Gutenberg · eo1.org

← catalogue

Le Désespéré

by Léon Bloy · French · Gutenberg #35568 · 676,878 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Le Désespéré
    
This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States,
you will have to check the laws of the country where you are located
before using this eBook.

Title: Le Désespéré

Author: Léon Bloy


        
Release date: March 13, 2011 [eBook #35568]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/35568

Credits: Produced by Mireille Harmelin and the Online Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE DÉSESPÉRÉ ***




Produced by Mireille Harmelin and the Online Distributed
Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was
produced from images generously made available by the
Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)





LÉON BLOY

Le Désespéré

     LACRYMABILITER!

     (_Office des morts des Chartreux_).

PARIS

TRESSE & STOCK, ÉDITEURS.

1887

_AVIS DES ÉDITEURS_


_Ainsi que nous l'avons écrit, il y a deux ans, en tête du premier
volume de M. Léon Bloy, publié par nous, notre intention a été
simplement de mettre sous les yeux du public un talent qui nous paraît
extraordinaire,--laissant à l'auteur l'entière responsabilité des
opinions ou des jugements qu'il a cru devoir exprimer par la bouche des
personnages de son roman.

Nous respectons trop l'originalité littéraire de M. Léon Bloy pour avoir
exigé de lui la plus légère modification à des appréciations ou à des
jugements que beaucoup trouveront excessifs, injustes et peut-être même
offensants. D'ailleurs, M. Léon Bloy eût été vraisemblablement rebelle à
nos avis.

Il est donc bien entendu que nous laissons à l'auteur l'entière
responsabilité de ses jugements ou de ses appréciations, nous renfermant
simplement dans notre droit strict d'éditeurs et de marchands de
curiosités littéraires._

T. & S.




I


Quand vous recevrez cette lettre, mon cher ami, j'aurai achevé de tuer
mon père. Le pauvre homme agonise et mourra, dit-on, avant le jour.

«Il est deux heures du matin. Je suis seul, dans une chambre voisine, la
vieille femme qui le garde m'ayant fait entendre qu'il valait mieux que
les yeux du moribond ne me rencontrassent pas et qu'on m'avertirait
_quand il en serait temps_.

«Je ne sens actuellement aucune douleur ni aucune impression morale
nettement distincte d'une confuse mélancolie, d'une indécise peur de ce
qui va venir. J'ai déjà vu mourir et je sais que, demain, ce sera
terrible. Mais, en ce moment, rien; les vagues de mon cœur sont
immobiles. J'ai l'anesthésie d'un assommé. Impossible de prier,
impossible de pleurer, impossible de lire. Je vous écris donc,
puisqu'une âme livrée à son propre néant n'a d'autre ressource que
l'imbécile gymnastique littéraire de le formuler.


«Je suis parricide, pourtant, telle est l'unique vision de mon esprit!
J'entends d'ici l'intolérable hoquet de cette agonie qui est
véritablement mon œuvre,--œuvre de damné qui s'est imposée à moi avec le
despotisme du destin!

«Ah! le couteau eût mieux valu, sans doute, le rudimentaire couteau du
chourineur filial! La mort, du moins, eût été, pour mon père, sans
préalables années de tortures, sans le renaissant espoir toujours déçu
de mon retour à l'auge à cochons d'une sagesse bourgeoise; je serais
fixé sur la nature légalement ignominieuse d'une probable expiation;
enfin, je ne resterais pas avec cette hideuse incertitude d'avoir eu
raison de passer sur le cœur du malheureux homme pour me jeter aux
réprobations et aux avanies démoniaques de la vie d'artiste.

«Vous m'avez vu, mon cher Alexis, coiffé d'une ordure cylindrique, dénué
de vêtements, de souliers, de tout enfin, excepté de l'apéritive
espérance. Cependant, vous me supposiez un domicile conjecturable, un
semblant de subsides intermittents, une mamelle quelconque aux flancs
d'airain de ma chienne de destinée et vous ne connûtes pas
l'irréprochable perfection de ma misère.

«En réalité, je fus un des Dix-Mille retraitants sempiternels de la
famine parisienne,--à qui manquera toujours un Xénophon,--qui prélèvent
l'impôt de leur fringale sur les déjections de la richesse et qui
assaisonnent à la fumée de _marmites_ inattingibles et pénombrales, la
symbolique croûte de pain récoltée dans un urinoir.

«Tel a été le vestibule de mon existence d'écrivain,--existence à peine
changée, d'ailleurs, même aujourd'hui que je suis devenu quasi célèbre.
Mon père le savait et en mourait de honte.

«Excellent théologien maçonnique, adorateur de Rousseau et de Benjamin
Franklin, toute sa jurisprudence critique était d'arpenter le mérite à
la toise du succès. À ce point de vue, Dumas père et Béranger lui
paraissaient des abreuvoirs suffisants pour toutes les soifs
esthétiques.

«Il me chérissait, cependant, à sa manière. Avant que j'eusse fini de
baver dans mes langes, avant même que je vinsse au monde, il avait
soigneusement marqué toutes les étapes de ma vie, avec la plus
géométrique des sollicitudes. Rien n'avait été oublié, excepté
l'éventualité d'une pente littéraire. Quand il devint impossible de nier
l'existence du chancroïde, sa confusion fut immense et son désespoir
sans bornes. Ne discernant qu'une révolte _impie_ dans le simple effet
d'une intransgressable loi de nature, mais absolument pénétré de son
impuissance, il me donna, néanmoins, une dernière preuve de la plus
inéclairable tendresse en ne me maudissant jamais tout à fait.

«Mon Dieu! que la vie est une horrible dégoûtation! Et combien il serait
facile aux sages de ne jamais faire d'enfants! Quelle idiote rage de se
propager! Une continence éternelle serait-elle donc plus atroce que
cette invasion de supplices qui s'appelle la naissance d'un enfant de
pauvre?

«Déjà, dans toutes les conditions imaginables, un père et un fils sont
comme deux âmes muettes qui se regardent de l'un à l'autre bord de
l'abîme du flanc maternel, sans pouvoir presque jamais ni se parler ni
s'étreindre, à cause, sans doute, de la pénitentielle immondicité de
toute procréation humaine! Mais si la misère vient à rouler son torrent
d'angoisses dans ce lit profané et que l'anathème effroyable d'une
vocation supérieure soit prononcé, comment exprimer l'opaque immensité
qui les sépare?

«Nous avions depuis longtemps cessé de nous écrire, mon père et moi.
Hélas! nous n'avions rien à nous dire. Il ne croyait pas à mon avenir
d'écrivain et je croyais moins encore, s'il eût été possible, à la
compétence de son diagnostic. Mépris pour mépris. Enfer et silence des
deux côtés.

«Seulement, il se mourait de désespoir et voilà mon parricide! Dans
quelques heures, je me tordrai peut-être les mains en poussant des cris,
quand viendra l'énorme peine. Je serai ruisselant de larmes, dévasté par
toutes les tempêtes de la pitié, de l'épouvante et du remords. Et
cependant, s'il fallait revivre ces dix dernières années, je ne vois pas
de quelle autre façon je pourrais m'y prendre. Si ma plume de
pamphlétaire catholique avait pu conquérir de grandes sommes, mon
père,--le plus désintéressé des pères!--aurait fait cent lieues pour
venir s'asseoir devant moi et me contempler à l'aise dans l'auréole de
mon génie. Mais il était de ma destinée d'accomplir moi-même ce voyage
et de l'accomplir sans un sou pour l'abominable contemplation que voici!

«Vous ignorez, ô romancier plein de gloire, cette parfaite malice du
sort. La vie a été pour vous plus clémente. Vous reçûtes le don de
plaire et la nature même de votre talent, si heureusement pondéré,
éloigne jusqu'au soupçon du plus vague rêve de dictature littéraire.

«Vous êtes, sans aucune recherche, ce que je ne pourrais jamais être, un
écrivain, aimable et fin, et vous ne révolterez jamais personne,--ce
que, pour mon malheur, j'ai passé ma vie à faire. Vos livres portés sur
le flot des éditions innombrables vont d'eux-mêmes dans une multitude
d'élégantes mains qui les propagent avec amour. Heureux homme qui m'avez
autrefois nommé votre frère, je crie donc vers vous dans ma détresse et
je vous appelle à mon aide.

«Je suis sans argent pour les funérailles de mon père et vous êtes le
seul ami riche que je me connaisse. Gênez-vous un peu, s'il le faut,
mais envoyez-moi, dans les vingt-quatre heures, les dix ou quinze louis
strictement indispensables pour que la chose soit décente. Je suis isolé
dans cette ville où je suis né, pourtant, et où mon père a passé sa vie
en faisant, je crois, quelque bien. Mais il meurt sans ressources et je
ne trouverais probablement pas cinquante centimes dans une poche de
compatriote.

«Donnez-vous la peine de considérer, mon favorisé confrère, que je ne
vous ai jamais demandé un service d'argent, que le cas est grave, et que
je ne compte absolument que sur vous.

     «Votre anxieux ami,

     «CAÏN MARCHENOIR.»




II


Cette lettre, aussi maladroite que dénuée d'illusions juvéniles, était
adressée, rue de Babylone, à M. Alexis Dulaurier, l'auteur célèbre de
_Douloureux Mystère_.

Les relations de celui-ci avec Marchenoir dataient de plusieurs années.
Relations troublées, il est vrai, par l'effet de prodigieuses
différences d'idées et de goûts, mais restées à peu près cordiales.

À l'époque de leur rencontre, Dulaurier, non encore entré dans
l'étonnante gloire d'aujourd'hui, vivait obscurément de quelques
nutritives leçons triées pour lui, avec le plus grand soin sur le tamis
de ses relations universitaires. Il venait de publier un volume de vers
byroniens de peu de promesses, mais suffisamment poissés de mélancolie
pour donner à certaines âmes liquides le mirage du _Saule_ de Musset sur
le tombeau d'Anacréon.

Aimable et de verve abondante,--tel qu'il est encore aujourd'hui,--sans
l'érésipèle de vanité qui le défigure depuis ses triomphes, son petit
appartement du Jardin des Plantes était alors le lieu d'un groupe
fervent et cénaculaire de jeunes écrivains, dispersés maintenant dans
les entrecolonnements bréneux de la presse à quinze centimes. Le plus
remarquable de tous était cet encombrant tsigane Hamilcar Lécuyer, que
ses goujates vaticinations anti-religieuses ont rendu si fameux.

Alexis Dulaurier, ami, par choix, de tout le monde et, par conséquent,
sans principes comme sans passions, comblé des dons de la
médiocrité,--cette force à déraciner des Himalayas!--pouvait
raisonnablement prétendre à tous les succès.

Quand l'heure fut venue, il n'eut qu'à toucher du doigt les murailles de
bêtise de la grande Publicité pour qu'elles tombassent aussitôt devant
lui et pour qu'il entrât, comme un Antiochus, dans cette forteresse
imprenable aux gens de génie, avec les cent vingt éléphants futiles
chargés de son bagage littéraire.

Sa prépondérante situation d'écrivain est désormais incontestable. Il ne
représente rien moins que la Littérature française.

Bardé de trois volumes d'une poésie bleuâtre et frigide, en excellent
acier des plus recommandables usines anglaises,--au travers de laquelle
il peut défier qu'on atteigne jamais son cœur; inventeur d'une
psychologie polaire par l'heureuse addition de quelques procédés de
Stendhal au _dilettantisme_ critique de M. Renan; sublime déjà pour les
haïsseurs de toute virilité intellectuelle, il escalada enfin les plus
hautes frises en publiant les deux premiers romans d'une série dont nul
prophète ne saurait prévoir la fin, car il est persuadé d'avoir trouvé
sa vraie voie.

Il faut penser à l'incroyable anémie des âmes modernes dans les classes
dites élevées,--les seules âmes qui intéressent Dulaurier et dont il
ambitionne le suffrage,--pour bien comprendre l'eucharistique succès de
cet évangéliste du Rien.

Raturer toute passion, tout enthousiasme, toute indépendance généreuse,
toute indécente vigueur d'affirmation; fendre en quatre l'ombre de poil
d'un sénile fantôme de sentiment, faire macérer, en trois cents pages,
d'impondérables délicatesses amoureuses dans l'huile de myrrhe d'une
chaste hypothèse ou dans les aromates d'un élégant scrupule; surtout ne
jamais conclure, ne jamais voir le Pauvre, ne jamais s'interrompre de
gémir avec lord Byron sur l'aridité des joies humaines; en un mot, _ne
jamais_ ÉCRIRE;--telles furent les victuailles psychologiques offertes
par Dulaurier à cette élite dirigeante engraissée dans tous les
dépotoirs révolutionnaires, mais qui, précisément, expirait d'une
inanition d'aristocratie.

Après cela, que pouvait-on refuser à ce nourrisseur? Tout, à l'instant,
lui fut prodigué: l'autorité d'un augure, les éditions sans cesse
renouvelées, la survente des vieux bouillons, les prix académiques,
l'argent infini, et jusqu'à cette croix d'honneur si polluée, mais
toujours désirable, qu'un artiste fier, à supposer qu'il l'obtînt,
n'aurait même plus le droit d'accepter!

Le fauteuil d'immortalité lui manque encore. Mais il l'aura
prochainement, dût-on faire crever une trentaine d'académiciens pour lui
assurer des chances!

On ne voit guère qu'un seul homme de lettres qui se puisse flatter
d'avoir joui, en ces derniers temps, d'une aussi insolente fortune.
C'est Georges Ohnet, l'ineffable bossu millionnaire et avare, l'imbécile
auteur du _Maître de Forges_, qu'une stricte justice devrait contraindre
à pensionner les gens de talent dont il vole le salaire et idiotifie le
public.

Mais, quelque vomitif que puisse être le succès universel de ce drôle,
qui n'est, en fin de compte, qu'un sordide spéculateur et qui,
peut-être, se croit du génie, celui de Dulaurier, qui _doit_ sentir la
misère de son esprit, est bien plus révoltant encore.

Le premier, en effet, n'a vu dans la littérature qu'une appétissante
glandée dont son âme de porc s'est réjouie et c'est bien ainsi qu'on a
généralement compris sa fonction de faiseur de livres. Le second a vu la
même chose, sans doute, mais, sagement, il s'est cantonné dans la
clientèle influente et s'est ainsi ménagé une situation littéraire que
n'eut jamais l'immense poète des _Fleurs du Mal_ et qui déshonore
simplement les lettres françaises.

Cette réserve faite, la pesée intellectuelle est à peu près la même des
deux côtés, l'un et l'autre ayant admirablement compris la nécessité
d'écrire comme des cochers pour être crus les automédons de la pensée.

L'auteur de l'_Irrévocable_ et de _Douloureux Mystère_ est, par
surcroît, travaillé de manies anglaises. Par exemple, on ne passe pas
dix minutes auprès de lui sans être investi de cette confidence, que la
vie l'a traité avec la dernière rigueur et qu'il est, à peu de chose
près, le plus à plaindre des mortels.

Un brave homme qui venait de voir mourir dans la misère et l'obscurité
un être supérieur dont quelques journaux avaient à peine mentionné la
disparition, s'indignait, un jour, de ce boniment d'un médiocre à qui
tout a réussi.--Après tout, dit-il, en se calmant, il y a peut-être
quelque sincérité dans cette vile blague. Ce garçon a l'âme petite, mais
il n'est ni un sot, ni un hypocrite et, par moments, il doit lui peser
quelque chose de la monstrueuse iniquité de son bonheur!




III


L'imploration postale de ce Marchenoir au prénom si étrange était donc
doublement inhabile. Elle étalait une complète misère, la chose du monde
la plus inélégante aux yeux d'un pareil dandy de plume, et laissait
percer, dans les dernières lignes, un vague, mais irrémissible mépris,
dont l'infortuné pétitionnaire, inexpert au maniement des vanités, et,
d'ailleurs, anéanti, ne s'était pas aperçu. Il avait même cru, dans son
extrême fatigue, pousser assez loin la flatterie et il s'était dit, avec
le geste de lancer un trésor à la mer, que son effrayante détresse
exigeait un tel sacrifice.

Dulaurier et lui ne se voyaient presque plus depuis des années. Une
sorte de curiosité d'esprit les avait poussés naguère l'un vers l'autre.
Pendant des saisons on les avait vus toujours ensemble,--la misanthropie
enflammée du bohème qui passait pour avoir du génie, faisant repoussoir
à la sceptique indulgence de l'arbitre futur des hautes finesses
littéraires.

Dès la première minute de succès, Dulaurier sentit merveilleusement le
danger de remorquer plus longtemps ce requin, aux entrailles rugissantes
qui allait devenir son juge et, suavement, il le lâcha.

Marchenoir trouva la chose très simple, ayant déjà pénétré cette âme. Ce
ne fut ni une rupture déclarée, ni même une brouille. Ce fut, de part et
d'autre, comme une verte poussée d'indifférence entre les intentions
inefficaces dont cette amitié avait été pavée. On avait eu peu
d'illusions et on ne s'arrachait aucun rêve.

De loin en loin, une poignée de main et quelques paroles distraites
quand on se rencontrait. C'était tout. D'ailleurs, le rayonnant Alexis
montait de plus en plus dans la gloire, il devenait empyréen.
Qu'avait-il à faire de ce guenilleux brutal qui refusait de l'admirer?

Un jour cependant, Marchenoir ayant réussi à placer quelques articles
éclatants au _Basile_,--journal pituiteux à immense portée, dont le
directeur avait eu passagèrement la fantaisie de condimenter la
mangeoire,--Dulaurier se découvrit, tout à coup, un regain de tendresse
pour cet ancien compagnon des mauvais jours, qui se présentait en
polémiste et qui pouvait devenir un ennemi des plus redoutables.

Heureusement, ce ne fut qu'un éclair. Le journal immense, bientôt
épouvanté des témérités scarlatines du nouveau venu et de son scandaleux
catholicisme, s'empressa de le congédier. L'exécuté Marchenoir vit se
fermer aussitôt devant lui toutes les portes des journaux,
sympathiquement agités du même effroi et, plein de famine, évincé du
festin royal de la Publicité, pour n'avoir pas voulu revêtir la robe
nuptiale des ripaillants maquereaux de la camaraderie, il replongea dans
les extérieures ténèbres d'où ne purent le tirer deux livres supérieurs,
étouffés sans examen sous le silence concerté de la presse entière.

Le fatidique Dulaurier, qui n'avait jamais eu la pensée de secourir ce
réfractaire d'une parcelle de son crédit de feuilletoniste influent,
n'était, certes pas, homme à se compromettre en jouant pour lui les Bons
Samaritains. Dans les rencontres peu souhaitées que leur voisinage
rendait difficilement évitable, il sut se borner à quelques
protestations admiratives, accompagnées de gémissements mélodieux et
d'affables reproches sur l'intransigeance, au fond, pleine d'injustice,
qui lui avait attiré cette disgrâce.

--Pourquoi se faire des ennemis? Pourquoi ne pas aimer tout le monde qui
est si bon? L'Évangile, d'ailleurs, auquel vous croyez, mon cher Caïn,
n'est-il pas là pour vous l'apprendre?

Il osait parler de l'Évangile!... et c'était pourtant vers cet homme que
le naufragé Marchenoir se voyait réduit à tendre les bras!




IV


Le _jeune maître_ reçut la lettre dans son lit. Il avait passé la soirée
chez la baronne de Poissy, la célèbre amphitryonne de tous les sexes, en
compagnie d'un groupe élu de chenapans du _Premier-Paris_ et de cabotins
lanceurs de rayons. Il avait été _étincelant_, comme toujours, et même
un peu plus.

Dès cinq heures du matin, le _Gil Blas_ en avait répandu la nouvelle
chez quelques marchands de vin du faubourg Montmartre, à huit heures,
aucun employé de commerce ne l'ignorait plus. Le squameux chroniqueur
nocturne laissait entendre, avec la pudique diaphanéité congruente à ce
genre d'information, que la présence d'une jeune norvégienne des fiords
lointains, à la gorge liliale et à la virginité ductile, avait été pour
quelque chose dans l'éréthisme d'improvisation de l'irrésistible ténor
léger de «nos derniers salons littéraires.»

En conséquence, il se réconfortait d'un peu de sommeil, après cette
lyrique dilapidation de son fluide.

--Est-ce vous, François? dit-il d'une voix languissante, en s'éveillant
au faible bruit de la porte de sa chambre à coucher que le domestique
entr'ouvrait avec précaution.

--Oui, Monsieur, c'est une lettre très pressée pour Monsieur.

--C'est bien, posez-la ici. Ouvrez les rideaux et apportez du feu. Je
vais me lever dans un instant ... Il me semble que j'ai beaucoup dormi,
quelle heure est-il donc?

--Monsieur, la _demie_ de huit heures venait de sonner, quand le facteur
est arrivé.

Dulaurier referma les yeux et, dans la tiédeur du lit, au grondement
d'un excellent feu, s'immergea dans l'exquise ignavie matutinale de ces
colons de l'heureuse rive du monde, pour qui la journée, qui monte est
toujours sans menaces, sans abjection de comptoir ni servitude de
bureau, sans le dissolvant effroi du créancier et la diaphragmatique
trépidation des coliques de l'échéance, sans tout le cauchemar des
plafonnantes terreurs de l'expédient éternel!

Ah! que le Pauvre est absent de ces réveils d'affranchis, de ces
voluptueux entrebâillements d'âmes entretenues, à la chantante arrivée
du jour! Comme il est,--alors,--Cimmérien, télescopique, aboli dans
l'ultérieure ténébrosité des espaces, le dolent Famélique, le sale et
grand Pauvre, ami du Seigneur!

La flûte pensante qu'était Dulaurier vibrait encore des bucoliques
mondaines de la veille. L'édredon de Norwège ondulait mollement, à
l'entour de son esprit, dans la grisaille lumineuse d'un demi-sommeil.
Une jeune oie, venue du Cap Nord, épandait sur lui de chastes songes,
neige psychologique sur cette flottante imagination glacée ...

--Quelle pureté! quelle âme fine! murmurait-il en étendant la main vers
la lettre. _Très pressée, en cas d'absence, faire suivre_. C'est
l'écriture de Marchenoir. Je le reconnais bien là. Comme s'il y a jamais
eu rien de pressé dans la vie!

Il lut, sans aucune émotion visible, les quatre pages de cette écriture,
droite et robuste, à la façon des dolmens, dont l'étonnante lisibilité a
fait la joie de tant d'imprimeurs. Vers la fin, cependant, une alarme
soudaine apparut en lui, accompagnée de gestes de détresse, aussitôt
suivis de l'interprétative explosion d'une petite fureur nerveuse.

--Il m'embête, ce misanthrope, s'écria-t-il, en rejetant la prose
cruciale de son onéreux ami. Me prend-il pour un millionnaire? Je gagne
ma vie, moi, il peut bien en faire autant! Eh! que diable, son père ne
sera pas jeté à la voirie, peut-être! Pourquoi pas les funérailles
d'Héphestion à ce vieil imbécile?

Il s'habilla, mais sans enthousiasme. Sa journée allait être gâtée.

--J'avais bien besoin de ça! Décidément, il n'y a de belles âmes que les
mélancoliques et les tendres et ce Marchenoir est dur comme le diable...
Caïn! c'est la seule idée spirituelle que son père ait jamais eue, de le
nommer ainsi. Mais, que faire? Si je ne lui réponds pas, je m'en fais un
ennemi, ce qui serait absurde et intolérable. J'ai pu le blâmer pour son
fanatisme et ses violences dont j'ai vainement essayé de lui démontrer
l'injustice, surtout lorsqu'il s'est attaqué d'une façon si sauvage à ce
pauvre Lécuyer, qu'il devrait pourtant épargner, ne fût-ce que par
amitié pour moi; je me suis vu forcé, à mon grand regret, de m'écarter
de lui, à cause de son insupportable caractère, mais, enfin, je ne l'ai
jamais attaqué, moi, j'ai même dit du bien de lui, au risque de me
compromettre et je lui ai laissé voir assez clairement la pitié que
m'inspirait sa situation. Il abuse aujourd'hui de ce sentiment ... Dix
ou quinze louis, il va bien! C'est à peine si je gagne deux mille francs
par mois, je ne peux pourtant pas aller tout nu. D'un autre côté, si je
lui réponds que je prends part à son chagrin, mais que je ne puis faire
ce qu'il me demande, il ne manquera pas de m'accuser d'avarice. Tout est
dangereux avec cet enragé. On est toujours trop bon, je l'ai dit bien
souvent. Il faudrait pouvoir vivre dans la solitude, en compagnie d'âmes
charmantes et incorporelles!... Quelle lassitude est la mienne!... Déjà
dix heures et cinq cents lignes d'épreuves à corriger avant d'aller chez
Des Bois qui m'attend à déjeûner!... Cette lettre m'exaspère!

Il s'assit devant le feu, ses épreuves à la main, et se mit à considérer
le volubile effort d'une flamme bleuâtre autour d'une bûche humide.

--Mais, au fait, c'est bien simple, dit-il, tout à coup, à voix basse,
répondant à d'interrogantes pensées intérieures plus basses encore,
Marchenoir est en fort bons termes avec Des Bois qui est riche, lui. Je
déciderai sans doute le docteur à faire quelque chose.

Sa figure s'éclaira, le cordial de cette résolution ayant réconforté sa
belle âme, et il put relire, avec la clairvoyance rapide d'un
contempteur de la _petite bête_ littéraire, les phrases collantes et
albumineuses espérées par deux mille salons.




V


Le docteur Chérubin Des Bois habite un appartement somptueux dans le
milliardaire quartier de l'Europe, au plus bel endroit de la rue de
Madrid. C'est le médecin du monde exquis, le thérapeute des salons,
l'exorciste délicat des petites névroses distinguées.

À peine au début de sa brillante carrière, il a déjà conquis des avenues
et des boulevards. Ses grâces personnelles, faites de rien du tout,
comme sa science même, passent généralement pour irrésistibles. Sa
petite tête ascendante et mobile de casoar consultant, est
habituellement scrutatrice à la manière d'un spéculum qui aurait
d'aimables sourires. Casuiste médical plein de mystères et conjecturant
brochurier plein d'intentions, mais thaumaturge hypothétique, il serait
peut-être le premier docteur du monde pour guérir les gens de mettre le
pied chez lui, s'il n'avait reçu l'admirable don de tranquilliser Cypris
ulcérée et d'attraire ainsi une vaste clientèle de muqueuses
aristocratiques dont il est devenu le tentaculaire confident.

Curieux d'alchimie et de traditions occultes, mais sans archaïque
manipulation de substances, jobardement épris de toute absconse doctrine
capable de travestir son néant, fanatique de littérature décente et
d'art correct, ami respectueux de cabots puissants, tels que Paulus, ou
d'avares scribes, tels que Georges Ohnet,--prototypes accomplis des
relations de son choix,--il gratifie d'excellents dîners tous les
estomacs influents qu'il suppose coutumiers des reconnaissantes
digestions.

On l'a dit un peu plus haut, le lamentable Marchenoir avait eu sa minute
de célébrité. On avait pu penser un moment qu'il allait s'asseoir dans
une situation formidable. Le docteur, aussitôt, rêva de l'annexer.

Marchenoir était, alors, comme il fut tant de fois, dans une de ces
agonies, où le lycanthrope le plus imprenable s'abandonne à la moite
main qui veut le saisir, au lieu de la trancher férocement d'un coup de
mâchoire.

Puis, le misérable était ainsi fait, pour sa confusion et son indicible
rage, que la grimace de l'amour l'avait toujours vaincu et qu'il se
trouvait toujours désarmé devant l'expression postiche de la plus
manifestement droguée des bienveillances.

Des Bois s'étant arrangé pour le rencontrer comme par hasard, sut
entrer, avec une souplesse fondante, dans les sentiments du pamphlétaire
et emporta, presque sans effort, les sauvages répugnances du révolté. Il
obtint que Marchenoir déjeunât chez lui, sans témoins.

--Mon cher monsieur Marchenoir, lui dit-il sur-le-champ, je gagne cent
mille francs par an et je les dépense. Par conséquent, je suis pauvre,
_plus pauvre que vous_, peut-être, à cause des charges écrasantes qui
résultent de ma situation même. Je suis donc en état de très bien
comprendre certaines choses. Permettez-moi de vous parler avec une
entière franchise. Vous êtes évidemment appelé au plus brillant avenir
littéraire, mais je sais que vous êtes momentanément embarrassé. Droit
au but. Je mets vingt-cinq louis à votre disposition. Acceptez-les sans
façon comme d'un ami qui croit en vous et qui serait heureux de pouvoir
vous offrir bien davantage.

Cela fut si parfaitement dit et d'une cordialité si sûrement décochée,
que le pauvre Marchenoir, ravagé d'angoisses provenant du manque
d'argent, menacé d'imminentes catastrophes et croyant voir le ciel
s'entr'ouvrir, accepta sans délibérer, avec un enthousiasme imbécile.

Quant à Des Bois, il était bien trop habile et complexe pour comprendre
quoi que ce fût à la simplicité incroyablement rudimentaire d'un tel
homme et il se tint pour assuré d'avoir conclu un heureux marché.

Cette amitié, si étrangement assortie, fut quelque temps sans nuages.
Mais, un jour, Marchenoir ayant commencé de broncher dans la vivifiante
estime des journaux, le Chérubin docteur commença d'être oraculaire.

Avec d'infinies mesures, en de circonspectes exhortations, ce dernier
fit comprendre à son hôte que le bon sens était tenu de réprouver
l'absurde inflexibilité de ses principes, que le bon goût endurait, par
ses insolences écrites, un intolérable gril, qu'il fallait soigneusement
se garder de croire qu'une si farouche indépendance d'esprit fût un rail
rigide pour arriver à l'indépendance par l'argent, enfin qu'on avait
espéré beaucoup mieux de lui et qu'on était navré de tout ça jusqu'à
l'effusion des larmes.

En même temps, des paroles moins humides et beaucoup plus nettes étaient
dites à un tiers commensal qui s'empressa de les répéter à Marchenoir.
On se plaignait de ses visites abusivement fréquentes et la vie privée
de ce vaincu ne fut pas exemptée de blâme. On le savait vivant avec une
jeune femme et le mot infamant de _collage_ fut prononcé.

C'était la fin. Marchenoir ramassa tous ces propos au ras de l'ordure et
les flanqua, pêle-mêle, avec l'argent, comme un tas de trésors, dans une
incorruptible caisse de cèdre, bardée d'un airain vibrant, au plus
profond de son cœur!




VI


La loi des «attractions proportionnelles» devait, au contraire,
infailliblement précipiter l'un vers l'autre et souder ensemble Alexis
Dulaurier et le docteur Chérubin Des Bois. Évidemment, de telles âmes
avaient été créées pour fonctionner à l'unisson.

Ils n'avaient à déplorer que de s'être rencontrés si tard. Ils se
connaissaient, par malheur, depuis peu de temps. Quoiqu'ils
fréquentassent à peu près les mêmes salons,--l'un raffermissant et
cicatrisant ce que l'autre se contentait de lubrifier,--un inconcevable
guignon avait longtemps écarté les occasions, qui eussent dû être sans
nombre, d'une si désirable conjonction.

Cette circonstance, regrettable au point de vue de l'entrelacs de leurs
esprits, avait été providentielle pour Marchenoir, que le consciencieux
Dulaurier n'aurait jamais permis de secourir avec un tel faste, s'il
avait pu être consulté.

Si maintenant, celui-ci venait, de lui-même, inciter Des Bois à de
nouvelles largesses, c'était uniquement, comme on vient de le voir, pour
ménager une amitié dangereuse encore, bien que jugée inutile, en
préservant, au meilleur marché, du maculant soupçon de ladrerie, sa pure
hermine d'excellent enfant.

C'est toujours une allégresse chez le docteur quand Dulaurier s'y
présente. De part et d'autre, on se placarde de sourires, on se
plastronne de simagrées affectueuses, on se badigeonne au lait de chaux
d'une sépulcrale sensibilité.

C'est un négoce infini de filasse sentimentale, d'attendrissements
hyperboréens, de congratulatoires frictions, de susurrements
apologétiques, de petites confidences pointues ou fendillées,
d'anecdotes et de verdicts, une orgie de médiocrité à cinquante services
dans le dé à coudre de l'insoupçonnable femelle de César!

Car ces fantoches sont, _à leur insu_, des majestés fort jalouses et
c'est une question de savoir si Dieu même, avec toute sa puissance,
arriverait à leur inspirer quelque incertitude sur l'irréprochable
beauté de leur vie morale.

C'est peut-être l'effet le moins aperçu d'une dégringolade française de
quinze années, d'avoir produit ces dominateurs, inconnus des antérieures
décadences, qui règnent sur nous sans y prétendre et sans même s'en
apercevoir. C'est la surhumaine oligarchie des Inconscients et le Droit
Divin de la Médiocrité absolue.

Ils ne sont, _nécessairement_, ni des eunuques, ni des méchants, ni des
fanatiques, ni des hypocrites, ni des imbéciles affolés. Ils ne sont ni
des égoïstes avec assurance, ni des lâches avec précision. Ils n'ont pas
même l'énergie du scepticisme. Ils ne sont absolument rien. Mais la
terre est à leurs pieds et cela leur paraît très simple.

En vertu de ce principe qu'on ne détruit bien que ce qu'on remplace, il
fallait boucher l'énorme trou par lequel les anciennes aristocraties
s'étaient évadées comme des ordures, en attendant qu'elles refluassent
comme une pestilence. Il fallait condamner à tout prix cette dangereuse
porte et les Acéphales furent élus pour chevaucher un peuple de
décapités!

Aussi, la Fille aînée de l'Église, devenue la Salope du monde, les a
triés avec une sollicitude infinie, ces lys d'impuissance, ces nénuphars
bleus dont l'innocence ravigote sa perverse décrépitude! Si
l'Exterminateur arrivait enfin, il ne trouverait plus une âme vivante
dans les quartiers opulents de Paris, rien aux Champs-Élysées, rien au
Trocadéro, rien au parc Montceau, trois fois rien au
Faubourg-Saint-Germain et, sans doute, il dédaignerait angéliquement de
frapper du glaive les simulacres humains pavés de richesses qu'il y
découvrirait!




VII


Dulaurier ne parla pas immédiatement de Marchenoir. Par principe, il ne
parlait jamais immédiatement de rien et rarement, ensuite, se
décidait-il à parler avec netteté de quoi que ce fût. Il gazouillait des
conjectures et s'en tenait là, abandonnant les grossièretés de
l'affirmation aux esprits sans délicatesse.

Cette fois, pourtant, il fallut bien en venir là.

--J'ai reçu une lettre de Marchenoir, commença-t-il. Le pauvre diable
m'écrit de Périgueux que son père est à l'agonie. La mort était attendue
hier matin. Il me demande d'une manière presque impérieuse de lui
envoyer quinze louis, aujourd'hui même, pour les funérailles. Il a l'air
de croire que j'ai des paquets de billets de banque à jeter à la poste,
mais il paraît affligé et je suis fort embarrassé pour lui répondre.

--Je ne vois pas d'autre réponse que le silence, prononça Des Bois.
Marchenoir est un orgueilleux et un ingrat qu'il faut renoncer à
secourir utilement. Il méprise et offense tout le monde, à commencer par
ses meilleurs amis. J'ai voulu le tirer d'affaire et il s'en est fallu
de peu qu'il ne me mît dans l'embarras. C'est assez comme cela. Je n'ai
pas le droit de sacrifier mes intérêts et mes devoirs d'homme du monde à
un personnage de mauvaise compagnie qui finirait par me compromettre.

--Il a du talent, c'est bien dommage!

--Oui, mais quelle odieuse brutalité! Si vous saviez le ton qu'il
apportait ici! Il paraissait ne faire aucune différence entre ma maison
et une écurie qui eût été l'annexe d'un restaurant. Heureusement, je ne
l'ai jamais reçu quand j'avais du monde. Il prenait à tâche de dire du
mal de tous mes amis. Un jour, malgré mes précautions, il rencontra mon
vieux camarade Ohnet, à qui il ne peut pardonner son succès. Eh bien! il
affecta de le considérer comme une épluchure. Vous conviendrez que ce
n'est pas fort agréable pour moi. Croiriez-vous qu'il avait pris
l'habitude de manger constamment de l'ail et qu'il empestait de cette
infâme odeur mon appartement et jusqu'à mon cabinet de consultation? Je
me suis vu forcé de le consigner et je crois qu'il a fini par
comprendre, car il a cessé de venir depuis deux ou trois mois.

--Il est malheureux. Il faut avoir pitié de lui. Tout mon spiritualisme
est là, mon bon Des Bois. Il n'y a de divin que la pitié. Je vois
Marchenoir tel que vous le voyez vous-même et je pourrais faire les
mêmes plaintes. Je lui ai bien souvent et combien vainement reproché son
intolérance et son injustice! Lui-même, il s'accuse d'avoir fait mourir
son père de chagrin. Il ne m'a jamais répondu que par le mépris et
l'injure. Une fois, ne s'est-il pas emporté jusqu'à me dire qu'il ne
m'estimait pas assez pour me haïr? Il est vrai que je lui avais rendu,
moi aussi, quelques services, mais il m'a laissé entrevoir que je devais
me sentir fier d'avoir été sollicité par un homme de son mérite. Il faut
en prendre son parti, voyez-vous! Cet énergumène catholique est ingrat,
mais pas vulgaire, et c'est assez pour qu'on en puisse jouir. Vous
rappelez-vous ce fameux esclave des solennités triomphales de l'ancienne
Rome, chargé de tempérer l'apothéose en insultant le triomphateur? Tel
est Marchenoir. Seulement, sa journée finie et sa hotte d'injures vidée,
il s'en va tendre humblement la main, pour l'amour de Dieu, à ceux-là
mêmes qu'il vient d'inonder de ses outrages. Ne pensez-vous pas qu'il
serait criminel de décourager cette industrie?

Dulaurier ayant expulsé ces choses, une brise de contentement passa sur
son cœur. Il se replanta sous l'arcade un instable monocle que l'émotion
du discours en avait fait tomber et, levant son verre, il regarda le
docteur en homme qui va porter un toast à la Justice éternelle.

--Mais que voulez-vous donc que je fasse? repartit Des Bois. Je ne peux
pourtant pas le prendre chez moi avec son ail et ses perpétuelles
fureurs!

--Assurément, mais ne pourriez-vous, une dernière fois, le secourir de
quelque argent? Il s'agit d'enterrer son père et le cas est grave, ainsi
qu'il me l'écrit lui-même, avec une légère nuance de menace, le pauvre
garçon! La pitié doit intervenir ici. Par malheur, je ne peux rien ou
presque rien en ce moment, ma récente _promotion_ m'ayant forcé à des
dépenses infinies. Je ne veux pas vous le dissimuler, Des Bois, j'ai
espéré vous attendrir sur ce malheureux. En toute autre circonstance, je
ne vous eusse pas importuné de cette mince affaire. Vous me connaissez.
J'aurais fait ce qu'il désire sans hésitation et sans phrases, mais je
suis étranglé et, précisément, parce qu'il me suppose comblé des dons de
la fortune, je craindrais qu'il ne se crût en droit de m'accuser d'une
dureté sordide si je n'accomplissais ostensiblement aucun effort ...

La voix chantante de Dulaurier était descendue du soprano des
vengeresses subsannations jusqu'aux notes gravement onctueuses d'un
baryton persuasif.

Il avait su ce qu'il faisait, ce légionnaire, en rappelant, d'un seul
mot explicativement détaché, sa décoration toute fraîche éclose. Cette
boutonnière était extrêmement agissante sur le docteur, pour qui elle
représentait une irréfragable sanction des préférences esthétiques de
son milieu; l'auteur de _Douloureux Mystère_ ayant surtout attrapé ce
signe de grandeur à force de rapetisser la littérature.

Le juteux succès de son dernier livre,--irréprochablement glabre,--avait
été l'occasion, longtemps espérée, de cette récompense nationale dont le
titulaire, un beau matin, reçut la nouvelle,--à l'heure précise où l'un
des plus rares écrivains de la France contemporaine accueillait, en
pleine figure, le quarante-cinquième coup de poing hebdomadaire de ses
fonctions de _moniteur_ dans une salle de boxe anglaise, aux
appointements de soixante francs par mois,--pour nourrir son fils!




VIII


--Soit! conclut Des Bois, après un assez long combat. Par considération
pour vous, Dulaurier, je consens à faire encore un sacrifice. Mais,
songez-y, ce sera le dernier. Je me croirais coupable si j'encourageais
l'orgueil et la paresse de ce garçon qui n'est malheureux que par sa
faute, vous en convenez vous-même. Voici trois louis. Je ne puis ni ne
veux donner davantage. Envoyez-lui cet argent comme vous le jugerez
convenable. Vous m'obligerez en lui faisant comprendre qu'il ne doit
plus rien espérer de moi.

En conséquence, le poète sigisbéen des flueurs psychologiques du grand
monde jetait à la poste, le soir même, un message ainsi libellé:

     «Mon cher Marchenoir,

«Votre lettre m'a fait beaucoup de peine. Vous savez combien est vraie
mon amitié pour vous, en dépit des superficielles différences d'opinion
qui ont paru l'altérer et vous ne pouvez pas douter de la part sincère
que je prends à votre chagrin. Je sais trop ce que c'est que de
souffrir, quoi que vous en pensiez, et personne, peut-être, n'a senti
aussi douloureusement que moi, depuis lord Byron, le mal d'exister. Je
me suis appelé moi-même, dans un poème du plus désolant scepticisme, une
âme «à la fois exaspérée et lasse.» Rien de plus vrai, rien de plus
triste.

«Vous m'avez quelquefois reproché, bien à tort, ce que vous appeliez mon
indifférence et ma légèreté, sans tenir compte des déchirements affreux
d'une vie écartelée à vingt misères. Votre demande d'argent m'a plongé
dans le plus cruel embarras. Vous me croyez riche sur la foi de succès
fort exagérés qui compensent bien faiblement des années d'obscur labeur
et de continuel effort pour imprégner d'idéalisme les plus répugnantes
vulgarités.

«Apprenez que je suis très pauvre et, par conséquent, très éloigné de
pouvoir, même _en me gênant_, vous envoyer ce que vous me demandez.
Cependant, je n'ai pas voulu vous faire une réponse aussi affligeante
avant d'avoir essayé d'une démarche. J'ai donc été chez Des Bois à qui
j'ai fait connaître votre situation.

«Il vous aime beaucoup, lui aussi, mais vous l'avez froissé comme tant
d'autres, souffrez que je vous le dise amicalement, mon cher Marchenoir.
Votre inflexible caractère a toujours rebuté les gens les mieux
disposés. Je vous ai défendu avec toute la chaleur de mon amitié pour
vous, sans pouvoir surmonter ses préventions. J'espérais obtenir la
somme entière et ce n'est qu'à force d'instances et de guerre lasse
qu'il a consenti à me remettre pour vous soixante francs, en me
chargeant de vous avertir que toute tentative du même genre serait
désormais inutile.

«Je joins de bon cœur à cet argent les deux louis nécessaires pour vous
compléter une centaine de francs et je vous jure, Marchenoir, qu'il a
fallu l'horrible urgence du cas pour que je me décidasse, en ce moment,
à un pareil sacrifice.

«Cependant, je le prévois bien, vous allez dire qu'on vous marchande un
misérable service et vous ferez d'amères plaintes sur ce que vous ne
pouvez réaliser pour votre père les funérailles excessives que vous
aviez rêvées. Mais, mon pauvre ami, nul n'est tenu à l'impossible et il
n'y a aucun déshonneur à s'en tenir à la fosse commune quand on ne peut
faire les frais d'une sépulture moins modeste.

«Je sais que je vous afflige en parlant ainsi, mais ma conscience aussi
bien que ma raison me dicte ce langage et, comme catholique, vous n'avez
pas le droit de repousser une exhortation à l'humilité chrétienne.

«--Pourquoi, me disait le docteur, Marchenoir ne resterait-il pas à
Périgueux? Il y serait assurément beaucoup mieux qu'à Paris où il est
aussi mal que possible. Il y trouverait infailliblement des amis de sa
famille, d'anciens condisciples qui seront heureux de lui procurer des
moyens d'existence ...

«Je trouve qu'il a raison et je ne puis m'empêcher de vous donner le
même avis. Prenez-le en bonne part, comme venant d'une âme unie de
tristesse à la vôtre et qui a renoncé, depuis longtemps, à toute
illusion.

«La littérature vous est interdite. Vous avez du talent, sans doute, un
incontestable talent, mais c'est pour vous une non valeur, un champ
stérile. Vous ne pouvez vous plier à aucune consigne de journal, et vous
êtes sans ressources pour subsister en faisant un livre. Pour vivre de
sa plume, il faut une certaine largeur d'humanité, une acceptation des
formes à la mode et des préjugés reçus dont vous êtes malheureusement
incapable. La vie est plate, mon cher Marchenoir, il faut s y résigner.
Vous vous êtes cru appelé à faire la justice et tout le monde vous a
abandonné, parce qu'au fond, vous étiez injuste et sans _charité_.

«Croyez-moi, renoncez à la littérature et faites courageusement le
premier métier venu. Vous êtes intelligent, vous avez une belle
écriture, je vous crois appelé à un infaillible succès dans n'importe
quelle autre carrière. Tel est le conseil désintéressé d'un homme qui
vous aime sincèrement et qui serait heureux d'apprendre que vous avez
enfin trouvé votre véritable voie.

     «Votre dévoué,

     «ALEXIS DULAURIER.»




IX


«Un éternel mouvement dans le même cercle, une éternelle répétition, un
éternel passage du jour à la nuit et de la nuit au jour; une goutte de
larmes douces et une mer de larmes amères! Ami, à quoi bon moi, toi,
nous tous, vivons-nous? À quoi bon vécurent nos aïeux? À quoi bon
vivront nos descendants? Mon âme est épuisée, faible et triste.»

Ces lignes furent écrites, dans les dernières années du siècle passé,
par l'historien Karamsine.

On le voit, l'étrange Russie était déjà travaillée de ce célèbre
désespoir qui descend aujourd'hui comme un dragon d'apocalypse, des
plateaux slaves sur le vieil Occident accablé de lassitude.

Ce Dévorateur des âmes est si formidable, dans sa lente mais invincible
progression, que toutes les autres menaces de la météorologie politique
ou sociale commencent d'apparaître comme rien devant cette Menace
théophanique, dont voici l'épouvantante et trilogique formule inscrite
en bâtardes de feu sur le pennon noir du Nihilisme triomphant:

     _Vivent le chaos et la destruction!
     Vive la mort!
     Place à l'avenir!_

De quel avenir parlent-ils donc, ces espérants à rebours, ces
excavateurs du néant humain? Ils ne s'arrangent pas des _fins dernières_
notifiées par le catholicisme et protestent avec rage contre
l'intolérable déni de justice d'une imbécile évasion de l'âme pensante
dans la matière.

Quoi donc, alors? Nul ne peut le dire, et jamais la pauvre mécanique
raisonnable n'avait enduré les affres d'une telle agonie. On s'est
raccroché autant qu'on l'a pu, on a essayé de toutes les amarres et de
tous les crampons du rationalisme ou du mysticisme humanitaire, pour ne
pas tomber jusque-là. Tout vésicatoire philosophique, supposé capable de
ressusciter un instant le souffle de l'Espérance, a été appliqué à cette
phthisique, depuis l'hiérophante Saint-Simon qui parlait de rédemption
jusqu'au patriarche des nihilistes, Alexandre Herzen, qui en parlait
aussi.

«Prêchez la _bonne nouvelle_ de la mort, dit ce dernier, montrez aux
hommes chaque nouvelle plaie sur la poitrine du vieux monde, chaque
progrès de la destruction; indiquez la décrépitude de ses principes, la
superficialité de ses efforts, montrez qu'il ne peut guérir, qu'il n'a
ni soutien, ni foi en lui-même, que personne ne l'aime réellement, qu'il
se maintient par des mésentendus; montrez que chacune de ses victoires
est un coup qu'il se porte; prêchez la _Mort_ comme bonne nouvelle,
comme annonce de la _prochaine_ RÉDEMPTION.»

Tel est le gravitant Absolu de doctrine que nul cric religieux ne
déplacera jamais plus!

Négation absolue de tout bien présent et certitude absolue de récupérer
l'Éden après l'universelle destruction. Enthymème délateur du néant de
la vie par le néant de la mort, dernier acculement de l'Orgueil, sommant
une suprême fois l'X de la Justice, au nom de toute la douleur
terrestre, d'accorder enfin autre chose que le _simulacre_ d'une
rédemption ou de raturer,--comme un solécisme,--en même temps que la
malheureuse race humaine, l'inexpiable Infini de notre nature!

Cette pensée terrible, cette convoitise _de derrière le cœur_, s'est
jetée sur la société moderne et l'a enveloppée comme un poulpe. Les plus
myopes esprits commencent à comprendre qu'elle est en train de
confectionner un fameux cadavre,--le cadavre même de la
Civilisation!--aussi grand que cinquante peuples, dont les chiens sans
Dieu se préparent à ronger le crâne en Occident, pendant que ses pieds
putréfiés répandront la peste au fond de l'Orient!

_Expectans, expectavi_, attendre en attendant. Les mille ans du Moyen
Âge ont chanté cela. L'Église a continué de le chanter depuis
l'égorgement du Moyen Âge par les savantasses bourgeois de la
Renaissance, comme si rien n'avait changé de ce qui pouvait donner un
peu de patience, et, maintenant, on en a tout à fait assez.

Attendre cinquante siècles à la marge enluminée d'un livre d'heures
saturé de poésie, comme un de ces expectants patriarches, au sourire
fidèle, qui regardent sempiternellement pousser des cèdres sortis de
leur ventre, passe encore.

Mais attendre sur un trottoir venu de Sodome, en plein milieu de la
retape électorale, dans le voisinage immédiat de l'_Américain_ ou de
Tortoni, avec la crainte ridicule de mettre le pied dans la figure d'un
premier ministre ou d'un chroniqueur, c'est décidément au-dessus des
forces d'un homme!

C'est pourquoi tout ce qui a quelque quantité virile, depuis une
trentaine d'années, se précipite éperdûment au désespoir. Cela fait
toute une littérature qui est véritablement une littérature de
désespérés. C'est comme une loi toute despotique à laquelle il ne semble
pas qu'aucun plausible poète puisse désormais échapper.

Il ne faut pas chercher cette situation inouïe des âmes supérieures en
un autre point de l'histoire que cette fin de siècle, où le mépris de
toute transcendance intellectuelle ou morale est précisément arrivé à
une sorte de contrefaçon du miracle.

Antérieurement à Baudelaire, on le sait trop, il y avait eu lord Byron,
Chateaubriand, Lamartine, Musset, postiches lamentateurs qui trempèrent
la soupe de leur gloire avec les incontinentes larmes d'une mélancolie
_bonne fille_ qui leur partageait ses faveurs.

Or, qu'est-ce que le _vague passionnel_ de l'incestueux René, bâtard de
Rousseau ou la frénésie décorative de Manfred, auprès de la tétanique
bave de quelques réprouvés tels que Baudelaire, Ackerman, Ernest Hello,
Villiers de l'Isle-Adam, Verlaine, Huysmans ou Dostoïewski?

Ceux-là ne _se souviennent_ plus des _cieux,_ blague Lamartinienne tant
admirée! Ils ne s'en souviennent plus du tout. Mais ils se souviennent
de la tangible terre où ils sont forcés de vivre, au sein de l'ordure
humaine, dans une irrémédiable _privation de la vue de Dieu_--quel que
soit leur concept de cette Entité substantielle,--avec un désir enragé
de s'en repaître et de s'en soûler à toute heure!...

À cette profondeur de spirituelle infortune, il n'y a plus qu'une seule
torture, en qui toutes les autres se sont résorbées pour lui donner une
épouvantable énergie, je veux dire: le besoin de la JUSTICE, nourriture
infiniment absente!

Parbleu! ils savent ce que disent les chrétiens, ils le savent même
supérieurement. Mais il faut une foi de tous les diables et ce n'est pas
la vue des chrétiens modernes qui la leur donnerait! Alors, ils
produisent la littérature du désespoir, que de sentencieux imbéciles
peuvent croire une chose très simple, mais qui est, en réalité, une
sorte de mystère, ... annonciateur d'on ne sait quoi. Ce qui est
certain, c'est que toute pensée vigoureuse est maintenant poussée,
emportée, balayée dans cette direction, aspirée et avalée par ce
Maëlstrom!

Serait-ce que nous touchons enfin à quelque Solution divine dont le
voisinage prodigieux affolerait la boussole humaine?...

L'un des signes les moins douteux de cet acculement des âmes modernes à
l'extrémité de tout, c'est la récente, intrusion en France d'un monstre
de livre, presque inconnu encore, quoique publié en Belgique depuis dix
ans: les _Chants de Maldoror_, par le comte de Lautréamont(?), Œuvre
tout à fait sans analogue et probablement appelée à retentir. L'auteur
est mort dans un cabanon et c'est tout ce qu'on sait de lui.

Il est difficile de décider si le mot _monstre_ est ici suffisant. Cela
ressemble à quelque effroyable polymorphe sous-marin qu'une tempête
surprenante aurait lancé sur le rivage, après avoir saboulé le fond de
l'Océan.

La gueule même de l'Imprécation demeure béante et silencieuse au
conspect de ce visiteur, et les sataniques litanies des _Fleurs du Mal_
prennent subitement, par comparaison, comme un certain air d'anodine
bondieuserie.

Ce n'est plus la _Bonne Nouvelle de la Mort_ du bonhomme Herzen, c'est
quelque chose comme la Bonne Nouvelle de la _Damnation_. Quant à la
forme littéraire, il n'y en a pas. C'est de la lave liquide. C'est
insensé, noir et dévorant.

Mais ne semble-t-il pas à ceux qui l'ont lue, que cette diffamation
inouïe de la Providence exhale, par anticipation,--avec l'inégalable
autorité d'une Prophétie,--l'ultime clameur imminente de la conscience
humaine devant son Juge?...




X


Marchenoir était né désespéré. Son père, petit bourgeois crispé, employé
aux bureaux de la Recette générale de Périgueux, l'avait affublé, sur le
conseil du _Vénérable_ de sa Loge et par manière de défi, du nom de
Caïn, à l'inexprimable effroi de sa mère qui s'était empressée de le
faire baptiser sous le vocable chrétien de Marie-Joseph. La volonté
maternelle ayant été, par extraordinaire, la plus forte, on l'appela
donc Joseph dans son enfance et le nom maléfique, inscrit au registre de
l'état-civil, ne fut exhumé que plus tard, en des heures de
mécontentement solennel.

D'autres ont besoin des déconfitures ou des crimes de leur propre vie
pour en sentir la nausée. Marchenoir, mieux doué, n'avait eu que la
peine de venir au monde.

Il était de ces êtres miraculeusement formés pour le malheur, qui ont
l'air d'avoir passé neuf cents ans dans le ventre de leur mère, avant de
venir lamentablement traîner une enfance chenue dans la caduque société
des hommes.

Il fut orné, dès son premier jour, de la déplorable faculté, trop rare
pour qu'on ait pu l'observer, de porter, autour de son intelligence,
comme une brume de choses anciennes et indiscernables, comme un halo de
rêveries antérieures qui ne lui permirent longtemps qu'une vision
réfractée du monde ambiant. Il eut le maillot réminiscent, si l'on veut
concéder cette façon d'exprimer une chose naturellement indicible.

--Cette anomale disposition extatique, racontait-il, à trente ans, ce
prenant despotisme du Rêve qui me faisait incapable de toute application
en me livrant à une perpétuelle stupeur, attira sur moi des tribulations
et des épouvantes à défrayer un martyrologe d'enfants. Mon père, endurci
par d'imbéciles préjugés sur l'éducation et résolument enfermé dans la
forteresse inexpugnable d'un tout petit nombre d'idées absolues, ne
voulut jamais voir en moi qu'un paresseux et m'assommait avec une
fermeté lacédémonienne.

Peut-être avait-il raison. Je suis même arrivé à me persuader que la
culture intensive du roseau pensant est, en général, la résultante
spirituelle d'un ascendant épidermique. Malheureusement, le pauvre homme
stérilisait ses raclées en ne les faisant jamais suivre d'aucun retour
de tendresse qui en eût intellectualisé la cuisson. Naturellement
incliné à chérir, cet éducateur infortuné nourri au râtelier de
Plutarque, avait cru faire des miracles en prenant conseil de cette
rosse antique et refoulant son cœur, à lui, son moderne cœur scarifié
par d'anachroniques immolations, il s'était infligé de n'avoir jamais
une caresse de son enfant, dans le civique espoir de sauvegarder la
majesté paternelle.

Quand il me mit au lycée, ce fut un enfer. Hébété déjà par la crainte,
méprisé des autres enfants dont la turbulence me faisait horreur, bafoué
par d'ignobles cuistres qui m'offraient en risée à mes camarades, puni
sans relâche et battu de toutes mains, je finis par tomber dans un
taciturne dégoût de vivre qui me fit ressembler à un jeune idiot.

Cette parfaite détresse, cette perpétuelle constriction du cœur,
ordinairement dévolue aux enfants mélancoliques dans les pénitentiaires
de l'Université, s'aggravait pour moi de l'impossibilité de concevoir
une condition terrestre qui fût moins atroce. Il me semblait être tombé,
j'ignorais de quel empyrée, dans un amas infini d'ordures où les êtres
humains m'apparaissaient comme de la vermine. Telle était, à quatorze
ans, et telle est encore, aujourd'hui, ma conception de la société
humaine!

Un jour, cependant, je me révoltai, la malice de mes condisciples ayant
dépassé je ne sais plus quelles bornes. Je dérobai un couteau de
réfectoire heureusement inoffensif et m'élançai, après une bravade
emphatique, sur un groupe de quarante jeunes drôles dont je blessai deux
ou trois. On me releva écumant, broyé de coups, superbe. Mon couteau
avait fait peu de mal, à peine quelques écorchures, mais mon père, dut
me retirer de l'abrutissant séjour et me garder à la maison.




XI


Marchenoir père, instruit par sa propre expérience du néant des
espérances administratives, avait décidé de pousser son fils dans
l'industrie. Les chemins de fer se construisaient alors partout avec
fureur. Périgueux était précisément le foyer d'irradiation de ce réseau
de lignes que la spéculation jeta comme un filet sur le centre de la
France et qui s'appela, pour cette raison, le _Grand Central d'Orléans_.

L'araignée industrielle, aujourd'hui repue, et même crevée, avait fixé
là son laboratoire et pompait les sucs financiers de beaucoup de
provinces, naguère tranquilles, qu'elle avait promis d'enrichir. La
frénésie californienne, la prostitution et le jobardisme civilisateur
battaient leur plein. La vieille petite cité romaine envahie par
plusieurs armées d'ingénieurs poussiéreux et de limousins prolifiques,
s'était accrue du double en quelques années et menaçait tout à l'heure,
de son inondante obésité, les montagnes à hauteur d'appui qui l'avaient
contenue pendant vingt siècles ...

En conséquence, le besogneux employé de l'État avait formé le bouddhique
vœu d'immerger le fils de ses secrètes ambitions déçues dans ce
Brahmapoutre d'or.

À ce point de vue, c'était sans doute un bien qu'il n'eût pas mordu aux
_humanités_. Apparemment, l'estomac de son esprit n'avait été calculé
que pour la digestion des mathématiques. Il s'agissait de le gaver sans
retard de cet aliment nouveau.

Le pauvre garçon n'y mordit pas davantage. L'hypothèse préliminaire,
l'acte de foi primordial, planté comme un basilic sur le seuil de toute
science naturelle, suffit pour éteindre, du premier coup, la timide
flamme de curiosité que les pollicitantes exhortations de son père
avaient paru allumer en lui. L'insuffisance de l'outillage cérébral chez
le jeune Périgourdin éclata manifestement, dès qu'il fallut excogiter
l'impossible roman d'une ligne conjecturale, problématiquement engendrée
par copulation dubitable d'une multitude de points inexistants!...

Il fallut se résigner à de médiocres destins et devenir expéditionnaire.
Caïn Joseph, désormais abandonné comme une lande inculte, livré à une
tâche presque manuelle qui ne comprimait plus ses facultés, retourna de
lui-même, par une pente insoupçonnée, aux premières études dont il avait
paru si prodigieusement incapable. Seul, presque sans effort, il apprit
en deux ans ce que le despotisme abêtissant de tous les pions de la
terre n'aurait pu lui enseigner en un demi-siècle. Il se trouva
soudainement rempli des lettres anciennes et commença de rêver un avenir
littéraire.

Au fait, que diable voulez-vous que puisse rêver, aujourd'hui, un
adolescent que les disciplines modernes exaspèrent et que l'abjection
commerciale fait vomir? Les croisades ne sont plus, ni les nobles
aventures lointaines d'aucune sorte. Le globe entier est devenu
raisonnable et on est assuré de rencontrer un excrément anglais à toutes
les intersections de l'infini. Il ne reste plus que l'Art. Un art
proscrit, il est vrai, méprisé, subalternisé, famélique, fugitif,
guenilleux et catacombal. Mais, quand même, c'est l'unique refuge pour
quelques âmes altissimes condamnées à traîner leur souffrante carcasse
dans les charogneux carrefours du monde.

Le malheureux ne savait pas de quelles tortures il faut payer
l'indépendance de l'esprit. Personne, dans sa sotte province, n'eût été
capable de l'en instruire et l'ironique mépris de son père, résolument
hostile à tout ambitieux dessein qu'il n'eût pas couvé lui-même, ne
pouvait être qu'un stimulant de plus. D'ailleurs, il se croyait un cœur
de martyr, capable de tout endurer.

Un jour donc, ayant, à force de démarches, obtenu à Paris le plus
misérable des emplois, il s'en vint docilement agoniser, après cent
mille autres, dans cet Ergastule de promission où l'on met à tremper la
fleur humaine dans le pot de chambre de Circé. La hideuse Goule des âmes
qui n'a qu'à les siffler pour qu'elles accourent à ses sales pieds des
extrémités de la terre, une fois de plus, avait été obéie!




XII


Il avait dix-huit ans, une de ces physionomies rurales où le mufle
atavique n'avait pas encore eu le temps de livrer sa dernière bataille à
l'envahissante intelligence qui monta, bientôt, pour tout ennoblir, des
vallées intimes du cœur.

Il tenait de sa mère, morte depuis longtemps, le ridicule romantique
d'une origine espagnole, partagé d'ailleurs avec cette multitude de
prêtres infâmes dont on peut lire les identiques forfaits dans la
plupart des romans anticléricaux.

Cette origine,--à peine démentie par des yeux d'un bleu si naïf qu'il
avait toujours l'air de s'en servir pour la première fois,--était
surabondamment attestée par l'extraordinaire énergie de tous les autres
traits sans exception. Seulement, c'était l'énergie contemplative de ces
amoureux de l'action héroïque qui n'estiment pas que l'action vulgaire
vaille la dépense de l'autre énergie.

Hirsute et noir, silencieux et avare de gestes, exécrateur victimaire du
propos banal et de la rengaîne, il portait sur l'extrémité de sa langue
une catapulte pour lancer d'erratiques monosyllabes qui vous crevaient à
l'instant même une conversation d'imbéciles. Bouche close, narines
vibrantes, sourcils presque barrés et entrant l'un dans l'autre à la
plus légère commotion, il avait parfois des colères muettes et blanches
de séditieux comprimé qui eussent donné la colique à un éventrable
despote. En ces rencontres, le cannibale sortait du rêveur,
instantanément. Les yeux noyés et d'une tendresse presque
enfantine,--seuls capables de tempérer l'habituelle dureté de
l'ensemble,--changeaient alors de couleur et devenaient noirs!...

Des années d'humiliations et de supplices tamisèrent peu à peu sur la
friche de ce visage la fertilisante poudrette de quelques inévitables
accommodements. Le teint, déjà bilieux, prit cette lividité brûlante
d'un chrétien mal lapidé, de la première heure, qui serait devenu
sacristain dans les catacombes.

Il avait le don des larmes, signe de _prédestination_, disent les
Mystiques. Ces larmes furent l'allégresse cachée, l'occulte trésor d'une
des existences les plus dénuées et les plus tragiques de ce siècle.

Quand il avait avalé une de ces couleuvres à dimensions de boa _devin_
qui furent si souvent son exclusive nourriture, il répandait autour de
lui, dans sa chambre solitaire, avec des prudences d'avare, cette gemme
liquide qu'il n'aurait pas échangée contre les consolations desséchantes
d'une plus solide richesse.

Car il avait l'étrangeté de chérir sa peine, cet _incunable_ de
mélancolie, qui était tombé dans son berceau comme dans un Barâthre et
que sa mère stupéfaite regardait pleurer, des journées entières, sur ses
genoux,--silencieusement! Il eut, tout enfant, la concupiscence de la
Douleur et la convoitise d'un paradis de tortures, à la façon de sainte
Madeleine de Pazzy. Cela ne résultait ni de l'éducation, ni du milieu ni
d'aucune lésion mentale, ainsi que d'oraculaires idiots entreprirent de
l'expliquer. Cela ne tenait à aucune opération discernable de l'esprit
naissant. C'était le tréfonds mystérieux d'une âme un peu moins
inconsciente qu'une autre de son abîme et naïvement enragée d'un absolu
de sensations ou de sentiments qui correspondît à l'absolu de son
entité. Quand le christianisme lui apparut, Marchenoir s'y précipita
comme les chameaux d'Éliézer à l'abreuvoir nuptial de Mésopotamie.

Il était expirant de soif depuis si longtemps! Son incrédule père
n'avait pas cru devoir s'opposer à ce semblant d'instruction religieuse
que des simulacres de prêtres, empaillés de formules, tordent comme du
linge sale de séminaire, sur de jeunes fronts inintéressés. Il avait
fait sa première communion sans malice et sans amour. Les deux seules
facultés qui parussent vivantes en lui,--les deux seules anses par
lesquelles on pût espérer de le saisir,--la mémoire et l'imagination
avaient tout simplement reçu cette vague empreinte _littérale_ du
symbolisme chrétien que de sacrilèges entrepreneurs jugent suffisante
pour être admis au _bachot_ de l'Eucharistie. Aucun débitant de formules
ne s'étant avisé de s'enquérir de son cœur, le pauvre enfant n'avait pu
rien garder de ce pain mal cuit et, comme tant d'autres, l'avait revomi
presque aussitôt sur ce chemin verdoyant de la quinzième année où l'on
voit rôder le grand lion à tête de porc de la Puberté.




XIII


Ce ne fut que beaucoup plus tard,--après dix ans d'un impur noviciat
dans les latrines de l'examen philosophique, étant déjà sur le point de
prononcer de stercoraires vœux,--qu'ayant parcouru, pour la première
fois, le Nouveau Testament, durant l'oisive chaufferie de pieds d'une
nuit de grand'garde, en 1870, il eut l'aperception immédiate,
foudroyante d'une Révélation divine.

Il s'est toujours rappelé le trouble immense, l'ahurissement surhumain
de cette minute aux ailes d'aigle qui l'enleva dans un ouragan
d'ininterprétables délices. Il s'était dressé dans le sentiment nouveau
d'une force inconnue, artères battantes et cœur en flammes; ivre de
certitude, secoué par le roulis d'une espérance mêlée d'angoisse, prêt à
toutes les acceptations du martyre. Car cette âme divinatrice et
synthétiquement ardente, bondissant au-dessus des intermédiaires leçons
de la foi, s'était emportée, du premier coup, au décisif concept de
l'immolation.

Il lui sembla sortir d'un de ces rares songes, aux déterminables
contours, qui feraient croire à quelque vision sensible de la
Conscience, réflexement manifestée dans l'extra-lucide intussusception
des dormants. Il avait cru s'apparaître à lui-même, inimaginablement
transmué _pour se ressembler davantage_, mais horrible, ruisselant
d'abominations et triste par delà toute hyperbole.

Cette impression s'ajustait assez aux effrayantes scrutations inspirées
de certains mystiques,--à propos de l'Enfer et de la paralysante
affreuseté de l'Irrévocable,--dont la lecture, déjà ancienne, avait
laissé sur sa mémoire comme des brûlures d'enthousiasme et des
ecchymoses de poésie ...

Un double abîme s'ouvrit en cet être, à dater de ce prodigieux instant.
Abîme de désir et de fureur que rien ne devait plus combler. Ici, la
Gloire essentielle, inaccessible; là, l'ondoyante muflerie humaine,
inexterminable. Chute infinie des deux côtés, ratage simultané de
l'Amour et de la Justice. L'enfer sans contrepoids, rien que l'enfer!

Le Christianisme lui donnait sa parole d'honneur de l'Éternité
bienheureuse, mais à quel prix! Il la comprenait, maintenant, cette
fringale de supplices de toute son enfance! C'était le pressentiment de
la Face épouvantable de son Christ!... Face de crucifié et face de juge
sur l'impassible fronton du Tétragramme!...

Les misérables se tordent et meurent depuis deux mille ans devant cette
inexorable énigme de la Promesse d'un Règne de Dieu qu'il faut toujours
demander et qui jamais n'arrive. «Quand telles choses commenceront,
est-il dit, sachez que _votre Rédemption approche_.» Et combien de
centaines de millions d'êtres humains ont enduré la vie et la mort sans
avoir rien vu commencer!

Marchenoir considérait cette levée d'innombrables bras perpétuellement
suppliants et perpétuellement inexaucés et il comprit que c'était là le
plus énorme de tous les miracles.--Voilà dix-neuf siècles, pensa-t-il,
que cela dure, cette demande sans réponse d'un Père qui règne _in terrâ_
et qui délivre. Il faut que le genre humain soit terriblement constant
pour ne s'être pas encore lassé et pour ne s'être pas assis dans la
caverne de l'absolu désespoir!

Il conclut au conditionnel désespoir des millénaires.

Il avait senti passer l'Amour, l'amour spirituel, absolu. Il avait, lui
aussi, comme tous les autres, répandu son cœur dans cet infidèle crible
de l'Oraison dominicale et ... il avait été saturé de la joie parfaite.
Il y avait donc quelque chose sous cet amas de sépultures, sous cette
Maladetta de cœurs souffrants en poussière, au fond de ce gouffre du
silence de Dieu,--un principe quelconque de résurrection, de justice, de
triomphe futur! À force d'amoureuse foi, il se fit de l'éternité
palpitante avec une poignée de temps pétrie dans sa main et se fabriqua
de l'espérance avec le plus amer pessimisme.

Il se persuada qu'on avait affaire à un Seigneur Dieu volontairement
eunuque, infécond par décret, lié, cloué, expirant dans l'inscrutable
réalité de son Essence, comme il l'avait été symboliquement et
visiblement dans la sanglante aventure de son Hypostase.

Il eut l'intuition d'une sorte d'impuissance divine, _provisoirement_
concertée entre la Miséricorde et la Justice, en vue de quelque
ineffable récupération de Substance dilapidée par l'Amour.

Situation inouïe, invocatrice d'un patois abject. La _Raison_ Ternaire
suspend ses paiements depuis un tas de siècles et c'est à la Patience
humaine qu'il convient de l'assister de son propre fonds. Ce n'est que
du Temps qu'il faut au solvable Maître de l'Éternité et le temps est
fait de la désolation des hommes. C'est pourquoi les Saints et les
Docteurs de la foi ont toujours enseigné la nécessité de souffrir pour
Dieu.

Le brûlant néophyte, ayant deviné ces choses, arracha l'épine de son
pied boiteux de catholique arrivé si tard et,--se ruant à la
Douleur,--en fit un glaive qu'il s'enfonça dans les entrailles, après
s'être crevé les yeux.

Plus que jamais, il fut un désespéré, mais un de ces désespérés sublimes
qui jettent leur cœur dans le ciel, comme un naufragé lancerait toute sa
fortune dans l'océan pour ne pas sombrer tout à fait, avant d'avoir au
moins entrevu le rivage.

D'ailleurs, il regardait comme fort prochaine la catastrophe de la
séculaire farce tragique de l'Homme. Certaines idées étonnantes qui lui
vinrent sur l'histoire universelle,--et qu'il déroula jusqu'à leurs plus
extrêmes conséquences,--lui faisaient conjecturer, avec une autorité
d'exégèse quasi prophétique, l'imminent accomplissement des scripturales
Vaticinations.

L'exaltation des humbles, l'essuiement des larmes, la béatitude des
pauvres et des maudits, la préséance paradisiaque des voleurs et le
couronnement réginal des prostituées, enfin cette venue si
solennellement annoncée d'un Paraclet libérateur,--tout ce que la
fratricide surdité des argousins de la tradition a conspué, tout ce qui
empêche les orphelins et les captifs de mourir d'horreur,--il ne croyait
pas possible qu'on l'attendît longtemps encore et il donnait ses
raisons...

Mais les seuls crevants de faim étaient dans la confidence, non par
crainte qu'on le jugeât ridicule ou insensé,--à cet égard, il n'avait
plus rien à gagner ni à perdre depuis longtemps,--mais par l'horreur de
la bienveillance viscérale des digérants heureux qui l'eussent écouté.




XIV


Telle fut la doctrine de Marchenoir. Doctrine qui ne le séparait pas du
catholicisme, puisque l'Église romaine a tout permis de ce qui n'altère
pas le canonique Symbole de Nicée, mais jugée singulièrement audacieuse
par les vendeurs de contremarques célestes qui vocifèrent le boniment
sulpicien sur le trottoir fangeux des consciences.

Un croyant qui voulait contraindre les regrattiers du salut à repeser
devant lui leur marchandise et que l'orgueil chrétien révoltait plus que
le pharisaïsme crucificateur de la Thora, ne pouvait pas se faire
beaucoup d'amis dans le sacerdoce.

Il n'en put trouver qu'un seul, un prêtre doux et humble à la manière de
cet émule ignoré de saint Vincent de Paul, que le peuple de Paris
nommait le _Pauvre Prêtre_ et qui, un jour, pressé par le tout puissant
Cardinal de Richelieu de lui demander quelque importante faveur, lui fit
cette simple réponse:

--Monseigneur, veuillez donner des ordres pour qu'on remette des
planches neuves à la charrette qui porte les condamnés à mort au lieu de
leur supplice, afin que la crainte de _tomber en chemin_ ne les détourne
pas de recommander leur âme à Dieu.

Marchenoir eut l'inespérée fortune de dénicher un prêtre de cette sorte,
mais ce fut pour très peu de temps. En général, le Clergé français
n'aime pas les saints ni les apôtres. Il ne vénère que ceux qui sont
morts depuis longtemps et en poussière. Rejeton ligneux de la vieille
souche gallicane et légataire de son coriace orgueil, il abhorre
par-dessus tout la supériorité de l'esprit, naturellement incompressible
comme l'eau du ciel, et, par conséquent, dangereuse pour l'équilibre
sacerdotal.

L'abbé T... était mort à la peine, peu de temps après la rencontre du
Périgourdin. Écarté soigneusement de toutes les chaires où ses rares
facultés de prédicateur apostolique eussent pu servir à quelque chose,
navré du cloaque de bêtise où il voyait le monde catholique
s'engouffrer, abattu par le chagrin au pied de l'autel, il avait à peine
eu le temps d'ensemencer ce vivipare dont la monstrueuse fécondité
immédiate eût peut-être suffi pour le faire expirer d'effroi.

Il est certain que Marchenoir tenait de lui le meilleur de ce qu'il
possédait intellectuellement. Le défunt lui avait transmis d'abstruses
méthodes d'interprétation sacrée qui devinrent aussitôt une algèbre
universelle dans le miroir ardent de cet esprit concentrateur. L'élève,
plus robuste que le maître, avait violemment répercuté du premier coup,
dans toutes les directions imaginables, l'ésotérisme brûlant d'un
_intégral_ de Beauté divine, que le timide apôtre, de nature moins
incendiaire, se bornait à convoiter avec la douceur résignée d'un saint.

Marchenoir accomplit ce prodige de dépasser toutes les audaces
d'investigation ou de conjecture, sans oblitérer en lui la soumission
filiale à l'autorité souveraine de l'Église. Ce poulain sauvage,
affronteur de gouffres, ne cassa pas son licol et resta dans le
brancard.

Seulement, il avait réussi de telles escalades que la société catholique
contemporaine ne pouvait plus avoir pour lui le moindre prestige.
L'obéissance fut un décret de sa raison, un hommage tout militaire et de
pure consigne aux Eunuques du Sérail de la PAROLE. Il ne fallait pas lui
en demander davantage.

Le _sel de la terre_,--pour employer le saint Texte liturgiquement
adopté dans le _commun_ des Docteurs,--il le voyait dénué de saveur,
incapable de saler, même une tranche de cochon, gravier sédimentaire bon
tout au plus à sablonner de vieilles bouteilles ou à ressuyer les allées
d'un parc mondain sous les vastes pieds du dédaigneux «larbin de
Madame.»

Investi des plus transcendantales conceptions, il considérait avec
d'horrifiques épouvantements, ce collège œcuménique de l'Apostolat,
cette cléricature fameuse qui avait été réellement «la lumière du
monde,»--si formidable encore que la dérision ne peut l'atteindre sans
rejaillir sur Dieu comme une tempête de fange,--devenue pourtant le
décrottoir des peuples et le tapis de pied des hippopotames!

Il se disait que c'était justice, cela, et que la grande Prévarication
sacerdotale allait sans doute recommencer, puisqu'on revenait à
l'obduration et à l'enflure théologique de la Synagogue,--avec
l'aggravation, pour les seuls bourreaux, cette fois, de l'universel
mépris.

De l'ignominie du Christianisme naissant à l'ignominie du Catholicisme
expirant, la translation s'achevait enfin dans ce char de gloire qui
avait roulé dix-neuf siècles, par toute la terre!

Le Seigneur n'avait plus qu'à se montrer. Les pasteurs des âmes allaient
lui régler son compte, plus sûrement encore que les Princes des prêtres
et les Pharisiens de l'ancienne loi, qui _ne surent ce qu'ils
faisaient_, dit l'Évangile.

Émasculation systématique de l'enthousiasme religieux par médiocrité
d'alimentation spirituelle; haine sans merci, haine punique à
l'imagination, à l'invention, à la fantaisie, à l'originalité, à toutes
les indépendances du talent; congénère et concomitant oubli absolu du
précepte d'évangéliser les pauvres; enfin, adhésion gastrique et
abdominale à la plus répugnante boue devant la face des puissants du
siècle: tels sont les pustules et les champignons empoisonnés de ce
grand corps, autrefois si pur!...

Marchenoir collait l'oreille à toutes les portes de son enfer pour
entendre venir ce Dieu que ses propres domestiques allaient massacrer.




XV


Il avait peu de consolation à espérer des chrétiens laïques. Ils sont
faits à l'image de leurs pasteurs et c'est tout ce qu'on en peut dire.
Ici, comme là, l'innocence est presque toujours imbécile, hélas! quand
elle n'est pas faisandée.

Les hardiesses viriles de sa foi et les indignations trop éloquentes de
sa probité religieuse, révoltèrent, au début, ce lanigère troupeau qui
s'en va paissant, sous des houlettes paroissiales, au mugissement
automatique des petites cataractes dominicaines. D'ailleurs, il était
pauvre et, par conséquent, élagable.... Il vécut seul, dans le voisinage
d'un unique ami, à peine moins indigent, qui le sauva de la mort quinze
ou vingt fois.

Les dix années antérieures à sa _conversion_ avaient été faites à la
ressemblance de toutes les années d'adolescent pauvre, niais, timide,
ambitieux, mélancolique, misanthropique, épiphonémique et brutal. Mais
il avait apporté de sa province, en excédent de ce commun bagage, le
particulier viatique d'impuissance que j'ai dit plus haut. Ce
sempiternel rêveur ne pouvait voir les choses telles qu'elles étaient et
il n'y eut peut-être jamais un homme d'aussi peu de ressource et moins
ambidextre pour s'emparer du toupet de l'occasion.

Son auge unique, l'emploi de copiste qui avait été le prétexte et le
moyen de son embauchage pour la lutte parisienne, à laquelle il était si
merveilleusement impropre, il le perdit au bout de quelques mois. Son
chef de bureau, vieillard adipeux et favorable, mais plein de principes
et sans faiblesses, lui révéla, un jour, que l'administration ne le
payait pas pour ne rien faire et le mit tranquillement à la porte avec
une dignité incroyable.

Ce fut la misère classique et archiconnue, tant de fois explorée et
décrite. Le pauvre garçon n'était bon absolument à rien. Il était de ces
fruits sauvages, d'une âpreté terrible, que la cuisson même n'édulcore
pas et qui ont besoin de mûrir longtemps «sur la paille,» ainsi que
Balzac l'a judicieusement observé dans son âge mûr.

Il a fait plus tard ce calcul basé sur d'approximatives défalcations
qu'il avait passé, alors, huit années entières sur dix, sans prendre
aucune nourriture ni porter aucune sorte de vêtement!...

Successivement évincé de toutes les industries et de tous les trucs
suggérés par l'ambition de subsister, il se vit réduit à condescendre
aux plus linéamentaires expédients. Ramasseur diurne et noctambule
investigateur, il s'acharna faméliquement à la recherche de tout ce qui
peut être glané ou picoré, dans les mornes steppes de l'égoïsme
universel, par le besoin le plus fléchisseur, en vue d'apaiser
l'intestinale vocifération.

Forcé d'ajourner indéfiniment son éclosion littéraire, il enfouit sa
précieuse tête sous les décombres de ses illusions et s'en alla se
ronger le cœur dans les carrefours de l'indifférence.--Cette époque de
ténèbres a été le Moyen Age de mon ère, disait-il, au lendemain de sa
_renaissance_ chrétienne.

Les lettres, il est vrai, n'y perdaient pas grand chose. Cet esprit noué
comme un cep, condamné à se chercher et à s'attendre bien longtemps, ne
devait se développer, littérairement, que fort tard, sous un arrosage
emphytéotique de pleurs.

Les bibliothèques publiques étant devenues pour lui l'habituel refuge,
il y connut cet ami déjà mentionné, le seul qu'il ait jamais eu. C'était
un doux maniaque d'histoire ecclésiastique et de monographies
pontificales, âme sereine et peu croyante, en tout l'opposé de
Marchenoir.

Privé de fortune, comme il convient aux lapicides de l'érudition, ce
documentaire vivait besogneusement d'un grisâtre bulletin
bibliographique dans une grande revue. À ce titre, il voyait passer chez
lui le torrent des livres lancés sur le monde par la sottise ou la
vanité contemporaines.

Providentiellement, il y avait menace de déluge vers le temps où il
commença de s'intéresser à ce vagabond qui avait l'air de marcher dans
une gloire de misères et dont la physionomie douloureuse lui parut
extraordinaire.

Un jour donc, ému de compassion, il le fit dîner et l'emmena chez lui,
pour qu'il le débarrassât, disait-il, de ce monceau de brochures dont la
vente seule pouvait être utile. C'est à dater de ce bienheureux instant
que Marchenoir s'élança dans la carrière enviée d'_ami du critique_, la
seule que, durant une assez longue période, on lui ait vu exercer avec
avantage.

Mais, surtout, il eut un ami, enfin! «Un ami fidèle, _medicamentum vitæ
et immortalitatis_,» prononce mystérieusement le Saint Livre,--comme si
la véritable amitié pesait les milliards de mondes qu'il faut pour
contrebalancer la miette de pain transsubstantiée que ces expressions
rappellent!




XVI


La Femme n'apparut dans la vie de Marchenoir qu'à la fin de cette
première période, c'est-à-dire, après la guerre et après cette décisive
secousse d'âme qui l'avait subitement restitué au sentiment religieux
dont il portait en lui, dès son premier jour, les prédéterminations
ignorées.

Auparavant, il avait été chaste à la manière des prisonniers et des
matelots, lesquels ne voient ordinairement dans l'amour qu'une désirable
friction malpropre, en l'obscurité de coûteux repaires. Tantale stoïque
d'un festin d'ordures, il s'était résigné, comme il avait pu, à la
privation des inespérables immondices. D'un côté, le dénuement absolu,
de l'autre, la timidité la plus incroyable chez un tel violent, le
préservèrent plus efficacement que la religion même, quand elle
intervint pour lui amollir le cœur....

Les hauts penseurs qui décrètent professionnellement le balayage de
toute notion religieuse, ont cette amusante contradiction d'exiger que
les chrétiens dont la foi résiste à leurs récurages et à leur potasse
soient, au moins, des saints. Surtout, ils les veulent purs. Ils leur
disent des choses aussi robustes que ceci: Vous péchez, _donc_ vous êtes
des hypocrites; enthymême lacustre d'une autorité certaine sur les
palmes et les squames du marécage antireligieux.

Ce ne serait pas encore trop bête, s'il ne s'agissait ici pour l'âme
pensante, livrée aux Dévorants invisibles, que d'un combat très
difficile où l'héroïsme continuel fût de rigueur. Après tout, c'est une
politique judicieuse et barbue comme l'expérience même, d'empiler sur
les épaules d'autrui d'écrasants fardeaux qu'on ne voudrait pas
seulement remuer du bout des doigts.

Mais le sentiment religieux est une passion d'amour et voilà ce qu'ils
ne comprendront jamais, ces pédagogues de notre dernière enfance, quand
il pleuvrait des clefs de lumière pour leur ouvrir l'entendement!

Or, ce tison incendiaire, lancé tout à coup, du plus inaccessible des
sommets, dans le misérable torchis humain, au travers du chaume
défoncé,--il serait pourtant nécessaire d'en tenir compte, si l'on
voulait être raisonnable et juste, à la fin des fins!...

Marchenoir était, plus qu'aucun autre, une conquête de l'Amour et son
cœur avait été l'évangéliste de sa raison. Les châtiments et les
récompenses du prône, par lesquels on explique si bassement les plus
désintéressés transports, n'avaient été pour rien dans son exode
spirituel. Il s'était rué sur Dieu comme sur une proie, aussitôt que
Dieu s'était montré,--avec la rudimentaire spontanéité de l'instinct.

Alors, comme si sa destinée se fût accomplie à cet instant, une soudaine
et corrélative révélation s'était faite, en cet élu de la Douleur, de sa
propre puissance affective, jusqu'alors inconnue de lui-même, enveloppée
et flottante dans l'amnios.... Une surprenante avidité de tendresse
humaine fut l'accompagnement immédiat des surnaturelles appétences de ce
vierge cœur.

Du premier coup, sans avoir passé par le cloaque des intermédiaires
impressions cupidiques, il se trouva prêt pour la grande tribulation
passionnelle. Tout ce que la misère et les défiances d'un rétractile
orgueil avaient, jusque-là, comprimé, fit explosion: l'ignorance, les
niaises pudeurs, les crédulités jobardes, les lyriques éruptions, les
attendrissements dangereux, le besoin subit de se fendre l'âme du haut
en bas, au milieu même du hennissement sexuel, enfin, tout le déballage
coquebin d'un chérubinisme attardé et grandiloque. Éternelle
dilapidation des mêmes trésors pour aboutir à l'empyreume fatal de la
passion satisfaite!

Cet éphèbe de vingt-huit ans, sourcilleux et mal vêtu,--qui portait son
cœur comme un hanneton dans une lanterne et dont le redoutable esprit,
semblable à la fleur détonnante du cactus, commençait à peine à se
détirer sous ses membraneuses enveloppes,--était une proie trop facile
pour que de passantes curiosités libertines ne s'en emparassent pas.

Marchenoir fit de l'amour extatique dans des lits de boue, avec une
conscience dilacérée, en se vomissant lui-même,--à l'instar de ces
anachorètes pulvérulents de l'ancienne Égypte que l'aiguillon de la
chair contraignait parfois à venir secouer leurs carcasses mortifiées
dans d'impures villes et qui s'enfuyaient ensuite, gavés d'horreur.

Plus coupable encore, cet assidu relaps d'incontinence laissait mijoter
son vomissement de chien de la Bible, en prévision des lâches retours.
Écartelé à Dieu et aux femmes, navré du perpétuel fiasco des héroïques
puretés qu'il avait rêvées,--également incapable de s'asseoir dans un
granitique parti-pris de paillarder impavidement, et d'exterminer le
bouc intérieur qui renaissait jusque sous le couteau des holocaustes
pénitentiels, il se vit souffleter par l'imperturbable nature, juste
autant de fois qu'il avait prématurément espéré de la dompter.

Lâche pénitent, sans aucun doute, mais vergogneux et humilié. Il
avouait, du moins, sa détresse et ne cadenassait pas exclusivement son
ignominie dans le coffre-fort des confessionnaux et des tabernacles. Il
eût été difficile de rencontrer un fornicateur plus éloigné de
l'hypocrisie ou de la plus légère velléité de contentement de lui-même.

Il faut le redire, cet adolescent ne ressemblait à aucun autre. Il était
né pour le désespoir et le christianisme _dérangea_ sa vie, en le
remplissant,--si tard!--de l'afflictive famine d'amour, surajoutée à
l'autre famine. À moins d'un miracle que Dieu ne fit pas, comment cet
ébloui de la Face du Seigneur,--Icare mystique aux ailes
fondantes,--aurait-il pu échapper au vertige qui l'aspirait vers les
argileuses créatures conditionnées à cette Ressemblance?...

Il serait évidemment insensé d'espérer que des contemporains de M. Zola,
par exemple, auront la bonté de concéder ces prolégomènes enfantins de
la très rare grandeur morale qui va être racontée. La déliquescente
psychologie littéraire de cette fin de siècle n'acceptera pas non plus
que d'aussi peu perverses prémisses puissent jamais engendrer une
concluante délectation esthétique. Enfin et surtout, la porcine
congrégation des sycophantes de la libre pensée pourra s'accorder le
facile triomphe de contemner,--jusqu'au fientement vertical!--l'exacte
genèse de ce catholique ballotté par d'impures vagues au-dessus
d'absurdes abîmes.... Qu'importe!




XVII


Marchenoir pleurait auprès du corps de son père, lorsqu'il reçut à la
fois deux lettres de Paris: celle de Dulaurier et une autre de son ami
le bibliographe. Il ouvrit aussitôt cette dernière:

«Mon affligé, Voici cinq cents francs que j'ai pu réunir en tricotant
activement de mes deux jambes de derrière depuis ton départ, et que je
t'adresse avec une joie infinie. Pas de remerciements, surtout, n'est-ce
pas, tu sais si je les méprise?

«Cher cœur souffrant, ne te laisse pas dévorer par ton chagrin. Tu as
ton livre à faire. Tu as de grandes choses à dire à certaines âmes, à
qui personne ne parle plus. Relève-toi. Je n'ai pas d'autre parole de
consolation à t'offrir. Ton infortuné père, que tu n'as pas plus tué que
je n'ai tué le mien, a beaucoup plus besoin, à cette heure, de tes
_suffrages_ actifs que de tes larmes. Tu dois, ce me semble, comprendre
ce langage.

«Tu ne m'as pas écrit,--naturellement!--et je n'y comptais guère, malgré
ta promesse. Mais, en revanche, tu as écrit à Dulaurier pour lui
demander de l'argent, comme si je n'existais pas, moi! Je l'ai rencontré
aujourd'hui même, alors que j'étais en course précisément pour t'en
procurer, et il m'a tout appris.

«Tu es un traître, mon pauvre Caïn, et un imbécile par-dessus le marché.
Comment pouvais-tu espérer que ce fantoche de lettres, cet
Harpagon-Dandy, se porterait volontiers à te secourir? Est-ce que, par
hasard, tu tomberais dans le gâtisme définitif de supposer que cette
reliure, soi-disant pensante, de tous les lieux communs et de toutes les
inanités clichées, puisse être capable d'entrevoir seulement l'immense
honneur que tu lui fais en l'implorant? C'est par trop idiot et si tu
n'étais pas si malheureux, je t'assommerais d'injures.

«Il m'a joué tous les airs de sa mandoline, le misérable! Il s'est
attendri, comme toujours, sur tes chagrins, sur ta malchance littéraire,
etc. Puis, prenant mon silence pour une approbation de tout ce qu'il lui
plairait de me faire entendre, cet eunuque,--pour qui le _fanatisme_
consiste à dire _oui_ ou _non_ sur n'importe quoi,--a parlé, une fois de
plus, de ton intolérance si regrettable et de ton injuste rage de
dénigrement; il m'a donné sa parole d'honneur que tes absurdes principes
étaient incompatibles avec l'idée qu'on pouvait se faire d'une tête
sagement équilibrée et qu'ainsi tu n'arriverais jamais à rien. Au fond,
il te redoute terriblement et voudrait bien que tu restasses à
Périgueux.

«J'ai parfaitement senti qu'il tenait surtout à se justifier par avance
du soupçon de ladrerie. Il paraît qu'il a poussé le zèle de l'amitié
jusqu'à s'en aller demander pour toi l'aumône au docteur, qui s'est
fendu de quelques pièces de cent sous, à ce que j'ai pu comprendre. Ça
ne doit pas être gros. Une bien jolie pratique, celui-là encore!
J'espère bien que tu vas leur renvoyer immédiatement leur sale monnaie.

«Ce Dulaurier a eu un mouvement admirable:--Voulez-vous prendre ma
montre? m'a-t-il dit d'une voix mourante, vous la porteriez au
mont-de-piété et vous enverriez l'argent à ce malheureux.

«Moi, toujours silencieux, je regardais l'oignon monter et descendre
dans le gousset, puis finalement disparaître, comme un pauvre cœur qu'on
dédaigne. Cela tournait au Palais-Royal.

«Cette oblation grotesque me rappela, néanmoins, que l'heure galopait.
Je me hâtai de le féliciter sur son ruban rouge et sur le prix de cinq
mille francs qu'on vient de lui décerner, en le suppliant avec douceur
de vouloir bien épandre désormais sa protection sur quelques écrivains
supérieurs que je lui nommai, et que les récompenses n'atteignent
jamais. Il m'a regardé alors avec des yeux de merlan au gratin et s'est
immédiatement fait disparaître. J'espère que m'en voilà débarrassé pour
quelque temps.

«Maintenant, très cher, pleure à ton aise, tant que tu pourras, en une
seule fois, et quand ce sera bien fini, fais ce que je vais te dire.

«Va-t'en à la Grande Chartreuse et demande l'hospitalité pour un mois.
Je connais ces excellents religieux, confie-leur tes idées, tes projets,
ils te feront la vie douce et si tu sais leur plaire, ils ne te
laisseront pas revenir à Paris sans ressources. N'hésite pas, ne
délibère pas, je sais ce que je te dis. Je vais même écrire au Père
Général pour t'annoncer et te présenter. On te sinapisera le cœur sur
cette montagne et tu pourras ensuite reprendre la lutte avec une vigueur
nouvelle qui déconcertera plusieurs sages.

«Ne t'inquiète pas au sujet de ta Véronique. La bonne fille s'extermine
à prier pour toi dix-huit heures par jour. Tu peux te flatter d'être
aimé d'une bien extraordinaire façon. Sa hâte de te revoir est extrême,
mais elle comprend que je te donne un bon conseil en t'envoyant à la
Chartreuse.

«Rien à craindre pour le pot-au-feu. Je suis là et tu dois un peu me
connaître, n'est-ce pas? Je te serre dans mes bras.

«GEORGES LEVERDIER.»




XVIII


Ce Georges Leverdier, à peine connu dans le monde des lettres, était
bien, en réalité, le seul homme sur lequel Marchenoir pût compter.
L'avare destinée ne lui avait donné que cet ami et, encore, elle l'avait
choisi pauvre, comme pour empoisonner le bienfait.

Il faut l'expérience de la misère pour connaître l'affreuse dérision
d'un sentiment exquis frappé d'impuissance. La crucifiante blague
archaïque sur les consolations lambrissées et trimalcyonnes de l'amour
dans l'indigence, ne paraît pas une ironie moins insupportable quand il
s'agit de la simple amitié. C'est peut-être la plus énorme des douleurs,
et la plus suggestive de l'enfer, que cette nécessité quotidienne
d'éluder le réciproque secours qui s'achèterait quelquefois au prix de
la vie,--si l'infâme vie du Pauvre pouvait jamais avoir le poids d'une
rançon!

Leverdier, passionné pour Marchenoir, qu'il regardait comme un homme du
plus rare génie, et dont il s'honorait d'être l'_inventeur_, avait
réalisé des prodiges de dévouement. Il se comptait pour rien devant lui
et ne s'estimait qu'à la mesure des services qu'il pouvait lui rendre.

Il l'avait connu en 1869, il y avait déjà quatorze ans,--alors que la
supériorité hivernale de son étonnant ami ne donnait encore aucun signe
de maturité prochaine. Mais il l'avait fort bien démêlée sous la
gourmande frondaison de chimères et de préjugés qui en retardait le
développement. Il avait même, en horticulteur plein de diligence,
pratiqué, d'un sécateur tremblant, quelques émondages respectueux.

Marchenoir était un peu son œuvre. Naturellement froid et peu
enthousiaste pourtant, cet original critique avait livré son âme en
esclavage pour cette Galathée d'airain qui aurait lassé la ferveur d'un
Pygmalion moins intellectuel. Cette donation de tout son être avait été
jusqu'au célibat volontaire!--la piété de ce séide ne lui permettant pas
de reculer devant aucune immolation avantageuse pour son prophète.

Il est vrai que celui-ci lui avait à peu près sauvé la vie pendant la
guerre. Ils faisaient partie du même bataillon de francs-tireurs et,
dans l'effroyable sauve-qui-peut de la retraite du Mans, le chétif
Leverdier, épuisé de fatigue et tordu par le froid, serait peut-être
mort sur la neige, au milieu de l'indifférence universelle, si son
compagnon, doué d'une vigueur extraordinaire, ne l'eût porté dans ses
bras pendant plus de deux lieues et n'eût enfin réussi, par
supplications et menaces, à le faire admettre dans une charrette
quelconque dont il faillit égorger le conducteur.

Aussi, Leverdier ne pouvait s'absoudre de n'être pas millionnaire.
Volontiers, il s'accusait de sa pauvreté comme d'une trahison.

--Je déteste l'argent pour lui-même, disait-il, mais je devrais être un
sac d'écus sous la main de Marchenoir. J'aurais ainsi une excuse
plausible d'encombrer sa voie.

Et cependant, il n'était guère assuré d'un futur triomphe! Sa pensée,
fort enflammée quand elle se fixait sur son ami, redevenait
singulièrement lucide et froide quand il l'abaissait sur le public
contemporain. L'espérance d'un avenir moins sombre était chez lui en
raison inverse de la hauteur de génie qu'il supposait et ce calcul
n'allait pas sans déchirement.

Marchenoir, son aîné de quelques mois, venait d'entrer dans sa quarante
et unième année, il avait publié déjà deux livres jugés de premier ordre
et la gloire aux mains pleines d'or ne venait pas. Elle se prostituait
dans les pissotières du journalisme.

Leverdier avait fait des démarches inouïes auprès des directeurs et
rédacteurs en chef qui se refusèrent toujours au lancement d'un écrivain
dont l'indépendance révoltait leur abjection. Celui-ci, d'ailleurs, ne
leur avait jamais caché son absolu dégoût. Littéralement, il les
déféquait. Il laissait agir son fidèle esclave pour qu'on ne lui
reprochât pas de refuser absolument de s'aider lui-même, mais il se
serait fait couper tous les membres avec des cisailles de tondeur de
jument et scier entre deux planches à bouteilles longtemps savonnées,
par un maniaque centenaire ivre depuis trois jours, avant de consentir à
une démarche personnelle en vue de recueillir, de leurs nidoreuses
mains, un quartier de cette charogne archi-putréfiée dont ils sont les
souteneurs et qu'ils vendent pour de la vraie gloire!

On ne pouvait raisonnablement pronostiquer un succès beaucoup plus
éclatant à la nouvelle œuvre qui se préparait. Marchenoir allait
toujours s'exaspérant dans sa forme déchaînée, qui rappelait l'invective
surhumaine des sacrés Prophètes. Il se faisait de plus en plus
torrentiel et rompeur de digues.

Leverdier qui l'admirait précisément à cause de cela, ne pouvait,
cependant, se dissimuler, qu'on allait ainsi à d'inévitables
catastrophes. Il avait fini par en prendre son parti et s'était fait le
résigné pilote de la tempête et du désespoir.




XIX


La munificence de Leverdier consterna Marchenoir sans le surprendre.
Depuis longtemps, il était habitué à ces merveilles de dévouement qui le
bourrelaient d'inquiétude. Il ne s'était pas adressé à lui, le sachant
fort gêné et capable, néanmoins, de s'écorcher vif et de se tanner sa
propre peau, s'il eût fallu, pour lui procurer un peu d'argent. Quoique
l'égoïsme affectueux et l'élégante sordidité de Dulaurier lui fussent
parfaitement connus, il avait espéré que, pour cette fois du moins, il
n'oserait se dérober et que l'exceptionnelle monstruosité d'un tel refus
l'épouvanterait par ses conséquences possibles. Il n'avait pas prévu le
truc du docteur.

Il mit, un moment, les deux lettres sur le visage du mort, comme pour le
faire juge, puis il alla s'occuper des préparatifs funèbres, non sans
avoir cacheté avec soin, sous une vierge enveloppe, le billet de cent
francs de Dulaurier qu'il lui renvoya, le soir même, sans un seul mot.

Il avait terriblement besoin d'une impression qui le protégeât contre
les dévorements de sa pensée, et le message de son ami lui fut, de
toutes manières, une délivrance.

Son père était mort sans le reconnaître, ou, ce qui revenait au même,
sans témoigner, par aucun signe, qu'il le reconnût. Le silence de
plusieurs années de séparation et de mécontentement n'avait pas été
interrompu, même à ce suprême instant. Les deux dernières heures de
l'agonie, il les avait passées auprès du moribond, agenouillé, pénitent,
plein de prières, portant son cœur,--comme un calice,--dans ses mains
tremblantes, pour qu'une parole, un regard ou seulement un geste de
pardon y tombât. Le mystère de la mort était entré, sans prendre
conseil, et s'était assis entre eux sur son trône d'énigmes ...

Cette reine de Saba qui pérambule sans cesse avec ses effrayants trésors
de devinailles, Marchenoir la connaissait bien! Il l'avait appelée en de
néfastes heures, et elle était venue frapper à côté de lui,--tellement
près qu'il en avait odoré le souffle et bu la sueur. Il lui en était
resté comme un goût de pourriture et des crevasses au cœur!...

Mais, cette fois, il lui semblait avoir été mieux atteint. Il se
découvrait une palpitation filiale ignorée et cet arrachement nouveau,
après tant d'autres, lui parut une lésion énorme, hors de proportion
avec le reliquat d'énergie qu'on lui laissait pour le supporter.

Un moment, il oublia tout, les deux êtres dont il était aimé, les vastes
projets de son esprit, le cadavre même qui bleuissait sous son regard,
une glaçante rafale d'isolement vint tournoyer dans cette chambre
mortuaire embrumée de crainte, il se sentit «unique et pauvre,» ainsi
qu'il est écrit du Sabaoth terrible, et il sanglota sur lui-même, comme
un enfant abandonné dans les ténèbres.

Mais, bientôt, l'épine de révolte aux noires fleurs, dont il s'était
transpercé de sa propre main, renouvela ses élancements.--Pourquoi une
vie si dure? Pourquoi cette aridité invincible de l'humus social autour
d'un malheureux homme? Pourquoi ces dons de l'esprit, si semblables à
d'efficaces malédictions, qui ne semblaient lui avoir été départis que
pour le torturer? Pourquoi, surtout, ce piège à peu près inévitable, de
ses facultés rationnelles en conflit perpétuellement inégal avec ses
facultés affectives?...

Tout ce qu'il avait entrepris pour la gloire de la vérité ou le
réconfort de ses frères avait tourné à sa confusion et à son malheur.
Les entraînements de sa chair, les avait-il assez infernalement expiés!
C'était fini, maintenant, tout cela, c'était très loin, c'était effacé
par toutes les canoniques pénitences qui raturent la coulpe du chrétien.
Le torrent d'immondices avait passé sans retour, mais le vase de la
mémoire avait gardé la lie la plus exquise d'anciennes douleurs, qui
avaient été presque sans mesure.

Deux cadavres de femmes, naguère lavés de ses larmes, lui paraissaient
étendus à droite et à gauche de celui de son père, et un quatrième, cent
fois plus lamentable,--celui d'un enfant,--gisait à leurs pieds.

De ces deux femmes qu'il avait adorées jusqu'à la démence et dont il
avait accompli le miracle de se faire aimer exclusivement, la première,
arrachée à une étable de prostitution, était morte phthisique,--après
deux ans de misère partagée,--dans un lit d'hôpital où le malheureux,
n'ayant plus un sou, avait dû la faire transporter. Administrativement
avisé du décès et voulant, au moins, donner une sépulture à la pauvre
fille, il avait avalé, en l'absence momentanée de son ami, des vagues de
boue pour trouver les quelques francs du convoi des pauvres, et il était
arrivé une minute à peine avant l'expiration du délai réglementaire.

Ce déplorable corps nu, jeté sur la dalle de l'amphithéâtre, éventré par
l'autopsie, environné d'irrévélables détritus, suintant déjà les
affreuses liqueurs du charnier, avait commencé, pour ce contemplatif
dévasté, la dangereuse pédagogie de l'Abyme!




XX


L'aventure de la seconde morte n'avait pas été moins tragique. Celle-ci,
Marchenoir ne l'avait pas épousée sur un grabat de déjections, dans le
gueulement d'épithalame d'une porcherie d'ivrognes en rut.

C'était une de ces pauvresses d'esprit de la débauche,--à casser les
bras à la Justice!--une de ces irresponsables chasseresses,
ordinairement bredouilles, du Rognon pensant, sommelières sans vocation,
inhabiles à soutirer la futaille humaine.

Il l'avait trouvée une nuit, dans la rue, désolée et sans asile. Son
histoire, infiniment vulgaire, était la navrante histoire de cent mille
autres. Séduite par un drôle sans visage que d'incrustables espaces
avaient presque aussitôt englouti, chassée de sa pudibonde famille et
ballottée, comme une épave, elle était tombée sous la domination absolue
d'un de ces sinistres voyous naufrageurs, moitié souteneurs et moitié
mouchards, qui monopolisent à leur profit la camelotte de l'innocence.

Forcée, depuis des mois, de transmuer sa chair en victuaille de luxure,
sous la menace quotidienne d'épouvantables volées, la malheureuse,
décidément inapte, mourante d'horreur et n'osant plus réintégrer
l'horrible caverne, accepta sans hésitation les offres de service de
Marchenoir, exceptionnellement galionné de quelques pièces de cent sous.

Incapable d'abuser d'une pareille détresse et rempli d'évangéliques
intentions, celui-ci dormit sur une chaise plusieurs nuits de suite,
cachant dans sa chambre et dans son lit cette désirable créature qui
tremblait à la seule pensée de sortir. Il fallut devenir amoureux et le
devenir passionnément. Le fragile chrétien interrompit, à la fin, ses
dormitations cathédrales et une grossesse imprévue récompensa bientôt sa
ferveur.

Il gagnait alors un peu d'argent, aux Archives de l'État, comme
harponneur de documents onctueux, pour le compte d'un fabricant d'huile
de baleine historique de l'Institut. Cette énorme aggravation de sa
misère ne l'épouvanta pas. Praticien du concubinage héroïque, la
circonstance d'un enfant à naître, loin de le troubler, lui parut un
bénissable surcroît providentiel de tribulations.

Un soir, la grossesse étant déjà fort avancée, on rapporta chez lui sa
maîtresse à moitié morte et l'enfant naissant. La mère étant tombée sur
son ancien éditeur, avait été rouée de coups et sauvagement piétinée, au
conspect d'un troupeau de boutiquiers dont pas un seul n'intervint.
L'infortunée expira dans la nuit, après avoir accouché avant terme,
laissant au seul ami qu'elle eût jamais rencontré, le souvenir
crucifiant de la plus délicieusement naïve des tendresses.

Fauvement, il se jeta à son fils. Dans cette âme d'ancêtre, altérée de
dilection, le sentiment paternel éclata comme un incendie.

Ce fut une nouvelle sorte de délire, fait de toutes les agitations
précordiales du passé et de toutes les antérieures tempêtes, un epitomé
sublime de toutes les procellaires véhémences de la passion, enfin
clarifiée, spiritualisée, concentrée et dardée uniquement sur le berceau
de cet enfantelet débile.

Redoutant les meurtrières abominations des nourriceries lointaines, il
voulut le garder auprès de lui et, à force d'amoureuse énergie, parvint
à le faire vivre jusqu'à l'âge de cinq ans. Ce que cela lui coûta,
lui-même n'aurait pu le dire! Mais il voulut être heureux de souffrir et
se fit une volupté de râler toutes les agonies. Pour son enfant, il
aurait accepté de cheminer dans une voie lactée de douleurs!

Lorsqu'après avoir fait n'importe lequel des quinze ou vingt métiers
humiliants que la nécessité lui suggéra, il venait le reconquérir chez
une vieille voisine qui le gardait en son absence, c'était un cri et une
extase!...

Il prenait ce petit être comme Hercule dut prendre le grand Antée, fils
de la terre, avec des bras enveloppeurs que l'écroulement des cieux
n'aurait pu désenlacer. Il l'emportait dans sa chambre, comme un
ravisseur, et le roulait éperdument dans son sein. C'étaient des baisers
de folie, des balbutiements, des cataractes de pleurs. Il sortait, de
lui de si pénétrants effluves d'amour que l'enfant ne sentait aucun
effroi de toutes ces furies et ne tremblait que du tremblement de
douceur de ces bras terribles!

Voyant son père toujours en larmes, il lui essuyait les yeux du bout de
ses faibles doigts, trop pâles.--Pauvre petit père, ne pleure pas, tu
sais bien que ton petit André ne veut pas mourir sans ta permission, lui
disait-il, la _dernière fois_ qu'ils se virent, avec une précoce et
surprenante lumière de pitié dans les deux lampes sépulcrales de ses
vastes yeux d'enfant marqué pour la mort.

Cette frêle créature devait normalement expirer bientôt sur le cœur du
malheureux homme qui ne pouvait pas être le thaumaturge qu'il aurait
fallu pour l'empêcher de mourir. Même cette redoutable consolation ne
lui fut pas accordée! La destinée, jusqu'alors simplement impitoyable,
se manifesta soudain si noirement atroce, si démoniaquement hideuse, que
le hurlement identique d'une éternité de damnation put être défié
d'exprimer la touffeur de désespoir d'un plus hermétique enfer!

Comment la chose arriva-t-elle exactement? ce réprouvé ne parvint jamais
à le savoir. Après trois jours d'une disparition que personne ne put
expliquer, le corps du pauvre petit fut découvert par Leverdier, à la
Morgue, entre un noyé et une assommée qui ressemblait vaguement à sa
mère. Il fut établi que le _sujet_ était mort d'inanition.

Comment et pourquoi? Questions sans réponse, mystère insoluble que rien
ne put éclaircir ...

Ce fut le bon Leverdier qui passa de jolis instants! Marchenoir eut
quinze jours de frénésie admirablement caractérisée. Il fallut
l'intervention du commissaire de police pour l'enterrement et huit
paires de robustes bras pour lui arracher le corps de son fils. Il ne se
retrouva lui-même qu'au bout de deux mois d'une sorte de fièvre
turbulente, son organisme puissant ayant vaincu,--pour lui seul,
hélas!--la mort jugée presque inévitable, une demi-douzaine de fois.




XXI


On conçoit maintenant, ce que pouvaient être les idées et les sentiments
de Marchenoir, veillant le cadavre de son père qu'il s'accusait d'avoir
fait mourir. Le retour spectral de ses propres songes de béatitude
paternelle éclairait d'une lumière fantastiquement désolée,--à la
manière d'une lune déclinante et rasant le niveau des eaux,--la
vengeresse coalition de ses remords. Les remontrances expiatrices de son
passé lui faisaient, une fois de plus, indéniablement manifeste,
l'inoxydable équité des glaives dans les cœurs qui sont à point pour
être transpercés.

C'était vrai, cependant, que pour lui, les glaives avaient été jugés par
trop nobles. Ce qu'il avait enduré, c'était une transfixion de pilotis,
enfoncés à coups de marteaux qui pesaient le monde, avec cent mille
hommes au cabestan!

Mais, en cet instant de méditative rétrogradation de sa conscience,
envahi du grandiose quasi divin de la paternité et mesurant à ses
souffrances personnelles les présumables souffrances du mort, il se
persuadait qu'une Justice incapable d'erreur s'était exercée, ici et là,
comme toujours, dans d'irrépréhensibles arrêts; quoiqu'il se proclamât
sans intelligence pour en pénétrer les indéchiffrables considérants.
Étant arrivé par cette route à un complet attendrissement, les larmes
avaient redoublé dans le silence précaire de l'esprit et le facteur de
la poste avait dû présenter son registre ponctuel au plus beau milieu
d'une tempête de pleurs.

Dans son actuelle disposition à tout magnifier, la fidélité canine de
son ami lui parut immense, surhumaine, et, par un bonheur inouï, il ne
se trompait pas. Leverdier était véritablement unique. On pouvait croire
qu'il avait été créé spécialement pour cette besogne de se donner à un
être d'exception qui, sans lui, eût été tout à fait seul. Pour employer
une image extravagante et monstrueuse, ce dévouement était comme
l'appendice génital de la supériorité virile de Marchenoir, probablement
inféconde sans ce testicule providentiel!

Sa lettre lui fut donc un dictame, un électuaire, un rafraîchissement
céleste. Sans hésiter une seconde, il résolut d'accomplir le voyage que
lui conseillait un homme dont il avait eu tant d'occasions d'éprouver le
pratique discernement. D'ailleurs, cette retraite à la Grande Chartreuse
était, depuis longtemps, un de ses vœux et lui souriait étrangement.

Il était, certes, bien éloigné de la vocation cénobitique. Après la mort
de son enfant, il y avait deux ans, la pensée lui était venue d'essayer
de la Trappe et il avait été se faire tâter à la Maison-Dieu.
L'expérience, fort bien faite, avait donné un résultat surabondamment
négatif et on ne s'était pas gêné pour lui dire qu'une excessive
activité d'imagination s'opposait en lui à l'architecture de cet
acéphale rigide et pieux qu'on nomme un trappiste.

Mais quelques semaines de recueillement dans la mouvance plus
intellectuelle de saint Bruno lui paraissaient extrêmement désirables.
Il pourrait, dans la paix sédative de ce désert, vérifier à l'aise
certaines inductions métaphysiques encore insuffisamment élaborées, pour
un livre qu'il avait entrepris dans les âffres écartelantes de son
existence de Paris. Surtout, il appuierait son âme exténuée à ce rouvre
monastique du silence et de la prière qui lui communiquerait, sans
doute, quelque chose de sa tranquille vigueur.

Du côté de cette femme que Leverdier nommait Véronique et qui n'était
pas la maîtresse de Marchenoir, quoiqu'elle vécût avec lui et par lui,
la sollicitude pélicane de son mamelouck le délivrait de tout rongeur
souci, au sujet de la subsistance quotidienne, aussi longtemps que
durerait sa départie. Il y avait là une histoire aussi simple que peu
vraisemblable.

Véronique Cheminot, célèbre, naguères, au quartier latin sous le nom
expressif de la _Ventouse_, était une splendide goujate que dix années,
au moins, de prostitution sur vingt-cinq n'avaient pu flétrir. Et Dieu
sait pourtant l'effroyable périple de ce paquebot de turpitudes!

Née dans un port breton, d'une ribaude à matelots malencontreusement
fruitée par un cosmopolite inconnu, nourrie, on ne savait comment, dans
cet égout, polluée dès son enfance, putréfiée à dix ans, vendue par sa
mère à quinze, on l'avait vue se débiter dans toutes les halles à
poisson de la luxure, se détailler à la main sur tous les comptoirs de
stupre, pendre à tous les crocs de la grande triperie du libertinage.

Le boulevard Saint-Michel l'avait assez connue, cette rousse audacieuse
qui avait l'air de porter sur sa tête tous les incendies qu'elle
allumait dans les reins juvéniles des écoles!

Elle ne passait pas généralement pour une _bonne fille_. Quoiqu'elle eût
fait d'étranges coups de tête pour des hommes qu'elle prétendait avoir
aimés, cette avide guerrière se livrait à de terrifiques déprédations
qui la rendaient infiniment redoutable aux familles. À l'exception de
quelques rares et singuliers caprices qui lui faisaient mettre parfois
dans son lit des vagabonds sans asile,--et qu'on expliquait inexactement
par la fangeuse nostalgie de sujétion particulière à ces
réfractaires,--ses caresses les plus authentiques étaient d'une vénalité
escaladante, qui montait jusqu'au lyrisme. Elle avait gardé cette
ingénuité de croire fermement que les hommes qui la désiraient étaient
tous des apoplectiques d'argent qu'aucune saignée ne pouvait jamais
anémier.

Sa cupidité fort à craindre n'était pourtant pas hideuse. Elle vidait
facilement son porte-monnaie dans la main de ses camarades moins
achalandées et, quelquefois même, ne se refusait pas la fantaisie
d'inviter brusquement le premier mendiant guenilleux qu'on rencontrait,
à l'inexprimable consternation du _type_, horripilé de ce convive et
menacé,--s'il aventurait un mot séditieux,--de l'apparition d'Adamastor.




XXII


Marchenoir avait été désigné pour retirer ce Maëlstrom de la
circulation. Il n'y pensait guère, pourtant, quand la chose lui arriva.
Il commençait à peine à se remettre et à se radouber de l'énorme
tourmente de cœur qui vient d'être racontée. Il ne se sentait nullement
disposé à recommencer ces sauvetages, ces rédemptions de captives qui
lui avaient coûté si cher et qui avaient été si nombreux en une dizaine
d'années, quoique les deux plus considérables seulement aient dû être
mentionnés, à cause de leur durée et du tragique de leur dénouement.

D'ailleurs, une grande révolution s'était faite en lui, fort antérieure
à la récente catastrophe. Il vivait dans la continence la plus ascétique
et les sophismes de la chair n'avaient plus aucune part aux
déterminations victorieuses de sa volonté. Parvenu enfin à la plénitude
de sa force intellectuelle et physiologique, il était, de tous les
hommes, le plus tendre et le plus inséductible.

Aucune circonstance dramatique ne signala le commencement de ses
relations avec la Ventouse. Ayant cessé, depuis Leverdier, le famélique
vagabondage de ses débuts, gagnant à peu près sa vie et, aussi, souvent
celle des autres, par diverses industries dont la littérature était la
moins lucrative, connu déjà par des scandales de journaux et même un peu
célèbre, ce sombre individu, si différent de tout le monde et qui ne
parlait jamais à personne, intrigua fortement la bohémienne qui le
voyait habituellement déjeuner à quelques pas d'elle, dans un petit
restaurant du carrefour de l'Observatoire. Ce fut à un point qu'elle
prit des informations et rêva d'exercer sur lui son ascendant.

Le manège de circonvallation fut banal, comme il convenait, et tout à
fait indigne de la majesté de l'histoire. Elle obtint ceci que
Marchenoir, très doux sous son masque de fanatique, répondit, sans même
fixer les yeux sur elle, aux remarques saugrenues qu'elle supposait
grosses d'une conversation, par d'inanimés monosyllabes qu'on aurait
crus péniblement tirés à la poulie du fond d'un puits de silence.

Exaspérée de ce médiocre résultat, elle lui dit un jour:

--Monsieur Marchenoir, j'ai envie de vous et je vous désire, voulez-vous
coucher avec moi?

--Madame, répondit l'autre avec simplicité, vous tombez fort mal, je ne
couche jamais.

Et c'était vrai. Il travaillait jour et nuit avec furie et ne dormait
qu'un petit nombre d'heures dans un fauteuil, ce qui fut laconiquement
expliqué.

Cette rousse, très stupéfaite, entreprit alors le seul déballage nouveau
pour elle, des sages remontrances. Elle parla comme une mère prudente de
la nécessité d'une meilleure hygiène, de la longueur des jours et du
nécessaire repos des nuits, faites pour dormir, assurait-elle. Enfin,
elle crut discerner le besoin pour _un homme de pensée_ d'avoir
quelqu'un qui s'occupât de ses petites affaires, etc. Marchenoir paya
son déjeuner et ne revint plus.

Un mois après, rentrant chez lui par un minuit très froid, il la trouva
accroupie et grelottante sur le seuil de sa porte. Il ne demanda aucune
explication, la fit entrer dans sa chambre, alluma du feu, lui montra
son lit et se mit au travail. Pas un mot n'avait été prononcé.

Elle vint lui passer ses superbes bras autour du cou.

--Je t'aime, lui souffla-t-elle, je suis folle de toi. Je ne sais pas ce
que j'ai. Je ne voulais plus penser à ce caprice que j'avais eu de te
tenir dans mes bras, mais ce soir, je me serais traînée sur les genoux
pour venir ici. Je vois bien que tu n'es pas comme les autres et que tu
dois fièrement me mépriser. Tant pis, dis-moi ce que tu voudras, mais ne
me repousse pas.

Et l'impudique vaincue, craignant de déplaire par un baiser, se coula
par terre à ses pieds et fondit en larmes.

Marchenoir eut le frisson de la mort.--Ne sera-ce donc jamais fini?
pensa-t-il. Il se pencha et partageant l'épaisse chevelure de cette
Salamandre en _abîme_, ondée de flammes,--avec une douceur qui était
presque de la tendresse, il lui raconta sa pauvreté et son deuil
immense; il lui représenta, sans espoir d'être compris, l'impossibilité
de nouer ou de ficeler deux existences telles que les leurs et son
horreur, désormais insurmontable, de tout partage, aussi bien dans le
passé que dans l'avenir.

À ce mot de _partage_, la belle fille redressa la tête et, sans vouloir
se relever, croisant ses mains en suppliante sur les genoux du maître
qu'elle s'était choisi:

--Pardonnez-moi de vous aimer, dit-elle, d'une voix singulièrement
humble. Je sais que je ne vaux rien et que je ne mérite pas que vous
fassiez attention à moi. Mais il ne peut y avoir de partage. Vous m'avez
prise et je ne peux plus être qu'à vous, à vous seul. Les infamies de
mon passé, je me les reproche comme des infidélités que je vous aurais
faites. Vous êtes un homme religieux, vous ne refuserez pas de sauver
une malheureuse qui veut se repentir. Laissez-moi près de vous. Je ne
vous demande pas-même une caresse. Je vous servirai comme une pauvre
domestique, je travaillerai et je deviendrai peut-être une bonne
chrétienne pour vous ressembler un peu. Je vous en supplie, ayez pitié
de moi!

Jamais Marchenoir n'avait été si bien ajusté. Il ne se crut pas le droit
de renvoyer au marché cette esclave qui lui paraissait s'offrir encore
plus à son Dieu qu'à lui. Tous les dangers qui peuvent résulter pour un
catholique exact d'une si prochaine occasion habituelle de manquer de
continence, il les accepta, avec la certitude résignée de compromettre
et de surcharger abominablement sa vie.

Quelques jours après, il s'installait avec Véronique, rue des Fourneaux,
au fond de Vaugirard, dans un petit appartement d'ouvrier. Alors,
commença cette cohabitation tant calomniée de deux êtres absolument
chastes, à la fois si parfaitement unis et si profondément séparés. La
formidable machine à vanner les hommes qui s'était appelée la Ventouse,
devint, par miracle, une fille très pure et un encensoir toujours fumant
devant Dieu. Les pratiques religieuses, d'abord commencées en vue de
s'identifier avec l'homme qu'elle aimait, devinrent bientôt un besoin de
son amour, son amour même, transfiguré, transporté dans l'infini!




XXIII


Il y eut peu de monde à l'enterrement, les pauvres cercueils n'étant
pas, à Périgueux plus qu'ailleurs, convoyés par des multitudes. Il est
vrai que Marchenoir, ayant oublié jusqu'aux noms de la plupart de ses
concitoyens d'autrefois, s'était borné à faire insérer dans l'_Écho de
Vésone_ un entrefilet de convocation générale aux obsèques du défunt.
D'ailleurs, la Liturgie mortuaire de l'Église,--la plus grande chose
terrestre à ses yeux,--agissait sur tout son être, en cette
circonstance, avec une force inouïe et l'exiguité du bétail condolent ne
fut inaperçue que de lui.

Pour un pareil désenchanté de la vie, qui n'en connut jamais que les
plus atroces rigueurs, et qui semblait avoir été créé eunuque aux joies
de ce monde, il y avait dans l'appareil religieux de la mort une force
de vertige qui le confisquait tout entier avec un absolu despotisme.
C'était la seule majesté à laquelle ce révolté ne résistât pas. On
l'avait vu souvent suivre des enterrements d'inconnus et il fallait
qu'il fût bien pressé pour ne pas entrer dans une église lorsque le
seuil tendu de noir l'avertissait de quelque cérémonie funèbre. Combien
d'heures il avait passées dans les cimetières de Paris, à des distances
infinies du vacarme social, déchiffrant les vieilles tombes et les
surannées épitaphes des adolescents en poussière, dont les contemporains
étaient aujourd'hui des ancêtres et dont personne au monde ne se
souvenait plus!

Aux yeux de ce contempteur universel, la Mort était vraiment la seule
souveraine qui eût le pouvoir d'ennoblir pour de bon la fripouille
humaine. Les médiocres les plus abjects lui devenaient augustes aussitôt
qu'ils commençaient à pourrir. La charogne du plus immonde bourgeois se
calant et se cantonnant dans sa bière pour une sereine déliquescence,
lui paraissait un témoignage surprenant de l'originelle dignité de
l'homme.

Cette irraisonnée induction, venant à refluer intérieurement sur le
plexus syllogistique de son esprit, Marchenoir avait toujours été rempli
de conjectures devant tous les signes funèbres. Sans doute, les oracles
de la foi touchant les fins dernières et l'ultime rétribution de
l'animal responsable, suffisaient à ce croyant. Mais le visionnaire qui
était au fond du croyant avait de bien autres exigences, que Dieu seul,
sans doute, eût été capable de satisfaire.

Précisément, ce mot d'exigence le faisait bondir. Lui que la mort avait
tant déchiré, il se raidissait, en des transports de rage, contre la
rhétorique de résignation, qui nomme _repos_ ou _sommeil_, la
liquéfaction des yeux et le rongement des mains de l'être aimé, et le
grouillement d'helminthes de sa bouche, et tous les viols inexprimables
de la matière sur cette argile si vainement spiritualisée! Il trouvait
que l'exigence n'était vraiment pas du côté d'un homme à qui on prenait
sa femme ou son enfant, pour en faire, il ne savait quoi, et qu'on
priait d'attendre jusqu'à la consommation des siècles!

Si ce n'était pas là une dérision à faire crouler les étoiles, c'était
terriblement demander en échange de dons si précaires! Même en sachant
tout, ce serait intolérable, et la vérité, c'est qu'on ne sait rien,
absolument rien, sinon ce que le christianisme a voulu nous dire.

Mais quoi! c'est un atome d'espérance pour contrepeser un mont de
terreurs! La religion seule donne la certitude de l'immortalité, mais
c'est au prix de l'enfer _possible_, de la défiguration sans retour, du
monstre éternel!

Cette pauvre créature qu'il pleure, ce misérable, et qu'il appelle en de
désolées clameurs du fond de ses nuits,--qui fut son paradis terrestre,
son arbre de vie, son rafraîchissement, sa lumière et sa paix dans ses
combats,--qu'il n'aille pas s'imaginer, au moins, qu'il lui suffise de
l'avoir vu mourir et d'avoir livré le déplorable corps aux dévorants
hideux qui sont sous la terre. Si son âme est profonde, tout cela n'est
que le commencement des douleurs.

Il y a,--qu'il ne l'oublie pas!--le ciel et l'enfer, c'est-à-dire une
chance de béatitude contre dix-sept cent mille de malédiction et de
hurlements sempiternels, ainsi que l'enseigne Monsieur Saint Thomas
d'Aquin, dont le Bon Pasteur ne paraît pas avoir prévu les doctrines!

Les irrésistibles entraînements de cœur qui jetèrent dans ses bras
l'infortunée, les caresses presque chastes, mais non permises, qui lui
faisaient oublier, un instant, l'abomination de sa misère,--pendant
qu'il s'attendrit confortablement sous les marronniers en fleur,--elle
est probablement en train de les expier d'une façon qu'on ne pourrait
pas, sans crever de rire, le voir entreprendre de conjecturer.

C'est toute la puissance divine qui est en armes pour supplicier cette
douce fillette qui buvait les pleurs de ses yeux et qui se mettait à
genoux pour laver ses pieds en sang, quand il avait trop marché pour sa
rédemption. C'est maintenant contre elle toute une armée de Xerxès
d'épouvantements. La plus intime essence du feu sera tirée de l'actif
noyau des astres les plus énormes, pour une inconcevable flagrance de
tortures qui n'auront _jamais_ de fin. Cette affreuseté de la
putréfaction sépulcrale qui est à faire se cabrer les cavalcades de
l'Apocalypse,--ah! ce n'est rien, c'est la beauté même, comparée à
l'infamation surnaturelle de l'image de Dieu dans ce brûlant
pourrissoir!...

Le désolé catholique avait eu souvent de ces pensées qui le roulaient
par terre, rugissant, épileptique, écumant d'horreur.--Dix mille ans de
séparation, criait-il, je le veux bien, mais au moins, que je sache où
ils sont ceux que j'ai aimés!

Obsécration insensée d'une âme ardente! Il aurait tout accepté, le
diadème de crapauds, le mouvant collier de reptiles, les yeux de feu
luisant au fond des arcades de vermine, les bras visqueux, tuméfiés,
pompés par les limaces ou les araignées, et l'épouvantable ventre plein
d'antennes et d'ondulements,--enfin des apparitions à le tuer sur
place,--s'il eût été possible d'apprendre quelque chose au prix de cette
monstrueuse profanation de ses souvenirs!

Et, maintenant, au bord de la fosse où, le prêtre étant parti, les
pelletées de terre tombaient comme des pelletées de siècles sur le
nouveau stagiaire de l'éternité, il ne trouvait, en fin de compte,
d'autre refuge que la Prière. Cette âme lassée ne s'épuisait plus en
sursauts et en convulsions inutiles. Catholique étonnamment fidèle, il
s'arrangeait pour retenir le dogme tridentin de l'enfer interminable, en
écartant l'_irrévocabilité_ de la damnation. Il avait trouvé le moyen de
mettre debout et de donner le souffle de vie à cette antinomie parfaite
qui ressemblait tant à une contradiction dans les termes, quoiqu'elle
devînt une opinion singulièrement plausible quand il l'expliquait. Mais
la prière seule lui était vraiment bienfaisante,--l'infinie simplicité
de la prière par laquelle une vie puissante et cachée sourdait tout au
fond de lui, par-dessous les plus ignorés abîmes de sa pensée ...

Il resta longtemps à genoux, si longtemps que les fossoyeurs achevèrent
leur besogne et, pleins d'étonnement, l'avertirent qu'on allait fermer
la porte du cimetière. Il eut une satisfaction à s'en aller seul, ayant
fort redouté les crocodiles du sympathique regret. Son départ de
Périgueux était fixé pour le lendemain et il se proposait de ne voir
personne. Il rentra donc immédiatement, se fit apporter une nourriture
quelconque et passa une partie de la nuit à écrire la lettre suivante à
son ami Leverdier.




XXIV


«J'ai reçu ton argent, mon fidèle, mon unique Georges. Je ferai ce que
tu me conseilles de faire, comme si c'était la Troisième Personne divine
qui eût parlé, et voilà tout mon remerciement. J'arrive du cimetière et
je pars demain pour la Grande Chartreuse.

«Je t'écris afin de me reposer en toi des émotions de ces derniers
jours. Elles ont été grandes et terribles. Une virginité de cœur m'a été
refaite, je pense, tout exprès pour que je visse expirer mon père que je
ne croyais, certes pas, aimer tant que cela. Tu sais combien peu de
place il avait voulu garder dans ma vie. Nous nous étions endurcis l'un
contre l'autre, depuis longtemps, et je n'attendais rien de plus que
cette obscure trépidation que donne à des mortels la vision immédiate et
sensible de la mort. Il s'est trouvé qu'il m'a fallu prendre une hache
et trancher des câbles pour échapper à ce trépassé qu'on portait en
terre ...

Je suis saturé, noyé de tristesse, mon ami, ce qui ne me change guère,
tu en conviendras, mais la grande crise est passée et le voyage de
demain m'apparaît comme une de ces aubes glacées et apaisantes que je
voyais poindre, il y a deux ans, du fond de mon lit de fiévreux, après
une nuit de fantômes. Ils encombrent désormais ma vie, les fantômes! ils
m'environnent, ils me pressent comme une multitude, et les plus à
redouter, hélas! ce sont encore les innocents et les très pâles qui me
regardent avec des yeux de pitié et qui ne me font pas de reproches!

«Je viens de parcourir, en gémissant, cette pauvre maison de mon père où
je suis né, où j'ai été élevé et qu'il va falloir vendre pour payer
d'anciennes dettes, ainsi qu'on me l'a expliqué. La mélancolique
sonorité de ces chambres vides, plafonnées, pour mon imagination, de
tant de souvenirs anciens, a retenti profondément en moi. Il m'a semblé
que j'errais dans mon âme, déserte à jamais.

«Pardonne-moi, mon bon Georges, ce dernier mot. Je crois que je ne
pourrai jamais dire exactement ce que tu es pour le sombre Marchenoir.
J'ai eu un frère aîné mort très jeune, dans la même année que ma mère.
Tout à l'heure, j'ai retrouvé des objets enfantins qui lui ont
appartenu. Je t'en ai déjà parlé. Il s'appelait Abel et c'est, sans
doute, ce qui détermina mon père à m'accoutrer de ce nom de Caïn dont je
suis si fier. Je l'aurais peut-être aimé beaucoup s'il avait pu vivre,
mais je ne me le représente pas comme toi et je ne te nommerais pas
volontiers mon frère.

«Tu es autre chose, un peu plus ou un peu moins, je ne sais au juste. Tu
es mon gardien et mon toit, mon holocauste et mon équilibre, tu es le
chien sur mon seuil, je ne sais pas plus ce que tu es, que je ne sais ce
que je suis moi-même. Mais, quand nous serons morts à notre tour, si
Dieu veut faire quelque chose de nos poussières, il faudra qu'il les
repétrisse ensemble, cet architecte, et qu'il y regarde à trois fois
avant d'employer l'étrange ciment qui lui collera ses mains de lumière!

«Tu as sans doute raison de me reprocher d'avoir écrit à Dulaurier et
j'ai raison aussi, très probablement, de l'avoir fait. Il a jugé
convenable de me répondre par une lettre qui le déshonore. N'est-ce pas
là un beau résultat? Tout ce que tu m'écris de lui, il a pris la peine
de me l'écrire lui-même. Le pauvre garçon, c'est à peine s'il se cache
de la terreur que je lui inspire.

«Franchement, j'avais cru que ce sentiment bien connu de moi, à défaut
de magnanimité, vaincrait son avarice et le déterminerait à me rendre le
facile service que je lui demandais. Il a eu la bonté de me conseiller
la _fosse commune_, en me rappelant à l'humilité chrétienne. Pour être
si imprudent, il faut qu'il me croie tout à fait vaincu, autrement ce
serait par trop bête d'outrager un homme dont la mémoire est fidèle et
qui a une plume pour se venger!

«Quant au docteur, je ne l'avais pas prévu dans cette affaire. Ah! ils
sont dignes de s'estimer et de se chérir, ces négriers de l'amitié qui
m'ont jeté par-dessus bord à l'heure de prendre chasse, et qui
mettraient à mes pieds les trésors de leur dévouement si j'obtenais un
succès qui me rendît formidable! Avec quelle joie je leur ai renvoyé
leur argent, tu le devines sans peine.

«Mais laissons cela. J'ai reçu la visite du notaire de la famille. Je
lui suppose d'autres clients, car il est gras et luisant comme un lion
de mer. Cet authentique personnage m'apportait d'infinies explications
auxquelles je n'ai rien compris, sinon que mon père, vivant uniquement
d'une pension de retraite, ne laisse absolument que sa maison et le
mobilier, l'un et l'autre de peu de valeur, ce que je savais aussi bien
que lui. Mais il m'a révélé certaines dettes que j'ignorais. Il faut
tout vendre et l'acquéreur est déjà trouvé, paraît-il. J'ai même cru
démêler que je pouvais bien n'en être séparé que de l'envergure d'un
large soufflet. N'importe, j'ai signé ce qu'il a fallu, le drôle ayant
tout préparé d'avance. Les pauvres n'ont pas droit à un foyer, ils n'ont
droit à rien, je le sais, et je me suis cerclé le cœur avec le meilleur
métal de ma volonté pour signer plus ferme.

«On me fait espérer un reliquat de quelques centaines de francs qui me
seront envoyés, le tripotage consommé. Ce sera mon héritage. Si ton
général des Chartreux veut me gratifier de son côté, il m'en coûtera peu
de recevoir l'aumône de sa main. Nous pourrons, alors, faire
l'acquisition d'un nouveau cheval de bataille pour la revanche ou pour
la mort. J'ai le pressentiment que ce sera plutôt la mort et je crois
vraiment qu'il me faudrait la bénir, car je commence à furieusement me
lasser de jouer les Tantales de la justice!

«Dis à ma chère Marie l'Égyptienne qu'elle continue de prier pour moi
dans le désert de notre aride logement. Elle ne pourrait rien faire qui
me fût plus utile. Tu ne comprends pas trop bien tout cela, toi, mon
pauvre séide. Tu ne sais que souffrir et te sacrifier pour mon service,
comme si j'étais un Manitou de première grandeur, et la merveille sans
rivale de cette fille consumée de l'amour mystique, est presque
entièrement perdue pour toi. Tous les prodiges de l'Exode d'Égypte se
sont accomplis en vain, sous tes yeux, en la personne de cette échappée
à l'ergastule des adorateurs de chats et des mangeurs de vomissements à
l'ognon de la Luxure.

«Pour moi, je grandis chaque jour dans l'admiration et je m'estime
infiniment honoré d'avoir été choisi pour récupérer cette drachme
perdue, cette perle évangélique flairée et contaminée par le groin de
tant de pourceaux.

«Il est étrange que je sois précisément l'homme qu'il fallait pour
rapprocher deux êtres si exceptionnels et si parfaitement dissemblables.
Dans votre émulation à me chérir, c'est toi, l'homme de glace, qui me
brûles et c'est elle, l'incendiée, qui me tempère. Tu ne te rassasies
jamais de ce que tu nommes mes audaces et elle tremble parfois de ce
qu'elle appelle naïvement _mes justices_. En même temps, vous vous
reprochez l'un à l'autre de m'exaspérer. Chers et uniques témoins de mes
tribulations les plus cachées, vous êtes bien inouïs tous les deux et
nous faisons, à nous trois, un assemblage bien surprenant!

«Aujourd'hui, tu m'envoies à la Chartreuse du même air d'oracle que tu
voulus, autrefois, me détourner d'aller à la Trappe. Seulement, cette
fois, je t'obéis sans discussion et même avec autant d'allégresse qu'il
est possible. Tel est le progrès de ton génie.

«Tu te portes garant de la roborative et intelligente hospitalité des
Chartreux. Je le crois volontiers. Cependant il est peu probable que
j'écrive beaucoup dans leur maison. Mais je ferai de l'ordre dans le
taudion de mes pensées et je ferai passer le fleuve de la méditation la
plus encaissée, au travers des écuries d'Augias de mon esprit.

«Quel livre pourrait être le mien, pourtant, si j'enfantais ce que j'ai
conçu! Mais quel accablant, quel formidable sujet! Le _Symbolisme de
l'histoire_, c'est-à-dire, l'hiérographie providentielle, enfin
déchiffrée dans le plus intérieur arcane des faits et dans la kabale des
dates, le sens _absolu_ de signes chroniques, tels que Pharsale,
Théodoric, Cromwel ou l'insurrection du 18 mars, par exemple, et
l'orthographe _conditionnelle_ de leurs infinies combinaisons! En
d'autres termes, le calque linéaire du plan divin rendu aussi sensible
que les délimitations géographiques d'un planisphère, avec tout un
système corollaire de conjecturales aperceptions dans l'avenir!!... Ah!
ce n'est pas encore ce livre qui me fera populaire, en supposant que je
puisse le réaliser!

«Je te quitte, mon ami, la fatigue m'écrase et l'heure galope avec
furie. J'ai hâte de fuir cette ville où je n'ai que des souvenirs de
douleur et des perspectives de dégoût. Or, j'ai beaucoup à brûler, avant
mon départ, dans cette maison qu'on va vendre. Je ne veux pas de
profanations. Mais, ça ne va pas être fertile en gaîté, non plus, cette
exécution de toutes les reliques de mon enfance!... Bonsoir, mes chers
fidèles, et, au revoir dans quelques semaines.

     «MARIE-JOSEPH CAÏN MARCHENOIR.»




XXV


Le surlendemain, Marchenoir commençait à pied l'ascension du Désert de
la Grande Chartreuse. Lorsqu'il eut franchi ce qu'on appelle l'entrée de
Fourvoirie, rainure imperceptible entre deux rocs monstrueux, au delà
desquels la vie moderne paraît brusquement s'interrompre, une sorte de
paix joyeuse fondit sur lui. Il allait enfin savoir à quoi s'en tenir
sur cette Maison fameuse dans la Chrétienté,--si bêtement entrevue, de
nos jours, à travers les fumées de l'alcoolisme démocratique,--ruche
alpestre des plus sublimes ouvriers de la prière, de ceux-là qu'un vieil
écrivain comparait aux Brûlants des cieux et qu'il appelait pour cette
raison, les «Séraphins de l'Église militante!»

Les gens badigeonnés d'une légère couche de christianisme, qui veulent
que les pèlerinages soient commodes, affirment sous serment que le
monastère est inaccessible dans la saison des neiges. L'effet heureux de
ce préjugé est une restitution périodique de l'antique solitude
cartusienne tant désirée par saint Bruno pour ses religieux!

L'énorme affluence des voyageurs, dans ce qu'on est convenu d'appeler la
belle saison, doit être, pour les solitaires, une bien pesante
importunité. La foi du plus grand nombre de ces curieux n'aurait
certainement pas la force évangélique qui fait bondir les montagnes, et
beaucoup viennent et s'en vont qui n'ont pas d'autre bagage spirituel
que le très sot journal d'un touriste sans ingénuité. N'importe! ils
sont reçus comme s'ils tombaient du ciel,--aérolithes mondains de peu de
fulgurance, qui ne déconcertent jamais l'accueillante résignation de ces
moines hospitaliers.

La Grande Chartreuse doit donc être visitée en hiver par tous ceux qui
veulent se faire une exacte idée de cette merveilleuse combinaison de la
vie érémitique et de la vie commune qui caractérise essentiellement
l'ordre cartusien, et dont la triomphante expérience accomplit, tout à
l'heure, son huitième siècle.

Fondée en 1084, la famille de Saint Bruno,--rouvre glorieux qui couvrit
le monde chrétien de sa puissante frondaison,--seule entre toutes les
familles religieuses, a mérité ce témoignage de la Papauté: «_Cartusia
nunquam reformata, quia nunquam deformata_, l'ordre des Chartreux, ne
s'étant point déformé, n'a jamais eu besoin d'être réformé.»

Dans un siècle aussi jeté que le nôtre aux lamproies ou aux murènes de
la définitive anarchie qui menace de faire ripaille du monde, il est au
moins intéressant de contempler cet unique monument du passé chrétien de
l'Europe, resté debout et intact, sans ébranlement et sans macule, dans
le milieu du torrent des siècles.

«D'où cela vient-il?--dit un auteur chartreux contemporain.--De la
sagesse qui accompagne nécessairement les résolutions du Définitoire,
puisque ses Ordonnances n'obligent qu'après avoir été mises à l'essai;
puisque ses Constitutions doivent être approuvées par ceux qui ne les
ont pas faites. Ce qui nous a sauvés, c'est ce Définitoire libre,
impartial, toujours indépendant, puisque les religieux qui peuvent et
doivent le composer arrivent en Chartreuse ignorants ou incertains de
leur nomination; ils y viennent alors sans idées préconçues, sans parti
pris: la brigue et la cabale seraient impossibles.

«Dans les séances annuelles du Chapitre Général, la première occupation
de cette assemblée est de former le Définitoire, composé de huit
_Définiteurs_ nommés au scrutin secret et n'ayant point fait partie du
définitoire de l'année précédente. Ce définitoire, sous la présidence du
R. P. Général, est chargé du bien de tout l'Ordre et exerce,
conjointement avec le chef suprême, la plénitude du pouvoir, en vue
d'ordonner, de statuer et de définir.

«Ce qui nous a sauvés, c'est l'énergie de cette espèce de concile,
composé de membres de différentes nations qui, pour la plupart, n'ont
point vécu et ne doivent point se retrouver avec ceux qu'ils frapperont
d'une juste sentence. Parfaitement libre, il n'a jamais reculé, en
aucune occasion, devant un coup d'énergie. Jamais, dans l'Ordre entier,
jamais, dans une Province, un abus n'a été approuvé, même tacitement;
nous pouvons même dire, histoire en main, que jamais un manquement grave
aux Règles fondamentales de la vie cartusienne n'a été toléré dans
aucune Chartreuse. Le Définitoire a averti, patienté, insisté, menacé;
enfin, il a pris un moyen extrême, mais décisif, en vue du bien commun:
il a rejeté telle maison qui n'observait plus la Règle dans son entier
et refusait de s'amender et de se soumettre; il l'a rejetée, déclarant
que ni les personnes ni les biens n'appartenaient plus à l'Ordre,
laissant aux réfractaires, édifices, rentes, propriétés, tout, excepté
le nom de Chartreux et la Règle de saint Bruno, _Cartusia nunquam
deformata_, parce que dès que l'Ordre prit de l'extension, au
commencement du douzième siècle, nos ancêtres surent nous donner une
Constitution aussi forte qu'elle était large, aussi sage qu'elle était
gardienne de la seule vraie liberté qui consiste, non point à pouvoir
faire le mal ou le bien, mais, au contraire, à être dans l'heureuse
nécessité de ne faire que le bien, tout en choisissant, parmi ce qui est
bien, ce qui nous paraît le meilleur.»

Du reste, il suffit de franchir les limites de ce célèbre Désert pour
sentir l'absence soudaine du dix-neuvième siècle et pour avoir, autant
que cela est possible, l'illusion du douzième. Mais, il faut que la
route ne soit pas encombrée par les caravanes tapageuses de la
curiosité. Alors, c'est vraiment le Désert sourcilleux et formidable que
Dieu lui-même, dit-on, avait désigné à son serviteur Bruno et à ses six
compagnons pour que leur postérité spirituelle y chantât, pendant huit
cents ans, au moins, dans la paix auguste des hauteurs, la Jubilation de
la terre devant la face du Seigneur Roi. _Jubilate Deo omnis terra ...
Jubilate in conspectu Regis Domini!_

Marchenoir n'avait jamais savouré si profondément la beauté religieuse
et pacifiante du silence, que dans cette montée de la Grande Chartreuse,
entre Saint-Laurent-du-Pont et le monastère. La nuit avait été fort
neigeuse et le paysage entier, vêtu de blanc comme un chartreux,
éclatait aux yeux sous la mateur grise d'un ciel bas et lourd qui
semblait s'accouder sur la montagne. Seul, le torrent qui roule au fond
de la gorge sauvage, tranchait par son fracas sur l'immobile taciturnité
de cette nature sommeillante. Mais,--à la manière d'une voix unique dans
un lieu très solitaire,--cette clameur d'en bas, qui montait en se
dissolvant dans l'espace, y était dévorée par ce silence dominateur et
le faisait paraître plus profond encore et plus solennel.

Il se pencha--pour regarder en rêvant cette eau folle et bondissante,
qu'on appelle si improprement le _Guiers-Mort_, et dont la couleur,
pareille au bleu de l'acier quand elle se précipite, ressemble à une
moire verte ondulée d'écume, quand elle se recueille, en frémissant,
dans une conque de rochers, pour un élan plus furieux et pour une chute
plus irrémédiable.

Il se prit à songer à l'énorme durée de cette existence de torrent qui
coule ainsi, pour la gloire de Dieu, depuis des milliers d'années, bien
moins inutilement, sans doute, que beaucoup d'hommes qui n'ont certes
pas sa beauté et qu'il a l'air de fuir en grondant pour n'avoir pas à
refléter leur image. Il se souvint que Saint Bernard, Saint François de
Sales et combien d'autres, après Saint Bruno, étaient venus en ce lieu;
que des pauvres ou des puissants, évadés du monde, avaient passé par là,
pendant une moitié de l'histoire du Christianisme, et qu'ils avaient dû
être sollicités, comme lui-même, par cette figure, perpétuellement
fuyante, de toutes les choses du siècle ...

Une méditation de cette sorte et dans un tel endroit, est singulièrement
puissante sur l'âme et recommandable aux ennuyés et aux tâtonnants de la
vie. Marchenoir, aussi blessé et aussi saignant que puisse l'être un
malheureux homme, sentit une douceur infinie, un calme de bonne mort,
insoupçonné jusqu'à cet instant. Il se baigna dans l'oubli de ses
douleurs immortelles, hélas! et qui devaient, un peu plus tard, le
ressaisir. À mesure qu'il montait, sa paix grandissait en s'élargissant,
tout son être se fondait et s'évaporait dans une suavité presque
surhumaine.

Une page adorable de naïveté qu'il avait autrefois apprise par cœur,
tant il la trouvait belle, lui revenait à la mémoire et chantait en lui,
comme une harpe d'Éole de fils de la Vierge animée par les soupirs des
séraphins.

Cette page, il l'avait trouvée dans une ancienne _Vie_ de ce célèbre
Père de Condren, dont la doctrine était si sublime, paraît-il, que le
cardinal de Bérulle écrivait à genoux tout ce qu'il lui entendait dire.
Voici en quels termes cet étonnant personnage s'exprimait sur les
Chartreux:

«Ce sont des hommes choisis de Dieu pour exprimer, le plus naïvement et
exactement qu'il est possible à des créatures humaines, l'état de ceux
que l'Écriture appelle _les enfants de la Résurrection_, et pour vivre
dans un corps mortel, comme s'ils étaient de purs esprits immortels. Ils
sont donc sans cesse élevés hors d'eux-mêmes dans une contemplation des
choses divines; il n'y a point de nuit pour eux, puisque c'est durant
les ténèbres de la terre qu'ils font les saintes opérations des enfants
de lumière. Ils sont tous honorés du saint caractère de la Prêtrise,
comme saint Jean témoigne que tous les saints seront prêtres dans le
ciel. Leurs habits sont de la couleur de ceux des Anges, lorsqu'ils
apparaissent aux hommes; leur modestie et leur innocence est un tableau
de la sage simplicité et de la droiture des Bienheureux.

«Leur habitation dans les montagnes de la Grande Chartreuse n'est point
un séjour pour des personnes du monde; il faut n'avoir rien que l'esprit
pour subsister dans une telle demeure. Aussi, peut-on sortir des
tombeaux de toutes sortes de monastères pour aller revivre parmi ces
saints ressuscités, mais lorsqu'on est parvenu dans ce Paradis, il n'y a
plus rien à espérer sur la terre. On y peut venir de tous les endroits
du monde, même des plus sacrés, mais lorsqu'on est arrivé dans cette
_Maison de Dieu_ et cette _Porte du Ciel_, il faut être saint ou on ne
le deviendra jamais!»

--Être _saint_! cria Marchenoir, comme en délire, qui peut l'espérer?...
Job, dont on célèbre la patience, a maudit le ventre de sa mère, il y a
quatre mille ans, et il faut des centaines de millions de désespérés et
d'exterminés pour faire la bonne mesure des souffrances que
l'enfantement d'un unique élu coûte à la vieille humanité!... Sera-ce
donc toujours ainsi, ô Père céleste, qui avez promis de régner sur
terre?...




XXVI


L'ensemble des constructions de la Grande Chartreuse couvre une étendue
de cinq hectares et ses bâtiments sont abrités par quarante mille mètres
carrés de toiture. Au seul point de vue topographique, ces chiffres
justifient suffisamment l'épithète de _grande_ inséparable du nom de
Chartreuse, quand, on veut désigner ce _caput sacrum_ de toutes les
chartreuses de la terre. On dit la Grande Chartreuse comme on dit
Charlemagne.

Écrasée une première fois par une avalanche, au lendemain de sa
fondation, et reconstruite presque aussitôt sur l'emplacement actuel,
moins exposé à la chute des masses neigeuses; saccagée deux fois de fond
en comble par les calvinistes et les révolutionnaires, cette admirable
Métropole de la vie contemplative a été incendiée huit fois en huit
siècles. Ces huit épreuves par le feu, symbole de l'Amour, rappellent à
leur manière les huit Béatitudes évangéliques, qui commencent par la
Pauvreté et finissent par la Persécution.

Enfin, le 14 octobre 1792, la Grande Chartreuse fut fermée par décret de
l'Assemblée nationale et rouverte seulement le 8 juillet 1816. Pendant
vingt-quatre ans, cette solitude redevint muette, de silencieuse qu'elle
avait été si longtemps, muette et désolée comme ces cités impies de
l'Orient que dépeuplait la colère du Seigneur.

C'est qu'il lui fallait payer pour tout un peuple insolvable que
pressait l'aiguillon du châtiment, en accomplissement de cette loi
transcendante de l'équilibre surnaturel, qui condamne les innocents à
acquitter la rançon des coupables. Nos courtes notions d'équité
répugnent à cette distribution de la Miséricorde par la Justice. _Chacun
pour soi_, dit notre bassesse de cœur, _et Dieu pour tous_. Si, comme il
est écrit, les choses cachées nous doivent être révélées un jour, nous
saurons, sans doute, à la fin, pourquoi tant de faibles furent écrasés,
brûlés et persécutés dans tous les siècles; nous verrons avec quelle
exactitude infiniment calculée furent réparties, en leur temps, les
prospérités et les douleurs, et quelle miraculeuse équité nécessitait
passagèrement les apparences de l'injustice!

Chose digne de remarque, la Grande Chartreuse continua d'être habitée.
Un religieux infirme y resta et n'y fut jamais inquiété, bien qu'il
portât toujours l'habit. Le 7 avril 1805,--c'était le dimanche des
Rameaux,--on le trouva mort dans sa cellule, à genoux à son oratoire: il
avait rendu son âme à Dieu, en priant. Peu de jours après, Chateaubriand
visitait la Grande Chartreuse.

«Je ne puis décrire, dit-il, dans ses _Mémoires d'Outre-tombe_, les
sensations que j'éprouvai dans ce lieu! les bâtiments se lézardaient
sous la surveillance d'une espèce de fermier des ruines; un frère lai
était demeuré là pour prendre soin d'un solitaire infirme qui venait de
mourir. La religion avait imposé à l'amitié la fidélité et la
reconnaissance. Nous vîmes la fosse étroite, fraîchement couverte. On
nous montra l'enceinte du couvent, les cellules accompagnées chacune
d'un jardin et d'un atelier; on y remarquait des établis de menuisiers
et des rouets de tourneurs, la main avait laissé tomber le ciseau! Une
galerie offrait les portraits des Supérieurs de l'Ordre. Le palais ducal
de Venise garde la suite des _ritratti_ des Doges, lieux et souvenirs
divers! Plus haut, à quelque distance, on nous conduisit à la chapelle
du reclus immortel de Lesueur. Après avoir dîné dans une vaste cuisine,
nous repartîmes.»

Aujourd'hui, la Grande Chartreuse est aussi prospère que jamais. Les
innombrables voyageurs peuvent rendre témoignage de l'étonnante vitalité
de cette dernière racine du vieux tronc monastique, que quatre
révolutions et quatre républiques n'ont pu arracher du sol de la France.

Il serait puéril d'entreprendre une cent unième description de cette
célèbre Cité du renoncement volontaire et de la vraie joie, aujourd'hui
connue de tout ce qui lit et pense dans l'univers. D'ailleurs,
Marchenoir ne visitait pas la Grande Chartreuse en observateur, mais en
malade et, plus tard, il eût été fort embarrassé de rendre compte des
heures de son séjour qui dura près d'un mois.

Simplement, il avait résolu de s'enfoncer, comme il pourrait, dans ce
silence, dans cette contemplation, dans ce crépuscule d'argent de
l'oraison, qui guérit les colères et qui guérit les tristesses. Il
savait d'avance combien la solitude est nécessaire aux hommes qui
veulent vivre, plus ou moins, de la vie divine. Dieu est le grand
Solitaire qui ne parle qu'aux solitaires et qui ne fait participer à sa
puissance, à sa sagesse, à sa félicité, que ceux qui participent, en
quelque manière, à son éternelle solitude! Sans doute, la solitude est
réalisable partout et même au milieu des meutes courantes du monde, mais
quelles âmes cela suppose, et quel exil pour de telles âmes! Or, il
avait le pied dans la patrie de ces exilées: la famille chartreuse de
saint Bruno, la plus parfaite de toutes les conceptions monastiques, la
grande école des imitateurs de la solitude de Dieu!

Marchenoir y trouva précisément ce qu'il était venu chercher, ce qu'il
avait déjà commencé à trouver en chemin: la paix et la charité.

--_Levavi oculos meos in montes_, dit-il au père qui le reçut, _unde
veniet auxilium mihi_. Je vous apporte mon âme à ressemeler et à
décrotter. Je vous prie de souffrir ces expressions de cordonnier. Si
j'en employais de moins nobles, j'exprimerais encore mieux l'immense
dégoût que m'inspire à moi-même l'indigent artiste qui vient implorer
l'hospitalité de la Grande Chartreuse.

L'autre, un long moine pacifique, à la tonsure joyeuse, regarda
l'hirsute et lui répondit avec douceur:

--Monsieur, si vous êtes malheureux, vous êtes le plus cher de nos amis,
les _montagnes_ de la Grande Chartreuse ont des oreilles et le secours
qu'elles pourront vous donner ne vous manquera pas. Quant à votre
chaussure spirituelle, ajouta-t-il en riant, nous travaillons
quelquefois dans le vieux, et peut-être arriverons-nous à vous
satisfaire.

La jubilante physionomie de ce religieux plein d'intelligence plut
immédiatement à Marchenoir. En quelques paroles serrées et rapides de ce
préliminaire entretien, il lui exposa toute son aventure terrestre. Il
lui dit ses travaux et les ambitieuses pétitions de sa pensée.--Je veux
écrire l'histoire de _la Volonté de Dieu_, formula-t-il, avec cette
saisissante précision de discobole oratoire qui paraissait le plus
étonnant de ses dons.

Pour le dire ici en passant, Marchenoir, aux temps de la République
romaine, eût été tribun, comme les Gracques, et il eût marché de
plain-pied sur la face antique. La maîtresse du monde prenait volontiers
ses maîtres parmi ces porte-foudre, ces fracassants de la parole que le
genre humain,--muet de stupéfaction depuis sa chute,--a toujours
écoutés.

Cette faculté, tout à fait supérieure en lui, avait eu le développement
tardif de ses autres facultés. Longtemps, il avait eu la bouche cousue
et la langue épaisse. Sa timidité naturelle, une compressive éducation,
puis, l'étouffoir de toutes les misères de sa jeunesse, avaient
exceptionnellement prolongé pour lui le balbutiement de l'enfance. Il
avait fallu la décisive rencontre de Leverdier et la nouvelle existence
qui s'ensuivit, pour lui dénouer à la fois le cœur, l'esprit et la
langue. Un jour, il se leva tout armé ... pour n'avoir jamais à
combattre,--l'exutoire unique d'un orateur dans les temps modernes,
c'est-à-dire la politique de parlement, lui faisant horreur.

Ce tonitruant dut éteindre ses carreaux. Seulement, parfois, il éclatait
et c'était superbe. Comme imprécateur, surtout, il était inouï. On
l'avait entendu rugir comme un lion noir, dans des cabinets de
directeurs de journaux, qu'il accusait, avec justice, de donner le pain
des gens de talent à d'imbéciles voyous de lettres et qu'il saboulait
comme la plus vile racaille.

Mais, à la Grande Chartreuse, il n'avait aucun besoin de ce prestige, ni
d'aucun autre. Il suffisait, comme le lui avait dit le père Athanase,
dès le premier instant, qu'on le sût malheureux et souffrant d'esprit.
Même les habitudes de cet artiste parisien furent prises en
considération, autant qu'il était possible, par l'effet d'une bonté
discrète et vigilante qui le pénétra. Ce malade ne fut soumis à la
décourageante rigueur d'aucun règlement de retraite. Tout ce qui n'était
pas incompatible avec la régularité du monastère lui fut accordé, sans
même qu'il le demandât, jusqu'à la permission de fumer dans sa chambre,
faveur presque sans exemple. On le laissa songer à son aise. Son âme
excédée, vibrante comme un cuivre, se détendit et
s'amollit,--délicieusement,--à la flamme pleine de parfums de cette
charité ...

Chaque jour, le père Athanase, devenu son ami, le venait voir, lui
donnant avec joie tout le temps qu'il pouvait. Et c'étaient des
conversations infinies, où le religieux, naguère élevé dans les
abrutissantes disciplines du monde, s'instruisait, une fois de plus, de
leur néant, à l'école de ce massacré, et qui remplissaient celui-ci
d'une tranquille douleur de ne pouvoir leur échapper dans la lumineuse
Règle de ces élargis.

Ces chartreux si austères, si suppliciés, si torturés par les _rigueurs_
de la pénitence,--sur lesquels s'apitoie, légendairement, l'idiote
lâcheté des mondains,--il voyait clairement que ce sont les seuls hommes
libres et joyeux dans notre société de forçats intellectuels ou de
galériens de la fantaisie, les seuls qui fassent vraiment ce qu'ils ont
voulu faire, accomplissant leur vocation privilégiée dans cette
allégresse sans illusion que Dieu leur donne et qui n'a besoin d'aucune
fanfare pour s'attester à elle-même qu'elle est autre chose qu'une
secrète désolation.

--Mon père, dit-il un jour, croyez-vous, en conscience, que la vie
religieuse régulière me soit décidément et absolument interdite? Vous
savez toute mon histoire, tous mes rêves inhumés, et mon clairvoyant
dégoût de toutes les séculières promesses. Les liens qui me tiennent
encore peuvent se rompre. Le livre que je porte en moi, s'il est viable,
pourrait naître ici, puisque vous êtes un ordre écrivant. Vous voyez
combien je suis exposé à périr dans de vaines luttes, où il est presque
impossible que je triomphe; combien je suis fatigué et recru de ma
douloureuse voie. Mon âme, qui n'en peut plus, s'entr'ouvre comme un
vaisseau criblé qui a trop longtemps tenu la mer ... Ne pensez-vous pas
que cette retraite imprévue est, peut-être, un coup de la Providence qui
voulait, dès longtemps, me conduire et me fixer dans le Havre-de-Grâce
de votre maison?

--Mon cher ami, repartit le père devenu très grave, depuis l'heure de
votre arrivée, j'attendais cette question. Elle vient assez tard pour
que j'aie pu, en vous étudiant, me préparer à y répondre. _En
conscience_ et devant Dieu, dont j'ignore autant que vous les desseins,
je ne vous crois pas appelé à partager notre vie, quant à présent, du
moins. Vous avez quarante ans et vous êtes _amoureux_. Vous ne le voyez
pas, vous ne le savez pas, mais il en est certainement ainsi et cela
saute aux yeux. Votre ami pourrait vous le dire, s'il n'est pas aveugle.
Je veux croire à la pureté de votre passion, mais cette circonstance est
adventice et n'en change pas le caractère. Vous êtes tellement amoureux
qu'en ce moment même, vous frémissez jusqu'au fond de l'âme.

Or, je le répète, vous avez quarante ans. Vous m'avez parlé de la valeur
symbolique des nombres, étudiez un peu celui-là. La quarantième année
est l'âge de l'irrévocable pour l'homme non condamné à un enfantillage
éternel. Une pente va s'ouvrir sous vos pieds, j'ignore laquelle, mais,
à mon jugement, il serait miraculeux qu'elle vous portât dans un
cloître. Puis, vous êtes un homme de guerre et de perpétuelle
inquiétude. Tout cela est bien peu monastique. C'est encore une sottise
romantique dont il faudra vous débarrasser, mon cher poète, de croire
que le dégoût de la vie soit un signe de vocation religieuse. Vous
n'êtes jusqu'à présent que notre hôte, vous allez et venez comme il vous
plaît, vous rêvez sur la montagne et dans notre belle forêt de sapins
verts, malgré les cinquante centimètres de neige qui vous paraissent un
enchantement de plus, mais, croyez-moi, l'apparition de notre Règle vous
remplirait d'effroi. C'est alors que vous sentiriez la force du lien que
vous croyez pouvoir rompre à votre volonté, et qui vous paraîtrait aussi
peu fragile que l'immense chaîne de bronze qui barrait le port de
Carthage. Au bout d'une semaine de cellule, le manteau noir de nos
postulants vous brûlerait les reins, comme la fabuleuse tunique, et vous
deviendriez vous-même un Centaure pour nous fuir ... mon pauvre enfant!

Marchenoir baissa la tête et pleura.




XXVII


Il avait raison, ce père. Le malheureux était terriblement mordu et il
le sentait, maintenant. Mais c'était bien étrange qu'il eût fait un si
long voyage pour l'apprendre, que sa sécurité eût été, jusque-là, si
parfaite et que rien, depuis tant de mois, ne l'eût averti! Ce traître
de Leverdier, pourquoi donc n'avait-il rien dit? Ah! c'est
qu'apparemment il jugeait le mal sans remède et, dès lors, à quoi bon
infliger cette révélation à un ami déjà surchargé de peines? Peut-être
aussi, ne l'avait-il envoyé aux Chartreux que pour cela, comptant bien,
sans doute, qu'un ulcère qui _sautait aux yeux_ n'échapperait pas à leur
clairvoyance.

Muni de ce flambeau, Marchenoir descendit dans les cryptes les plus
ténébreuses de sa conscience et sa stupéfaction, son épouvante, furent
sans bornes. Rien ne tenait plus. Les contreforts de sa vertu croulaient
de partout, les madriers et les étançons en bois de fer de sa volonté,
par lesquels il avait cru narguer toutes les défaillances de la nature,
pourris et vermoulus, tombaient littéralement en poussière. Tout sonnait
le creux et la ruine. C'était un miracle que l'effondrement ne se
produisît pas. Il allait donc falloir vivre sur ce gouffre, au petit
bonheur de l'éboulement. Impossible de prévenir le désastre et nul moyen
de fuir. L'évidence du danger arrivait trop tard.

Triple imbécile! il s'était imaginé que l'amitié est une chose espérable
entre un homme et une femme qui n'ont pas au moins deux cents ans et qui
vivent tous les jours ensemble! Cette superbe créature, à laquelle il
venait de découvrir qu'il pensait sans cesse, il avait cru bêtement
qu'elle pourrait être pour lui une sœur, rien que cela, qu'il pourrait
lui être un frère et qu'on irait ainsi, dans les chastes sentiers de
l'amour divin,--indéfiniment.--Je suis cuit, pensa-t-il, sans rémission,
cette fois.

Effectivement, cela devenait effroyable. Le premier goret venu aurait
trouvé parfaitement soluble cette situation. Il aurait décidé de coucher
ensemble, sans difficulté. Marchenoir ne voyait pas le moyen de s'en
tirer à si peu de frais ou, plutôt, cette solution, détestée d'avance,
lui paraissait le plus à craindre de tous les
naufrages.--Impétueusement, il l'écartait ...

Depuis quelques années, il avait placé si haut sa vie affective que
cette idée, seule, le profanait. Il était fier de sa Véronique, autant
que d'un beau livre qu'il eût écrit. Et c'en était un vraiment sublime,
en effet, que sa foi religieuse lui garantissait impérissable. Elle
n'avait pas un sentiment, une pensée, ou même une parole, qu'elle ne
tînt de lui. Seulement, tout cela passé, tamisé, filtré à travers une
âme si singulièrement candide, qu'il semblait que sa personne même fût
une traduction angélique de ce sombre poème vivant qui s'appelait
Marchenoir.

Cette ordure de fille, ensemencée et récoltée dans l'ordure,--qui
renouvelait, en pleine décrépitude du plus caduc de tous les siècles,
les Thaïs et les Pélagie de l'adolescence du christianisme,--s'était
transformée, d'un coup, par l'occasion miraculeuse du plus profane
amour, en un lis aux pétales de diamant et au pistil d'or bruni des
larmes les plus splendides qui eussent été répandues, depuis les siècles
d'extase qu'elle recommençait. Madeleine, comme elle voulait qu'on
l'appelât, mais Madeleine de la Sépulture, elle avait tellement
volatilisé son amour pour Marchenoir que celui-ci n'existait presque
plus pour elle à l'état d'individu organique. À force de ne voir en ce
déshérité qu'un lacrymable argument de perpétuelle prière, elle avait
fini par perdre, quand il s'agissait de lui, le discernement d'une
limite exacte entre la nature spirituelle et la nature sensible, entre
le corps et l'âme, et,--quoiqu'elle s'occupât, avec un zèle mécanique,
des matérialités de leur étonnant ménage,--c'était l'âme surtout, l'âme
seule, que cette colombe de proie prétendait ravir.

Depuis l'Évangile, ce mot de colombe invoque précisément l'idée de
_simplicité_. Véronique était inexplicable aussi longtemps que cette
idée ne venait pas à l'esprit. Jamais il ne s'était vu un cœur plus
simple. Le langage moderne a déshonoré, autant qu'il a pu, la
simplicité. C'est au point qu'on ne sait même plus ce que c'est. On se
représente vaguement une espèce de corridor ou de tunnel entre la
stupidité et l'idiotie.

«La conversation du Seigneur est avec les simples,» dit la Bible, ce qui
suppose, pourtant, une certaine aristocratie. Ici, c'était une absence
complète de tout ce qui peut avoir un relief, une bosse quelconque de
vanité ou de l'amour-propre le plus instinctif. L'hypothèse d'une
humilité très profonde, engendrée par un repentir infini, aurait mal
expliqué cette innocence de clair de lune.

Le passé était tellement aboli que, pour s'en souvenir, il fallait
imaginer un dédoublement du sujet, un recommencement de nativité, une
surcréation du même être, repétri, cette fois, dans une essence un peu
plus qu'humaine. Elle-même, la prédestinée, n'y comprenait rien. Elle
avait des étonnements enfantins, des agrandissements d'yeux limpides,
quand une circonstance la forçait de regarder en arrière.--Est-ce bien
moi qui ai pu être ainsi! Telle était son impression et, presque
aussitôt, cette impression s'effaçait....

Pour faire sa maîtresse de cette ci-devant courtisane dont il était
adoré, Marchenoir eût été forcé de la séduire comme une vierge, en
passant par toutes les infamies et en buvant toutes les hontes du
métier, sans aucun espoir d'être secouru par le spasme entremetteur qui
finit, ordinairement, par jeter aux cornes du bouc l'ignorante muqueuse
des impolluées.

Le diable savait, cependant, si l'impureté de la repentie avait été
ardente et d'autres, en très grand nombre, le savaient aussi, qui ne le
valaient, certes pas, ce Prince à la Tête écrasée! Qu'étaient-elles
devenues, les richesses de cette trésorière d'immondices? On ne savait
pas. Il fallait implorer une rhétorique de souffleur de cornues, se dire
qu'on était en présence d'un mystérieux creuset, naguère allumé pour
fondre un cœur, et dont les inférieures flammes, après la transmutation,
s'étaient éteintes. Le fait est qu'il n'en restait rien, absolument
rien.

Marchenoir vivant très retiré, au fond d'un quartier désert visité par
très peu de juges, put échapper longtemps aux sentences, maximes,
apophtegmes, réflexions morales, admonitions ou conseils des sages. Il
n'encourageait pas les inquisiteurs de sa vie privée. Mais on avait fini
par savoir qu'il vivait avec la Ventouse, dont la disparition était
restée inexpliquée, et quelques clients anciens avaient même entrepris
de la reconquérir.

Marchenoir, pour avoir la paix, fit une chose que lui seul pouvait
faire. Ayant été insulté par trois d'entre eux, en pleine solitude du
boulevard de Vaugirard, un soir qu'il rentrait accompagné de sa
prétendue maîtresse, il lança le premier dans un terrain vague,
par-dessus un mur de clôture et rossa tellement les deux autres qu'ils
demandèrent grâce. On le laissa tranquille, après un tel coup, et les
bruits ignobles qui se débitèrent furent sans aucun effet sur cet esprit
fier, qui se déclarait pachyderme à l'égard de la calomnie.

--Demandez-moi, disait Véronique à Leverdier, comment j'ai pu aimer mon
pauvre Joseph, et comment j'ai pu aimer le Sauveur Jésus. Je ne suis pas
assez savante pour vous le dire, mais quand j'ai vu notre ami si
malheureux, il m'a semblé que je voyais Dieu souffrir sur la terre.

Elle confondait ainsi les deux sentiments, jusqu'à n'en faire qu'un
seul, si extraordinaire par ses pratiques et d'un lyrisme d'expression
si dévorant, que Marchenoir et Leverdier commencèrent à craindre un
éclatement de ce vase de louanges, qui leur semblait trop fragile pour
résister longtemps à cette exorbitante pression d'infini.




XXVIII


Toutes ces pensées assiégeaient à la fois l'hôte désemparé de la Grande
Chartreuse. Il se souvenait qu'en un jour d'enthousiasme et sans trop
savoir ce qu'il faisait, il avait offert à Véronique de l'épouser.
Celle-ci lui avait répondu en propres termes:

--Un homme comme vous ne doit pas épouser une fille comme moi. Je vous
aime trop pour jamais y consentir. Si vous avez le malheur de désirer la
pourriture qui me sert de corps, je vais demander à Dieu qu'il vous
guérisse ou qu'il vous délivre de moi.

Cela avait été dit avec une résolution si nette qu'il n'y avait pas à
recommencer. À la réflexion, Marchenoir avait compris la sagesse
héroïque de ce refus, et béni intérieurement la sainte fille pour cet
acte de vertu qui le sauvait de tourments infinis.

Il ne se sentait pas épris à cette époque. Mais, maintenant,
qu'allait-il faire? Impossible d'épouser la femme qu'il aimait,
impossible et hideux d'en faire sa maîtresse, impossible surtout de
vivre sans elle. Aucun expédient, même très lointain, n'apparaissait.
Continuer le concubinage postiche, en se condamnant au silence, où en
prendrait-il la force? Même en acceptant cette chape de flammes comme
une pénitence, comme une expiation de tant de choses que sa conscience
lui reprochait, c'était encore une absurdité de prétendre récolter la
palme du martyre chrétien sur la margelle en biseau d'une citerne de
désirs.

Il ne lui serait donc jamais accordé une halte, un repos assuré d'une
seule heure, un oreiller de granit pour appuyer sa tête et vraiment
dormir! Et le moyen de travailler avec tout cela? Car il ne pouvait se
dispenser de donner son fruit, ce pommier de tristesse qui ne soutirait
plus sa sève que du cœur des morts. Il faudrait, bientôt, comme
auparavant, inventer d'écrire en retenant des deux mains plusieurs
murailles toujours croulantes, reprendre et remâcher tous les vieux
culots d'une misère sans issue, retraîner sempiternellement, avec des
épaules en sang, la voiture à bras du déménagement de ses vieilles
illusions archi-décrépites, crevassées, poussiéreuses, grelottantes,
mais cramponnées encore et inarrachables!

La seule abomination qui lui eût manqué jusqu'à cet instant: l'amour
sans espérance, ce trésor de surérogatoires avanies, désormais ne lui
manquait plus. C'était admirablement complet! Encore une fois,
qu'allait-il devenir? Il prit un marteau pour enfoncer en lui cette
question, jusqu'à se crever le cœur, et la réponse ne vint pas....

La littérature dite amoureuse a beaucoup puisé dans la vieille blague
des _délices_ du mal d'aimer. Marchenoir n'y trouvait que des
suggestions de désespoir. Il avait bien cru, cependant, que c'était fini
pour lui, les années de servitude, ayant payé de si royales rançons au
Pirate aveugle qui capture indistinctement toutes les variétés d'animaux
humains! Il n'était plus d'humeur à pâturer la glandée d'amour. En fait
d'élégies, il n'avait guère à offrir que des beuglements de tapir tombé
dans une fosse, et les seuls bouquets à Chloris qu'on pût attendre de
lui, eussent été moissonnés, d'une affreuse main, parmi les blêmes
végétaux d'un chantier d'équarrisseur.

À force de piétiner cette broussaille d'épines, il finit par faire lever
une idée, trois fois plus noire que les autres, une espèce de
crapaud-volant d'idée qui se mit à lui sucer l'âme. _Sa bien-aimée avait
appartenu à tout le monde_, non par le désir ou le commencement du
désir, comme c'était son cas, mais par la caresse partagée, la
possession, l'étreinte bestiale.

Aussitôt que cette fange l'eut touché, le misérable amoureux s'y roula,
comme un bison. Il eut une vision immédiate du passé de Véronique, une
vision bien actuelle, inexorablement précise. Alors lui furent révélés,
du même coup, l'impérial despotisme de ce sentiment nouveau qui le
flagellait avec des scorpions, dès le premier jour, et l'enfantillage
réel des antérieures captations de sa liberté.

Il vit, dans une clarté terrible, que ce qu'il avait cru, par deux fois,
l'extrémité de la passion, n'avait été qu'une surprise des sens, en
complicité avec son imagination. Sans doute, il avait souffert de ne
jamais recueillir que des épaves, et ses fonctions de releveur lui
avaient paru, bien des fois, une destinée fort amère! Il se rappelait de
sinistres heures. Mais, du moins, il pouvait encore parler en maître et
commander au monstre de le laisser tranquille.

Aujourd'hui, le monstre revenait sur lui et lui broyait doucement les os
dans sa gueule. Ah! il s'était donné des airs de mépriser la jalousie et
il s'était cru amoureux! Mais l'amour véritable est la plus incompatible
des passions inquiètes. C'est un carnassier plein d'insomnie, tacheté
d'yeux, avec une paire de télescopes sur son arrière-train.

L'Orgueil et sa bâtarde, la Colère, se laissent brouter par leurs
flatteurs; la pacifique Envie lèche l'intérieur des pieds fromageux de
l'Avarice, qui trouve cela très bon et qui lui donne des bénédictions
hypothéquées avec la manière de s'en servir; l'Ivrognerie est un Sphynx
toujours pénétré, qui s'en console en allant se soûler avec ses Œdipes;
la Luxure, au ventre de miel et aux entrailles d'airain, danse, la tête
en bas, devant les Hérodes, pour qu'on lui serve les décapités dont elle
a besoin, et la Paresse, enfin, qui lui sort du vagin comme une
filandre, s'enroule avec une indifférence visqueuse à tous les pilastres
de la vieille cité humaine.

Mais l'Amour écume au seul mot de partage et la jalousie est sa maison.
C'est un colimaçon sans patrie, qui se repaît, sans convives, dans sa
spirale ténébreuse. Il a des yeux à l'extrémité de ses cornes et, si
légèrement qu'on les effleure, il rentre en lui-même pour se dévorer. En
même temps, il est ubiquitaire, quant au temps et quant à l'espace,
comme le vrai Dieu dont il est la plus effrayante défiguration.

Avec une angoisse sans nom ni mesure, Marchenoir s'aperçut que cette
diabolique infortune allait devenir la sienne. Il n'y avait déjà plus de
_passé_ pour lui. Tout était présent. Tous les instruments de sa torture
pleuvaient à la fois, autour de lui, dans l'humble chambre de ce
monastère où il avait espéré trouver la paix.

La pauvre fille, il la voyait vierge, tout enfant, sortant du ventre de
sa mère. On la salissait, on la dépravait, on la pourrissait devant lui.
Cette âme en herbe, cette _fille verte_, comme ils disent dans la
pudique Angleterre, était bafouée par un vent de pestilence, piétinée
par d'immondes brutes, contaminée avant sa fleur. Toute la basse infamie
du monde était déchaînée contre cette pousse tendre de roseau, qui ne
_pensait_ pas encore, qui ne penserait sans doute jamais.

Puis, une sorte d'adolescence venait pour elle, comme pour une infante
de gorille ou une archiduchesse du saint Empire, et, de la ruche ouverte
de son corsage, se répandait tout un essaim d'alliciantes impudicités.
On se faisait passer à la chaîne et de mains en mains, comme un seau
d'incendie, ce corps impur, ce vase de plaisir, irréparablement profané.
L'existence n'était plus pour elle qu'une interminable nuit de débauche
qui avait duré dix ans, et qui supposait la révocation de tous les
soleils, l'extinction à jamais de toutes les clartés, célestes ou
humaines, capables de la dissiper!

Confident épouvanté de ce cauchemar, Marchenoir percevait distinctement
les soupirs, les susurrements, les craquements, les râles, les goulées
de la Luxure. Encore, si cette perdue n'avait été qu'une de ces
lamentables victimes,--comme il en avait tant connues!--tombées, en
poussant des cris d'horreur, du ventre de la misère dans la gueule
d'argent du libertinage!... Mais elle s'était pourléchée dans sa crapule
et, gavée d'infamies, elle en avait infatigablement redemandé. Sa robe
de honte, elle en avait fait sa robe de gloire et la pourpre réginale de
son allégresse de prostituée!

Il n'y avait pas moyen d'en douter, hélas! et c'était bien ce qui
crucifiait le plus le malheureux homme! Il avait beau se dire que toutes
ces choses n'existaient plus, que le repentir les avait effacées,
raturées, grattées, anéanties, qu'il se devait à lui-même, comme il
devait à Dieu, aux anges pleurants, à tout le Paradis à genoux,
d'oublier ce que la Miséricorde infaillible avait pardonné. Il ne le
pouvait pas et son âme dépouillée d'enthousiasme, mais invinciblement
enchaînée, demeurait là, nue et frissonnante devant sa pensée....

C'était à l'école de cette agonie qu'il apprenait décidément ce que vaut
la Chair et ce qu'il en coûte de jeter ce pain dans les ordures! Pour la
première fois, son christianisme se dressait en lui pour la défendre,
cette misérable chair que nul mysticisme ne peut supprimer, qu'on ne
peut troubler sans que l'esprit soit bouleversé et qu'aucun émiettement
de la tombe n'empêchera de ressusciter à la fin des fins!

Il la voyait investie d'une mystérieuse dignité, précisément attestée
par l'ambition de continence de ses plus ascétiques contempteurs.
Évidemment, ce n'était pas des sentiments ou des pensées d'autrefois
qu'il pouvait être jaloux. L'irresponsable Néant serait descendu de son
trône vide pour déposer sur ce point, en faveur de cette accusée, devant
le plus rigoureux tribunal. Elle ne s'était doutée de son âme qu'en
ressaisissant son corps. C'était donc uniquement la chair souillée de ce
corps qui le faisait tant souffrir! Un inexplicable lien de destinée
contre lequel il se fût vainement raidi, le faisait époux de cette chair
qui s'était débitée comme une denrée et, par conséquent, solidaire de la
même balance, dans la parfaite ignominie des mêmes comptoirs ...

En ce jour, Marchenoir assuma toutes les affres de la jalousie
_conjugale_,--impératrice des tourments humains,--que les êtres sans
amour ont seuls le droit d'ignorer, et qui peut magnifier jusqu'à des
passions ordurières, dans des cœurs capables de la ressentir!




XXIX


Le désespéré passait une partie de ses nuits à la chapelle, dans la
tribune des étrangers. L'office de nuit des Chartreux, qu'il suivait
avec intelligence, calmait un peu ses élancements. Cet office célèbre,
que peu de visiteurs ont le courage d'écouter jusqu'à la fin, et qui
dure quelquefois plus de trois heures, ne lui paraissait jamais assez
long.

Il lui semblait alors reprendre le fil d'une sorte de vie supérieure que
son horrible existence actuelle aurait interrompue pour un temps
indéterminé. Autrement, pourquoi et comment ces tressaillements
intérieurs, ces ravissements, ces envols de l'âme, ces pleurs brûlants,
toutes les fois qu'un éclair de beauté arrivait sur lui de n'importe
quel point de l'espace idéal ou de l'espace sensible. Il fallait bien,
après tout, qu'il y eût quelque chose de vrai dans l'éternelle rengaîne
platonique d'un exil terrestre. Cette idée lui revenait, sans cesse,
d'une prison atroce dans laquelle on l'eût enfermé pour quelque crime
inconnu, et le ridicule littéraire d'une image aussi éculée n'en
surmontait pas l'obsession. Il laissait flotter cette rêverie sur les
vagues de louanges qui montaient du chœur vers lui, comme une marée de
résignation. Il s'efforçait d'unir son âme triste à l'âme joyeuse de ces
hymnologues perpétuels.

La contemplation est la fin dernière de l'âme humaine, mais elle est
très spécialement et, par excellence, la fin de la vie solitaire. Ce mot
de contemplation, avili comme tant d'autres choses en ce siècle, n'a
plus guère de sens en dehors du cloître. Qui donc, si ce n'est un moine,
a lu ou voudrait lire, aujourd'hui, le profond traité _De la
Contemplation_ de Denys le Chartreux, surnommé le Docteur extatique?

Ce mot, qui a une parenté des plus étroites avec le nom de Dieu, a
éprouvé cette destinée bizarre de tomber dans la bouche de panthéistes
tels que Victor Hugo, par exemple,--et cela fait un drôle de spectacle
pour la pensée, d'assister à l'agenouillement d'un poète devant une
pincée d'excréments, que son lyrisme insensé lui fait un commandement
d'adorer et de servir pour obtenir, par ce moyen, la vie éternelle!

À une distance infinie des contemplateurs corpusculaires semblables à
celui qui vient d'être nommé, et qui ont une notion de Dieu adéquate à
la sensation de quelque myriapode fantastique sur la pulpe mollasse de
leur cerveau, il existe donc dans l'Église des contemplatifs par _état_;
ce sont les religieux qui font profession de tendre, d'une manière plus
exclusive et par des moyens plus spéciaux, à la contemplation, ce qui ne
veut pas dire que, dans ces communautés, tous soient élevés à la
contemplation. Ils peuvent l'être tous, comme il peut se faire qu'aucun
ne le soit. Mais tous y tendent avec ferveur et _députent_ vers cet
unique objet leur vie tout entière.

Marchenoir se disait que ces gens-là font la plus grande chose du monde,
et que la loi du silence, chez les religieux voués à la vie
contemplative, est surabondamment justifiée par cette vocation inouïe de
plénipotentiaire pour toute la spiritualité de la terre.

«À une certaine hauteur, dit Ernest Hello, à propos de Rusbrock
_l'Admirable_, dont il est le traducteur,--le contemplateur ne peut plus
dire ce qu'il voit, non parce que son objet fait défaut à la parole,
mais parce que la parole fait défaut à son objet, et le silence du
contemplateur devient _l'ombre substantielle_ des choses qu'il ne dit
pas ... Leur parole, ajoute ce grand écrivain, est un voyage qu'ils font
par charité chez les autres hommes. Mais le silence est leur patrie.»

Aux temps de la Réforme, un grand nombre de chartreuses furent saccagées
ou supprimées et beaucoup de religieux souffrirent le martyre, tel que
les calvinistes et autres artistes en tortures savaient l'administrer
dans ce siècle _renaissant_, d'une si prodigieuse poussée esthétique.

--Pourquoi gardes-tu le silence au milieu des tourments, pourquoi ne pas
nous répondre? disaient les soldats du farouche Chareyre qui, depuis
quelques jours, faisaient endurer d'atroces douleurs au vénérable père
Dom Laurent, vicaire de la Chartreuse de Bonnefoy.

--Parce que le silence est une des principales Règles de mon ordre,
répondit le martyr.

Les supplices étaient une moindre angoisse que la parole, pour ce
contemplateur dont le silence était la _patrie_ et qui n'avait pas même
besoin de se souvenir de l'obéissance!

La nuit a de singuliers privilèges. Elle ouvre les repaires et les
cœurs, elle déchaîne les instincts féroces et les passions basses, en
même temps qu'elle dilate les âmes amoureuses de l'éternelle beauté.
C'est pendant la nuit que les cieux peuvent _raconter_ la gloire de
Dieu, et c'est aussi pendant la nuit que les anges de Noël annoncèrent
la plus étonnante de ses œuvres. _Deus dedit carmina in nocte_. Ces
paroles de Job n'affirment-elles pas, à leur manière, la mystérieuse
symphonie des louanges nocturnes autour de la Bien-Aimée du saint Livre,
si _noire_ et si _belle_, dont la nuit elle-même est un symbole, suivant
quelques interprètes.

Mais ce n'est pas seulement pour louer ou pour contempler que les
Chartreux veillent et chantent. C'est aussi pour intercéder et pour
_satisfaire_, en vue de l'immense Coulpe du genre humain et en
participation aux souffrances de Celui qui a tout assumé. «Jésus-Christ,
disait Pascal, sera en agonie jusqu'à la fin du monde; il ne faut pas
dormir pendant ce temps-là.»

Cette parole du pauvre Janséniste est sublime. Elle revenait à la
mémoire de ce ramasseur de ses propres entrailles, isolé dans sa tribune
lointaine et glacée, pendant qu'il écoutait chanter ces hommes de prière
éperdus d'amour et demandant grâce pour l'univers. Il pensait qu'au même
instant, sur tous les points du globe saturés du Sang du Christ, on
égorgeait ou opprimait d'innombrables êtres faits à la ressemblance du
Dieu Très-Haut; que les crimes de la chair et les crimes de la pensée,
épouvantables par leur énormité et par leur nombre, faisaient, à la même
minute, une ronde de dix mille lieues autour de ce foyer de
supplications, sous la même coupole constellée de cette longue nuit
d'hiver ...

L'esprit Saint raconte que les sept enfants Machabées «s'exhortaient
l'un l'autre avec leur mère à mourir fortement, en disant: Le Seigneur
considèrera la vérité et il sera consolé en nous, selon que Moïse le
déclare dans son cantique par cette protestation: Et il sera consolé
dans ses serviteurs.»

Ces chartreux morts au monde pour être des serviteurs plus fidèles,
veillent et chantent, avec l'Église pour _consoler_, eux aussi, le
Seigneur Dieu. Le. Seigneur Dieu est triste jusqu'à la mort, parce que
ses amis l'ont abandonné, et parce qu'il est nécessaire qu'il meure
lui-même et ranime le cœur glacé de ces infidèles. Lui, le maître de la
Colère et le maître du Pardon, la Résurrection de tous les vivants et le
Frère aîné de tous les morts, lui qu'Isaïe appelle l'Admirable, le Dieu
fort, le Père du siècle à venir et le Prince de la paix,--il agonise, au
milieu de la nuit, dans un jardin planté d'oliviers, qui n'ont plus que
faire, maintenant, de pousser leurs fruits, puisque la Lampe des mondes
va s'éteindre!

La détresse de ce Dieu sans consolation est une chose si terrible, que
les Anges qui s'appellent les colonnes des cieux, tomberaient en grappes
innombrables sur la terre, si le traître tardait un peu plus longtemps à
venir. La Force des martyrs est un des noms de cet Agonisant divin
et,--s'il n'y a plus d'hommes qui commandent à leur propre chair et qui
crucifient leur volonté,--où donc est son règne, de quel siècle
sera-t-il le Père, de quelle paix sera-t-il le Prince et comment le
Consolateur pourrait-il venir? Tous ces noms redoutables, toute cette
majesté qui remplissait les prophètes et leurs prophéties, tout se
précipite à la fois sur lui pour l'écraser. La Tristesse et la Peur
humaines, amoureusement enlacées, font leur entrée dans le domaine de
Dieu et l'antique menace de la Sueur s'accomplit enfin sur le visage du
nouvel Adam, dès le début de ce festin de tortures, où il commence par
s'enivrer du meilleur vin, suivant le précepte de l'intendant des noces
de Cana.

L'ange venu du ciel peut, sans doute, le «réconforter,» mais il
n'appartient qu'à ses serviteurs de la terre de le _consoler_. C'est
pour cela que les solitaires enfants de saint Bruno ne veulent rien
savoir, sinon Jésus en agonie, et que leur vie est une perpétuelle
oraison avec l'Église universelle. La consolation du Seigneur est à ce
prix et la Force des martyrs défaillerait peut-être, tout à fait, sans
l'héroïsme de ces Vigilants infatigables!




XXX


Marchenoir essayait de prier avec eux et de recueillir sa pauvre âme. Le
surnaturel victorieux déferlait en plein dans son triste cœur, aux
battants ouverts. Les yeux de sa foi lui faisaient présentes les
terribles choses que les théologiens et les narrateurs mystiques ont
expliquées ou racontées, quand ils ont parlé des rapports de l'âme
religieuse avec Dieu dans l'oraison.

Un ancien Père du désert, nommé Marcelle, s'étant levé une nuit pour
chanter les psaumes à son ordinaire, entendit un bruit comme celui d'une
trompette qui sonnait la charge et, ne comprenant pas d'où pouvait venir
ce bruit dans un lieu si solitaire, où il n'y avait point de gens de
guerre, le Diable lui apparut et lui dit que cette trompette était le
signal qui avertissait les démons de se préparer au combat contre les
serviteurs de Dieu; que s'il ne voulait pas s'exposer au danger, il
allât se recoucher, sinon qu'il s'attendît à soutenir un choc très rude.

Marchenoir croyait entendre le bruit immense de cette charge. Il voyait
chaque religieux comme une tour de guerre défendue par les anges contre
tous les démons, que la prière des serviteurs de Dieu est en train de
déposséder. En renonçant généreusement à la vie mondaine, chacun d'eux
emporte au fond du monastère un immense équipage d'intérêts surnaturels
dont il devient, en effet, par sa vocation, le comptable devant Dieu et
l'intendant contre les exacteurs sans justice. Intérêts d'édification
pour le prochain, intérêts de gloire pour Dieu, intérêts de confusion
pour l'Ennemi des hommes. Cela sur une échelle qui n'est pas moins vaste
que la Rédemption elle-même, qui porte de l'origine à la fin des temps!

Notre liberté est solidaire de l'équilibre du monde et c'est là ce qu'il
faut comprendre pour ne pas s'étonner du profond mystère de la
Réversibilité qui est le nom philosophique du grand dogme de la
Communion des Saints. Tout homme qui produit un acte libre projette sa
personnalité dans l'infini. S'il donne de mauvais cœur un sou à un
pauvre, ce sou perce la main du pauvre, tombe, perce la terre, troue les
soleils, traverse le firmament et compromet l'univers. S'il produit un
acte impur, il obscurcit peut-être des milliers de cœurs qu'il ne
connaît pas, qui correspondent mystérieusement à lui et qui ont besoin
que cet homme soit pur, comme un voyageur mourant de soif a besoin du
verre d'eau de l'Évangile. Un acte charitable, un mouvement de vraie
pitié chante pour lui les louanges divines, depuis Adam jusqu'à la fin
des siècles; il guérit les malades, console les désespérés, apaise les
tempêtes, rachète les captifs, convertit les infidèles et protège le
genre humain.

Toute la philosophie chrétienne est dans l'importance inexprimable de
l'acte libre et dans la notion d'une enveloppante et indestructible
solidarité. Si Dieu, dans une éternelle seconde de sa puissance, voulait
faire ce qu'il n'a jamais fait, anéantir un seul homme, il est probable
que la création s'en irait en poussière.

Mais ce que Dieu ne _peut_ pas faire, dans la rigoureuse plénitude de sa
justice, étant volontairement _lié_ par sa propre miséricorde, de
faibles hommes, en vertu de leur liberté et dans la mesure d'une
équitable satisfaction, le peuvent accomplir pour leurs frères. Mourir
au monde, mourir à soi, mourir, pour ainsi parler, au Dieu terrible, en
s'anéantissant devant lui dans l'effrayante irradiation solaire de sa
justice,--voilà ce que peuvent faire des chrétiens, quand la vieille
machine de terre craque dans les cieux épouvantés et n'a presque plus la
force de supporter les pécheurs. Alors, ce que le souffle de miséricorde
balaie comme une poussière, c'est l'horrible création qui n'est pas de
Dieu, mais de l'homme seul, c'est sa trahison énorme, c'est le mauvais
fruit de sa liberté, c'est tout un arc-en-ciel de couleurs infernales
sur le gouffre éclatant de la Beauté divine.

Perdu dans la demi-obscurité de cette chapelle noyée de prières, le
dolent ravagé de l'amour terrestre voyait passer devant lui l'apocalypse
du grand combat pour la vie éternelle. Le monde des âmes se mouvait
devant lui comme l'Océan d'Homère aux bruits sans nombre. Toutes les
vagues clamaient vers le ciel ou se rejetaient en écumant sur les
écueils, des montagnes de flots roulaient les unes sur les autres, dans
un tumulte et dans un chaos inexprimables en la douloureuse langue
humaine. Des morts, des agonisants, des blessés de la terre ou des
blessés du ciel, les éperdus de la joie et les éperdus de la tristesse,
défilaient par troupes infinies, en levant des millions de bras, et,
seule, cette nef paisible où s'agenouillait la conscience introublée de
quelques élus, naviguait en chantant dans un calme profond qu'on pouvait
croire éternel.

--Ô sainte paix du Dieu vivant, disait Marchenoir, entrez en moi,
apaisez cette tempête et marchez sur tous ces flots! Plus que jamais,
hélas! il aurait voulu pouvoir se jeter à cette vie d'extase, que lui
interdisaient toutes les bourbes sanglantes de son cœur.

«Je ne crois pas,--écrivait-il à Leverdier vers la fin de la première
semaine,--que, parmi toutes nos abortives impressions d'art ou de
littérature, on en puisse trouver d'aussi puissantes, à moitié, sur
l'intime de l'âme. Visiter la Grande Chartreuse de fond en comble est
une chose très simple, très capable assurément de meubler la mémoire de
quelques souvenirs et, même, de fortifier le sens chrétien de quelques
notions viriles sur la lettre et sur l'esprit évangéliques, mais on ne
la connaît pas dans sa fleur de mystère quand on n'a pas vu l'office de
nuit. Là, est le vrai parfum qui transfigure cette rigoureuse retraite,
d'un si morne séjour pour les cabotins du sentiment religieux. Je ne
crains pas d'abréger mon sommeil. Un tel spectacle est pour moi le plus
rafraîchissant de tous les repos. Quand on a vu cela, on se dit qu'on ne
savait rien de la vie monastique. On s'étonne même d'avoir si peu connu
le christianisme, pour ne l'avoir aperçu, jusqu'à cette heure, qu'à
travers les exfoliations littéraires de l'arbre de la science d'orgueil.
Et le cœur est pris dans la main du Père céleste, comme un glaçon, dans
le centre de la fournaise. Les dix-huit siècles de christianisme
recommencent, tels qu'un poème inouï qu'on aurait ignoré. La Foi,
l'Espérance et la Charité pleuvent ensemble comme les _trois rayons
tordus_ de la foudre du vieux Pindare et, ne fût-ce qu'un instant, une
seule minute dans la durée d'une vie répandue ainsi que le sang d'un
écorché prodigue sur tous les chemins, c'est assez pour qu'on s'en
souvienne et pour qu'on n'oublie plus jamais que, cette nuit-là, c'est
Dieu lui-même qui a parlé!»




XXXI


Marchenoir, le moins curieux de tous les hommes, n'eut aucune hâte de
visiter en détail la Grande Chartreuse. Il trouvait passablement
ridicule et basse l'exhibition obligée d'un pareil tabernacle à des
touristes imbéciles, dont c'est le programme de passer par là en venant
d'ailleurs, pour aller en quelque autre lieu, où leur sottise ne se
démentira pas, jusqu'au moment où ils se rassiéront, plus crétins que
jamais, dans leurs bureaux ou dans leurs comptoirs. Il ne pouvait se
faire à l'idée qu'un avoué de première instance, un fabricant de
faux-cols, un bandagiste ou un ingénieur de l'État, eussent une opinion
quelconque, même inexprimée, en promenant leur flatulence dans cet Éden.

Au dix-huitième siècle qui fut, sans comparaison, le plus sot des
siècles, on s'était persuadé que tous les moines vivaient dans les
délices, que l'hypocrite pénombre des cloîtres cachait de tortueuses
conspirations contre le genre humain, et que les murailles épaisses des
monastères étouffaient les gémissements des victimes sans nombre de
l'arbitraire ecclésiastique.

Au dix-neuvième, la bêtise universelle ayant été canalisée d'une autre
sorte, cette facétie lugubre devint insoutenable. L'horreur se changea
en pitié et les criminels devinrent de touchants infortunés. C'est ce
courant romantique qui dure encore. Rien de plus grotesque, et au fond,
de plus lamentable, que les airs de miséricorde hautaine ou de
compassion navrée des gavés du monde, pour ces pénitents qui les
protègent du fond de leur solitude et sans l'intercession desquels,
peut-être, ils n'auraient même pas la sécurité d'une digestion!

De tous les Ordres religieux qui ont été la parure de l'Église, lorsque
cette reine abaissée n'était nullement une pauvresse, deux seulement, la
Chartreuse et la Trappe, ont réussi à se faire pardonner de n'être pas
des tripots ou des lupanars. Marchenoir connaissait déjà la Trappe.
Maintenant que la Chartreuse, à son tour, n'avait plus de secrets pour
lui, il rencontrait l'humiliation inouïe d'être forcé d'accorder à la
canaille cette exception fourchue de deux seuls Ordres restés vraiment
monastiques, et, quoique la vie cartusienne lui parût plus haute, il
confessait l'impossibilité presque absolue de dénicher un véritable
moine qui ne fût ni un trappiste ni un chartreux.

Il est vrai que, pour en juger, il avait un autre criterium que les
malfaisants gobeurs du boniment anticlérical. Mais il voyait bien que,
sur ce point, l'instinct obsidional de la haine avait été aussi
discernant que la plus jalouse sollicitude. Il s'agit, en effet, pour
les ennemis de la foi, de la bloquer aussi étroitement que possible, et,
certes, le théologien le mieux armaturé et le plus savamment fourbi ne
verrait pas mieux l'importance vitale pour le christianisme, de ces
dernières citadelles de l'esprit évangélique.

L'armée de siège se recrute, d'ailleurs, de la cohue des catholiques
modernes, lesquels en ont tout leur soûl, depuis longtemps, de cet
esprit-là. Admirable et providentiel renfort! La sentimentalité
religieuse accourant à la rescousse des modernes persécuteurs! La
poésie, le roman, l'histoire, le théâtre même, les _bals de charité_ et
les sociétés de bienfaisance, les souscriptions pour les inondés et les
brûlés, l'immense remuement d'entrailles qui fait la gloire et la
fortune des reporters de cour d'assises, enfin les attendrissements
lyriques de la presse entière sur tous les genres de catastrophes,
attestent suffisamment l'imprévu retour de jeunesse de la sensibilité
chrétienne.

Ce prodige, plus facilement observable des hauteurs de la Grande
Chartreuse, rappelait à Marchenoir un article célèbre qu'on avait pris
pour une ironie et qu'il avait intitulé: _la Cour des Miracles des
millionnaires_,--désignant ainsi l'intéressante multitude des heureux
pleins de charité, dont l'indigent dévore la substance et boit la sueur.
Il lui semblait, maintenant, n'en avoir pas assez dit et il regrettait
amèrement de n'y pouvoir plus rien ajouter.

C'est qu'en effet, c'est un peuple, ce troupeau, c'est tout un état au
sein de l'État. Jamais il ne s'était vu une telle affluence de pélicans
méconnus, ni une persécution plus dioclétienne exercée sur de plus
déchirés martyrs.

Le temps est trop précieux pour qu'on le perde à faire remarquer le
merveilleux désintéressement, l'indicible générosité, l'étonnante
fraîcheur d'âme des patriciens actuels de la richesse ou du pouvoir et,
en général, de tout personnage influent, à n'importe quel titre, sur ce
mauvais monde indigne de le posséder. Chacun sait que ces intendants de
la joie publique s'épuisent à dilater le cœur du pauvre et s'exterminent
à désœuvrer le malheur.

Une indiscutable prospérité universelle est leur œuvre, et l'exclusive
ambition de la rendre parfaite est leur quotidien souci. Il est presque
sans exemple, aujourd'hui, que l'indigence implorante soit inécoutée et
que d'heureux individus le veuillent être solitairement. Il ne se voit
pour ainsi dire pas que des industriels ou des politiques, diligemment
parvenus, oublient de tendre une secourable dextre à l'homme de mérite
enregistré au passif du sombre destin, ou qu'ils se refusent à
l'arrosage opportun de la languissante vertu.

On ne sait à quelle bénigne ingérence sidérale il convient de rapporter
cette inespérée disette d'égoïstes calculs humains, cette favorable
aridité du vieux cactus de l'avarice, cette inéclosion surprenante de
l'œuf crocodilesque des traditionnelles usures. Mais il est certain
qu'une émulation inouïe, un vrai délire de charité est en train de
ravager les riches,--les riches catholiques surtout,--que l'ingratitude
des crevants de misère ose venimeusement qualifier de l'épithète
d'horribles _mufles_.

Dans la pratique des choses religieuses, cette exquise sensibilité se
manifeste avec les accompagnements variés de la plus suave précaution.
On s'attendrit au pied des autels, on pleure de douces larmes sur de
_chers défunts_ qu'on croit au ciel, ce qui dispense de la fatigue de
prier pour eux à des messes qu'on aurait payées; on fait de toutes
petites aumônes fraternelles, pour ne pas exposer le pauvre aux
tentations de la débauche et pour ne pas contrister son âme par
l'ostentation d'un faste excessif; on s'abstient amoureusement de parler
de Dieu et de ses saints, par égard pour l'obstination des incrédules
qui pourraient en être horripilés, et on parle encore bien moins de
l'héroïsme de la pénitence à une foule de chrétiens tempérés qui
répondraient, sans doute, que Dieu _n'en demande pas tant_. La question
des pèlerinages lointains ou difficiles, tels que celui de Jérusalem,
est délicatement écartée, par le même instinct de bienveillance qui
voudrait épargner à ceux qui travaillent dans la piété, l'ombre d'un
dérangement ou d'une incommodité. Enfin, le sentiment religieux réalise,
aujourd'hui, l'idéal de ce grand penseur catholique, ennemi des
exagérations, qu'on appelle Molière, qui voulait que la dévotion fût
«humaine, traitable,» et qu'on n'assassinât personne avec un _fer
sacré_.

Opportunément secourus par cette heureuse déliquescence du catholicisme,
les puissants moralistes du libre examen et les coryphées littéraires du
débraillement, tous les démantibulés corybantes de l'art moderne et tous
les intègres épiciers d'un voltairianisme ennemi de l'art, ont, d'une
commune voix, approuvé le cénobitisme des religieux de la Trappe et de
la Chartreuse. Ces politiques étant fermement persuadés que le
catholicisme doit, dans un temps prochain, être balayé de la
civilisation comme une ordure, il leur semble convenable d'en user
miséricordieusement avec lui et de ne pas désespérer les imbéciles qui y
tiennent encore, en ne leur accordant absolument rien. On leur accorde
donc ces deux Ordres. Un jeune porte-lyre de récente célébrité, Hamilcar
Lécuyer, avait dit un jour à Marchenoir qu'il ne concevait pas qu'avec
sa foi, il osât rester dans le monde, le menaçant d'en douter s'il ne
courait à l'instant _s'ensevelir_ à la Trappe. L'hirsute lui répondit
par le conseil d'éloigner de lui sa personne et de s'en aller à tous les
diables.

L'existence de ces lieux de refuge est encore utile, pour d'autres
raisons, à ces tacticiens du champ libre. Dans leur ignorance invincible
de la profonde solidarité du christianisme, ils pensent qu'un genre de
vie d'une austérité proverbiale est à opposer à d'autres Ordres moins
rigoureux approuvés par l'Église et, par conséquent, à l'Église
elle-même. Les pauvres gens qui ne savent rien du christianisme ni d

Showing first 200,000 characters. Full text: gutenberg.org/ebooks/35568