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Histoire d'Attila et de ses successeurs (1/2)

by Amédée Thierry · French · Gutenberg #36207 · 839,263 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Histoire d'Attila et de ses successeurs (1/2)
    
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Title: Histoire d'Attila et de ses successeurs (1/2)

Author: Amédée Thierry


        
Release date: May 23, 2011 [eBook #36207]
                Most recently updated: June 17, 2020

Language: French

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        Online Distributed Proofreaders Europe at
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        de France (BnF/Gallica)


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de France (BnF/Gallica)








HISTOIRE
D'ATTILA
ET
DE SES SUCCESSEURS

I




PARIS.--IMPRIMERIE DE J. CLAYE
RUE SAINT-BENOIT, 7.




HISTOIRE
D'ATTILA
ET
DE SES SUCCESSEURS
JUSQU'A L'ÉTABLISSEMENT DES HONGROIS EN EUROPE
SUIVIE
DES LÉGENDES ET TRADITIONS


PAR
AMÉDÉE THIERRY
MEMBRE DE L'INSTITUT


TOME PREMIER


PARIS
DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
QUAI DES AUGUSTINS, 35

1856


Réservé de tous droits




PREMIÈRE PARTIE




HISTOIRE D'ATTILA




PRÉFACE

Amené, dans le cours de mes travaux sur la Gaule romaine, à m'occuper
d'Attila et de son irruption au midi du Rhin en 451, j'ai été arrêté en
quelque sorte malgré moi, par une curiosité indicible, devant l'étrange
et terrible figure du roi des Huns; et je me suis mis à l'étudier avec
ardeur. Mettant de côté la fantasmagorie de convention, qui a fait
d'Attila pour presque tout le monde un personnage beaucoup plus
légendaire qu'historique, j'ai voulu pénétrer jusqu'à l'homme et le
peindre dans sa réalité, sinon tel que les contemporains l'ont vu, du
moins tel qu'ils nous ont permis de l'entrevoir.

Cette entreprise ne m'a semblé ni impossible, ni trop téméraire, grâce
aux précieux fragments de Priscus et à plusieurs chroniques du Ve
siècle, qui répandent sur la physionomie du grand barbare une lumière
franche et directe. La question pour moi était de saisir ses traits sur
le vif, avant ce mirage que la poussière des siècles produit toujours
entre une figure historique et la postérité, et qui fut plus complet
pour lui que pour tout autre. Ici, j'avais un guide assuré, Priscus. On
sait que ce savant grec, attaché à la mission que Maximin remplit près
d'Attila en 449, par l'ordre de Théodose II, visita toute la Hunnie
danubienne, séjourna parmi les Huns, et approcha même
très-particulièrement d'Attila et de ses femmes; et que le récit de
l'ambassade dont il faisait partie, nous a été conservé à peu près _in
extenso_ dans la curieuse compilation des ambassades romaines. Mais ce
qu'on ne sait pas assez, c'est que Priscus, homme de sens et d'esprit,
observateur opiniâtre et fin, nous a laissé une narration aussi amusante
qu'instructive, et qui nous prouve que les qualités qui immortalisèrent
Hérodote n'étaient pas éteintes chez les voyageurs grecs du Ve siècle.
Priscus a donc été le point de départ de cette étude.

Après les extraits de Priscus, et les chroniques très-résumées de
Prosper d'Aquitaine et d'Idace, vient en premier ordre Jornandès,
Visigoth d'origine et évêque de Ravenne, qui écrivit, vers 550, une
histoire de ses compatriotes, les Goths, où il fait une large place à la
peinture des Huns et de leur roi. C'est déjà un autre point de vue que
celui de Priscus, un autre aspect de l'homme et de son temps. Envisagé
ainsi rétrospectivement, à un siècle de distance et à travers les
traditions des Goths, déjà fortement poétisées, si l'on me pardonne
cette expression, Attila apparaît non pas plus grand que dans Priscus,
mais plus sauvage; d'une barbarie plus forcée, plus théâtrale; il a
beaucoup perdu de sa réalité historique. Le tableau de Jornandès a
néanmoins un prix tout particulier aux yeux de l'histoire, c'est qu'il
nous fait apercevoir le travail latent qui s'opérait dès lors au sein de
la tradition germanique, et devait aboutir au cycle des poëmes teutons
sur Attila.

Ces poëmes teutons et les légendes latines forment, avec les traditions
venues d'Orient, la troisième source d'information sur Attila et sur les
Huns. Les légendes des peuples latins, presque toutes ecclésiastiques,
nous entraîneraient bien loin de l'histoire si on les prenait pour
guides dans l'appréciation du rôle historique d'Attila. Le roi des Huns
y paraît comme un personnage providentiel, un messie de douleur et de
ruine, envoyé pour châtier les vices des Romains. Ce point de vue
mystique domine tellement les faits, que l'homme s'efface pour faire
place à un symbole, à un mythe, qui est le _fléau de Dieu_. Pourtant,
ces légendes sont précieuses à plus d'un titre: elles nous donnent des
détails sur les événements de la défense des Gaules et de l'Italie;
elles témoignent du caractère religieux que prit, dès le principe, la
guerre contre les Huns, et mettent en lumière des personnages importants
omis par l'histoire ou simplement esquissés par elle, tels que la
prophétesse Geneviève qui sauva Paris, Agnan, l'héroïque évêque
d'Orléans, saint Loup de Troyes, saint Nicaise de Reims; et complètent
les grandes figures d'Aëtius et de saint Léon.

Les chants traditionnels de la Germanie nous présentent un tout autre
tableau. Attila, dépouillé progressivement de sa rudesse, finit par y
jouer le même rôle que plus tard Charlemagne dans les poëmes et les
romans dont le cycle porte son nom. Le formidable Attila devient un roi
pacifique, hospitalier, bon homme même; un joyeux compagnon de fêtes,
qui laisse à ses lieutenants germains le soin de distribuer des coups
d'épée en son nom, et de travailler pour sa gloire. Toutefois, ses
aventures domestiques et sa mort par la main d'une femme, conservent
dans la version Scandinave un cachet de férocité sauvage. Les documents
de ce genre sont nombreux et d'époques très-diverses. Le chant
d'Hildebrand, qu'on croit être du VIIIe siècle, en ouvre la série; le
fameux poëme des Nibelungen est l'un des derniers.

Quant aux traditions hongroises, qui sont, à mon avis, les plus
curieuses de toutes par leur poésie originale et leurs conceptions
souvent étranges, si elles servent peu à l'histoire d'Attila, elles nous
font comprendre admirablement l'esprit des races auxquelles Attila
appartenait et en particulier celui du peuple magyar, le dernier rameau
des populations hunniques établies en Europe. Le héros de l'Orient s'y
montre sous un jour tout nouveau et fort inattendu pour nous,
Occidentaux. Attila est l'âme des nations hunniques: incarné au peuple
hongrois, il revit dans son fondateur Almus, et dans son premier roi
chrétien saint Étienne; fléau de Dieu quand les Huns sont païens, il se
transforme en patriarche et en précurseur du christianisme quand le jour
de leur conversion est arrivé. On voit combien est multiple l'Attila
populaire, suivant le siècle et le peuple qui l'ont rêvé; et celui-là
n'est guère moins curieux à étudier que l'Attila réel de l'histoire, car
l'esprit humain, dans ses plus ardentes fantaisies, ne s'égare jamais
sans raison, et l'on a pu dire, malgré l'apparente contradiction des
mots, qu'il y a une vérité cachée au fond de chaque erreur. J'ai donc
regardé comme le complément nécessaire d'une étude historique sur
Attila, une étude correspondante sur les légendes et les traditions
relatives à ce conquérant fameux. Dans ce dernier travail, qui terminera
mon ouvrage, je passe successivement en revue les traditions des pays
latins, celles des pays teutons, celles enfin qui proviennent ou
paraissent provenir des nations orientales de race hunnique.

On a trop comparé l'empire d'Attila à ces violentes pluies d'orage qui,
après avoir bouleversé la terre, s'écoulent aussitôt par les sillons
qu'elles ont creusés, et disparaissent, sans rien laisser d'elles que
des ruines. Cette métaphore cache une grave erreur de fait. L'empire
d'Attila s'est dissous à sa mort par la discorde de ses fils et par le
soulèvement de ses vassaux germains, mais les populations hunniques ne
se sont ni dispersées, ni réfugiées en Asie; elles ont continué à
occuper l'Europe orientale, et particulièrement la vallée du Bas-Danube,
par groupes formidables qui composaient, réunis, un grand royaume. Les
plus belliqueux des fils d'Attila gouvernèrent ce royaume et
continuèrent la guerre contre les Romains; les autres firent leur
soumission à l'empereur d'Orient, et reçurent de lui des cantonnements
où ils se fixèrent avec leurs tribus. J'ai recherché dans l'histoire la
destinée de chacun de ces descendants du fléau de Dieu, leur succession
et les péripéties par lesquelles les Huns d'Europe ont passé de siècle
en siècle. Cette nouvelle série de faits ne m'a point paru céder en
importance générale à l'histoire du conquérant lui-même, et je l'ai
exposée comme une suite naturelle de celle-ci, sous le titre d'_Histoire
des fils et des successeurs d'Attila_.

Après le premier empire hunnique et le royaume créé de ses débris, les
hordes hunniques se transforment; et l'on voit arriver du fond de
l'Asie, sous le nom d'_Avars_ ou plutôt de _Ouar-Khouni_, une branche
collatérale des Huns, qui fonde au nord du Danube une nouvelle
domination, un second empire hunnique, presque égal en étendue au
premier, non moins redouté des Romains, et qui posséda, dans la personne
de son kha-kan Baïan, un digne émule d'Attila. Détruit par l'effort
combiné des Franks, des Bulgares et des Slaves, ce second empire fait
place à un troisième, l'empire hongrois, dont les Huns _Hunugars_ ou
_Magyars_ jettent les fondements à la fin du IXe siècle et qui subsiste
encore aujourd'hui.

L'histoire nous montre ainsi depuis le milieu du IVe siècle, dans les
vallées moyenne et basse du Danube, une succession non interrompue de
peuples hunniques perpétuant la tradition d'Attila. Cette permanence des
Huns dans les contrées orientales et au cœur même de l'Europe n'est-elle
qu'une question purement archéologique et spéculative? La guerre qui
vient de s'achever répondra pour moi. Les vallées du Volga et du Don,
les versants de l'Oural, les steppes de la mer Caspienne et de la mer
Noire, contiennent encore les races qui vinrent au IVe siècle avec
Balamir, au Ve avec Attila, au VIe avec les Avars, au IXe avec les
Hongrois, occuper le centre de l'Europe et menacer surtout la Grèce. Il
y a aujourd'hui quinze siècles que le cri, _à la ville des Césars!_
s'est fait entendre pour la première fois dans ces contrées sauvages, et
depuis lors il n'a pas cessé d'y retentir. Les nations que les
Finno-Huns ont déposées en Europe et qui se sont assimilées à nous par
la culture des mœurs, resteront-elles toujours étrangères au mouvement
qui emporte leurs frères? C'est le secret de l'avenir: mais on peut dire
avec assurance qu'elles sont destinées à résoudre tôt ou tard le
problème qui préoccupe le monde.

L'histoire des Huns se lie d'ailleurs à l'histoire de la France par
plus d'un côté glorieux pour nous. Ces essaims destructeurs, à qui rien
ne résistait, sont venus à deux reprises se briser contre nos armes. La
même épée qui dans la main d'Aëtius fit reculer Attila sous les murs de
Châlons et fixa le terme de ses victoires, l'épée gallo-franke reprise
par Charlemagne, détruisit sur les bords de la Theïsse la seconde
domination hunnique, et reporta les bornes de l'empire frank à la Save
et au Pont-Euxin. Plus tard, et en des temps postérieurs à ceux où
finissent mes récits, une dynastie française, issue de la famille de
saint Louis, élève la Hongrie au plus haut point de prospérité et de
grandeur qu'elle ait jamais atteint. Quoique ce dernier fait et bien
d'autres que je pourrais citer restent en dehors du cadre tracé pour mon
livre, ce lien historique entre les deux pays, ce choc ou ce
rapprochement des deux races, à des époques si différentes, a doublé
pour moi l'intérêt que peut présenter légitimement par elle-même une
histoire aussi curieuse que celle des Huns.

Puisque je viens de toucher à des choses modernes en parlant de la
Hongrie, qu'on me permette d'ajouter quelques mois sur le temps présent.
Ce noble peuple magyar, si abattu qu'il paraisse, est encore plein de
vie et de force, heureusement pour le monde européen. C'est lui qui
veille aux portes de l'Europe et de l'Asie, qu'il en soit le gardien
fidèle! Il y aurait mauvaise et fatale politique de la part d'une
puissance civilisée, allemande et catholique, à vouloir étouffer une
nationalité qui est sa sauvegarde du côté où s'agite une inépuisable
passion de conquête, appuyée sur la barbarie. Mais, quoi qu'on ose
faire, la Hongrie vivra pour des destinées dont la Providence n'a point
voulu briser le moule. Nul peuple n'a traversé des vicissitudes plus
amères; conquis par les Tartares, envahi par les Turks, opprimé vingt
fois par les factions intérieures, et plus d'une fois aussi trahi par
ses propres rois, il s'est relevé de toutes ses ruines fort et confiant
en lui-même. Cette énergique vitalité qui maintient, depuis quinze
siècles et malgré tant d'efforts conjurés, des peuples de sang hunnique
aux bords de la Theïsse et du Danube, réside au fond de l'âme du Magyar
et éclate jusque dans son orgueil froissé. La nation de saint Étienne,
de Louis d'Anjou et des Hunyades, a prouvé qu'elle sait durer pour
attendre les jours de gloire.




HISTOIRE
D'ATTILA




CHAPITRE PREMIER

Origine des Huns.--Leur portrait.--Ils envahissent l'Europe
orientale.--Chute de l'empire gothique d'Ermanaric; fuite des Visigoths
vers le Danube.--Divisions politiques et querelles religieuses de ce
peuple.--Ambassade d'Ulfila à l'empereur Valens.--L'empereur accorde aux
Visigoths une demeure en Mésie, à la condition de se faire ariens.--Les
Visigoths passent le Danube.--Conduite odieuse des préposés
romains.--Misère des Visigoths; ils prennent les armes.--Bataille
d'Andrinople; défaite des Romains et mort de Valens.--Sage politique de
Théodose à l'égard des Visigoths.--Rufin les tire de leurs cantonnements
de Mésie pour les jeter sur l'Occident.

375--412

Le nom d'Attila s'est conquis une place dans la mémoire du genre humain
à côté des noms d'Alexandre et de César. Ceux-ci durent leur gloire à
l'admiration, celui-là à la peur; mais, admiration ou peur, quel que
soit le sentiment qui confère à un homme l'immortalité, ce sentiment, on
peut en être sûr, ne s'adresse qu'au génie. Il faut avoir ébranlé bien
violemment les cordes du cœur humain pour que les oscillations s'en
perpétuent ainsi à travers les âges. Attila doit sa sinistre gloire
moins encore au mal qu'il a fait qu'à celui qu'il pouvait faire, et dont
le monde est resté épouvanté. Le catalogue malheureusement trop nombreux
des ravageurs de la terre nous présente bien des hommes qui ont détruit
davantage, et sur qui cependant ne pèse pas, comme sur celui-ci,
l'éternelle malédiction des siècles. Alaric porta le coup mortel à
l'ancienne civilisation en brisant le prestige d'inviolabilité qui
couvrait Rome depuis sept cents ans; Genséric eut un privilége unique
parmi ces priviléges de ruine, celui de saccager Rome et Carthage;
Radagaise, la plus féroce des créatures que l'histoire ait classées
parmi les hommes, avait fait vœu d'égorger deux millions de Romains au
pied de ses idoles, et le nom de ces dévastateurs ne se trouve que dans
les livres. Attila, qui échoua devant Orléans, qui fut battu par nos
pères à Châlons, qui épargna Rome à la prière d'un prêtre, et qui périt
de la main d'une femme, a laissé après lui un nom populaire, synonyme de
destruction. Cette contradiction apparente frappe d'abord l'esprit
lorsqu'on étudie ce terrible personnage. On aperçoit que l'Attila de
l'histoire n'est point tout à fait celui de la tradition, qu'ils ont
besoin de se compléter, ou du moins de s'expliquer l'un par l'autre, et
encore faut-il distinguer des sources de tradition différentes: la
tradition romaine, qui tient à l'action d'Attila sur les races
civilisées, la tradition germanique, qui tient à son action sur les
races barbares de l'Europe, et enfin la tradition nationale qui se
maintient encore aujourd'hui parmi les peuples de sang hunnique,
principalement en Europe.

Ces diverses traditions, sans se mêler à l'histoire qu'elles
embarrassent et contrarient souvent, ont néanmoins leur place marquée
près d'elle dans une étude sérieuse du caractère d'Attila. Pour
apprécier à leur juste valeur le génie et la puissance de cet homme, il
ne faut point isoler son histoire des événements qui l'ont suivie. La
vie d'Attila, tranchée par un coup fortuit au moment fixé peut-être pour
l'accomplissement de ses projets, n'est qu'un drame interrompu dont le
héros disparaît, laissant le soin du dénoûment aux personnages
secondaires. Ce dénoûment, c'est la clôture de l'empire romain
d'Occident et le démembrement d'une moitié de l'Europe par ses fils, ses
lieutenants, ses vassaux, ses secrétaires, devenus empereurs ou rois. A
l'œuvre des comparses, on peut mesurer la grandeur du héros, et c'est
ainsi que firent les contemporains. Mais, avant d'entreprendre ce récit,
je dois exposer d'abord ce qu'étaient les Huns et les Goths, ces deux
peuples ennemis, dont les luttes, commencées dans le monde barbare sur
les bords du Don et du Dniéper, allèrent se continuer dans le monde
romain sur ceux de la Marne et de la Loire, et furent la principale
cause du morcellement de l'empire des Césars.

Quand on jette les yeux sur une carte topographique de l'Europe, on voit
que la moitié septentrionale de ce continent est occupée par une plaine
qui se déroule de l'Océan et de la mer Baltique à la mer Noire, et de
là aux solitudes polaires. La chaîne des monts Ourals, du côté de
l'est; celles des monts Carpathes et Hercyniens, du côté du midi,
terminent cette immense plaine ouverte à toutes les invasions, et que la
charrette l'été, le traîneau l'hiver, parcourent sans obstacle: c'est le
grand chemin des nations entre l'Asie et l'Europe. Le Rhin et le Danube,
voisins à leur source, opposés à leur embouchure, baignent le pied des
deux dernières chaînes, et ferment le midi de l'Europe par une ligne de
défense naturelle que des ouvrages faits de main d'homme peuvent
aisément compléter. Reliés ensemble au moyen d'un rempart et garnis dans
tout leur cours de camps retranchés et de châteaux, ces deux fleuves
formaient au IVe siècle la limite séparative de deux mondes en lutte
opiniâtre l'un contre l'autre. En deçà se trouvait la masse des nations
romaines, c'est-à-dire civilisées, puisque Rome avait eu l'insigne
honneur de confondre son nom avec celui de la civilisation; au delà,
dans ces plaines sans fin, vivait éparpillée la masse des nations non
romaines: en d'autres termes, et, suivant la formule du temps, le midi
était _Romanie_, le nord _Barbarie_.

Les innombrables tribus composant le monde barbare pouvaient se grouper
en trois grandes races ou familles de peuples qui aujourd'hui encore
habitent généralement les mêmes contrées. C'étaient d'abord, en partant
du midi, la famille des peuples germains ou teutons, ensuite celle des
peuples slaves, et enfin à l'extrême nord, surtout au nord-est, où on la
voyait pour ainsi dire à cheval entre l'Europe et l'Asie, la famille des
peuples appelés par les Germains _Fenn_ ou _Finn_, Finnois, mais qui ne
se reconnaissent pas eux-mêmes d'autre nom générique que _Suomi_[1] «les
hommes du pays.» Dessinés jadis, avec assez de régularité, par zones
transversales se dirigeant du sud-est au nord-ouest, les domaines de ces
trois familles s'étaient mêlés successivement et se mêlaient chaque jour
davantage par l'effet des migrations et des guerres de conquête. Au IVe
siècle, le Germain occupait, outre la presqu'île scandinave et la partie
du continent voisine de l'Océan et du Rhin, la rive gauche du Danube
dans toute sa longueur, puis les plaines de la mer Noire jusqu'au Tanaïs
ou Don, enserrant, comme dans les branches d'un étau, le Slave dépossédé
d'une moitié de son patrimoine. Les nations finnoises, fort espacées à
l'ouest et au nord, mais nombreuses et compactes à l'est autour du Volga
et des monts Ourals, exerçaient sur le Germain et le Slave une pression
dont le poids se faisait déjà sentir à l'empire romain. Une taille
élancée et souple, un teint blanc, des cheveux blonds ou châtains, des
traits droits, dénotaient dans le Slave et le Germain une parenté
originelle avec les races du midi de l'Europe, et leurs idiomes, quoique
formant des langues bien séparées, se reliaient à la souche commune des
idiomes indo-européens. Au contraire, le Finnois trapu, au teint basané,
au nez plat, aux pommettes saillantes, aux yeux obliques, portait le
type des races de l'Asie septentrionale, dont il paraissait être un
dernier anneau, et auxquelles il se rattachait par son langage. Quant à
l'état social, le Germain, mêlé depuis quatre siècles aux événements de
la Romanie, entrait dans une période de demi-civilisation, et semblait
destiné à jouer plus tard le rôle de civilisateur vis-à-vis des deux
autres races barbares. Le Slave, sans lien national, et toujours courbé
sous des maîtres étrangers, vivait d'une vie abjecte et misérable, et le
jour où il devait se montrer à l'Europe était encore loin de se lever,
tandis que le Finnois, en contact avec les nomades féroces de l'Asie,
engagé dans leurs guerres, soumis à leur action, se retrempait
incessamment aux sources d'une barbarie devant laquelle toute barbarie
européenne s'effaçait.

      [Note 1: On trouve déjà dans Strabon le nom de _Zoumi_ appliqué à
      un peuple finnois.]

Quelques mots de Tacite nous révèlent seuls l'existence des nations
finniques dans le nord de l'Europe antérieurement au IVe siècle[2];
elles y vivaient dans un état voisin de la vie sauvage, et nous ne
connaissons que par les poésies mythiques du Kalewala et de l'Edda leurs
luttes acharnées contre les populations scandinaves. A l'est, leur nom
disparaît sous des dénominations de confédérations et de ligues qui,
formées autour de l'Oural, agissaient tantôt sur l'Asie, tantôt sur
l'Europe, mais plus fréquemment sur l'Asie. La plus célèbre de ces
confédérations paraît avoir été celle des _Khounn_, _Hounn_[3], ou Huns,
qui, au temps dont nous parlons, couvrait de ses hordes les deux
versants de la chaîne ouralienne et la vallée du Volga. Elle y existait
dès le second siècle de notre ère, puisqu'un géographe de cette époque,
Ptolémée, nous signale l'apparition d'une tribu de Khounn parmi les
Slaves du Dniéper, et qu'un autre géographe nous montre des Hounn
campés entre la mer Caspienne et le Caucase, d'où leurs brigandages
s'étendaient en Perse et jusque dans l'Asie Mineure[4]. On croit même
retrouver dans les inscriptions cunéiformes de la Perse, ce nom terrible
inscrit au catalogue des peuples vaincus par le grand roi. Qu'il nous
suffise de dire qu'au IVe siècle la confédération hunnique s'étendait
tout le long de l'Oural et de la mer Caspienne, comme une barrière
vivante entre l'Asie et l'Europe, appuyant une de ses extrémités contre
les montagnes médiques, tandis que l'autre allait se perdre, à travers
la Sibérie, dans les régions désertes du pôle.

      [Note 2: Fennis mira feritas, fœda paupertas: non arma, non equi,
      non penates; victui herba, vestitui pelles, cubile humus; sola in
      sagittis spes, quas, inopia ferri, ossibus asperant. Tacit.,
      _Germ._, 46.--_Fenni_, _Finni_, Φίννοι.]

      [Note 3: Χεῡντι, Χοὑννοι, Οῡννςι, _Hunni_, _Chunni_. La forte
      aspiration du _ch_ se retrouve fréquemment dans les auteurs latins
      du Ve et du VIe siècle.]

      [Note 4: Μετκζὐ Βκστἑρνων καἰ Ροζαλάνων Χοῦνοι. Ptol. III.
      5.--Dionys. Perieg. v. 730.]

Cette domination répandue sur un si vaste espace, et qui versa pendant
trois siècles et par bans successifs sur l'Europe tant de ravageurs et
de conquérants jusqu'à l'arrivée des peuples mongols, ne comptait-elle
que des tribus de race finnique? Les conquêtes de Tchinghiz-Khan et de
Timour, en nous donnant le secret des dominations rapides et passagères
de l'Asie centrale, répondraient au besoin à cette question; mais
l'histoire nous en dit davantage: elle nous apprend que les Huns se
divisaient en deux grandes branches[5], et que le rameau oriental ou
caspien portait le nom de _Huns blancs_[6], par opposition au rameau
occidental ou ouralien, dont les tribus nous sont représentées comme
basanées ou plutôt _noires_[7]. Ces deux branches de la même
confédération n'avaient entre elles, aux IVe et Ve siècles, que des
liens très-lâches et presque brisés, ainsi que nous le fera voir le
détail des événements. Sans nous aventurer donc à ce sujet dans le
dédale des suppositions où s'est perdue plus d'une fois l'érudition
moderne, nous dirons que, très-probablement, la domination hunnique
renfermait à l'orient des populations de race turke, des Finnois à
l'occident, et, suivant une hypothèse non moins vraisemblable, une tribu
dominante, de race mongole, offrant le caractère physique asiatique plus
prononcé que les Finnois. En effet, c'est avec l'exagération du type
calmouk que l'histoire nous peint Attila et une portion de la nation des
Huns[8].

      [Note 5: Hinc jam Hunni, quasi fortissimarum gentium fœcundissimus
      ces pes, in bifariam populorum rabiem pullularunt. Jorn., _R.
      Get._, 24.]

      [Note 6: Hunni albi.... corpora cute candida et vultus habent
      minime deformes. Procop., _Bell._, _Pers._, I, 3.]

      [Note 7: Pavenda nigredine. Jornand., _de R. Get._, 8.--Tetri
      colore, _ibid._, 11.]

      [Note 8: Le portrait qu'on nous fait d'Attila est plutôt celui
      d'un Mongol que d'un Finnois ouralien. Nous savons en outre par
      les auteurs contemporains qu'une partie des Huns employait des
      moyens artificiels pour donner aux enfans la physionomie mongole
      en leur aplatissant le nez avec des bandes de linge fortement
      serrées, et en leur pétrissant la tète de manière à donner au
      crâne une forme pointue, tout en déprimant le front et développant
      les pommettes des joues.

      Voici en quels termes un poëte contemporain d'Attila, le Gaulois
      Sidoine Apollinaire, nous entretient de ces déformations en nous
      traçant le portrait des Huns.

        Gens animis membrisque minax: ita vultibus ipsis
        Infantum suus horror inest. Consurgit in arctum,
        Massa rotunda caput; geminis sub fronte cavernis
        Visus adest oculis absentibus: arcta cerebri
        In cameram vix ad refugos lux pervenit orbes,
        Non tamen et clausos: nam fornice non spatioso
        Magna vident spatia, et majoris luminis usum
        Perspicua in puteis compensant puncta profundis.
        .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
        Tum ne per malas excrescat fistula duplex,
        Obtundit teneras circumdata fascia nares,
        Ut galeis cedant. Sic propter prælia natos
        Maternus deformat amor, quia tensa genarum
        Non interjecto, fit latior, area naso.

        (Sidon. Apollin., _Panegyr. Anthem._, vers, 245 et seq.)

      Quelle raison pouvait avoir cet usage bizarre, sinon le désir de
      se rapprocher autant que possible d'un type humain qui jouissait
      d'une grande considération parmi les Huns, en un mot de se
      rapprocher de la race aristocratique? La raison donnée par les
      écrivains latins, que c'était afin d'asseoir plus solidement le
      casque sur la tête, n'est pas une raison sérieuse. Il est plus
      sensé de croire que, les Mongols étant devenus les dominateurs des
      Huns, leur physionomie eut tout le prix qui s'attache aux
      distinctions aristocratiques; ce fut à qui s'en rapprocherait; on
      tint à honneur de se déformer pour sembler de la race des maîtres.
      Voila le motif probable de ces mutilations.]

Dans cette situation, les Huns vivaient de chasse, de vol et du produit
de leurs troupeaux. Le Hun blanc détroussait les marchands dont les
caravanes se rendaient dans l'Inde ou en revenaient[9]; le Hun noir
chassait la martre, le renard et l'ours dans les forêts de la Sibérie,
et faisait le commerce des pelleteries sous de grandes halles en bois
construites près du Jaïk ou du Volga, et fréquentées par les trafiquants
de la Perse et de l'empire romain, où les fourrures étaient
très-recherchées[10]. Cependant on ne se hasardait qu'avec crainte à
travers ces peuplades sauvages, dont la laideur était repoussante.
L'Europe, qui n'avait rien de tel parmi ses enfants, les vit arriver
avec autant d'horreur que de surprise. Nous laisserons parler un témoin
de leur première apparition sur les bords du Danube, l'historien Ammien
Marcellin, soldat exact et curieux qui écrivait sous la tente et rendait
quelquefois avec un rare bonheur les spectacles qui se déroulaient sous
ses yeux. Nous ferons remarquer cependant que le portrait qu'il trace
des Huns s'applique surtout à la branche occidentale, c'est-à-dire aux
tribus finnoises ou finno-mongoles.

      [Note 9: Quo Asiæ bona avidus mercator importat... Jorn., _R.
      Get._, 24.]

      [Note 10: Hunugari autem hinc sunt noti, quia ab ipsis pellium
      murinarum venit commercium... _Id._, _R. Get._, _ibid._]

«Les Huns, dit-il, dépassent en férocité et en barbarie tout ce qu'on
peut imaginer de barbare et de sauvage. Ils sillonnent profondément avec
le fer les joues de leurs enfants nouveau-nés, afin que les poils de la
barbe soient étouffés sous les cicatrices; aussi ont-ils, jusque dans
leur vieillesse, le menton lisse et dégarni comme des eunuques. Leur
corps trapu, avec des membres supérieurs énormes et une tête
démesurément grosse, leur donne une apparence monstrueuse: vous diriez
des bêtes à deux pieds, ou quelqu'une de ces figures en bois mal
charpentées dont on orne les parapets des ponts[11]. Au demeurant, ce
sont des êtres qui, sous une forme humaine, vivent dans l'état des
animaux. Ils ne connaissent pour leurs aliments ni les assaisonnements
ni le feu: des racines de plantes sauvages, de la viande mortifiée entre
leurs cuisses et le dos de leurs chevaux, voilà ce qui fait leur
nourriture[12]. Jamais ils ne manient la charrue; ils n'habitent ni
maisons ni cabanes, car toute enceinte de muraille leur paraît un
sépulcre, et ils ne se croiraient pas en sûreté sous un toit. Toujours
errants par les montagnes et les forêts, changeant perpétuellement de
demeures, ou plutôt n'en ayant point, ils sont rompus dès l'enfance à
tous les maux, au froid, à la faim, à la soif. Leurs troupeaux les
suivent dans leurs migrations, traînant des chariots où leur famille est
renfermée. C'est là que les femmes filent et cousent les vêtements des
hommes, c'est là quelles reçoivent les embrassements de leurs maris,
qu'elles mettent au jour leurs enfants, qu'elles les élèvent jusqu'à la
puberté. Demandez à ces hommes d'où ils viennent, où ils ont été conçus,
où ils sont nés, ils ne vous le diront pas: ils l'ignorent. Leur
habillement consiste en une tunique de lin et une casaque de peaux de
rats sauvages cousues ensemble. La tunique est de couleur sombre et leur
pourrit sur le corps; ils ne la changent point qu'elle ne les quitte. Un
casque ou un bonnet déjeté en arrière[13] et des peaux de boue roulées
autour de leurs jambes velues complètent leur équipage. Leur chaussure,
taillée sans forme ni mesure, les gêne à ce point qu'ils ne peuvent
marcher, et ils sont tout à fait impropres à combattre comme fantassins,
tandis qu'on les dirait cloués sur leurs petits chevaux, laids, mais
infatigables et rapides comme l'éclair. C'est à cheval qu'ils passent
leur vie, tantôt à califourchon, tantôt assis de côté, à la manière des
femmes: ils y tiennent leurs assemblées, ils y achètent et vendent, ils
y boivent et mangent, ils y dorment même, inclinés sur le cou de leurs
montures[14]. Dans les batailles, ils se précipitent sans ordre et sans
plan, sous l'impulsion de leurs différents chefs, et fondent sur
l'ennemi en poussant des cris affreux. Trouvent-ils de la résistance,
ils se dispersent, mais pour revenir avec la même rapidité, enfonçant et
renversant tout sur leur passage. Toutefois, ils ne savent ni escalader
une place forte ni assaillir un camp retranché. Rien n'égale l'adresse
avec laquelle ils lancent, à des distances prodigieuses, leurs flèches
armées d'os pointus, aussi durs et aussi meurtriers que le fer. Ils
combattent de près, avec une épée qu'ils tiennent d'une main et un filet
qu'ils ont dans l'autre, et dont ils enveloppent leur ennemi tandis
qu'il est occupé à parer leurs coups. Les Huns sont inconstants, sans
foi, mobiles à tous les vents, tout à la furie du moment. Ils savent
aussi peu que les animaux ce que c'est qu'honnête et déshonnête. Leur
langage est obscur, contourné et rempli de métaphores[15]. Quant à la
religion, ils n'en ont point, ou du moins ils ne pratiquent aucun culte;
leur passion dominante est celle de l'or[16].....»

      [Note 11: Ubi quoniam ab ipsis nascendi primitiis infantum ferro
      sulcantur altius genæ, ut pilorum vigor tempestivus emergens
      corrugatis cicatricibus hebetetur, senescunt imberbes absque ulla
      venustate, spadonibus similes: compactis omnes firmisque membris,
      et opimis cervicibus; prodigiosæ formæ et pandi, ut bipedes
      existimes bestias, vel quales in commarginandis pontibus effigiati
      stipites dolantur incompte. Amm. Marc., XXXI, 2.]

      [Note 12: In hominum autem figura licet insuavi ita visi sunt
      asperi, ut neque igni, neque saporatis indigeant cibis, sed
      radicibus herbarum agrestium et semicruda cujusvis pecoris carne
      vescantur, quam inter femora sua et equorum terga subsertam, fotu
      calefaciunt brevi. Amm. Marc., XXXI, 2.]

      [Note 13: Galeris incurvis capita tegunt. _Id._, _ibid._--S.
      Jérôme donne à ces bonnets la qualification de _tiares. Epitaph.
      Nepotian_.]

      [Note 14: Equis prope affixi duris quidem, sed deformibus, et
      muliebriter iisdem nonnunquam insidentes, funguntur muneribus
      consuetis. Ex ipsis quivis in hac natione pernox et perdius emit
      et vendit, cibumque sumit et potum, et inclinatus cervici augustæ
      jumenti, in altum soporem adusque varietatem effunditur somniorum.
      Amm. Marc., XXXI, 2.]

      [Note 15: Inconsultorum animalium ritu, quid honestum inhonestumve
      sit penitus ignorantes: flexiloqui et obscuri. Amm. Marc., _ub.
      sup._]

      [Note 16: Nullius religionis vel superstitionis reverentia
      aliquando districti: auri cupidine immensa flagrantes. _Id.,
      ibid._]

Cette absence de culte public dont parle Ammien Marcellin n'empêchait
pas les Huns d'être livrés aux grossières superstitions de la magie.
Ainsi ils connaissaient et pratiquaient certains modes de divination que
les voyageurs européens du XIIIe siècle ont retrouvés encore en honneur
à la cour des souverains tartares, successeurs de Tchinghiz-Khan.

Ses pratiques de sorcellerie, sa laideur, sa férocité avaient fait de ce
peuple ou de cette réunion de peuples un épouvantail pour les autres.
Les Goths n'apprenaient jamais sans une secrète terreur quelque
mouvement des tribus hunniques, et leur appréhension était mêlée de
beaucoup d'idées superstitieuses. Le Scandinave et le Finnois avaient
toujours été placés en face l'un de l'autre comme des ennemis naturels.
A l'extrémité occidentale de l'Europe où les deux races se trouvaient en
contact, l'enfant du Fin-mark était pour celui de la Scandie un nain
difforme et malfaisant en rapport avec les puissances de l'enfer. Le
Goth scandinave, nourri de ces préjugés haineux, les sentit se réveiller
en lui, lorsqu'il se rencontra côte à côte sur la frontière d'Asie avec
des tribus de la même race, plus hideuses encore que celles qu'il
connaissait: il ne leur épargna ni les injures, ni les suppositions
diaboliques. Les scaldes, historiens poëtes des Goths, racontèrent que
du temps que leur roi Filimer régnait, des femmes qu'on soupçonnait
d'être _all-runes_, c'est-à-dire sorcières, furent bannies de l'armée et
chassées jusqu'au fond de la Scythie; que là ces femmes maudites
rencontrèrent des esprits immondes, errants comme elles dans le désert;
qu'ils se mêlèrent ensemble et que de leurs embrassements naquit la
race féroce des Huns, «espèce d'hommes éclose dans les marais, petite,
grêle, affreuse à voir et ne tenant au genre humain que par la faculté
de la parole[17].» Telles étaient les fables que les Goths se plaisaient
à répandre sur ces voisins redoutés. Ceux-ci, à ce qu'il paraît, ne s'en
fâchaient point. Semblables aux Tartares du XIIIe siècle, leurs proches
parents et leurs successeurs, ils laissaient croire volontiers à leur
puissance surnaturelle, diabolique ou non, car cette croyance doublait
leur force en leur livrant des ennemis déjà vaincus par la frayeur.

      [Note 17: Filimer rex Gothorum... reperit in populo suo quasdam
      magas mulieres, quas patrio sermone _Aliorumnas_ ipse cognominat;
      easque habens suspectas, de medio sui proturbat, longeque ab
      exercitu suo fugatas, in solitudinem coegit terræ. Quas spiritus
      immundi per eremum vagantes dum vidissent, et earum se complexibus
      in coitu miscuissent, genus hoc ferocissimum edidere, quod fuit
      primum inter paludes minutum, tetrum aique exile quasi hominum
      genus, nec alia voce notum, nisi quæ humani sermonis imaginem
      assignabat. Jorn., _R. Get._, 8.--_Aliorumnas_, _Aliorumnas_,
      _All-runn_ (qui cuneta nevit.).]

Nous venons de dire que les Goths étaient issus de la Scandinavie, et en
effet ils n'habitaient l'orient de l'Europe que depuis la fin du IIe
siècle de notre ère. Émigrés de leur patrie par suite de guerres
intestines qui tenaient, selon toute apparence, aux luttes religieuses
de l'odinisme, ils quittèrent la côte scandinave de concert avec les
Gépides, qui leur servaient d'arrière-garde[18]. Du point de la Baltique
où ils débarquèrent, ils se mirent en marche à travers la grande plaine
des Slaves, se dirigeant vers le soleil levant, et ils arrivèrent après
de longues fatigues et des combats continuels à l'endroit où le
Borysthène ou Dniéper se jette dans la mer Noire. Ils se divisèrent
alors et campèrent par moitié sur chacune des rives, les Gépides ayant
dirigé leur marche plus au midi. La partie de la nation gothique
cantonnée à l'orient du fleuve prit par suite de cette circonstance le
nom d'Ostrogoths, c'est-à-dire Goths orientaux; l'autre celui de
Visigoths, Goths occidentaux: ce furent les noyaux de deux États séparés
qui grandirent et se développèrent sous des lois et des chefs
différents[19]. Les Ostrogoths élurent leurs rois parmi les membres de
la famille des Amales, les Visigoths dans celle des Balthes[20].
Intelligents, actifs, ambitieux, les Goths firent des conquêtes, ceux de
l'ouest dans la Dacie qu'ils subjuguèrent jusqu'au Danube, ceux de l'est
sur les tribus de la race slave. Mêlés bientôt aux affaires de Rome,
comme des ennemis redoutables ou des auxiliaires précieux, les Visigoths
y consumèrent toute leur activité, tandis que les Ostrogoths
s'aguerrissaient dans des luttes sans fin et sans quartier contre les
races les plus barbares. De proche en proche, ils soumirent les plaines
de la Sarmatie et de la Scythie jusqu'au Tanaïs du côté du nord, jusqu'à
la Baltique du côté de l'ouest. Un de leurs rois, Ermanaric[21], employa
son long règne et sa longue vie à se battre et à conquérir; maître de la
race slave, il retomba de tout le poids de sa puissance sur les peuples
de race germanique et réduisit à l'état de vasselage jusqu'aux Gépides
et aux Visigoths, ses compatriotes et ses frères[22].

      [Note 18: Jorn., _R. Get._, 6.]

      [Note 19: Vesegothæ... occidui soli cultores... Jorn., _R. Get._,
      24.]

      [Note 20: Vesegothæ familiæ Balthorum, Ostrogothæ præclaris Amalis
      serviebant. _Id., R. Get._, 3.]

      [Note 21: _Ermanaricus_, Jorn., _R. Get._ 7.--_Ermenrichus_, Amm.
      Marc., XXXI, 3.]

      [Note 22: D'après la liste que Jornandès nous donne des nations
      subjuguées par Ermanaric, nations dont beaucoup nous sont
      inconnues, on aperçoit que sa domination devait s'étendre sur
      presque toute la Russie méridionale, la Lithuanie, la Courlande,
      la Pologne et une partie de l'Allemagne. Omnibus Scythiæ et
      Germaniæ nationibus ac si propriis laboribus imperavit. Jorn., _R.
      Get._, 23.]

Tel fut ce fameux empire d'Ermanaric qui valut à son fondateur la gloire
d'être comparé au grand Alexandre, dont les Goths avaient entendu parler
depuis qu'ils étaient voisins de la Grèce[23]; mais l'Alexandre de
Gothie ne montra ni l'humanité ni la sage politique du roi de Macédoine,
qui ménageait si bien les vaincus. Les pratiques d'Ermanaric et des
conquérants ostrogoths furent toutes différentes. Un des peuples sujets
de leur domination s'avisait-il de remuer, les traitements les plus
cruels le rappelaient bien vite à l'obéissance. Tantôt de grandes croix
étaient dressées en nombre égal à celui des membres de la tribu royale
qui gouvernait ce peuple, et on les y clouait tous sans miséricorde[24];
tantôt c'étaient des chevaux fougueux que les Goths chargeaient de leur
vengeance; et les femmes elles-mêmes n'échappaient pas à ces affreux
supplices. Vers le temps où commence notre récit, un chef des Roxolans,
nation vassale des Ostrogoths, qui habitait près du Tanaïs, ayant noué
des intelligences avec les rois huns, la trame fut découverte; mais le
coupable eut le temps de se sauver. La colère d'Ermanaric retomba sur la
femme de cet homme. Sanielh (c'était son nom) fut liée à quatre chevaux
indomptés et mise en pièces. Des frères qu'elle avait jurèrent de la
venger; ils attirèrent Ermanaric dans un guet-apens et le frappèrent de
leurs couteaux[25]. Le vieux roi (il avait alors cent dix ans[26])
n'était pas blessé mortellement, mais ses plaies furent lentes à guérir,
et elles ne faisaient que se cicatriser lorsqu'un nouvel appel des
Roxolans décida les Huns à partir. Tels sont les faits de l'histoire;
mais plus tard, quand le déluge qu'ils avaient provoqué par leurs
cruautés impolitiques vint à fondre sur eux, les Goths trouvèrent dans
leurs préjugés superstitieux des raisons plus commodes pour justifier
leur défaite. Ils racontèrent que des chasseurs huns poursuivant un jour
une biche, celle-ci les avait attirés de proche en proche jusqu'au
Palus-Méotide, et leur avait révélé l'existence d'un gué à travers ce
marais qu'ils avaient cru aussi profond que la mer. Comme un guide
attentif et intelligent, la biche partait, s'arrêtait, revenait sur ses
pas pour repartir encore, jusqu'à l'instant où, ayant atteint la rive
opposée, elle disparut. On devine bien qu'au dire des Goths il n'y avait
là rien de réel, mais une apparition pure, une forme fantastique créée
par les démons.

      [Note 23: Quem merito nonnulli Alexandre magno comparavere
      majores. Jorn., _ibid._]

      [Note 24: Regem eorum cum filiis suis et septuaginta primatibus in
      exemplo terroris, cruci adfixit, ut dedititiis metum cadavera
      pendentium geminarent. Jorn., _R. Get._, 16.]

      [Note 25: Dum enim quamdam mulierem Sanielli nomine ex gente
      memorata, pro mariti fraudulento discessu, rex furore commotus,
      equis forocibus illigatam, incitatisque cursibus, per diversa
      divelli præcepisset, fratres ejus Sarus et Ammius germanæ obitum
      vindicantes, Ermanarici latus ferro petierunt: quo vulnere
      saucius, ægram vitam corporis imbecillitate contraxit. Jorn., _R.
      Get._, 24.]

      [Note 26: Grandævus et plenus dierum, centesimo decimo anno vitæ
      suæ... Jorn., _R. Get., loc. laud._]

«C'est ainsi, ajoute Jornandès, Goth lui-même et collecteur un peu trop
crédule des traditions de sa patrie, c'est ainsi que les esprits dont
les Huns tirent leur origine les conduisirent et les poussèrent à la
destruction des nations gothiques[27].»

      [Note 27: Quod credo spiritus illi unde progeniem trahunt, ad
      Scytharum invidiam egere. Jorn., _R. Get._, 24.]

Ce fut en l'année 374 que la masse des Huns occidentaux s'ébranlant
passa le Volga sous la conduite d'un chef nommé Balamir[28]. Elle se
jeta d'abord sur les Alains, peuple pasteur qui possédait le steppe
situé entre ce fleuve et le Don; ceux-ci résistèrent quelques instants;
puis, se voyant les plus faibles, ils se réunirent à leurs ennemis,
suivant l'usage immémorial des nomades de l'Asie. Franchissant alors
sous le même drapeau le gué des Palus-Méotides, Huns et Alains se
précipitèrent sur le royaume d'Ermanaric. Le roi goth, toujours malade
de ses blessures, essaya d'arrêter ce tourbillon de nations, comme dit
Jornandès[29]; mais il fut repoussé. Il revint à la charge, et fut
encore battu; ses plaies se rouvrirent, et, ne pouvant plus supporter ni
la souffrance ni la honte, il se perça le cœur de son épée[30]. Le
successeur d'Ermanaric, Vithimir, périt bravement dans un combat,
laissant deux enfants en bas âge, que des mains fidèles sauvèrent chez
les Visigoths. Les Ostrogoths n'eurent plus qu'à se soumettre. Les
Visigoths, s'attendant à être attaqués à leur tour, s'étaient retranchés
derrière le Dniester, sous le commandement du juge ou roi Athanaric[31],
le plus grand de leurs chefs; mais les Huns, avec leurs légères
montures, se jouaient des distances et des rivières. Un gros de leurs
cavaliers, ayant découvert un gué bien au delà des lignes des Goths,
passa le fleuve par une nuit claire, et, redescendant la rive opposée,
surprit le quartier du roi, qui lui-même eut peine à s'échapper. Ce
n'était qu'une alerte; néanmoins ces mouvements impétueux, imprévus,
dérangeaient l'infanterie pesante des Goths et la tenaient dans une
inquiétude fatigante. Le Pruth, qui se jette dans le Danube, et qui
longe à son cours supérieur les derniers escarpements des monts
Carpathes, semblait offrir une ligne de défense plus sûre: Athanaric y
transporta son armée. Profitant des leçons des Romains, il fit garnir de
palissades et d'un revêtement de gazon la rive droite de la rivière
depuis son confluent jusqu'aux défilés de la montagne[32]; avec ce
bouclier devant lui, comme s'exprime un contemporain[33], et derrière
lui la retraite des Carpathes, il espérait se garantir ou du moins
résister longtemps, mais la chose tourna tout autrement qu'il ne
pensait.

      [Note 28: Balamir, rex Hunnorum in Ostrogothos movit procinctum.
      _Id., R. Get., ibid._ Quelques manuscrits portent Balamber.
      Jornandès est le seul auteur qui nous parle de ce roi.]

      [Note 29: Quasi quidam turbo gentium. Jorn., _R. Get., l. c._]

      [Note 30: Magnorum discriminum metum voluntaria morte sedavit.
      Amm. Marc., XXXI, 3.--Jorn., _R. Get._, 24.]

      [Note 31: Les chefs des Goths étaient appelés indifféremment par
      les Romains rois ou juges, _judices_.]

      [Note 32: A superciliis Gerasi fluminis ad usque Danubium
      Taïfalorum terras præstringens, muros altius erigebat. Amm. Marc.,
      XXXI. 3.--Le Pruth, qu'Ammien Marcellin appelle ici Gerasus, porte
      dans Ptolémée (III. 8) le nom d'Hierasus. Les Grecs, selon
      Hérodote, l'appelaient Pyretus, et les Scythes Porata: c'est avec
      une légère variante le nom que cette rivière porte encore
      aujourd'hui.]

      [Note 33: Hac lorica, diligentia celeri consummata... Amm. Marc.
      _ub. sup._]

Le danger commun aurait dû réunir les Visigoths, chefs et tribus: le
danger commun les divisa. Tout, chez ce peuple, était matière à
contestation: la religion comme la guerre, l'attaque comme la défense,
et cette division tenait surtout à des changements profonds survenus
dans ses mœurs depuis trois quarts de siècle. Une partie avait embrassé
le christianisme, l'autre restait païenne fervente, et tandis
qu'Athanaric persécutait cruellement les chrétiens au nom du culte
national, deux autres princes de race royale, Fridighern et Alavive,
s'étaient déclarés leurs protecteurs[34]. Le patronage de ces deux
hommes puissants réussit à calmer les rigueurs de la persécution; mais
il en résulta entre eux et Athanaric une inimitié personnelle, ardente,
qui se révélait à chaque occasion. Athanaric, calculant toutes les
chances de la guerre actuelle, avait proposé aux Visigoths de faire
retraite dans les Carpathes jusqu'au plateau abrupt et presque
inaccessible appelé Caucaland, si leur position se trouvait forcée[35]:
c'était là son plan; Fridighern et Alavive en eurent aussitôt un autre.
Ils conseillèrent aux tribus visigothes de se réfugier de l'autre côté
du Danube, sur les terres romaines, où l'empereur, disaient-ils, ne leur
refuserait pas un cantonnement. Constantin n'avait-il pas ouvert la
Pannonie aux Vandales Silinges lorsqu'ils fuyaient devant leurs armes?
Valens ne ferait pas moins pour les Goths, qui trouveraient, dans
quelque endroit de la Mésie ou de la Thrace un sol fertile et de gras
pâturages pour leurs troupeaux; rien ne les y troublerait plus, car ils
auraient mis une barrière infranchissable, le Danube et les lignes
romaines, entre eux et les démons qui les poursuivaient[36]. Quant aux
Romains, ils y gagneraient les services des Goths, qui n'étaient certes
point à dédaigner. Voilà ce que répétaient les adversaires d'Athanaric:
là-dessus la discorde éclata. Athanaric, ennemi de Rome depuis son
enfance et fils d'un père qui lui avait fait jurer sous la foi d'un
serment terrible qu'il ne toucherait jamais de son pied la terre des
Romains, Athanaric, qui avait tenu religieusement son serment[37],
combattit la proposition de Fridighern comme un outrage pour sa personne
et une lâcheté pour les Goths. Fridighern put lui répondre (car c'était
là l'opinion de son parti) que si les persécuteurs des chrétiens, ceux
qui naguère les faisaient périr sous le bâton, les étouffaient dans les
flammes, les attachaient à des solives en forme de croix pour les
précipiter ensuite, la tête en bas, dans le courant des fleuves[38], que
si ceux-là pouvaient justement craindre de toucher du pied une terre
romaine, il n'en était pas de même des persécutés. L'enfant du Christ
était frère de l'enfant de Rome; on l'avait bien vu au temps du martyre,
lorsque les bannis d'Athanaric trouvaient au delà du Danube
non-seulement un refuge toujours ouvert et du pain, mais des
consolations, en un mot une hospitalité fraternelle[39]. Le vieil et
vénérable Ulfila[39a], apôtre et oracle des Goths, contribuait à
répandre ces illusions, qu'il partageait lui-même aveuglément.

      [Note 34: Socrat., IV, 33.--Sozom., VI, 37.--Fritigernus,
      Fridigernus, Φριτιγιρνος.--Alavivus.]

      [Note 35: Ad Cancalandensem locum altitudine silvarum inaccessum
      et montium. Amm. Marc., XXXI, 4.]

      [Note 36: Thraciæ receptaculum gemina ratione sibi convenientius,
      quod et cæspitis est feracissimi, et amplitudine fluentorum Histri
      distinguitur a Barbaris, patentibus jam peregrini fulminibus
      Martis. Amm. Marc. XXXI, 3.]

      [Note 37: Assefebat Athanaricus sub timenda execratione
      jurisjurandi se esse obstrictum mandatisque prohibitum patris, ne
      solum calcaret aliquando Romanorum. Amm. Marc., XXVII, 5.]

      [Note 38: Socrat., IV, 53.--Sozom., V, 37.--Epiph. _Hœres._,
      70.--_Acta._ S. Sabæ goth. ap. Bolland. 12 April.]

      [Note 39: Athanaricus, rex Gothorum, christianos in gente sua
      crudelissime persecutus, plurimos barbarorum ob fidem interfectos,
      ad coronam martyrii sublimavit, quorum tamen plurimi in romanum
      solum non trepidi, velut ad hostes, sed certi quod ad fratres, pro
      Christi confessione, fugerunt. Oros., l. VII, c. 32.]

      [Note 39a: Ulphilas, Wlphilas; Οὐλῳίλας Οὐρφίλας;--Ulf. _secours_,
      _protection_, en langue gothique.]

Ulfila, dont le nom est resté si célèbre dans l'histoire des Goths,
tirait son origine de la Cappadoce. Comme les tempêtes emportent au loin
sur leurs ailes le germe des meilleurs fruits, la guerre et le pillage
avaient apporté chez les Visigoths les semences du christianisme: des
familles romaines traînées en captivité leur avaient donné leurs
premiers apôtres[40]. D'une de ces familles sortait Ulfila. Né en
Gothie, élevé parmi les Barbares, sous les yeux d'un père chrétien et
romain[41], il unit dans son cœur le culte de Rome chrétienne à un amour
dévoué pour sa nouvelle patrie. Des liens de reconnaissance personnelle
le rattachaient d'ailleurs aux Romains: il n'oublia jamais qu'ayant été
chargé, bien jeune encore, d'une mission des rois goths à
Constantinople, le grand Constantin l'avait accueilli avec intérêt, et
fait ordonner évêque de sa nation malgré son âge, et enfin qu'un
personnage alors fameux, Eusèbe de Nicomédie, le chapelain et le
confident de l'empereur, lui avait imposé les mains[42]. De retour en
Gothie, Ulfila s'était voué corps et âme à la conversion de ses
compatriotes barbares. Pour faciliter sa prédication et rompre en même
temps avec les traditions poétiques, qui ne parlaient aux Goths que de
leurs dieux nationaux, il imagina de traduire dans leur langue le
_livre_ des chrétiens, et, comme les Goths n'avaient pas d'écriture, il
leur composa un alphabet avec des caractères grecs et quelques autres,
peut-être runiques, qu'il affecta à certaines articulations
particulières à leur idiome[43]. Toutefois il s'abstint de traduire dans
l'Ancien Testament les livres des Rois, où sont racontées les guerres du
peuple hébreu, de peur de stimuler chez sa nation le goût des armes,
déjà trop prononcé, et pensant, dit le contemporain qui nous donne ce
détail, que les Goths, en fait de batailles, avaient plutôt besoin de
frein que d'éperon[44]. Cette idée naïve peint d'un seul trait le bon et
saint prêtre que de tels scrupules tourmentaient. Son œuvre eut plus de
portée encore qu'il ne l'avait espéré: ce fut toute une révolution dans
les mœurs des Visigoths; aussi ses compatriotes lui décernèrent-ils le
titre de nouveau Moïse[45]. En sa qualité d'évêque, Ulfila avait assisté
à plusieurs conciles de la chrétienté romaine, où il s'était fait
estimer par la droiture de son âme et la sincérité de sa foi plus que
par sa science théologique. Quand la persécution éclata sur les bords du
Dniester, Ulfila ne dut la vie qu'à l'hospitalité des Romains de Mésie,
qui l'accueillirent avec empressement, lui et tous les confesseurs qui
le suivirent dans sa fuite[46]. Cet homme simple et convaincu ne doutait
donc point qu'au delà du Danube fût encore la terre promise pour ses
frères et pour lui. Telle était l'autorité de sa parole, qu'elle
entraîna sans peine la majorité des Goths, non pas seulement les
chrétiens, mais la masse des païens qui ne nourrissaient aucun fiel
contre la nouvelle religion. Athanaric, presque abandonné, alla se
retrancher avec le reste des tribus dans les défilés de Caucaland.

      [Note 40: Sozom., II, 6.--Philostorg., _Hist. eccl._, II,
      5.--Basil., _Epist._, 16, t. III, p. 254, 255.]

      [Note 41: Philostorg., II, 5.--Ses ancêtres avaient habité
      autrefois la bourgade de Sadagoltina, près de la ville de
      Parnassus en Cappadoce.]

      [Note 42: Ordinatus fuit episcopus eorum qui in Gothia christiani
      erant. Philost., II, 5.--Socrat., IV, 33.]

      [Note 43: Philostorg., II, 5.--Quis hoc crederet ut barbara
      Gothorum lingua hebraïcam quæreret veritatem?... Hieronym.,
      _Epist. ad Sun._, t. II, p. 626.--Socrat., IV, 33.--Sozom., VI,
      37.--Jornand, _R. Get._, 51.]

      [Note 44: In eorum linguam totam Scripturam transtulit, excepto
      libro qui dicitur Regum... Eo quod bellorum historiam contineat...
      gens vero illa belli amans esset, frænoque magis ad pugnas egeret
      quam incentivo. Philostorg., II, 5.]

      [Note 45: Nostri temporis Moses.... ὁ ἐῳ' ἡμῶν Μωσῆς. Philostorg.,
      _Histor. eccles._ l. II. 5.]

      [Note 46: Quippe qui pro fide Christi innumera subierit pericula
      dum Barbari adhuc gentilium ritu simulacra colerent. Sozom., VI,
      37.]

La troupe de Fridighern et d'Alavive se mit en marche vers le Danube
avec autant d'ordre que le comportait une pareille multitude traînant
avec elle le mobilier de toute une nation. Les hommes armés venaient les
premiers, puis les femmes, les enfants, les vieillards, les troupeaux,
les chariots de transport. Ulfila, en tête de son clergé _blond_ et
_fourré_[47], veillait sur l'église ambulante, qui se composait d'une
grande tente fixée sur un plancher à roues, et renfermant avec le
tabernacle les ornements et les livres liturgiques. Le trajet n'était
pas long, et les Goths atteignirent bientôt la rive du Danube en face
des postes de la Mésie. A cette vue, et par un mouvement spontané, ils
se précipitèrent à genoux, poussant des cris suppliants et les bras
tendus vers l'autre bord[48]. Les chefs qui les précédaient ayant fait
signe qu'ils voulaient parler au commandant romain, on leur envoya une
barque dans laquelle montèrent Ulfila et plusieurs notables goths.
Conduits devant le commandant, ceux-ci exposèrent leur demande: «Chassés
de leur patrie par une race hideuse et cruelle à laquelle, disaient-ils,
rien ne pouvaient résister, ils arrivaient avec ce qu'ils avaient de
plus cher, priant humblement les Romains de leur accorder un territoire,
et promettant d'y vivre tranquilles en servant fidèlement
l'empereur[49].» L'affaire était trop grave pour qu'un simple officier
de frontière pût la décider: le commandant renvoya donc les députés à
l'empereur, qui tenait alors sa cour dans la ville d'Antioche. On mit à
leur disposition, suivant l'usage, les chevaux et les chariots de la
course publique, et ils partirent, tandis qu'Alavive et Fridighern
faisaient camper leurs bandes sur la rive gauche du fleuve, dans le
meilleur ordre possible[50].

      [Note 47: Getarum rutilus et flavus exercitus ecclesiarum
      circumfert tentoria. Hieron., _Epist. ad Læt._, IV, p.
      591.--Pelliti, gentes pellitæ.]

      [Note 48: Erectis manibus, supplices ab imperatore se recipi
      petebant. Zosim., IV, 20.]

      [Note 49: Missis oratoribus ad Valentem, suscipi se humili prece
      poscebant, et quiete victuros se pollicentes, et daturos si res
      flagitaret auxilia. Amm. Marc., XXXI, 4.--Zosim., IV, 20.--Jorn.,
      _R. Get._, 25.]

      [Note 50: Amm. Marc., XXXI, 3 et seq.]

L'empire d'Orient se trouvait alors aux mains de Valens, frère de
Valentinien Ier, qui, après avoir gouverné glorieusement l'Occident,
venait de mourir, pour le malheur des Romains[51]. Valens était un
composé bizarre de bonnes qualités et de mauvaises prétentions. On avait
estimé en lui, dans les variations de sa fortune, un grand esprit de
désintéressement et d'équité: terrible aux méchants, protecteur des
petits, il se montrait un dur mais impartial justicier comme son frère,
pour qui il professait une admiration respectueuse. C'était le seul cas
où l'on voyait faiblir sa vanité, Soldat rude, mais brave et sympathique
au soldat, général assez expérimenté pour bien commander sous un autre,
il s'était laissé éblouir par l'éclat d'une fortune qu'il ne devait
qu'au mérite de Valentinien. D'illusions en illusions, il était arrivé à
l'aveuglement d'un homme né sur la pourpre: c'était la même croyance en
sa propre infaillibilité, la même confiance naïve en ses flatteurs.
Complétement illettré et si bien fait pour l'être, qu'à l'âge de
cinquante ans, et après douze ans de règne en Orient, il n'avait pas
encore réussi à entendre couramment la langue grecque[52], il n'en
prétendait pas moins régenter l'église orientale, alors en proie aux
déchirements de l'arianisme. Ces distinctions subtiles, ces piéges de
doctrine et surtout de langage que les demi-ariens lançaient comme
autant de filets où se prirent souvent les plus habiles, semblaient un
jeu pour Valens: il décidait, il tranchait, il innovait, et les évêques
de sa cour, gens perdus dans les intrigues, après en avoir fait un
théologien infaillible, n'eurent pas de peine à en faire un persécuteur
forcené[53]. Valens semblait renier, dès qu'il s'agissait de religion,
la droiture et l'équité proverbiales de son caractère, pour n'en
justifier que la rigueur. Jamais encore le catholicisme n'avait passé de
si mauvais jours: ses évêques étaient bannis, ses temples fermés;
partout en Orient le schisme et l'apostasie étaient provoqués par la
corruption ou imposés par la violence. Cet homme, qui n'avait eu
longtemps de plaisir que dans les fatigues du champ de bataille, qui
avait vaincu les Goths et les Perses, ne rêvait plus que théologie; dans
son abandon des affaires, on eût dit qu'il sacrifiait volontiers son
titre de prince du peuple romain à celui de prince de l'église arienne.

      [Note 51: On peut consulter, au sujet de Valentinien, le troisième
      volume de mon _Histoire de la Gaule sous l'administration
      romaine_.]

      [Note 52: Themist., _Or._, VI, 9, 11, p. 71, 126,
      144.--Inconsummatus et rudis. Amm. Marc., XXXI, 4.]

      [Note 53: Socrat., V, 1.--Sozom., VII, 1.--Theodoret., IV, 21,
      etc.]

Valens se livrait donc dans la ville d'Antioche, en compagnie de
quelques évêques, ses favoris, à l'un de ces loisirs théologiques qui
lui faisaient tout oublier, lorsque la nouvelle des événements
d'outre-Danube lui parvint par de vagues rumeurs. On racontait qu'une
race d'hommes inconnus, sortis des marais scythiques, s'était précipitée
sur l'Europe avec la violence irrésistible d'un torrent, culbutant les
Alains sur les Ostrogoths, et ceux-ci sur les Visigoths, qui fuyaient
devant elle comme un troupeau timide[54]. D'abord on en rit comme d'une
fable, attendu qu'à chaque instant il arrivait de ces contrées
lointaines des bruits que l'instant d'après démentait[55]; mais il
fallut bien y croire quand un courrier, venu à toute vitesse, apporta
l'annonce officielle des propositions des Visigoths et du départ de
leurs députés pour Antioche. La cour fut dans un grand émoi. Que
fallait-il répondre aux envoyés? quelle conduite convenait-il de tenir
vis-à-vis des Goths? Les hommes légers et les courtisans se récriaient
sur le bonheur qui accompagnait l'empereur en toute circonstance:
«Voilà, disaient-ils, que les ennemis de César sollicitent l'honneur de
devenir ses soldats; la terrible nation des Goths se transforme en une
armée romaine devant laquelle la Barbarie tout entière devra trembler.
Valens y puisera toutes les recrues dont il aura besoin, laissant le
paysan romain à sa charrue; les terres en seront mieux cultivées, et les
provinces, qui ne paieront plus leur contingent militaire qu'en argent,
verseront l'abondance dans le trésor de César[56].» Les hommes sérieux
et prudents tenaient un tout autre langage. «Gardons-nous,
répétaient-ils, d'introduire les loups dans la bergerie: le berger
pourrait s'en trouver mal. Un jour viendrait où, cédant à leur naturel
féroce, les loups égorgeraient les chiens et se rendraient maîtres du
troupeau[57].» Les arguments pour et contre furent débattus avec
vivacité dans le conseil impérial; Valens les écouta, puis il se décida
par une raison que lui seul pouvait imaginer. Il déclara qu'il
admettrait les Goths, s'ils se faisaient ariens.

      [Note 54: Fama late serpente quod inusitatum antehac hominum genus
      modo ruens, ut turbo montibus celsis, ex abdito sinu coortus
      opposita quæque convellit. Amm. Marc., XXXI, 3.]

      [Note 55: Quæ res aspernanter a nostris inter initia ipsa accepta
      est, hanc ob causam quòd illis tractibus non nisi peracta aut
      sopita audiri procul agentibus consueverant bella. Verum
      pubescente jam fide gestorum, cui robur adventus gentilium
      addiderat legatorum, precibus et obtestatione petentium, citra
      flumen suscipi plebem extorrem.... Amm. Marc., XXXI, 4.]

      [Note 56: Negotium lætitiæ fuit potiusquam timori, eruditis
      adulatoribus in majus fortunam principis extollentibus: quòd ex
      ultimis terris tot tirocinia trahens ei nec opinanti offerret, ut
      collatis in unum suis et alienigenis viribus invictum haberet
      exercitum, et pro militari supplemento quod provinciatìm annuum
      pendebatur, thesauris accederet auri cumulus magnus. _Id., ibid._]

      [Note 57: Non lupos inter canes collocari... Synes. _De regno_, p.
      25.]

Les Goths avaient reçu le christianisme à peu près de toutes mains; ils
comptaient même des hérésiarques parmi leurs apôtres. Le Mésopotamien
Audæus, qui enseignait que Dieu doit avoir une forme matérielle et un
corps, puisqu'il a créé l'homme à son image, Audæus, avec sa grossière
hérésie, s'était fait parmi eux de nombreux prosélytes[58] et des
martyrs. Pourtant ils se croyaient bons catholiques, et si les
subtilités du demi-arianisme pouvaient prendre en défaut ces théologiens
des forêts, ils éprouvaient une profonde horreur pour l'arianisme pur,
celui qui ravalait le Christ au-dessous de son père jusqu'à en faire une
créature. Les évêques, absorbés par les soins d'une prédication
laborieuse, ressemblaient en beaucoup de points au troupeau. Théophile,
prédécesseur d'Ulfila, avait souscrit, il est vrai, les actes orthodoxes
du concile de Nicée[59]; mais celui-ci adhéra au formulaire semi-arien
de Rimini, que d'abord il ne jugea pas contraire au catholicisme; puis,
voyant beaucoup de signataires se rétracter, il se rétracta comme
eux[60]. Or, Valens prétendait qu'Ulfila revînt à son premier avis, et
que, par son autorité que l'on savait toute-puissante, il imposât à ses
frères les dogmes de l'arianisme mitigé: Valens mettait à ce prix le
succès de son ambassade. Une fois le mot d'ordre donné, des docteurs
insinuants, des évêques en crédit[61] furent échelonnés sur le passage
du barbare à travers l'Asie Mineure[62]; il en trouvait à chaque station
qui, sous le prétexte de le saluer, se mettaient à le catéchiser, ou se
plaçaient à ses côtés dans le chariot pour le convertir chemin faisant.
Au palais d'Antioche, ce fut bien pis; quand il voulait parler des
misères de son peuple, on lui répondait par des dissertations sur
l'identité ou la conformité des substances. On le fatiguait d'arguments
et de discussions pour le mieux enchaîner, et, pendant ces luttes
inhumaines, le malheureux peut-être croyait entendre dans le lointain le
cri de ses compatriotes aux abois, qui le suppliaient de les sauver. Au
fond, il finit par n'attacher qu'une médiocre importance à des choses si
subtiles et qui lui semblaient si obscures; il se persuada que
l'ambition des évêques et l'acharnement de l'esprit de parti en
faisaient seuls tout le mérite[63]. Ce sont les motifs qui le
déterminèrent à se plier aux volontés de l'empereur, si nous en croyons
les historiens du temps, et le vieil évêque visigoth, après avoir courbé
sous ces dures nécessités sa tête blanchie par l'âge et cicatrisée par
le martyre, alla porter aux siens leur salut, qui lui coûtait si
cher[64]. Valens triomphait et se croyait un nouveau Constantin.
Néanmoins, de peur qu'on lui pût reprocher de sacrifier la politique à
la religion, il décida que les femmes et les enfants des Goths, au moins
des Goths notables, passeraient les premiers, et seraient envoyés dans
les villes de l'intérieur pour y être gardés à titre d'otages, et que
les hommes ne seraient admis à franchir le fleuve qu'autant qu'ils
auraient déposé leurs armes[65]. Au moyen de ces précautions sur la
sagesse desquelles chacun s'extasiait, Valens crut avoir conjuré tout
péril. Une flottille romaine fut chargée d'opérer le transport des
Goths, et des agents civils, sous les ordres d'un officier spécial, le
comte Lupicinus, allèrent choisir les cantons où ce peuple de colons
s'établirait, mesurer les lots, délivrer des vivres, du bois et des
instruments de culture[66].

      [Note 58: Theodoret., IV, 10.--Epiphan, _Hœres._, 70.--Hieron.,
      _Chron._--Cf. Tillemont, _Mém. eccl._, t. VI.]

      [Note 59: _Act. Grœc. Concil. Nic._--Labbe. T. II, p. 52,
      75.--Socrat., II. 41.]

      [Note 60: Socrat., II, 41.--Sozom., VI, 37.--Cf. Theodoret., IV,
      33.]

      [Note 61: Arianæ sectæ antistites... polliciti se legationum ejus
      adjutores esse, modo idem cum ipsis sentire vellet... necessitate
      compulsus. Sozom., VI, 37.]

      [Note 62: Theodoret., IV, 33.--Et quia tum Valens, imperator,
      Arianorum perfidia sancius, nostrarum partium omnes ecclesias
      obturasset, suæ partis fautores ad illos dirigit prædicatores, qui
      venientibus rudibus et ignaris, illico perfidiæ suæ virus
      defundunt. Jorn., _R. Get._, 25.]

      [Note 63: Theodoret, IV, 33, 37.--Sozom., VI, 37.--Philost., _ub.
      sup._]

      [Note 64: Cum Arianis cummunicasse dicitur, seque et universam
      gentem ab ecclesia catholica abripuisse. Sozom., VI, 37.]

      [Note 65: Valens uti reciperentur armis prius depositis permisit.
      Zosim., IV, 20.--Amm. Marc., XXXI, 4.]

      [Note 66: Mittuntur diversi qui cum vehiculis plebem transferant
      truculentam... Copiam colendi Thraciæ partes... Alimenta pro
      tempore... Amm. Marc., XXXI, 4.--Zosim., IV, 20.--Jorn., _R.
      Get._, 25.]

Les difficultés misérables dont Ulfila et ses compagnons s'étaient vu
assaillir doublèrent le temps de leur voyage, et cependant les Goths,
campés dans la plaine du Danube, comptaient les jours avec une sombre
inquiétude. Leurs provisions s'épuisaient, bientôt ils allaient sentir
la faim. Portant perpétuellement les yeux des lignes romaines aux
plaines du nord, tantôt ils croyaient apercevoir la barque qui ramenait
leurs députés, tantôt il leur semblait voir la légère cavalerie des
Huns poindre à l'horizon opposé, et franchir l'espace avec sa rapidité
ordinaire. Ils passaient ainsi vingt fois par jour de l'espoir trompé
aux plus mortelles terreurs. Enfin le désespoir les prit. Quoique le
Danube, grossi par les pluies, roulât alors une masse d'eau effroyable,
beaucoup entreprirent de le traverser de force. Les uns se jettent à la
nage et sont entraînés par le fil de l'eau, d'autres montent dans des
troncs d'arbres creusés ou sur des radeaux qu'ils dirigent avec de
longues perches; mais lorsque, par des efforts inouïs, ils sont parvenus
à dominer le courant, les balistes romaines dirigent sur eux une grêle
de projectiles, et le fleuve emporte pêle-mêle des débris de barques et
des cadavres[67]. Le retour des députés mit fin à ces scènes de
désolation. La flottille romaine fit aussitôt son office, voyageant sans
interruption d'un bord à l'autre[68]. Beaucoup, pour ne pas attendre
leur tour, se faisaient remorquer sur des troncs d'arbres ou des
planches à peine liées ensemble. Les femmes et les enfants passèrent les
premiers, conformément aux ordres de l'empereur; ensuite vinrent les
hommes. Des agents chargés de compter les têtes des passagers
s'arrêtèrent, dit-on, fatigués ou effrayés de leur nombre[69]. «Hélas!
s'écrie Ammien Marcellin avec une emphase pleine d'amertume, vous
compteriez plus aisément les sables que vomit la mer quand le vent la
soulève sur les rivages de la Libye[70]!» On constata pourtant que le
nombre des hommes en état de porter les armes était d'environ deux cent
mille[71].

      [Note 67: Antequam trajectus esset ab imperatore concessus,
      Scytharum audaciores et elatiores transitum sibi vi aperire
      constituerunt, sed vi repulsi deleti sunt. Eunapius, _Hist._, 5.]

      [Note 68: Transfretabantur in dies et noctes, navibus ratibusque
      et cavatis arborum alveis agminatim impositi. Amm. Marc., XXXI,
      4.]

      [Note 69: Hind sane neque obscurum est neque incertum infaustos
      transvehendi barbaram plebem ministros, numerum ejus comprehendere
      calculo sæpe tentantes, conquievisse frustratos. _Id., ibid._]

      [Note 70: Quem qui scire velit (ut eminentissimus memorat vates)
      Libyci velit æquoris idem discere, quam multæ Zephyro truduntur
      arenæ.--Ce sont deux vers de l'Énéide de Virgile que l'historien
      inséra dans sa prose. On trouve fréquemment chez lui de ces
      réminiscences classiques.]

      [Note 71: Non minus quam hominum ducenta millia ad bellum apti et
      ætate florentes. Eunap., _Hist._, 6.]

Sur l'autre bord commença un triste et honteux spectacle, où
l'administration romaine étala comme à plaisir les plaies de sa
corruption. Quand les femmes, les jeunes filles, les enfants eurent été
mis à part pour être internés, les préposés romains, tribuns,
centurions, officiers civils, se jetèrent sur eux comme sur une proie
qui leur était dévolue. Chacun, dit un écrivain du temps, se fit sa part
suivant son goût: l'un s'adjugea quelque grande et forte femme; l'autre
quelque jeune fille blonde aux yeux bleus. Les agents de prostitution
furent aussi là, trafiquant pour les lieux infâmes. On enlevait les
jeunes garçons pour les réduire en servitude[72]. D'autres, plus avares,
et qui avaient des terres à cultiver, prirent des hommes robustes qu'ils
envoyèrent dans leurs propriétés comme serfs ou colons[73]. L'ordre
exprès de déposer les armes ne fut exécuté nulle part; les préposés
fermaient les yeux pour de l'argent, et, dans son orgueil sauvage, le
Goth eût plutôt livré tout ce qu'il possédait, son or, sa femme, ses
pelleteries, le tapis à double frange qui faisait son luxe[74]: beaucoup
restèrent donc armés. Quant aux vivres qui devaient être distribués aux
émigrants, ils se trouvèrent avariés par la fraude des intendants; ils
étaient d'ailleurs en quantité insuffisante. Alors on spécula sur la
faim de ces infortunés; on leur vendit au poids de l'or jusqu'à la chair
des animaux les plus immondes. Un chien mort s'échangeait contre un
esclave[75]. Il paraît que les femmes transplantées dans les villes de
l'intérieur, éblouies par le luxe, amollies par l'abondance,
s'accommodèrent assez bien à leur sort. «On les voyait, dit un
contemporain, se pavaner sous de riches habits, dans un attirail
malséant pour des captives; mais leurs fils, favorisés par la fécondité
du climat, grandirent comme des plantes précoces et vénéneuses, ayant au
cœur la haine de Rome[76].» Que pensait, que disait au milieu de tout
cela le Moïse des Goths, qui n'avait procuré à son peuple, au lieu des
douceurs de la terre promise, que les misères et la captivité de
l'Égypte? On devinerait difficilement quelles angoisses et quels regrets
assaillirent cette âme honnête à la vue de tant de déceptions; mais, si
justes que fussent ses regrets, il dut remplir sa promesse. Les Goths
païens furent baptisés, et tous jurèrent d'adopter le formulaire de
Rimini[77], ou plutôt la profession de foi de leur évêque, car là était
pour eux l'orthodoxie. Ulfila, pour prévenir en eux tout scrupule de
conscience, leur expliqua, conformément au système qu'il s'était fait à
lui-même, que ces détails n'importaient que faiblement à la religion du
Christ. Cela n'empêcha pas que les Visigoths ne cessassent dès lors
d'appartenir à la chrétienté catholique, et que plus tard, par le
progrès naturel des doctrines et l'opiniâtreté de l'esprit de secte, ils
ne devinssent ariens véritables, ariens propagandistes et
persécuteurs[78].

      [Note 72: Eorum autem qui ista mandata exceperunt, exarsit hic
      studio pueri alicujus candidi et vultu grati; alter misertus est
      uxoris formosæ unius ex captivis; hic captus est virgine formosa.
      Eunap., 6.--Zozim., IV, 20.--Amm. Marc., XXXI, 4.]

      [Note 73: Plane unusquisque ipsorum hoc propositi habuit, ut suas
      domos servis, villas pastoribus, et insanum amoris furorem quavis
      licentia implerent. Eunap., _Hist._, 6.]

      [Note 74: Stragula ab utraque parte fimbriata. Eunap., _Hist._,
      6.]

      [Note 75: Cœperunt duces avaritia compellente, non solum ovium,
      boumque carnes, verum etiam canum, et immundorum animalium
      morticina eis pro magno contradere: adeo ut quodlibet mancipium in
      unum panem, aut decem libras in unam carnem mercarentur. Jorn.,
      _R. Get._, 26.--Cum traducti Barbari victûs inopia vexarentur,
      turpe commercium duces invisissimi cogitaverunt, et quantos
      undique insatiabilatas colligere potuit canes; pro singulis
      dederant mancipiis, inter quæ et filii ducti sunt optimatum. Amm.
      Marc., XXXI, 4.]

      [Note 76: Illas autem conspicere erat mollius et venustius, quam
      captivas decebat, vestitas. At captivorum filii et quidquid illis
      fuit mancipiorum aeris temperie in altum se sustulerunt et præter
      ætatem pubuerunt et in immensam multitudinem succrevit et auctum
      est hostium genus. Eunap., _Hist._, 6.]

      [Note 77: Hujus rei gratia cum omni gente Gothorum (Fridigernus)
      in Arianam hæresim devolutus est.... Isidorus Hispal., _Chron.
      Goth._--Sozom., _ub sup._--Socrat., II.]

      [Note 78: Sic quoque Vesegothæ a Valente imperatore Ariani
      potiusquam Christiani effecti. Jorn., _R. Get._, 25.]

Tant d'outrages, tant d'iniquités finirent par exaspérer les Goths: un
guet-apens, tendu par le comte Lupicinus à leurs chefs Fridighern et
Alavive au milieu d'un festin[79], mit le comble à leur colère: ils
ouvrirent le passage du Danube à d'autres bandes barbares qui les
avaient suivis; ils se procurèrent ou se fabriquèrent clandestinement
les armes qui leur manquaient, et se mirent à piller. Une armée romaine
tenta de les arrêter; elle fut battue près de Marcianopolis, capitale de
la petite Scythie. Fridighern empêchait ses compagnons de perdre leur
temps contre les places fortes, qu'ils ne savaient pas assiéger; son mot
d'ordre était: «Paix aux murailles[80]!» mais les bourgades ouvertes,
mais la villa du riche et la cabane du pauvre voyaient fondre sur elles
une guerre sans quartier. Toutes les injures accumulées par les Romains
sur les Goths, pillages, viols, assassinats, leur furent rendues au
centuple. Tiré de ses rêves de gloire théologique, Valens accourut à
Constantinople, et fut presque lapidé par le peuple: les catholiques
triomphaient. Comme il sortait de la ville, un ermite, quittant sa
cellule, construite non loin de la route, se mit en travers devant lui,
et l'arrêta pour le maudire et lui annoncer sa mort prochaine[81]. Le
malheur dissipant dans l'esprit de Valens toutes les fumées de la
puissance, il redevint, comme aux jours de sa jeunesse, un soldat
vigoureux et hardi jusqu'à l'imprudence. Avec une armée en désarroi,
quelques troupes fraîches et des recrues, il entreprit bravement de
balayer ces bandes victorieuses ou de périr à la tâche. Dans
l'impatience de combattre ou dans la crainte de se laisser ravir la
gloire du succès, il refusa d'attendre son neveu Gratien, empereur
d'Occident, qui s'était mis en route pour le rejoindre[82]: cet
empressement le perdit. Les Romains manquaient de vivres, et Fridighern,
qui le savait, les promenait de délai en délai pour les affamer; tantôt
c'était un prêtre qui venait au nom du ciel protester des intentions
pacifiques des Goths[83]; tantôt de feintes propositions d'accommodement
amusaient l'empereur, pendant que le rusé barbare ralliait une de ses
divisions de cavalerie absente du camp.

      [Note 79: Fridigernus evaginato gladio, convivio non sine magna
      temeritate, velociterque egreditur, suosque ab imminenti morte
      ereptos ad necem Romanorum instigat. Jorn., _R. Get._, 26.--Amm.
      Marc., XXXI, 5.]

      [Note 80: Pacem sibi esse cum parietibus. Amm. Marc., XXXI, 7.]

      [Note 81: Socrat., IV. 38.--Theodoret., IV. 33, 34.--Zonar., XIII.
      31, 32.--Theoph., p. 55, 56.--Cedren, I. 313.--Cf. Amm. Marc.,
      XXXI, 11.]

      [Note 82: Vicit tamen funesta principis destinatio, et adulabilis
      quorumdam sententia regiorum, qui ne pæne jam partæ victoriæ
      censors fieret Gratanus, properari cursu celeri suadehant. Amm.
      Marc., XXXI, 12.]

      [Note 83: Christiani ritus Presbyter missus a Fridigerno legatus,
      cum aliis humilibus venit ad principis castra... astu et
      ludificandi varietate nimium solers... Amm. Marc., XXXI, 12.]

La bataille se livra dans une plaine entre Adrianopolis, aujourd'hui
Andrinople, et la petite ville de Nicée, le 9 août 378, par un jour
d'une chaleur accablante. Pour augmenter les souffrances des Romains,
Fridighern fit mettre le feu à des broussailles dont la plaine était
couverte de leur côté, et, l'incendie se communiquant de proche en
proche, le camp romain se trouva comme emprisonné dans un cercle de
flammes[84]. L'audace même de Valens nuisit à son succès. S'étant avancé
sans précaution à la tête de ses gardes, il entraîna les légions, qui,
séparées de leur cavalerie, furent bientôt cernées par les Goths. Des
nuages d'une poussière fine obscurcissaient le ciel et empêchaient les
combattants d'apercevoir leurs ennemis: les traits partaient au hasard;
on se cherchait, on s'égarait comme dans l'ombre d'un crépuscule[85].
Quand les fronts des armées se rencontrèrent, la masse des Barbares,
poussant toujours dans le même sens, parvint à rompre l'ordonnance des
légions, qu'elle écrasa de son poids. Sur ces entrefaites, la nuit
arriva, nuit sombre et sans lune. Valens, que ses généraux pressaient en
vain de se retirer, combattait toujours, quand il tomba percé d'une
flèche. Quelques soldats le relevèrent et l'emportèrent dans une cabane
de paysan qui se trouvait à peu de distance du champ de bataille. On
pansait sa blessure, lorsqu'une bande de pillards goths s'approcha, et,
trouvant les portes défendues, amoncela autour de la cabane de la paille
et des fagots auxquels elle mit le feu[86]. Valens périt brûlé; les deux
tiers de son armée jonchaient la plaine, et les contemporains purent
justement comparer cette journée néfaste à celle de Cannes[87]. Maîtres
de la Thrace et de la Macédoine, les Goths ravagèrent ces provinces tout
à leur aise jusqu'à l'année suivante, où Théodose vint prendre
possession de l'Orient. Non moins habile à pacifier qu'à vaincre, le
nouvel empereur fit sentir aux Barbares la force de son bras avant de
les recevoir à composition; puis, les ayant réduits à l'implorer, il les
enferma dans un cantonnement où il mit à profit leurs services. Après sa
mort, la trahison de Rufin, ministre d'Arcadius, les en tira pour les
lancer sur l'Occident. Alors commença, sous la conduite d'Alaric, le
plus célèbre de leurs rois, ce long et sanglant pèlerinage des
Visigoths, qui les conduisit à travers la Grèce et l'Italie jusque dans
le midi des Gaules, où ils s'arrêtèrent.

      [Note 84: Ut miles fervore calefactus æstivo, siccis faucibus
      commarceret, reluccute amplitudine camporum incendiis, quos lignis
      nutrimentisque aridis subditis ut hoc fieret, iidem hostes
      urebant. _Id., ibid._]

      [Note 85: Nec jam objectu pulveris cœlum patere potuit ad
      prospectum, clamoribus resultant horrificis. Qua causa tela
      undique mortem vibrantia destinata cadebant et noxia, quod nec
      prævideri poterant nec caveri. Amm. Marc., XXXI, 13.]

      [Note 86: Cum enim oppessulatas januas perrtunpere conati, qui
      secuti sunt, a parte pensili domūs sagittis incesserentur, ne per
      moras inexpedibiles populandi amitterent copiam, congestis stipulæ
      fascibus et lignorum, flammaque supposita, ædificium cum hominibus
      torruerunt. Amm. Marc., XXXI, 14.--Socrat., IV, 38.--Theodoret,
      IV. 36.--Sozom., VI, 40.--Philostorg, IX, 17.--Zosim. IV, 24.]

      [Note 87: Nec ulla annalibus præter Cannensem pugnam, ita ad
      internecionem res legitur gesta, quanquam Romani aliquoties
      reflante fortuna fallaciis lusi bellorum iniquitati cesserunt ad
      tempus; et certamina multa fabulosæ neniæ flevere Græcorum. Amm.
      Marc., XXXI, 14.]




CHAPITRE DEUXIÈME

Arrivée des Huns sur le Danube.--Déplacement des peuples barbares,
voisins de la vallée du Danube; les uns se précipitent sur l'Italie, les
autres envahissent la Gaule et l'Espagne.--Progrès des Huns vers le haut
Danube.--Ils entrent en contact avec les Burgondes de la forêt
Hercynienne; ceux-ci se font chrétiens pour leur mieux résister.--Rona,
chef de la principale tribu des Huns, devient auxiliaire de l'empire; sa
liaison avec Aëtius.--Attila et Bléda, nouveaux rois des Huns; traité de
Margus.--Portrait d'Attila.--Il soumet tous les chefs des Huns à son
autorité.--Sa campagne contre les Acatzires; il donne pour roi à ce
peuple Ellak, son fils aîné.--Il tue son frère Bléda.--L'épée de Mars
est découverte par une génisse blessée.--Empire d'Attila.--Différend
entre les Huns et les Romains, au sujet de l'évêque de Margus.--Guerres
d'Attila, en Pannonie, en Mésie et en Thrace.--L'empereur Théodose II
lui achète la paix.


Comme la mer, lorsqu'elle a franchi ses digues, se précipite et couvre
en un instant des plaines sans défense, ainsi les hordes de Balamir
eurent bientôt couvert tout le pays que la fuite des Goths rendait
libre. Arrivés devant le vaste fossé du Danube, les Huns s'arrêtèrent
avec crainte et n'inquiétèrent point l'empire romain; mais ils
continuèrent à batailler contre les peuples barbares. Ils ne laissaient
point d'ennemis derrière eux: la nation des Ostrogoths s'était résignée
au joug[88]; les anciens vassaux d'Ermanaric passaient l'un après
l'autre à Balamir; Athanaric seul tenait bon avec ses tribus fidèles
dans les vallées les plus abruptes des Carpathes; mais ces tribus mêmes,
traquées dans leurs défilés et mourant de faim, résolurent d'imiter
l'exemple de Fridighern, qu'elles avaient tant blâmé, et de se donner
aux Romains plutôt que de courber la tête sous les fils des sorcières.
Quelles que fussent ses répugnances, Athanaric adopta ce parti, et, les
Romains n'ayant point repoussé sa demande, les Visigoths sortirent à
l'improviste de leurs rochers, gagnèrent la rive du fleuve et
s'embarquèrent[89]. Ce fut pour toutes les nations européennes,
civilisées ou barbares, un grand événement que cette intrusion des Huns
au milieu d'elles, ce progrès de l'Asie nomade sur l'Europe. Tout, dans
la contrée envahie, changea d'aspect aussitôt: les rudiments de culture
qui provenaient des Goths furent abandonnés; la vie sédentaire disparut;
la vie nomade revint dans toute son âpreté, et la zone circulaire qui
menait du bas Danube à la mer Caspienne le long de la mer Noire ne fut
plus qu'un passage perpétuellement sillonné de hordes et de troupeaux.
La tribu royale des Huns se fixa sur le Danube, comme une sentinelle
vigilante occupée à épier ce qui se passait au delà. Chaque année, le
palais de planches de ses rois fit un pas de plus vers le cours moyen du
fleuve, et chaque année quelque empiétement sur les peuplades
riveraines, en prolongeant la frontière des Huns, multiplia leurs points
de contact avec l'empire romain[90].

      [Note 88: Ostrogothæ Ermanarici regis sui decessione a Vesegothis
      divisi, Hunnorum subditi ditioni, in eadem patria romanserunt.
      Jorn., _R. Get._, 48.]

      [Note 89: Gothi... aspicientes benignitatem Theodosii imperatoris,
      inito fœdere, Romano se imperio tradiderunt. Isidor., _Chron.
      goth._--Cunctus exercitus in servitio Theodosii imperatoris
      perdurans, Romano se imperio subdens.... Jorn., _R. Get._,
      28.--Amm. Marc., XXVII, 5.--Athanaric lui-même vint à
      Constantinople, dont la magnificence le charma, et il y finit ses
      jours. Amm. Marc., _ibid._--Cf. Themist., _or._ 15.--S. Ambros.,
      _Proem. de Spirit. Sancto_, t. II, p. 603.]

      [Note 90: On trouve dans les auteurs la mention de plusieurs rois
      Huns dont nous ne connaissons rien que les noms: _Donatus_,
      _Charatton_, etc.]

Dans cette situation, les Huns, qui ne cultivaient point et qui eurent
bientôt détruit le peu de culture qu'ils avaient trouvée, ne pouvaient
vivre sans recevoir des Romains du blé et de l'argent, ou sans piller
leurs terres[91]. Il fallut donc de toute nécessité que Rome les prît à
sa solde, et ils la servirent bien, soit contre les autres, soit contre
eux-mêmes. Qu'on se représente l'empire mongol toutes les fois qu'il ne
fut pas concentré dans la main d'un Tchinghiz-Khan ou d'un Timour; c'est
le spectacle qu'offrait alors l'empire des Huns: des hordes séparées,
des royaumes distincts, des chefs indépendants ou à peu près,
reconnaissant à peine un lien fédératif. L'un menaçait-il quelque
province romaine d'une invasion, l'autre proposait aussitôt à l'empereur
des troupes auxiliaires pour la défendre. C'était une joûte autorisée
entre frères, une industrie pratiquée par tous et réputée d'autant plus
honnête qu'elle était plus lucrative. La faiblesse du lien fédéral se
faisait surtout sentir entre les deux groupes principaux de la
domination hunnique. Les Huns blancs et toutes les hordes caspiennes qui
n'avaient point suivi Balamir prétendaient se gouverner, faire la guerre
ou la paix à leur fantaisie; il en était de même des tribus qui, bien
qu'appartenant aux Huns noirs, s'étaient arrêtées près de la limite de
l'Europe sans pousser leur marche plus loin. La politique romaine,
habile à ce genre de travail, s'interposait dans ces séparations pour
les élargir, ne négligeant ni l'argent ni les promesses, et recherchant
surtout l'alliance des Huns orientaux, afin de contenir ceux du Danube.
La tribu royale elle-même n'avait point d'unité, et ses membres, qui se
partageaient le gouvernement des tribus, agissaient chacun de son côté.
Ce fut la terrible volonté d'Attila qui leur imposa cette unité d'action
comme un premier pas vers la formation d'un empire unitaire.

      [Note 91: Dicebat enim suæ gentis multitudinem, rerum
      necessariarum inopia ad bellum insurrexisse. Prisc. _Exc. leg._,
      p. 74.]

Théodose, qui avait pour système de tenir en échec les auxiliaires
barbares les uns par les autres, employa les Huns pour contre-balancer
les Goths, dont il redoutait la force. Cette politique fut également
celle de ses fils. Nous voyons, en 405, un certain Uldin, roi des Huns,
servir Honorius contre les bandes de Radagaise, et décider par une
charge de sa rapide cavalerie la victoire de Florence[92]. Uldin avait
déjà mérité les bonnes grâces d'Arcadius en lui envoyant, bien
empaquetée, la tête du Goth Gaïnas, général romain, en révolte contre
son empereur et réfugié au delà du Danube[93]. Il semble que toutes les
fois qu'il s'agissait de se mesurer avec les Visigoths, qui n'étaient
pour eux que des sujets fugitifs, les Huns ressentissent un redoublement
d'ardeur. Avec les embarras de l'empire, les contingents hunniques
s'accrurent; déjà nombreux sous Honorius et Arcadius, ils le devinrent
davantage, et on les vit s'élever au chiffre énorme de soixante mille
hommes pendant la régence de Placidie[94]. Grâce à cet état de choses,
qui faisait affluer l'argent dans leur trésor, les rois huns ménagèrent
un pays qui les engraissait plus par la paix qu'il n'eût fait par des
pillages partiels. Ils se conduisirent donc assez pacifiquement pendant
les cinquante premières années de leur établissement sur le Danube.

      [Note 92: _Uldinus_, Oros., VII, 40.--La bataille de Florence, qui
      arrêta Radagaise dans sa marche sur Rome, fut gagnée par Stilicon,
      en l'année 405.]

      [Note 93: _Chron. Alex._, p. 712.--Comit. Marcellin.,
      _Chron._--Philostorg., p. 531.--Zosim., p. 798-799.]

      [Note 94: Voir le morceau que j'ai publié dans la _Revue des Deux
      Mondes_, (15 juillet 1831) sous le titre: _Actius et Bonifacius_.]

Toutefois, si le monde romain échappa d'abord à l'action directe des
Huns, il n'échappa point au contre-coup des désordres que leur arrivée
et leurs guerres produisirent sur sa frontière du nord. La vallée du
Danube, encombrée de tribus barbares de toute race qui se croisaient
dans leur marche, se choquaient, se culbutaient les unes sur les autres,
ressemblait à une fourmilière bouleversée. Au milieu de tous ces chocs,
il se forma comme deux courants en sens contraire par où ce trop-plein
de nations essaya de s'écouler. L'un se dirigea sur l'Italie par les
Alpes illyriennes, et produisit l'invasion de Radagaise, qui mit Rome,
en 405, à deux doigts de sa perte; l'autre remonta le Danube vers son
cours supérieur, pour se reverser sur la Gaule. Cette dernière
émigration était provoquée par les Alains, qui, s'étant séparés des
Huns, craignaient leur colère. Sur son passage, la horde alaine, nomade
comme les Huns, déplaçait les populations riveraines du fleuve, et les
faisait marcher avec elles. Elle s'adjoignit ainsi les Vandales
Silinges, cantonnés sur la rive romaine depuis Constantin, les Vandales
Astinges, établis sur la rive barbare, au pied des Carpathes, et plus
loin les nombreuses tribus des Suèves. Cette armée de peuples envahit la
Gaule le dernier jour de l'an 406, et, après l'avoir remplie de ruines
pendant quatre ans, passa dans la province d'Espagne, dont elle se
partagea les lambeaux[95]. Tel fut, pour l'empire d'Occident, une des
conséquences de l'arrivée des Huns: ce n'était pas la plus funeste.

Les Huns avançaient toujours, occupant les territoires déblayés par
l'émigration, et bientôt leurs tentes se dressèrent sur le moyen Danube.
Quand ils y furent, leurs éclaireurs ne tardèrent pas à faire
connaissance avec les nations germaniques voisines de la forêt
Hercynienne et du Rhin. Les historiens racontent à ce sujet une aventure
assez curieuse, et qui nous intéresse à plus d'un titre, nous autres
Français, parce qu'elle concerne un des peuples dont le sang est mêlé
dans nos veines, le peuple des Burgondes ou Bourguignons. Ce peuple
habitait naguère tout entier au pied des monts Hercyniens et sur les
rives du Mein, où il vivait de la culture des terres, de travaux de
charpente ou de charronnage, et du prix de ses bras qu'il louait dans
les villes romaines de la frontière[96]. Une partie de ses tribus
s'était séparée des autres, en 407 ou 408, pour passer en Gaule, où elle
avait obtenu de l'empereur Honorius un cantonnement dans l'Helvétie[97]:
la partie qui n'avait point quitté le territoire de ses pères était la
plus faible. C'est sur elle que vinrent s'exercer les premiers pillages
des Huns dans la vallée du Rhin. Au moment où l'on s'y attendait le
moins, les villages burgondes étaient brûlés, les moissons enlevées, les
femmes traînées en captivité; puis le roi Oktar[98], qui dirigeait ces
pillages, partait pour reparaître bientôt après. Les Burgondes
essayèrent de résister et furent battus. Ils obéissaient alors à un
gouvernement théocratique, composé d'un grand prêtre inamovible, appelé
_siniste_[99], et de rois électifs et amovibles à la volonté de
l'assemblée du peuple, où plutôt à celle du grand prêtre. L'armée
burgonde éprouvait-elle un revers, l'année était-elle mauvaise et la
récolte gâtée, quelque fléau naturel venait-il frapper la nation, vite
elle destituait des rois qui n'avaient pas su se rendre le ciel
favorable: ainsi le voulait la loi[100]. On pense bien que, dans la
circonstance présente, les Burgondes n'épargnèrent pas leur roi; mais
ils firent plus, ils cassèrent leur grand prêtre. Après en avoir
mûrement délibéré, ils résolurent de s'adresser à un évêque romain pour
obtenir, par son intermédiaire, le patronage du grand Dieu des
chrétiens, car ils soupçonnaient leurs divinités de faiblesse ou
d'impuissance contre la race infernale qui les attaquait. L'évêque
consulté (on croit que ce fut saint Sévère de Trèves) leur répondit que
le moyen d'obtenir ce qu'ils demandaient, c'était de recevoir le saint
baptême: «Demeurez ici, leur dit-il, vous jeûnerez pendant sept jours;
je vous instruirai et vous baptiserai[101].» Le septième jour, il les
baptisa. Le narrateur contemporain de qui nous tenons ces détails semble
insinuer que ce fut tout le peuple des Burgondes trans-rhénans qui reçut
ainsi le baptême, chose peu probable, si l'on examine les circonstances
du fait: il y a plus de raison de croire que ceci se passa entre
l'évêque et les principaux chefs au nom de tout le peuple et en quelque
sorte par procuration pour lui. Quoi qu'il en soit, le moyen réussit.
Cuirassés dès lors contre les démons, les Burgondes se crurent
invincibles; ils attaquèrent à leur tour et taillèrent en pièces les
Huns avec trois mille hommes seulement contre dix mille. Le roi Oktar,
qui sortait d'une orgie la veille de la bataille, étant mort subitement
pendant la nuit[102], les Burgondes virent dans cet événement comme dans
l'autre la main du nouveau Dieu qui les protégeait: les Burgondes de la
Gaule étaient déjà chrétiens.

      [Note 95: Voir, dans la _Revue des Deux Mondes_ du 1er décembre
      1850, le morceau intitulé: _Placidie_.]

      [Note 96: Quippe omnes fere sunt fabri lignarii, et ex hac arte
      mercedem capientes, semetipsos alunt. Socrat., VII, 30.]

      [Note 97: Oros., VII.--Prosp. Aquitan., _Chron._]

      [Note 98: _Oktar_, oncle d'Attila., Jorn., _R. Get._,
      35.--_Ouptar._, Socrat., VII, 7.--Ce roi est nommé _Subthar_ dans
      une vie latine d'Attila, compilée au XIe siècle d'après d'anciens
      matériaux et d'antiques traditions, par un Dalmate, nommé Juveneus
      Cœlius Calanus. Il est bien certain que ce _Subthar_ de
      l'historien dalmate, est le même que l'_Ouptar_ des écrivains
      grecs; et comme Juveneus Cœlius Calanus le fait oncle d'Attila,
      _Ouptar_ et _Subthar_ sont évidemment les mêmes que l'Oktar de
      Jornandès.]

      [Note 99: Sacerdos apud Burgundios omniun maximus vocatur
      Sinistus; et est perpetuus... Amm. Marc., XXXVIII, 6.]

      [Note 100: Rex... potestate deposita removetur, si sub eo fortuna
      titubaverit belli, vel segetuum copiam negaverit terra... _Id.,
      ibid._]

      [Note 101: Ille cum septem dies jejunare eos jussisset, ac fidei
      rudimentis instituisset, octavo tandem die baptismo donatos
      dimisit. Socrat., VII, 30.]

      [Note 102: Etenim Hunnorum rege, cui nomen erat Uptarus, præ nimia
      ciborum ingluvie nocte quadam suffocato... _Id._, VII, 35.]

Cet Oktar dont nous venons de parler était frère de Moundzoukh, père
d'Attila; il avait deux autres frères, Œbarse et Roua, chefs souverains
comme lui[103], de sorte que cette famille, issue du sang royal, tenait
sous sa main la majeure partie des hordes hunniques. Roua était surtout
un chef capable et décidé. Par sa liaison avec le patrice romain Aëtius,
qui avait été son otage, il était parvenu à mettre le pied dans les
affaires intérieures de Rome d'une façon plus qu'incommode pour les
empereurs[104]. Roua, qui prenait de toutes mains, s'était fait donner
par l'Auguste d'Orient, Théodose II, une subvention annuelle de trois
cent cinquante livres d'or, qu'il qualifiait de _tribut_, mais à
laquelle celui-ci donnait le nom plus honnête de _solde_, par la raison
que Roua, ayant reçu un brevet de général romain, était officier de
l'empereur, lequel était libre de lui affecter tel traitement ou telle
gratification qu'il lui plairait, suivant son mérite: c'était par ces
honteux sophismes que la cour de Byzance cherchait à se dissimuler sa
lâcheté. Quant aux généraux romains de la façon de Roua, sachant que
leur principal mérite était de faire peur, ils usaient largement de ce
moyen, qui aboutissait toujours à une augmentation de solde. Roua
prétendait établir en principe, vis-à-vis de l'empire, que tout ce qui
existait sur la rive septentrionale du Danube, terres et nations,
appartenait aux Huns, comme le midi appartenait aux Romains; que c'était
là leur domaine, dans lequel nul autre peuple n'avait le droit de
s'immiscer. Trois ou quatre peuplades ultra-danubiennes ayant fait un
traité d'alliance offensive et défensive avec la cour de Byzance, Roua
se plaignit vivement, et menaça de la guerre[105]. Deux consulaires lui
furent députés pour entrer en explication; mais dans l'intervalle, en
434 ou 435, Roua mourut, laissant son trône aux mains de ses deux
neveux, Attila et Bléda[106]: ce furent les nouveaux rois qui reçurent
l'ambassade romaine.

      [Note 103: Is namque Attila, patre genitus Mundzucco, eujus fuere
      germani Octar et Roas qui ante Attilam regnum Hunnorum tenuisse
      narrantur. Jorn., _R. Get._, 35.--Priscus appelle Moundioukh
      (Μουνδιοῦχος), le Mundzuccus de Jornandès--Roas est appelé par les
      Grecs: Ῥοῦας, Ῥοῦγας, Ῥουγίλας.--Ωἠδάρσιος.]

      [Note 104: On peut consulter à ce sujet le morceau intitulé:
      _Bonifacius et Actius_, cité plus haut.]

      [Note 105: Cum Roua, Hunnorum rex, statuisset, cum Amildsuris,
      Ithimaris, Tonosuris, Boiscis, cæterisque gentibus, quæ Istrum
      accolunt, quod ad armorum societatem cum Romanis jungendam
      confugissent, bello decertare.... Prisc., _exc. leg._ p.
      47.--Jornandès mentionne des peuples de ces divers noms comme les
      premiers Huns qui passèrent le Palus-Méotide.--Mox, ingentem illam
      paludem transiere, illico Alipzuros, Alcidzuros (_Amildzuros_),
      Itamaros, Tuncassos et Boiscos, qui ripæ istius Scythiæ
      insidebant.... Jorn., _R. Get._, 24.]

      [Note 106: Le nom d'Attila se trouve chez les écrivains grecs sous
      les formes Ἀττήλας et Ἀτήλας; celui de Bleda ou Bleta (Jorn.),
      sous celle de Βλήδας et Βλίδας.]

La conférence eut lieu dans une plaine à droite du Danube, à
l'embouchure de la Morawa et tout près de la ville romaine de Margus:
les Huns arrivèrent à cheval, et, comme ils ne voulurent point mettre
pied à terre, il fallut que les ambassadeurs romains, sous peine de
faillir à leur dignité, restassent également sur leurs chevaux[107]. Ils
entendirent là un langage qui ne laissa pas de les inquiéter un peu pour
l'avenir. La rupture immédiate de l'alliance avec les tribus
danubiennes, l'extradition de tous les Huns grands ou petits qui
portaient les armes ou s'étaient réfugiés dans l'empire d'Orient, la
réintégration des prisonniers romains évadés sans rançon ou le paiement
de huit pièces d'or pour chacun d'eux, l'engagement formel de ne
secourir aucun peuple barbare en hostilité avec les Huns, enfin
l'augmentation du tribut qui, de trois cent cinquante livres d'or,
serait porté à sept cents, telles furent les clauses du traité proposé
ou plutôt exigé par Attila[108]. Aux objections des envoyés, à leurs
moindres demandes d'explication, le roi hun n'avait qu'une réponse: «La
guerre!» Et comme les ambassadeurs savaient trop bien que leur maître
était disposé à tout faire, la guerre exceptée, ils se crurent autorisés
à tout promettre. On jura donc de part et d'autre, chacun prêtant
serment à la manière de son pays[109]. Ainsi fut conclu ce fameux traité
de Margus que nous verrons si souvent invoqué par Attila, et qui lui
servit d'arsenal pour battre l'empire romain par la politique, quand il
ne l'attaquait pas par les armes. Pour preuve de leur fidélité
religieuse à remplir les traités, les Romains se hâtèrent de livrer deux
de leurs hôtes, jeunes princes du sang royal, fils de Mama et d'Attacam,
personnages de distinction chez les Huns. Ils furent livrés sur le
territoire romain, en vue de Carse, petite ville fortifiée de la Thrace
danubienne, et Attila les fit crucifier aussitôt sous les yeux de ceux
qui les lui amenaient: c'est ainsi qu'il inaugura son règne[110].

      [Note 107: In hanc urbem a rege et Scythis delecti, extra
      civitatem equis insidentes, nec enim barbaris de plano verba
      facere placuit, convenerunt venerunt; ne sibi peditibus cum
      equitibus disserendum foret. Prisc., _exc. leg._ p. 48.. Neque
      vero non suæ dignitatis rationem legati Romani habuerunt, et ab
      hac usurpatione, eodem quoque apparatu, in Scytharum conspectum.]

      [Note 108: Unoquoque anno septingentas auri libras, tributi
      nomine, Scytharum regibus a Romanis pendi cum antea tributum
      annuum non fuisset nisi trecentarum quinquaginta librarum. Prisc.,
      _exc. leg._ p. 48.]

      [Note 109: Jurejurando ritu patrio utrimque præstito... Id., _exc.
      leg._, ibid.]

      [Note 110: De quorum numero filii Mama et Attacam, ex regio
      genere, quos Scythæ suscipientes in Carso Thraciæ castello crucis
      supplicio affecerunt, et hanc ab his fugæ pœnam exegerunt. Prisc.,
      _exc. leg._ p. 48.]

Attila était frère puîné de Bléda; mais, quoiqu'ils régnassent en
commun, le sceptre résidait de fait aux mains du plus jeune. Il avait
alors de trente-cinq à quarante ans, ce qu'on peut induire de la
remarque faite par les historiens, qu'en 451, époque de son expédition
dans les Gaules, ses cheveux étaient déjà presque blancs[111]. Cette
supposition reporterait sa naissance aux dernières années du Ve siècle,
vingt ou vingt-cinq ans après l'établissement des hordes hunniques en
Europe. Le nom d'Attila ou _Athel_ que portait le fils de Moundzoukh, et
qui n'est autre que l'ancien nom du Volga[112], a fait penser avec
quelque raison qu'il avait vu le jour sur les bords de ce fleuve, dans
la demeure primitive des Huns; en tout cas, il devint homme sur ceux du
Danube: c'est là qu'il apprit la guerre, et que, mêlé de bonne heure aux
événements du monde européen, il connut le jeune Aëtius, otage des
Romains près de son oncle Roua. Probablement, et d'après ce qui se
pratiquait par une sorte d'échange entre la barbarie et la civilisation,
tandis qu'Aëtius faisait ses premières armes chez les Huns, Attila
faisait les siennes chez les Romains, étudiant les vices de cette
société comme le chasseur étudie les allures d'une proie: faiblesse de
l'élément romain et force de l'élément barbare dans les armées,
incapacité des empereurs, corruption des hommes d'État, absence de
ressort moral dans les sujets, en un mot tout ce qu'il sut si bien
exploiter plus tard, et qui servit de levier à son audace et à son
génie. Aëtius et lui restèrent liés d'une sorte d'amitié qui se
manifestait par de petits services et une réciprocité de petits cadeaux.
Le Romain fournissait au Hun ses secrétaires latins et ses interprètes;
le Hun lui envoyait en retour quelque objet curieux, quelque monstre
difforme ou risible: un jour il lui envoya un nain[113]. Ces deux hommes
s'appréciaient et se redoutaient secrètement comme deux rivaux que les
chances de la fortune amèneraient un jour sur les champs de bataille en
face l'un de l'autre, et qui seuls étaient dignes de se mesurer.

      [Note 111: Canis aspersus. Jorn., _R. Get._, 35.]

      [Note 112: Encore aujourd'hui; ce fleuve n'en a pas d'autre dans
      les langues tartares. Son nom de Volga lui est venu de
      l'établissement des Bulgares ou Voulgares sur ses rives, vers la
      fin du VIe siècle.]

      [Note 113: Il sera question plus tard de ce nain qui portait le
      nom de Zercon, et qui avait appartenu à Bléda avant de tomber au
      pouvoir d'Attila.]

L'histoire nous a laissé un portrait d'Attila d'après lequel on peut se
représenter assez exactement ce barbare fameux. Court de taille et large
de poitrine, il avait la tête grosse, les yeux petits et enfoncés, la
barbe rare, le nez épaté, le teint presque noir[114]. Son cou jeté
naturellement en arrière, et ses regards qu'il promenait autour de lui
avec inquiétude ou curiosité, donnaient à sa démarche quelque chose de
fier et d'impérieux[115]. «C'était bien là, dit Jornandès que nous
aimons à citer, parce qu'il nous reproduit naïvement les impressions
restées chez les nations gothiques, c'était bien là un homme marqué au
coin de la destinée, un homme né pour épouvanter les peuples et ébranler
la terre[116].» Si quelque chose venait à l'irriter, son visage se
crispait, ses yeux lançaient des flammes; les plus résolus n'osaient
affronter les éclats de sa colère. Ses paroles et ses actes mêmes
étaient empreints d'une sorte d'emphase calculée pour l'effet; il ne
menaçait qu'en termes effrayants; quand il renversait, c'était pour
détruire plutôt que pour piller; quand il tuait, c'était pour laisser
des milliers de cadavres sans sépulture en spectacle aux vivants. A côté
de cela, il se montrait doux pour ceux qui savaient se soumettre,
exorable aux prières, généreux envers ses serviteurs, et juge intègre
vis-à-vis de ses sujets[117]. Ses vêtements étaient simples, mais d'une
grande propreté[118]; sa nourriture se composait de viandes sans
assaisonnement, qu'on lui servait dans des plats de bois[119]; en tout,
sa tenue modeste et frugale contrastait avec le luxe qu'il aimait à voir
déployer autour de lui. Avec l'irascibilité du Calmouk, il en avait les
instincts brutaux; il s'enivrait, il recherchait les femmes avec
passion. Quoiqu'il eût déjà, suivant l'expression de Jornandès, «des
épouses innombrables,» il en prenait chaque jour de nouvelles, «et ses
enfants formaient presque un peuple[120].» On ne lui connaissait aucune
croyance religieuse, il ne pratiquait aucun culte; seulement des
sorciers, attachés à son service comme les _chamans_ à celui des
empereurs mongols, consultaient l'avenir sous ses yeux dans les
circonstances importantes.

      [Note 114: Forma brevis, lato pectore, capite grandiori, minutis
      oculis, rarus barba... simo naso, teter colore... Jorn., _R.
      Get._, 35.]

      [Note 115: Erat... superbus incessu, huc atque illuc circumferens
      oculos, ut elati potentia ipso quoque motu corporis appareret...
      Id., _R. Get._, ibid.]

      [Note 116: Vir in concussionem gentis natus in mundo, terrarum
      omnium metus. Jorn., _R. Get._, 35.]

      [Note 117: Ipse manu temperans, consilio validissimus,
      supplicantibus exorabilis, propitius in fide semel receptis. Id.,
      _R. Get._, ibid.]

      [Note 118: Frugalis admodum vestis, nihil, quo ab aliorum vestibus
      dignosci posset, habebat, nisi quod erat pura et impermixta...
      Prisc., _exc. leg._, ad. ann. 449.]

      [Note 119: Sed cæteris quidem barbaris et nobis cœna, omnium
      eduliorum genere referta et instructa, præparata erat, et in
      discis argenteis reposita; Attilæ in quadra lignea, et nihil
      præter carnes... Id., _exc. legal._, ibid.]

      [Note 120: Qui... post innumerabiles uxores, ut mos erat... Filii
      Attilæ, quorum per licentiam libidinis pæne populus fuit. Jorn.,
      _R. Get._, 50.]

Cet homme, dont la vie se passa dans les batailles, payait rarement de
sa personne; c'est par la tête qu'il était général. Asiatique dans tous
ses instincts, il ne plaçait même la guerre qu'après la politique,
donnant toujours le pas aux calculs de la ruse sur la violence, et les
estimant davantage[121]. Créer des prétextes, entamer des négociations à
tout propos, les enchevêtrer les unes dans les autres comme les mailles
d'un filet où l'adversaire finissait par se prendre, tenir
perpétuellement son ennemi haletant sous la menace, et surtout savoir
attendre, c'était là sa suprême habileté. Le prétexte le plus futile lui
semblait bien souvent le meilleur, pourvu qu'on n'y pût pas satisfaire:
il le quittait, le reprenait, le laissait dormir pendant des années
entières, mais ne l'abandonnait jamais. C'était un curieux spectacle que
ces ambassades sans nombre dont il fatigua plus tard la cour de Byzance,
et qu'il confiait aux favoris qu'il voulait enrichir. Connaissant les
allures de cette cour corrompue et corruptrice, qui croyait acheter par
des présents la complaisance des négociateurs barbares, il y envoyait
ses serviteurs faire fortune aux dépens de l'empire, sauf à compter
ensuite avec eux. Il poussait l'impudence jusqu'à les recommander aux
libéralités impériales, et sa recommandation était un ordre. Un de ses
secrétaires ayant eu la fantaisie d'épouser une riche héritière romaine,
il fallut que Théodose la lui trouvât, et la jeune fille s'étant fait
enlever pour échapper à cet odieux mariage, le gouvernement romain dut
la remplacer par une autre aussi riche et plus résignée. Tel était
l'homme aux mains duquel allaient tomber les destinées du monde.

      [Note 121: Homo subtilis antequam arma gereret, arte pugnabat.
      Id., _R. Get._, 36.]

Attila n'avait mis tant de hâte à garrotter, comme il l'avait fait, les
Romains par le traité de Margus que pour se livrer, sans préoccupations
extérieures, à des réformes intérieures qui devaient changer l'état de
son royaume. L'idée assez vague de Roua sur les droits de la nation
hunnique au nord du Danube était devenue, dans la tête du nouveau roi,
un vaste système qui ne tendait pas à moins qu'à créer, au moyen des
Huns réunis sous le même gouvernement et obéissant à la même volonté, un
empire des nations barbares en opposition à l'empire romain, qu'à faire,
en un mot, pour le nord de l'Europe ce que Rome avait fait pour le midi.
Son premier soin fut d'établir sa suprématie en Occident parmi tous ces
petits chefs, ses égaux, tâche difficile, mais à laquelle il réussit,
son oncle Oëbarse ayant donné lui-même l'exemple de la soumission. En
Orient, dans le rameau des Huns blancs et chez les Huns noirs qui
n'avaient pas suivi Balamir, l'entreprise offrait encore plus
d'obstacles; mais elle réussit également, grâce à quelques circonstances
favorables[122]. Théodose, malgré ses obligations récentes, travaillait
à s'attacher les Acatzires[123], nation hunnique qui, sous le nom de
Khazars, vint désoler plus tard le voisinage du Danube, et qui occupait
pour lors le steppe du Don, où elle avait remplacé les Alains. Les
Acatzires formaient une petite république gouvernée par des chefs de
tribus qui se reconnaissaient un supérieur dans le plus ancien d'entre
eux. Soit ignorance, soit maladresse, les émissaires de Théodose,
chargés de distribuer des présents à ces chefs, négligèrent de commencer
par leur doyen, nommé Kouridakh, lequel se crut volontairement
offensé[124]. Il s'en vengea en avertissant Attila de ce qui se passait.
Celui-ci accourut bien vite à la tête d'une grande armée, s'établit dans
le pays, battit et tua la plupart des chefs, et, n'apercevant point
Kouridakh, le fit inviter à venir, disant qu'il l'attendait pour
partager les fruits de la victoire; mais le vieil Acatzire, qui s'était
retranché avec sa tribu dans un lieu à peu près inaccessible, se garda
bien d'en sortir: «Je ne suis qu'un homme, répondit-il à l'envoyé
d'Attila, et si mes faibles yeux ne peuvent regarder fixement un rayon
de soleil, comment soutiendraient-ils l'éclat du plus grand des
dieux[125]?» Attila vit à qui il avait affaire, et laissa Kouridakh
tranquille; mais il fit du reste des tribus un royaume pour l'aîné de
ses fils, nommé Ellak[126]. De ce royaume, comme d'un centre
d'opérations, il fit une série de guerres, presque toutes heureuses,
contre les hordes hunniques de l'Asie. De là il passa chez les nations
slaves et teutones, poursuivant ses conquêtes jusqu'aux rivages de la
mer Baltique[127], et soumit tout le nord de l'Europe, excepté la
Scandinavie et l'angle occidental compris entre l'Océan, le Rhin et une
ligne qui, partant du Rhin supérieur, suivrait à peu près le cours de
l'Elbe. Cet empire égalait en étendue l'empire romain, s'il ne le
dépassait pas.

      [Note 122: Pace cum Romanis facta, Attilas et Bleda ad subigendas
      gentes Scythicas profecti sunt, et contra Sorosgos bellum
      communibus viribus moverunt. Prisc., _exc. leg._ p. 47.]

      [Note 123: On trouve ce nom sous les formes Ἀκατζίροι, Κατζίροι,
      Ἀκατίροι (Prisc. et Menand.).--Agazziri (Jorn.)--Au VIIe siècle,
      ce peuple paraît dans l'histoire sous le nom de Χαζάροι. _Voy._
      plus loin l'expédition d'Héraclius en Perse.]

      [Note 124: Qui ea munera attulerat, pro cujusque gentis merito et
      gradu minime distribuerat. Curidachus (Κουρὶδαχος) enim secundo
      loco acceperat, qui, regum antiquior, primus accipere debuerat.
      Prisc., _exc. leg._, p. 47.]

      [Note 125: Si enim immotis oculis solis orbem intueri nemo potest,
      quomodo quis sine sensu doloris cum deorum maximo congrediatur?
      Prisc., _Exc. leg._, ann. 448.]

      [Note 126: Ellacus. Jorn., _R. Get._, 50.]

      [Note 127: On peut consulter divers passages de l'Edda et
      particulièrement les poëmes relatifs à Attila; on y verra des
      indications qui prouvent que sous ce roi la puissance des Huns
      était arrivée jusqu'aux limites extrêmes des pays slaves et
      germaniques.]

Ces grandes choses ne s'accomplirent point sans qu'Attila se fît une
multitude d'ennemis, surtout parmi les membres de la tribu royale, qu'on
voyait se regimber en toute occasion. Il y en eut qui passèrent en
Romanie pour solliciter l'appui de l'empereur; mais la lâcheté de
Théodose conspirait toujours avec la cruauté d'Attila: les malheureux
furent rendus pour être suppliciés. Bléda se mêla-t-il à ces complots?
prit-il parti pour les chefs mécontents? ou bien sa seule présence
faisait-elle obstacle à l'ambition d'un frère qui ne voulait point
reconnaître d'égal? On ne le sait pas: l'histoire nous a caché les
détails et le nœud d'une affreuse tragédie domestique dont elle ne nous
montre que la catastrophe. Attila tua Bléda, «par fraude et embûches»,
disent les historiens; l'un d'eux ajoute qu'il préludait ainsi par un
fratricide à l'assassinat du genre humain[128]. Les mœurs des Huns
étaient si violentes, que ce crime ne souleva pas l'indignation
publique; quelques tribus attachées particulièrement à Bléda, quelques
amis qui voulurent soutenir sa mémoire, se montrèrent seuls et furent
aisément comprimés. Vers le même temps, un incident propre à frapper les
imaginations vint donner à l'autorité d'Attila et même à son crime une
sorte de sanction surnaturelle. Il faut savoir, pour l'intelligence de
ceci, que les anciens Scythes, habitants des plaines pontiques, avaient
pour idole une épée nue enfouie dans la terre, et dont la pointe seule
dépassait le sol[129]: divinité bien digne de ces solitudes livrées au
droit du plus fort. Les races ayant succédé aux races, les dominations
aux dominations sur le territoire de la Scythie, l'épée de Mars (c'est
le nom que lui donnaient les Romains) resta oubliée pendant bien des
siècles. Un bouvier hun, voyant boiter une de ses génisses, profondément
blessée au pied, en rechercha la cause, et, guidé par la trace du sang,
il découvrit un fer aigu en saillie parmi les hautes herbes. Creuser le
sol alentour, retirer l'épée rongée de rouille[130] et la porter au roi,
ce fut le premier soin du bouvier. Le roi la reçut avec joie comme un
présent du ciel, un signe de la souveraineté qui lui était donnée
fatalement sur tous les peuples du monde[131]: au moins chercha-t-il à
répandre cette opinion, s'il ne la partageait pas lui-même. De ce
moment, il agit et parla en maître et empereur de toute la Barbarie.

      [Note 128: Bleda rex Hunnorun. Attilæ fratris sui insidiis
      interimitur... Marcellin. Comit., _Chron._--Jorn., _R. Get._,
      35.--Tyro Prosper.--Abbas Ursperg.--Tendens ad discrimen omnium
      nece suorum... Jorn., _ub. sup._]

      [Note 129: Voir Hérodote, l. IV, c. 76-77.--Hic (Martis ensis)
      tanquam sacer, et deo bellorum præsidi dedicatus à Scytharum
      regibus olim colebatur. Prisc., p. 33.]

      [Note 130: Cum pastor quidam gregis unam buculam conspiceret
      claudicantem, nec causam tanti vulneris inveniret; sollicitus
      vestigia cruoris insequitur, tandemque venit ad gladium... Jorn.,
      _R. Get._, 35.]

      [Note 131: Totius mundi principem constitutum, et per Martis
      gladium potestatem sibi concessam esse bellorum. Jorn., _R. Get._,
      35.--Prisc., p. 33.--Totius Scythiæ regnator. Jorn., _R. Get._,
      34.]

Ce premier pas fait ou presque fait, Attila avait ramené ses regards sur
la Romanie, qu'il laissait en repos depuis six ou sept ans. La façon
dont il fit sa rentrée, en 441, dans les affaires de l'empire, mérite
une mention particulière, parce qu'elle peint bien son caractère et sa
politique. Il devait y avoir dans un des châteaux de la frontière un de
ces marchés mixtes où les Barbares étaient admis; les Huns s'y rendirent
en grand nombre et armés secrètement. Au milieu de la foire, ils
tirèrent leurs armes, se jetèrent sur la foule, pillèrent les
marchandises, et se rendirent maîtres de la place. Aux demandes
d'explication qui vinrent de Constantinople, Attila répondit que ce
n'était là qu'une revanche, attendu que l'évêque de Margus, s'étant
introduit clandestinement dans la sépulture des rois huns, en avait
pillé les trésors[132]. Bien qu'au fond l'évêque de Margus fût assez peu
digne d'intérêt, le fait qu'on lui imputait semblait trop
invraisemblable, et l'accusé le niait avec trop d'assurance, pour que le
gouvernement romain ne soutînt pas sa dénégation. Pendant ces dits et
contredits, Attila parcourait la rive du fleuve, saccageant les villes
ouvertes et rasant les châteaux; il prit ainsi Viminacium, grande cité
de la haute Mésie. Les provinciaux écrivaient lettre sur lettre à
l'empereur pour qu'il mît un terme à ces calamités: «Si l'évêque est
coupable, disaient-ils, il faut le livrer; s'il est innocent, il faut
nous défendre[133].» L'évêque, craignant qu'on ne le sacrifiât par
lâcheté, passa dans le camp des Huns, auxquels il promit de livrer sa
ville épiscopale, s'ils lui garantissaient la vie sauve[134]. On lui
donne aussitôt des troupes qu'il place en embuscade, et, la nuit
suivante, Margus tombait au pouvoir d'Attila[135]. Ce premier prétexte
épuisé, le roi barbare en trouvait chaque jour un nouveau; tantôt les
échéances de son tribut étaient en retard, tantôt le gouvernement romain
ne renvoyait pas fidèlement ses transfuges, et, à l'appui de chaque
réclamation, Attila mettait en feu quelque canton de la Mésie. Ratiaria,
ville grande et peuplée, fut prise d'assaut; Singidon fut ruinée; puis
les Huns traversèrent la Save, et prirent Sirmium, ancienne capitale de
la Pannonie; après quoi, revenant vers la Thrace, ils pénétrèrent dans
les terres jusqu'à Naïsse, à cinq journées du Danube. Cette ville,
patrie de Constantin, fut entièrement détruite; Sardique fut pillée et
réduite en cendres.

      [Note 132: Margi enim episcopum in suos fines transgressum regum
      suorum loculos et reconditos thesauros indagatum expilasse.
      Prisc., p. 33.]

      [Note 133: His gestis cum multi in sermonibus dictitarent,
      episcopum dedi oportere, ne unius hominis causa universa Romanorum
      respublica bellipericulum sustineret... Prisc., _ibid._]

      [Note 134: Ille se deditum iri suspicatus, elam omnibus civitatem
      incolentibus, ad hostem effugit et urbem traditurum si sibi
      Scytharum reges liberalitate sua consulerent pollicitus est...
      Prisc., _ibid._]

      [Note 135: Nocte, dato signo, exiliit, et urbem inimicorum
      ditionis potestatisque fecit... Prisc., _ibid._]

Un répit de quelques années, laissé aux Romains par suite des embarras
domestiques d'Attila, ne fut pour les Huns qu'un temps de repos; ils
reprenaient leurs ravages en 446. Soixante-dix villes dévastées, la
Thessalie traversée jusqu'aux Thermopyles, deux armées romaines
détruites coup sur coup, signalèrent les campagnes de cette année et de
la suivante. Théodose, fatigué de sa propre résistance, proposa la paix,
qui fut conclue à la condition qu'Attila recevrait immédiatement six
mille livres pesant d'or comme indemnité de ses frais de guerre; qu'il
lui serait payé désormais deux mille livres en tribut annuel[136], et
que le territoire romain serait fermé pour toujours à tous les Huns sans
exception.

      [Note 136: Plus exactement deux mille cent livres d'or, δυοχιλίας
      Ἑκαὶ κατὸν λίτρας χρυσοῦ. Prisc., _Exc. leg._, p. 84.]

Venait maintenant une question bien difficile, celle du paiement des
sommes promises, car le trésor impérial était à sec: Théodose ne le
savait que trop, et Attila non plus ne l'ignorait pas. Bien informé des
affaires intérieures de l'empire, il connaissait la misère des
provinces, à laquelle il avait d'ailleurs tant contribué, les folles
prodigalités d'un prince qui ne réfléchissait jamais, et la rapacité de
ses ministres. Il envoya donc à Constantinople un ambassadeur spécial,
chargé de hâter la levée de l'impôt au moyen duquel on devait le payer,
et d'en assurer la remise entre ses mains, et fit choix, pour cette
mission, d'un officier nommé Scotta[137], frère de son principal
ministre. Ce fut pour Théodose une humiliation sans pareille que la
présence de ce garnisaire barbare, qui semblait menacer d'exproprier
l'empereur, si l'on ne pressurait pas ses sujets. L'impôt d'Attila ne
souffrant ni retard ni non-valeur, la cour de Byzance recourut au
procédé de recouvrement le plus commode et le plus prompt, en le faisant
peser uniquement sur les riches, et en premier lieu sur les sénateurs;
mais beaucoup de riches se trouvaient ruinés par suite du malheur des
temps, et comme les agents du fisc déployaient une rigueur excessive, le
désespoir s'empara des hautes classes de la société: les femmes
vendaient leurs parures, les pères le mobilier de leurs maisons. On en
vit qui, à bout de ressources, se pendirent ou se laissèrent mourir de
faim[138]. L'excès de la douleur et de la honte aurait pu réveiller
l'énergie de ce gouvernement, il ne fit que l'abattre tout à fait.
Attila, par sa puissance, par son génie, par son esprit diabolique,
exerçait sur Théodose une fascination qui le paralysait en face du
danger. Il ne savait que maudire le barbare, souhaiter sa ruine, sans
oser un dernier effort pour la préparer. Il aimait mieux s'étourdir dans
les occupations futiles ou ridicules qui remplissaient sa vie. Quelle
résolution virile pouvait-on demander à cette cour, où le porte-épée
impérial[139] était un eunuque? On ne savait y concevoir que des ruses
de femme et y pratiquer que des trahisons: il en devait arriver mal à
Théodose et à l'empire romain.

      [Note 137: Scotta qui susciperet, advenerat... Prisc., _Exc.
      leg._, p. 35.]

      [Note 138: Conficiebantur enim illæ pecuniæ cum acerbitate et
      contumelia... mundum uxorium et pretiosam suppellectilem in foro
      palam et publice venum exponebant... Multi sibi violentas manus
      attulerunt, aut aptato collo laqueo vitam finierunt. Prisc.,
      _ibid._]

      [Note 139: Le _Grand Spathaire_: c'était une dignité de la cour de
      Constantinople. Spatharius; Σπαθάριος.]




CHAPITRE TROISIÈME

Ambassade d'Attila à Théodose.--Qui étaient Edécon et Oreste.--L'eunuque
Chrysaphius engage Edécon à tuer Attila.--Ambassade de Théodose à
Attila: Maximin, Priscus, Vigilas.--Les ambassadeurs huns et romains se
rendent ensemble en Hunnie.--État déplorable de la Thrace et de la
Mésie.--Halte à Sardique; dîner donné par Maximin; altercation entre les
Romains et les Huns; menaces d'Oreste.--Ruines de Naïsse.--Grande chasse
préparée par Attila en Pannonie; passage du Danube.--Les ambassades se
séparent.--Camp d'Attila.--Visite des officiers huns à
Maximin.--Audience d'Attila; tableau de sa cour; sa colère contre
l'interprète Vigilas.--Il renvoie Vigilas à Constantinople.--Défense aux
Romains de rien acheter en Hunnie.--Maximin et Priscus suivent l'armée
d'Attila.--Attila épouse la fille d'Escam.--Voyage des Romains à travers
les marais de la Théïss; ils sont assaillis par un orage.--Une des
femmes de Bléda leur donne l'hospitalité.--Ils rencontrent des
ambassadeurs envoyés à Attila par l'empereur d'Occident.--Sujet de cette
ambassade; vases de Sirmium.--Les deux ambassades arrivent dans la ville
d'Attila.

Fils d'Arcadius et héritier du plus grand nom de l'empire, Théodose II
était un de ces souverains dénués de vertus et de vices qui perdent les
peuples plus sûrement que ne feraient des tyrans, parce qu'ils leur
communiquent la mollesse de leur âme et leur indifférence pour le bien.
A l'âge de cinquante ans, et aux rides près, on le trouvait encore ce
qu'on l'avait vu à quinze ans, c'est-à-dire un jeune homme rangé,
suivant régulièrement quelques études, assidu aux pratiques de dévotion,
évitant les scandales de mœurs; du reste, adroit à l'escrime, excellent
archer, meilleur cavalier, passionné pour la chasse et pour les
rivalités bruyantes de l'hippodrome, se piquant de bien divertir ses
sujets par des magnificences qui les ruinaient, et plaçant la grandeur
du prince dans l'énormité de ses profusions. Une entreprise utile qui
s'exécuta sous son règne, la codification des lois promulguées par les
empereurs chrétiens, a recommandé sa mémoire à la postérité; mais les
contemporains, qui le voyaient de près, ne lui accordèrent pas d'autre
surnom que celui de _calligraphe_, qu'il méritait d'ailleurs par la
beauté de son écriture, faite pour désespérer les plus habiles copistes
de profession[140].

Ce vieil enfant n'avait que faire de sa liberté: il l'aliéna donc
toujours avec plaisir, ne cherchant qu'à vivre heureusement sous une
tutelle volontaire. Quand il ne régnait pas en compagnie de sa sœur
aînée Pulchérie, son plus sage et plus affectionné conseiller, quand il
ne subissait pas le joug parfois un peu rude de sa femme, la pédante
Athénaïs, qui, de l'école du philosophe son père, avait apporté sur le
trône l'orgueil et les déportements d'une Agrippine, il obéissait à ses
eunuques, et en premier ordre au grand eunuque son chambellan. Ce grand
eunuque, il est vrai, changeait souvent, quoique son autorité fût
toujours la même; les révolutions du palais de Byzance se succédaient
presque sans interruption, et l'histoire a daigné enregistrer toutes ces
dynasties d'eunuques, si un tel mot peut s'appliquer à de telles gens:
elle compte jusqu'à quinze chambellans, premiers ministres de Théodose,
qui se supplantèrent et, pour plusieurs même, s'étranglèrent l'un
l'autre dans l'espace de vingt-cinq ans[141]. En 443 enfin, le sceptre
tomba aux mains de Chrysaphius, qui sut le retenir avec résolution,
n'épargnant, pour écraser ses rivaux et captiver son maître, ni les
pillages publics, qui enrichissaient le fisc impérial, ni les violences,
ni les perfidies. Tout ce qu'on peut imaginer de bassesse et de
corruption régna sept ans avec lui, et domina un prince dont le cœur
n'était pourtant point fermé à tout sentiment d'honneur. Théodose de sa
nature étant peu belliqueux, on tâchait de désarmer l'ennemi à force
d'or, et on faisait disparaître, comme des ambitieux turbulents, les
généraux utiles à l'empire, mais qui blâmaient ces lâchetés. Un pareil
gouvernement légitimait tous les mépris qu'on pouvait verser sur lui;
aussi Attila ne lui en épargnait aucun, tandis qu'au contraire il
ménageait dans l'empire d'Occident l'administration et la personne
d'Aëtius[142].

      [Note 140: Cf. Socrat., VII., 22.--Sozom., IX, 1, et pr., p. 394
      et 395;--Cedr., 1, p. 335.--Manass., p. 55, etc.--V. Tillemont,
      _Hist. des Emp._, VI, p. 19 et suiv.]

      [Note 141: Cf. Tillemont, _Hist. des Emp._, t. VI.]

      [Note 142: On peut consulter sur le caractère et l'administration
      de ce _dernier des Romains_, l'article que j'ai publié dans la
      _Revue des Deux Mondes_, sous le titre de _Aëtius et Bonifacius_
      (1851).]

Dans les premiers mois de l'année 449, arrivèrent à Constantinople, avec
le titre d'ambassadeurs des Huns, deux personnages importants: Édécon,
Hun de naissance ou Scythe, comme s'exprimaient les Grecs par archaïsme,
et un Pannonien nommé Oreste, le premier officier supérieur dans les
gardes d'Attila, le second son principal secrétaire. C'était ce même
Oreste qui vint, quelques années plus tard, clore, par le nom de son
fils Romulus _Augustule_, la liste des empereurs d'Occident ouverte par
le grand César et par Auguste, circonstance qui lui mériterait à elle
seule une mention particulière dans ce récit. Né aux environs de
Petavium, aujourd'hui Pettau sur la Drave, de parents honnêtes et aisés,
il avait fait, jeune encore, un brillant mariage, en devenant le gendre
du comte Romulus, personnage considérable de sa province, honoré de
plusieurs missions par le gouvernement d'Occident; mais une position si
sortable ne le satisfit point. Oreste appartenait à cette classe de
gens, fort nombreux alors, qu'une ambition impatiente et le goût
fiévreux des aventures poussaient du côté des Barbares, et qui avaient
dans le cœur juste assez de loyauté pour trahir fidèlement leur patrie
au compte du Barbare qui les payait. Pendant que les Huns occupaient
temporairement la Pannonie, il s'était glissé près d'Attila, et
celui-ci, flatté d'avoir un agent romain de sa qualité, se l'était
attaché comme secrétaire. Le Pannonien mit donc son intelligence et son
dévouement au service de l'ennemi le plus redoutable de ses compatriotes
et de sa famille. Parmi les Barbares qui savaient se battre, mais ne
savaient que cela, l'intelligence assurait une place importante au
Romain, de même qu'au Barbare le courage et la force du bras parmi les
Romains, qui ne le savaient plus. Si le poste de secrétaire d'Attila
avait ses dangers, il avait aussi ses profits; en tous cas, il était
fort envié, et Oreste dut rencontrer, en cette occasion, la concurrence
d'une foule d'aventuriers qui ne le valaient pas.

Le roi des Huns avait pour système d'adjoindre, dans les missions de
quelque intérêt, à des Huns nobles et revêtus de hauts emplois,
quelqu'un de ces serviteurs d'origine romaine qui, bien au fait des
hommes et des choses du gouvernement romain, luttaient d'adresse avec
les agents impériaux, et l'avantage d'un meilleur service politique
n'était pas le seul qu'en retirait Attila. Comme ces deux classes, les
Huns de naissance et les aventuriers devenus Huns, se jalousaient
mortellement, il s'était établi entre elles, par suite de leur rivalité,
un espionnage permanent dont le maître savait habilement profiter.
C'était le cas entre Oreste et Édécon: celui-ci, brutal et hautain,
regardant son collègue comme un valet, celui-là s'en vengeant, soit par
l'étalage de son importance réelle, soit par la frayeur que son crédit
inspirait. Ils apportaient à Constantinople de nouvelles propositions,
ou, pour mieux dire, des réquisitions de leur roi qui dépassaient en
insolence tout ce que la cour impériale avait eu jusqu'alors à dévorer.
D'abord Attila, s'adjugeant sur la rive droite du Danube, comme sa
conquête incontestable, le pays qu'il avait ravagé les années
précédentes en Mésie et en Thrace (il fixait la largeur de cette zone à
cinq journées de marche à partir du fleuve), demandait que la frontière
des deux empires fût fixée amiablement à Naïsse, et qu'en conséquence
les marchés mixtes qui se tenaient sur le Danube fussent reculés jusqu'à
cette ville[143]. Il exigeait ensuite qu'on ne lui envoyât en qualité
d'ambassadeurs que les plus illustres d'entre les consulaires, et non
plus, comme on se permettait de le faire, les premiers venus; autrement,
disait-il, il ne les recevrait pas; que si, au contraire, l'empereur
reconnaissait la convenance de sa réclamation, il irait au-devant d'eux
jusqu'à Sardique[144]. Enfin il renouvelait sa plainte éternelle sur les
transfuges, déclarant que, si leur extradition tardait encore, ou si les
sujets romains se permettaient de cultiver les terres situées au midi du
Danube, dans la zone dévolue aux Huns, il allait recommencer la
guerre[145]. Tel était le contenu de la lettre apportée par les envoyés
d'Attila, et que ceux-ci remirent à Théodose, en audience solennelle, au
palais impérial, après quoi ils voulurent rendre visite, suivant
l'usage, au premier ministre Chrysaphius. Un Romain nommé Vigilas, qui
avait servi de truchement entre eux et l'empereur, et qui les
connaissait déjà pour être allé l'année précédente chez les Huns, comme
attaché d'ambassade, s'offrit à les guider jusque-là, et ils partirent
de compagnie.

      [Note 143: Neque forum celebrari, ut olim, ad ripam Istri, sed in
      Naïsso, quam urbem, a se captam et dirutam, quinque dierum itinere
      expedito homini ab Istro distantem. Seytharum et ditionis
      Romanorum limitem constituelat. Prisc., _Exc. leg._, p. 37.]

      [Note 144: Legatos quoque ad se venire jussit, non ex quolibet
      hominum genere et ordine, sed ex consularibus illustriores, quos
      mittere libuerit, quorum excipiendorum gratia in Sardicam
      descenderet. Prisc., _Exc. leg._, p. 37.]

      [Note 145: De transfugis non redditis querebatur, qui nisi
      redderentur, et Romani a colenda terra abstinerent quam bello
      captam suæ ditioni adjecerat, ad arma iturum minabatur. _Id._,
      _Exc. leg._, _ibid._]

Pour se rendre de la salle des audiences du prince à la demeure de
l'eunuque, porte-épée et premier ministre, on avait à parcourir tout
l'intérieur des appartements, ces galeries étincelantes de porphyre et
d'or, ces portiques de marbre blanc, et ces palais divers renfermés dans
un seul palais, qui faisaient de la ville de Constantin le lieu le plus
magnifique de la terre. A chaque pas, Édécon s'extasiait; à chaque
nouvel objet, il s'écriait que les Romains étaient bien heureux de vivre
au milieu de si belles choses et de posséder tant de richesses[146].
Vigilas, dans la conversation, ne manqua pas de raconter à Chrysaphius
l'étonnement naïf du Barbare et ses exclamations réitérées sur le
bonheur des Romains, et, tandis qu'il parlait, une idée infernale vint
traverser l'esprit du vieil eunuque. Prenant à part Édécon, Chrysaphius
lui dit qu'il pourrait habiter, lui aussi, des palais dorés, et mener
cette vie heureuse qu'il enviait aux Romains, si, laissant là son pays
sauvage, il se transportait parmi eux[147]. «Mais, répliqua Édécon avec
vivacité, le serviteur d'un maître ne peut le quitter sans son
consentement, ce serait un crime[148].» L'eunuque, brisant là-dessus,
lui demanda quel rang il occupait chez les Huns et s'il approchait
librement son maître; Édécon répondit qu'il l'approchait en toute
liberté, qu'il était même un de ceux qui le gardaient, attendu que
chacun des principaux capitaines veillait la nuit, à tour de rôle,
auprès de la demeure du roi. «Eh bien! s'écria l'eunuque enchanté de sa
découverte, si vous me promettez d'être discret, je vous indiquerai un
moyen d'acquérir sans peine les plus grandes richesses; mais c'est une
affaire qui demande à être traitée à loisir. Venez donc souper avec moi
ce soir, mais seul, sans Oreste et vos autres compagnons
d'ambassade[149].»

      [Note 146: Admirabatur barbarus regiarum domuum magnificentiam...
      Prisc., _Exc. leg._, p. 38.]

      [Note 147: Vigilas autem, simul atque barbarus in colloquium venit
      cum Chrysaphio, interpretans retulit, quantopere laudasset
      Imperatorias ædes, et Romanos beatos duceret propter affluentes
      divitiarum copias. Tum Edeconi Chrysaphius dixit, fore eum hujus
      modi domuum, quæ aureis tectis præfulgerent, compotem et opibus
      abundaturum, si, relicta Scythia, ad Romanos se conferret. Prisc.,
      _ibid._]

      [Note 148: Sed alterius domini serrum, Edecon ait, nefas esse, eo
      invito, tantum facinus, se admittere. Prisc., _ibid._]

      [Note 149: Cui rei tractandæ otio opus esse: hoc vero sibi fore,
      si ad cœnam rediret sine Oreste et reliquis legationis comitibus.
      Prisc., _Exc. leg._, p. 39.]

Le Barbare fut exact au rendez-vous, où l'interprète se trouvait déjà.
«Je ne veux que votre bien, lui dit Chrysaphius en reprenant la
conversation du matin; mais que vous l'acceptiez ou non, jurez-moi que
vous ne révélerez à personne au monde ce qui va se passer entre nous; je
m'y engage pour mon propre compte.» Ils joignirent leurs mains droites,
et jurèrent en présence de Vigilas[150]. Entrant alors en matière sans
circonlocution, l'eunuque expliqua qu'il s'agissait de tuer Attila. «Si
vous parvenez à vous défaire de lui, disait-il, et à gagner la frontière
romaine, comptez sur une reconnaissance sans bornes de la part de
Théodose; vous serez comblé de plus d'honneurs et de richesses que vous
n'en pourriez imaginer.» Si étrange que fût la confidence, elle ne parut
point surprendre Édécon, et, après un moment de silence, le Hun répondit
qu'il ferait ce qu'on voudrait[151]. «Mais, ajouta-t-il, il me faut de
l'argent pour préparer les voies et gagner mes soldats, non pas à la
vérité une grande somme, car cinquante livres pesant d'or me suffiront
largement[152].»

      [Note 150: Tum per Vigilam interpretem datis dextris et
      jurejurando utrimque præstito... Prisc., _ibid._]

      [Note 151: Eunucho Edecon assensus est. _Id._ _Exc. leg._,
      _ibid._]

      [Note 152: Ad hanc rem peragendam opus esse pecuniis, non quidem
      multis; sed quinquaginta auri libris, quas militibus, quibus
      præesset, qui sibi ad rem impigre exseguendam adjumento esseut,
      divideret. Prisc., _Exc. leg._, p. 39.]

Chrysaphius voulait les lui compter sans désemparer; mais Édécon
l'arrêta. «Je ne puis, lui dit-il, me charger de cet argent. Attila,
sitôt notre retour, nous fera raconter, suivant son habitude, et dans le
plus petit détail, ce que chacun de nous aura reçu des Romains, tant en
argent qu'en présents: or cinquante livres d'or font une somme trop
forte pour que je puisse la dérober facilement à l'œil curieux de mes
compagnons; le roi m'en saura porteur et me suspectera[153]. Ce qui vaut
mieux, c'est que Vigilas m'accompagne en Hunnie sous le prétexte de
ramener les transfuges; nous nous concerterons là-bas, et quand le
moment d'agir sera venu, il vous indiquera le moyen de me faire passer
la somme convenue.» Chrysaphius applaudit au bon sens du Barbare, et
courut, après souper, tout raconter à l'empereur, qui approuva son
ministre; le maître des offices, Martial, appelé à leur conciliabule, ne
trouva, pour sa part, aucune objection. Il ne restait plus que les
mesures d'exécution à prendre, puisque l'idée leur paraissait à tous
trois si naturelle; ils passèrent la nuit à les combiner.

      [Note 153: Etenim Attilam se, simal atque redierit,
      percunctaturum, ad reliquos omnes, quæ munera sibi et quantæ
      pecuniæ a Romanis dono datæ siut: neque id eclare per collegas et
      comites licitum fore. _Id. loc._ c.]

Ils convinrent d'abord que, pour mieux masquer le complot, on
n'enverrait pas Vigilas avec une mission en titre, mais comme simple
interprète en l'attachant à une ambassade sérieuse en apparence. Ce
premier point posé, ils reconnurent que l'ambassade qui aurait pour
prétexte la réponse de l'empereur aux prétentions du roi des Huns devait
être confiée à un homme non-seulement placé très-haut dans la hiérarchie
des fonctions administratives, mais placé encore plus haut dans l'estime
publique, à un honnête homme en un mot. «Si le coup réussit, disaient
fort sensément les ministres de Théodose, l'empereur ne manquera pas de
renier les assassins, et la bonne réputation de son ambassadeur
éloignera de lui jusqu'à l'ombre du soupçon; si le coup échoue, ce sera
la même chose; la probité du représentant garantira l'innocence du
prince aux yeux du monde et à ceux d'Attila lui-même[154].» Le calcul
était habile, on en conviendra. La liste des honnêtes gens au service de
la cour de Byzance ayant été consultée, le choix s'arrêta sur Maximin,
personnage estimé pour sa droiture, et qui en avait donné plus d'une
preuve dans des missions politiques. Il avait d'ailleurs parcouru toute
l'échelle des hautes fonctions, moins le consulat. On ne se demanda pas
ce que deviendrait, en cas de révélation ou de non-succès, cet homme
dont l'honnêteté devait servir de couverture au crime: l'eunuque
Chrysaphius avait bien d'autres soucis.

      [Note 154: Vigilam quidem specie interpretis, quo munere
      fungebatur, quæ Edeconi viderentur, exsecuturum, Maximinum vero,
      qui minime corum, quæ in consilio Imperatoris agitata erant,
      conscius esset, litteras ab eo Attilæ; redditurum. Prisc., _Exc.
      leg._, p. 39.]

Au demeurant, l'occasion parut favorable pour se montrer fier et Romain
vis-à-vis d'un ennemi que l'on ne craindrait bientôt plus. On écrivit,
en réponse à la lettre d'Attila, qu'il eût à s'abstenir de tout
envahissement du territoire romain au mépris des traités, et que
l'empereur lui renvoyait dix-sept transfuges, les seuls qu'on eût pu
découvrir dans toute l'étendue de l'empire d'Orient. C'était là la
réponse écrite[155]; mais l'ambassadeur devait y joindre des
explications verbales concernant les autres chefs de la mission
d'Édécon. Il devait dire que l'empereur ne reconnaissait point à Attila
le droit d'exiger des ambassadeurs consulaires, attendu que ses ancêtres
ou prédécesseurs, les rois de la Scythie, s'étaient toujours contentés
d'un simple envoyé, souvent même d'un messager ou d'un soldat[156]; que
sa proposition d'aller recevoir les légats romains dans les murs de
Sardique n'était qu'une raillerie intolérable: Sardique existait-elle
encore? y restait-il pierre sur pierre? et n'était-ce pas Attila qui
l'avait ruinée? Enfin l'empereur affectait une grande froideur pour
Édécon, et avertissait le roi des Huns que, s'il avait vraiment à cœur
de terminer leurs différends, il devait lui envoyer Onégèse, dont
Théodose acceptait d'avance l'arbitrage[157]. Or, Onégèse était le
premier ministre d'Attila. Édécon eut connaissance de ces instructions,
ou du moins d'une partie de leur contenu; Chrysaphius lui ménagea même
une entrevue secrète avec l'empereur. Ainsi donc cette ambassade avait
deux missions distinctes complétement étrangères l'une à l'autre, quant
aux hommes et quant aux choses: l'une, patente, avouée, capable
d'honorer le gouvernement romain par sa fermeté; l'autre secrète et
infâme: l'ambassadeur, sans le savoir, partait flanqué d'un assassin.
Maximin, craignant l'ennui d'une longue route ou sentant le besoin d'un
bon conseiller, se fit adjoindre comme collègue l'historien grec
Priscus, dont l'amitié lui était chère, et nous devons à cette
circonstance une des relations de voyage les plus intéressantes en même
temps qu'une des pages les plus instructives de l'histoire du Ve
siècle[158].

      [Note 155: Mimine decere Attilam fœdera transgredientem Romanorum
      regionem invadere; et autea quidem ad eum plures, nunc vero decem
      et septem transfugas mittere: nec enim plures apud se esse. Et hæc
      quidem litteris continehantur. Prisc., _Exc., leg._, p. 39.]

      [Note 156: Coram autem, Maximinum suis verbis jusserat Attilæ
      dicere, ne postularet majoris dignitatis viros ad se legatos
      transire. Hoc enim neque ipsius majoribus datum esse, neque
      cæteris Scythiæ regibus, sed quemlibet militem aut alium nuntium
      legationis munus obiisse. Prisc., _ub. sup._]

      [Note 157: Cæterum ad ea, quæ inter ipsos in dubietate
      versabantur, dijudicanda sibi videri, Onegesium mitti debere.
      _Id., ibid._]

      [Note 158: In hac legatione Maximinus precibus mihi persuasit, ut
      illi comes essem. Prisc., _Exc., leg._, p. 39.]

Édécon et Maximin quittèrent en même temps Constantinople; les deux
ambassades, marchant de conserve, devaient se guider et s'assister
mutuellement: les Romains sur les terres de l'empire, les Huns au delà
du Danube. Maximin faisait les honneurs du convoi en homme de cour
consommé; il avait des présents pour ses hôtes barbares, et de temps en
temps il les invitait à dîner ainsi que leur suite. Les dîners se
composaient de bœufs ou de moutons fournis par les habitants, abattus,
dépecés, accommodés par les serviteurs de l'ambassade[159]. A Sardique,
où les voyageurs séjournèrent, Maximin put se convaincre que la réponse
de la chancellerie impériale au sujet de cette ville ne disait rien de
trop, car il n'y put trouver un toit pour s'abriter; il planta ses
tentes au milieu des ruines, comme s'il eût été au désert. Pendant le
dîner, la conversation, animée par le vin, tomba sur le gouvernement des
Huns comparé à celui des Romains; chacun vantait à qui mieux mieux
l'excellence de son souverain, les Huns parlant avec exaltation
d'Attila, les Romains soutenant Théodose, quand Vigilas fit aigrement
remarquer qu'il n'y avait pas justice à comparer un homme avec un
dieu[160]: le dieu, dans sa pensée, c'était Théodose. Ce propos
impertinent souleva une vraie tempête: les Huns criaient, se démenaient,
paraissaient hors d'eux-mêmes, et Maximin eut besoin de toute son
habileté, aidée de toute celle de Priscus, pour ramener le calme en
détournant la conversation[161]. Dans le désir de sceller une paix
complète, l'ambassadeur, après dîner, emmena avec lui sous sa tente ses
deux hôtes principaux, et fit don à chacun d'un beau vêtement de soie
brochée, garni de perles de l'Inde[162]. Oreste était ravi; tout en
contemplant son lot, il semblait épier du regard la sortie d'Édécon, et,
sitôt qu'il le vit parti, il dit à Maximin: «Je vous reconnais pour un
homme juste et sage, plus sage que certains autres ministres de
l'empereur qui ont méprisé Oreste en invitant Édécon seul à souper, et
n'ayant de cadeaux que pour lui[163].» Ce que voulait dire le secrétaire
d'Attila, Maximin l'ignorait, car il n'était au courant d'aucune des
circonstances qui avaient précédé sa nomination, et, comme il
s'enquérait où et comment l'un avait été honoré et l'autre dédaigné,
Oreste n'ajouta pas un mot et sortit. Le lendemain, pendant la route,
l'ambassadeur fit approcher Vigilas, et lui demanda l'explication des
paroles qu'il avait entendues la veille: celui-ci, éludant la question,
répondit qu'Oreste, qui après tout n'était qu'un scribe et un valet,
montrait une susceptibilité ridicule vis-à-vis d'un guerrier illustre,
d'un noble Hun tel qu'Édécon[164]; puis, poussant son cheval vers ce
dernier, il l'interpella en langue hunnique, et causa longtemps avec
lui. Édécon paraissait troublé et parlait avec animation[165]. Vigilas
rapporta de ce colloque ce qu'il voulut; il dit à Maximin que les
prétentions insolentes du secrétaire d'Attila avaient mis le noble Hun
en un tel courroux, que lui, Vigilas, avait eu grand'peine à le
contenir.

      [Note 159: Bobus igitur et ovibus, quos incolæ nobis
      suppeditaverant, jugulatis, instructo convivio epulati sumus.
      Prisc., _ibid._]

      [Note 160: Ad quæ Vigilas dixit, minime justum esse, Deum cum
      homine comparare, hominem Attilam, deum Theodosium vocans. Prisc.,
      _Exc., leg._, p. 39, 40.]

      [Note 161: Id ægre tulerunt Hunni, et sensim ira accensi
      exasperabantur. Nos vero aliò sermonem detorquere, et corum iram
      blandis verbis lenire. Prisc., _ibid._]

      [Note 162: A cœna ut surreximus, Maximinus Edeconem et Orestem
      donis conciliaturus, sericis vestibus et gemmis indicis donavit.
      Prisc., _l. c._]

      [Note 163: Sibi quidem, ait, illum probum et prudentem videri, qui
      non ut alii ministri regii peccasset: etenim nonnulli, spreto
      Oreste, Edeconem ad cœnam invitaverant et donis coluerant. Prisc.,
      _Exc., leg._, p. 40.]

      [Note 164: Orestem comitem et scribam Attilæ, Edeconem vero bello
      clarissimum, ut in gente Hunnorum, longe illum dignitate
      antecellere. Prisc., _ibid._]

      [Note 165: Patrio sermone Edeconem affatus. _Id., ub. sup._]

Il ne se passa rien de remarquable jusqu'à l'arrivée des voyageurs à
Naïsse. Ce berceau du grand Constantin était, comme Sardique, un
lamentable amas de décombres, où quelques malades qui n'avaient pu fuir,
et qu'assistait la charité des paysans voisins, vivaient seuls dans une
chapelle encore debout[166]. Au delà de Naïsse, vers le nord-ouest et
entre cette ville et le Danube, la petite troupe eut à parcourir une
plaine toute parsemée d'ossements humains blanchis au soleil et à la
pluie, restes des massacres et des batailles qui avaient dépeuplé ce
malheureux pays[167]. A travers ces ruines et ce vaste cimetières, elle
atteignit la rive droite du Danube, où elle trouva des bateliers huns en
station avec leurs barques, faites d'un seul tronc d'arbre creusé. La
rive barbare était encombrée de ces barques empilées les unes sur les
autres, et qui semblaient être là pour le passage d'une armée[168]; en
effet, les Romains apprirent qu'Attila campait dans le voisinage, et se
disposait à ouvrir une grande chasse sur les terres au midi du Danube,
dans ces provinces de l'empire qu'il réclamait comme sa conquête[169].

      [Note 166: Itaque cam desertam hominibus offendimus, præterquam
      quod in ruderibus sacrarum ædium erant quidam ægroti. Prisc.,
      _Exc. leg._, p. 41.]

      [Note 167: Omnia enim circa ripam erant plena ossibus eorum, qui
      hello ecciderant. _Id., Exc., ibid._]

      [Note 168: Hic nos barbari portitores in scaphis unico ligno
      constantibus quas arboribus sectis et cavatis adornant,
      exceperunt. _Id., ibid._]

      [Note 169: Et lembi quidem minime ad nos traducendos, sed ad
      multitudinem barbarorum trajiciendam erant præparati, quæ nobis in
      via occurreret, quia Attilas ad venationem in Romanorum fines
      transgredi volebat. _Id., ub. sup._]

Chez les Huns, comme plus tard chez les Mongols, la grande chasse était
une institution politique qui avait pour but de tenir les troupes
toujours en haleine: destinée à remplacer la guerre pendant les repos
forcés, elle en était comme le portrait vivant. Tchinghiz-Khan, dans le
livre de ses ordonnances, l'appelle l'_école du guerrier_; un bon
chasseur, à ses yeux, valait un bon soldat: il en devait être ainsi
chez les Huns. Suivant les usages orientaux, le jour de la chasse,
annoncé longtemps à l'avance avec la solennité d'une entrée en campagne,
était précédé d'ordres et d'instructions que chacun devait suivre
exactement. Un corps d'armée tout entier, le roi au centre, les généraux
aux ailes, exécutait ces immenses battues où l'on traquait tous les
animaux d'une contrée. L'adresse de la main, la sûreté de la vue, la
finesse de l'odorat et de l'ouïe, la présence d'esprit, la décision, en
un mot toutes les qualités du guerrier s'y déployaient comme sur un
champ de bataille véritable, et en effet la guerre à la manière des
nomades de l'Asie n'était pas autre chose qu'une chasse aux hommes. Les
Huns observaient soigneusement ces pratiques apportées de l'Oural, qui
maintenaient leur vigueur tout en les rappelant aux traditions de leur
vie primitive et au souvenir de leur berceau. Attila s'en servait au
besoin pour masquer des campagnes plus sérieuses: en ce moment, il
venait de proclamer une chasse; mais ce qu'il méditait réellement,
c'était une expédition militaire dans les villes de la Pannonie[170].

      [Note 170: Revera autem bellum contra Romanos pavavit, cujus
      gerendi occasionem sumebat. Prisc., _Exc. leg._, p. 41.]

De l'autre côté du Danube, on entrait sur les terres des Huns, et, à la
grande contrariété de Maximin, presque aussitôt les ambassades se
séparèrent. Édécon, sur qui les Romains comptaient pour leur servir de
guide dans le pays et d'introducteur près d'Attila, les quitta
brusquement, afin de rejoindre, disait-il, l'armée et le roi par un
chemin de traverse beaucoup plus court que la route battue qu'ils
suivaient. Réduits aux guides qu'il leur laissa, les Romains
continuaient de marcher depuis plusieurs jours, lorsqu'un soir, à la
tombée de la nuit, le galop de plusieurs chevaux frappa leurs oreilles,
et des cavaliers huns, mettant pied à terre, leur annoncèrent qu'Attila
les attendait à son camp, dont ils étaient très-voisins[171]. Le
lendemain en effet, du sommet d'une colline assez escarpée, ils
aperçurent les tentes des Barbares qui se déployaient en nombre immense
à leurs pieds, et parmi elles un pavillon qu'à sa position et à sa forme
ils supposèrent être celui du roi. Le lieu paraissait bon pour camper;
Maximin y fit déposer les bagages, et déjà l'on plantait les crampons et
les pieux pour asseoir les tentes, quand une troupe de Barbares accourut
d'en bas à bride abattue et la lance au poing. «Que faites-vous?
criaient-ils d'un ton menaçant; oseriez-vous bien placer vos tentes sur
la hauteur, quand celle d'Attila est dans la plaine[172]?» Les Romains
replièrent bien vite leurs pavillons, rebâtèrent leurs mulets et
allèrent camper où ces hommes les menèrent. Ils achevaient leur
installation quand survint une visite qui ne laissa pas de les étonner
beaucoup: c'étaient Édécon, Oreste, Scotta et d'autres personnages
notables qui leur demandèrent ce qu'ils voulaient et quel était l'objet
de leur ambassade[173]. L'indiscrétion ou le ridicule de cette question
adressée à des ambassadeurs frappa tellement les Romains qu'ils en
restèrent tout ébahis, et ils se regardaient l'un l'autre comme pour se
consulter[174], quand les Huns la renouvelèrent avec insistance:
«Répondez-nous,» dirent-ils à l'ambassadeur. La réponse de celui-ci fut
qu'il ne devait d'explications qu'au roi, et qu'il en donnerait au roi
seulement. Là-dessus Scotta parut blessé: «Il n'était point venu de son
plein gré, répétait-il avec colère, et ne faisait que remplir les ordres
de son maître.» Maximin protesta que, la demande vînt-elle d'Attila
lui-même, il n'accepterait jamais la loi qu'on prétendait lui faire. «Un
ambassadeur, dit-il avec fermeté, ne doit compte de sa mission qu'à
celui près duquel son souverain l'envoie; tel est le droit des nations,
et les Huns le savent bien, eux qui ont adressé tant d'ambassades aux
Romains[175].»

      [Note 171: Circa vesperam nobis cœnautibus, auditus est strepitus
      equorum ad nos venientium; et duo viri seythæ advenerunt, qui nos
      ad Attilam venire jusserunt. Prisc., _Exc. leg._, p. 41.]

      [Note 172: Obvii barbari prohibnerunt, quoniam Attilæ tentorium
      esset in planitie positum. _Id., in cod. loc._]

      [Note 173: Huc Edecon, Orestes, Scotta et alii ex Scythis primores
      mox advenerunt, et ex nobis quæsierunt, quarum rerum
      consequendarum gratia hanc legationem suscepissemus. Prisc., _Exc.
      leg._, p. 50, 51.]

      [Note 174: Nos invicem intueri, et tam ineptam cunctationem
      admirari. Prisc., _ub. sup._]

      [Note 175: Nos vero obtestari, nusquam hanc legem legatis
      impositam... Neque hoc Scythas nescire, qui sæpe numero legatos ad
      imperatorem miserint. Prisc., _loc. laud._]

Les visiteurs disparurent, mais pour revenir au bout de quelques
moments, tous, sauf Édécon. Répétant alors mot pour mot à Maximin le
contenu de ses instructions[176], ils ajoutèrent que, s'il n'apportait
rien de plus, il n'avait qu'à repartir sur-le-champ. Ce fut, pour
Maximin et Priscus, une énigme de plus en plus obscure; ils en croyaient
à peine leurs oreilles, et, ne pouvant comprendre comment les intérêts
confiés à la conscience d'un ambassadeur, les secrets inviolables de
l'empire se trouvaient ainsi divulgués à ses ennemis; ils restaient
muets comme des hommes qu'un coup violent vient d'étourdir. Sortant
enfin de cet état de stupeur, Maximin s'écria: «Eh bien! que ce soient
là nos instructions ou que nous en ayons d'autres, votre maître seul le
connaîtra.»--«Partez donc,» répliquèrent-ils[177]. Les Romains se
préparèrent à partir. Vigilas, pendant qu'on faisait les bagages, avait
peine à contenir sa mauvaise humeur; il maudissait les Huns et blâmait
la conduite de l'ambassadeur. «N'eût-il pas mieux valu mentir,
répétait-il, que de s'en retourner honteusement sans avoir rien
fait[178]? Je répondrais d'Attila, si je pouvais le voir un seul
instant, car j'ai vécu en assez grande familiarité avec lui pendant
l'ambassade d'Anatolius; d'ailleurs Édécon me veut du bien[179].» Et il
revenait toujours à sa proposition d'annoncer encore d'autres
instructions, afin d'obtenir audience du roi. Préoccupé de sa propre
affaire et de sa fortune qu'un départ précipité faisait évanouir, il
s'inquiétait aussi peu de compromettre le caractère d'un ambassadeur par
des mensonges que sa vie par un attentat. L'interprète s'aveuglait
lui-même; il ne s'apercevait pas qu'il était trahi. Soit que jamais
Édécon n'eût conspiré sérieusement contre la vie de son maître, soit
qu'il l'eût fait, séduit par les promesses de Chrysaphius, mais que les
paroles mystérieuses d'Oreste, à la suite du repas de Sardique, lui
eussent donné à réfléchir, il avait compris qu'un œil vigilant avait
épié toutes ses démarches, que tout était connu, et son souper chez
l'eunuque, et ses conférences secrètes avec l'empereur, et les présents
qu'il avait reçus. En homme habile, il s'était hâté de prendre les
devants, et, précédant les envoyés romains auprès de son maître, il lui
avait tout révélé: propositions, entrevues, somme promise, moyen imaginé
pour la faire tenir en main sûre, complicité de Vigilas et innocence de
Maximin, tout, en un mot, jusqu'aux divers points traités dans les
instructions de l'ambassadeur[180]. Ce fut une bonne fortune que le ciel
envoyait au fils de Moundzoukh pour prendre Théodose en flagrant délit
d'infamie, le couvrir d'opprobre et justifier à la face du monde tout ce
qu'il lui plairait de lui infliger: mais cette occasion précieuse, il se
garda bien de la risquer par un éclat prématuré. Il n'avait pour accuser
que le témoignage d'Édécon, il en voulait d'autres que nul ne pût nier:
il voulait des indices clairs, manifestes, et jusqu'à un commencement
d'exécution, et, dans son calcul, c'étaient les Romains qui devaient lui
fournir eux-mêmes ces preuves dont il se proposait de les accabler.
Comprimant donc son ressentiment et décidé à attendre jusqu'au bout sans
impatience, il se mit à jouer avec cette lâche cour de Constantinople,
comme le tigre joue avec l'ennemi qu'il tient sous sa griffe, avant de
lui donner le dernier coup.

      [Note 176: Unde non multo post sine Edecone reversi, omnia, quaæ
      cum illis agere in mandatis habebamus, dixerunt. Prisc., _ibid._]

      [Note 177: Sive ea, quæ Scythæ modo protulerunt, sive alia
      nuntiaturi venerimus, neminem nisi ducem vestrum quærere decet,
      neque de his cum aliis ullo pacto disserere constituimus.--Illi
      vero nos quam primum abire jusserunt. Prisc., _Exc. leg._, p. 51.]

      [Note 178: Longe enim potius fuisse in mendacio deprehendi, quam
      re infecta domum reverti. _Id., ibid._]

      [Note 179: Si enim, inquit, cum Attila collocutus fuissem, facile
      ei a contentione cum Romanis discedere persuasissem, quippe qui
      antea familiaritatem cum illo in legatione cum Anatolio suscepta
      contraxerim. _Id., l. c._]

      [Note 180: Edecon enim, sive simulate cum eunucho pactus; sive ut
      ab Oreste sibi caveret, Attilæ comparatam in ipsum conjurationem
      aperuit, et auri summam, quam in eam rem mitti convenerat, simul
      et ea, quæ per nos in ista legatione tractanda erant, enuntiavit.
      Prisc., _Exc. leg._, p. 52.]

Les mulets étaient déjà chargés, et les Romains se mettaient en route à
la nuit tombante, quand un contre-ordre les retint: «Attila n'exigeait
pas, leur disait-on, que des étrangers s'exposassent pendant les
ténèbres dans un pays inconnu[181].» En même temps arrivèrent un bœuf
que les Huns chassaient devant eux, et des poissons qu'ils apportaient
de la part du roi; c'était le souper de l'ambassade. «Nous y fîmes
honneur, dit Priscus, et dormîmes profondément jusqu'au lendemain[182].»
En effet, le bienheureux contre-ordre leur avait remis la joie au cœur.
Dès que le jour parut, Priscus, en homme avisé, se munit d'un interprète
autre que Vigilas (il se trouvait parmi les suivants volontaires de
l'ambassade un certain Rusticius, qui parlait couramment le hun et le
goth[183]), et il alla trouver Scotta, qui se fit fort de leur procurer
une audience d'Attila moyennant quelques présents, car toutes ces
tergiversations n'avaient pas d'autre but. Une heure à peine s'écoula,
et Scotta, fier de prouver son crédit, revenait de toute la vitesse de
son cheval annoncer à Priscus sa réussite; les Romains partirent avec
lui. Les abords de la tente royale, lorsqu'ils s'y présentèrent, étaient
obstrués par une multitude de gardes qui formaient à l'entour une haie
circulaire[184]; les ambassadeurs parvinrent à la percer, grâce à la
présence de Scotta, et trouvèrent, au milieu de la tente, Attila qui les
attendait, assis sur un siége de bois[185].

      [Note 181: Attilam jubere nos propter tempus noctis intempestivum
      remanere. Prisc., _Exc. leg._, p. 52.]

      [Note 182: Præsto fuere, qui bovem agebant et pisces fluviatiles
      nobis ab Attila missos adferebant.... Cœnati nos dormitum
      contulimus. Prisc., _Excerpt. leg., l. c._]

      [Note 183: Assumpto Rusticio, qui barbarorum linguæ peritus erat,
      et nobiscum in Scythiam venerat non legationis, sed privatæ rei
      causa. _Id., ibid._]

      [Note 184: Itaque ad ejus tentorium iter direximus, quod
      barbarorum multitudine, qui in orbem excubias agebant, erat
      circumdatum. Prisc, _Exc. leg._, p. 53.]

      [Note 185: Introducti Attilam sedentem in sella lignea invenimus.
      _Id. ibid._]

Priscus, Vigilas et les esclaves porteurs de présents s'étant arrêtés
par respect près du seuil de la porte, Maximin s'avança, salua le roi,
et, lui remettant dans les mains la lettre de Théodose, il lui dit:
«L'empereur souhaite à Attila et aux siens santé et longue
vie[186].»--«Qu'il arrive aux Romains tout ce qu'ils me souhaitent!»
répondit celui-ci brièvement[187], et se tournant vers Vigilas avec les
signes d'une colère concentrée: «Bête immonde! lui dit-il, qui t'a porté
à venir vers moi, toi qui as connu mes conventions avec Anatolius au
sujet de la paix? Tu savais bien que les Romains ne devaient point
m'envoyer d'ambassadeur tant qu'il resterait chez eux un seul transfuge
de ma nation[188].» Vigilas ayant répliqué que cette condition était
fidèlement remplie, puisqu'on lui ramenait dix-sept déserteurs, les
seuls qu'on eût pu trouver dans tout l'empire d'Orient, ce ton
d'assurance parut mettre Attila hors de lui. «Ah! lui cria-t-il d'une
voix emportée, je te ferais mettre en croix à l'instant même, et te
donnerais en pâture aux vautours pour prix de tes paroles impudentes, si
je ne respectais le droit des ambassadeurs[189];» puis, sur un signe
qu'il fit, un secrétaire déploya une longue pancarte et se mit en devoir
de la lire. C'était la liste nominative des transfuges qui étaient
censés résider encore sur le territoire romain. La lecture terminée,
Attila déclara qu'il voulait que Vigilas partît sur-le-champ avec Esla,
un de ses officiers, pour signifier de sa part à Théodose d'avoir à lui
restituer sans exception tous les Huns, de quelque qualité et en quelque
nombre qu'ils fussent, qui avaient passé chez les Romains depuis
l'époque où Carpilion, fils d'Aëtius, avait été son otage. «Je ne
souffrirai point, disait-il avec hauteur, que mes esclaves portent les
armes contre moi, quoiqu'ils ne puissent rien, je le sais bien, pour le
salut de ceux qui les emploient. Quelle est la ville, quel est le
château qu'ils parviendraient à sauver de mes mains, si j'ai résolu de
le prendre ou de le détruire[190]? Qu'on aille donc faire connaître
là-bas ce que j'ai décidé, et qu'on revienne tout aussitôt me faire
connaître à moi si les Romains veulent me rendre mes transfuges ou s'ils
préfèrent la guerre.» L'ordre de départ ne regardait que Vigilas; Attila
pria l'ambassadeur de rester près de lui pour recevoir la réponse qu'il
se proposait de faire à la lettre de l'empereur. Il n'oublia pas non
plus de réclamer les présents qu'on lui avait destinés: l'audience finit
là.

      [Note 186: Et imperatoris litteras tradeus dixit, salvum et
      incolumen illum suosque precari Imperatorem. _Id., loc. cit._]

      [Note 187: Et barbarus, «Sit et Romanis quemadmodum et mihi
      cupiunt», inquit. _Id., ut supr._]

      [Note 188: Statimque ad Vigilam convertit orationem; feram
      impudentem vocans, quærebat, qua re impulsus ad ipsum venisset,
      cum sibi eorum, quæ et ipso et Anatolius de pace sensissent,
      conscius esset... Prisc., _Exc. leg._, p. 53.]

      [Note 189: Et cum clamore dixit, se illum in crucem acturum et
      prædam vulturibus præbiturum fuisse, nisi leges legationis hac
      impudentis ejus orationis et temeritatis pœna offendere vereretur.
      _Id., loc. cit._]

      [Note 190: Quæ enim urbs, quod castellum ab illis possit defendi,
      quod evertere aut diruere apud se constitutum habuerit? Prisc.,
      _ibid._]

Cette scène, qui laissa les Romains tout émus, fut l'unique sujet de
leur conversation à leur retour au quartier. Vigilas ne concevait pas
que le même homme dont il avait éprouvé la bienveillance, il y avait à
peine une année, eût pu le traiter d'une façon si ignominieuse, et son
esprit se torturait pour en deviner la cause. Priscus la trouvait dans
l'aventure du dîner de Sardique, dans ce propos imprudent de Vigilas,
dont les Barbares n'avaient pas manqué de faire rapport à leur roi;
Maximin, qui n'entrevoyait aucune autre raison que celle-là, appuyait
l'avis de son ami; mais Vigilas secouait la tête et ne paraissait pas
convaincu[191]. Survint Édécon, qui l'emmena en particulier et causa
quelque temps avec lui. Cette démarche avait pour but de rassurer
l'interprète sur ce qui venait de se passer, et de lui dire que tout se
préparait à merveille pour le succès du complot: Édécon maintenant osait
en répondre, et ce voyage procurait à Vigilas une occasion inespérée de
tenir au courant Chrysaphius, et de rapporter l'argent dont ils avaient
besoin[192]. L'interprète, remonté par ces explications, avait repris
tout son calme quand il rejoignit ses collègues, et aux questions que
ceux-ci s'empressèrent de lui adresser, il se contenta de répondre que
l'affaire des transfuges agitait seule Attila, qui ferait la guerre
infailliblement si on ne lui donnait satisfaction. Sur ces entrefaites,
des messagers entrèrent dans le quartier de l'ambassade, et proclamèrent
une défense du roi à tout Romain, quel qu'il fût, de rien acheter chez
les Huns, ni chevaux, ni bêtes de somme, ni esclaves barbares, ni
captifs romains, rien, en un mot, hormis les choses indispensables à la
vie, et ce, jusqu'à la conclusion des difficultés pendantes entre les
deux nations[193]. La défense fut signifiée à l'ambassadeur, Vigilas
présent. C'était, comme on le pense bien, une ruse d'Attila pour enlever
d'avance à l'interprète tout prétexte plausible d'introduire une forte
somme d'argent dans ses États.

      [Note 191: Sed Vigilas ambiguus animi erat, neque causam suspicari
      posse videbatur, quare Attilas eum tam acerbis convitiis
      insectatus esset. Nec enim in animum suum inducere poterat, ut
      nobis postea retulit, enuntiata fuisse, quæ in convivio in Serdica
      dicta fuerant, nec conjurationem in Attilam detectam... Prisc.,
      _Exc. leg._, p. 54.]

      [Note 192: Hæc cum ambigua mente volveremus, Edecon supervenit, et
      abducto a nostro cœtu Vigila (fingebat enim velle vere et serio de
      præmeditatis inter eos insidiis agere), ubi aurum adferri
      præcepit, quod his daretur, qui exsequendo facineri operam
      navaturi essent, discessit. Prisc., _Exc. leg._, p. 54.]

      [Note 193: Hæc dum loquebamur, advenere ab Attila, qui Vigilam et
      nos prohiberent, captivum romanum, aut barbarum mancipium, aut
      equos, aut quidquam aliud emere, præterquam quæ ad victum
      necessaria erant Prisc., _ibid._]

Attila ne parlait plus de sa chasse aux bêtes fauves en Pannonie depuis
qu'il en avait rencontré une plus à son goût. Désireux de suivre sans
préoccupation la piste de Vigilas et d'observer à loisir les démarches
de l'ambassadeur qu'il gardait provisoirement en otage, il leva son camp
deux jours après cette scène, et partit pour regagner sa résidence
ordinaire dans la capitale de la Hunnie. Il fit dire aux Romains de se
tenir prêts à le suivre, et au jour marqué, ceux-ci se mirent, avec
leurs guides particuliers, à l'arrière-garde de l'armée des Huns[194].
On n'avait pas fait encore beaucoup de chemin quand ces guides
changèrent brusquement de direction, et s'engagèrent dans une route peu
frayée, laissant l'armée continuer sa marche, et pour raison de ce
changement de front, ils apprirent aux voyageurs qu'une cérémonie, à
laquelle il ne leur était pas permis d'assister, allait se célébrer dans
un hameau voisin. Ce n'était pas moins qu'un nouveau mariage du roi:
Attila ajoutait à ses innombrables épouses la fille d'un grand du pays,
nommé Escam[195]. La contrée que Maximin et sa troupe avaient à
traverser était basse et de parcours facile, mais extrêmement
marécageuse; ils durent franchir plusieurs rivières, parmi lesquelles
Priscus mentionne la Tiphise, aujourd'hui la Theiss, qui coule au cœur
de la Hongrie, et se jette dans le Danube entre Semlin et Peterwaradin.
Ils passaient les rivières ou les marais profonds au moyen de bateaux
emmagasinés dans les villages riverains, et que les habitants leur
amenaient sur des chariots. Leur nourriture, durant la route, se composa
principalement de millet fourni par la population sur la demande des
guides, et de deux espèces de boissons fermentées, l'une appelée
_médos_, qui n'était autre chose que de l'hydromel; l'autre fabriquée
avec de l'orge et que les Huns nommaient _camos_[196]. Le voyage ne
manqua point d'aventures, les unes pénibles, les autres réjouissantes.
En voici une que Priscus raconte avec une gaieté et une naïveté dont
nous regretterions de priver nos lecteurs.

      [Note 194: Post Vigilæ discessum unum tantum diem in his locis
      commorati, postridie una cum Attila ad loca magis ad septentrionem
      vergentia profecti sumus. Prisc., _Exc. leg._, p. 55.]

      [Note 195: Attilas interea in quodam vico substitit, in quo filiam
      Escam uxorem, etsi plures alias haberet, Scytharum legibus id
      permittentibus, ducere voluit. Prisc., _ibid._]

      [Note 196: _Coumiss_ est le nom sous lequel les Tartares désignent
      le lait de jument fermenté, leur boisson ordinaire.--_Meth_ en
      allemand, _mead_ en anglais: hydromel.]

«Le jour baissait, dit-il, quand nous plantâmes nos tentes au bord d'un
marais dont nous jugeâmes l'eau très-potable, parce que les habitants
d'un hameau voisin y venaient puiser pour leur usage; mais nous avions à
peine fini notre installation, lorsqu'il s'éleva un vent violent, et une
tempête subite, mêlée de foudre et de pluie, balaya pêle-mêle notre
tente et nos ustensiles, qui roulèrent jusque dans le marais. Effrayés
des tourbillons qui traversaient l'air et du malheur qui venait de nous
arriver, nous désertâmes la place à qui mieux mieux, courant chacun au
hasard sous des torrents de pluie et par l'obscurité la plus épaisse.
Heureusement tous les chemins que nous prîmes conduisaient au village,
et en quelques instants nous nous y trouvâmes réunis. Là, nous nous
mîmes à pousser de grands cris pour avoir du secours. Notre tapage ne
fut pas perdu, car nous vîmes les Huns sortir les uns après les autres
de leurs maisons, tous munis de roseaux allumés qu'ils portaient en
guise de flambeaux. En réponse à leurs questions, nos guides racontèrent
l'événement qui nous avait dispersés, et aussitôt ceux-ci nous
engagèrent à entrer dans leurs demeures, jetant d'abord à terre quelques
brassées de roseaux dont la flamme servit à nous sécher[197]. Ce village
appartenait à une des veuves de Bléda, laquelle, instruite de notre
arrivée, nous envoya dans le logement que nous occupions des provisions
de bouche et de très-belles femmes pour notre usage, ce qui est chez la
nation hunnique une marque de grand honneur et de bonne hospitalité.
Nous prîmes les vivres et remerciâmes les dames; puis, accablés de
fatigue, nous ne fîmes qu'un somme jusqu'au lendemain[198]. Notre
première pensée, au point du jour, fut d'aller faire l'inventaire de
notre mobilier; nous le trouvâmes dans un triste état: une partie gisait
éparse sur le lieu du campement, une partie le long du marais, une
partie dans l'eau, où nous nous mîmes à la repêcher. La journée
s'employa à ce travail et à faire sécher nos effets, que nous
rapportions tout trempés[199]. Déjà la tempête avait cessé; le plus beau
soleil brillait au ciel. Nous sellâmes chevaux et mulets, et nous nous
rendîmes chez la reine pour la saluer. Elle accueillit bien quelques
présents que nous lui offrîmes, savoir: trois coupes d'argent, des
toisons teintes en pourpre, du poivre d'Inde, des dattes et des fruits
secs dont ces Barbares sont très-curieux, parce qu'ils en voient
rarement[200]. Après lui avoir exprimé notre reconnaissance pour son
hospitalité et nos souhaits, nous prîmes congé d'elle et continuâmes
notre voyage.»

      [Note 197: Ad quem strepitum Scythæ exilientes, calamos, quibus ad
      ignem utuntur, usserunt: et accenso lumine interrogarunt, quid
      nobis vellemus, qui tantos clamores ederemus. Barbari, qui nos
      comitabantur, responderunt, nos tempestate perculsos turbari.
      Itaque nos liberaliter invitatos, hospitio exceperunt, et calamis
      siccis ignem accenderunt. Prisc., _Exc. leg._, p. 56.]

      [Note 198: Vici domina una ex Bledæ uxoribus erat. Hæc nobis
      cibaria et mulieres formosas, cum quibus amori indulgeremus (hoc
      enim apud Scythas honori ducitur), suppeditavit. Mulieribus pro
      cibis præbitis gratias egimus, et sub tectis nostris somnum
      capientes, ab earum consuetudine abstinuimus. _Id., ibid._]

      [Note 199: In his desiccandis totum diem in illo vico (tempestas
      enim desierat, et clarus sol apperebat), contrivimus. Prisc.,
      _Exc. leg._, l. c.]

      [Note 200: Hanc vicissim donis remunerati sumus tribus pateris
      argenteis, velleribus rubris, pipere ludico, palmulis et variis
      cupediis, quæ omnia a barbaris, ut ignola, magni æstimantur.
      Prisc., _Exc. leg._, p. 57.]

Ils marchaient depuis sept jours, quand ils se croisèrent avec une autre
ambassade romaine arrivée par un autre chemin: c'était une députation de
l'empereur d'Occident Valentinien III au roi des Huns, à propos de
certains vases sauvés du pillage de Sirmium; l'histoire est curieuse et
jettera quelques lumières de plus sur cette politique asiatique, où
l'opiniâtreté des résolutions servait à en déguiser l'injustice. A
l'époque où, contre tout droit, les Huns étaient venus assiéger Sirmium,
l'évêque de cette ville, ne prévoyant que trop bien l'issue de la
guerre, disposa des vases de son église. Il connaissait un certain
Constancius, Gaulois de naissance, alors secrétaire d'Attila et employé
aux opérations du siége. Ayant trouvé moyen d'avoir une entrevue avec
lui, l'évêque lui remit les vases sacrés: «Si je deviens votre
prisonnier, lui dit-il, vous les vendrez pour me racheter; si je meurs
auparavant, vous les vendrez encore, et avec leur prix vous rachèterez
d'autres captifs[201].» Il mourut pendant le siége, et le dépositaire
s'appropria le dépôt. Il y avait près de là, par hasard, un prêteur sur
gages nommé Sylvanus, lequel tenait une boutique d'_argentier_ ou
banquier sur une des places publiques de Rome; Constancius lui engagea
les vases pour une certaine somme qu'il ne paya pas à l'échéance; le
délai expiré, Sylvanus vendit les vases à un évêque d'Italie, ne voulant
ni les briser ni les employer à un usage profane[202]. Ces faits vinrent
aux oreilles d'Attila au bout de quelque temps. Il commença par faire
pendre ou crucifier, suivant sa coutume, le secrétaire infidèle; puis il
réclama, près de l'empereur Valentinien, Sylvanus ou les vases. «Il me
faut une chose ou l'autre, écrivait-il; ces vases m'appartiennent comme
ayant été soustraits par l'évêque au butin de la ville; mon secrétaire
les a volés, je l'ai puni; je demande maintenant le recéleur ou la
restitution de mon bien[203].» Vainement l'empereur répondit que
Sylvanus n'était point un recéleur, attendu qu'il avait acheté de bonne
foi, et que, quant aux vases eux-mêmes, affectés à une destination
religieuse, ils ne pourraient pas lui être remis sans profanation;
vainement il offrit d'en payer la valeur en argent: Attila, sourd à
toutes les raisons, ne sortait pas de son dilemme: «Mes vases ou le
recéleur, sinon la guerre.» Le cabinet de Ravenne, à bout de
correspondances sans résultats, lui députait trois nobles romains pour
s'entendre enfin avec lui, s'il était possible, et prévenir de plus
grands malheurs. On avait choisi pour cette mission un homme qui
semblait devoir être bien venu du Barbare, le comte Romulus, beau-père
d'Oreste; et on lui avait adjoint un officier général, nommé Romanus,
avec Promotus, commandant de la Pannonie, et un Gaulois, nommé
Constancius, qu'Aëtius envoyait à Attila pour être un de ses
secrétaires. Un quatrième personnage, fort important dans la
circonstance, Tatullus, père d'Oreste, avait voulu profiter aussi de
l'occasion pour visiter son fils[204]. Priscus et Maximin furent heureux
de retrouver des compatriotes au fond de ce désert sauvage, et les deux
ambassades réunies attendirent dans un certain lieu le passage d'Attila,
qu'on annonçait devoir être prochain. Au bout de quelques journées, le
roi, l'armée et les deux ambassades romaines arrivaient en vue de la
bourgade royale, capitale de toute la Hunnie[205].

      [Note 201: Ille vero, quo tempore Sirmium... Scythæ obsidebant,
      aurea vasa a civitatis episcopo acceperat, ut ex corum pretio, si
      se superstite urbem capi contigisset, quoad satis esset, pro sua
      libertate solveretur: sin periisset... Prisc., _Exc. leg._, p.
      57.]

      [Note 202: Sed Constantius post urbis excidium de pacto illo parum
      sollicitus Romam profectus, vasa ad Sylvanum detulit, et aurum ab
      eo accepit, convenitque... Prisc., _ub. sup._]

      [Note 203: Sibi tradi Sylvanum, tanquam furem corum, quæ sua
      essent, flagitavit. Prisc., _ibid._]

      [Note 204: Ilis aderat Constantius, quem Aëtius ad Attilam, ut
      illi in conscribendis epistolis deserviret, miserat, et Tatullus,
      Orestis ejus, qui cum Edecone erat, pater, non legationis causa,
      sed privati officii et familiaritatis ergo. Prisc., _Exc. leg._,
      p. 57.]

      [Note 205: On a beaucoup discuté sur le lieu exact où cette
      résidence était située: les uns ont cru reconnaître Tokai, les
      autres, avec plus de probabilité, la ville actuelle de Bude; mais
      tous s'accordent à décider que ce lieu se trouvait dans le pays
      qui est aujourd'hui la Hongrie. Le récit de Priscus ne laisse
      aucun doute sur ce point; il nomme la Theiss parmi les rivières
      que l'ambassade traversa, et le compte qu'il fait des journées de
      marche s'accorde assez bien avec la distance des lieux.]




CHAPITRE QUATRIÈME

Palais d'Attila et de Kerka.--Bain d'Onégèse.--Entrée d'Attila dans sa
ville capitale.--Onégèse, premier ministre d'Attila.--Conversation de
Priscus avec un Grec, qui s'était fait Hun: comparaison de la vie
barbare et de la vie civilisée.--Onégèse et Maximin.--Audience de la
reine Kerka.--Attila rend la justice.--Conversation des Romains sur la
puissance et les projets d'Attila.--Attila invite à sa table les deux
ambassades romaines.--Description du repas; cérémonial; chants
nationaux.--Fils d'Attila.--Apparition du nain Zercon.--Repas chez la
reine Kerka.--Attila congédie Maximin.--Mauvaise foi des seigneurs huns;
cruauté d'Attila.--Retour de Vigilas avec son fils.--Vigilas est conduit
devant Attila et convaincu de complot.--Il avoue pour sauver son
fils.--Attila envoie Oreste à Constantinople avec la bourse de Vigilas
pendue au cou.--Il demande la tête de Chrysaphius.--Son message menaçant
aux deux empereurs d'Orient et d'Occident.

Le palais du prince barbare, placé sur une hauteur, dominait toute la
bourgade, et attirait au loin les regards par ses hautes tours qui se
dressaient vers le ciel[206]. On désignait sous ce nom un vaste enclos
circulaire renfermant plusieurs maisons, telles que celles du roi, de
son épouse favorite Kerka, de quelques-uns de ses fils, et probablement
aussi la demeure de ses gardes; une clôture en bois l'entourait; les
édifices intérieurs étaient aussi en bois. Située probablement au centre
et seule flanquée de tours, la maison d'Attila était encadrée dans de
grands panneaux de planches d'un poli admirable, et si exactement joints
ensemble qu'ils semblaient ne former qu'une seule pièce[207]. Celle de
la reine, d'une architecture plus légère et plus ornée, présentait sur
toutes ses faces des dessins en relief et des sculptures qui ne
manquaient point de grâce. Sa toiture reposait sur des pilastres
soigneusement équarris, entre lesquels régnait une suite de cintres en
bois tourné, appuyés sur des colonnettes, et formant comme les arcades
d'une galerie[208]. La maison d'Onégèse se voyait à peu de distance du
palais, close également d'une palissade et construite dans le même genre
que celle du roi, avec plus de simplicité. Une curiosité y méritait
l'attention des étrangers: dans ce pays dénué de pierres à bâtir et même
d'arbres[209], et où il fallait transporter du dehors les matériaux de
construction, Onégèse avait fait élever un bain sur le modèle des
thermes romains. Voici l'histoire de ce bain telle que les Romains
l'entendirent conter. Au nombre des captifs provenant du sac de Sirmium,
se trouvait un architecte qu'Onégèse réclama dans sa part de butin. Le
ministre d'Attila, Grec de naissance, venu très-jeune chez les Huns, y
avait apporté le goût des bains à la façon romaine, et l'avait
communiqué à sa femme et à ses enfants. S'il avait réclamé la personne
de l'architecte, c'était afin d'obtenir d'un homme habile la
construction d'un bâtiment où il pût satisfaire son goût, et le captif,
en déployant toute son industrie, crut accélérer l'instant où il verrait
tomber ses fers[210]. Il se mit donc à l'œuvre avec zèle: des pierres
furent tirées de Pannonie; des fourneaux, des piscines, des étuves
s'organisèrent; mais, lorsque tout fut achevé, comme il fallait des
mains expérimentées pour diriger un service si nouveau chez les Huns,
Onégèse créa l'architecte baigneur en titre de sa maison, et le
malheureux dit adieu pour jamais à la liberté[211].

      [Note 206: Turribus insignis... reliquis conspectior et in altiori
      loco sita. Prisc., _Exc. leg._, p. 58.]

      [Note 207: Erant hæc ex lignis et tabulis eximie politis exstructæ
      et ambitu ligneo circumdatæ, non ad munimentum, sed ad ornatum
      comparato. Prisc., _Exc. leg._, p. 58.]

      [Note 208: Intra illa septa erant multa ædificia, partim ex
      tabulis sculptis et eleganter compactis, partim ex trabibus opere
      puro et in rectitudinem affabre dolatis, in quibus ligna in
      circulos curvata imposita erant. Circuli autem a solo incipientes
      paullatim in altum assurgebant. _Id., loc. cit._]

      [Note 209: Non enim apud eos, qui in ea parte Scythiæ habitant,
      ullus est aut lapis, aut arbos, sed materia aliunde advecta
      utuntur. Prisc., _Exc. leg._, p. 58.]

      [Note 210: Hujus autem balnei architectus, e Sirmio captivus
      abductus, mercedem operis sui libertatem se consecuturum sperans,
      falsus sua spe, cum nihil minus cogitaret, in longe duriorem apud
      Scythas incidit servitudem. Prisc., _Exc. Leg._, p. 58 et seq.]

      [Note 211: Balucatorem enim eum Onegesius instituit, ut sibi
      totique suæ familiæ, cum lavarentur, operas præstaret. _Id., ub.
      sup._]

Attila fit son entrée dans la capitale de son empire avec un cérémonial
qui intéressa vivement les Romains, et surtout Priscus, observateur si
curieux, peintre si naïf de tout ce qui frappait ses regards par un côté
singulier. Ce furent les femmes de la bourgade qui vinrent le recevoir
en procession. Rangées sur deux files, elles élevaient au-dessus de
leurs têtes et tendaient d'une file à l'autre, dans leur longueur, des
voiles blancs, sous lesquels les jeunes filles marchaient par groupes de
sept, chantant des vers composés à la louange du roi[212]. Le cortége
prit la direction du palais en passant devant la maison d'Onégèse. La
femme du ministre favori se tenait en dehors de l'enceinte, entourée
d'une foule de servantes qui portaient des plats garnis de viande et une
coupe pleine de vin. Lorsque le roi parut, elle s'approcha de lui, et le
pria de goûter au repas qu'elle lui avait préparé; un signe bienveillant
fit savoir qu'il y consentait: c'était la plus grande faveur qu'un roi
des Huns pût accorder à ses sujets[213]. Aussitôt quatre hommes
vigoureux soulevèrent une table d'argent jusqu'à la hauteur du cheval,
et, sans mettre pied à terre, Attila goûta de tous les plats et but une
gorgée de vin, après quoi il entra dans son palais[214]. En l'absence de
son mari, qui arrivait d'un long voyage et que le roi manda près de lui,
la femme d'Onégèse reçut les ambassadeurs à souper dans la compagnie des
principaux du pays, presque tous ses parents. Maximin prit ensuite des
dispositions pour son établissement; il dressa ses tentes dans un lieu
voisin tout à la fois de la maison du ministre et du palais du roi.

      [Note 212: In hunc vicum adventanti Attilæ puellæ obviam
      prodierunt, quæ per series incedebant, sub lintels tenuibus et
      candidis, quam maxime in longitudinem extensis, ita ut sub
      unoquoque linteo, manibus mulierum ab utraque parte in altum
      sublato, septem puellæ aut etiam plures progredientes (erant autem
      multi hujus modi mulierum sub illis linteis ordines), Scythica
      carmina canerent. Prisc., _Exc. leg._, p. 58, et seq.]

      [Note 213: Qui maximus est apud Scythas homos. _Id., ibid._]

      [Note 214: Itaque uxori hominis sibi necessarii gratificaturus,
      comedit, equo insidens, barbaris, qui in ejus comitatu erant,
      suspensam tabulam (erat antem argentea) attollentibus. Deinde
      degustato calice, qui illi fuerat oblatus, in regiam se recepit.
      Prisc., _loc. cit._]

Onégèse, dont le nom grec indiquait l'origine, mais qui avait été élevé
chez les Huns; tenait le premier rang dans l'empire après Attila, soit
par la puissance, soit par la richesse: c'était presque le roi, si
Attila était l'empereur. Ce comble de fortune, devant lequel les Huns de
naissance s'inclinaient sans murmurer, Onégèse le devait aux moyens les
plus honorables, à la bravoure sur le champ de bataille, à la sincérité
dans les conseils, au courage même avec lequel il luttait contre les
résolutions violentes ou les mauvais instincts de son maître. Il était
près d'Attila le meilleur appui des Romains, non par intérêt personnel
ou par souvenir lointain de son origine, mais par pur esprit d'équité,
par un goût inné de ce qui tenait à la civilisation. La logique, si
différente des faits, eût placé de droit un tel ministre près d'un
prince civilisé et chrétien, tandis qu'elle eût relégué au contraire un
Chrysaphius près d'Attila. Le roi hun, si absolu, si emporté, cédait à
ce caractère ferme dans sa douceur; Onégèse était devenu son conseiller
indispensable, et c'est à lui qu'il avait confié l'éducation militaire
et la tutelle de son fils aîné, Ellak, dans le royaume des Acatzires,
dont Onégèse venait de terminer la conquête[215]. Ramené sur les bords
du Danube, après une longue absence, par le désir de revoir son père, ce
jeune homme avait fait en route une chute de cheval où il s'était démis
le poignet[216]. Onégèse avait donc bien des choses importantes à
traiter avec le roi, qui le retint toute la soirée: ce fut le motif de
son absence au souper; mais Maximin brûlait d'impatience de le voir pour
lui communiquer les instructions de Théodose à son égard; il espérait
d'ailleurs beaucoup dans l'intervention de cet homme tout puissant pour
aplanir les difficultés dont sa mission était entourée. Il dormit à
peine, et, dès les premières lueurs de l'aube, il fit partir Priscus
avec les présents destinés au ministre. L'enceinte était fermée; aucun
domestique de la maison ne se montrait, et Priscus dut attendre;
laissant donc les présents sous la garde des serviteurs de l'ambassade,
il se mit à se promener jusqu'au moment où quelqu'un paraîtrait[217].

      [Note 215: Etenim tum forte Onegesius una cum seniore ex Attilæ
      liberis ad Acatziros missus fuerat... ei genti cum seniorem ex
      filiis regem Attilas constituere decrevisset, ad hanc rem
      conficiendam Onegesium miserat. Prisc., _Exc. leg._, p. 63.]

      [Note 216: Dextram delapsus fregerat. _Id., ibid._]

      [Note 217: Quam januæ clausæ essent, exspectavi, donec
      aperirentur, et aliquis exiret, qui eum mei adventus certiorem
      faceret. Prisc., _Exc. leg._, p. 60.]

Il avait fait à peine quelques centaines de pas, quand un autre
promeneur, l'abordant, lui dit en fort bon grec: «_Khaïré_, je vous
salue.» Entendre parler grec dans les États d'Attila, où les idiomes
usuels étaient le hun, le goth et le latin, surtout pour les relations
de commerce, c'était une nouveauté qui frappa Priscus. Les seuls Grecs
qu'on pouvait s'attendre à rencontrer là étaient des captifs de la
Thrace ou de l'Illyrie maritime, gens misérables, faciles à reconnaître
à leur chevelure mal peignée et à leurs vêtements en lambeaux, tandis
que l'interlocuteur de Priscus portait la tête rasée tout alentour et le
vêtement des Huns de la classe opulente[218]. Ces réflexions
traversèrent comme un éclair la pensée de Priscus, qui, pour s'assurer
de ce qu'était cet homme, lui demanda, en lui rendant son salut, de quel
pays du monde il était venu essayer la vie barbare chez les Huns[219].

      [Note 218: Sed illi ab obvio quoque dignosci possunt et a vestibus
      laceris et capitis squalore, tanquam qui in miseram inciderint
      fortunam. Hic vero opulenti Scythæ speciem præ se ferebat; erat
      enim bene et eleganter vestitus, capite in rotundum raso. Prisc.,
      _ibid._, p. 61.]

      [Note 219: Hunc resalutans interrogavi, quis esset, et unde in
      terram barbaram veniens, vitæ scythicæ institutum sequi
      delegisset. Prisc., _Exc. leg._, p. 61.]

«Pourquoi me faites-vous cette question? dit l'inconnu.

--Parce que vous parlez trop bien le grec, répondit Priscus. L'inconnu
se mit à rire[220].

--En effet, dit-il, je suis Grec. Fondateur d'un établissement de
commerce à Viminacium en Mésie, je m'y étais marié richement; j'y vivais
heureux: la guerre a dissipé mon bonheur. Comme j'étais riche, j'ai été
adjugé, personne et biens, dans le butin d'Onégèse, car vous saurez que
c'est un privilége des princes et des chefs des Huns de se réserver les
plus riches captifs[221]. Mon nouveau maître me mena à la guerre, où je
me battis bien et avec profit. Je me mesurai contre les Romains; je me
mesurai contre les Acatzires; quand j'eus acquis suffisamment de butin,
je le portai à mon maître barbare, et, en vertu de la loi des Scythes,
je réclamai ma liberté. Depuis lors, je me suis fait Hun; j'ai épousé
une femme barbare qui m'a donné des enfants; je suis commensal
d'Onégèse, et, à tout prendre, ma condition actuelle me paraît
préférable à ma condition passée[222].

      [Note 220: Ille quam ob causam hoc ex ipso quærerem, rogavit.
      «Mihi vero, inquam, hæc a te ut sciscitarer, causa fuit, quod
      græce locutus es.» Tum ridens ait, se Græcum esse genere...
      Prisc., _ibid._]

      [Note 221: Etenim esse apud eos in more positum, ut præcipui ab
      Attila scythæ principes captivos ditiores sibi seponant, quoniam
      plurimum auctoritate valent. Prisc., _Exc. leg._, p. 62.]

      [Note 222: Uxorem quoque barbaram duxisse, et ex ea liberos
      sustulisse, et Onegesii mensæ participem, hoc vitæ genuis longe
      potius priore ducere. Prisc., _Exc. leg._, p. 62.]

--Oh! oui, continua cet homme après s'être recueilli un instant, le
travail de la guerre une fois terminé, on mène parmi les Huns une vie
exempte de soucis: ce que chacun a reçu de la fortune, il en jouit
paisiblement; personne ne le moleste, rien ne le trouble. La guerre nous
alimente: elle épuise et tue ceux qui vivent sous le gouvernement
romain. Il faut bien que le sujet romain mette dans le bras d'autrui
l'espérance de son salut, puisqu'une loi tyrannique ne lui permet pas de
porter les armes dont il a besoin pour se défendre, et ceux que la loi
commet à les porter, si braves qu'ils soient, font mal la guerre,
entravés qu'ils sont tantôt par l'ignorance, tantôt par la lâcheté des
chefs[223]. Cependant les maux de la guerre ne sont rien chez les
Romains en comparaison des calamités qui accompagnent la paix, car c'est
alors que fleurissent dans tout leur luxe et la rigueur insupportable
des tributs, et les exactions des agents du fisc, et l'oppression des
hommes puissants. Comment en serait-il autrement? les lois ne sont pas
les mêmes pour tout le monde. Si un riche ou un puissant les
transgresse, il profitera impunément de son injustice; mais un pauvre,
mais un homme qui ignore les formalités du droit, oh! celui-là, la peine
ne manquera point de l'atteindre, à moins pourtant qu'il ne meure de
désespoir avant son jugement, épuisé, ruiné par un procès sans fin. Ne
pouvoir obtenir qu'à prix d'argent ce qui est du droit et des lois,
c'est, à mon avis, le comble de l'iniquité. Quelque injure que vous ayez
reçue, vous ne pouvez ni aborder un tribunal ni demander une sentence au
juge avant d'avoir déposé préalablement une somme d'argent qui
bénéficiera à ce juge et à sa séquelle[224].»

      [Note 223: Hos enim in aliis sui conservanci spem collocare
      necesse est; quandequidem per tyrannos minime licet arma, quibus
      unusquisque se tucatur, gestaro, atque adeo his, quibus jure
      licet, valde est perniciosa ducum iguavia, qui bellum minime
      gnaviter gerunt. _Id., ub. sup._]

      [Note 224: At mercede et pretio, quod legum et juris est obtinere,
      omnium iniquissimum est. Nec enim injuria affecto quisquam fori
      judicialis potestatem faciet, priusquam pecuniam judicis et ejus
      ministrorum commodo cessuram deponat. Prisc., _Exc. leg._, p. 62.]

L'apostat de la civilisation continua longtemps sur ce ton, déclamant
avec une chaleur qui donnait parfois à ses paroles l'apparence d'un
plaidoyer pour lui-même. Quand il parut avoir tout dit, Priscus le pria
de le laisser parler quelques instants à son tour et de l'écouter avec
patience[225]. «A mon sens, commença-t-il, les fondateurs de l'État
romain ont été des hommes sages et prévoyants; pour que chacun sût bien
son métier, ils ont fait de ceux-ci les gardiens de la loi, de ceux-là
les gardiens de la sûreté publique, et, n'ayant pas d'autre occupation
au monde que de s'exercer au maniement des armes, de s'aguerrir et de se
battre, ces derniers ont composé une classe de gens excellents pour
protéger les autres. Nos législateurs établirent en outre une troisième
classe, celle des colons qui cultivent la terre: il était bien juste
qu'au moyen de l'annone militaire cette classe nourrît ceux qui la
protégent. Ce n'est pas tout: ils créèrent des conservateurs de l'équité
et du droit au profit des faibles et des incapables, des défenseurs
juridiques pour ceux qui ne sauraient pas se défendre. Cela posé, qu'y
a-t-il de si injuste à ce que le juge et l'avocat soient payés par le
plaideur, comme le soldat par le paysan? Celui qui reçoit le service
doit tribut à celui qui le rend, et le bon office doit être mutuel[226].
Le cavalier ne fait que gagner à soigner son cheval, le berger ses
bœufs, le chasseur ses chiens[227]. S'il y a de mauvais plaideurs qui se
ruinent en procès, tant pis pour eux! et, quant à la longueur des
affaires, elle tient la plupart du temps à la nécessité de les
éclaircir, et mieux vaut, après tout, une bonne sentence qui s'est fait
attendre qu'une mauvaise sentence improvisée. Risquer de commettre
l'injustice, ce n'est pas seulement nuire aux hommes, c'est encore
offenser Dieu, l'inventeur de la justice. Les lois sont publiques, tout
le monde les connaît ou peut les connaître; l'empereur lui-même leur
obéit[228]. Votre accusation sur l'impunité des grands est vraie
quelquefois, mais applicable à tous les peuples, et le pauvre lui-même
peut échapper à la peine, si l'on ne trouve pas de preuves suffisantes
de sa culpabilité. Vous vous félicitez du don de votre liberté;
rendez-en grâce à la fortune, et non point à votre maître. En vous
menant à la guerre, vous homme civil, il pouvait vous faire tuer, et, si
vous aviez fui, il pouvait vous tuer lui-même. Les Romains n'ont point
cette dureté; leurs lois garantissent la vie de l'esclave contre les
sévices du maître: elles lui assurent la jouissance de son pécule, et
elles l'élèvent par l'affranchissement à la condition des hommes libres,
tandis qu'ici, pour la moindre faute, c'est la mort qui le menace[229].»

      [Note 225: Ego precatus, ut quod sentirem, patienter et benigne
      audiret, respondi.... _Id., ibid._]

      [Note 226: Quid enim æquius, quam cum, qui opituletur et auxilium
      ferat, alere et officium mutuo officio rependere. Prisc., _Exc.
      le

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