une marque de satisfaction à quelqu'un, il lui accordait
une _licence_, que celui-ci vendait à des négociants. Cet usage
s'étendit peu à peu sur tout le littoral de l'Allemagne, de l'Espagne,
et principalement de l'Italie. Il pénétra même jusqu'à la cour de
l'Empereur, dont les dames et les chambellans se faisaient donner des
_licences_ par les ministres. On s'en cachait vis-à-vis de Napoléon,
mais il le savait ou s'en doutait. Cependant, pour ne pas rompre trop
brusquement les habitudes des pays conquis, il tolérait cet abus hors de
l'ancienne France, pourvu que l'exécution s'en fît avec mystère; mais
chose étonnante chez ce grand homme, dès qu'il apprenait que quelqu'un
avait poussé trop loin les gains illicites produits par les _licences_,
il lui faisait _rendre gorge_! Ainsi, l'Empereur ayant été informé que
le commissaire ordonnateur Michaux, chef de l'administration de l'armée
de Bernadotte, avait perdu en une seule soirée 300,000 francs dans une
maison de jeu de Paris, il lui fit écrire par un aide de camp que la
caisse des Invalides ayant besoin d'argent, il lui ordonnait d'y verser
300,000 francs, ce que Michaux s'empressa de faire, tant il avait gagné
sur les licences!...

Vous pensez bien que Masséna n'avait pas été le dernier à vendre des
_licences_. D'accord avec le général Solignac, son chef d'état-major, il
en inonda tous les ports du royaume de Naples. L'Empereur, informé que
Masséna avait déposé la somme de _trois millions_ chez un banquier de
Livourne, qui avait reçu en même temps 600,000 francs du général
Solignac, fit écrire au maréchal pour l'engager à lui _prêter_ un
million et demanda 200,000 fr. au chef d'état-major. C'était juste le
tiers de ce que chacun d'eux avait gagné sur les _licences_. Vous voyez
que l'Empereur ne les _écorchait_ pas trop. Mais à la vue de ce mandat
d'une nouvelle forme, Masséna, rugissant comme si on lui arrachait les
entrailles, répond à Napoléon que, étant le plus _pauvre_ des maréchaux,
chargé d'une nombreuse famille et criblé de dettes, il regrette
vivement de ne pouvoir rien lui envoyer!...

Le général Solignac fait une réponse analogue, et tous deux se
félicitaient d'avoir ainsi trompé l'Empereur, lorsque, pendant le siège
de Gaëte, on voit arriver en courrier le fils du banquier de Livourne,
annonçant que l'inspecteur du trésor français, escorté du commissaire de
police et de plusieurs gendarmes, s'étant présenté chez son père, s'est
fait remettre le livre de caisse sur lequel il a donné quittance des
trois millions six cent mille francs versés par le maréchal et le
général Solignac, en ajoutant que cette somme, _appartenant à l'armée_,
était un dépôt confié à ces deux personnages et dont l'Empereur
ordonnait la remise sur-le-champ, soit en espèces, soit en effets de
commerce négociables, annulant les reçus donnés à Masséna et à Solignac!
Procès-verbal avait été donné de cette saisie, à laquelle le banquier,
qui, du reste, ne perdait rien, n'avait pu s'opposer.

Il est difficile de se faire une idée de la fureur de Masséna en
apprenant que sa fortune venait de lui être ravie. Il en tomba malade,
mais n'osa adresser aucune réclamation à l'Empereur, qui, se trouvant
alors en Pologne, y fit venir Masséna. Après la paix de Tilsitt, le
titre de duc de Rivoli et une dotation de 300,000 francs de rente furent
la récompense de ses services, mais ne le consolèrent pas de ce qui
avait été pris à Livourne, car, malgré sa circonspection habituelle, on
l'entendait parfois s'écrier: «Le cruel, pendant que je me battais pour
ses intérêts, il a eu le courage de me prendre les petites économies que
j'avais placées à Livourne[1]!»

L'invasion de l'Espagne ayant allumé de nouveau la guerre avec
l'Autriche, l'Empereur, menacé par ces armements considérables, revint
en toute hâte de la Péninsule pour se rendre en Allemagne, où il s'était
fait devancer par Masséna. Je vous ai déjà fait connaître la part
glorieuse que ce maréchal prit à la campagne de 1809; aussi, pour
récompenser sa bonne conduite et sa fermeté aux combats d'Essling et de
Wagram, l'Empereur le nomma prince d'Essling, en lui accordant une
nouvelle dotation de 500,000 francs de rente qu'il cumulait avec celle
de 300,000 du duché de Rivoli et 200,000 francs d'appointements comme
maréchal et chef d'armée. Le nouveau prince n'en dépensa pas un sou de
plus.

Les campagnes de 1810 et 1811, en Espagne et en Portugal, furent les
dernières de Masséna. Je viens de les raconter: elles ne furent pas
heureuses. Son moral était affaibli; aussi ces deux campagnes, au lieu
d'ajouter à sa gloire, amoindrirent-elles sa réputation de grand
général, et l'_enfant chéri de la victoire_ éprouva des revers là où il
aurait pu et dû vaincre.

Masséna était maigre et sec; d'une taille au-dessous de la moyenne. Sa
figure italienne était remplie d'expression. Les mauvais côtés de son
caractère étaient la dissimulation, la rancune, la dureté et l'avarice.
Il avait beaucoup d'esprit naturel; mais sa jeunesse aventureuse et la
position infime de sa famille ne l'ayant pas mis en état d'étudier, il
manquait totalement de ce qu'on appelle l'_instruction_. La nature
l'avait créé général; son courage et sa ténacité firent le reste. Dans
les beaux jours de sa carrière militaire, il avait le coup d'œil juste,
la décision prompte, et ne se laissait jamais abattre par les revers. En
vieillissant, il poussa la circonspection jusqu'à la timidité, tant il
redoutait de compromettre la gloire jadis acquise. Il détestait la
lecture; aussi n'avait-il aucune notion de ce qu'on a écrit sur la
guerre; il la faisait d'inspiration, et Napoléon l'a bien jugé,
lorsqu'en parlant de lui dans ses _Mémoires_, il dit que Masséna
arrivait sur le champ de bataille sans savoir ce qu'il ferait: les
circonstances le décidaient.

C'est à tort qu'on a voulu représenter Masséna comme étranger à la
_flatterie_, disant franchement et un peu brusquement même la vérité à
l'Empereur. Sous sa rude écorce, Masséna était un rusé courtisan. En
voici un exemple remarquable.

L'Empereur, accompagné de plusieurs maréchaux, parmi lesquels se
trouvait Masséna, chassait à tir dans la forêt de Fontainebleau, et
Napoléon ajuste un faisan; le coup, mal dirigé, porte sur Masséna,
auquel un grain de plomb crève l'œil gauche. L'Empereur, ayant seul tiré
au moment de l'accident, en était incontestablement l'auteur
involontaire; cependant Masséna, comprenant que, son œil étant perdu, il
n'avait aucun intérêt à signaler le maladroit qui venait de le blesser,
tandis que l'Empereur lui saurait gré de détourner l'attention de sa
personne, accusa le maréchal Berthier d'imprudence, bien que celui-ci
n'eût pas encore fait feu! Napoléon, ainsi que tous les assistants,
comprit parfaitement la discrète intention du courtisan, et Masséna fut
comblé d'attentions par le maître!

Bien que très avare, le vainqueur de Zurich aurait donné la moitié de sa
fortune pour être né dans l'ancienne France, plutôt que sur la rive
gauche du Var. Rien ne lui déplaisait autant que la terminaison
italienne de son nom dont il transformait l'_a_ en _e_ muet dans sa
signature, et lorsqu'il parlait à son fils aîné, il l'appelait toujours
Massén_e_. Cependant le public n'adopta pas ce changement, et le nom de
Masséna prévalut, en dépit de celui qui l'avait illustré.

La campagne de Portugal avait tellement affaibli le moral et le physique
de Masséna, qu'il fut contraint d'aller chercher le repos et la santé
sous le doux climat de Nice. Il y passa toute l'année 1812; mais
Napoléon, à son retour de la malheureuse expédition de Russie, s'étant
trouvé dans la nécessité d'utiliser tout ce que l'Europe avait de
ressources, pensa que le nom de Masséna pourrait encore rendre quelques
services, surtout en Provence, et il conféra au maréchal l'emploi de
gouverneur de la 8e division militaire.

Lorsqu'en 1814 les ennemis envahirent la France, Masséna, qui, du reste,
avait peu de troupes à sa disposition, ne fit rien pour arrêter leurs
progrès, et le 15 avril il se soumit au duc d'Angoulême, qui le nomma
commandeur de Saint-Louis, mais ne le créa point pair de France, sous
prétexte que, né à l'étranger, il ne s'était pas fait naturaliser!...
Comme si les victoires de Rivoli, de Zurich, la défense de Gênes et une
série d'actions glorieuses pour la France n'avaient pas autant de valeur
que des lettres de grande naturalisation données souvent à prix d'argent
à des intrigants étrangers!... L'injure faite à Masséna dans cette
circonstance produisit un fort mauvais effet sur l'esprit des
populations et de l'armée. Cette mesure fâcheuse fut une des causes qui
contribuèrent le plus à irriter la nation contre le gouvernement de
Louis XVIII et à amener le retour de l'Empereur.

Celui-ci débarqua près de Cannes le 1er mars 1815 et se mit sur-le-champ
en marche vers Paris, à la tête d'un millier de grenadiers de sa garde.
L'imprévu et la rapidité de cette invasion surprirent Masséna et le
jetèrent dans une grande perplexité. Il essaya néanmoins de résister au
torrent, en réunissant quelques régiments de ligne et en mettant en
activité les gardes nationales de Marseille et des environs; mais ayant
appris que le duc d'Angoulême avait été forcé de capituler à la Palud et
de quitter le royaume, Masséna dépêcha son fils à Louis XVIII pour le
prévenir qu'il ne devait plus compter sur lui, et, se ralliant au
gouvernement impérial, il fit, le 10 avril, arborer le drapeau tricolore
dans toute l'étendue de sa division et enfermer le préfet du Var qui
voulait encore résister. Par cette conduite, Masséna ne satisfit aucun
parti et s'aliéna les royalistes ainsi que les bonapartistes; aussi
l'Empereur s'empressa-t-il de le rappeler à Paris, où il le reçut assez
froidement.

Napoléon ayant, peu de temps après, commis la faute énorme d'abdiquer
une seconde fois par suite de la perte de la bataille de Waterloo, la
Chambre des représentants, qu'il avait eu le tort de réunir en partant
pour l'armée, s'empara du pouvoir et nomma un gouvernement provisoire,
dont le premier acte fut d'investir Masséna du commandement de la garde
nationale de Paris, bien que les infirmités du maréchal le missent hors
d'état de l'exercer en personne; mais on voulait un nom capable d'animer
l'esprit de la population et de la porter à seconder l'armée dans la
défense de la capitale. Les intrigues de Fouché, duc d'Otrante, ayant
semé la discorde parmi les membres du gouvernement provisoire, les
projets de résistance furent soumis à un conseil militaire, dans lequel
Masséna émit l'avis que Paris _ne pouvait résister_!... En conséquence,
un armistice fut conclu avec les généraux ennemis, et l'armée française
se retira derrière la Loire, où elle fut licenciée.

Lorsque les alliés furent maîtres de la France, Louis XVIII, pour punir
Masséna d'avoir abandonné sa cause après le 20 mars, le fit comprendre
au nombre des juges du maréchal Ney, espérant que, aveuglé par la
haine, il n'hésiterait pas à condamner son infortuné collègue et
entacherait ainsi le glorieux nom de Masséna; mais celui-ci se récusa,
en alléguant les dissentiments qui avaient existé, en Portugal, entre le
maréchal Ney et lui. Puis, voyant ce moyen rejeté, il se joignit à ceux
des juges qui votèrent pour le renvoi de Ney devant la Chambre des
pairs. Ils espéraient le sauver ainsi, mais ils auraient mieux fait
d'avoir le courage politique de le juger et de l'acquitter... Ils ne
l'osèrent!... Ce fut une grande faute. Le maréchal Ney, condamné par la
pairie, ayant été fusillé, son sang, au lieu de calmer la fureur de la
faction royaliste, la rendit implacable. Bientôt elle poursuivit Masséna
lui-même.

Les Marseillais, pour lesquels il avait naguère employé son crédit afin
d'obtenir la franchise de leur port, le dénoncèrent à la Chambre des
députés pour cause de _péculat!..._ Cette accusation était mal fondée,
car Masséna n'avait commis aucune exaction en Provence; aussi la
majorité de la Chambre introuvable, bien que renommée pour sa haine
contre les hommes célèbres de l'Empire, repoussa avec mépris la pétition
des habitants de Marseille. Ce fut à cette séance que le député Manuel,
devenu si célèbre, commença à se faire remarquer par la chaleureuse
défense qu'il prononça en faveur de Masséna. Celui-ci, ayant ainsi
échappé à la réaction qui, à cette époque, inondait la France, abandonna
la scène du monde, sur laquelle il avait joué un rôle si brillant, et
vécut désormais dans la retraite, en son château de Rueil, ancienne
habitation du cardinal de Richelieu. Masséna termina ainsi, dans la
disgrâce et la solitude, sa glorieuse carrière. Il mourut le 4 avril
1817, à l'âge de cinquante-neuf ans.

À son décès, le gouvernement ne lui ayant pas encore envoyé le nouveau
bâton de commandement qu'il est d'usage de placer sur le cercueil des
maréchaux, le général Reille, gendre de Masséna, fit réclamer cet
insigne auprès du général Clarke, duc de Feltre, ministre de la guerre;
mais celui-ci, devenu légitimiste des plus forcenés, n'ayant pas répondu
à cette juste demande, le général Reille, par un acte de courage fort
rare à cette époque, fit savoir à la cour que, si le bâton de maréchal
n'était pas envoyé au moment des obsèques de son beau-père, il placerait
ostensiblement sur le cercueil celui que l'Empereur avait donné jadis à
Masséna; alors le gouvernement se décida à faire remettre cet insigne.

J'ai signalé quelques taches dans la vie de ce guerrier célèbre, mais
elles sont couvertes par sa gloire éclatante et les services signalés
qu'il rendit à la France; aussi la mémoire de Masséna parviendra à la
postérité comme celle d'un des plus grands capitaines de cette époque,
si fertile en illustrations militaires.




CHAPITRE III

1812.--L'Empereur m'adjoint au colonel du 23e de chasseurs à cheval.--Je
rejoins mon régiment à Stralsund.--Superbe état de ce corps.--Intrigues
du comte de Czernicheff.


Je commençai l'année 1812 à Paris, auprès de ma jeune femme et de nos
parents. Mais le bonheur dont je jouissais était troublé par la pensée
de mon prochain départ. Je devais aller rejoindre le 1er régiment de
chasseurs à cheval, dans lequel j'avais été placé comme simple chef
d'escadrons. Les regrets que j'éprouvais de n'avoir pas obtenu le grade
de colonel, que je croyais avoir mérité, furent un peu atténués lorsque,
ayant été aux Tuileries pour les salutations du jour de l'an, l'Empereur
me fit ordonner, par son aide de camp, de me rendre dans son salon
particulier. J'y trouvai le général Mouton, comte de Lobau, qui, dans
cette affaire, fut, comme toujours, très bienveillant pour moi. Napoléon
parut et me dit d'un ton fort affable qu'il avait eu le projet de me
donner un régiment; que des considérations particulières l'ayant porté à
nommer mon camarade Barain colonel, ce qui, avec Pelet et Casabianca,
faisait _trois_ colonels pris parmi les aides de camp de Masséna, il ne
croyait pas devoir en accorder _quatre_ à son seul état-major, mais
qu'il ne me perdrait pas de vue. L'Empereur ajouta que, ne pouvant me
nommer sur-le-champ titulaire d'un régiment, il allait me charger d'en
commander un, le 23e de chasseurs à cheval, dont le colonel, M. de La
Nougarède, était devenu goutteux au point de ne pouvoir presque plus
monter à cheval; «mais, continua l'Empereur, c'est un excellent
officier, qui a vaillamment fait les premières campagnes avec moi; je
l'aime et l'estime beaucoup, et comme il m'a supplié de lui permettre
d'essayer de faire une nouvelle campagne, je ne veux pas lui retirer son
régiment. Cependant, j'apprends que ce beau corps périclite entre ses
mains; je vous envoie donc comme coadjuteur de La Nougarède. _Vous
travaillerez pour vous_, car si la santé du colonel actuel se rétablit,
je le ferai général; dans le cas contraire, je le mettrai dans la
gendarmerie, et, de quelque manière qu'il quitte son régiment, c'est
vous qui en serez colonel. Je vous répète donc que vous allez
_travailler pour vous_...»

Cette promesse me rendit l'espérance, et je me préparais à gagner ma
nouvelle destination, lorsque le ministre de la guerre prolongea mon
congé jusqu'à la fin de mars. Bien que je n'eusse pas demandé cette
faveur, elle me fut très agréable.

Le 23e régiment de chasseurs se trouvait alors dans la Poméranie
suédoise. J'avais donc une distance énorme à parcourir, et comme je
voulais arriver avant l'expiration de mon congé, je quittai Paris le 15
mars, en me séparant à grand regret de ma chère femme. J'avais acheté
une bonne calèche, dans laquelle, sur la recommandation du maréchal
Mortier, je cédai une place à son neveu, M. Durbach, lieutenant au
régiment dans lequel j'allais servir. Mon ancien domestique, Woirland,
m'ayant demandé à rester en Espagne, où il comptait faire fortune comme
cantinier, je l'avais remplacé, à mon départ de Salamanque, par un
Polonais nommé Lorentz Schilkowski. Cet homme, ancien uhlan autrichien,
ne manquait pas d'intelligence, mais, comme tous les Polonais, il était
ivrogne et, contrairement au caractère des soldats de cette nation,
poltron comme un lièvre. Mais Lorentz, outre sa langue natale, parlait
un peu le français, parfaitement l'allemand et le russe, et, sous ces
derniers rapports, il me fut très précieux pour voyager et faire la
guerre dans le Nord.

J'approchais des provinces rhénanes, lorsque, en sortant pendant la nuit
du relais de Kaiserslautern, le postillon précipita ma calèche dans une
fondrière où elle fut brisée. Personne ne fut blessé; néanmoins, M.
Durbach et moi nous dîmes simultanément: «Voilà un bien mauvais présage
pour des militaires qui seront bientôt en face de l'ennemi!...»
Cependant, après avoir passé une journée à faire réparer la voiture,
nous pûmes nous remettre en route; mais la chute avait tellement
maltraité les ressorts et les roues qu'ils cassèrent six fois pendant
notre voyage, ce qui nous retarda beaucoup et nous força souvent à faire
plusieurs lieues à pied dans la neige. Nous parvînmes enfin sur les
bords de la mer Baltique, où le 23e de chasseurs tenait garnison à
Stralsund et Greifswald.

Je trouvai dans le colonel de La Nougarède un excellent homme, instruit,
capable, mais que la goutte avait tellement vieilli avant l'âge, qu'il
pouvait à peine se tenir à cheval et voyageait constamment en voiture,
triste manière d'aller pour le chef d'un régiment de cavalerie légère!
Il me reçut on ne peut mieux, et après m'avoir expliqué sa position et
fait connaître les raisons qui, dans l'intérêt de son avenir, le
retenaient au régiment, il me communiqua une lettre par laquelle le
comte de Lobau l'informait des motifs qui avaient porté l'Empereur à me
mettre auprès de lui. M. de La Nougarède, loin d'en être blessé, y
voyait au contraire un redoublement des bontés de l'Empereur et
l'espoir prochain d'être nommé général, ou chef de légion de
gendarmerie. Il comptait, avec mon aide, faire au moins une partie de la
campagne et obtenir ce qu'il désirait à la première revue de l'Empereur.
Aussi, pour me faire participer à l'autorité du commandement plus que ne
le comportait mon grade de premier chef d'escadrons, il réunit tous les
officiers, devant lesquels il me délégua provisoirement tous ses
pouvoirs, jusqu'à ce qu'il fût complètement rétabli, prescrivant à
chacun de m'obéir sans qu'il fût besoin d'en référer à lui, que ses
infirmités mettaient si souvent hors d'état de suivre le régiment
d'assez près pour le commander en personne. Un ordre du jour fut rédigé
en ce sens, et, sauf le grade, je me trouvai par le fait _chef de corps_
à dater de ce jour, et le régiment prit bientôt l'habitude de me
considérer comme son chef réel.

Depuis l'époque dont je parle, j'ai commandé plusieurs régiments de
cavalerie soit comme colonel, soit comme officier général. J'ai été
longtemps inspecteur de cette arme, et je déclare que si j'ai vu des
corps aussi bien composés que le 23e de chasseurs, je n'en ai jamais
rencontré qui le surpassassent. Ce n'est pas que ce régiment offrît
quelques sujets hors ligne et d'un mérite transcendant tels que j'en ai
connu un petit nombre dans plusieurs autres corps; mais s'il n'y avait
dans le 23e aucun homme d'une capacité vraiment remarquable, il ne s'en
trouvait aucun qui ne fût à la hauteur des fonctions qu'il devait
remplir. Ici pas de sommités, mais aussi pas de parties faibles; tout le
monde marchait du même pied, tant pour la valeur que pour le zèle. Les
officiers, remplis d'intelligence et suffisamment instruits, avaient
tous une excellente conduite et vivaient en vrais _frères d'armes_. Il
en était de même des sous-officiers, et les cavaliers suivant ce bon
exemple, l'accord le plus parfait régnait parmi eux. C'étaient presque
tous de vieux soldats d'Austerlitz, Iéna, Friedland, Wagram; aussi la
plupart d'entre eux avaient le triple, ou au moins le double _chevron_;
ceux qui n'en avaient qu'un étaient en très petit nombre. L'espèce
d'hommes était superbe; elle provenait de la Normandie, l'Alsace, la
Lorraine et la Franche-Comté, provinces connues pour leur esprit
militaire et leur amour pour les chevaux. La taille et la force de ces
chasseurs ayant été remarquées par le général Bourcier, chargé de la
remonte générale, il avait donné au 23e de chasseurs des chevaux plus
grands et plus corsés que ceux affectés à l'arme; aussi appelait-on ce
régiment les _carabiniers_ de la cavalerie légère. Un séjour de
plusieurs années dans la fertile Allemagne avait mis les hommes et les
chevaux dans un parfait état, et le régiment, quand j'en pris le
commandement, présentait un effectif de plus de mille combattants bien
disciplinés, toujours calmes et silencieux, surtout devant l'ennemi.

Je n'étais pas encore monté. Je me rendis donc de Stralsund dans l'île
de Rugen, qui nourrit d'excellents chevaux. J'en achetai plusieurs; j'en
fis venir d'autres de Rostock et me formai ainsi une écurie de sept
bonnes bêtes, ce qui n'était pas trop, car la guerre avec la Russie
paraissait imminente. Déjà, pendant l'été de 1811, je l'avais pressenti
en voyant le grand nombre d'anciens soldats que l'Empereur tirait des
régiments de la Péninsule pour renforcer sa vieille garde. Le séjour que
je venais de faire à Paris avait donné plus de force à mes prévisions.
Ce furent d'abord de légers bruits de rupture qui s'évanouissaient
promptement au milieu des fêtes et des plaisirs qu'amena l'hiver, mais
ils se reproduisaient toujours avec plus d'intensité; ils prirent enfin
une grande consistance qui devint une _quasi-certitude_, à la suite d'un
événement grave que je dois relater, car il eut un très grand
retentissement en Europe.

L'empereur Alexandre avait eu pour compagnon d'enfance un jeune seigneur
russe, nommé Czernicheff, qu'il aimait beaucoup et dont, à son avènement
au trône, il avait fait son aide de camp. Déjà en 1809, lorsque
Alexandre, alors allié de Napoléon, simulait plutôt qu'il ne faisait
réellement la guerre à l'Autriche, dont l'empereur des Français venait
d'envahir les États, nous avions vu arriver à Vienne le colonel comte de
Czernicheff, dont la mission ostensible était d'entretenir de bons
rapports entre Napoléon et Alexandre, mais dont le but secret était
d'informer son souverain de nos succès et de nos revers, afin que
celui-ci pût resserrer ou rompre son alliance avec la France selon les
circonstances.

Le favori d'Alexandre fut on ne peut mieux reçu par Napoléon, dont il ne
quitta pas la personne dans les revues et les courses qui précédèrent la
bataille d'Essling; mais lorsque cette sanglante affaire parut indécise
et qu'une grêle de boulets vint tomber au milieu de l'état-major
impérial, M. de Czernicheff tourna bride promptement, puis, repassant
les ponts du Danube, il alla se mettre à l'abri du péril dans le palais
de Schœnbrünn, et, le surlendemain de la bataille, il reprit le chemin
de Pétersbourg, pour aller sans doute raconter l'insuccès de notre
entreprise!... Napoléon trouva le procédé fort inconvenant, et il sortit
de sa bouche des lazzi piquants sur la bravoure du colonel russe.
Néanmoins, après la paix conclue avec l'Autriche, M. de Czernicheff vint
très fréquemment à Paris, où il passa une partie des années 1810 et
1811. Beau, galant, aimable, fort dissimulé et d'une politesse des plus
recherchées, son titre d'aide de camp de l'empereur de Russie le fit
bien venir, non seulement à la cour, mais aussi dans les salons de la
haute société, où jamais il ne parlait de politique; il paraissait
absorbé par les soins qu'il donnait aux dames, près desquelles il
passait pour avoir beaucoup de succès. Mais vers la fin de 1811, époque
où des bruits de guerre se renouvelèrent, la police de Paris ayant été
informée que, tout en feignant de ne s'occuper que de ses plaisirs, M.
le colonel russe se livrait à des menées suspectes sous le rapport
politique, elle le fit surveiller avec soin, et acquit bientôt la
certitude qu'il avait de fréquentes entrevues avec M. X..., employé au
ministère de la guerre, spécialement chargé de dresser les états de
situation présentés tous les dix jours à l'Empereur sur le personnel et
le matériel de toutes les forces de ses armées. Non seulement M. de
Czernicheff avait été reconnu se promenant après minuit dans les parties
les plus sombres des Champs-Élysées avec l'employé français, mais on
l'avait vu souvent se glisser sous des vêtements vulgaires dans le
logement de X... et y passer plusieurs heures.

L'intimité d'un personnage aussi haut placé avec un pauvre hère de
commis des bureaux de la guerre étant une preuve indubitable que le
premier avait soudoyé l'autre pour qu'il lui livrât les secrets de
l'État, l'Empereur, indigné de l'abus que le colonel russe avait fait de
sa position pour agir contrairement au droit des gens, ordonna d'arrêter
M. de Czernicheff; mais celui-ci, prévenu, dit-on, par une femme, sortit
à l'instant même de Paris, gagna un relais voisin, et quittant la route
de poste directe, de peur d'être rejoint par un courrier, il prit les
voies les moins fréquentées et parvint à la frontière du Rhin en évitant
Mayence et Cologne, où le télégraphe avait déjà transmis l'ordre de
s'emparer de sa personne. Quant au pauvre employé, il fut saisi au
moment même où il comptait la somme de 300,000 francs en billets de
banque, qu'il avait reçus pour prix de sa trahison! Forcé par l'évidence
de convenir de son crime, il avoua qu'un autre commis de la guerre avait
aussi vendu diverses pièces au colonel russe. On arrêta le second
coupable, et tous deux furent jugés, condamnés et fusillés! Ils
moururent en maudissant M. de Czernicheff, qu'ils accusaient d'être venu
les chercher jusque dans leurs mansardes afin de les séduire par la vue
d'un monceau d'or, qu'il augmentait sans cesse lorsqu'il les voyait
hésiter. L'Empereur fit publier dans tous les journaux français un
article des plus virulents contre M. de Czernicheff, en y ajoutant des
observations qui, bien qu'indirectes, durent blesser vivement l'empereur
de Russie, car elles rappelaient que les assassins de Paul Ier, son
père, n'avaient pas été punis par Alexandre.

Après une telle sortie, il ne fut plus possible de mettre la guerre en
question, et, bien qu'elle ne fût pas encore déclarée, on s'y prépara de
part et d'autre ouvertement. La conduite de M. de Czernicheff, bien que
blâmée hautement par tout le monde, trouva néanmoins, surtout parmi les
diplomates, des approbateurs secrets qui fondaient leur opinion sur le
fameux adage: «_Salus patriæ, prima lex_», et ils rappelaient à ce sujet
une anecdote peu connue, que je tiens du maréchal Lannes, et qui
prouverait que, tout en punissant avec raison les Français qui vendaient
les secrets de leur patrie aux ennemis, Napoléon faisait corrompre chez
les étrangers les employés qui pouvaient lui fournir des renseignements
utiles, surtout pour la guerre.

Le maréchal Lannes me raconta donc à Vienne, en 1809, qu'au moment où
les hostilités allaient éclater entre la France et l'Autriche, dont
l'archiduc Charles devait commander les armées, ce prince fut averti
par un avis anonyme qu'un général-major qu'il estimait beaucoup et dont
il venait de faire son sous-chef d'état-major, s'était vendu à
l'ambassadeur de France, le général Andréossi, avec lequel il avait
pendant la nuit de fréquents rendez-vous dans une maison solitaire du
vaste faubourg de Léopoldstadt, dont on indiquait le numéro. Le prince
Charles avait une telle estime pour le général-major, que, considérant
comme une infâme calomnie l'accusation portée contre lui par un inconnu
qui n'osait se nommer, il ne prit aucune mesure pour s'assurer de la
vérité. Déjà l'ambassadeur de France avait demandé ses passeports et
devait quitter Vienne dans quarante-huit heures, lorsqu'un second avis
anonyme informa l'archiduc que son sous-chef d'état-major, après avoir
travaillé seul dans son cabinet où se trouvaient les états de situation
de l'armée, devait avoir la nuit suivante un dernier entretien avec le
général Andréossi. L'archiduc, voulant éloigner de son esprit des
soupçons qu'il craignait de conserver malgré lui contre un officier qui
lui était cher, résolut de constater lui-même son innocence. En
conséquence, il prit un habit de ville des plus simples, et, accompagné
seulement par son premier aide de camp, il se promena après minuit dans
la partie la plus sombre de la ruelle où était la maison indiquée. Après
quelques moments d'attente, le prince Charles et son aide de camp
aperçurent un homme que, malgré son déguisement, ils reconnurent avec
douleur être le sous-chef d'état-major autrichien, auquel un signal fit
ouvrir la porte. Peu d'instants après, le général Andréossi fut
introduit de la même façon. L'entretien dura plusieurs heures, pendant
lesquelles l'archiduc indigné, ne pouvant plus douter de la trahison de
son sous-chef d'état-major, resta patiemment devant la maison, et
lorsque enfin la porte se rouvrit pour donner passage au général
Andréossi et au général-major autrichien qui sortaient ensemble, ils se
trouvèrent face à face avec le prince Charles, qui dit tout haut:
«Bonsoir, monsieur l'ambassadeur de France!» Et dédaignant d'adresser
des reproches au sous-chef d'état-major, il se borna à diriger sur lui
la lumière d'une lanterne sourde!... Mais l'aide de camp, moins
circonspect, frappa sur l'épaule de ce misérable en disant: «Voilà cet
infâme traître de général _un tel_ que l'on dégradera demain!...»

L'ambassadeur Andréossi s'esquiva sans mot dire. Quant au sous-chef
d'état-major autrichien, se voyant pris en flagrant délit et connaissant
d'avance le sort qui l'attendait, il rentra chez lui et se fit sauter la
cervelle d'un coup de pistolet. Cette scène tragique, soigneusement
cachée par le gouvernement autrichien, eut peu de retentissement; on
annonça que le sous-chef d'état-major était mort d'une attaque
d'apoplexie foudroyante; il paraît que l'ambassadeur de France lui avait
remis deux millions.

Quant à l'affaire du colonel Czernicheff, elle présenta une bizarrerie
remarquable: c'est qu'au moment où Napoléon se plaignait des moyens
employés par cet aide de camp de l'empereur Alexandre pour se procurer
les états de situation de nos armées, le général Lauriston, ambassadeur
à Saint-Pétersbourg, achetait non seulement les renseignements les plus
positifs sur le placement et les forces de l'armée russe, mais encore
les cuivres gravés qui avaient servi à l'impression de l'immense carte
de l'empire moscovite!... Malgré les difficultés énormes que présentait
le transport de cette lourde masse de métal, la trahison fut si bien
ménagée et si largement payée, que ces cuivres, dérobés dans les
archives du gouvernement russe, furent transportés de Saint-Pétersbourg
en France sans que leur disparition fût découverte par la police ni par
les douanes moscovites! Dès que les cuivres furent arrivés à Paris, le
ministère de la guerre, après avoir substitué les caractères français
aux caractères russes qui indiquent les noms des lieux et des fleuves,
fit imprimer cette belle carte, dont l'Empereur ordonna d'envoyer un
exemplaire à tous les généraux et chefs de régiment de cavalerie légère.
À ce titre, j'en reçus un que je parvins, non sans peine, à sauver
pendant la retraite, car il forme un gros rouleau. La carte contenait
toute la Russie, même la Sibérie et le Kamtchatka, ce qui fit beaucoup
rire ceux qui la reçurent: bien peu la rapportèrent, je possède la
mienne.




CHAPITRE IV

La guerre devient inévitable.--Avertissements donnés à Napoléon.--La
Cour impériale à Dresde.--Vice de composition de l'armée et des divers
corps.


Le motif le plus puissant qui portât l'Empereur à faire la guerre à la
Russie était le désir de la ramener à l'exécution du traité signé à
Tilsitt en 1807, traité par lequel l'empereur Alexandre s'était engagé à
fermer tous les ports de ses États à l'Angleterre, ce qui n'avait jamais
été pratiqué que d'une manière fort imparfaite. Napoléon pensait avec
raison qu'il ruinerait les Anglais, peuple essentiellement fabricant et
marchand, s'il parvenait à détruire leur négoce avec le continent
européen; mais l'exécution de ce projet gigantesque offrait de si
grandes difficultés, que l'ancienne France, seule, était vraiment
soumise aux restrictions commerciales; encore, les licences, dont j'ai
parlé plus haut, y faisaient-elles d'énormes brèches. Quant à l'Italie,
à l'Allemagne et aux provinces Illyriennes, le système continental, bien
qu'établi par décret impérial, n'y était appliqué qu'illusoirement, tant
à cause de retendue des côtes que par la connivence et le défaut de
surveillance de ceux qui administraient ces vastes contrées; aussi
l'empereur de Russie répondait-il aux sommations que la France lui
faisait d'interdire toute relation commerciale avec l'Angleterre, en
signalant cet état d'exception presque général en Europe. Mais la
véritable cause du refus qu'opposait Alexandre aux prétentions de
Napoléon était la crainte qu'il éprouvait d'être assassiné comme lavait
été l'empereur Paul, son père, auquel on reprochait d'avoir blessé
l'amour-propre national en s'alliant à la France, et, en second lieu,
d'avoir détruit le commerce russe en déclarant la guerre à l'Angleterre.
Or, Alexandre commençait à comprendre qu'il s'était déjà aliéné les
esprits par la déférence et l'amitié qu'il avait témoignées à Napoléon
dans les entrevues d'Erfurt et de Tilsitt; et il devait craindre,
maintenant, de leur fournir un nouveau grief par la suspension de tout
commerce avec l'Angleterre, seul débouché par lequel la noblesse russe
pouvait écouler les produits encombrants de ses immenses propriétés et
s'assurer ses revenus. La mort de Paul Ier prouvait bien à quels dangers
l'empereur de Russie s'exposait en prenant une pareille mesure.
Alexandre devait craindre d'autant plus, qu'il voyait encore près de lui
les officiers qui avaient entouré son père; de ceux-là était Benningsen,
son chef d'état-major.

Napoléon ne tenait pas assez compte des difficultés de cette situation,
en menaçant Alexandre de la guerre s'il n'accédait pas à ses désirs.
Cependant, en apprenant les pertes subies et les revers essuyés en
Espagne et en Portugal, il semblait hésiter à s'engager dans une guerre
dont le résultat lui paraissait fort incertain. Je tiens du général
Bertrand que Napoléon a souvent répété à Sainte-Hélène que sa seule
pensée fut d'abord d'effrayer l'empereur Alexandre, afin de l'amener à
l'exécution du traité: «Nous étions, disait-il, comme deux maîtres
d'égale force qu'on croit prêts à en venir aux mains, mais qui, n'en
ayant envie ni l'un ni l'autre, se menacent de l'œil et du fer en
avançant à petits pas, chacun d'eux ayant l'espoir que son adversaire
reculera par crainte de croiser l'épée!...» Mais la comparaison de
l'Empereur n'était pas exacte, car l'un des deux maîtres d'armes avait
derrière lui un précipice sans fond, prêt à l'engloutir au premier pas
qu'il ferait en arrière; ainsi placé entre une mort ignominieuse et la
nécessité de combattre avec des chances de succès, il devait prendre ce
dernier parti. Telle était la situation d'Alexandre, situation encore
aggravée par les manœuvres auxquelles l'Anglais Wilson se livrait auprès
du général Benningsen et des officiers de son état-major.

L'empereur Napoléon hésitait encore et semblait vouloir écouter les
sages avis de Caulaincourt, son ancien ambassadeur à Saint-Pétersbourg.
Il voulut même interroger plusieurs officiers français qui avaient
habité quelque temps la Russie et en connaissaient la topographie et les
ressources. Parmi eux se trouvait le lieutenant-colonel de Ponthon, qui
avait été du nombre des officiers du génie que Napoléon, lors du traité
de Tilsitt, avait, sur les instances d'Alexandre, autorisés et même
invités à passer quelques années au service de la Russie. C'était un
homme des plus capables et des plus modestes. Attaché au service
topographique de Napoléon, il n'eût pas cru pouvoir émettre spontanément
son avis sur les difficultés qu'éprouverait une armée portant la guerre
dans l'empire russe; mais lorsque l'Empereur le questionna, de Ponthon,
en homme d'honneur, tout dévoué à son pays, crut devoir dire la _vérité_
tout entière au chef de l'État, et, sans craindre de lui déplaire, il
lui signala tous les obstacles qui s'opposeraient à son entreprise. Les
principaux étaient: l'apathie et le défaut de concours des provinces
lithuaniennes assujetties depuis de longues années à la Russie; la
résistance fanatique des anciens Moscovites; la rareté des vivres et
fourrages; des contrées presque désertes qu'il faudrait traverser; des
routes impraticables pour l'artillerie après une pluie de quelques
heures; mais il appuya surtout sur les rigueurs de l'hiver et
l'impossibilité physique de faire la guerre lorsqu'on aurait atteint
l'époque des neiges, qui tombaient souvent dès les premiers jours
d'octobre. Enfin, en homme vraiment courageux, au risque de déplaire et
de compromettre son avenir, M. de Ponthon se permit de tomber aux genoux
de l'Empereur pour le supplier, au nom du bonheur de la France et de sa
propre gloire, de ne pas entreprendre cette dangereuse expédition, dont
il lui prédit toutes les calamités. L'Empereur, après avoir écouté avec
calme le colonel de Ponthon, le congédia sans faire aucune observation.
Il fut plusieurs jours rêveur et pensif, et le bruit se répandit que
l'expédition était ajournée. Mais bientôt M. Maret, duc de Bassano,
ramena l'Empereur à son premier projet, et l'on assura, dans le temps,
que le maréchal Davout ne fut point étranger à la résolution que prit
Napoléon de porter sa nombreuse armée d'Allemagne sur les rives du
Niémen, à l'extrême frontière de l'empire russe, afin de déterminer
Alexandre à obéir à ses sommations.

À compter de ce moment, bien que M. de Ponthon fût toujours attaché au
cabinet et suivît constamment l'Empereur, celui-ci ne lui adressa plus
la parole pendant tout le trajet du Niémen à Moscou, et lorsque, pendant
la retraite, Napoléon fut forcé de s'avouer à lui-même que les
prévisions de cet estimable officier ne s'étaient que trop vérifiées, il
évitait de rencontrer ses regards; néanmoins, il l'éleva au grade de
colonel.

Mais ne devançons pas le cours des événements et revenons aux
préparatifs que faisait Napoléon pour amener de gré ou de force la
Russie aux conditions qu'il voulait lui imposer.

Dès le mois d'avril, les troupes françaises cantonnées en Allemagne,
ainsi que celles des divers princes de la Confédération germanique
rangés sous la bannière de Napoléon, s'étaient mises en mouvement, et
leur marche vers la Pologne n'était ralentie que par la difficulté de se
procurer les moyens de nourrir leurs nombreux chevaux, les herbes et
même les blés étant à peine hors de terre, à cette époque, dans les
contrées du Nord. Cependant, l'Empereur quitta Paris le 9 mai, et,
accompagné de l'Impératrice, il se rendit à Dresde, où l'attendaient son
beau-père, l'empereur d'Autriche, et presque tous les princes
d'Allemagne, attirés, les uns par l'espoir de voir accroître l'étendue
de leurs États, les autres par la crainte de déplaire à l'arbitre de
leur destinée. Parmi les rois, le seul absent était le roi de Prusse,
parce que, ne faisant pas partie de la Confédération du Rhin, il n'avait
pas été appelé à cette réunion et n'osait s'y présenter sans
l'autorisation de Napoléon! Il la fit humblement solliciter, et, dès
qu'il l'eut obtenue, il s'empressa de venir augmenter la foule des
souverains qui s'étaient rendus à Dresde pour faire leur cour au
tout-puissant vainqueur de l'Europe.

Les protestations de fidélité et de dévouement qui furent alors
prodiguées à Napoléon l'étourdirent au point de lui faire commettre une
faute des plus graves dans l'organisation des contingents qui devaient
former la grande armée destinée à porter la guerre en Russie. En effet,
au lieu d'affaiblir les gouvernements d'Autriche et de Prusse, ses
anciens ennemis, en exigeant d'eux qu'ils lui fournissent la plus grande
partie de leurs troupes disponibles, que la prudence aurait dû l'engager
à faire marcher à l'avant-garde, tant pour épargner le sang français que
pour être à même de surveiller ses nouveaux et chancelants alliés, non
seulement Napoléon ne demanda que 30,000 hommes à chacune de ces
puissances, mais il en forma les deux ailes de son armée!... Les
Autrichiens, sous le prince Schwartzenberg, tinrent la droite en
Volhynie; les Prussiens, auxquels il donna pour chef un maréchal
français, Macdonald, occupèrent la gauche, vers l'embouchure du Niémen.
Le centre était composé des corps français et des contingents de la
Confédération du Rhin, dont la fidélité avait été éprouvée par les
campagnes d'Austerlitz, d'Iéna et de Wagram.

Le vice de cette organisation frappa beaucoup de bons esprits, qui
voyaient avec peine les ailes de la Grande Armée composées d'étrangers
restant sur les frontières de leurs pays respectifs et à même de former,
en cas de revers, deux armées sur nos derrières, lorsque notre centre,
composé de troupes sûres, se serait enfoncé dans l'Empire russe. Ainsi,
l'Autriche, qui avait 200,000 soldats sous les armes, n'en mettant que
30,000 à la disposition de Napoléon, en gardait 170,000 prêts à agir
contre nous en cas d'insuccès!... La Prusse, bien que moins puissante,
avait, outre son contingent, 60,000 hommes en réserve. On s'étonnait
donc que l'Empereur tînt si peu compte de ce qu'il laissait derrière
lui; mais sa confiance était si grande que le roi de Prusse l'ayant prié
de permettre que son fils aîné (le roi actuel)[2] fît la campagne auprès
de lui, en qualité d'aide de camp, Napoléon ne voulut pas y consentir.
Cependant ce jeune prince eût été un otage précieux, un gage bien sûr de
la fidélité de son père.

Pendant que les fêtes se succédaient à Dresde, les troupes de Napoléon
sillonnaient le nord de l'Allemagne. Déjà l'armée d'Italie, franchissant
les montagnes du Tyrol, se dirigeait sur Varsovie. Les 1er, 2e et 3e
corps français, commandés par les maréchaux Davout, Oudinot et Ney,
traversaient la Prusse pour marcher sur la Vistule. La Westphalie, la
Bavière, la Saxe, Bade, le Wurtemberg, ainsi que les autres confédérés
du Rhin, fournissaient leurs contingents, et l'Autriche, ainsi que la
Prusse, les avait imités. Mais, chose digne de remarque, tandis que les
généraux autrichiens exprimaient leur satisfaction d'unir leurs drapeaux
aux nôtres, les officiers subalternes et la troupe ne marchaient qu'à
regret contre la Russie. C'était tout le contraire dans le contingent
prussien: les généraux et les colonels se trouvaient humiliés d'être
dans l'obligation de servir leur vainqueur, tandis que les officiers des
rangs inférieurs et les soldats se félicitaient d'avoir l'occasion de
combattre à côté des Français, pour prouver que s'ils avaient été battus
dans la campagne d'Iéna, ce n'était pas faute de courage, mais parce que
leurs chefs les avaient mal dirigés.

Non seulement Napoléon avait encadré sa Grande Armée dans les
contingents autrichiens et prussiens, mais il avait affaibli le moral
des troupes françaises en les mêlant à des régiments étrangers. Ainsi,
le 1er corps, commandé par le maréchal Davout, comptait au 1er juin
67,000 hommes, sur lesquels 58,000 Français; le surplus était composé de
Badois, Mecklembourgeois, Hessois, Espagnols et Polonais. Le 2e corps,
aux ordres du maréchal Oudinot, se composait de 34,000 Français auxquels
on avait joint 1,600 Portugais, 1,800 Croates et 7,000 Suisses.

Le 3e corps, commandé par le maréchal Ney, était formé par 23,000
Français, 3.000 Portugais, 3,000 Illyriens et 14,000 Wurtembergeois. Les
4e et 6e corps, réunis sous les ordres du prince Eugène, étaient formés
de 77,000 hommes, sur lesquels 38,000 Français, 1,700 Croates, 1,200
Espagnols, 2,000 Dalmates, 20,000 Italiens et 12,000 Bavarois.

La réserve de cavalerie, commandée par Murat, comptait 44,000
combattants, sur lesquels il y avait 27,000 Français, 4,400 Prussiens,
600 Wurtembergeois, 1,100 Bavarois, 2,000 Saxons, 6,000 Polonais et
3,000 Westphaliens.

Je n'ai pas l'intention de donner ici la nomenclature des forces dont
Napoléon disposait au moment de son entrée en Russie; mais j'ai voulu
démontrer, par l'examen de l'état de situation de plusieurs corps
d'armée, à quel point l'élément français était mêlé aux étrangers, qui,
confondus eux-mêmes de la façon la plus hétérogène, sous le rapport du
langage, des mœurs, des habitudes et des intérêts, servirent tous fort
mal et paralysèrent souvent les efforts des troupes françaises. Ce fut
là une des principales causes des revers que nous éprouvâmes.




CHAPITRE V

Revue de l'Empereur.--L'armée sur le Niémen.--Un mot sur les historiens
de la campagne de 1812.--Efforts des Anglais pour nous isoler.--Attitude
de Bernadotte.--Dispositions de la Pologne.


L'Empereur, ayant quitté Dresde le 29 juillet, se dirigea vers la
Pologne par Danzig et la vieille Prusse, que traversaient en ce moment
ses troupes, qu'il passait en revue à mesure qu'il les rencontrait.

D'après l'organisation de l'armée, le 23e de chasseurs à cheval se
trouvait embrigadé avec le 24e de la même arme. Le général Castex eut le
commandement de cette brigade qui fit partie du 2e corps d'armée, placé
sous les ordres du maréchal Oudinot. Je connaissais depuis longtemps le
général Castex, excellent homme, qui fut parfait pour moi pendant toute
la campagne. Le maréchal Oudinot m'avait vu au siège de Gênes, auprès de
mon père, ainsi qu'en Autriche, lorsqu'en 1809 j'étais aide de camp du
maréchal Lannes; il me traita avec beaucoup de bonté.

Le 20 juin, le 2e corps reçut l'ordre de s'arrêter à Insterburg pour y
être passé en revue par l'Empereur. Ces solennités militaires étaient
toujours attendues avec impatience par les individus qui espéraient
participer aux faveurs distribuées dans ces réunions par Napoléon.
J'étais de ce nombre, et je me croyais d'autant plus certain d'être
nommé colonel du régiment que je commandais provisoirement, qu'outre
les promesses que l'Empereur m'avait faites à ce sujet, le général
Castex et le maréchal Oudinot m'avaient prévenu qu'ils allaient me
proposer _officiellement_ et qu'ils croyaient que M. de La Nougarède
allait être placé comme général à la tête d'un des grands dépôts de
remonte qu'on devait établir sur les derrières de l'armée. Mais la
fatalité qui, quelques mois avant, avait reculé si souvent la délivrance
de mon brevet de chef d'escadrons, me poursuivit de nouveau pour
l'obtention de celui de colonel.

Les revues étaient des examens sévères que l'Empereur faisait soutenir
aux chefs de ses régiments, surtout à la veille d'une entrée en
campagne; car, outre les questions d'usage sur la force numérique en
hommes et en chevaux, l'armement, etc., il en adressait, coup sur coup,
une foule d'imprévues, auxquelles on n'était pas toujours préparé à
répondre. Par exemple: «Combien avez-vous d'hommes de tel département
depuis deux ans? Combien de mousquetons provenant de Tulle ou de
Charleville? Combien avez-vous de chevaux normands? Combien de bretons?
Combien d'allemands? Quelle quantité la compagnie que voilà a-t-elle de
triples chevrons? Combien de doubles et de simples? Quelle est la
moyenne de l'âge de tous vos soldats? de vos officiers? de vos chevaux?
etc...»

Ces questions, toujours faites d'un ton bref des plus impératifs,
accompagné d'un regard perçant, décontenançaient bien des colonels, et
cependant, malheur à celui qui hésitait à répondre: il était mal noté
dans l'esprit de Napoléon! Je m'étais si bien préparé que j'eus réponse
à tout, et l'Empereur, après m'avoir complimenté sur la belle tenue du
régiment, allait probablement me nommer colonel et élever au grade de
général M. de La Nougarède, lorsque celui-ci, les jambes enveloppées de
flanelle, s'étant fait hisser à cheval pour suivre de loin les
mouvements de son régiment que je commandais à sa place, s'entendant
appeler, s'approcha de Napoléon et l'irrita par une demande maladroite
en faveur d'un officier, son parent, indigne de tout intérêt. Cette
demande souleva une tempête dont j'éprouvai le contre-coup. Napoléon se
mit dans une colère des plus violentes, ordonna à la gendarmerie de
chasser de l'armée l'officier dont on lui parlait, et, laissant M. de La
Nougarède atterré, il s'éloigna au galop. Ainsi La Nougarède ne fut
point fait général.

Le maréchal Oudinot ayant suivi l'Empereur pour lui demander ses ordres
relativement au 23e de chasseurs, Sa Majesté répondit: «Que le chef
d'escadrons Marbot continue à le commander.» Avant d'obtenir le grade de
colonel, je devais recevoir encore une nouvelle et grave blessure!

Pour rendre justice à M. de La Nougarède, je dois dire qu'il m'exprima
de la manière la plus loyale les regrets qu'il éprouvait d'être la cause
involontaire du retard apporté à mon avancement. La fâcheuse position de
cet homme estimable m'inspirait un vif intérêt, car il craignait d'avoir
perdu la confiance de l'Empereur et, par suite de ses infirmités, ne
pouvait se remettre bien dans l'esprit de Sa Majesté par sa conduite
dans les combats qui devaient avoir lieu.

J'avais été assez heureux, le jour de la revue, pour que l'Empereur eût
accordé tout l'avancement et toutes les décorations que j'avais demandés
pour les officiers, sous-officiers et soldats du 23e et, comme la
reconnaissance qui résulte de ces faveurs remonte toujours au chef qui
les a fait obtenir, l'influence que je commençais à prendre sur le
régiment s'en accrut beaucoup et calma les regrets que j'éprouvai de
n'avoir pas obtenu le grade dont je remplissais les fonctions.

Je reçus à cette époque une lettre du maréchal Masséna et une autre de
Mme la maréchale, me recommandant, le premier, M. Renique; la seconde,
son fils Prosper. Je fus très sensible à cette double démarche, et y
répondis comme je le devais, en acceptant dans mon régiment ces deux
capitaines. Toutefois, Mme la maréchale n'ayant pas persisté dans ses
intentions, Prosper Masséna ne vint point en Russie, et il n'aurait pu,
du reste, en supporter le rude climat.

L'armée allait bientôt toucher à la frontière de l'empire russe et
revoir le Niémen, sur lequel nous nous étions arrêtés en 1807.
L'Empereur disposa ses troupes sur la rive gauche de ce fleuve dans
l'ordre suivant: d'abord, à l'extrême droite,, le corps autrichien du
prince de Schwartzenberg, s'appuyant sur la Galicie vers Drogitchin. À
la gauche de Schwartzenberg, le roi Jérôme avait rassemblé, entre
Bialystok et Grodno, deux corps d'armée considérables. À côté d'eux, le
prince Eugène de Beauharnais réunissait, à Prenn, 80,000 hommes.
L'Empereur était au centre, en face de Kowno, avec 220,000 combattants,
commandés par Murat, Ney, Oudinot, Lefebvre et Bessières. La garde
faisait partie de cette immense réunion de troupes. Enfin, à Tilsitt, le
maréchal Macdonald, avec 35,000 Prussiens, formait l'aile gauche, ainsi
que je l'ai déjà dit. Le Niémen couvrait le front de l'armée russe,
forte d'environ 400,000 hommes commandés par l'empereur Alexandre, ou
plutôt par Benningsen, son chef d'état-major. Ces forces étaient
divisées en trois corps principaux, commandés par les généraux
Bagration, Barclay de Tolly et Wittgenstein.

Quatre historiens ont écrit sur la campagne de 1812. Le premier fut
Labaume, ingénieur-géographe français, c'est-à-dire appartenant à un
corps qui, bien que dépendant du ministère de la guerre, n'allait point
au combat et ne suivait les armées que pour lever des plans. Labaume
n'avait jamais commandé les troupes et n'avait pas la connaissance
pratique de l'art militaire; aussi ses jugements sont-ils presque
toujours inexacts, quand ils ne font pas tort à l'armée française.
Cependant, l'ouvrage de Labaume ayant paru peu de temps après la paix de
1814 et la rentrée de Louis XVIII, l'esprit de parti et le désir d'avoir
des renseignements sur les terribles événements de la récente campagne
de Russie lui donnèrent une célébrité d'autant plus grande que personne
ne s'occupa de réfuter ce livre, et que le public s'habitua à considérer
son contenu comme des vérités incontestables.

La seconde relation publiée sur la campagne de 1812 est du colonel
Boutourlin, aide de camp de l'empereur Alexandre. Cet ouvrage, bien
qu'écrit par un ennemi, contient des appréciations sages, et si la
narration de l'auteur n'est pas exacte sur tous les points, c'est que
les documents lui ont manqué, car il est impartial, et il a fait tout ce
qui dépendait de lui pour découvrir la vérité; aussi Boutourlin est-il
généralement estimé, car il a écrit en homme d'honneur.

Le libelle de Labaume était déjà oublié lorsque, en 1825, par conséquent
après le décès de l'Empereur, le général comte de Ségur publia une
troisième relation de la campagne de 1812. L'esprit de son ouvrage
affligea plus d'un survivant de cette campagne, et nos ennemis l'ont
eux-mêmes qualifié de _roman militaire_. M. de Ségur eut cependant un
immense succès, tant à cause de la pureté et de l'élégance de son style
que par suite de l'accueil que lui firent la cour et le parti
ultra-royaliste. Les anciens officiers de l'Empire, se trouvant
attaqués, chargèrent le général Gourgaud de répondre à M. de Ségur; il
le fit avec succès, mais d'une façon trop acerbe, ce qui occasionna un
duel entre lui et M. de Ségur, qui fut blessé. Il faut convenir que si
ce dernier se montre peu favorable à Napoléon et à son armée, le général
Gourgaud est trop louangeur pour l'Empereur, car il ne veut reconnaître
aucune de ses fautes!...

Je n'ai certainement pas l'intention d'écrire une nouvelle relation de
la campagne de 1812, mais je crois devoir en rappeler les faits
principaux, puisqu'ils font partie essentielle de l'époque à laquelle
j'ai vécu, et que plusieurs se rattachent à ce qui m'est advenu; mais,
dans cette analyse succincte, je veux éviter les deux excès contraires
dans lesquels sont tombés Ségur et Gourgaud. Je ne serai ni détracteur
ni flatteur: je serai véridique.

Au moment où les deux puissants empires d'Europe allaient
s'entre-choquer, l'Angleterre, alliée naturelle de la Russie, dut faire
tous ses efforts pour l'aider à repousser l'invasion que l'empereur des
Français allait faire sur son territoire. En prodiguant l'or aux
ministres turcs, le cabinet anglais parvint à faire conclure la paix
entre le sultan et la Russie, ce qui permettait à celle-ci de rappeler
dans ses États l'armée qu'elle avait sur la frontière de Turquie, armée
qui joua un rôle immense dans la guerre contre nous. L'Angleterre avait
également ménagé la paix entre l'empereur Alexandre et la Suède, alliée
naturelle de la France, sur laquelle Napoléon devait d'autant plus
compter que Bernadotte venait d'en être nommé prince héréditaire et
qu'il gouvernait le pays pour le vieux roi, son père adoptif.

Je vous ai fait connaître précédemment par quel concours de
circonstances bizarres Bernadotte fut élevé au rang d'héritier
présomptif de la couronne de Suède. Le nouveau prince suédois, après
avoir assuré qu'il resterait Français par le cœur, se laissa cependant
séduire ou intimider par les Anglais, auxquels il eût été d'ailleurs
facile de le renverser. Il sacrifia les véritables intérêts de sa patrie
adoptive en se laissant dominer par l'Angleterre et en s'alliant avec la
Russie dans une entrevue avec l'empereur Alexandre. Cette rencontre eut
lieu à Abo, petite ville de la Finlande. Les Russes venaient de
conquérir cette province et promettaient à la Suède de l'en dédommager
par la cession de la Norvège qu'on arracherait au Danemark, trop fidèle
allié de la France. Ainsi Bernadotte, loin de s'appuyer sur nos armées
du Nord pour se faire restituer ses provinces, consacrait, au contraire,
ces empiétements en se rangeant parmi les alliés des Russes!

Si Bernadotte eût agi de concert avec nous, la position topographique de
la Suède eût merveilleusement servi nos intérêts communs. Cependant, le
nouveau prince ne prit pas encore entièrement parti contre nous; il
voulait savoir de quel côté serait la victoire et ne se prononça que
l'année suivante. Privé de l'appui de la Turquie et de la Suède, sur
lesquelles il avait compté pour contenir les armées russes, Napoléon ne
pouvait avoir d'autres alliés dans le Nord que les Polonais. Mais ce
peuple turbulent, dont les aïeux n'avaient pu s'accorder lorsqu'ils
formaient un seul État indépendant, n'offrait aucun appui moral ni
physique.

En effet, la Lithuanie et autres provinces qui forment plus du tiers de
l'ancienne Pologne, soumises depuis près de quarante ans à la Russie,
avaient presque entièrement perdu le souvenir de leur antique
constitution et se considéraient comme russes depuis de longues années.
La noblesse envoyait ses fils dans les armées du Czar, auquel
l'habitude les avait trop attachés pour qu'on pût espérer les voir se
joindre aux Français. Il en était de même des autres Polonais, que
divers partages avaient jadis séparés de la mère patrie pour les
soumettre à l'Autriche et à la Prusse. Ils marchaient bien contre la
Russie, mais c'était par obéissance et sous les drapeaux de leurs
nouveaux souverains. Ils n'éprouvaient ni amour ni enthousiasme pour
l'empereur Napoléon, et craignaient de voir leurs propriétés dévastées
par la guerre. Le grand-duché de Varsovie, cédé en 1807 au roi de Saxe
par le traité de Tilsitt, était la seule province de l'ancienne Pologne
qui eût conservé un reste d'esprit national et se fût un peu attachée à
la France. Mais de quelle utilité un si petit État pouvait-il être pour
les grandes armées de Napoléon?

Néanmoins celui-ci, plein de confiance dans ses forces comme dans son
génie, résolut de franchir le Niémen. En conséquence, le 23 juin,
l'Empereur, accompagné du général Haxo et se couvrant du bonnet et du
manteau d'un Polonais de sa garde, parcourut les bords du Niémen. Le
soir même, à dix heures, il fit commencer le passage de ce fleuve sur
plusieurs ponts de bateaux, dont les plus importants avaient été jetés
en face de la petite ville russe de Kowno, que nos troupes occupèrent
sans éprouver aucune résistance.




CHAPITRE VI

Passage du Niémen.--Entrée dans Wilna.--Je joins l'ennemi.--Le 23e de
chasseurs à Wilkomir.--Difficultés en Lithuanie.--Marche en avant.


Le 24, au lever du soleil, nous fûmes témoins d'un spectacle des plus
imposants. Sur la hauteur la plus élevée de la rive gauche, on
apercevait les tentes de l'Empereur. Autour d'elles, toutes les
collines, leurs pentes et leurs vallées étaient garnies d'hommes et de
chevaux couverts d'armes étincelantes!... Cette masse, composée de
250,000 combattants, divisés en trois immenses colonnes, s'écoulait dans
le plus grand ordre vers les trois ponts établis sur le fleuve, et les
différents corps s'avançaient ensuite vers la rive droite dans la
direction indiquée à chacun d'eux. Ce même jour, le Niémen était franchi
par nos troupes sur d'autres points, vers Grodno, Pilony et Tilsitt.

Le général Gourgaud m'a communiqué un état de situation surchargé de
notes écrites de la main de Napoléon, et il résulte de ce document
officiel que l'armée comptait au passage du Niémen 325,000 hommes[3]
présents, dont 155,400 Français et 170,000 alliés, plus 984 bouches à
feu. Le régiment que je commandais faisait partie du 2e corps, aux
ordres du maréchal Oudinot, qui passa le 23 sur le premier pont de
Kowno et se dirigea sur-le-champ vers Ianowo.

La chaleur était étouffante. Elle amena vers la nuit un orage affreux,
et une pluie diluvienne inonda les routes et les champs à plus de
cinquante lieues à la ronde. L'armée n'y vit cependant pas un funeste
présage, comme on s'est plu à le dire, car le soldat considéra la grêle
et le tonnerre comme choses fort ordinaires en été. Au surplus, les
Russes, bien autrement superstitieux que certains Français, eurent aussi
un bien fâcheux pronostic, car, dans la nuit du 23 au 24 juin,
l'empereur Alexandre faillit périr dans un bal à Wilna, le plancher
d'une salle s'étant enfoncé sous son fauteuil, à l'heure même où la
première barque française, portant le premier détachement des troupes de
Napoléon, abordait à la rive droite du Niémen, sur le territoire russe.
Quoi qu'il en soit, l'orage ayant infiniment refroidi le temps, nos
chevaux en souffrirent d'autant plus dans les bivouacs qu'ils mangeaient
des herbes mouillées et couchaient sur un terrain fangeux. Aussi l'armée
en perdit-elle plusieurs milliers de coliques aiguës.

Au delà de Kowno, coule une très petite rivière appelée la Vilia, dont
l'ennemi avait coupé le pont. L'orage venait de gonfler les eaux de cet
affluent du Niémen, de sorte que les premiers éclaireurs d'Oudinot se
trouvaient arrêtés. L'Empereur survint au moment où j'arrivais moi-même
à la tête de mon régiment. Il ordonna aux lanciers polonais de sonder le
gué: un homme se noya; je pris son nom, il s'appelait Tzcinski. Si
j'insiste sur ce détail, c'est qu'on a infiniment exagéré l'accident qui
se produisit au passage de la Vilia par les lanciers polonais.

Cependant, les Russes se retiraient sans attendre l'armée française, qui
occupa bientôt Wilna, capitale de la Lithuanie. Il y eut près de cette
ville un combat de cavalerie, dans lequel Octave de Ségur, mon ancien
camarade de l'état-major de Masséna, fut pris par les Russes à la tête
d'un escadron du 8e de hussards qu'il commandait. Octave était le frère
aîné du général comte de Ségur.

Le jour même où l'Empereur entrait dans Wilna, les troupes du maréchal
Oudinot rencontrèrent le corps russe de Wittgenstein à Wilkomir, où eut
lieu le premier engagement sérieux de cette campagne. Je n'avais jamais
servi sous les ordres d'Oudinot. Ce début confirma la haute opinion que
j'avais de son courage, mais il m'en donna une plus faible de ses
talents militaires.

Un des plus grands défauts des Français, quand ils font la guerre, est
de passer sans raison des précautions les plus minutieuses à une
confiance sans bornes. Or, comme les Russes nous avaient laissés
franchir le Niémen, envahir la Lithuanie et occuper Wilna sans opposer
de résistance, il était devenu de bon ton, parmi certains officiers, de
dire que les ennemis fuiraient toujours et ne tiendraient nulle part.
L'état-major d'Oudinot, et ce maréchal lui-même, émettaient souvent
cette opinion et traitaient de _contes_ les rapports que faisaient les
paysans sur un gros corps de troupes russes placé en avant de la petite
ville de Wilkomir. Cette incrédulité fut sur le point de nous devenir
fatale; voici comment.

La cavalerie légère, étant les yeux des armées, marche habituellement en
avant et sur les flancs. Mon régiment précédait donc les divisions
d'infanterie d'une petite lieue, lorsque, arrivés non loin de Wilkomir,
sans avoir rencontré un seul poste ennemi, je me trouvai en face d'une
forêt d'immenses sapins, au milieu desquels les pelotons à cheval
pouvaient aisément circuler, mais dont les hautes branches masquaient au
loin la vue. Craignant une embuscade, j'arrêtai le régiment et lançai à
la découverte un seul escadron, commandé par un capitaine fort
intelligent, qui revint au bout d'un quart d'heure m'annoncer la
présence d'une armée ennemie. Je me porte alors rapidement à l'extrême
lisière de la forêt, d'où j'aperçois à une portée de canon la ville de
Wilkomir protégée par un ruisseau et par une colline sur laquelle se
trouvaient en bataille 25 à 30,000 fantassins ennemis, avec cavalerie et
artillerie!...

Vous serez sans doute étonnés que ces troupes n'eussent en avant d'elles
ni grand'gardes, ni petits postes, ni éclaireurs; mais c'est l'usage des
Russes, lorsqu'ils sont résolus à défendre une bonne position, d'en
laisser approcher le plus près possible leur ennemi sans que le feu de
leurs tirailleurs le prévienne de la résistance qu'il va éprouver, et
c'est seulement lorsque ses masses sont à bonne portée qu'ils les
foudroient avec l'artillerie et la mousqueterie, ce qui étonne et
ébranle les soldats de leurs adversaires!... Cette méthode, qui offre
peut-être quelques avantages, a souvent eu de bons résultats pour les
Russes; aussi le général Wittgenstein nous préparait-il une réception de
ce genre!...

Le cas me parut si grave que, sans montrer mon régiment, je le fis
rentrer dans la forêt et courus de ma personne au-devant du maréchal
Oudinot pour le prévenir de l'état des choses. Je le trouvai hors du
bois, dans une plaine, où, après avoir mis pied à terre et fait arrêter
ses troupes, il déjeunait fort tranquillement au milieu de son
état-major. Je m'attendais à ce que mon rapport le tirerait de cette
fausse sécurité, mais il me reçut d'un air incrédule, et, me frappant
sur l'épaule, il s'écria: «Allons, voilà Marbot qui vient de nous
trouver 30,000 hommes à étriller!» Le général Lorencez, gendre et chef
d'état-major du maréchal Oudinot, fut le seul à me croire; il avait été
jadis aide de camp d'Augereau et me connaissait de longue date. Il prit
donc ma défense, en faisant observer que lorsqu'un chef de corps disait:
«_J'ai vu_», il devait être cru, et que négliger les avertissements des
officiers des troupes légères était s'exposer à de grands revers. Ces
observations du chef d'état-major ayant fait réfléchir le maréchal, il
commençait à me questionner sur la présence de l'ennemi, présence dont
il paraissait douter encore, lorsqu'un capitaine d'état-major, M.
Duplessis, arrivant tout essoufflé, vient dire qu'il a parcouru tous les
environs, pénétré même dans la forêt, et qu'il n'a pas vu un seul Russe!
En entendant ce rapport, le maréchal et son état-major se prirent à rire
de mes craintes, ce qui m'affecta vivement. Néanmoins, je me contins,
certain que, sous peu, la vérité serait connue.

En effet, le déjeuner terminé, on se remet en marche, et je retourne à
mon régiment qui faisait l'avant-garde. Je le dirige encore à travers
bois, comme j'avais fait la première fois, car je prévoyais ce qui
allait arriver dès que nous déboucherions en face de la position
ennemie. Malgré mes observations, Oudinot voulut suivre une très large
route tirée au cordeau qui traverse la forêt; mais à peine approchait-il
de la lisière, que les ennemis, apercevant le groupe nombreux formé par
son état-major, font un feu roulant de leurs canons qui, placés en face
de la grande route, l'enfilent de plein front et portent le désordre
dans l'escadron doré, naguère si joyeux! Heureusement, les boulets
n'atteignirent aucun homme; mais le cheval du maréchal fut tué, ainsi
que celui de M. Duplessis et beaucoup d'autres!... J'étais suffisamment
vengé; aussi, j'avoue à ma honte que j'eus peine à cacher la
satisfaction que j'éprouvais en voyant tous ceux qui avaient ri de mon
rapport et traité de fantaisies tout ce que j'avais dit sur la présence
de l'ennemi, se disperser en courant sous une grêle de boulets et sauter
les fossés à qui mieux mieux, pour chercher un refuge derrière les
grands sapins! Le bon général Lorencez, que j'avais engagé à rester dans
la forêt, rit beaucoup de cette scène. Je dois au maréchal Oudinot la
justice de dire que, à peine remonté à cheval, il vint à moi pour
m'exprimer les regrets qu'il éprouvait de ce qui s'était passé pendant
le déjeuner, et m'engager à lui donner des renseignements sur la
position des Russes et à lui indiquer les passages de la forêt par
lesquels il pourrait diriger ses colonnes d'infanterie sans trop les
exposer au canon.

Plusieurs officiers du 23e qui avaient, ainsi que moi, parcouru le bois
le matin, furent chargés de conduire les divisions. Celles-ci furent
néanmoins reçues à leur débouché par une canonnade terrible, ce qui
aurait pu être évité si, averti comme on l'était de la présence des
Russes, on eût manœuvré pour tourner un de leurs flancs, au lieu de
marcher sans précaution vers leur front. Je fus ainsi contraint, une
fois sorti de la forêt, d'attaquer la position par le point le mieux
défendu, et de prendre le taureau par les cornes!

Quoi qu'il en soit, nos braves troupes ayant abordé l'ennemi avec une
grande résolution, elles le repoussèrent de toutes parts, et, après deux
heures de combat, il effectua sa retraite. Elle n'était pas sans dangers
pour lui, car, pour l'opérer, il devait passer par la ville et traverser
le pont d'un ruisseau fort encaissé. Cette opération, toujours fort
difficile quand on doit la faire en combattant, commença d'abord avec
ordre; mais notre artillerie légère ayant pris position sur une hauteur
qui domine la ville, son feu redoublé porta bientôt le désordre dans les
masses ennemies, qui se précipitèrent à la débandade vers le pont. Au
lieu de reformer les rangs après l'avoir passé, on les voyait fuir
tumultueusement dans les plaines de la rive opposée, où leur retraite se
changea bientôt en déroute! Un seul régiment d'infanterie russe, celui
de Toula, tenait encore ferme à l'entrée du pont du côté de la ville. Le
maréchal Oudinot désirait vivement forcer ce défilé pour aller compléter
sa victoire sur les troupes qui fuyaient dans les plaines au delà du
ruisseau; mais nos colonnes d'infanterie touchant à peine les faubourgs,
il leur fallait au moins un quart d'heure pour arriver devant le pont,
et les moments étaient précieux.

Mon régiment, qui avait fait une charge heureuse à l'entrée de la ville,
se trouvait réuni sur la promenade, peu éloignée du ruisseau. Le
maréchal me fait dire de l'amener au galop, et, à peine arrivé, il
m'ordonne de charger sur les bataillons ennemis qui couvrent le pont, de
le traverser et de me lancer ensuite dans la plaine à la suite des
fuyards. Les militaires expérimentés savent combien il est difficile
pour la cavalerie d'enfoncer de braves fantassins résolus à se bien
défendre dans les rues d'une ville! Je compris toute l'étendue des
périls de la mission qui m'était imposée; il fallait obéir sur-le-champ;
je savais d'ailleurs que c'est par les premières impressions de combat
qu'un chef de corps se place bien ou mal dans l'esprit de sa troupe. La
mienne était composée de braves guerriers. Je les enlève rapidement au
galop et fonds à leur tête sur les grenadiers russes, qui nous reçurent
en croisant bravement la baïonnette. Ils furent néanmoins enfoncés du
premier choc, tant notre élan avait été impétueux! Dès que nous eûmes
pénétré dans les rangs ennemis, mes terribles chasseurs, se servant avec
dextérité de la pointe de leurs sabres, firent une affreuse boucherie!

Les ennemis se retirèrent sur le tablier du pont, où nous les suivîmes
de si près que, arrivés de l'autre côté, ils cherchèrent vainement à se
reformer; ils ne purent y parvenir, nos cavaliers étant mêlés avec eux
et tuant tout ce qu'ils pouvaient atteindre. Le colonel russe tomba
mort. Alors son régiment, découragé, n'étant plus commandé et voyant
accourir les voltigeurs français, qui arrivaient déjà au pont, mit bas
les armes! Je perdis sept hommes tués et eus une vingtaine de blessés.
Nous prîmes un drapeau et fîmes 2,000 prisonniers. Après ce combat, je
me lançai avec mon monde dans la plaine, où nous prîmes un grand nombre
de fuyards, plusieurs canons et beaucoup de chevaux.

Le maréchal Oudinot, qui, du haut de la ville, avait été témoin de
l'affaire, vint complimenter le régiment, pour lequel il eut depuis ce
jour une prédilection particulière. Il la méritait à tous égards.
J'étais fier de commander de tels soldats, et lorsque le maréchal
m'annonça qu'il allait demander pour moi le grade de colonel, je
craignais que l'Empereur, renonçant à sa première combinaison, ne me
donnât le premier régiment vacant. Étrange bizarrerie des choses
humaines! Le beau combat de Wilkomir, où le 23e s'était couvert de
gloire, fut sur le point de devenir plus tard la cause de sa perte,
parce que le courage qu'il avait montré dans cette occasion le fit
choisir pour une opération matériellement impraticable, dont je parlerai
sous peu. Mais revenons à Wilna, où l'Empereur commençait à rencontrer
quelques-unes des difficultés qui devaient faire échouer sa gigantesque
entreprise.

La première fut d'organiser la Lithuanie, que nous venions de conquérir.
Cette organisation devait être faite de manière à nous attacher non
seulement les provinces encore occupées par les Russes, mais de plus
celles du duché de Posen et de la Galicie que d'anciens traités avaient
incorporées à la Prusse et à l'Autriche, alliées de Napoléon, qui avait
en ce moment tant d'intérêt à les ménager!

Les seigneurs les plus ardents des diverses parties de la Pologne
faisaient proposer à Napoléon de soulever toutes les provinces et de
mettre à son service plus de 300,000 hommes, le jour où il déclarerait
_officiellement_ que tous les partages subis par leur pays étaient
annulés et que le royaume de Pologne était _reconstitué!_ Mais
l'empereur des Français, tout en reconnaissant les avantages qu'il
pourrait recueillir de cette levée de boucliers, ne se dissimulait pas
qu'elle aurait pour premier résultat de le mettre en guerre avec la
Prusse et l'Autriche, qui, plutôt que de se voir arracher d'immenses et
belles provinces, joindraient leurs armées à celles des Russes. Mais il
craignait surtout l'inconsistance de la nation polonaise, qui, après
l'avoir engagé contre les trois plus grandes puissances du Nord, ne
tiendrait peut-être pas ses promesses d'aujourd'hui. L'Empereur répondit
donc qu'il ne reconnaîtrait le royaume de Pologne que lorsque les
populations de ces vastes contrées se seraient montrées dignes d'être
indépendantes en se soulevant contre leurs oppresseurs. On tournait
ainsi dans un cercle vicieux, Napoléon ne voulant reconnaître la Pologne
qu'autant qu'elle se soulèverait, et les Polonais ne voulant agir
qu'après la reconstitution de leur nationalité. Au surplus, ce qui
prouverait que l'Empereur, en portant la guerre en Russie, n'avait
d'autre but que le rétablissement du blocus continental, c'est qu'il
n'avait fait conduire sur le Niémen aucun approvisionnement de fusils ni
d'habits pour armer et équiper les troupes que les Polonais eussent dû
mettre sur pied.

Quoi qu'il en soit, quelques seigneurs influents, voulant forcer la
main à Napoléon et l'engager malgré lui, se constituèrent à Varsovie en
Diète nationale, à laquelle vinrent se joindre un petit nombre de
députés de plusieurs cercles. Le premier acte de cette assemblée ayant
été de proclamer _la reconstitution et l'indépendance de l'ancien
royaume de Pologne_, le retentissement de cette patriotique déclaration
fut immense dans toutes les provinces, qu'elles fussent devenues russes,
prussiennes ou autrichiennes. On crut pendant quelques jours à un
soulèvement général, qu'eût probablement appuyé Napoléon; mais cette
exaltation irréfléchie dura peu chez les Polonais, dont à peine quelques
centaines vinrent se joindre à nous. Le refroidissement devint tel que
la ville et le cercle de Wilna ne purent fournir que vingt hommes pour
la garde d'honneur de Napoléon. Si les Polonais avaient déployé à cette
époque la centième partie de l'énergie et de l'enthousiasme dont ils
firent preuve lors de l'insurrection de 1830-1831, ils auraient
peut-être recouvré leur indépendance et leur liberté. Mais loin de venir
en aide aux troupes françaises, ils leur refusaient les choses les plus
indispensables, et, dans le cours de cette campagne, nos soldats durent
souvent s'emparer de force des vivres et des fourrages, que les
habitants et surtout les seigneurs nous cachaient, et livraient
cependant à la première réquisition des Russes, leurs persécuteurs.
Cette partialité en faveur de nos ennemis révoltait les soldats
français, ce qui donna lieu à quelques scènes fâcheuses que M. de Ségur
qualifie d'_affreux pillage!_ Il n'est cependant pas possible d'empêcher
de malheureux soldats harassés de fatigue et auxquels on ne fait aucune
distribution, de s'emparer du pain et des bestiaux dont ils ont besoin
pour vivre.

La nécessité de maintenir l'ordre dans les provinces occupées par son
armée amena, malgré tout, l'Empereur à nommer des préfets et des
sous-préfets, choisis parmi les Polonais les plus éclairés; mais leur
administration fut illusoire et ne rendit aucun service à l'armée
française. La cause principale de l'apathie des Polonais lithuaniens
provenait de l'attachement intéressé des grands pour le gouvernement
russe, qui assurait leurs droits sur les paysans dont ils craignaient
l'affranchissement par les Français, car tous ces nobles polonais, qui
parlaient sans cesse de _liberté_, tenaient les paysans dans le plus
rude servage!

Quoique l'agglomération des troupes françaises sur leurs frontières eût
dû faire pressentir aux Russes le commencement prochain des hostilités,
ils n'en avaient pas moins été surpris par le passage du Niémen, qu'ils
n'avaient défendu sur aucun point. Leur armée s'était mise en retraite
sur la Düna, sur la rive gauche de laquelle ils avaient construit, à
Drissa, un immense camp retranché. De toutes parts les divers corps
français suivaient les colonnes ennemies. Le prince Murat commandait la
cavalerie de l'avant-garde, et chaque soir il atteignait l'arrière-garde
des Russes; mais, après avoir soutenu un léger engagement, celle-ci
s'éloignait à marches forcées pendant la nuit, sans qu'il fût possible
de l'amener à un combat sérieux.




CHAPITRE VII

Division de l'armée russe.--Bagration échappe à Jérôme.--Marche sur la
Düna.--Attaque infructueuse de Dünabourg.--Je culbute deux régiments de
Wittgenstein sur la Düna.--Nous nous séparons de la Grande
Armée.--Composition du 2e corps.


Dès les premiers jours de notre entrée en Russie, les ennemis avaient
commis une faute énorme en permettant à Napoléon de rompre leur ligne,
de sorte que la plus grande masse de leurs troupes, conduite par
l'empereur Alexandre et le maréchal Barclay, avait été rejetée sur la
Düna, tandis que le surplus, commandé par Bagration, se trouvait encore
sur le haut Niémen, vers Mir, à quatre-vingts lieues du gros de leur
armée. Ainsi coupé, le corps de Bagration chercha à se réunir à
l'empereur Alexandre en passant par Minsk; mais Napoléon avait fait
garder ce point important par le maréchal Davout, qui repoussa vivement
les Russes et les rejeta sur Bobruïsk qu'il savait devoir être gardé par
Jérôme Bonaparte, à la tête de deux corps dont l'effectif s'élevait à
60,000 combattants. Bagration allait donc être réduit à mettre bas les
armes, lorsqu'il fut sauvé par l'impéritie de Jérôme, qui, ayant mal
compris les avis que Davout lui avait adressés et n'acceptant pas
d'ailleurs de reconnaître la suprématie qu'une longue expérience et de
grands succès donnaient à ce maréchal, voulut agir de son chef et
manœuvra si mal que Bagration échappa à ce premier danger. Cependant,
Davout, le suivant avec sa ténacité ordinaire, le rejoignit sur la
route de Mohilew, et, bien qu'il n'eût en ce moment qu'une division de
12,000 hommes, il attaqua et battit les 36,000 Russes de Bagration,
surpris, il est vrai, sur un terrain trop resserré pour qu'ils pussent
se déployer et mettre en action toutes leurs forces. Bagration, ainsi
repoussé, alla passer le Borysthène, beaucoup plus bas que Mohilew, à
Novoï-Bychow, et, désormais à l'abri des attaques de Davout, il put
enfin aller rejoindre la grande armée russe à Smolensk.

Dans les marches et contremarches que fit Bagration pour échapper à
Davout, il surprit la brigade de cavalerie française commandée par le
général Bordesoulle et lui enleva tout le 3e régiment de chasseurs à
cheval, dont mon ami Saint-Mars était colonel.

La prise du corps de Bagration aurait eu un résultat immense pour
Napoléon; aussi sa colère contre le roi Jérôme qui l'avait laissé
échapper fut-elle terrible! Il lui ordonna de quitter sur-le-champ
l'armée et de retourner en Westphalie. Cette mesure rigoureuse, mais
indispensable, produisit dans l'armée un effet très défavorable au roi
Jérôme; cependant, était-il le plus coupable? Son premier tort était
d'avoir pensé que sa dignité de _souverain_ s'opposait à ce qu'il reçût
les avis d'un simple maréchal. Mais l'Empereur, qui savait fort bien que
ce jeune prince n'avait de sa vie dirigé un seul bataillon, ni assisté
au plus petit combat, n'avait-il pas à se reprocher de lui avoir confié
pour son début une armée de 60,000 hommes, et cela dans des
circonstances aussi graves?... Le général Junot remplaça le roi Jérôme
et ne tarda pas à commettre aussi une faute irréparable.

À cette époque, l'empereur de Russie envoya vers Napoléon le comte de
Balachoff, l'un de ses ministres. Ce parlementaire trouva l'empereur des
Français encore à Wilna. On n'a jamais bien connu le but de cette
entrevue. Quelques personnes crurent qu'il s'agissait d'un armistice,
mais elles furent promptement détrompées par le départ de M. de
Balachoff, et l'on apprit bientôt que le parti anglais, dont l'influence
était immense à la cour et dans l'armée russe, ayant pris ombrage de la
mission donnée à M. de Balachoff, et craignant que l'empereur Alexandre
ne se laissât aller à traiter avec Napoléon, avait hautement exigé que
l'empereur de Russie s'éloignât de l'armée et retournât à
Saint-Pétersbourg. Alexandre accéda à ce désir, mais il tint à rappeler
également son frère Constantin. Laissés à eux-mêmes et stimulés par
l'Anglais Wilson, les généraux russes ne songèrent qu'à donner à la
guerre un caractère de férocité qui pût effrayer les Français. Ils
prescrivirent donc à leurs troupes de faire le désert derrière elles, en
incendiant les habitations et tout ce qu'elles ne pouvaient enlever!

Pendant que du point central de Wilna, Napoléon dirigeait les différents
corps de son armée, la rivière de la Düna avait été atteinte le 15
juillet par les colonnes que dirigeaient Murat, Ney, Montbrun, Nansouty
et Oudinot. Celui-ci, n'ayant probablement pas bien compris les ordres
de l'Empereur, fit une marche excentrique, et, descendant la Düna par sa
rive gauche, tandis que le corps de Wittgenstein la remontait sur le
bord opposé, il se présenta devant la ville de Dünabourg, vieille place
mal fortifiée, dont il espérait enlever le pont, afin de passer le
fleuve et d'aller sur la rive droite attaquer en queue Wittgenstein.
Mais celui-ci, en s'éloignant de Dünabourg, y avait laissé une forte
garnison et une nombreuse artillerie. Mon régiment faisait comme
d'habitude l'avant-garde, que le maréchal Oudinot dirigeait en personne
ce jour-là.

Dünabourg est située sur la rive droite; nous arrivions par la gauche,
qui est gardée par un ouvrage considérable servant de tête au pont de
communication situé entre la place et l'avancée que sépare le fleuve,
très large en cet endroit. À un quart de lieue des fortifications,
qu'Oudinot prétendait n'être pas garnies de canons, je trouvai un
bataillon russe, dont la gauche s'appuyait à la rivière et dont le front
était couvert par les baraques en planches d'un camp abandonné. Ainsi
postés, les ennemis étaient fort difficiles à joindre. Le maréchal
m'ordonna cependant de les attaquer. Après avoir laissé à l'intelligence
des officiers le soin d'éviter les baraques en passant par les
intervalles qui les séparaient, je commande la charge. Mais à peine le
régiment a-t-il fait quelques pas en avant au milieu d'une grêle de
balles lancées par les fantassins russes, que l'artillerie, dont le
maréchal avait nié l'existence, tonne avec impétuosité du haut des
fortifications, dont nous étions si près que les boîtes à mitraille
passaient au-dessus de nos têtes avant d'avoir le temps d'éclater. Un
des rares boulets qui s'y trouvaient mêlés traversa une maison de
pêcheur et vint briser la jambe d'un de mes plus braves trompettes qui
sonnait la charge à mes côtés!... Je perdis là plusieurs hommes.

Le maréchal Oudinot, qui avait eu le tort grave d'attaquer le camp de
baraques ainsi protégé par le canon et la mousqueterie, espéra débusquer
les fantassins ennemis en envoyant contre eux un bataillon portugais qui
précédait notre infanterie; mais ces étrangers, anciens prisonniers de
guerre, qu'on avait enrôlés en France, un peu malgré eux, se portèrent
au feu très mollement, et nous restions toujours exposés. Voyant
qu'Oudinot se tenait bravement sous les balles ennemies, mais sans
donner aucun ordre, je compris que si cet état de choses se prolongeait
encore quelques minutes, mon régiment allait être détruit. J'ordonnai
donc à mes chasseurs de se disperser et fis sur les fantassins russes
une charge en _fourrageurs_, qui eut le double avantage de leur faire
lâcher pied et d'éteindre le feu des artilleurs, qui n'osaient plus
tirer de crainte d'atteindre leurs tirailleurs mêlés aux Français.
Sabrés par mes cavaliers, les défenseurs du camp s'enfuirent dans le
plus grand désordre vers la tête du pont. Mais la garnison chargée de la
défense de cet ouvrage était composée de soldats de nouvelles levées
qui, craignant de nous y voir entrer à leur suite, fermèrent les portes
à la hâte, ce qui contraignit les fuyards à s'élancer vers le pont de
bateaux pour gagner l'autre rive et chercher un refuge dans la ville
même de Dünabourg.

Ce pont n'avait pas de garde-fou, les barques chancelaient, la rivière
était large et profonde, et j'apercevais de l'autre côté la garnison de
la place sous les armes et cherchant à fermer ses portes! Aller plus
avant me paraissait une folie! Pensant donc que le régiment en avait
assez fait, je l'avais arrêté, lorsque le maréchal survint en s'écriant:
«Brave 23e, faites comme à Wilkomir, passez le pont, forcez les portes
et emparez-vous de la ville!» En vain le général Lorencez voulut lui
faire sentir que les difficultés étaient ici beaucoup plus grandes, et
qu'un régiment de cavalerie ne pouvait attaquer une place forte, si mal
gardée qu'elle fût, lorsque, pour y arriver, il fallait passer deux
hommes de front sur un mauvais pont de bateaux: le maréchal s'obstina en
disant: «Ils profiteront du désordre et de la terreur des ennemis!» Puis
il me renouvela l'ordre de marcher sur la ville. J'obéis; mais à peine
étais-je sur la première travée du pont avec le premier peloton, à la
tête duquel j'avais tenu à honneur de me placer, que la garnison de
Dünabourg, étant parvenue à fermer la porte des fortifications donnant
sur la rivière, parut au haut des remparts, d'où elle commença à faire
feu sur nous!...

La ligne mince sur laquelle nous nous tenions ne permettant pas à ces
soldats inexpérimentés de tirer avec justesse, le canon et la
mousqueterie nous firent éprouver bien moins de pertes que je ne
l'aurais cru. Mais en entendant la place tirer sur nous, les défenseurs
de la tête de pont, revenus de leur frayeur, se mirent aussi de la
partie. Le maréchal Oudinot, voyant le 23e ainsi placé entre deux feux,
à l'entrée du pont vacillant, au delà duquel il ne pouvait avancer, me
fit parvenir l'ordre de rétrograder. Les grandes distances que j'avais
laissées entre les pelotons permirent alors à ceux-ci de faire demi-tour
par cavalier sans trop de désordre. Cependant deux hommes et deux
chevaux tombèrent dans le fleuve et se noyèrent. Pour regagner la rive
gauche, nous étions obligés de repasser sous les remparts de la tête de
pont, où nous fûmes encore assaillis par un feu roulant qui, fort
heureusement, était exécuté par des miliciens inhabiles; car si nous
avions eu affaire à des soldats bien exercés au tir, le régiment eût été
totalement exterminé.

Ce malheureux combat, si imprudemment engagé, me coûta une trentaine
d'hommes tués et beaucoup de blessés. On espérait, du moins, que le
maréchal s'en tiendrait à cet essai infructueux, d'autant plus que,
ainsi que je l'ai déjà dit, les instructions de l'Empereur ne lui
prescrivaient pas de prendre Dünabourg; cependant, dès que ses divisions
d'infanterie furent arrivées, il fit attaquer derechef la tête de pont,
dont les ennemis avaient eu le temps de renforcer la garnison par un
bataillon de grenadiers, accouru des cantonnements voisins, au bruit de
la canonnade; aussi nos troupes furent-elles repoussées avec des pertes
infiniment plus considérables que celles éprouvées par le 23e de
chasseurs. L'Empereur, ayant appris cette vaine tentative, en blâma le
maréchal Oudinot.

Vous savez que mon régiment était de brigade avec le 24e de chasseurs à
cheval. Le général Castex, qui commandait cette brigade, avait, dès le
premier jour de notre réunion, établi un ordre admirable dans le
service. Chacun des deux régiments, le faisant à son tour pendant
vingt-quatre heures, marchait en tête lorsqu'on allait vers l'ennemi,
faisait l'arrière-garde dans les retraites, fournissait tous les postes,
reconnaissances, grand'gardes et détachements, pendant que l'autre
régiment, suivant tranquillement la route, se remettait un peu des
fatigues de la veille et se préparait à celles du lendemain, ce qui ne
l'empêchait point de venir appuyer le corps de service, si celui-ci
était aux prises avec des forces supérieures. Ce système
extraréglementaire avait l'immense avantage de ne jamais séparer les
soldats de leurs officiers ni de leurs camarades, pour les placer sous
les ordres de chefs inconnus et les mêler aux cavaliers de l'autre
régiment. Enfin, pendant la nuit, une moitié de la brigade dormait
pendant que l'autre veillait sur elle. Cependant, comme il n'y a rien
sans inconvénients, il pouvait se faire que le hasard appelât plus
souvent un des deux corps à être de service, les jours où surviendraient
des engagements sérieux, ainsi que cela venait d'arriver au 23e tant au
combat de Wilkomir qu'à celui de Dünabourg. Cette chance le poursuivit
pendant la majeure partie de la campagne; mais il ne s'en plaignit
jamais, s'en tira toujours avec honneur, et fut souvent envié par le 24e
qui eut bien moins d'occasions de se faire remarquer.

J'ai déjà dit que pendant qu'Oudinot faisait sa course sur Dünabourg,
les corps de Ney, ainsi que l'immense réserve de cavalerie commandée par
Murat, remontaient vers Polotsk par la rive gauche de la Düna, tandis
que l'armée russe de Wittgenstein suivait la même direction par la rive
droite. Ainsi séparés de l'ennemi par la rivière, nos cavaliers se
gardaient mal et plaçaient, chaque soir, selon l'habitude française,
leurs bivouacs beaucoup trop près des bords de la Düna. Wittgenstein,
s'en étant aperçu, laissa passer l'infanterie de Ney et le gros de la
cavalerie de Montbrun, dont la division du général Sébastiani fermait la
marche, ayant pour arrière-garde la brigade du général Saint-Geniès,
ancien officier de l'armée d'Égypte, homme très brave, mais peu capable.
Arrivé au delà de la petite ville de Drouia, le général Saint-Geniès,
sur l'ordre de Sébastiani, établit ses régiments au bivouac à deux cents
pas de la rivière, qu'on croyait infranchissable sans bateaux. Mais
Wittgenstein, ayant connaissance d'un gué très praticable, profita de la
nuit pour faire passer le fleuve à une division de cavalerie qui,
s'élançant sur le corps français, enleva presque entièrement la brigade
Saint-Geniès, fit ce général prisonnier et contraignit Sébastiani à se
retirer promptement avec le reste de sa division vers le corps de
Montbrun. Après ce rapide coup de main, Wittgenstein rappela ses troupes
sur la rive droite et continua à remonter la Düna. Cette affaire fit
grand tort à Sébastiani et lui attira les reproches de l'Empereur.

Peu de temps après ce fâcheux événement, Oudinot ayant reçu l'ordre de
s'éloigner de Dünabourg et de remonter la Düna pour rejoindre Ney et
Montbrun, son corps d'armée prit la route qu'avaient suivie les corps de
ces derniers et vint passer devant la ville de Drouia. Le projet du
maréchal était de faire camper ses troupes à trois lieues au delà; mais
comme il craignait que les ennemis ne profitassent du gué pour jeter sur
la rive gauche de nombreux partis destinés à assaillir le grand convoi
qu'il traînait après lui, il décida, en s'éloignant avec toute son
armée, qu'un régiment de la brigade Castex passerait la nuit sur le
terrain où la brigade du général Saint-Geniès avait été surprise, et
aurait pour consigne d'observer le gué par lequel les Russes étaient
passés pour venir attaquer cette brigade. Mon régiment étant de service
ce jour-là, ce fut à lui qu'échut la dangereuse mission de rester seul
devant Drouia jusqu'au lendemain matin. Je savais que le gros de l'armée
de Wittgenstein avait remonté le fleuve, mais j'aperçus deux forts
régiments de cavalerie laissés par lui non loin du gué. C'était plus
qu'il n'en aurait fallu pour me battre.

Lors même que j'aurais voulu exécuter à la lettre l'ordre qui me
prescrivait d'établir mon bivouac sur l'emplacement qu'avait occupé,
deux jours avant, celui de Saint-Geniès, cela m'eût été impossible, le
sol étant couvert de plus de deux cents cadavres en putréfaction; mais à
cette raison majeure il s'en joignit une autre non moins importante. Ce
que j'avais vu et appris sur la guerre m'avait convaincu que le meilleur
moyen de défendre une rivière contre les attaques d'un ennemi dont le
but ne peut être de s'établir sur la rive qu'on occupe soi-même, est de
tenir le gros de sa troupe à certaine distance du fleuve, d'abord pour
être prévenu à temps du passage de l'adversaire, et en second lieu parce
que celui-ci, n'ayant en vue que de faire un coup de main pour se
retirer ensuite lestement, n'ose s'éloigner du rivage par lequel sa
retraite est assurée! J'établis donc le régiment à une demi-lieue de la
Düna, dans un champ où le terrain formait une légère ondulation.
J'avais laissé seulement quelques vedettes doubles sur le rivage, car je
suis convaincu que lorsqu'il ne s'agit que d'_observer_, deux hommes
voient tout aussi bien qu'une forte grand'garde. Plusieurs rangées de
cavaliers furent placées à la suite les uns des autres entre ces
vedettes et notre bivouac, d'où, comme l'araignée au fond de sa toile,
je pouvais être rapidement informé, par ces légers cordons, de tout ce
qui se passait sur le terrain que je devais garder. Du reste, j'avais
interdit les feux, même ceux des pipes, et prescrit le plus grand
silence.

Les nuits sont extrêmement courtes en Russie au mois de juillet;
cependant, celle-ci me parut bien longue, tant je craignais d'être
attaqué dans l'obscurité par des forces supérieures aux miennes. La
moitié des hommes étaient en selle, les autres faisaient manger leurs
chevaux et se tenaient prêts à monter dessus au premier signal. Tout
paraissait tranquille à la rive opposée, lorsque Lorentz, mon domestique
polonais, qui parlait parfaitement le russe, vint m'informer qu'il avait
entendu une vieille Juive, habitante d'une maison voisine, dire à une
autre femme de sa caste: «La lanterne du clocher de Morki est allumée,
l'attaque va commencer!» Je fis amener ces femmes devant moi, et,
questionnées par Lorentz, elles répondirent que, craignant de voir leur
hameau devenir le champ de bataille des deux partis, elles n'avaient pu
apercevoir sans alarme briller sur l'église du village de Morki, situé
sur la rive opposée, la lumière qui, l'avant-dernière nuit, avait servi
de signal aux troupes russes pour traverser le gué de la Düna et fondre
sur le camp français!...

Bien que je fusse prêt à tout événement, cet avis me fut très utile. En
un instant, le régiment fut à cheval, le sabre à la main, et les
vedettes du bord de la rivière, ainsi que les cavaliers placés en
cordon dans la plaine, reçurent à voix basse, et de proche en proche,
l'ordre de le rejoindre. Deux des plus intrépides sous-officiers,
Prud'homme et Graft, accompagnèrent seuls le lieutenant Bertin, que
j'envoyai observer les mouvements de l'ennemi. Il revint peu d'instants
après m'annoncer qu'une colonne de cavaliers russes traversait le gué,
que déjà plusieurs escadrons avaient pris pied sur la rive, mais que,
étonnés de ne pas trouver notre camp au lieu qu'avait occupé celui de
Saint-Geniès, ils s'étaient arrêtés, craignant sans doute de se trop
éloigner du gué, leur unique moyen de retraite; cependant, ils s'y
étaient décidés, avançaient au pas et se trouvaient à petite distance de
nous!

À l'instant, je fis mettre le feu à une immense meule de foin ainsi qu'à
plusieurs granges placées sur la hauteur. La lumière de leurs flammes
éclairant toute la contrée, je distinguai parfaitement la colonne
ennemie formée des hussards de Grodno. J'avais avec moi un millier de
braves cavaliers... nous nous élançons au galop dans la plaine, au cri
de «Vive l'Empereur!» et chargeons rapidement sur les Russes, qui,
surpris d'une attaque aussi brusque qu'imprévue, tournent bride et,
sabrés par mes chasseurs, courent à la débandade vers le gué par lequel
ils étaient venus. Ils s'y trouvèrent face à face avec le régiment de
dragons qui, formant brigade avec eux, les avait suivis et sortait à
peine de la rivière. Ces deux corps s'étant choqués et mêlés, il en
résulta un désordre affreux dont mes chasseurs profitèrent, grâce à la
lueur de l'incendie, pour tuer un grand nombre d'ennemis et prendre
beaucoup de chevaux. Les Russes se précipitant en tumulte dans le gué
qu'ils voulaient passer tous à la fois pour éviter les coups de
mousqueton que mes chasseurs tiraient du haut du rivage sur cette foule
éperdue, il s'en noya un bon nombre. Notre brusque attaque dans la
plaine avait tellement étonné les ennemis, qui s'attendaient à nous
surprendre endormis, que pas un ne se mit en défense, et tous fuirent
sans combattre; aussi j'eus le bonheur de regagner mon bivouac sans
avoir à déplorer la mort ni la blessure d'aucun de mes hommes!... Le
jour naissant éclaira notre champ de bataille, sur lequel gisaient
plusieurs centaines d'ennemis tués ou blessés. Je confiai ceux-ci aux
habitants du hameau près duquel j'avais passé la nuit, et me mis en
route pour me rallier au corps d'Oudinot, que je rejoignis le soir même.
Le maréchal me reçut très bien et complimenta le régiment sur sa belle
conduite.

Le 2e corps, marchant constamment sur la rive gauche de la Düna, parvint
en trois jours en face de Polotsk. Nous y apprîmes que l'Empereur avait
enfin quitté Wilna, où il était resté vingt jours, et se dirigeait vers
Witepsk, ville assez importante, dont il comptait faire le nouveau
centre de ses opérations.

En s'éloignant de Wilna, l'Empereur y avait laissé le duc de Bassano en
qualité de gouverneur de la province de Lithuanie, et le général
Hogendorf comme chef militaire. Aucun de ces deux fonctionnaires ne
convenait pour organiser les derrières d'une armée, car le duc de
Bassano, ancien diplomate et secrétaire ponctuel, n'avait aucune
connaissance en _administration_, tandis que le Hollandais Hogendorf,
parlant très mal notre langue, n'ayant aucune notion de nos usages et
règlements militaires, ne pouvait réussir auprès des Français qui
passaient à Wilna et de la noblesse du pays. Aussi les richesses
qu'offrait la Lithuanie ne furent d'aucun secours pour nos troupes.

Polotsk, ville située sur la rive droite de la Düna, est composée de
maisons en bois et dominée par un immense et superbe collège, alors tenu
par des Jésuites, qui presque tous étaient Français. Elle est entourée
de fortifications en terre ayant jadis soutenu un siège dans les guerres
de Charles XII contre Pierre le Grand. Les corps d'armée de Ney, de
Murat et de Montbrun, pour se rendre de Drissa à Witepsk, avaient établi
sur la Düna, en face de Polotsk, un pont de bateaux qu'ils laissèrent au
corps d'Oudinot, destiné à marcher sur la route de Pétersbourg. Ce fut
donc en ce lieu que le 2e corps prit une autre direction que la Grande
Armée, que nous revîmes seulement l'hiver suivant au passage de la
Bérésina.

Il faudrait plusieurs volumes pour retracer les manœuvres et les combats
de la partie de l'armée qui suivit l'Empereur à Moscou. Je me bornerai
donc à indiquer les faits les plus importants, à mesure qu'ils se
dérouleront.

Ainsi, le 25 juillet, il y eut près d'Ostrowno une affaire d'avant-garde
très favorable à notre infanterie, mais où plusieurs régiments de
cavalerie furent trop précipitamment engagés par Murat. Le 16e de
chasseurs fut de ce nombre. Mon frère, qui y servait comme chef
d'escadrons, fut pris et conduit bien au delà de Moscou, à Sataroff, sur
le Volga. Il y retrouva le colonel Saint-Mars, ainsi qu'Octave de Ségur.
Ils s'entr'aidèrent à supporter les ennuis de la captivité, auxquels mon
frère était déjà habitué, car il avait passé plusieurs années dans les
prisons et sur les pontons des Espagnols. Nos chances de guerre étaient
bien différentes: Adolphe, fait trois lois prisonnier, ne fut jamais
blessé, tandis que, recevant très souvent des blessures, je ne fus
jamais pris.

Pendant que l'Empereur, maître de Wilna, manœuvrait pour amener l'armée
russe à une bataille décisive, mais sans pouvoir y parvenir, le corps
d'Oudinot, après avoir passé la Düna à Polotsk, s'établit en avant de
cette ville, ayant en face de lui les nombreuses troupes du général
Wittgenstein, formant l'aile droite de l'ennemi. Avant de rendre compte
des événements qui se passèrent sur les rives de la Düna, je crois
nécessaire de vous faire connaître la composition du 2e corps, dont je
suivis tous les mouvements.

Le maréchal Oudinot, qui le commandait, n'avait d'abord sous ses ordres
que 44,000 hommes répartis en trois divisions d'infanterie, dont les
chefs étaient les généraux Legrand, Verdier et Merle, tous trois, et
surtout le premier, excellents officiers. On remarquait parmi les
généraux de brigade Albert et Maison. La cavalerie se composait d'une
superbe division de cuirassiers et de lanciers, commandée par le général
Doumerc, officier assez ordinaire, ayant sous ses ordres le brave
général de brigade Berckheim. Deux brigades de cavalerie légère
faisaient aussi partie du 2e corps. La première, composée des 23e et 24e
de chasseurs, était commandée par le général Castex, excellent militaire
sous tous les rapports. La seconde, formée par les 7e et 20e de
chasseurs et le 8e de lanciers polonais, était aux ordres du général
Corbineau, homme brave, mais apathique. Ces deux brigades n'étaient pas
réunies en division; le maréchal les attachait, selon les besoins, soit
aux divisions d'infanterie, soit à l'avant-garde ou à l'arrière-garde.
Ce système présentait de grands avantages.

Le 24e de chasseurs, avec lequel mon régiment était de brigade, était on
ne peut mieux composé et eût rendu de grands services si la sympathie et
l'union eussent existé entre les soldats et leur chef. Malheureusement,
le colonel A... se montrait fort dur pour ses subordonnés, qui, de leur
côté, étaient assez mal disposés pour lui. Cet état de choses avait
décidé le général Castex à marcher et à camper avec le 23e de chasseurs,
et à réunir sa cuisine de campagne à la mienne, bien qu'il eût servi
dans le 24e. Le colonel A..., grand, adroit, toujours parfaitement
monté, se montrait généralement bien dans les combats à l'arme blanche,
mais passait pour aimer moins les combats de mousqueterie et
d'artillerie. Malgré tout, l'Empereur appréciait chez ce chef de corps
une qualité qu'il possédait au plus haut degré, car c'était
incontestablement le meilleur officier de cavalerie légère de toutes les
armées de l'Europe. Jamais on ne vit un tact plus fin, un coup d'œil qui
explorât le pays avec autant de justesse; aussi, avant de parcourir une
contrée, il devinait les obstacles que les cartes ne signalaient pas,
prévoyait les points où devaient aboutir les ruisseaux, les chemins, les
moindres sentiers, et il tirait des mouvements de l'ennemi des
prévisions qui se réalisaient presque toujours. Sous le rapport de la
petite comme de la grande guerre, M. A... était donc un officier des
plus remarquables. L'Empereur, qui l'avait fréquemment employé à des
reconnaissances dans des campagnes précédentes, l'avait signalé au
maréchal Oudinot, qui l'appelait même souvent dans son conseil, d'où il
résultait forcément que bien des corvées et de périlleuses missions
retombaient sur mon régiment.




CHAPITRE VIII

Affaire de Jakoubowo ou Kliastitsoui.--Je suis blessé.


À peine les divers corps d'armée qui nous avaient précédés à Polotsk
s'en furent-ils éloignés, pour aller rejoindre l'Empereur à Witepsk,
qu'Oudinot, entassant toutes ses troupes en une seule et immense colonne
sur la route de Saint-Pétersbourg, marcha le 29 juillet sur l'armée de
Wittgenstein, qu'on savait être postée à dix lieues de nous, entre deux
petites villes nommées Sebej et Newel. Nous allâmes ce jour-là coucher
sur les rives de la Drissa. Cet affluent de la Düna n'est encore qu'un
fort ruisseau devant le relais de Siwotschina, où il est traversé par la
grande route de Pétersbourg; et comme il n'existait pas de pont, le
gouvernement russe y avait suppléé en faisant abattre des deux côtés, en
pente douce, les hautes berges qui l'encaissent; et, en pavant le fond
du ruisseau sur une largeur égale à celle de la route, on avait établi
un gué fort praticable, mais à droite et à gauche duquel les troupes et
les chariots ne pouvaient passer, tant le rivage est escarpé. Je crois
devoir donner cette explication, parce que trois jours après ce lieu fut
le théâtre d'un engagement des plus vifs.

Le lendemain 30, mon régiment étant de service, je pris la tête de
l'avant-garde et, suivi de tout le corps d'armée, je traversai le gué de
la Drissa. La chaleur était accablante, et dans les blés couverts de
poussière qui bordaient la route, on voyait deux larges zones où la
paille couchée et écrasée, comme si un rouleau y eût été traîné
plusieurs fois, indiquait le passage de fortes colonnes d'infanterie.
Tout à coup, auprès du relais de poste de Kliastitsoui, ces indices
disparaissaient des bords de la grande route et se reproduisaient à sa
gauche sur un large chemin vicinal qui aboutit à Jakoubowo. Il était
évident que l'ennemi avait quitté sur ce point la direction de Sebej
pour se jeter sur notre flanc gauche. La chose me parut grave! J'arrêtai
nos troupes et envoyai prévenir mon général de brigade. Mais le
maréchal, qui marchait ordinairement en vue de l'avant-garde, ayant
aperçu cette halte, accourut au galop, et, malgré les observations des
généraux Castex et Lorencez, il m'ordonna de continuer la marche par la
grande route. À peine avais-je fait une lieue, que j'aperçois venant à
nous un kibick, ou calèche russe, attelé de deux chevaux de poste!... Je
le fais arrêter et vois un officier ennemi qui, assoupi par la chaleur,
s'était couché tout de son long dans le fond du kibick. Ce jeune homme,
fils du seigneur auquel appartenait le relais de Kliastitsoui que je
venais de quitter, était aide de camp du général Wittgenstein et
revenait de Pétersbourg avec la réponse aux dépêches dont son général
l'avait chargé pour son gouvernement. Rien ne saurait peindre sa
stupéfaction, lorsque, réveillé en sursaut, il se trouva en présence de
nos chasseurs à figures rébarbatives et aperçut non loin de là de
nombreuses colonnes françaises! Il ne pouvait concevoir comment il
n'avait pas rencontré l'armée de Wittgenstein, ou au moins quelques-uns
de ses éclaireurs, entre Sebej et le point où nous étions; mais cet
étonnement confirmait le général Castex et moi dans la pensée que
Wittgenstein, pour tendre un piège à Oudinot, avait brusquement quitté
la route de Pétersbourg pour se jeter sur la gauche et sur
l'arrière-garde de l'armée française, qu'il allait attaquer en flanc et
en queue! En effet, nous entendîmes bientôt le canon, et peu après la
fusillade.

Le maréchal Oudinot, quoique surpris par une attaque aussi imprévue, se
tira assez bien du mauvais pas où il s'était engagé. Faisant faire un _à
gauche_ aux diverses fractions de sa colonne, il se mit en ligne en face
de Wittgenstein, dont il repoussa si vigoureusement les premières
attaques que le Russe ne crut pas devoir les renouveler ce jour-là, et
se retira derrière Jakoubowo. Mais sa cavalerie avait eu un assez beau
succès, car elle avait pris sur nos derrières un millier d'hommes et une
partie des équipages de l'armée française, entre autres nos forges de
campagne. Ce fut une perte immense, dont la cavalerie du 2e corps se
ressentit péniblement pendant toute la campagne. Après cet engagement,
les troupes d'Oudinot ayant pris position, la brigade Castex reçut
l'ordre de rétrograder jusqu'à Kliastitsoui, afin de garder
l'embranchement des deux routes, où l'infanterie du général Maison vint
se joindre à nous. L'officier russe, prisonnier dans la propre maison de
son père, nous en fit les honneurs avec beaucoup de grâce.

Cependant, un combat sérieux se préparant pour le lendemain, les
commandants des deux armées prirent leurs dispositions, et au point du
jour les Russes marchèrent sur la maison de poste de Kliastitsoui où
s'appuyait la droite des Français. Bien qu'en de telles circonstances
les deux régiments fussent employés, néanmoins celui qui était de
service se mettait en première ligne. C'était le tour du 24e de
chasseurs. Pour éviter toute hésitation, le brave général Castex vient
se placer en tête du régiment, le conduit rapidement sur les bataillons
russes, les enfonce et fait 400 prisonniers, en n'éprouvant qu'une perte
légère. Castex entra courageusement le premier dans les rangs ennemis;
son cheval fut tué d'un coup de baïonnette, et le général, dans sa
chute, eut un pied foulé. Il ne put pendant plusieurs jours diriger la
brigade, dont le colonel A... prit le commandement.

Les bataillons russes que le 24e venait de sabrer avaient été remplacés
sur-le-champ par d'autres, qui débouchaient de Jakoubowo et s'avançaient
sur nous rapidement. Le maréchal ayant alors envoyé à M. A... l'ordre de
les attaquer, celui-ci commanda le _passage de ligne en avant!_ ce que
j'exécutai aussitôt. Arrivé en première ligne, le 23e s'étant remis en
bataille, marcha vers l'infanterie russe, qui s'arrêta et nous attendit
de pied ferme: c'était le régiment de Tamboff. Dès que nous fûmes à
bonne portée, je commandai la _charge!_... Elle fut exécutée avec
d'autant plus de résolution et d'ensemble que mes cavaliers, outre leur
courage habituel, étaient vivement stimulés par la pensée que leurs
camarades du 24e suivaient des yeux tous leurs mouvements!... Les
ennemis commirent la faute énorme, selon moi, de démunir leur ligne de
tout son feu à la fois, en nous tirant une _bordée_ qui, mal ajustée, ne
tua ou blessa que quelques hommes et quelques chevaux: un feu de file
eût été bien plus meurtrier. Les Russes voulurent recharger leurs armes,
mais nous ne leur en laissâmes pas le temps; nos excellents chevaux,
lancés à fond de train, arrivèrent sur eux, et le choc fut si violent
qu'une foule d'ennemis furent jetés à terre!... Beaucoup se relevèrent
en essayant de se défendre avec la baïonnette contre les coups de pointe
de nos chasseurs; mais après avoir essuyé de grandes pertes, ils
reculèrent, puis se débandèrent, et un bon nombre furent tués ou pris
en fuyant vers un régiment de cavalerie qui arrivait à leur secours.
C'étaient les hussards de Grodno.

J'ai remarqué que lorsqu'un corps en a battu un autre, il conserve
toujours sa supériorité sur lui. J'en vis ici une nouvelle preuve, car
les chasseurs du 23e s'élancèrent comme sur une proie facile contre les
hussards de Grodno qu'ils avaient jadis si bien battus dans le combat de
nuit de Drouia, et les hussards, ayant reconnu leurs vainqueurs,
s'enfuirent à toutes jambes! Ce régiment fut pendant tout le reste de la
campagne en face du 23e, qui conserva toujours sur lui le même
ascendant.

Pendant que les événements que je viens de raconter se passaient à notre
aile droite, l'infanterie du centre et de la gauche ayant attaqué les
Russes, ceux-ci, battus sur tous les points, abandonnèrent le champ de
bataille, et à la tombée de la nuit, ils allèrent prendre position à une
lieue de là. Notre armée garda celle qu'elle occupait entre Jakoubowo et
l'embranchement de Kliastitsoui. La joie fut grande ce soir-là dans les
bivouacs de la brigade, car nous étions vainqueurs!... Mon régiment
avait pris le drapeau des fantassins de Tamboff, et le 24e s'était aussi
emparé de celui du corps russe qu'il avait enfoncé; mais le contentement
qu'il éprouvait se trouvait affaibli par le regret de savoir ses deux
chefs d'escadrons blessés. Le premier, M. Monginot, était sous tous les
rapports un officier du plus grand mérite; le second, frère du colonel,
sans avoir les talents ni l'esprit de son aîné, était un officier des
plus intrépides. Ces deux chefs d'escadrons se rétablirent promptement
et firent le reste de la campagne.

Lorsqu'un corps cherche à _tourner_ son ennemi, il s'expose à être
tourné lui-même. C'est ce qui était arrivé à Wittgenstein, car ce
général, qui le 29 avait quitté la route de Pétersbourg pour se jeter
sur la gauche et sur les derrières de l'armée française, avait compromis
par là sa ligne de communication dont Oudinot aurait pu le séparer
complètement, si, après l'avoir battu le 30, il l'eût poussé
vigoureusement. La situation du général russe était d'autant plus
dangereuse que, placé en face d'une armée victorieuse qui lui barrait le
chemin de la retraite, il apprit que le maréchal Macdonald, après avoir
passé la Düna et pris la place de Dünabourg, avançait sur ses derrières.
Pour sortir de ce mauvais pas, Wittgenstein avait habilement employé
toute la nuit après le combat pour faire à travers champs un détour qui,
par Jakoubowo, ramenait son armée sur la route de Saint-Pétersbourg, au
delà du relais de Kliastitsoui. Mais craignant que la droite des
Français, postée à peu de distance de ce point, ne vînt fondre sur ses
troupes pendant leur marche de flanc, il avait résolu de l'en empêcher
en attaquant lui-même notre aile droite avec des forces supérieures,
pendant que le gros de l'armée, exécutant son mouvement, regagnerait la
route de Saint-Pétersbourg et rouvrirait ses communications avec Sebej.

Le lendemain, 31 juillet, mon régiment prenait le service au lever de
l'aurore, lorsqu'on s'aperçut qu'une partie de l'armée ennemie, battue
la veille par nous, ayant contourné la pointe de notre aile droite,
était en pleine retraite sur Sebej, tandis que le surplus venait nous
attaquer à Kliastitsoui. En un clin d'œil, toutes les troupes du
maréchal Oudinot furent sous les armes; mais pendant que les généraux
prenaient leurs dispositions de combat, une forte colonne de grenadiers
russes, attaquant nos alliés de la légion portugaise, les mit dans un
désordre complet; puis elle se dirigeait vers la vaste et forte maison
du relais, point important dont elle allait s'emparer, lorsque le
maréchal Oudinot, toujours l'un des premiers au feu, accourt vers mon
régiment déjà rendu aux avant-postes, et m'ordonne de tâcher d'arrêter,
ou du moins de retarder la marche des ennemis jusqu'à l'arrivée de notre
infanterie qui s'avançait rapidement. J'enlève mon régiment au galop et
fais sonner la charge, en prenant obliquement la ligne ennemie par sa
droite, ce qui gêne infiniment le feu de l'infanterie; aussi celui que
les grenadiers ennemis firent sur nous fut-il presque nul, et ils
allaient, être sabrés vigoureusement, car le désordre était déjà parmi
eux, lorsque, soit par instinct, soit sur le commandement de leur chef,
ils font demi-tour et gagnent en courant un large fossé, qu'en venant
ils avaient laissé derrière eux. Tous s'y précipitèrent, et là, couverts
jusqu'au menton, ils commencèrent un feu de file des mieux nourris!
J'eus tout de suite six à sept hommes tués, une vingtaine de blessés, et
reçus une balle au défaut de l'épaule gauche. Mes cavaliers étaient
furieux; mais notre rage était impuissante contre des hommes qu'il nous
était physiquement impossible de joindre!... Dans ce moment critique, le
général Maison, arrivant avec sa brigade d'infanterie, m'envoya l'ordre
de passer derrière ses bataillons; puis il attaqua par les deux flancs
le fossé, dont les défenseurs furent tous tués ou pris.

Quant à moi, grièvement blessé, je fus conduit auprès du relais. On me
descendit de cheval à grand'peine. Le bon docteur Parot,
chirurgien-major du régiment, vint me panser; mais à peine cette
opération était-elle commencée que nous fûmes obligés de l'interrompre.
L'infanterie russe attaquait de nouveau, et une grêle de balles tombait
autour de nous! Nous nous éloignâmes donc hors de la portée des fusils.
Le docteur trouva ma blessure grave: elle eût été mortelle si les
grosses torsades de l'épaulette, que la balle avait dû traverser avant
d'atteindre ma personne, n'eussent changé la direction et beaucoup
amorti la force du coup. Il avait néanmoins été si rude que le haut de
mon corps, poussé violemment en arrière, était allé toucher la croupe de
mon cheval; aussi les officiers et chasseurs qui me suivaient me
crurent-ils mort, et je serais tombé si mes ordonnances ne m'eussent
soutenu. Le pansement fut très douloureux, car la balle s'était
incrustée dans les os, au point où le haut du bras se joint à la
clavicule. Il fallut, pour l'extraire, élargir la plaie, dont on voit
encore la grande cicatrice.

Je vous avouerai que si j'eusse alors été colonel, j'aurais suivi les
nombreux blessés du corps d'armée qu'on dirigeait vers Polotsk, et que,
passant la Düna, je me serais rendu dans quelque ville de Lithuanie pour
m'y faire soigner. Mais je n'étais que simple chef d'escadrons;
l'Empereur pouvait en une journée de poste arriver à Witepsk, passer une
revue du corps, et il n'accordait rien qu'aux militaires _présents_ sous
les armes. Cet usage, qui, au premier aspect, paraît cruel, était
néanmoins basé sur l'intérêt du service, car il stimulait le zèle des
blessés, qui, au lieu de traîner dans les hôpitaux, s'empressaient de
rejoindre leurs corps respectifs dès que leurs forces le permettaient.
L'effectif de l'armée y gagnait infiniment. À toutes les raisons dites
plus haut, se joignaient mes succès devant l'ennemi, mon attachement au
régiment, ma récente blessure reçue en combattant dans les rangs; tout
m'engageait à ne pas m'éloigner. Je restai donc, malgré les douleurs
intolérables que j'éprouvais; puis, après avoir mis mon bras en écharpe
tant bien que mal et m'être fait hisser à cheval, je rejoignis mon
régiment.




CHAPITRE IX

Défilé des marais de Sebej.--Retraite.--Brillante affaire du gué de
Sivotschina.--Mort de Koulnieff.--Retour offensif.--Derniers adieux.


Depuis que j'avais été blessé, l'état des choses était bien changé; nos
troupes avaient battu Wittgenstein et fait un grand nombre de
prisonniers. Cependant, les Russes étaient parvenus à gagner la route de
Saint-Pétersbourg, par laquelle ils effectuaient leur retraite sur
Sebej.

Pour se rendre du relais de Kliastitsoui à cette ville, il faut
traverser le très vaste marais de Khodanui, au milieu duquel la grande
route est élevée sur une digue formée par d'immenses sapins couchés les
uns auprès des autres. Un fossé, ou plutôt un canal large et profond,
règne des deux côtés de cette digue, et il n'existe aucun autre passage,
à moins de se jeter bien loin de la direction de Sebej. Ce défilé a près
d'une lieue de long, mais la route en bois qui en assure la viabilité
est d'une largeur très considérable. Aussi, dans l'impossibilité de
placer des tirailleurs dans le marais, les Russes se retiraient-ils en
épaisses colonnes par cette route factice, au delà de laquelle nos
cartes indiquaient une plaine. Le maréchal Oudinot, voulant compléter sa
victoire, avait résolu de les y suivre. À cet effet, il avait déjà
engagé sur la route du marais la division d'infanterie du général
Verdier, que devait suivre d'abord la brigade de cavalerie Castex, puis
tout le corps d'armée. Mon régiment n'était pas encore entré en ligne
lorsque je le rejoignis.

En me voyant me replacer à leur tête malgré ma blessure, officiers,
sous-officiers et chasseurs me reçurent par une acclamation générale,
qui prouvait l'estime et l'attachement que ces braves gens avaient
conçus pour moi; j'en fus profondément touché. Je fus surtout pénétré de
reconnaissance pour la satisfaction qu'exprima, en me revoyant, mon
camarade, le chef d'escadrons Fontaine. Cet officier, quoique fort brave
et très capable, avait si peu d'ambition qu'il était resté dix-huit ans
simple capitaine, avait refusé trois fois le grade de chef d'escadrons
et ne l'avait accepté que sur l'ordre formel de l'Empereur.

Je repris donc le commandement du 23e, qui pénétra dans le marais à la
suite de la division Verdier, sur laquelle les derniers pelotons de la
colonne ennemie s'étaient bornés à tirer de loin quelques coups de fusil
tant qu'on fut dans le défilé; mais, dès que nos fantassins débouchèrent
dans la plaine, ils aperçurent l'armée russe déployée, dont l'artillerie
les reçut par un feu terrible. Cependant, malgré leurs pertes, les
bataillons français n'en continuèrent pas moins à marcher en avant.
Bientôt ils se trouvèrent tous hors du défilé, et ce fut à mon régiment
à paraître dans la plaine, à la tête de la brigade. Le colonel A..., qui
la commandait provisoirement, n'étant pas là pour nous diriger, je
songeai à éloigner le plus possible mon régiment de ce point dangereux
et lui fis prendre le galop dès que l'infanterie m'eut fait place. J'eus
néanmoins sept ou huit hommes tués et un plus grand nombre de blessés.
Le 24e, qui me suivait, souffrit aussi beaucoup. Il en fut de même de la
division d'infanterie du général Legrand; mais, dès qu'elle fut formée
dans la plaine, le maréchal Oudinot ayant attaqué les lignes ennemies,
leur artillerie divisa ses feux sur plusieurs points, et la sortie du
défilé serait devenue moins périlleuse pour les autres troupes, si
Wittgenstein n'eût en ce moment attaqué avec toutes ses forces celles
que nous avions dans la plaine. La supériorité du nombre nous
contraignit à céder le terrain avant l'arrivée du reste de notre armée,
et nous dûmes battre en retraite vers le défilé de Khodanui.
Heureusement, cette voie était fort large, ce qui nous permit d'y
marcher facilement par pelotons.

Du moment qu'on quittait la plaine, la cavalerie devenait plus
embarrassante qu'utile; ce fut elle que le maréchal fit retirer la
première. Elle fut suivie par la division d'infanterie Verdier, dont le
général venait d'être très grièvement blessé. La division Legrand fit
l'arrière-garde. Sa dernière brigade, commandée par le général Albert,
eut à soutenir un combat très vif au moment où ses derniers bataillons
étaient sur le point de s'engager dans le marais; mais une fois qu'ils y
furent en colonne, le général Albert ayant placé à la queue huit pièces
de canon qui, tout en se retirant, faisaient feu sur l'avant-garde
ennemie, celle-ci éprouva à son tour de grandes pertes. En effet, ses
pièces ne tiraient que fort rarement, parce que, après chaque coup, il
fallait qu'elles fissent un premier demi-tour pour continuer la
poursuite et un second pour se remettre en batterie, mouvements lents et
fort embarrassants dans un défilé. L'artillerie russe nous fit donc peu
de mal dans le passage du marais.

La fin du jour approchait lorsque les troupes françaises, sortant du
défilé, repassèrent devant Kliastitsoui et se trouvèrent sur les rives
de la Drissa, au gué de Sivotschina, qu'elles avaient traversé le matin
en poursuivant les Russes, après les avoir battus à Kliastitsoui.
Ceux-ci venaient de prendre leur revanche, car, après nous avoir fait
perdre sept ou huit cents hommes dans la plaine, au delà du marais, ils
nous poussèrent à leur tour l'épée dans les reins!... Pour mettre fin au
combat et donner un peu de repos à l'armée, le maréchal Oudinot lui fit
traverser le gué de Sivotschina et la mena camper à Biéloé.

La nuit commençait, lorsque les avant-postes laissés en observation sur
la Drissa firent savoir que les ennemis passaient ce cours d'eau. Le
maréchal Oudinot, s'étant rendu promptement vers ce point, reconnut que
huit bataillons russes, ayant sur leur front quatorze bouches à feu en
batterie, venaient d'établir leurs bivouacs sur la rive gauche, que nous
occupions. Le surplus de leur armée était de l'autre côté de la Drissa,
se préparant sans doute à la traverser le lendemain pour venir nous
attaquer. Cette avant-garde était commandée par le général Koulnieff,
homme fort entreprenant, mais ayant, comme la plupart des officiers
russes de cette époque, la mauvaise habitude de boire une trop grande
quantité d'eau-de-vie. Il paraît qu'il en avait pris ce soir-là outre
mesure, car on ne saurait expliquer autrement la faute énorme qu'il
commit en venant, avec huit bataillons seulement, camper à peu de
distance d'une armée de 40.000 hommes, et cela dans les conditions les
plus défavorables pour lui. En effet, le général russe avait, à deux
cents pas derrière sa ligne, la Drissa, qui, à l'exception du gué, était
infranchissable, non point à cause du volume de ses eaux, mais parce que
les berges, coupées à pic, ont une élévation de 15 à 20 pieds. Koulnieff
n'avait ainsi d'autre retraite que par le gué. Or, pouvait-il espérer,
en cas de défaite, que ses huit bataillons et quatorze canons
s'écouleraient assez promptement par cet unique passage devant les
forces considérables de l'armée française, qui pouvait d'un instant à
l'autre fondre sur eux du lieu voisin qu'elle occupait, à Biéloé?
Non!... Mais il paraît que le général Koulnieff était hors d'état de
faire ces réflexions lorsqu'il plaça son camp sur la rive gauche du
ruisseau. On doit donc s'étonner que pour l'établissement de son
avant-garde, le général en chef Wittgenstein s'en soit rapporté à
Koulnieff, dont il devait connaître les habitudes d'intempérance.

Pendant que la tête de colonne des Russes se portait arrogamment à une
aussi petite distance de nous, une grande confusion régnait, non parmi
les troupes françaises, mais parmi leurs chefs. Le maréchal Oudinot,
homme des plus braves, manquait de fixité dans ses résolutions et
passait en un instant d'un projet d'attaque à des dispositions de
retraite. Les pertes qu'il venait d'éprouver vers la fin de la journée
de l'autre côté du grand marais l'ayant jeté dans une grande perplexité,
il ne savait comment faire pour exécuter les ordres de l'Empereur, qui
lui enjoignaient de refouler Wittgenstein sur la route de
Saint-Pétersbourg, au moins jusqu'à Sebej et Newel. Ce fut donc avec
grande joie que le maréchal reçut pendant la nuit une dépêche qui lui
annonçait la très prochaine arrivée d'un corps de Bavarois commandés par
le général Saint-Cyr, que l'Empereur plaçait sous ses ordres. Mais au
lieu d'attendre ce puissant renfort dans une bonne position, Oudinot,
conseillé par le général d'artillerie Dulauloy, voulait aller recevoir
les Bavarois en faisant rétrograder toute son armée jusqu'à Polotsk!...
Cette pensée inexplicable trouva une très vive opposition dans la
réunion de généraux convoqués par le maréchal. Le brave général Legrand
expliqua que, bien que nos succès de la matinée eussent été
contre-balancés par les pertes de la soirée, l'armée était cependant on
ne peut mieux disposée à marcher à l'ennemi; que la faire battre en
retraite sur Polotsk serait ébranler son moral et la présenter aux
Bavarois comme une troupe vaincue venant chercher un refuge auprès
d'eux; enfin que cette pensée seule devait indigner tous les cœurs
français. La chaleureuse allocution de Legrand ayant réuni les suffrages
de tous les généraux, le maréchal déclara renoncer à son projet de
retraite.

Il restait à résoudre une question fort importante. Que fera-t-on dès
que le jour paraîtra? Le général Legrand, avec l'ascendant que lui
donnaient son ancienneté, ses beaux services et sa grande habitude de la
guerre, proposa de profiter de la faute commise par Koulnieff pour
attaquer l'avant-garde russe, si imprudemment placée sans appui sur la
rive occupée par nous, et de la rejeter dans la Drissa qu'il avait à
dos. Cet avis ayant été adopté par le maréchal et tout le conseil,
l'exécution en fut confiée au général Legrand.

Le camp de l'armée d'Oudinot était situé dans une forêt de grands sapins
fort espacés entre eux. Au delà, se trouvait une immense clairière. Les
lisières du bois prenaient la forme d'un arc dont les deux pointes
aboutissaient à la Drissa, qui figurait la corde de cet arc. Le bivouac
des huit bataillons russes se trouvait établi très près de la rivière,
en face du gué. Quatorze canons étaient en batterie sur le front de
bandière.

Le général Legrand, voulant surprendre l'ennemi, prescrivit au général
Albert d'envoyer dans chacune des deux parties du bois qui figuraient
les côtés de l'arc, un régiment d'infanterie qui, s'avançant vers les
extrémités de la corde, devait prendre en flanc le camp ennemi, dès
qu'il entendrait la marche d'un régiment de cavalerie; celui-ci, sortant
du bois par le centre de l'arc, devait fondre à toutes jambes sur les
bataillons russes et les pousser dans le ravin. La tâche qu'avait à
remplir la cavalerie était, comme on le voit, la plus périlleuse, car
non seulement elle devait attaquer de _front_ la ligne ennemie garnie de
6,000 fusils, mais essuyer le feu de quatorze pièces d'artillerie avant
de joindre les ennemis! Il est vrai qu'en agissant par surprise, on
espérait trouver les Russes endormis et éprouver peu de résistance.

Vous venez de voir que mon régiment, ayant pris le service le 31 juillet
au matin à Kliastitsoui, l'avait fait pendant toute la journée. Il
devait par conséquent, selon la règle établie, être relevé par le 24e le
1er août, à une heure du matin. Ce régiment fut donc commandé pour
l'attaque, et le mien devait rester en réserve, car l'espace vide entre
le bois et le ruisseau ne pouvait contenir qu'un seul régiment de
cavalerie. Le colonel A... se rendit auprès d'Oudinot, et lui fit
observer qu'il y avait à craindre que pendant que nous nous préparions à
combattre les troupes de Wittgenstein placées devant nous, ce général
n'eût dirigé vers notre droite une forte colonne pour passer la Drissa à
un gué existant probablement à trois lieues en amont du point où nous
étions, gagner nos derrières et enlever nos blessés et nos équipages;
qu'il serait donc convenable d'envoyer un régiment de cavalerie observer
le gué dont il parlait. Le maréchal adopta cette idée, et le colonel
A..., dont le régiment venait de prendre le service, le fit promptement
monter à cheval, et, l'emmenant dans l'expédition qu'il avait conçue,
laissa au 23e les risques du combat qui allait s'engager.

Mon brave régiment reçut avec calme l'annonce de la périlleuse mission
qui lui était confiée et vit avec plaisir le maréchal et le général
Legrand passer sur son front pour présider aux préparatifs de l'attaque
importante que nous allions faire.

À cette époque, tous les régiments français, à l'exception des
cuirassiers, avaient une compagnie de grenadiers, nommée compagnie
d'_élite_, qui tenait habituellement la droite de la ligne. Celle du 23e
était donc ainsi placée, lorsque le général Legrand fit observer au
maréchal que les ennemis ayant leur artillerie en avant de leur centre,
et les dangers devant être par conséquent beaucoup plus grands sur ce
point, il conviendrait de le faire attaquer par la compagnie d'élite,
composée des hommes les plus aguerris et des meilleurs chevaux, afin
d'éviter une hésitation qui pourrait compromettre le résultat de
l'opération. En vain, j'assurai que le régiment, presque entièrement
formé d'anciens soldats, était sous tous les rapports moraux et
physiques aussi solide sur un point que sur un autre, le maréchal
m'ordonna de placer la compagnie d'élite au centre du régiment. J'obéis;
puis, ayant réuni les officiers, je leur expliquai à demi-voix ce que
nous allions exécuter, et les prévins que pour mieux surprendre les
ennemis, je ne ferais aucun commandement préparatoire et me bornerais à
celui de _Chargez!_ lorsque notre ligne serait à petite portée du canon
ennemi. Tout étant bien convenu, le régiment sortit du bivouac dans le
plus grand silence aux premières lueurs du crépuscule, et traversa avec
assez de facilité le bois dont les grands arbres étaient très espacés;
puis nous entrâmes dans la clairière unie au bout de laquelle se
trouvait le camp russe. Seul de tout le régiment, je n'avais pas le
sabre à la main, car la droite, celle qui restait libre, était employée
à tenir les rênes de mon cheval. Vous comprenez ce qu'il y avait de
pénible dans cette position pour un officier de cavalerie qui va
s'élancer sur les ennemis!... Mais j'avais tenu à marcher avec mon
régiment et me plaçai en avant de la compagnie d'élite, ayant auprès de
moi son intrépide capitaine, M. Courteau, un des meilleurs officiers de
ce corps et celui que j'affectionnais le plus.

Tout était parfaitement tranquille dans le camp des Russes, vers lequel
nous avancions au petit pas, sans bruit, et j'avais d'autant plus
d'espoir de le surprendre que le général Koulnieff n'ayant fait passer
le gué à aucun détachement de cavalerie, nous n'apercevions pas de
vedettes et distinguions seulement, à la lueur affaiblie des feux,
quelques rares sentinelles d'infanterie, placées si près du camp,
qu'entre leur avertissement et notre brusque apparition, il était
probable que les Russes ne pourraient se préparer à la défense. Mais
tout à coup deux vilains Cosaques, gens rôdeurs et méfiants, paraissent,
à cheval, à trente pas de ma ligne, la considèrent un moment, puis
s'enfuient vers le camp, où il était évident qu'ils allaient signaler
notre arrivée!... Ce contre-temps me fut très désagréable, car sans lui
nous serions certainement arrivés sur les Russes sans perdre un seul
homme. Cependant, comme nous étions découverts et approchions d'ailleurs
du point où j'avais résolu d'accélérer la marche, je mis mon cheval au
galop. Tout le régiment fit de même, et bientôt je fis entendre le
commandement: «Chargez!»

À ce signal, tous mes intrépides cavaliers s'élancent rapidement avec
moi vers le camp, où nous tombons comme la foudre!... Mais l'alarme
venait d'y être donnée par les deux Cosaques! Les artilleurs, couchés
auprès de leurs pièces, saisissent leurs lances à feu, et quatorze
canons vomissent à la fois la mitraille sur mon régiment! Trente-sept
hommes, dont dix-neuf de la compagnie d'élite, furent tués raides! Le
brave capitaine Courteau fut de ce nombre, ainsi que le lieutenant
Lallouette! Les artilleurs russes essayaient de recharger leurs pièces,
lorsqu'ils furent hachés par nos cavaliers! Nous avions peu de blessés,
presque tous les coups ayant été mortels. Nous eûmes une quarantaine de
chevaux tués. Le mien fut estropié par un biscaïen; il put néanmoins me
porter jusque dans le camp, où les fantassins russes, réveillés en
sursaut, couraient déjà aux armes. Ces hommes se voyant rudement sabrés
par nos chasseurs à cheval qui, d'après mes instructions, s'étaient
placés dès l'abord entre eux et les rangées de fusils, fort peu purent
saisir les leurs et faire feu sur nous, d'autant moins qu'au bruit de
l'artillerie, les deux régiments d'infanterie du général Albert, sortant
du bois, s'étaient élancés au pas de course sur les extrémités du camp,
où ils passaient au fil de la baïonnette tout ce qui essayait de se
défendre. Les Russes en désordre ne pouvant résister à cette triple
attaque, une grande partie d'entre eux qui, arrivés la nuit au camp,
n'avaient pu distinguer la hauteur des berges de la rivière, voulurent
s'échapper dans cette direction et tombèrent de quinze à vingt pieds sur
des roches où presque tous furent brisés: il en périt beaucoup!

Le général Koulnieff, à peine réveillé, se réunit cependant à un groupe
de 2,000 hommes, dont le tiers tout au plus avait des fusils, et suivant
machinalement cette masse désordonnée, il se présenta devant le gué.
Mais, en pénétrant dans le camp, j'avais fait occuper ce point important
par 500 à 600 cavaliers, dont faisait partie la compagnie d'élite qui,
exaspérée par la mort de son capitaine, s'élança en fureur sur les
Russes, dont elle fit un très grand massacre!... Le général Koulnieff,
que déjà l'ivresse faisait chanceler sur son cheval, ayant attaqué le
maréchal des logis _Legendre_, celui-ci lui plongea son sabre dans la
gorge et l'étendit mort à ses pieds!... M. de Ségur, dans sa narration
de la campagne de 1812, fait tenir au général Koulnieff mourant un
discours à l'instar des héros d'Homère. J'étais à quelques pas du
sous-officier Legendre lorsqu'il passa son sabre dans la gorge de
Koulnieff, et je puis certifier que ce général russe tomba sans proférer
un seul mot[4]!... La victoire des fantassins du général Albert et du
23e fut complète. Les ennemis eurent au moins 2,000 hommes tués ou
blessés, et nous leur fîmes près de 4,000 prisonniers; le surplus périt
en tombant sur les rochers aigus. Quelques Russes des plus lestes
parvinrent à rejoindre Wittgenstein, qui, en apprenant la sanglante
défaite de son avant-garde, se mit en retraite sur Sebej.

Le maréchal Oudinot, enhardi par l'éclatant succès qu'il venait
d'obtenir, résolut de poursuivre les Russes et fit, comme la veille,
passer l'armée sur la rive droite de la Drissa; mais pour donner aux
régiments d'infanterie de la brigade Albert ainsi qu'au 23e de chasseurs
à cheval le temps de se remettre des fatigues du combat, le maréchal les
laissa en observation sur le champ de bataille de Sivotschina.

Je profitai de ce repos pour procéder à une cérémonie dont on s'occupe
bien rarement à la guerre. Ce fut de rendre les derniers devoirs à ceux
de nos braves camarades qui venaient d'être tués!... Une fosse
considérable les reçut tous, rangés selon leurs grades, ayant le
capitaine Courteau et son lieutenant sur le front de la ligne! Puis les
quatorze canons russes, si courageusement enlevés par le 23e, furent
placés en avant de cette tombe militaire!

Ce pieux devoir accompli, je voulus faire panser ma blessure de la
veille, qui me causait des douleurs affreuses, et fus pour cela
m'asseoir à l'écart sous un immense sapin. J'y aperçus un jeune chef de
bataillon qui, adossé contre le tronc de l'arbre et soutenu par deux
grenadiers, fermait péniblement un petit paquet dont l'adresse était
tracée avec du sang... C'était le sien!... Cet officier, appartenant à
la brigade Albert, venait de recevoir, à l'attaque du camp russe, un
affreux coup de baïonnette qui lui avait ouvert le bas-ventre, d'où
s'échappaient les intestins!... Plusieurs étaient percés, et, quoique le
pansement eût été fait, le sang coulait toujours: le coup était
mortel!... Le malheureux blessé, qui ne l'ignorait pas, avait voulu,
avant de succomber, faire ses adieux à une dame qu'il chérissait; mais
après avoir écrit, il ne savait à qui confier ce précieux dépôt, lorsque
le hasard me conduisit auprès de lui. Nous ne nous connaissions que de
vue; néanmoins, pressé par les approches de la mort, il me pria d'une
voix presque éteinte de lui rendre deux services; et, après avoir fait
éloigner de quelques pas les grenadiers, il me donna le paquet en
disant, les larmes aux yeux: «Il y a un portrait!» Il me fit promettre
de le remettre _secrètement_ en mains propres, si j'étais assez heureux
pour retourner un jour à Paris; «du reste, ajouta-t-il, ce n'est pas
pressé, car il vaut mieux qu'on ne reçoive ceci que longtemps après que
je ne serai plus!...» Je promis de m'acquitter de cette pénible mission,
ce que je ne pus exécuter que deux ans plus tard, en 1814!... Quant à la
seconde prière que m'adressa le jeune chef de bataillon, elle fut
exaucée deux heures après! Il lui était pénible de penser que son corps
serait déchiré par les loups, dont le pays foisonne, et il désirait que
je le fisse placer à côté du capitaine et des cavaliers du 23e, dont il
avait vu l'enterrement. Je m'y engageai, et ce malheureux officier étant
mort quelque temps après notre pénible entretien, je me conformai à ses
derniers vœux!




CHAPITRE X

Nouvelle retraite d'Oudinot.--Marches et contremarches.--Le 23e de
chasseurs est comblé de récompenses.--Retraite sur Polotsk.--Le général
Saint-Cyr.--Oudinot, blessé, cède le commandement à Saint-Cyr.


Profondément ému par ce lugubre épisode, je réfléchissais fort
tristement, lorsque je fus tiré de mes rêveries par le bruit lointain
d'une très vive canonnade. Les deux armées étaient encore aux prises. En
effet, le maréchal Oudinot, après avoir passé devant le relais de
Kliastitsoui, où j'avais été blessé la veille, ayant joint
l'arrière-garde russe à l'entrée du marais dont le débouché nous avait
été si funeste vingt-quatre heures avant, s'était obstiné à y refouler
l'armée ennemie; mais celle-ci, n'étant pas disposée à passer ce
dangereux défilé, avait fait, avec des forces considérables, un retour
offensif contre les troupes françaises, qui, après avoir éprouvé d'assez
grandes pertes, se retiraient suivies par les Russes. On eût dit
qu'Oudinot et Wittgenstein jouaient une partie de barres!... Quand l'un
s'avançait, l'autre se retirait pour le poursuivre à son tour s'il
battait en retraite!... La nouvelle reculade d'Oudinot nous fut annoncée
sur le champ de bataille de Sivotschina par un aide de camp qui
apportait au général Albert l'ordre de conduire sa brigade et le 23e de
chasseurs à deux lieues en arrière, dans la direction de Polotsk.

Au moment de partir, je ne voulus pas abandonner les quatorze pièces
enlevées le matin par mon régiment, et comme les chevaux avec lesquels
l'ennemi les avait amenées étaient tombés en notre pouvoir, on les
attela, et nous fîmes conduire l'artillerie à notre prochain bivouac,
d'où ce glorieux trophée du courage du 23e fut dirigé la nuit suivante
sur Polotsk; nos quatorze canons ne tardèrent pas à concourir très
efficacement à la défense de cette ville.

L'armée d'Oudinot battit en retraite ce même jour jusqu'au gué de
Sivotschina qu'elle avait passé le matin en poursuivant Wittgenstein,
qui, rendu plus circonspect par le désastre éprouvé le jour même en ce
lieu par son avant-garde, n'osa aventurer aucun corps isolé sur la rive
occupée par nos troupes. Les deux armées, ainsi séparées par la Drissa,
prirent respectivement leurs positions de nuit. Mais le 2 août, Oudinot
ayant rapproché ses troupes de Polotsk, les hostilités cessèrent pour
quelques jours, tant les deux partis avaient besoin de repos. Nous fûmes
rejoints par le bon général Castex ainsi que par le 24e de chasseurs,
qui en voulait beaucoup à son colonel de l'avoir éloigné au moment où
c'était à lui d'attaquer le camp russe, tandis que dans sa course vers
la haute Drissa il n'avait pas vu un seul ennemi, ni trouvé le gué
supposé.

Après quelques jours de repos, Wittgenstein porta une partie de ses
troupes vers la basse Düna, d'où Macdonald menaçait sa droite. Le
maréchal Oudinot ayant suivi dans cette direction l'armée russe,
celle-ci fit volte-face vers nous, et pendant huit à dix jours il y eut
de nombreuses marches, contremarches et plusieurs engagements partiels,
dont il serait trop long et trop pénible de faire l'analyse, d'autant
que tout cela n'amena d'autre résultat que de faire tuer des hommes
fort inutilement, et de démontrer le peu de décision des chefs des deux
armées.

Le plus sérieux des combats livrés pendant cette courte période eut lieu
le 13 août, auprès du magnifique couvent de Valensoui, construit sur les
bords de la Svolna. Cette petite rivière, dont les berges sont très
fangeuses, séparait les Français des Russes, et il était évident que
celui des deux généraux qui tenterait le passage de vive force sur un
terrain aussi défavorable éprouverait un sanglant échec. Wittgenstein ni
Oudinot n'avaient donc pas le projet de franchir la Svolna sur ce point;
mais au lieu d'aller chercher ailleurs un champ de bataille sur lequel
ils pussent se mesurer, on les vit tous les deux prendre position sur ce
cours d'eau comme pour se narguer mutuellement. Bientôt il s'établit
d'une rive à l'autre une canonnade des plus vives et parfaitement
inutile, puisque les troupes d'aucun parti n'ayant le moyen de joindre
leur adversaire, ce déplorable engagement ne pouvait avoir aucun
avantage pour personne.

Cependant Wittgenstein, pour ménager ses soldats, s'était borné à poster
quelques bataillons de chasseurs à pied dans les saules et les roseaux
qui bordent le rivage, et tenait ses troupes hors de la portée des
canons français, dont le feu bien nourri atteignait seulement
quelques-uns de ses tirailleurs, tandis qu'Oudinot, s'étant obstiné,
malgré les sages observations de plusieurs généraux, à rapprocher sa
première ligne de la Svolna, éprouva des pertes qu'il aurait pu et dû
s'éviter. L'artillerie des Russes n'est pas à beaucoup près, aussi bonne
que la nôtre, mais elle se sert, en campagne, de pièces dites
_licornes_, dont la portée dépassait celle des canons français de cette
époque. Ce furent ces licornes qui firent les plus grands ravages parmi
nos troupes.

Le maréchal Oudinot, persuadé que nos ennemis allaient franchir la
rivière, tenait non seulement une division d'infanterie à portée de les
repousser, mais il la faisait appuyer par la cavalerie du général
Castex, précaution surabondante, car un passage, même celui d'une petite
rivière, demande plus de temps qu'il n'en faut aux défenseurs pour
accourir au-devant des attaquants. Mon régiment et le 24e de chasseurs
n'en furent pas moins exposés pendant vingt-quatre heures aux boulets
des Russes, qui nous tuèrent et estropièrent plusieurs hommes.

Pendant ce combat, où les troupes restèrent très longtemps de pied
ferme, on vit arriver l'aide de camp qu'Oudinot avait envoyé à Witepsk
porter à l'Empereur le rapport des combats de Kliastitsoui ainsi que de
celui de Sivotschina. Napoléon, voulant témoigner en particulier aux
troupes qu'il ne les rendait pas responsables du peu de succès de notre
marche, venait de combler le 2e corps de récompenses, tant en avancement
qu'en décorations. Après avoir bien traité l'infanterie, Sa Majesté
accordait quatre croix de la Légion d'honneur à chacun des régiments de
cavalerie. Le major général prince Berthier ajoutait dans sa lettre
d'envoi que l'Empereur, pour exprimer au 23e de chasseurs à cheval la
satisfaction qu'il éprouvait pour sa belle conduite à Wilkomir, au pont
de Dünabourg, au combat de nuit de Drouia, à Kliastitsoui, et surtout à
l'attaque du camp russe de Sivotschina, lui envoyait, en sus des quatre
récompenses données aux autres régiments, _quatorze_ décorations, une
pour chaque canon enlevé par lui à l'avant-garde de Koulnieff!...
J'avais donc dix-huit croix à distribuer à mon brave régiment. L'aide de
camp n'avait pas apporté les brevets, mais le major général suppléait à
cet envoi en chargeant les chefs des régiments de désigner les
militaires qui devaient les recevoir et de lui en faire passer l'état.

J'assemblai tous les capitaines et, après m'être éclairé de leur avis,
je dressai ma liste et fus la présenter au maréchal Oudinot, en le
priant de me permettre de la faire connaître sur-le-champ au régiment:
«Comment, ici, sous les boulets!...--Oui, monsieur le maréchal, sous les
boulets... Ce sera plus chevaleresque!...»

Le général Lorencez, qui, comme chef d'état-major, avait libellé le
rapport des divers combats et fait un très grand éloge du 23e de
chasseurs, ayant été de mon avis, le maréchal consentit à ma demande.
Les décorations ne devaient arriver que plus tard, mais j'envoyai
chercher aux équipages une pièce de ruban que j'avais dans mon
portemanteau, et après y avoir fait couper dix-huit morceaux, j'annonçai
au régiment les récompenses qui lui étaient accordées par l'Empereur.
Puis, faisant sortir des rangs les élus à tour de rôle, je donnai à
chacun un bout de ce ruban rouge, alors si désiré, si bien porté, et
dont on a depuis si grandement affaibli le prestige en le prodiguant, en
le prostituant même!... Cette distribution faite _en présence de
l'ennemi_, au milieu des dangers, produisit un effet immense sur le
régiment, dont l'enthousiasme fut au comble lorsque j'appelai le vieux
sous-officier Prud'homme, réputé à juste titre le plus intrépide et le
plus modeste de tous les guerriers du 23e de chasseurs. Toujours calme,
ce brave, illustré par de nombreuses actions d'éclat, s'approcha d'un
air timide et reçut le ruban, au milieu des vives acclamations de tous
les escadrons: ce fut un vrai triomphe pour lui!... Je n'oublierai
jamais cette scène touchante qui, vous le savez, se passait sous le
canon de l'ennemi.

Mais il n'y a point de bonheur complet!... Deux hommes portés sur ma
liste comme approchant le plus du mérite de Prud'homme venaient d'être
cruellement blessés par des boulets!... Le maréchal des logis
_Legendre_, celui qui avait tué le général Koulnieff, avait un bras
emporté, et le brigadier _Griffon_ une jambe brisée!... On les amputait
lorsque je me rendis à l'ambulance pour les décorer!... À la vue du
ruban de la Légion d'honneur, ils parurent oublier leurs douleurs et
firent éclater la joie la plus vive!... Cependant Legendre ne survécut
pas longtemps à sa blessure, mais Griffon se rétablit, fut évacué sur la
France, et, plusieurs années après, je le retrouvai à l'hôtel des
Invalides.

Le 24e de chasseurs, qui ne recevait que quatre décorations, tandis que
le 23e en recevait dix-huit, convint que c'était juste, mais n'en
manifesta pas moins ses regrets d'avoir été privé de l'honneur de
prendre les quatorze canons russes à Sivotschina, eût-il même dû y
éprouver les pertes que nous avions subies nous-mêmes. «Nous sommes
soldats, disaient-ils, nous devons courir toutes les chances bonnes ou
mauvaises!» Ils en voulurent à leur colonel de ce qu'ils appelaient un
passe-droit!... Quelle armée que celle dont les soldats réclamaient le
privilège de marcher à l'ennemi!...

Vous demandez sans doute quelle fut dans cette distribution de
récompenses celle que je reçus moi-même?--Aucune! parce que l'Empereur,
avant de se décider à retirer le commandement du régiment au colonel de
La Nougarède en le faisant ou général ou chef d'une légion de
gendarmerie, voulait savoir si la santé de cet officier lui permettrait
de faire l'un de ces services. En conséquence, le major général
enjoignait au maréchal Oudinot de faire examiner M. de La Nougarède par
un conseil de santé, dont l'avis fut qu'il ne pourrait jamais monter à
cheval. D'après cette décision, le maréchal autorisa M. de La Nougarède
à retourner en France, où il obtint le commandement d'une place de
second ordre. Ce malheureux colonel, avant de quitter Polotsk, où ses
infirmités l'avaient forcé de se réfugier, m'écrivit une lettre fort
touchante par laquelle il faisait ses adieux au 23e et bien que M. de La
Nougarède n'eût jamais combattu à la tête de ce régiment (ce qui attache
infiniment les troupes à leur chef), il en fut néanmoins regretté et le
méritait à tous égards.

Le régiment restant ainsi sans colonel, le maréchal s'attendait à
recevoir bientôt ma promotion à ce grade, et j'avoue franchement que je
l'espérais aussi; mais l'Empereur s'étant éloigné de nous et ayant
quitté Witepsk pour marcher sur Smolensk et de là vers Moscou, les
travaux de son cabinet furent ralentis par les préoccupations que lui
donnaient les opérations militaires, si bien que je ne fus nommé colonel
que trois mois plus tard!

Mais revenons sur les bords de la Svolna, dont les Français
s'éloignèrent précipitamment, en laissant une partie de leurs blessés
dans le couvent de Valensoui.

Parmi ceux que nous parvînmes à emporter, se trouvait M. Casabianca,
colonel du 11e régiment d'infanterie légère, qui avait été mon camarade
lorsque nous servions l'un et l'autre comme aides de camp auprès de
Masséna. M. Casabianca était un officier du plus grand mérite, dont
l'avancement eût été fort rapide; mais, frappé à la tête au moment où il
visitait les tirailleurs de son régiment placés sur les bords de la
Svolna, il vit sa carrière arrêtée. Il était mourant lorsque je
l'aperçus sur un brancard, porté par des sapeurs! Il me reconnut, et, en
me serrant la main, il me dit combien il regrettait de voir notre corps
d'armée si médiocrement dirigé. Le soir même, ce malheureux colonel
expira!... Ses dernières paroles n'étaient que trop fondées, car notre
chef semblait agir sans méthode ni plan. Après un succès, il poursuivait
Wittgenstein, sans se préoccuper d'aucun obstacle, et ne parlait de rien
moins que de le pousser jusqu'à Saint-Pétersbourg; mais au moindre
revers, il battait rapidement en retraite, et voyait des ennemis
partout. Ce fut sous cette dernière influence qu'il ramena sous les murs
de Polotsk ses troupes, très affectées qu'on les fît reculer ainsi
devant les Russes, qu'elles venaient de vaincre dans presque toutes les
rencontres.

Le 15 août, jour de la fête de l'Empereur, le 2e corps d'armée arriva
fort tristement à Polotsk, où nous trouvâmes le 6e corps formé des deux
belles divisions bavaroises du général de Wrède, dont un général
français, Gouvion Saint-Cyr, avait le commandement supérieur. L'Empereur
envoyait ce renfort de 8 à 10,000 hommes au maréchal Oudinot, qui l'eût
reçu avec plus de satisfaction s'il n'eût craint le contrôle de celui
qui le conduisait. En effet, Saint-Cyr était un des militaires les plus
capables de l'Europe!... Contemporain et émule de Moreau, de Hoche, de
Kléber et de Desaix, il avait commandé avec succès une des ailes de
l'armée du Rhin, lorsque Oudinot était à peine colonel ou général de
brigade. Je n'ai connu personne qui dirigeât mieux ses troupes sur un
champ de bataille que ne le faisait Saint-Cyr.

Fils d'un petit propriétaire de Toul, il avait étudié pour être
ingénieur civil; mais dégoûté de cet état, il s'était fait comédien à
Paris, et ce fut lui qui créa le célèbre rôle de _Robert, chef de
brigands_, au théâtre de la Cité, où la révolution de 89 le trouva.
Saint-Cyr entra dans un bataillon de volontaires, fit preuve de talents,
d'un grand courage, parvint très promptement au grade de général de
division et se distingua par de nombreux succès. Il était d'une taille
élevée, mais avait plutôt la tournure d'un professeur que d'un
militaire, ce qu'il faut peut-être attribuer à l'habitude qu'il avait
contractée auprès des généraux de l'armée du Rhin de ne porter ni
uniforme, ni épaulettes, mais une simple redingote bleue tout unie.

Il était impossible de voir un homme plus calme! Les périls les plus
grands, les contrariétés, les succès, les défaites, rien ne pouvait
l'émouvoir... il était _de glace_ devant tous les événements!... On
conçoit quel avantage un tel caractère, secondé par le goût pour l'étude
et la méditation, donnait à cet officier général. Mais Saint-Cyr avait
aussi de sérieux défauts: jaloux de ses camarades, on l'a vu souvent
tenir ses troupes au repos tandis que, auprès de lui, d'autres divisions
étaient écrasées; Saint-Cyr marchait alors, et profitant de la lassitude
des ennemis, il les battait et paraissait ainsi avoir remporté seul la
victoire. En second lieu, si le général Saint-Cyr était un des chefs de
l'armée qui savaient le mieux employer les troupes sur le champ de
bataille, c'était incontestablement celui qui s'occupait le moins de
leur bien-être. Jamais il ne s'informait si les soldats avaient des
vivres, des vêtements, des chaussures, et si leurs armes étaient en bon
état. Il ne passait aucune revue, ne visitait point les hôpitaux et ne
demandait même pas s'il en existait! Selon lui, les colonels devaient
pourvoir à tout cela. En un mot, il voulait qu'on lui amenât sur le
champ de bataille des régiments tout _prêts à combattre_, sans qu'il eût
à s'occuper des moyens de les tenir en bon état. Cette manière d'agir
avait beaucoup nui à Saint-Cyr, et partout où il avait servi, les
troupes, tout en rendant justice à ses talents militaires, ne l'avaient
point aimé. Tous ses camarades redoutaient de se trouver avec lui, et
les divers gouvernements qui s'étaient succédé en France ne l'avaient
employé que par nécessité. L'Empereur fit de même, et il avait une telle
antipathie pour Saint-Cyr que, lors de la création des maréchaux, il ne
le porta pas sur la liste des promotions, bien que ce général eût de
meilleurs services et beaucoup plus de talents que la plupart de ceux
auxquels Napoléon donna le bâton de commandement. Tel était l'homme que
l'Empereur venait de placer sous les ordres d'Oudinot, au grand regret
de celui-ci, qui sentait que la supériorité de Saint-Cyr allait
l'écraser.

Le 16 août (jour de la naissance d'Alfred, mon fils aîné[5]), l'armée
russe, forte de soixante et quelques mille hommes, vint attaquer
Oudinot, qui, en comptant le corps bavarois amené par Saint-Cyr, avait
sous ses ordres 52,000 combattants. En toute autre circonstance et dans
les guerres ordinaires, un engagement entre 112,000 hommes aurait pris
le nom de _bataille_, dont la perte ou le gain aurait eu d'immenses
résultats; mais en 1812, le chiffre des troupes des armées belligérantes
s'élevant à 600,000 ou 700,000 hommes, une collision entre 100,000
guerriers n'était qu'un combat! C'est donc ainsi qu'on désigne l'affaire
qui eut lieu sous Polotsk, entre les troupes russes et le corps du
maréchal Oudinot.

La ville de Polotsk, bâtie sur la rive droite de la Düna, est entourée
de vieux remparts en terre. En avant du front principal de la place, les
champs sont divisés par une infinité de petites rigoles entre lesquelles
on cultive des légumes. Bien que ces obstacles ne fussent point
infranchissables pour l'artillerie et la cavalerie, ils en gênaient
cependant la marche. Ces jardins s'étendent à une petite demi-lieue du
front de la ville; mais à leur gauche, sur les rives de la Düna, on
trouve une vaste prairie, unie comme un tapis. C'est par là que le
général russe aurait dû attaquer Polotsk, ce qui l'aurait rendu maître
du faible et unique pont de bateaux qui nous mettait en communication
avec la rive gauche d'où nous tirions nos munitions de guerre et nos
vivres. Mais Wittgenstein, préférant prendre le taureau par les cornes,
dirigea ses forces principales vers les jardins, d'où il espérait
escalader les remparts, qui ne sont, à proprement parler, que des talus
faciles à gravir, mais qui ont l'avantage de dominer au loin. L'attaque
fut des plus vives; cependant, nos fantassins défendirent bravement les
jardins, pendant que, du haut des remparts, l'artillerie, parmi laquelle
figuraient les quatorze pièces prises à Sivotschina par le 23e, faisait
un affreux ravage dans les rangs ennemis... Les Russes reculèrent en
désordre pour aller se reformer dans la plaine. Oudinot, au lieu de
conserver sa bonne position, les poursuivit et fut à son tour repoussé
avec perte. Une grande partie de la journée se passa ainsi, les Russes
revenant sans cesse à la charge et les Français les refoulant toujours
au delà des jardins.

Pendant ces sanglantes allées et venues, que faisait le général
Saint-Cyr? Il suivait silencieusement Oudinot, et lorsque celui-ci lui
demandait son avis, il s'inclinait en se bornant à répondre:
«Monseigneur le maréchal!...» ce qui semblait dire: Puisqu'on vous a
fait maréchal, vous devez en savoir plus que moi, simple général;
tirez-vous d'affaire comme vous pourrez!

Cependant, Wittgenstein ayant déjà essuyé des pertes énormes, et
désespérant d'obtenir la victoire en continuant ses attaques du côté des
jardins, finit par où il aurait dû commencer et fit marcher le gros de
ses troupes vers les prairies qui bordent la Düna. Oudinot avait
jusqu'alors tenu ses pièces de 12 et toute sa cavalerie sur ce point, où
elles étaient restées comme étrangères au combat; mais le général
d'artillerie Dulauloy, qui craignait pour ses canons, vint proposer au
maréchal de faire repasser sur la rive gauche de la rivière non
seulement les pièces de gros calibre, mais toute la cavalerie, sous
prétexte qu'elles gêneraient les mouvements de l'infanterie. Oudinot
ayant demandé à Saint-Cyr ce qu'il en pensait, celui-ci, au lieu de lui
donner le bon conseil d'utiliser l'artillerie et la cavalerie sur un
terrain où elles pouvaient facilement manœuvrer et appuyer l'infanterie,
se contenta de répéter son éternel refrain: «Monseigneur le maréchal!»
Finalement, Oudinot, malgré les observations du général Lorencez, son
chef d'état-major, prescrivit à l'artillerie ainsi qu'à la cavalerie de
se retirer de l'autre côté du fleuve.

Ce mouvement regrettable, qui paraissait annoncer une retraite et
l'abandon total de Polotsk et de la rive droite, déplut infiniment aux
troupes qu'on éloignait, et affecta le moral de l'infanterie destinée à
défendre le côté de la ville qui avoisine les prairies. L'ardeur des
Russes s'accrut au contraire, en voyant dix régiments de cavalerie et
plusieurs batteries quitter le champ de bataille. Aussi, pour porter le
désordre dans cette énorme masse pendant qu'elle s'en allait, ils
avancèrent promptement et firent tirer leurs _licornes_, dont les
projectiles creux, après avoir produit l'effet de boulets, éclataient
comme des obus. Les régiments voisins du mien eurent plusieurs hommes
tués ou blessés. Je fus assez heureux pour qu'aucun de mes cavaliers ne
fût atteint; je perdis seulement quelques chevaux. Celui que je montais
ayant eu la tête brisée, je tombai avec lui, et mon épaule blessée ayant
violemment porté sur la terre, j'éprouvai une affreuse douleur! Un peu
moins d'inclinaison donnée au canon russe, je recevais le boulet en
plein corps, et mon fils était orphelin quelques heures après avoir vu
le jour!

Cependant, les ennemis venaient de renouveler le combat, et lorsque,
après avoir passé le pont, nous tournâmes la tête pour regarder ce qui
se passait sur la rive que nous venions de quitter, nous fûmes témoins
d'un spectacle des plus émouvants. L'infanterie française, les Bavarois,
les Croates, combattaient bravement et même avec avantage; mais la
légion portugaise et surtout les deux régiments suisses fuyaient devant
les Russes, et ne s'arrêtèrent que lorsque, poussés dans la rivière, ils
eurent de l'eau jusqu'aux genoux!... Là, contraints de faire face à
l'ennemi sous peine de se noyer, ils combattirent enfin, et par un feu
de file des mieux nourris, ils obligèrent les Russes à s'éloigner un
peu. Le commandant de l'artillerie française, qui venait de passer la
Düna avec la cavalerie, saisit avec habileté l'occasion d'être utile en
faisant approcher ses pièces de la rive, et tirant par-dessus le fleuve,
il foudroya les bataillons ennemis placés à l'autre bord.

Cette puissante diversion arrêtant sur ce point les troupes de
Wittgenstein, que les Français, Bavarois et Croates repoussaient sur
d'autres, le combat se ralentit et dégénéra en tiraillement une heure
avant la fin du jour. Mais le maréchal Oudinot ne pouvait se dissimuler
qu'il faudrait le recommencer le lendemain. Aussi, très préoccupé d'une
situation dont il ne voyait pas l'issue, et se heurtant au mutisme
obstiné de Saint-Cyr, il s'en allait à cheval et au petit pas, suivi par
un seul aide de camp, au milieu des tirailleurs de son infanterie, quand
les tireurs ennemis, remarquant ce cavalier coiffé d'un chapeau à plumes
blanches, en firent leur point de mire et lui envoyèrent une balle dans
le bras!

Aussitôt le maréchal, faisant informer Saint-Cyr de sa blessure, lui
remit le commandement de l'armée; lui laissant le soin d'arranger les
affaires, il quitta le champ de bataille, traversa le pont, s'arrêta un
moment au bivouac de la cavalerie, et, s'éloignant de l'armée, il se
rendit sur les derrières, en Lithuanie, pour y faire soigner sa
blessure. Nous ne revîmes le maréchal Oudinot que deux mois après.




CHAPITRE XI

Nouvelles dispositions prises par Saint-Cyr.--Attaque et surprise de
l'ennemi.--Incidents divers.--Combat de cavalerie.--Retraite de
l'ennemi.--Établissement dans Polotsk.--Saint-Cyr est nommé maréchal.


Saint-Cyr prit d'une main habile et ferme les rênes du commandement, et
en peu d'heures les choses changèrent totalement de face, tant est
grande l'influence d'un homme capable e

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