Eaux printanières
by Ivan Sergeevich Turgenev · French · Gutenberg #35657 · 316,748 chars · public domain (US)
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Title: Eaux printanières
Author: Ivan Sergeevich Turgenev
Translator: Michel Delines
Release date: March 22, 2011 [eBook #35657]
Language: French
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/35657
Credits: Produced by Mireille Harmelin and the Online Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
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Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
EAUX PRINTANIÈRES
IVAN TOURGUENEFF
Nouvelle traduction inédite de MICHEL DELINES
PARIS
ERNEST FLAMMARION, LIBRAIRE-ÉDITEUR
AVERTISSEMENT
Plus de dix années ont déjà passé sur la tombe du grand romancier russe,
Ivan Tourgueneff. De son vivant, ses romans avaient été connus et
appréciés par les lettrés, mais sans pénétrer jusqu'au grand public.
Ivan Tourgueneff avait débuté par les _Récits d'un Chasseur_, qui
l'avaient d'emblée classé hors de pair.
«Il acheva de s'insinuer dans les cœurs, dit M. Melchior de Voguë [_La
Russie_. Librairie Larousse.], avec d'exquises petites nouvelles du même
ordre, avec des romans sentimentaux, comme _la Nichée de Gentilshommes_,
dont le charme reste toujours jeune pour nous, grâce à la discrétion, à
la sobriété des moyens qui le produisent. Dans _Roudine_, il analysait
le manque de volonté, l'absence de personnalité morale qu'il reprochait
à ses compatriotes, plaisamment et trop sévèrement, quand il disait:
«Nous n'avons rien donné au monde, sauf le samovar; encore n'est-il pas
sûr que nous l'ayons inventé.» Dans _Pères et Fils_, il sondait le fossé
infranchissable qui s'était creusé entre la génération du servage et
celle de 1860; il diagnostiquait et baptisait le premier le mal qui
allait ronger les nouveaux venus, le nihilisme. Il en suivit les progrès
croissants dans _Fumée_; il en décrivit les manifestations extérieures
dans _Terres vierges_.
»Tourgueneff n'a pas poussé aussi loin que Tolstoï la connaissance et la
domination de l'âme humaine; mais il ne le cède à personne pour la
divination des nuances de sentiments; il demeure supérieur à tous ses
rivaux par la force du génie plastique; instruit à notre discipline
intellectuelle par la longue fréquentation de nos écrivains, _il est le
seul Russe qui satisfasse pleinement les exigences du goût classique; il
est l'artiste par excellence_. Les courts récits de cet inimitable
prosateur ont fait dire à M. Taine que depuis les Grecs, aucun artiste
n'a taillé un camée littéraire avec autant de relief, avec une aussi
rigoureuse perfection de forme.»
Le moment est venu de réunir les œuvres du plus parfait écrivain de ces
derniers temps en une collection complète, que son prix modique rendra
accessible à toutes les bourses même les plus modestes.
La traduction de l'œuvre de Tourgueneff a été confiée à M. Michel
Delines, dont les travaux sur la littérature russe sont depuis longtemps
apprécies par le public.
Les ouvrages paraîtront dans l'ordre annoncé en tête de ce volume.
EAUX PRINTANIÈRES
... Joyeuses années, Heureuses journées, Vous avez passé Comme des eaux
printanières.
(_Une vieille romance russe._)
Vers deux heures du matin, Sanine rentra dans sa chambre. Dès que son
domestique eut allumé les bougies, il le congédia--et se jetant dans un
fauteuil, au coin de la cheminée, il enfouit son visage dans ses mains.
Jamais il n'avait ressenti une telle lassitude corporelle et morale.
Il venait de passer la soirée en compagnie de femmes agréables, d'hommes
instruits; quelques-unes de ces femmes étaient belles, presque tous les
hommes se distinguaient par leur intelligence et leur talent,--lui-même
avait soutenu la conversation avec succès et même brillamment, et
cependant jamais encore ce _tædium vitæ_ dont parlent déjà les Romains,
jamais encore cette «horreur de la vie» ne l'avait si impérieusement
dominé, si violemment étreint.
S'il avait été un peu plus jeune, il aurait pleuré d'angoisse, d'ennui,
de surexcitation; une incisive et cuisante amertume, une saveur
d'absinthe pénétrait toute son âme. Un sentiment de dégoût, de douleur
l'oppressait, l'enveloppait de toutes parts dans un brouillard de nuit
d'automne;--et il ne savait comment se délivrer de cette obscurité ni de
cette amertume.
Il ne pouvait pas attendre l'apaisement du sommeil; il savait qu'il ne
dormirait pas.
Il se mit à réfléchir,... avec paresse, lourdement, méchamment.
Il songea à la vanité, à l'inutilité, à la banale fausseté de tout ce
qui est humain.
Il passa en revue tous les âges,--lui-même venait d'entrer dans sa
cinquante-deuxième année--et il n'en épargna aucun. Toujours le même
effort dans le vide, toujours fouetter l'eau avec des bâtons, toujours
se mentir à soi-même, à demi-sincère, à demi-conscient.--Puis, tout à
coup, sur la tête tombe la vieillesse, comme la neige... et avec la
vieillesse la crainte de la mort qui va toujours en augmentant, qui
dévore et qui ronge... et après, le saut dans l'abîme!
Et c'est pour les privilégiés que la vie s'arrange ainsi!... Heureux qui
ne voit pas avant la fin s'étendre sur lui, comme la rouille sur le fer,
les maladies, les souffrances...
La vie lui apparaissait non comme une mer houleuse, ainsi que les poètes
la décrivent, mais comme un océan imperturbablement calme, immobile et
transparent jusque dans ses profondeurs les plus obscures; lui-même il
est assis dans une barque vacillante,--tandis que là-bas, sur ce fond
sombre et vaseux, on aperçoit comme d'énormes poissons, des monstres
difformes: tous les maux de la vie, les maladies, les douleurs, la
folie, la misère, la cécité...
Il regarde et voit un de ces monstres surgir des profondeurs, monter à
la surface, devenir plus net et en même temps plus horrible. Encore une
minute et la barque soulevée par le monstre va chavirer!...
Mais le monstre s'efface, il s'éloigne, il retourne au fond de la mer...
il s'y tapit, et l'eau forme un remous autour de lui... Pourtant son
heure viendra... il fera chavirer la barque...
Sanine secoua la tête, et s'élançant hors de son fauteuil, arpenta deux
fois la chambre, puis il s'assit à sa table à écrire, et ouvrant les
tiroirs l'un après l'autre, il se mit à fouiller dans ses papiers,
surtout parmi ses vieilles lettres de femmes.
Il ne savait pas lui-même pourquoi il remuait ces tiroirs, il ne
cherchait rien, il voulait seulement, par une occupation quelconque, se
délivrer des pensées qui le tourmentaient.
Après avoir au hasard ouvert quelques lettres,--dans l'une, il trouva
une fleur séchée, retenue par une faveur dont la couleur était
passée,--il haussa les épaules et, regardant le foyer, mit les lettres
de côté avec l'intention évidente de brûler tôt ou tard toute cette
paperasse inutile.
Passant à la hâte les mains dans tous les tiroirs, il ouvrit tout à coup
largement les yeux; il sortit lentement un petit coffret octogonal, de
forme ancienne, et lentement souleva le couvercle. Dans la boîte, sur
une double couche d'ouate jaunie se trouvait une petite croix de grenat.
Il considéra quelques instants avec surprise cette croix, puis, tout à
coup, il poussa un faible cri.
Ses traits exprimèrent du regret et de la joie.
C'était l'expression d'un homme qui rencontre subitement un ami, qu'il a
longtemps perdu de vue, mais qu'il a tendrement aimé, et qui tout à coup
lui apparaît, toujours le même, mais changé par l'âge.
Sanine se leva et, revenant à la cheminée, s'assit de nouveau dans le
fauteuil, et pour la seconde fois se couvrit le visage de ses deux
mains.
«Pourquoi cela arrive-t-il aujourd'hui?» se demanda-t-il.
Et il se rappela des choses depuis longtemps passées.
Voici les souvenirs évoqués par Sanine.
I
Pendant l'été de 1840, Sanine, qui venait d'atteindre sa vingt-deuxième
année, se trouvait à Francfort, revenant d'Italie, pour retourner en
Russie.
Il ne possédait pas une grande fortune, mais il était indépendant et
presque sans famille.
À la mort d'un parent éloigné, il avait hérité de quelques milliers de
roubles, et il se décida à les dépenser à l'étranger, avant de devenir
un fonctionnaire, avant de s'atteler définitivement à ce service de
l'État, sans lequel l'existence ne lui semblait pas possible.
Sanine exécuta si ponctuellement ce plan, que le jour où il arriva à
Francfort, il ne lui restait que juste assez d'argent pour rentrer à
Saint-Pétersbourg. À cette époque, il y avait encore peu de chemins de
fer; les touristes voyageaient en diligence. Sanine prit son billet pour
le _beiwagen_, mais la voiture ne partait qu'à quatre heures du soir. Il
avait donc beaucoup de temps à perdre.
Par bonheur, il faisait très beau et Sanine, après avoir dîné à l'hôtel
du _Cygne Blanc_, célèbre à cette époque, se mit à flâner dans la ville.
Il alla voir l'Ariane, de Danneker, qui ne lui plut pas beaucoup, et fit
un pèlerinage à la maison de Goëthe, dont il ne connaissait du reste que
le _Werther_, et encore dans une traduction française. Il fit une
promenade sur les bords du Mein et commença à s'ennuyer un peu, comme il
sied à un touriste qui se respecte; enfin, vers six heures du soir,
fatigué, les bottines poudreuses, il se trouva dans une des plus petites
rues de Francfort.
Sur une des maisons espacées il aperçut l'enseigne: «Confiserie
italienne. Giovanni Roselli.»
Sanine entra pour prendre un verre de limonade, mais dans la première
boutique il ne trouva personne. Derrière le modeste comptoir, sur les
rayons d'une armoire vernie, étaient alignées, comme dans une pharmacie,
des bouteilles portant des étiquettes dorées, et surtout des bocaux
renfermant des biscuits, des pastilles de chocolat, du sucre candi, mais
le magasin était vide; seul un chat gris, sur une chaise haute, placée
près de la fenêtre, clignait des yeux et ronronnait, remuant les pattes,
teinté de rouge éclatant par le rayon oblique du soleil couchant; sur le
plancher un grand peloton de soie écarlate avait roulé à côté du panier
de bois sculpté qui était renversé.
Un bruit confus venait de la pièce voisine.
Sanine resta immobile, tant que tinta la sonnette de la porte d'entrée,
puis haussant la voix, il cria:
--Il n'y a personne?
Au même instant la porte de la pièce voisine s'ouvrit, et Sanine resta
frappé d'admiration...
II
Une jeune fille de dix-neuf ans, avec ses cheveux bruns déroulés sur ses
épaules nues, et les bras tendus en avant, s'élança dans la confiserie;
ayant aperçu Sanine, elle courut à lui, le saisit par la main et
l'entraîna, criant d'une voix haletante:
--Venez vite, par ici, venez à son secours!
Le saisissement de Sanine ne lui permit pas de répondre aussitôt à cet
appel, il resta cloué à la même place.
Il n'avait jamais vu une telle beauté.
La jeune fille se tourna de nouveau vers lui et lui dit:
--Mais venez donc, venez!
Sa voix, son regard, et le geste de sa main crispée qu'elle portait
convulsivement à ses joues pales, exprimaient un désespoir si intense,
que Sanine la suivit précipitamment par la porte restée ouverte derrière
elle.
Dans la chambre où il pénétra à la suite de la jeune fille, il vit,
étendu sur un divan de crin de forme ancienne, un garçon de quatorze
ans. Sa ressemblance avec la jeune fille frappait; évidemment, c'était
son frère.
Il était tout blanc avec des reflets jaunes, couleur de cire ou de
marbre antique. Les yeux étaient fermés; l'ombre de ses cheveux touffus
et noirs faisait tache sur son front pétrifié et sur ses fins sourcils
immobiles; entre les lèvres bleuies, on apercevait les dents serrées.
La respiration semblait interrompue; un des bras pendait sur le
plancher, l'autre était rejeté derrière la tête.
L'enfant était tout habillé et boutonné jusqu'au menton, sa cravate
étroite lui serrait le cou.
La jeune fille courut vers lui avec des sanglots.
--Il est mort, il est mort! cria-t-elle.--Il y a un instant, il était
assis ici, causant avec moi,--lorsque tout à coup il est tombé et,
depuis, il n'a plus fait un mouvement... Mon Dieu! Ne pouvez-vous pas le
sauver? Et maman qui n'est pas à la maison?
Puis vivement, elle cria en italien:
--Eh bien, Pantaleone, le médecin... As-tu ramené le médecin?
--Signora, j'ai envoyé Louise chez le médecin, répondit une voix enrouée
derrière la porte.
Un petit vieux en frac lilas orné de boutons noirs, le col enfermé dans
une haute cravate blanche, avec une culotte de nankin, et des bas de
laine bleus, entra dans la chambre en boitant à cause de ses pieds
ankylosés.
Son petit visage disparaissait complètement sous une forêt de cheveux
gris, couleur de fer. Cette chevelure en broussailles, qui se hérissait
par touffes et retombait dans toutes les directions, donnait au
vieillard l'air d'une poule huppée; la ressemblance était rendue plus
complète par le fait qu'on ne pouvait distinguer sous cette sombre masse
grise qu'un nez pointu et des yeux jaunes, tout ronds.
--Louise arrivera plus vite, moi je ne peux pas courir, continua le
vieillard en italien.
Il soulevait l'un après l'autre ses pieds endoloris de goutteux,
chaussés de souliers hauts attachés par des rubans.
--J'ai apporté de l'eau, ajouta-t-il.
Et de ses doigts secs et noueux il serrait le long goulot de la
bouteille.
--Mais en attendant le médecin, Émile peut mourir, cria la jeune fille,
et elle étendit la main du côté de Sanine.
--Oh! Monsieur, oh! _mein Herr!_ vous ferez quelque chose pour nous
venir en aide!
--Il faut le saigner--c'est une attaque d'apoplexie, dit Pantaleone.
Bien que Sanine ne possédât aucune connaissance médicale, il savait
pertinemment que des garçons de quatorze ans ne peuvent pas avoir des
attaques d'apoplexie.
--C'est un évanouissement, ce n'est pas une attaque d'apoplexie, dit-il
à Pantaleone. Avez-vous des brosses? ajouta-t-il.
Le vieux releva son minois ratatiné.
--Qu'est-ce que vous demandez?
--Des brosses, des brosses, répéta Sanine en allemand et en français.
--Des brosses, ajouta-t-il en faisant le geste de brosser son habit.
Le vieillard comprit enfin.
--Ah! des brosses, _Spazzette!_ Pour sûr nous avons des brosses!
--Eh bien, donnez-les-moi vite, nous déshabillerons l'enfant et nous le
frictionnerons.
--Bien... _Benone!_ Et de l'eau sur la tête? Vous ne trouvez pas
nécessaire de lui verser de l'eau sur la tête?
--Non... Nous verrons plus tard... Allez vite prendre des brosses.
Pantaleone posa la bouteille à terre, trottina hors de la chambre et
revint peu après muni d'une brosse à habits et d'une brosse à cheveux.
Un caniche à poils frisés entra en agitant vivement sa queue, et regarda
plein de curiosité le vieux, la jeune fille et même Sanine, de l'air de
quelqu'un qui se demande ce que signifie tout ce remue-ménage.
Sanine, d'un tour de main, eut déboutonné la jaquette du jeune garçon,
ouvert le col de la chemise et retroussé les manches, puis saisissant
une brosse, il se mit à frictionner de toutes ses forces la poitrine et
les mains.
Pantaleone s'empressa avec non moins de zèle à frictionner les bottes et
le pantalon de l'enfant, tandis que la jeune fille, à genoux, près du
divan, prenait entre ses mains la tête du malade, et sans remuer une
paupière couvait du regard le visage de son frère.
Sanine frictionnait sans relâche, mais du coin de l'œil observait la
jeune fille.
--Dieu! qu'elle est belle! pensait-il.
III
Le nez de la jeune fille était un peu grand, mais d'une belle forme
aquiline; un léger duvet ombrait imperceptiblement sa lèvre supérieure;
son teint était uni et mat--un ton d'ivoire ou d'écume blanche;--les
cheveux étaient onduleux et brillants comme ceux de la Judith d'Allori
au palais Pitti,--les yeux surtout étaient remarquables, d'un gris
sombre, l'iris encadré d'un liseré noir--des yeux splendides,
triomphants, même à cette heure où l'effroi et la douleur en
assombrissaient l'éclat.
Sanine songea involontairement au beau pays d'où il revenait.
Cependant, même en Italie, il n'avait pas rencontré une telle beauté!
La jeune fille respirait à de longs intervalles inégaux; elle retenait
son souffle et semblait attendre chaque fois pour voir si son frère ne
commençait pas à respirer.
Sanine continuait à frictionner le malade, sans pouvoir s'empêcher
d'observer aussi Pantaleone dont la figure originale appelait son
attention.
Le vieillard était épuisé de fatigue et haletait; à chaque coup de
brosse il laissait échapper une plainte, pendant que les longues touffes
de ses cheveux trempés de sueur se balançaient lourdement en tous sens,
comme les tiges d'une grande plante mouillée par la pluie.
--Retirez-lui au moins ses bottes, allait dire Sanine à Pantaleone,
lorsque le chien, évidemment surexcité par la nouveauté de cette scène,
se dressa tout à coup sur ses pattes de derrière et se mit à aboyer.
--Tartaglia--_Canaglia!_ lui cria le vieillard.
Au même instant le visage de la jeune fille se transforma, ses sourcils
s'arquèrent, ses yeux devinrent encore plus grands et la joie éclata
dans son regard.
Sanine examina le malade et distingua sur le visage une légère
coloration, les paupières remuèrent... les narines se dilatèrent.
L'enfant aspira de l'air entre ses dents toujours serrées et soupira...
--_Emilio_, cria la jeune fille... _Emilio mio_.
Les grands yeux noirs de l'enfant s'ouvrirent lentement. Ils regardaient
encore confusément mais commençaient à sourire faiblement. Le même
sourire languissant joua sur ses lèvres pales, puis il remua son bras
pendant, et d'un seul mouvement le ramena sur sa poitrine.
--Emilio, répéta la jeune fille en se levant.
Son visage exprimait un sentiment si intense, qu'il semblait à tout
instant qu'elle allait fondre en larmes ou éclater d'un rire fou.
--Emilio! Qu'est-ce qu'il a? Emilio! cria une voix derrière la porte.
Dans la chambre entra à pas précipités une dame proprement vêtue, au
visage brun entouré de cheveux d'un blanc d'argent. Un homme d'âge mûr
la suivait, et la servante avançait la tête par-dessus son épaule.
La jeune fille courut à leur rencontre.
--Il est sauvé, maman, il vit! dit-elle en embrassant convulsivement la
dame qui venait d'entrer...
--Mais qu'est-il arrivé, dit la nouvelle venue... Je rentrais... lorsque
près de la maison j'ai rencontré le médecin et Louise.
Pendant que la jeune fille racontait à sa mère tout ce qui s'était
passé, le médecin s'approcha du malade qui revenait à lui de plus en
plus complètement, et qui souriait toujours. Il paraissait commencer à
se sentir honteux de toute la peine qu'il avait donnée à tout le monde.
--Comme je vois, vous l'avez frictionné avec des brosses, dit le médecin
en s'adressant à Sanine et à Pantaleone... Vous avez très bien fait...
C'était une excellente idée... Maintenant nous allons voir ce que nous
pouvons encore lui administrer...
Il tâta le pouls du jeune homme.
--Hum! montrez-moi votre langue!
La mère se pencha soucieuse sur le malade; l'enfant sourit franchement,
fixa ses yeux sur elle et rougit...
Sanine jugea que sa présence était devenue superflue et voulut se
retirer, mais avant qu'il eût sa main sur le bouton de la porte
d'entrée, la jeune fille se trouva de nouveau devant lui et l'arrêta:
--Vous nous quittez, dit-elle, je ne vous retiens pas, mais vous
viendrez nous voir ce soir, n'est-ce pas?... Nous vous devons tant
d'obligations... Vous avez probablement sauvé mon frère de la mort...
Nous voulons pouvoir vous remercier... Maman tient à vous exprimer
elle-même sa reconnaissance... Il faut nous dire votre nom... Vous devez
venir partager notre joie...
--Mais... c'est que je pars ce soir pour Berlin, objecta Sanine.
--Vous avez tout le temps de partir, répéta vivement la jeune fille.
--Venez dans une heure prendre avec nous une tasse de chocolat,
ajouta-t-elle. Vous me le promettez?... Je dois vite retourner auprès du
malade... Nous comptons sur vous!
Que pouvait faire Sanine?
--Je viendrai! répondit-il.
La belle jeune fille lui serra vivement la main et courut rejoindre son
frère.
Sanine se retrouva dans la rue.
IV
Lorsque Sanine, une heure et demie plus tard, revint à la confiserie
Roselli, il fut reçu comme un parent.
Emilio était assis sur le divan où il avait été frictionné le matin; le
médecin lui avait ordonné une potion et recommandait «beaucoup de
prudence dans les impressions, car le sujet est nerveux avec une
propension aux maladies de cœur.»
Emilio avait déjà eu des évanouissements, mais jamais la crise n'avait
été si longue ni si forte. Pourtant le médecin assurait que tout danger
avait disparu.
Emilio était habillé, comme il convient à un convalescent, d'une ample
robe de chambre; sa mère lui avait entouré le cou d'un fichu de laine
bleue. Le malade était gai, il avait presque un air de fête; et tout
autour de lui était à la joie.
Devant le sofa, sur une table ronde, recouverte d'une nappe blanche, se
dressait une énorme chocolatière de porcelaine, remplie de chocolat
odorant, et tout autour des tasses, des verres de sirop, des gâteaux,
des petits pains et jusqu'à des fleurs. Six bougies de cire brûlaient
dans deux candélabres de vieil argent; à côté du divan se trouvait un
mœlleux fauteuil voltaire, et c'est là qu'on invita Sanine à prendre
place.
Toutes les personnes de la confiserie dont Sanine avait fait la
connaissance dans la journée étaient réunies autour du malade, sans en
excepter le chien Tartaglia ni le chat; tous semblaient être fort
heureux; le caniche reniflait de plaisir, seul le chat continuait à
minauder et à cligner des yeux.
Sanine fut obligé de décliner son nom, de dire d'où il venait, de parler
de sa famille. Quand il avoua qu'il était Russe, les deux femmes furent
un peu étonnées et laissèrent échapper un: «Ah!» tout en déclarant qu'il
parlait très bien l'allemand, mais elles l'invitèrent à continuer la
conversation en français si cela lui était plus agréable, car toutes
deux comprenaient cette langue et la parlaient.
Sanine s'empressa de profiter de cette aimable proposition.
«Sanine! Sanine!» La mère et la fille n'auraient jamais cru qu'un Russe
pût porter un nom aussi facile à prononcer. Le petit nom de Sanine,
Dmitri, leur plut de même beaucoup.
La mère de Gemma s'empressa de remarquer que dans sa jeunesse elle avait
vu un opéra: «Demetrio et Polibio», mais que «Dmitri» sonnait infiniment
mieux que «Demetrio».
Sanine passa aussi une heure en conversation avec les deux Italiennes,
qui, de leur côté, l'initièrent à tous les événements de leur vie.
La mère tenait généralement la parole. Sanine apprit d'elle son nom,
Leonora Roselli. Elle était veuve de Giovanni Battista Roselli, qui
était venu vingt-cinq ans auparavant à Francfort en qualité de
confiseur. Giovanni Battista était de Vicenza; c'était un excellent
homme bien qu'un peu emporté et orgueilleux, et par-dessus tout cela,
républicain!
En prononçant ces mots, madame Roselli désigna un portrait à l'huile
placé au-dessus du divan.
--Il faut croire que le peintre,--«un républicain aussi!» ajouta madame
Roselli en soupirant,--n'avait pas su saisir parfaitement la
ressemblance, car sur son portrait, Giovanni Battista apparaissait sous
les traits d'un sinistre et féroce brigand, comme un Rinaldo Rinaldini!
Madame Roselli elle-même était née dans la belle et antique cité de
Parme, où se trouve cette divine coupole peinte par l'immortel Corrège.
Une partie de sa vie pourtant avait été passée en Allemagne, et elle
s'était presque germanisée.
Elle ajouta, en branlant tristement la tête, qu'il ne lui restait plus
que cette fille et ce fils, et du doigt elle les montrait tour à tour,
puis elle dit que sa fille s'appelait Gemma et son fils Emilio, et que
tous les deux étaient d'excellents enfants, obéissants, surtout
Emilio...
--Et moi, je ne suis pas obéissante? interrompit Gemma.
--Oh! toi aussi tu es républicaine! répondit la mère.
Madame Roselli déclara pour conclure qu'assurément elle gagnait de quoi
vivre, mais que les affaires allaient beaucoup moins bien que du temps
de son mari, qui était un grand artiste en fait de confiserie.
--_Un grand'uomo!_ affirma Pantaleone d'un air grave.
V
Gemma, tout en écoutant sa mère, tantôt riait, soupirait, caressait
l'épaule de la vieille dame, la menaçait du doigt, puis la regardait.
Enfin, elle se leva, prit sa mère dans ses bras et la baisa sur la nuque
à la naissance des cheveux, ce qui fit rire beaucoup la bonne dame tout
en poussant de petits cris effarouchés.
Pantaleone, à son tour, fut présenté au jeune Russe.
Pantaleone avait été autrefois un baryton d'opéra, mais il avait depuis
longtemps terminé sa carrière artistique et occupait dans la famille
Roselli une place intermédiaire qui tenait de l'ami de la maison et du
domestique. Bien qu'il fût depuis un grand nombre d'années en Allemagne,
il n'avait appris qu'à jurer en allemand et cela en italianisant
impitoyablement ses jurons.
--_Ferroflucto spitcheboubio!_ (maudite canaille), disait-il de presque
tous les Allemands.
En revanche, il parlait l'italien en perfection, car il était originaire
de Sinigaglia, où l'on peut entendre la _lingua toscana in bocca
romana_.
Emilio faisait le paresseux et s'abandonnait aux agréables sensations
d'un convalescent qui vient d'échapper à un grand danger. Du reste il
était facile de voir qu'il avait l'habitude d'être gâté tant et plus par
tous les siens.
Il remercia Sanine, d'un air confus, mais son attention se concentrait
sur les sirops ou les bonbons.
Sanine fut obligé de prendre deux grandes tasses d'excellent chocolat et
d'absorber une quantité fabuleuse de biscuits; à peine venait-il d'en
grignoter un, que déjà Gemma lui en offrait un autre,--et comment
aurait-il pu refuser?
Au bout de quelques instants Sanine se sentit dans cette famille comme
chez lui; le temps s'envolait avec une rapidité incroyable.
Sanine parla beaucoup de la Russie, de son climat, de la société russe,
du moujik, et surtout des cosaques, de la guerre de 1812, de
Pierre-le-Grand, des chansons et des cloches russes.
Les deux femmes avaient une notion très vague du pays où Sanine était
né, et Sanine fut stupéfait, lorsque madame Roselli, ou, comme on
l'appelait plus souvent, Frau Lénore, lui posa cette question:
--Le palais de glace qui avait été élevé à Saint-Pétersbourg au siècle
dernier, et dont j'ai lu dernièrement la description dans un livre
intitulé: _Bellezze delle arti_, existe-t-il encore?
--Mais croyez-vous donc qu'il n'y a jamais d'été en Russie? s'écria
Sanine.
Et alors madame Roselli avoua qu'elle se représentait la Russie comme
une plaine toujours couverte de neiges éternelles, et habitée par des
hommes vêtus toute l'année de fourrures et qui sont tous militaires:--il
est vrai, ajouta-t-elle, que c'est le pays le plus hospitalier de la
terre, et le seul où les paysans sont obéissants.
Sanine s'efforça de lui donner, ainsi qu'à sa fille, des notions plus
exactes sur la Russie. Lorsqu'il en vint à parler de musique, madame
Roselli et sa fille le prièrent de leur chanter un air russe, et lui
montrèrent un minuscule piano, dont les touches en relief étaient
blanches et les touches plates noires. Sanine obéit sans faire de
façons, et s'accompagnant de deux doigts de la main droite et de trois
doigts de la main gauche (le pouce, le doigt du milieu et le petit
doigt), il se mit à chanter, d'une voix de ténor un peu nasale, le
_Saraphan_, puis _Sur la rue, sur le pavé_.
Ses auditrices louèrent fort sa voix et sa musique, mais s'extasièrent
surtout sur la douceur et la sonorité de la langue russe, et le prièrent
de leur traduire les paroles. Comme ces deux chansons ne pouvaient
donner une très haute idée de la poésie russe, Sanine préféra déclamer
la romance de Pouchkine: _Je me rappelle un instant divin_, qu'il
traduisit et chanta. La musique était de Glinka.
L'enthousiasme de madame Roselli et de sa fille ne connut plus de
bornes. Frau Lénore découvrit une ressemblance étonnante entre le russe
et l'italien. Elle trouva même que les noms de Pouchkine (elle
prononçait _Poussekine_) et de Glinka sonnaient comme de l'italien.
Sanine à son tour obligea la mère et la fille à lui chanter quelque
chose: elles ne se firent pas prier. Frau Lénore se mit au piano et
chanta avec Gemma quelques _duettini_ et _stornelli_. La mère avait dû
avoir dans le temps un bon contralto; la voix de la jeune fille était un
peu faible, mais agréable.
VI
C'était Gemma et non sa voix que Sanine admirait.
Il était assis un peu en arrière et de côté, et pensait qu'un palmier ne
pourrait pas rivaliser avec l'élégante sveltesse de la taille de la
jeune Italienne, et lorsqu'elle levait les yeux dans les passages
expressifs, il semblait au jeune homme que devant ce regard le ciel
devait s'ouvrir.
Le vieux Pantaleone lui-même, qui écoutait gravement, d'un air de
connaisseur, une épaule appuyée au battant de la porte, le menton et la
bouche enfouis dans son ample cravate, subissait le charme de ce beau
visage, bien qu'il le vît tous les jours.
Le _duettino_ terminé, Frau Lénore dit qu'Emilio possédait une très
belle voix--un timbre d'argent, mais qu'il était à l'âge où la voix
change et qu'il lui était défendu de chanter. C'était à Pantaleone de se
ressouvenir, en l'honneur de leur hôte, des airs qu'il chantait si bien
autrefois.
Pantaleone fit la mine, se renfrogna, ébouriffa ses cheveux et déclara
que depuis des années il avait abandonné le chant, bien qu'il fût un
temps où il pouvait être fier de son talent. Il ajouta qu'il appartenait
à cette grande époque où il y avait encore de vrais chanteurs
classiques--qu'on ne saurait comparer aux glapisseurs de nos jours.
Alors il y avait vraiment ce qu'on est en droit d'appeler une école de
chant, et quant à lui, Pantaleone Cippatola de Varèse, ne lui avait-on
pas jeté à Modène une couronne de lauriers et n'avait-on pas lâché en
son honneur des pigeons blancs sur la scène? Enfin, un certain prince
Tarbousski--_il principe_ Tarbusski--avec lequel il était intimement
lié, ne le tourmentait-il pas chaque soir pour l'engager à faire une
tournée en Russie, où il lui promettait des montagnes d'or, des
montagnes d'or!... Mais Pantaleone était bien décidé à ne pas quitter
l'Italie, le pays de Dante, _il paese del Dante!..._
Ensuite vinrent les malheurs, il avait été imprudent...
Ici le vieillard s'interrompit, poussa deux profonds soupirs, baissa les
yeux puis se remit à parler de l'époque classique du chant, et en
particulier du célèbre ténor Garcia, pour lequel il nourrissait une
admiration sans bornes.
--Voilà un homme! s'écria-t-il. Jamais le grand Garcia--«_il gran
Garcia_»--n'a condescendu à chanter comme les petits
ténors--_tenoracci_--d'aujourd'hui, en fausset; toujours avec la voix de
poitrine, _voce di petto, si!_
Le vieillard de son poing frappa violemment son jabot.
--Et quel acteur! Un volcan, _Signori miei_, un volcan, _un Vesuvio!_
J'ai eu l'honneur de jouer avec lui dans l'opéra de l'illustrissimo
maestra Rossini--dans _Othello_. Garcia était Othello, je jouais
Jago.--Et quand il prononçait cette phrase:
Pantaleone prit l'attitude d'un chanteur et d'une voix tremblotante,
enrouée, mais toujours pathétique lança:
_L'i-ra daver... so daver... so il fato. Io piu no... no... no... non
temero._
--... Le théâtre tremblait, Signori miei! Et moi je ne restais pas en
arrière, et je répétais après lui:
_L'i...ra daver... so daver... so il fato Temèr piu non dovro!_
... Et lui, tout à coup, comme un éclair, comme un tigre: _Morro!... ma
vendicato._
... Ou quand il chantait... quand il chantait l'air célèbre de
«_Matrimonio segreto_» _Pria che spunti..._ Alors _il gran Garcia_,
après ces mots: _I cavalli di galoppo_, il faisait, écoutez bien, vous
verrez comme c'est merveilleux, _com'è stupendo!..._
Le vieillard commença une fioriture très compliquée--mais à la dixième
note il s'arrêta, toussa et avec un geste de désespoir dit:
--Pourquoi me tourmentez-vous de la sorte?
Gemma battit des mains de toutes ses forces et cria: bravo! bravo! puis
courut vers le pauvre «Jago» et des deux mains lui donna des tapes
amicales sur l'épaule.
Seul Emilio riait sans se gêner. Cet âge est sans pitié, La Fontaine l'a
déjà dit.
Sanine s'efforça de consoler le vieux chanteur en lui parlant dans sa
langue. Au cours de son dernier voyage il avait pris une teinture
d'italien; il se mit à parler du _paese del Dante dove il si suona_:
cette phrase et ce vers célèbre «_Lasciate ogni speranza_» formaient
tout le bagage poétique italien du jeune touriste.
Mais Pantaleone ne se laissa pas réconforter par ces attentions. Il
enfonça encore plus profondément son menton dans sa cravate et roulant
des yeux furieux ressembla plus que jamais à un oiseau hérissé, mais
cette fois à un méchant oiseau, un corbeau ou un milan royal...
Alors Emilio, qui rougissait pour rien et à tout propos, comme il arrive
aux enfants gâtés, dit à sa sœur que si elle voulait amuser leur hôte,
elle ne pouvait mieux faire que de lui lire une des comédies de Malz,
qu'elle lisait si bien.
Gemma éclata de rire, donna une petite tape sur la main de son frère et
lui dit qu'il avait toujours «de drôles d'idées!» Pourtant elle
s'empressa d'aller dans sa chambre et revint tout de suite avec un petit
livre à la main. Elle s'assit à la table devant la lampe, regarda autour
d'elle, leva le doigt «taisez-vous messieurs»--geste très italien--et se
mit à lire à haute voix.
VII
Malz était un écrivain local qui avait su peindre des types de Francfort
avec un humour amusant, vif, bien que peu profond, dans de petites
comédies légèrement esquissées, écrites en patois.
En effet, Gemma lisait fort bien, en vraie comédienne. Elle nuançait
chaque rôle et savait à merveille soutenir le caractère des personnages;
elle avait hérité avec le sang italien la mimique expressive de ce
peuple. Elle n'épargnait ni sa voix douce, ni la plasticité de son
visage; quand elle devait représenter une vieille folle ou un
bourgmestre imbécile, elle faisait les grimaces les plus grotesques,
bridait ses yeux, retroussait ses narines, prenait une voix glapissante,
grasseyait...
Elle ne riait pas en lisant, mais quand ses auditeurs--à l'exception de
Pantaleone, qui était sorti de la chambre dès qu'il avait été question
de lire l'œuvre _d'o quel ferroflucto Tedesco_--l'interrompaient par une
explosion de rire, elle laissait glisser le livre sur ses genoux, et la
tête rejetée en arrière se livrait à des éclats de rire sonores qui
secouaient les anneaux mœlleux de ses boucles sur son cou et ses
épaules.
Dès que l'hilarité de son auditoire s'était calmée, elle reprenait son
livre, et redevenue sérieuse recommençait sa lecture.
Sanine ne pouvait se rassasier d'admirer la lectrice, se demandant
comment ce visage si idéalement beau pouvait sans transition prendre une
expression si comique et parfois presque triviale.
Gemma réussissait beaucoup moins bien à rendre les rôles de jeunes
filles, les «jeunes premières», et surtout elle manquait les scènes
d'amour; elle-même sentait son insuffisance et leur donnait une légère
teinte de moquerie, comme si elle ne croyait pas à tous ces serments
enthousiastes, à toutes ces paroles enflammées, dont l'auteur, du reste,
s'abstenait le plus possible.
La soirée passa si vite, que Sanine ne se souvint qu'il devait partir ce
soir-là que lorsque la pendule sonna dix heures...
Il bondit de sa chaise comme si un serpent l'eût piqué.
--Qu'avez-vous? demanda Frau Lénore.
--Mais je dois partir ce soir pour Berlin, j'ai déjà retenu une place
dans la diligence.
--Et quand part la diligence?
--À dix heures et demie.
--Alors vous arriverez trop tard, dit Gemma... Restez encore un peu...
je continuerai ma lecture...
--Avez-vous payé la place entière ou seulement donné des arrhes? demanda
Frau Lénore.
--J'ai payé la place entière! répondit Sanine avec une grimace
douloureuse.
Gemma le regarda en clignant des yeux, et partit d'un éclat de rire. Sa
mère la gronda.
--Comment, ce jeune homme a dépensé de l'argent pour rien, et toi, cela
te fait rire?
--Ce n'est pas une affaire! répondit Gemma. Cette dépense ne ruinera pas
monsieur Sanine... et nous tâcherons de le consoler... Voulez-vous de la
limonade?
Sanine but un verre de limonade. Gemma reprit sa lecture et la gaieté
générale fut rétablie.
Quand la pendule sonna minuit, Sanine se leva pour se retirer.
--Maintenant, il vous faut rester encore quelques jours à Francfort, dit
Gemma... À quoi bon vous dépêcher de partir?... Vous vous amuserez tout
autant ici qu'ailleurs.
Elle se tut.
--Je vous assure, vous ne vous amuserez pas davantage ailleurs!
ajouta-t-elle en souriant.
Sanine ne répondit rien, mais il réfléchit que son porte-monnaie étant
vide, il était obligé de rester à Francfort en attendant la réponse d'un
ami de Berlin, à qui il pensait pouvoir emprunter quelque argent.
--Restez encore quelque temps avec nous, restez, dit à son tour Frau
Lénore, vous ferez la connaissance de M. Charles Kluber, le fiancé de
Gemma. Il n'a pas pu venir ce soir parce qu'il avait beaucoup à faire
dans son magasin... Vous avez sans doute remarqué sur la Zeile, le plus
grand magasin de draps et de soieries... M. Kluber est le premier
commis... Il sera très heureux de vous être présenté.
Sanine ne comprit pas lui-même pourquoi cette nouvelle l'abasourdit.
--L'heureux fiancé! pensa-t-il.
Il regarda Gemma et il crut discerner dans les yeux de la jeune fille
une expression moqueuse.
Il prit congé de madame Roselli et de sa fille.
--À demain, n'est-ce pas? vous reviendrez demain?... demanda Frau
Lénore.
--À demain! répéta Gemma d'un ton affirmatif, comme si cela allait sans
dire.
--À demain! répondit Sanine.
Emilio, Pantaleone et le caniche Tartaglia lui firent conduite jusqu'au
coin de la rue. Pantaleone ne put se retenir d'exprimer le déplaisir que
lui causait la lecture de Gemma.
--Comment n'a-t-elle pas honte! Elle se tord, elle crie--_una
caricatura_. Elle devrait représenter Mérope, Clytemnestre, un
personnage tragique et grand... mais elle aime mieux singer une vilaine
Allemande! Tout le monde peut en faire autant:... _Mertz, Kertz,
spertz_, cria-t-il de sa voix enrouée en poussant le menton en avant et
en écarquillant les doigts.
Tartaglia aboya contre lui, tandis qu'Emilio riait...
Le vieillard fit brusquement volte-face et rebroussa chemin.
Sanine rentra à l'Hôtel du Cygne Blanc, dans un état d'esprit
passablement troublé.
Toute cette conversation italo-franco-allemande bourdonnait encore à son
oreille.
--Fiancée! se dit-il, lorsqu'il fut couché dans sa modeste chambre
d'hôtel.--Quelle belle jeune fille!... Mais pourquoi ne suis-je pas
parti?
Pourtant le lendemain il expédia une lettre à son ami de Berlin.
VIII
Avant que Sanine eût achevé sa toilette, le garçon de l'hôtel vint lui
annoncer la visite de deux messieurs.
L'un était Emilio, l'autre un jeune homme grand et fort présentable,
avec une tête tirée à quatre épingles; c'était Herr Karl Kluber, le
fiancé de la belle Gemma.
Il est avéré qu'à cette époque on n'aurait pas trouvé dans tout
Francfort un premier commis plus poli, plus comme il faut, plus sérieux
ni plus avenant que M. Kluber.
Sa toilette irréprochable était en harmonie avec sa prestance et la
grâce de ses manières, un peu réservées et froides, il est vrai, un
genre britannique, contracté pendant un séjour de deux ans en
Angleterre, et en somme d'une élégance séduisante.
De prime abord il sautait aux yeux que ce beau jeune homme, un peu
grave, mais très bien élevé et encore mieux lavé, était habitué à obéir
aux ordres d'un supérieur et à commander à des inférieurs, et que
derrière le comptoir de son magasin, il devait fatalement inspirer du
respect aux clients.
Sa probité scrupuleuse ne pouvait pas être mise en doute; il suffisait
pour s'en convaincre d'un coup d'œil sur ses manchettes impeccablement
empesées! Sa voix d'ailleurs était en harmonie avec tout son être: une
voix de basse assurée et mœlleuse, mais pas trop élevée et même avec
des inflexions caressantes dans le timbre. C'est bien la voix qui
convient pour donner des ordres à des subordonnés:--«Montrez à Madame le
velours de Lyon ponceau».--«Donnez une chaise à Madame!...»
M. Kluber commença par se présenter à Sanine selon toutes les règles; il
inclina sa taille avec tant de noblesse, rapprocha si élégamment les
jambes et serra les talons l'un contre l'autre avec une politesse si
exquise, qu'il était impossible de ne pas s'écrier mentalement: «Oh! ce
jeune homme a du linge et des qualités d'âme de premier ordre!»
Le fini de sa main droite dégantée,--de sa main gauche couverte d'un
gant de suède, il tenait son chapeau lissé comme un miroir et au fond
duquel s'étalait l'autre gant;--le fini de sa main droite qu'il tendit à
Sanine avec modestie mais fermement était au-dessus de tout éloge:
chaque ongle était à lui seul une œuvre d'art.
Ensuite, M. Kluber expliqua, dans un allemand choisi, qu'il était venu
présenter ses hommages et exprimer sa reconnaissance au monsieur
étranger qui avait rendu un service si important à son futur parent, au
frère de sa fiancée; en disant ces mots il étendit sa main gauche vers
Emilio, qui rougit, de honte semblait-il, se détourna dans la direction
de la fenêtre et mit un doigt dans sa bouche.
M. Kluber ajouta qu'il serait heureux s'il pouvait être agréable à
monsieur l'Étranger.
Sanine répondit non sans quelque difficulté, en allemand, qu'il était
très heureux... que le service rendu était insignifiant... et il invita
ses hôtes à s'asseoir.
Herr Kluber remercia--et rejetant vivement les pans de son habit, se
posa sur une chaise, mais il s'asseyait si légèrement, si peu
confortablement, qu'on comprenait aussitôt qu'il s'était assis par
politesse, mais qu'il se lèverait dans une minute.
En effet, au bout de quelques secondes il se leva, fit modestement deux
pas en arrière, comme dans une contredanse, et déclara qu'à son vif
regret il ne pouvait prolonger sa visite, car c'était l'heure d'entrer
au magasin... les affaires avant tout! Cependant, le lendemain étant un
dimanche, il avait organisé, avec l'assentiment de Frau Lénore et de
Fraülein Gemma, une promenade à Soden, et il avait l'honneur d'inviter
monsieur l'Étranger à se joindre à eux; il espérait que M. Sanine ne
refuserait pas d'_orner_ cette partie de plaisir de sa présence.
Sanine, en effet, consentit à _orner_ de sa présence cette partie de
plaisir--et M. Kluber, après avoir fait pour la seconde fois un salut
dans toutes les règles, se retira gracieusement avec son pantalon
couleur de pois tendres et en faisant résonner agréablement les semelles
de ses bottes neuves...
IX
Emilio, sans tenir compte de l'invitation de Sanine, qui le priait de
s'asseoir, était resté tout le temps le visage tourné vers la fenêtre,
mais dès que son futur beau-frère fut parti, il pirouetta sur ses
talons, en faisant des grimaces de gamin, et demanda en rougissant la
permission de rester encore un moment.
--Je vais beaucoup mieux aujourd'hui, ajouta-t-il, seulement le médecin
ne me permet pas encore de travailler.
--Restez avec moi, vous ne me gênez nullement, s'empressa de répondre
Sanine, qui, en sa qualité de Russe, était enchanté d'avoir aussi un
prétexte pour ne rien faire.
Emilio le remercia, et au bout de quelques minutes le jeune garçon se
trouva dans l'appartement de Sanine comme chez lui; il examina tous les
effets du voyageur et le questionna sur la provenance et la qualité de
chaque objet. Il aida Sanine à se raser, et engagea le jeune Russe à
laisser pousser ses moustaches. Tout en bavardant, il confia à son
nouvel ami beaucoup de détails sur la vie de sa mère, de sa sœur, de
Pantaleone et même du caniche Tartaglia, en un mot il décrivit toute
leur manière de vivre.
Toute trace de timidité avait disparu de chez Emilio, il ressentit une
vive sympathie pour Sanine, non parce que le jeune Russe lui avait sauvé
la vie la veille, mais parce qu'il se sentait fortement attiré vers lui.
Il n'eut rien de plus pressé que de confier à son nouvel ami ses
secrets.
Il lui avoua que sa mère le destinait au commerce, tandis qu'il
_savait_, il le savait pertinemment, qu'il était né pour être artiste,
musicien, chanteur, qu'il avait une vocation décidée pour le théâtre: la
preuve en était que Pantaleone l'engageait à suivre cette carrière.
Malheureusement M. Kluber était de l'avis de sa mère, et il exerçait une
grande influence sur elle. C'est lui qui avait suggéré à Madame Roselli
l'idée de mettre son fils dans le commerce, parce que le premier commis
ne voyait rien de plus beau que le commerce. Vendre du drap et du
velours, tromper le client, lui demander des «prix d'imbéciles», des
«prix de Russes» [Autrefois, et peut-être encore maintenant, au mois de
mai, dès que les seigneurs russes arrivaient à Francfort, tous les
magasins élevaient leurs prix, qu'on appelait «prix de Russes» ou «prix
d'imbéciles».], voilà l'idéal de M. Kluber!
--Eh bien! maintenant vous allez venir chez nous? s'écria l'enfant dès
que Sanine eut terminé sa toilette et écrit une lettre à Berlin.
--Il est encore trop tôt pour faire une visite, objecta Sanine.
--Oh! ça ne fait rien, s'écria Emilio d'un ton caressant. Revenez avec
moi. Nous passerons à la poste et de là nous reviendrons chez nous!
Gemma sera si contente! Vous déjeunerez avec nous... Vous pourrez
glisser un mot à maman en faveur de moi... en faveur de ma carrière
artistique...
--Eh bien! allons, dit Sanine.
Et ils sortirent ensemble de l'hôtel.
X
Gemma, en effet, fut très contente de revoir Sanine, et Frau Lénore le
reçut très amicalement; il était évident qu'il avait produit la veille
une excellente impression sur toutes deux. Emilio courut commander le
déjeuner après avoir encore une fois rappelé à Sanine qu'il avait promis
de plaider sa cause auprès de sa mère.
--Je n'oublierai pas, soyez tranquille, dit Sanine au jeune garçon.
Frau Lénore n'était pas tout à fait bien; elle souffrait de la migraine,
et à demi-allongée dans le fauteuil, elle s'efforçait de rester
immobile.
Gemma portait une ample blouse jaune retenue par une ceinture de cuir
noir; elle semblait aussi un peu lasse; elle était légèrement pâle, des
cercles noirs entouraient ses yeux, sans pourtant leur enlever leur
éclat, et cette pâleur ajoutait un charme mystérieux aux traits
classiquement sévères de la jeune Italienne.
Cette fois Sanine fut surtout frappé par la beauté élégante des mains de
la jeune fille. Lorsqu'elle rajustait ou soulevait ses boucles noires et
brillantes, Sanine ne pouvait arracher ses regards de ces doigts
souples, longs, écartés l'un de l'autre comme ceux de la Fornarine de
Raphaël.
Il faisait extrêmement chaud dehors; après le déjeuner Sanine voulut se
retirer, mais ses hôtes lui dirent que par une pareille chaleur il
valait beaucoup mieux ne pas bouger de sa place; et il resta.
Dans l'arrière-salon ou il se tenait avec la famille Roselli, régnait
une agréable fraîcheur: les fenêtres ouvraient sur un petit jardin
planté d'acacias. Des essaims d'abeilles, des taons et des bourdons
chantaient en chœur avec ivresse dans les branches touffues des arbres
parsemées de fleurs d'or; à travers les volets à demi clos et les stores
baissés, ce bourdonnement incessant pénétrait dans la chambre donnant
l'impression de la chaleur répandue dans l'air au dehors, et la
fraîcheur de la chambre fermée et confortable paraissait d'autant plus
agréable...
Sanine causait beaucoup, comme la veille, mais cette fois il ne parlait
plus de la Russie ni de la vie russe. Pour rendre service à son jeune
ami, qui tout de suite après le déjeuner avait été envoyé chez M. Kluber
pour être initié à la tenue des livres, Sanine amena la conversation sur
les avantages respectifs du commerce et de l'art. Il ne fut pas étonné
de voir que Frau Lénore était pour le commerce, il s'y attendait, mais
il fut surpris de voir que Gemma partageait l'opinion de sa mère.
--Pour être un artiste, et surtout un chanteur, déclara la jeune fille
en faisant un geste énergique de la main, il faut occuper le premier
rang; le second ne vaut rien; et comment savoir si l'on est capable de
tenir la première place?
Pantaleone prit part à la conversation et se déclara partisan de l'art.
Il est vrai que ses arguments étaient assez faibles: il soutint qu'il
faut avant tout posséder un _certo estro d'epirazione_--un certain élan
d'inspiration!
Frau Lénore fit la remarque que certainement Pantaleone avait dû
posséder cet _estro_ et pourtant...
--C'est que j'ai eu des ennemis, répondit lugubrement Pantaleone.
--Et comment peux-tu savoir (les Italiens tutoient facilement) qu'Emilio
n'aura pas d'ennemis, lors même qu'il posséderait cet _estro_?
--Eh bien! faites de lui un commerçant, dit Pantaleone dépité, mais
Giovan' Battista n'aurait pas agi de la sorte, bien qu'il fût confiseur
lui-même...
--Mon mari, Giovan' Battista, était un homme raisonnable, et si dans sa
jeunesse il a cédé à des entraînements...
Mais Pantaleone ne voulut plus rien entendre et sortit de la chambre en
répétant sur un ton de reproche: «Ah! Giovan' Battista!»
Gemma dit alors que si Emilio se sentait un cœur de patriote, et s'il
tenait à consacrer toutes ses forces à la délivrance de l'Italie, on
pourrait pour cette œuvre sacrée sacrifier un avenir assuré, mais pas
pour le théâtre...»
À ces mots, Frau Lénore devint très inquiète et supplia sa fille de ne
pas induire en erreur son jeune frère, mais de se contenter d'être
elle-même, une affreuse républicaine!...
Après avoir prononcé ces paroles, Frau Lénore se mit à gémir et se
plaignit de son mal de tête; il lui semblait que son crâne allait
éclater.
Gemma s'empressa de donner des soins à sa mère. Elle humecta le front de
Madame Roselli d'eau de Cologne et souffla lentement dessus, puis elle
lui baisa doucement les joues, posa la tête de Frau Lénore sur des
coussins, lui défendit de parler et de nouveau l'embrassa. Alors, se
tournant vers Sanine, d'une voix à demi émue, à demi badine, elle
commença à faire l'éloge de sa mère.
--Si vous saviez comme elle est bonne et comme elle a été belle!... Que
dis-je, elle l'a été, elle l'est encore maintenant... Regardez les yeux
de maman!
Gemma sortit de sa poche un mouchoir blanc, en couvrit le visage de sa
mère, puis abaissant lentement le rebord de haut en bas, elle découvrit
l'un après l'autre le front, les sourcils et les yeux de Frau Lénore;
alors elle pria sa mère d'ouvrir les yeux.
Frau Lénore obéit, et Gemma s'exclama d'admiration.
Les yeux de Frau Lénore étaient en effet fort beaux.
Gemma maintenant le mouchoir sur la partie inférieure du visage, qui
était moins régulière, se mit de nouveau à couvrir sa mère de baisers.
Madame Roselli riait, détournait la tête et feignait de vouloir
repousser sa fille; Gemma de son côté faisait semblant de lutter avec sa
mère, non pas avec des câlineries de chatte, à la manière française,
mais avec cette grâce italienne qui laisse pressentir la force.
Enfin Frau Lénore se déclara fatiguée. Gemma lui conseilla de faire la
sieste dans ce fauteuil, en promettant que le monsieur russe et
elle-même resteraient pendant ce temps aussi tranquilles que de petites
souris.
Frau Lénore répondit par un sourire, poussa quelques soupirs et
s'endormit. Gemma s'assit sur un tabouret près de sa mère et resta
immobile; de temps en temps d'une main elle portait un doigt sur ses
lèvres, de l'autre elle soutenait l'oreiller derrière la tête de sa
mère, et chuchotait d'une voix insaisissable, regardant de travers
Sanine, chaque fois qu'il s'avisait de faire un mouvement quelconque.
Bientôt Sanine resta immobile à son tour, comme hypnotisé, admirant de
toutes les forces de son âme le tableau que formaient cette chambre à
demi-obscure où par-ci par-là rougissaient en points éclatants des roses
fraîches et somptueuses qui trempaient dans des coupes antiques de
couleur verte, et cette femme endormie avec les mains chastement
repliées, son bon visage encadré par la blancheur neigeuse de l'oreiller
et enfin ce jeune être tout entier à sa sollicitude, aussi bon, aussi
pur et d'une beauté inénarrable avec des yeux noirs, profonds, remplis
d'ombre, et quand même lumineux...
Sanine se demandait où il était? Était-ce un rêve? Un conte? Comment se
trouvait-il là?
XI
La sonnette de la porte d'entrée tinta. Un jeune paysan en bonnet de
fourrure, avec un gilet rouge, entra dans la confiserie. C'était le
premier client de la journée.
Frau Lénore dormait toujours, et Gemma craignit de la réveiller en
retirant son bras.
--Voulez-vous recevoir le client à ma place? demanda-t-elle à voix basse
au jeune Russe.
Sanine sortit aussitôt de la chambre sur la pointe des pieds et entra
dans la confiserie.
Le paysan voulait un quart de pastilles de menthe.
--Combien dois-je lui demander? dit Sanine à voix basse à travers la
porte.
--Six kreutzers, répondit Gemma sur le même ton.
Sanine pesa un quart de livre, trouva du papier pour envelopper la
marchandise, confectionna un cornet, versa dedans les pastilles qu'il
répandit de tous côtés, réussit non sans peine à les faire entrer dans
le sac, et enfin les livra et reçut la monnaie.
L'acheteur le contemplait avec stupéfaction en tournant son chapeau sur
sa poitrine, tandis que dans la chambre à côté Gemma se tenait la bouche
pour étouffer son rire fou.
À peine ce client fut-il sorti qu'il en vint un second, un troisième...
--J'ai de la veine, pensa Sanine.
Le second chaland demanda un verre d'orgeat, le troisième une demi-livre
de bonbons.
Sanine réussit à satisfaire à tous, il tourna énergiquement les cuillers
dans les verres, remua les assiettes et sortit agilement les conserves
et les bonbons des bocaux et des boîtes.
Lorsqu'il fit son compte, il découvrit qu'il avait vendu trop bon marché
l'orgeat, mais qu'il avait pris deux kreutzers de trop pour les bonbons.
Gemma riait toujours sans bruit, et Sanine lui-même était d'une gaieté
inusitée, dans un état d'esprit extraordinairement heureux.
Il lui semblait qu'il resterait volontiers éternellement derrière ce
comptoir à vendre des bonbons et de l'orgeat, pendant que cette belle
jeune fille le regardait avec des yeux amicalement moqueurs, et que le
soleil d'été se frayant un chemin à travers l'épais feuillage des
marronniers, remplissait la chambre de l'or verdâtre des rayons du
couchant, et que le cœur se mourait d'une douce langueur de paresse,
d'insouciance et de jeunesse--de première jeunesse.
Le quatrième client demanda une tasse de café. Cette fois il fut
nécessaire de recourir à Pantaleone, et Sanine vint reprendre sa place
près de Gemma. Frau Lénore dormait toujours, à la vive satisfaction de
sa fille.
--Quand maman peut dormir, sa migraine passe tout de suite! expliqua
Gemma.
Sanine, toujours à mi-voix, parla de nouveau de «son commerce» et
s'informa gravement du prix des marchandises. Gemma lui répondit sur le
même ton. Tous deux, pourtant, en leur for intérieur, sentaient
parfaitement qu'ils jouaient la comédie.
Tout à coup un orgue de Barbarie dans la rue joua l'air du Freischutz:
«À travers les monts, à travers les plaines!»
Les sons criards se répandirent, tremblotants et vibrant dans l'air
immobile.
Gemma tressaillit.
--Cette musique va réveiller maman!
Sanine courut dans la rue, mit une poignée de kreutzers dans la main du
joueur d'orgue et le décida à se retirer.
Lorsqu'il rentra dans la chambre, Gemma le remercia d'un léger signe de
tête, et avec un sourire pensif se mit à fredonner elle-même la belle
mélodie de Weber, dans laquelle Max exprime les doutes du premier amour.
Elle demanda ensuite à Sanine s'il connaissait le _Freischutz_, s'il
aimait Weber, et elle ajouta que, bien qu'elle fût Italienne, elle
préférait cette musique à toute autre.
La conversation passa de Weber à la poésie et au romantisme, puis à
Hoffmann, qui était fort à la mode à cette époque.
Pendant ce temps Frau Lénore dormait toujours, ronflant même quelque
peu, et les rayons du soleil qui glissaient entre les persiennes en
bandes étroites, de plus en plus obliques, se promenaient sans cesse
effleurant le plancher, les meubles, la robe de Gemma, les feuilles et
les pétales des fleurs.
XII
Gemma ne goûtait pas beaucoup Hoffmann et même elle le trouvait
ennuyeux!
Sa nature claire de méridionale restait réfractaire au côté brumeux et
fantastique du conteur.
--Tous ces contes sont bons pour les enfants! disait-elle non sans
dédain.
Elle se plaignait aussi du manque de poésie d'Hoffmann. Pourtant une de
ses nouvelles lui plaisait beaucoup, tout au moins le commencement, car
elle en avait oublié la fin, si même elle l'avait lue.
C'était l'histoire d'un jeune homme qui rencontre par hasard, peut-être
dans une confiserie--une jeune fille d'une grande beauté, une Grecque.
Elle est accompagnée d'un vieillard mystérieux et bizarre.
Le jeune homme tombe amoureux à première vue de la jeune fille, et elle
le regarde d'un air suppliant, comme pour lui demander de la délivrer...
Le jeune homme s'absente pour quelques instants, et lorsqu'il rentre
dans la confiserie, la jeune fille et le vieillard ont disparu; il
s'élance à leur poursuite, mais tous ses efforts pour les atteindre
restent vains.
La belle jeune fille est pour jamais perdue pour lui; et pourtant il lui
est impossible d'oublier le regard suppliant qu'elle attacha sur lui, et
il est rongé par la pensée que peut-être le bonheur de sa vie a glissé
entre ses doigts.
Ce n'est pas ainsi que finit le conte d'Hoffmann, mais tel est le
dénouement qui était resté gravé dans la mémoire de Gemma.
--Il me semble, ajouta-t-elle, que des rencontres et des séparations
semblables arrivent plus souvent que nous ne le pensons.
Sanine ne répondit pas à cette remarque, mais au bout de quelques
instants il amena la conversation sur M. Kluber...
C'était la première fois qu'il le mentionnait, il ne lui était pas
encore arrivé de penser au fiancé de Gemma.
À son tour la jeune fille ne répondit pas et resta pensive, mordillant
légèrement l'ongle de l'index et regardant de côté. Enfin elle fit
l'éloge de son fiancé, parla de la partie de plaisir qu'il avait
projetée pour le lendemain, et jetant un regard plein de vivacité sur
Sanine se tut de nouveau.
Cette fois le jeune Russe ne trouva plus rien à dire.
Emilio entra dans la chambre en courant si bruyamment, qu'il réveilla
Frau Lénore.
Sanine fut enchanté de l'arrivée de son jeune ami.
Frau Lénore se leva de son fauteuil, et Pantaleone entra pour annoncer
que le dîner était servi.
L'ami de la maison, l'ex-chanteur et le domestique remplissait encore le
rôle de cuisinier.
XIII
Sanine resta pour le dîner. On le retint encore sous prétexte que la
chaleur était accablante, puis, quand la chaleur eut baissé, on l'invita
à venir au jardin pour prendre le café à l'ombre des acacias.
Sanine accepta. Il se sentait parfaitement heureux.
Le cours calme et monotone de la vie est plein de charme, et Sanine
s'abandonnait à ce charme avec délices, il ne demandait rien de plus au
présent, ne songeait pas au lendemain et ne se souvenait plus du passé.
Où trouverait-il plus de charme que dans la compagnie de cet être
exquis, Gemma! Bientôt il faudra se séparer d'elle, et sans doute pour
ne jamais la revoir, mais pendant que la même barque, comme dans la
romance d'Ilhland, les porte sur les ondes domptées de la vie:
«Réjouis-toi, goûte la vie, voyageur!...»
Et tout semblait beau et agréable à l'heureux voyageur!
Frau Lénore lui proposa de se mesurer avec elle et Pantaleone au
«tresette», et elle lui apprit ce jeu de cartes italien peu compliqué,
où elle gagna quelques kreutzers, et il était parfaitement heureux.
Pantaleone, à la demande d'Emilio, commanda au caniche Tartaglia
d'exécuter tous ses tours, et Tartaglia sauta par-dessus un bâton,
parla, c'est-à-dire, aboya, éternua, ferma la porte avec son museau,
apporta la vieille pantoufle de son maître, et finalement, coiffé d'un
vieux shako, figura le maréchal Bernadotte recevant de cruels reproches
de Napoléon sur sa trahison.
Napoléon était représenté par Pantaleone, assez fidèlement; les bras
croisés, un tricorne enfoncé sur les yeux, il grondait furieusement en
français... et dans quel français? Tartaglia était assis devant son
Empereur humblement replié sur lui-même, la queue baissée, clignant
timidement les yeux sous la visière du shako, posé de travers; de temps
en temps, quand Napoléon haussait la voix, Bernadotte se soulevait sur
ses pattes de derrière.
--_Fuori, Traditore!_ (va-t'en, traître) cria Napoléon, oubliant dans
l'excitation de sa colère qu'il devait soutenir son caractère français.
Alors Bernadotte se cacha sous le divan, puis revint aussitôt avec un
aboiement joyeux, qui signifiait que la représentation était terminée.
Tous les spectateurs riaient aux larmes, et Sanine riait plus que tous
les autres.
Gemma avait un rire fort agréable, continu et lent mais entrecoupé de
petits cris plaintifs, très drôles... Sanine était en extase devant ce
rire. Il aurait voulu pouvoir couvrir de baisers la jeune fille pour
chacun de ces petits cris. Enfin la nuit tomba. Il était temps de se
séparer.
Sanine prit plusieurs fois congé de tout le monde, et répéta à chacun à
maintes reprises:--À demain! Même il embrassa Emilio, et partit en
emportant l'image triomphante de la jeune fille, parfois rieuse, parfois
pensive, calme ou indifférente mais toujours remplie d'attrait. Ces yeux
tantôt largement ouverts, clairs et gais comme le jour, tantôt à demi
recouverts par les cils, profonds et sombres comme la nuit, étaient
toujours devant lui, pénétrant d'un trouble étrange et doux toutes les
autres images et représentations.
Mais il n'arriva pas une seule fois à Sanine de songer à M. Kluber ni
aux événements qui l'obligeaient à rester à Francfort, en un mot tout ce
qui le préoccupait et le tourmentait la veille n'existait plus pour lui.
XIV
Sanine était un fort beau garçon, de taille haute et svelte; il avait
des traits agréables, un peu flous, de petits yeux teintés de bleu
exprimant une grande bonté, des cheveux dorés et une peau blanche et
rose. Ce qui le distinguait de prime abord, c'était cette expression de
gaieté sincère, un peu naïve, ce rire confiant, ouvert, auquel on
reconnaissait autrefois à première vue les fils de la petite noblesse
rurale russe. Ces fils de famille étaient d'excellents jeunes
gentilshommes, nés et librement élevés dans les vastes domaines des pays
de demi-steppes.
Sanine avait une démarche indécise, une voix légèrement sifflante, et
dès qu'on le regardait il répondait par un sourire d'enfant. Enfin il
avait la fraîcheur et la santé; mais le trait caractéristique de sa
physionomie était la douceur, par dessus tout la douceur!
Il ne manquait pas d'intelligence et avait appris pas mal de choses.
Malgré son voyage à l'étranger, il avait conservé toute sa fraîcheur
d'esprit et les sentiments qui à cette époque troublaient l'élite de la
jeunesse russe, lui étaient totalement inconnus.
Dans ces derniers temps, après s'être mis en quête d'hommes nouveaux,
les romanciers russes ont commencé à représenter des jeunes gens qui se
piquent avant tout de fraîcheur, mais ils sont frais à la façon des
huîtres de Flensbourg, qu'on apporte à Saint-Pétersbourg.
Sanine n'avait rien de commun avec ces jeunes gens.
Puisque je me laisse aller à des comparaisons, je dirai que Sanine
ressemblait à un jeune pommier touffu, récemment planté dans un jardin
russe de terre arable, ou plutôt à un jeune cheval de trois ans, bien
nourri, au poil lisse, aux pieds forts, et qui n'est pas encore dressé.
Ceux qui ont rencontré Sanine plus tard, quand la vie l'a brisé, quand
il a perdu le velouté de la première jeunesse, ont trouvé en lui un tout
autre homme.
* * * * *
Le lendemain matin, Sanine était encore au lit, lorsque Emilio,
endimanché, une canne à la main, et très pommadé, entra vivement dans la
chambre de son ami pour lui annoncer que Herr Kluber serait tout de
suite là avec la voiture, que le temps promettait d'être très beau, que
tout était prêt, mais que sa mère ne serait pas de la partie parce que
sa migraine l'avait reprise.
Emilio engagea Sanine à s'habiller au plus vite en lui disant qu'il
n'avait pas un instant à perdre.
En effet, M. Kluber surprit le jeune Russe au milieu de sa toilette. Il
frappa à la porte, entra, salua en se courbant en deux, et se déclara
prêt à attendre aussi longtemps qu'on voudrait, puis il s'assit en
posant avec grâce son chapeau sur son genou.
Le premier commis était tiré à quatre épingles et avait versé sur sa
personne tout un flacon de parfum; chacun de ses mouvements était suivi
d'un effluve d'arôme subtil.
Il était arrivé dans un landau découvert attelé de deux chevaux grands
et vigoureux, mais dépourvus d'élégance.
Un quart d'heure plus tard, Sanine, Kluber et Emilio arrivèrent
triomphalement devant le perron de la confiserie. Madame Roselli refusa
catégoriquement de se joindre à la promenade.
Gemma voulut rester pour tenir compagnie à sa mère, mais Frau Lénore la
mit pour ainsi dire dehors de vive force.
--Je n'ai besoin de personne pour me tenir compagnie, dit-elle, je veux
dormir. J'aurais envoyé Pantaleone avec vous, mais il faut que quelqu'un
reste au magasin.
--Pouvons-nous prendre Tartaglia avec nous?
--Je crois bien, mon fils.
Tartaglia sauta immédiatement avec des bonds de joie sur le siège à côté
du cocher et s'assit en se pourléchant les babines. Évidemment il était
habitué à ces promenades.
Gemma mit un grand chapeau de paille orné de rubans couleur de cannelle
dont l'aile repliée sur le front abritait tout le visage. L'ombre
s'arrêtait aux lèvres qui rougissaient virginalement et tendrement,
comme les pétales d'une rose à cent feuilles, tandis que les dents
brillaient discrètement, avec la même innocence que chez un enfant.
Gemma prit place au fond de la voiture avec Sanine. Kluber et Emilio
s'assirent en face.
Le pâle visage de Frau Lénore apparut à la fenêtre. Gemma agita son
mouchoir, et les chevaux se mirent en marche.
XV
Soden est une petite ville dans les environs de Francfort, fort bien
située au pied d'une des ramifications du Taunus, endroit réputé en
Russie pour ses eaux, qu'on dit salutaires pour les personnes dont les
poumons sont délicats.
Les habitants de Francfort vont à Soden pour se distraire. Le parc est
fort beau et présente aux promeneurs plusieurs «Wirthschafte», où l'on
peut boire de la bière et du café, à l'ombre des hauts tilleuls et des
érables.
La route de Francfort à Soden longe la rive droite du Mein; elle est
dans toute sa longueur bordée d'arbres fruitiers.
Pendant que le landau roulait lentement sur la route unie, Sanine
observait à la dérobée la façon dont Gemma se comportait avec son
fiancé; il les voyait ensemble pour la première fois. L'attitude de la
jeune fille était calme et naturelle, quoiqu'un peu plus réservée et
plus sérieuse que d'habitude.
Kluber avait l'air d'un supérieur plein de condescendance, qui s'accorde
ainsi qu'à ses subordonnés un plaisir modéré et convenable.
Sanine ne remarqua pas chez le fiancé de Gemma de l'empressement. Il
était évident que Herr Kluber considérait son mariage comme une affaire
arrêtée, dont il n'avait plus aucune raison de s'inquiéter!
Mais il ne perdait pas un instant le sentiment de sa condescendance!
Pendant une longue promenade que les jeunes gens firent avant le dîner,
à travers bois, dans la montagne et dans les vallées qui entourent
Soden, Herr Kluber, tout en admirant les beautés de la nature, la
traitait aussi avec une condescendance à travers laquelle perçait le
sentiment de sa supériorité. Il fit la remarque que tel ruisseau avait
tort de couler en ligne droite au lieu de décrire des méandres
pittoresques; il critiqua aussi le chant d'un pinson qui ne variait pas
assez ses thèmes.
Gemma ne paraissait pas s'ennuyer, même elle avait l'air de s'amuser
plutôt, et cependant Sanine ne reconnaissait pas la Gemma de la veille;
nulle ombre pourtant n'attristait son visage, jamais sa beauté n'avait
eu plus de rayonnement, mais son âme semblait repliée sur elle-même.
L'ombrelle ouverte, gantée, elle marchait légèrement, sans hâte, comme
se promènent les jeunes filles bien élevées, et elle parlait peu.
Emilio n'avait pas l'air non plus de se sentir tout à fait à son aise,
et Sanine encore moins que lui. Le jeune Russe d'ailleurs était un peu
gêné par l'obligation de parler tout le temps allemand.
Seul Tartaglia se sentait libre de toute contrainte! Il poursuivait les
merles avec des aboiements frénétiques, sautait par-dessus les fossés et
les troncs renversés, se plongeait dans les ruisseaux, lapait l'eau à
grandes gorgées, se secouait, japait, puis partait comme une flèche, sa
langue rouge tirée jusqu'à l'épaule.
Herr Kluber faisait tout ce qu'il jugeait convenable pour égayer la
compagnie. Il invita tout le monde à s'asseoir sous l'ombre d'un grand
chêne, et, tirant de sa poche un petit livre intitulé:
_Knallerbsen--oder du sollst und wirst lachen!--Les Pétards,--ou tu dois
rire et tu riras certainement!_ il se mit à lire des anecdotes comiques.
Il en lut une douzaine sans avoir fait rire qui que ce soit. Sanine,
seul, par politesse, se croyait obligé, à la fin de chaque récit, de
découvrir ses dents, et M. Kluber lui-même ponctuait régulièrement ses
anecdotes d'un rire bref, mesuré et toujours empreint de condescendance.
Vers midi, M. Kluber et ses invités entrèrent dans le premier restaurant
de Soden.
Il s'agissait de choisir le menu.
M. Kluber avait proposé de dîner dans le _gartensalon_, un pavillon
fermé. Cette fois, Gemma se révolta et déclara qu'elle voulait dîner
dans le jardin, au grand air, à une des petites tables disposées devant
le restaurant. «Elle en avait assez, ajouta-t-elle, d'être tout le temps
avec les mêmes personnes, elle voulait voir de nouveaux visages.»
Plusieurs tables étaient déjà occupées par des groupes de visiteurs.
M. Kluber céda avec condescendance au «caprice» de sa fiancée. Pendant
qu'il s'entretenait à part avec l'_oberkelner_ (le maître d'hôtel),
Gemma resta immobile, les yeux baissés, les lèvres serrées: elle sentait
que Sanine l'observait sans cesse, et elle semblait mécontente de cette
insistance.
Enfin, M. Kluber revint pour annoncer que le dîner serait prêt dans une
demi-heure, et proposa de faire en attendant une partie de quilles. Il
ajouta que ce jeu est excellent pour éveiller l'appétit: «Hé! hé! hé!»
Il jouait en virtuose, il prenait, pour jeter la boule, des attitudes
d'Hercule, mettant tous les muscles en jeu et en même temps relevant
légèrement la jambe. M. Kluber était un athlète en son genre, et fort
bien tourné! Impossible d'avoir des mains plus blanches ni plus
délicates, et c'était un plaisir de le voir les essuyer dans un mouchoir
de soie imitation d'indienne, rouge et or, et des plus cossus!...
Enfin, le dîner fut servi, et toute la société put prendre place autour
d'une petite table.
XVI
Qui ne connaît pas le classique dîner allemand? Une soupe aqueuse avec
de grosses boulettes de pâte et de la cannelle; un bouilli archi-cuit,
sec comme un bouchon, nageant dans de la graisse blanche gluante et
flanqué de pommes de terre devenues poisseuses, et de raifort râpé.
Ensuite, un plat d'anguille tournée au bleu, arrosée de vinaigre et
semée de câpres, auquel succède le rôti servi avec de la confiture, et
l'inévitable _Mehlspeise_, une sorte de pouding qu'accompagne une sauce
rouge et aigre.
Il est vrai qu'en revanche, le vin et la bière étaient de premier choix!
Tel est le menu du dîner que le premier restaurateur de Soden servit à
ses hôtes.
En somme, tout se passa très correctement. Peu d'animation, par exemple,
même quand M. Kluber porta un toast à «ce que nous aimons!» (_was wir
lieben!_) L'entrain manqua. C'était trop comme il faut, trop convenable
pour être gai.
Après le dîner, on servit du café clair, roussâtre, un vrai café
allemand.
M. Kluber, en parfait gentleman, demanda à Gemma la permission de fumer
un cigare.
C'est alors qu'il se passa quelque chose d'imprévu, de très désagréable
et même de très inconvenant.
À une table voisine se trouvaient quelques officiers de la garnison de
Mayence. Il était facile de voir, d'après la direction de leurs regards
et leurs chuchotements, que la beauté de Gemma les avait frappés. Un de
ces officiers, qui avait été à Francfort, ne détachait pas ses yeux de
la jeune fille, comme s'il la connaissait très bien. Il savait
certainement qui elle était.
Messieurs les officiers avaient déjà beaucoup bu; leur table était
couverte de bouteilles. Subitement, l'officier qui regardait sans cesse
Gemma se leva, et, le verre à la main, s'approcha de la table où se
trouvait la jeune Italienne.
C'était un tout jeune homme, très blond, dont les traits étaient assez
agréables, même sympathiques; mais la boisson avait altéré son visage;
ses joues se contractaient, les yeux enflammés vaguaient avec un air
impertinent.
Ses camarades avaient d'abord tenté de le retenir, puis avaient fini par
le laisser aller en disant: «Arrive que pourra!»
L'officier, avec un léger balancement des jambes, s'arrêta devant Gemma,
et, d'une voix criarde et forcée, dont l'accent laissait percer pourtant
une lutte intérieure, s'écria:
--Je bois à la santé de la plus belle demoiselle de café de Francfort et
du monde entier!
Il vida d'un trait son verre et ajouta:
--En retour, je prends cette fleur que ses doigts divins ont cueillie.
Il s'empara d'une rose qui se trouvait sur la table, devant le couvert
de Gemma.
Au premier abord Gemma fut saisie, effrayée, et devint très pâle...
Puis, l'effroi fit place à l'indignation; elle rougit jusqu'à la racine
des cheveux, ses yeux foudroyèrent l'insulteur, ses prunelles devinrent
à la fois sombres et fulminantes, s'emplirent d'obscurité et
flamboyèrent d'une fureur sans bornes.
L'officier fut évidemment troublé par ce regard, il murmura quelques
paroles inintelligibles, salua et retourna auprès de ses camarades, qui
l'accueillirent par des éclats de rire et des bravos en sourdine.
M. Kluber se leva de sa chaise, se redressa de toute la hauteur de sa
taille, et posant son chapeau sur sa tête, dit avec dignité, mais pas
assez haut:
--C'est d'une impertinence inouïe, inouïe!
D'une voix sévère il appela le garçon et réclama sur le champ
l'addition. Mais ce n'était pas assez, il donna l'ordre d'atteler le
landau, ajoutant que des gens comme il faut ne devaient pas se risquer
dans cette maison, où ils étaient exposés à des insultes!
À ces mots Gemma qui était restée assise sans faire un mouvement, la
poitrine haletante et oppressée, leva les yeux et darda sur M. Kluber un
regard pareil à celui qu'elle avait lancé à l'officier.
Emilio tremblait de rage.
--Levez-vous, _mein Fraülein_, dit Kluber toujours sur le même ton
sévère, votre place n'est pas ici... Nous allons entrer au restaurant
pour attendre la voiture.
Gemma se leva sans mot dire. M. Kluber lui offrit le bras, elle
l'accepta, et il se dirigea avec elle vers le restaurant, d'une démarche
majestueuse, qui devenait, ainsi que toute sa personne, plus majestueuse
et plus fière à mesure qu'il s'éloignait de l'endroit où il avait dîné.
Le pauvre Emilio les suivit.
Pendant que M. Kluber réglait la note avec le garçon et supprimait le
pourboire en guise d'amende, Sanine s'approcha en toute hâte de la table
des officiers.
S'adressant à l'insulteur, qui était en train de faire respirer à ses
camarades le parfum de la rose dérobée à Gemma, Sanine lui dit
distinctement en français:
--Ce que vous venez de faire, monsieur, est indigne d'un honnête homme,
indigne de l'uniforme que vous portez, et je viens pour vous dire que
vous êtes un homme mal élevé et un insolent!
Le jeune officier se leva d'un bond, mais un de ses camarades plus âgé
le retint et l'obligea à se rasseoir, puis se tournant vers Sanine lui
dit en français:
--Êtes-vous le parent, le frère ou le fiancé de cette demoiselle?
--Je suis un étranger, répondit Sanine, je suis Russe, mais je ne peux
voir avec indifférence une pareille insolence. Au reste voici ma carte
et mon adresse... Monsieur l'officier me trouvera à sa disposition quand
il voudra.
Et Sanine jeta sur la table sa carte de visite, s'emparant du même coup
de la rose qu'un des officiers avait laissé tomber dans son assiette.
Le jeune insulteur voulut de nouveau se lever, mais son camarade le
retint en disant:
--Calme-toi, Dœnhoff, calme-toi!...
Puis lui-même se leva, et portant la main à la hauteur de la visière,
dit à Sanine, avec un ton et des manières qui n'étaient pas exempts de
respect, que le lendemain un des officiers de son régiment aurait
l'honneur de se présenter chez lui.
Sanine répondit par un salut sec et se hâta de rejoindre ses amis.
M. Kluber feignit de ne pas s'être aperçu de l'absence de Sanine et de
n'avoir pas remarqué son colloque avec les officiers. Il pressait le
cocher d'atteler et le gourmandait pour sa lenteur. Gemma n'adressa pas
non plus la parole à Sanine, elle ne le regarda même pas, mais à ses
sourcils contractés, à ses lèvres pâlies et serrées, à son immobilité on
pouvait voir qu'elle souffrait cruellement.
Emilio aurait voulu parler à Sanine et le questionner. Il avait vu
Sanine s'approcher des officiers, et avait remarqué qu'il leur avait
remis un bout de carton... sa carte de visite, sans doute... Le cœur de
l'enfant battait, ses joues étaient en feu; il aurait voulu se jeter au
cou du jeune homme, pleurer, aller tout de suite avec lui pourfendre
tous ces vilains officiers allemands. Mais il sut se contenir et se
borna à suivre attentivement les mouvements de son noble ami russe.
Le cocher finit enfin par atteler et tout le monde remonta dans le
landau. Emilio suivit Tartaglia sur le siège; il s'y sentait plus à son
aise; il n'avait pas devant lui M. Kluber qu'il ne pouvait plus voir
sans colère.
M. Kluber parla tout le long de la route sans interruption... mais il
parlait seul; personne ne le contredisait et personne n'était de son
avis.
Il insista beaucoup sur le fait qu'on avait eu tort de ne pas suivre son
conseil, quand il avait proposé de dîner dans le pavillon. On aurait
évité tout désagrément.
Ensuite il émit quelques opinions avancées et libérales sur le
gouvernement, qui permettait aux officiers de ne pas observer assez
strictement la discipline, et de manquer de respect à l'élément civil de
la société--«car c'est comme cela, ajouta M. Kluber, qu'avec le temps
surgit le mécontentement, d'où il n'y a qu'un pas pour arriver à la
révolution--nous en avons un triste exemple dans la France.» M. Kluber
poussa un soupir sympathique mais sévère. Il se hâta d'expliquer que
personnellement il nourrissait le plus profond respect pour les
autorités et que jamais au grand jamais, il ne serait révolutionnaire.
Mais cela ne l'empêchait pas de blâmer ouvertement une pareille
immoralité.
M. Kluber se livra encore à beaucoup de réflexions sur ce qui est moral
et immoral, convenable et inconvenant...
Pendant ce monologue de M. Kluber, Gemma déjà mécontente de lui depuis
leur promenade avant le dîner, et qui pour cette raison se tenait sur la
réserve avec Sanine, commença à avoir positivement honte de son fiancé!
À la fin de la promenade, il était facile de voir qu'elle souffrait
réellement, et sans adresser la parole à Sanine, elle lui jeta un regard
suppliant.
Sanine de son côté ressentait beaucoup plus de pitié pour Gemma que
d'indignation contre M. Kluber. Au fond de son cœur, sans s'en rendre
tout à fait compte il était heureux de ce qui venait de se passer, bien
qu'il eût en perspective un duel pour le lendemain.
Enfin cette pénible partie de plaisir prit fin.
En aidant Gemma à descendre de voiture, Sanine, sans parler, lui glissa
dans la main la rose. La jeune fille devint très rouge, serra la main du
jeune homme et dissimula aussitôt la fleur.
Sanine n'avait pas l'intention d'entrer dans la confiserie bien qu'il
fût tôt dans la soirée. Gemma d'ailleurs ne l'invita même pas.
Pantaleone, du reste, qui était venu au devant des promeneurs sur le
perron, déclara que Frau Lénore dormait.
Emilio prit timidement congé de Sanine; il avait l'air d'avoir peur de
son ami, tant son admiration pour lui était grande.
M. Kluber reconduisit Sanine chez lui et le salua froidement. Cet
Allemand, malgré son flegme et son assurance, se sentait mal à l'aise.
Tout le monde d'ailleurs se sentait mal à l'aise ce jour-là.
Ce sentiment ne tarda pas à s'effacer chez Sanine et à faire place à une
disposition d'esprit indéfinissable, mais agréable et exaltée.
Sanine arpenta longtemps sa chambre sans vouloir penser à quoi que ce
soit et en sifflotant un air; il était très content de lui-même.
XVII
Le lendemain matin, en s'habillant, Sanine se dit à lui-même:
«J'attendrai l'officier jusqu'à dix heures, et après il pourra me
chercher dans la ville.»
Mais les Allemands se lèvent de bonne heure, et l'horloge n'avait pas
encore sonné neuf heures, lorsque le garçon vint annoncer à Sanine que
M. le second lieutenant von Richter demandait à lui parler.
Sanine se hâta de passer sa redingote et donna l'ordre de faire entrer
l'officier.
Contrairement à l'attente de Sanine, M. von Richter était un tout jeune
homme, presque un gamin. Il s'efforçait de donner de la gravité à
l'expression de son visage imberbe, mais sans y parvenir. Il ne réussit
pas davantage à dissimuler son trouble et, en s'asseyant sur une chaise,
il accrocha son sabre et faillit tomber.
Avec beaucoup d'hésitation et en bégayant, il dit en mauvais français à
Sanine qu'il venait au nom de son camarade, le baron von Daenhoff,
demander à M. von Zanine de présenter des excuses pour les paroles
injurieuses qu'il avait prononcées la veille à l'adresse du baron von
Daenhoff, et que si M. von Zanine refusait de s'excuser, le baron von
Daenhoff demanderait satisfaction.
Sanine répondit qu'il n'avait nullement l'intention de s'excuser, mais
qu'il était prêt à donner satisfaction.
Alors le second lieutenant, toujours en hésitant, demanda avec qui, à
quelle heure, et où les pourparlers pourraient avoir lieu.
Sanine répondit que M. von Richter pouvait passer dans deux heures, et
que pendant ce temps il se procurerait un témoin, tout en se disant, _in
petto_. «Où diable irai-je le chercher?»
M. Richter se leva, salua, mais sur le seuil de la porte s'arrêta comme
pris d'un remords de conscience, et se tournant vers le jeune Russe, il
déclara que son camarade, le baron von Daenhoff, reconnaissait qu'il
avait eu des torts dans les événements de la veille, et qu'il se
contenterait _des exghises léchères_.
Sanine répondit qu'il n'admettait pas la possibilité d'excuses, ni
légères ni lourdes, parce qu'il ne se considérait pas comme coupable.
--Dans ce cas, répondit M. von Richter, devenu encore plus rouge--_il
faudra échanger des goups de bisdolet à l'amiaple._
--Comment, demanda Sanine, vous voulez que nous tirions en l'air?
--Oh! non, je n'ai pas voulu dire cela, balbutia le second-lieutenant
tout à fait confus; je me suis dit que du moment que nous sommes entre
gentilshommes... Je règlerai ces détails avec votre témoin, ajouta-t-il
vivement, et il sortit brusquement de la chambre.
Dès que l'officier fut parti, Sanine se laissa choir sur une chaise et
se mit à considérer le plancher.--«Que signifie tout cela? Quel cours sa
vie a-t-elle pris tout à coup?» Le passé, l'avenir, s'effacèrent... et
il ne se rendit plus compte que d'une chose, c'est qu'il était à
Francfort et qu'il allait se battre.
Il se souvint subitement d'une tante, devenue folle, qui chantait en
valsant une chanson où elle appelait un officier, son «chéri» pour qu'il
vînt danser avec elle.
Sanine partit d'un éclat de rire et répéta la chanson de sa tante:
«_Officier, mon chéri, viens danser avec moi..._»
«Pourtant il faut agir, je n'ai pas de temps à perdre!»
Il tressaillit en voyant devant lui Pantaleone un billet à la main.
--J'ai frappé plusieurs fois à votre porte; expliqua l'Italien, mais
vous ne m'avez pas répondu. J'ai cru que vous étiez absent...
Il présenta à Sanine le pli.
--C'est de la signorina Gemma.
Sanine prit machinalement le billet, le décacheta et le lut.
Gemma écrivait que depuis la veille elle était très inquiète, et qu'elle
le priait de venir la voir le plus tôt possible.
--La signorina n'est pas tranquille, ajouta Pantaleone qui connaissait
la teneur du billet: elle m'a dit de passer pour voir où vous en êtes,
et de vous ramener à la maison avec moi.
Sanine examina le vieil Italien et se mit à réfléchir. Une idée lui
traversa la tête. Au premier abord cette idée semblait saugrenue,
impossible... «Mais après tout, pourquoi pas?» se demanda-t-il à
lui-même.
--Monsieur Pantaleone? dit-il à haute voix.
Le vieillard tressaillit, enfonça le menton dans sa cravate et regarda
Sanine.
--Vous avez entendu parler de ce qui s'est passé hier?
Pantaleone se mordilla les lèvres et secoua son énorme toupet.
--Je sais tout.
Emilio à son retour n'avait rien eu de plus pressé que de lui raconter
l'affaire.
--Ah! vous êtes au courant?... Eh bien!... je viens de recevoir la
visite d'un officier. L'insolent d'hier me provoque... J'ai accepté le
duel, mais je n'ai pas de témoin... Voulez-vous me servir de témoin?
Pantaleone eut un tressaillement nerveux et releva les sourcils si haut,
qu'ils disparurent sous ses cheveux pendants.
--Faut-il absolument que vous vous battiez? demanda-t-il enfin en
italien.
--Absolument. Il m'est impossible de revenir en arrière, je flétrirais
mon nom pour la vie.
--Hum!... Donc si je refusais de vous servir de témoin, vous en
chercheriez un autre?
--Naturellement, je ne peux m'en passer... Pantaleone inclina la tête
vers le sol.
--Mais permettez-moi de vous demander, signore de Tsaninio, est-ce que
ce duel ne risque pas de jeter une ombre sur la réputation d'une jeune
fille?
--Je ne le pense pas: d'ailleurs il n'y a plus moyen de l'empêcher.
--Hum!...
La figure de Pantaleone disparut tout entière dans sa cravate.
--Mais ce _ferroflucto Kluberio_... Que fait-il? s'écria-t-il subitement
en relevant la tête.
--Lui? Il ne fait rien.
--_Che!_ (exclamation italienne intraduisible.)
Pantaleone haussa les épaules en signe de mépris.
--En tout cas, je dois vous remercier, dit-il d'une voix mal assurée, de
ce que dans mon humble situation actuelle vous avez reconnu en moi un
_galant'uomo_... En agissant ainsi vous avez prouvé que vous êtes
vous-même un _galant'uomo_... Maintenant je vais réfléchir à votre
proposition.
--Nous n'avons pas beaucoup de temps, devant nous, cher monsieur Ci...
Cippa...
--tola... ajouta le vieillard. Je ne demande qu'une heure de
réflexion... Il y va de l'avenir de la fille de mes bienfaiteurs...
C'est pourquoi il est de mon devoir de réfléchir... Dans une heure, dans
trois quarts d'heure je vous apporterai ma réponse.
--Bon, je vous attendrai.
--Et maintenant quelle réponse dois-je porter à la signorina Gemma?
Sanine prit une feuille de papier et écrivit:
«Soyez tranquille, dans trois heures je viendrai vous voir et je vous
raconterai tout. Merci de toute mon âme pour votre sympathie.»
Il plia le billet et le remit à Pantaleone.
Le vieillard le serra soigneusement dans sa poche en répétant: «Dans
moins d'une heure!» Arrivé à la porte, Pantaleone se retourna
brusquement, revint sur ses pas, courut vers Sanine, saisit la main du
jeune homme et la pressant contre son jabot, cria en levant les yeux au
ciel:
--Noble jeune homme! Grand cœur! (_Nobil giovanotto! Gran
cuore!_)--Permettez à un faible vieillard de serrer votre valeureuse
main droite (_la vostra valorosa destra_).
Pantaleone fit un bond en arrière, battit l'air de ses deux mains et
sortit de la chambre.
Sanine le suivit des yeux, puis prit un journal et se mit à lire. Mais
ses yeux suivaient en vain les lignes, il ne comprenait pas le texte.
XVIII
Une heure plus tard, le garçon entra de nouveau chez Sanine et lui
présenta une vieille carte de visite sur laquelle il lut: _Pantaleone
Cippatola de Varèse, chanteur à la cour (cantante di camera) de son
Altesse royale, le duc de Modène._
À peine le garçon se fut-il retiré que Pantaleone fit son entrée. Il
avait changé de vêtements de la tête aux pieds. Il portait un habit noir
devenu roux et un gilet de piqué blanc, sur lequel serpentait
capricieusement une chaîne de tombac; un petit cachet de cornaline
tombait sur l'étroit pantalon noir orné d'une baguette. Il tenait de la
main droite son chapeau noir de poil de lièvre, et de la main gauche
deux gants épais de peau de chamois; il avait donné à sa cravate plus
d'ampleur encore qu'à l'ordinaire, et piqué dans son jabot empesé une
épingle surmontée d'un œil-de-chat. Un anneau représentant deux mains
jointes sur un cœur embrasé ornait son index.
Toute la personne du vieillard répandait un parfum de camphre, de moisi
et de musc mélangé; l'air d'importance de tout son être aurait frappé le
spectateur le plus indifférent.
Sanine vint au devant de Pantaleone.
--Je vous servirai de témoin, dit l'Italien en français.
Il s'inclina devant Sanine, ployant tout son corps en deux et en
écartant les pointes de ses bottes, à la manière des danseurs.
--Je suis venu pour recevoir vos instructions. Avez-vous l'intention de
vous battre jusqu'à la mort?
--Pourquoi jusqu'à la mort? mon cher monsieur Cippatola... Pour rien au
monde je ne reprendrai ma parole, mais je ne suis pas un buveur de
sang... Attendez d'ailleurs, le témoin de mon rival ne doit pas tarder à
venir... Je passerai dans une autre chambre et vous réglerez avec lui
les conditions du combat. Croyez-moi, je n'oublierai jamais le service
que vous me rendez, et je vous en remercie de tout mon cœur.
--L'honneur avant tout! répliqua Pantaleone; et il s'assit dans un
fauteuil sans attendre l'invitation. _Si ce feroflucto spitcheboubio_,
ajouta-t-il, mélangeant l'italien et le français, si ce marchand
Kluberio n'a pas compris son devoir, s'il a eu peur... tant pis pour
lui... Il n'a pas de cœur pour un sou... basta!... Quant aux conditions
du duel, je suis votre témoin et vos intérêts me sont sacrés!! Lorsque
j'habitai Padoue, il se trouvait en garnison un régiment de blancs
dragons... et j'étais en très bons termes avec plusieurs officiers...
Leur code d'honneur m'est connu d'un bout à l'autre... Puis j'ai souvent
discuté ce sujet avec votre _principe_ Tarbusski... Est-ce que ce témoin
sera bientôt là?
--Je l'attends d'un instant à l'autre... Le voici, ajouta Sanine en
jetant un coup d'œil sur la rue.
Pantaleone se leva, regarda sa montre, ajusta son toupet et rentra
précipitamment dans son soulier un fil qui sortait du pantalon.
Le jeune second-lieutenant entra, toujours rouge et troublé.
Sanine présenta les témoins l'un à l'autre:
--Monsieur Richter, sous-lieutenant, monsieur Cippatola, artiste.
Le sous-lieutenant fut légèrement surpris à la vue du vieillard. Mais
qu'eût-il dit s'il eût appris à cet instant que l'artiste dont il venait
de faire la connaissance cultivait aussi l'art culinaire!...
Pantaleone avait pris la contenance d'un homme qui toute sa vie n'a fait
autre chose que d'arranger des duels. Les réminiscences de sa carrière
théâtrale lui furent d'un grand secours. Il s'acquitta de son rôle de
témoin comme s'il jouait un rôle.
Les deux témoins se regardèrent d'abord sans parler.
--Eh bien!... parlons des conditions? dit Pantaleone en rompant le
premier le silence et en jouant avec son cachet de cornaline.
--Parlons, répondit le sous-lieutenant, mais la présence d'un des
intéressés...
--Je vous laisse seuls, messieurs, dit Sanine.
Il salua, entra dans sa chambre à coucher dont il ferma la porte à clef.
Il se jeta sur son lit et se mit à penser à Gemma... mais les paroles
des témoins pénétrèrent jusqu'à lui à travers la porte fermée.
Les témoins s'expliquaient en français, langue qu'ils écorchaient
impitoyablement, chacun à sa manière.
Pantaleone parla de nouveau des dragons de Padoue et du _principe_
Tarbousski; le sous-lieutenant parla d'«exghises léchères» et de «coups
à l'amiaple».
Le vieil Italien ne voulut pas entendre parler d'«exghises». À la
terreur de Sanine, il se mit tout à coup à parler d'une jeune demoiselle
innocente, dont le petit doigt vaut plus que tous les officiers du
monde... _Oune zeune damigella qu'a ella sola dans soun peti doa vale
piu que toutt le zouffissié del mondo._ Il répéta plusieurs fois: C'est
une honte, une honte!... _E ouna onta, ouna onta!_
D'abord le sous-lieutenant ne répondit rien, mais bientôt sa voix
trembla de colère et il déclara qu'il n'était pas venu pour recevoir des
leçons de morale.
--À votre âge, il est toujours utile d'entendre la vérité! riposta
Pantaleone.
À plusieurs reprises, la discussion entre les témoins devint orageuse;
enfin, après une dispute qui dura une heure, ils arrêtèrent les
conditions suivantes:
«Le baron Von Daenhoff et M. de Sanine se battront demain à dix heures
du matin, dans le petit bois près de Hanau. La distance entre les
combattants sera de vingt pas; chacun a le droit de tirer deux fois sur
le signal des témoins. Les armes choisies sont des pistolets sans double
détente et non rayés...
M. von Richter se retira, et Pantaleone vint ouvrir triomphalement la
porte de la chambre de Sanine, et après avoir communiqué au jeune homme
le résultat de l'entretien, dit pour la seconde fois:
--_Bravo, Russo! Bravo giovanotto!_ Tu seras vainqueur!
Quelques minutes plus tard ils entraient ensemble à la confiserie
Roselli.
En route, Sanine avait demandé à Pantaleone de tenir secrète l'affaire
du duel. En réponse, le vieux chanteur avait levé les doigts au ciel et,
fermant à demi les yeux, avait répété deux fois de suite: _Segredezza!
Segredezza!_
Pantaleone avait l'air tout rajeuni et marchait allègrement. Ces
événements, bien que désagréables, le transportaient à cette époque de
sa vie où lui-même relevait le gant... il est vrai, sur la scène!... On
sait que les barytons font toujours la roue devant la rampe.
XIX
Emilio guettait depuis plus d'une heure l'arrivée de Sanine, il courut
au-devant du jeune Russe et lui dit furtivement à l'oreille que sa mère
ignorait tout ce qui s'était passé la veille, et qu'il ne fallait faire
aucune allusion. Emilio avait reçu comme de coutume l'ordre d'aller
travailler sous la direction de M. Kluber, mais il était bien décidé à
n'en rien faire... Il ferait semblant d'y aller.
Après avoir dit tout cela d'une haleine en quelques secondes, le jeune
garçon pencha la tête sur l'épaule de Sanine, l'embrassa avec effusion
puis s'élança dans la rue.
Dans la confiserie, Gemma vint au-devant de Sanine; elle voulut lui
parler, mais les paroles ne vinrent pas, ses lèvres tremblaient et ses
yeux allaient de droite et de gauche sous les paupières à demi-baissées.
Sanine se hâta de rassurer la jeune fille en lui disant que l'affaire
était arrangée... et qu'il ne fallait plus y penser.
--Personne ne s'est présenté chez vous aujourd'hui? demanda Gemma.
--Si, un monsieur est venu me voir... nous nous sommes expliqués... et
nous avons clos l'incident à la satisfaction de tout le monde...
Gemma reprit sa place derrière le comptoir.
«Elle ne me croit pas», pensa Sanine...
Il entra dans la chambre de Frau Lénore.
La migraine de madame Roselli avait passé, mais la malade restait très
abattue. La mère de Gemma accueillit très gracieusement Sanine tout en
le prévenant que ce jour-là il s'ennuierait auprès d'elle, parce qu'elle
ne se sentait pas capable de le distraire.
Sanine s'assit à côté de Frau Lénore et remarqua qu'elle avait les
paupières rouges et enflées.
--Qu'avez-vous, Frau Lénore? Vous avez pleuré?
--Chut!... dit-elle en indiquant d'un mouvement de tête le magasin où se
trouvait sa fille... Ne parlez pas si haut...
--Mais pourquoi avez-vous pleuré?
--Ah! monsieur Sanine, je ne sais pas pourquoi!
--Personne ne vous a fait du chagrin?
--Oh non! Je me suis sentie tout à coup très accablée... J'ai pensé à
Giovanna Battista... à ma jeunesse... Comme tout cela a vite passé!...
Je deviens vieille, mon ami, et je ne peux pas en prendre mon parti...
Je me sens toujours la même qu'autrefois... mais la vieillesse est là...
elle est là...
Sanine vit poindre des larmes dans les yeux de Frau Lénore.
--Cet aveu vous surprend?... Mais vous aussi vous deviendrez vieux, mon
ami, et vous apprendrez combien c'est amer.
Sanine voulut consoler madame Roselli en lui parlant de ses deux enfants
dans lesquels renaissait sa jeunesse; il essaya même de tourner la chose
en plaisanterie, en prétendant que c'était une manière de demander des
compliments... mais elle le pria très sérieusement de ne pas badiner sur
ce sujet, et pour la première fois de sa vie Sanine découvrit qu'il
existe une tristesse qu'il n'est pas possible de consoler ni de
dissiper, la tristesse de la vieillesse qui a conscience d'elle-même. Il
faut laisser cette impression s'effacer peu à peu.
Sanine proposa à Frau Lénore une partie de «tressette» et c'était tout
ce qu'il pouvait trouver de mieux. Madame Roselli accepta cette offre et
parut se rasséréner.
La partie dura jusqu'au dîner, et après le repas recommença avec
Pantaleone pour troisième partenaire. Jamais le toupet de l'ex-baryton
n'était tombé si bas sur le front, jamais son menton ne s'était enfoncé
si profondément dans sa cravate! Chacun de ses mouvements respirait une
noble gravité concentrée, et il était impossible de le regarder sans se
demander aussitôt: mais quel secret cet homme garde-t-il avec tant de
résolution?
_Segredezza! Segredezza!_
Durant toute la journée il multiplia les occasions de témoigner à Sanine
l'estime particulière dans laquelle il le tenait. À table il lui passait
les plats avant d'avoir servi les dames; pendant les parties de cartes
il lui cédait l'achat, ne se permettait pas de le remiser et à tout
propos déclarait que les Russes sont de tous les peuples le plus brave,
le plus magnanime, le plus héroïque.
--Vieux comédien, va! pensait Sanine.
Le jeune homme fut surtout frappé par l'attitude que Gemma garda toute
la journée avec lui. Elle ne l'évitait pas... loin de là, elle venait à
tout instant s'asseoir à une petite distance de lui, écoutant ce qu'il
disait, le regardant mais évitant d'entrer en conversation avec lui. Dès
qu'il lui adressait la parole, elle se levait et entrait pour quelques
instants dans la pièce voisine. Elle revenait peu de temps après,
s'asseyait dans un coin et restait immobile, préoccupée et surtout
perplexe, très perplexe.
Frau Lénore finit par remarquer la manière d'être inusitée de sa fille,
et deux fois lui demanda ce qu'elle avait.
--Je n'ai rien, répondit Gemma; tu sais que je suis quelquefois ainsi.
--C'est vrai! approuva la mère.
Ainsi passa cette journée, longue sans être animée ni languissante, gaie
ni ennuyeuse.
Si Gemma s'était conduite autrement, qui sait si Sanine aurait pu
résister à la tentation de poser pour le héros?--Ou encore il se serait
laissé aller à la tristesse à la veille d'une séparation peut-être
éternelle? N'ayant pas une seule fois l'occasion de parler avec Gemma,
il dut se contenter de jouer au piano, avant le café du soir, des
accords en mineur, pendant un quart d'heure.
Emilio rentra tard, et pour échapper à toute question au sujet de M.
Kluber, se retira de très bonne heure.
Enfin le moment vint pour Sanine de prendre congé de ses hôtesses.
Lorsqu'il dit adieu à Gemma, il songea à la séparation de Lenski et
d'Olga dans l'_Onéguine_ de Pouchkine. Il pressa fortement la main de la
jeune fille et voulut la regarder en face, mais elle détourna légèrement
la tête et retira ses doigts.
XX
Quand il descendit le perron, le ciel était déjà couvert d'étoiles.
Combien pouvait-il y en avoir de ces étoiles grandes, petites, jaunes,
rouges, bleues et blanches? Elles brillaient toutes en essaim serré,
ayant l'air de jouer à qui lancerait le plus de rais. Il n'y avait pas
de lune, et chaque objet se distinguait nettement dans cette obscurité
demi-lumineuse et sans ombre.
Sanine suivit la rue jusqu'à son extrémité... Il n'avait pas envie de
rentrer chez lui; il éprouvait le besoin d'errer au grand air.
Il revint sur ses pas; lorsqu'il se trouva en face de la confiserie
Roselli, à une certaine distance, une des fenêtres s'ouvrit brusquement;
la chambre n'était pas éclairée, et le jeune Russe distingua dans la
baie noire de la croisée une forme féminine. Une voix appela:
--Monsieur Dmitri!
Il courut sous la fenêtre.
C'était Gemma!
Elle s'appuya sur l'allège et se penchant en dehors, dit d'une voix
circonspecte:
--Monsieur Dmitri, toute la journée j'ai désiré vous remettre quelque
chose... et je n'ai pas osé... Mais, en vous voyant à l'improviste comme
cela, j'ai pensé... que c'est la destinée...
Elle s'interrompit. Elle ne pouvait plus parler...
Tout à coup, au milieu du silence absolu, sous un ciel sans nuages, une
bourrasque de vent s'était abattue, si violente que le sol trembla; la
pure clarté des étoiles oscilla et s'effaça; l'air tourna sur place...
Le souffle chaud, presque torride de la rafale courba les cimes des
arbres, ébranla le toit de la maison, les murs, secoua toute la rue.
Le vent emporta le chapeau de Sanine, souleva et défit les boucles
noires de Gemma.
La tête du jeune homme se trouvait au niveau de la fenêtre, il s'y
cramponna involontairement, et Gemma, saisissant de ses deux mains
l'épaule de Sanine, effleura la tête du jeune Russe du haut de son buste
incliné...
Un bruit de cloches, un formidable fracas gronda pendant une minute
environ. Puis le coup de vent s'envola inopinément comme une bande
d'énormes oiseaux, et un calme intense régna de nouveau.
Sanine leva la tête et le visage de la jeune fille lui apparut si beau,
bien qu'effaré et troublé, les yeux semblaient si grands, si terribles
mais d'une telle splendeur,--la femme qu'il avait devant lui était si
belle, que le cœur du jeune homme défaillit, il colla ses lèvres à la
fine boucle de cheveux, que le vent avait jetée sur sa poitrine, et ne
put que balbutier: «Oh Gemma!»
--Mais que s'est-il passé? Un orage? demanda-t-elle en regardant tout
autour d'elle, sans retirer ses bras nus de l'épaule de Sanine.
--Gemma! répéta le jeune Russe.
Elle soupira, jeta un coup d'œil dans la chambre, et d'un vif mouvement
sortant de son corsage la rose déjà fanée, la jeta à Sanine.
--J'ai voulu vous donner cette fleur.
Il reconnut la rose qu'il avait la veille reprise aux officiers
allemands.
Aussitôt la fenêtre se referma et derrière la glace sombre Sanine ne
distingua plus rien.
Il rentra chez lui sans chapeau et sans s'être aperçu que le vent le lui
avait pris.
XXI
Il ne s'endormit que tard, sur le matin.
Sous le coup de cette soudaine bourrasque d'été, Sanine ressentit avec
la même soudaineté, non que Gemma était la plus belle des femmes, ni
qu'elle lui plaisait, il savait tout cela depuis longtemps; mais il crut
sentir qu'il l'aimait!
L'amour entra dans son cœur en coup de vent.
Et avant de penser à son amour, il faut qu'il se batte. Des
pressentiments lugubres l'assaillirent. S'il était tué?... À quoi peut
conduire son amour pour cette jeune fille, la fiancée d'un autre?
Oh! ce fiancé n'est pas dangereux!... Il pressentait que Gemma
l'aimerait si elle ne l'aimait déjà... Mais comment tout cela
finirait-il?...
Il arpentait sa chambre, s'asseyait, prenait une feuille de papier,
écrivait quelques lignes et les effaçait aussitôt.
Il voyait toujours l'admirable silhouette de Gemma dans la sombre baie
de la fenêtre, sous la clarté des étoiles, dans le désordre où la jeta
la chaude bourrasque. Il revit ces bras marmoréens, ces bras de déesse
de l'Olympe; il sentit sur ses épaules leur pression animée...
Puis il prit la rose qu'elle lui avait donnée, et il lui parut que ces
pétales à demi fanés répandaient un parfum plus subtil, tout différent
de celui des autres roses.
Et c'est à cette heure qu'il doit s'exposer à la mort, revenir peut-être
défiguré?...
Sanine ne se coucha pas dans son lit, il s'endormit, tout habillé, sur
le divan...
Une main toucha son épaule.
Il ouvrit les yeux et vit Pantaleone.
--Il dort comme Alexandre-le-Grand à la veille de la bataille de
Babylone, s'écria le vieil Italien.
--Quelle heure est-il? demanda Sanine.
--Sept heures moins un quart; il faut compter deux heures de route d'ici
à Hanau, et nous devons être les premiers sur le terrain. Les Russes
préviennent toujours leurs adversaires. J'ai choisi la meilleure voiture
de Francfort.
Sanine fit à la hâte sa toilette.
--Et où sont les pistolets?
--Le _ferroflucto Tedesco_ apportera les pistolets... et c'est lui qui
s'est chargé d'amener un médecin.
Pantaleone cherchait à se maintenir au diapason de courage de la veille.
Mais quand il fut dans la voiture avec Sanine, quand le cocher fit
claquer son fouet et que les chevaux partirent au galop, l'ex-chanteur,
l'ex-ami des dragons blancs de Padoue changea de contenance. Il se
troubla, il eut même un peu peur... Quelque chose en lui s'effondrait
comme un mur mal bâti.
--Pourtant que faisons-nous là, mon Dieu! _Santissima Madonna!_
cria-t-il d'une voix lamentable, en se prenant les cheveux!--Qu'est-ce
que je fais là, vieil imbécile! _Fou frénético_?
Sanine fut d'abord un peu surpris et se mit à rire en passant légèrement
le bras autour du vieillard.
--Le vin est tiré, dit-il, maintenant il faut le boire!
--Oui, oui, reprit Pantaleone, nous viderons ce calice... Mais cela
n'empêche pas que je suis un fou, un fou, un fou! Tout était si calme,
tout allait si bien!... et tout à coup... ta-ta-ta, tra-ta-ta!...
--Comme le _tutti_ dans l'orchestre, dit Sanine avec un sourire forcé...
Puis ce n'est pas votre faute!...
--Je sais bien que ce n'est pas ma faute!... Je crois bien... Mais tout
de même j'ai agi comme un insensé!... Diavolo! diavolo! répéta
Pantaleone en secouant son toupet et avec force soupirs.
La voiture roulait, roulait toujours.
La matinée était très belle. Les rues de Francfort qui commençaient à
peine à se peupler semblaient particulièrement propres et confortables,
et les vitres des maisons brillaient chatoyantes comme du paillon. Dès
que la voiture eut franchi la barrière, tout un chœur d'alouettes
retentit haut dans le ciel bleu mais pas encore lumineux.
Tout à coup, au contour de la route derrière un haut peuplier, apparut
une silhouette bien connue; elle fit quelques pas et s'arrêta.
Sanine regarda plus attentivement.
--Mon Dieu! c'est Emilio! Mais sait-il quelque chose? demanda-t-il à
Pantaleone.
--Quand je vous dis que je suis fou! cria désespérément l'Italien:--de
toute la nuit ce malheureux garçon ne m'a pas laissé un instant de
repos, et ce matin je lui ai tout avoué.
«Voilà _la segredezza_!» pensa Sanine.
La voiture eut bientôt rejoint Emilio. Sanine donna l'ordre d'arrêter et
appela le «malheureux garçon».
Emilio s'approcha en vacillant, aussi pâle que le jour de son accès...
Il ne tenait pas sur ses pieds.
--Que faites-vous ici? lui demanda Sanine. Pourquoi n'êtes-vous pas
resté chez vous?
--Permettez, permettez-moi de vous accompagner, demanda Emilio d'une
voix qui tremblait et les mains suppliantes.
Les dents de l'enfant claquaient comme dans la fièvre.
--Je ne vous gênerai pas, prenez-moi avec vous...
--Si vous avez un peu de sympathie et de respect pour moi, dit Sanine,
vous retournerez sur-le-champ chez vous, ou vous entrerez dans le
magasin de M. Kluber. Vous ne soufflerez mot à personne... et vous
attendrez mon retour.
--Votre retour! gémit Emilio.
Sa voix devint larmoyante, il se tut et reprit:
--Mais si vous?...
--Emilio, interrompit Sanine en indiquant le cocher... Emilio, songez à
ce que vous faites... Écoutez-moi, mon ami... je vous en prie, retournez
chez vous... Vous dites que vous m'aimez... Eh bien, je vous le demande?
Il tendit la main à l'enfant, qui s'élança en avant, et pressa en
sanglotant la main de Sanine contre ses lèvres, puis il s'enfuit à
travers champs dans la direction de Francfort.
--C'est aussi un noble cœur! dit Pantaleone.
Mais Sanine lui jeta un regard de mécontentement.
Le vieillard se rencogna au fond de la voiture. Il se sentait coupable.
Son étonnement allait toujours croissant. C'est donc vrai, se disait-il,
je suis témoin? C'est moi, Pantaleone, qui ai fait tous les préparatifs,
trouvé les chevaux, et déserté mon paisible logis à six heures du matin?
Au milieu de son agitation il commençait à ressentir des douleurs aux
jambes.
Sanine jugea nécessaire de remonter son vieux compagnon et trouva le bon
moyen.
--Où est votre courage d'antan? cher Signor Cipatola? demanda-t-il. Où
est votre _antico valor_?
Signor Cipatola se redressa.
--_Il antico valor_, répéta-t-il de sa voix de basse... n'est pas encore
tout dépensé!
Il retrouva son port de _galant uomo_, et se mit à parler de sa
carrière, de l'opéra, du grand ténor Garcia,--il arriva à Hanau
complètement ragaillardi.
Il n'est rien en ce monde de plus fort ni de plus faible que la parole!
XXII
Le petit bois où devait avoir lieu le duel se trouvait à un quart de
mille de Hanau.
Ainsi que Pantaleone l'avait prédit, ils arrivèrent les premiers; ils
laissèrent la voiture à l'entrée du bois et s'effacèrent dans l'ombre
épaisse des grands arbres serrés.
Ils attendirent environ une heure.
Sanine ne trouva pas le temps long; il se promenait dans le sentier
écoutant le chant des oiseaux, suivant des yeux le vol des libellules,
et selon l'habitude de la plupart des Russes en de semblables occasions,
il s'efforçait de ne point penser.
Une fois seulement la réflexion s'imposa à lui: il trouva au travers du
sentier un jeune tilleul renversé, brisé sans doute par la bourrasque de
la veille... l'arbre mourait positivement... toutes ses feuilles se
desséchaient.
--Serait-ce un présage? demanda Sanine. Il se mit aussitôt à siffler,
sauta par-dessus le tilleul et continua à suivre le sentier.
Pantaleone grondait, s'emportait contre les Allemands, et se frottait le
dos et les genoux. L'émotion le faisait bâiller, ce qui donnait une
expression comique à son petit visage ratatiné. Sanine avait de la peine
à se tenir de rire en le regardant.
Enfin les deux hommes entendirent un bruit de roues sur la route unie.
--Les voici! s'écria Pantaleone; et il prêta l'oreille au bruit, il
redressa sa taille non sans un frisson nerveux, qu'il se hâta de mettre
sur le compte de la fraîcheur de la matinée.
--Brrr!... il fait froid ce matin!
Une rosée abondante mouillait les herbes et les feuilles, cependant la
chaleur commençait à pénétrer dans le bois.
Les deux officiers firent leur apparition peu après; ils étaient suivis
par un petit homme gros, au visage flegmatique, à moitié endormi.
C'était le médecin du régiment.
Il portait d'une main une cruche de terre pleine d'eau à toute
éventualité; sur son épaule gauche se balançait le sac contenant les
instruments de chirurgie et les bandes de pansement. Il était facile de
voir qu'il avait l'habitude de faire des promenades de ce genre, et que
ces courses matinales constituaient le meilleur de son revenu. Chaque
duel lui rapportait huit louis--quatre louis par combattant.
M. von Richter portait l'étui renfermant les pistolets. M. Von Daenhoff
faisait tourner dans sa main une cravache, évidemment pour se donner _du
chic_.
--Pantaleone, dit Sanine à voix basse... si je tombe... tout peut
arriver... prenez dans ma poche un petit paquet... il contient une
fleur... vous remettrez ce paquet à la Signorina Gemma. Vous comprenez?
Vous me le promettez?
Le vieil Italien lui jeta un regard douloureux et branla affirmativement
la tête. Mais Dieu sait s'il avait compris ce que Sanine lui demandait.
Les champions et les témoins échangèrent les saluts d'usage. Seul le
médecin ne fronça même pas les sourcils, il s'assit sur l'herbe en
bâillant d'un ait de dire: «Je ne me soucie guère de ces simagrées de
paladins.»
M. von Richter proposa à M. _Tchibadola_ de choisir le terrain... M.
_Tchibadola_ répondit en remuant avec difficulté la langue:
--Faites comme vous voulez, je regarderai.
M. von Richter se mit alors à l'œuvre. Il découvrit dans la forêt une
éclaircie couverte de fleurs multicolores; il mesura les pas; marqua les
deux points extrêmes par deux morceaux de bois qu'il tailla sur place.
Puis il sortit les pistolets de l'étui, et s'asseyant sur ses talons les
chargea. En un mot il se donna beaucoup de peines, essuyant sans cesse
son visage en sueur avec son mouchoir blanc.
Pantaleone le suivait pas à pas, il avait l'air de souffrir du froid.
Pendant ces préparatifs les deux rivaux se tenaient à distance et
ressemblaient assez à des écoliers en pénitence qui boudent leurs
gouverneurs.
Enfin le moment décisif arriva.
M. von Richter dit alors à Pantaleone, qu'en sa qualité de témoin le
plus âgé, c'est à lui que revenait conformément aux lois du duel, le
devoir, avant de donner le signal du combat un, deux, trois... d'inviter
les champions à la réconciliation.
--Cette proposition n'est jamais acceptée, ajouta l'officier, mais en
accomplissant cette formalité, M. Cipotola dégage en quelque sorte sa
responsabilité. En général, ce devoir incombe au soi-disant «témoin
impartial» mais puisque ce témoin nous fait défaut, je cède avec plaisir
ce privilège à mon honorable collègue.
Pantaleone, qui avait réussi à s'abriter derrière un buisson pour ne pas
voir l'insulteur, ne comprit rien d'abord au discours de M. von Richter,
d'autant plus que le jeune officier l'avait baragouiné en nasillant.
Mais tout à coup il bondit de sa place, s'avança avec agilité, et se
frappant convulsivement la poitrine, il cria d'une voix rauque dans son
langage hybride:
--_A la la la... che bestialita! Deux zeun'-ommes comme ça qué se
battono--perché? Che Diavolo? Andate à casa!_
--Je n'accepte pas la réconciliation, se hâta de dire Sanine.
--Et moi non plus, je ne veux pas de réconciliation dit von Daenhoff.
--Alors donnez le signal: un, deux, trois, dit von Richter à Pantaleone
tout éperdu.
L'Italien retourna en toute hâte derrière son buisson, et de là, courbé
en deux, les yeux à demi fermés, la tête détournée il cria la bouche
grande ouverte: _uno, duo et tre!_
Sanine tira le premier, mais manqua son adversaire, la balle rebondit
avec fracas sur un tronc d'arbre.
Le baron Daenhoff tira tout de suite après Sanine mais
intentionnellement de côté et en l'air.
Il y eut un moment de silence tendu... Personne ne bougea. Pantaleone
poussa un soupir léger.
--Dois-je continuer? demanda Daenhoff.
--Pourquoi avez-vous tiré en l'air? demanda Sanine.
--Cela ne vous regarde pas!
--Vous avez l'intention de tirer en l'air encore une fois? demanda de
nouveau Sanine.
--Peut-être, je n'en sais rien.
--Permettez, permettez, messieurs, dit von Richter: les adversaires
n'ont pas le droit de se parler sur le terrain... c'est contre les
règles...
--Je renonce à mon second coup de pistolet, dit Sanine.
Il jeta l'arme à terre.
--Et moi non plus, je ne veux plus me battre! s'écria Daenhoff en jetant
aussi son pistolet à terre.
--Maintenant, ajouta-t-il, je suis prêt à reconnaître que j'ai eu des
torts l'autre jour.
Après un court moment d'hésitation il tendit d'un geste vague la main
dans la direction de Sanine. Le jeune Russe s'approcha de son adversaire
et lui serra la main.
Les deux jeunes gens se regardèrent avec un sourire sur le visage et
tous deux rougirent.
--_Bravi! Bravi..._ cria comme un fou Pantaleone en battant des mains,
et il courut frémissant au buisson, tandis que le médecin, qui était
resté de côté assis sur un tronc renversé, se leva, vida la cruche, et
se dirigea d'un pas indolent vers la route.
--L'honneur est satisfait, et le duel est fini! déclara von Richter.
--_Fuori_ (Fora!) cria encore Pantaleone par réminiscence de ses anciens
rôles.
Après avoir échangé des saluts avec messieurs les officiers et être
remonté en voilure, Sanine, s'il n'éprouva pas un sentiment de plaisir,
se sentit tout au moins plus léger, comme après une opération
chirurgicale. Mais en même temps une autre impression le bouleversa,
vive comme un sentiment de honte. Ce duel dans lequel il venait de jouer
un rôle, lui apparut comme quelque chose de faux, de conventionnel, de
banal, une plaisanterie d'étudiant et d'officier. Il pensa au médecin
flegmatique et se rappela comme il avait souri en les voyant, lui et le
baron Daenhoff, après le duel, presque bras dessus, bras dessous... Il
revit Pantaleone payant à ce même médecin les quatre louis... Non, non,
tout cela n'était pas beau!
Sanine se sentait un peu honteux. Pourtant comment aurait-il pu agir
autrement? Pas moyen de laisser l'impertinence du jeune officier
impunie? Il ne lui convenait pourtant pas de se conduire comme Kluber?
Il avait pris la défense de Gemma... Il l'avait vengée... Oui, oui...
Tout de même son âme était trouble, un peu honteuse.
Quant à Pantaleone, il triomphait! Un sentiment d'orgueil s'était tout à
coup emparé de lui. Un général victorieux ne regarde pas autour de lui
avec plus de satisfaction!
La conduite de Sanine pendant le duel le grisait d'enthousiasme. Il le
proclamait un héros! Il ne voulait entendre ni les protestations ni les
instances du jeune homme. Il le comparait à un monument de marbre et de
bronze--à la statue du commandeur dans le _Festin de Pierre_.
Il avouait que lui, Pantaleone, avait ressenti un peu d'émotion.
--Mais moi, je suis un artiste, j'ai un tempérament nerveux, mais
vous!..--Vous êtes un fils des neiges et des rochers de granit!
Sanine ne savait plus qu'imaginer pour calmer l'artiste qui s'exaltait
de plus en plus.
Tout près de l'endroit où deux heures auparavant ils avaient rencontré
Emilio, ils le virent tout à coup surgir de derrière les arbres.
L'enfant, agitant un chapeau en l'air, avec des cris de joie, courut en
bondissant jusqu'à la voiture, et au risque de tomber sous les roues,
sans attendre que les chevaux fussent arrêtés, sauta par-dessus la
portière dans le landau, et se serrant contre Sanine s'écria d'une
haleine:
--Vous vivez?... Vous n'êtes pas blessé... Pardonnez-moi... je ne vous
ai pas obéi... je ne suis pas retourné à Francfort... c'était plus fort
que moi... Je vous ai attendu ici... Racontez-moi comment cela s'est
passé?... Vous l'avez tué?
Sanine eut de la peine à calmer l'éphèbe et à le faire asseoir près de
lui.
Pantaleone avec une grande volubilité et un plaisir évident, détailla
par le menu tous les incidents du duel, et il n'oublia pas de comparer
Sanine au monument de bronze et à la statue du Commandeur! Puis il se
leva, et, les pieds écartés pour ne pas perdre l'équilibre, les bras
croisés sur sa poitrine, avec un regard hautain jeté par-dessus
l'épaule, il représenta le commandeur Sanine.
Emilio écoutait dévotement, interrompant parfois le récit par une
exclamation, ou se levant d'un élan pour embrasser son héroïque ami.
La voiture roula sur le pavé de Francfort et stoppa enfin devant l'hôtel
de Sanine.
Il gravissait le deuxième étage accompagné de ses deux amis, lorsque
tout à coup de la pénombre du couloir surgit à pas pressés une femme, le
visage voilé. Elle fit une pause devant Sanine, eut un léger balancement
de tout le corps, poussa un soupir haletant, et courut dans la rue où
elle disparut au grand étonnement du garçon d'hôtel, qui déclara que
«cette dame avait attendu pendant plus d'une heure le retour de
Monsieur.»
Bien que l'apparition fût très rapide, Sanine avait reconnu Gemma. Il
avait distingué les yeux de la jeune fille sous l'épais tissu de soie du
voile couleur de cannelle.
--Est-ce que Fraülein Gemma se doutait de quelque chose?... demanda-t-il
en allemand d'un air mécontent à Emilio et à Pantaleone qui étaient
toujours sur ses talons.
Emilio rougit et se troubla.
--J'ai été obligé de tout lui avouer, dit-il. Elle avait deviné... et je
n'ai pas pu me taire... Et qu'est-ce que cela fait maintenant puisque
tout a si bien tourné, et qu'elle vous a vu en bonne santé, sain et
sauf?
Sanine se détourna.
--Cela n'empêche pas que vous êtes deux grands bavards, ajouta-t-il d'un
ton de dépit.
Il entra dans son appartement et s'assit sur une chaise.
--Ne vous fâchez pas, je vous en prie? implora Emilio.
--Bon, je ne me fâcherai pas.
Sanine en effet n'était pas bien fâché... et au fond de son cœur il ne
pouvait pas souhaiter que Gemma ne sût rien de ce qui s'était passé.
--Bien... bien... c'est assez s'embrasser... Laissez-moi seul... J'ai
besoin de dormir... je suis fatigué.
--C'est une excellente idée, s'écria Pantaleone... Vous avez bien gagné
votre repos, noble signore! Allons-nous-en, Emilio, sur la pointe des
pieds! Chut!...
En disant qu'il voulait dormir, Sanine cherchait un prétexte pour se
débarrasser de ses deux compagnons, mais dès qu'il fut seul, il
ressentit réellement une grande fatigue dans tous les membres. La nuit
précédente il n'avait pas fermé l'œil. Il se jeta sur son lit et
s'endormit tout de suite profondément.
XXIII
Il dormit plusieurs heures sans se réveiller. Puis il rêva qu'il se
battait de nouveau en duel et cette fois avec M. Kluber. Mais au-dessus
de la tête de son rival, il aperçut sur un arbre un perroquet, et ce
perroquet avait la tête de Pantaleone, et répétait d'un ton nasillard:
toc, toc, toc! Toc, toc, toc!
--Toc, toc, toc, entendit nettement cette fois Sanine.
Il ouvrit les yeux et leva la tête... On frappait à sa porte.
--Entrez, cria-t-il.
Le garçon annonça qu'une dame tenait absolument à le voir.
«Gemma!» pensa Sanine...
Ce ne fut pas Gemma, mais sa mère qui entra.
Frau Lénore se laissa choir sur une chaise et fondit en larmes.
--Qu'avez-vous, ma bonne, ma chère madame Roselli? demanda Sanine.
Il s'assit près d'elle effleurant ses mains d'une pression amicale.
--Qu'est-il arrivé? Calmez-vous, je vous en prie.
--Monsieur Dmitri, je suis très... très malheureuse!
--Vous êtes malheureuse?
--Oh! bien malheureuse! Et pouvais-je m'y attendre?... C'est arrivé tout
à coup... Comme un éclair dans le ciel bleu...
Elle respirait péniblement.
--Mais qu'est-il arrivé? Dites-le moi? Voulez-vous un verre d'eau?
--Non, je vous remercie.
Frau Lénore passa son mouchoir sur ses yeux et se remit à pleurer.
--Je sais tout... tout... dit-elle.
--Tout? Que voulez-vous dire?
--Tout ce qui s'est passé aujourd'hui... J'en connais aussi la cause!
Vous avez agi très noblement... Mais quel malheureux concours de
circonstances!... Ce n'est pas pour rien que j'étais contre cette course
à Soden...
Frau Lénore ne s'était nullement opposée à cette partie de plaisir, mais
en ce moment il lui parut qu'elle avait eu des pressentiments.
--Je viens chez vous parce que je vous tiens pour un homme plein de
noblesse et un ami, bien que je ne vous connaisse que depuis cinq
jours... Mais je suis veuve... je suis seule... ma fille...
Les larmes étouffèrent la voix de la vieille femme.
Sanine ne savait que penser de cette ouverture.
--Votre fille?... dit-il.
--Ma fille Gemma, dit avec une sorte de gémissement madame Roselli, sans
retirer de sa bouche son mouchoir tout imprégné de larmes,--ma fille m'a
déclaré aujourd'hui qu'elle ne veut plus de M. Kluber pour fiancé, et
qu'aujourd'hui même je dois communiquer sa décision à M. Kluber.
Sanine ne put réprimer un léger tressaillement... Il ne s'attendait pas
à cette nouvelle.
--Sans parler, continua Frau Lénore, que c'est une honte pour la
famille, que jamais chose pareille ne s'est vue en ce monde: une fiancée
rompre avec son fiancé!... Mais pour nous tous, monsieur Dmitri, c'est
la ruine...
Frau Lénore roula soigneusement son mouchoir en un tout petit peloton,
comme si elle voulait y enfermer toute sa douleur.
--Nous ne pouvons plus vivre avec ce que rapporte le magasin,
continua-t-elle... et M. Kluber est très riche... et il sera encore plus
riche!... Et pourquoi ne veut-elle plus de lui? Parce qu'il n'a pas pris
la défense de sa fiancée?... J'admets que ce n'est pas très joli... Mais
M. Kluber est un civil... il n'a jamais été étudiant... et en sa qualité
de négociant sérieux il devait mépriser une légère gaminerie d'un petit
officier, qu'il ne connaît même pas... Et que voyez-vous là
d'outrageant, monsieur Dmitri?
--Permettez, Frau Lénore, je serais en droit de penser que vous m'en
voulez?...
--Je ne vous en veux nullement, non! Non, c'est tout autre chose; comme
tous les Russes, vous êtes militaire...
--Pardon, je ne le suis pas du tout.
--Vous êtes un étranger, un touriste... Je vous suis très
reconnaissante, continua madame Roselli sans écouter Sanine.
Elle avait des suffocations, gesticulait en tous sens... déroula de
nouveau son mouchoir et s'essuya le nez. Rien qu'à la façon dont elle
exprimait son chagrin, il était facile de reconnaître qu'elle n'était
pas née sous un climat du Nord.
--Et comment M. Kluber pourrait-il faire du commerce s'il avait des
duels avec ses clients? C'est déraisonnable de le lui demander!... Et
c'est à moi maintenant de le congédier! Mais de quoi allons-nous vivre?
Autrefois nous étions seuls à faire la pâte de guimauve et le nougat aux
pistaches... à présent tous les confiseurs font de la pâte de guimauve!
Songez à tout ce qu'on dira de votre duel dans la ville... Peut-on
cacher un pareil esclandre!... Et avec cela un mariage rompu! Mais c'est
un véritable scandale, un véritable scandale! Gemma est une belle jeune
fille,--elle m'aime beaucoup, mais elle est républicaine et volontaire,
elle brave l'opinion... Vous seul vous pouvez avoir de l'influence sur
elle...
Sanine fut encore plus étonné.
--Moi, Frau Lénore?
--Oui, il n'y a que vous, que vous seul qui puissiez lui faire entendre
raison... C'est pourquoi je suis venue vous voir... C'est la seule chose
qu'il me reste à faire... Vous êtes savant, vous êtes brave... Vous avez
pris sa défense... elle croira tout ce que vous direz... Elle _doit_
vous écouter... Vous avez risqué votre vie pour elle!... Vous lui
montrerez qu'elle va tous nous ruiner, à commencer par elle-même... Vous
le lui ferez voir clairement... Vous avez déjà sauvé mon fils!... Vous
sauverez aussi ma fille!... C'est Dieu lui-même qui vous a envoyé ici...
Je suis prête à vous demander cette grâce à genoux.
Frau Lénore se souleva à demi sur sa chaise comme pour se jeter à
genoux.
Sanine la retint.
--Frau Lénore! de grâce!... Que faites-vous?
Elle saisit convulsivement les mains du jeune homme.
--Vous me promettez?
--Mais, Frau Lénore, un moment... comment voulez-vous...?
--Non, promettez-moi? Vous ne voulez pas que je meure ici, à cette
place, à vos pieds?
Sanine ne savait plus où il en était. Pour la première fois de sa vie il
se trouvait aux prises avec le sang italien en ébullition.
--Je ferai tout ce que vous voudrez, dit-il. Je parlerai à Fraülein
Gemma.
Frau Lénore poussa un cri de joie.
--Mais, bien entendu, je ne garantis pas le résultat de l'entrevue!
ajouta Sanine.
--Oh! ne me refusez pas votre aide... Ne me la refusez pas, dit Frau
Lénore d'une voix suppliante... J'ai votre promesse! Le résultat ne peut
être que bon... En tout cas, moi je n'y peux plus rien... _moi_, elle ne
m'écoute plus.
--Elle vous a déclaré catégoriquement qu'elle ne veut plus épouser M.
Kluber? demanda Sanine, après un instant de silence.
--Elle a tranché la question comme avec un couteau... Elle est tout le
portrait de son père Giovanni Battista... Elle est terrible!
--Terrible?--Fraülein Gemma?...
--Oui, oui... mais en même temps elle est un ange... Elle vous
écoutera... Vous allez venir, bientôt, n'est-ce pas?... Oh! mon cher
ami, oh! mon ami russe!
Frau Lénore se leva impétueusement et avec le même élan saisit la tête
du jeune homme.
--Recevez la bénédiction d'une mère, et donnez-moi de l'eau!...
Sanine présenta à madame Roselli un verre d'eau, lui promit sur son
honneur qu'il s'empresserait de la rejoindre, la reconduisit jusqu'à la
rue, et revenu dans la chambre, se laissa aller à tout son étonnement.
«Voilà la vie qui commence à tourbillonner, pensa-t-il... Et quel
tourbillon... la tête me tourne!»
Il ne chercha pas à s'analyser ni à démêler ce qui se passait en lui.
«Quelle journée! murmurèrent involontairement ses lèvres!... Sa mère dit
qu'elle est terrible!... Et c'est moi qui dois lui donner des
conseils... Et quels conseils?...»
La tête lui tournait littéralement... Et au-dessus de ce tourbillon de
sensations si diverses, de ces lambeaux de pensées qui l'obsédaient,
planait sans cesse l'image de Gemma, cette image qui s'était gravée pour
toujours dans sa mémoire pendant cette chaude nuit, troublée par
l'électricité, à cette sombre fenêtre, sous la clarté des étoiles
fourmillantes!
XXIV
Sanine s'approcha de la maison de madame Roselli d'un pas indécis. Il
éprouvait des palpitations violentes; il sentait et entendait même
nettement le battement de son cœur contre les côtes.
Qu'allait-il dire à Gemma? Comment entamerait-il la conversation?
Il fit le tour de la maison au lieu d'entrer par la confiserie. Dans
l'étroite antichambre il rencontra Frau Lénore. Elle fut très contente
et en même temps remplie d'appréhension.
--Je vous ai attendu, attendu!... dit-elle à voix basse... serrant les
mains du jeune homme dans ses deux mains tour à tour... Allez dans le
jardin... elle y est... N'oubliez pas que j'ai mis en vous tout mon
espoir!
Sanine entra dans le jardin.
Gemma était assise sur un banc dans une allée. Elle triait d'une grande
corbeille de cerises les fruits les plus mûrs et les mettait dans une
assiette.
Le soleil était à son déclin. Il était six heures passées, et dans les
larges rayons obliques dont le soleil inondait le jardin, il entrait
plus de pourpre que d'or.
Parfois, comme à mi-voix, et sans hâte, les feuilles murmuraient entre
elles, et des abeilles retardataires bourdonnaient, voletant d'une fleur
à l'autre; au loin, une tourterelle roucoulait son chant monotone et
infatigable.
Gemma était coiffée du même chapeau rond qu'elle avait mis pour aller à
Soden.
Elle regarda Sanine à l'abri de l'aile repliée du chapeau et se pencha
de nouveau sur sa corbeille.
En s'approchant de Gemma, Sanine ralentissait involontairement le pas,
et, pour l'aborder, il ne trouva que cette question:
--Pourquoi faites-vous un triage parmi ces cerises?
La jeune fille ne se pressa pas de répondre.
--Ces cerises-là sont plus mûres, dit-elle enfin, nous les réservons
pour les confitures, les autres serviront pour les tartelettes. Vous
savez bien... ces tartelettes saupoudrées de sucre que nous vendons.
Gemma baissa encore plus la tête, tandis que sa main droite restait en
l'air entre la corbeille et l'assiette, et tenait deux cerises.
--Me permettez-vous de m'asseoir à côté de vous? demanda Sanine.
--Volontiers.
La jeune fille fit un peu de place et Sanine s'assit près d'elle.
«Comment vais-je commencer? pensa le jeune homme.» Mais Gemma le tira
d'embarras.
--Vous vous êtes battu en duel aujourd'hui? dit-elle vivement.
Elle leva vers lui son beau visage qui s'enflamma de honte... Mais
quelle reconnaissance intense éclatait dans ses yeux!
--Et vous semblez si calme! ajouta-t-elle. Le danger n'existe donc pas
pour vous?
--Mais je n'ai couru aucun danger... Tout s'est passé le plus simplement
du monde...
Gemma leva le doigt et le passa devant ses yeux de droite à gauche et de
gauche à droite. C'est un geste italien.
--Non! non! ne dites pas cela! Vous ne me donnerez pas le change!
Pantaleone m'a tout raconté.
--Et vous croyez à cette histoire?... Ne m'a-t-il pas comparé à la
statue du Commandeur?
--Ses expressions sont peut-être ridicules; mais ses sentiments et votre
conduite ce matin ne le sont pas... Et tout cela pour moi... pour moi...
Je ne l'oublierai jamais.
--Je vous assure, Fraülein Gemma...
--Non, je ne l'oublierai jamais, continua-t-elle, en appuyant sur chaque
syllabe.
Elle attacha de nouveau son regard sur le jeune homme, puis détourna la
tête.
Il ne voyait en cet instant que son profil pur, et il lui parut qu'il
n'avait encore rien vu d'aussi beau, ni ressenti ce qu'il éprouvait en
ce moment.
«Et ma promesse?» se dit-il.
--Fraülein Gemma, reprit-il après un instant d'hésitation.
--Eh bien?
Elle ne tourna pas la tête de son côté, mais continua de trier les
cerises... Elle les prenait délicatement du bout des doigts par la
queue, en écartant soigneusement les feuilles.
Mais que de confiance caressante elle mettait dans ces deux mots: «Eh
bien?»
--Votre mère ne vous a rien dit au sujet...?
--Au sujet...?
--Sur mon compte?
Gemma versa tout à coup les cerises dans la corbeille.
--Elle vous a parlé? demanda la jeune fille.
--Oui.
--Que vous a-t-elle dit?
--Elle m'a dit que vous... que vous... que vous aviez subitement décidé
de changer... vos intentions...
Gemma inclina de nouveau la tête... tout son visage disparut sous son
chapeau; on ne voyait plus que son cou souple et délicat, comme la tige
d'une fleur.
--Quelles intentions?
--Vos intentions... au sujet... de votre avenir...
--Vous voulez dire au sujet de M. Kluber?
--Oui.
--Maman vous a dit que je ne désire pas devenir la femme de M. Kluber?
--Oui!
Gemma, en bougeant, imprima une secousse au banc, la corbeille pencha et
se renversa... quelques cerises roulèrent dans l'allée... Une, deux
minutes passèrent en silence.
--Pourquoi vous a-t-elle dit cela?
Sanine ne voyait toujours que le col de Gemma et l'ondulation plus
rapide de sa poitrine.
--Pourquoi votre mère m'a dit cela?... Mais elle pense que, puisque nous
sommes maintenant des amis... et que vous m'honorez de votre confiance,
je peux vous donner un bon conseil... et que vous m'écouterez...
Les bras de Gemma glissèrent sur ses genoux... Elle se mit à chiffonner
les plis de sa robe...
--Quel conseil me donnez-vous? demanda-t-elle après un moment d'attente.
Sanine remarqua que les doigts de Gemma tremblaient sur ses genoux et
qu'elle chiffonnait sa robe pour dissimuler ce tremblement...
Il posa doucement sa main sur les doigts pâles et tremblants de la jeune
fille.
--Gemma, dit-il, pourquoi ne me regardez-vous pas?
Elle rejeta à l'instant son chapeau en arrière sur sa nuque, et leva sur
Sanine ses yeux confiants et pleins de gratitude, comme quelques
instants auparavant.
Elle attendait les paroles du jeune homme... Mais, devant ce visage
sincère, Sanine se troubla, il se sentit ébloui. Un chaud reflet du
soleil du soir illuminait cette jeune tête italienne, et l'expression de
ce visage était plus lumineuse, plus éclatante que la lumière même.
--Je suivrai votre conseil, monsieur Dmitri, dit-elle avec un faible
sourire, et en relevant imperceptiblement les sourcils: mais quel
conseil me donnez-vous?
--Quel conseil?... Votre mère croit que de refuser M. Kluber uniquement
pour la raison qu'il n'a pas fait preuve de courage l'autre jour...
--Pour cette raison uniquement? dit Gemma...
Elle se pencha en avant, ramassa la corbeille pour la poser sur le banc
à côté d'elle.
--Mais qu'en tout cas, retirer votre main n'est pas raisonnable... C'est
une résolution dont il faut bien calculer toutes les conséquences...
Enfin, l'état de vos affaires impose, à ce qu'il paraît, des obligations
à chaque membre de la famille...
--Tout cela, c'est l'opinion de maman... Je connais cela... Ce sont ses
paroles... Mais vous.. quelle est votre opinion?
--Mon opinion?...
Sanine ne put continuer, il sentait que son gosier se serrait et qu'il
étouffait.
--Je crois aussi... commença-t-il avec effort.
Gemma se redressa.
--Vous aussi? Vous croyez aussi...?
--Oui... c'est-à-dire...
Sanine, en dépit de ses efforts, ne put articuler un mot de plus.
--C'est bien, dit Gemma; si vous, comme ami, vous me donnez le conseil
de changer ma résolution... c'est-à-dire de revenir à mon intention
d'autrefois... alors, je réfléchirai...
Elle ne savait plus ce qu'elle faisait, et commença à remettre dans la
corbeille les cerises qu'elle avait triées à part dans l'assiette.
--Maman espère que je vous écouterai... En effet... peut-être que je
suivrai votre conseil...
--Mais, permettez, Fraülein Gemma, j'aurais voulu savoir d'abord quelles
sont les raisons qui vous ont poussée...
--Je suivrai votre conseil, continua Gemma.
Ses sourcils se froncèrent, ses joues pâlirent; elle se mordilla la
lèvre inférieure.
--Vous avez tant fait pour moi que je dois faire ce que vous me
conseillez... je dois accepter votre volonté... Je dirai à maman que je
veux réfléchir encore... Mais voici maman qui arrive à propos!...
En effet, Frau Lénore apparaissait sur le seuil de la porte de la maison
ouvrant sur le jardin. Elle se mourait d'impatience; elle ne tenait plus
en place. D'après ses calculs, Sanine devait depuis longtemps avoir
terminé ses explications avec Gemma, bien qu'en réalité la conversation
n'eût pas encore duré un quart d'heure.
--Non, non, de grâce, ne dites rien pour le moment à votre mère, s'écria
Sanine avec une sorte d'effroi... Attendez... je vous dirai... je vous
écrirai... et jusque-là ne prenez pas de décision... attendez ma
lettre...
Il serra vivement la main de Gemma et se leva d'un bond. Au grand
étonnement de Frau Lénore, il passa devant elle, leva son chapeau en
murmurant des paroles incompréhensibles et disparut.
Madame Roselli s'approcha de sa fille.
--Je t'en prie, Gemma, explique-moi...?
La jeune fille, pour toute réponse, se leva et embrassa sa mère.
--Chère maman, voulez-vous, s'il vous plaît, attendre ma réponse encore
un peu de temps... pas longtemps, jusqu'à demain... Je vous en prie...
Jusqu'à demain vous ne me direz plus rien? Oh!...
Gemma fondit soudainement en larmes de joie, si spontanées, qu'elle-même
ne les sentit pas venir.
Frau Lénore devint de plus en plus perplexe: Gemma pleurait et son
visage n'était pas triste mais plutôt joyeux.
--Qu'as-tu? demanda-t-elle. Toi qui ne pleures jamais... qu'as-tu
aujourd'hui...
--Ce n'est rien, maman, ce n'est rien!... Mais soyez patiente! Nous
devons attendre toutes les deux. Ne m'interrogez pas jusqu'à demain...
Dépêchons-nous de trier ces cerises avant que le soleil soit couché...
--Et tu seras raisonnable?
--Oh! je suis très raisonnable.
Gemma branla significativement la tête.
Elle se mit en devoir d'attacher les petits bouquets de cerises en les
tenant de façon à masquer son visage rougissant.
Elle n'essuya pas ses larmes qui avaient séché d'elles-mêmes.
XXV
Sanine rentra chez lui en courant.
Il sentait que c'était seulement lorsqu'il se serait retrouvé seul en
présence de lui-même, qu'il pourrait enfin démêler ses sensations et
comprendre ce qu'il voulait.
En effet, dès qu'il se trouva seul dans sa chambre, à peine fut-il assis
devant sa table à écrire, qu'il plongea son visage dans ses mains et
s'écria: «Je l'aime, je l'aime follement!» et toute son âme s'enflamma
comme un tison qu'on vient de dégager de la cendre qui le recouvrait.
Au bout d'un instant il ne pouvait plus comprendre comment il avait pu
se trouver à côté d'elle... lui parler, et ne pas sentir qu'il adore le
bord même de sa robe, qu'il est tout prêt, comme disent les jeunes gens,
à «mourir à ses pieds!»
Ce dernier rendez-vous dans le jardin avait décidé de son sort.
Maintenant, en songeant à elle, il ne la voyait plus les cheveux épars,
sous la clarté des étoiles; il la voyait assise sur le banc, rejetant
vivement son chapeau en arrière pour le regarder avec cette confiance
absolue... et le frisson, le désir de l'amour courait dans toutes les
veines du jeune homme.
Il se rappela la rose qu'il portait dans sa poche depuis trois jours, il
la prit dans ses mains et la porta à ses lèvres avec une telle fièvre
d'ardeur qu'involontairement il se renfrogna de souffrance.
Il ne pouvait plus ni raisonner, ni penser, ni prévoir, il se détacha de
tout son passé et fit un saut en avant; il abandonna la rive triste de
sa vie solitaire de garçon pour plonger dans un fleuve brillant, joyeux,
puissant--et il se sent heureux, il ne veut pas savoir où ce fleuve le
portera, ni si le courant ne le brisera peut-être pas contre un rocher!
Les ondes calmes de la romance d'Uhland, dont il se berçait il n'y a pas
longtemps, ont fait place à des vagues puissantes et impétueuses! Ces
vagues dansent, courent en avant et l'emportent dans leur tourbillon.
Sanine prit une feuille de papier, et sans la moindre rature, d'un trait
de plume, écrivit la lettre suivante:
«Chère Gemma!
»Vous savez quel conseil j'étais chargé de vous donner; vous connaissez
le vœu de votre mère et vous savez ce qu'elle attendait de moi,--mais ce
que vous ne savez pas, et ce que je dois vous dire maintenant, c'est que
je vous aime, je vous aime de toute la passion d'un cœur qui aime pour
la première fois! Ce feu est descendu si soudainement et avec une telle
violence que je ne trouve pas de paroles! Quand votre mère est venue me
voir, ce feu ne faisait encore que couver dans mon cœur,--sans quoi mon
devoir d'honnête homme m'aurait fait refuser de me charger de la mission
qu'elle m'a confiée... L'aveu que je vous fais est l'aveu d'un honnête
homme... Vous devez savoir qui vous avez devant vous--entre nous il ne
doit pas exister de malentendus. Vous voyez que je ne suis pas capable
de vous donner un conseil... Je vous aime, je vous aime, je vous
aime--et cet amour remplit seul mon cerveau, mon cœur!!
»DMITRI SANINE.»
Le jeune homme plia la lettre et la cacheta. Il allait sonner pour le
garçon lorsqu'il se ravisa:
«Non, ce ne serait pas adroit. Si je pouvais envoyer ma lettre par
Emilio?»
Pourtant il ne pouvait pas aller chercher Emilio dans le magasin de M.
Kluber au milieu des autres employés? D'ailleurs il faisait déjà nuit et
le jeune garçon devait être rentré chez lui.
Tout en se livrant à ces réflexions, Sanine prit son chapeau et sortit
de l'hôtel; il enfila une rue puis une autre, et à sa grande joie
aperçut Emilio. Un portefeuille sous le bras, un rouleau de papier à la
main, le jeune enthousiaste pressait le pas pour rentrer chez lui.
«Il est donc vrai que tous les amoureux ont leur étoile!» pensa Sanine,
et il appela le jeune homme.
Emilio se retourna et courut au-devant de son ami.
Sanine lui remit la lettre et lui expliqua à qui il devait la porter.
Emilio l'écouta très attentivement.
--Personne ne doit le savoir? demanda-t-il en prenant un air mystérieux
et significatif.
--C'est ça, mon petit ami, répondit Sanine un peu confus.
Il tapota la joue d'Emilio.
--S'il y a une réponse, vous me l'apporterez, n'est-ce pas? Je resterai
chez moi.
--Comptez sur moi! dit gaîment Emilio, et il s'éloigna rapidement.
En route il se retourna et fit encore un signe de tête.
Sanine rentra dans sa chambre, et sans allumer la bougie, se jeta sur le
canapé, joignit les mains derrière la tête, et s'abandonna aux
sensations du premier amour, qu'il n'est pas utile de décrire ici; celui
qui les a ressenties connaît leurs tourments et leur volupté; à celui
qui ne les connaît pas, on ne saurait les faire deviner.
La porte s'entrouvrit et laissa passer la tête d'Emilio:
--J'apporte une réponse... dit-il à voix basse... La voici...
Il agita une lettre au-dessus de sa tête.
Sanine s'élança de son canapé et arracha la lettre des mains d'Emilio.
La passion dominait entièrement le jeune homme. Il n'était plus capable
de songer aux convenances, ni de garder le secret de son amour... S'il
avait été susceptible de réflexion, il se serait contenu devant cet
enfant, le frère de Gemma.
Il s'approcha de la fenêtre, et à la lumière du réverbère qui se
trouvait en face de la fenêtre, il lut les lignes suivantes:
«Je vous prie, je vous implore _de ne pas venir chez nous demain, et de
ne pas vous montrer chez nous de toute la journée_. Il le faut, il le
faut absolument.--Après, tout sera décidé... Je sais que vous ne me
désobéirez pas, parce que... Gemma.»
Sanine relut deux fois ce billet. Oh! que l'écriture de Gemma lui parut
belle et touchante!...
Après quelques instants de réflexion il appela à haute voix Emilio, qui,
pour témoigner de sa discrétion, s'était tourné du côté du mur qu'il
lacérait du bout de son ongle.
--Que désirez-vous? dit le jeune homme en courant vers Sanine.
--Ecoutez-moi, mon cher ami.
--Monsieur Dmitri, interrompit Emilio d'une voix suppliante; pourquoi ne
me dites-vous pas: _tu_?
Sanine se mit à rire.
--Bien, bien... Écoute, mon cher petit ami... _Là-bas_, tu me
comprends?... Tu diras que je ferai tout ce qu'on me demande... Et
toi... Qu'est-ce que tu fais, demain?
--Ce que je fais? Rien. Mais je ferai tout ce que vous voudrez.
--Eh bien, si tu le peux, viens ici de bonne heure... Et nous nous
promènerons ensemble jusqu'au soir dans la campagne... Cela te va-t-il?
Emilio fit des sauts de joie.
--Mais peut-il y avoir quelque chose de plus délicieux en ce monde? Me
promener avec vous... Mais c'est parfait!... Pour sûr, je viendrai!...
--Et si l'on ne te laisse pas venir?
--On me laissera...
--Écoute!... Ne dis pas là-bas que je t'ai invité pour toute la
journée...
--À quoi bon dire cela?... Je viendrai sans en souffler mot à
personne... Le grand mal!
Emilio embrassa Sanine avec effusion et partit...
Sanine arpenta longtemps sa chambre et se coucha tard.
Il se livra de nouveau à ces sentiments doux et pénibles à la fois, à
ces ivresses joyeuses qui assaillent à la veille d'une nouvelle vie.
Sanine était fort content d'avoir eu l'idée d'inviter Emilio à passer la
journée avec lui. Le jeune garçon ressemblait à sa sœur.
--Il me la rappellera! pensa Sanine.
Ce qui frappait le plus Sanine, c'était le brusque changement qui
s'était opéré en lui. Il lui semblait qu'il avait toujours aimé
Gemma--et de ce même amour qu'il éprouvait en ce jour.
XXVI
Le lendemain à huit heures du matin, Emilio se présenta chez Sanine,
tenant Tartaglia en laisse. Il n'aurait pas pu se montrer plus exact
s'il était né de parents teutons.
Il avait fait un conte à sa famille en déclarant qu'il se promènerait
avec Sanine jusqu'au déjeuner et qu'ensuite il irait au magasin.
Pendant que Sanine s'habillait, Emilio commença, avec hésitation, il est
vrai, à lui parler de Gemma et de sa brouille avec Kluber, mais Sanine
ne releva pas ces remarques et parut mécontent. Emilio prit alors un air
entendu, pour montrer qu'il comprenait pourquoi il ne faut pas toucher
légèrement à cette importante question, et ne se permit aucune allusion,
seulement affectant de temps en temps des mines réservées et même
graves.
Après avoir pris le café, les deux amis se mirent en route, à pied, pour
Hausen, un petit village, situé à peu de distance de Francfort et
entouré de forêts. De la, on découvre toute la chaîne du Taunus.
Le temps était beau, le soleil brillait, flamboyait, mais ne rôtissait
pas... Un vent frais bruissait avec vivacité dans le feuillage vert. Sur
la terre passait lestement et sans rencontrer d'obstacle l'ombre de
grands et hauts nuages arrondis.
Les jeunes gens furent bientôt hors de l'enceinte de la ville, et
avancèrent rapidement et gaîment sur la route soigneusement entretenue.
Ils dévièrent dans les bois, où ils marchèrent pendant longtemps à
l'aventure; puis ils firent un copieux déjeuner chez un traiteur au
village. Ensuite ils s'amusèrent à grimper les pentes de la montagne,
admirant les points de vue et prenant plaisir à jeter en bas des
pierres, trouvant très drôle de les voir rouler et rebondir comme des
lapins; ils continuèrent cet exercice jusqu'à ce qu'un promeneur qui
passait au-dessous d'eux se mît à les injurier d'une voix forte et
vibrante.
Après ils s'allongèrent sur la mousse courte et sèche d'un jaune
violacé, puis ils burent de la bière chez un autre traiteur, ensuite ils
se mesurèrent à un steeple-chase, pariant à qui irait le plus vite et
sauterait le plus haut.
Ils découvrirent un écho et entrèrent en conversation avec lui, puis ils
se mirent à chanter et à jouer à cache-cache en s'appelant par des cris.
Ils luttèrent ensemble, cassèrent des branches, ornèrent leurs chapeaux
de feuilles de fougère et esquissèrent même des pas de danses.
Tartaglia prenait part à ces ébats selon ses moyens et ses capacités; il
ne lançait pas des pierres, mais il courait après et se roulait à leur
suite comme une toupie; il hurlait quand les jeunes gens chantaient, et
même pour leur tenir compagnie, il but de la bière avec un dégoût
manifeste. Il tenait ce talent d'un étudiant allemand à qui il avait
appartenu dans le temps. D'ailleurs, il n'obéissait guère à Emilio,
beaucoup moins qu'à son véritable maître Pantaleone; ainsi quand Emilio
lui disait de «parler» ou de «lire», il se contentait de remuer la queue
et de tirer la langue en trompette.
Les jeunes gens avaient pourtant trouvé le loisir d'aborder des sujets
philosophiques. Au début de la promenade, Sanine, en sa qualité d'aîné
et d'homme raisonnable, avait amené la conversation sur la nature du
fatum et l'objet de la mission de l'homme sur la terre, mais l'entretien
ne resta pas longtemps à ce diapason.
Emilio trouva plus intéressant d'interroger son ami sur la Russie, lui
demandant comment on s'y battait en duel, s'il y avait de belles femmes
en Russie, si le russe est une langue facile à apprendre, et quelles
impressions il avait ressenties au moment où l'officier l'avait visé?
Sanine, de son côté, questionna le jeune homme sur sa mère, sur son
père, sur leurs affaires de famille en général, s'efforçant de ne pas
mentionner le nom de Gemma mais pensant à elle tout le temps.
À vrai dire, ce n'est pas à Gemma elle-même qu'il pensait, mais au
lendemain, à ce lendemain inconnu qui devait lui apporter le bonheur, le
bonheur idéal, suprême!
Il lui semblait qu'une gaze fine, légère, s'étendait sur son horizon
intellectuel, et derrière cette gaze qui flotte mollement, il sent... il
sent la présence d'un jeune visage divin, immobile, avec un sourire
caressant sur ses lèvres, et les paupières baissées, pour simuler la
sévérité... Et ce visage n'est pas le visage de Gemma, c'est le bonheur
lui-même!...
Enfin son heure sonne! Le rideau se lève, les lèvres s'entr'ouvrent, les
paupières se lèvent, la divinité apparaît, et une lumière radieuse, et
la joie, l'extase infinie...
Il pense à ce jour de demain et son âme se noie de nouveau dans
l'angoisse de l'attente frémissante.
Mais cette attente et cette angoisse ne l'empêchent en rien... ne
l'empêchent ni de dîner bien avec Emilio dans un troisième restaurant...
Et ce n'est que par instants que jaillit en lui comme un éclair cette
idée: «Si quelqu'un savait!!»
L'attente ne l'a pas empêché non plus de jouer avec Emilio au cheval
fondu... en plein air, au milieu d'un pré. Aussi quelle ne fut pas la
mortification de Sanine, lorsque, les jambes écartées et volant comme un
oiseau par-dessus le dos d'Emilio accroupi, il se retourna aux
aboiements furieux de Tartaglia, et aperçut au bord du pré deux
officiers; il reconnut d'emblée son adversaire de la veille et son
témoin, MM. Daenhoff et von Richter.
Les officiers, le monocle à l'œil, le regardèrent et sourirent...
Sanine se redressa aussitôt, et se détournant s'empressa de remettre
vivement son pardessus en invitant Emilio à suivre son exemple, et tous
les deux se remirent immédiatement en route.
Il était tard, lorsqu'ils rentrèrent à Francfort.
--On va bien me gronder, dit Emilio à Sanine en prenant congé de lui,
mais, tant pis! Quelle délicieuse journée j'ai passée avec vous!
À son retour à l'hôtel, Sanine trouva un billet de Gemma.
La jeune fille lui donnait rendez-vous pour le lendemain matin, à sept
heures, dans un des jardins publics si nombreux à Francfort.
Comme le cœur de Sanine battit! Avec quel bonheur, sans une minute
d'hésitation il obéit à Gemma.
Et quelles joies inexprimables ce lendemain unique, inespéré et certain
ne lui promettait-il pas?
Sanine couva des yeux le billet de Gemma.
La longue et élégante queue de la lettre G dont l'initiale se trouvait
en haut de la feuille lui rappelait les doigts élégants et la main de
Gemma...
Il songea tout à coup qu'il n'avait pas encore une seule fois effleuré
cette main de ses lèvres.
Les Italiennes, pensa-t-il, contrairement à l'opinion générale, sont
chastes et sévères... Quant à Gemma elle l'est encore plus que toutes
les autres...
Oh! reine... déesse, marbre virginal et pur!...
«Mais le temps viendra... il n'est pas éloigné...»
Cette nuit il y eut à Francfort un homme heureux... Il dormait; mais il
aurait pu répéter les paroles du poète:
Je dors... mais mon cœur veille.
Son cœur battait mais si légèrement, comme bat l'aile d'un papillon
suspendu à une fleur et baigné de lumière par le soleil d'été!
XXVII
À cinq heures du matin Sanine était déjà réveillé; à six heures il était
tout habillé et à six heures et demie, il se promenait dans le jardin
non loin d'un petit pavillon que Gemma avait indiqué dans son billet.
La matinée était calme, tiède et grise. Par moments il semblait qu'il
allait pleuvoir; cependant en étendant la main on ne sentait rien, bien
qu'il fût possible de distinguer sur la manche du pardessus de
minuscules gouttelettes, de la grosseur de perles de verre toutes
menues.
Pas plus de vent que si ce phénomène n'avait jamais existé.
Les sons ne s'envolaient pas mais se répandaient dans l'air. Dans le
lointain une vapeur blanche s'épaississait lentement; l'air était
embaumé du parfum des résédas et des fleurs d'acacias.
Les boutiques n'étaient pas encore ouvertes, mais déjà l'on apercevait
des piétons dans la rue; de temps en temps une voiture isolée roulait
bruyamment... Il n'y avait pas de promeneurs dans le jardin.
Le jardinier, sans se presser, ratissait les allées, et une toute
vieille femme enveloppée d'un manteau de drap noir passa en boitant.
Sanine ne pouvait pas un instant prendre cet être rabougri pour Gemma,
et pourtant son cœur eut un battement insolite, et il suivit des yeux
avec intention cette forme noire qui s'effaçait.
L'horloge de la tour sonna sept heures. Sanine s'arrêta.
«Se pourrait-il qu'elle ne vienne pas?»
Un frisson d'effroi courut dans tous ses membres.
Le même frisson de crainte le secoua de nouveau, l'instant d'après, mais
cette fois pour une cause bien différente.
Sanine avait entendu derrière lui des pas légers, le frôlement d'une
robe de femme... Il se retourna: c'était elle!
Gemma se trouvait dans l'allée, un peu derrière lui. Elle portait une
mantille grise et un petit chapeau sombre. Elle jeta un regard sur
Sanine, puis tourna la tête de l'autre côté--enfin, arrivée près du
jeune homme, elle pressa le pas et le devança.
--Gemma! dit-il à voix très basse.
Elle hocha légèrement la tête et marcha devant elle.
Il la suivit.
La poitrine de Sanine haletait et ses jambes se dérobaient sous lui.
Gemma dépassa le pavillon et prit à droite, contourna le bassin bas,
dans lequel un moineau se baignait affairé, puis faisant le tour d'un
massif de lilas se laissa tomber sur un banc placé derrière.
C'était un coin abrité et discret. Sanine s'assit à côté de la jeune
fille.
Une minute passa pendant laquelle ni l'un ni l'autre ne prononça une
parole; elle ne tournait pas les yeux sur son compagnon, et lui ne
regardait pas le visage de la jeune fille, mais ses mains jointes qui
tenaient une petite ombrelle.
De quoi auraient-ils pu parler? Que pouvaient-ils se dire qui fût aussi
éloquent que le fait de leur présence en cet endroit, au rendez-vous, de
si bon matin, et tout près l'un de l'autre?
--Vous n'êtes pas fâchée contre moi? murmura enfin Sanine.
Il eût été difficile de dire quelque chose de plus bête... Sanine le
sentait lui-même... Mais au moins le silence était rompu...
--Moi?... fâchée? dit-elle... Pourquoi?... Non...
--Et vous croyez?... reprit-il.
--Ce que vous m'avez écrit?
--Oui!
Gemma baissa la tête et ne répondit pas. L'ombrelle glissa de ses mains,
mais fut ressaisie avant de tomber à terre.
--Oui, ayez confiance en moi, croyez à ce que je vous ai écrit! dit
Sanine.
Toute sa timidité s'évanouit et il parla avec feu.
--S'il y a quelque chose de vrai en ce monde, quelque chose de sacré,
c'est mon amour pour vous. Je vous aime passionnément, Gemma.
Elle jeta de côté sur lui un furtif regard et de nouveau fut sur le
point de laisser tomber son ombrelle.
--Croyez-moi, croyez-moi, cria Sanine.
Il l'implorait, tendait les mains vers elle et n'osait pas toucher les
doigts de la jeune fille.
--Dites-moi ce que je dois faire pour vous convaincre?
Elle le regarda de nouveau.
--Dites-moi, monsieur Dmitri, lorsqu'il y a trois jours vous êtes venu
pour me donner un conseil... vous ne saviez pas encore... vous ne
sentiez pas encore...
--Je le sentais, dit Sanine, mais je ne le savais pas encore... Je vous
ai aimée du premier moment où je vous ai vue,--mais je ne me suis pas
tout de suite rendu compte de ce que vous êtes devenue pour moi? Puis on
m'avait dit que vous étiez fiancée... Pouvais-je refuser à votre mère la
mission dont elle voulait me charger?... enfin il me semble que je vous
ai conseillée de façon à vous permettre de deviner...
Des pas lourds résonnèrent... Un monsieur assez fort, un sac de voyage
en sautoir, évidemment un touriste, sortit de derrière le massif après
avoir, avec le sans-façon d'un étranger qui ne fait que passer, observé
le couple, toussa à haute voix, et passa son chemin...
--Votre mère, reprit Sanine, dès que le bruit des pas lourds se fut
éteint, m'a dit que si vous congédiiez votre fiancé cela ferait du
scandale... que j'ai en quelque sorte donné prétexte aux commérages...
et que... il est de mon devoir de vous engager à réfléchir avant de
repousser votre fiancé, M. Kluber.
--Monsieur Dmitri, dit Gemma en passant la main sur ses cheveux du côté
de Sanine:--n'appelez plus jamais M. Kluber mon fiancé... Je ne serai
jamais sa femme... Il le sait.
--Vous le lui avez dit? Quand?
--Hier.
--À lui personnellement?
--À lui personnellement... à la maison... Il est venu hier.
--Gemma! vous m'aimez donc?
Elle se tourna vers lui:
--Sans cela, serais-je ici? dit-elle.
Les deux mains de la jeune fille retombèrent sur le banc. Sanine
s'empara de ces deux mains inertes qui reposaient les paumes en l'air et
les pressa contre ses yeux et sur ses lèvres.
Le rideau qui la veille voilait l'avenir s'était levé haut... Là était
le bonheur, c'était bien son visage rayonnant!
Sanine leva la tête et regarda Gemma en face sans aucune crainte. La
jeune fille avait aussi, en baissant les paupières, posé les yeux sur
lui. Le regard de ces yeux à demi-clos lançait une faible lumière,
voilée par les larmes douces du bonheur. Le visage de Gemma ne souriait
pas... non! Il riait d'un rire muet, l'épanouissement du bonheur.
Sanine voulut attirer la jeune fille sur sa poitrine, mais elle se
retourna et sans cesser de rayonner de ce rire muet, secoua négativement
la tête.
«Patience, patience!» semblaient dire ces yeux emplis de bonheur.
--Oh! Gemma! cria Sanine, pouvais-je espérer que tu m'aimerais un jour?
Le cœur du jeune Russe vibra comme une corde tendue quand ses lèvres
prononcèrent pour la première fois ce mot: «tu».
--Je ne le croyais pas non plus, dit doucement Gemma.
--Pouvais-je deviner, continua Sanine, pouvais-je deviner en arrivant à
Francfort, où je croyais ne passer que quelques heures, que je
trouverais ici le bonheur de ma vie entière?
--De ta vie entière? Est-ce vrai? demanda Gemma.
--De ma vie entière, pour toujours, et à jamais! cria Sanine avec un
nouvel élan.
Le rateau du jardinier remuait le gravier à deux pas du banc sur lequel
les deux jeunes gens se trouvaient.
--Allons-nous-en, rentrons chez moi..., veux-tu? proposa Gemma.
Si, à cet instant, elle eût dit à Sanine: «Jette-toi dans la mer...
_veux-tu?_» il se serait lancé dans l'abîme sans lui donner le temps
d'achever sa phrase.
Ils sortirent ensemble du jardin et se dirigèrent vers la confiserie en
suivant le faubourg pour éviter les rues de la ville.
XXVIII
Sanine marchait tantôt à côté de Gemma, tantôt un peu en arrière. Il ne
la quittait pas des yeux et souriait sans cesse. Elle semblait
quelquefois presser le pas et à d'autres moments ralentir sa marche. Et
l'un et l'autre, lui tout pâle, et elle toute rose d'émotion, ils
avançaient comme dans un rêve.
Ce qui venait de se passer entre eux quelques instants auparavant, cette
union mutuelle de leur âme était si soudaine, si nouvelle et si
oppressive; leur vie venait de subir un changement, un déplacement si
imprévu, qu'ils ne pouvaient se rendre compte de ce qui leur arrivait,
et se sentaient emportés par un tourbillon, comme celui qui les avait un
soir presque jetés dans les bras l'un de l'autre.
Sanine, tout en marchant, se disait qu'il voyait Gemma sous un nouvel
aspect: il remarquait certaines particularités dans sa démarche et dans
ses mouvements, et que tous ces riens lui devenaient chers, qu'il les
trouvait exquis!
Et Gemma avait conscience de l'impression qu'elle faisait sur lui.
Ces jeunes gens aimaient pour la première fois; tous les miracles du
premier amour s'accomplissaient en eux.
Le premier amour, c'est une révolution! Le va-et-vient monotone de
l'existence est rompu en un instant; la jeunesse monte sur la barricade,
son drapeau éclatant flotte très haut, et quel que soit le sort qui lui
est réservé--la mort ou une vie nouvelle--elle envoie à l'avenir ses
vœux extatiques.
--Tiens! on dirait que c'est notre vieux, s'écria Sanine en indiquant du
doigt une forme drapée qui côtoyait rapidement le mur et avait l'air de
vouloir passer inaperçue.
Au milieu de cet océan de bonheur, Sanine éprouvait le besoin de parler
à Gemma, non pas d'amour,--cet amour était chose entendue, sacrée,--mais
de sujets indifférents.
--Oui, c'est Pantaleone, dit Gemma heureuse et gaie. Il m'aura sans
doute suivie... déjà hier il était toute la journée sur mes talons... Il
a deviné...
--Il a deviné!
Sanine répétait avec ivresse les paroles de Gemma.
D'ailleurs qu'aurait pu dire Gemma qui ne l'eût pas jeté en extase?
Le jeune homme pria Gemma de lui raconter en détail tout ce qui s'était
passé la veille.
Gemma commença son récit avec précipitation, s'embrouillant,
s'interrompant pour sourire et pousser de légers soupirs, en échangeant
avec son interlocuteur de rapides regards lumineux.
Elle lui raconta qu'après la discussion qu'elle avait eue avec sa mère
deux jours auparavant, madame Roselli avait voulu lui arracher une
réponse définitive, mais elle était parvenue à lui faire prendre
patience jusqu'au lendemain dans la journée. Ce sursis n'avait pas été
facile à obtenir, mais enfin elle avait fini par l'emporter.
Là-dessus survint la visite inopinée de M. Kluber. Plus empesé, plus
raide que jamais, le premier commis se mit à déverser toute son
indignation sur l'impardonnable gaminerie du Russe, si profondément
blessante pour l'honneur de M. Kluber!
--La gaminerie, expliqua Gemma, c'était _ton_ duel... et il voulait
exiger de maman qu'elle te ferme notre porte, parce que--Gemma imita
l'intonation et les gestes de Kluber--«la conduite de ce Russe jette une
ombre sur mon honneur! Comme si je n'aurais pas su prendre moi-même la
défense de ma fiancée, si je l'avais jugé utile ou nécessaire? Tout
Francfort saura demain qu'un étranger s'est battu avec un officier à
cause de ma fiancée... À quoi cela ressemble-t-il? Cela jette une tache
sur mon honneur...»
--Peux-tu te figurer que maman était de son avis?... Alors tout à coup
je lui ai déclaré qu'il avait tort de s'inquiéter pour son honneur et sa
personne, et qu'il ne devait pas prendre ombrage au sujet des commérages
qui pouvaient circuler sur le compte de sa _fiancée_, parce que je
n'étais plus sa fiancée, et je ne serais jamais sa femme...
--Le fait est que j'avais l'intention de te parler avant de rompre
définitivement avec lui... mais il était là... et c'était plus fort que
moi... Maman a poussé un cri d'horreur, pendant que je sortais de la
chambre. Ensuite je suis rentrée pour rendre à M. Kluber l'anneau des
fiançailles... Il était profondément blessé, mais comme il est très
égoïste et très vaniteux, il n'a pas fait de longs commentaires, et il
est parti...
»Tu comprends tout ce que j'ai souffert à cause de maman... cela m'a
fait beaucoup de peine de voir son chagrin... Je me disais déjà que
j'avais été peut-être un peu trop pressée... mais j'avais ta lettre...
Puis sans cette lettre, je savais...
--Que je t'aime? dit Sanine.
--Oui, que tu commençais à m'aimer.
Gemma raconta tout cela en bredouillant un peu, avec le même sourire, et
baissant la voix ou se taisant tout à fait chaque fois qu'un passant
venait à sa rencontre ou s'approchait d'elle.
Sanine écoutait Gemma avec ravissement, buvant le son de sa voix comme
la veille il s'était émerveillé de son écriture.
--Maman est très contrariée, reprit Gemma avec volubilité,--elle ne
comprend pas comment il se fait que M. Kluber m'est devenu
insupportable, elle ne comprend pas que je l'ai accepté non par amour,
mais parce que j'ai cédé à ses instances... Elle vous soupçonne...
c'est-à-dire toi... elle est persuadée que je t'aime... et ce qui
l'afflige le plus, c'est de penser qu'elle ne s'en est pas doutée et que
la veille elle est allée te prier de m'influencer... C'était une étrange
mission, n'est-ce pas? Maintenant elle prétend que vous êtes un
sournois, que vous avez abusé de sa confiance... et elle me prédit que
vous me tromperez...
--Comment, Gemma, s'écria Sanine, tu ne lui as pas dit?...
--Je ne lui ai rien dit! De quel droit lui aurais-je dit, avant d'avoir
parlé avec vous?
Sanine battit des mains.
--Gemma! J'espère que maintenant tu vas lui dire tout... Tu vas me
conduire près d'elle... Je veux prouver à ta mère que je ne suis pas un
trompeur...
La poitrine de Sanine se soulevait sous un flot de sentiments généreux
et enthousiastes.
Gemma le regardait avec scrutivité.
--Est-ce vrai? Vous voulez tout de suite venir avec moi près de
maman?... Devant maman qui déclare que tout cela est impossible... que
cela ne se réalisera jamais?
Il y avait un mot que Gemma ne pouvait pas se décider à prononcer, bien
qu'il lui brûlât les lèvres. Sanine fut d'autant plus heureux de le
prononcer lui-même.
--Mais devenir ton mari, Gemma, je ne connais pas de bonheur comparable!
Il n'y avait plus de bornes à son amour, à sa grandeur d'âme ni à ses
résolutions.
Gemma, qui avait fait une pause, après ces paroles pressa le pas.
On eût dit qu'elle voulait fuir ce bonheur trop grand, trop soudain.
Mais tout à coup ses jambes vacillèrent. Du coin d'une ruelle, à
quelques pas d'eux, M. Kluber surgit, coiffé d'un chapeau neuf, droit
comme une flèche et frisé comme un caniche.
Il vit Gemma et reconnut Sanine; avec un ricanement intérieur, il cambra
sa taille svelte et marcha au-devant du couple.
Le premier mouvement de Sanine fut du dédain, mais quand il regarda le
visage de Kluber, qui s'efforçait de revêtir une expression
d'étonnement, de mépris et de compassion, la vue de ce visage vermeil,
banal, fit bouillonner la colère de Sanine, et le jeune homme fit
quelques pas en avant.
Gemma saisit la main de Sanine et la serrant avec une dignité résolue
elle regarda en face son ancien fiancé.
M. Kluber cligna des yeux, se fit petit, et passa vite à côté des jeunes
gens en murmurant entre ses dents: «C'est ainsi que finit la chanson»,
et s'éloigna de son allure sautillante de dandy.
--Qu'a-t-il dit, l'insolent? demanda Sanine.
Il voulut courir après Kluber, mais Gemma le retint et l'entraînant avec
elle, garda son bras posé sous celui du jeune homme.
Peu après ils aperçurent la confiserie. Gemma fit de nouveau une pause.
--Dmitri, Monsieur Dmitri, dit-elle, nous ne sommes pas encore entrés,
nous n'avons pas encore parlé à maman... Si vous voulez prendre le temps
de réfléchir... vous êtes encore libre, Dmitri.
Pour toute réponse Sanine pressa fortement le bras de Gemma contre sa
poitrine et l'entraîna dans la maison.
--Maman, dit Gemma en entrant dans la chambre où était assise Frau
Lénore, je vous amène mon véritable...
XXIX
Si Gemma avait annoncé qu'elle amenait le choléra ou la mort en
personne, Frau Lénore n'aurait pu manifester un désespoir plus violent.
Elle courut se réfugier dans un coin, le visage tourné contre le mur,
sanglotant, gémissant; une paysanne russe ne se lamente pas autrement
sur la tombe d'un mari ou d'un fils.
Gemma fut si fort troublée par cet accueil, qu'elle n'osa pas
s'approcher de sa mère, mais resta pétrifiée au milieu de la chambre
comme une statue. Sanine ne savait quelle contenance prendre. Un peu
plus il aurait eu envie d'imiter Frau Lénore.
Cette désolation que rien ne pouvait apaiser dura toute une heure! Une
heure entière!
Pantaleone trouva plus sage de fermer à clé la porte de la confiserie
afin que personne ne pût entrer; par bonheur c'était trop tôt pour les
clients. Le vieillard était lui-même perplexe,--tout au moins il
n'approuvait pas la précipitation avec laquelle Sanine et Gemma avaient
agi. Pourtant il ne se sentait pas le courage de les blâmer et restait
tout disposé à leur prêter son appui s'ils en avaient besoin: Kluber lui
était positivement antipathique.
Emilio se flattait d'avoir été l'intermédiaire entre son ami et sa sœur,
et il était fier de l'excellente tournure que prenaient les choses! Il
ne pouvait comprendre le chagrin de sa mère, et dans son for intérieur
il décida que les femmes, même les meilleures d'entre elles, sont
dépourvues de la faculté de compréhension.
Sanine était celui qui souffrait le plus. Dès qu'il tentait de
s'approcher de madame Roselli, elle criait et se débattait et c'est en
vain qu'il tenta à plusieurs reprises de lui crier de loin: «Je viens
pour vous demander la main de mademoiselle votre fille.»
Frau Lénore s'en voulait surtout de son aveuglement, elle ne se
pardonnait pas de n'avoir rien vu:
«Si mon Giovanni Battista était là, rien de semblable ne se serait
passé!» répétait-elle à satiété.
«Mon Dieu, comment tout cela finira-t-il? pensait Sanine... cela devient
bête, à la fin.»
Il avait peur de regarder Gemma qui n'osait plus lever les yeux sur lui.
Elle se contentait d'offrir ses soins à Frau Lénore qui d'abord les
repoussa aussi.
Mais peu à peu l'orage s'apaisa. Frau Lénore cessa de pleurer, elle
permit à Gemma de la tirer du coin dans lequel elle s'était blottie, de
l'installer dans le grand fauteuil près de la fenêtre, de lui donner à
boire un verre d'eau sucrée avec de l'eau de fleurs d'oranger. Elle ne
permit pas à Sanine de l'approcher! Oh non!--mais d'entrer dans la
chambre dont elle l'avait expulsé, et elle consentit à le laisser parler
sans l'interrompre.
Sanine mit immédiatement l'accalmie à profit, et déploya même une rare
éloquence; il n'aurait probablement pas pu devant Gemma toute seule
déclarer ses sentiments et ses intentions avec la même force de
persuasion. Ses sentiments étaient les plus sincères, ses intentions les
plus pures, comme celles d'Almaviva dans le «Barbier de Séville».
Il ne chercha pas à dissimuler devant Frau Lénore, ni à ses propres
yeux, les désavantages de sa situation, mais ces désavantages,
assurait-il, n'étaient qu'apparents.
Sans doute, il est un étranger qu'on ne connaît que depuis quelques
jours: on ne sait rien de positif ni sur sa position, ni sur les moyens
dont il dispose, mais il offre de fournir des preuves qui ne permettront
pas de douter qu'il est de bonne famille, et pas entièrement dépourvu de
fortune. Il procurera le témoignage de plusieurs de ses compatriotes. Il
espère, enfin, qu'il pourra rendre Gemma heureuse, et qu'il saura
adoucir pour elle la séparation d'avec sa famille.
Ce mot de _séparation_ faillit gâter l'affaire. Frau Lénore devint toute
tremblante et ne put plus tenir en place dans son fauteuil.
Sanine s'empressa d'ajouter que la séparation ne serait que temporaire
et que peut-être même on trouverait moyen de l'éviter.
Sanine recueillit aussitôt les fruits de son éloquence. Frau Lénore
consentit à le regarder bien qu'avec une expression de douleur et de
reproche, mais la colère et le dégoût avaient disparu.
Elle continua à se plaindre, mais ses récriminations étaient plus
modérées et plus douces, elle les entrecoupait de questions adressées
tantôt à Sanine, tantôt à Gemma. Elle permit au jeune Russe de lui
prendre la main et ne la retira pas tout de suite. Elle se remit à
pleurer, mais ce n'étaient plus les mêmes larmes. Enfin elle eut un
sourire triste et de nouveau exprima le regret que Giovanni Battista ne
fût pas là pour voir ses enfants...
L'instant d'après, les deux criminels, Sanine et Gemma, étaient à genoux
à ses pieds, et elle posait sa main sur leurs têtes; encore un petit
moment et les deux jeunes gens embrassaient Frau Lénore, tandis
qu'Emilio accourait dans la chambre, le visage rayonnant de bonheur, et
embrassait le groupe si étroitement enlacé.
Pantaleone jeta un coup d'œil dans la chambre, sourit et aussitôt se
renfrognant alla dans la confiserie pour ouvrir la porte d'entrée.
XXX
Le passage du désespoir à la tristesse, et de la tristesse à une douce
résignation s'opéra assez vite chez Frau Lénore, et cette résignation se
transforma bien vite en un sentiment de secret contentement qu'elle
dissimulait par respect des convenances.
Sanine avait pris le cœur de Frau Lénore du premier jour qu'elle l'avait
vu; une fois habituée à l'idée qu'il deviendrait son gendre, elle ne
trouva plus rien de désagréable à cette perspective, bien qu'elle jugeât
nécessaire de montrer un visage offensé ou plus exactement une
expression d'inquiétude.
D'ailleurs tous les événements qui se succédaient depuis quelques jours
étaient plus extraordinaires l'un que l'autre.
Malgré cela, Frau Lénore, en femme pratique, pensa qu'il était de son
devoir de soumettre Sanine à un interrogatoire en règle, et le jeune
homme qui le matin en allant à son rendez-vous avec Gemma ne songeait
pas même à l'épouser,--à vrai dire, à ce moment-là il ne songeait à rien
si ce n'est à sa passion,--entra avec conviction dans son rôle de fiancé
et répondit de bonne grâce avec beaucoup de détails à toutes les
questions de madame Roselli.
Quand Frau Lénore eut acquis la certitude que Sanine appartenait à la
noblesse,--elle s'étonnait un peu qu'il ne fût pas prince--elle prit un
air grave et le «prévint d'avance» qu'elle en userait avec lui en toute
franchise et sans façon parce que tel était son devoir sacré de mère.
Sanine lui répondit que c'était bien ainsi qu'il l'entendait, et qu'il
la priait de ne point se gêner.
Alors Frau Lénore lui dit que M. Kluber--à ce nom elle poussa un léger
soupir, pinça les lèvres et s'interrompit--que M. Kluber, l'ex-fiancé de
Gemma, avait actuellement huit mille gouldens de revenu, et que cette
somme s'arrondissait rapidement chaque année... et pour conclure madame
Roselli ajouta: «Quels sont vos revenus?»
--Huit mille gouldens, répéta Sanine lentement--cela fait environ quinze
mille roubles assignats... Mon revenu est inférieur... Je possède une
petite propriété dans le gouvernement de Toula; bien gérée, cette
propriété pourrait donner cinq, six mille roubles... Puis je demanderai
une charge publique, j'entrerai au service de l'État... j'aurai deux
mille roubles de traitement.
--Au service de l'Etat, en Russie? cria Frau Lénore; je devrai me
séparer de Gemma?
--Je pourrais à la place entrer dans la diplomatie, se hâta d'ajouter
Sanine: je ne manque pas de relations... Alors rien ne m'empêchera de
vivre à l'étranger... Enfin, ce qui vaudrait encore mieux, je vendrai ma
propriété et avec le capital j'entreprendrai quelque chose... pourquoi
pas le perfectionnement de votre confiserie?
Sanine comprenait parfaitement qu'il disait des choses qui n'avaient pas
le sens commun, mais il se sentait un courage qui ne reculerait devant
aucun sacrifice! Il n'avait qu'à jeter un coup d'œil sur Gemma, qui
depuis que sa mère avait entamé une «conversation sur des choses
pratiques» ne cessait d'aller et de venir dans la chambre, se levant et
s'asseyant sans motif, Sanine n'avait qu'à la regarder pour se sentir
prêt à consentir sur l'heure à tout ce qu'on voudrait, pourvu que la
tranquillité de la jeune fille ne fût pas troublée.
--M. Kluber aussi avait l'intention de me donner une certaine somme pour
améliorer la confiserie, dit après un moment d'hésitation Frau Lénore.
--Maman! maman, de grâce, cria Gemma en italien.
--Il faut que ces questions soient réglées d'avance, ma fille, dit Frau
Lénore dans la même langue.
Ensuite madame Roselli demanda à Sanine quelles sont en Russie les lois
sur le mariage, et s'il n'est pas défendu à un Russe d'épouser une
catholique, comme en Prusse?
À cette époque, vers 1840, toute l'Allemagne retentissait encore de la
querelle entre le gouvernement prussien et l'archevêque de Cologne au
sujet des mariages mixtes.
Pourtant, lorsque Frau Lénore apprit que sa fille en épousant un noble
deviendrait noble elle-même, elle manifesta quelque satisfaction.
--Mais avant de vous marier vous devez aller en Russie! s'écria-t-elle.
--Pourquoi donc?
--Pour obtenir l'autorisation de votre souverain.
Sanine assura qu'il n'avait nullement besoin de cette autorisation pour
se marier, mais qu'il serait peut-être obligé de retourner en Russie
pour très peu de temps, afin de vendre sa propriété et de rapporter
l'argent dont il avait besoin.
Rien que de parler de voyage il sentit son cœur se serrer
douloureusement; Gemma en le regardant comprit qu'il souffrait, elle
rougit et resta pensive.
--Je vous prierai de me rapporter de Russie des fourrures d'astrakan,
dit Frau Lénore... J'ai entendu dire que l'astrakan est remarquablement
bon et pas cher du tout.
--Avec le plus grand plaisir, j'en apporterai aussi à Gemma...
--Et à moi un bonnet de cuir de Russie brodé d'argent, dit Emilio en
passant sa tête à la porte de l'autre chambre.
--Très bien... je te l'apporterai, et des pantoufles pour Pantaleone.
--À quoi bon! À quoi bon! reprit Frau Lénore. Mais parlons de choses
sérieuses... Vous dites, ajouta-t-elle, que vous vendrez la propriété...
vous vendrez aussi les paysans?
Sanine sentit comme un aiguillon qui le piquait. Il se souvint que
lorsqu'il avait causé du servage avec madame Roselli et sa fille, il
avait déclaré que cette institution lui semblait coupable et que pour
rien au monde il ne vendrait ses serfs parce qu'il trouvait ce trafic
immoral.
--Je m'efforcerai, dit-il non sans trouble, de vendre ma propriété à
quelqu'un que je connaîtrai bien, et qui sera humain, ou peut-être que
mes moujicks voudront se racheter.
--Ce serait de beaucoup le mieux, dit Frau Lénore, car vendre des êtres
humains!...
--_Barbari!_ murmura Pantaleone qui montrait sa tête derrière Emilio.
Il secoua son toupet et disparut.
«En effet ce n'est pas beau!», pensa Sanine et il regarda à la dérobée
Gemma.
La jeune fille semblait ne pas avoir entendu ses dernières paroles.
«Tant mieux!» se dit Sanine, et la conversation pratique avec Frau
Lénore se prolongea jusqu'au dîner.
Frau Lénore finit par devenir très affectueuse, elle appela Sanine
Dmitri tout court, le menaça gentiment du doigt et promit de le punir de
sa conduite rusée.
Elle le questionna minutieusement sur sa parenté: «Parce que, dit-elle,
c'est une chose très importante», elle se fit décrire la cérémonie
nuptiale selon le rite de l'Église russe, et s'extasia d'avance devant
Gemma en robe blanche de mariée avec la couronne d'or sur la tête.
--C'est que ma fille est belle, comme une reine! ajouta-t-elle avec un
maternel orgueil.
--Il n'y a pas de reine qui soit aussi belle.
--Il n'y a pas deux Gemma au monde! s'écria Sanine.
--C'est pour cela qu'elle s'appelle Gemma! (En italien Gemma veut dire
gemme.)
La jeune fille courut vers sa mère et se mit à l'embrasser.
Elle commençait seulement à se sentir tout à fait allégée de la douleur
qui l'oppressait.
Sanine se sentit tout à coup si heureux; son cœur se remplit d'une telle
joie d'enfant à la pensée que les rêves dont il s'était bercé il n'y a
pas longtemps dans cette maison se réalisaient déjà, un tel besoin
d'activité s'empara de tout son être, qu'il voulut entrer dans la
confiserie et se tenir au comptoir comme il l'avait fait quelques jours
auparavant.
--J'en ai le droit maintenant, se disait-il, je suis ici chez moi!
Il s'assit au comptoir, fit le marchand, vendit à deux fillettes une
livre de bonbons en leur en donnant un kilo, et en demandant la moitié
du prix.
Au dîner, il s'assit à côté de Gemma, comme son fiancé officiel.
Frau Lénore se livrait toujours à ses combinaisons pratiques, tandis
qu'Emilio suppliait Sanine de l'emmener en Russie avec lui.
Il fut décidé que Sanine partirait dans deux semaines.
Seul, Pantaleone restait un peu morose; Frau Lénore jugea même opportun
de lui dire: «Mais c'est vous qui avez servi de témoin.» Pantaleone jeta
un regard en dessous.
Gemma garda presque tout le temps le silence, mais jamais son visage
n'avait été plus beau ni plus lumineux.
Après le dîner elle appela Sanine pour une minute au jardin, et parvenue
au banc où deux jours auparavant elle avait trié les cerises, elle dit
au jeune homme:
--Dmitri, ne te fâche pas, mais je veux encore une fois te rappeler que
tu ne dois pas te croire irrévocablement lié?...
Il ne lui laissa pas achever sa phrase...
Gemma détourna son visage:
--Quant à l'autre chose... quant à la différence de religion dont parle
maman, reprit Gemma en sortant une petite croix de grenat attachée à son
cou par un fin cordon de soie... elle tira fortement le cordon, le
rompit et tendit la croix au jeune homme en disant:
--Puisque je suis à toi, ta religion sera la mienne.
Les yeux de Sanine étaient encore humides lorsqu'il rentra avec Gemma
dans la chambre.
Le soir toute la famille avait repris son train habituel et même on joua
une partie de _tresette_.
XXXI
Sanine se réveilla le lendemain de très bonne heure. Il avait atteint la
cime du bonheur humain. Mais ce n'est pas ce sentiment de bonheur qui
l'empêchait de dormir, et troublait sa béatitude, mais une question
d'ordre matériel, une question fatale: comment faire pour vendre sa
propriété le plus vite et le plus avantageusement possible.
Une foule de plans s'entrecroisaient dans son cerveau, mais il ne voyait
pas nettement sa voie. Il sortit de l'hôtel pour sentir l'air et
réfléchir. Il voulait se présenter devant Gemma avec un plan arrêté.
Tout à coup son attention fut arrêtée sur un personnage qui venait en
sens inverse, une forme épaisse, mais correctement habillée, qui se
balançait en vacillant légèrement sur de gros pieds.
Sanine se demanda où il avait vu cette nuque couverte de cheveux d'un
blond blanchâtre, cette tête qui semblait chevillée directement sur les
épaules, ce dos replet, débordant de graisse, ces bras boursouflés qui
pendaient le long du torse. Sanine se demanda s'il se pouvait vraiment
qu'il eût devant les yeux Polosov, son camarade de pension, qu'il
n'avait pas revu depuis cinq ans.
Lorsque le nouveau venu l'eut dépassé, Sanine courut après lui, le
devança puis se retourna... Il vit un large visage jaunâtre, de petits
yeux de cochon avec des cils et des sourcils blancs, un nez court et
plat, de grosses lèvres qui semblaient collées l'une à l'autre, un
menton rond et imberbe. À l'expression aigre, indolente, méfiante de
cette tête, il n'eut plus de doute, c'était bien Hippolyte Polosov!
«Encore une fois, ce doit être mon étoile qui me l'envoie!» se dit
Sanine.
--Polosov, Hippolyte Sidoritch, est-ce toi?
Le personnage s'arrêta, leva ses petits yeux, hésita un instant, puis
desserrant les lèvres dit d'une voix de fausset un peu enrouée:
--Dmitri Sanine?
--Oui, moi-même! répliqua Sanine.
Il secoua une des mains de Polosov couvertes de gants gris-cendre, un
peu étroits, et qui pendaient inertes sur ses cuisses rebondies.
--Y a-t-il longtemps que tu es ici? demanda Sanine,--d'où viens-tu? À
quel hôtel?
--Je suis arrivé hier de Wiesbaden pour faire des emplettes pour ma
femme... et je retourne aujourd'hui à Wiesbaden.
--Ah! c'est vrai! l'on m'a dit que tu es marié... et que ta femme est
d'une beauté remarquable.
Les yeux de Polosov vaguèrent de droite et de gauche.
--Oui, on le dit, répondit-il.
Sanine se mit à rire.
--Je vois que tu n'es pas changé... Tu as toujours le même flegme...
comme dans le temps, au pensionnat.
--Pourquoi changerais-je?
--On dit encore,--Sanine appuya sur ce mot «on dit»--que ta femme est
très riche.
--Oui, on le dit aussi!
--Et toi, tu ne le sais pas au juste, toi?
--Moi, mon ami, je ne me mêle pas des affaires de ma femme.
--Tu ne te mêles pas des affaires de ta femme, d'aucune?
De nouveau les yeux de Polosov vaguèrent en tous sens.
--D'aucune... Ma femme va de son côté--et moi, du mien...
--Où vas-tu maintenant? demanda Sanine.
--Dans ce moment je ne vais nulle part, je reste debout dans la rue à
causer avec toi; et quand notre conversation sera finie, je rentrerai à
l'hôtel et je déjeunerai.
--M'acceptes-tu pour compagnon?
--C'est-à-dire que tu veux déjeuner avec moi?
--Oui!
--Avec plaisir. C'est toujours plus agréable de manger à deux... Tu n'es
pas bavard?
--Je ne crois pas...
--Cela me va...
Polosov se remit en marche. Sanine se plaça à côté de lui.
Les lèvres de Polosov se collèrent de nouveau, il ronflait et se
balançait silencieusement.
«Mais comment cette bûche a-t-elle pu attraper une femme si belle et si
riche? pensa Sanine. Personnellement il n'avait pas de fortune, il n'est
pas de haute noblesse, il n'est pas même intelligent. Au pensionnat il
passait pour un garçon obtus, dormeur et glouton; on l'avait surnommé le
«baveux...» Mais, continua Sanine à part lui, puisque sa femme est
riche, pourquoi ne m'achèterait-elle pas ma propriété? Polosov a beau
dire qu'il ne se mêle pas des affaires de sa femme, je n'en crois rien!
Puis je demanderai un prix avantageux pour lui? Pourquoi ne pas faire
une tentative? C'est peut-être ma bonne étoile qui me l'a envoyé?...
Oui, c'est décidé... je lui en parlerai.»
Polosov conduisit Sanine dans un des plus grands hôtels de Francfort où
il occupait, cela va sans dire, la plus belle chambre.
En entrant, Sanine trouva sur les chaises, sur les tables, des cartons,
des boîtes, des paquets empilés...
--Voilà mes emplettes pour Marie Nicolaevna!... dit Polosov en se
laissant choir dans un fauteuil. Ouf! qu'il fait chaud, gémit-il en
desserrant sa cravate.
Il sonna pour le maître d'hôtel et choisit soigneusement le menu d'un
copieux déjeuner.
--Puis, ajouta-il, à une heure la voiture... vous entendez... à une
heure précise...
Le maître d'hôtel se courba en deux dans un salut obséquieux et
disparut.
Polosov déboutonna son gilet. Rien qu'à le voir relever ses sourcils,
souffler avec peine et retrousser son nez, il était facile de deviner
que parler lui était un effort pénible, et qu'il se demandait, non sans
inquiétude, si Sanine l'obligerait à donner de l'exercice à sa langue ou
si son ami ferait les frais de la conversation. Sanine comprit l'état
d'esprit de son ancien camarade et ne l'importuna plus de questions, se
bornant à lui demander ce qu'il lui était indispensable de savoir.
Il apprit que Polosov avait été pendant deux ans dans l'armée en qualité
de uhlan.--«Ce qu'il devait être gracieux dans la courte veste des
uhlans!» pensa Sanine.
Polosov confia encore à son ami qu'il était marié depuis quatre ans et
que depuis deux ans il voyageait à l'étranger avec sa femme, qu'elle
faisait une cure d'eau à Wiesbaden, et que de là elle irait à Paris.
De son côté Sanine ne fut pas bavard en parlant de son passé ni de ses
plans, il aborda directement le sujet qui l'intéressait entre
tous--c'est-à-dire son désir de vendre ses terres.
Polosov l'écoutait sans dire un mot, jetant seulement un regard sur la
porte par laquelle on devait apporter le déjeuner. Enfin le déjeuner fut
servi. Le maître d'hôtel accompagné de deux garçons parut, ils portaient
plusieurs plats sous de lourds couvercles d'argent.
--Ta propriété se trouve dans le gouvernement de Toula? dit Polosov en
s'asseyant à table et en passant le coin de sa serviette dans son col de
chemise.
--Oui, dans le gouvernement de Toula!
--Dans le district d'Efremoff... Je connais!...
--Tu connais ma propriété d'Alexéevka? demanda Sanine en prenant place à
table.
--Je crois bien que je la connais.
Polosov porta à la bouche un morceau d'omelette aux truffes.
--Ma femme possède des terres dans le voisinage... Eh! garçon, débouchez
cette bouteille!... Ces terres sont bonnes... mais tes moujiks t'ont
coupé ton bois... À propos, pourquoi veux-tu vendre ton bien?...
--J'ai besoin de réaliser l'argent... oui... je vendrai bon marché, tu
feras une bonne affaire en me l'achetant.
Polosov but d'un trait un verre de vin, s'essuya la bouche avec sa
serviette et se remit à mastiquer lentement et avec bruit.
--Oui... dit-il enfin... Moi je n'achète pas de propriétés... je n'ai
pas de capital... Passe-moi le beurre... Mais ma femme achètera
peut-être ton bien... Parle-lui de ton affaire... Si tu ne demandes pas
cher... elle ne craint pas d'acheter... Mais quels ânes que ces
Allemands? Ils ne savent pas préparer le poisson! Qu'y a-t-il de plus
simple!... Et ils parlent de l'unification de leur _Vaterland_...
Garçon, emportez cette saleté...
--Mais c'est donc vrai? Ta femme gère seule ses propriétés?... demanda
Sanine.
--Toute seule!... Les côtelettes sont bonnes... Je te les recommande!...
Je t'ai déjà dit que je ne me mêle pas des affaires qui concernent ma
femme, et je te le répète.
Polosov continua de faire claquer ses lèvres en mâchant.
--Hum!... Mais comment ferai-je pour lui parler de cette affaire
moi-même?
--Mais la plus simplement du monde... Va lui faire visite à Wiesbaden...
Ce n'est pas loin d'ici... Garçon, de la moutarde anglaise?... Vous n'en
avez pas?... Quels animaux!... Mais ne perdons pas de temps! Nous
partons après-demain... Laisse-moi remplir ton petit verre. Tu verras
quel bouquet... Ce n'est pas du vinaigre.
Le visage de Polosov s'anima et se colora... Il s'animait uniquement
lorsqu'il mangeait et buvait.
--Vraiment, je ne sais pas comment faire, dit Sanine.
--Mais es-tu si pressé de vendre?
--Certainement, je suis très pressé.
--Et il te faut beaucoup d'argent?
--Beaucoup... Vois-tu... je te dirai tout... je me marie!
Polosov posa sur la table le verre qu'il portait déjà à ses lèvres.
--Tu te maries! s'écria-t-il d'une voix enrouée par l'étonnement, et en
joignant ses mains grassouillettes sur son ventre. Tu te maries! et
comme cela, soudainement?
--Oui... soudainement.
--Ta fiancée est sans doute en Russie?
--Non, elle n'est pas en Russie!...
--Où est-elle?
--Ici, à Francfort!
--Et qui est-elle?
--Elle est Allemande... c'est-à-dire, non, Italienne... Elle est de
Francfort.
--Elle a de l'argent?
--Non, elle n'a pas d'argent.
--Donc, c'est une grande passion?
--Que tu es drôle!... Oui, je l'aime beaucoup.
--Et c'est pour cela qu'il te faut de l'argent?
--Mais oui, oui, oui!...
Polosov vida son verre, se rinça la bouche, se lava les mains qu'il
essuya soigneusement dans sa serviette, sortit de sa poche un cigare et
l'alluma.
Sanine le regardait sans rien dire.
--Je ne vois qu'un moyen, dit enfin Polosov, en rejetant la tête en
arrière et en laissant échapper la fumée en fines spirales. Va voir ma
femme! Si elle veut, elle peut te tirer de peine.
--Mais comment puis-je voir ta femme, puisque tu dis que vous partez
après-demain?
Polosov ferma les yeux.
--Eh bien, voici mon conseil, dit-il enfin, en tournant le cigare avec
ses lèvres et en soupirant... Rentre chez toi, fais vite tes préparatifs
de voyage, et reviens ici... À une heure, je pars... Ma voiture est
grande, je te prendrai avec moi... C'est ce qu'il y a de mieux à
faire... Et maintenant, je vais faire une petite sieste... Quand j'ai
mangé, j'ai envie de dormir un peu... Mon tempérament l'exige et je
cède... Et toi, ne m'empêche pas non plus de dormir...
Sanine réfléchit, réfléchit... puis tout à coup leva la tête: il avait
pris une résolution.
--J'irai avec toi... Merci! À midi et demi je serai ici... et nous irons
ensemble à Wiesbaden... J'espère que ta femme ne m'en voudra pas?
Mais Polosov ronflait déjà. Lorsqu'il avait dit: «Ne m'empêche pas...»
il avait allongé un peu les jambes et il s'était endormi comme un
enfant.
Sanine jeta encore une fois un regard sur ce gros visage, cette tête
sans cou, ce menton en l'air et tout rond qui ressemblait à une pomme,
puis courut à la confiserie Roselli pour prévenir Gemma de son absence.
XXXII
Il trouva la jeune fille avec sa mère dans la confiserie.
Frau Lénore, courbée en deux, mesurait la distance entre les fenêtres.
En apercevant Sanine, elle se redressa et l'accueillit joyeusement, mais
avec un peu de confusion.
--Depuis notre conversation hier après midi, dit-elle, je ne songe plus
qu'aux améliorations qu'on pourrait apporter à notre magasin... Ici, je
voudrais des étagères avec des tablettes de glace avec tain... c'est la
mode maintenant... puis ici...
--Bon, bon, dit Sanine en l'interrompant... nous y penserons... Mais,
pour le moment, venez avec moi; j'ai une nouvelle à vous communiquer.
Il prit Frau Lénore et Gemma par le bras et les entraîna dans la pièce
voisine. Frau Lénore, inquiète, laissa échapper la mesure qu'elle tenait
à la main...
Gemma, sur le point de ressentir quelque appréhension, leva les yeux sur
Sanine et se rassura. Le visage du jeune homme marquait la
préoccupation, mais en même temps un courage inébranlable et de la
décision...
Il invita les deux femmes à s'asseoir et resta debout devant elles,
gesticulant à tour de bras, s'ébouriffant les cheveux pendant qu'il leur
racontait sa rencontre inopinée avec Polosov, le voyage proposé à
Wiesbaden, et la perspective de pouvoir peut-être vendre ses terres.
--Comprenez-vous mon bonheur? cria-t-il. Si mes démarches aboutissent,
je ne serai pas obligé d'aller en Russie!... Nous pourrons célébrer le
mariage beaucoup plus tôt que je n'avais pensé!...
--Quand devez-vous partir? demanda Gemma.
--Aujourd'hui même, dans une heure; mon ami a loué une chaise de poste
et m'emmène avec lui.
--Vous nous écrirez?
--En arrivant. Dès que j'aurai parlé avec cette dame, je vous ferai
savoir où nous en sommes...
--Cette dame, à ce que vous dites, est très riche? demanda Frau Lénore.
--Immensément riche. Son père était archi-millionnaire, et lui a laissé
toute sa fortune en mourant.
--Pour elle toute seule? Vraiment, vous avez de la chance!... Mais
tâchez de ne pas vendre trop bon marché... Soyez prudent et ferme! Ne
vous emballez pas! Je comprends votre désir de vous marier le plus tôt
possible... mais la prudence avant tout! N'oubliez pas que plus le prix
que vous obtiendrez pour votre propriété sera élevé, plus vous aurez
pour vous deux--et pour vos enfants.
Gemma se détourna. Sanine recommença à gesticuler:
--Vous pouvez compter sur ma sagesse, Frau Lénore... Je ne permettrai
pas qu'on marchande. Je dirai à cette dame le prix raisonnable; si elle
le donne--tant mieux!... si elle ne le donne pas--tant pis!...
--Vous avez déjà vu cette dame? demanda Gemma.
--Je ne l'ai jamais vue.
--Et quand reviendrez-vous?
--Si l'affaire ne s'emboîte pas, je reviendrai demain; si je vois qu'il
peut en sortir quelque chose, je resterai encore un ou deux jours... En
tout cas, je ne prolongerai pas mon séjour un moment de plus qu'il ne
faudra... Je laisse ici mon âme!... Mais je dois encore passer chez moi
avant mon départ. Frau Lénore, donnez-moi votre main pour me porter
bonheur!... Cela se fait toujours en Russie.
--La main droite ou la gauche?
--La main gauche, parce qu'elle est plus près du cœur... Je reviendrai
demain, «avec le bouclier ou sur le bouclier!...» J'ai le pressentiment
que je reviendrai vainqueur. Au revoir, mes bonnes, mes chères amies...
Il embrassa Frau Lénore, et pria Gemma de lui permettre d'entrer dans sa
chambre pour un instant, pour une communication importante.
Il voulait tout simplement rester un instant seul avec elle.
Frau Lénore le comprit ainsi et n'eut pas la curiosité de demander
quelle pouvait être cette communication importante.
Sanine entrait pour la première fois dans la chambre de la jeune fille.
Tout l'enchantement de l'amour, son ardeur, son extase et sa douce
terreur s'emparèrent de lui, pénétrèrent avec impétuosité dans son âme
dès qu'il eut franchi ce seuil sacré.
Il jeta tout autour de lui un regard attendri, tomba aux pieds de la
jeune fille et pressa son visage contre sa robe.
--Tu es à moi? dit-elle.--Tu reviendras bientôt?
--Je suis à toi... Je reviendrai, répéta-t-il d'une voix étouffée.
--Je t'attendrai...
Quelques minutes plus tard, Sanine était dans la rue et courait dans la
direction de son hôtel. Il n'avait pas remarqué que, derrière lui,
Pantaleone, tout ébouriffé, était sorti par la porte de la confiserie et
prononçait des paroles que Sanine n'entendit pas, brandissant sa main
levée, comme dans un geste de menace.
À une heure moins un quart, exactement, Sanine entra chez Polosov.
Devant l'hôtel attendait une voiture attelée de quatre chevaux.
Lorsque Polosov vit venir Sanine, il dit simplement: «Ah! tu t'es
décidé!» puis il mit son manteau, des galoches, se boucha les oreilles
avec des tampons d'ouate, bien que ce fût l'été, et descendit sur le
perron.
Les garçons, sur ses ordres, avaient déjà placé dans la voiture les
nombreuses emplettes, avaient capitonné sa place de coussins de soie et
disposé tout autour des petits sacs et des paquets, à ses pieds ils
avaient posé un panier de provisions et assujetti la malle au siège du
cocher.
Polosov paya tout le monde largement, et respectueusement soutenu sous
les bras par le concierge il entra en geignant dans la voiture, s'assit
après avoir palpé les objets tout autour de lui, choisit un cigare,
l'alluma, et alors seulement, avec le doigt, fit signe à Sanine d'entrer
aussi dans la voiture. Sanine prit place à côté de lui.
Polosov dit au concierge de recommander au postillon d'aller vite s'il
tenait à un bon pourboire.
Le marchepied de la chaise de poste fut refermé avec fracas, les
portières claquèrent et la voiture s'ébranla.
XXXIII
Actuellement le chemin de fer parcourt en moins d'une heure la distance
de Francfort à Wiesbaden, mais à cette époque il fallait trois heures en
voiture-express: on changeait cinq fois de chevaux.
Polosov sommeillait, puis dodelinait en tenant son cigare entre les
dents, et parlait très peu. Il ne regarda pas une fois par la portière;
les points de vue ne l'intéressaient pas; il déclara même que «la
nature, c'est ma mort!»
Sanine, de son côté, se taisait et restait indifférent à la beauté du
paysage: il était entièrement absorbé par ses pensées et ses souvenirs.
Aux relais, Polosov payait sans marchander les distances parcourues,
regardait l'heure à sa montre, et distribuait aux postillons des
pourboires proportionnés à leur zèle.
À mi-chemin il sortit du panier deux oranges, choisit la meilleure, la
garda pour lui et offrit l'autre à Sanine.
Celui-ci, qui observait son compagnon de route, partit tout à coup d'un
éclat de rire.
--De quoi ris-tu? demanda Polosov en détachant soigneusement la peau de
l'orange avec ses ongles courts et blancs.
--De quoi je ris? s'écria Sanine: mais de notre voyage!...
--Et pourquoi? demanda Polosov en faisant disparaître dans sa bouche
tout un quartier d'orange...
--Mais c'est ce voyage qui me paraît singulier!... Hier je pensais à me
trouver ici avec toi comme à me rencontrer avec l'empereur de la
Chine... et aujourd'hui je suis en route avec toi, pour vendre ma
propriété à ta femme, que je n'ai jamais vue!
--Tout est possible! répondit Polosov. En avançant en âge tu en verras
bien d'autr
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