François de Bienville: Scènes de la Vie Canadienne au XVII siècle
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Title: François de Bienville: Scènes de la Vie Canadienne au XVII siècle
Author: Joseph Marmette
Release date: April 12, 2011 [eBook #35840]
Language: French
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FRANÇOIS
DE BIENVILLE
SCÈNES DE LA
VIE CANADIENNE AU XVIIe SIÈCLE
PAR
JOSEPH MARMETTE
DEUXIÈME ÉDITION
MONTREAL
BEAUCHEMIN & VALOIS, Libraires-Imprimeurs
256 et 258, rue St-Paul
1883
Enregistré, conformément à l'acte du Parlement du Canada, en l'année
1883, par JOSEPH MARMETTE, au bureau du Ministre de l'agriculture, à
Ottawa.
A
L'HONORABLE P.-J.-O. CHAUVEAU
PREMIER MINISTRE, SECRÉTAIRE ET MINISTRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE POUR
LA PROVINCE DE QUÉBEC
PAR SON TRÈS HUMBLE ET DÉVOUÉ SERVITEUR
JOSEPH MARMETTE
Québec, 1er septembre 1870.
INTRODUCTION
En publiant une édition définitive de mes romans historiques, avec les
nombreuses corrections de style qu'une expérience plus grande me permet
d'y faire aujourd'hui, je puis enfin réaliser un désir depuis longtemps
caressé, celui de relier par des préfaces ou des précis historiques ces
quatre volumes: _le Chevalier de Mornac_, _François de Bienville_,
_l'Intendant Bigot_ et _la Fiancée du Rebelle_, où j'ai cherché à
peindre fidèlement les époques les plus remarquables de nos annales. A
l'aide de ces additions, je me trouverai avoir atteint--avec plus ou
moins de précision--le but auquel je visai le jour où je traçai les
premières lignes de mon premier livre: rendre plus populaire en la
dramatisant la partie héroïque de notre histoire et l'embrasser dans ces
quatre volumes, où la fiction n'a que juste assez de place pour qu'on
puisse les classer dans la catégorie des romans historiques.
Malheureusement, des exigences de librairie ne me permettent pas de
commencer la publication de cette série d'ouvrages par le premier en
date au point de vue de l'histoire. En effet la scène où se meut _le
Chevalier de Mornac_ se passe à l'époque de l'arrivée du régiment de
Carignan, qui vint, en 1665, donner à la Nouvelle-France un essor tel,
que certains historiens datent de cette époque l'existence sérieuse de
la colonie.
Il se trouve que _François de Bienville_ (1690) est celui de mes livres
que l'on se procure maintenant avec le plus de difficulté, et c'est le
désir de mes éditeurs qu'il soit réédité le premier. Je me rends à leur
demande, sachant du reste combien il sera facile, par la suite, de
placer chacun de ces volumes dans l'ordre qui lui convient.
Laissant donc, pour le moment, _le Chevalier de Mornac_ attendre
patiemment la réimpression, j'esquisserai ici, en quelques traits, les
événements historiques principaux qui se rattachent à _François de
Bienville_, ouvrage dont j'ai la satisfaction d'offrir à mes lecteurs
une édition nouvelle et revue avec soin.
Grâce aux mesures énergiques prises par le marquis de Tracy, que Louis
XIV avait envoyé au Canada en 1665 pour y châtier les Iroquois qui
n'avaient cessé, pendant trente ans, de promener le massacre et la
dévastation dans la colonie, grâce aussi aux encouragements donnés à
l'agriculture et à l'industrie par l'intendant Talon, la Nouvelle-France
était entrée dans une ère d'accroissement et de prospérité assurés. On
put voir alors les forêts tomber sous la hache du bûcheron, des
paroisses surgir sur les bords du Saint-Laurent, aux environs de Québec,
des Trois-Rivières et de Montréal, et le pays se développer rapidement
par une colonisation intelligente et active.
Non contents de donner un vigoureux élan à l'agriculture et à
l'industrie locales, M. Talon et, après lui, le gouverneur Frontenac
lançaient, quelques années plus tard, Jolliet, Marquette et La Salle
vers les immenses solitudes de l'Ouest, et ces expéditions allaient, par
la découverte du Mississipi, agrandir considérablement le domaine de la
France en ajoutant au Canada les riches contrées de la Louisiane.
Ce développement rapide de la Nouvelle-France ne tarda pas à causer de
l'ombrage aux colonies anglaises, ses voisines. Aussi les habitants de
la Nouvelle-Angleterre commencèrent-ils à inciter, sourdement d'abord,
les Iroquois à déclarer la guerre aux Français. En 1686, le colonel
Dongan, gouverneur de la Nouvelle-York, convoquait à Albany les députés
des cinq cantons iroquois, et leur persuadait que les Français avaient
l'intention de faire une nouvelle incursion dans leur pays et qu'il
fallait prévenir les Canadiens en les attaquant, eux et leurs alliés
sauvages. Excités par ces assertions mensongères, les Iroquois reprirent
le cours de leurs atrocités. Il fallait au plus tôt mater l'insolence de
ces barbares, et M. de Denonville, alors gouverneur du Canada, envahit,
en 1687, le territoire iroquois à la tête de huit cents soldats, de
mille miliciens et de six cents sauvages. Après avoir culbuté huit cents
Tsonnontouans, l'expédition battit le pays pendant dix jours, brûlant
les moissons, les provisions de grain, ainsi que les bourgades
principales, et s'en revint victorieuse à Québec, après avoir parcouru
quatre cent soixante lieues, à travers forêts, fleuves et rivières,
depuis le vingt-quatre mai jusqu'au dix août. Tel fut l'effet de cette
vigoureuse mesure, que, par suite de la famine et de la terreur qui la
forcèrent de se disperser, la nation des Tsonnontouans, qui comptait
auparavant dix mille âmes et plus de huit cents guerriers, se trouva
réduite de moitié.
Cette sévère correction inspira d'abord une crainte salutaire aux
Iroquois, qui demandèrent de nouveau la paix. Mais ceci ne faisait pas
le compte du colonel Dongan qui, à force d'insinuations et d'instances,
engagea derechef ces sauvages à se ruer en masse sur la colonie
française.
Pendant les années 1688 et 1689, les Iroquois firent les plus grands
ravages dans le gouvernement de Montréal. Au mois d'août 1689, après une
succession de massacres accomplis dans les environs de cette ville avec
une cruauté inouïe, une de leurs bandes s'abattait sur Lachine, où elle
égorgeait, avec des raffinements de cruauté, deux cents personnes et en
emmenait cent vingt en captivité. La terreur que ces bandits
inspiraient était si grande qu'ils restèrent maîtres de la campagne
pendant deux mois.
Dans ces circonstances critiques, M. de Frontenac, qui avait été rappelé
en France quelques années auparavant, fut préposé pour la seconde fois
au gouvernement du Canada. Ce gouverneur intelligent, hardi, doué d'une
volonté de fer, était bien celui qui convenait à la situation. Pour
punir d'abord la perfidie de Dongan et intimider ensuite les Iroquois,
M. de Frontenac lança, coup sur coup, contre la Nouvelle-Angleterre
trois expéditions, qui détruisirent les bourgs de Schenectady,[1] de
Salmon-Falls et de Casco, massacrèrent une partie des habitants et
firent prisonniers ceux qui échappèrent à la première furie de
l'attaque. Revanche sévère, cruelle même, mais conséquence inévitable
des massacres que la population de la Nouvelle-Angleterre avait
provoqués chez nous l'année précédente.
[Note 1: Nous avons raconté dans notre premier essai, _Charles
et Eva_, publié dans la _Revue canadienne_ de 1865, l'épisode de
l'expédition contre Schenectady.]
C'est à la suite de ces événements que les colons anglais se décidèrent
à envahir le Canada à la fois par terre et par mer, afin d'en chasser
les Français et de s'emparer du pays.
Le récit de cette expédition fait le sujet principal de _François de
Bienville_.
Québec, 8 avril 1882.
PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION
Le récit qui va suivre n'est le fruit ni du caprice, ni du hasard,
contrairement au grand nombre de ces oeuvres légères dont notre temps est
ahuri. Et, comme il n'est guère probable qu'on mette le motif qui me l'a
fait écrire au compte de l'intérêt pécuniaire--il est bien établi que
les lettres ne sauraient, au Canada, faire vivre, même médiocrement, le
plus frugal comme le plus fécond des écrivains--je puis dire avec
Montaigne, dès le début: "Cecy, lecteurs, est un livre de bonne foy."
En voici la raison.
Bercé, dans mon enfance, par les chants populaires et les légendes avec
lesquelles on provoquait mon sommeil, déjà mon imagination s'éveillait
au récit de ces histoires de loups-garous et de revenants qui font les
délices des vieilles femmes et des enfants.
Plus tard, bien que très jeune encore, je pus lire quelques romans de
sir Walter Scott. Alors, quand le soir je regagnais mon lit, il me
semblait entendre, dans le vent de la nuit, le son prolongé des
trompettes des hérauts sonnant la fanfare d'un tournoi. Et, lorsque le
sommeil venait mettre un terme à ces insomnies, je croyais quelquefois,
dans un songe, ouïr les pas sonores des chevaux de hardis hommes d'armes
ébranlant le pont-levis d'un antique donjon.
Par la suite, on emprisonna mes douze ans et mes rêveries d'enfant dans
les sombres murailles du collège. Passer, sans transition, d'une liberté
presque absolue au sévère régime d'une captivité de dix mois, et de
promenades forcées à travers les steppes arides de la syntaxe latine, en
la maussade compagnie d'une caravane de _pensums_, c'était très dur.
Mais, comme il n'est pas de désert sans oasis, je trouvai bientôt moyen
d'avoir des heures charmantes en l'aimable compagnie des livres que
j'aimais tant. Que de fois alors n'ai-je pas, à la barbe du maître
d'étude, battu les prairies et les forêts avec Bas-de-Cuir, le héros
favori de Cooper, tandis que mes compagnons de misère se piquaient aux
chardons du "jardin des racines grecques!" Combien de fois, en classe,
n'ai-je pas fait le coup de feu contre les sauvages du Mexique avec le
Coureur des bois de Louis de Bellemare, alors que mon maître biffait un
onzième solécisme dans mon dernier thème latin, et que mon voisin de
droite s'endormait doucement à la cadence monotone d'une _décade_ rétive
aux freins de la mémoire!
Vint un jour enfin, où, lassé par la lecture exclusive de ces fictions,
je me mis à lire l'histoire de mon pays. Aux émouvants récits des
luttes, des aventures et des souffrances de nos aïeux, tout
l'enthousiasme de mes jeunes ans, toutes les facultés de mon imagination
se concentrèrent sur ces faits aussi brillants que vrais; et, à mesure
que j'avançais en la lecture de ces pages attachantes, une idée qui
m'était venue tout d'abord, surgissait, croissait, grandissait en moi:
c'était de rendre populaires, en les dramatisant, des actions nobles et
glorieuses que tout Canadien devrait connaître.
C'est dans le premier essor de cette pensée que j'écrivis, il y a cinq
ans, ma Nouvelle _Charles et Eva_. J'avais alors vingt ans; à cet âge,
on ne doute de rien, et l'on ne sait pas grand'chose. Aussi y a-t-il
plus de bonne volonté que de mérite et de style dans cette malheureuse
Nouvelle, qui n'en est pas une.
Mais le lecteur fut assez bon pour ne se point fâcher, et donna même un
bienveillant sourire à cette tentative dans un genre encore peu
exploité dans notre pays.
Enhardi par cette tacite approbation, j'ai continué de cultiver mon
idée, et d'ajouter à mes ressources littéraires et historiques. Et voilà
pourquoi je crois pouvoir dire, en livrant cet écrit à la publicité, que
c'est un livre de bonne foi, puisqu'il est né d'une pensée sérieuse.
D'ailleurs, loin de fausser l'histoire, comme il arrive malheureusement
dans le très grand nombre des romans historiques, je me suis au
contraire efforcé de la suivre rigoureusement dans toutes les péripéties
du drame. De sorte que le lecteur saisira facilement la ligne de
démarcation qui, dans ce récit, sépare le roman de l'histoire.
Mais on me reprochera, peut-être, l'aridité de certains détails qui
pourront, aux yeux de quelques lecteurs, sembler étranges dans une oeuvre
d'imagination. A cela je répondrai que, mon but étant de faire mieux
connaître un des plus beaux épisodes de nos annales--le second siège de
Québec--je n'ai, à dessein, employé d'intrigue que ce qu'il en faut pour
animer mon récit.
Aussi bien heureux serai-je, si je puis dire comme le poète:
"Le conte fait passer le précepte avec lui."
Québec, 1er septembre 1870.
FRANÇOIS DE BIENVILLE
Pensez-vous quelquefois à ces temps glorieux
Où seuls, abandonnés par la France leur mère,
Nos aïeux défendaient son nom victorieux,
Et voyaient devant eux fuir l'armée étrangère?
Regrettez-vous encor ces jours de Carillon,
Où, sur le drapeau blanc attachant la victoire,
Nos pères se couvraient d'un immortel renom,
Et traçaient de leur glaive une héroïque histoire?
O. CRÉMAZIE.
CHAPITRE PREMIER.
PORTRAITS EN PIED DU VIEUX TEMPS.
--Qui vive?
--France.
--Le mot d'ordre?
--Canada.
--Passez!
Ces mots furent prononcés dans la nuit du 14 octobre de l'an de grâce
1690; et la sentinelle qui veillait au pied de la côte de la Montagne,
livra passage à trois hommes, des militaires, car leur épée relevait un
pan de leur manteau, tandis que leur feutre à longue plume s'inclinait
crânement sur l'oreille droite.
Le factionnaire leur ayant présenté les armes, ils escaladèrent, tant
bien que mal, un retranchement qui barrait en cet endroit la rue dans sa
largeur, et continuèrent l'ascension de la montée.
Comme ils arrivaient au milieu de la côte, le cri d'un second
factionnaire arrêta de nouveau leur marche; ils y répondirent et
passèrent outre.
--Qui vive? leur demanda une troisième sentinelle qui montait la garde à
l'entrée de la haute ville.
--Vive Dieu! s'écria celui des trois arrivants qui venait de donner le
mot de passe, il paraît que l'on fait bonne garde en notre ville de
Québec! France et Canada, mon brave.
--Monseigneur le gouverneur, murmura le soldat en présentant les armes.
C'était en effet le comte de Frontenac, qui arrivait de Montréal avec
le sieur François Le Moyne de Bienville. Leur compagnon était M.
Prévost, major de Québec, qui avait eu le commandement de la ville en
l'absence du gouverneur.
Vers le coucher du soleil, on avait averti le major que l'on voyait un
canot descendre au loin le courant du fleuve et s'approcher de la ville.
Pensant que ce pouvait être le comte de Frontenac qui venait dans cette
embarcation, M. Prévost était descendu à sa rencontre afin de le
recevoir.
A peine le comte eut-il passé la porte de palissades qui séparait la
haute ville de la basse, qu'il fut accueilli par de joyeux vivats. Les
habitants venaient acclamer au passage celui qu'ils regardaient comme
leur sauveur dans la situation critique où ils se trouvaient depuis
quelques jours.
Quand il entra dans le château Saint-Louis (ou château du Fort, comme on
disait à cette époque), il y avait aussi là nombreuse réunion de
notables tant civils que militaires. Grande était l'inquiétude des bons
bourgeois de Québec, depuis qu'ils connaissaient l'arrivée d'une flotte
anglaise dans le Saint-Laurent. Aussi s'étaient-ils portés en foule au
château, quand ils avaient appris que M. le major s'était rendu à la
basse ville pour y recevoir le gouverneur. On avait tellement confiance
en son courage et en son expérience, que la seule présence du comte au
milieu d'eux rassurait en quelque sorte les esprits les plus alarmés.
Louis de Buade, comte de Frontenac, chevalier de l'ordre de Saint-Louis
et gouverneur de la Nouvelle-France, avait alors soixante-dix ans; on ne
lui en aurait pas donné soixante, tant il était vert, actif et vigoureux
encore. Figure martiale, maintien plein de distinction et de grâce,
extérieur à la fois digne, imposant et sévère, il était le vrai type de
ces gentilshommes français, moitié soldats moitié courtisans, qui
brillaient alors au premier rang, tant à la cour qu'à l'armée du grand
roi.
Son oeil noir étincelait sous un grand front à peine sillonné de rides
légères, tandis que son nez en bec d'aigle et ses lèvres minces qui
commençaient à fuir le menton un peu trop proéminent, donnaient à
l'ensemble de sa physionomie un air spirituel, mais impératif.
Aussi n'aurez-vous nulle raison d'être surpris, si j'ajoute que le comte
exigeait l'obéissance la plus ponctuelle chez ses subordonnés. Quand il
avait commandé, il fallait se soumettre; sinon, l'orage éclatait. Les
démêlés qu'il eut, lors de son premier gouvernement, avec M. Perrot,
l'abbé de Fénelon et l'intendant Duchesneau, sont là pour le prouver.
Vous avouerez cependant avec nous que les deux premiers n'étaient pas
sans reproches puisqu'ils furent rappelés en France, où le roi logea
Perrot à la Bastille, tandis qu'il défendait à M. l'abbé de Fénelon de
remettre les pieds sur nos rivages.
Mais ce fut bien pis lorsque l'intendant se fut mis en guerre ouverte
avec lui. Le vieux gentilhomme, qui avait eu, dit-on, un roi (Louis
XIII) pour parrain, et la discipline militaire pour tutrice--il n'avait
que dix-sept ans quand il entra dans l'armée--voulut se raidir contre
les récalcitrants, et punir à tout prix leurs refus répétés
d'obéissance. Alors l'intendant porta jusqu'au pied du trône ses
plaintes et celles du parti qui le soutenait--plaintes plus ou moins
fondées--et les deux adversaires furent rappelés en France en 1682.
La colonie s'était bientôt ressentie de la perte qu'elle venait de faire
en la personne de ce gouverneur. Les temps étaient des plus difficiles à
cette époque, et il fallait un homme de talents et d'énergie pour faire
face aux circonstances.
La molle et malheureuse administration de MM. de La Barre et de
Denonville mit bientôt la Nouvelle-France à deux doigts de sa perte.
Mais Louis XIV, qui se connaissait en hommes, renvoya le comte de
Frontenac au Canada, vers la fin de l'année 1689, pour y rétablir le
prestige du nom français.
Ce qui prouve beaucoup en faveur de l'habile administrateur, c'est qu'à
son retour à Québec, il fut reçu avec de grandes démonstrations de joie
par tous les habitants, y compris ceux-là mêmes qui avaient le plus
contribué à son rappel en France, quelques années auparavant.
Peu de temps avant le retour de M. de Frontenac, le tomahawk iroquois
avait frappé le plus terrible des coups à Lachine, où deux cents
personnes avaient péri dans cette néfaste journée. Les auteurs de ce
drame sanglant promenaient encore par le pays l'effroi de leurs armes,
quand le comte de Frontenac arriva au secours des colons.
La situation prit dès lors un autre caractère. Dans l'espace de quelques
mois, Schenectady, Salmon-Falls et Casco, bourgs fortifiés de la
Nouvelle-Angleterre, disparaissaient sous des ruines; tandis que les
Iroquois étaient repoussés, et que le brave d'Iberville laissait aux
Anglais, dans la baie d'Hudson, les sanglants souvenirs de ses
audacieuses victoires.
Tel était le comte de Frontenac, gouverneur de la Nouvelle-France, au
début de ce récit.
Au moment où nous vous présentons à lui, sa tête, ornée d'une perruque
légèrement poudrée et à torsades ou tire-bouchons, descendant à droite
et à gauche de sa mâle figure, était coiffée d'un chapeau à trois cornes
bordé d'or. Son manteau de voyage, de couleur sombre, aussi galonné
d'or, laissait entrevoir un long justaucorps gris à parements et à
retroussis de couleurs tranchantes, et en dessous une courte veste
brodée. Il portait encore des noeuds de cravate de dentelle, des noeuds
d'épaule et d'épée. Le bas de ses chausses s'engouffrait en bouffant
dans des bottes de chasse évasées par le haut, dont il avait eu la
précaution de se munir pour le voyage. Les poignets de ses mains
blanches, mais amaigries par l'âge, se perdaient dans les gracieux
replis de deux manchettes de dentelle. Enfin, un large baudrier, tout
brodé d'or, lui descendait de l'épaule droite au côté gauche et retenait
une brillante épée, dont le bout du fourreau relevait le manteau par
derrière, tandis que la poignée, appuyée sur sa hanche gauche, laissait
miroiter à la lumière des bougies les pierreries dont la garde était
ornée.
MM. Prevost et de Bienville étaient moins richement vêtus. Un simple
filet d'or bordait le chapeau du major, tandis que celui du jeune Le
Moyne n'était garni que d'un galon d'argent. Toutefois, M. Prevost, au
lieu d'être chaussé de lourdes bottes, comme le comte et Bienville, ne
portait que des bottes de ville, ou bottines, et de longs bas de soie
noire qui laissaient librement se dessiner son musculeux mollet.
François Le Moyne, sieur de Bienville, compagnon de voyage de M. de
Frontenac, avait vingt-quatre ans. Bien qu'il doive être un des
principaux acteurs dans ce récit des hauts faits d'un âge héroïque,
veuillez bien, jolies lectrices, ne le point orner d'avance de ces
qualités extérieures dont beaucoup de romanciers se plaisent à habiller
leurs héros.
Bienville n'avait pas une de ces tailles élancées qui se dessinent si
bien, selon le goût moderne, sous la coupe plus ou moins élégante des
habits de nos tailleurs à la mode; bien au contraire, il était trapu,
courtaud, robuste et carré.
Sa main n'était ni effilée ni blanche, comme celle de ces héros de
romans, plutôt propres à chiffonner les dentelles d'une folle marquise
dans une collation sur l'herbe,[2] qu'à pourfendre un homme au champ
d'honneur.
[Note 2: Les collations sur l'herbe, dans les jardins et les
grottes, étaient en grande vogue, en France, vers le milieu et la
fin du dix-septième siècle. Voyez Monteil, Le Grand d'Aussy, etc.]
Le nôtre arrivait de la baie d'Hudson, où il avait guerroyé contre
l'Anglais, pendant plusieurs mois, avec ses frères d'Iberville,
Sainte-Hélène et Maricourt. Accoutumées, lors des fréquentes expéditions
qu'il faisait à travers les bois, à manier la hache autant que l'épée,
ses mains étaient devenues épaisses, larges et musculeuses.
Enfin, lectrices, dernière déception pour vous, M. de Bienville n'était
pas beau de figure. Cependant, pour rester dans le vrai, je dois me
hâter d'ajouter qu'il n'était certainement pas laid.
Si vous aviez examiné ses grands yeux bruns, où se lisaient
l'intelligence, le courage, ainsi qu'une aristocratique fierté, ses
lèvres tant soit peu dédaigneuses et si fines de contour, vous n'auriez
pas remarqué, sans doute, qu'il avait la figure osseuse et fort peu
d'animation dans le teint. Si enfin, tenant vos doigts mignons dans sa
main nerveuse et dure, cet homme, frère de héros et héros lui-même, vous
eût dit: "Je vous aime," peut-être alors, mademoiselle, aurait-il pris
un extérieur plus séduisant à vos yeux, et n'auriez-vous pas retiré
votre main tremblante de celle du galant guerrier.
La famille de François Le Moyne de Bienville était originaire de
Normandie. Le père de notre héros, Charles Le Moyne, qui avait brillé au
premier rang dans les combats alors si fréquents avec les Iroquois,
avait eu onze fils et deux filles. Cinq des premiers moururent au champ
des braves, après avoir étonné leurs contemporains par leur courage
indomptable et leurs merveilleux faits d'armes.
M. de Bienville, quatrième fils de Charles Le Moyne, avait déjà, tout
jeune qu'il était encore, la réputation bien méritée d'un vaillant
soldat et d'un bon officier. Il avait, l'année précédente, fait ses
preuves à la baie d'Hudson, où il avait rivalisé d'audace avec ses
frères.
Il était à peine revenu de ces contrées, et se trouvait à Montréal,
quand M. de Frontenac, qui s'y était aussi rendu pour s'opposer à
l'invasion par terre tentée par Winthrop, dont nous parlerons bientôt,
ayant été rappelé à Québec par l'approche d'une flotte anglaise, lui
avait demandé de descendre à la capitale en sa compagnie. Comme le
sieur de Bienville flairait de loin la poudre, haïssait mortellement
l'Anglais, et se trouvait bien partout où il y avait de glorieuses
estocades à donner--quitte à en recevoir en échange--il avait accepté
avec joie, et s'était aussitôt embarqué avec le comte, qui
l'affectionnait particulièrement.
Mais ils avaient couru maint danger en descendant le fleuve: leur barque
s'était échouée à la Pointe-aux-Trembles; et, pour ne point perdre de
temps, ils avaient pris un mauvais canot d'écorce, qui faillit chavirer
plus d'une fois avant de les amener à bon port.
C'est après toutes ces péripéties que nous les avons vus monter au
château du Fort en compagnie du major Prevost.
La chambre où ils entrèrent était spacieuse. Dans la vaste cheminée, qui
occupait à elle seule plus de la moitié de l'un des pans de la pièce,
pétillait un feu des mieux nourris.
--Vive Dieu! mon cher Bienville, dit le comte en s'approchant du bon feu
clair, voici qui vaut mieux, je pense, que cet air glacial de tantôt.
Allons, mon gentilhomme, prenez place à ma gauche, et vous, major,
asseyez-vous sur ce siège à ma droite.
Puis, se tournant vers un valet de chambre:
--Faites servir le souper.
--Eh bien! major, dit-il ensuite, quoique l'on fasse ici bonne garde,
l'ennemi n'est pas encore en vue.
--Non, monsieur le comte, mais peut-être qu'il n'est pas bien loin.
--Ah!.....quelles nouvelles en avez-vous?
--J'ai envoyé ce matin un éclaireur à la découverte, et il a aperçu des
bâtiments mouillés en grand nombre au pied de l'île.
--Par la mordieu! s'écria le gouverneur, qui jurait en bon gentilhomme,
pourvu que mes soldats et miliciens de Montréal et des Trois-Rivières
aient le temps d'arriver. Mais il serait peut-être bon d'envoyer sur
l'heure un officier avec un détachement, pour observer l'ennemi et nous
avertir de son approche.
Et se tournant vers un valet de chambre, qui attendait ses ordres à
distance respectueuse:
--Allez dire au chevalier de Vaudreuil que je le voudrais voir
immédiatement; il était ici quand je suis arrivé.
Le valet s'inclina, sortit et revint quelques moments après, annonçant
au gouverneur que le chevalier était reparti, mais qu'on l'allait
quérir.
--Monseigneur est servi, dit au même instant un second serviteur.
Se tournant alors avec quelque vivacité vers la table où fumaient force
plats, tout propres à faire venir l'eau à la bouche:
--Allons! messieurs, s'écria gaîment le gouverneur, à table! à table!
Quoiqu'il sût se priver au besoin, M. de Frontenac aimait la bonne
chère, et, la preuve, c'est qu'il avait littéralement mangé son
patrimoine. Dame! on ne vivait pas piètrement, de son temps, à l'armée
ou à la cour du roi magnifique; et d'ailleurs, la caisse d'épargne
n'était pas encore inventée. Un jour vint où le comte, pour avoir vécu
trop joyeusement, se trouva réduit à la cape et à l'épée. Louis XIV
l'envoya en Canada, beaucoup pour ses talents, et un peu pour se
refaire. M. de Frontenac s'y couvrit de gloire, mais demeura pauvre
d'écus, grâce à la modicité de ses appointements.
Cela ne l'empêchait pourtant pas d'avoir bonne table en son château
Saint-Louis, et d'y bien traiter ses hôtes. Que le lecteur en juge par
lui-même.
Composé de quatre services, le repas consistait en maints plats
succulents qui attestaient l'habileté du cuisinier.
A l'avant-garde des entrées, on apercevait d'abord de grands et petits
potages au bouillon et au poulet; puis venaient un rosbif de mouton
garni de côtelettes, et deux pâtés chauds, l'un de chevreuil et l'autre
de venaison de choix, dont la croûte, soulevée en paillettes dorées,
devait faire trouver bien doux le mignon péché de gourmandise.
Entre les pièces de rôt, vous auriez certainement remarqué trois bassins
de bécassines, de perdreaux et de pluviers rôtis à la broche; je ne
parle de certains chapelets d'alouettes servies enfilées par six ou
douze sur les petites broches de bois qui les avaient vues rôtir, que
pour vous faire entendre combien le joyeux Rabelais aurait aimé d'y
réciter un rosaire.
Les succulents petits plats qui suivaient, ressortaient de la foule des
entremets, ou troisième service: d'abord, c'étaient des salades sucrées
et salées, puis une omelette parfumée, suivie de beignets, de tourtes à
la moelle, de blancs-mangers et de crèmes brûlées, pour hors-d'oeuvres.
En dernier lieu venait le dessert, où se montraient d'abord les fruits
de la saison, pommes, etc., disposés en pyramides; puis de provoquantes
pièces de four et des gâteaux fins, tels que tartes, biscuits,
massepains et macarons; enfin quelques crèmes légères et des conserves:
le tout dignement couronné par des vins de France et des liqueurs.[3]
[Note 3: La dénomination de chacun de ces divers mets est très
exacte pour l'époque dont nous nous occupons. Nous avons suivi, à
cet égard, la partie de l'ouvrage de Monteil qui concerne le XVIIe
siècle, et le Grand d'Aussy, dans son histoire "de la vie privée
des Français."]
Nos dignes gentilshommes, dont l'appétit était en harmonie avec la bonne
ordonnance du repas, mangèrent quelque temps en silence pour étourdir la
grosse faim. Alors le major, qui venait de battre en brèche et avec
grand succès un second bastion de pâté, s'adressant au gouverneur:
--Je dois vous apprendre, monsieur le comte, lui dit-il, que j'ai donné
ordre aux milices des deux rives, en bas de la ville, de se rendre à
Québec avec la plus grande diligence.
--Fort bien, major. Et qu'avez-vous fait pour la défense de la place?
demanda M. de Frontenac, tout en suçotant avec délices un aileron de
pluvier.
--Voici, monsieur le comte. J'ai fait planter des palissades depuis le
palais de M. l'intendant, en remontant jusqu'à la cime du cap. Ces
ouvrages sont défendus aux extrémités et au centre par trois petites
batteries. Nous n'avons, comme vous savez, que douze gros canons; j'en
ai mis neuf en batterie à la haute ville, réservant les trois autres
pour défendre les quais de la basse ville, qui sont aussi protégés par
plusieurs pièces de petit calibre. En outre, vous avez vu, en arrivant,
que la montée du port à la rue Buade est traversée par trois lignes de
barriques remplies de terre et de pierres, et garnies de chevaux de
frise.
--Bravo! major; Vauban ne ferait pas mieux! Mais savez-vous, messieurs,
que c'eût été mille fois tant pis pour nous, si les Anglais étaient
arrivés ici trois jours plus tôt?
--Oui, d'autant plus que nous avons commencé nos travaux de
fortification seulement avant-hier.
M. de Frontenac venait de se verser du bon vieux vin, comme l'attestait
une respectable couche de poussière qui régnait sur la bouteille par
droit de très haute prescription.
--Messieurs, je bois à votre santé, faites-moi raison, dit-il en portant
à ses lèvres un gobelet d'or, gravé à ses armes, selon la coutume du
temps.
On annonça le chevalier de Vaudreuil.
--Salut à vous! monsieur le chevalier, lui dit le gouverneur.
Le nouveau venu s'inclina, et parut attendre les ordres du comte.
--Approchez un peu par ici, lui dit M. de Frontenac, et versez-vous de
ce chablis, afin que nous en prenions tous ensemble à la gloire de la
France, pour le service de laquelle je vous ai fait mander. A la gloire
de nos armes!
--A la gloire de nos armes! répétèrent les convives.
--Eh bien! colonel,[4] vous allez prendre cent hommes avec vous, et
pousser une reconnaissance jusqu'à l'île d'Orléans, afin de surveiller
l'ennemi.
[Note 4: Le chevalier de Vaudreuil était colonel des troupes.]
--Cette nuit même, monsieur le comte?
--Sur-le-champ; et aussitôt que la flotte se mettra en mouvement, venez
nous l'annoncer. Inutile d'ajouter, je crois, que vous ferez le coup de
feu si vous rencontrez l'Anglais dans l'île, ou s'il tente d'y faire une
descente.
Le chevalier salua profondément et sortit.
Leur repas terminé, le gouverneur et ses deux hôtes reprirent place
auprès du feu.
Le major, désirant apprendre l'état des affaires à Montréal, et voyant
le comte en colloque avec ses réflexions, s'adressa au jeune Bienville,
qui ne demandait pas mieux que de se délier un peu la langue après un
bon repas.
--Monsieur de Bienville, lui dit le major, parlez-moi donc du général
Winthrop et de son expédition contre Montréal.
--Oh! Winthrop n'est pas beaucoup à craindre par le temps qui court.
--Comment cela?
--Eh bien! major, vous savez qu'à la première nouvelle du projet
d'incursion des Anglais, monseigneur le gouverneur était monté à
Montréal pour ordonner la levée générale des troupes et des milices.
Nous étions donc douze cents hommes réunis à la
Prairie-de-la-Magdeleine, tous brûlants du désir de nous escrimer un peu
avec l'Anglais et de lui ôter, une fois pour toutes, l'envie de revenir
à la charge, quand de singulières nouvelles nous arrivèrent du lac
Saint-Sacrement. Il s'agissait d'abord de jalousie entre les chefs de
l'expédition, Winthrop réclamant le commandement de toute l'armée,
tandis que plusieurs autres officiers nourrissaient les mêmes
prétentions; sans compter que les sauvages alliés des Anglais, les
Iroquois, les Loups et les Sokoquis, désiraient conserver leur
indépendance et n'obéir qu'à leurs chefs ordinaires.
Puis la jalousie commençait à tourner à la discorde, et la discorde au
désordre, quand la petite vérole fit son entrée dans leur camp.
Ce fléau fit bientôt de tels ravages, que les sauvages, dont il mourait
un plus grand nombre, accusèrent leurs alliés de les avoir empoisonnés.
Aussi s'en allèrent-ils bientôt tous à la débandade; tandis que les
troupes anglaises, se voyant ainsi délaissées, tirèrent pays de leur
côté et se rabattirent sur Albany. Dans cette ville, la discorde
continuant parmi les chefs, pendant que l'épidémie sévissait sur les
soldats, les expéditionnaires plantèrent là le drapeau, et lui
tournèrent le dos pour regagner leurs foyers.
--Fameux! s'écria le major, en riant à gorge déployée; fameux!... Mais
ces nouvelles sont-elles certaines?
--Assurément qu'elles le sont, interrompit ici M. de Frontenac, puisque
j'ai moi-même envoyé un Abénaquis dans le camp ennemi. Mon homme y est
arrivé juste au moment où la dissension était à son comble. Il a vu les
Anglais lever le camp et rebrousser chemin; et en revenant, il a
rencontré une bande de Sokoquis qui lui ont appris ce qui venait de se
passer à Albany. Ces pauvres sauvages sont en grande rage contre les
Anglais, tant ils sont convaincus que ces derniers les ont empoisonnés
pour s'en défaire en masse.
N'ayant plus rien à craindre de ce côté-là, j'avais licencié les
milices, et j'allais faire rentrer les troupes dans leurs quartiers
d'hiver, quand, mardi dernier (le 10 octobre), je reçus votre premier
message, qui m'annonçait la présence d'une flotte anglaise dans le bas
du fleuve. Je m'embarquai immédiatement. Le lendemain, je rencontrai
votre second courrier vis-à-vis de Sorel. Les détails circonstanciés
qu'il m'apportait ne me laissant plus aucun doute, je renvoyai le
capitaine Ramesay vers M. de Callières[5] afin de faire descendre ici
les troupes et la majeure partie des milices. Je donnai pareillement mes
ordres, en passant, aux Trois-Rivières, et fis ensuite la plus grande
diligence pour arriver ici.
[Note 5: Alors gouverneur de Montréal.]
--Les troupes de Montréal et des Trois-Rivières, monseigneur,
doivent-elles vous suivre de près?
--J'espère qu'elles seront ici demain, pourvu, toutefois, qu'il ne leur
arrive aucun accident qui les retarde. Car alors tout serait fini;
c'est-à-dire qu'il nous faudra mourir, puisque nous sommes à peine, dans
la ville, deux cents hommes en état de porter les armes. Mais,
n'importe, s'écria le noble vieillard en se levant dans un moment
d'enthousiasme, nous périrons à notre poste, et le bruit de notre
agonie, traversant les mers, s'en ira dire à notre France que les frimas
du Canada ne glacent point le sang de ses enfants.
Je puis compter sur tous; et avec des officiers comme vous, messieurs,
les soldats ne peuvent qu'être braves.
Oh! à propos, monsieur de Bienville, votre belle conduite à la baie
d'Hudson, où vous vous êtes distingué comme volontaire, a attiré mon
attention sur vous; laissez-moi vous récompenser des services que vous y
avez rendus à la France et au Canada, en vous nommant enseigne de la
compagnie de marine commandée par votre frère M. de Maricourt. Monsieur
l'enseigne, donnez-moi la main. Bien! bien! continua le comte qui sentit
la main de François trembler d'émotion dans la sienne, et vit une larme
glisser sur la joue brunie du jeune homme, vous êtes un noble coeur.
Demain matin, vous recevrez votre brevet. Mais quel dommage que le brave
d'Iberville ne soit pas ici! la belle besogne que vous feriez tous
ensemble, messieurs Le Moyne![6]
[Note 6: D'Iberville faisait voile, en ce moment-là, pour la
France. Il revenait de la baie d'Hudson, et avait dessein de se
rendre à Québec, lorsque, dans le golfe, il aperçut la flotte de
Phipps qui remontait le Saint-Laurent. Ce voisinage n'étant pas
sûr, il vira de bord et continua son voyage vers la mère patrie.]
--Mille fois merci de vos bontés pour mes frères et pour moi,
monseigneur! répliqua le jeune homme; soyez certain que ma nouvelle épée
ne se rouillera pas au fourreau.
--Oh! je vous crois sans peine, reprit M. de Frontenac en souriant; mais
l'heure est avancée, et je voudrais faire une ronde de nuit afin de voir
si toutes les gardes sont à leur poste. Venez-vous, monsieur le major?
Or çà, mon cher Bienville, n'oubliez pas que vous êtes mon hôte pendant
toute la durée de votre séjour à Québec.
--J'accepte avec plaisir et reconnaissance, monseigneur. Comme la
soirée n'est pas encore terminée, j'ai envie d'aller serrer la main de
mon bon ami le lieutenant d'Orsy.
--Ah! ah! je comprends! C'est-à-dire que vous voulez en même temps vous
informer de la santé de mademoiselle sa soeur. Elle est très bien, cette
enfant-là. Je vous en félicite d'autant plus sincèrement, qu'il paraît
que vous lui faites un peu la cour. Mais, allons! ne rougissez pas
ainsi; il n'y a rien que de très louable en ce sentiment-là. Allez,
monsieur, ajouta le gouverneur d'un ton plus sérieux en sortant du
château, et mettez à profit les quelques heures de répit que l'ennemi
nous laisse; car Dieu seul sait ce que l'Anglais et demain nous
réservent. Au revoir!
--Au revoir et grand merci, monseigneur, dit Bienville, qui descendit à
pas pressés l'éminence sur laquelle était assis le château, et se
dirigea vers la rue Buade, tandis que le comte de Frontenac et le major
Prevost s'engageaient dans la rue Saint-Louis.
Ainsi que la nature à la veille des grandes crises, la ville reposait
silencieuse, et les volets de chaque habitation étaient clos de façon à
ne laisser passer aucun jet de lumière, si lumière il y avait au dedans.
Car on n'aurait pu dire si les habitants de la ville sommeillaient, ou
si le danger prochain qui s'annonçait menaçant les tenait éveillés.
Bienville, dont l'impatience paraissait croître à mesure qu'il avançait,
doubla le pas, s'engagea bientôt et disparut dans l'ombre de la rue
Buade, dont les échos, subitement réveillés, semblaient reprocher à ce
passant tardif d'oser troubler ainsi leur repos.
CHAPITRE II.
LE VIEUX QUÉBEC.--LES AMIS.
Perché, comme un nid d'aigle, sur son roc escarpé, Québec a vu passer
bien des tourmentes depuis sa fondation jusqu'à nos jours; et, comme
l'aire du roi des montagnes, d'autant plus secoué par la tempête qu'il
est suspendu plus haut, de même aussi notre vieille cité a dû lutter
plus fort contre l'ouragan que Montréal et Trois-Rivières, assises
modestement toutes deux dans la plaine.
Comme Hercule dans son berceau, Québec naissant sortit vainqueur de la
lutte qu'il dut soutenir contre l'iroquois reptile. Mais à peine ses
quelques maisons remplaçaient-elles les ouigouams disparus de la
mystérieuse bourgade de Stadacona, qu'un nouvel ennemi fondit sur la
petite ville de Champlain. Affaibli par de tristes rivalités, épuisé par
la disette, Québec tomba sous cette première attaque des Anglais;
c'était en 1629. Mais, là-haut, Dieu veillait sur la France-Nouvelle: il
la voulait catholique, cette colonie destinée à contre-balancer un jour
la puissance de ses voisines, et l'Angleterre ne l'était plus.
Rendu à la France en 1632, Québec se remit rapidement de cet échec, et
sembla dès cet instant prendre un plus puissant essor, comme ce géant de
la fable qui recouvrait de nouvelles forces quand son ennemi lui faisait
mesurer la terre.
Depuis lors donc, malgré les conspirations des tribus indiennes, dont
les cris de guerre retentirent souvent jusqu'à ses portes, la capitale
de la Nouvelle-France s'accrut si bien, qu'elle était devenue ville
avant 1690. Comme cette époque seule doit m'occuper dans ce récit, je ne
fais que mentionner les rudes secousses que firent ensuite éprouver à
notre ville les sièges de 1759 et de 1760 et celui de 1775.
Maintenant encore, Québec est le seul vrai rempart qui défende
efficacement le pays. Viennent de nouvelles luttes, et l'on verra ses
nombreux canons allonger de nouveau leur cou de bronze par-dessus les
murs, et tenir en échec un ennemi vainqueur, peut-être, sur tous les
autres points de la contrée. Sera-ce alors que, selon les prédictions,
un immense ouragan de feu dévorera notre ville? Est-ce criblée par les
boulets, calcinée par les obus incendiaires, qu'elle doit s'envelopper
et se coucher dans un glorieux suaire de cendres fumantes? Si c'est la
suprême destinée qui t'attend, ô Québec, ta fin sera digne de ton passé;
et tes pierres noircies diront un jour à l'étranger qui viendra, pensif,
s'asseoir sur un débris de tes murailles, que tes habitants ne pouvaient
être que des héros.
Mais toi, fastueuse et superbe Montréal, est-il donc vrai que tu doives,
au dire de certaine prédiction, périr dans un immense débordement des
eaux? Oh! alors, comme tu auras froid dans le linceul de limon dont les
flots du grand fleuve couvriront tes restes, en s'enfuyant rapides vers
l'Océan et l'oubli!
* * * * *
Bien que le petit établissement de Champlain, commencé en 1608, fût une
ville en 1690, le lecteur n'en doit cependant point conclure qu'il peut
juger du Québec de la fin du dix-septième siècle par celui
d'aujourd'hui. Exposés aux soudaines attaques des Iroquois, et instruits
par l'expérience, ses habitants avaient groupé leurs demeures autour des
fortifications, et à la portée immédiate d'un refuge ou de prompts
secours. Ainsi un grand nombre des habitations se trouvaient à la basse
ville, sous les canons du fort Saint-Louis. Bien que détruite par
l'incendie de 1682, la ville basse était tout à fait rebâtie à l'époque
du siège de la place par Phipps. Mais elle n'était pas comme aujourd'hui
l'entrepôt presque exclusif du commerce; la plupart des principaux
citoyens et les plus riches marchands y demeuraient avec leur
famille.[7]
[Note 7: On se souvient encore que notre aristocratie logeait
à la basse ville, il n'y a pas plus de soixante ans. A cette
époque, le quartier, si fashionable aujourd'hui, du Cap, était
habité par des charrons, des forgerons et des laitiers.]
L'espace de terre qu'occupent aujourd'hui les faubourgs, ne consistait
alors qu'en de vastes champs, qui s'étendaient à partir des portes
jusqu'à perte de vue.
Il n'y avait au _Palais_, sur les bords de la rivière Saint-Charles, que
le palais de M. l'intendant et ses dépendances, lesquels, au dire de La
Potherie, étaient composés "de quatre-vingts toises de bâtiments qui
semblaient former une petite ville."[8] C'était le lieu de réunion du
conseil, l'intendant y demeurait, et on y avait placé les magasins du
Roi, depuis l'incendie de 1682; car, avant ce désastre, ils étaient à la
basse ville, près d'un quai défendu par des pièces d'artillerie, et
qu'on appelait alors la _plate-forme_.[9]
[Note 8: On peut voir encore les ruines de cette résidence en
arrière de la brasserie de M. Boswell et dans le _Parc_. Ce nom
vient de ce que ce terrain, alors couvert en grande partie de bois
de haute futaie, était la propriété des intendants, qui en avaient
fait leur parc.]
[Note 9: C'est maintenant le quai de la Reine.]
Quant à la haute ville, elle était presque toute occupée par les
communautés religieuses; à l'exception toutefois du Château et de
quelques rares maisons disséminées le long des rues Saint-Louis, Buade,
de la Fabrique, du Palais et Saint-Jean.
On venait de rebâtir le monastère des Ursulines, détruit par un incendie
en 1686. En 1689, M. de Frontenac avait fait élever, dans le jardin de
cette communauté, une palissade fortifiée, avec un corps de garde, pour
défendre la ville du côté des plaines ou des _champs_, comme on les
appelait alors.
Venait, à côté, le couvent des Jésuites. Converti en caserne depuis la
conquête, cet édifice offre maintenant à peu près le même aspect
qu'alors; à l'exception cependant du "grand jardin," d'un "petit bois"
et de l'église qui ont disparu.[10] L'espace de terre compris entre
l'Hôtel-Dieu--qui ne consistait alors qu'en un bâtiment de pierre de
taille avec deux pavillons--et le Séminaire, et qui comprend aujourd'hui
les rues Couillard, Saint-Joseph, Sainte-Famille, Saint-George, etc.,
était désert et inhabité.
[Note 10: Le couvent des Jésuites, qui depuis longtemps
menaçait ruine, fut démoli en 1877.]
Quant aux édifices du Séminaire, ils se composaient d'un corps
principal, qui regardait le fleuve, de deux pavillons, et d'une aile à
gauche, où était la chapelle. Cette dernière, malheureusement détruite
depuis, devait être belle; car La Potherie, qui venait d'Europe, en fait
beaucoup d'éloges.[11] Le jardin de la communauté s'étendait librement
jusqu'au rempart de palissades plantées sur la cime du cap qui domine la
rue Sault-au-Matelot de plus de cent pieds. La petite batterie de canons
qui défendait la ville en cet endroit, se trouvait dans le jardin, où
les artilleurs avaient la permission de se tenir pour le service des
pièces. Sur les plans et les cartes de cette époque, on remarque une
grande croix plantée près de la palissade, dans le jardin, à peu près là
où l'on voit maintenant sur la grande batterie une demi-lune défendue
par un canon de trente-deux.
[Note 11: Cette chapelle devait se trouver à la jonction de
l'aile avec la vieille façade, à peu près au lieu où se trouvent
maintenant les deux salles d'étude. Elle avait quarante pieds de
long. La Potherie vante beaucoup le maître autel, qui était
d'architecture corinthienne, les lambris, les sculptures qui
ornaient les murailles et la voûte, et qui, faites par des
séminaristes, étaient estimées dix mille écus. Cette chapelle a
été depuis longtemps détruite par le feu.]
Après la cathédrale et la rue Buade, en remontant, se trouvait la place
d'armes, qui devait voir s'élever, trois ans plus tard (en 1693), le
couvent et l'église des Récollets.
En face de la place d'armes, assis sur le bord du cap, et arrêté par les
fondations qui servent encore à soutenir l'ancienne partie de la
terrasse, était le château du Fort ou château Saint-Louis. Pour ne point
allonger la partie purement descriptive de ce chapitre, nous donnerons
plus loin une esquisse assez détaillée de cette résidence de nos anciens
gouverneurs.
Maintenant descendons vers l'évêché, pour nous rapprocher du lieu qui
verra se développer la partie la plus émouvante de ce roman.
Le palais épiscopal était alors bâti à l'endroit où s'élève,
modestement, l'édifice de notre parlement provincial. C'était un grand
bâtiment de pierre de taille, dont le principal corps de logis avec la
chapelle, placée au milieu, regardait la côte de la Montagne. Une aile
de soixante-douze pieds de long, avec un pavillon formant au bout un
avant-corps du côté de l'est, allait rejoindre à angle droit la côte.
La pointe de terre qui faisait face à cette aile et descend vers la côte
de la Montagne qu'elle domine, avait servi de cimetière dès les premiers
temps de la colonie.
Voici maintenant quel était le circuit décrit par le mur de clôture qui
entourait l'évêché. Partant d'abord de l'extrémité du cimetière, il
suivait la côte de la basse ville qu'il remontait en coupant la rue qui
mène aux remparts aujourd'hui (cette voie n'existait pas alors), et
venait s'arrêter au bout de la rue Port-Dauphin, à l'extrémité de notre
palais épiscopal actuel. Si l'on revenait au même point de départ, on
voyait le mur remonter vers le jardin du Séminaire en suivant la cime du
cap qui s'élève au-dessus de la rue Sault-au-Matelot,[12] puis s'arrêter
à l'endroit du rempart où l'on a construit, il y a quelques années, une
petite plate-forme entre la clôture de l'édifice du parlement et les
premiers canons de la grande batterie. Là il rejoignait le mur qui borne
encore les jardins du Séminaire et venait, confondu avec cette muraille,
rejoindre l'autre extrémité au coin de la rue Port-Dauphin. Quant au
carré de maisons qu'il y a maintenant entre le bureau de poste et le
parlement, il n'existait pas à la fin du dix-septième siècle, et l'on
circulait librement alors à l'endroit où ces constructions sont assises
aujourd'hui.
[Note 12: La tradition veut que cette rue ait été nommée ainsi
par suite de la chute qu'un matelot y aurait faite du haut en bas
du cap. A vrai dire, nous préférons cette version à celle de
Hawkins (_Picture of Quebec_), qui substitue au matelot un chien
nommé _Matelot_, qui aurait fait la même chute.]
Cette topographie, peut-être minutieuse et sans intérêt pour beaucoup de
lecteurs, est nécessaire à l'intelligence des événements qui vont
suivre.
Il y avait au commencement de la rue Buade, en 1690, une modeste maison
de pierre à un étage, qui faisait presque face à la jonction des murs
d'enceinte de la cour de l'évêché. Elle était sise à l'endroit où est
maintenant située la librairie de MM. Brousseau, et appartenait à M.
Louis d'Orsy, jeune officier d'une compagnie de la marine. Celui-ci
l'avait fait bâtir dès son arrivée au Canada, durant l'année 1687, et
l'habitait avec sa soeur.
Le père des deux jeunes gens, le baron Raoul d'Orsy, ayant hérité d'un
patrimoine considérablement amoindri par les fastueuses dépenses de ses
pères, n'avait pu éviter la ruine imminente qu'ils lui avaient ainsi
préparée de longue main. Aussi, se voyant hors d'état de subvenir aux
exigences de fortune que demandaient son rang et son nom, s'était-il vu
contraint de se défaire d'un petit manoir, en Normandie, qui lui restait
pour tout bien, afin de réaliser quelque argent pour passer au Canada.
En quittant ainsi la France, il s'épargnait la honte de se voir dédaigné
par le moindre gentilhomme, et pensait pouvoir refaire assez facilement
sa fortune en Amérique, dès lors le pays des illusions par excellence.
Sa femme était morte plusieurs années auparavant, lui laissant les deux
enfants que nous allons bientôt connaître; et comme il n'avait d'autres
parents qu'une vieille tante, presque aussi pauvre que lui, il lui était
donc moins pénible de laisser la France qu'on ne le pourrait croire de
prime abord.
Ce fut en 168... qu'il s'embarqua, avec son fils et sa fille, sur un
vaisseau marchand, _la Fortune_, qui faisait voile de Saint-Malo pour
Québec.
A peine étaient-ils en vue des côtes d'Amérique qu'un corsaire de Boston
leur donna la chasse. Comme ce dernier était plus fin voilier que le
vaisseau français, celui-ci se vit contraint d'accepter le combat.
_La Fortune_ n'avait pour tout canon qu'une méchante couleuvrine, plutôt
propre à tuer les artilleurs qui la servaient qu'à faire tort à
l'ennemi; tandis que le corsaire, avec ses douze bouches à feu, criblait
_la Fortune_ d'une grêle de boulets. Aussi, quand le capitaine du
vaisseau marchand voulut tenter l'abordage, comme moyen extrême d'un
salut presque inespéré, son équipage était-il à moitié décimé par les
projectiles ennemis. Néanmoins, aimant mieux mourir glorieusement que de
se rendre, il aborda le corsaire étonné d'une pareille audace et lui
jeta ses grappins.
Mais la lutte était trop inégale; après vingt minutes de combat, le
capitaine français était tué, et les quelques hommes de son équipage qui
survivaient, étaient blessés ou faits prisonniers. M. d'Orsy et son
fils, qui s'étaient vaillamment battus, furent aussi blessés et
tombèrent entre les mains des vainqueurs.
Ceux-ci, exaspérés par cette vigoureuse résistance qui leur avait fait
perdre plusieurs des leurs, firent main basse sur tout ce qu'ils
trouvèrent à bord de _la Fortune_.
C'est à peine si le pauvre baron put sauver quelques louis d'or qu'il
avait sur lui au moment où l'action s'était engagée.
Amenés à Boston, les trois captifs reçurent l'ordre d'y rester internés;
c'est-à-dire qu'ils étaient libres de leurs mouvements, mais seulement
dans les limites de la place, dont ils ne pouvaient sortir sans
s'exposer aux peines les plus sévères.
Ce genre de captivité se trouvait aussi en usage au Canada, à la même
époque.
Pour comble de malheur, les blessures de M. d'Orsy étaient des plus
graves; et le peu d'argent qu'il avait dérobé à l'avidité des corsaires
fut employé à louer un pauvre réduit, et à payer les soins d'un médecin.
Celui-ci put guérir aisément le jeune d'Orsy, qui n'était pas grièvement
blessé; mais il donna peu de soulagement au baron, chez qui l'excès de
ses infortunes avait produit un grand affaissement corporel et moral.
Alors le fils donna des leçons de français et d'escrime, grâce
auxquelles il put prolonger un peu la vie défaillante de son père et
empêcher sa jeune soeur Marie-Louise de mourir de faim. Quant à lui, peu
de chose lui suffisait.
Ils avaient bien écrit à leur tante de France en quel dénûment ils se
trouvaient; mais la réponse tardait à venir. Les communications étaient
alors des plus difficiles et des plus lentes entre les rives des deux
continents.
Enfin, après avoir langui jusqu'à l'année 1687, par un soir d'été, comme
le soleil se couchait et empourprait au loin la mer, que le mourant
apercevait par la fenêtre, le baron s'éteignit doucement en donnant une
dernière pensée à la France, le pauvre captif, avec la dernière larme de
son coeur à ses enfants, le pauvre père!
Louis n'était pas encore de retour, et Marie-Louise restée seule
préparait le très modeste repas du soir.
Entendant son père pousser un long soupir, elle s'approche de son lit et
lui demande s'il n'a besoin de rien; sa question reste sans réponse.
Inquiète, elle se penche sur lui, et s'aperçoit qu'il n'est plus....
Eperdue de douleur, elle jette des cris perçants et s'évanouit.
A ce moment, un officier anglais passait devant la maison. Lorsqu'il
entend cette voix de femme, qui lui semble appeler au secours, il
s'arrête et se précipite, par une porte entr'ouverte, dans l'escalier
qui conduit à l'endroit d'où proviennent les cris. Au second étage, il
aperçoit Mlle d'Orsy évanouie près de la porte qu'elle a pu seulement
entre-bâiller. A la vue de la jeune fille évanouie, Harthing comprend
tout, et, soulevant Marie-Louise, il la dépose sur un méchant grabat qui
gît dans un coin de la chambrette.
Jeune encore, quand l'officier sentit entre ses bras cette belle jeune
fille, une bouffée de chaleur lui monta au visage, et les battements de
son coeur se firent un instant plus rapides.
Mais il a jeté un coup d'oeil autour de la chambre pour trouver quelque
cordial propre à ranimer Marie-Louise, et ses yeux ont rencontré,
suspendues aux murailles nues et lézardées, une épée avec une croix de
chevalier de l'ordre de Saint-Louis. Alors, malgré la pauvreté du lieu,
il reconnaît à ces signes, ainsi qu'à la délicatesse des traits et des
mains de la jeune femme, que les habitants de cette misérable demeure
ont dû, sans même remonter bien loin, connaître de meilleurs jours.
Puis il reporte ses regards sur Marie-Louise, qu'il trouve plus belle
encore.
Ne sachant enfin que faire pour la rappeler à elle, il sort et crie sur
le palier pour demander du secours, quand il se trouve en face de Louis
d'Orsy.
--Vous ici, monsieur Harthing? lui dit Louis en reconnaissant l'officier
pour lui avoir donné des leçons d'escrime.
L'Anglais lui montre de la main la scène de désolation que présente
l'intérieur de la chambre.
La réalité s'offre poignante aux regards de Louis, qui se jette sur le
corps de son père avec des sanglots navrants.
En ce moment accourent des voisines, qui s'empressent autour de
Marie-Louise toujours évanouie. Harthing alors d'offrir ses
consolations et ses services au jeune d'Orsy. Mais ce dernier le
remercie d'un oeil chargé de larmes, et qui dit à l'officier anglais
combien sa présence est pénible en ce moment.
Il ne restait plus à Harthing qu'à s'éloigner au plus tôt; ainsi fit-il,
mais non sans avoir auparavant jeté un long regard vers Marie-Louise qui
commençait à s'agiter sur son lit...
Deux mois après cette perte douloureuse, les orphelins reçurent une
lettre de France, leur annonçant la mort de leur tante, qui leur léguait
le peu qu'elle avait. Cette lettre, écrite par l'ancien notaire de la
famille, accompagnait le prix de vente du petit manoir, unique fortune
de leur parente. Car, après avoir pris connaissance de la missive du feu
baron, qui faisait connaître sa captivité et les nouveaux malheurs qui
l'avaient assailli, le notaire avait pris sur lui d'aliéner le modeste
domaine, pour en faire tenir la valeur aux infortunés prisonniers.
Grâce à ce secours, Louis et sa soeur purent payer leur rançon et obtenir
de passer au Canada.
Cependant, le jour de leur départ pour la Nouvelle-France, l'officier
anglais, Harthing, vint les voir. Ce n'était d'ailleurs pas la première
fois depuis le funeste soir où le malheur l'avait inopinément appelé
sous le toit des jeunes gens.
Que se passa-t-il durant cette dernière visite? C'est ce que nous dirons
un jour au lecteur.
Nous ne cacherons pourtant point que les commères du voisinage
s'aperçurent que l'officier avait l'air à la fois honteux et furieux au
sortir de la demeure des orphelins. On avait même entendu comme une
altercation et vu, disaient toujours les voisines, le jeune d'Orsy
ouvrir brusquement la porte au visiteur et la refermer de même.
Pauvres enfants! ils ignoraient quelle passion dangereuse et quel
souvenir haineux à la fois ils laissaient derrière eux en la personne du
lieutenant Harthing. Ils étaient aussi bien loin de prévoir de quel
poids l'amour et le ressentiment de cet homme devaient peser dans la
balance de leur destinée.
Arrivé sans encombre au Canada, avec sa soeur, à la fin de l'année 1687,
d'Orsy s'établit à Québec. Quelque temps après sa venue, une commission
de lieutenant devint vacante dans une compagnie de la marine; Louis put
l'obtenir, grâce à certaine action d'éclat qu'il accomplit lors d'une
rencontre avec des sauvages, et qui l'avait de suite fait recommander à
M. de Frontenac.[13]
[Note 13: Les gouverneurs français étaient autorisés à
disposer, chaque année, de quatre commissions d'officier dans la
compagnie de la marine, en faveur des jeunes Canadiens.]
Ce fut dans les conflits qui avaient si souvent lieu dans ces temps
difficiles, que d'Orsy fit la connaissance de François de Bienville; et,
comme ils combattirent souvent l'un à côté de l'autre, une sincère
amitié les unit bientôt; sans compter que les yeux bleus de Mlle d'Orsy
avaient fasciné François, qui, chose assez naturelle en pareille
occurrence, avait fait à Louis l'aveu de ses sentiments. On peut penser
que celui-ci avait fort approuvé d'abord la naissance et bientôt le
développement rapide des amours de sa soeur et de son meilleur ami, déjà
fiancés à l'époque où nous allons entrer dans leur intimité.
Maintenant, nos lecteurs ne seront pas surpris de voir le jeune Le Moyne
se diriger si lestement vers la demeure qui abritait sa chère amie.
A la vue d'un tout petit rayon de lumière qui filtrait fugitif par la
fissure de l'un des volets, le jeune homme constata que l'on veillait
encore à l'intérieur. Aussi frappa-t-il aussitôt à la porte, après avoir
respiré bruyamment pour se remettre en haleine; car sa marche rapide
l'avait essoufflé quelque peu. Des bruits de pas se firent entendre au
dedans, puis une voix mâle demanda:
--Qui va là?
--Bienville.
Quand ce dernier eut ainsi répondu, un bruit de verrous succéda à deux
joyeuses exclamations, poussées dans la maison sur deux tons différents,
et la porte s'ouvrit toute grande pour se refermer ensuite sur le
visiteur.
Si l'on me fait remarquer que notre gentilhomme commet une grave
inconvenance en se permettant une visite à pareille heure, je répondrai
qu'alors nos cérémonies froides et compassées d'aujourd'hui n'avaient
pas encore été importées dans le pays. C'est qu'en ce bon vieux temps
l'ami avait toujours une chaise qui l'attendait au coin du foyer de son
hôte, tandis que la huche recélait toujours un morceau de pain que l'on
offrait de bon coeur au voyageur, et cela, à toute heure qu'il arrivât.
Je ne crains pas même d'avancer que le plus heureux de deux amis était
invariablement celui qui recevait l'autre.
Avant de tracer le portrait de mon héroïne, laissez-moi vous dire
qu'elle s'était d'abord levée avec empressement à l'arrivée de
Bienville, et portée à sa rencontre. Mais ce premier élan de son coeur,
qui s'était traduit par ce premier mouvement, fut aussitôt comprimé par
sa timidité instinctive de jeune fille: elle s'arrêta rougissante et
presque confuse.
--Mademoiselle, lui dit le nouveau venu en s'inclinant avec grâce, je
viens un peu tard, n'est-ce pas?
--Nullement, monsieur de Bienville, lui répondit-elle avec un charmant
sourire où son âme semblait s'être portée, tandis que l'incarnat
progressif de ses joues en était arrivé au ton le plus chaud. Les amis
sont toujours attendus et ne viennent jamais trop tard, ajouta-t-elle
en lui tendant la main.
--Tu comprends, François, repartit Louis d'Orsy, qui serra la main de
son hôte avec effusion; c'est bien dit, n'est-ce pas? et, ce qui est
mieux, très sincère. Je m'en porte caution, acheva-t-il en regardant sa
soeur qui, ne pouvant plus rougir, était devenue subitement pâle à force
d'émotion.
--Mais allons, allons, trève de cérémonies! Assieds-toi, et tu nous
conteras ensuite les nouvelles que tu as pu recueillir sur ta route, de
Montréal à Québec. Il est impossible de n'avoir rien à se dire entre bon
ami et fiancée, surtout s'il survient à propos un petit gobelet de ce
vin que tu sais être bon, et dont il me reste encore quelques flacons en
cave. Mais tu n'as pas soupé?
--Oh! oui, mon cher, et au château, avec M. de Frontenac encore. Mais tu
ne sais pas ce qui m'attendait au dessert? Voyons, cherche un peu.
--Dame! fit Louis qui se dirigeait déjà vers la cave, quand les paroles
de son hôte le firent se retourner; dame! quelque rasade d'un vieux
Xérès oublié depuis plusieurs années dans un recoin des celliers; car
on m'a dit qu'il y a grand nombre de bouteilles de vins des meilleurs
crus qui y dorment dans la poussière, en attendant que le maître d'hôtel
fasse luire pour chacune d'elles le grand jour de la résurrection.
--Ah! ah! épicurien bavard, que tu en es loin! Il est bien vrai que je
me suis un peu senti enivré tout d'abord, mais je t'assure que le jus
divin de la vigne n'était pour rien dans cette ivresse. Enfin, mon cher,
ce n'est autre chose qu'un brevet d'enseigne dans la compagnie de marine
dont tu es lieutenant et que commande mon frère Maricourt.
--Bravo! bravo! s'écria Louis, qui revint aussitôt sur ses pas broyer
amicalement la main droite de son ami en guise de félicitations. Nous
avons alors un double motif pour faire sauter un bouchon, dit-il ensuite
en reprenant le chemin de la cave.
Tandis que Bienville et Mlle d'Orsy, restés seul, se livrent à ces
premiers élans du coeur que les lèvres savent si bien traduire entre deux
amoureux, le moment me semble des mieux choisis pour crayonner le
portrait de mon héroïne. En effet, dans ces courts épanchements de deux
amants seul à seul, nulle oreille profane n'est excusable d'intervenir.
Leur ange seulement doit être du secret, lui qui voltige entre eux pour
recueillir ces aveux pudiques et les reporter au ciel, d'où Dieu même en
dispose en faveur de ceux dont l'âme est jeune et pure encore.
Bien qu'elle n'eût pas encore vingt ans, Marie-Louise se trouvait dans
toute la force de la beauté féminine. Grande, fraîche et rose, on voyait
de suite que la jeune plante n'avait manqué ni d'air ni de soleil;
c'est-à-dire, en un mot, qu'elle ne ressemblait pas à la plupart de nos
jeunes beautés d'aujourd'hui, celles des villes, du moins, que l'air
malsain des cités et l'atmosphère homicide des salles de bal rendent si
pâles et diaphanes à l'âge qu'avait notre héroïne.
Mille pardons aux dames, mes lectrices, qui croiraient me voir faire le
portrait d'une paysanne.
La richesse des contours et des formes n'excluait pas chez Mlle d'Orsy
la délicatesse aristocratique. D'abord, l'animation de son teint qui
annonçait un sang riche et vivace, ne faisait que mieux ressortir la
blancheur de sa peau. Ensuite, une blonde et abondante chevelure
encadrait son visage et ruisselait en boucles soyeuses sur ses épaules;
tandis que ses yeux, d'un bleu de ciel profond, pétillaient d'enjouement
et d'intelligente candeur, et qu'un sourire, à la fois bienveillant et
fier, agaçait ses lèvres parfaites de couleur et de dessin. Je ne
jurerais pas que ce sourire n'eût parfois l'intention de laisser voir
les deux plus belles rangées de dents qui soient jamais sorties des
mains du Créateur.
Enfin quand j'aurai dit, pour terminer, que les marquises de la cour du
grand roi auraient envié ses mains, que sa taille était souple comme la
tige d'un épi de blé; que ses pieds étaient mignons au point de faire se
jeter tête baissée dans le fleuve Bleu la plus aristocratique Chinoise
du Céleste-Empire, on finira par avouer, sans doute, que Mlle d'Orsy
aurait sans peine trouvé des admirateurs dans nos salons les plus
fashionables.
Rien de plus naturel chez la fiancée de Bienville que cette alliance de
vigueur et de délicatesse native. Elle était de race noble, et le
soleil avec l'air pur du nouveau monde avaient contribué à donner plus
de force et de sève à la jeune fleur, qui, bien que transplantée,
n'avait perdu aucune des qualités distinctives de sa caste. Sa tête
était coiffée de cheveux moitié crêpés et moitié bouclés. Elle portait
une robe de velours noir entr'ouverte sur la gorge et garnie de
falbalas. Comme elle tenait le bas de sa robe légèrement retroussé, l'on
pouvait voir, d'abord une large dentelle qui terminait la jupe de
dessous, et ses mignons pieds chaussés de souliers à talons hauts et à
fleurons d'or.[14]
[Note 14: Tel était le costume d'une femme de qualité à la fin
du dix-septième siècle. Voyez Monteil.]
Nos jeunes gens venaient d'échanger un de ces magnétiques regards qui en
disent plus que cent volumes, lorsque d'Orsy fit son entrée dans la
chambre, portant sous chaque bras des bouteilles que les araignées
s'étaient complu à habiller d'un tissu de leur façon.
--Cher ami, dit-il en les déposant sur une table, à portée de la main,
si j'avais à ma disposition les caves du château Saint-Louis, je
pourrais fêter dignement ton retour et la bonne nouvelle de ton
avancement. Mais que veux-tu? il doit naturellement y avoir la même
différence entre le cellier du comte de Frontenac et le mien, qu'entre
nos personnages respectifs. Cependant je crois que ce vieux vin de
Graves n'est pas dénué de toute saveur. Il provient de la cave du
château de ma pauvre tante, et s'il n'a pas encore atteint l'âge de
majorité, ce dont je doute fort, nous tâcherons néanmoins de l'émanciper
ce soir.
Pendant que Mlle d'Orsy présente des gobelets d'argent[15] à nos deux
amis, jetons un rapide regard dans la maison pour nous y reconnaître au
besoin.
[Note 15: Les verres à boire étaient alors fort peu en usage
dans la Nouvelle-France; et les familles à l'aise se servaient de
coupes ou de gobelets en argent massif. Dans les nobles et riches
familles de France, le gobelet était d'or et gravé aux armes du
maître.]
Le rez-de-chaussée où se tenaient les jeunes gens était divisé en quatre
pièces: d'abord, à droite et sur l'entrée, se trouvait la cuisine--mal
placée, n'est-ce pas? je n'en peux mais, c'était le goût du temps.--Tout
à côté, venait une grande salle avec une vaste cheminée, près de
laquelle se serrent nos nouvelles connaissances, pour se chauffer au
feu joyeux qui y prend grandement ses ébats. Cette chambre n'a pour tous
meubles qu'une table, quelques chaises, un tapis fait dans le pays, deux
armoires enfouies dans le mur, et que Mlle d'Orsy en les entr'ouvrant,
il n'y a qu'un instant, nous a montrées bien remplies de la proprette
vaisselle de la maison. Vous voyez ensuite, à gauche, la chambrette de
la jeune fille, nid de tourterelle, aux frais et coquets rideaux, au lit
mystérieux et blanc comme l'oiseau qui s'y blottit chaque soir. Enfin,
la chambre de Louis, avec fusils, épées, pistolets et baudriers
accrochés aux murailles.
On avait ménagé au grenier une chambre pour la servante de la maison,
bonne vieille femme qui avait bercé les deux enfants sur ses genoux, et
voulait finir ses jours avec eux.
Mais pardon, lecteurs, je m'aperçois que dans le premier moment de
l'excitation produite par l'arrivée de Bienville, j'ai oublié de vous
présenter Louis d'Orsy, maître de céans. Ce dernier, qui peut avoir
vingt-cinq ans, est brun, grand, robuste, joyeux d'humeur, vaillant
soldat et bon officier.
--Il n'y a donc aucuns coups à donner ou à recevoir auprès de Montréal,
puisque tu es ici? commença Louis en emplissant de vin le gobelet de son
hôte.
--Eh! mon cher, tu ne sais donc pas que la discorde et la petite vérole
ont fait fuir de nos frontières messieurs les Anglais et leurs alliés
sauvages, tout comme s'ils avaient eu nos épées dans les reins.
--Non.
Bienville fit part des événements que le lecteur connaît au sujet de
l'avortement du projet de Winthrop.
--Mais il paraît, dit-il en finissant, que nous n'en serons pas quittes
à si bon marché, puisque la flotte anglaise peut paraître devant nos
murs d'un jour à l'autre.
--Tant mieux, repartit d'Orsy, car tu sais que les bonnes raisons ne me
manquent point pour haïr les Anglais.[16] Aussi ai-je grande hâte de
leur payer les dettes de vengeance que j'ai contractées envers eux.
[Note 16: Je dois ici prévenir le lecteur que je ne prétends
nullement réveiller de vieilles haines. Comme je veux peindre une
époque, il me faut nécessairement la représenter telle qu'elle
était; c'est-à-dire avec ses antipathies et ses préjugés. Il n'y
aura donc pas lieu de s'étonner si l'on voit mes personnages
laisser percer, à chaque instant, leur animosité contre leurs
ennemis, les Anglais, qu'ils avaient à combattre chaque jour. Si
j'avais à écrire un roman de moeurs contemporaines, mes personnages
y parleraient sans doute autrement; et l'on n'y verrait pas, si je
voulais rester dans le vrai, une jeune fille canadienne-française
dédaigner l'amour d'un jeune et brillant officier britannique.
Autres temps, autres moeurs.]
--Tu vas être alors au comble de tes désirs, car ça va bientôt chauffer.
Allons, tant mieux! mon épée commençait à se rouiller, bien qu'elle ait
vu le jour, il n'y a pas longtemps encore, à la baie d'Hudson.
--Oh! mais, à propos, tu me fais penser que je dois terminer un rapport
écrit auquel je travaillais quand tu es arrivé, et que le major Prevost
m'a chargé de faire, touchant l'effectif et l'équipement de notre
compagnie. Comme je le lui dois livrer demain matin, tu voudras bien
m'excuser, n'est-ce pas?
--Fais, fais, mon cher, la discipline avant tout.
--D'ailleurs, reprit Louis, j'aurai fini bientôt, et je crois que ma
soeur te tiendra bonne compagnie durant mon absence.
Il sortit en riant, et s'en alla dans sa chambre, d'où l'on entendit
aussitôt le bruit d'une plume qui courait rapidement sur le papier.
Durant la conversation précédente, Marie-Louise, assise à l'écart,
n'avait rien dit; et, hormis quelques furtifs coups d'oeil jetés de temps
à autre sur son fiancé, on aurait pensé que son esprit et son coeur
étaient bien loin de lui, tant elle paraissait mélancolique et
préoccupée.
--Mon Dieu, Louise, dit Bienville en s'approchant d'elle, vous me
semblez bien triste!
La blonde enfant, fixant sur lui un de ces longs regards qui font battre
deux jeunes coeurs avec force:
--Comment voulez-vous que je ne le sois pas, lorsque je vous sais
toujours exposé? répondit-elle, tandis qu'une larme perlait au bord de
ses longs cils. A peine arrivez-vous de la baie d'Hudson, d'où je
tremblais qu'on m'apportât chaque jour la nouvelle horrible de quelque
malheur, et voici qu'il me va falloir passer encore par toutes les
angoisses qui ont déchiré mon coeur depuis que je vous aime.
--Vous êtes une enfant, Louise, avec vos terreurs puériles. Vous voyez
bien que la Providence me protège, puisque, depuis huit ans que je
guerroye de côté et d'autre, je n'ai reçu aucune blessure sérieuse.
Marie-Louise secoua sa belle tête d'un air de doute, ce qui fit
s'échapper de son oeil cette larme que nous y avons aperçue.
François, l'ayant vue glisser sur la joue subitement pâlie de la jeune
fille, puis retomber sur sa main mignonne, saisit les doigts de sa
fiancée, et les portant à ses lèvres, il but dans un long baiser cette
première larme que l'amour jetait entre eux.
--Que voulez-vous, mon amie, reprit-il en caressant la jeune fille du
regard, le soldat se doit à son pays et à son roi. Est-ce que vous me
voudriez voir quitter le service?
--Oh! non, cher ami--et Marie-Louise mit ses deux mains dans celles du
militaire--oh! non, François. Car je vous aime tel que vous êtes
aujourd'hui, avec votre bravoure, vos beaux faits d'armes, et cette
grande épée que vous portez si bien. Mais pourtant......
--Voyons, ne pleurez plus, Marie-Louise, ou sinon, je ne vous ferai pas
certaine confidence que j'avais réservée pour la fin de la soirée.
--Oh! dans ce cas, c'est fini, dit-elle en imprimant à sa tête un de ces
mouvements coquets dont les femmes ont seules le secret. Eh! dites donc!
--C'est que je veux vous voir porter mon nom aussitôt que nous aurons
repoussé l'Anglais; ce qui, à mon avis, ne prendra pas plus d'une
quinzaine.
--Dieu! quel bonheur!...
Et elle détourna un peu la tête pour dissimuler la rougeur que cet aveu
inattendu faisait monter à ses joues.
Mais, soudain, ses yeux s'arrêtent avec effroi sur une fenêtre de la
cuisine qu'elle peut apercevoir de la place où elle est assise. Puis
elle jette un cri perçant en se rapprochant du jeune homme.
--Qu'est-ce donc, Louise?
--Regardez!
Bienville arrête ses regards dans la direction indiquée par la main
tremblante de la jeune fille; mais il ne voit autre chose que le
mouvement d'un volet qui se referme bruyamment à l'extérieur.
--Mais, mon amie, c'est le vent, sans doute?
--Non! non! je le vois encore............qu'il est affreux!
Alors François et Louis--le cri de sa soeur vient d'amener ce dernier
auprès de la jeune fille--sortent pour explorer les environs.
Il était onze heures, et quelques étoiles jetaient seulement une clarté
douteuse sur la ville endormie.
Les deux amis purent cependant voir comme deux ombres: l'une fuyait en
courant vers l'évêché, tandis que l'autre remontait la rue Buade et se
dirigeait vers la cathédrale d'un pas tranquille.
--Sus au drôle qui se sauve! fit Bienville en dégaînant son épée.
Et tous deux se lancèrent à la poursuite du fuyard.
Mais ce dernier, qui avait un peu d'avance, n'en joua que mieux des
jambes en se voyant poursuivi; si bien qu'il disparut soudain près d'une
porte cochère qui donnait accès dans la cour de l'évêché.
--Je veux être scalpé, s'écria d'Orsy, si j'y comprends quelque chose!
Cette porte est pourtant bien fermée, et je crois le mur un peu haut
pour qu'on puisse l'escalader si vite.
Ils tendirent l'oreille, sondèrent des yeux la nuit, explorèrent les
alentours, mais vainement; l'ombre qu'ils avaient poursuivie s'était
évanouie comme un fantôme.
Jugeant toute autre recherche inutile, Bienville et d'Orsy revinrent sur
leurs pas.
De retour à la maison, ils virent Mlle d'Orsy occupée à charger les
pistolets de son frère. Les deux jeunes gens ne purent s'empêcher de
sourire, mais ne trouvèrent cependant rien d'étrange en cela.
En ces temps de guerre où la surprise et l'attaque marchaient de front
et se répétaient si souvent, le maniement des armes à feu n'était pas
étranger aux dames canadiennes. Quelques-unes même surent s'illustrer à
jamais par le sang-froid et la bravoure qu'elles déployèrent en
certaines occasions critiques: Mme de Verchères et sa fille, par
exemple, qui ont leur nom écrit dans l'histoire, aussi bien que Jeanne
Hachette et autres femmes de cette forte trempe.
--Allons, allons, charmante amazone, dit en souriant Bienville à sa
fiancée, laissez là ces armes qui vont si mal à vos jolis doigts, et
dites-nous ce qui a causé votre frayeur.
--Mon Dieu! fit-elle en frissonnant, il me semble voir encore cette
figure hideuse qui était collée à la fenêtre, et me regardait avec des
yeux ardents!
--C'est une illusion, repartit François qui, voulant ôter toute
inquiétude à son amante, ajouta:
--D'ailleurs, nous n'avons rien vu.
--Absolument rien?
--Rien.
--C'est étrange; pourtant......
--Voyons, remettez-vous. Je vais retourner au château, et si je
rencontre quelque figure suspecte sur mon chemin, je vous assure que je
lui ôterai l'envie de venir grimacer à votre fenêtre. Et d'ailleurs,
qu'avez-vous à craindre avec votre frère?
Bienville salua galamment Marie-Louise, serra la main de d'Orsy et
sortit.
Mais ce fut en vain que ses yeux questionnèrent les ténèbres. La nuit ne
répondit pas, et les échos de la paisible ville lui renvoyèrent à
peine, par intervalles, le cri des factionnaires:
--Sentinelles!......garde à vous!
CHAPITRE III.
DENT-DE-LOUP.
Le soir même où se passaient les événements qui précèdent, plusieurs
vaisseaux de haut bord, ainsi qu'un grand nombre de transports, étaient
mouillés au pied de l'île d'Orléans, vis-à-vis l'église Saint-Laurent de
l'Arbre-Sec. C'étaient les trente-quatre voiles de sir William Phipps,
dont nous expliquerons plus loin l'arrivée subite à la pointe est de
l'île.
La nuit vient vite en octobre; aussi l'obscurité régnait-elle autour de
la flotte vers sept heures du soir, lorsque la lumière d'un falot
brilla soudain sur le pont du vaisseau amiral. Après l'avoir traversé
dans sa largeur, elle s'arrêta pour se pencher à bâbord. On put alors
voir deux hommes se cramponner d'une main à l'échelle qui descendait sur
le flanc du navire, et tenir de l'autre, par chacune des extrémités, un
léger canot d'écorce.
La pirogue fut descendue avec mille précautions et mise à l'eau. Enfin,
l'un des hommes, passant à bord de la frêle embarcation, s'y agenouilla,
tout en s'armant d'une pagaie qu'il saisit d'une main nerveuse. D'un
coup d'aviron, il fit retourner le canot, que la marée montante
éloignait déjà du navire, et vint se placer de manière à pouvoir parler
à voix basse avec son compagnon. Celui-ci descendit sur le dernier
échelon, quitte à se faire mouiller les pieds par les vagues qu'une
légère brise de sud-est faisait quelque peu moutonner, et s'inclina vers
l'homme du canot en lui disant à l'oreille:
--Te rappelles-tu bien toutes mes instructions?
--Dent-de-Loup a toujours les oreilles ouvertes pour entendre la voix
d'un ami, répondit l'autre.
--Bien, mais sois prudent.
--Les frères de Dent-de-Loup l'ont aussi appelé le Chat-Rusé, repartit
l'homme du canot.
--C'est bon! pars et reviens vite, fit l'homme de l'échelle en
congédiant l'autre du geste.
Ce dernier plongea son aviron dans l'eau et disparut.
Dent-de-Loup appartenait à la grande nation iroquoise et faisait partie
de la tribu des Agniers, qui habitait les bords de la rivière Mohawk,
laquelle se jette dans l'Hudson. C'était l'un des plus puissants chefs
de sa tribu, comme l'un des plus intrépides guerriers qui aient jamais
réveillé de leurs cris de combat l'écho des forêts de la
Nouvelle-France.
Dent-de-Loup mesurait six pieds de haut, et ses membres avaient atteint
un développement en harmonie avec sa grande taille. Doué d'une force
musculaire peu commune, il était la terreur des tribus rivales.
Aussi, lorsque, au retour d'une expédition de guerre, Dent-de-Loup
rentrait au village en regardant d'un oeil fier les femmes mohawkes se
presser sur son passage pour compter les scalps sanglants qui pendaient
à sa ceinture en guise de trophée, plus d'une jeune indienne disait-elle
en soupirant: "Heureuse sera celle qui habitera le ouigouam du plus
vaillant des braves!"
Ce qui n'empêchait pas que Dent-de-Loup comptât vingt-huit printemps au
moment où nous l'amenons en scène, sans qu'aucune femme eût jamais
trouvé la voie de son coeur. L'amour n'avait pu mordre sur cet homme
d'acier, qui ne semblait s'enivrer que de sang, et ne ressentir de
bonheur que dans l'exaltation de la mêlée.
Nonobstant son bras terrible et ses jarrets nerveux, Dent-de-Loup fut
fait prisonnier par les Canadiens qui composaient l'expédition de
Schenectady. Le chef s'était posté en embuscade sur le passage de ces
derniers et tomba sur eux à l'improviste, comme ils revenaient au pays.
Mais, cette fois, la victoire lui lâcha la main, et il s'affaissa blessé
sur un monceau de cadavres que son terrible tomahawk avait abattus
autour de lui.
En le voyant tomber, les siens prirent la fuite, et Dent-de-Loup,
solidement garrotté, fut amené à Québec au printemps de l'année 1690.
Ses blessures s'étaient cependant cicatrisées en chemin, et les forces
lui étaient presque complètement revenues, lorsqu'on l'enferma dans une
des salles basses du château Saint-Louis. On savait qu'il était chef et
c'était un précieux otage, qui aurait son prix dans un échange de
prisonniers.
Comme les fenêtres de l'appartement où il était logé se trouvaient
défendues par des barreaux de fer de vigoureuse apparence, on n'avait
aucune inquiétude à son égard, et il pouvait arpenter son logis en tous
sens et en toute liberté de mouvement. Ce que voyant, le Chat-Rusé se
livra à la pratique de la gymnastique; c'est-à-dire qu'il passait ses
journées à sauter, à s'étirer bras et jambes, probablement pour se
remettre des grandes fatigues de la route qu'il venait de faire. Mais du
reste, il se montrait si bon homme, qu'on ne voyait aucun mal à ce qu'il
pût charmer ainsi les ennuis de sa captivité; on ne restreignit donc en
rien le jeu de ses muscles.
Ses gardiens auraient pourtant conçu les soupçons les plus graves, s'ils
avaient pu voir quelles furieuses accolades il donnait, la nuit, au
grillage qui le séparait de la liberté. Car, lorsque venaient les
ténèbres, l'enfant de la forêt, quittant son grabat en silence, allait
se suspendre aux barreaux de sa prison; et là, arc-boutant son corps,
roidissant ses muscles, il donnait d'effroyables secousses à ces solides
tiges de fer. Ses doigts saignaient, ses bras se tordaient, ses muscles
craquaient en vain dans ses efforts effrénés; rien ne cédait, rien ne
ployait.
Alors, brisé par la fatigue, vaincu par l'inutilité d'une pareille
lutte, éperdu, haletant, Dent-de-Loup retombait tout rompu, en jetant un
regard de désespoir vers les étoiles qui scintillaient là-haut dans le
libre espace du firmament.
Quinze jours se passèrent ainsi; ainsi s'écoulèrent quinze nuits
terribles, où l'homme des bois se tordit enragé contre les barreaux
inébranlables de sa prison.
Or, à cette époque, vivait à Québec un certain Jean Boisdon, hôtelier de
son métier. Son père, Jacques Boisdon, avait été le premier Canadien
autorisé à tenir hôtellerie à Québec, et cela à l'exclusion de tout
autre.[17]
[Note 17: On peut voir cet acte d'autorisation parmi ceux qui
nous restent du conseil organisé en 1648 par le gouverneur M.
d'Ailleboust. "Jacques Boisdon logera," y est-il dit, "sur la
grande place, près de l'église, afin que tous puissent aller se
chauffer chez lui. Il ne gardera personne pendant la grand'messe,
le sermon, le catéchisme et les vêpres."]
Maître Jean Boisdon, qui, vers l'an 1680, avait succédé à son père que
nous avons déjà vu figurer dans _le Chevalier de Mornac_, était un homme
de trente-cinq ans, à l'époque où Dent-de-Loup était prisonnier au
château du Fort. Gros et court, notre hôtelier avait de prime abord
l'apparence d'un baril de vin. Mais il gagnait encore en originalité
lorsqu'on l'examinait en détail. Ce qui frappait quand on envisageait
notre homme, c'était, d'abord, une grande tache de vin d'un violet
enflammé qui s'étendait en zigzag, comme les ailes d'une chauve-souris,
du bout de son nez crochu jusqu'à son oreille gauche; ensuite, le combat
dont son nez et son menton semblaient se menacer, tant ils avançaient
l'un vers l'autre avec jactance; tandis que sa bouche, paraissant
craindre de les voir en venir aux prises, se retirait prudemment en
arrière, dans l'enfoncement produit par la proéminence de ses deux
voisins. Puis, sur ses joues bouffies et enluminées, témoignant qu'il
daignait souvent boire à... la soif éternelle de ses clients,
apparaissaient çà et là quelques poils rares et roussâtres, qui
semblaient regarder avec dédain le curieux terrain sur lequel ils ne
pouvaient se décider à croître. Sous son front bas se cachaient de
petits yeux gris toujours en mouvement et à l'air maraudeur.
Ce qu'il y avait enfin de remarquable chez Jean Boisdon, c'était la
tendance de ses doigts à se crisper sur tout ce qu'ils saisissaient; et,
comme notre aubergiste passait pour aimer plus ses écus que sa digne
femme, dame Javotte, née Boivin, les médisants ne manquaient pas de dire
que l'habitude de retenir et de compter dans son gousset les écus qui y
entraient, était la seule cause de la difformité de ses doigts. Entre
nous, les mauvaises langues avaient bien un peu raison, et nous serons à
même de le constater bientôt.
L'hôtelier avait la monomanie de thésauriser; or ce genre de folie
suppose l'existence d'un agent qui active et alimente à la fois cette
gourmandise du métal, laquelle est la faim des avares. Cet agent est
l'or, et Boisdon n'en manquait pas.
En effet, comme Boisdon, le père, avait longtemps abreuvé ses
contemporains sans concurrence, il s'était amassé un certain magot, que
son digne fils ne songeait qu'à augmenter encore en continuant le négoce
paternel.
Pour preuve de ce que les aubergistes d'alors avaient déjà une certaine
vogue et qu'il se devait faire une assez bonne consommation de liquides,
on peut lire une ordonnance de l'intendant Jacques Raudot, "faite à
Québec, en son hôtel, le dix-septième d'août mil sept cent six." Cette
ordonnance commence ainsi:
"Ayant été informé des désordres qui arrivent tous les jours dans cette
ville, à cause de la liberté que les cabaretiers et hôteliers se donnent
de donner à boire toute la nuit; pour remédier à cet abus: Nous
ordonnons que tous les cabaretiers et hôteliers seront fermés à neuf
heures du soir," etc., etc.
Rien ne nous indiquant que cet abus n'avait pas pris naissance chez les
Boisdon (nom tout à fait engageant pour les pratiques), nous avons tout
lieu de croire que Jean, second du nom, était en train de faire
tranquillement fortune, bien qu'il ne fût plus le seul hôtelier à
Québec, comme son père, lorsqu'il se présenta au château Saint-Louis par
une belle journée de mai de l'an 1690. Il portait un chapeau pointu, un
habit brun, des chausses hautes et enrubannées, un pourpoint serré avec
un collet de batiste à glands.[18]
[Note 18: Tel était, selon Monteil, le costume d'un homme du
peuple à la fin du 17e siècle.]
L'hôtelier, qui fournissait de certains vins l'office du château, était
suivi d'un petit Boisdon, premier fruit de ses amours légitimes avec
dame Javotte, son épouse.
Tandis que le jeune garçon portait à force de bras un panier de vin, le
père s'essuyait le visage en respirant bruyamment, fatigué qu'il était
par l'ascension du monticule sur lequel était bâti le château.
Suant et soufflant, notre homme opéra son entrée dans la résidence du
gouverneur par une porte qui ouvrait sur une des dépendances.
Jean Boisdon, toujours suivi de son fils, fit quelques pas dans un
corridor assez sombre, et se dirigea vers une porte enfoncée qui donnait
sur les cuisines. Ici, en homme bien appris, notre aubergiste frappa
pour s'annoncer.
--Ouvrez! cria de l'intérieur une voix nasillarde.
--Bonjour, père Saucier, dit Boisdon, qui, en ouvrant la porte, salua
fort amicalement un petit homme gras, à figure réjouie, à ventre
rebondi. Celui-ci écumait gravement un pot-au-feu dont le fumet alla
chatouiller le nez recourbé du nouveau venu.
--Tiens! c'est vous, monsieur Boisdon; entrez, entrez. Asseyez-vous,
monsieur Boisdon. Voyons, toi! fit-il, en rudoyant un aide qui tournait
la broche à la sueur de son visage, allons! donne ta chaise à monsieur
Boisdon.
Le lecteur trouvera peut-être drôle l'obséquieuse politesse de maître
Olivier Saucier, cuisinier en chef du gouverneur, à l'égard de
l'hôtelier. Mais si j'ajoute qu'il devait dix écus à l'aubergiste pour
maintes mesures de vin dégusté au comptoir du dernier, on n'y verra rien
qui ne soit naturel.
Boisdon, qui, malgré sa grande dévotion pour l'argent comptant, avait le
sens commun des avares, l'esprit de calcul, prenait bien garde de se
brouiller avec Saucier au sujet de l'argent dont celui-ci lui était
redevable. Car les bonnes grâces du cuisinier lui valaient de fort jolis
profits au château. Aussi ne lui parlait-il qu'indirectement de sa
dette, et lui montrait-il un visage toujours riant. Bien entendu que, de
son côté, Olivier Saucier n'avait garde de se fâcher de certaines
allusions que Boisdon se permettait quelquefois à l'adresse de son
débiteur.
--Et comment va la santé, père Saucier? fit notre homme en s'asseyant
lourdement.
--Assez bonne, comme vous voyez, monsieur Boisdon; et la vôtre?
--Pas mauvaise.
--Le vin se vend bien, je suppose?
--Euh! oui....... mais...... pas toujours au comptant.
--Ah! dame, c'est un des inconvénients du métier, repartit sans
sourciller maître Olivier Saucier, qui ne parut pas avoir compris la
méchanceté décochée par son créancier.
--Mais, puisque nous en sommes sur la question du vin, reprit Boisdon,
en voici quelques bouteilles que je vous apporte pour l'office, comme
vous me l'avez fait demander.
--C'est bon! c'est bon! Je vais vous les payer tout de suite, répondit
le cuisinier, à qui l'argent de son maître pesait moins aux doigts que
le sien. Rien de nouveau, en ville, monsieur Boisdon?
--Non; et par ici?
--Pas grand'chose.........à part le sauvage.
--Quel sauvage?
--Le chef de ceux que nos gens ont amenés d'en haut, l'autre jour.
--Oh! oui; on m'a dit, en effet, que beaucoup de monde venait le voir de
ce temps-ci. Eh bien, s'est-il sauvé, votre sauvage?
--Se sauver! vous croyez que c'est aussi aisé que ça, vous? Il a eu beau
s'affiler les dents sur les os de ses semblables, je vous assure
qu'elles ne sont pas encore assez pointues pour ronger les murs et les
barreaux de son cachot. Mais il est drôle à voir, tout de même.
--Comment donc? fit l'aubergiste dont la curiosité entr'ouvrit tant soit
peu les yeux microscopiques.
--Imaginez-vous, monsieur Boisdon, répondit avec empressement le
cuisinier, tout charmé d'avoir amené la conversation sur un terrain
moins glissant que le premier, imaginez-vous que c'est une espèce de
singe que ce sauvage-là. Pendant les deux premiers jours qu'il a passés
ici, il s'est tenu tranquille. Mais, depuis la semaine dernière, ne
voilà-t-il pas qu'il s'est mis à sauter, à pirouetter, à s'agiter enfin
qu'on peut mourir de rire à le voir. Joignez à cela qu'il vous entonne
par temps des chansons qu'il chante d'une force à faire tomber les
oreilles des chiens de monseigneur, tant ils paraissent souffrir de
l'entendre brailler ainsi. Du reste, c'est doux comme un agneau,
monsieur Boisdon.
--On peut le voir?
--Certainement, certainement, répondit Saucier, qui n'était pas fâché
d'éloigner son créancier à si bon marché. Vous verrez un peu les jolis
morceaux d'or dont ce gredin-là s'est orné les oreilles.
Ici, les yeux de l'avare acquirent presque la grandeur naturelle à ces
organes chez les autres hommes. Mais il ne voulait rien laisser percer
de sa convoitise.
--Bah! fit-il d'un air de doute, quelque morceau de cuivre!
--Oui, du cuivre! allez voir un peu, monsieur Boisdon, et vous me direz
après si vous n'en voudriez pas quelques jointées de ce cuivre-là.
D'autant plus que le gaillard a bien su, paraît-il, le cacher aux
soldats sur la route; et ce n'est que depuis son arrivée au château que
l'Iroquois a remis ses pendants d'oreilles. Il sait, voyez-vous, qu'il
est sous la protection du gouverneur.
--Je voudrais bien voir ça, dit l'hôtelier d'un air à moitié convaincu.
--Quoi, ça? l'or ou le prisonnier?
--Oui, l'or... c'est-à-dire le sauvage.
--On va vous les faire voir. Holà! Moutonnet, arrive ici, cria-t-il à un
aide qui s'occupait dans un coin à chercher des limaces entre les
feuilles d'un chou. Allons, vite! et va montrer à monsieur Boisdon la
chambre du sauvage. Et n'oublie pas de dire à la sentinelle que monsieur
est de nos amis, fit-il en donnant une tape amicale sur la bedaine de
Jean Boisdon.
Boisdon fils voulait bien suivre son père, afin de voir aussi ce sauvage
dont il venait d'entendre parler d'une manière propre à chatouiller son
imagination. Mais son digne papa lui ayant signifié de l'attendre à la
cuisine, force fut au gamin d'endurer, sans se plaindre, la démangeaison
de la curiosité.
Après avoir parcouru plusieurs corridors, Boisdon et son guide
arrivèrent à la porte d'une chambre dont la fenêtre regardait sur la
rue. Mais un soldat armé qui montait la garde à l'entrée de cet
appartement leur en défendit l'accès en croisant son arme.
--Monsieur le soldat, dit alors l'apprenti cuisinier, tandis que Boisdon
se retirait à distance respectueuse de la baïonnette[19] dont le
mousquet du militaire était armé, maître Saucier vous prie de laisser
voir le sauvage à son ami M. Boisdon.
[Note 19: Ce fut sous Louis XIV que l'on introduisit l'usage
de la baïonnette dans l'armée française.]
--Ah! vous êtes M. Boisdon? dit le militaire en relevant son mousquet.
--Oui, monsieur.
--Monsieur Jean Boisdon l'hôtelier?
--Oui, monsieur... pour vous servir.
Le soldat, ne voyant rien de menaçant dans la contenance et la mine de
l'aubergiste, fit faire un tour à la clef qui était demeurée dans la
serrure, et ouvrit la porte à notre curieux, tandis qu'il se retirait un
peu en arrière.
Le marmiton, qui avait probablement vu plus d'une fois l'homme des bois,
ne jeta qu'un regard distrait dans la chambre du captif, et s'en
retourna éplucher ses choux.
Alors Boisdon fit un pas, puis deux en avant, mais sans se presser. La
cause de cette lenteur calculée, c'est que notre homme avait presque un
aussi grand faible pour la vie que pour son argent. Et, comme les
sauvages du temps jouissaient, en Canada, d'une fort mauvaise
réputation, l'hôtelier frissonnait à la seule pensée de recevoir sur le
crâne un coup furtif de tomahawk. Car la porte n'était qu'entr'ouverte
et ne lui permettait pas encore de voir l'Iroquois.
Cependant, comme aucun bruit ne se faisait entendre à l'intérieur, et
qu'il avait honte de montrer autant d'hésitation devant la sentinelle,
Boisdon fit encore un pas qui le mit en vue du sauvage.
Ce dernier était accroupi sur un matelas au fond de sa prison. Les deux
coudes appuyés sur ses genoux, il songeait. Telle était sa préoccupation
ou son apathie, que ce fut à peine s'il daigna d'abord donner un coup
d'oeil à ce nouveau visiteur. A la nouvelle de la capture du sauvage, un
grand nombre de personnes étaient venues le voir par curiosité; ce qui
explique l'indifférence de Dent-de-Loup et la condescendance de la
sentinelle à laisser Boisdon regarder l'Iroquois.
La première pensée de l'avare fut de regarder aux oreilles du
prisonnier; et ce qu'il vit alors lui arracha, malgré lui, un petit cri
de surprise.
Le soldat qui veillait dans le corridor, ayant pris cette exclamation
pour la conséquence d'une simple et naïve curiosité, haussa les épaules
de dédain, et, croyant n'avoir affaire qu'à un niais en admiration
devant une brute, il se remit à marcher de long en large en sifflant un
air guerrier.
Le sauvage avait cependant levé la tête, et, voyant les yeux de Boisdon,
qui, démesurément ouverts cette fois, semblaient vouloir fondre au feu
de leurs regards les deux pépites d'or brut accrochées aux oreilles de
Dent-de-Loup, celui-ci avait à son tour arrêté sa vue sur Jean Boisdon.
--Ah! Jésus Seigneur! marmotta ce dernier, ils pèsent au moins quatre
onces chacun!
L'homme des bois ne comprit rien à ces paroles, et pourtant un éclair
d'espérance et de joie brilla dans son ardente prunelle. L'homme de la
civilisation déguisait si peu son étonnement et sa convoitise, que
l'homme de la nature, le Chat-Rusé, avait deviné l'avare.
--Et c'en est... du vrai! continua de murmurer Boisdon en joignant les
mains.
Ici, Dent-de-Loup fit un signe pour attirer l'attention de l'aubergiste;
et, se voyant observé par lui, il fit le geste d'un homme qui lime une
matière dure; puis son doigt indicateur toucha l'une des pépites d'or.
Ensuite, il imita les mouvements de celui qui coupe quelque objet à
l'aide d'un instrument tranchant; et son index montra l'autre morceau
d'or. Enfin il fit mine d'ôter les deux pendants d'oreilles et de les
remettre à l'aubergiste. Pantomime qui voulait dire, et Boisdon l'avait
parfaitement comprise: "Procure-moi une lime et un couteau, et cet or
est à toi."
L'avare jeta un rapide coup d'oeil en arrière afin de voir si le soldat
ne l'examinait pas. Complètement rassuré, il pencha son corps au dedans
de la chambre, hocha la tête d'une manière affirmative, mit un doigt sur
ses lèvres et murmura le mot "demain." Après quoi, donnant à sa
physionomie l'air le plus bénin qu'il put trouver, maître Boisdon
referma doucement la porte, dit quelques mots insignifiants au soldat,
qui avait peine à s'empêcher de rire à la vue de la figure grotesque de
notre homme, et il s'en alla rejoindre Saucier à la cuisine.
Le sauvage n'avait pas compris le mot "demain"; mais il avait saisi le
geste.
--Eh bien, dit le cuisinier en voyant rentrer Boisdon, eh bien, est-ce
de l'or, oui ou non?
--Il faudrait voir ça de plus près, répondit ce dernier d'un air de
doute.
--Ta, ta, ta, qu'on vous le donne et vous le prendrez bien les yeux
fermés. Mais parlons d'autre chose: avez-vous du vin blanc de Grave?[20]
[Note 20: J'ai longtemps cherché quels pouvaient être les vins
que buvaient nos ancêtres, sans pouvoir trouver nulle part à ce
sujet des données certaines. Tant qu'enfin, après avoir consulté
nombre d'autorités, je m'étais vu contraint de m'en tenir à des
probabilités. Les trois premiers feuillets de ce volume étaient
même imprimés, lorsque des livres de comptes tenus par mon
trisaïeul maternel, M. Jean Taché--le premier du nom en Canada--et
négociant à Québec avant la conquête, me tombèrent sous la main.
Quelle ne fut pas ma joie lorsqu'en feuilletant ces vieux
manuscrits rongés de moisissures, j'y trouvai les noms des vins
qui suivent, vendus par M. Taché à des particuliers, de 1734 à
1754: vin de Grave, rouge et blanc; vin de Bordeaux; vin de Chérès
(Xérès); vin muscat; vin de Rancio (vin rouge d'Espagne).
Quant au vin de Champagne, qui ne fut, comme on le sait,
perfectionné qu'à la fin du XVIIe siècle par dom Pérignon, il
devait être fort peu en usage en Canada au commencement et même au
milieu du dix-huitième siècle, puisque, de 1734 à 1754, je n'en
trouve que quelques bouteilles achetées par certains riches
Québecquois, tandis que les vins de Grave, de Bordeaux et de
Chérès se vendaient par barriques. Au nombre des boissons
alcooliques, je trouve mentionnées dans ces livres la guildive
(eau-de-vie de sucre) et l'eau-de-vie proprement dite.]
--Oui, tonnerre! et du bon!
--De quelle année?
--De mil six cent soixante.
--Bon, bon, apportez-en demain une bouteille; M. le comte y goûtera, et,
s'il a seulement dix ans de moins que vous ne lui donnez, nous
prendrons tout ce que vous en pouvez avoir. Car notre provision est
épuisée.
--Ça me va, père Saucier, ça me va. A demain donc.
--A demain, répondit le cuisinier, qui tendit la main à l'hôtelier d'un
air de protection tant soit peu railleur.
Ce dernier sortit le coeur à la joie, et suivi de son fils, qui
l'ennuyait déjà par ses questions au sujet du sauvage. Mais Boisdon père
était trop préoccupé pour répondre à Boisdon fils.
--Deux fois quatre font huit, grommelait l'avare. Et c'en est... bien
sûr... Huit onces! hum!
Et il hâta le pas pour regagner son logis.
Le même soir, Boisdon, qui ne savait comment s'y prendre pour trouver le
temps moins long, tant il avait hâte de voir arriver le jour suivant,
était occupé à faire le coup de dés avec quelques habitués du cabaret,
lorsqu'il vit entrer le même soldat qui avait bien voulu lui laisser
voir Dent-de-Loup.
--Bon! pensa l'aubergiste, en voilà un que je n'attendais pas, mais qui
n'en est pas moins le bienvenu.
Puis, allant au devant de lui, il l'accabla de prévenances, l'abreuva
largement d'un gros vin du goût de la soldatesque, et feignit d'abord de
ne point s'apercevoir que le militaire lui payait seulement la moitié du
prix ordinaire d'un écot. L'histoire n'en parle pas, mais je me sens
porté à croire que Boisdon avait auparavant mis de l'eau dans ce vin.
Afin, cependant, de ne point faire naître de soupçon chez l'homme de
guerre, il prit soin de lui laisser entendre qu'il agissait ainsi pour
le remercier de la complaisance que le soldat avait eue à son égard.
Et, tout en faisant causer son homme, Boisdon parvint à savoir qu'il
serait de garde le lendemain, à la même heure que la veille.
--Allons! se dit Boisdon, en frottant ses doigts crochus d'un air
satisfait, tandis que le soldat s'en allait plein de jus de la treille
et de gaieté bruyante, je n'ai perdu ni mon vin ni mon temps.
La nuit parut doublement longue au cabaretier; car en calmant son
excitation, elle lui fit songer qu'il s'embarquait dans une affaire qui
pouvait très bien aboutir au pilori, à la prison, à l'amende... à
l'amende surtout, ce qu'il craignait le plus au monde, après sa femme.
Il resta longtemps éveillé entre la peur et l'avarice qui se livraient
sous son crâne un combat singulier. Enfin, vers le matin, la soif de
l'or l'emporta. "Quel danger puis-je courir? s'était-il dit pour porter
le coup de grâce à son indécision. Depuis l'arrivée du sauvage, on
assiège la porte de sa prison pour le voir. Il ne se passe point de jour
sans que les curieux aillent l'examiner du dehors par sa fenêtre.
Pourquoi donc me soupçonnerait-on plus qu'un autre? Je saurai d'ailleurs
si bien prendre mes précautions avec la sentinelle, qu'elle ne se
doutera de rien. Pût-il même, par la suite, avoir quelque soupçon sur
mon compte, le soldat se gardera bien d'en faire part à personne, tant
il craindra le châtiment qu'on lui infligerait pour avoir manqué à la
consigne. Car si on tolère qu'il laisse ainsi les badauds regarder le
prisonnier, il est certainement tenu de veiller de près à ce que
personne ne puisse faciliter l'évasion du sauvage."
--Allons! allons! Boisdon mon ami, vous n'êtes point si sot que votre
femme le prétend, pensa-t-il en fermant les yeux pour inviter le
sommeil.
Et notre homme s'endormit en faisant des rêves d'or.
Le matin, après avoir tout rangé dans sa boutique,--madame Boisdon ne
s'occupait que du pot-au-feu et de son intéressante famille, demeurant
au second étage, où elle régnait en souveraine absolue,--le cabaretier
prit, sur les dix heures, le chemin du château.
Il avait ostensiblement sous le bras une bouteille de vin blanc de
Grave, et dans la poche droite de ses braies deux petits objets qu'il y
avait enfouis secrètement.
Ainsi qu'au jour précédent, Boisdon s'en alla droit à la cuisine; mais
cette fois Saucier était absent de son office.
Alors, sous prétexte de voir le maître d'hôtel au sujet de son vin,
Boisdon sortit de la cuisine et s'engagea dans le même corridor qu'il
avait parcouru la veille.
Habitués à de fréquentes visites de sa part, les gâte-sauce ne prêtèrent
aucune attention à ses mouvements et le laissèrent aller où bon lui
semblait.
Notre homme savait plus d'un tour. Il passa devant la sentinelle, qu'il
reconnut avec une grande satisfaction intérieure, et salua d'un air
affairé. Le soldat, le voyant passer outre, lui demanda s'il ne voulait
pas voir le sauvage.
--Apparemment mon vin a été bien apprécié et l'on désire y goûter
encore, se dit Boisdon.
--Non, répondit-il au soldat; pas à présent, du moins, car j'ai affaire
au maître d'hôtel.
Et il tourna le corridor d'un pas pressé.
Un quart d'heure après, Boisdon revint, causa de choses indifférentes
avec le militaire, et ne parut céder qu'à ses instances pour jeter un
coup d'oeil dans la chambre du captif.
Enfin la porte s'ouvrit et l'heureux avare, répétant à peu près ses
manoeuvres de la veille, introduisit la moitié de son corps par la porte
entrebâillée, tandis que la sentinelle continuait nonchalamment sa
marche.
Le Chat-Rusé était étendu sur son grabat. A peine eut-il aperçu celui de
qui dépendait sa délivrance, que son oeil s'illumina d'un rayon de
farouche espoir.
Il se lève en silence, et marche doucement vers Boisdon, qui lui a fait
un signe.
Dans un clin d'oeil le couteau et la lime apportés par l'aubergiste
passent dans la main du sauvage, tandis que ce dernier met furtivement
les deux précieuses pépites d'or dans la main difforme de l'hôtelier,
qui tremble de désir.
Puis la porte se referme, et l'aubergiste revient tranquillement à son
logis.
Quelques jours après, Dent-de-Loup avait disparu, sans qu'on pût
expliquer comment il était parvenu à scier un des barreaux qui
montaient si bonne garde à la fenêtre de son cachot.
Un mois plus tard, vers le milieu de juin, Dent-de-Loup amaigri,
harassé, épuisé, rentrait au village agnier, où l'on n'attendait rien
moins que son retour.
Comment l'Iroquois était-il parvenu, seul et sans armes, à rejoindre ses
frères au milieu des périls sans nombre que lui suscitait sans cesse le
dangereux voisinage des blancs?
Le premier soin de Dent-de-Loup, lorsqu'il se trouva dans les bois et à
l'abri de toute poursuite immédiate, fut de se confectionner un arc et
des flèches, à l'aide du couteau que lui avait procuré Jean Boisdon. La
corde était toute trouvée, car le prévoyant sauvage l'avait tirée de son
grabat dont il avait mis, durant le dernier jour de sa captivité, les
meilleurs fils à profit.
Ces armes primitives l'avaient empêché de mourir de faim dans sa longue
marche à travers les forêts. Un orignal qu'il surprenait se désaltérant
au bord d'un lac, une perdrix que son trait allait chercher sous la
feuillée, un lièvre que sa flèche arrêtait sur le bord d'un terrier,
tels étaient les aliments dont il soutenait son aventureuse existence.
C'est ainsi qu'après maintes fatigues, après maintes angoisses causées
par la possibilité de retomber entre les mains de ses ennemis, le
Chat-Rusé revit les bords aimés de la rivière Mohawk.
Mais de cruelles déceptions l'attendaient dans sa bourgade. D'abord le
prestige d'invincibilité attaché à son passé venait de subir un rude
échec, par suite de sa défaite et de sa captivité récentes; ensuite,
comme on l'avait cru mort, un autre chef avait été élu durant son
absence. Dent-de-Loup trouva donc fort peu de sympathie à son retour, et
vit aussitôt dans son remplaçant un homme fort jaloux du titre qu'on lui
avait conféré. Ce que voyant, le Chat-Rusé se tint à l'écart et rendit
dédain pour froideur.
Cependant les colons anglais, qui s'occupaient alors activement de leur
expédition contre le Canada, avaient gagné l'alliance des cantons
iroquois. Déjà le Connecticut et la Nouvelle-York avaient obtenu des
Agniers, des Sokoquis et des Loups la promesse de se joindre aux deux
mille hommes de troupes que ces deux États dirigeaient par le lac
Champlain contre la Nouvelle-France.
Nous avons vu, dans le premier chapitre, le résultat de ce projet
avorté; il n'est donc nullement besoin de s'y arrêter ici. Disons
seulement que Dent-de-Loup, dont le ressentiment contre les Français
augmentait en raison du mauvais accueil qu'il recevait des siens, rêvait
dans l'ombre à de cruels projets de vengeance. Mais bien que sa haine
fût vouée à tous les habitants du Canada, elle s'attaquait de préférence
à ceux qui l'avaient vaincu et fait captif, c'est-à-dire aux
Québecquois, qui composaient en partie l'expédition de Schenectady.
Aussi, dès qu'il apprit que l'on armait une flotte à Boston pour
s'emparer de Québec, rumina-t-il un projet qu'il s'empressa de mettre à
exécution.
Quelques heures lui suffirent pour préparer ses armes, et, trois jours
après son arrivée, Dent-de-Loup ressortait de son village d'un pas leste
et fier comme au temps d'autrefois.
--Où va donc mon frère Dent-de-Loup? lui demanda le chef qui l'avait
supplanté.
Dent-de-Loup lui lança un regard chargé de mépris, et, lui montrant son
costume et ses armes:
--Mon frère a-t-il des yeux pour ne point voir? dit-il en passant outre.
Quelques jours après, un Iroquois de haute taille secouait la poussière
de ses mocassins aux portes de Boston.
--Je veux voir un des chefs blancs qui vont porter la guerre au Canada
sur leurs grands canots, dit-il en mauvais anglais au premier passant
qu'il rencontra.
Celui auquel il s'adressait était un soldat nouvellement enrôlé pour
l'expédition de Québec. Il conduisit le sauvage chez le lieutenant qui
l'avait engagé dans sa compagnie; car il était plus facile au lieutenant
qu'au soldat de présenter l'Iroquois aux officiers supérieurs.
--Qu'attends-tu de nous? demanda l'officier au sauvage.
--Je veux me venger des faces pâles de là-bas.
L'homme blanc envisagea l'homme rouge qui, de son côté, riva ses yeux
sur ceux de son interlocuteur. Une lueur de satisfaction passa sur la
figure du blanc, qui se dit: "J'ai mon homme."
--Je suis moi-même un des chefs que tu veux voir, dit-il au sauvage.
Consens-tu à venir combattre avec moi?
L'Iroquois parut content aussi de la première impression que lui avait
causée l'autre. Aussi s'empressa-t-il d'accepter sa proposition.
Ces deux hommes avaient deviné leur valeur respective au premier coup
d'oeil.
L'un se nommait Dent-de-Loup; l'autre était le lieutenant John
Harthing.
CHAPITRE IV
L'ESPION
Que l'on veuille bien nous permettre de placer ici, avant de suivre
Dent-de-Loup dans son expédition nocturne à Québec, le court exposé des
causes qui amenèrent contre le Canada l'attaque de 1690. Car il est bien
temps d'expliquer comment une flotte anglaise se trouvait mouillée au
pied de l'île d'Orléans le quatorzième jour d'octobre de cette même
année.
Par suite de l'accession de l'Angleterre à la ligue d'Augsbourg contre
Louis XIV, la Nouvelle-France allait avoir à lutter contre les colonies
anglaises. On se battait là-bas, dans la mère patrie, il fallait
conséquemment s'entr'égorger de ce côté-ci de l'Atlantique; rien de plus
logique alors. Tel fut pourtant le premier mobile de ces luttes si
fréquentes qui désolèrent, dès leur naissance, les colonies anglaises et
françaises de notre continent.
Mais comme le parti victorieux finissait naturellement par y trouver son
profit, ces querelles entre les parents de la vieille Europe
dégénéraient en personnalités chez leurs remuants enfants d'Amérique.
Ils ne se battaient plus, en fin de compte, pour le bon plaisir de leurs
auteurs, mais bien plutôt pour faire tort à leurs voisins et empiéter
sur les possessions ennemies.
Voilà le second et plus proche motif de ces guerres incessantes, motif
qui n'était pourtant qu'une conséquence de l'autre.
En 1689, la guerre étant donc résolue entre la France et son antique
rivale de l'autre côté de la Manche, les colons anglais et français du
nouveau monde se mirent aussitôt à dérouiller leurs vieux mousquets et à
fourbir leurs épées de combat.
Cette fois-ci, les Canadiens voulurent être agresseurs et prévenir leurs
ombrageux voisins, en portant la guerre au sein même du territoire
ennemi. "Leur premier plan, dit M. Garneau, était de l'assaillir à la
fois à la baie d'Hudson, dans la Nouvelle-York et sur différents points
des frontières septentrionales."
Le premier coup fut en effet porté dans la baie d'Hudson, que
d'Iberville rendit à la France par de glorieux combats qui n'étaient
cependant que les préludes de ses futures victoires.
Mais le projet de M. de Callières, qui consistait à attaquer la
Nouvelle-York et par terre et par mer, bien qu'agréé d'abord, ne reçut
ensuite aucune exécution. Car on intima aux colons français l'ordre de
se borner à la défensive, vu qu'on avait assez à faire en France et
qu'il était impossible, disait-on, de leur venir en aide d'une manière
efficace. Il fallut donc abandonner ce projet qui souriait tant à M. de
Callières et à M. de Frontenac.
Ce dernier gouverneur, voyant la colonie livrée à ses propres
ressources, ne voulut cependant pas renoncer complètement à ses
desseins; et, dans l'hiver de 1689-90, il organisa, coup sur coup, les
trois expéditions de Schenectady, de Salmon-Falls et de Casco. On sait
qu'elles furent toutes trois couronnées de succès, la première surtout,
qui produisit une terrible sensation dans la Nouvelle-York.
Ces divers avantages commençaient à alarmer sérieusement les ennemis;
aussi nommèrent-ils, dans le mois de mai de l'année 1690, des députés
qui se réunirent pour la première fois à New-York sous le nom de
"congrès."
L'envahissement du Canada par terre et par mer y fut décidé. Winthrop, à
la tête de trois mille cinq cents colons et Iroquois, devait pénétrer
chez nous par le lac Champlain, tandis que le chevalier Phipps était
chargé, à l'aide d'une flotte dont on lui donnait le commandement, de
conquérir l'Acadie et Québec.
C'était presque un plagiat du plan de M. de Callières.
Nous avons dit comment le corps d'armée commandé par Winthrop se
dispersa tout à coup, avant même d'avoir touché notre sol. Quant à
l'expédition de Phipps, ce récit fera voir combien peu ses auteurs en
retirèrent de gloire et de profit.
Nous avons aussi démontré plus haut que la mésintelligence de Winthrop
et de ses officiers avait grandement contribué à faire échouer
l'expédition de terre; voyons un peu maintenant quel était l'homme qui
devait commander la flotte chargée de prendre Québec.
William Phipps était né à Pémaquid vers l'an 1650. Le pauvre forgeron,
père de ce fils aîné de vingt-cinq frères et soeurs, ne se doutait
certainement pas, à la naissance de son fils, de la bonne fortune
réservée à ce premier fruit des bénédictions célestes.
D'abord berger par nécessité, le jeune homme apprit ensuite le métier de
charpentier. La vue de la mer lui inspira alors l'idée de tenter le
destin sur le perfide élément; car il se construisit un petit navire
qu'il lança sur les flots avec ses espérances, et peut-être ses
pressentiments de bonheur à venir.
Devenu heureux marin plutôt par habitude que par talent, sa bonne étoile
voulut qu'il parvînt au commandement d'une frégate; c'était déjà joli
pour un ex-berger. Mais sa chance ne devait pas s'arrêter là; elle le
conduisit sur les côtes de Cuba, où il parvint à retirer des flancs d'un
gallion espagnol qui avait autrefois coulé à fond près de cette île, la
belle trouvaille de 300,000 livres sterling, tant en or et en argent
qu'en perles et en bijouteries, ce qui lui procura d'abord une petite
fortune, et ensuite le titre de chevalier anglais.
Notre heureux aventurier était donc devenu sir William Phipps, lorsque
au mois de mai 1690, il fut nommé amiral de la flotte destinée à faire
la conquête de l'Acadie et du Canada.
Sa bonne fortune sembla d'abord vouloir continuer à lui tendre la main
sur ce nouvel échelon qu'elle lui mettait sous les pieds.
Le 20 mai, l'escadre de Phipps, composée d'une frégate de quarante
canons, de deux corvettes et de plusieurs transports, avec sept cents
hommes de débarquement, parut devant Port-Royal, capitale de l'Acadie.
Le gouverneur, M. de Menneval, n'avait avec lui, dans cette place dont
les fortifications étaient en ruines, que soixante et douze soldats.
Voyant que résister serait folie, le gouverneur capitula à des
conditions honorables.
Mais l'éducation première de sir William Phipps ne l'avait pas fait plus
fort en théorie qu'en pratique sur la courtoisie et le droit des gens;
aussi ne se gêna-t-il nullement pour manquer aux termes de la reddition,
quand il eut vu dans quel état de délabrement était la ville, et quel
petit nombre de défenseurs elle contenait. Il livra les habitations au
pillage, et, après avoir fait prêter serment de fidélité aux colons, il
partit, emmenant prisonnier M. de Menneval, malgré les belles promesses
qu'il lui avait faites.
Ensuite, il passa par Chedabouctou et l'île Percée, où il ne laissa que
des ruines.
Après ces hauts faits, le glorieux amiral retourna vers ses concitoyens,
chargé de faciles dépouilles qu'il devait plutôt à une indigne violence
et à un heureux hasard, qu'à une réelle habileté.
Sir William était cependant rendu à l'apogée de sa grandeur lorsqu'il
fit voile pour le fleuve Saint-Laurent, dans l'automne de l'année de
grâce mil six cent quatre-vingt-dix. Nous verrons par la suite comment
son étoile pâlissant d'abord en face du Cap-aux-Diamants, le put voir
se heurter plus tard contre les rochers de l'île d'Anticosti, puis des
Antilles, et s'abîmer dans ce même Océan d'où elle l'avait vu sortir si
radieux et souriant à l'avenir.
C'est que William Phipps n'était en résumé qu'un de ces hardis et
heureux aventuriers que la Providence agite un moment au-dessus des
masses afin d'attirer sur eux l'attention de la foule et de faire surgir
aussi, par ce moyen, de nouvelles ambitions. Doué d'une intelligence
assez bornée, d'un jugement des plus médiocres, ils s'éleva tant que ses
succès furent dans le plan providentiel; mais une fois livré à ses
seules ressources, William Phipps, incapable de se maintenir par
lui-même sur les hauteurs, perdit l'équilibre et se cassa les reins dans
sa lourde chute.
On nous trouvera peut-être un peu sévère dans notre jugement sur un
malheureux vaincu; mais l'histoire de sa vie, qui montre combien il
était superstitieux, ignorant et borné, puis, en particulier, les fautes
qu'il commit dans son expédition contre le Canada, sont là pour
corroborer notre opinion sur cet homme.
On a pu voir dans le chapitre précédent le résultat immédiat de la
rencontre fortuite de Dent-de-Loup et du lieutenant Harthing. Bien qu'il
eût pu se figurer tout d'abord le grand avantage qu'il retirerait d'un
homme aussi résolu que le paraissait Dent-de-Loup, quelle ne dut pas
être sa joie lorsque ce dernier lui raconta les aventures de sa
captivité et de sa fuite de Québec.
Après avoir réfléchi quelques instants, Harthing demanda à Dent-de-Loup
s'il reconnaîtrait l'homme dont la convoitise avait contribué si
puissamment à sa délivrance.
A cette question, l'indien, malgré son flegme habituel, ne put
s'empêcher de sourire et dit:
--Il faudrait que le Chat-Rusé eût des yeux de taupe pour n'avoir pas
remarqué l'homme à la joue de feu. On reconnaîtrait ce blanc, dont la
moitié de la face est rouge, au milieu des guerriers de dix mille
tribus, après l'avoir vu seulement une fois. Jamais plus beau tatouage
n'orna le visage d'un chef à l'entrée du sentier de la guerre.
Dent-de-Loup avait gardé si bonne souvenance de la tache de vin de
Boisdon, il dépeignit si bien l'aubergiste, qu'il ne fut pas difficile
à Harthing de se faire une assez juste idée du physique de l'hôtelier.
--Sais-tu où il demeure? demanda Harthing au sauvage.
Celui-ci secoua négativement la tête.
--Alors, attends-moi quelques minutes, reprit l'officier, qui sortit à
la hâte.
Harthing alla trouver un sien ami qui, après avoir passé plusieurs mois
en captivité à Québec, venait d'être rendu à la liberté. Ce dernier, qui
avait été laissé libre de circuler dans la capitale du Canada, s'écria
soudain, aussitôt que Harthing lui eut fait le portrait du cabaretier:
--La tache de vin! Mais ce n'est autre que Jean Boisdon, l'hôtelier le
plus en vogue à Québec, et chez qui, le jour de mon départ, j'ai bu,
avec quelques officiers français, un carafon d'eau-de-vie si veloutée.
Ces derniers, en gens bien appris, avaient voulu me féliciter de ma
délivrance, et la guildive de l'aubergiste Boisdon cimenta cette
fraternité d'armes temporaire entre Anglais et Français.
Il ajouta qu'il avait même remarqué l'enseigne que le vent faisait crier
sur ses gonds au-dessus de la porte d'entrée du cabaret. C'était un
barillet badigeonné d'un jaune sale, et sur lequel les mots suivants
étaient écrits en caractères longs et tremblants:
AU BARIL DOR
JEN BOIS DONC
Cet affreux calembour avait attiré l'attention de l'officier anglais,
qui put aisément donner tous ces renseignements à Harthing. Mais,
malheureusement pour le lieutenant, son ami ne put lui donner une
réponse aussi satisfaisante au sujet de Louis d'Orsy, car ce nom ne lui
était pas connu.
--N'importe, se dit Harthing en revenant chez lui, n'importe, j'en sais
maintenant assez pour apprendre tout ce qu'il me reste à connaître.
Il s'empressa de dépeindre à Dent-de-Loup l'auberge de Boisdon, qui se
trouvait sur la grande place et près de la cathédrale.
A mesure que l'Anglais avançait dans sa description, l'attention de
l'Iroquois semblait s'éveiller graduellement. Enfin, quand le lieutenant
lui mentionna le baril jaune qui servait d'enseigne à l'auberge, le
sauvage lui toucha le bras et dit:
--Les yeux du Chat-Rusé ont vu ce baril d'eau de feu suspendu à la porte
d'un ouigouam.
En effet, les Québecquois qui faisaient partie de l'expédition contre
Schenectady, n'avaient eu rien de plus pressé à leur retour que de se
rendre à la cathédrale, pour y remercier Marie, sous la protection de
laquelle ils s'étaient mis avant leur départ. Mais, comme ils n'avaient
pu se défaire immédiatement de leurs captifs, ils les avaient amenés
avec eux jusqu'à l'église, à la porte de laquelle on les avait laissés
momentanément sous bonne garde. Et ce fut alors que les regards de
Dent-de-Loup s'arrêtèrent sur la singulière enseigne de la première
auberge canadienne. Il l'avait si bien remarquée, qu'il assura pouvoir
retrouver le cabaret, même par la nuit la plus noire.
Harthing rayonnait.
Avec l'aide de Dent-de-Loup et de Boisdon, rien ne lui était plus
facile, en effet, que de savoir où les d'Orsy demeuraient.
L'avarice de Boisdon lui était connue comme une mine d'exploitation
très facile; restait à s'attirer l'amitié du chef agnier. Mais il fit si
bien ressortir aux yeux de Dent-de-Loup l'avantage que celui-ci
trouverait à s'allier avec lui pour conduire leurs projets respectifs à
bonne fin, que l'Iroquois lui dit:
--C'est bon! Dent-de-Loup marchera dans le même sentier de guerre que
son frère blanc.
Le sauvage n'avait aucune connaissance de la langue française, qui lui
devait être cependant d'une si grande utilité pour s'aboucher avec
l'aubergiste canadien; ce à quoi l'esprit méchamment inventif du
lieutenant remédia de son mieux, en persuadant à Dent-de-Loup de se
fourrer dans la tête assez de phrases françaises pour se faire
comprendre de Jean Boisdon. A cet effet, Harthing se fit le maître de
langue du sauvage; car il avait lui-même, dans la prévision d'aller un
jour au Canada, pris des leçons de français d'un pauvre huguenot
parisien qui végétait à Boston.
L'Iroquois, dont l'idée fixe de vengeance éperonnait toutes les
facultés, se montra si bon élève, que deux mois plus tard, lorsque la
flotte anglaise fit voile de Boston pour le Canada, il savait assez de
français pour émerveiller le lieutenant Harthing, qui ne croyait pas
qu'une tête de sauvage pût contenir autant d'intelligence.
Enfin, pour prévenir les soupçons de ses chefs au sujet de la présence
de Dent-de-Loup sur la flotte, Harthing les prévint que cet homme lui
était dévoué corps et âme, et qu'il se proposait de l'envoyer en espion
pour explorer la place qu'on allait attaquer.
Comme les qualités précieuses des peaux-rouges à cet égard étaient bien
connues en Amérique, la présence du Chat-Rusé fut non seulement tolérée,
mais encore agréée par les chefs de l'expédition.
Nous n'entrerons dans aucun détail sur la marche de la flotte depuis
Boston, qu'elle quitta au commencement de l'automne, jusqu'à l'île
d'Orléans, où nous la savons mouillée le quatorzième jour d'octobre. Il
nous suffira de dire que, sans les vents contraires qu'il lui fallut
essuyer presque continuellement, elle eût paru huit jours plus tôt
devant Québec, et qu'alors c'en eût été sans doute fait de la ville, vu
qu'on ne s'y attendait nullement à cette attaque et que toutes les
troupes étaient encore à Montréal.
A présent que nos lecteurs connaissent les antécédents de Dent-de-Loup,
reprenons le récit au point où nous l'avons laissé vers le commencement
du chapitre troisième, c'est-à-dire au moment où le chef agnier venait
de quitter la flotte anglaise.
Poussée par un bras vigoureux, la pirogue du sauvage glissait, en
dansant sur les vagues, avec la rapidité de la flèche. Pour assourdir le
bruit que fait l'aviron en plongeant dans l'eau, l'Agnier avait eu soin
d'envelopper le sien d'un lambeau d'étoffe.
Le canot rasa sans bruit les bords silencieux de l'île d'Orléans, où, à
part les aboiements éloignés de quelques chiens de ferme, tout semblait
dormir. Car les habitants, terrifiés par le voisinage des Anglais,
n'osaient pas même allumer de feu dans leurs demeures, tant ils avaient
peur qu'un indiscret rayon de lumière, en se glissant au dehors,
n'attirât quelques rôdeurs nocturnes.
Après une heure de marche, le sauvage était en vue de la ville; la cime
du cap paraissait alors se fondre dans l'obscurité de la nuit. Quelques
coups d'aviron l'amenèrent à la Pointe-à-Carcy, qu'il doubla en entrant
un peu dans la rivière Saint-Charles.
Arrivé à quelques brasses de terre, vis-à-vis de l'encoignure qui réunit
aujourd'hui les rues Saint-Pierre et Saint-Paul, il rama quelques coups
de l'arrière pour arrêter sa pirogue et tendit l'oreille.
Rien ne bruissait au proche, que le clapotement monotone des vagues sur
la grève.
Rassuré, Dent-de-Loup dirigea doucement son canot vers la terre, qu'il
atteignit bientôt. Après avoir tiré son embarcation à sec sur le sable
du rivage, le Chat-Rusé se mit à ramper vers la ville, non sans jeter
auparavant un regard scrutateur autour de lui. Aucun bruit ne trahissait
ses pas, tant ils étaient bien mesurés; de sorte qu'un blanc fût passé à
dix pieds du sauvage sans se douter de sa présence.
Pendant quelques minutes Dent-de-Loup longea le cap, et finit par
s'arrêter près d'un endroit désert au-dessous du lieu où l'on voit
aujourd'hui le vieux et modeste édifice du parlement provincial.
Il doit être à peu près inutile de faire remarquer ici que la basse
ville a subi depuis des changements innombrables; car, à cette époque,
il y avait à peine soixante maisons disséminées depuis la
Pointe-à-Carcy jusqu'au lieu où se trouve aujourd'hui le quai de la
Reine.
Comme c'était par là qu'il s'était échappé lors de sa captivité,
Dent-de-Loup reconnut la place et se mit à escalader le cap, couvert
alors de broussailles et d'arbustes assez solides pour pouvoir s'y
retenir au besoin.
Après maints efforts, après s'être glissé comme un serpent entre les
arbrisseaux desséchés par l'automne, le Chat-Rusé atteignit la cime du
roc, et s'arrêta à l'endroit où vous pouvez voir aujourd'hui cette
petite plate-forme qui touche à la clôture d'enceinte du parlement.[21]
[Note 21: Quelque temps après l'apparition de la première
édition de ce livre, un arrêté du conseil de ville donnait à cette
plate-forme le nom de Bienville, en l'honneur du héros dont nous
venions d'exhumer le souvenir de nos vieilles chroniques.]
Dent-de-Loup prêta de nouveau l'oreille aux bruits qui pouvaient venir
des environs, et, comme rien n'indiquait un danger prochain, il se hissa
résolument sur le haut des palissades et se laissa descendre dans la
cour de l'évêché, qu'il traversa en tapinois. Quand il eut atteint
l'endroit où la clôture qui entourait la cour formait un angle en
rejoignant celle du séminaire, il bondit vers le faîte de la muraille,
s'y accrocha des mains et descendit dans la rue Port-Dauphin. Après
s'être assuré que personne ne le voyait, il s'engagea dans la rue Buade.
Quelques pas de plus l'eurent bientôt conduit au pied du mur qui
soutient le clocher de la cathédrale.
Ici, l'espion s'arrêta en se faisant si petit que personne ne le pouvait
voir, grâce à l'obscurité qui le favorisait. Ses prunelles se dilatèrent
en se fixant sur une maison sise presque en face, et qui se trouvait à
l'endroit de celle qui est occupée maintenant par l'hôtelier Grondin.
Cette maison, assez étroite et encaissée entre deux constructions plus
hautes qui semblaient la regarder avec dédain lorsque le soleil
éclairait leur toiture, était la seule où l'on veillait encore, si l'on
en jugeait d'après un jet de lumière qui, partant de l'intérieur,
dormait paisiblement sur le pavé de la rue.
Le Chat-Rusé inclina la tête de côté et d'autre pour mieux écouter; rien
ne bougeait. Il traversa la rue et vint se blottir au-dessous de la
fenêtre éclairée.
En ce moment un petit grincement aigre, qui se produit au-dessus de lui,
le force à lever la tête; et il aperçoit un objet qui se meut lentement
au-dessus de la porte. Il examine ce corps avec attention, s'assure de
ses mouvements uniformes et fait quelques signes de tête qui annoncent
le contentement intérieur qu'il éprouve en reconnaissant la nature de ce
bruit. C'est l'enseigne de l'auberge qui gémit sur ses gonds rouillés.
Convaincu qu'il ne peut se tromper, Dent-de-Loup s'avance vers la porte
en longeant la muraille; mais au même instant cette porte s'ouvre et le
reflet d'une lumière de l'intérieur se répandant sur le sol, laisse voir
dans la rue l'ombre d'un homme qui se tient sur le seuil.
La tête du sauvage touche presque les pieds de celui qui se trouve ainsi
debout à l'entrée de l'auberge.
Dent-de-Loup hasarde un coup d'oeil au dedans de la maison. Il n'y a
personne au rez-de-chaussée.
L'homme qu'il voit près de la porte est donc seul.
Alors l'aubergiste Boisdon, car c'était bien lui, voit comme une ombre
surgir brusquement de terre, tandis qu'il sent cinq doigts d'acier se
cramponner à son cou, et que la pointe acérée d'un poignard tâte sa
poitrine.
--Mon frère est mort, s'il crie! murmure une voix étrange à l'oreille du
pauvre Boisdon, dont la moelle semble se glacer dans ses os, tandis que
ses genoux se donnent de nerveuses et rapides accolades.
On sait que Boisdon avait presque un aussi grand faible pour sa vie que
pour son argent. Nous pouvons même avancer sans crainte qu'il lui
passait souvent de petits frissons nerveux sur l'épine dorsale, quand il
lui fallait s'aventurer seul par les rues, alors que le soleil ne
pouvait être témoin d'une bravoure qu'il aurait volontiers affichée en
plein midi.
Notre homme fut tellement effrayé en cette circonstance, qu'il promit de
faire chanter dix grand'messes pour le soulagement des âmes souffrantes,
si ce poignard menaçant s'émoussait sur sa poitrine.
Le sauvage, voyant l'hôtelier tremblant arrêter jusqu'au mouvement de
ses yeux, pour ne point paraître opposer de résistance, avait repoussé
Boisdon jusqu'au milieu de l'unique pièce du rez-de-chaussée, après
avoir refermé du pied la porte qui s'ouvrait sur la rue. Puis,
desserrant un peu l'étau de ses cinq doigts, il lui avait rendu la
respiration plus facile, tout en lui faisant sentir que la pointe de son
arme avait dû être aiguisée dans un dessein peu charitable.
Et approchant ses lèvres de l'oreille attentive de l'aubergiste, il lui
dit tranquillement à voix basse:
--Que mon frère au visage pâle n'ait point peur.--Soit dit en passant,
la figure du cabaretier avait en ce moment la couleur d'un citron
malade.--Dent-de-Loup ne veut point de mal à son frère. Que celui-ci
regarde.
Le sauvage, lâchant la gorge de l'aubergiste, introduisit sa main gauche
sous une ceinture de peau d'orignal qui lui ceignait les reins, et
exhiba quelques pépites d'or aux yeux doublement surpris de Jean
Boisdon.
La vue du précieux métal fit refluer le sang aux joues de l'avare, qui
se remit d'autant mieux que Dent-de-Loup avait aussi rengainé son arme.
Poussant alors un soupir mélancolique.
--Pourquoi donc me menacer ainsi? demanda-t-il d'un air à moitié
convaincu.
--Dent-de-Loup n'est pas l'ami des Français, répondit celui-ci, et si
les faces pâles du grand village s'emparaient du pauvre Iroquois, il
partirait bientôt pour les plaines sans fin du Grand-Esprit. Il lui faut
user de ruse pour revoir son frère.
--Dent-de-Loup! murmura Boisdon, stupéfait de reconnaître l'ancien
prisonnier du château.
--Oui, Dent-de-Loup, qui te doit la liberté. Il ne l'a pas oublié; il
t'apporte du métal rayonnant pour te l'offrir en retour d'un service
qu'il va te demander. Mais le guerrier est seul au milieu de ses
ennemis, et il exige un peu de sûreté, acheva le sauvage, qui jeta vers
la porte un regard significatif.
La seule pensée de palper encore quelques pépites rendit toute sa
confiance à l'avare, qui s'en alla verrouiller la porte et revint se
placer en face de Dent-de-Loup.
--Que mon frère veuille bien m'écouter, fit le Chat-Rusé en montrant un
siège à Boisdon, tandis qu'il en prenait un lui-même.
Boisdon redevint tout oreille.
--Dent-de-Loup a ramassé ces cailloux, dit le sauvage en montrant avec
quelque dédain les pépites d'or qu'il tenait en sa main gauche, dans un
vallon connu de lui seul.
Les yeux de l'avare se firent si grands, qu'il fallait tout le flegme
d'un Iroquois pour ne pas éclater de rire.
Dent-de-Loup continua néanmoins avec impassibilité:
--Si mon frère aime tant ce métal que nous méprisons là-bas, il lui sera
facile d'en remplir vingt fois ce tonneau d'eau-de-feu.
Et l'Agnier montra du doigt un baril qu'il y avait au fond de la salle.
Un sourire ineffable vient se suspendre aux lèvres de l'avare, qui ferma
les yeux pour mieux se figurer la somme énorme que représenterait un
pareil amas d'or.
--Mais, continua l'Agnier, pour que Dent-de-Loup consente à conduire son
frère au vallon inconnu, ce dernier devra d'abord l'aider à trouver dans
ce grand village une vierge pâle aux yeux bleus, dont tu peux voir ici
le nom.
Et il tendit à Boisdon un papier sur lequel Harthing avait écrit le nom
de celle qu'il convoitait.
--"Mademoiselle d'Orsy," lut l'aubergiste.
--C'est ainsi que s'appelle la vierge blanche, répliqua Dent-de-Loup.
--Elle demeure à quelques pas d'ici.
--Mon frère veut-il venir avec le chef pour être son guide? reprit
l'Iroquois en faisant passer une des pépites d'or dans la main de
l'hôtelier.
--J'y vais, répondit Boisdon, qui se leva aussitôt.
Une seconde pépite ayant suivi le chemin de la première, Jean Boisdon
tout ébloui par leurs scintillations eut un moment d'extase. Mais il se
remit bientôt, ouvrit la porte d'entrée, et, après avoir fait signe au
sauvage de se tenir au dehors, il monta prévenir sa femme qu'il lui
fallait sortir un instant et qu'elle eût à verrouiller la porte en son
absence.
Tandis que dame Javotte, qui était un tantinet jalouse, maugréait contre
une sortie à une heure aussi indue, l'aubergiste venait rejoindre le
Chat-Rusé. Ce dernier l'attendait patiemment, et tous deux se
dirigèrent vers la demeure de Louis d'Orsy, qui était à cent quarante
pas de l'auberge et sur la même rue. Quand ils arrivèrent en face de la
maison du jeune officier, Boisdon la désigna du doigt à Dent-de-Loup.
Celui-ci parut réfléchir durant quelques instants après avoir examiné la
maison; puis se penchant vers l'aubergiste:
--Que mon frère me suive un peu, lui dit-il.
Comme Boisdon hésitait à aller plus loin, le sauvage lui glissa une
paillette d'or dans la main, argument qui persuada l'avare. Il suivit
Dent-de-Loup, qui traversa la rue, descendit un peu vers le palais
épiscopal et vint s'arrêter à la jonction du mur de clôture de l'évêché
avec celui du séminaire. A cette heure de la nuit, un homme se pouvait
cacher là, près de la muraille, sans que les passants le pussent voir de
la rue.
--Mon frère au visage pâle voudrait-il venir se poster ici chaque soir,
pendant une semaine, et à cette heure? je lui donnerais de l'or.
--C'est bon, fit l'aubergiste; mais pourquoi cela?
--Le chef iroquois pénétrera plusieurs fois encore dans ce grand village
ennemi, pour obéir aux ordres d'un homme pâle étranger qui aime la
vierge blanche. Mais pour ne pas être surpris, il faut que quelqu'un
m'avertisse de l'approche de mes ennemis, et veille à ce qu'on ne me
remarque pas. Chaque soir le Chat-Rusé viendra se tapir contre ce mur,
de l'autre côté; il imitera le miaulement du chat, et, si tu ne vois
personne dans les environs, tu répondras de même à ce signal. Alors
seulement je franchirai le mur. Mon frère m'a-t-il compris?
--Oui.
--Et consent-il?
--Certainement.
--Bien. Mais rentre en ton ouigouam; je n'ai plus besoin de toi
maintenant. A la prochaine nuit, sois ici.
Tandis que Boisdon reprenait le chemin de sa demeure, Dent-de-Loup
traversait de nouveau la rue, s'approchait de l'une des fenêtres de la
maison de Louis d'Orsy, et ouvrait un volet pour regarder à l'intérieur.
Ce fut alors que Marie-Louise aperçut la figure tatouée du sauvage et
qu'elle eut peur. L'Iroquois, se voyant découvert, prit sa course vers
la demeure de l'évêque, bondit comme un tigre par-dessus la muraille,
sans être remarqué, grâce aux ténèbres, traversa silencieusement la cour
de l'évêché, se laissa glisser sur le flanc du cap et courut à la grève
rejoindre son canot.
CHAPITRE V
AUX ARMES! AUX ARMES!
Le lendemain du jour où les événements qui précèdent s'étaient
accomplis, le chevalier de Vaudreuil,--on doit se souvenir que M. de
Frontenac l'avait envoyé à l'île d'Orléans,--ayant apporté la nouvelle
qu'un mouvement inusité se faisait sur la flotte, on s'attendait donc à
la voir bientôt paraître. En effet, le 16 au matin, c'était un lundi, on
aperçut les premières voiles, qui semblaient planer au loin sur la
Pointe-Lévis.
La ville qui, jusqu'à ce moment, était demeurée assez tranquille, s'émut
tout à coup; et un sourd bourdonnement parcourant bientôt toutes les
rues, fit sortir les citoyens de leurs maisons, tandis que les femmes
effarées mettaient la tête aux fenêtres.
Puis, ce bourdonnement s'enfla, s'enfla et se fit dans un instant
clameur immense, pendant que la voix des cloches sonnant à toute volée
lançait l'alarme aux quatre coins du ciel.
Alors, tout se fit bruit, tout devint mouvement.
"Aux armes! aux armes! Voilà les Anglais!" Telles étaient cependant les
notes dominantes de tout ce vacarme, pendant que le son aigu des
clairons, appelant les soldats aux armes, éclatait de temps à autre en
cris stridents et prolongés.
Les militaires couraient à leur poste, les bourgeois par les rues, et
les femmes un peu partout, mais sans savoir où elles allaient.
Cependant les principaux citoyens s'étaient tout d'abord portés au
château, où M. de Frontenac, entouré de son état-major, se tenait sur la
terrasse suspendue au-dessus du cap, pour examiner les mouvements de la
flotte ennemie. Le gouverneur fit prier les notables de se rendre auprès
de lui, et les ayant salués gravement, il braqua de nouveau une lunette
de longue-vue qu'il tenait à leur arrivée, sur la flotte dont les
premiers vaisseaux débouchaient déjà dans le port.
--Monsieur de Bienville, dit le comte en se tournant vers celui-là, qui,
jusqu'à ce moment, s'était quelque peu tenu en arrière, votre vue de
jeune homme vaut mieux que la mienne; indiquez-moi donc le nombre et la
capacité des vaisseaux à mesure qu'ils apparaîtront.
En ce moment toutes les voiles étaient en vue.
--Les premiers sont des vaisseaux de haut bord, répondit Bienville.
L'amiral est en tête, et je crois qu'il se dispose à jeter l'ancre, vu
qu'il serre déjà ses premières voiles.
--Est-ce bien l'amiral qui vient le premier?
--Oui, monseigneur. Je reconnais parfaitement son pavillon, qui flotte
au grand mat. Je crois même qu'il a jeté son ancre, car il me semble que
les voiles de perroquet battent les mâts et que la frégate commence à
éviter.
En effet la marée montante faisait déjà tourner le vaisseau amiral sur
lui-même, et M. de Frontenac, à l'aide de sa longue-vue, put distinguer
un groupe d'officiers qui se tenaient sur la poupe du navire commandé
par Phipps.
--Mais que font donc les plus petits bâtiments? on dirait qu'ils veulent
dépasser l'amiral.
--Ils rangent la côte de Beauport, monseigneur, afin, je suppose, de
trouver moins d'eau pour leur ancrage.
Bienville ne se trompait pas; car, les derniers vaisseaux, imitant la
manoeuvre des premiers, avaient mouillé l'ancre près de la côte et
commençaient à carguer leurs voiles.
--Combien sont-ils? demanda froidement M. de Frontenac.
--Trente-quatre, dont, je crois, trois frégates et cinq corvettes, qui
tiennent le milieu du fleuve. Les autres, rangés près de la côte de
Beauport, ne sont que des brigantins, des caiches, des barques et des
flibots.
Suivirent quelques minutes de silence, durant lesquelles les yeux de
ceux qui étaient sur la terrasse examinèrent avec anxiété les diverses
manoeuvres de la flotte anglaise.
Il était à peu près neuf heures et demie du matin lorsque la dernière
voile disparut repliée sous ses cargues.
Alors Bienville s'écria tout à coup:
--Voyez-vous ce canot qui se détache de l'amiral? Eh! parbleu! il doit y
avoir un parlementaire à bord, car j'aperçois un pavillon blanc qui
flotte à l'avant.
--Dans ce cas, repartit aussitôt le gouverneur, il faut aller au-devant
de lui. Parlez-vous l'anglais, monsieur de Bienville?
--Je ne parle anglais qu'à coups d'épée, monseigneur. Mais voici mon ami
M. d'Orsy à qui cette langue est familière, vu son séjour dans la
Nouvelle-York.
--En effet, j'oubliais, reprit le gouverneur. Eh bien, monsieur d'Orsy,
vous allez accompagner M. de Bienville en qualité d'interprète. Quant à
vous, monsieur de Bienville, descendez en grande hâte à la basse ville
et allez au-devant de cet envoyé, avec une escorte de trois canots
montés par quatre hommes chacun. Si le parlementaire demande à
descendre à terre, bandez-lui les yeux, afin qu'il ne remarque pas
l'état précaire de la place. D'ailleurs, ayez pour lui tous les égards
possibles. Allez!
Bienville et d'Orsy saluèrent le gouverneur pour le remercier de
l'honneur qui leur était fait, sortirent du château et descendirent à
grands pas la côte de la Montagne.
Bientôt quatre canots laissaient la terre et se portaient vivement à la
rencontre de la chaloupe anglaise, poussés qu'ils étaient par de
vigoureux rameurs.
Les cinq embarcations se joignirent au milieu du fleuve, à mi-chemin
entre la terre et la flotte.
--Ohé! du canot! cria Bienville, quand il fut à portée de voix du
parlementaire; puis il fit arrêter ses embarcations.
--_Stop!_ commanda l'officier anglais à ses hommes. Et l'on s'arrêta des
deux côtés en s'observant d'un air menaçant.
--Qui êtes-vous et que voulez-vous? demanda alors en anglais Louis
d'Orsy à celui qui commandait la chaloupe ennemie.
--Je suis envoyé par l'amiral sir William Phipps, pour traiter de la
reddition de la place avec votre gouverneur, répondit l'Anglais avec
suffisance.
--Harthing! grommela d'Orsy; et il serra les mâchoires pour arrêter au
passage un énergique juron qui lui montait à la bouche.
--D'Orsy! murmura de son côté l'officier qui commandait la chaloupe
anglaise.
--Que dit votre Anglais? demanda François de Bienville à son ami.
--Il vient prier le gouverneur de capituler!
Les Canadiens accueillirent ces paroles par un immense éclat de rire.
D'Orsy les fit taire d'un regard, et s'adressant au parlementaire:
--Si vous voulez voir M. le comte de Frontenac, il faut vous soumettre à
ses conditions, qui sont, de vous bander les yeux pour vous conduire au
château Saint-Louis, et de nous suivre à terre sans votre escorte.
A ces paroles, le rouge monta à la figure du lieutenant Harthing, qui
répondit avec un emportement mal contenu:
--Remarquez bien, monsieur d'Orsy, que je ne viens pas en espion!
--Les ordres de M. le comte de Frontenac sont formels, répliqua
froidement d'Orsy, et monsieur Harthing est parfaitement libre de
retourner à son bord si ces conditions lui déplaisent.
Harthing se mordit les lèvres, et, après avoir réfléchi quelques
instants:
--Sachez au moins que je représente une nation, et qu'à ce titre ma
personne est inviolable.
--Vous ne m'apprenez rien, monsieur, répondit d'Orsy, et je sais très
bien quels égards vous sont dus.
--C'est bon! je vous suis, reprit flegmatiquement l'envoyé.
Bienville fit alors approcher son embarcation bord à bord avec la
chaloupe anglaise, et Harthing prit place sur le canot canadien, en
ordonnant à ses gens d'attendre son retour.
Pendant les quelques instants qu'ils se trouvèrent côte à côte, les
Canadiens et les Anglais se toisèrent d'un air fort peu bienveillant;
mais, grâce à la présence de leurs officiers respectifs, pas un mot ne
fut échangé, pas un geste ne trahit ce bouillonnement intérieur de
vieilles haines nationales qui n'auraient pas mieux demandé que de se
manifester activement.
--Nage à terre! commanda Bienville à ses gens, dont les rames mordirent
la vague.
--J'en suis bien fâché, monsieur, dit d'Orsy au lieutenant anglais, mais
ma consigne est de vous bander les yeux.
--Faites.
Au bout de dix minutes les quatre canots accostaient la levée
aujourd'hui nommée quai de la Reine.
M. de Frontenac n'avait cependant pas perdu son temps dans l'inaction.
Chez cet homme énergique les idées décisives ne se faisaient point
attendre; à peine convoquées, elles arrivaient vigoureuses, sages et
hardies, et l'action suivait chez lui la pensée de près.
Bienville et d'Orsy avaient à peine mis le pied dans le canot qui les
devait conduire au-devant du parlementaire, que déjà le gouverneur avait
donné les ordres suivants aux officiers qui l'entouraient.
Il enjoignit d'abord à M. LeMoyne de Maricourt, frère de François de
Bienville, d'aller prendre position à la basse ville, avec la compagnie
qu'il commandait, sur la _plate__forme_, qui était défendue par trois
pièces de canon. M. de Maricourt était arrivé de Montréal avec son
frère, M. LeMoyne de Sainte-Hélène, durant la nuit précédente, apportant
la nouvelle que les troupes de cette ville ne tarderaient pas d'arriver.
M. de Sainte-Hélène devait occuper un autre quai fortifié à la ville
basse, avec le détachement dont il venait d'être fait capitaine. Puis,
afin de tromper le parlementaire sur l'état de la place, vu que les
troupes de Montréal et des Trois-Rivières n'étaient pas encore arrivées,
ordre fut donné aux seuls trois cents hommes en état de combattre qui se
trouvaient alors dans la ville, de faire un grand bruit d'armes sur le
passage de l'envoyé de Phipps. Pour ajouter à l'illusion du
parlementaire, qui n'y verrait rien au travers de son bandeau, le major
Provost devait disséminer les troupes en différents endroits et les
faire manoeuvrer bruyamment par toutes les rues de la ville.
Les ordres du comte furent si bien exécutés que les premiers sons qui
frappèrent l'oreille du lieutenant Harthing quand il mit le pied sur la
levée, ne laissèrent pas que de l'étonner; car les Anglais croyaient, et
non sans raison, la ville hors d'état de se défendre. Quelques
artilleurs traînaient lourdement les pièces; d'autres roulaient des
projectiles à quelques pouces de ses pieds ou faisaient cliqueter leurs
épées à ses oreilles.
--Fanfaronnades que tout cela, se dit Harthing.
Mais il n'était pas à bout de mystifications.
D'après l'ordre du gouverneur, on lui fit faire les plus longs détours,
le ramenant souvent au même point de départ, et toujours avec un grand
bruit d'armes.
Harthing atteignit ainsi le pied de la côte de la Montagne; mais ici ce
fut bien pis encore. J'ai déjà dit que la montée du port à la haute
ville était barricadée par trois retranchements formés de chaînes et de
tonneaux remplis de terre et de pierres. Aussi l'Anglais trébuchait-il à
chaque instant. Ici un tonneau lui barrait le passage, là il serait
infailliblement tombé sur un amas de pierres, sans la précaution que ses
guides avaient de le soutenir; plus loin une chaîne tendue bien raide
heurtait ses tibias.
--Diables de Français! grommelait-il.
Il parvint enfin à la haute ville. Mais bien loin de le conduire
directement au château, ses guides s'engagèrent avec lui dans la rue
Buade, en se dirigeant vers la grande place. En ce moment une compagnie
d'infanterie les dépassa au pas de course; les trente hommes qui la
composaient frappaient si bien du talon, que notre Anglais crut qu'il y
en avait deux cents.
Il n'y eut pas jusqu'aux femmes qui ne s'avisèrent de mystifier le
pauvre envoyé. La soeur Juchereau de Saint-Ignace rapporte, dans
l'_Histoire de l'Hôtel-Dieu_, que les dames de Québec assaillirent de
quolibets le parlementaire ahuri, et qu'elles l'appelèrent
colin-maillard, à cause du bandeau qui l'empêchait de voir.
Cependant Marie-Louise d'Orsy s'était mise à sa fenêtre dès le
commencement du vacarme qui régnait dans la ville. Voyant approcher
plusieurs militaires qui entouraient un officier anglais dont les yeux
étaient bandés, la curieuse jeune fille mit la tête hors de la croisée.
Harthing n'était en ce moment qu'à quelques pas de la maison, et
toujours escorté par MM. de Bienville et d'Orsy.
L'attention de Marie-Louise se trouvait tellement concentrée sur l'homme
au bandeau, qu'elle ne remarqua pas d'abord son fiancé, qui lui envoyait
le plus gracieux des saluts. Son regard s'attachait à la figure de
l'étranger à mesure qu'il approchait. Lorsqu'il passa devant sa fenêtre,
les yeux de la jeune fille devinrent d'une fixité étrange; puis elle
pâlit, et se rejeta brusquement en arrière en poussant un cri qu'on
entendit de la rue.
--Qu'avez-vous donc, mademoiselle? lui dit aussitôt la vieille Marthe,
sa servante, qui se trouvait auprès d'elle.
--Mon Dieu! c'est lui! je l'ai reconnu! répondit Marie-Louise, dont la
pâleur devint encore plus prononcée.
--Qui donc, mademoiselle?
--Harthing! Marthe, Harthing!
--L'Anglais!............
--Oui! O mon Dieu! s'écria-t-elle en fondant en larmes, faites, je vous
prie, que ce pressentiment soit menteur! Mais quand j'ai vu cet homme
près de mon fiancé, mon coeur s'est serré, Marthe, et il m'a semblé voir
un nuage de sang qui passait entre eux! Mon Dieu! mon Dieu!
Et ses sanglots redoublèrent.
Le premier mouvement de l'officier anglais, lorsqu'il entendit le cri
poussé par la jeune fille, fut de porter la main au bandeau qui
l'empêchait de voir; mais d'Orsy, prompt comme l'éclair, arrêta son bras
à moitié chemin, et lui dit d'une voix qu'il s'efforça de rendre calme:
--Monsieur Harthing, n'oubliez pas les conditions auxquelles vous vous
êtes soumis.
L'Anglais laissa retomber son bras.
Oh! s'il eût pu s'imaginer qu'il venait de passer à trois pas de cette
demeure qu'il brûlait de connaître!
Ce n'était pourtant que dans le but d'apercevoir l'habitation de Mlle
d'Orsy qu'il avait sollicité, puis obtenu d'être envoyé comme
parlementaire. Et dire qu'il lui fallait parcourir la ville sans rien y
voir!
Au cri jeté par sa fiancée, Bienville avait fait un pas rétrograde; mais
d'Orsy rappela son ami près de lui d'un regard si impératif, que le
pauvre amoureux ne put s'empêcher d'obéir, tout en se demandant s'il ne
rêvait pas, et quelle pouvait être la cause de ce drame muet dont il
venait d'être le témoin.
Harthing et son escorte continuaient cependant leur marche.
Quand ils arrivèrent sur "la grande place," aujourd'hui le marché, trois
compagnies y paradaient, tambours et fifres en tête.
--Ces démons-là sortent donc de terre! se dit Harthing; on nous assurait
pourtant que la ville était complètement dépourvue de garnison.
Après maints détours, après mille circuits pour dépister notre homme,
après l'avoir laissé se heurter plusieurs fois sur les quelques chaînes
dont on avait barré les rues principales, l'escorte du parlementaire
prit enfin le chemin du château.
M. de Frontenac y attendait l'envoyé de Phipps dans la grande salle,
avec les officiers qui se trouvaient à Québec, et les gentilshommes des
environs, que la première nouvelle du danger avait amenés auprès de lui.
Aussi, rien ne saurait peindre la surprise du parlementaire lorsque le
bandeau tomba de ses yeux, et qu'il se trouva en si nombreuse et surtout
en si bonne compagnie.
Ils étaient en effet dignes de figurer à côté de leur chef, ces braves
gentilshommes qui n'attendaient qu'un mot de sa part pour sauver leur
patrie d'adoption, ou mourir comme on mourait alors, le mousquet ou
l'épée à la main.
Auprès du comte de Frontenac, dont l'extérieur imposait tant à ceux qui
l'approchaient, venaient, d'abord le chevalier de Vaudreuil, le sieur
Juchereau de Saint-Denis,[22] qui par sa belle conduite durant ce siège
devait mériter des lettres d'anoblissements, M. LeMoyne de
Sainte-Hélène, que la mort allait bientôt frapper au champ des braves,
ses dignes frères MM. de Bienville et de Maricourt, et le major Provost,
que le lecteur connaît déjà.
[Note 22: Il fut l'ancêtre des Duchesnay.]
Vous auriez pu voir encore M. de La Touche, fils du seigneur de
Champlain, et le chevalier de Clermont, qui tombèrent glorieusement tous
deux sur le champ d'honneur, trois jours plus tard.
Il y avait enfin les de Saint-Ours, les Linctôt, les Couillard, les
Boucher, les d'Ailleboust, les Chambly, les Dugué, les d'Arpentigny, les
Tilly, les Baby, les de Lotbinière, et maints autres nobles gens d'épée
qui se signalèrent tous dans les fréquents combats de ces temps
chevaleresques dont les annales font aujourd'hui notre orgueil.
Harthing, qui s'était cependant remis de sa surprise première, s'avança
le front haut vers le gouverneur, qu'il n'avait pas eu de peine à
reconnaître au milieu de son état-major. Et, tendant un parchemin au
comte, il lui dit en anglais, avec aplomb:
--Voici la sommation par écrit que mon commandant l'amiral sir William
Phipps vous envoie.
--Monsieur d'Orsy, dit le gouverneur qui, sans toucher au parchemin,
garda son poing gauche sur la hanche, à la royale, et demeura le front
ombragé de son large chapeau, d'où jaillissait une gerbe de plumes
blanches, veuillez prendre cet écrit et nous en traduire à haute voix la
teneur.
D'Orsy prit le papier des mains du parlementaire et en traduisit le
contenu à voix haute.
Un religieux silence règne dans la grande salle pendant cette lecture,
silence à peine interrompu par le cliquetis des fourreaux d'épées qui
heurtent le parquet, par suite de quelques mouvements nerveux de ceux
qui les portent. Car elle est des plus propres à agacer les nerfs, cette
sommation de l'amiral anglais.
Phipps accusait d'abord les Français de souffler la discorde en
Amérique, témoin les hostilités qu'ils avaient commencées l'hiver
précédent dans la Nouvelle-Angleterre et sur plusieurs points des
frontières. Les colons anglais, craignant justement tout de gens qui les
attaquaient en traîtres comme ils avaient fait à Schenectady, voulaient
mettre fin à cette guerre de guet-apens, d'embûches et de massacres qui
désolait depuis trop longtemps le continent américain.
En conséquence, l'amiral Phipps, venu au nom du roi Guillaume et de la
reine Marie, sommait les Français d'avoir à rendre tous leurs châteaux
forts et leurs forteresses, avec armes et munitions, enfin à se remettre
eux-mêmes et leurs biens en la bonne disposition de l'amiral anglais
vainqueur des Acadiens.
"Ce que faisant," ajoutait la sommation de Phipps, "je vous pardonnerai
en bon chrétien, ainsi qu'il sera jugé à propos pour le service de
Leurs Majestés et la sûreté de leurs sujets."
A mesure que M. d'Orsy traduisait cette impertinente sommation, le rouge
montait à la figure des Canadiens. Lorsqu'il en vint à l'accusation de
traîtres que Phipps lançait aux colons de la Nouvelle-France, un sourd
murmure d'imprécations circula dans l'assemblée. Mais quand il s'agit de
reddition et du pardon de l'amiral, la voix de l'interprète fut couverte
un moment par les menaces bruyantes qui grondaient de toutes parts.
--Pendons l'envoyé! s'écria même M. de Valrennes d'une voix vibrante qui
domina toutes les autres.[23]
[Note 23: Historique.]
Harthing comprenait bien le français; mais il n'en avait voulu jusque-là
rien laisser paraître; aussi pâlit-il un peu quand il entendit cette
voix qui demandait sa pendaison.
Mais il eut honte de laisser percer quelque crainte, et, tirant sa
montre d'une main qu'il eût pourtant voulu être plus ferme, il dit que
dans une heure, au plus, l'amiral désirait avoir une réponse positive.
Comme les murmures de ses officiers irrités devenaient de plus en plus
prononcés, M. de Frontenac promena son regard fier et calme sur
l'assemblée, et ces grondements s'éteignirent aussitôt.
Se tournant ensuite vers le parlementaire, qui s'était entièrement
remis:
"Monsieur, lui dit-il avec dignité, vous nous avez laissé voir, il n'y a
qu'un instant, que vous entendez parfaitement le français, veuillez donc
transmettre à votre amiral ce que je vais vous dire.
"D'abord, sachez que je ne reconnais nullement Guillaume, prince
d'Orange, pour roi de la Grande-Bretagne; il n'est à mes yeux qu'un
lâche usurpateur qui a foulé aux pieds les droits les plus saints en
jetant à bas du trône son beau-frère, Jacques II, dont il a pris la
place. Je n'ai donc rien à démêler avec lui.
"Quant aux accusations dont vous nous gratifiez si légèrement,
laissez-moi vous dire que vous les méritez bien plus que nous. Quelle
est en effet la cause qui m'a fait ordonner l'expédition de Corlar,[24]
dont la réussite vous a causé tant d'émoi? Rappelez-vous, monsieur, cet
odieux massacre de Lachine dont vous fûtes les instigateurs. Comment
appeler l'acte de gens qui, semblant craindre de faire la guerre à leurs
propres frais et périls, soudoient ces cruels enfants des bois qui
méconnaissent tout droit des gens, et se réjouissent ensuite à huis-clos
des cruautés auxquelles ils paraissent étrangers, mais dont ils sont
pourtant bien les auteurs?
[Note 24: Les Français appelaient ainsi Schenectady, du nom de
son fondateur.]
"La destruction de Corlar n'a été qu'une légitime représaille de cette
oeuvre ténébreuse et sanglante de Lachine, à tout jamais marquée du sceau
de l'Angleterre. La postérité, j'en suis sûr, comprendra la dure
nécessité du sang versé par nous dans la Nouvelle-Angleterre, mais elle
flétrira de toute son indignation la lâcheté des fauteurs du massacre de
Lachine.
"Quant à accepter les conditions par trop humiliantes que nous offre si
peu courtoisement sir William Phipps, quant à nous _rendre_, en un mot,
croyez-vous que si j'inclinais à le faire, tant de braves gens ne s'y
opposeraient pas?
"Vous avez ouï les murmures d'indignation que votre arrogante sommation
a soulevés autour de moi; eh bien! sachez que ces sentiments sont
communs à tous nos gentilshommes ainsi qu'au dernier de nos paysans.
"Enfin, quand même les conditions que vous nous offrez seraient plus
douces et courtoises, croiriez-vous par hasard que nous voudrions nous y
fier? Pensez-vous, monsieur, que la parole d'un homme qui n'a pas rougi
de violer la capitulation de Port-Royal, soit de bon aloi sur le sol
canadien?
"Détrompez-vous alors, et allez dire à votre maître qu'il n'est à mes
yeux qu'un rebelle, puisqu'il a manqué à la foi qu'il devait à Jacques
II, son roi légitime, et qu'au nom de Louis le Grand, roi de France, je
méprise l'insolent défi que votre amiral n'a pas craint de m'envoyer."
Harthing restait confus et humilié par la rude réponse du gouverneur, à
laquelle il ne s'attendait guère. Mais comme il n'aurait pas été prudent
pour lui de transmettre mot pour mot, à sir William, les paroles du
gouverneur, il demanda une réponse écrite.
--Allez! lui dit le comte de Frontenac, dont l'indignation si longtemps
contenue se faisait jour enfin, allez! Je vais répondre à votre maître
par la bouche de mes canons! Qu'il apprenne que ce n'est pas de la sorte
qu'on fait sommer un homme comme moi![25]
[Note 25: Historique.]
--Messieurs de Bienville et d'Orsy, dit-il ensuite à ceux-ci,
reconduisez monsieur avec les mêmes égards et les mêmes précautions qui
ont accompagné sa descente à terre.
Quand il entendit prononcer le nom de Bienville, Harthing lança un
regard haineux à ce dernier. Dent-de-Loup, qui lui-même tenait ce
renseignement de Boisdon, lui avait appris que François était le fiancé
de Marie-Louise d'Orsy.
Une demi-heure plus tard, Harthing rejoignait de nouveau sa chaloupe,
après avoir toutefois circulé à satiété parmi les chausse-trapes et les
chevaux de frise qui semblaient naître sous ses pas.
--Au revoir, d'Orsy, grommela l'Anglais hors de lui, en mettant le pied
sur son embarcation. Et son regard acéré alla tâter celui de Bienville,
qu'il rencontra prêt à la riposte.
--A bientôt, monsieur Harthing, répondit courtoisement le jeune d'Orsy,
qui salua le parlementaire et lui tourna le dos pour revenir à la ville.
--Cet Anglais ne me plaît pas du tout, dit alors Bienville à son ami.
--Peut-être te plaira-t-il encore moins, quand tu sauras qu'il est la
cause du cri que ma soeur a jeté tantôt en le voyant.
--Oh! enfin! enfin! dis-moi par quelle fatalité cet homme............
--Mystère! pour le moment, mystère! interrompit d'Orsy. Et d'un bond, il
s'élança sur la levée, que son canot venait d'accoster.
CHAPITRE VI
LE TROPHÉE.
Lorsque MM. de Bienville et d'Orsy abordèrent le quai de la Reine,
l'animation bruyante qui régnait dans la ville quand les deux amis
l'avaient laissée pour la seconde fois, avait presque complètement
cessé.
D'après les ordres du gouverneur, toutes les troupes et les milices
disponibles en ce moment étaient échelonnées sur les remparts, où les
soldats, le mousquet au poing, devaient se tenir prêts à toute
éventualité.
On se souvient que le major Provost avait, en l'absence du comte de
Frontenac, disposé trois batteries de canons à la haute ville; la
première, composée de huit pièces, était placée à l'endroit où l'on voit
aujourd'hui le jardin du vieux château; trois autres canons étaient
montés auprès d'un moulin à vent sur le Mont-Carmel; on avait enfin
pointé quelques petites pièces au-dessus de la rue Sault-au-Matelot, à
l'endroit même où l'on voit aujourd'hui la grande batterie.
Cette artillerie était servie par des canonniers de l'armée régulière.
Les deux autres batteries, chacune de trois canons, que l'on avait
établies à la basse ville, étaient confiées à deux compagnies de la
marine commandées par Paul LeMoyne de Maricourt et par Jacques LeMoyne
de Sainte-Hélène. Et certes, elles étaient entre bonnes mains, puisque
MM. de Maricourt et de Sainte-Hélène passaient pour les meilleurs
canonniers pointeurs de la colonie.
François LeMoyne de Bienville et Louis d'Orsy, servant tous deux dans la
compagnie commandée par M. de Maricourt, se trouvaient donc rendus à
leur poste lorsqu'ils mirent le pied sur la levée où nous avons vu
accoster leur canot.
Les pièces étaient déjà chargées, et l'on n'attendait plus pour faire
feu que le premier coup de canon qui devait partir de la haute ville.
--Vous arrivez à temps, messieurs, dit alors le sieur de Maricourt à son
frère et à Louis d'Orsy; car je viens de parier avec le chevalier de
Clermont que j'abats le pavillon de l'amiral des trois premiers coups
que je tire sur l'ennemi. Le chevalier prétend que le vaisseau de Phipps
se trouve hors de la portée d'une pièce de vingt-quatre. Qu'en dis-tu,
Bienville?
Celui-ci mesura du regard l'espace libre qu'il y avait entre la flotte
et le quai, puis se tournant vers son frère:
--Je soutiens ton pari contre le chevalier de Clermont.
--Vraiment? Bienville, fit celui-là.
--Oui, chevalier.
--Bien que l'habileté de notre commandant comme artilleur me soit
connue, je ne crois pas qu'un boulet de vingt-quatre puisse atteindre
sûrement le but que vous lui donnez.
--Vous pourriez bien vous tromper.
--Parbleu! je le souhaite, mais je tiens à mon opinion.
--Fort bien! chevalier. Mais moi je parie toujours pour mon frère. Bien
plus, la marée monte; or je m'engage à aller chercher à la nage ce
pavillon anglais qui flottera sur les eaux avant un quart d'heure.
--Ah! Bienville, si je ne savais pas que la forfanterie est aussi loin
de votre coeur que le courage en est proche, je croirais cette offre-là
fort hasardée. Qu'en dois-je donc conclure?
--Ce que vous en devez conclure, mille bombes! s'écria Bienville piqué
au vif, c'est que nous voulons montrer aux Anglais, mon frère et moi,
quels sont les gens qu'ils viennent attaquer. Tiens-tu pour moi, d'Orsy?
--Certes! répondit celui-ci, le beau moment pour reculer!
--Pardonnez-moi, Bienville, reprit alors le chevalier de Clermont en
tendant la main à son compagnon d'armes. Mordiable! votre projet de bain
glacé me sourit assez, et je vous demande sérieusement la faveur d'être
de la partie.
--Oh! bien volontiers! d'ailleurs la baignoire est assez grande pour
nous trois.
M. de Maricourt venait cependant de pointer lui-même sa dernière pièce,
lorsqu'une forte détonation qui partait de la cime du cap, fit lever la
tête aux artilleurs.
--Le signal! s'écria Bienville.
--Haut la mèche! haut le bras! commanda Maricourt.
Trois artilleurs rapprochèrent de leur pièce respective les étoupilles
allumées.
--Première pièce! feu! cria le commandant.
Un long jet de flamme jaillit de la gueule du premier canon qui, en
reculant, parut se cabrer d'aise de montrer enfin sa grosse voix.
Les officiers, qui avaient eu soin de se tenir en dehors du nuage de
fumée que devait produire l'embrasement de la poudre, avaient les yeux
rivés sur le vaisseau amiral.
--Bien visé, Maricourt! s'écria Bienville; le projectile a coupé les
haubans de bâbord du dernier hunier, quelques pieds plus bas que le
pavillon.
--Voyons ce que fera le second, dit le commandant, qui ordonna le feu
d'une autre pièce.
--Très bien! exclama de nouveau Bienville, le bois est entamé, cette
fois! Bas les habits, d'Orsy.
--Eh! corbleu! Bienville, oublies-tu que j'en suis, repartit le
chevalier de Clermont en ôtant son justaucorps.
Le troisième coup de feu couvrit sa voix.
--Bravo! bravo! s'écria Bienville en applaudissant de la voix et des
mains. Voyez un peu maintenant, chevalier.
Le projectile avait porté en plein bois, fracassant le mât et hachant
les haubans de tribord.
Alors une immense acclamation roula sur les flancs du cap, car le
pavillon de l'amiral, dépourvu d'appui, venait de tomber sur les eaux du
fleuve, entraînant sa drisse avec lui.[26]
[Note 26: "M. de Maricourt abattit avec un boulet le pavillon
de l'amiral." (_Hist. de l'Hôtel-Dieu._)]
Et les détonations se succédèrent sans interruption sur les remparts et
les quais.
Cependant d'Orsy, Bienville et Clermont, en simple costume natatoire, se
tenaient sur le bord de la levée, prêts à sauter dans le fleuve aussitôt
que le pavillon serait en vue.
Bienville fut le premier à l'apercevoir.
--En avant, messieurs, dit-il en piquant une tête dans le
Saint-Laurent.
Les trois plongeons n'en firent qu'un, puis la tête des nageurs reparut
ruisselante hors de l'eau.
--Brrrrrr! fit d'Orsy en secouant la tête, froide en diable cette
eau-là!
--J'ai vu mieux que ça...... à la baie d'Hudson...... le printemps
dernier, dit Bienville qui, nageur émérite, avait déjà quelques pieds
d'avance sur ses compagnons. Il nous fallait... emporter un petit
fort... dont nous étions séparés... par une rivière... de deux
arpents...de large... Mais nous avions compté ... sans la fonte des
neiges... et l'inondation... La rivière coulait... à pleins bords...
quand nous y arrivâmes... Vingt-deux hommes seulement... savaient nager
dans ma compagnie... Cinquante Anglais... nous attendaient de l'autre
côté... N'importe, je donnai... le signal et l'exemple... et houp! en
avant!... nous y étions... Diable d'eau!... qu'elle était froide!...
Elle aurait gelé celle-ci.
--Et vos Anglais? demanda Louis d'Orsy, qui suivait son ami de près.
--Bah! repartit Bienville en se tournant sur le dos pour faire la
planche, afin de permettre à Clermont, qui tirait de l'arrière, de le
rejoindre, bah! nous en eûmes... bientôt raison. Allons! chevalier,
arrivez donc... Êtes-vous engourdi?
--Depuis que j'ai reçu... certain coup... de tomahawk... sur la jambe
gauche... je nage ... avec peine.
--Dans ce cas... retournez à terre.
--Bienville... vous voulez me rendre... la monnaie de ma pièce... de
tantôt... Vous êtes... dans votre droit... En avant!... messieurs... en
avant!
Les trois nageurs, qui se trouvaient alors vis-à-vis de l'ancienne
douane, mais à dix arpents de terre, piquèrent au large vers le
pavillon. Ce dernier était encore à huit cents pieds plus bas; mais la
marée montante l'entraînait vers les trois gentilshommes.
Ils virent jaillir l'eau en plusieurs endroits dans les environs du
pavillon, que le flux leur apportait, et plusieurs fortes détonations
parties de la flotte leur firent lever la tête.
D'autres décharges succédèrent aux premières et quelques projectiles
vinrent en sifflant tomber auprès des trois amis.
--Parbleu! dit alors Bienville avec un admirable sang-froid, il paraît
que... nous allons au feu dans l'eau... Mais ces messieurs...
Un boulet qui vint s'engloutir à dix pieds de lui et le couvrit d'eau en
tombant, lui coupa la parole.
--Ces messieurs... nous prennent décidément... pour des cibles...
puisqu'ils tirent à côté, continua-t-il, comme si de rien n'était.
Le pavillon flottait alors à quelques cinquante pieds en avant.
Bienville redouble de vigueur, tandis que balles et boulets pleuvent
autour de lui. Quelques brasses énergiques l'amènent enfin près du
pavillon, qui tient encore au tronçon du mât coupé par le boulet de
Maricourt.
Appuyant alors ses deux mains sur ce dernier débris, et sortant hors de
l'eau son buste qui ruisselle:
--Vive la Nouvelle-France! crie Bienville aux Anglais, de toute la force
de ses poumons.
Et trois fois ce cri de victoire s'en va déchirer l'oreille de l'amiral,
qui rugit sur son banc de quart.
--Feu partout sur ces démons! s'écrie Phipps d'une voix étranglée par la
rage.
Un réseau de flamme et de fumée enveloppe un instant le gaillard
d'arrière du vaisseau amiral, qui ne peut faire feu des deux côtés de
ses sabords, vu la position que lui donne le flot.
Quelques projectiles passent en miaulant près de Bienville, qui a pris
soin de rentrer dans l'eau jusqu'au cou, après avoir jeté ses trois
défis. Une balle vient même couper la drisse qui rattache le mât au
pavillon.
--Ça me va, dit-il, car j'avais oublié mon couteau. Merci, messieurs,
ajouta-t-il, en tournant le dos aux Anglais. Puis, il saisit le pavillon
avec ses dents et l'entraîne à la remorque.
Bienville avait cependant perdu ses amis de vue depuis quelques minutes,
et, lorsqu'il les rejoignit, à son retour, il s'aperçut que d'Orsy
soutenait le chevalier.
--Diable! êtes-vous blessé, Clermont? lui dit-il en voyant une teinte
rougeâtre colorer l'eau.
--Ne m'en parlez pas, Bienville... ces mécréants m'ont... entamé la
jambe droite... justement la meilleure... les chiens!
--Es-tu fatigué, d'Orsy? demanda Bienville.
--Pas le moins du monde...
--Dans ce cas... continue de nager... à droite de notre ami; je vais en
faire autant... à sa gauche... pour le soutenir aussi.
--Messieurs, repartit alors le chevalier de Clermont, j'ai bien peur...
que vous ne puissiez pas... gagner terre... en me soutenant ainsi...
Laissez-moi donc... m'en tirer seul... Bah! en supposant... que je
périsse... un jour plus tôt... un jour plus tard.... cela ne fait rien.
--Or çà, chevalier, répliqua Bienville, pour qui nous prenez-vous donc?
Allons! laissez-nous faire... et tout ira bien.
Ils continuèrent d'avancer vers la terre, tout en entendant passer des
projectiles autour d'eux.
Les artilleurs de la ville ne restaient pas inactifs, et pour protéger
la retraite des trois braves, ils nourrissaient un feu d'enfer entre eux
et la flotte ennemie; ce qui eut pour effet d'empêcher les Anglais de
mettre leurs chaloupes à l'eau, et de poursuivre les trois Canadiens.
Ceux-ci avançaient lentement; car M. de Clermont, dont la blessure
n'était pas grave, mais qui pourtant perdait beaucoup de sang, ne
pouvait presque pas s'aider à nager.
--Soyez raisonnables... mes chers amis, dit-il bientôt. Laissez-moi...
je vais faire la planche... Peut-être la marée... me portera-t-elle....
à terre.... et...
--Dieu me pardonne! chevalier... mais vous divaguez... Allons! courage,
ami...voici qu'on vient à nous.
Des chaloupes que M. de Maricourt envoyait pour les recueillir,
accouraient à force de rames.
Quelques minutes plus tard, les trois nageurs étaient hissés sur la
première embarcation venue, par dix bras empressés.
--Ouf! les dents me font mal, le pavillon était lourd à traîner, dit
Bienville en reprenant haleine.
--C'est qu'il est chargé de gloire, repartit d'Orsy.
Une véritable ovation attendait les trois braves. A peine eurent-ils mis
pied à terre, que vingt robustes gaillards les enlevèrent du sol pour
les porter à la haute ville. Clermont eut beau se défendre sur sa
blessure, rien n'y fit; et après avoir bandé sa jambe, tant bien que
mal, il lui fallut suivre ses amis à la hauteur de leur triomphe. Et les
enthousiastes porteurs se dirigèrent en acclamant vers la côte de la
Montagne.
Le véritable triomphateur était François de Bienville. Fièrement drapé
dans le pavillon anglais, les bras croisés sur sa forte poitrine, il
semblait se dire que ces honneurs ne lui étaient que justement dus.
Aussi jetait-il un regard assez calme sur la foule de militaires, de
bourgeois, de femmes et d'enfants qui se pressaient sur son passage en
le saluant de mille joyeux vivats. Car le Français, brave et glorieux
par excellence, n'est jamais étonné des honneurs de la victoire.
A l'entrée de la rue Buade, M. de Frontenac, qu'on avait mis au courant
des hauts faits des trois amis, s'en vint au-devant d'eux.
--Bien! messieurs! très bien! s'écria le gouverneur en les apercevant.
Ces Anglais fussent-ils cinq mille, avec cinq cents hommes comme vous à
mes côtés, je ne les crains pas.
--Vive monseigneur! Vive Bienville! Vive la France! vociféra la foule
qui encombrait la place.
Bienville détourna la tête pour cacher l'émotion qui le gagnait. Il
aperçut alors Marie-Louise qui le regardait de sa fenêtre; elle
applaudissait de tout coeur, tandis que des larmes de bonheur glissaient
sur ses joues.
Ces doux pleurs de sa fiancée lui allèrent au coeur, et, saisi d'une
indicible émotion, il déroula vivement le drapeau qu'il avait jeté
autour de son buste; et, se levant debout sur les épaules de ses
porteurs, il agita son glorieux trophée sur la foule qui endoyait à ses
pieds, en criant d'une voix tonnante:
--Vive la France! et mort à l'Anglais!
Le peuple répondit par un écho terrible qui s'en alla s'éteindre sur la
flotte ennemie.
Le cortège continua sa marche vers la "grande église." Bourgeois et
soldats, enfants, femmes et vieillards, tous, tant qu'ils purent,
entrèrent dans la cathédrale, à la voûte de laquelle on suspendit le
glorieux trophée.[27]
[Note 27: "Les batteries de la basse ville ouvrirent le feu
bientôt après. Les premiers coups abattirent le pavillon de
Phipps; des Canadiens allèrent l'enlever à la nage, malgré un feu
très vif dirigé sur eux de la flotte. Ce drapeau a resté suspendu
à la voûte de la cathédrale de Québec, jusqu'à l'incendie de cette
église pendant le siège de 1759." (M. Garneau.)]
Et les prières ardentes de tous ces hommes de foi montèrent des dalles
et des parvis vers l'Eternel, qui entendit la voix suppliante d'un
peuple héroïque.
A peine François de Bienville et ses deux compagnons avaient-ils enfin
repris pied sur le sol, sortaient-ils de la cathédrale, que le bruit mat
de plusieurs tambours battant aux champs se fit entendre.
D'abord éloignés, ces sons qui viennent des plaines semblent se
rapprocher.
On court vers la rue Saint-Louis, et les vivats d'ébranler de nouveau
les airs en joyeuses acclamations.
M. de Callières entrait dans la ville, à la tête de huit cents hommes du
"gouvernement de Montréal." Craignant d'être surpris sur le fleuve par
quelque vaisseau anglais, M. de Callières avait, la nuit précédente,
fait débarquer ses troupes à la Pointe-aux-Trembles; et le reste du
trajet s'était fait à pied.
Bienville et d'Orsy, avant de retourner à leur poste auprès de M. de
Maricourt--Clermont était allé faire panser sa blessure--purent voir les
nouveaux venus, qui semblaient des plus joyeux d'arriver.
--Quel dommage, s'il n'était rien resté pour nous, disaient entre eux
les gens de Montréal en défilant par la rue Saint-Louis. Mais, Dieu
merci, les violons seuls ont commencé à jouer; nous serons donc à temps
pour la danse! bravo!
CHAPITRE VII
ANGLAIS ET FRANÇAIS.
Sur les huit heures du soir de la même journée, François de Bienville se
reposait de ses nobles fatigues auprès de son ami d'Orsy et de son
heureuse fiancée.
Comme rien ne laissait présager une attaque nocturne, les deux officiers
avaient obtenu congé pour la nuit; seulement ils étaient avertis qu'un
coup de canon tiré du fort Saint-Louis devait rappeler, en cas d'alerte,
officiers et soldats à leur poste.
La conversation roulait naturellement sur les événements de la journée.
Aussi, point n'était besoin de lieux communs, cette peste de nos
soirées bourgeoises inventée pour la grande mortification des gens
d'esprit.
--Mon Dieu! si vous saviez ce que j'ai souffert aujourd'hui! disait,
avec un tendre accent de reproche, Marie-Louise à son fiancé.
--Qu'est-ce donc qui vous a causé cette souffrance?
--La crainte.
--Mais vous n'avez couru nul danger, que je sache?
--Oh! je n'ai pas tremblé pour moi, mais pour vous seulement.
--Pour moi!
--Cela vous étonne? Mais vous ne savez donc pas que je vous ai vu lutter
contre les flots, et que chacun de vos mouvements resserrait cet étau
d'angoisse qui broyait mon coeur. Oh! dites-moi, auriez-vous agi de la
sorte, si vous aviez pensé que j'étais peut-être témoin de votre
téméraire action?
--Ne vous fâchez pas de cet aveu, Marie-Louise, mais je crois, au
contraire, que le pressentiment que j'avais d'agir sous vos yeux est
bien entré pour quelque chose dans la hardiesse de mon entreprise.
--Méchant! fit la jeune fille, qui le caressa d'un regard moitié
grondeur et moitié satisfait.
Car il n'est pas de femme dont l'amour-propre reste insensible aux beaux
faits qu'elle sait inspirer.
--Mais, je vous en prie, dites-moi, reprit Bienville, quelle est la
cause de la frayeur que vous avez manifestée ce matin.
--Ce matin! mais à quelle occasion?
--Ne vous rappelez-vous pas ce cri qui vous est échappé lorsque nous
avons passé devant la maison, avec le parlementaire anglais?
--Ah! mon Dieu! ne me parlez point de cela, monsieur de Bienville.
--Mais pourquoi donc?
--C'est qu'il en est de certains souvenirs comme des morts, il ne faut
point les évoquer.
--Mille pardons de mon indiscrétion, repartit Bienville, mais je
n'insisterais pas si votre frère ne m'avait déjà promis des révélations.
--Qu'as-tu donc dit à M. de Bienville? demanda Marie-Louise à son frère.
Celui-ci faisait en ce moment une guerre acharnée aux tisons ardents qui
s'ébaudissaient dans l'âtre. Il se donnait cette occupation afin de ne
point prendre part à la conversation des deux amoureux, et partant de
les laisser causer tout à leur aise.
Cependant la question de sa soeur lui fit lever la tête, et il répondit
tranquillement:
--Je lui ai dit que la vue de Harthing est la cause du cri que tu as
jeté lors de son passage.
--Tu aurais bien dû...
En ce moment on frappa deux coups secs à la porte.
--Qui diable peut venir à cette heure? dit Louis.
Et il alla ouvrir.
--Est-ce bien ici la demeure de M. Louis d'Orsy? demanda quelqu'un du
dehors.
Telle était l'obscurité que Louis distingua seulement l'ombre d'un
homme, le nez dans son manteau et le feutre tiré sur les sourcils.
--Oui, monsieur, répondit Louis.
--Alors, veuillez remettre cette lettre à Mlle d'Orsy, reprit l'inconnu,
qui mâchonna ces mots, fit un pas en avant et tendit à Louis la missive.
Mais la lumière qui éclairait l'intérieur de la maison, vint, par le
mouvement qu'il fit, frapper le messager à la figure; et, malgré la
précaution que ce dernier avait prise de se voiler le visage d'un pan de
son manteau, Louis entrevit assez son homme pour le reconnaître plus
tard, quand la marche des événements lui indiqua que cet individu était
Jean Boisdon.
Aussitôt qu'il se fut acquitté de son message, le porteur ne se fit
point prier pour tourner les talons et disparaître dans la nuit.
--Une lettre pour toi, dit Louis en tendant à sa soeur une missive
cachetée d'un grand sceau de cire rouge.
--Pour moi!.... Mon Dieu! qui peut m'écrire ainsi?
--Déachète-la donc! lui dit son frère, moitié souriant et moitié
sérieux.
--Harthing!......s'écria Marie-Louise qui, après avoir lu la signature,
recula d'un pas et resta quelques instants immobile et comme pétrifiée
par la terreur.
Instinctivement, le même cri déchira la gorge des deux amis.
--Harthing! grommela Louis, qui se rapprocha de sa soeur.
--Harthing! toujours cet homme! gronda Bienville.
Frissonnante, Marie-Louise tendit la lettre à son frère en lui disant:
--Tiens, lis, toi.
Celui-ci lut alors à voix haute ce qui suit, sans pouvoir empêcher
pourtant le dédain et la colère d'assourdir sa voix.
"Mademoiselle,
"L'éloignement ni le temps n'ont pu affaiblir en moi l'ardeur de mes
sentiments à votre égard. Et malgré le refus cruel et la malheureuse
scène qui précédèrent votre départ de Boston, je vous aime encore avec,
au moins, toute la passion d'autrefois.
"Pourquoi donc faut-il qu'une simple question de nationalité mette entre
nous deux une muraille plus dure que le fer? Hélas! mon seul nom
d'Anglais amena sur vos lèvres un méprisant sourire, alors que je vous
fis, là-bas, le premier aveu de mon affection pour vous!
"Et pourtant, depuis quand l'amour s'est-il pu choisir une patrie?
"De toutes les femmes que j'ai rencontrées, vous seule, mademoiselle,
avez pu faire vibrer les fibres d'un coeur toujours insensible à tout
autre regard que le vôtre. En vain ai-je voulu étouffer en moi votre
souvenir par les moyens les plus énergiques, et souvent, hélas! les plus
opposés à ce culte idéal que je vous avais voué; non seulement je n'ai
jamais pu l'éteindre, mais encore a-t-il vaincu ma force et ma fierté
blessée. Sans cesse ni relâche, ce souvenir me poursuit le jour, et,
quand vient la nuit, il se suspend à mon chevet pour se glisser dans
chacun des rêves qui passent sur mon front brûlant. Il me tuera, sans
doute!
"Le seul fait de vous avoir écrit vous prouvera que j'ai cessé, de
guerre lasse, cette lutte impossible contre moi-même. Aussi dois-je
avouer que je ressens plus que jamais l'affreux malheur de vous être non
seulement indifférent, mais presque odieux.
"Car, tant que je résistai à cet entraînement, les raisons que je
trouvais pour me persuader de la démence de ma passion, me forçaient de
rompre avec toute espérance; je voyais un refuge seulement dans la mort,
que je cherchais partout sans qu'elle vînt jamais.
"Mais maintenant qu'un hasard--l'appellerai-je heureux?--me rapproche de
vous, maintenant que je ne combats plus parce que, peut-être, j'incline
à espérer encore, je souffre horriblement à la seule pensée qu'un autre
que moi vous pourra posséder.
"Car je sais que vous aimez un jeune Canadien nommé Bienville. Oh! qu'il
est heureux, celui-là! et que je l'exècre!"
--Je te le rends bien, va! interrompit François.
"Mais, cet homme vous aime-t-il autant que je sais vous aimer, moi?...
Sa constance a-t-elle fait ses preuves ainsi que la mienne? Aurait-elle
pu tenir contre un refus sanglant et près de trois ans de séparation?
A-t-il, comme moi, fait partie d'une expédition lointaine et grosse de
périls, rien que pour apercevoir le toit qui vous abrite, ou seulement
voir un coin du ciel sous lequel vous vivez?
"Et encore, quelles sollicitations, que d'adresse ne m'a-t-il pas fallu
employer pour obtenir d'être envoyé comme parlementaire, afin d'avoir le
bonheur de vous entrevoir au moins une fois. Mais, ô fatalité! le sort
ne l'a pas voulu...
"Voilà comment j'ai su prouver à quel point vous méritez d'être aimée.
"Vous remarquerez peut-être qu'il aurait été bien plus court de
m'adresser ce matin à votre frère, que la fortune semblait envoyer à ma
rencontre. Hélas! je ne le pouvais pas. Ma qualité de parlementaire
s'opposait d'abord à ce que je traitasse d'un sujet aussi étranger à ma
mission. Et d'ailleurs, vous l'avouerai-je? j'avais peur que d'un seul
mot, tant votre frère était froid à mon égard, il ne détruisît les
chères illusions qui seules m'ont fait vivre depuis quelque temps.
"Maintenant, dites-moi, est-ce ainsi que ce Bienville a su vous prouver
son amour? Et pourtant, vous l'aimez! tandis que moi...
"Oh! non, vous ne serez pas à lui! sous peu de jours, peut-être dans
quelques heures, on donnera le signal de l'assaut. Sans doute que la
ville sera emportée... et alors...
"Mais que la place soit prise ou non, n'importe! Je te veux revoir,
Marie-Louise, et je te reverrai! Je le jure par les puissances de
l'enfer! Dussé-je, pour cela, traverser le fleuve à la nage, passer sur
le corps sanglant de vos sentinelles, et, seul, escalader, l'épée aux
dents et l'espoir au coeur, l'abrupte rocher qui te protège! Oui, j'irai
te chercher bientôt, fût-ce le jour ou la nuit et au péril de mille
morts. Il te faudra bien me suivre alors, ou sinon, malheur à toi!....et
sur moi malédiction!
JOHN HARTHING."
Un éclair brûla l'oeil de Bienville. Et ce lion rugit:
--Oh! veuille le sort, infâme, que nous nous rencontrions face à face
dans la mêlée!
--Ah! tais-toi! tais-toi! s'écria Marie-Louise éperdue.
Et joignant les mains, elle leva sur son fiancé des yeux pleins de
prière et de larmes, en lui disant, au milieu des sanglots qui
l'étouffaient:
--Par grâce, tu le fuiras, n'est-ce pas?... Mais dis-moi donc que tu le
fuiras... C'est qu'il te tuerait, vois-tu.... Fuir! qu'ai-je dit? je te
demande de fuir, à toi?... O malheureuse que je suis! mon Dieu! mon
Dieu!
Et, vaincue par la souffrance et la terreur où la jetaient ces pensées,
la pauvre enfant s'affaissa sur elle-même.
--Revenez à vous, Marie-Louise, s'écria Bienville en se jetant à genoux
aux pieds de sa fiancée. Pourquoi cette terreur et ces larmes? Ne
voyez-vous donc point que cet homme est fou? Vouloir à lui seul pénétrer
dans la ville!...
--Et prendre la place d'emblée! repartit Louis, qui se mit à rire afin
de rassurer un peu sa soeur.
--Oh! si vous l'aviez vu comme moi, François, si vous saviez quelle
énergie se peint sur sa figure, vous verriez bien alors qu'il est
capable de tout!
--Oui, de tout ce qui est humainement possible, peut-être, mais point de
ce dont il se vante.
Puis voyant l'excitation nerveuse de Marie-Louise se calmer un peu:
--Mais il est bien temps, ce me semble, que je connaisse la funeste
cause qui jeta cet homme sur votre voie. Je vous supplie de ne m'en plus
faire un mystère?
--Oh! moi, je ne pourrais point... Mais, mon bon Louis, parle, toi,
dis-lui tout!
Celui-ci fit alors à son ami le récit qui va suivre.
--C'était un homme de caractère que John Harthing, comme l'indiquaient
des sourcils épais et deux plis entamant son front de bas en haut à la
naissance du nez, ainsi que des lèvres plates qui semblaient adhérer aux
dents. Son front pâle, sillonné de rides, était comme un voile agité
toujours par le souffle intérieur des passions. Et lorsque ses yeux,
d'un gris verdâtre, s'animaient sous leurs paupières inquiètes, on y
voyait passer les fauves reflets de ses appétits désordonnés. Une
chevelure épaisse et rousse recouvrait négligemment ses tempes et son
cou. Sa taille était un peu au-dessus de la moyenne, et sa figure
accusait au moins trente ans.
Si cet homme, dont les désirs n'admettaient point d'obstacles, eût mis
son énergique volonté au service d'une passion généreuse, il eût fait
de grandes choses. Malheureusement ses instincts mauvais se faisant jour
à chaque instant, la fièvre du mal dévorait aussitôt les bons sentiments
qui dormaient en lui.
Pour peu qu'on veuille bien se reporter aux événements qui figurent dans
le second chapitre, on se souviendra quelle passion subite la beauté de
Mlle d'Orsy avait inspirée tout d'abord à Harthing, lorsque des
circonstances deux fois fatales avaient amené l'officier anglais en la
demeure des nouveaux orphelins. A peine fut-il sorti de leur habitation,
alors que les pauvres enfants pleuraient le bon père qu'ils venaient de
perdre, que John Harthing se mit à chercher un moyen pour revoir
Marie-Louise.
--Oh! qu'elle est belle! s'était-il dit en sortant. Voici que je l'aime,
sans lui avoir jamais parlé, sans que son regard ait rencontré le mien
pour me dire si je pourrai lui faire partager un jour l'émotion que sa
vue m'a causée. Qu'elle est belle! combien je l'aime! et que je serai
heureux.... si toutefois elle le veut bien! ajouta-t-il avec un soupir.
Au bout de huit jours, qui avaient paru bien longs à Harthing, celui-ci
se présentait chez Louis d'Orsy, et cachait le but de sa visite sous
deux prétextes assez plausibles. D'abord, il venait assurer les
orphelins de la part qu'il prenait à leur juste douleur. Et ensuite, il
demandait à Louis de vouloir bien lui donner, outre ses leçons
d'escrime, quelques notions de français qu'il viendrait prendre chez M.
d'Orsy lui-même, vu qu'il avait à sa caserne deux compagnons de chambrée
qui les gêneraient dans leurs études. D'Orsy, sans défiance, se rendit
aisément à ces raisons spécieuses, et consentit à recevoir ainsi
l'officier chez lui quatre fois la semaine.
Les sévères vêtements de deuil que portait Marie-Louise, donnaient
encore plus de relief à la pureté de son teint ainsi qu'à la distinction
peu commune de sa personne.
Aussi, durant les quelques semaines qui suivirent, le malheureux
Harthing sentit sa passion s'accroître de jour en jour; tandis que la
blessure qu'elle lui causait devenait de plus en plus cuisante, à mesure
qu'il voyait combien peu Marie-Louise paraissait lui porter
d'attention.
C'était le soir que d'Orsy donnait ses leçons au lieutenant; et, pendant
tout le temps qu'elles duraient, Marie-Louise, assise à l'écart, se
livrait à des travaux d'aiguille, sur lesquels ses yeux restaient
obstinément arrêtés, tandis que l'officier lui jetait de temps à autre
un regard à la dérobée.
Mais n'importe; il la rencontrait assez souvent pour se dire qu'un jour
viendrait peut-être où la jeune fille s'apercevrait enfin d'une
admiration aussi constante que respectueuse. Ensuite, il la voyait
presque chaque jour; que lui importait l'avenir? Et il était loin de
penser qu'une brusque séparation pourrait bien mettre un terme à ces
douces entrevues.
Il vint pourtant ce jour; ce fut lorsque Louis et sa soeur, après avoir
reçu de France la nouvelle de la mort de leur tante et son héritage,
purent payer leur rançon et se préparer à passer au Canada. Mais
Harthing ignora tout presque jusqu'au dernier moment; car d'Orsy, ayant
ses raisons pour ne point admettre un étranger dans la confidence de ses
démarches intimes et de ses projets d'avenir, n'en avait rien dit à son
élève. Quatre jours seulement avant de quitter Boston, il avertit ce
dernier qu'il leur faudrait bientôt cesser leurs études. Et en même
temps le jeune baron instruisit Harthing de son prochain départ pour
Québec.
Cette nouvelle frappa le lieutenant comme un coup de foudre. Il eut
pourtant assez d'empire sur lui-même pour n'en rien laisser paraître
tant qu'il fut en présence des orphelins; mais une fois sorti de leur
demeure, il exhala par les plaintes les plus amères la douleur que lui
causait l'annonce de cette séparation inattendue.
--Pourquoi donc, s'écria-t-il en étouffant un sanglot qui lui montait à
la gorge, pourquoi donc avoir entrevu le bonheur?... seulement pour le
voir s'évanouir, alors que j'avais lieu d'espérer d'en pouvoir goûter un
jour toutes les délices! Insensé! pourquoi ne lui avoir point fait plus
tôt l'aveu de l'affection, de l'admiration sans bornes qu'elle a su
m'inspirer? C'en est fait! elle m'a vaincu sans le savoir; eh bien! dès
demain, j'irai la trouver pour lui offrir de partager mon sort et de
porter mon nom. Elle est pauvre, et elle voudra bien accepter sans
doute. Ah! oui, j'irai!
Quand la matinée du jour suivant fut assez avancée pour lui permettre
cette démarche, Harthing, le coeur partagé entre l'espérance et la
crainte, frappa discrètement à la porte de la chambrette que
Marie-Louise allait bientôt quitter.
Celle-ci vint ouvrir et recula de surprise à la vue du lieutenant. En ce
moment elle était seule; car son frère parcourait la ville pour hâter
les préparatifs du départ.
--M'accorderiez-vous, mademoiselle, la faveur d'un moment d'entretien,
dit le visiteur en saluant profondément Mlle d'Orsy.
--Certainement, monsieur, veuillez entrer, répondit celle-ci, qui rougit
pourtant à la pensée de se trouver seule avec le jeune homme.
Et, montrant un siège à l'officier, elle alla s'asseoir, mais à une
certaine distance de l'étranger.
--Où veut-il en venir? pensa Marie-Louise de plus en plus embarrassée.
--Permettez-moi d'abord, continua John Harthing, de m'excuser auprès de
vous d'avoir caché sous de vains prétextes les fréquentes visites que
je vous ai faites depuis quelques semaines. Vous me pardonnerez
peut-être, quand je vous aurai dit que je vous aimai dès le premier jour
où je vous vis.
A ces derniers mots la jeune fille se redressa soudain, tandis que
l'expression de sa figure devenait sévère, et que le sang fuyait ses
joues.
Harthing, troublé lui-même, prit en bonne part l'émotion que ses paroles
semblaient produire sur la jeune personne. Et, s'enhardissant à mesure
qu'il croyait causer une impression de plus en plus favorable:
--Oh! oui, mademoiselle, je vous aime comme vous n'avez jamais été aimée
sans doute et comme peut-être vous ne le serez jamais. Vous êtes
devenue, sans vous en douter, le but de toutes les aspirations de ma
vie, mon seul espoir, mon seul bonheur. Dans le culte que je vous ai
voué, le plus indifférent de vos gestes fait ma joie. Que serait-ce
donc, ô mon Dieu! si votre regard venait répondre au mien, et si d'un
mot vous alliez réaliser mes craintives espérances!
Surprise par cette brusque déclaration, Marie-Louise restait muette.
--Oh! dites-moi, s'écria-t-il avec plus d'ardeur encore, dites-moi que
vous ne refusez point mon amour. Mettez un terme, aussi éloigné que vous
le voudrez, à l'accomplissement de mes voeux les plus chers, mais
promettez-moi, Marie-Louise, d'être ma femme un jour.
Aussi pâle que le fichu qui recouvrait sa gorge agitée, Mlle d'Orsy se
leva, et jetant à l'Anglais un regard où la colère et le dédain
semblaient rivaliser:
--Jamais! dit-elle.
--Oh! n'est-ce pas que je n'ai point compris, s'écria le malheureux en
se jetant à genoux devant elle.
--La fille des barons d'Orsy ne peut pas être la femme d'un homme dont
les compatriotes ont tué mon père! Allez! monsieur.
Et d'un geste impérieux la noble enfant lui fait signe de sortir.
Mais l'insensé, oubliant tout dans sa déception, saisit la main de Mlle
d'Orsy.
En ce moment la porte s'ouvre avec violence et Louis d'Orsy, d'un bond,
se jette sur Harthing.
--Comment! monsieur, dit-il d'une voix qui tremble à faire peur,
voudriez-vous abuser de la faiblesse d'une jeune fille? Seriez-vous un
lâche, monsieur l'officier?
Celui-ci veut répondre, mais la honte de sa déconvenue et la rage qui le
domine l'en empêchent; et les mots s'arrêtent dans sa gorge desséchée.
--Sans vouloir vous espionner, continue d'Orsy, j'ai entendu vos
propositions avec le juste refus qu'elles vous ont attiré; et je
confirme ce que vous a dit ma soeur. Maintenant, monsieur, vous savez ce
qu'il vous reste à faire.
Harthing s'était relevé; il était là, le front haut, pâle comme un mort,
les mâchoires contractées et l'oeil injecté de sang.
--Oh! enfers! cria-t-il enfin, éperdu, haletant. Je n'avais jamais
daigné descendre jusqu'à l'amour... Il me semblait indigne d'un homme de
guerre de perdre son temps aux genoux d'une femme... Et maintenant que
j'en suis venu à mendier le regard d'une enfant, voilà qu'elle se rit
de moi comme du dernier des bourgeois!
Il se dirigeait déjà vers la porte, quand il se retourna soudain, sombre
comme le génie du mal, en s'écriant:
--Marie-Louise d'Orsy... je fais le serment de prendre une éclatante
revanche... un jour... tôt ou tard... Au revoir, monsieur!
Et la fureur du malheureux était si grande qu'il ne pouvait plus se
contenir. Il lui fallait de l'espace, et il quitta, pour n'y plus
rentrer, cette demeure qui l'avait vu tant aimer et tant souffrir.
Quand d'Orsy eut finit ce récit que nous avons complété dans les détails
qu'il devait nécessairement ignorer, Bienville, qui était devenu plus
sombre encore, repartit:
--Je conçois maintenant le ton de sa lettre. C'est celui d'un homme qui,
n'ayant plus rien à espérer par voie de persuasion, veut essayer les
moyens violents pour voir s'ils ne lui réussiront pas mieux.
--Ce message, dit d'Orsy à son tour, est d'un insensé plus à plaindre
qu'à craindre, je crois. Arrivé aux paroxysme d'une passion déçue et
sentant bien qu'il n'a plus aucun ménagement à garder, il se laisse
emporter par toute la fougue de son violent caractère.
--Mes pressentiments n'étaient pas menteurs, dit enfin Marie-Louise en
sortant un peu de l'état de torpeur où le récit de son frère l'avait de
nouveau jetée. Car depuis l'autre soir où cette sinistre figure m'est
apparue par la fenêtre, un trouble, une angoisse indicible me tourmente.
Il me semble qu'un affreux malheur me menace et m'atteindra bientôt.
Pourquoi, mon Dieu! pourquoi donc avoir jeté ce forcené sur mes pas?
Un assez long silence suivit cette exclamation de la jeune fille. La
sinistre figure de Harthing venait de surgir entre eux; adieu, doux
propos! charmants rêves d'avenir, adieu!
Lorsque dans les beaux jours du printemps, les oisillons, ivres de joie,
gazouillent sous la feuillée, ou traduisent en capricieuses roulades
leurs naïves amours, ils semblent oublier alors tout danger qui pourrait
les menacer. Mais le chasseur est là, qui guette, et, le doigt sur la
détente, prend son temps et attend l'occasion pour mieux tuer. Soudain,
le coup part et le plomb meurtrier traverse leur retraite. Adieu la
joie! La volée s'enfuit en poussant des cris plaintifs. Bienheureuse
encore, si la bande n'a pas trop d'absents à pleurer, quand elle
s'abattra plus loin dans un secret recoin du bois.
Cependant les deux amis, tant pour rassurer Marie-Louise qu'afin de
pourvoir à sa sûreté, car ils ne pouvaient se défendre eux-mêmes d'une
certaine inquiétude, convinrent ensemble de veiller avec un soin extrême
sur la petite maison de la rue Buade.
Ils décidèrent que durant le jour la jeune fille demanderait
l'hospitalité aux dames ursulines, et que les nuits où Lo
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