Les grandes chroniques de France (3/6)
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Title: Les grandes chroniques de France (3/6)
Editor: Paulin Paris
Release date: March 21, 2011 [eBook #35643]
Language: French
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Credits: Produced by Mireille Harmelin, Jean-Pierre Lhomme and the
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de France (BnF/Gallica)
HISTOIRE
DE
FRANCE.
PARIS. Imprimerie de Béthune et Plon,
Rue de Vaugirard, 36.
LES
GRANDES CHRONIQUES
DE FRANCE,
selon que elles sont conservées
en l'Église de Saint-Denis
EN FRANCE.
PUBLIÉES PAR M. PAULIN PARIS,
De l'Académie royale des Inscriptions et Belles-Lettres.
TOME TROISIÈME.
PARIS.
TECHENER, LIBRAIRE,
12, PLACE DU LOUVRE.
1837.
CI COMENCENT LES GESTES
L'EMPEREUR CHARLES-LE-CHAUF.
* * * * *
I.
ANNEES: 842/851.
_Coment ses frères se combatirent à luy, et coment il furent desconfis et
fuirent. Et puis coment il pacifièrent ensemble et partirent l'empir; et
coment Lothaire fu moine et trespassa en religion, et coment un de ses
frères fu déceu, et de maintes autres choses._
[1]Après la mort l'empereur Loys,[2] (qui par son nom fu appelé
Loys-le-Débonnaire et fu fils Charlemaine-le-Grant,) deux de ses fils,
Lothaire et Loys, assemblèrent grant ost de toutes pars de leur royaumes
contre Charles-le-Chauf, leur frère, qui estoit roy de France. (Voir est
qu'il n'estoit leur frère que de père, car il fu fils de la dernière femme
qui eut nom Judith.) Moult avoient sur luy grant envie pour ce qu'il avoit
à sa part le plus noble des royaumes. Tant assemblèrent de gens que il
aplouvoient de toutes pars ensi comme langoustes[3].
Note 1: On trouve le texte latin de ce commencement dans un
_Epitome gestorum regum Franciæ_, conservé par deux manuscrits;
l'un de l'abbaye de Saint-Victor, coté aujourd'hui n° 287; f° 188:
l'autre de Saint-Germain, coté n° 646; f° 1. (Voy. aussi le tome
VII des Historiens de France, p. 255.)
Note 2: Tout ce que j'ai mis entre parenthèses appartient uniquement
au traducteur.
Note 3: _Langoustes_, sauterelles.
Et quant Charles sceut ce, il manda ses barons, et leur demanda quel
conseil il y voudroient mettre. Et il luy respondirent d'un cuer et d'une
volenté qu'en nulle manière il ne souffreroient qu'il entrassent en leur
contrées né ès terres du royaume. Moult le roy rit de si belle response et
moult les en mercia. Son ost appareilla et alla encontre les ennemis, qui
jà estoient en l'archeveschié de Rains[4], et estoient venus en une ville
qui a nom Fontenay[5]. Si grant ost avoient et si merveilleux qu'il
habondoient de toutes pars, ainsi comme la gravelle de la mer: droitement
la veille de l'Ascension.
Note 4: L'_Epitome_ dit la même chose, _In parochiâ Remensi_. C'est
une erreur dont la source est peut-être dans la bévue d'un scribe qui
aura lu: _In pago antistitis Remensis_, au lieu de _In pago
Antissiodorensi_.
Note 5: _Fontenay_ est-il le bourg actuel de _Fontenay près Vezelay_,
à trois lieues d'Avallon, ou le village de _Fontenailles_, à cinq
lieues d'Auxerre? L'abbé Lebeuf, dans une dissertation consacrée à la
bataille de Fontenay, est pour ce dernier endroit.
Et quant ce vint à l'endemain, jour meisme de la feste, les osts des deux
roys s'appareillèrent pour combattre. Car il cuidèrent l'ost Charles
dépourveu et désarmé trouver pour la solennité du jour si très-hault. Et
sans faille si estoit. Si leur coururent sus soudainement par l'atisement
du diable, et les commencièrent forment[6] à escrier de toutes pars. Et les
François toutevoies s'armèrent au plustost qu'il peurent, et les reçurent
hardiement à quelque meschief. [7]Longuement et asprement se combatirent
d'une part et d'autre. Et tant en eut d'occis de chacune partie, que
mémoire d'homme ne recorde mie qu'il y eut oncques en France si grant
occision de chrestiens. A la parfin si comme Diex le voult, eurent François
victoire de leurs ennemis. (De cette occision eschappa Lothaire et Loys son
frère,) et s'en fu Lothaire jusques à Ais-la-Chapelle. [8]Et le roy Charles
rappareilla son ost, et les suivi jusques à Ais et chassa hors de la ville.
Et cil prit sa femme et ses enfans et s'en fui tousjours devant lui
jusques à Lyons, et puis jusques à Vienne. Là se rappareilla et receut ses
gens et Loys son frère. D'une part et d'autre estoient les osts. Mais avant
qu'il assemblassent derechief à bataille, coururent tant messages d'une
part et d'autre qu'il firent assembler les trois frères à parlement, en une
isle du Rosne[9]. A ce s'accordèrent à la parfin que tout l'empire seroit
divisé en trois parties, et se tiendroit chascun appaiés de sa partie.
Lothaire s'en retourna à la souveraine France[10], qui est le royaume
d'Austrasie, et Loys en la sienne partie, et Charles retourna en France.
Note 6: _Forment_, fortement.
Note 7: Les deux phrases suivantes sont dans le texte des _Annales
Fuldenses_, dont l'auteur, moine de Fulde, étoit attaché au roi de
Germanie Louis, frère du Charles-le-Chauve. Ces annales embrassent
les années 714 à 882. (Voyez _Historiens de France_, tome VII,
page 159.)
Note 8: _Adonis archiepiscopi Viennensis Chronicon_.
Note 9: _Adon_ dit de la Seine: «In insulam quamdam Sequanæ
conveniunt.» Mais la phrase précédente semble donner raison à notre
traducteur.
Note 10: _Souveraine._ Supérieure.
(Mais aucunes chroniques en cet endroit dient que Lothaire eut si grand
dueil et tel doleur de ce qu'il fu desconfit, que quant il s'en fuit en son
païs, il fit crier partout la loy des païens par desespérance, et guerpi la
loy chrestienne; et pour ce que la gent du païs désiroient ce qu'il leur
commanda, nommèrent-il le royaume de son nom et laissèrent les noms des
anciens rois; et l'appelèrent Loheraine, qui vaut autant à dire comme le
royaume de Lohier. Mais cette sentence est moult contraire à celle qui
après vient. Car il dit:[11])
Note 11: On n'a pas conservé ces anciennes chroniques; je pense que
c'étoit plutôt quelque _chanson de geste_ fondée sur les démêlés du
fils de Lothaire avec le pape.
Quant il fu retourné en son païs, il envoia son fils Loys, à qui il avoit
donné le royaume de Lombardie, à Rome par son oncle Dreue, l'évesque de
Mez. Et l'apostole Serges le receut et le couronna empereur, et fu salué du
peuple comme empereur Auguste. Lors senti Lothaire que maladie le
seurprenoit, pour ce départi son royaume à ses trois fils. A Charles le
maindre donna Provence et une partie de Bourgogne: A Lothaire le moien, son
siége et la terre toute qui y appartenoit, et à Loys qui jà estoit couronné
empereur, toute Italie. Après, quant il eut ainsi toute sa terre donnée et
départie à ses fils, il déguerpit le royaume temporel et le siècle, et
vesti les draps de religion en l'abbaïe de Prume[12]. Et peu de temps après
trespassa de ce siècle en l'an de l'Incarnation huit cent cinquante-cinq,
de son empire trente et trois. En l'églyse de Saint-Sauveur l'enterrèrent
honorablement les trois frères.
Note 12: _Prume._ «In Prumiæ monasterium.» A douze lieues de Trèves,
dans la forêt des Ardennes.
_Incidence_. En ce temps mouru Bernard, archevesque[13] de Vienne. Après
luy fu un autre qui avoit nom Aglimaire. En ce temps fu aussi archevesque
de Lyon un autre qui avoit nom Emulons. En ce temps mouru le pape Grégoire.
Après luy fu Serges; après, Léon; après, Benoist. En ce temps fu occis
Segatz, le duc de Bonivent, par sa gent. Et ceux meismes qui l'occirent
firent venir les Sarrasins et les reçurent en la cité de Bonivent. Entour
huit ans après la mort l'empereur Lothaire, mouru Charles, le plus jeune
des frères[14], et fu ensépulturé en l'églyse Notre-Dame de Lyon. Son
royaume prirent les deux frères Lothaire et Loys. Si eut l'empereur Loys
Bourgogne en sa partie, et Lothaire Provence[15]. Loys assembla ost contre
les Sarrasins qui estoient entrés à Bonivent. A eux se combati et occit
Amalmathar, leur seigneur, et reçut la cité. Par mauvais conseil fut déceu
le roy Lothaire, son frère, du mariage de deux femmes, dont presque toute
saincte Eglyse fu émue contre luy; pour ce cas furent dampnés par la
sentence l'apostoile deux archevesques, Teugaudes, archevesque de Trèves,
et Gonter, archevesque de Couloigne. Pour ce cas fu assemblé le concile des
prélats par le commandement le roy Charles-le-Chauf, son oncle, qui bon
conseil li looit, sé il le voulust avoir creu. Mais pour nul ammonestement
ne voult laissier son propos, ains mut et s'en alla par Lombardie droict à
Bonivent à l'empereur Loys, son frère. A cette voie s'accorda bien le roy
Charles-le-Chauf, pour ce qu'il avoit espérance qu'il se refrainist de sa
mauvaise volonté par le chatiement et l'ammonestement l'apostoile; mais à
ce ne s'accordoient pas plusieurs des prélats de France, ains le
contredirent, tant comme il purent, ceulx qui estoient mus par le
Sainct-Esprit et qui se doubtoient que esclandres né périls ne venist à
saincte Eglyse de cette chose. Car il avoient doubte de ce qui après en
avint, que l'apostoile ne fist sa volonté par prières, et que commune
erreur n'en fut espandue en saincte Eglyse. Toutevoies vint, si comme il
avoit proposé: à l'apostoile s'en alla et impétra ce qu'il voult. [16]De
Rome se départi bault et liez, et vint jusques à la cité de Luques, et là
fu malade d'une fièvre, et là meisme prit une maladie à tout sa gent si
grant et si crueuse qu'il les véoit mourir devant lui à gratis monciaux, né
oncques pour ce ne se avertit né ne voult entendre la vengeance né le
jugement de nostre Seigneur. De Luques s'en parti et vint à Plaisance, en
la huitiesme ide du mois d'aoust. Là demoura jusques dimanche après. Et
entour heure de nonnes, devint ainsi comme hors du sens. L'endemain perdi
la parole du tout, et puis mouru entour la seconde heure du jour. Un peu de
sa gent qui estoient demourés de cette pestilence, pristrent le corps et
l'enterrèrent en ung moustier près de la cité.
Note 13: _Archevesque._ «Episcopus.»
Note 14: _Des frères_, c'est-à-dire des fils de ce Lothaire.
Note 15: Le texte d'Adon est ici mal traduit. «Accepit autem
(Ludovicus) partem transjurensis Burgundiæ, simul et Provinciam.
Reliquam partem Lotharius sibi retinuit.»
Note 16: A compter d'ici, notre chronique est traduite des Annales de
St-Bertin, année 869.
II.
ANNEE: 869.
_Coment Charles-le-Chauf receut message qu'il n'entrast au royaume qui ot
esté Lothaire son frère, jusques après ce qu'il fu parti: et coment les
prélats le reçurent à seigneur en la cité de Mez. Et des constitutions qui
furent là establies._
En ce temps-là estoit le roy Charles-le-Chauf en la cité de Senlis, il et
la royne Judith[17]. Là avoient fait grans aumosnes, et avoient donné et
départi assez de leurs trésors aux églyses et aux lieux de religion; et les
rendirent par telle manière à Notre-Seigneur par cui don il les avoient
receus. De Senlis se départi et s'en alla à Atigny. Là vinrent à luy les
messages d'aucuns évesques et d'aucuns barons du royaume Lothaire qui mort
estoit, et luy mandoient qu'il n'allast en avant, et qu'il n'entrast au
royaume que Lothaire avoit tenu, jusques à tant que le roy Loys son frère
fust retourné d'un ost qu'il avoit fait sur les Wandres. Et quant il seroit
venu et qu'il séjourneroit en son palais d'Angelenham, si envoyast à luy
ses messages et luy mandast et le lieu et le temps qu'il assembleroient
pour traictier de la partision du royaume sans faille. Voir est qu'il avoit
jà ostoié par deux ans sur les Wandres, et plusieurs fois s'estoit jà à
eux combattu, mais pou ou noient y avoit gaigné; et refurent plusieurs qui
luy mandèrent qu'il venist jusques à Mez, et il se hasteroient de venir
contre luy en la voie, ou il vendroient à li en la cité. Loys s'appensa et
vit bien que c'estoit le meilleur conseil. A la voie se mit et alla jusques
à Verdun. Là rencontra plusieurs prélats du royaume Lothaire, Haston
l'évesque de Mez,[18] et Franque l'évesque de Tongres, et mains autres. Et
quant il furent en la cité, il assemblèrent en l'églyse Sainct-Estienne, et
puis furent les paroles qui s'ensuivent récitées en la présence le roy
Charles, en l'an de l'Incarnation huit cent soixante-neuf. Alors commença à
parler l'évesque de Mez, Avancien avoit à nom, devant tous les prélats et
le peuple, et dict ainsi: «Biaux seigneurs, bien savez tous, et si est
chose seue en plusieurs règnes, les griefs que nous avons souffers pour nos
causes communément et pour nos droits soustenir, au temps de nostre prince
soubs qui nous avons été jusques à ore. Et si savez bien la douleur et
l'angoisse que nous avons en cuer de la honteuse mort qui lui est advenue.
Or n'y a donc autre conseil à nous qui sommes sans prince et sans chief
terrien, mais que nous convertissions nos cuers en jeusnes et oroisons, et
prions à celui qui tient en son poing les règnes et les roys, et ordonne du
tout en sa volonté, qu'il nous doingt roy selon son cuer, qui nous gouverne
en droict et en justice, et nous sauve et défende, et nous fasse tels que
nous soions tous d'un cuer et d'une volenté à luy aimer et luy obéir en
Dieu. Pour ce donques que cil fait la volonté de ceux qui le doubtent, et
oi leur prière, a-il esleu droit hoir et successeur de ce royaume, à qui
nous sommes soubmis de nostre volenté et pour nostre profit, c'est à savoir
le roy Charles qui ici est présent; il nous est advis que nous luy devons
rendre grace de ses bénéfices, que nous ne soions vers luy encolpés du vice
d'ingratitude pour ce qu'il nous donne prince et gouverneur qui nous garde
et défende longuement au profit de la saincte Eglyse, et nous doint vivre
soubs luy en paix et en concorde en son service, à l'onneur et à la louange
de celuy qui vit et règne sans fin. Et sé il lui plaict et il nous semble
que ce soit bien, nous oïrons de sa bouche qu'il en voudra dire et répondre
à nous et au peuple qui ci est assemblé.» Adonc parla le roy Charles aux
prélats et au peuple, et dict ainsi: «Biaux seigneurs, tout ainsi comme ces
honorables évesques ont tous ensemble parlé par la bouche d'un seul, et ont
monstré certainement votre volenté et votre commune concordance, à ce que
vous m'avez appelé par élection au profit du règne et de vous; sachiez
certainement que devant toutes choses je regarderai l'onneur et le
cultivement de Dieu et des églyses par l'aide de luy meisme et, après, de
chascun de vous, d'après la dignité de son ordre et l'estat de sa personne,
et les honoreray et sauveray de mon pouvoir, et tendray amour, et garderay
à chascun les drois et les lois, selon la coustume du païs: en telle
manière que obédience et honneurs roiaux me soient portés de chascun de
vous selon son estat et conseil et aide, pour vous et pour le roiaume
deffendre, sé mestier en estoit; ainsi comme nos devanciers l'ont fait par
droict et par raison à ceux qui ont régné pardevant moy.»
Note 17: _Judith_. Il faut lire _Ermentrude_.
Note 18: «Il falloit traduire: _Haton l'évesque de Verdun, et Arnoul
l'évesque de Toul. De là, venant à Mez, il y trouva Advencien,
l'évesque de la ville, et Francon, l'évesque de Tongres_.» (Note de
dom Bouquet.)
Après le roy, parla Hincmaris, archevesque de Rains, et dit en telle
manière par le commandement Avancien[19], évesque de la cité, et des
évesques autres de la province de Trèves, comme Haston l'évesque de Verdun,
et Arnoult l'évesque de Toul et mains autres qui présens estoient. «Pour
ce,» dist-il, «qu'il ne semble à aucuns que ce soit desraison et
présomption sé nous et nos honorables frères et évesques de nostre province
de Rains, nous entremettons des causes et de l'ordonnance de cet
archeveschié, sachent tous que nous ne le faisons pas contre les drois des
canons, pour ce que l'églyse de Rains et celle de Trèves sont sereurs et
comprovinciaux en cette région de Belge, si comme l'auctorité de saincte
Églyse le monstre et l'ancienne coustume le preuve. Et pour ce doivent-il
garder à communs accors les establissemens des anciens pères et de sains,
et doit estre gardé entre l'archeveschié de Trèves et celluy de Rains la
condition de ce privilège, que celluy qui le premier est ordonné est tenu
pour le premier ordonné, et la divine loy establie de Dieu le dict ainsi.
_Quant tu trépasseras par le champ de ton amy, tu cueildras les espis, et
pour les mangier les frotteras en ta main, mais tu n'en cueildras nul à
faucille._ La moisson c'est le peuple, si comme nostre Seigneur vous
monstre en l'Evangile; la moisson doncques de mon amy, c'est le peuple
d'autres provinces. Tu frotteras ces espis en trespassant, c'est admonester
le peuple en ung corps de saincte Églyse à la volenté de nostre Seigneur;
doncques pouvons-nous passer en la province en admonestant le peuple à bien
faire, sans tort faire à nullui; né ne mettons la faucille de jugement au
peuple d'autre province. Autre raison: car les honorables évesques et
nostre frère de cette province nous commandèrent et admonestèrent ce à
faire en charité, pour ce qu'il n'avoient pas de provincial et vouldrent
que nous ordennissons de leurs causes ainsi comme des nostres propres.
Est-il ainsi,» dict-il, «seigneurs évesques?» Et il respondirent que oil.
Et il dict après: «Or nous povons doncques avertir qu'il plaict à nostre
Seigneur que nostre prince et nostre roy, qui cy est présent, à qui nous
sommes soubmis de nostre volenté, pour nous et nos églyses, est ci venu
pour nous et nous pour luy en la dernière partie du royaume que il tient.
Pour ce doncques que son père Loys, le puissant empereur et de saincte
mémoire, fu couronné à empereur à Rains par la main du pape Estienne,
pardevant l'autel Nostre-Dame, et fu puis déposé par la traïson du peuple
et des barons et des mauvais évesques, et puis fu restabli devant le corps
sainct Denys en France, et couronné de reschief en ceste églyse devant cest
autel de sainct Estienne, par la main des évesques, si comme nous veismes
qui y estions présens; et d'autre part, si comme nous trouvons ès
histoires, que quant ces anciens roys conquéroient les royaumes, il se
faisoient couronner des couronnes de chascun royaume. Il nous semble, sé il
vous plaisoit, que avenante chose seroit qu'il fust et couronné et enoingt
de la saincte onction, par la main d'évesque, au nom et au titre du royaume
où il est appelé; et s'il vous plaict qu'il soit ainsi fait, si vous y
accordez communément et le prononciez de vostre bouche.» Après ces paroles
s'escrièrent tous que ainsi fust fait. Lors leur dict après: Rendons graces
à Dieu et chantons: _Te Deum laudamus_. Après ce fu couronné et sacré
devant l'autel sainct Estienne. Si départit atant le concile.
Note 19: _Par le commandement._ «Jubente et postulante.»
(An. S.-Bert.)
III.
ANNEE: 869.
_Du mandement Loys à Charles son frère, et de la response. Et d'une
incidence. Des griefs et du dommage que les Sarrasins firent au roy Loys au
retour de Bonivent. Et puis de Rollant, archevesque d'Arle, et puis des
Normans, et de la mort la royne Hermantrude et du mandement l'apostoile à
Charles-le-Chauf._
De Mez se départit le roy et s'en ala à Floringues[20]: et quant il eut là
ordonné ce que bon luy sembla, il s'en ala chascier[21] en la forest
d'Ardennes. Entre ces choses advint que son frère Loys fit paix aux
Wandres[22], sous une condition dont l'histoire ne parle mie. Pour celle
paix confirmer y envoya ses fils et aucuns marchis de sa terre; car il
demoura malade en la cité de Ragenbourg[23]. Au roy Charles manda par ses
messages les convenances qui estoient entre eux deux et de sa partie du
royaume Lothaire, et le roy Charles luy remanda responses souffisans à ce
qu'il lui avoit mandé.
Note 20: _Floringues_, aujourd'hui _Floringhem_, dans le département
du Pas-de-Calais, arrondissement de Saint-Pol-sur-Ternoise, canton
d'Heuchin. Latinè: _Florinkengas_.
Note 21: _Chascier_. «Autumnali venatione exercitandum.»
Note 22: _Wandres_. «Pacem, sub quadam conditione, apud Winidos
procuravit obtinere.» Plus loin, l'annaliste de St-Bertin ajoute à ce
nom: «Qui in regionibus Saxonum sunt.»
Note 23: _Ragenbourg_. «Ragenisburg.» C'est Ratisbonne.
_Incidence._ En ce temps advint en Grèce que Basile occit par traïson
l'empereur Michiel, et cil avoit celluy Michiel accompagnié en l'empire.
Couronner se fit et gouverna l'empire tout seul. L'un de ces princes qui
Patrice avoit nom[24] envoïa à Barrain à tout trois cens nefs pour aider au
roy Loys contre Sarrasins. Si requeroit par iceluy prince meisme qu'il luy
onnast sa fille en mariage[25] pour espouse. Mais il ne la luy envoïa pas,
pour ne sai quelle discorde qui fu entre luy et le prince, dont il avint
qu'il s'en retourna à Corinthe à toute sa navie. En ce que l'empereur Loys
s'en retournoit de sa contrée de Bonnivent, les Sarrasins qu'il avoit
assiégiés en la cité de Barre issirent hors et se férirent en la queue de
son ost soudainement et tollirent bien jusques à deux mille chevaux: dessus
montèrent et firent d'eux-meismes deux batailles, puis s'en allèrent en
l'églyse Saint-Michiel de Mont-Gargan. Les clers et les pèlerins, qui là
estoient venus pour adourer, robèrent et tollirent tout quanqu'il avoient,
et puis s'en retournèrent chargiés de dépouilles. De cette aventure furent
l'apostoile et l'empereur moult courrouciés.
Note 24: _Patrice avoit nom._ C'est-à-dire étoit revêtu du titre de
patrice. «Patricium suum ad Bairam cum CCCC (vel CCC) navibus
miserat.» _Bairam_, c'est _Bari_, dans le royaume de Naples.
Note 25: _Qu'il luy donnast sa fille en mariage._ Le latin dit plus
clairement que le patrice demandoit de conduire à son maître la
princesse qui lui avoit été fiancée auparavant. «Et filiam Hludowici,
a se desponsatam, susciperet.»
_Incidence._ Loys, l'un des fils le roy Loys de Germanie, se combati en ce
temps contre les Wandres, à l'aide des Saisnes: grande occision y eut d'une
partie et d'autre, mais toutevoies il eut victoire à la parfin à grand
dommage de sa gent et à tant s'en retourna.
_Incidence._ Rolland, archevesque d'Arles, empétra en ce temps vers
l'empereur et l'empereris Engeberge, l'abbaïe de Sainct-Césaire, en l'isle
de Camarie[26]; mais ce ne fu pas sans grans dons et sans grant service:
moult estoit cette abbaïe riche et de grande possession. En icelle isle
souloient avoir ung port les Sarrasins; pourquoi y pouvoient légièrement
arriver. Un chastel y fit cest archevesque de terre tant seulement, et
quant il oï dire que Sarrasins venoient, il se mit follement dedans; car il
n'estoit né fort né garni pour luy sauver. Les Sarrasins vindrent là, de sa
gent occirent plus de trois cens, et au dernier le prindrent et le menèrent
tout loié en leur nefs, puis le mistrent à rançon qui fu tauxée à cent
cinquante livres d'argent et à cent et cinquante manteaux, et à cent et
cinquante espées, et à cent et cinquante présens sans les dons qu'il leur
donna d'autre part. Si avint qu'ainsi mourut en les nefs avant qu'il
fussent délivrés et que la rançon fust paiée; et les Sarrasins qui le
virent, findrent[27] qu'il ne povoient plus illec demourer, et hastèrent
forment ceux qui de la rançon paier s'entremestoient, s'il vouloient
recevoir leur seigneur. Et quant elle fu toute paiée sans nul deffaut, il
prirent le corps de l'archevesque tout revestu en épiscopaux garnemens si
comme il l'avoient pris, et l'assistrent en une charrette, et puis
l'emportèrent hors des nefs entre bras ainsi comme par honneur. Lors
vinrent entour luy ceux qui l'amoient, et quant il cuidèrent parler à luy
et faire joie si le trouvèrent mort. Lors l'emportèrent en terre à grans
pleurs et le mistrent en terre en ung tombel que luy-meisme avoit fait
appareiller pour luy. En ce temps fit Salmon, duc de Bretaigne[28], paix
aux Normans qui estoient sur le fleuve de Loire, et fit cueillir à ses
Bretons tout le vin qui estoit en sa partie d'Anjou[29]. L'abbé Hue et le
comte Geoffroy[30] se combatirent aux Normans, qui habitoient sur le fleuve
de Loire, et en occidrent entour soixante. En cette bataille prindrent ung
moine apostate (c'est-à-dire renoié de la foy), qui la foy crestienne avoit
déguerpie et s'estoit mis avec les Normans. Et pour ce qu'il faisoit aux
crestiens moult de mal tant comme il povoit, luy firent-il couper la teste.
[31]En ceste tempeste vinrent les Normans la seconde fois jusques à Paris,
l'abbaïe de Sainct-Germain robèrent et boutèrent le feu dedans le cellier,
et puis retournèrent tous chargiés des despoilles de ce qu'il avoient tolli
et robé. En ce temps commanda le roy Charles aux Manceaux et aux
Tourangiaus et à ceux qui habitoient delà le fleuve de Saine qu'il
fermassent les cités et fissent forteresses contre les assaulx des Normans;
et quand les Normans oïrent ce dire, il mandèrent à la gent du païs qu'il
leur donnassent une grande somme d'argent, de vins, de fourment et de
bestes, s'il vouloient avoir paix et trèves avec eux.
Note 26: _Camarie._ La _Camargue_, sur le Rhône.
Note 27: _Findrent._ Feignirent.
Note 28: _Duc de Bretaigne._ L'annaliste de Metz l'appelle _roi des
Bretons_, et il a raison. (_Note de dom Bouquet_.)
Note 29: _En sa partie d'Anjou._ «Et vinum partis suæ de pago
Andegavensi cum Britonibus suis collegit.» C'est-à-dire: Et il put
récolter, cette année, le vin des vignes plantées du côté de la Loire
qui appartenoit au territoire d'Angers, et par conséquent à ses
états. M. Guizot a rendu cette phrase ainsi: _Et il récolta le vin
des territoires qui lui appartenoient au pays d'Angers_.» La
traduction du chroniqueur de Saint-Denis est moins mauvaise.
Note 30: Le latin ajoute: «Cum Transsequanis.» C'est-à-dire: avec
ceux qui habitoient au-delà de la Seine ou jusqu'à la Loire.
Note 31: _En ceste tempeste, etc._ Cette phrase ne se trouve que dans
le manuscrit du roi des _Annales de Saint-Bertin_. On voit que les
Normands tenoient beaucoup aux celliers et aux vendanges.
En la ville de Dussy[32] estoit le roy Charles, quant il oï nouvelles par
certains messages de la mort Hermentrude, sa femme, en l'abbaïe de
Sainct-Denys en France; et léans meisme fu elle mise en sépulture. Lors
manda le roy à Theuberge, qui femme eut esté le roy Lothaire, qu'elle luy
envoiast sa fille[33] Richeut par Boson, le fils au comte Bivin, qui frère
estoit à ceste Richeut. (Une pièce de temps) la tint sans épouser, ainsi
comme concubine; (mais il l'espousa puis, si comme l'histoire le dira
ci-après). A celui Boson, son frère, donna l'abbaïe Sainct-Morize et toutes
les appartenances, et s'en ala à Ais-la-Chapelle, et mena avec luy cette
Richeut, et se hasta moult d'aler pour recevoir le remenant des hommages du
royaume Lothaire, si comme il l'avoit mandé; et fit assavoir à tous qu'il
seroit à Gondouville[34] dedans la feste Sainct-Martin pour recevoir ceux
qui à lui devoient venir de Provence et de la parfonde Bourgoigne[35]: et
quant il fu à Ais nul ne vint à luy qu'il n'eust d'abord receu[36]. De là
se départit et s'en ala à Gondouville en son palais comme il l'avoit
ordonné.
Note 32: _Dussy._ C'est _Douzy_, bourg de Champagne, près de Mouzon,
et sur la rivière du Cher.
Note 33: _Sa fille._ Le latin ne dit pas cela; mais la phrase est
obscure. «Exequente Bosone filio Bwni quondam comitis hoc missaticum
apud matrem et materteram suam Theutbergam Lotharii regis relictam,
sororem ipsius Bosonis nomine Richildem mox sibi adduci fecit, et in
concubinam accepit.» Je crois voir ici que pendant l'absence de
Boson, chargé de la mission d'annoncer à Theutherge la mort
d'Hirmantrude, Charles avoit fait venir près de lui Richilde, soeur de
Boson, et l'avoit retenue en concubinage.
Note 34: _Gondouville._ «Gundulfi-villa.» C'est _Gondreville_, dans
le pays Messin, à une lieue de Toul. Ce palais étoit situé sur la
rive droite de la Moselle.
Note 35: _De la parfonde Bourgogne._ «Et de superioribus partibus
Burgundiæ.»
Note 36: _Qu'il n'eust d'abord receu._ C'est-à-dire: Dont il n'eut
obtenu précédemment la soumission. «Nullum obtinuit quem ante non
habuit.»
Avant qu'il partist receut les messages l'apostoile Adrien. Ces messages
estoient deux évesques, l'un avoit nom Paul et l'autre Léon, et ne venoient
pas au roy tant seulement, mais aux princes et aux prélas du royaume. La
forme du mandement estoit telle que nul mortel ne fust si hardi qu'il
entrast au royaume qui jadis ot été Lothaire, et qui par droict devoit
venir en la main son fils espirituel, né qui osast né troubler né molester
les hommes du royaume, ne fortraire par promesses et par dons: et sé nul le
fesoit autrement, ce qu'il feroit ne seroit pas tant seulement anéanti par
son auctorité, ains seroit celuy qui ce feroit excommunié et dessevré de la
compagnie de saincte Églyse; et sé aucun des évesques se consentoit à luy
en taisant, si ne seroit plus appelé prestre né pasteur, mais bergier loué;
et pour ce, ne luy appartiendroit-il des brebris garder, par conséquent né
de la dignité de pasteur. Avec les messages et pour ceste besoigne meisme
vint ung autre message[37] qui avoit nom Boderas. Quand les messages
l'apostoile s'en furent partis, le roy Charles s'aperceut bien que ceux luy
avoient menti qui luy avoient fait entendant par faus messagiers que le roy
Loys, son frère, estoit ainsi comme à la mort. Lors se partit de
Gondouville, et s'en ala ès parties d'Elisse[38], pour recevoir en amour et
en concorde Hue, le fils Geuffroy, et Bernart, son fils[39]. De là s'en
retourna pour yverner à Ais-la-Chapelle, et tant y demoura que la Nativité
fu passée, en l'an de l'Incarnation huit cent soixante et dix.[40]
Note 37: _Un autre message._ Le latin ajoute: «Missus Hludowici
imperatoris venit.»
Note 38: _D'Elisse._ «In Elisacias partes.» Vers l'Alsace.
Note 39: _Son fils._ «Bernardi filium.» Bernard, fils de Bernard.
Note 40: La plupart des auteurs du IXème siècle commencent l'année à
Noël, comme notre annaliste de Saint-Bertin.
IV.
ANNEE: 870.
_Coment Charles-le-Chauf espousa la royne Richeut, et de la pais aux
Normans, et du débat entre Charles-le-Chauf et Loys, son frère, pour la
partition du royaume Lothaire, et d'autres choses._
[41]D'Ais-la-Chapelle se parti le roy Charles et s'en retourna en France,
et vint en la cité de Noion. Là tint parlement à un prince des Normans qui
avoit nom Roric. Ci fu la fin telle qu'il le receust en amour et en
alliance. Après espousa Richeut, de qui nous avons devant parlé, qu'il
avoit tenue sans mariage. De là retourna à Ais-la-Chapelle. Là oï telles
nouvelles dont il ne se donnoit de garde; car Loys, son frère, roi de
Germanie, luy manda par ses messages s'il ne s'en issoit tantost de la
ville d'Ais et de tout le royaume qui avoit esté Lothaire, son frère, et
s'il ne le rendoit en paix ès mains des princes du royaume ainsi comme il
le tenoient au jour qu'il trespassa, bien sceut-il qu'il viendroit sur luy
à armes et qu'il auroit à luy bataille. Tant allèrent les messages d'une
part et d'autre, que la besoigne à ce menèrent que sermens furent faicts
des deux parties. De tenir les convenances jura par le roy l'un des
messages, et dit ainsi: «Je jure pour le roy Charles, mon seigneur, qu'il
se consent à ce que son frère le roy Loys ait une telle partie du royaume
Lothaire, leur frère, comme luy-meisme aura; et qu'il soit si loyaument
parti et si justement comme ceux le sauroient partir qui par l'accort des
deux parties y seront mis; et que ce soit sans barat et sans decevance, sé
son frère le roy Loys luy veult garder autelle fermeté et autelle loyaulté
comme il luy promet tant comme il vivra.» Quant ces convenances furent
ainsi affermées par sermens d'une partie et d'autre, le roy Charles se
partit d'Ais et s'en retourna en France, et s'en vint à Compiègne; là
célébra la Résurrection.
Note 41: _Annal. S.-Bertini, anno 870._
(Au moys de may qui après vint s'en ala à Atigny[42]). Là viendrent à luy
les messagiers Loys son frère, qu'il eut envoiés pour partir le royaume;
mais il ne vouldrent pas tenir les convenances qui devant avoient este
jurées, si estoient plus fiers et plus hautains pour la prospérité de leur
seigneur, pour ce qu'il avoit pris, tant par barat comme par armes, le
prince des Wandres qui longuement avoit à luy guerroié et mains dommages
luy avoit fais. En moult de manières fu cette partition devisée et mandée
aux deux parties par divers messages; n'accorder ne se pouvoient. A la
parfin fut ainsi atiré que le roy Charles leur manda que il et Loys son
frère assemblassent paisiblement au royaume qui devoit être parti, et
fussent faictes loyales parties selon les convenances et les sermens qui
avoient esté fais, par le regart des preudes hommes qui à ce faire fussent
mis par les parties. Entre ces choses fu assemblé ung conseil d'évesques de
dix provinces. Là fu accusé de plusieurs cas Haimart l'évesque de Loon et
meismement de deux choses de ce qu'il ne vouloit obéir au roy Charles comme
à son prince, né à l'archevesque de Rains comme à son prélat. Mais
toutesvoies fu-il contraint à ces deux choses: son libelle escripvit et le
rendit en plein conseil. Si contenoit cette sentence: «Je, Haimart, évesque
de Loon, regehis et cognois que je dois être et serai désormais obédient et
féable au roy Charles, selon mon estat, si comme évesque doit être par
droit à son prince terrien et à son roy; et si promets aussi que je ferai
obédience à mon pouvoir à l'archevesque de Rains, telle comme je lui dois
faire selon les droits et les canons et les décrets des anciens pères, à
mon sens et à mon pouvoir.» Et quant il eut ce dict, il mist sa
subscription en son libelle.
Note 42: Cette précieuse parenthèse n'est pas traduite des Annales de
Saint-Bertin, et ne se trouve que dans le continuateur d'Aimoin. Ce
fut effectivement dans le palais d'Attigny qu'Hincmar de Reims obtint
la condamnation d'Hincmar de Laon.
Charlemaine le fils le roy Charles, qui estoit nommé abbé de plusieurs
abbaïes, faisoit moult de griefs et de dommages à son père; et pour ce
perdit-il les abbaïes qu'il tenoit et fu mis en prison à Senlis. (En ce
temps tenoient les princes lays aucunes abbaïes.) Entre ces choses envoia
le roy Charles ses messages[43] à Loys son frère, Eudes l'évesque de
Beauvais, et deux comtes Hardoin et Odon; et luy manda qu'il assemblassent
paisiblement pour partir le royaume Lothaire. Après, s'en ala à une ville
qui a nom Pontigon[44], là retournèrent à luy les messages qu'il eust
envoiés à Loys, son frère, et luy nuncièrent la responce qu'il luy mandoit,
qui telle estoit qu'il venist jusques à Haristalle, et il viendroit d'autre
part jusques à Marne[45]; et au milieu de ces deux lieux assembleroient à
parlement; et amenast chacun tant seulement quatre évesques et dix
conseillers et trente que vassaux que chevaliers[46]. Ainsi fu la chose
créantée. Le roy Loys mut et s'en vint à Flamereshem en la contrée de
Ribuarie[47]; là luy advint telle adventure qu'il chaï d'un solier qui
estoit viel et pourri luy et aucuns de sa gent. Blessé fu en sa jambe, mais
assez tost fu gari si comme il luy sembloit. (Il se hasta ung peu trop, car
la bleceure ne fu pas bien esteinte, si comme nous le dirons ci-après.) A
Ais-la-Chapelle s'en alla. Le roy Charles se rapproucha d'autre part au
lieu déterminé, et tant coururent messages d'une partie et d'une autre que
les deux roys assemblèrent là où il estoit dévisé en la cinquième kalende
d'aoust. Là départirent le royaume paisiblement selon les convenances
devant dictes.
Note 43: Le latin ajoute: «Ad Franconofurt.»
Note 44: _Pontigon_, aujourd'hui _Pontion_.
Note 45: _Marne._ Mersen.
Note 46: _Que vassaus que chevaliers._ Je ne crois pas qu'il y eût de
différence bien sensible avant le XIVe siècle entre ces deux mots.
Aussi le latin dit-il _officiers ministériels et chevaliers_. «Inter
ministeriales et vassalos.»
Note: 47: _En la contrée de Ribuarie._ «In pago Ribuario.»
Ci-après sont nommés les cités et les villes de la partie du roy Loys:
Coloigne, Trèves, Utrehect, Strahasbourt, Baille[48], et maintes autres
villes et cités qui pas ne sont à nommer pour eschiver la confusion; et
pour ce que les noms sont en langue tioise on ne les peut pas assigner
proprement en françois[49]. En celle partie furent adjoutées les deux
parties de Frise qui estoient du royaume Lothaire. Et par dessus cette
division luy fu encore donnée la cité de Mez, l'abbaïe Saint-Père et
Saint-Martin et toutes les villes et les appartenances de cette contrée; et
si luy fu donnée pour le bien de paix et de charité une partie des Ardennes
tant comme le fleuve qui a nom Urcha en depart jusque à tant qu'elle cheï
en Meuse.
Note 48: _Baille._ Basle.
Note 49: En voici la liste exactement copiée du latin: «Coloniam,
Treviris, Utrecht, Strasburg, Basulam, Abbatiam Suestre (_Susteren_,
dans le duché de Jullers), Berch (_Berge_, près Ruremonde), Niu
monasterium (_Nussa_, près Cologne), Castellum (_Kessel_, sur la
Meuse), Indam (_Cornelismunster_, près d'Aix-la-Chapelle),
Sancti-Maximini (près de Trèves), Ephterniacum (_Esternach_), Horream
(_Oeren_, dans Trèves), Sancti-Gangulfi, Faverniacum (_Favernay_, en
Franche-Comté), Polemniacum (_Poligny_, en Comté), Luxoium (_Luxem_
_Baume_, dans les Vosges), Luteram (_Lure_, diocèse de Besançon),
Balmau, Offonis-villam (_Vellefaux_, diocèse de Besançon),
Meyeni-monasterium (_Moyen-Moustier_, dans les Vosges), Eboresheim
(dans l'Alsace), Homowa (dans Strasbourg), Masonis-monasterium
(_Maesmunster_, en Alsace), Hombroch, Sancti-Stephani, Strasburg,
Sancti-Deodati (_Saint-Dyé_), Bodonis monasterium (_Bon-Moustier_,
dans les Vosges), Stivagium (_Estival_), Romerici montem
(_Remiremont_), Morbach (en Alsace), Sancti-Gregorii (_id._),
Mauri-monasterium (_id._), Erenstein (_id._), Sancti-Ursi in Salodoro
(_Soleure_), Grandivellem (_Grantfel_, diocèse de Basle),
Allam-Petram (près _Moyen-Moustier_), Lustenam (?), Vallem Clusæ
(_Vaucluse_, diocèse de Besançon), Castellum-Carnonis
(_Chatel-Challon_), Heribodesheim (?), Abbatiam de Aquis,
Hoenchirche, Aughtchirche, comitatum Testebrant, Batua (_Batavia_),
Harluarias (dans le duché de Gueldres), Masau subterior de ista
parte, et Masau superior, quod de illa parte est; Liugas (_Liège_),
quod de ista parte est, Districtum Aquense (_Aix_), Districtum
Trectis (_Maestricht_). In Ripuarias, comitatus V, Megenensium,
Bedagowa, Nitachowa, Sarachowa subterior, Blesitchowa, Selm,
Albechowa, Suentisium, Calmontis, Sarachowa superior, Odornense quod
Bernardus habuit, Solocense, Basiniacum, Elischowe, Warasch,
Scudingum, Emaus, Busalchowa. In Elisatia, Comitatus duo; de Frisia
duos partes de regno quod Lotharius habuit.... Civitatem cum Abbatia
S.-Petri et S.-Martini, et comitati Moslensi, cum omnibus villis in
eo consistentibus tam dominicatis quam et vassalorum. De Arduenna,
sicut flumen Urta surgit inter Bislam et Tumbus, decurrit in Mosam et
sicut recta via pergit in Bedensi. Exupto quod de Condrusio est, ad
partem Orientis, trans Urtiun, et Abbatias Prumiem et Stabelan, et
omnibus villis dominicalis et vassalorum.»
Ci-après sont nommées les cités et les bonnes villes de la partie le roy
Charles: Lyon sur le Rhosne, Besançon, Vienne, Tongres, Tol, Verdun,
Cambray, et moult d'autres villes et cités qui pas ne sont à nommer[50]. Le
lendemain que ces parties ainsi furent devisées, les frères revindrent
arrière ensemble, congié prindrent l'un à l'autre, et se départirent en
paix et en amour. Le roy Loys retourna à Ais-la-Chapelle, le roy Charles en
France, et commanda que la reyne Richeut, sa femme, fust admenée encontre
luy. A Saint-Quentin en Vermandois vint, et puis ensemble à Senlis, et puis
à Compiègne. Là se déporta tout le mois de septembre en gibier et en
chasse. De la partie du royaume Lothaire qu'il eut receu fit sa volenté et
en donna et départi à sa volenté.
Note 50: Voici les autres noms: «Vivarias, Vatiam, Montem-Falconis,
Sancti-Michaelis, Gildini-monasterium, S.-Mariæ in Bisantione,
S.-Martini in eodem loco, S.-Augentil, S.-Marcelli; S.-Laurentii
Leudensi, Sennonem, Abbatiam Niellam, Molburium, Laubias,
S.-Gaugerici, S.-Salvii, Crispinno, Fossas, Marilias, Honulficurt,
S.-Servatii, Maalinas, Ledi, Sunniacum, Autonium, Condatum,
Mesrebecchi, Tidivinni, Lutosa, Calmontis, S.-Mariac in Desmant,
Echa, Andana, Wasloi, Altummontem, Comitatus Texandrum. In Bracbanto,
Comitatus quatuor Cameracensim, Hainoum, Lomensem. In Hasbanio,
Comitatus quatuor, Masau superiur, Masau subterrior, Liugas quod
pertinet ad Veosutum; Scarponense, Viridunense, Dulmense, Arlon,
Waurense, Comitatus duo, Mosminse, Castricium, Condrust. De Arduennâ
sicut flumen Urta surget inter Bislanc et Tumbas, ac decurrit ex hac
parte in Mosam, et sicut recta via ex hac parte Occidentis pergit in
Bedensi. Tollense, aliud Odornense quod Tremarus habuit; Barrense,
Portense, Salmoringum, Lugdunense, Viennense, Vivarias, Ucericium. De
Frisiâ tertiam partem.»
V.
ANNEE: 870.
_Des messages l'apostoile Adrien au roy Loys qu'il rendist le royaume
Lothaire à son nepveu Loys. Du contens le roy Loys, coment il envoya joyaux
à l'Eglyse de Rome et coment il prit Vienne._
Le roy Loys qui à Ais fu retourné, n'estoit pas encore bien guary de la
bleceure de sa jambe qu'il prist quant il chaï du solier, si comme
l'istoire ci devant conte, pour ce qu'il ne povoit pas bien endurer les
cures des physiciens. Et pour ce que la bleceure se tournoit à pueur et à
pourreture se fist-il tranchier toute la maladie[51], si en demeura plus
longuement en la ville qu'il ne cuida, car il acoucha du tout au lit et fu
aussi comme prest de la mort. En ce temps viendrent les messages de
l'apostoile à Ais, et de Loys l'empereur. Les messages l'apostoile furent
Johan et Pierre, cardinaulx de l'Églyse de Rome; les messages à l'empereur
furent l'évesque Vibode et li quens Bernart. Tel mandement apportoient au
roy Loys que de rien ne s'entreméist du royaume Lothaire son nepveu, qui
par droict devoit escheoir à l'empereur Loys son frère. Assez briesvement
leur rendit responce et congié, et puis si les envoia au roy Charles son
frère. Quand il fu guari de sa maladie et il put chevauchier, il se partit
et s'en alla à Renebourg[52]. Restice[53] le roy des Wandres qu'il tenoit
en prison[54] fit traire hors, et luy fit les yeux sachier, et puis
commanda qu'il fust tondu en une abbaïe. Après manda à ses fils Charlon et
Loys qu'il venissent à luy. Mais il ne y vouldrent pas venir, car il
sentoient bien qu'il avoit meilleure volenté à Charlemaine son frère que
vers eulx. De Renebourg se partit et s'en alla à Frenquefort vers le
commencement du caresme pour tenir le parlement pour le contens apaisier de
luy et de ses fils. Allèrent tant messages d'une part et d'autre que trève
fut donnée jusques au moys de may, que le père les assura qu'il n'auroient
par luy nul mal, et il promistrent d'autre part qu'il ne feroient nul mal
au royaume si comme il avoient commencié. Quant ce feust accordé et le
parlement feust fini, le roy se départi de Franquefort et s'en alla à
Renebourg.
Note 51: _La maladie_. C'est-à-dire: _La chair pourrie_.
Note 52: _Renebourg._ Ratisbonne.
Note 53: _Restice_ ou _Ratislas_, prince de Moravie; le même qui
demanda à l'empereur Michel saints Cyrille et Methodius, pour prêcher
l'évangile à ses peuples.
Note 54: _En prison._ Le latin ajoute: «A Carlomanno per dolum
nepotis ipsius Restitii captum.»
Tout le mois de septembre se déporta le roy Charles en chasse de bois et
puis s'en vinst à Saint-Denis en France, pour célébrer la solennité des
glorieux martyrs. Le jour mesme, si comme on chante la messe, vindrent à
luy les messages à l'apostoile Adrien et ceux meismes qui au roy Loys
avoient esté; épistres luy apportaient à luy et aux évesques de son
royaume, qui contenoient moult espouventablement qu'il n'entrast au royaume
qui eut esté Lothaire son nepveu, car il appartenoit par droict héritage à
l'empereur Loys, qui son frère avoit esté. Au roy ne pleurent pas moult ces
nouvelles, ains porta moult griefs ce mandement. Tant luy prièrent les
messages et autres bonnes gens, qu'il osta Carlemaine, son fils, de prison
de Senlis et il luy commanda qu'il demourast avec soy. Les messages fit
conduire jusques à Rains et commanda que ses amis et son conseil feussent
là assemblés; et quand il lu là venu, il demoura entour huit jours, et aux
messages donna congié de repartir. Mais il envoïa avec eulx ses propres
messages à l'apostoile Adrien, Ansegesile l'abbé de Saint-Michel, et un
autre lay qui Liethart avoit nom. Par eulx envoia dons et offrandes à
l'autel de Saint-Pierre de Rome et des vestemens d'or et des couronnes d'or
à pierres précieuses. Luy-meisme alla avec les messages jusques à Lyon. Là
se départi de luy Charlemaine, son fils, sans son sceu, car il s'enfuit par
nuit et s'en alla au royaume de Belge. Grans tourbes de larrons et de
robeurs assembla, et fit par le pays si grant destruction et si grand
cruaulté qu'il n'est nul qui croire le peust, fors ceux qui ce virent et
souffrirent. Moult en fu dolent son père quand il le sceut, et dist: «Las!
quelle engendréure je ai faite, quand cil est larron qui peust estre
coronné de deux roïaumes! Pourquoi emble-il? Ne fust tout sien, s'il
vousist?» Mais pourtant ne voult-il pas retourner né laissier la voie qu'il
avoit entreprise, ains s'en alla à Vienne où Berte la femme Girart[55]
estoit, et assist la cité le plustost qu'il péust. Cil Girart n'éstoit pas
dedans, ains estoit ailleurs en ung fort chastel. Moult fu le pays d'entour
gasté et destruit pour ce siège. Tant fist le roy par sens et par engin,
qu'il mist discension entre ceux qui la cité gardoient, si que une grande
partie se tinst à luy. Mais quand Berte aperçut cette chose, elle manda
Girart son seigneur. Puis qu'il fust venu ne voult-il pas tenir la cité
contre le roy, ains la rendi maintenant, et le roy rentra liez et joyeux,
et célébra en la ville la Nativité Nostre-Seigneur.
Note 55: _La femme Girart._ Berte étoit femme de Girard de
Roussillon, si fameux dans nos anciens romans. Ce siége de Vienne a
beaucoup exalté l'imagination des poètes françois. Il forme le noeud
de la chanson de geste de _Gerard de Vianne_; il en est fait
également mention dans celle de _Gerard de Roussillon_.--«La
Chronique de Vezelay place à tort la mort de Girard en 847, et celle
de Berte en 844.» _(D. Bouquet.)_
[56]Quant le roy eust ainsi la cité receue, il contraint Girart à ce qu'il
luy rendroit les chastiaux d'entour et les livreroit à ceux que le roy y
vouldroit envoier; et de ce luy donna bons ostages[57]; trois nefs luy
bailla, et luy souffrit qu'il s'en allast parmi le fleuve du Rosne, luy et
Berte sa femme, et leurs gens et leurs biens meubles. La cité bailla à
garder à Boson le frère la royne sa femme. De là se parti pour aller en
France, par Auxerre et par Sens retourna et s'en vinst droict à l'églyse
Saint-Denys. Quand Charlemaine son fils oy dire qu'il venoit, il s'en alla
à Maison luy et toute sa route: les chastiaux, les villes et le pays tout
dégasta. Après ce envoïa à son père quatre messages faussement et par
coverture, et luy manda que volentiers vendroit à luy à mercy et amendroit
vers Dieu et vers luy quanqu'il avoit meffait; mais tant seulement eust
merci de ceux qui avec luy estoient, né pour ce ne se voult oncques tenir
de mal faire. Le roy retint deux de ses messages et avec les autres deux
envoïa Gaulin, abbé de Saint-Germain, et le conte Baudouin qui serourge
estoit Charlemaine meisme. Par ces deux manda que seurement povoit-il venir
sé il vouloit. Lors faingni par tricherie et luy manda qu'il viendroit à
luy, et envoïa de rechief autres messages pour requerre ce qui ne pouvoit
estre; et, tandis, s'éloingna du pays et s'en ala vers la cité de Toul. A
ses barons le roy requit jugement de ceulx qui son fils luy avoient ainsi
soustraict et aliéné (qui estoit diacre de sainte Églyse), et qui si grand
tourment et destruction avoient faict en son royaume. Lors furent jugés et
condempnés à recevoir mort; et après commanda le roy que leurs terres et
leurs fiefs fussent pris et saisis en sa main. Après ce ordonna coment son
fils et tous malfaiteurs qui avec luy estoient au royaume, feussent pris et
chastiés. Si ne se tint pas tant seulement au jugement des pairs et des
barons, ains voult et requist qu'il feussent jugiés des prélats. Jugiés
furent et excommuniés selon la sentence de l'apostoile, qui commanda que
nul n'eut à eulx participation, n'en boire, n'en mangier, n'en nulle autre
chose, si comme il est contenu en l'épistre selon les saints canons qu'il
envoièrent à tous les prélas. Et meismement de son fils Charlon requist-il
jugement à tous les prélas de cette province[58] comme celui qui feust
diacre et eust fait serment à son père par deux fois dont il étoit parjure,
et avoit fait tant de tourmens en son royaume et telles desloyautés contre
son père. [59]En France retourna le roy vers le caresme; à Saint-Denis s'en
vint vers Pasques fleuries, et là célébra la résurrection. Après la feste
dut mouvoir à Saint-Morise pour aler encontre l'empereris qui ainsi lui
avoit mandé par ses messages; mais pour ce qu'il entendi certainement
qu'elle avoit pris jour de parlement à Loys son frère, le roy de Germanie,
à Trente, ne voult-il pas aller, ains retourna à Senlis[60]. Là vint à luy
Allard le message son frère le roy Loys, qui luy mandoit qu'il venist à luy
au parlement en la cité du Traict, et il viendroit d'autre part à
Renebourg[61] tantost coment il auroit envoié Charles son fils contre les
Wandres. Mais le roy Charles voulut ordonner l'estat de Loys son fils. Si
commanda que Boson frère à sa femme Richeut la royne, feust chambellan et
maistre sur tous les huissiers; et luy donna l'onneur et la terre Girart le
conte de Bourges. Bernart le marchis envoia en Aquitaine et luy bailla la
cure et l'ordonnance de tout le royaume. Avant, luy feist faire seremens,
et puis luy octroia Carcassonne, Arles-le-Blanc et Thoulouse.[62]
Note 56: _Annal. S.-Bertin. Anno 871._
Note 57: _Bons ostages._ C'est Girard qui donna ces ôtages au roi.
«A Gerardo sibi obsides dari jussit.»
Note 58: _De cette province._ De la province du diocèse de Sens, dans
lequel étoit situé le diaconat de Carloman.
Note 59: Ici le traducteur de Saint-Denis, guidé par le continuateur
d'Aimoin, a omis le récit des derniers événemens de l'année 871, tel
que le donnoient les Annales de Saint-Bertin. Il nous transporte à
l'année 872. Dans le texte des Annales, Charles, après avoir tenu un
plait, placit, ou parlement à Servais, vient célébrer la fête de Noël
à Compiègne. De Compiègne, il se rend au monastère de Saint-Lambert,
puis revient à Compiègne, et de là, comme dans la Chronique de
Saint-Denis, à Saint-Denis.
Note 60: _Senlis_. _Silvacum_ a été pris ici pour Silvanectum.
Quelques-uns pensent que _Silvacum_ est _Ville-en-Selve_, dans la
montagne de Reims; mais on s'accorde plutôt à le reconnoître dans
_Servais_, proche de _La Fère_ et à six lieues de Laon.
Note 61: _A Renebourg._ Le latin ajoute _Aquis_: c'est-à-dire: _Il
reviendroit d'Aix à Ratisbonne_.
Note 62: Cette dernière phrase est mal entendue. Le latin dit qu'avec
Boson, Charles envoya en Aquitaine Bernard et un autre marquis
également nommé Bernard, et qu'il confia à Boson l'administration du
royaume; qu'au comte de Toulouse Bernard il céda, après avoir reçu
ses sermens, Carcassonne et Rasez: «Eum (Bosonem) cum Bernardo,
itemquo cum alio Bernardo markione, in Aquitaniam misit, et
dispositionem ipsius regni et commisit. Bernardo autem Tholosæ
comiti, poat præstita sacramenta, Carcasonem et Rhedas concedens, ad
Tholosam remisit.» Ce premier Bernard étoit fils de Bernard, duc de
Septimanie, et étoit lui-même comte d'Auvergne. En 879, il devint
marquis de Gothie.
VI.
ANNEES: 872/873.
_Coment le roy Loys rendit à l'empereris Angeberge sa partie du royaume
Lothaire, et puis des messages l'apostoile Adrien à l'empereur Basile de
Constantinoble; et coment Loys fu couronné; et coment Charlemaine le fils
Charles-le-Chauf eut les yeux crevés._
En ce temps manda Loys le roy de Germanie ses deux fils Charlon et Loys
qu'il venissent à luy; car il vouloit mettre paix et concorde entr'eux et
son aultre fils Charlemaine. Et quant il furent venus en sa présence, il
feist faire le serment aux deux parties et leurs hommes meismes; mais il
n'y eut né foy né loyauté, d'une part né d'aultre. Après les requist qu'il
ostoiassent avec Charlemaine leur frère sur les Wandres; mais oncques
accorder ne s'i vouldrent. Et quant il vit qu'il n'en feroient rien pour
luy, si ne laissa-il pas, pour ce, que il n'envoiast Charlemaine sur ses
ennemis à si grant ost comme il put rassembler. Après ce, mut au lieu et au
jour qu'il eust pris à l'empereris Angeberge. La fin fu telle qu'il rendit
sa partie du royaume Lothaire qu'il eut reçue encontre la partie du roy
Charles; si fist cette chose contre le serment qu'il eut fait et contre la
volenté et le sceu des barons du royaume Lothaire, qui à luy estoient
rendus et soubmis; dont fu lié par divers sermens dont l'un estoit jà
menti. Car le serment qu'il eust faict à l'empereris Angeberge fust tout
contraire à celuy qu'il avoit faict devant au roy Charles son frère et aux
barons du royaume. Après manda l'empereris au roy Charles qu'il venist
parler à elle à Saint-Morise de Chablies, si comme elle luy avoit mandé
devant.
Là ne voult pas aller, quand il sceut la besoigne et les convenances qui
avoient esté entre luy et le roy Loys son frère; mais il y envoia messages
qui riens ne firent né nulle certaineté ne luy apportèrent.
En ce temps advint que l'apostoile Adrien envoia messages en Constantinople
à l'empereur Basile et à ses deux fils Léon et Constentin pour la besoigne
que l'apostoile Nicholas son devancier avoit devant ce proposé et ordonné.
Ses messages furent Estienne, évesque de Néphese, Donez, évesque
d'Oiste[63], et Martin, diacre de l'églyse de Rome. Et si fu avecques eulx
Anastaise qui garde estoit des armoires et des écrins du palais[64]. Si
estoit un sage homme en paroles, en grec en latin; là fu grand concile
assemblé et fu appelé le huitiesme concile général. Là fu accordé le
contens et le schisme apaisié qui devant eust esté de la promotion[65]
Ignace et de l'ordonnement Foucin. Cil Foucin feust quassié et excomenié et
Ignace ordenné[66]. En ce concile feust aussi ordenné les images adourer
tout autrement que les anciens pères n'en avoient senti; dont les Grecs
contredirent aucunes choses en leur conseil; et quant à aucunes choses
s'accordèrent pour la faveur et pour la grace l'apostoile Adrien de Rome,
qui à eulx s'accordoit des images adourer.
Note 63: _D'Oiste._ D'Ostie.
Note 64: C'étoit le célèbre _Anastase le bibliothécaire_, auteur de
l'histoire ecclésiastique et du _Liber pontificalis_.
Note 65: _Promotion._ Il faut lire _déposition_.--_Foucin_, Photius.
Note 66: _Ordenné._ C'est-à-dire _restitué_.
A Rome vinst l'empereur Loys la veille de la Penthecouste et le lendemain
fu couronné par la main Adrien l'apostoile, en l'églyse Saint-Père. Et
quant la messe fu chantée, l'apostoile le mena meisme à grand compagnie de
chevaulcheurs jusques au palais de saint Johan de Latren. En grand hayne
avoient l'empereris Angeberge les plus haus hommes d'Ytalie pour son
orgueil. Pour eulx tous envoièrent à l'empereur Loys le comte Ginise[67] et
firent tant vers luy, qu'il luy manda qu'elle ne se meust d'Ytalie et
qu'elle l'attendist tant qu'il feust retourné. Mais elle ne tint guères ce
commandement, ains s'en ala après luy assez tost après ce. Si eust envoié
avant à Charles, le roy de France, l'évesque Guinbode, pour grace et amour
impétrer vers luy ainsi comme s'il ne sceut pas ce qui avoit esté faict
entre luy et Loys, son frère le roy de Germanie. A Pontliaire[68] vint au
roi cil message: il estoit lors alé en Bourgoigne pour aucunes besoignes.
Là oït nouvelles que Bernart Vitel[69] estoit occis par les hommes Bernart
le fils Bernart meisme. De Bourgoigne se départi et vint à Atigny, là tint
parlement ès kalendes de septembre. Et quant il eust là demouré pour
aucunes besoignes, il s'en ala pour chacier en la forest d'Ardennes. Au
mois d'octobre se meist en navire au fleuve de Meuse et s'en ala
Avau-Terre[70] en la cité du Traict. Là furent à parlement à luy les deux
grands princes des Normans, Roric et Rodulphes. A luy s'accorda Roric et se
départi en paix et en amour; mais Rodulphe s'en partit à contens et à
discorde. Le roy toutesvoies se garni et s'appareilla contre sa malice. De
là s'en retourna en France non pas par eaue si comme il y étoit alé, mais
par terre. Par Atigny[71] s'en vint à Soissons, en l'abbaïe Saint-Marc
célébra la Nativité Nostre-Seigneur. En ce temps trespassa de ce siècle
l'apostoile Adrien. Après luy fu en siège Johan, diacre de l'églyse de
Rome.
Note 67: Le latin est ici mal entendu...«In loco illius inbergæ
filiam Winigisi substituentes, obtinuerunt apud cumdem imperatorem ut
missum suum ad Ingelbergam mitteret, etc.»
Note 68: _Pontliaire._ «Ad Pontem-liudi.» ou _Lieupont_, en
Bourgogne.
Note 69: _Vitel._ «Nunciatur ab hominibus Bernardi filii Bernardi,
Bernardus qui Vitellus cognominabatur, occisus.» Il est bien
difficile aujourd'hui de distinguer ces trois _Bernards_.... Mais le
surnom de la victime étoit sans doute _le viaus_.
Note 70: _En Avau-Terre._ Comme nous disons: _Dans les Pays-Bas_.
Note 71: _Attigny._ Le latin dit: _Gundulfi-villam_.
[72]Maint fil de discorde et ennemi de paix estoient encore au royaume de
France et en autres royaumes, qui s'attendoient que les maulx et
tribulations qui avoient esté faictes à sainte Églyse au royaume de France
et aux autres régions par Charlemaine le fils du roy Charles, feussent
recommanciés par luy-meisme. Pour lesquels cas qui devant estoient advenus
avoit le roy compilées et faictes aucunes loys par le conseil d'aucuns
sages hommes, ainsi comme ses devanciers vouloient faire, qui moult
estoient profitables à garder la paix de saincte Églyse et du royaume, et
avoit moult estroitement commandé que elles feussent moult fermement
gardées et tenues. Après ce, fist assembler les évesques en la cité de
Senlis, où ce Charlon son fils estoit en prison, et leur commanda qu'il le
desordonnassent selon ce que leur saincts canons enseignent à faire de tels
cas; car il estoit clerc et diacre. Ainsi le firent et le desposèrent de
tous les degrés de saincte Églyse; mais toutes-voies ne demoura-il pas
excommenié. Après ce fait se pourpensèrent les desloyaus ennemis de la
paix, qui estoient de sa suite et de son conseil, et leur sembloit que pour
ce qu'il ne portoit mes né nom né habit de clerc, de tant povoit-il plus
légièrement monter à nom et en pouvoir de roy. Alors commencièrent à
assembler et à faire coulpes et machinations plus hardiment que devant, et
à traire compaignons de leur accort non mie tant seulement de France, mais
d'autres régions. Si estoient tels leurs propos qu'il le vouloient traire
hors de prison au plus tost qu'il verroient qu'il auroient temps et lieu
convenable à ce faire. Et après, se il apercevoient que il se voulust tenir
de mal faire, il le couronneroient à roy par dessus son père. Ainsi eust
été fait par adventure sé le conseil n'y eut esté mis: car il fu mestier
qu'il fust traict hors de prison et mené avant par les évesques qui pas ne
l'avoient jugié, et fust atiré que la sentence par quoi il avoit esté jugié
à mort fust relaschiée et assouagiée, par quoi il peust avoir temps de se
repentir; en telle manière toutes-voies qu'il n'eust povoir né licence de
faire les maux qu'il pensoient. Et quant il fut traict hors de prison et
amené devant tous, ceux qui là furent commencièrent à crier que il eust les
iex crevés. Pour ce que tous ceux qui pensoient à mal faire pour couverture
de li feussent du tout hors de leur espérance et que saincte Églyse et le
royaume demourast en paix bonne et seure, et que jamais ne feust troublée
pour luy.
Note 72: _Annal. S.-Bertini, anno 873._
En ce temps vint à Franquefort Loys le roy de Germanie. Là meisme célébra
la Nativité de Nostre-Seigneur avant qu'il s'en partit. Après y tint
parlement entour les kalendes février, et manda à ses deux fils Charlon et
Loys qu'il y feussent, et à tous les hommes feutables qui avoient esté du
royaume Lothaire. Et tandis comme il demeuroit, advint une merveilleuse
adventure, car le diable prist semblance du bon ange et vinst à Charlon
l'un des fils du roy Loys, et li dist que Diex s'estoit courroucié à son
père et de ce qu'il le vouloit occire pour la raison de Charlemaine son
frère, et que il[73] li devoit tollir le royaume et à luy donner. Charlon
qui moult fust épouvanté de cette advision, se leva tout effraié et s'en
fust en ung moustier qui près estoit de la maison où il gisoit; si ne fut
pas merveille s'il fut éspoenté, car il y a telle différence entre l'ange
Dieu et du deable, quant il faint semblance et clarté du bon ange, que cil
qui a veue la vision de l'ange Dieu demoure en joie et en bonne espérance,
et cil qui a veue la vision du mauvais ange demoure en paour et en
tristèce. Le deable le suivit et entra au moustier après li, et li dist:
«Pourquoi as-tu paour? né pourquoi me fuis-tu? Tu pues bien savoir, sé je
ne venisse de par Dieu pour toy annoncier ce qui adviendra par temps, que
je n'osasse pas entrer après toy en ce moustier qui est la maison de Dieu.»
Tant li dist de telles paroles et de semblables que il prit communion, de
la main du deable, que Dieu li envoioit par luy, si comme il disoit; et
tantost comme il l'eut receue, le deable li entra au corps. Tantost vint à
son père qui séoit au milieu de son parlement avec ses aisnés fils et ses
barons et ses prélas. Lors le prist le deable à tourmenter et dist devant
tous qu'il vouloit guerpir le siècle, et que jamais à sa femme n'abiteroit.
Lors traict l'espée et la lessa cheoir à terre, et quant il voult descendre
le baudré, le deable le commença trop fort à tourmenter, et lors saillirent
avant les évesques et les barons et le tindrent à force. De ce fu le père
moult ému et tous ceulx qui là estoient. En l'églyse le menèrent, et
tantost se revesti l'archevesque Luiberz pour la messe chanter, et quand ce
vint au point de l'évangile, il commença à crier à haute voix: _Ve, ve,
ve,_ et toujours cria ainsi continuellement jusques à tant que la messe
fust chantée. Le père qui moult étoit dolent le lessa aux évesques et à ses
autres amis et commanda qu'il fust mené par les sains lieux des martyrs et
des confesseurs, que par leurs mérites et par leurs dessertes sé il
plaisoit à Dieu peust estre ramené en son sens. Si se pensa qu'il le
envoieroit à l'églyse Saint-Père de Rome; mais il entrelessa cette voie
pour aucunes autres besoignes.
Note 73: _Il._ Dieu.
VII.
ANNEES: 873/874.
_Coment Charles-le-Chauf assit les Normans en la cité d'Angiers. De la paix
que le roy Loys fit aux Wandres pour Charlemaine son fils aidier, et coment
Charles-le-Chauf fit venir à merci les Normans, qui avoient assiégé Angiers
et de maintes autres choses._
En ce temps repaira l'empereur Loys en la cité de Capue. Si estoit jà mort
Lambert-le-Chauve[74]. Et estoit venu à grant ost un patrice de l'empereur
des Grecs en la cité d'Ydronte[75], pour aider à ceulx de Bonivent, qui luy
promirent qu'il li rendroient une somme d'avoir pour le treuage que il
soloient devant ce rendre aux empereurs qui estoient roys de France. Lors
manda l'empereur Loys à l'apostoile Jehan qu'il venist à luy en la cité de
Capue[76], si que par luy fust à luy réconcilié son compère[77] Adelgise.
Si tendoit à ce l'empereur que son serment fust sauvé par la présence
l'apostoile (car il avoit juré qu'il prendroit à force cil Adelgise avant
qu'il partist du siège, né oncques prendre ne le polt).
Note 74: _Lambert-le-Chauve._ C'étoit le lieutenant d'Adalgise, duc
de Bénévent.
Note 75: _Idronte._ Latiné: _Hydrontus_. C'est _Otrante_.
Note 76: _Capue._ Le latin porte: _In Campaniam_.
Note 77: _Son compère._ Le compère du pape.
Charles le roy de France assembla son ost en ce contemple[78] et commanda
qu'il s'en alast tout droict vers Bretaigne. Pour ce le fist que il ne
vouloit pas que les Normans, qui avoient assis la cité d'Angiers,
s'aperceussent qu'il alast sur eulx, car tost s'en fussent fui en tel lieu
où il ne les peust pas contraindre. Puis qu'il fust meu en cette besoingne
vint à luy un message qui luy conta que son frère Loys le roi de Germanie
avoit fait par quoi Charlemaine estoit eschappé de Saint-Père de Corbie où
il estoit en prison, et s'estoit à luy accompagné en son contraire et en sa
nuisance par le consentement de deux faux moines et de sa gent meismes. De
ce fu le roy moult courroucié; mais pour ce ne laissa-il pas la besoigne
que il avoit emprise; ains s'en ala à Angiers et assit les Normans qui jà
avoient destruit maintes cités et maint chastel et maintes églyses, et
abbaïes si destruites et arses qu'il avoient tout rasé à terre. D'autre
part estoit Salemon le duc de Bretaigne[79], et li et son ost estoient
logiés sur un fleuve qui est appelé Maene. Et tandis comme le roy Charles
estoit à ce siège, le duc Salemon envoia à lui Bigon son fils, à grant
compagnie des plus nobles hommes de Bretagne, au roy se recommanda et luy
jura feauté devant tous les barons. Et le roy tint le siège devant la cité
si longuement et si asprement, qu'il les dompta et les contraint si que les
plus grans vindrent à lui à merci. Tel serement qu'il leur demanda firent,
tels ostages laissèrent comme il voult et tant comme il en demanda, et à
telle condiction que il istroient tous de la cité en un jour, et que jamais
en son royaume mal ne feroient né ne consentiroient à faire. Au derrenier
luy requistrent qu'il souffrist qu'il habitassent en une isle de Loire,
jusques au moys de février, et que il eussent marchié de viandes. Et après
ce mois ceulx qui crestiens estoient et qui la crestienneté vouldroient
tenir vraiment et loyaument, viendroient à luy, et ceulx qui encore
estoient païens et voudroient estre crestiens fussent baptisés à sa
volenté. Et ceulx qui la crestienneté refuseroient se partissent du
royaume, né jamais pour mal faire n'y retourneroient, si comme il avoient
juré. A ce s'accorda le roy et leur octroia cette requeste. Quant ils orent
la cité vidiée, le roy et les prélats et le peuple entrèrent enz à grant
dévotion. Les corps sains St. Aubin et St. Lucin, qui avoient esté repos en
terre pour la paour des Normans, remistrent en leurs fiertres
honorablement. Des Normans prit le roy tous ostages, puis se partit du pays
et s'en ala droict au Mans, du Mans à Evreux et puis à Neufchastel[80]; de
là s'en tourna vers la cité d'Amiens, de là s'en ala à une ville qui a nom
Audrieu[81]. Si estoit jà la saison entour les kalendes de novembre. En
chaces le roy se déporta un peu de temps, puis s'en vint à Soissons. La
Nativité Nostre-Seigneur célébra en l'abbaïe Saint-Marc.
Note 78: _En ce contemple._ Dans ces entrefaites; dans ce temps-là
même.
Note 79: Le latin dit: «Ultrâ Meduenam fluvium in _auxilio_
residente.»
Note 80: _A Neufchatel._ «_Castellum novum apud Pistas._» C'est
aujourd'hui Pitres, au confluent de l'Andelle et de la Seine, à peu
de distance du _Pont-de-l'Arche_.
Note 81: _Audrieu._ «_Audriacam-villam_.» C'est _Orreville_, près de
Doullens, sur les bords de la rivière d'Autie.
[82]En cette année, qui estoit celle de l'Incarnation huit cent
soixante-quatorze, fu l'hiver si lonc et si fort de gelées et de nois, que
nul homme qui lors vesquit n'avoit oncques veu si fort. Entour la
Purification tint le roy parlement à Saint-Quentin en Vermandois. Les
jeunes de la quarantaine fit en l'églyse Saint-Denis et léans meisme
célébra la Résurrection. Vers le moys de juing tint général parlement dans
la ville de Ducy. Là meisme receut les dons et les présens qu'on luy avoit
accoutumez à faire ainsi comme chacun an. De là se parti et s'en ala à
Compiègne. En cet esté fu si très-grant la sécheresse qu'il ne fu pas foin
et blé. [83]En ce point, advint que Rodulphe ung prince des Normans, qui
tant de maux avoit fait au royaume Charles et qui à luy ne voult pacifier
si comme l'istoire à la dessus conté, fu occis au royaume de Loys son
frère, et plus de cinquante Normans qui avec luy estoient. Cette nouvelle
fu apportée au roy Charles qui pas n'en fu courroucié.
Note 82: _Annal. S.-Bertini, anno 874._
Note 83: _En ce point._ Ce qui suit est placé dans les Annales de
Saint-Bertin, à l'année précédente, et immédiatement avant le récit
de la levée du siège d'Angers par les Normands. C'est dans cette
ville que Charles-le-Chauve apprit la mort de Rodolphe ou Raoul.
_Incidence._--En ce temps s'espandit planté de langoustes par Allemagne,
par France, par Espagne, si que cette pestilence put estre comparée à une
des plaies d'Egypte. Au roy Loys de Germanie, qui son parlement devoit
tenir en la cité de Mez, vint un message à grant haste et li dist: «Que
s'il ne se hastoit de secourre Charlemaine son fils, en la cité de Marc[84]
contre les Wandres, jamais ne le verroit.» Tantost après ces nouvelles s'en
vint à Renebourg; mais avant qu'il se partit livra-il Charlemaine
l'Aveugle, fils le roy Charles son frère, à Lambert l'archevesque de
Mayence, et li manda qu'il luy fist donner sa soustenance en l'abbaïe
Saint-Aubin, qui est en la cité meisme; et par ce monstra-il bien qu'il li
desplaisoit les maux que cil Charles, qui son neveu estoit, avoit fait aux
églyses et au peuple, et contre son père meismes tant comme il pot régner
né avoir pouvoir de roy. Quant il fu venu à Renebourg, il envoia ses
messages aux Wandres et fit paix à eulx au plus honorablement que il pot,
pour son fils oster de péril. Les messages d'une gent qui sont appelés
Behemes[85] mist en prison pour ce qu'il estoient à luy venus par tricherie
comme messagiers, et ainsi comme pour luy et sa gent espier.
Note 84: Marc. «_Monachia._» C'est Munich.
Note 85: _Behemes._ Bohémiens.
[86]_Incidence._--Au roy Charles de France vindrent diverses nouvelles
de Salemon, duc de Bretaigne. Les uns disoient qu'il estoit mort et les
autres qu'il estoit malade; mais les plus vraies estoient de sa mort en la
manière que nous tous dirons. La vérité si est que il estoit haï des plus
nobles hommes de Bretaigne, Pascuitan et Urfan[87], et d'aucuns François à
qui il avoit fait vilainies et griefs. Ceulx et mains autres le pristrent
ung jour en chassant, luy et son fils Bigon. Son fils pristrent et le
mistrent en prison; mais Salemon eschapa et s'en fuit en une ville qui en
leur langue est appelée Pancheron[88], et s'enfouist en un moustier pour
soy garantir. Pris fu de ses hommes meisme et livré à Fulcoart et aux
autres François. Les iex li crevèrent et lendemain fu trouvé mort. Si
semble que ce fust vengeance de Dieu pour punir sa grant desloyauté, car il
avoit chacié Héripone, son droit seigneur, jusques dans un moustier et
l'avoit occis dessus l'autel meisme.
Note 86: _Annal. S.-Bertini, anno 874._
Note 87: _Pasquitan et Urfan._ Comtes de Vannes et de Rennes.
Note 88: C'étoit un lieu du comté de _Poher_, dans le duché de Rohan.
En ce temps envoia Loys le roy de Germanie message au roy de France
Charles, son frère. Ce message fu Charles son fils meisme et autres
messagers avec luy, et li mandoit que volentiers auroit à luy parlement sur
le fleuve de Muese[89]. Le roy Charles le receut volentiers, et fu pris
jour de parlement en lieu déterminé. Mais puis qu'il fu meu luy convint-il
demorer; car une maladie le prit en cette voie, qu'on appelle flux. Et pour
ce refu pris un autre jour ès kalendes de décembre, sur ce fleuve de Muese,
en une ville qui a nom Haristalle. (Au jour du parlement assemblèrent les
deux frères. Des besoignes du parlement se taist l'istoire et pour ce nous
en convient taire.) Au retour se mist le roy Charles, et s'en vint à
Saint-Quentin en Vermandois et puis par Compiègne. Là célébra la Nativité
Nostre-Seigneur, et le roy Loys fit cette feste meisme à Ais-la-Chapelle.
De Ais se parti pour tenir parlement à Franquefort qui siet par delà le
Rin. [90]Et le roy Charles s'en vint au commencement du Caresme en l'abbaïe
de Saint-Denis en France. Laiens meisme célébra la solempnité de la
Résurrection. La royne Richeut, qui laiens estoit avec luy, accoucha
droictement le mercredi devant Pasques par nuict; mais l'enfant mouru
tantost comme il fu baptisé. Laiens accompli la royne les jours de sa
gésine[91], et le roy s'en parti après la feste et s'en ala à Bar[92].
Après retourna à Saint-Denys aux Lethaines des Rovoisons[93]: puis s'en
parti et s'en ala à Compiègne la vigile de Pentecoste. Lors tint parlement
Loys de Germanie à Tribures[94], droictement en may. Et pour ce qu'il ne
put parfaire ce qu'il cuida, il rassigna parlement là meisme au moys
d'aoust. Vers le moys d'aoust s'en ala le roy Charles vers Ardennes, à une
ville qui a nom Ducy. Là oï certaines nouvelles de la mort Loys son nepveu,
l'empereur d'Ytalie. Pour cette raison mut tantost et s'en ala à Ponty[95]
et commanda à tous ceulx qui estoient ses feutables et de son conseil qu'il
venissent à luy. De là s'en ala à Langres et attendi ceulx qu'il béoit
amener avec luy en Ytalie. La royne Richeut envoia à Senlis[96] par la cité
de Rains. Son fils Loys envoia en cette partie du royaume qu'il avoit reçue
comme Loys son frère, après la mort Lothaire son neveu. Aux kalendes de
septembre mut et s'en ala par Saint-Morise de Chablies; après passa les
mons de Montjeu et entra ès plaines de Lombardie.
Note 89: _De Muese._ Il falloit _de Moselle_.
Note 90: _Annal. S.-Bertini, anno 875._
Note 91: _Les jours de sa gesine._ Le temps du repos qui suit
l'enfantement. Le latin dit: «Illaque, dies purificationis post
parturitionem expectante.»
Note 92: _Bar._ Erreur: le latin dit: «Ad Basivum perrexit.» C'est
_Baisieux_, à deux lieues de Corbie et de Buissy.
Note 93: _Rovoisons._ Rogations.
Note 94: _Tribures._ Maison royale entre Mayence et Oppeinheim, sur
les bords du Rhin.
Note 95:_Ponty._ Pontyon.
Note 96: _A Senlis._ C'est-à-dire à _Servais_.
VIII.
ANNEES: 875/876.
_Coment Charles-le-Chauf vint en Lombardie, et coment le roy Loys son frère
envoia ses fils contre luy et entra en sa terre. Coment Charles-le-Chauf fu
couronné à empereur de Rome, et du concile des prélas en la cité de Mez en
la présence l'empereur._
Bien sceut Loys le roy de Germanie les nouvelles de la mort de Loys
l'empereur d'Ytalie son neveu, et que le roy de France Charles son frère
estoit jà là meu pour cette chose. Tantost envoia Charlon son fils contre
luy. Et le roy Charles aussi ala encontre, quant il sceut qu'il venoit;
mais cil qui pas ne l'osa attendre s'enfui. De ce fu le père moult
courroucié né pour ce ne voult pas la besoigne entrelaissier. Ains envoia
Charlemaine son autre fils à grant gent. Le roy Charles, qui plus grant
force que li avoit, vint encontre à bataille; mais Charlemaine, qui bien
sceut qu'il n'avoit pas pouvoir à son oncle, requist paix. Foy et serment
donnèrent l'un à l'autre et puis cil s'en retourna. Quant le roy Loys de
Germanie sceut qu'il n'avoient rien fait contre leur oncle, il meisme prit
son fils et son ost et s'en vint devant Attigny. Si le fist par le conseil
Enguerran qui chambellan avoit esté au roy Charles, mais par la royne
Richeut eut été getté de court; (et ce fit-il par mal de luy[97] que il
véoit bien que le roy n'estoit pas au pays et qu'elle estoit seule
demourée.) Lors manda la royne les plus grans hommes du royaume son
seigneur, et leur fist jurer qu'il iroient contre le roy Loys. Le serement
firent, mais il ne le gardèrent pas comme faux et mauvais. Car il meisme
gastèrent le royaume qu'il avoient juré à garder. Après que le roy Loys ot
ainsi adomagié le royaume Charles son frère, tandis comme il n'estoit pas
au pays, par l'aide et le conseil des plus grans hommes du royaume meisme,
il s'en ala à Attigny et fit la feste de la Nativité; puis s'en ala par la
cité de Trèves à Franquefort et amena avec luy aucuns des barons du royaume
Charles son frère, qui à luy s'estoient joint et alié. Là demoura tout le
Caresme jusques après la résurrection. Avant qu'il s'en partist oï
certaines nouvelles de la mort la royne Ermentrus[98] sa femme, qui estoit
trespassée à Renebourg. Le roy Charles, qui en Lombardie estoit, manda les
barons d'Ytalie qu'il venissent à luy, mains vindrent et aucuns non. A Rome
s'en ala par le commandement l'apostoile Jehan qui mandé l'avoit, moult le
receut honorablement quant il fu là venu, en la seizième kalende de janvier
de l'Incarnation huit cent soixante-seize: [99]moult biaux présens et
riches offrit à l'autel Saint-Père, et l'apostoile Jehan li mist sur le
chief la couronne impériale, et fu appelé Auguste et empereur des Romains.
De Rome se parti et s'en ala à Pavie. Là tint parlement et ordenna de ses
besoignes. Boson, le frère Richeut sa femme l'empereris, fist duc et garde
de la terre, et li lessa tels gens comme il requist et telle compagnie.
Lors se parti l'empereur, les mons passa et s'en vint à Saint-Morise de
Chablies. Si se hasta moult de retourner, pour faire la feste de la
Résurrection en l'églyse de Saint-Denys en France, et l'empereris Richeut,
qui en la cité de Senlis[100] demouroit, ala encontre luy tantost comme
elle en oï nouvelles. Si passa parmi Rains et Chalons, parmi Langres et
Besançon, jusques à une ville qui a nom Warnifontène[101]. Avec l'empereris
retourna par les cités devant dites à Compiègne; de là s'en vint à
Saint-Denis pour faire les festes de la Résurrection. Lors manda les
messages l'apostoile Jehan, c'est à savoir Jehan de Touscane et Jean
d'Arete, et Ansegise de Sane[102]. Par leur conseil et par l'autorité
l'apostoile ordenna ung concile général de prélas en la marche de Lorraine,
en une ville qui a nom Pontigon. Cil Boson dont nous avons parlé que
l'empereur avoit laissié en Ytalie pour la garde, et qui frère estoit sa
femme, espousa Ermangart la fille l'empereur Loys. Puis que l'empereur
Charles s'en feut retourné en France, par le conseil Evrat le fils
Bérangier, en laquelle garde la demoiselle demouroit, sans le sceu
l'empereur[103].
Note 97: _Par mal de luy._ Par la haine qu'il portoit à la reine.
Note 98: _Ermentrus._ Le latin la nomme _Emma_.--_Renebourg_,
Ratisbonne.
Note 99: _Annal. S. Bertini, anno 876._
Note 100: _Senlis._ Lisez _Servais_.
Note 101: _Warnifontem._ «Warnaril-fontana.»
Note 102: _Sane._ Le latin porte _Senonensem_; Sens.
Note 103: Le latin porte: «Par le conseil de Béranger, fils
d'Evrard,» et ajoute: «_Iniquo conludio_ in matrimonium sumpsit.»
Quant le terme du concile approcha, l'empereur Charles et les messages
l'apostoile murent et s'en alèrent par Rains et par Chaalons, et quant tous
furent rassemblés, prélas et autres personnes, et il furent revestis des
aornemens de saincte Églyse, et tapis et carpites[4] furent estendus et le
tiexte des Évangiles fust mis sus ung leutrin, droict devant le siège où
l'empereur devoit seoir, en plein senne[5], il entra au concile vestu de
draps à or, à la guise de France, luy et les messagiers l'apostoile Jehan.
Lors commencièrent une anthienne _Exaudi nos Domine_. Après fu chanté le
_Te Deum_ et le _Gloria_, et dit à la fin l'oraison l'évesque Jehan de
Toscane. Atant s'assit l'empereur et tous les prélats. Lors se dreça cil
Jehan message l'apostoile en plein concile, et commença à lire les épistres
l'apostoile que il envoioit au concile. Après en lut une autre de la
primacie Ansegise l'archevesque de Sens, qui contenoit telle sentence:
«Qu'il eut pouvoir d'assembler concile et de faire autres semblables choses
par toute la France et Allemagne toutes les fois que mestier en seroit, par
l'auctorité l'apostoile, et que les décrès du siège de l'apostole fussent
manifestés par luy, et ce que l'en feroit fu par luy mandé à la cour de
Rome; et plus, que s'il avenoit que l'on eust mestier de conseil sur aucun
grief cas, si que il convenist que l'apostoile en ordennast ou donnast
sentence, que par luy fust la besoigne requise et rapportée. Lors
requistrent les prélas que l'en leur laissast lire la lettre ainsi que elle
estoit envoiée. A ce ne s'accorda pas l'empereur, ains leur demanda qu'il
respondroient au mandement l'apostoile? Et il respondirent que volentiers
obéiroient au mandement, mais que les droicts et les privilèges de leurs
éveschiés, qui estoient donnés selon les canons, leur feussent gardés.
Moult s'efforça de rechief l'empereur et les messages à ce qu'il
respondissent simplement et absolument à ce que l'apostoile mandoit de la
primacie en l'églyse; mais oncques autre response que la première n'en
porent avoir; fors que tant que Frotaire l'archevesque de Bordiaus
respondit par flaterie ce qu'il cuidoit qui deust plaire à l'empereur, pour
ce qu'il estoit venu de Bordiaus à Poitiers et de Poitiers à Borges, contre
les droits des canons, par le déport et par l'assentement du prince. Lors
s'esmu l'empereur et dict que l'apostoile avoit donné son pouvoir à
Ansegise au concile et que il tendroit son commandement. Lors prit
l'épistre tout enroulée luy et le message et la baillèrent à Ansegise, et
luy fit apporter une chaire, et la fit mestre par dessus tous les évesques
du royaume de cà les mons, de lès Jehan de Toscane message l'apostole qui
séoit de lès luy; et commanda à Ansegise qu'il passast tout oultre par
dessus tous les autres qui avant devoient séoir par ordre, et séist en la
chaire. Lors commencia à crier devant tous l'archevesque de Rains, que
c'estoit contre les rieules[106] et contre les droicts des saints canons;
mais toutes-voies demoura l'empereur en son propos. Après ce, requistrent
les prélas de rechief qu'il eussent l'exemplaire de l'épistre qui à eulx
estoit envoiée; né oncques avoir ne la porent, et en telle manière se
départi le concile sans rien plus faire en cette journée.
Note 104: _Tapis et carpites._ Les _carpites_ ou _carpetes_ étoient
des tapis de pieds. (Voyez Ducange au mot _Carpetta_.) Le latin
porte: «_Domo ac sedilibus palliis protensis._»
Note 105: _Senne._ Synode, assemblée solennelle. (Suite du chapitre
VIII.)
Note 106: _Rieules._ Règles.
En la dixième kalende de ce moys meisme assemblèrent les prélas. En ce
concile furent leues les épistres que l'apostoile envoioit aux lais, et si
fu leue la manière coment l'empereur fu esleu et la confirmation des prélas
du royaume d'Ytalie, et les chapistres qu'il establi et qu'il fist
confermer à tous et qu'il commanda à confermer aux évesques de cà les mons:
et atant départi le concile à cette journée.
En la cinquième nonne de juillet[107], s'assemblèrent de rechief les prélas
sans l'empereur. Là ot contens et plainctes des prestres des diverses
paroisses qui se plaignoient aux messages l'apostoile d'aucuns griefs: et
atant départi le concile sans plus faire à cette journée.
Note 107: _Juillet._ Le latin dit: _Juin_.
En la quatrième nonne du meisme moys, assemblèrent les prélas, si fu lors
l'empereur présent. Là meisme oï les messages Loys son frère, le roy de
Germanie, Gilebert l'archevesque de Couloigne, et deux contes Adalart et
Maingaut. De par leur seigneur requéroient partie du règne l'empereur Loys
le fils Lothaire, qui par droict héritage luy aferoit, ensi comme
luy-meisme l'avoit créanté par son serement. Lors commença Jehan le Toscan
à lire l'épistre l'apostoile Jehan qu'il envoioit aux évesques du royaume
Loys, si en bailla l'exemplaire à Gilebert l'archevesque de Couloigne, et
li commanda que il l'aportast aux évesques à qui elle estoit envoiée: et
atant départi le concile à cette journée.
En la sixième yde de juing[108], assemblèrent les évesques derechief; et
entour l'eure de nonne vint le message l'apostoile Léon, évesque et nepveu
l'apostoile, et ung autre qui Pierre avoit nom. Si apportoient épistres à
l'empereur et à l'empereris et salut aux évesques. Atant se départi le
concile en cette journée.
Note 108: _Juin._ Le latin dit: _Juillet_.
En la cinquième yde de juing assemblèrent les prélas. Là fut lue l'épistre
de la dampnation de Georges, l'évesque de Formose[109], et tous ceulx qui à
luy se consentoient. Là furent présentées à l'empereur de par l'apostoile
et entre les autres ung sceptre et ung baston d'or, et à l'empereris draps
de soie et ung fermail à pierres précieuses. Atant départi le concile à
cette journée.
Note 109: _De Georges, l'évesque de Formose._ Il falloit: _De
l'évêque Formose_. Le latin porte: «Lecta est Apostoli epistola de
damnatione Formosi episcopi, Gregorii Nomenclatoris et consentientium
eis.»
IX.
ANNEE: 876.
_Coment le concile assembla de rechief, et coment les causes des églyses
furent débatues. Coment aucuns des Normans furent baptisiés qui puis
retournèrent à la mescréandise. De la mort le roy Loys de Germanie. Des
ormans qui se mistrent en Saine atout cent barges._
Le jour devant la première yde de juing rassembla le concile; mais avant
qu'il fust commencié i envoia l'empereur les messages l'apostoile pour
parler aux archevesques et aux évesques, pour eulx reprendre de ce qu'il
n'estoient pas venus le jour, si comme il leur avoit mandé; mais il
respondirent si raisonnablement que l'en s'en dust tenir apaié. De rechief
fut leue l'épistre l'apostoile de l'archevesque Ansegise, par le
commandement l'empereur: et la lut Jehan le Toscan, l'un des messages
l'apostoile. Si fu demandé de rechief aux prélas nouvelle responce, et il
respondirent que volentiers obéiroient, selon la rieule des canons, ainsi
comme leurs ancesseurs avoient obéis aux siens. Lors fu leur responce plus
légièrement receue que elle n'avoit esté devant, en la présence de
l'empereur. Après ce, fu parlé et disputé par devant les messages
l'apostoile de la clameur des prestres des diverses paroisses. Après ce,
refu oïe la cause et la complaincte Frotaire l'archevesque de Bordeaux, de
ce qu'il ne pouvoit demourer en sa cité, pour le grief que les Sarrasins li
faisoient. Pour ce requieroit qu'il peust venir à l'archeveschié de Borges;
mais sa requeste fut contredite de tous les évesques. Lors commandèrent les
messages l'apostoile qu'il assemblassent tous de rechief en la dix-septième
kalende d'aoust, bon matin; et quant il furent assemblés à cette journée si
vint l'empereur au concile, entour l'eure de nonne, couronné et appareillé
à la guise de Griex; et si l'amenoient les messages l'apostoile qui
estoient vestus à la guise de Rome, et le conduisirent jusques au milieu
des évesques qui estoient aussi revestus en aornemens de saincte Églyse. Si
avoient leurs mitres en leurs chiefs et leurs croces en leurs mains. Lors
fu chantée cette anthienne _Exaudi nos Domine_, à tout vers, et le
_Gloria_. Après le _Kyriel_ dist l'oraison l'évesque Léon, et quant tous
furent assis, Jehan l'évesque d'Arete, message l'apostoile, lut devant tous
un libelle dont la sentence estoit sans raison et sans auctorité. Après, se
leva Hues l'évesque de Beauvais, et lut une cédule que les messagiers
l'apostoile, et Ansegise, archevesque de Sens, et il meisme avoient faicte
et dictée sans l'assentement du concile; dans laquelle aucuns chapistres
estoient contenus qui entre eulx-meismes estoient contraires et
discordables. Et pour ce ne feurent pas là mis qu'il n'avoient né raison né
auctorité. De rechief fu mené question de la primacie en l'églyse
l'archevesque de Sens, et quant l'empereur et les messages l'apostoile en
eurent assez parlé et discuté entre les prélas, si n'en fut-il plus que il
en ot esté à la première journée du concile. Adonc se levèrent Pierre
l'archevesque de Forosimpre[110], et Jehan le Toscan; en la chambre le
roy s'en alèrent et amenèrent l'empereris toute couronnée, en estant se
tint de lès l'empereur. Lors se levèrent tous les prélas en estant en leur
ordre, Léon l'archevesque et le Touscan Jehan commencèrent leurs loenges et
graces à Dieu que l'évesque Léon accomplit par une oraison. Si se départit
le concile atant. Aux messages l'apostole l'empereur donna dons et présens,
congié pristrent atant et retournèrent à Rome. Avec eulx envoia l'empereur
en message Ansegise l'archevesque de Sens, et Algaires l'archevesque
d'Ostun.
Note 110: _Forosimpre._ Le latin porte: _Forum Sempronii_. C'est
aujourd'hui _Fossombrone_, dans le duché d'Urbin.
_Incidence._--Entre ces choses fit l'abbé Hues baptiser aucuns Normans qui
puis furent amenés à l'empereur qui leur fist donner dons. Atant
retournèrent à leur gent et puis repristrent leur mescréandise et
vesquirent païens comme devant. En la quinte kalende d'aoust se parti
l'empereur de Pontigon et retourna en France par Chalons. Là demoura
jusques aux ydes d'aoust pour une maladie qui le prist. En la dix-septième
kalende de septembre, vint à Rains et de Rains droict à Senlis; deux
messages l'apostoile qui estoient demourés, Jehan l'évesque d'Arete et
Jehan le Touscan, et l'évesque Hues de Beauvais envoia en message à Loys
son frère le roy de Germanie. Ces trois n'envoia par tant seulement, ains y
envoia ses fils et autres princes du royaume. Mais après qu'il furent mus,
vindrent nouvelles à l'empereur que son frère Loys, à qui il envoioit ses
messages, estoit trespassé en son palais de Franquefort, en la cinquième
kalende de septembre, et estoit ensépulturé en l'églyse Saint-Nazaire.
Tantost se parti l'empereur de Carisy et s'en ala à Satenai[111]. Ses
messages envoia aux barons du royaume, et s'appensa qu'il iroit tandis en
la cité de Mez pour eulx attendre là et récevoir. De propos changea et s'en
ala à Ais-la-Chapelle et mena avec soi les deux messages l'apostoile. De
Ais s'en ala à Couloigne. Assez fit-on de mal en cette voie; car ceulx qui
avec li estoient tolloient quoi qu'ils trouvoient, sans nul regart de
pitié.
Note 111: _Satanacum._ Stenay.
_Incidence._--En ce temps vindrent Normans en France par mer et entrèrent
en Saine à tout cent barges. Ces nouvelles furent contées à l'empereur en
la cité de Couloigne; mais oncques pour ce ne laissa à faire ce qu'il avoit
en propos.
X.
ANNEE: 876.
_De Loys le neveu Charles-le-Chauf et des juises[112] qu'il fist de trente
hommes pour savoir sé son oncle avoit droict. Et coment Charles le cuida
seurprendre. Et coment il et sa gent feurent desconfits. Et coment la reyne
Richeut s'enfuit et enfanta en la voie, et coment les Normans entrèrent de
rechief en Saine à navires._
Note 112: _Juises._ Jugemens. Et mieux ici: Epreuves judiciaires. Le
latin dit: «Hludowicus, Hludowici regis filius, decem homines aqua
calida, et decem ferro calido, et decem aqua frigida ad judicium
misit coram eis qui cum illo erant.»
Loys, le neyeu Charles l'empereur, qui fils ot été le roy Loys de Germanie
son frère, estoit de là le Rhin à grant ost de Saisnes et de Thoringiens. A
Charles l'empereur son oncle envoia messages; s'amour et sa volenté bonne
requeroit, mais il ne la pouvoit avoir. Lors se doubta moult et cil qui
avec luy estoient: jeusnes et oroisons firent et chantèrent lethanies dont
la gent l'empereur ne se faisoient sé gaber non. Un juise de trente hommes
fit faire pour savoir quel droict son oncle avoit au royaume son père. Le
juise de dix fut par eaue boulante, et le juise des autres dix par fers
chaus, et le tiers juise des autres dix par eaue froide. Lors prièrent tous
à Dieu que il voulust faire démonstrance sé son oncle devoit rien plus
avoir au royaume, par droict, que son père luy avoit laissié, pour raison
de la partie qui de Lothaire leur frère leur estoit eschue. Après cette
prière furent trouvés les trente hommes tous sains et haitiés. Par ce fu
certain qu'il avoit droict et son oncle tort. Lors passa entre le Rin luy
et sa gent à un chastel qui a nom Andrenac: Et quant l'empereur sceut ce,
si manda à l'abbé Hildouin et à l'évesque Francone qu'il emmenassent
Richeut l'empereris à Haristalle. Son ost assembla et chevaucha sur le
rivage du Rin contre Loys son nepveu; mais toutes voies se pourpensa-il et
li manda qu'il envoiast de ceulx de son conseil et il enverroit aussi de
ceulx des siens pour traitier de paix. De ce fu Loys moult lié et moult
asseuré quand il sceut que son oncle ne viendroit pas sur luy à armes. (Ce
qu'ils firent de la besoigne à cette assemblée ne parle pas l'istoire.)
Mais quant ce vint après, ès nonnes d'octobre, l'empereur devisa ses
batailles et vint par nuit à bannières levées, par une haulte voie et
estroite qui moult estoit et fors et griève à trespasser; sur son nepveu et
sur sa gent se cuida embattre soudainement; car il les cuida trouver
despourvus. Ainsi chevaucha toute nuit jusques à tant qu'il vint à une
ville qui a nom Andrenac. Moult furent las et travaillés les hommes et les
chevaux pour la grieté de la voie et pour la pluie qui toute la nuit estoit
cheue sur eulx. Mais autrement ala la besoigne qu'il ne cuida. Car son
nepveu en fu tout pourveu[113] et luy fu dit que il venoit sus luy à grand
ost et bien appareillié: et cil tantost ordenna et mist en conroi tant de
gens comme il pot avoir et se traict d'autre part là où il les cuida plus
attendre seurement. Sus li courut l'empereur et sa gent, et ceulx se
deffendirent si bien et si fortement que les premières batailles des gens
l'empereur fuirent et resortirent arrières jusques soubs luy et soubs sa
bataille. Lors tournèrent tous communément en fuite si que l'empereur
eschappa et s'en fuit à peu de gens. Si feurent là plusieurs empeschiés qui
bien fussent eschappés sé il fussent vuis; mais il portoient les choses à
l'empereur et les harnois de l'ost et cuidèrent suivre les autres; mais
quand ce vint à l'entrée des voies qui estoient hautes et estroites, si fut
la presse si grant que le passage fut du tout estoupé[114]. (Là se
retornèrent et se contrestèrent tant comme il peurent.) Si furent occis en
cette foute le conte Renier et le conte Geromme, et mains autres. Si furent
pris en cette place, et dans un bois près d'ilec, l'evesque Othulphe et
l'abbé Gaulin, le conte Aledrans, le conte Bernart et le conte Ebroin et
mains autres grans hommes. Là ravirent et prindrent les gens Loys[115]
viandes, harnais et quanque les marchans de l'ost portoient. Si fu là
accomplie la prophétie qui dit: «honte et male avanture sera à ceulx qui
proie feront, car il meismes seront proié.» Et ainsi en advint-il. Car tout
quanque les proieurs de l'ost l'empereur avoient proié, et il-meismes
feurent proie de leurs ennemis. Les autres qui pas ne furent pris furent
robés par les vilains du pays, si que il demeurèrent tres-tous nus, et qu'il
convenoit qu'il fussent torchés de fain pour couvrir leur natures; mais
toutevoies ne les tuèrent-il pas. Quand ma dame Richeut l'empereris oï
nouvelles de cette desconfiture et de la fuite l'empereur, sé elle eut
grant paour ce ne fu pas de merveille. Par nuit, endroit les coqs chantans,
se mit à la fuite si grosse comme elle estoit, et tant se travailla qu'elle
enfanta un enfant en cette voie. Et quant il fu né elle le fit porter
devant elle en fuyant jusques à tant qu'elle vint à Atigny[116]. Après
cette desconfiture vint l'empereur à Saint-Lembert de Liège. A luy vindrent
abbé Hildouin et l'évesque Francone, qui l'empereris avoient conduite à
Haristalle, et furent avecques luy jusques à tant qu'il vint à Atigny après
l'empereris. De là s'en ala à Duzy puis retorna à Atigny, et là tint le
parlement entour la feste Saint-Martin[117]. Et Loys qui eut eue victoire
de son oncle[118] se partit d'Andrenac et s'en ala à Ais-la-Chapelle. Là
démoura trois jours, et puis s'en ala à Conflans[119] encontre Charles son
frère qui revenoit parler à luy. Et quand il eurent ensemble parlé, Charles
s'en retourna en Allemagne par la cité de Mez. Et Loys passa oultre le Rin.
Mais Charlemaine leur frère ne vint pas à eulx né à l'empereur leur oncle
qui mandé l'avoit; si fut pour ce qu'il estoit encore empeschié pour la
guerre qu'il menoit contre les Wandres. L'empereur envoia en ce contemple
le conte Conrart et autres princes aux Normans, qui par navires estoient
entrés en Saine, et leur dict que il fissent à eulx telle paix ou trèves
comme il pourroient, et puis retournassent à luy au parlement pour nuncier
ce qu'il auroient faict. Lors s'en ala à Saumouci pour tenir son parlement.
Là vindrent à luy ses hommes de la partie du royaume Lothaire son frère,
qui estoient eschappés de la desconfiture d'Andrenac. Volentiers les receut
et leur donna dons et bénéfices. Aux uns donna petites abbaïes, si comme
elles estoient tout entières, et aus autres petits bénéfices de l'abbaïe
Marcienne[120] qu'il avoit devisée et démembrée. Et après ordonna et
commenda que le fleuve de Saine feust bien gardé à plenté de bonnes gens de
çà et de là, pour les Normans qui y devoient entrer à galies. Après ces
choses s'en vint à Verzeny[121]. La fu si durement malade qu'il cuida
mourir, et tant y demeura que la Nativité fust passée en l'an de
l'Incarnation huit cent soixante dix-sept[122]. Et quant il fu trespassé de
sa maladie et guari, si s'en ala à Compiègne. Avant qu'il s'en partist, le
fils que l'empereris eut enfanté en la fuite avant qu'elle peust venir à
Atigny[123], fu mort. Charles estoit nommé; si l'avoit levé de fons Boson
son oncle, qui frère estoit l'empereris sa mère. A Saint-Denys fu le corps
porté et enterré en l'églyse.
Note 113: _Tout pourveu._ Plusieurs manuscrits portent _accointié_.
J'ai préféré la leçon du n°6, Suppl. franç.
Note 114: La phrase précédente a été mal rendue. Voici le latin:
«Multi autem qui effugere poterant impediti sunt, quoniam omnes Sagmæ
imperatoris et aliorum qui cum eo erant, sed et mercatores ac scuta
vendentes, imperatorem et hostem sequebantur, et in angusto itinere
fugientibus viam clauserunt.»
Note 115: _Les gens Loys._ Le latin porte: _Hostis Hludowici_. On
voit qu'ici le mot _hostis_ à le sens du mot françois _ost_.
Note 116: _A Atigny._ Ce n'est certainement pas Attigny. Les textes
latins portent: _Antennacum_. Valois écrit que c'est encore
_Andernach;_ l'abbé Leboeuf reconnoît plutôt ici _Antenais_, petit
village situé dans le diocèse de Reims, entre Hautvillers et
Chatillon. Cette dernière opinion paroît plus vraisemblable, si l'on
songe qu'_Andernacum_, nommé plus bas, ne peut être l'endroit où
s'étoit réfugiée l'impératrice.
Note 117 Toute cette phrase est inexactement traduite. «Inde Duciacum
adiit, usque ad Antennacum rediit, et placitum suum in Salmontiaco,
quindecimo die post missam S. Martini condixit.» Il s'agit ici de
_Samoucy_, près de Laon.
Note 118: _De son oncle._ Il falloit: _De son frère_. Le latin dit:
«Hludowicus Hludowici quondam regis filius.»
Note 119: _Conflans._ «Ad Confluentes.» Sans doute _Coblentz_.
Note 120 _Marcienne._ «De abbatiâ Marcianus.» C'est _Marchiennes_.
Note 121: _Verzeny_ «Virzinniacum villam.» C'est évidemment
_Verzenay_, dans la montagne de Reims, à une lieue de _Saint-Basle_
ou _Verzy_, et à trois lieues d'_Antenay_.
Note 122: _Annal. S.-Bertini, anno 877._
Note 123: _Atigny._ Il faudroit encore: _Antenay_.
XI.
ANNEE: 877.
_Coment l'apostole Jehan manda à l'empereur Charles-le-Chauf qu'il
secourust et défendist l'églyse de Rome, si comme il y estoit tenu. Et puis
coment Charles passa les mons et mena la royne Richeut, et coment il
retourna et oï dire que Charles son nepveu venoit sur luy: et de sa mort._
Tout le caresme demoura l'empereur à Compiègne et y célébra la
Résurrection. Avant qu'il s'en partist vindrent à cour les messages
l'apostoile Jehan. Si estoient deux évesques et avoient ambedeux nom
Pierres. Par eulx lui mandoit l'apostoile et par bouche et par lettres
qu'il visitast l'églyse de Rome, et qu'il la délivrast et deffendist des
païens si comme il l'avoit promis par son serement. Es kalendes de may fist
assembler concile à Compiègne des évesques de la province de Rains et des
autres provinces. Si fist dédier l'églyse (de Saint-Cornille) qu'il avoit
fondée en son propre palais, en présence des prélats et des messages
l'apostoile. Là meisme fist-il parlement des barons et fu ordenné coment
Loys son fils gouverneroit le royaume par le conseil des barons, jusques à
tant qu'il fust retourné de Rome, et coment il recevroit le treu de l'une
des parties du royaume de France, qui estoit accoustumé à rendre, avant la
mort le roy Lothaire, et du royaume de Bourgogne. Ce treu si estoit cueilly
sur toutes manières de gens, sur gens lais et sur prestres, et sur des
églyses. Des uns plus, des autres moins, selon que il estoient. La somme de
ce treu se montoit à cinq mille livres d'argent à poids[124], et ce treu
payoient en Neustrie et évesques et autres gens, par convenant fait aus
Normans qui par Saine estoient entrés.
Note 124: Ce passage précieux des Annales Bertiniennes n'est pas ici
complètement traduit. Le voici: «Quomodo tributum de parte regni
Franciæ quam ante mortem Lotharii habuit, sed et de Burgundiâ
exigeretur, disposuit. Scilicet ut de mansis indominicatis solidus
unus: de uno quoque manso ingenuli quatuor denarii de censu dominico,
et quatuor de facultate mansuarii. Et unusquisque episcopus de
presbyteris suæ parochiæ, secundùm quod unicuique possibile erat, à
quo plurimùm quinque solidos, à quo minimum quatuor denarios,
episcopi de singulis presbyteris acciperent, et missis dominicis
redderent. Sed et de thesauris ecclesiarum, prout quantitas loci
extitit, ad idem tributum exsolvendum acceptum fuit. Summa vero
tributi fuerunt quinque millia libræ argenti, ad pensam.»
Ces choses ainsi ordennées, l'empereur se parti de Compiègne et s'en ala à
Soissons, et de Soissons à Rains, puis à Chalons et puis à Lengres. Lors se
mistrent à la voie, il et l'empereris, à grand plenté de sommiers tous
troussés d'or et d'argent et d'autres richesses. Les mons passa. Quant il
fu ès plaines de Lombardie si encontra l'évesque Algaire, qu'il avoit
envoié à l'apostoile Jehan pour estre au concile que il devoit tenir à
Rome. L'exemplaire du concile luy bailla pour grand don, et l'empereur le
receut liement, car sa confirmation y estoit contenue. Si estoit telle la
sentence que la promotion et l'élection qui avoit esté faicte l'an devant à
Rome de l'empereur Charles, roy de France, estoit ferme et estable à tous
les jours de sa vie. Si estoit loié et de tel lien que sé aucun de quelque
estat, de quelque ordre, de quelque profession qu'il feust, vouloit
encontre aller, si estoit-il escomenié et tenu en excommuniement jusques à
satisfaction. Tous ceulx qui ce pourchaceroient et qui seroient du conseil,
sé il estoient clers, qu'il soient déposés de leurs ordres; et sé il
estoient lays, que il fussent excommeniés perpétuellement. Et pour ce que
le concile qui eut esté célébré à Pontigone[125] l'an devant, n'avoit rien
profitié, fu-il establi que cil fust ferme et estable. Après luy nuncia
l'évesque Algaire que l'apostoile luy venoit encontre et devoit estre à luy
à la cité de Pavie. Tantost y envoia l'empereur Odoaire, notaire du secont
escrin, pour procurer et pour appareiller les nécessités l'apostoile; avec
luy furent le conte Goirant, Pepin et Heribert; et puis se hasta d'aller
encontre luy. Si l'encontra à Verziaux[126]. Moult honorablement le receut;
et puis alèrent jusqu'à Pavie. Là vindrent nouvelles certaines que
Charlemaine, son neveu, venoit sur luy à grant plenté de gens. Pour ces
nouvelles laissièrent Pavie et s'en alèrent à Tardonne[127]. Là feut sacrée
à empereris ma dame Richeut, par la main l'apostoile. Et tantost comme ce
feut fait, elle prist les trésors et s'enfui hastivement arrière en
Morienne[128]. Et l'empereur demoura là une pièce avec l'apostoile pour
atendre les barons du royaume, le conte Huon[129] et Boson, et Bernart le
conte d'Auvergne, et Bernart le marchis de Gothie; à tous avoit-il mandé
que il venissent après luy; mais pour noient les attendoit, car il avoient
jà faicte conspiration contre luy et s'estoient tournés et aliés aux autres
barons du royaume, fors aucuns et les évesques tant seulement. Et quant il
sceut ce il pensa que sé il venoient il viendroient plus à son dommage qu'à
son profit. Et quant il sceut d'autre partie que Charlemaine son neveu
venoit sur luy et se approchoit jà durement, il s'en parti de l'apostoile
et s'en ala hastivement après madame Richeut l'empereris, et l'apostoile
Jehan s'en retourna isnelement vers Rome. Si emporta une croix de fin or et
de pierres précieuses de grant pois où le crucefiement nostre Seigneur
estoit pourtraict, que l'empereur envoioit par luy à l'églyse Saint-Père.
Note 125: _Pontigone._ Ponthion, à deux lieues de Vitry-le-François.
Note 126: _Verziaux._ Verceilles.
Note 127: _Tardonne._ «Turdunam.» C'est _Tortone_.
Note 128: Le latin est moins dur pour _Richeut_ ou _Richilde_. «Mox
retrorsum fugam arripuit, cum thesauro, versas Moriennam.» Ce fut
sans doute du consentement de son époux qu'elle agit ainsi.
Note 129: _Le comte Huon._ «Hugonem abbatem.»
Et quant Charlemaine oï dire d'autre part, par un message qui lui menti,
que l'empereur et l'apostoile venoient sus luy à grand gent, il s'enfui
arrière isnellement par cette meisme voie qu'il estoit venu, et ainsi
départirent à cette fois les uns et les autres sans bataille, par la
volenté du Seigneur.
En ce retour que l'empereur faisoit luy prit une fièvre. De luy estoit
moult privé et moult acointié un juif qui Sedechias avoitnom. Une poudre
luy envoia pour boire et luy fist accroire que il guariroit par cette
poudre. Cil en but, mais elle fu plus cause de sa mort que de sa santé. Car
tantost comme il eut bu le venin dont elle estoit faicte et confite, il fu
si abattu qu'il convint que ses gens l'emportassent entre bras. En telle
manière passa les mons de Montcenis jusques à un lieu qui est appelé Brios.
A l'empereris Richeut qui estoit à Morienne manda qu'elle venist à luy, et
elle si fist. Toujours engregea sa maladie et fu mort en onze jours qu'il
ot beu le venin, le jour devant la seconde nonne d'octobre; ses gens
fendirent le corps et ostèrent les entrailles, et quant il l'orent bien
lavé si l'enoindrent de basme et d'autres oingnemens aromatiques, et puis
le mistrent en un escrin pour le porter en l'églyse Saint-Denis en France,
où il avoit esleue sa sépulture. Mais pour ce qu'il commença si durement à
flairer qu'il ne le pussent pas longuement porter pour la flaireur qui
toujours croissoit, si l'enterrèrent en la cité de Verziaux, en l'églyse
Saint-Eusèbe le martyr. Là fu le corps sept ans entiers, puis fu-il porté
en l'églyse Saint-Denis de France, où il avoit tousjours désiré à gésir
pour une advision qui advint laiens, dont nous parlerons ci-après[130]. Et
Charlemaine son neveu, qui d'autre part s'en fu fui en son pays, si comme
vous l'avez oy, cheï en une maladie ainsi comment il s'enfuyoit et convint
qu'il feust porté jusqu'en son pays en littière. En langor fu un an entier
et fu en tel point qu'il cuida qu'il dust mourir de cette maladie.
Note 130: Cette dernière phrase me paraît une interpolation faite
pour ôter les doutes que pouvoit exciter le récit de la vision de
Charles-le-Chauve. Aimoin et le manuscrit du roi portent bien:
«Sepelierunt eum in Basilicâ B. Eusebii martyris in civitate
Vercellis, ubi requievit annis septem. Post hæc autem, per visionem
delatum est corpus ejus in Franciam, et honorificè sepultum in
basilicâ beati Dionysii martyris Parisius.» Mais les manuscrits de
l'abbaye de Saint-Bertin et de Saint-Germain-des-Prés, n° 646, sont
bien plus croyables: «Coeperunt ferre versus monasterium sancti
Dyonisii, ubi sepeiiri se postulaverat. Quem pro foetore non valentes
portare, miserunt eum in tonnâ interius exteriusque picatâ, quam
coriis involverunt, quod nihil ad tollendum foetorem profecit. Unde ad
cellam monachorum Lugdunensis episcopii, quæ Nantoadis (Nantua)
dicitur, vix pervenientes, illud corpus cum ipsâ tonnâ terræ
mandaverunt.»
XII.
ANNEE: 877.
[131]_De l'avision qui advint en l'églyse Saint-Denys par nuit à un moine
qui gardeit le cuer, et à un clerc de Saint-Quentin en Vermandois, tout en
une nuit._
Note 131: Dom Bouquet a placé ce chapitre après le suivant, en dépit
de tous les manuscrits, par la seule raison que tel étoit l'ordre que
lui donnent les mêmes manuscrits, dans les titres de chapitres.--J'ai
revu cette légende sur le latin du manuscrit de Saint-Germain,
n° 646. Elle s'y trouve à la suite de _la vision de
Charles-le-Chauve_, f° 1, v°, 1re colonne.
(En cet endroit voulons retraire la vision que nous ayons promise.) Sept
ans après que le corps eut géut à Verziaux, en l'églyse Saint-Eusèbe, il
s'apparut par la volenté nostre Seigneur, à un moine de Saint-Denys en
France qui par nuit gardoit l'églyse, ainsi comme l'on fait laiens et par
coustume en toutes saisons. Ce moine qui preud'homme estoit avoit nom
Archangis. Lors luy dit qu'il estoit l'empereur Charles-le-Chauf. Si
l'avoit notre sire là envoié, et que sa volenté estoit telle que cette
chose fust manifestée à Loys son fils et aux prélas et aux barons. Et dist
après que moult desplaisoit à Dieu et aux glorieux martyrs saint Denys et à
ses compaignons, et à tous les autres martyrs confesseurs qui laiens
reposent, de ce que son corps n'estoit laiens ensépulturé et mis
honorablement en l'églyse des glorieux martirs que il avoit tant amée et
honorée en sa vie, et donné villes et possessions et ornemens d'or et de
pierres précieuses et ornemens de soie, si comme nous dirons après. «Va
donc,» dist-il, «si leur di que il aportent mon corps dans cette églyse et
le mettent devant l'autel de la Trinité.» Tout et en telle manière comme
cette advision advint à Saint-Denys à ce moine dont nous avons parlé, en
cette nuit et en cette heure meisme advint à Saint-Quentin en Vermandois
à ung clerc qui par nuit gardoit l'églyse; si avoit nom Alfons. Et quand le
moine oï que il avoit compaignon en cette révélation, si en fust moult liés
et plus hardiment mist la chose avant. Lors s'en alèrent ensemble au roy et
aux barons et tesmoignèrent la vision selon le commandement que il avoient.
Et quant le roy Loys son fils et les barons oïrent cette chose, si
mandèrent les évesques et les abbés et meismement l'abbé Gautier de
Saint-Denis; là s'en alèrent où le corps gisoit, les os et la poudre
pristrent, car il avoit jà là géu sept ans, et l'en aportèrent en l'églyse
Saint-Denys et le mistrent honorablement en sépulture au cuer des moines
devant l'autel de la Trinité.
XIII.
ANNEEE: 877.
[132]_De l'avision qu'il vit; et coment il fu ravy en esprit ès tourmens
d'enfer, si comme il meisme raconte; et coment l'esprit retourna puis au
corps; si lui advint tout ce, avant qu'il trespassast._
Note 132: _Visio K. Calvi._ (Manuscrit de Saint-Germain, n° 646,
f° 1, r°, 1re colonne.)
En cet endroit nous convient retraire les grans dons et les grans bénéfices
qu'il fist à l'églyse en son vivant pour l'onneur et l'amour des glorieux
martyrs. Mais, avant, nous estuet mettre une merveilleuse aventure que
nostre Seigneur, puissant de tout, voult qu'il eust en sa vie pour son
amendement, si comme il meisme conte de sa propre bouche. Si ne la devons
pas oublier, jà soit que nous la déussions avoir mise en l'ordre des faits
de sa vie. Si parle par première personne, comme cil à qui l'avision
advint. Mais nous la conterons par la tierce personne, et commence
ainsi:[133]
Note 133: Cette légende commence effectivement ainsi: «Ego Karolus
gratuito Dei dono, etc.»
«Charles, par le don de nostre Seigneur, roy de Germanie, patrice des
Romains, empereur de France, après le service des matines de la Nativité
nostre Seigneur, s'estoit couchié pour reposer. En ce point qu'il se deust
endormir descendit à luy une voix moult horriblement, si luy dist: «Ton
esprit s'en partira maintenant de ton corps et sera mené en tel lieu où il
verra les jugemens de nostre Seigneur, et aucuns signes de choses qui son
à advenir; mais après un peu de heure retournera au corps.» Tantost fu ravy
son esprit, et cil qui le ravit estoit une chose très-blanche. Si tenoit un
luissel de fil aussi resplendissant comme la trace que nous véons au
ciel,[134] que aucunes gens cuident que ce soit estoile. Lors luy dist
cette chose blanche: «Prens le chief de ce fil et le lie forment au pouce
de ta main destre, car je te menerai au lieu des paines d'enfer.» Et quant
il eut ce dist, il s'en ala devant luy en distordant le fil de ce luissel
resplendissant, et le mena en très-parfondes vallées de feu qui estoient
plaines de puis ardens; et ces puis estoient plains de pois, de souffre, de
plomb et de cire. En ces puis trouva les évesques, les patriarches et les
prélats qui furent du temps son père et ses aïeulx. Lors leur demanda en
grant paour pourquoi il souffroient si griefs tourmens, et il lui
répondirent: «Nous feumes,» distrent-il, «évesques ton père et tes aïeulx,
et quant nous deumes amonester paix et concorde entre les princes et le
peuple, nous semasmes et espandismes guerres et discordes, et feumes causes
et émouvemens de maulx. Et pour ce ardons-nous à ces tourmens d'enfer et
nous et ceux qui aimions omicides et rapines; et si saches que cy vendront
les évesques et ta gent qui orendroit font faire tels maulx.» Et
endementiers que il les escoutoit en grant paour et en grant engoisse,
estoient des deables tous noirs qui avoloient à grans cros de fer ardens,
et s'efforçoient moult durement de sachier et de traire à eulx le fil que
il tenoit. Mais il ressortissoient et chéoient arrière, né adeser[135] ne
le pouvoient pour la grande clarté qu'il rendoit. Lors li couroient par
derrière et le vouloient sachier à cros et tresbuchier ès puis ardent,
quant cil qui le conduisoit li jetta le fil en doublant par dessus les
espaulles et le sachia fortement après li. Lors montèrent une haulte
montaigne de feu; au-dessoubs du pic de ces montaignes sourdoient palus et
fleuves tous boillans de toutes manières de métaux. En ces tourmens
estoient ames sans nombre des princes son père et ses frères, qui estoient
plungiés dedans, l'un jusques aux cheveux, l'autre jusques au menton,
l'autre jusques au nombril. Lors luy commencièrent à dire en criant et en
hurlant: «Charles pour ce que nous amasmes à faire omicides et guerres et
rapines, par convoitise terrienne, au temps de ton père, de tes frères et
du tien meisme, pour ce sommes-nous en ces fleuves bollans punis par les
tourmens de plusieurs métaulx.» Tandis comme il entendoit en grant paour et
en grant tribulation d'esprit ce qu'il luy contoient, il vit derrière luy
ames qui très-horriblement crioient: «Puissans puissamment sueffrent
tourmens.» Lors se retourna et vit vers la rive du fleuve fournaises de fer
plaines de dragons, de serpens, de pois et de souffre, et là cognut-il
aucuns des princes son père, ses frères et ses soeurs meismes, qui luy
commencièrent à crier: «Ha! Charles, vois-tu coment nous sommes, pour nostre
malice et pour nostre orgueil, et pour les mauvais conseils et desloiaux
que nous donnions au roy et à toy meisme par desloyauté et par convoitise.»
Et ainsi comme il escoutoit en grans pleurs et en graus gémissemens, il vit
accoure contre luy grans dragons les goulles ouvertes, plaines de feu, de
pois et de souffre pour luy engloutir. Lors fu en grant paour quand cil qui
le conduisoit luy jetta le tiers ploy du fil par dessus les espaules, qui
si cler et si resplendissant estoit, que les dragons feurent surmontés et
estains par la clarté; et le commença forment à sachier après luy.
Note 134: _Un luissel_, etc., ou peloton. «Tenuitque in manu suâ
glomerem lineum clarissimè emittentem jubar luminis, sicut solent
facere cometæ quando apparent.»
Note 135: _Adeser._ Atteindre. «Contingere.»
Lors descendirent en une vallée merveilleusement grande, qui en une partie
stoit obscure et ténébreuse et si y avoit grans rais de feu ardent et, en
une partie, de soy estoit resplendissant et si délicieuse que il n'est nul
qui le put conter né retraire. Lors retourna devers la partie si obscure et
vit aucuns roys de son lignage qui souffroient grans tourmens. Et lors
eut-il trop merveilleusement grant paour, car il cuida tantost estre
plungié en ces tourmens par grans géans noirs et orribles qui embrasoient
ces fournaises de cette vallée de diverses manières de feus. Et tandis
comme il estoit en si grant paour, il vit, à la clarté du feu qui du fil
issoit et ses iex enluminoit, un point de lumière resplandir de l'un des
costés de cette vallée, et deux fontaines courans, dont l'une estoit
merveilleusement chaude et bouillant, et l'autre clère et froide; si
estoient illec deux tonneaux. Lors regarda à la clarté du fil et vit sur le
tonnel, en l'iaue bouillante, le roy Loys son père dedans l'iaue bouillante
jusques au gros des cuisses. Lors li dit son père moult tourmenté et
aggravé: «Charles, biau fils, n'aies pas paour. Je sais bien que ton esprit
retournera en corps, et que nostre Seigneur t'a donné graces de çà venir
pour ce que tu voies pour quels péchiés moy et les autres souffrent tels
tourmens. Ung jour suis en ce tonnel plain d'iaue bouillant, ung autre suis
mis en cet autre tonnel qui est plain d'iaue tiède et attrempée: et cette
grace me fait nostre Seigneur par la prière saint Pere, saint Denys et
saint Remy, par lesquels trois notre royale lignée a régné jusques ci: et
sé tu me veulx aider toy et mes évesques et mes abbés et tous les ordres de
saincte Eglyse en messes et en oblacions, en vigiles, en salmodies et en
aumosnes, je seray tost délivré de ce tonnel d'iaue bouillant: car Lothaire
mon frère et Loys sont jà délivrés de ces tourmens par les mérites saint
Père et saint Remy, et sont pour ce en joie du paradis.» Après ce, luy dist
qu'il regardast à senestre. Et quand il fu tourné si vit deux grans tonnes
plains d'iaue boullant. «Ceulx,» dit-il, «te sont appareillés, sé tu ne
t'amendes et sé tu ne fais pénitence de tes douloureux péchiés.» Lors
eust-il grand paour, et quant son conducteur vist qu'il estoit en tel
mésaise, si luy dist: «Viens après moy à la deuxième partie de la
délicieuse vallée de paradis.» Et quant il l'eut là mené si vist Lothaire
son oncle, qui séoit en grant clarté avec les autres roys, sur ung topase
merveilleusement grant et estoit couronné d'une précieuse couronne, et son
fils Loys qui delez luy séoit aussi couronné. Et quant il vit Charles, si
li dist: «Charles mon successeur, qui maintenant est le tiers après moy en
l'empire des Romains, viens près de moy, je sais bien que tu es venu par
les tourmens d'enfer où ton père et mes frères sont tourmentés; mais il
sera tost délivré par la miséricorde de nostre Seigneur de ses paines,
ainsi comme nous sommes par les mérites saint Père et les prières saint
Denys et saint Remy, à qui nostre Seigneur a donné grant pouvoir d'apostre
sur tous les roys et sur toutes les gens de France. Et s'il ne soubtenoient
notre lignée et gardoient, elle faudroit assez tost. Et saches que l'empire
sera assez tost délivré et osté de ses mains et que tu vivras désormais
assez peu de jours.» Et lors se retourna Loys et luy dist: «L'empire des
Romains que tu as tenu jusques ci doit par droit recevoir Loys le fils de
ma fille.»
Et quant il ot ce dit, il li sembla qu'il véist devant luy Loys l'enfant:
et Lothaire son oncle le print lors et luy dist: «Tel est cet enfant comme
cil que nostre Seigneur establit au milieu de ses desciples, quant il leur
dict: A tel est le royaume des cieus. Atant,» luy dist Lothaire, «rends li
maintenant le pooir de l'empire, par ce fil que tu tiens en ta main.» Lors
deslia Charles le fil de son pouce, et par ce fil luy rendi la monarchie de
tout l'empire. Et tout maintenant le luissel du fil resplendissant ainsi
comme ung ray de soleil s'amoncela dans la main de l'enfant. Après ce
repaira l'esprit Charles au corps moult las et moult travaillié.[136]
Note 136: Ces deux visions ne sont imprimées que dans les chroniques
de Saint-Denis. Sans doute elles n'ont aucune importance historique,
et dom Bouquet a d'ailleurs fait judicieusement remarquer que la
seconde, du moins, fut imaginée pour Charles-le-Gros et non pas
Charles-le-Chauve. Mais enfin, telle qu'elle est, et dans la
supposition probable qu'elle ne fut rédigée que sur la fin du Xème
siècle, elle n'en est pas moins antérieure à la légende de saint
Patrice, et doit par conséquent faire remonter avant elle le dogme
obscurément expliqué du Purgatoire. Sous le point de vue littéraire,
on ne manquera pas de se souvenir ici de la terrible épopée de Dante;
tous les élémens s'en retrouvent dans la vision de Charles-le-Chauve:
la punition des grands personnages politiques, le genre de tourmens,
le caractère de ceux qui les souffrent et les infligent. Ce n'est
donc pas comme effort d'imagination que nous devons admirer la
_Divina Comedia_, mais comme l'immortelle création d'un génie
vigoureux, implacable et mélancolique.
XIV.
ANNEE: 877.
_Des grans terres et possessions que il donna à l'abbaïe de Saint-Denys et
à plusieurs autres abbaïes._
[137]Moult fu cet empereur Charles-Le-Chauf large aumosnier aus povres et
aus églyses, et moult les acrut et mouteplia de rentes et d'autres
bénéfices; et sur toutes les autres celle de Saint-Denis en France où il
repose corporellement. Tant donna laiens joiaux et saintuaires, rentes et
possessions confirmées par ses chartres, que ce n'est se merveilles non.
[138]Après ama moult celle de Saint-Cornille à Compiègne, car il la fonda
en son propre palais et li donna rentes et possessions assez et
saintuaires. Moult ama la ville de Compiègne et la fit ceindre de fossés en
lonc, et la fit appeler et intituler Carnopole de son nom, aussi comme
l'empereur Constantin ot jadis faict Constantinoble. La ville de Reuil
donna à l'églyse de Saint-Denys[139] et toutes les appartenances; (et
establit que sur les rentes de cette ville feussent pris les despens de
sept lampes qui arderoient continuelement et en toutes saisons devant
l'autel de la Trinité. La première establit pour l'ame de l'empereur Loys
son père; la seconde pour l'ame l'empereris Judith sa mère; la tierce pour
luy; la quarte pour la royne Hermentrus sa première femme; la quinte pour
la royne Richeut sa présente femme; la sixième pour toute sa lignée
présente et trespassée; et la septième pour Boson et pour Gui et pour tous
ses amis familiers. Après establi quinze cierges au réfectoir à mettre sur
les tables en yver, pour ce que le couvent va trop tard aucunes fois à
collacion pour le service qui pas ne peut estre accompli par jour et
meismement aus grandes festes. Après donna neuf lieues de Saine en ung
tenant et tout continuellement. Si commence au-dessus de Saint-Clout au ru
de Sèvres et dure jusques au ru de Chambric au-dessus de
Saint-Germain-en-Laye, si entièrement et si franchement que nul n'a né
pêcherie, né justice haute né basse, né au cours né en l'yaue né ès rivages
en quelque terre que ce soit, fors l'abbé et le couvent de Saint-Denys, qui
aussi franchement la tient que les roys de France l'ont toujours tenue.
Pour ce qu'il avoit pris de l'or, de l'argent et des richesses pour ses
guerres maintenir contre ses frères, que les anciens rois et les princes
avoient laiens jadis offert par grande dévotion, volt-il donner aussi comme
en retour la foire du Landit, qui par tout le monde est renommée: et la fit
venir à Saint-Denys en France, tout ainsi comme Charles-le-Grant son aïeul
l'avoit apportée à Ais-la-Chapelle quant il ot apporté les reliques
d'outremer. Et tout avec autel pardon et autele franchise comme elle avoit
là où elle fu premièrement establie. Si donna avec, l'un des sains clous
dont nostre Seigneur fu attachié en la croix parmi les piés, et grande
partie des espines de la sainte couronne, et le dextre bras saint Siméon
dont il receut nostre Sauveur au jour de la Purification, quant il fu
offert au temple. Si donna-il un riche autel portrais de marbre pourfire
tout carré qui sied sur quatre petits pieds, et mit au front devant le bras
saint Jacques l'apostoile frère nostre Seigneur. En la dextre partie
enclost le bras saint Estienne le martyr, et au senestre costé le bras
saint Vincent. Et pour la rayson de ces trois saintuaires qui dedans sont
scellés et enclos, fu-il appelé l'autel de la Trinité. Si est assis sur
l'autel manuel au cuer du couvent, et est chascun jour chantée dessus la
messe matinel. Après donna laiens le hanap Salomon qui est d'or pur et
d'esmeraudes fines et fins granes, si merveilleusement ouvré que dans tous
les royaumes du monde ne fu oncques oeuvre si soubtille. Avec ce donna
laiens une grant croix de fin or, qui est divisée en quatre parties et est
aornée de grand plenté de fines pierres précieuses, et aux quatre chiefs de
cette croix sont scellées et encloses soubtilement precieuses reliques des
corps sains, en chasses soubtilement ouvrées. Avec ce donna un autre grand
vaissel d'éleutre, si est aorné au milieu et tout à l'entour de grand
plenté de sardeines et de granes. Avec ce donna ung merveilleusement riche
joïel, si riche et si précieux que à peine le pourroit-on aprisier, tout
fait de saphirs et de rubis et d'émeraudes et d'autres manières de pierres
enchassées en or. Si est joint par trois ordres l'une sur l'autre, et est
mis sur le maistre-autel aux grans festes et est assis sur un siège
précieux. C'est à savoir: un vaissel de pur argent par dedans et par
dehors, soubtilement ouvré et couvert de bandes d'or aorné de grans saphirs
et fins, de grosses esmeraudes et de gros perles, et dedans ce vaissel est
scellé le bras saint Apollinaire le martir, qui fu le premier archevesque
de Ravenne et disciple saint Père. Avec ce donna cinq paires de tiextes
d'évangile soubtilement ouvrés d'or et de pierres précieuses; et si rendit
aux martirs sa grant couronne impériale, qui est pendue aux grans festes
devant le maistre-autel avec les couronnes des autres roys. Et si doit
chascun savoir que tous les roys de France doivent laiens rendre et offrir
aus martirs leurs couronnes dont il sont couronnés au royaume, ou envoier
quant il trespassent, car elle sont leur par droict. Et celle églyse est
aornée de draps de soie, de pailles d'or et d'argent et de pierres
précieuses, si est-elle garnie d'autres plus précieux aornemens; car elle
est raemplie et saoulée de précieux corps sains, martirs, confesseurs et
vierges, qui laiens reposent corporellement, dignement et honorablement.
Premièrement, le corps monseigneur saint Denys l'ariopagite, martir et
apostre de France, et de ses deux compaignons saint Ruth et saint
Eleuthère. Après, le corps saint Ypolite le martir et de sainte Concorde sa
nourrice, et le corps de monseigneur saint Eustace le martir, le corps
monseigneur saint Fremin le martir, le premier archevesque d'Amiens; et le
corps madame sainte Osmanne, et trois des dix mille vierges qui furent
martirisées à Couloigne; sainte Senubaire, sainte Seconde et saint
Panefrède, et sont toutes trois ensemble en une chapelle, et en leur propre
oratoire. Après, l'un des Innocens que le roy Hérode fit décoller, en ung
bercelet de palmes, et l'un des compagnons monseigneur saint Morise, et
sont mis tous en une chasse. Après gist le corps saint Peregrin le martir,
premier évesque d'Aucierre, qui fu laiens apporté par grant miracle. Après
gist le corps saint Ylaire de Poietiers le glorieux confesseur, et le corps
saint Patrocle le martir tout ensemble en une chasse. Après gist le corps
monseigneur saint Cucuphas le martir, tout à par soy en une chasse. Après
gist le corps monseigneur saint Eugène le martyr, le premier archevesque de
Tholète qui fu des disciples monseigneur saint Denys. Après gist le corps
du glorieux confesseur saint Hylier, qui fu évesque de Gaiète en Espagne.
Après gist le corps saint Denis confesseur, qui fu archevesque de Corinthe
en Grèce. Tous ces corps sains glorieux gisent laiens au chevet de l'églyse
en propres oratoires et en propres chasses, tous par ordre. Bien est laiens
escrit coment chascun de ces sains corps fu laiens apporté, et par qui et
en quel temps; mais trop fust longue chose que tout ce feust ci
escript.)[140]
Note 137: On trouve le latin de cette première phrase après le récit
de la bataille de Fontenay, dans le manuscrit 646 de
Saint-Germain (f°1er, recto, colonne 1re).
Note 138: Ex fragmente historiæ Franciæ. (Historiens de France,
tome VII, page 215.)
Note 139: Ce don est constaté par l'épitaphe de Charles-le-Chauve,
rédigée au XIIIème siècle comme le monument funéraire sur lequel on
la lisoit à Saint-Denis. La voici:
Imperio Carolus Calvus regnoque politus
Gallorum jacet hac sub brevitate situs,
Plurima cum villis, cum clavo cumque corona,
Ecclesiæ vivus huic dedit ille bona:
Multis ablatis, nobis fuit hic reparator;
Sequani fluvii Ruoliique dator.
Note 140: Charles-le-Chauve est celui de tous les descendans de
Charles-Martel et de Charlemagne dont les poètes ont le plus
fréquemment confondu les _gestes_ avec l'histoire de ces deux héros.
Tout à la fin du grand poème des _Lohérains_, on lit les vers
suivans, qui semblent le résumé des traditions populaires le plus en
vogue avant le XIIème siècle:
De cheste dame[*] ke jou ci vous devis,
Karles li Cauf en fu premiers naïs,
Chil fu frans rois rices et poestis,
Et sainte église ama moult et chéri;
Trésor n'ama, ki fust en serre mis.
Les marchéans fist cerchier le païs;
Tout si tresor furent abandon mis;
Dix foires fist en France le païs,
L'une est à Bar et deus mist à Prouvis,
La tierce à Troies et la quarte à Senlis,
Et troi en Flandres, la neuviesme au lendi,
Et la disiesme remist-il à Laigni.
Ce savent bien li marchéant de Fris,
Icil d'Artois, de Flandres le païs,
De Vermendois, et chil de Cambresis,
De Rains, de Cartres, et ausi de Paris;
Chil de Provence en resont bien apris.
(Msc. du Roi, n° 9654, 3. _A_.)
Note *: _Berte aux grans piés._
_Cy fénissent les fais Charles-le-Chauf._
CI COMMENCENT LES GESTES LE
ROY LOYS-LE-BAUBE ET DES
AUTRES ROYS APRÈS
JUSQUE AU GROS
ROY LOYS.
* * * * *
I.
ANNEES: 877/878.
_Coment le roy Loys, qui fut appelé le Baube, donna aux barons ce qui leur
plaisoit, pour acquerre leur grace. Et coment l'empereris Richeut luy
apporta l'espée et le ceptre son père, et coment il fu couronné; coment il
passa en Berry contre les Normans; de l'apostoile qui en France vint et fit
concile des prélas._
[141]A Loys le fils Charles-le-Chauf, qui Loys-le-Baube fu appelé, vint la
nouvelle la mort son père à Andreville[142] où il estoit. Lors au plus tost
qu'il put manda les barons. A ceux que il put se réconcilia et atrait à
s'amour par promesses et par dons. Aux uns donna contées, aux autres
villes, et aux autres abbaïes, et fist à chascun selon son pooir, selon ce
que il requeroit. Lors mut d'Andreville et par Carisi s'en ala droit à
Compiègne. Moult se hastoit pour ce qu'il peust venir à tems à la sépulture
son père, qui devoit estre mis à Saint-Denys, si comme il cuidoit. Mais
quant il scéut que il estoit ensépulturé en Lombardie, en la cité de
Verziaus, et il eut entendu que les plus grans hommes du royaume et contes
et abbés s'estoient jà tournés contre luy avant qu'il mourust, pour ce
qu'il donnoit les honneurs et les contées aus uns et là où il li plaisoit
sans leur assentiment, il retourna à Compiègne.
Note 141: _Annales Bertinianæ, anno 877._
Note 142: _Andreville._ «_Audriaca-villa_.» Aujourd'hui _Orreville_,
près de Doullens.
Les barons et ceulx qui s'en retournoient avec Richeut l'empereris en
France, faisoient moult de maulx et dégastoient tout le pays devant eus,
jusques à tant que il vindrent à l'abbaïe qui est apelée
Vegnon-Moustier[143]. Lors pristrent un parlement à Moymer en Champaigne.
Leur messages envoièrent à Loys et il leur envoia aussi les siens, et tant
alèrent messages d'une part et d'autre que la besoigne fu ainsi ordennée
que Richeut l'empereris et les barons vendroient à lui à Compiègne, et que
le parlement qui fu pris à Moymer seroit mis à Chaene en Cosse-Selve[144].
A Compiègne vint donc ma dame Richeut et les barons droit à la feste
Saint-Martin, et lui aportèrent le mandement que son père avoit fait au lit
de la mort: que il lui laissoit le royaume de France et l'en revestoit par
l'espée qui estoit appelée l'espée Saiut-Père[145]; et si luy envoioit une
couronne et les royaux garnemens, puis un ceptre d'or à pierres précieuses.
Puis alèrent tant messages entre Loys et les barons que il s'accordèrent
tous et évesques et abbés à son couronnement; et il leur donna les honneurs
du royaume selon ce qu'il requéroient par raison.--Lors fu couronné à Rains
par les mains l'arcevesque Haimar,[146] par le consentement des barons et
des prélas qui se mistrent en sa deffense et en sa garde, et luy jurèrent
que il luy seroient loial selon leur povoir, en ayde et en conseil, au
profist de luy et du royaume: et les vavasseurs se recommandèrent aussi à
luy et luy jurèrent féauté et loiauté. (Mais, pour ce que l'istoire parle
souvent des abbaïes du royaume, pourroient aucuns cuidier que ce fussent
moines ou gens de religion; mais nous cuidons miex que ce fussent barons ou
grans hommes séculiers à qui l'en les donnast à temps et à vie. Si estoit
mauvaise coustume et contre Dieu que autre gent tenissent les biens de
religion que ceulx qui la riule et l'abit en avoient; né le service
Nostre-Seigneur ne povoit estre bien fait né les ordres bien gardés en
telle manière. Sans faille, l'istoire ne parole pas plainement qu'il fust
ainsi; mais assea le donne à entendre.) Le couronnement du roy Loys fu l'an
de l'Incarnation Nostre-Seigneur D.CCC et LXXVIII[147]. La Nativité nostre
Seigneur célébra à Saint-Maart delez Soissons. De là se parti et s'en ala à
Andreville, et la feste de la Résurrection célébra à Saint-Denis en France.
Puis s'en ala outre Saine pour trois raisons, à la prière Hue l'abbé: la
première fu pour luy aidier contre les Normans; et la seconde fu pour ce
que les fils Godefroy avoient saisi le chastel et les honneurs le fils le
conte Audon[148], et la tierce si put estre pour ce que Haymes, le fils
Bernard, avoit prinse la cité d'Evreux, et faisoit moult de maulx au pays
d'entour; car il proioit et roboit tout quanqu'il trouvoit, à la guise des
Normans. Jusques à Tours ala le roy: là fu si durement malade que l'en
cuidoit qu'il déust mourir; mais la mercy nostre Seigneur l'allégea de
cette maladie. Lors vint à luy Godefroy par le conseil de ses amis qui
moult le tindrent court de ce faire, et amena avec luy ses deux fils: au
roy rendirent ses chasteaux qu'il avoient saisis et les appartenances; par
tel condition que il les tenissent après par son don et par sa voulenté.
Après ces choses Godefroy converti grant partie de Bretons et les mena à la
féauté le roy; mais après firent-il comme Bretons.
Note 143: _Vegnon-Moustier._ «Usquè ad Avennacum monasterium
pervenerunt, et conventum suum ad montem Witmari condixerunt.» Au
lieu de _Vegnon-Moustier_, il faut lire _Avenay_, petite ville de
Champagne aujourd'hui célébre par ses vins et autrefois par son
abbaye de filles, de l'ordre de saint Benoît. Plus bas, par
_montem Witmari_, que notre chroniqueur traduit _Moiemer_, il faut
entendre le _Mont-Aimé_, près Vertus, à quatre lieues d'Avenay.
Note 144: _Chaene-en-Cosse-Selve._ «Ad Casnum in Cotiâ.» C'est
aujourd'hui, suivant Dom Bouquet, _Chesne-Herbelot_, à la sortie de
la forêt de _Cuise_, aujourd'hui _de Compiègne_.
Note 145: _L'espée Saint-Père._ «Per spatam quem vocatur S. Petri.»
Le ménestrel du comte de Poitiers a rendu ce passage des Annales de
Saint-Bertin d'une manière plus intéressante: « A Compiègne, vint à
luy Richeut, »la fame Charles son père, plourant et dolente outre
mesure, et si li dist: Dous amis, je t'aport, par le commandement de
ton père, son royaume que il te donna devant sa mort et l'espée qui
est apelée de Saint-Pierre, par laquelle il te revesti du royaume
devant moi et devant maints autres, etc.»
(Manuscrit du roi 9633, f° 63.)
Note 146: _Haimar._ Hincmar.
Note 147: _Annales Bertinianæ, anno 878._ C'est à ce couronnement si
vivement contesté et dont les historiens nous ont vaguement indiqué
les circonstances, que doit se rapporter la branche de la _Chanson de
geste_ de Guillaume au court nez, intitulée: _Le coronement Loys_.
Elle débute par un morceau de haute poésie qu'on nous saura gré de
reproduire ici:
Quant Diex fist primes nonante et neuf reaumes
Lou premiers rois que Diex tramist en France
Coronés fu par anuncion d'angles;
Por ce, dit l'en, totes terres l'appendent:
Que li appent Baviere et Alemaigne,
Tote Borgoigne, Loheraigne et Toscane,
Poitou, Gascoigne dusqu'aus marches d'Espaigne.
Cela sent assez bien, à mon avis, l'époque Carlovingienne; mais
continuons:
Rois qui de France porte coronne d'or
Preudons doit estre et hardis de son cors.
Bien doit mener cent mille hommes en ost,
Parmi les pors, en Espagne la fort.
S'il en trueve home qui li face nul tort,
Tant le demaine que l'ait ou pris ou mort,
Et devant lui face gesir le cors.
Sé ce ne fait, France a perdu son los,
Ce dit la geste, coronnés est à tort.
Li coronemens le roy Loois, manusc. du roi, n° 7535.
Note 148: Ce Godefroi étoit fils de Roricon, comte du Mans, et frère
de abbé Gozlin.
En ce temps avint que l'apostole Jehan fu moult durement esmeu contre deux
contes, Lambert et Albert, qui avoient ses cités et ses villes proiées et
robées. Si puissamment comme il put les escomenia: de Rome s'en issi et
emporta moult de précieuses reliques, Formose l'évesque de Portue enmena
avec luy, en mer se mist et vint à navie jusques à Alle-le-Blanc. Si arriva
droitement le jour de Penthecouste. Lors envoia ses messages au prince
Boson, et cil lui envoia gens pour luy conduire jusques à Lyons sur le
Rosne. De là manda au roy Loys de France que il luy venist à l'encontre là
où il pourroit miex, à son aisement. Et le roy envoia à l'encontre de luy
aucuns de ses évesques, et luy requist qu'il venist jusques à Troies, et
commanda que les évesques du royaume luy administrassent leurs despens.
Encontre luy vint à Troies ès kalendes de septembre; car il n'i put plus
tost aler pour sa maladie. Lors assembla grant concile de tous les évesques
du royaume et de la province de Belge. En ce concile fist relire
l'escommeniement dont il avoit escommenié à Rome Lambert et Albert: à
Formose et Grégoire requist et à tous les prélas leur assentement en cest
escommeniement, et les prélas lui requistrent que ainsi comme il avoit ce
fait réciter par escript, ainsi leur ottroiast-il à avoir, si que il
peussent mieux et plus certainement prononcier leur assentement. Ainsi leur
ottroia l'apostole, et, le lendemain, quant le concile fu assemblé,
baillèrent leur escript à l'apostole qui contenoit telle sentence:
«Syre père apostole Jehan, de la sainte Eglyse de Rome, nous évesques de
France et de Belge, fils sergens et disciples de votre auctorité, nous nous
dolons pur grant compassion et plorons pour les plaies et les griefs que
les mauvais menistres et fils du déable ont fait à notre mère et maistresse
de toutes les églyses, l'Eglyse de Rome, et soustenons nostre jugement, et
nous consentons de cuer et de bouche et de voix à la sentence que vous avez
donnée sur eulx et sur leurs aydes, selon les drois des canons qui furent
establis et donnés par nos ancesseurs; et nous qui sommes sacrez par le
Saint-Esprit à l'ordre de prebstre et à la dignité d'évesque, les férons et
tresperçons du glaive du Saint-Esprit qui est la parole de Dieu. C'est à
savoir que, ainsi comme vous les avez dégetés de saincte Eglyse, nous les
en dégettons. Et ceulx qui à satisfacion vouldront venir, qui seront absous
de vostre auctorité, et par vous seront receus en saincte Eglyse selonc les
canons, nous tendrons pour absous et pour fils de saincte Eglyse. Tout
aussi comme il avint jadis des plaies d'Egypte selon ce que nous trouvons
en la saincte Escripture, que il n'y avoit maison où il ne y eust un mort,
né nul n'y avoit qui sceust l'autre conseillier, pource que chascun avoit
assez à plourer en sa maison; ainsi est-il de nous évesques, que chascun a
assez à plourer en son églyse; et, pour ce, nous tous vous supplions
humblement que vous nous secourez de vostre auctorité, et vous requérons
que vous establissiez et confermez un chapitre pourquoy nous en soions si
fors et si garnis par l'auctorité de l'Eglyse de Rome que nous nous
puissions vigoureusement deffendre contre les parjures maufaiteurs qui
tollent et détruisent les biens de nos églyses, et qui despisent les
sentences et les dignitez des évesques; selon ce que dist saint Pol
l'apostre, que tel gent soient livrés au déable, mais que il soient
touteffois saufs au jour du juise[149] Jeshu-Crist.» Cette sentence fist
l'apostole Jehan escripre avec la sentence de l'escommeniement, et voult
que tous les évesques y méissent leur subscripcion. Après commanda que les
canons du concile de Sardique feussent leus devant tous, et les décrets
l'apostole Léon qui parolent des évesques qui remuent leurs sièges; et les
canons du concile d'Auffrique qui deffendent les transmutations des
évesques qui pas ne doivent estre, né que l'en doive de rechief baptisier
né de rechief ordener; et ce fut fait pour l'arcevesque Frotaire qui de
Bordeaux s'en estoit alé à Poitiers et de Poitiers à Bourges.
Note 149: _Juise._ Jugement. Cette fin est une citation de la
première épître de saint Paul aux Corinthiens: «Traditus Sathane
spiritu salvus fiat in die Domini nostri Jesu-Christi.»
II.
ANNEE: 878.
_Coment l'apostole refusa la royne à couronner; et coment il et les prélas
assemblèrent à Troies. Du débat entre Haimar et Adenofle, de l'éveschié de
Loon; du mariage de la fille Boson au fils le roy. Coment l'apostole s'en
revint, et du parlement des deus rois Loys._
Après ces choses couronna l'apostole le roy Loys; et le roy le semont à
mengier avec lui et sa femme: richement le fist de viandes servir et de
vins, puis se départi l'apostole et s'en ala à Troies. Puis lui requist le
roy par ses messages que il voulsist couronner sa femme à royne; mais il ne
le voult faire[150]. Lors vindrent avant deux évesques Frotaire et
Aldagaire, et aportèrent à l'apostole un commandement, devant tous les
évesques, de l'empereur Charles-le-Chauf, par quoy il revestoit Loys son
fils du royaume de France: et luy requéroient, de par le roy Loys, qu'il
affermast ce précept par son privilège. Lors traist avant l'apostole
l'exemplaire ainsi comme[151] d'un commandement fait par l'empereur
Charles, de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, à l'Eglyse de Rome, qu'il
peust tollir, ainsi comme par droit, à l'abbé Goslin et retenir à soy. Si
cuidoit-on que ce eust esté fait et pourchassié par le conseil de ces deux
évesques et d'autres conseilleurs. Et au roy Loys dist l'apostole sé il
vouloit que il méist son privilège sur son commandement, que il confermast
avant le précept de son père. Comme ceste chose eut esté baillée et
pourchasciée par malice et non mie selon raison, ainsi vint-elle au
derrenier à noient.
Note 150: _Il ne le voult faire._ Parce que Louis-le-Bègue avoit
répudié sa première femme Ansgarde, alors vivante. Le pape, en
s'opposant dans cette occasion au voeu du roi dont il alloit implorer
la protection, montra certes une fermeté vraiment apostolique. L'abbe
Vély toutefois a bien eu le courage de considérer le refus du
souverain pontife comme l'effet probable d'une odieuse intrigue.
(Voyez tome 2, p. 135 de son _Histoire de France_.)
Note 151: _Ainsi comme._ C'est-à-dire: _Simulé, prétendu.--D'un
commandement_. D'un don.
En ce mois meisme que fu ce fait, le roy vint à Troies et ala à l'ostel
l'apostole par le conseil des barons; à luy parla bien privéement et puis
alèrent ensemble là où les évesques estoient assemblez delez l'ostel
l'apostole. Là furent escommeniés Hues le fils Lothaire et Haymes et tous
ceulx de leur complot, pour ce qu'il faisoient force et outrage à aucuns
des évesques par le consentement le roy Loys. Lors dist l'apostole que
Adenofle, qui par s'auctorité avoit esté ordené évesque, tenist son siège,
et son office d'évesque, et Haymar chantast messe sé il vouloit et eust
partie de l'éveschié de Laon. Lors se traist avant Adenofle et requist à
l'apostole que il l'assousist de l'éveschié, pour ce que il estoit trop
foible desoremais à porter si grant fais et qu'il vouloit entrer en
religion. Mais il ne put ce empétrer, ains luy fu commandé et par le
commandement le roy et des évesques qui sa partie soustenoient que il féist
office d'évesque, et que il tenist son siège. Et quand les évesques de la
partie Haymar eurent oy que l'apostole eut dit qu'il chantâst messe sé il
vouloit, et que le roy se consentent à ce que il eust des biens de
l'éveschié, cils et les autres évesques des autres provinces et régions,
sans que l'en le cuidast mie, emmenèrent Haymar tout revestu comme prebstre
en la présence de l'apostole et sans son commandement, et puis le menèrent
chantant jusques à l'églyse et lui faisoient donner bénéicon au peuple. A
tant se départi le concile.
L'endemain Boson semonst le roy et sa femme avec luy; et le roy y ala et y
mena aucuns de ses conseilleurs, moult le fist bien servir de diverses
viandes et de divers vins. Là fu fait un mariage de la fille Boson et de
Carlemaine le fils le roy; et le roy, par ceulx de son conseil, départi les
terres et les honneurs de Bernart le marchis de Gothie, à Thierry le
chamberlent et à Bernart le comte d'Auvergne.
De Troies se parti l'apostole Jehan, et s'en ala à Chaalons, puis à
Morienne. Après passa les mons de Mont-Cenis, et eut convoy de Boson et de
sa femme jusques ès plains de Lombardie, et s'en retourna à Rome. Le roy se
départi de Troies et s'en ala à Compiègne; là oy nouvelles des messages
qu'il avoit envoies à Loys son cousin, et ce qu'il avoient fait de la
besoingne. Si les avoit là envoiés pour traitier de paix entre luy et son
cousin. De Compiègne mut à tout une grant partie de son conseil, et s'en
ala à Haristale. D'autre part vint Loys son cousin ès kalendes de novembre
et assemblèrent en une cité qui a nom Marsne[152]. Là fu paix confermée
entr'eux deux, et puis mistrent un autre parlement d'assembler à la
Purification Nostre-Seigneur. Lors vint le roy Loys, le fils l'empereur
Charles-le-Chauf à Gondolville, et le roy Loys, le fils le roy Loys de
Germanie, revint d'autre part près de cette ville où il pot plus aisiément
demourer; et puis après assemblèrent à parlement. Là furent ordenées les
choses qui cy s'ensuivent, par le consentement de leurs loyaux barons.
Note 152: _Marsne._ Mersen.
III.
ANNEE: 879.
_Des convenances et de l'accort qui fu entre les deus roys. Et coment il fu
traitié en chascune jornée, au profit des deus roiaumes; tout n'en fust-il
après tenu, par la dnsloiauté le roy Loys de Germanie._
C'est la convencion et l'accors entre les deux glorieux roys Loys le fils
Charles-le-Chauf, et Loys le fils le roy de Germanie, qui fu faite ès
kalendes de novembre, en un lieu qui est appelé Furones[153], par le commun
accord et par l'assentement des barons des deux royaumes, en l'an de grâce
D. CCCC et LXXIX[154].
Note 153: _Furones._ Aujourd'hui _Foron_, à peu de distance
d'Aix-la-Chapelle.
Note 154: 879. Le latin dit: 878.
Lors commença à parler le roy de Germanie et dist ainsi: «Comme le règne
Lothaire fu parti entre l'empereur Charles et nostre père le roy Loys,
ainsi voulons-nous qu'il le soit et que les parties soient établies. Et sé
aucuns de nos princes et de nos gens ont riens prins né saisi du royaume
vostre père, nous voulons qu'il le laissent à vostre commandement. Et pour
ce que partison ne fu faite oncques de notre part du royaume d'Italie, que
le roy Loys tint; ce que chascun en tient, si le tiengne orendroit encore
en ceste manière; jusques à tant que nous puissions assembler encore une
autre fois par la voulenté Nostre-Seigneur, et déterminer miex par bon
conseil ce que drois et raison sera. Et pource que on ne peut orendroit
faire nulle raison de notre partie du royaume d'Italie, sachent tous que
nous en avons requis notre droit et requérons à l'ayde de Dieu.» Ce fu
ainsi establi en la première journée.
Le secont jour refu ainsi parlé: «Pour ce que la fermeté de notre amour et
de notre conjonction ne puet pas estre maintenant confermée, pour aucunes
causes qui l'empeschent maintenant, jusques à ce parlement que nous
mettrons, telle amistié soit faite entre nous, par la grace de
Nostre-Seigneur, de bon cuer et de bonne confience et de foy entérine, si
que nul de nous né de nostre conseil ne soustraie né forconseille riens qui
soit à l'onneur né à la prospérité de nous né de nos roiaumes.»
Au tiers jour fu ainsi ordené, que sé païens ou faux chrestiens envaïssent
leur roiaumes, que l'un aideroit à l'autre quant mestier en seroit, de
quanque il pourroit par soy ou par ses gens. «Et s'il avenoit,» dist Loys
fils de l'empereur, «que je vesquisse plus que vous, je aideray Loys vostre
fils, qui encore est petis et jeune, et les autres que Dieu vous peut
encore donner, si que il peussent leurs terres gouverner.»
Le quart jour fu ainsi gouverné et ordené: «Que sé aucuns murmureurs et
envieux, qui tousjours portent envie à bien et à paix, s'efforçoient de
semer tençons et discordes entre nous pour troubler nous et nos roiaumes,
que nul de nous ne les reçoive né ne voie voulentiers, s'il n'est ainsi que
il le voulsist monstrer raisonnablement par devant nous deux, et par devant
nos gens. Et s'il ne vouloit le faire, que il n'eust priveté né société à
nul de nous. Et que nous le getissons hors comme traytre et faux semeur de
discorde entre les frères, si que à l'exemple de luy nul ne soit si hardi
que il ose aporter tels mensonges.»
La quinte journée fu ainsi atirée. Et dist Loys le fils l'empereur Charles:
« Or convient que nous envoions nos messages aux deux glorieux roys Charles
et Charlemaine, qui leur feront assavoir le parlement que nous avons mis à
la huitiesme yde de février et qui leur prient de par nous qu'ils viennent
là. Et sé il viennent, si comme nous désirons, que nous les accompaignons
avec nous à la voulenté de Nostre-Seigneur, et au commun profit de saincte
Eglyse et du peuple chrestien que nous avons à gouverner. Si que nous
soions une chose en luy qui est seul et que nous voulons et disons et nous
façons une chose, selon les apostres, c'est que en nous n'ait né tençons né
discorde. Et s'il avenoit que il n'y vousissent venir, pour ce ne lairons
nous mie que nous n'y venons si comme il est ordené, et que nous ne façons
selon la voulenté Dieu, si comme nous avons devisé. Et sé il n'estoit ainsi
par aventure et que autre nécessité avenist que l'en ne peust autrement
eschiver, par quoy nous ne puissions ce faire, et s'il avenoist qu'il fust
ainsi; que l'un féist resavoir à l'autre le terme du parlement qui seroit
de nouvel prins. Et que il soit ainsi que nostre amour soit né muée né
changée né amenuisiée jusques à tant que Diex vueille que elle soit du tout
confermée. Et si ordenons des choses des églyses, des éveschiez et des
abbayes où que ce soit de nos deulx roiaumes, si comme les évesques et les
abbés les tiengnent paisiblement. Et sé aucun les prenoit né saisissoit en
quelque royaume que ce soit et fust contre raison, que elles fussent
rendues selon droit.»
La sixiesme journée fu ainsi ordenée: «Pour la paix des roiaumes, pour ce
que il pevent aucunes fois estre troublés par aucuns hommes vagues et qui
riens qui maux soient ne redoubtent à faire, nous voulons que en quel lieu
que ce soit que tel gent vendront, que il ne puissent fuyr né eschever la
justice de ce qu'il aront fait. Et que nul de nous ne les tiengne né ne
reçoive à autre chose fors en tant comme il le tendra, pour amener à rendre
raison et à faire amende selon son fait. Et s'il définoit de venir avant,
cil en cui roiaume il s'enfuyra le fera chacier et prendre, jusques il soit
amené avant pour raison rendre; ou il soit du tout bani et essilié des deux
roiaumes. Si voulons que cil qui par leur meffait auront perdue la
prospérité de leurs choses et de leurs héritages, que il soient jugiés
selon les anciens drois de nos ancesseurs. Et s'il en y a nul qui die que
il ait à tort perdue la prospérité de ses choses, viengne avant en nostre
présence et recuèvre ses choses, sé droit les lui donne.»
IV.
ANNEE: 879.
_Du département des deus rois, et de la mort Loys le roy de France qui fu
appelé le Baube. De l'abbé Gozlin et du conte Corral, et du roy de Germanie
coment il vint en France; et coment il s'en retourna sans riens faire._
[155]Après ces choses ainsi devisées, se départirent les deux roys Loys; le
fils le roy Loys de Germanie retourna en sa terre, et Loys le fils Charles
s'en ala par Ardenne et fist la feste de la Nativité à une ville qui a nom
Longlaire[156]: un peu de temps y demora et s'emparti après la Chandeleur,
et vint à Compiègne[157]. De là mut à Ostun, pour aller sur le marchis
Bernart[158] qui contre luy s'estoit révélé. Jusques à Troies s'en ala, si
luy convint là demourer pour une maladie qui le prist, et cuidoit-on qu'il
eust esté empoisonné. Et quand il senti que la maladie lui engregoit et
qu'il ne pouvoit avant aler, si manda son fils Loys; quant venu fu, si le
livra especiaument en la garde de Bernart le conte d'Auvergne[159]. Pour ce
envoia tantost son fils et celuy Bernart en qui garde il l'avoit livré à
l'abbé Huon, à Boson, Tierri[160] et ses autres amis qui là estoient, en la
cité d'Ostun. Et leur commanda qu'il saisissent la conté et la livrassent à
Bernart[161] à qui il l'avoit donnée. Lors se parti de Troies à quelque
grief et retourna à Compiègne par l'abbaye du Juerre[162]. Et quant il
senti qu'il ne pourroit eschapper de cette maladie, il envoia à Loys son
fils s'espée, sa couronne et son sceptre et ses autres royaux aornemens,
par Huede, l'évesque de Beauvais, et par le conte Auboin; et manda à ceux
qui avec luy estoient que il le féissent sacrer et couronner. Et quant ce
vint en la quarte yde d'avril, droitement le vendredy de crois aourée, vers
le vespre, il trespassa de ce siècle, entour celle heure que Jesu-Crist
rendi son esprit à Dieu le père. L'endemain, que il fu la vegille de
Pasques, il fu mis en sépulture, en l'églyse Nostre-Dame. Quant l'évesque
Huede et le conte Auboin sceurent que il fust mort, il baillèrent ce qu'il
portoient à Thierry, le chamberlen, et retournèrent isnellement[163]
arrières. Et quant ceus qui avec l'enfant estoient sceurent que le roy fust
trespassé, il mandèrent aux barons de ceste France par deçà, que il
venissent encontre eulx, à Meaux, et là traiteroient ensemble qu'il
feroient. Là furent faites unes convenances entre Thierry et Boson, dont
l'abbé Hues fu jugieur: que il auroit la conté d'Auxerre, et Thierry auroit
en eschange les abbayes de ce pays. L'abbé Gozelin à qui il souvenoit bien
des ennuis et des griefs que ceus lui avoient fait qui envie lui portoient,
se pourpensa coment il s'en pourroit vengier; car il ly sembla qu'il estoit
temps et point de le faire. Si se mist en voie, pour ce que il se fioit
moult en l'amour et en la familiarité Loys, roy de Germanie, et de la royne
et des barons du pays, que il eut acquise tant comme il demoura entour eulx
quant il fu prins en la bataille d'Andrenaque et là mené en prison. Mais,
avant, s'en ala à Corrat, le conte de Paris, et tant luy dist et tant luy
donna et d'unes et d'autres, et tant luy promist d'onneurs et de
seigneuries, sé il pouvoit ce faire à quoy il béoit, qu'il le crut et
s'accompaigna à luy, et luy monstra engin et voie par quoy il sembloit que
il peust ce faire. Et avant que ceulx qui avec le roy estoient fussent
venus à Meaux, se hasta-il d'envoier aux évesques et aux abbés et aux
puissans hommes du roiaume; et soubz telle couverture leur mandoit que
puisque le roy estoit mors il traitassent ensemble de la paix et du proffit
du roiaume Loys qui mort estoit. Quant ceus qui venir y vouldrent furent
assemblés, si leur loèrent qu'il[164] appelassent au roiaume Loys, le roy
de Germanie, et ce scéussent-il, sé il faisoient ce, qu'il leur donroit les
terres et les honneurs que il ne peurent oncques avoir jusques à ce temps.
Par convoitise et par desloiauté s'i accordèrent-il et mandèrent au roy
Loys de Germanie et à sa femme par leur messages, qu'il venissent jusques à
Mez et là leur amenroient tous les évesques et les abbés et les haus hommes
du roiaume de France. Lors se mistrent en voie à aler encontre luy, robant
et gastant tout le païs devant eus, selon la rivière d'Aisne, jusques à
tant qu'il vindrent à Verdun[165]. Et endementiers, fu le roi Loys de
Germanie venu à Mez. Lors luy mandèrent de rechief que il venist jusques à
Verdun pour ce qu'il peussent plus aisiément luy mener le peuple du
roiaume. Lors s'aprocha jusques à Verdun: en cette voie firent ses gens
tant de maulx de toltes et de rapines, que plus n'en osassent pas faire nul
paien né nul tirant.
Note 155: _Annal. Bertinianæ, anno 879._
Note 156: _Longlaire._ Aujourd'hui _Glare_, dans le diocèse de Liège.
Note 157: _Compiègne._ Il falloit _Pontigon_ (Ponthion).
Note 158: _Le marchis Bernart._ Fils d'un autre Bernard et de
Blichilde, fille du comte du Mans Roricon. Il avoit reçu le titre de
marquis de Gothie, en 865, et en avoit été dépossédé dans le synode
de Troyes, en 878. (Note de dom Bouquet.)
Note 159: _Bernart, le comte d'Auvergne._ Fils de Bernard, duc de
Septimanie, père de Gaillaume-le-Pieux. Il avoit succédé à Bernard,
fils de Blichilde, dans le marquisat de Gothie, en 875. Il mourut en
886.
Note 160: _Huon, Boson, Thierri._ Hugues, fils du comte Conrad, mort
en 886. Boson, duc de Provence, frère de Richilde. Thierry,
chambellan de Louis-le-Bègue, comte d'Autun.
Note 161: _Bernart._ Le latin dit avec raison: _Thierri_.
Note 162: _Juerre._ Aujourd'hui _Jouarre_; c'étoit une abbaye de
l'ordre de saint Benoît, sous l'invocation de la Ste-Vierge.
Note 163: _Isnellement._ Promptement.
Note 164: _Furent assemblés._ Le lieu de la réunion fut le confluent
du _Tairin_ et de l'_Oise_, auprès de Creil. «Ubi Thara Isaram
influit.»
Note 165: _A Verdun._ Le latin dit: depuis _Servais_. «Per Silvacum
et secus Axonam.... usquè ad Viridunum.»
Et quant Hues, Beuves[166] et Tierri sorent ce que Gozlin et Corrat et cil
de leur partie aloient pourchassant, il envoièrent tantost à Verdun Gautier
l'évesque d'Orléans, le conte Goirant et le conte Anchier; et luy
mandèrent, sé il vouloit, qu'il preist cette partie du roiaume Lothaire que
l'empereur Charles-le-Chauf avoit eue en partie contre le roy Loys, son
frère, et à tant retournast en son pays; et voulsist que l'autre partie du
roiaume que l'empereur Charles tint par droit d'héritage demourast à ses
nepveus.
Note 166: _Beuves._ Ou plutôt _Boson_. Cependant le n° 646
Saint-Germain porte: _Beuvo_.
De ceste offre se tint bien apaié le roy Loys, et la reçut moult
volontiers; l'abbé Gozlin et Corrat et ceus de leur complot réusa[167] et
estrangea de soy, et se mist en possession de la partie du roiaume qui
offerte luy fust.
Note 167: _Reusa._ Rejeta.
Atant retourna en son palais de Francquefort. Mais moult fu la royne sa
femme courroucée de ce qu'il n'en avoit plus fait, et dist que s'il fust
avant alé il eust eu tout le roiaume de France. Si refurent à grant mésaise
Gozlin et Corrat de ce que le roy les avoit ainsi réusés de soy, eulx et
leurs compaingnons. A la royne s'en alèrent, et se complaintrent de ce
qu'il estoient ainsi déçus. Et la royne envoia messages à leur compaignons,
si dit ainsi, comme de par le roy, pour eulx conforter, et un autre message
aussi comme pour ostage. A tant retournèrent l'abbé Gozlin, Corrat et ses
compaignons; tout ravissoient et tolloient quanqu'il povoient trouver
devant eus, et distrent qu'il ne demourroit pas que le roy ne venist en
France à grant ost; mais que il n'y povoit pas venir maintenant; car
nouvelles luy estoient venues que Charlemaine, son frère, estoit chéu en
paralisie, et estoit ainsi comme à la mort. Et voir estoit qu'il estoit jà
mort, et que un sien fils de bast[168] qui avoit nom Arnoul s'estoit jà mis
en saisine de cette partie du royaume, et pour ce estoit là le roy alé
hastivement. Et sans faille tout ce estoit voir. Et quand il eut la chose
apaisée il retourna à sa femme.
Note 168: _De bast._ Le même sens que noire mot _bastard_ qui en est
dérive.
_Cy fine l'istoire de Loys-le-Baube, fils de Charles-le-Chauf, empereur._
CI PARLE DE LOYS ET DE
CARLEMAINE, FILS AU
ROY LOYS-LE-BAUBE.
* * * * *
V.
ANNEES: 880/881.
L'abbé Hue et les autres barons de France qui estoient avecques les enfans
le roy Loys scéurent bien ces nouvelles que le roy Loys de Germanie et sa
femme devoient venir en France. Tantost envoièrent aucuns des évesques
avecques les deus enfans, en l'abbaye de Saint-Pierre-de-Ferrières en
Gastinois, et les firent là sacrer et couronner à roys.
Entre ces choses avint que cil Boson dont nous avons si souvent parlé pria
tant et amonesta les évesques du pays que il le couronnèrent à roy. Si le
firent aucuns par force, et aucuns pour ce que il leur promettoit à donner
villes et possessions. Et tout ce faisoit-il par l'enortement de sa femme
qui disoit que jamais vivre ne querroit[169] sé la fille au roy d'Ytalie et
la femme à l'empereur de Grèce ne faisoit son mary roy.
Note 169: _Ne querroit._ Ne pourroit. Je crois ce mot formé du latin
_queo_ ou même _nequeo_, duquel on aura plus tard séparé la négation.
--La femme de Boson étoit Ermengarde, fille de l'empereur Louis II,
qui d'abord avoit été mariée à Constantin, fils de l'empereur Basile.
En ce temps avint aussi que Hues[170], l'un des fils Lothaire le plus
jeune, assembla barons et robeurs pour entrer au royaume son père.
Note 170: _Hues._ Lothaire le jeune l'avait eu de Valdrade.
Charles le jeune, fils du roy, de Germanie, assembla ses osts, les mons
passa, et entra en Lombardie: du royaume se mist en possession et le tint.
Mais avant qu'il eust passé les mons de Mont-Jeu, alèrent parler à luy Loys
et Carlemaine les deulx frères qui roys estoient de France. Après
retournèrent, et cil s'en ala outre.
Ainsi qu'il retournoient, leur fu dit que les Normans estoient sur la rive
de Loire, et estoient venus avant par terre et dégastoient tout le pays.
Maintenant assemblèrent leur ost et murent le jour de la fesle
Saint-Andrieu. Si trouvèrent les Normans, tout maintenant leur coururent
sus, moult en occistrent, moult en noièrent en la rivière de Vienne[171],
et les deus roys retournèrent à grant victoire.
Note 171: _Vienne._ Dom Bouquet a commis une erreur en reconnaissant
ici la petite rivière de Vigene qui se jette dans la Saône à peu de
distance Pontoeillier, aujourd'hui département de la Côte-d'Or. En ce
cas là, les Annales de Saint-Bertin n'auroient pas dit: «Nortmanni
qui erant in Ligeri.... et reges moti in illas partes.... plures in
Vencenna fluvio immerserunt.» Le mot _fluvio_ ne pouvoit s'appliquer
à une aussi petite rivière.
[172]Ne demoura puis longuement que le roy de Germanie vint et sa femme, et
murent d'Aix-la-Chapelle à grant ost pour venir en France, et vindrent
jusques à Duizi. Encontre luy alèrent Gozlin, Corrat, et maint autre de
leurs compaingnons. Sy s'estoient jà mains retirés de leur compaingnie.
Avant vint tousjours le roy et sa femme jusques à Atigny, et puis jusques à
Erchury[173], et plus avant encore à Ribemont. Et quant il vit que Gozlin
et Corrat ne luy pourroient accomplir ce qu'il avoient promis, et qu'il ne
pourroit venir à chief de son propos; si ferma amistié avec les deux roys,
ses cousins, et prisrent parlement ensemble à Gondolvile, au moys de
juillet. Atant se mist au retour et, si comme il s'en aloit, trouva en son
chemin les Normans, sa gent ordena et se combati à eus, et occist grant
partie par la voulenté Nostre-Seigneur. Et sé il luy chéy bien en cette
bataille, il luy meschéy d'autre part; car les Normans luy firent grant
dommage de sa gent en Sassoingne.
Note 172: _Annal. Bertinianæ, anno 880._
Note 173: _Erchury_ ou _Ecri_, le même endroit où se croisèrent les
barons françois, en 1198, à la suite d'un tournoi. Voyez ce que j'en
ai dit dans les notes de mon édition de Villehardouin.
Après cette victoire que les deus roys eurent eue des Normans, s'en alèrent
à Amiens; là départirent le royaume de leur père au mielx et au plus
loyaument que les preudommes de leur conseil le sceurent deviser. Si furent
teles les parties que Loys, qui ainsné estoit, aroit de France ce qui
estoit demouré au royaume son père, et toute Neustrie qui ore est appelée
Normandie, et toutes les marches; et Carlemaine auroit Bourgoigne et
Aquitaine et toutes leurs marches: et feroient les barons hommage à celuy
en quel royaume leur terres seroient. Après s'en alèrent droit à Compiègne,
et firent là ensemble la feste de la Résurrection. Après passèrent par
Rains et par Chalons, et s'en alèrent droit à Gondolvile, au parlement
qu'il orent prins au roy Loys, au moys de juing. A ce parlement ne pot
venir le roy Loys pour maladie qui le print, mais il envoia ses messages,
et Charle qui venu estoit de Lombardie vint à ce parlement. Là fu accordé
par commun accort que Loys et Carlemaine son frère prendroient les gens le
roy Loys de Germanie, que il avoit pour luy envoiés à ce parlement, et s'en
iroient à Atigny, sur Hues le fils le jeune Lothaire. Et quant il furent
là, pour ce qu'il ne trouvèrent plus Huon, il coururent sus Tybout son
serourge[174]. Moult occistrent de sa gent et le chascièrent en fuye. Leurs
terres garnirent contre les Normans[175] et establirent bonnes gardes en
leurs royaumes, et puis assemblèrent leurs osts; les gens le roy Loys de
Germanie prisrent et s'en alèrent parmy Bourgoigne contre Boson. Quant il
furent partis de Troies, si devoit aler en leur ayde le roy Charle à tout
son ost. En leur voie jetèrent hors du chastel de Mascon le chastelain de
Boson, et le chastel et la contrée donnèrent à Bernart, par seurnom
Plante-Peleuse.
Note 174: _Serourge._ Beau-frère. Le latin porte: _Sororium_.
Note 175: _Les Normans._ Le latin ajoute: «In Ganto residentes.»
Lors chevauchèrent ensemble les deus roys, et Charle leur cousin, qui jà
estoit venu, et s'en alèrent assiéger la cité de Vienne que Boson tenoit,
qui dedans avoit laissié sa femme et grant partie de sa gent, et s'en
estoit fuy aux montaignes. Et Charle s'en parti tantost qu'il orent fait
entr'eus ne say quels seremens, et si estoit-il venu pour tenir le siège
avecques eus. En Lombardie s'en ala et puis à Rome, et fist tant vers
l'apostole Jehan qu'il fu couronné à empereur, le jour de Noël.
[176]Au siège devant Vienne demoura le roy Carlemaine et sa gent pour
prendre vengement de la malice Boson. Et le roy Loys son frère prist sa
gent et retourna en une partie de son royaume contre les Normans qui tout
dégastoient devant eulx, et jà avoient prinse et destruite l'abbaye
Saint-Père de Corbie, et la cité d'Amiens. A eus se combati et en occist la
plus grande partie, et les autres chaça. Et quant il ot eue celle victoire
par l'ayde de Nostre-Seigneur, il et son ost s'en retournèrent fuyant, et
si n'estoit nul qui le chassast: et, en ce, fu appertement monstré que la
victoire qu'il avoit eue des paiens n'estoit pas faite par homme, mais par
la vertu Nostre-Seigneur. Après ce retournèrent les Normans en une autre
partie de son royaume: et il assembla tant de gent comme il pot avoir et
ala contre eus en un lieu que l'istoire nomme Stromus[177]. Par le conseil
d'aucuns de ses gens fist là drécier un chastel de fust; mais il fu au
profist et à la deffense de ses ennemis, plus que de luy né de sa gent; car
il ne pot trouver qui le voulsist deffendre né garder. De là se parti
atant, et s'en ala à Compiègne; là célébra la Nativité et Résurrection.
Note 176: _Annal. Bertinianæ, anno 881._
Note 177: _Stroms._ J'ignore la position de ce lieu, que le manuscrit
646 de St-Germain écrit _Scortius_.
[178]Avant qu'il s'en partist, oï nouvelles que le roy Loys, son cousin,
fils le roy Loys de Germanie[179] qui noient profitablement vivoit au
royaume et à saincte Eglise, estoit mors. A luy vindrent les barons de la
partie du royaume qui ot esté Lothaire, et se vouldrent rendre à luy, en
telle manière que il leur consentist à avoir ce que son père et son aïeul
Charles-le-Chauf en avoit tenu; mais il n'ot pas conseil de les recevoir,
pour le serement qui entre luy et Charle avoit esté fait. Son ost assembla,
le conte Thierry fist chevetain, oultre Loire[180] s'en ala contre les
Normans; et puis jusques à Tours aussi, comme pour recevoir en son ayde les
princes et la gent de Bretaingne contre les Normans. Tandis que il
demouroit là le prist une maladie, en une litière se fist couchier et
porter jusques à l'églyse Saint-Denis; mors fu laiens et ensépulturé avec
les autres roys qui laiens gisent, et si comme l'istoire dist, il fu plains
de toutes ordures et de toutes vanitez[181]: et ces choses avindrent au
moys d'aoust.
Note 178: _Annal. Bertinianæ, anno 882._
Note 179: Ce qui met tant d'obscurité dans l'histoire de ces
temps-là, c'est la ressemblance des noms et leur peu de variété.
Ainsi, maintenant, il faut distinguer deux Charles, deux Carlemaine
et deux Louis, tous fils de deux Louis. Le premier, Louis-le-Bègue
fils de Charles-le-Chauve; le second, Louis, fils de
Louis-le-Débonnaire.
Note 180: _Loire._ Il falloit ici, comme dans le latin, _Seine_.
Note 181: Le manuscrit de Saint-Germain 646 n'a pas supprimé, comme
celui que Duchesne et dom Bouquet ont suivi, cette flétrissure du roi
Louis III. «Vir plenus omnibus immundiciis et vanitatibus, infirmatus
est corpore, etc.» Le ménestrel du comte de Poitiers raconte
autrement sa mort: «Il avint une autre fois à ce chaitif roy Loys que
ainsi come si baron le menoient à force à Tours contre les Normans
qui la terre dégastoient, il et si grant paour que la mort l'emprist,
et l'en convint rapporter en litière, etc.» (Manusc. du roi, n° 9633,
f° 64.)
VI.
ANNEE: 882.
_Coment Carlemaine retourna du siège, après la mort son frère, pour aler
contre les Normans. Coment il leur rendi treu en pacifiant à eus. Coment il
furent desconfis devant Paris, par la vertu saint Germain. Coment il
gastèrent Laonnois et coment le roy Carlemaine les desconfist._
Tout maintenant que le roy Loys fu mort et enterré, les barons du royaume
mandèrent à Carlemaine qui devant Vienne tenoit siège, que il s'en venist
hastivement et laissast une partie de sa gent contre Boson; car son frère
estoit mort; et il estoient jà tous appareilliés pour ostoier contre les
Normans qui avoient prins la cité de Trèves et de Couloingne; et les
églyses et les abbayes, qui ès cités et entour estoient, avoient arses et
destruites, et l'églyse Saint-Lambert du Liège[182]: et de là s'en estoient
alés à Aix-la-Chapelle, et avoient gastées les églyses de l'éveschié de
Tongres et d'Amiens et de Cambray et une partie de l'arceveschié de Rains,
et jà estoient venus jusques à Mez. Et s'estoit à eus combatu Wales,
l'évesque de Mez; et estoit issu hors à bataille contre eus, tous armé luy
et sa gent; tout fust-ce contre l'office et la dignité d'évesque. Mais
besoing l'avoit contraint à ce; occis avoit esté et sa gent desconfite et
chaciée. Après ce luy mandèrent les barons qu'il venist liement, et que il
estoient tous appareilliés de le recevoir à seigneur, et de eus mettre en
sa seigneurie. Ainsi le fist comme il le mandèrent. Et peu de temps après
qu'il fust parti du siège de Vienne et qu'il s'apareilloit d'aler contre
les Normans, droitement au moys de septembre, luy vindrent nouvelles par
certains messages que il avoient la cité prinse, et que Richart qui frère
estoit Boson en avoit mené sa femme et sa fille en la contrée d'Ostun.
Note 182: _Du Liège._ Le latin ajoute: _Et Promiæ_.
En ce temps issi Hastingues et les Normans dessus le fleuve de Loire, et
s'en alèrent sur la Marine. Et quant Charles, le roy d'Austrasie[183], fust
venu à tout son ost contre les Normans, et il fu aucques près de leur
forteresse, si luy failly le cuer et fist paix à eus, par le conseil
d'aucuns de sa gent: meisme en tele manière que Godefroi qui sire estoit de
celle gent recevroit baptesme, il et ses Normans, et auroit Frise et toutes
les honneurs que Roric avoit devant tenues. Et par dessus tout ce donna-il
grant somme d'or et d'argent que il avoit prins et tollu el trésor
Saint-Estienne de Mez et aux autres églyses, à Sigefrois et Curmones et à
leur compaingnons: et plus grant lascheté de cuer fist-il encore, à
souffrir que il démourassent là meisme, à la nuisance du royaume son cousin
et du sien meisme. Quar cil Sigifrois assist puis la cité de Paris à tout
quarante mille Normans. Mais cil Gozlin de quoy l'istoire a dessus parlé,
qui évesque estoit de celle cité et abbé de Saint-Germain, et le conte Eude
qui puis fu roy de France, la deffendirent si bien, par les mérites
Nostre-Dame Saincte-Marie, et par les suffrages Saint-Germain qui leur
furent en ayde, que oncques prendre ne la purent, ains s'en partirent
atant. En ce comtemple, prinstrent les moines le corps sainct Germain qui
jusques alors avoit esté en la cité, et l'en enportèrent en l'abbaye[184],
et les Normans dégastèrent tout, et essillèrent et ordoièrent toute
l'églyse; mais par les mérites des glorieux confesseurs en y eut assez de
mors, et les autres s'en alèrent mal et confus à grant paour. Et de ce fu
le conte Eude merveilleusement lié, qui bien vit et apperçut les grans
miracles que le glorieux confesseur fist à ce siège. Dont il fu si devot
vers luy après, que il fist faire un riche vaisel d'or et de pierres
précieuses, où son glorieux corps repose encore jusques au jour d'huy.
Note 183: _Le roy d'Austrasie._ Le latin dit: «Nomine imperator.»
C'est Charles-le-Gros.
Note 184: Il falloit d'après le latin: «Les moines _déposèrent_ le
corps de saint Germain dans le monastère du saint Pontife, situé dans
la ville de Paris.»
A Hues le fils le jeune Lothaire abandonna Charle les trésors et les
richesses de l'églyse de Mez, contre le droit des canons qui dient que on
les doit garder à l'évesque qui aprez doit venir.
Engeberge, la femme Loys l'empereur d'Ytalie, que l'empereur avoit envoyé
en Allemaingne, envoia-il à Rome à l'apostole Jehan, qui ce mandé luy avoit
par Liétart, l'évesque de Verziaus. Ainsi se départi des Normans et ala en
la cité de Garmaise pour tenir parlement ès kalendes de novembre. A ce
parlement vint l'abbé Hues, et requist au roy Charle que il rendist à
Carlemaine, si comme il luy avoit promis, celle partie du royaume que Loys
son frère avoit reçue ainsi comme en garde. Au départir n'emporta-il nulle
certaineté de sa requeste; mais moult fu grant dommage au royaume que cil
Hues n'estoit pas présent; quar Carlemaine n'ot pas force de gent par où il
peust contrester aux Normans, pour ce meismement que aucuns des barons se
retrayrent, quant il luy durent aydier. Et pour ce en prisrent-il hardement
d'aler jusques à la cité de Laon; car il n'estoit qui les contredéist. Ce
qu'il trouvèrent entour prisrent et ardirent, et ordenèrent qu'il iroient
par Rains et puis par Soissons, et par Noyon s'en retourneroient à Laon. Et
puis après quant il auroient la cité prinse si prendroient tout le royaume.
En ce point que Halmar, l'arcevesque de Rains, oy ces nouvelles, moult ot
grant paour: car tous ses hommes deffensables estoient lors avec le roy
Carlemaine. Par nuit se leva comme cil qui moult estoit malade, si prist le
corps saint Remy et les aournemens de l'églyse de Rains, et se fit porter
en une chaière porteresse, si comme sa maladie le désiroit, oultre le
fleuve de Marne en une ville qui a nom Esparnay. Les chanoines et les
moines s'enfuyrent çà et là où il purent. Et les Normans firent ce qu'il
avoient devisé, et vindrent jusques aux portes de Rains: ce qu'il
trouvèrent dehors les portes robèrent, et aucunes petites villes d'entour
mistrent en feu et en flambe. Mais oncques dedans la cité n'entrèrent, tout
ne fust-elle oncques défendue; car la vertu de Dieu et la mérite des corps
sains qui dedans estoient la deffendirent. Carlemaine le roy des Frans qui
oy dire que les Normans venoient et qu'il fesoient tant de maux, lors
s'appareilla et ala contre eus à tant de gens comme il pot assembler;
forment se combati et en occist grant partie de ceulx qui les proies
enmenoient à leurs compaingnons vers la cité de Rains, et les autres fist
flatir et noier en la rivière d'Aisne; les proies qu'il enmenoient
rescoust, la plus grant partie et la plus fort se mist en une ville qui a
nom Avaulx[185]. Ceulx ne pouvoient sa gent assaillir sans grant péril pour
le lieu qui fors estoit, et pour ce se retraystrent. Quant ce vint vers le
vespre, il se hebergèrent aux villes voisines, et quand les Normans virent
que il fu anuitié et que la lune fu levée, il issirent de cette ville et
s'en retournèrent arrière, par celle voix meisme qu'il estoient venus.[186]
Note 185: _Avaux._ Aujourd'hui sur l'emplacement d'_Ecry_ ou
_Erchery_.
Note 186: Ici s'arrête le manuscrit d'abord trouvé dans l'abbaye de
St-Bertin, et qui a fait surnommer _Annales de Saint-Bertin_ la
chronique qui y étoit renfermée. Il est certain que le nom et la
patrie des auteurs de ces annales sont également incertains. Depuis,
on a retrouvé le même texte dans d'autres manuscrits et au milieu
d'autres monumens historiques. Il avoit même été déjà publié avec
quelques additions importantes, à la suite de la compilation dite
d'Aimoin, sous le titre de continuation de ce dernier. Ce qui suit
est emprunté à la chronique désignée sous le nom de _continuateur
d'Aimoin_. On pourroit aussi bien l'appeler le continuateur des
_Annales de Saint-Bertin_.
En celle tempeste meisme que Hastingues et ses Normans se foursenoient
ainsi, maint corps sains furent ostés de leurs propres lieux et raportés en
France. Saint Amand fu porté à divers lieux, et au darrain il fu mis à
Saint-Germain-des-Prés dessoubz Paris, où il repose encore jusques au jour
d'uy. Et fu aporté lors avec le corps saint Agofroy son frère, et le corps
saint Thurion, arciprestre de l'églyse de Dol en Bretaigne.
VII.
ANNEE: 884.
_De la mort le roy Carlemaine et de son fils Loys-Fai-noient. Coment
appelèrent en aide l'empereur Charle les barons, contre les Normans, et
coment il revindrent en France. De la mort Loys-le-Fai-noient. Coment les
barons couronnèrent le roy Eudes pour l'enfant garder qui fu appelé le roy
Charles-le-Simple._
(Mort fu le roy Carlemaine; mais comment né quant il mourut ne parole pas
l'istoire, et pour ce nous en convient taire.) [187]Après luy régna son
fils qui par surnom fu appelé Fai-noient. Sy fu ainsi surnommé ou pour ce
qu'il ne fit nule chose que l'on doive mettre en mémoire ou pour ce que il
traist une nonnain de l'abbaye de Chiêle et l'espousa par mariage, si comme
aucuns disoient; que c'est l'un des grans pechiés que nul homme puisse
faire.
Note 187: L'histoire de ce roi _Louis Fai-noient_ est entièrement
fausse; on doit supposer que par l'effet d'une transposition on aura
mis sur le compte d'un fils de Carloman qui mourut sans enfans, ce
qui se rapportoit soit à son frère, soit à son père.
Au temps de ce Loys retournèrent les Danois en France, qui au royaume
avoient fait moult de maulx au temps son père Carlemaine, [188]qui à eus
avoit fait accort en telle manière que il leur deust rendre, chascun an,
douze mille besans d'argent, par telle condicion que il tenissent paix au
royaume douze ans. Mais il ne tindrent pas celle condicion, car tantost
comme il sorent que Carlemaine fust mors, il retournèrent à grant ost, et
disoient qu'il n'avoient faitte nulle paix aux François, mais au roy tant
seulement. Grans dolours et grans persécutions firent lors au royaume; et
pour paour d'eulx s'enfuyrent les gens de religion à tous les corps sains
là où il cuidoient estre plus asseur. Lors appelèrent en leur ayde ceulx de
France et d'Austrasie l'empereur Charle qui fils ot esté le roy Loys de
Germanie. Les Normans assist en un fort lieu; à la parfin fist paix à eulx
en telle manière que Godefrois, le roy de celle gent, seroit baptisié et
aroit à femme Gille la fille le roy Lothaire, et qu'il tendroit la duchée
de Frise. Baptisié fu, et le tint sur fons l'empereur meismes. Un autre roy
des Normans qui Sigefrois avoit nom fist issir de son royaume par dons
qu'il luy donna[189]; et puis revint au royaume de France par la
mauvaistié qu'il sentoit au roy Loys Fai-noient. [190]Et plus grant dolour
y eust que devant, sé ne fust Hues qui par France estoit appelé abbé, qui
les chastoia et défoula durement; car il se combati à eulx à pou de gent,
et estoient multitude sans nombre, et en fist si grant occision que à
paines en demoura-il un seul pour porter aux autres la nouvelle de leur
confusion. Par celle desconfiture furent les Danois si chastoiés et si
humiliés que il se tindrent en paix une pièce. Un pou après mourut cil
Hues, et pou de temps après fu mors ce roy Loys que l'istoire appelle
_Fai-noient_. Un petit fils laissa qui estoit alaitant en bersueil qui
estoit appellé Charles-le-Simple[191]. (Cil Charles-le-Simple fu mort ou
chastel de Péronne en prison si comme nous dirons cy après.) Et quant les
barons virent qu'il n'avoit pas aage à terre tenir, si se conseillièrent
que il feroient; car il avoient oy dire que les Normans devoient revenir en
France. De Robert, le conte d'Anjou, estoient demourés deux fils; cil
Robers estoit descendu du lignage de la gent de Saissoingne, et l'avoient
les Normans occis. De ces deulx frères avoit nom l'ainsné Eudes et l'autre
Robert, ainsi comme le père. L'ainsné des deus eslurent les barons de
France et de Bourgoingne et d'Aquitaine, et jà soit ce qu'il[192] en alast
moult encontre, pour l'enfant garder et pour le royaume gouverner. A roy le
sacra et enoint Gautier, l'arcevesque de Sens. Tant comme il régna fu moult
débonnaire, viguereusement governa le roiaume; bien nourri l'enfant et
toujours fu loial vers luy. Mors fu, dont ce fust dommage. Si reçut le
roiaume Charles, qui puis fu appelé le Simple. En son temps vindrent
Normans de rechief et entrèrent par devers Bourgoingne jusques à
St-Florentin. Et Richart, le duc de Bourgoingne, assembla son ost et leur
ala à l'encontre en la contrée de Tonnoire; grant multitude en occist et le
remenant s'enfuy.
Note 188: Ce qui suit est traduit des _Annales_ dites _de Metz_, anno
884. (Voy. _Historiens de France_, tome VIII, page 65.)
Note 189: Tout ce qui précède se rapporte à l'année 882, et a déjà
été raconté. C'est toujours Louis III, frère de Carloman, dont la vie
et la mort sont confondues avec celles de Carloman.
Note 190: _Aimoini Continuatio, lib. V, cap. 41._
Note 191: Charles-le-Simple étoit le troisième fils de
Louis-le-Bègue.
Note 192: _Qu'il._ C'est-à-dire: _Lui Eudes_.
_Incidence._ En ce temps fu mouvement et croulléis de terre près de la cité
de Sens au terroir de Sainte-Coulombe, en la quinte ide de janvier.
CI COMMENCENT LES GESTES LE
ROI CHARLE-LE-SIMPLE.
§
ANNEE: 898.
_Ci commence l'istoire de Rollo qui puis fu appelé Robert, et des ducs de
Normandie qui de luy descendirent._
([193]Grant temps avant, estoient en France venus les Normans par maintes
fois, si comme l'istoire a devisé en plusieurs lieux: si avoient fait moult
de maulx au royaume et en l'empire, et dura cette dolour par fois plus de
XL ans. Mais au temps de ce roy Charles-le-Simple fu la grant persécution
au royaume et en l'empire; car les Normans retournèrent à si grant force et
à telle multitude qu'il ne povoient estre nombrés.) Par mer vindrent et
arrivèrent en Neustrie par grant navire. [194]Francques, l'archevesque de
Rouen, qui bien sceut que telle gent venoit, regarda l'estat de la cité et
les murs qui estoient decheus et abatus, si pensa que c'estoit plus seur
d'acquerre leur paix et leur amour en aucune manière que leur mautalent: à
eulx s'en ala et fist tant qu'il ot leur bonne volenté. Tantost vindrent et
amenèrent leur navie par Seine jusques aux murs de la cité. Sagement
regardèrent le siège de la cité et la contrée d'environ, et virent que le
lieu leur estoit moult profitable par mer et par terre. Pour ce
establirent, tout d'un accort, que ce fust le siège et le chief de toute la
contrée. Si esleurent un d'eulx, qui avoit nom Rollo, et le firent prince
et seigneur sor eulx tous. [195]Quant Rollo se vit souverain de toute sa
gent, si se prist à pourpenser comment il pourroit destruire la cite de
Paris et confondre et estaindre crestienté. [196]En trois parties divisa sa
navie par trois grant rivières qui chéent en la mer, si comme par Seine,
par Loire et par Gironde. Ainsi s'espandirent par toute France, si n'estoit
nul qui appertement leur osast contrester. Le jour de la saint Jehan
prinstrent et ardirent la cité de Nantes et martirièrent l'évesque Guimard
dessus l'autel qui sa messe chantoit. Lors vindrent plus avant et
s'espandirent par tout le pays; la cité d'Angiers embrasèrent et puis
assistrent la cité de Tours, mais à celle fois fu garantie par les prières
monsieur saint Martin. Son corps avoient porté, un peu avant que ce
avenist, en la cité, et les païens ardirent l'abbaye qui estoit delez la
ville: et s'enfuyrent les moines et les clercs. Et puis fu le corps
monsieur saint Martin porté en la cité d'Aucuerre. Aussi fu destruit et
abattu en Acquitaine le palais Charlemaine qui estoit en un lieu appelé
Cassinoge[197].
Note 193: Les chapitres qui suivent immédiatement ne sont numérotés
dans aucuns manuscrits. Je me suis surtout réglé dans l'ordre que
j'ai suivi sur la belle leçon exécutée pour Charles V, et cotée
aujourd'hui n° 8,395.
Note 194: _Willelmi Gemeticensis monachi historia Normanorum_,
lib. 2, cap. 9. Ou cette intervention de l'archevêque Francon doit
être reportée à trente années au-delà, ou bien ce fut un autre
archevêque de Rouen, sans doute Jean, qui conclut avec Rollon
l'arrangement dont parle ici Guillaume de Jumiéges. Wace raconte la
même chose. (Vers 1158 et suivans.)
Note 195: _Will. Gemet. hist., lib. 2, cap. 10._
Note 196: _Ex fragmento historiæ Franciæ_. Ce fragment est inséré
dans le tome VIII des _historiens de France_, page 300.
Note 197: _Cassinoge._ Ou Chasseneuil, palais de nos rois dont nous
avons déjà parlé.
Quant Rollo et les Danois orent ainsi tout le pays destruit, si entrèrent
en leurs nefs et s'en alèrent par la rivière de Saine et passèrent par
Auvergne et en la parfonde Bourgoingne, et détruisent tout lu pays jusques
à Clermont en Auvergne. Après, retournèrent par la province de Sens et
vindrent jusques en l'abbaye Saint-Benoît-de-Flory; mais deulx jours avant
qu'il venist là, soient bien les moines que il devoient venir; lors
prisrent le corps monsieur saint Beneoist et l'emportèrent en la cité
d'Orléans et le reposèrent en l'églyse de Saint-Agnan jusques à tant que
ceste pestilence fust passée. En l'abbaye vint Rollo et sa gent: les moines
qu'il trouvèrent laiens et aucuns sergens de l'églyse occirent, le moustier
robèrent et puis ardirent tout.
§
ANNEE: 898.
_Coment S. Beneoit se apparut au conte Sigillophes et luy dist que il
allast hardiement sus les Normans. Et coment S. Beneoit le conduisoit parmi
la presse des batailles. Et coment il ot victoire._
En celle nuit meisme apparut saint Beneoist à un conte qui avoit nom
Sigillophes qui estoit advoué de l'églyse et luy dist ainsi: «Haa! conte,
coment es-tu plain de si grant couardise et de mauvaistié que tu n'as pas
deffendue l'abbaye de Flory dont tu dois être deffendeur et advoué, et dont
les sergens Nostre-Seigneur que les païens ont occis gisent à terre sans
sépulture?» Et le conte luy demanda: «Sire, qui es-tu?--Je suis,» dit-il,
«Beneoît qui des parties de Bonivent voult estre ça translaté, et ay laissé
mon propre lieu de Montcassin pour cest lieu de Flory, pour ce que la
lumière et la discipline de religion resplandist en toute France pour la
présence de mon corps. Liève dont sus tantost, et soies fors et hardis, et
enchasse les paiens qui mon moustier ont ars et mes moines occis, et sont
ainsi eschappés dont ce est grant honte.» Et le conte respondi: «Sire,
comment pui-je ce faire que tu me commandes, et rescourre les proies de tes
ennemis quant je n'ay pas temps d'assembler gens?» Et le saint père luy
dist: «Ne te chaut sé tu as peu de chevaliers, mais prens tant seulement
ceulx que tu as avec toy et ton escu, si enchauce les paiens et n'aies
nulle paour, car je seray avecque toy et te deffendray; et saches que tu
retourneras vainqueur et auras très-bonne et grant victoire.» Lors
s'esveilla le conte et commença à penser en soy meisme de celle avision.
Tantost se leva et s'arma et suivit les paiens à tant de gens comme il pot
assembler; en eulx se feri hardiement et leur rescoust la proie et les
prisonniers qu'il enmenoient; et retourna à grant joie luy et sa gent sans
nul mal. Après s'en ala en l'abbaye et fist enterrer par grant dévotion le
corps des moines qui occis estoient.
Ceste novelle vint au roy Charles, coment le conte Sigillophes avoit
rescous la proie aux Normans à peu de gent, et estoit retourné à grant joie
sain et haitié. Mander le fist le roy, et quant il fu devant luy, si luy
compta tout ainsi comme il avoit fait; si en appela Dieu à tesmoing que à
celle heure qu'il se combatoit, messire saint Beneoist monta sur son cheval
et le gouverna et tint parmi le frain, tant comme la bataille dura, et
tournoioit l'escu contre ses ennemis et le ramena sain et haitié, luy et
tous les siens. Le roy fu moult liés de ces nouvelles et glorifia moult
nostre Seigneur, puis ala à l'abbaïe Saint-Beneoist-de-Flory: grant deuil
fit quant il vit la destruction de celuy lieu; si largement y donna de ses
biens que le moustier fust presque tout restoré dedans un an. Une petite
chapelle estoit fondée au chastel en l'onneur saint Père qui oncques du feu
ne fu bruslée né mal mise.
En cel an meisme, oient conseil les moines qui revenus estoient, que il
rapporteraient le corps monsieur saint Beneoist en une nef parmy Loire, de
la cité d'Orléans où il avoit esté porté, et le remestroient arrière au
moustier, en son propre lieu qui pas n'avoit esté ars par la volonté nostre
Seigneur. Au commencement des Avans establirent lieu et temps de ce faire.
Lors furent assemblés évesques et abbés et s'en alèrent à Orléans pour
apporter le saint trésor. En une nef le mistrent qui tantost s'esmut sans
ayde et sans gouvernement de nul homme, et s'en ala fendant contremont
Loire, dès Orléans jusques prez de l'églyse Saint-Beneoist; si fu le jour
que ce avint devant les nonnes de décembre. Et quant la nef vint au port
desous l'abbaïe, grand nombre d'évesques, d'abbés, de moines et de peuple
coururent au devant, qui tous chantoient: «Bien soit venu qui vient au nom
de nostre Seigneur!»
Si avint en celle journée merveilleux miracle; que tous les arbres qui
estoient restraint par la grant gelée et par la grant froidure que il
faisoit comme en celle saison, florirent, et porriers, pommiers, haies et
buissons qui fleurs doivent porter. Le corps saint reçurent devotement et
le mirent en l'églyse Saint-Pierre; et quant il orent le service célébré,
si se départirent à grant joie.
§.
ANNEE: 898.
_Coment Rollo assist la cité de Chartres. Et coment Richart duc de
Bourgogne et l'ost des François et le conte de Poitiers vinrent sur luy et
destruirent moult de ses gens, tant qu'il s'en fui._
[198]En ce point envoya le roy Charles Franques, l'archevesque de Rouen, à
Rollo, le tyran, pour demander trèves de trois mois. Données furent, mais à
la fin des trèves recommença le tyran à destruire tout le pays ainsi comme
devant. [199]Par Estampes s'en ala jusques à Chartres; forment commença à
estreindre la cité et assaillir. Et tandis comme il estoit en ce point,
vint sur luy Richart le duc de Bourgoigne et l'ost des François et Ebalus
le conte de Poitiers. Rollo et les siens les reçurent hardiement, et
fièrement se combatirent d'ambedeulx pars, quant Asselins, évesque de la
cité, issi hors soudainement à tant de gent comme il pot avoir, si portoit
en sa main la chemise Notre-Dame. Si les assaillirent par derrière, et
moult en firent grant occision. Et quant Rollo vit que luy et sa gent
estoient à si grant méchief, si aima mieux à fuyr et à donner lieu à ses
ennemis, que soy combatre en tel péril; si s'en fuy tant plus par sens que
par paour. Une partie de son ost s'en fu sur une montaigne devant les
François qui les enchasçoient; et Ebalus le conte de Poitiers, qui tard
estoit venu, les acceint[200] quant il furent sur la montaigne, si que il
ne s'en peussent fuir né eschapper. Quant ce vint vers la mienuit, les
Normans descendirent et s'enfuyrent parmi l'ost. Lors cuida le conte Ebalus
que Rollo fust couru sur eulx; si eut moult grant paour et se bouta en la
maison d'un foulon et reposa là toute nuit. Au matin s'apperçurent les
François que les Normans estoient eschappés, des esperons brochèrent après.
Quant il les eurent trouvés, il ne s'osèrent embatre à eulx, car il avoient
fait entour eulx un parc et une forteresse d'arbres et de charrettes et
d'autres choses, si qu'il ne povoient pas venir à eulx sans grant péril.
Lors s'en retournèrent atant, et les Normans, qui eschappés furent,
s'enfuyrent à leur seigneur. [201]Moult fu Rollo courroucié et forcené pour
la mort de sa gent: son ost assembla et les exorta moult à prendre
vengeance de leurs compaignons et à dégaster tout le pays. Que vous
compteroit-on plus? Ainsi comme des lous affamés se férirent les païens au
peuple crestien, les églyses ardoirent, le peuple menèrent en chetivoison
et les femmes aussi; partout estoit pleurs et cris et lamentations.
Note 198: _Willelmi Gemeticensis chronicon, lib. II, c. 15._ Le
traducteur de Saint-Denis abrège le récit original.
Note 199: _Id. id., c. 16._
Note 200: _Acceint_, entoura.
Note 201: _Willelm. Gemet., liv. II, c. 17._
§.
ANNEES: 911/912.
_Coment Rollo receut baptesme, et fu son parrin Robert le duc
d'Aquitaine, et luy mist son nom et eut à femme Gille la fille
du roy de France._
Quant François virent que France estoit tournée à tel dolour, si s'en
allèrent au roy et se complainstrent tous d'une voix de luy-meisme, que le
peuple crestien et toute France estoit en telle persécucion par son deffaut
et par sa paresse; moult fu le roy esmeu pour ces paroles. Tantost envoia
Francques, l'archevesque de Rouen, à Rollo, et luy manda que sé il et sa
gent vouloient recevoir le baptesme loyaument, il luy donneroit Gillette sa
fille par mariage et toute la terre de la rivière d'Epte, jusques en
Bretaingne. Au tirant s'en ala l'archevesque Francques et luy compta ce que
le roy luy mandoit et moult luy amollia et luy chastoya son cuer, car il
estoit paravant son acointe moult grandement. Et, si comme Dieu l'avoit
ordonné, Rollo reçut liement ce mandement, par le conseil de sa gent, et
prist jour de parlement, au roy à Saint-Cler-sur-Epte[202]; si donna trèves
de trois mois, et convenança que dedens ce terme il feroit au roy ferme
paix. Au jour et au lieu nommé vindrent d'une part et d'autre, si fust le
roy deça la rivière d'Epte et le conte Robert qu'il eut avec luy amené; et
Rollo et sa gent refurent par delà de la rivière. Tant allèrent messaiges
entre deulx que paix fu faicte selon les convenances qui orent esté mises.
Note 202: _Saint-Cler-sur-Epte_, aujourd'hui bourg du département de
Seine-et-Oise, ancien Vexin, à sept lieues de Mantes.
Toute la terre de Neustrie luy donna le roy et Gillette sa fille par
mariage et, par-dessus, toute Bretaingne; et commanda le roy aux deulx
princes de cette contrée, Berengier et Alain, qu'il entrassent en son
hommage. Tout le pays jusques à la mer estoit tourné en gastine[203]; si
que nul n'estoit qui osast terre labourer, et estoient les haies et les
buissons par tout creus, par la longue persécution et pour les continues
assaux des païens. Après ces choses ainsi faictes retourna le roy en France
et envoia à Rollo Robert, le conte de Poitiers. Quant Rollo fu venu à
Rouen, l'arcevesque Franque appareilla les fons pour le baptisier. Robert,
le duc d'Aquitaine, le leva de fons: son nom luy mist et fu appelé Robert.
Note 203: _Gastine_, désert.
Puis que Rollo fu baptisié, il honora moult sainte églyse et crut moult
dévotement en la foi crestienne
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