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Histoire des Gaulois (1/3)

by Amédée Thierry · French · Gutenberg #36058 · 690,854 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Histoire des Gaulois (1/3)
    
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Title: Histoire des Gaulois (1/3)

Author: Amédée Thierry


        
Release date: May 8, 2011 [eBook #36058]
                Most recently updated: February 28, 2013

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/36058

Credits: Produced by Mireille Harmelin, Jean-Pierre Lhomme and the Online Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DES GAULOIS (1/3) ***




Produced by Mireille Harmelin, Jean-Pierre Lhomme and the
Online Distributed Proofreaders Europe at
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generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica)







HISTOIRE
DES GAULOIS


TOME I.

BRUXELLES,
A LA LIBRAIRIE PARISIENNE
FRANÇAISE ET ÉTRANGÈRE.
RUE DE LA MADELEINE, Nº 438.


IMPRIMERIE DE H. FOURNIER,
RUE DE SEINE, Nº 14



HISTOIRE
DES GAULOIS,
DEPUIS LES TEMPS LES PLUS RECULÉS
JUSQU'À L'ENTIÈRE SOUMISSION DE LA GAULE À LA DOMINATION
ROMAINE.

Par Amédée THIERRY.



TOME I.


PARIS,
A. SAUTELET ET Cie, LIBRAIRES,
RUE de RICHELIEU, Nº 14;
ALEXANDRE MESNIER,
PLACE DE LA BOURSE.

M DCCC XXVIII.


A MON FRÈRE,
AUGUSTIN THIERRY,
AUTEUR
DE L'HISTOIRE
DE LA CONQUÊTE DE L'ANGLETERRE
PAR LES NORMANDS.




INTRODUCTION.

Il ne faut s'attendre à trouver ici ni l'intérêt philosophique qu'inspire
le développement progressif d'un seul fait grand et fécond, ni l'intérêt
pittoresque qui s'attache aux destinées successives d'un seul et même
territoire, immobile théâtre de mille scènes mobiles et variées: les faits
de cette histoire sont nombreux et divers, leur théâtre est l'ancien monde
tout entier; mais pourtant une forte unité y domine; c'est une biographie
qui a pour héros un de ces personnages collectifs appelés _peuples_, dont
se compose la grande famille humaine. L'auteur a choisi le peuple gaulois
comme le plus important et le plus curieux de tous ceux que les Grecs et
les Romains désignaient sous le nom de _barbares_, et parce que son
histoire mal connue, pour ne pas dire inconnue, laissait un vide immense
dans les premiers temps de notre occident. Un autre sentiment encore, un
sentiment de justice et presque de piété l'a déterminé et soutenu dans
cette longue tâche. Français, il a voulu connaître et faire connaître une
race de laquelle descendent les dix-neuf vingtièmes d'entre nous, Français;
c'est avec un soin religieux qu'il a recueilli ces vieilles reliques
dispersées, qu'il a été puiser, dans les annales de vingt peuples, les
titres d'une famille qui est la nôtre.

L'ouvrage que je présente au public a donc été composé dans un but spécial;
dans celui de mettre l'histoire narrative des Gaulois en harmonie avec les
progrès récens de la critique historique, et de restituer, autant que
possible, dans la peinture des événemens, à la race prise en masse sa
couleur générale, aux subdivisions de la race leurs nuances propres et leur
caractère distinctif: vaste tableau dont le plan n'embrasse pas moins de
dix-sept cents ans. Mais à mesure que ma tâche s'avançait, j'éprouvais une
préoccupation philosophique de plus en plus forte; il me semblait voir
quelque chose d'individuel, de constant, d'immuable sortir du milieu de
tant d'aventures si diversifiées, passées en tant de lieux, se rattachant
à tant de situations sociales si différentes, ainsi que dans l'histoire
d'un seul homme, à travers tous les incidens de la vie la plus romanesque,
on voit se dessiner en traits invariables, le caractère du héros.

Les masses ont-elles donc aussi un caractère, type moral, que l'éducation
peut bien modifier, existe-t-il dans l'espèce humaine des familles et des
races, comme il existe des individus dans ces races? Ce problème, dont la
position ne répugne en rien aux théories philosophiques de notre temps,
comme j'achevais ce long ouvrage, me parut résolu par le fait. Jamais
encore les événemens humains n'avaient été examinés sur une aussi vaste
échelle, avec autant de motifs de certitude, puisqu'ils sont pris dans
l'histoire d'un seul peuple, antérieurement à tout mélange de sang
étranger, du moins à tout mélange connu, et que ce peuple est conduit par
sa fortune vagabonde au milieu de dix autres familles humaines, comme pour
contraster avec elles. En occident, il touche aux Ibères, aux Germains, aux
Italiens; en orient, ses relations sont multipliées avec les Grecs, les
Carthaginois, les Asiatiques, etc. De plus, les faits compris dans ces
dix-sept siècles n'appartiennent pas à une série unique de faits, mais à
deux âges de la vie sociale bien différens, à l'âge nomade, à l'âge
sédentaire. Or, la race gauloise s'y montre constamment identique à
elle-même.

Lorsqu'on veut faire avec fruit un tel travail d'observation sur les
peuples, c'est à l'état nomade principalement qu'il faut les étudier; dans
cette période de leur existence, où l'ordre social se réduit presque à la
subordination militaire, où la civilisation est, si je puis ainsi parler, à
son _minimum_. Une horde est sans patrie comme sans lendemain; chaque jour,
à chaque combat, elle joue sa propriété, son existence même; cette
préoccupation du présent, cette instabilité de fortune, ce besoin de
confiance de chaque individu en sa force personnelle neutralisent presque
totalement entre autres influences celle des idées religieuses, la plus
puissante de toutes sur le caractère humain. Alors les penchans innés se
déploient librement avec une vigueur toute sauvage. Qu'on ouvre l'histoire
ancienne, qu'on suive dans leurs brigandages deux hordes, l'une de Gaulois,
l'autre de Germains: la situation est la même, des deux côtés ignorance,
brutalité, barbarie égales; mais comme on sent néanmoins que la nature n'a
pas jeté ces hommes-là dans le même moule! À l'étude d'un peuple pendant sa
vie nomade il en succède une autre non moins importante pour le but dont
nous nous occupons, l'étude de ce même peuple durant le premier travail de
la vie sédentaire, dans cette époque de transition où la liberté humaine
se débat encore violemment contre les lois nécessaires des sociétés et le
développement progressif des idées et des besoins sociaux.

Les traits saillans de la famille gauloise, ceux qui la différencient le
plus, à mon avis, des autres familles humaines, peuvent se résumer ainsi:
une bravoure personnelle que rien n'égale chez les peuples anciens; un
esprit franc, impétueux, ouvert à toutes les impressions, éminemment
intelligent; mais à côté de cela une mobilité extrême, point de constance,
une répugnance marquée aux idées de discipline et d'ordre si puissantes
chez les races germaniques, beaucoup d'ostentation, enfin une désunion
perpétuelle, fruit de l'excessive vanité. Si l'on voulait comparer
sommairement la famille gauloise à cette famille germanique, que nous
venons de nommer, on pourrait dire que le sentiment personnel, le _moi_
individuel est trop développé chez la première, et que, chez l'autre, il ne
l'est pas assez; aussi trouvons-nous à chaque page de l'histoire des
Gaulois des personnages originaux, qui excitent vivement et concentrent sur
eux notre sympathie, en nous faisant oublier les masses; tandis que, dans
l'histoire des Germains, c'est ordinairement des masses que ressort tout
l'effet.

Tel est le caractère général des peuples de sang gaulois; mais, dans ce
caractère même, l'observation des faits conduit à reconnaître deux nuances
distinctes, correspondant à deux branches distinctes de la famille, à deux
races, pour me servir de l'expression consacrée en histoire. L'une de ces
races, celle que je désigne sous le nom de _Galls_, présente, de la manière
la plus prononcée, toutes les dispositions naturelles, tous les défauts et
toutes les vertus de la famille; les types gaulois individuels les plus
purs lui appartiennent: l'autre, celle des _Kimris_, moins active, moins
spirituelle peut-être, possède en retour plus d'aplomb et de stabilité:
c'est dans son sein principalement qu'on remarque les institutions de
classement et d'ordre; c'est là que persévérèrent le plus long-temps les
idées de théocratie et de monarchie.

L'histoire des Gaulois, telle que je l'ai conçue, se divise naturellement
en quatre grandes périodes; bien que les nécessités de la chronologie ne
m'aient pas toujours permis de m'astreindre, dans le récit, à une
classification aussi rigoureuse.

La première période renferme les aventures des nations gauloises à l'état
nomade. Aucune des races de notre occident n'a accompli une carrière plus
agitée et plus brillante. Les courses de celle-ci embrassent l'Europe,
l'Asie et l'Afrique; son nom est inscrit avec terreur dans les annales de
presque tous les peuples. Elle brûle Rome; elle enlève la Macédoine aux
vieilles phalanges d'Alexandre, force les Thermopyles et pille Delphes;
puis elle va planter ses tentes sur les ruines de l'ancienne Troie, dans
les places publiques de Milet, aux bords du Sangarius et à ceux du Nil;
elle assiège Carthage, menace Memphis, compte parmi ses tributaires les
plus puissans monarques de l'Orient; à deux reprises elle fonde dans la
haute Italie un grand empire, et elle élève au fond de la Phrygie cet autre
empire des Galates qui domina long-temps toute l'Asie-Mineure.

Dans la seconde période, celle de l'état sédentaire, on voit se développer,
partout où cette race s'est fixée à demeure, les institutions sociales,
religieuses et politiques conformes à son caractère particulier;
institutions originales, civilisation pleine de mouvement et de vie, dont
la Gaule transalpine offre le modèle le plus pur et le plus complet. On
dirait, à suivre les scènes animées de ce tableau, que la théocratie de
l'Inde, la féodalité de notre moyen-âge et la démocratie athénienne se sont
donné rendez-vous sur le même sol pour s'y combattre et y régner tour à
tour. Bientôt cette civilisation se mélange et s'altère; des élémens
étrangers s'y introduisent, importés par le commerce, par les relations de
voisinage, par la réaction des populations subjuguées. De là des
combinaisons multiples et souvent bizarres; en Italie, c'est l'influence
romaine qui se fait sentir dans les mœurs des Cisalpins; dans le midi de la
Transalpine, c'est l'influence des Grecs de Massalie (l'ancienne
Marseille), et il se forme en Galatie le composé le plus singulier de
civilisation gauloise, grecque et phrygienne.

Vient ensuite la période des luttes nationales et de la conquête. Par un
hasard digne de remarque, c'est toujours sous l'épée des Romains que tombe
la puissance des nations gauloises; à mesure que la domination romaine
s'étend, la domination gauloise, jusque-là assurée, recule et décline; on
dirait que les vainqueurs et les vaincus d'Allia se suivent sur tous les
points de la terre pour y vider la vieille querelle du Capitole. En Italie,
les Cisalpins sont subjugués, mais seulement au bout de deux siècles d'une
résistance acharnée; quand le reste de l'Asie a accepté le joug, les
Galates défendent encore contre Rome l'indépendance de l'Orient; la Gaule
succombe, mais d'épuisement, après un siècle de guerres partielles, et neuf
ans de guerre générale sous César; enfin les noms de Caractacus et de
Galgacus illustrent les derniers et infructueux efforts de la liberté
bretonne. C'est partout le combat inégal de l'esprit militaire, ardent,
héroïque, mais simple et grossier, contre le même esprit discipliné et
persévérant.

Peu de nations montreraient dans leurs annales une aussi belle page que
cette dernière guerre des Gaules, écrite pourtant par un ennemi. Tout ce
que l'amour de la patrie et de la liberté enfanta jamais d'héroïsme et de
prodiges, s'y déploie malgré mille passions contraires et funestes:
discordes entre les cités, discordes dans les cités, entreprises des nobles
contre le peuple, excès de la démocratie, inimitiés héréditaires des races.
Quels hommes que ces Bituriges qui incendient en un seul jour vingt de
leurs villes! que cette population carnute, fugitive, poursuivie par
l'épée, par la famine, par l'hiver et que rien ne peut abattre! Quelle
variété de caractères dans les chefs, depuis le druide Divitiac,
enthousiaste bon et honnête de la civilisation romaine, jusqu'au sauvage
Ambiorix, rusé, vindicatif, implacable, qui ne conçoit et n'imite que la
rudesse des Germains; depuis Dumnorix, brouillon ambitieux mais fier, qui
veut se faire du conquérant des Gaules un instrument, non pas un maître,
jusqu'à ce Vercingétorix, si pur, si éloquent, si brave, si magnanime dans
le malheur, et à qui il n'a manqué pour prendre place parmi les plus grands
hommes, que d'avoir eu un autre ennemi, surtout un autre historien que
César!

La quatrième période comprend l'organisation de la Gaule en province
romaine et l'assimilation lente et successive des mœurs transalpines aux
mœurs et aux institutions de l'Italie; travail commencé par Auguste,
continué et achevé par Claude. Ce passage d'une civilisation à l'autre ne
se fait point sans violence et sans secousses: de nombreuses révoltes sont
comprimées par Auguste, une grande insurrection échoue sous Tibère. Les
déchiremens et la ruine imminente de Rome pendant les guerres civiles de
Galba, d'Othon, de Vitellius, de Vespasien donnent lieu à une subite
explosion de l'esprit d'indépendance au nord des Alpes; les peuples gaulois
reprennent les armes, les sénats se reforment, les Druides proscrits
reparaissent, les légions romaines cantonnées sur le Rhin sont vaincues ou
gagnées, un _Empire gaulois_ est construit à la hâte; mais bientôt la Gaule
s'aperçoit qu'elle est déjà au fond toute romaine, et qu'un retour à
l'ancien ordre de choses n'est plus ni désirable pour son bonheur, ni même
possible; elle se résigne donc à sa destinée irrévocable, et rentre sans
murmure dans la communauté de l'empire romain.

Avec cette dernière période finit l'histoire de la race gauloise en tant
que _nation_, c'est-à-dire en tant que corps de peuples libres, soumis à
des institutions propres, à la loi de leur développement spontané: là
commence un autre série de faits, l'histoire de cette même race devenue
membre d'un corps politique étranger, et modifiée par des institutions
civiles, politiques, religieuses qui ne sont point les siennes. Quelque
intérêt que mérite, sous le point de vue de la philosophie comme sous celui
de l'histoire, cette Gaule romaine qui joue dans le monde romain un rôle si
grand et si original, je n'ai point dû m'en occuper dans cet ouvrage: les
destinées du territoire gaulois, depuis les temps de Vespasien jusqu'à la
conquête des Francs, forment un épisode complet, il est vrai, de l'histoire
de Rome, mais un épisode qui ne saurait être isolé tout à fait de
l'ensemble sous peine de n'être plus compris.

J'ai raisonné jusqu'à présent dans l'hypothèse de l'existence d'une famille
gauloise qui différerait des autres familles humaines de l'occident, et se
diviserait en deux branches ou races bien distinctes: je dois avant tout à
mes lecteurs la démonstration de ces deux faits fondamentaux, sur lesquels
repose tout mon récit. Persuadé que l'histoire n'est point un champ clos où
les systèmes puissent venir se défier et se prendre corps à corps, j'ai
éliminé avec soin du cours de ma narration toute digression scientifique,
toute discussion de mes conjectures et de celles d'autrui. Pourtant comme
la nouveauté de plusieurs opinions émises en ce livre me font un devoir
d'exposer au public les preuves sur lesquelles je les appuie, et, en
quelque sorte, ce que vaut ma conviction personnelle; j'ai résumé dans
les pages qui suivent mes principales autorités et mes principaux
argumens de critique historique. Ce travail que j'avais fait pour mon
propre compte, pour me guider moi-même dans la recherche de la vérité,
et, d'après lequel j'ai cru pouvoir adopter un parti, je le soumets ici
avec confiance à l'examen; je prie toutefois mes lecteurs qu'avant d'en
condamner ou d'en admettre les bases absolument, ils veuillent bien
parcourir le détail du récit, car je n'attache pas moins d'importance
aux inductions générales qui ressortent des grandes masses de faits,
qu'aux témoignages historiques individuels, si nombreux et si unanimes
qu'ils soient.

La question à examiner est celle-ci: a-t-il existé une famille gauloise
distincte des autres familles humaines de l'occident, et était-elle
partagée en deux races? Les preuves que je donne comme affirmatives sont de
trois sortes: 1º philologiques, tirées de l'examen des langues primitives
de l'occident de l'Europe; 2º historiques, puisées dans les écrivains grecs
et romains; 3º historiques, puisées dans les traditions nationales des
Gaulois.




SECTION I.


PREUVES TIRÉES DE L'EXAMEN DES LANGUES.

Dans les contrées de l'Europe appelées par les anciens _Gaule transalpine_
et _île de Bretagne_, embrassant la France actuelle, la Suisse, les
Pays-Bas, et les îles Britanniques, il se parle de nos jours une multitude
de langues qui se rattachent généralement à deux grands systèmes: l'un,
celui des langues du midi, tire sa source de la langue latine, et comprend
tous les dialectes romans et français; l'autre, celui des langues du nord,
dérive de l'ancien teuton ou germain, et règne dans une partie de la Suisse
et des Pays-Bas, en Angleterre et dans la Basse-Écosse. Or, nous savons
historiquement que la langue latine a été introduite en Gaule par les
conquêtes des Romains; nous savons aussi que les langues teutoniques
parlées dans la Gaule et l'île de Bretagne sont dues pareillement à des
conquêtes de peuples teutons ou germains: ces deux systèmes de langues,
importés du dehors, sont donc étrangers à la population primitive,
c'est-à-dire, à la population qui occupait le pays antérieurement à ces
conquêtes.

Mais, au milieu de tant de dialectes néo-latins et néo-teutoniques, on
trouve dans quelques cantons de la France et de l'Angleterre les restes de
langues originales, isolées complètement des deux grands systèmes que nous
venons de signaler comme étrangers. La France en renferme deux, le
_basque_, parlé dans les Pyrénées occidentales, et le _bas-breton_, plus
étendu naguère, resserré maintenant à l'extrémité de l'ancienne Armorike;
l'Angleterre deux également, le _gallois_, parlé dans la principauté de
Galles, appelé _welsh_ par les Anglo-Saxons, par les Gallois eux-mêmes,
_kymraig_; et le _gaëlic_, usité dans la haute Écosse et l'Irlande. Ces
langues, originales parmi toutes les autres, l'histoire ne nous apprend
point qu'elles aient été importées dans le pays où on les parle,
postérieurement aux conquêtes romaine et germaine; elle ne montre point non
plus par qui et comment elles auraient pu y être introduites: nous sommes
donc fondés à les regarder comme antérieures à ces conquêtes, et par
conséquent comme appartenant à la population primitive.

La question d'antiquité ainsi établie, deux autres questions se présentent:
1º Ces langues ont-elles appartenu au même peuple ou à des peuples
différens? 2º Existe-t-il des preuves historiques qu'elles aient été
parlées antérieurement à l'établissement des Romains, par conséquent des
Germains; et dans quelles portions de territoire? Nous essaierons de
résoudre ces deux questions, en examinant successivement chacune des
langues; et d'abord nous remarquerons que, le bas-breton se rattachant
d'une manière très-étroite au gallois ou _kymraig_, les idiomes originaux,
dont nous parlons, se réduisent réellement à trois, 1º le _basque_, 2º le
_kymraig_ ou _kyrmric_, 3º le _gaëlic_ ou _gallic_.


I. _De la langue basque_.

Cette langue, appelée _euscara_[1] par le peuple qui la parle, est en
usage dans quelques cantons du sud-ouest de la France et du nord-ouest de
l'Espagne, des deux côtés des Pyrénées: la singularité de ses radicaux et
celle de sa grammaire ne la distinguent pas moins des langues kymrique et
gallique que des dérivées du latin et du teuton. Son antiquité ne saurait
faire doute quand on voit qu'elle a fourni les plus vieilles dénominations
des fleuves, des montagnes, des villes, des tribus de l'ancienne Espagne.
Sa grande extension n'est pas moins certaine: de savans travaux[2] ont
constaté son empreinte dans la nomenclature géographique de presque toute
l'Espagne, surtout des provinces orientale et méridionale. En Gaule, la
province appelée par les Romains _Aquitaine_, et comprise entre les
Pyrénées et le cours de la Garonne, présente aussi dans sa plus vieille
géographie des traces nombreuses de cette langue qui s'y parle encore
aujourd'hui. De pareilles traces se retrouvent, plus altérées et plus
rares, il est vrai, le long de la Méditerranée, entre les Pyrénées
orientales et l'Arno, dans cette lisière étroite qui portait chez les
anciens les noms de _Ligurie_, _Celto-Ligurie_ et _Ibéro-Ligurie_[3]. Un
grand nombre de noms d'hommes, de dignités, d'institutions relatés dans
l'histoire comme appartenant soit aux Ibères, soit aux Aquitains,
s'expliquent et sans effort à l'aide de la langue basque. De plus, le mot
_Ligure_ (_Li-gor_, peuple d'en-haut) est basque.

      Note 1: _Eusk_, _Ausk_ ou _Ask_ paraît avoir été le véritable nom
      générique de la race parlant le basque: _Bask_, _Vask_ et _Gask_,
      d'où dérivent _Vascons_ et _Gascons_, ne sont évidemment que des
      formes aspirées de ce radical.

      Note 2: Particulièrement l'ouvrage de M. Guillaume de Humboldt
      intitulé: _Pruefung der Untersuchungen ueber die Urbewohner
      Hispaniens, vermittelst der Vaskischen Sprache. Berlin_, 1821.

      Note 3: Entre autres noms liguriens qui appartiennent à la langue
      basque on peut citer: _Illiberis_ (_Illi-berri_), Ville-Neuve;
      _Iria_ chez les Ligures Taurins (Plin. I. I. c. 150); _Vasio_ chez
      les Ligures Voconces (_Basoa_, bois ); _Asta_ sur les bords du
      Tanaro (Roches), etc. Humboldt, pag. 94.--Cf. pour la Ligurie et
      l'Aquitaine ci-dessous t. II, c. I.

Il résulte la présomption légitime: 1º que le basque est un reste de
l'ancienne langue espagnole ou ibérienne, et la population parlant basque
aujourd'hui, un débris de la race des _Ibères_; 2º que cette race, par
le langage du moins, n'avait rien de commun avec les nations parlant les
langues gallique et kymrique; 3º qu'elle occupait dans la Gaule deux grands
cantons, l'Aquitaine et la Ligurie gauloise.


II. _De la langue gallique_.

Le _gaëlic_ ou _gallic_, conformément à la prononciation, est parlé dans la
haute Écosse, l'Irlande, les Hébrides et l'île de Man. Il n'existe pas de
trace qu'un autre idiome ait été en usage plus anciennement dans ces
contrées, puisque les dénominations les plus antiques de lieux, de peuples,
d'individus, appartiennent exclusivement à cette langue. Si l'on veut
suivre ses vestiges par le moyen des nomenclatures géographique et
historique, on trouve qu'elle a régné dans toute la basse Écosse, et dans
l'Angleterre, d'où elle paraît avoir été expulsée par la langue kymrique;
on la reconnaît encore dans une portion du midi et dans tout l'est de la
Gaule, dans la haute Italie, dans l'Illyrie, dans le centre et l'ouest de
l'Espagne.

Mais, sur le continent, ce sont surtout les provinces orientales et
méridionales de la Gaule qui portent l'empreinte manifeste du passage de
cette langue; ce n'est qu'à l'aide du glossaire gallique qu'on peut
découvrir la signification des noms géographiques, ou de dignités,
d'institutions, d'individus, appartenant à la population primitive de ce
pays. De plus, nos patois actuels de l'est et du midi fourmillent de mots
étrangers au latin et qu'on reconnaît être des mots de la langue gallique.

On peut induire de ces faits:

1º Que la race parlant le gallic a occupé, dans des temps reculés, les îles
Britanniques et la Gaule, et de ce foyer s'est répandue dans plusieurs
cantons de l'Italie, de l'Espagne et de l'Illyrie.

2º Qu'elle a précédé dans l'île de Bretagne la race parlant le kymric.

Mais ce nom de _Gall_ n'était rien moins qu'inconnu à l'antiquité; sous la
forme latine de _Gallus_, sous la forme grecque de _Galatès_[4] il est
inscrit dans les annales de tous les peuples anciens; il y désigne
génériquement les habitans de la Gaule d'où partirent à différentes fois
des émigrations nombreuses en Italie, en Illyrie, en Espagne. D'après ces
rapprochemens, il serait difficile de ne pas reconnaître l'identité des
deux noms, et par conséquent des deux peuples; et de ne pas regarder la
race des _Galls_, parlant aujourd'hui la langue gallique, comme un reste de
l'une des races dont se composait l'ancienne population gauloise.

      Note 4: _Gaidheal_, _Gael_, (_Gall_), _Gallus_ et le nom du pays
      _Gallia_, Gaule. Les Grecs ont procédé autrement que les Latins. Du
      nom du pays, _Gaidhealtachd_ ou _Gaeltachd_ (_Galltachd_), terre des
      Galls, ils ont fait _Galatia_, Γαλατία, et de ce mot ils ont formé le
      nom générique _Galatès_, Γαλάτης.


III. _De la langue kymrique_.

La province de l'île de Bretagne, appelée _pays_ ou _principauté de
Galles_, est habitée, comme on sait, par un peuple qui porte dans sa
langue maternelle le nom de _Cynmri_[5] ou _Kymri_, et depuis les temps les
plus reculés, n'en a jamais reconnu d'autre. Des monumens littéraires
authentiques attestent que cette langue, le _cynmraig_ ou kymric, était
cultivée avec un grand éclat dès le sixième siècle de notre ère,
non-seulement dans les limites actuelles de la principauté de Galles, mais
tout le long de la côte occidentale de l'Angleterre, tandis que les
Anglo-Saxons, population germanique, occupaient par conquête le centre et
l'est. L'examen des nomenclatures géographique et historique de la Bretagne
antérieures à l'arrivée des Germains prouve aussi qu'avant cette époque le
kymric régnait dans tout le midi de l'île, où il avait succédé au gallic
relégué dans le nord.

      Note 5: La voyelle _y_ dans le mot _kymri_ se prononce d'une manière
      sourde à peu près comme l'_u_ anglais dans _but_.

J'ai dit tout-à-l'heure que le _bas-breton_ ou _armoricain_, parlé dans une
partie de la Bretagne française, était un dialecte kymrique. Le mélange
d'un grand nombre de mots latins et français a altéré, il est vrai, ce
dialecte; mais les témoignages historiques font foi qu'au cinquième siècle,
il était presque identiquement le même que celui de l'île de Bretagne,
puisque les insulaires, réfugiés dans l'Armorike, pour échapper à
l'invasion des Angles, y trouvèrent, disent les contemporains, _des peuples
de leur langage_[6]. Les noms tirés de la géographie et de l'histoire
démontrent en outre que le même idiome avait été bien parlé antérieurement
au cinquième siècle dans tout l'ouest et le nord de la Gaule. Ce pays ainsi
que le midi de l'île de Bretagne auraient donc été peuplés anciennement par
la race parlant le kymric. Mais quel est le nom générique de cette race?
est-ce _Armorike_? est-ce _Breton_? _Armorike_, qui signifie _maritime_,
est une dénomination locale et non générique; _Breton_, paraît n'être qu'un
nom particulier de tribu[7]; nous adopterons donc provisoirement comme le
vrai nom de cette race celui de _Kymri_, qui, dès le sixième siècle, la
désignait déjà dans l'île de Bretagne.

      Note 6: Consulter le _Mithridates_ d'Adelung et de Vater, t. II,
      p. 157.

      Note 7: Les Triades galloises font dériver ce nom de _Prydain_ fils
      d'_Aodd_. _Ynys Prydain_, l'île de Prydain. Cf. ci-après t. I, p. 47.

Je dois consacrer quelques lignes aux rapports mutuels des deux idiomes
kymrique et gallique, considérés toujours sous le point de vue de
l'histoire. Ne pouvant présenter ici que des résultats généraux et
très-sommaires, je dirai, sans m'engager dans aucun examen de détail, que
le fond de tous deux est le même, qu'ils dérivent sans nul doute d'une
langue-mère commune; mais qu'à côté de cette similitude frappante dans les
racines et dans le système général de la composition des mots on remarque
de grandes différences dans le système grammatical, différences
essentielles qui constituent deux langues bien séparées, bien distinctes
quoique sœurs, et non pas seulement deux dialectes de la même langue.

Il me reste à ajouter que le gallic et le kymric appartiennent à cette
grande famille de langues dont les philologues placent la source dans le
sanscrit, idiome sacré de l'Inde.

Les inductions historiques qui découlent de cet examen des langues peuvent
se résumer ainsi:

1º Une population ibérienne distincte de la population gauloise habitait
plusieurs cantons du midi de la Gaule, sous les noms d'_Aquitains_ et de
_Ligures_.

2º La population gauloise proprement dite se subdivisait en _Galls_ et en
_Kymri_.

3º Les Galls avaient précédé les Kymri sur le sol de l'île de Bretagne et
probablement aussi sur celui de la Gaule.

4º Les Galls et les Kymri formaient deux races appartenant à une seule et
même famille humaine.




SECTION II.


PREUVES TIRÉES DES HISTORIENS GRECS ET ROMAINS.

I. PEUPLES GAULOIS TRANSALPINS.

César reconnaît dans toute l'étendue de la Gaule, non compris la province
narbonnaise, trois peuples «divers de langue, d'institutions et de
lois[8],» savoir: les _Aquitains_ (_Aquitani_) qui habitent entre les
Pyrénées et la Garonne; les _Belges_ (_Belgæ_) qui occupent le nord depuis
le Rhin jusqu'à la Marne et à la Seine; et les _Galls_ (_Galli_) appelés
aussi _Celtes_ (_Celtæ_) établis dans le pays intermédiaire. Il donne à ces
trois peuples pris en masse la dénomination collective de _Galli_, qui,
dans ce cas, n'est plus qu'un nom géographique et de territoire,
correspondant au mot français _Gaulois_.

      Note 8: Hi omnes linguâ, institutis, legibus inter se differunt.
      Cæs. bell. Gall. l. I, c. 1.

Strabon adopte la division de César, mais avec un changement important. Au
lieu de limiter comme lui la Belgique au cours de la Seine, il y ajoute
sous le nom de _Belges parocéanites_[9], ou _maritimes_, toutes les tribus
établies entre l'embouchure de ce fleuve et celle de la Loire et désignées
dans la géographie gauloise par le nom d'_armorikes_, qui signifie
pareillement _maritimes_ et dont _parocéanites_ paraît n'être que la
traduction grecque. Le sentiment de Strabon sur ces matières mérite une
attention sérieuse; car ce grand géographe ne connaissait pas seulement les
auteurs romains qui avaient écrit sur la Gaule, mais il puisait encore dans
les voyages de Posidonius, et dans les travaux des savans de Massalie
(l'ancienne Marseille). Au reste ces deux opinions sur les peuples appelés
_Belges_, peuvent très-bien se concilier, comme nous nous réservons de le
démontrer plus tard.

      Note 9: Τά λοιπά Βελγων έστιν έθνη των παρωχεανιτων . . .  Strab. l.
      IV, p. 194. Paris, ed. in-fol. 1620.

Les géographes des temps postérieurs, Méla, Pline, Ptolémée, etc., se
conforment aux divisions soit ethnographique donnée par César, soit
administrative tracée par Auguste après la réduction de la Gaule en
province romaine.

Dans tout ceci la Narbonnaise n'est point comprise: or nous trouvons dans
les écrivains anciens qu'elle contenait, outre des _Celtes_ ou _Galls_, des
_Ligures_, _étrangers aux Gaulois_[10], et des _Grecs phocéens_ composant
la population de Massalie, et de ses établissemens.

      Note 10: Έτέροέθνείζ μέν είσί. Strab. l. II, p. 137.

Il existait donc dans la population indigène de la Gaule (car les
Massaliotes ne doivent point trouver place ici) quatre branches
différentes, 1º les _Aquitains_, 2º les _Ligures_, 3º les _Galls_ ou
_Celtes_, 4º les _Belges_. Nous allons passer en revue chacun d'eux
successivement.

1º _Aquitains_.

«Les Aquitains, dit Strabon, diffèrent essentiellement de la race gauloise,
non-seulement par le langage, mais par la constitution physique; ils
ressemblent plus aux Ibères qu'aux Gaulois[11].» Il ajoute que le contraste
de deux peuplades gauloises enclavées dans l'Aquitaine faisait ressortir
d'autant plus vivement la différence tranchée des races. Suivant César, les
Aquitains avaient, outre un idiome particulier, des institutions
particulières, or, les faits historiques nous montrent que ces institutions
avaient, pour la plupart, le caractère ibérien; que le vêtement national
était ibérien; qu'il y avait des liens plus étroits d'amitié et d'alliance
entre les tribus aquitaniques et les Ibères qu'entre ces tribus et les
Gaulois, dont la Garonne seule les séparait; enfin que leurs vertus et
leurs vices rentrent tout-à-fait dans cette mesure de bonnes et de
mauvaises dispositions naturelles qui paraît constituer le type moral
ibérien[12].

      Note 11: Όί Άχουϊτάναί διαφέρσυαι του Γαλατίχοϋ φύλου χατά τε τών
      σωμάτων χατασχευάς καί χατά τέν γλώτταν έοίχασι δέ μάλλον Ιβηρσιν...
      Strab. l. IV, p. 189; idem, 1. IV, p. 176.

      Note 12: Voir pour les détails le tome II de cet ouvrage, chapitre La
      famille Ibérienne, Les Aquitains et _passim_.

Nous trouvons donc une première concordance entre les preuves historiques
et les preuves tirées de l'examen des langues: les Aquitains étaient, sans
aucun doute, une population ibérienne.

2º _Ligures_.

Les Ligures, que les Grecs nommaient _Ligyes_, sont signalés par Strabon
comme _étrangers_ à la Gaule. Sextus Aviénus, qui travaillait sur les
documens scientifiques laissés par les Carthaginois et devait avoir par
conséquent de grandes lumières touchant l'ancienne histoire de l'Ibérie,
place le séjour primitif des Ligures dans le sud-ouest de l'Espagne, d'où
les avait chassés, après de longs combats, l'invasion de Celtes
conquérans[13]. Étienne de Byzance place aussi dans le sud-ouest de
l'Espagne, près de Tartesse, une ville des Ligures qu'il appelle
_Ligystiné_[14]. Thucydide nous montre ensuite les Ligures, expulsés du
sud-ouest de la Péninsule, arrivant au bord de la Sègre, sur la côte
orientale, et chassant à leur tour les Sicanes[15]: il ne donne pas ceci
comme une simple tradition, mais comme un fait incontestable; Éphore et
Philiste de Syracuse tenaient le même langage dans leurs écrits, et Strabon
croit à l'origine ibérienne des Sicanes. Les Sicanes, chassés de leur pays,
franchissent les passages orientaux des Pyrénées, traversent le littoral
gaulois de la Méditerranée, et entrent en Italie. Il faut bien que les
Ligures les aient suivis, puisqu'ils se trouvent presque aussitôt répandus
à demeure sur toute la côte gauloise et italienne depuis les Pyrénées
jusqu'à l'Arno, et probablement plus bas encore.

      Note 13: Fest. Avien. v. 132 et seq.--V. la citation, ci-dessous,
      t. I, période 1600 à 1500 avant J. C..

      Note 14: Λιγυστνή πόλις Λιγύων τγς δυστιχής ΐδηρίας έγγύς καί τής
      Ταρτησσού πλησίον. Steph. Byz.

      Note 15: Σιχανοί άπό τού Σιχανού ποταμοΰ τοΰ εν Ίδηρία ύπό Λιγύων
      άναστάντες... Thucyd, l. VI, c. 2.--Serv. Æn. l. VII.--Eph. ap.
      Strab. l. VI.--Philist. ap. Diodor. l. V.

Nous savions par le témoignage unanime des écrivains anciens, que l'ouest
et le centre de l'Espagne avaient été conquis par les Celtes ou Galls; mais
nous ignorions l'époque et la marche de cette conquête. Les mouvemens des
Sicanes et des Ligures nous révèlent que l'invasion se fit par les passages
occidentaux des Pyrénées, et que les peuples ibériens refoulés sur la côte
orientale débordèrent de leur côté en Gaule et jusqu'en Italie. Ils nous
fournissent aussi la date approximative de l'événement: les Sicanes,
expulsés de l'Italie comme ils l'avaient été de l'Espagne, s'emparèrent de
la Sicile vers l'an 1400[16], ce qui place l'irruption des Celtes en Ibérie
vers le seizième siècle avant notre ère.

      Note 16: J'ai suivi le calcul de Fréret. Œuvr. compl., t. IV, p. 200.

Bien que l'origine ibérienne des Ligures, d'après ce qui précède, soit, ce
me semble, mise hors de doute, il faut avouer qu'ils ne portent pas dans
leurs mœurs le caractère ibérien aussi fortement empreint que les
Aquitains[17]: c'est qu'ils ne sont point restés aussi purs. L'histoire
nous parle de puissantes tribus celtiques mêlées parmi eux dans la
_Celto-Ligurie_, entre les Alpes et le Rhône; plus tard même
l'_Ibéro-Ligurie_, entre le Rhône et l'Espagne, fut subjuguée presque tout
entière par un peuple étranger aux Ligures, et portant le nom de _Volkes_.

      Note 17: V. pour les détails le tome II de cet ouvrage, période 1600
      à 1500 avant J. C..

La date de cette invasion des Volkes dans l'Ibéro-Ligurie (aujourd'hui le
Languedoc), ne saurait être fixée avec précision. Les plus anciens récits
soit mythologiques, soit historiques, et les périples jusqu'à celui de
Scyllax, qui paraît avoir été écrit vers l'an 350 avant notre ère, ne font
mention que de Ligures Élésykes, Bébrykes et Sordes dans tout ce canton;
les Élésykes sont même représentés comme une nation puissante, dont la
capitale Narbo ou Narbonne florissait par le commerce et les armes[18].
Vers l'année 281, les Volkes _Tectosages_, habitant le haut Languedoc, sont
signalés tout à coup et pour la première fois, à propos d'une expédition
qu'ils envoient en Grèce[19]; vers l'année 218, lors du passage d'Annibal,
les Volkes _Arécomikes_, habitant le bas Languedoc, sont cités[20] aussi
comme un peuple nombreux qui faisait la loi dans tout le pays: c'est donc
entre 340 et 281 qu'il convient de placer l'arrivée des Volkes et la
conquête de l'Ibéro-Ligurie.

      Note 18: Voir ci-dessous, t. II, c. 1. période 1600 à 1500 avant J.-C.

      Note 19: Justin. l. XXIV, c. 4.--Strab. l. IV, p. 187.--V.
      ci-dessous, t. I, p. 131 et seq.

      Note 20: Tit. Liv. l. XXI, c. 26.

Les manuscrits de César portent indifféremment _Volcæ_ ou _Volgæ_, en
parlant de ces Volkes; Ausone énonce que le nom primitif des Tectosages
était _Bolgæ_[21], et Cicéron les appelle _Belgæ_[22]. Dans leur
expédition en Grèce, ils avaient un chef nommé par les historiens tantôt
_Belgius_, tantôt _Bolgius_. Saint Jérôme rapporte que l'idiome de leurs
colons établis dans l'Asie-Mineure, en Galatie[23], était encore de son
temps le même que celui de Trèves, capitale des Belges, et saint Jérôme
avait voyagé dans les Gaules et dans l'Orient. D'après cela, il n'est guère
permis de douter que les Volkes ne fussent Belges ou plutôt que les deux
noms n'en fissent qu'un; et le détail de leur histoire, car ils jouèrent un
grand rôle dans les affaires de la Gaule, fournit nombre de preuves à
l'appui de leur origine belgique. Il faut donc retrancher ce peuple de la
population ligurienne avec laquelle il n'a rien de commun.

      Note 21: Tectosagos primævo nomine _Bolgas_. Auson. Clar. urb. Narb.

      Note 22: Pro Man. Fonteïo. Dom. Bouq. Rec. des Hist. etc. p. 656.

      Note 23: Hieronym. l. II, comment. epist. ad Galat. c. 3.

En résumé, les Ligures sont des Ibères; seconde concordance de l'histoire
avec les inductions philologiques.

Ainsi il ne reste donc, comme contenant les élémens de la population
gauloise proprement dite, que les _Galls_ ou _Celtes_, et les _Belges_.

3º _Celtes._

Je n'ai pas besoin de démontrer l'identité des Celtes et des Galls, elle
est donnée comme telle par tous les écrivains anciens; mais j'ai à
rechercher quelle est la signification du mot _Celte_, sa véritable
acception, ainsi que l'origine de sa synonymie prétendue avec le nom
générique des peuples galliques.

D'abord, César nous apprend qu'il est tiré de la langue des Galls[24]: et
en effet, il appartient à l'idiome gallique actuel, dans lequel _ceilt_ et
_ceiltach_ veulent dire un habitant des forêts[25]. Cette signification
fait présumer que le nom était local, et s'appliquait soit à une tribu,
soit à une confédération de tribus occupant certains cantons; qu'il avait
par conséquent un sens spécial et restreint: en effet les noms des grandes
confédérations galliques étaient pour la plupart locaux, et appartenaient à
un système général de nomenclature que nous développerons tout à l'heure.

      Note 24: Ipsorum linguâ _Celtæ_ appellantur. Cæs. bell. Gall. l. I,
      c. 1.

      Note 25: _Ceil_, cacher;  _Coille_, forêt; _Ceiltach_, qui vit dans
      les bois. Armstrong's gaëlic. diction.

Le témoignage formel de Strabon vient confirmer cette hypothèse. Il dit que
les Gaulois de la province narbonnaise étaient appelés autrefois _Celtes_;
et que les Grecs, principalement les Massaliotes, étant entrés en relation
avec eux avant de connaître les autres peuples de la Gaule, prirent par
erreur leur nom pour le nom commun de tous les Gaulois[26]. Quelques-uns
même, Éphore entre autres, l'étendant hors des limites de la Gaule, en
firent une dénomination géographique qui comprenait toutes les races de
l'occident[27]. Malgré ces fausses idées qui jettent beaucoup d'obscurité
dans les récits des Grecs, plusieurs écrivains de cette nation parlent des
_Celtes_ dans le sens restreint et spécial qui concorde avec l'opinion de
Strabon. Polybe les place «autour de Narbonne[28];» Diodore de Sicile
«au-dessus de Massalie, dans l'intérieur du pays, entre les Alpes et les
Pyrénées[29];» Aristote «au-dessus de «l'Ibérie[30];» Denys le Périégète
«par-delà les sources du Pô[31].» Enfin, un savant commentateur grec de
Denys, Eustathe relève l'erreur vulgaire qui attribuait à toute la Gaule le
nom d'un seul canton. Toutes vagues qu'elles sont, ces désignations
paraissent bien spécifier le pays situé entre la frontière ligurienne à
l'est, la Garonne au midi, le plateau des monts Arvernes à l'ouest et au
nord l'Océan; tout ce pays et la côte même de la Méditerranée, si aride
aujourd'hui, furent long-temps encombrés d'épaisses forêts[32]. Plutarque
place en outre entre les Alpes et les Pyrénées, dans les siècles les plus
reculés, un peuple appelé _Celtorii_[33], dont il n'est plus parlé par la
suite. Ce peuple aurait donc fait partie de la ligue des Celtes; or, _tor_
signifie _élevé_ et _montagne_, et _Celt-tor, habitant des montagnes
boisées_. Il paraîtrait de là que la confédération celtique, au temps de sa
puissance, se subdivisait en _Celtes de la plaine_ et _Celtes de la
montagne_. Cette faculté de modifier en composition la valeur du mot
_Celte_ serait une nouvelle preuve que c'était une dénomination locale et
nullement générique.

      Note 26: Άπό τούτωγ δ΄ οϊμαί καί τούς σύμπαντας Γαλάτας Κελτούς ύπό
      τώό Έλλήνων προσαγορευθήναί διά τήν, έπιφάνειαν, ή και προσλαβόντων
      πρός τοϋτο καί τών Μασσαλιωτών διά τό πλησιόχωρον.  Strab. l. IV,
      p. 189.

      Note: 27: Strab. l. I, p. 34.

      Note 28: Polyb. 1. III, p. 191. Paris, in-fol, 1609.

      Note 29: Τούς γάρ ύπέρ Μασαλίας χατοιχοϋντας έν τψ μεσογείψ καί τούς
      περί τάς Άλπεις έτι δέ τούς έπί τάδε τών Πυρηναίων όρών Κελτούς
      όνομάζουσι. Diod. l. V, p. 308.

      Note 30: Arist. gener. anim. l. II, c. 8.

      Note 31: Dionys. Perieg. V. 280.

      Note 32: Tit. Liv. l. V, c. 34.

      Note 33: Μεταξύ Πυρ΄ρ΄ήνχς όρους καί τών Άλπεων έγγύς τών Κελτορίων..
      Plut. in Camill. p. 135.

Les historiens nous disent unanimement que ce furent les _Celtes_ qui
conquirent l'ouest et le centre de l'Espagne; et en effet leur nom se
trouve attaché à de grandes masses de population gallo-ibérienne, telles
que les _Celt-Ibères_[34], mélange de Celtes et d'Ibères qui occupaient le
centre de la Péninsule, et les _Celtici_[35] qui s'étaient emparés de
l'extrémité sud-ouest. Il était tout simple que l'invasion commençât par
les peuples gaulois les plus voisins des Pyrénées; mais la confédération
celtique n'accomplit pas seule cette conquête, et d'autres tribus galliques
l'accompagnèrent ou la suivirent, témoin le peuple appelé Gallæc ou Gallic
établi dans l'angle nord-ouest de la presqu'île, et qui, comme on sait,
appartenait aux races gauloises[36]. Voilà ce qu'on remarque en Espagne.
Pour la haute Italie, quoique inondée deux fois par les peuples
transalpins, elle ne présente aucune trace du nom de _Celte_; aucune tribu,
aucun territoire, aucun fleuve, ne le rappelle: c'est toujours et partout
le nom de _Galls_. Le mot _Celtæ_ ne fut connu des Romains que très-tard,
et encore rejetèrent-ils l'acception exagérée que lui donnaient
généralement les écrivains grecs.

      Note 34: Diod. Sieul. l. V, p. 309.--Appian. bell. Hisp. p. 256.
      --Lucan. Phars. l. IV, v. 9.

      Note 35: Hérodot. l. II, p. 118; l. IV, p. 303, edit. Amstel. 1763.
      --Polyb, ap. Strab. l. III.--Varro ap. Plin. l. III, c. 3.

      Note 36: Le pays était nommé _Gallæcia_, _Gallaicia_, aujourd'hui
      _Gallice_. Plin. l. IV.--Mel. l. III, c. 1.--Strab. loc. cit.--V.
      ci-dessous, part. I, c. 1, p. 6-9.

Quant à l'assertion de César que les Galls «s'appelaient _Celtes_ dans leur
propre langue,» il est possible que le conquérant qui s'occupait beaucoup
plus de battre les Gaulois que de les étudier, trouvant qu'en effet le mot
_Celte_ était gallique, et reconnu des Galls pour une de leurs
dénominations nationales, sans plus chercher, ait conclu à la synonymie
complète des deux noms. Il se peut encore que les Galls de l'est et du
centre eussent adopté dans leurs rapports de commerce et de politique avec
les Grecs un nom sous lequel ceux-ci avaient l'habitude de les désigner;
ainsi que nous voyons de nos jours les tribus indigènes de l'Amérique et de
l'Afrique accepter, en de semblables circonstances, des noms inexacts, ou
qui leur sont même tout-à-fait étrangers.

Il me semble résulter de ce qui précède: 1º que le mot _Celte_ avait chez
les Galls une acception bornée et locale; 2º que la confédération des
tribus dites _celtique_ habitait en partie parmi les Ligures, en partie
entre les Cévennes et la Garonne, le plateau Arverne et l'Océan; 3º que
c'est à tort, mais par une erreur facile à comprendre, que ce mot est
devenu chez les Grecs synonyme de gaulois et d'_occidental_; chez les
Romains synonyme de Gall; 4º que la confédération celtique paraît s'être
épuisée dans la conquête de l'Espagne, ne jouant plus aucun rôle dans deux
invasions successives de l'Italie.

J'ai avancé plus haut que le mot _Celtes_, signifiant _hommes_ ou _tribus
des forêts_, et appliqué à une confédération de tribus galliques, n'avait
rien d'étrange, si on le compare aux dénominations des autres ligues de la
même race; et j'ai parlé d'un système général de nomenclature suivi à cet
égard par les Galls; je dois à mes lecteurs quelques explications.

Les Germains, comme tout le monde sait, prenaient pour base de leurs
divisions de territoire les grandes divisions célestes: partout où ils se
fixaient à demeure, ils établissaient soit des ligues soit des royaumes de
l'_est_, de l'_ouest_, du _nord_, du _sud-est_, etc. Les Galls au contraire
se réglaient sur les divisions physiques du sol: la mer, les montagnes, les
plaines, les forêts déterminaient leurs provinces, et entraient dans les
dénominations de leurs ligues. Partout où cette race voyageuse a porté ses
pas, les mots d'_Alpes_, hautes montagnes, d'_Albanie_, région des
montagnes, de _penn_ et _apenn_, pics, _cenn_, sommets, _tor_, élevé, etc.,
et les noms d'habitation en _dunn_ qui indique une hauteur, _mag_ qui
indique une plaine, _dur_ et _av_ qui indiquent de l'eau, y révèlent son
passage. En voici des exemples.

L'Écosse était divisée dès la plus haute antiquité en _Albanie_, région des
montagnes, _Maïatie_ (_Mag-aìte_), région des plaines, et _Calédonie_ ou
plutôt _Celtique_[37], région des forêts, et trois ligues de tribus
portaient des noms correspondans. La même division subsiste encore
aujourd'hui, mais les immenses forêts Grampiennes ayant disparu en grande
partie, il ne reste plus que l'_Albainn_ et le _Mag-thir_.

      Note 37: Le mot _Caledonia_, sous lequel les Romains désignaient la
      région des forêts Grampiennes, est emprunté au kymric _Calyddon_,
      forêt, qui correspond au gallic _Ceilte_ et _Ceiltean_. Les Bretons
      insulaires, au milieu desquels vivaient les Romains, étant de race
      kymrique, traduisaient de cette manière le nom géographique _Ceilte_
      et les Romains le prirent d'eux ainsi altéré.

La haute Italie fut conquise une première fois par les Galls sous le nom
militaire d'Ombres; et nous trouvons dans l'ancienne géographie de la
presqu'île ces trois divisions de l'Ombrie: _Oll-Ombrie_, haute Ombrie,
_Is-Ombrie_, basse Ombrie, et _Vil-Ombrie_, Ombrie littorale.

La Gaule offre une multitude d'exemples de ces divisions et de leurs noms
donnés à des ligues de peuples: devant y revenir souvent dans le cours de
mon ouvrage, je ne citerai ici que quelques-uns des principaux.

Les nations du littoral de l'Océan forment une ligue sous le nom
d'_Armorikes, maritimes_: _ar_, sur; _muir, moir_, la mer.

Le grand plateau de l'Auvergne, l'_Arvernie_ ou la _haute habitation (Ar,
all_, haut; _fearann, verann_, pays habité), renferme la ligue célèbre des
tribus _Arvernes_.

La ligue nombreuse des peuples des Alpes, comprend, sous la dénomination
collective de _nations Alpines_, les subdivisions suivantes: 1º tribus
_Pennines_ ou des _pics_, habitant le grand Saint-Bernard et les vallées
environnantes; 2º tribus _Craighes_ ou des _rocs (Craig_, roc); on sait que
le petit Saint-Bernard et les monts voisins portaient autrefois le nom
d'_Alpes Craïæ_, ou _Cræcæ_; 3º _Allobroges_ ou tribus des _hauts villages
(all_, haut; _bruig_, village; _bru_ et _bro_, lieu), etc.

Il ne serait donc point étonnant que les Cévennes et les fertiles campagnes
du haut Languedoc et de la Guienne eussent été le séjour d'une
confédération de _tribus des forêts_, se subdivisant suivant la
localité en _Celtes_ de la plaine et en _Celtors_ ou _Celtes_ de la
montagne.

4º _Belges_.

César affirme que les Belges différaient des Galls par leur langue, leurs
mœurs et leurs institutions[38]; Strabon le répète après lui[39]. César
ajoute que plusieurs des tribus belges étaient issues des Germains, et en
effet, de son temps, les invasions germaniques en Gaule avaient déjà
commencé: ces tribus, il les nomme; elles sont peu nombreuses, restreintes
à quelques cantons riverains du Rhin, et comprises sous la dénomination
collective de Germains cis-rhénans[40]; mais cette exception même prouve
que la masse des peuples belges était étrangère à la race teutonique.

      Note 38: Cæs. bell. Gall. l. I, c. 1.

      Note 39: Strab. l. IV, p. 176.

      Note 40: Condrusi, Pæmani, Cæræsi qui uno nomine Germani appellantur.
      Cæs. bell. Gall. l. II, c. 4.--Segni Condrusique ex gente et numero
      Germanorum qui sunt... citrà Rhenum. Id. l. VI, c. 38.

Les Belges sont reconnus unanimement par les écrivains anciens, comme
Gaulois, formant avec les Galls, improprement appelés Celtes, la population
de sang gaulois.

Le mot de _Belges_ appartient à l'idiome Kymrique, où sous la forme
_Belgiaidd_, dont le radical est _Belg_, il signifie _belliqueux_: il
paraît donc n'être point un nom générique, mais un titre d'expédition
militaire, de confédération armée. Il est étranger[41] à l'idiome des
Galls, mais non à leurs traditions nationales encore subsistantes où les
_Bolg_ ou _Fir-Bolg_ jouent un rôle important, comme conquérans venus des
embouchures du Rhin dans l'ancienne Irlande. Nous ferons remarquer en
passant que la forme _Bolg_ et son aspirée _Bholg_, rappellent cette
colonie belge fixée parmi les Galls du Rhône et des Cévennes, sous les noms
de _Bolgæ_ et _Volcæ_.

      Note 41: Étranger est peut-être inexact: _bolg_ en gallic signifie
      _sac_; mais quel singulier nom c'eût été pour un peuple!

Le nom de _Belges_ était inconnu aux anciens auteurs grecs; il paraît
récent en Gaule; du moins si on le compare aux noms de Galls, de Celtes,
de Ligures, etc.

Des Belges s'établirent, comme on sait, sur la côte méridionale de l'île de
Bretagne, au milieu de peuples bretons qui n'étaient point Galls, car la
race gallique était alors refoulée à l'extrémité septentrionale, par-delà
le golfe du Forth. Ni César ni Tacite n'ont remarqué aucune différence
d'origine ou de langage entre ces Bretons et les Belges; les noms
personnels et locaux dans les cantons habités par les uns et par les autres
appartiennent d'ailleurs à la même langue, qui est le kymric.

En Gaule, César a donné pour limite méridionale aux Belges la Seine et la
Marne. Strabon ajoute à cette première Belgique une seconde qu'il nomme
_Parocéanite_ ou _Maritime_, et qui comprend les peuples situés à l'ouest,
entre l'embouchure de la Seine et celle de la Loire, c'est-à-dire les
peuples que César et les autres écrivains romains appellent _Armorikes_,
d'un nom gaulois qui signifie pareillement _Maritimes_[42]. Sans doute, le
témoignage de César n'est pas aisément contestable dans ce qui regarde la
Gaule. D'un autre côté Strabon connaissait les ouvrages des Massaliotes, il
avait médité les récits de Posidonius, ce Grec célèbre qui avait parcouru
la Gaule, du temps de Marius, en érudit et en philosophe[43]. Il fallait
qu'il y eût entre les Armorikes et les Belges un grand nombre de
ressemblances pour que Posidonius et Strabon déclarassent y voir une même
race; il fallait aussi qu'il y eût des différences bien marquées pour que
César en fît deux peuples. L'examen des faits de l'histoire nous montre les
Armorikes établis en confédération politique indépendante, mais, dans le
cas de guerres et d'alliances générales, se rattachant bien plus volontiers
à la confédération des Belges qu'à celle des Galls. L'examen des faits
philologiques nous montre que la même langue était parlée dans la Belgique
de César et dans celle de Strabon. On peut donc conclure hardiment que les
Armorikes et les Belges étaient deux peuples ou confédérations de la même
race, arrivés en Gaule à deux époques différentes; et en thèse plus
générale:

1º Que le nord et l'ouest de la Gaule et le midi de l'île de Bretagne,
jusqu'au Forth étaient peuplés par une seule et même race formant la
seconde branche de la population gauloise proprement dite.

2º Que la langue de cette race était celle dont les débris se conservent
dans deux cantons de l'ancienne Armorike et de l'île de Bretagne.

3º Que le nom générique de la race nous est encore inconnu historiquement,
à ce point de nos recherches; mais que la philologie nous révèle que ce nom
doit être celui de _Kymri_.

      Note 42: _Armoricæ, Aremoricæ_ gentes, civitates. Ce mot appartient à
      la fois aux deux langues kymrique et gallique: _ar_ et _air_ (gaël.),
      _ar_ (cymr. corn.), _oar_ (armor.), sur; _muir_, _moir_ (gaël.), _môr_
      (cymr. armor.), mer.

      Note 43: On voit en lisant Strabon qu'il s'appuyait beaucoup des
      idées et des travaux de Posidonius, malgré l'affectation avec
      laquelle il le critique en plusieurs endroits. Les fragmens de
      Posidonius, recueillis par Athénée et dont nous retrouvons des
      passages entiers soit dans Strabon lui-même, soit dans Diodore de
      Sicile, sont certainement ce que nous possédons de plus curieux sur
      la Gaule, exception faite des Commentaires de César.


II. PEUPLES GAULOIS DE L'ITALIE.

Les plus accrédités des érudits romains qui travaillèrent sur les origines
italiques, reconnurent deux conquêtes bien distinctes de la haute Italie
par des peuples sortis de la Gaule. Ils faisaient remonter la plus ancienne
aux époques les plus reculées de l'Occident, et désignèrent ces premiers
conquérans transalpins sous le nom de _vieux Gaulois, veteres Galli_, afin
de les distinguer des transalpins de la seconde conquête. Celle-ci, plus
récente, est mieux connue; on en a les dates bien précises: on sait qu'elle
commença l'an 587 avant notre ère, sous la conduite du Biturige Bellovèse,
et qu'elle continua par l'invasion successive de quatre autres bandes, dans
un espace de soixante-six ans[44].

      Note 44: V. ci-dessous, t. I, c. I, Période 587 à 521 après J.-C..


PREMIERE CONQUETE.--Ces _vieux Gaulois_, suivant les auteurs dont nous
parlons, étaient les ancêtres du peuple des _Ombres_ qui habitait, comme on
sait, au temps de la puissance des Romains, les deux revers de l'Apennin,
entre le Picenum et l'Étrurie; et le fait était donné comme positif.
Cornélius Bocchus, affranchi lettré de Sylla, est cité par Solin comme
l'ayant soutenu et prouvé[45]. C'était aussi l'opinion du fameux
M. Antonius Gnipho[46], précepteur de Jules-César, et qui, né dans la Gaule
Cisalpine, avait probablement apporté un soin particulier à ce qui
concernait sa nation; Isidore l'adopta dans son ouvrage sur les
Origines[47]; ainsi firent Solin et Servius. L'érudition hellénique s'en
empara aussi[48], malgré une étymologie fort populaire en Grèce bien
qu'absurde, laquelle faisait dériver le mot _Ombre_ du grec _ombros_,
pluie, parce que, disait-on, la nation ombrienne avait échappé à un déluge.

      Note 45: Bocchus absolvit Gallorum veterum propaginem Umbros esse.
      Solin. Poly. Hist. c. 8.

      Note 46: Sanè Umbros Gallorum veterum propaginem esse M. Antonius
      refert. Serv. in l. XII, Æn. ad fin.

      Note 47: Umbri, Italiæ genus est, sed Gallorum veterum propago. Isid.
      Orig, l. I, c. 2.

      Note 48: Όμβροι γενος Γαλατών. Tzetz. Schol. Lycophr. Alex. p. 199.

Les Ombres étaient regardés comme un des plus anciens peuples de
l'Italie[49]: ils chassèrent, après de longs et sanglans combats, les
Sicules des plaines circumpadanes; or les Sicules étant passés en Sicile
vers l'an 1364, l'invasion ombrienne a dû avoir lieu dans le cours du
quinzième siècle. Ils devinrent très-puissans, car leur empire s'étendit
d'une mer à l'autre, jusqu'aux embouchures du Tibre[50] et du Trento.
L'arrivée des Étrusques mit fin à leur vaste domination.

      Note 49: Umbrorum gens antiquissima... Plin. l. II, c. 14.--Flor. l.
      I, c. 17.

      Note 50: V. pour les détails le tome I de cet ouvrage.

Les mots _Umbri, Ombri, Ombriki_, par lesquels les Romains et les Grecs
désignaient ce peuple, paraissent bien n'avoir été autres que le mot
gallique _Ambra_ ou _Amhra_, qui signifie _vaillant, noble_, et aurait été
tout-à-fait approprié comme titre militaire à une expédition envahissante.
On trouve encore le nom d'_Ambres_ ou _Ambrons (Ambro, onis_; Άμβρων
Άμβρωος,) appliqué à des tribus qui se rattachent à la souche ombrienne.

La division géographique établie par les Ombres dans leur empire n'est pas
seulement conforme aux coutumes des nations galliques, elle appartient à
leur langue. L'Ombrie était partagée en trois provinces: l'_Oll-Ombrie_, ou
haute Ombrie, qui comprenait le pays montagneux situé entre l'Apennin et la
mer Ionienne, l'_Is-Ombrie_, ou basse Ombrie, que formaient les plaines
circumpadanes; enfin la _Vil-Ombrie_, ou Ombrie littorale: ce fut plus tard
l'Étrurie[51].

      Note 51: Όλομβρία, Όλομβροι; Ούιλομβρία, Ptolem. _Oll, All_, haut;
      _Bil, Bhil_, bord, rivage. Ίσομβρία, Ϊσομβροι et Ϊσομβρες; en latin
      _Insubria_ et _Insubres; is, ios_, bas.--V. pour les détails,
      t. I, période 1400 à 100 avant J.-C. et seq.

Quoique l'influence étrusque changeât rapidement la langue, la religion,
l'ordre social des Ombres, il se conserva pourtant parmi les montagnards
de l'Oll-Ombrie des restes marquans du caractère et des coutumes des Galls;
par exemple le _gais_, arme d'invention et de nom galliques, fut
toujours l'arme nationale du paysan ombrien[52].

      Note 52: V. ci-dessous, t. I, période 1000 à 600 avant J.-C.

Les Ombres, dispersés par les conquérans étrusques furent accueillis comme
des frères devaient l'être sur les bords de la Saône, et parmi les tribus
helvétiennes, où ils perpétuèrent leur nom d'_Isombres_[53]. D'autres
trouvèrent l'hospitalité parmi les Ligures des Alpes maritimes[54], et y
portèrent aussi leur nom d'_Ambres_ ou _Ambrons_. Ce fait peut seul
expliquer un autre fait important qui a beaucoup tourmenté les historiens,
et donné lieu à vingt systèmes contradictoires, savoir: qu'une tribu des
Alpes Liguriennes et une tribu de l'Helvétie, se faisant la guerre sous les
drapeaux opposés de Rome et des Cimbres, se trouvèrent avoir le même nom et
le même cri de guerre, et en furent très-étonnées[55].

      Note 53: Insubres, pagus Æduorum. Tit. Liv. l. V, c. 23.

      Note 54: Insubrium exules. Plin. l. III, c. 17-20.--V. ci-dessous,
      t. I, période 1000 à 600 avant J.-C.

      Note 55: Plut. Mar. p. 416.--V. ci-dessous, t. I, période 1000 à 600
      avant J.-C. et  t. II, Année 102 avant J.-C.

De ce qui précède me paraît résulter le fait que l'Italie supérieure fut
conquise dans le quinzième siècle avant notre ère par une confédération de
tribus galliques portant le nom d'_Ambra_.


DEUXIEME CONQUETE.--Tandis que la première invasion s'était opérée en
masse, avec ordre, par une seule confédération, la seconde fut successive
et tumultueuse: durant soixante-six années, la Gaule versa sa population
sur l'Italie, par les Alpes maritimes, par les Alpes Graïes, par les Alpes
Pennines. Si l'on fait attention, en outre, qu'à la même époque (587) une
émigration non moins considérable avait lieu de Gaule en Illyrie, sous la
conduite de Sigovèse, on n'hésitera pas à croire que de si grands mouvemens
tenaient à des causes plus sérieuses que cette fantaisie du roi Ambigat
dont nous parle Tite-Live. La Gaule en effet présente dans toute cette
période de temps les symptômes d'un pays qu'une violente invasion
bouleverse.

Mais de quels élémens se composaient ces bandes descendues des Alpes pour
envahir la haute Italie?

Tite-Live fait partir de la Celtique, c'est-à-dire des domaines des Galls,
les troupes conduites par Bellovèse et par Elitovius; et l'émunération des
tribus, telle que la donnent lui et Polybe, prouve en effet que le premier
flot dut appartenir à la population gallique[56]. Voilà ce que nous savons
pour la Transpadane.

      Note 56: Voir les détails circonstanciés, ci-dessous, t. I, Année 587
      avant J.-C. et seq.

Il n'est personne qui n'ait entendu parler de ce combat fameux livré par
T. Manlius Torquatus à un géant gaulois sur le pont de l'Anio. Vrai ou
faux, le fait était très-populaire à Rome; la peinture ne manqua pas de
s'en emparer, et la tête du Gaulois tirant la langue et faisant d'horribles
grimaces, figura sur l'enseigne d'une boutique de banque située au forum;
l'enseigne, arrondie en forme de bouclier, portait le nom de _Scutum
cimbricum_. Elle existait au-dessus de cette boutique dans l'année 586 de
Rome, 167ème avant notre ère, ainsi qu'en fait foi une inscription des
Fastes Capitolins, où il est dit: que le banquier de la maison à l'enseigne
de l'_Écu-cimbrique_, Q. Aufidius, à fait banqueroute le 3 des calendes
d'avril, et s'est enfui; que, rattrapé dans sa fuite, il a plaidé devant le
préteur P. Fontéius Balbus, qui l'a acquitté[57].

      Note 57: Voici dans son entier cette curieuse inscription.
      (Reinesius, p. 342.)

                             III. K. APRILEIS.
                          FASCES. PENES. ÆMILIUM.
                       LAPIDIBUS. PLUIT. IN. VEIENTI
               POSTUMIUS. TRIB. PL. VIATOREM. MISIT. AD. COS.
               QUOD. IS. EO. DIE. SENATUM. NOLUISSET. COGERE.
          INTERCESSIONE. P. DECIMI. TRIB. PLEB. RES. EST. SUBLATA.
           Q. AUFIDIUS. MENSARIUS. TABERNÆ. ARGENTARIÆ. AD SCUTUM.
       CIMBRICUM. CUM. MAGNA. VI. ÆRIS. ALIENI. CESSIT. FORO. RETRACTUS.
         EX. ITINERE. CAUSSAM. DIXIT. APUD. P. FONTRIUM. BALBUM. PRÆT.
           ET. CUM. LIQUIDUM. FACTUM. ESSET. EUM. NULLA. FECISSE.
              DETRIMENTA. JUS. EST. IN. SOLIDUM. ÆS. TOTUM.


Ici le mot _Cimbricum_ est employé comme synonyme de _Gallicum_; il est
appliqué aux _Boïes_, aux _Sénons_, aux _Lingons_, qui faisaient la guerre
aux Romains à l'époque où dut se passer le duel vrai ou prétendu; ces
nations, établies en-deçà du Pô, étaient donc connues populairement en
Italie sous le nom de _Cimbri_ ou _Kimbri_ (en se conformant à la
prononciation latine), quoique les historiens ne les désignent que par la
dénomination géographique et classique de _Galli, Gaulois_, attendu qu'ils
sortaient de la Gaule.

Lorsque, soixante-six ans après la date de l'inscription citée plus haut,
et deux cent soixante après le combat de l'Anio auquel elle fait allusion,
l'invasion de _Cimbri_ venus du nord renouvela en Italie la terreur de ce
nom et fournit à Marius deux triomphes célèbres; le général vainqueur
s'empara de l'_écu cimbrique_ comme d'un emblème de circonstance, et se fit
peindre un bouclier sur ce modèle populaire. Le bouclier _cimbrique_ de
Marius représentait, au rapport de Cicéron, un _Gaulois_[58] les joues
pendantes, et la langue tirée. Le mot _Cimbri_ désignait donc une des
branches de la population gauloise, et cette branche avait des colonies
dans la Cispadane; mais nous avons déjà reconnu antérieurement l'existence
de colonies galliques dans la Transpadane; la population gauloise d'Italie
était donc partagée en deux branches distinctes, les _Galls_ et les
_Cimbri_ ou _Kimbri_.

      Note 58: Pictum _Gallum_ in Mariano scuto _Cimbrieo_, ejectâ linguâ,
      etc. Cicer. de Orator. l. II, c. 66.


III. GAULOIS TRANSRHÉNANS.

_Première branche._

Nous avons parlé plus haut d'une double série d'émigrations commencées l'an
587 avant notre ère, sous la conduite de Bellovèse et de Sigovèse.
Tite-Live nous apprend que l'expédition de Sigovèse partit de la Celtique,
et que son chef était neveu du Biturige Ambigat, qui régnait sur tout ce
pays, ce qui signifie que Sigovèse et ses compagnons étaient des Galls. Le
même historien ajoute qu'ils se dirigèrent vers la forêt Hercynienne[59]:
cette désignation est très-vague, mais nous savons par Trogue-Pompée qui,
né en Gaule, puisait à des traditions plus exactes et plus précises, que
ces Galls s'établirent dans l'Illyrie et la Pannonie[60]. Les historiens et
les géographes nous montrent en effet une multitude de peuplades ou
galliques ou gallo-illyriennes répandues entre le Danube, la mer Adriatique
et les frontières de l'Épire, de la Macédoine et de la Thrace[61]. De ce
nombre sont les _Carnes_[62], habitans des Alpes _Carnikes_, à l'orient de
la grande chaîne alpine (_Carn_ rocher); les _Tauriskes_ (_Taur_ ou _Tor_,
élevé, montagne), nation gallique pure[63], et les _Iapodes_[64], nation
gallo-illyrienne qui occupait les vallées de la Carinthie et de la Styrie;
les _Scordiskes_, qui tenaient les alentours du mont Scordus, et dont la
puissance fut redoutable même aux Romains[65]. Des terminaisons fréquentes
en _dunn, mag, dur_, etc., des montagnes nommées _Alpius_ et _Albius_, la
contrée appelée _Albanie_, enfin un grand nombre de mots galliques dans
l'albanais actuel, sont autant de preuves de plus du séjour des Galls dans
ce pays.

      Note 59: Sortibus dati Hercynii saltus. Tit. Liv. l. V, c. 34.

      Note 60: Illyricos sinus penetravit... in Pannonia consedit. Domitis
      Pannoniis. Justin... l. XXIV, c. 4.

      Note 61: Voir ci-dessous, tome I, Année 281 avant J.-C. et seq.

      Note 62: _De Galleis Carneis_. Inscript. è Fast. ap. Cluvier. Ital.
      antiq. t. I, p. 169.

      Note 63: Τανριστάς καί Ταυρισχούς, καί τούτους Γαλάτας. Strab. l.
      VII p. 293.--Έθνη Κελτιχα. p. 313.--Polyb. l. II, p. 103.

      Note 64: Καί οί Ίάποδες δέ τοϋτο ήδη έπίμιχτον Ίλυριοϊς καί Κελτοϊς
      έθνος. Strab. l. VII; l. IV, p. 313.--Steph. Byz. vº Ϊάποδες.

      Note 65: V. ci-dessous, t. I, Année 279 avant J.-C. t. II, Année 114
      avant J.-C.

On trouvait en outre en-deçà du Danube les _Boïes_ du Norique, ancêtres des
Bavarois; ils n'avaient rien de commun avec les colonies galliques; on sait
qu'ils venaient de l'Italie cispadane, et étaient un malheureux reste des
_Boïes-Kimbri_ accablés et chassés par les armes des Romains[66].

      Note 66: V. ci-dessous, t. I, Année 190 avant J.-C.

_Seconde branche._

Des témoignages historiques qui remontent aux temps d'Alexandre-le-Grand
attestent l'existence d'un peuple appelé _Kimmerii_ ou _Kimbri_ sur les
bords de l'océan septentrional dans la presqu'île qui porta plus tard la
dénomination de Jutland. Et d'abord les critiques reconnaissent l'identité
des noms _Kimmerii_ et _Kimbri_, conformes l'un et l'autre au génie
différent des langues grecque et latine. «Les Grecs, dit Strabon d'après
Posidonius, appelaient _Kimmerii_ ceux que maintenant on nomme
_Kimbri_[67].» Plutarque ajoute que ce changement n'a rien qui
surprenne[68]; Diodore de Sicile l'attribue au temps[69], et adopte sur ce
point l'opinion générale des érudits grecs.

      Note 67: Κιμερίους τούς Κίμβρους όνομασάντων τών Έλήνων. Strab. l.
      VIII, p. 203.

      Note 68: Ούχ  άπό τρόπου. Plut. in Mar. p. 412.

      Note 69:  Βραχύ τοϋ Χαλουμένωνρόνου τήν λέςιν φθείραντος έν τή τών
      Κιμβών προσηγορία. . Diod. Sicul. l. V, p. 309.

Le plus ancien écrivain qui fasse mention de ces _Kimbri_ est Philémon,
contemporain d'Aristote: suivant lui, ils appelaient leur océan
_Mori-Marusa_, c'est-à-dire _Mer-Morte_, jusqu'au promontoire Rubéas;
au-delà ils le nommaient _Cronium_[70]. Ces deux mots s'expliquent sans
difficulté par la langue kymrique: _môr_ y signifie _mer, marw_, mourir,
_marwsis_, mort; et _crwnn_, coagulé, gelé; en gallic, _cronn_ a la même
valeur; _Murchroinn_ la _mer glaciale_[71].

      Note 70: Philemon _morimarusam_ à Cimbris vocari, hoc est, _mortuum
      mare_, usque ad promontorium Rubeas, ultrà deindè _Cronium_. Plin. l.
      IV, c. 13.

      Note 71: Adelung's Ælteste Geschichte der Deutschen, p. 48.--Toland's
      Several pieces, p. I, p. 150.

Éphore, qui vivait à la même époque, connaissait les _Kimbri_ et leur donne
le nom de _Celtes_; mais dans son système géographique, cette dénomination
très-vague désigne tout à la fois un Gaulois et un habitant de l'Europe
occidentaled[72].

      Note 72: Strab. l. VII, ub. supr.

Lorsque, entre les années 113 et 101 avant notre ère, un déluge de _Kimbri_
ou _Cimbres_ vint désoler la Gaule, l'Espagne et l'Italie, la croyance
générale fut «qu'ils sortaient des extrémités de l'occident, des plages
glacées de l'océan du Nord, de la _Chersonèse kimbrique_, des bords de la
_Thétis kimbrique_[73].»

      Note 73: Flor. l. III, c. 3. Polyæn. l. VIII, c. 10.--Quintil.
      Declam. în pro milite Marii.--Ammian. l. 31, c. 5.--_Cimbrica
      Thetis_, Claudian. bell. Get. V. 638.--Plut. in Mar.--V. ci-dessous,
      t. II, c. 3.

Du temps d'Auguste, des _Kimbri_ occupaient au-dessus de l'Elbe une portion
du Jutland; et ils se reconnaissaient pour les descendans de ceux qui, un
siècle auparavant, avaient commis tant de ravages. Effrayés des conquêtes
des Romains au-delà du Rhin, et leur supposant des projets de vengeance
contre eux, ils adressèrent à l'empereur une ambassade pour obtenir leur
pardon[74].

      Note 74: Strab. l. VII, p. 292.--V. ci-dessous, t. III, Année 9
      avant J.-C.

Strabon, qui nous rapporte ce fait, et Méla après lui, placent les _Kimbri_
au nord de l'Elbe[75]; Tacite les y retrouve de son temps: «Aujourd'hui,
dit-il, ils sont petits par le nombre, quoique grands par la renommée; mais
des camps et de vastes enceintes sur les deux rives font foi de leur
ancienne puissance et de la masse énorme de leurs armées[76].»

      Note 75: Strab. l. cit.--Mel. l. III, c. 3.

      Note 76: Manent utrâque ripâ castra, ac spatia, quorum ambitu nunc
      quoque metiaris molem manusque gentis et tam magni exercitûs fidem.
      Tacit. Germ. c. 37.

Pline donne une bien plus grande extension à ce mot de _Kimbri_; il semble
en faire un nom générique: non-seulement il reconnaît des _Kimbri_ dans la
presqu'île jutlandaise, mais il place encore des _Kimbri méditerranées_[77]
dans le voisinage du Rhin, comprenant sous cette appellation commune des
tribus qui portent dans les autres géographes des noms particuliers
très-divers.

      Note 77: Alterum genus Ingævones quorum pars _Cimbri_, Teutoni ac
      Cauchorum gentes. Proximè autem Rheno Istævones quorum pars _Cimbri
      mediterranei_, l. IV, c. 3.

Ces _Kimbri_ habitans du Jutland et des pays voisins étaient regardés
généralement comme _Gaulois_, c'est-à-dire comme appartenant à l'une des
deux races qui occupaient alors la Gaule; Cicéron, parlant de la grande
invasion des _Kimbri_ que nous nommons Cimbres, dit à plusieurs reprises,
que Marius a vaincu des _Gaulois_[78]; Salluste énonce que le consul
Q. Cæpion, défait par les Cimbres, le fut par des _Gaulois_[79]; la
plupart des écrivains postérieurs tiennent le même langage[80]; enfin le
bouclier _cimbrique_ de Marius portait la figure d'un _Gaulois_. Il faut
ajouter que _Céso-rix, Boïo-rix, Clôd_[81], etc., noms des chefs de l'armée
cimbrique, ont toute l'apparence de noms _gaulois_.

      Note 78: Cicer. de Provinc. consular. p. 512.--Pro. Man. Font.
      p. 223.

      Note 79: Sallust. Jugurth. c. 114.

      Note 80: Dio. l. XLIV, p. 262. ed. Hanov. in-fol. 1606.--Sext. Ruf.
      hist. c. 6, etc.

      Note 81: _Clôd_ (kymr.), louange, renommée.

Quand on lit les détails de cette terrible invasion, on est frappé de la
promptitude et de la facilité avec laquelle les Cimbres et les Belges
s'entendent et se ménagent, tandis que toutes les calamités se concentrent
sur la Gaule centrale et méridionale. César rapporte que les Belges
soutinrent vigoureusement le premier choc, et arrêtèrent ce torrent sur
leur frontière; cela se peut, mais on les voit tout aussitôt pactiser; ils
cèdent aux envahisseurs une de leurs forteresses, _Aduat_, pour y déposer
leurs bagages; les Cimbres ne laissent à la garde de ces bagages, qui
composaient toute leur richesse, qu'une garnison de six mille hommes, et
continuent leurs courses; ils étaient donc bien sûrs de la fidélité des
Belges. Après leur extermination en Italie, la garnison cimbre d'Aduat n'en
reste pas moins en possession de la forteresse et de son territoire et
devient une tribu belgique. Lorsque les Cimbres vont attaquer la province
Narbonnaise, ils font alliance tout aussitôt avec les Volkes-Tectosages,
colonie des Belges, tandis que leurs propositions sont encore repoussées
avec horreur par les autres peuples gaulois[82]. Ces faits et beaucoup
d'autres prouvent que s'il y avait communauté d'origine et de langage entre
les Kimbri et l'une des races de la Gaule, c'était plutôt la race dont les
Belges faisaient partie, que celle des Galls. Un mot de Tacite jette sur la
question une nouvelle lumière. Il affirme que les _Æstii_, peuplade
limitrophe des _Kimbri_, sur les bords de la Baltique, et suivant toute
probabilité appartenant elle-même à la race kimbrique, parlaient un idiome
très-rapproché du breton insulaire[83]: or nous avons vu que la langue des
Bretons était aussi celle des Belges et des Armorikes.

      Note 82: V. ci-après, t. II, c. 3.

      Note 83: Linguæ britannicæ propior. Tacit. Germ. c. 45.--Cf.
      Strab. l. I.

Mais les cantons voisins de l'Elbe et du Rhin ne renfermaient pas tous les
peuples transrhénans portant la dénomination générique de _Kimbri_. Les
fertiles terres de la Bohême étaient habitées par la nation _gauloise_[84]
des _Boïes_, dont le nom, d'après l'orthographe grecque et latine, prend
les formes de _Boiï, Boghi, Boghii et Boci_; or _Bwg_ et _Bug_, en langue
kymrique, signifient _terrible_, et leur radical est _Bw, la peur_. De
plus, nous avons signalé tout-à-l'heure en Italie un peuple des _Boïes_,
prenant le nom générique de _Kimbri_ et paraissant être une colonie de ces
_Boïes_ transrhénans. On peut donc hardiment voir, dans les _Boïes_ de la
Bohême une des confédérations de la race kimbrique.

      Note 84: Boii, gallica gens... manet adhuc _Boiemi_ nomen,
      significatque loci veterem memoriam, quamvis mutatis cultoribus.
      Tacit. Germ. c. 28.--Strab. l. VII, p. 293.

Tous les historiens attribuent à une armée gauloise l'invasion de la Grèce,
dans les années 279 et 280: Appien nomme ces Gaulois _Kimbri_[85]; or, nous
savons que leur armée se composait d'abord de _Volkes Tectosages_, puis en
grande partie deGaulois du nord du Danube.

      Note 85: Appian. bell. Illyr. p. 758. ed. H. Steph. 1592.

Les nations gauloises, pures ou mélangées de Sarmates et de Germains,
étaient nombreuses sur la rive septentrionale du bas Danube et dans le
voisinage; la plus fameuse de toutes, celle des Bastarnes[86], mêlée
probablement de Sarmates, habitait entre la mer Noire et les monts
Carpathes. Mithridate, voulant former une ligue puissante contre Rome,
s'adressa à ces peuples redoutés, «il envoya, dit Justin, des ambassadeurs
aux Bastarnes, aux _Kimbri_[87] et aux Sarmates.» Il est évident qu'il ne
faut pas entendre ici les Kimbri du Jutland, éloignés du roi de Pont de
toute la largeur du continent de l'Europe, mais bien des _Kimbri_ voisins
des Bastarnes et des Sarmates, et sur lesquels avait rejailli la gloire
acquise par leurs frères en Gaule et en Norique. L'existence de nations
kimbriques échelonnées de distance en distance, depuis le bas Danube
jusqu'à l'Elbe, établit, ce me semble, que tout le pays entre l'Océan et le
Pont-Euxin, en suivant le cours des fleuves, dut être possédé par la race
des _Kimbri_, antérieurement au grand accroissement de la race germanique.

      Note 86: Tacit. German, c. 46.--Plin. l. IV, c. 12.
      --Tit. Liv. l. XXXIV, c. 26; l. XXX, c. 50-57; l. XXXI, c. 19-23.
      --Polyb. excerpt. leg. LXII.

      Note 87: Mithridates, intelligens quantum bellum suscitaret, legatos
      ad Cimbros, alios ad Sarmatas, Bastarnasque auxilium petitum misit.
      Justin. l. XXXVIII, c. 3.

Mais sur ces mêmes rives du Pont-Euxin, entre le Danube et le Tanaïs,
avait habité autrefois un grand peuple connu des Grecs, sous le nom de
_Kimmerii_, dont nous avons fait _Cimmériens_. Outre les rivages
occidentaux de la mer Noire et du Palus-Méotide, il occupait la presqu'île
appelée à cause de lui _Kimmérienne_, et aujourd'hui encore _Krimm_ ou
_Crimée_: son nom est empreint dans toute l'ancienne géographie de ces
contrées, ainsi que dans l'histoire et les plus vieilles fables de
l'Asie-Mineure, où il promena long-temps ses ravages. Plusieurs coutumes de
ces _Kimmerii_ présentent une singulière conformité avec celles des
_Kimbri_ de la Baltique et des Gaulois. Les _Kimmerii_ cherchaient à lire
les secrets de l'avenir dans les entrailles de victimes humaines; leurs
horribles sacrifices dans la Tauride ont reçu des poètes grecs assez de
célébrité; ils plantaient sur des poteaux, à la porte de leurs maisons, les
têtes de leurs ennemis tués en guerre. Ceux d'entre eux qui habitaient les
montagnes de la Chersonèse, portaient le nom de _Taures_, qui appartient à
la fois aux deux idiomes kymrique et gallique, et signifie, comme on sait,
_montagnards_. Les tribus du bas pays, au rapport d'Éphore, se creusaient
des demeures souterraines, qu'elles appelaient _argil_[88] ou _argel_, mot
de pur kymric, et dont la signification est _lieu couvert_ ou
_profond_[89].

      Note 88: Έφορός φησω αύτούς έν χαταγείοις οίχίαις οίχεϊν άςχαλοϋσιν
      άργίλλας. Strab. l. V.

      Note 89: Taliesin. W. Archæol. t. I, p. 80.--Myrddhin Afallenau.
      Ib. p. 152.

Jusqu'au septième siècle avant notre ère, l'histoire des _Kimmerii_ du
Pont-Euxin reste enveloppée dans la fabuleuse obscurité des traditions
ioniennes; elle ne commence, avec quelque certitude, qu'en l'année 631.
Cette époque fut féconde en bouleversemens dans l'occident de l'Asie et
l'orient de l'Europe. Les _Scythes_, chassés par les _Massagètes_ des
steppes de la haute Asie, vinrent fondre comme une tempête sur les bords du
Palus-Méotide et de l'Euxin: ils avaient déjà passé l'Araxe (le Volga),
lorsque les _Kimmerii_ furent avertis du péril; ils convoquèrent toutes
leurs tribus près du fleure Tyras (le Dniester), où se trouvait, à ce qu'il
paraît, le siège principal de la nation, et y tinrent conseil. Les avis
furent partagés: la noblesse et les _rois_ demandaient qu'on fît face aux
Scythes, et qu'on leur disputât le sol; le peuple voulait la retraite; la
querelle s'échauffa; on prit les armes; les nobles et leurs partisans
furent battus; libre alors d'exécuter son projet, tout le peuple sortit du
pays[90]. Mais où alla-t-il? Ici commence la difficulté. Les anciens nous
ont laissé deux conjectures pour la résoudre, nous allons les examiner
l'une après l'autre.

      Note 90: Herodot. l. IV, c. 21.

La première appartient à Hérodote. Trouvant, vers la même époque (631),
quelques bandes kimmériennes qui erraient dans l'Asie-Mineure sous la
conduite de _Lygdamis_, il rapprocha les deux faits: et il lui _parut_ que
les _Kimmerii_, revenant sur leurs pas, avaient traversé la Chersonèse,
puis le Bosphore, et s'étaient jetés sur l'Asie. Mais c'était aller à la
rencontre même de l'ennemi qu'il s'agissait de fuir; d'ailleurs, la route
était longue et pleine d'obstacles: il fallait franchir le Borysthène et
l'Hypanis qui ne sont point guéables, ensuite le Bosphore kimmérien, et
courir après tout cela la chance de rencontrer les Scythes sur l'autre
bord[91]; tandis qu'un pays vaste et ouvert offrait, au nord et au
nord-ouest du Tyras, la retraite la plus facile et la plus sûre.

      Note 91: Consulter là-dessus une excellente dissertation de Fréret,
      dans laquelle ce savant judicieux n'hésite pas à adopter l'identité
      des Cimmériens et des Cimbres. Œuvres complètes, t. V.

Les érudits grecs qui examinèrent plus tard la question, furent frappés des
invraisemblances de la supposition d'Hérodote. Cette bande de Lygdamis qui
après quelques pillages disparut entièrement de l'Asie, ne pouvait être
l'immense nation dont les hordes occupaient depuis le Tanaïs jusqu'au
Danube, c'étaient tout au plus quelques tribus[92] de la Chersonèse qui
probablement n'avaient point assisté à la diète tumultueuse du Tyras. Le
corps de la nation avait dû se retirer en remontant le Dniester ou le
Danube dans l'intérieur d'un pays qu'elle connaissait de longue main par
ses courses; et comme elle marchait avec une suite embarrassante, elle dut
mettre plusieurs années à traverser le continent de l'Europe, campant
l'hiver dans ses chariots, reprenant sa route l'été, déposant çà et là des
colonies qui se multiplièrent[93]. A l'avantage de mieux s'accorder au fait
particulier, cette hypothèse en joignait un autre: elle rendait raison de
l'existence de _Kimmerii_ dans le nord et le centre de toute cette zone de
l'Europe, et expliquait les rapports de mœurs et de langage que tous ces
peuples homonymes présentaient entre eux.

      Note 92: Ού μέγα γενέσθαι τοϋ παντός μόριον... τό δέ πλεϊστον αύτοϋ
      καί μαχιμώτατον έπ' έσχάτοις ψχουν πάλασσαν. Plut. in Mar. p. 412.

      Note 93: Plut. loc. cit.--Strab. l. VII, p. 203.

Posidonius s'en empara, et lui donna l'autorité de son nom justement
célèbre. Le philosophe stoïcien avait voyagé dans la Gaule, et conversé
avec les Gaulois; il avait vu à Rome des prisonniers Cimbres; Plutarque
nous apprend qu'il avait eu quelques conférences avec Marius, et il pouvait
en avoir appris beaucoup de choses touchant la question qui l'agitait, le
rapport des Cimbres et des Cimmériens. Nul autre ne s'était trouvé plus à
même que lui d'étudier à fond cette question, nul n'était plus capable de
la résoudre; les précieux fragmens qui nous restent de son voyage en Gaule
font foi de sa sagacité comme observateur; sa science profonde est du reste
assez connue.

L'opinion de Posidonius prit cours dans la science; des écrivains que
Plutarque cite sans les nommer la développèrent[94]; elle parut à Strabon
juste et bonne[95]; Diodore de Sicile la rattacha à ses idées générales
sur les Gaulois: ses paroles sont remarquables et méritent d'être méditées
attentivement. «Les peuples _gaulois_ les plus reculés vers le nord et
voisins de la Scythie sont si féroces, dit-il, qu'ils dévorent les hommes;
ce qu'on raconte aussi des Bretons qui habitent l'île d'Irin (l'Irlande).
Leur renommée de bravoure et de barbarie s'établit de bonne heure; car,
sous le nom de _Kimmerii_, ils dévastèrent autrefois l'Asie. De toute
antiquité, ils exercent le brigandage sur les terres d'autrui; ils
méprisent tous les autres peuples. Ce sont eux qui ont pris Rome, qui ont
pillé le temple de Delphes, qui ont rendu tributaire une grande partie de
l'Europe et de l'Asie, et, en Asie, s'emparant des terres des vaincus ont
formé la nation mixte des Gallo-Grecs; ce sont eux enfin qui ont anéanti de
grandes et nombreuses armées romaines[96].» Ce passage nous montre réunis
dans une seule et même famille les Cimmériens, les Cimbres, et les Gaulois
d'en-deçà et d'au-delà des Alpes.

      Note 94: Plut. in Mario. p. 412.--V. ci-après, période 1100 à 631
      avant JC.. et seq.

      Note 95: Δικαίως... ού κακώς είκάζει. Strab. l. VII, p. 203.

      Note 96: Diod. Sicul. l. V, p. 309.

La concordance des dates donnera, j'espère, à ce système un dernier degré
d'évidence. C'est en 631 que les hordes _Kimmériennes_ sont chassées par
les Scythes et refoulées dans l'intérieur de la Germanie, vers le Danube et
le Rhin; en 587 nous voyons la Gaule en proie au bouleversement le plus
violent, et une partie de la population gallique obligée de chercher un
refuge soit en Italie soit dans les Alpes illyriennes; entre 587 et 521,
des peuples du nom de _Kimbri_, qui est le même que _Kimmerii_,
franchissent les Alpes pennines, et un de ces peuples porte le nom
fédératif de _Boïe_, que nous retrouvons parmi les _Kimbri_ transrhénans.

De tout ce qui précède résulte, ce me semble, l'identité des peuples
appelés _Kimmerii, Kimbri, Kymri_; et la division de la famille gauloise en
deux branches, ou races, dont l'une porte le nom de _Kymri_ et l'autre
celui de _Galls_.




SECTION III.


PREUVES TIRÉES DES TRADITIONS NATIONALES.

I. Il n'est presque personne aujourd'hui qui n'ait entendu parler de ces
curieux monumens tant en prose qu'en vers dont se compose la littérature
des Gallois ou Kymri, et qui remontent, presque sans interruption, du
seizième au sixième siècle de notre ère: littérature non moins digne de
remarque à cause de l'originalité de ses formes, que par les révélations
qu'elle renferme sur l'ancienne histoire des Kymri. Contestée d'abord avec
acharnement par une critique dédaigneuse et superficielle, ou même
sottement passionnée, l'authenticité de ces vieux monumens n'est plus
maintenant l'objet d'aucun doute; convaincu pour ma part, je renverrai mes
lecteurs aux nombreuses discussions qui ont eu lieu sur la matière, en
Angleterre principalement[97]. J'ai donc fait usage des traditions
gauloises avec confiance, mais avec une extrême réserve, réserve qui
m'était commandée par le plan de mon ouvrage construit d'après les données
grecques et romaines; d'ailleurs l'époque que j'ai traitée est antérieure
à celle où se rapportent les plus développées et les plus nombreuses de ces
traditions. Les faits qui peuvent en être tirés, relativement à la question
que j'examine, se réduisent à trois.

      Note 97: La collection la plus complète des documens littéraires des
      Gallois a été publiée à Londres sous le litre anglo-gallois de
      _Myvyrian Archaiology of Wales_, que l'on pourrait rendre en français
      par celui d'_Archéologie intellectuelle des Gallois_: le premier
      volume est consacré aux _bardes_ ou poètes, en tête desquels figurent
      _Aneurin, Taliesin, Lywarch Hen_ et _Myrddin_, appelé vulgairement
      _Merlin_, personnages célèbres de l'île de Bretagne au sixième
      siècle; le second contient des souvenirs historiques nationaux,
      classés trois par trois, en raison, non pas de leur liaison ou de
      leur dépendance chronologique, mais de quelque analogie naturelle ou
      de quelque ressemblance frappante entre eux, et appelés à cause de
      cette forme, _Triades historiques_. M. _Sharon Turner_, dans un
      excellent ouvrage, intitulé _Défense de l'authenticité des anciens
      poëmes bretons_ (London, 1803), a résolu la question relative à
      _Taliesin, Aneurin, Myrddin_ et _Lywarch Hen_ de la manière la plus
      décisive pour tout esprit juste et impartial. Nombre d'érudits
      Gallois, entre autres M. William Owen, se sont occupés aussi avec
      succès de la question plus épineuse des Triades. Mais je dois
      recommander surtout à mes lecteurs français un morceau publié dans le
      troisième volume des _Archives philosophiques, politiques et
      littéraires_ (Paris, 1818), modèle d'une critique fine et élégante,
      et où l'on reconnaît aisément la main du savant éditeur des _Chants
      populaires de la Grèce moderne_. Je saisis vivement cette occasion de
      témoigner à M. Fauriel toute ma reconnaissance pour les secours qu'il
      m'a permis de puiser dans son érudition si variée et pourtant si
      profonde.

1º La dualité des races est reconnue par les Triades: les _Gwyddelad_
(Galls) qui habitent l'_Alben_ y sont traités de peuple étranger et
ennemi[98].

      Note 98: Trioeddynys Prydain. n. 41. Archaiol. of Wales. t. II.

2º L'identité des Belges-Armorikes avec les Kymri-Bretons y est
pareillement reconnue; les tribus armoricaines y sont désignées comme
tirant leur origine de la race primitive des Kymri, et communiquant avec
elle à l'aide de la même langue[99].

      Note 99: Trioed. 5.

3º Les Triades font sortir la race des Kymri «de cette partie du pays de
_Haf_ (le pays de l'été ou du midi), qui se nomme _Deffrobani_, et où est
à présent Constantinople[100]; ils arrivèrent, y est-il dit, à _la mer
brumeuse_ (la mer d'Allemagne), et de là dans l'île de Bretagne et dans le
pays de _Lydau_ (l'Armorike) où ils se fixèrent[101].» Le barde Taliesin
dit simplement que les Kymri sortaient de l'_Asie_[102].

      Note 100: _Où est à présent Constantinople_ paraît être une addition
      de quelque copiste postérieur, une espèce de glose pour interpréter
      le mot inconnu de _Deffrobani_. Cependant cette intercalation n'est
      pas sans importance, parce qu'elle se fonde sur les traditions du
      pays.

      Note 101: Trioedd. n. 4.

      Note 102: Taliesin. Welsh Archaiol. t. I, p. 76.

Les Triades et les Bardes s'accordent sur plusieurs détails de
l'établissement des Kymri lors de leur arrivée dans l'occident de l'Europe.
C'était _Hu-le-puissant_ qui les conduisait: prêtre, guerrier, législateur
et dieu après sa mort, il réunit tous les caractères d'un chef de
théocratie: or, on sait qu'une partie des nations gauloises fut soumise
long-temps à un gouvernement théocratique, celui des Druides. Ce nom même
de _Hu_ n'était point inconnu des Grecs et des Romains, qui appellent
_Heus_ et _Hesus_ un des dieux du druidisme. Un des fameux bas-reliefs
trouvés sous le chœur de Notre-Dame de Paris représente le dieu _Esus_, le
corps ceint d'un tablier de bûcheron, une serpe à la main, coupant un
chêne. Or, les traditions galloises attribuent à _Hu-le-Puissant_ de grands
travaux de défrichement et l'enseignement de l'agriculture à la race des
Kymri[103].

      Note 103: Trioedd. n. 4, 5, 56, 92.--Bardes gallois, _passim_.

II. Les Irlandais ont aussi leurs traditions nationales, mais si confuses
et si évidemment fabuleuses, que je n'ai point osé m'en servir. Il s'y
trouve un seul fait applicable à l'objet de ces recherches, le fait de
l'existence d'un peuple appelé _Bolg_ (_Fir-Bolg_), venu du voisinage du
Rhin pour conquérir le midi de l'Irlande; on reconnaît aisément dans ces
étrangers une colonie de _Belges-Kymri_; mais rien de probable n'est
raconté ni sur leur origine ni sur l'histoire de leur établissement: ce ne
sont que contes puérils et jeux d'esprit sur ce mot de _Bolg_ qui signifie
en langue gallique un _sac_.

III. Ammien Marcellin, ou plutôt Timagène qu'il paraît citer, avait
recueilli une antique tradition des Druides de la Gaule sur l'origine des
nations gauloises. Cette tradition portait que la population de la Gaule
était en partie _indigène_ (ce qu'il faut expliquer par antérieure), en
partie venue d'îles lointaines et des régions trans-rhénanes, d'où elle
avait été chassée, soit par des guerres fréquentes, soit par les
débordemens de l'océan[104].

      Note 104: Drysidæ memorant revera fuisse populi partem indigenam: sed
      alios quoque ab insulis extimis confluxisse et tractibus
      trans-rhenanis, crebritate bellorum et alluvione fervidi maris
      sedibus suis expulsos. Ammian. Marcel. l. XV, c. 9.

Nous trouvons donc dans l'histoire traditionnelle des Gaulois, comme dans
les témoignages historiques étrangers, comme dans le caractère des langues,
le fait bien établi d'une division de la famille gauloise en deux branches
ou races.


CONCLUSION.

De la concordance de ces différens ordres de preuves résultent
incontestablement les faits suivans:

1º Les Aquitains et les Ligures, quoique habitans de la Gaule, ne sont
point de sang gaulois; ils appartiennent aux nations de sang ibérien.

2º Les nations de sang gaulois se partagent en deux branches, les _Galls_
et les _Kymri_, que j'appellerai désormais _Kimris_, pour me conformer et
à la prononciation ancienne et aux formes grammaticales de notre langue. La
parenté des Galls et des Kimris, donnée par l'histoire, est confirmée par
le rapport de leurs idiomes, et de leurs caractères moraux; elle paraît
surtout évidente quand on les compare aux autres familles humaines près
desquelles ils vivent: aux Ibères, aux Italiens, aux Germains. Mais il
existe assez de diversité dans leurs habitudes, leurs idiomes, et les
nuances de leur caractère moral, pour tracer entre eux une ligne de
démarcation, que leurs propres traditions reconnaissent, et dont l'histoire
fait foi.

3º Leur origine n'appartient point à l'Occident: leurs langues, leurs
traditions, l'histoire enfin, la reportent en Asie. Si la cause qui sépara
jadis les deux grandes branches de la famille gallo-kimrique se perd dans
l'obscurité des premiers temps du monde, la catastrophe qui les rapprocha
au fond de l'Occident, lorsque déjà elles étaient devenues étrangères l'une
à l'autre, nous est du moins connue dans ses détails, et la date en peut
être fixée historiquement.

Aux argumens sur lesquels j'ai appuyé dans cette Introduction le fait
important, fondamental de la division de la famille gauloise en deux races
se joint un troisième ordre de preuves non moins concluantes, dont mon
livre est l'exposition. C'est dans le récit circonstancié des événemens,
dans les inductions qui ressortent des faits généraux qu'éclate surtout
cette dualité des nations gauloises; ce fait seul peut porter la lumière
dans l'histoire intérieure de la Gaule transalpine, si obscure sans cela
et jusqu'à présent si peu comprise; lui seul rend raison de la variété des
mœurs, des grands mouvemens d'émigration, de l'équilibre des ligues
politiques, des groupemens divers des tribus, de leurs affections, de leurs
inimitiés, de leur désunion vis-à-vis de l'étranger.

Mon opinion sur la permanence d'un type moral dans les familles de peuples
a été exposée plus haut; je crois non moins fermement à la durée des
nuances qui différencient les grandes divisions de ces familles. Pour la
Gaule, ces nuances ressortent clairement de la masse des faits, lesquels
portent un caractère différent suivant qu'ils appartiennent aux tribus de
l'ouest et du nord ou aux tribus de l'est et du midi, c'est-à-dire aux
Kimris ou aux Galls. Les annales des temps modernes témoigneraient au
besoin qu'elle a existé naguère, qu'elle existe encore de nos jours entre
nos provinces occidentales, non mélangées de Germains, et nos provinces du
sud-est; on l'observerait surtout dans toute sa pureté aux Îles
Britanniques, entre les Galls de l'Irlande et les Kimris du pays de Galles.

Des travaux d'une toute autre nature que les miens sont venus inopinément
appuyer ma conviction et ajouter une nouvelle évidence au résultat de mes
recherches. Un homme dont le nom est connu de toute l'Europe savante, M. le
docteur Edwards, à qui la science physiologique doit tant de découvertes
ingénieuses, tant d'idées neuves et fécondes, avait conçu, il y a déjà
long-temps, le plan d'une histoire naturelle des races humaines; et
commençant par l'occident de l'Europe, il étudiait depuis plusieurs années
la population de la France, de l'Angleterre et de l'Italie. Après de longs
voyages et de nombreuses observations faites avec toute la rigueur de
méthode qu'exigent les sciences physiques, avec toute la sagacité qui
distingue particulièrement l'esprit de M. Edwards, le savant naturaliste
est arrivé à des conséquences identiques à celles de cette histoire. Il a
constaté dans les populations issues de sang gaulois deux types physiques
différens l'un de l'autre, et l'un et l'autre bien distincts des caractères
empreints aux familles étrangères; types qui se rapportent historiquement
aux Galls et aux Kimris. Bien qu'il ait trouvé sur le territoire de
l'ancienne Gaule les deux races généralement mélangées entre elles,
(abstraction faite des autres familles qui s'y sont combinées çà et là,) il
a néanmoins observé que chacune d'elles existait plus pure et plus
nombreuse dans certaines provinces où l'histoire nous les montre en effet
agglomérées et séparées l'une de l'autre.

Tel est d'une manière nécessairement sommaire et vague le résultat des
investigations de M. Edwards; je dois à son ancienne amitié et à notre
nouvelle et singulière confraternité scientifique d'en pouvoir faire ici
pressentir la haute importance. Lui-même s'occupe en ce moment d'exposer
avec détail, dans une Lettre qu'il me fait l'honneur de m'adresser, la
nature, l'enchaînement, les conséquences de ses observations en ce qui
regarde la famille gauloise particulièrement, et les races humaines en
général: ce travail, qui nous intéresse à tant de titres, doit être publié
sous peu de jours[105].

      Note 105: Chez Sautelet et Cie., libraires, rue de Richelieu, n. 14.

Si véritablement, malgré toutes les diversités de temps, de lieux, de
mélanges, les caractères physiques des races persévèrent et se conservent
plus ou moins purs, suivant des lois que les sciences naturelles peuvent
déterminer; si pareillement les caractères moraux de ces races, résistant
aux plus violentes révolutions sociales, se laissent bien modifier, mais
jamais effacer ni par la puissance des institutions, ni par le
développement progressif de l'intelligence; si en un mot il existe une
individualité permanente dans les grandes masses de l'espèce humaine, on
conçoit quel rôle elle doit jouer dans les événemens de ce monde, quelle
base nouvelle et solide son étude vient fournir aux travaux de
l'archéologie, quelle immense carrière elle ouvre à la philosophie de
l'histoire.

FIN DE L'INTRODUCTION.




HISTOIRE
DES GAULOIS.

       *       *       *       *       *

PREMIÈRE PARTIE.

       *       *       *       *       *


CHAPITRE PREMIER.

DE LA RACE GAELIQUE. Son territoire; ses principales branches.--Ses
conquêtes en Espagne; elles refoulent les nations ibériennes vers la Gaule
où les Ligures s'établissent.--Ses conquêtes en Italie; empire ombrien, sa
grandeur, sa décadence.--Commerce des peuples de l'Orient avec la Gaule;
colonies phéniciennes.--Hercule tyrien.--Colonies rhodiennes.--Colonie
phocéenne de Massalie, sa fondation, ses progrès rapides.--DE LA RACE
KIMRIQUE. Situation de cette race en Orient et en Occident au septième
siècle avant notre ère; elle est chassée des bords du Pont-Euxin par les
nations scythiques.--Elle entre dans la Gaule, ses conquêtes.--Grandes
émigrations des Galls et des Kimris en Illyrie et en Italie.--Situation
respective des deux races.


Aussi loin qu'on puisse remonter dans l'histoire de l'Occident, on trouve
la race des Galls occupant le territoire continental compris entre le Rhin,
les Alpes, la Méditerranée, les Pyrénées et l'Océan, ainsi que les deux
grandes îles situées au nord-ouest, à l'opposite des bouches du Rhin et de
la Seine. De ces deux îles, la plus voisine du continent s'appelait
_Albin_, c'est-à-dire l'_Ile blanche_[106]; l'autre portait le nom
d'_Er-in_, l'_Ile de l'ouest_[107]. Enfin le territoire continental
recevait spécialement la dénomination de _Galltachd_[108], qui signifiait
_Terre des Galls_.

      Note 106: _Alb_ signifie à la fois _élevé_ et _blanc_; _inn_,
      contracté de _innis_, île. _Albion_, insula, sic dicta ab albis
      rupibus quas mare alluit. Plin. l. XIV, c. 16.

      Note 107: _Eir_, ou _Jar_, l'Occident.

      Note 108: _Gaeltachd_, et plus correctement _Gaidhealtachd_, est
      encore aujourd'hui le nom du haut pays d'Écosse. De ce mot les Grecs
      firent _Galatia_, et de _Galatia_ le nom générique _Galatæ_. Les
      Romains procédèrent à l'inverse; c'est du nom générique _Galli_
      qu'ils tirèrent la dénomination géographique _Gallia_.

Mais la Terre des Galls, ou la _Gaule_, n'était pas possédée en
totalité par la race qui lui avait donné son nom. Un petit peuple,
d'origine, de langue, de mœurs toutes différentes[109], le peuple
_aquitain_, en habitait l'angle sud-ouest, formé par les Pyrénées
occidentales et l'Océan, et circonscrit par le cours demi-circulaire de la
Garonne. Ce peuple était un composé de bandes ibériennes ou espagnoles qui
avaient passé les Pyrénées à des époques inconnues. Maîtresses d'un sol
facile à défendre, elles s'y maintenaient entièrement indépendantes de la
domination gallique.

      Note 109: Strabon, l. IV, p. 176 et 189. _Aquitani_ dans les
      écrivains latins; Άχουϊτανοί, chez les Grecs.

Les Galls, dans ces temps reculés, menaient la vie des peuples chasseurs et
pasteurs; plusieurs de leurs tribus se teignaient le corps avec une
substance bleuâtre, tirée des feuilles du pastel[110]; quelques-unes se
tatouaient. Leurs armes offensives étaient des haches et des couteaux en
pierre; des flèches garnies d'une pointe en silex ou en coquillage[111];
des massues, des épieux durcis au feu, qu'ils nommaient _gais_[112];
et d'autres appelés _catéies_ qu'ils lançaient tout enflammés sur
l'ennemi[113]. Leur armure défensive se bornait à un bouclier de planches,
grossièrement jointes, de forme étroite et allongée. Ce fut le commerce
étranger qui leur apporta les armes en métal, et l'art de les fabriquer
eux-mêmes avec le cuivre et le fer de leurs mines. De petites barques
d'osier, recouvertes d'un cuir de bœuf, composaient leur marine; et, sur
ces frêles esquifs, ils affrontaient les parages les plus dangereux de
l'Océan[114].

      Note 110: Cæsar, Bell. gall. l. V, cap. 24.--Mel, l. III, c. 6.
      --Plin. l. XXII, c. 2.--Herodian. l. III, p. 83.--Claudian. Bell. get.

      Note 111: On trouve fréquemment de ces armes en pierre, soit dans les
      tombeaux, soit dans les cavernes qui paraissent avoir servi
      d'habitation à la race gallique. Les armes en métal ne les
      remplacèrent que petit à petit; et, après leur introduction, les
      Gaulois continuèrent encore long-temps à se servir des premières:
      aussi rencontre-t-on assez souvent les deux espèces réunies sous les
      mêmes tombelles.

      Note 112: En latin _gæsum_; en grec Γαισόν et  Γαισός. Le mot _Gais_
      n'est plus usité aujourd'hui dans la langue gallique, mais un grand
      nombre de dérivés lui ont survécu: tels sont _gaisde_, armé; _gaisg_
      bravoure; _gas_, force, etc.

      Note 113: _Cateïa_, jaculum fervefactum, clava ambusta. Virgil. Æn.
      --Cæsar. Bell. gall. l. V, c. 43.--Ammian. Marcellin., l. XXXI.
      --Isidor. Origin. l. XVIII, c. 7. En langue gallique _gath-teth_
      (prononcez ga-tè) signifie dard brûlant. Armstr. Gael. dict.

      Note 114: Solin. XXIII.--Fest Avien. Ora maritima.

La population gallique se divisait en familles ou _tribus_, formant
entre elles plusieurs _nations_ distinctes. Ces nations adoptaient
généralement des noms tirés de la nature du pays qu'elles occupaient, ou
empruntés à quelque particularité de leur état social; souvent elles se
réunissaient à leur tour pour composer de grandes _confédérations_ ou
_ligues_.

Telles étaient la confédération des Celtes[115] ou tribus des bois, qui
habitait les vastes forêts situées alors entre les Cévennes et l'Océan, la
Garonne et le pied des monts Arvernes; celle des _Armorikes_[116] ou
tribus maritimes, qui comprenait toutes les nations riveraines de l'Océan;
la nation des _Arvernes_[117] ou hommes des hautes terres, qui possédait le
plateau élevé que nous appelons encore aujourd'hui l'Auvergne; celle des
_Allobroges_[118] ou hommes du haut pays, répandue sur le versant
occidental des Alpes, entre l'Arve au nord, l'Isère au midi, et le Rhône au
couchant; des _Helvètes_[119], qui tiraient leur nom des pâturages des
Alpes où ils s'étaient établis; des _Séquanes_, qui devaient le leur à la
rivière de Seine (Sequana[120]) dont ils avoisinaient la source, au
couchant, tandis qu'au levant ils s'étendaient jusqu'au Jura; des
_Édues_[121], dont les troupeaux de moutons et de chèvres parcouraient les
vallées de la Saône et de la Haute-Loire; enfin des _Bituriges_, voisins
occidentaux de la nation éduenne, ayant pour demeure l'espèce de presqu'île
que forment, en se réunissant, la Loire, l'Allier et la Vienne.

      Note 115: _Coille, coillte_; bois, forêt. V. l'introduction. Les
      tribus celtiques qui habitaient la montagne ajoutaient au nom
      collectif _Celte_ le mot _tor_, qui signifie élevé: _Celtorii_,
      Κελτόριοι, Celtes d'en haut. Les historiens n'indiquent que
      très-vaguement la position de ces Celtes de la montagne; ils
      habitaient, disent-ils, entre les Pyrénées et les Alpes. Plutarch. in
      Camil., p. 135.

      Note 116: _Armhuirich_ et _Armhoirik_, voisin de la mer; (Lhuyd,
      archæol. britann.) _Armorici, Aremorici_.

      Note 117: _Ar, all_, haut: _veran (Fearann)_, terre, contrée.
      _Arvernia_, _Alvernia_, Auvergne.

      Note 118: _All_, haut; _brog_, lieu habité, village.

      Note 119: _Elva (Ealbha_) ou _Selva_, bétail: _ait_, _èt_, lieu,
      contrée. Elvétie ou Helvétie, contrée des troupeaux.

      Note 120: _Seach_, qui tourne, qui dévie, sinueux: _an_, eau,
      rivière, contracté de _avainn_.--Σηκόανος, ποταμός, άφ΄ οϋ  τό
      ίθνικόν Σηκόανοι. Artemidor. ap. Stephan. Bysant. V. Σηκόανος. Les
      Séquanes furent repoussés plus tard au-delà des Vosges et de la
      Saône.

      Note 121: En latin _Hedui_, et plus communément _Aedui_. _Ædh_,
      mouton; _Ed_, troupeau de petit bétail.


ANNEES 1600 à 1500 avant J.-C.

Les Celtes et les Aquitains, qui n'étaient séparés que par la Garonne, se
livrèrent sans doute plus d'une guerre; sans doute aussi une de ces guerres
donna occasion à quelque bande celtique de franchir les passages
occidentaux des Pyrénées et de pénétrer dans l'intérieur de l'Espagne, où
d'autres bandes la suivirent. Le flot de cette première invasion se dirigea
vers le nord et le centre de la péninsule, entre l'Èbre et la chaîne des
monts Idubèdes; mais la population ibérienne ne se laissa pas aisément
subjuguer. Une lutte longue et terrible eut lieu, sur le territoire envahi,
entre la race indigène et la race conquérante. Toutes deux, à la fin,
affaiblies et fatiguées, se rapprochèrent, et de leur mélange, disent les
historiens, sortit la nation Celt-ibérienne, mixte de nom, comme
d'origine[122].

      Note 122: Οϋτοι γάρ τό παλαιόν περί τής χώρας άλλήλοις
      διαπολεμήσαντες, οϊ τε Ϊβηρες καί οί Κελτοί, καί μετά ταύτα
      διαλυθέντες καί τήν χώραν κοινή κατοικήσαντες, έτι δ' έπιγαμίας πρός
      άλλήλους συνθέμενοι, διά τήν έπιμιξίαν λέγονται ταύτης τυχεϊν τής
      προσηγορίας. Diodor. Sicul., l. V, p. 309.--App. Bell. hisp., p. 256.

              Profugique à gente vetustâ
      Gallorum, Celtæ miscentes nomen Iberis.
      Lucan., Pharsal. l. IV, v. 9.

La route une fois tracée, de nombreuses émigrations galliques s'y portèrent
successivement, et, se poussant l'une l'autre, finirent par occuper toute
la côte occidentale depuis le golfe d'Aquitaine, jusqu'au détroit qui
sépare la presqu'île du continent africain. Tantôt la population indigène
se retirait devant ce torrent; tantôt, après une résistance plus ou moins
prolongée, elle suivait l'exemple des Celtibères, faisait la paix, et se
mélangeait. Des Celtes allèrent s'établir dans l'angle sud-ouest de cette
côte qu'ils trouvèrent abandonné, et sous leur nom national (Celtici) ils
formèrent un petit peuple qui eut pour frontières, au sud et à l'ouest
l'océan, à l'orient le fleuve Anas, aujourd'hui la Guadiana[123]. D'autres
Galls, dont la nation n'est pas connue, s'emparèrent de l'angle nord-ouest;
et le nom actuel du pays (la Galice) rappelle encore leur conquête[124]. La
contrée intermédiaire conserva une partie de sa population qui, mélangée
avec les vainqueurs, produisit la nation des Lusitains[125], non moins
célèbres que les Celtibères dans l'ancienne histoire de l'Ibérie.

      Note 123: Herodot. l. II, p. 118;  l. IV, p. 303, édit. Amst. 1763.
      --Polyb. ap. Strab., l. III.--Varro ap. Plin., l. III, c. 3.

      Note 124: _Gallœcia, Callaicia_. Ils étaient divisés en quatre
      tribus: Artabri, Nerii, Præsamarcæ, Tamarici. Plin. l. IV, c. 34-35.
      --Pompon. Mel., l. III, c. I.--Strab., l. c.

      Note 125: Plin., l. c.--Strab. ibid.--Pompon. Mel., l. III,
      c. I et seq.: Consultez l'excellent ouvrage de M. Guillaume de
      Humboldt, _Pruefung der Untersuchungen ueber die Urbewohner
      Hispaniens_... Berlin, 1821.

Par suite de ces conquêtes, la race gallique se trouva répandue sur plus de
la moitié de la péninsule espagnole. La limite du territoire qu'elle
occupait, mixte ou pure, pourrait être représentée par une ligne qui
partirait des frontières de la Gallice, longerait l'Èbre jusqu'au milieu de
son cours, suivrait ensuite la chaîne des monts Idubèdes pour se terminer à
la Guadiana, comprenant ainsi tout l'ouest et une grande partie de la
contrée centrale.

Mais les victoires des Galls au midi des Pyrénées eurent, pour leur patrie,
un contre-coup funeste. Tandis qu'ils se pressaient dans l'occident et le
centre de l'Espagne, les nations ibériennes, déplacées et refoulées sur la
côte de l'est, forcèrent les passages orientaux de ces montagnes. La nation
des Sicanes, la première, pénétra dans la Gaule, qu'elle ne fit que
traverser, et entra en Italie par le littoral de la Méditerranée[126]. Sur
ses traces arrivèrent ensuite les _Ligors_[127] ou Ligures, peuple
originaire de la chaîne de montagnes au pied de laquelle coule la
Guadiana[128]; et chassé de son pays par les Celtes conquérans[129].
Trouvant la côte déblayée par les Sicanes, les Ligures s'en emparèrent, et
étendirent leurs établissemens tout le long de la mer, depuis les Pyrénées
jusqu'à l'embouchure de l'Arno, bordant ainsi, par une zone
demi-circulaire, le golfe qui dès lors porta leur nom. Dans les temps
postérieurs, lorsqu'ils se furent multipliés, leurs possessions en Gaule
comprirent toute la côte à l'occident du Rhône, jusqu'à la ligne des
Cévennes[130]; et à l'orient de ce fleuve, tout le pays situé entre
l'Isère, les Alpes, le Var et la mer[131]. Mais il resta parmi eux, à l'est
du Rhône, principalement, quelques tribus galliques, dont nous aurons plus
d'une fois l'occasion de parler dans la suite de cet ouvrage.

      Note 126: Σικκνοί άπό τοΰ Σικανοΰ ποταμοΰ τοΰ  έν Ίβηρία ύπό Ατγύων
      κναστάντες.... Thucyd., l. VI, c. 2.--Servius, ad Æneid., l. VI.
      --Ephor. ap. Strab., l. VI.--Philist. ap. Diodor. Sic., l. V.

      Note 127: _Ligor, Iligor_, haute cité. (Humboldt, p. 5-6.) De ce mot
      les Romains tirent _Ligures_ et les Grecs _Lygies_.

      Note 128: Αιγυστινή, πόλις Αιγύων τής δυστικής Ϊβηρίας έγγύς καί
      τής Ταρτησσού πλησίον.  Steph. Bysant.

      Note 129:

      ..................Celtarum manu
      Crebrisque dudùm præliis.........
      Ligures.... pulsi, ut sæpè fors aliquos agit,
      Venêre in ista quæ per horrenteis tenent
      Plerùmque dumos........................

      Fest. Avien. V.  132 et seq.

      Note 130: C'est ce que les géographes anciens appelaient
      l'_Ibéro-Ligurie_, à cause du voisinage de l'Espagne.

      Note 131: C'était la _Celto-Ligurie_.


ANNEES 1400 à 1000. avant J.-C.

L'irruption des peuples ibériens avait révélé aux Galls l'existence de
l'Italie; ce fut de ce côté qu'ils se dirigèrent, lorsque la surabondance
de population, ou toute autre cause les détermina à entreprendre de
nouvelles migrations. Une horde nombreuse, composée d'hommes, de femmes, et
d'enfans de toute tribu, s'organisa sous le nom collectif d'_Ambra_[132]
(_les vaillans_ ou _les nobles_), franchit les Alpes, et se précipita sur
l'Italie.

      Note 132: Plus correctement _Amhra_. De ce mot les Latins ont fait
      Ambro, Ambronis, plur. Ambrones; et Umber, bri: les Grecs, Άμβρών,
      Όμβρος, Όμβριος, Όμβρικός.

L'Italie subalpine[133] présente à l'œil un vaste bassin que les Alpes
bornent au nord, la mer supérieure[134] au levant, et du nord-ouest au
sud-est, la chaîne des Apennins. D'occident en orient, cette plaine immense
est traversée par le Pô, appelé aussi Éridan, qui, prenant sa source au
mont Viso (Vesulus), se jette dans la mer supérieure, dont il couvre la
plage d'eaux stagnantes. Ce roi des fleuves italiens[135], dans son cours
de cent vingt-cinq lieues, reçoit presque toutes les rivières que versent
d'un côté les Alpes occidentales, pennines et rhétiennes, de l'autre, les
Alpes maritimes et l'Apennin; sur sa rive gauche, la Doria (Duria), le
Tésin (Ticinus), l'Adda (Addua), l'Oglio (Ollius), le Mincio (Mincius); sur
sa rive droite, le Tanaro (Tanarus) sorti des Alpes maritimes, la Trébia et
le Réno (Rhenus) sortis tous deux des Apennins[136]. Au nord du Pô, l'Adige
(Athesis), fleuve moins considérable que celui-ci, mais pourtant rapide et
profond, descend des Alpes rhétiennes pour aller se perdre aussi dans les
lagunes de la côte[137].

      Note 133: Italia subalpina, circumpadana, ΫὙπαλπία.

      Note 134: _Mare Superum_. Elle reçut le nom d'Adriatique après la
      fondation d'Adria, ou Hatria, par les Étrusques. Celle qui baigne la
      côte occidentale de l'Italie s'appelait mer Inférieure, _mare
      Inferum_.

      Note 135: Fluviorum rex Eridanus.......     Virgil. Georg. I.

      Note 136: Du temps de Pline, les affluens du Pô étaient au nombre de
      trente (l. III, c. 16.--Solin., c. 8.--Martian. Capell., l. VI.); on
      en compte aujourd'hui plus de quarante.

      Note 137: Polyb. l. II, p. 103 et seq.--Strab., l. II et V.

La contrée circumpadane était célèbre chez les anciens, non moins par sa
fertilité que par sa beauté; et plusieurs écrivains n'hésitent pas à la
placer au-dessus du reste de l'Italie[138]. Dès les temps les plus reculés,
on vantait ses pâturages[139], ses vignes, ses champs d'orge et de
millet[140], ses bois de peupliers et d'érables[141] ses forêts de chênes
où s'engraissaient de nombreux troupeaux de porcs, nourriture principale
des peuplades italiques[142]. Elle était alors en presque totalité au
pouvoir des Sicules, nation qui se prétendait _Autochthone_, c'est-à-dire
née de la terre même qu'elle habitait[143]. Les Vénètes, petit peuple
illyrien ou slave[144], s'y étaient conquis une place, à l'orient, entre
l'Adige, le Pô et la mer. Au couchant, l'Apennin séparait les Sicules des
Ligures, établis, comme nous venons de le dire, le long du golfe auquel ils
avaient donné leur nom, jusqu'à l'embouchure de l'Arno.

      Note 138: Polyb., l. II, p. 103.--Plutarch. in Mario, p. 411.--Tacit.
      hist. II, c. 171.

      Note 139: Plutarch. in Camil. p. 135.

      Note 140: Polyb. l. II, p. 103 et seq.

      Note 141: Plin. l. XVI, c. 15; l. XVII, c. 23.--Dionys. perieget.
      V. 292.--Marcian. Heracl. peripl.--Ovid. Metam. l. II.

      Note 142: Polyb. l. II; l. C.

      Note 143: Dionys. Halic. l. I, c. 9; l. II, c. 1.--Plin. 1. III, c. 4.

      Note 144: Herodot. l. I-V.

Ce ne fut pas sans avoir long-temps résisté que les Sicules abandonnèrent à
la horde gallique leur terre natale; les combats qu'ils soutinrent contre
elle sont mentionnés par les anciens historiens, comme les plus sanglans
dont l'Italie eût été jusqu'alors le théâtre[145]. Vaincus enfin, ils se
retirèrent au midi de la péninsule[146], d'où ils passèrent dans la grande
île qui prit d'eux le nom de Sicile. Cet événement, qui livrait à la race
gallique toute la vallée du Pô, eut lieu vers l'an 1364 avant notre
ère[147]. Les vainqueurs ne s'arrêtèrent pas là; ils poussèrent leurs
conquêtes jusqu'à l'embouchure du Tibre; ce fleuve, la Néra (Nar), et le
Trento (Truentus), devinrent la frontière méridionale de leur empire qui,
s'étendant de là aux Alpes, embrassa plus de la moitié de l'Italie[148].

      Note 145: Dionys. Halic. l. I, c. 16.

      Note 146: Dionys. Halic. ibid.--Plin. 1. III, c. 4.

      Note 147: Philist. ap. Dionys. Halic. l. C.--Fréret, t. IV, p. 300,
      Œuvres complètes. Paris, 1796.

      Note 148: Dionys. 1. I, 20-28.--Plin. 1. III, 14-15.--Cf. Cluver.
      Ital. antiq. l. II, c. 4.

Possesseurs paisibles de ce grand territoire, les Ambra ou Ombres (nom sous
lequel ils sont plus connus dans l'histoire) s'y organisèrent suivant les
usages des nations galliques. Ils le partagèrent en trois régions ou
provinces, déterminées par la nature du pays. La première, sous le nom
d'_Is-Ombrie_[149] ou de Basse-Ombrie, comprit les plaines circumpadanes;
la seconde, appelée _Oll-Ombrie_[150] ou Haute-Ombrie renferma les deux
versans de l'Apennin et le littoral montueux de la mer supérieure; la côte
de la mer inférieure, entre l'Arno et le Tibre, forma la troisième, et
reçut la dénomination de _Vil-Ombrie_[151], ou d'Ombrie maritime. Dans ces
circonstances, les Ombres prirent un accroissement considérable de
population[152]; ils comptèrent, dans les haute et basse provinces
seulement trois cent cinquante-huit grands bourgs que les historiens
décorent du titre de villes[153]; leur influence s'étendit en outre sur
toutes les nations italiques jusqu'à l'extrémité de la presqu'île.

      Note 149: _Is, ios_, bas, inférieur. Ίσομβρία, Ϊσομβροι et Ϊσομβρες;
      en latin, _Insubria, Insubres_.

      Note 150: _Olombria, Olombri_, Όλομβρία, Όλομβροι. Ptolem.--_Oll,
      all_, haut, élevé: Armstrong's gaelic diction.

      Note 151: _Vilombria_, Ούιλομβρία Ptolem.--_Bil, vil_, bord,
      rivage. Armstrong's gaelic diction.

      Note 152: Ήν τοϋτο τό έθνος έν τοϊς πάνυ μέγα. Dionys. Halic. l. I,
      c. 16.

      Note 153: Trecenta eorum oppida Tusci debellasse reperiuntur. Plin.
      l. III. c. 14--Il restait encore dans la Haute-Ombrie du temps de
      Pline quarante-six villes; douze avaient péri.


ANNEES 1000 à 600. avant J.-C.

Mais, dans le cours du onzième siècle, un peuple nouvellement émigré du
nord de la Grèce entra en Italie par les Alpes illyriennes, traversa
l'Isombrie comme un torrent, franchit l'Apennin, et envahit l'Ombrie
maritime[154]; c'était le peuple des _Rasènes_[155] si célèbres dans
l'histoire sous le nom d'Étrusques. Bien supérieurs en civilisation aux
races de la Gaule et de l'Italie, les Étrusques connaissaient l'art de
construire des forteresses et de ceindre leurs places d'habitation, de
murailles élevées et solides, art nouveau pour l'Italie où toute
l'industrie se bornait alors à rassembler au hasard de grossières cabanes
sans plan et sans moyens de défense[156]. Une chose distinguait encore ce
peuple des sauvages tribus ombriennes, c'est qu'il ne détruisait ou ne
chassait point la population subjuguée; organisé, dans son sein, en caste
de propriétaires armés, il la laissait vivre attachée à la glèbe du champ
dont il l'avait dépouillée. Tel fut le sort des Ombres dans la partie de
leur territoire située entre le cours du Tibre, l'Arno et la mer inférieure.
Là disparurent rapidement les traces de la domination gallique. Aux
villages ouverts et aux cabanes de chaume, succédèrent douze grandes villes
fortifiées, habitation des conquérans et chefs-lieux d'autant de divisions
politiques qu'unissait un lien fédéral[157]. Le pays prit le nom des
vainqueurs et fut appelé dès lors Étrurie.

      Note 154: Priùs, cis Apenninum ad inferum mare...
      Tit. Liv. l. V, c. 99.

      Note 155: Ce peuple ne reconnaissait pour son nom national que celui
      de _Rhasena_, en ajoutant l'article, _Ta-Rhasena_, d'où les Grecs,
      probablement, ont fait _Tyrseni_ et _Tyrrheni_. On ignore d'où
      dérivait celui d'Étrusques que les Latins lui donnaient.

      Note 156: Tzetzes ad Lycophron. Alexandr. 717.--Rutil. itinerar. I.

      Note 157: Strabon. l. V.--Servius ad Virgil. Æneid. II, VIII et X.
      --Cf. Cluver. Ital. antiq. t. I, p. 344 et seq.

Une fois constitués, les Étrusques poursuivirent avec ordre et persévérance
l'expropriation de la race ombrienne; ils attaquèrent l'Ombrie circumpadane
qui, successivement, et pièce à pièce, passa sous leur domination. Les
douze cités étrusques se partagèrent par portions égales cette seconde
conquête; chacune d'elles eut son lot dans les trois cents villages que les
Galls y avaient habités[158]; chacune d'elles y construisit une place de
commerce et de guerre qu'elle peupla de ses citoyens[159]; ce fut là la
nouvelle Étrurie[160]. Mais les Isombres ne se résignèrent pas tous à la
servitude. Un grand nombre repassèrent dans la Gaule où ils trouvèrent
place, soit parmi les Helvètes[161], soit parmi les tribus éduennés, sur
les bords de la Saône[162]. Plusieurs se réfugièrent dans les vallées des
Alpes parmi les nations liguriennes qui commençaient à s'étendre sur le
versant occidental de ces montagnes, et vécurent au milieu d'elles sans se
confondre, sans jamais perdre ni le souvenir de leur nation ni le nom de
leurs pères. Bien des siècles après, le voyageur pouvait distinguer encore
des autres populations alpines la race de ces exilés de l'Isombrie[163].
Même dans la contrée circumpadane, l'indépendance et le nom isombrien ne
périrent pas totalement. Quelques tribus concentrées entre le Tésin et
l'Adda, autour des lacs qui baignent le pied des Alpes pennines[164],
résistèrent à tous les efforts des Étrusques, qu'ils troublèrent long-temps
dans la jouissance de leur conquête. Désespérant de les dompter, ceux-ci,
pour les contenir du moins, construisirent près de leur frontière la ville
de Melpum, une des plus fortes places de toute la nouvelle Étrurie[165].

      Note 158: Trecenta oppida Tusci debellasse reperiuntur. Plin. l. III,
      c. 14.--Strab. l. V.

      Note 159: Trans Apenninum  totidem quot capita originis erant
      coloniis missis..... usque ad Alpes tenuêre. Tit. Liv. l. V, c. 23.
      --Δώδεκα πόλεων..... Diodor. Sicul. l. XIV, p. 321.

      Note 160: Etruria nova. Serv. Virg. Æn. XV, V. 202.

      Note 161: Ils y furent connus sous le nom d'_Ambres_; _Ambro_,
      _Ambronis_; d'où nous avons fait _Ambrons_. Plutarch. in Mario. Voyez
      ci-après, IIème partie, le récit de l'invasion des Cimbres.

      Note 162: Ils continuèrent à porter le nom d'Isombres, en latin,
      _Insubres_. Insubres, pagus Æduorum; Tit. Liv. l. V, c. 23.--Les
      _Umbranici_, qui habitaient un peu plus bas, sur la rive droite du
      Rhône, étaient probablement une de ces peuplades émigrées de
      l'Ombrie.

      Note 163: Insubrium exules. Plin. l. III, c. 17-20.--Ils portaient
      vulgairement le nom collectif de Ligures. Caturiges Insubrium exules,
      undè orti Vagieni Ligures. Plin. l. c.--Plutarch. in Mario.--Mais ils
      ne reconnaissaient point d'autre nom national que celui d'_Ambre_
      (Ambro). Plutarch. ibid.--Voyez le récit de l'invasion des Cimbres,
      2ème partie de cet ouvrage.

      Note 164: Tit. Liv. l. V, c. 23.

      Note 165: Plin. l. III, c. 17.

La nation ombrienne était réduite au canton montagneux qui s'étendait entre
la rive gauche du Tibre et la mer supérieure, et comprenait l'Ollombrie
avec une faible partie de la Vilombrie; les Étrusques vinrent encore l'y
forcer, tandis que les peuples italiques, profitant de sa détresse,
envahissaient sa frontière méridionale jusqu'au fleuve Æsis. Épuisée, elle
demanda la paix et l'obtint. Avec le temps même, elle finit par s'allier
intimement à ses anciens ennemis; elle adopta la civilisation, la religion,
la langue, la fortune politique de l'Étrurie, volontairement toutefois et
sans renoncer à son indépendance[166]: mais dès lors elle ne fut plus
qu'une nation italienne, et pour nous son histoire finit là. Cependant
cette culture étrangère n'effaça pas complètement son caractère originel.
L'habitant des montagnes ombriennes se distingua toujours des autres
peuples de l'Italie par des qualités et des défauts attribués généralement
à la race gallique: sa bravoure était brillante, impétueuse, mais on lui
reprochait de manquer de persévérance; il était irascible, querelleur,
amoureux des combats singuliers; et cette passion avait même fait naître
chez lui l'institution du duel judiciaire[167]. Quelques axiomes politiques
des Ombres, parvenus jusqu'à nous, révèlent une morale forte et virile.
«Ils pensent, dit un ancien écrivain, Nicolas de Damas, qui paraît avoir
étudié particulièrement leurs mœurs, ils pensent qu'il est honteux de vivre
subjugués; et que dans toute guerre, il n'y a que deux chances pour l'homme
de cœur, vaincre ou périr[168].» Malgré l'adoption des usages étrusques, il
se conserva dans les dernières classes de ce peuple quelque chose de
l'ancien costume et de l'ancienne armure nationale; le _gais_, porté
double, un dans chaque main, à la manière des Galls, fut toujours l'arme
favorite du paysan de l'Ombrie[169].

      Note 166: Hist. rom. passim.--Tab. Eugub. Cf. Micali et Lanzi.

      Note 167: Όμβρικοί, όταν πρός άλλήλους έχωσιν άμφησβήτησιν,
      καθοπλισθέντες ώς έν πολέμω, μάχονται, καί δοκοϋσι δικαιότερα λέγειν
      οί τούς έναντίους άποσφάξαντες. Nic. Damasc. ap. Stob. serm. XIII.

      Note 168: Αΐσχιστον ήγοϋνται ήττημένοι ζήν· άλλ' άναγκαίον ή νικάν ή
      άποθνήσκειν. Nic. Damasc. ap. Stob. serm. cit.

      Note 169: Pastorali habitu, binis gaesis armati..Tit. Liv. IX dec. I.


ANNEES 1200 à 900. avant J.-C.

Tandis que la race gallique, au midi des Alpes, éprouvait ces alternatives
de fortune, au nord des Alpes, quelques germes de civilisation apportés par
le commerce étranger commençaient à se développer dans son sein. Ce fut,
selon toute apparence, durant le treizième siècle que des navigateurs venus
de l'Orient abordèrent pour la première fois la côte méridionale de la
Gaule; attirés par les avantages que le pays leur présentait, ils y
revinrent, et y bâtirent des comptoirs. Les Pyrénées, les Cévennes, les
Alpes, recelaient alors à fleur de terre des mines d'or et d'argent; les
montagnes de l'intérieur, d'abondantes mines de fer[170]; la côte de la
Méditerranée fournissait un grenat fin qu'on suppose avoir été
l'escarboucle[171]; et les indigènes ligures ou gaulois péchaient autour
des îles appelées aujourd'hui îles d'Hières du corail dont ils ornaient
leurs armes[172] et que sa beauté fit rechercher des marchands de l'Orient.
En échange de ces richesses, ceux-ci importaient les articles ordinaires de
leur traite: du verre, des tissus de laine, des métaux ouvrés, des
instrumens de travail, surtout des armes[173].

      Note 170: Posidon. ap. Athenæ. l. VI, c. 4.--Strab. l. III, p. 146;
      l. IV, p. 190.--Aristot. Mirab. ausc. p. 1115.

      Note 171: Theophrast. Lapid. p. 393-396.--Lugd. Bat. 1613.

      Note 172: Curalium laudatissimum circà Stæchades insulas... Galli
      gladios adornabant eo. Plin. l. XXXII, c. 2.

      Note 173: Homer. Iliad. VI, 29; Odyss. XV, 424.--Ezechiel,
      c. 27. Cf. Heeren: Ideen ueber die Politik, den Verkehr und den
      Handel der vornehmsten Voelker der alten Welt.

Tout fait présumer que ce commerce entre l'Asie et la Gaule dut son origine
aux Phéniciens, qui, dès le onzième siècle, entourant d'une ligne immense
de colonies et de comptoirs tout le bassin occidental de la Méditerranée,
depuis Malte jusqu'au détroit de Calpé, s'en étaient arrogé la possession
exclusive. A l'égard de la Gaule, ils ne se bornèrent pas à la traite de
littoral; l'existence de leurs médailles dans des lieux éloignés de la mer,
la nature de leur établissement surtout témoignent qu'ils colonisèrent
assez avant l'intérieur. L'exploitation des mines les attirait
principalement dans le voisinage des Pyrénées, des Cévennes et des Alpes.
Ils construisirent même, pour le service de cette exploitation, une route
qui faisait communiquer la Gaule avec l'Espagne et avec l'Italie, où ils
possédaient également des mines et des comptoirs. Cette route passait par
les Pyrénées orientales, longeait le littoral de la Méditerranée gauloise,
et traversait ensuite les Alpes par le col de Tende; ouvrage prodigieux par
sa grandeur et par la solidité de sa construction, et qui plus tard servit
de fondement aux voies massaliotes et romaines[174]. Lorsque ces intrépides
navigateurs eurent découvert l'Océan atlantique, ils nouèrent aussi des
relations de commerce avec la côte occidentale de la Gaule; surtout avec
Albion et les îles voisines où ils trouvaient à bas prix de l'étain[175] et
une espèce de murex, propre à la teinture noire[176].

      Note 174: Polybe (l. II) nous apprend que cette route existait avant
      la seconde guerre punique, et que les Massaliotes y posèrent des
      bornes militaires à l'usage des armées romaines qui se rendaient en
      Espagne. Elle n'était point l'ouvrage des Massaliotes, qui, à cette
      époque, n'étaient encore ni riches ni puissans dans le pays, et qui
      d'ailleurs ne le furent jamais assez pour une entreprise aussi
      colossale. (V. ci-après, part. II, c. I). Les Romains remirent cette
      route à neuf, et en firent les deux voies _Aurelia_ et _Domitia_.

      Note 175: Le commerce de l'étain fit donner à ces îles le nom de
      _Cassiterides_ (cassiteros, étain).

      Note 176: Amati de restitutione purpurarum. Cons. Heeren, ouv. cité.

Une antique tradition passée d'Asie en Grèce et en Italie, où n'étant plus
comprise elle se défigura, parlait de voyages accomplis dans tout
l'Occident par le dieu tyrien, Hercule; et d'un premier âge de
civilisation, que les travaux du dieu avaient fait luire sur la Gaule. La
Gaule, de son côté, conservait une tradition non moins ancienne et qui
n'était pas sans rapport avec celle-là. Le souvenir vague d'un état
meilleur amené par les bienfaits d'étrangers puissans, de conquérans d'une
race divine, se perpétuait de génération en génération parmi les peuples
galliques; et lorsqu'ils entrèrent en relation avec les Grecs et les
Romains, frappés de la coïncidence des deux traditions, ils adoptèrent tous
les récits que ceux-ci leur débitèrent sur Hercule[177].

      Note 177: Incolæ id magis omnibus adseverant quod etiam nos legimus
      in monumentis eorum incisum, Herculem....... Ammian. Marcell.
      l. XV, c. 9.

Quiconque réfléchit à l'amour de l'antiquité orientale pour les symboles,
cesse de voir dans l'Hercule phénicien un personnage purement fabuleux, ou
une pure abstraction poétique. Le dieu né à Tyr le jour même de sa
fondation, protecteur inséparable de cette ville où sa statue est enchaînée
dans les temps de périls publics; voyageur intrépide, posant et reculant
tour à tour les bornes du monde; fondateur de villes tyriennes, conquérant
de pays subjugués par les armes tyriennes; un tel dieu n'est autre en
réalité que le peuple qui exécuta ces grandes choses; c'est le génie tyrien
personnifié et déifié. Tel les faits nous montrent le peuple, tel la
fiction dépeint le héros; et l'on pourrait lire dans la légende de la
Divinité l'histoire de ses adorateurs. Le détail des courses d'Hercule en
Gaule confirme pleinement ce fait général; et l'on y suit, en quelque sorte
pas à pas, la marche, les luttes, le triomphe, puis la décadence de la
colonie dont il est le symbole évident.

C'est à l'embouchure du Rhône que la tradition orientale fait arriver
d'abord Hercule; c'est près de là qu'elle lui fait soutenir un premier et
terrible combat. Assailli à l'improviste par Albion et Ligur[178], enfans
de Neptune, il a bientôt épuisé ses flèches, et va succomber, lorsque
Jupiter envoie du ciel une pluie de pierres; Hercule les ramasse, et, avec
leur aide, parvient à repousser ses ennemis[179]. Le fruit de cette
victoire est la fondation de la ville de Nemausus (Nîmes), à laquelle un de
ses compagnons ou de ses enfans donne son nom[180]. Il serait difficile de
ne pas reconnaître sous ces détails mythologiques le récit d'un combat
livré par des montagnards de la côte aux colons phéniciens, dans les champs
de la _Crau_[181], sur la rive gauche du Rhône non loin de son embouchure;
combat dans lequel les cailloux, qui s'y trouvent accumulés en si
prodigieuse quantité, auraient servi de munitions aux frondeurs phéniciens.

      Note 178: _Albion_, Mela, l. II, c. 5.--Άλεβίων, Apollod. de Diis,
      l. II.--Tzetzes in Lycophr. Alexandr.--_Alb_, comme nous l'avons
      déjà dit, signifie montagne en langue gallique. Une tribu montagnarde
      de cette côte portait le nom d'Albici (Cæsar, Bell. civil. I) ou
      d'βίοικοι (Strab. l. IV).

      Note 179: Æschyl. Prometh. solut. ap. Strab. l. IV, p. 183.--Mela. l.
      II, c. 5.--Tzetzes, l. c.--Eustath. ad Dionys. perieg.

      Note 180: Stephan. Bysant. Vº Νεμαυσός.

      Note 181: C'est le nom que porte aujourd'hui une plaine immense,
      couverte de cailloux, située près du Rhône, entre la ville d'Arles et
      la mer.--_Crau_ dérive du mot gallique _craig_, qui signifie pierre.

Vainqueur de ses redoutables ennemis, le dieu appelle autour de lui les
peuplades indigènes éparses dans les bois; hommes de toute tribu, de toute
nation, de toute race, accourent à l'envi pour participer à ses
bienfaits[182]. Ces bienfaits sont l'enseignement des premiers arts et
l'adoucissement des mœurs. Lui-même il leur construit des villes, il leur
apprend à labourer la terre; par son influence toute-puissante, les
immolations d'étrangers sont abolies; les lois deviennent moins
inhospitalières et plus sages[183]; enfin les _tyrannies_, c'est-à-dire
l'autorité absolue des chefs de tribu et des chefs militaires, sont
détruites et font place à des gouvernemens _aristocratiques_[184],
constitution favorite du peuple phénicien. Tel est le caractère constant
des conquêtes de l'Hercule tyrien en Gaule, comme dans tout l'Occident.

      Note 182: Diodor. Sicul. l. IV, p. 226.

      Note 183: Κατέλυσε τάς συνήθεις παρανομίας καί ξενοκτονίας. Diod.
      Sicul. ubi suprà.--Καθιστάς σωφρονικά πολιτεύματα. Dionys. Halic. l.
      I, c. 41.

      Note 184: Παρέδωκε τάν βασιλείαν τοϊς άρίστοις τών έγχωρίων. Diodor.
      Sicul. l. IV, p. 226.--Άριστοκρατίας.... Dionys. Halic. l. I, c. 41.

Si nous continuons à suivre sa marche, nous le voyons, après avoir civilisé
le midi de la Gaule, s'avancer dans l'intérieur par les vallées du Rhône et
de la Saône. Mais un nouvel ennemi l'arrête, c'est Tauriske[185],
montagnard farouche et avide qui ravage la plaine, désole les routes et
détruit tout le fruit des travaux bienfaisans du dieu; Hercule court
l'attaquer dans son repaire et le tue. Il pose alors sans obstacle les
fondemens de la ville d'Alésia sur le territoire éduen. Ainsi, quelque part
qu'Hercule mette le pied, il trouve des amis et des ennemis; des amis parmi
les tribus de la plaine, des ennemis dans les montagnes où la barbarie et
l'indépendance sauvage se retranchent et lui résistent.

      Note 185: Tauriscus. Ammian. Marcell. l. XV, c. 9.--Caton, cité par
      Pline (l. III, c. 20.), place dans les Alpes une grande confédération
      de peuples tauriskes.--_Tor_, hauteur, sommet.

«Alésia, disent les récits traditionnels, fut construite grande et
magnifique; elle devint le foyer et la ville-mère de toute la Gaule[186].»
Hercule l'habita, et, par ses mariages avec des filles de rois, la dota
d'une génération forte et puissante. Cependant lorsqu'il eut quitté la
Gaule pour passer en Italie, Alésia déchut rapidement; les sauvages des
contrées voisines s'étant mêlés à ses habitans, tout rentra peu à peu dans
la barbarie[187]. Avant son départ, continuent les mythologues, Hercule
voulut laisser de sa gloire un monument impérissable. «Les dieux le
contemplèrent fendant les nuages et brisant les cîmes glacées des
Alpes[188].» La route dont on lui attribue ici la construction, et à
laquelle son nom fut attaché, est celle-là même que nous mentionnions tout
à l'heure comme un ouvrage des Phéniciens, et qui conduisait de la côte
gauloise en Italie, par le Col de Tende.

      Note 186: Έκτισε πόλιν εύμεγέθη Άλησίαν. άπάσης τής Κελτικής έστίαν
      καί μητρόπολιν. Diodor. Sic. l. IV, p. 226.

      Note 187: Jldtzou; Πάντας τούς κατοικοϋντας έκβαρβαρωθήναι συνέβη
      Diodor. Sic. l. IV, p. 226.

      Note 188: Scindentem nubes, frangentemque ardua montis Spectârunt
      Superi. . . . . . . .     Sil. Ital. l. III.  Virgil. Æneid. l. VI.
      --Diodor. Sicul. l. IV, p. 226.--Dionys. Halic. l. I, c. 41.--Ammian.
      Marcell. l. XV, c. 9.


ANNEES 900 à 600. avant J.-C.

Au déclin de l'empire phénicien, ses colonies maritimes en Gaule tombèrent
entre les mains des Rhodiens, puissans à leur tour sur la Méditerranée; ses
colonies intérieures disparurent. Les Rhodiens construisirent quelques
villes, entre autres Rhoda ou Rhodanousia[189], près des bouches libyques
du Rhône; mais leur domination fut de courte durée. Leurs établissemens
étaient presque déserts et le commerce entre l'Orient et la Gaule presque
tombé, quand les Phocéens arrivèrent.

      Note 189: Plin. l. III, c. 4.--Hieronym. Comment. epist. ad Galat. l.
      II, c. 3.--Isodor. Origin. l. XIII, c. 21. Voyez ci-après, part.
      II, c. I.


ANNEES 600 à 587. avant J.-C.

Ce fut l'an 600 avant Jésus-Christ que le premier vaisseau phocéen jeta
l'ancre sur la côte gauloise, à l'est du Rhône; il était conduit par un
marchand nommé Euxène[190], occupé d'un voyage de découvertes. Le golfe où
il aborda dépendait du territoire des Ségobriges, une des tribus galliques
de la population ligurienne. Le chef ou roi des Ségobriges, que les
historiens appellent Nann, accueillit avec amitié ces étrangers, et les
emmena dans sa maison, où un grand repas était préparé; car ce jour-là il
mariait sa fille[191]. Mêlés parmi les prétendans Galls et Ligures, les
Grecs prirent place au festin, qui se composait, selon l'usage, de venaison
et d'herbes cuites[192].

      Note 190: Aristot. apud Athenæum, l. XIII, c. 5.

      Note 191: Aristot. loco citat.--Justin, l. XLIII, c. 3.

      Note 192: Diodor. Sicul. l. IV.

La jeune fille, nommée Gyptis, suivant les uns, et Petta, suivant les
autres[193], ne parut point pendant le repas. La coutume ibérienne[194],
conservée chez les Ligures et adoptée par les Ségobriges, voulait qu'elle
ne se montrât qu'à la fin portant à la main un vase rempli de quelque
boisson[195], et celui à qui elle présenterait à boire devait être réputé
l'époux de son choix. Au moment où le festin s'achevait, elle entra donc,
et, soit hasard, soit toute autre cause[196], dit un ancien narrateur, elle
s'arrêta en face d'Euxène, et lui tendit la coupe. Ce choix imprévu frappa
de surprise tous les convives. Nann, croyant y reconnaître une inspiration
supérieure et un ordre de ses dieux[197], appela le Phocéen son gendre, et
lui concéda pour dot le golfe où il avait pris terre. Euxène voulut
substituer au nom que sa femme avait porté jusqu'alors un nom tiré de sa
langue maternelle; par une double allusion au sien et à leur commune
histoire, il la nomma Aristoxène, c'est-à-dire _la meilleure des hôtesses_.

      Note 193: Gyptis. Justin. l. c.--Πέττα. Arist. ap. Athenæ. Ubi suprà.

      Note 194: Elle subsiste encore aujourd'hui dans plusieurs cantons du
      pays basque, en France et en Espagne.

      Note 195: Justin dit que cette boisson était de l'eau: Virgo cùm
      juberetur..... aquam porrigere (l. XLIII, c. 3.); Aristote, que
      c'était du vin mêlé d'eau: Φιάλην κεκραμένην (ap. Athen. l. c). Ce
      vin, si c'était du vin, provenait du commerce étranger, car la vigne
      n'était pas encore introduite en Gaule.

      Note 196: Είτε άπό τύχης, είτε καί δι΄ άλλην τινα αίτίαν. Aristot.
      ubi suprà.

      Note 197: Τοϋ πατρός άξιοϋντος ώς κατά θεόν γενομένης τής
      δώσεως...... Idem, ibidem.

Sans perdre de temps, Euxène avait fait partir pour Phocée son vaisseau et
quelques-uns de ses compagnons, chargés de recruter des colons dans la
mère-patrie. En attendant, il travailla aux fondations d'une ville qu'il
appela Massalie[198]. Elle fut construite sur une presqu'île creusée en
forme de port vers le midi, et attenante au continent par une langue de
terre étroite[199]. Le sol de la presqu'île était sec et pierreux; Nann,
par compensation, y joignit quelques cantons du littoral encore couvert
d'épaisses forêts[200], mais où la terre, fertile et chaude, fut jugée par
les Phocéens convenir parfaitement à la culture des arbres de l'Ionie.

      Note 198: Μασσαλια, en latin, _Massilia_, et par corruption dans la
      basse latinité, _Marsilia_ (Cosmogr. Raven. anonym. l. I, 17);
      d'où sont venus le mot provençal _Marsillo_ et le mot français
      _Marseille_.

      Note 199: Fest. Avien: Or. marit.---Paneg. Eumen. in Constant. XIX.
      --Dionys. Perieg.--Justin. XLIII, 3.--Cæs. Bell. civ. II, I.- Voyez
      ci-après, partie II, c. I.

      Note 200: Tit. Liv. l. V, c. 34.

Cependant les messagers d'Euxène atteignirent la côte de l'Asie mineure et
le port de Phocée; ils exposèrent aux magistrats les merveilleuses
aventures de leur voyage[201], et comment, dans des régions dont elle
ignorait presque l'existence, Phocée se trouvait tout à coup maîtresse d'un
territoire et de la faveur d'un roi puissant. Exaltés par ces récits, les
jeunes gens s'enrôlèrent en foule, et le trésor public, suivant l'usage, se
chargea des frais de transport et fournit des vivres, des outils, des
armes, diverses graines ainsi que des plans de vigne, d'olivier[202]. À
leur départ, les émigrans prirent au foyer sacré de Phocée du feu destiné à
brûler perpétuellement au foyer sacré de Massalie, vivante et poétique
image de l'affection qu'ils promettaient à la mère-patrie; puis les longues
galères phocéennes à cinquante rames[203], et portant à la proue la figure
sculptée d'un phoque, s'éloignèrent du port. Elles se rendirent
premièrement à Éphèse, où un oracle leur avait ordonné de relâcher. Là, une
femme d'un haut rang, nommée Aristarché, révéla au chef de l'expédition que
Diane, la grande déesse éphésienne, lui avait ordonné en songe de prendre
une de ses statues, et d'aller établir son culte en Gaule; transportés de
joie, les Phocéens accueillirent à leur bord la prêtresse et sa divinité,
et une heureuse traversée les conduisit dans les parages des
Ségobriges[204].

      Note 201: Reversi domum, referentes quæ viderant, plures
      sollicitavêre. Justin. XLIII, 3.

      Note 202: Idem, ibidem.

      Note 203: Herodot. l. I.

      Note 204: Strab. l. IV, p. 179. Voyez ci-après, part. II, c. 1.

Massalie, alors, prit de grands développemens; des cultures s'établirent;
une flotte fut construite; et plusieurs des anciens forts, bâtis sur la
côte par les Phéniciens et les Rhodiens, furent relevés et reçurent des
garnisons. Ces empiètemens et une si rapide prospérité alarmèrent les
Ligures; craignant que la nouvelle colonie ne les asservît bientôt, comme
avaient fait jadis les Phéniciens, ils se liguèrent pour l'exterminer, et
elle ne dut son salut qu'à l'assistance du père d'Aristoxène. Mais ce
fidèle protecteur mourut, et bien loin de partager la vive affection de
Nann à l'égard des Phocéens, son fils et héritier Coman nourrissait contre
eux une haine secrète. Sans en avoir la certitude, la confédération
ligurienne le soupçonnait; pour sonder les intentions cachées du roi
Ségobrige, elle lui députa un de ses chefs, qui s'exprima en ces termes:
«Un jour, une chienne pria un berger de lui prêter quelque coin de sa
cabane pour y faire ses petits; le berger y consentit. Alors la chienne
demanda qu'il lui fût permis de les y nourrir, et elle l'obtint. Les petits
grandirent, et, forte de leur secours, la mère se déclara seule maîtresse
du logis. O roi, voilà ton histoire! Ces étrangers qui te paraissent
aujourd'hui faibles et méprisables, demain te feront la loi, et opprimeront
notre pays[205].»

      Note 205: Non aliter Massilienses, qui nunc inquilini videantur,
      quandoque regionum dominos futuros. Just. l. XLIII, c. 4.

Coman applaudit à la sagesse de ce discours, et ne dissimula plus ses
desseins; il se chargea même de frapper sans délai sur les Massaliotes un
coup aussi sûr qu'imprévu.

On était à l'époque de la floraison de la vigne, époque d'allégresse
générale chez les peuples de race ionienne[206]. La ville de Massalie tout
entière était occupée de joyeux préparatifs; on décorait de rameaux verts,
de roseaux, de guirlandes de fleurs, la façade des maisons et les places
publiques. Pendant les trois jours que durait la fête, les tribunaux
étaient fermés et les travaux suspendus. Coman résolut de profiter du
désordre et de l'insouciance qu'une telle solennité entraînait d'ordinaire,
pour s'emparer de la ville et en massacrer les habitans. D'abord il y
envoya ouvertement, et sous prétexte d'assister aux réjouissances, une
troupe d'hommes déterminés; d'autres s'y introduisirent, en se cachant avec
leurs armes au fond des chariots qui, des campagnes environnantes,
conduisaient à Massalie une grande quantité de feuillages[207]. Lui-même,
dès que la fête commença, alla se poster en embuscade dans un petit vallon
voisin avec sept mille soldats, attendant que ses émissaires lui ouvrissent
les portes de la ville plongée dans le double sommeil de la fatigue et du
plaisir.

      Note 206: Meursii in Græc. fer. (t. III, p. 798). Cette fête
      s'appelait les _Anthesteria_; Justin l'a confondue avec les
      _Floralia_ des Romains (l. LXIII, c. 4).

      Note 207: Plures scirpiis latentes, frondibusque supertectos induci
      vehiculis jubet (Just. l. XLIII, c. 4).

Ce complot si perfidement ourdi, l'amour d'une femme le déjoua. Une proche
parente du roi, éprise d'un jeune Massaliote, courut lui tout révéler, le
pressant de fuir et de la suivre[208]. Celui-ci dénonça la chose aux
magistrats. Les portes furent aussitôt fermées, et l'on fit main-basse sur
les Ségobriges qui se trouvèrent dans l'intérieur des murs. La nuit venue,
les habitans, tous armés, sortirent à petit bruit pour aller surprendre
Coman au lieu même de son embuscade. Ce ne fut pas un combat, ce fut une
boucherie. Cernés et assaillis subitement dans une position où ils
pouvaient à peine agir, les Ségobriges n'opposèrent aux Massaliotes aucune
résistance; tous furent tués, y compris le roi[209]. Mais cette victoire ne
fit qu'irriter davantage la confédération ligurienne; la guerre se
poursuivit avec acharnement; et Massalie, épuisée par des pertes
journalières, allait succomber, lorsque des événemens qui bouleversèrent
toute la Gaule survinrent à propos pour la sauver[210]. Il est nécessaire à
l'intelligence de ces événemens et de ceux qui les suivirent, que nous
interrompions quelques instans le fil de ce récit, afin de reprendre les
choses d'un peu plus haut.

      Note 208: Adulterare cum Græco adolescente solita, in amplexu
      juvenis, miserata formæ ejus, insidias aperit, periculumque declinare
      jubet (Justin, ibid.).

      Note 209: Cæsa sunt cum ipso rege septem  millia hostium. Justin.
      l. XLIII, c. 4.

      Note 210: Tit. Liv. l. V, c. 34.


ANNEES 1100 à 631 avant J.-C.

Au nord de la Gaule habitait un grand peuple qui appartenait primitivement
à la même famille humaine que les Galls, mais qui leur était devenu
étranger par l'effet d'une longue séparation[211]: c'était le peuple des
Kimris. Comme tous les peuples menant la vie vagabonde et nomade, celui-ci
occupait une immense étendue de pays; tandis que la Chersonèse Taurique, et
la côte occidentale du Pont-Euxin, étaient le siège de ses hordes
principales[212]; son avant-garde errait le long du Danube[213]; et les
tribus de son arrière-garde parcouraient les bords du Tanaïs et du
Palus-Méotide. Les mœurs sédentaires avaient pourtant commencé à
s'introduire parmi les Kimris; les tribus de la Chersonèse Taurique
bâtissaient des villes, et cultivaient la terre[214]; mais la grande
majorité de la race tenait encore avec passion à ses habitudes d'aventures
et de brigandages.

      Note 211: Voyez l'Introduction de cet ouvrage.

      Note 212: Herod. l. IV, c. 21, 22, 23.

      Note 213: Posidon. ap. Plutarch. in Mario, p. 411 et seq.

      Note 214: Strabon (l. XI) appelle _Kimmericum_ une de leurs villes;
      Scymnus lui donne le nom de _Kimmeris_ (p. 123, ed. Huds.).--Éphore,
      cité par Strabon (l. V), rapporte que plusieurs d'entre eux
      habitaient des caves qu'ils nommaient _argil_: Έφορός φησιν αύτούς έν
      καταγείοις οίκίαις οίκεϊν άς καλοϋσιν άργίλλας. _Argel_, en langue
      cambrienne, signifie un _couvert_, un _abri_. Taliesin. W. Archæol.
      p. 80.--Merddhin Afallenau. W. arch. p. 152.

Dès le onzième siècle, les incursions de ces hordes à travers la Colchide,
le Pont, et jusque sur le littoral de la mer Égée, répandirent par toute
l'Asie l'effroi de leur nom[215]; et l'on voit les Kimris ou _Kimmerii_,
ainsi que les Grecs les appelaient euphoniquement, jouer dans les plus
anciennes traditions de l'Ionie un rôle important, moitié historique,
moitié fabuleux[216]. Comme la croyance religieuse des Grecs plaçait le
royaume des ombres et l'entrée des enfers autour du Palus-Méotide, sur le
territoire même occupé par les Kimris, l'imagination populaire, accouplant
ces deux idées de terreur, fit de la race kimmérienne une race infernale,
anthropophage, non moins irrésistible et non moins impitoyable que la mort,
dont elle habitait les domaines[217].

      Note 215: Strab. l. I, III, XI, XII.--Euseb. Chron. ad annum MLXXVI.
      --Paul. Oros. l. I, c. 21.

      Note 216: Κατά τι κοινόν τών Ίώνων έθος πρός τό φϋλον τοϋτο...
      Strab. l. III.

      Note 217: Homer. Odyss. XI, v. 14.--Strab. l. C.--Callin. ap. eumd.
      l. XIV.--Diodor. Sic. l. V. p. 309.


ANNEES 631 à 587 avant J.-C.

Pourtant, si l'on en croit d'autres sources historiques, ces tribus du
Palus-Méotide, si redoutées dans l'Asie, n'étaient ni les plus
belliqueuses, ni les plus sauvages de leur race. Elles le cédaient de
beaucoup, sous ces deux rapports, à celles qui parcouraient les bords du
Danube[218], marchant l'été, se retranchant l'hiver dans leurs camps de
chariots[219], et toujours en guerre avec les peuplades illyriennes, non
moins sauvages qu'elles. Il est très-probable que ces tribus avancées
commencèrent de bonne heure à inquiéter la frontière septentrionale de la
Gaule, et qu'elles franchirent le Rhin, d'abord pour piller, ensuite pour
conquérir; toutefois, jusqu'au septième siècle avant notre ère, ces
irruptions n'eurent lieu que partiellement et par intervalles. Mais, à
cette époque, des migrations de peuples sans nombre vinrent se croiser et
se choquer dans les steppes de la haute Asie. Les nations scythiques ou
teutoniques, chassées en masse par d'autres nations fugitives, envahirent
les bords du Palus-Méotide et du Pont-Euxin; et, à leur tour, chassèrent
plus avant dans l'Occident une grande partie des hordes kimriques
dépossédées[220]. Celles-ci remontèrent la vallée du Danube, et, poussant
devant elles leur avant-garde déjà maîtresse du pays, la forcèrent à
chercher un autre territoire; ce fut alors qu'une horde considérable de
Kimris passa le Rhin, sous la conduite de Hu ou Hesus-_le-Puissant_, chef
de guerre, prêtre et législateur[221], et se précipita sur le nord de la
Gaule.

      Note 218: Τό δέ πλείστον (μέρος) καί μαχιμώτατον έπ΄ έσχάτοις ώκουν
      παρά τήν έξω θάλασσαν..... Plutarch. in Mario, p. 412.

      Note 219: Plut. in Mario, l. c.

      Note 220: Herodot. l. IV, c. 21, 22, 23.

      Note 221: Voyez la 3ème partie de cet ouvrage.

L'histoire ne nous a pas laissé le détail positif de cette conquête; mais
l'état relatif des deux races, lorsqu'elle se fut accomplie et que ses
résultats furent consolidés, peut, jusqu'à un certain point, nous en faire
deviner la marche. Le grand effort de l'invasion paraît s'être porté le
long de l'Océan, sur la contrée appelée Armorique dans la langue des Kimris
comme dans celle des Galls. Les conquérans s'y répandirent dans la
direction du nord au sud et de l'ouest à l'est, refoulant la population
envahie au pied des chaînes de montagnes qui coupent diagonalement la Gaule
du nord-est au sud-ouest, depuis les Vosges jusqu'aux monts Arvernes. Sur
quelques points, les grands fleuves servirent de barrières à l'invasion;
les Bituriges, par exemple, se maintinrent derrière la moyenne Loire et la
Vienne; les Aquitains, derrière la Garonne. Ce dernier fleuve cependant fut
franchi à son embouchure par un détachement de la tribu kimrique des Boïes,
qui s'établit dans les landes dont l'Océan est bordé de ce côté.
Généralement et en masse, on peut représenter la limite commune des deux
populations, après la conquête, par une ligne oblique et sinueuse, qui
suivrait la chaîne des Vosges et son appendice, celle des monts Éduens, la
moyenne Loire, la Vienne, et tournerait le plateau des Arvernes pour se
terminer à la Garonne, divisant ainsi la Gaule en deux portions à peu près
égales, l'une montagneuse, étroite au nord, large au midi, et comprenant la
contrée orientale dans toute sa longueur; l'autre, formée de plaines, large
au nord, étroite au midi, et renfermant toute la côte de l'Océan depuis
l'embouchure du Rhin jusqu'à celle de la Garonne. Celle-ci fut au pouvoir
de la race conquérante; celle-là servit de boulevard à la race
envahie[222].

      Note 222: J'ai été conduit à déterminer ainsi la limite des deux
      races par un grand nombre de considérations tirées: 1º de la
      différence des idiomes, telle qu'on peut la déduire des noms de
      localités, de peuples et d'individus; 2º de la dissemblance ou de la
      conformité des mœurs et des institutions; 3º et surtout de la
      composition des grandes confédérations politiques qui se disputèrent
      l'influence et la domination, quand les races eurent cessé de se
      disputer le sol, et qui se sont basées, sur l'antique diversité
      d'origine. Voyez la 2ème partie de cet ouvrage, _passìm_; et, en
      particulier, le chapitre 1er, qui contient une description
      géographique détaillée de la Transalpine.

Mais ce partage ne s'opéra point instantanément et avec régularité; la
Gaule fut le théâtre d'un long désordre, de croisemens et de chocs
multipliés entre toutes ces peuplades errantes, sédentaires, envahissantes,
envahies, victorieuses, vaincues; il fallut presque un siècle pour que
chacune d'elles pût se conserver ou se trouver une place, et se rasseoir en
paix. Une partie de la population gallique, appartenant au territoire
envahi, s'y maintint mêlée à la population conquérante; quelques tribus
même, qui appartenaient au territoire non-envahi, se trouvèrent amenées au
milieu des possessions kimriques. Ainsi, tandis que le mouvement régulier
de l'invasion poussait de l'ouest à l'est la plus grande partie des Galls
cénomans, aulerkes, carnutes, armorikes, sur les Bituriges, les Édues, les
Arvernes, une tribu de Bituriges, entraînée par une impulsion contraire,
vint d'orient en occident s'établir au-dessus des Boïes, entre la Gironde
et l'Océan.


ANNEE 587 avant J.-C.

Le refoulement de la population gallique vers le centre et l'est de la
Gaule nécessita bientôt des émigrations considérables. Les tribus
accumulées, au nord-est, dans la Séquanie et l'Helvétie, envoyèrent au
dehors une horde de guerriers, de femmes et d'enfans, sous la conduite d'un
chef nommé Sigovèse; elle sortit de la Gaule par la forêt Hercynie[223], et
se fixa sur la rive droite du Danube et dans les Alpes illyriennes[224], où
elle forma par la suite un grand peuple. Une seconde horde s'organisa en
même temps parmi les nations du centre, les Bituriges, les Édues, les
Arvernes, les Ambarres, et se mit en marche vers l'Italie; elle avait pour
chef le Biturige Bellovèse[225]. La force des deux hordes réunies montait,
dit-on, à trois cent mille ames[226]. Ces migrations simultanées donnèrent
naissance à la fable si connue d'un Ambigat, roi des Bituriges, qui,
trouvant son royaume trop peuplé, envoya ses deux neveux fonder au loin
deux colonies sous la direction du vol des oiseaux[227]. Une autre fable
commune aux annales primitives de presque tous les peuples attribuait
l'arrivée des Galls en Italie à la vengeance d'un mari outragé. C'était,
disait-on, le Lucumon étrusque, Arûns, qui, voyant sa femme séduite et
enlevée par un homme puissant de Clusium, et ne pouvant obtenir justice,
avait passé les Alpes, muni d'une abondante provision de vin, et, au moyen
de cet appât irrésistible, avait attiré les Gaulois sur sa patrie[228]. Les
écrivains de l'histoire romaine rapportent sérieusement ces traditions
futiles et contradictoires[229]; un seul, dont les assertions méritent
généralement confiance pour tout ce qui regarde la Gaule, en fait justice
en les méprisant. «Ce furent, dit-il, des bouleversemens intérieurs qui
poussèrent les Galls hors de leur pays[230].»

      Note 223: Sigoveso sortibus dati Hercynii saltus.
      Tit. Liv. l. V, c. 34.

      Note 224: Justin. l. XXIV, c. 4.

      Note 225: Belloveso haud paulò lætiorem in Italiam viam Dii dabant.
      Tit. Liv. l. V, c. 34.

      Note 226: Trecenta millia hominum. Justin. l. XXIV, c. 4.

      Note 227: Tit. Liv. l. V, c. 34.

      Note 228: Tit. Liv. l. C.--Plutarch. in Camill. p. 135, 136.

      Note 229: Equidem haud abnuerim Gallos ab Arunte adductos.....
      Tit. Liv. l. C.--Plutarch. in Camill. ibid.

      Note 230: Gallis causa in Italiam veniendi, sedesque novas quærendi,
      intestina discordia. Justin. l. XX, c. 5. Trogus Pompeius, dont
      Justin a abrégé l'ouvrage, était originaire de la Gaule, et en avait
      étudié particulièrement l'histoire.

L'hiver durait encore lorsque Bellovèse et sa horde arrivèrent au pied des
Alpes; ils y firent halte, en attendant que leurs guides eussent examiné
l'état des chemins[231], et dressèrent leurs tentes sur les bords de la
Durance et du Rhône. Ils y étaient campés depuis plusieurs jours, quand ils
virent arriver à eux des étrangers qui imploraient leur assistance;
c'étaient des députés de la ville de Massalie, alors assiégée par les
Ligures et réduite à toute extrémité. Les Galls écoutèrent avec intérêt la
prière des Phocéens, et le récit de leur émigration, de leurs combats, de
leurs revers; ils crurent voir dans l'histoire de ce petit peuple une image
de leur propre histoire, dans sa destinée un présage du sort qui les
attendait eux-mêmes[232]; et ils résolurent de le faire triompher de ses
ennemis. Conduits par les députés, ils attaquèrent à l'improviste l'armée
ligurienne, la battirent, aidèrent les Massaliotes à reconquérir les terres
qui leur avaient été enlevées et leur en livrèrent de nouvelles[233].

      Note 231: Quùm circumspectarent, quânam per juncta cœlo juga.....
      transirent. Tit. Liv. l. V, c. 34.

      Note 232: Id Galli fortunæ suæ omen rati..... Idem, ibidem.

      Note 233: Adjuvere ut quem primum, in terram egressi, occupârant
      locum, patentibus silvis communirent. Idem, ibidem.

Sitôt que cette expédition fut terminée, Bellovèse entra dans les Alpes,
déboucha par le mont Genèvre sur les terres des Ligures Taurins[234], qui
habitaient entre le Pô et la Doria, et marcha vers la frontière de la
Nouvelle-Étrurie. Les Étrusques accoururent lui disputer le passage du
Tésin, mais ils furent défaits et mis en déroute[235], laissant au pouvoir
de la horde victorieuse tout le pays compris entre le Tésin, le Pô et la
rivière Humatia, aujourd'hui le Sério. Un canton de ce territoire
renfermait, ainsi que nous l'avons raconté plus haut, quelques tribus
galliques, restes de l'antique nation ombrienne, qui se maintenaient,
depuis trois cents ans, libres du joug des Étrusques; et ce canton portait
encore le nom d'Isombrie[236]. On peut présumer, quoique l'histoire ne
l'énonce pas positivement, que les descendans des _Ambra_ reçurent, comme
des frères et des libérateurs, les Galls qui leur arrivaient d'au-delà des
Alpes, et qu'ils ne restèrent point étrangers au succès de la journée du
Tésin. Quant à la horde de Bellovèse, ce fut pour elle un événement de
favorable augure que de rencontrer, sur un sol ennemi, des hommes parlant
la même langue et issus des mêmes aïeux qu'elle, une Isombrie enfin dont le
nom rappelait aux Édues et aux Ambarres l'Isombrie des bords de la Saône et
leur terre natale[237]. Frappés de cette coïncidence, et la regardant comme
un présage heureux, tous, Édues, Arvernes, Bituriges, adoptèrent pour leur
nom national celui d'Isombres ou d'_Insubres_, suivant l'orthographe
romaine. Bellovèse jeta les fondemens d'une bourgade qui dut servir de
chef-lieu à sa horde devenue sédentaire; il la plaça dans une plaine à six
lieues du Tésin, et à six de l'Adda; et la nomma Mediolanum; elle forma
depuis une grande et illustre ville qui aujourd'hui même a conservé la
trace de son ancien nom[238].

      Note 234: Taurino saltu Alpes transcenderunt. Tit. Liv. l. V, c. 34.

      Note 235: Fusis acie Tuscis, haud procul Ticino flumine. Id. ibid.

      Note 236: Voyez ci-dessus, période 1000 à 600  av. JC.

      Note 237: Quùm in quo consederant, agrum Insubrium appellari
      audissent, ibi omen sequentes loci, condidere urbem...
      Tit. Liv. l. V, c. 34.

      Note 238: Mediolanum appellârunt. Id. ibid.--C'est la ville de Milan.


ANNEES 587 à 521. avant J.-C.

C'étaient les nations de l'orient et du centre de la Gaule, qui, refoulées
par les nations galliques de l'occident, avaient déchargé leur population
de l'autre côté des Alpes; ce fut bientôt le tour de celles-ci. Des
Aulerkes, des Carnutes, surtout des Cénomans, se formèrent en horde, sous
un chef nommé l'_Ouragan_, en langue gallique Éle-Dov[239] (Elitovius); et,
après avoir erré quelque temps sur les bords du Rhône[240], passèrent en
Italie, où, avec le secours des Insubres[241], ils chassèrent les Étrusques
de tout le reste de la Transpadane, jusqu'à la frontière des Vénètes. Les
principales bourgades qu'ils fondèrent, avec les débris des cités
étrusques, furent Brixia[242] près du Mela, et Vérone[243] sur l'Adige.

      Note 239: Elitovio duce. Tit. Liv. l. V, c. 35.--_Aile, Aele_, vent;
      _dobh_, impétueux, orageux.

      Note 240: Auctor est Cato Cenomanos juxtà Massiliam habitasse in
      Volcis. Plin. l. III, c. 19.

      Note 241: Favente Belloveso. Tit. Liv. l. V, c. 35.

      Note 242: En langue gallique _Briga_ signifiait une ville fortifiée.

      Note 243: _Fearann_, habitation, colonie; ce mot paraît composé de
      _fear_, homme, et _fonn_, terre: _fear-fhonn_, terre partagée par
      têtes d'hommes. Voyez le Diction. gael. d'Armstrong, au mot
      _Fearann_.

A quelque temps de là, une troisième émigration partit encore de la Gaule
pour se diriger vers l'Italie. Elle était moins nombreuse que les
premières, et se composait de tribus liguriennes (Salies, Læves, Lebekes)
que les Galls avaient déplacées dans leurs courses; elle passa les Alpes
maritimes, et s'établit à l'occident des Insubres, dont elle ne fut séparée
que par le Tésin[244].

      Note 244: Tit. Liv. l. V, c. 35.--Polyb. l. II, p. 105.
      --Plin. l. III, c. 17.

Mais, au sein de la Gaule, le mouvement de la conquête emportait les
conquérans eux-mêmes. L'avant-garde des Kimris, poussée par la masse des
envahisseurs qui se pressaient derrière elle, se vit contrainte de suivre
la route tracée par les vaincus, et d'émigrer à son tour. Une grande horde,
composée de Boïes, d'Anamans et de Lingons (ceux-ci s'étaient emparés du
territoire situé autour des sources de la Seine), traversa l'Helvétie, et
franchit les Alpes pennines. Trouvant la Transpadane entièrement occupée
par les émigrations précédentes, les nouveaux venus passèrent[245] sur des
radeaux le _fleuve sans fond_ (c'est ainsi qu'ils surnommèrent le Pô[246]),
et chassèrent les Étrusques de toute la rive droite. Voici comment ils
firent entre eux le partage du pays.

      Note 245: Pennino deindè Boïi Lingonesque transgressi..... Pado
      ratibus trajecto..... Tit. Liv. l. V, c. 35.--Au sujet des Anamans,
      voyez Polybe, l. II, p. 105.

      Note 246:  Παρά γε μέν τοϊς έγχωρίοις ό ποταμός προσαγορεύεται
      Βόδεγκος. Polyb. l. II, p. 104.--Bodincus, quod significat _fundo
      carens_. Plin. l. III, c. 16.--D'après un étymologiste grec, l'autre
      nom du Pô, _Padus_, serait dérivé du mot gaulois _Pades_ signifiant
      _Sapin_: «Metrodorus Scepsius dicit: quoniam circà fontem arbor multa
      sit picea, quæ Pades gallicè vocetur, Padum hoc nomen accepisse.»
      Plin. l. c.

Les Boïes eurent pour frontière à l'est la petite rivière d'Utens,
aujourd'hui le Montone, à l'ouest le Taro, au nord le Pô, au midi l'Apennin
ligurien. Cette tribu était la plus puissante des trois, et joua toujours
le principal rôle dans leur confédération, entre le lit du Pô, sa branche la
plus méridionale, nommée Padusa, et la mer. Les Anamans se placèrent à
l'occident des Boïes, entre le Taro et la petite rivière Varusa,
aujourd'hui la Versa. Les Boïes établirent leur chef-lieu sur les ruines
de la cité de Felsina, capitale de toute la Circumpadane pendant la
domination étrusque; ils changèrent son nom en celui de Bononia[247].

      Note 247: Felsina vocitata quùm princeps Etruriæ esset.
      Plin. l. III, c. 15.

Les Étrusques étaient ainsi repoussés au-delà de l'Apennin, et la contrée
circumpadane envahie tout entière, lorsqu'une nouvelle bande d'émigrés
Kimris arriva; c'étaient des Sénons[248], partis des frontières bituriges
et éduennes, où leur nation s'était fixée. N'ayant pas de place sur les
bords du Pô, ils chassèrent les Ombres du littoral de la mer supérieure,
depuis l'Utens jusqu'au fleuve Æsis[249], et, non loin de ce dernier
fleuve, ils fondèrent leur chef-lieu d'habitation, qui porta leur nom
national, et fut appelé Séna[250]. La date de cet événement, qui termina la
série des migrations gallo-kimriques en Italie, peut être fixée à l'année
521[251], soixante-sixième après l'expédition de Bellovèse, cent dixième
après le départ des grandes hordes kimriques pour l'occident de l'Europe.
Le repos des populations transalpines, à partir de cette époque, semble
annoncer que la Gaule se constitue, et que les désordres de la conquête
sont à peu près calmés.

      Note 248: Post hos Senones recentissimi advenarum.....
      Tit. Liv. l. c.

      Note 249: Ab Utente flumine ad Æsim fines habuêre.
      Tit. Liv. l. V, c. 35.

      Note 250: Senonum de nomine, Sena. Silius Italic. l. VIII, v. 455.

      Note 251: Dans cette année (232ème de Rome et 13ème du règne de
      Tarquin-le-Superbe; correspondante à la 4ème année de la LXIVème
      olympiade), les Ombres dépossédés par les Senons assiégèrent la ville
      grecque de Cumes dans le pays des Opiques. Όμβρικοί ύπό Κελτών
      έξελαθέντες... Κύμην τήν έν Όπικοϊς έλληνίδα πόλιν έπεχείρησαν
      άνελεϊν. Dionys. Halic. l. VII.

Si maintenant nous portons successivement nos regards sur toutes les
contrées où les deux races se trouvent en présence, nous pourrons nous
représenter comme il suit leur situation relative dans la première moitié
du sixième siècle.

En Italie, la ligne de démarcation est nettement tracée par le cours du Pô;
les Galls occupent la Transpadane; les Kimris la Cispadane.

En Gaule, la région montagneuse, orientale et méridionale appartient aux
Galls; le reste du pays jusqu'à la Garonne est au pouvoir de la race
kimrique, plus ou moins mélangée de Galls vers le midi et le centre, pure
dans le nord.

Dans l'île d'Albion que les Kimris ont envahie en même temps que le
continent gaulois, et à laquelle un de leurs chefs a imposé le nouveau nom
de Prydain[252] ou Bretagne, le golfe du Solway et le cours de la Tweed
servent de communes limites aux deux populations; la race kimrique habite
toute la partie située au midi; les Galls se maintiennent libres dans la
partie sauvage et montagneuse du nord. Ils y sont divisés en trois nations:
les tribus des hautes terres ou _Albans_[253]; celles des basses terres ou
_Maïates_[254]; et celles qui, habitant l'épaisse forêt située au pied des
monts Grampiens, portaient dans leur idiome le nom de _Celtes_, et celui de
_Celyddon_[255] (Calédoniens), dans le dialecte des Kimris.

      Note 252: _Ynys Prydain_, l'île de Prydain. Trioedd. I. Pretanis,
      Britannia, Πρετάνις, Βρετανία, Βρεταννική. Camden. Britan. p. 1.

      Note 253: _Albani_. Les montagnards écossais se donnent encore
      aujourd'hui le nom d'_Albannach_.

      Note 254: _Maïatæ_, de _magh-aite_: _magh_, plaine; _aite_, contrée.
      --Armstrong's gael. diction.

      Note 255: Trioedd. 6.--Camden. Britan. p. 668. Francof. 1590.

Au nord du Rhin, la race gallique occupe la rive droite du Danube et les
vallées des Alpes illyriennes, où, par sa multiplication et ses conquêtes,
elle forme déjà des peuplades considérables, tant de pur sang gallique que
de sang gallique et illyrien mélangés; telles que les Carnes, les
Tauriskes, les Japodes. La race kimrique possède la rive gauche du fleuve
et le littoral de l'Océan; elle se divise en trois grandes hordes ou
confédérations.

1º Le noyau de la race, portant spécialement le nom national, et habitant
la presqu'île Kimrique ou Cimbrique[256] et la côte circonvoisine.

      Note 256: Aujourd'hui le Jutland.

2º La confédération des Boïes ou Bogs, c'est-à-dire des hommes
_terribles_[257]; ayant pour séjour le fertile bassin qu'entourent les
monts Sudètes et la forêt Hercynie[258]. Plusieurs tribus boïennes avaient
pris part à la conquête de la Gaule; mais, comme nous l'avons dit plus
haut, une seule d'entre elles s'y fixa, dans un petit canton du territoire
aquitain, à l'embouchure de la Garonne; les autres passèrent en Italie.

      Note 257: Boïi, Bogi, Boci.--_Bw_, la peur; _Bwg_ et _Bug_, terrible.
      V. Owen's Welsh diction.

      Note 258: Aujourd'hui la Bohême, _Boïo-haemum_. Ce nom, qui signifie
      en langue germanique demeure des Boïes (_Boïo-heim_) lui fut donné
      par les Marcomans, qui s'en emparèrent après en avoir expulsé les
      habitans. Tacit. German. c. 28.

3º La confédération des Belgs ou Belges, dont le nom paraît signifier
_guerriers_[259]: errante dans les forêts qui bordent la rive droite du
Rhin, elle menace la Gaule, où nous la verrons bientôt jouer à son tour le
rôle de conquérante.

      Note 259: Belgiaid, dont le radical est _Bel_, guerre.

Toutes les fois que, dans le cours de cette histoire, les deux races se
trouveront en opposition, nous continuerons à les distinguer l'une de
l'autre par leurs noms génériques de Galls et de Kimris. Mais lorsque,
abstraction faite de la diversité d'origine, nous les montrerons en contact
avec des peuples appartenant à d'autres familles humaines, la dénomination
vulgairement reçue de _Gaulois_ nous servira pour désigner, soit les deux
races en commun, soit l'une d'elles séparément; quelquefois même ce mot
sera pris dans une acception toute géographique, et signifiera
collectivement les habitans de la Gaule, de quelques aïeux qu'ils
descendent, Galls, Kimris, Aquitains ou Ligures. Nous adopterons aussi,
pour nous conformer à l'usage, la division du territoire gaulois contigu
aux Alpes, en deux Gaules: l'une _transalpine_, et l'autre _cisalpine_, et
la subdivision de celle-ci en _transpadane_ et _cispadane_, conservant à
ces noms la signification qu'ils avaient chez les Romains, et que
l'histoire a consacrée.




CHAPITRE II.

GAULE CISALPINE. Tableau de la haute Italie sous les Étruques; ensuite sous
les Gaulois.--Courses des Cisalpins dans le centre et le midi de la
presqu'île.--Le siège de Clusium les met en contact avec les Romains.
--Bataille d'Allia.--Ils incendient Rome et assiègent le Capitole.--Ligue
défensive des nations latines et étrusques; les Gaulois sont battus près
d'Ardée par Furius Camillus.--Ils tentent d'escalader le Capitole, et sont
repoussés.--Conférences avec les Romains; elles sont rompues; elles se
renouent; un traité de paix est conclu.--Les Romains le violent.--Plusieurs
bandes gauloises sont détruites par trahison; les autres regagnent la
Cisalpine.

391--390.


ANNEES 587 à 391 avant J.-C.

Au moment où les émigrans gaulois franchirent les Alpes, la haute Italie
présentait le spectacle d'une civilisation florissante. L'industrie
étrusque avait construit des villes, défriché les campagnes, creusé des
ports et de nombreux canaux, rendu le Pô navigable dans la presque totalité
de son cours[260]; et la place maritime d'Adria, par son importance
commerciale, avait mérité de donner son nom au golfe qui en baignait les
murs[261]. Toute cette prospérité, toute cette civilisation eurent bientôt
disparu. Les champs abandonnés se recouvrirent de forêts ou de pâturages;
et des chaumières gauloises[262] s'élevèrent de nouveau sur l'emplacement
de ces grandes cités qui avaient succédé elles-mêmes à des chaumières et à
des bourgades gauloises.

      Note 260: Omnia ea flumina fossasque primi à Pado fecêre Thusci.
      Plin. l. III, c. 15.--Cf. Cluver. Ital. antiq. p. 419 et seq.

      Note 261: Nobilis portus Hatriæ à quo Hatriaticum mare appellabatur.
      Plin. l. III, c. 15.

      Note 262: Polyb. l. II, p. 106.--Strab. l. V.

Cependant elles ne périrent pas toutes: par un concours de circonstances
aujourd'hui inconnues, cinq restèrent debout: deux dans la Transpadane et
trois dans la partie de l'Ombrie dont les Sénons s'étaient emparés. Les
premières furent, Mantua[263] (Mantoue), défendue par le Mincio, qui
formait autour d'elle un lac profond, et Melpum, place de guerre et de
commerce, l'une des plus riches de la Nouvelle-Étrurie[264], et jadis le
boulevard du pays contre les incursions des Isombres; les secondes,
Ravenne, bâtie en bois, au milieu des marécages de l'Adriatique[265],
Butrium, dépendance de Ravenne[266] et Ariminum[267]. À quelque motif que
ces villes dussent d'avoir été épargnées, leur existence, on le sent bien,
était très-incertaine et très-précaire; Melpum en présenta un exemple
terrible; pour avoir mécontenté ses nouveaux maîtres, il se vit assailli à
l'improviste, pillé et détruit de fond en comble[268].

      Note 263: Mantua Tuscorum trans Padum sola relicta. Plin. l. III,
      c. 19.--Virgil. Æneid. X, 197 et seq.--Serv. Comm. ad X Æneid.

      Note 264: Plin. l. III, c. 17.

      Note 265: Έν δέ τοΪς έλεσι μεγίστη μέν έστι Ρ΄αουέννα, ξυλοπαγής όλη
      καί διάρρυτος... Όμβρικών κατοικία. Strab. l. V.

      Note 266: Strab. l. c.--Plin. l. III, c. 15.

      Note 267: Aujourd'hui Rimini.--Τό δ' Άρίμινον Όμβρικών έστι κατοικία,
      καθάπερ καί ή Ραουέννα, δέδεκται δ' έποίκους Ρωμαίους έκατέρα. Strab.
      l. c.

      Note 268: Plin. l. III, c. 17.

Mais les villes qui furent assez prudentes ou assez heureuses pour éviter
un sort pareil n'eurent dans la suite qu'à se féliciter de leur situation.
Placées au sein d'une population qui n'avait pour le commerce ni goût ni
habileté, et qui d'ailleurs manquait de marine, elles exploitèrent sans
concurrence toute la Circumpadane; formant de grands entrepôts d'où les
Gaulois tiraient les marchandises grecques et italiennes, où ils portaient
les produits de leurs champs et le butin amassé dans leurs courses.
C'étaient de petits états indépendans, tributaires, selon toute apparence,
des nations cisalpines, qui les laissaient subsister. On les vit toujours
garder entre ces nations et le reste de l'Italie une neutralité rigoureuse;
les noms de Ravenne, d'Ariminum, de Mantoue, ne sont pas même mentionnés
dans la longue série des guerres que les peuples gaulois et italiens se
livrèrent pendant trois siècles dans toutes les parties de la péninsule.

A part ces points isolés où la civilisation s'était en quelque sorte
retranchée, le pays ne présenta plus que l'aspect de la barbarie. Voici le
tableau qu'un historien nous trace des peuplades cisalpines à cette époque:
«Elles habitaient des bourgs sans murailles; manquant de meubles; dormant
sur l'herbe ou sur la paille; ne se nourrissant que de viande; ne
s'occupant que de la guerre et d'un peu de culture: là se bornaient leur
science et leur industrie. L'or et les troupeaux constituaient à leurs yeux
toute la richesse, parce que ce sont des biens qu'on peut transporter avec
soi, à tout événement[269].» Chaque printemps, des bandes d'aventuriers
partaient de ces villages, pour aller piller quelque ville opulente de
l'Étrurie, de la Campanie, de la Grande-Grèce; l'hiver les ramenait dans
leurs foyers, où elles déposaient en commun le butin conquis durant
l'expédition: c'était là le trésor public de la cité.

      Note 269: Ωϊκουν δέ κατά κώμας άτειχίστους, τής λοιπής κατασκευής
      άμοιροι καθεστώτες· διά γάρ τε στιβαδοκοιτεϊν καί κρεωφαγεϊν έτι δέ
      μηδέν άλλο πλήν τά πολεμικά καί τά κατά γεωργίαν άσκεϊν, άπλοϋς είχον
      τούς βίους, οϋτ' έπιστήμης άλλης οϋτε τέχνης παρ' αύτοίς τό παράπαν
      γινωσκομένης. Ϋπαρξίς γε μήν έκαστοϊς ήν θρέμματα καί χρυάός...
      Polyb. l. II, p. 106.

La Grande-Grèce fut d'abord le but privilégié de ces courses. La cupidité
des Gaulois trouvait un appât inépuisable, et leur audace une proie facile
dans ces républiques si fameuses par leur luxe et leur mollesse, Sibaris,
Tarente, Crotone, Locres, Métaponte. Aussi toute cette côte fut
horriblement saccagée. A Caulon on vit la population, fatiguée de tant de
ravages, s'embarquer tout entière, et se réfugier en Sicile. Dans ces
expéditions éloignées de leur pays, les Cisalpins longeaient ordinairement
la mer supérieure jusqu'à l'extrémité de la péninsule, évitant avec le plus
grand soin le voisinage des montagnards de l'Apennin, mais surtout les
approches du Latium, petit canton peuplé de nations belliqueuses et
pauvres, parmi lesquelles les Romains tenaient alors le premier rang.

Rome comptait trois cent soixante ans d'existence. Après avoir obéi
long-temps à des rois, elle s'était organisée en république aristocratique,
sous une classe de nobles ou _patriciens_, qui réunissaient le triple
caractère de chefs militaires, de magistrats civils et de pontifes. Depuis
sa fondation, Rome suivait, à l'égard de ses voisins, un système régulier
de conquêtes; la guerre, dans le but d'accroître son territoire, était pour
elle ce qu'était pour les nations gauloises la guerre d'aventures et de
pillage. Déjà, contraints par ses armes, les autres peuples du Latium
avaient reconnu sa suprématie; et, sous le nom d'alliés, elle les tenait
dans une sujétion tellement étroite, qu'ils ne pouvaient ni faire ni rompre
la guerre ou la paix sans son assentiment. Maîtresse de la rive gauche du
Tibre, elle aspirait à s'étendre également sur la rive droite; Véïes et
Faléries, deux des plus puissantes cités de l'Étrurie méridionale, venaient
de tomber entre ses mains, lorsque le hasard la mit en contact avec les
Gaulois cisalpins.


ANNEE 391 avant J.-C.

Malgré leurs continuelles expéditions dans les trois quarts de l'Italie et
la mortalité qui devait en être la suite, les Cisalpins croissaient
rapidement en population; et bientôt, se trouvant trop à l'étroit sur leur
territoire, ils songèrent à en reculer les limites. Pour cela, ils
choisirent l'Etrurie septentrionale dont ils n'étaient séparés que par
l'Apennin. Trente mille guerriers sénons[270] passèrent subitement ces
montagnes et vinrent proposer aux Étrusques un partage fraternel de leurs
terres. Ils s'adressèrent d'abord aux habitans de Clusium, qui, pour toute
réponse, prirent les armes et fermèrent les portes de leur ville; les
Gaulois y mirent le siège.

      Note 270: Περί τρισμυίίους. Diod. Sicul. l. XIV, p. 321.

Clusium, situé à l'extrémité des marais qui portent son nom, occupait dans
la confédération étrusque un rang distingué; mais cette confédération,
harcelée au nord par les Gaulois, au midi par les Romains, n'était plus en
état de protéger ses membres; elle avait même déclaré dans une assemblée
solennelle que chaque cité serait laissée désormais à ses propres
ressources; «tant il serait imprudent, disait-on, que l'Étrurie s'engageât
dans des querelles générales, ayant à sa porte cette race gauloise avec
laquelle il n'existait ni guerre déclarée, ni paix assurée[271]!»

      Note 271: Novos accolas Gallos esse cum quibus nec pax satis fida,
      nec bellum pro certo sit. Tit. Liv. l. V, c. 17.

En ce pressant danger, les Clusins implorèrent l'assistance de Rome, dont
ils n'étaient éloignés que de trois journées de marche. Durant la guerre où
les Véïens succombèrent contre les armes romaines, les Clusins, sollicités
par leurs frères de Véïes, avaient refusé de se joindre à eux; ils firent
valoir cette circonstance dans le message qu'ils envoyèrent au sénat
romain[272]: «Si nous ne sommes pas vos alliés, lui écrivirent-ils; vous le
voyez, nous ne sommes pas non plus vos ennemis.» Quelque faible, quelque
honteux même que fût le service allégué, Rome, toujours empressée de mettre
un pied dans les affaires de ses voisins, accueillit la demande; mais avant
de fournir des secours effectifs, elle envoya sur les lieux des
ambassadeurs chargés d'examiner les causes de la guerre, et d'aviser, s'il
se pouvait, à un accommodement. Cette mission fut confiée à trois jeunes
patriciens de l'antique et célèbre famille des Fabius.

      Note 272: Quòd Veïentes consanguineos adversùs populum romanum, non
      defendissent. Tit. Liv. l. V, c. 35.

Le caractère hautain et violent des Fabius convenait mal à une mission de
paix[273]; néanmoins l'ouverture de la conférence fut assez calme. Le chef
suprême des Sénons, qui portait en langue kimrique le titre de
_Brenn_[274], exposa que, mécontens de leurs terres, ses compatriotes et
lui venaient en chercher d'autres dans l'Étrurie; voyant les Clusins
possesseurs de plus de pays qu'ils n'en pouvaient cultiver, les Gaulois en
avaient réclamé une partie, que, sur le refus des Clusins, ils enlevaient à
main armée; l'abandon de ces terres était, disait-il, l'unique condition de
la paix, comme le seul motif de la guerre[275]. Il ajouta: «Les Romains
nous sont peu connus; mais nous les croyons un peuple brave, puisque les
Étrusques se sont mis sous leur protection. Restez donc ici spectateurs de
notre querelle; nous la viderons en votre présence, afin que vous puissiez
redire chez vous combien les Gaulois l'emportent en vaillance sur le reste
des hommes[276].» A ces paroles les envoyés eurent peine à réprimer leur
colère. «Quel est ce droit que vous vous arrogez sur les terres d'autrui?
s'écria l'aîné des trois frères, Q. Ambustus; que signifient ces menaces?
qu'avez-vous à faire avec l'Étrurie[277]?--Ce droit, reprit en riant le
Brenn sénonais[278], est celui-là même que vous faites valoir, vous autres
Romains, sur les peuples qui vous avoisinent, quand vous les réduisez en
esclavage, quand vous pillez leurs biens, quand vous détruisez leurs
villes[279]; c'est le droit du plus fort. Nous le portons à la pointe de
nos épées; tout appartient aux hommes de cœur[280].»

      Note 273: Mitis legatio, ni præferoces legatos..... habuisset.
      Tit. Liv. l. V, c. 36.

      Note 274: _Bren_, _Brenin_, roi; en latin _Brennus_. Les Romains
      prirent ce nom de dignité pour le nom propre du chef gaulois.

      Note 275: Si, Gallis egentibus agro, quem latiùs possideant quam
      colant Clusini, partem finium concedant; aliter pacem impetrari non
      posse. Tit. Liv, l. V, c. 36.

      Note 276: Coràm Romanis dimicaturos ut nunciare domum possent quantùm
      Galli virtute cæteros mortales præstarent. Tit. Liv. l. V, c. 36.

      Note 277: Quid in Etruriâ rei Gallis esset?..... Quodnam id jus?
      Idem. l. c.

      Note 278: Γελάσας ό βασιλεύς τών Γαλατών Βρέννος..... Plut. Camill.
      p. 136.

      Note 279: Έφ' οϋς ύμεϊς στρατεύοντες, τών μή μεταδώσιν ύμίν τών
      άγαθών, άνδραποδίζεσθε, λεηλατεϊτε, καί κατασκάπτετε τάς πόλεις
      αότών. Plutarch. Camil. l. c.

      Note 280: In armis jus ferre et omnia fortiorum virorum esse.
      Tit. Liv. l. V, c. 36.

Les Fabius dissimulèrent leur ressentiment, et sous prétexte de vouloir, en
qualité de médiateurs, conférer avec les Clusins, ils demandèrent à entrer
dans la place. Ils y trouvèrent les esprits inclinés à la paix. Les
assiégés avaient tenu conseil; pressés d'en finir à tout prix, ils avaient
résolu de proposer aux Gaulois la cession de quelques-unes de leurs terres
si l'intervention des ambassadeurs romains restait sans effet[281]. Mais
les Fabius combattirent vivement ces dispositions; ils exhortèrent les
Clusins à persévérer, et, dans la colère qui les transportait, oubliant le
caractère pacifique de leur mission, eux-mêmes s'offrirent à diriger une
sortie sur le camp ennemi.

      Note 281: Excerpt. Dion. Cass. ed. Hanov. in-fol. 1606, p. 919.

Les assiégés n'eurent garde de rejeter une telle proposition; ils sentaient
que Rome, compromise par une si criante violation du droit des gens, se
verrait forcée, quoiqu'elle en eût, d'agir plus efficacement comme alliée,
et peut-être d'adopter cette guerre pour son propre compte. Conduits par
les trois Fabius[282], ils attaquèrent un parti gaulois qui traversait la
plaine en désordre sur la foi des préliminaires de paix. Comme la mêlée
commençait, Q. Ambustus poussa son cheval contre un chef sénon d'une haute
stature, que l'ardeur de combattre avait porté en avant des premiers rangs,
le perça de sa javeline, et, suivant l'usage de sa nation, mit aussitôt
pied à terre pour le dépouiller. La course rapide du Romain et l'éclat de
ses armes ne permirent pas aux Gaulois de le distinguer d'abord[283]; mais
sitôt qu'il fut reconnu, ce cri, «_l'ambassadeur romain_!» circula de
bouche en bouche dans les rangs[284]. Le Brenn fit cesser le combat, disant
qu'il n'en voulait plus aux Clusins; que tout le ressentiment des Sénons
devait se tourner contre les Romains, violateurs du droit des gens; et sans
délai il rassembla les chefs de son armée pour en conférer avec eux.

      Note 282: Diod. Sicul. l. XIV, p. 321.--Tit. Liv. l. V, c. 36.
      --Plutarch. Camill. p. 136.--Paul. Oros. l. II, c. 19.

      Note 283: Άγνοηθείς έν άρχή, διά τό τήν σύνοδον όξεϊαν γενέσθαι, καί
      τά όπλα περιλάμποντα τήν όψινά άποκρύπτειν. Plutarch. in Camil.
      p. 136.

      Note 284: Per totam aciem _romanum legatum esse_...
      Tit. Liv. l. V, c. 36.

Les voix furent partagées dans le conseil sénonais. Les plus jeunes et les
plus fougueux voulaient marcher sur Rome, sans retard, à grandes
journées[285]; ceux à qui l'âge et l'expérience donnaient plus d'autorité
firent sentir quelle imprudence il y aurait à s'engager avec si peu de
forces dans un pays inconnu, ayant en face de soi le peuple le plus
belliqueux de l'Italie, et derrière l'Étrurie en armes. Ils insistèrent
pour qu'on fît venir avant tout des recrues de la Circumpadane. Les chefs
gaulois se rangèrent à cet avis; voulant même donner à leur cause toutes
les apparences de la justice, ils arrêtèrent qu'une députation serait
d'abord envoyée à Rome pour dénoncer le crime des Fabius, et demander que
les coupables leur fussent livrés. On choisit pour cette mission plusieurs
chefs dont la taille extraordinaire pouvait imposer aux Romains[286].
D'autres émissaires se rendirent chez les Sénons et chez les Boïes[287],
et l'armée gauloise se tint renfermée dans son camp, sans inquiéter
davantage Clusium.

      Note 285: Erant qui extemplò Romam eundum censerent; vicere
      seniores... Tit. Liv. l. V, c. 36.

      Note 286: Appian. ap. Fulv. Ursin. p. 349.

      Note 287: Diodor. Sicul. l. XIV, p. 321.


ANNEE 390 avant J.-C.

La vue de ces étrangers et la menace d'une guerre inattendue jetèrent la
surprise dans Rome. Le sénat convint des torts de ses ambassadeurs; il
offrit aux Gaulois, en réparation, de fortes sommes d'argent[288], les
pressant de renoncer à leur poursuite. Ceux-ci persistèrent. La
condamnation des coupables fut alors mise en délibération; mais la famille
Fabia était puissante par ses clients, par ses richesses, et par les
magistratures qu'elle occupait. L'assemblée aristocratique craignit de
prendre sur elle l'odieux d'une telle condamnation aux yeux des patriciens;
elle ne redoutait pas moins que, dans le cas où elle absoudrait les
accusés, le peuple ne la rendît responsable des suites de la guerre[289].
Pour sortir d'embarras, elle renvoya le jugement à la décision de
l'assemblée plébéienne.

      Note 288: Ή δέ γερουσία... έπειθε τούς πρεσβευτάς τών Κελτών τά
      χρήματα λαβεϊν περί τών ήδικημένων. Diod. Sic. l. XIV, p. 321.

      Note 289: Ne penes ipsos culpa esset cladis... Tit. Liv. l. V, c. 36.

Le crime des Fabius, d'après la loi romaine, n'était pas seulement un crime
politique; c'était aussi un attentat religieux. Nulle guerre, chez les
Romains, ne commençait sans l'intervention des _féciales_ ou féciaux, sorte
de prêtres-hérauts, qui, la tête couronnée de verveine, d'après un
cérémonial consacré, lançaient sur le sol ennemi une javeline ensanglantée;
tel était le préliminaire obligé des hostilités. La corporation des
féciaux, intéressée au maintien de ses privilèges, se chargea de poursuivre
devant le peuple l'accusation capitale contre Q. Fabius et ses frères. Ces
prêtres parlèrent avec chaleur de la religion violée et de la justice
divine et humaine qui réclamait les coupables. «Ne vous faites pas leurs
complices, disaient-ils au peuple; ils ont attiré sur nous une guerre
inique; que leur tête soit livrée en expiation, si vous n'aimez mieux que
l'expiation retombe sur la vôtre[290]!» L'assemblée, gagnée par les
largesses de la famille Fabia, et d'ailleurs composée en grande partie de
ses clients, traita avec le dernier mépris les accusateurs et
l'accusation[291].

      Note 290: Plutarch. in Camil. p. 137.

      Note 291: Περιύβρισαν οί πολλοί τά θεϊα καί κατεγέλασαν. Plutarch. in
      Camil. ubi suprà.

Les trois jeunes gens furent absous. Bien plus, comme l'époque du
renouvellement des grandes magistratures était arrivé, ils furent nommés à
la plus haute charge de la république, celle de _tribuns militaires avec
puissance consulaire_[292], et reçurent le commandement de la guerre qu'ils
avaient si follement et si injustement provoquée. Les ambassadeurs gaulois
sortirent de Rome plus irrités qu'ils n'y étaient entrés.

      Note 292: Tribuni militum consulari potestate.--Ils étaient six, et
      partageaient entre eux l'autorité et les attributions des consuls.
      Tit. Liv. passim.

A leur départ, la ville fut pleine d'agitation. Un des tribuns consulaires
prononça les paroles qui appelaient aux armes tous les citoyens en masse:
«Quiconque veut le salut de la république me suive[293]!» C'était la
formule usitée dans les cas de guerres soudaines et dangereuses, de
_tumulte_[294], suivant l'expression latine. Aussitôt deux pavillons furent
arborés à la citadelle pour convoquer le peuple de la ville; l'un bleu,
autour duquel les cavaliers se réunirent: l'autre rouge, qui servit de
signe de ralliement aux fantassins[295]; et des commissaires parcoururent
la banlieue de Rome, enrôlant le peuple de la campagne. Seize mille hommes
furent pris sur ces milices levées à la hâte; on y joignit vingt-quatre
mille soldats de vieilles troupes, et l'on pressa les préparatifs du
départ.

      Note 293: Qui Rempublicam salvam esse vult me sequatur.
      Tit. Liv. passim.

      Note 294: Tumultus quasi tremor multus,--vel à tumendo. Cicer.
      Philip. V, VI, VIII.--Quintil. VII, 3.

      Note 295: Servius. Virgil. Æneid. VIII, 4.

Le récit des événemens qui s'étaient passés à Rome sous les yeux même des
ambassadeurs porta au plus haut degré l'irritation des Gaulois. Quoiqu'ils
n'eussent encore reçu que dix mille hommes des renforts qu'ils attendaient
des bords du Pô, ils se mirent en marche à l'instant même, sans désordre
cependant, et sans commettre de dévastations sur leur route. Tout fuyait
devant eux. Les habitans des bourgades et des villages désertaient à leur
approche, et les villes fermaient leurs portes; mais les Gaulois
s'efforçaient de rassurer les esprits. Passaient-ils près des murailles
d'une ville, on les entendait proclamer à grands cris «qu'ils allaient à
Rome, qu'ils n'en voulaient qu'aux seuls Romains, et regardaient tous les
autres peuples comme des amis[296].» Ils traversèrent le Tibre, et,
cotoyant sa rive gauche, ils descendirent jusqu'au lieu où la petite
rivière d'Allia, sortie des monts Crustumins, se resserre, et se perd avec
impétuosité dans le fleuve. C'est là, à une demi-journée de Rome, qu'ils
virent l'ennemi s'approcher. Sans lui laisser le temps de choisir et de
fortifier un camp, sans lui permettre d'accomplir certaines cérémonies
religieuses qui, chez lui, devaient précéder indispensablement les grandes
batailles[297], ils entonnèrent le chant de guerre, et appelèrent les
Romains au combat par des hurlemens que l'écho des montagnes rendait encore
plus effroyables[298].

      Note 296: Romam se ire. Tit. Liv. l. V, c. 37.--Μόνοις πολεμεϊν
      Ρωμαίοις, τούς δ' άλλους φίλους έπίστασθαι. Plut. Camil. p. 137.

      Note 297: Tit. Liv. l. V, c. 38.--Plut. Camil. p. 137.

      Note 298: Truci cantu, clamoribusque variis, horrendo cuncta
      compleverant sono. Tit. Liv. l. V, c. 37.

De l'autre côté de l'Allia s'étendait une vaste plaine bornée à l'occident
par le Tibre, à l'orient par des collines assez éloignées; les Romains s'y
rangèrent en bataille. Leur droite s'appuya sur les collines, leur gauche
sur le fleuve; mais la distance d'une aile à l'autre étant trop grande pour
que la ligne fût partout également garnie, le centre manqua de profondeur
et de force. Outre cela, comme ils tenaient à la possession de ces
hauteurs, qui les empêchaient d'être débordés, ils y placèrent toute leur
réserve, composée de vétérans d'élite appelés _subsidiarii_, parce qu'ils
attendaient le moment de donner, un genou en terre, sous le couvert de leur
bouclier[299].

      Note 299: Subsidebant; hinc dicti _subsidia_. Festus.

Ainsi que les tribuns militaires l'avaient prévu, le combat s'engagea par
la gauche des Gaulois. Le Brenn en personne entreprit de débusquer l'ennemi
des monticules; il fut reçu vigoureusement par la réserve romaine soutenue
de l'aile droite. L'engagement fut vif, et se prolongea avec égalité de
succès de part et d'autre. Mais, lorsque le centre de l'armée gauloise
s'ébranla, et marcha sur le centre ennemi, avec la fougue ordinaire à cette
nation, les cris et le bruit des armes frappées sur les boucliers, les
Romains, sans attendre le choc, se débandèrent, entraînant dans leur
mouvement l'aile gauche qui bordait le Tibre. Ce fut dès lors une véritable
boucherie. Les fuyards pressés entre les Gaulois et le fleuve furent, pour
la plupart, massacrés sur la rive même. Un grand nombre, en voulant
traverser le fleuve, qui dans ce lieu n'était pas guéable, se noyèrent, ou
percés par les traits de l'ennemi, ou emportés par le courant[300]. Ceux
qui parvinrent à gagner le bord opposé, oubliant dans leur frayeur et
famille et patrie, coururent se renfermer à Véïes, que la république avait
fait récemment fortifier[301]. Quant aux troupes de l'aile droite, leur
résistance était désormais inutile; elles battirent en retraite le plus
vite qu'elles purent. Comme elles se croyaient l'ennemi à dos, elles
traversèrent, sans s'arrêter, la ville d'une extrémité à l'autre, et se
réfugièrent dans la citadelle, publiant pour tout détail que l'armée était
anéantie et les Gaulois aux portes de Rome[302]. Cette bataille mémorable
fut livrée le 16 du mois de juillet[303].

      Note 300: Diodor. Sicul. l. XIV, p. 322.--Tit. Liv. l. V, c. 38.

      Note 301: Plutarch. in Camil. p. 137.

      Note 302: Romam petiêre, et, ne clausis quidem portis urbis, in arcem
      confugerunt. Tit. Liv. l. V, c. 38.--Άνοπλοι φυγόντες είς Ρώμην,
      άπήγγειλαν πάντας άπολωλέναι. Diodor. Sicul. l. XIV, p. 323.

      Note 303: Aulugell. l. V, c. 17.--Macrob. l. I, c. 16.--Plutarch.
      Camil. p. 137 et 144.

Il n'y avait que douze milles du champ de bataille d'Allia à Rome, et si
les Gaulois avaient marché au même instant sur la ville, c'en était fait de
la république et du nom romain[304]. Mais, dans la double joie et d'un
grand butin et d'une grande victoire gagnée sans peine, les vainqueurs se
livrèrent à la débauche. Ils passèrent le reste du jour, la nuit et une
partie du lendemain à piller les bagages des Romains, à boire, et à couper
les têtes des morts[305] qu'ils plantaient en guise de trophées au bout de
leurs piques, ou qu'ils suspendaient par la chevelure au poitrail de leurs
chevaux.

      Note 304: Εί μέν εύθύς έπηκολούθησαν οί Γαλάται τοϊς φεύγουσι, ούδέν
      άν έκώλυσε τήν Ρώμην άρδην άναιρεθῆναι. Plut. in Camil. p. 137.

      Note 305: Άνακόπτοντες τάς κεφαλάς τών τετελευτηκότων.
      Diod. Sicul. l. XIV, p. 323.

Après s'être partagé ce qu'il y avait de plus précieux dans le butin, ils
entassèrent le reste et y mirent le feu. Le jour suivant, un peu avant le
coucher du soleil, ils arrivèrent au confluent du Tibre et de l'Anio. Là,
ils furent informés par leurs éclaireurs que les Romains ne faisaient
paraître aucun signe extérieur de défense; que les portes de la ville
restaient ouvertes; que nul drapeau, nul soldat armé ne se montraient sur
les murailles[306]. Ce rapport les inquiéta. Ils craignirent qu'une
tranquillité aussi inexplicable ne cachât quelque stratagème; et, remettant
l'attaque au lendemain, ils dressèrent leurs tentes au pied du mont sacré.

      Note 306: Non portas clausas, non stationem pro portis excubare, non
      armatos esse in muris. Tit. Liv. l. V, c. 39.

L'événement d'Allia avait frappé les Romains de la plus accablante
consternation: un abattement stupide régna d'abord dans la ville; le sénat
ne s'assemblait point; aucun citoyen ne s'armait; aucun chef ne commandait;
on ne songeait même pas à fermer les portes. Bientôt, et d'un soudain élan,
on passa de cet extrême accablement à des résolutions d'une énergie
extrême; on décréta que le sénat se retirerait dans la citadelle avec mille
des hommes en état de combattre[307], et que le reste de la population
irait demander un refuge aux peuples voisins. On travailla donc avec
activité à approvisionner la citadelle d'armes et de vivres; on y
transporta l'or et l'argent des temples; chaque famille y mit en dépôt ce
qu'elle possédait de plus précieux[308]; et les chemins commencèrent à se
couvrir d'une multitude de femmes, d'enfans, de vieillards fugitifs.
Cependant la ville ne demeura pas entièrement déserte. Plusieurs citoyens
que retenaient l'âge et les infirmités, ou le manque absolu de ressources,
ou le désespoir et la honte d'aller traîner à l'étranger le spectacle de
leur misère, résolurent d'attendre une prompte mort au foyer domestique, au
sein de leurs familles, qui refusaient de les abandonner. Ceux d'entre eux
qui avaient rempli des charges publiques se parèrent des insignes de leur
rang, et, comme dans les occasions solennelles, se placèrent sur leurs
sièges ornés d'ivoire, un bâton d'ivoire à la main. Telle était la
situation intérieure de Rome, lorsque les éclaireurs gaulois s'avancèrent
jusque sous les murs de la ville, le soir du jour qui suivit la bataille. A
la vue de cette cavalerie, les Romains crurent l'heure fatale arrivée, et
se renfermèrent précipitamment dans leurs maisons. Le jour continuant à
baisser, ils pensèrent que l'ennemi ne différait que pour profiter de la
lumière douteuse du crépuscule, et l'attente redoublait la frayeur; mais la
frayeur fut à son comble quand on vit la nuit s'avancer. «Ils ont attendu
les ténèbres, se disait-on, afin d'ajouter à la destruction toutes les
horreurs d'un sac nocturne[309].» La nuit s'écoula dans ces angoisses. Au
lever de l'aurore, on entendit le bruit des bataillons qui entraient par
la porte Colline.

      Note 307: Juventus quam satis constat vix mille hominum fuisse.
      Florus, l. I, 

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