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Napoléon: La dernière phase

by Earl of Archibald Philip Primrose Rosebery · French · Gutenberg #36352 · 567,827 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Napoléon: La dernière phase
    
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Title: Napoléon: La dernière phase

Author: Earl of Archibald Philip Primrose Rosebery

Translator: Augustin Filon


        
Release date: June 8, 2011 [eBook #36352]
                Most recently updated: January 7, 2021

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/36352

Credits: Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, and the
        Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net
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        (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)


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  Note sur la transcription:
  Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
  corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été
  harmonisée.




    Lord ROSEBERY


    NAPOLÉON

    LA DERNIÈRE PHASE

    OUVRAGE
    TRADUIT DE L'ANGLAIS AVEC L'AUTORISATION DE L'AUTEUR

    PAR
    AUGUSTIN FILON


    TROISIÈME ÉDITION


    PARIS
    LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
    79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

    1901

    Droits de traduction et de reproduction réservés.




PRÉFACE


Dans l'été de 1863, un jeune voyageur anglais qui revenait de Rome
s'arrêta deux jours à Paris. C'était un élève d'Eton; un des
professeurs du collège l'accompagnait et lui servait de mentor. Ils
allèrent entendre _Mireille_, qui les charma; ils assistèrent à une
superbe revue de cavalerie; mais, pour le touriste de seize ans,
l'émotion de ce premier séjour à Paris, ce fut sa visite au tombeau de
l'Empereur. «Il est, écrivait son maître, un grand admirateur des
Napoléons, mais un admirateur intelligent, car c'est le garçon le plus
intelligent du monde. Et, puis, il est si amusant!»

L'écolier d'Eton s'appelait, en ce temps-là, lord Dalmeny. Aujourd'hui
l'Europe le connaît sous le nom de lord Rosebery et c'est lui qui est
l'auteur de ce livre.

D'Eton il passa à Oxford et, avant qu'il eût fini son temps
d'Université, la mort de son grand-père transforma l'étudiant en un
pair du royaume. Mais, pendant dix ans, la noble assemblée n'eut guère
l'occasion de se familiariser avec le son de sa voix. Il n'avait que
quatorze ans quand un de ses compatriotes, Dundas de Dundas, lui avait
prédit, dans un banquet, qu'il serait premier ministre. Le jeune comte
de Rosebery ne paraissait nullement pressé d'entrer en possession de
ce poste et il prit par le plus long pour aller à Downing Street. On
parlait de ses chevaux, de la coupe de ses habits, de ses goûts
artistiques et mondains, de sa bonne humeur et de sa bonne grâce. On
le disait capable de tout, même de travailler lorsque le travail
l'amusait. Il plaisait fort à ses égaux et il possédait un secret pour
se faire aimer des gens d'en bas. Le secret était, tout simplement,
qu'il s'intéressait à leurs besoins, à leurs misères, à leurs
aspirations.

En 1878, il épousa la plus riche héritière du Royaume-Uni, miss Hannah
de Rothschild, fille du baron et de la baronne Meyer de Rothschild
dont la prodigue et intelligente bienfaisance a laissé tant de traces
durables sur le sol anglais. Ce mariage souleva bien des critiques et
éveilla bien des jalousies. Mais les critiques se turent et la
jalousie changea de caractère lorsque le public put comprendre quelle
compagne vaillante, utile et dévouée lord Rosebery avait su conquérir.
Lady Rosebery devint son principal et son meilleur auxiliaire dans la
mémorable campagne du Midlothian qui fut le «clou» des élections
générales de 1880 et qui rouvrit, toutes grandes, au _Grand old man_
les portes de Westminster. Lord Rosebery en était l'inspirateur et sa
résidence de Dalmeny Park en fut le quartier général. Il organisa la
victoire; ce qui est quelquefois plus malaisé que de la remporter. Au
lendemain du succès, quand le parti libéral rentra triomphalement au
pouvoir, il eût pu tout demander; il n'accepta rien. Lorsque, dix-huit
mois plus tard, il se laissa nommer sous-secrétaire d'État au
Département de l'Intérieur, tout le monde comprit qu'il apportait une
force au Cabinet, loin d'en recevoir un honneur, et qu'il y avait déjà
en lui plus que l'étoffe d'un sous-ministre. Lors du troisième
ministère Gladstone, il reçut le portefeuille des Affaires étrangères
et s'y fût sans doute signalé par son initiative, sa vigilance et son
habileté si la scission des libéraux unionistes sur la question du
_Home rule_ irlandais n'avait déterminé la chute du Cabinet.

Rendu à la liberté, lord Rosebery consacra ses loisirs à des voyages à
travers l'Empire britannique. Accompagné de lady Rosebery, il avait
déjà fait le tour du monde, en 1882-1883, visité le Canada et
l'Australie, étudié sur place, avec la promptitude d'observation et
d'assimilation qui le caractérise, les relations entre la mère patrie
et ses dépendances plus ou moins lointaines. En 1887, c'est vers
l'Inde que se dirigea cette universelle et insatiable curiosité du
touriste-homme d'État. Il est revenu de ces voyages impérialiste
fervent et convaincu. Mais l'impérialisme n'est pas pour lui «une
carrière», comme il l'a été depuis pour les Rabagas d'outre Manche.
Ce n'est pas une doctrine politique, sortie du cerveau de celui-ci et
exploitée par l'ambition de celui-là, mais un fait qui se produit à
son heure et qui est nécessité par un autre fait, indéniable et
inéluctable, le développement scientifique et industriel qui a signalé
le milieu du dernier siècle. La vapeur et l'électricité, en supprimant
ou, du moins, en diminuant les distances, ont fait une vérité de cette
égalité de droits et de devoirs qui n'était, jadis, qu'une théorie;
elles ont mis fin aux anciens rapports de la métropole et de ses
colonies et créé un nouvel état de choses dont la formule et le mode
de fonctionnement ne sont pas encore trouvés. Il est peut-être réservé
à lord Rosebery de rassurer l'Europe sur les perspectives de
l'impérialisme en lui prouvant qu'à ses yeux et à ceux de ses amis ce
n'est pas une manifestation de l'esprit d'agression et de conquêtes,
mais un problème d'organisation fédérative qui ne blesse et ne menace
personne.

Lorsqu'il fut définitivement rentré en Angleterre, lord Rosebery fut
nommé membre, puis président du _County Council_ de Londres qu'une loi
nouvelle venait d'appeler à l'existence. Quelles que soient les
destinées qui attendent encore lord Rosebery et sur quelque objet que
se porte son activité, cette période de la présidence du _County
Council_ restera une des plus curieuses, une des plus intéressantes,
une des plus originales de sa vie publique. Ce contact personnel et
quotidien avec la démocratie de la plus vaste cité moderne lui a
appris ce qu'il ignorait encore et l'a initié aux derniers secrets de
cet art de manier les hommes qui était déjà, chez lui, un don de
nature. Il a serré la main à des gens qui l'appelaient «Monsieur
Rosebery»; il a gagné les politiciens populaires non en les flattant,
mais en les traitant sérieusement et comme des égaux. Du haut de cette
plate-forme présidentielle où sa femme venait quelquefois le
rejoindre, il a conservé aux délibérations le caractère familial,
amical, sans façon, et, j'ajouterai, _business-like_ qui leur
convenait. Il a sauvé par là l'Assemblée nouvelle du ridicule et du
danger qui menacent ces parlements au petit pied et dont les
représentants de certaines grandes villes n'ont pas toujours eu le
bonheur de se préserver: d'une part, les vaines déclamations, de
l'autre, les mesquines personnalités et l'esprit de coterie. Il a
maintenu, sans rudesse, mais avec fermeté, la fameuse règle des quinze
minutes, qui endiguait la rhétorique des _County Councillors_, et a su
rappeler aux orateurs qui l'oubliaient que «leur eau était écoulée».
Enfin, il a tenu tous les esprits tournés, comme le sien, vers les
solutions pratiques, vers les affaires proprement dites, et il a si
bien écarté la politique des questions purement municipales qu'à
l'heure actuelle les mêmes électeurs envoient des conservateurs à
Westminster et des progressistes à Spring Gardens. Si le _County
Council_ est devenu, en fait comme en droit, la véritable expression
de la grande cité, et si son chef élu fait, peu à peu, rentrer dans
l'ombre le Lord-Maire, avec ses pompes surannées et son cortège
carnavalesque, le mérite de cette évolution nécessaire revient, en
grande partie, à lord Rosebery.

Le deuil cruel qui le frappa dans l'automne de 1890--la mort de lady
Rosebery--l'éloigna encore une fois de la vie publique. Il y rentra en
1892 lorsque M. Gladstone, escorté d'une faible majorité libérale,
reprit le pouvoir pour essayer de réaliser ce malencontreux projet
d'autonomie irlandaise que ses partisans eux-mêmes votaient «la mort
dans l'âme». La Chambre des Lords trouva un regain de popularité
inattendu en se faisant l'interprète du mouvement de répugnance et de
résistance. La tâche de lord Rosebery n'avait, alors, rien d'enviable.
Presque seul, au milieu d'une Chambre hostile, il devait, chaque jour,
prendre l'offensive et, général sans armée, attaquer une majorité
formidable, critiquer non seulement la tendance présente, mais le
principe permanent sur lequel reposait la noble assemblée, sonner le
glas de l'hérédité, lui, législateur héréditaire, devant une réunion
de législateurs héréditaires; se faire tolérer, se faire écouter, se
faire applaudir; être révolutionnaire avec tact, impertinent avec
esprit, menaçant sans être injurieux. Il y réussit parfaitement et
ses discours de cette époque sont, tout simplement, des
chefs-d'oeuvre d'ironie: non pas l'ironie sceptique, stérile et
glacée, mais l'ironie vibrante, passionnée, convaincue et, à cause de
cela, sympathique en dépit de tout. Les jours où lord Rosebery se
moquait de ses collègues étaient pour eux des jours de fête.

Pour l'honneur de l'Angleterre et pour la paix du monde, il aurait
fallu que le soleil s'arrêtât et que M. Gladstone durât toujours, mais
ce miracle n'eut pas lieu. Lorsqu'il fut définitivement vaincu par
l'âge, abandonné par un sens, puis par l'autre, quoique en pleine
puissance politique et intellectuelle, il abdiqua, si l'on peut dire,
en faveur de lord Rosebery qui, déjà chef du _Foreign Office_, joignit
à ces fonctions celle de premier ministre. Ainsi se trouva réalisée la
prophétie faite, trente ans plus tôt, par Dundas de Dundas.

Quelle succession! Et combien dangereuse, à tous les points de vue! Un
moins brave, un moins dévoué l'eût refusée, car ce n'était pas l'heure
de César, mais l'heure de Décius. Le parti libéral n'avait jamais été
si bas depuis cent ans. Ni cohésion, ni discipline, ni bonne volonté,
ni programme commun. Des personnalités et des intérêts prêts à entrer
en conflit; des égoïsmes de groupes, mal soudés ensemble et qui
devaient se tourner le dos à la première alerte; et, dominant tout, le
malentendu du _Home rule_, la lourde pierre au cou du parti libéral.

Lord Rosebery a-t-il rendu l'unité et la vie à ce parti qui se
désagrégeait, qui se mourait? Non; peut-être était-il l'homme, mais ce
n'était pas le moment. Il y a des heures où l'on ne doit point
contrarier l'action des forces dissolvantes et où la meilleure
politique est contenue dans ce mot d'un contemporain de Cromwell, le
puritain Saint-John: «Il faut que les choses aillent encore plus mal
afin d'aller mieux!»

Du reste, la retraite de lord Rosebery, loin de le faire oublier,
semble avoir retrempé sa popularité. Jamais le public ne s'est tant
occupé de lui que depuis qu'il a paru ne plus s'occuper du public. On
est curieux de tout ce qui le touche, comme le prouvent deux
biographies publiées presque simultanément durant l'automne dernier.
Il n'est pas loin d'apparaître aujourd'hui comme l'homme nécessaire
qui mettra fin non seulement à la crise du parti libéral, mais à ce
que j'appellerai la crise de l'Empire.

Quant à nous, comment ne nous réjouirions-nous pas d'une inaction
forcée qui nous a valu ce maître livre?

Bien des années s'étaient écoulées depuis la visite aux Invalides.
Toute sa vie,--il nous l'explique dans le dernier chapitre,--Napoléon
l'avait hanté, l'avait obsédé, à la façon de ces âmes en peine qui
reviennent tourmenter les vivants pour obtenir des prières qui
assurent leur repos. Ce que réclament les fantômes littéraires, ce
n'est pas une messe, c'est un livre. Pour l'écrire, ce livre, il
fallait des loisirs: la décomposition et la défaite du parti libéral,
en 1895, les apportèrent à lord Rosebery. Il fallait aussi que l'image
évoquée prît des contours plus nets et sortit du brouillard de la
fausse histoire où elle se dérobait. La publication, en 1899, des
précieux Mémoires de Gourgaud, mis au jour par le vicomte de Grouchy
et M. A. Guillois, eut cet heureux résultat et, dès lors, l'écrivain
put se livrer à une tâche rêvée depuis si longtemps.

Il est bien inutile de louer le livre auprès de ceux qui vont le lire
et j'ai hâte de les laisser en tête à tête avec leur plaisir, leurs
étonnements, leurs émotions. Ils s'apercevront qu'ils ont affaire à un
auteur qui a tout lu et tout compris, les documents anglais et les
documents français; qui, après les avoir analysés en historien, les a
appréciés en homme d'État et qui sait aussi bien mettre en relief le
moindre détail pittoresque du drame qu'en esquisser à grands traits la
large et profonde philosophie. Ils se rappelleront les paroles du
professeur d'Eton, ces paroles qui jugeaient l'enfant et qui
pourraient encore juger le livre: «C'est un admirateur de Napoléon,
mais un admirateur intelligent.... Et puis, il est si amusant!»

Les éditeurs croient faire oeuvre patriotique en ajoutant ce volume à
notre bibliothèque napoléonienne, où il doit prendre, pensent-ils, une
place permanente, une place à part, auprès des livres les plus
distingués que l'Empereur ait inspirés dans ces dernières années. Ils
ne prétendent pas qu'aucune des opinions de l'auteur ne puisse être
contestée. Loin de là, ils appellent et sollicitent la discussion.

Pour ma part, je souhaiterais vivement,--et je crois que lord Rosebery
n'est pas éloigné de partager ce sentiment,--qu'il fût possible
d'exonérer Napoléon de toute complicité dans la fabrication des
documents faux mis en circulation par Las Cases. Après que l'auteur a
victorieusement réfuté et bafoué avec une souveraine ironie le Congrès
de Vienne, qui a mis Napoléon hors la loi, je m'étonne de le voir se
rallier sans difficulté à un certain argument de sécurité générale qui
permet aux Alliés de séquestrer indéfiniment la personne de Napoléon,
alors qu'il n'est ni un sujet rebelle, ni un prisonnier de guerre, ni
un criminel condamné par aucun tribunal régulier. A quoi bon raisonner
si bien pour aboutir à une conclusion que rien ne justifie et qui ne
tend à rien moins qu'à créer un droit contre le droit? Lord Rosebery,
inspiré par la pensée, très louable, de soulager la conscience de ses
compatriotes du meurtre de Napoléon, triomphe, il me semble, un peu
vite des résultats de l'autopsie. L'Empereur n'est pas mort de la
maladie de foie particulière à Sainte-Hélène, dont il se prétendait
atteint et qui peut n'avoir été qu'une fable. S'ensuit-il que le
climat de Sainte-Hélène n'ait pas hâté l'apparition du cancer
héréditaire et avancé sa fin de dix ou vingt années? C'est à la
science de répondre. Je ne dirai rien du dernier chapitre. Il soulève
un problème à chaque ligne. L'auteur le sait si bien qu'il n'a pas
d'autre but en l'écrivant et il faut le remercier des questions qu'il
pose autant et plus peut-être que des questions qu'il a résolues.

Lord Rosebery appartient à la famille des écrivains-nés, qui ne sont
pas des hommes de lettres, à cette famille dont les aînés s'appellent
La Rochefoucauld, Hamilton, Saint-Simon. Quelquefois, dans son désir
d'être vrai et dans sa hâte d'être juste, il jette tant de choses dans
une seule phrase qu'elle semble près d'en perdre l'équilibre. Parfois
aussi, il a des négligences, des familiarités, des brusqueries qui
sont de la langue parlée et qui doivent déconcerter les professeurs.
Mais, quand l'émotion s'empare de lui ou quand sa pensée prend
l'essor, l'expression monte avec elle, s'élargit, s'échauffe,
s'illumine et laisse bien loin les virtuoses du style académique. Si
rien de ces dons n'apparaît dans les pages qu'on va lire, soyez
convaincus que c'est la faute du traducteur.

Les Anglais ont fait une réception enthousiaste à cet ouvrage qui leur
faisait entendre, pourtant, dans le langage le plus net, de dures
vérités. Il devrait recevoir des Français un accueil encore plus
favorable, car il interprète leurs sentiments les plus chers avec un
accent de sympathie qui semble absolument sincère. Ils ne liront pas
sans émotion une phrase comme celle-ci: «Napoléon avait derrière lui
la France, capable d'efforts héroïques et d'héroïque endurance, en un
mot capable de tout, sauf de l'impossible.» Lequel d'entre nous aurait
pu dire plus et dire mieux?

Nous ne connaissons point, en France, ces belles cérémonies où l'on
voit, chez nos voisins, les grandes villes offrir le droit de cité à
l'homme qu'elles veulent honorer. Mais ce livre vaut les parchemins
qu'on enferme dans une boîte d'or. Après cet hommage splendide au
grand nom qui nous a tant divisés et qui nous rapproche tous
aujourd'hui, lord Rosebery a cessé d'être un étranger parmi nous. Nous
nous souviendrons toujours qu'il nous a donné ce livre: puisse-t-il ne
jamais oublier qu'il l'a écrit!

    Augustin FILON.




NAPOLÉON

LA DERNIÈRE PHASE.




CHAPITRE I.

LES SOURCES.


Qui nous écrira la vie de Napoléon comme elle doit être écrite?
Jusqu'ici, poser la question eût été peine perdue. Les préjugés et les
passions du temps étaient encore trop près de nous pour qu'on pût
songer à écrire un tel livre. Et aujourd'hui même nous n'en sommes pas
bien éloignés, car la reine Victoria avait déjà deux ans à l'époque de
la mort de Napoléon et il existe probablement encore des personnes qui
l'ont vu. Puis le second Empire a ranimé, multiplié ces sentiments
presque dans leur intensité première et la réaction qui a suivi le
second Empire en a prolongé encore l'existence. Peut-être ne
sommes-nous pas assez complètement sortis de la sphère d'influence
historique de Napoléon pour qu'il soit possible d'écrire sa vie.

D'ailleurs, jusqu'à ces derniers temps, nous ne possédions pas les
éléments nécessaires à un tel travail. Les volumes innombrables dont
les titres se rangent dans les catalogues à la suite du nom de
Napoléon sont pour la plupart des compilations, ou des pamphlets, ou
des biographies laborieusement édifiées avec des matériaux douteux et
insuffisants, sans solidité comme sans durée. Mais aujourd'hui que la
France possède un gouvernement dont les archives sont ouvertes à tous,
et grâce à l'apparition successive d'une foule de mémoires plus ou
moins authentiques, nous pouvons prévoir le moment où nous n'aurons
plus de révélations nouvelles à attendre. La publication des lettres
supprimées dans la _Correspondance impériale_ fait disparaître une des
critiques qu'on adressait aux éditeurs officiels de cette
correspondance et en comble les lacunes. La curiosité passionnée qui
entraîne le public depuis quelques années vers tout ce qui tient à
Napoléon et qui, chose remarquable, n'est accompagnée d'aucun signe de
résurrection du bonapartisme comme facteur politique, a eu pour effet
de créer toute une littérature, afin de mettre l'offre en rapport avec
la demande, et cette littérature, toute mélangée qu'elle soit
d'éléments malsains ou équivoques, nous a, du moins, parmi son
exubérance parasite, apporté sa moisson d'utiles renseignements.

Ainsi, l'énorme masse de matériaux de toute sorte est prête pour
l'ouvrier de cette grande oeuvre, le jour où il paraîtra. Peut-être
n'est-il pas loin de paraître. Nous aimons à nous persuader que c'est
son ombre qui se projette dans le beau récit des relations de Napoléon
et d'Alexandre. Est-ce trop se flatter que d'espérer que M. Vandal
couronnera les services qu'il a rendus à la science historique dans
cet ouvrage inappréciable en nous donnant, tout au moins, une
«Histoire civile de Napoléon»? Ne pourrait-il, en s'associant avec M.
Henry Houssaye, qui a, lui aussi, tant et si bien fait dans cet ordre
d'idées, mener à fin cette grande tâche? Nous parlons d'une
collaboration parce qu'il ne nous semble pas possible qu'un homme,
réduit à ses seules forces, entreprenne pareille besogne. Rien que le
dépouillement et la critique des documents seraient déjà oeuvre de
géant avant qu'une seule ligne du livre pût être écrite. Et en vérité
nul homme ne serait en mesure, à lui seul, d'aborder, à la fois
Napoléon chef d'État et Napoléon chef d'armée. «Napoléon, dit
Metternich, juge hostile s'il en fut, était un administrateur, un
législateur et un conquérant.» Il aurait pu ajouter que Napoléon
était, de plus, un homme d'État né. Pour analyser et célébrer les
qualités du conquérant de 1796 à 1812, celles du défenseur de la
France en 1813 et 1814, il faudrait un maître consommé dans l'art de
la guerre. Pour rendre justice à Napoléon homme d'État, administrateur
et législateur, peut-être faudrait-il aussi des historiens distincts,
pourvus de facultés différentes. Il y aurait à faire, enfin, l'étude
générale de l'homme et de son caractère. Caractère des plus simples
pour un admirateur fanatique comme pour un ennemi juré, infiniment
compliqué, au contraire, pour qui n'est ni l'un ni l'autre. Pour cette
dernière étude, la psychologie de Napoléon, les éléments les plus
féconds sont fournis par ces six années suprêmes de Sainte-Hélène, où
il a non seulement raconté et commenté sa vie, mais où il a présenté
une image précise et parfaitement cohérente de lui-même. «Aujourd'hui,
comme il l'a dit lui-même à Sainte-Hélène, grâce à mon malheur, on
pourra me juger à nu.» On n'a peut-être pas encore donné toute
l'attention qu'il fallait aux pages qu'il dictait alors sous forme
d'autobiographie ou de commentaires. Quelqu'un a dit quelque part que
les mémoires dont il est l'auteur semblent avoir été négligés
précisément parce que ce sont les documents primordiaux, authentiques,
ceux qui font vraiment autorité en ce qui touche la vie de l'Empereur.
Les gens aiment mieux boire à n'importe quelle source qu'à la source
véritable. Qu'une personne étrangère ait été en contact avec lui, ne
fût-ce qu'un moment, c'est cette impression d'un passant qu'ils
voudront recueillir de préférence. Mais ce que Napoléon a dit de
lui-même, ce qu'il a pensé de lui-même, cela semble aux étudiants de
Napoléon chose de peu de prix. Ce qu'il leur faut, c'est Bourrienne,
Rémusat, Constant et le reste. Évidemment, ils ont le droit de
prétendre que les mémoires de Napoléon sont moins savoureux que ceux
de quelques-uns de ses serviteurs, et qu'on ne peut pas invariablement
s'y fier comme à une impartiale relation des événements. Ces mémoires
restent pourtant comme l'expression directe et réfléchie de ce
prodigieux génie parlant de ce qu'il avait fait; et, de plus, ils
contiennent des jugements sur les grands capitaines d'autrefois, sur
César, Frédéric, Turenne, et ces jugements ne sauraient manquer
d'intéresser un historien ou un soldat.

Il ne faut pas, d'ailleurs, quand on veut apprécier Napoléon, attacher
d'importance au peu de respect qu'il a montré quelquefois pour
l'exactitude. En ces temps-là, on n'attendait guère, on n'exigeait
jamais d'un homme d'État européen qu'il dît la vérité, et c'est là ce
qui fait qu'un demi-siècle plus tard Bismarck ne trouva pas de
meilleur moyen pour tromper son monde que la franchise. Les ennemis
les plus acharnés de Napoléon, Metternich et Talleyrand, nous ont
maintenant donné leurs mémoires, mais nous nous repentirions, en toute
circonstance, de leur accorder une confiance aveugle là où leur
intérêt personnel est en jeu. Napoléon, à Sainte-Hélène, écrivait sa
propre apologie; il s'efforçait de présenter ses actes sous leur jour
le plus favorable, comme il faisait dans ses bulletins. Ces fameux
bulletins représentaient ce que Napoléon désirait que l'on crût, c'est
ce que représentent également ses mémoires. C'est la vie de Napoléon
mise en bulletins par Napoléon lui-même, rien de plus, rien de moins.

Mais il importe de faire ici une distinction. Quand il écrit ses
bulletins, Napoléon a souvent un motif pour tromper. A Sainte-Hélène,
son unique but est de servir les intérêts de son fils et de sa
dynastie. Lorsque ni son fils ni sa dynastie ne sont en cause, les
mémoires méritent créance un peu plus que les bulletins.

Les publications venant de Sainte-Hélène s'amoncellent rapidement les
unes sur les autres, et on peut prévoir le moment où la dernière aura
vu le jour. Quatre-vingt-quatre années ont passé depuis qu'un public
avide absorba, en cinq mois, cinq éditions des lettres de Warden,
soixante-dix-huit depuis que les acheteurs du livre d'O'Meara
envahissaient les boutiques des libraires. Il est permis de souhaiter
que son _Journal_ manuscrit, qui dort quelque part en Californie,
puisse être bientôt publié dans son intégrité, car il est, dit-on,
plein de détails curieux et originaux et, en même temps, il nous
expliquera peut-être les contradictions existantes entre la _Voix de
Sainte-Hélène_ et les communications adressées par l'auteur soit à
l'Amirauté soit au gouverneur[1]. Ensuite nous avons eu la grosse
artillerie de Gourgaud, Montholon et Las Cases--dont les passages
supprimés, s'il en existe, pourraient aujourd'hui être donnés au
public sans le moindre inconvénient--et la riposte faite à leur feu
par la lourde apologie de Forsyth et le résumé, plus effectif, de
Seaton. Nous avons eu aussi l'artillerie légère de Maitland et de
Glover, de Cockburn, de Santini, sans compter cette folle de miss
Betsy, qui devint plus tard Mrs. Abell. Nous possédions les histoires
de Sainte-Hélène par Barnes et Masselin et, en 1816, un ancien
gouverneur, le général Beatson, profita de l'intérêt soudainement
attiré vers ce coin du globe pour lancer à la tête du public un énorme
in-4º où les particularités du sol et ses productions étaient exposées
avec un luxe et une précision de détails à peine concevables s'il
s'était agi de décrire le paradis terrestre. Puis, nous eûmes la
tragédie d'Antommarchi, qu'on peut juger comme on voudra. Ensuite, les
«commissaires» sont entrés en lice; Montchenu, Balmain, Sturmer nous
ont, l'un après l'autre, apporté leur témoignage. M. de Montholon nous
a, également, offert le sien. Napoléon lui-même, il faut le dire,
avait engagé ses compagnons à recueillir tout ce qu'il disait dans
leur journal et, à plusieurs reprises, il a fait allusion au résultat
de leur travail. «Hier soir, dit Gourgaud, l'Empereur me disait que
je pourrais mettre mes loisirs à profit en écrivant ses paroles; je
pourrais gagner ainsi cinqºº cents ou mille louis par jour.» Il
connaissait le journal de Las Cases, qui était dicté à Saint-Denis,
l'un des domestiques, ou recopié par lui, et Napoléon interrogeait
souvent ce serviteur relativement aux matières contenues dans le
journal. On lui lut le récit d'O'Meara. Il était persuadé qu'ils
tenaient tous leur journal et ne se trompait pas. Car, à l'exception
du fidèle Bertrand et de la compagne qui partageait avec l'Empereur
son affection, pas un des acteurs de ce lugubre drame n'a gardé le
silence.

  [1] Depuis que ceci a été écrit, un magazine, _The Century_, a
  publié des fragments du journal d'O'Meara. D'après ces fragments, il
  est clair qu'il avait écrémé ses souvenirs pour écrire la _Voix de
  Sainte-Hélène_.

Dans ces derniers temps deux nouveaux témoignages ont été mis au jour
et on peut dire que si tous deux sont très curieux il en est un qui
dépasse en intérêt toutes les révélations antérieures au point de vue
de la psychologie de Napoléon. Le _Journal de Sainte-Hélène_, par Lady
Malcolm, contient un récit, très vivant, des conversations de son
mari, l'amiral Malcolm, avec Napoléon et un portrait impartial de Lowe
qui semble, en somme, tourner à la condamnation de ce malheureux
homme, troublé par d'écrasantes responsabilités. Quant à l'autre
publication, c'est peut-être le livre qui nous en dit le plus, non
seulement sur Napoléon à Sainte-Hélène, mais sur Napoléon à tous les
autres moments de sa carrière. C'est le journal particulier de
Gourgaud, écrit pour n'être lu que de lui seul, bien que la fin, à ce
que les éditeurs semblent croire, ait pu être arrangée en vue du cas
où Lowe viendrait à s'en saisir. Mais la plus grande partie du journal
ne devait évidemment avoir d'autre lecteur que Gourgaud, car elle ne
pouvait plaire à personne, si ce n'est à lui, et encore! La vérité est
là, croyons-nous, telle qu'elle se montre jour par jour à l'écrivain.
Ce journal jette une clarté singulière sur celui qui l'a écrit, mais
combien plus étrange et plus nouvelle sur Napoléon! Quand nous l'avons
lu nous nous sentons pris d'un doute en ce qui touche tous les autres
récits et nous sentons que ce volume nous rapproche de la vérité vraie
plus qu'aucune des publications qui l'avaient précédé.

Car il est une règle, presque absolue, j'en ai peur, qui s'applique à
toute cette littérature de Longwood: aucun des livres qui viennent de
là, pris en lui-même, ne mérite une confiance entière. Si nous
faisions une exception, ce serait certainement en faveur de Gourgaud.
On peut faire une autre observation: c'est que ces publications
deviennent de plus en plus dignes de foi à mesure que la date de leur
apparition s'éloigne des événements. Gourgaud, qui est publié en 1898,
est plus vrai que Montholon, qui se publie lui-même en 1847, et
Montholon, à son tour, est plus vrai que Las Cases, qui livre ses
récits au public en 1823. Le moins croyable de tous, peut-être, est
O'Meara dont la publication remonte à 1822. Dans tous ces livres,
sauf, peut-être, le plus récent, on trouve des allégations fausses et
de grossières inventions. Et pourtant il ne serait pas juste d'accuser
tous ces auteurs d'avoir sciemment menti. Bien rarement, jamais
peut-être, il n'y a eu chez eux intention de tromper. Tantôt c'est
l'idolâtrie de Napoléon qui les inspire, tantôt c'est le désir de
garder aux scènes de Sainte-Hélène toute leur puissance d'émotion
dramatique et d'amener ainsi la libération de l'Empereur, ils
omettent ou dénaturent les faits qui peuvent, en quelque manière,
nuire à leur idole ou diminuer l'effet qu'ils veulent produire. Il
semble qu'il y eût quelque chose dans l'air de Sainte-Hélène qui
empêchait la vérité de s'y acclimater, et celui qui compare, sur un
point quelconque, les différents récits, y trouvera d'étranges,
d'irréductibles contradictions. Il y a probablement de la vérité qui
se cache au fond de Forsyth, mais il faut briser la gangue: triste
tâche! Et pour d'autres raisons encore, etc... il est difficile de
l'extraire des documents contemporains. Une curieuse moisissure
recouvre tous ces récits, comme, dans l'île, elle recouvre les livres
et les bottes. On est obligé de peser chaque déposition, grain à
grain, particule après particule, en se rappelant toujours ce que vaut
le témoin. On nous reprochera peut-être d'avoir puisé plus d'une fois
à des sources que nous avons indiquées comme impures. Mais où
aurions-nous puisé? Là où le témoignage en lui-même nous a semblé
acceptable, toutes les fois qu'il ne nous a pas paru inspiré par un
autre intérêt que celui de la vérité, nous avons cru pouvoir citer ces
documents, les seuls que nous possédions.

Il reste à faire remarquer une circonstance bien particulière. Des
trois dernières années de la vie de Napoléon, nous ne savons presque
rien. Rien depuis le départ de Gourgaud en mars 1818 jusqu'à la fin de
mai 1821. Nous savons ce que les Anglais ont observé du dehors. Nous
avons, à l'intérieur, un rapport autorisé, mais non parfaitement
croyable. En réalité, nous ne savons rien, ou presque rien.




CHAPITRE II.

LAS CASES, ANTOMMARCHI, ETC.


Le livre de Las Cases, qui est le plus volumineux, et peut-être le
plus célèbre, ne manque pas d'un certain charme qui lui est propre. Il
parut d'abord en huit volumes, puis il fut abrégé et, sous le titre de
_Mémorial de Sainte-Hélène_, accompagné des originales fantaisies de
Charlet, il s'est répandu à travers le monde entier. On dit,--c'est
probablement une grosse exagération,--que l'ouvrage n'a pas rapporté à
l'auteur moins de 2 millions. Il fut écrit, nous assure-t-on, sous
forme de journal, avec l'intention de donner au public un compte rendu
parfaitement fidèle des conversations quotidiennes de Napoléon. Mais
l'auteur nous déclare qu'une grande partie de ces conversations s'est
trouvée perdue, soit parce que le temps a manqué à l'écrivain pour les
recueillir, soit par suite des diverses aventures que ses manuscrits
ont eu à traverser. Son récit est plein de mouvement, et même
d'éloquence. Quand il est corroboré par d'autres témoignages, on peut
le considérer comme la reproduction exacte des paroles de l'Empereur,
tel qu'il entendait qu'elles fussent rapportées, telles, en tout cas,
qu'il les a dictées. Lorsque la confirmation des témoignages
étrangers fait défaut, il est impossible de se fier à Las Cases, car,
si l'on fait la part de l'exagération habituelle en ce qui touche le
régime du prisonnier, la contrainte dont il était l'objet, etc., et si
l'on considère, d'un autre côté, l'idolâtrie de l'auteur pour son
maître, sentiment qui lui enlevait la nette vision des choses, on
comprendra où pèche le _Mémorial_. C'est un arsenal de documents
apocryphes. D'où vient cela? Faut-il s'en prendre à la fertile
invention de Las Cases? Napoléon fut-il le complice et l'inspirateur
de ces faux témoignages? Impossible de résoudre la question d'une
façon décisive. Quoi qu'il en soit, quatre lettres fausses sont
imprimées tout au long dans le livre de Las Cases, et il est
responsable d'une cinquième qui n'est imprimée nulle part et qui n'a
eu, probablement, qu'une existence éphémère.

Le comte Murat, dans son excellent ouvrage: _Murat, lieutenant de
l'Empereur en Espagne_, a établi, par des arguments aussi clairs que
péremptoires, la fausseté de la première lettre. Il a prouvé que Las
Cases, pour disculper son héros et rejeter les torts sur Murat, a
inséré dans le _Mémorial_ une fausse lettre datée du 29 mars 1808. Qui
a composé cette lettre? On ne sait, mais qu'elle soit fausse, il n'est
pas possible d'en douter, et c'est à Las Cases que revient la
responsabilité de l'avoir produite. Le comte Murat accumule des
preuves irréfutables. Il fait remarquer l'irrésolution dont cette
lettre est empreinte. L'ordre donné à l'armée française de battre en
retraite devant les Espagnols lui paraît, comme à nous, en complète
opposition avec le caractère de Napoléon. Il appelle notre attention
sur les contradictions flagrantes qui existent entre cette lettre et
d'autres dépêches,--parfaitement authentiques, celles-là!--de la même
époque. Le 27 mars, Napoléon avait écrit à Murat pour lui ordonner de
faire un grand déploiement de force à Madrid; dans la fausse dépêche
du 29, il condamne jusqu'à sa présence à Madrid. On sait, d'ailleurs,
que l'Empereur ne connut l'occupation de Madrid par Murat que le 30.
La dépêche n'est pas conçue dans les termes de la correspondance
ordinaire de Napoléon avec son beau-frère. Les brouillons, ou minutes,
de presque toutes les dépêches de Napoléon existent encore: or on ne
possède aucun brouillon de celle-ci.

Dans ses autres dépêches, Napoléon ne fait aucune allusion à la
prétendue lettre du 29, et Murat, de son côté, n'en a jamais accusé
réception. Le registre détaillé des lettres envoyées et reçues par
Murat n'en fait nulle mention. En tous cas, comment cette lettre
a-t-elle surgi tout à coup à Sainte-Hélène? Il semble inutile de
multiplier les preuves pour démontrer que rarement faux plus audacieux
s'est offert à la crédulité publique. Les éditeurs de la
_Correspondance impériale_ ne l'impriment qu'avec la rougeur au front,
car ils avouent, dans une note, qu'on n'a pu découvrir ni le
brouillon, ni la lettre originale, ni aucune copie authentique.
Savary, de Beausset et Thibaudeau acceptent la lettre, les yeux
fermés, sur l'autorité de Las Cases. Méneval, qui était à cette époque
le secrétaire particulier de Napoléon, semble pressentir les doutes du
comte Murat et expose certains faits matériels qui ôtent à ce document
tout caractère d'authenticité. L'un de ces faits est que la lettre
est datée de Paris et que l'Empereur, à ce moment, se trouvait à
Saint-Cloud. Méneval se déclare incapable d'éclaircir le mystère, mais
toutes ses raisons aboutissent inévitablement à cette conclusion que
la lettre est un faux. Son seul argument favorable,--argument bien
dangereux,--c'est que Napoléon seul peut avoir composé cette dépêche.
L'hésitation de Méneval, lorsqu'on songe à la situation de confiance
qu'il occupait auprès de Napoléon, est extrêmement significative, on
pourrait dire qu'elle est décisive. Thiers croit que Napoléon a écrit
la lettre et qu'il l'a écrite à la date indiquée, mais il admet
qu'elle n'a jamais été expédiée. Ses raisons en faveur de cette
étrange théorie ne peuvent être examinées ici; mais elles ne
paraissent guère autre chose qu'un effort désespéré pour établir
l'authenticité du document, en dépit de difficultés écrasantes que, du
reste, l'histoire n'a point dissimulées. Montholon l'imprime avec
beaucoup d'autres lettres qui lui furent, dit-il, remises par
l'Empereur. Cette affirmation nous rend Montholon suspect à son tour.
Mais c'est à Las Cases que revient, en fin de compte, la véritable
responsabilité. Ce qui est fâcheux pour lui, c'est que, précisément,
il était un peu vain de son talent à «composer». Il nous apprend que
c'est lui qui a rédigé la protestation de Napoléon à Plymouth. Il en a
rédigé d'innombrables pour son propre compte. «Une fois que les
rapports épistolaires eurent été établis avec Sir H. Lowe, nous
dit-il, avec une ironie très suggestive, ma plume ne chôma guère.» Il
fit pleuvoir des documents sur le gouverneur; on le déporta au Cap et
là il continua d'écrire. Le gouverneur de cette colonie, les
ministres, le Prince Régent, eurent tous à le subir. Revenu en
Europe, il bombarda de sa prose tous les souverains et tous les hommes
d'État dont le nom lui venait à l'esprit. Enfin, le patient lecteur
qui se fraye un chemin à travers ses huit volumes ne peut s'empêcher
de penser que rien ne plairait tant à Las Cases que d'improviser
quelques lettres de Napoléon pour s'entretenir la main.

Nous ne voudrions pas, sur ce seul exemple, affirmer que Las Cases a
forgé la lettre à Murat avec l'intention arrêtée de commettre un faux.
Peut-être fut-ce un exercice académique ou peut-être encore a-t-il
brouillé les dates ou manqué de mémoire.... On cite dans l'histoire
d'autres aventures du même genre. Mais, par malheur, ce n'est pas la
seule tentative ou la seule défaillance de Las Cases dans cet ordre
d'idées. Dans la cinquième partie de son journal, il donne, dans des
conditions à peu près identiques, une lettre de Napoléon à Bernadotte,
datée du 8 août 1811. Les éditeurs de la _Correspondance impériale_ la
passent sous silence absolument. Elle a été pourtant insérée parmi les
_Lettres inédites de Napoléon Ier_, mais «sous toutes réserves», car
les éditeurs en ignorent la provenance. S'ils l'avaient connue, ils
l'auraient rejetée sans aucun doute, comme avaient fait les éditeurs
précédents. Ils l'empruntent, de seconde main, à Martel, _OEuvres
littéraires de Napoléon Bonaparte_. Martel, qui ne cite point son
autorité, l'avait, évidemment, prise à Las Cases.

Dans son sixième volume, Las Cases tire encore de son arsenal occulte
et inépuisable un autre document officiel dont il nous gratifie
généreusement. Cette fois, c'est une lettre adressée par Napoléon à
son frère Louis, roi de Hollande, le 3 avril 1808, du palais de
Marrac. Elle porte la même marque de fabrique que les autres. On la
voit paraître pour la première fois dans le livre de Las Cases. Aucun
brouillon n'en existe: fait dirimant en lui-même. Malheureusement
aussi Napoléon n'arriva à Marrac que quatorze jours après le 3 avril.
Les éditeurs de la _Correspondance_ font suivre la lettre de cette
simple remarque, accompagnée de l'indication significative que «Las
Cases est l'unique autorité». M. Rocquain, dans son _Napoléon et le
roi Louis_ (p. 166, note), l'écarte sans hésitation, comme étant
fausse dans son ensemble, sinon dans toutes ses parties. Nous ne
voyons pas de raison pour accepter aucune de ses parties comme
authentique et, de son côté, M. Rocquain ne nous en fournit point.

Dans le septième volume il existe une quatrième lettre, de la même
espèce. A qui en cherche l'auteur, on peut répondre hardiment:
_Aut Las Cases, aut diabolus_. Ce sont de prétendues instructions
destinées à un plénipotentiaire anonyme qui remplit une mission en
Pologne; elles sont datées du 18 avril 1812. Les éditeurs de la
_Correspondance_ ont laissé de côté cette composition. Elle est, comme
à l'ordinaire, produite inopinément par Las Cases, comme une
révélation des véritables motifs de l'expédition de Russie. Il paraît
que cette guerre désastreuse avait pour but la reconstitution de
l'ancien royaume de Pologne. Quand nous nous rappelons qu'à ce moment,
alors que la résurrection de la Pologne était l'objet des voeux les
plus ardents des Polonais, qu'elle était vivement désirée par l'armée
et par quelques-uns des plus dévoués serviteurs de l'Empereur, alors
qu'elle était un point essentiel, vital dans ses combinaisons
stratégiques et politiques, alors qu'elle lui était manifestement
dictée par le sentiment le plus élémentaire d'humanité et de gratitude
envers la nation polonaise, Napoléon se refusa énergiquement à cette
mesure, nous pouvons juger de la valeur et de l'authenticité d'un
pareil document.

Le faux nº 5, qu'on ne nous fait pas la faveur de nous montrer, est le
plus notable et le plus impudent de tous. Dans un moment d'affectueux
abandon, Las Cases tira de ses papiers et exhiba à Warden une lettre
du duc d'Enghien, écrite à Napoléon la veille de son exécution et
supprimée par Talleyrand dans la crainte qu'elle ne touchât le Premier
Consul et ne sauvât la vie du prince. Las Cases paraît avoir eu le
monopole de ce document que personne, avant ou après lui, n'a eu la
chance d'entrevoir, dont personne, si ce n'est lui, n'a jamais ouï
parler. Ses propres déclarations, en ce qui touche l'affaire du duc
d'Enghien, sont peut-être ce qu'il y a de plus trouble dans tout son
ouvrage. Il fait seulement une allusion timide et brève à la lettre
qu'il avait montrée triomphalement à Warden. Le langage de ce dernier
est si remarquable qu'il demande à être cité textuellement: «J'ai vu
une copie de cette lettre dans les mains du comte de Las Cases. Elle
faisait partie, me dit-il, d'une masse de documents, formés ou réunis
pour certifier et expliquer certains points obscurs de l'histoire,
qu'il était occupé, de temps en temps, à rédiger sous la dictée de
celui-là même qui en était le héros.» Suivons un instant les
destinées de cette lettre du duc d'Enghien interceptée par Talleyrand
et miraculeusement sauvée par Las Cases. Dans les _Lettres du Cap_,
composées, inspirées ou revues par Napoléon, il est question de cette
lettre. «L'auteur, y est-il dit, avait eu de fréquentes occasions de
parcourir à la hâte des manuscrits du plus grand intérêt, relatifs aux
événements mémorables des vingt dernières années; une grande partie de
ces manuscrits ont été écrits sous la dictée de Napoléon.» En d'autres
termes, Napoléon, auteur des _Lettres du Cap_, a eu la permission de
consulter les manuscrits qu'il a lui-même dictés. Quand le duc
d'Enghien était arrivé à Strasbourg, il avait écrit une lettre à
Napoléon; il y faisait remarquer que «ses droits à la couronne étaient
très éloignés, que, depuis longtemps, sa famille avait perdu le droit
de les réclamer, et il promit, si on lui pardonnait, de faire
connaître tout ce qu'il savait des complots des ennemis de la France
et de servir le Premier Consul avec fidélité. Cette lettre ne fut
présentée à Napoléon par Talleyrand que lorsqu'il était trop tard,
lorsque le jeune prince n'était plus.» L'auteur continue en disant
que, dans le manuscrit qu'on lui avait permis de voir, Napoléon
déclarait que, «peut-être, si cette lettre lui eût été remise à temps,
les avantages politiques qui auraient résulté de ses déclarations et
de ses services auraient engagé le Premier Consul à lui pardonner».
Cet extrait est intéressant parce qu'il contient la seule partie de ce
curieux document qui ait subsisté jusqu'à nous. Il semble que des
bruits relatifs à cette précieuse lettre eussent été répandus à
Longwood parmi ceux des membres de la petite colonie qui n'avaient
pas été mis dans le secret de Las Cases. Leur curiosité en fut
vivement excitée. O'Meara semble s'être tout particulièrement
distingué par son esprit de recherche infatigable. En 1817, il se met
lui-même en scène, interrogeant l'Empereur sur ce sujet. «Je demandai
s'il était vrai que Talleyrand eût gardé une lettre écrite par le duc
d'Enghien et ne l'eût remise que deux jours après son exécution.
Napoléon répondit: C'est vrai. Le duc m'avait écrit pour m'offrir ses
services et me demander un commandement dans l'armée, et ce scélérat
de Talleyrand ne m'en donna connaissance que deux jours après
l'exécution du duc. J'observai que Talleyrand, en retenant cette
lettre d'une manière aussi coupable, s'était réellement chargé de la
culpabilité de cette action. L'Empereur répondit: Talleyrand est un
_briccone_, capable de tous les crimes.»

Deux mois plus tard, en mars, O'Meara apprend à Napoléon que Warden a
écrit sur lui et publié un livre dont tout le monde s'occupe. Le
volume n'était pas encore arrivé à Sainte-Hélène, mais les journaux en
donnaient des extraits. Napoléon s'asseoit pour lire les journaux et
demande l'explication de certains passages. Sa première question est
relative à l'affaire du duc d'Enghien. Qu'a dit là-dessus Warden? «Je
répondis, nous raconte O'Meara, qu'il affirmait que Talleyrand avait
retenu une lettre du duc longtemps après son exécution, et qu'il
attribuait sa mort à Talleyrand. _Di questo non c'è dubbio_, il n'y a
pas de doute là-dessus, répliqua Napoléon.» Plus tard, dans le même
mois, Napoléon renouvelle cette déclaration devant O'Meara. «Quand le
duc d'Enghien arriva à Strasbourg, il m'écrivit une lettre. Il
m'offrait de me faire tout savoir si je lui accordais sa grâce. Sa
famille, ajoutait-il, avait renoncé depuis longtemps à ses droits
éventuels à la succession. Il terminait en me proposant ses services.
La lettre fut remise à Talleyrand qui la tint secrète jusqu'après
l'exécution.» Cela paraît assez clair, mais O'Meara voulait une
certitude absolue. En avril, il demanda de nouveau à Napoléon si, au
cas où Talleyrand lui aurait remis la lettre à temps, il aurait
épargné la vie de celui qui l'avait écrite. «Il répondit:
Probablement, je l'aurais épargnée, car, dans cette lettre, il
s'offrait à me servir. D'ailleurs, c'était le meilleur de la famille.»
Il est à remarquer que, bien que Napoléon ait parlé plus d'une fois de
l'affaire du duc d'Enghien à Gourgaud, il n'a jamais dit un mot de la
lettre devant cet officier dont le sens critique se laissait
difficilement convaincre. Enfin la bulle de savon, laborieusement
soufflée par Warden, O'Meara et les _Lettres du Cap_, crève
ignominieusement. La lettre s'évanouit et, avec elle, l'accusation
portée contre Talleyrand. Nous rentrons dans la vérité historique,
grâce à la note bien connue écrite par le duc d'Enghien en marge du
procès-verbal de son interrogatoire. C'est à Montholon que revint la
tâche de machiner cette curieuse volte-face. Une telle manoeuvre, on
le comprend, ne pouvait être exécutée avec un plein succès. Mais le
pauvre écuyer s'en acquitta d'une façon peu brillante et médiocrement
faite pour entraîner les convictions. Il nous dit qu'après le départ
d'O'Meara, son journal lui fut confié et qu'il était dans l'habitude
de le lire tout haut à Napoléon. L'Empereur remarquait au passage
certaines erreurs contenues dans le manuscrit. Quel dommage que
Montholon n'ait pas tenu note de ces erreurs! Car l'unique assertion
qui soit rectifiée est précisément celle qu'O'Meara avait reproduite
solennellement par trois fois d'après le témoignage de l'Empereur en
personne. Il faut citer textuellement. «M. O'Meara dit que M. de
Talleyrand intercepta une lettre écrite par le duc d'Enghien quelques
heures avant le jugement. La vérité est que le duc d'Enghien a écrit
sur le procès-verbal d'interrogatoire avant de signer: «Je fais avec
instance la demande d'avoir une audience particulière du Premier
Consul. Mon nom, mon rang, ma façon de penser et l'horreur de ma
situation me font espérer qu'il ne refusera pas ma demande.» C'est là,
on le sait, ce que le duc a écrit en effet. Montholon continue ainsi:
«Malheureusement l'Empereur n'eut connaissance de ce fait qu'après
l'exécution du jugement. L'intervention de M. de Talleyrand dans ce
drame sanglant est déjà assez grande sans qu'on lui prête un tort
qu'il n'a pas eu.»

Nous regrettons d'avoir à déclarer que nous ne regardons pas cette
rectification connue plus authentique que la fameuse lettre du duc
d'Enghien, écrite à Strasbourg, pour offrir ses services et solliciter
un commandement dans l'armée, lettre que Talleyrand aurait interceptée
dans la crainte qu'elle n'amollît le coeur de Napoléon. L'existence et
le sens de cette lettre sont clairement exposés par Warden qui a vu la
lettre, par Las Cases qui la lui a montrée, par O'Meara qui a
questionné trois fois Napoléon à ce sujet, par Napoléon lui-même dans
les _Lettres du Cap_; et le point capital dans l'affaire n'est pas
l'appel adressé par le duc à Bonaparte, mais l'infamie de Talleyrand
qui l'a empêché d'arriver à sa destination. Warden lança la première
affirmation en 1816; les _Lettres du Cap_ suivirent en 1817, O'Meara
en 1822, Las Cases en 1824. Enfin, en 1847, trente ans après que le
fait avait été, pour la première fois, porté à la connaissance du
public, paraît le livre de Montholon. Il y avait longtemps que la
fausseté de tout ce récit avait été péremptoirement établie: quantité
de brochures explicatives avaient vu le jour. Ce qui n'avait été
publié nulle part c'est le document lui-même, si bruyamment annoncé et
jamais livré au public. Montholon a donc à se tirer le mieux possible
d'un mauvais pas et à se débarrasser comme il pourra d'un mensonge
historique qui avait fait long feu. Comme on l'a vu, il imagine une
petite mise en scène. Il se montre lisant tout haut le livre d'O'Meara
où l'Empereur relève différentes erreurs; Montholon ne cite qu'une
seule de ces rectifications, et ce n'est pas une rectification, c'est
un démenti pur et simple donné à toute l'histoire et une
réhabilitation absolue de Talleyrand. Quant à l'affirmation contenue
dans le livre de Warden, affirmation qui sert de point de départ à la
conversation de Napoléon avec O'Meara en mars 1817 et aux assertions
catégoriques des _Lettres du Cap_, composées par Napoléon lui-même,
Montholon n'y touche pas; il ne peut y toucher. Il est certain que
Napoléon n'a pas connu les derniers mots écrits par le duc avant
l'exécution, mais ces mots n'étaient ni une lettre écrite de
Strasbourg, ni une demande d'emploi dans l'armée française; enfin,
Talleyrand n'a intercepté aucun message. Il n'est pas inutile
d'observer que le duc d'Enghien, bien loin de solliciter un
commandement sous Napoléon, avoua, comme Savary nous l'apprend, qu'il
avait demandé à servir dans l'armée anglaise, et c'est cet aveu qui le
perdit. Nous admirons le dévouement de Montholon à son maître, mais il
nous semble qu'il aurait pu, en abandonnant une position intenable,
effectuer sa retraite plus habilement et la couvrir de façon plus
plausible.

Quant à Talleyrand, sa conduite dans l'affaire du duc d'Enghien
demeure obscure, mais, sur ce point particulier, échappe à
l'accusation portée contre lui. Ce qui est singulier et ce qui est
malheureux pour Las Cases, c'est que Napoléon a laissé un témoignage,
écrit de sa main, qui disculpe entièrement Talleyrand. Méneval a copié
dans les annotations marginales écrites par Napoléon sur le livre de
Fleury de Chaboulon les lignes suivantes: «Le prince de Talleyrand
s'est conduit dans cette occasion comme un fidèle ministre, et jamais
l'Empereur ne lui a rien reproché là-dessus.» Ce n'est point ici le
lieu de discuter la complicité de Talleyrand dans cette affaire: c'est
là une autre question. Mais cette note contredit expressément
l'accusation de perfidie que nous discutons en ce moment, et qui est
le point important dans le réquisitoire de Las Cases.

Enfin, il ne faut pas oublier de rappeler que Napoléon, à son lit de
mort, provoqué par un article d'une revue anglaise qui prenait à
partie Savary et Caulaincourt à propos de cet incident, se fit
apporter son testament et y ajouta cette phrase: «J'ai fait arrêter et
juger le duc d'Enghien parce que cela était nécessaire à la sécurité,
à l'intérêt et à l'honneur du peuple français, lorsque le comte
d'Artois entretenait, de son aveu, soixante assassins à Paris. Dans
une circonstance semblable, j'agirais encore de même.» Voilà,
croyons-nous, la vérité, mais non toute la vérité.

Après cela, on ne s'étonnera pas si nous avouons la méfiance profonde
que nous inspire «cette masse de documents explicatifs, formés ou
ramassés» par Las Cases. Si l'on met à part les diverses
protestations, nous ne pouvons nous rappeler une seule lettre citée
par Las Cases qui soit véritablement authentique, si ce n'est la
lettre d'adieu de Napoléon à Las Cases lui-même. Par une dernière
singularité, qui montre quelle fatalité s'attache à toutes les lettres
citées dans cet ouvrage, Gourgaud nous donne, de celle-là même, une
version toute différente. Pourtant Gourgaud l'a lue dans des
circonstances qui auraient dû la graver dans sa mémoire. Le texte de
Las Cases, il faut le reconnaître, est appuyé par le témoignage de
Lowe et est, indubitablement, le véritable.

D'où sont venus tous ces documents? Quand et où fut réunie cette
«masse de documents» destinés à éclairer certains points obscurs du
règne de l'Empereur? Faut-il croire qu'à l'Élysée ou à la Malmaison,
après Waterloo, Napoléon les détacha à la hâte,--lettre à Louis,
lettre à Murat, lettre à Bernadotte,--du milieu de son énorme
correspondance? Nous savons qu'il confia alors à son frère Joseph les
lettres qu'il considérait comme les plus importantes. Elles étaient
insérées dans des volumes reliés. Comment donc se fait-il qu'il eût
gardé avec lui ces dépêches détachées dont la valeur était si
considérable? Si elles étaient authentiques, Napoléon, seul, aurait pu
les remettre à Las Cases. Or Las Cases n'entra dans la confiance de
Napoléon que longtemps après l'époque où l'Empereur s'était séparé de
ses papiers. D'où proviennent donc ces nouvelles «lettres de la
Cassette[2]»? Las Cases pourrait nous le dire, mais il n'en fait rien
et personne ne peut nous en instruire à sa place. La seule indication
que nous possédions, c'est de Gourgaud que nous la tenons. Parlant de
certaines allégations fausses de Warden, il dit que c'est probablement
«une partie du journal faux de Las Cases». D'où nous pouvons conclure
que Las Cases tenait un journal apocryphe pour l'information des
étrangers curieux et du public, et que ce fait était connu des
habitants de Longwood.

  [2] Allusion aux mémorables lettres de la Cassette sur
  l'authenticité desquelles discutent encore les partisans et les
  ennemis de Marie Stuart.--_Note du traducteur._

Nous devons le dire ici avec un profond regret, nous voudrions être
sûrs que Napoléon ne savait rien de ces faux. Si nous pouvions fermer
les yeux à l'évidence en ce qui touche la main qui a écrit les
_Lettres du Cap_, si nous pouvions seulement considérer ce pamphlet
comme un simple ballon d'essai, et non comme l'expression volontaire,
réfléchie, définitive de sa pensée, il n'existerait plus de preuve
absolument directe et certaine de la culpabilité de l'Empereur. Par
malheur, il n'y a pas de doute possible sur la question de savoir qui
a écrit les _Lettres du Cap_. D'ailleurs, Montholon donne la fausse
lettre à Murat au cours d'un récit des événements d'Espagne dicté par
Napoléon. Dans ce récit, Napoléon s'exprime ainsi: «Le 29 mars,
j'écrivis au grand-duc de Berg comme suit....» et là s'insère la
lettre forgée. Donc, si nous en croyons Montholon, Napoléon a affirmé
l'authenticité de la lettre. Mais nous n'en croyons pas Montholon.
Nous avons rapporté, d'après les chroniques de Sainte-Hélène,
l'attitude de Napoléon en ce qui touche le prétendu message du duc
d'Enghien, et il nous est bien difficile d'admettre qu'il ait ignoré
l'existence de ce document. Las Cases fait pleuvoir sur les pages de
son journal des lignes de points qui représentent certains passages
des conversations de Napoléon exceptionnellement importants et
confidentiels. Dans ces moments-là, il est possible que certaines
mystifications aient été préparées, et, si Las Cases a tenu note de ce
qui se passait alors entre son maître et lui, il serait intéressant de
connaître ce journal secret. Il est difficile de se persuader que
l'humble fidèle eût pris de telles libertés avec l'histoire s'il
n'avait reçu de son idole quelque signe d'encouragement. Il importe,
d'ailleurs, de faire remarquer qu'un officier anglais, à bord du
_Northumberland_, prétend avoir entendu Napoléon dire, en dictant, à
Las Cases qu'il avait reçu plusieurs jours après l'exécution du duc
d'Enghien les preuves de l'innocence de ce prince et une lettre où il
demandait à servir sous le Premier Consul. D'autre part, Thiers, se
conformant à l'opinion moyenne de Méneval, déclare positivement que,
d'après le style, l'authenticité de la lettre à Murat ne peut être
mise en doute. Ce jugement de Thiers, si nous l'acceptons, condamne
Napoléon, car personne, aujourd'hui, ne peut croire que la lettre ait
été écrite à la date indiquée; mais Thiers n'est pas infaillible.
Mettons les choses au pire: est-il admissible que Napoléon ait pu
tremper dans une aussi grossière imposture et si facile à démasquer?
Il faudrait supposer--ce qui est possible, après tout!--qu'il a
consenti à ce qu'on lançât ces mensonges dans le public, sans souci de
la postérité ni du jugement de l'histoire, dans l'unique but de
produire une impression momentanée en sa faveur, de même qu'aux jours
de sa puissance, il lui était arrivé, dit-on, de publier dans le
_Moniteur_ des dépêches fausses de ses maréchaux.

Nous ne décidons point, nous ne désirons pas pousser plus avant
l'investigation. Notre objet n'est pas de prouver autre chose, sinon
qu'il n'est pas possible de se fier à Las Cases. Nous croyons en avoir
assez dit pour montrer que tous ces faux forment comme une barre
d'illégitimité qui couvre le Journal tout entier et qui rendent
impossible de croire aux déclarations de Las Cases, dès qu'il a un
intérêt à les produire.

Il devient donc inutile d'appeler l'attention sur certaines
inexactitudes de moindre importance et moins artistement mises en
oeuvre. Par exemple, Pasquier se plaint que Las Cases ait donné un
récit de pure fantaisie de l'entrevue qu'il eut, lui, Pasquier, avec
Napoléon au moment de sa nomination comme préfet de police. La
responsabilité des inexactitudes commises n'appartient probablement
pas à Las Cases. Le même Pasquier signale d'autres faits défigurés de
la même façon, mais à quoi bon multiplier les exemples?

Nous avons encore un sujet de défiance--quoique beaucoup moins
sérieux--contre cet auteur. C'est un faiseur de livres dans toute la
force du terme. Jamais il ne manque l'occasion de grossir sa copie.
Avec cela, son ouvrage n'est dépourvu ni de charme, ni même de valeur.
Car, en beaucoup de cas, il n'a aucun intérêt à servir de complaisant
et il rapporte, avec détails, certaines habitudes et certaines
opinions de Napoléon que nous ne trouvons point ailleurs. Dans ces
cas-là, c'est par l'évidence interne et d'après les vraisemblances que
nous sommes mis en mesure de prononcer si le récit est véridique. Et
puis, Las Cases est le biographe par excellence, le biographe idéal,
celui qui n'oublie jamais un détail, qui ne recule jamais devant le
ridicule, et qui, par conséquent, ne refuse pas un moment de gaîté à
son lecteur; c'est le Boswell de Napoléon[3]. Il a de magnifiques
envolées vers le sublime, au cours desquelles il côtoie de bien près
l'autre extrême. Ainsi, le jour où il éprouve une émotion
indescriptible en voyant Napoléon se frotter l'estomac. L'Empereur
déjeune d'une tasse de café qui lui a fait plaisir: «Quelques moments
plus tard il disait, en se frottant l'estomac de la main, qu'il en
sentait le bien là. Il serait difficile de rendre mes sentiments à ces
simples paroles.»

  [3] Boswell, le biographe de Johnson, par ses qualités et ses
  défauts répond parfaitement à la définition de l'auteur.--_Note
  trad._

Un autre jour Napoléon lui dit que quand il parlait à Lowe il était
pris d'une telle colère qu'il sentait trembler son mollet gauche. Or,
c'était là un de ses plus terribles symptômes et il y avait des années
qu'il ne l'avait éprouvé. Toujours à la manière de Boswell, Las Cases
raconte que Napoléon l'avait traité de niais, puis l'avait consolé en
l'assurant que cette épithète de sa part était toujours un brevet
d'honnêteté.

Ailleurs, Las Cases parle avec enthousiasme de l'absence de tout
sentiment personnel chez Napoléon. «Il voit les choses tellement en
grand et de haut qu'il perd de vue les individus. Jamais on ne l'a
surpris en colère contre aucun de ceux dont il a eu tant à se
plaindre.» Quand il serait possible, à d'autres points de vue,
d'accepter implicitement les récits de Las Cases, cette prodigieuse
assertion serait de nature à faire réfléchir.

Les Mémoires de Montholon ressemblent à celui qui les a écrits: un
mondain correct et bienveillant. Dans des lettres secrètes aux agents
anglais, O'Meara l'accuse d'être un menteur; il devait s'y connaître.
Nous ne doutons pas que les Mémoires de Montholon, lorsqu'ils se
rapportent à la politique générale de Longwood, ne soient sujets à
caution, comme toutes les publications faites moins de trente ans
après la mort de Napoléon. Cependant, il est bon de remarquer qu'ils
ont paru assez tard, en 1847. Les dates données par Montholon ne sont
pas toujours exactes, ce qui ferait croire que ces notes pourraient
bien avoir été rédigées à une époque postérieure aux événements
qu'elles racontent. Il est à peu près évident que certains passages
ont été ajoutés au texte longtemps après le séjour à Sainte-Hélène.
Mais sur tous les points, où la réputation de Napoléon et où les
souffrances de sa captivité ne sont pas en jeu, on peut lire ces
Mémoires avec intérêt. Nous devons également louer le ton de
l'ouvrage. Ce ton s'explique par la date de la publication. Le quart
de siècle qui s'était écoulé avait calmé bien des passions, apaisé
bien des querelles. Gourgaud avait abdiqué ses fureurs et collaboré
amicalement avec Montholon à la publication des Mémoires de
l'Empereur. Aussi Montholon n'a-t-il pas un mot contre Gourgaud, pas
même une allusion indirecte, alors qu'il parle d'un temps où ce
porc-épic enragé devait lui rendre la vie insupportable. A la date du
cartel que lui avait adressé Gourgaud, il y a un vide de dix jours. Ce
silence calculé est-il le résultat d'un remords de conscience?
Ou,--chose qui n'a rien d'impossible,--toute cette affaire
n'était-elle qu'une comédie? Ou, enfin, après réflexion, jugea-t-on
nécessaire de supprimer le passage? Nul ne saurait le dire. Nous
penchons vers la dernière hypothèse et nous regrettons, maintenant que
le journal de Gourgaud est publié, de ne pas posséder aussi celui de
Montholon dans son intégralité. Nous aurions ainsi les deux sons de la
cloche. Nous savons qu'il a laissé, en manuscrit, une foule de notes
prises d'après des conversations. On en a publié une qui rapporte
certain monologue de Napoléon du 10 mars 1819; elle dépasse en intérêt
tout ce que contient le livre de Montholon. Il est bien à désirer que
le monde connaisse enfin ces notes et qu'elles lui soient livrées sans
réserve. Nous aurions là un témoignage historique qui ne serait pas
inférieur en intérêt à celui de Gourgaud. Dans le livre tel que nous
l'avons aujourd'hui, ce que nous regrettons surtout ce sont les
passages qui, manifestement, ont été supprimés, soit par une aveugle
adoration pour la mémoire de Napoléon, soit par sollicitude pour les
intérêts de son neveu. D'ailleurs, le récit devient insignifiant là où
il serait le plus intéressant pour nous, c'est-à-dire après le départ
des autres chroniqueurs, Las Cases, O'Meara et Gourgaud, lorsque nous
n'avons plus rien pour satisfaire notre curiosité que les fantaisies
d'Antommarchi.

Car, dans les derniers jours, c'est Antommarchi seul qui nous reste et
c'est celui de tous qui mérite le moins de confiance. C'était un jeune
Corse, non sans quelque mérite comme anatomiste. Il était arrivé à
Sainte-Hélène dix-huit mois avant la mort de Napoléon. En sa qualité
de Corse, choisi par le cardinal Fesch, il aurait dû être agréable à
l'Empereur. Mais il joua de malheur. Plusieurs fois il se trouva
absent au moment où Napoléon avait besoin de lui. De plus son illustre
malade qui n'avait, du reste, jamais aimé les médecins, le jugeait
trop jeune et sans expérience. D'après Montholon, Antommarchi traitait
la maladie de Napoléon comme sans importance, ou même comme feinte.
Pourtant Montholon parle de lui favorablement. C'était, dit-il, «un
excellent jeune homme». On ne lui voit aucune raison pour calomnier
Antommarchi. Lorsque Napoléon, en mars 1821, se plaint de sentir, à
l'intérieur, des douleurs lancinantes, comme des «coups de canif»,
causés par l'affreuse maladie dont il mourait, Antommarchi sourit. A
sept semaines de la fin, dit Montholon, il est impossible de lui faire
comprendre la gravité de l'état de l'Empereur. Il est dominé par la
conviction que tout ce que nous lui disons, l'Empereur ou moi, à cet
égard, est un jeu politique pour amener le gouvernement anglais à nous
rappeler en Europe. Le 20 mars, il déclare, avec un sourire incrédule,
que le pouls de Napoléon est dans l'état normal.

Cependant, le 21 mars, il reconnaît que la situation est sérieuse et
déclare qu'il aperçoit des symptômes indéniables de gastrite.
Là-dessus, Napoléon consent, quoique avec la plus grande répugnance, à
prendre une limonade émétisée. Le lendemain donc, un quart de grain de
tartre émétique lui est administré dans une boisson. Le malade est
pris de nausées violentes et se roule par terre dans d'atroces
douleurs. Ce qu'étaient ces douleurs, nous pouvons à peine l'imaginer,
nous qui savons de quels horribles ulcères il était rongé. Que dit
Antommarchi? Que l'effet a été trop fort, mais que c'est le remède
nécessaire. Cependant Napoléon refuse absolument de prendre une
nouvelle médecine du même genre. Le lendemain, il ordonne à son valet
de lui apporter un verre de limonade; le jeune docteur est en éveil et
trouve le moyen d'y jeter une dose de son remède favori. Napoléon sent
une odeur suspecte et donne la potion à Montholon qui a, au bout de
dix minutes, d'affreux vomissements. Naturellement, l'Empereur entre
en fureur, appelle Antommarchi un assassin et déclare qu'il ne le
reverra de sa vie.

Depuis quelque temps déjà, le jeune Corse était las de vivre dans la
réclusion et d'avoir à soigner un homme en qui il voyait un malade
imaginaire. Il passait une grande partie de son temps à Jamestown ou
en dehors du domaine, au grand ennui de l'ordonnance dont la mission
était de l'accompagner. Enfin, en janvier 1821, il exposa à sir Thomas
Reade son intention d'abandonner le service de Napoléon et de quitter
l'île. Le 31 de ce mois, il écrit à Montholon qu'il désire retourner
en Europe et qu'il sent, avec regret, son impuissance à gagner la
confiance de l'Empereur. Napoléon donna immédiatement son consentement
par une lettre que Montholon n'a pas tort de trouver «bien dure». Nous
en citerons le dernier paragraphe. «Depuis quinze mois que vous êtes
dans ce pays, vous n'avez donné à Sa Majesté aucune confiance dans
votre caractère moral. Vous ne pouvez lui être d'aucune utilité dans
sa maladie, et votre séjour ici quelques mois de plus serait sans
objet.» En dépit de cette cruelle phrase, Bertrand et Montholon
ménagent un raccommodement, et, le 6 février, Antommarchi reçoit la
permission de reprendre son service. Le 23 mars, comme nous l'avons
vu, nouvelle scène, et Montholon rapporte que le 31 mars Napoléon
persiste à ne pas même permettre qu'on prononce son nom. On lui permet
pourtant d'assister le 3 avril à la visite du docteur Arnott. Le 8
avril, il est encore absent lorsqu'on le fait demander et il est
informé officiellement que l'Empereur ne le verra plus. Le 9, il va
trouver Hudson Lowe pour solliciter la permission de retourner en
Europe, vingt-six jours avant la mort de Napoléon. Lowe lui dit qu'il
doit en référer au gouvernement. Le 16, Arnott insiste pour que
Napoléon consente de nouveau à recevoir Antommarchi. Le 17, l'Empereur
dicte une lettre que devait signer Antommarchi. A cette condition
expresse, il lui permettait de rester. Ceci avait trait à des
indiscrétions et à des plaisanteries qu'on accusait le jeune docteur
de s'être permises au sujet des habitudes de son maître. Le 18, il
obtient de nouveau l'autorisation d'accompagner Arnott dans la chambre
du malade. Le 21, cependant, le médecin anglais visite Napoléon sans
qu'il soit présent; et quand, le 29, Montholon veut le faire appeler,
Napoléon refuse par deux fois, avec colère. Pendant les cinq premiers
jours de mai, qui sont les derniers de la vie de l'Empereur, il lui
est permis de veiller dans une chambre voisine de celle où est le
malade. Pendant la dernière agonie, toutes les fois qu'il essaye
d'humecter les lèvres du mourant, Napoléon le repousse et, du regard,
fait signe à Montholon de prendre sa place. Enfin, le 5 mai, Napoléon
meurt, et, seul de ses serviteurs, Antommarchi est omis dans son
testament.

Pourquoi rappeler si minutieusement toutes ces circonstances?

Pour cette simple raison qu'Antommarchi n'en dit pas un mot dans son
livre. Cet ouvrage, au contraire, ne nous parle que du dévouement
absolu du médecin et de l'affectueuse gratitude du malade. Ainsi, le
jour où Napoléon refusa à deux reprises de le voir, il rapporte que le
malade accepta à contre-coeur un de ses remèdes en lui disant: «Je
veux que vous jugiez, par ma résignation, de la reconnaissance que je
vous porte.» Napoléon, continue le docteur, ajouta des instructions
confidentielles au sujet de ses funérailles. Elles devaient avoir lieu
à Ajaccio, si Paris était impossible, et, à défaut d'Ajaccio, à
Sainte-Hélène, près des sources. Le 26 mars, alors que Napoléon ne
veut pas entendre parler de lui, il se représente persuadant à
l'Empereur de voir le docteur Arnott. Montholon dit que ce fut le 31
mars que Napoléon consentit pour la première fois à ce qu'on fît venir
Arnott, et il ajoute: «Quant à Antommarchi, il persiste à ne pas même
permettre qu'on prononce son nom.» Chaque jour Antommarchi rapporte
de menus détails, de longues et affectueuses conversations entre son
malade et lui. Pas un mot sur la défense d'entrer chez Napoléon, sur
le congé méprisant qu'il avait reçu, ou sur ses propres démarches pour
quitter Sainte-Hélène. Pourtant, dans les deux volumes qu'il a
consacrés à son séjour de dix-huit mois à Longwood, il eût été facile
de trouver une place pour y consigner ces incidents. Il est
inadmissible que Montholon se soit rendu coupable d'un mensonge
gratuit en ce qui le touche. Montholon est bien disposé envers
Antommarchi; ses assertions sont d'ailleurs corroborées à la fois par
les documents écrits et par le témoignage de Lowe. Non, nous devons
prendre le récit d'Antommarchi pour ce qu'il vaut, c'est-à-dire pour
très peu de chose. Quant à nous, nous n'acceptons qu'avec la plus
grande réserve celles de ses affirmations qui ne sont pas confirmées
par d'autres témoignages. Par exemple, comment pourrions-nous croire
que, pendant cette période de méfiance et d'aversion, Napoléon lui ait
tenu le discours que voici: «Quand je serai mort, chacun de vous aura
la douce consolation de retourner en Europe. Vous reverrez, les uns
vos parents, les autres vos amis, et moi, je retrouverai mes braves
aux Champs-Élysées. Oui, continua-t-il, en haussant la voix, Kléber,
Desaix, Bessières, Duroc, Ney, Murat, Masséna, Berthier, tous
viendront à ma rencontre: ils me parleront de ce que nous avons fait
ensemble. Je leur conterai les derniers événements de ma vie. En me
voyant, ils redeviendront tous fous d'enthousiasme et de gloire. Nous
causerons de nos guerres avec les Scipions, les Annibal, les César,
les Frédéric, etc.» Ces hâbleries, dont le délire seul aurait pu
rendre Napoléon capable, sont censées avoir été débitées devant deux
auditeurs, Antommarchi et Montholon: Antommarchi, qui était alors en
disgrâce, Montholon, qui recueillait alors les moindres mots de son
maître, et qui ne dit rien de ces paroles extraordinaires. Nous
pouvons affirmer, sans crainte de nous tromper: voilà ce que Napoléon
n'a jamais dit et voilà ce qu'Antommarchi jugeait que Napoléon aurait
dû dire!

Il est un service rendu par Antommarchi, un service qui, à lui seul,
efface presque les mensonges de son livre: il a pris un moulage de la
figure de Napoléon après sa mort. L'original de ce moulage est
aujourd'hui en Angleterre; il nous rend la beauté première, l'exquise
beauté de ce visage, après que la maladie avait fait son oeuvre,
substituant la patience à la passion, et après que la suprême et
sereine touche de la mort avait restitué aux traits la finesse et la
régularité des jeunes années. Tous ceux qui ont vu le cadavre ont été
frappés de cette transformation. «Comme il est beau!» s'écriaient les
Anglais qui le virent alors. Mais Antommarchi a eu des combats à
soutenir même pour l'authenticité de son moulage. Les phrénologistes
sont tombés sur lui et l'ont mis en pièces. Ils ont déclaré que le
crâne n'avait pas les bosses voulues, le développement osseux requis
pour faire un crâne de héros. D'autres ont prétendu que c'était plutôt
la face du Premier Consul que celle de l'Empereur, et c'est vrai.
D'autres encore ont fait remarquer qu'Antommarchi n'avait pas produit
le moulage avant la fin de 1830. Nous nous contenterons de conclure
d'un mot: nous croyons que ce plâtre ne ment pas. Si, par hasard, il
se trouvait être aussi peu authentique que le livre, nous serions
forcé de donner raison aux phrénologistes.

Le volume de Warden se compose de lettres adressées à la personne qui,
plus tard, devint sa femme, et remaniées par «un homme de lettres». En
beaucoup de passages, il garde les marques, trop visibles, de l'homme
de lettres, qui met dans la bouche de Warden un déplorable galimatias.
Mais, de toutes façons, le livre a peu de valeur et la raison de cela
est simple: Napoléon ne savait pas l'anglais, Warden ne savait pas le
français, et c'est Las Cases qui leur servait d'interprète. Nous ne
pouvons nous empêcher de nous demander qui a bien pu traduire à
Napoléon deux observations de Warden qui sont pleines de tact.
L'Empereur avait demandé laquelle était le plus populaire en
Angleterre, de la marine ou de l'armée. Warden répond dans le style le
plus magnifique, et finit par ces mots: «Un champ de bataille comme
celui de Waterloo peut à peine trouver un écho digne de lui dans les
coeurs anglais.» A quoi Napoléon ne réplique rien. Un autre jour,
Warden s'adresse ainsi à l'Empereur: «Le peuple anglais paraît curieux
de savoir quelle est votre opinion sur la carrière militaire du duc de
Wellington. Il est persuadé que vous seriez juste, et peut-être
espère-t-il que votre justice prendrait la forme d'un éloge dont le
duc de Wellington pourrait se sentir fier.» Cette fois encore,
Napoléon se tait. Mais nous penchons à croire que la pénible tâche de
traduire ces phrases n'a jamais été imposée à aucun interprète. Elles
sont évidemment le produit de l'imagination fertile de l'homme de
lettres, qui, pourtant, ne s'est pas senti de force à inventer les
réponses.

Si quelqu'un, après cela, était tenté d'ajouter foi aux récits de
Warden, nous lui conseillerions de lire certaine lettre de sir Thomas
Reade, chef d'état-major de Lowe à Sainte-Hélène. Dans cette lettre,
il exprime l'opinion que les trois quarts du volume de Warden sont des
mensonges. Reade ajoute,--et nous croyons qu'il a raison,--que, sur
certains points particuliers, comme la mort du capitaine Wright et
l'exécution du duc d'Enghien, Las Cases avait reçu l'ordre de donner
des explications à Warden afin que ces explications fussent répandues
en Europe.

La réponse de Napoléon à Warden fut publiée dans un petit livre
intitulé _Lettres du Cap_. Les lettres sont adressées à une lady C.
C'était, sans aucun doute, lady Clavering, une Française qui avait
épousé un baronet anglais et qui était une admiratrice enthousiaste de
Napoléon, en même temps qu'une amie très intime de Las Cases. Les
lettres lui étaient adressées et elles étaient datées du Cap pour
faire croire au monde que Las Cases, alors au Cap, en était l'auteur.
Ce qui fait l'importance du livre, c'est que les éditeurs officiels de
la _Correspondance_ de Napoléon le regardent comme émanant de lui, et
l'impriment parmi ses oeuvres. Une telle présomption est considérable
et elle est corroborée par le fait qu'on possède encore une première
épreuve du livre portant de nombreuses corrections de la main même de
l'Empereur. Même en mettant de côté ces preuves, il est parfaitement
démontré par le témoignage concordant de Montholon et de Gourgaud que
l'Empereur a lui-même dicté ces lettres. Qui les a traduites en
anglais? On ne sait. Si la traduction fut faite à Sainte-Hélène, c'est
probablement Mme Bertrand qui fit le travail, car il ne semble pas
qu'O'Meara ait été dans la confidence. «Sa Majesté m'assure, écrit
Gourgaud, qu'elle n'a pas fait de réponse à cet ouvrage. C'est Las
Cases, qui, du Cap, veut, dit-on, répondre.» Gourgaud répond hardiment
à l'Empereur qu'il a vu, plus de dix lettres dictées par lui au
grand-maréchal pour être imprimées. Il y en a même une qui est encore
sur la table en ce moment. L'Empereur, alors, cesse de nier qu'il soit
l'auteur des lettres et Gourgaud est mis dans le secret de leur
composition. Elles lui sont remises pour qu'il les corrige et les
annote. Le 16 août 1817, il donne lecture à Napoléon de ses
observations: plusieurs sont adoptées. Le 22, Montholon et Gourgaud
rapportent l'un et l'autre que Napoléon a terminé la soirée en leur
faisant lire les lettres V, VI, VII et VIII, en réponse à Warden. Les
exilés ne sont pas contents. Les Montholon trouvent que, dans ces
lettres, Napoléon leur fait tenir des propos ridicules. Mme de
Montholon va jusqu'à dire qu'«elles sont pleines de sottises, mal
écrites et contiennent de nombreuses personnalités». Elle est bien
fâchée que le nom de son mari y soit cité. «C'est, dit-elle, de la
boue: plus on la remue, plus cela sent mauvais,» et son avis est que
la brochure donnera lieu à une foule de critiques hostiles. La vérité
est que c'est un pamphlet, fait pour être lu des contemporains, rempli
d'affirmations qui ont pour but d'influencer l'opinion. La valeur en
est nulle; elle est, du moins, toute dans le nom de l'auteur et dans
la fausse lettre du duc d'Enghien, dont les _Lettres du Cap_ affirment
positivement l'existence.

_La voix de Sainte-Hélène_, par O'Meara, est peut-être le plus
populaire parmi les récits venus de Longwood, et il est peu d'ouvrages
qui aient jamais excité une sensation pareille à celle que fit, en
paraissant, ce misérable livre, car pour un misérable livre, c'en est
un assurément, en dépit de son allure animée et du vif intérêt que
présente le dialogue. Personne, parmi ceux qui ont lu le livre de
Forsyth où sont imprimées les lettres d'O'Meara à Lowe, ou le précis,
plus aisé à lire, qu'a donné de ces volumes M. Seaton, ne gardera un
atome de confiance dans O'Meara. Les conversations qu'il rapporte
peuvent être vraies comme elles peuvent être fausses; mais, dans un
cas douteux, il est impossible d'accepter son témoignage. Il était le
serviteur et le confident de Napoléon; il était, à l'insu de Napoléon,
l'agent et le confident de Lowe, et, derrière leur dos à tous deux, il
était l'espion, également confidentiel, du gouvernement anglais,
auquel il écrivait des lettres destinées à être lues de tout le
cabinet. Un témoignage qui émane d'une telle source est évidemment
vicié.

Le livre de Santini n'est qu'une imposture. C'est l'oeuvre d'un
certain colonel Maceroni, moitié Anglais et moitié Italien, qui
s'était attaché à la fortune de Murat. Il a laissé des mémoires
intéressants. Santini qui n'avait guère de temps pour se livrer à des
exercices littéraires, puisqu'il était, à la fois, le tailleur, le
coiffeur et le garde-chasse de Napoléon, a pourtant son épisode dans
l'histoire de la captivité. Un soir qu'il servait à table, Napoléon
éclata contre lui. «Comment, brigand, tu voulais tuer le gouverneur?
Misérable! Qu'il te revienne de pareilles idées, et tu auras affaire à
moi.» Alors l'Empereur expliqua aux convives que Santini, qui faisait
depuis quelque temps de longues promenades solitaires avec un fusil à
deux coups, avait avoué à un autre Corse qu'il réservait un des deux
coups à Hudson Lowe et l'autre à lui-même. La chose paraissait toute
simple à Santini: il voulait délivrer l'univers d'un monstre. «Il m'a
fallu toute mon autorité impériale, pontificale, disait l'Empereur,
pour le retenir.» Santini fut banni de Sainte-Hélène par sir Hudson
Lowe. On dit qu'il avait appris par coeur la grande protestation
adressée par Napoléon aux puissances, et c'est ainsi qu'il l'avait
apportée le premier en Europe. Maceroni déclare que le factotum corse
fut saisi sur le territoire hollandais par une force de cavalerie
prussienne et que, depuis, on ne l'a jamais revu. C'est là, bien
entendu, une légende. Santini fut suffisamment persécuté sans que les
choses soient allées jusqu'à ce tragique dénouement. Il fut partout
traqué, pourchassé, espionné, jusqu'au moment où il lui fut enfin
permis de vivre à Brunn sous la surveillance de la police. De là, il
retourna à Paris et termina son existence dans un poste qui lui
convenait bien, comme gardien du tombeau de son maître, aux Invalides.

La valeur du livre de lady Malcolm réside,--nous l'avons déjà
dit,--dans une vivante reproduction des conversations de Napoléon,
dont cette dame semble avoir recueilli l'impression, encore toute
chaude, des lèvres de son mari; elle est aussi dans la peinture
qu'elle nous fait de Lowe. Malcolm plaisait à l'Empereur, quoique,
certain jour de tempête, il eût attrapé une désagréable épithète
(«l'amiral, qui est un sot»). De son côté, lady Malcolm était,
disait-on, sous le charme. Napoléon causait avec l'amiral trois ou
quatre heures de suite, sans que jamais l'étiquette lui permit d'être
assis ou de faire asseoir son interlocuteur; tous deux debout ou
marchant, jusqu'à ce qu'enfin la fatigue les forçât à s'appuyer aux
meubles. Même à travers une traduction, les paroles mises dans la
bouche de Napoléon ont du naturel. Il dit: «J'ai mis Ossian à la
mode.»--«L'Income Tax est un bon impôt. Tout le monde s'en plaint:
cela prouve que tout le monde le paye.»--«Les petites choses sont de
grandes choses en France; la raison, rien.» Il raconte l'anecdote du
dey d'Alger qui, en apprenant que le roi préparait une expédition pour
détruire la ville, s'écria: «Si le roi veut me donner la moitié de
l'argent que l'expédition coûtera, je brûlerai bien la ville
moi-même.» Il est inutile de dire que ces visites déplaisaient fort à
Lowe, et cela pour bien des raisons. Il s'était brouillé avec
Napoléon; par conséquent, tout le monde devait être brouillé avec
Napoléon. Il n'avait pas la faculté de voir Napoléon; donc, personne
ne devait voir Napoléon. Il était évident qu'à Sainte-Hélène la
distinction suprême était d'obtenir une audience de l'Empereur. Il est
non moins évident que ce fait contrariait infiniment le gouverneur de
Sainte-Hélène, dont personne n'eût songé à solliciter une audience à
moins d'y être absolument forcé. De plus, qui sait les terribles
choses qui pouvaient se dire dans ces entrevues? On pouvait concerter
des plans d'évasion; on pouvait confier des messages, et,
enfin,--ceci était le crime le plus grand de tous,--on pouvait
critiquer la conduite du gouverneur. Aussi, quiconque avait vu
Napoléon devait courir chez le gouverneur pour lui raconter ce qui
s'était passé, et, pour sa peine, il était assuré qu'on l'accuserait
d'avoir supprimé certains détails. Un lieutenant anglais fut renvoyé
de Sainte-Hélène pour avoir négligé, pendant plusieurs jours, de
rapporter au gouverneur une remarque banale faite par les Bertrand,
qu'il avait rencontrés dans une promenade. On ne pouvait pas se fier
même à l'amiral. Il cessa bientôt d'entretenir des relations
personnelles avec le gouverneur, mais n'en rapportait pas moins
soigneusement, par correspondance, ses conversations avec Napoléon.
Sir Hudson, répondant au dernier rapport, accusa l'amiral d'avoir tu
des choses de grande importance et «l'amiral découvrit alors qu'il
existait un système d'espionnage dans l'île, grâce auquel les choses
les plus insignifiantes étaient redites au gouverneur. Avec des
Anglais honnêtes et francs, continue la naïve lady Malcolm, un tel
système est détestable et doit causer des maux incalculables.» Il
s'ensuivit, entre les deux hauts fonctionnaires, un échange de lettres
tellement violentes qu'on dut leur conseiller de les mettre à néant.
Mais on a conservé la correspondance antérieure qui fait bien
connaître le caractère de Lowe. Ses lettres sont âpres, mesquines,
soupçonneuses. Il est impossible de les lire sans reconnaître qu'un
tel homme n'avait rien de ce qui convenait pour représenter la
Grande-Bretagne dans une situation aussi difficile et aussi délicate.




CHAPITRE III.

GOURGAUD.


Mais le véritable mémorial de Sainte-Hélène, c'est le journal
particulier de Gourgaud[4], écrit, au moins pour la plus grande
partie, afin de n'être lu que de lui et connu que de sa conscience,
sans flatterie et même sans parti pris, presque brutal dans son rude
réalisme. Seul, parmi les chroniqueurs de Sainte-Hélène, il s'est
efforcé d'être vrai et, en somme, il y a réussi. Car il n'est pas
d'homme qui se soit jamais peint comme Gourgaud se représente à toutes
les pages de son journal. Il se donne les plus grandes peines du monde
pour nous prouver qu'un être plus susceptible, plus irritable, plus
hargneux, plus insupportable, n'avait jamais existé. Il surveillait
son maître à la façon d'une femme jalouse. Napoléon a dit lui-même:
«Il m'aimait comme on aime sa maîtresse; il était impossible.»
L'Empereur disait-il que Bertrand était un excellent officier du
génie, que Las Cases était un ami dévoué, appelait-il Montholon «mon
fils», Gourgaud était pris d'une fureur muette, ardente, qui le
torturait, et cette fureur s'épanche dans son journal. Et pourtant,
par une étrange conséquence, quand il écrit sur son maître des lignes
d'une rage insensée, il trace de Napoléon le portrait le plus
sympathique qui en ait été fait. La vérité, c'est qu'il était là hors
de son élément. En service actif, sur le champ de bataille, il eût
admirablement servi son chef; c'était l'aide de camp modèle, vif,
intelligent, dévoué. Mais, dans l'oisiveté de Sainte-Hélène, son
énergie, privée de son emploi naturel, se retourna contre lui, usa sa
force, empoisonna ses relations avec ceux qui l'entouraient. Le
résultat fut que son seul bonheur était de se plaindre ou de
quereller. Napoléon lui-même souffrait du même mal. Sa flamme, privée
d'aliment,--pour employer une comparaison de Mme de Montholon,--le
consumait, lui et ceux qui vivaient auprès de lui. Mais Napoléon
disposait de tout le confort et de toutes les ressources sociales que
Sainte-Hélène pouvait offrir. Les autres membres de la petite colonie
avaient leurs femmes et leurs enfants. Gourgaud n'avait rien de tout
cela.

  [4] SAINTE-HÉLÈNE. Journal inédit de 1815 à 1818 du général baron
  GOURGAUD avec préface et notes par MM. le vicomte de GROUCHY et
  Antoine GUILLOIS, 3e édition, 2 vol. in-18.--Paris 1901. Flammarion,
  éditeur.

Il semble que Napoléon s'était rendu compte que Gourgaud n'était pas
l'homme de la situation. Primitivement il avait choisi Planat,
caractère simple et dévoué, pour l'accompagner. Maitland avait
remarqué, sur le _Bellérophon_, les larmes qui roulaient sur les joues
de Planat, le premier jour où il prit place à déjeuner, en regardant
son maître déchu, et ce fait avait donné à Maitland une haute opinion
de son caractère. Au moment de la mort de Napoléon, Planat, toujours
fidèle, se préparait à partir pour Sainte-Hélène afin d'y prendre la
place de Montholon. Mais, lors de sa première désignation, Gourgaud,
en l'apprenant, avait fait à l'Empereur une si furieuse scène de
jalousie qu'il avait fallu substituer son nom à celui de Planat. Les
voeux de Gourgaud s'étaient donc accomplis. Il était, en quelque
sorte, seul avec l'Empereur; l'Empereur était sa seule ressource et,
pourtant, sa susceptibilité, son mauvais caractère, lui aliénaient,
chaque jour davantage, les bonnes dispositions de son maître.
L'Empereur lui donnait fréquemment à entendre,--c'est son journal qui
nous le laisse voir,--qu'il ferait mieux de partir, et ces
avertissements deviennent de plus en plus clairs à mesure que le temps
s'écoule. Enfin, il part, après avoir, d'abord, provoqué en duel
Montholon. L'Empereur intervient et couvre Montholon de son autorité.
Le duel était-il une comédie? On ne peut se prononcer là-dessus. Les
éditeurs de son journal en sont persuadés. Cette théorie repose
uniquement sur un document qu'ils impriment dans leur préface, d'après
le texte original conservé dans les papiers de Gourgaud. C'est une
lettre de Montholon, écrite à Gourgaud quinze jours après le cartel,
dans des termes qui n'ont rien d'hostile et d'où il résulterait que le
départ de Gourgaud pour l'Europe avait été imaginé ou, du moins,
utilisé par Napoléon pour servir à ses propres desseins. «L'Empereur
trouve, mon cher Gourgaud, écrit Montholon, que vous chargez trop
votre rôle. Il craint que sir Hudson Lowe n'ouvre les yeux.» Nous
avouerons que si c'était Las Cases qui publiait cette lettre, nous
serions disposé à la révoquer en doute. Dans les conditions où elle
s'offre à nous, nous n'avons point de raison valide pour mettre en
question son authenticité. Mais pour quelle part entraient, dans le
départ de Gourgaud, le drame et l'intrigue politique, pour quelle part
la lassitude et la surexcitation mentale, nous ne saurions le dire.
Probablement il y eut un mélange. Il est, cependant, important de
remarquer que, deux mois avant cette bruyante rupture, Montholon note
que l'Empereur a résolu de renvoyer Gourgaud en Europe afin d'adresser
un appel au Tsar, et, suivant Montholon, le départ de Gourgaud, comme
on le verra plus loin, n'est qu'une mission en Russie. D'une querelle
il n'est même pas question. Évidemment, il y a là une omission
imputable à la date de publication (1847). Nous croyons que la vérité
était celle-ci: Gourgaud avait assez de la vie qu'il menait à
Sainte-Hélène. Napoléon, de son côté, avait assez de Gourgaud. En
sorte que la jalousie de Gourgaud contre Montholon,--jalousie
parfaitement réelle et effective,--fut utilisée par l'Empereur pour
deux objets: se débarrasser de Gourgaud et communiquer avec l'Europe
par l'intermédiaire d'un officier qui était en mesure d'expliquer
admirablement la situation et la politique de Longwood.

Ce qui donne de la valeur au journal de Gourgaud, ce n'est pas le
portrait qu'il a tracé de lui-même, mais celui qu'il nous donne de son
maître. Pourtant on est obligé de parler beaucoup de Gourgaud à
l'occasion, parce qu'il est l'ombre, le repoussoir nécessaire pour
éclairer le caractère de l'Empereur. Sans cette considération, nous
serions vite las de ce brillant jeune officier, dévoué à son maître,
mais dont une jalousie folle et déraisonnable rendait le dévouement
intolérable, et en qui nous voyons surtout la victime d'un effroyable
ennui. Ennui d'être à Sainte-Hélène, ennui d'être en prison, ennui
d'être seul, ennui de n'être point marié, ennui de mener cette vie de
cour dans un désert, avec toutes les charges et rien des splendeurs
d'un palais, ennui de ne rien faire, ennui, enfin, de lui-même. Car il
s'en voulait de céder à l'ennui. C'est ainsi qu'il est obligé de
donner le fil à son énergie qui se rouille par des querelles, par de
furieuses bouderies contre l'Empereur, par des accès de rage contre
Las Cases et, quand Las Cases est déporté, par son animosité contre
Montholon, apparemment parce qu'il n'y a plus que lui avec qui se
quereller. En effet, Bertrand s'épuise en efforts perdus pour
réconcilier les gens. La vie de Gourgaud se passe dans un long
gémissement d'ennui. «Ennui, grand ennui, mélancolie», voilà ce qu'on
lit à chaque page dans son journal. Une semaine pourra servir
d'échantillon: «Mardi 25, Ennui, ennui! Mercredi 26, idem. Jeudi 27,
idem. Vendredi 28, idem. Samedi 29, idem. Dimanche 30, grand ennui.»
Et encore: «J'étouffe d'ennui.» En ce qui touche Gourgaud, le mot
ennui, pourrait-on dire, résume les douze cents pages in-8º de son
journal. Heureusement, ce n'est pas de Gourgaud qu'il s'agit.

Il faut avouer que nous apprenons à l'aimer davantage à mesure que
nous pénétrons dans son intimité. Nous l'avons connu d'abord lorsqu'il
bataillait contre sir Walter Scott. Scott donnait à entendre que
Gourgaud avait joué un rôle double et servi, pour ainsi dire, d'agent
au gouvernement anglais. Là-dessus, Gourgaud eut d'abord l'idée, fort
naturelle, de se battre avec Scott, et, ne pouvant amener son
adversaire sur le terrain, remplaça les pistolets par des brochures.
Mais être l'ennemi de Scott c'est être l'ennemi de la Grande-Bretagne,
et Gourgaud devint pour les Anglais une sorte de matamore à réputation
équivoque. Sur les accusations portées par Scott nous ne dirons rien,
parce que nous ne savons rien, et Gourgaud lui-même ne les a pas
réfutées. Dans tout ce qu'il dit, il ne répond directement aux
allégations de son adversaire que quand il affirme n'avoir jamais
échangé un mot avec sir Hudson Lowe pendant son séjour à Longwood, et
quand il met Scott au défi de produire une seule ligne de son écriture
qui ne respire le plus absolu dévouement pour Napoléon. En adressant
ce défi à Scott, il devait être bien sûr que son journal était en
sûreté dans ses propres mains, car ce journal contenait d'innombrables
passages qui n'auraient pas très bien soutenu l'épreuve demandée. Il y
rapporte, également, plusieurs entrevues qu'il eut avec Lowe,
lorsqu'il résidait à Longwood. Mais, à Sainte-Hélène, où trouver la
vérité?

Scott assure que, «au moment de quitter l'île, Gourgaud se montra très
communicatif avec sir Hudson Lowe et avec le commissaire autrichien,
Sturmer, à propos des espérances secrètes et des plans dont on
s'occupait à Longwood. Lorsqu'il arriva en Angleterre, au printemps de
1818, il n'observa pas plus de réserve avec le gouvernement anglais.
Il le mit au courant des différents projets d'évasion qui avaient été
soumis à Napoléon; il en exposa les avantages et les difficultés, avec
les raisons pour lesquelles Napoléon aimait mieux rester dans l'île
que risquer l'aventure.» Scott appuie ces assertions sur des
documents contenus dans les archives de l'État (_State Paper Office_)
et sur un rapport de Sturmer qui,--toujours par un effet de cette
insincérité caractéristique de tout ce qui tient à Sainte-Hélène,--ne
figure pas dans la collection française des rapports de Sturmer, mais
qu'on trouvera, dépouillé de sa date, dans les obscures profondeurs de
l'appendice de Forsyth. Nous n'avons ni la prétention ni l'envie de
prononcer un jugement en cette affaire; mais nous n'admettons pas que
Gourgaud, un général français honorable et distingué, qui était depuis
de longues années attaché à la personne de Napoléon, allât, pour le
plaisir de commettre une trahison, révéler à Lowe, à Bathurst ou à
Sturmer, les secrets que son maître lui avait confiés. Nous sommes
disposé à croire que, soit pour gagner la confiance de ces messieurs,
soit pour s'amuser lui-même à leurs dépens, ou,--hypothèse bien plus
vraisemblable,--pour détourner leurs soupçons de quelque autre chose,
il les mystifiait tous et, peut-être, suivant le mot de Montholon,
chargeait un peu son rôle. Lorsque nous lisons dans le rapport de
Balmain: «La façon dont il accuse son maître sort de toute
convenance,» ou quand Balmain nous dit qu'il voulait tuer Napoléon sur
le champ de bataille de Waterloo et qu'il ne comprend pas pourquoi il
ne l'a pas fait, il nous semble entendre Montholon qui l'avertit:
«Vous allez trop loin, vous exagérez votre personnage!» Il a, dit le
rapport officiel russe, «un ton de franchise suspect». Par exemple,
nous refusons de croire qu'il eût été question de faire évader
Napoléon dans un panier de linge sale ou dans un tonneau de bière ou
dans une caisse de sucre ou sous la livrée d'un domestique portant un
plat. Et, pourtant, telles furent, à ce qu'on nous apprend, les
«révélations» de Gourgaud. Nous croyons, à travers la distance de
quatre-vingts années, le voir cligner de l'oeil et sourire. De même
pour les dix mille livres qu'on avait fait passer à Napoléon en
doublons d'Espagne. Le paquet eût été volumineux et pesant; puis, on
eût vite trouvé la provenance d'une telle quantité d'argent monnayé.
Nous savons exactement quel fut l'argent laissé par Napoléon lorsqu'il
mourut, et il n'y avait point de doublons. C'est Gourgaud qui a frappé
cette monnaie-là pour l'usage particulier d'Hudson Lowe.

Il est très possible que l'irritable officier ait, à Sainte-Hélène,
laissé échapper des paroles irréfléchies, comme dit Balmain, sous
l'influence de sa folle jalousie, et que, d'après le mot de Montholon,
il ait un peu chargé son rôle. Mais nous sommes convaincu que ni là,
ni plus tard à Londres, il ne révéla rien qui eût la moindre
importance. En réalité, il reçut presque aussitôt l'ordre de quitter
l'Angleterre, en raison de l'énergie et du zèle qu'il mettait à servir
la cause de son maître.

Il faut cependant reconnaître que, certain jour, à Sainte-Hélène, il
tint un langage au moins équivoque. Nous donnons le fait tel qu'il le
rapporte. Son interlocuteur est Montchenu, le vieux royaliste qui
remplit les fonctions de commissaire français. «Vous parlez à un
chevalier de Saint-Louis, lui dit Gourgaud. Quelque attachement que
j'eusse eu encore (1814) pour l'Empereur, rien ne m'aurait fait
manquer à mon devoir envers le Roi et à ma reconnaissance envers le
duc de Berry. La preuve en est que Lallemand, qui était mon ami, me
crut trop attaché à ce dernier prince pour me mettre dans la
confidence de sa conspiration. Après le départ du Roi, sa maison
licenciée, je me suis rallié au chef des Français, car le pays était
menacé d'une invasion. Je serais toujours demeuré fidèle au Roi, s'il
fût resté avec l'armée, mais j'ai cru qu'il nous abandonnait. Le 3
avril, j'ai été nommé premier officier d'ordonnance de l'Empereur et
c'est pour cela que je suis ici.» Des hommes qui emploient un tel
langage ne peuvent pas se plaindre s'ils sont mal compris et si on les
accuse de jouer un rôle double.

Gourgaud, il ne faut pas l'oublier, était estimé de tous ceux qui le
connaissaient et qui n'avaient pas à vivre avec lui. Mais le trait qui
gâtait tout son caractère était cette jalousie qui faisait de lui un
compagnon impossible. Elle empoisonna son existence à Sainte-Hélène.
Longtemps après qu'il eut quitté Sainte-Hélène, le succès de
l'_Histoire de la campagne de Russie_ par Ségur l'exaspéra et le
poussa à publier une vaine et haineuse critique du livre. Le gros
volume de Gourgaud est loin d'avoir atteint à la réputation durable de
l'ouvrage qu'il est censé juger. Ceux que sa jalousie n'a point
touchés l'estimaient fort. Lowe, par exemple, l'a toujours considéré
et représenté comme un brave et loyal soldat qui suivait son Empereur
dans l'adversité, sans jamais prendre part aux taquineries et aux
plaintes. Jackson lui rend le même témoignage. «C'est, dit Sturmer, un
officier brave et distingué, mais ce n'est pas un courtisan;» et ces
mots le résument exactement. C'était si peu un courtisan que les
façons d'agir des courtisans l'irritaient. Quand Las Cases s'écrie, en
écoutant un récit militaire de Napoléon: «C'est plus beau que
l'Iliade!» Gourgaud laisse échapper, de manière à être entendu, une
exclamation ironique qui vaut le «_Fudge!_» de Burchell dans le
_Vicaire de Wakefield_. Il est vrai que le récit dicté à Las Cases
avait reçu de lui sa forme littéraire. Aussi Gourgaud fait-il cette
remarque railleuse: «Quant à moi, je vois bien qui est Achille, mais
je ne conçois pas Las Cases en Homère.» Il est si réfractaire à ce
genre d'effusion que Napoléon renonce à lui montrer ses compositions
et les réserve au jugement, infiniment moins redoutable, de Las Cases.
Il avait vu le côté brillant d'une cour aux Tuileries, à une époque où
il avait d'autres sujets de réflexion que la faveur, plus ou moins
prononcée, de tel ou tel courtisan. Maintenant il en voit le côté
déplaisant et son unique occupation d'esprit est de comparer la
bienveillance qu'on montre aux autres avec la froideur qu'on lui
témoigne à lui-même. Il devient de plus en plus grognon et, par suite,
sa compagnie est de moins en moins agréable. Voici un exemple.
Napoléon demande quelle heure il est. «Dix heures, Sire.»--«Ah! comme
les nuits sont longues!»--«Et les journées, Sire!» A la fin, Napoléon
lui dit franchement: «De quel droit trouvez-vous mauvais que je ne
voie que Montholon, que je dîne avec lui? Vous êtes triste et ne savez
que vous plaindre. Que m'importe que vous soyez triste! Quand je vous
vois, ne le paraissez pas.»

Et, quoique nous ne puissions blâmer Gourgaud d'être mélancolique,
nous croyons que Napoléon avait raison. Dans une société formée de
quatre hommes, dont l'un méritait, à tout le moins, les soins et les
égards dus à un convalescent qui relève d'une chute terrible, il
aurait dû y avoir un effort soutenu, dans l'intérêt de tous, pour
combattre le découragement. Gourgaud ne fit aucun effort de ce genre.
Il était l'incarnation de la susceptibilité atrabilaire, et il ne
pouvait comprendre pourquoi on n'était pas enchanté de sa maussade
société. Un chevalier de la Triste Figure était une aggravation
insupportable au vide affreux, à la désespérance de Sainte-Hélène.
Plus d'une fois, au milieu d'une conversation, les larmes de Gourgaud
déconcertèrent l'Empereur. «Je pleure» est une phrase qui revient
fréquemment dans le _Journal_.

Gourgaud ne s'en tint pas à la mélancolie passive: il passa à la
tracasserie agissante. A la moindre occasion, il détaillait ses
services et ses droits, en guise de préface,--ou de conclusion,--à un
exposé sans fin de ses griefs et de ses doléances. Bertrand eut
beaucoup à souffrir de ces sortes de confidences; il les endura avec
une patience exemplaire. La façon dont Gourgaud comprenait une
«conversation» avec Bertrand est caractérisée dans ces lignes
extraites du _Journal_: «Il parle de ses ennuis, moi des miens.» Mais
le grand-maréchal finit par dire à Gourgaud que, même dans ces
conditions de réciprocité, il ne pouvait se laisser tourmenter par les
lamentations de son jeune collègue. Un des grands exploits de Gourgaud
consistait en ce qu'il avait sauvé la vie de Napoléon à la bataille de
Brienne. On croyait,--du moins c'est Warden qui le prétend,--que
Gourgaud avait fait graver sur son épée un récit de l'aventure.
Jusque-là tout allait bien, mais Napoléon entendait trop souvent
parler de cet incident; en sorte que la scène suivante se produisit.
GOURGAUD: «Je n'ai point fait écrire sur mon sabre que je vous avais
sauvé la vie, et cependant, j'ai tué un houzard qui se précipitait sur
Votre Majesté.» NAPOLÉON: «Je ne m'en souviens pas.» GOURGAUD: «Les
bras m'en tombent!» Là-dessus, le pauvre Gourgaud fulmine. L'Empereur
met fin à cette explosion de mauvaise humeur en disant que Gourgaud
est un brave jeune homme, mais qu'il est étonnant qu'avec tant de bon
sens il soit aussi enfant. Oui, Gourgaud avait du bon sens. En ce qui
touche les disputes avec sir Hudson Lowe, son bon sens est admirable
de clairvoyance. A propos d'une lettre de plainte, il déclare
hardiment que «moins on écrira au sujet du boire et du manger, mieux
on fera: car ces mesquineries frisent le ridicule». Un autre jour,
parlant de l'Empereur, il dit: «Il travaille à répondre à lord
Bathurst, mais on ne peut rien rétorquer de noble sur la question de
mangeaille.» Il proteste contre le gaspillage des domestiques à
Longwood et fait cette observation, pleine de justesse et de vraie
dignité: «Dans notre position prendre le moins possible est ce qu'il y
a de mieux.»

Sur la situation générale il s'exprime avec sagesse et avec un
sentiment très sûr de l'attitude qui eût convenu à Napoléon: «Je
trouve que le seul système que l'Empereur puisse suivre est non pas
d'injurier Hudson Lowe mais de ne pas se lier avec lui. Il ne serait
pas digne à Sa Majesté d'être à tu et à toi avec ce personnage. La
position de l'Empereur est si affreuse que le seul moyen de soutenir
sa dignité est de paraître résigné et de ne pas faire un pas pour
obtenir tel ou tel changement dans les restrictions; il nous faut tout
supporter avec résignation. L'Empereur eût-il toute l'île à lui, ce ne
serait rien, comparé à ce qu'il a perdu.» Plût au ciel que Napoléon
eût suivi ce conseil!

La petite cour de Longwood n'était pas, et ne pouvait former, pour
bien des raisons, une heureuse famille, mais elle aurait pu être un
peu plus heureuse qu'elle n'était. Elle ne pouvait être heureuse,
d'abord,--cela va sans dire,--à cause du prodigieux changement de
fortune. Mais, en second lieu, comment cette petite troupe de
Parisiens aurait-elle conservé sa bonne humeur, échouée ainsi, comme
une compagnie de mouettes mutilées, sur ce rocher des mers tropicales?
On avait choisi Sainte-Hélène parce que c'était très loin, et c'est
précisément pour cela qu'un tel séjour devait blesser toutes les
habitudes, révolter tous les instincts, choquer tous les goûts de ces
mondains. Point d'espace, pas de société, pas d'amusement. Rien qu'une
pauvre boutique; encore le gouverneur avait-il défendu qu'on leur y
donnât rien à crédit. Tout pesé, ils supportèrent une destinée qui eût
semblé pénible à quiconque, et qui, pour eux, était vraiment atroce,
avec force d'âme et philosophie.

Ils eussent moins souffert sans les jalousies qui hantent une cour.
Dans cette petite cour, où il n'y avait ni fortune ni places à
distribuer, il n'y avait qu'une seule distinction possible, une seule
consolation à espérer: la faveur de l'Empereur. Seule, elle créait
des rangs et donnait de la considération. De là des rivalités, des
colères, des larmes. Bertrand s'en était vite aperçu. «Sa Majesté,
disait-il en avril 1816, est victime d'intrigants. Longwood est un
séjour affreux par toutes ces tracasseries.» Bertrand, d'ordinaire, se
console par l'idée qu'au fond l'Empereur est juste, que les intrigants
peuvent bien prendre le dessus pour un moment, mais qu'il finit
toujours par revenir à une saine appréciation. Les rivalités
commencèrent le soir même de l'arrivée à Sainte-Hélène. Dans l'étroite
demeure de Napoléon, il n'y avait place que pour un seul compagnon, et
il choisit Las Cases, simple connaissance de la onzième heure, si l'on
peut dire. Aussitôt Las Cases devint l'ennemi du genre humain...
représenté par ses collègues de Longwood. Ils le détestèrent jusqu'au
jour où il fut déporté; ce jour-là, ils lui sautèrent au cou et lui
pardonnèrent.

Alors, ce fut la rivalité de Gourgaud et de Montholon jusqu'au moment
où, à son tour, Gourgaud s'éloigna. Puis, quand deux sur les quatre
eurent disparu, il y eut une sorte de paix entre les deux survivants;
mais nous devinons que la préférence accordée à Montholon n'est pas
sans causer quelque chagrin à Bertrand.

Un autre sujet de discussions, c'était l'argent. Ils spéculaient sur
les prétendus trésors de l'Empereur comme des héritiers qui flairent
des richesses cachées dans la chambre mortuaire d'un avare. Il a donné
tant à celui-ci; ce n'est pas vrai. Il donne double pension à
celui-là; non, le fait est faux. Comment cet autre paye-t-il pour son
luxe et pour les toilettes de madame? Ils se torturent, eux et les
autres, avec des problèmes de ce genre. L'Empereur, avec toute la
malignité d'un oncle à succession, encourage ces conjectures: «Je n'ai
personne, dit-il, à qui je puisse léguer mon argent, si ce n'est mes
compagnons». Cette question d'argent a beaucoup à voir dans les
jalousies furieuses de Gourgaud. Il le prend de haut, déclare qu'il
n'acceptera rien de l'Empereur, mais il descend de son piédestal et
accepte les bienfaits de Napoléon. Tout le long d'un volume se
déroule, dans toutes ses vicissitudes, l'histoire de la pension de Mme
Gourgaud mère. Gourgaud ne sollicitera pas de pension pour elle; il en
sollicite une; il ne l'acceptera pas; il l'acceptera; et ainsi de
suite. Si bien qu'à la fin le lecteur demeure perplexe, ne sachant si
la mère de Gourgaud, au milieu de ces susceptibilités et de ces
délicatesses, toujours réveillées et toujours surmontées, a jamais
touché quelque chose. En tout cas, elle devint,--elle et sa
pension,--un cauchemar pour Napoléon, irrité de cet excès de
sollicitude chez son serviteur pour la mère qu'il avait laissée
derrière lui en Europe. Gourgaud, il est vrai, faisait prendre l'air à
son amour filial un peu plus souvent qu'il n'aurait fallu, et c'est ce
qui agaçait l'Empereur. D'abord Napoléon supposait, et non sans raison
peut-être, que le retour périodique du nom de Mme Gourgaud avec une
allusion à sa situation gênée était un appel indirect à sa générosité;
or il était disposé à être généreux à condition qu'on ne l'en pressât
point: c'est pourquoi il finit par donner, mais avec mauvaise humeur
et mauvaise grâce.

En second lieu, cet excellent fils causa quelque ennui par la
description couleur de rose qu'il donnait à ses parents, pour les
réconforter, de Sainte-Hélène et de tout ce qui s'y passait. Ces pieux
mensonges étaient lus par Lowe, ou par Bathurst, quelquefois par l'un
et l'autre, et les remplissaient de joie, car ils donnaient le plus
positif des démentis aux doléances de Napoléon. De là la curieuse
affection de Bathurst et de Lowe pour Gourgaud. Ce fait, on le
conçoit, devait singulièrement déplaire à Napoléon. En troisième lieu,
l'Empereur ne pouvait souffrir que quelqu'un qui lui était dévoué le
fût, en même temps, à quelqu'un d'autre. Il lui fallait un attachement
exclusif, absorbant. La femme de Bertrand et la mère de Gourgaud le
choquaient. «Vous êtes fou de tant aimer votre mère, disait l'Empereur
à Gourgaud. Quel âge a-t-elle?--Soixante-sept ans, Sire.--Parbleu,
vous ne la reverrez plus: elle mourra avant que vous ne retourniez en
France.» Gourgaud pleure.

Mais la brutalité de Napoléon n'était que l'expression passagère de
son mécontentement à la pensée d'un dévouement qui, pensait-il, devait
être tout à lui. Napoléon ne s'en cachait point; il l'avoua à
Montholon: «Il y a toujours une affection dominante; or, je veux être,
pour qui j'aime et honore de ma confiance, cette affection dominante;
je ne veux pas de partage.» En d'autres occasions, il était encore
plus franc: «Les princes, dit-il, n'aiment que les gens qui leur sont
utiles, et seulement pendant qu'ils le sont.» Il dit encore à
Gourgaud: «Après tout, je n'ai d'affection que pour ceux qui peuvent
m'être utiles et aussi longtemps qu'ils peuvent m'être utiles.» Ses
serviteurs connaissaient bien l'existence de ce principe chez
Napoléon. Bertrand, dans un moment d'irritation, confie à Gourgaud une
étonnante découverte qu'il a faite: depuis quelque temps il s'est
aperçu que l'Empereur est un égoïste. «Il n'aime que ceux dont il
attend quelque service.» Un autre jour, il va plus loin: «L'Empereur
est ce qu'il est, mon cher Gourgaud; nous ne pouvons changer son
caractère.... C'est ce caractère-là qui est cause qu'il n'a pas
d'amis, qu'il s'est fait tant d'ennemis et, qu'enfin, nous sommes à
Sainte-Hélène. C'est aussi pour cela que ni Drouot ni ceux qui étaient
à l'île d'Elbe, ni d'autres que nous (Mme Bertrand et lui) n'ont voulu
le suivre ici.» Bertrand avait raison de dire que Napoléon n'avait pas
d'amis, car les amis de sa jeunesse étaient morts et aux jours de sa
puissance il s'était refusé cette consolation et cette force. «Je me
suis fait des courtisans, disait-il, je n'ai jamais eu la prétention
de me faire des amis.» La conception qu'il se faisait de son pouvoir,
de son impérial isolement, était incompatible avec l'idée d'une amitié
ordinaire. Et maintenant, par un triste et inévitable retour, à
l'heure où il voulait des amis, il ne trouvait plus que des
courtisans. Péniblement, laborieusement, il s'efforçait de retrouver
cet art qu'il avait oublié, de gagner des amis. Il était juste et
conforme à la nature des choses qu'il ne réussît qu'à moitié.

Ce n'est pas un trait sympathique dans le caractère de Napoléon que
cette âpreté avec laquelle il exigeait le renoncement à toute
affection humaine, à tout intérêt humain. Il n'y a qu'un Messie qui
puisse en demander autant. Napoléon, lui aussi, entendait que ses
serviteurs «quittassent tout pour le suivre». Mais il faut pardonner
beaucoup à un égoïsme résultat inévitable d'une adulation qui lui
avait montré si longtemps le monde à ses genoux.

Quoique Gourgaud eût beaucoup à souffrir,--surtout des tortures qu'il
s'infligeait à lui-même,--nous sentons, par son récit même, que la
balance est en sa faveur, et de beaucoup, et qu'il fit souffrir bien
davantage ses compagnons, Napoléon plus que tous les autres, si cette
expression peut s'appliquer à lui.

Car, nous l'avons dit, la réelle valeur du livre de Gourgaud n'est pas
dans le portrait, si intéressant qu'il soit, qu'il a tracé de
lui-même. Ce qui est profondément intéressant, c'est l'aspect nouveau
qu'il nous découvre du caractère de Napoléon. C'est aussi le fidèle
compte rendu des paroles de Napoléon dans leur nudité robuste. Si nous
nous attardons si longtemps avec Gourgaud, ce n'est pas à cause de
Gourgaud, c'est à cause de Napoléon. Napoléon est le corps et Gourgaud
est l'ombre. Nous nous figurons avoir une idée très exacte du
caractère moral de Napoléon: personnel, dominateur, violent, etc.
Mais, dans ce livre, un nouveau Napoléon nous apparaît: un Napoléon
inconnu, contraire à nos idées préconçues, un Napoléon que nous
n'avions encore pu soupçonner que chez Rapp et chez quelques autres.
Rapp, le plus indépendant, le moins courtisan de tous les généraux de
Napoléon, et qui, en sa qualité d'aide de camp, était sans cesse à ses
côtés, parle ainsi de son maître: «Beaucoup de gens dépeignent
Napoléon comme un homme violent, dur et emporté; c'est qu'ils ne l'ont
jamais approché. Sans doute, absorbé comme il l'était par les
affaires, contrarié dans ses vues, entravé dans ses projets, il avait
ses impatiences et ses inégalités. Cependant, il était si bon et si
généreux qu'il se fût bientôt calmé; mais, loin de l'apaiser, les
confidents de ses ennuis ne faisaient qu'exciter sa colère.»

L'austère et honnête Drouot maintint toujours, lorsqu'il était à l'île
d'Elbe, que les colères de Napoléon étaient des colères à fleur de
peau: «Je l'ai toujours trouvé, dit son secrétaire particulier, bon,
patient, indulgent.» On pourrait, à ces témoignages, en ajouter
d'autres d'origine moins sûre. Mais Gourgaud était, certainement, un
des confidents dont parle Rapp. Il se représente lui-même, sans en
avoir conscience, comme revêche, boudeur et susceptible au dernier
degré, tandis que nous voyons Napoléon patient, doux, d'humeur égale,
s'efforçant de calmer son atrabilaire et irritable aide de camp avec
les manières tendres d'une mère qui cherche à apaiser un enfant
volontaire. Une fois, même, il appelle Gourgaud un enfant. Gourgaud,
là-dessus, prend feu. «Moi, un enfant! J'ai bientôt trente-quatre ans!
J'ai dix-huit ans de service, treize campagnes, trois blessures! Et il
m'est bien dur, après tout ce que j'ai fait uniquement par
attachement, d'être traité ainsi! M'appeler enfant, c'est me dire que
je suis une bête.» Il épanche sur l'Empereur ce flot, ce torrent de
paroles furieuses.

Le Napoléon de nos anciennes idées aurait ordonné à un subordonné qui
lui parlait sur ce ton de quitter la chambre avant qu'il eût fini une
phrase. Que fait le Napoléon vrai? Laissons parler Gourgaud lui-même.
«Enfin je suis très en colère. L'Empereur cherche à me calmer; je me
tais. Nous passons au salon. Sa Majesté veut jouer aux échecs, mais
elle pose les pièces de travers. Elle me parle avec douceur: «Je sais
bien que vous avez commandé des batteries, des troupes, mais vous êtes
encore bien jeune.» Je ne réponds que par un silence triste.» Qu'on
l'accuse d'être jeune, c'est un affront trop cruel pour que Gourgaud
puisse l'endurer. Voilà bien notre Gourgaud tel que nous commençons à
le connaître. Mais est-ce là le Napoléon qu'on nous avait enseigné? Il
ne menace, il n'anéantit pas son écuyer en révolte, mais il s'efforce
d'adoucir, de calmer, de persuader.

Il n'y avait personne à Sainte-Hélène qui eût plus à souffrir, dont la
patience fût mise à plus rude épreuve que l'Empereur, personne que sa
vie antérieure eût plus mal préparé à ce genre de contrariétés. Et
pourtant, nous fermons le volume de Gourgaud sous l'impression que peu
d'hommes auraient supporté avec autant de mansuétude un serviteur
aussi irritant. Quelquefois il est touché au vif, si bien qu'il ne
peut s'empêcher de faire ressortir l'inégalité de leurs fardeaux.
Gourgaud parle de ses «chagrins». L'Empereur se tourne vers lui avec
un accent d'émouvante sincérité: «Vous avez des chagrins, vous! Et
moi! que de chagrins j'ai eus! que de choses j'ai à me reprocher! Vous
n'avez rien à regretter.» Puis: «Croyez-vous que, lorsque je m'éveille
la nuit, je n'aie pas de mauvais moments, quand je me rappelle ce que
j'étais et où je suis à présent?»

Un autre jour Napoléon propose un remède, ou, du moins, un palliatif
aux humeurs noires de Gourgaud, et il est probable que jamais
traitement plus bizarre n'a été prescrit pour une maladie morale ou
intellectuelle. Que le général se mette à traduire en français
l'_Annual Register_: «Vous devriez traduire l'_Annual Register_; cela
vous donnerait une immense réputation.» A quoi l'infortuné Gourgaud
répond: «Sire, ce journal a du bon, mais....» Et c'est ainsi qu'il
esquive cette glorieuse tâche. C'est là, à notre avis, un des rares
incidents comiques de la vie à Sainte-Hélène. Quelquefois l'Empereur
bâtit des châteaux en Espagne pour remonter le moral de son lugubre
compagnon. En Angleterre, «où nous serons avant un an», Napoléon
trouvera dans le monde de la Cité une femme pour Gourgaud, avec une
fortune d'environ trente mille livres. Il ira voir les heureux époux
et s'amusera à chasser le renard. Napoléon pense souvent à cette
question d'un bon mariage pour Gourgaud: tantôt c'est un mariage
anglais, tantôt un mariage français, tantôt un mariage corse; mais
toujours avec une belle dot.

Ce que ce livre révèle, c'est, nous le répétons, la patience, la
résignation de Napoléon dans ses longues souffrances. Les exemples de
l'indiscipline et de l'insolence de Gourgaud sont innombrables. Un
jour l'Empereur lui ordonne de faire une copie d'une lettre au sujet
de ses plaintes, que l'on devait envoyer sous la signature de
Montholon. «Je ne suis pas le copiste de M. de Montholon,» répond
Gourgaud. L'Empereur dit, avec raison, que c'est lui manquer de
respect et Gourgaud veut bien reconnaître qu'il en a été mal à l'aise
toute la nuit. Quand Las Cases quitte Sainte-Hélène, Napoléon lui
écrit une lettre que Gourgaud trouve trop amicale. Irrité des
critiques et de l'air mécontent de Gourgaud, Napoléon signe: «Votre
dévoué», Gourgaud éclate. L'Empereur l'invite à jouer aux échecs et
lui demande pourquoi il est si fâché. «Sire, j'ai un grand défaut,
c'est d'être trop attaché à Votre Majesté. Ce que j'ai dit ne m'est
pas dicté, comme on le suppose, par la jalousie.... Mais j'ai cru de
mon devoir de vous dire que cette lettre n'était pas digne de vous....
Eh! grand Dieu! mon pauvre père était un bien trop honnête homme; il
m'a élevé dans des principes par trop sévères d'honneur et de vertu.
Je vois bien que dans ce monde il ne faut jamais dire la vérité aux
souverains, et que les intrigants et les flatteurs sont ceux qui
réussissent le mieux. C'est Tartufe, Votre Majesté elle-même le
reconnaîtra.» Napoléon reprend, avec un mélange de lassitude et
d'émotion: «Eh! que voulez-vous? qu'il me trahisse? Eh! mon Dieu,
Berthier, Marmont, que j'avais comblés, comment se sont-ils
conduits?... Il faudrait que les hommes fussent bien scélérats pour
l'être autant que je le suppose.» La scène s'envenime et laisse
Gourgaud, pour longtemps, dans une si infernale disposition d'esprit
que l'Empereur, fatigué de ces perpétuelles explosions de mauvais
caractère, est forcé de s'enfermer dans sa chambre. En l'apprenant,
Gourgaud, pour détendre la situation, n'imagine rien de mieux que
d'envoyer un cartel à Montholon. Tout va de mal en pis jusqu'au moment
où Gourgaud adresse des remontrances à l'Empereur sur la double
pension accordée à Montholon. Napoléon fait remarquer que Montholon a
une femme et une famille, tandis que Gourgaud n'en a point. Gourgaud
continue à se plaindre. A la fin Napoléon perd patience et dit
nettement qu'il préfère Montholon à Gourgaud. Oh! alors, c'est une
tempête. Les larmes étouffent Gourgaud. «Il fallait que les maréchaux
qui m'ont distingué fussent insensés...», et ainsi de suite. «C'est,
répond l'Empereur, qu'ils vous ont vu brave et actif sur le champ de
bataille.» Ils ne vous ont pas vu,--sous-entend-il,--tel que vous êtes
en ce moment. Tout ce que le lecteur peut conclure du récit de
Gourgaud, c'est qu'il eût fallu que Montholon fût un bien désagréable
compagnon pour n'être pas préférable à un tel homme. Et les fatigantes
scènes continuent sans interruption: l'Empereur, patient et
affectueux, l'aide de camp maussade, irritable, et quelquefois
insolent.

Un jour, par exemple, il dit: «Oui, sire, pourvu que l'histoire ne
dise pas: «La Franco était déjà bien grande avant Napoléon, mais elle
fut morcelée après lui.» Cette apostrophe ne réussit pas à faire
perdre à son maître le sang-froid. Une autre fois, après une ennuyeuse
discussion, l'Empereur lui dit, avec bonhomie, d'aller se coucher et
de se calmer. A quoi Gourgaud répond que, s'il n'avait pas plus de
philosophie et de force d'âme que Napoléon, il ne passerait pas la
nuit. Quelques semaines après cette belle affirmation, il montre sa
philosophie et sa force d'âme en prévenant Bertrand que sa patience
est à bout et qu'il est absolument obligé de souffleter Montholon.

Un autre jour Napoléon a laissé échapper quelques paroles de
découragement: «Moi, quoique j'aie encore de longues années de vie, je
suis mort. Quelle position!»--«Oui, Sire, dit Gourgaud sur un ton de
franchise protectrice, elle est horrible. Il aurait mieux valu mourir
avant de venir ici, mais, y étant venu, il faut avoir le courage de
supporter la situation. Ce serait mourir si ignominieusement que de
mourir à Sainte-Hélène!» L'Empereur, en guise de réponse, fait
demander Bertrand, dont la société sera un peu moins cruelle. Un autre
jour encore l'Empereur se plaint: «Quel ennui! quelle croix!» Gourgaud
est prêt à lui offrir la compassion d'un être supérieur. «Cela me fait
de la peine, à moi, Gourgaud, de voir réduit à cela l'homme qui a
commandé à l'Europe.» Mais, en cette circonstance, il garde
l'expression de sa pitié pour son journal.

Tout cela nous semble presque incroyable avec les idées préconçues que
nous nous sommes faites de Napoléon, et, comme c'est à lui seul que
nous avons affaire, nous multiplions ces citations dans le but unique
de montrer les incessantes vexations, les perpétuels coups d'épingle
qu'il avait à endurer de la part de ses propres amis, et la patience,
la douceur inattendue avec lesquelles il supporta l'épreuve.

Ses compagnons, il faut l'avouer, n'étaient pas pour le soutenir et le
consoler. Bertrand était absorbé par sa femme; Montholon n'était ni
très capable de le comprendre ni très digne de sa confiance; Las
Cases, causeur habile et intelligent, ne servait qu'à attiser la
jalousie des autres; Gourgaud était à peu près intolérable. Napoléon
avait à tirer d'eux le meilleur parti possible, à les calmer, à les
remonter, à faire des visites à Mme Bertrand, des cadeaux à Mme de
Montholon, à trouver pour Gourgaud quelque travail d'histoire ou de
mathématiques qui lui occupât l'esprit. Sinon l'Empereur s'efforce
humblement de le remettre en meilleure humeur. Six semaines avant la
crise finale il vient près de son maussade serviteur et, comme
celui-ci l'admet, s'évertue à faire l'aimable. Il lui tire les
oreilles: on sait que c'est chez lui le signe le plus marqué de bonne
humeur et d'amitié: «Qu'avez-vous pour être si triste? De la gaieté,
_Gorgo_, _Gorgotto_, nous ferons bientôt un ouvrage ensemble, mon fils
Gorgo.» Gorgo, Gorgotto ne nous dit pas comment il reçut ces avances.
Le lendemain, cependant, revient la même adjuration presque piteuse:
_Gorgo_, _Gorgotto_, mon fils....

Quelquefois, il est vrai, Gourgaud note que l'Empereur semble froid ou
mal disposé. Mais on en aperçoit généralement la cause dans quelque
nouvelle grave qui l'absorbe, ou dans quelque incartade du chroniqueur
lui-même, ou dans une allusion qu'il a laissé tomber. D'ailleurs, ces
occasions sont rares, et nous les devinons simplement par l'impression
malveillante de Gourgaud, non par quelque preuve matérielle de la
colère impériale. Il y a, pendant les derniers jours, certain
malentendu qui ne vaut la peine d'être remarqué que parce qu'il montre
à quel point Gourgaud cherchait les malentendus. «Je mourrai, dit
Napoléon, et vous vous en irez.» Le général croit entendre: «Vous vous
en rirez.» Et il voit là une admirable occasion pour entrer dans une
vertueuse colère: «Quoique Votre Majesté me traite bien durement
d'habitude, ce qu'elle dit là, aujourd'hui, est par trop fort!» Alors,
il y a une explication, et le plumage hérissé se calme pour un
instant. Ainsi va cette existence de chien et chat. Tout ce que dit
Napoléon, tout ce qu'il fait, devient un grief. Après que Las Cases
est parti, il y a du Montholon derrière tout ce qui arrive; les
Montholon sont la source de tous les maux. Rien de plus fatigant, de
plus irritant, que ce réquisitoire éternel à contre-sens. Aussi le
lecteur accueille-t-il avec joie la catastrophe inévitable. Après
l'une de ces scènes où Gourgaud--nous le voyons d'après son récit--a
tous les torts de son côté, il prie Bertrand d'«organiser son départ».
Et, pourtant, il tarde. Avant de partir, il faut qu'il provoque en
duel Montholon, et, Mme de Montholon étant tout près d'accoucher, il
craint de l'agiter. Cependant, une semaine après la demande à
Bertrand, l'enfant vient au monde. Ce jour-là même, Gourgaud déclare à
Bertrand que le moment est venu de provoquer Montholon. Il y a neuf
ans qu'il est avec l'Empereur (ici suit l'inéluctable état de
services), et on le sacrifie aux Montholon. «Ah! maréchal, l'Empereur
a été un grand général, mais quel coeur dur!» Pourtant, il attend une
semaine. Puis, il a une audience de Napoléon, auquel il fait part de
ses intentions homicides, et, lui montrant sa tête: «Voilà mes cheveux
que je n'ai pas coupés depuis plusieurs mois; je ne les couperai
qu'après m'être vengé.» L'Empereur lui dit: «Si vous menacez
Montholon, vous êtes un brigand!» Il m'appelle assassin! «Voyons, si
vous vous battez il vous tuera.--Sire, j'ai toujours eu pour principe
qu'il vaut mieux mourir avec honneur que de vivre dans la honte!» Sa
Majesté me demande ce que je veux.... «Passer avant Montholon?... Me
voir deux fois par jour?» Aigri, je répète qu'un assassin, un
brigand, ne doit rien demander. Alors, l'Empereur fait des excuses:
«Je vous prie d'oublier mes expressions.» Je me sens faiblir et
consens à ne pas provoquer Montholon, si l'Empereur veut m'en donner
l'ordre par écrit. Mais, dans des phrases confuses, il explique qu'il
est décidé à quitter Sainte-Hélène. L'obscurité du récit est
imputable, probablement, à ce fait, déjà discuté plus haut, que le
départ de Gourgaud était dû à des causes d'ordre divers. Il était
impossible qu'il continuât à vivre à Sainte-Hélène sur le pied où il
s'était mis. Il s'était rendu désagréable à l'Empereur, et l'Empereur
était pour lui la cause de mille tourments. Et, pourtant, quoiqu'il
partît dans ces conditions et pour ces motifs, il allait servir
d'agent à l'Empereur en Europe. Nous devinons vaguement, à travers ces
lignes embarrassées, qu'on craint qu'il ne soit soupçonné d'être
envoyé en mission; qu'il doit donner pour raison de son départ l'état
de sa santé et produire, à cet effet, un certificat d'O'Meara.
Napoléon lui dit adieu. «C'est la dernière fois que nous nous voyons.»
Pourtant, ils doivent se rencontrer encore. Gourgaud, ne recevant pas
l'ordre écrit, provoque Montholon. Avec la comique inconscience qui le
caractérise, il envoie, avec le cartel, un fusil et six louis qu'il
avait empruntés à son ennemi. Montholon répond qu'il a donné sa parole
d'honneur à son maître de ne pas se battre dans les circonstances
actuelles. Alors, Gourgaud, de nouveau, se replie. A qui cet homme
extraordinaire va-t-il demander avis? A Lowe, et celui-ci répond que
les uns croiront que le général s'en va parce qu'il en a assez, les
autres parce qu'il a une mission. Sur quoi Gourgaud demande qu'on le
traite avec la dernière rigueur, et retourne à Longwood pour écrire
une lettre à Napoléon, où il lui demande la permission de partir pour
raison de mauvaise santé. L'Empereur accorde la permission sollicitée
et exprime, avec une gravité imperturbable, le regret de voir que la
maladie de foie endémique dans l'île (maladie qu'il était, pour des
raisons faciles à comprendre, décidé à s'attribuer à lui-même) eût
fait une nouvelle victime. Il reçoit Gourgaud encore une fois.
Celui-ci raconte, quoique d'une façon fort incomplète, on le sent, ce
qui se passa entre eux. L'Empereur lui ordonne de voir la princesse
Charlotte, sur la bienveillance de laquelle il comptait. Il est bon de
remarquer,--et ceci peut servir à faire juger des difficultés qu'on
rencontre lorsqu'on veut chercher la vérité à Sainte-Hélène,--qu'au
moment où Napoléon est censé prononcer ces paroles, il connaissait
depuis plusieurs jours la mort de la princesse. Il prophétise: «Je
vous vois incessamment commander l'artillerie contre les Anglais....
Dites bien en France que je déteste toujours ces coquins, ces
scélérats.» C'était sa façon de commenter les instructions dictées la
veille par lui, et où il disait: «J'ai toujours eu une haute estime de
la nation anglaise; malgré le martyre que ses ministres m'imposent,
mon estime reste au peuple anglais.» Au moment où son visiteur prend
congé, il lui donne une petite tape sur la joue. «Nous nous reverrons
dans un autre monde. Allons, adieu.» Gourgaud l'embrasse en pleurant,
et ainsi finissent les curieuses et pénibles relations de ces deux
hommes. Une autre source nous apprend que la veille de ces adieux,
l'Empereur dicta à Montholon une longue lettre où il essayait de
toucher l'Empereur de Russie, probablement pour servir à la mission de
Gourgaud. Nous reviendrons plus tard sur ce document. Napoléon donna
aussi à Gourgaud des instructions précises sur la conduite qu'il
devait tenir en arrivant en Europe. Le général devait emporter
certaines notes dans la semelle de ses souliers; il devait remettre
des cheveux de l'Empereur à Marie-Louise. Il n'y a rien de très
frappant ni de particulièrement confidentiel dans le document confié à
Gourgaud. Les véritables secrets furent dits, sans doute, de vive
voix.

Il y avait l'inévitable question d'argent: l'argent toujours offert et
toujours refusé, et toujours aussi le résultat final qui reste dans
l'ombre. Gourgaud va donc se rendre au milieu des Gentils; il réside
chez Jackson; il dîne avec Lowe et les commissaires, se plaint de
Napoléon, fait des révélations grotesques, en un mot, «charge» son
personnage. Nous apprenons par Montholon que, durant tout ce temps, il
est en communication secrète avec Longwood, où il fait connaître le
résultat de ses conversations avec Sturmer et Balmain. Après un mois
de cette existence, il s'embarque, avec les bénédictions de ses
nouveaux amis, avec des lettres de recommandation de Montchenu, avec
une bonne somme d'argent prêtée par Lowe, et avec les instructions
secrètes de Napoléon dans la semelle de ses souliers: fin
caractéristique de cet orageux exil.




CHAPITRE IV.

LA DÉPORTATION.


Si c'était possible, nous voudrions ignorer tout ce qui a été écrit
sur ce sujet: car c'est une lecture particulièrement pénible pour un
Anglais. Il ne peut s'empêcher de regretter que son gouvernement se
soit chargé de la garde de Napoléon, et, plus encore, que cette tâche
ait été remplie dans un esprit aussi méprisable et par d'aussi
malencontreux agents. Si Sainte-Hélène rappelle de cruels souvenirs
aux Français, bien plus cruels encore sont ceux que ce nom éveille
parmi nous.

Peut-être ne sommes-nous pas aujourd'hui en état de juger
impartialement la situation telle qu'elle se présentait en 1815 au
gouvernement britannique. Ce gouvernement était à la tête de la
coalition qui avait réussi, par deux fois, à renverser Napoléon. Il en
avait coûté à la Grande-Bretagne, si l'on en croit les chiffres donnés
par les dictionnaires de statistique, plus de huit cents millions de
livres[5] pour envoyer Napoléon à l'île d'Elbe. Son retour avait
encore coûté à l'Angleterre des millions, sans compter l'horrible
ébranlement donné au système nerveux de l'Europe. Le coût de ces
guerres en existences humaines ne pourra jamais être évalué au juste:
probablement le total monterait à plusieurs millions. Le premier et le
principal but des Alliés--c'était leur devoir envers les nations qui
avaient fait de si grands sacrifices!--était donc de mettre Napoléon
dans l'impossibilité absolue de s'échapper une seconde fois. Nous
pensons, quant à nous, que jamais, quoi qu'il pût arriver, Napoléon
n'aurait vaincu de nouveau l'Europe. Son énergie était à bout, et la
France, de son côté, était épuisée pour le temps qu'il lui restait à
vivre. Mais les Alliés n'en pouvaient rien savoir et, s'ils avaient
adopté cette manière de voir, ils eussent été répréhensibles.... En
tout cas, Napoléon, bien portant ou malade, actif ou non, eût été, si
on lui avait laissé la liberté, un dangereux point de ralliement pour
toutes les forces révolutionnaires de l'Europe.

  [5] Vingt milliards de francs, qui en vaudraient le triple
  aujourd'hui.--_Note du traducteur._

Nous pouvons donc considérer comme admis et comme démontré que
Napoléon ne pouvait plus garder sa liberté de mouvement et d'action.
Dure nécessité pour lui; mais n'avait-il pas été dur, lui aussi, pour
le monde? En un sens, c'était le plus magnifique hommage qu'on pût lui
rendre.

Napoléon se remit lui-même aux mains de la Grande-Bretagne, et les
Alliés exprimèrent le désir que la Grande-Bretagne fût responsable de
sa personne. Dans quel esprit notre gouvernement accepta-t-il cette
mission? «Nous voudrions, écrit lord Liverpool à lord Castlereagh,
secrétaire d'État aux Affaires étrangères, que le roi de France fît
fusiller ou pendre Bonaparte: _ce serait la meilleure façon de
terminer_ _l'affaire_.» Pour rendre son idée plus claire, voici
comment il l'expose à Eldon[6]: «De deux choses l'une: ou Napoléon
doit reprendre son caractère primitif de sujet français, ou il n'est
rien du tout et il a conduit ses expéditions à la manière d'un
_outlaw_, d'un proscrit, qui est en dehors de la société, en dehors
des lois, _hostis humani generis_.» Le dilemme qui se présentait,
apparemment, au choix de lord Liverpool était celui-ci: remettre
Napoléon à Louis XVIII, comme son sujet, afin qu'il fût traité par lui
en rebelle, ou le placer en dehors de l'humanité et agir avec lui
comme avec un animal malfaisant. Il écrit à Castlereagh, avec une
sorte de regret: «Si... le roi de France ne se sent pas assez fort
pour le traiter comme un rebelle, nous sommes prêts à nous charger de
la garde de sa personne...» et ainsi de suite. Walter Scott admet
qu'en 1816 il y avait beaucoup de gens en Angleterre qui étaient
d'avis que Napoléon aurait dû être remis à Louis XVIII pour être puni
comme un sujet révolté. Par bonheur, quoique nous n'ayons point à en
remercier nos ministres, la honte d'avoir livré Napoléon au roi de
France pour être fusillé comme Ney nous a été épargnée.

  [6] Le lord chancelier.

Nous voyons donc qu'il n'y avait pas à espérer l'ombre de magnanimité
dans la conduite de notre gouvernement en cette circonstance. Seul, un
prince anglais, le duc de Sussex, d'accord avec Lord Holland, formula
une protestation publique contre les agissements du ministère.
Napoléon, qui avait songé d'abord à Thémistocle, puis à Annibal, avait
réclamé, peut-être avec moins de confiance qu'il ne voulait en avoir
l'air, l'hospitalité de la Grande-Bretagne. Il avait espéré que, sous
le nom du colonel Muiron, un ami des premiers jours qui avait été tué
à Arcole à son côté, en le couvrant de son corps et auquel il gardait
un tendre souvenir, on lui permettrait de mener en Angleterre la vie
de gentilhomme campagnard. Cette idée, nous le disons à regret, était
impraticable. L'Angleterre était trop près de la France. Le trône des
Bourbons, qui, par une raison inexpliquée, était devenu le pivot de
notre politique, ne pouvait être en sûreté tant que le public saurait
qu'à quelques vingt milles de la côte française, vivait certain
colonel entre deux âges qui s'était appelé Napoléon. Toutes les
précautions qui enferment Danaé dans son coffre n'auraient pas été
suffisantes pour empêcher la pitié ou la prière d'arriver à ce trop
puissant voisin. Napoléon avait été en Europe le génie du
bouleversement. Traditions, souvenirs, tout le passé aurait continué à
entourer le colonel Muiron, si tranquille, si casanier, si bon
bourgeois que cet officier eût été dans sa vie privée. Un jour, à
Sainte-Hélène, Napoléon laissa échapper la vérité devant son petit
cercle. Il venait de recevoir une lettre qui lui annonçait un
revirement dans l'opinion des Français. «Ah! s'écria-t-il, si nous
étions en Angleterre!» De plus, sa présence eût soulevé, sans qu'il le
voulût, toute espèce de questions de droit, qui eussent donné les plus
grands ennuis au gouvernement. En fait, l'amiral Keith fut poursuivi,
pendant une journée entière, à travers sa flotte, par un huissier qui
lui portait une assignation au nom de Napoléon.

Enfin,--et ce fut là le mobile déterminant de nos ministres,--il
serait devenu, parmi les Anglais eux-mêmes, un objet de sympathie,
nous dirons même d'admiration. Car la Grande-Bretagne avait beau être
victorieuse: elle n'était point satisfaite. Quand nous nous rappelons
l'histoire des six années qui s'écoulèrent entre Waterloo et la mort
de Napoléon, nous pouvons aisément comprendre que la présence, dans
les limites du Royaume-Uni, de ce glorieux fils de la Révolution eût
été loin d'être un soutien ou une force pour un gouvernement tory.
«Vous connaissez assez les sentiments des gens de ce pays-ci, écrit
Liverpool à Castlereagh, pour être persuadé qu'il deviendrait
immédiatement un objet de curiosité et, probablement, de compassion
d'ici à quelques mois.» Les innombrables visiteurs qui affluèrent à
Plymouth justifièrent le pronostic du premier ministre. La vérité est
que le monarque déchu était entouré d'une auréole extraordinaire.
Lui-même le savait parfaitement. Il dit à Sainte-Hélène avec confiance
que, s'il avait vécu en Angleterre, il aurait gagné le coeur des
Anglais. Il fascina Maitland, qui le conduisit en Angleterre, comme il
avait fasciné Ussher qui l'avait conduit à l'île d'Elbe. Après que
Napoléon eut quitté le _Bellérophon_, Maitland fit faire une enquête
sur les sentiments de l'équipage, et voici le résultat de cette
enquête: «On peut dire de cet homme-là tout le mal qu'on voudra, mais
si le peuple anglais le connaissait comme nous le connaissons, il ne
toucherait pas à un cheveu de sa tête.» L'équipage du _Northumberland_
était à peu près dans les mêmes dispositions. «C'est un rude homme; il
ne mérite pas son sort.» Les marins du vaisseau qui amena Montchenu
pensaient de même. Quand il avait quitté l'_Undaunted_, qui le mena à
l'île d'Elbe, le maître d'équipage, au nom de ses camarades, lui avait
souhaité «longue vie, prospérité dans l'île et meilleure chance une
autre fois». Après deux courtes entrevues, l'amiral Hotham et son
capitaine de pavillon, Senhouse, sentirent leurs préjugés s'évanouir.
«L'amiral et moi, écrit Senhouse, nous avons découvert l'un et l'autre
que notre vieille animosité avait fondu comme le courage d'Acres dans
_les Rivaux_[7].» Restait un péril plus grand encore: «Le diable
emporte cet homme! disait lord Keith, s'il avait obtenu une entrevue
avec Son Altesse Royale le prince Régent, ils auraient été les
meilleurs amis du monde au bout d'une demi-heure!» On finit par
informer Napoléon du danger qu'on voyait à le laisser en Angleterre.
Un voyageur lui avait dit que le gouvernement anglais ne pouvait y
souffrir sa présence, dans la crainte que les émeutiers le missent à
leur tête. Un autre lui avait assuré avoir entendu dire à lord
Liverpool et à lord Castlereagh que leur grande raison pour l'envoyer
à Sainte-Hélène était la peur qu'il n'intriguât avec l'opposition. Il
est inutile de nous étendre sur ce point. Napoléon, en Angleterre
aurait été dangereux à la fois pour le gouvernement français et pour
le gouvernement britannique.

  [7] _The Rivals_, comédie de Sheridan, inspirée par ses amours avec
  Miss Linley.--_Note du traducteur._

Sur le continent il n'aurait pu vivre que dans une forteresse. En
certains pays, il eût été un volcan, dans d'autres il aurait été
infailliblement exposé aux outrages et, peut-être, à l'assassinat. Aux
États-Unis, il eût été hors du contrôle des puissances qui avaient un
si grand intérêt à paralyser ses mouvements, et dans les pays où un
Burr avait rêvé de fonder un Empire, un Napoléon eût été, tout au
moins, un foyer de troubles. Il a très franchement avoué que, s'il
avait vécu là-bas, il ne se serait pas contenté, comme son frère
Joseph, de bâtir et de planter, mais qu'il se serait efforcé de créer
un État. Montholon nous assure que la couronne du Mexique fut
effectivement offerte à Napoléon à Sainte-Hélène, mais nous prenons
cette assertion pour ce qu'elle vaut. Dans de telles conjonctures, il
n'y avait rien de surprenant à ce que Sainte-Hélène fût choisie comme
la résidence qui convenait le mieux pour Napoléon. Dès 1814-1815, le
Congrès de Vienne avait pensé à Sainte-Hélène comme à une prison
possible pour le souverain de l'île d'Elbe. C'était, disait-on, un
paradis sous les tropiques. L'île était lointaine; elle possédait,
assurait lord Liverpool, une belle résidence où pourrait vivre
Napoléon, et, en effet, il aurait pu y vivre si lord Liverpool n'avait
donné des instructions portant défense formelle de lui donner cette
résidence. Le duc de Wellington, lui aussi, déclarait le climat
charmant, mais il n'avait pas à s'y rendre et il considérait le sort
de Napoléon avec un robuste optimisme où l'altruisme n'entrait que
pour une faible part. Il n'y avait à Sainte-Hélène qu'un seul
mouillage, et fort étroit; les vaisseaux qui s'approchaient de l'île
étaient aperçus et signalés à une distance incroyable. Les autorités
avaient, de plus, le droit de ne pas recevoir les navires neutres.

Le choix peut donc se justifier, croyons-nous. Ce n'en fut pas moins
un coup terrible pour Napoléon et pour ses compagnons. Ils s'étaient
figuré que le pis qui pût leur arriver serait d'être internés au
château de Dumbarton ou à la Tour de Londres. Un bon Français n'est
jamais heureux longtemps hors de France, et il semblait que
Sainte-Hélène fût le bout du monde. Napoléon lui-même dit d'abord
qu'il n'irait point vivant. Peu à peu, il reprit possession de
lui-même et se comporta avec sang-froid et dignité. Dès les premiers
moments, il eut beaucoup à souffrir. On lui défendit d'emmener Savary
et Lallemand, et sa séparation d'avec eux est décrite par un témoin
anglais, peu accessible à l'émotion, comme une scène navrante. Ils
furent embarqués, avec plusieurs autres personnes de sa suite, pour
Malte où ils furent internés. Quant à lui, on le remit à Cockburn, qui
semble s'être assimilé avec enthousiasme l'esprit de ses instructions.
Napoléon devait être connu, dorénavant, comme le général Bonaparte et
recevoir «les honneurs dus à un général anglais en disponibilité (_not
in employ_)». Il ne devait pas tarder à apprendre qu'un général
anglais en disponibilité n'a pas beaucoup d'égards à attendre. On lui
donna une cabine de douze pieds sur neuf. Lorsqu'il essaya de se
servir de la chambre voisine et d'en faire son cabinet de travail, on
lui fit aussitôt comprendre que cette pièce était commune à tous les
officiers. «Il reçut la communication avec soumission et bonne
humeur.» Lorsqu'il parut sur le pont, tête nue, les officiers anglais
restèrent couverts. Quelle nécessité d'être polis envers un officier
en demi-solde? Napoléon, qui n'avait jamais eu l'habitude de rester
plus de vingt minutes à table, était fatigué de la longueur des repas
anglais et, quand il avait pris son café, remontait sur le pont «de
façon assez peu civile», pense l'amiral, en exprimant le désir que les
autres demeurassent à table: «Je suppose, dit tout haut Cockburn, que
le général n'a pas lu lord Chesterfield.» Cette fine ironie n'est pas
perdue pour les Français qui composent la petite cour de Napoléon. Une
des dames, sans perdre un moment, riposte avec beaucoup d'à-propos et
de vigueur. Cette dame aurait pu faire observer que l'amiral avait, de
son côté, bien mal lu lord Chesterfield, car il n'est point de
pratique qui soit plus nettement condamnée par le célèbre moraliste
que celle de s'attarder à table pour boire. «Il est clair, remarque
l'amiral, qu'il a une propension à jouer, de temps à autre, au
souverain, mais je ne le permettrai pas.» Il continue à exécuter ce
programme disciplinaire et note, quelques jours plus tard: «Je n'ai
pas beaucoup vu le général Buonaparte aujourd'hui, car, comme il
paraissait encore disposé à essayer de prendre des airs d'importance,
qui ne conviennent pas (_inclined to try to assume again improper
consequence_), j'ai dû, avec intention, le tenir à distance encore
plus qu'à l'ordinaire.» Ne dirait-on pas un dompteur de lions? Nous
étions loin des temps du Prince Noir, alors qu'un autre souverain de
France était notre prisonnier!

Montchenu, lui-même, le commissaire français, dont les idées, en ce
qui touche le traitement à infliger à Napoléon, étaient des plus
rigoureuses, est d'avis que Cockburn se conduisit un peu cavalièrement
avec le prisonnier. Il répète les paroles de Napoléon: «Qu'on
m'enchaîne si l'on veut, mais que l'on me traite avec les égards qui
me sont dus.»

Cockburn, jugeant d'après sa haute conception britannique du parfait
gentilhomme, trouve que la nature de Napoléon «manque de raffinement»,
mais qu'il est aussi poli «que sa nature le lui permet». En sorte que,
le jour de la naissance de Napoléon, l'amiral a la condescendance de
boire à sa santé: «Il a paru sensible à cette politesse.» Plus tard,
l'amiral, avec un sentiment très délicat de la différence de leur
situation respective, fait cette déclaration: «Je suis toujours prêt à
faire la moitié du chemin, lorsqu'il semble se conduire avec la
modestie qui lui convient et se rendre compte de sa position
présente.» Enfin, Napoléon se conduit avec tant de sagesse qu'il
obtient le suffrage suivant de l'amiral: «Pendant tout le temps du
voyage, il a montré, à propos du vent et du temps qu'il faisait,
beaucoup moins d'impatience et fait bien moins de difficultés qu'aucun
autre membre de son escorte.» Il avait, pourtant, aussi bien qu'eux,
des raisons pour se plaindre. A bord, ils étaient entassés comme des
harengs dans un baril. Le _Northumberland_ avait été, disait-on,
arrêté au moment où il revenait des Indes, afin de conduire Napoléon.
Toute l'eau qu'on avait à bord était allée aux Indes, assurait-on;
elle était impure et jaunâtre, en même temps que peu abondante.
L'avenir s'offrait à eux sous les couleurs les plus sombres. Un peu
d'impatience eût été pardonnable, au moins de la part des deux dames
françaises. Mais il semble qu'elles se montrèrent résignées, assez, du
moins, pour ne pas mériter les critiques du sévère Cockburn.

L'amiral lui-même ne pouvait pas se sentir tout à fait à l'aise. Son
équipage était dans un état de révolte à peine déguisé. Les marins
refusèrent de lever l'ancre à Portsmouth, et il fallut, pour les y
forcer, faire monter à bord une force militaire imposante. Impossible
de donner une idée de leur langage et de leur attitude pendant le
voyage; ils n'hésitaient pas un instant à frapper les _midshipmen_. On
mit un factionnaire à la porte de l'Empereur pour empêcher les
communications entre le prisonnier et l'équipage. Napoléon,
prétend-on, dit à Cockburn qu'il était sûr que beaucoup d'entre eux
prendraient son parti. L'éducation de Napoléon à faire et son équipage
à dompter: on voit que sir George Cockburn avait une existence bien
remplie.

Napoléon débarqua à Sainte-Hélène trois mois exactement après s'être
rendu à Maitland. Mais il resta confié à l'amiral jusqu'à l'arrivée du
nouveau gouverneur, car le gouverneur actuel, M. Wilks, outre qu'il
était un employé de la Compagnie des Indes, n'était pas apparemment
jugé à la hauteur des nouvelles fonctions, toutes spéciales, attachées
à son poste, bien que Wellington soit d'avis que mieux eût valu le
garder. Cockburn resta donc en charge jusqu'au mois d'avril 1816; à
cette date, il fut remplacé par sir Hudson Lowe.




CHAPITRE V.

SIR HUDSON LOWE.


Il est peu de noms, dans l'histoire, aussi malheureux que celui de
Lowe. S'il n'avait été choisi pour ce poste difficile et dangereux de
gouverneur de Sainte-Hélène, à l'époque où Napoléon y fut relégué, il
aurait pu traverser la vie et en sortir, paisible et honoré, comme
tant d'autres officiers qui arrivèrent au même rang et eurent une
carrière analogue. Sa malchance voulut qu'il acceptât une position où
il était malaisé à quiconque et à lui impossible de réussir. C'était,
nous semble-t-il, un homme à l'esprit étroit, ignorant, irritable,
sans l'ombre de tact ou de sympathie. «Ses manières, dit Forsyth, son
apologiste, n'avaient rien qui prévînt en sa faveur, même au jugement
des amis les mieux disposés.» «Son oeil, en me regardant,» dit
Napoléon, la première fois qu'il le vit, «était celui d'une hyène
prise dans un piège.» Lady Granville, qui le vit deux ans après qu'il
avait quitté Sainte-Hélène, lui trouva la figure d'un démon. Nous
sommes obligé d'ajouter que Lowe n'était pas ce que nous appellerions
un gentleman dans la meilleure acception du mot. Mais des ministres
qui auraient voulu voir Napoléon pendu ou fusillé, ne devaient pas,
évidemment, chercher un homme d'un haut et généreux caractère pour
être le geôlier de ses dernières années, et, l'eussent-ils cherché,
ils n'auraient jamais trouvé un tel homme pour une pareille mission.
Lowe était, néanmoins, un choix particulièrement déplorable, et cela
pour une raison qui ne tenait pas à sa personne. Il avait commandé les
_Corsican Rangers_ (chasseurs corses), un régiment formé de sujets et
de compatriotes de Napoléon en armes contre la France, et, par
conséquent, au point de vue de ce souverain, un régiment de rebelles
et de déserteurs. Ce fait le rendit particulièrement désagréable à
l'Empereur, qui ne ménageait pas les dures allusions à ce sujet. Et ce
n'était pas non plus un point en sa faveur d'avoir été chassé de Capri
par le général Lamarque, qui n'avait, disait-on, que des forces
inférieures aux siennes. Mais, en aucun cas, bien que ses intentions,
croyons-nous, fussent bonnes, et quoiqu'il eût auprès de lui sa
charmante jeune femme dont le tact aurait pu le guider, Lowe n'aurait
réussi dans sa tâche.

En parlant ainsi, nous ne nous en rapportons pas uniquement à notre
impression personnelle. Le verdict de l'histoire est presque
uniformément hostile. En dehors de ses défenseurs officiels, nous ne
connaissons que deux écrivains qui parlent favorablement de lui. L'un
est Henry, un chirurgien militaire en garnison à Sainte-Hélène, qui
fut l'ami et l'hôte de Lowe, et qui, soit dit en passant, donne une
description admirable de la réception de son régiment par Napoléon.
Henry, tout le long de ses deux volumes, montre une pieuse et
universelle dévotion à tous les gouverneurs anglais, y compris Lowe
lui-même. Il parle de sir Hudson comme d'un homme calomnié, quoiqu'il
convienne que la première impression faite sur lui par la personne de
Lowe fut plutôt défavorable, et quoiqu'il fasse allusion aux saillies
de mauvais caractère, aux façons impolies et aux actes rigoureux qu'on
lui attribuait. Tout cela est contre-balancé, dans l'esprit de
l'auteur, par le talent que «déploya le gouverneur en démasquant les
complots compliqués qui se tramaient perpétuellement à Longwood, et la
fermeté avec laquelle il les déjouait par sa vigilance incessante,»
etc. La vigilance, personne ne songe à la nier, mais il n'est
nullement prouvé pour nous qu'il y ait jamais eu de complots à
Longwood, si ce n'est pour faire passer des lettres en contrebande. Le
témoignage n'a donc pas beaucoup d'importance; prenons-le, néanmoins,
pour ce qu'il vaut. L'autre autorité est l'auteur anonyme d'un roman
appelé _Edward Lascelles_. On y voit les préjugés de l'auteur vaincus
par l'hospitalité du gouverneur. Dans les deux cas, le charme
personnel de lady Lowe semble avoir produit son effet. Ce sont là de
faibles protections. De l'autre côté, nous avons Walter Scott, malgré
ses idées préconçues en faveur du torysme le plus exalté et du
gouvernement de lord Liverpool: «Il faudrait, dit Scott, un vigoureux
plaidoyer de la part de sir Hudson Lowe pour nous amener à croire
qu'il était l'homme rare, le haut caractère auquel, comme nous l'avons
déjà dit, une aussi importante mission aurait dû être confiée.»
L'apologiste attitré de Lowe lui-même, dont le zèle et le dévouement à
son client ne seront mis en doute par aucun de ceux qui ont survécu à
la lecture de son ouvrage, ne peut s'empêcher d'exprimer un blâme. En
une circonstance, il dit, en propres termes, que la façon d'agir de
Lowe était inopportune et maladroite, et, dans plusieurs occasions, sa
désapprobation n'est pas moins évidente. Alison, autre partisan
également fervent de la même doctrine politique, dit que Lowe «était
un choix malheureux. Ses manières étaient brusques, désobligeantes et
son genre de caractère n'était pas propre à adoucir les souffrances
imposées à l'Empereur durant sa captivité».--«Sir Hudson Lowe, dit le
duc de Wellington, était un choix détestable. Il manquait à la fois
d'éducation et de jugement. C'était un sot qui ne connaissait rien du
monde, et, comme tous les hommes qui ne connaissent pas le monde, il
était soupçonneux et jaloux.» Une telle opinion, dans la bouche de
Wellington, vaut la peine d'être retenue, car ce n'était pas un ennemi
généreux et il pensait que Napoléon n'avait pas lieu de se plaindre.
Du reste, il est certains témoins d'une grande valeur qui
connaissaient Lowe parfaitement et qui se trouvaient sur les lieux:
c'est leur appréciation qui doit, pour nous, faire autorité. Nous
voulons parler de l'amiral sir Pulteney Malcolm, commandant de la
station, et des commissaires étrangers. Malcolm était du même parti;
il servait les mêmes chefs et ne semble avoir trahi le gouverneur en
quoi que ce soit. Mais cela n'empêchait pas sir Hudson Lowe de se
quereller avec lui. Malcolm s'aperçut, comme nous l'avons dit plus
haut, que l'île était couverte des espions du gouverneur, que la
conduite de Lowe à son égard n'était pas celle d'un gentleman, qu'il
le soumettait, à propos de ses conversations avec Napoléon, à un
interrogatoire conçu dans un esprit de suspicion peu honorable. Ils
se séparèrent de la façon la moins amicale du monde.

Les commissaires étaient hostiles à Napoléon et désiraient vivre en
bons termes avec Lowe. Mais ce n'était pas possible. Le Français,
Montchenu, était le mieux disposé des trois. Voici, cependant, ce
qu'il écrit: «Je ne serais pas étonné d'apprendre bientôt que sa
petite tête a succombé sous le poids énorme de la défense d'un rocher
inaccessible, défendu par une armée de terre et de mer.... Ah! quel
homme! Je suis convaincu qu'avec toutes les recherches possibles on ne
retrouverait pas son pareil.»

L'Autrichien Sturmer dit qu'il aurait été impossible de faire un plus
détestable choix. Il eût été difficile de rencontrer en Angleterre un
homme plus gauche, plus extravagant et plus désagréable. «Je ne sais
par quelle fatalité sir Hudson Lowe finit toujours par se mettre mal
avec tout le monde. Accablé du poids de la responsabilité dont il est
chargé, il s'agite, se tourmente sans cesse, et éprouve le besoin de
tourmenter les autres.» Il écrit encore, à propos de Lowe: «Il se rend
odieux. Les Anglais le craignent et le fuient, les Français s'en
moquent, les commissaires s'en plaignent, et tout le monde s'accorde à
dire qu'il a l'esprit frappé.» Balmain, le commissaire russe, était un
des hôtes les mieux reçus chez sir Hudson Lowe et finit par épouser sa
belle-fille. Mais il ne cesse pas de s'égayer aux dépens de cet
infortuné fonctionnaire.

«Le gouverneur n'est pas un tyran, mais il est incommode et d'une
déraison à n'y pas tenir.» Il dit ailleurs: «Lowe ne peut s'entendre
avec personne et ne voit partout que traîtres et trahisons.» Lowe
n'aimait pas les commissaires parce qu'ils représentaient une autorité
différente de la sienne. Lorsqu'ils lui adressaient la parole, il ne
répondait pas. Il était, avec eux, impoli, grossier, au delà de toute
expression. Il est vrai que le fait, en lui-même, ne prouverait pas
qu'il fût incapable de remplir ses fonctions.

Une de ses fantaisies, en ce qui regarde les commissaires, est trop
extraordinaire pour n'être pas rapportée ici. Il s'obstinait à leur
parler anglais. Montchenu, qui ne savait pas un mot de cette langue,
se plaignit. Sur quoi Lowe, qui écrivait facilement en français,
offrit de correspondre dans la langue latine, «qui était la langue
diplomatique du seizième siècle».

«La garde de Napoléon, dit Scott,... demandait un homme d'une force
d'esprit extraordinaire, incapable de faire céder, fût-ce un instant,
son jugement devant ses sentiments, en état de découvrir et de réfuter
sur-le-champ les sophismes qu'on pourrait employer pour le détourner
de l'honnête et courageux accomplissement de son devoir. Mais, à ces
qualités si rares il aurait fallu joindre des qualités presque aussi
rares: un absolu sang-froid et une générosité d'âme qui, forte de son
honneur et de son intégrité, aurait pu envisager avec calme, avec
pitié, jour par jour, heure par heure, les effets produits sur un être
extraordinaire par tant de causes diverses, qui le torturaient,
l'affolaient, le tenaient dans un perpétuel état d'irritation.» Cette
définition, passablement prolixe et ampoulée, ne s'applique
certainement pas à Lowe. La vérité est qu'il était persécuté par une
sorte de monomanie de conspiration et d'évasion. Il était méticuleux
jusqu'à la folie. Son manque de tact est à peine croyable. Les pages
de sa volumineuse biographie pourront nous fournir des traits de
caractère suffisants pour prouver combien il était déplacé dans un
poste qui demandait du discernement et de la délicatesse.

Montholon offre à Montchenu quelques haricots à planter, des blancs et
des verts. A un esprit ordinaire, la chose semble banale et d'ordre
assez vulgaire. Mais l'esprit du gouverneur n'était pas un esprit
ordinaire. Il flaire un complot: il soupçonne, dans ces innocents
légumes, une allusion au drapeau blanc des Bourbons et à l'uniforme
vert habituellement porté par Napoléon. Il écrit gravement à Bathurst:
«Ces haricots blancs et verts ont-ils rapport au drapeau blanc des
Bourbons et à l'uniforme du général Bonaparte, ainsi qu'à la livrée
des domestiques de Longwood? Je ne puis me prononcer sur ce point;
mais le marquis de Montchenu aurait agi, ce me semble, de façon plus
convenable en n'acceptant ni les uns ni les autres, ou, tout au moins,
il eût dû se borner à demander seulement les blancs.» «Sir H. Lowe,
dit Forsyth, jugea que l'affaire avait quelque importance et en
entretint encore Lord Bathurst dans une autre lettre.» On voit que
Forsyth peut s'égayer tout doucement à l'occasion.

Prenons un autre exemple. Un jeune prêtre corse est envoyé à l'exilé.
Comme tous les autres, il s'ennuie affreusement, d'autant plus qu'il
ne peut, dit-on, ni lire ni écrire. Il veut se distraire en montant à
cheval et, tout naturellement, il cherche à faire son apprentissage de
cavalier hors de la vue des spectateurs. Mais il porte un habit qui
ressemble un peu à celui de Napoléon, quoiqu'il n'y ait aucun rapport
dans le reste du costume. Tout cela est rapporté au gouverneur dans
les plus grands détails, et c'est ce que Forsyth appelle «une
tentative pour jouer le personnage de Napoléon et tromper la
surveillance de l'officier de service. Ce n'est pas une coïncidence
insignifiante que, ce même jour, Bonaparte ne quitta pas un instant sa
maison». Nous ne savons pas au juste jusqu'à quel point Lowe prit cet
incident au sérieux. Autant qu'on peut le voir d'après le récit de
Forsyth, il en fut grandement ému. Le fait que les essais d'équitation
d'un jeune prêtre pussent être pris pour une tentative de représenter
Napoléon, à l'âge et de la corpulence que l'on sait, montre l'effet
que peut produire la peur, à l'état chronique, dans un esprit où le
soupçon s'est logé et est devenu une monomanie.

Les enfants de Bertrand vont déjeuner chez Montchenu. Le petit garçon,
apercevant un portrait de Louis XVIII, demande «qui est ce gros pouf».
On le lui dit et il crie: «C'est un grand coquin!» pendant que sa
soeur Hortense montre une aversion peu surprenante pour la cocarde
blanche, symbole du parti qui avait ruiné sa famille et condamné son
père à mort. Les propos innocents de ces petits enfants sont rapportés
religieusement par le consciencieux gouverneur pour l'édification du
ministre.

Balmain enregistre, dans le même ordre d'exagérations, un mot de Lowe
qui peint l'homme. «Le docteur O'Meara, dit le gouverneur, a commis
des fautes impardonnables. Il a répété aux gens de là-bas (à Longwood)
ce qui se passait dans la ville, dans le pays, à bord des navires. Il
allait à la chasse aux nouvelles pour eux, et leur faisait bassement
sa cour. Et puis, il a donné à un Anglais, au nom de Napoléon et en
secret, une tabatière. Quelle infamie! Et n'est-ce pas abominable, à
ce grandissime Empereur, de violer ainsi les règlements?» Ceci n'est
point de la charge, c'est parfaitement sérieux.

Il semble que Lowe finit par perdre à peu près la tête sous le
sentiment de sa responsabilité et la conscience qu'il était un objet
de moquerie, à la fois pour les Français et pour ses collègues, tandis
que son prisonnier ne cessait d'attirer la curiosité et l'admiration,
et demeurait, au fond, maître de la situation. Il rôdait misérablement
autour de Longwood, comme s'il n'osait s'en éloigner, quoique Napoléon
refusât de le recevoir. Ils n'eurent que six entrevues en tout, et
toutes durant les trois premiers mois de son entrée en fonctions.
Pendant les cinq dernières années de la vie de Napoléon, ils
n'échangèrent jamais une seule parole.

Sur cette question des rapports directs et personnels, Napoléon avait
raison. Lowe lui déplaisait à la fois comme homme et comme son
geôlier. D'où il résulte que, lorsqu'ils étaient en présence l'un de
l'autre, Napoléon perdait le sang-froid d'une façon déplorable: or,
c'était une humiliation à laquelle, le moment passé, il était très
sensible et que, pour cette raison, il désirait vivement s'épargner.
Quatre jours avant leur terrible conversation du 18 août 1816, qui
devait être la dernière, Napoléon déclare, avec un parfait bon sens et
un sentiment très droit, qu'il ne désire pas voir le gouverneur parce
que, quand il est avec lui, il dit des choses qui compromettent son
caractère et sa dignité. Le 18, Lowe vient à Longwood. Napoléon se
dérobe, mais Lowe insiste pour le voir, et le résultat justifie
pleinement les appréhensions de Napoléon et sa défiance de lui-même.
Dès que la crise est passée, Napoléon revient à ses premières
dispositions et regrette amèrement, pour les raisons qu'il avait
données précédemment, d'avoir reçu le gouverneur. Il décide qu'il ne
le verra plus et s'en tient, heureusement pour lui, à cette décision.

Pourtant, avec cette manie soupçonneuse, il est curieux de remarquer
que Lowe était impuissant à surveiller les gens de sa propre maison.
Balmain est convaincu--et il fournit des preuves à l'appui--que tout
ce qui se passait chez le gouverneur était connu presque immédiatement
à Longwood.

Nous avons dit que Lowe manquait de tact à un degré incroyable. Un de
ses premiers actes fut d'inviter Napoléon à dîner. Nous donnons le
texte de cette invitation, comme un admirable échantillon de ce manque
de bon sens et de convenance qui le caractérisait. «Si les
arrangements du général Bonaparte ne s'y opposent pas, sir Hudson et
lady Lowe le prient de vouloir bien venir dîner chez eux lundi, à six
heures, pour se rencontrer avec la Comtesse. Ils prient le comte
Bertrand de lui faire part de cette invitation et de leur transmettre
sa réponse.» Bertrand transmet cette invitation à l'Empereur, qui se
contente de dire: «C'est trop sot; point de réponse!» La «Comtesse»
était lady Loudon, femme de lord Moira, gouverneur général des Indes.
L'homme capable d'inviter celui qui, l'année précédente, occupait le
trône de France, à «rencontrer la Comtesse» à sa table, n'était pas
fait pour remplir avec succès des fonctions d'une exceptionnelle
difficulté. Sir Hudson regardait Napoléon comme un général anglais «en
disponibilité», et pensait lui faire une faveur en le priant de dîner
avec «la Comtesse». De plus, pour rendre ses avances encore plus
agréables, le gouverneur donnait à Napoléon un titre que celui-ci,--il
le savait à merveille,--estimait une insulte pour lui-même et pour la
France. Cependant, trois mois après, Lowe, toujours dans le même
esprit d'hospitalité et sans se rebuter de l'échec qu'il avait essuyé,
pria Bertrand d'inviter l'Empereur à une soirée qu'il donnait pour la
naissance du Prince Régent. Cette fois, Bertrand se refusa à
transmettre le message. Lady Lowe eut le bon sens de dire gaîment: «Il
ne veut pas venir chez moi; je trouve qu'il a parfaitement raison.»

Il est inutile, croyons-nous, de multiplier ces exemples, ou de nous
étendre davantage sur ce triste sujet des infirmités morales et des
défauts d'Hudson Lowe. La justice nous oblige à remarquer que Napoléon
fut vengé de son ennemi par la mauvaise fortune qui le poursuivit. Il
fut froidement approuvé par son gouvernement, mais, en dépit de toutes
ses sollicitations, obtint fort peu de chose. Sa récompense, en somme,
fut maigre et peu satisfaisante. George IV, à un lever, lui octroya
une vigoureuse poignée de main et on lui donna un régiment à
commander. Quatre ans après, il fut mis à la tête des troupes de
Ceylan. Ce fut tout. Trois ans plus tard, il retourna en Angleterre,
espérant une meilleure aubaine, et il s'arrêta en route à
Sainte-Hélène. Il trouva Longwood abandonné déjà aux plus vulgaires
usages. On ne pouvait y accéder qu'en traversant un parc à cochons. La
salle de billard était une grange. La chambre où Napoléon était mort
avait été convertie en étable. Toute trace du jardin où l'Empereur
avait travaillé de ses mains, et qui avait été l'occupation, la
consolation de ses derniers jours, avait disparu. C'était à présent un
champ de pommes de terre. Quels qu'aient pu être les sentiments de
Lowe en contemplant ce tableau de désolation et d'infamie, il n'était
pas destiné à trouver en Angleterre un spectacle beaucoup plus
encourageant. Il alla d'abord rendre visite à son ancien patron, lord
Bathurst, qui lui conseilla de retourner au plus vite à Ceylan. Il
alla ensuite chez le duc de Wellington et sollicita la promesse du
gouvernement de Ceylan, en cas de vacance. Le duc répondit qu'il ne
pouvait faire aucune promesse avant que la vacance se produisît. Il
ajouta, d'une façon passablement équivoque, qu'aucune raison politique
ne l'empêcherait d'employer sir Hudson Lowe là où il pourrait rendre
d'utiles services. Alors, Lowe demanda une pension, mais le duc
répondit--cette fois sans la moindre équivoque--que le Parlement ne la
voterait jamais et que M. Peel ne consentirait jamais à la proposer.
C'était là une assez pauvre manière de consoler un homme que
Wellington déclarait injustement traité. Quand il eut accompli son
temps de commandement à Ceylan, il ne reçut ni commandement ni
pension. Que valaient, au juste, ses services? Nous n'en savons rien,
mais il nous semble que ses chefs furent bien durs pour lui.

Avec la publication du livre d'O'Meara une occasion s'offrait à Lowe
de justifier sa conduite. Il prit la résolution de s'adresser à la
justice dans ce but. Il s'assura le concours de Copley et de Tindal,
qui lui conseillèrent de rechercher dans le livre les passages les
plus diffamatoires pour assigner l'auteur et réclamer une enquête
criminelle. C'était plus facile à dire qu'à faire, «étant donné l'art
particulier avec lequel l'ouvrage avait été écrit».... «La vérité et
le mensonge, disait Lowe, étaient si adroitement mêlés,» qu'il trouva
«extrêmement difficile d'opposer à aucun passage du livre une négation
absolue et formelle.» La difficulté fut telle, en effet, qu'il mit un
temps énorme à y songer. O'Meara avait publié son volume en juillet
1822. Ce ne fut pas avant la fin de 1823 que l'avocat de Lowe vint
demander au tribunal une enquête criminelle. Les juges décidèrent que
la demande était introduite trop tard. Le plaignant eut à payer les
frais et sa réputation ne fut pas vengée. Il n'essaya plus rien pour
se justifier. Mais, d'après l'expression de son biographe et
admirateur, «il fatigua le gouvernement de ses prières pour obtenir
justice, alors qu'il avait en mains tous les moyens nécessaires pour
défendre sa réputation». Ces «moyens» étaient perdus, apparemment,
dans une masse énorme de papiers, qui furent remis, d'abord à sir
Harris Nicolas et ensuite à M. Forsyth.

Mais quand parut enfin son apologie, la mauvaise chance de sir Hudson,
à ce qu'il semble, ne l'avait pas encore abandonné. Il y avait neuf
ans qu'il était mort quand Forsyth publia la _Captivité de Napoléon à
Sainte-Hélène_, qui devait venger cette mémoire tant insultée et si
négligée. L'ouvrage est en trois gros volumes; il représente le résumé
des innombrables paperasses de Lowe, condensées par cet honnête auteur
que Brougham, en souvenir d'un précédent livre, appelait «mon cher
Hortensius». Le résultat des efforts de Forsyth est, il faut en
convenir, un amas de documents impénétrable, une chose pleine d'ennui
à propos d'une époque qu'on aurait cru qu'il était impossible de
rendre ennuyeuse: un livre indigeste couronné par un index stérile.
Nous ne demandons pas mieux que d'attribuer les défauts du livre au
héros plutôt qu'au biographe. Ce n'est pas notre affaire; mais, en
tant que défense de Lowe, à quoi bon un plaidoyer qu'on ne peut lire?
M. Seaton, en creusant dans cette mine de Forsyth, en a tiré les
matériaux d'un livre où il y a plus de vie et qui peut servir à la
réfutation d'O'Meara.

Enfin, si mauvais qu'il soit, l'ouvrage de Forsyth aura rendu aux
chercheurs un double service. Il offre un arsenal de documents qui ont
trait à ces événements, et il fournit les moyens de contrôler et de
mettre dans tout leur jour la mauvaise foi et les mensonges d'O'Meara.




CHAPITRE VI.

LA QUESTION DU TITRE.


En discutant le caractère de Lowe, on ne peut manquer de soulever
d'autres questions: les griefs de Napoléon, considérés en eux-mêmes,
et le degré de responsabilité que ces griefs doivent faire peser sur
le gouverneur. Ces griefs peuvent être rangés en trois groupes: le
titre, le budget, la garde du prisonnier. La question du titre est, de
beaucoup, la plus importante des trois. Car ce ne fut pas seulement la
source d'où découla la moitié des ennuis de la captivité, mais elle
devint un obstacle insurmontable aux relations personnelles, un
empêchement absolu pour toute discussion amiable des autres griefs.

Nous avons donné le texte complet de la malencontreuse lettre par
laquelle Lowe invitait Napoléon à dîner. C'était, de toute façon, une
sottise, mais le gouverneur devait savoir qu'elle contenait une phrase
qui devait immanquablement empêcher Napoléon d'en tenir compte. Elle
le désignait sous le nom de général Bonaparte. Napoléon considérait
cette appellation comme une insulte. Lorsqu'il avait débarqué dans
l'île, Cockburn lui envoya une invitation à un bal, adressée au
«Général Bonaparte». En la recevant des mains de Bertrand, Napoléon
avait dit au grand-maréchal: «Il faut renvoyer cela au général
Bonaparte; la dernière fois que j'ai entendu parler de lui, ce fut à
la bataille des Pyramides et à celle de Mont-Thabor».

Mais, d'ordinaire, il ne traitait pas cette affaire aussi gaiement. Ce
n'était pas, disait-il, qu'il tînt particulièrement à son titre
d'empereur. Mais, dès qu'on avait l'air de le mettre en question, son
devoir était de le maintenir. Nous ne pouvons, en ce qui nous
concerne, concevoir sur quoi l'on se fondait pour lui disputer ce
titre. Il avait été reconnu comme empereur par toutes les puissances
de l'Europe, la Grande-Bretagne exceptée. La Grande-Bretagne elle-même
l'avait reconnu comme premier consul; elle s'était montrée prête à
signer la paix avec lui deux fois, à Paris et à Châtillon. Il avait
été sacré par le Pape en personne; il avait été solennellement
couronné deux fois, comme empereur et comme roi. Toutes les
consécrations que peuvent donner au titre impérial la tradition, la
religion, la diplomatie, il les avait reçues et il avait été le plus
puissant empereur qu'eût vu le monde depuis Charlemagne. En France,
les titres qu'il avait donnés, ses maréchaux, ses ducs, ses
chevaliers, tous étaient reconnus. C'était reconnaître implicitement
la souveraineté d'où ils étaient sortis. Les commissaires nommés pour
accompagner Napoléon à l'île d'Elbe, avaient l'ordre exprès de lui
donner le titre d'empereur avec tous les honneurs dus à ce rang.
Wellington avait l'habitude, lorsqu'il envoyait un message à Joseph,
simple créature temporaire de Napoléon, de le traiter en roi. Il
semble donc impossible de deviner pour quelle raison, à moins que ce
ne fût dans un esprit de mesquine taquinerie, nos ministres refusaient
de reconnaître l'entrée de Napoléon dans la famille des rois. Car
ainsi que le cardinal Consalvi le déclarait à Vienne, en 1814, «il ne
faudrait pas supposer que le pape soit allé à Paris pour consacrer et
couronner un homme de paille». Mais ce refus était la clef de leur
politique, ils s'y obstinaient énergiquement. C'est là un critérium
qui peut montrer la sagesse et la portée d'esprit de ce ministère.
Dans l'acte que le Parlement vota pour le «retenir en prison de
manière plus effective,» on a grand soin de le désigner sous le nom de
Napoléon Buonaparte, comme pour nier qu'il eût jamais été Français. Ce
serait navrant, si ce n'était grotesque.

Cockburn avait résolument inauguré, à son bord, cette solennelle
bouffonnerie. Peu après le débarquement, il répondit, dans les termes
que voici, à une lettre au cours de laquelle le comte Bertrand
mentionnait le nom de l'Empereur: «Monsieur, j'ai l'honneur de vous
accuser réception de votre lettre en date d'hier. Cette lettre
m'oblige à vous expliquer officiellement que je n'ai point
connaissance d'un empereur quelconque demeurant dans cette île, ni
d'une personne revêtue de cette dignité ayant, comme vous me le dites,
voyagé avec moi sur le _Northumberland_. Pour ce qui vous concerne,
ainsi que les autres officiers de distinction qui vous ont accompagné
ici...,» et il continue sur ce ton. Napoléon était un de ces
«officiers de distinction»! Cockburn envoie complaisamment cette
correspondance à Bathurst, avec une note où il est question du
général Buonaparte, car il suppose que «par le mot d'Empereur, M.
Bertrand entendait désigner cet individu». C'en est trop, même pour
Forsyth!

Lowe continua cette enfantine affectation avec une fidélité
scrupuleuse. Hobhouse envoya à Napoléon son livre sur les Cent-Jours,
avec cette dédicace sur la première page: _«Imperatori Napoleoni»_.
Quoique l'inscription, interprétée littéralement, signifiât simplement
«Au général Bonaparte», Lowe crut de son devoir de l'intercepter. A
cette occasion, il posa un principe. Il avait permis que des lettres,
adressées «à l'Empereur» lui fussent remises lorsqu'elles émanaient de
ses parents ou de ses anciens sujets, «mais ceci venait d'un Anglais»!
Un certain M. Elphinstone, reconnaissant pour les soins donnés à un
frère blessé à Waterloo, lui envoya de Chine un jeu d'échecs. Lowe fit
des difficultés pour les laisser passer, parce qu'on y voyait un N
couronné. Nous serions tenté de demander si le linge de Napoléon,
marqué, comme il l'était, du chiffre proscrit, fut admis à l'honneur
d'être blanchi à Sainte-Hélène.

Il serait facile de multiplier les exemples de la puérilité de Lowe à
cet égard. Nous n'en ajouterons qu'un seul. Trois semaines avant sa
mort, le prisonnier envoya, en signe de souvenir, aux officiers du 20e
régiment la _Vie de Marlborough_ par Coxe. Malheureusement, le titre
impérial était inscrit ou gravé sur la première page, et le présent
fut refusé sur l'ordre du gouverneur. Il est probable qu'à l'heure où
nous sommes le 20e régiment ne serait pas fâché de posséder la _Vie_
d'un des plus grands généraux anglais donnée par le plus grand des
généraux français[8].

  [8] On est heureux d'apprendre que les officiers refusèrent de
  s'incliner devant l'injonction de Lowe. Ils en appelèrent au
  commandant en chef. Celui-ci répondit qu'«un tel cadeau, offert par
  Napoléon à un régiment anglais, lui faisait grand plaisir», et il
  fit rendre au régiment le volume timbré aux armes impériales.
  (_History of the XXth Regiment_, p. 167.)--_Note communiquée par
  l'auteur._

Il est humiliant d'avoir à ajouter que cette mesquine persécution dura
plus longtemps que Napoléon lui-même. Sur le cercueil de l'Empereur,
ses serviteurs voulaient inscrire ce simple nom, Napoléon, avec le
lieu et la date de sa naissance et de sa mort. Sir Hudson Lowe refusa
son consentement, à moins que l'on n'ajoutât le nom de Bonaparte. Mais
les serviteurs de l'Empereur ne purent accepter une désignation que
l'Empereur n'avait jamais voulu admettre. De sorte que le cercueil ne
porta point de nom. Cela semble incroyable, mais cela est.

Sur quoi se fondait le gouvernement anglais pour prendre une attitude
si peu digne et si peu généreuse? Scott nous donne les raisons de
cette conduite avec le ton douloureusement apologétique de son Caleb
Balderstone, lorsqu'il sert le souper d'Edgar Ravenswood[9]. Les
voici, paraît-il:

«Il n'y avait aucune raison pour que la Grande-Bretagne, par pitié ou
par courtoisie, accordât à son prisonnier un titre qu'elle lui avait
refusé _en droit_, alors même qu'il était, _en fait_, le maître de
l'Empire français.» La phrase serait plus exacte si on lui donnait la
forme suivante (et, dans ce cas, elle se réfuterait toute seule): «Il
n'y avait aucune raison pour que la Grande-Bretagne, alors qu'elle
n'avait rien à gagner en échange, donnât à son prisonnier un titre
qu'elle avait été parfaitement disposée à reconnaître, lorsqu'il y
avait quelque profit à tirer de cette concession.» En effet, elle
avait régulièrement accrédité les lords Yarmouth et Lauderdale pour
traiter avec lui en 1806. L'Empereur et son représentant sont
officiellement reconnus dans les protocoles du Congrès de Châtillon,
où Napoléon et le Prince Régent envoyèrent des plénipotentiaires, et
où, sans la défiance, ou le fatalisme, ou la folie de Napoléon, ils
eussent l'un et l'autre signé la paix. Il y a donc quelque chose qui
rappelle le cas de l'autruche dans l'acte de l'Angleterre, lorsqu'elle
dénia le titre d'empereur à Napoléon. Et, en présence des souvenirs de
1806 et de 1814, on trouve un peu violente, pour ne rien dire de plus,
l'affirmation de Scott lorsqu'il prétend que «jamais, à aucune
occasion, soit directement, soit indirectement, la Grande-Bretagne
n'avait reconnu le droit de son prisonnier à être considéré comme
prince souverain». Auprès de qui accrédite-t-on des plénipotentiaires,
si ce n'est auprès des souverains ou des républiques? Et qui a le
droit de les envoyer à un Congrès diplomatique, si ce n'est ces mêmes
autorités? Faut-il croire que, quand Yarmouth et Lauderdale se
rendirent à Paris munis de leurs pleins pouvoirs, ou quand Castlereagh
et Caulaincourt, à Châtillon, comparèrent leurs lettres de créance, le
gouvernement anglais n'a pas alors, indirectement, sinon directement,
reconnu Napoléon comme empereur? A qui donc Yarmouth et Lauderdale
avaient-ils affaire en 1806? Avec qui traitait Castlereagh en 1814? On
nous assure, et de bonne source, qu'au moment des négociations pour
la paix d'Amiens, les Anglais se déclarèrent prêts à reconnaître le
premier Consul comme roi de France. Napoléon fit la sourde oreille.
Pasquier, un critique impartial, fait remarquer qu'à Châtillon,
l'Angleterre, qui avait si longtemps et si obstinément refusé de
reconnaître Napoléon comme Empereur des Français, se montra, parmi les
puissances, la plus désireuse de traiter avec lui, comme avec un
souverain dont la légitimité eût été établie par des titres
irrécusables.

  [9] Dans _La Fiancée de Lammermoor_.

Auprès de qui et en quelle qualité était accrédité sir Neil Campbell à
l'île d'Elbe? Par le protocole du 27 avril 1814, la Grande-Bretagne
avait reconnu l'île d'Elbe comme souveraineté indépendante. Qui donc
en était le souverain? Était-ce Bonaparte? Mais sir Neil signa
officiellement des documents qui le désignaient comme S. M. l'Empereur
Napoléon.

Il est vrai que l'Angleterre avait le droit de se rappeler avec un
juste orgueil que, lorsque tout le continent s'était incliné devant
lui, elle seule n'avait jamais plié le genou et qu'elle avait refusé
de le reconnaître comme empereur. C'était là un triomphe de sa
politique et un des plus amers désappointements de Napoléon. Mais
n'est-il pas également vrai que ce fait même lui donnait la plus
magnifique occasion de déployer une magnanimité qui ne lui eût rien
coûté et qui l'aurait élevée plus haut encore, en accordant, comme une
faveur, à un ennemi vaincu le titre d'honneur qu'elle n'avait jamais
reconnu comme un droit au triomphant dominateur de l'Occident?

«Le motif véritable, nous dit Scott, était bien autrement profond. Une
fois reconnu empereur, il s'ensuivait qu'il devait être traité comme
tel sous tous les rapports. Ainsi il eût été impossible de faire
exécuter les règlements qui étaient absolument nécessaires pour
assurer la garde du prisonnier.»

Pour que les ministres eussent jugé une telle raison «profonde», il
fallait qu'ils ne le fussent guère eux-mêmes. Car, à toute prétention
qu'eût pu mettre en avant Napoléon, il eût été facile d'opposer, s'il
en avait été besoin, des précédents tirés de son propre règne. Selon
nous, on aurait pu soutenir,--et la thèse eût été aussi exacte que
flatteuse pour Napoléon,--que les circonstances, comme le prisonnier,
étaient sans précédents dans l'histoire. Jamais, auparavant, la paix
et la sécurité de l'univers n'avaient réclamé comme première et
indispensable condition l'incarcération d'un seul individu. Mais, pour
un gouvernement épris des précédents, il eût suffi d'alléguer le cas
du roi d'Espagne, Ferdinand, interné à Valençay dans la plus sévère
des réclusions. Napoléon aurait pu répondre qu'il n'avait jamais
reconnu Ferdinand comme roi, et pourtant il l'était, en vertu de
l'abdication de son père, par l'acquiescement des Espagnols et par
droit héréditaire. La réponse de Napoléon n'aurait fait que préparer
des arguments à nos ministres. Ils eussent fait remarquer qu'eux non
plus ne l'avaient jamais reconnu.

Mais il y avait un précédent encore plus important. Il existe un
souverain dont les prétentions dominent les royaumes, les empires, qui
s'élève autant au-dessus des trônes et des princes de la terre que
ceux-ci, à leur tour, s'élèvent au-dessus de leurs propres sujets. Le
Pape revendique une autorité qui ne le cède qu'au gouvernement divin,
si, même, elle ne s'identifie avec lui. Il se prétend le vice-régent
et le représentant de Dieu sur la terre, celui qui donne et retire les
couronnes. Napoléon se glorifiait d'être un monarque revêtu de la
consécration religieuse. Or, cette consécration, il l'avait reçue du
Pape. Et, pourtant, ce personnage auguste, source et dispensateur de
la souveraineté, se vit, sans avoir été dépouillé de son caractère
sacré, mis en prison par Napoléon, non pas comme Napoléon le fut
lui-même, mais comme le sont les malfaiteurs dans les lieux ordinaires
de détention. On ne perdit point le temps, alors, à discuter la
question du respect dû à une tête couronnée, pas plus qu'on ne songea
un moment à nier la dignité pontificale. Le porteur du triple diadème
fut mis sous clef par Napoléon, parce que cela entrait dans sa
politique d'agir ainsi; absolument comme Napoléon fut mis en prison,
dans l'intérêt et pour la sûreté de la coalition européenne.

Nous pensons donc que Napoléon avait démontré d'une manière
convaincante qu'il ne considérait pas comme impossible d'emprisonner
un souverain ou de tenir un souverain en prison sans accepter ses
prétentions aux immunités attachées à ce titre. Il n'aurait donc eu,
sur ce point, à opposer à nos gouvernants aucun argument qu'ils
n'eussent pu aisément discuter.

«Mais, demande sir Walter Scott, si on le reconnaissait comme empereur
des Français, de quel pays, alors, Louis XVIII était-il le roi?» Ici,
nous retrouvons l'excellent serviteur des Ravenswood. C'est la queue
du gigot de mouton que Scott nous sert là, et il enchérit encore sur
son Caleb.

D'abord, Napoléon ne prit jamais le titre d'empereur de France et, à
Sainte-Hélène, ne demanda qu'à être appelé simplement «l'Empereur
Napoléon». Il ne pouvait entrer dans la pensée de personne que ce
titre causât le moindre préjudice au souverain effectif de la France,
car ce titre n'impliquait aucune désignation territoriale. Il eût pu
être concédé à l'empereur de l'île d'Elbe.

D'ailleurs, des ministres anglais ne pouvaient se retrancher derrière
un argument plus absurde. Car ils représentaient le seul gouvernement
qui se fût jamais rendu coupable de l'usurpation qu'ils faisaient
semblant de redouter. Pendant plus de quarante ans, leur souverain
actuel s'était intitulé roi de France, quoique, pendant les trois
quarts de ce temps, Louis XV et Louis XVI eussent, en fait, occupé le
trône de France. Pendant trente-trois années,--jusqu'en 1793,--il y
avait eu à la fois deux rois de France et, des deux, le roi de la
Grande-Bretagne était l'agresseur et le prétendant, sans l'ombre d'un
droit. Le roi d'Angleterre avait renoncé à son titre français sous le
Consulat, lorsque l'Union avec l'Irlande rendit nécessaire l'adoption
d'une nouvelle formule. Peut-être le désir de se concilier Napoléon y
entrait-il pour quelque chose. Mais l'objection spéciale présentée par
Scott n'en avait pas moins la plus mauvaise grâce du monde, venant des
ministres de George III ou de tout autre souverain anglais postérieur
à Édouard III. Pures questions de forme et d'étiquette, dira-t-on.
Mais toute cette discussion du titre ne roule pas sur autre chose.

On peut s'étonner que Scott, l'antiquaire, eût oublié ces détails. En
tout cas, il est heureux pour les ministres anglais qu'ils n'aient pas
employé cet argument avec Napoléon, qui se serait jeté comme un faucon
sur une prétention si facile à retourner contre eux. De plus, il leur
aurait rappelé qu'il avait conservé à Charles IV les titres et les
prérogatives de la royauté, bien qu'il eût placé son frère Joseph sur
le trône d'Espagne.

Scott, que nous citons textuellement parce que ses raisonnements sur
ce sujet sont particulièrement nets et faciles à suivre, refuse à
Napoléon le titre d'empereur, non seulement au point de vue de la
France, mais au point de vue de l'île d'Elbe. «En violant le traité de
Paris Napoléon renonçait implicitement à ses droits sur la
souveraineté de l'île d'Elbe; et les Alliés étaient si loin de
reconnaître sa reprise de possession de la souveraineté en France, que
le Congrès de Vienne le déclara hors la loi.» Nous ne connaissons
aucun acte par lequel Napoléon ait, formellement ou implicitement,
renoncé à l'«empire» de l'île d'Elbe. Lorsqu'il débarqua au golfe
Jouan, nous devons supposer qu'il était, au point de vue du droit
strict, l'empereur de l'île d'Elbe faisant la guerre au roi de France.
Mais, de toutes façons, c'est un enfantillage qui ne vaut pas la peine
d'être discuté.

Il est parfaitement vrai que le Congrès de Vienne a mis Napoléon hors
la loi. «En violant la convention qui l'avait établi à l'île d'Elbe,
Bonaparte a détruit le seul titre auquel fût attachée son existence...
Les puissances, en conséquence, déclarent que Napoléon Bonaparte
s'est placé en dehors de la société civile et politique, et qu'il
s'est livré à la vindicte publique comme ennemi et perturbateur du
repos universel.» C'est là un véritable anathème en abrégé.
L'excommunication papale du moyen âge ou la sentence du Sanhédrin qui
condamnait Spinoza, étaient plus prolixes, mais non plus effectives.
Malheureusement, la première violation du pacte qui l'établissait à
l'île d'Elbe ne vint pas de Napoléon, mais des Alliés.

La primordiale, l'indispensable nécessité pour Napoléon, soit à l'île
d'Elbe, soit partout ailleurs, c'était de subsister. A cet effet, les
signataires du traité avaient stipulé qu'il recevrait une pension
annuelle de deux millions de francs, inscrite au Grand-Livre de
France, que sa famille toucherait un revenu de deux millions et demi,
que son fils serait reconnu héritier des duchés de Parme, Plaisance et
Guastalla, et qu'il prendrait d'ores et déjà le titre de prince de ces
États. Aucune de ces stipulations, dont son abdication était le prix,
n'avait été observée lorsque l'Empereur quitta l'île d'Elbe. Ni lui ni
sa famille n'avaient touché un sou. Les empereurs de Russie et
d'Autriche, ainsi que lord Castlereagh, pressèrent Talleyrand
d'exécuter le traité. Ils insistèrent sur ce point, comme sur une
question d'honneur et de bonne foi. Talleyrand ne put que répondre
vaguement qu'il y avait du danger à fournir des fonds qui pourraient
être employés à subventionner des intrigues. A son maître, il se
contenta d'insinuer que les puissances paraissaient sérieuses dans
leurs remontrances, et qu'il y aurait peut-être moyen d'imaginer un
arrangement par lequel on amènerait l'Angleterre à fournir cet argent.
C'est, comme on le voit, une histoire d'ignominie et de promesses
violées, mais Napoléon n'y a trempé en rien. Lorsque vint l'échéance
et que le payement du subside fut réclamé en son nom, le gouvernement
français ne répondit même pas. Napoléon, à Sainte-Hélène, n'indiqua
pas moins de dix violations, importantes et incontestables, de la
convention, commises à son préjudice par les Alliés.

Lafayette, ennemi passionné de l'Empire, déclare que la politique
des Bourbons semblait avoir pour but constant de pousser Napoléon
à un coup de désespoir. On volait les Bonaparte, écrit-il. Non
seulement on ne payait pas à Napoléon l'indemnité stipulée, mais
les ministres se vantaient d'avoir violé les engagements pris
envers lui. On demanda--Lafayette insiste sur ce point en dépit des
contradictions--son transfert à Sainte-Hélène, et on en donna
insidieusement avis à Napoléon, comme si ce plan eût été à la veille
de s'exécuter. Des projets d'assassinat furent soumis au gouvernement
et en reçurent un bienveillant accueil. Mais nous aurions pu nous
dispenser de rappeler ces circonstances, qui n'ont rien à voir avec
les stipulations du traité. Tout ce que nous voulons établir, c'est
que ce sont les Alliés qui violèrent le traité de Fontainebleau, et
non pas Napoléon; que, tout au contraire, il l'observa fidèlement et
que ce fut seulement en présence de la non-exécution flagrante du
traité qu'il quitta l'île d'Elbe et débarqua en France. En fait, il
était parfaitement fondé à soutenir qu'en conséquence de l'inexécution
du traité, il était chassé de l'île d'Elbe par la famine. Nous ne
prétendons pas que ce fût là son seul, ou même son principal motif,
pour quitter l'île. Nous voulons seulement opposer cet argument à
l'assertion des Alliés, qui l'ont mis hors la loi sous prétexte qu'il
avait foulé aux pieds la convention. S'il était correct, en droit
international, de le mettre hors la loi pour violation du traité, tous
les souverains alliés auraient mérité également d'être mis hors la
loi.

D'ailleurs, après la promulgation du décret de mise hors la loi, la
situation s'était modifiée au profit de Napoléon, car la France, par
un plébiscite, avait sanctionné ce qu'il avait fait. C'est la mode de
se moquer des plébiscites, et ils ne donnent pas toujours un verdict
auquel on puisse se fier. Mais c'était alors la seule manière de
connaître l'opinion de la France, la seule forme de ratification à
laquelle il fût possible de recourir. La volonté de la nation amnistia
ou approuva le retour, de même qu'elle permit aux Bourbons de se
retirer en silence, sans qu'un bras se levât pour les arrêter ou pour
les défendre. C'eût été, peut-être, attendre un peu trop de la
coalition que de supposer qu'elle pourrait prendre un instant en
considération un fait aussi insignifiant que la volonté de la nation.
Mais on a peine à s'expliquer pourquoi l'élu de la nation devait être
placé hors de l'humanité, alors que l'homme qu'elle avait rejeté,
celui qui avait violé sciemment et volontairement le traité de
Fontainebleau, était remis sur le trône en grande pompe.

Mais, dira-t-on peut-être, si le gouvernement anglais, en cette
circonstance, eut une conduite mesquine et méprisable, la conduite de
Napoléon ne fut-elle pas plus mesquine encore et plus méprisable?
N'aurait-il pas dû s'élever au-dessus de ces misérables discussions?
Que lui importait? Son nom, sa gloire, n'avaient rien à redouter.
Est-ce que Bacon se plaindrait de ne pas être connu sous le nom de
vicomte Saint-Albans? Personne songera-t-il jamais à demander, comme
l'a dit Pitt, si Nelson était comte, vicomte ou baron?

Ce point de vue est loin de nous déplaire. Nous admettrons sans la
moindre difficulté que Napoléon était monté à un faîte dans l'histoire
qui domine de bien haut la région des titres, et que le nom du général
Bonaparte, le jeune aigle qui arracha le coeur du sein de la gloire
pour s'en repaître, vaut, à nos yeux, plus que le titre de premier
consul ou d'empereur. Nous nous rappelons que Charles-Quint, lorsqu'on
vint lui annoncer que la Diète avait accepté son abdication, dit ces
mots: «Dorénavant, le nom de Charles me suffira, car je ne suis plus
rien.» A partir de ce jour, il voulut qu'on lui adressât la parole,
non comme à l'empereur, mais comme à un homme privé. Il employait des
cachets dont il s'était servi dans sa jeunesse, sans couronne, sans
aigle, sans Toison d'or ni autre insigne. Il refusa des fleurs qu'on
lui avait envoyées, parce qu'elles étaient contenues dans un panier
qui portait la couronne impériale.

Mais, d'autre part, il faut songer que Napoléon était, dans toute la
force du terme,--comme Napoléon III l'a dit de lui-même,--un empereur
parvenu. Peu importait à Charles-Quint, l'héritier de la moitié du
monde et le descendant de cent rois, de quel nom il serait appelé
après son abdication, car rien ne pouvait le dépouiller de son sang ni
de sa naissance. Et puis, Charles voulait se faire moine. Il avait
quitté la terre. Son regard était au ciel; il avait perdu le monde
entier pour gagner son âme. Mais, quand il s'agit du second fils d'un
petit avocat d'Ajaccio, qui avait beaucoup d'enfants et peu de
revenus, les mêmes considérations ne peuvent s'appliquer et les mêmes
pensées ne pouvaient venir.

Les habitudes, les sensations de la souveraineté lui étaient plus
précieuses, plus essentielles, à lui qui les avait conquises par des
efforts surhumains, qu'elles ne pouvaient l'être à ceux qui les
avaient héritées, sans discussion et sans difficulté. Cette
idiosyncrasie, il la porta jusqu'à un degré qui leur eût semblé
absurde. Le titre d'empereur de l'île d'Elbe a, en lui-même, quelque
chose de burlesque. Dans sa hutte de Longwood, le grand-maréchal
Bertrand dépasse quelques-uns des personnages sur les lèvres desquels
Offenbach a mis ses couplets. Des princes nés dans la pourpre s'en
seraient aperçus et auraient reculé devant le ridicule que de tels
rapprochements ne pouvaient manquer de faire retomber sur les
vénérables attributs de la souveraineté véritable. Mais, pour
Napoléon, le titre d'empereur représentait le point culminant de son
éblouissante carrière, et il refusa de s'en dessaisir sur l'ordre d'un
étranger et d'un ennemi.

Si c'était là tout ce qu'on peut alléguer pour sa justification, ce
serait, en vérité, bien peu de chose. Mais ce n'est là qu'une faible
partie des raisons à faire valoir. Napoléon voyait les choses de plus
haut. Il considérait,--avec raison, croyons-nous,--que lui refuser le
titre d'empereur, c'était insulter la nation française, c'était lui
dénier insolemment le droit de choisir son chef, c'était vouloir rayer
des pages glorieuses de l'histoire des Français, supprimer les dix
magnifiques années de son règne. S'il n'était pas empereur, disait-il,
il n'était pas davantage le général Bonaparte, car la nation était
tout aussi libre de l'élire son souverain qu'elle l'avait été de le
faire général. Il n'avait pas plus de droit à l'un de ces titres qu'à
l'autre. Nous croyons donc qu'en réclamant son titre impérial comme
une affirmation du droit souverain et de l'indépendance du peuple
français, il s'était placé sur un terrain solide.

Quand nous disons que sa position est solide, nous devrions dire
qu'elle est inattaquable. Scott emploie une page singulièrement
malencontreuse à se demander pourquoi Napoléon, qui voulait
s'installer en Angleterre et y vivre incognito, comme Louis XVIII y
avait si longtemps résidé, sous le nom de comte de Lille, n'aurait pas
aussi bien vécu incognito à Sainte-Hélène. «Il semble, dit-il
dédaigneusement, que Napoléon considérât cet abandon de sa dignité
comme une trop grande concession de sa part envers le gouverneur de
Sainte-Hélène.» Voilà une phrase qui a tout lieu de nous surprendre
lorsque nous nous rappelons la situation exceptionnelle de Scott, à
qui lord Bathurst, ancien secrétaire d'État au département des
colonies, avait permis de consulter la correspondance de sir Hudson
Lowe avec les ministres du roi. La vérité est que Napoléon proposa,
d'une manière formelle et après mûre réflexion, de prendre le nom de
«colonel Muiron» ou de «baron Duroc». C'était en septembre ou o

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