Les petites filles modèles
by comtesse de Sophie Ségur · French · Gutenberg #35404 · 331,068 chars · public domain (US)
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Title: Les petites filles modèles
Author: comtesse de Sophie Ségur
Illustrator: Bertall
Release date: February 26, 2011 [eBook #35404]
Language: French
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PETITES FILLES MODÈLES ***
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Au lecteur
Cette version électronique reproduit dans son intégralité la version
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Les mots entourés de = sont en gras dans l'original.
LES
PETITES FILLES
MODÈLES
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
PUBLIÉS DANS LA BIBLIOTHÈQUE ROSE ILLUSTRÉE
PAR LA LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
=Nouveaux Contes de Fées= Un vol. avec 46 grav. d'après G. DORÉ.
=Les petites Filles modèles=
Un vol. av. 21 grav. d'après BERTALL.
=Les malheurs de Sophie= Un vol. av. 48 grav. d'apr. H. CASTELLI.
=Les Vacances= Un vol. av. 36 grav. d'après BERTALL.
=Mémoires d'un Ane= Un vol. av. 75 grav. d'ap. H. CASTELLI.
=Pauvre Blaise= Un vol. av. 96 grav. d'ap. H. CASTELLI.
=La soeur de Gribouille= Un vol. av. 72 grav. d'ap. H. CASTELLI.
=Les bons Enfants= Un vol. avec 70 grav. d'apr. FEROGIO.
=Les deux Nigauds= Un vol. av. 76 grav. d'apr. H. CASTELLI.
=L'Auberge de l'Ange-Gardien=
Un vol. av. 75 grav. d'apr. FOULQUIER.
=Le général Dourakine= Un vol. av. 100 grav. d'apr. É. BAYARD.
=François le Bossu= Un vol. av. 114 grav. d'apr. É. BAYARD.
=Un bon petit Diable= Un vol. av. 100 grav. d'apr. H. CASTELLI.
=Comédies et Proverbes= Un vol. av. 60 grav. d'apr. É. BAYARD.
=Jean qui grogne et Jean qui rit=
Un vol. av. 70 grav. d'ap H. CASTELLI.
=La fortune de Gaspard= Un vol. avec 32 grav. d'après GERLIER.
=Le Mauvais Génie= Un vol. av. 90 grav. d'apr. É. BAYARD.
=Quel amour d'Enfant!= Un vol. av. 79 grav. d'apr. É. BAYARD.
=Diloy le Chemineau= Un vol. av. 90 grav. d'apr. H. CASTELLI.
=Après la Pluie le beau Temps=
Un vol. av. 128 grav. d'apr. É. BAYARD.
_Prix de chaque volume in-16, broché, 2 25_
_Relié en percaline rouge, tranches dorées, 3 50_
=Les Actes des Apôtres=, un vol. in-8º, avec 10 gravures,
broché. 10 fr.
Relié en demi-chagrin, tranches dorées. 14 fr.
=Evangile d'une grand'mère=, édition classique, un vol. in-16,
cart. 1 50
55645.--Imprimerie LAHURE, rue de Fleurus, 9, à Paris.
LES
PETITES FILLES
MODÈLES
PAR
MME LA COMTESSE DE SÉGUR
NÉE ROSTOPCHINE
OUVRAGE ILLUSTRÉ DE 21 VIGNETTES
PAR BERTALL
NOUVELLE ÉDITION
PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
1906
Droits de traduction et de reproduction réservés.
PRÉFACE
_Mes_ =Petites filles modèles= _ne sont pas une création; elles existent
bien réellement: ce sont des portraits; la preuve en est dans leurs
imperfections mêmes. Elles ont des défauts, des ombres légères qui font
ressortir le charme du portrait et attestent l'existence du modèle.
Camille et Madeleine sont une réalité dont peut s'assurer toute personne
qui connaît l'auteur_.
COMTESSE DE SÉGUR,
née ROSTOPCHINE.
LES
PETITES FILLES MODÈLES
I
CAMILLE ET MADELEINE
Mme de Fleurville était la mère de deux petites filles, bonnes,
gentilles, aimables, et qui avaient l'une pour l'autre le plus tendre
attachement. On voit souvent des frères et des soeurs se quereller, se
contredire et venir se plaindre à leurs parents après s'être disputés de
manière qu'il soit impossible de démêler de quel côté vient le premier
tort. Jamais on n'entendait une discussion entre Camille et Madeleine.
Tantôt l'une, tantôt l'autre cédait au désir exprimé par sa soeur.
Pourtant leurs goûts n'étaient pas exactement les mêmes. Camille, plus
âgée d'un an que Madeleine, avait huit ans. Plus vive, plus étourdie,
préférant les jeux bruyants aux jeux tranquilles, elle aimait à courir,
à faire et à entendre du tapage. Jamais elle ne s'amusait autant que
lorsqu'il y avait une grande réunion d'enfants, qui lui permettait de se
livrer sans réserve à ses jeux favoris.
Madeleine préférait au contraire à tout ce joyeux tapage les soins
qu'elle donnait à sa poupée et à celle de Camille, qui, sans Madeleine,
eût risqué souvent de passer la nuit sur une chaise et de ne changer de
linge et de robe que tous les trois ou quatre jours.
Mais la différence de leurs goûts n'empêchait pas leur parfaite union.
Madeleine abandonnait avec plaisir son livre ou sa poupée dès que sa
soeur exprimait le désir de se promener ou de courir; Camille, de son
côté, sacrifiait son amour pour la promenade et pour la chasse aux
papillons dès que Madeleine témoignait l'envie de se livrer à des
amusements plus calmes.
Elles étaient parfaitement heureuses, ces bonnes petites soeurs, et
leur maman les aimait tendrement; toutes les personnes qui les
connaissaient les aimaient aussi et cherchaient à leur faire plaisir.
II
LA PROMENADE, L'ACCIDENT
Un jour, Madeleine peignait sa poupée; Camille lui présentait les
peignes, rangeait les robes, les souliers, changeait de place les lits
de poupée, transportait les armoires, les commodes, les chaises, les
tables. Elle voulait, disait-elle, faire leur déménagement: car ces
dames (les poupées) avaient changé de maison.
MADELEINE.
Je t'assure, Camille, que les poupées étaient mieux logées dans leur
ancienne maison; il y avait bien plus de place pour leurs meubles.
CAMILLE.
Oui, c'est vrai, Madeleine; mais elles étaient ennuyées de leur vieille
maison. Elles trouvent d'ailleurs qu'ayant une plus petite chambre elles
y auront plus chaud.
MADELEINE.
Oh! quant à cela, elles se trompent bien, car elles sont près de la
porte, qui leur donnera du vent, et leurs lits sont tout contre la
fenêtre, qui ne leur donnera pas de chaleur non plus.
CAMILLE.
Eh bien! quand elles auront demeuré quelque temps dans cette nouvelle
maison, nous tâcherons de leur en trouver une plus commode. Du reste,
cela ne te contrarie pas, Madeleine?
MADELEINE.
Oh! pas du tout, Camille, surtout si cela te fait plaisir.»
Camille, ayant achevé le déménagement des poupées, proposa à Madeleine,
qui avait fini de son côté de les coiffer et de les habiller, d'aller
chercher leur bonne pour faire une longue promenade. Madeleine y
consentit avec plaisir; elles appelèrent donc Élisa.
«Ma bonne, lui dit Camille, voulez-vous venir promener avec nous?
ÉLISA.
Je ne demande pas mieux, mes petites; de quel côté irons-nous?
CAMILLE.
Du côté de la grande route, pour voir passer les voitures; veux-tu,
Madeleine?
MADELEINE.
Certainement; et, si nous voyons de pauvres femmes et de pauvres
enfants, nous leur donnerons de l'argent. Je vais emporter cinq sous.
CAMILLE.
Oh oui! tu as raison, Madeleine; moi j'emporterai dix sous.»
Voilà les petites filles bien contentes; elles courent devant leur
bonne, et arrivent à la barrière qui les séparait de la route; en
attendant le passage des voitures, elles s'amusent à cueillir des fleurs
pour en faire des couronnes à leurs poupées.
«Ah! j'entends une voiture, s'écrie Madeleine.
--Oui. Comme elle va vite! nous allons bientôt la voir.
--Écoute donc, Camille; n'entends-tu pas crier?
--Non, je n'entends que la voiture qui roule.»
Madeleine ne s'était pas trompée: car, au moment où Camille achevait de
parler, on entendit bien distinctement des cris perçants, et, l'instant
d'après, les petites filles et la bonne, qui étaient restées immobiles
de frayeur, virent arriver une voiture attelée de trois chevaux de poste
lancés ventre à terre, et que le postillon cherchait vainement à
retenir.
Une dame et une petite fille de quatre ans, qui étaient dans la voiture,
poussaient les cris qui avaient alarmé Camille et Madeleine.
A cent pas de la barrière, le postillon fut renversé de son siège, et la
voiture lui passa sur le corps; les chevaux, ne se sentant plus retenus
ni dirigés, redoublèrent de vitesse et s'élancèrent vers un fossé très
profond, qui séparait la route d'un champ labouré. Arrivée en face de la
barrière où étaient Camille, Madeleine et leur bonne, toutes trois
pâles d'effroi, la voiture versa dans le fossé, les chevaux furent
entraînés dans la chute; on entendit un cri perçant, un gémissement
plaintif, puis plus rien.
Quelques instants se passèrent avant que la bonne fût assez revenue de
sa frayeur pour songer à secourir cette malheureuse dame et cette pauvre
enfant, qui probablement avaient été tuées par la violence de la chute.
Aucun cri ne se faisait plus entendre. Et le malheureux postillon,
écrasé par la voiture, ne fallait-il pas aussi lui porter secours?
Enfin, elle se hasarda à s'approcher de la voiture culbutée dans le
fossé. Camille et Madeleine la suivirent en tremblant.
Un des chevaux avait été tué; un autre avait la cuisse cassée et faisait
des efforts impuissants pour se relever; le troisième, étourdi et
effrayé de sa chute, était haletant et ne bougeait pas.
«Je vais essayer d'ouvrir la portière, dit la bonne; mais n'approchez
pas, mes petites: si les chevaux se relevaient, ils pourraient vous
tuer.»
Elle ouvre, et voit la dame et l'enfant sans mouvement et couvertes de
sang.
«Ah! mon Dieu! la pauvre dame et la petite fille sont mortes ou
grièvement blessées.»
Camille et Madeleine pleuraient. Élisa, espérant encore que la mère et
l'enfant n'étaient qu'évanouies, essaya de détacher la petite fille des
bras de sa mère, qui la tenait fortement serrée contre sa poitrine;
après quelques efforts, elle parvient à dégager l'enfant, qu'elle retire
pâle et sanglante. Ne voulant pas la poser sur la terre humide, elle
demande aux deux soeurs si elles auront la force et le courage
d'emporter la pauvre petite jusqu'au banc qui est de l'autre côté de la
barrière.
«Oh oui! ma bonne, dit Camille; donnez-la-nous, nous pourrons la porter,
nous la porterons. Pauvre petite, elle est couverte de sang; mais elle
n'est pas morte, j'en suis sûre. Oh non! non, elle ne l'est pas. Donnez,
donnez, ma bonne. Madeleine, aide-moi.
--Je ne peux pas, Camille, répondit Madeleine d'une voix faible et
tremblante. Ce sang, cette pauvre mère morte, cette pauvre petite morte
aussi, je crois, m'ôtent la force nécessaire pour t'aider. Je ne puis...
que pleurer.
--Je l'emporterai donc seule, dit Camille. J'en aurai la force, car il
le faut, le bon Dieu m'aidera.»
En disant ces mots elle relève la petite, la prend dans ses bras, et,
malgré ce poids trop lourd pour ses forces et son âge, elle cherche à
gravir le fossé; mais son pied glisse, ses bras vont laisser échapper
son fardeau, lorsque Madeleine, surmontant sa frayeur et sa répugnance,
s'élance au secours de sa soeur et l'aide à porter l'enfant; elles
arrivent au haut du fossé, traversent la route, et vont tomber épuisées
sur le banc que leur avait indiqué Élisa.
Camille étend la petite fille sur ses genoux; Madeleine apporte de l'eau
qu'elle a été chercher dans un fossé; Camille lave et essuie avec son
mouchoir le sang qui inonde le visage de l'enfant, et ne peut retenir un
cri de joie lorsqu'elle voit que la pauvre petite n'a pas de blessure.
«Madeleine, ma bonne, venez vite; la petite fille n'est pas blessée,...
elle vit! elle vit,... elle vient de pousser un soupir.... Oui, elle
respire, elle ouvre les yeux.»
Madeleine accourt; l'enfant venait en effet de reprendre connaissance.
Elle regarde autour d'elle d'un air effrayé.
«Maman! dit-elle, maman! je veux voir maman!
--Ta maman va venir, ma bonne petite, répond Camille en l'embrassant. Ne
pleure pas; reste avec moi et avec ma soeur Madeleine.
--Non, non, je veux voir maman; ces méchants chevaux ont emporté maman.
--Les méchants chevaux sont tombés dans un grand trou; ils n'ont pas
emporté ta maman, je t'assure. Tiens, vois-tu? Voilà ma bonne Élisa;
elle apporte ta maman qui dort.»
La bonne, aidée de deux hommes qui passaient sur la route, avait retiré
de la voiture la mère de la petite fille. Elle ne donnait aucun signe
de vie; elle avait à la tête une large blessure; son visage, son cou,
ses bras étaient inondés de sang. Pourtant son coeur battait encore;
elle n'était pas morte.
La bonne envoya l'un des hommes qui l'avaient aidée avertir bien vite
Mme de Fleurville d'envoyer du monde pour transporter au château la dame
et l'enfant, relever le postillon, qui restait étendu sur la route, et
dételer les chevaux qui continuaient à se débattre et à ruer contre la
voiture.
L'homme part. Un quart d'heure après, Mme de Fleurville arrive elle-même
avec plusieurs domestiques et une voiture, dans laquelle on dépose la
dame. On secourt le postillon, on relève la voiture versée dans le
fossé.
La petite fille, pendant ce temps, s'était entièrement remise: elle
n'avait aucune blessure; son évanouissement n'avait été causé que par la
peur et la secousse de la chute.
De crainte qu'elle ne s'effrayât à la vue du sang qui coulait toujours
de la blessure de sa mère, Camille et Madeleine demandèrent à leur maman
de la ramener à pied avec elles. La petite, habituée déjà aux deux
soeurs, qui la comblaient de caresses, croyant sa mère endormie,
consentit avec plaisir à faire la course à pied.
Tout en marchant, Camille et Madeleine causaient avec elle.
MADELEINE.
Comment t'appelles-tu, ma chère petite?
MARGUERITE.
Je m'appelle Marguerite.
CAMILLE.
Et comment s'appelle ta maman?
MARGUERITE.
Ma maman s'appelle maman.
CAMILLE.
Mais son nom? Elle a un nom, ta maman?
MARGUERITE.
Oh oui! elle s'appelle maman.
MADELEINE, _riant_.
Mais les domestiques ne l'appellent pas maman?
MARGUERITE.
Ils l'appellent madame.
MADELEINE.
Mais, madame qui?
MARGUERITE.
Non, non. Pas madame qui; seulement madame.
CAMILLE.
Laisse-la, Madeleine; tu vois bien qu'elle est trop petite; elle ne sait
pas. Dis-moi, Marguerite, où allais-tu avec ces méchants chevaux qui
t'ont fait tomber dans le trou?
MARGUERITE.
J'allais voir ma tante; je n'aime pas ma tante; elle est méchante, elle
gronde toujours. J'aime mieux rester avec maman... et avec vous,
ajouta-t-elle en baisant la main de Camille et de Madeleine.
Camille et Madeleine embrassèrent la petite Marguerite.
MARGUERITE.
Comment vous appelle-t-on?
CAMILLE.
Moi, je m'appelle Camille, et ma soeur s'appelle Madeleine.
MARGUERITE.
Eh bien! vous serez mes petites mamans. Maman Camille et maman
Madeleine.»
Tout en causant, elles étaient arrivées au château. Mme de Fleurville
s'était empressée d'envoyer chercher un médecin et avait fait coucher
Mme de Rosbourg dans un bon lit. Son nom était gravé sur une cassette
qui se trouvait dans sa voiture, et sur les malles attachées derrière.
On avait bandé sa blessure pour arrêter le sang, et elle reprenait
connaissance par degrés. Au bout d'une demi-heure, elle demanda sa
fille, qu'on lui amena.
Marguerite entra bien doucement, car on lui avait dit que sa maman était
malade. Camille et Madeleine l'accompagnaient.
«Pauvre maman, dit-elle en entrant, vous avez mal à la tête?
--Oui, mon enfant, bien mal.
--Je veux rester avec vous, maman.
--Non, ma chère petite; embrasse-moi seulement, et puis tu t'en iras
avec ces bonnes petites filles; je vois à leur physionomie qu'elles sont
bien bonnes.
--Oh oui! maman, bien bonnes; Camille m'a donné sa poupée; une bien
jolie poupée!... et Madeleine m'a fait manger une tartine de
confitures.»
Mme de Rosbourg sourit de la joie de la petite Marguerite, qui allait
parler encore, lorsque Mme de Fleurville, trouvant que la malade s'était
déjà trop agitée, conseilla à Marguerite d'aller jouer avec ses deux
petites mamans, pour que sa grande maman pût dormir.
Marguerite, après avoir encore embrassé Mme de Rosbourg, sortit avec
Camille et Madeleine.
III
MARGUERITE
MADELEINE.
Prends tout ce que tu voudras, ma chère Marguerite; amuse-toi avec nos
joujoux.
MARGUERITE.
Oh! les belles poupées! En voilà une aussi grande que moi.... En voilà
encore deux bien jolies!... Ah! cette grande qui est couchée dans un
beau petit lit! elle est malade comme pauvre maman.... Oh! le beau petit
chien! comme il a de beaux cheveux! on dirait qu'il est vivant. Et le
joli petit âne.... Oh! les belles petites assiettes! des tasses, des
cuillers, des fourchettes! et des couteaux aussi! Un petit huilier, des
salières! Ah! la jolie petite diligence!... Et cette petite commode
pleine de robes, de bonnets, de bas, de chemises aux poupées!... Comme
c'est bien rangé!... Les jolis petits livres! Quelle quantité d'images!
il y en a plein l'armoire!»
Camille et Madeleine riaient de voir Marguerite courir d'un jouet à
l'autre, ne sachant lequel prendre, ne pouvant tout tenir ni tout
regarder à la fois, en poser un, puis le reprendre, puis le laisser
encore, et, dans son indécision, rester au milieu de la chambre, se
tournant à droite, à gauche, sautant, battant des mains de joie et
d'admiration. Enfin elle prit la petite diligence attelée de quatre
chevaux, et elle demanda à Camille et à Madeleine de sortir avec elle
pour mener la voiture dans le jardin.
Elles se mirent toutes trois à courir dans les allées et sur l'herbe;
après quelques tours, la diligence versa. Tous les voyageurs qui étaient
dedans se trouvèrent culbutés les uns sur les autres; une glace de la
portière était cassée.
«Ah! mon Dieu, mon Dieu! s'écria Marguerite en pleurant, j'ai cassé
votre voiture, Camille. J'en suis bien fâchée; bien sûr, je ne le ferai
plus.
CAMILLE.
Ne pleure pas, ma petite Marguerite, ce ne sera rien. Nous allons ouvrir
la portière, rasseoir les voyageurs à leurs places, et je demanderai à
maman de faire mettre une autre glace.
MARGUERITE.
Mais si les voyageurs ont mal à la tête, comme maman?
MADELEINE.
Non, non, ils ont la tête trop dure. Tiens, vois-tu, les voilà tous
remis, et ils se portent à merveille.
MARGUERITE.
Tant mieux! J'avais peur de vous faire de la peine.»
La diligence relevée, Marguerite continua à la traîner, mais avec plus
de précaution, car elle avait un très bon coeur, et elle aurait été
bien fâchée de faire de la peine à ses petites amies.
Elles rentrèrent au bout d'une heure pour dîner, et couchèrent ensuite
la petite Marguerite, qui était très fatiguée.
IV
RÉUNION SANS SÉPARATION
Pendant que les enfants jouaient, le médecin était venu voir Mme de
Rosbourg: il ne trouva pas la blessure dangereuse, et il jugea que la
quantité de sang qu'elle avait perdu rendait une saignée inutile et
empêcherait l'inflammation. Il mit sur la blessure un certain onguent de
colimaçons, recouvrit le tout de feuilles de laitue qu'on devait changer
toutes les heures, recommanda la plus grande tranquillité, et promit de
revenir le lendemain.
Marguerite venait voir sa mère plusieurs fois par jour; mais elle ne
restait pas longtemps dans la chambre, car sa vivacité et son babillage
agitaient Mme de Rosbourg tout en l'amusant. Sur un coup d'oeil de Mme
de Fleurville, qui ne quittait presque pas le chevet de la malade, les
deux soeurs emmenaient leur petite protégée.
Les soins attentifs de Mme de Fleurville remplirent de reconnaissance et
de tendresse le coeur de Mme de Rosbourg; pendant sa convalescence
elle exprimait souvent le regret de quitter une personne qui l'avait
traitée avec tant d'amitié.
«Et pourquoi donc me quitteriez-vous, chère amie? dit un jour Mme de
Fleurville. Pourquoi ne vivrions-nous pas ensemble? Votre petite
Marguerite est parfaitement heureuse avec Camille et Madeleine, qui
seraient désolées, je vous assure, d'être séparées de Marguerite; je
serai enchantée si vous me promettez de ne pas me quitter.
MADAME DE ROSBOURG.
Mais ne serait-ce pas bien indiscret aux yeux de votre famille?
MADAME DE FLEURVILLE.
Nullement. Je vis dans un grand isolement depuis la mort de mon mari. Je
vous ai raconté sa fin cruelle dans un combat contre les Arabes, il y a
six ans. Depuis j'ai toujours vécu à la campagne. Vous n'avez pas de
mari non plus, puisque vous n'avez reçu aucune nouvelle du vôtre depuis
le naufrage du vaisseau sur lequel il s'était embarqué.
MADAME DE ROSBOURG.
Hélas! oui; il a sans doute péri avec ce fatal vaisseau: car depuis deux
ans, malgré toutes les recherches de mon frère, le marin qui a presque
fait le tour du monde, nous n'avons pu découvrir aucune trace de mon
pauvre mari, ni d'aucune des personnes qui l'accompagnaient. Eh bien,
puisque vous me pressez si amicalement de rester ici, je consens
volontiers à ne faire qu'un ménage avec vous et à laisser ma petite
Marguerite sous la garde de ses deux bonnes et aimables amies.
MADAME DE FLEURVILLE.
Ainsi donc, chère amie, c'est une chose décidée?
MADAME DE ROSBOURG.
Oui, puisque vous le voulez bien; nous demeurerons ensemble.
MADAME DE FLEURVILLE.
Que vous êtes bonne d'avoir cédé si promptement à mes désirs, chère
amie! je vais porter cette heureuse nouvelle à mes filles; elles en
seront enchantées.»
Mme de Fleurville entra dans la chambre où Camille et Madeleine
prenaient leurs leçons bien attentivement, pendant que Marguerite
s'amusait avec les poupées et leur racontait des histoires tout bas,
pour ne pas empêcher ses deux amies de bien s'appliquer.
MADAME DE FLEURVILLE.
Mes petites filles, je viens vous annoncer une nouvelle qui vous fera
grand plaisir. Mme de Rosbourg et Marguerite ne nous quitteront pas,
comme nous le craignions.
CAMILLE.
Comment! maman, elles resteront toujours avec nous?
MADAME DE FLEURVILLE.
Oui, toujours, ma fille, Mme de Rosbourg me l'a promis.
--Oh! quel bonheur!» dirent les trois enfants à la fois.
Marguerite courut embrasser Mme de Fleurville, qui, après lui avoir
rendu ses caresses, dit à Camille et à Madeleine:
«Mes chères enfants, si vous voulez me rendre toujours heureuse comme
vous l'avez fait jusqu'ici, il faut redoubler encore d'application au
travail, d'obéissance à mes ordres et de complaisance entre vous.
Marguerite est plus jeune que vous. C'est vous qui serez chargées de son
éducation, sous la direction de sa maman et de moi. Pour la rendre bonne
et sage, il faut lui donner toujours de bons conseils et surtout de bons
exemples.
CAMILLE.
Oh! ma chère maman, soyez tranquille; nous élèverons Marguerite aussi
bien que vous nous élevez. Je lui montrerai à lire, à écrire; et
Madeleine lui apprendra à travailler, à tout ranger, à tout mettre en
ordre; n'est-ce pas, Madeleine?
MADELEINE.
Oui, certainement; d'ailleurs elle est si gentille, si douce, qu'elle ne
nous donnera pas beaucoup de peine.
--Je serai toujours bien sage, reprit Marguerite en embrassant tantôt
Camille, tantôt Madeleine. Je vous écouterai, et je chercherai toujours
à vous faire plaisir.
CAMILLE.
Eh bien, ma petite Marguerite, puisque tu veux être bien sage, fais-moi
l'amitié d'aller te promener pendant une heure, comme je te l'ai déjà
dit. Depuis que nous avons commencé nos leçons, tu n'es pas sortie; si
tu restes toujours assise, tu perdras tes couleurs et tu deviendras
malade.
MARGUERITE.
Oh! Camille, je t'en prie, laisse-moi avec toi! Je t'aime tant!»
Camille allait céder, mais Madeleine pressentit la faiblesse de sa
soeur: elle prévit tout de suite qu'en cédant une fois à Marguerite il
faudrait lui céder toujours et qu'elle finirait par ne faire jamais que
ses volontés. Elle prit donc Marguerite par la main, et, ouvrant la
porte, elle lui dit:
«Ma chère Marguerite, Camille t'a déjà dit deux fois d'aller te
promener; tu demandes toujours à rester encore un instant. Camille a la
bonté de t'écouter; mais cette fois nous _voulons_ que tu sortes. Ainsi,
pour être sage, comme tu nous le promettais tout à l'heure, il faut te
montrer obéissante. Va, ma petite; dans une heure tu reviendras.»
Marguerite regarda Camille d'un air suppliant; mais Camille, qui sentait
bien que sa soeur avait raison, n'osa pas lever les yeux, de crainte
de se laisser attendrir. Marguerite, voyant qu'il fallait se soumettre,
sortit lentement et descendit dans le jardin.
Mme de Fleurville avait écouté, sans mot dire, cette petite scène; elle
s'approcha de Madeleine et l'embrassa tendrement. «Bien! Madeleine, lui
dit-elle. Et toi, Camille, courage; fais comme ta soeur.» Puis elle
sortit.
V
LES FLEURS CUEILLIES ET REMPLACÉES
«Mon Dieu! mon Dieu! que je m'ennuie toute seule! pensa Marguerite après
avoir marché un quart d'heure. Pourquoi donc Madeleine m'a-t-elle forcée
de sortir?... Camille voulait bien me garder, je l'ai bien vu!... Quand
je suis seule avec Camille, elle me laisse faire tout ce que je veux....
Comme je l'aime, Camille!... J'aime beaucoup Madeleine, aussi; mais...
je m'amuse davantage avec Camille. Qu'est-ce que je vais faire pour
m'amuser?... Ah! j'ai une bonne idée: je vais nettoyer et balayer leur
petit jardin.»
Elle courut vers le jardin de Camille et de Madeleine, le nettoya,
balaya les feuilles tombées, et se mit ensuite à examiner toutes les
fleurs. Tout à coup l'idée lui vint de cueillir un beau bouquet pour
Camille et pour Madeleine.
«Comme elles seront contentes! se dit-elle. Je vais prendre toutes les
fleurs, j'en ferai un magnifique bouquet: elles le mettront dans leur
chambre, qui sentira bien bon!»
Voilà Marguerite enchantée de son idée; elle cueille oeillets,
giroflées, marguerites, roses, dahlias, réséda, jasmin, enfin tout ce
qui se trouvait dans le jardin. Elle jetait les fleurs à mesure dans son
tablier dont elle avait relevé les coins, les entassait tant qu'elle
pouvait et ne leur laissait presque pas de queue.
Quand elle eut tout cueilli, elle courut à la maison, entra
précipitamment dans la chambre où travaillaient encore Camille et
Madeleine, et, courant à elles d'un air radieux:
«Tenez, Camille, tenez, Madeleine, regardez ce que je vous apporte,
comme c'est beau!»
Et, ouvrant son tablier, elle leur fit voir toutes ces fleurs fripées,
fanées, écrasées.
«J'ai cueilli tout cela pour vous, leur dit-elle: nous les mettrons dans
notre chambre, pour qu'elle sente bon!»
Camille et Madeleine se regardèrent en souriant. La gaieté les gagna à
la vue de ces paquets de fleurs flétries et de l'air triomphant de
Marguerite; enfin elles se mirent à rire aux éclats en voyant la figure
rouge, déconcertée et mortifiée de Marguerite. La pauvre petite avait
laissé tomber les fleurs par terre; elle restait immobile, la bouche
ouverte, et regardait rire Camille et Madeleine.
Enfin Camille put parler.
«Où as-tu cueilli ces belles fleurs, Marguerite?
--Dans votre jardin.
--Dans notre jardin! s'écrièrent à la fois les deux soeurs, qui
n'avaient plus envie de rire. Comment! tout cela dans notre jardin?
--Tout, tout, même les boutons.»
Camille et Madeleine se regardèrent d'un air consterné et douloureux.
Marguerite, sans le vouloir, leur causait un grand chagrin. Elles
réservaient toutes ces fleurs pour offrir un bouquet à leur maman le
jour de sa fête, qui avait lieu le surlendemain, et voilà qu'il n'en
restait plus une seule! Pourtant ni l'une ni l'autre n'eurent le courage
de gronder la pauvre Marguerite, qui arrivait si joyeuse et qui avait
cru leur causer une si agréable surprise.
Marguerite, étonnée de ne pas recevoir les remerciements et les baisers
auxquels elle s'attendait, regarda attentivement les deux soeurs, et,
lisant leur chagrin sur leurs figures consternées, elle comprit
vaguement qu'elle avait fait quelque chose de mal, et se mit à pleurer.
Madeleine rompit enfin le silence.
«Ma petite Marguerite, nous t'avons dit bien des fois de ne toucher à
rien sans en demander la permission. Tu as cueilli nos fleurs et tu nous
as fait de la peine. Nous voulions donner après-demain à maman, pour sa
fête, un beau bouquet de fleurs plantées et arrosées par nous.
Maintenant, par ta faute, nous n'avons plus rien à lui donner.»
Les pleurs de Marguerite redoublèrent.
«Nous ne te grondons pas, reprit Camille, parce que nous savons que tu
ne l'as pas fait par méchanceté; mais tu vois comme c'est vilain de ne
pas nous écouter.»
Marguerite sanglotait.
«Console-toi, ma petite Marguerite, dit Madeleine en l'embrassant; tu
vois bien que nous ne sommes pas fâchées contre toi.
--Parce que... vous... êtes... trop bonnes,... dit Marguerite, qui
suffoquait; mais... vous... êtes... tristes.... Cela... me... fait de
la... peine.... Pardon,... pardon,... Camille,... Madeleine.... Je ne...
le... ferai plus,... bien sûr.»
Camille et Madeleine, touchées du chagrin de Marguerite, l'embrassèrent
et la consolèrent de leur mieux. A ce moment, Mme de Rosbourg entra;
elle s'arrêta étonnée en voyant les yeux rouges et la figure gonflée de
sa fille.
«Marguerite! qu'as-tu, mon enfant? Serais-tu méchante, par hasard?
--Oh non! madame, répondit Madeleine; nous la consolons.
MADAME DE ROSBOURG.
De quoi la consolez-vous, chères petites?
MADELEINE.
De..., de....»
Madeleine rougit et s'arrêta.
«Madame, reprit Camille, nous la consolons, nous..., nous...
l'embrassons... parce que..., parce que....»
Elle rougit et se tut à son tour.
La surprise de Mme de Rosbourg augmentait.
MADAME DE ROSBOURG.
Marguerite, dis-moi toi-même pourquoi tu pleures et pourquoi tes amies
te consolent.
--Oh! maman, chère maman, s'écria Marguerite en se jetant dans les bras
de sa mère, j'ai été bien méchante; j'ai fait de la peine à mes amies,
mais c'était sans le vouloir. J'ai cueilli toutes les fleurs de leur
jardin; elles n'ont plus rien à donner à leur maman pour sa fête, et, au
lieu de me gronder, elles m'embrassent. Mon Dieu! mon Dieu! que j'ai du
chagrin!
--Tu fais bien de m'avouer tes sottises, ma chère enfant, je tâcherai de
les réparer. Tes petites amies sont bien bonnes de ne pas t'en vouloir.
Sois indulgente et douce comme elles, chère petite, tu seras aimée comme
elles et tu seras bénie de Dieu et de ta maman.
Mme de Rosbourg embrassa Camille, Madeleine et Marguerite d'un air
attendri, quitta la chambre, sonna son domestique, et demanda
immédiatement sa voiture.
Une demi-heure après, la calèche de Mme de Rosbourg était prête. Elle y
monta et se fit conduire à la ville de Moulins, qui n'était qu'à cinq
kilomètres de la maison de campagne de Mme de Fleurville.
Elle descendit chez un marchand de fleurs, et choisit les plus belles et
les plus jolies.
«Ayez la complaisance, monsieur, dit-elle au marchand, de m'apporter
vous-même tous ces pots de fleurs chez Mme de Fleurville. Je vous ferai
indiquer la place où ils doivent être plantés, et vous surveillerez ce
travail. Je désire que ce soit fait la nuit, pour ménager une surprise
aux petites de Fleurville.
--Madame peut être tranquille; tout sera fait selon ses ordres. Au
soleil couchant, je chargerai sur une charrette les fleurs que madame a
choisies, et je me conformerai aux ordres de madame.
--Combien vous devrai-je, monsieur, pour les fleurs et la plantation?
--Ce sera quarante francs, madame; il y a soixante plantes avec leurs
pots, et de plus le travail. Madame ne trouve pas que ce soit trop cher?
--Non, non, c'est très bien; les quarante francs vous seront remis
aussitôt votre ouvrage terminé.»
Mme de Rosbourg remonta en voiture et retourna au château de Fleurville
(c'était le nom de la terre de Mme de Fleurville). Elle donna ordre à
son domestique d'attendre le marchand à l'entrée de la nuit et de lui
faire planter les fleurs dans le petit jardin de Camille et de
Madeleine. Son absence avait été si courte que ni Mme de Fleurville ni
les enfants ne s'en étaient aperçues.
A peine Mme de Rosbourg avait-elle quitté les petites, que toutes trois
se dirigèrent vers leur jardin.
«Peut-être, pensait Camille, restait-il encore quelques fleurs oubliées,
seulement de quoi faire un tout petit bouquet.»
Hélas! il n'y avait rien: tout était cueilli. Camille et Madeleine
regardaient tristement et en silence leur jardin vide. Marguerite avait
bien envie de pleurer.
«C'est fait, dit enfin Madeleine; il n'y a pas de remède. Nous tâcherons
d'avoir quelques plantes nouvelles, qui fleuriront plus tard.
MARGUERITE.
Prenez tout mon argent pour en acheter, Madeleine: j'ai quatre francs!
MADELEINE.
Merci, ma chère petite, il vaut mieux garder ton argent pour les
pauvres.
[Illustration: «Ayez la complaisance de m'apporter tous ces pots de
fleurs.» (Page 27.)]
MARGUERITE.
Mais si vous n'avez pas assez d'argent, Madeleine, vous prendrez le
mien, n'est-ce pas?
MADELEINE.
Oui, oui, ma bonne petite, sois sans inquiétude, ne pensons plus à tout
cela, et préparons notre jardin pour y replanter de nouvelles fleurs.»
Les trois petites se mirent à l'ouvrage; Marguerite fut chargée
d'arracher les vieilles tiges et de les brouetter dans le bois, Camille
et Madeleine bêchèrent avec ardeur; elles suaient à grosses gouttes
toutes les trois quand Mme de Rosbourg, revenue de sa course, les
rejoignit au jardin.
«Oh! les bonnes ouvrières! s'écria-t-elle. Voilà un jardin bien bêché!
Les fleurs y pousseront toutes seules, j'en suis sûre.
--Nous en aurons bientôt, madame, vous verrez.
--Je n'en doute pas, car le bon Dieu récompensera toujours les bonnes
petites filles comme vous.»
La besogne était finie; Camille, Madeleine et Marguerite eurent soin de
ranger leurs outils, et jouèrent pendant une heure dans l'herbe et dans
le bois. Alors la cloche sonna le dîner, et chacun rentra.
Le lendemain, après déjeuner, les enfants allèrent à leur petit jardin
pour achever de le nettoyer.
Camille courait en avant. Le jardin lui apparut plein de fleurs mille
fois plus belles et plus nombreuses que celles qui y étaient la veille.
Elle s'arrêta stupéfaite; elle ne comprenait pas.
Madeleine et Marguerite arrivèrent à leur tour, et toutes trois
restèrent muettes de surprise et de joie devant ces fleurs si fraîches,
si variées, si jolies.
Enfin, un cri général témoigna de leur bonheur; elles se précipitèrent
dans le jardin, sentant une fleur, en caressant une autre, les admirant
toutes, folles de joie, mais ne comprenant toujours pas comment ces
fleurs avaient poussé et fleuri en une nuit, et ne devinant pas qui les
avait apportées.
«C'est le bon Dieu, dit Camille.
--Non, c'est plutôt la sainte Vierge, dit Madeleine.
--Je crois que ce sont nos petits anges», reprit Marguerite.
Mme de Fleurville arrivait avec Mme de Rosbourg.
«Voici l'ange qui a fait pousser vos fleurs, dit Mme de Fleurville en
montrant Mme de Rosbourg. Votre douceur et votre bonté l'ont touchée;
elle a été acheter tout cela à Moulins, pendant que vous vous mettiez en
nage pour réparer le mal causé par Marguerite.»
On peut juger du bonheur et de la reconnaissance des trois enfants.
Marguerite était peut-être plus heureuse que Camille et Madeleine, car
le chagrin qu'elle avait fait à ses amies pesait sur son coeur.
Le lendemain, toutes les trois offrirent un bouquet composé de leurs
plus belles fleurs, non seulement à Mme de Fleurville pour sa fête, mais
aussi à Mme de Rosbourg, comme témoignage de leur reconnaissance.
VI
UN AN APRÈS
LE CHIEN ENRAGÉ
Un jour, Marguerite, Camille et Madeleine jouaient devant la maison,
sous un grand sapin. Un grand chien noir qui s'appelait Calino, et qui
appartenait au garde, était couché près d'elles.
Marguerite cherchait à lui mettre au cou une couronne de pâquerettes que
Camille venait de terminer. Quand la couronne était à moitié passée, le
chien secouait la tête, la couronne tombait, et Marguerite le grondait.
«Méchant Calino, veux-tu te tenir tranquille! si tu recommences, je te
donnerai une tape.»
Et elle ramassait la couronne.
«Baisse la tête, Calino.»
Calino obéissait d'un air indifférent.
Marguerite passait avec effort la couronne à moitié; Calino donnait un
coup de tête: la couronne tombait encore.
«Mauvaise bête! entêté, désobéissant!» dit Marguerite en lui donnant une
petite tape sur la tête.
Au même moment, un chien jaune, qui s'était approché sans bruit, donna
un coup de dent à Calino. Marguerite voulut le chasser: le chien jaune
se jeta sur elle et lui mordit la main; puis il continua son chemin la
queue entre les jambes, la tête basse, la langue pendante. Marguerite
poussa un petit cri; puis, voyant du sang à sa main, elle pleura.
Camille et Madeleine s'étaient levées précipitamment au cri de
Marguerite. Camille suivit des yeux le chien jaune; elle dit quelques
mots tout bas à Madeleine, puis elle courut chez Mme de Fleurville.
«Maman, lui dit-elle tout bas, Marguerite a été mordue par un chien
enragé.»
Mme de Fleurville bondit de dessus sa chaise.
«Comment sais-tu que le chien est enragé?
--Je l'ai bien vu, maman, à sa queue traînante, à sa tête basse, à sa
langue pendante, à sa démarche trottinante; et puis il a mordu Calino et
Marguerite sans aboiement, sans bruit; et Calino, au lieu de se défendre
ou de crier, s'est étendu à terre sans bouger.
[Illustration: Le chien secouait la tête, la couronne tombait, et
Marguerite le grondait. (Page 33.)]
--Tu as raison, Camille! Quel malheur, mon Dieu! Lavons bien vite les
morsures dans l'eau fraîche, ensuite dans l'eau salée.
--Madeleine l'a menée dans la cuisine, maman. Mais que faire?»
Mme de Fleurville, pour toute réponse, alla avec Camille trouver
Marguerite; elle regarda la morsure, et vit un petit trou peu profond
qui ne saignait plus.
«Vite, Rosalie (c'était la cuisinière), un seau d'eau fraîche! Donne-moi
ta main, Marguerite! Trempe-la dans le seau. Trempe encore, encore;
remue-la bien. Donne-moi une forte poignée de sel, Camille,... bien....
Mets-le dans un peu d'eau.... Trempe ta main dans l'eau salée, chère
Marguerite.
--J'ai peur que le sel ne me pique, dit Marguerite en pleurant.
--Non, n'aie pas peur: ce ne sera pas grand-chose. Mais, quand même cela
te piquerait, il faut te tremper la main, sans quoi tu serais très
malade.»
Pendant dix minutes, Mme de Fleurville obligea Marguerite à tenir sa
main dans l'eau salée. S'apercevant de la frayeur de la pauvre enfant,
qui contenait difficilement ses larmes, elle l'embrassa et lui dit:
«Ne t'effraye pas, ma petite Marguerite; ce ne sera rien, je pense. Tous
les jours, matin et soir, tu tremperas ta main dans l'eau salée pendant
un quart d'heure; tous les jours tu mangeras deux fortes pincées de sel
et une petite gousse d'ail. Dans huit jours ce sera fini.
--Maman, dit Camille, n'en parlons pas à Mme de Rosbourg, elle serait
trop inquiète.
--Tu as raison, chère enfant, dit Mme de Fleurville en l'embrassant.
Nous le lui raconterons dans un mois.»
Camille et Madeleine recommandèrent bien à Marguerite de ne rien dire à
sa maman, pour ne pas la tourmenter. Marguerite, qui était obéissante et
qui n'était pas bavarde, n'en dit pas un mot. Pendant huit jours elle
fit exactement ce que lui avait ordonné Mme de Fleurville; au bout de
trois jours sa petite main était guérie.
Après un mois, quand tout danger fut passé, Marguerite dit un jour à sa
maman:
«Maman, chère maman, vous ne savez pas que votre pauvre Marguerite a
manqué mourir.
--Mourir, mon amour! dit la maman en riant. Tu n'as pas l'air bien
malade.
--Tenez, maman, regardez ma main. Voyez-vous cette toute petite tache
rouge?
--Oui, je vois bien; c'est un cousin qui t'a piquée!
--C'est un chien enragé qui m'a mordue.»
Mme de Rosbourg poussa un cri étouffé, pâlit et demanda d'une voix
tremblante:
«Qui t'a dit que le chien était enragé? Pourquoi ne me l'as-tu pas dit
tout de suite?
--Mme de Fleurville m'a recommandé de faire bien exactement ce qu'elle
avait dit, sans quoi je deviendrais enragée et je mourrais. Elle m'a
défendu de vous en parler avant un mois, chère maman, pour ne pas vous
faire peur.
--Et qu'a-t-on fait pour te guérir, ma pauvre petite? Est-ce qu'on a
appliqué un fer rouge sur la morsure?
--Non, maman, pas du tout. Mme de Fleurville, Camille et Madeleine m'ont
tout de suite lavé la main à grande eau dans un seau, puis elles me
l'ont fait tremper dans de l'eau salée, longtemps, longtemps; elles
m'ont fait faire cela tous les matins et tous les soirs, pendant une
semaine, et m'ont fait manger, tous les jours, deux pincées de sel et de
l'ail.»
Mme de Rosbourg embrassa Marguerite avec une vive émotion, et courut
chercher Mme de Fleurville pour avoir des renseignements plus précis.
Mme de Fleurville confirma le récit de la petite et rassura Mme de
Rosbourg sur les suites de cette morsure.
«Marguerite ne court plus aucun danger, chère amie, soyez-en sûre; l'eau
est le remède infaillible pour les morsures des bêtes enragées; l'eau
salée est bien meilleure encore. Soyez bien certaine qu'elle est
sauvée.»
Mme de Rosbourg embrassa tendrement Mme de Fleurville; elle exprima
toute la reconnaissance que lui inspiraient la tendresse et les soins de
Camille et de Madeleine, et se promit tout bas de la leur témoigner à la
première occasion.
VII
CAMILLE PUNIE
Il y avait à une lieue du château de Fleurville une petite fille âgée de
six ans, qui s'appelait Sophie. A quatre ans, elle avait perdu sa mère
dans un naufrage; son père se remaria et mourut aussi peu de temps
après. Sophie resta avec sa belle-mère, Mme Fichini; elle était revenue
habiter une terre qui avait appartenu à M. de Réan, père de Sophie. Il
avait pris plus tard le nom de Fichini, que lui avait légué, avec une
fortune considérable, un ami mort en Amérique; Mme Fichini et Sophie
venaient quelquefois chez Mme de Fleurville. Nous allons voir si Sophie
était aussi bonne que Camille et Madeleine.
Un jour que les petites soeurs et Marguerite sortaient pour aller se
promener, on entendit le roulement d'une voiture, et, bientôt après, une
brillante calèche s'arrêta devant le perron du château; Mme Fichini et
Sophie en descendirent.
«Bonjour, Sophie, dirent Camille et Madeleine; nous sommes bien
contentes de te voir; bonjour, madame, ajoutèrent-elles en faisant une
petite révérence.
--Bonjour, mes petites; je vais au salon voir votre maman. Ne vous
dérangez pas de votre promenade; Sophie vous accompagnera. Et vous,
mademoiselle, ajouta-t-elle en s'adressant à Sophie d'une voix dure et
d'un air sévère, soyez sage, sans quoi vous aurez le fouet au retour.»
Sophie n'osa pas répliquer; elle baissa les yeux. Mme Fichini s'approcha
d'elle les yeux étincelants:
«Vous n'avez pas de langue pour répondre, petite impertinente!
--Oui, maman», s'empressa de répondre Sophie.
Mme Fichini jeta sur elle un regard de colère, lui tourna le dos et
entra au salon.
Camille et Madeleine étaient restées stupéfaites.
Marguerite s'était cachée derrière une caisse d'oranger. Quand Mme
Fichini eut fermé la porte du salon, Sophie leva lentement la tête,
s'approcha de Camille et de Marguerite, et dit tout bas:
«Sortons; n'allons pas au salon: ma belle-mère y est.
CAMILLE.
Pourquoi ta belle-mère t'a-t-elle grondée, Sophie? Qu'est-ce que tu as
fait?
SOPHIE.
Rien du tout. Elle est toujours comme cela.
MADELEINE.
Allons dans notre jardin, où nous serons bien tranquilles. Marguerite,
viens avec nous.
SOPHIE, _apercevant Marguerite_.
Ah! qu'est-ce que c'est que cette petite? je ne l'ai pas encore vue.
CAMILLE.
«C'est notre petite amie, et une bonne petite fille; tu ne l'as pas
encore vue, parce qu'elle était malade quand nous avons été te voir et
qu'elle n'a pu venir avec nous; j'espère, Sophie, que tu l'aimeras. Elle
s'appelle Marguerite.»
Madeleine raconta à Sophie comment elles avaient fait connaissance avec
Mme de Rosbourg. Sophie embrassa Marguerite, et toutes quatre coururent
au jardin.
SOPHIE.
Les belles fleurs! Mais elles sont bien plus belles que les miennes. Où
avez-vous eu ces magnifiques oeillets, ces beaux géraniums et ces
charmants rosiers? Quelle délicieuse odeur!
MADELEINE.
C'est Mme de Rosbourg qui nous a donné tout cela.
MARGUERITE.
Prenez garde, Sophie: vous écrasez un beau fraisier; reculez-vous.
SOPHIE.
Laissez-moi donc. Je veux sentir les roses.
MARGUERITE.
Mais vous écrasez les fraises de Camille. Il ne faut pas écraser les
fraises de Camille.
SOPHIE.
Et moi, je te dis de me laisser tranquille, petite sotte.»
Et, comme Marguerite cherchait à préserver les fraises en tenant la
jambe de Sophie, celle-ci la poussa avec tant de colère et si rudement,
que la pauvre Marguerite alla rouler à trois pas de là.
Aussitôt que Camille vit Marguerite par terre, elle s'élança sur Sophie
et lui appliqua un vigoureux soufflet.
Sophie se mit à crier, Marguerite pleurait, Madeleine cherchait à les
apaiser. Camille était toute rouge et toute honteuse. Au même instant
parurent Mme de Fleurville, Mme de Rosbourg et Mme Fichini.
Mme Fichini commença par donner un bon soufflet à Sophie, qui criait.
SOPHIE, _criant_.
Cela m'en fait deux; cela m'en fait deux!
MADAME FICHINI.
Deux quoi, petite sotte?
SOPHIE.
Deux soufflets qu'on m'a donnés.
MADAME FICHINI, _lui donnant encore un soufflet_.
Tiens, voilà le second pour ne pas te faire mentir.
CAMILLE.
Elle ne mentait pas, madame; c'est moi qui lui ai donné le premier.»
Mme Fichini regarda Camille avec surprise.
MADAME DE FLEURVILLE.
Que dis-tu, Camille? Toi, si bonne, tu as donné un soufflet à Sophie,
qui vient en visite chez toi?
CAMILLE, _les yeux baissés_.
Oui, maman.
MADAME DE FLEURVILLE, _avec sévérité_.
Et pourquoi t'es-tu laissé emporter à une pareille brutalité?
CAMILLE, _avec hésitation_.
Parce que, parce que.... (_Elle lève les yeux sur Sophie, qui la regarde
d'un air suppliant._) Parce que Sophie écrasait mes fraises.
MARGUERITE, _avec feu_.
Non, ce n'est pas cela, c'est pour me....
CAMILLE, _lui mettant la main sur la bouche, avec vivacité_.
Si fait, si fait; c'est pour mes fraises. (_Tout bas à Marguerite._)
Tais-toi, je t'en prie.
MARGUERITE, _tout bas_.
Je ne veux pas qu'on te croie méchante, quand c'est pour me défendre que
tu t'es mise en colère.
CAMILLE.
Je t'en supplie, ma petite Marguerite, tais-toi jusqu'après le départ de
Mme Fichini.»
Marguerite baisa la main de Camille et se tut.
Mme de Fleurville voyait bien qu'il s'était passé quelque chose qui
avait excité la colère de Camille, toujours si douce; mais elle devinait
qu'on ne voulait pas le raconter, par égard pour Sophie. Pourtant elle
voulait donner satisfaction à Mme Fichini et punir Camille de cette
vivacité inusitée; elle lui dit d'un air mécontent:
«Montez dans votre chambre, mademoiselle; vous ne descendrez que pour
dîner, et vous n'aurez ni dessert ni plat sucré.»
Camille fondit en larmes et se disposa à obéir à sa maman; avant de se
retirer, elle s'approcha de Sophie, et lui dit:
«Pardonne-moi, Sophie; je ne recommencerai pas, je te le promets.»
Sophie, qui au fond n'était pas méchante, embrassa Camille, et lui dit
tout bas:
«Merci, ma bonne Camille, de n'avoir pas dit que j'avais poussé
Marguerite; ma belle-mère m'aurait fouettée jusqu'au sang.»
Camille lui serra la main et se dirigea en pleurant vers la maison.
Madeleine et Marguerite pleuraient à chaudes larmes de voir pleurer
Camille. Marguerite avait bien envie d'excuser Camille en racontant ce
qui s'était passé; mais elle se souvint que Camille l'avait priée de
n'en pas parler.
«Méchante Sophie, se disait-elle, c'est elle qui est cause du chagrin de
ma pauvre Camille. Je la déteste.»
Mme Fichini remonta en voiture avec Sophie, qu'on entendit crier
quelques instants après; on supposa que sa belle-mère la battait; on ne
se trompait pas: car, à peine en voiture, Mme Fichini s'était mise à
gronder Sophie, et, pour terminer sa morale, elle lui avait tiré
fortement les cheveux.
A peine furent-elles parties, que Madeleine et Marguerite racontèrent à
Mme de Fleurville comment et pourquoi Camille s'était emportée contre
Sophie.
«Cette explication diminue beaucoup sa faute, mes enfants, mais elle a
été très coupable de s'être laissée aller à une pareille colère. Je lui
permets de sortir de sa chambre, pourtant elle n'aura ni dessert ni plat
sucré.»
Madeleine et Marguerite coururent chercher Camille, et lui dirent que sa
punition se bornait à ne pas manger de dessert et de plat sucré. Camille
soupira et resta bien triste.
C'est qu'il faut bien avouer que la bonne, la charmante Camille avait un
défaut: elle était un peu gourmande; elle aimait les bonnes choses, et
surtout les fruits. Elle savait que justement ce jour-là on devait
servir d'excellentes pêches et du raisin que son oncle avait envoyés de
Paris. Quelle privation de ne pas goûter à cet excellent dessert dont
elle s'était fait une fête! Elle continuait donc d'avoir les yeux pleins
de larmes.
«Ma pauvre Camille, lui dit Madeleine, tu es donc bien triste de ne pas
avoir de dessert?
CAMILLE, _pleurant_.
Cela me fait de la peine de voir tout le monde manger le beau raisin et
les belles pêches que mon oncle a envoyés, et de ne pas même y goûter.
MADELEINE.
Eh bien, ma chère Camille, je n'en mangerai pas non plus, ni de plat
sucré: cela te consolera un peu.
CAMILLE.
Non, ma chère Madeleine, je ne veux pas que tu te prives pour moi; tu en
mangeras, je t'en prie.
MADELEINE.
Non, non, Camille, j'y suis décidée. Je n'aurais aucun plaisir à manger
de bonnes choses dont tu serais privée.»
Camille se jeta dans les bras de Madeleine; elles s'embrassèrent vingt
fois avec la plus vive tendresse. Madeleine demanda à Camille de ne
parler à personne de sa résolution.
«Si maman le savait, dit-elle, ou bien elle me forcerait d'en manger, ou
bien j'aurais l'air de vouloir la forcer à te pardonner.»
Camille lui promit de n'en pas parler pendant le dîner: mais elle
résolut de raconter ensuite la généreuse privation que s'était imposée
sa bonne petite soeur: car Madeleine avait d'autant plus de mérite
qu'elle était, comme Camille, un peu gourmande.
L'heure du dîner vint; les enfants étaient tristes tous les trois. Le
plat sucré se trouva être des croquettes de riz, que Madeleine aimait
extrêmement.
MADAME DE FLEURVILLE.
Madeleine, donne-moi ton assiette, que je te serve des croquettes.
MADELEINE.
Merci, maman, je n'en mangerai pas.
MADAME DE FLEURVILLE.
Comment! tu n'en mangeras pas, toi qui les aimes tant!
MADELEINE.
Je n'ai plus faim, maman.
MADAME DE FLEURVILLE.
Tu m'as demandé tout à l'heure des pommes de terre, et je t'en ai refusé
parce que je pensais aux croquettes de riz, que tu aimes mieux que tout
autre plat sucré.
MADELEINE, _embarrassée et rougissante_.
J'avais encore un peu faim, maman, mais je n'ai plus faim du tout.»
Mme de Fleurville regarde d'un air surpris Madeleine, rouge et confuse;
elle regarde Camille, qui rougit aussi et qui s'agite, dans la crainte
que Madeleine ne paraisse capricieuse et ne soit grondée.
Mme de Fleurville se doute qu'il y a quelque chose qu'on lui cache, et
n'insiste plus.
Le dessert arrive; on apporte une superbe corbeille de pêches et une
corbeille de raisin; les yeux de Camille se remplissent de larmes; elle
pense avec chagrin que c'est pour elle que sa soeur se prive de si
bonnes choses. Madeleine soupire en jetant sur les deux corbeilles des
regards d'envie.
«Veux-tu commencer par le raisin ou par une pêche, Madeleine? demanda
Mme de Fleurville.
--Merci, maman, je ne mangerai pas de dessert.
--Mange au moins une grappe de raisin, dit Mme de Fleurville de plus en
plus surprise; il est excellent.
--Non, maman, répondit Madeleine qui se sentait faiblir à la vue de ces
beaux fruits dont elle respirait le parfum; je suis fatiguée, je
voudrais me coucher.
--Tu n'es pas souffrante, chère petite? lui demanda sa mère avec
inquiétude.
--Non, maman, je me porte très bien; seulement je voudrais me coucher.»
Et Madeleine, se levant, alla dire adieu à sa maman et à Mme de
Rosbourg; elle allait embrasser Camille, quand celle-ci demanda d'une
voix tremblante à Mme de Fleurville la permission de suivre Madeleine.
Mme de Fleurville, qui avait pitié de son agitation, le lui permit. Les
deux soeurs partirent ensemble.
Cinq minutes après, tout le monde sortit de table; on trouva dans le
salon Camille et Madeleine s'embrassant et se serrant dans les bras
l'une de l'autre. Madeleine quitta enfin Camille et monta pour se
coucher.
Camille était restée au milieu du salon, suivant des yeux Madeleine et
répétant:
«Cette bonne Madeleine! comme je l'aime! comme elle est bonne!
--Dis-moi donc, Camille, demanda Mme de Fleurville, ce qui passe par la
tête de Madeleine. Elle refuse le plat sucré, elle refuse le dessert, et
elle va se coucher une heure plus tôt qu'à l'ordinaire.
--Si vous saviez, ma chère maman, comme Madeleine m'aime et comme elle
est bonne! Elle a fait tout cela pour me consoler, pour être privée
comme moi; et elle est allée se coucher parce qu'elle avait peur de ne
pouvoir résister au raisin, qui était si beau et qu'elle aime tant!
--Viens la voir avec moi, Camille; allons l'embrasser!» s'écria Mme de
Fleurville.
Avant de quitter le salon, elle alla dire quelques mots à l'oreille de
Mme de Rosbourg, qui passa immédiatement dans la salle à manger.
Mme de Fleurville et Camille montèrent chez Madeleine qui venait de se
coucher; ses grands yeux bleus étaient fixés sur un portrait de Camille,
auquel elle souriait.
Mme de Fleurville s'approcha de son lit, la serra tendrement dans ses
bras et lui dit:
«Ma chère petite, ta générosité a racheté la faute de ta soeur et
effacé la punition. Je lui pardonne à cause de toi, et vous allez toutes
deux manger des croquettes, du raisin et des pêches que j'ai fait
apporter.»
Au même moment, Élisa la bonne entra, apportant des croquettes de riz
sur une assiette, du raisin et des pêches sur une autre. Tout le monde
s'embrassa, Mme de Fleurville descendit pour rejoindre Mme de Rosbourg.
Camille raconta à Élisa combien Madeleine avait été bonne; toutes deux
donnèrent à Élisa une part de leur dessert, et après avoir bien causé,
s'être bien embrassées, avoir fait leur prière de tout leur coeur,
Camille se déshabilla, et toutes deux s'endormirent pour rêver
soufflets, gronderies, tendresse, pardon et raisin.
VIII
LES HÉRISSONS
Un jour, Camille et Madeleine lisaient hors de la maison, assises sur
leurs petits pliants, lorsqu'elles virent accourir Marguerite.
«Camille, Madeleine, leur cria-t-elle, venez vite voir des hérissons
qu'on a attrapés; il y en a quatre, la mère et les trois petits.»
Camille et Madeleine se levèrent promptement et coururent voir les
hérissons, qu'on avait mis dans un panier.
CAMILLE.
Mais on ne voit rien que des boules piquantes; ils n'ont ni tête ni
pattes.
MADELEINE.
Je crois qu'ils se sont roulés en boule, et que leurs têtes et leurs
pattes sont cachées.
CAMILLE.
Nous allons bien voir; je vais les faire sortir du panier.
MADELEINE.
Mais ils te piqueront; comment les prendras-tu?
CAMILLE.
Tu vas voir.
Camille prend le panier, le renverse: les hérissons se trouvent par
terre. Au bout de quelques secondes, un des petits hérissons se déroule,
sort sa tête, puis ses pattes; les autres petits font de même et
commencent à marcher, à la grande joie des petites filles, qui restaient
immobiles pour ne pas les effrayer. Enfin la mère commença aussi à se
dérouler lentement et avança un peu la tête. Quand elle aperçut les
trois enfants, elle resta quelques instants indécise; puis, voyant que
personne ne bougeait, elle s'allongea tout à fait, poussa un cri en
appelant ses petits et se mit à trottiner pour se sauver.
«Les hérissons se sauvent! s'écria Marguerite; les voilà qui courent
tous du côté du bois.»
Au même moment le garde accourut.
«Eh! eh! dit-il, mes pelotes qui se sont déroulées! Il ne fallait pas
les lâcher, mesdemoiselles; je vais avoir du mal à les rattraper.»
Et le garde courut après les hérissons, qui allaient presque aussi vite
que lui; déjà ils avaient gagné la lisière du bois; la mère pressait et
poussait ses petits. Ils n'étaient plus qu'à un pas d'un vieux chêne
creux dans lequel ils devaient trouver un refuge assuré; le garde était
encore à sept ou huit pas en arrière, ils avaient le temps de se
soustraire au danger qui les menaçait, lorsqu'une détonation se fit
entendre. La mère roula morte à l'entrée du chêne creux; les petits,
voyant leur mère arrêtée, s'arrêtèrent également.
Le garde, qui avait tiré son coup de fusil sur la mère, se précipita sur
les petits et les jeta dans son carnier.
Camille, Madeleine et Marguerite accoururent.
«Pourquoi avez-vous tué cette pauvre bête, méchant Nicaise? dit Camille
avec indignation.
MADELEINE.
Les pauvres petits vont mourir de faim à présent.
NICAISE.
Pour cela non, mademoiselle; ce n'est pas de faim qu'ils vont mourir: je
vais les tuer.
MARGUERITE, _joignant les mains_.
Oh! pauvres petits! ne les tuez pas, je vous en prie, Nicaise.
NICAISE.
Ah! il faut bien les faire mourir, mademoiselle; c'est mauvais, le
hérisson: ça détruit les petits lapins, les petits perdreaux.
D'ailleurs, ils sont trop jeunes; ils ne vivraient pas sans leur mère.
CAMILLE.
Viens, Madeleine; viens, Marguerite; allons demander à maman de sauver
ces malheureuses petites bêtes.»
Toutes trois coururent au salon, où travaillaient Mme de Fleurville et
Mme de Rosbourg.
LES TROIS PETITES ENSEMBLE.
Maman, maman, madame, les pauvres hérissons! ce méchant Nicaise va les
tuer! La pauvre mère est morte! Il faut les sauver, vite, vite!
MADAME DE FLEURVILLE.
Qui? Qu'est-ce? Qui tuer? Qui sauver? Pourquoi «méchant Nicaise»?
LES TROIS PETITES ENSEMBLE.
Il faut aller vite. C'est Nicaise. Il ne nous écoute pas. Ces pauvres
petits!
MADAME DE ROSBOURG.
Vous parlez toutes trois à la fois, mes chères enfants; nous ne
comprenons pas ce que vous demandez. Madeleine, parle seule, toi qui es
moins agitée et moins essoufflée.
MADELEINE.
C'est Nicaise qui a tué une mère hérisson; il y a trois petits, il veut
les tuer aussi; il dit que les hérissons sont mauvais, qu'ils tuent les
petits lapins.
CAMILLE.
Et je crois qu'il ment; ils ne mangent que de mauvaises bêtes.
MADAME DE FLEURVILLE.
Et pourquoi mentirait-il, Camille?
CAMILLE.
Parce qu'il veut tuer ces pauvres petits, maman.
MADAME DE FLEURVILLE.
Tu le crois donc bien méchant? Pour avoir le plaisir de tuer de pauvres
petites bêtes inoffensives, il inventerait contre elles des calomnies!
CAMILLE.
C'est vrai, maman, j'ai tort; mais si vous pouviez sauver ces petits
hérissons? Ils sont si gentils!
MADAME DE ROSBOURG, _souriant_.
Des hérissons gentils? c'est une rareté. Mais, chère amie, nous
pourrions aller voir ce qu'il en est et s'il y a moyen de laisser vivre
ces pauvres orphelins.»
Ces dames et les trois petites filles sortirent et se dirigèrent vers le
bois où on avait laissé le garde et les hérissons.
Plus de garde, plus de hérissons, ni morts ni vivants. Tout avait
disparu.
CAMILLE.
O mon Dieu! ces pauvres hérissons! je suis sûre que Nicaise les a tués.
MADAME DE FLEURVILLE.
Nous allons voir cela; allons jusque chez lui.»
Les trois petites coururent en avant. Elles se précipitèrent avec
impétuosité dans la maison du garde.
LES TROIS PETITES ENSEMBLE.
Où sont les hérissons? Où les avez-vous mis, Nicaise?
Le garde dînait avec sa femme. Il se leva lentement et répondit avec la
même lenteur:
«Je les ai jetés à l'eau, mesdemoiselles; ils sont dans la mare du
potager.
LES TROIS PETITES ENSEMBLE.
Comme c'est méchant! comme c'est vilain! Maman, maman, voilà Nicaise qui
a jeté les petits hérissons dans la mare.»
Mmes de Fleurville et de Rosbourg arrivaient à la porte.
MADAME DE FLEURVILLE.
Vous avez eu tort de ne pas attendre, Nicaise: mes petites désiraient
garder ces hérissons.
NICAISE.
Pas possible, madame; ils auraient péri avant deux jours: ils étaient
trop petits. D'ailleurs c'est une méchante race que le hérisson. Il faut
la détruire.»
Mme de Fleurville se retourna vers les petites, muettes et consternées.
«Que faire, mes chères petites, sinon oublier ces hérissons? Nicaise a
cru bien faire en les tuant; et, en vérité, qu'en auriez-vous fait?
Comment les nourrir, les soigner?»
Les petites trouvaient que Mme de Fleurville avait raison, mais ces
hérissons leur faisaient pitié; elles ne répondirent rien et revinrent à
la maison un peu abattues.
Elles allaient reprendre leurs leçons, lorsque Sophie arriva sur un âne
avec sa bonne.
Mme Fichini faisait dire qu'elle viendrait dîner et qu'elle se
débarrassait de Sophie en l'envoyant d'avance.
SOPHIE.
Bonjour, mes bonnes amies; bonjour, Marguerite! Eh bien, Marguerite, tu
t'éloignes?
MARGUERITE.
Vous avez fait punir l'autre jour ma chère Camille: je ne vous aime pas,
mademoiselle.
CAMILLE.
Écoute, Marguerite, je méritais d'être punie pour m'être mise en colère:
c'est très vilain de s'emporter.
MARGUERITE, _l'embrassant tendrement_.
C'est pour moi, ma chère Camille, que tu t'es mise en colère. Tu es
toujours si bonne! Jamais tu ne te fâches.»
Sophie avait commencé par rougir de colère; mais le mouvement de
tendresse de Marguerite arrêta ce mauvais sentiment; elle sentit ses
torts, s'approcha de Camille et lui dit, les larmes aux yeux:
«Camille, ma bonne Camille, Marguerite a raison: c'est moi qui suis la
coupable, c'est moi qui ai eu le premier tort en répondant durement à la
pauvre petite Marguerite, qui défendait tes fraises. C'est moi qui ai
provoqué ta juste colère en repoussant Marguerite et la jetant à terre;
j'ai abusé de ma force, j'ai froissé tous tes bons et affectueux
sentiments. Tu as bien fait de me donner un soufflet; je l'ai mérité,
bien mérité. Et toi aussi, ma bonne petite Marguerite, pardonne-moi;
sois généreuse comme Camille. Je sais que je suis méchante; mais,
ajouta-t-elle en fondant en larmes, je suis si malheureuse!»
A ces mots, Camille, Madeleine, Marguerite se précipitèrent vers Sophie,
l'embrassèrent, la serrèrent dans leurs bras.
«Ma pauvre Sophie, disaient-elles toutes trois, ne pleure pas, nous
t'aimons bien; viens nous voir souvent, nous tâcherons de te distraire.»
Sophie sécha ses larmes et essuya ses yeux.
«Merci, mille fois merci, mes chères amies; je tâcherai de vous imiter,
de devenir bonne comme vous. Ah! si j'avais comme vous une maman douce
et bonne, je serais meilleure! Mais j'ai si peur de ma belle-mère! elle
ne me dit pas ce que je dois faire, mais elle me bat toujours.
--Pauvre Sophie! dit Marguerite. Je suis bien fâchée de t'avoir
détestée.
--Non, tu avais raison, Marguerite, parce que j'ai été vraiment
détestable le jour où je suis venue.»
Camille et Madeleine demandèrent à Sophie de leur permettre d'achever un
devoir de calcul et de géographie.
«Dans une demi-heure nous aurons fini et nous irons vous rejoindre au
jardin.
MARGUERITE.
Veux-tu venir avec moi, Sophie? je n'ai pas de devoir à faire.
SOPHIE.
Très volontiers; nous allons courir dehors.
MARGUERITE.
Je vais te raconter ce qui est arrivé ce matin à trois pauvres petits
hérissons et à leur maman.»
Et, tout en marchant, Marguerite raconta toute la scène du matin.
SOPHIE.
Et où les a-t-on jetés, ces hérissons?
MARGUERITE.
Dans la mare du potager.
SOPHIE.
Allons les voir; ce sera très amusant.
MARGUERITE.
Mais il ne faut pas trop approcher de l'eau: maman l'a défendu.
SOPHIE.
Non, non; nous regarderons de loin.»
Elles coururent vers la mare, et, comme elles ne voyaient rien, elles
approchèrent un peu.
SOPHIE.
En voilà un, en voilà un! je le vois; il n'est pas mort, il se débat.
Approche, approche; vois-tu?
MARGUERITE.
Oui, je le vois! Pauvre petit, comme il se débat! les autres sont morts.
SOPHIE.
Si nous l'enfoncions dans l'eau avec un bâton pour qu'il meure plus
vite? Il souffre, ce pauvre malheureux.
MARGUERITE.
Tu as raison. Pauvre bête! le voici tout près de nous.
SOPHIE.
Voilà un grand bâton; donne-lui un coup sur la tête, il enfoncera.
MARGUERITE.
Non, je ne veux pas achever de tuer ce pauvre petit hérisson; et puis,
maman ne veut pas que j'approche de la mare.
SOPHIE.
Pourquoi?
MARGUERITE.
Parce que je pourrais glisser et tomber dedans.
SOPHIE.
Quelle idée! Il n'y a pas le moindre danger.
MARGUERITE.
C'est égal! il ne faut pas désobéir à maman.
SOPHIE.
Eh bien, à moi on n'a rien défendu; ainsi je vais tâcher d'enfoncer ce
petit hérisson.»
Et Sophie, s'avançant avec précaution vers le bord de la mare, allongea
le bras et donna un grand coup au hérisson, avec la longue baguette
qu'elle tenait à la main. Le pauvre animal disparut un instant, puis
revint sur l'eau, où il continua à se débattre. Sophie courut vers
l'endroit où il avait reparu, et le frappa d'un second coup de sa
baguette. Mais, pour l'atteindre, il lui avait fallu allonger beaucoup
le bras; au moment où la baguette retombait, le poids de son corps
l'entraînant, Sophie tomba dans l'eau; elle poussa un cri désespéré et
disparut.
Marguerite s'élança pour secourir Sophie, aperçut sa main qui s'était
accrochée à une touffe de genêt, la saisit, la tira à elle, parvint à
faire sortir de l'eau le haut du corps de la malheureuse Sophie, et lui
présenta l'autre main pour achever de la retirer.
Pendant quelques secondes elle lutta contre le poids trop lourd qui
l'entraînait elle-même dans la mare; enfin ses forces trahirent son
courage, et la pauvre petite Marguerite se sentit tomber avec Sophie.
La courageuse enfant ne perdit pas la tête, malgré l'imminence du danger;
elle se souvint d'avoir entendu dire à Mme de Fleurville que, lorsqu'on
arrivait au fond de l'eau, il fallait, pour remonter à la surface,
frapper le sol du pied; aussitôt qu'elle sentit le fond, elle donna un
fort coup de pied, remonta immédiatement au-dessus de l'eau, saisit un
poteau qui se trouva à portée de ses mains, et réussit, avec cet appui,
à sortir de la mare.
N'apercevant plus Sophie, elle courut toute ruisselante d'eau vers la
maison en criant: «Au secours, au secours!» Des faucheurs et des
faneuses qui travaillaient près de là accoururent à ses cris.
«Sauvez Sophie, sauvez Sophie! elle est dans la mare! criait Marguerite.
--Mlle Marguerite est tombée dans l'eau, criaient les bonnes femmes; au
secours!
--Sophie se noie, Sophie se noie, sanglotait Marguerite désolée; allez
vite à son secours.»
Une des faneuses, plus intelligente que les autres, courut à la mare,
aperçut la robe blanche de Sophie qui apparaissait un peu à la surface
de l'eau, y plongea un long crochet qui servait à charger le foin,
accrocha la robe, la tira vers le bord, allongea le bras, saisit la
petite fille par la taille, et l'enleva non sans peine.
Pendant que la bonne femme sauvait l'enfant, Marguerite, oubliant le
danger qu'elle avait couru elle-même, et ne pensant qu'à celui de
Sophie, pleurait à chaudes larmes et suppliait qu'on ne s'occupât pas
d'elle et qu'on retournât à la mare.
Camille, Madeleine, qui accoururent au bruit, augmentèrent le tumulte en
criant et pleurant avec Marguerite.
Mme de Rosbourg et Mme de Fleurville, entendant une rumeur
extraordinaire, arrivèrent précipitamment et poussèrent toutes deux un
cri de terreur à la vue de Marguerite, dont les cheveux et les vêtements
ruisselaient.
«Mon enfant, mon enfant! s'écria Mme de Rosbourg. Que t'est-il donc
arrivé? Pourquoi ces cris?
--Maman, ma chère maman, Sophie se noie, Sophie est tombée dans la
mare!»
A ces mots, Mme de Fleurville se précipita vers la mare, suivie du garde
et des domestiques. Elle ne tarda pas à rencontrer la faneuse avec
Sophie dans ses bras, qui, elle aussi, pleurait à chaudes larmes.
Mme de Rosbourg, voyant l'agitation, le désespoir de Marguerite, ne
comprenant pas bien ce qui la désolait ainsi, et sentant la nécessité de
la calmer, lui dit avec assurance:
«Sophie est sauvée, chère enfant; elle va très bien, calme-toi, je t'en
conjure.
--Mais qui l'a sauvée? je n'ai vu personne.
--Tout le monde y a couru pendant que tu revenais.»
Cette assurance calma Marguerite; elle se laissa emporter sans
résistance.
Quand elle fut bien essuyée, séchée et rhabillée, sa maman lui demanda
ce qui était arrivé. Marguerite lui raconta tout, mais en atténuant ce
qu'elle sentait être mauvais dans l'insistance de Sophie à faire périr
le pauvre hérisson et à approcher de la mare, malgré l'avertissement
qu'elle avait reçu.
[Illustration: Elle accrocha la robe et la tira vers le bord. (Page 63.)]
«Tu vois, chère enfant, dit Mme de Rosbourg en l'embrassant mille fois,
si j'avais raison de te défendre d'approcher de la mare. Tu as agi comme
une petite fille sage, courageuse et généreuse.... Allons voir ce que
devient Sophie.»
Sophie avait été emportée par Mme de Fleurville et Élisa chez Camille et
Madeleine, qui l'accompagnaient. On l'avait également déshabillée,
essuyée, frictionnée, et on lui passait une chemise de Camille, quand la
porte s'ouvrit violemment et Mme Fichini entra.
Sophie devint rouge comme une cerise; l'apparition furieuse et
inattendue de Mme Fichini avait stupéfié tout le monde.
«Qu'est-ce que j'apprends, mademoiselle? vous avez sali, perdu votre
jolie robe en vous laissant sottement tomber dans la mare! Attendez,
j'apporte de quoi vous rendre plus soigneuse à l'avenir.»
Et, avant que personne eût eu le temps de s'y opposer, elle tira de
dessous son châle une forte verge, s'élança sur Sophie et la fouetta à
coups redoublés, malgré les cris de la pauvre petite, les pleurs et les
supplications de Camille et de Madeleine, et les remontrances de Mme de
Fleurville et d'Élisa, indignées de tant de sévérité. Elle ne cessa de
frapper que lorsque la verge se brisa entre ses mains; alors elle en
jeta les morceaux et sortit de la chambre. Mme de Fleurville la suivit
pour lui exprimer son mécontentement d'une punition aussi injuste que
barbare.
«Croyez, chère dame, répondit Mme Fichini, que c'est le seul moyen
d'élever des enfants; le fouet est le meilleur des maîtres. Pour moi, je
n'en connais pas d'autres.»
Si Mme de Fleurville n'eût écouté que son indignation, elle eût chassé
de chez elle une si méchante femme; mais Sophie lui inspirait une pitié
profonde: elle pensa que se brouiller avec la belle-mère, c'était priver
la pauvre enfant de consolations et d'appui. Elle se fit donc violence
et se borna à discuter avec Mme Fichini les inconvénients d'une
répression trop sévère. Tous ces raisonnements échouèrent devant la
sécheresse de coeur et l'intelligence bornée de la mauvaise mère, et
Mme de Fleurville se vit obligée de patienter et de subir son odieuse
compagnie.
Quand Mme de Rosbourg et Marguerite entrèrent chez Camille et Madeleine,
elles furent surprises de les trouver toutes deux pleurant, et Sophie en
chemise, criant, courant et sautant par excès de souffrance, le corps
rayé et rougi par la verge dont les débris gisaient à terre.
Mme de Rosbourg et Marguerite restèrent immobiles d'étonnement.
[Illustration: Elle s'élança sur Sophie et la fouetta à coups redoublés.
(Page 67.)]
«Camille, Madeleine, pourquoi pleurez-vous? dit enfin Marguerite, prête
elle-même à pleurer. Qu'a donc la pauvre Sophie et pourquoi est-elle
couverte de raies rouges?
--C'est sa méchante belle-mère qui l'a fouettée, chère Marguerite.
Pauvre Sophie! pauvre Sophie!»
Les trois petites entourèrent Sophie et parvinrent à la consoler à force
de caresses et de paroles amicales. Pendant ce temps Élisa avait raconté
à Mme de Rosbourg la froide cruauté de Mme Fichini, qui n'avait vu dans
l'accident de sa fille qu'une robe salie, et qui avait puni ce manque de
soin par une si cruelle flagellation. L'indignation de Mme de Rosbourg
égala celle de Mme de Fleurville et d'Élisa; les mêmes motifs lui firent
supporter la présence de Mme Fichini.
Camille, Madeleine et Marguerite eurent besoin de faire de grands
efforts pour être polies à table avec Mme Fichini. La pauvre Sophie
n'osait ni parler ni lever les yeux; immédiatement après le dîner, les
enfants allèrent jouer dehors. Quand Mme Fichini partit, elle promit
d'envoyer souvent Sophie à Fleurville, comme le lui demandaient ces
dames.
«Puisque vous voulez bien recevoir cette mauvaise créature, dit-elle en
jetant sur Sophie un regard de mépris, je serai enchantée de m'en
débarrasser le plus souvent possible; elle est si méchante, qu'elle
gâte toutes mes parties de plaisir chez mes voisins. Au revoir, chères
dames.... Montez en voiture, petite sotte!» ajouta-t-elle en donnant à
Sophie une grande tape sur la tête.
Quand la voiture fut partie, Camille et Madeleine, qui n'étaient pas
revenues de leur consternation, ne voulurent pas aller jouer; elles
rentrèrent au salon, où avec leur maman et avec Mme de Rosbourg elles
causèrent de Sophie et des moyens de la tirer le plus souvent possible
de la maison maternelle. Marguerite était couchée depuis longtemps;
Camille et Madeleine finirent par se coucher aussi, en réfléchissant au
malheur de Sophie et en remerciant le bon Dieu de leur avoir donné une
si excellente mère.
IX
POIRES VOLÉES
Quelques jours après l'aventure des hérissons, Mme de Fleurville avait à
dîner quelques voisins, parmi lesquels elle avait engagé Mme Fichini et
Sophie.
Camille et Madeleine n'étaient jamais élégantes; leur toilette était
simple et propre. Les jolis cheveux blonds et fins de Camille et les
cheveux châtain clair de Madeleine, doux comme de la soie, étaient
partagés en deux touffes bien lissées, bien nattées et rattachées
au-dessus de l'oreille par de petits peignes; lorsqu'on avait du monde à
dîner, on y ajoutait un noeud en velours noir. Leurs robes étaient en
percale blanche tout unie; un pantalon à petits plis et des brodequins
en peau complétaient cette simple toilette. Marguerite était habillée de
même; seulement ses cheveux noirs, au lieu d'être relevés, tombaient en
boucles sur son joli petit cou blanc et potelé. Toutes trois avaient le
cou et les bras nus quand il faisait chaud; le jour dont nous parlons,
la chaleur était étouffante.
[Illustration: Mme de Fleurville avait à dîner quelques voisins.]
Quelques instants avant l'heure du dîner, Mme Fichini arriva avec une
toilette d'une élégance ridicule pour la campagne. Sa robe de soie lilas
clair était garnie de trois amples volants bordés de ruches, de
dentelles, de velours; son corsage était également bariolé de mille
enjolivures qui le rendaient aussi ridicule que sa jupe; l'ampleur de
cette jupe était telle, que Sophie avait été reléguée sur le devant de
la voiture, au fond de laquelle s'étalait majestueusement Mme Fichini et
sa robe. La tête de Sophie paraissait seule au milieu de cet amas de
volants qui la couvraient. La calèche était découverte; la société était
sur le perron. Mme Fichini descendit triomphante, grasse, rouge,
bourgeonnée. Ses yeux étincelaient d'orgueil satisfait; elle croyait
devoir être l'objet de l'admiration générale avec sa robe de mère
Gigogne, ses gros bras nus, son petit chapeau à plumes de mille couleurs
couvrant ses cheveux roux, et son cordon de diamants sur son front
bourgeonné. Elle vit avec une satisfaction secrète les toilettes simples
de toutes ces dames; Mmes de Fleurville et de Rosbourg avaient des robes
de taffetas noir uni; aucune coiffure n'ornait leurs cheveux, relevés en
simples bandeaux et nattés par derrière; les dames du voisinage étaient
les unes en mousseline unie, les autres en soie légère; aucune n'avait
ni volants, ni bijoux, ni coiffure extraordinaire. Mme Fichini ne se
trompait pas en pensant à l'effet que ferait sa toilette; elle se trompa
seulement sur la nature de l'effet qu'elle devait produire: au lieu
d'être de l'admiration, ce fut une pitié moqueuse.
«Me voici, chères dames, dit-elle en descendant de voiture et en
montrant son gros pied chaussé de souliers de satin lilas pareil à la
robe, et à bouffettes de dentelle; me voici avec Sophie comme saint Roch
et son chien.»
Sophie, masquée d'abord par la robe de sa belle-mère, apparut à son
tour, mais dans une toilette bien différente: elle avait une robe de
grosse percale faite comme une chemise, attachée à la taille avec un
cordon blanc; elle tenait ses deux mains étalées sur son ventre.
[Illustration: «Me voici, chères dames» dit-elle en descendant de
voiture.]
«Faites la révérence, mademoiselle, lui dit Mme Fichini. Plus bas donc!
A quoi sert le maître de danse que j'ai payé tout l'hiver dix francs la
leçon et qui vous a appris à saluer, à marcher et à avoir de la grâce?
Quelle tournure a cette sotte avec ses mains sur son ventre!
--Bonjour, ma petite Sophie, dit Mme de Fleurville: va embrasser tes
amies. Quelle belle toilette vous avez, madame! ajouta-t-elle pour
détourner les pensées de Mme Fichini de sa belle-fille. Nous ne méritons
pas de pareilles élégances, avec nos toilettes toutes simples.
--Comment donc, chère dame! vous valez bien la peine qu'on s'habille. Il
faut bien user ses vieilles robes à la campagne.»
Et Mme Fichini voulut prendre place sur un fauteuil, près de Mme de
Rosbourg; mais la largeur de sa robe, la raideur de ses jupons
repoussèrent le fauteuil au moment où elle s'asseyait, et l'élégante Mme
Fichini tomba par terre....
Un rire général salua cette chute, rendue ridicule par le ballonnement
de tous les jupons, qui restèrent bouffants, faisant un énorme cerceau
au-dessus de Mme Fichini, et laissant à découvert deux grosses jambes
dont l'une gigotait avec emportement, tandis que l'autre restait
immobile dans toute son ampleur.
Mme de Fleurville, voyant Mme Fichini étendue sur le plancher, comprima
son envie de rire, s'approcha d'elle et lui offrit son aide pour la
relever; mais ses efforts furent impuissants, et il fallut que deux
voisins, MM. de Vortel et de Plan, lui vinssent en aide.
A trois, ils parvinrent à relever Mme Fichini; elle était rouge,
furieuse, moins de sa chute que des rires excités par cet accident, et
se plaignait d'une foulure à la jambe.
Sophie se tint prudemment à l'écart, pendant que sa belle-mère recevait
les soins de ces dames; quand le mouvement fut calmé et que tout fut
rentré dans l'ordre, elle demanda tout bas à Camille de s'éloigner.
«Pourquoi veux-tu t'en aller? dit Camille; nous allons dîner à
l'instant.»
Sophie, sans répondre, écarta un peu ses mains de son ventre, et
découvrit une énorme tache de café au lait.
SOPHIE, _très bas_.
Je voudrais laver cela.
CAMILLE, _bas_.
Comment as-tu pu faire cette tache en voiture?
SOPHIE, _bas_.
Ce n'est pas en voiture, c'est ce matin à déjeuner: j'ai renversé mon
café sur moi.
CAMILLE, _bas_.
Pourquoi n'as-tu pas changé de robe pour venir ici?
[Illustration: Un rire général salua cette chute.... (Page 79.)]
SOPHIE, _bas_.
Maman ne veut pas; depuis que je suis tombée dans la mare, elle veut que
j'aie des robes faites comme des chemises, et que je les porte pendant
trois jours.
CAMILLE, _bas_.
Ta bonne aurait dû au moins laver cette tache, et repasser ta robe.
SOPHIE, _bas_.
Maman le défend; ma bonne n'ose pas.»
Camille appelle tout bas Madeleine et Marguerite; toutes quatre s'en
vont. Elles courent dans leur chambre; Madeleine prend de l'eau,
Marguerite du savon: elles lavent, elles frottent avec tant d'activité
que la tache disparaît; mais la robe reste mouillée, et Sophie continue
à y appliquer ses mains jusqu'à ce que tout soit sec. Elles rentrent
toutes au salon au moment où l'on allait se mettre à table. Mme Fichini
boite un peu; elle est enchantée de l'intérêt qu'elle croit inspirer, et
ne fait pas attention à Sophie, qui en profite pour manger comme quatre.
Après dîner, toute la société va se promener. On se dirige vers le
potager; Mme de Fleurville fait admirer une poire d'espèce nouvelle,
d'une grosseur et d'une saveur remarquables. Le poirier qui la
produisait était tout jeune et n'en avait que quatre.
Tout le monde s'extasiait sur la grosseur extraordinaire de ces poires.
«Je vous engage, mesdames et messieurs, à venir les manger dans huit
jours; elles auront encore grossi et seront mûres à point», dit Mme de
Fleurville.
Chacun accepta l'invitation; on continua la revue des fruits et des
fleurs.
Sophie suivait avec Camille, Madeleine et Marguerite. Les belles poires
la tentaient; elle aurait bien voulu les cueillir et les manger; mais
comment faire? Tout le monde la verrait.... «Si je pouvais rester toute
seule en arrière! se dit-elle. Mais comment pourrai-je éloigner Camille,
Madeleine et Marguerite? Qu'elles sont ennuyeuses de ne jamais me
laisser seule!»
Tout en cherchant le moyen de rester seule derrière ses amies, elle
sentit que sa jarretière tombait.
«Bon! voilà un prétexte.»
Et, s'arrêtant près du poirier tentateur, elle se mit à arranger sa
jarretière, regardant du coin de l'oeil si ses amies continuaient leur
chemin.
«Que fais-tu là? dit Camille en se retournant.
SOPHIE.
J'arrange ma jarretière, qui est défaite.
CAMILLE.
Veux-tu que je t'aide?
SOPHIE.
Non, non, merci; j'aime mieux m'arranger moi-même.
CAMILLE.
Je vais t'attendre alors.
SOPHIE, _avec impatience_.
Mais non, va-t'en, je t'en supplie! tu me gênes.»
Camille, surprise de l'irritation de Sophie, alla rejoindre Madeleine et
Marguerite.
Aussitôt qu'elle fut éloignée, Sophie allongea le bras, saisit une
poire, la détacha et la mit dans sa poche. Une seconde fois elle étendit
le bras, et, au moment où elle cueillait la seconde poire, Camille se
retourna et vit Sophie retirer précipitamment sa main et cacher quelque
chose sous sa robe.
Camille, la sage, l'obéissante Camille, qui eût été incapable d'une si
mauvaise action, ne se douta pas de celle que venait de commettre
Sophie.
CAMILLE, _riant_.
Que fais-tu donc là, Sophie? Qu'est-ce que tu mets dans ta poche? et
pourquoi es-tu si rouge?
SOPHIE, _avec colère_.
Je ne fais rien du tout, mademoiselle; je ne mets rien dans ma poche et
je ne suis pas rouge du tout.
CAMILLE, _avec gaieté_.
Pas rouge! Ah! vraiment oui, tu es rouge. Madeleine, Marguerite,
regardez donc Sophie: elle dit qu'elle n'est pas rouge.
SOPHIE, _pleurant_.
Tu ne sais pas ce que tu dis; c'est pour me taquiner, pour me faire
gronder que tu cries tant que tu peux que je suis rouge; je ne suis pas
rouge du tout. C'est bien méchant à toi.
CAMILLE, _avec la plus grande surprise_.
Sophie, ma pauvre Sophie, mais qu'as-tu donc? Je ne voulais certainement
pas te taquiner, encore moins te faire gronder. Si je t'ai fait de la
peine, pardonne-moi.»
Et la bonne petite Camille courut à Sophie pour l'embrasser. En
s'approchant, elle sentit quelque chose de dur et de gros qui la
repoussait; elle baissa les yeux, vit l'énorme poche de Sophie, y porta
involontairement la main, sentit les poires, regarda le poirier et
comprit tout.
«Ah! Sophie, Sophie! lui dit-elle d'un ton de reproche, comme c'est mal,
ce que tu as fait!
--Laisse-moi tranquille, petite espionne, répondit Sophie avec
emportement; je n'ai rien fait: tu n'as pas le droit de me gronder;
laisse-moi, et ne t'avise pas de rapporter contre moi.
--Je ne rapporte jamais, Sophie. Je te laisse; je ne veux pas rester
près de toi et de ta poche pleine de poires volées.»
La colère de Sophie fut alors à son comble; elle levait la main pour
frapper Camille, lorsqu'elle réfléchit qu'une scène attirerait
l'attention et qu'elle serait surprise avec les poires. Elle abaissa son
bras levé, tourna le dos à Camille, et, s'échappant par une porte du
potager, courut se cacher dans un massif pour manger les fruits dérobés.
Camille resta immobile, regardant Sophie qui s'enfuyait; elle ne
s'aperçut pas du retour de toute la société et de la surprise avec
laquelle la regardaient sa maman, Mme de Rosbourg et Mme Fichini.
«Hélas! chère madame, s'écria Mme Fichini, deux de vos belles poires ont
disparu!»
Camille tressaillit et regarda le poirier, puis ces dames.
«Sais-tu ce qu'elles sont devenues, Camille?» demanda Mme de Fleurville.
Camille ne mentait jamais.
«Oui, maman, je le sais.
--Tu as l'air d'une coupable. Ce n'est pas toi qui les as prises?
--Oh non! maman.
--Mais alors où sont-elles? Qui est-ce qui s'est permis de les
cueillir?»
Camille ne répondit pas.
MADAME DE ROSBOURG.
Réponds, ma petite Camille; puisque tu sais où elles sont, tu dois le
dire.
CAMILLE, _hésitant_.
Je..., je... ne crois pas, madame,... je... ne dois pas dire....
MADAME FICHINI, _riant aux éclats_.
Ha, ha, ha! c'est comme Sophie, qui vole et mange mes fruits et qui ment
ensuite. Ha, ha, ha! ce petit ange qui ne vaut pas mieux que mon démon!
Ha, ha, ha! fouettez-la, chère madame, elle avouera.
CAMILLE, _avec vivacité_.
Non, madame, je ne fais pas comme Sophie; je ne vole pas, et je ne mens
jamais!
MADAME DE FLEURVILLE.
Mais pourquoi, Camille, si tu sais ce que sont devenues ces poires, ne
veux-tu pas le dire?»
Camille baisse les yeux, rougit et répond tout bas: «Je ne peux pas».
Mme de Rosbourg avait une telle confiance dans la sincérité de Camille,
qu'elle n'hésita pas à la croire innocente; elle soupçonna vaguement que
Camille se taisait par générosité; elle le dit tout bas à Mme de
Fleurville, qui regarda longuement sa fille, secoua la tête et s'éloigna
avec Mme de Rosbourg et Mme Fichini. Cette dernière riait toujours d'un
air moqueur. La pauvre Camille, restée seule, fondit en larmes.
Elle sanglotait depuis quelques instants, lorsqu'elle s'entendit appeler
par Madeleine, Sophie et Marguerite.
«Camille! Camille! où es-tu donc? nous te cherchons depuis un quart
d'heure.»
Camille sécha promptement ses larmes, mais elle ne put cacher la rougeur
de ses yeux et le gonflement de son visage.
«Camille, ma chère Camille, pourquoi pleures-tu? lui demanda Marguerite
avec inquiétude.
--Je... ne pleure pas: seulement... j'ai..., j'ai... du chagrin.»
Et, ne pouvant retenir ses pleurs, elle recommença à sangloter.
Madeleine et Marguerite l'entourèrent de leurs bras et la couvrirent de
baisers, en lui demandant avec instance de leur confier son chagrin.
Aussitôt que Camille put parler, elle leur raconta qu'on la soupçonnait
d'avoir mangé les belles poires que leur maman conservait si
soigneusement. Sophie, qui était restée impassible jusqu'alors, rougit,
se troubla, et demanda enfin d'une voix tremblante d'émotion: «Est-ce
que tu n'as pas dit... que tu savais..., que tu connaissais....
CAMILLE.
Oh non! je ne l'ai pas dit; je n'ai rien dit.
MADELEINE.
Comment! est-ce que tu sais qui a pris les poires?
CAMILLE, _très bas_.
Oui.
MADELEINE.
Et pourquoi ne l'as-tu pas dit?»
Camille leva les yeux, regarda Sophie et ne répondit pas.
Sophie se troublait de plus en plus; Madeleine et Marguerite
s'étonnaient de l'embarras de Camille, de l'agitation de Sophie. Enfin
Sophie, ne pouvant plus contenir son sincère repentir et sa
reconnaissance envers la généreuse Camille, se jeta à genoux devant elle
en sanglotant: «Pardon, oh! pardon, Camille, bonne Camille! J'ai été
méchante, bien méchante; ne m'en veux pas.»
Marguerite regardait Sophie d'un oeil enflammé de colère; elle ne lui
pardonnait pas d'avoir causé un si vif chagrin à sa chère Camille.
«Méchante Sophie, s'écria-t-elle, tu ne viens ici que pour faire du mal;
tu as fait punir un jour ma chère Camille, aujourd'hui tu la fais
pleurer; je te déteste, et cette fois-ci c'est pour tout de bon: car,
grâce à toi, tout le monde croit Camille gourmande, voleuse et
menteuse.»
Sophie tourna vers Marguerite son visage baigné de larmes et lui
répondit avec douceur:
«Tu me fais penser, Marguerite, que j'ai encore autre chose à faire qu'à
demander pardon à Camille; je vais de ce pas, ajouta-t-elle en se
levant, dire à ma belle-mère et à ces dames que c'est moi qui ai volé
les poires, que c'est moi qui dois subir une sévère punition; et que
toi, bonne et généreuse Camille, tu ne mérites que des éloges et des
récompenses.
--Arrête, Sophie, s'écria Camille en la saisissant par le bras; et toi,
Marguerite, rougis de ta dureté, sois touchée de son repentir.»
Marguerite, après une lutte visible, s'approcha de Sophie et l'embrassa
les larmes aux yeux. Sophie pleurait toujours et cherchait à dégager sa
main de celle de Camille pour courir à la maison et tout avouer. Mais
Camille la retint fortement et lui dit:
«Écoute-moi, Sophie, tu as commis une faute, une très grande faute; mais
tu l'as déjà réparée en partie par ton repentir. Fais-en l'aveu à maman
et à Mme de Rosbourg; mais pourquoi le dire à ta belle-mère, qui est si
sévère et qui te fouettera impitoyablement?
--Pourquoi? pour qu'elle ne te croie plus coupable. Elle me fouettera,
je le sais; mais ne l'aurai-je pas mérité?»
A ce moment, Mme de Rosbourg sortit de la serre à laquelle étaient
adossés les enfants et dont la porte était ouverte.
«J'ai tout entendu, mes enfants, dit-elle; j'arrivais dans la serre au
moment où vous accouriez près de Camille, et c'est moi qui me charge de
toute l'affaire. Je raconterai à Mme de Fleurville la vérité; je la
cacherai à Mme Fichini, à laquelle je dirai seulement que l'innocence
de Camille a été reconnue par l'aveu du coupable, que je me garderai
bien de nommer. Ma petite Camille, ta conduite a été belle, généreuse,
au-dessus de tout éloge. La tienne, Sophie, a été bien mauvaise au
commencement, belle et noble à la fin; toi, Marguerite, tu as été trop
sévère, ta tendresse pour Camille t'a rendue cruelle pour Sophie; et
toi, Madeleine, tu as été bonne et sage. Maintenant, tâchons de tout
oublier et de finir gaiement la journée. Je vous ai ménagé une surprise:
on va tirer une loterie; il y a des lots pour chacune de vous.»
Cette annonce dissipa tous les nuages; les visages reprirent un air
radieux, et les quatre petites filles, après s'être embrassées,
coururent au salon. On les attendait pour commencer.
Sophie gagna un joli ménage et une papeterie;
Camille, un joli bureau avec une boîte de couleurs, cent gravures à
enluminer, et tout ce qui est nécessaire pour dessiner, peindre et
écrire;
Madeleine, quarante volumes de charmantes histoires et une jolie boîte à
ouvrage avec tout ce qu'il fallait pour travailler;
Marguerite, une charmante poupée en cire et un trousseau complet dans
une jolie commode.
X
LA POUPÉE MOUILLÉE
Après avoir bien joué, bien causé, pris des glaces et des gâteaux,
Sophie partit avec sa belle-mère; Camille, Madeleine et Marguerite
allèrent se coucher.
Mme de Fleurville embrassa mille fois Camille; Mme de Rosbourg lui avait
raconté l'histoire des poires, et toutes deux avaient expliqué à Mme
Fichini l'innocence de Camille sans faire soupçonner Sophie.
Marguerite était enchantée de sa jolie poupée et de son trousseau. Dans
le tiroir d'en haut de la commode, elle avait trouvé:
1 chapeau rond en paille avec une petite plume blanche et des rubans de
velours noir;
1 capote en taffetas bleu avec des roses pompons;
1 ombrelle verte à manche d'ivoire;
6 paires de gants;
4 paires de brodequins;
2 écharpes en soie;
1 manchon et une pèlerine en hermine.
Dans le second tiroir:
6 chemises de jour;
6 chemises de nuit;
6 pantalons;
6 jupons festonnés et garnis de dentelle;
6 paires de bas;
6 mouchoirs;
6 bonnets de nuit;
6 cols;
6 paires de manches;
2 corsets;
2 jupons de flanelle;
6 serviettes de toilette;
6 draps;
6 taies d'oreiller;
6 petits torchons;
Un sac contenant des éponges, un démêloir, un peigne fin, une brosse à
tête, une brosse à peignes.
Dans le troisième tiroir étaient toutes les robes et les manteaux et
mantelets; il y avait:
1 robe en mérinos écossais;
1 robe en popeline rose;
1 robe en taffetas noir;
1 robe en étoffe bleue;
1 robe en mousseline blanche;
1 robe en nankin;
1 robe en velours noir;
1 robe de chambre en taffetas lilas;
1 casaque en drap gris;
1 casaque en velours noir;
1 talma en soie noire;
1 mantelet en velours gros bleu;
1 mantelet en mousseline blanche brodée.
Marguerite avait appelé Camille et Madeleine pour voir toutes ces belles
choses; ce jour-là et les jours suivants elles employèrent leur temps à
habiller, déshabiller, coucher et lever la poupée.
Un après-midi Mme de Fleurville les appela:
«Camille, Madeleine, Marguerite, mettez vos chapeaux; nous allons faire
une promenade.
CAMILLE.
Allons vite avec maman! Marguerite, laisse ta poupée et courons.
MARGUERITE.
Non, j'emporte ma poupée avec moi; je veux l'avoir toujours dans mes
bras.
MADELEINE.
Si tu la laisses traîner, elle sera sale et chiffonnée.
MARGUERITE.
Mais je ne la laisserai pas traîner, puisque je la porterai dans mes
bras.
CAMILLE.
C'est bon, c'est bon; laissons-la faire, Madeleine; elle verra bien tout
à l'heure qu'une poupée gêne pour courir.»
Marguerite s'entêta à garder sa poupée, et toutes trois rejoignirent
bientôt Mme de Fleurville.
«Où allons-nous, maman? dit Camille.
--Au moulin de la forêt, mes enfants.»
Marguerite fit une petite grimace, parce que le moulin était au bout
d'une longue avenue et que la poupée était un peu lourde pour ses petits
bras.
Arrivée à la moitié du chemin, Mme de Fleurville, qui craignait que les
enfants ne fussent fatigués, s'assit au pied d'un gros arbre, et leur
dit de se reposer pendant qu'elle lirait; elle tira un livre de sa
poche; Marguerite s'assit près d'elle, mais Camille et Madeleine, qui
n'étaient pas fatiguées, couraient à droite, à gauche, cueillant des
fleurs et des fraises.
«Camille, Camille, s'écria Madeleine, viens vite; voici une grande place
pleine de fraises.»
Camille accourut et appela Marguerite.
«Marguerite, Marguerite, viens aussi cueillir des fraises: elles sont
mûres et excellentes.»
Marguerite se dépêcha de rejoindre ses amies, qui déposaient leurs
fraises dans de grandes feuilles de châtaignier. Elle se mit aussi à en
cueillir; mais, gênée par sa poupée, elle ne pouvait à la fois les
ramasser et les tenir dans sa main, où elles s'écrasaient à mesure
qu'elle les cueillait.
«Que faire, mon Dieu! de cette ennuyeuse poupée? se dit-elle tout bas;
elle me gêne pour courir, pour cueillir et garder mes fraises. Si je la
posais au pied de ce gros chêne?... il y a de la mousse; elle sera très
bien.»
Elle assit la poupée au pied de l'arbre, sauta de joie d'en être
débarrassée, et cueillit des fraises avec ardeur.
Au bout d'un quart d'heure, Mme de Fleurville leva les yeux, regarda le
ciel qui se couvrait de nuages, mit son livre dans sa poche, se leva et
appela les enfants.
«Vite, vite, mes petites, retournons à la maison: voilà un orage qui
s'approche; tâchons de rentrer avant que la pluie commence.»
Les trois petites accoururent avec leurs fraises et en offrirent à Mme
de Fleurville.
MADAME DE FLEURVILLE.
Nous n'avons pas le temps de nous régaler de fraises, mes enfants;
emportez-les avec vous. Voyez comme le ciel devient noir; on entend déjà
le tonnerre.
MARGUERITE.
Ah! mon Dieu! j'ai peur.
MADAME DE FLEURVILLE.
De quoi as-tu peur, Marguerite?
MARGUERITE.
Du tonnerre. J'ai peur qu'il ne tombe sur moi.
MADAME DE FLEURVILLE.
D'abord, quand le tonnerre tombe, c'est généralement sur les arbres ou
sur les cheminées, qui sont plus élevés et présentent une pointe aux
nuages: ensuite le tonnerre ne te ferait aucun mal quand même il
tomberait sur toi, parce que tu as un fichu de soie et des rubans de
soie à ton chapeau.
MARGUERITE.
Comment? la soie chasse le tonnerre?
MADAME DE FLEURVILLE.
Oui, le tonnerre ne touche jamais aux personnes qui ont sur elles
quelque objet en soie. L'été dernier, un de mes amis qui demeure à
Paris, rue de Varennes, revenait chez lui par un orage épouvantable; le
tonnerre est tombé sur lui, a fondu sa montre, sa chaîne, les boucles de
son gilet, les clefs qui étaient dans sa poche, les boutons d'or de son
habit, sans lui faire aucun mal, sans même l'étourdir, parce qu'il avait
une ceinture de soie qu'il porte pour se préserver de l'humidité.
MARGUERITE.
Ah! que je suis contente de savoir cela! je n'aurai plus peur du
tonnerre.
MADAME DE FLEURVILLE.
Voilà le vent d'orage qui s'élève; courons vite, dans dix minutes la
pluie tombera à torrents.
Les trois enfants se mirent à courir.
Mme de Fleurville suivait en marchant très vite; mais elles avaient beau
se dépêcher, l'orage marchait plus vite qu'elles, les gouttes
commencèrent à tomber plus serrées, le vent soufflait avec violence; les
enfants avaient relevé leurs jupons sur leurs têtes, elles riaient tout
en courant; elles s'amusaient beaucoup de leurs jupons gonflés par le
vent, des larges gouttes qui les mouillaient, et elles espéraient bien
recevoir tout l'orage avant d'arriver à la maison. Mais elles entraient
dans le vestibule au moment où la grêle et la pluie commençaient à leur
fouetter le visage et à les tremper.
«Allez vite changer de souliers, de bas et de jupons, mes enfants», dit
Mme de Fleurville.
Et elle-même monta dans sa chambre pour ôter ses vêtements mouillés.
Il fut impossible de sortir pendant tout le reste de la soirée; la pluie
continua de tomber avec violence; les petites jouèrent à cache-cache
dans la maison; Mmes de Fleurville et de Rosbourg jouèrent avec elles
jusqu'à huit heures. Marguerite alla se coucher; Camille et Madeleine,
fatiguées de leurs jeux, prirent chacune un livre; elles lisaient
attentivement: Camille, le _Robinson suisse_, Madeleine, les contes de
Grimm, lorsque Marguerite accourut en chemise, nu-pieds, sanglotant et
criant.
Camille et Madeleine jetèrent leurs livres et se précipitèrent avec
terreur vers Marguerite. Mmes de Fleurville et de Rosbourg s'étaient
aussi levées précipitamment et interrogeaient Marguerite sur la cause de
ses cris.
Marguerite ne pouvait répondre; les larmes la suffoquaient. Mme de
Rosbourg examina ses bras, ses jambes, son corps, et, s'étant assurée
que la petite fille n'était pas blessée, elle s'inquiéta plus encore du
désespoir de Marguerite.
Enfin elle put articuler: «Ma... poupée,... ma... poupée....
--Qu'est-il donc arrivé? demanda Mme de Rosbourg; Marguerite,...
parle,... je t'en prie.
--Ma... poupée.... Ma belle... poupée est restée... dans... la forêt...
au pied... d'un arbre.... Ma poupée, ma pauvre poupée!»
Et Marguerite recommença à sangloter de plus belle.
«Ta poupée neuve dans la forêt! s'écria Mme de Rosbourg. Comment
peut-elle être dans la forêt?
--Je l'ai emportée à la promenade et je l'ai assise sous un gros chêne,
parce qu'elle me gênait pour cueillir des fraises; quand nous nous
sommes sauvées à cause de l'orage, j'ai eu peur du tonnerre et je l'ai
oubliée sous l'arbre.
--Peut-être le chêne l'aura-t-il préservée de la pluie. Mais pourquoi
l'as-tu emportée? Je t'ai toujours dit de ne pas emporter de poupée
quand on va faire une promenade un peu longue.
--Camille et Madeleine m'ont conseillé de la laisser, mais je n'ai pas
voulu.
--Voilà, ma chère Marguerite, comment le bon Dieu punit l'entêtement et
la déraison; il a permis que tu oubliasses ta pauvre poupée, et tu auras
jusqu'à demain l'inquiétude de la savoir peut-être trempée et gâtée,
peut-être déchirée par les bêtes qui habitent la forêt, peut-être volée
par quelque passant.
--Je vous en prie, ma chère maman, dit Marguerite en joignant les mains,
envoyez le domestique chercher ma poupée dans la forêt; je lui
expliquerai si bien où elle est qu'il la trouvera tout de suite.
--Comment! tu veux qu'un pauvre domestique s'en aille par une pluie
battante dans une forêt noire, au risque de se rendre malade ou d'être
attaqué par un loup? Je ne reconnais pas là ton bon coeur.
--Mais ma poupée, ma pauvre poupée, que va-t-elle devenir? Mon Dieu, mon
Dieu! elle sera trempée, salie, perdue!
--Chère enfant, je suis très peinée de ce qui t'arrive, quoique ce soit
par ta faute; mais maintenant nous ne pouvons qu'attendre avec patience
jusqu'à demain matin. Si le temps le permet, nous irons chercher ta
malheureuse poupée.»
Marguerite baissa la tête et s'en alla dans sa chambre en pleurant et en
disant qu'elle ne dormirait pas de la nuit. Elle ne voulait pas se
coucher, mais sa bonne la mit de force dans son lit; après avoir
sangloté pendant quelques minutes, elle s'endormit et ne se réveilla que
le lendemain matin.
Il faisait un temps superbe: Marguerite sauta de son lit pour s'habiller
et courir bien vite à la recherche de sa poupée.
Quand elle fut lavée, coiffée et habillée, et qu'elle eut déjeuné, elle
courut rejoindre ses amies et sa maman, qui étaient prêtes depuis
longtemps et qui l'attendaient pour partir.
«Partons, s'écrièrent-elles toutes ensemble; partons vite, chère maman,
nous voici toutes les trois.
--Allons, marchons d'un bon pas, et arrivons à l'arbre où la pauvre
poupée a passé une si mauvaise nuit.»
Tout le monde se mit en route; les mamans marchaient vite, vite; les
petites filles couraient plutôt qu'elles ne marchaient, tant elles
étaient impatientes d'arriver; aucune d'elles ne parlait, leur coeur
battait à mesure qu'elles approchaient.
«Je vois le grand chêne au pied duquel elle doit être», dit Marguerite.
Encore quelques minutes, et elles arrivèrent près de l'arbre. Pas de
poupée; rien qui indiquât qu'elle aurait dû être là.
Marguerite regardait ses amies d'un air consterné; Camille et Madeleine
étaient désolées.
«Mais, demanda Mme de Rosbourg, es-tu bien sûre de l'avoir laissée ici?
--Bien sûre, maman, bien sûre.
--Hélas! en voici la preuve», dit Madeleine en ramassant dans une touffe
d'herbes une petite pantoufle de satin bleu.
Marguerite prit la pantoufle, la regarda, puis se mit à pleurer.
Personne ne dit rien; les mamans reprirent le chemin de la maison, et
les petites filles les suivirent tristement. Chacune se demandait:
«Qu'est donc devenue cette poupée? Comment n'en est-il rien resté? La
pluie pouvait l'avoir trempée et salie, mais elle n'a pu la faire
disparaître! Les loups ne mangent pas les poupées; ce n'est donc pas un
loup qui l'a emportée.»
Tout en réfléchissant et en se désolant, elles arrivèrent à la maison.
Marguerite alla dans sa chambre, prit toutes les affaires de sa poupée
perdue, les plia proprement et les remit dans les tiroirs de la commode,
comme elle les avait trouvées; elle ferma les tiroirs, retira la clef et
alla la porter à Camille.
«Tiens, Camille, lui dit-elle, voici la clef de ma petite commode;
mets-la, je te prie, dans ton bureau; puisque ma pauvre poupée est
perdue, je veux garder ses affaires. Quand j'aurai assez d'argent, j'en
achèterai une tout à fait pareille, à laquelle les robes et les chapeaux
pourront aller.»
Camille ne répondit pas, embrassa Marguerite, prit la clef et la serra
dans un des tiroirs de son bureau, en disant: «Pauvre Marguerite!»
Madeleine n'avait rien dit; elle souffrait du chagrin de Marguerite et
ne savait comment la consoler. Tout à coup son visage s'anime, elle se
lève, court à son sac à ouvrage, en tire une bourse, et revient en
courant près de Marguerite.
«Tiens, ma chère Marguerite, voici de quoi acheter une poupée; j'ai
amassé trente-cinq francs pour faire emplète de livres dont je n'ai pas
besoin; je suis enchantée de ne pas les avoir encore achetés, tu auras
une poupée exactement semblable à celle que tu as perdue.
--Merci, ma bonne, ma chère Madeleine! dit Marguerite, qui était devenue
rouge de joie. Oh! merci, merci. Je vais demander à maman de me la faire
acheter.»
Et elle courut chez Mme de Rosbourg, qui lui promit de lui faire acheter
sa poupée la première fois que l'on irait à Paris.
XI
JEANNETTE LA VOLEUSE
Madeleine avait reçu les éloges que méritait son généreux sacrifice;
trois jours s'étaient passés depuis la disparition de la poupée;
Marguerite attendait avec une vive impatience que quelqu'un allât à
Paris pour lui apporter la poupée promise. En attendant, elle s'amusait
avec celle de Madeleine. Il faisait chaud, et les enfants étaient
établies dans le jardin, sous des arbres touffus. Madeleine lisait.
Camille tressait une couronne de pâquerettes pour la poupée, que
Marguerite peignait avant de lui mettre la couronne sur la tête. La
petite boulangère, nommée Suzanne, qui apportait deux pains à la
cuisine, passa près d'elle. Elle s'arrêta devant Marguerite, regarda
attentivement la poupée et dit:
«Elle est tout de même jolie, votre poupée, mam'selle!
MARGUERITE.
Tu n'en as jamais vu de si jolie, Suzanne?
SUZANNE.
Pardon, mam'selle, j'en ai vu une plus belle que la vôtre, et pas plus
tard qu'hier encore.
MARGUERITE.
Plus jolie que celle-ci! Et où donc, Suzanne?
SUZANNE.
Ah! près d'ici, bien sûr. Elle a une belle robe de soie lilas; c'est
Jeannette qui l'a.
MARGUERITE.
Jeannette, la petite meunière! Et qui lui a donné cette belle poupée?
SUZANNE.
Ah! je ne sais pas, mam'selle; elle l'a depuis trois jours.»
Camille, Madeleine et Marguerite se regardèrent d'un air étonné: toutes
trois commençaient à soupçonner que la jolie poupée de Jeannette pouvait
bien être celle de Marguerite.
CAMILLE.
Et cette poupée a-t-elle des sabots?
SUZANNE, _riant_.
Oh! pour ça non, mam'selle; elle a un pied chaussé d'un beau petit
soulier bleu, et l'autre est nu; elle a aussi un petit chapeau de
paille avec une plume blanche.
MARGUERITE, _s'élançant de sa chaise_.
C'est ma poupée, ma pauvre poupée que j'ai laissée il y a trois jours
sous un chêne, lorsqu'il a fait un si gros orage, et que je n'ai pas
retrouvée depuis.
SUZANNE.
Ah bien! Jeannette m'a dit qu'on lui avait donné la belle poupée, mais
qu'il ne fallait pas en parler, parce que ça ferait des jaloux.
CAMILLE, _bas à Marguerite_.
Laisse aller Suzanne, et courons dire à maman ce qu'elle vient de nous
raconter.»
Camille, Madeleine et Marguerite se levèrent et coururent au salon, où
Mme de Fleurville était à écrire, pendant que Mme de Rosbourg jouait du
piano.
CAMILLE ET MADELEINE, _très précipitamment_.
Madame, madame, voulez-vous nous laisser aller au moulin? Jeannette a la
poupée de Marguerite; il faut qu'elle la rende.
MADAME DE ROSBOURG.
Quelle folie! mes pauvres enfants, vous perdez la tête! Comment est-il
possible que la poupée de Marguerite se soit sauvée dans la maison de
Jeannette?
MADELEINE.
Mais, madame, Suzanne l'a vue! Jeannette lui a dit de ne pas en
parler et qu'on la lui avait donnée.
[Illustration: «Elle est tout de même jolie votre poupée!» (Page 105.)]
MADAME DE FLEURVILLE.
Ma pauvre fille, c'est quelque poupée de vingt-cinq sous habillée en
papier qu'on aura donnée à Jeannette, et que Suzanne trouve superbe,
parce qu'elle n'en a jamais vu de plus belle.
MARGUERITE.
Mais non, madame, c'est bien sûr ma poupée; elle a une robe de taffetas
lilas, un seul soulier de satin bleu, et un chapeau de paille avec une
plume blanche.
MADAME DE ROSBOURG.
Écoute, ma petite Marguerite, va me chercher Suzanne; je la
questionnerai moi-même, et, si j'ai des raisons de penser que Jeannette
a ta poupée, nous allons partir tout de suite pour le moulin.»
Marguerite partit comme une flèche et revint deux minutes après,
traînant la petite Suzanne, toute honteuse de se trouver dans un si beau
salon, en présence de ces dames.
MADAME DE ROSBOURG.
N'aie pas peur, ma petite Suzanne; je veux seulement te demander
quelques détails sur la belle poupée de Jeannette. Est-il vrai qu'elle a
une poupée très jolie et très bien habillée?
SUZANNE.
Pour ça, oui, madame; elle est tout à fait jolie.
MADAME DE ROSBOURG.
Comment est sa robe?
SUZANNE.
En soie lilas, madame.
MADAME DE ROSBOURG.
Et son chapeau?
SUZANNE.
En paille, madame; et tout rond, avec une plume blanche et des affiquets
de velours noir.
MADAME DE ROSBOURG.
T'a-t-elle dit qui lui avait donné cette poupée?
SUZANNE.
Pour ça, non, madame; elle n'a point voulu nommer personne parce qu'on
le lui a défendu, qu'elle dit.
MADAME DE ROSBOURG.
Y a-t-il longtemps qu'elle a cette poupée?
SUZANNE.
Il y a trois jours, madame; elle dit qu'elle l'a rapportée de la ville
le jour de l'orage.
MADAME DE ROSBOURG.
Merci, ma petite Suzanne; tu peux t'en aller; voici des pralines pour
t'amuser en route.»
Et elle lui mit dans la main un gros cornet de pralines; Suzanne rougit
de plaisir, fit une révérence et s'en alla.
«Chère amie, dit Mme de Fleurville à Mme de Rosbourg, il me paraît
certain que Jeannette a la poupée de Marguerite; allons-y toutes. Mettez
vos chapeaux, petites, et dépêchons-nous de nous rendre au moulin.»
Les enfants ne se le firent pas dire deux fois; en trois minutes elles
furent prêtes à partir. Tout le monde se mit en marche; au lieu de la
consternation et du silence qui avaient attristé la même promenade,
trois jours auparavant, les enfants s'agitaient, allaient et venaient,
se dépêchaient et parlaient toutes à la fois.
Elles marchèrent si vite, qu'on arriva en moins d'une demi-heure. Les
petites allaient se précipiter toutes trois dans le moulin en appelant
Jeannette et en demandant la poupée. Mme de Rosbourg les arrêta et leur
dit:
«Ne dites pas un mot, mes enfants, ne témoignez aucune impatience;
tenez-vous près de moi, et ne parlez que lorsque vous verrez la poupée.»
Les petites eurent de la peine à se contenir; leurs yeux étincelaient,
leurs narines se gonflaient, leur bouche s'ouvrait pour parler, leurs
jambes les emportaient malgré elles; mais les mamans les firent passer
derrière, et toutes cinq entrèrent ainsi au moulin.
La meunière vint ouvrir, fit beaucoup de révérences et présenta des
chaises.
«Asseyez-vous, mesdames, mesdemoiselles, voici des chaises basses.»
Mme de Fleurville, Mme de Rosbourg et les enfants s'assoient; les trois
petites s'agitent sur leurs chaises; Mme de Rosbourg leur fait signe de
ne pas montrer d'impatience.
MADAME DE FLEURVILLE.
Eh bien, mère Léonard, comment cela va-t-il?
LA MEUNIÈRE.
Madame est bien honnête; ça va bien, Dieu merci.
MADAME DE FLEURVILLE.
Et votre fille Jeannette, où est-elle?
MÈRE LÉONARD.
Ah! je ne sais point, madame; peut-être bien au moulin.
MADAME DE FLEURVILLE.
Mes filles voudraient la voir; appelez-la donc....
MÈRE LÉONARD, _allant à la porte_.
Jeannette, Jeannette! (_Après un moment d'attente._) Jeannette, arrive
donc! où t'es-tu fourrée? Elle ne vient point! faut croire qu'elle n'ose
pas.
MADAME DE FLEURVILLE.
Pourquoi n'ose-t-elle pas?
MÈRE LÉONARD.
Ah! quand elle voit ces dames, ça lui fait toujours quelque chose; elle
s'émotionne de la joie qu'elle a.
MADAME DE FLEURVILLE.
Je voudrais bien lui parler pourtant; si elle est sage et bonne fille,
je lui ai apporté un joli fichu de soie et un beau tablier pour les
dimanches.
La mère Léonard s'agite, appelle sa fille, court de la maison au moulin
et ramène, en la traînant par le bras, Jeannette qui s'était cachée et
qui se débat vivement.
MÈRE LÉONARD.
Vas-tu pas finir, méchante, malapprise?
JEANNETTE, _criant_.
Je veux m'en aller; lâchez-moi; j'ai peur.
MÈRE LÉONARD.
De quoi que t'as peur, sans coeur? Ces dames vont-elles pas te
manger?»
Jeannette cesse de se débattre; la mère Léonard lui lâche le bras;
Jeannette se sauve et s'enfuit dans sa chambre. La mère Léonard est
furieuse, elle craint que le fichu et le tablier ne lui échappent; elle
appelle Jeannette:
«Méchante enfant, s'écrie-t-elle, petite drôlesse, je te vas querir et
je te vas cingler les reins; tu vas voir.»
Mme de Fleurville l'arrête et lui dit: «N'y allez pas, mère Léonard;
laissez-moi lui parler: je la trouverai, allez, je connais bien la
maison.»
Et Mme de Fleurville entra chez Jeannette, suivie de la mère Léonard.
Elles la trouvèrent cachée derrière une chaise. Mme de Fleurville, sans
mot dire, la tira de sa cachette, s'assit sur la chaise, et, lui tenant
les deux mains lui dit:
«Pourquoi te caches-tu, Jeannette? Les autres fois, tu accourais
au-devant de moi quand je venais au moulin.»
Pas de réponse; Jeannette reste la tête baissée.
«Jeannette, où as-tu trouvé la belle poupée qu'on a vue chez toi l'autre
jour?
JEANNETTE, _avec vivacité_.
Suzanne est une menteuse; elle n'a point vu de poupée; je ne lui ai rien
dit; je n'ai parlé de rien, c'est des menteries qu'elle vous a faites.
MADAME DE FLEURVILLE.
Comment sais-tu que c'est Suzanne qui me l'a dit?
JEANNETTE, _très vivement_.
Parce qu'elle me fait toujours de méchantes choses; elle vous a conté
des sottises.
MADAME DE FLEURVILLE.
Mais, encore une fois, pourquoi accuses-tu Suzanne, puisque je ne te
l'ai pas nommée?
JEANNETTE.
Faut pas croire Suzanne ni les autres; je n'ai point dit qu'on m'avait
donné la poupée; je n'en ai point, de poupée; c'est tout des menteries.
MADAME DE FLEURVILLE.
Plus tu parles et plus je vois que c'est toi qui mens; tu as peur que je
ne te reprenne la poupée que tu as trouvée dans le bois le jour de
l'orage.
JEANNETTE.
Je n'ai peur de rien; je n'ai rien trouvé sous le chêne, et je n'ai
point la poupée de Mlle Marguerite.
[Illustration: Elle ramenait Jeannette en la traînant par le bras. (Page
113.)]
MADAME DE FLEURVILLE.
Comment sais-tu que c'est de la poupée de Mlle Marguerite que je te
parle et qu'elle était sous le chêne?»
Jeannette, voyant qu'elle se trahissait de plus en plus, se mit à crier
et à se débattre. Mme de Fleurville la laissa aller et commença la
recherche de la poupée; elle ouvrit l'armoire et le coffre, mais n'y
trouva rien; enfin, voyant que Jeannette s'était réfugiée près du lit,
comme pour empêcher qu'on ne cherchât de ce côté, elle se baissa et
aperçut la poupée sous le lit, tout au fond; elle se retourna vers la
mère Léonard, et lui ordonna d'un air sévère de retirer la poupée. La
mère Léonard obéit en tremblant et remit la poupée à Mme de Fleurville.
«Saviez-vous, dit Mme de Fleurville, que votre fille avait cette poupée?
--Pour ça non, ma bonne chère dame, répondit la mère Léonard; si je
l'avais su, je la lui aurais fait reporter au château, car elle sait
bien que cette poupée est à Mlle Marguerite; nous l'avions trouvée
bien jolie la dernière fois que Mlle Marguerite l'a apportée. (_Se
retournant vers Jeannette._) Ah! mauvaise créature, vilaine petite
voleuse, tu vas voir comme je te corrigerai. Je t'apprendrai à faire des
voleries et puis des menteries encore, que j'en suis toute tremblante.
Je voyais bien que tu mentais à madame, dès que tu as ouvert ta bouche
pleine de menteries. Tu vas avoir le fouet tout à l'heure: tu ne perdras
rien pour attendre.»
Jeannette pleurait, criait, suppliait, protestait qu'elle ne le ferait
plus jamais. La mère Léonard, loin de se laisser attendrir, la
repoussait de temps en temps avec un soufflet ou un bon coup de poing.
Mme de Fleurville, craignant que la correction ne fût trop forte,
chercha à calmer la mère Léonard, et réussit à lui faire promettre
qu'elle ne fouetterait pas Jeannette et qu'elle se contenterait de
l'enfermer dans sa chambre pour le reste de la journée. Les enfants
étaient consternés de cette scène; les mensonges répétés de Jeannette,
sa confusion devant la poupée retrouvée, la colère et les menaces de la
mère Léonard les avaient fait trembler. Mme de Fleurville remit à
Marguerite sa poupée sans mot dire, dit adieu à la mère Léonard, et
sortit avec Mme de Rosbourg suivie des trois enfants. Elles marchaient
depuis quelques instants en silence, lorsqu'un cri perçant les fit
toutes s'arrêter; il fut suivi d'autres cris plus perçants, plus aigus
encore: c'était Jeannette qui recevait le fouet de la mère Léonard. Elle
la fouetta longtemps: car, à une grande distance, les enfants, qui
s'étaient remises en marche, entendaient encore les hurlements, les
supplications de la petite voleuse. Cette fin tragique de l'histoire de
la poupée perdue les laissa pour toute la journée sous l'impression
d'une grande tristesse, d'une vraie terreur.
XII
VISITE CHEZ SOPHIE
«Mais chairs amie, veuné dinné chés moi demin; mamman demand ça à votr
mamman; nou dinron a sainq eure pour joué avan é allé promené aprais.
Je pari que j'ai fé de fôtes; ne vous moké pas de moi, je vous pri!
«Sofie, votr ami.»
Camille reçut ce billet quelques jours après l'histoire de la poupée;
elle ne put s'empêcher de rire en voyant ces énormes fautes
d'orthographe; comme elle était très bonne, elle ne les montra pas à
Madeleine et à Marguerite; elle alla chez sa maman.
CAMILLE.
Maman, Sophie m'écrit que Mme Fichini nous engage toutes à dîner chez
elle demain.
MADAME DE FLEURVILLE.
Aïe, aïe! quel ennui! Est-ce que ce dîner t'amusera, Camille?
CAMILLE.
Beaucoup, maman. J'aime assez cette pauvre Sophie, qui est si
malheureuse.
MADAME DE FLEURVILLE.
C'est bien généreux à toi, ma pauvre Camille, car elle t'a fait punir et
gronder deux fois.
CAMILLE.
Oh! maman, elle a été si fâchée après!
MADAME DE FLEURVILLE, _embrassant Camille_.
C'est bien, très bien, ma bonne petite Camille; réponds-lui donc que
nous irons demain bien certainement.»
Camille remercia sa maman, courut prévenir Madeleine et Marguerite, et
répondit à Sophie:
«Ma chère Sophie,
«Maman et Mme de Rosbourg iront dîner demain chez ta belle-mère; elles
nous emmèneront, Madeleine, Marguerite et moi. Nous sommes très
contentes; nous ne mettrons pas de belles robes pour pouvoir jouer à
notre aise. Adieu, ma chère Sophie, je t'embrasse.
«Camille de FLEURVILLE.»
Toute la journée, les petites filles furent occupées de la visite du
lendemain. Marguerite voulait mettre une robe de mousseline blanche;
Madeleine et Camille voulaient de simples robes en toile. Mme de
Rosbourg trancha la question en conseillant les robes de toile.
Marguerite voulait emporter sa belle poupée; Camille et Madeleine lui
dirent:
«Prends garde, Marguerite: souviens-toi du gros chêne et de Jeannette.
MARGUERITE.
Mais demain il n'y aura pas d'orage, ni de forêt, ni de Jeannette.
MADELEINE.
Non, mais tu pourrais l'oublier quelque part, ou la laisser tomber et la
casser.
MARGUERITE.
C'est ennuyeux de toujours laisser ma pauvre poupée à la maison. Pauvre
petite! elle s'ennuie! Jamais elle ne sort! jamais elle ne voit
personne!»
Camille et Madeleine se mirent à rire; Marguerite, après un instant
d'hésitation, rit avec elles et avoua qu'il était plus raisonnable de
laisser la poupée à la maison.
Le lendemain matin, les petites filles travaillèrent comme de coutume; à
deux heures elles allèrent s'habiller, et à deux heures et demie elles
montèrent en calèche découverte; Mmes de Rosbourg et de Fleurville
s'assirent au fond; les trois petites prirent place sur le devant. Il
faisait un temps magnifique, et, comme le château de Mme Fichini n'était
qu'à une lieue, le voyage dura à peine vingt minutes. La grosse Mme
Fichini les attendait sur le perron; Sophie se tenait en arrière,
n'osant pas se montrer, de crainte des soufflets.
«Bonjour, chères dames, s'écria Mme Fichini; bonjour, chères
demoiselles; comme c'est aimable d'arriver de bonne heure! les enfants
auront le temps de jouer, et nous autres mamans, nous causerons. J'ai
une grâce à vous demander, chères dames; je vous expliquerai cela; c'est
pour ma vaurienne de Sophie; je veux vous en faire cadeau pour quelques
semaines, si vous voulez bien l'accepter et la garder pendant un voyage
que je dois faire.»
Mme de Fleurville, surprise, ne répondit rien; elle attendit que Mme
Fichini lui expliquât le cadeau incommode qu'elle désirait lui faire.
Ces dames entrèrent dans le salon, les enfants restèrent dans le
vestibule.
«Qu'est-ce qu'a dit ta belle-mère, Sophie? demanda Marguerite, qu'elle
voulait te donner à maman? Où veut-elle donc aller sans toi?
--Je n'en sais rien, répondit Sophie en soupirant; je sais seulement que
depuis deux jours elle me bat souvent et qu'elle veut me laisser seule
ici pendant qu'elle fera un voyage en Italie.
--En seras-tu fâchée? dit Camille.
--Oh! pour cela non, surtout si je vais demeurer chez vous: je serai si
heureuse avec vous! Jamais battue, jamais injustement grondée, je ne
serai plus seule, abandonnée pendant des journées entières, n'apprenant
rien, ne sachant que faire, m'ennuyant. Il m'arrive bien souvent de
pleurer plusieurs heures de suite, sans que personne y fasse attention,
sans que personne cherche à me consoler.»
Et la pauvre Sophie versa quelques larmes; les trois petites
l'entourèrent, l'embrassèrent, et réussirent à la consoler; dix minutes
après, elles couraient dans le jardin et jouaient à cache-cache; Sophie
riait et s'amusait autant que les autres.
Après deux heures de courses et de jeux, comme elles avaient très chaud,
elles rentrèrent à la maison.
«Dieu! que j'ai soif! dit Sophie.
MADELEINE.
Pourquoi ne bois-tu pas?
SOPHIE.
Parce que ma belle-mère me le défend.
MARGUERITE.
Comment! Tu ne peux même pas boire un verre d'eau?
SOPHIE.
Rien absolument, jusqu'au dîner, et à dîner, un verre seulement.
MARGUERITE.
Pauvre Sophie, mais c'est affreux cela.»
«Sophie, Sophie! criait en ce moment la voix furieuse de Mme Fichini.
Venez ici, mademoiselle, tout de suite.»
Sophie, pâle et tremblante, se dépêcha d'entrer au salon où était Mme
Fichini. Camille, Madeleine et Marguerite avaient peur pour la pauvre
Sophie; elles restèrent dans le petit salon, tremblant aussi et écoutant
de toutes leurs oreilles.
MADAME FICHINI, _avec colère_.
Approchez, petite voleuse; pourquoi avez-vous bu le vin?
SOPHIE, _tremblante_.
Quel vin, maman? Je n'ai pas bu de vin.
MADAME FICHINI, _la poussant rudement_.
Quel vin, menteuse? Celui du carafon qui est dans mon cabinet de
toilette.
SOPHIE, _pleurant_.
Je vous assure, maman, que je n'ai pas bu votre vin, que je ne suis pas
entrée dans votre cabinet.
MADAME FICHINI.
Ah! vous n'êtes pas entrée dans mon cabinet! et vous n'êtes pas entrée
par la fenêtre! et qu'est-ce donc que ces marques que vos pieds ont
laissées sur le sable, devant la fenêtre du cabinet?
SOPHIE.
Je vous assure, maman....»
Mme Fichini ne lui permit pas d'achever: elle se précipita sur elle, la
saisit par l'oreille, l'entraîna dans la chambre à côté, et malgré les
protestations et les pleurs de Sophie elle se mit à la fouetter, à la
battre jusqu'à ce que ses bras fussent fatigués. Mme Fichini sortit du
cabinet toute rouge de colère. La malheureuse Sophie la suivait en
sanglotant; au moment où elle s'apprêtait à quitter le salon pour aller
retrouver ses amies, Mme Fichini se retourna vers elle et lui donna un
dernier soufflet, qui la fit trébucher; après quoi, essoufflée,
furieuse, elle revint s'asseoir sur le canapé. L'indignation empêchait
ces dames de parler; elles craignaient, si elles laissaient voir ce
qu'elles éprouvaient, que l'irritation de cette méchante femme ne s'en
accrût encore, et qu'elle ne renonçât à l'idée de laisser Sophie à
Fleurville pendant le voyage qu'elle devait bientôt commencer. Toutes
trois gardaient le silence; Mme Fichini s'éventait. Mmes de Fleurville
et de Rosbourg travaillaient à leur tapisserie sans mot dire.
MADAME FICHINI.
Ce qui vient de se passer, mesdames, me donne plus que jamais le désir
de me séparer de Sophie; je crains seulement que vous ne vouliez pas
recevoir chez vous une fille si méchante et si insupportable.
MADAME DE FLEURVILLE, _froidement_.
Je ne redoute pas, madame, la méchanceté de Sophie; je suis bien sûre
que je me ferai obéir d'elle sans difficulté.
MADAME FICHINI.
Ainsi donc, vous voulez bien consentir à m'en débarrasser? Je vous
préviens que mon absence sera longue; je ne reviendrai pas avant deux ou
trois mois.
MADAME DE FLEURVILLE, _toujours avec froideur_.
Ne vous inquiétez pas du temps que durera votre absence, madame, je suis
enchantée de vous rendre ce service.
MADAME FICHINI.
Dieu! que vous êtes bonne, chère dame! que je vous remercie! Ainsi je
puis faire mes préparatifs de voyage?
MADAME DE FLEURVILLE, _sèchement_.
Quand vous voudrez, madame.
MADAME FICHINI.
Comment! je pourrais partir dans trois jours?
MADAME DE FLEURVILLE.
Demain, si vous voulez.
MADAME FICHINI.
Quel bonheur! que vous êtes donc aimable! Ainsi, je vous enverrai Sophie
après-demain.
MADAME DE FLEURVILLE.
Très bien, madame; je l'attendrai.
MADAME FICHINI.
Surtout, chère dame, ne la gâtez pas, corrigez-la sans pitié: vous voyez
comment il faut s'y prendre avec elle.»
Cependant Sophie allait rejoindre ses amies, pâles d'effroi et
d'inquiétude; elles avaient tout entendu; elles croyaient que Sophie,
tourmentée par la soif, avait réellement bu le vin du cabinet de
toilette, et qu'elle n'avait pas osé l'avouer, dans la crainte d'être
battue.
«Ma pauvre Sophie, dit Camille en serrant la main de Sophie qui
pleurait, que je te plains! comme je suis peinée que tu n'aies pas avoué
à ta belle-mère que tu avais bu ce vin parce que tu mourais de soif!
Elle ne t'aurait pas fouettée plus fort: c'eût été le contraire,
peut-être.
--Je n'ai pas bu ce vin, répondit Sophie en sanglotant; je t'assure que
je ne l'ai pas bu.
--Mais qu'est-ce donc que ces pas sur le sable dont parlait ta
belle-mère? Ce n'est pas toi qui as sauté par la fenêtre? demanda
Madeleine.
--Non, non, ce n'est pas moi; je ne mentirais pas avec toi, et je
t'assure que je n'ai pas passé par la fenêtre et que je n'ai pas touché
à ce vin.»
Après quelques explications qui ne leur apprirent pas quel pouvait être
le vrai coupable, les enfants réparèrent de leur mieux le désordre de la
toilette de la pauvre Sophie; Camille lui rattacha sa robe, Madeleine
lui peigna les cheveux, Marguerite lui lava les mains et la figure; ses
yeux restèrent pourtant gonflés. Elles allèrent ensuite au jardin pour
voir les fleurs, cueillir des bouquets et faire une visite à la
jardinière.
XIII
VISITE AU POTAGER
Sophie, qui avait toujours le coeur bien gros et la démarche gênée par
les coups qu'elle avait reçus, laissa ses amies admirer les fleurs et
cueillir des bouquets, et alla s'asseoir chez la jardinière.
MÈRE LOUCHET.
Bonjour, mam'selle; je vous voyais venir boitinant, vous avez l'air tout
chose. Seriez-vous malade comme Palmyre, qui s'est donné une entorse et
qui ne peut quasi pas marcher?
SOPHIE.
Non, mère Louchet, je ne suis pas malade.
MÈRE LOUCHET.
Ah bien! c'est que votre maman a encore fait des siennes; elle frappe
dur quand elle tape sur vous. C'est qu'elle n'y regarde pas: la tête, le
cou, les bras, tout lui est bon.»
Sophie ne répondit pas; elle pleurait.
MÈRE LOUCHET.
Voyons, mam'selle, faut pas pleurer comme ça; faut pas être honteuse; ça
fait de la peine, voyez-vous; nous savons bien que ce n'est pas tout
roses pour vous. Je disais bien à ma Palmyre: «Ah! si je te corrigeais
comme madame corrige mam'selle Sophie, tu ne serais pas si
désobéissante». Si vous aviez vu tantôt comme elle m'est revenue, sa
robe pleine de taches, sa main et sa figure couvertes de sable! c'est
qu'elle est tombée rudement, allez.
SOPHIE.
Comment est-elle tombée?
MÈRE LOUCHET.
Ah! je n'en sais rien! elle ne veut pas le dire, tout de même. Sans
doute qu'elle jouait au château, puisque nous n'avons point de sable
ici; puis sa robe a des taches rouges comme du vin; nous n'avons que du
cidre; nous ne connaissons pas le vin, nous.
SOPHIE, _étonnée_.
Du vin! où a-t-elle eu du vin?
MÈRE LOUCHET.
Ah! je n'en sais rien; elle ne veut pas le dire.
SOPHIE.
Est-ce qu'elle a pris le vin du cabinet de ma belle-mère?
MÈRE LOUCHET.
Ah! peut-être bien; elle y va souvent porter des herbes pour les bains
de votre maman; ça se pourrait bien qu'elle eût bu un coup et qu'elle
n'osât pas le dire. Ah! c'est que, si je le savais, je la fouetterais
ferme, tout comme votre maman vous fouette.
SOPHIE.
Ma belle-mère m'a fouettée parce qu'elle a cru que j'avais bu son vin,
et ce n'est pas moi pourtant.»
La mère Louchet changea de visage; elle prit un air indigné:
«Serait-il possible, s'écria-t-elle, pauvre petite mam'selle, que ma
Palmyre ait fait ce mauvais coup et que vous ayez souffert pour elle?
Ah! mais... elle ne l'emportera pas en paradis, bien sûr.... Palmyre,
viens donc un peu que je te parle.
PALMYRE, _dans la chambre à côté_.
Je ne peux pas, maman; mon pied me fait trop mal.
MÈRE LOUCHET.
Eh bien! je vais aller près de toi, et mam'selle Sophie aussi.»
Toutes deux entrent chez Palmyre, qui est étendue sur son lit, le pied
nu et enflé.
MÈRE LOUCHET.
Dis donc, la Malice, où t'es-tu foulé la jambe comme ça?»
Palmyre rougit et ne répond pas.
MÈRE LOUCHET.
Je te vas dire, moi: t'es entrée dans le cabinet de madame pour les
herbes du bain; t'as vu la bouteille, t'as voulu goûter, t'as répandu
sur ta robe tout en goûtant, t'as voulu descendre par la fenêtre, t'as
tombé et t'as pas osé me le dire, parce que tu savais bien que je te
régalerais d'une bonne volée. Eh?....
PALMYRE, _pleurant_.
Oui, maman, c'est vrai, c'est bien cela: mais le bon Dieu m'a punie, car
je souffre bien de ma jambe et de mon bras.
MÈRE LOUCHET.
Et sais-tu bien que la pauvre mam'selle a été fouettée par madame,
qu'elle en est toute souffreteuse et toute éclopée? Et tu crois que je te
vas passer cela sans dire quoi et que je ne vas pas te donner une
raclée?
SOPHIE, _avec effroi_.
Oh! ma bonne mère Louchet, si vous avez de l'amitié pour moi, je vous en
prie, ne la punissez pas; voyez comme elle souffre de son pied. Maudit
vin! il a déjà causé bien du mal chez nous; n'y pensez plus, ma bonne
mère Louchet, et pardonnez à Palmyre comme je lui pardonne.
PALMYRE, _joignant les mains_.
Oh! mam'selle, que vous êtes bonne! que j'ai de regret que vous ayez été
battue pour moi! Ah! si j'avais su, jamais je n'aurais touché à ce vin
de malheur. Oh! mam'selle! pardonnez-moi! le bon Dieu vous le revaudra.»
Sophie s'approcha du lit de Palmyre, lui prit les mains et l'embrassa.
La mère Louchet essuya une larme et dit: «Tu vois, Palmyre, ce que c'est
que d'avoir de la malice; voilà mam'selle Sophie qu'est toute comme si
elle s'était battue avec une armée de chats; c'est toi qu'es cause de
tout cela; eh bien! est-ce qu'elle t'en tient de la rancune? Pas la
moindre, et encore elle demande ta grâce. Et que tu peux lui brûler une
fière chandelle! car je t'aurais châtiée de la bonne manière. Mais, par
égard pour cette bonne mam'selle, je te pardonne; prie le bon Dieu qu'il
te pardonne bien aussi; t'as fait une sottise pommée, vois-tu, ne
recommence pas.»
Palmyre pleurait d'attendrissement et de repentir; Sophie était heureuse
d'avoir épargné à Palmyre les douleurs qu'elle venait de ressentir
elle-même si rudement. La mère Louchet était reconnaissante de n'avoir
pas à battre Palmyre, qu'elle aimait tendrement, et qu'elle ne punissait
jamais sans un vif chagrin: elle remercia donc Sophie du fond du
coeur. Au milieu de cette scène, Camille, Madeleine et Marguerite
entrèrent; la mère Louchet leur raconta ce qui venait de se passer et
combien Sophie avait été généreuse pour Palmyre. Sophie fut embrassée et
approuvée par ses trois amies.
«Ma bonne Sophie, lui demanda Camille, ne te sens-tu pas heureuse
d'avoir épargné à Palmyre la punition qu'elle méritait, et d'avoir
résisté au désir de te venger de ce que tu avais injustement souffert
par sa faute?
--Oui, chère Camille, répondit Sophie; je suis heureuse d'avoir obtenu
son pardon, mais je ne me sentais aucun désir de vengeance; je sais
combien est terrible la punition dont elle était menacée, et j'avais
aussi peur pour elle que j'aurais eu peur pour moi-même.»
Camille et Madeleine embrassèrent encore Sophie; puis toutes quatre
dirent adieu à Palmyre et à la mère Louchet, et rentrèrent à la maison,
car la cloche du dîner venait de sonner.
XIV
DÉPART
Sophie avait peur de rentrer au salon. Elle pria ses amies d'entrer les
premières pour que sa belle-mère ne l'aperçût pas; mais elle eut beau se
cacher derrière Camille, Madeleine et Marguerite, elle ne put échapper à
l'oeil de Mme Fichini, qui s'écria:
«Comment oses-tu revenir au salon? Crois-tu que je laisserai dîner à
table une voleuse, une menteuse comme toi?
--Madame, répliqua courageusement Madeleine, Sophie est innocente; nous
savons maintenant qui a bu votre vin; elle a dit vrai en vous assurant
que ce n'était pas elle.
--Ta, ta, ta, ma belle petite; elle vous aura conté quelque mensonge; je
la connais, allez, et je la ferai dîner dans sa chambre.
--Madame, dit à son tour Marguerite avec colère, c'est vous qui êtes
méchante; Sophie est très bonne; c'est Palmyre qui a bu le vin, et
Sophie a demandé pardon à sa maman qui voulait la fouetter, et vous avez
voulu battre la pauvre Sophie sans vouloir l'écouter, et j'aime Sophie,
et je ne vous aime pas.
MADAME FICHINI, _riant avec effort_.
Bravo, la belle! vous êtes bien polie, bien aimable, en vérité! Votre
histoire de Palmyre est bien inventée.
CAMILLE.
Marguerite dit vrai, madame; Palmyre a apporté des herbes dans votre
cabinet, a bu votre vin, a sauté par la fenêtre, et s'est donné une
entorse; elle a tout avoué à sa maman, qui voulait la fouetter et qui
lui a pardonné, grâce aux supplications de Sophie. Vous voyez, madame,
que Sophie est innocente, qu'elle est très bonne, et nous avons toutes
beaucoup d'amitié pour elle.
MADAME DE ROSBOURG.
Vous voyez aussi, madame, que vous avez puni Sophie injustement et que
vous lui devez un dédommagement. Vous disiez tout à l'heure que vous
désiriez partir promptement, et que Sophie vous gênait pour faire vos
paquets: voulez-vous nous permettre de l'emmener ce soir? Vous auriez
ainsi toute liberté pour faire vos préparatifs de voyage.»
Mme Fichini, honteuse d'avoir été convaincue d'injustice envers Sophie
devant tout le monde, n'osa pas refuser la demande de Mme de Rosbourg,
et, appelant sa belle-fille, elle lui dit d'un air maussade:
«Vous partirez donc ce soir, mademoiselle; je vais faire préparer vos
effets. (_Sophie ne peut dissimuler un mouvement de joie._) Je pense que
vous êtes enchantée de me quitter; comme vous n'avez ni coeur ni
reconnaissance, je ne compte pas sur votre tendresse, et vous ferez bien
de ne pas trop compter sur la mienne. Je vous dispense de m'écrire, et
je ne me tuerai pas non plus à vous donner de mes nouvelles, dont vous
vous souciez autant que je me soucie des vôtres. (_Se tournant vers ces
dames._) Allons dîner, chères dames; à mon retour, je vous inviterai
avec tous nos voisins; je vous ferai la lecture de mes impressions de
voyage; ce sera charmant».
Et ces dames, suivies des enfants, allèrent se mettre à table. Sophie
profita, comme d'habitude, de l'oubli de sa belle-mère pour manger de
tout; cet excellent dîner et la certitude d'être emmenée le soir même
par Mme de Fleurville achevèrent d'effacer la triste impression de la
scène du matin.
Après dîner, les petites allèrent avec Sophie dans le petit salon où
étaient ses joujoux et ses petites affaires; elles firent un paquet
d'une poupée et de son trousseau, qui était assez misérable; le reste ne
valait pas la peine d'être emporté.
Mme de Fleurville et Mme de Rosbourg, qui attendaient avec impatience le
moment de quitter Mme Fichini, demandèrent leur voiture.
MADAME FICHINI.
Comment! déjà, mes chères dames? Il n'est que huit heures.
MADAME DE FLEURVILLE.
Je regrette bien, madame, de vous quitter si tôt, mais je désire rentrer
avant la nuit.
MADAME FICHINI.
Pourquoi donc avant la nuit? La route est si belle! et vous aurez clair
de lune.
MADAME DE ROSBOURG.
Marguerite est encore bien petite pour veiller; je crains qu'elle ne se
trouve fatiguée.
MADAME FICHINI.
Ah! mesdames, pour la dernière soirée que nous passons ensemble, vous
pouvez bien faire un peu veiller Marguerite.
MADAME DE ROSBOURG.
Nous sommes bien fâchées, madame, mais nous tenons beaucoup à ce que les
enfants ne veillent pas.»
Un domestique vient avertir que la voiture est avancée. Les enfants
mettent leurs chapeaux; Sophie se précipite sur le sien et se dirige
vers la porte, de peur d'être oubliée; Mme Fichini dit adieu à ces dames
et aux enfants; elle appelle Sophie d'un ton sec.
«Venez donc me dire adieu, mademoiselle. Vilaine sans coeur, vous avez
l'air enchantée de vous en aller; je suis bien sûre que ces demoiselles
ne quitteraient pas leur maman sans pleurer.
--Maman ne voyagerait pas sans moi, certainement, dit Marguerite avec
vivacité, ni Mme de Fleurville sans Camille et Madeleine; nous aimons
nos mamans parce qu'elles sont d'excellentes mamans; si elles étaient
méchantes, nous ne les aimerions pas.»
Sophie trembla, Camille et Madeleine sourirent. Mmes de Fleurville et de
Rosbourg se mordirent les lèvres pour ne pas rire, et Mme Fichini devint
rouge de colère; ses yeux brillèrent comme des chandelles; elle fut sur
le point de donner un soufflet à Marguerite; mais elle se contint, et,
appelant Sophie une seconde fois, elle lui donna sur le front un baiser
sec et lui dit en la repoussant:
«Je vois, mademoiselle, que vous dites de moi de jolies choses à vos
amies! prenez garde à vous; je reviendrai un jour! Adieu.»
Sophie voulut lui baiser la main; Mme Fichini la frappa du revers de
cette main en la lui retirant avec colère. La petite fille s'esquiva et
monta avec précipitation dans la voiture.
Mmes de Fleurville et de Rosbourg dirent un dernier adieu à Mme Fichini,
se placèrent dans le fond de la voiture, firent mettre Camille sur le
siège, Madeleine, Sophie et Marguerite sur le devant, et les chevaux
partirent. Sophie commençait à respirer librement, lorsqu'on entendit
des cris: _Arrêtez!_ _arrêtez!_ La pauvre Sophie faillit s'évanouir;
elle craignait que sa belle-mère n'eût changé d'idée et ne la rappelât.
Le cocher arrêta ses chevaux; un domestique accourut tout essoufflé à la
portière et dit:
«Madame... fait dire... à Mlle Sophie... qu'elle a... oublié... ses
affaires,... qu'elle ne les recevra que demain matin,... à moins que
mademoiselle n'aime mieux revenir... coucher à la maison.»
Sophie revint à la vie; dans sa joie elle tendit la main au domestique:
«Merci, merci, Antoine; je suis fâchée que vous vous soyez essoufflé à
courir si vite. Remerciez bien ma belle-mère; dites-lui que je ne veux
pas la déranger, que j'aime mieux me passer de mes affaires, que je les
attendrai demain chez Mme de Fleurville. Adieu, adieu, Antoine.»
Mme de Fleurville, voyant l'inquiétude de Sophie, ordonna au cocher de
continuer et d'aller bon train; un quart d'heure après, la voiture
s'arrêtait devant le perron de Fleurville, et l'heureuse Sophie sautait
à terre, légère comme une plume et remerciant Dieu et Mme de Fleurville
du bon temps qu'elle allait passer près de ses amies.
Mme de Fleurville la recommanda aux soins des deux bonnes; il fut décidé
qu'elle coucherait dans la même chambre que Marguerite, et elle y dormit
paisiblement jusqu'au lendemain.
XV
SOPHIE MANGE DU CASSIS; CE QUI EN RÉSULTE
Sophie était depuis quinze jours à Fleurville; elle se sentait si
heureuse, que tous ses défauts et ses mauvaises habitudes étaient comme
engourdis. Le matin, quand on l'éveillait, elle sautait hors de son lit,
se lavait, s'habillait, faisait sa prière avec ses amies; ensuite elles
déjeunaient toutes ensemble; Sophie n'avait plus besoin de voler de pain
pour satisfaire son appétit; on lui en donnait tant qu'elle en voulait.
Les premiers jours, elle ne pouvait croire à son bonheur; elle mangea et
but tant qu'elle pouvait avaler. Au bout de trois jours, quand elle fut
bien sûre qu'on lui donnerait à manger toutes les fois qu'elle aurait
faim, et qu'il était inutile de remplir son estomac le matin pour toute
la journée, elle devint plus raisonnable et se contenta, comme ses
amies, d'une tranche de pain et de beurre avec une tasse de thé ou de
chocolat. Dans les premiers jours, à déjeuner et à dîner, elle se
dépêchait de manger, de peur qu'on ne la fît sortir de table avant que
sa faim fût assouvie. Ses amies se moquèrent d'elle; Mme de Fleurville
lui promit de ne jamais la chasser de table et de la laisser toujours
finir tranquillement ses repas. Sophie rougit, et promit de manger moins
gloutonnement à l'avenir.
MADELEINE.
Ma pauvre Sophie, tu as toujours l'air d'avoir peur; tu te dépêches et
tu te caches pour les choses les plus innocentes.
SOPHIE.
C'est que je crois toujours entendre ma belle-mère; j'oublie sans cesse
que je suis avec vous, qui êtes si bonnes, et que je suis heureuse, bien
heureuse!»
En disant ces mots, Sophie, les yeux pleins de larmes, baisa la main de
Mme de Fleurville, qui à son tour l'embrassa tendrement.
SOPHIE, _attendrie_.
Oh! madame, que vous êtes bonne! Tous les jours je demande au bon Dieu
qu'il me laisse toujours avec vous.
MADAME DE FLEURVILLE.
Ce n'est pas là ce qu'il faut demander au bon Dieu, ma pauvre enfant; il
faut lui demander qu'il te rende si sage, si obéissante, si bonne, que
le coeur de ta belle-mère s'adoucisse et que tu puisses vivre heureuse
avec elle.»
Sophie ne répondit rien; elle avait l'air de trouver le conseil de Mme
de Fleurville trop difficile à suivre. Marguerite paraissait tout
interdite, comme si Mme de Fleurville avait dit une chose impossible à
faire; Mme de Rosbourg s'en aperçut.
MADAME DE ROSBOURG, _souriant_.
Qu'as-tu donc, Marguerite? Quel petit air tu prends en regardant Mme de
Fleurville.
MARGUERITE.
Maman,... c'est que... je n'aime pas que,... je suis fâchée que...,
que,... je ne sais comment dire; mais je ne veux pas demander au bon
Dieu que la méchante Mme Fichini revienne pour fouetter encore cette
pauvre Sophie.
MADAME DE ROSBOURG.
Mme de Fleurville n'a pas dit qu'il fallait demander cela au bon Dieu:
elle a dit que Sophie devait demander d'être très bonne, pour que sa
belle-mère l'aimât et la rendît heureuse.
MARGUERITE.
Mais, maman, Mme Fichini est trop méchante pour devenir bonne; elle
déteste trop Sophie pour la rendre heureuse, et, si elle revient, elle
reprendra Sophie pour la rendre malheureuse.
MADAME DE FLEURVILLE.
Chère petite, le bon Dieu peut tout ce qu'il veut: il peut donc changer
le coeur de Mme Fichini. Sophie, qui doit obéir à Dieu et respecter
sa belle-mère, doit demander de devenir assez bonne pour l'attendrir et
s'en faire aimer.
MARGUERITE.
Je veux bien que Mme Fichini devienne bonne, mais je voudrais bien
qu'elle restât toujours là-bas et qu'elle nous laissât toujours Sophie.
MADAME DE FLEURVILLE.
Ce que tu dis là fait l'éloge de ton bon coeur, Marguerite; mais, si
tu réfléchissais, tu verrais que Sophie serait plus heureuse aimée de sa
belle-mère et vivant chez elle, que chez des étrangers, qui ont
certainement beaucoup d'amitié pour elle, mais qui ne lui doivent rien,
et desquels elle n'a le droit de rien exiger.
SOPHIE.
C'est vrai, cela, Marguerite: si ma belle-mère pouvait un jour m'aimer
comme t'aime ta maman, je serais heureuse comme tu l'es, et je ne serais
pas inquiète de ce que je deviendrai dans quelques mois.
MARGUERITE, _soupirant_.
Et pourtant j'aurai bien peur quand Mme Fichini reviendra.
SOPHIE, _tout bas_.
Et moi aussi.»
On se leva de table; les mamans restèrent au salon pour travailler, et
les enfants s'amusèrent à bêcher leur jardin; Camille et Madeleine
chargèrent Marguerite et Sophie de chercher quelques jeunes
groseilliers et des framboisiers, de les arracher et de les apporter
pour les planter.
«Où irons-nous? dit Marguerite.
SOPHIE.
J'ai vu pas loin d'ici, au bord d'un petit bois, des groseilliers et des
framboisiers superbes.
MARGUERITE.
Je crois qu'il vaut mieux demander au jardinier.
SOPHIE.
Je vais toujours voir ceux que je veux dire; si nous ne pouvons pas les
arracher, nous demanderons au père Louffroy de nous aider.»
Elles partirent en courant et arrivèrent en peu de minutes près des
arbustes qu'avait vus Sophie; quelle fut leur joie quand elles les
virent couverts de fruits! Sophie se précipita dessus et en mangea avec
avidité, surtout du cassis; Marguerite, après y avoir goûté, s'arrêta.
«Mange donc, nigaude, lui dit Sophie; profite de l'occasion.
MARGUERITE.
Quelle occasion? J'en mange tous les jours à table et au goûter!
SOPHIE, _avalant gloutonnement_.
C'est bien meilleur quand on les cueille soi-même; et puis on en mange
tant qu'on veut. Dieu, que c'est bon!»
Marguerite la regardait faire avec surprise; jamais elle n'avait vu
manger avec une telle voracité, avec une telle promptitude; enfin, quand
Sophie ne put plus avaler, elle poussa un soupir de satisfaction et
essuya sa bouche avec des feuilles.
MARGUERITE.
Pourquoi t'essuies-tu avec des feuilles?
SOPHIE.
Pour qu'on ne voie pas de taches de cassis à mon mouchoir.
MARGUERITE.
Qu'est-ce que cela fait? Les mouchoirs sont faits pour avoir des taches.
SOPHIE.
Si l'on voyait que j'ai mangé du cassis, on me punirait.
MARGUERITE.
Quelle idée! on ne te dirait rien du tout; nous mangeons ce que nous
voulons.
SOPHIE, _étonnée_.
Ce que vous voulez? et vous n'êtes jamais malades d'avoir trop mangé?
MARGUERITE.
Jamais; nous ne mangeons jamais trop, parce que nous savons que la
gourmandise est un vilain défaut.»
Sophie, qui sentait combien elle avait été gourmande, ne put s'empêcher
de rougir, et voulut détourner l'attention de Marguerite en lui
proposant d'arracher quelques pieds de groseilliers pour les porter à
ses amies. Elles allaient se mettre à l'oeuvre, quand elles
entendirent appeler: «Sophie, Marguerite, où êtes-vous?
SOPHIE, MARGUERITE.
Nous voici, nous voici; nous arrachons des arbres.»
Camille et Madeleine accoururent.
CAMILLE.
Qu'est-ce que vous faites donc depuis près d'une heure? Nous vous
attendions toujours; voilà maintenant notre heure de récréation passée:
il faut aller travailler.
MADELEINE.
Mais à quoi vous êtes-vous amusées? Il n'y a pas seulement un arbrisseau
d'arraché!
MARGUERITE, _riant_.
C'est que Sophie s'en donnait et man....
SOPHIE, _vivement_.
Tais-toi donc, rapporteuse, tu vas me faire gronder.
MARGUERITE.
Mais je te dis qu'on ne te grondera pas: ma maman n'est pas comme la
tienne.
CAMILLE.
Quoi? Qu'est-ce que c'est? Dis, Marguerite; et toi, Sophie, laisse-la
donc parler.
MARGUERITE.
Eh bien, depuis près d'une heure, au lieu d'arracher des groseilliers,
nous sommes là, Sophie à manger des groseilles et du cassis, et moi à la
regarder manger. C'est étonnant comme elle mangeait vite! Jamais je n'ai
vu tant manger en si peu de temps. Cela m'amusait beaucoup.
MADELEINE.
Pourquoi as-tu tant mangé, Sophie? tu vas être malade.
SOPHIE, _embarrassée_.
Oh non! je ne serai pas malade; j'avais très faim.
CAMILLE.
Comment, faim? Mais nous sortions de table!
SOPHIE.
Faim, non pas de viande, mais de cassis.
CAMILLE.
Ah! ah! ah! faim de cassis!... Mais comme tu es pâle! je suis sûre que
tu as mal au coeur.
SOPHIE, _un peu fâchée_.
Pas du tout, mademoiselle, je n'ai pas mal au coeur; j'ai encore très
faim, et je mangerais encore un panier plein de cassis.
MADELEINE.
Je ne te conseille pas d'essayer. Mais voyons, ma petite Sophie, ne te
fâche pas, et reviens avec nous.»
Sophie se sentait un peu mal à l'aise et ne répondit rien; elle suivit
ses amies, qui reprirent le chemin de la maison. Tout le long de la
route, elle ne dit pas un mot. Camille, Madeleine et Marguerite,
croyant qu'elle boudait, causaient entre elles sans adresser la parole à
Sophie; elles arrivèrent ainsi jusqu'à leur chambre de travail, où leurs
mamans les attendaient pour leur donner leurs leçons.
«Vous arrivez bien tard, mes petites, dit Mme de Rosbourg.
MARGUERITE.
C'est que nous avons été jusqu'au petit bois pour avoir des
groseilliers; c'est un peu loin, maman.
MADAME DE FLEURVILLE.
Allons, à présent, mes enfants, travaillons; que chacun reprenne ses
livres et ses cahiers.»
Camille, Madeleine et Marguerite se placent vivement devant leurs
pupitres; Sophie avance lentement, sans dire une parole. La lenteur de
ses mouvements attire l'attention de Mme de Fleurville, qui la regarde
et dit:
«Comme tu es pâle, Sophie! Tu as l'air de souffrir! qu'as-tu?»
Sophie rougit légèrement; les trois petites la regardent; Marguerite
s'écrie: «C'est le cassis!
MADAME DE FLEURVILLE.
Quel cassis? Que veux-tu dire, Marguerite?
SOPHIE, _reprenant un peu de vivacité_.
Ce n'est rien, madame; Marguerite ne sait ce qu'elle dit; je n'ai rien;
je vais... très bien,... seulement... j'ai un peu... mal au coeur,...
ce n'est rien....»
Mais, à ce moment même, Sophie se sent malade; son estomac ne peut
garder les fruits dont elle l'a surchargé; elle les rejette sur le
parquet.
Mme de Fleurville, mécontente, prend sans rien dire la main de Sophie et
l'emmène chez elle; on la déshabille, on la couche et on lui fait boire
une tasse de tilleul bien chaud. Sophie est si honteuse qu'elle n'ose
rien dire; quand elle est couchée, Mme de Fleurville lui demande comment
elle se trouve.
SOPHIE.
Mieux, madame, je vous remercie; pardonnez-moi, je vous prie; vous êtes
bien bonne de ne m'avoir pas fouettée.
MADAME DE FLEURVILLE.
Ma chère Sophie, tu as été gourmande, et le bon Dieu s'est chargé de ta
punition en permettant cette indigestion qui va te faire rester couchée
jusqu'au dîner; elle te privera de la promenade que nous devons faire
dans une heure pour aller manger des cerises chez Mme de Vertel. Quant à
être fouettée, tu peux te tranquilliser là-dessus: je ne fouette jamais;
et je suis bien sûre que, sans avoir été fouettée, tu ne recommenceras
pas à te remplir l'estomac comme une gourmande. Je ne défends pas les
fruits et autres friandises; mais il faut en manger sagement si l'on ne
veut pas s'en trouver mal.»
Sophie ne répondit rien; elle était honteuse et elle reconnaissait la
justesse de ce que disait Mme de Fleurville. La bonne, qui restait près
d'elle, l'engagea à se tenir tranquille, mais un reste de mal de coeur
l'empêcha de dormir; elle eut tout le temps de réfléchir aux dangers de
la gourmandise, et elle se promit bien de ne jamais recommencer.
XVI
LE CABINET DE PÉNITENCE
Une heure après, Camille, Madeleine et Marguerite revinrent savoir des
nouvelles de Sophie; elles avaient leurs chapeaux et des robes propres.
SOPHIE.
Pourquoi vous êtes-vous habillées?
CAMILLE.
Pour aller goûter chez Mme de Vertel; tu sais que nous devons y cueillir
des cerises.
MADELEINE.
Quel dommage que tu ne puisses pas venir, Sophie! nous nous serions bien
plus amusées avec toi.
MARGUERITE.
L'année dernière, c'était si amusant! on nous faisait grimper dans les
cerisiers, et nous avons cueilli des cerises plein des paniers, pour
faire des confitures, et nous en mangions tant que nous en voulions;
seulement nous ne nous sommes pas donné d'indigestion, comme tu as fait
ce matin avec ton cassis.
MADELEINE.
Ne lui parle plus de son cassis, Marguerite: tu vois qu'elle est
honteuse et fâchée.
SOPHIE.
Oh oui! je suis bien fâchée d'avoir été si gourmande; une autre fois,
bien certainement que je n'en mangerai qu'un peu, puisque je serai sûre
de pouvoir en manger le lendemain et les jours suivants. C'est que je
n'ai pas l'habitude de manger de bonnes choses; et, quand j'en trouvais,
j'en mangeais autant que mon estomac pouvait en contenir; à présent je
ne le ferai plus: c'est trop désagréable d'avoir mal au coeur; et puis
c'est honteux.
MARGUERITE.
C'est vrai; maman me dit toujours que lorsqu'on s'est donné une
indigestion, on ressemble aux petits cochons.»
Cette comparaison ne fut pas agréable à Sophie, qui commençait à se
fâcher et à s'agiter dans son lit; Madeleine dit tout bas à Marguerite
de se taire, et Marguerite obéit. Toutes trois embrassèrent Sophie et
allèrent attendre leurs mamans sur le perron. Quelques minutes après,
Sophie entendit partir la voiture. Elle s'ennuya pendant deux heures, au
bout desquelles elle obtint de la bonne la permission de se lever; ses
amies rentrèrent peu de temps après, enchantées de leur matinée; elles
avaient cueilli et mangé des cerises; on leur en avait donné un grand
panier à emporter.
Le lendemain, Camille dit à Sophie:
«Et sais-tu, Sophie, que ce soir nous ferons des confitures de cerises?
Mme de Vertel nous a fait voir comment elle les faisait; tu nous
aideras, et maman dit que ces confitures seront à nous, puisque les
cerises sont à nous, et que nous en ferons ce que nous voudrons.
--Bravo! dit Sophie; quels bons goûters nous allons faire!
MADELEINE.
Il faudra en donner à la pauvre femme Jean, qui est malade et qui a six
enfants.
SOPHIE.
Tiens, c'est trop bon pour une pauvre femme!
CAMILLE.
Pourquoi est-ce trop bon pour la mère Jean, quand ce n'est pas trop bon
pour nous? Ce n'est pas bien ce que tu dis là, Sophie.
SOPHIE.
Ah! par exemple! Vas-tu pas me faire croire que la femme Jean est
habituée à vivre de confitures?
CAMILLE.
C'est précisément parce qu'elle n'en a jamais que nous lui en donnerons
quand nous en aurons.
SOPHIE.
Pourquoi ne mange-t-elle pas du pain, des légumes et du beurre? Je ne me
donnerai certainement pas la peine de faire des confitures pour une
pauvresse.
MARGUERITE.
Et qui te demande d'en faire, orgueilleuse? Est-ce que nous avons besoin
de ton aide? ne vois-tu pas que c'est pour s'amuser que Camille t'a
proposé de nous aider?
SOPHIE.
D'abord, mademoiselle, il y a des cerises qui sont pour moi là dedans;
et j'ai droit à les avoir.
MARGUERITE.
Tu n'as droit à rien; on ne t'a rien donné; mais, comme je ne veux pas
être gourmande et avare comme toi, tiens, tiens.»
En disant ces mots, Marguerite prit une grande poignée de cerises et les
lança à la tête de Sophie, qui, déjà un peu en colère, devint furieuse
en les recevant; elle s'élança sur Marguerite et lui donna un coup de
poing sur l'épaule. Camille et Madeleine se jetèrent entre elles pour
empêcher Marguerite de continuer la bataille commencée, Madeleine
retenait avec peine Sophie, pendant que Camille maintenait Marguerite et
lui faisait honte de son emportement. Marguerite s'apaisa immédiatement
et fut désolée d'avoir répondu si vivement à Sophie; celle-ci résistait
à Madeleine et voulait absolument se venger de ce qu'on lui avait lancé
des cerises à la figure.
«Laisse-moi, criait-elle, laisse-moi lui donner autant de coups que j'ai
reçu de cerises à la tête; lâche-moi, ou je te tape aussi.»
Les cris de Sophie, ajoutés à ceux de Camille et de Madeleine, qui
l'exhortaient vainement à la douceur, attirèrent Mme de Rosbourg et Mme
de Fleurville; elles parurent au moment où Sophie, se débarrassant de
Camille et de Madeleine par un coup de pied et un coup de poing,
s'élançait sur Marguerite, qui ne bougeait pas plus qu'une statue. La
présence de ces dames arrêta subitement le bras levé de Sophie; elle
resta terrifiée, craignant la punition et rougissant de sa colère.
Mme de Fleurville s'approcha d'elle en silence, la prit par le bras,
l'emmena dans une chambre que Sophie ne connaissait pas encore et qui
s'appelait le _cabinet de pénitence_, la plaça sur une chaise devant une
table, et, lui montrant du papier, une plume et de l'encre, elle lui
dit:
«Vous allez achever votre journée dans ce cabinet, mademoiselle, vous
allez....
SOPHIE.
Ce n'est pas moi, madame, c'est Marguerite....
MADAME DE FLEURVILLE, _d'un air sévère_.
Taisez-vous!... vous allez copier dix fois toute la prière: _Notre Père
qui êtes aux cieux_. Quand vous serez calmée, je reviendrai vous faire
demander pardon au bon Dieu de votre colère; je vous enverrai votre
dîner ici, et vous irez vous coucher sans revoir vos amies.
SOPHIE, _avec emportement_.
Je vous dis, madame, que c'est Marguerite....
MADAME DE FLEURVILLE, _avec force_.
Taisez-vous et écrivez.»
Mme de Fleurville sortit de la chambre, dont elle ferma la porte à clef,
et alla chez les enfants savoir la cause de l'emportement de Sophie.
Elle trouva Camille et Madeleine seules et consternées; elles lui
racontèrent ce qui était arrivé à leur retour de chez Mme de Vertel, et
combien Mme de Rosbourg était fâchée contre Marguerite, qui, malgré son
repentir, était condamnée à dîner dans sa chambre et à ne pas venir au
salon de la soirée.
MADAME DE FLEURVILLE.
C'est fort triste, mes chères enfants, mais Mme de Rosbourg a bien fait
de punir Marguerite.
CAMILLE.
Pourtant, maman, Marguerite avait raison de vouloir donner des
confitures à la pauvre mère Jean, et c'était très mal à Sophie d'être
orgueilleuse et méchante.
MADAME DE FLEURVILLE.
C'est vrai, Camille; mais Marguerite n'aurait pas dû s'emporter. Ce
n'est pas en se fâchant qu'elle lui aurait fait du bien; elle aurait dû
lui démontrer tout doucement qu'elle devait secourir les pauvres et
travailler pour eux.
CAMILLE.
Mais, maman, Sophie ne voulait pas l'écouter.
MADAME DE FLEURVILLE.
Sophie est vive, mal élevée, elle n'a pas l'habitude de pratiquer la
charité, mais elle a bon coeur, et elle aurait compris la leçon que
vous lui auriez toutes donnée par votre exemple; elle en serait devenue
meilleure, tandis qu'à présent elle est furieuse et elle offense le bon
Dieu.
MADELEINE.
Oh! maman, permettez-moi d'aller lui parler; je suis sûre qu'elle
pleure, qu'elle se désole et qu'elle se repent de tout son coeur.
MADAME DE FLEURVILLE.
Non, Madeleine, je veux qu'elle reste seule jusqu'à ce soir; elle est
encore trop en colère pour t'écouter; j'irai lui parler dans une heure.»
Et Mme de Fleurville alla avec Camille et Madeleine rejoindre Mme de
Rosbourg; les petites étaient tristes; tout en jouant avec leurs
poupées, elles pensaient combien on était plus heureuse quand on est
sage.
Pendant ce temps, Sophie, restée seule dans le cabinet de pénitence,
pleurait, non pas de repentir, mais de rage; elle examina le cabinet
pour voir si on ne pouvait pas s'en échapper: la fenêtre était si haute
que, même en mettant la chaise sur la table, on ne pouvait pas y
atteindre; la porte, contre laquelle elle s'élança avec violence, était
trop solide pour pouvoir être enfoncée. Elle chercha quelque chose à
briser, à déchirer: les murs étaient nus, peints en gris; il n'y avait
d'autre meuble qu'une chaise en paille commune, une table en bois blanc
commun; l'encrier était un trou fait dans la table et rempli d'encre;
restaient la plume, le papier et le livre dans lequel elle devait
copier. Sophie saisit la plume, la jeta par terre, l'écrasa sous ses
pieds: elle déchira le papier en mille morceaux, se précipita sur le
livre, en arracha toutes les pages, qu'elle chiffonna et le mit en
pièces; elle voulut aussi briser la chaise, mais elle n'en eut pas la
force et retomba par terre haletante et en sueur. Quand elle n'eut plus
rien à casser et à déchirer, elle fut bien obligée de rester tranquille.
Petit à petit, sa colère se calma, elle se mit à réfléchir, et elle fut
épouvantée de ce qu'elle avait fait.
«Que va dire Mme de Fleurville? pensa-t-elle, quelle punition va-t-elle
m'infliger? car elle me punira certainement.... Ah bah! elle me
fouettera. Ma belle-mère m'a tant fouettée que j'y suis habituée. N'y
pensons plus, et tâchons de dormir....»
Sophie ferme les yeux, mais le sommeil ne vient pas; et elle est
inquiète; elle tressaille au moindre bruit; elle croit toujours voir la
porte s'ouvrir. Une heure se passe, elle entend la clef tourner dans la
serrure; elle ne s'est pas trompée cette fois: la porte s'ouvre, Mme de
Fleurville entre. Sophie se lève et reste interdite. Mme de Fleurville
regarde les papiers et dit à Sophie d'un ton calme:
«Ramassez tout cela, mademoiselle.»
Sophie ne bouge pas.
«Je vous dis de ramasser ces papiers, mademoiselle», répéta Mme de
Fleurville.
Sophie reste immobile. Mme de Fleurville, toujours avec calme:
«Vous ne voulez pas, vous avez tort: vous aggravez votre faute et votre
punition.»
Mme de Fleurville appelle: «Élisa, venez, je vous prie, un instant».
Élisa entre et reste ébahie devant tout ce désordre.
«Ma bonne Élisa, lui dit Mme de Fleurville, voulez-vous ramasser tous
ces débris? c'est Mlle Sophie qui a mis en pièces un livre et du
papier. Voulez-vous ensuite m'apporter une autre _Journée du chrétien_,
du papier et une plume?»
Pendant qu'Élisa balayait les papiers, Mme de Fleurville s'assit sur la
chaise et regarda Sophie, qui, tremblante devant le calme de Mme de
Fleurville, aurait tout donné pour n'avoir pas déchiré le livre, le
papier et écrasé la plume. Quand Élisa eut apporté les objets demandés,
Mme de Fleurville se leva, appela tranquillement Sophie, la fit asseoir
sur la chaise et lui dit:
«Vous allez écrire dix fois _Notre Père_, mademoiselle, comme je vous
l'avais dit tantôt; vous n'aurez pour votre dîner que de la soupe, du
pain et de l'eau; vous paierez les objets que vous avez déchirés avec
l'argent que vous devez avoir toutes les semaines pour vos menus
plaisirs. Au lieu de revenir avec vos amies, vous passerez vos journées
ici, sauf deux heures de promenade que vous ferez avec Élisa, qui aura
ordre de ne pas vous parler. Je vous enverrai votre repas ici. Vous ne
serez délivrée de votre prison que lorsque le repentir, un vrai
repentir, sera entré dans votre coeur, lorsque vous aurez demandé
pardon au bon Dieu de votre dureté envers les pauvres, de votre
gourmandise égoïste, de votre emportement envers Marguerite, de votre
esprit de colère et de votre méchanceté, qui vous a portée à déchirer
tout ce que vous pouviez briser et déchirer, de votre esprit de
révolte, qui vous a excitée à résister à mes ordres. J'espérais vous
trouver en bonne disposition pour vous ramener au repentir, pour faire
votre paix avec Dieu et avec moi; mais, d'après ce que je vois,
j'attendrai à demain. Adieu, mademoiselle. Priez le bon Dieu qu'il ne
vous fasse pas mourir cette nuit avant de vous être reconnue et
repentie.»
Mme de Fleurville se dirigea vers la porte; elle avait déjà tourné la
clef, lorsque Sophie, se précipitant vers elle, l'arrêta par sa robe, se
jeta à ses genoux, lui saisit les mains, qu'elle couvrit de baisers et
de larmes, et à travers ses sanglots fit entendre ces mots, les seuls
qu'elle put articuler: _Pardon!_ _Pardon!_
Mme de Fleurville restait immobile, considérant Sophie toujours à
genoux; enfin elle se baissa vers elle, la prit dans ses bras et lui dit
avec douceur:
«Ma chère enfant, le repentir expie bien des fautes. Tu as été très
coupable envers le bon Dieu d'abord, envers moi ensuite; le regret
sincère que tu en éprouves te méritera sans doute le pardon, mais ne
t'affranchit pas de la punition: tu ne reviendras pas avec tes amies
avant demain soir, et tout le reste se fera comme je te l'ai dit.
SOPHIE, _avec véhémence_.
Oh! madame, chère madame, la punition me sera douce, car elle sera une
expiation; votre bonté me touche profondément, votre pardon est tout ce
que je demande. Oh! madame, j'ai été si méchante, si détestable!
Pourrez-vous me pardonner?
MADAME DE FLEURVILLE, _l'embrassant_.
Du fond du coeur, chère enfant; crois bien que je ne conserve aucun
mauvais sentiment contre toi. Demande pardon au bon Dieu comme tu viens
de me demander pardon à moi-même. Je vais t'envoyer à dîner; tu écriras
ensuite ce que je t'avais dit d'écrire, et tu achèveras ta soirée en
lisant un livre qu'on t'apportera tout à l'heure.»
Mme de Fleurville embrassa encore Sophie, qui lui baisait les mains et
ne pouvait se détacher d'elle; elle se dégagea et sortit, sans prendre
cette fois la précaution de fermer la porte à clef. Cette preuve de
confiance toucha Sophie et augmenta encore son regret d'avoir été si
méchante.
«Comment, se dit-elle, ai-je pu me livrer à une telle colère? Comment
ai-je été si méchante avec des amies aussi bonnes que celles que j'ai
ici, et si hardie envers une personne aussi douce, aussi tendre que Mme
de Fleurville! Comme elle a été bonne avec moi! Aussitôt que j'ai
témoigné du repentir, elle a repris sa voix douce et son visage si
indulgent; toute sa sévérité a disparu comme par enchantement. Le bon
Dieu me pardonnera-t-il aussi facilement? Oh oui! car il est la bonté
même, et il voit combien je suis affligée de m'être si mal comportée!»
En achevant ces mots, elle se mit à genoux et pria du fond de son
coeur pour que ces fautes lui fussent pardonnées et qu'elle eût la
force de ne plus en commettre à l'avenir. A peine sa prière était-elle
finie qu'Élisa entra, lui apportant une assiettée de soupe, un gros
morceau de pain et une carafe d'eau.
ÉLISA.
Voici, mademoiselle, un vrai repas de prisonnier; mais, si vous avez
faim, vous le trouverez bon tout de même.
SOPHIE.
Hélas! ma bonne Élisa, je n'en mérite pas tant; c'est encore trop bon
pour une méchante fille comme moi.
ÉLISA.
Ah! ah! nous avons changé de ton depuis tantôt; j'en suis bien aise,
mademoiselle. Si vous vous étiez vue! vous aviez un air! mais un air!...
Vrai, on aurait dit d'un petit démon.
SOPHIE.
C'est que je l'étais réellement; mais j'en ai bien du regret, je vous
assure, et j'espère bien ne jamais recommencer.»
Sophie se mit à table et mangea sa soupe: elle avait faim; après sa
soupe elle entama son morceau de pain et but deux verres d'eau. Élisa la
regardait avec pitié.
«Voyez, pourtant, mademoiselle, lui dit-elle, comme on est malheureux
d'être méchant; nos petites, qui sont toujours sages, ne seront jamais
punies que pour des fautes bien légères: aussi on les voit toujours
gaies et contentes.
SOPHIE.
Oh oui! je le vois bien: mais c'est singulier! quand j'étais méchante et
que ma belle-mère me punissait, je me sentais encore plus méchante
après; je détestais ma belle-mère: tandis que Mme de Fleurville, qui m'a
punie, je l'aime au contraire plus qu'avant et j'ai envie d'être
meilleure.
ÉLISA.
C'est que votre belle-mère vous punissait avec colère, et quelquefois
par caprice, tandis que Mme de Fleurville vous punit par devoir et pour
votre bien. Vous sentez cela malgré vous.
SOPHIE.
Oui, c'est bien cela, Élisa; vous dites vrai.»
Sophie avait fini son repas; Élisa emporta les restes, et Sophie se mit
au travail; elle fut longtemps à faire sa pénitence, parce qu'elle
s'appliqua à très bien écrire; quand elle eut fini, elle se mit à lire.
Le jour commença bientôt à baisser; Sophie posa son livre et eut le
temps de réfléchir aux ennuis de la captivité, pendant la grande heure
qui se passa avant qu'Élisa vînt la chercher pour la coucher. Marguerite
dormait déjà profondément; Sophie s'approcha de son lit et l'embrassa
tout doucement, comme pour lui demander pardon de sa colère; ensuite
elle fit sa prière, se coucha et ne tarda pas à s'endormir.
XVII
LE LENDEMAIN
La journée du lendemain se passa assez tristement. Marguerite, honteuse
encore de sa colère de la veille, se reprochait d'avoir causé la
punition de Sophie; Camille et Madeleine souffraient de la tristesse de
Marguerite et de l'absence de leur amie.
Sophie passa la journée dans le cabinet de pénitence; personne ne vint
la voir qu'Élisa, qui lui apporta son déjeuner.
SOPHIE.
Comment vont mes amies, Élisa?
ÉLISA.
Elles vont bien; seulement elles ne sont pas gaies.
SOPHIE.
Ont-elles parlé de moi? Me trouvent-elles bien méchante? M'aiment-elles
encore?
ÉLISA.
Je crois bien, qu'elles parlent de vous! Elles ne font pas autre chose.
«Pauvre Sophie! disent-elles; comme elle doit être malheureuse! Pauvre
Sophie! comme elle doit s'ennuyer! Comme la journée lui paraîtra longue!
SOPHIE, _attendrie_.
Elles sont bien bonnes! Et Marguerite, est-elle en colère contre moi?
ÉLISA.
En colère! Ah bien oui! Elle se désole d'avoir été méchante; elle dit
que c'est sa faute si vous vous êtes emportée; que c'est elle qui
devrait être punie à votre place, et que, lorsque vous sortirez de
prison, c'est elle qui vous demandera bien pardon et qui vous priera
d'oublier sa méchanceté.
SOPHIE.
Pauvre petite Marguerite! c'est moi qui ai eu tous les torts. Mais,
Élisa, savent-elles combien j'ai été méchante ici, dans le cabinet: que
j'ai tout déchiré, que j'ai refusé d'obéir à Mme de Fleurville?
ÉLISA.
Oui, elles le savent, je le leur ai raconté; mais elles savent aussi
combien vous vous êtes repentie et tout ce que vous avez fait pour
témoigner vos regrets, pour expier votre faute; elles ne vous en veulent
pas: elles vous aiment tout comme auparavant.»
Sophie remercia Élisa et se mit à l'ouvrage.
Mme de Fleurville vint lui apporter des devoirs à faire, elle les lui
expliqua; elle lui apporta aussi des livres amusants, son ouvrage de
tapisserie, et, la voyant si sage, si docile et si repentante, elle lui
dit qu'avant de se coucher elle pourrait venir embrasser ses amies au
salon et faire la prière en commun. Sophie lui promit de mériter cette
récompense par sa bonne conduite, et la remercia vivement de sa bonté.
Mme de Fleurville l'embrassa encore et lui dit en la quittant qu'avant
la promenade elle viendrait examiner ses devoirs et lui en donner
d'autres pour l'après-midi.
Sophie travailla tant et si bien, qu'elle ne s'ennuya pas; elle fut
étonnée quand Élisa vint lui apporter son second déjeuner.
«Déjà, dit-elle; est-ce qu'il est l'heure de déjeuner?
ÉLISA.
Certainement, et l'heure est même passée; vous n'avez donc pas faim?
SOPHIE.
Si fait, j'ai faim, et je m'en étonnais, je ne croyais pas qu'il fût si
tard. Qu'est-ce que j'ai pour mon déjeuner?
ÉLISA.
Un oeuf frais, que voici, avec une tartine de beurre, une côtelette,
une cuisse de poulet, des pommes de terre sautées, mais pas de dessert
par exemple; Mme de Fleurville m'a dit que les prisonnières n'en
mangeaient pas, et que vous étiez si raisonnable que vous ne vous en
étonneriez pas.»
Sophie rougit de plaisir à ce petit éloge, qu'elle n'espérait pas avoir
mérité.
«Merci, ma chère Élisa, dit-elle, et remerciez Mme de Fleurville de
vouloir bien penser si favorablement de moi; elle est si bonne, qu'on ne
peut s'empêcher de devenir bon près d'elle. J'espère que dans peu de
temps je deviendrai aussi sage, aussi aimable que mes amies.»
Élisa, touchée de cette humilité, embrassa Sophie et lui dit: «Soyez
tranquille, mademoiselle, vous commencez déjà à être bonne; vous allez
voir ce que vous serez; quand votre belle-mère reviendra, elle ne vous
reconnaîtra pas».
Cette idée du retour de sa belle-mère fit peu de plaisir à Sophie; elle
tâcha de n'y pas songer, et elle acheva son déjeuner. Élisa lui dit
qu'elle allait remporter le plateau et qu'elle reviendrait ensuite la
chercher pour la promener.
«Je vais vous faire marcher pendant une heure, mademoiselle, puis vous
reviendrez travailler; après votre dîner je vous promènerai encore
pendant une bonne heure.»
La journée se passa ainsi sans trop d'ennui pour Sophie. Camille,
Madeleine et Marguerite attendaient chaque fois Élisa à sa sortie de la
chambre de pénitence pour la questionner sur ce que faisait Sophie, sur
ce que disait Sophie.
CAMILLE.
Est-elle bien triste?
MADELEINE.
S'ennuie-t-elle beaucoup?
MARGUERITE.
Est-elle fâchée contre moi? Cause-t-elle un peu?»
Élisa les rassurait et leur disait que Sophie prenait sa punition avec
une telle douceur et une telle résignation, qu'en sortant de là elle
serait certainement tout à fait corrigée et ne se ferait plus jamais
punir.
Le soir, Mme de Fleurville vint elle-même chercher Sophie pour la mener
au salon, où l'attendaient avec anxiété Camille, Madeleine et
Marguerite.
«Voilà Sophie que je vous ramène, mes chères enfants, non pas la Sophie
d'avant-hier, colère, menteuse, gourmande et méchante; mais une Sophie
douce, sage, raisonnable; nous la plaignions jadis, aimons-la bien
maintenant: elle le mérite.»
Sophie se jeta dans les bras de ses amies; elle pleurait de joie en les
embrassant. Elle et Marguerite se demandèrent réciproquement pardon;
elles s'étaient déjà pardonné de bon coeur. Quand arriva l'heure de la
prière, Mme de Fleurville ajouta à celle qu'elles avaient l'habitude de
faire une action de grâces pour remercier Dieu d'avoir ouvert au
repentir le coeur des coupables, et pour avoir ainsi tiré un grand
bien d'un grand mal.
Après cette prière, qui fut faite du fond du coeur, les enfants
s'embrassèrent tendrement et allèrent se coucher.
XVIII
LE ROUGE-GORGE
Un mois après, Camille et Madeleine étaient assises sur un banc dans le
jardin; elles tressaient des paniers avec des joncs que Sophie et
Marguerite cueillaient dans un fossé.
«Madeleine, Madeleine! cria Sophie en accourant, je t'apporte un petit
oiseau très joli; je te le donne, c'est pour toi.
--Voyons, quel oiseau? dit Camille en jetant ses joncs et s'élançant à
la rencontre de Sophie.
SOPHIE.
Un rouge-gorge; c'est Marguerite qui l'a vu, et c'est moi qui l'ai
attrapé; regarde comme il est déjà gentil.
CAMILLE.
Il est charmant. Pauvre petit! il doit avoir bien peur! Et sa maman!
elle se désole sans doute.
MARGUERITE.
Pas du tout! C'est elle qui l'a jeté hors de son nid; j'entendais un
petit bruit dans un buisson, je regarde, et je vois ce pauvre petit
oiseau se débattant contre sa maman qui voulait le jeter hors du nid;
elle lui a donné des coups de bec et elle l'a précipité à terre; le
pauvre petit est tombé tout étourdi; je n'osais pas le toucher; Sophie
l'a pris en disant que ce serait pour toi, Madeleine.
MADELEINE.
Oh! merci, Sophie! Portons-le vite à la maison pour lui donner à manger.
Camille, vois comme mon petit oiseau est gentil! Quel joli petit ventre
rouge!
CAMILLE.
Il est charmant; mettons-le dans un panier en attendant que nous ayons
une cage.»
Les quatre petites filles laissèrent leurs joncs et coururent à la
maison pour montrer leur rouge-gorge et demander un panier.
ÉLISA.
Tenez, mes petites, voici un panier.
MARGUERITE.
Mais il faut lui faire un petit lit.
ÉLISA.
Non, il faut mettre de la mousse et un peu de laine par-dessus: il aura
ainsi un petit nid bien chaud.
MARGUERITE.
Si Madeleine le mettait à coucher avec elle, il aurait bien plus chaud
encore.
MADELEINE.
Mais je pourrais l'écraser en dormant; non, non, il vaut mieux faire
comme dit Élisa. Tu vas voir comme je l'arrangerai bien.
SOPHIE.
Oh! Madeleine, laisse-moi faire; je sais très bien arranger des nids
d'oiseaux; Palmyre en faisait souvent pour les petits qu'elle dénichait.
MADELEINE.
Je veux bien; qu'est-ce que tu vas mettre?
SOPHIE.
Ne me regardez pas; vous verrez quand ce sera fini. Élisa, il me faut du
coton et un petit linge.
ÉLISA.
Pour quoi faire, du linge? Allez-vous lui mettre une chemise?»
Les enfants rirent tous.
«Mais non, Élisa, répond Sophie; ce n'est pas pour l'habiller; vous
allez voir; donnez-moi seulement ce que je vous demande.»
Élisa donna une poignée de coton et du linge. Sophie prit le
rouge-gorge, se mit dans un coin, arrangea pendant dix minutes le coton,
le linge et l'oiseau; puis, se retournant triomphalement, elle s'écria:
«C'est fini!»
Les enfants, qui attendaient avec une grande impatience, s'élancèrent
vers Sophie et cherchèrent vainement l'oiseau.
MADELEINE.
Eh bien! où sont donc le rouge-gorge et son nid?
SOPHIE.
Mais les voici.
MADELEINE.
Où cela?
SOPHIE.
Dans le panier.
MADELEINE.
Je ne vois qu'une boule de coton.
SOPHIE.
C'est précisément cela.
MADELEINE.
Mais où est l'oiseau?
SOPHIE.
Dans le coton, bien chaudement.»
Toutes trois poussèrent un cri; toutes les mains se plongèrent à la fois
dans le panier pour en retirer le pauvre oiseau, étouffé sans doute.
Élisa accourut, déroula vivement le coton, le linge, et en retira le
rouge-gorge, qui semblait mort; ses yeux étaient fermés, son bec
entr'ouvert, ses ailes étendues: il ne bougeait pas.
«Pauvre petit! s'écrièrent à la fois Élisa et les trois petites.
--Imbécile de Sophie!» ajouta Marguerite.
Sophie était aussi étonnée que confuse.
«Je ne savais pas..., je ne croyais pas..., dit-elle en balbutiant.
MARGUERITE.
Aussi pourquoi veux-tu toujours faire quand tu ne sais pas?
ÉLISA.
Chut! Marguerite, pas de colère; vous voyez bien que Sophie est aussi
peinée que vous de ce qu'elle a fait. Tâchons de ranimer le pauvre
oiseau; peut-être n'est-il pas encore mort.
MADELEINE, _tristement_.
Croyez-vous qu'il puisse revivre?
ÉLISA.
Essayons toujours; Sophie, allez me chercher un peu de vin.»
Sophie se précipita pour faire la commission; pendant son absence, Élisa
entr'ouvrit le bec du petit oiseau et souffla doucement dedans; quand
Sophie eut apporté le vin et qu'elle lui en eut mis deux gouttes dans le
bec, l'oiseau fit un léger mouvement avec ses ailes.
«Il a bougé! il a bougé!» s'écrièrent ensemble les quatre petites. En
effet, au bout de cinq minutes le rouge-gorge était revenu à la vie; il
s'agitait, il déployait et repliait ses ailes, il redevenait vif comme
avant d'avoir été emmailloté.
MARGUERITE, _d'un air moqueur_.
C'est Palmyre qui t'a appris ce moyen de soigner des oiseaux?
SOPHIE.
Oui, c'est Palmyre; elle les enveloppe tous comme cela.
MARGUERITE, _de même_.
En a-t-elle élevé beaucoup?
SOPHIE.
Oh non! ils mouraient tous; nous ne comprenions pas pourquoi.
ÉLISA.
Comment? vous ne compreniez pas que les oiseaux, n'ayant pas d'air,
étouffaient dans les chiffons et le coton?
SOPHIE.
Mais non; je croyais que les oiseaux n'avaient pas besoin de respirer.
ÉLISA.
Ah! ah! ah! en voilà une bonne! Tous les oiseaux respirent et ont besoin
d'air, mademoiselle, et ils étouffent quand ils n'en ont pas.
SOPHIE, _d'un air confus_.
Je ne savais pas.
ÉLISA.
Allons, laissez-moi cet oiseau; ne vous en occupez plus; je m'en charge
et je vous l'élèverai, Madeleine.»
En effet, Élisa dirigea l'éducation du rouge-gorge. Madeleine
partageait les soins qu'elle lui donnait; elle l'aidait à changer la
laine de son nid, à nettoyer sa cage, à faire une pâtée d'oeufs, de
pain et de lait. Le petit oiseau s'était attaché à elle; elle l'avait
nommé Mimi; il venait quand elle l'appelait, et se posait souvent sur
son bras pendant qu'elle prenait ses leçons. Il finit par ne plus la
quitter; la porte de sa cage restait toujours ouverte, et il y entrait
pour manger et dormir; le reste du temps il volait dans les chambres;
quand la fenêtre était ouverte, il allait se percher sur les arbres
voisins, mais il ne s'éloignait jamais beaucoup, et, lorsque Madeleine
l'appelait: _Mimi!_ _Mimi!_ il revenait à tire-d'aile se poser sur sa
tête ou sur son épaule, et la becquetait comme pour l'embrasser. Le
matin Madeleine était souvent éveillée au petit jour par Mimi, qui,
perché sur son épaule, allongeait son cou et lui becquetait l'oreille ou
les lèvres. «Va-t'en, Mimi, lui disait-elle, laisse-moi dormir.» Mimi
rentrait dans sa cage, y restait quelques instants et, quand sa
maîtresse s'était endormie, revenait se poser sur son épaule et se
mettait à lui siffler dans l'oreille ses plus jolis airs. «Tais-toi,
Mimi, lui disait encore Madeleine: tu m'ennuies.» Mimi se taisait,
tournait sa petite tête à droite et à gauche, puis, changeant de
position, faisait un petit saut et se trouvait sur le nez de la pauvre
Madeleine.
Réveillée encore par les petites griffes aiguës de Mimi: «Petit lutin,
disait-elle en lui donnant une légère tape, je t'enfermerai demain si
tu m'ennuies encore.» Mais Mimi recommençait toujours, et Madeleine ne
l'enfermait pas.
«Qu'as-tu donc, Madeleine? tu parais fatiguée ce soir, dit un jour Mme
de Fleurville à Madeleine, qui s'endormait.
MADELEINE.
Oui, maman, j'ai envie de dormir; mes yeux se ferment malgré moi.
MARGUERITE.
Je parie que c'est à cause de Mimi.
MADAME DE ROSBOURG.
Comment Mimi peut-il donner sommeil à Madeleine? Tu parles trop souvent
sans réfléchir, Marguerite.
MARGUERITE.
Pardon, maman; vous allez voir que j'ai très bien réfléchi. Quand on a
sommeil, c'est qu'on a envie de dormir.
MADAME DE ROSBOURG, _riant_.
Oh! c'est positif, et je vois que tu raisonnes au moins aussi bien que
Mimi. (_Tout le monde rit._)
MARGUERITE.
Attendez un peu, maman, pour vous moquer de moi. Je continue: quand on a
envie de dormir, c'est qu'on a besoin de dormir. (_Tout le monde rit
plus fort; Marguerite, sans se troubler, continue son raisonnement._)
Quand on a besoin de dormir, c'est qu'on n'a pas assez dormi; quand on
n'a pas assez dormi, c'est que quelque chose ou quelqu'un vous a
empêché de dormir. Ce quelqu'un est Mimi, qui éveille Madeleine tous les
matins au petit jour en lui becquetant la figure, ou en lui gazouillant
dans l'oreille, ou en se promenant sur son visage; c'est pourquoi
Madeleine a sommeil, et le coupable est Mimi.
MADAME DE FLEURVILLE.
Bravo, Marguerite! c'est très bien raisonné; mais comment Mimi fait-il
pour commettre tous ces méfaits?
MARGUERITE.
Madame, Madeleine ne veut pas que Mimi soit enfermé dans sa cage; elle
le gâte; elle est beaucoup trop bonne pour lui, et c'est elle qui en
souffre.
MADAME DE FLEURVILLE.
Et c'est ce qui arrive toujours, ma petite Marguerite, quand on gâte les
gens; mais sérieusement, ma chère Madeleine, il ne faut pas laisser
prendre à Mimi de ces mauvaises habitudes. Tu es pâle depuis quelques
jours; tu tomberas malade à la longue; je te conseille d'aller te
coucher et de fermer ce soir la porte de la cage de Mimi; tu la lui
ouvriras quand tu seras levée.
MADELEINE.
Oui, maman, je vais me coucher, car je me sens réellement bien fatiguée,
et j'enfermerai Mimi; seulement j'ai peur que demain matin il ne crie
comme un désespéré.
MADAME DE FLEURVILLE.
Eh! laisse-le crier: il finira par s'y habituer.»
Madeleine embrassa sa maman, ses amies, Mme de Rosbourg, et alla se
coucher; elle avait eu soin de pousser et de fixer la porte de la cage,
et elle s'endormit immédiatement.
Le lendemain, quand il fit jour, Mimi voulut aller tourmenter sa
maîtresse comme d'habitude; il fut étonné et irrité de trouver sa porte
fermée; il chercha longtemps à l'ouvrir avec son bec, mais, ne pouvant y
réussir, il se fâcha, il donna des coups de tête dans la porte et il se
fit mal. Alors commença une suite de petits cris furieux, entremêlés de
grands coups de bec dans son chènevis et son millet, qu'il faisait voler
dans sa cage et à travers les barreaux; puis il sautait dans sa petite
auge, et dans sa rage il lançait de l'eau de tous côtés. Madeleine
s'éveilla un instant à ces bruits, qui indiquaient la colère de Mimi;
mais elle se rendormit immédiatement, et dormit jusqu'à ce que sa bonne
vînt l'éveiller. Alors elle s'empressa d'ouvrir à Mimi, qui s'élança
hors de sa cage avec humeur et donna deux grands coups de bec dans la
joue de Madeleine, comme pour se venger d'avoir été enfermé.
«Ah! petit méchant! s'écria Madeleine, tu es en colère! Viens ici, Mimi,
viens tout de suite.»
Mimi n'obéissait pas; il s'était perché sur un bâton de croisée, où il
avait l'air de bouder.
«Mimi, obéissez, monsieur, venez ici tout de suite.»
Mimi, pour toute réponse, se retourne et fait une ordure dans la main
que lui tendait Madeleine.
«Petit sale! petit dégoûtant! petit méchant! attends, attends, je
t'attraperai, va. Élisa, viens, je t'en prie, m'aider à attraper Mimi et
à le mettre en pénitence.»
Élisa, qui avait tout vu et qui riait de l'humeur de Mimi, prit un balai
et poursuivit Mimi jusqu'à ce qu'il se réfugiât tout essoufflé dans sa
cage. Aussitôt qu'il y fut entré, Madeleine ferma la porte, et Mimi
resta prisonnier, maussade et furieux.
Ce ne fut qu'après deux heures de prison que Sophie, Marguerite et
Camille, auxquelles Madeleine et Élisa avaient raconté la méchanceté de
Mimi, obtinrent sa grâce; les quatre petites filles vinrent
processionnellement ouvrir la cage. Mimi dédaigna de bouger.
«Allons, Mimi, dit Camille, sois bon garçon et ne boude plus; viens nous
dire bonjour comme tu fais tous les matins.»
M. Mimi avait encore de l'humeur; il ne bougea pas.
«Dieu! qu'il est méchant! s'écria Marguerite.
SOPHIE.
Hélas! il fait comme moi jadis: il s'est fâché dans sa prison comme je
me suis fâchée dans la mienne, et il a cherché à tout briser comme j'ai
déchiré et brisé le livre, le papier et la plume. J'espère qu'il se
repentira comme moi. Mimi! Mimi! viens demander pardon.
CAMILLE.
Il ne veut pas venir? Eh bien, laissons-le tranquille; quand il ne
boudera plus, nous verrons à lui pardonner.»
On ouvrit les fenêtres. Quand Mimi aperçut les arbres et le ciel, il n'y
tint pas: il s'élança joyeux hors de sa cage et vola sur un des sapins
les plus élevés du jardin. Les enfants allèrent se promener de leur
côté, laissant Mimi au bonheur de la liberté et à l'amertume du
repentir.
Quand elles revinrent au bout d'une heure, Mimi sautait et volait
toujours d'arbre en arbre. Madeleine l'appela: «Mimi, mon petit Mimi, il
faut rentrer; viens manger du pain.
--Cuic! répondit Mimi en faisant aller sa petite tête d'un air moqueur.
--Voyons, Mimi, obéissez et rentrez tout de suite.
--Cuic!» répondit encore Mimi; et il s'envola loin dans le bois.
«Est-il méchant et rancunier! dit Sophie; il mérite vraiment une
punition.
--Et il l'aura, dit Madeleine: quand il rentrera, je l'enfermerai dans
sa cage, et il y restera jusqu'à ce qu'il demande pardon.
--Comment veux-tu, dit Sophie, qu'un pauvre oiseau demande pardon?
--Je veux que, lorsque je mettrai ma main dans sa cage, il vienne se
poser dessus gentiment, en la becquetant, et non pas en donnant de
grands coups de bec comme il a fait ce matin.
--Oui, Madeleine, dit Camille, tu as raison; il faut le traiter un peu
sévèrement; tu l'as trop gâté.»
Et les enfants se remirent à leur travail, reprirent leurs jeux et
firent leurs repas, sans que Mimi reparût. A la fin de la journée elles
commencèrent à s'inquiéter de cette longue absence; elles allèrent
plusieurs fois le chercher et l'appeler dans le jardin et dans le bois:
mais Mimi ne répondait ni ne paraissait.
MADELEINE.
Je crains qu'il ne lui soit arrivé quelque chose, à ce pauvre Mimi.
MARGUERITE.
Peut-être est-il perdu et ne retrouve-t-il pas son chemin?
CAMILLE.
Oh non! c'est impossible; les oiseaux ne peuvent pas se perdre: ils
voient si bien et de si loin qu'ils aperçoivent toujours leur maison.
SOPHIE.
Peut-être boude-t-il encore?
MADELEINE.
S'il boude, il a un bien mauvais caractère, et je serais bien aise
qu'il passât la nuit dehors, pour qu'il voie la différence qu'il y a
entre une bonne cage chaude avec des grains et de l'eau, et un bois
humide sans rien à manger ni à boire.
SOPHIE.
Pauvre Mimi! comme il est bête d'être méchant!»
La nuit arriva et les petites allèrent se coucher sans que Mimi reparût;
elles en parlèrent souvent dans la soirée, se promettant bien d'aller le
lendemain à sa recherche.
«Et il y gagnera de ne plus aller se promener dehors», dit Madeleine.
Le lendemain, quand les enfants furent prêtes à sortir, Mme de Rosbourg
les emmena à la recherche de Mimi; elles parcoururent tout le bois en
appelant _Mimi!_ _Mimi!_ Elles revenaient tristes et inquiètes de leur
inutile recherche, lorsque Marguerite, qui marchait en avant, fit un bond
et poussa un cri.
«Qu'est-ce? demandèrent à la fois les trois petites.
--Regardez! regardez! dit Marguerite d'une voix terrifiée en montrant du
doigt un petit amas de plumes et à côté la tête très reconnaissable de
l'infortuné Mimi.
--Mimi! Mimi! malheureux Mimi! s'écrièrent les enfants. Pauvre Mimi!
mangé par un vautour ou par un émouchet!»
«Mme de Rosbourg se baissa pour mieux examiner les plumes et la tête:
c'étaient bien les restes de Mimi, qui périt ainsi misérablement,
victime de son humeur.
Les enfants ne dirent rien, Madeleine pleurait. Elles ramassèrent ce qui
restait de Mimi pour l'enterrer et lui ériger un petit tombeau. Quand
elles furent rentrées à la maison, Mme de Rosbourg leur obtint
facilement un congé pour enterrer Mimi; elles creusèrent une fosse dans
leur petit jardin; elles y descendirent les restes de Mimi, enveloppés
de chiffons et de rubans, et enfermés dans une petite boîte; elles
mirent des fleurs dessus et dessous la boîte; puis elles remplirent de
terre la fosse; elles élevèrent ensuite, avec l'aide du maçon, quelques
briques formant un petit temple, et elles attachèrent au-dessus une
petite planche sur laquelle Camille, qui avait la plus belle écriture,
écrivit:
«Ci-gît Mimi, qui par sa grâce et sa gentillesse faisait le bonheur de
sa maîtresse jusqu'au jour où il périt victime d'un moment d'humeur.
Sa fin fut cruelle: il fut dévoré par un vautour. Ses restes,
retrouvés par sa maîtresse inconsolable, reposent ici.
«Fleurville, 1856, 20 août.»
Ainsi finit Mimi, à l'âge de trois mois.
XIX
L'ILLUMINATION
Depuis un an que Sophie était à Fleurville, elle n'avait encore aucune
nouvelle de sa belle-mère; loin de s'en inquiéter, ce silence la
laissait calme et tranquille; être oubliée de sa belle-mère lui semblait
l'état le plus désirable. Elle vivait heureuse chez ses amies; chaque
journée passée avec ces enfants modèles la rendait meilleure et
développait en elle tous les bons sentiments que l'excessive sévérité de
sa belle-mère avait comprimés et presque détruits. Mme de Fleurville et
son amie Mme de Rosbourg étaient très bonnes, très tendres pour leurs
enfants, mais sans les gâter; constamment occupées du bonheur et du
plaisir de leurs filles, elles n'oubliaient pas leur perfectionnement,
et elles avaient su, tout en les rendant très heureuses, les rendre
bonnes et toujours disposées à s'oublier pour se dévouer au bien-être
des autres. L'exemple des mères n'avait pas été perdu pour leurs
enfants, et Sophie en profitait comme les autres.
Un jour Mme de Fleurville entra chez Sophie; elle tenait une lettre.
«Chère enfant, dit-elle, voici une lettre de ta belle-mère....»
Sophie saute de dessus sa chaise, rougit, puis pâlit; elle retombe sur
son siège, cache sa figure dans ses mains et retient avec peine ses
larmes.
Mme de Fleurville, qui avait interrompu sa phrase au mouvement de
Sophie, voit son agitation et lui dit: «Ma pauvre Sophie, tu crois sans
doute que ta belle-mère va arriver et te reprendre; rassure-toi: elle
m'écrit au contraire que son absence doit se prolonger indéfiniment;
qu'elle est à Naples, où elle s'est remariée avec un comte Blagowski, et
qu'une des conditions du mariage a été que tu n'habiterais plus chez
elle. En conséquence, ta belle-mère me demande de te mettre dans une
pension quelconque (Sophie rougit encore et regarde Mme de Fleurville
d'un air suppliant et effrayé); à moins, continue Mme de Fleurville en
souriant, que je ne préfère garder près de moi un si mauvais garnement.
Qu'en dis-tu, ma petite Sophie? Veux-tu aller en pension ou aimes-tu
mieux rester avec nous, être ma fille et la soeur de tes amies?
--Chère, chère madame, dit Sophie en se jetant dans ses bras et en
l'embrassant tendrement, gardez-moi près de vous, continuez-moi votre
affectueuse bonté, permettez-moi de vous aimer comme une mère, de vous
obéir, de vous respecter comme si j'étais vraiment votre fille, et de
m'appliquer à devenir digne de votre tendresse et de celle de mes
amies.
[Illustration: Le comte Blagowski.]
MADAME DE FLEURVILLE, _la serrant contre son coeur_.
C'est donc convenu, chère petite: tu resteras chez moi; tu seras ma
fille comme Camille, Madeleine et Marguerite. Je savais bien que tu nous
préférerais à la meilleure, à la plus agréable pension de Paris.
SOPHIE.
Chère madame, je vous remercie de m'avoir si bien devinée. Je crains
seulement de vous causer une dépense considérable....
MADAME DE FLEURVILLE.
Sois sans inquiétude là-dessus, chère enfant; ton père a laissé une
grande fortune qui est à toi et qui suffirait à une dépense dix fois
plus considérable que la tienne.»
Après avoir embrassé encore Mme de Fleurville, Sophie courut chez ses
amies pour leur annoncer ces grandes nouvelles. Ce fut une joie
générale; elles se mirent à danser une ronde si bruyante, accompagnée de
tels cris de joie, qu'Élisa accourut au bruit.
ÉLISA.
Qu'est-ce? Qu'y a-t-il, mon Dieu? Quoi! c'est une danse! des cris de
joie! Ah bien! une autre fois je ne serai pas si bête: vous aurez beau
crier, je resterai bien tranquillement chez moi! Mais a-t-on jamais vu
des petites filles crier et se démener ainsi, comme de petits démons?
MARGUERITE, _sautant toujours_.
Si tu savais, ma chère Élisa, si tu savais quel bonheur! Viens danser
avec nous. Quel bonheur! quel bonheur!
ÉLISA.
Mais quoi donc? Pour quoi, pour qui faut-il que je me démène comme un
lutin? M'expliquerez-vous enfin...?
MARGUERITE.
Sophie reste avec nous toujours! toujours! Mme Fichini s'est mariée. Ha!
ha! ha! elle s'est mariée avec un comte Blagowski! ils ne veulent plus
de Sophie,... quel bonheur! quel bonheur!»
Et la ronde, les sauts, les cris recommencèrent de plus belle. Élisa
s'était mise de la partie, et le tapage devint tel, que successivement
toute la maison vint savoir la cause de ce bruit sans pareil.
Chacun s'en allait heureux de la bonne nouvelle, car tous aimaient
Sophie et la plaignaient d'avoir une si méchante belle-mère.
Enfin les petites filles se lassèrent de danser; toutes quatre tombèrent
sur des chaises; Élisa s'y laissa tomber comme elles.
«Mes enfants, dit-elle, vous savez que pour les grandes fêtes on fait
des illuminations: faisons-en une ce soir en l'honneur de Sophie.
CAMILLE.
Comment cela? il faudrait des lampions.
ÉLISA.
Eh! nous allons en faire.
MADELEINE.
Avec quoi? comment?
ÉLISA.
Avec des coquilles de noix et de noisettes, de la cire jaune et de la
chandelle.
MARGUERITE.
Bravo, Élisa! Que d'esprit tu as! Viens que je t'embrasse.»
Et Marguerite se jeta sur Élisa pour l'embrasser; Camille, Madeleine,
Sophie en firent autant, de sorte qu'Élisa, enlacée, étouffée, chercha à
esquiver ces élans de reconnaissance; elle voulut se sauver: les quatre
petites se pendirent après elle, et ce ne fut qu'après bien des courses
qu'elle parvint à leur échapper. On l'entendit s'enfermer dans sa
chambre: impossible d'y entrer; la porte était solidement verrouillée.
MARGUERITE.
Élisa! Élisa! ouvre-nous, je t'en prie.
CAMILLE.
Élisa! ma bonne Élisa, nous ne t'embrasserons plus que cent cinquante
fois.
MADELEINE.
Élisa, excellente Élisa, ouvre; nous avons à te parler.
SOPHIE.
Élisa, Élisa, une petite ronde encore, et c'est fini.
ÉLISA.
C'est bon, c'est bon; cassez-vous le nez à ma porte, pendant que je
casse autre chose.»
En effet, les enfants entendaient un bruit sec extraordinaire, qui ne
discontinuait pas. Crac, crac, crac.
«Qu'est-ce qu'elle fait là dedans? dit tout bas Sophie; on dirait
qu'elle fait frire des marrons qui éclatent.
MARGUERITE.
Attends, attends, je vais regarder par le trou de la serrure.... Je ne
vois rien; elle est debout; elle nous tourne le dos et elle paraît très
occupée, mais je ne vois pas ce qu'elle fait.
CAMILLE.
J'ai une idée; sortons tout doucement, faisons le tour par dehors, et
regardons par la fenêtre, qui n'est pas bien haute. Comme elle ne s'y
attend pas, elle n'aura pas le temps de se cacher.
SOPHIE.
C'est une bonne idée, mais pas de bruit; allons toutes sur la pointe des
pieds, et pas un mot.»
En effet, elles se retirèrent tout doucement, sortirent, firent le tour
de la maison sur la pointe des pieds, et arrivèrent ainsi sous la
fenêtre d'Élisa. Quoique cette fenêtre fût au rez-de-chaussée, elle
était encore trop haute pour les petites filles. A un signe de Camille,
elles s'élancèrent sur le treillage qui garnissait les murs, et en une
seconde leurs quatre têtes se trouvèrent à la hauteur de la fenêtre.
Élisa poussa un cri et jeta promptement son tablier sur la commode
devant laquelle elle travaillait. Il était trop tard, les petites
avaient vu.
«Des noix, des noix! crièrent-elles toutes ensemble; Élisa casse des
noix, c'est pour l'illumination de ce soir.
--Allons, voyons, puisque vous m'avez découverte, venez m'aider à
préparer les lampions.»
Les enfants sautèrent à bas du treillage, refirent en courant, et cette
fois pas sur la pointe des pieds, le tour de la maison, et se
précipitèrent dans la chambre d'Élisa, dont la porte n'était plus
fermée. Elles trouvèrent déjà une centaine de coquilles de noix toutes
prêtes à être remplies de cire ou de graisse. Chacune des petites tira
son couteau, et elles se mirent à l'ouvrage avec un zèle si ardent,
qu'en moins d'une heure elles préparèrent deux cents lampions.
«Bon, dit Élisa; à présent allons chercher un pot de graisse, une boîte
de veilleuses, une casserole à bec et un réchaud.»
Elles coururent avec Élisa à la cuisine et à l'antichambre pour demander
les objets nécessaires à leur illumination. En revenant chez Élisa,
Camille prit avec une cuiller de la graisse, qu'elle mit dans la
casserole; Madeleine entassa du charbon dans le réchaud; Élisa alluma et
souffla le feu; Sophie et Marguerite rangèrent les coquilles de noix sur
la commode. Quand la graisse fut fondue, Élisa en remplit les coquilles,
et, pendant qu'elle était encore chaude et liquide, les enfants mirent
une mèche de veilleuse dans chacun des petits lampions.
Cette opération leur prit une bonne heure. Elles attendirent que la
graisse fût bien refroidie et durcie, puis elles mirent tous les
lampions dans deux paniers.
«Allons, dit Élisa, voilà notre ouvrage terminé; il ne nous reste plus
qu'à placer tous ces petits lampions sur les croisées, sur les
cheminées, sur les tables, et nous les allumerons après dîner, quand il
fera nuit.»
Mme de Fleurville et Mme de Rosbourg travaillaient dans le salon quand
les enfants et Élisa entrèrent avec leurs paniers.
MADAME DE ROSBOURG.
Qu'apportez-vous là, mes enfants?
CAMILLE.
Des lampions, madame, pour célébrer ce soir par une illumination le
mariage de Mme Fichini et l'abandon qu'elle nous fait de Sophie.
MADAME DE FLEURVILLE.
Mais c'est très joli, tous ces petits lampions; où les avez-vous eus?
MADELEINE.
Nous les avons faits, maman; Élisa nous en a donné l'idée et nous a
aidées à les faire.»
Mme de Fleurville et Mme de Rosbourg trouvèrent l'idée très bonne; elles
aidèrent les enfants à placer les lampions. L'heure du dîner étant
arrivée, Élisa emmena les petites filles pour les laver et les arranger.
Le dîner leur parut bien long; elles étaient impatientes de voir l'effet
de leur illumination. Après dîner il fallut encore attendre qu'il fît
nuit. Elles firent une très petite promenade avec leurs mamans, jusqu'au
moment où l'obscurité vint. Enfin Marguerite s'écria qu'elle voyait une
étoile, ce qui prouvait bien qu'il faisait assez sombre pour commencer
leur illumination. Tout le monde rentra un peu en courant; les mamans
comme les petites filles se mirent à allumer les lampions.
Quand ils furent tous allumés, les enfants se mirent au milieu du salon
pour juger de l'effet.
Tous ces cordons de lumière formaient un coup d'oeil charmant. Les
petites étaient enchantées; elles battaient des mains, sautaient; les
mamans leur proposèrent une partie de cache-cache, qui fut acceptée avec
des cris de joie; Élisa, Mme de Fleurville et Mme de Rosbourg jouèrent
avec elles, on se cachait dans toutes les chambres, on courait dans les
corridors, dans les escaliers, on trichait un peu, on riait beaucoup, et
l'on était heureux.
Après deux heures de courses et de rires il fallut pourtant finir cette
bonne journée. Mais, avant de se coucher, les enfants eurent un petit
souper de gâteaux, de crèmes, de fruits. Élisa fut invitée à souper avec
les petites filles. Comme elle était fort modeste, elle s'en défendit un
peu; mais les enfants, qui voyaient dans ses yeux que toutes ces bonnes
choses lui faisaient envie, l'entourèrent, la traînèrent vers la table,
la firent asseoir, et lui servirent de tout en telle quantité qu'elle
déclara ne plus pouvoir avaler. Alors les enfants firent un grand tas de
gâteaux et de fruits, qu'elles enveloppèrent dans une immense feuille de
papier, et la forcèrent à emporter le tout chez elle. Élisa les
remercia, les embrassa et alla préparer leur coucher.
Sophie, de son côté, remercia Camille, Madeleine et Marguerite de leur
amitié, et se retira le coeur rempli de reconnaissance et de bonheur.
XX
LA PAUVRE FEMME
«Mes chères enfants, dit un jour Mme de Fleurville, allons faire une
longue promenade. Le temps est magnifique, il ne fait pas chaud; nous
irons dans la forêt qui mène au moulin.
MARGUERITE.
Et cette fois je n'emporterai certainement pas ma jolie poupée.
MADAME DE ROSBOURG.
Je crois que tu feras bien.
CAMILLE, _souriant_.
A propos de moulin, savez-vous, maman, ce qu'est devenue Jeannette?
MADAME DE FLEURVILLE.
Le maître d'école est venu m'en parler il y a peu de jours; il en est
très mécontent; elle ne travaille pas, ne l'écoute pas: elle cherche à
entraîner les autres petites filles à mal faire. Ce qui est pis encore,
c'est qu'elle vole tout ce qu'elle peut attraper, les mouchoirs de ses
petites compagnes, leurs provisions, les plumes, le papier, tout ce qui
est à sa portée.
MADELEINE.
Mais comment sait-on si c'est Jeannette qui vole? Les petites filles
perdent peut-être elles-mêmes leurs affaires.
MADAME DE FLEURVILLE.
On l'a surpr
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