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Les mille et une nuits: contes choisis

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The Project Gutenberg eBook of Les mille et une nuits: contes choisis
    
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Title: Les mille et une nuits: contes choisis

Translator: Antoine Galland

Illustrator: Godefroy Durand


        
Release date: April 26, 2011 [eBook #35969]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/35969

Credits: Produced by Mark C. Orton, Chuck Greif and the Online
        Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MILLE ET UNE NUITS: CONTES CHOISIS ***




Produced by Mark C. Orton, Chuck Greif and the Online
Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net









LES

MILLE ET UNE NUITS

CONTES CHOISIS




PARIS.--IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D'ERFURTH, 1

[Illustration: Zobéide lui donna des coups de fouet à perte d'haleine.

p 76.]




MILLE ET UNE NUITS

CONTES CHOISIS

TRADUITS DE L'ARABE PAR GALLAND

ILLUSTRATIONS DE GODEFROY DURAND

[Illustration:colophon]

PARIS
MORIZOT, LIBRAIRE-ÉDITEUR
RUE PAVÉE SAINT-ANDRÉ, 5




LES MILLE ET UNE NUITS

CONTES ARABES


Les chroniques des Sassaniens, anciens rois de Perse, qui avaient étendu
leur empire dans les Indes, dans les grandes et petites îles qui en
dépendent, et bien loin au delà du Gange jusqu'à la Chine, rapportent
qu'il y avait autrefois un roi de cette puissante maison, qui était le
plus excellent prince de son temps. Il se faisait autant aimer de ses
sujets par sa sagesse et sa prudence, qu'il s'était rendu redoutable à
ses voisins par le bruit de sa valeur, et par la réputation de ses
troupes belliqueuses et bien disciplinées. Il avait deux fils: l'aîné,
appelé Schahriar, digne héritier de son père, en possédait toutes les
vertus; et le cadet, nommé Schahzenan, n'avait pas moins de mérite que
son frère.

Après un règne aussi long que glorieux, ce roi mourut, et Schahriar
monta sur le trône. Schahzenan, exclu de tout partage par les lois de
l'empire, et obligé de vivre comme un simple particulier, au lieu de
souffrir impatiemment le bonheur de son aîné, mit toute son attention à
lui plaire. Il eut peu de peine à y réussir: Schahriar, qui avait
naturellement de l'inclination pour son frère, fut charmé de sa
complaisance, et par un excès d'amitié, voulant partager avec lui ses
États, il lui donna le royaume de la Grande-Tartarie. Schahzenan alla
bientôt en prendre possession, et il établit son séjour à Samarcande,
qui en était la capitale.

Il y avait déjà dix ans que Schahriar vivait heureux sans que rien
troublât sa sécurité, quand une circonstance inattendue vint lui
apprendre la déplorable conduite de la sultane son épouse, qu'il
chérissait, et dont il se croyait tendrement aimé.

Schahriar conçut alors un projet de vengeance bizarre et cruel; ce fut
de choisir chaque jour une nouvelle femme qu'il ferait étrangler le
lendemain. Il jura sur le saint nom de Dieu, d'être fidèle à la loi
barbare qu'il s'était imposée, et ne tint que trop bien sa parole. Ses
officiers exécutaient ses ordres avec une obéissance aveugle; enfin
chaque jour c'était une fille mariée et une femme morte.

Le bruit de cette inhumanité sans exemple causa une consternation
générale dans la ville. On n'y entendait que des cris et des
lamentations. Ici, c'était un père en pleurs qui se désespérait de la
perte de sa fille; et là, c'étaient de tendres mères qui, craignant pour
les leurs la même destinée, faisaient par avance retentir l'air de leurs
gémissements. Ainsi, au lieu des louanges et des bénédictions que le
sultan s'était attirées jusqu'alors, tous ses sujets ne faisaient plus
que des imprécations contre lui.

Le grand vizir, qui, comme on l'a déjà dit, était malgré lui le ministre
d'une si horrible injustice, avait deux filles, dont l'aînée s'appelait
Scheherazade, et la cadette Dinarzade. Cette dernière ne manquait pas de
mérite; mais l'autre avait un courage au-dessus de son sexe, de l'esprit
infiniment, avec une pénétration admirable. Elle avait beaucoup de
lecture et une mémoire si prodigieuse, que rien ne lui était échappé de
tout ce qu'elle avait lu. Elle s'était heureusement appliquée à la
philosophie, à la médecine, à l'histoire et aux arts; et elle faisait
des vers mieux que les poëtes les plus célèbres de son temps. Outre
cela, elle était d'une beauté extraordinaire, et une vertu très-solide
couronnait toutes ces belles qualités.

Le vizir aimait passionnément une fille si digne de sa tendresse. Un
jour qu'ils s'entretenaient tous deux ensemble, elle lui dit: Mon père,
j'ai une grâce à vous demander; je vous supplie très-humblement de me
l'accorder. Je ne vous la refuserai pas, répondit-il, pourvu qu'elle
soit juste et raisonnable. Pour juste, répliqua Scheherazade, elle ne
peut l'être davantage, et vous en pouvez juger par le motif qui m'oblige
à vous la demander. J'ai dessein d'arrêter le cours de cette barbarie
que le sultan exerce sur les familles de cette ville. Je veux dissiper
la juste crainte que tant de mères ont de perdre leurs filles d'une
manière si funeste. Votre intention est fort louable, ma fille, dit le
vizir; mais le mal auquel vous voulez remédier me paraît sans remède.
Comment prétendez-vous en venir à bout? Mon père, repartit Scheherazade,
puisque par votre entremise le sultan célèbre chaque jour un nouveau
mariage, je vous conjure, par la tendre affection que vous avez pour
moi, de me procurer l'honneur d'être sa femme. Le vizir ne put entendre
ce discours sans horreur. O Dieu! interrompit-il avec transport,
avez-vous perdu l'esprit, ma fille? Pouvez-vous me faire une prière si
dangereuse? Vous savez que le sultan a fait serment sur son âme de ne
garder la même femme qu'un seul jour, et de lui faire ôter la vie le
lendemain; et vous voulez que je lui propose de vous épouser!
Songez-vous bien à quoi vous expose votre zèle indiscret? Oui, mon père,
répondit cette vertueuse fille; je connais tout le danger que je cours,
et il ne saurait m'épouvanter. Si je péris, ma mort sera glorieuse; et
si je réussis dans mon entreprise, je rendrai à ma patrie un service
important. Non, non, dit le vizir, quoi que vous puissiez me représenter
pour m'intéresser à vous permettre de vous jeter dans cet affreux péril,
ne vous imaginez pas que j'y consente. Quand le sultan m'ordonnera de
vous enfoncer le poignard dans le sein, hélas! il faudra bien que je lui
obéisse. Quel triste emploi pour un père! Ah! si vous ne craignez point
la mort, craignez du moins de me causer la douleur mortelle de voir ma
main teinte de votre sang. Encore une fois, mon père, dit Scheherazade,
accordez-moi la grâce que je vous demande. Votre opiniâtreté, repartit
le vizir, excite ma colère. Pourquoi vouloir vous-même courir à votre
perte? Qui ne prévoit pas la fin d'une entreprise dangereuse n'en
saurait sortir heureusement.

Mon père, dit alors Scheherazade, ne trouvez pas mauvais que je persiste
dans mes sentiments; de grâce, ne vous opposez pas à mon dessein.
D'ailleurs, pardonnez-moi si j'ose vous le déclarer, vous vous y
opposeriez vainement: quand la tendresse paternelle refuserait de
souscrire à la prière que je vous fais, j'irais me présenter moi-même au
sultan.

Enfin, le père, poussé à bout par la fermeté de sa fille, se rendit à
ses importunités; et quoique fort affligé de n'avoir pu la détourner
d'une si funeste résolution, il alla dès ce moment trouver Schahriar,
pour lui annoncer que la nuit prochaine il lui présenterait
Scheherazade.

Le sultan fut fort étonné du sacrifice que son grand vizir lui faisait.
Comment avez-vous pu, lui dit-il, vous résoudre à me livrer votre propre
fille? Sire, lui répondit le vizir, elle s'est offerte d'elle-même. La
triste destinée qui l'attend n'a pu l'épouvanter, et elle préfère à la
vie l'honneur d'être l'épouse de Votre Majesté.

Mais ne vous trompez pas, vizir, reprit le sultan: demain, en vous
remettant Scheherazade entre les mains, je prétends que vous lui ôtiez
la vie. Si vous y manquez, je vous jure que je vous ferai mourir
vous-même. Sire, répondit le vizir, mon cœur gémira, sans doute, en
vous obéissant; mais la nature aura beau murmurer: quoique père, je vous
réponds d'un bras fidèle. Schahriar accepta l'offre de son ministre, et
lui dit qu'il n'avait qu'à lui amener sa fille quand il lui plairait.

Le grand vizir alla porter cette nouvelle à Scheherazade, qui la reçut
avec autant de joie que si elle eût été la plus agréable du monde. Elle
remercia son père de l'avoir si sensiblement obligée; et, voyant qu'il
était accablé de douleur, elle lui dit, pour le consoler, qu'elle
espérait qu'il ne se repentirait pas de l'avoir mariée avec le sultan,
et qu'au contraire il aurait sujet de s'en réjouir le reste de sa vie.

Elle ne songea plus qu'à se mettre en état de paraître devant le sultan;
mais avant que de partir, elle prit sa sœur Dinarzade en particulier,
et lui dit: Ma chère sœur, j'ai besoin de votre secours dans une
affaire très-importante; je vous prie de ne me le pas refuser. Mon père
va me conduire chez le sultan pour être son épouse. Que cette nouvelle
ne vous épouvante pas; écoutez-moi seulement avec patience. Dès que je
serai devant le sultan, je le supplierai de permettre que vous couchiez
dans la chambre nuptiale, afin que je jouisse cette nuit encore de votre
compagnie. Si j'obtiens cette grâce, comme je l'espère, souvenez-vous de
m'éveiller demain matin, une heure avant le jour, et de m'adresser ces
paroles: Ma sœur, si vous ne dormez pas, je vous supplie, en attendant
le jour, qui paraîtra bientôt, de me raconter un de ces beaux contes que
vous savez. Aussitôt je vous en conterai un, et je me flatte de
délivrer, par ce moyen, tout le peuple de la consternation où il est.
Dinarzade répondit à sa sœur qu'elle ferait avec plaisir ce qu'elle
exigeait d'elle.

L'heure de se coucher étant enfin venue, le grand vizir conduisit
Scheherazade au palais, et se retira après l'avoir introduite dans
l'appartement du sultan. Ce prince ne se vit pas plutôt avec elle, qu'il
lui ordonna de se découvrir le visage. Il la trouva si belle qu'il en
fut charmé; mais s'apercevant qu'elle était en pleurs, il lui en demanda
le sujet. Sire, répondit Scheherazade, j'ai une sœur que j'aime aussi
tendrement que j'en suis aimée; je souhaiterais qu'elle passât la nuit
dans cette chambre, pour la voir et lui dire adieu encore une fois.
Voulez-vous bien que j'aie la consolation de lui donner ce dernier
témoignage de mon amitié? Schahriar y ayant consenti, on alla chercher
Dinarzade, qui vint en diligence. Le sultan se coucha avec Scheherazade
sur une estrade fort élevée, à la manière des monarques de l'Orient, et
Dinarzade dans un lit qu'on lui avait préparé au bas de l'estrade.

Une heure avant le jour, Dinarzade, s'étant éveillée, ne manqua pas de
faire ce que sa sœur lui avait recommandé. Ma chère sœur,
s'écria-t-elle, si vous ne dormez pas, je vous supplie, en attendant le
jour, qui paraîtra bientôt, de me raconter un de ces contes agréables
que vous savez. Hélas! ce sera peut-être la dernière fois que j'aurai ce
plaisir.

Scheherazade, au lieu de répondre à sa sœur, s'adressa au sultan: Sire,
dit-elle, Votre Majesté veut-elle bien me permettre de donner cette
satisfaction à ma sœur? Très-volontiers, répondit le sultan. Alors
Scheherazade dit à sa sœur d'écouter, et puis, adressant la parole à
Schahriar, elle commença de la sorte.



I^{RE} NUIT




LE MARCHAND ET LE GÉNIE


Sire, il y avait autrefois un marchand qui possédait de grands biens,
tant en fonds de terre qu'en marchandises et en argent comptant. Il
avait beaucoup de commis, de facteurs et d'esclaves. Comme il était
obligé de temps en temps de faire des voyages pour s'aboucher avec ses
correspondants, un jour qu'une affaire d'importance l'appelait assez
loin du lieu qu'il habitait, il monta à cheval et partit avec une valise
derrière lui, dans laquelle il avait mis une petite provision de
biscuits et de dattes, parce qu'il avait un pays désert à passer où il
n'aurait pas trouvé de quoi vivre. Il arriva sans accident; et quand il
eut terminé l'affaire qui lui avait fait entreprendre ce voyage, il
remonta à cheval pour s'en retourner chez lui.

Le quatrième jour de sa marche, il se sentit tellement incommodé de
l'ardeur du soleil et de la terre échauffée par ses rayons, qu'il se
détourna de son chemin pour aller se rafraîchir sous des arbres qu'il
aperçut dans la campagne. Il y trouva au pied d'un grand noyer une
fontaine d'une eau très-claire et coulante. Il mit pied à terre, attacha
son cheval à une branche d'arbre, et s'assit près de la source, après
avoir tiré de sa valise quelques dattes et du biscuit. En mangeant les
dattes, il en jetait les noyaux à droite et à gauche. Lorsqu'il eut
achevé ce repas frugal, comme il était bon musulman, il se lava les
mains, le visage et les pieds, et fit sa prière.

Il ne l'avait pas finie, et il était encore à genoux, quand il vit
paraître un génie tout blanc de vieillesse, et d'une grandeur énorme,
qui, s'avançant jusqu'à lui le sabre à la main, lui dit d'un ton de voix
terrible: Lève-toi, que je te tue avec ce sabre, comme tu as tué mon
fils! Il accompagna ces mots d'un cri effroyable. Le marchand, autant
effrayé de la hideuse figure du monstre que des paroles qu'il lui avait
adressées, lui répondit en tremblant: Hélas! mon bon seigneur, de quel
crime puis-je être coupable envers vous, pour mériter que vous m'ôtiez
la vie? Je veux, reprit le génie, te tuer de même que tu as tué mon
fils. Hé! bon Dieu, repartit le marchand, comment pourrais-je avoir tué
votre fils? Je ne le connais point, et je ne l'ai jamais vu. Ne t'es-tu
pas assis en arrivant ici? répliqua le génie; n'as-tu pas tiré des
dattes de ta valise, et, en les mangeant, n'en as-tu pas jeté les noyaux
à droite et à gauche? J'ai fait tout ce que vous dites, répondit le
marchand, je ne puis le nier. Cela étant, reprit le génie, je le dis que
tu as tué mon fils, et voici comment: dans le temps que tu jetais tes
noyaux, mon fils passait; il en a reçu un dans l'œil, et il en est
mort; c'est pourquoi il faut que je te tue. Ah! mon seigneur, pardon!
s'écria le marchand. Point de pardon, répondit le génie, point de
miséricorde! N'est-il pas juste de tuer celui qui a tué? J'en demeure
d'accord, dit le marchand; mais je n'ai assurément pas tué votre fils;
et quand cela serait, je ne l'aurais fait que fort innocemment; par
conséquent, je vous supplie de me pardonner et de me laisser la vie.
Non, non, dit le génie en persistant dans sa résolution, il faut que je
te tue de même que tu as tué mon fils. A ces mots, il prit le marchand
par le bras, le jeta la face contre terre, et leva le sabre pour lui
couper la tête.

Cependant le marchand tout en pleurs, et protestant de son innocence,
regrettait sa femme et ses enfants, et disait les choses du monde les
plus touchantes. Le génie, toujours le sabre haut, eut la patience
d'attendre que le malheureux eût achevé ses lamentations; mais il n'en
fut nullement attendri. Tous ces regrets sont superflus, s'écria-t-il;
quand tes larmes seraient de sang, cela ne m'empêcherait pas de te
tuer, comme tu as tué mon fils. Quoi! répliqua le marchand, rien ne peut
vous toucher! Vous voulez absolument ôter la vie à un pauvre innocent!
Oui, repartit le génie, j'y suis résolu. En achevant ces paroles....

Scheherazade, en cet endroit, s'apercevant qu'il était jour, et sachant
que le sultan se levait de grand matin pour faire sa prière et tenir son
conseil, cessa de parler. Bon Dieu! ma sœur, que votre conte est
merveilleux, dit alors Dinarzade. La suite en est encore plus
surprenante, répondit Scheherazade, et vous en tomberiez d'accord, si le
sultan voulait me laisser vivre encore aujourd'hui et me donner la
permission de vous la raconter la nuit prochaine. Schahriar, qui avait
écouté Scheherazade avec plaisir, dit en lui-même: J'attendrai jusqu'à
demain, je la ferai toujours bien mourir quand j'aurai entendu la fin de
son conte. Ayant donc pris sa résolution de ne pas faire ôter la vie à
Scheherazade ce jour-là, il se leva pour faire sa prière et aller au
conseil.

Pendant ce temps-là, le grand vizir était dans une inquiétude cruelle.
Au lieu de goûter les douceurs du sommeil, il avait passé la nuit à
soupirer et à plaindre le sort de sa fille, dont il devait être le
bourreau. Mais si, dans cette triste attente, il craignait la vue du
sultan, il fut agréablement surpris lorsqu'il vit que ce prince entrait
au conseil sans lui donner l'ordre funeste qu'il en attendait.

Le sultan, selon sa coutume, passa la journée à régler les affaires de
son empire; et quand la nuit fut venue, il coucha encore avec
Scheherazade. Le lendemain, avant que le jour parût, Dinarzade ne manqua
pas de s'adresser à sa sœur et de lui dire: Ma chère sœur, si vous ne
dormez pas, je vous supplie, en attendant le jour, qui paraîtra bientôt,
de continuer le conte d'hier. Le sultan n'attendit pas que Scheherazade
lui en demandât la permission. Achevez, lui dit-il, le conte du génie
et du marchand, je suis curieux d'en entendre la fin. Scheherazade prit
alors la parole et continua son conte en ces termes:


II^{E} NUIT

Sire, quand le marchand vit que le génie allait lui-trancher la tête, il
fit un grand cri, et lui dit: Arrêtez; encore un mot, de grâce; ayez la
bonté de m'accorder un délai; donnez-moi le temps d'aller dire adieu à
ma femme et à mes enfants, et de leur partager mes biens par un
testament que je n'ai pas encore fait, afin qu'ils n'aient point de
procès après ma mort; cela étant fini, je reviendrai aussitôt dans ce
même lieu me soumettre à tout ce qu'il vous plaira d'ordonner de moi.
Mais, dit le génie, si je t'accorde le délai que tu demandes, j'ai peur
que tu ne reviennes pas. Si vous voulez croire à mon serment, répondit
le marchand, je jure par le Dieu du ciel et de la terre que je viendrai
vous retrouver ici sans y manquer. De combien de temps souhaites-tu que
soit ce délai? répliqua le génie. Je vous demande une année, repartit le
marchand; il ne faut pas moins de temps pour donner ordre à mes
affaires, et pour me disposer à renoncer sans regret au plaisir qu'il y
a de vivre. Ainsi, je promets que dès demain en un an, sans faute, je me
rendrai sous ces arbres, pour me remettre entre vos mains. Prends-tu
Dieu à témoin de la promesse que tu me fais? reprit le génie. Oui,
répondit le marchand, je le prends encore une fois à témoin, et vous
pouvez vous reposer sur mon serment. A ces paroles, le génie le laissa
près de la fontaine et disparut.

Le marchand, s'étant remis de sa frayeur, remonta à cheval et reprit son
chemin. Mais si d'un côté il avait de la joie de s'être tiré d'un si
grand péril, de l'autre il était dans une tristesse mortelle lorsqu'il
songeait au serment fatal qu'il avait fait. Quand il arriva chez lui, sa
femme et ses enfants le reçurent avec toutes les démonstrations d'une
joie parfaite; mais, au lieu de les embrasser de la même manière, il se
mit à pleurer si amèrement, qu'ils jugèrent bien qu'il lui était arrivé
quelque chose d'extraordinaire. Sa femme lui demanda la cause de ses
larmes et de la vive douleur qu'il faisait éclater. Nous nous
réjouissions, disait-elle, de votre retour, et cependant vous nous
alarmez tous par l'état où nous vous voyons. Expliquez-nous, je vous
prie, le sujet de votre tristesse. Hélas! répondit le mari, le moyen que
je sois dans une autre situation! je n'ai plus qu'un an à vivre. Alors
il leur raconta ce qui s'était passé entre lui et le génie, et leur
apprit qu'il lui avait donné parole de retourner au bout de l'année
recevoir la mort de sa main.

Lorsqu'ils entendirent cette triste nouvelle, ils commencèrent tous à se
désoler. La femme poussait des cris pitoyables en se frappant le visage
et s'arrachant les cheveux; les enfants, fondant en pleurs, faisaient
retentir la maison de leurs gémissements: et le père, cédant à la force
du sang, mêlait ses larmes à leurs plaintes; en un mot, c'était le
spectacle du monde le plus touchant.

Dès le lendemain, le marchand songea à mettre ordre à ses affaires, et
s'appliqua sur toutes choses à payer ses dettes. Il fit des présents à
ses amis et de grandes aumônes aux pauvres, donna la liberté à ses
esclaves de l'un et de l'autre sexe, partagea ses biens entre ses
enfants, nomma des tuteurs à ceux qui n'étaient pas encore en âge; et en
rendant à sa femme tout ce qui lui appartenait, selon son contrat de
mariage, il l'avantagea de tout ce qu'il put lui donner suivant les
lois.

Enfin, l'année s'écoula, et il fallut partir. Il fit sa valise, où il
mit le drap dans lequel il devait être enseveli: mais lorsqu'il voulut
dire adieu à sa femme et à ses enfants, on n'a jamais vu une douleur
plus vive. Ils ne pouvaient se résoudre à le perdre; ils voulaient tous
l'accompagner et aller mourir avec lui. Néanmoins, comme il fallait se
faire violence, et quitter des objets si chers: Mes enfants, leur
dit-il, j'obéis à l'ordre de Dieu en me séparant de vous. Imitez-moi;
soumettez-vous courageusement à cette nécessité, et songez que la
destinée de l'homme est de mourir. Après avoir dit ces paroles, il
s'arracha aux cris et aux regrets de sa famille; il partit, et arriva au
même endroit où il avait vu le génie, le propre jour qu'il avait promis
de s'y rendre. Il mit aussitôt pied à terre, et s'assit au bord de la
fontaine, où il attendit le génie avec toute la tristesse qu'on peut
s'imaginer.

Pendant qu'il languissait dans une si cruelle attente, un bon vieillard
qui menait une biche à l'attache parut et s'approcha de lui. Ils se
saluèrent l'un l'autre; après quoi le vieillard lui dit: Mon frère,
peut-on savoir de vous pourquoi vous êtes venu dans ce lieu désert, où
il n'y a que des esprits malins, et où l'on n'est pas en sûreté? A voir
ces beaux arbres on le croirait habité; mais c'est une véritable
solitude, où il est dangereux de s'arrêter trop longtemps.

Le marchand satisfit la curiosité du vieillard, et lui conta l'aventure
qui l'obligeait à se trouver là. Le vieillard l'écouta avec étonnement;
et prenant la parole: Voilà, s'écria-t-il, la chose du monde la plus
surprenante; et vous vous êtes lié par le serment le plus inviolable. Je
veux, ajouta-t-il, être témoin de votre entrevue avec le génie. En
disant cela, il s'assit près du marchand, et tandis qu'ils
s'entretenaient tous deux...

Mais je vois le jour, dit Scheherazade en se reprenant; ce qui reste est
le plus beau du conte. Le sultan, résolu d'en entendre la fin, laissa
vivre encore ce jour-là Scheherazade.


III^{E} NUIT

La nuit suivante, Dinarzade fit à sa sœur la même prière que les deux
précédentes. Ma chère sœur, lui dit-elle, si vous ne dormez pas, je
vous supplie de me raconter un de ces contes agréables que vous savez.
Mais le sultan dit qu'il voulait entendre la suite de celui du marchand
et du génie; c'est pourquoi Scheherazade reprit ainsi:

Sire, dans le temps que le marchand et le vieillard qui conduisait la
biche s'entretenaient, il arriva un autre vieillard suivi de deux chiens
noirs. Il s'avança jusqu'à eux, et les salua, en leur demandant ce
qu'ils faisaient en cet endroit. Le vieillard qui conduisait la biche
lui apprit l'aventure du marchand et du génie, ce qui s'était passé
entre eux, et le serment du marchand. Il ajouta que ce jour était celui
de la parole donnée, et qu'il était résolu de demeurer là pour voir ce
qui en arriverait.

Le second vieillard, trouvant aussi la chose digne de sa curiosité, prit
la même résolution. Il s'assit auprès des autres; et à peine se fut-il
mêlé à leur conversation, qu'il survint un troisième vieillard, qui,
s'adressant aux deux premiers, leur demanda pourquoi le marchand qui
était avec eux paraissait si triste. On lui en dit le sujet, qui lui
parut si extraordinaire, qu'il souhaita aussi d'être témoin de ce qui se
passerait entre le génie et le marchand. Pour cet effet, il se plaça
parmi les autres.

Ils aperçurent bientôt dans la campagne une vapeur épaisse, comme un
tourbillon de poussière élevé par le vent. Cette vapeur s'avança jusqu'à
eux, et se dissipant tout à coup, leur laissa voir le génie, qui, sans
les saluer, s'approcha du marchand le sabre à la main, et le prenant par
le bras: Lève-toi, lui dit-il, que je te tue comme tu as tué mon fils.
Le marchand et les trois vieillards, effrayés, se mirent à pleurer et à
remplir l'air de cris...

Scheherazade, en cet endroit, apercevant le jour, cessa de poursuivre
son conte, qui avait si bien piqué la curiosité du sultan, que ce
prince, voulant absolument en savoir la fin, remit encore au lendemain
la mort de la sultane.


IV^{E} NUIT

Vers la fin de la nuit suivante, Scheherazade, avec la permission du
sultan, parla dans ces termes:

Sire, quand le vieillard qui conduisait la biche vit que le génie
s'était saisi du marchand, et l'allait tuer impitoyablement, il se jeta
aux pieds de ce monstre, et les lui baisant: Prince des génies, lui
dit-il, je vous supplie très-humblement de suspendre votre colère, et de
me faire la grâce de m'écouter. Je vais vous raconter mon histoire et
celle de cette biche que vous voyez: mais si vous la trouvez plus
merveilleuse et plus surprenante que l'aventure de ce marchand à qui
vous voulez ôter la vie, puis-je espérer que vous voudrez bien remettre
à ce pauvre malheureux le tiers de son crime? Le génie fut quelque temps
à se consulter là-dessus; mais enfin il répondit: Eh bien! voyons, j'y
consens.




HISTOIRE DU PREMIER VIEILLARD ET DE LA BICHE


Je vais donc, reprit le vieillard, commencer le récit; écoutez-moi, je
vous prie, avec attention. Cette biche que vous voyez est ma cousine, et
de plus ma femme. Elle n'avait que douze ans quand je l'épousai; ainsi,
je puis dire qu'elle ne devait pas moins me regarder comme son père que
comme son parent et son mari.

Nous avons vécu ensemble trente années sans avoir eu d'enfants. Le
désir d'en avoir me fit acheter une esclave, dont j'eus un fils qui
montrait d'heureuses dispositions. Ma femme en conçut de la jalousie,
prit en aversion la mère et l'enfant, et cacha si bien ses sentiments
que je ne les connus que trop tard.

Cependant mon fils croissait, et il avait déjà dix ans, lorsque je fus
obligé de faire un voyage. Avant mon départ, je recommandai à ma femme,
dont je ne me défiais point, l'esclave et son fils, et je la priai d'en
avoir soin pendant mon absence, qui dura une année entière. Elle profita
de ce temps-là pour contenter sa haine. Elle s'attacha à la magie; et
quand elle sut assez de cet état diabolique pour exécuter l'horrible
dessein qu'elle méditait, la scélérate mena mon fils dans un lieu
écarté. Là, par ses enchantements, elle le changea en veau, et le donna
à mon fermier, avec ordre de le nourrir comme un veau, disait-elle,
qu'elle avait acheté. Elle ne borna point sa fureur à cette action
abominable; elle changea l'esclave en vache, et la donna aussi à mon
fermier.

A mon retour, je lui demandai des nouvelles de la mère et de l'enfant.
Votre esclave est morte, me dit-elle; et pour votre fils, il y a deux
mois que je ne l'ai vu, et que je ne sais ce qu'il est devenu. Je fus
touché de la mort de l'esclave; mais comme mon fils n'avait fait que
disparaître, je me flattai que je pourrais le revoir bientôt. Néanmoins,
huit mois se passèrent sans qu'il revînt; et je n'en avais aucune
nouvelle, lorsque la fête du grand Baïram arriva. Pour la célébrer, je
demandai à mon fermier de m'amener une vache des plus grasses pour en
faire un sacrifice. Il n'y manqua pas. La vache qu'il m'amena était
l'esclave elle-même, la malheureuse mère de mon fils. Je la liai; mais,
dans le moment que je me préparais à la sacrifier, elle se mit à faire
des beuglements pitoyables, et je m'aperçus qu'il coulait de ses yeux
des ruisseaux de larmes. Cela me parut assez extraordinaire; et me
sentant, malgré moi, saisi d'un mouvement de pitié, je ne pus me
résoudre à frapper. J'ordonnai à mon fermier de m'en aller prendre une
autre.

Ma femme, qui était présente, frémit de ma compassion; et s'opposant à
un ordre qui rendait sa malice inutile: Que faites-vous, mon ami?
s'écria-t-elle; immolez cette vache: votre fermier n'en a pas de plus
belle, ni qui soit plus propre à l'usage que nous en voulons faire. Par
complaisance pour ma femme, je m'approchai de la vache; et, combattant
la pitié qui en suspendait le sacrifice, j'allais porter le coup mortel,
quand la victime, redoublant ses pleurs et ses beuglements, me désarma
une seconde fois. Alors je mis le maillet entre les mains du fermier, en
lui disant: Prenez, et sacrifiez-la vous-même; ses beuglements et ses
larmes me fendent le cœur.

Le fermier, moins pitoyable que moi, la sacrifia. Mais, en l'écorchant,
il se trouva qu'elle n'avait que les os, quoiqu'elle nous eût paru
très-grasse. J'en eus un véritable chagrin. Prenez-la pour vous, dis-je
au fermier, je vous l'abandonne; faites-en des régals et des aumônes à
qui vous voudrez: et si vous avez un veau bien gras, amenez-le-moi à sa
place. Je ne m'informai pas de ce qu'il fit de la vache; mais peu de
temps après qu'il l'eut fait enlever de devant mes yeux, je le vis
arriver avec un veau fort gras. Quoique j'ignorasse que ce veau fût mon
fils, je ne laissai pas de sentir émouvoir mes entrailles à sa vue. De
son côté, dès qu'il m'aperçut, il fit un si grand effort pour venir à
moi, qu'il en rompit sa corde. Il se jeta à mes pieds, la tête contre
terre, comme s'il eût voulu exciter ma compassion, et me conjurer de
n'avoir pas la cruauté de lui ôter la vie, en m'avertissant, autant
qu'il lui était possible, qu'il était mon fils.

Je fus encore plus surpris et plus touché de cette action, que je ne
l'avais été des pleurs de la vache. Je sentis une tendre pitié qui
m'intéressa pour lui, ou, pour mieux dire, le sang fit en moi son
devoir. Allez, dis-je au fermier, ramenez ce veau chez vous; ayez-en un
grand soin, et à sa place amenez-en un autre incessamment.

Dès que ma femme m'entendit parler ainsi, elle ne manqua pas de s'écrier
encore: Que faites-vous, mon mari? Croyez-moi, ne sacrifiez pas un autre
veau que celui-là. Ma femme, lui répondis-je, je n'immolerai pas
celui-ci; je veux lui faire grâce; je vous prie de ne point vous y
opposer. Elle n'eut garde, la méchante femme, de se rendre à ma prière.
Elle haïssait trop mon fils pour consentir que je le sauvasse. Elle m'en
demanda le sacrifice avec tant d'opiniâtreté, que je fus obligé de le
lui accorder. Je liai le veau, et prenant le couteau funeste...

Scheherazade s'arrêta en cet endroit, parce qu'elle aperçut le jour. Ma
sœur, dit alors Dinarzade, je suis enchantée de ce conte, qui soutient
si agréablement mon attention. Si le sultan me laisse vivre encore
aujourd'hui, repartit Scheherazade, vous verrez que ce que je vous
raconterai demain vous divertira bien davantage. Schahriar, curieux de
savoir ce que deviendrait le fils du vieillard qui conduisait la biche,
dit à la sultane qu'il serait bien aise d'entendre, la nuit prochaine,
la fin de ce conte.


V^{E} NUIT

Sire, poursuivit Scheherazade, le premier vieillard qui conduisait la
biche continuant de raconter son histoire au génie, aux deux autres
vieillards et au marchand: Je pris donc, leur dit-il, le couteau, et
j'allais l'enfoncer dans la gorge de mon fils, lorsque, tournant vers
moi languissamment ses yeux baignés de pleurs, il m'attendrit à un point
que je n'eus pas la force de l'immoler. Je laissai tomber le couteau, et
je dis à ma femme que je voulais absolument tuer un autre veau que
celui-là. Elle n'épargna rien pour me faire changer de résolution; mais
quoi qu'elle pût me représenter, je demeurai ferme, et lui promis,
seulement pour l'apaiser, que je le sacrifierais au Baïram de l'année
prochaine.

Le lendemain matin, mon fermier demanda à me parler en particulier. Je
viens, me dit-il, vous apprendre une nouvelle dont j'espère que me
saurez bon gré. J'ai une fille qui a quelque connaissance de la magie.
Hier, comme je ramenais au logis le veau dont vous n'aviez pas voulu
faire le sacrifice, je remarquai qu'elle rit en le voyant, et qu'un
moment après elle se mit à pleurer. Je lui demandai pourquoi elle
faisait en même temps deux choses si contraires. Mon père, me
répondit-elle, ce veau que vous ramenez est le fils de notre maître.
J'ai ri de joie de le voir encore vivant; et j'ai pleuré en me souvenant
du sacrifice qu'on fit hier de sa mère, qui était changée en vache. Ces
deux métamorphoses ont été faites par les enchantements de la femme de
notre maître, laquelle haïssait la mère et l'enfant. Voilà ce que m'a
dit ma fille, poursuivit le fermier, et je viens vous apporter cette
nouvelle.

A ces paroles, ô génie! continua le vieillard, je vous laisse à juger
quelle fut ma surprise! Je partis sur-le-champ avec mon fermier, pour
parler moi-même à sa fille. En arrivant, j'allai d'abord à l'étable où
était mon fils. Il ne put répondre à mes embrassements; mais il les
reçut d'une manière qui acheva de me persuader qu'il était mon fils.

La fille du fermier arriva. Ma bonne fille, lui dis-je, pouvez-vous
rendre à mon fils sa première forme? Oui, je le puis, me répondit-elle.
Ah! si vous en venez à bout, repris-je, je vous fais maîtresse de tous
mes biens. Alors elle me repartit en souriant: Vous êtes notre maître,
et je sais trop bien ce que je vous dois; mais je vous avertis que je
ne puis remettre votre fils dans son premier état qu'à deux conditions:
la première, que vous me le donnerez pour époux, et la seconde, qu'il me
sera permis de punir la personne qui l'a changé en veau. Pour la
première condition, lui dis-je, je l'accepte de bon cœur; je dis plus,
je vous promets de vous donner beaucoup de bien pour vous en
particulier, indépendamment de celui que je destine à mon fils. Enfin,
vous verrez comment je reconnaîtrai le grand service que j'attends de
vous. Pour la condition qui regarde ma femme, je veux bien l'accepter
encore: une personne qui a été capable de faire une action si criminelle
mérite bien d'en être punie, je vous l'abandonne, faites-en ce qui vous
plaira; je vous prie seulement de ne lui pas ôter la vie. Je vais donc,
répliqua-t-elle, la traiter de la même manière qu'elle a traité votre
fils. J'y consens, lui repartis-je; mais rendez-moi mon fils auparavant.

Alors cette fille prit un vase plein d'eau, prononça dessus des paroles
que je n'entendis pas, et s'adressant au veau: O veau! dit-elle, si tu
as été créé par le tout-puissant et souverain maître du monde tel que tu
parais en ce moment, demeure sous cette forme; mais si tu es homme, et
que tu sois changé en veau par enchantement, reprends ta figure
naturelle par la permission du souverain Créateur. En achevant ces mots,
elle jeta de l'eau sur lui, et à l'instant il reprit sa première forme.

Mon fils! mon cher fils! m'écriai-je aussitôt en l'embrassant avec un
transport dont je ne fus pas le maître: c'est Dieu qui nous a envoyé
cette jeune fille pour détruire l'horrible charme dont vous étiez
environné, et vous venger du mal qui vous a été fait, à vous et à votre
mère. Je ne doute pas que, par reconnaissance, vous ne vouliez bien la
prendre pour votre femme, comme je m'y suis engagé. Il y consentit avec
joie; mais avant qu'ils se mariassent, la jeune fille changea ma femme
en biche, et c'est elle que vous voyez ici. Je souhaitai qu'elle eût
cette forme plutôt qu'une autre moins agréable, afin que nous la
vissions sans répugnance dans la famille.

Depuis ce temps-là mon fils est devenu veuf, et est allé voyager. Comme
il y a plusieurs années que je n'ai eu de ses nouvelles, je me suis mis
en chemin pour tâcher d'en apprendre; et n'ayant pas voulu confier à
personne le soin de ma femme, pendant que je ferais enquête de lui, j'ai
jugé à propos de la mener partout avec moi. Voilà donc mon histoire et
celle de cette biche. N'est-elle pas des plus surprenantes et des plus
merveilleuses? J'en demeure d'accord, dit le génie, et en sa faveur je
t'accorde le tiers de la grâce de ce marchand.

Quand le premier vieillard, sire, continua la sultane, eut achevé son
histoire, le second, qui conduisait les deux chiens noirs, s'adressa au
génie et lui dit: Je vais vous raconter ce qui m'est arrivé, à moi et à
ces deux chiens noirs que voici, et je suis sûr que vous trouverez mon
histoire encore plus étonnante que celle que vous venez d'entendre. Mais
quand je vous l'aurai contée, m'accorderez-vous le second tiers de la
grâce de ce marchand? Oui, répondit le génie, pourvu que ton histoire
surpasse celle de la biche. Après ce consentement, le second vieillard
commença de cette manière...


VI^{E} NUIT

La sixième nuit étant venue, le sultan et son épouse se couchèrent.
Dinarzade se réveilla à l'heure ordinaire, et appela la sultane.
Schahriar, prenant la parole: Je souhaiterais, dit-il, d'entendre
l'histoire du second vieillard et des deux chiens noirs. Je vais
contenter votre curiosité, sire, répondit Scheherazade. Le second
vieillard, poursuivit-elle, s'adressant au génie, commença ainsi son
histoire:




HISTOIRE DU SECOND VIEILLARD ET DES DEUX CHIENS NOIRS


Grand prince des génies, vous saurez que nous sommes trois frères; ces
deux chiens noirs que vous voyez, et moi, qui suis le troisième. Notre
père nous avait laissé en mourant à chacun mille sequins. Avec cette
somme, nous embrassâmes tous trois la même profession: nous nous fîmes
marchands. Peu de temps après que nous eûmes ouvert boutique, mon frère
aîné, l'un de ces deux chiens, résolut de voyager et d'aller négocier
dans les pays étrangers. Dans ce dessein, il vendit tout son fonds, et
en acheta des marchandises propres au négoce qu'il voulait faire.

Il partit, et fut absent une année entière. Au bout de ce temps-là, un
pauvre qui me parut demander l'aumône, se présenta à ma boutique. Je lui
dis: Dieu vous assiste. Dieu vous assiste aussi, me répondit-il; est-il
possible que vous ne me reconnaissiez pas? Alors, l'envisageant avec
attention, je le reconnus. Ah! mon frère, m'écriai-je en l'embrassant,
comment vous aurais-je pu reconnaître en cet état? Je le fis entrer dans
ma maison, je lui demandai des nouvelles de sa santé et du succès de son
voyage. Ne me faites pas cette question, me dit-il; en me voyant, vous
voyez tout. Ce serait renouveler mon affliction que de vous faire le
détail de tous les malheurs qui me sont arrivés depuis un an, et qui
m'ont réduit à l'état où je suis.

Je fis aussitôt fermer ma boutique; et abandonnant tout autre soin, je
le menai au bain, et lui donnai les plus beaux habits de ma garde-robe.
J'examinai mes registres de vente et d'achat, et, trouvant que j'avais
doublé mon fonds, c'est-à-dire que j'étais riche de deux mille sequins,
je lui en donnai la moitié. Avec cela, mon frère, lui dis-je, vous
pourrez oublier la perte que vous avez faite. Il accepta les mille
sequins avec joie, rétablit ses affaires, et nous vécûmes ensemble comme
nous avions vécu auparavant.

Quelque temps après, mon second frère, qui est l'autre de ces deux
chiens, voulut aussi vendre son fonds. Nous fîmes, son aîné et moi, tout
ce que nous pûmes pour l'en détourner, mais il n'y eut pas moyen. Il le
vendit; et de l'argent qu'il en fit, il acheta des marchandises propres
au négoce étranger qu'il voulait entreprendre. Il se joignit à une
caravane, et partit. Il revint au bout de l'an dans le même état que son
frère aîné. Je le fis habiller; et comme j'avais encore mille sequins
par-dessus mon fonds, je les lui donnai. Il releva boutique, et continua
d'exercer sa profession.

Un jour mes deux frères vinrent me trouver pour me proposer de faire un
voyage, et d'aller trafiquer avec eux. Je rejetai d'abord leur
proposition. Vous avez voyagé, leur dis-je, qu'y avez-vous gagné? Qui
m'assurera que je serai plus heureux que vous? En vain ils me
représentèrent là-dessus tout ce qui leur sembla devoir m'éblouir, et
m'encourager à tenter la fortune; je refusai d'entrer dans leur dessein.
Mais ils revinrent tant de fois à la charge, qu'après avoir, pendant
cinq ans, résisté constamment à leurs sollicitations, je m'y rendis
enfin. Mais quand il fallut faire les préparatifs du voyage, et qu'il
fut question d'acheter les marchandises dont nous avions besoin, il se
trouva qu'ils avaient tout mangé, et qu'il ne leur restait rien des
mille sequins que je leur avais donnés à chacun. Je ne leur en fis pas
le moindre reproche. Au contraire, comme mon fonds était de six mille
sequins, j'en partageai la moitié avec eux, en leur disant: Mes frères,
il faut risquer ces trois mille sequins, et cacher les autres en quelque
endroit sûr, afin que si notre voyage n'est pas plus heureux que ceux
que vous avez déjà faits, nous ayons de quoi nous en consoler, et
reprendre notre ancienne profession. Je donnai donc mille sequins à
chacun, j'en gardai autant pour moi, et j'enterrai les trois mille
autres dans un coin de ma maison. Nous achetâmes des marchandises; et
après les avoir embarquées sur un vaisseau que nous frétâmes entre nous
trois, nous fîmes mettre à la voile avec un vent favorable. Après un
mois de navigation...

Mais je vois le jour, poursuivit Scheherazade, il faut que j'en demeure
là.

Ma sœur, dit Dinarzade, voilà un conte qui promet beaucoup; je
m'imagine que la suite en est fort extraordinaire. Vous ne vous trompez
pas, répondit la sultane; et si le sultan, me permet de vous la conter,
je suis persuadée qu'elle vous divertira fort. Schahriar se leva, comme
le jour précédent, sans s'expliquer là-dessus, et ne donna point ordre
au grand vizir de faire mourir sa fille.


VII^{E} NUIT

Sur la fin de la septième nuit, Dinarzade supplia la sultane de conter
la suite de ce beau conte qu'elle n'avait pu achever la veille.

Je le veux bien, répondit Scheherazade; et, pour en reprendre le fil, je
vous dirai que le vieillard qui menait les deux chiens noirs, continuant
de raconter son histoire au génie, aux deux autres vieillards et au
marchand: Enfin, leur dit-il, après deux mois de navigation, nous
arrivâmes heureusement à un port de mer, où nous débarquâmes, et fîmes
un très-grand débit de nos marchandises. Moi, surtout, je vendis si bien
les miennes, que je gagnai dix pour un. Nous achetâmes des marchandises
du pays pour les transporter et les négocier au nôtre.

Dans le temps que nous étions prêts à nous rembarquer pour notre retour,
je rencontrai sur le bord de la mer une dame assez bien faite, mais fort
pauvrement habillée. Elle m'aborda, me baisa la main, et me pria, avec
les dernières instances, de la prendre pour femme et de l'embarquer avec
moi. Je fis difficulté de lui accorder ce qu'elle me demandait; mais
elle me dit tant de choses pour me persuader que je ne devais pas
prendre garde à sa pauvreté, et que j'aurais lieu d'être content de sa
conduite; que je me laissai vaincre. Je lui fis faire des habits
propres; et après l'avoir épousée par un contrat de mariage en bonne
forme, je l'embarquai avec moi, et nous mîmes à la voile.

Pendant notre navigation, je trouvai de si belles qualités dans la femme
que je venais de prendre, que je l'aimais tous les jours de plus en
plus. Cependant, mes deux frères, qui n'avaient pas si bien fait leurs
affaires que moi, et qui étaient jaloux de ma prospérité, me portaient
envie. Leur fureur alla même jusqu'à conspirer contre ma vie. Une nuit,
que ma femme et moi nous dormions, ils nous jetèrent à la mer.

Ma femme était fée, et par conséquent génie. Vous jugez bien qu'elle ne
se noya pas. Pour moi, il est certain que je serais mort sans son
secours; mais je fus à peine tombé dans l'eau qu'elle m'enleva et me
transporta dans une île. Quand il fut jour, la fée me dit: Vous voyez,
mon mari, qu'en vous sauvant la vie, je ne vous ai pas mal récompensé du
bien que vous m'avez fait. Vous saurez que je suis fée, et que me
trouvant sur le bord de la mer lorsque vous alliez vous embarquer, je me
sentis une forte inclination pour vous. Je voulus éprouver la bonté de
votre cœur: je me présentai devant vous déguisée comme vous m'avez vue.
Vous en avez usé avec moi généreusement. Je suis ravie d'avoir trouvé
l'occasion de vous en marquer ma reconnaissance. Mais je suis irritée
contre vos frères, et je ne serai pas satisfaite que je ne leur aie ôté
la vie.

J'écoutai avec admiration ce discours de la fée; je la remerciai le
mieux qu'il me fut possible de la grande obligation que je lui avais:
Mais, madame, lui dis-je, pour ce qui est de mes frères, je vous supplie
de leur pardonner; quelque sujet que j'aie de me plaindre d'eux, je ne
suis pas assez cruel pour vouloir leur perte. Je lui racontai ce que
j'avais fait pour l'un et l'autre; et mon récit augmentant son
indignation contre eux: Il faut, s'écria-t-elle, que je vole tout à
l'heure après ces traîtres et ces ingrats, et que j'en tire une prompte
vengeance. Je vais submerger leur vaisseau, et les précipiter dans le
fond de la mer. Non, ma belle dame, repris-je, au nom de Dieu, n'en
faites rien, modérez votre courroux; songez que ce sont mes frères, et
qu'il faut faire le bien pour le mal.

J'apaisai la fée par ces paroles; et lorsque je les eus prononcées, elle
me transporta, en un instant, de l'île où nous étions sur le toit de mon
logis, qui était en terrasse, et elle disparut un moment après. Je
descendis, j'ouvris les portes, et je déterrai les trois mille sequins
que j'avais cachés. J'allai ensuite à la place où était ma boutique; je
l'ouvris, et je reçus, des marchands mes voisins, des compliments sur
mon retour. Quand je rentrai chez moi, j'aperçus ces deux chiens qui
vinrent m'aborder d'un air soumis. Je ne savais ce que cela signifiait,
et j'en étais fort étonné; mais la fée, qui parut bientôt, m'en
éclaircit. Mon mari, me dit-elle, ne soyez pas surpris de voir ces deux
chiens chez vous; ce sont vos deux frères. Je frémis à ces mots, et je
lui demandai par quelle puissance ils se trouvaient en cet état. C'est
moi qui les y ai mis, me répondit-elle; au moins c'est une de mes
sœurs, à qui j'en ai donné la commission, et qui, en même temps, a
coulé à fond leur vaisseau. Vous y perdez les marchandises que vous y
aviez, mais je vous récompenserai d'ailleurs. A l'égard de vos frères,
je les ai condamnés à demeurer dix ans sous cette forme: leur perfidie
ne les rend que trop dignes de cette pénitence. Enfin, après m'avoir
enseigné où je pourrais avoir de ses nouvelles, elle disparut.

Présentement que les dix années sont accomplies, je suis en chemin pour
l'aller chercher; et comme, en passant par ici, j'ai rencontré ce
marchand et le bon vieillard qui mène sa biche, je me suis arrêté avec
eux. Voilà quelle est mon histoire, ô prince des génies: ne vous
paraît-elle pas des plus extraordinaires? J'en conviens, répondit le
génie; et je remets aussi en sa faveur le second tiers du crime dont ce
marchand est coupable envers moi.

Aussitôt que le second vieillard eut achevé son histoire, le troisième
prit la parole, et fit au génie la même demande que les deux premiers,
c'est-à-dire de remettre au marchand le troisième tiers de son crime,
supposé que l'histoire qu'il avait à lui raconter surpassât en
événements singuliers les deux qu'il venait d'entendre. Le génie lui fit
la même réponse qu'aux autres. Écoutez donc, lui dit alors le
vieillard... Mais le jour paraît, dit Scheherazade en se reprenant, il
faut que je m'arrête en cet endroit.


VIII^{E} NUIT

Sire, reprit la sultane, le troisième vieillard raconta son histoire au
génie; je ne vous la dirai point, car elle n'est pas venue à ma
connaissance; mais je sais qu'elle se trouva si fort au-dessus des deux
précédentes par la diversité des aventures merveilleuses qu'elle
contenait, que le génie en fut étonné. Il n'en eut pas plutôt ouï la
fin, qu'il dit au troisième vieillard: Je t'accorde le dernier tiers de
la grâce du marchand; il doit bien vous remercier tous trois de l'avoir
tiré d'intrigue par vos histoires; sans vous il ne serait plus au monde.
En achevant ces mots, il disparut, au grand contentement de la
compagnie.

Le marchand ne manqua pas de rendre à ses trois libérateurs toutes les
grâces qu'il leur devait, ils se réjouirent avec lui de le voir hors de
péril; après quoi ils se dirent adieu, et chacun reprit son chemin. Le
marchand s'en retourna auprès de sa femme et de ses enfants, et passa
tranquillement avec eux le reste de ses jours. Mais, sire, ajouta
Scheherazade, quelque beaux que soient les contes que j'ai racontés
jusqu'ici à Votre Majesté, ils n'approchent pas de celui du pêcheur.
Dinarzade voyant que la sultane s'arrêtait, lui dit: Ma sœur, puisqu'il
nous reste encore du temps, de grâce, racontez-nous l'histoire de ce
pêcheur; le sultan le voudra bien. Schahriar y consentit; et
Scheherazade, reprenant son discours, poursuivit de cette manière:




HISTOIRE DU PÊCHEUR


Sire, il y avait autrefois un pêcheur fort âgé, et si pauvre qu'à peine
pouvait-il gagner de quoi faire subsister sa femme et trois enfants dont
sa famille était composée. Il allait tous les jours à la pêche de grand
matin; et chaque jour, il s'était fait une loi de ne jeter ses filets
que quatre fois seulement.

Il partit un matin au clair de la lune, et se rendit au bord de la mer.
Il se déshabilla, et jeta ses filets. Comme il les tirait vers le
rivage, il sentit d'abord de la résistance: il crut avoir fait une bonne
pêche, et il s'en réjouissait déjà en lui-même. Mais un moment après,
s'apercevant qu'au lieu de poisson il n'y avait dans ses filets que la
carcasse d'un âne, il en eut beaucoup de chagrin...

Scheherazade, en cet endroit, cessa de parler, parce qu'elle vit
paraître le jour. Ma sœur, lui dit Dinarzade, je vous avoue que ce
commencement me charme, et je prévois que la suite sera fort agréable.
Rien n'est plus surprenant que l'histoire du pêcheur, répondit la
sultane; et vous en conviendrez la nuit prochaine, si le sultan me fait
la grâce de me laisser vivre. Schahriar, curieux d'apprendre le succès
de la pêche du pêcheur, ne voulut pas faire mourir ce jour-là
Scheherazade. C'est pourquoi il se leva, et ne donna point encore ce
cruel ordre.


IX^{E} NUIT

Le lendemain, après en avoir obtenu la permission du sultan,
Scheherazade reprit en ces termes le conte du pêcheur:

Sire, quand le pêcheur, affligé d'avoir fait une si mauvaise pêche, eut
raccommodé ses filets, que la carcasse de l'âne avait rompus en
plusieurs endroits, il les jeta une seconde fois. En les tirant, il
sentit encore beaucoup de résistance, ce qui lui fit croire qu'ils
étaient remplis de poisson; mais il n'y trouva qu'un panier plein de
gravier et de fange. Il en fut dans une extrême affliction. O fortune!
s'écria-t-il d'une voix pitoyable, cesse d'être en colère contre moi, et
ne persécute point un malheureux qui te prie de l'épargner! Je suis
parti de ma maison pour venir ici chercher ma vie, et tu m'annonces ma
mort. Je n'ai pas d'autre métier que celui-ci pour subsister; et malgré
tous les soins que j'y apporte, je puis à peine fournir aux plus
pressants besoins de ma famille. Mais j'ai tort de me plaindre de toi,
tu prends plaisir à maltraiter les honnêtes gens, et à laisser les
grands hommes dans l'obscurité, tandis que tu favorises les méchants,
et que tu élèves ceux qui n'ont aucune vertu qui les rende
recommandables.

En achevant ces plaintes, il jeta brusquement le panier; et, après avoir
bien lavé ses filets que la fange avait gâtés, il les jeta pour la
troisième fois. Mais il n'amena que des pierres, des coquilles et de
l'ordure. On ne saurait expliquer quel fut son désespoir; peu s'en
fallut qu'il ne perdît l'esprit. Cependant, comme le jour commençait à
paraître, il n'oublia pas de faire sa prière, en bon musulman; ensuite
il ajouta celle-ci: Seigneur, vous savez que je ne jette mes filets que
quatre fois chaque jour. Je les ai déjà jetés trois fois sans avoir
retiré le moindre fruit de mon travail. Il ne m'en reste, plus qu'une;
je vous supplie de me rendre la mer favorable, comme vous l'avez rendue
à Moïse.

Le pêcheur ayant fini cette prière, jeta ses filets pour la quatrième
fois. Quand il jugea qu'il devait y avoir du poisson, il les tira comme
auparavant avec assez de peine. Il n'y en avait pas pourtant; mais il y
trouva un vase de cuivre jaune, qui, à sa pesanteur, lui parut plein de
quelque chose; et il remarqua qu'il était fermé et scellé de plomb, avec
l'empreinte d'un sceau. Cela le réjouit. Je le vendrai au fondeur,
dit-il, et de l'argent que j'en ferai, j'en achèterai une mesure de blé.

Il examina le vase de tous côtés, il le secoua, pour voir si ce qui
était dedans ne ferait pas de bruit. Il n'entendit rien, et cette
circonstance, avec l'empreinte du sceau sur le couvercle de plomb, lui
firent penser qu'il devait être rempli de quelque chose de précieux.
Pour s'en éclaircir, il prit son couteau, et, avec un peu de peine, il
l'ouvrit. Il en pencha aussitôt l'ouverture contre terre; mais il n'en
sortit rien, ce qui le surprit extrêmement. Il le posa devant lui; et
pendant qu'il le considérait attentivement, il en sortit une fumée fort
épaisse, qui l'obligea de reculer deux ou trois pas en arrière. Cette
fumée s'éleva jusqu'aux nues; et s'étendant sur la mer et sur le rivage,
forma un gros brouillard: spectacle qui causa, comme on peut se
l'imaginer, un étonnement extraordinaire au pêcheur. Lorsque la fumée
fut toute hors du vase, elle se réunit et devint un corps solide, dont
il se forma un génie deux fois aussi haut que le plus grand de tous les
géants. A l'aspect d'un monstre d'une grandeur si démesurée, le pêcheur
voulut prendre la fuite; mais il se trouva si troublé et si effrayé,
qu'il ne put marcher.

Salomon, s'écria d'abord le génie, Salomon, grand prophète de Dieu,
pardon, pardon! Jamais je ne m'opposerai à vos volontés. J'obéirai à
tous vos commandements.

Scheherazade, apercevant le jour, interrompit là son conte.


X^{E} NUIT

Le lendemain Scheherazade poursuivit ainsi le conte du pêcheur:

Sire, le pêcheur n'eut pas sitôt entendues les paroles que le génie
avait prononcées, qu'il se rassura et lui dit: Esprit superbe, que
dites-vous? Il y a plus de dix-huit cents ans que Salomon, le prophète
de Dieu, est mort, et nous sommes présentement à la fin des siècles.
Apprenez-moi votre histoire, et pour quel sujet vous étiez renfermé dans
ce vase.

A ce discours, le génie, regardant le pêcheur d'un air fier, lui
répondit: Parle-moi plus civilement; tu es bien hardi de m'appeler ainsi
superbe! Hé bien! reprit le pêcheur, vous parlerai-je avec plus de
civilité, en vous appelant hibou du bonheur? Je te dis, repartit le
génie, de me parler plus civilement avant que je te tue. Hé pourquoi me
tueriez-vous? répliqua le pêcheur. Je viens de vous mettre en liberté;
l'avez-vous déjà oublié? Non, je m'en souviens, repartit le génie; mais
cela ne m'empêchera pas de te faire mourir, et je n'ai qu'une seule
grâce à t'accorder. Et quelle est cette grâce? dit le pêcheur. C'est,
répondit le génie, de te laisser choisir de quelle manière tu veux que
je te tue. Mais en quoi vous ai-je offensé? reprit le pêcheur. Est-ce
ainsi que vous voulez me récompenser du bien que je vous ai fait? Je ne
puis te traiter autrement, dit le génie; et afin que tu en sois
persuadé, écoute mon histoire.

Je suis un de ces esprits rebelles qui se sont opposés à la volonté de
Dieu. Tous les autres génies reconnurent le grand Salomon, prophète de
Dieu, et se soumirent à lui. Nous fûmes les seuls, Sacar et moi, qui ne
voulûmes pas faire cette bassesse. Pour s'en venger, ce puissant
monarque chargea Assaf, fils de Barakhia, son premier ministre, de me
venir prendre. Cela fut exécuté. Assaf vint se saisir de ma personne, et
me mena malgré moi devant le trône du roi son maître. Salomon, fils de
David, me commanda de quitter mon genre de vie, de reconnaître son
pouvoir et de me soumettre à ses commandements. Je refusai hautement de
lui obéir; et j'aimai mieux m'exposer à tout son ressentiment que de lui
prêter le serment de fidélité et de soumission qu'il exigeait de moi.
Pour me punir, il m'enferma dans ce vase de cuivre, et afin de s'assurer
de moi, et que je ne pusse pas forcer ma prison, il imprima lui-même sur
le couvercle de plomb son sceau, où le grand nom de Dieu était gravé.
Cela fait, il mit le vase entre les mains d'un des génies qui lui
obéissaient, avec ordre de me jeter à la mer, ce qui fut exécuté à mon
grand regret. Durant le premier siècle de ma prison, je jurai que si
quelqu'un m'en délivrait avant les cent ans achevés, je le rendrais
riche même après sa mort. Mais le siècle s'écoula et personne ne me
rendit ce bon office. Pendant le second siècle, je fis serment d'ouvrir
tous les trésors de la terre à quiconque me mettrait en liberté; mais
je ne fus pas plus heureux. Dans le troisième, je promis de faire
puissant monarque mon libérateur, d'être toujours près de lui en esprit
et de lui accorder chaque jour trois demandes, de quelque nature
qu'elles pussent être; mais ce siècle se passa comme les deux autres et
je demeurai toujours dans le même état. Enfin, chagrin, ou plutôt enragé
de me voir prisonnier si longtemps, je jurai que si quelqu'un me
délivrait dans la suite, je le tuerais impitoyablement et ne lui
accorderais point d'autre grâce que de lui laisser le choix du genre de
mort dont il voudrait que je le fisse mourir. C'est pourquoi, puisque tu
es venu ici aujourd'hui et que tu m'as délivré, choisis comment tu veux
que je te tue.

Ce discours affligea fort le pêcheur. Je suis bien malheureux,
s'écria-t-il, d'être venu en cet endroit rendre un si grand service à un
ingrat. Considérez, de grâce, votre injustice et révoquez un serment si
peu raisonnable. Pardonnez-moi, Dieu vous pardonnera de même. Si vous me
donnez généreusement la vie, il vous mettra à couvert de tous les
complots qui se formeront contre vos jours. Non, ta mort est certaine,
dit le génie, choisis seulement de quelle sorte tu veux que je te fasse
mourir. Le pêcheur, le voyant dans la résolution de le tuer, en eut une
douleur extrême, non pas tant pour l'amour de lui, qu'à cause de ses
trois enfants dont il plaignait la misère où ils allaient être réduits
par sa mort. Il tâcha encore d'apaiser le génie. Hélas! reprit-il,
daignez avoir pitié de moi, en considération de ce que j'ai fait pour
vous. Je te l'ai déjà dit, repartit le génie; c'est pour cette raison
que je suis obligé de t'ôter la vie. Cela est étrange, répliqua le
pêcheur, que vous vouliez absolument rendre le mal pour le bien. Le
proverbe dit que, qui fait du bien à celui qui ne le mérite pas, en est
toujours mal payé. Je croyais, je l'avoue, que cela était faux; en
effet, rien ne choque davantage la raison et les droits de la société;
néanmoins j'éprouve cruellement que cela n'est que trop véritable. Ne
perdons pas le temps, interrompit le génie: tous tes raisonnements ne
sauraient me détourner de mon dessein. Hâte-toi de dire comment tu
souhaites que je te tue.

La nécessité donne de l'esprit. Le pêcheur s'avisa d'un stratagème.
Puisque je ne saurais éviter la mort, dit-il au génie, je me soumets
donc à la volonté de Dieu. Mais avant que je choisisse un genre de mort,
je vous conjure, par le grand nom de Dieu qui était gravé sur le sceau
du prophète Salomon, fils de David, de me dire la vérité sur une
question que j'ai à vous faire.

Quand le génie vit qu'on lui faisait une adjuration qui le contraignait
de répondre positivement, il trembla en lui-même et dit au pêcheur:
Demande-moi ce que tu voudras et hâte-toi...


XI^{E} NUIT

Le génie, poursuivit Scheherazade la nuit suivante, ayant promis de dire
la vérité, le pêcheur lui dit: Je voudrais savoir si effectivement vous
étiez dans ce vase; oseriez-vous en jurer par le grand nom de Dieu? Oui,
répondit le génie, je jure par ce grand nom que j'y étais et cela est
très-véritable. En bonne foi, répliqua le pêcheur, je ne puis vous
croire. Ce vase ne pourrait pas seulement contenir un de vos pieds;
comment se peut-il que votre corps y ait été renfermé tout entier? Je te
jure pourtant repartit le génie, que j'y étais tel que tu me vois.
Est-ce que tu ne me crois pas, après le grand serment que je t'ai fait?
Non vraiment, dit le pêcheur: et je ne vous croirai point, à moins que
vous ne me fassiez voir la chose.

Alors il se fit une dissolution du corps du génie, qui, se changeant en
fumée, s'étendit comme auparavant sur la mer et sur le rivage et qui, se
rassemblant ensuite, commença de rentrer dans le vase, et continua de
même par une succession lente et égale, jusqu'à ce qu'il n'en restât
plus rien au dehors. Aussitôt il en sortit une voix qui dit au pêcheur:
Hé bien! incrédule pêcheur, me voici dans le vase; me crois-tu
présentement?

Le pêcheur, au lieu de répondre au génie, prit le couvercle de plomb et
ayant fermé promptement le vase: Génie, lui cria-t-il, demande-moi grâce
à ton tour et choisis de quelle mort tu veux que je te fasse mourir.
Mais non, il vaut mieux que je te rejette à la mer, dans le même endroit
d'où je t'ai tiré, puis je ferai bâtir une maison sur ce rivage où je
demeurerai, pour avertir tous les pêcheurs qui viendront y jeter leurs
filets de bien prendre garde de repêcher un méchant génie comme toi, qui
as fait serment de tuer celui qui te mettra en liberté.

A ces paroles offensantes, le génie irrité fit tous ses efforts pour
sortir du vase; mais c'est ce qui ne lui fut pas possible, car
l'empreinte du sceau du prophète Salomon, fils de David, l'en empêchait.
Ainsi, voyant que le pêcheur avait alors l'avantage sur lui, il prit le
parti de dissimuler sa colère. Pêcheur, lui dit-il d'un ton radouci,
garde-toi bien de faire ce que tu dis, ce que j'en ai fait n'a été que
par plaisanterie, et tu ne dois pas prendre la chose sérieusement. O
génie! répondit le pêcheur, toi qui étais, il n'y a qu'un moment, le
plus grand et qui es à cette heure le plus petit de tous les génies,
apprends que tes artificieux discours ne te serviront de rien. Tu
retourneras à la mer. Si tu y as demeuré tout le temps que tu m'as dit,
tu pourras bien y demeurer jusqu'au jour du jugement. Je t'ai prié, au
nom de Dieu, de ne me pas ôter la vie: tu as rejeté mes prières, je dois
te rendre la pareille.

Le génie n'épargna rien pour tâcher de toucher le pêcheur. Ouvre le
vase, lui dit-il, donne-moi la liberté, je t'en supplie; je te promets
que tu seras content de moi. Tu n'es qu'un traître, repartit le pêcheur.
Je mériterais de perdre la vie, si j'avais l'imprudence de me fier à
toi.

Pêcheur, mon ami, répondit le génie, je te conjure encore une fois de ne
pas faire une si cruelle action. Songe qu'il n'est pas honnête de se
venger, et qu'au contraire il est louable de rendre le bien pour le mal;
ne me traite pas comme Imma traita autrefois Ateca. Et que fit Imma à
Ateca? répliqua le pêcheur. Oh! si tu souhaites de le savoir, repartit
le génie, ouvre-moi ce vase; crois-tu que je sois en humeur de faire des
contes dans une prison si étroite? Je t'en ferai tant que tu voudras
quand tu m'auras tiré d'ici. Non, dit le pêcheur, je ne te délivrerai
pas; c'est trop raisonner, je vais te précipiter au fond de la mer. En
un mot, pêcheur, s'écria le génie, je te promets de ne te faire aucun
mal; bien éloigné de cela, je t'enseignerai un moyen de devenir
puissamment riche.

L'espérance de se tirer de la pauvreté désarma le pêcheur. Je pourrais
t'écouter, dit-il, s'il y avait quelque fond à faire sur ta parole:
jure-moi, par le grand nom de Dieu, que tu feras de bonne foi ce que tu
dis et je vais t'ouvrir le vase. Je ne crois pas que tu sois assez hardi
pour violer un pareil serment. Le génie le fit et le pêcheur ôta
aussitôt le couvercle du vase. Il en sortit à l'instant de la fumée et
le génie ayant repris sa forme de la même manière qu'auparavant, la
première chose qu'il fit fut de jeter, d'un coup de pied, le vase dans
la mer. Cet action effraya le pêcheur. Génie, dit-il, qu'est-ce que cela
signifie? Ne voulez-vous pas garder le serment que vous venez de faire?

La crainte du pêcheur fit rire le génie, qui lui répondit: Non, pêcheur,
rassure-toi; je n'ai jeté le vase que pour me divertir et voir si tu en
serais alarmé; et pour te persuader que je te veux tenir parole, prends
tes filets et me suis. En prononçant ces mots, il se mit à marcher
devant le pêcheur, qui, chargé de ses filets, le suivit avec quelque
sorte de défiance. Ils passèrent devant la ville et montèrent au haut
d'une haute montagne, d'où ils descendirent dans une vaste plaine qui
les conduisit à un étang situé entre quatre collines.

Lorsqu'ils furent arrivés au bord de l'étang, le génie dit au pêcheur:
Jette tes filets et prends du poisson. Le pêcheur ne douta point qu'il
n'en prît, car il en vit une grande quantité dans l'étang; mais ce qui
le surprit extrêmement, c'est qu'il remarqua qu'il y en avait de quatre
couleurs différentes, c'est-à-dire de blancs, de rouges, de bleus et de
jaunes. Il jeta ses filets et en amena quatre, dont chacun était d'une
de ces couleurs. Comme il n'en avait jamais vu de pareils, il ne pouvait
se lasser de les admirer, et jugeant qu'il en pourrait tirer une somme
assez considérable, il en avait beaucoup de joie. Emporte ces poissons,
lui dit le génie et va les présenter à ton sultan; il t'en donnera plus
d'argent que tu n'en as manié en toute ta vie. Tu pourras venir tous les
jours pêcher dans cet étang; mais je t'avertis de ne jeter tes filets
qu'une fois chaque jour; autrement il t'en arriverait du mal, prends-y
garde. C'est l'avis que je te donne: si tu le suis exactement, tu t'en
trouveras bien. En disant cela, il frappa du pied la terre, qui s'ouvrit
et se referma après l'avoir englouti.

Le pêcheur, résolu de suivre de point en point les conseils du génie, se
garda bien de jeter une seconde fois ses filets. Il reprit le chemin de
la ville, fort content de sa pêche et faisant mille réflexions sur son
aventure. Il alla droit au palais du sultan pour lui présenter ses
poissons.


XII^{E} NUIT

Le lendemain, Scheherazade, avec la permission du sultan, reprit de
cette sorte:

Sire, je laisse à penser à Votre Majesté quelle fut la surprise du
sultan lorsqu'il vit les quatre poissons que le pêcheur lui présenta. Il
les prit l'un après l'autre pour les considérer avec attention, et après
les avoir admirés assez longtemps: Prenez ces poissons, dit-il à son
premier vizir, et les portez à l'habile cuisinière que l'empereur des
Grecs m'a envoyée; je m'imagine qu'ils ne seront pas moins bons qu'ils
sont beaux. Le vizir les porta lui-même à la cuisinière et les lui
remettant entre les mains: Voilà, lui dit-il, quatre poissons qu'on
vient d'apporter au sultan; il vous ordonne de les lui apprêter. Après
s'être acquitté de cette commission, il retourna vers le sultan son
maître, qui le chargea de donner au pêcheur quatre cents pièces d'or de
sa monnaie; ce qu'il exécuta très-fidèlement. Le pêcheur, qui n'avait
jamais possédé une si grande somme à la fois, concevait à peine son
bonheur et le regardait comme un songe. Mais il connut dans la suite
qu'il était réel par le bon usage qu'il en fit, en l'employant aux
besoins de sa famille.

Mais, sire, poursuivit Scheherazade, après avoir parlé du pêcheur, il
faut vous parler aussi de la cuisinière du sultan que nous allons
trouver dans un grand embarras. D'abord qu'elle eut nettoyé les poissons
que le vizir lui avait donnés, elle les mit sur le feu dans une
casserole avec de l'huile pour les frire. Lorsqu'elle les crut assez
cuits d'un côté, elle les tourna de l'autre. Mais, ô prodige inouï! à
peine furent-ils tournés, que le mur de la cuisine s'entr'ouvrit. Il en
sortit une jeune dame d'une beauté admirable et d'une taille
avantageuse; elle était habillée d'une étoffe de satin à fleurs, façon
d'Égypte, avec des pendants d'oreille, un collier de grosses perles,
des bracelets d'or garnis de rubis, et elle tenait une baguette de myrte
à la main. Elle s'approcha de la casserole, au grand étonnement de la
cuisinière, qui demeura immobile à cette vue, et frappant un des
poissons du bout de sa baguette: Poisson, poisson, lui dit-elle, es-tu
dans ton devoir? Le poisson n'ayant rien répondu, elle répéta les mêmes
paroles, et alors les quatre poissons levèrent la tête tous ensemble et
lui dirent très-distinctement: Oui, oui: si vous comptez, nous comptons;
si vous payez vos dettes, nous payons les nôtres; si vous fuyez, nous
vainquons et nous sommes contents. Dès qu'ils eurent achevé ces mots, la
jeune dame renversa la casserole et rentra dans l'ouverture du mur qui
se referma aussitôt, et se remit au même état où il était auparavant.

La cuisinière que toutes ces merveilles avaient épouvantée, étant
revenue de sa frayeur, alla relever les poissons qui étaient tombés sur
la braise; mais elle les trouva plus noirs que du charbon et hors d'état
d'être servis au sultan. Elle en eut une vive douleur et se mettant à
pleurer de toutes ses forces: Hélas! disait-elle, que vais-je devenir?
Quand je conterai au sultan ce que j'ai vu, je suis assurée qu'il ne me
croira point; dans quelle colère ne sera-t-il pas contre moi.

Pendant qu'elle s'affligeait ainsi, le grand vizir entra et lui demanda
si les poissons étaient prêts. Elle lui raconta tout ce qui était
arrivé, et ce récit, comme on le peut penser, l'étonna fort; mais sans
en parler au sultan, il inventa une excuse qui le contenta. Cependant il
envoya chercher le pêcheur à l'heure même; et quand il fut arrivé:
Pêcheur, lui dit-il, apporte-moi quatre autres poissons qui soient
semblables à ceux que tu as déjà apportés; car il est survenu certain
malheur qui a empêché qu'on ne les ait servis au sultan. Le pêcheur ne
lui dit pas ce que le génie lui avait recommandé; mais pour se
dispenser de fournir ce jour-là les poissons qu'on lui demandait, il
s'excusa sur la longueur du chemin et promit de les apporter le
lendemain matin.

Effectivement, le pêcheur partit durant la nuit et se rendit à l'étang.
Il y jeta ses filets et les ayant retirés, il y trouva quatre poissons
qui étaient comme les autres, chacun d'une couleur différente. Il s'en
retourna aussitôt, et les porta au grand vizir dans le temps qu'il le
lui avait promis. Ce ministre les prit et les emporta lui-même encore
dans la cuisine, où il s'enferma seul avec la cuisinière, qui commença
de les habiller devant lui et qui les mit sur le feu, comme elle avait
fait les quatre autres le jour précédent. Lorsqu'ils furent cuits d'un
côté et qu'elle les eut tournés de l'autre, le mur de la cuisine
s'entr'ouvrit encore et la même dame parut avec sa baguette à la main;
elle s'approcha de la casserole, frappa un des poissons, lui adressa les
mêmes paroles et ils lui firent tous la même réponse en levant la tête.


XIII^{E} NUIT

La nuit suivante la sultane reprit la parole en ces termes: Sire, après
que les quatre poissons eurent répondu à la jeune dame, elle renversa
encore la casserole d'un coup de baguette, et se retira dans le même
endroit de la muraille d'où elle était sortie. Le grand vizir ayant été
témoin de ce qui s'était passé: Cela est trop surprenant, dit-il, et
trop extraordinaire pour en faire un mystère au sultan; je vais de ce
pas l'informer de ce prodige. En effet, il l'alla trouver et lui en fit
un rapport.

Le sultan, fort surpris, marqua beaucoup d'empressement de voir cette
merveille. Pour cet effet, il envoya chercher le pêcheur. Mon ami, lui
dit-il, ne pourrais-tu pas m'apporter encore quatre poissons de diverses
couleurs? Le pêcheur répondit au sultan, que si Sa Majesté voulait lui
accorder trois jours pour faire ce qu'elle désirait, il se promettait de
la contenter. Les ayant obtenus, il alla à l'étang pour la troisième
fois et il ne fut pas moins heureux que les deux autres; car du premier
coup de filet, il prit quatre poissons de couleur différente. Il ne
manqua point de les porter à l'heure même au sultan, qui en eut d'autant
plus de joie qu'il ne s'attendait pas à les avoir sitôt, et il lui fit
donner encore quatre cents pièces de sa monnaie.

D'abord que le sultan eut les poissons, il les fit porter dans son
cabinet avec tout ce qui était nécessaire pour les faire cuire. Là,
s'étant enfermé avec son grand visir, ce ministre les habilla, les mit
ensuite sur le feu dans une casserole, et quand ils furent cuits d'un
côté, il les retourna de l'autre. Alors le mur du cabinet s'entr'ouvrit;
mais au lieu de la jeune dame, ce fut un noir qui en sortit. Ce noir
avait un habillement d'esclave; il était d'une grosseur et d'une
grandeur gigantesque et tenait un gros bâton vert à la main. Il s'avança
jusqu'à la casserole et touchant de son bâton un des poissons, il lui
dit d'une voix terrible: Poisson, poisson, es-tu dans ton devoir? A ces
mots, les poissons levèrent la tête et répondirent: Oui, oui, nous y
sommes; si vous comptez, nous comptons; si vous payez vos dettes, nous
payons les nôtres; si vous fuyez, nous vainquons et nous sommes
contents.

Les poissons eurent à peine achevé ces paroles, que le noir renversa la
casserole au milieu du cabinet, et réduisit les poissons en charbon.
Cela étant fait, il se retira fièrement et rentra dans l'ouverture du
mur, qui se referma et parut dans le même état qu'auparavant. Après ce
que je viens de voir, dit le sultan à son grand vizir, il ne me sera pas
possible d'avoir l'esprit en repos. Ces poissons sans doute signifient
quelque chose d'extraordinaire dont je veux être éclairci. Il envoya
chercher le pêcheur; on le lui amena. Pêcheur, lui dit-il, les poissons
que tu nous as apportés me causent bien de l'inquiétude. En quel endroit
les as-tu pêchés? Sire, répondit-il, je les ai pêchés dans un étang qui
est situé entre quatre collines, au delà de la montagne que l'on voit
d'ici. Connaissez-vous cet étang, dit le sultan au vizir. Non, sire,
répondit le vizir, je n'en ai jamais ouï parler; il y a pourtant
soixante ans que je chasse aux environs et au delà de cette montagne. Le
sultan demanda au pêcheur à quelle distance de son palais était l'étang;
le pêcheur assura qu'il n'y avait pas plus de trois heures de chemin.
Sur cette assurance, et comme il restait encore assez de jour pour y
arriver avant la nuit, le sultan commanda à toute sa cour de monter à
cheval, et le pêcheur leur servit de guide.

Ils montèrent tous la montagne, et, à la descente, ils virent, avec
beaucoup de surprise, une vaste plaine que personne n'avait remarquée
jusqu'alors. Enfin, ils arrivèrent à l'étang, qu'ils trouvèrent
effectivement situé entre quatre collines, comme le pêcheur l'avait
rapporté. L'eau en était si transparente, qu'ils remarquèrent que tous
les poissons étaient semblables à ceux que le pêcheur avait apportés au
palais.

Le sultan s'arrêta sur le bord de l'étang, et après avoir quelque temps
regardé les poissons avec admiration, il demanda à tous ses émirs et à
tous ses courtisans, s'il était possible qu'ils n'eussent pas encore vu
cet étang, qui était si peu éloigné de la ville. Ils lui répondirent
qu'ils n'en avaient jamais entendu parler. Puisque vous convenez tous,
leur dit-il, que vous n'en avez jamais ouï parler, et que je ne suis pas
moins étonné que vous de cette nouveauté, je suis résolu de ne pas
rentrer dans mon palais que je n'aie su pour quelle raison cet étang se
trouve ici, et pourquoi il n'y a dedans que des poissons de quatre
couleurs. Après avoir dit ces paroles, il ordonna de camper et aussitôt
son pavillon et les tentes de sa maison furent dressées sur les bords de
l'étang.

A l'entrée de la nuit, le sultan, retiré dans son pavillon, parla en
particulier à son grand vizir et lui dit: Vizir, j'ai l'esprit dans une
étrange inquiétude; cet étang transporté dans ces lieux, ce noir qui
nous est apparu dans mon cabinet, ces poissons que nous avons entendus
parler, tout cela irrite tellement ma curiosité, que je ne puis résister
à l'impatience de la satisfaire. Pour cet effet, je médite un dessein
que je veux absolument exécuter. Je vais seul m'éloigner de ce camp; je
vous ordonne de tenir mon absence secrète; demeurez sous mon pavillon,
et demain matin, quand mes émirs et mes courtisans se présenteront à
l'entrée, renvoyez-les, en leur disant que j'ai une légère indisposition
et que je veux être seul. Les jours suivants, vous continuerez de leur
dire la même chose, jusqu'à ce que je sois de retour.

Le grand vizir dit plusieurs choses au sultan, pour tâcher de le
détourner de son dessein; il lui représenta le danger auquel il
s'exposait, et la peine qu'il allait prendre peut-être inutilement. Mais
il eut beau épuiser son éloquence, le sultan ne quitta point sa
résolution et se prépara à l'exécuter. Il prit un habillement commode
pour marcher à pied; il se munit d'un sabre; et dès qu'il vit que tout
était tranquille dans son camp, il partit sans être accompagné de
personne.

Il tourna ses pas vers une des collines, qu'il monta sans beaucoup de
peine. Il en trouva la descente encore plus aisée; et lorsqu'ils fut
dans la plaine, il marcha jusqu'au lever du soleil. Alors, apercevant de
loin devant lui un grand édifice, il s'en réjouit, dans l'espérance d'y
pouvoir apprendre ce qu'il voulait savoir. Quand il en fut près, il
remarqua que c'était un palais magnifique, ou plutôt un château
très-fort, d'un beau marbre noir poli, et couvert d'un acier fin et uni
comme une glace de miroir. Ravi de n'avoir pas été longtemps sans
rencontrer quelque chose digne au moins de sa curiosité; il s'arrêta
devant la façade du château et la considéra avec beaucoup d'attention.

Il s'avança ensuite jusqu'à la porte, qui était à deux battants, dont
l'un était ouvert. Quoiqu'il lui fût libre d'entrer, il crut néanmoins
devoir frapper. Il frappa un coup assez légèrement et attendit quelque
temps; ne voyant venir personne, il s'imagina qu'on ne l'avait pas
entendu; c'est pourquoi il frappa un second coup plus fort; mais, ne
voyant ni n'entendant personne, il redoubla: personne ne parut encore.
Cela le surprit extrêmement, car il ne pouvait penser qu'un château si
bien entretenu fût abandonné. S'il n'y a personne, disait-il en
lui-même, je n'ai rien à craindre; et s'il y a quelqu'un, j'ai de quoi
me défendre.

Enfin le sultan entra, et s'avançant sous le vestibule: N'y a-t-il
personne ici, s'écria-t-il, pour recevoir un étranger qui aurait besoin
de se rafraîchir en passant? Il répéta la même chose deux ou trois fois:
mais quoiqu'il parlât fort haut, personne ne lui répondit. Ce silence
augmenta son étonnement. Il passa dans une cour très-spacieuse, et
regardant de tous côtés pour voir s'il ne découvrirait point quelqu'un,
il n'aperçut pas le moindre être vivant...


XIV^{E} NUIT

Sire, dit la sultane en reprenant la suite du conte, le sultan, ne
voyant donc personne dans la cour où il était, entra dans de grandes
salles, dont les tapis de pied étaient de soie, les estrades et les
sofas couverts d'étoffe de la Mecque, et les portières, des plus riches
étoffes des Indes, relevées d'or et d'argent. Il passa ensuite dans un
salon merveilleux, au milieu duquel il y avait un grand bassin avec un
lion d'or massif à chaque coin. Les quatre lions jetaient de l'eau par
la gueule, et cette eau, en tombant, formait des diamants et des perles;
ce qui n'accompagnait pas mal un jet d'eau, qui, s'élançant du milieu du
bassin, allait presque frapper le fond d'un dôme peint à l'arabesque.

Le château, de trois côtés, était environné d'un jardin, que les
parterres, les pièces d'eau, les bosquets et mille autres agréments
concouraient à embellir; et ce qui achevait de rendre ce lieu admirable,
c'était une infinité d'oiseaux, qui y remplissaient l'air de leurs
chants harmonieux, et qui y faisaient toujours leur demeure, parce que
des filets tendus au-dessus des arbres et du palais les empêchaient d'en
sortir.

Le sultan se promena longtemps d'appartements en appartements, où tout
lui parut grand et magnifique. Lorsqu'il fut las de marcher, il s'assit
dans un cabinet ouvert, qui avait vue sur le jardin; et là, rempli de
tout ce qu'il avait déjà vu et de tout ce qu'il voyait encore, il
faisait des réflexions sur tous ces différents objets, quand tout à coup
une voix plaintive, accompagnée de cris lamentables, vint frapper son
oreille. Il écouta avec attention, et il entendit distinctement ces
tristes paroles: O fortune! qui n'as pu me laisser jouir longtemps d'un
heureux sort, et qui m'as rendu le plus infortuné de tous les hommes,
cesse de me persécuter, et viens, par une prompte mort, mettre fin à mes
douleurs! Hélas! est-il possible que je sois encore en vie après tous
les tourments que j'ai soufferts!

Le sultan, touché de ces pitoyables plaintes, se leva pour aller du côté
d'où elles étaient parties. Lorsqu'il fut à la porte d'une grande salle,
il ouvrit la portière, et vit un jeune homme bien fait, et
très-richement vêtu, qui était assis sur un trône un peu élevé de terre.
La tristesse était peinte sur son visage. Le sultan s'approcha de lui
et le salua. Le jeune homme lui rendit son salut, en lui faisant une
inclination de tête fort basse; et comme il ne se levait pas: Seigneur,
dit-il au sultan, je juge bien que vous méritez que je me lève pour vous
recevoir et vous rendre tous les honneurs possibles; mais une raison si
forte s'y oppose, que vous ne devez pas m'en savoir mauvais gré.
Seigneur, lui répondit le sultan, je vous suis obligé de la bonne
opinion que vous avez de moi. Quant au sujet que vous avez de ne vous
pas lever, quelle que puisse être votre excuse, je la reçois de fort bon
cœur. Attiré par vos plaintes, pénétré de vos peines, je viens vous
offrir mon secours. Plût à Dieu qu'il dépendît de moi d'apporter du
soulagement à vos maux! je m'y emploierais de tout mon pouvoir. Je me
flatte que vous voudrez bien me raconter l'histoire de vos malheurs;
mais, de grâce, apprenez-moi auparavant ce que signifie cet étang qui
est près d'ici, et où l'on voit des poissons de quatre couleurs
différentes; ce que c'est que ce château; pourquoi vous vous y trouvez,
et d'où vient que vous y êtes seul. Au lieu de répondre à ces questions,
le jeune homme se mit à pleurer amèrement. Que la fortune est
inconstante! s'écria-t-il. Elle se plaît à abaisser les hommes qu'elle a
élevés. Où sont ceux qui jouissent tranquillement d'un bonheur qu'ils
tiennent d'elle, et dont les jours sont toujours purs et sereins?

Le sultan, touché de compassion de le voir en cet état, le pria
très-instamment de lui dire le sujet d'une si grande douleur. Hélas!
seigneur, lui répondit le jeune homme, comment pourrais-je ne pas être
affligé; et le moyen que mes yeux ne soient pas des sources
intarissables de larmes? A ces mots, ayant levé sa robe, il fit voir au
sultan qu'il n'était homme que depuis la tête jusqu'à la ceinture, et
que l'autre moitié de son corps était de marbre noir...

En cet endroit, Scheherazade interrompit son discours, pour faire
remarquer au sultan des Indes que le jour paraissait. Schahriar fut
tellement charmé de ce qu'il venait d'entendre, et il se sentit si fort
attendri en faveur de Scheherazade, qu'il résolut de la laisser vivre
pendant un mois. Il se leva néanmoins à son ordinaire, sans lui parler
de sa résolution.


XV^{E} NUIT

Vous jugez bien, poursuivit le lendemain Scheherazade, que le sultan fut
étrangement étonné quand il vit l'état déplorable où était le jeune
homme. Ce que vous me montrez là, lui dit-il, en me donnant de
l'horreur, irrite ma curiosité; je brûle d'apprendre votre histoire, qui
doit être, sans doute, fort étrange; et je suis sûr que l'étang et les
poissons y ont quelque part; ainsi je vous conjure de me la raconter;
vous y trouverez quelque sorte de consolation, puisqu'il est certain que
les malheureux trouvent une espèce de soulagement à conter leurs
malheurs. Je ne veux pas vous refuser cette satisfaction, repartit le
jeune homme, quoique je ne puisse vous la donner sans renouveler mes
vives douleurs; mais je vous avertis par avance de préparer vos
oreilles, votre esprit et vos yeux même à des choses qui surpassent tout
ce que l'imagination peut concevoir de plus extraordinaire.




HISTOIRE DU JEUNE ROI DES ILES NOIRES


Vous saurez, seigneur, continua-t-il, que mon père, qui s'appelait
Mahmoud, était roi de cet État. C'est le royaume des Iles Noires, qui
prend son nom des quatre petites montagnes voisines, car ces montagnes
étaient ci-devant des îles, et la capitale où le roi mon père faisait
son séjour était dans l'endroit où est présentement cet étang que vous
avez vu. La suite de mon histoire vous instruira de ces changements.

Le roi mon père mourut à l'âge de soixante-dix ans. Je n'eus pas plutôt
pris sa place, que je me mariai, et la personne que je choisis pour
partager la dignité royale avec moi était ma cousine. Je conçus pour
elle tant de tendresse, que rien n'était comparable à notre union, qui
dura cinq années. Au bout de ce temps-là, je m'aperçus que la reine ma
cousine ne m'aimait plus.

Un jour qu'elle était au bain l'après-dînée, je me sentis une envie de
dormir, et je me jetai sur un sofa. Deux de ses femmes, qui se
trouvèrent alors dans ma chambre, vinrent s'asseoir, l'une à ma tête, et
l'autre à mes pieds, avec un éventail à la main, tant pour modérer la
chaleur que pour me garantir des mouches qui auraient pu troubler mon
sommeil. Elles me croyaient endormi, et elles s'entretenaient tout bas,
mais j'avais seulement les yeux fermés, et je ne perdis pas une parole
de leur conversation.

Une de ces femmes dit à l'autre: N'est-il pas vrai que la reine a grand
tort de ne pas aimer un prince aussi aimable que le nôtre? Assurément,
répondit la seconde. Pour moi, je n'y comprends rien, et je ne sais
pourquoi elle sort toutes les nuits, et le laisse seul. Est-ce qu'il ne
s'en aperçoit pas? Eh! comment voudrais-tu qu'il s'en aperçût? reprit la
première: elle mêle tous les soirs dans sa boisson un certain suc
d'herbe qui le fait dormir toute la nuit d'un sommeil si profond,
qu'elle a le temps d'aller où il lui plaît; et, à la pointe du jour,
elle vient se recoucher auprès de lui; alors elle le réveille en lui
passant sous le nez une certaine odeur.

Jugez, seigneur, de ma surprise à ce discours, et des sentiments qu'il
m'inspira. Néanmoins, quelque émotion qu'il pût me causer, j'eus assez
d'empire sur moi pour dissimuler: je fis semblant de m'éveiller et de
n'avoir rien entendu.

La reine revint du bain; nous soupâmes ensemble, et avant de me coucher,
elle me présenta elle-même la tasse pleine d'eau que j'avais coutume de
boire; mais, au lieu de la porter à ma bouche, je m'approchai d'une
fenêtre qui était ouverte, et je jetai l'eau si adroitement qu'elle ne
s'en aperçut pas. Je lui remis ensuite la tasse entre les mains, afin
qu'elle ne doutât pas que je n'eusse bu.

Nous nous couchâmes ensuite; et bientôt après, croyant que j'étais
endormi, quoique je ne le fusse pas, elle se leva avec si peu de
précaution, qu'elle dit assez haut: Dors, et puisses-tu ne te réveiller
jamais! Elle s'habilla promptement, et sortit de la chambre...


XVI^{E} NUIT

D'abord que la reine ma femme fut sortie, poursuivit le roi des Iles
Noires, je me levai et m'habillai à la hâte; je pris mon sabre, et la
suivis de si près, que je l'entendis bientôt marcher devant moi. Alors,
réglant mes pas sur les siens, je marchai doucement de peur d'en être
entendu. Elle passa par plusieurs portes qui s'ouvrirent par la vertu de
certaines paroles magiques qu'elle prononça, et la dernière qui s'ouvrit
fut celle du jardin, où elle entra. Je m'arrêtai à cette porte, afin
qu'elle ne pût m'apercevoir pendant qu'elle traverserait un parterre; et
la suivant des yeux autant que l'obscurité me le permettait, je
remarquai qu'elle entra dans un petit bois dont les allées étaient
bordées de palissades fort épaisses. Je m'y rendis par un autre chemin,
et, me glissant derrière la palissade d'une allée assez longue, je la
vis qui se promenait avec un homme.

Je ne manquai pas de prêter une oreille attentive à leurs discours; et
voici ce que j'entendis: Je ne mérite pas, disait la reine le reproche
que vous me faites de n'être pas assez diligente; vous savez bien la
raison qui m'en empêche. Je n'ai pu jusqu'à présent trouver le moyen de
donner au roi mon époux le breuvage enchanté que je lui destine,
breuvage dont l'effet me permettra de vous offrir ma main et ma
couronne, mais si toutes les marques que je vous ai données jusqu'à
présent de ma sincérité, ne vous suffisent pas, je suis prête à vous en
donner de plus éclatantes: vous n'avez qu'à commander, vous savez quel
est mon pouvoir. Je vais, si vous le souhaitez, avant que le soleil se
lève, changer cette grande ville et ce beau palais en des ruines
affreuses, qui ne seront habitées que par des loups, des hiboux et des
corbeaux. Voulez-vous que je transporte toutes les pierres de ces
murailles, si solidement bâties, au delà du mont Caucase, et hors des
bornes du monde habitable? Vous n'avez qu'à dire un mot, et tous ces
lieux vont changer de face.

Comme la reine achevait ces paroles, elle et celui qui l'accompagnait se
trouvant au bout de l'allée, tournèrent pour entrer dans une autre, et
passèrent devant moi. J'avais déjà tiré mon sabre, et comme il était de
mon côté, je le frappai sur le cou, et le renversai par terre. Je crus
l'avoir tué, et, dans cette opinion, je me retirai brusquement, sans me
faire connaître à la reine, que je voulus épargner à cause qu'elle était
ma parente.

Cependant le coup que j'avais porté à celui qu'elle aimait était mortel;
mais elle lui conserva la vie par la force de ses enchantements, d'une
manière toutefois qu'on peut dire de lui qu'il n'est ni mort ni vivant.
Comme je traversais le jardin pour regagner le palais, j'entendis la
reine qui poussait de grands cris, et jugeant par là de sa douleur, je
me sus bon gré de lui avoir laissé la vie.

Lorsque je fus rentré dans mon appartement, je me recouchai; et,
satisfait d'avoir puni le téméraire qui m'avait offensé, je m'endormis.
En me réveillant le lendemain, je trouvai la reine couchée auprès de
moi...


XVII^{E} NUIT

La nuit suivante, Dinarzade appela de très-bonne heure la sultane, par
l'extrême envie de lui entendre achever l'agréable histoire du roi des
Iles Noires, et de savoir comment il fut changé en marbre. Vous l'allez
apprendre, répondit Scheherazade, avec la permission du sultan.

Je trouvai donc la reine couchée auprès de moi, continua le roi des
quatre Iles Noires: je ne vous dirai point si elle dormait ou non; mais
je me levai sans faire de bruit, et je passai dans mon cabinet, où
j'achevai de m'habiller. J'allai ensuite tenir mon conseil, et à mon
retour, la reine, habillée de deuil, les cheveux épars et en partie
arrachés, vint se présenter devant moi. Sire, me dit-elle, je viens
supplier Votre Majesté de ne pas trouver étrange que je sois dans l'état
où je suis. Trois nouvelles affligeantes que je viens de recevoir en
même temps sont la juste cause de la vive douleur dont vous ne voyez que
les faibles marques. Eh! quelles sont ces nouvelles, madame? lui dis-je.
La mort de la reine, ma chère mère, me répondit-elle, celle du roi mon
père, tué dans une bataille, et celle d'un de mes frères, qui est tombé
dans un précipice.

Je ne fus pas fâché qu'elle prît ce prétexte pour cacher le véritable
sujet de son affliction. Madame, lui dis-je, loin de blâmer votre
douleur, je vous assure que j'y prends toute la part que je dois. Je
serais extrêmement surpris que vous fussiez insensible à la perte que
vous avez faite. Pleurez: vos larmes sont d'infaillibles marques de
votre excellent naturel. J'espère néanmoins que le temps et la raison
pourront apporter de la modération à vos déplaisirs.

Elle se retira dans son appartement, où, se livrant sans réserve à ses
chagrins, elle passa une année entière à pleurer et à s'affliger. Au
bout de ce temps-là, elle me demanda la permission de faire bâtir le
lieu de sa sépulture dans l'enceinte du palais, où elle voulait,
disait-elle, demeurer jusqu'à la fin de ses jours. Je le lui permis, et
elle fit bâtir un palais superbe, avec un dôme qu'on peut voir d'ici;
elle l'appela le Palais des Larmes.

Quand il fut achevé, elle y fit porter celui que j'avais blessé. Elle
l'avait empêché de mourir jusqu'alors par des breuvages qu'elle lui
avait fait prendre; et elle continua de lui en donner et de les lui
porter elle-même tous les jours, dès qu'il fut au Palais des Larmes.

Cependant, avec tous ses enchantements, elle ne pouvait guérir ce
malheureux. Il était non-seulement hors d'état de marcher et de se
soutenir, mais il avait encore perdu l'usage de la parole, et il ne
donnait aucun signe de vie que par ses regards. Quoique la reine n'eût
que la consolation de le voir, elle ne laissait pas de lui rendre chaque
jour deux visites assez longues. J'étais bien informé de tout cela; mais
je feignais de l'ignorer.

Un jour j'allai par curiosité au Palais des Larmes, pour savoir quelle y
était l'occupation de cette princesse, et, d'un endroit où je ne pouvais
être vu, je l'entendis parler dans ces termes: Je suis dans la dernière
affliction de vous voir en l'état où vous êtes; je ne sens pas moins
vivement que vous-même les maux cuisants que vous souffrez; mais chère
âme, je vous parle toujours et vous ne répondez pas. Jusques à quand
garderez-vous le silence? Dites un mot seulement. Hélas! vous êtes sourd
à mes prières.

A ce discours, qui fut plus d'une fois interrompu par ses soupirs et ses
sanglots, je perdis enfin patience. Je me montrai; et m'approchant
d'elle: Madame, lui dis-je, c'est assez pleurer; il est temps de mettre
fin à une douleur qui nous déshonore tous deux; c'est trop oublier ce
que vous me devez, et ce que vous vous devez à vous-même.

J'eus à peine achevé ces mots, que la reine, qui était assise auprès du
noir, se leva comme une furie. Ah! cruel, me dit-elle, c'est toi qui
causes ma douleur. Ne pense pas que je l'ignore, je ne l'ai que trop
longtemps dissimulé; et tu as la dureté de venir insulter à mon
désespoir. Oui, c'est moi, interrompis-je transporté de colère, c'est
moi qui ai châtié ce monstre comme il le méritait, je devais te traiter
de la même manière; je me repens de ne l'avoir pas fait, et il y a trop
longtemps que tu abuses de ma bonté. En disant cela, je tirai mon sabre,
et je levai le bras pour la punir; mais regardant tranquillement mon
action: Modère ton courroux, me dit-elle avec un souris moqueur. En même
temps elle prononça des paroles que je n'entendis point; et puis elle
ajouta: Par la vertu de mes enchantements, je te commande de devenir
tout à l'heure moitié marbre et moitié homme. Aussitôt je devins tel que
vous me voyez, déjà mort parmi les vivants, et vivant parmi les morts...


XVIII^{E} NUIT

Sire, dit la sultane la nuit suivante, le roi demi-marbre et demi-homme
continua de raconter son histoire au sultan:

Après, dit-il, que la cruelle magicienne, indigne de porter le nom de
reine m'eut ainsi métamorphosé, et fait passer en cette salle par un
autre enchantement, elle détruisit ma capitale, qui était
très-florissante et fort peuplée; elle anéantit les maisons, les places
publiques et les marchés, et en fit l'étang et la campagne déserte que
vous avez pu voir. Les poissons de quatre couleurs qui sont dans l'étang
sont les quatre sortes d'habitants de différentes religions qui la
composaient: les blancs étaient les Musulmans; les rouges, les Perses,
adorateurs du feu; les bleus, les Chrétiens; les jaunes, les Juifs. Les
quatre collines étaient les quatre îles qui donnaient le nom à ce
royaume. J'appris tout cela de la magicienne, qui, pour comble
d'affliction, m'annonça elle-même ces effets de sa rage. Ce n'est pas
tout encore; elle n'a point borné sa fureur à la destruction de mon
empire et à ma métamorphose: elle vient chaque jour me donner sur mes
épaules nues cent coups de nerf de bœuf, qui me mettent tout en sang.
Quand ce supplice est achevé, elle me couvre d'une grosse étoffe de poil
de chèvre, et met par-dessus cette robe de brocart que vous voyez, non
pour me faire honneur, mais pour se moquer de moi.

En cet endroit de son discours, le jeune roi des Iles Noires ne put
retenir ses larmes; et le sultan en eut le cœur si serré, qu'il ne put
prononcer une parole pour le consoler. Peu de temps après, le jeune roi,
levant les yeux au ciel, s'écria: Puissant Créateur de toutes choses, je
me soumets à vos jugements et aux décrets de votre providence! Je
souffre patiemment tous mes maux, puisque telle est votre volonté; mais
j'espère que votre bonté infinie m'en récompensera.

Le sultan, attendri par le récit d'une histoire si étrange, et animé à
la vengeance de ce malheureux prince, lui dit: Apprenez-moi où se retire
cette perfide magicienne, et où peut être cet indigne noir qui est
enseveli avant sa mort. Seigneur, lui répondit le prince, comme je vous
l'ai déjà dit, il est au Palais des Larmes, dans un tombeau en forme de
dôme; et ce palais communique à ce château du côté de la porte. Pour ce
qui est de la magicienne, je ne puis vous dire précisément où elle se
retire; mais tous les jours, au lever du soleil, elle va visiter ce
noir, après avoir fait sur moi la sanglante exécution dont je vous ai
parlé; et vous jugez bien que je ne puis me défendre d'une si grande
cruauté. Elle lui porte le breuvage qui est le seul aliment avec quoi,
jusqu'à présent, elle l'a empêché de mourir; et elle ne cesse de lui
faire des plaintes sur le silence qu'il a toujours gardé depuis qu'il
est blessé.

Prince, qu'on ne peut assez plaindre, repartit le sultan, on ne saurait
être plus vivement touché de votre malheur que je ne le suis. Jamais
rien de si extraordinaire n'est arrivé à personne; et les auteurs qui
feront votre histoire auront l'avantage de rapporter un fait qui
surpasse tout ce qu'on a jamais écrit de plus surprenant. Il n'y manque
qu'une chose: c'est la vengeance qui vous est due; mais je n'oublierai
rien pour vous la procurer.

En effet, le sultan, en s'entretenant sur ce sujet avec le jeune prince,
après lui avoir déclaré qui il était, et pourquoi il était entré dans ce
château, imagina un moyen de le venger, qu'il lui communiqua. Ils
convinrent des mesures qu'il y avait à prendre pour faire réussir ce
projet, dont l'exécution fut remise au jour suivant. Cependant, la nuit
étant fort avancée, le sultan prit quelque repos. Pour le jeune prince,
il la passa à son ordinaire dans une insomnie continuelle (car il ne
pouvait dormir depuis qu'il était enchanté), avec quelque espérance
néanmoins d'être bientôt délivré de ses souffrances.

Le lendemain, le sultan se leva dès qu'il fut jour; et pour commencer à
exécuter son dessein, il cacha dans un endroit son habillement de
dessus, qui l'aurait embarrassé, et s'en alla au Palais des Larmes. Il
le trouva éclairé d'une infinité de flambeaux de cire blanche, et il
sentit une odeur délicieuse qui sortait de plusieurs cassolettes de fin
or, d'un ouvrage admirable, toutes rangées dans un fort bel ordre.
D'abord qu'il aperçut le lit où le noir était couché, il tira son
sabre, et ôta sans résistance la vie à ce misérable, dont il traîna le
corps dans la cour du château, et le jeta dans un puits. Après cette
expédition, il alla se coucher dans le lit du noir, mit son sabre près
de lui sous la couverture, et y demeura pour achever ce qu'il avait
projeté.

La magicienne arriva bientôt. Son premier soin fut d'aller dans la
chambre où était le roi des Iles Noires, son mari. Elle le dépouilla, et
commença de lui donner sur les épaules les cent coups de nerf de bœuf,
avec une barbarie qui n'a point d'exemple. Le pauvre prince avait beau
remplir le palais de ses cris, et la conjurer de la manière du monde la
plus touchante d'avoir pitié de lui; la cruelle ne cessa de le frapper
qu'après lui avoir donné les cent coups. Tu n'as pas eu compassion de
celui que j'aimais, lui disait-elle, tu n'en dois point attendre de
moi....


XIX^{E} NUIT

Sire, reprit Scheherazade, après que la magicienne eut donné cent coups
de nerf de bœuf au roi son mari, elle le revêtit du gros habillement de
poils de chèvre et de la robe de brocart par-dessus. Elle alla ensuite
au Palais des Larmes; et, en y entrant, elle renouvela ses pleurs, ses
cris et ses lamentations; puis s'approchant du lit où elle croyait que
le noir était toujours: Quelle cruauté, s'écria-t-elle, d'avoir ainsi
tranché le cours d'une si belle vie! O toi! qui me reproches que je suis
trop inhumaine quand je te fais sentir les effets de mon ressentiment,
cruel prince! ta barbarie ne surpasse-t-elle pas celle de ma vengeance?
Hélas! ajouta-t-elle en adressant la parole au sultan, croyant parler au
noir, garderez-vous toujours le silence? Êtes-vous résolu à me laisser
mourir sans me donner la consolation de me dire encore que vous
m'aimez? Mon âme, dites-moi au moins un mot, je vous en conjure.

Alors le sultan, feignant de sortir d'un profond sommeil et
contrefaisant le langage des noirs, répondit à la reine, d'un ton grave:
Il n'y a de force et de pouvoir qu'en Dieu seul, qui est tout-puissant.
A ces paroles, la magicienne, qui ne s'y attendait pas, fit un grand cri
pour marquer l'excès de sa joie. Mon cher seigneur, s'écria-t-elle, ne
me trompé-je pas? est-il bien vrai que je vous entends, et que vous me
parlez? Malheureuse, reprit le sultan, es-tu digne que je réponde à tes
discours? Et pourquoi, répliqua la reine, me faites-vous ce reproche?
Les cris, repartit-il, les pleurs et les gémissements de ton mari, que
tu traites tous les jours avec tant d'indignité et de barbarie,
m'empêchent de dormir nuit et jour. Il y a longtemps que je serais
guéri, et que j'aurais recouvré l'usage de la parole, si tu l'avais
désenchanté: voilà la cause de ce silence que je garde, et dont tu te
plains. Eh bien! dit la magicienne, pour vous apaiser je suis prête à
faire ce que vous me commanderez; voulez-vous que je lui rende sa
première forme? Oui, répondit le sultan, et hâte-toi de le mettre en
liberté, afin que je ne sois plus incommodé de ses cris.

La magicienne sortit aussitôt du Palais des Larmes. Elle prit une tasse
d'eau, et prononça dessus des paroles qui la firent bouillir comme si
elle eût été sur le feu. Elle alla ensuite à la salle où était le jeune
roi son mari; elle jeta de cette eau sur lui en disant: Si le Créateur
de toutes choses t'a formé tel que tu es présentement, ou s'il est en
colère contre toi, ne change pas; mais si tu n'es dans cet état que par
la vertu de mon enchantement, reprends ta forme naturelle, et redeviens
tel que tu étais auparavant. A peine eut-elle achevé ces mots, que le
prince, se retrouvant dans son premier état, se leva librement, avec
toute la joie qu'on peut s'imaginer, et il en rendit grâce à Dieu. La
magicienne, reprenant la parole: Va, lui dit-elle, éloigne-toi de ce
château, et n'y reviens jamais, ou bien il t'en coûtera la vie.

Le jeune roi, cédant à la nécessité, s'éloigna de la magicienne sans
répliquer, et se retira dans un lieu écarté, où il attendit impatiemment
le succès du dessein dont le sultan venait de commencer l'exécution avec
tant de bonheur.

Cependant la magicienne retourna au Palais des Larmes; et en entrant,
comme elle croyait toujours parler au noir: Cher ami, lui dit-elle, j'ai
fait ce que vous m'avez ordonné: rien ne vous empêche de vous lever, et
de me donner par là une satisfaction dont je suis privée depuis si
longtemps.

Le sultan continua de contrefaire le langage des noirs. Ce que tu viens
de faire, répondit-il d'un ton brusque, ne suffit pas pour me guérir; tu
n'as ôté qu'une partie du mal, il en faut couper jusqu'à la racine. Mon
aimable noiraud, reprit-elle, qu'entendez-vous par la racine?
Malheureuse, repartit le sultan, ne comprends-tu pas que je veux parler
de cette ville et de ses habitants, et des quatre îles que tu as
détruites par tes enchantements? Tous les jours à minuit, les poissons
ne manquent pas de lever la tête hors de l'étang, et de crier vengeance
contre moi et contre toi. Voilà le véritable sujet du retardement de ma
guérison. Va promptement rétablir les choses en leur premier état, et à
ton retour, je te donnerai la main, et tu m'aideras à me lever.

La magicienne, remplie de l'espérance que ces paroles lui firent
concevoir, s'écria, transportée de joie: Mon cœur, mon âme, vous aurez
bientôt recouvré votre santé, car je vais faire ce que vous me
commandez. En effet, elle partit dans le moment, et lorsqu'elle fut
arrivée sur le bord de l'étang, elle prit un peu d'eau dans sa main, et
en fit une aspersion dessus...


XX^{E} NUIT

Scheherazade poursuivit en ces termes l'histoire de la reine magicienne:

La magicienne, ayant fait l'aspersion, n'eut pas plutôt prononcé
quelques paroles sur les poissons et sur l'étang, que la ville reparut à
l'heure même. Les poissons redevinrent hommes, femmes ou enfants;
mahométans, chrétiens, persans ou juifs, gens libres ou esclaves, chacun
reprit sa forme naturelle. Les maisons et les boutiques furent bientôt
remplies de leurs habitants, qui y trouvèrent toutes choses dans la même
situation et dans le même ordre où elles étaient avant l'enchantement.
La suite nombreuse du sultan, qui se trouva campée dans la plus grande
place, ne fut pas peu étonnée de se voir en un instant au milieu d'une
ville belle, vaste et bien peuplée.

Pour revenir à la magicienne, dès qu'elle eut fait ce changement
merveilleux, elle se rendit en diligence au Palais des Larmes pour en
recueillir le fruit. Mon cher seigneur, s'écria-t-elle en entrant, je
viens me réjouir avec vous du retour de votre santé; j'ai fait tout ce
que vous avez exigé de moi: levez-vous donc et me donnez la main.
Approchez, lui dit le sultan en contrefaisant toujours le langage des
noirs. Elle s'approcha. Ce n'est pas assez, reprit-il, approche-toi
davantage. Elle obéit. Alors il se leva et la saisit par le bras si
brusquement, qu'elle n'eut pas le temps de se reconnaître, et, d'un coup
de sabre, il sépara son corps en deux parties, qui tombèrent l'une d'un
côté et l'autre de l'autre. Cela étant fait, il laissa le cadavre sur la
place, et sortant du Palais des Larmes, il alla trouver le jeune prince
des Iles Noires, qui l'attendait avec impatience. Prince, lui dit-il en
l'embrassant, réjouissez-vous, vous n'avez plus rien à craindre: votre
cruelle ennemie n'est plus.

Le jeune prince remercia le sultan d'une manière qui marquait que son
cœur était pénétré de reconnaissance; et pour prix de lui avoir rendu
un service si important, il lui souhaita une longue vie avec toutes
sortes de prospérités. Vous pouvez désormais, lui dit le sultan,
demeurer paisible dans votre capitale, à moins que vous ne vouliez venir
dans la mienne, qui en est si voisine; je vous y recevrai avec plaisir
et vous n'y serez pas moins honoré et respecté que chez vous. Puissant
monarque, à qui je suis si redevable, répondit le roi, vous croyez donc
être fort près de votre capitale? Oui, répliqua le sultan, je le crois;
il n'y a pas plus de quatre à cinq heures de chemin. Il y a une année
entière de voyage, reprit le jeune prince. Je veux bien croire que vous
êtes venu ici de votre capitale dans le peu de temps que vous dites,
parce que la mienne était enchantée; mais depuis qu'elle ne l'est plus,
les choses ont bien changé. Cela ne m'empêchera pas de vous suivre,
quand ce serait pour aller aux extrémités de la terre. Vous êtes mon
libérateur, et pour vous donner toute ma vie des marques de ma
reconnaissance, je prétends vous accompagner et j'abandonne sans regret
mon royaume.

Le sultan fut extraordinairement surpris d'apprendre qu'il était si loin
de ses États, et il ne comprenait pas comment cela se pouvait faire.
Mais le jeune roi des Iles Noires le convainquit si bien de cette
possibilité, qu'il n'en douta plus. Il n'importe, reprit alors le
sultan: la peine de m'en retourner dans mes États est suffisamment
récompensée par la satisfaction de vous avoir obligé, et d'avoir acquis
un fils en votre personne, car, puisque vous voulez bien me faire
l'honneur de m'accompagner et que je n'ai point d'enfants, je vous
regarde comme tel et je vous fais, dès à présent, mon héritier et mon
successeur.

L'entretien du sultan et du roi des Iles Noires se termina par les plus
tendres embrassements. Après quoi le jeune prince ne songea qu'aux
préparatifs de son voyage. Ils furent achevés en trois semaines, au
grand regret de toute sa cour et de ses sujets, qui reçurent de sa main
un de ses proches parents pour leur roi.

Enfin le sultan et le jeune prince se mirent en chemin avec cent
chameaux chargés de richesses inestimables, tirés des trésors du jeune
roi, qui se fit suivre par cinquante cavaliers bien faits, parfaitement
bien montés et équipés. Leur voyage fut heureux, et lorsque le sultan,
qui avait envoyé des courriers pour donner avis de son retardement et de
l'aventure qui en était la cause, fut près de sa capitale, les
principaux officiers qu'il y avait laissés vinrent le recevoir et
l'assurèrent que sa longue absence n'avait apporté aucun changement dans
son empire. Les habitants sortirent aussi en foule, le reçurent avec de
grandes acclamations et firent des réjouissances qui durèrent plusieurs
jours.

Le lendemain de son arrivée, le sultan fit à tous ses courtisans
assemblés un détail fort ample des choses qui, contre son attente,
avaient rendu son absence si longue. Il leur déclara ensuite l'adoption
qu'il avait faite du roi des quatre Iles Noires, qui avait bien voulu
abandonner un grand royaume pour l'accompagner et vivre avec lui. Enfin,
pour reconnaître la fidélité qu'ils lui avaient tous gardée, il leur fit
des largesses proportionnées au rang que chacun tenait à sa cour.

Pour le pêcheur, comme il était la première cause de la délivrance du
jeune prince, le sultan le combla de biens et le rendit, lui et sa
famille, très-heureux le reste de leurs jours.

Scheherazade finit là le conte du pêcheur et du génie. Dinarzade lui
marqua qu'elle y avait pris un plaisir infini, et Schahriar lui ayant
témoigné la même chose, elle leur dit qu'elle en savait un autre qui
était encore plus beau que celui-là, et que si le sultan le lui voulait
permettre, elle le raconterait le lendemain, car le jour commençait à
paraître. Schahriar, se souvenant du délai d'un mois qu'il avait accordé
à la sultane, et curieux d'ailleurs de savoir si ce nouveau conte serait
aussi agréable qu'elle le promettait, se leva dans le dessein de
l'entendre la nuit suivante.


XXI^{E} NUIT

Dinarzade, suivant sa coutume, n'oublia pas d'appeler la sultane
lorsqu'il en fut temps. Scheherazade, sans lui répondre, commença un de
ses beaux contes, et adressant la parole au sultan:




HISTOIRE DE TROIS CALENDERS, FILS DE ROI, ET DE CINQ DAMES DE BAGDAD


Sire, dit-elle, sous le règne du calife Haroun-al-Raschid, il y avait à
Bagdad, où il faisait sa résidence, un porteur, qui, malgré sa
profession basse et pénible, ne laissait pas d'être homme d'esprit et de
bonne humeur. Un matin qu'il était, à son ordinaire, avec un grand
panier à jour près de lui, dans une place où il attendait que quelqu'un
eût besoin de son ministère, une jeune dame de belle taille, couverte
d'un grand voile de mousseline, l'aborda, et lui dit d'un air gracieux:
Écoutez, porteur, prenez votre panier et suivez-moi. Le porteur,
enchanté de ce peu de paroles prononcées si agréablement, prit aussitôt
son panier, le mit sur sa tête et suivit la dame en disant: O jour
heureux! ô jour de bonne rencontre!

D'abord, la dame s'arrêta devant une porte fermée et frappa. Un chrétien
vénérable par une longue barbe blanche ouvrit, et elle lui mit de
l'argent dans la main sans lui dire un seul mot. Mais le chrétien, qui
savait ce qu'elle demandait, rentra et peu de temps après apporta une
grosse cruche d'un vin excellent. Prenez cette cruche, dit la dame au
porteur, et la mettez dans votre panier. Cela étant fait, elle lui
commanda de la suivre; puis elle continua de marcher et le porteur
continua de dire: O jour de félicité! ô jour d'agréable surprise et de
joie!

La dame s'arrêta à la boutique d'une marchande de fruits et de fleurs,
où elle choisit de plusieurs sortes de pommes, des abricots, des pêches,
des coings, des limons, des citrons, des oranges, du myrte, du basilic,
des lis, du jasmin et de quelques autres sortes de fleurs et de plantes
de bonne odeur. Elle dit au porteur de mettre tout cela dans le panier
et de la suivre. En passant devant l'étalage d'un boucher, elle se fit
peser vingt-cinq livres de la plus belle viande qu'il eût; ce que le
porteur mit encore dans son panier par son ordre.

A une autre boutique, elle prit des câpres, de l'estragon, de petits
concombres, de la perce-pierre et autres herbes, le tout confit dans le
vinaigre; à une autre, des pistaches, des noix, des noisettes, des
pignons, des amandes et d'autres fruits semblables; à une autre encore
elle acheta toutes sortes de pâtes d'amande. Le porteur, en mettant
toutes ces choses dans son panier, remarquant qu'il se remplissait, dit
à la dame: Ma bonne dame, il fallait m'avertir que vous feriez tant de
provisions, j'aurais pris un cheval ou plutôt un chameau pour les
porter. J'en aurai beaucoup plus que ma charge, pour peu que vous en
achetiez d'autres. La dame rit de cette plaisanterie, et ordonna de
nouveau au porteur de la suivre.

Elle entra chez un droguiste, où elle se fournit de toutes sortes d'eaux
de senteur, de clous de girofle, de muscade, de poivre, de gingembre,
d'un gros morceau d'ambre gris et de plusieurs autres épiceries des
Indes, ce qui acheva de remplir le panier du porteur, auquel elle dit
encore de la suivre. Alors ils marchèrent tous deux, jusqu'à ce qu'ils
arrivèrent à un hôtel magnifique, dont la façade était ornée de belles
colonnes et qui avait une porte d'ivoire. Ils s'y arrêtèrent et la dame
frappa un petit coup.


XXII^{E} NUIT

Pendant que la jeune dame et le porteur attendaient que l'on ouvrît la
porte de l'hôtel, continua la sultane, le porteur faisait mille
réflexions. Il était étonné qu'une dame, faite comme celle qu'il voyait,
fît l'office de pourvoyeur; car enfin il jugeait bien que ce n'était pas
une esclave: il lui trouvait l'air trop noble pour penser qu'elle ne fût
pas libre, et même une personne de distinction. Il lui aurait volontiers
fait des questions pour s'éclaircir de sa qualité; mais dans le temps
qu'il se préparait à lui parler, une autre dame vint ouvrir la porte.

Lorsqu'elle fut entrée avec le porteur, la dame, qui avait ouvert la
porte, la ferma, et tous trois, après avoir traversé un beau vestibule,
passèrent dans une cour très-spacieuse, et environnée d'une galerie à
jour, qui communiquait à plusieurs appartements de plain-pied, de la
dernière magnificence. Il y avait dans le fond de cette cour un sofa
richement garni, avec un trône d'ambre au milieu, soutenu de quatre
colonnes d'ébène, enrichies de diamants et de perles d'une grosseur
extraordinaire, et garnies d'un satin rouge, relevé d'une broderie d'or
des Indes, d'un travail admirable. Au milieu de la cour, il y avait un
grand bassin bordé de marbre blanc et plein d'une eau très-claire, qui y
tombait abondamment par un mufle de lion de bronze doré.

Le porteur, tout chargé qu'il était, ne laissait pas d'admirer la
magnificence de cette maison, et la propreté qui y régnait partout; mais
ce qui attira particulièrement son attention fut une troisième dame,
qui était assise sur le trône dont j'ai parlé. Elle en descendit dès
qu'elle aperçut les deux premières dames, et s'avança au-devant d'elles.

Il jugea, par les égards que les autres avaient pour celle-là, que
c'était la principale; en quoi il ne se trompait pas. Cette dame se
nommait Zobéide; celle qui avait ouvert la porte s'appelait Safie, et
Amine était le nom de celle qui avait été aux provisions.

Zobéide dit aux deux dames en les abordant: Mes sœurs, ne voyez-vous
pas que ce bonhomme succombe sous le fardeau qu'il porte?
Qu'attendez-vous à le décharger? Alors Amine et Safie prirent le panier,
l'une par devant et l'autre par derrière; Zobéide y mit aussi la main,
et toutes les trois le posèrent à terre. Elles commencèrent à le vider,
et quand cela fut fait, l'agréable Amine tira de l'argent et paya
libéralement le porteur.


XXIII^{E} NUIT

Le porteur, reprit la sultane la nuit suivante, très-satisfait de
l'argent qu'on lui avait donné, devait prendre son panier et se retirer;
mais il ne put s'y résoudre: il se sentait, malgré lui, arrêter par le
plaisir de voir trois beautés si rares, et qui lui paraissaient
également charmantes; car Amine avait aussi ôté son voile et il ne la
trouvait pas moins belle que les autres. Néanmoins la plupart des
provisions qu'il avait apportées, comme les fruits secs et les
différentes sortes de gâteaux et de confitures, ne convenaient
proprement qu'à des gens qui voulaient boire et se réjouir.

Zobéide crut d'abord que le porteur s'arrêtait pour prendre haleine;
mais voyant qu'il restait trop longtemps: Qu'attendez-vous? lui
dit-elle, n'êtes-vous pas payé suffisamment? Ma sœur, ajouta-t-elle, en
s'adressant à Amine, donnez-lui encore quelque chose; qu'il s'en aille
content. Madame, répondit le porteur, ce n'est pas cela qui me retient;
je ne suis que trop payé de ma peine. Je vois bien que j'ai commis une
incivilité en demeurant ici plus que je ne devais; mais j'espère que
vous aurez la bonté de la pardonner à l'étonnement où je suis de ne voir
aucun homme dans cette maison.

Les dames se prirent à rire du raisonnement du porteur. Après cela,
Zobéide lui dit, d'un air sérieux: Mon ami, vous poussez un peu trop
loin votre indiscrétion; mais, quoique vous ne méritiez pas que j'entre
dans aucun détail avec vous, je veux bien toutefois vous dire que nous
sommes trois sœurs, qui faisons si secrètement nos affaires, que
personne n'en sait rien. Nous avons un trop grand sujet de craindre d'en
faire part à des indiscrets; et un bon auteur que nous avons lu dit:
Garde ton secret et ne le révèle à personne: qui le révèle n'en est plus
le maître. Si ton sein ne peut contenir ton secret, comment le sein de
celui à qui tu l'auras confié pourra-t-il le contenir?

Mesdames, reprit le porteur, à votre air seulement j'ai jugé d'abord que
vous étiez des personnes d'un mérite très-rare, et je m'aperçois que je
ne me suis pas trompé. Quoique la fortune ne m'ait pas donné assez de
biens pour m'élever à une profession au-dessus de la mienne, je n'ai pas
laissé de cultiver mon esprit, autant que je l'ai pu, par la lecture des
livres de science et d'histoire, et vous me permettrez, s'il vous plaît,
de vous dire que j'ai lu aussi dans un autre auteur une maxime que j'ai
toujours heureusement pratiquée: Nous ne cachons notre secret, dit-il,
qu'à des gens reconnus de tout le monde pour des indiscrets, qui
abuseraient de notre confiance; mais nous ne faisons nulle difficulté de
le découvrir aux sages, parce que nous sommes persuadés qu'ils sauront
le garder. Le secret chez moi est dans une aussi grande sûreté que s'il
était dans un cabinet dont la clef fût perdue et la porte bien scellée.

Zobéide connut que le porteur ne manquait pas d'esprit; mais jugeant
qu'il avait envie d'être du régal qu'elles voulaient se donner, elle lui
repartit en souriant: Vous savez que nous nous préparons à nous régaler;
mais vous savez en même temps que nous avons fait une dépense
considérable, et il ne serait pas juste que, sans y contribuer, vous
fussiez de la partie. La belle Safie appuya le sentiment de sa sœur.
Mon ami, dit-elle au porteur, n'avez-vous jamais ouï dire ce que l'on
dit assez communément: Si vous apportez quelque chose, vous serez
quelque chose avec nous; si vous n'apportez rien, retirez-vous avec
rien?

Le porteur, malgré sa rhétorique, aurait peut-être été obligé de se
retirer avec confusion, si Amine, prenant fortement son parti, n'eût dit
à Zobéide et à Safie: Mes chères sœurs, je vous conjure de permettre
qu'il demeure avec nous: il n'est pas besoin de vous dire qu'il nous
divertira, vous voyez bien qu'il en est capable. Je vous assure que,
sans sa bonne volonté, sa légèreté et son courage à me suivre, je
n'aurais pu venir à bout de faire tant d'emplettes en si peu de temps.

A ces paroles d'Amine, le porteur, transporté de joie, se laissa tomber
sur les genoux, baisa la terre aux pieds de cette charmante personne, et
en se relevant: Mon aimable dame, lui dit-il, vous avez commencé
aujourd'hui mon bonheur; vous y mettez le comble par une action si
généreuse; je ne puis assez vous témoigner ma reconnaissance. Au reste,
mesdames, ajouta-t-il en s'adressant aux trois sœurs ensemble, puisque
vous me faites un si grand honneur, ne croyez pas que j'en abuse et que
je me considère comme un homme qui le mérite; non, je me regarderai
toujours comme le plus humble de vos esclaves. En achevant ces mots, il
voulut rendre l'argent qu'il avait reçu; mais la grave Zobéide lui
ordonna de le garder. Ce qui est une fois sorti de nos mains, dit-elle,
pour récompenser ceux qui nous ont rendu service, n'y retourne plus.


XXIV^{E} NUIT

Zobéide, reprit la sultane, ne voulut donc point reprendre l'argent du
porteur. Mon ami, lui dit-elle, en consentant que vous demeuriez avec
nous, je vous avertis que ce n'est pas seulement à condition que vous
garderez le secret que nous avons exigé de vous: nous prétendons encore
que vous observiez exactement les règles de la bienséance et de
l'honnêteté. Pendant qu'elle tenait ce discours, la charmante Amine
quitta son habillement de ville, attacha sa robe à sa ceinture pour agir
avec plus de liberté et prépara la table, elle servit plusieurs sortes
de mets, et mit sur un buffet des bouteilles de vin et des tasses d'or.
Après cela les dames se placèrent et firent asseoir à leur côté le
porteur, qui était satisfait, au delà de tout ce qu'on peut dire, de se
voir à table avec trois personnes d'une beauté si extraordinaire.

Après les premiers morceaux, Amine, qui s'était placée près du buffet,
prit une bouteille et une tasse, se versa à boire et but la première,
suivant la coutume des Arabes. Elle versa ensuite à ses sœurs, qui
burent l'une après l'autre; puis, remplissant pour la quatrième fois la
même tasse, elle la présenta au porteur, lequel, en la recevant, baisa
la main d'Amine et chanta, avant que de boire, une chanson dont le sens
était que, comme le vent emporte avec lui la bonne odeur des lieux
parfumés par où il passe, de même le vin qu'il allait boire, venant de
sa main, en recevait un goût plus exquis que celui qu'il avait
naturellement. Cette chanson réjouit les dames, qui chantèrent à leur
tour. Enfin, la compagnie fut de très-bonne humeur pendant le repas,
qui dura fort longtemps et fut accompagné de tout ce qui pouvait le
rendre agréable.

Le jour allait bientôt finir, lorsque Safie, prenant la parole au nom
des trois dames, dit au porteur: Levez-vous, partez, il est temps de
vous retirer. Le porteur, ne pouvant se résoudre à les quitter,
répondit: Eh! mesdames, où me commandez-vous d'aller en l'état où je
suis: je ne retrouverai jamais le chemin de ma maison. Donnez-moi la
nuit pour me reconnaître, je la passerai où il vous plaira.

Amine prit une seconde fois le parti du porteur. Mes sœurs, dit-elle,
il a raison; je lui sais bon gré de la demande qu'il nous fait. Il nous
a assez bien diverties: si vous voulez m'en croire, ou plutôt si vous
m'aimez autant que j'en suis persuadée, nous le retiendrons pour passer
la soirée avec nous. Ma sœur, dit Zobéide, nous ne pouvons rien refuser
à votre prière. Porteur, continua-t-elle en s'adressant à lui, nous
voulons bien encore vous faire cette grâce; mais nous y mettons une
nouvelle condition. Quoi que nous puissions faire en votre présence, par
rapport à nous ou à autre chose, gardez-vous bien d'ouvrir seulement la
bouche pour nous en demander la raison; car, en nous faisant des
questions sur des choses qui ne vous regardent nullement, vous pourriez
entendre ce qui ne vous plairait pas. Prenez-y garde, et ne vous avisez
pas d'être trop curieux, en voulant approfondir les motifs de nos
actions.

Madame, repartit le porteur, je vous promets d'observer cette condition
avec tant d'exactitude, que vous n'aurez pas lieu de me reprocher d'y
avoir contrevenu, et encore moins de punir mon indiscrétion. Ma langue
en cette occasion sera immobile, et mes yeux seront comme un miroir qui
ne conserve rien des objets qu'il a reçus. Pour vous faire voir, reprit
Zobéide d'un air très-sérieux, que ce que nous vous demandons n'est pas
nouvellement établi parmi nous, levez-vous et allez lire ce qui est
écrit au-dessus de notre porte en dedans.

Le porteur alla jusque-là et y lut ces mots qui étaient écrits en gros
caractères d'or. «Qui parle des choses qui ne le regardent point, entend
ce qui ne lui plaît pas.» Il revint ensuite trouver les trois sœurs:
Mesdames, leur dit-il, je jure que vous ne m'entendrez parler d'aucune
chose qui ne me regardera pas, et où vous puissiez avoir intérêt.

Cette convention faite, Amine apporta le souper, et quand elle eut
éclairé la salle d'un grand nombre de bougies préparées avec le bois
d'aloès et l'ambre gris, qui répandirent une odeur agréable et firent
une belle illumination, elle s'assit à table avec ses sœurs et le
porteur. Ils recommencèrent à manger, à boire, à chanter et à réciter
des vers. Les bons mots ne furent point épargnés. Enfin ils étaient tous
de la meilleure humeur du monde, lorsqu'ils ouïrent frapper à la
porte...


XXV^{E} NUIT

Dès que les dames, poursuivit Scheherazade, entendirent frapper à la
porte, elles se levèrent toutes trois en même temps pour aller ouvrir;
mais Safie, à qui cette fonction appartenait particulièrement, fut la
plus diligente: les deux autres, se voyant prévenues, demeurèrent et
attendirent qu'elle vînt leur apprendre qui pouvait avoir affaire chez
elles si tard. Safie revint. Mes sœurs, dit-elle, il se présente une
belle occasion de passer une bonne partie de la nuit fort agréablement;
et si vous êtes du même sentiment que moi, nous ne la laisserons point
échapper. Il y a à notre porte trois Calenders, au moins ils me
paraissent tels à leur habillement; mais, ce qui va sans doute vous
surprendre, ils sont tous trois borgnes de l'œil droit, et ont la
tête, la barbe et les sourcils ras, ils ne font, disent-ils, que
d'arriver tout présentement à Bagdad, où ils ne sont jamais venus, et
comme il est nuit et qu'ils ne savent où aller loger, ils ont frappé par
hasard à notre porte et ils nous prient, pour l'amour de Dieu, d'avoir
la charité de les recevoir. Ils se mettent peu en peine du lieu que nous
voudrons leur donner, pourvu qu'ils soient à couvert; ils se
contenteront d'une écurie. Ils sont jeunes et assez bien faits; ils
paraissent même avoir beaucoup d'esprit; mais je ne puis penser, sans
rire, à leur figure plaisante et uniforme. En cet endroit Safie
s'interrompit elle-même, et se mit à rire de si bon cœur, que les deux
autres dames et le porteur ne purent s'empêcher de rire aussi. Mes
bonnes sœurs, reprit-elle, ne voulez-vous pas bien que nous les
fassions entrer? Il est impossible qu'avec des gens tels que je viens de
vous les dépeindre, nous n'achevions la journée encore mieux que nous ne
l'avons commencée. Ils nous divertiront fort et ne nous seront point à
charge, puisqu'ils ne nous demandent une retraite que pour cette nuit
seulement, et que leur intention est de nous quitter d'abord qu'il sera
jour.

Zobéide et Amine firent difficulté d'accorder à Safie ce qu'elle
demandait, et elle en savait bien la raison elle-même; mais elle leur
témoigna une si grande envie d'obtenir d'elles cette faveur, qu'elles ne
purent la lui refuser. Allez, lui dit Zobéide, faites-les donc entrer;
mais n'oubliez pas de les avertir de ne point parler de ce qui ne les
regardera pas et de leur faire lire ce qui est écrit au-dessus de la
porte. A ces mots, Safie courut ouvrir avec joie, et peu de temps après
elle revint accompagnée des trois Calenders.

Les trois Calenders firent en entrant une profonde révérence aux dames
qui s'étaient levées pour les recevoir, et qui leur dirent obligeamment
qu'ils étaient les bienvenus, qu'elles étaient bien aises de trouver
l'occasion de les obliger, et de contribuer à les remettre de la fatigue
de leur voyage, et enfin elles les invitèrent à s'asseoir auprès
d'elles. La magnificence du lieu et l'honnêteté des dames firent
concevoir aux Calenders une haute idée de ces belles hôtesses; mais,
avant que de prendre place, ayant par hasard jeté les yeux sur le
porteur, et le voyant habillé à peu près comme d'autres Calenders avec
lesquels ils étaient en différend sur plusieurs points de discipline, et
qui ne se rasaient pas la barbe et les sourcils, un d'entre eux prit la
parole: Voilà dit-il, apparemment un de nos frères arabes les révoltés.

Le porteur, à moitié endormi, et la tête échauffée du vin qu'il avait
bu, se trouva choqué de ces paroles, et sans se lever de sa place, il
répondit aux Calenders, en les regardant fièrement: Asseyez-vous et ne
vous mêlez pas de ce que vous n'avez que faire. N'avez-vous pas lu
au-dessus de la porte l'inscription qui y est? Ne prétendez pas obliger
le monde à vivre à votre mode; vivez à la nôtre.

Bonhomme, reprit le Calender qui avait parlé, ne vous mettez point en
colère; nous serions bien fâchés de vous en avoir donné le moindre
sujet, et nous sommes au contraire prêts à recevoir vos commandements.
La querelle aurait pu avoir des suites; mais les dames s'en mêlèrent, et
pacifièrent toutes choses.

Quand les Calenders se furent assis à table, les dames leur servirent à
manger; et l'enjouée Safie, particulièrement, prit soin de leur verser à
boire...


XXVI^{E} NUIT

Une heure avant le jour, Scheherazade continua de cette manière ce qui
se passa entre les dames et les Calenders:

Après que les Calenders eurent bu et mangé à discrétion, ils
témoignèrent aux dames qu'ils se feraient un grand plaisir de leur
donner un concert, si elles avaient des instruments, et qu'elles
voulussent leur en faire apporter. Elles acceptèrent l'offre avec joie.
La belle Safie se leva pour en aller quérir. Elle revint un moment
ensuite, et leur présenta une flûte du pays, une autre à la persane, et
un tambour de basque. Chaque Calender reçut de sa main l'instrument
qu'il voulut choisir, et ils commencèrent tous trois à jouer un air. Les
dames, qui savaient des paroles sur cet air, qui était des plus gais,
l'accompagnèrent de leurs voix; mais elles s'interrompaient de temps en
temps par de grands éclats de rire, que leur faisaient faire les
paroles. Au plus fort de ce divertissement, et lorsque la compagnie
était le plus en joie, on frappa à la porte. Safie cessa de chanter, et
alla voir ce que c'était.

Mais, Sire, dit en cet endroit Scheherazade au sultan, il est bon que
Votre Majesté sache pourquoi l'on frappait si tard à la porte des dames;
en voici la raison. Le calife Haroun-al-Raschid avait coutume de marcher
très-souvent la nuit incognito, pour savoir par lui-même si tout était
tranquille dans la ville, et s'il ne s'y commettait pas de désordres.

Cette nuit-là, le calife était sorti de bonne heure, accompagné de
Giafar, son grand vizir, et de Mesrour, chef des eunuques de son palais,
tous trois déguisés en marchands. En passant par la rue des trois dames,
ce prince, entendant le son des instruments et des voix, et le bruit des
éclats de rire, dit au vizir: Allez, frappez à la porte de cette maison
où l'on fait tant de bruit; je veux y entrer et en apprendre la cause.
Le vizir eut beau lui représenter qu'il ne devait pas s'exposer à
recevoir quelque insulte; qu'il n'était pas encore heure indue, et qu'il
ne fallait pas troubler le divertissement de ceux qu'ils entendaient
rire. Il n'importe, reprit le calife: frappez, je vous l'ordonne.

C'était donc le grand vizir Giafar qui avait frappé à la porte des
dames, par ordre du calife, qui ne voulait pas être connu. Safie ouvrit;
et le vizir, remarquant, à la clarté d'une bougie qu'elle tenait, que
c'était une dame d'une grande beauté, joua parfaitement bien son
personnage. Il lui fit une profonde révérence, et lui dit d'un air
respectueux: Madame, nous sommes trois marchands de Moussoul, arrivés
depuis environ dix jours, avec de riches marchandises que nous avons en
magasin dans un khan où nous avons pris logement. Nous avons été
aujourd'hui chez un marchand de cette ville qui nous avait invités à
l'aller voir. Il nous a régalés d'une collation; et comme le vin nous
avait mis de belle humeur, il a fait venir une troupe de danseuses. Il
était déjà nuit; et dans le temps que l'on jouait des instruments, que
les danseuses dansaient, et que la compagnie faisait grand bruit, le
guet a passé et s'est fait ouvrir. Quelques-uns de la compagnie ont été
arrêtés. Pour nous, nous avons été assez heureux pour nous sauver
par-dessus une muraille; mais, ajouta le vizir, comme nous sommes
étrangers, nous craignons de rencontrer une autre escouade de guet, ou
la même, avant que d'arriver à notre khan, qui est éloigné d'ici. Nous y
arriverions même inutilement, car la porte est fermée, et ne sera
ouverte que demain matin, quelque chose qui puisse arriver. C'est
pourquoi, madame, ayant ouï en passant des instruments et des voix, nous
avons jugé que l'on n'était pas encore retiré chez vous, et nous avons
pris la liberté de frapper, pour vous supplier de nous donner retraite
jusqu'au jour. Si nous vous paraissons dignes de prendre part à votre
divertissement, nous tâcherons d'y contribuer en ce que nous pourrons,
pour réparer l'interruption que nous y avons causée; sinon, faites-nous
seulement la grâce de souffrir que nous passions la nuit à couvert sous
votre vestibule.

Pendant le discours de Giafar, la belle Safie eut le temps d'examiner le
vizir et les deux personnes qu'il disait marchands comme lui; et jugeant
à leur physionomie que ce n'étaient pas des gens du commun, elle leur
dit qu'elle n'était pas la maîtresse, et que s'ils voulaient se donner
un moment de patience, elle reviendrait leur apporter la réponse.

Salie alla faire ce rapport à ses sœurs, qui balancèrent quelque temps
sur le parti qu'elles devaient prendre. Mais elles étaient naturellement
bienfaisantes; et elles avaient déjà fait la même grâce aux trois
Calenders. Ainsi, elles résolurent de les laisser entrer...


XXVII^{E} NUIT

Le calife, son grand vizir et le chef de ses eunuques, dit la sultane,
ayant été introduits par la belle Safie, saluèrent les dames et les
Calenders avec beaucoup de civilité. Les dames les reçurent de même, les
croyant marchands; et Zobéide, comme la principale, leur dit d'un air
grave et sérieux qui lui convenait: Vous êtes les bienvenus; mais avant
toutes choses ne trouvez pas mauvais que nous vous demandions une grâce.
Eh! quelle grâce, madame? répondit le vizir. Peut-on refuser quelque
chose à de si belles dames? C'est, reprit Zobéide, de n'avoir que des
yeux et point de langue; de ne nous pas faire de questions sur quoi que
vous puissiez voir, pour en apprendre la cause, et de ne point parler de
ce qui ne vous regarde point, de crainte que vous n'entendiez ce qui ne
vous serait point agréable. Vous serez obéie, madame, repartit le vizir.
Nous ne sommes ni censeurs, ni curieux, ni indiscrets; c'est bien assez
que nous ayons attention à ce qui nous regarde, sans nous mêler de ce
qui ne nous regarde pas. A ces mots, chacun s'assit, la conversation se
lia, et l'on recommença de boire en faveur des nouveaux venus.

Pendant que le vizir Giafar entretenait les dames, le calife ne pouvait
cesser d'admirer leur beauté, leur bonne grâce, leur humeur enjouée, et
leur esprit. D'un autre côté, rien ne lui paraissait plus surprenant que
les Calenders, tous trois borgnes de l'œil droit. Il se serait
volontiers informé de cette singularité; mais la condition qu'on venait
d'imposer à lui et à sa compagnie l'empêcha d'en parler. Avec cela,
quand il faisait réflexion à la richesse des meubles, à leur arrangement
bien entendu et à la propreté de cette maison, il ne pouvait se
persuader qu'il n'y eût pas de l'enchantement.

L'entretien étant tombé sur les divertissements et les différentes
manières de se réjouir, les Calenders se levèrent et dansèrent à leur
mode une danse qui augmenta la bonne opinion que les dames avaient déjà
conçue d'eux, et qui leur attira l'estime du calife et de sa compagnie.

Quand les trois Calenders eurent achevé leur danse, Zobéide se leva, et
prenant Amine par la main: Ma sœur, lui dit-elle, levez-vous; la
compagnie ne trouvera pas mauvais que nous ne contraignions point; et
leur présence n'empêchera pas que nous ne fassions ce que nous avons
coutume de faire. Amine, qui comprit ce que sa sœur voulait dire, se
leva, et emporta les plats, la table, les flacons, les tasses et les
instruments dont les Calenders avaient joué.

Safie ne demeura pas à rien faire; elle balaya la salle, mit à sa place
tout ce qui était dérangé, moucha les bougies, et y appliqua d'autre
bois d'aloès et d'autre ambre gris. Cela étant fait, elle pria les trois
Calenders de s'asseoir sur le sofa d'un côté, et le calife de l'autre
avec sa compagnie. A l'égard du porteur, elle lui dit: Levez-vous, et
vous préparez à nous prêter la main à ce que nous allons faire; un
homme tel que vous, qui est comme de la maison, ne doit pas demeurer
dans l'inaction.

Le porteur avait un peu cuvé son vin; il se leva promptement, et après
avoir attaché le bas de sa robe à sa ceinture: Me voilà prêt, dit-il; de
quoi s'agit-il? Cela va bien, répondit Safie; attendez que l'on vous
parle; vous ne serez pas longtemps les bras croisés. Peu de temps après,
on vit paraître Amine avec un siége qu'elle posa au milieu de la salle.
Elle alla ensuite à la porte d'un cabinet, et l'ayant ouverte, elle fit
signe au porteur de s'approcher. Venez, lui dit-elle, et m'aidez. Il
obéit; et y étant entré avec elle, il en sortit un moment après, suivi
de deux chiennes noires, dont chacune avait un collier attaché à une
chaîne qu'il tenait, et qui paraissaient avoir été maltraitées à coups
de fouet. Il s'avança avec elles au milieu de la salle.

Alors Zobéide, qui s'était assise entre les Calenders et le Calife, se
leva, et marcha gravement jusqu'où était le porteur. Ça, dit-elle en
poussant un grand soupir, faisons notre devoir. Elle se retroussa les
bras jusqu'au coude; et après avoir pris un fouet que Safie lui
présenta: Porteur, dit-elle, remettez une de ces deux chiennes à ma
sœur Amine, et approchez-vous de moi avec l'autre.

Le porteur fit ce qu'on lui commandait; et quand il se fut approché de
Zobéide, la chienne qu'il tenait commença de faire des cris, et se
tourna vers Zobéide en levant la tête d'une manière suppliante. Mais
Zobéide, sans avoir égard à la triste contenance de la chienne qui
faisait pitié, ni à ses cris qui remplissaient toute la maison, lui
donna des coups de fouet à perte d'haleine; et lorsqu'elle n'eut plus la
force de lui en donner davantage, elle jeta le fouet par terre; puis,
prenant la chaîne de la main du porteur, elle leva la chienne par les
pattes, et se mettant toutes deux à se regarder d'un air triste et
touchant, elles pleurèrent l'une et l'autre. Enfin, Zobéide tira son
mouchoir, essuya les larmes de la chienne, la baisa; et remettant la
chaîne au porteur: Allez, lui dit-elle, ramenez-la où vous l'avez prise,
et amenez-moi l'autre.

Le porteur ramena la chienne fouettée au cabinet; et en revenant, il
prit l'autre des mains d'Amine, et l'alla présenter à Zobéide qui
l'attendait. Tenez-la comme la première, lui dit-elle. Puis ayant pris
le fouet, elle la maltraita de la même manière. Elle pleura ensuite avec
elle, essuya ses pleurs, la baisa et la remit au porteur, à qui
l'agréable Amine épargna la peine de la ramener au cabinet, car elle
s'en chargea elle-même.

Cependant les trois Calenders, le calife et sa compagnie furent
extraordinairement étonnés de cette exécution. Ils ne pouvaient
comprendre comment Zobéide, après avoir fouetté avec tant de force les
deux chiennes, animaux immondes, selon la religion musulmane, pleurait
ensuite avec elles, leur essuyait les larmes et les baisait. Ils en
murmurèrent en eux-mêmes. Le calife surtout, plus impatient que les
autres, mourait d'envie de savoir le sujet d'une action qui lui
paraissait si étrange, et ne cessait de faire signe au vizir de parler
pour s'en informer. Mais le vizir tournait la tête d'un autre côté,
jusqu'à ce que, pressé par des signes si souvent réitérés, il répondit
par d'autres signes que ce n'était pas le temps de satisfaire sa
curiosité.

Zobéide demeura quelque temps à la même place au milieu de la salle,
comme pour se remettre de la fatigue qu'elle venait de se donner en
fouettant les deux chiennes. Ma chère sœur, lui dit la belle Safie, ne
vous plaît-il pas de retourner à votre place, afin qu'à mon tour je
fasse aussi mon personnage? Oui, répondit Zobéide. En disant cela, elle
alla s'asseoir sur le sofa, ayant à sa droite le calife, Giafar et
Mesrour, et à sa gauche les trois Calenders et le porteur...


XXVIII^{E} NUIT

La sultane ne fut pas plutôt éveillée que, se souvenant de l'endroit où
elle en était demeurée du conte de la veille, elle parla aussitôt de
cette sorte, en adressant la parole au sultan:

Sire, après que Zobéide eut repris sa place, toute la compagnie garda
quelque temps le silence. Enfin Safie, qui s'était assise sur le siége
au milieu de la salle, dit à sa sœur Amine: Ma chère sœur, levez-vous,
je vous en conjure; vous comprenez bien ce que je veux dire. Amine se
leva, et alla dans un autre cabinet que celui d'où les deux chiennes
avaient été amenées. Elle en revint, tenant un étui garni de satin
jaune, relevé d'une riche broderie d'or et de soie verte. Elle
s'approcha de Safie, et ouvrit l'étui, d'où elle tira un luth qu'elle
lui présenta. Elle le prit; et, après avoir mis quelque temps à
l'accorder, elle commença de le toucher; et l'accompagnant de sa voix,
elle chanta une chanson sur les tourments de l'absence, avec tant
d'agrément, que le calife et tous les autres en furent charmés.
Lorsqu'elle eut achevé, comme elle avait chanté avec beaucoup
d'expression: Tenez, ma sœur, dit-elle à l'agréable Amine, je n'en puis
plus, et la voix me manque; obligez la compagnie en jouant et en
chantant à ma place. Très-volontiers, répondit Amine en s'approchant de
Safie, qui lui remit le luth entre les mains, et lui céda sa place.

Amine, ayant un peu préludé pour voir si l'instrument était d'accord,
joua et chanta presque aussi longtemps sur le même sujet, mais avec tant
de véhémence, et elle était si touchée, ou, pour mieux dire, si pénétrée
du sens des paroles qu'elle chantait, que les forces lui manquèrent en
achevant.

Zobéide voulut marquer sa satisfaction. Ma sœur, dit-elle, vous avez
fait des merveilles: on voit bien que vous sentez le mal que vous
exprimez si vivement. Amine n'eut pas le temps de répondre à cette
honnêteté; elle se sentit le cœur si pressé en ce moment, qu'elle ne
songea qu'à se donner de l'air, cela ne l'empêcha pas de s'évanouir, et
ceux qui étaient là s'aperçurent avec horreur qu'elle était couverte de
cicatrices...


XXIX^{E} NUIT

Le lendemain, Scheherazade reprit ainsi:

Pendant que Zobéide et Safie coururent au secours de leur sœur, un des
Calenders ne put s'empêcher de dire: Nous aurions mieux aimé coucher à
l'air que d'entrer ici, si nous avions cru y voir de pareils spectacles.
Le calife, qui l'entendit, s'approcha de lui et des autres Calenders, et
s'adressant à eux: Que signifie tout ceci? dit-il. Celui qui venait de
parler lui répondit: Seigneur, nous ne le savons pas plus que vous.
Quoi! reprit le calife, vous n'êtes pas de la maison? ni vous ne pouvez
rien nous apprendre de ces deux chiennes noires, et de cette dame
évanouie et si indignement maltraitée? Seigneur, reprirent les
Calenders, de notre vie nous ne sommes venus en cette maison, et nous
n'y sommes entrés que quelques moments avant vous.

Cela augmenta l'étonnement du calife. Peut-être, répliqua-t-il, que cet
homme qui est avec vous en sait quelque chose. L'un des Calenders fit
signe au porteur de s'approcher, et lui demanda s'il ne savait pas
pourquoi les chiennes noires avaient été fouettées, et pourquoi Amine
paraissait meurtrie. Seigneur, répondit le porteur, je puis jurer par le
grand Dieu vivant que si vous ne savez rien de tout cela, nous n'en
savons pas plus les uns que les autres. Il est bien vrai que je suis de
cette ville, mais je ne suis jamais entré qu'aujourd'hui dans cette
maison; et si vous êtes surpris de m'y voir, je ne le suis pas moins de
m'y trouver en votre compagnie. Ce qui redouble ma surprise,
ajouta-t-il, c'est de ne voir ici aucun homme avec ces dames.

Le calife, sa compagnie et les Calenders avaient cru que le porteur
était du logis, et qu'il pourrait les informer de ce qu'ils désiraient
savoir. Le calife, résolu de satisfaire sa curiosité à quelque prix que
ce fût, dit aux autres: Écoutez, puisque nous voilà sept hommes, et que
nous n'avons affaire qu'à trois dames, obligeons-les à nous donner les
éclaircissements que nous souhaitons. Si elles refusent de nous les
donner de bon gré, nous sommes en état de les y contraindre.

Le grand vizir Giafar s'opposa à cet avis, et en fit voir les
conséquences au calife, sans toutefois faire connaître ce prince aux
Calenders; et lui adressant la parole, comme s'il eût été marchand:
Seigneur, dit-il, considérez, je vous prie, que nous avons notre
réputation à conserver. Vous savez à quelle condition ces dames ont bien
voulu nous recevoir chez elles; nous l'avons acceptée. Que dirait-on de
nous si nous y contrevenions? Nous serions encore plus blâmables s'il
nous arrivait quelque malheur. Il n'y a pas d'apparence qu'elles aient
exigé de nous cette promesse sans être en état de nous faire repentir,
si nous ne la tenons pas.

En cet endroit, le vizir tira le calife à part, et lui parlant tout bas:
Seigneur, poursuivit-il, la nuit ne durera pas encore longtemps; que
Votre Majesté se donne un peu de patience. Je viendrai prendre ces dames
demain matin, je les amènerai devant votre trône, et vous apprendrez
d'elles tout ce que vous voulez savoir. Quoique ce conseil fût
très-judicieux, le calife le rejeta, imposa silence au vizir, en lui
disant qu'il ne pouvait attendre si longtemps, et qu'il prétendait avoir
à l'heure même l'éclaircissement qu'il désirait.

Il ne s'agissait plus que de savoir qui porterait la parole. Le calife
tâcha d'engager les Calenders à parler les premiers; mais ils s'en
excusèrent. A la fin, ils convinrent tous ensemble que ce serait le
porteur. Il se préparait à faire la question fatale, lorsque Zobéide,
après avoir secouru Amine, qui était revenue de son évanouissement,
s'approcha d'eux. Comme elle les avait ouï parler haut et avec chaleur,
elle leur dit: Seigneurs, de quoi parlez-vous? quelle est votre
contestation?

Le porteur prit alors la parole: Madame, lui dit-il, ces seigneurs vous
supplient de vouloir bien leur expliquer pourquoi, après avoir maltraité
vos deux chiennes, vous avez pleuré avec elles, et d'où vient que la
dame qui s'est évanouie est couverte de cicatrices. C'est, madame, ce
que je suis chargé de vous demander de leur part.

Zobéide, à ces mots, prit un air fier; et se tournant du côté du calife,
de sa compagnie et des Calenders: Est-il vrai, seigneurs, leur dit-elle,
que vous l'ayez chargé de me faire cette demande? Ils répondirent tous
que oui, excepté le vizir Giafar, qui ne dit mot. Sur cet aveu, elle
leur dit d'un ton qui marquait combien elle se tenait offensée: Avant
que de vous accorder la grâce que vous nous avez demandée de vous
recevoir, afin de prévenir tout sujet d'être mécontentes de vous, parce
que nous sommes seules, nous l'avons fait sous la condition que nous
vous avons imposée, de ne pas parler de ce qui ne vous regarderait
point, de peur d'entendre ce qui ne vous plairait pas. Après vous avoir
reçus et régalés du mieux qu'il nous a été possible, vous ne laissez pas
toutefois de manquer de parole. Il est vrai que cela arrive par la
facilité que nous avons eue; mais c'est ce qui ne vous excuse point, et
votre procédé n'est pas honnête. En achevant ces paroles, elle frappa
fortement des pieds et des mains par trois fois, et cria: Venez vite!
Aussitôt une porte s'ouvrit, et sept esclaves noirs, puissants et
robustes, entrèrent le sabre à la main, se saisirent chacun d'un des
sept hommes de la compagnie, les jetèrent par terre, les traînèrent au
milieu de la salle, et se préparèrent à leur couper la tête.

Il est aisé de se représenter quelle fut la frayeur du calife. Il se
repentit alors, mais trop tard, de n'avoir pas voulu suivre le conseil
de son vizir. Cependant ce malheureux prince, Giafar, Mesrour, le
porteur et les Calenders étaient prêts à payer de leur vie leur
indiscrète curiosité; mais avant qu'ils reçussent le coup de la mort, un
des esclaves dit à Zobéide et à ses sœurs: Hautes, puissantes et
respectables maîtresses, nous commandez-vous de leur couper le cou?
Attendez, lui répondit Zobéide; il faut que je les interroge auparavant.
Madame, interrompit le porteur effrayé, au nom de Dieu, ne me faites pas
mourir pour le crime d'autrui. Je suis innocent: ce sont eux qui sont
les coupables. Hélas! continua-t-il en pleurant, nous passions le temps
si agréablement! Ces Calenders borgnes sont la cause de ce malheur. Il
n'y a pas de ville qui ne tombe en ruine devant des gens de si mauvais
augure. Madame, je vous supplie de ne pas confondre le premier avec le
dernier; et songez qu'il est plus beau de pardonner à un misérable comme
moi, dépourvu de tout secours, que de l'accabler de votre pouvoir, et le
sacrifier à votre ressentiment.

Zobéide, malgré sa colère, ne put s'empêcher de rire en elle-même des
lamentations du porteur. Mais, sans s'arrêter à lui, elle adressa la
parole aux autres une seconde fois: Répondez-moi, dit-elle, et
m'apprenez qui vous êtes; autrement vous n'avez plus qu'un moment à
vivre. Je ne puis croire que vous soyez d'honnetes [honnêtes?] gens, ni
des personnes d'autorité ou de distinction dans votre pays, quel qu'il
puisse être. Si cela était, vous auriez eu plus de retenue et plus
d'égards pour nous.

Le calife, impatient de son naturel, souffrait infiniment plus que les
autres de voir que sa vie dépendait du commandement d'une dame offensée
et justement irritée; mais il commença de concevoir quelque espérance
quand il vit qu'elle voulait savoir qui ils étaient tous; car il
s'imagina qu'elle ne lui ferait pas ôter la vie, lorsqu'elle serait
informée de son rang. C'est pourquoi il dit tout bas au vizir, qui était
près de lui, de déclarer promptement qui il était. Mais le vizir,
prudent et sage, désirant sauver l'honneur de son maître, et ne voulant
pas rendre public le grand affront qu'il s'était attiré lui-même,
répondit seulement: Nous n'avons que ce que nous méritons. Mais quand,
pour obéir au calife, il aurait voulu parler, Zobéide ne lui en aurait
pas donné le temps. Elle s'était déjà adressée aux Calenders; et les
voyant tous trois borgnes, elle leur demanda s'ils étaient frères. Un
d'entre eux lui répondit pour les autres: Non, madame, nous ne sommes
pas frères par le sang; nous ne le sommes qu'en qualité de Calenders,
c'est-à-dire en observant le même genre de vie. Vous, reprit-elle en
parlant à un seul en particulier, êtes-vous borgne de naissance? Non,
madame, répondit-il; je le suis par une aventure si surprenante, qu'il
n'y a personne qui n'en profitât si elle était écrite. Après ce malheur,
je me fis raser la barbe et les sourcils, et me fis Calender, en prenant
l'habit que je porte.

Zobéide fit la même question aux deux autres Calenders, qui lui firent
la même réponse que le premier. Mais le dernier qui parla ajouta: Pour
vous faire connaître, madame, que nous ne sommes pas des personnes du
commun, et afin que vous ayez quelque considération pour nous, apprenez
que nous sommes tous trois fils de rois. Quoique nous ne nous soyons
jamais vus que ce soir, nous avons eu toutefois le temps de nous faire
connaître les uns aux autres pour ce que nous sommes, et j'ose vous
assurer que les rois de qui nous tenons le jour font quelque bruit dans
le monde.

A ce discours, Zobéide modéra son courroux et dit aux esclaves:
Donnez-leur un peu de liberté, mais demeurez ici. Ceux qui nous
raconteront leur histoire et le sujet qui les a amenés en cette maison,
ne leur faites point de mal, laissez-les aller où il leur plaira; mais
n'épargnez pas ceux qui refuseront de nous donner cette satisfaction...


XXX^{E} NUIT

Sire, continua Scheherazade, les trois Calenders, le calife, le grand
vizir Giafar, l'eunuque Mesrour et le porteur étaient tous au milieu de
la salle, assis sur le tapis de pied, en présence des trois dames qui
étaient sur le sofa, et des esclaves prêts à exécuter tous les ordres
qu'elles voudraient leur donner.

Le porteur, ayant compris qu'il ne s'agissait que de raconter son
histoire pour se délivrer d'un si grand danger, prit la parole le
premier et dit: Madame, vous savez déjà mon histoire et le sujet qui m'a
amené chez vous. Ainsi, ce que j'ai à vous raconter sera bientôt achevé.
Madame votre sœur que voilà m'a pris ce matin à la place où, en qualité
de porteur, j'attendais que quelqu'un m'employât et me fît gagner ma
vie. Je l'ai suivie chez un marchand de vin, chez un vendeur d'herbes,
chez un vendeur d'oranges, de limons et de citrons; puis chez un vendeur
d'amandes, de noix, de noisettes et d'autres fruits; ensuite chez un
confiseur et chez un droguiste; de chez le droguiste, mon panier sur la
tête et chargé autant que je le pouvais être, je suis venu jusque chez
vous, où vous avez eu la bonté de me souffrir jusqu'à présent. C'est une
grâce dont je me souviendrai éternellement. Voilà mon histoire.

Quand le porteur eut achevé, Zobéide satisfaite lui dit:

Sauve-toi, marche, que nous ne te voyions plus! Madame, reprit le
porteur, je vous supplie de me permettre encore de demeurer. Il ne
serait pas juste qu'après avoir donné aux autres le plaisir d'entendre
mon histoire, je n'eusse pas aussi celui d'écouter la leur. En disant
cela, il prit place sur un bout du sofa, fort joyeux de se voir hors
d'un péril qui l'avait tant alarmé. Après lui, un des trois Calenders,
prenant la parole et s'adressant à Zobéide, comme à la principale des
trois dames et comme à celle qui lui avait commandé de parler, commença
ainsi son histoire.




HISTOIRE DU PREMIER CALENDER, FILS DE ROI.


Madame, pour vous apprendre pourquoi j'ai perdu mon œil droit, et la
raison qui m'a obligé de prendre l'habit de Calender, je vous dirai que
je suis né fils de roi. Le roi mon père avait un frère qui régnait comme
lui dans un État voisin. Ce frère eut deux enfants, un prince et une
princesse, et le prince et moi nous étions à peu près du même âge.

Lorsque j'eus fait tous mes exercices et que le roi mon père m'eut donné
une liberté honnête, j'allais régulièrement chaque année voir le roi mon
oncle et je demeurais à sa cour un mois ou deux, après quoi je me
rendais auprès du roi mon père. Ces voyages nous donnèrent occasion, au
prince mon cousin et à moi, de contracter ensemble une amitié très-forte
et très-particulière. La dernière fois que je le vis, il me reçut avec
de plus grandes démonstrations de tendresse qu'il n'avait fait encore,
et voulant un jour me régaler, il fit pour cela des préparatifs
extraordinaires. Nous fûmes longtemps à table, et après que nous eûmes
bien soupé tous deux: Mon cousin, me dit-il, vous ne devineriez jamais à
quoi je me suis occupé depuis votre dernier voyage. Il y a un an
qu'après votre départ, je mis un grand nombre d'ouvriers en besogne
pour un dessein que je médite. J'ai fait faire un édifice qui est achevé
et on y peut loger présentement: vous ne serez pas fâché de le voir;
mais il faut auparavant que vous me fassiez serment de garder le secret
et la fidélité: ce sont deux choses que j'exige de vous.

L'amitié et la familiarité qui étaient entre nous ne me permettant pas
de lui rien refuser, je fis sans hésiter un serment tel qu'il le
souhaitait, et alors il me dit: Attendez-moi ici, je suis à vous dans un
moment. En effet, il ne tarda pas à revenir, et je le vis entrer avec
une dame d'une beauté singulière et magnifiquement habillée. Il ne me
dit pas qui elle était, et je ne crus pas devoir m'en informer. Nous
nous remîmes à table avec la dame, et nous y demeurâmes encore quelque
temps, en nous entretenant de choses indifférentes et en buvant des
rasades à la santé l'un de l'autre. Après cela, le prince me dit: Mon
cousin, nous n'avons pas de temps à perdre; obligez-moi d'emmener avec
vous cette dame et de la conduire d'un tel côté, à un endroit où vous
verrez un tombeau en dôme nouvellement bâti. Vous le connaîtrez
aisément: la porte est ouverte; entrez-y ensemble et m'attendez. Je m'y
rendrai bientôt.

Fidèle à mon serment, je n'en voulus pas savoir davantage. Je présentai
la main à la dame, et, au moyen des renseignements que le prince mon
cousin m'avait donnés, je la conduisis heureusement au clair de la lune,
sans m'égarer. A peine fûmes-nous arrivés au tombeau que nous vîmes
paraître le prince, qui nous suivait, chargé d'une petite cruche pleine
d'eau, d'une houe et d'un petit sac où il y avait du plâtre.

La houe lui servit à démolir le sépulcre vide qui était au milieu du
tombeau; il ôta les pierres l'une après l'autre et les rangea dans son
coin. Quand il les eut toutes ôtées, il creusa la terre et je vis une
trappe qui était sous le sépulcre. Il la leva, et au-dessous j'aperçus
le haut d'un escalier en limaçon. Alors mon cousin, s'adressant à la
dame, lui dit: Madame, voilà par où l'on se rend au lieu dont je vous ai
parlé. La dame, à ces mots, s'approcha et descendit et le prince se mit
en devoir de la suivre; mais se retournant auparavant de mon côté: Mon
cousin, me dit-il, je vous suis infiniment obligé de la peine que vous
avez prise; je vous en remercie: adieu. Mon cher cousin, m'écriai-je,
qu'est-ce que cela signifie? Que cela vous suffise, me répondit-il; vous
pouvez reprendre le chemin par où vous êtes venu.


XXXI^{E} NUIT

Schahriar ayant témoigné à la sultane qu'elle lui ferait plaisir de
continuer le conte du premier Calender, elle en reprit le fil dans ces
termes:

Madame, dit le Calender à Zobéide, je ne pus tirer autre chose du prince
mon cousin, et je fus obligé de prendre congé de lui. En m'en retournant
au palais du roi mon oncle, les vapeurs du vin me montaient à la tête.
Je ne laissai pas néanmoins de gagner mon appartement et de me coucher.
Le lendemain, à mon réveil, faisant réflexion sur ce qui m'était arrivé
la nuit, et après avoir rappelé toutes les circonstances d'une aventure
si singulière, il me sembla que c'était un songe. Prévenu de cette
pensée, j'envoyai savoir si le prince mon cousin était en état d'être
vu. Mais lorsqu'on me rapporta qu'il n'avait pas couché chez lui, qu'on
ne savait ce qu'il était devenu et qu'on en était fort en peine, je
jugeai bien que l'étrange événement du tombeau n'était que trop
véritable. J'en fus vivement affligé, et me dérobant à tout le monde, je
me rendis secrètement au cimetière public, où il y avait une infinité de
tombeaux semblables à celui que j'avais vu. Je passai la journée à les
considérer l'un après l'autre; mais je ne pus démêler celui que je
cherchais, et je fis, durant quatre jours, la même recherche
inutilement.

Il faut savoir que, pendant ce temps-là, le roi mon oncle était absent.
Il y avait plusieurs jours qu'il était à la chasse. Je m'ennuyai de
l'attendre, et, après avoir prié ses ministres de lui faire mes excuses
à son retour, je partis de son palais pour me rendre à la cour de mon
père, dont je n'avais pas coutume d'être éloigné si longtemps. Je
laissai les ministres du roi mon oncle fort en peine d'apprendre ce
qu'était devenu le prince mon cousin. Mais, pour ne pas violer le
serment que j'avais fait de lui garder le secret, je n'osais les tirer
d'inquiétude et ne voulus rien leur communiquer de ce que je savais.

J'arrivai à la capitale où le roi mon père faisait sa résidence, et,
contre l'ordinaire, je trouvai à la porte de son palais une grosse
garde, dont je fus environné en entrant. J'en demandai la raison, et
l'officier, prenant la parole, me répondit: Prince, l'armée a reconnu le
grand vizir à la place du roi votre père, qui n'est plus, et je vous
arrête prisonnier de la part du nouveau roi. A ces mots, les gardes se
saisirent de moi et me conduisirent devant le tyran. Jugez, madame, de
ma surprise et de ma douleur.

Ce rebelle vizir avait conçu pour moi une forte haine qu'il nourrissait
depuis longtemps. En voici le sujet: Dans ma plus tendre jeunesse,
j'aimais à tirer de l'arbalète; j'en tenais une, un jour, au haut du
palais sur la terrasse, et je me divertissais à en tirer. Il se présenta
un oiseau devant moi, je mirai à lui, mais je le manquai, et la flèche,
par hasard, alla tomber droit contre l'œil du vizir qui prenait l'air
sur la terrasse de sa maison, et le creva. Lorsque j'appris ce malheur,
j'en fis faire des excuses au vizir et je lui en fis moi-même; mais il
ne laissa pas d'en conserver un vif ressentiment, dont il me donnait
des marques quand l'occasion s'en présentait. Il le fit éclater d'une
manière barbare, quand il me vit en son pouvoir. Il vint à moi comme un
furieux d'abord qu'il m'aperçut, et enfonçant ses doigts dans mon œil
droit, il l'arracha lui-même. Voilà par quelle aventure je suis borgne.

Mais l'usurpateur ne borna pas là sa cruauté. Il me fit enfermer dans
une caisse, et ordonna au bourreau de me porter en cet état fort loin du
palais, et de m'abandonner aux oiseaux de proie, après m'avoir coupé la
tête. Le bourreau, accompagné d'un autre homme, monta à cheval, chargé
de la caisse, et s'arrêta dans la campagne pour exécuter son ordre. Mais
je fis si bien par mes prières et par mes larmes, que j'excitai sa
compassion. Allez, me dit-il, sortez promptement du royaume, et
gardez-vous bien d'y revenir; car vous y rencontreriez votre perte, et
vous seriez cause de la mienne. Je le remerciai de la grâce qu'il me
faisait, et je ne fus pas plutôt seul, que je me consolai d'avoir perdu
mon œil, en songeant que j'avais évité un plus grand malheur.

Dans l'état où j'étais, je ne faisais pas beaucoup de chemin. Je me
retirais en des lieux écartés pendant le jour et je marchais la nuit,
autant que mes forces me le pouvaient permettre. J'arrivai enfin dans
les États du roi mon oncle, et je me rendis à sa capitale.

Je lui fis un long détail de la cause tragique de mon retour et du
triste état où il me voyait. Hélas! s'écria-t-il, n'était-ce pas assez
d'avoir perdu mon fils? fallait-il que j'apprisse encore la mort d'un
frère qui m'était cher, et que je vous visse dans le déplorable état où
vous êtes réduit! Il me marqua l'inquiétude où il était de n'avoir reçu
aucune nouvelle du prince son fils, quelques perquisitions qu'il en eût
fait faire, et quelque diligence qu'il y eût apportée. Ce malheureux
père pleurait à chaudes larmes en me parlant, et il me parut tellement
affligé, que je ne pus résister à sa douleur. Quelque serment que
j'eusse fait au prince mon cousin, il me fut impossible de le garder. Je
racontai au roi son père tout ce que je savais.

Le roi m'écouta avec quelque sorte de consolation, et quand j'eus
achevé: Mon neveu, me dit-il, le récit que vous venez de me faire me
donne quelque espérance. J'ai su que mon fils faisait bâtir ce tombeau,
et je sais à peu près en quel endroit: avec l'idée qui vous en est
restée, je me flatte que nous le trouverons. Mais puisqu'il l'a fait
faire secrètement, et qu'il a exigé de vous le secret, je suis d'avis
que nous l'allions chercher tous deux seuls, pour éviter l'éclat. Il
avait une autre raison, qu'il ne me disait pas, d'en vouloir dérober la
connaissance à tout le monde. C'était une raison très-importante, comme
la suite de mon discours le fera connaître.

Nous nous déguisâmes l'un et l'autre, et nous sortîmes par une porte du
jardin qui ouvrait sur la campagne. Nous fûmes assez heureux pour
trouver bientôt ce que nous cherchions. Je reconnus le tombeau, et j'en
eus d'autant plus de joie, que je l'avais en vain cherché longtemps.
Nous y entrâmes et nous trouvâmes la trappe de fer abattue sur l'entrée
de l'escalier. Nous eûmes de la peine à la lever, parce que le prince
l'avait scellée en dedans avec le plâtre et l'eau dont j'ai parlé; mais
enfin nous la levâmes.

Le roi mon oncle descendit le premier. Je le suivis et nous descendîmes
environ cinquante degrés. Quand nous fûmes au bas de l'escalier, nous
nous trouvâmes dans une espèce d'antichambre, remplie d'une fumée
épaisse et de mauvaise odeur, dont la lumière que rendait un très-beau
lustre était obscurcie.

De cette antichambre, nous passâmes dans une chambre fort grande,
soutenue de grosses colonnes et éclairée de plusieurs autres lustres. Il
y avait une citerne au milieu, et l'on voyait plusieurs sortes de
provisions de bouche rangées d'un côté. Nous fûmes assez surpris de n'y
voir personne. Il y avait en face un sofa assez élevé où l'on montait
par quelques degrés, et au-dessus duquel paraissait un lit fort large,
dont les rideaux étaient fermés. Le roi monta et les ayant ouverts, il
aperçut le prince son fils et la dame brûlés et changés en charbon,
comme si on les eût jetés dans un grand feu, et qu'on les eût retirés
avant que d'être consumés.

Ce qui me surprit plus que toute autre chose, c'est qu'à ce spectacle
qui faisait horreur, le roi mon oncle, au lieu de témoigner de
l'affliction en voyant le prince son fils dans un état si affreux, lui
cracha au visage, en lui disant d'un air indigné: Voilà quel est le
châtiment de ce monde; mais celui de l'autre durera éternellement. Il ne
se contenta pas d'avoir prononcé ces paroles, il se déchaussa, et donna
sur la joue de son fils un grand coup de sa pantoufle.

Comme cette histoire du premier Calender n'était pas encore finie, et
qu'elle paraissait étrange au sultan, il se leva, dans la résolution
d'en entendre le reste la nuit suivante.


XXXII^{E} NUIT

Le premier Calender, reprit la sultane, continua de raconter son
histoire à Zobéide.

Je ne puis vous exprimer, madame, poursuivit-il, quel fut mon étonnement
lorsque je vis le roi mon oncle maltraiter ainsi le prince son fils
après sa mort. Sire, lui dis-je, quelque douleur qu'un objet si funeste
soit capable de me causer, je ne laisse pas de la suspendre pour
demander à Votre Majesté quel crime peut avoir commis le prince mon
cousin, pour mériter que vous traitiez ainsi son cadavre. Mon neveu, me
répondit le roi, je vous dirai que mon fils, indigne de porter ce nom,
forma le projet de me détrôner; il a entraîné dans ce complot sa jeune
sœur, et c'est dans ce lieu qu'ils tramaient leurs abominables
desseins. Mais Dieu n'a pas voulu souffrir cette abomination, et les a
justement châtiés l'un et l'autre. Il fondit en pleurs en achevant ces
paroles, et je mêlai mes larmes avec les siennes.

Quelque temps après, il jeta les yeux sur moi. Mais, mon cher neveu,
reprit-il en m'embrassant, si je perds un indigne fils, je retrouve
heureusement en vous de quoi mieux remplir la place qu'il occupait. Les
réflexions qu'il fit encore sur la triste fin du prince et de la
princesse sa fille nous arrachèrent de nouvelles larmes.

Il n'y avait pas longtemps que nous étions de retour au palais, sans que
personne se fût aperçu de notre absence, lorsque nous entendîmes un
bruit confus de trompettes, de timbales, de tambours et d'autres
instruments de guerre. Une poussière épaisse, dont l'air était obscurci,
nous apprit bientôt ce que c'était et nous annonça l'arrivée d'une armée
formidable. C'était le même vizir qui avait détrôné mon père et usurpé
ses États, qui venait pour s'emparer aussi de ceux du roi mon oncle,
avec des troupes innombrables.

Ce prince, qui n'avait alors que sa garde ordinaire, ne put résister à
tant d'ennemis. Ils investirent la ville; et comme les portes leur
furent ouvertes sans résistance, ils eurent peu de peine à s'en rendre
maîtres. Ils n'en eurent pas davantage à pénétrer jusqu'au palais du roi
mon oncle, qui se mit en défense; mais il fut tué, après avoir vendu
chèrement sa vie. De mon côté, je combattis quelque temps; mais voyant
bien qu'il fallait céder à la force, je songeai à me retirer, et j'eus
le bonheur de me sauver par des détours, et de me rendre chez un
officier du roi dont la fidélité m'était connue.

Accablé de douleur, persécuté par la fortune, j'eus recours à un
stratagème, qui était la seule ressource qui me restait pour me
conserver la vie. Je me fis raser la barbe et les sourcils; et ayant
pris l'habit de Calender, je sortis de la ville sans que personne me
reconnût. Après cela, il me fut aisé de m'éloigner du royaume du roi mon
oncle, en marchant par des chemins écartés. J'évitais de passer par les
villes, jusqu'à ce qu'étant arrivé dans l'empire du puissant Commandeur
des croyants, le glorieux et renommé calife Haroun-al-Raschid, je cessai
de craindre. Alors me consultant sur ce que j'avais à faire, je pris la
résolution de venir à Bagdad me jeter aux pieds de ce grand monarque,
dont on vante partout la générosité. Je le toucherai, disais-je, par le
récit d'une histoire aussi surprenante que la mienne; il aura pitié,
sans doute, d'un malheureux prince, et je n'implorerai pas vainement son
appui.

Enfin, après un voyage de plusieurs mois, je suis arrivé aujourd'hui à
la porte de cette ville; j'y suis entré sur la fin du jour; et m'étant
un peu arrêté pour reprendre mes esprits, et délibérer de quel côté je
tournerais mes pas, cet autre Calender que voici près de moi arriva
aussi en voyageur. Il me salue, je le salue de même. A vous voir, lui
dis-je, vous êtes étranger comme moi. Il me répond que je ne me trompe
pas. Dans le moment qu'il me fait cette réponse, le troisième Calender
que vous voyez survient. Il nous salue, fait connaître qu'il est aussi
étranger et nouveau venu à Bagdad. Comme frères, nous nous joignons
ensemble, et nous résolvons de ne nous pas séparer.

Cependant il était tard, et nous ne savions où aller loger dans une
ville où nous n'avions aucune habitude, et où nous n'étions jamais
venus. Mais notre bonne fortune nous ayant conduits devant votre porte,
nous avons pris la liberté de frapper; vous nous avez reçus avec tant de
charité et de bonté, que nous ne pouvons assez vous en remercier. Voilà,
madame, ajouta-t-il, ce que vous m'avez commandé de vous raconter,
pourquoi j'ai perdu mon œil droit, pourquoi j'ai la barbe et les
sourcils ras, et pourquoi je suis en ce moment chez vous.

C'est assez, dit Zobéide, nous sommes contentes: retirez-vous où il vous
plaira. Le Calender s'en excusa, et supplia la dame de lui permettre de
demeurer, pour avoir la satisfaction d'entendre l'histoire de ses deux
confrères, qu'il ne pouvait, disait-il, abandonner honnêtement, et celle
des trois autres personnes de la compagnie.

Sire, dit en cet endroit Scheherazade, le jour que je vois m'empêche de
passer à l'histoire du second Calender; mais si Votre Majesté veut
l'entendre demain, elle n'en sera pas moins satisfaite que de celle du
premier. Le sultan y consentit, et se leva pour aller tenir son conseil.


XXXIII^{E} NUIT

Dinarzade ne doutant point qu'elle ne prît autant de plaisir à
l'histoire du second Calender qu'elle en avait pris à l'autre, ne manqua
pas d'éveiller la sultane avant le jour, en la priant de commencer
l'histoire qu'elle avait promise. Scheherazade aussitôt adressa la
parole au sultan, et parla dans ces termes:

Sire, l'histoire du premier Calender parut étrange à toute la compagnie,
et particulièrement au calife. La présence des esclaves avec leur sabre
à la main ne l'empêcha pas de dire tout bas au visir: Depuis que je me
connais, j'ai bien entendu des histoires, mais je n'ai jamais rien ouï
qui approchât de celle de ce Calender. Pendant qu'il parlait ainsi, le
second Calender prit la parole, et l'adressant à Zobéide:




HISTOIRE DU SECOND CALENDER, FILS DE ROI


Madame, dit-il, pour obéir à votre commandement, et vous apprendre par
quelle étrange aventure je suis devenu borgne de l'œil droit, il faut
que je vous conte toute l'histoire de ma vie.

J'étais à peine hors de l'enfance, que le roi mon père (car vous saurez,
madame, que je suis né prince), remarquant en moi beaucoup d'esprit,
n'épargna rien pour le cultiver. Il appela auprès de moi tout ce qu'il y
avait dans ses États de gens qui excellaient dans les sciences et dans
les beaux-arts.

Je ne sus pas plutôt lire et écrire, que j'appris par cœur l'Alcoran
tout entier, ce livre admirable, qui contient le fondement, les
préceptes et la règle de notre religion. Et afin de m'en instruire à
fond, je lus les ouvrages des auteurs les plus approuvés, et qui l'ont
éclairci par leurs commentaires. J'ajoutai à cette lecture la
connaissance de toutes les traductions recueillies de la bouche de nos
prophètes par les grands hommes ses contemporains. Mais une chose que
j'aimais beaucoup, et à quoi je réussissais principalement, c'était à
former les caractères de notre langue arabe. J'y fis tant de progrès,
que je surpassai tous les maîtres écrivains de notre royaume qui
s'étaient acquis le plus de réputation.

La renommée me fit plus d'honneur que je ne méritais. Elle ne se
contenta pas de semer le bruit de mes talents dans les États du roi mon
père, elle le porta jusqu'à la cour des Indes, dont le puissant
monarque, curieux de me voir, envoya un ambassadeur avec de riches
présents, pour me demander à mon père, qui fut ravi de cette ambassade
pour plusieurs raisons. Je partis donc avec l'ambassadeur, mais avec peu
d'équipage, à cause de la longueur et de la difficulté des chemins.

Il y avait un mois que nous étions en marche, lorsque nous découvrîmes
de loin un gros nuage de poussière, sous lequel nous vîmes bientôt
paraître cinquante cavaliers bien armés. C'étaient des voleurs qui
venaient à nous au grand galop.

Scheherazade, étant en cet endroit, aperçut le jour, et en avertit le
sultan, qui se leva; mais voulant savoir ce qui se passerait entre les
cinquante cavaliers et l'ambassadeur des Indes, ce prince attendit la
nuit suivante impatiemment.


XXXIV^{E} NUIT

Il était presque jour lorsque Scheherazade reprit de cette manière
l'histoire du second Calender:

Madame, poursuivit le Calender en parlant toujours à Zobéide, comme nous
avions dix chevaux chargés de notre bagage et des présents que je devais
faire au sultan des Indes de la part du roi mon père, et que nous étions
peu de monde, vous jugez bien que ces voleurs ne manquèrent pas de venir
à nous hardiment. Nous n'étions pas en état de repousser la force par la
force. L'ambassadeur fut tué, je fus blessé et je ne dus mon salut qu'à
une prompte fuite...


XXXV^{E} NUIT

Dinarzade ne manqua pas d'appeler la sultane de meilleure heure que le
jour précédent, et Scheherazade continua dans ces termes le conte du
second Calender:

Me voilà donc, madame, dit le Calender, seul, blessé, destitué de tout
secours, dans un pays qui m'était inconnu. Je n'osais reprendre le grand
chemin, de peur de retomber entre les mains de ces voleurs. Au bout d'un
mois de marche, je découvris une grande ville très-peuplée, et située
d'autant plus avantageusement qu'elle était arrosée, aux environs, par
plusieurs rivières, et qu'il y régnait un printemps perpétuel.

Les objets agréables qui se présentèrent alors à mes yeux me causèrent
de la joie, et suspendirent pour quelques moments la tristesse mortelle
où j'étais de me voir en l'état où je me trouvais. J'avais le visage,
les mains et les pieds d'une couleur basanée, car le soleil me les avait
brûlés; à force de marcher, ma chaussure s'était usée, et j'avais été
réduit à marcher nu-pieds; outre cela, mes habits étaient tout en
lambeaux.

J'entrai dans la ville pour prendre langue, et m'informer du lieu où
j'étais; je m'adressai à un tailleur qui travaillait à sa boutique. A ma
jeunesse, et à mon air qui marquait autre chose que je ne paraissais, il
me fit asseoir près de lui. Il me demanda qui j'étais, d'où je venais,
et ce qui m'avait amené. Je ne lui déguisai rien de tout ce qui m'était
arrivé, et je ne fis pas même difficulté de lui découvrir ma condition.

Le tailleur m'écouta avec attention; mais lorsque j'eus achevé de
parler, au lieu de me donner de la consolation, il augmenta mes
chagrins. Gardez-vous bien, me dit-il, de faire confidence à personne de
ce que vous venez de m'apprendre, car le prince qui règne en ces lieux
est le plus grand ennemi qu'ait le roi votre père, et il vous ferait
sans doute quelque outrage, s'il était informé de votre arrivée en cette
ville. Je ne doutai point de la sincérité du tailleur, quand il m'eut
nommé le prince. Mais comme l'inimitié qui est entre mon père et lui n'a
pas de rapport avec mes aventures, vous trouverez bon, madame, que je la
passe sous silence.

Je remerciai le tailleur de l'avis qu'il me donnait, et lui témoignai
que je m'en remettais entièrement à ses bons conseils. Comme il jugea
que je ne devais pas manquer d'appétit, il me fit apporter à manger, et
m'offrit même un logement chez lui; ce que j'acceptai.

Quelques jours après mon arrivée, remarquant que j'étais assez remis de
la fatigue du long et pénible voyage que je venais de faire, et
n'ignorant pas que la plupart des princes de notre religion, par
précaution contre les revers de la fortune, apprennent quelque art ou
métier pour s'en servir en cas de besoin, il me demanda si j'en savais
quelqu'un dont je pusse vivre sans être à charge à personne. Je lui
répondis que je savais l'un et l'autre droit, que j'étais grammairien,
poëte, et surtout que j'écrivais parfaitement bien. Avec tout ce que
vous venez de dire, répliqua-t-il, vous ne gagnerez pas dans ce pays-ci
de quoi vous avoir un morceau de pain. Si vous voulez suivre mon
conseil, ajouta-t-il, vous prendrez un habit court, et comme vous
paraissez robuste et d'une bonne constitution, vous irez dans la forêt
prochaine faire du bois à brûler; vous viendrez l'exposer en vente à la
place, et je vous assure que vous vous ferez un petit revenu dont vous
vivrez indépendamment de personne. La crainte d'être reconnu, et la
nécessité de vivre, me déterminèrent à prendre ce parti, malgré la
bassesse et la peine qui y étaient attachées.

Dès le jour suivant, le tailleur m'acheta une cognée et une corde, avec
un habit court; et me recommandant à de pauvres habitants qui gagnaient
leur vie de la même manière, il les pria de me mener avec eux. Ils me
conduisirent à la forêt; et dès le premier jour j'en rapportai sur ma
tête une grosse charge de bois, que je vendis une demi-pièce de monnaie
d'or du pays; car quoique la forêt ne fût pas éloignée, le bois,
néanmoins, ne laissait pas d'être cher en cette ville, à cause du peu de
gens qui se donnaient la peine d'en aller couper. En peu de temps je
gagnai beaucoup, et je rendis au tailleur l'argent qu'il avait avancé
pour moi.

Il y avait déjà plus d'une année que je vivais de cette sorte, lorsqu'un
jour, ayant pénétré dans la forêt plus avant que de coutume, j'arrivai
dans un endroit fort agréable, où je me mis à couper du bois. En
arrachant une racine d'arbre, j'aperçus un anneau de fer attaché à une
trappe de même métal. J'ôtai aussitôt la terre qui la couvrait; je la
levai, et je vis un escalier par où je descendis avec ma cognée.

Quand je fus au bas de l'escalier, je me trouvai dans un vaste palais,
qui me causa une grande admiration par la lumière qui l'éclairait, comme
s'il eût été sur la terre dans l'endroit le mieux exposé. Je m'avançai
par une galerie soutenue de colonnes de jaspe avec des vases et des
chapiteaux d'or massif; mais voyant venir au-devant de moi une dame,
elle me parut avoir un air si noble et si aisé, et une beauté si
extraordinaire, que, détournant mes yeux de tout autre objet, je
m'attachai uniquement à la regarder.


XXXVI^{E} NUIT

Le second Calender, continua la sultane, poursuivant son histoire:

Pour épargner à la belle dame, dit-il, la peine de venir jusqu'à moi, je
me hâtai de la joindre; et dans le temps que je lui faisais une profonde
révérence, elle me dit: Qui êtes-vous? êtes-vous homme ou génie? Je suis
homme, madame, lui répondis-je en me relevant, et je n'ai point de
commerce avec les génies. Par quelle aventure, reprit-elle avec un grand
soupir, vous trouvez-vous ici? Il y a vingt-cinq ans que j'y demeure, et
pendant ce temps-là, je n'y ai pas vu d'autre homme que vous.

Sa grande beauté, sa douceur et l'honnêteté avec laquelle elle me
recevait, me donnèrent la hardiesse de lui dire: Madame, avant que j'aie
l'honneur de satisfaire votre curiosité, permettez-moi de vous dire que
je me sais un gré infini de cette rencontre imprévue, qui m'offre
l'occasion de me consoler dans l'affliction où je suis, et peut-être
celle de vous rendre plus heureuse que vous n'êtes. Je lui racontai
fidèlement par quel étrange accident elle voyait en ma personne le fils
d'un roi, dans l'état où je paraissais en sa présence, et comment le
hasard avait voulu que je découvrisse l'entrée de la prison magnifique
où je la trouvais, mais ennuyeuse, selon toutes les apparences.

Hélas! prince, dit-elle en soupirant encore, vous avez bien raison de
croire que cette prison si riche et si pompeuse ne laisse pas d'être un
séjour fort ennuyeux. Les lieux les plus charmants ne sauraient plaire
lorsqu'on y est contre sa volonté. Il n'est pas possible que vous n'ayez
jamais entendu parler du grand Épitimarus, roi de l'île d'Ébène, ainsi
nommée à cause de ce bois précieux qu'elle produit si abondamment. Je
suis la princesse sa fille.

Le roi mon père m'avait choisi pour époux un prince qui était mon
cousin; mais la première nuit de mes noces, au milieu des réjouissances
de la cour et de la capitale du royaume de l'île d'Ébène, un génie
m'enleva. Je m'évanouis en ce moment, je perdis toute connaissance; et
lorsque j'eus repris mes esprits, je me trouvai dans ce palais. J'ai été
longtemps inconsolable; mais le temps et la nécessité m'ont accoutumée à
voir et à souffrir le génie. Il y a vingt-cinq ans, comme je vous l'ai
déjà dit, que je suis dans ce lieu, où je puis dire que j'ai à souhait
tout ce qui est nécessaire à la vie, et tout ce qui peut contenter une
princesse qui n'aimerait que les parures et les ajustements.

De dix jours en dix jours, continua la princesse, le génie vient me
voir, il n'y vient jamais plus souvent. Cependant, si j'ai besoin de
lui, soit de jour, soit de nuit, je n'ai pas plutôt touché un talisman
qui est à l'entrée de ma chambre, que le génie paraît. Il y a
aujourd'hui quatre jours qu'il est venu, ainsi je ne l'attends que dans
six. C'est pourquoi vous en pourrez demeurer cinq avec moi, pour me
tenir compagnie, si vous le voulez bien, et je tâcherai de vous régaler
selon votre qualité et votre mérite.

Je me serais estimé trop heureux d'obtenir une si grande faveur en la
demandant, pour la refuser après une offre si obligeante. La princesse
me fit entrer dans un bain, le plus propre, le plus commode et le plus
somptueux que l'on puisse s'imaginer; et lorsque j'en sortis, à la place
de mon habit, j'en trouvai un autre très-riche, que je pris moins pour
sa richesse que pour me rendre plus digne d'être avec elle.

Nous nous assîmes sur un sofa garni d'un superbe tapis, et de coussin
d'appui, du plus beau brocart des Indes; et quelque temps après, elle
mit sur une table des mets très-délicats. Nous mangeâmes ensemble, et
nous passâmes le reste de la journée très-agréablement.

Le lendemain, comme elle cherchait tous les moyens de me faire plaisir,
elle me servit au dîner une bouteille de vin vieux, le plus excellent
que l'on puisse goûter; et elle voulut bien, par complaisance, en boire
quelques coups avec moi. Quand j'eus la tête échauffée de cette liqueur
agréable: Belle princesse, lui dis-je, il y a trop longtemps que vous
êtes enterrée toute vive; suivez-moi, venez jouir de la clarté du
véritable jour, dont vous êtes privée depuis tant d'années. Abandonnez
la fausse position dont vous jouissez ici.

Prince, me répondit-elle en souriant, laissez là ce discours dépourvu de
toute raison. Ce que vous me demandez est impossible. Princesse,
repris-je, je vois bien que la crainte du génie vous fait tenir ce
langage. Pour moi, je le redoute si peu, que je vais mettre son talisman
en pièces avec le grimoire qui est écrit dessus. Qu'il vienne alors, je
l'attends. Quelque brave, quelque redoutable qu'il puisse être, je lui
ferai sentir le poids de mon bras. Je fais le serment d'exterminer tout
ce qu'il y a de génies au monde, et lui le premier. La princesse, qui en
savait la conséquence, me conjura de ne pas toucher au talisman. Ce
serait le moyen, me dit-elle, de nous perdre vous et moi. Je connais les
génies mieux que vous ne les connaissez. Les vapeurs du vin ne me
permirent pas de goûter les raisons de la princesse; je donnai du pied
dans le talisman et le mis en plusieurs morceaux...


XXXVII^{E} NUIT

Le talisman ne fut pas plutôt rompu, continua le Calender, que le palais
s'ébranla, prêt à s'écrouler, avec un bruit effroyable et pareil à celui
du tonnerre, accompagné d'éclairs redoublés et d'une grande obscurité.
Ce fracas épouvantable dissipa en un moment les fumées du vin, et me fit
connaître, mais trop tard, la faute que j'avais faite. Princesse,
m'écriai-je, que signifie ceci? Elle me répondit tout effrayée, et sans
penser à son propre malheur: Hélas! c'est fait de vous, si vous ne vous
sauvez.

Je suivis son conseil; et mon épouvante fut si grande que j'oubliai ma
cognée et mes babouches. J'avais à peine gagné l'escalier par où j'étais
descendu, que le palais enchanté s'entr'ouvrit, et fit un passage au
génie. Il demanda en colère à la princesse: Que vous est-il arrivé? et
pourquoi m'appelez-vous? Un mal de cœur, lui répondit la princesse, m'a
obligée d'aller chercher la bouteille que vous voyez; j'en ai bu deux ou
trois coups; par malheur j'ai fait un faux pas, et je suis tombée sur le
talisman, qui s'est brisé. Il n'y a pas autre chose.

A cette réponse, le génie furieux lui dit: Vous êtes une impudente, une
menteuse. La cognée et les babouches que voilà, pourquoi se
trouvent-elles ici? Je ne les ai jamais vues qu'en ce moment, reprit la
princesse. De l'impétuosité dont vous êtes venu, vous les avez
peut-être enlevées avec vous, en passant par quelque endroit, et vous
les avez apportées sans y prendre garde.

Le génie ne repartit que par des injures et par des coups dont
j'entendis le bruit. Je n'eus pas la fermeté d'ouïr les pleurs et les
cris pitoyables de la princesse, maltraitée d'une manière si cruelle.
J'avais déjà quitté l'habit qu'elle m'avait fait prendre, et repris le
mien que j'avais porté sur l'escalier le jour précédent, à la sortie du
bain.

Il est vrai, disais-je, qu'elle est prisonnière depuis vingt-cinq ans;
mais, la liberté à part, elle n'avait rien à désirer pour être heureuse.
Mon emportement met fin à son bonheur et la soumet à la cruauté d'un
démon impitoyable.

Le tailleur, mon hôte, marqua une grande joie de me revoir. Votre
absence, me dit-il, m'a causé une grande inquiétude, à cause du secret
de votre naissance que vous m'avez confié. Je ne savais ce que je devais
penser, et je craignais que quelqu'un ne vous eût reconnu. Dieu soit
loué de votre retour! Je le remerciai de son zèle et de son affection;
mais je ne lui communiquai rien de ce qui m'était arrivé, ni de la
raison pourquoi je retournais sans cognée et sans babouches. Je me
retirai dans ma chambre, où je me reprochai mille fois l'excès de mon
imprudence. Rien, me disais-je, n'aurait égalé le bonheur de la
princesse et le mien, si j'eusse pu me contenir et que je n'eusse pas
brisé le talisman.

Pendant que je m'abandonnais à ces pensées affligeantes, le tailleur
entra, et me dit: Un vieillard que je ne connais pas vient d'arriver
avec votre cognée et vos babouches qu'il a trouvées en son chemin, à ce
qu'il dit. Il a appris de vos camarades, qui vont au bois avec vous, que
vous demeuriez ici. Venez lui parler, il veut vous les rendre en main
propre.

A ce discours, je changeai de couleur et tout le corps me trembla. Le
tailleur m'en demandait le sujet, lorsque le pavé de ma chambre
s'entr'ouvrit. Le vieillard, qui n'avait pas eu la patience d'attendre,
parut, et se présenta à nous avec la cognée et les babouches. C'était le
génie ravisseur de la belle princesse de l'île d'Ébène, qui s'était
ainsi déguisé, après l'avoir traitée avec la dernière barbarie. Je suis
génie, nous dit-il, fils de la fille d'Éblis, prince des génies.
N'est-ce pas là ta cognée? ajouta-t-il en s'adressant à moi; ne sont-ce
pas là tes babouches?...


XXXVIII^{E} NUIT

Le jour suivant Scheherazade se mit à raconter de cette sorte l'histoire
du second Calender:

Le Calender, continuant de parler à Zobéide:

Madame, dit-il, le génie m'ayant fait cette question, ne me donna pas le
temps de lui répondre, et je ne l'aurais pu faire, tant sa présence
affreuse m'avait mis hors de moi-même. Il me prit par le milieu du
corps, me traîna hors de la chambre; et s'élançant dans l'air, m'enleva
jusqu'au ciel avec tant de force et de vitesse, que je m'aperçus plutôt
que j'étais monté si haut, que du chemin qu'il m'avait fait faire en peu
de moments. Il fondit de même vers la terre; et l'ayant fait entr'ouvrir
en frappant du pied, il s'y enfonça, et aussitôt je me trouvai dans le
palais enchanté, devant la belle princesse de l'île d'Ébène. Mais,
hélas! quel spectacle! je vis une chose qui me perça le cœur. Cette
princesse était tout en sang, étendue sur la terre, plus morte que vive,
et les joues baignées de larmes.

Perfide, lui dit le génie en me montrant à elle, ne reconnais-tu pas cet
homme? Elle jeta sur moi ses yeux languissants, et répondit tristement:
Je ne le connais pas; jamais je ne l'ai vu qu'en ce moment. Quoi! reprit
le génie, il est cause que tu es dans l'état où te voilà si justement,
et tu oses dire que tu ne le connais pas! Si je ne le connais pas,
repartit la princesse, voulez-vous que je fasse un mensonge qui soit la
cause de sa perte? Hé bien! dit le génie en tirant un sabre, et le
présentant à la princesse, si tu ne l'as jamais vu, prends ce sabre et
lui coupe la tête. Hélas! dit la princesse, comment pourrais-je exécuter
ce que vous exigez de moi? Mes forces sont tellement épuisées que je ne
saurais lever les bras, et quand je le pourrais, aurais-je le courage de
donner la mort à une personne que je ne connais point, à un innocent? Ce
refus, dit alors le génie à la princesse, me fait connaître tout ton
crime. Ensuite se tournant de mon côté: Et toi, me dit-il, ne la
connais-tu pas?

Je répondis au génie: Comment la connaîtrais-je, moi qui ne l'ai jamais
vue que cette seule fois? Si cela est, reprit-il, prends donc ce sabre
et coupe lui la tête. C'est à ce prix que je te mettrai en liberté, et
que je serai convaincu que tu ne l'as jamais vue qu'à présent, comme tu
le dis. Très-volontiers, lui repartis-je. Je pris le sabre de sa main...


XXXIX^{E} NUIT

Vous saurez, continua la sultane, que le Calender poursuivit ainsi. Je
pris le sabre, et le jetant par terre: Je serais, dis-je au génie,
éternellement blâmable devant tous les hommes, si j'avais la lâcheté de
massacrer, je ne dis pas une personne que je ne connais point, mais même
une dame comme celle que je vois, dans l'état où elle est, prête à
rendre l'âme. Vous ferez de moi ce qu'il vous plaira, puisque je suis à
votre discrétion; mais je ne puis obéir à votre commandement barbare.

Je vois bien, dit le génie, que vous me bravez l'un et l'autre; mais,
par le traitement que je vous ferai, vous connaîtrez tous deux de quoi
je suis capable. A ces mots, le monstre reprit le sabre, et coupa une
des mains de la princesse, qui n'eut pas le temps de me faire un signe
de l'autre, pour me dire un éternel adieu; car le sang qu'elle avait
déjà perdu, et celui qu'elle perdit alors, ne lui permirent pas de vivre
plus d'un moment ou deux après cette dernière cruauté, dont le spectacle
me fit évanouir.

Lorsque je fus revenu à moi, je me plaignis au génie de ce qu'il me
faisait languir dans l'attente de la mort. Frappez, lui dis-je, je suis
prêt à recevoir le coup mortel; je l'attends de vous comme la plus
grande grâce que vous me puissiez faire. Mais au lieu de me l'accorder:
Voilà, me dit-il, de quelle sorte les génies se vengent, la princesse
t'a reçu ici, je pourrais te faire périr en un moment; mais je me
contenterai de te changer en chien, en âne, en lion, ou en oiseau.
Choisis un de ces changements; je veux bien te laisser maître du choix.

Ces paroles me donnèrent quelque espérance de le fléchir. O génie! lui
dis-je, modérez votre colère; et puisque vous ne voulez pas m'ôter la
vie, accordez-la-moi généreusement. Je me souviendrai toujours de votre
clémence.

Tout ce que je puis faire pour toi, me dit le génie, c'est de ne te pas
ôter la vie; ne te flatte pas que je te renvoie sain et sauf. Il faut
que je te fasse sentir ce que je puis par mes enchantements. A ces mots
il se saisit de moi avec violence, et m'emportant au travers de la voûte
du palais souterrain, qui s'entr'ouvrit pour lui faire un passage, il
m'enleva si haut, que la terre ne me parut qu'un petit nuage blanc. De
cette hauteur, il se lança vers la terre comme la foudre, et prit pied
sur la cime d'une montagne.

Là, il amassa une poignée de terre, prononça ou plutôt marmotta dessus
certaines paroles, auxquelles je ne compris rien; et la jetant sur moi:
Quitte, me dit-il, la figure d'homme, et prends celle de singe. Il
disparut aussitôt, et je demeurai seul, changé en singe, accablé de
douleur, dans un pays inconnu, ne sachant si j'étais près ou éloigné des
États du roi mon père.

Je descendis du haut de la montagne, j'entrai dans un plat pays, dont je
ne trouvai l'extrémité qu'au bout d'un mois que j'arrivai au bord de la
mer. Elle était alors dans un grand calme; et j'aperçus un vaisseau à
une demi-lieue de terre. Pour ne pas perdre une si belle occasion, je
rompis une grosse branche d'arbre, je la tirai après moi dans la mer, et
me mis dessus, jambe deçà, jambe delà, avec un bâton à chaque main, pour
me servir de rames.

Je voguai dans cet état, et m'avançai vers le vaisseau. Quand j'en fus
assez près pour être reconnu, je donnai un spectacle fort extraordinaire
aux matelots et aux passagers qui parurent sur le tillac. Ils me
regardaient tous avec une grande admiration. Cependant j'arrivai à bord;
et me prenant à un cordage, je grimpai sur le tillac. Mais comme je ne
pouvais parler, je me trouvai dans un terrible embarras. En effet, le
danger que je courus alors ne fut pas moins grand que celui d'avoir été
à la discrétion du génie.

Les marchands, superstitieux et scrupuleux, crurent que je porterais
malheur à leur navigation si on me recevait; c'est pourquoi l'un dit: Je
vais l'assommer d'un coup de maillet. Un autre: Je veux lui passer une
flèche au travers du corps. Un autre: Il faut le jeter à la mer.
Quelqu'un n'aurait pas manqué de faire ce qu'il disait, si, me rangeant
du côté du capitaine, je ne m'étais pas prosterné à ses pieds; mais le
prenant par son habit, dans la posture de suppliant, il fut tellement
touché de cette action et des larmes qu'il vit couler de mes yeux, qu'il
me prit sous sa protection, en menaçant de faire repentir celui qui me
ferait le moindre mal. Il me fit même mille caresses. De mon côté, au
défaut de la parole, je lui donnai par mes gestes toutes les marques de
reconnaissance qu'il me fut possible.

Le vent qui succéda au calme ne fut pas fort; mais il fut favorable: il
ne changea point durant cinquante jours, et il nous fit heureusement
aborder au port d'une belle ville très-peuplée et d'un grand commerce,
où nous jetâmes l'ancre. Elle était d'autant plus considérable, que
c'était la capitale d'un puissant État.

Notre vaisseau fut bientôt environné d'une infinité de petits bateaux,
remplis de gens qui venaient pour féliciter leurs amis sur leur arrivée,
ou s'informer de ceux qu'ils avaient vus au pays d'où ils arrivaient, ou
simplement par la curiosité de voir un vaisseau qui venait de loin.

Il arriva entre autres quelques officiers qui demandèrent à parler, de
la part du sultan, aux marchands de notre bord. Les marchands se
présentèrent à eux; et l'un des officiers prenant la parole, leur dit:
Le sultan notre maître nous a chargés de vous témoigner qu'il a bien de
la joie de votre arrivée, et de vous prier de prendre la peine d'écrire,
sur le rouleau de papier que voici, quelques lignes de votre écriture.

Pour vous apprendre quel est son dessein, vous saurez qu'il avait un
premier vizir, qui, avec une très-grande capacité dans le maniement des
affaires, écrivait dans la dernière perfection. Ce ministre est mort
depuis peu de jours. Le sultan en est fort affligé; et comme il ne
regardait jamais les écritures de sa main sans admiration, il a fait un
serment solennel de ne donner sa place qu'à un homme qui écrira aussi
bien qu'il écrivait. Beaucoup de gens ont présenté de leur écriture;
mais jusqu'à présent il ne s'est trouvé personne, dans l'étendue de cet
empire, qui ait été jugé digne d'occuper la place du visir.

Ceux des marchands qui crurent assez bien écrire pour prétendre à cette
haute dignité, écrivirent l'un après l'autre ce qu'ils voulurent.
Lorsqu'ils eurent achevé, je m'avançai, et enlevai le rouleau de la main
de celui qui le tenait. Tout le monde, et particulièrement les marchands
qui venaient d'écrire, s'imaginant que je voulais le déchirer ou le
jeter à la mer, firent de grands cris; mais ils se rassurèrent, quand
ils virent que je tenais le rouleau fort proprement, et que je faisais
signe de vouloir écrire à mon tour. Cela fit changer leur crainte en
admiration. Néanmoins comme ils n'avaient jamais vu de singe qui sût
écrire, et qu'ils ne pouvaient se persuader que je fusse plus habile que
les autres, ils voulurent m'arracher le rouleau des mains; mais le
capitaine prit encore mon parti. Laissez-le faire, dit-il; qu'il écrive.
S'il ne fait que barbouiller le papier, je vous promets que je le
punirai sur-le-champ; si, au contraire, il écrit bien, comme je
l'espère, car je n'ai vu de ma vie un singe plus adroit et plus
ingénieux, ni qui comprît mieux toutes choses, je déclare que je le
reconnaîtrai pour mon fils. J'en avais un qui n'avait pas à beaucoup
près tant d'esprit que lui.

Voyant que personne ne s'opposait plus à mon dessein, je pris la plume,
et ne la quittai qu'après avoir écrit six sortes d'écritures usitées
chez les Arabes; et chaque essai d'écriture contenait un distique ou un
quatrain impromptu à la louange du sultan. Mon écriture n'effaçait pas
seulement celle des marchands, j'ose dire qu'on n'en avait point vu de
si belle jusqu'alors en ce pays-là. Quand j'eus achevé, les officiers
prirent le rouleau et le portèrent au sultan.


XL^{E} NUIT

Sire, poursuivit la sultane, le second Calender continua ainsi son
histoire:

Le sultan ne fit aucune attention aux autres écritures; il ne regarda
que la mienne, qui lui plut tellement, qu'il dit aux officiers: Prenez
le cheval de mon écurie le plus beau et le plus richement harnaché, et
une robe de brocart des plus magnifiques, pour revêtir la personne de
qui sont ces six écritures, et amenez-la-moi.

A cet ordre du sultan, les officiers se mirent à rire. Ce prince, irrité
de leur hardiesse, était prêt à les punir; mais ils lui dirent: Sire,
nous supplions Votre Majesté de nous pardonner: ces écritures ne sont
pas d'un homme, elles sont d'un singe. Que dites-vous? s'écria le
sultan; ces écritures merveilleuses ne sont pas de la main d'un homme?
Non, sire, répondit un des officiers; nous assurons Votre Majesté
qu'elles sont d'un singe, qui les a faites devant nous. Le sultan trouva
la chose trop surprenante pour n'être pas curieux de me voir. Faites ce
que je vous ai commandé, leur dit-il; amenez-moi promptement un singe si
rare.

Les officiers revinrent au vaisseau, et exposèrent leur ordre au
capitaine, qui leur dit que le sultan était le maître. Aussitôt ils me
revêtirent d'une robe de brocart très-riche, et me portèrent à terre, où
ils me mirent sur le cheval du sultan, qui m'attendait dans son palais
avec un grand nombre de personnes de sa cour, qu'il avait assemblées
pour me faire plus d'honneur.

La marche commença. Le port, les rues, les places publiques, les
fenêtres, les terrasses des palais et des maisons, tout était rempli
d'une multitude

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