Gutenberg · eo1.org

← catalogue

Histoire littéraire d'Italie (5/9)

by Pierre Louis Ginguené · French · Gutenberg #35732 · 833,232 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Histoire littéraire d'Italie (5/9)
    
This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States,
you will have to check the laws of the country where you are located
before using this eBook.

Title: Histoire littéraire d'Italie (5/9)

Author: Pierre Louis Ginguené

Editor: P. C. F. Daunou


        
Release date: March 31, 2011 [eBook #35732]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/35732

Credits: Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
        Online Distributed Proofreaders Europe at
        http://dp.rastko.net. This file was produced from images
        generously made available by the Bibliothèque nationale
        de France (BnF/Gallica)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE LITTÉRAIRE D'ITALIE (5/9) ***




Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
Online Distributed Proofreaders Europe at
http://dp.rastko.net. This file was produced from images
generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica)








HISTOIRE LITTÉRAIRE
D'ITALIE

Par P. L. GINGUENÉ,
DE L'INSTITUT DE FRANCE.

SECONDE ÉDITION,
REVUE ET CORRIGÉE SUR LES MANUSCRITS DE L'AUTEUR, ORNÉE DE SON PORTRAIT,
ET AUGMENTÉE D'UNE NOTICE HISTORIQUE PAR M. DAUNOU.


TOME CINQUIÈME.


A PARIS,
CHEZ L. G. MICHAUD, LIBRAIRE-ÉDITEUR,
PLACE DES VICTOIRES, Nº 3.

M. DCCC. XXIV.




HISTOIRE LITTÉRAIRE
D'ITALIE.



DEUXIÈME PARTIE.




CHAPITRE XI.

_Suite de l'Épopée romanesque; poëmes sur d'autres sujets que
Charlemagne et ses Paladins; poëmes tirés des fables grecques; sujets
purement imaginaires; romans de chevalerie de la Table ronde; Giron le
Courtois de l'Alamanni; Vie de ce poëte, idée de son poëme._


Dégagés enfin, non sans peine, de cette branche beaucoup trop féconde
des poëmes romanesques italiens[1], nous aurions lieu d'être effrayés,
si les deux autres que nous avons précédemment indiquées[2], les romans
de la Table ronde et ceux des Amadis étaient aussi fertiles, et si ceux
qui ont pour fondement d'autres fables connues, et les romans de pure
imagination qui sont encore autre chose, avaient de leur côté la même
abondance. Fort heureusement il n'en est rien. La fable de Charlemagne
et de ses pairs avait eu la priorité; elle conserva la préférence, et
peu s'en fallut même que cette préférence ne fût exclusive. Pour
procéder avec ordre dans ce qui nous reste à connaître, commençons par
les poëmes étrangers aux Amadis comme à la Table ronde, et qui, devant
moins nous intéresser, doivent aussi nous arrêter moins.

      [Note 1: Le chapitre précédent contient lui seul, ou les
      extraits, ou les simples notices d'environ quarante poëmes.]

      [Note 2: Chap. III de cette seconde partie.]

Il faut ranger parmi les poëmes romanesques la vieille histoire de _la
Destruction de Troie_, en vingt chants, imprimée dès le quinzième
siècle, et dont l'auteur, d'ailleurs tout-à-fait inconnu, est un certain
Jacques, fils de Charles, prêtre florentin[3]. Les choses y sont prises
de fort haut avant le siége de Troie, et conduites fort loin après. Le
poëme commence par la conquête de la Toison d'or, et redescend
non-seulement jusqu'à la fondation de Rome, mais jusqu'au temps de César
et à la guerre de Jugurtha. Il plaît au _Quadrio_ de dire que ce sujet
n'y est pas mal traité[4]; il l'est à peu près du même style que
l'_Ancroja_ et les autres poëmes de cette nature dont nous avons
ci-devant parlé[5]. L'auteur, il est vrai, n'oublie pas de marquer le
passage d'un chant à l'autre, par la manière dont il finit et dont il
commence; mais s'il a cette partie des formes du roman épique, il n'a
aucun des agréments que l'imagination trouve quelquefois dans ceux mêmes
qui n'ont d'autre mérite que de la frapper ou de la surprendre. Les
événements y sont liés et amenés sans art, et tels à peu près qu'ils se
succèdent dans Dictys de Crète et Darès de Phrygie, puis dans Virgile et
dans les historiens de Rome. C'est la fable, sans ce qui amuse, et
l'histoire sans ce qui instruit.

      [Note 3: _Ser Jacopo di Carlo, prete fiorentino._ Ce nom et
      cette qualité sont inscrits à la fin de son poëme; on n'en sait
      pas davantage. Le titre du poëme est: _Il Trojano dove si tratta
      tutte le battaglie che fecero li Greci con li Trojani_, Vinegia,
      1491, in-4º.; _ibidem_; 1509, in-4º., _con figure_; et après
      plusieurs autres éditions, _ibidem_, 1569, in-8º., sous le titre
      de _Trojano, il qual tratta la destruction de Troja, fatta per li
      Greci, e come per tal destruction fu edificata Roma, Padova e
      Verona_, etc.]

      [Note 4: _In versi italiani non malamente questo soggetto fa
      trattato nel seguente romanzo; il Trojano_, etc., t. VI, p. 475.]

      [Note 5: Chap. IV de cette seconde partie.]

Ce fut encore aux formes du poëme romanesque que le laborieux Louis
_Dolce_[6] eut le courage, ou si l'on veut la patience de réduire le
même sujet, qu'il tira de l'_Iliade_ et de l'_Énéide_ tout entières,
sous le titre de l'_Achille e l'Enea_[7]. Il divisa cette immense
matière en cinquante-cinq chants, qui ont tous pour exorde quelques
maximes philosophiques renfermées le plus souvent dans une octave, et
finissant tous par ces renvois au chant suivant, qui ne donne pas
toujours le désir de voir le chant suivant commencer. Son style est sans
doute beaucoup meilleur; sa manière est sage, sa narration claire et
facile, mais cinquante-cinq chants sont bien longs[8].

      [Note 6: Voyez ci-dessus, t. IV, p. 534 et suiv.]

      [Note 7: _L'Achille e l'Enea di messer Lod. Dolce, dove egli
      tessendo l'historia della Iliade d'Homero a quella dell'Eneide di_
      _Virgelio, ambedue l'ha divinamente ridotte in ottava rima_,
      Vinegia, 1572, in-4º.]

      [Note 8: Il n'y en a pas moins de vingt-quatre pour la seule
      _Énéide_, dans un roman épique beaucoup plus ancien, tiré du poëme
      de Virgile, mais dont l'action, à la vérité, se continue
      jusqu'après la mort de César, et même, si l'on en croit le titre
      (car je n'ai pu me procurer ce bel ouvrage), embrasse jusqu'au
      temps de l'auteur. Chacun des chants a pour exorde une invocation
      à la manière des romans. Ce n'est point, dit le _Quadrio_, t. VI,
      p. 476, une traduction de l'_Énéide_, mais l'_Énéide_ transformée
      en roman. L'auteur est inconnu. Voici le titre du poëme:
      _Incomincia il libro de lo famoso et excellente poeta Virgilio
      Mantovano, chiamato la Eneida volgare, nel quale si narrano li
      gran facti per lui descripti, et appresso la morte di Cesare
      imperadore, con la morte di tutti li gran principi, e signori di
      gran fama li quali a li dì nostri sono stati in Italia, come
      leggendo chiaramente patrai intendere._ La date de l'édition
      placée à la fin est: Bologne, 23 décembre 1491, in-4º.]

L'_Ulisse_[9], dans lequel le même auteur mit en vingt chants tout le
sujet de l'_Odyssée_, porte moins de ces signes auxquels on reconnaît le
roman épique. Aux débuts de chant, point de maximes, point d'exordes; le
récit continue simplement comme dans les poëmes héroïques, et le premier
chant même commence sans invocation, sans exposition. «Tous les Grecs
étaient retournés dans leur patrie, et avaient revu leur terre natale,
tous ceux du moins qui avaient échappé à la mort et que le fer des
Troyens n'avait pas moissonnés[10].» Mais à la fin de tous les chants,
l'auteur met encore le cachet du genre romanesque, en s'interrompant
lui-même, en congédiant son auditoire, et le renvoyant à l'autre chant.
«Télémaque s'est mis au lit; qu'il y reste: pour moi, je veux le laisser
là pour ne pas ajouter d'autre papier à cette feuille[11]; le soleil
vient de se coucher dans l'Océan, Homère faisant ici une pause, je
suspendrai aussi mon chant[12].» Tantôt c'est: mais pour que la longueur
de ce récit ne vous ennuie pas, je raconterai le reste une autre
fois[13]; tantôt: c'est ce que je vous réserve pour l'autre chant, si
vous voulez l'entendre[14], et tantôt: ce qui arrive ensuite à ce baron
invincible (et notez bien que ce baron est Ulysse), est écrit dans
l'autre chant, pour votre plaisir[15]; ainsi du reste. Ces formes peu
homériques sont des disparates d'autant plus étranges, que dans tout le
cours de sa narration, le ton de l'auteur est le plus sérieux du monde.

      [Note 9: _L'Ulisse di M. Lod. Dolce da lui tratto dall'Odissea
      d'Homero e ridotto in ottava rima_, Vinegia, 1573, in-4º.]

      [Note 10:
      _Erano tutti i Greci ritornati A le lor patrie, a le natie
      contrade,_ etc.
      (C. I, st. 1.)]

      [Note 11: Fin du c. I.]

      [Note 12:--du c. III.]

      [Note 13:--du c. IV.]

      [Note 14: Fin du c. V.]

      [Note 15:--du c. VI.]

Dans deux autres grands poëmes, qui parurent de son vivant, il traita du
moins des sujets absolument romanesques; il choisit deux héros dont les
aventures fabuleuses font suite au roman des Amadis, Palmerin d'Olive et
Primaléon son fils[16]. Chacun d'eux fut le sujet d'un véritable roman
épique, l'un en trente-deux et l'autre en trente-neuf chants. Il les
publia l'un après l'autre, à une seule année d'intervalle[17]. Cette
facilité paraît merveilleuse; mais le merveilleux disparaît, quand on
voit combien le style de ces deux poèmes est faible, traînant et peu
travaillé. Ce n'est absolument que de la prose rimée; et n'ayant eu
d'autre peine que de versifier les traductions en prose italienne de
deux romans espagnols, il n'est pas étonnant que dans une langue aussi
abondante en rimes, l'auteur ait pu fournir deux fois, en si peu de
temps, une si longue carrière.

      [Note 16: Je parlerai des Amadis dans le chapitre suivant.]

      [Note 17: _Palmerino di Oliva_, Venezia, 1561, in-4º.;
      _Primaleone figliuolo del Re Palmerino_, Venezia, 1562, in-4º.]

Quant au fond même de ce double sujet, il n'est pas d'un intérêt assez
vif pour racheter la faiblesse de l'exécution. Pigmalion, roi de
Macédoine, mais roi de la façon du premier auteur de ces romans, eut un
fils nommé _Florendo_, qui devint amoureux d'Agriane, fille d'un
empereur de Constantinople. L'intelligence des deux amants eut des
suites. Pour les cacher, Agriane fit porter sur la montagne d'Olive
l'enfant dont elle accoucha en secret. Enveloppé dans une corbeille, il
fut suspendu aux branches d'un palmier. Un villageois qui vint à passer
ayant entendu les cris de cet enfant, en eut pitié, le détacha du
palmier, l'emporta dans sa maison, et ne sachant de quel nom l'appeler,
lui donna celui de Palmerin d'Olive, à cause de l'arbre et de la
montagne où il l'avait trouvé. Agriane fut ensuite mariée avec Tarise,
roi usurpateur de Hongrie; mais _Florendo_ attaqua ce roi, le tua, et
reconquit tous ses droits sur sa chère Agriane.

Palmerin, leur fils, avait montré dès sa première jeunesse un courage à
toute épreuve. Instruit de bonne heure que le paysan qui l'avait
recueilli n'était point son père, il était allé chercher les aventures.
Il mérita d'être armé chevalier en Macédoine par _Florendo_, son père,
qui ne le connaissait pas, et se couvrit de gloire dans des expéditions
périlleuses et lointaines. Point de chevalier sans une maîtresse;
Palmerin prit pour la sienne la fille de l'empereur d'Allemagne,
princesse très-belle et très-tendre, mais qui, par malheur, n'avait pas
un nom très-poétique: elle s'appelait Polinarde. C'est pour lui plaire
que Palmerin fit des exploits et entreprit des guerres à ne point finir.
Une de ses expéditions fut de délivrer _Florendo_ et Agriane d'une
prison où ils avaient été jetés après que _Florendo_ eût détrôné et tué
son rival, le roi usurpateur de Hongrie. C'est après cet exploit qu'ils
reconnaissent Palmerin pour leur fils. L'empereur de Constantinople
ayant enfin consenti au mariage de sa fille Agriane avec _Florendo_,
l'empereur d'Allemagne consent aussi à donner Polinarde sa fille au
brave Palmerin d'Olive. Palmerin finit, après bien d'autres exploits,
par succéder à son père et à son beau-père, sur le trône de Macédoine et
sur celui de Constantinople; et ce fut un des plus grands et des plus
glorieux empereurs qu'ait eus la Grèce, quoiqu'il ne soit pas fait la
moindre mention de lui dans l'histoire du Bas-Empire.

Son fils Primaléon ne fit pas de moins belles choses. Le nom de sa
maîtresse n'était pas beaucoup plus heureux; mais Gridonie avait autant
de beauté qu'en avait eu Polinarde, et Primaléon fit pour l'obtenir tout
ce que l'amour et la valeur faisaient alors entreprendre. Devenu son
époux, il gouverna long-temps la Grèce sous les ordres de Palmerin son
père, soutint l'honneur de sa couronne dans des guerres terribles, qu'il
parvint à terminer heureusement; et, devenu héritier de son trône, il le
fut aussi de sa gloire.

Tel est, en peu de mots, le sujet de ces deux poëmes, dont les
embellissements sont, comme à l'ordinaire, de grands combats, des
tournois, des dragons, des géants, des enchantements et des fées. Ils
méritent peu qu'on s'y arrête; et, soit par les vices du sujet même,
soit par la faute du poëte, on parle peu de Palmerin et de Primaléon, et
on les lit peut-être encore moins.

Quoique les sujets de tous ces poëmes puissent être appelés imaginaires,
il en est cependant à qui l'on peut plus strictement donner ce nom,
parce qu'ils ne roulent sur aucune tradition, même romanesque, mais sur
des aventures particulières et des histoires d'amour prises dans la vie
commune, et qui sont le plus souvent de pure invention. Tel est celui de
Gaspard Visconti, poëte lyrique de quelque réputation au quinzième
siècle[18], que l'on joint ordinairement à l'_Unico_, au _Notturno_, à
l'_Altissimo_, pour marquer dans l'histoire de la poésie une époque de
décadence. Il raconta en huit livres, et en _ottava rima_, les amours de
Paul Visconti, son parent, avec une belle _Daria_[19], qui n'est connue
que par ce poëme, et par conséquent ne l'est guère, attendu qu'on le lit
peu.

      [Note 18: 1: Il était de Milan, et en faveur auprès du duc
      Louis Sforce et de la duchesse Béatrix. Ses poésies sont
      intitulées; _Rime del magnifico messer Gasparo Visconti_,
      Mediolani, 1493, in-4º.]

      [Note 19: _De dui Amanti, poema di Gasparo Visconti_, Milano,
      1492, in-4º.; 1495, _idem._]

On lit un peu davantage, et du moins par curiosité, un autre roman du
même genre, dont le titre est _Philogine_; le sujet, les amours d'Adrien
et de Narcise[20]; l'auteur, _Andrea Bajardo_ ou _Bajardi_. C'était un
gentilhomme parmesan, qui se distingua dans sa jeunesse par son adresse
et par sa force dans les tournois et dans tous les exercices
chevaleresques, et qui fut capitaine d'une compagnie d'hommes d'armes
sous notre roi Louis XII. Il le suivit en France, vécut à sa cour, et
fut honoré à Paris, par ordre du roi, d'une couronne de laurier.

      [Note 20: Voici le titre entier: _Libro d'arme e d'amore
      nomato_ PHILOGINE, _nel qual si tratta d' Hadriano e di Narcisa,
      delle giostre e guerre fatte per lui e de molte altre cose amorose
      e degne: composto per il magnifico cavaliero messer_ ANDREA
      BAJARDO _da Parma_, etc., Parma, 1508, in-4º.--Vinegia,
      1530,--_Ibid._, 1547.]

Ce brave chevalier cultivait les lettres et surtout la poésie. Il avait
aussi composé en prose un traité de l'oeil, un autre de l'esprit, et un
roman dont la trompe ou le cor de Roland était le sujet. Un recueil de
ses sonnets qui courait manuscrit[21], ayant été lu par une dame à qui
sans doute il ne pouvait rien refuser, elle voulut absolument qu'il
composât un traite ou un roman d'amour, où il pût mettre en action les
sentiments répandus dans ce recueil de poésies. Ce fut pour lui obéir,
qu'il écrivit ce poème. Il l'intitula _Philogine_, c'est-à-dire ami des
femmes. Sous le nom d'Adrien et de Narcise, il y raconta ses premières
amours. Adrien, jeune guerrier d'une haute naissance, étant à l'église,
par un beau jour de la Pentecôte, y voit Narcise, belle et très-aimable
veuve du vingt ans. Elle le voit aussi. L'amour naît entre eux de ce
premier regard. Les tourments qu'ils ont à souffrir, les obstacles à
vaincre, les ruses des serviteurs qu'ils emploient, les doux entretiens
qu'ils se procurent, les faits d'armes qu'Adrien entreprend pour sa
maîtresse, enfin tous les petits ou grands accidents qui peuvent naître
dans une intrigue amoureuse, et qui se terminent par l'union désirée des
deux amants, forment toute la matière du poëme.

[Note 21: Ils ont été imprimés à Milan en 1756, par Fr. _Fogliazzi_,
avec des Mémoires sur la vie de l'auteur.]

Il est divisé en deux livres, mais à l'imitation du _Roland amoureux_,
chacun de ces livres est subdivisé en chants; le premier en contient
sept, et le second cinq. Chacun des chants commence, ainsi que le
premier, par une invocation à Vénus. Il n'y en a qu'une dans Lucrèce,
mais Vénus dut en être plus contente que des sept invocations de
_Bajardi_. Tous ses chants se terminent, non par deux ou trois vers,
comme dans la plupart des autres poèmes romanesques, mais par une octave
entière, où il annonce que sa narration est interrompue et qu'il la
reprendra le lendemain. Le style de ce poëte est simple et clair, mais
dépourvu de grâce, de force et de coloris.

C'est encore un roman tout imaginaire que _les Amours de Pâris et de
Vienna_, mis en dix chans et en octaves par _Mario Teluccini_, surnommé
_il Bernia_, à qui l'on doit un plus long poëme sur _les Folies du neveu
de Rodomont_[22]; mais ce n'est que la traduction en vers d'un vieux
roman français, dont il avait paru vingt ans auparavant une traduction
en prose[23]. On ne peut appeler des poëmes, mais simplement des
Nouvelles en vers l_'Histoire de Gentil et Fidèle_[24], quoiqu'elle soit
d'un littérateur célèbre, _Lilio Giraldi Cintio_; et celle d_'Octinel et
de Julie_[25] dont l'auteur est inconnu; et l_'Histoire lamentable,
amoureuse, antique et exemplaire de Pirame et Thisbé_[26]; et à plus
forte raison _la Brune et la Blanche_ [27]; et _la Nouvelle de madame
Isotte de Pise_[28]; et celle de _la prudente Flaminie_[29]; et
l'_Histoire du jaloux, où l'on raconte les grands tourments et les
excessives douleurs que souffrent nuit et jour ceux qui tombent dans
cette infortune_[30].

      [Note 22: Voyez ci-dessus, t. IV, p. 557, et note 1. Le titre
      de ce roman-ci est: _Innamoramento di doi fidelissimi amanti Paris
      e Vienna_, avec figures, et sans nom d'auteur; Genova, 1571,
      in-4º.; Venezia, 1577, in-8º.]

      [Note 23: Sous le simple titre de _Paris e Vienna_, Venezia,
      1549, in-8º. Ce même roman a été remis en vers et en _ottava
      rima_, dans le siècle suivant, sous le même titre, par un certain
      _Angelo Albani_ d'Orviéte, Roma, 1626, in-12.]

      [Note 24: _La leggiadra istoria di Zentile e Fedele_, sans nom
      de lieu et sans date, mais imprimé, selon toute apparence à
      Venise, vers la fin du quinzième siècle.]

      [Note 25: _Incomincia la historia di Octinello et Julia, in
      ottava rima_, in-4º., sans nom de lieu et sans date, mais du
      commencement du seizième siècle.]

      [Note 26: _Piramo e Tisbe, historia compassionevole, amorosa y
      antichissima, et esemplare_, Milano, sans date, in-4º.]

      [Note 27: _La Bruna e la Bianca_, in-8º., sans date et sans
      nom de ville, mais imprimé à Sienne.]

      [Note 28: _Novella di madonna Isotta de Pisa, dove si
      comprende la sapienza d'un giovane nel corregger la superba
      moglie, composta per Andrea Volpino, cosa ridicolosa e piacevole_,
      Treviso, in-4º., sans date.]

      [Note 29: _Flaminia prudente, composta per capriccio da Paolo
      Caggio, Palermitano_, Venezia, 1551, in-8º.]

      [Note 30: _Istoria del Geloso, nella quale si narra i grandi
      affanni, ed eccessivi dolori che di e notte patiscono quegli
      infelici che in tal caso si abbattono, con i grandissimi lamenti_,
      etc., _Firenze Pistoja_, in-4º., sans date.]

Mais il est temps de quitter ces petits objets et de jeter les yeux sur
deux véritables romans épiques, recommandables par le nom et la
réputation de leurs auteurs, et d'autant plus remarquables qu'ils sont à
peu près les seuls qu'aient fournis à l'Italie deux branches de romans
qui ont eu tant de vogue, et produit tant et de si gros volumes en
France et en Espagne, la Table ronde et les Amadis.

Les deux principaux sujets tirés de la Table ronde, Lancelot du Lac et
Tristan le Léonois, furent connus de très-bonne heure en Italie par des
traductions en prose de nos vieux romans français. Mais ces deux fables
intéressantes n'y inspirèrent long-temps aucune Muse, et ne furent mises
qu'assez tard et très-imparfaitement en vers. Les amours de Lancelot et
de la belle Genèvre, déjà célèbres au temps du Dante, comme on le voit
dans son admirable épisode de _Francesca da Rimini_, ne reçurent les
honneurs du roman épique _in ottava rima_[31], que d'un _Niccolò
Agostini_, qui n'est pas le même que le mauvais continuateur du
_Bojardo_, mais qui n'est pas meilleur que lui. Il n'y eut qu'un mauvais
petit poëme anonyme sur le beau sujet des amours de Tristan et de la
belle Iseult[32]; mais ce fut enfin un véritable poëte qui traita cette
chevalerie de la Table ronde, quand l'_Alamanni_, réfugié en France,
composa son _Girone il Cortese_ d'après un vieux roman, célèbre dans
notre ancienne littérature.

      [Note 31: _Lo Innamoramento di Lancilotto e di Ginevra nel
      quale si trattano le orribili prodezze, e le strane venture di
      tutti i cavalieri erranti della Tavola ritonda, libri due_,
      Venezia, 1531, in-4º., _libro terzo ed ultimo_, etc., Venezia,
      1526, in-4º., _configure_. _Agostini_ ne put pas terminer ce
      troisième livre, et ce fut _Marco Guazzo_ qui l'acheva. Un
      meilleur poëte, _Erasmo di Valvasone_, dont nous verrons un fort
      bon poëme sur la chasse, entreprit de remettre en vers tout ce
      roman; mais, quelle que fût la cause de cette interruption, il
      s'arrêta au quatrième chant, et cet ouvrage est resté imparfait.
      Il est intitulé: _I quattro primi canti del Lancilotto_, Venezia,
      1580, in-4º.]

      [Note 32: _Innamoramento di M. Tristano e di madonna Isotta_,
      in-4º., sans nom de lieu et sans date.]

_Luigi Alamanni_ était né à Florence, le 8 octobre 1495, d'une ancienne
famille noble[33]. Il fit ses études dans l'université de sa patrie, et
eut pour maître le savant _Cattani da Diacetto_. Ses progrès furent
au-dessus de son âge. A peine sorti du collège, il fut admis à de
savantes réunions qui se formaient dans les jardins de _Bernardo
Ruccellaj_, reste de cette ancienne académie platonicienne qui avait
fleuri sous les auspices de Laurent de Médicis. Il y acquit l'amitié de
la plupart des savants qui la composaient, et surtout celle du Trissin
qu'il regarda toujours comme son maître. Marié dès l'âge de vingt-un
ans[34], le bonheur dont il jouissait fut bientôt troublé. Le cardinal
Jules de Médicis gouvernait alors la république de Florence. Le père de
_Luigi_ était très-attaché au parti des Médicis, et le jeune poëte était
lui-même en faveur auprès du cardinal; un désagrément qu'il éprouva
changea ses sentiments et sa position. Dans la fermentation où Florence
était alors, le cardinal avait défendu le port d'armes, sous peine d'une
assez forte amende. L'_Alamanni_ fut pris en contravention pendant la
nuit, et obligé de payer l'amende, quelques réclamations qu'il pût
faire. Son ressentiment fut profond: il se lia avec d'autres mécontents,
et lorsqu'à la mort de Léon X, il se forma une conjuration pour secouer
le joug des Médicis[35], il y entra des premiers.

      [Note 33: Son père, _Pietro di Francesco Alamanni_, et sa
      mère, _Ginevra Paganelli_, eurent cinq autres fils.]

      [Note 34: En 1516.]

      [Note 35: Voyez _Varchi_, _Segni_, _Nerli_, et tous les
      historiens de Florence.]

Le mauvais succès de cette entreprise le força de s'enfuir
précipitamment de Florence[36]. Il se retira d'abord chez le duc
d'Urbin, et ensuite à Venise, où il reçut le meilleur accueil dans la
maison de _Carlo Capello_, sénateur, ami des lettres et qui les
cultivait lui-même. Condamné comme rebelle à une amende de 500 florins
d'or, ses craintes se portèrent plus loin lorsqu'il vit le cardinal Jules
devenu pape sous le nom de Clément VII[37]; et ne se trouvant pas en
sûreté à Venise, il voulut se retirer en France, avec _Zanobi
Buondelmonte_ son ami, son complice et compagnon de son exil. Ils furent
arrêtés à Brescia, et mis en prison à la demande du pape; mais _Capello_
l'ayant appris, employa si bien son crédit et les moyens que lui donnait
sa fortune, qu'il parvint à les faire échapper.

      [Note 36: Mai 1522.]

      [Note 37: En 1523.]

Alors l'_Alamanni_ commença une vie errante. Accueilli en France avec
distinction par François Ier., il eut part aux bonnes grâces et aux
libéralités de ce monarque. En 1525, il essaya de se rapprocher de sa
patrie; étant en mer aux environs de l'île d'Elbe, il fut attaqué d'une
maladie dont il fut sur le point de mourir. Il était à Lyon au
commencement de l'année suivante. Il alla ensuite à Gênes[38], où il
demeura quelque temps. Enfin la fortune parut s'adoucir en sa faveur.
L'armée de Charles-Quint s'empara de Rome[39]: la pape était assiégé
dans le château Saint-Ange: Florence se souleva, chassa les Médicis et
rappela ses citoyens exilés. L'_Alamanni_ rentré dans ses foyers, ne
songea d'abord qu'à se livrer à son goût pour la poésie; mais dans les
orages politiques qui peut se flatter de n'être pas arraché à de
paisibles études? Dans une assemblée des principaux citoyens, où l'on
examinait si Florence devait rester liguée avec le roi de France contre
l'empereur, ou tâcher de se réconcilier avec le pape et de renouveler
avec l'empereur les anciens traités, l'_Alamanni_ fut appelé, malgré sa
jeunesse, et quoiqu'il n'eût aucun emploi public. Frappé des dangers que
courait sa patrie en restant attachée à la France, dont les affaires
n'avaient jamais pu se rétablir depuis la bataille de Pavie, il soutint
l'opinion d'une ligue avec l'empereur, dans un discours que le _Varchi_
rapporte au cinquième livre de son histoire.

      [Note 38: En 1526.]

      [Note 39: En 1527.]

Rien de plus intéressant que le portrait du jeune poëte tracé par ce
grave historien. «Louis _Alamanni_, dit-il, outre la noblesse de sa
maison, outre la grande réputation que ses études, ses travaux assidus,
et principalement ses poésies en langue toscane lui donnaient déjà dans
les lettres, avait un extérieur très-agréable, un caractère plein de
douceur, et par-dessus tout un ardent amour de la liberté. Après qu'on
eut délibéré quelque temps, et ouvert différents avis selon la diversité
des opinions et des partis, lorsqu'on le pria de dire son opinion sur
cette affaire et sur ce qu'exigeait en général le salut de la
république, il se leva en rougissant, se découvrit avec respect[40], et
tout le monde ayant fait silence et tenant les yeux attentivement fixés
sur lui, il parla ainsi, non pas avec une voix forte (car il l'avait
aussi faible que son esprit était distingué), mais avec beaucoup de
grâce.»

      [Note 40: Le texte dit: _E il cappuccio di testa
      reverentemente cavatosi_; ce qui prouve que les Florentins
      portaient encore le capuce au seizième siècle.]

Ce discours, très-long dans _Varchi_, paraît, comme ceux de Tite-Live,
appartenir plus à l'historien qu'au personnage: mais si toutes les
paroles ne sont pas de l'_Alamanni_, le fond en est sans doute. On a vu
quelle fut son opinion. L'avis contraire l'ayant emporté, on répandit le
bruit qu'il avait parlé en faveur des Médicis ses ennemis, contre le roi
de France son bienfaiteur. Devenu suspect au parti populaire, il
séjourna moins à Florence, et fit à Gênes de fréquents voyages. Il y
était en 1527, lorsqu'une armée française et vénitienne s'étant
approchée de Livourne; il fut nommé commissaire général pour le logement
et l'approvisionnement des troupes, emploi qu'il accepta et qu'il
remplit avec beaucoup de zèle. Peu de temps après, Florence ayant armé
tous ceux de ses citoyens qui étaient entre dix-huit et trente-six ans,
l'_Alamanni_ prit les armes. Il fit cependant de nouveaux efforts pour
engager les Florentins à traiter avec l'empereur. Il y était excité par
le célèbre André Doria; le libérateur de Gênes, qui avait conçu pour
lui beaucoup d'amitié; mais le parti français étant toujours le plus
nombreux et le plus fort dans le conseil, l'_Alamanni_ se rendit
inutilement plusieurs fois de Florence à Gênes et de Gènes à Florence.
Doria partit alors pour l'Espagne avec ses galères; il y conduisit
l'_Alamanni_, qui ne tarda pas à être instruit de ce qui se tramait
entre le pape et l'empereur contre la liberté de Florence. Il expédia
aussitôt de Barcelone un brigantin pour en avertir son gouvernement;
mais on n'en voulut rien croire, et on lui sut mauvais gré de ce
service.

Cependant Charles-Quint s'étant rendu à Gênes avec la flotte de Doria,
les Florentins, revenus trop tard de leur aveuglement, nommèrent quatre
ambassadeurs pour se rendre auprès de lui, et chargèrent l'_Alamanni_
d'en prévenir l'empereur et de le disposer à les recevoir. Ces
ambassadeurs ne purent rien obtenir. Le sort de la malheureuse Florence
était décidé. Les troupes du pape et de l'empereur en pressaient le
siége, les assiégés, réduits aux dernières extrémités, furent enfin
obligés de se rendre[41], et de recevoir pour maître Alexandre de
Médicis. Les principaux du parti populaire furent condamnés, les uns à
la mort, les autres au bannissement. L'_Alamanni_ fut exilé en Provence;
mais bientôt après, sous prétexte qu'il observait mal son ban, on lui
fit son procès comme rebelle. Ayant donc perdu l'espoir de rentrer dans
sa patrie, il résolut de se fixer en France. Il trouva dans François
Ier un généreux protecteur. Ce roi, dont la véritable gloire est
d'avoir été pour nous le restaurateur des lettres, donna au poëte
florentin des emplois lucratifs, le décora du cordon de Saint-Michel,
lui procura enfin un repos honorable dont plusieurs de ses meilleurs
ouvrages furent le fruit. Ce fut alors qu'il publia en deux volumes le
recueil de ses poésies toscanes[42], qu'il dédia au roi. Il lui dédia de
même son beau poëme didactique de _la Coltivazione_, qu'il fit imprimer
environ quatorze ans après[43].

      [Note 41: Août 1530.]

      [Note 42: Lyon 1532.]

      [Note 43: Paris, 1546.]

Malgré les avantages dont il jouissait en France, il désira revoir
l'Italie. Il y fit un voyage en 1537. Le duc Alexandre et le pape
Clément VII n'étant plus, il espéra, mais en vain, la fin de son exil.
Il resta plus d'un an à Rome, se rendit ensuite à Naples; puis revenant
sur ses pas, il reprit le chemin de la Lombardie. En passant à la vue du
territoire de Florence, en touchant, comme il le dit dans un fort beau
sonnet[44], cette terre qu'il avait trop aimée, il se sentit
profondément ému. Ferrare, Padoue, Mantoue l'arrêtèrent quelque temps.
De là il revint en France, où la faveur de François Ier l'attendait.
Lorsque ce roi voulut envoyer un ambassadeur à Charles-Quint en Espagne,
après la paix de Crespi[45], ce fut de l'_Alamanni_ qu'il fit choix. Une
circonstance particulière rendait ce choix singulier, et produisit une
scène assez piquante entre l'ambassadeur et l'empereur. Long-temps
auparavant, l'_Alamanni_ avait adressé à François Ier un dialogue
allégorique entre le coq et l'aigle, _Il Gallo e l'Aquila_, dans lequel
le coq, emblème du roi de France, appelait l'aigle, qui désignait
l'empereur,

                    _Aquila grifagna
        Che per più divorar due becchi porta,_

oiseau de proie, qui porte deux becs pour dévorer davantage. Charles
connaissait ces vers. Dans l'audience où l'_Alamanni_ lui fut présenté,
au milieu d'une cour nombreuse, l'ambassadeur fit l'éloge de l'empereur,
en orateur ou même en poëte. Il commença par le mot _Aquila_ plusieurs
de ses périodes. Quand il eut fini, Charles qui l'avait écouté avec
beaucoup d'attention et l'oeil continuellement fixé sur lui, se contenta
de répondre:

                    _Aquila grifagna
        Che per più divorar due becchi porta._

      [Note 44: Ce sonnet ne se trouve point dans les OEuvres de
      l'_Alamanni_, mais dans un recueil intitulé: _Rime diverse di_
      _molti eccellentissimi autori_, Venezia, 1549, in-8º., l. II, p.
      49. Il commence par ces deux vers:

        _Io ho varcato il Tebro, e muovo i passi,
        Donna gentil, sovra le tosche rive._

      Et finit par ce tercet:

        _Quinci dico fra me: pur giunto io sono
          Dopo due lustri almen tra miei vicini
          A toccar il terren che troppo omai._]

      [Note 45: En 1544.]

Tout autre en aurait peut-être été troublé; mais l'_Alamanni_ reprit
sur-le-champ d'un air grave: «Puisque ces vers sont parvenus jusqu'à V.
M., je lui déclare que je les ai faits, mais en poëte à qui la fiction
appartient; maintenant, je lui parle en ambassadeur, à qui le mensonge
n'est jamais permis. Il me le serait moins qu'à tout autre, puisque je
suis envoyé par un roi dont la sincérité est connue, à un monarque aussi
sincère que l'est V. M. J'écrivais alors en jeune homme; aujourd'hui je
parle en homme mûr. J'étais indigné de me voir chassé de ma patrie par
le duc Alexandre, gendre de V. M. Je suis maintenant libre de toute
passion et persuadé que V. M. n'autorise aucune injustice.» Cette
réponse aussi sage que spirituelle, plut beaucoup à l'empereur. Il se
leva, mit une main sur l'épaule de l'ambassadeur, et lui dit: «Vous
n'avez point à vous plaindre de votre exil, puisque vous avez trouvé un
protecteur tel que le roi de France, et que pour l'homme de talent tout
pays est une patrie: c'est le duc de Florence[46] qu'il faut plaindre
d'avoir perdu un gentilhomme aussi sage, et d'autant de mérite que
vous.» Dès ce moment l'_Alamanni_ fut traité avec la plus grande
distinction dans cette cour; et ayant obtenu tout ce qu'il demandait au
nom du roi, il partit comblé d'honneurs et de présents.

      [Note 46: C'était alors le jeune Cosme de Médicis qui avait
      succédé au duc Alexandre, assassiné par _Lorenzino_.]

François Ier, mourut en 1547; son fils Henri II n'eut pas moins de
bienveillance que lui pour notre poëte. Il l'engagea à terminer son
poëme de _Girone il Cortese_, dont François Ier lui avait donné le
sujet. L'_Alamanni_ publia ce poëme l'année suivante, et le dédia au
nouveau roi. Ce prince l'employa comme avait fait son père, dans
plusieurs négociations. Il l'envoya à Gênes[47], pour engager cette
république dans ses querelles avec Charles-Quint; mais toute l'adresse
du négociateur fut inutile, et il revint sans y avoir pu réussir. Il ne
devait plus revoir sa chère Italie. Cinq ans après, il était à Amboise
avec la cour, lorsqu'il fut attaqué d'une dyssenterie dont il mourut,
âgé de soixante ans et demi[48].

      [Note 47: En 1551.]

      [Note 48: 18 avril 1556.]

Il avait été marié deux fois. Baptiste, l'aîné de deux fils qu'il avait
eus de sa première femme, fit fortune dans l'état ecclésiastique. Il fut
abbé de Belleville, évêque de Bazas, et ensuite de Mâcon. Le second,
nommé Nicolas, fut chevalier de l'ordre de St-Michel et capitaine des
gardes du roi. C'est de celui-ci que sont sorties les différentes
branches de cette famille qui ont existé, et qui existent même encore,
en France et jusqu'en Pologne[49].

      [Note 49: Voyez l'Histoire généalogique des familles de
      Toscane, par le P. _Gamurrini_.]

Quoique marié et père de famille, l'_Alamanni_ aima, ou parut aimer
plusieurs femmes, peut-être seulement pour en faire le sujet de ses
vers; car il arrive souvent que les poëtes placent dans leur imagination
une maîtresse, comme les peintres posent devant leurs yeux un modèle. On
voit dans ses _rime_, ou poésies lyriques, une Cinthie et une Flore tout
à la fois. Pendant son séjour en Provence, il ne trouva point de beauté
capable de le fixer. Il en dit, dans une de ses satires, des raisons qui
ne sont pas flatteuses pour les manières et pour l'esprit des
Provençales de ce temps-là. Une seule fit sur lui quelque impression, et
lui donna des espérances; mais il s'aperçut bientôt qu'elle se jouait de
lui; et, rompant avec elle, il aima mieux reprendre en imagination les
fers de quelques beautés italiennes.

Il porta surtout ceux d'une belle Génoise, qu'il désigne souvent sous
le nom de Plante Ligurienne, _Ligure Planta_. On croit que son vrai nom
était _Larcara Spinola_: on croit aussi qu'elle était pour quelque chose
dans les fréquents voyages qu'il fit à Gênes, depuis les premiers
dégoûts politiques qu'il avait éprouvés à Florence. Il aima encore une
certaine _Béatrice_, de la noble maison des _Pii_, peut-être pour avoir
un rapport avec Dante, comme il s'était félicité d'en avoir un avec
Pétrarque, en chantant sa _Plante Ligurienne_, auprès de la Sorgue et
de Vaucluse. Au reste il ne paraît pas que toutes ces passions aient
rien coûté aux belles dames qui eu furent les objets: raison de plus
pour croire qu'elles ne furent que poétiques, et qu'elles ne lui
coûtèrent à lui-même que des vers.

L'_Alamanni_ est un des poëtes qui font le plus d'honneur à l'Italie, et
auxquels il est le plus honorable pour la France d'avoir offert un
asyle. Son titre de gloire le plus solide est le poëme de
l'_Agriculture_, que nous trouverons au premier rang, quand nous en
serons à la poésie didactique. Ses poésies diverses contiennent des
élégies, des églogues, des satires, des sonnets, des hymnes, des sylves
ou petits poëmes, une imitation en vers de l'_Antigone_ de Sophocle,
etc. Ce recueil[50], imprimé à Florence presque en même temps qu'il le
fut à Lyon, fut brûlé publiquement à Rome, par ordre de Clément VII,
sans doute pour quelques traits amers répandus dans les satires, mais
surtout en haine de l'auteur. A Florence, un malheureux libraire s'étant
avisé de le mettre en vente, fut condamné par le duc Alexandre à une
amende et au bannissement. Un autre qui n'en avait vendu que quatre
exemplaires, n'en fut pas quitte à moins de 200 écus. Les traits
satiriques contre Rome et contre Florence étaient accompagnés de
quelques autres contre les tyrans; et ces derniers traits auraient moins
ressemblé à Alexandre, s'il eût été capable de les pardonner.

      [Note 50: _Opere toscane, tomo primo, Lugduni_, 1532, in 8º.;
      _tomo secondo, ibid._ 1533. Le premier volume fut réimprimé à
      Florence la même année 1532. Les deux volumes reparurent ensemble,
      à Venise 1533, et _ibid._ 1542, in-8º.]

L'_Alamanni_ laissa de plus une comédie intitulée _Flora_, des sonnets
et d'autres pièces de vers épars dans différents recueils, des
épigrammes, et le poëme héroïque de l'_Avarchide_, qu'il fit dans les
dernières années de sa vie, et qui ne fut imprimé qu'après sa mort. On
voit dans tous ses ouvrages une grande pureté de style, de l'élégance,
et une extrême facilité, mais qui manque souvent de concision et de
force. Il écrivait rapidement, il improvisait même dans l'occasion, sur
toute sorte de sujets, et c'est un des seuls improvisateurs italiens qui
aient été de véritables poëtes. Il employa tout au plus deux ans à
composer _Giron le Courtois_, qui est en vingt-quatre chants, chacun de
mille à douze cents vers et quelquefois davantage[51].

      [Note 51: _Gyrone il Cortese di Luigi Alamanni, al
      christianissimo et invittissimo re Arrigo secondo. Stampato in
      Parigi da Rinaldo Calderio et Claudio suo figliuolo_, 1548, in-4.,
      Venezia, 1549, in-4º., etc.]

Ce poëme est conduit avec art; l'ordonnance en est plus régulière que
celle des romans épiques ne l'est ordinairement. Le poëte n'y parle
point en son nom: point d'exordes au commencement des chants, ou plutôt
des livres, car ce titre, seul connu des anciens, est rétabli[52]; point
d'adieux au lecteur à la fin, point de digressions. Le fil des
événements est suivi; les aventures n'y croisent pas continuellement les
aventures. Ce serait enfin un poëme épique régulier, si la nature même
de l'action et des incidents n'était pas toute romanesque.

Dans son épître dédicatoire à Henri II; datée de Fontainebleau, la plus
longue qu'aucun poëte épique italien ait mise au devant d'un poëme[53],
l'_Alamanni_, sans doute pour que ce roi fût plus en état de goûter les
beautés et d'apprécier l'utilité du sien, fait toute l'histoire d'Artus,
roi de la Grande-Bretagne et de l'institution de la Table ronde; il en
fait connaître les principaux chevaliers, compagnons d'armes de son
héros. Il rapporte même tous les statuts de cet ordre, et met ainsi le
code de la courtoisie chevaleresque en tête du récit des actions du plus
courtois de tous les chevaliers.

      [Note 52: Dans les éditions postérieures, on lit à chaque
      division du poëme, _canto_ 1º, _canto_ 2º, etc.; mais dans celle
      de Paris, qui est la première et faite sous les yeux de l'auteur,
      _libro_ 1º, _libro_ 2º, etc.]

      [Note 53: Elle remplit treize pages in-4º dans l'édition de
      Paris.]

La fable de _Giron_, surnommé _le Courtois_, n'est pas une des moins
intéressantes du roman de la Table ronde. Ce chevalier était fils d'un
autre _Giron_, nommé _le Vieux_, qui avait eu des droits à la couronne
de France, mais qui l'avait laissée usurper par Pharamond. Le jeune
chevalier se distingua de bonne heure par des actes de courtoisie, qui
lui valurent son surnom. Intime ami d'un autre chevalier, nommé Danaïn
le Roux, seigneur du château de Maloanc[54], il inspira des sentiments
très-tendres à la femme du chevalier, qui était la plus belle personne
de toute la Grande-Bretagne. Cette dame lui ayant fait à deux reprises
les déclarations les plus vives, il sut, sans l'offenser, la rappeler
aux lois du devoir et rester fidèle à l'amitié. Mais cette fermeté eut
un terme. Dans un tournoi, dont Giron et son ami Danaïn remportèrent le
prix, la dame de Maloanc parut avec un éclat extraordinaire, et lit sur
le coeur de Giron un effet qu'elle n'avoit point encore produit. Après ce
tournoi, elle retournait à son château avec les dames et les demoiselles
de sa suite, sous l'escorte de plusieurs chevaliers. Un chevalier plus
fort et plus terrible qu'eux tous, qui avait dessein de l'enlever, fond
sur l'escorte, tue les uns, renverse les autres, met le reste en fuite.
Giron qui a tout vu, tout laissé faire, pour avoir une plus belle
occasion d'exercer Son courage, défie le ravisseur, le combat, le
terrasse, et délivre la belle dame[55]. Alors ils se trouvent tous deux
seuls, dans un bois épais, au bord d'une claire fontaine. Après un
silence très-intelligible, ils parlent et s'entendent encore mieux; Le
coeur de la dame est toujours le même: celui de Giron sent naître tout le
feu des désirs. On voit ce qui serait arrivé, si la lance du chevalier,
suspendue à un arbre, n'eût tombé sur son épée, qui était auprès de lui,
et si l'épée n'eût tombé dans la fontaine.

      [Note 54: Ce nom est ainsi dans le roman. L'_Alamanni_ a mis
      dans presque tout son poëme _Maloalto_, qu'il faudrait traduire
      _Malehauly_; vers la fin cependant il a écrit plusieurs fois
      _Maloanco_. On a cru devoir mettre partout Maloanc.]

      [Note 55: Lib. V.]

Cette épée lui était très-chère. Il la tenait du grand chevalier Hector
le Brun qui avait été son maître dans le métier des armes, et qui la lui
avait donnée en mourant. Ces mots étaient gravés sur la lame: _Loyauté
passe tout; trahison honnit tout_[56]. En retirant de l'eau son épée,
Giron jette les yeux sur cette devise. Elle lui fait sentir l'énormité
de la faute qu'il allait commettre. Il lui prend un accès de désespoir;
il veut se tuer avec cette épée, et se la passe du premier coup à
travers la poitrine. Giron perd beaucoup de sang et commence à
défaillir; ils se font de tendres adieux; elle reste auprès de lui
fondant en larmes.

      [Note 56: Cette devise est ainsi dans le roman français.
      L'_Alamanni_ a mis en deux vers:

        _Lealtà reca honor, vittoria e fama,
        Falsitade honta e duol dona a ciascuno._

      Ils ne sont pas bons, et pourraient se rendre ainsi en notre vieux
      style:

        De loyauté naît les, victoire, honneur;
        De fausseté rien que honte et douleur.

      Mais l'ancienne devise vaut mieux.]

Un tiers bien incommode survient; c'est Danaïn, Il a été successivement
instruit de tout ce qui s'est passé; mais un méchant et malveillant
témoin de la dernière scène l'a dénaturée en la lui racontant. Il croit
donc que son infidèle ami et son infidèle épouse lui ont fait le dernier
outrage, qu'ensuite un chevalier, qui a voulu le venger, a attaqué Giron
et l'a blessé à mort. Il arrive auprès d'eux; ce qu'il voit est d'accord
avec ce qu'on lui a dit.

Ses reproches font voir aux deux coupables qu'ils passent dans son
esprit pour l'être plus qu'ils ne sont. Ils avouent ce qui est. Chacun
des deux s'accuse et prend sur soi toute sa faute; mais tous deux
protestent, au nom du ciel et de l'honneur, que le crime n'a point été
commis. La sincérité, la tendresse même de leurs déclarations commence à
persuader Danaïn. Leur dénonciateur, qui l'avait été par jalousie et par
vengeance, vient pour jouir du fruit de ses calomnies. Danaïn
l'aperçoit, court à lui, le menace, et tire de lui l'aveu de sa lâcheté.
Alors il ne lui reste plus de doute; il ne peut en vouloir à son ami
d'un sentiment involontaire qui s'est tenu dans les bornes de l'honneur;
il fait transporter Giron à Maloanc, lui fait donner tous les secours de
l'art et lui rend tous les soins de l'amitié. Sa femme, dont la raison
est tout à fait revenue, le seconde; le courtois chevalier n'est pas
devenu moins sage qu'elle;

        Et sans honteux désirs, en tout bien tout honneur,
        Toujours elle garda Giron pour serviteur[57].

      [Note 57:

      _E con più honesta voglia e miglior core Hebbe_
              _Giron per sempre servitore._ (Fin du liv. VI.)]

Il est vrai qu'il avait une autre maîtresse que cette aventure lui avait
fait oublier. C'était la plus belle personne du monde et la plus tendre;
il se la rappelle, et lorsqu'il est un peu rétabli, il prie son ami
Danaïn de l'aller chercher, et de la conduire auprès de lui. Danaïn s'en
charge volontiers; mais en chemin, il trouve celle qu'il conduit si
belle qu'il en devient amoureux. Il la mène dans un château voisin et
s'y enferme avec elle. Il l'entraîne ensuite par force vers des lieux
plus éloignés, marchant de nuit par des chemins détournés, et fuyant
tous les regards. Giron; instruit de cette déloyauté, sort du château de
Maloanc dès qu'il peut porter ses armes, et se met à la recherche de son
perfide ami[58]. Arrêté et souvent détourné par un grand nombre
d'aventures, où il donne de nouvelles preuves de courtoisie et de
valeur, il trouve presque partout des traces du passage de Danaïn et se
met toujours à sa poursuite. Il le rencontre enfin, l'accable de
reproches et le défie au combat[59]. Ce combat est long et terrible,
plusieurs fois interrompu et repris. Enfin Danaïn est renversé et mis
hors d'état de se défendre. Giron, prêt à lui donner la mort, est retenu
par son ancienne amitié. Il envoie chercher du secours à un monastère
voisin; on y transporte son ami blessé, qu'il accompagne tristement.

      [Note 58: L. IX, st. 1.]

      [Note 59: L. XVII.]

Peu de jours après, tandis qu'il parcourt les environs du monastère, un
horrible géant y pénètre; enlève Danaïn du lit où le retenaient ses
blessures et l'emporte. Giron averti court sur ses traces, atteint le
monstre, délivre son ami, le remet entre les mains du bon abbé de ce
couvent, et part, emmenant avec lui sa dame, ou plutôt sa demoiselle,
que Danaïn lui a rendue, et que malgré tous ses efforts il n'avait pu
rendre infidèle. Giron tombe avec elle dans les pièges d'un scélérat, à
qui, peu de temps auparavant, il avait sauvé la vie, et qui les destine
à une fin cruelle. Tous deux surpris pendant la nuit, et attachés avec
de forts liens, sont exposés dans un bois pour y mourir de froid et de
faim. Un chevalier survient, attaque le scélérat et ceux de sa suite,
délivre Giron et sa maîtresse, qui reconnaissent en lui Danaïn[60]. Les
deux amis, réconciliés par des services mutuels, voudraient ne se plus
séparer, mais Giron doit terminer une grande aventure, où l'honneur lui
prescrit d'agir seul; il dépose, auprès d'une bonne et sage dame, sa
belle, qui ne le voit point partir sans verser beaucoup de larmes.
Danaïn et lui s'embrassent. Ils étaient prêts à se quitter, quand Danaïn
demande en grâce à son ami de se présenter le premier à l'aventure
périlleuse qu'il va courir. Il s'agit d'arracher au méchant Nabon le
Noir, ennemi du roi Artus et de toute la Table ronde, Pharamond, roi des
Gaules, le roi Lac de Grèce, Meliadus de Léonois, le roi d'Estrangor, et
d'autres chevaliers qu'il avait attirés dans ses pièges, et qu'il
retenait en prison. Giron ne peut résister aux prières de son ami,
fondées sur les plus hauts motifs de la chevalerie; et c'est Danaïn qui
va s'exposer le premier aux dangers de cette entreprise[61].

      [Note 60: L. XX.]

      [Note 61: L. XXI.]

Chemin faisant, il trouve une aventure très-belle et très-merveilleuse
qu'il met à fin[62]; Giron en rencontre aussi, mais elles l'arrêtent
peu, et il revient à Maloanc, où il était convenu qu'il attendrait
Danaïn. Il trouve la dame du château toute occupée de son mari, dont
l'absence l'inquiète. De tristes présages lui font craindre sa perte.
Giron cherche à la rassurer; mais il commence à craindre lui-même, et,
après deux jours de repos, il part, très-empressé d'apprendre des
nouvelles de son ami[63]. Danaïn était arrivé au château de Nabon le
Noir; il avait livré un terrible combat, dont l'issue était malheureuse.
Son adversaire et lui, blessés tous deux, et presque sans mouvement,
avaient été transportés au château, où il devait rester prisonnier.
Giron y arrive le lendemain; il se nomme et fait dire au noir Nabon que
c'est lui même, et lui seul qu'il défie. Nabon, que le nom de Giron
effraie, voudrait bien se dispenser de soutenir une trop forte gageure;
mais en sa qualité de grand-seigneur, il ne manque pas de flatteurs qui
piquent son amour-propre et lui promettent la victoire[64]. Ou lui donne
pourtant un conseil plus conforme à sa perverse nature, c'est d'opposer
la ruse à la force et à la valeur. Le premier jour, il fait sortir
contre Giron seul cent chevaliers, qui l'entourent et l'attaquent tout à
la fois. Loin de les craindre, il les brave, bat le capitaine, en
renverse un second, un troisième, les culbute les uns dans les autres,
les chasse tous devant lui comme un vil troupeau, et continue d'appeler
à haute voix et de défier leur maître.

      [Note 62: _Ibid._]

      [Note 63: L. XXII.]

      [Note 64:

        _Ma come spesso avviene a i gran signori_
        _Mentre ch'ei pensa e tacito si resta,_
        _Molti havea intorno degli adulatori,_
           etc. (st. 98.)]

Le lendemain, Nabon envoie au-devant de Giron une dame très-belle, mais
très-perfide, qui va dès le matin se présenter à lui avec tous ses
charmes. Le courtois chevalier, averti par sa prudence, lui reproche
doucement le rôle qu'elle joue auprès de lui, la force d'en rougir, et
la renvoie toute honteuse dans le château[65]. Une ruse d'un genre tout
différent réussit mieux; devant la porte du château étaient des caves
profondes; pendant la nuit, on enlève les voûtes et la terre qui les
couvre; on met, à la place, des pièces de bois très-faibles, ou de longs
bâtons, qu'on recouvre si bien de terre et de sable, que tout ce travail
ne paraît pas. Le lendemain, Giron se présente sous les armes; Nabon
sort à cheval de son château et le défie de loin. Giron court à lui la
lance en arrêt, et, parvenu à l'endroit où est le piège, y tombe avec
son cheval, qui meurt de cette chute. Le héros est aussitôt entouré de
lances et d'épées dirigées contre lui, saisi, lié, chargé de chaînes.
C'est une dernière épreuve pour son courage et pour son grand caractère.
Il la soutient sans se démentir. La dame perfide, qu'il avait fait
rougir, mais qu'il n'avait pas corrigée, vient l'insulter dans les fers.
«Femme coupable, lui dit-il, mort ou captif, je ne changerais pas mon
sort pour celui de ton Nabon[66].... Si mon corps est enchaîné, ma
pensée est plus que jamais libre et entière. Quoi qu'il arrive de moi,
il me suffit de rester ce Giron que je fus toujours, cet irréconciliable
ennemi du vice et de l'injustice, qui ne leur céda jamais ni par
espérance ni par crainte, qui jamais, fût-il sans lance et sans épée, ne
fut vaincu ni prisonnier, si ce n'est par le plus grand malheur, ou par
une trahison semblable à celle dont on use en ce moment contre moi.»
Nabon vient aussi le braver; Giron lui répond de même; il se tait
ensuite, et n'exprime plus son mépris que par ses regards.

      [Note 65: L. XXIII.]

      [Note 66:

        _Risponde, O donna ria, morto ò prigione
        Non cangerei mia sorte al tuo Nabone._
        . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
        _E s'el corpo è legato, il mio pensiero
        Resta ancor più che mai libero e' ntero.
        Sia di me quel che vuol, che pur mi basta
        Di restar quel Giron che sempre fui,
        Ch'al vitio e'l torto volentier contrasta,
        Ne per speme o timor s'arrende a lui;_ etc.

        (L. XXIII, st. 32 et suiv.)]

Mais le lâche Nabon triomphe; l'orgueil l'enfle et l'aveugle au point
que, croyant désormais la Table ronde renversée et la chevalerie
détruite, il ose envoyer une ambassade au roi Artus pour le sommer de se
reconnaître son vassal. Artus, quoique tenté de punir ce trait de
démence, craignant pour la vie de Giron et de ses autres chevaliers,
dissimule et feint d'envoyer à son tour des ambassadeurs pour négocier.
Mais il choisit ses quatre guerriers les plus braves, Lancelot, Tristan,
Seguran et Palamède. Il les charge secrètement, non de traiter avec
Nabon, mais de renverser cette puissance qui ose s'élever contre la
sienne, et de lui ramener ses chevaliers. Les quatre invincibles
arrivent au château de Nabon[67]. Cette ambassade solennelle lui fait
perdre la tête. Selon l'usage des plus grands rois, dit le poëte, qui
pendant cinq ou six jours ne parlent aux ambassadeurs qu'ils reçoivent
que de choses agréables, de fêtes, de chasse, de danses et de concerts,
et ne songent qu'à étaler leur richesse et leur puissance, pour inspirer
plus de respect et plus de crainte, il reçoit les chevaliers d'Artus
avec magnificence, et ordonne pour le lendemain un grand tournoi.

      [Note 67: L. XXIV.]

Tous les chevaliers ses vassaux s'y rendent en foule. Les quatre de la
Table ronde tiennent leurs boucliers voilés et leurs devises cachées.
Invités à combattre, ils y montrent peu d'empressement, peu d'aptitude
et d'assurance; mais ils se sont partagé les rôles, se tiennent prêts,
et au signal donné, fondent à la fois sur Nabon le Noir, sur ses
courtisans, sur la foule de ses chevaliers. Le tyran tombe; nul ne
résiste; tous sont vaincus, renversés, mis en pièces ou en fuite; les
prisons sont ouvertes; les fers brisés, les chevaliers se reconnaissent,
s'embrassent et retournent à la cour d'Artus, triomphants et plus
satisfaits que s'ils rapportaient avec eux les trésors du monde entier,

        Puisque par leur courage et leurs brillants exploits,
        Ils ont rompu les fers de Giron le Courtois[68].

      [Note 68:
        _Lieti assai più che se del mondo intero
        Portassero i tesori in grembo accolti,
        Poi ch' han salvato e tratto di prigione
        Il cortese invitissimo Girone._

      Ce sont les derniers vers du poëme.]

Dans l'épître dédicatoire de ce poëme, tiré d'un vieux roman français,
l'_Alamanni_ avertit qu'il s'est permis d'y faire plusieurs changements.
Le plus considérable est au dénoûment. Dans le roman, Danaïn est en
prison d'un côté, Giron de l'autre; on les y laisse. Giron y était avec
sa maîtresse; la pauvre demoiselle était grosse; elle meurt en
accouchant. Elle meurt, dit le romancier français, «parce qu'elle
n'avait ame qui lui aidast à supporter sa douleur.» L'_Alamanni_ a donné
avec assez d'art un dénoûment à cette action qui, comme on voit, n'en a
point. Au lieu de jeter son héros dans la première prison venue, chez un
chevalier discourtois, qui n'a point encore figuré dans le poëme, il le
fait tomber dans les pièges de Nabon le Noir, qu'on y a déjà vu
paraître, et il tire de l'orgueil même et de la méchanceté de ce Nabon
une fin dont le merveilleux est analogue à celui qui règne dans tout
l'ouvrage.

Ce merveilleux ne consiste guère qu'en des exploits de chevalerie qui
passent toute croyance, mais sans féerie, proprement dite, sans
intervention d'aucune fée bien ou malfaisante; et l'on y voit toujours
des choses qui n'ont une vraisemblance convenue qu'au moyen des
enchantements, sans voir agir ou paraître aucun enchanteur. Le héros se
monstre, d'un bout à l'autre, digne de son surnom par ses actions et par
ses discours. Il tient, en quelque sorte, à tous venants, école de
courtoisie; il en fait un cours complet. La générosité la plus noble
respire dans tout ce qu'il dit; de sa bouche sortent, à tout moment et à
tout propos, des maximes élevées qui feraient bien regretter la
chevalerie errante, si chacun n'était pas libre de les professer dans
son coeur et d'y conformer sa vie, sans avoir le casque en tête et la
lance au poing, mais qui, par leurs retours continuels, et quelquefois
par leur longueur, ont un effet que produisent souvent les choses mêmes
qu'on admire. En un mot, _Giron le Courtois_ est un poëme fort noble,
fort raisonnable et généralement bien écrit, mais froid et par
conséquent un peu ennuyeux; peut-être par cela même que l'auteur y a mis
trop d'ordre et de raison; peut-être pourrait-on dire des poëmes
romanesques, ce que Térence dit de l'amour: «Vouloir soumettre à la
raison des choses qui y sont si contraires, c'est comme si l'on voulait
extravaguer avec sagesse[69].»

      [Note 69:

        _. . . . . . . . . Incerta hæc si postules
        Ratione certâ facere, nihilo plus agas
        Quam si des operam ut cum ratione insanias._

        (TER., _Eunuch._, act. I, sc. 1.)]




CHAPITRE XII.

_Fin de l'épopée romanesque; Notice sur la vie de Bernardo Tasso;
Analyse de son poëme d'Amadis; dernières observations sur ce genre de
poésie._


Il me reste à parler d'un poëme plus intéressant, dont l'auteur, soit
qu'on le considère comme homme, ou comme poëte, joue un rôle important
dans la littérature italienne; c'est l'_Amadis_ de _Bernardo Tasso_,
père du Tasse. Ce fut sans doute un grand bonheur pour Bernardo que
d'avoir produit et élevé dans son sein l'auteur de la _Jérusalem
délivrée_; mais son renom poétique en a souffert. La gloire du fils a
éclipsé celle du père, et si _Bernardo_ n'eût pas eu de fils, c'est lui
qui, dans la postérité, se serait appelé le Tasse. Je le nommerai le
plus souvent ainsi dans cette notice, où ce nom ne peut faire équivoque,
quoiqu'il désigne communément l'auteur de la _Jérusalem_, et non pas
celui d'_Amadis_.

_Bernardo Tasso_[70] naquit à Bergame, le 11 novembre 1493, de Gabriel
_Tasso_ et de Catherine _de' Tassi_ tous les deux issus de deux branches
de cette noble et ancienne famille[71]. Les dispositions qu'il annonça
dès sa première enfance engagèrent son père à ne rien négliger pour son
instruction. Il lui donna pour maître Jean-Baptiste _Pio_, de Bologne,
grammairien célèbre, qui enseignait alors publiquement à Bergame les
lettres latines. Mais cette première éducation fut interrompue par la
mort prématurée du père et de la mère, qui laissèrent à leur fils des
affaires embarrassées, très-peu de fortune, et deux jeunes soeurs à
pourvoir. Heureusement le chevalier _Domenico Tasso_, leur oncle[72], se
chargea des deux orphelines, maria l'une avantageusement et plaça
l'autre dans un couvent où elle fit ses voeux; l'évêque de Recanati[73],
frère du chevalier Dominique, prit soin du jeune _Tasso_, et l'entretint
à ses frais dans un collége, où il continua ses études. Il fit de grands
progrès dans le latin et dans le grec, et commença bientôt à cultiver
avec un égal succès la poésie et l'éloquence italiennes. Il composa des
pièces de vers où l'on distinguait déjà cette douceur de style et cette
fécondité de sentiments et de pensées qui lui est propre. Sa réputation
naissante s'étendit dans toute l'Italie, et lui procura des amis,
non-seulement parmi les gens de lettres, mais parmi les grands et les
princes.

      [Note 70: Cette Notice est tirée principalement de la Vie de
      _Bernardo Tasso_, que l'abbé _Serassi_ a mise au-devant de ses
      _Rime_, dans l'édition de Bergame, 1749, 2 vol. in-16, et du
      premier livre de la Vie de _Torquato Tasso_, par le même auteur,
      où il a rectifié quelques faits qui manquaient d'exactitude dans
      la première.]

      [Note 71: On a débité des fables sur la famille des _Tassi_.
      On l'a fait descendre, par exemple, des de la Tour, ou des
      _Torriani_, anciens seigneurs de Milan; le marquis _Manso_
      lui-même, dans sa Vie du Tasse, a adopté cette erreur. _Serassi_,
      mieux instruit par un arbre généalogique très-exact, a rétabli la
      vérité. _Omodeo Tasso_, première tige de cet arbre dressé dans le
      dernier siècle, florissait dans le treizième (en 1290). Sa gloire
      et la source de l'illustration de sa famille vient de ce qu'il
      renouvela et perfectionna l'ancienne invention des postes réglées,
      abolie et oubliée pendant les siècles de barbarie. C'est ce qui,
      dans la suite, en fit obtenir à ses descendants l'intendance
      générale en Italie, en Allemagne, en Espagne et en Flandre. Cette
      place devint titulaire et héréditaire dans la famille sous
      Charles-Quint; et c'est d'un _Lionardo Tasso_ de Bergame,
      petit-neveu de celui qui avait obtenu ce grand généralat des
      postes de l'empire, qu'est sortie la maison souveraine des
      _Taxis_. _Lionardo_ avait deux frères; ils formèrent trois
      branches, qui s'illustrèrent, sous Philippe II, dans les
      ambassades, les hauts emplois militaires, et les dignités
      ecclésiastiques, en différentes parties de l'empire, tandis que la
      première de toutes restait à Bergame, et y vivait avec splendeur.
      _Agostino Tasso_, chef de cette branche, fut général des postes
      pontificales sous les papes Alexandre VI et Jules II, et son
      petit-fils Gabriel sous Léon X. Ce Gabriel, qui n'est point le
      père de _Bernardo_, laissa deux fils, dont l'aîné, _Gian Jacopo
      Tasso_, comte et chevalier, héritier des biens de sa famille, fit
      bâtir à Bergame le palais qui existe encore et la magnifique
      _Villa_ de _Zanga_, à quelques lieues de cette ville. Gabriel,
      père de _Bernardo_, était fils d'un frère d'_Agostino_, général
      des postes sous Alexandre VI. Cette branche était moins riche;
      elle s'appauvrit encore, et _Bernardo_ se trouva dans sa jeunesse
      entouré d'une famille noble et opulente, mais lui-même dans un
      état voisin de la pauvreté.]

      [Note 72: Fils d'_Agostino Tasso_, dont il est parlé dans la
      note précédente.]

      [Note 73: Monsignor _Luigi Tasso_.]

Il se retirait souvent, pour se livrer à la poésie, dans une campagne
délicieuse que l'évêque son oncle avait à un mille de Bergame. Un
nouveau malheur l'y attendait. L'évêque y était allé passer quelques
jours; deux scélérats, ses domestiques, l'assaillirent pendant la
nuit[74], l'égorgèrent, volèrent l'argent, l'argenterie, les objets
précieux qui étaient dans la maison, s'enfuirent, et laissèrent le Tasse
dans le désespoir de la perte d'un oncle qu'il aimait tendrement,
dépouillé de tous les avantages qu'il retirait et de tous ceux qu'il
espérait de ses bontés. Il avait alors vingt-sept ans; réduit à son
mince patrimoine, il se retira à Padoue, pour achever ses études, et
surtout pour s'instruire, dans la société d'un grand nombre de savants
qui y étaient alors réunis. La poésie n'était pas le seul objet de ses
travaux; il se livrait à des études plus graves, et principalement à
cette partie de la philosophie morale qui embrasse la politique et le
gouvernement des états, ayant le projet de chercher à être employé
honorablement dans les cours de quelques princes, pour y faire valoir
ses talents et tâcher de vaincre sa mauvaise fortune. Il chercha aussi
dans l'amour quelque distraction à ses peines. Il aima tendrement
Genèvre Malatesta, personne d'une haute naissance et d'une vertu égale à
sa beauté. Il la célébra dans ses vers, tantôt ouvertement, tantôt sous
le nom allégorique du genièvre, _Ginebro_. Lorsqu'elle épousa le
chevalier _degli Obizzi_, et qu'il eut ainsi perdu toute espérance, il
se plaignit de ce malheur dans un sonnet[75] si tendre, et qui eut un si
grand succès, qu'il n'y eut homme ni femme en Italie qui ne voulût le
savoir par coeur.

      [Note 74: Septembre 1520.]

      [Note 75: _Poichè la parte men perfetta e bella_, etc.]

Mais tout cela ne rendait pas meilleure la situation du jeune poëte.
Enfin, le comte _Guido Rangone_, général de l'Église, ami et protecteur
des lettres, le prit à son service. Ayant reconnu en lui beaucoup
d'esprit et de discernement, il l'employa dans les affaires les plus
importantes, le chargea de négociations délicates, à Rome, auprès du
pape Clément VII; en France, auprès du roi François Ier. Le Tasse, du
consentement du comte _Rangone_, et même pour ses intérêts, fut ensuite
attaché à Mme. Renée de France, duchesse de Ferrare; mais il ne resta
pas long-temps dans cette cour; il revint libre à Padoue, et de là se
rendit à Venise, où il passa quelque temps, partagé entre la société de
ses amis et la culture des lettres. Il y fit imprimer un recueil de ses
poésies; ce recueil se répandit rapidement en Italie, et assura au Tasse
une des premières places parmi les poëtes vivants; il parvint à la
connaissance de _Ferrante Sanseverino_, prince de Salerne, qui conçut
dès-lors une haute estime pour l'auteur, et désira se l'attacher. Il lui
fit écrire d'une manière si pressante que le Tasse ne crut pas devoir
refuser l'emploi de secrétaire du prince qui lui était offert. Il partit
aussitôt pour l'aller trouver à Salerne[76]. Il y reçut l'accueil le
plus flatteur, bientôt suivi de riches présents, et d'une forte pension
que le prince lui assura pour toute sa vie. Enchanté de sa nouvelle
condition, il forma dès-lors le dessein de se fixer dans cette cour, et
se partagea tout entier entre le soin de répondre à la confiance de
_Sanseverino_ par l'habileté avec laquelle il conduisait ses affaires,
par le talent particulier qu'il déployait dans sa correspondance, enfin
par le zèle et la loyauté qu'il mettait à le servir; et celui de lui
plaire et d'amuser la princesse Isabelle _Villamarina_, son épouse, par
des compositions poétiques, neuves, ingénieuses, et dont la lecture
était pour les deux époux le passe-temps le plus agréable.

      [Note 76: Vers la fin de 1531.]

Il s'était tellement habitué à faire des vers parmi les embarras et le
mouvement des affaires, qu'il ne cessa point d'en produire même pendant
le siège de Tunis, où _Sanseverino_ fut employé par Charles-Quint, et où
il emmena le Tasse. _Bernardo_, aussi habile au métier des armes qu'à la
conduite des négociations, se distingua dans plusieurs actions pendant
le siège. Il en rapporta pour butin quelques antiquités précieuses, et
surtout un vase arabe d'un fort beau travail, destiné à mettre des
parfums; il en fit par la suite un encrier dont il se servit toute sa
vie. Après cette expédition, qui lui valut de nouvelles faveurs de son
prince[77], ayant été envoyé par lui en Espagne pour des affaires
importantes, il obtint, au retour, la permission d'aller passer quelque
temps à Venise. Ses affaires personnelles, le plaisir de revoir ses
amis, et l'impression d'un nouveau recueil de ses poésies l'y retinrent
pendant près d'une année[78]. C'est là ce que disent tous les historiens
de sa vie[79]; mais ils ne disent pas que la belle Tullie d'Aragon,
célèbre par ses talents poétiques et par la liberté de ses moeurs[80],
était alors à Venise, que _Bernardo_ en devint amoureux, qu'il s'en fit
aimer, qu'il la célébra dans ses vers, et que c'était là sans doute le
plus fort lien qui le retint dans cette ville, tandis que son devoir
l'appelait ailleurs. M. _Corniani_, en rétablissant ce fait[81], cite,
pour le prouver, un dialogue de _Speron Speroni_, ami du Tasse, que ses
autres historiens ne pouvaient pas ignorer. La chose y est si claire que
c'est l'amour mutuel du Tasse et de Tullie, la nécessité où elle est
d'aller rejoindre son prince et la douleur de cette séparation, qui font
le sujet du dialogue[82].

      [Note 77: Deux nouvelles pensions, l'une de deux cents ducats,
      l'autre de cent, sur les douanes de Sanseverino et de Salerne.]

      [Note 78: 1537.]

      [Note 79: Seghezzi, Tiraboschi et Serassi.]

      [Note 80: Voyez ci-dessus, t. IV., pag. 583 et 584.]

      [Note 81: _I secoli della Letteratura italiana_, t. V, p. 158
      et 159.]

      [Note 82: C'est le premier de la première partie, t. I des
      OEuvres de _Speron Speroni_, Venise, 1740, in-4º. Tullie y dit à
      _Bernardo: Del vostro amore son testimonio le vostre vaghe e
      leggiadre rime onde al mio nome eterna fama acquistate._ Et pour
      qu'on ne doute pas de la nature de ce sentiment, _Bernardo_ dit
      dans un autre endroit, que la raison même lui persuade d'aimer
      Tullie, en lui faisant trouver autant de plaisir à contempler ses
      grandes qualités et ses talents, que ses sens lui en procurent
      quand il jouit de sa beauté. _Ed ella_ (_la ragione_) _altrettanto
      di diletto mi fa sentire in contemplando la virtù vostra, quanto i
      sensi in godermi della vostra bellezza._ (_Ub. supr._, p. 6.) Si
      le talent de Tullie lui donnait le titre de poëte, sa conduite lui
      en méritait un autre. Ce même dialogue le prouve encore. _Niccolò
      Grazia_, l'un des interlocuteurs, parle d'un discours de
      _Brocardo_ à la louange des courtisanes, dans lequel il prétendait
      prouver que leur état est celui pour lequel la femme a été
      particulièrement créée. Tullie observe que c'était sans doute
      l'amour que cet auteur avait pour quelque femme de cette espèce,
      qui l'avait porté à soutenir une cause si déshonnête. _Grazia_
      répond que _Brocardo_ n'a point considéré la courtisane comme un
      être bas et vil, mais comme une chose essentiellement inconstante
      et changeante, et que c'était pour cela même qu'il en faisait cas.
      _Tale Saffo_, ajoute-t-il, _tale Corinna, tal fu colei onde
      Socrate, sapientissimo e dottissimo uomo, di avere appreso che
      cosa e quale si fusse amore si gloriava. Degnate adunque di esser
      la quarta in tal numero e fra cotanto valore_, etc. Tullie ne dit
      pas non, et continue de discourir paisiblement et ingénieusement
      sur l'amour. (_Ibid._, p. 27.)]

Si cette passion ne l'empêcha point de se rendre enfin à son devoir,
elle ne le détourna pas non plus de former un établissement honorable et
solide. Après son retour à Salerne, _Sanseverino_ et Isabelle,
satisfaits de plus en plus de son commerce et de ses services, le
marièrent avantageusement. Il épousa _Porzia de' Rossi_ qui joignait à
la beauté, aux talents et au mérite, de la naissance et de la
fortune[83]. Il eut la permission de se retirer avec elle à _Sorrento_,
petite ville dont la position est délicieuse, et de s'y fixer, en
gardant le titre de secrétaire du prince, qui, à l'occasion de son
mariage, augmenta encore de cinq à six cents ducats son revenu. Alors le
Tasse se trouva dans un état véritablement heureux. Il profita du loisir
honorable dont il jouissait pour commencer son poëme d'_Amadis_, que le
prince de Salerne, D. _Francesco_ de Tolède, D. Louis d'Avila, et
quelques autres grands seigneurs espagnols, amis des lettres, l'avaient
engagé à entreprendre. Pendant plusieurs années, son bonheur domestique
alla toujours croissant. Sa femme lui donna successivement trois
enfants; le troisième fut ce _Torquato Tasso_ que la nature doua d'un si
grand génie, et que la fortune destinait à tant de malheurs[84]. Son
père ne put être témoin de sa naissance. Il avait été obligé de suivre
_Sanseverino_ en Piémont, où les troupes de Charles-Quint et celles de
François Ier se faisaient la guerre. Il le suivit encore en Flandre, et
ne revint à _Sorrento_ que lorsque son fils était âgé de dix mois.

      [Note 83: 1539.]

      [Note 84: Il naquit le 11 mars 1544.]

Le service du prince exigea bientôt après qu'il quittât cette magnifique
et douce retraite, et qu'il revînt demeurer à Salerne. Il semble que
tout son bonheur l'abandonna en même temps. Ce fut alors que le vice-roi
don Pèdre de Tolède se mit en tête d'élever à Naples l'horrible tribunal
de l'Inquisition; son prétexte était d'empêcher les hérésies germaniques
de s'y introduire, et son vrai motif, suivant le véridique Muratori[85],
de se venger, sous le manteau de la religion, de ceux qu'il n'aimait
pas, et de se rendre redoutable aux seigneurs et aux barons du royaume,
dont il était haï, et contre lesquels il n'aurait pas osé, sans ce
moyen, procéder ouvertement.

      [Note 85: _Annali d'Italia_, 1547.]

L'édit de l'empereur était à peine affiché que le peuple et la noblesse
se soulevèrent, s'assemblèrent en tumulte et déchirèrent l'édit. Le
vice-roi déclara la ville en état de rébellion. Le mouvement n'en devint
que plus tumultueux et plus général. Les Napolitains députèrent Charles
de Brancas au prince de Salerne, pour le prier de se rendre auprès de
l'empereur, au nom de leur cité, et d'obtenir de lui que l'Inquisition
n'y fût pas introduite. Deux intimes confidents du prince furent d'avis
différents sur cette proposition. _Vincenzo Martelli_, son majordome,
homme d'esprit et bon poëte, lui conseilla de refuser, et _Bernardo
Tasso_ d'accepter une commission dangereuse peut-être, mais honorable,
et dans laquelle il pouvait servir sa patrie, la justice et
l'humanité[86].

      [Note 86: Voyez ses Lettres, t. I, p 564 à 570.]

Ces considérations l'emportèrent. _Sanseverino_ partit avec le Tasse et
une suite nombreuse; mais au lieu d'user de la plus grande diligence, il
voyagea trop à son aise, et n'arriva à la cour qu'après que le vice-roi
eût eu le temps d'instruire l'empereur de ce qui était arrivé, du
départ du prince pour se rendre auprès de lui, et des mesures prises
depuis ce départ pour faire rentrer Naples dans le devoir. _Sanseverino_
fut donc très-froidement reçu et ne put rien obtenir. Ce désagrément
ralentit beaucoup le zèle qu'il avait toujours eu pour le service de
l'empereur. Un déni personnel de justice l'en détacha entièrement.
Quelque temps après son retour à Salerne, on tira contre lui un coup de
fusil, dont il fut assez grièvement blessé à la poitrine. Persuadé que
ce coup venait du vice-roi son ennemi, il l'en accusa auprès de
l'empereur. Charles-Quint refusa de le croire; dès-lors _Sanseverino_
fut tenté de passer au service du roi de France. De nouvelles froideurs
l'y déterminèrent; et s'étant rendu à Venise, il se déclara ouvertement.
Don Pedre de Tolède apprit cette nouvelle avec joie, se hâta de le
proclamer rebelle, et de confisquer ses principautés et tous ses biens.

Le Tasse qu'il avait laissé à Salerne, était ensuite allé à Rome, où il
attendait patiemment le parti définitif que prendrait _Sanseverino_. Du
moment où il en fut instruit, après une courte délibération, la
reconnaissance et l'attachement le décidèrent; il jugea que ce serait
une action lâche et infâme que d'abandonner son prince dans le temps où
ses services pouvaient lui être le plus utiles; il résolut donc de
suivre son sort. Dès lors il fut lui-même déclaré rebelle, banni des
états de Naples, ses biens confisqués, et le fruit de tant de travaux
entièrement perdu. Sa femme et ses enfants restèrent à Naples, dans un
état pénible. _Porzia_, livrée à des parents peu délicats, eut besoin de
tout son courage et des consolations qu'elle puisait dans les lettres de
son mari. Bientôt il fut plus éloigné d'elle; _Sanseverino_ crut
nécessaire de l'envoyer à la cour de France, pour engager le roi Henri
II à une entreprise sur Naples. _Bernardo_ vint à Paris[87]; il tâcha,
par ses sollicitations auprès des ministres, de faire décider cette
expédition, et par plusieurs pièces de vers adressées au roi,
d'enflammer son courage et de lui donner l'espérance d'une conquête
facile, tandis que de son côté le prince de Salerne négociait à
Constantinople, et promettait que le Grand-seigneur faciliterait encore
cette conquête par de puissants secours. Le Tasse ayant fait tout ce qui
était en son pouvoir, et voyant s'en aller en fumée tout ce projet d'une
nouvelle guerre de Naples, cessa de suivre la cour, et se retira à
Saint-Germain. Il y passa l'hiver, se consolant de ses disgrâces par le
commerce des muses, et tantôt travaillant à son poëme, tantôt célébrant
dans ses rimes Marguerite de Valois, soeur du roi, dont la beauté,
l'amabilité et les grâces étaient alors l'objet des chants de tous les
poëtes.

      [Note 87: Septembre 1552.]

Mais le désir de se rapprocher de sa famille l'engagea enfin à
solliciter de son prince la permission de retourner en Italie. Il fit
courageusement ce voyage, au milieu des rigueurs de l'hiver, et arriva
au mois de février à Rome[88], où il s'occupa sans délai des moyens de
faire venir sa femme et ses enfants; mais la famille de _Porzia de'
Rossi_ mit des obstacles à ce qu'elle quittât Naples pour suivre un
proscrit. _Bernardo_ ne pouvant plus souffrir ces délais, voulut au
moins avoir auprès de lui son fils _Torquato_. L'arrivée de cet enfant
chéri lui fit oublier tous ses chagrins; mais la malheureuse _Porzia_
sentit douloureusement le coup de cette séparation. Retirée dans un
couvent avec sa fille Cornélie, persécutée par des frères avides qui lui
retenaient sa dot, séparée de son époux et de son fils, sans espoir de
voir finir cet état de solitude et d'abandon, elle ne put le supporter
long-temps. Sa santé s'altéra; tout à coup elle fut saisie d'un mal si
violent et si prompt qu'en moins de vingt-quatre heures elle mourut[89].
On ne peut exprimer la douleur que le Tasse ressentit de cette perte
imprévue. De nouveaux malheurs fondirent sur lui. L'empereur et le pape
se brouillèrent. Le duc d'Albe, alors vice-roi de Naples, marcha sur
Rome, et s'empara d'Ostie et de Tivoli. Rome était hors d'état de faire
la moindre résistance. Le Tasse craignant d'être pris par les Impériaux
et d'être exécuté comme rebelle, obtint avec beaucoup de peine, dans le
trouble où était la cour de Rome, la permission, d'aller chercher un
autre asyle. Il l'obtint pour lui seul, et non pour un mobilier assez
riche, reste de son ancienne fortune, et seul bien qu'il pût laisser à
ses enfants. Il fit partir précipitamment son fils pour Bergame sa
patrie, où il l'envoyait chez ses parents: et tranquille sur ce qu'il
avait de plus cher, il partit pour Ravenne, où il arriva dépourvu de
tout, sans hardes, sans linge, avec deux seules chemises et son poëme
d'_Amadis_.

      [Note 88: 1554.]

      [Note 89: Février 1556.]

Le duc d'Urbin[90] ne l'y laissa pas long-temps. Dès que ce généreux
protecteur des lettres sut que le Tasse était si près de lui et dans un
état si peu digne de ses talents et de sa renommée, il l'invita avec
beaucoup d'empressement à venir s'établir à Pesaro, lui offrant une
habitation charmante[91], où il serait libre de se livrer à ses travaux
poétiques. Le Tasse ne refusa point des offres si avantageuses. Dans
cette paisible retraite, où il recevait chaque jour de nouveaux
témoignages de l'intérêt et de la libéralité du duc, il commença enfin à
respirer après de si longues épreuves, et c'est là qu'il mit la
dernière main à son _Amadis_[92]. Ce poëme était attendu de toute
l'Europe littéraire; et il espérait en retirer quelque fruit. Ayant
obtenu quelques avances du duc d'Urbin, du cardinal de Tournon, avec qui
il s'était lié d'amitié en France, et de quelques autres amis, il se
rendit à Venise, où comblé de marques d'estime par les principaux
citoyens, admis dans l'académie vénitienne qui s'était alors formée pour
l'avancement des lettres, et aidé des soins et des conseils de plusieurs
savants qui la composaient, il donna en 1560 une belle édition de son
_Amadis_, et une seconde de ses poésies considérablement augmentée.

      [Note 90: _Guidobaldo II_ de la Rovère.]

      [Note 91: _Il Barchetto_, maison de délices bâtie par le duc
      son père.]

      [Note 92: 1557.]

Le duc d'Urbin était alors en faveur auprès du roi d'Espagne, Philippe
II, et son capitaine général en Italie: il espéra pouvoir obtenir par
son crédit la restitution des biens du Tasse, dans le royaume de Naples,
ou du moins ce qui devait revenir à ses enfants de la succession de leur
mère. Le duc employa pour cette affaire les amis puissants qu'il avait à
la cour de Madrid. Pour seconder ces bonnes dispositions, le Tasse
envoya en Espagne et fit présenter à Philippe un magnifique exemplaire
de son poëme qui lui était dédié; mais après une longue attente il fut
obligé de renoncer à toute espérance: il ne reçut pas même de réponse à
l'hommage qu'il avait offert, et au présent qu'il avait fait.

C'est dans ces circonstances qu'il apprit que son fils _Torquato_, qu'il
avait toujours eu avec lui à Urbin, à Pesaro et à Venise, et qu'il avait
depuis peu envoyé à Padoue pour y étudier les lois, venait, à l'âge de
dix-huit ans, d'y composer son poëme de _Rinaldo_, et se disposait à le
faire imprimer. Ce tendre père n'était pas dans un moment où il pût
regarder la poésie comme un grand moyen de fortune; il fut très-affligé
d'apprendre, et cette composition, et cette disposition de son fils. Il
s'opposa d'abord à l'impression du poëme; mais vaincu par les instances
de ses amis les plus distingués dans les lettres[93], la destinée de son
fils et celle de la poésie italienne l'emportèrent, et il y consentit à
la fin[94].

      [Note 93: _Molino_, _Domenico Veniero_, _Danese Cattaneo_,
      etc.]

      [Note 94: En 1562.]

L'année suivante, Guillaume, duc de Mantoue, appela _Bernardo Tasso_ à
sa cour, se l'attacha en qualité de premier secrétaire[95], lui prodigua
les meilleurs traitements et les preuves de la confiance la plus intime.
Son âge qui était alors de plus de soixante-dix ans, et les affaires
importantes dont il se trouva chargé, ne l'empêchèrent point de se
livrer à ses études chéries. Il entreprit de tirer de son _Amadis_
l'épisode de _Floridante_, et d'en faire un poëme à part; mais il ne put
avancer beaucoup ce travail. Ayant été nommé par le duc de Mantoue
gouverneur d'_Ostia_ ou d'_Ostiglia_, petite place sur le Pô, il y était
à peine arrivé qu'il tomba malade. Il mourut un mois après[96], entre
les bras de son fils, accouru au premier bruit de sa maladie, de la cour
de Ferrare où il était alors. Les regrets que causa sa mort furent aussi
vifs que si elle eût été prématurée. Le duc, pour honorer les restes
d'un si grand homme, fit porter son corps à Mantoue, dans l'église de
_Sant' Egidio_, et l'ayant fait placer dans un tombeau d'un très-beau
marbre, il y fit graver cette noble et simple inscription: OSSA BERNARDI
TASSI. Mais quelque temps après il vint un ordre du pape de détruire
dans les églises tous les tombeaux élevés au-dessus de terre ou
incrustés dans les murs; celui du Tasse étant dans le premier cas, son
fils _Torquato_ fit transporter religieusement ses cendres à Ferrare,
dans l'église de Saint-Paul.

      [Note 95: _Segretario maggiore._]

      [Note 96: 4 septembre 1569.]

Le Tasse avait la taille haute et droite. Son portrait, que l'on voit
encore à Bergame dans la salle du grand conseil, le représente avec un
front grand et ouvert, des yeux vifs, une barbe noire et épaisse, peu
d'embonpoint, mais des membres forts et bien proportionnés, une
physionomie prévenante et agréable. Son caractère était franc, sincère,
naturellement enclin à l'amour, à l'amitié, à l'oubli des injures, sans
orgueil et sans ambition dans le bonheur, et d'une constance à toute
épreuve dans l'adversité. Il était libéral et magnifique, quand sa
fortune lui permettait de l'être; il aimait que sa maison fût richement
meublée et décorée. Il faisait quelquefois des présents dignes d'un
prince, comme lorsqu'il donna trois chevaux de race au chevalier _Tasso_
son parent. Il eut un grand nombre d'amis, et mit toujours beaucoup de
soin à les cultiver. Ceux qui lui furent les plus chers, et qui sont en
même temps les plus connus dans les lettres, furent _Sperone Speroni_,
_Bernardo Capello_, _Annibal Caro_, le _Muzio_, le _Varchi_, le
_Ruscelli_ et le _Dolce_. Enfin il fut exempt de cet amour-propre
excessif et de cette triste passion de l'envie, à laquelle le sentiment
exagéré de notre mérite conduit presque toujours, peut-être parce
qu'ayant appliqué son esprit aux grandes affaires en même temps qu'aux
lettres, il mettait chaque chose à sa place, et que sans faire descendre
les lettres du premier rang qui leur appartient, il avait reconnu qu'il
existe encore après elles des choses dont on peut s'occuper, et
auxquelles on peut s'intéresser dans la vie. Enfin il était doué d'un de
ces caractères essentiellement heureux, que la mauvaise fortune peut
bien troubler quelquefois, mais qu'elle n'empêche pas toujours de
l'être.

On a de lui, en prose, un discours sur la poésie, prononcé dans
l'académie vénitienne, et trois volumes de lettres, intéressantes pour
l'histoire littéraire et même pour l'histoire politique de son siècle,
en même temps qu'elles le sont pour la connaissance des événements de sa
vie, et des premières années de son fils. Ses cinq livres de poésies
lyriques sont surtout recommandables par une certaine douceur de style
qui rappelle souvent celle des vers de Pétrarque. Cette qualité,
analogue à la trempe de son caractère et de son génie, était ce dont il
se piquait le plus. On lui vantait un jour les poésies de son fils; on
les mettait même devant lui au-dessus des siennes. Mon fils,
répondit-il, fera des vers plus savants que les miens, mais il n'en fera
jamais d'aussi doux.

Après avoir fait beaucoup de grandes _canzoni_ à la manière de Pétrarque
et des autres lyriques italiens, il essaya le premier de naturaliser
dans sa langue l'ode en strophes de quatre, de cinq et de six vers; et
cette partie de ses poésies est particulièrement estimée. Dans ses
élégies, ses églogues, ses petits poëmes de _Pirame et Thisbé_, de
_Léandre et Hèro_, il employa, non pas des vers tout-à-fait libres, mais
une espèce de genre mixte, ou des vers rimés de distance en distance,
genre que le _Tolomei_ imagina le premier, et qui a l'inconvénient de ne
pas délivrer entièrement le poëte du joug de la rime, et de priver
l'oreille du plaisir qu'elle lui procure, ou du moins de ce sentiment
de la consonance que nous sommes habitués à regarder comme un plaisir.

Je reviendrai dans la suite sur ses odes et sur ses autres poésies; je
dois maintenant faire connaître le poëme auquel il doit la plus grande
partie de sa gloire.

Le roman d'_Amadis de Gaule_ est d'une antiquité qui paraît plus ou
moins reculée, selon que l'on embrasse l'une ou l'autre des opinions
avancées sur son premier auteur. Les uns ont prétendu qu'il avait été
originairement écrit en vieux langage espagnol par un Mahométan de
Mauritanie, qui se disait magicien et chrétien[97]; les autres le font
naître en Angleterre, d'où il était passé en Espagne, et _Bernardo
Tasso_ lui-même était de cette opinion. D'autres l'attribuent à un
Portugais qui écrivait au commencement du quatorzième siècle[98].
Quelques-uns ont voulu qu'il fût d'abord composé en flamand, puis
traduit en vieux espagnol[99], avec beaucoup d'additions, ensuite
retraduit, avec ces mêmes additions, en vieux français[100]. Mais si
l'on veut en regarder comme le véritable auteur, celui qui le premier le
mit en état d'être lu, par les corrections qu'il fit à l'ancien texte,
par la couleur toute nouvelle qu'il lui donna, c'est à l'Espagnol
_Garcias Ordognez de Montalvo_ qu'appartient cet honneur. Il le fit
paraître à Salamanque en 1525[101]. Nicolas d'Herberay, sieur des
Essarts, le traduisit en français, en 1543[102]; il en parut aussi une
traduction italienne à Venise, en 1557. Nous avons vu dans la Vie du
Tasse qu'il composa son poëme vers 1540, dans sa belle retraite de
_Sorento_. Toute la cour de Naples était alors espagnole, et ce fut
d'après le Roman espagnol, dont il n'existait pas encore de traduction
connue, que le Tasse composa le sien.

      [Note 97: Le _Quadrio, Stor. e Ragion. d'ogni poes._, t. VI,
      p. 520 et 521.]

      [Note 98: _Vasco de Lobera_, ou _Lobeira_. On le fait vivre
      sous Denis, qui régna jusqu'à 1325. (_Id. ibid._)]

      [Note 99: Par _Acuerdo de Oliva_.]

      [Note 100: Par un certain Gorrée de Picardie. C'est cet
      écrivain picard que notre savant Huet (_Essai sur les romans_) a
      prétendu être l'auteur original. M. de Tressan (Disc. prélimin. de
      son _Extrait d'Amadis_) adopte cette opinion, ou plutôt il croit
      que des manuscrits picards, que Nicolas d'Herberay dit avoir vus,
      étaient, comme le croit d'Herberay lui-même, ceux dont les
      Espagnols s'étaient emparés pour les traduire dans leur langue et
      les continuer selon le goût de leur nation. Or, l'ancienne langue
      picarde, la même que l'on parle encore dans le pays, est aussi,
      selon M. de Tressan, la même que la langue romane, ou la langue
      française du douzième siècle. Rien de moins certain que cette
      identité absolue, mais en la supposant même, on voit que cet
      Amadis picard doit n'avoir été que celui de Gorrée, traduit de
      l'ancien espagnol. Il est donc permis de rester dans le doute, et
      il n'est pas, au fond, très-important d'en sortir.]

      [Note 101: M. de Tressan. (_loc. cit._) dit que ce fut en
      1547; d'où il lire la conséquence que d'Herberay, qui publia la
      première partie de sa traduction en 1540, ne l'avait point faite
      d'après le travail de _Montalvo_; mais il se trompe: le _Quadrio_
      ne cite pas seulement cette édition espagnole de 1525, mais une
      autre à Séville, 1526, et une troisième à Venise, 1533. On ne doit
      pas consulter à ce sujet la _Bibliotheca Scriptor. Hispan. de
      Nicol. Antonio_, qui ne cite point de plus ancienne édition que
      celle de Salamanque, 1575, in-fol. (Ne serait-ce pas une simple
      erreur typographique qui aurait fait mettre un 7 au lieu d'un
      2?)]

      [Note 102: Le premier livre, dédié à François Ier, parut en
      1540, et les autres livres les années suivantes.]

Il voulait d'abord l'écrire en vers libres ou non rimes; son ami
_Sperone Speroni_ l'y engageait; mais le prince de Salerne et D. Louis
d'Avila, en cela de meilleur conseil que ce savant littérateur,
voulurent qu'il le fit en octaves. Cette forme harmonieuse est surtout
appropriée aux fictions brillantes de la féerie, et _Bernardo_ se
félicita d'avoir pris ce parti, lorsqu'il vit, quelque temps après, le
peu de succès qu'eut l'_Italia liberata_ du _Trissino_. Il voulait aussi
se conformer aux règles d'Aristote, et faire un poëme épique régulier;
sur ce point, qui tenait au fond de l'art, la cour n'avait rien à lui
dire; mais elle l'avertit par un autre moyen. Lorsqu'il eut achevé dix
chants avec cette régularité antique, il en essaya l'effet dans un
cercle nombreux, en lisant ceux de ses chants dont il était le plus
satisfait. Il s'aperçut bientôt que l'auditoire allait toujours en
décroissant et qu'aux dernières lectures la salle était presque déserte.
Cette expérience lui prouva que l'unité d'action et d'intérêt, fort
bonne dans des fables d'une autre nature, n'avait point cette variété
qu'exigent la chevalerie et la féerie, et dont le poëme de l'Arioste
avait fait un besoin au public et une loi aux poëtes. Il revint donc sur
ses pas, et se soumit, quoique malgré lui, à cette multiplicité
d'action, à ce désordre convenu qui était passé en précepte, et pour
lequel son ouvrage devint une nouvelle autorité.

Il s'y soumit si bien, son imagination féconde entoura de tant
d'accessoires l'action principale, ses épisodes sont si nombreux et
tellement diversifiés, enfin son poëme est si long, qu'il serait
extrêmement difficile d'en donner une analyse complète. Quelque serrée
qu'il fût, on n'y arriverait pas sans beaucoup de peine à la fin du
centième chant. Mais le sujet d'_Amadis de Gaule_ est très-connu en
France. Il l'était même autrefois par l'ancienne traduction du roman
espagnol; il l'est bien plus maintenant par l'élégant abrégé qu'en a
fait M. de Tressan[103]. Il suffira donc d'en rappeler les principales
circonstances, et de donner seulement, par l'analyse des premiers
chants, une idée de la manière dont le poëte l'a traité.

      [Note 103: Paris, 1779, 2 vol. in-12, réimprimé dans le
      Recueil des OEuvres de M. de Tressan, Paris, 1787, 12 vol. in-8º.
      Cet extrait est en effet écrit avec beaucoup de prétention à
      l'élégance, mais trop rempli d'une froide galanterie de cour, qui
      détruit l'intérêt et engendre l'ennui. Le vieux courtisan y gâte
      souvent l'ouvrage du romancier. Ne va-t-il pas jusqu'à établir à
      la cour du roi Lisvart des entretiens sur les modes, des
      discussions sur les coiffures et sur les couleurs, et à faire
      décider dans ces assemblées du cinquième siècle, transformées en
      cercles de Versailles et de Trianon, que de toutes les coiffures
      de femmes, celle qu'on nommait _à la grecque_ était la plus
      élégante et la plus noble, et que la couleur _puce_ était la reine
      des couleurs? Il ne manquait plus que d'ajouter le _caca-dauphin_,
      qui fut aussi une couleur à la mode, au temps où l'auteur
      écrivait.]

Au temps de l'ancienne chevalerie, Lisvart, frère du roi de la
Grande-Bretagne, était à la cour du roi de Danemarck, dont il avait
épousé la fille, quand le roi son frère mourut[104]. Appelé à lui
succéder, il s'embarque avec Brisène sa femme, et avant d'aborder dans
ses nouveaux états, il va visiter le bon Languines, roi d'Écosse. Ils se
promenaient ensemble au bord de la mer, lorsqu'ils virent aborder un
vaisseau superbement orné, et d'où sortaient des sons harmonieux[105].
Il en descendit une dame qui conduisait avec elle un jeune homme plus
beau qu'Adonis. Une demoiselle portait sa lance, une autre son casque.
La dame s'approche des deux rois, et prie poliment Lisvart de donner à
ce jeune homme l'ordre de chevalerie. Lisvart lui accorde sa demande,
reçoit le nouveau chevalier, lui donne l'accolade et lui fait prêter son
serment. Aussitôt un nain sort du vaisseau, conduisant à la main un
cheval superbe. A l'arçon de la selle est attaché un écu garni et
entouré de perles, sur lequel est peint en champ d'or le portrait d'une
jeune fille de la plus grande beauté, couvert d'un diamant transparent,
destiné à le garantir des coups de lance et d'épée dans les combats. La
sage fée Sylvane, qui conduit le jeune chevalier, lui remet ce bouclier,
en lui annonçant que la Beauté qu'elle y a fait peindre est celle qui
doit se rendre maîtresse de son coeur. Elle l'embrasse, il saute sur le
beau cheval, salue les deux rois, s'éloigne, et la fée disparaît à
l'instant.

      [Note 104: Ce roi, que le poëte ne nomme pas, est appelé dans
      le roman, Falangris.]

      [Note 105: _Canto_ I, st. 12 et suiv.]

En apprenant, quelques jours après, son premier fait d'armes, Lisvart
apprend aussi que son nom est Alidor, qu'il est son fils, et qu'il a
pour mère une belle et malheureuse reine qui vit dans le deuil et dans
les larmes, parce qu'elle n'a pu avoir pour époux le père de son
enfant[106]. Cependant des troubles causés par son absence le rappellent
dans ses états. Il part, et confie à la reine d'Écosse sa fille Oriane,
princesse à la première fleur de l'âge et qui est un prodige de beauté.
La reine croit ne pouvoir rien faire de plus agréable pour la fille du
roi son ami, que d'attacher à son service le Damoisel de la Mer, jeune
adolescent nourri depuis quelques années à sa cour, à peu près de l'âge
d'Oriane, et aussi beau qu'elle est belle. Cette politesse a les suites
que l'on peut déjà prévoir. Entre autres incidents de leurs naissantes
amours, le Damoisel, dans une partie de campagne, ose seul attaquer un
lion qui a mis en fuite tout le cortège de la princesse, et qui
s'apprête à la dévorer. Il tue le monstre; ce service rendu accroît son
amour; la reconnaissance augmente celui d'Oriane; la reine est présente;
ils ne peuvent se rien dire, mais ils s'entendent sans se déclarer.

      [Note 106: Cette partie de l'exposition du poëme est vive et
      brillante. On pourrait lui reprocher de ne pas annoncer l'action
      principale, et d'en offrir d'abord une qui n'est qu'épisodique ou
      secondaire; mais dans un genre aussi libre que le roman épique,
      c'est une singularité de plus, et non pas un défaut.]

Dans ce temps, où il y avait des lions en Écosse, il y avait aussi des
géants. Un des plus horribles, suivi de quatre cavaliers, attaque à leur
retour la reine, Oriane et leur suite[107]; c'est encore pour le
Damoisel de la Mer une occasion de faire briller son courage; avec la
seule épée d'un guerrier que ces brigands ont massacré, il combat le
géant, le tue, lui et ses quatre satellites. Sa princesse lui doit une
seconde fois la vie, et cette fois-ci, quelque chose de plus précieux;
car ce géant était un affreux corsaire, venu d'une île dont il était
maître, qui s'élève entre la Grande-Bretagne et l'Irlande; il voulait y
emmener Oriane et ses jeunes compagnes, pour les joindre à plus de cent
beautés de leur âge, qu'il avait enlevées de même et qui servaient à ses
plaisirs. Elles reprenaient, avec leur libérateur, le chemin de la
ville, le jour finissait, la nuit étendait ses voiles; on voit tout à
coup paraître cent nains tenant des torches allumées et une demoiselle
honnête et polie qui vient proposer à la reine et à Oriane de s'arrêter
jusqu'au matin, non loin de là, dans un pavillon où la fée Urgande les
attend. Elles auront pour escorte un roi des plus illustres et des plus
braves. A l'instant même ce roi arrive; c'est Périon, souverain des
Gaules et beau-frère de la reine d'Écosse. Il les conduit au pavillon
d'Urgande, que le goût et la magnificence ont bâti, et dont ils se
disputent les ornements[108]. Tandis qu'on en parcourt avec curiosité
les divers appartements éclairés de mille flambeaux, Oriane et le
Damoisel ne font que se regarder[109]. Il ose enfin parler à la
princesse, mais c'est pour la prier d'obtenir du roi qu'il le reçoive
chevalier. Il est temps qu'il aille justifier par des exploits dignes de
son courage l'honneur qu'il a de lui appartenir.

      [Note 107: C. II, st. 17.]

      [Note 108: Cette fée, qui joue dans le poëme comme dans le
      roman un très-grand rôle, est la protectrice de toute la famille
      d'Amadis. Elle régnait dans une île inconnue, d'où elle veillait
      sans cesse sur Périon et sur ses enfants. Le vieux roman français
      l'appelle souvent Urgande _la Déconnue_, et l'italien
      _Sconosciuta_.]

      [Note 109: _Ub. supr._, st. 59.]

Cependant la fée Urgande vient recevoir ses hôtes; le roi d'Écosse,
averti par un message, arrive de son côté[110]; les deux rois et la fée,
instruits des deux belles actions du Damoisel, lui donnent, au milieu
d'un repas splendide, les éloges qu'il a mérités. Oriane saisit en
tremblant cette occasion pour demander à Périon ce qu'il lui accorde
volontiers: il donne avec plaisir l'ordre de chevalerie à celui qui
promet d'être un si brave chevalier. La cérémonie faite, ce roi qui
n'était venu que pour demander au roi son beau-frère des secours contre
le féroce Abyès, roi d'Irlande et des Orcades qui ravage ses états avec
une armée de barbares, ayant facilement obtenu ce qu'il désire, se hâte
de partir. Le nouveau chevalier se dispose à le suivre. On vient lui
remettre de la part de Gandales, seigneur écossais qui l'a élevé, une
épée richement ornée, et plusieurs objets précieux, trouvés autrefois
avec lui sur la mer, dans une caisse ou plutôt dans un berceau de bois
de cèdre. Parmi ces objets étaient un anneau d'un grand prix, et une
boule de cire. Oriane lui demande cette seule boule, qu'il s'empresse de
lui offrir. Il part enfin, emmenant pour écuyer Gandalin, fils de
Gandales, jeune homme de son âge, élevé avec lui, et qui ne veut point
s'en séparer.

      [Note 110: C. III.]

En suivant les traces du roi Périon[111], il rencontre une dame et une
demoiselle, dont la première lui présente une lance, en lui disant
qu'avec cette arme il sauvera la maison royale dont il est sorti; c'est
encore la fée Urgande, qui disparaît aussitôt. La demoiselle est une
Danoise attachée à la reine de la Grande-Bretagne, et qui retourne
auprès d'elle; elle déclare au Damoisel de la Mer qu'elle restera
quelques jours auprès de lui pour voir quel usage il fera de cette
lance. Le premier usage qu'il en fait est de délivrer Périon, à qui une
troupe de brigands a dressé une embuscade et qui est près d'y périr. Les
brigands sont tous percés de sa lance, ou mis en pièces par son épée. Le
roi plein de reconnaissance embrasse son défenseur, et reprend en sûreté
la route de ses états. Le Damoisel, pour chercher d'autres aventures,
prend par un autre chemin. La Demoiselle de Danemark, témoin de cet
exploit, n'en veut pas davantage, quitte le jeune chevalier, et se rend
à la cour d'Écosse. Elle y raconte ce qu'elle a vu[112]; d'autres
messages instruisent la cour des preuves que le Damoisel de la Mer ne
cesse de donner de sa valeur; tout retentit de ses louanges. Le coeur
d'Oriane est vivement ému; elle doit bientôt retourner auprès de son
père; elle n'aura plus si facilement des nouvelles de son chevalier;
elle prend enfin pour confidente la Demoiselle de Danemark; elle lui
confie que dans la boule de cire que celui qu'elle aime lui a donnée,
elle a trouvé son nom écrit, avec la qualité de fils de roi. Elle la
prie de l'aller trouver de sa part, de lui remettre ce signe de sa
mission, et d'aller, s'il le faut, jusqu'à Paris l'assurer de la
constance de son amour.

      [Note 111: C. IV.]

      [Note 112: C. V.]

Le temps de son retour dans la Grande-Bretagne étant venu, la fée
Urgande vient la prendre dans un vaisseau magnifique, où sont employées
toutes les richesses de la féerie[113]. Pendant le trajet, elle instruit
Oriane, et en même temps le lecteur, de la naissance du jeune Damoisel
dont elle est si tendrement occupée. Il a reçu le jour de ce même roi
Périon, qui l'a fait chevalier sans le connaître et à qui il a sauvé la
vie. Épris dans sa jeunesse d'Elisène, fille du roi de la
Petite-Bretagne ou de l'Armorique, Périon l'épousa sans autre témoin que
sa suivante. Elle eut de lui un fils dont elle accoucha en secret.

      [Note 113: C. VI.]

Le soin de son honneur la força de faire exposer cet enfant sur les
flots, dans un berceau de bois de cèdre, où elle fit placer l'épée que
Périon avait laissée en la quittant, un anneau qu'elle tenait de lui,
une boule de cire, et dans cette boule un papier sur lequel étaient
écrits son nom et la qualité de son père. Elle a depuis épousé
solennellement Périon; elle règne maintenant avec lui sur les Gaules, et
tous deux regrettent également la perte de ce fils de leur amour. Le
jour où il fut exposé, un seigneur écossais, nommé Gandales, vit le
berceau près du rivage, le prit, l'emporta chez lui, et donna à l'enfant
le nom de _Damoisel de la Mer_. Oriane sait le reste de l'histoire; elle
est à peine finie que le navire entre au port de Vindisilore. Urgande
dépose la princesse au sein de sa famille et remonte sur son vaisseau.

Pendant ce temps, le Damoisel, après des rencontres et des aventures,
ornement indispensable des voyages de tout chevalier, s'était joint au
prince d'Écosse, son ami, qui conduisait les troupes que le roi
Languines envoyait au secours de Périon[114]. Ils passent le détroit,
abordent en Normandie, et sont bientôt rendus à Paris. Périon s'y était
renfermé, après avoir perdu plusieurs batailles[115]. Il les reçoit
avec beaucoup de joie. Le féroce Abyès arrive avec ses Irlandais et se
présente devant la place[116]. Périon, le prince d'Écosse et le Damoisel
de la Mer, sortis à sa rencontre, tombent dans une embuscade; la mêlée
devient effroyable. Le Damoisel parvint à joindre Abyès, et le défie
seul à seul. Le roi d'Irlande accepte, est vaincu et tué, après un
combat des plus terribles. Au moment où le vainqueur est conduit en
triomphe, où le roi et la reine des Gaules reconnaissent qu'ils lui
doivent leur salut et celui de leurs états, la confidente d'Oriane
arrive et remplit auprès de lui la mission dont elle est chargée. Il
apprend ainsi son nom et son origine royale; il ne lui reste à savoir
que de quel roi il est né.

      [Note 114: C. VIII. Le roman français nomme le prince d'Écosse
      Agrayes, et le poëme italien _Agriante_.]

      [Note 115: Dans le roman, la ville où Périon s'enferme et est
      assiégé n'est point Paris, mais Baldaen, qui n'est connue, je
      crois, ni dans la géographie des Gaules, ni dans celle de la
      France.]

      [Note 116: C. IX et X.]

Ce jour-là même, un incident particulier fait remarquer au roi et à la
reine des Gaules l'anneau que le Damoisel portait toujours; ils
commencent à soupçonner la vérité; ils vont ensemble la nuit à la
chambre du jeune héros, qu'ils trouvent profondément endormi. Son épée
était au chevet du lit. Périon la tire du fourreau, et reconnaît celle
qu'il avait autrefois laissée à Elisène. Ces deux signes réunis ne leur
laissent presque plus de doute. Ils réveillent le Damoisel par les
expressions de leur joie, apprennent de lui qu'il n'est point le fils de
ce Gandales qui l'a élevé, qu'il n'est qu'un malheureux enfant que ce
bon Écossais avait trouvé dans un berceau flottant sur la mer.... Alors
tout est éclairci; Elisène et Périon reconnaissent leur fils, qui quitte
le nom de Damoisel de la Mer pour prendre celui d'Amadis[117].

      [Note 117: C. X.]

Ce n'est, à bien dire, qu'ici, au dixième chant, que l'exposition se
termine. On voit quel soin l'auteur a pris de ménager par degrés la
connaissance que l'on acquiert, et qu'_Amadis_ acquiert lui-même du
secret de sa naissance. Dans le roman, au contraire, on le sait dès le
commencement. Les faits y sont contés en sens direct; dans le poëme, ils
le sont en ordre inverse ou rétrograde, comme les faits historiques le
sont souvent dans l'épopée des anciens; c'est que pour le poëte
romancier, le roman est l'histoire.

Amadis ne tarde pas à vouloir retourner auprès d'Oriane, mais il n'avoue
au roi Périon que le désir d'aller acquérir de la gloire. Son père,
malgré sa tendresse, n'a rien à opposer à un pareil motif. Dans leur
dernier entretien, il lui donne des instructions assez mal placées et
beaucoup trop longues sur les devoirs, non-seulement d'un chevalier,
mais d'un général d'armée[118]. Lorsqu'Amadis est repassé dans la
Grande-Bretagne, les aventures semblent naître sous ses pas. Dans un
combat où il se couvre de gloire, il a pour témoin un jeune guerrier qui
le regarde avec admiration, et qui, le combat fini, lui déclare qu'il
allait demander au roi Lisvart l'ordre de chevalerie, mais qu'il ne veut
le recevoir que de lui[119]. Amadis refuse d'abord, mais la fée Urgande
paraît et l'engage à satisfaire le jeune inconnu; il le reçoit donc
chevalier; ils se quittent, et c'est lorsqu'ils ne peuvent plus se voir
qu'Urgande instruit Amadis de ce qu'ils sont l'un à l'autre. Ils sont
frères. Elisène et Périon, depuis qu'ils étaient sur le trône, avaient
eu un second fils nommé Galaor, qu'un géant leur avait enlevé; mais
c'était à bonne intention et pour le remettre entre le mains d'Urgande,
qui veillait sur la destinée des deux frères, et qui voulait faire
donner au plus jeune une éducation conforme à ses projets[120]. Elle l'a
conduit au-devant d'Amadis, pour que ce fût celui-ci qui l'armât
chevalier; mais le temps n'est point encore venu où elle doit les
réunir.

      [Note 118: Ces instructions remplissent, à douze octaves près,
      tout le deuxième chant, qui, à la vérité, n'en a que cinquante.]

      [Note 119: C. XIII, st. 27.]

      [Note 120: Ce n'est point encore à ce moment que le lecteur
      est instruit de tous ces détails, et de ces projets d'Urgande, et
      de cette éducation de Galaor; c'est lorsqu'Amadis est arrivé à la
      cour de Lisvart, et qu'ayant reçu un message de la part de son
      frère, il raconte à la reine tout ce qu'Urgande lui a précédemment
      appris. (C. XIX, st. 36-55.)]

On voit que ceci est comme le complément de l'exposition du poëme, et
que le poëte, fidèle à son système, y suit toujours la même marche. La
nôtre doit changer ici. Indiquer sommairement quelques-uns des
principaux faits doit nous suffire; le reste nous mènerait trop loin.
L'amour constant d'Amadis pour Oriane est mis à de longues et fortes
épreuves; son amitié pour son frère le fait s'exposer à de grands
dangers. Le caractère de ce frère est tout différent du sien. Galaor
l'égale en beauté, même en courage; il est comme lui porté à l'Amour,
mais non pas de la même manière. Amadis n'a qu'un sentiment dans le
coeur; Oriane est tout pour lui; le sexe entier a des droits sur Galaor;
il s'enflamme également pour toutes les belles. Les hauts faits d'Amadis
sont tous héroïques; même en servant les dames, en les délivrant des
prisons où elles sont renfermées, des géants qui les enlèvent, des
chevaliers déloyaux qui les oppriment, il ne fait que remplir les
devoirs de la chevalerie, toutes ses pensées sont pour Oriane, c'est à
elle seule qu'il offre en idée sa gloire et tous ses exploits; Galaor ne
se refuse point à recevoir le prix des services qu'il rend; il profite
de tous les plaisirs qui lui sont offerts et tombe aussi dans tous les
piéges qui lui sont tendus. C'est presque toujours Amadis qui l'en
retire; Amadis est en même temps le modèle d'un amour parfait et d'une
parfaite amitié.

La fée Urgande veille sur tous les deux, et prépare, à travers mille
dangers, l'union d'Amadis et d'Oriane. Long-temps ils sont heureux du
seul bonheur d'aimer; dans les rendez-vous les plus secrets, si leur
tendresse est la même, leur sagesse l'est aussi[121]; mais un jour que
des brigands envoyés par l'enchanteur Arcalaüs, ennemi de Lisvart et de
sa famille, enlevaient Oriane, Amadis court sur leurs traces, les
atteint dans une forêt, fond sur eux comme la foudre, et délivre encore
une fois celle qu'il aime[122]. L'amour, la reconnaissance, le plaisir
de se revoir, après de tels dangers, cette nuit, cette solitude, cette
forêt, se firent entendre au coeur d'Oriane, et vainquirent la timidité
d'Amadis:

        Comme elle oublia sa pudeur,
        Il oublia sa retenu[123].

et en revenant à la cour de Vindisilore, ils n'avaient plus à désirer
que la durée de leur bonheur.

      [Note 121: C. XVIII, st. 16 et suiv.]

      [Note 122: C. XXX.]

      [Note 123:

        Comme elle oubliait sa pudeur,
        J'oubliai lors ma retenue. (CHAULIEU.)]

Ce bonheur est troublé de mille manières; il l'est même par la jalousie.
La belle et jeune princesse Briolanie implore le secours d'Amadis pour
venger la mort du roi son père, qu'un usurpateur a lâchement assassiné.
Les lois de la chevalerie et la générosité d'Amadis lui font un devoir
de courir cette grande aventure; mais un concours de circonstances fait
croire à la tendre Oriane que Briolanie lui a enlevé le coeur d'Amadis.
En proie à tous les tourments de la jalousie[124], elle écrit à celui
qu'elle croit infidèle une lettre pleine de reproches. Dans quel moment
Amadis la reçoit-il? Lorsque, après avoir replacé Briolanie sur le
trône, il a subi, dans une île enchantée, que l'on appelle l'_Ile
ferme_, les épreuves les plus fortes de la bravoure et de la
fidélité[125]; lorsque les habitans, qui, depuis long-temps attendaient
pour roi le guerrier le plus brave, et le plus loyal amant, lui ont
décerné la couronne[126]. A la lecture de cette lettre, après avoir
exhalé son désespoir par des cris et par des larmes pendant tout le
reste du jour, il sort, la nuit, de l'Ile ferme, seul et sans armes,
passe sur le Continent, et ne s'arrête que dans l'ermitage de la _Roche
pauvre_, où il reste caché sous le nom du _beau Ténébreux_, que le bon
ermite lui a donné[127].

      [Note 124: C. XXXII, st. 38, etc.]

      [Note 125: Cette île avait été jadis enchantée par le magicien
      Apollidon, qui, selon notre vieux roman, était le fils aîné d'un
      roi de Grèce. A la mort de son père, il laissa la couronne à son
      frère et parcourut le monde en donnant des preuves de la plus
      brillante valeur. Il devint amoureux de la soeur de l'empereur de
      Rome, l'enleva, et l'emmena dans l'Ile ferme, qui était alors
      tyrannisée par un géant. Il tua le géant; les habitants le
      reconnurent pour roi. Il passa plusieurs années dans cette île, et
      y fut parfaitement heureux; mais l'empereur de Grèce, qui était
      son oncle maternel, étant mort sans enfants, il fut appelé à lui
      succéder. Sa femme, qui regrettait cette île, voulut du moins
      qu'il n'y pût régner aucun roi s'il n'était reconnu plus brave
      guerrier et plus loyal amant que lui, ni aucune reine si elle ne
      la surpassait elle-même en fidélité et en beauté. Apollidon était
      très-savant magicien; il éleva dans l'île, à l'entrée d'un jardin,
      un arc merveilleux, qu'il appela l'_Arc des loyaux amants_; et cet
      arc et ce jardin, par la force de ses enchantements, faisaient
      subir à tous ceux qui s'y présentaient des épreuves terribles,
      dont personne, avant Amadis, n'était encore sorti vainqueur.

      On ne s'est point mis en peine de savoir ce que c'était que cette
      île merveilleuse dont il est si souvent question dans le roman et
      dans le poëme d'Amadis. C'était la même que Mona, l'île des
      Druïdes, où le poëte anglais Mason a mis la scène de sa tragédie
      de _Caractacus_, située entre l'Angleterre et l'Irlande,
      aujourd'hui l'île de Man. On lui avait donné le nom d'Ile ferme,
      parce qu'elle avait autrefois tenu à la grande île, et ce fut
      lorsqu'un tremblement de terre l'en eut détachée qu'elle fut
      appelée _Mona_. Cette explication nous est donnée par le Tasse
      lui-même, dans son XCIIe chant:

        _L'Isola ferma prima era chiamata;
        Quando con la Britannia era congiunta;
        E da tre parti dal mar circondata,
        E sol dall'altra con la terra aggiunta.
        Dagli scrittori Mona nominata
        Fu, poi che l'ebbe dal terren disgiunta
        Un terremoto, di città e castella
        Ricca in quel tempo, e gloriosa e bella._ (St. 14.)

      Il avait même dit auparavant (c. XXXVI, st. 71):

        _Questa l'Isola ferma è nominata,
        Perchè da un canto non l'inonda il mare,
        Ove si angusta e forte ave l'entrata
        Che per mezz'un castel forz'è passare._

      L'auteur, dans une lettre à son ami _Sperone Speroni_, lui dit
      qu'on ne trouve dans aucun endroit du roman d'Amadis cette
      position de l'Ile ferme, ni cette origine de son nom, et qu'il
      s'est vu obligé de réparer cet oubli. _V. S. ha da sapere_,
      continue-t-il, _che Mona è una isola lontana di Bertagna cinque
      miglia, fecondissima, benchè non molto abitata; la quale scrivano
      alcuni autori ch' era congiunta con Bertagna versa ponente, e da
      tre parti e cinta dal mare, ma che per un gran terremoto si
      disgiunse e divenne isola. Fingo che questa fosse, e che a quel
      tempo si chiamasse Isola ferma_, etc. (_Opere di M. Sperone
      Speroni_, Venezia, 1740, in-4º., t. V, p. 350.)]

      [Note 126: C. XXXVII.]

      [Note 127: C. XXXIX.]

Une lettre a fait tout ce mal, un autre lettre le répare. Oriane
détrompée rappelle son cher Amadis; il rentre à la cour de Lisvart par
le plus brillant exploit et par le plus grand service, en rétablissant
dans son palais et affermissant sur son trône ce roi, qui soutenait un
combat douteux contre Cildadan, roi d'Irlande, et contre une troupe de
géants[128]. Le poëme et le roman pourraient finir ici; l'action paraît
terminée; mais de nouveaux incidents la renouent, et ce que nous avons
vu n'en forme que la première moitié.

      [Note 128: C. XLIX et L.]

Dans la seconde, après de nouveaux exploits d'Amadis, Lisvart, trompé
par des envieux et des calomniateurs, a de si mauvais procédés pour lui,
qu'il le force à quitter sa cour[129]. Amadis est encore une fois séparé
d'Oriane; mais malgré tous les maux que cette injustice lui fait
souffrir, c'est encore lui, quelque temps après, qui, réuni au roi
Périon son père et à son frère Florestan[130], sauve d'une ruine totale
l'ingrat Lisvart, attaqué par Arcalaüs, à la tête d'une armée de géants
et d'une ligue de six rois[131]. Périon et ses deux fils, cachés sous
des armes brillantes que leur a envoyées la fée Urgande, restent
inconnus, quoique vainqueurs, et disparaissent sans avoir voulu recevoir
les remercîments de Lisvart. Il n'apprend qu'après bien des recherches
que c'est encore cette fois au généreux Amadis qu'il doit le trône et la
vie[132].

      [Note 129: C. LVI.]

      [Note 130: Fils de Périon comme Amadis et Galaor, mais qu'il
      avait eu d'une autre maîtresse, avant de connaître Elisène.
      Florestan a paru pour la première fois au c. XXXV, avec la belle
      Corisande sa maîtresse. Leurs amours et les exploits de Florestan
      forment un des épisodes les plus intéressants du poëme.]

      [Note 131: C. LXV.]

      [Note 132: C. LXVI, st. 30 suiv.]

Amadis est allé en Orient chercher de nouvelles aventures. Si l'on
voulait s'engager ici dans les détails, il faudrait le conduire à la
cour de Constantinople, et l'en ramener avec une jeune et très-belle
princesse, nommée Grassinde, qui l'a fort bien reçu à Mycènes, mais qui
s'est mis dans la tête une singulière fantaisie. Elle a ouï dire que la
cour de Lisvart est plus riche en belles personnes que toutes les autres
cours. Elle attend de la politesse d'Amadis qu'il l'y conduira et
maintiendra envers et contre tous qu'elle surpasse en beauté toutes les
demoiselles de cette cour. Amadis, d'abord très-embarrassé, vient
ensuite à penser qu'il ne s'agit que des demoiselles, et qu'Oriane (ce
qu'il sait en effet très-bien), ne l'est plus; il promet donc à
Grassinde tout ce qu'elle veut, et aussitôt elle se dispose à
partir[133]. Il lui tient parole, et, dans un grand tournoi, où il
parait sous le nom du Chevalier grec, devant toute la cour de la
Grande-Bretagne, il renverse tous les chevaliers qui refusent d'avouer
la supériorité de Grassinde. Elle reçoit enfin de lui, aux yeux de tous,
la couronne de la beauté[134].

      [Note 133: C. LXXII.]

      [Note 134: C. LXIX.]

Oriane était si peu compromise par cette victoire remportée sur les
demoiselles bretonnes, qu'elle avait mis en secret au jour un fils, qui
fut célèbre dans la suite sous le nom d'Esplandian[135]. Cependant
l'empereur de Rome, qui ne sait rien de cette affaire, l'a demandée en
mariage[136]. Lisvart lui accorde sa fille; une flotte l'emmène à Rome;
mais Amadis, qui s'est retiré dans l'Ile Ferme, dont il est toujours
demeuré roi, y fait équiper à la hâte une flottille, rassemble des
matelots, des soldats, met en mer; et au moment où la flotte romaine
passe à la vue de l'île, fond sur elle, avec ses chevaliers, saute à
bord du commandant, lui fait mettre bas les armes, enlève Oriane et
l'emmène avec lui dans son île[137].

      [Note 135: C. LXII, st. 44 et suiv.]

      [Note 136: C. LXXIV, st. 55.]

      [Note 137: C. LXXXII.]

Alors la guerre est ouvertement déclarée entre le roi Lisvart et lui.
Tous deux ont des alliés et rassemblent de fortes armées; dix chants
entiers sont remplis des préparatifs de cette guerre. La bataille se
donne enfin[138]; elle est sanglante. Amadis y sauve encore la vie au
roi Lisvart, en qui il voit toujours le père d'Oriane. Les hostilités
sont suspendues. Pendant la trêve, un sage ermite, qui a élevé le jeune
Esplandian, parvient à faire entendre raison à Lisvart, en lui dévoilant
le secret de sa fille, qu'il ignorait complètement[139]. D'autres
événements, qui le rejettent dans des dangers, dont Amadis le tire
encore, accélèrent la conclusion de la paix; elle est enfin conclue. Le
mariage d'Oriane et d'Amadis est arrêté. La célébration se fait dans
l'Ile Ferme; l'union de tous les personnages épisodiques est formée le
même jour avec la plus grande solennité[140]. Les enchantements de l'île
sont détruits; elle n'est plus que le séjour fortuné d'Amadis et
d'Oriane. La fée Urgande, qui a dirigé le fil des événements, arrive sur
un vaisseau, orné de toutes les merveilles de son art[141]. Elle vient
embellir la fête et jouir du fruit de ses soins.

      [Note 138: C. XCIV.]

      [Note 139: C. XCVI, st. 24 et suiv.]

      [Note 140: C. XCIX.]

      [Note 141: C. C.]

Dans ce roman, l'intérêt est, comme on voit, fondé sur une passion
réelle, sur un amour mutuel, traversé par des obstacles, troublé par des
orages et couronné enfin par le succès. Cette passion mêlée aux faits
d'armes et aux merveilles de la chevalerie et de la féerie, était
peut-être plus propre qu'aucune autre à fournir le sujet d'un poëme
romanesque. _Bernardo Tasso_, qui avait de l'imagination et un vrai
talent, joignit à ce fond déjà très-riche des ornements qui ne le sont
pas moins. Il ne prit de l'ancien roman espagnol que ce qu'il jugea
propre à recevoir tout le brillant du coloris poétique. Il créa de
nouveaux personnages et des actions nouvelles; en un mot, il s'appropria
si bien le sujet par sa manière de le traiter, qu'il semble que ce sujet
même et que l'ouvrage entier lui appartiennent. A l'exemple du _Bojardo_
et de l'Arioste, qui avaient en quelque sorte fixé la nature vague et
mobile du roman épique, il ourdit la trame du sien de trois fils
principaux, qui s'étendent depuis le commencement jusqu'à la fin, et
d'un grand nombre d'épisodes accessoires qui les croisent et s'y
entrelacent, pour varier dans chaque chant les situations, les scènes et
les acteurs.

Il a donné à la belle Oriane un frère nommé Alidor, beau comme elle, et
au tendre Amadis une soeur nommée Mirinde, guerrière et brave comme lui.
C'est Alidor qui ouvre la scène au premier chant du poëme, et c'est le
portrait de Mirinde que la fée Sylvane, sa protectrice, a fait peindre
sur son bouclier[142]. Les amours d'Alidor et de Mirinde, de Floridant,
prince d'Espagne, et de la jeune Filidore, forment avec l'amour d'Amadis
et d'Oriane ces trois fis continus et principaux de l'intrigue. Elle
est nécessairement compliquée, mais si artistement conduite qu'on la
suit sans trop de peine, à travers les épisodes secondaires qui
l'interrompent souvent. Ces épisodes sont de différents genres et
très-variés entre eux; les uns purement héroïques, les autres d'une
teinte plus triste, qui paraissent pour la plupart tirés de vieilles
chroniques espagnoles; d'autres enfin tendres et galants; mais il n'y en
a aucun de trivial, de populaire ou de trop libre. Le Tasse voulut que
son poëme eût dans toutes ses parties ce ton de galanterie noble et
décente, qui était celui de l'ancienne chevalerie. Le rôle brillant et
léger de Galaor est presque le seul dans lequel il ait jeté des
galanteries un peu vives. Encore a-t-il satisfait, pour ainsi dire, à la
morale de l'amour, en corrigeant ce jeune guerrier de son inconstance,
et lui faisant éprouver pour Briolanie une véritable passion.

      [Note 142: Voyez ci-dessus, p. 66 et 67.]

Ces trois actions principales, et cette foule d'épisodes qui les
entrecoupent, sont, on le voit bien, des imitations du plan de
l'Arioste, que _Bernardo_ se proposa d'imiter en tout; mais quelque
intéressantes que soient les premières, elles ont le défaut d'être
toutes trois à peu près du même genre; ce sont trois intrigues d'amour,
tandis que dans l'Arioste, la guerre terrible des Sarrazins et les
dangers de la France, la folie sublime de Roland et sa guérison
merveilleuse, enfin les amours et l'union de Roger et de Bradamante
forment d'admirables contrastes et une riche variété. Les aventures
épisodiques sont, pour la plupart, d'un heureux choix et d'une exécution
soignée; mais peut-être sont-elles, ainsi que les trois principales
actions, coupées à trop petites parties, trop symétriquement
distribuées, interrompues et reprises. Le plan du _Roland furieux_,
paraît tracé par la liberté même, celui d'_Amadis_ l'est par une main
qui veut paraître libre; et l'on peut dire qu'il est trop régulièrement
irrégulier.

Son auteur pensa qu'une matière aussi vaste et aussi complexe devait
avoir un nombre convenable de grandes divisions, et il la partagea en
cent chants, chacun en général de cinq à six cents vers. Sa première
idée fut de supposer ou de feindre qu'il récitait chaque jour un de ces
chants au milieu d'un cercle de dames et de seigneurs réunis pour
l'entendre, que ces récits étaient interrompus par l'arrivée de la nuit,
et qu'il les reprenait au lever de l'aurore; idée peut-être assez
heureuse, plus poétique et plus vraisemblable que les moralités et les
autres digressions de ce genre essayées par quelques poëtes et
perfectionnées par l'Arioste. Il avait donc commencé tous ses chants, à
l'exception du premier, par la description de l'aurore, et les avait
terminés par celle de la nuit. A la nuit, il congédiait son auditoire;
au point du jour il le rassemblait autour de lui. Un jeune littérateur
de ses amis, nommé _Vincenzio Laureo_, qui fut dans la suite
cardinal[143], craignant que tant de descriptions, quoiqu'elles fussent
toutes assez courtes, ne donnassent au lecteur de la satiété et de
l'ennui, lui conseilla d'en retrancher une grande partie; le savant
_Sperone Speroni_ fut du même avis; le Tasse céda, mais avec répugnance,
et moins par persuasion que par égard. Peut-être doit-on regretter qu'il
ait cédé; il en devait résulter sans doute de la redondance et de
l'uniformité; mais cela donnait aussi au poëme entier une teinte
particulière. Quelque varié que soit le spectacle du lever du soleil et
de la chute du jour, c'était un objet de curiosité, que de voir que le
poëte avait réussi à les peindre de cent différentes manières. Il a
laissé subsister beaucoup de ces descriptions, qui prouvent les
ressources et la fécondité de son talent. Mais peut-être y en a-t-il
trop, par cela même qu'il en a retranché un grand nombre. On ne sait
plus pourquoi, en reprenant sa lyre, il chante si souvent l'aurore,
puisqu'il ne la chante pas toujours.

      [Note 143: Sous le pontificat de Grégoire XIII.]

Il fit un changement plus considérable et qui lui coûta plus de travail.
Il commença son poëme avec le dessein de le dédier à Philippe, alors
infant d'Espagne; mais _Ferrante Sanseverino_ ayant passé du service de
l'empereur à celui du roi de France, le Tasse lui-même ayant été envoyé
par ce prince en France, où il continua de travailler à son poëme, il
changea de dessein, le dédia au roi Henri II, y sema différents traits
et plusieurs épisodes à la louange de la maison royale de France, et
surtout de Marguerite de Valois, soeur du roi, à laquelle il était
particulièrement dévoué. Lorsqu'il fut ensuite revenu en Italie, qu'il
eut trouvé un asyle à la cour du duc d'Urbin, et qu'il eut achevé son
poëme, le duc l'engagea, comme nous l'avons vu dans sa vie, à le dédier
à Philippe II, et il y consentit dans l'espérance d'obtenir
non-seulement la restitution de ses biens, mais quelque grande
récompense. Il dut alors faire un grand nombre de changements, tant dans
la fable même d'Amadis, de qui il avait fait descendre la maison de
France, que dans les digressions et dans les épisodes qu'il avait
consacrés à la gloire de Henri II, de sa famille, et qu'il lui fallut
retourner à l'honneur de Philippe II et de la sienne.

On peut croire que toutes ces mutations durent altérer un peu l'ensemble
du poëme et faire disparaître quelque chose de la beauté, et surtout de
la facilité de son premier jet. Une défiance peut-être excessive de
lui-même, quelquefois aussi dangereuse que l'excessive confiance,
empêchait le Tasse d'être jamais content de ce qu'il avait fait. Il
voulut soumettre son ouvrage, non pas à deux ou trois bons juges, qui
sans doute auraient suffi, mais à un très-grand nombre de censeurs, qui
se trouvèrent, comme il arrive, presque tous d'avis différents. L'un
lui faisait changer une chose, l'autre en retrancher une autre: il se
consumait à suivre leurs conseils, et malgré le mérite reconnu de la
plupart d'entre eux, il n'est pas sûr que le poëme y ait toujours gagné.
_Giraldi_, _Varchi_, _Bartolomeo Cavalcanti_, _Ruscelli_, et plusieurs
autres furent consultés par lettres. _Bernardo Capello_, _Antonio
Gallo_, _Muzio_ et _Atanagi_, se rassemblèrent à Pésaro, sur
l'invitation du duc d'Urbin, pour revoir attentivement le poëme entier;
enfin, le Tasse prit encore à Venise les avis de _Molino_, de _Veniero_,
de _Mocenigo_: il est impossible enfin de se donner plus de peine, de
montrer plus de docilité à écouter les conseils, plus de patience
d'esprit et de souplesse de talent à les suivre.

Ajoutons encore qu'il avait composé la plus grande partie de son poëme
au milieu du bruit des armes, ou dans de longs et malheureux voyages, ou
parmi les ennuyeux détails des affaires du prince, à Salerne, à Rome et
à Paris; enfin, dans des positions affligeantes ou agitées, et loin de
ce repos et de cette tranquillité d'ame, dont tout homme qui écrit a
besoin, et dont les poëtes ont plus grand besoin que les autres. Malgré
tout cela, le poëme d'_Amadis_ parut si beau, si bien proportionné dans
son tout et dans ses parties, si brillant dans ses détails, et si riche
en ornements de toute espèce, qu'il fut et qu'il est encore regardé
comme l'un des meilleurs que la langue italienne ait produits.
Plusieurs critiques du temps en firent les plus grands éloges, et le
_Speroni_ même osa le préférer, pour l'accord et la proportion des
parties, à l'_Orlando furioso_.

En réduisant, comme on le doit, cette exagération de l'amitié, on peut
placer l'_Amadigi_ au second rang parmi les romans épiques. On peut
enfin penser à ce sujet comme Louis _Dolce_, qui à la vérité était aussi
un ami du Tasse, mais homme d'un goût assez pur, et qui, ayant lui-même
composé des poëmes romanesques, devait voir dans l'auteur d'_Amadis_ un
rival à craindre, en même temps qu'il y voyait un ami. Il dit
très-positivement[144] que dans ce poëme le style du Tasse lui paraît
très-choisi et très-soigné quant au langage; que sa versification est
pure, noble et agréable; qu'il ne s'écarte jamais d'une certaine gravité
qui est seulement plus ou moins forte, selon que les sujets l'exigent;
que par un mélange très-rare il réunit presque toujours la facilité et
la majesté; qu'il a de l'abondance dans les pensées, du merveilleux et
de la propriété dans les comparaisons; que dans chaque chose il garde
admirablement les convenances, qu'il n'y a aucune partie de son poëme
qui ne plaise, ou qui n'instruise, et qui ne tienne le lecteur dans une
douce et agréable attente.

      [Note 144: Dans la Préface qui précède la belle édition
      d'_Amadis_ donnée par _Giolito_, Venise, 1560, in-4º.]

«Il met, continue le _Dolce_, tous les objets avec tant de vérité devant
nos yeux, qu'un peintre ne le pourrait mieux faire. Il surpasse du bien
loin tous les autres poëtes dans la peinture des douceurs et des
souffrances de l'amour; et dans la description des batailles, des
combats de chevaliers, de géants et de monstres, on peut le comparer à
tous. Il a même dans cette partie une vérité qui n'appartient qu'à ceux
qui ont entendu comme lui le fracas des armes et le tumulte des
batailles. Dans les détails cosmographiques, il semble qu'il conduit le
lecteur comme par la main de contrée en contrée, et d'une ville à une
autre ville. Il excelle à émouvoir le coeur: il le tyrannise en quelque
sorte; enfin, si l'Arioste lui est supérieur en quelques parties, il y
en a aussi que d'excellents juges regrettent peut-être de ne pas voir
dans le poëme de l'Arioste, et que l'on trouve dans le sien.» A l'égard
de ce dernier article, il peut paraître exagéré, mais il ne le serait
pas de dire qu'il se trouve quelquefois dans le _Roland furieux_ des
choses que l'on voudrait n'y pas voir, et qu'il ne s'en trouve jamais de
pareilles dans _Amadis_.

Pour mieux fixer l'opinion qu'on doit avoir de ce poëme, quelques
citations sont d'autant plus nécessaires, que c'est principalement par
le mérite des détails que l'ouvrage appartient à son auteur.
L'embarras, dans une telle abondance, est de se borner et de choisir.

Dans les débuts de chant d'aucun autre poëme on ne trouve, et j'en ai
dit la cause, autant de descriptions du soir et du matin que dans
_Amadis_. Elles sont courtes, et s'étendent rarement au-delà d'une
strophe. C'est à la fin d'un chant: la nuit arrive, séparons-nous; et au
commencement: le jour renaît, revenez m'entendre; c'était le bonjour et
le bonsoir de tous ses chants, et quelques-uns ont conservé cette
première forme. Voici la fin du onzième chant: «Mais déjà la Nuit,
paisible consolatrice des mortels, presse ses coursiers; et les Songes,
avec leurs ailes paresseuses, baignent toutes les pensées des eaux du
doux Oubli; les hommes et les animaux se taisent; il est bon, valeureux
chevaliers, que je me taise aussi et que je suspende ma lyre jusqu'au
retour des premiers rayons du Soleil.» Et voici le début du douzième:
«Déjà les étoiles, fuyant l'une après l'autre, font place à la lueur de
la blanchissante Aurore. La Lune cède à cette splendeur nouvelle qu'elle
voit sortir de l'orient. La sombre Nuit rassemble et replie ses ombres;
le Jour découvre et colore notre univers; reprenons donc en main ma
lyre, pour chanter Amadis et Alidor.»

«Seigneur, dit-il, au début du vingt-septième, le Jour, avec son front
teint de pourpre, brillant d'une douce lumière, et tout rayonnant de
splendeur, orne déjà le sommet de nos montagnes. Le berger, avant que
le soleil soit au haut des airs, conduit son troupeau hors de la
bergerie; l'agriculteur se lève et retourne à ses travaux; l'un reprend
la bêche et l'autre la charrue; retournons aussi à nos chants. Voilà ma
lyre, qu'un enfant remet, comme à l'ordinaire, entre mes mains; voilà
Thalie qui inspire ma voix et remplit mon ame d'une poétique fureur;
Apollon sourit à mes chants et se plaît à leur harmonie; chantons donc,
ne tardons plus, et ne laissons pas s'écouler inutilement le cours des
heures.»

Quelquefois il voit sous d'autres couleurs le même objet. Amadis est-il
dans un de ces moments de désespoir où le plongent les injustes soupçons
d'Oriane, le poëte est si profondément touché de sa peine, qu'il n'a
plus ni haleine ni voix[145]. «Il est forcé de se taire et de donner
lui-même des larmes à de si grands malheurs, jusqu'à ce qu'il sente se
rouvrir et se remplir d'une eau nouvelle la veine de son génie,
desséchée par la pitié que ce brave guerrier lui inspire.» Au chant
suivant: «L'Aurore se lève, mais, triste et baignée de larmes, elle met
un joug moins brillant à ses coursiers; point de fleurs, point de
couronne sur sa tête; elle est même enveloppée de vêtements noirs et
lugubres; sans doute, elle n'a été réveillée que par les plaintes
d'Amadis, qui de plus en plus enfoncé dans ses cruelles pensées,
toucherait de pitié les monstres mêmes des forêts.»

      [Note 145: Fin du dix-septième chant.]

Mais, le plus souvent, la nature se présente à lui sous un riant aspect.
C'est le fils d'Hypérion, couronné de rayons ardents et lumineux, qui
redonne aux campagnes des couleurs blanches et vermeilles[146]; c'est
l'Aurore qui paraît avec ses tresses blondes et son front de roses;
l'ombre s'enfuit, se cache dans quelque grotte et n'ose plus paraître au
dehors; les arbrisseaux, l'herbe, les fleurs, les sables et les ondes se
peignent des plus vives couleurs[147]; tantôt le Soleil élève peu à peu
sur les eaux ses rayons et sa tête blonde, et redonne à tous les objets,
par sa lumière renaissante, leurs vêtements blancs, verts et pourprés;
Philomèle, pour donner quelque trêve à sa douleur, rappelle par ses
chants les hommes à leurs travaux, et sa soeur paraît encore, sous les
rameaux épais, accuser en pleurant l'impie Térée[148]; tantôt c'est un
autre petit oiseau qui salue doucement par ses chants la belle lumière
du jour; il ne se cache plus, comme il faisait naguère, sous des rameaux
couverts de frimas; il se joue de branche en branche, d'arbrisseaux en
arbrisseaux, égayé par le nouveau jour, qui d'heure en heure enrichit le
monde de beautés plus admirables et plus rares[149].

      [Note 146: C. XXXIV.]

      [Note 147: C. XLIV.]

      [Note 148: C. XLVIII.]

      [Note 149: C. LXXIII.]

Il entremêle avec ces débuts de chant d'autres exordes, philosophiques,
poétiques, galants: il y prend quelquefois le ton de la sagesse,
quelquefois celui d'un badinage agréable, et quelquefois celui de
l'amour. Enfin il se varie autant qu'il peut, à l'exemple de l'Arioste;
mais sa tâche est plus forte à remplir, et l'Arioste lui-même n'eût sans
doute pas trouvé facile de se varier ainsi jusqu'à cent fois.

Les descriptions de combats sont presque innombrables dans _Amadis_;
mais presque tous sont des combats particuliers; on y voit peu de ces
grandes batailles, dont l'ordonnance est plus difficile, mais qui
présentent aussi de plus grands moyens de variété. Une de ces actions
réunit pourtant les avantages poétiques d'une bataille avec ceux d'un
combat singulier; c'est une lutte terrible entre cent chevaliers du roi
Lisvart et cent chevaliers irlandais, à la tête desquels marchent vingt
énormes géants[150]. Le poëte ne manque pas de passer en revue cette
horrible troupe; leurs noms ne sont pas moins affreux que leurs
personnes, et cette belle comparaison ajoute encore à l'idée qu'on ne
peut concevoir, en même temps qu'elle récrée, par des images champêtres,
l'imagination du lecteur. «Ils ressemblaient à autant de chênes immenses
et noueux, épais et antiques abris des villageois, plantés le long des
rives herbeuses que le Pô inonde de ses flots toujours troublés, ou sur
les riants et agréables rivages que le Tesin baigne de ses claires eaux,
et qui élèvent leurs têtes chevelues à la hauteur des monts les plus
sauvages et les plus escarpés[151].» Amadis caché sous le nom du _beau
Ténébreux_, et Alidor, frère d'Oriane, arrivés au moment du combat, y
vont décider la victoire. L'auteur en décrit les préparatifs; il invoque
les Muses qui chantèrent les combats et l'incendie de Troie: il peint la
Discorde, la Colère, les Furies mêmes soufflant leurs poisons au coeur
des géants et des chevaliers. Les horribles trompettes, les timbales et
les tambours animent encore la férocité des coursiers belliqueux, dont
les hennissements assourdissent les monts et les plaines; ils mordent le
frein, frappent la terre, et semblent défier les coursiers ennemis au
combat. Le choc est terrible, la mêlée affreuse et décrite avec feu et
avec vigueur. Les barbares sont vaincus; mais au milieu de leur défaite,
un d'entre eux surprend Lisvart, l'enlève dans ses bras et
l'emporte[152]; le _beau Ténébreux_ est averti, accourt, lui arrache sa
proie, et voyant la victoire encore incertaine, fond sur la horde
ennemie, en criant: _France! France_[153]_!_ _C'est Amadis qui est ici;
victoire!_ A ce cri, les rangs se troublent, se dispersent; la victoire
est complète, et Lisvart blessé, mais triomphant, est ramené dans son
palais par Amadis.

      [Note 150: C. XLIX.]

      [Note 151: St. 27.]

      [Note 152: C. L.]

      [Note 153: Ce cri devait être _Gaule! Gaule!_ Mais ici, comme
      dans tout son poëme, le Tasse a préféré le nom de France; et ce
      n'est pas surtout dans ce cri de victoire qu'il conviendrait à un
      Français de le corriger.]

Si j'avais à choisir parmi les duels chevaleresques que l'on trouve
presque dans tous les chants, je préférerais pour l'étendue, la force et
l'originalité, celui d'Amadis avec le monstrueux Ardan Canile, cet
effroyable champion, d'une taille au-dessus de l'ordinaire, et qui, s'il
n'est pas un géant, est du moins si grand et si gros qu'il ressemble en
petit au colosse[154]. Son portrait hideux, son col gros, court et velu,
ses épaules larges de sept à huit palmes, ses mains carrées, sa poitrine
osseuse, ses jambes en colonnes, sa tête énorme et aplatie, sa bouche
aiguë, ses dents qui auraient brisé le fer, son nez difforme, ses yeux
hagards qui auraient fait fuir les sorcières et les ensorcelés[155],
n'ont pas seulement pour but de montrer quels périls menacent Amadis;
mais c'est ce monstre que l'on veut donner pour époux à une belle
princesse, et c'est pour la sauver d'un tel malheur qu'Amadis va
combattre, aux regards de toute la cour et sous les yeux de la
tremblante Oriane.

      [Note 154: _Tal che pareva il piccoto colosso._ (C. LIV, st.
      59.) _Colosso_ n'est point là pour un colosse en général; ce mot,
      pris dans un sens absolu, signifie le colosse par excellence,
      c'est-à-dire, celui de Rhodes.]

      [Note 155: St. 60.]

La trompette donne le signal[156]; au premier choc, les deux coursiers
sont abattus; les deux rivaux fondent l'épée à la main l'un sur l'autre.
Ardan Canile a de meilleures armes qu'Amadis; il le blesse en plusieurs
endroits et Amadis ne peut l'atteindre. Ses amis commencent à craindre
pour lui; Oriane quitte le balcon toute en larmes; mais Amadis est
infatigable autant qu'intrépide, et Ardan commence à se lasser.
Cependant Amadis lui porte sur le haut du casque un coup si fort que son
épée se rompt dans sa main et qu'il tombe à genoux, les yeux éblouis et
presque fermés au jour. Canile saisit cet avantage et s'avance pour le
frapper. La cour tout entière est comme une famille épouvantée qui voit
un père chéri prêt à perdre la vie, et ne peut lui porter secours. Ses
armes sont en pièces, son bouclier est brisé; il est enfin sans épée;
mais son coeur n'en est pas moins ferme, quoiqu'il se voie désarmé et
presque nu; il n'en a même que plus d'audace. Il ramasse le fer d'une
lance brisée, et avec cette seule arme il attaque et presse de nouveau
son adversaire. Il parvient à lui percer le bras; l'épée, dont Ardan ne
cessait de le frapper, tombe; Amadis la relève. Ardan qui se voit vaincu
frémit, comme sur la mer Égée frémit le vent des tempêtes. Les
chevaliers, les princesses, les dames se rassurent; Oriane revient à la
place qu'elle avait quittée. «La tendre mère qui a vu son fils unique
dans les mains rapaces de la mort, si elle le voit ensuite hors de
péril, si Dieu lui rend la vie et la santé, n'essuie pas plus
promptement ses yeux baignés de larmes, ne remercie pas plus ardemment
le ciel et la fortune, que ne le fait Oriane en voyant désormais en
sûreté la vie et l'honneur de celui qu'elle aime[157].» Amadis achève de
vaincre et sépare du tronc la tête affreuse. Toute la cour se réjouit de
sa victoire et de la mort du monstre qu'il a vaincu. Cette description,
qui a plus de trois cents vers, est à mettre de pair avec les plus
belles du même genre, dans les poëmes les plus parfaits.

      [Note 156: C. LV, st. 38.]

      [Note 157: St. 66.]

Si je voulais citer la description d'une tempête, j'en trouverais une au
dix-neuvième chant, qui pourrait aussi être comparée aux plus célèbres
et soutenir le parallèle; mais j'aime mieux, sur le même élément, en
choisir une d'un genre tout opposé. Amadis apprend qu'Oriane l'accuse de
déloyauté, lui qui vient d'être couronné roi de l'Ile ferme comme le
plus brave des chevaliers et le plus loyal des amants. Dans son
désespoir, il quitte l'île pendant la nuit, monte sur une barque, la
pousse en haute mer et s'abandonne à la fortune[158]. Long-temps il
pleure, il gémit, les yeux fixés sur l'astre d'argent. A la fin vaincu
par la fatigue et par la douleur, il les ferme; un doux et paisible
sommeil vient le saisir. Aussitôt les nymphes des mers qui ont entendu
ses plaintes, sortent du fond de leurs retraites, fendent avec leurs
mains et leurs beaux bras l'onde amère, et entourent d'un cercle de
beautés charmantes l'infortuné qui dort en paix. Ses yeux et ses joues
sont encore baignés de pleurs. La lune qui brille doucement dans les
airs éclaire ce front, ce visage digne du séjour des dieux, et qui, dans
sa pâleur, ressemble à une fleur que la main d'une vierge a coupée;
touchées d'une tendre pitié, elles couvrent de baisers ses beaux yeux.
Les dieux des mers viennent eux-mêmes, montés sur des monstres marins,
entourer la barque légère. Ils en font un char de triomphe; quatre
dauphins y sont attelés avec un joug de corail; il la traînent sur la
plaine humide avec une admirable rapidité. Suivi de tout ce divin
cortége, le malheureux amant vogue ainsi jusqu'au lever du jour. La
barque alors vient aborder un délicieux rivage. Les nymphes et les dieux
des mers y déposent Amadis sur un lit de jacinthes et de violettes; et
c'est là qu'il est réveillé par les premiers rayons du soleil. Passez à
cette description l'emploi d'une mythologie étrangère à celle qui fait
la machine générale du poëme, et vous ne pourrez lui refuser une des
premières places dans la riche collection que l'épopée romanesque peut
fournir.

      [Note 158: C. XXXIX, st. 13 à 22.]

Si je voulais montrer par des citations comment l'auteur d'_Amadis_ fait
parler l'amour, et quel langage il prête aux diverses passions dont
cette seule passion nous agite, je pourrais choisir également, ou les
tourments auxquels Oriane est livrée quand, sur de fausses apparences,
la jalousie s'est emparée de son coeur, où les plaintes et le désespoir
du fidèle Amadis retiré sur _la Roche pauvre_, ou les regrets de
Corisande séparée de son cher Florestan, ou ceux de Mirinde inquiète
pour les jours d'Alidor; ou enfin, comme les amours épisodiques sont
très-multipliés dans ce poëme, et que l'auteur paraît avoir eu autant de
goût que de talent pour peindre ce sentiment dans toutes ses nuances, je
pourrais faire encore d'autres choix. J'y trouverais bien à reprendre
quelques-unes de ces recherches de pensée et de style dont peu de
poëtes italiens sont exempts, et qui n'appartiennent qu'à une certaine
nature idéale ou plutôt fictive; mais j'y trouverais souvent aussi
l'expression de la véritable nature, et une grande abondance d'images
passionnées, de pensées et de sentiments.

Dans les comparaisons, genre d'ornements si essentiel au poëme épique,
il joint au don d'imaginer le talent de peindre. Ainsi que tous les
vrais poëtes, il trouve à tout moment entre les personnes ou les choses
qu'il peint et tous les objets de la nature animée et inanimée, des
rapports qui lui suffisent pour mettre sous nos yeux ces objets tels
qu'ils se présentent à son esprit. Ces comparaisons n'ont pas toujours
le mérite de la nouveauté, et les mêmes reviennent peut-être trop
souvent. Les lions, les tigres, les ours, blessés et poursuivis par les
chiens et par les chasseurs, ou leur disputant leurs petits; les
sangliers et les taureaux défendant leur vie contre les meutes
acharnées; les vents qui se combattent ou qui soulèvent les mers, les
flots qui s'irritent ou s'apaisent, les vaisseaux agités par les vagues
et poussés par des vents contraires, reviennent un peu fréquemment; et
les mots, quoique toujours assez poétiques, ne relèvent pas toujours ce
qu'il y a d'un peu commun dans les choses; mais assez souvent aussi, à
défaut de nouveauté dans les objets, c'est la manière de les placer et
de les présenter qui les relève.

Quelquefois les grands accidents de la nature, rapprochés des accidents
de la vie, produisent un effet inattendu. Par exemple, quand le Damoisel
de la Mer combat, sous les yeux d'Oriane, un lion prêt à le dévorer, le
danger qu'il court le fait pâlir; elle ne reprend ses couleurs et la vie
que quand elle le voit vainqueur. «Comme lorsque de ses regards ardents
le chien céleste brûle la terre[159], et enlève aux campagnes riantes
les ornements dont Flore avait paré leur sein, si tout à coup le souffle
d'un vent qui s'élève trouble l'air pur et le ciel serein par une pluie
fraîche et abondante, les herbes et les fleurs reprennent leur verdure
et tout l'éclat dont elles brillaient auparavant; ainsi cette beauté,
que le froid glacé de la crainte avait effacée, renaît tout à coup sur
le visage d'Oriane, digne de l'amour du ciel même.» Quelquefois il tire
ses comparaisons des plus tendres affections de la nature humaine.
Amadis attend des nouvelles d'Oriane. Un nain, qu'il avait laissé auprès
d'elle, vient lui en apporter de funestes. Il court au-devant de ce
nain, quoique sa seule vue soit pour lui d'un mauvais présage. «Une
tendre mère[160], dont le fils est, depuis longues années, séparé
d'elle, si elle voit de loin un de ses compagnons qui était parti avec
lui de leur patrie, et qui est revenu sans lui, court avec inquiétude à
sa rencontre, lui demande avant tout si son fils est vivant, et en
reçoit une réponse affligeante et cruelle; ainsi le malheureux amant
court au-devant du messager, et apprend de lui ce qui trouble toute sa
joie.»

      [Note 159: C. I, st. 73.]

      [Note 160: C. XXX, st. 7.]

Il est assez ordinaire de comparer avec la grêle les coups que portent
les combattants; la vue de ce qui arrive quelquefois pendant l'hiver sur
les montagnes a fourni au Tasse une comparaison moins commune. «Des
sommets de l'Apennin qui partage l'Italie[161], la neige que l'aquilon
emporte, au mois de décembre ou de janvier, ne tombe point aussi
épaisse, que les coups de ce bras, dont la force égale l'adresse,
tombent sur le dur acier.» Un effet physique de l'eau et du feu lui sert
à peindre, dans le coeur de l'homme, le combat et les alternatives de la
raison et de l'amour. «De même que si l'on jette sur une liqueur chaude
et bouillante une liqueur glacée[162], le bouillonnement s'arrête tout à
coup, mais bientôt l'eau se réchauffe, et le murmure augmente; de même
si dans notre ame le secours de la raison arrête quelquefois le désir et
réprime les sens, ils reprennent bientôt leur empire et la ramènent avec
plus de force aux impressions du plaisir.»

      [Note 161: C. XXXI, st. 19.]

      [Note 162: C. XXXIV, st. 7.]

De doux objets de la nature champêtre dictent à l'ame sensible du Tasse
une autre comparaison. Oriane est depuis quelque temps éloignée de la
cour de son père et secrètement unie avec Amadis; il y reparaît, mais
caché sous ce nom de _beau Ténébreux_, déjà devenu célèbre, Oriane
l'accompagne déguisée, couverte d'un voile et d'habits qui la rendent
méconnaissable. Amadis reçoit les plus grands honneurs, et sa compagne
les partage. La reine sa mère la félicite d'être la dame d'un chevalier
si accompli. «Les feuilles d'un jeune arbrisseau, dit le poëte[163], ou
l'herbe fraîche et vive ne tremblent point à la douce haleine d'un vent
léger, qui souffle pendant les heures brûlantes d'un jour d'été, ni le
chevreuil qui côtoye un clair ruisseau, à la vue d'un chien agile dont
il craint de devenir la proie, autant que tremble Oriane devant son
père, et à l'aspect de sa tendre mère.»

      [Note 163: C. XLVIII, st. 40.]

Il faudrait trop de citations si l'on voulait donner des exemples de
tous les autres genres de talent poétique que ce poëme réunit; la
manière dramatique dont l'auteur annonce ses personnages et dont il les
met en scène; l'art avec lequel il ménage sans cesse des surprises; la
nature variée de ses épisodes, et son adresse à les entremêler avec
l'une ou avec l'autre de ses trois fables principales, adresse égale à
celle qu'il emploie pour lier ces trois fables entre elles; l'abondance
et le naturel qu'il met dans l'expression des passions tendres, la grâce
et la fidélité de ses peintures, l'heureux emploi qu'il fait des trésors
de la poésie antique, l'éclat qu'il donne aux apparitions subites et aux
merveilles de la féerie; la richesse et même le luxe de ses descriptions
qui ont leur source, ou dans les inventions espagnoles et arabes, ou
dans ce spectacle d'une nature magnifique habituellement offert dans la
partie de l'Italie qu'il habita long-temps.

Mais avec tant de qualités qui manquent à des poëmes plus heureux,
comment arrive-t-il donc que l'_Amadis_ soit si peu connu en France,
qu'il ne le soit même pas aujourd'hui beaucoup plus en Italie? Un peu
d'uniformité dans le tissu de la fable, malgré tous les ressorts qui y
sont employés, un peu de faiblesse dans le style, quoique d'ailleurs
assez élégant, et surtout extrêmement doux; une longueur démesurée, car,
sans en avoir compté les vers, ce que la division par octaves rendrait
pourtant assez facile, on peut les porter de cinquante à soixante mille,
tout cela peut y avoir contribué; mais la corruption des moeurs, déjà
grande au temps de l'auteur et qui n'a pas diminué depuis, n'y
serait-elle pas aussi pour quelque chose; et la perfection, l'élévation,
la constance de ces amours chevaleresques, qui ne sont dans aucun autre
poëme au même degré, ni si généralement répandues que dans _Amadis_, ne
seraient-elles pas en partie la cause de son discrédit?

Quoi qu'il en soit, on doit conseiller de lire ce poëme à tous ceux qui
ont assez de loisir pour consacrer beaucoup de temps à des lectures
purement agréables; à ceux pour qui la peinture des sentiments tendres,
délicats, et trop généralement décriés sous le titre de _romanesques_, a
encore de l'attrait; à ceux enfin qui veulent connaître véritablement
tout ce que la poésie italienne a produit de précieux, qui ne se
contentent pas d'ouï-dire et de simples aperçus, qui veulent ne
prononcer qu'en connaissance de cause, et ne juger que d'après eux. On
ne doit pas, à beaucoup près, donner le même conseil pour tous les
romans épiques publiés dans le cours de ce siècle, où la passion pour la
poésie romanesque fut une espèce de fureur. J'en ai indiqué plus de
soixante, et peut-être en est-il échappé à mes recherches ou à ma
mémoire: mais combien peu m'ont paru dignes d'occuper et d'arrêter
quelque temps mes lecteurs! Plusieurs de ces poëmes ne comportaient que
de simples notes, ou tout au plus quelques citations de ce qu'ils
avaient, non de bon, mais d'extraordinaire et de bizarre; enfin, le plus
grand nombre n'a pu être que nommé ou même désigné dans des énumérations
rapides.

Toute cette abondance n'est donc pas richesse. Elle prouve seulement ce
que j'ai dit de la passion du siècle pour l'épopée romanesque: elle
prouve aussi qu'en donnant trop de liberté aux arts de l'imagination, en
craignant trop de gêner leur essor, et en les affranchissant des règles,
on en multiplie bien les productions, mais non pas les chefs-d'oeuvre.
Les imaginations extravagantes et désordonnées fourmillent alors, les
imaginations riches et vraiment fécondes sont toujours rares. Depuis la
fin de l'autre siècle, ou le _Morgante_ du _Pulci_ éveilla en Italie ce
goût pour le roman épique, qui devint bientôt après une passion, puis
une mode, parmi ce grand nombre de poëmes, dont la plupart encore sont
d'une énorme longueur combien en reste-t-il que l'on doive, ou même que
l'on puisse lire, à moins d'avoir un but particulier, tel que celui que
je me suis proposé dans mes recherches? Il reste, pour la fable de
Charlemagne et de Roland, ce _Morgante maggiore_, monument curieux sous
plus d'un rapport, mais qui satisfait plus souvent la curiosité que le
goût; l'_Orlando innamorato_, non tel que le laissa le _Bojardo_, son
ingénieux auteur, mais tel qu'il fut ensuite refait par le _Berni_;
surtout, et par-dessus tout l'_Orlando furioso_ du grand Arioste, le
chef-d'oeuvre du genre, et qui, fût-il seul, suffirait pour que ce genre
fût consacré. La Table ronde n'a produit que _Giron le Courtois_ de
l'_Alamanni_, encore, quel que soit le mérite de son auteur, ce poëme
a-t-il trop peu d'attrait et de charme, pour que l'on puisse avoir un
scrupule de ne le pas lire, ou un regret de ne l'avoir pas lu. La fable
d'_Amadis_ est plus heureuse; le poëme de _Bernardo Tasso_ lui suffit;
il mériterait de sortir de l'oubli où on le laisse, et de reprendre le
rang qu'il eut dans l'opinion des hommes les plus éclairés et des
meilleurs juges de son siècle.

C'est donc à quatre ou cinq romans épiques que se borne réellement cette
richesse. Mais n'en est-ce donc pas une prodigieuse chez une seule
nation et dans un seul siècle? Et qu'est-ce donc, quand on pense que,
chez cette nation, l'épopée se partage en trois branches, et que ce n'en
est ici que la première? Elle appartient en propre à l'Italie. Nous y
avons vu l'épopée romanesque naître, se développer, s'égarer, se
perfectionner. Chez un peuple éminemment doué d'imagination et de
sensibilité, elle s'empara puissamment de l'une et de l'autre. Elle
ouvrit d'abord un champ trop vaste au génie; en procurant de grandes
jouissances, elle fit peut-être un grand mal; long-temps elle accoutuma
les esprits à se repaître, non-seulement de fictions, mais de chimères,
et à se passionner pour des extravagances et des fantômes. Mais le
génie, essentiellement ami du vrai, finit, en s'appropriant ces
inventions désordonnées et vides d'intérêt, par les réduire dans de plus
justes limites, par se faire à soi-même des règles, qui devinrent
dès-lors celles de cette partie de l'art, et par créer, au milieu de
tant d'invraisemblances réelles, une sorte de vraisemblance hypothétique
qu'il ne fut plus permis de blesser. Il peignit allégoriquement les
vertus et les vices, donna aux sentiments du coeur de l'intérêt et du
charme, et porta au plus haut degré d'énergie l'héroïsme militaire et
l'enthousiasme guerrier. Il sut même flatter sa nation, ou du moins
quelques-unes de ses familles les plus illustres, par des fictions qui
donnaient pour constantes des origines souvent suspectes, et
sanctionnaient pour ainsi dire les prétentions de l'orgueil.

C'était tout ce que pouvait faire le génie, et son ouvrage fut consommé
quand il eut rehaussé ces inventions ainsi réduites par tous les
ornements d'une imagination brillante, par l'expression poétique la plus
abondante et la plus riche, par tous les trésors d'une langue née
poétique, et, déjà depuis deux siècles, rivale des idiomes anciens les
plus parfaits.

Mais enfin il manquait toujours à ces créations ingénieuses ce fond
d'intérêt historique que la fable peut embellir, mais qu'elle ne peut
suppléer. Si des esprits trop graves avaient autrefois traité de contes
d'enfants les fictions d'Homère, qu'était-ce donc que les fictions du
_Bojardo_ et de l'Arioste? Il était temps de traiter au moins comme des
enfants, tels que le furent autrefois les Grecs, un peuple aussi
spirituel que l'avaient été ceux de la Grèce; il était temps que le
poëme héroïque, ou la véritable épopée, naquît, et qu'elle se joignît du
moins au roman épique, devenu une partie trop importante et trop riche
de la littérature nationale, pour qu'il fût désormais ni désirable, ni
possible de l'effacer.

Quelques poëtes l'avaient tenté dès le commencement de ce siècle: mais,
arrêtés par le préjugé qui avait décidé que les langues modernes ne
convenaient qu'à des sujets frivoles, et que dans des ouvrages sérieux
on ne devait employer que le latin, c'était dans cette langue qu'ils
avaient essayé de faire parler la Muse épique[164]. Ce n'était point
l'histoire qu'ils lui avaient d'abord donné à traiter, mais la religion,
ses dogmes, ses mystères. Le mystère de l'incarnation avait fourni à
Sannazar son poëme _de Partu Virginis_; la vie et la mort du Christ
avaient dicté à Vida sa _Christiade_. L'histoire profane et même
contemporaine avait eu son tour; et _Ricciardo Bartolini_ avait célébré
dans l'_Austriade_ la gloire de la maison d'Autriche[165].

      [Note 164: On trouve dans une lettre d'Annibal _Caro_ une
      preuve bien évidente que cette opinion régnait alors. Il avoue à
      l'un de ses amis qu'il aura bientôt achevé une traduction en vers
      libres de l'_Enèide_ de Virgile, traduction qui a fait sa gloire,
      et dont il ne parle cependant que comme d'un jeu ou d'un essai
      sans conséquence. _Cosa cominciata_, dit-il, _per ischerzo, e solo
      per una pruova d'un poema, che mi cadde nell'animo di fare dopo
      che m'allargai dalla servitù. Ma ricordandomi poi che sono tanto
      oltre con gli anni, che non sono più a tempo a condur poemi, fra
      l'esortazioni degli altri ed un certo diletto che ho trovato in
      far pruova di questa lingua con la latina, mi son lassato
      trasportare a continuare, tanto che mi trovo ora nel decimo
      libro._ Puis il ajoute: _So che fo cosa de poca lode, traducendo
      di una lingua in un'altra; ma io non ho per fine d'esserne lodato,
      ma solo per far conoscere (se mi verrà fatto), la richezza e la
      capacita di questa lingua contra l'opinion di quelli che
      asseriscono che non può aver poema eroico,_ _nè arte, nè voci da
      esplicar concetti poetici, che non sono pochi che lo credono._
      Cette lettre est datée de Frascati, 14 septembre 1565,
      c'est-à-dire, quatorze mois avant la mort de l'auteur. (T. II des
      OEuvres d'Annibal _Caro_, Venise, 1557, p. 272.)]

      [Note 165: M. Denina, premier Mémoire sur la Poésie épique,
      Recueil de l'Académie de Berlin, année 1789, pages 484 et 485.
      Ces trois poëmes latins étaient en effet imprimés avant que le
      _Trissino_ formât le projet du sien; les deux premiers sont assez
      connus; le troisième, qui l'est beaucoup moins (_de Bello Narico,
      Austriados libri XII_) avait été publié dès 1515. L'illustre
      auteur des _Révolutions d'Italie_, dans le mémoire cité ci-dessus,
      ajoute aux deux poëmes de Sannazar et de Vida, celui de Fracastor,
      intitulé: _Joseph_, et à l'_Austriade de Bartolini_, le poëme de
      Jérôme _Falletti_, Piémontais, _de Bello Sicambrico_, et celui de
      _Lorenzo Gambara_, dont le sujet est la découverte du
      Nouveau-Monde, sous le titre de _Colombiados_; mais je ne pouvais
      les citer ici, parce que 1º, Fracastor, qui mourut en 1553, âgé de
      soixante et onze ans, n'entreprit le poëme de _Joseph_ que dans
      ses dernières années, et même il ne put l'achever; 2º la guerre
      célébrée par _Falletti_ dans son poëme _de Bello Sicambrico_, est
      celle de 1542 et 1543, en Flandre et dans le Brabant, entre
      Charles-Quint et François Ier.; _Falletti_, qui étudiait alors à
      Louvain, put, quelque temps après, prendre pour sujet cette
      guerre, mais son poëme ne fut publié par P. Manuce qu'en 1557; 3º.
      enfin, _Lorenzo Gambara_, auteur de la _Colombiade_, ne mourut
      qu'en 1586; c'était le cardinal Grandvelle qui l'avait engagé à
      composer ce poëme, et Grandvelle, ministre favori de Marguerite
      d'Autriche, gouvernante des Pays-Bas, ne fut fait cardinal, à la
      sollicitation de cette princesse qu'en 1561. Aucun de ces trois
      derniers poëmes n'avait donc précédé celui du _Trissino_, et même
      le dernier ne fut écrit que plus de douze ans après.]

Il n'y avait qu'un degré de plus à franchir; il ne restait qu'à
reconnaître que la langue dont le Dante s'était servi, et dans laquelle
était écrite toute la partie héroïque du poëme de l'Arioste, était aussi
forte, aussi énergique et aussi noble que l'exigeait le poëme épique du
genre le plus élevé. Ce fut le _Trissino_ qui le reconnut le premier.
Après avoir essayé dans sa _Sophonisbe_, comme nous le verrons bientôt,
de faire renaître la tragédie antique, il essaya dans l'_Italia
liberata_ de faire entendre à sa nation, dans son propre langage, les
accents de la trompette épique. Son succès ne fut pas complet, mais il
fraya la route et montra la possibilité de réussir; et si l'on ne doit
de grands honneurs dans les arts qu'à ceux qui ont atteint le sommet, il
est cependant aussi des couronnes pour ceux qui ont ouvert les premiers
le chemin qui y conduit.




CHAPITRE XIII.

_Du poëme héroïque en Italie au seizième siècle; Notice sur la vie du
Trissino; idée de son_ ITALIA LIBERATA _et de quelques autres poëmes
héroïques, qui précédèrent celui du Tasse._


Je me suis beaucoup étendu sur l'épopée romanesque, sur sa nature, son
origine et ses différents progrès, parce que ce genre de poëme
appartient en propre aux Italiens modernes, qu'il a ses règles et ses
convenances particulières; que personne encore en France ne s'était
donné la peine de traiter ce sujet, et qu'en Italie même il n'avait pas
été suffisamment approfondi. Le poëme héroïque, au contraire, né chez
les Grecs, emprunta d'eux ses règles, sa marche, ses modèles. Lorsqu'on
a dit que les Italiens, qui avaient depuis plus d'un demi-siècle des
romans épiques, voulurent enfin, vers le milieu du seizième, avoir une
épopée à l'imitation de celle des anciens, on a tout dit, ou du moins on
n'a plus qu'à examiner comment ils y ont réussi. Je passerai donc tout
de suite à ce que l'on sait de la vie du premier de leurs poëtes, qui
forma cette louable et difficile entreprise.

Jean-Georges _Trissino_ naquit à Vicence, le 8 juillet 1478, de Gaspard
_Trissino_, issu de l'une des plus anciennes familles nobles de cette
ville, et de Cécile _Bevilacqua_, fille d'un gentilhomme de Vérone. On
dit qu'il fit très-tard ses premières études; cela est même prouvé par
une lettre latine qui lui est adressée, et dans laquelle on lui dit: «Si
vous avez commencé tard l'étude des lettres, il le faut attribuer à la
tendresse de vos parents alarmés pour un fils unique sur qui reposait
l'espérance de la succession et des immenses richesses d'une illustre
famille[166].» Le jeune _Trissino_, qui avait perdu son père dès l'âge
de sept ans, ne tarda pas à réparer le temps que lui avait fait perdre
cette tendresse excessive de sa mère. Il fit des progrès rapides,
d'abord à Vicence même, sous un prêtre, nommé _Francesco di Granuola_,
et ensuite à Milan, sous le célèbre Démétrius Calcondile. Il témoigna
dans la suite, par un monument public, sa reconnaissance pour ce dernier
maître; Calcondile étant mort à Milan en 1511, _Trissino_ lui fit élever
un tombeau dans l'église de Ste-Marie[167], et fit graver sur le marbre
une inscription honorable qu'on y lit encore.

      [Note 166: Lettre de _Giano Parasio_, dans son recueil
      intitulé _De rebus per Epistolam quæsitis_, édit. de H. Étienne,
      1567, p. 57.]

      [Note 167: Selon d'autres, de _San Salvador_.]

De l'étude des langues grecque et latine, il passa à celle des
mathématiques, de la physique, de l'architecture et de tous les arts qui
peuvent entrer dans l'éducation la plus soignée. Il se maria en
1503[168], et ne songeant qu'à jouir tranquillement des douceurs de
cette union et de celles de l'étude, il se retira dans une de ses
terres. Il y fit bâtir une maison magnifique[169], dont il donna
lui-même le dessin, et dont André _Palladio_, son élève en architecture,
et qui devint depuis un si grand maître, dirigea les travaux. _Trissino_
vivait heureux dans sa retraite, cultivant les sciences, les arts, et
surtout la poésie, pour laquelle il avait pris beaucoup de passion,
lorsqu'il eut le malheur de perdre sa femme, après qu'elle lui eut donné
deux fils[170]. Cette perte lui fit abandonner la campagne. Il fit un
voyage à Rome pour se distraire de sa douleur. C'est peut-être cette
douleur même qui lui suggéra l'idée de composer sa _Sophonisbe_, la
première tragédie où l'Europe moderne vit renaître quelques étincelles
de l'art des anciens. Léon X, qui occupait alors le trône pontifical, et
qui avait conçu beaucoup d'amitié pour _Trissino_, voulut faire
représenter cette tragédie avec la magnificence qui brillait dans toutes
ses fêtes; mais il n'est pas sûr qu'il ait exécuté ce dessein. Bientôt
il reconnut dans l'auteur d'autres talents que celui de la poésie.

      [Note 168: Avec _Giovanna Tiene_.]

      [Note 169: A _Criccoli_ sur l'_Astego_.]

      [Note 170: _Francesco_ et _Guilio_]

Il le chargea d'ambassades importantes auprès du roi de Danemark, de
l'empereur Maximilien et de la république de Venise[171]. _Trissino_ y
acquit l'estime de ces puissances, et dans l'intervalle des missions
honorables qui lui étaient confiées, il se lia d'amitié avec les savants
et les grands hommes, dans tous les genres, qui remplissaient la cour de
Léon X.

      [Note 171: En 1516.]

Après la mort de ce pontife, il retourna dans sa patrie, et s'y remaria
avec Blanche _Trissina_, sa parente, dont il eut un troisième fils[172].
Le pape Clément VII ne tarda pas à le rappeler à Rome et à lui témoigner
la même estime et la même confiance que Léon X. Il le députa, en
différents temps, à Charles-Quint et au sénat de Venise, et lorsqu'il
alla couronner solennellement cet empereur à Bologne, _Trissino_ fut un
des principaux officiers dont il voulut être accompagné. Dans cette
cérémonie, il eut, disent ses biographes, l'honneur de porter la queue
de la robe du pape[173]. C'était à faire le premier une tragédie telle
que la _Sophonisbe_ qu'il y avait réellement de l'honneur, et point du
tout à porter la queue d'une robe. Fut-il ou ne fut-il pas créé
chevalier de la Toison d'Or par Charles-Quint ou par Maximilien? C'est
un point sur lequel ces mêmes historiens ne sont pas d'accord. L'opinion
qui paraît le plus au gré de _Tiraboschi_, est qu'il eut la permission
d'employer cette Toison dans ses armes, et de prendre même le titre de
chevalier, mais qu'il ne fut pas effectivement admis dans l'ordre; et il
n'y a pas le moindre inconvénient à être de cet avis.

      [Note 172: _Ciro._]

      [Note 173: Nicéron, t. XXIX, p. 109. Tiraboschi dit simplement
      que _gli sostenne lo strascico_.]

Il est difficile de deviner sur quel fondement Voltaire, qui, quoi qu'on
en ait dit, se trompe rarement en histoire, a écrit dans l'_Essai sur
les Moeurs et l'Esprit des Nations_[174], que le _Trissino_ était
_archevêque de Bénévent_ quand il fit sa tragédie, et que le _Ruccellaï_
suivit bientôt _l'archevêque Trissino_. Il ne fut jamais archevêque ni
de Bénévent, ni d'ailleurs, ni même, comme on voit, ecclésiastique.
Cette erreur de fait a passé dans quelques écrits estimables[175], et
c'est ce qui m'engage à en avertir[176].

      [Note 174: C. CXXI.]

      [Note 175: Entre autres dans un éloquent discours de M.
      Chénier pour l'ouverture des écoles centrales.]

      [Note 176: C'est sans doute pour réparer cette erreur que
      Voltaire a mis dans sa dédicace de _la Sophonisbe de Mairet
      réparée à neuf_, que _le prélat Giorgio Trissino, par le conseil
      de l'archevêque de Bénévent......_, choisit le sujet de
      Sophonisbe, etc. Mais le _Trissino_ n'était pas plus prélat
      qu'archevêque; et l'on ignore quel est l'archevêque de Bénévent
      qui lui donna ce conseil.]

_Trissino_ revint à Vicence dans le dessein de se retirer des affaires
et de se livrer paisiblement à la composition de son poëme dont il avait
déjà, depuis plusieurs années, conçu l'idée et tracé le plan; mais il
trouva sa famille dans le trouble, et lui-même, à compter de ce moment,
n'eut presque plus de jours tranquilles. L'aîné de ses deux fils du
premier lit était mort; le second, nommé Jules, était brouillé avec sa
belle-mère et voyait avec jalousie la prédilection de son père pour le
fils qu'il avait eu d'elle. _Trissino_, mécontent de ces brouilleries,
prit Jules en aversion, résolut de le déshériter et de laisser tout son
bien à son dernier fils. Jules, l'ayant su, lui intenta un procès pour
avoir le bien de sa mère. Pour comble de malheur, Blanche _Trissina_
mourut[177]. Son mari désolé maria son jeune fils, et se retira à Rome
pour fuir les procédures et tâcher de vivre tranquille. Il y demeura
quelques années; il termina et publia son grand poëme, l'_Italia
liberata da' Gothi_, l'Italie délivrée des Goths. Pendant ce temps, son
fils Jules poursuivait son procès à Venise, où il était soutenu par tous
les parents de sa mère. Le _Trissino_ fut obligé de se rendre aussi dans
cette ville[178], et, comme il était attaqué de la goutte, il fit ce
long voyage en litière.

      [Note 177: En 1540.]

      [Note 178: En 1548.]

De là il passa à Vicence, où il trouva que Jules venait de faire saisir
provisoirement tous ses biens. Il en fut tellement irrité, qu'il revit
son testament, et déshérita entièrement ce fils ingrat. Jules n'en fut
que plus animé à suivre son procès et à consommer sa vengeance. Ayant
gagné dans toutes les formes, il s'empara aussitôt de la maison et de la
plus grande partie des biens de son père. Rome était toujours le refuge
du _Trissino_ dans ses chagrins. Il s'y retira encore, et dit un éternel
adieu à son pays, dans huit vers latins dont voici le sens: «Cherchons
des terres placées sous un autre climat, puisque par une fraude insigne
on m'enlève ma maison paternelle; puisque les Vénitiens favorisent cette
fraude par une sentence cruelle, qui approuve les pièges tendus par un
fils à son père, qui veut qu'un fils puisse chasser de ses antiques
possessions un père malade et accablé de vieillesse. Adieu, maison
charmante; adieu, mes pénates chéris: je suis forcé dans ma misère
d'aller chercher des dieux inconnus[179].»

      [Note 179:

        _Quæramus terras alio sub cardine mundi,
          Quando mihi eripitur fraude paterna domus;
          Et favet hanc fraudem Venetum sententia dura,
            Quæ nati in patrem comprobat insidias;
          Quæ natum voluit confectum ætate parentem_
          _Atque ægrum antiquis pellere limitibus.
        Cara domus valeas, dulcesque valete penates;
          Nam miser ignotos cogor adire lares._

        (_Opere del Trissino_, Verona, 1729, in-4º.,
        t. I, p. 398, _ed ultima_.)]

Mais il ne survécut pas long-temps à cette disgrâce, et mourut à Rome
vers la fin de 1550, âgé de soixante-douze ans. Les principaux ouvrages
qu'il a laissés, outre son poëme et sa tragédie, sont une comédie
intitulée _i Simillimi_, tirée des _Ménechmes_ de Plaute, des poésies
lyriques italiennes et latines, et plusieurs ouvrages en prose, presque
tous sur la grammaire et sur la langue italiennes. Il fut du petit
nombre d'hommes qui, nés avec une grande fortune, ont cependant le goût
des lettres, et les cultivent aussi laborieusement que si elles étaient
nécessaires à leur existence: mais il ne put éviter, malgré cet
avantage, le malheur commun à presque tous les littérateurs célèbres,
d'être détournés de leurs travaux par des contradictions et des
affaires, et de terminer dans l'infortune des jours consacrés à
l'accroissement des lumières ou des jouissances de l'esprit.

Le génie du _Trissino_ était naturellement grave; ce n'était pas celui
de son siècle. Il vit le goût naissant du théâtre ne produire que des
comédies où la bouffonnerie tenait trop souvent lieu de comique, et il
voulut faire une tragédie à l'imitation des anciens; il vit la passion
universelle que l'on avait pour l'épopée n'enfanter dans le plus grand
nombre que des extravagances monstrueuses, et même, dans un petit nombre
choisi, que des rêveries aimables, des ombres sans corps, des fantômes
sans réalité; et il voulut faire un poëme héroïque, fondé sur une action
véritable, intéressante pour son pays, et seulement embellie de
fictions, au lieu d'être une fiction elle-même; il vit enfin que toutes
les oreilles étaient séduites par la forme sonore de l'octave et par
l'harmonieux entrelacement des rimes, et il voulut adapter à l'épopée,
comme il l'avait fait à la tragédie, le vers non rimé, libre ou
_sciolto_, dont quelques écrivains le regardent comme l'inventeur[180].
Le mauvais succès de sa tentative a détourné de l'imiter, et l'_ottava
rima_ est restée en possession du poëme épique[181]. Il n'est pourtant
démontré, ni que s'il eût écrit en octaves son poëme, tel qu'il est
d'ailleurs, il eût réussi davantage, ni que s'il eût évité les autres
défauts de son poëme et s'il l'eût écrit en vers libres meilleurs que ne
le sont les siens, il eût aussi mal réussi. En lisant l'_Énéide_
d'Annibal _Caro_, s'avise-t-on de regretter la rime et l'octave.

      [Note 180: _E comune opinione_, dit le _Quadrio_, _che il
      verso sciolto piano fosse nella volgar poesia introdotto da
      Giorgio Trissino_. (_Stor. e Rag. d'ogni Poesia_, t. III, p. 420.)
      Le même auteur avoue que d'autres en attribuent l'invention à
      _Jacopo Nardi_, dans sa comédie de l'_Amicizia_, d'autres au
      _Ruccellaï_, dans son poëme des Abeilles, etc.]

      [Note 181: On a gardé le _verso sciolto_ pour la tragédie, la
      comédie, la pastorale, le poëme didactique, les épîtres, églogues,
      et autres petits poëmes, et presque généralement aussi pour les
      traductions des poëmes épiques grecs et latins.]

Le sujet que choisit _Trissino_ devait intéresser l'Italie dans tous les
temps; mais il avait de plus, à cette époque, le mérite de l'à-propos.
«C'était, dit M. Denina[182], dans le temps où l'Italie retentissait
encore de la voix tonnante de Jules II, où après la dissolution de la
ligue de Cambrai, on criait partout hautement qu'il fallait chasser les
barbares de l'Italie. L'_Histoire de la Guerre des Goths_ par Procope
venait de reparaître. On en trouve même une traduction italienne
imprimée en 1544, trois ans avant l'édition de l'_Italia liberata_, qui
se fit à Rome en 1547.»

      [Note 182: Premier Mémoire sur la Poésie épique, Recueil de
      l'Académie de Berlin, année 1789.]

L'action qu'il entreprit de célébrer est trop connue pour qu'il soit
besoin d'autre chose que de la rappeler en peu de mots. Bélisaire,
général de Justinien, après avoir vaincu les Vandales en Afrique,
parvenu au plus haut degré de faveur et de gloire, passe en Italie par
ordre de cet empereur, et la délivre du joug des Goths qui l'opprimaient
depuis près d'un siècle; tel en est le fond historique. Le Père éternel
substitué au Jupiter d'Homère, les anges aux dieux inférieurs, des
apparitions, des enchantements, des miracles, tel en est le
merveilleux. L'histoire avait manqué aux meilleurs romans épiques: on
peut dire qu'elle est trop scrupuleusement suivie dans le poëme du
_Trissino_. Des imitations d'Homère existaient bien dans quelques-uns
des premiers, mais déguisées sous des formes nouvelles, et même
l'Arioste était un poëte homérique, plutôt qu'un imitateur d'Homère. Le
_Trissino_ se modela si exactement, ou si l'on veut si servilement sur
Homère, qu'il transporta dans son poëme les descriptions, les petits
détails, les expressions de l'_Iliade_, quelquefois même des épisodes
entiers. «Il en a tout pris, hors le génie, dit Voltaire[183]. Il
s'appuie sur Homère pour marcher, et tombe en voulant le suivre. Il
cueille les fleurs du poëte grec; mais elles se flétrissent dans les
mains de l'imitateur.»

Une analyse rapide des premiers livres de son poëme suffira pour nous
faire juger de la manière dont il emploie et les personnages
historiques, et les agents surnaturels, et surtout les fréquentes
imitations d'Homère. D'abord, il invoque dans ce sujet chrétien Apollon
et les Muses. «Venez, leur dit-il chanter par mon organe[184] comment ce
juste, qui mit en ordre le Code des Lois[185], délivra l'Italie du joug
des Goths; qui, depuis près d'un siècle, la tenaient dans un dur
esclavage.... Dites-moi ce qui put l'engager à cette glorieuse
entreprise.» Et, sans plus de préparatifs, il commence sa narration.

      [Note 183: _Essai sur la Poésie épique_, ch. V.]

      [Note 184: _Per la mia lingua._ (C. I, v. 4.)]

      [Note 185: Justinien.]

Le Très-Haut qui gouverne le ciel, placé au milieu des bienheureux,
regardait un jour les affaires des mortels, quand une des Vertus qui
l'environnent, celle que nous nommons Providence, dit en soupirant: «O
mon père chéri, de qui dépend tout ce qui se fait là bas sur la terre,
ne vous sentez-vous point ému de pitié en voyant la malheureuse Italie
soumise aux Goths depuis tant d'années?»--On sent tout de suite que
cette Vertu est la Pallas d'Homère parlant à Jupiter. Le Père éternel
répond en souriant que le temps d'accomplir ses promesses est arrivé,
que ce qu'il a dit une fois _et affirmé d'un signe de sa tête_, ne peut
manquer d'arriver. Il réfléchit ensuite quelques moments, et prend enfin
le parti d'envoyer vers Justinien l'ange _Onerio_ (c'est-à-dire l'ange
des songes). Il lui donne ses ordres et lui dicte ce qu'il doit dire de
sa part à cet empereur. L'ange emmène avec lui la Vision, se revêt de la
figure vénérable du pape, marche vers Durazzo en Albanie, où était
Justinien, le trouve endormi dans sa chambre, sur son lit, et se plaçant
près de sa tête, lui ordonne, de la part de l'Éternel, d'assembler son
armée et de délivrer l'Italie des Goths. Il lui répète homériquement
les propres paroles dont le Père éternel s'est servi.

L'empereur s'éveille: il appelle Pilade, son valet de chambre, et lui
demande ses habits. Suit la description très-détaillée de la toilette de
l'empereur. Aucune partie des vêtemens n'est oubliée, ni la chemise du
lin le plus fin et le plus blanc, ni le corselet de drap d'or, ni les
chaussettes de soie, ni les souliers de velours couleur de rose. On lui
apporte de l'eau dans une aiguière de crystal, sous laquelle est un
grand vase de l'or le plus pur. Il se lave les mains et le visage, et
s'essuie avec une serviette blanche brodée tout alentour. Un écuyer
fidèle peigne sa blonde chevelure ondoyante, et ajuste sur sa tête le
bonnet impérial et la couronne enrichie de perles et d'or. Ce n'est pas
tout, il met sur le corselet un vêtement de velours ras cramoisi,
richement brodé autour du cou et tout alentour des bords. Ce vêtement
est serré par une belle ceinture, et le tout est recouvert d'un manteau
magnifique de drap d'or, qui traîne à terre de la longueur de trois
palmes, et rattaché sur l'épaule droite avec une perle ronde, plus
grosse qu'une noix, si belle, si blanche et d'un si grand éclat, qu'une
province ne pourrait la payer.

Ainsi vêtu, Justinien s'assied sur un trône d'or, et ordonne aux
ministres de ses commandements d'appeler tous les grands, les généraux
et les guerriers de marque à un conseil général; mais d'avertir d'abord
le grand Bélisaire, Paul comte d'Isaurie, Narsès et Audigier, pour
qu'ils se rendent sur-le-champ auprès de lui. Ils viennent; il leur fait
un accueil honorable, leur dit quel est son dessein, que le conseil
général s'assemble, que peut-être les chefs et les principaux officiers
de l'armée qui croyaient aller attaquer les Maures d'Espagne,
répugneront à marcher contre les Goths, peuple belliqueux et nombreux;
qu'il attend alors de leur zèle et de leur attachement à sa personne,
qu'ils parleront dans le conseil pour soutenir l'opinion de cette
guerre. Cela dit, il sort avec eux, trouve dans les appartements du
palais les grands et les chefs des guerriers qui lui font cortège, et se
rend, ainsi entouré, à la salle du conseil.

Grande description de cette immense basilique, large de trois cents
pieds, et longue de cinq cents; colonnades, ornements, pavés en marbre
et en mosaïque, estrade, sièges, leur matière précieuse, leurs formes,
l'ordre dans lequel ils sont placés; d'abord ceux des douze comtes, puis
ceux des rois soumis à l'empire, ensuite les sièges des grands
officiers, des généraux, des principaux guerriers, etc. Justinien se
lève appuyé sur son sceptre: ce sceptre, Dieu l'avait envoyé du ciel à
Constantin; après sa mort, il resta caché pendant plusieurs années; il
parvint ensuite au bon Théodose, et après lui à Justinien. L'empereur
expose fort au long son dessein, et engage tous ceux qu'il a convoqués
à dire librement leur opinion sur cette importante affaire.

Le premier qui parle est le consul de cette année, Salidius, homme
orgueilleux, rusé, envieux, ennemi de Bélisaire. Il s'oppose à
l'entreprise. Le roi sarrazin Arétus, fils de la belle Zénobie, est du
même avis. Il conseille de porter en Orient les armes de l'empire, et
d'attaquer les Perses et non les Goths. Plusieurs autres rois d'Orient
allaient parler dans le même sens; Bélisaire engage l'éloquent et sage
Narsès à soutenir enfin l'opinion de la guerre d'Italie. Narsès, dans un
discours long et adroit, réfute toutes les objections qui ont été
faites, et conclut à la guerre contre les Goths. Bélisaire se lève
ensuite, allègue d'autres motifs, mais conclut comme Narsès. L'assemblée
annonce par son murmure qu'elle est généralement de l'avis de ces deux
chefs.

Le jeune et brave Corsamont se lève. C'était un roi barbare descendant
de Thomyris, le plus fort, le plus intrépide et le plus beau de toute
l'armée, après Bélisaire, à qui le poëte donne toutes les perfections du
corps, comme toutes les qualités de l'ame. Corsamont ne dit que peu de
paroles; il demande à marcher le premier, et même seul si l'on veut,
contre les Goths. Son action énergique électrise le conseil; tous
demandent la guerre. Justinien prononce qu'elle est résolue. Il nomme
général en chef Bélisaire le Grand, qu'il appelle lui-même toujours
ainsi. Il le charge de distribuer à son gré les autres emplois, et
ordonne que chacun se tienne prêt à partir. Le vieux Paul l'Isaurien
fait alors un grand éloge de Bélisaire, et propose que, pour rendre son
autorité plus respectable et plus grande, l'empereur, après le repas,
lui donne publiquement, à la tête de l'armée, le bâton de commandement.
Justinien approuve ce conseil, va dîner, et charge Paul et Narsès
d'assembler l'armée.

L'empereur sort en effet en grande pompe de son palais. Il franchit les
portes de la ville et arrive au camp. Il monte sur une estrade, au
milieu de l'armée. Bélisaire seul est debout auprès de lui. Justinien
annonce aux soldats, et la guerre d'Italie, et le choix qu'il a fait de
Bélisaire pour les conduire à la victoire. Toute l'armée applaudit et
jette des cris de joie. L'empereur allait se remettre en marche,
lorsqu'un prodige frappe tous les esprits. Près des barrières du camp
était un petit tertre, couvert de buissons de myrtes et d'autres
arbrisseaux, où une infinité de petits oiseaux avaient fait leurs nids.
Un énorme dragon sort tout à coup de son repaire, et se met à dévorer
les petits. Les mères effrayées semblent, par leurs cris, implorer du
secours. Un aigle fond du haut des airs sur le dragon, et l'emporte. Un
moment après, un autre dragon vient continuer le ravage et dévorer les
petits oiseaux; un second aigle fond encore sur lui et le tue. Tout le
monde, et l'empereur lui-même est frappé d'étonnement; mais Procope,
excellent astrologue, explique ce prodige. Les petits oiseaux sont les
peuples d'Italie; le dragon est le roi des Goths; l'aigle est Bélisaire.
Un second roi goth voudra prendre la place du premier; mais Bélisaire le
vaincra de même; ainsi le veut l'Éternel. Alors Justinien satisfait
rentre dans la ville et dans son palais, après avoir donné à Bélisaire
l'ordre de partir sous trois jours avec l'armée.

Ainsi finit le premier chant. Dans le second, Bélisaire fait ses
préparatifs. Il présente à l'empereur la liste des généraux et des chefs
de tous les corps de l'armée. Le poëte se sert de ce moyen pour les
faire tous connaître, comme Homère dans ses revues. Il invoque comme lui
les Muses avant de commencer cette énumération. Elle est précédée d'une
description très-étendue de l'état où était alors l'empire romain, de
ses grandes divisions, de ses provinces, de la partie de celui
d'Occident qui était occupée par les Goths, et d'une histoire abrégée de
leur usurpation. Enfin Bélisaire termine le second livre en faisant
embarquer l'armée.

La scène change au troisième livre. Le jeune et beau Justin, neveu de
l'empereur et héritier de l'empire, avant de partir avec Bélisaire, se
rend le soir chez l'impératrice Théodora, qui l'invite à souper avec
elle et ses deux nièces, Astérie et Sophie. L'Amour, le petit dieu
d'Amour lui-même, avec ses flèches et son carquois, saisit ce moment
pour blesser le coeur de Sophie, qui conçoit pour Justin une passion
aussi vive qu'elle est subite. Il en ressent une pareille; cependant il
part; elle reste en proie au trouble et aux tourments de cette passion
naissante. Elle se confie à sa soeur qui la console et lui donne quelques
espérances. Le jour paraît; le grand Bélisaire, après avoir entendu
dévotement la grand'messe[186], monte sur son vaisseau, se met encore à
genoux, et adresse au Dieu de l'univers une fervente prière. Dieu
l'entend, et garantit le succès de son entreprise par un mouvement de sa
tête divine, qui fait trembler le monde. (On voit ici, comme dans les
tableaux des plus grands peintres modernes, le Jupiter olympien percer à
travers la première personne de la Trinité.) La flotte cingle en pleine
mer. L'empereur la voit partir, d'un balcon de son palais. L'ange
_Nettunio_ se place, le trident en main, à la poupe du vaisseau que
monte Bélisaire. Il commande aux vents, qui obéissent, dirigent
rapidement la flotte et la font entrer au port de Brindes.

      [Note 186:

                     _Avendo udita_
        _Divotamente una solenne messa._ (C. III.)]

Cependant Sophie, restée à Durazzo, gémissait de l'absence de Justin. Sa
soeur Astérie parle pour elle à l'impératrice, et la trouve disposée à
unir les deux amants. Le difficile est d'obtenir l'agrément de
l'empereur, et qu'il rappelle Justin pour ce mariage. C'est ici qu'est
une scène imitée d'Homère, dont Voltaire s'est moqué avec raison. Tout
le monde connaît cet épisode délicieux. Junon, dans l'_Iliade_[187],
veut procurer la victoire aux Grecs, malgré la protection que Jupiter
accorde aux Troyens. Elle n'en voit pas de meilleur moyen que d'aller
trouver sur le mont Ida son redoutable époux, de lui prodiguer les plus
tendres caresses et de l'endormir dans ses bras. Pour y réussir, elle a
recours à toutes les recherches de la toilette; retirée dans un
appartement secret que lui avait construit son fils Vulcain, elle se
baigne dans une liqueur divine, fait couler sur son beau corps une
essence céleste qui parfume le ciel et la terre; elle peigne sa belle
chevelure qui descend en boucles ondoyantes; elle revêt une robe d'un
tissu divin, où Minerve épuisa son art, l'attache autour de son sein
avec des agrafes d'or, et s'entoure de sa riche ceinture. Elle y ajoute
la ceinture même de Vénus, qu'elle obtient d'elle sous un faux prétexte,
ceinture magique, ou plutôt ingénieux emblème, où se trouvent réunis les
charmes les plus séduisants, l'amour, les tendres désirs, les aimables
entretiens, et ces doux accents, dit le bon Homère, qui dérobent en
secret le coeur du plus sage[188].

      [Note 187: L. XIV.]

      [Note 188: Trad. de M. Bitaubé.]

Par le conseil de Vénus, elle cache ce tissu précieux et l'attache sous
son beau sein. Enfin, elle monte sur l'Ida, et va se montrer à Jupiter
dans tout l'éclat de sa parure. A cette vue, il se sent enflammé plus
qu'il ne le fut jamais pour elle. Il la presse; elle se défend. Elle
craint que dans un lieu si découvert quelque dieu ne les aperçoive: elle
n'oserait plus rentrer dans l'Olympe. Il existe dans leur palais une
retraite impénétrable à tous les regards; elle lui propose de s'y
rendre, si son épouse a tant de charmes pour lui. Mais Jupiter lui
promet qu'ils seront environnés d'un nuage que le soleil même ne pourra
pénétrer. Alors elle n'a plus rien à répondre, et en effet elle ne
répond rien.

        La terre complaisante et sensible à leurs feux,
        D'un gazon doux et frais se couronna autour d'eux;
        Le tapis émaillé s'élève et se colore
        Des plus riches présents sortis du sein de Flore;
        Et la molle hyacinthe et le lys orgueilleux
        Forment aux deux époux un lit délicieux,
        Que d'un nuage d'or l'ondoyante barrière
        Dérobe à l'oeil perçant du dieu de la lumière,
        Tandis que la rosée, en larmes de crystal,
        Tombait, en humectant le trône nuptial.

C'est ainsi que M. de Rochefort, de l'ancienne académie des
belles-lettres, a rendu cette description charmante, l'éternel modèle
des descriptions riantes et voluptueuses. Si toute sa traduction
d'Homère était ainsi, elle eût laissé peu de chose à faire à de
nouveaux traducteurs.

Le _Trissino_ a voulu s'approprier tout cet admirable tableau. Théodora
n'a pas envie d'endormir Justinien, mais d'obtenir de lui le retour de
Justin, et son union avec Sophie. La voilà donc qui fait aussi sa
toilette, qui s'enferme dans sa chambre, se déshabille, se baigne,
parfume ses membres délicats, met une chemise blanche, et des bas
couleur de rose, qu'elle attache au-dessus du genou:

                 _Onde le coscie bianche
        Pareano avorio tra vermiglie rose._

Ses pantouffles d'étoffe d'or sont liées avec de beaux rubans. Elle
peigne ses cheveux blonds et ondoyants, et les parfume comme Junon; mais
elle met dessus une coiffe d'or, enrichie de pierres précieuses, qui
n'était pas à la mode du temps d'Homère, non plus qu'une robe de damas
blanc qu'elle passe par dessus sa tunique d'or, et qui est taillée en
carrés, rejoints avec de grosses perles et des noeuds d'or, au milieu de
chacun desquels brillent des diamants du plus grand éclat. Cette belle
robe est peut-être là pour nous dédommager de la ceinture de Vénus, qui
n'y est pas; mais la ceinture valait mieux, et l'on sent en effet que
son charme manque dans toute cette imitation ou plutôt dans cette
parodie d'Homère.

L'impératrice ainsi parée va trouver l'empereur, qui rêvait à son
expédition d'Italie, dans un jardin de son palais. Il la reçoit à la
façon de Jupiter; elle se défend à la manière de Junon. Elle craint
d'être vue, et lui propose de rentrer dans leur appartement, de fermer
les portes,

                _E sopra il vostro letto
        Poniamci, e fate poi quel che vi piace._

Justinien n'a pas de nuage à ses ordres comme l'époux de Junon, mais il
n'en est pas besoin. Personne, dit-il, ne peut venir au jardin par ma
chambre; je l'ai fermée en entrant, et j'en ai la clef à mon côté. Vous
aurez aussi fermé la porte de la vôtre, car vous ne la laissez jamais
ouverte.

        _E detto questo subito abbracciolla;
        Poi si colcar nella minuta erbetta._

Alors l'herbe tendre, les fleurs, les arbrisseaux, les oiseaux, les eaux
mêmes et les poissons, prennent part à leurs plaisirs et semblent jouir
de leur amour.--Cela fut sans doute très-agréable pour leurs majestés,
mais cela est fort dégoûtant pour le lecteur, qui ne peut voir sans une
sorte d'indignation profaner par cette copié indécente et presque
bourgeoise, une peinture voluptueuse, mais délicate et divine, objet de
l'admiration de trente siècles.

Théodora, par ce moyen honnête, obtient de l'empereur tout ce qu'elle
veut. Il consent au retour et au mariage de Justin. On envoie un exprès
à ce jeune prince, qui est si empressé de revenir qu'il brave les
approches d'une tempête. Il s'embarque; la tempête s'élève. Son vaisseau
est violemment agité; il tombe à la mer; l'ange _Nettunio_ le sauve, le
pousse dans le port même de Durazzo. Il est jeté sur le rivage, prêt à
mourir. Sophie apprend cette nouvelle, et le croit mort. Elle
s'empoisonne avec du blanc dont se sert une de ses femmes, et dans
lequel il entre du sublimé. Un médecin appelé à temps la guérit. Les
deux amants se revoient, avec l'espérance d'être unis.

Un autre ornement dont le _Trissino_ a voulu enrichir son poëme, et
qu'il n'y adapte pas avec beaucoup plus d'adresse, ce sont les
enchantements. L'armée des Grecs est débarquée à Brindes[189]. Le
commandant a livré la place à Bélisaire. Ce général envoie huit
guerriers à la découverte pour savoir ce que font les Goths, où est leur
armée, et s'ils s'apprêtent à défendre les passages. Ils partent pour
exécuter ses ordres; mais ils sont arrêtés à quelque distance par une
belle et jeune fille qui leur fait une fable et les attire au bord d'une
fontaine enchantée. Là ils rencontrent une espèce de géant ou de monstre
qui leur dit son nom et les défie au combat. Ce nom est _Faulo_, qui
signifie en grec[190] méchant, mauvais, dépravé; c'est le génie du mal.
Sa soeur _Acratie_[191] [c'est-à-dire l'Intempérance] qui commande dans
ce canton, l'a placée là pour empêcher qu'aucun mortel ne goûte des eaux
de cette fontaine. Sept des chevaliers grecs sont renversés, et emmenés
prisonniers par deux géants qui accompagnent _Faulo_. Le huitième refuse
le combat, et va tristement annoncer à Brindes la défaite de ses
compagnons et leur captivité. L'intrépide Corsamont demande à Bélisaire
la permission d'aller les délivrer. Le général nomme avec lui deux
autres chefs, et celui qui était un des huit premiers. Ils vont tenter
de nouveau l'aventure; mais cette fois un ange, déguisé sous les traits
du vénérable Paul, comte d'Isaurie, les met au fait. Cette fontaine
était née des larmes d'Arétê[192] [la Vertu], qui était autrefois
honorée dans ces mêmes lieux, et qui avait pour nièce Synésie[193] [la
Sagesse]. On avait dit à la méchante Acratie que ses jardins et son
palais devaient être détruits par Synésie; elle la fit assassiner par
son frère _Faulo_. Arété en eut tant de douleur que ses larmes furent
changées en cette fontaine, dont les eaux ont la vertu de guérir tous
les maux, et de rompre tous les enchantements. Acratie l'ayant su, fit
prendre, par son frère, Arété et ses filles, qu'elle retient depuis ce
temps dans une affreuse prison; et ce frère couvert d'armes enchantées
et par conséquent invincible, empêche que qui que ce soit ne puisse
toucher cette eau merveilleuse. L'ange apprend aux chevaliers le moyen
de vaincre _Faulo_, et de délivrer à la fois Arété et leurs compagnons
d'armes. Ils ne manquent pas de suivre ses conseils. _Faulo_ est
renversé, obligé de se rendre et de les conduire au palais de la
coupable Acratie sa soeur. Elle a inutilement recours à tous ses
enchantements; il faut enfin qu'elle cède, qu'elle rende les chevaliers,
et ce qui lui coûte davantage, qu'elle brise les fers d'Arété. La divine
Arété est rétablie dans tout son pouvoir; les avenues sont libres, et
les libérateurs de l'Italie peuvent désormais y pénétrer. Ces fictions
alambiquées remplissent deux livres entiers. Il faudrait de bien beaux
vers pour les rendre supportables, et ceux du _Trissino_ auraient pu
gâter les fictions les plus heureuses.

      [Note 189: L. IV.]

      [Note 190: [Grec: Phaulos.]

      [Note 191: D'[Grec: Achratês eos.]

      [Note 192: [Grec: Arétê.]

      [Note 193: [Grec: Synesis.]]

Comme nous cherchons surtout dans les ouvrages ce qui peut indiquer les
opinions et les moeurs du temps où il furent écrits, il y a encore dans
ce poëme un incident, non pas imaginaire, mais historique, qui mérite
quelque attention. Il est bon de se rappeler, en le lisant, que le
_Trissino_ fut successivement en faveur auprès de deux papes, chargé par
eux de missions importantes et honorables, et que, soit avant, soit
après la publication de son poëme, il n'éprouva de la part du
Saint-Siège ni reproche ni disgrâce. Voici le trait dont il s'agit.

Bélisaire est assiégé dans Rome par les Goths. La disette se fait sentir
dans la ville; il prend le parti d'envoyer par mer les femmes, les
enfants, les vieillards, à Gaëte, à Naples et à Capoue. Il propose cet
avis dans le conseil où assistait le pape Sylvère. Ce pape, fils d'un
autre pape[194], avait été élu par l'ordre et les menaces de Théodat,
roi des Goths, contre la volonté du peuple romain, qui nommait alors les
souverains pontifes. Il était envieux de Bélisaire et son ennemi secret;
il s'oppose seul à cette mesure; mais le conseil l'adopte, et
l'exécution suit aussitôt. Le général des Goths, qui commandait le
siège, sachant que Sylvère était offensé du peu de faveur que son
opposition avait eue dans le conseil, qu'il était en général disposé en
faveur des Goths, dont il était l'ouvrage; «sachant de plus que souvent
les prêtres sont si possédés de l'amour du gain, qu'ils vendraient le
monde entier pour de l'argent[195],» fait faire à ce pape des promesses,
et lui envoie des présents qui le 

Showing first 200,000 characters. Full text: gutenberg.org/ebooks/35732