Gutenberg · eo1.org

← catalogue

Jacques Ortis; Les fous du docteur Miraglia

by Ugo Foscolo · French · Gutenberg #35951 · 409,978 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Jacques Ortis; Les fous du docteur Miraglia
    
This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States,
you will have to check the laws of the country where you are located
before using this eBook.

Title: Jacques Ortis; Les fous du docteur Miraglia

Author: Ugo Foscolo

Translator: Alexandre Dumas


        
Release date: April 24, 2011 [eBook #35951]
                Most recently updated: November 29, 2023

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/35951

Credits: Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
        Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was
        produced from scanned images of public domain material
        from the Google Print project.)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK JACQUES ORTIS; LES FOUS DU DOCTEUR MIRAGLIA ***




Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was
produced from scanned images of public domain material
from the Google Print project.)







COLLECTION MICHEL LÉVY

ŒUVRES COMPLÈTES

D'ALEXANDRE DUMAS




JACQUES ORTIS

--LES FOUS DU DOCTEUR MIRAGLIA--

PAR

ALEXANDRE DUMAS

NOUVELLE ÉDITION

[Illustration: colophon]

PARIS

MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS

RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15

A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

1867

Tous droits réservés




PRÉFACE


Il y a environ trois ans, au moment où j'écris ces lignes, comme je
sortais à minuit des coulisses de Saint-Charles, le portier du théâtre
me remit mystérieusement un billet parfumé qui contenait en pur toscan
cette laconique invitation:

     «Si vous voulez connaître M. Alexandre Dumas, venez tout de suite
     souper avec moi.

»C. M.»

Je traversai en courant les rues de Toledo et de Chiaïa, en homme qui
flaire une célébrité de premier ordre; je franchis d'un pas léger la
porte de l'hôtel _Vittoria_, et je me disposais à monter rapidement
l'escalier, lorsque je m'arrêtai tout à coup, frappé par une réflexion
passablement humiliante. Je ne savais pas un mot de la langue de
l'auteur de _Henri III_ et de _Christine_, et, d'un autre côté, je
connaissais parfaitement avec quel profond dédain les compatriotes de M.
Dumas traitent les langues étrangères, sous prétexte que Napoléon a
donné des leçons de français à tout le monde. Un moment je songeai au
latin, et je me crus sauvé. Mais mon illusion n'eut pas une longue
durée; car je réfléchis à la diversité des prononciations, et je me
rappelai avec une effroyable lucidité qu'ayant eu l'honneur, quelques
années auparavant, d'être présenté à sir Walter Scott, j'avais eu tant
de peine à comprendre son latin, que j'aurais presque mieux aimé qu'il
m'eût parlé écossais. Il ne me restait que la pantomime, langue
excessivement répandue, mais très-peu commode pour une conversation
littéraire. Je dois avouer, à ma grande confusion, que, cette fois, je
me trompais complètement sur la valeur philologique de MM. les Français.
M. Dumas me serra la main avec cette franche cordialité que tout le
monde lui connaît, et me parla en italien tout le reste de la nuit. Nous
causâmes musique, voyages, littérature; mon étonnement était au comble.
M. Dumas appréciait avec une si profonde connaissance les beautés
intimes de nos écrivains les plus éminents, que je ne tardai pas à
m'apercevoir que l'illustre dramaturge venait en conquérant nous enlever
quelqu'un de nos chefs-d'œuvre, et qu'il préméditait son coup avec
tant d'adresse, que personne ne pourrait l'obliger à la restitution.

La traduction des _Lettres de Jacopo Ortis_ prouve que mes prévisions
n'ont pas été trompées. M. Dumas a rivalisé dignement avec Foscolo;
Ortis lui appartient de tout droit: c'est à la fois une conquête et un
héritage.

La nature, qui se répète souvent dans le type des visages humains,
produit aussi de temps à autre des âmes qui se ressemblent comme des
sœurs; les intelligences jumelles se rapprochent, se devinent, se
complètent mutuellement. Alors, le poëte qui est arrivé le dernier dans
l'ordre des temps s'inspire de l'œuvre de son devancier; le même sang
coule dans ses veines, les mêmes passions gonflent son cœur: c'est la
transformation de l'esprit, c'est le magnétisme du génie. Dans ce cas,
le traducteur ne reproduit pas; il crée une seconde fois. M. Dumas n'a
eu qu'à tendre l'oreille; une voix vibra dans son cœur. Lequel, des
deux poëtes, a écrit le premier? C'est une affaire de date. Quant à
l'auteur français, pour voir s'il était dans les conditions favorables
pour produire une œuvre éminente, nous n'avons qu'à jeter un coup
d'œil rapide, nous ne dirons pas sur l'original, mais sur le sujet
qu'il a choisi.

La vie de Foscolo est connue plus que ses ouvrages: c'est un immense
roman dont les _Lettres d'Ortis_ sont à peine un épisode; c'est une
lugubre odyssée dont lui seul, le jeune enthousiaste, aurait pu être à
la fois l'Ulysse et l'Homère. Jeté par l'exil sur une terre étrangère,
il a acquis la triste célébrité du malheur. Comme Jean-Jacques, comme
Byron, comme tous les génies exceptionnels, il n'a fait que reproduire
exactement ce qui se passait dans son cœur. Sans cette fièvre
dévorante qui leur brûle les lèvres et leur déchire la poitrine,
pourquoi ces infortunés sublimes consentiraient-ils à se révéler à la
foule? Pour la gloire? Ils la méprisent. Pour l'humanité? Ils la
détestent. Leur muse, c'est la douleur; leur chant, c'est un cri de
l'âme.

Jamais homme n'a été plus de fois dans sa vie élevé sur l'autel ou jeté
dans la poussière. Grec par naissance, Vénitien par adoption,
appartenant ainsi aux deux plus nobles et plus malheureuses républiques,
un jour il était proclamé le citoyen le plus courageux, le plus
indépendant, le plus dévoué; le lendemain, il était persécuté de ville
en ville, regardé comme étranger dans son pays natal, traqué comme une
bête fauve. Tantôt rayonnant sur une chaire, environné d'élèves
frémissants qui applaudissaient à sa fougueuse éloquence, à ses sublimes
regrets, à ses sarcasmes envenimés; tantôt dans les enfoncements d'un
parc, l'épée ou le pistolet à la main, obligé de rendre laids et
risibles à jamais ceux qui avaient osé rire de sa laideur; tour à tour
poëte et soldat, offenseur et offensé, il se voyait accueilli avec
l'affection la plus sincère, ou repoussé par le dédain le plus
accablant. Souvent la bizarrerie du sort le réduisait à un tel degré de
misère, qu'il mourait de froid et de faim. Puis tout à coup, et
lorsqu'il pouvait le moins s'y attendre, des palais s'élevaient pour lui
comme par la baguette d'une fée; des palais royalement magnifiques, avec
des cours pavées de marbre et de porphyre, des parois tendues de satin
et de velours, des groupes de statues qui représentaient les Grâces. Là,
il passait en réalité des nuits d'orgie et d'amour, comme jamais n'en a
rêvé l'imagination la plus effrénée, et, le matin, il se réveillait
pauvre et nu sur la voie publique, tandis que ses créanciers lui
jetaient un regard de mépris du haut de ses terrasses. Dans cette vie de
combats, de désordre et de douleur, s'inspirant par caprice, travaillant
par boutade sous l'empire de quelque sentiment profond ou de quelque
ironie amère, Ugo Foscolo semait sur sa route ses tragédies, _Ajax_ et
_Ricciardo_, ses _Commentaires_ sur les œuvres de Montecuculli, et la
_Chevelure de Bérénice_, son hymne aux Grâces, sa traduction de Sterne,
ses études sur Dante et Boccace, le poëme sur les _Tombeaux_ et les
_Lettres de Jacopo Ortis_.

Ceux qui jugent les hommes et les choses légèrement et d'après les
apparences n'ont pas craint d'affirmer que _Jacopo Ortis_ n'était qu'une
imitation de _Werther_; mais les critiques allemands ont démontré
jusqu'à l'évidence qu'il n'existe aucun rapport réel entre ces deux
livres, fruits également dangereux et défendus, qui renferment, sous
leur écorce rude et empoisonnée, un baume salutaire, miroirs
désenchanteurs dans lesquels l'espèce humaine peut se contempler dans sa
difformité hideuse, remèdes extrêmes et violents qui doivent opérer la
guérison par effet contraire.

Et cependant, quel abîme entre Gœthe et Foscolo! Quelle ligne de
démarcation profonde la destinée n'a-t-elle pas marquée entre le
conseiller allemand, admiré par ses compatriotes, fêté par les princes,
applaudi par les peuples, riche de gloire, d'honneurs et de fortune, et
l'exilé italien, flétri, exaspéré, poussé à bout! Ortis et Werther sont
l'expression de deux haines: l'une dorée, vague, instinctive; l'autre
réfléchie, implacable, logique. En un mot, Werther doute, Ortis nie;
Werther accuse, Ortis souffre.

Pour bien comprendre le roman de Foscolo, et pour en tirer une
conclusion sage et morale, il faudrait que l'ouvrage fût précédé par des
mémoires sur la jeunesse de l'auteur, et qu'on pût voir par quels
degrés cet enfant si candide et si pur s'est plongé dans le plus sombre
désespoir; mais le mystère le plus profond a enveloppé jusqu'à présent
les premières années de Foscolo, et tous les soupirs de cette âme jeune
et ardente, si pleine d'espérance et de foi, sont restés ensevelis dans
le cœur d'un camarade d'enfance auquel il avait confié ses rêves
d'avenir. Foscolo, à vingt ans, était pauvre mais heureux. Il partageait
la chambre modeste et le repas frugal d'un jeune Vénitien qui est devenu
un de nos premiers acteurs, et de la bouche duquel nous tenons ces
détails. Le dénûment du pauvre Ugo était si complet, qu'on ne pouvait
pas dire de ses chemises que l'une attendait l'autre, car elle aurait
attendu en vain. Lorsque son unique _compagne_ réclamait les soins de la
blanchisseuse, il se jetait dans son lit, et, là, il bénissait Dieu, la
nature, la société; il improvisait des vers, il rêvait de gloire, de
liberté et d'amour. Il s'était épris pour les chevaux d'une passion
frénétique, qui le tourmenta jusqu'au dernier moment de sa vie, et il ne
se sentit vraiment heureux que le jour où, ayant recueilli je ne sais
quel héritage, il le céda entièrement pour posséder un cheval.

Peu à peu ses illusions disparurent. Sa patrie tomba dans l'avilissement
et dans l'esclavage; il fut trahi par les femmes; aucun de ses rêves ne
se réalisa. Inquiet, fiévreux, désespéré, il demandait au jeu sa
fortune; il déchirait les pages de ses poëmes, donnait une valeur idéale
à ces morceaux de papier, et en jetait une poignée sur une carte. Un
seul espoir lui restait, comme le dernier rayon du soleil que le mourant
cherche de ses yeux hagards: c'était la gloire littéraire à laquelle il
avait tout sacrifié, et cette faible lueur d'espérance s'éteignit sous
un coup de sifflet.

On donnait _Ajax_ au théâtre de la Scala. Hélas! il ne savait pas, le
pauvre Foscolo, que c'est là que les envieux se donnent rendez-vous pour
attendre le poëte dans l'ombre et lui enfoncer le poignard dans le
cœur. C'est alors que l'on voit dans le parterre des têtes s'agiter;
alors, des rires étouffés, des accès de toux convulsive, des bâillements
magnétiques se propagent dans la salle, comme le grondement sourd des
vagues en tempête. Les ennemis de Foscolo furent fidèles à leur poste;
ils saisirent au vol un mot italien qui, dans sa double signification,
voulait dire _habitants de Salamine_ ou _saucissons_, et les rires
éclatèrent, et le théâtre s'ébranla: la toile tomba au milieu des huées.

C'est la dernière goutte qui fait déborder le vase. L'âme de Foscolo,
qui avait passé par tant de tortures, succomba à cette dernière
humiliation. Le poëte apostasia. Il croyait à Dieu, mais il le renia
pour ne pas l'accuser de tyrannie; il croyait à l'enfer, mais, ne
trouvant pas l'abîme assez terrible et assez profond, il s'en creusa un
à sa manière: le néant! On voit le malheureux brûler à petit feu toutes
ses illusions et toutes ses croyances une à une. Pour se rendre compte
de ce lent et affreux suicide de l'âme, on n'a qu'à jeter les yeux sur
un sombre et magnifique tableau, pendant du _Jugement_ de Michel-Ange;
nous voulons parler des _Tombeaux_ de Foscolo.

Suivons cet homme aux cheveux roux et flottants, aux yeux bleuâtres, aux
sourcils épais, au front chargé de désespoir; suivons-le dans sa
promenade solitaire au milieu des sépultures entr'ouvertes. Il se
sentait à l'étroit sur la terre, il étouffait dans l'atmosphère des
vivants; sa vaste poitrine ne peut respirer que l'air des tombeaux. Là,
comme il se sent à l'aise! comme il marche d'un pas ferme sur les dalles
humides! comme il rafraîchit son front brûlant à la brise sépulcrale!
Sur le seuil de la voûte souterraine, il renie la foi des révolutions,
il pèse les crânes vides dans le creux de sa main, il sourit d'un rire
de mécréant, et s'écrie d'un air hautain et glacial:

     «A l'ombre des cyprès et dans les urnes arrosées de larmes, le
     soleil de la mort est-il moins dur? Lorsque le soleil aura cessé
     de féconder pour moi, au sein de la terre, la belle famille des
     herbes et des animaux; lorsque les heures de l'avenir ne danseront
     plus devant moi, belles et souriantes, et que je n'écouterai plus
     le vers de l'amitié et la douce harmonie, qui le berce en cadence;
     lorsque se taira dans mon cœur la voix virginale des Muses et de
     l'Amour, voix qui soutient ma vie errante, qu'aurai-je, hélas! en
     échange de mes jours perdus? Une pierre... une pierre qui séparera
     mes os des os sans nombre que la mort infatigable sème sur terre et
     sur mer. C'est donc bien vrai! l'Espérance? elle aussi, cette,
     déesse de la dernière heure, s'enfuit des sépulcres; l'oubli
     enveloppe de sa nuit profonde toutes les choses créées, et une
     force irrésistible les roule de mouvement en mouvement; et l'homme
     et ses tombeaux, et ses traits suprêmes, et les restes de la terre
     et du ciel, sont métamorphosés par le temps.»

Dans ces vers magnifiques, dont nous ne pouvons donner qu'un bien pâle
reflet, le poëte arrache de son âme, d'une main sacrilége, le plus grand
sentiment de la raison humaine, l'immortalité. Tout à coup une voix plus
douce se fait entendre du fond de son cœur dans cette affreuse
agonie; c'est peut-être un soupir de quelque amour oublié:

     «L'homme ne vit-il pas même sous la terre, quand l'harmonie du jour
     sera muette pour lui, s'il peut réveiller de suaves regrets dans le
     cœur de ses bien-aimés! Oh! c'est une divine correspondance
     d'amour, c'est une divine faculté des humains, celle qui nous fait
     vivre avec le trépassé;--et le trépassé vit avec nous, si la terre,
     qui le nourrissait dans son enfance, lui offrant un dernier asile
     dans son sein maternel, préserve ses reliques sacrées des insultes
     de l'orage et du pied profane de la populace; si une pierre garde
     son nom, et si un arbre console ses cendres de ses ombres
     bienfaisantes! L'homme qui ne laisse derrière lui aucun héritage
     d'affections n'a pas de joie dans sa tombe; et si, pendant sa vie
     obscure, il jette un regard au delà de ses obsèques, il voit errer
     son âme en peine au milieu des complaintes des temples funéraires,
     ou s'abriter sous les grandes ailes du pardon de Dieu; mais il
     lègue sa poussière aux orties d'une grève déserte, où ni femme
     aimante ne viendra prier, ni passager solitaire n'entendra le
     soupir que la nature nous envoie du fond du sépulcre.»

Enfin la colère flamboie dans ce cœur ulcéré; la parole de Foscolo
tombe comme une malédiction sur la ville prostituée qui refuse une
sépulture à Parini, le saint poëte! Puis il élève sa pensée à des jours
plus heureux, lorsque les tombeaux étaient les temples des pères et les
autels des enfants, et se prosterne devant les monuments de Machiavel,
de Galilée et de Michel-Ange:

     «Moi, ajoute Foscolo d'une voix creuse, moi, lorsque je vis le
     tombeau de ce grand homme qui, brisant le sceptre des rois, en
     arrache les lauriers, et montre aux peuples de quelles larmes et de
     quel sang il est sillonné;--et le cercueil de celui qui éleva à
     Rome un nouvel Olympe à la Divinité;--et de celui qui le premier
     vit tournoyer, sous le pavillon éthéré, plusieurs mondes éclairés
     par les rayons d'un soleil immobile, et déblaya les voies du
     firmament à l'Anglais qui devait y déployer ses ailes: «Toi
     heureuse,» m'écriai-je, «ô Florence! Ton beau ciel est plein
     d'éclat et de vie; l'Apennin te verse de ses monts ses eaux
     fraîches et pures; la lune répand sa lumière limpide sur des
     collines bruyantes; de tes vallées s'élève un parfum de fleurs plus
     pur que l'encens... Toi heureuse, ô Florence! Tu écoutas la
     première le chant qui soulagea le courroux du proscrit gibelin; tu
     donnas les parents et le doux idiome à ce chaste enfant de Calliope
     qui, couvrant d'un voile candide l'Amour, nu jadis en Grèce et à
     Rome, le remit au sein de la Vénus céleste.--Mais mille fois plus
     heureuse, parce que tu renfermes en un seul temple toutes les
     gloires italiennes, les seules peut-être, depuis que les Alpes, mal
     gardées, et la toute-puissance des vicissitudes humaines, nous ont
     ravi armées, richesses, autels, patrie, tout enfin... excepté les
     souvenirs.»

Dans la nuit sombre de toutes les passions rugissantes, au milieu de
tous les écueils auxquels s'est brisée cette âme accablée par la
douleur, on ne voit reluire qu'une étoile: l'amour de la patrie. C'est
le sentiment qui domine dans les _Lettres de Jacopo Ortis_, car Foscolo
a jeté dans ce livre de prédilection toutes ses sympathies, tous ses
regrets, tout son désespoir.

Maintenant, nous n'avons que peu de mots à ajouter sur la traduction de
M. Dumas. Il n'y avait en France qu'un seul homme qui pût comprendre et
traduire _Ortis_: c'était l'auteur d'_Antony_.

PIER-ANGELO FIORENTINO.

Paris, 1er janvier 1839.




JACQUES ORTIS


Des monts Euganéens, ce 11 octobre 1797.

Le sacrifice de notre patrie est consommé; tout est perdu, et la vie, si
toutefois on nous l'accorde, ne nous restera que pour pleurer nos
malheurs et notre infamie. Mon nom est sur la liste de proscription, je
le sais; mais veux-tu que, pour fuir qui m'opprime, j'aille me livrer à
qui m'a trahi? Console ma mère; vaincu par ses larmes, je lui ai obéi,
et j'ai quitté Venise, pour me soustraire aux premières persécutions,
toujours plus terribles. Mais dois-je abandonner aussi cette ancienne
solitude où, sans perdre de vue mon malheureux pays, je puis espérer
encore quelques jours de tranquillité? Tu me fais frissonner, Lorenzo;
combien y a-t-il donc de malheureux? Et, insensés que nous sommes, c'est
dans le sang des Italiens que nous, Italiens, lavons ainsi nos moins.
Pour moi, arrive que pourra! puisque j'ai désespéré de ma patrie et de
moi-même, j'attends tranquillement la prison et la mort; mon corps, du
moins, ne tombera pas entre des bras étrangers, mon nom sera murmuré par
le peu d'hommes de bien, compagnons de notre infortune, et mes os
reposeront sur la terre de mes ancêtres.


13 octobre.

Je t'en conjure, Lorenzo, n'insiste pas davantage; je suis décidé à ne
point m'éloigner de mes montagnes. Il est vrai que j'avais promis à ma
mère de me réfugier dans quelque autre pays, mais je n'en ai pas eu le
cœur; elle me pardonnera, je l'espère. D'ailleurs, la vie
mérite-t-elle d'être conservée, dans l'avilissement et dans l'exil?...
Ah! combien de nos concitoyens gémiront repentants et éloignés de leurs
maisons!... Et pourquoi?... Que pouvons-nous attendre, si ce n'est
l'indigence, le mépris, ou tout au plus cette courte et stérile
compassion que les nations barbares offrent à l'étranger fugitif? Mais
où chercherai-je un asile? En Italie?... terre prostituée, toujours
prête à subir le joug du vainqueur! et pourrais-je avoir sans cesse
devant les yeux ces hommes qui m'ont dépouillé, raillé, vendu, et ne pas
pleurer de colère? Dévastateurs des peuples, ils se servent de la
liberté comme les papes se servaient des croisades... Oh! que de fois,
désespérant de me venger, j'ai voulu m'enfoncer un couteau dans le
cœur, pour verser tout mon sang au milieu des derniers gémissements
de ma patrie!

Et ces autres!... ils ont mis à prix notre servitude;... ils ont racheté
au poids de l'or ce qu'ils avaient stupidement et lâchement perdu par
les armes... Tiens, Lorenzo, je ressemble à un de ces malheureux qui,
tombés en léthargie, ont été enterrés vivants; et qui tout à coup,
revenant à eux, se trouvent au milieu des ténèbres et des ossements,
certains de vivre, mais désespérant de revoir jamais la douce lumière de
la vie, et contraints de mourir au milieu des blasphèmes et de la
faim!... Eh! pourquoi nous laisser entrevoir et toucher la liberté, pour
nous la retirer ensuite, et d'une manière aussi infâme?...


16 octobre.

Pour le moment, n'en parlons plus: la bourrasque paraît calmée. Si le
péril revient, je tâcherai de m'y soustraire par tous les moyens
possibles: du reste, je vis tranquille, tranquille autant que je puis
l'être... Je ne vois personne au monde, et je suis toujours errant par
la campagne; mais, à te dire le vrai, je pense et je me ronge...
Envoie-moi quelques livres.

Que fait Laurette?... Pauvre enfant! je l'ai laissée hors d'elle-même...
Belle et jeune encore, elle a pourtant déjà l'esprit malade et le
cœur malheureux. Je n'ai jamais eu d'amour pour elle; mais, soit
compassion, soit reconnaissance de ce qu'elle m'avait choisi pour la
consoler et pour verser son âme, ses erreurs et ses peines dans mon
sein... Je crois vraiment que j'en aurais fait volontiers la compagne de
toute ma vie; le sort ne l'a point voulu... Peut-être est-ce pour notre
bonheur à tous deux... Elle aimait Eugène, et il est mort entre ses
bras. Son père et ses frères ont été forcés de s'expatrier... Et,
maintenant, cette pauvre famille, privée de tout secours humain, vit...
Dieu sait comment... de larmes. O liberté! voilà encore de tes
victimes... Sais-tu, Lorenzo, qu'en t'écrivant je pleure comme un
enfant?... Hélas! j'ai presque toujours vécu avec des misérables, et le
peu de fois que j'ai rencontré un homme de bien, j'ai eu à pleurer sur
lui... Adieu! adieu!...


18 octobre.

Michel m'a remis Plutarque, et je t'en remercie; il m'a dit que, par une
autre occasion, tu m'enverrais quelque autre livre; pour le moment, je
n'en ai pas besoin. Avec le divin Plutarque, je pourrai me consoler des
crimes et des malheurs de l'humanité en tournant les yeux sur cette
petite quantité d'hommes illustres qui, comme les élus du genre humain,
ont survécu à tant de siècles et à tant de nations. Je crains bien
cependant qu'en les dépouillant de leur magnificence historique et du
voile respectueux qui couvre l'antiquité, je n'aie décidément à me louer
ni des anciens, ni des modernes, ni de moi-même plus que des autres...
Race humaine!


23 octobre.

S'il m'est permis d'espérer la paix, je l'ai trouvée, Lorenzo. Le curé,
le médecin et tous les obscurs mortels de ce petit coin de terre,
jusqu'aux enfants, me connaissent et m'aiment: ils m'entourent, aussitôt
qu'ils me voient paraître, comme une bête sauvage, mais noble et
généreuse, qu'ils voudraient apprivoiser; quant à présent, je les laisse
faire... je n'ai pas eu assez à me louer des hommes, pour m'y fier ainsi
au premier abord... Mais c'est que mener la vie d'un tyran qui frémit et
tremble d'être frappé à chaque minute, c'est agoniser dans une mort
lente et ignominieuse. Souvent, à midi, je m'assieds au milieu d'eux,
sous le platane de l'église, et je leur lis la vie de Lycurgue ou de
Timoléon; dimanche dernier, ils s'étaient rassemblés en foule autour de
moi, et, quoiqu'ils ne comprissent pas parfaitement ce que je leur
lisais, ils m'écoutaient debout et la bouche béante; je crois que le
désir de savoir et de redire l'histoire des temps passés est fils de
notre amour-propre, qui voudrait se faire illusion sur la durée de la
vie en l'unissant aux choses et aux hommes qui ne sont plus, et en les
rendant pour ainsi dire notre propriété; l'imagination se complaît à
posséder un autre univers et à s'élancer dans l'espace des siècles; avec
quelle passion un vieux laboureur me racontait, ce matin, l'histoire des
curés qu'il avait connus dans sa jeunesse, les ravages d'une tempête
arrivée il y a trente-sept ans, les dates des temps d'abondance et de
disette, s'interrompant à tout moment, reprenant son récit pour
s'interrompre de nouveau, en accusant sa mémoire d'infidélité! C'est
ainsi que je parviens à oublier que j'existe encore.

M. T***, que tu as connu à Padoue, est venu me voir; il m'a dit que
souvent tu lui avais parlé de moi, et qu'il en était encore question
dans la dernière lettre que tu lui as écrite avant-hier. Il s'est aussi
retiré à la campagne pour éviter les premières fureurs du peuple,
quoique, à te dire le vrai, je croie qu'il ne s'est pas beaucoup mêlé
des affaires publiques. J'avais entendu parler de lui comme d'un homme
d'un esprit cultivé et d'une probité suprême, qualités qu'on redoutait
autrefois, mais qu'aujourd'hui l'on ne possède point impunément. Il a
les manières affables, la physionomie ouverte, et parle avec le
cœur. Il était accompagné d'un individu que je crois le fiancé de sa
fille; c'est peut-être un brave et bon jeune homme; mais sa figure ne
dit pas grand'chose.--Bonne nuit.


24 octobre.

Je viens enfin, d'attraper par le collet le mauvais petit garnement qui
dévastait notre jardin, en rompant et brisant tout ce qu'il ne pouvait
voler; j'étais sous une treille et lui sur un pêcher dont il s'amusait
gaiement à casser les branches encore vertes; pour les fruits, il n'y en
avait plus. A peine s'est-il vu entre mes mains, qu'il s'est mis à crier
miséricorde, et qu'il m'avoua que, depuis plusieurs semaines, il faisait
ce misérable métier parce que le frère du jardinier avait, quelques mois
auparavant, soustrait un sac de fèves à son père.

--Tes parents, lui dis-je, t'encouragent donc à voler?

--Eh! monsieur, me répondit-il, tous les hommes n'en font-ils pas
autant?

Je le laissai aller, et, pendant que, pour s'éloigner de moi, il sautait
précipitamment une haie, je m'écriai:

--Voilà la société en miniature, tous les hommes en font autant.


26 octobre

Je l'ai vue, Lorenzo, la divine jeune fille, je l'ai vue, et je t'en
remercie. Je la trouvai assise et occupée à faire son propre portrait;
elle se leva comme si elle me connaissait, et ordonna à un domestique
d'aller chercher son père.

--Il ne pensait pas, me dit-elle, que vous viendriez sitôt; il sera dans
la campagne, mais il ne tardera point à revenir.

Dans ce moment, une petite fille accourut entre ses genoux et lui dit à
l'oreille quelques mots que je ne pus entendre.

--C'est un ami de Lorenzo, lui répondit Thérèse: celui que papa alla
voir avant-hier.

Sur ces entrefaites, M. T*** rentra; il m'accueillit avec bonté et me
remercia de m'être souvenu de lui. Thérèse alors prit sa petite sœur
par la main, et se retira avec elle.

--Vous voyez, me dit M. T*** en me montrant ses enfants qui quittaient
la chambre, nous voici tous!...

Il prononça ces mots comme s'il avait voulu me faire sentir que sa femme
manquait: il ne la nomma point cependant. Après avoir causé quelque
temps, je me levai pour sortir; alors, Thérèse rentra.

--Nous sommes voisins, me dit-elle en souriant, et j'espère que vous
viendrez quelquefois passer vos soirées avec nous.

Je revins chez moi le cœur tout en fête. Je crois que le spectacle de
la beauté suffit pour adoucir chez nous, pauvres hommes, toutes les
douleurs; un nouvel avenir s'est ouvert devant moi; tu peux y voir une
source de bonheur... et, qui sait?... peut-être d'infortunes!... Mais
qu'importe, ne suis-je pas prédestiné à avoir l'âme dans une éternelle
tempête? et n'est-ce pas toujours la même chose?


28 octobre.

Tais-toi, tais-toi! il y a des jours où je ne puis me fier à moi-même;
un démon me brûle, m'agite et me dévore... Peut-être présumé-je trop de
moi, mais il me semble que ma patrie ne peut demeurer ainsi opprimée,
tant qu'il y restera un homme... Que faisons-nous donc ainsi à vivre et
à nous plaindre!... En somme, Lorenzo, ne me parle pas davantage de nos
malheurs... Chacune de tes phrases semble me reprocher mon apathie, et
tu ne t'aperçois pas que tu me fais souffrir mille martyres... Oh! si le
tyran était seul, ou les esclaves moins stupides!... ma main suffirait;
mais ceux qui m'accusent aujourd'hui de faiblesse m'accuseraient alors
de crime, et le sage lui-même pleurerait sur moi en prenant la
résolution d'une âme forte pour la fureur d'un insensé; d'ailleurs, que
veux-tu entreprendre contre deux nations puissantes, ennemies jurées
éternelles, et qui ne se réunissent que pour nous garrotter? aveuglées,
l'une par l'enthousiasme de la liberté, l'autre par le fanatisme de la
religion; et nous, encore tout froissés de notre ancienne servitude et
de notre nouvelle anarchie, nous gémissons, vils esclaves, trahis,
mourants de faim, sans pouvoir être tirés de notre léthargie ni par la
trahison, ni par la famine. Oh! si je pouvais anéantir ma maison, ce que
j'ai de plus cher et moi-même, pour ne laisser aucun vestige de leur
puissance et de mon esclavage... Eh! n'y eut-il pas des peuples qui,
pour ne point subir le joug des Romains, ces voleurs du monde, livrèrent
aux flammes leurs maisons, leurs femmes, leurs enfants, et eux-mêmes
enfin, ensevelissant sous d'immenses ruines les cendres de leur patrie
et leur sainte indépendance!


1er novembre.

Je suis bien, Lorenzo, bien comme un malade qui dort et cesse pour un
instant de sentir ses douleurs. Je passe des journées entières chez M.
T***, qui m'aime comme son fils; je me laisse aller à l'illusion, et
l'apparente félicité de cette famille me semble réelle et mienne: si du
moins ce n'était pas à ce mari que Thérèse fût destinée! je ne hais
personne au monde; mais il y a des hommes que je ne puis voir que de
loin. Son beau-père m'en faisait hier un éloge en forme de
recommandation. Il était bon, exact, patient, me disait-il. Quoi! rien
autre chose? Et, possédât-il ces qualités avec une angélique perfection,
si son cœur est mort, et, si cette face magistrale n'est jamais
animée par le sourire de l'allégresse, ni par le doux silence de la
pitié, il me fera toujours l'effet d'un rosier sans fleurs, qui
cependant laisse craindre les épines. Voilà l'homme: si tu l'abandones à
la seule raison froide et méthodique, il devient scélérat, et scélérat
bassement... Du reste, Odouard sait un peu de musique, joue bien aux
échecs, mange, lit, dort, se promène, et tout cela la montre à la main;
sa voix ne s'anime jamais que pour me parler de sa bibliothèque, riche
et choisie; mais, quand il va sans cesse me répétant, avec sa voix de
docteur, _riche et choisie_, je suis toujours prêt à lui donner un
démenti formel. Je crois, Lorenzo, qu'il serait facile de réduire à un
millier de volumes au plus toutes les folies humaines, qui, chez tous
les peuples et dans tous les siècles, ont été écrites et imprimées sous
le nom de science et de doctrine, et je ne vois pas que l'amour-propre
des hommes aurait encore trop à se plaindre... Voilà, je crois, assez de
dissertations.

En attendant, j'ai entrepris l'éducation de la sœur de Thérèse; je
lui apprends à lire et à écrire. Lorsque je suis avec elle, ma figure
s'épanouit, mon cœur devient plus gai que jamais, et je fais mille
folies: je ne sais pourquoi tous les enfants m'aiment. Il est vrai aussi
que cette petite est charmante; ses longs cheveux frisés retombent en
boucles dorées sur ses épaules; ses yeux sont de la couleur du plus beau
ciel; ses joues blanches, fraîches, potelées, ressemblent à deux roses;
enfin, on dirait une Grâce de quatre ans. Si tu la voyais accourir
au-devant de moi, grimper sur mes genoux, me fuir pour être poursuivie,
me refuser un baiser, puis tout à coup appuyer ses petites lèvres sur
les miennes!... Aujourd'hui, j'étais monté sur un arbre pour lui
cueillir des fruits; cette chère petite créature me tendait les bras et
me priait en grâce de _ne point me laisser tomber_.

Quel bel automne! Adieu Plutarque! il reste constamment fermé sous mon
bras. Voilà trois jours que je perds à remplir de raisins et de pêches
une corbeille que je recouvre ensuite de feuilles; puis, en suivant le
cours du ruisseau, j'arrive à la villa, et je réveille tout le monde
avec la chanson des vendanges.


12 novembre.

Hier, jour de fête, nous avons transporté avec solennité, sur la
montagne, en face de l'église, des pins qui se trouvaient sur une petite
colline à côté. Mon père avait déjà essayé de féconder ce petit et
stérile coin de terre; mais les cyprès qu'il y avait plantés n'ont pu y
prendre racine, et les autres arbres sont encore très-petits. Aidé de
plusieurs laboureurs, j'ai couronné le plateau, d'où s'échappe la
cascade, de cinq peupliers qui domineront la partie orientale d'un petit
bosquet qui sera salué le premier par le soleil lorsqu'il s'élancera
splendide à la cime des monts. Hier, il était plus pur qu'à l'ordinaire,
et sa chaleur réchauffait l'air engourdi par les brouillards de
l'automne, qui s'en va mourant; alors, les paysannes, parées de leurs
habits de fête, sont venues nous rejoindre sur le midi, entremêlant
leurs jeux et leurs danses de chansons et de toasts: c'étaient les
filles, les épouses ou les maîtresses des laboureurs, et tu sais que nos
paysans ont l'habitude, lorsqu'ils se livrent à ce travail, de convertir
la fatigue en plaisir, persuadés par une ancienne tradition de leurs
aïeux et bisaïeux que, sans le choc des verres, les arbres ne pourraient
pousser une seule racine dans une terre étrangère... Et moi, m'élançant
dans l'immensité de l'avenir, je me représentais un pareil jour d'hiver,
lorsque, la tête blanchie par les ans, je me traînerai pas à pas, appuyé
sur mon bâton, pour me ranimer aux rayons du soleil, si cher aux
vieillards; saluant, à mesure qu'ils sortiront de l'église, les
villageois courbés sous le poids des années, mes anciens compagnons
lorsque la jeunesse coulait à flots dans nos veines, et qui me
remercieront alors des fruits qu'auront produits, quoique un peu tard,
les arbres plantés par mon père. C'est là que je raconterai d'une voix
cassée à mes petits-neveux, aux tiens, à ceux de Thérèse, nos simples
aventures, qu'ils écouteront en silence et rangés autour de moi; et,
lorsque mes froids ossements dormiront sous ce bosquet, alors riche et
ombreux, peut-être que, par un beau soir d'été, au murmure des feuilles
agitées par la brise de la nuit, s'uniront les soupirs de mes anciens
amis, qui viendront, au son de la cloche des morts, implorer Dieu pour
la paix de mon âme, et recommander ma mémoire au souvenir de leurs
enfants; et, si quelquefois le moissonneur, accablé par la chaleur du
mois de juin, vient se reposer dans le cimetière, il dira d'une voix
émue, en regardant mon tombeau:

--C'est lui qui éleva ces ombres fraîches et hospitalières.

O illusion! comment celui qui n'a pas de patrie ose-t-il dire où il
laissera ses cendres!

    Heureux temps où chacun était sûr de sa tombe;
    Où, près du lit désert, l'épouse au front voilé
    N'attendait pas en vain son époux exilé!

Vingt fois j'ai commencé cette lettre, et vingt fois je l'ai
interrompue... La journée était si belle, j'avais fait la promesse
d'aller à la villa... et puis la solitude... et puis... Tu ris?... Il
est pourtant vrai qu'avant-hier, je me suis levé avec la résolution de
t'écrire, et je me suis trouvé dehors sans m'en être aperçu.

Il pleut, il grêle, il tonne: je me soumets à la nécessité qui me
renferme chez moi, et je profite de cette journée infernale pour te
donner de mes nouvelles.

Voilà six ou sept jours que nous avons fait un pèlerinage; la nature
était plus belle que jamais. Thérèse, son père, Odouard, la petite
Isabelle et moi, avons été visiter la maison de Pétrarque, à Arqua.
Arqua est éloignée, comme tu le sais, de quatre milles du lieu que
j'habite; mais, pour raccourcir la route, nous avons pris le chemin de
la vallée. L'aurore promettait la plus belle journée de l'automne: on
eût dit que la nuit, suivie des ténèbres, fuyait devant le soleil, qui,
dans sa splendeur immense, sortait des nuages de l'orient pareil au
dominateur de l'univers: et l'univers souriait. Les nuages dorés et
peints de mille couleurs glissaient sur la surface d'un ciel tout
d'azur, et s'entr'ouvraient de temps en temps, comme s'ils voulaient
laisser tomber sur les mortels un regard de la Divinité. Je saluais à
chaque pas la famille des fleurs et des plantes, qui peu à peu
soulevaient leurs têtes encore chargées du givre de la nuit; les arbres,
avec un murmure délicieux, faisaient trembler à la lumière les gouttes
de rosée suspendues à leurs feuilles, tandis que la brise du matin
séchait le superflu de l'humidité des plantes. Tu aurais entendu alors
une solennelle harmonie se répandre confusément par toute la forêt:
c'étaient le bêlement des troupeaux, le murmure du fleuve, le chant des
oiseaux, la voix des hommes; et, pendant ce temps, l'air était parfumé
par les exhalaisons que la terre, dans sa joie, envoyait des vallons et
des montagnes au soleil... au soleil, roi de la nature. Oh! que je
plains le malheureux que tant de bienfaits ne peuvent émouvoir, et qui
n'a jamais senti à ce spectacle ses yeux se mouiller des douces larmes
de la reconnaissance... Dans ce moment, j'aperçus Thérèse brillante de
toutes ses grâces; son visage portait l'empreinte d'une mélancolie douce
qui se dissipa peu à peu pour faire place à la joie vive et pure qui
lui débordait de l'âme. Sa voix était entrecoupée, ses grands yeux
noirs, dans l'immobilité de l'extase, se mouillaient de pleurs; toutes
ses facultés paraissaient envahies par la beauté sainte de la campagne.
Dans cette plénitude de sensations, les cœurs se cherchent pour se
répandre dans les autres cœurs, et alors elle se tourna vers
Odouard... Grand Dieu! on eût dit qu'il allait tâtonnant dans les
ténèbres les plus épaisses ou au milieu d'un désert abandonné du sourire
de la nature. Elle le quitta tout à coup, et s'appuya sur mon bras, en
me disant... Mais, Lorenzo, à quoi bon continuer, et ne vaut-il pas
mieux que je me taise? Ne m'est-il pas impossible de te rendre la
douceur de ses accents, la grâce de ses gestes, la mélodie de sa voix,
la céleste expression de son visage? Si du moins je pouvais redire
littéralement ses paroles sans en changer ni transposer une syllabe,
certes, tu m'en saurais gré, je le crois... Mais à quoi sert-il de
copier imparfaitement un tableau inimitable, qui doit plus gagner par sa
seule réputation que par une pâle copie?... Ne te paraît-il pas que je
ressemble aux traducteurs du divin Homère? Tu vois que je n'essaye pas
même de t'exprimer un sentiment qui ne peut être rendu par des phrases,
sans perdre toute sa vivacité.

Je me sens fatigué, Lorenzo, et je renvoie à demain le reste de mon
récit. Le vent souffle avec force, et cependant je vais essayer de me
mettre en route. Je saluerai Thérèse en ton nom...

Sur Dieu! je suis condamné à poursuivre ma lettre. J'ai trouvé au seuil
de la porte un véritable lac; peut-être pourrais-je le franchir d'un
saut; mais la pluie ne cesse pas, midi est passé, et, dans peu d'heures,
cette nuit, qui menace d'être la dernière, sera venue. Pour aujourd'hui,
journée perdue... ô Thérèse!

--Je ne suis pas heureuse, m'a dit Thérèse.

Et ces paroles m'ont déchiré le cœur.

Je marchais près d'elle dans un profond silence; Odouard avait rejoint
M. T***, et ils nous précédaient en causant; la petite Isabelle nous
suivait, portée par le jardinier.

--Je ne suis pas heureuse, répéta une seconde fois Thérèse.

J'avais déjà compris la terrible signification de ces paroles, et je
gémissais intérieurement en voyant devant moi la victime qu'on voulait
sacrifier aux préjugés et à l'intérêt. Thérèse s'aperçut alors de ma
tristesse, et, changeant de voix:

--Quelque doux souvenir, me dit-elle en s'efforçant de sourire.

Et aussitôt elle baissa les yeux. Je n'osai pas lui répondre.

Nous approchions d'Arqua, et, à mesure que nous gravissions l'herbeuse
colline, les villages que nous dépassions fuyaient et disparaissaient à
nos yeux. Enfin nous nous trouvâmes dans une avenue bordée d'un côté par
des peupliers qui, en se balançant, laissaient tomber sur nos têtes
leurs feuilles les plus jaunes, et ombragée de l'autre par une forêt de
chênes dont l'épaisseur et la verdure plus foncée contrastaient
agréablement avec le feuillage plus tendre des peupliers. De temps en
temps, quelques rameaux de vigne sauvage, s'échappant de la forêt,
joignaient les deux rangées d'arbres opposées, et, se balançant
au-dessus de nous, formaient des festons mollement agités par la brise
du matin.

--Oh! que de fois, dit Thérèse en s'arrêtant et regardant autour d'elle,
que de fois, l'été dernier, je me suis reposée sur cette herbe et sous
l'ombre fraîche de ces chênes... Hélas! j'y venais avec ma mère...

Elle se tut à ces mots, et se retourna comme pour regarder la petite
Isabelle, qui nous suivait à peu de distance; mais je m'aperçus qu'elle
ne m'avait quitté que pour me cacher les larmes qu'elle ne pouvait plus
retenir et dont son visage était inondé.

--Mais où donc est votre mère? lui demandais-je, et pourquoi ne la
vois-je jamais?

--Depuis plusieurs semaines, me répondit-elle, elle habite Padoue avec
sa sœur, séparée de nous peut-être pour toujours!... Mon père
l'adorait; mais, depuis qu'il s'est obstiné à me donner un mari que je
ne puis aimer, l'harmonie a disparu de notre famille. Ma pauvre mère,
après s'être opposée en vain à ce mariage, s'est éloignée pour ne point
avoir part à mon malheur inévitable... Et moi, je reste abandonnée de
tout... J'ai promis à mon père; je tiendrai ma parole... Mais ce qui
redouble ma peine, c'est d'être cause de la désunion de notre famille...
Quant à moi... patience!

Et, à ces mots, les larmes pleuvaient de ses yeux.

--Pardonnez-moi, continua-t-elle, mais j'avais besoin d'épancher mon
cœur brisé. Je ne puis écrire à ma mère ni recevoir de ses lettres.
Mon père, absolu dans ses résolutions, ne veut pas même l'entendre
nommer; il me répète à chaque instant qu'elle est notre plus grande
ennemie, et cependant... je sens que je n'aime pas, que je n'aimerai
jamais celui avec lequel tout est déjà décidé...

Représente-toi ma situation, dans ce moment... Je ne pouvais ni la
consoler, ni lui répondre, ni lui donner des conseils...

--De grâce, reprit-elle tout à coup, ne vous affligez pas de mes peines,
je vous en conjure. Je me suis confiée à vous;... le besoin de trouver
quelqu'un qui pût me plaindre... une certaine sympathie... enfin je n'ai
que vous seul.

--O ange! oui, oui, puissé-je pleurer toujours, et racheter à ce prix
tes larmes! Cette misérable vie est toute à toi; elle t'appartient sans
réserve, et je la consacre à ton bonheur.

Que de malheurs dans une seule famille, mon cher Lorenzo! quelle
obstination dans M. T***! qui, du reste, est un brave et galant homme...
Il aime sa fille de toute son âme, il la loue souvent, la regarde
toujours avec tendresse, et cependant il lui tient la main sur la gorge.
Thérèse me disait, il y a quelques jours, qu'il était doué d'une âme
ardente et continuellement agitée par des passions malheureuses. Gêné
dans son intérieur par la trop grande magnificence qu'il affecte de
déployer, poursuivi par ces hommes qui, dans les révolutions,
établissent leur fortune sur la ruine des autres, et, craignant pour ses
enfants, il veut assurer la félicité de sa famille en s'alliant à un
homme _de sens_, riche, et qui a encore la perspective d'un héritage
immense; peut-être est-ce aussi par une certaine morgue, et je parierais
cent contre un qu'il ne donnerait pas sa fille à un homme à qui il
manquerait un demi-quartier de noblesse. Celui qui naît patricien doit
mourir patricien: telle est sa devise. Il en résulte qu'il considère
l'opposition de sa femme comme une attaque à son autorité, et ce
sentiment tyrannique le rend encore plus inflexible; son cœur est
pourtant excellent: il adore sa fille, il l'accable de caresses, et
quelquefois semble plaindre intérieurement la résignation de cette
malheureuse enfant. Vraiment, Lorenzo, lorsque je vois comment des
hommes qui pourraient être heureux cherchent par une certaine fatalité
le malheur avec une lanterne, et veillent, suent et se fatiguent pour se
fabriquer des douleurs éternelles, je suis sur le point de me faire
sauter la cervelle, de peur qu'il ne me passe quelque jour par la tête
une semblable tentation.

Je te quitte, Lorenzo; Michel m'appelle. Je reprendrai ma lettre au
premier moment...

Le ciel se déride, et il fait la plus belle soirée du monde; le soleil a
chassé les nuages et console la terre en répandant sur sa surface un de
ses rayons. Je t'écris en face du balcon, d'où j'admire l'éternelle
lumière qui va peu à peu se perdant à l'horizon tout resplendissant de
flammes. L'air est redevenu tranquille, et la campagne, quoique couverte
d'eau et couronnée seulement d'arbres effeuillés et de plantes flétries,
paraît plus belle qu'avant l'orage. C'est ainsi, Lorenzo, que
l'infortuné secoue sa tristesse au premier éclair de l'espérance, et
livre de nouveau son âme à des plaisirs auxquels il était insensible au
temps de son aveugle prospérité... Mais le jour m'abandonne; j'entends
la cloche du soir... Me voici enfin au terme de ma narration.

Nous continuâmes notre court pèlerinage, et bientôt nous aperçûmes à
l'horizon, duquel elle se détachait par sa blancheur, la maison qui
renferma autrefois cet homme

    Pour la grandeur duquel le monde fut étroit,
    Et qui, léguant son nom de mémoire en mémoire,
    Fit à Laure vivante une immortelle gloire.

Je m'en approchai comme si j'allais me prosterner sur le tombeau de mes
pères, et semblable à ces prêtres qui s'avançaient respectueux et en
silence dans les forêts habitées par les dieux. La maison sacrée de ce
grand Italien tombe en ruine par la négligence de celui qui possède un
si saint trésor. En vain, dans quelques années, le voyageur viendra des
terres lointaines visiter religieusement cette chambre où résonnent
encore les chants divins de Pétrarque; il ne pourra plus que pleurer sur
un monceau de pierres, couvert d'orties et d'herbes sauvages au milieu
desquelles le renard solitaire aura fait son nid. O Italie! apaise
l'ombre de tes grands hommes!... Je me souviendrai toujours en gémissant
des derniers mots que prononça le Tasse, après avoir passé quarante-sept
années de sa vie, exposé aux sarcasmes des flatteurs, au dégoût des
sachants, et à l'orgueil des princes, tantôt emprisonné, tantôt
vagabond, et toujours triste, malade et pauvre. Conduit enfin sur le lit
de la mort par le malheur et l'indigence, il écrivait, en exhalant son
dernier soupir:

«Je ne me plains pas de la malignité de la fortune, pour ne pas dire de
l'injustice des hommes, et qui a voulu avoir la gloire de me faire
mourir mendiant.»

O mon cher Lorenzo! ces paroles me bruissent toujours dans le cœur,
il me semble que je mourrai un jour en les répétant.

Cependant, je récitais tout bas, l'âme pleine d'amour et d'harmonie, la
chanson

    Claires, fraîches et douces ondes!

Et cette autre:

    De penser en penser, de montagne en montagne...

Et ce sonnet:

    Arrêtons-nous, Amour! regardons notre gloire.

Et tant d'autres vers sublimes qu'à chaque instant ma mémoire rappelait
à mon cœur.

Thérèse et son père étaient partis avec Odouard, qui allait vérifier les
comptes d'un fermier qui tient de lui une terre dans les environs. J'ai
appris depuis que la mort d'un de ses cousins le forçait d'aller à Rome,
et qu'il n'en doit pas être quitte de sitôt, parce que, les autres
parents s'étant emparés des biens du défunt, l'affaire, dit-on, ira
devant les tribunaux.

A leur retour, cette bonne famille de laboureurs nous offrit un repas,
après lequel nous reprîmes le chemin de nos maisons. Adieu, adieu;
j'aurais bien des choses à te raconter encore; mais, à t'avouer la
vérité, je ne suis guère à ce que je t'écris... A propos, je oubliais de
te dire qu'en revenant, Odouard avait constamment accompagné Thérèse et
lui avait parlé en affectant un air d'autorité; par le peu de ses
paroles que j'ai pu saisir, je soupçonne qu'il la tourmentait pour
connaître le sujet de notre entretien; tu vois, mon ami, que je dois
interrompre mes visites, au moins jusqu'à ce qu'il soit parti.

Bonne nuit, mon cher Lorenzo! conserve avec soin cette lettre: lorsque
Odouard aura emporté avec lui tout mon bonheur, lorsque je ne verrai
plus Thérèse, que sa jeune sœur ne viendra plus jouer sur mes genoux,
dans ces jours d'ennui où notre douleur passée nous redevient
quelquefois chère, à cette heure où le jour va mourant, nous relirons
ces mémoires, couchés sur le penchant de la colline qui regarde la
solitude d'Arqua; alors, le souvenir que Thérèse fut notre amie séchera
nos larmes; faisons-nous, crois-moi, un trésor de souvenirs suaves et
doux, afin que, dans les années de tristesse et de persécution qui nous
restent à vivre, nous ayons pour nous soutenir la mémoire de n'avoir pas
toujours été malheureux.


22 novembre.

Trois jours encore, et Odouard sera parti. Le père de Thérèse, qui
l'accompagnera jusqu'aux frontières, m'a proposé de faire ce voyage avec
lui; mais je l'en ai remercié, parce que je suis décidé à m'éloigner.
J'irai à Padoue... Je ne veux pas abuser de l'amitié et de la confiance
de M. T***.

--Tenez bonne compagnie à mes filles, me disait-il encore ce matin.

Me prend-il donc pour un Socrate?... Moi, près de cette angélique
créature née pour aimer et être aimée, si malheureuse! moi dont le
cœur est en si parfaite harmonie avec le cœur des infortunés,
parce que j'ai toujours trouvé quelque chose de méchant dans celui de
l'homme heureux!

Je ne sais comment il ne s'aperçoit pas qu'en parlant de sa fille, je
change de visage, ma langue s'embarrasse, et je balbutie alors comme un
voleur devant son juge: il y a des moments où je m'abandonne à des
réflexions qui me feraient blasphémer, lorsque je vois tant
d'excellentes qualités gâtées chez lui par des préjugés et un entêtement
qu'un jour peut-être il pleurera bien amèrement... C'est ainsi,
Lorenzo, que je dévore mes journées en me plaignant de mes malheurs...
et de ceux des autres.

Cependant, cet état ne me déplaît pas... Souvent je ris de moi, je ris
de ce que mon cœur ne peut supporter un moment, un seul moment de
calme... Pourvu qu'il soit toujours agité, peu lui importe que les vents
soient ou propices ou contraires: où lui manque le plaisir, il cherche
aussitôt la douleur. Hier, Odouard est venu chez moi pour me rendre un
fusil de chasse que je lui avais prêté, et me dire en même temps adieu;
eh bien, je n'ai pu le voir sans me jeter à son cou, quoique cependant
j'eusse bien dû imiter son indifférence. Je ne sais comment, vous autres
sages appelez l'homme qui, sans réfléchir, cède toujours au premier
mouvement de son cœur; ce n'est certainement pas un héros, et
cependant ce n'est point un lâche: ceux qui traitent les passions de
faiblesses, ressemblent à ce médecin qui appelait fou un malade dans le
délire; c'est ainsi encore que les riches taxent la pauvreté de faute,
par la seule raison qu'elle est pauvre; tout est apparence, rien n'est
réalité, rien! les hommes qui ne peuvent acquérir l'estime des autres,
ni même la leur, cherchent à se tromper eux-mêmes en comparant les
défauts qui par hasard leur manquent à ceux qu'ils reprochent à leurs
voisins. Mais celui qui ne s'enivre pas, parce qu'il hait naturellement
le vin, mérite-t-il des louanges sur sa sobriété?

O toi qui disputes tranquillement sur les passions, si tes froides mains
ne trouvaient pas froid tout ce qu'elles touchent, si tout ce qui entre
dans ton cœur de glace ne se glaçait pas en passant par ton cœur,
crois-tu que tu serais aussi glorieux de ta sévère philosophie? Or,
comment peut-on raisonner de choses que l'on ne connaît pas?

Pour moi, Lorenzo, j'abandonne ces prétendus sages à leur inféconde
apathie: j'ai lu, je ne me rappelle plus trop dans quel poëte, que leur
vertu ressemble à un bloc de glace qui attire tout à lui et qui
refroidit tout ce qu'il touche.--Dieu ne reste pas toujours dans une
majestueuse tranquillité, mais il s'enlève au sein des aquilons et passe
avec les tempêtes.


28 novembre.

Odouard est parti. Et, moi, je ne m'en irai qu'au retour du père de
Thérèse.--Bonjour.


3 décembre.

Ce matin, j'allais à la villa, et j'en étais déjà tout proche lorsque
j'entendis, dans l'intérieur, le léger frémissement d'une harpe; je
sentis aussitôt mon cœur sourire, et passer dans mes veines la
volupté de l'harmonie: c'était Thérèse... O céleste enfant! comment
puis-je te voir dans tout l'éclat de ta beauté et ne pas me livrer au
désespoir?... Tu commences à tremper tes lèvres dans l'amer calice de la
vie; et moi, de mes yeux, je te verrai malheureuse et je ne pourrai te
soulager qu'en pleurant avec toi! Ne devrais-je pas, par pitié pour toi,
t'avertir de te familiariser d'avance avec le malheur?

Je crois, Lorenzo, que je ne pourrais ni affirmer ni nier que je
l'aime.--Mais si jamais... jamais!... En vérité, ce sera un amour
d'ange... incapable d'une seule pensée dont elle puisse se plaindre...
Dieu le sait.

Je m'étais arrêté, les yeux, les oreilles et tous les sens tendus, et me
divinisant dans ce coin où aucun regard ne me faisait rougir du vol que
je faisais. Juge de ce que j'éprouvai lorsque j'entendis qu'elle
chantait une cantate de Sapho, que je lui ai traduite avec deux autres
odes, seules poésies qui nous restent de cette femme immortelle comme
les Muses. Je franchis la porte d'un bond, et je trouvai Thérèse dans sa
chambre; sur le même siège où je la vis le jour qu'elle faisait son
portrait. Elle était négligemment vêtue de blanc; le trésor de sa blonde
chevelure était répandu sur ses épaules et sur sa poitrine; ses yeux
nageaient dans la mélodie; une suave langueur était répandue par tout
son visage; son bras rosé, son pied appuyé sur la pédale, ses doigts
courant avec légèreté sur les cordes sonores, tout en elle était
harmonie. Je m'étais arrêté devant elle, je ne pouvais me rassasier du
bonheur de la contempler. Thérèse parut d'abord confuse de s'être laissé
surprendre par un homme qui l'admirait ainsi négligée, et, moi-même, je
commençais à me reprocher intérieurement ma vivacité et mon oubli des
convenances; mais bientôt elle se remit et continua. Alors, je ne
songeai plus qu'au plaisir de la voir et de l'entendre; je ne puis te
dire, Lorenzo, dans quel état se trouvait précisément mon cœur, mais
le fait est que, dans ce moment, j'avais cessé de sentir le poids de
cette vie mortelle.

Quelques minutes après, Thérèse se leva en souriant et me laissa seul.
Peu après, je revins à moi, j'appuyai alors ma tête sur la harpe, mon
visage se baigna de larmes, et je me sentis soulagé.


Padoue, 7 décembre.

Je n'ose le dire, Lorenzo, mais je crains bien que tu ne m'aies pris au
mot, et que tu n'aies fait tout ce qui était en ton pouvoir pour
m'éloigner de mon cher ermitage. Hier, Michel vint m'avertir, de la part
de ma mère, que mon logement à Padoue, où j'avais dit (et vraiment à
peine si je m'en souviens) que je voulais me rendre, à la réouverture de
l'Université, était préparé; il est vrai que j'avais juré de partir, je
te l'avais même écrit; mais j'attendais M. T***, qui n'est point encore
revenu. Au reste, plus je réfléchis, plus je me félicite d'avoir profité
du moment où je voulais fermement m'éloigner de ma retraite, que j'ai
quittée sans dire adieu à personne; autrement, je crois bien que, malgré
tes résolutions et les miennes, jamais je n'aurais eu ce courage; je
t'avouerai même que parfois je regrette bien amèrement ma solitude, et
qu'alors il me prend la tentation d'y retourner.

Au reste, figure-toi bien que je suis à Padoue, et prêt à devenir un
savantissime... Je te dis cela afin que tu n'ailles pas encore prêcher
partout que je me perds avec mes folies... Mais aussi qu'il ne te prenne
pas l'envie de t'opposer à mon départ, lorsque je l'aurai décidé... Tu
sais, mon ami, que je suis né extrêmement inapte à certaines choses, et
surtout lorsqu'il s'agit de vivre avec cette méthode qu'exigent les
études, et qui se trouve tout à fait en opposition avec mon caractère
libre et indépendant; si pourtant cela t'arrivait, rappelle-toi que je
te le pardonne d'avance et de mon propre mouvement... Remercie cependant
ma mère, et, pour diminuer son déplaisir, dis-lui, comme si la chose
venait de toi, qu'il est probable que je ne trouverai pas ici de chambre
à louer pour plus d'un mois...


Padoue, 11 décembre.

Je viens de faite connaissance avec l'épouse du noble M. M***, qui,
abandonnant le tumulte de Venise, et la maison de son indolent mari,
vient passer une partie de l'année à Padoue pour se divertir. Hélas! si
jeune et si belle,... sa figure a déjà perdu cette ingénuité sans
laquelle il n'y a ni grâce ni amour. Coquette consommée, elle passe son
temps à chercher à plaire, et, cela, sans autre but que de faire des
conquêtes, du moins je le pense ainsi; peut-être ai-je tort... Elle
paraît rester volontiers avec moi, me parle bas et sourit à mes
louanges; d'autant plus qu'elle ne semble pas goûter, comme les autres
femmes, cette froide ambroisie, ce fade jargon, qu'on est convenu
d'appeler bons mots et traits d'esprit, et qui presque toujours décèlent
un caractère mauvais. Je ne sais comment il se fit qu'hier en approchant
sa chaise de la mienne, elle me parla de quelques-uns de mes vers, et
amena la conversation sur la poésie; je ne sais encore comment je nommai
un livre qu'elle me demanda, et que je promis de lui porter ce matin...
Adieu; l'heure s'avance.


Deux heures.

Un page m'ouvrit un boudoir où, entré à peine, je vis venir au-devant de
moi une femme de trente-cinq ans environ, légèrement vêtue, et que
jamais je n'eusse prise pour une femme de chambre, si elle même ne me
l'eût appris en me disant:

--Ma maîtresse est encore au lit, mais elle va se lever à l'instant.

Aussitôt, un coup de sonnette la fit courir dans la chambre contiguë, où
était le trône de la déesse; et, moi, je continuai à me chauffer, en
regardant une Danaé peinte au plafond, et les fresques dont les
murailles étaient couvertes, ainsi que quelques romans français jetés ça
et là. Tout à coup la porte s'ouvrit, un air parfumé de mille odeurs
parvint jusqu'à moi, et je vis notre donna, toute fraîche et radieuse,
s'approcher vivement du feu, comme si elle tremblait de froid, et
s'étendre sur une chaise longue que lui avait préparée sa femme de
chambre.

Elle me salua des yeux seulement... et me demanda en souriant si je me
souvenais de ma promesse; alors, je lui présentai le livre, et je
m'aperçus avec étonnement qu'elle n'était vêtue que d'une espèce de
peignoir qui, n'étant pas lacé, descendait librement et laissait à
découvert ses épaules et sa poitrine voluptueusement cachée par une peau
de cygne, dans laquelle elle s'était enveloppée. Ses cheveux, quoique
retenus par un peigne, accusaient le sommeil récent, et quelques boucles
qui s'en échappaient, retombant sur son cou, et pénétrant jusque dans
son sein, semblaient inviter l'œil inexpérimenté à les y poursuivre,
tandis que, pour en rattacher d'autres qui ombrageaient son front et ses
longues paupières noires, elle laissait voir, peut-être sans s'en
douter, un bras d'albâtre que ne pouvaient cacher les manches de sa
chemise, qui, lorsqu'elle levait la main, retombaient jusqu'au coude. A
demi couchée sur un trône de coussins, elle se tournait avec
complaisance vers un petit chien qui s'approchait d'elle, la fuyait,
puis revenait la caresser, en courbant son dos, et en secouant les
oreilles et la queue.

Je m'assis à son côté sur un siége qu'avait avancé la femme de chambre
déjà partie, et je regardai cette flatteuse petite bête qui, en se
jouant avec le bas du peignoir, et en le relevant avec ses pattes,
laissait apercevoir une gentille pantoufle de soie rose tendre, et dans
cette pantoufle un petit pied, ô Lorenzo!... semblable à celui que
l'Albane peindrait à une Grâce sortant du bain... Oh! si comme moi tu
avais pu voir Thérèse, dans le même négligé, s'approchant du feu comme
elle, sans ceinture... En me rappelant ce bienheureux moment, je me
souviens que je n'osais respirer l'air qui l'entourait... Toutes mes
facultés étaient suspendues, et n'avaient de force que pour l'adorer...
Sans doute c'est un génie bienfaisant qui m'offrit alors l'image de
Thérèse... Je reportai, avec un léger sourire, les yeux sur la belle,
sur le petit chien, sur le tapis, sur le pied mignon... Mais les bords
du peignoir étaient baissés, et le pied avait disparu. Je me levai en
lui demandant pardon d'avoir choisi une heure aussi peu convenable, et,
en prenant congé d'elle, je m'aperçus qu'un air sérieux avait remplacé
le doux et tendre abandon qu'un instant auparavant on lisait sur sa
figure; au reste, je me trompe peut-être. Enfin, lorsque je fus seul, ma
raison, qui est en procès éternel avec mon cœur, me dit:

--Malheureux! crains celle-là seulement qui participe du ciel; prends
donc un parti et ne retire pas tes lèvres du contre-poison que te
présentait la fortune.

Je louai ma raison, mais le cœur avait déjà fait à sa guise. Tu
t'apercevras facilement, mon cher Lorenzo, que cette lettre est copiée,
et recopiée, parce que j'ai voulu me surpasser en beau style.

Oh! la cantate de Sapho! je la chante partout, je la répète à chaque
instant, à la promenade, en écrivant, au milieu de mes lectures; je
n'éprouvais pas cette inquiétude vague, Thérèse, lorsqu'il ne m'était
pas refusé de te voir et de t'entendre! Mais patience, onze milles et je
suis à la maison, deux milles encore, et... Oh! que de fois j'aurais fui
cette terre, si, dans la crainte d'être entraîné trop loin par mes
infortunes, je n'eusse préféré braver le péril, et rester près de toi...
Ici, du moins, nous sommes encore sous le même ciel!

_P.-S._--Je reçois à l'instant tes lettres! Voilà la cinquième fois, mon
cher Lorenzo, que tu m'accuses d'être amoureux. Amoureux, oui... Eh
bien, après? N'ai-je pas vu des gens se prendre de passion pour la
_Vénus de Médicis_, pour la _Psyché_, pour la lune ou pour quelque
étoile favorite? et toi-même, n'étais-tu pas tellement enthousiaste de
Sapho, que tu te la figurais parfaitement belle, et que tu traitais
d'ignorants ceux qui prétendaient qu'elle était petite et brune, et
plutôt laide que jolie? Dis-moi le contraire.

Trêve de plaisanteries. Je conviens avec toi que je suis un cerveau
bizarre, extravagant même; mais je ne vois pas qu'il y ait de honte à
cela. Voilà plusieurs jours que je m'aperçois que tu as la rage de
vouloir me faire rougir... Mais tu me permettras de te dire que je ne
sais, ne puis, ni ne dois rougir d'aucune chose à l'égard de Thérèse, ni
me plaindre, ni me repentir, entends-tu?... Vis joyeux.


Padoue...

(Les deux premiers feuillets de cette lettre, dans laquelle Ortis se
plaignait de ce que lui avait fait souffrir quelquefois son caractère
violent, ont été perdus; comme l'éditeur s'est proposé de publier
religieusement ces lettres d'après le manuscrit autographe, il a cru
nécessaire d'insérer ces fragments, d'autant plus qu'ils font facilement
deviner le contenu des pages qui manquent.)

       *       *       *       *       *

Reconnaissant du bienfait, je le suis aussi de l'injure; et cependant tu
sais combien de fois j'ai pardonné à mes ennemis, secouru ceux qui
m'avaient offensé, pleuré ceux qui m'avaient trahi. Mais les plaies
faites à mon honneur, Lorenzo,... celles-là demandent vengeance... Je ne
sais ni ne désire savoir ce qu'ils t'ont écrit; mais, quand ce misérable
s'est présenté devant moi, quoiqu'il y eût près de trois ans que je ne
l'eusse vu,... j'ai senti tout le corps me brûler. Je me suis contenu
cependant... Mais devait-il, par de nouveaux outrages, rallumer mon
ancien mépris? Je rugissais comme une bête féroce, et, si, dans cet
instant, il s'était présenté à ma vue,... je sens que je l'aurais mis en
pièces, l'eussé-je trouvé dans le sanctuaire.

Deux jours après, le lâche refusa de passer par le chemin d'honneur que
je lui avais ouvert, et chacun se mit à prêcher une croisade contre moi,
comme si je devais endurer tranquillement des affronts de la part de
celui qui déjà m'avait dévoré la moitié du cœur. Cette vile espèce
n'affecte la générosité que parce qu'elle n'a pas le courage de se
venger visière levée; mais il faut voir avec quelle adresse elle sait se
servir des poignards nocturnes de l'intrigue et de la calomnie... Je
n'ai point cherché à le tromper, je lui ai dit:

--Vous avez un bras et un cœur comme moi, et je suis mortel comme
vous.

Il me répondit par des cris et des larmes; alors, la colère, cette furie
dominatrice de mon cœur, commença à faire place au mépris. Je pensai
que l'homme courageux ne doit pas écraser le faible; mais aussi pourquoi
le faible irrite-t-il celui qui sait se venger?... Crois-moi, il faut
une bassesse stupide ou une surhumaine philosophie pour pardonner à un
ennemi qui se présente devant nous, la figure impudente, l'âme noire et
les mains tremblantes.

Enfin l'occasion m'a démasqué tous ces petits messieurs qui
s'émerveillaient à chacune de mes paroles et qui, à chaque instant,
m'offraient leur bourse et leurs services... Sépultures!... beaux
marbres et pompeuses épitaphes! mais ouvrez-les et vous ne trouverez que
vers et putréfaction. Et crois-tu, Lorenzo, que, si l'adversité nous
réduisait à leur demander du pain, il en serait quelques-uns qui se
ressouviendraient de leurs promesses? Pas un, ou peut-être un seul qui
voudrait acheter notre avilissement. Amis pendant le calme, la tempête
s'élève-t-elle, ils font force de rames pour s'éloigner de vous;... chez
eux, tout est calcul... Oh! s'il est encore des hommes qui sentent
frémir dans leurs entrailles les passions généreuses, qu'ils
s'éloignent! qu'ils fuient, comme les aigles et les bêtes sauvages, au
milieu des forêts et des montagnes inaccessibles, loin de la vengeance
et de l'envie des hommes... Les âmes sublimes passent au-dessus de la
multitude, qui, outragée de leur grandeur, tente d'arrêter leur essor ou
de les tourner en ridicule, en traitant de folie des actions que,
plongée dans la fange, elle ne peut ni admirer ni comprendre. Je ne
parle pas de moi; mais, lorsque je réfléchis aux obstacles que la
société oppose, à chaque pas, au génie et au cœur de l'homme, et,
comme dans un gouvernement immoral ou tyrannique tout est intérêt,
brigue et calomnie, je tombe à genoux pour remercier le Ciel, qui, en me
douant de ce caractère ennemi de toute servitude, m'a appris à vaincre
la fortune et à m'élever au-dessus de l'éducation. Je sais que la
première, la seule, la vraie science est celle de l'homme, qu'on ne peut
acquérir ni dans la solitude ni dans les livres, et que chacun peut
profiter de son expérience et de celle des autres, pour marcher avec
quelque sûreté au milieu des précipices de la vie; moi seul dois
craindre d'être trompé par ceux qui devaient m'instruire, précipité du
faîte de la fortune par ceux qui devaient m'y élever, et frappé par la
main qui aurait eu la force de me soutenir.

(Il manque une autre feuille.)

       *       *       *       *       *

..... Si du moins c'était la première fois, mais j'ai si cruellement
éprouvé toutes les passions! Je ne suis pas exempt de vices, je l'avoue;
mais jamais un vice ne m'a vaincu, et cependant, dans ce terrestre
pèlerinage, j'ai passé tout à coup des jardins aux déserts. Mais je
conviens qu'à une certaine époque, mon mépris pour les hommes naquit
d'un dédain orgueilleux et du désespoir de ne pouvoir trouver la gloire
et le bonheur dont je m'étais flatté dans les premières années de ma
jeunesse. Crois-tu, Lorenzo, que, si j'avais voulu, comme tant d'autres,
trafiquer de ma foi, renier la vérité, vendre mon esprit, je ne vivrais
pas maintenant plus honoré et plus tranquille? Mais les honneurs et la
tranquillité de ce siècle perdu méritent-ils d'être achetés par la vente
de mon âme? Peut-être la crainte de l'infamie, plus encore que l'amour
de la vertu, m'a-t-elle retenu sur les bords du précipice et empêché de
commettre de ces fautes qu'on respecte chez les grands, qu'on tolère
dans la classe moyenne de la société, et qu'on punit chez les malheureux
pour ne point laisser sans victimes l'autel de la justice. Non, jamais
aucune force humaine, aucune puissance divine ne parviendront à me faire
répéter sur le théâtre du monde l'éloge du _petit brigand_... Pour
veiller la nuit dans le boudoir de nos femmes à la mode, je sais qu'il
faut être libertin de profession, parce qu'elles veulent encore
maintenir leur réputation auprès des hommes qu'elles croient
susceptibles de quelque ombre de pudeur... Eh! moi-même n'ai-je pas reçu
d'une femme des préceptes de trahison et de séduction! et peut-être
eussé-je trahi et séduit comme un autre, si le plaisir que je comptais y
goûter n'eût pas dû redescendre amer dans mon âme, qui n'a jamais su se
plier aux circonstances, ni transiger avec la raison. Voilà pourquoi
tant de fois tu m'as entendu redire que tout dépend du cœur;... du
cœur, que ni le Ciel, ni les hommes, ni nos intérêts mêmes ne peuvent
jamais changer.

Dans l'Italie la plus cultivée, et dans quelques villes de France, j'ai
cherché avec soin ce _grand monde_, que partout j'entendais vanter avec
tant d'emphase. Qu'ai-je vu? Une foule de nobles, de savants et de
belles; mais tous sots, bas et méchants!... tous!... J'ai cependant, je
l'avouerai, rencontré quelquefois, mais toujours parmi le peuple, des
hommes d'un caractère libre, que rien n'avait pu émousser encore.
J'errais ça et là, et dessus et dessous, semblable aux âmes de ces
malheureux que le Dante place à la porte de l'enfer comme ne les
jugeant pas dignes d'habiter avec les parfaits damnés. Pendant tout un
an, sais-tu ce que j'ai trouvé partout? Sottise, déshonneur, ennui
mortel... Et, tandis que, tremblant encore sur le passé, je commençais à
me rassurer sur l'avenir en me croyant dans le port, mon mauvais génie
m'entraîne de nouveau à des malheurs inévitables.

Tu vois, Lorenzo, que j'ai raison de lever les yeux vers ce rayon de
salut, qu'un hasard propice me présente. Mais, je t'en conjure,
épargne-moi ton refrain habituel: _Ortis, Ortis, ton intolérance te
rendra misanthrope_. Et crois-tu donc que, si je haïssais les hommes, je
me plaindrais comme je le fais de leurs vices? Au reste, puisque je ne
sais pas en rire et que je crains de m'en fâcher, je crois que le
meilleur parti est la retraite; d'autant plus que je ne vois pas qui
pourrait me garantir de la haine de cette race, à laquelle je ressemble
si peu. Il ne s'agit point ici de discuter de quel côté est la raison;
je l'ignore, et certes je ne pense pas qu'elle soit toute du mien. Mais
l'essentiel, je crois (et, en cela, nous sommes d'accord), c'est que mon
caractère franc, ouvert et loyal, ou plutôt obstiné, brusque et
imprudent, ne peut nullement s'accorder avec cette religieuse étiquette
qui couvre d'une même livrée l'extérieur de ceux-là, et, sur mon
honneur, pour vivre en paix avec eux, je n'ai point envie de changer
d'habits. Je me trouve donc dans une guerre ouverte, qui ne me laisse
pas même espérer de trêve, et ma défaite est d'autant plus inévitable,
que je ne sais point combattre avec le masque de la dissimulation, vertu
cependant assez accréditée et encore plus profitable. Vois ma
présomption, Lorenzo: je me crois meilleur que les autres, et voilà
pourquoi je dédaigne de me contrefaire; mais, bon ou mauvais, et tel que
suis enfin, j'ai la générosité ou plutôt l'effronterie de m'exposer nu
et comme je suis sorti des mains de la nature. J'avoue que parfois je me
dis à moi-même:

--Crois-tu qu'il n'y a pas quelque danger à professer cette vérité?

Et je me réponds que je serais bien fou, si, lorsque j'ai trouvé dans ma
solitude le bonheur et la tranquillité des élus, qui se béatifient dans
la contemplation du souverain bien, j'allais, pour ne pas risquer de
devenir amoureux (c'est ton antienne ordinaire), me remettre encore à la
disposition de cette tourbe fausse et méchante.


Padoue, 23 décembre.

Ce maudit pays semble encore engourdir mon âme, déjà fatiguée de la vie.
Gronde-moi tant que tu voudras, Lorenzo, mais je ne sais que devenir à
Padoue. Si tu voyais avec quelle figure apathique je suis là...
hésitant... et me torturant l'esprit pour te commencer cette misérable
lettre... A propos, le père de Thérèse est revenu et m'a écrit. Je lui
ai répondu en lui annonçant mon retour; il me semble qu'il y a mille ans
que je l'ai quitté.

Cette Université (comme toutes les Universités du monde) est composée de
professeurs pédants, ennemis entre eux, et d'écoliers dissipés. Lorenzo,
sais-tu pourquoi les grands hommes sont si rares dans la foule? C'est
que cette émanation de la Divinité qui constitue le génie ne peut
exister que dans l'indépendance et la solitude; dans la société, on lit
et on imite beaucoup; mais on médite peu. Cette ardeur généreuse qui
fait écrire, penser et sentir fortement, finit par s'évaporer en
paroles. Pour estropier une foule de langues, nous dédaignons
d'apprendre la nôtre, et nous nous donnons en ridicule aux étrangers et
à nous-mêmes. Dépendants des préjugés, des intérêts et des vices des
hommes, guidés par une chaîne de devoirs et de besoins, nous confions à
la multitude notre gloire et notre bonheur, nous parvenons à la richesse
et à la puissance, et nous finissons par nous épouvanter de notre
élévation même, parce que la renommée attire les persécuteurs, et que
notre grandeur d'âme nous rend suspects aux gouvernements et aux
princes, qui ne veulent ni grands hommes ni grands scélérats. Celui qui,
dans des temps d'esclavage, est payé pour instruire la jeunesse, presque
jamais ne remplit son mandat sacré. De là vient cet appareil de leçons
pédantesques et pédagogiques qui ne tendent qu'à rendre la raison
difficile et la vérité même suspecte. Tiens, Lorenzo, je ne puis mieux
comparer les hommes qu'à un troupeau d'aveugles qui errent au hasard.
Quelques-uns s'efforcent d'entr'ouvrir les yeux et se persuadent qu'ils
distinguent dans les ténèbres, où cependant ils ne doivent marcher qu'en
trébuchant...

Mais supposons que je n'ai rien dit. Il y a des opinions qu'on ne peut
discuter qu'avec le petit nombre de ceux qui envisagent les sciences
avec le même sourire qu'Homère contemplait les hauts faits des
grenouilles et des rats... Pour cette fois, tu conviendras que j'ai
raison.

Or, puisque Dieu t'envoie un acquéreur, tu me feras plaisir de vendre
corps et âme tous mes livres. Qu'ai-je à faire de quatre mille volumes
et plus, que je ne peux ni ne veux lire? Conserve-moi seulement ceux
dans lesquels tu trouveras des notes écrites de ma main: que d'argent
j'ai employé à cette folie qui, je le crains bien, n'est passée que pour
faire place à une autre! Tu en remettras le prix à ma mère; il
l'indemnisera un peu des dépenses énormes qu'elle a faites pour moi.--Je
ne sais comment je m'arrange, mais j'épuiserais un trésor; l'occasion me
semble avantageuse, il faut en profiter; les temps deviennent de plus en
plus malheureux, et il n'est pas juste que, pour moi, la pauvre femme
traîne dans la misère le peu de temps qu'elle a encore à vivre. Adieu,
Lorenzo.


Des monts Euganéens, 3 janvier 1798.

Pardonne: je te croyais plus sage... Le genre humain est cette troupe
d'aveugles que tu vois, se heurtant, se pressant et se traînant derrière
l'inexorable fatalité; pourquoi craindre alors un avenir que nous ne
pouvons éviter?

Je me trompe! la prudence humaine peut, par ses combinaisons, rompre
cette chaîne d'infiniment petits événements que nous appelons destin;
mais peut-elle pour cela plonger ses regards dans les ombres de
l'avenir? Tu m'exhortes encore à fuir Thérèse; mais c'est comme si tu me
disais: «Abandonne ce qui te fait chérir la vie... Crains le mal et
tombe dans le pire...» Mais supposons un instant que, pour éviter
prudemment le péril, je doive interdire à mon âme tout éclair de
bonheur, ma vie alors ne s'écoulerait-elle pas pareille aux austères
journées de cette saison obscure et nébuleuse, qui ferait presque
désirer la cessation de la vie jusqu'au retour du printemps? Conviens
donc, Lorenzo, qu'il vaut mieux que la nuit vienne avant le soir, et que
notre matin, du moins, se réjouisse aux rayons du soleil? D'ailleurs, si
je voulais être toujours en garde contre mon cœur, ne ferait-il pas à
ma raison une guerre éternelle? Et dis-moi quelle en serait l'utilité.
Je naviguerai donc comme un homme perdu; que les choses aillent comme
elles pourront: en attendant,

    Je sens mon air natal, et mes douces collines
          Montent à l'horizon!


10 janvier.

Odouard nous écrit que ses affaires ne le retiendront plus guère qu'un
mois, et il espère revenir au printemps... Alors, oui, vers les premiers
jours d'avril, je penserai à partir.


19 janvier.

Existence humaine: songe trompeur! auquel, semblables à ces femmelettes
qui font reposer leur avenir sur des superstitions et des présages, nous
attachons cependant un si grand prix!... prends garde! tu tends la main
à une ombre qui, tandis qu'elle t'est chère, est peut-être en horreur à
tel autre;--ainsi donc tout mon bonheur n'est que dans l'apparence des
objets qui m'entourent, et, si je cherche quelque chose de réel, ou j'en
reviens à me tromper, ou, surpris et épouvanté, je ne fais que m'égarer
dans le vide. Je ne sais, mais je commence à craindre que nous ne soyons
qu'un infiniment petit anneau du système incompréhensible de la nature,
et qu'elle ne nous ait doués d'un si grand amour de nous-mêmes qu'afin
que ces profondes craintes et ces suprêmes espérances, créant dans notre
imagination une série innombrable de biens et de maux, nous tinssent
incessamment occupés de cette triste existence si douteuse, si courte et
si malheureuse; et elle, pendant que nous servons aveuglément à son but,
elle rit de notre orgueil, qui nous fait penser que l'univers est créé
pour nous seuls, et que nous seuls sommes dignes et capables de donner
des lois à la création.

Tout à l'heure j'allais devant moi, perdu dans la campagne, enveloppé
jusqu'aux yeux dans mon manteau, observant l'agonie de la terre
ensevelie sous des monceaux de neige, sans herbe ni feuilles qui
rappelassent sa richesse passée; je ne pouvais longtemps arrêter ma vue
sur les épaules de ses montagnes dont les cimes élevées disparaissaient
dans un nuage grisâtre, qui, en s'abaissant, augmentait encore la
tristesse de ce jour froid et ténébreux. Je me figurais ces neiges
amoncelées se détachant tout à coup et se précipitant semblables à ces
torrents qui inondent la plaine, renversent les plantes, les arbres, les
cabanes, et détruisent en un jour le travail de tant d'années et
l'espérance de tant de familles! de temps en temps, un faible rayon de
soleil tremblait à travers cette atmosphère épaisse et rassurait la
terre en lui annonçant que le monde n'était pas plongé dans l'éternelle
nuit. Me tournant alors vers cette partie du ciel qui conservait la
teinte rougeâtre de son dernier reflet, je m'écriai:

--O soleil! tout change donc ici bas, et un jour viendra où Dieu
retirera les regards de toi, et, toi aussi, tu changeras de forme; et
alors, les nuages ne serviront plus de cortège à tes rayons, et l'aube
ne viendra plus, couronnée de roses célestes et ceinte de flammes,
annoncer à l'Orient que tu te lèves. Réjouis-toi cependant de ta
carrière, qui sera peut-être triste un jour et pareille à celle de
l'homme. Tu le vois: quant à lui, l'homme n'a point à se louer de la
sienne; et, si parfois il rencontre sur son chemin les prés fleurissants
d'avril, il doit plus souvent encore traverser les sables brûlants de
l'été et les glaces mortelles de l'hiver.


22 janvier.

Ainsi vont les choses, cher ami; hier au soir, j'étais auprès du foyer
autour duquel s'étaient rassemblés quelques paysans des environs, qui,
en se chauffant, s'amusaient à raconter leurs anciennes aventures. Tout
à coup une jeune fille, les pieds nus et paraissant transie de froid,
entre, et, s'adressant au jardinier, lui demande l'aumône pour la
_pauvre vieille_. Tandis qu'elle se réchauffait, il préparait pour elle
deux petits fagots de bois sec et deux pains bis. La paysanne les prit,
nous salua et partit; je sortis derrière elle, et, sans intention, je
suivis ses traces imprimées dans la neige.

Arrivée à un monceau de glaces qui barraient le chemin, elle s'arrêta,
cherchant des yeux une place où elle pût passer. Je la joignis.

--Allez-vous bien loin, jeune fille?

--Non, monsieur, là, un demi-mille environ.

--Ces fagots sont trop lourds pour vous, laissez-m'en prendre au moins
un.

--Ils ne me fatigueraient point si je pouvais les porter sur mes
épaules; mais ces deux pains m'embarrassent.

--Alors, laissez-moi donc porter les pains.

Elle me les présenta en rougissant, et je les mis sous mon manteau.
Après une petite heure de marche, nous entrâmes dans une chaumière au
milieu de laquelle nous aperçûmes une vieille femme qui se chauffait à
un vase de braise, sur lequel elle étendait les paumes de ses mains en
appuyant ses pouces sur ses genoux.

--Bonjour, mère, lui dis-je en m'approchant d'elle.

--Bonjour, me répondit-elle.

--Comment vous portez-vous, mère?

Cette question et dix autres que je lui fis successivement restèrent
sans réponse, tant elle était occupée à se réchauffer les mains; de
temps en temps seulement, elle levait les yeux pour voir si nous étions
partis. Nous déposâmes toutes nos petites provisions; et la vieille,
sans plus nous regarder, fixa sur elles son œil immobile, et, à notre
promesse de revenir le lendemain, elle ne nous répondit que par un
second «Bonjour!» qu'elle laissa échapper comme malgré elle.

En regagnant la maison, la jeune paysanne me racontait que cette femme,
qui pouvait avoir environ quatre-vingts ans, était très-malheureuse, en
ce que la saison empêchait souvent les habitants du village de lui faire
passer les secours dont elle avait besoin, et que quelquefois on l'avait
trouvée près de mourir de faim; cependant, la crainte de quitter la vie
était si forte chez elle, qu'on la voyait continuellement occupée à
marmotter des prières pour que Dieu la conservât en ce monde. J'ai
entendu dire ensuite à un vieux paysan que, depuis qu'elle avait perdu
son mari tué d'un coup d'arquebuse, elle avait vu, dans une année de
disette, mourir autour d'elle ses fils, ses filles, ses gendres, ses
belles-filles et ses neveux. Et cependant, frère, cette malheureuse, qui
joint aux maux présents le souvenir des maux passés, demande encore au
ciel de lui conserver une vie noyée dans une mer de douleurs.

Hélas! tant de dégoûts assiégent notre existence, qu'il ne faut pas
moins que cet instinct invincible qui nous y attache, pour l'acheter,
quand la nature nous donne tant de moyens de nous en délivrer, pour
l'acheter, dis-je, comme nous le faisons par l'avilissement, les pleurs,
et quelquefois encore par le crime...


17 mars.

Depuis deux mois, je ne te donne pas signe de vie, et tu t'en es
effrayé, et tu as craint que je ne fusse vaincu par l'amour, au point de
ne me souvenir ni de toi ni de la patrie.--O frère! que tu me connais
peu, que tu connais peu le cœur humain et toi-même, si tu penses que
le sentiment de la patrie puisse s'attiédir ou s'éteindre, et si tu
crois qu'il cède aux autres passions, tandis qu'au contraire il les
irrite et en est irrité.--C'est vrai, et, en cela, tu as dit vrai:
_L'amour dans un cœur malade, et où les autres passions sont
désespérées, renaît tout-puissant_.--Et j'en suis une preuve; mais qu'il
y renaisse mortel, tu te trompes; sans Thérèse, je serais aujourd'hui
dans la tombe.

La nature crée de sa propre autorité des esprits qui ne peuvent être que
généreux; il y a vingt ans, il était possible qu'ils demeurassent sans
force et engourdis dans la torpeur universelle de l'Italie; mais les
temps d'aujourd'hui ont réveillé en eux leurs natives et viriles
passions; et ils ont acquis telle trempe, qu'on puisse les briser,
oui--les faire plier, non. Et ceci n'est point une sentence
métaphysique; crois-moi, c'est la vérité qui resplendit dans la vie de
beaucoup d'hommes des anciens jours, glorieusement malheureux: vérité
dont je me suis convaincu en vivant avec beaucoup de concitoyens que je
plains et que j'admire en même temps; parce que, si Dieu n'a pas pitié
de l'Italie, ils devront enfermer au plus profond de leur cœur
l'amour de la patrie,--le plus funeste des amours, en ce qu'il brise ou
endolorit toute la vie, et qu'avant de l'abandonner, ils auront pour
chers les périls, l'agonie et la mort;--et je suis un de ceux-là;--et
toi aussi, Lorenzo.

Mais, si j'écrivais là-dessus ce que j'ai vu et ce que je sais, je
ferais une chose inopportune et cruelle, en rallumant en vous tous cette
flamme que je voudrais éteindre en moi.--Je pleure, crois-moi, la
patrie; je la pleure secrètement, et je désire

    Que je répande seul mes larmes ignorées.

Une autre espèce d'amateurs d'Italie se plaint à haute voix, criant
qu'ils ont été vendus et livrés; mais, s'ils se fussent armés, ils
eussent été vaincus peut-être, mais non pas trahis; et, s'ils s'étaient
défendus jusqu'à la dernière goutte de leur sang, les vainqueurs
n'eussent pas pu les vendre, et les vaincus n'eussent point tenté de se
racheter. Il y en a beaucoup parmi nous qui croient que la liberté se
peut payer à prix d'argent, qui pensent que les nations étrangères
viennent, par amour de l'équité, s'égorger réciproquement dans nos
campagnes pour délivrer l'Italie; mais les Français, qui ont rendu
odieuse la divine théorie de la liberté publique, feront les Timoléons à
notre égard.--Beaucoup espèrent dans le jeune héros né de sang italien,
né où se parle notre langue;--moi, d'une âme basse et cruelle, je
n'attendrai jamais rien d'utile ni d'élevé pour nous; que m'importe
qu'il ait le courage et le rugissement du lion, s'il a l'esprit du
renard! Oui, bas et cruel, et les épithètes ne sont pas exagérées;
n'a-t-il pas vendu Venise avec une franche et généreuse fierté? Selim
Ier, qui fit égorger sur le Nil trente mille soldats circassiens qui
s'étaient fiés à sa parole, et Nadir schah, qui, dans notre siècle,
assassina trois cent mille Indiens, sont plus féroces, c'est vrai, mais
moins méprisables. J'ai vu de mes yeux une constitution démocratique,
apostillée par le jeune héros, apostillée de sa main, et envoyée de
Passeriano à Venise, pour qu'elle y fût acceptée; et le traité de
Campo-Formio était déjà signé depuis plusieurs jours, et Venise vendue:
et la confiance que le héros nous inspirait à tous a rempli l'Italie de
proscrits, d'émigrants et d'exilés. Je n'accuse pas la raison d'État,
qui vend les nations comme des troupeaux de bêtes: ce fut et ce sera
toujours ainsi mais je pleure ma patrie,

    Qui me fut enlevée, et de telle manière,
    Que l'offense en mon cœur vit encore tout entière.

Il est né Italien, et secourra un jour la patrie.--Qu'un autre le croie;
moi, j'ai répondu et je répondrai toujours: «La nature le créa tyran, et
le tyran n'a point d'égard à la patrie. Il n'en a pas!»

Quelques-unes des nations, en voyant les plaies de l'Italie, vous disent
qu'il faut savoir les guérir avec les remèdes extrêmes nécessaires à la
liberté. C'est vrai, l'Italie a des abbés et des moines; mais elle n'a
plus de prêtres; car, là où la religion n'est point incarnée dans les
lois et dans les mœurs d'un peuple, l'administration du culte n'est
plus qu'un commerce. L'Italie a des nobles encore tant que tu voudrais,
mais elle n'a plus de patriciens; les patriciens défendaient l'Italie
d'une main pendant la guerre, et la gouvernaient de l'autre pendant la
paix. Tandis qu'en Italie, maintenant, la grande prétention des nobles
est de ne faire ni savoir rien. Enfin nous avons encore un peuple, mais
nous n'avons plus de citoyens, ou bien peu, du moins. Les médecins, les
avocats, les professeurs d'université, les lettrés, les riches
marchands, l'innombrable foule des employés font des arts libéraux et
s'intitulent bourgeois; mais ils n'ont ni force ni droit de bourgeoisie.
Chacun gagne du pain ou des diamants, son nécessaire ou son superflu,
avec son industrie personnelle, mais il n'est pas propriétaire sur ce
sol; il est une portion du peuple moins malheureux, mais non pas moins
esclave; une terre est possible sans habitants:--un peuple sans terre,
jamais. C'est pour cela que le petit nombre de propriétaires
territoriaux, en Italie, seront toujours les dominateurs invisibles et
les arbitres de la nation. Or, des moines et des abbés, faisons des
prêtres; convertissons les nobles en patriciens, tous les habitants, ou
une partie du moins, en propriétaires ou en possesseurs de terres. Mais
prenons garde. Faisons cela sans carnage, sans impiété, sans factions,
sans proscriptions, sans exils, sans l'aide, sans le sang, sans les
extorsions des armes étrangères, sans division territoriale, sans lois
agraires, sans expropriations des biens paternels; car, si jamais de
pareils remèdes étaient indispensables pour nous tirer de notre
perpétuel et infâme esclavage, je ne sais vraiment ce que je
préférerais;--ni infamie ni servitude.--Être l'exécuteur de si cruels et
souvent de si inefficaces remèdes, jamais: l'individu a toujours quelque
voie de salut, lui, ne fût-ce que la tombe. Mais un peuple ne peut pas
se suicider d'un coup et tout entier; et cependant, si j'écrivais,
j'exhorterais l'Italie à subir en paix sa situation présente, et à
laisser à la France le honteux malheur d'avoir sacrifié tant de victimes
humaines à la liberté, victimes sur lesquelles le Conseil des cinq
cents, ou d'un seul, cela revient au même, a posé et posera son trône
vacillant de minute en minute, comme tout trône qui a pour fondement des
cadavres.

Le temps depuis lequel je t'ai écrit n'a pas été perdu pour moi; je
crois même avoir trop gagné pendant ce temps, mais c'est un gain
funeste. M. T*** a beaucoup de livres de philosophie politique, et des
meilleurs écrivains du monde moderne; et, soit pour résister au désir
d'aller voir Thérèse, soit par ennui ou par curiosité, je me suis fait
envoyer ces livres, et, soit en les lisant, soit en les feuilletant,
j'en ai fait les maussades compagnons de mon hiver.--Certes, j'avais
cependant une plus aimable compagnie: c'était celle des petits oiseaux,
qui, chassés par le froid des montagnes et des prairies, venaient
chercher leur nourriture près des habitations des hommes, leurs ennemis,
se posaient par famille et par tribu sur mon balcon, où je leur
apportais leur dîner et leur souper; mais aussi peut-être que, le froid
parti, ils m'abandonneront pour jamais. En somme, j'ai recueilli de mes
longues lectures que l'ignorance des hommes est peut-être chose
dangereuse, mais que leur connaissance, lorsqu'on n'a pas le courage de
les tromper, est une chose funeste. J'ai recueilli que les nombreuses
opinions de beaucoup de livres et les contradictions historiques mènent
l'esprit le plus arrêté à la confusion, au chaos et au vide; si bien
que, si l'on me mettait dans l'obligation de ne jamais lire ou de lire
toujours,--je préférerais ne jamais lire; et peut-être ferai-je ainsi.
J'ai recueilli enfin que nous avons toutes passions vaines, que la vie
elle-même n'est qu'une vanité, et que néanmoins dans cette vanité est
la source de nos erreurs, de nos larmes et de nos crimes.

Et cependant, je sens plus que jamais revivre dans mon cœur l'amour
de la patrie;--et, quand je pense à Thérèse, et qu'en y pensant,
j'espère,--je retombe dans une tristesse plus profonde, et je me dis:
«Quand ma femme sera aussi la mère de mes fils, mes fils n'auront pas de
patrie, et leur mère ne s'apercevra qu'en gémissant qu'elle devient
mère!» Aux autres passions qui se font sentir aux jeunes filles, et
surtout aux jeunes filles italiennes, à l'aurore fugitive de leur vie,
s'est joint ce malheureux amour de la patrie. Je détourne autant que je
peux la conversation de M. T*** des discussions politiques, dans
lesquelles il se passionne; sa fille alors n'ouvre jamais la bouche;
mais je m'aperçois combien les angoisses de son père et les miennes
retentissent jusqu'au plus profond de son cœur. Tu sais que ce n'est
point une femme vulgaire et insoucieuse des intérêts publics; car, dans
un autre temps, elle eût pu choisir un autre mari; elle est douée d'une
âme haute et de nobles pensers, et elle voit combien m'est pesant ce
repos d'obscur et froid égoïsme dans lequel languissent tous nos jours.

Vraiment, Lorenzo, même en me taisant, je découvre que je suis misérable
et vil à mes propres yeux. La volonté forte et l'impuissance d'agir
font le plus malheureux des hommes, l'homme passionné en politique; il
faut qu'il enferme cette volonté, qu'il l'étouffe dans son cœur, ou
il sera ridicule au monde, ou il fera la figure d'un paladin de roman.
Quand Caton se tua, un pauvre patricien, nommé Cosius, se tua comme lui:
l'un fut admiré, parce que, avant de recourir à cette extrémité, il
avait tout tenté pour ne pas être esclave; l'autre fut raillé, parce
que, par amour de la liberté, il n'avait pas su faire autre chose que se
poignarder.

Mais, tout en restant chez moi, je n'en suis pas moins de pensée près de
Thérèse; cependant, j'ai encore un tel empire sur moi-même, que je
laisse passer trois et quatre jours sans la voir; c'est que son seul
souvenir me procure une flamme suave, une lumière, une consolation de
vie;--ô courte peut-être, mais divine douceur!--et c'est ainsi que
j'échappe à un désespoir complet.

Et, quand je suis près d'elle--d'un autre peut-être tu ne le croirais
pas, Lorenzo; mais de moi, si!--alors, je ne lui parle pas d'amour:
voilà six mois que son âme fraternise avec la mienne, et jamais elle n'a
entendu sortir de mes lèvres la certitude de mon amour; mais comment
cependant n'en serait-elle pas sûre? M. T*** joue avec moi aux échecs
des soirées entières. Elle travaille assise près de la table,
silencieuse, si ce n'est lorsque parlent ses yeux;--mais cela arrive
rarement;--et, se baissant tout à coup, alors ils ne demandent que la
pitié: et quelle autre pitié puis-je lui accorder, excepté de retenir,
tant que j'en aurai la force, mes passions cachées au fond de mon
cœur? Est-ce que je vis pour autre chose qu'elle? et, quand ce
nouveau songe d'or sera fini, je baisserai volontiers la toile: la
gloire, la science, la jeunesse, la fortune, la patrie, tous ces
fantômes qui, jusqu'à présent, ont joué un rôle dans ma comédie,
n'existeront plus pour moi! je baisserai la toile; et je laisserai les
autres hommes se fatiguer pour accroître les plaisirs et diminuer les
douleurs d'une vie qui, à chaque minute, se raccourcit, et que cependant
les malheureux voudraient se persuader immortelle.

Enfin voilà qu'avec mon désordre habituel, et avec un calme inaccoutumé,
j'ai répondu à ta longue et affectueuse lettre.--Tu sais, toi, beaucoup
mieux exposer les raisons; mais, moi, je sens trop les miennes; mais, si
j'écoutais plus les autres que moi, j'en arriverais peut-être à
m'ennuyer en moi-même, et c'est dans l'absence de cet ennui de soi-même
qu'existe le peu de félicité que l'homme peut espérer sur la terre.


3 avril.

Lorsque l'âme est tout entière absorbée dans une espèce de béatitude,
nos faibles facultés, accablées par une somme trop forte de bonheur,
deviennent presque stupides, muettes et inhabiles à aucune fatigue. Si
je ne menais pas une vie d'élu, tu recevrais plus souvent de mes
nouvelles. Lorsque le malheur alourdit le fardeau de notre existence,
nous courons en faire part à quelque malheureux, et il reprend force de
son côté eu voyant qu'il n'est pas le seul voué aux larmes; mais, s'il
nous luit quelque moment de félicité, nous nous concentrons tout en
nous-même, tremblant que notre bonheur ne diminue de la part que
pourrait y prendre un ami: et cependant notre orgueil nous pousse à
conduire ce bonheur en triomphe; puis il sent médiocrement sa propre
passion, ou triste ou joyeuse, celui qui peut trop minutieusement la
décrire.--Et cependant, la nature redevient belle, belle comme elle
devait être, lorsque, sortant pour la première fois de l'abîme informe
du chaos, elle envoya devant elle la riante aurore d'avril, et que
celle-ci, abandonnant ses blonds cheveux à l'orient, et ceignant peu à
peu l'univers de son manteau de pourpre, versa, bienfaisante, la fraîche
rosée, et envoya l'haleine vierge encore de la brise annoncer aux
fleurs, aux nuages, aux mers et à tous les êtres enfin qui la saluaient,
la présence du soleil; du soleil! sublime image de Dieu, lumière, âme et
vie de tout ce qui existe!


6 avril.

Hélas! il n'est que trop vrai, Lorenzo, quelquefois mon imagination me
présente le bonheur; il est là, il me semble que je vais le saisir, je
tends la main, quelques pas encore et puis... tout à coup le voile se
déchire, mon âme ulcérée le voit s'évanouir et s'éloigner d'elle, et se
brise alors comme si elle perdait un bien qu'elle possédât depuis
longtemps.

Enfin il nous écrit que la chicane a retardé l'appel de sa cause et que
la Révolution a fait fermer les tribunaux pour quelque temps; joins à
cela l'intérêt qui domine toutes les autres passions, un nouvel amour
peut-être... que sais-je, moi? Que te fait tout cela? me diras-tu...
Rien, mon cher Lorenzo; à Dieu ne plaise que je veuille profiter de sa
froideur! mais conçois-tu que, dans sa position, il puisse rester un
jour de plus éloigné de Thérèse?... Insensé que je suis!
m'illusionnerais-je donc toujours?... et pour avaler ensuite le breuvage
mortel que, moi-même, je me serais préparé?...


11 avril.

... Elle était à demi-couchée sur un sofa en face de la fenêtre des
collines, observant d'un œil distrait les nuages qui traversaient le
vague de l'air.

--Quel azur profond! me dit-elle en se tournant vers moi.

J'étais à son côté, muet, et les yeux fixés sur sa main, qui tenait un
petit livre entr'ouvert... Je ne sais comment cela se fit, mais je ne
m'aperçus pas que l'ouragan commençait à mugir, et que le vent du nord,
soufflant avec violence, courbait jusqu'à terre les plantes et les
jeunes tiges.

--Pauvres arbrisseaux! s'écria Thérèse.

Je sortis tout à coup de ma rêverie; la nuit, devenue plus épaisse,
n'était interrompue que par la lueur bleuâtre des éclairs, qui la
faisaient paraître plus noire encore. La pluie tombait par torrents, la
foudre se faisait entendre. Peu après, je vis les fenêtres fermées, et
une lumière dans la chambre... Le domestique venait de remplir son
office accoutumé, comme il avait l'habitude de le faire lorsqu'on
craignait le mauvais temps; il nous avait dérobé le spectacle de la
nature irritée: Thérèse, plongée dans une rêverie profonde, ne s'en
aperçut point et le laissa faire.

Je lui pris le livre des mains, et, l'ouvrant au hasard, je lus.

«La jeune Glycère exhala sur mes lèvres son dernier soupir. Avec
Glycère, j'ai perdu tout ce que je pouvais jamais perdre. Sa tombe est
l'unique coin de terre que je daigne appeler mien. Seul, j'en connais la
place; je l'ai couverte de rosiers touffus qui fleurissent comme
autrefois fleurissait son visage, et qui répandent une odeur pareille à
celle de son souffle. Tous les ans, dans le mois des fleurs, je visite
le bosquet sacré... Je m'assieds sur la terre qui recouvre ses cendres,
je cueille une rose, et je me dis: «Ainsi tu fleuris un jour...» Puis je
l'effeuille, et je l'éparpille... Je me rappelle le doux songe de nos
amours... O ma bien-aimée, où es-tu?... Une larme alors, s'échappant de
mes yeux, arrose l'herbe qui pointe sur sa tombe... et apaise son ombre
amoureuse.»

Je me tus...

--Pourquoi ne continuez-vous pas? me dit Thérèse en soupirant et en
fixant sur moi ses regards mélancoliques.

Je repris alors.... Mais, lorsque j'en fus à ces mots: «Ainsi tu fleuris
un jour,» ma voix étouffée s'arrêta, et une larme de Thérèse tomba sur
ma main, qui serrait la sienne...


17 avril.

Tu te rappelles, Lorenzo, cette jeune personne qui, il y a quatre ans,
habita au bas de nos collines? Tu sais qu'elle aimait notre ami Olivier
P***, et tu sais comment, étant pauvre, il ne put l'épouser à cause de
sa pauvreté? Je l'ai revue aujourd'hui, mariée à un noble parent de la
famille T***; car, en passant par ses propriétés, elle est venue faire
une visite à Thérèse: j'étais assis à terre, sur un tapis, près de la
petite Isabelle, qui épelait l'alphabet sur une chaise... En
l'apercevant, je me levai et je courus à elle presque pour
l'embrasser... Quel changement! dédaigneuse, affectée! Ce ne fut qu'au
bout de quelque temps qu'elle sembla se souvenir de m'avoir vu
autrefois. Alors, elle nous balbutia, moitié à moi, moitié à Thérèse, un
compliment qu'elle avait probablement préparé, mais que ma présence
inattendue lui avait fait oublier, et, se remettant à parler bijoux,
colliers, rubans, elle reprit son aplomb. Je crus faire un acte de
charité en détournant la conversation de pareilles fadaises, et, comme
toutes les jeunes filles deviennent plus belles de visage et n'ont plus
besoin d'ornements lorsqu'elles parlent modestement de leur cœur, je
lui rappelai cette campagne et ces jours...

--Oui, oui, me répondit-elle négligemment.

Elle se remit à vanter l'excellence du travail de ses pendants
d'oreille. Le mari cependant (qui, dans le grand peuple des Pygmées, a
peut-être escroqué la réputation de savant comme l'Algarotti, le*** et
tant d'autres), semant son parler toscan de mille phrases françaises,
prit la parole, et renchérit encore sur le prix de ces bagatelles et le
bon goût de son épouse.

Je m'étais levé pour prendre mon chapeau, un coup d'œil de Thérèse me
fit rasseoir, et la conversation tomba sur des livres que nous lisions à
la campagne. C'est alors que tu aurais entendu notre homme nous faire le
catalogue de sa prodigieuse bibliothèque, de ses superbes éditions, des
auteurs anciens qu'il avait, disait-il, grand soin de compléter dans ses
voyages. J'en riais au fond du cœur, et lui continuait son
dénombrement, lorsque Jésus permit qu'un domestique, qui était allé
chercher M. T***, revînt dire qu'il était à la chasse dans les
montagnes. Cet incident arrêta l'énumération; et je profitai de ce
moment de relâche pour demander à l'épouse des nouvelles de son ancien
amant Olivier, que je n'avais pas revu depuis ses malheurs; que
devins-je, Lorenzo, lorsque je l'entendis me répondre froidement:

--Il est mort!

--Il est mort? m'écriai-je en me levant brusquement et en fixant sur
elle des yeux égarés.

Je décrivis alors à Thérèse l'excellent caractère de ce jeune homme sans
pareil; je lui racontai comment le sort acharné contre lui le conduisit
au tombeau dans une affreuse misère, et comment il mourut cependant pur
de taches et de fautes.

Le mari se mit alors à nous donner des détails sur la mort du père
d'Olivier, sur les prétentions de son frère aîné, sur les procès
toujours embrouillés qui furent portés devant les tribunaux, lesquels,
ayant à juger entre deux fils d'un même père, enrichirent l'un en
dépouillant l'autre; et à nous dire comment le pauvre Olivier épuisa
dans les cabales du barreau le peu qui lui restait.--Alors, il moralisa
longuement sur ce jeune homme extravagant qui refusa les bienfaits que
lui offrait son frère, et qui, au lieu de l'apaiser par sa soumission,
ne fit que l'aigrir encore davantage.

Je l'interrompis.

--Fallait-il, m'écriai-je avec force, parce que son frère était injuste,
qu'Olivier s'avilît? Malheureux celui qui ferme son cœur aux conseils
de l'amitié, qui dédaigne les soupirs de la compassion, et qui repousse
les secours que lui présente la main d'un ami!... mais mille fois plus
malheureux encore celui qui, se confiant au riche, cherche la vertu où
n'a jamais existé le malheur! Le puissant ne s'allie à l'infortuné que
pour acheter sa reconnaissance, et profiter ainsi des caprices du sort
pour l'opprimer... Les malheureux seuls savent compatir au malheur, et
mêler les douces larmes de la pitié aux pleurs amers de l'infortune;
mais celui qui s'est assis une fois à la table du riche s'aperçoit
bientôt, quoique trop tard encore,

    Combien le pain d'autrui semble amer à la bouche.

--Et comptez-vous pour rien, poursuivis-je, l'humiliation de mendier
l'existence et de maudire, cent fois le jour, l'indiscret protecteur
qui, bienfaisant par ostentation, exige pour sa récompense votre
avilissement et votre servitude?

--Mais, reprit le mari, vous ne m'avez pas donné le temps de finir;
puisque Olivier sortit de la maison paternelle, abandonnant à son frère
aîné tous ses droits, pourquoi paya-t-il, depuis, les créanciers de son
père et alla-t-il lui-même au-devant de l'indigence, en diminuant par sa
sotte délicatesse ce qui lui revenait de l'inventaire de sa mère?

--Pourquoi?... Et, si celui qui fut déclaré l'héritier trompa les
créanciers par de vains subterfuges, Olivier devait-il souffrir que les
os de son père fussent maudits par ceux-là-mêmes qui l'avaient secouru
dans son adversité, et que lui fût montré au doigt comme le fils d'un
banqueroutier?... Cette générosité déshonore son aîné, qui était
incapable de l'imiter, et qui, après avoir tenté de l'avilir par des
bienfaits qu'il refusa, lui jura une haine éternelle, une haine de
frère. Pendant ce temps, Olivier perdit l'appui de ces hommes qui au
fond du cœur étaient forcés de rendre justice à sa loyauté, mais qui
se bornaient là, parce qu'il est plus facile d'approuver la vertu que de
la pratiquer et de la défendre. Pourquoi l'homme de bien jeté au milieu
des méchants n'y peut-il jamais être heureux? C'est que nous sommes
habitués à prendre toujours le parti du plus fort, à fouler aux pieds le
plus faible, et à ne juger jamais que d'après l'événement.

Ils ne me répondaient pas.--Peut-être étaient-ils convaincus... ou, si
je ne les avais pas persuadés, je les avais rendus au moins rêveurs.

--Oh! loin de plaindre Olivier, continuai-je, je rends grâce à Dieu,
qui, l'appelant à lui, l'éloigne de tant d'hypocrisie et d'imbécillité;
car, à dire vrai, nous autres dévots de la vertu, nous sommes des niais
et des imbéciles. Il y a certains hommes qui ont besoin de la mort parce
qu'ils ne peuvent s'accoutumer aux crimes des mauvais et à la
pusillanimité des bons.

La femme était attendrie au moins!

--Hélas! ce mot n'est que trop vrai! dit-elle en poussant un soupir;
mais l'homme qui ne peut se passer du pain d'autrui ne doit pas être si
chatouilleux sur le point d'honneur.

--Eh! voilà encore un de vos blasphèmes! m'écriai-je; pensez-vous, parce
que vous êtes favorisés de la fortune, que vous seuls soyez dignes et
probes? parce que votre âme obscure ne peut réfléchir l'image de la
vertu, vous voudrez l'effacer aussi dans le cœur des malheureux, dont
elle fait la seule consolation, et échapper ainsi aux remords de votre
conscience?

Les regards de Thérèse me donnaient raison; pourtant elle tâchait de
changer la conversation; mais je ne pouvais plus me taire, bien que
maintenant je sois fâché de cette sortie. Les yeux de la femme étaient
baissés vers la terre, et leur âme, au reste, à tous deux, était
atterrée, lorsque je continuai d'une voix terrible:

--Ceux qui jamais n'ont connu l'adversité sont indignes de leur bonheur;
orgueilleux! ils ne regardent la misère que pour l'insulter; ils
prétendent que tout doit s'offrir en tribut à leurs richesses et à leurs
plaisirs. Mais l'homme qui, dans le malheur, conserve sa dignité est à
la fois un objet de consolation pour les bons et de honte pour les
méchants.

Et je suis sorti alors, m'élançant hors de la chambre, en m'enfonçant
les mains dans les cheveux.

Oh! grâce aux premiers événements de ma vie qui m'ont fait
malheureux!... sans eux, Lorenzo, je ne serais peut-être pas ton ami, ni
celui de cette femme céleste... Depuis ce moment, j'ai toujours devant
les yeux l'aventure de ce matin... et ici encore... où je suis seul,
absolument seul... je regarde autour de moi, et je crains de revoir
quelqu'une de mes anciennes connaissances... Qui l'aurait jamais dit,
Lorenzo? son cœur n'a point palpité au souvenir de son premier amour;
que dis-je! elle a osé troubler la cendre de celui qui, avant tout
autre, lui inspira ce sentiment universel, âme de la vie... Pas un
soupir!... Insensé que je suis, et je m'afflige... parce que je ne puis
trouver dans les hommes cette vertu qui peut-être n'est qu'un vain
mot!--O nécessité qui se transforme selon les passions et les
circonstances!... O puissance de la vie chez quelques individus, qui,
loyaux et miséricordieux par caractère, sont forcés à une guerre
perpétuelle contre le reste des hommes, et qui, un jour enfin, las de la
lutte, de bon gré ou de force, doivent ouvrir les yeux à la lumière
funèbre du désenchantement...

Je ne suis point méchant, tu le sais, Lorenzo; dans ma jeunesse,
j'aurais répandu des fleurs sur la tête de tous les vivants. Qui m'a
rendu sévère et défiant envers la plus grande partie des hommes, si ce
n'est leur hypocrite cruauté? Je leur pardonnerais encore tous les torts
qu'ils m'ont causés. Mais, quand la vénérable pauvreté passe devant moi,
me montrant ses veines sucées par la toute-puissante opulence; quand je
vois tant d'hommes malheureux, emprisonnés, mourants de faim et courbés
sous le fléau terrible de certaines lois... alors, je ne puis complicier
avec le monde, et il faut que je crie vengeance parmi cette foule de
malheureux dont je partage le pain et les larmes; et je brûle de
réclamer en leur nom la portion d'héritage que la nature, mère
bienfaisante et impartiale, leur avait accordée comme aux autres. La
nature!... il est vrai qu'elle nous a faits si mauvais, qu'elle peut
nous repousser sans être une marâtre.

Oui, Thérèse, je vivrai avec toi, mais je ne vivrai pas sans toi; tu es
un de ces quelques anges que le Ciel répand à la surface de la terre
pour faire chérir la vertu, et faire renaître dans le cœur des
affligés et des malheureux l'amour de l'humanité... Mais, si jamais je
te perdais, quelle félicité resterait à mon pauvre cœur dégoûté de
tout le reste du monde?

O Lorenzo! si tu avais vu, lorsque je retournai chez elle, avec quelle
expression elle me tendit la main en me disant:

--Apaisez-vous, Ortis.

Je crois que vraiment ces deux personnes se repentent, et que, si
Olivier n'avait point été malheureux, il aurait pu trouver encore un
ami!

--Ah! s'écria-t-elle après avoir gardé quelque temps le silence, pour
chérir la vertu et plaindre l'infortune, il faut donc avoir vécu dans la
douleur!...

O Lorenzo, Lorenzo! toutes les beautés de son âme céleste
resplendissaient sur son visage.


29 avril.

Je suis près d'elle, Lorenzo, et si plein de vie, qu'à peine ai-je la
force de me sentir vivre. C'est ainsi que parfois, au sortir d'un
profond sommeil, si le soleil frappe ma vue, mes yeux éblouis se perdent
dans un torrent de lumière.

Depuis longtemps, j'ai honte de ma paresse: au retour du printemps, je
me promettais d'étudier la botanique; et, en quinze jours, j'avais
rassemblé plusieurs centaines de plantes, qui depuis se sont égarées. Il
m'est arrivé même d'oublier mon Linné sur un des bancs du jardin ou au
pied de quelque arbre; finalement je l'ai perdu, et, hier, Michel m'en a
rapporté deux feuillets tout humides de rosée, et, ce matin, j'ai appris
que le reste avait été déchiré par le chien du jardinier.

Thérèse me gronde: pour la contenter, je me mets à écrire; mais à peine
ai-je commencé avec les plus belles dispositions du monde, que je
m'arrête à la deuxième ou troisième période. Mille phrases, mille idées
se succèdent dans mon esprit, je choisis, je corrige pour choisir et
corriger encore; puis à la fin, accablé de lassitude, mes pensées se
confondent, mes doigts abandonnent la plume, j'ai perdu mon temps, la
fatigue me reste, et ma journée s'est écoulée à ne rien faire. Je t'ai
déjà dit qu'écrire un livre est une chose au-dessus et au-dessous de mes
forces: examine l'état de mon âme, et tu verras que c'est déjà beaucoup
que d'écrire une lettre...

La sotte figure que je fais près de Thérèse lorsque je lis et qu'elle
travaille! je m'interromps à chaque instant, et elle me dit:

--Poursuivez donc.

Je me remets à lire; au bout de deux pages, ma prononciation devient
plus rapide, je finis par bégayer.

--Lisez donc mieux, me dit-elle.

Je continue, mais peu à peu mes yeux se détournent du livre et se fixent
sur son visage d'ange; je m'arrête, le livre me tombe des mains, il se
ferme... je perds l'endroit où j'en suis, et je cherche en vain à le
retrouver. Thérèse voudrait se fâcher,--et elle sourit.

Ah! si je pouvais jeter toutes mes idées sur le papier au moment où
elles me passent par la tête! La couverture et les marges de mon
Plutarque sont remplies de notes qui ne sont pas plus tôt écrites,
qu'elles me sortent de la mémoire; et, lorsque ensuite je les relis, je
les trouve vides d'idées, décousues et froides. Cette habitude de noter
ses pensées avant de les laisser mûrir dans l'esprit est vraiment
misérable. C'est ainsi que l'on fait aujourd'hui des livres composés
avec d'autres livres et qui ressemblent à une mosaïque. Et moi aussi,
sans intention, entraîné par l'exemple, j'ai fait ma mosaïque. Dans un
livre anglais, j'ai trouvé un récit de malheurs... et il me paraissait,
à chaque phrase, que je lisais les infortunes de notre pauvre Laurette.
Le soleil éclaire donc partout et toujours les mêmes douleurs sur la
terre! Et moi, pour ne pas perdre tout à fait mon temps, j'ai voulu
m'éprouver en écrivant les aventures de Laurette, et en détruisant
précisément les parties du livre anglais qui s'y rapportent; ainsi, en
ajoutant quelque chose du mien, j'aurai raconté ce qui est vrai, quoique
le texte réel soit un roman. Je voulais, dans cette malheureuse
créature, montrer à Thérèse un miroir de la fatalité en amour. Mais
crois-tu que les maximes, les conseils et les exemples des malheurs
d'autrui aient d'autres résultats que d'irriter encore nos passions?
D'ailleurs, au lieu de lui raconter l'histoire de Laurette, je lui ai
parlé de moi. Tel est l'état de mon âme, elle en revient toujours à
sonder ses propres plaies... Au reste, je ne laisserai pas lire à
Thérèse ces quelques pages, elles lui feraient plus de mal que de
bien.--Lis-les, toi.--Adieu.


FRAGMENT

DE L'HISTOIRE DE LAURETTE


«Je ne sais si le ciel s'inquiète de la terre; mais, s'il s'en est
jamais inquiété, et cela est possible, au reste, le premier jour où la
race humaine a commencé de fourmiller, je crois qu'alors le Destin a
écrit sur les livres éternels:

    L'homme sera malheureux.

»Je n'ose appeler de ce jugement, parce que je ne saurais à quel
tribunal, et que je me plais à le croire utile à tant d'autres races
vivantes qui peuplent les mondes innombrables. Je rends grâce néanmoins
à cet esprit qui, en se mêlant à l'universalité des êtres, les
renouvelle sans cesse en les détruisant. En compensation de la douleur,
il nous a donné les larmes, il a puni ces hommes qui, dans leur
insolente philosophie, veulent se révolter contre le sort humain en
leur refusant le bonheur inépuisable de la pitié.

»Si vous voyez votre semblable malheureux et pleurant, ne pleurez
pas[1]. Stoïque! ne sais-tu pas que les larmes de la compassion sont
plus douces pour les malheureux, que la rosée du matin ne le fut jamais
pour les plantes desséchées?

»O Laurette, j'ai pleuré avec toi sur la bière de ton pauvre bien-aimé,
et je me souviens que ma pitié tempérait l'amertume de ta douleur;
alors, tu t'abandonnais sur mon sein; tes blonds cheveux couvraient mon
visage; les larmes qui sillonnaient tes joues retombaient sur les
miennes, et avec ton mouchoir j'essuyais et je ressuyais ces larmes qui,
se renouvelant sans cesse, roulaient de tes yeux sur tes lèvres... Tu
étais abandonnée de tous... Mais, moi,... jamais je ne t'abandonnai...

»Lorsque, t'échappant, hors de toi, tu errais sur les grèves désertes de
la mer, je suivais furtivement tes pas pour te préserver du désespoir et
de ta douleur; puis je t'appelais doucement par ton nom, tu t'arrêtais
alors pour me tendre la main, et t'asseoir à mes côtés. La lune se
levait au ciel; toi, en la suivant des yeux, tu chantais tristement. Il
est des hommes qui peut-être eussent souri de ta démence; mais le
consolateur des malheureux qui voit du même œil la folie et la
sagesse des hommes, qui compatit également à leurs crimes et à leurs
vertus, entendait peut-être ton hymne mélancolique, et faisait descendre
dans ton sein quelque douce consolation. Les prières de mon cœur
t'accompagnaient; les prières et les vœux des âmes attristées montent
toujours au trône de Dieu. Les flots gémissaient avec un doux murmure,
et la brise, en les ridant, les poussait à baiser la rive sur laquelle
nous étions assis; et, toi tu te levais, et, t'appuyant sur mon bras, tu
t'avançais vers cette pierre où tu croyais voir ton Eugène, et sentir sa
main, et sa voix, et ses baisers... Puis tout à coup:

»--Oh! que me reste-t-il? t'écriais-tu; la guerre a éloigné mes
frères... la tombe a dévoré mon père et mon amant... Abandonnée de
tous... de tous!...

»O beauté, génie bienfaisant de la nature! partout où tu montres ton
doux sourire, la joie éclôt, le bonheur renaît, et la volupté se répand
pour éterniser la vie de l'univers... Qui ne te connaît pas, qui ne te
sent pas, est à charge aux autres et à lui-même. Mais, lorsque la vertu
te rend plus chère; lorsque le malheur, t'enlevant ta sérénité, t'expose
aux regards des hommes, les cheveux épars et dépouillés de leur
guirlande joyeuse... ah! quel est celui qui peut passer devant toi et
ne t'offrir qu'un inutile regard de compassion?

»Mais, moi, Laurette, je t'offrais mes larmes, et cette retraite où _tu
aurais mangé mon pain et bu dans ma coupe_, et où tu te serais endormie
sur mon sein; tout ce que je possédais enfin: et peut-être près de moi
ta vie, sans être heureuse, serait du moins demeurée libre et
tranquille. L'âme dans la solitude et la paix va peu à peu oubliant ses
douleurs, parce que le bonheur et la liberté se plaisent dans la simple
et solitaire nature.

»Un soir d'automne,--où la lune, se montrant à peine, brisait ses rayons
sur les nuages épars, qui, marchant près d'elle, la couvraient de temps
en temps, et, répandus par tout le ciel, cachaient au monde les
étoiles,--nous nous arrêtâmes pour regarder les feux lointains des
pêcheurs et écouter les chants des gondoliers, qui, du bruit de leurs
rames, troublaient le calme de l'obscure lagune. Laurette, se tournant
alors, chercha des yeux son bien-aimé, et, se levant toute droite, elle
fit quelques pas en l'appelant; puis, fatiguée, elle revint s'asseoir où
j'étais assis. Épouvantée de sa solitude, me regardant tristement, elle
sembla me dire:

»--Et toi aussi, tu m'abandonneras?

»Et alors, elle appela son chien.

»Moi!... Qui l'aurait dit jamais, que cette soirée dût être la dernière
que j'eusse à passer avec elle?... Elle était vêtue de blanc, un ruban
bleu rassemblait sa chevelure, et trois violettes fanées étaient
attachées au tissu léger qui couvrait son sein... Je l'accompagnai
jusqu'au seuil de sa porte, et sa mère, qui vint nous ouvrir, me
remercia du soin que je prenais de sa malheureuse fille. Lorsque je fus
seul, je m'aperçus que son mouchoir était resté entre mes mains:

»--Je le lui rendrai demain, me dis-je.

»Ses maux commençaient à s'adoucir, et peut-être... Il est vrai que je
ne pouvais te rendre ton Eugène; mais j'aurais pu te tenir lieu d'époux,
de père et de frère... Mes concitoyens, devenus mes persécuteurs, se
réjouissant des menottes que les étrangers leur venaient mettre aux
mains, proscrivirent mon nom, et je ne pus, ô Laurette, te laisser même
le dernier adieu.

»Lorsque je pense à l'avenir, je ferme les yeux pour ne point le
connaître; et je tremble et je laisse retourner ma mémoire vers les
jours passés; je m'égare sous les arbres de la vallée, je repense au
doux murmure de la mer, aux feux lointains des pêcheurs et au chant des
gondoliers... Pensif, je m'appuie contre un arbre et je me dis:

--»Le Ciel me l'avait donnée, mais la fortune contraire me l'a ravie.

»Je tire son mouchoir!

»--Malheureux qui aime par ambition! mais ton cœur, ô Laurette, avait
été formé par la seule nature...

»--J'essuie mes larmes, et je reprends tristement le chemin de ma
demeure.

»Mais, toi, Laurette, que fais-tu maintenant?... Peut-être erres-tu sur
la plage en envoyant à Dieu tes prières et tes larmes. Viens, tu
cueilleras les fruits de mon jardin, tu partageras mon pain, et tu
boiras dans ma coupe, et tu reposeras sur ma poitrine, et tu sentiras
comme bat mon cœur de mille passions différentes; et, lorsque parfois
tes douleurs se réveilleront, lorsque l'esprit sera vaincu par la
passion, je viendrai derrière toi pour te soutenir au milieu du chemin,
pour te guider et te ramener vers ma maison; mais je viendrai derrière
toi en silence pour te laisser au moins le soulagement des larmes; je
serai pour toi père et frère; mais, ô Laurette, mais mon cœur! si tu
pouvais voir mon cœur!... Une larme tombe sur mon papier et efface ce
que je viens d'écrire.

»Je l'ai vue autrefois toute florissante de jeunesse et de beauté, et,
depuis, folle, maigrie et défigurée, je l'ai vue baiser les lèvres
mourantes de son unique consolateur!... et, depuis, dans une pieuse
superstition, s'agenouillant devant sa mère pour la supplier d'éloigner
d'elle la malédiction que, dans un jour de fureur, elle avait appelée
sur la tête de sa fille!--O Laurette, tu as laissé dans mon âme le
souvenir éternel de tes douleurs! héritage précieux que je voudrais
partager avec vous tous, vous qui n'avez plus d'autre consolation que
d'aimer la vertu et de pleurer sur elle. Vous ne me connaissez point;
mais, en quelque lieu que vous soyez, nous sommes frères. Ne haïssez pas
les hommes heureux, fuyez-les...»


4 mai.

As-tu vu quelquefois, après la tempête, un rayon éclatant du soleil
percer les nuages de l'orient et ranimer la terre?... Tel est l'effet
que produit sur moi sa vue; j'étouffe mes désirs, je condamne mes
espérances, je pleure sur mon égarement, je ne l'aimerai plus, je ne la
verrai plus... J'entends une voix qui m'appelle traître, et cette voix
est celle de son père! Je m'élève contre moi-même, je sens se réveiller
dans mon cœur une vertu qui m'épure, presque un remords enfin, et me
voilà affermi dans ma résolution... affermi plus que jamais!... et puis
tout à coup Thérèse paraît. A l'aspect de son visage, toutes mes
illusions reviennent, mon âme change et s'oublie elle-même, et se perd
dans la contemplation de sa beauté.


8 mai.

«Elle ne t'aime pas, et, quand même elle voudrait t'aimer, elle ne le
pourrait encore.» C'est vrai, Lorenzo; mais, si je consentais à
m'arracher le voile des yeux, je n'aurais plus, je le sens, qu'à les
fermer du sommeil éternel, puisque sans cette angélique lumière la vie
ne serait plus pour moi que terreur... le monde que chaos... et la
nature qu'une nuit sombre et déserte... C'est éteindre les flambeaux qui
éclairent le théâtre, et désenchanter les spectateurs, tandis qu'on
pourrait, en ne baissant qu'à demi la toile, leur laisser au moins
l'illusion... «Mais l'illusion te sera fatale,» me dis-tu.

Eh! que m'importe, si la réalité m'assassine?...

J'entendais, un dimanche, le curé faire un reproche à ses paroissiens de
ce qu'ils s'enivraient, et il ne s'apercevait pas comme il empoisonnait,
pour ces malheureux, la consolation d'oublier, dans l'ivresse du soir,
les fatigues de la journée, de ne plus sentir l'amertume de leur pain
trempé de sueurs et de larmes, et de ne pas penser à la rigueur et à la
faim dont les menace le prochain hiver.


11 mai.

Sans doute que la nature ne peut se passer de notre globe et de la race
tracassière qui l'habite; car, pour assurer la conservation de tous, et
les retenir dans une réciproque fraternité, elle a créé chaque homme
tellement égoïste, qu'il désirerait volontiers l'anéantissement de
l'univers pour vivre plus certain de sa propre existence, et demeurer le
maître solitaire de toute la création. Pas une seule génération ne
s'est, depuis que le monde existe, écoulée dans la paix; la guerre fut
toujours l'arbitre des droits, et la force la dominatrice des siècles;
ainsi l'homme, ouvertement ou en secret, est toujours l'implacable
ennemi de l'humanité. En veillant à sa conservation par tous les moyens,
il seconde le vœu de la nature, qui a besoin de l'existence de tous,
et les descendants de Caïn et d'Abel, quoiqu'ils imitent leurs premiers
parents et se frappent les uns les autres, vivent et se propagent.

Or, écoute:

J'ai accompagné, ce matin, Thérèse et sa sœur à la maison d'une de
leurs connaissances qui est venue passer l'été à la campagne. Je croyais
rester avec elles; mais, par malheur, j'avais, depuis la semaine passée,
promis au chirurgien d'aller dîner avec lui; et, si Thérèse ne m'en
avait fait souvenir, pour te dire vrai, je l'avais entièrement oublié.
Je me suis donc mis en chemin une petite heure avant midi; mais, écrasé
de chaleur, je me suis, à moitié route, couché sous un olivier. Au vent
d'hier, qui était hors de saison, a succédé aujourd'hui une
insupportable chaleur, et j'étais là au frais, et pensant comme si
j'avais déjà dîné, lorsqu'on tournant la tête, j'aperçus un paysan qui
me regardait avec colère.

--Que faites-vous là? me dit-il.

--Vous le voyez, je me repose.

--Avez-vous des propriétés? continua-t-il en frappant la terre de la
crosse de son fusil.

--Et pourquoi?

--Pourquoi?... Parce qu'alors, si vous en avez, couchez-vous sur elles,
et ne venez pas fouler l'herbe des autres.

Et, s'en allant:

--Faites qu'à mon retour je vous y trouve!...

Je ne m'étais pas ému le moins du monde, et il s'en était allé. D'abord,
je n'avais point pris garde à ses bravades; mais, en y repensant,--_si
vous en avez!_... me parut infâme. Ainsi donc, si la fortune n'avait pas
accordé à mes ancêtres deux perches de terrain, tu m'aurais refusé, dans
la partie la plus stérile de ton champ, la dernière aumône d'une tombe.
Mais, remarquant que l'ombre des oliviers s'allongeait, je me souvins du
dîner.

En revenant le soir chez moi, je trouvai sur ma porte l'homme de la
matinée.

--Monsieur, me dit-il, j'étais là vous attendant. Si jamais... Vous
vous serez peut-être courroucé contre moi; je vous demande pardon.

--Remettez votre chapeau, répondis-je; vous ne m'avez point offensé.

Pourquoi mon cœur dans les mêmes occasions est-il tantôt calme et
tantôt tempête?...

Un voyageur disait: «Le flux et le reflux de mes humeurs gouverne toute
ma vie.» Peut-être, un instant auparavant, mon dédain eût-il été plus
grand que l'insulte; car pourquoi nous abandonner ainsi au bon plaisir
de celui qui nous offense, en permettant qu'il nous tourmente avec une
injure que nous n'avons pas méritée? Vois comme l'amour-propre, par
cette pompeuse sentence, s'efforce d'élever à la hauteur d'un mérite une
action qui dérive peut-être de...--que sais-je?--en pareille
circonstance, je n'ai pas toujours usé d'une semblable modération: il
est vrai qu'une demi-heure après, j'en étais fâché; mais la raison est
revenue en boitant, et le repentir pour celui qui aspire à la sagesse
est toujours trop tardif; aussi ne suis-je point un sage, je suis un de
ces si nombreux enfants de la terre, je porte avec moi toutes les
passions et toutes les misères de mon espèce.

Cependant, le paysan poursuivait:

--J'ai manqué d'égards envers vous, monsieur; mais je ne vous
connaissais pas, et des laboureurs qui fauchaient du foin dans le pré
voisin m'ont averti de ma méprise.

--Il n'y a pas de mal, brave homme. Comment va le grain cette année?

--Nous souffrirons de la cherté; mais je vous prie, monsieur, veuillez
m'excuser; plût à Dieu que je vous eusse connu!

--Brave homme, soit que vous connaissiez ou non, n'offensez désormais
personne, parce que vous courez toujours risque d'irriter le puissant ou
de maltraiter le faible. Quant à moi, ne vous en inquiétez pas.

--Vous avez raison, monsieur; Dieu vous récompense!

Et il s'en alla.--Demain, il sera peut-être pis; il y a un je ne sais
quoi d'imprimé dans le visage, et l'instinct des animaux raisonnables,
quand ils sont insensibles à la honte, est un instinct pernicieux pour
tous ceux qui ont affaire à eux.

Cependant, tous les jours, les victimes de l'usurpateur de ma patrie
deviennent plus nombreuses; combien de mes malheureux compatriotes
exilés ne pourront trouver un lit d'herbe et l'ombre d'un olivier?...
Dieu le sait! L'infortuné proscrit est chassé du champ stérile où
paissent tranquillement les troupeaux!...


12 mai.

Je ne l'ai point osé, Lorenzo, je ne l'ai point osé!... Je pouvais
l'embrasser, je pouvais la presser là sur mon cœur... Je l'ai trouvée
endormie, le sommeil tenait fermés ses grands yeux noirs; mais les roses
de son visage s'étaient répandues plus fraîches que jamais sur ses joues
humides, son corps était négligemment abandonné sur un sofa, un bras
soutenait sa tête, tandis que l'autre pendait mollement; souvent je l'ai
vue à la promenade, à la danse; j'ai senti retentir jusqu'au fond de mon
cœur les accents de sa voix et les sons de sa harpe: je l'adorais
alors, comme si je l'eusse vue descendre du paradis; mais belle comme
aujourd'hui, jamais, non, jamais je ne l'avais vue: ses vêtements légers
me laissaient apercevoir les contours de ses formes angéliques. Mon âme
la contemplait... et, que te dirais-je, Lorenzo?... toutes les extases
et toutes les fureurs de l'amour me brûlaient et m'emportaient hors de
moi. Je touchais tour à tour, et comme un fanatique ferait de la nappe
de l'autel, sa robe flottante, sa chevelure parfumée, et le bouquet de
violettes qu'elle avait au milieu du sein... Oui, oui, sous cette main
devenue sacrée, je sentais battre son cœur, je respirais l'haleine
qui s'échappait de sa bouche entr'ouverte!... j'étais prêt à boire toute
la volupté de ses lèvres célestes; un seul baiser... et j'eusse béni
les larmes que depuis si longtemps je dévore pour elle... Mais alors!...
alors, je l'entendis soupirer dans son sommeil... Je m'arrêtai comme
retenu par une main divine...

--C'est moi, me dis-je, qui le premier t'ai appris l'amour et les
larmes; peut-être as-tu cherché un instant de sommeil, parce que j'ai
troublé tes nuits autrefois innocentes et tranquilles...

A cette pensée, je me suis prosterné devant elle... immobile et retenant
ma respiration... et je l'ai fuie précipitamment pour ne pas la rendre à
la vie; elle ne se plaint jamais, et ce silence redouble ma peine; mais
son visage de plus en plus triste, son regard noyé dans une triste
langueur, ses tressaillements au seul nom d'Odouard... ses soupirs en
pensant à sa mère... ah! Lorenzo, le Ciel nous l'eût-il accordée, si
elle n'eût pas dû supporter sa portion de nos douleurs?... Dieu éternel,
existes-tu vraiment pour nous, ou n'es-tu qu'un père dénaturé qui se
complaît aux soupirs et aux larmes de ses enfants?... Lorsque tu envoyas
sur la terre la vertu, ta fille aînée, tu lui donnas pour guide la
douleur; mais aussi pourquoi laisser la jeunesse et la beauté sans force
pour soutenir les châtiments d'un aussi sévère instituteur? Dans toutes
mes afflictions, j'ai levé vers toi mes bras suppliants, mais sans
jamais oser me plaindre ni pleurer; mais, maintenant, oh! pourquoi me
laisser entrevoir le bonheur pour me l'enlever ensuite pour jamais?...
Pour jamais? Oh! non, non, Thérèse est toute mienne, tu me l'as
accordée, ô mon Dieu! lorsque tu me créas un cœur capable de
l'aimer... éternellement... immensément!...


14 mai.

Si j'étais peintre, quelle riche matière pour mes pinceaux! l'artiste,
plongé dans l'idée délicieuse du beau, éteint ou du moins adoucit toutes
ses autres passions... Ah! si j'étais peintre!... j'ai trouvé parfois
dans leurs compositions, ainsi que dans celles des poëtes, la nature
simple et belle... mais la nature grande, immense, inimitable, jamais.
Homère, le Dante et Shakspeare, ces trois maîtres de tous les esprits
surhumains, ont enflammé mon imagination et se sont emparés de mon
cœur; j'ai baigné leurs vers de larmes brûlantes, et j'ai adoré leurs
ombres divines comme si je les voyais assis dominants dans la lumière,
et les mondes, et l'éternité. Les originaux que j'ai devant les yeux ont
rempli toutes les facultés de mon âme, et je n'oserais, Lorenzo, je
n'oserais, fussé-je Michel-Ange, tirer la première ligne de ce vaste
tableau... Dieu puissant, lorsque tu daignes arrêter les regards sur
une soirée de printemps, je suis certain que tu te félicites de ta
création, et j'ai, jusqu'à présent, regardé avec indifférence cette
source inépuisable de bonheur que tu versais à mes pieds pour me
consoler!...

Sur la cime des monts dorés par les derniers rayons du soleil, je domine
une chaîne de collines sur lesquelles je vois ondoyer les moissons, et
la vigne s'enlacer en riches guirlandes à l'entour des oliviers et des
ormeaux. Dans le lointain, des rochers et des montagnes qui semblent
entassés les uns sur les autres bornent l'horizon; devant moi et à mes
pieds, la terre est coupée en précipices, où l'on voit s'épaissir
insensiblement les ténèbres de la nuit, et dont la gueule effrayante
semble l'ouverture d'un abîme... Pendant la chaleur du midi, l'air est
rafraîchi par un bosquet qui domine et ombrage la vallée, où paissent
les troupeaux, et où les chèvres vagabondes semblent suspendues aux
rochers les plus escarpées. Les oiseaux chantent doucement, comme s'ils
plaignaient le jour qui s'éteint, les vaches mugissent, et le vent
semble se complaire au murmure mélancolique des feuilles; mais, du côté
du nord, les collines se divisent et ouvrent aux regards l'étendue dans
une plaine immense, où l'on distingue les bœufs rejoignant leur
étable et le laboureur qui les suit appuyé sur son bâton, tandis que sa
mère et son épouse préparent le souper qui rendra des forces à la
famille fatiguée, et que fument les maisons blanchissantes au loin et
les chaumières dispersées dans la campagne. Le berger trait ses
troupeaux, la vieille qui file à la porte de la bergerie interrompt son
travail et se lève pour caresser le jeune taureau et les agneaux qui
bêlent en bondissant autour de leurs mères. Plus loin, la vue, pénétrant
entre deux rangées d'arbres, se prolonge jusqu'à l'horizon, où tout se
confond, se rapetisse et disparaît; le soleil, en partant, laisse
quelques rayons pâles, comme pour dire à notre monde un éternel adieu;
les nuages, pourprés d'abord, perdent peu à peu leurs chaudes couleurs,
la plaine s'obscurcit, l'ombre se répand sur la surface de la terre, et,
de même que si je me trouvais au milieu de l'Océan, de quelque côté que
je me tourne, je n'aperçois plus que le ciel.

Hier, après deux heures de contemplation extatique d'une belle soirée du
mois de mai, je descendais pas à pas la montagne solitaire, le monde
était confié à la nuit; je n'entendais plus le chant de la villageoise,
je n'apercevais plus que le feu des pasteurs; et, pendant que mon œil
s'arrêtait sur chacune des étoiles qui brillaient au-dessus de ma tête,
mon âme acquérait quelque chose de céleste, et mon cœur se soulevait
comme s'il aspirait à quelque région plus sublime que la terre. Je me
trouvais alors sur le monticule près de l'église; la cloche des morts
sonnait, et le pressentiment de ma fin guida mes regards sur le
cimetière, où, dans leurs tombes couvertes d'herbes, dorment les
antiques pères du village.--Dormez en paix, froides reliques! la
poussière est retournée à la poussière: rien ne diminue, rien ne
s'augmente, rien ne se perd ici-bas; tout se transforme et se reproduit.
Destinée humaine! moins malheureux est que les autres hommes, l'homme
qui ne la craint pas!...

J'étais fatigué, je me couchai sous le bosquet de pins, et, dans cette
muette obscurité, mes malheurs et mes espérances se retraçaient à mon
esprit; de quelque côté que je courusse, haletant vers ce bonheur, je
n'apercevais, après un chemin âpre et stérile, qu'une fosse béante, où
devaient se perdre avec moi tous les biens et tous les maux de cette vie
inutile. Je me sentais avili, et je versais des larmes, parce que
j'avais besoin d'être consolé, et, avec des gémissements et des
sanglots, j'invoquais Thérèse!...


14 mai.

Encore hier, j'étais retourné à la montagne; encore hier, j'étais couché
sous le bosquet de pins; encore hier, j'invoquais Thérèse;--quand tout
à coup j'entendis un froissement de pas à travers les arbres, et il me
sembla distinguer la voix de plusieurs personnes. Bientôt j'aperçus
Thérèse et sa sœur. A la vue d'un homme, elles s'éloignèrent
effrayées. Je les appelai; et la petite Isabelle, me reconnaissant,
accourut à moi et se jeta à mon cou, m'embrassant mille et mille fois...
Je me levai, Thérèse s'appuya sur mon bras, et nous côtoyâmes,
taciturnes et muets, la rive du petit ruisseau qui conduit au lac des
Cinq-Fontaines. Là, par un mouvement sympathique, nous nous arrêtâmes
pour considérer l'étoile de Vénus, qui brillait devant nos yeux.

--Oh! me dit Thérèse avec ce doux enthousiasme qui n'appartient qu'à
elle, crois-tu que Pétrarque n'a pas souvent visité cette solitude, en
redemandant aux ombres pacifiques de la nuit sa Laure perdue? Lorsque je
lis ses vers, je me le représente mélancolique, errant, ou bien appuyé
contre un arbre, enseveli dans ses pensées, et tournant vers les cieux,
pour y chercher la beauté immortelle de Laure, ses yeux pleins de
tristesse et de larmes!... Je ne sais comment cette âme, qui avait en
elle une si grande portion de l'esprit céleste, a pu survivre dans une
si grande douleur, et s'arrêter si longtemps au milieu de nos misères
mortelles.--Oh! quand on aime vraiment!...

Et il me semblait qu'elle me pressait la main, et il me semblait que mon
cœur ne voulait plus demeurer dans ma poitrine. «Oui, tu étais créée
pour moi, née pour moi!...» Et moi,... je ne sais comment je pus
étouffer ces paroles qui s'élançaient hors de mes lèvres!...

Elle montait la colline, et je marchais derrière elle; toutes les
facultés de mon âme étaient en Thérèse, et la tempête qui les avait
agitées se calmait peu à peu.

--Tout est amour, dis-je: l'univers n'est qu'amour; mais qui jamais le
sentit et l'exprima mieux que Pétrarque? Ces quelques hommes qui, par
leur génie, se sont élevés au-dessus du vulgaire, m'épouvantent
d'admiration; mais Pétrarque me remplit de confiance religieuse et
d'amour, et, tandis que mon esprit lui sacrifie comme à un dieu, mon
cœur l'invoque comme un père et comme un ami consolateur...

Thérèse soupira et sourit tout ensemble.

La montée l'avait fatiguée.

--Reposons-nous, me dit-elle.

L'herbe était humide. Je lui montrai un mûrier peu éloigné, le mûrier le
plus beau que j'aie jamais vu, élevé, solitaire, touffu. Dans ses
rameaux se trouve un nid de chardonnerets. Ah! je voudrais pouvoir, sous
l'ombre de ce mûrier, élever un autel. La petite nous avait quittés, et
courait çà et là, cueillant des fleurs, et les jetant aux _lucioles_ qui
venaient à elle phosphorescentes. Thérèse était couchée sous le mûrier;
j'étais assis près d'elle, la tête appuyée contre le tronc de l'arbre.
Je récitais la cantate de Sapho; la lune se levait...

Oh! pendant que j'écris, pourquoi mon cœur bat-il avec tant de force?
Heureuse soirée!...


14 mai, onze heures.

Oui, Lorenzo, j'avais voulu te le taire, mais c'est impossible; écoute:
ma bouche est encore humide de son baiser; mes joues sont encore
inondées de ses larmes; elle m'aime! elle m'aime!... Laisse-moi,
Lorenzo, laisse-moi dans toute l'extase de ce jour de paradis!


14 mai, au soir.

Que de fois j'ai repris la plume, et n'ai pu continuer!... Mais je me
sens un peu plus de calme, et je reprends ma lettre... Thérèse était
couchée sous le mûrier. Mais que puis-je te dire qui ne soit tout entier
renfermé dans ces deux mots: «Je t'aime!...» A ces paroles, tout ce que
je voyais me semblait un sourire de l'univers, j'admirais avec les yeux
de la reconnaissance le ciel, et il me paraissait s'entr'ouvrir pour
nous recevoir. Ah! pourquoi la mort ne vient-elle pas dans un semblable
moment? Je l'ai invoquée!... Oui, mes lèvres ont rencontré les lèvres de
Thérèse... Les plantes et les fleurs exhalaient en ce moment une odeur
plus suave; les airs étaient tout harmonie; les rivages résonnaient au
loin, et toutes choses s'embellissaient à la clarté de la lune, toute
resplendissante de la lumière infinie de la Divinité; les éléments et
les êtres s'exaltaient dans la joie de deux cœurs ivres d'amour; ma
bouche ne pouvait se détacher de la main de Thérèse, et Thérèse
m'embrassait toute tremblante, et versait ses soupirs sur ma bouche, et
son cœur palpitait sur mon cœur; elle me regardait de ses grands
yeux languissants, et elle m'embrassait, et ses lèvres humides et
entr'ouvertes murmuraient sur les miennes. Tout à coup elle se dégage de
mes bras comme épouvantée, appelle sa sœur et se lève courant
au-devant d'elle; je m'étais prosterné, je tendais les bras pour
m'attacher à sa robe, et je n'osais ni la retenir ni la rappeler... Je
respectais sa vertu, et, plus que sa vertu peut-être, sa passion; je
sentais et je sens un remords de l'avoir fait naître dans son cœur
innocent... C'est un remords, un remords de trahison... Ah! mon cœur
est bien lâche... Je m'approchai d'elle en tremblant.

--Je ne puis jamais être à vous, me dit-elle.

Et ces mots furent prononcés avec un accent du cœur et un regard de
reproche et de compassion... Je l'accompagnai, et, pendant le chemin qui
nous restait à faire, elle ne leva plus les yeux sur moi, et je n'eus
point la force de lui adresser une seule parole. Arrivés à la grille du
jardin, elle me reprit des mains la petite Isabelle, et, me quittant:

--Adieu, me dit-elle.

Puis, après avoir fait quelques pas, se retournant encore:

--Adieu!...

J'étais resté immobile; j'aurais baisé la trace de ses pas... Elle
s'éloignait les bras pendants, et ses cheveux, brillant aux rayons de la
lune, se soulevaient mollement, et puis bientôt la distance et l'ombre
me permirent à peine de revoir de temps en temps ondoyer sa robe qui
blanchissait dans le lointain; et, lorsqu'elle eut disparu, j'écoutais
encore le bruit de ses pas... et je tendais l'oreille, espérant entendre
sa voix.

En m'éloignant comme pour me consoler, je me retournai, les bras
ouverts, vers l'étoile de Vénus... Elle aussi avait disparu.


15 mai.

Ce baiser m'a fait dieu, Lorenzo; mes pensées sont plus riantes et plus
élevées, mon visage est plus gai et mon cœur plus compatissant; il
me semble que tout s'embellit à mes regards. Le chant des oiseaux, le
frémissement de l'air dans les feuilles agitées, me paraissent
aujourd'hui plus suaves que jamais; les plantes se fécondent et les
fleurs se colorent sous mes pieds; je ne fuis plus les hommes, et toute
la nature me semble mienne. Mon esprit est tout harmonie, et, si j'avais
à peindre la beauté, dédaignant tout modèle terrestre, je la trouverais
dans ma propre imagination. O Amour! les beaux-arts sont tes fils; le
premier, tu guidas sur la terre la sainte poésie, seul aliment de ces
âmes généreuses qui, du sein de la solitude, nous transmettent ces
chants sublimes qui parviennent aux dernières générations, et vont les
éperonner avec des actions et des pensées inspirées du ciel pour les
hautes entreprises; tu rallumes dans nos cœurs la seule vertu utile
aux mortels, la pitié, qui ramène parfois le sourire sur les lèvres du
malheureux; par toi revit incessamment le plaisir fécondateur de tous
les êtres, et sans lequel tout serait chaos et désolation. Ah! si tu
nous fuyais, la terre deviendrait stérile, les animaux ennemis, le
soleil malfaisant, et le monde ne serait plus que larmes, terreur et
destruction. Mais, maintenant que mon âme resplendit de tes doux rayons,
j'oublie mes malheurs, je me ris de l'infortune, et l'avenir cesse de
m'épouvanter.

Lorenzo, souvent je passe des heures entières couché sur la rive du lac
des Cinq-Fontaines; je me plais à sentir se jouer sur ma figure et dans
mes cheveux une brise qui, soulevant autour de moi l'herbe agitée,
caresse les fleurs et ride légèrement la surface des eaux; le
croirais-tu?... il est des instants de délire pendant lesquels je crois
voir folâtrer devant moi des nymphes demi-nues et couronnées de fleurs;
j'invoque à leur aspect les Muses et l'Amour, et je vois à travers la
poussière humide de la cascade sortir jusqu'à la ceinture de riantes
naïades aux cheveux ruisselants sur leurs épaules rosées, gardiennes
aimables de ces fontaines. ILLUSION! crie le philosophe. Eh! tout
n'est-il pas illusion? Heureux les anciens, qui, se croyant dignes des
baisers des déesses immortelles du ciel, qui, sacrifiant à la beauté et
aux grâces, et répandant la splendeur de la divinité sur les
imperfections des hommes, trouvaient enfin le beau et le vrai en
caressant des idoles de leur fantaisie. ILLUSION! mais, sans illusion,
je ne sentirais la vie que par la douleur, ou peut-être (ce qui
m'effraye encore plus) que par une rigide et monotone indolence.
Lorenzo, si mon cœur ne voulait plus sentir,... de mes propres mains
je l'arracherais de ma poitrine, et je le chasserais comme un serviteur
infidèle.


21 mai.

Hélas! hélas! que mes nuits sont longues et pleines d'angoisses.
Tourmenté par la crainte de ne plus la revoir, dévoré d'un pressentiment
profond... ardent... frénétique... je me précipite de mon lit à la
fenêtre, et je ne donne de repos à mes membres nus et transis que
lorsque j'aperçois à l'orient les premiers rayons du soleil; alors, je
cours en tremblant auprès d'elle, j'y reste immobile, étouffant mes
paroles et mes soupirs; je ne désire pas, je n'ose pas, le temps vole...
La nuit me surprend dans ce songe du ciel... C'est l'éclair rapide qui
dissipe les ténèbres, brille, passe, et redouble encore la terreur et
l'obscurité.


25 mai.

Je te rends grâces, ô mon Dieu! je te rends grâces! tu lui as donc
retiré ton souffle, et Laurette a dépouillé sur la terre ses infortunes;
tu as daigné entendre les gémissements qui partaient du plus profond de
son âme, tu as envoyé la mort pour délivrer des chaînes de cette vie ta
créature malheureuse et tourmentée... Chère et douce amie, la tombe au
moins boira mes larmes, seul tribut que je puisse t'offrir; la terre qui
te cache sera couverte de fraîches herbes, et allégée par la
bénédiction de ta mère et par la mienne. Lorsque tu vivais, tu espérais
toujours de moi quelque consolation, et pourtant... je n'ai pas même pu
te rendre les derniers devoirs: mais nous nous reverrons un jour!...
oui, nous nous reverrons!

O Lorenzo! lorsque souvent je me rappelais cette pauvre innocente,
certains pressentiments me criaient au fond de l'âme: «Elle est morte!»
Si tu ne m'avais écrit, sans doute que je l'eusse ignoré éternellement;
car, je te le demande, qui daignerait s'inquiéter de la vertu
lorsqu'elle est pauvre et malheureuse? Souvent j'ai voulu lui écrire, la
plume me tombait des mains, et je baignais de larmes la lettre qui lui
était destinée... Je tremblais qu'elle ne me racontât de nouvelles
douleurs, et qu'elle ne fît retentir dans mon âme une corde dont les
vibrations n'eussent point cessé de sitôt... Il est donc vrai que nous
craignons le récit des maux de nos amis!... Leur misère nous est lourde,
et notre orgueil dédaigne de leur accorder le secours de notre parole,
qui fait tant de bien aux malheureux, lorsque nous ne pouvons y joindre
une consolation plus solide et plus vraie... Sans doute, elle et sa mère
m'avaient confondu dans la foule de ceux qui, enivrés de leur
prospérité, abandonnent les souffrants... Mais Dieu le sait!... Dieu
qui, reconnaissant qu'elle ne pouvait résister plus longtemps, _a
tempéré la fureur des vents en faveur de l'agneau nouvellement tondu_,
et tondu jusqu'au vif...

Te rappelles-tu comme, un jour, elle revint à la maison, portant
enfermée dans sa corbeille de travail une tête de mort? Elle soulevait
le couvercle, et riait, et montrait ce crâne nu, enfoncé dans un lit de
roses.

--Oh! vous ne savez pas combien il y a de ces roses, nous disait-elle.
J'en ai arraché toutes les épines: demain, elles seront fanées; mais,
demain, j'en achèterai d'autres;... car les roses fleurissent tous les
jours, et autant il en fleurit chaque jour, autant chaque jour la mort
en prend.

--Mais que veux-tu faire de ces roses, Laurette? lui répondais-je.

--J'en veux couronner cette tête, et, chaque jour, je lui en mettrai une
couronne nouvelle.

Et, en répondant, elle riait, suave et gracieuse; et, dans ces paroles,
et dans ce sourire, et dans cet air de visage insensé, dans ces yeux
fixés sur ce crâne sur lequel ses doigts tremblants tressaient des
roses!... Ah!... tu t'es aperçu plus d'une fois, Lorenzo, combien
certaines fois le désir de la mort est ensemble nécessaire et doux, et
combien ce désir est éloquent, surtout errant sur les lèvres d'une jeune
fille folle!...

Je te quitte, Lorenzo; il faut que je sorte; mon cœur se gonfle et
gémit comme s'il voulait s'échapper de ma poitrine. Sur la cime d'une
montagne, je respire librement; mais ici... dans cette chambre...
j'étouffe comme en un tombeau.

J'ai gravi jusqu'au sommet de la plus haute montagne; à mes pieds, je
voyais ondoyer et frémir la forêt comme une mer agitée; la vallée
frémissait au bruit du vent, et les nuages s'arrêtaient aux flancs des
rochers que je dominais...--Au milieu de la terrible majesté de la
nature, mon âme, effrayée et anéantie, a oublié le sentiment de ses
maux, et retrouvé un instant de calme et de tranquillité avec elle-même.

Je voudrais te dire de grandes choses!... elles me traversent
l'esprit... Je m'arrête en y songeant: elle se pressent dans mon
cœur, se heurtent, se confondent; je ne sais par lesquelles
commencer... puis tout à coup elles me fuient et s'écoulent dans un
torrent de larmes; je vais courant comme un insensé, sans savoir où je
vais ni pourquoi je vais. Je ne me connais plus, je franchis des
précipices. Je domine les vallées et les campagnes. Magnifique et
inépuisable création!... mes regards et mes pensées se perdent à
l'horizon lointain; je monte, je m'arrête, je reste debout, et,
haletant, je regarde au-dessous de moi. Oh! le gouffre!... le
gouffre!... Je détourne alors mes yeux effrayés de ces abîmes sans
fond!... je redescends précipitamment au pied de la montagne; la vallée
est plus fraîche; un bosquet de jeunes chênes me protège des vents et du
soleil... Deux filets d'eau murmurent çà et là doucement, les branches
babillent, un rossignol chante... J'ai grondé un berger qui venait pour
enlever du nid ses petits.--La désolation, les plaintes, la mort de ces
pauvres oiseaux devaient être vendues pour une pièce de cuivre: aussi,
va!... je l'ai amplement dédommagé du gain qu'il espérait en tirer... Et
il m'a promis de ne plus troubler les rossignols; mais crois-tu qu'il ne
reviendra pas les tourmenter? Où êtes-vous allés, mes premiers jours?...
Oh! ma raison malade ne trouve plus de repos que dans son
affaissement... et, malheur!... elle sent toute sa faiblesse, comme
si... comme si... Pauvre Laurette! tu m'appelles peut-être; et peut-être
dans peu de temps nous reverrons-nous.--Tout, oui, tout ce que l'homme
croit exister n'est qu'un songe des fantaisies. La mort m'eût semblé
affreuse au milieu de ces rochers escarpés; et, sous les ombres
paisibles de ce bosquet, j'aurais volontiers fermé mes yeux du sommeil
éternel... Chacun se fait une réalité à sa manière... Nos désirs se
multiplient et s'agrandissent avec nos idées, et nos passions ne sont,
tout bien considéré, que les effets de notre illusion. Ah! lorsque je me
rappelle le doux songe de notre jeunesse, comme je courais avec toi par
ces campagnes, m'accrochant aux arbres chargés de fruits, indifférent du
passé, insouciant sur le présent, tressaillant de joie à l'idée des
plaisirs que notre imagination grandissait dans l'avenir, et dont la
mémoire, au bout d'une heure, avait déjà cessé d'exister, concentrant
toutes nos espérances dans les jeux de la prochaine fête...

Mais ce rêve est évanoui... Eh! qui m'assure que, dans ce moment, je ne
rêve pas comme alors? Toi seul, ô mon Dieu! toi seul qui connais ce
cœur humain, sais combien mon sommeil est affreux, et combien le
réveil sera terrible, puisque rien ne m'attend à cette heure, que les
larmes et la mort...

Ainsi je m'égare... ainsi je change de pensées et de désirs... Plus la
nature est belle, plus je voudrais la voir vêtue de deuil, et je crois
qu'aujourd'hui mes souhaits ont été exaucés... L'hiver passé, j'étais
heureux;... lorsque la terre dormait mortellement, j'étais tranquille;
et maintenant... Ah!...

Et cependant, mon ami, je me repose sur la douceur d'être pleuré... A
peine au commencement de la vie, je chercherais en vain un été qui
m'aura été enlevé par mes passions et mes malheurs. Mais, du moins, ma
tombe sera baignée de tes larmes, des larmes de cette femme céleste. Ah!
qui voudrait donc céder à un éternel oubli cette existence si
tourmentée, qui dit adieu au monde pour toujours, qui abandonne ses
crimes, ses espérances, ses illusions, ses douleurs même, sans laisser
derrière lui un soupir, un regard? Les personnes qui nous sont chères et
qui nous survivent sont encore une partie de nous-mêmes; nos yeux
mourants demandent aux leurs quelques larmes de regret; notre cœur se
complaît à penser que notre corps sera porté à la tombe par des bras
amis, et, prêt à s'éteindre, cherche un cœur à qui léguer son dernier
soupir; la nature gémit jusque dans la tombe, et ses gémissements
triomphent encore du silence et de l'obscurité de la mort.

Je m'approche du balcon pour admirer la divine lumière du soleil, qui,
diminuant peu à peu, ne jette plus sur la terre que quelques rayons
faibles et languissants, qui brillent encore à l'horizon; et, dans les
ténèbres épaisses, mélancoliques et taciturnes, je contemple l'image de
destruction dévoratrice de toutes choses; puis je tourne mes regards
vers ce massif de pins plantés par mon frère sur la colline, en face de
l'église, et j'y découvre, à travers leurs branches agitées par le vent,
la pierre blanchissante qui recouvrira mon tombeau. Il me semble que je
te vois y conduire ma mère, qui viendra bénir et pardonner, et je me
dis, comme une espérance:

--Peut-être Thérèse viendra-t-elle, solitaire et affligée, me dire aussi
un dernier adieu, et s'attrister doucement au souvenir du doux songe de
nos amours.

Non, la mort n'est point douloureuse. Puis, si quelqu'un vient mettre
les mains dans ma fosse et troubler mon cadavre, tirant de la nuit dans
laquelle ils dormiront mes passions ardentes, mes opinions et mes
crimes... peut-être... Ne me défends point, Lorenzo; réponds seulement:
«Il était homme et malheureux.»


26 mai.

Il revient, Lorenzo, il revient.

Il écrit de la Toscane, où il doit s'arrêter encore une vingtaine de
jours... Sa lettre est datée du 18 mai: ainsi dans quelques semaines au
plus...


27 mai.

Je me demande souvent, mon cher Lorenzo, s'il est bien vrai que cette
image d'ange existe parmi nous, et je me soupçonne d'être amoureux de
quelque idole créée par ma fantaisie.

Ah! qui n'aurait voulu l'aimer, fût-ce sans espoir? Quel est l'homme, si
heureux qu'il soit, avec lequel je voudrais échanger mes larmes et mon
malheur? Mais, d'un autre côté, comment suis-je donc tellement bourreau
de moi-même, que je me tourmente ainsi, Dieu le sait, sans nulle
espérance? Peut-être même lui suis-je indifférent; peut-être ne lui
ai-je inspiré qu'un sentiment de compassion dû à mes infortunes;
peut-être ne m'aime-t-elle pas, et sa pitié couvre-t-elle une
trahison... Mais ce baiser céleste qui est toujours sur mes lèvres, et
qui domine toutes mes pensées, et ces larmes!... Depuis ce moment, elle
n'ose plus lever les yeux sur moi... elle me fuit!... Séducteur...
moi!... Ah! lorsque je sens tonner dans mon âme cette terrible sentence:
«Je ne puis jamais être à vous,» je passe de fureurs en fureurs... et je
comprends le crime. Non, vierge pure, tu n'es pas coupable!... moi seul
ai rêvé la trahison... et peut-être, qui sait? l'eussé-je accomplie...

O Thérèse! un autre baiser, et abandonne-moi à mes songes et à mes
suaves délires... Oui, je mourrai à tes pieds, mais tout à toi, et
sachant que je te laisse innocente.--Malheureux ensemble,... si tu ne
peux être mon épouse en ce monde, tu seras du moins ma compagne dans la
tombe... Oh! non, que plutôt la peine de cet amour fatal retombe tout
entière sur moi; que je pleure pendant toute l'éternité; mais, ô
Thérèse! que le ciel ne décide pas que par moi tu seras longtemps
malheureuse... Et cependant je t'ai perdue, tu me fuis... Ah! si tu
m'aimais comme je t'aime!

Au reste, Lorenzo, dans ces terribles doutes, dans ces tourments
insensés, chaque fois que je demande conseil à ma raison, elle me
console en me répondant: «Tu n'es pas immortel...» Eh bien, souffrons
donc... souffrons jusqu'à la fin!... Je sortirai!... oh! oui, je
sortirai de l'enfer de cette vie... Il suffit de ma volonté pour cela...
et, à cette seule idée, je me ris de la fortune... des hommes... et
presque de la toute-puissance de Dieu.


28 mai.

Souvent je me figure notre univers culbuté, les cieux, le soleil,
l'Océan, et tout notre système dans les flammes et dans le vide... Mais,
si, au milieu de cette destruction universelle, je pouvais serrer une
seule fois Thérèse entre mes bras... une seule fois encore!...
j'invoquerais volontiers l'anéantissement de la création.


29 mai, au matin.

O illusion! pourquoi, lorsque, dans mes songes du paradis, lorsque
Thérèse est près de moi, que je sens passer son souffle sur mes lèvres,
pourquoi dans mon âme ce désir de tombe?... Ces heureux moments
n'auraient jamais dû naître,--ou n'auraient jamais dû s'éloigner...
Cette nuit, je cherchais quelle main l'avait arrachée de mon sein. Il me
semblait entendre au loin son gémissement... Mais mon lit inondé de mes
larmes, mon front mouillé de sueur, ma poitrine haletante, la fixe et
muette obscurité, tout me criait: «Malheureux! tu délires...» Épouvanté,
abattu, je me roulais sur mon lit en pressant mon oreiller entre mes
bras, et, en cherchant à me créer de nouvelles illusions et de nouveaux
tourments.

Si tu me voyais pâle, défait, taciturne, errer çà et là sur les
montagnes, cherchant Thérèse, et tremblant de la rencontrer, l'appelant,
la priant, et répondant moi-même à ma voix! Brûlé par le soleil, je me
cache dans le bosquet, et je m'assoupis ou je rêve; souvent je la salue
comme si je la voyais; il me semble encore la presser sur mon cœur...
Puis tout à coup mon rêve s'évanouit, et je reste les yeux cloués sur
les précipices de quelques rochers... Il est temps que tout cela
finisse...


29 mai, au soir.

Fuir,--oui, fuir,--mais où?--Crois-moi, je souffre bien; à peine ai-je
la force de me traîner jusqu'à la ville, pour aller boire dans ses yeux
un autre breuvage de vie, peut-être le dernier...--Sans elle
voudrais-je de cet enfer?--Aujourd'hui, je la saluais pour m'en aller:
elle ne répondait pas. Je descendis l'escalier; mais je n'ai pu
m'arracher de son jardin... et, le crois-tu? son aspect me donne le
vertige. En la voyant venir avec sa sœur, j'ai voulu fuir et me
cacher sous une treille; mais il était trop tard, Isabelle a crié:

--Ortis, mon cher Ortis, ne nous as-tu point vues?

Frappé comme de la foudre, je me jetais sur un banc. La petite fille me
sauta au cou en tâchant de me consoler, et en me disant tout bas:

--Pourquoi te tais-tu toujours?...

Je ne sais si Thérèse me vit; mais elle s'enfonça dans une allée et
disparut: une demi-heure après, elle revint, appelant sa sœur, qui
était restée sur mes genoux, et je m'aperçus que ses paupières étaient
rouges de larmes. Elle ne me parla point; mais elle me déchira d'un
regard qui semblait me dire: «C'est toi qui m'as faite ainsi.»


2 juin.

Enfin voilà donc toute chose sous son véritable aspect... Ah! je ne
croyais pas renfermer en moi cette fureur qui me brûle,--me
dévore,--m'anéantit... et pourtant ne peut pas me tuer!... Où est donc
cette grande et belle nature?... où est cette chaîne pittoresque de
collines que je contemplais de la plaine, en m'enlevant sur les ailes de
l'imagination jusque dans les régions du ciel? Toutes ces roches me
semblent nues, et je ne vois que des abîmes; les croupes couvertes
d'ombres hospitalières me sont insupportables. C'est là que je me
promenais, au milieu des trompeuses méditations de notre misérable
philosophie: miroir qui nous fait voir nos infirmités, sans nous en
indiquer le remède. Aujourd'hui, je sentais gémir la forêt sous les
coups de la hache: les bûcherons abattaient des chênes de deux cents
ans; tout tombe ici-bas.

Je regarde ces plantes qu'autrefois je tremblais de briser;--je m'arrête
devant elles, je les arrache, et je les effeuille et les jette avec la
poussière enlevée par le vent.--Que l'univers gémisse avec moi.

Je suis sorti avant le jour, et, courant à travers les sillons, je
cherchais dans la fatigue du corps quelque assoupissement à cette âme
orageuse; mon front ruisselait, et ma poitrine était haletante: le vent
de la nuit soufflait, éparpillant ma chevelure, et glaçant la sueur qui
coulait sur mes joues. Oh! depuis cette heure, je me sens par les
membres un frisson; j'ai les mains froides, les lèvres livides, et les
yeux noyés dans les ténèbres de la mort.

Oh! si elle ne me poursuivait pas du moins avec son image--partout où je
vais!... si elle ne venait pas se dresser là, face à face!--Pourquoi
elle, toujours elle, réveillant en moi une terreur, un désespoir... une
guerre?... Je projette de l'enlever, de l'entraîner avec moi au fond
d'un désert, loin de la toute-puissance des hommes... Oh! malheureux que
je suis! je me frappe le front et je blasphème. Je partirai!...


LORENZO AU LECTEUR


Peut-être, lecteur, t'es-tu fait l'ami d'Ortis, et désires-tu savoir
l'histoire de son amour: j'irai donc au-devant de tes désirs, et
j'interromprai, pour te la raconter, la série de ses lettres.

La mort de Laurette mit le comble à sa mélancolie, devenue plus noire
encore par le retour d'Odouard. Il fit des visites moins fréquentes à la
villa de M. T***, et ne parla plus à âme qui vive. Maigre, défait, les
yeux caves, mais ouverts et pensifs, la voix sourde, les pas lents, il
allait, enveloppé de son manteau, la tête nue, et les cheveux sur le
visage. Souvent il veillait des nuits entières, errant par la campagne,
et souvent encore, le jour, il fut trouvé dormant sous quelque arbre.

Sur ces entrefaites, Odouard revint en compagnie d'un jeune peintre qui
retournait à Rome, sa patrie. Le même jour, ils rencontrèrent Ortis.
Odouard alla à lui pour l'embrasser, et Ortis se recula comme épouvanté.
Le peintre lui dit qu'il avait entendu parler de lui et de son mérite,
et que, depuis longtemps, il désirait connaître sa personne; mais il
l'interrompit:

--Moi! moi! monsieur? dit-il. Je n'ai jamais pu me connaître dans les
autres, et je ne crois pas que les autres puissent jamais se connaître
en moi.

Ils lui demandèrent alors l'explication de ces paroles ambiguës, et lui,
pour toute réponse, s'enveloppa de son manteau, s'élança dans les arbres
et disparut. Odouard se plaignit de cette réception au père de Thérèse,
qui commençait déjà à s'inquiéter de l'amour d'Ortis.

Thérèse, douée d'un caractère moins romanesque, mais passionné et
ingénu, disposée à une profonde mélancolie, privée dans la solitude de
tout ami de cœur, arrivée à cet âge où parle en nous le besoin
d'aimer et d'être aimée, commença par ouvrir son âme à Ortis, et finit
par céder au sentiment qui l'entraînait vers lui; mais à peine
osait-elle s'avouer à elle-même où elle en était arrivée; et, depuis le
soir du baiser, elle était devenue plus réservée, évitait de se
rencontrer avec lui, et tremblait à la vue de M. T***. Éloignée de sa
mère, sans conseils, sans consolations, épouvantée de l'avenir, toute à
la vertu, toute à l'amour, elle devint pensive et solitaire, parlant
rarement, lisant toujours, négligeant le dessin, la harpe et sa
toilette; et souvent elle fut surprise par les domestiques, les yeux
baignés de pleurs. Elle fuyait la société de ses jeunes amies qui
venaient passer le printemps aux collines Euganéennes, s'éloignant de
tout le monde, et même de sa sœur. Elle passait des heures entières
dans les endroits les plus sombres de son jardin. Il régnait dans cette
malheureuse famille une tristesse et une certaine défiance, qui, jointes
à quelques mots peu réfléchis que laissa échapper Ortis, firent ouvrir
les yeux à Odouard. Jacob parlait habituellement avec feu, et, quoiqu'il
parût taciturne aux personnes qui ne le connaissaient pas, il était
quelquefois avec ses amis causeur et d'une gaieté folle. Mais, depuis
quelque temps, ses paroles et ses actions étaient véhémentes et amères
comme son âme.

Poussé une fois par Odouard, qui justifiait devant lui le traité de
Campo-Formio, il se mit alors à crier comme un fou, à se frapper la tête
et à pleurer de colère. M. T*** me racontait que souvent il restait
enseveli dans ses pensées, ou que, s'il discutait, il s'emportait
facilement, et qu'à mesure qu'il parlait ses yeux devenaient terribles,
puis tout à coup, au milieu de ses paroles, se remplissaient de larmes;
Odouard alors devint plus réservé, et commença à soupçonner les causes
du changement d'Ortis.

Ainsi s'écoula tout le mois de juin. Le malheureux jeune homme devenait
chaque jour plus sombre et plus farouche; il avait cessé d'écrire à sa
famille, et ne répondait plus à mes lettres; souvent les paysans le
virent à cheval, courant à bride abattue dans des chemins escarpés et
entourés de précipices où mille fois il eût dû s'abîmer; un matin, le
peintre dont j'ai déjà parlé, étant occupé à dessiner une vue des
collines, reconnut sa voix, s'approcha doucement de lui et l'entendit
déclamer dans le bosquet une scène de la tragédie de _Saül_. Alors, il
parvint à faire son portrait pendant qu'il s'était arrêté tout pensif,
après avoir récité ces vers de la scène première du troisième acte:

    Déjà pour me soustraire à l'horreur de mon sort,
    Dans les rangs ennemis j'aurais cherché la mort,
    Tant la vie est horrible à qui perd l'espérance...

Ensuite, il le vit gravir avec rapidité jusqu'au sommet d'un rocher
escarpé, s'avancer les bras étendus comme s'il voulait s'en précipiter,
puis tout à coup se rejeter en arrière avec effroi en s'écriant:

--O ma mère! ma mère!...

Un dimanche qu'il était resté à dîner chez M. T***, il pria Thérèse de
faire de la musique et lui présenta sa harpe; mais à peine
commençait-elle à en jouer, que son père entra et s'assit auprès d'elle;
Ortis paraissait plongé dans une douce et mélancolique extase, et son
visage allait se ranimant; cependant, bientôt il pencha peu à peu la
tête et tomba dans une rêverie plus profonde encore que d'habitude.
Thérèse le regardait en tâchant de retenir ses pleurs. Il s'en aperçut,
et, ne pouvant se contenir, se leva et partit. M. T***, attendri, se
tourne vers Thérèse.

--O ma fille! lui dit-il, tu veux donc te perdre, et, avec toi, nous
perdre tous?

A ces mots, son visage se couvrit de larmes, elle se jeta dans les bras
de son père et lui avoua tout.

Sur ces entrefaites, Odouard rentra, et le trouble de M. T*** et
l'altération des traits de sa fille confirmèrent ses soupçons; je tiens
ces détails de la bouche même de Thérèse.

Le jour suivant, qui était le 7 juillet, Ortis alla chez M. T***, et
trouva le peintre occupé à faire le portrait nuptial. Thérèse, interdite
et tremblante, sortit sous prétexte de donner un ordre; mais, en passant
près d'Ortis, elle lui dit d'une voix basse et entrecoupée:

--Mon père sait tout.

Il ne répondit rien; mais, après avoir fait dans la chambre quelques
tours en long et en large, il sortit, et, de toute cette journée, ne
fut aperçu par âme qui vive. Michel, qui l'attendait à dîner, le chercha
en vain le soir: il ne rentra qu'à minuit sonné, et, après avoir renvoyé
son domestique, se jeta tout habillé sur son lit:

Peu de temps après, il se leva et écrivit.

       *       *       *       *       *


Minuit.

Autrefois, je portais à la Divinité mes actions de grâces et mes
vœux; mais je ne la craignais pas... Aujourd'hui que la main du
malheur s'appesantit sur ma tête, je la crains et je la supplie.

Mon esprit est troublé, mon âme atterrée, et mon corps abattu par la
langueur de la mort...

Oui, c'est vrai, les malheureux ont besoin de croire à un monde
différent de celui-ci, où du moins ils ne mangeront point un pain amer,
et ne boiront pas l'eau trempée de leurs larmes. L'imagination le créa,
et le cœur se console; la vertu presque toujours malheureuse
persévère dans l'espoir d'une récompense... Mais infortunés ceux-là qui,
pour ne point commettre de crimes, ont besoin de la religion.

Je me suis prosterné dans une petite chapelle, sur la route d'Arqua,
parce que je sentais que la main de Dieu pesait sur mon cœur...

Je suis faible, n'est-ce pas, Lorenzo?... Le ciel ne te fasse jamais
sentir le besoin de la solitude, des larmes et d'une église!...


Deux heures du matin.

Le temps est orageux, les étoiles sont rares et pâles... Et la lune, à
moitié ensevelie dans les nuages, frappe mes fenêtres de ses livides
rayons...


Au point du jour.

Tu ne m'entends pas, Lorenzo, tu ne m'entends pas, et cependant ton ami
t'appelle... Quel sommeil! Un rayon de jour paraît enfin, peut-être pour
réensanglanter mes blessures...--Dieu ne me hait pas, il me condamne
cependant à une agonie perpétuelle. Pourquoi me contraint-il à maudire
mes jours, qui cependant ne sont tachés d'aucun crime?

Si tu es un Dieu terrible, puissant et jaloux, qui revois les iniquités
des pères dans les fils, et qui visites dans ta fureur la troisième et
la quatrième génération[2], puis-je espérer de t'apaiser? Non... Envoie
donc contre moi, mais contre moi seul, ta fureur, que rallument les
flammes infernales![3] qui doivent brûler des millions de peuples
auxquels tu n'as pas daigné te faire connaître!

Mais Thérèse est innocente, et, loin de te regarder comme injuste, elle
t'adore dans toute la suavité de son âme; et, moi, je ne t'adore pas,
parce que je te crains; et cependant je sais que j'ai besoin de
toi.--Dépouille-toi, mon Dieu, dépouille-toi des attributs dont t'ont
revêtu les hommes pour te faire semblable à eux. N'es-tu pas le
consolateur des affligés, et ton divin fils ne s'appelait-il pas le Fils
de l'homme? Écoute-moi donc: mon cœur te devine; mais ne t'offense
pas des plaintes que la nature tire du plus profond de mon cœur, et
je murmure contre toi, et je te prie, et je t'invoque, espérant que tu
délivreras mon âme.--Mais comment la délivreras-tu, si elle n'est pas
pleine de toi, si elle ne t'a pas imploré dans la prospérité, et si,
pour réclamer ton aide et implorer ton appui, elle a attendu d'être
plongée dans la misère?--Elle te craint sans espérer en toi, elle ne
désire et ne veut que Thérèse, et c'est dans Thérèse seule, ô mon Dieu!
que je te retrouve et que je te vois!

Oh! le voilà hors de mes lèvres, ce crime pour lequel Dieu a retiré son
regard de moi. Je ne l'ai jamais aimé comme j'aime Thérèse... Blasphème!
faire l'égal de Dieu ce qui ne sera un jour que squelette et
poussière!... Humiliation de l'homme! Devais-je préférer Thérèse à
Dieu?... Et pourquoi non?... Thérèse n'est-elle pas la source de la
beauté céleste, immense, toute-puissante? Je mesure l'univers d'un
regard... je contemple d'un œil effrayé l'éternité... Tout est chaos,
tout est fumée, tout est vide!... et, lorsque Dieu m'est
incompréhensible, Thérèse n'est-elle pas là devant moi?

       *       *       *       *       *

Deux jours après, Ortis tomba malade; M. T*** alla le voir, et profita
de cette occasion pour lui persuader de s'éloigner des collines
Euganéennes. Délicat et généreux, le père de Thérèse estimait le
caractère et l'âme d'Ortis, qu'il chérissait comme son meilleur ami.
Souvent il m'assura que, dans tout autre temps, il aurait cru illustrer
sa famille en prenant pour gendre un homme qui, selon lui, ne
participait à aucune des erreurs de notre temps, et qui, doué d'une
trempe indomptable de cœur, avait de toute façon, au dire de M. T***
lui-même, les vertus d'un autre siècle; mais Odouard était riche et
d'une famille puissante qui, par son alliance, le mettait à l'abri des
persécutions de ses ennemis, lesquels n'avaient à lui reprocher que de
désirer la liberté de son pays, crime capital en Italie. En mariant
Thérèse à Ortis, il accélérait, au contraire, sa ruine et celle de sa
famille. D'ailleurs, il s'était engagé; et, pour tenir sa parole, il
s'était séparé d'une épouse chérie. D'un autre côté, son peu de fortune
ne lui permettait pas de donner à Thérèse une dot considérable; ce que
rendait nécessaire la médiocrité de la fortune d'Ortis. M. T***
m'écrivit ces détails, et dit la même chose à Ortis, qui, le sachant
déjà, l'écouta patiemment jusqu'au moment où il parla de la dot; alors,
il l'interrompit.

--Je suis pauvre! s'écria-t-il avec force, je suis obscur, proscrit,
inconnu à tous les hommes, et je me serais plutôt fait enterrer vivant
que de vous demander Thérèse pour femme; je suis malheureux, mais non
point lâche; et jamais mes fils ne recevront leur fortune de la main de
leur mère... D'ailleurs, votre fille est riche et promise...

--Donc?... reprit M. T*** comme pour l'interroger.

Ortis ne répondit rien, mais il leva les yeux au ciel; et, après
quelques minutes:

--O Thérèse! s'écria-t-il, tu seras donc malheureuse!

--Oh! mon ami, lui dit alors M. T*** en le regardant avec tendresse, mon
ami, par qui a-t-elle commencé de souffrir, si ce n'est par vous?... Par
amour pour moi, elle s'était résignée à son sort, elle allait d'un seul
mot rendre la paix et le bonheur à ses pauvres parents; elle vous à
aimé! et vous, qui, de votre côté, l'aimez avec tant de délicatesse,
vous avez enlevé son cœur à celui qu'elle regardait déjà comme son
époux, et vous continuez de troubler la tranquillité d'une famille qui
vous avait traité, qui vous traite et vous traitera toujours comme son
propre fils... Partez, éloignez-vous pour quelque temps; peut-être
auriez-vous trouvé dans un autre un père inflexible; mais en moi!...
J'ai été malheureux aussi, j'ai connu les passions, et j'ai appris à les
plaindre, parce que je sens moi-même le besoin que j'ai d'être plaint, à
mon âge, et avec ma tête chauve. C'est de vous que j'ai appris que l'on
estime l'homme qui fait le mal, s'il a le talent de faire paraître
généreuses et terribles les passions qui, chez les autres, paraîtraient
coupables ou ridicules. Je ne vous le dissimule pas; du premier jour où
je vous ai connu, vous avez pris un tel ascendant sur moi, que vous
m'avez forcé de vous craindre et de vous aimer; et souvent je comptais
les minutes par l'impatience de vous revoir, et, en même temps, je me
sentais pris d'un frisson subit et secret quand un domestique annonçait
que vous montiez l'escalier. Ayez donc pitié de moi, de votre jeunesse,
de la réputation de Thérèse; sa beauté s'efface, sa santé s'affaiblit,
son cœur la ronge en silence, et pour vous... Ah! je vous en conjure,
au nom de Thérèse, partez, éloignez-vous; sacrifiez votre passion à son
bonheur, et ne faites pas que je sois à la fois l'ami, l'époux et le
père le plus malheureux qui ait jamais existé.

Ortis ne répondit rien; il parut attendri, écouta tout cela d'un visage
muet, et sans qu'il lui tombât une larme des yeux, quoique M. T*** au
milieu de son exhortation se retînt à peine de fondre en pleurs. Il
demeura près du lit d'Ortis jusque bien avant dans la nuit; mais, à
partir de ce moment, ni l'un ni l'autre n'ouvrirent plus la bouche que
pour se dire adieu. Pendant la nuit, l'indisposition du malade
s'aggrava, et, les jours suivants, il se sentit pris d'une fièvre
dangereuse.

Cependant, les dernières lettres d'Ortis, celles que je recevais tous
les jours du père de Thérèse, m'avaient fait sentir la nécessité de son
départ, et j'usai de tout mon pouvoir pour le décider à employer le seul
remède qui pouvait encore le guérir de sa funeste passion. Je n'eus
point le courage d'en parler à sa mère, qui connaissait son caractère
emporté et capable de tous les extrêmes; je lui dis seulement que son
fils était un peu malade, et que le changement d'air serait favorable à
sa santé.

C'est à cette époque que les persécutions de Venise devinrent plus
terribles que jamais. Il n'y avait plus de lois, mais des tribunaux
arbitraires qui n'admettaient plus ni accusateurs ni défenseurs, mais
des espions de la pensée, des ennemis nouveaux et inconnus, des
prisonniers qui étaient frappés par des peines subites et sans nom. Les
plus suspects gémissaient dans des cachots; d'autres, quoique de
brillante et antique renommée, étaient enlevés de nuit de leur propre
maison, remis aux mains des sbires, traînés aux frontières sans avoir pu
dire à leurs parents et à leurs amis un dernier adieu et abandonnés à
l'aventure, privés de tout secours humain. Pour quelques-uns, ces moyens
violents et infâmes étaient encore la suprême clémence... Et moi-même,
arrivé à mon dernier martyre, je vais, depuis plusieurs mois, errant par
toute l'Italie, tournant vers ma patrie, que je n'ai plus l'espérance de
revoir, mes yeux tout pleins de larmes; mais alors, tremblant seulement
pour la liberté d'Ortis, je persuadai à sa mère, quoique désolée, de lui
écrire pour le décider à chercher pour quelque temps un asile dans un
autre pays, d'autant plus qu'en quittant autrefois Padoue, il avait
donné pour motif de son départ la crainte des mêmes dangers. La lettre
fut confiée à un domestique de confiance, lequel arriva aux collines
Euganéennes dans la soirée du 15 juillet; et qui trouva Ortis encore
alité, quoique sa santé fût un peu meilleure. Le père de Thérèse était
assis auprès de lui lorsqu'il reçut la lettre: il la lut bas, la posa
sous son oreiller; puis, quelque temps après, la relut encore en
donnant des marques d'agitation, mais sans dire un seul mot...

Le dix-neuvième jour, où il commença à se lever, il reçut un second
message de sa mère, qui lui envoyait de l'argent, deux lettres de
change, et des recommandations en le priant au nom de Dieu de
s'éloigner. Dans l'après-midi, il alla chez Thérèse, et ne trouva
qu'Isabelle, qui, tout émue encore, nous raconta qu'il s'assit en
silence, se leva bientôt, l'embrassa et sortit. Il revint une heure
après, et la rencontra de nouveau en montant l'escalier; il la prit dans
ses bras, la serra contre son sein, mouilla son visage de larmes, se mit
à écrire, déchira aussitôt ce qu'il avait écrit, puis s'achemina tout
pensif vers le jardin. Un domestique passa vers le soir, et l'aperçut
couché sous un massif d'arbres. En repassant, il le trouva prêt à
sortir, et les yeux fixés sur la maison que venaient frapper les rayons
de la lune.

En rentrant chez lui, il rappela le messager, répondit à sa mère que, le
lendemain matin, il partirait, fit commander des chevaux à la poste la
plus voisine, et, avant de se coucher, écrivit la lettre suivante pour
Thérèse, la remit au jardinier, et partit à la pointe du jour:

       *       *       *       *       *


Neuf heures.

Pardonne-moi, Thérèse, pardonne-moi! j'ai empoisonné ta jeunesse, j'ai
troublé la paix de ta famille, mais je pars... Ah! je n'aurais pas cru
avoir ce courage: je puis te quitter et ne pas mourir de douleur; c'est
beaucoup, crois-moi.--Profitons de ce peu de moments que la raison me
laisse encore; plus tard peut-être n'en aurais-je pas la force. Je pars,
Thérèse, je pars, l'âme pleine d'une seule pensée, celle de t'aimer
toujours et de toujours te pleurer. Je pars en m'imposant l'obligation
de ne plus t'écrire, de ne plus te revoir, que lorsque je serai certain
que tu n'as plus rien à craindre de moi... Je t'ai cherchée aujourd'hui
pour te dire adieu, mais vainement... Daigne, du moins, jeter les yeux
sur ces dernières lignes que je trempe, tu le vois, de larmes bien
amères!... Envoie-moi, en quelque temps et en quelque lieu que tu
pourras, ton portrait. Si l'amitié, si l'amour, si la compassion, si la
reconnaissance te parlent encore pour un malheureux, ne me refuse pas
cet adoucissement à toutes mes souffrances; ton père lui-même me
l'accordera, je l'espère, lui qui, à chaque instant du jour, pourra te
voir, t'entendre, et être consolé par toi. Du moins, dans les élans de
ma douleur, dans les déchirements de ma passion, lassé de tout le
monde, défiant des hommes, marchant sur la terre comme un voyageur sans
patrie, qui va d'auberge en auberge, dirigeant volontairement mes pas
vers la tombe, parce que j'ai besoin de repos, je reprendrai quelque
force en pressant jour et nuit contre mes lèvres ton image adorée; et,
quoique éloigné de toi, ce sera encore par toi que je supporterai la
vie; et, tant que j'en aurai la force, je la supporterai, je te jure!
Toi, de ton côté, prie Dieu, ô Thérèse! prie du fond de ton cœur pur,
le Ciel--non pas qu'il m'épargne les douleurs que peut-être j'ai
méritées, et qui sont inséparables de la nature de mon âme,--mais qu'il
ne m'enlève pas le peu de force que je me sens encore pour les
supporter. Avec ton portrait, mes nuits seront moins douloureuses, et
moins tristes les jours solitaires que je dois vivre encore loin de toi.
En mourant, je tournerai vers toi mes derniers regards, je te
recommanderai mon dernier soupir, je verserai en toi mon âme, et je
t'emporterai dans la tombe, appuyé contre ma poitrine; enfin, si je suis
condamné à fermer les yeux sur une terre étrangère, où nul cœur ne me
pleurera, je t'invoquerai muettement à mon chevet, et il me semblera te
voir, avec le même aspect, la même action, la même piété avec laquelle
je te voyais, quand, un jour, avant que tu pensasses à m'aimer, avant
que tu t'aperçusses que je t'aimais,--quand j'étais encore innocent de
cœur envers toi,--tu m'assistais dans ma maladie.

Je n'ai rien de toi, si ce n'est la seule lettre que tu m'écrivis
lorsque j'étais à Padoue... Alors, il me semblait que tu m'invitais à
revenir; et, maintenant, j'écris, et, dans peu d'heures, je subirai
l'arrêt de notre éternelle séparation. De cette lettre commence
l'histoire de notre amour; elle ne m'abandonnera jamais.--Toutes ces
choses ne sont peut-être que folie; mais reste-t-il d'autre consolation
au malheureux qui ne peut pas guérir? Adieu, Thérèse; pardonne-moi...
hélas! je me croyais plus de courage...

Je t'écris mal, et d'un caractère à peine lisible; mais je t'écris brûlé
par la fièvre, l'âme déchirée et les yeux pleins de larmes... Par pitié,
ne me refuse pas ton portrait: remets-le à Lorenzo; s'il ne peut me le
faire parvenir, il le gardera comme un héritage saint et précieux qui
lui rappellera toujours ta beauté, ta vertu, et l'unique, éternel et
fatal amour de son malheureux ami... Adieu!... mais ce n'est pas le
dernier de mes revers, et, d'ici à peu de temps, je me serai fait tel,
que les hommes seront forcés d'avoir pitié et respect pour notre
amour;--alors, ce ne sera plus un crime pour toi de m'aimer.

Si cependant, avant que je te revisse, ma douleur avait creusé ma
tombe, que du moins la certitude d'avoir été aimé de toi me rende la
mort plus chère. Oh! oui, certes! je sens dans quelle douleur je
t'abandonne... Oh! mourir à tes pieds! oh! être enseveli dans la terre
qui te recouvrira!... Adieu!...

       *       *       *       *       *

Michel me dit que son maître avait voyagé pendant deux postes
silencieusement, et même d'un visage assez calme et presque serein; puis
il demanda son écritoire de voyage, et, tandis qu'on changeait les
chevaux, il écrivit le billet suivant à M. T***:

       *       *       *       *       *


Monsieur et ami,

J'ai recommandé hier soir au jardinier une lettre adressée à la
signorina; et, quoique je l'aie écrite, bien décidé au parti que j'ai
pris de m'éloigner, je crains d'avoir versé sur ses pages trop
d'afflictions pour cette innocente. Faites-vous donc remettre cette
lettre par le messager; ne la confiez à personne; gardez-la toute
cachetée, ou brûlez-la. Mais, comme il serait amer pour votre fille que
je fusse parti sans lui laisser un adieu,--car, hier, de toute la
journée, je n'ai pas eu le bonheur de la voir,--voici, annexé à cette
lettre, un billet non cacheté, et j'espère que vous aurez la bonté,
monsieur, de le remettre à Thérèse avant qu'elle devienne la femme du
marquis Odouard. Je ne sais si nous nous reverrons: j'ai bien décidé de
mourir près de la maison paternelle; mais, quand même mon espérance
serait trompée, je suis bien certain, monsieur et ami, que vous vous
souviendrez toujours de moi.

       *       *       *       *       *

M. T*** me fit rendre la lettre pour Thérèse (c'est celle que je viens
de mettre sous les yeux du lecteur) avec son cachet intact. Il ne tarda
point à donner le billet à sa fille: je l'ai eu sous les yeux. Il ne
contenait que quelques lignes, et paraissait écrit par un homme
entièrement revenu à lui.

Tous les fragments qui suivent me vinrent par la poste sur différentes
feuilles.

       *       *       *       *       *


Rovigo, 20 juillet.

Je l'admirais, et je me disais à moi-même:

--Qu'adviendrait-il de moi, si je ne pouvais plus la voir?

Je me rassurais en songeant que j'étais près d'elle; et maintenant...

Que me fait le reste de l'univers?... sur quelle terre pourrais-je vivre
sans Thérèse?... Il me semble que je voyage en songe... J'ai donc eu le
courage de partir ainsi sans la revoir, sans un baiser, sans un dernier
adieu... A chaque instant, je crois me retrouver à la porte de la
maison, et lire dans la tristesse de son visage qu'elle m'aime!... Et
avec quelle rapidité chaque instant qui s'écoule ajoute à la distance
qui me sépare d'elle... Je ne puis plus obéir ni à ma volonté, ni à ma
raison, ni à mon cœur... Je me laisse entraîner par le bras de fer du
destin. Adieu...


Ferrare, 20 juillet au soir.

Je traversais le Pô, et je regardais l'immensité de ses ondes; vingt
fois, je m'avançai sur le bord de la barque pour m'y précipiter,
m'engloutir et me perdre pour toujours... Tout est sur un seul point!...
Ah! si je n'avais pas une mère chérie et malheureuse, à qui ma mort
coûterait d'amères larmes...

Non, je ne finirai pas ainsi en lâche mes souffrances. Je boirai jusqu'à
la dernière goutte les pleurs que m'a départis le Ciel!... Un jour,
lorsque toute résistance sera vaine, lorsque toute espérance sera
détruite, lorsque toutes forces seront épuisées; quand j'aurai le
courage de regarder la mort en face, de raisonner tranquillement avec
elle, de goûter avec plaisir son calice amer,... quand j'aurai expié les
larmes des autres, et désespéré de les tarir, alors, Lorenzo...
alors!...

Mais, à cette heure où je parle, tout n'est-il pas perdu?... n'ai-je pas
la certitude que tout est perdu?... Dis-moi, as-tu jamais éprouvé
l'horreur de ce moment terrible... où le dernier espoir nous
abandonne?...

Ni un baiser, ni un adieu!... N'importe, tes larmes me suivront au
tombeau... Mon salut... mon destin... mon cœur... tout m'y entraîne!
Je vous obéirai à tous...


Pendant la nuit.

Et j'ai eu le courage de t'abandonner, je t'ai abandonnée, Thérèse, et
dans un état plus déplorable encore que le mien! Qui sera ton
consolateur?... Tu trembleras à mon seul nom parce que je t'ai fait
voir, moi,--moi le premier, moi le seul, à l'aube de ta vie, les
tempêtes et les ténèbres du malheur! Et toi, pauvre enfant, tu n'es
encore assez forte, ni pour supporter ni pour fuir la vie; tu ne sais
pas encore que l'aurore et le soir sont tout un.--Oh! je ne veux pas te
le persuader, et pourtant nous n'avons plus aucune aide chez les hommes,
aucune consolation en nous-mêmes.--Pour moi, je ne sais que supplier
Dieu, le supplier avec mes gémissements, et chercher mes espérances hors
du monde, où tout nous persécute ou nous abandonne. Oh! tu ne seras pas
aussi malheureuse, et je bénirai tous mes tourments.--Cependant, en mon
désespoir mortel, sais-je dans quel danger tu te trouves? Je ne puis ni
te défendre, ni essuyer tes larmes, ni recueillir tes secrets dans mon
cœur, ni partager ton affliction. Non, je ne sais où je suis, comment
je t'ai laissée, ni quand je pourrai te revoir.

Père cruel!... Thérèse est ton sang... cet autel est profané... La
nature, le Ciel maudissent ces serments... L'effroi, la jalousie, la
discorde et le repentir tournent en frémissant autour du lit nuptial, et
ensanglanteront peut-être ces chaînes. Thérèse est ta fille, laisse-toi
fléchir... Tu te repentiras amèrement, mais trop tard... Un jour, dans
l'horreur de son sort, elle maudira l'existence et ceux qui la lui ont
donnée... et ses plaintes et ses larmes iront jusqu'au fond de la tombe
accuser et troubler tes os... Aie pitié!...--Oh! tu ne m'écoutes pas...
tu l'entraînes... la victime est sacrifiée; j'entends ses
gémissements... mon nom est dans son dernier soupir... Oh! tremblez...
votre sang... le mien... Thérèse sera vengée... Oh! je suis fou! je
délire! oh! je suis un assassin!...

Mais, toi, mon cher Lorenzo, pourquoi m'abandonnes-tu?... Pouvais-je
t'écrire lorsqu'une éternelle tempête de colère, de jalousie, de
vengeance et d'amour frémissait dans mon cœur, lorsque tant de
passions, gonflant ma poitrine, me suffoquaient, m'étranglaient
presque? Non, je ne pouvais prononcer une parole, et je sentais la
douleur se pétrifier dans mon sein... cette douleur qui maintenant
encore étouffe ma voix, arrête mes soupirs et dessèche mes larmes!...
Oh! je sens qu'une grande partie de la vie me manque déjà, et que ce peu
qui me reste est encore affaibli par la tristesse, la langueur et
l'obscurité de la mort...

Souvent je me reproche d'être parti et je m'accuse de faiblesse;
pourquoi n'ont-ils pas insulté plutôt à ma passion!... Si quelqu'un
avait commandé à cette infortunée de ne plus me voir... me l'avait
enlevée de force... penses-tu que je l'eusse jamais abandonnée?... Mais
pouvais-je payer d'ingratitude un père qui m'appelait son ami, qui tant
de fois me répéta en me serrant sur son cœur: «Malheureux, pourquoi
le destin t'unit-il à nous malheureux?...» Pouvais-je précipiter dans le
déshonneur et les persécutions une famille qui, en tout autre temps, eût
partagé avec moi sa bonne et sa mauvaise fortune?... Que pouvais-je lui
répondre quand, d'une voix suppliante et entrecoupée par ses sanglots,
il me disait: «C'est ma fille!...» Oui, je dévouerai le reste de mes
jours dans la solitude et les remords; mais toujours je rendrai grâce à
cette main invisible qui m'a arraché du précipice où j'eusse entraîné
avec moi cette innocente enfant. Elle me suivait, et moi, cruel,
j'allais m'arrêtant de temps en temps, tournant les yeux vers elle, et
regardant si elle se hâtait derrière mes pas précipités. Elle me
suivait, mais d'une âme épouvantée et avec des forces faiblissantes...
Je pourrais me cacher au reste de l'univers et pleurer mes malheurs,
mais avoir encore à pleurer sur ceux de cette créature céleste, avoir à
les pleurer, quand c'est moi qui les cause?... Ah!

Personne ne connaît le secret qui est enseveli en moi, personne ne sait
d'où me pousse au front cette sueur froide et subite, personne n'entend
ces gémissements qui, tous les soirs, sortent de terre et m'appellent!
et ce cadavre... Ah! je ne suis pas un assassin et cependant je suis
ensanglanté par un meurtre...

Le jour pointe à peine, et déjà je suis prêt à partir... Depuis combien
de temps l'aurore me trouve-t-elle ainsi en proie à un sommeil de
malade?... La nuit ne m'apporte aucun repos: tout à l'heure encore, je
jetais des cris en fixant autour de moi des yeux égarés, comme si je
voyais luire sur ma tête l'épée du bourreau... Je sens dans mon réveil
de certaines terreurs pareilles à celles que doivent éprouver ces hommes
dont les mains sont encore chaudes de sang...

Adieu, Lorenzo, adieu, je pars, et toujours plus loin... Je t'écrirai de
Bologne dès aujourd'hui... Remercie ma mère, prie-la de bénir son
pauvre fils... Ah! si elle connaissait mon état... Mais tais-toi!
n'ouvre pas sur ses plaies une autre plaie...


Bologne, 24 juillet, dix heures.

Veux-tu verser dans le cœur de ton ami quelques gouttes de baume,
fais que Thérèse te donne son portrait, et remets-le à Michel, que je
t'envoie avec l'ordre de ne point revenir sans ta réponse. Va, Lorenzo,
aux collines Euganéennes; cette infortunée a sans doute besoin d'un
consolateur... Lis-lui quelques fragments de ces lettres que, dans mes
délires insensés, j'essayais de t'écrire... Adieu; tu verras la petite
Isabelle: donne-lui mille baisers pour moi... Quand tout le monde m'aura
oublié, elle seule peut-être encore nommera quelquefois son Ortis.... O
mon cher Lorenzo, infortuné, défiant, possédant une âme ardente que
dévorait le besoin d'aimer et d'être aimé, à qui pouvais-je me confier
plutôt qu'à cette enfant qui n'était encore corrompue ni par
l'expérience, ni par l'intérêt, et qui, par une secrète sympathie, a
tant de fois mouillé mon visage de ses larmes innocentes... Lorenzo, si
jamais j'apprenais qu'elle m'a oublié, j'en mourrais de douleur...

Et toi, dis, mon seul et dernier ami, voudrais-tu aussi m'abandonner?...
L'amitié, cette céleste passion de la jeunesse, cet unique soutien de
l'infortune se glace dans la prospérité... Les amis, les amis, Lorenzo!
je serai le tien jusqu'à l'heure où la terre me couvrira... Le
croirais-tu! quelquefois je m'applaudis de mes malheurs, parce que, sans
eux, je ne serais pas digne de toi; parce que, sans eux, mon cœur ne
serait peut-être pas capable de t'aimer... Mais, lorsque j'aurai cessé
de vivre, lorsque tu auras hérité de moi ce calice de larmes, crois-moi,
Lorenzo, ne cherche plus alors d'autre ami que toi-même.


Bologne, 28 juillet, pendant la nuit.

Il me semble, Lorenzo, que j'éprouverais quelque soulagement si je
pouvais dormir d'un lourd sommeil; mais l'opium même ne me procure que
de courtes léthargies... pleines de visions et de spasmes: il n'y a plus
de nuit pour moi. Je me suis levé afin d'essayer de t'écrire; mais mon
pouls est si dérangé, que je suis obligé de me rejeter sur mon lit... Il
semble que mon âme suit l'état orageux de la nature... Il pleut par
torrents... et je suis là sur mon lit, les yeux ouverts... Oh! mon Dieu!
mon Dieu!...


Bologne, 12 août.

Voilà dix-huit jours que Michel est parti par la poste, et il ne revient
point, et je n'ai point reçu de lettres de toi... Tu m'abandonnes donc
aussi?...

Au nom de Dieu, Lorenzo, écris-moi du moins: j'attendrai jusqu'à lundi;
ensuite, je prendrai la route de Florence... Je ne quitte pas la maison
pendant tout le jour... Je souffrirais trop au milieu de cette foule de
personnes inconnues... Lorsque la nuit est arrivée, je parcours la ville
comme un fantôme, et mon âme se brise en entendant les cris de ces
infortunés étendus dans les rues et demandant du pain; je ne sais si
c'est par leur faute ou par celles des autres... je sais qu'ils
demandent du pain... Aujourd'hui, en revenant de la poste, j'ai été me
heurter à deux malheureux que l'on conduisait à la potence; j'ai demandé
quel était leur crime, et l'on m'apprit que l'un avait dérobé une mule,
et que l'autre, pressé par la faim, avait volé une somme de
cinquante-six livres[4]. Ah! si la société ne protégeait pas de ses lois
des hommes qui, pour s'enrichir de la sueur et des larmes de leurs
concitoyens, les réduisent à la misère, et les forcent aux crimes, les
crimes seraient-ils aussi communs, et les prisons et les bourreaux
aussi nécessaires? Je ne suis pas assez fou pour vouloir réformer les
hommes; mais on ne m'empêchera point de frémir sur leur misère et
surtout sur leur aveuglement! jamais il ne se passe une semaine,
m'a-t-on assuré, sans exécution, et le peuple y court comme à une
solennité... Les crimes croissent avec les supplices. Non, non, Lorenzo,
je ne veux plus respirer un air fumant toujours du sang des
malheureux...--Et où aller?...


Florence, 27 août.

Je viens de visiter les sépultures de Galilée, de Machiavel et de
Michel-Ange. Je me suis approché de la tombe de ces grands hommes tout
frissonnant de respect... Ceux qui leur ont élevé ces mausolées
espéraient sans doute se disculper de la misère et des persécutions avec
lesquelles leurs aïeux punissaient la grandeur de ces divins génies? Oh!
combien de proscrits de notre siècle auxquels on rendra dans la
postérité des honneurs divins! mais les persécutions aux vivants et les
honneurs aux morts sont les preuves de la maligne ambition qui ronge
l'humaine espèce.

Près de ces marbres, il me semblait revivre dans ces chaudes années de
jeunesse où, veillant sur les écrits de ces grands hommes, je m'élançais
en esprit au milieu des applaudissements des générations futures...
Mais, maintenant, ces idées sont trop élevées pour moi... trop folles
peut-être... mon esprit est aveugle, mes membres s'affaiblissent, et mon
cœur gâté là--jusqu'au fond.

Garde tes lettres de recommandation. J'ai brûlé celles que tu m'avais
envoyées. Je ne veux plus recevoir des hommes puissants ni outrages ni
faveurs. Le seul que je désirasse connaître était Victor Alfieri. Mais
j'entends dire qu'il ne reçoit personne, et je n'ai pas la présomption
de croire qu'il renoncera pour moi à un serment qui sans doute lui fut
dicté par ses études, ses passions ou son expérience du monde...
Peut-être est-ce une faiblesse; mais respectons les faiblesses des
grands hommes, et que celui de nous qui n'en a pas leur jette la
première pierre.


Florence, 7 septembre.

Ouvre mes fenêtres, Lorenzo, et salue de ma chambre mes collines
chéries... dans une belle journée de septembre; salue en mon nom le
ciel, le lac et les prairies qui se souviennent tous de ma jeunesse, et
où, pendant quelque temps, j'ai oublié les anxiétés de la vie; si tes
pieds, par quelque nuit sereine, te conduisaient vers l'église du
village, gravis la montagne des pins, qui couvrent de si doux et si
funestes souvenirs. Sur son penchant, plus loin que ce massif de
tilleuls qui répand au loin une ombre fraîche et odorante, là où se
rassemblent plusieurs ruisselets qui forment une espèce de petit lac, tu
trouveras le saule solitaire dont les rameaux pleureurs se penchaient
vers moi lorsque, couché sous son feuillage, j'interrogeais mes
espérances; et, lorsque tu seras arrivé près du sommet, tu entendras
peut-être les cris d'un coucou qui, tous les soirs, m'appelait de son
lugubre chant, et qui fuyait à mon approche et au bruit de mes pas... Le
pin où il se tenait caché alors, ombrage une petite chapelle à demi
ruinée, où, près d'un crucifix, brûlait autrefois une lampe; la foudre
l'a fracassée cette même nuit qui m'a laissé jusque aujourd'hui et me
laissera jusqu'au dernier soupir l'esprit plein de ténèbres et de
remords. Ses débris, à moitié cachés par les ronces et la bruyère,
ressemblent dans l'obscurité à des pierres sépulcrales, et plus d'une
fois j'ai pensé à faire élever là mon tombeau. Aujourd'hui, qui pourrait
me dire où je laisserai mes os!... Console tous les paysans qui te
demanderont de mes nouvelles; autrefois, ils accouraient autour de moi,
je les nommais mes amis, ils m'appelaient leur bienfaiteur... J'étais le
médecin de leurs enfants, le juge complaisant de leur procès, l'arbitre
de leurs querelles. Philosophe avec les vieillards, je les aidais à
secouer les terreurs de la religion en leur peignant les récompenses
que le Ciel réserve à l'homme accablé par la pauvreté et la sueur...
Peut-être se plaignent-ils de moi... Dans les derniers temps que je
passai près d'eux, muet et fantasque, souvent je ne répondais pas même à
leur salut... et j'évitais leur rencontre en m'enfonçant dans les
endroits les plus sauvages de la forêt, lorsqu'ils revenaient en
chantant de la charrue, ou qu'ils ramenaient leurs troupeaux. Que de
fois ils me virent avant l'aurore, précipitant déjà ma course,
franchissant les fossés, heurtant étourdiment les arbres, qui, ébranlés
par la secousse, faisaient pleuvoir sur mes cheveux épars la rosée dont
ils étaient couverts,--et, traversant les prairies pour arriver au
sommet du mont le plus élevé, d'où, sur un rocher escarpé, je tendais
les bras vers l'orient, demandant au soleil pourquoi il ne se levait
plus radieux comme autrefois. Ils te montreront la roche où, pendant que
le monde était endormi, je m'asseyais en prêtant l'oreille au murmure
des eaux et au mugissement des vents qui rassemblaient au-dessus de ma
tête des nuages et les forçaient de voiler la lune, laquelle, en
montant, é

Showing first 200,000 characters. Full text: gutenberg.org/ebooks/35951