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Les trois hommes en Allemagne

by Jerome K. Jerome · French · Gutenberg #35285 · 418,786 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Les trois hommes en Allemagne
    
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Title: Les trois hommes en Allemagne

Author: Jerome K. Jerome

Translator: Georges Seligman


        
Release date: February 14, 2011 [eBook #35285]
                Most recently updated: January 7, 2021

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/35285

Credits: Produced by Laurent Vogel, Pierre Lacaze and the Online
        Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
        file was produced from images generously made available
        by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
        http://gallica.bnf.fr)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES TROIS HOMMES EN ALLEMAGNE ***




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JEROME K. JEROME

LES TROIS HOMMES EN ALLEMAGNE


ROMAN TRADUIT DE L'ANGLAIS PAR

GEORGES SELIGMANN



PARIS
ÉDITIONS DE LA SIRÈNE
Boulevard Malesherbes, 29
MCMXXII


_DU MÊME AUTEUR_


TROIS HOMMES DANS UN BATEAU

_ROMAN_

(SIXIÈME MILLE)

AUX ÉDITIONS DE LA SIRÈNE

_COPYRIGHT_

BY LES ÉDITIONS DE LA SIRÈNE

PARIS

1922

Je dédie

_Cette oeuvre insignifiante d'un écolier très humble_

AU BON GUIDE

_qui, sans me diriger, me conduit dans le droit chemin;_

AU PHILOSOPHE BON VIVANT

_qui s'il n'a pas pu m'amener à supporter le mal de dents avec
patience, m'a cependant soutenu par la pensée que cet incident ne
serait que passager;_

AU BON AMI

_qui sourit quand je lui fais part de mes ennuis, et qui, lorsque
j'appelle au secours, ne fait que répondre: attends!_

A L'IRONISTE A LA FIGURE GRAVE

_pour lequel la vie n'est qu'un recueil d'épisodes humoristiques;_

AU BON MAITRE,

LE TEMPS




CHAPITRE PREMIER

_Trois amis éprouvent le besoin de se distraire. Fâcheux résultat
d'une déception. Couardise de George. Harris a des idées. Récit du
vieux marin et du yachtman inexpérimenté. Un équipage plein de
courage. Du danger de mettre à la voile par vent de terre. De
l'impossibilité de naviguer par vent de mer. Les arguments
d'Ethelbertha. L'humidité de la rivière. Harris propose un voyage à
bicyclette. George craint le vent. Harris suggère la Forêt Noire.
George craint les montées. Plan imaginé par Harris pour en
triompher. Irruption de Mme Harris._


Ce qu'il nous faudrait, dit Harris, ce serait un peu de distraction.

A ce moment la porte s'ouvrit, et Mme Harris, passant la tête dans
l'entre-bâillement, nous dit qu'Ethelbertha l'envoyait me rappeler
qu'il ne fallait pas rentrer trop tard à cause de Clarence...

(Je suis enclin à penser qu'Ethelbertha se tourmente trop volontiers
sur le compte des enfants. L'état de ce petit n'offre en somme
aucune gravité. Il est sorti le matin avec sa tante. S'il a le
malheur, étant avec elle, de regarder la devanture d'un pâtissier,
elle le fait entrer et le bourre de choux à la crème et de buns
jusqu'à ce qu'il se déclare rassasié et refuse avec politesse et
fermeté de manger quoi que ce soit de plus. Résultat: il a du mal à
avaler un peu de purée à déjeuner: et sa mère craint qu'il ne couve
une maladie grave.)

Mme Harris ajouta que nous ferions bien de nous dépêcher de monter
pour ne pas manquer la récitation de «The Mad Hatters Tea Party»,
tiré d'_Alice in Wonderland_. Muriel--c'est la récitante--est la
deuxième enfant de Harris. Elle a huit ans, c'est une fille
intelligente et gaie, mais, pour ma part, je la préfère dans les
pièces sérieuses. Nous répondons que nous finissons nos cigarettes,
que nous viendrons tout de suite après, et nous supplions Mme Harris
de ne pas laisser Muriel commencer avant notre arrivée. Elle promet
de tout faire pour calmer le zèle de l'enfant et s'en va.

Harris, la porte fermée, reprit sa phrase interrompue.

--Vous comprenez ce que je voulais dire,--un changement total.

Comment le réaliser?

George proposa «un voyage d'affaires».

Un jeune ingénieur avait, je m'en souviens, projeté un de ces
«voyages d'affaires» pour Vienne. Sa femme lui demanda de préciser
ses projets. Il s'agissait de visiter des mines aux alentours de la
capitale autrichienne et de rédiger des rapports. Elle désira
l'accompagner,--c'était une femme à ça. Il fit l'impossible pour
l'en dissuader, alléguant que la place d'une jolie femme n'était pas
dans une mine. Elle était bien de cet avis. Aussi n'avait-elle
nullement l'intention de l'accompagner dans les puits. Simplement
elle le mettrait en voiture chaque matin, puis se distrairait
jusqu'à son retour en admirant les boutiques et en y achetant
d'aventure ce qui la tenterait. Ayant lancé l'idée, il ne voyait
plus maintenant le moyen de se tirer de là. Pendant dix longues
journées d'été, il fut condamné à inspecter les mines des environs
de Vienne et, le soir, à rédiger des rapports. Il les expédiait à
son patron, qui ne savait qu'en faire. Je rappelai ce précédent et
en fis l'application à notre cas:

--Je serais navré de croire qu'Ethelbertha et Mme Harris
appartiennent à cette catégorie d'épouses. Cependant, ne recourons
pas, pour cette fois, au prétexte «affaires»; réservons cette
échappatoire pour le cas d'absolue nécessité... Non, allons-y
carrément. Voici ce que j'expliquerai à Ethelbertha: «J'ai remarqué,
lui dirai-je, que jamais mortel n'estime à sa juste valeur un
bonheur qui est constamment à sa portée.» J'ajouterai qu'afin de lui
permettre d'apprécier mes qualités personnelles, je jugeais opportun
de m'arracher à sa société et à celle des enfants pour trois
semaines au moins. Je lui dirai, continuai-je, en m'adressant à
Harris, que c'est vous qui m'avez fait comprendre cela, que c'est à
vous que nous devons...

Harris posa vivement son verre.

--Si cela ne vous fait rien, mon vieux, je préférerais autre chose.
Elle en parlerait à ma femme. Je serais désolé de recevoir des
remerciements que je ne mérite pas.

--Mais si, vous les méritez, car c'est bien vous qui...

Harris m'interrompit encore:

--Non! c'est de vous que vient l'idée. Vous vous rappelez avoir dit
que c'est une erreur de s'enliser dans la béatitude domestique et
qu'une félicité ininterrompue alourdit le cerveau...

--Je parlais en général.

--Et précisément, continua Harris, je me proposais de parler à Clara
de votre suggestion. Elle apprécie beaucoup votre intelligence, je
le sais, et je suis sûr que si...

--Ne courons pas ce risque, interrompis-je à mon tour. Il y a là un
problème délicat. J'en entrevois la solution. Nous dirons que le
projet nous a été suggéré par George.

Il arrive à George de manquer d'obligeance; c'est une remarque que
j'ai eu l'occasion et le regret de faire. Vous auriez cru qu'il
allait être enchanté d'aider deux vieux camarades à se tirer
d'embarras: non! il devint agressif.

--Essayez! dit-il, et moi je dirai que mon plan, tout au contraire,
avait été de partir en bande, avec femmes et enfants; j'aurais
emmené ma tante; nous aurions loué un vieux château délicieux, que
je connais en Normandie, dans un endroit où le climat convient
particulièrement aux enfants délicats, et où le lait est tel qu'on
n'en trouve pas de pareil en Angleterre. J'ajouterai que vous avez
singulièrement exagéré en avançant que nous serions plus heureux,
voyageant seuls.

On n'arrive à rien avec George par la douceur; il faut montrer de la
fermeté.

--Dites-leur cela, s'écria Harris, et voici ce que je proposerai à
mon tour: Nous louerons ce château. Vous emmènerez votre tante, ça
j'y tiens, et vous verrez l'agrément de ce mois de vacances. Les
enfants raffolent tous de vous; J... et moi nous disparaîtrons. Vous
avez déjà promis à Edgar de l'initier à l'art de la pêche. Ce sera
encore vous qui jouerez aux animaux sauvages. Dick et Muriel, depuis
dimanche, ne font que parler de votre apparition en hippopotame.
Nous ferons des pique-niques dans la forêt: nous ne serons que onze.
Le soir, un peu de musique, et on dira des vers. Muriel possède déjà
six morceaux, et les autres enfants, tous, apprennent très vite.

Ces menaces rabattirent le caquet de George, et, le petit incident
clos, la question se posa derechef: que ferions-nous?

Harris, comme toujours, penchait pour la mer; il nous parla d'un
petit yacht, juste ce qu'il nous fallait, un yacht que nous
pourrions manoeuvrer nous-mêmes, sans l'aide d'une bande odieuse de
fainéants, de ces gens qui ne savent que flâner à votre bord,
ajouter aux dépenses et qui enlèvent au voyage son charme et sa
poésie. Il se targuait de le faire marcher, son yacht, avec le seul
concours d'un mousse débrouillard. Nous connaissions ce genre de
yacht et nous le lui dîmes; nous avions déjà passé par là, Harris et
moi. A l'exclusion de tout autre parfum ce bateau sent la vase et
les herbes pourries, arômes contre lesquels l'air pur de la mer ne
saurait lutter. Il n'y a pas d'abri contre la pluie; le salon a dix
pieds sur quatre; la moitié en est occupée par un poêle qui
s'effondre quand on veut l'allumer. Vous êtes forcé de prendre votre
tub sur le pont et le vent emporte votre peignoir au moment même où
vous sortez de l'eau.

Harris et le mousse feraient tout le travail intéressant; hisser la
voile, gouverner, nager debout au vent, prendre des ris. A eux tous
les agréments, tandis que George et moi nous éplucherions les pommes
de terre et ferions le ménage.

--Soit, concéda-t-il, prenons un beau yacht avec un capitaine et
faisons les choses grandement.

Je m'y opposai encore. Je les connais, ces capitaines et leur
manière de naviguer.

Jadis, il y a des années, jeune et sans expérience, je louai un
yacht. La coïncidence de trois événements m'avait fait commettre
cette folie: Ethelbertha avait le désir de respirer l'air pur de la
mer; j'avais eu un coup de chance, et le lendemain matin même, au
club, mes yeux étaient tombés sur un numéro du _Sportsman_, où je
lus l'annonce suivante:

    Aux amateurs de yachting

    Occasion unique:

    L' «ESPIÈGLE», YOLE, 28 TONNES. LE PROPRIÉTAIRE, SUBITEMENT
    RAPPELÉ POUR AFFAIRES, LOUERAIT CE LÉVRIER DE L'OCÉAN,
    YACHT SUPERBEMENT AGENCÉ, POUR PÉRIODE COURTE OU LONGUE.
    DEUX CABINES, SALON, PIANO WOFFENKOFF, CHAUDIÈRE EN CUIVRE
    NEUF, 10 GUINÉES PAR SEMAINE. S'ADRESSER A PERTWEE ET Cie,
    3_a_, BUCKLERSBURY.

Cela m'avait fait l'effet d'une révélation du ciel.

La chaudière en «cuivre neuf» m'importait peu: je pensais qu'on
pourrait attendre pour faire notre petite lessive. Mais le «piano
Woffenkoff» m'inspirait. Je voyais déjà Ethelbertha jouant, le soir,
quelques chansons, dont l'équipage, avec un peu d'entraînement,
reprendrait le refrain, tandis que notre demeure mobile bondirait,
tel un lévrier agile, à travers les ondes argentées.

Je hélai un cab et me fis conduire directement à Bucklersbury. Mr
Pertwee, un quidam d'aspect modeste, avait un bureau sans prétention
au troisième étage. Il me montra une image à l'aquarelle de
l'_Espiègle_, fuyant sous le vent. Le pont était incliné à quelque
90° sur l'océan. Aucun être humain n'était visible sur ce pont: je
suppose qu'ils avaient tous glissé à l'eau,--je ne vois pas en effet
comment on aurait pu s'y maintenir à moins d'y avoir été cloué. Je
fis remarquer cette circonstance fâcheuse à l'agent. Il m'expliqua
que l'_Espiègle_ était représenté au plus près serré, lors de la
victoire fameuse qu'il remporta dans la coupe challenge de la
Medway. Mr Pertwee me croyait au courant de cet événement et je
préférai m'abstenir de le questionner. Deux petites taches près du
cadre, que j'avais d'abord prises pour des mouches, représentaient,
paraît-il, les deuxième et troisième gagnants de cette course
célèbre. Une photographie du yacht ancré près de Gravesend était
moins impressionnante, mais éveillait l'idée d'une plus grande
stabilité. Toutes les réponses à mes questions ayant été favorables,
je louai pour quinze jours. Mr Pertwee dit qu'il se félicitait de ce
que je ne retinsse pas son yacht pour plus longtemps (j'arrivai plus
tard à être de son avis), car ce laps s'accordait exactement avec
une autre location: si j'avais demandé le yacht pour trois semaines,
il aurait été dans l'obligation de me le refuser.

L'affaire étant conclue, Mr Pertwee me demanda si j'avais un
capitaine en vue. Par chance je n'en avais pas (tout semblait
tourner en ma faveur), car Mr Pertwee était certain que je ne
pourrais mieux faire que de garder Mr Goyles, actuellement en
fonction, homme qui connaissait la mer comme un mari connaît sa
femme et n'avait jamais eu à déplorer la perte d'un passager.

Ceci se passait dans la matinée et le yacht se trouva être mouillé
près de Harwich. Je pus prendre l'express de 10 h. 45 à Liverpool
Street et à une heure je causais avec Mr Goyles à bord de
l'_Espiègle_. C'était un gros homme aux manières paternes. Je lui
fis part de mon plan: contourner les îles hollandaises et naviguer
lentement vers la Norvège. Il fit: «Bien, bien,» et parut
enthousiasmé de cette excursion, disant que cela l'amuserait aussi.
Nous abordâmes la question de l'approvisionnement; il s'enthousiasma
encore davantage. J'avoue que la quantité de victuailles proposée
par Mr Goyles me surprit. Si nous avions vécu au temps de Drake et
de la piraterie espagnole, j'aurais pu craindre qu'il ne machinât un
coup. Cependant il riait avec sa bonhomie paternelle, assurant que
nous n'exagérions pas. Les restes, s'il devait y en avoir,
l'équipage se les partagerait et les emporterait, selon la coutume.
Il me sembla que j'approvisionnais ces hommes pour tout l'hiver,
mais, ne voulant pas paraître avare, je ne dis plus rien. La
quantité de boisson réclamée m'étonna également.

--Nous n'allons pas, dis-je, faire les apprêts d'une orgie, Mr
Goyles?

--Orgie! Voyons, ils ne prendront qu'une goutte d'alcool dans leur
thé.

Il m'exposa sa devise: recruter de bons matelots et bien les
traiter.

--Ils travaillent de meilleur coeur et, une autre fois, reviennent à
votre service.

Je ne tenais pas à ce qu'ils revinssent jamais à mon service. Je
commençais à me dégoûter d'eux avant de les avoir vus, les
considérant comme un équipage par trop vorace et altéré. Mr Goyles
était si plein d'entrain et moi tellement inexpérimenté que là
encore je laissai faire.

Je lui laissai aussi le soin d'enrôler l'équipage. Il dit qu'il «en»
viendrait à bout avec deux hommes et un mousse. S'il faisait
allusion au nettoiement des victuailles et des boissons, il n'y
pouvait réussir avec si peu de monde; mais peut-être voulait-il
parler de la conduite du yacht.

En rentrant je passai chez mon tailleur et commandai un costume de
yachting avec casquette blanche; il promit de se dépêcher et de me
le livrer en temps voulu; puis je rentrai raconter à Ethelbertha
l'emploi de mon temps. Sa joie ne fut troublée que par cette seule
pensée: la couturière aurait-elle le temps de lui faire un costume?
Voilà bien les femmes.

Mariés depuis peu, nous décidâmes de n'inviter personne. Je rends
grâces au ciel de cette décision. Le lundi, nous nous équipâmes de
pied en cap et partîmes. Je ne sais plus ce que portait Ethelbertha;
en tout cas, elle était fort élégante. Mon costume bleu, garni d'une
étroite tresse blanche, faisait aussi très bon effet.

Mr Goyles vint à notre rencontre sur le pont et annonça que le lunch
était servi. Je dois reconnaître qu'il s'était assuré les services
d'un très bon cuisinier. Je n'eus pas l'occasion de juger les
capacités des autres membres de l'équipage. Cependant, je peux dire
qu'au repos ils paraissaient former une bande joyeuse.

Mon projet était tel: sitôt terminé le déjeuner des hommes, nous
lèverions l'ancre; penchés sur le bastingage, Ethelbertha et
moi,--moi le cigare au bec,--nous suivrions à l'horizon le subtil
effacement des falaises patriales. Prêts à réaliser notre part du
programme, nous attendions sur le pont.

--Ils prennent leur temps, dit-elle.

--S'ils veulent manger en quinze jours tout ce qui se trouve sur ce
yacht, ils mettront du temps à chaque repas. Ne les pressons pas,
sinon ils n'arriveraient pas à en finir le quart.

--Ils se sont peut-être endormis, remarqua plus tard Ethelbertha. Il
va bientôt être l'heure du thé.

Sans contredit, ces gaillards-là étaient placides. Je m'avançai et
hélai le capitaine Goyles par l'écoutille. Je le hélai par trois
fois. Enfin il monta, lentement. Il me sembla vieilli, plus
lourd,--entre ses lèvres un cigare éteint.

Il retira de la bouche son bout de cigare.

--Quand vous serez prêt, capitaine Goyles, dis-je, nous partirons.

--Pas aujourd'hui, monsieur, pas aujourd'hui.

--Pourquoi pas aujourd'hui?

Je sais que les marins sont superstitieux; peut-être le lundi
était-il jour néfaste...

--Le jour n'y est pour rien, répondit le capitaine; c'est le vent
qui me donne à réfléchir: il n'a pas l'air de vouloir tourner.

--Mais a-t-il besoin de tourner? demandai-je. Il me semble qu'il
souffle juste dans la bonne direction, droit derrière nous.

--Oui, oui, droit, c'est bien le mot, car nous irions tout droit à
la mort; Dieu nous garde de mettre à la voile avec un vent pareil!
Voyez-vous, expliqua-t-il, en réponse à mon regard étonné, c'est ce
que nous appelons un vent de terre, parce qu'il souffle directement
de terre, si l'on peut dire.

Effectivement, l'homme avait raison, le vent venait de terre.

--Il tournera peut-être pendant la nuit, dit le capitaine pour me
réconforter. Du reste il n'est pas violent, et l'_Espiègle_ tient
bien la mer.

Le capitaine Goyles reprit son cigare et moi je retournai à
l'arrière expliquer à Ethelbertha la raison de notre retard. Elle
paraissait de moins bonne humeur qu'au moment de notre embarquement
et voulut savoir pourquoi nous ne pouvions pas partir avec un vent
de terre.

--S'il ne soufflait pas, de la terre, dit-elle, il soufflerait de la
mer, et nous renverrait vers la côte. Il me semble que nous avons
juste le vent qu'il nous faut.

--Tu manques d'expérience, mon amour. Ce vent semble bien le vent
qu'il nous faut, mais il ne l'est pas. C'est ce que nous appelons un
vent de terre, et le vent de terre est toujours très dangereux.

Ethelbertha voulut savoir pourquoi un vent de terre était toujours
dangereux.

Ces questions m'impatientaient; peut-être étais-je légèrement
irrité. Le tangage uniforme d'un petit yacht ancré déprime même
l'esprit le plus ferme.

--Je ne saurais te l'expliquer, continuai-je (et c'était la vérité),
mais ce serait le comble de la témérité de mettre à la voile avec ce
vent, et je t'aime trop, chérie, pour t'exposer à de pareils
risques.

Ma phrase me parut élégante; mais Ethelbertha répondit simplement
qu'elle regrettait, dans ces conditions, d'être venue à bord avant
mardi et elle descendit.

Le lendemain matin le vent tourna au nord. Je m'étais levé de bonne
heure et fis remarquer cette saute au capitaine.

--Oui, oui, monsieur, déclara-t-il, c'est fâcheux, mais nous n'y
pouvons rien.

--Vous ne pensez pas pouvoir partir aujourd'hui? hasardai-je.

Il rit, et ne se fâcha pas.

--Monsieur, si vous aviez l'intention d'aller à Ipswich, je vous
dirais: Tout est au mieux. Mais notre destination étant, voyez-vous,
la côte hollandaise, eh bien, voilà...

Je communiquai la nouvelle à Ethelbertha et nous décidâmes de passer
la journée à terre. Harwich n'est pas une ville gaie; vers le soir
on pourrait dire qu'elle est morne. Nous prîmes du thé et des
sandwiches à Dovercourt, et retournâmes sur le quai, pour retrouver
le capitaine Goyles et le bateau. Nous attendîmes le premier pendant
une heure. Quand il arriva, il était plus gai que nous; s'il ne
m'avait pas affirmé qu'il ne buvait jamais qu'un grog chaud avant de
se coucher, j'aurais eu lieu de croire qu'il était gris.

Le lendemain matin le vent venait du sud, ce qui rendit le capitaine
plutôt anxieux; il paraît qu'il était tout aussi dangereux de s'en
aller que de rester où nous étions; notre seul espoir était que le
vent tournât avant qu'un malheur irréparable ne fût arrivé. Entre
temps Ethelbertha avait pris le yacht en grippe; elle dit qu'elle
aurait préféré passer une semaine dans une cabine de bains, vu
qu'une cabine de bains était du moins immobile.

Nous passâmes un autre jour à Harwich et cette nuit-là, ainsi que la
suivante, le vent continuant à être au sud, nous couchâmes à la
_Tête Couronnée_. Le vendredi le vent souffla directement de la mer.
Je rencontrai le capitaine sur le quai et lui suggérai que, vu cette
circonstance, nous pourrions partir. Il me parut irrité de mon
insistance.

--Si vous étiez un peu plus au courant des choses de la mer,
monsieur, vous verriez par vous-même que c'est impossible. Le vent
souffle droit de la mer.

--Capitaine Goyles, pouvez-vous me dire quel est l'objet que j'ai
loué? Est-ce un yacht, ou une maison flottante? Je demande par là si
on peut mettre l'_Espiègle_ en mouvement, ou s'il est condamné à
l'immobilité, auquel cas, vous me le diriez franchement: nous
décorerions le pont de caisses garnies de lierre, nous ajouterions
quelques plantes fleuries, nous installerions une marquise,--ce
serait un lieu fort agréable. Si, au contraire, on pouvait mettre
l'objet en mouvement...

--En mouvement? interrompit le capitaine. Il faudrait pour cela
avoir le bon vent.

--Mais quel est le bon vent?

Le capitaine Goyles sembla embarrassé. Je continuai:

--Au courant de la semaine nous avons eu vent du nord, vent du sud,
vent de l'est et vent de l'ouest, avec des variations. Je
n'attendrais encore que si vous pouviez me désigner une cinquième
direction sur la boussole. Sinon, à moins que l'ancre n'ait pris
racine, nous la lèverons aujourd'hui même, et nous verrons ce qui
arrivera.

Il comprit que j'étais décidé.

--Très bien, monsieur, jeta-t-il, vous êtes le maître et moi
l'employé. Je n'ai plus qu'un enfant à ma charge, grâce à Dieu, et
sans aucun doute vos exécuteurs comprendront leur devoir vis-à-vis
de ma vieille. Son ton solennel m'impressionna.

--Monsieur Goyles, soyez franc. Y a-t-il un espoir quelconque de
quitter ce trou maudit par un temps quelconque?

Le capitaine Goyles me répondit gentiment:

--Voyez-vous, monsieur, cette côte est très particulière. Une fois
loin d'elle tout irait bien, mais s'en détacher sur une coquille de
noix comme celle-ci, eh bien, pour être franc, monsieur, ce serait
dur.

Je le quittai avec l'assurance qu'il surveillerait le temps comme
une mère veille sur le sommeil de son enfant. Ce fut sa propre
comparaison. Je le revis à midi, il surveillait le temps, de la
fenêtre du _Chaîne et Ancre_.

A cinq heures, ce jour-là, un heureux hasard nous fit rencontrer
dans High street deux yachtmen de mes amis. Par suite d'une avarie
au gouvernail, ils avaient dû atterrir. Je leur racontai mon
histoire. Ils en semblèrent moins surpris qu'amusés. Le capitaine
Goyles et les deux hommes surveillaient toujours le temps. Je courus
à l'hôtel et mis Ethelbertha au courant. Tous quatre, nous nous
faufilâmes jusqu'au quai, où nous trouvâmes notre bateau amarré.
Seul le mousse était à bord. Mes deux amis se chargèrent du yacht et
vers six heures nous filions joyeusement le long de la côte.

Nous passâmes la nuit à Aldborough et le lendemain poussâmes jusqu'à
Yarmouth, où mes amis se trouvèrent forcés de nous quitter; je me
décidai à abandonner le yacht. Le matin de bonne heure je vendis nos
provisions aux enchères sur la plage de Yarmouth. Je le fis avec
perte, mais j'eus la satisfaction de rouler le capitaine Goyles. Je
confiai l'_Espiègle_ à un marin de l'endroit, qui promit de le
ramener pour deux souverains à Harwich. Nous rentrâmes à Londres par
le train.

Il se peut qu'il existe d'autres yachts que l'_Espiègle_ et d'autres
patrons que le capitaine Goyles, mais cette aventure m'a vacciné
contre tout désir de récidive.


George confirma qu'un yacht entraînait en outre beaucoup de
responsabilité et nous en abandonnâmes l'idée.

--Que penseriez-vous de la rivière? suggéra Harris. Nous y avons
passé de bons moments.

George continua à fumer en silence; je cassai une autre noix.

--La rivière n'est plus ce qu'elle a été, dis-je. Je ne sais pas
exactement comment cela se fait; mais il y existe un je ne sais quoi
dans l'air, une sorte d'humidité, qui chaque fois que j'en approche
réveille mon lumbago.

--Et moi, remarqua George, j'ignore le pourquoi de la chose, mais je
ne puis plus dormir dans son voisinage. J'ai passé une semaine chez
James au printemps. Toutes les nuits, je me réveillais à sept heures
et il m'était impossible de refermer l'oeil.

--Je n'avais fait que la proposer sans y attacher grande importance,
dit Harris, car cela ne me vaut rien non plus; mon séjour s'y achève
invariablement sur une attaque de goutte.

--Ce qui me réussit le mieux, dis-je, c'est l'air de la montagne.
Que penseriez-vous d'un voyage pédestre à travers l'Ecosse?

--Il fait toujours humide en Ecosse, s'écria George. J'y ai passé
trois semaines l'année avant-dernière sans y avoir jamais eu le
corps ni le gosier secs, si j'ose dire.

--Pourquoi pas la Suisse? émit Harris.

J'objectai:

--Jamais elles ne nous laisseront aller seuls en Suisse: vous savez
ce qu'il en advint la dernière fois. Il nous faut un endroit où ni
femme ni enfant habitués à un certain confort ne voudraient résider,
un pays de mauvais hôtels, de communications difficiles, où nous
vivrions à la dure, où nous devrions trimer, jeûner peut-être.

--Doucement! interrompit George, doucement! Vous oubliez que je pars
avec vous.

--J'y suis, exclama Harris; une balade à bicyclette!

George eut l'air d'hésiter.

--Il y a pas mal de montées, songez-y, et on a le vent debout.

--Soit! mais aussi des descentes avec le vent dans le dos.

--Je ne m'en suis jamais aperçu, dit George.

--Vous ne trouverez pas mieux qu'un voyage à bicyclette, persista
Harris.

Je me sentais enclin à l'approuver.

--Et je vous dirai même où aller, continua-t-il: à travers la Forêt
Noire.

--Mais elle est toute en montées! riposta George.

--Pas toute, mettons les deux tiers. Et il y a une commodité, que
vous oubliez.

Il regarda autour de lui avec précaution et chuchota:

--Il y a des petits trains qui gravissent ces hauteurs, des petits
trucs à roues dentées, qui...

La porte s'ouvrit et Mme Harris apparut. Elle dit qu'Ethelbertha
était en train de mettre son chapeau et que Muriel, lasse
d'attendre, avait récité sans nous: «The Mad Hatters Tea Party».

--Au club, demain quatre heures! me chuchota Harris en se levant.

Je passai la consigne à George en montant l'escalier.




CHAPITRE DEUXIÈME

_Une tâche ardue. Ce qu'Ethelbertha aurait pu dire. Ce qu'elle dit.
Ce que Mme Harris dit. Ce que nous dîmes à George. Nous partons le
mercredi. George expose que nous pouvons profiter de ce voyage pour
cueillir un peu de savoir. Harris et moi en doutons. Quel est celui
qui trime le plus sur un tandem? L'avis de celui qui est devant. Ce
qu'en pense celui qui est derrière. Comment Harris égara sa femme.
La question des bagages. La sagesse de mon vieil oncle Podger. Début
de l'histoire de l'homme porteur d'un sac._


Le soir même, j'entamais le débat avec Ethelbertha. J'affectai
d'être irritable. Je m'attendais à ce qu'Ethelbertha fît une
remarque à ce sujet. J'en aurais admis le bien fondé, attribuant mon
état à un peu de surmenage cérébral.

Une fois sur le chapitre de ma santé, l'urgence de remèdes radicaux
nous apparaîtrait. Avec du tact, j'amènerais Ethelbertha à prendre
l'initiative de la décision. J'imaginais qu'elle dirait: «Mon chéri,
c'est un changement de régime qu'il te faut, un changement complet.
Laisse-toi persuader et pars pour un mois. Non, ne me demande pas de
t'accompagner. Je sais que tu le préférerais, mais je ne le veux
pas. C'est la société d'hommes qu'il te faut. Essaie de décider
George et Harris à t'accompagner. Crois-moi, une tension d'esprit
perpétuelle réclame de temps à autre un relâchement de l'effort
journalier. Tâche pour quelque temps d'oublier qu'il faut aux
enfants des leçons de musique, des bottines, des bicyclettes et de
la teinture de rhubarbe trois fois par jour; tâche d'oublier qu'il
existe ce qu'on appelle des cuisinières, des tapissiers, des chiens
de voisins et des notes de boucher. Va-t'en te mettre au vert, et
choisis loin d'ici un endroit où tout te sera nouveau, où ton
cerveau surmené pourra se retremper dans une atmosphère de calme et
d'oubli. Reste absent quelque temps; donne-moi le loisir de te
regretter et de méditer sur ta bonté et sur tes qualités que j'ai
continuellement sous les yeux, que je pourrais oublier; car ce
serait humain, puisqu'on devient facilement indifférent aux
bienfaits du soleil et aux beautés de la lune. Va-t'en et
reviens-nous reposé de corps et d'âme, plus brillant, meilleur, si
possible.

Mais même lorsque nos désirs s'accomplissent, jamais le bonheur ne
se présente tel exactement que nous l'aurions souhaité. Pour
commencer, Ethelbertha ne sembla pas remarquer mon énervement; il
fallut que je forçasse son attention. Je fis:

--Excuse-moi, je ne suis pas bien ce soir.

--Tiens..., me répondit-elle, je n'avais rien remarqué; qu'est-ce
qui ne va pas?

--Je ne saurais te l'expliquer. Je sens venir cela depuis des
semaines.

--C'est ce whisky. Jamais tu n'y touches, sauf quand nous allons
chez les Harris. Tu sais pourtant que tu ne le supportes pas. Tu
n'as pas la tête solide.

--Ce n'est pas le whisky; c'est plus sérieux que cela. Je pense que
c'est une affection plutôt mentale que physique.

--Tu as encore lu ces critiques, dit Ethelbertha avec un peu plus de
sympathie. Pourquoi, selon mon conseil, ne les as-tu pas jetées au
feu?

--Ce ne sont pas les critiques. Elles ont même été flatteuses, du
moins les deux ou trois dernières.

--Alors qu'est-ce que c'est? Car il y a sûrement une raison.

--Non, il n'y en a pas. Et c'est cela qui est étonnant. Je
définirais mon état: une sensation étrange d'agitation...

Il me sembla qu'Ethelbertha me scrutait bizarrement; mais comme elle
ne dit rien, je continuai:

--Cette grise monotonie de la vie, ces journées paisibles de
félicité sans événements finissent par me peser.

--Voilà-t-il pas de quoi se plaindre! s'écria Ethelbertha. Nous
pourrions avoir des journées d'une autre teinte et les aimer encore
moins.

--Je n'en suis pas sûr. Je peux m'imaginer la douleur comme une
diversion bienvenue dans une vie faite d'une joie ininterrompue. Je
me demande quelquefois si les saints au paradis ne considèrent pas
cette félicité continue comme un fardeau. Pour mon compte, j'ai
l'impression qu'une vie de bonheur éternel, jamais coupée d'une note
discordante, me rendrait fou. Sans doute, suis-je un être
particulier; il y a des moments où je ne me comprends plus. Il
m'arrive alors de me détester.

Souvent un petit discours de cette sorte, faisant allusion à des
émotions indescriptibles et occultes, avait ému Ethelbertha; mais ce
soir-là elle parut étrangement insouciante. Touchant le paradis et
son effet sur moi, elle me conseilla de ne pas trop m'en tourmenter:
c'était toujours folie d'aller au-devant d'ennuis qui peut-être
n'arriveraient jamais. Que je fusse un garçon un peu étrange, ce
n'était pas ma faute et, du moment que d'autres consentaient à me
supporter, toute dissertation à ce sujet était vaine. Quant à la
monotonie de la vie, comme c'était une épreuve commune, là-dessus
nous pouvions du moins sympathiser.

--Tu ne te doutes pas combien quelquefois j'ai envie, continua
Ethelbertha, de m'échapper, de m'éloigner, même de toi; mais,
sachant que c'est impossible, je ne m'arrête pas à cette
éventualité.

Jamais je n'avais entendu Ethelbertha parler ainsi; elle m'étonnait
et me chagrinait profondément.

--Ce n'est pas une remarque très affable, remarquai-je, ni bien
digne d'une épouse.

--J'en conviens, admit-elle, et c'est bien pour cela que je ne
l'avais pas formulée jusqu'ici. Vous autres, hommes, vous ne
comprendrez jamais que, si vif que puisse être l'amour d'une femme,
il y ait des moments où elle s'en fatigue. Tu ne sais pas combien de
fois j'ai souhaité de pouvoir mettre mon chapeau et sortir sans
entendre tes: «Où vas-tu? Pourquoi vas-tu là? Combien de temps
resteras-tu dehors et quand seras-tu rentrée?» Tu ne sais pas
combien souvent l'envie me démange de commander un dîner que
j'aimerais et que les enfants aimeraient aussi, et qui aurait le don
de te faire mettre ton chapeau pour aller dîner au club. Oh! inviter
une amie qui me plaît et que je sais te déplaire, aller voir des
gens que j'aimerais voir, aller me coucher quand j'aurais sommeil et
me lever à mon gré! Deux personnes vivant ensemble sont forcées de
se sacrifier mutuellement leurs désirs. C'est quelquefois un
bienfait de se relâcher un peu de la tension journalière.

Plus tard seulement, ruminant les paroles d'Ethelbertha, je suis
arrivé à en comprendre la sagesse; mais, je le confesse, sur le
moment, je me sentis blessé au vif.

--Si tu désires, dis-je, être débarrassée de moi...

--Voyons, ne fais pas l'imbécile, protesta Ethelbertha: je voudrais
seulement être débarrassée de toi un pauvre moment, juste de quoi
oublier les deux ou trois petites imperfections qui te sont
inhérentes, juste assez longtemps pour me rappeler quel charmant
garçon tu es par ailleurs et me réjouir d'avance de ton retour.


Le ton d'Ethelbertha me choquait. Elle paraissait animée d'un esprit
de frivolité s'accordant mal avec le sujet de notre conversation. Je
n'aimais pas du tout--et ce n'était guère le genre
d'Ethelbertha--qu'elle considérât gaîment une séparation de trois à
quatre semaines. Ce voyage ne me tentait plus. J'y aurais renoncé,
si je ne m'étais pas senti engagé vis-à-vis de George et de Harris.
Je ne pouvais pas maintenant changer d'avis: c'était une question de
dignité.

--Très bien, Ethelbertha, répondis-je, j'agirai selon ton voeu. Tu
tiens à être débarrassée de ma présence pendant quelque temps: tu
seras satisfaite; mais, si ce n'est pas chez ton mari curiosité
impertinente, je voudrais bien savoir ce que tu comptes faire
pendant mon absence.

--Nous louerons cette villa de Folkestone et je m'y rendrai avec
Kate. Et, si tu veux être gentil, tu engageras Harris à aller avec
toi: Clara pourra alors se joindre à nous. Toutes trois nous avons
ensemble passé de bons moments avant qu'on ait pensé à vous autres:
ce serait délicieux de les faire revivre. Crois-tu pouvoir persuader
Mr Harris de partir avec toi?

Je répondis que j'essaierais.

--Tu es un bon garçon. Fais de ton mieux. Peut-être George se
laissera-t-il convaincre aussi.

Je répondis que je n'en voyais pas la nécessité, vu que, George
étant célibataire, personne ne profiterait de son absence. Mais
jamais femme ne comprit l'ironie. Ethelbertha remarqua simplement
qu'il serait peu aimable de partir sans lui. Soit, je pressentirais
George.


Je rencontrai Harris au club et lui demandai où il en était.

--Oh! ça va très bien, me dit-il. Elle ne fait aucune difficulté
pour mon départ.

Mais il y avait, dans sa façon de parler, un petit rien qui me fit
soupçonner une satisfaction incomplète. Je réclamai de plus amples
détails.

--Elle s'est montrée un agneau quand je lui ai parlé de notre
projet: elle déclare l'idée de George excellente et pense que ce
voyage me fera du bien.

--Tout cela me semble parfait, mais qu'est-ce qui n'a pas marché?

--Rien n'a mal marché à ce sujet; mais ensuite elle parla d'autre
chose.

--J'y suis! dis-je.

--Oui, il y a sa vieille marotte touchant la salle de bains.

--J'en ai déjà entendu parler: elle a même poussé Ethelbertha dans
cette voie.

--Eh bien, je vais être obligé de la faire réinstaller
immédiatement: je ne pouvais le lui refuser, puisqu'elle avait été
si accommodante pour le reste. J'en aurai pour 100 livres au bas
mot.

--Tant que cela?

--Pas un penny de moins: le devis déjà se monte à 60 livres.

Je l'écoutais avec compassion.

--Et puis ce fut le tour du fourneau de cuisine, continua Harris.
Tout ce qui a cloché dans cette maison au cours des dernières années
est imputable à ce fourneau.

--Je connais cela, dis-je, j'ai habité dans sept maisons depuis que
je suis marié et chaque fourneau a été plus mauvais que son
devancier. Celui que nous avons en ce moment est non seulement
insuffisant, il est encore malveillant. Il sait quand nous donnons
un dîner et alors, pour faire des farces, il s'éteint.

--Nous en aurons un neuf, dit Harris (mais il le dit sans aucune
fierté). Clara estime qu'il nous en coûtera beaucoup moins de faire
exécuter ces deux travaux d'un coup. Je suppose que si une femme
désirait une tiare en diamants, elle trouverait moyen d'expliquer
que c'est pour économiser le prix d'un chapeau.

--A combien estimez-vous les réparations de votre fourneau?
demandai-je. (Je commençais à m'intéresser à la chose.)

--Je ne sais pas exactement. Je suppose que j'en aurai encore pour
une vingtaine de livres. Nous nous mîmes ensuite à parler du
piano... Avez-vous pu jamais remarquer qu'il existât une différence
entre deux pianos?

--Certainement. Ils ont des sons plus forts les uns que les autres,
mais on finit par s'y habituer.

--Le soprano de mon piano est en mauvais état. Mais, au fait,
qu'est-ce que le soprano d'un piano?

--Ce sont, expliquai-je, les tons aigus de l'instrument, la partie
du clavier qui piaille comme si on lui marchait sur la queue. Les
beaux morceaux finissent toujours par une fioriture sur ces
notes-là.

--Elles pêchent quant à l'harmonie, celles de notre vieux piano. Il
faudra que je le mette à la nursery et que j'en achète un neuf pour
le salon.

--Et quoi encore? m'enquis-je.

--Rien. Elle m'a semblé incapable de découvrir autre chose pour le
moment.

--Vous verrez quand vous rentrerez qu'elle aura trouvé autre chose.

--Que sera-ce?

--Une villa à Folkestone pour la saison.

--Pourquoi cette villa à Folkestone?

--Pour y vivre cet été.

--Elle est invitée par sa famille à passer les vacances avec les
enfants dans le pays de Galles, protesta Harris.

--Il se peut qu'elle aille dans le pays de Galles avant d'aller à
Folkestone, ou bien qu'elle aille dans le pays de Galles en fin de
saison. Mais ce qui est certain, c'est qu'il lui faudra une villa à
Folkestone. Il est possible que je me trompe: je l'espère pour vous,
mais j'ai comme un pressentiment que je ne trompe pas.

--Ce voyage va me coûter cher, dit Harris.

--Ce fut dès le début, dis-je, une idée stupide.

--Nous avons été fous d'écouter George, déclara Harris: il nous
vaudra de sérieux ennuis un de ces jours.

--Il a toujours été gaffeur.

--Et si entêté!

A ce moment nous entendîmes la voix de George dans le hall. Il
demandait son courrier.

Je chuchotai:

--Il serait préférable de ne rien lui dire: il est trop tard pour
rebrousser chemin.

--Il n'y aurait aucun avantage à le rebrousser, puisqu'en tout état
de cause je devrai faire la dépense de cette salle de bains et de ce
piano.

George entra, joyeux:

--Eh bien! cela va-t-il? Avez-vous réussi?

Quelque chose dans sa manière de parler me déplut. Harris me sembla
avoir la même impression.

--Réussi quoi? demandai-je.

--Mais... à pouvoir vous absenter.

Je sentis que le moment était venu de donner une leçon à ce garçon.

--Quand on est marié, dis-je, l'homme propose et la femme se soumet.
C'est son devoir; toutes les religions l'enseignent.

George joignit ses mains et fixa ses yeux au plafond.

--Peut-être nous est-il arrivé quelquefois de plaisanter, de rire de
ces choses-là, continuai-je; mais vous allez voir comment on procède
quand cela devient sérieux. Nous avons fait part à nos femmes de
notre intention de voyager. Elles en ont du chagrin, c'est naturel;
elles préféreraient nous accompagner ou, à défaut, voudraient nous
voir rester avec elles. Mais nous leur avons expliqué nos désirs à
ce sujet, ce qui a mis fin à toute discussion.

--Pardonnez-moi, je n'avais pas saisi. Je ne suis qu'un pauvre
célibataire. Les gens me racontent ceci et cela et je les écoute.

--D'où votre erreur mon garçon. Dorénavant, quand vous aurez besoin
d'explications, venez nous trouver, moi ou Harris: nous vous dirons
la vérité en ces matières.

George nous remercia et nous continuâmes à dresser nos plans.

--Quand partirons-nous? demanda-t-il.

--Le plus tôt possible, répondit Harris.

Je supposai qu'il espérait s'échapper avant que Mme Harris pût
formuler d'autres désirs. Nous nous décidâmes pour le mercredi
suivant.

--Et où irons-nous? reprit Harris.

--Sans doute, dit George, que vous désirez cultiver votre esprit?...

--Oui..., répondis-je. A un degré raisonnable. Sans prétendre
vouloir devenir des phénomènes. Si possible sans trop d'effort
personnel. Et avec le minimum de dépense.

--Ce sera facile, déclara George. Nous connaissons la Hollande et
les bords du Rhin. Très bien. Je propose donc que nous prenions le
bateau jusqu'à Hambourg, que nous visitions Berlin et Dresde, et que
nous nous dirigions ensuite vers la Forêt Noire, par Nuremberg et
Stuttgart.

--On m'a parlé de beaux sites en Mésopotamie, murmura Harris.

George estima que la Mésopotamie se trouvait trop en dehors de notre
itinéraire, mais que le voyage Berlin-Dresde était très faisable.

Il nous persuada. Fut-ce un bien, fut-ce un mal?

--Quant aux machines, je pense, dit George, que nous ferons comme
d'habitude. Harris et moi sur le tandem et J...

--J'aime autant pas, interrompit Harris avec fermeté. Vous et J...,
sur le tandem; moi, sur la bicyclette.

--Cela m'est égal, dit George, J... et moi monterons le tandem,
Harris.

Je lui coupai la parole:

--Je n'ai pas l'intention de traîner George tout le temps. La charge
devra être partagée.

--Très bien, concéda Harris. Nous la partagerons. Mais il est bien
entendu qu'il travaillera.

--Qu'il fera quoi? s'exclama George.

--Qu'il travaillera, répéta Harris avec énergie: en tout cas aux
montées.

--Grands dieux! soupira George, vous n'avez donc pas le moindre
besoin d'exercice?

Le tandem donne invariablement lieu à des altercations. Celui qui
est en avant prétend toujours que celui qui est en arrière reste à
ne rien faire, tandis que, selon l'avis de celui de derrière, c'est
lui seul qui propulse la machine, pendant que celui de devant se
contente d'être essoufflé. C'est un mystère à jamais impénétrable.
Tandis que la prudence d'une part vous dit à l'oreille de ne pas
outrepasser vos forces pour ne pas attraper une affection cardiaque,
pendant que la justice vous chuchote à l'autre oreille: «Pourquoi
t'imposer tout le travail? ce véhicule n'est pas un fiacre, tu n'es
pas chargé du transport d'un client», il est agaçant d'entendre
l'autre grogner tout à coup: «Qu'y a-t-il? vous avez perdu les
pédales?»

Harris, peu de temps après son mariage, eut des ennuis sérieux,
causés par l'impossibilité où il fut de se rendre compte des faits
et gestes de la personne qui était assise derrière lui. Il
traversait la Hollande à bicyclette avec sa femme. Les routes
étaient pierreuses et la machine sautait beaucoup.

--Tiens-toi bien, dit Harris sans se retourner.

Mme Harris crut comprendre: «Saute à bas!»

Aucun d'eux ne peut expliquer comment Mme Harris avait pu entendre:
«Saute», quand il avait dit: «Tiens-toi bien.»

Mme Harris articule: «Si tu m'avais dit de bien me tenir, pourquoi
aurais-je sauté?»

Et Harris de riposter: «Si j'avais voulu que tu sautasses, pourquoi
aurais-je dit: «Tiens-toi bien»?

Toute amertume est maintenant passée, mais à présent encore il leur
arrive de discuter là-dessus.

Qu'on l'explique d'une manière ou d'une autre, le fait est que Mme
Harris sauta pendant que Harris pédalait de toutes ses forces,
persuadé que sa femme était toujours assise derrière lui.

Il paraît qu'elle crut d'abord qu'il prenait la côte en vitesse
simplement pour se faire admirer. Ils étaient jeunes alors et il lui
arrivait de faire de ces sortes de démonstrations. Elle s'attendait
à ce qu'il sautât à terre une fois au sommet et l'attendît adossé à
sa machine, dans une attitude pleine de désinvolture. Quand elle le
vit au contraire dépasser le faîte et prendre la descente à une
allure rapide, elle fut d'abord surprise, ensuite indignée et enfin
inquiète. Elle courut au haut de la colline et cria de toutes ses
forces. Il ne tourna pas la tête. Elle le vit disparaître dans un
bois situé à un kilomètre et demi, s'assit sur le bord de la route
et se mit à pleurer. Ils avaient eu un débat insignifiant le matin
même, et elle se demanda s'il ne l'avait pas pris au tragique et ne
voulait pas abandonner sa compagne. Elle était sans argent et
ignorait le hollandais. Les passants semblèrent la prendre en pitié;
elle essaya de leur expliquer l'incident. Ils comprirent qu'elle
avait perdu quelque chose, mais sans saisir quoi. Ils la
conduisirent au village le plus proche et allèrent quérir un garde
champêtre. Ce dernier, à ses pantomimes, conclut qu'on lui avait
volé sa bicyclette. On fit fonctionner le télégraphe et l'on
découvrit dans un village, à quatre kilomètres de là, un malheureux
gamin sur une antique bicyclette de dame. On l'amena à Mme Harris
dans une charrette, mais comme elle parut n'avoir que faire de lui
ni de sa machine, on le remit en liberté, sans plus chercher à
percer ce mystère.

Cependant Harris continuait à pédaler avec un plaisir croissant. Il
lui semblait avoir acquis des ailes. Il dit à ce qu'il croyait être
Mme Harris:

--Jamais cette machine ne m'a paru aussi légère: l'air pur m'aura
fait du bien.

Puis il lui conseilla de ne pas s'effrayer car il allait lui montrer
à quelle allure il pouvait marcher. Il se pencha sur le guidon et se
mit à travailler de tout son coeur. La bicyclette bondit comme si
elle avait le diable au corps; des fermes, des églises, des chiens
et des poules surgissaient pour disparaître. Des vieillards
s'arrêtèrent admiratifs et les enfants applaudirent. Il continua de
ce train joyeusement pendant cinq lieues environ. C'est alors qu'il
eut le sentiment, selon son explication, de quelque chose d'anormal.
Ce n'était pas le silence qui l'étonnait; le vent soufflait avec
vigueur et la machine faisait beaucoup de bruit. Il fut plutôt
frappé par une sensation de vide. Il tâta derrière son dos: il n'y
trouva que l'espace sans limite. Il sauta ou plutôt tomba de sa
machine, regarda la route parcourue; elle s'étendait droite et
blanche à travers la sombre forêt et nul être animé n'y était
visible. Il se remit en selle et, rebroussant chemin, remonta la
colline. Dix minutes plus tard il se retrouva à un endroit où la
route se divisait en quatre; là il mit pied à terre et essaya de
rassembler ses souvenirs pour découvrir par quel chemin il était
venu.

Tandis qu'il restait ainsi rêveur, un homme passa, assis en amazone
sur un cheval. Harris l'arrêta et lui fit comprendre qu'il avait
perdu sa femme. L'homme ne sembla ni surpris ni compatissant.
Pendant qu'ils causaient, un autre fermier les joignit; le premier
présenta au survenant l'affaire, non pas comme un accident, mais
comme une histoire plaisante. Ce qui parut surprendre le second fut
que Harris manifestât du désespoir. Il ne put rien tirer ni de l'un
ni de l'autre: il proféra un juron, enfourcha sa machine et
s'engagea au hasard sur la route du milieu. A mi-côte il rencontra
deux jeunes femmes accompagnées d'un jeune homme, groupe joyeux. Il
leur demanda s'ils avaient aperçu sa femme, Ceux-ci voulurent se
faire préciser son aspect. Il ne parlait pas assez bien le
hollandais pour en faire une description révélatrice: tout ce qu'il
put leur dire fut que sa femme était une très belle femme, de taille
moyenne, ce qui ne sembla pas les satisfaire: n'importe qui en
aurait pu dire autant et de cette façon entrer en possession d'une
femme qui ne serait pas la sienne. Ils lui demandèrent comment elle
était habillée; quand il se fût agi pour lui de vie ou de mort, il
n'aurait pu se le rappeler.

Je ne crois pas qu'il existe un homme sur terre capable de décrire
une toilette dix minutes après avoir quitté la femme qui la porte.
Il se souvenait d'une jupe bleue, puis il y avait un je ne sais quoi
qui prolongeait la robe jusqu'au cou: ce pouvait être une blouse et
il avait vague souvenance d'une ceinture: mais quel genre de blouse?
Etait-elle jaune, verte ou bleue? Avait-elle un col? Etait-elle
fermée par un noeud? Sa femme avait-elle des fleurs ou des plumes à
son chapeau? Avait-elle seulement un chapeau? Il n'osait pas faire
de description trop nette de peur de se méprendre et d'être aiguillé
sur une fausse piste à des kilomètres de là. Les deux jeunes femmes
ricanaient, ce qui, étant données ses dispositions d'esprit, eut le
don de mettre Harris en colère. Le jeune homme, qui paraissait
désireux de se débarrasser de lui, lui suggéra de s'adresser à la
police de la ville voisine. Harris s'y rendit. Le commissaire lui
donna un papier et lui dit d'y écrire un signalement complet de sa
femme avec des détails sur le lieu et le moment où il l'avait
perdue; tout ce qu'il put leur dire fut le nom du village où ils
avaient déjeuné. Il savait qu'à ce moment elle l'accompagnait et
qu'ils étaient partis ensemble.

Cela parut suspect aux policiers; l'affaire leur semblait louche sur
trois points: 1º Etait-ce vraiment sa femme légitime? 2º L'avait-il
réellement perdue? 3º Pourquoi l'avait-il perdue? Avec l'aide d'un
aubergiste qui parlait un peu l'anglais, il put vaincre leurs
scrupules. Ils promirent d'agir et le soir ils la lui amenèrent dans
une voiture fermée, avec la note à payer. Leur première rencontre ne
fut pas tendre. Mme Harris n'est pas une bonne comédienne et éprouve
toujours une grande difficulté à déguiser ses sentiments. Pour cette
fois, elle le confesse, elle ne l'essaya même pas.


D'accord sur les machines, nous entamâmes l'éternelle question des
bagages.

--La liste habituelle, je suppose, dit George en se préparant à
écrire.

C'était là le fruit de mes conseils. Mon oncle Podger, il y a des
années, me l'avait enseigné.

--Ayez soin, avait coutume de dire mon oncle Podger, avant de vous
mettre à emballer, de faire une liste.

C'était un homme très méthodique.

--Prenez une feuille de papier (il avait coutume en tout de
commencer par le commencement). Inscrivez-y tout ce dont vous
pourriez avoir besoin; après cela revisez votre liste pour voir s'il
n'y aurait pas moyen de biffer un objet inscrit. Vous êtes au lit:
quel est votre habillement? Très bien, inscrivez-le. Ajoutez-en un
de rechange. Vous vous levez: que faites-vous? Vous vous
débarbouillez. Avec quoi vous lavez-vous? Avec du savon. Ecrivez:
savon. Et ainsi de suite. Prenez maintenant vos vêtements. Commencez
par les pieds. Que portez-vous aux pieds? Bottines, souliers,
chaussettes: inscrivez-les. Remontez jusqu'à la tête. Que vous
faudra-t-il en dehors de l'habillement? Un peu de cognac?
Inscrivez-le. Un tire-bouchon? Inscrivez-le. Inscrivez tout. Ainsi
vous n'oublierez rien.

C'est d'après ce plan-là qu'il procédait toujours. Une fois la liste
achevée, il la parcourait soigneusement, ce qu'il recommandait
également toujours, pour voir s'il n'avait rien oublié. Ensuite il
la revoyait et biffait tout ce dont il était possible de se passer.

Après quoi il égarait la liste.

George observa:

--Nous pourrions emporter sur nos machines le strict nécessaire pour
un jour ou deux. Nous ferions suivre le gros des bagages de ville en
ville.

--Soyons prudents, commençai-je, j'ai connu un homme qui...

Harris tira sa montre:

--Vous nous raconterez cela sur le bateau. J'ai rendez-vous avec
Clara à la gare de Waterloo dans une demi-heure.

--Il ne me faudra pas une demi-heure, protestai-je; c'est une
histoire vraie et...

--Conservez-la soigneusement, dit George: je me suis laissé dire
qu'il y a bien des soirées pluvieuses dans la Forêt Noire. Nous vous
en serons alors très reconnaissants. Ce que nous devrions faire tout
de suite serait de terminer cette liste.

Maintenant que j'y pense, jamais je n'ai eu l'occasion de leur
raconter cette histoire: toujours un événement quelconque venait
nous interrompre. Et cependant c'est une histoire vraie.




CHAPITRE TROISIÈME

_L'unique défaut de Harris. Harris et son ange gardien. Histoire
d'une lanterne à bicyclette brevetée. La selle idéale. Celui qui
vérifie les machines. Son oeil d'aigle. Sa méthode. Sa sereine
confiance en lui. Ses goûts simples et peu coûteux. Son aspect.
Comment on s'en débarrasse. George prophète. La manière de se rendre
désagréable par l'emploi d'une langue étrangère. George psychologue.
Il propose une expérience. Sa prudence. Harris lui promet son aide,
mais y met des conditions._


Harris vint me voir le lundi après-midi. Il tenait à la main un
catalogue de bicyclettes.

Je lui criai de loin:

--Si vous suivez mon conseil, vous laisserez cela tranquille.

Harris répliqua:

--Qu'est-ce qu'il faut laisser tranquille?

--Cette folie nouvelle et brevetée qui doit révolutionner le monde
cycliste, battre tous les records et dont vous tenez le prospectus à
la main.

Il repartit:

--Hum! J'hésite. Nous aurons des montées difficiles; il est
indispensable que nous ayons de bons freins.

--Je suis de votre avis: il nous faudra de bons freins; mais ce
qu'il ne nous faut pas, c'en est un qui nous réserve des surprises,
dont nous ne comprendrons pas le mécanisme et qui ne fonctionnera
jamais au moment voulu.

--Celui-ci, affirma-t-il, est automatique.

--Inutile de me le dire, répliquai-je. Je sais par intuition
exactement de quelle manière il va marcher. Aux montées il bloquera
tellement que nous serons obligés de pousser les machines à la main.
Une fois là-haut, l'air lui fera du bien et lui rendra subitement sa
souplesse primitive. Il se mettra à réfléchir à la descente et se
dira qu'il nous a beaucoup ennuyés. Il arrivera à le regretter et
ensuite à être au désespoir. Il s'adressera des reproches, il se
dira: «Je ne suis qu'un mauvais frein; je n'aide pas ces jeunes
gens, je les gêne plutôt. Je ne suis qu'un fléau, voilà tout mon
rôle.» Et sans crier gare il faussera toute la machine. Vous verrez
que c'est ce que fera votre frein. Laissez-le tranquille. Vous êtes
un bon garçon, mais vous avez un défaut.

--Lequel? demanda-t-il indigné.

--Vous êtes trop confiant. Il vous suffit de lire une réclame et
vous avez la foi. Vous avez essayé chaque nouvelle invention que des
idiots ont lancée pour le plus grand bien des cyclistes. Votre ange
gardien me semble être un esprit capable et consciencieux: il a pu
vous protéger jusque-là; suivez mon conseil, ne le surmenez pas. Il
n'a pas dû chômer beaucoup depuis que vous faites de la bicyclette.
Ne le rendez pas fou!

--Si tout le monde pensait comme vous, on ne réaliserait plus aucun
progrès dans aucune branche de la science. Si jamais personne ne
mettait à l'essai les inventions nouvelles, le monde finirait dans
la stagnation. C'est justement par...

--Je connais tous les arguments pour, interrompis-je. Soit, je ne
vous désapprouve pas entièrement: expérimentez des inventions
jusqu'à l'âge de trente-cinq ans: mais après trente-cinq ans,
l'homme doit penser à lui-même. Vous et moi, nous avons fait notre
devoir de ce côté-là; vous spécialement. Vous avez été projeté en
l'air par une lanterne à gaz brevetée.

--Je crois vraiment, objecta-t-il, que c'est arrivé par ma faute:
j'aurai trop serré la vis.

--Je veux admettre que, s'il existe un moyen de maltraiter un objet,
c'est bien votre manière de vous en servir: vous n'avez pas la main
heureuse, vous embrouillez les choses. Vous devriez tenir compte de
votre fâcheuse habitude, elle donne du poids à mon argument. Moi, je
n'avais pas prêté attention à vos gestes; je me rappelle seulement
que nous étions en train de pédaler tranquillement et agréablement
sur la route de Whitby, tout en discutant de la guerre de Trente
ans, quand votre lanterne explosa avec le bruit d'un pistolet. Le
coup me fit rouler dans le fossé, et je n'oublierai jamais la tête
de votre femme quand je lui conseillai de ne pas s'effrayer parce
que les deux hommes qui vous portaient allaient vous monter dans
votre chambre, et que le docteur serait là dans une minute et
amènerait l'infirmière.

--Je regrette que vous n'ayez pas pensé à ramasser la lanterne.
J'aurais bien voulu approfondir la cause de l'explosion.

--Je n'avais pas le temps de ramasser la lanterne. D'après mes
calculs, il m'aurai bien fallu deux heures pour en rassembler les
débris. Quant à la raison de son explosion, eh bien, le seul fait
d'avoir été présentée comme la lanterne de sûreté par excellence
devait déjà éveiller chez tout autre que vous l'idée d'un accident
possible. Puis il y eut cette lanterne électrique...

--Celle-là éclairait vraiment bien, vous le disiez vous-même.

--Elle a merveilleusement éclairé tant que nous fûmes dans Kings
Road à Brighton, ripostai-je; elle a même effrayé un cheval, mais
une fois dans l'obscurité, après Kemp Town, elle s'éteignit et on
vous dressa contravention parce que vous pédaliez sans lanterne.
Vous vous rappelez bien que certains après-midi vous vous promeniez
en plein soleil, cette lanterne brillant de tout son éclat. Quand
arrivait l'heure de l'allumer, elle était naturellement fatiguée: il
lui fallait du repos.

--Elle était un peu agaçante, cette lanterne-là, murmura-t-il; je
m'en souviens.

--Elle m'irritait, moi; à plus forte raison vous. Ensuite il y a les
selles..., poursuivis-je, car je voulais arriver à l'impressionner.
Existe-t-il une selle dont vous ayez entendu parler sans avoir senti
l'obligation de l'essayer?

--Selon moi, la selle parfaite n'a pas encore été trouvée.

Je lui conseillai de n'y pas rêver:

--Nous vivons dans un monde imparfait où la joie est mêlée de
tristesse. Il se peut qu'il existe un monde meilleur où les selles
de bicyclette sont tendues sur des arcs-en-ciel et rembourrées avec
des nuages. Ici-bas il faut tâcher de s'habituer à la dure. Vous
aviez acheté une selle à Birmingham: elle était divisée par le
milieu et ressemblait à une paire de rognons.

--Vous voulez parler de cette selle qui était construite d'après les
données anatomiques?

--Très probablement. Vous l'aviez achetée enfermée dans une boîte
sur le couvercle de laquelle était représenté un squelette assis ou
plutôt la partie du squelette qui sert à s'asseoir.

--C'était un dessin très correct: il vous démontrait la position
véritable du...

--N'entrons pas dans ces détails; cette image m'a toujours semblé
peu délicate.

--Elle était exacte au point de vue médical, insista-t-il.

--Possible, pour qui pédalait vêtu simplement de ses os; mais je le
sais, car je l'ai essayée moi-même, c'était une sensation atroce
pour qui est habillé de chair. Chaque fois qu'on passait sur une
pierre ou dans une ornière, cette selle vous picotait; autant
s'asseoir sur une langouste en colère. Vous vous en êtes servi
pendant tout un mois!

--Je ne trouvais que juste de lui faire subir une épreuve loyale.

--Vous avez, en même temps, soumis votre famille à une dure épreuve.
Votre femme m'a avoué que jamais depuis son entrée en ménage elle ne
vous avait connu de si mauvaise humeur, si mauvais chrétien. Et puis
vous vous rappelez bien cette autre selle, qui était à ressort?

--Vous voulez parler de la «Spirale».

--Je veux parler de celle qui vous projetait en l'air comme un
diable dont on ouvre la boîte: il vous arrivait de retomber à la
bonne place, mais quelquefois à côté. Je ne parle pas de tout cela
pour évoquer de mauvais souvenirs, mais je veux vous faire
comprendre que c'est folie à votre âge de vous livrer à de nouvelles
expériences.

--Je voudrais bien, protesta-t-il, que vous ne revinssiez pas tout
le temps sur mon âge. Un homme de trente-quatre ans!

--Un homme de combien?

Il dit:

--Si vous n'en voulez pas, n'en achetez pas. Mais si votre machine
s'emballe dans une descente rapide et vous projette, George et vous,
à travers le toit d'une église, ne vous en prenez qu'à vous-même.

--Je ne peux m'engager pour George, un rien le met parfois en
colère. Si un accident de ce genre nous arrive, il s'irritera
peut-être; mais je vous garantis que je lui expliquerai que vous n'y
êtes pour rien.

--Est-il en bon état?

--Le tandem? Il se porte bien.

--L'avez-vous vérifié?

--Je ne l'ai pas vérifié, mais personne ne le vérifiera non plus. La
machine est prête à marcher et on n'y touchera pas jusqu'à notre
mise en route.


J'ai déjà eu à souffrir des vérifications. J'ai connu un homme à
Folkestone. Je l'avais rencontré sur le turf. Il me proposa un soir
de l'accompagner le lendemain dans une promenade à bicyclette et
j'acceptai. Je me levai de bonne heure (il me fallut faire un
effort) et je fus content de moi. Il arriva avec une demi-heure de
retard, je l'attendais au jardin. La journée était magnifique.

--Quelle belle machine que la vôtre! me dit-il. Comment
fonctionne-t-elle?

--Euh! répondis-je, comme la plupart des machines: assez facilement
dans la matinée: un peu plus durement après le déjeuner.

Il la saisit entre la roue d'avant et la fourche et la secoua avec
violence.

--Ne faites pas cela, récriminai-je, vous allez l'abîmer.

Je ne voyais en effet pas pourquoi il l'aurait secouée, elle ne lui
avait rien fait. Et si vraiment, elle avait besoin d'être secouée,
c'était à moi de le faire. Lui aurais-je laissé battre mon chien?


Il dit:

--Cette roue d'avant joue.

--Pas si vous ne la secouez pas.

Elle ne bougeait vraiment pas ou pas au point qu'on pût appeler cela
jouer.

Il décréta alors:

--Ceci est dangereux. Avez-vous un tourne-vis?

J'aurais dû être énergique, mais j'ai cru qu'il s'y entendait
véritablement. J'allai à la boîte à outils voir ce que je
trouverais. Quand je revins, il était assis par terre, la roue
d'avant entre les jambes. Il jouait avec, la faisait tourner entre
ses doigts. Le reste de la machine était sur le gravier, à côté de
lui.

--Il est arrivé quelque chose à votre roue d'avant.

--Ça en a tout l'air, n'est-ce pas? répondis-je. (Mais c'était un de
ces hommes qui ne comprennent pas l'ironie.)

--Il me semble que la direction est faussée.

--Ne vous faites pas de bile à ce sujet, vous allez vous fatiguer.
Remettons la roue en place et partons.

--Voyons toujours ce qu'il en est, maintenant qu'elle est démontée.

Il en parlait comme si elle s'était démontée par accident.

Et avant que j'aie pu l'en empêcher, il avait dévissé quelque chose
quelque part et voilà que de petites billes roulaient sur le chemin.
Il y en avait une douzaine environ.

--Attrapez-les, s'écria-t-il, attrapez-les! Il ne faut pas que nous
en perdions. (Il se montrait tout inquiet à leur sujet.)

Nous rampâmes pendant une demi-heure environ et en retrouvâmes
seize. Il espérait qu'on les avait toutes, car autrement cela
causerait une grande gêne dans le fonctionnement de la machine. Il
expliqua que c'était le point essentiel, quand on démonte une
bicyclette, d'avoir soin de ne pas égarer une de ces billes et de
les remettre toutes en place. Je lui promis de suivre son conseil,
si jamais je démontais une bicyclette.

Je mis les billes en sûreté dans mon chapeau et mon chapeau sur une
marche de la porte d'entrée. Ce ne fut pas raisonnable, je l'admets.
Ce fut même stupide. Je ne suis pas d'habitude un écervelé: son
influence a dû agir sur moi.

Il dit ensuite qu'il allait vérifier la chaîne, pendant qu'il y
était, et incontinent se mit en besogne. J'essayai bien de l'en
dissuader. Je lui répétai le conseil solennel que m'avait donné un
ami expérimenté:

--Si jamais vous avez des ennuis avec votre engrenage, vendez votre
machine et achetez-en une autre. Cela vous reviendra moins cher.

Il répondit:

--Ce sont les gens qui ne s'y entendent pas qui parlent de la sorte.
Rien n'est plus facile que de démonter un engrenage.

Je dus admettre qu'il avait raison. En moins de cinq minutes
l'engrenage gisait à terre à côté de lui, en deux morceaux, tandis
que lui rampait à la recherche des vis.

--Les vis disparaissent toujours d'une manière mystérieuse,
grommela-t-il.


Nous étions encore en train de chercher les vis, quand Ethelbertha
sortit de la maison. Elle eut l'air surpris de nous voir là; elle
nous croyait partis depuis des heures. Il lui dit:

--Ce ne sera plus long maintenant. J'aide votre mari à vérifier sa
machine. C'est une bonne machine, mais elle a besoin d'être visitée
de temps à autre.

Ethelbertha conseilla:

--Au cas où vous voudriez vous laver, allez donc dans la buanderie,
si cela vous est égal, car les bonnes viennent justement de finir
les chambres.

Elle ajouta qu'elle allait probablement canoter avec Kate, mais
rentrerait sûrement pour le déjeuner. J'aurais donné un souverain
pour pouvoir l'accompagner. J'en avais plein le dos de regarder cet
idiot démonter ma bicyclette.

La raison ne cessait pas de me chuchoter: «Arrête-le avant qu'il ne
cause encore d'autres dégâts. Tu as le droit de protéger ton bien
contre les méfaits d'un fou. Prends-le par la peau du cou et
jette-le à la porte avec un coup de pied quelque part.»

Mais comme je suis faible quand il s'agit de blesser l'amour-propre
des gens, je le laissai continuer à tripoter.

Il abandonna la recherche des vis. Il dit que parfois les vis
réapparaissent comme par enchantement quand on les attend le moins,
et que nous allions maintenant nous occuper de la chaîne. Il la
serra jusqu'à ce qu'elle ne remuât plus; puis il la desserra jusqu'à
ce qu'elle fût deux fois plus lâche qu'elle ne l'avait été. Puis il
proposa de remettre la roue d'avant à sa place.

J'écartai la fourche et il s'escrima après la roue. Au bout de dix
minutes, je lui fis tenir la fourche, tandis que j'essayais à mon
tour de replacer la roue; nous changeâmes donc de place. Une minute
après, il lâcha la machine et fit une courte promenade autour du
croquet en serrant ses mains entre ses cuisses. Il expliquait en
marchant qu'on devrait éviter de se laisser pincer les doigts entre
la fourche et les rayons d'une roue. Je répliquai que j'étais
convaincu par ma propre expérience qu'il disait vrai. Il s'enveloppa
de quelques torchons et nous arrivâmes à remettre la chose en place.
Au même moment il éclata de rire.

Je l'interrogeai:

--Qu'y a-t-il de drôle?

--Dieu que je suis bête!

C'était sa première phrase sensée. Je lui demandai la raison de
cette découverte. Lui, froidement:

--Nous avons oublié les billes.

Je cherchai mon chapeau; il se trouvait sens dessus dessous parmi le
gravier et le chien favori d'Ethelbertha était en train d'avaler les
billes aussi vite qu'il le pouvait.

--Il va se tuer! s'écria Ebbsen. (Je ne l'ai jamais revu depuis ce
jour, Dieu merci! mais je crois me souvenir qu'il s'appelait
Ebbsen.) Elles sont en acier plein!

--Le chien, répondis-je, ne m'inquiète pas. Il a déjà mangé un lacet
de bottines et un paquet d'aiguilles cette semaine. La nature lui
viendra en aide. Les jeunes chiens semblent avoir besoin de ce genre
de stimulant. Non, ce qui me tracasse, c'est ma bicyclette.

Il était bien disposé et dit:

--Enfin, remettons en place ce que nous retrouverons et à la grâce
de Dieu!

Nous retrouvâmes onze billes. Nous en plaçâmes six d'un côté et cinq
de l'autre, et une demi-heure plus tard la roue était de nouveau en
place. Inutile d'ajouter qu'elle jouait maintenant pour tout de bon:
un enfant s'en serait aperçu.

Ebbsen dit que pour l'instant cela ferait l'affaire.

Il semblait se fatiguer. Si je l'avais laissé faire, il serait
probablement rentré chez lui. Mais j'avais la ferme intention de le
retenir et de lui faire finir son travail; j'avais abandonné toute
idée de promenade. Il était arrivé à annihiler en moi tout l'orgueil
que me causait ma machine. Tout ce qui pouvait encore m'intéresser,
c'était de le voir trimer, de le voir s'égratigner, se cogner, se
pincer. Je ranimai ses esprits défaillants avec un verre de bière et
quelques compliments judicieux. Je lui dis:

--Je m'instruis véritablement en vous regardant faire. Ce n'est pas
seulement votre adresse, votre activité, qui me réconfortent et me
fascinent: c'est encore la constatation de la confiance sereine que
vous avez en vous et le bon espoir inexpliquable que vous gardez.


Ainsi encouragé, il s'appliqua à replacer l'engrenage. Il appuya la
bicyclette contre la maison et travailla un côté. Puis l'appuya
contre un arbre et travailla le côté opposé. Puis, je la tins pour
lui, pendant qu'il était allongé par terre, la tête entre les roues,
travaillant d'en bas, l'huile s'égouttant sur lui. Enfin il m'enleva
la machine et s'inclina sur elle, plié comme une besace vide, perdit
pied, glissa et tomba sur la tête. Par trois fois il dit:

--Dieu merci! le voilà enfin en place.

Par deux fois il jura:

--Non, sacré bon Dieu! ça n'est pas cela du tout!

J'aime mieux oublier ce qu'il a proféré en troisième lieu.

Puis il perdit patience et tenta de brutaliser l'instrument. La
bicyclette, je le voyais avec plaisir, montrait de l'esprit et les
événements ultérieurs dégénérèrent en rien de moins qu'une bataille
violente entre lui et elle. A certains moments la bicyclette se
trouvait sur le gravier et lui penché dessus. Une minute plus tard
leurs positions étaient inverses: c'était lui qui était sur le
gravier, sous la bicyclette. Le voilà debout, fier de sa victoire,
la machine serrée entre ses jambes. Mais son triomphe n'est que de
courte durée. La bicyclette, se dégageant par un mouvement brusque,
se retourne vers lui et le frappe à la tête d'un dur coup de guidon.

Il était une heure moins le quart quand il se releva, sale,
décoiffé, le sang coulant d'une coupure. Il s'épongea le front et
dit:

--Je crois que cela pourra aller pour aujourd'hui.

La bicyclette avait également l'air d'en avoir assez. Il aurait été
difficile de dire qui était le plus puni des deux.

Je l'amenai dans la buanderie où il fit son possible pour se
nettoyer avec du savon et des cristaux. Puis je le renvoyai.

Je fis charger la bicyclette sur une voiture et je l'amenai au
réparateur le plus proche. Le contremaître s'avança et la regarda.

--Que voulez-vous que j'en fasse? me demanda-t-il.

--Je voudrais que vous me la remissiez en état, autant que possible.

--Elle est fortement atteinte, remarqua-t-il. N'importe, je ferai de
mon mieux.

Il fit de son mieux, ce qui me coûta deux livres dix. Mais la
machine ne fut jamais plus la même, et je la mis entre les mains
d'un revendeur à la fin de la saison. Je ne voulais pas faire de
dupes; je donnai des instructions pour que l'annonce la signalât
comme une machine de l'année précédente. L'agent me déconseilla de
parler de date.

--La question, dans nos affaires, n'est pas de savoir ce qui est
vrai et ce qui ne l'est pas. L'intéressant, c'est de voir ce que
vous pouvez arriver à faire croire aux gens. Entre nous soit dit,
votre machine n'a pas l'air d'être de l'année dernière: sur son
aspect on lui donnerait bien dix ans. Ne mentionnons pas de date.
Tâchons d'en tirer ce que nous pourrons.

Je lui laissai l'affaire en mains, et il en obtint cinq livres, plus
qu'il n'avait espéré.

On peut tirer deux genres de jouissance d'une bicyclette: on peut la
démonter pour l'examiner, ou on peut s'en servir pour faire des
promenades. Tout compte fait, je n'oserais affirmer que ce n'est pas
celui qui s'amuse à vérifier qui trouve la meilleure distraction. Il
ne dépend ni du temps, ni du vent; l'état des routes le laisse
froid. Donnez-lui un tournevis, un paquet de chiffons, une burette
d'huile et de quoi s'asseoir, et le voilà heureux pour la journée.
Il y a bien quelques petits inconvénients; le bonheur complet n'est
pas de ce monde. Il a vite l'air d'un chaudronnier, et on pensera
toujours en voyant sa machine que, l'ayant volée, il a voulu la
maquiller: cela ne tire du reste pas à conséquence, vu qu'elle ne
dépassera jamais la première borne kilométrique. On commet parfois
l'erreur de croire que l'on peut tirer d'une seule bicyclette ces
deux genres de distractions. C'est impossible; aucune machine ne
supportera cette double fatigue. Il faut que l'on choisisse: être un
réparateur ou être un cycliste au sens habituel du mot. Moi,
personnellement, je préfère monter ma machine; et voilà pourquoi
j'évite tout ce qui pourrait m'inciter à la réparer moi-même. S'il
lui arrive quoi que ce soit, je la pousse jusque chez le réparateur
le plus proche. Si je me trouve trop loin d'une ville ou d'un
village, je m'assieds sur le bord de la route et j'attends le
passage d'une voiture. Le plus grand danger, selon moi, est le
réparateur ambulant. La vue d'une bicyclette en panne est pour lui
ce qu'un cadavre abandonné est pour un corbeau: il fonce dessus avec
un cri sauvage et triomphant. Au début je restais poli, disant par
exemple:

--Ce n'est rien; ne vous en inquiétez pas. Poursuivez votre chemin
et amusez-vous bien; je vous en prie, soyez assez aimable pour vous
en aller.

Depuis, l'expérience m'a appris que la politesse n'est pas de mise
en ce cas-là. Maintenant je dis à ces gens:

--Allez-vous-en; laissez-nous en paix, ou je vous casse la figure,
idiot!

Et si vous avez l'air décidé et tenez à la main un bâton solide,
vous arrivez généralement à les faire déguerpir.


George rentra vers la fin de la journée:

--Eh bien, pensez-vous que tout va être prêt?

--Tout sera prêt pour mercredi, tout, sauf peut-être vous et Harris.

--Le tandem est-il en bon état?

--Le tandem va bien.

--Ne croyez-vous pas qu'il aurait besoin d'être examiné?

--L'âge et l'expérience, répondis-je, m'ont enseigné qu'il n'y a
guère de questions sur lesquelles un homme puisse être affirmatif.
Parmi mes rares certitudes, en voici toujours une, et inébranlable:
ce tandem n'a pas besoin d'être vérifié. Je suis sûr également
qu'aucun être humain, si Dieu me prête vie, n'y touchera d'ici
mercredi matin.

--A votre place, je ne me fâcherais pas. Le jour arrivera, il n'est
peut-être pas loin, où cette bicyclette aura besoin d'être réparée
malgré votre désir tyrannique de la laisser tranquille, et cela
quand il y aura plusieurs montagnes entre elle et le réparateur le
plus proche. C'est alors que vous nous supplierez de vous dire où
vous aurez mis la burette d'huile et ce que vous aurez fait du
tournevis. Puis, pendant que vous tâcherez de maintenir la machine
en équilibre contre un arbre, vous proposerez que quelqu'autre
nettoie la chaîne et gonfle le pneu d'arrière.

La sagesse prophétique de ce propos m'impressionna:

--Pardonnez-moi si je vous ai parlé sur un ton un peu trop vif. La
vérité est que Harris est venu ici ce matin.

--Cela suffit, dit George, je comprends. Du reste, je suis venu pour
vous parler d'autre chose. Regardez ceci.

Il me passa un petit volume, relié en calicot rouge. C'était un
guide pour la conversation anglaise, à l'usage des voyageurs
allemands. Il commençait: «A bord d'un vapeur» et se terminait par:
«Chez le médecin». Le chapitre le plus long était consacré à la
conversation dans un wagon de chemin de fer apparemment rempli de
fous querelleurs et mal appris. «Ne pouvez-vous pas vous éloigner un
peu plus de moi, monsieur?--C'est impossible, madame; mon voisin est
très gros.--N'allons-nous pas essayer de ranger nos jambes?--Ayez la
bonté, s'il vous plaît, de maintenir vos coudes au corps.--Ne vous
gênez pas, je vous en prie, madame, si mon épaule peut vous être
agréable». On ne trouvait aucune indication précisant s'il fallait
l'entendre ironiquement ou non. «Je dois vraiment vous prier de vous
éloigner un peu, madame, je peux à peine respirer.» Il est à
supposer que, dans la pensée de l'auteur, ils se trouvent tous par
terre et pêle-mêle. Le chapitre se terminait par cette phrase: «Nous
voilà arrivés à destination, Dieu merci! (_Gott sei dank_)»
exclamation pieuse qui, vu les circonstances, dut prendre la forme
d'un choeur.

A la fin du livre se trouve un appendice donnant aux voyageurs
germaniques des conseils sur la conservation de leur santé et leur
confort pendant leur séjour dans les villes anglaises, recommandant
spécialement de voyager toujours avec une provision de poudre
insecticide, de ne jamais manquer le soir de fermer la chambre à
clef et de toujours compter soigneusement la monnaie rendue.

--Ce n'est pas une publication bien remarquable, dis-je, en rendant
le livre à George. Moi, personnellement, je ne recommanderai pas ce
bouquin à un Allemand qui se proposerait de visiter l'Angleterre; je
crois que sa pratique le rendrait antipathique. Mais j'ai lu des
brochures publiées à Londres à l'usage des voyageurs anglais sur le
continent, et qui sont tout aussi idiotes. Quelque imbécile ayant de
l'éducation et comprenant, mais mal, sept langues, se croit autorisé
à écrire ces livres, qui induisent en erreur l'Europe moderne.

--Vous ne pourrez cependant pas nier, répliqua George, que ces
manuels soient très demandés. Je sais qu'ils se vendent par
milliers. Il y a sûrement des quidams dans toutes les villes
d'Europe, qui se promènent, parlant de la sorte.

--Peut-être bien, répondis-je, mais heureusement que personne ne les
comprend. J'ai plus d'une fois aperçu des gens, debout sur des
plateformes de tramways ou postés à des coins de rue, qui tenaient
de ces livres à la main et les lisaient à haute voix. Personne ne
sait quelle est la langue qu'ils parlent, personne n'a la moindre
idée de ce qu'ils disent. Cela vaut peut-être mieux: si on les
comprenait, il est plus que probable qu'on les écharperait.

--Il se peut que vous ayez raison. Je serais curieux de voir ce qui
arriverait si effectivement on les comprenait. Je propose d'arriver
à Londres de bonne heure mercredi matin et de passer une heure ou
deux à nous promener et à faire des emplettes dans les magasins en
nous servant de ce manuel. Il me faut quelques menus objets, entre
autres un chapeau et une paire de pantoufles. Notre bateau ne quitte
pas Tilbury avant midi et cela nous en laisse juste le temps. Je
voudrais éprouver ce genre de langage à un endroit où je serais bien
à même de juger de son effet. Je voudrais connaître les impressions
de l'étranger quand on lui parle de la sorte.

Nous nous promîmes de l'amusement. Plein d'enthousiasme, je m'offris
à l'accompagner et à l'attendre devant les boutiques. Je lui dis que
sûrement Harris demanderait à être des nôtres, mais en restant à
distance respectueuse.

George expliqua son projet, qui était un peu différent. Il entendait
qu'Harris et moi entrions avec lui dans les magasins. Avec Harris,
qui a l'air imposant, pour lui prêter main forte, et avec moi sur le
pas de la porte pour appeler un agent si le besoin s'en faisait
sentir, il risquerait le coup.

Nous fîmes les quelques pas qui nous séparaient de chez Harris et
lui soumîmes notre plan. Harris examina le livre, spécialement le
chapitre qui a trait à l'achat de souliers et de chapeaux.

--Si George, dit-il, parle à un cordonnier ou à un chapelier dans
les termes indiqués ci-dessus, il lui faudra non pas un garde de
corps, mais des gens de bonne volonté pour le porter à l'hôpital.

Cela vexa George.

--Vous parlez, s'écria-t-il, comme si j'étais un téméraire, dénué de
sens commun. Je ferai un choix des phrases les plus polies et les
moins agressives; j'éluderai toute insulte grossière.

Une fois ceci bien entendu, Harris donna son consentement, et notre
départ fut fixé pour le mercredi matin de bonne heure.




CHAPITRE QUATRIÈME

_Pourquoi Harris considère les réveille-matin comme inutiles dans la
vie de famille. Instincts sociables des petits. Les idées d'un
enfant sur le matin. Le subconscient qui ne dort pas. Son mystère.
Ses angoisses. Pensées nocturnes. Le genre de travail d'avant le
petit déjeuner. La bonne et la mauvaise brebis. Les désavantages
qu'il y a à être vertueux. Le nouveau fourneau de cuisine de Harris
commence mal son service. Comment mon oncle Podger sortait chaque
matin. Le vieux cityman considéré comme cheval de courses. Nous
parlons la langue du voyageur._


George arriva le mardi soir chez les Harris et y passa la nuit. Nous
avions préféré cet arrangement à sa proposition: venir le cueillir
chez lui. Cueillir George en passant, le matin, veut dire: le
réveiller en le secouant, effort déjà épuisant pour un début de
journée; l'aider à retrouver ses effets et à boucler ses bagages;
puis l'attendre pendant qu'il déjeune, rôle qui manque de charme
pour le spectateur.

Je savais qu'il serait levé à l'heure voulue, s'il couchait à
«Beggarbush». J'y ai couché moi-même, et je suis au courant de ce
qui s'y passe. Vers le milieu de la nuit, du moins à ce qu'il vous
semble, car dans la réalité il peut être un peu plus tard, vous êtes
réveillé en sursaut de votre premier somme par une charge de
cavalerie le long du couloir. Mal réveillé, vous hésitez entre des
cambrioleurs, les trompettes du jugement dernier et une explosion de
gaz. Vous vous mettez sur votre séant, et vous écoutez avec
attention. On ne vous fait pas attendre: bientôt une porte est
violemment poussée; quelqu'un ou quelque chose dégringole l'escalier
apparemment sur un plateau à thé; vous entendez un «Je l'avais bien
dit!» et aussitôt une chose dure, une tête peut-être, c'est du moins
l'impression qu'on en a d'après le bruit, rebondit contre le panneau
de votre porte.

A ce moment vous vous lancerez dans une charge folle autour de votre
chambre, à la recherche de vos vêtements. Rien ne se trouve plus où
vous l'aviez mis le soir. Les objets les plus indispensables ont
entièrement disparu; et pendant ce temps l'assassinat, la
révolution, bref l'événement quel qu'il soit continue formidable.
Vous vous arrêtez un moment, la tête sous l'armoire, où vous avez
cru découvrir vos pantoufles, pour écouter des coups réguliers et
monotones sur une porte éloignée. La victime, vous le supposez,
s'est cachée là; ils tâchent de la faire sortir et de l'achever.
Pourrez-vous arriver à temps? Les coups cessent, et on entend une
voix suave, rassurante par son ton doux et plaintif, qui demande
humblement:

--Pa, puis-je me lever?

Vous n'entendez pas l'autre voix, mais les réponses sont:

--Non, ce n'était que la baignoire... Non, elle n'a vraiment pas de
mal, elle est seulement mouillée, tu comprends... Oui, maman, je
leur dirai ce que tu veux... Non, c'était un pur hasard... Oui;
bonne nuit, papa.

Ensuite la même voix, s'élevant pour être entendue, à distance de la
maison, commande:

--Il faut que vous remontiez tous. Papa dit qu'il n'est pas encore
l'heure de se lever.

--Vous vous recouchez et écoutez quelqu'un auquel on fait monter
l'escalier, selon toute évidence, contre son gré. Par une attention
délicate les chambres d'amis de «Beggarbush» sont exactement
au-dessous des nurseries. Le même petit être continue sa résistance
tandis qu'on l'insère dans son lit. Aucun des détails de la bataille
ne vous échappe, car chaque fois que le corps est jeté sur le
matelas élastique, le lit fait un bond juste au-dessus de votre
tête, et chaque fois que le corps s'échappe victorieusement de
l'étreinte, vous en êtes averti par un coup sur le parquet. Ensuite
le combat se calme à moins que le lit ne s'effondre; et le sommeil
vous regagne doucement. Mais un moment après, ou du moins il vous
semble qu'il n'y a qu'un moment, vous rouvrez les yeux, sous la
sensation d'un regard; la porte s'est entr'ouverte et quatre têtes
solennelles et superposées vous regardent avec persistance, comme si
vous étiez un prodige exposé dans cette chambre. Vous voyant
éveillé, la tête supérieure s'avance avec calme par-dessus les trois
autres, entre, et vient s'asseoir sur le lit dans une attitude
amicale.

--Oh! dit-elle, nous ne savions pas que vous étiez éveillé; moi je
le suis déjà depuis quelque temps.

--Il me le semble, répondez-vous brièvement.

--Papa n'aime pas que nous soyons levés trop tôt, continue-t-elle.
Il dit que tout le monde dans la maison en serait dérangé. Alors
naturellement nous ne devons pas nous lever.

Ceci est dit sur un ton de gentille résignation. Elle paraît remplie
d'une satisfaction intime, due au sentiment du devoir accompli.

Vous lui demandez:

--Vous n'appelez pas cela être levé?

--Oh, non! Nous ne sommes pas encore convenablement habillés.

C'est l'évidence même.

--Papa est toujours très fatigué le matin, poursuit la voix;
naturellement, c'est parce qu'il travaille dur toute la journée.
N'êtes-vous jamais fatigué le matin?

Alors seulement vous remarquez que les trois enfants sont entrés
aussi et sont assis par terre en demi-cercle. Il est évident que
tout ceci n'est pour eux que préliminaires à la représentation
véritable. Ils attendent le moment où ils vous verront sortir de
votre lit et agir.


De les voir dans la chambre d'un étranger déplaît à l'aîné. Il leur
ordonne sur un ton sévère de se retirer. Eux ne lui répondent pas,
ne discutent pas; d'un commun accord et dans un silence complet ils
tombent sur lui. Vous ne distinguez pas autre chose, de votre lit,
qu'un enchevêtrement confus de bras et de jambes, image frénétique
d'une pieuvre empoisonnée. Si vous êtes couché en pyjama, vous
sautez du lit et ne faites qu'ajouter à la confusion; si votre
toilette de nuit est moins élégante, vous restez où vous êtes et
hurlez des ordres, qu'on méconnaîtra entièrement. Le plus simple est
de laisser agir l'aîné. Il arrive en peu de temps à les expulser et
ferme la porte sur eux. Elle est immédiatement rouverte, et l'un
d'eux est projeté dans la chambre. C'est généralement Muriel. Elle y
arrive comme lancée par une catapulte. L'aîné rouvre la porte et se
sert de sa soeur comme d'un bélier contre la masse des autres. Vous
distinguez nettement le bruit mat de la tête qui tape dans le tas
qu'elle disperse. Quand l'aîné est ainsi arrivé à ses fins, il
revient tranquillement reprendre sa place sur le lit. Il montre le
plus grand calme; il a l'air d'avoir oublié l'incident.

--J'aime le lever du jour, dit-il, l'aimez-vous aussi?

--J'en aime certains, répondrez-vous, il en est d'autres, qui ont
moins de charme.

Lui ne prend pas garde à cette distinction; son regard extasié se
perd dans le lointain:

--J'aimerais mourir le matin; le matin la nature est si belle!

--Eh, répondrez-vous, cela pourra bien vous arriver, le jour où
votre père offrira un lit à un monsieur un peu nerveux et n'aura pas
soin de le mettre en garde contre les surprises de la maison.

Il rappelle ses esprits vagabonds et redevient lui-même.

--Il fait délicieux au jardin, remarque-t-il, n'auriez-vous pas
envie de vous lever et de faire une partie de cricket?

Vous ne vous étiez pas couché avec cette idée en tête, mais
maintenant, considérant la tournure des événements, cela vous semble
aussi bien que de rester couché là, sans espoir de vous rendormir;
et vous acceptez.

Vous recevez plus tard dans la journée l'explication suivante: vous
étant réveillé trop tôt et incapable de vous rendormir vous aviez
manifesté l'envie de faire une partie de cricket. Les enfants,
dressés à la politesse envers les hôtes, avaient cru de leur devoir
de se prêter à vos désirs. Mme Harris remarque, pendant le déjeuner,
que vous auriez au moins dû exiger, avant de faire sortir les
enfants, qu'ils fussent convenablement habillés; pendant que Harris
vous fait pathétiquement remarquer que l'exemple et l'encouragement
d'un seul matin vous ont suffi pour détruire son ouvrage
laborieusement édifié pendant de longs mois.

Il paraît que, ce même mercredi matin, George avait demandé à grands
cris à se lever dès cinq heures et quart et avait voulu à toute
force leur apprendre comment tourner à bicyclette autour des châssis
de concombres sur la nouvelle machine de Harris. Toutefois, Mme
Harris ne blâma pas George à cette occasion, sentant que cette idée
n'avait pas dû être entièrement sienne.

Ne croyez pas que les enfants de Harris aient l'intention de
s'éviter des reproches aux dépens d'un ami. Ils sont l'honnêteté
même et endossent la responsabilité de leurs propres méfaits. Mais
la chose se présente ainsi à leur compréhension. Quand vous leur
expliquez que vous n'aviez d'abord nullement le dessein de vous
lever à cinq heures pour jouer au cricket sur la pelouse, ni de
mettre à la scène le martyrologe en tirant à l'arbalète sur des
poupées attachées à un arbre; qu'assurément si on vous avait laissé
suivre votre goût, vous auriez dormi en paix jusqu'à ce qu'on vous
eût réveillé comme un bon chrétien à huit heures avec une tasse de
thé, ils manifestent d'abord leur étonnement, puis s'excusent et
semblent sincèrement contrits. Ecartant la question purement
académique de savoir si le réveil de George un peu avant cinq heures
devait être attribué à son instinct ou bien au passage accidentel, à
travers la fenêtre de sa chambre, d'un boumerang de leur
fabrication, les chers enfants acceptaient franchement la
responsabilité de ce réveil ultramatinal. Comme dit l'aîné:

--Nous aurions dû penser que l'oncle George avait une longue journée
devant lui et nous aurions dû lui déconseiller de se lever. Je me
fais des reproches.

Mais un changement occasionnel dans les habitudes ne fait de mal à
personne. Au surplus, Harris et moi fûmes d'accord pour penser que
ç'avait été un bon entraînement pour George. Il nous faudrait être
debout à cinq heures tous les matins dans la Forêt Noire; nous en
avions décidé ainsi. George avait même proposé quatre et demie, mais
Harris et moi avions déclaré qu'en règle générale cinq ce serait
assez tôt. Nous pourrions ainsi enfourcher nos machines à six et
abattre le gros de notre besogne avant les fortes chaleurs de midi.
Si, de temps à autre, nous partions de meilleure heure, tant mieux:
mais, du moins, ce ne serait pas une règle.

Moi aussi j'étais debout à cinq heures, ce matin-là, plus tôt du
reste que je ne me proposais. Je m'étais dit en m'endormant: «A six
heures tapant!»

Je connais des gens qui arrivent de la sorte à se réveiller juste à
la minute qu'ils ont fixée. Ils se disent, se parlant à eux-mêmes au
moment où ils posent leur tête sur l'oreiller: «quatre heures et
demie», «cinq heures moins un quart», ou «cinq heures et quart»,
selon le cas; et ils ouvrent les yeux sur le coup de l'heure dite.
Ceci tient du miracle. Plus vous réfléchissez à ce fait, plus vous
le trouverez mystérieux. Un second moi doit agir indépendamment de
notre moi conscient; il doit être capable de compter les heures
pendant que nous dormons, veillant dans l'obscurité, sans l'aide ni
du soleil ni des pendules, ni de nul moyen connu d'aucun de nos cinq
sens. Il nous chuchote: «C'est l'heure» au moment exact, et vous
vous réveillez. J'ai causé une fois avec un vieux débardeur qui pour
son travail était forcé de se lever tous les matins une demi-heure
avant la marée. Il me confia que jamais il ne lui était arrivé de se
réveiller une minute trop tard et qu'il ne se donnait même plus la
peine de calculer l'heure de la marée. Il se couche fatigué, dort
d'un sommeil sans rêve, et chaque matin à une heure différente son
veilleur spectral, exact comme la marée elle-même, vient l'appeler
doucement. L'esprit de cet homme errait-il à travers l'obscurité,
pataugeant sur les bords de la mer? Avait-il connaissance des lois
de la nature?

En ce qui me concerne, mon veilleur intérieur a peut-être quelque
peu perdu l'habitude de ses fonctions. Il fait de son mieux; mais il
est trop scrupuleux, il se fait du mauvais sang et se perd dans ses
calculs. Je lui dis par exemple: «A cinq heures et demie s. v. p.»;
et il me réveille en sursaut à deux heures trente. Je regarde ma
montre. Il me suggère que je dois avoir oublié de la remonter. Je
l'approche de mon oreille; elle marche. Il pense qu'il lui est
peut-être arrivé quelque chose; il est sûr qu'il est cinq heures et
demie, sinon un peu plus. Je mets mes pantoufles et descends, pour
le satisfaire, consulter la pendule de la salle à manger.
Qu'arrive-t-il à l'homme qui, au milieu de la nuit, se promène dans
une maison en robe de chambre et en pantoufles? Il est inutile de le
raconter; on le sait par expérience: tous les objets, spécialement
ceux qui sont pointus, prennent un lâche plaisir à le cogner. Je me
recouche de mauvaise humeur et ne réussis à me rendormir qu'après
une demi-heure, en refusant d'écouter ses suggestions absurdes, à
savoir que toutes les pendules de la maison se sont liguées contre
moi. Il me réveille toutes les dix minutes entre quatre et cinq
heures. Je regrette alors de lui avoir touché mot de la chose. Il
s'endort lui-même à cinq heures et m'abandonne aux soins de la femme
de chambre qui, naturellement, ce matin-là, me réveille une
demi-heure plus tard que d'habitude.

Il m'exaspéra tellement, ce mercredi-là, que je me levai à cinq
heures, uniquement pour me débarrasser de lui. Je ne savais que
faire de moi. Notre train ne partait qu'à huit heures; tous nos
bagages avaient été bouclés la veille et envoyés avec les
bicyclettes à la gare de Fenchurch Street. Je passai dans mon
cabinet de travail, pensant pouvoir écrire une heure. Il faut croire
que le travail du petit matin, avant le déjeuner, n'est pas propice
à l'effort littéraire. J'écrivis trois chapitres d'un conte et les
relus ensuite. On a médit de mes ouvrages; on a quelquefois parlé de
mes livres d'une manière peu aimable; mais jamais on n'aurait émis
de jugements assez sévères pour flétrir les trois chapitres écrits
ce matin-là. Je les jetai dans la corbeille à papier et essayai de
me remémorer les établissements charitables, si toutefois il en
existe, qui servent de retraite aux écrivains ramollis.

Je pris une balle de golf, choisis un driver pour me distraire de
ces pensées, et sortis flâner dans le pré. Une couple de brebis
broutaient là; elles me suivirent et prirent un vif intérêt à mes
exercices. L'une était une bonne âme, sympathique. Je ne pense pas
qu'elle comprît rien à ce jeu; je crois plutôt que ce qui lui parut
étrange, c'était l'heure matinale à laquelle je me livrais à ce
divertissement innocent. Elle bêlait à chacun de mes coups:

--Bi-en, bi-en, très bi-en!

Elle paraissait tout aussi contente que si elle les avait joués
elle-même.

Tandis que l'autre était une sale bête acariâtre et désagréable, me
décourageant autant que sa compagne m'aiguillonnait.

--Piè-tre, horriblement piè-tre! tel était son commentaire à presque
chacun de mes coups. Il y en eut, en vérité, quelques-uns de très
beaux; mais elle faisait exprès d'être d'un avis opposé, simplement
pour m'énerver. Je m'en apercevais bien.

Par un accident regrettable, une de mes meilleures balles alla taper
sur le nez de la bonne brebis. Cela fit rire la mauvaise, mais rire
distinctement et nettement, d'un rire rauque et vulgaire; et pendant
que son amie trop étonnée pour bouger restait clouée sur place, elle
changea de ton pour la première fois et bêla:

--Bi-en, très bi-en! le meilleur coup qu'il ait fait!

J'aurais donné une demi-couronne pour que ce fût elle qui reçût le
coup. Ce sont toujours les bons qui pâtissent.

J'avais perdu dans ce pré plus de temps que je n'avais prévu et ce
n'est que quand Ethelbertha vint me dire qu'il était sept heures et
demie et que le déjeuner était servi, que je me rappelai ne m'être
pas encore rasé. Ethelbertha n'aime pas que je me rase à la hâte.
Elle craint que les étrangers ne croient à une tentative de suicide
manquée et qu'on chuchote que nous faisons mauvais ménage. Elle
ajouta malicieusement que ma physionomie n'est pas de celles avec
lesquelles on puisse se permettre de badiner.

Tout compte fait j'aimais autant que les cérémonies d'adieu avec
Ethelbertha ne se prolongeassent pas; je craignais une trop grande
tension de ses nerfs. Mais j'aurais aimé avoir le temps d'adresser
quelques conseils à mes enfants, spécialement au sujet de ma canne à
pêche, dont ils ont la manie de vouloir se servir comme d'un bâton
au croquet; par contre je déteste avoir à courir pour attraper mon
train. A un quart de lieue de la gare, je rejoignis George et Harris
qui eux aussi couraient.

Pendant que nous trottions côte à côte, Harris par saccades
m'informa de la raison de leur retard. C'était le nouveau fourneau
de cuisine qui en était la cause. On l'avait allumé pour la première
fois ce matin-là et, sans qu'on sût encore comment, il avait projeté
en l'air les rognons et sérieusement brûlé la cuisinière.

--J'espère, ajouta-t-il, qu'ils auront le temps de s'habituer l'un à
l'autre pendant mon absence.

Il s'en fallut d'un cheveu que nous rations le train, et tandis que
nous étions assis dans la voiture, encore haletants, et que je
passais en revue les événements de la matinée, l'image de mon oncle
Podger surgit dans ma mémoire, et je vis se dérouler les phases
mouvementées de son départ d'Ealing Common par Morgate Street (train
de 9 heures 13), tel qu'il s'effectuait 250 fois par an.


Il y avait huit minutes à pied de la maison de mon oncle Podger à la
station. Mon oncle ne se lassait pas de recommander:

--Mettez un quart d'heure et prenez votre temps.

Mais ce qu'il faisait, c'était de ne partir que cinq minutes avant
l'heure et de courir. J'en ignore le motif, telle était pourtant la
coutume dans ce faubourg. Beaucoup de messieurs corpulents, que
leurs occupations appelaient dans la Cité, habitaient alors Ealing
(je crois qu'il en est encore ainsi de nos jours); ils prenaient les
trains du matin pour aller en ville. Ils partaient tous trop tard;
tous tenaient un sac noir et un journal dans une main, un parapluie
dans l'autre; et par tous les temps on les voyait courir pendant le
dernier quart de mille.


Des gens oisifs, spécialement des bonnes d'enfant et des garçons
livreurs, auxquels s'ajoutaient de temps à autre quelques marchands
ambulants, se rassemblaient quand il faisait beau pour les voir
passer et acclamaient le plus méritant. Ce n'était pas fameux comme
sport. Ils ne couraient pas bien, ils ne couraient même pas vite;
mais ils étaient sérieux et faisaient de leur mieux. Ce spectacle ne
flattait pas le goût artistique, mais il faisait naître pourtant
l'admiration qui va naturellement à l'effort consciencieusement
accompli.

La foule, à l'occasion, s'amusait à faire des paris innocents.

--Deux contre un sur le vieux type à gilet blanc!

--Dix contre un que le vieil asthmatique se flanque par terre avant
d'arriver!

--Ma fortune sur le Prince Ecarlate!--surnom donné par un gamin
fantaisiste à un certain voisin de mon oncle, ancien militaire,
d'extérieur imposant au repos, mais dont le teint devenait cramoisi
au moindre effort.

Mon oncle, ainsi que les autres, écrivait de temps en temps à
l'_Ealing Press_ pour se plaindre de l'indolence de la police
locale. A ces communications l'éditeur ajoutait des commentaires
spirituels où il dénonçait le Déclin de la Courtoisie dans les
Classes Inférieures de la Société, spécialement parmi celles des
Banlieues de l'Ouest. Mais cela ne produisait aucun effet.

Ce n'était pas que mon oncle ne se levât assez tôt; les ennuis
surgissaient au dernier moment. Il commençait après le déjeuner par
perdre son journal. Nous étions toujours prévenus, quand l'oncle
Podger avait perdu quelque chose, par l'expression d'étonnement
indigné avec laquelle il avait coutume de dévisager chacun. Il
n'arrivait jamais à mon oncle Podger de se dire:

--Je suis un vieux négligent, j'égare tout; je ne sais jamais où je
mets mes affaires. Je suis tout à fait incapable de les retrouver
moi-même. Je dois être, quant à cela, un sujet de trouble pour mon
entourage. Il faut que j'essaie de me corriger.

Au contraire! Il s'était convaincu par des raisonnements singuliers
que quand il avait égaré quelque chose, c'était la faute de tous
dans la maison, sauf la sienne.

--Je l'avais à la main il n'y a qu'une minute! s'exclamait-il.

Vous auriez cru, à l'entendre, qu'il vivait entouré de
prestidigitateurs qui subtilisaient ses affaires rien que pour
l'ennuyer.

--L'aurais-tu laissé au jardin? hasardait ma tante.

~-Pour quelle raison aurais-je voulu le laisser au jardin? Je n'ai
pas besoin d'un journal au jardin; je veux le journal pour l'avoir
dans le train.

--Tu ne l'as pas mis dans ta poche?

--Que Dieu te pardonne! Crois-tu que je serais ici à le chercher à
neuf heures moins cinq, si je l'avais tranquillement dans ma poche?
Me prends-tu pour un imbécile?

A ce moment-là, quelqu'un de s'exclamer: «Qu'est ceci?» en lui
passant un journal bien plié.

--Si seulement on pouvait laisser mes affaires en place,
grognait-il, en l'arrachant d'un geste sauvage des mains qui le lui
tendaient.

Et l'ouvrant pour l'y mettre, en place, il jetait un regard sur la
feuille et s'arrêtait net, privé de parole, comme outragé.

--Qu'y a-t-il? demandait ma tante.

--C'est celui d'avant-hier! répondait-il, trop blessé pour élever la
voix, en jetant le journal sur la table.

Si seulement ce journal avait une seule fois pu être celui de la
veille! Mais c'était invariablement celui de l'avant-veille, sauf le
mardi, car ce jour-là le journal datait du samedi.

Il arrivait qu'on le lui retrouvât; la plupart du temps il était
assis dessus, et alors il souriait, non pas aimablement, mais d'un
sourire las, celui d'un homme abandonnant toute lutte contre le sort
qui le force à vivre au sein d'une bande d'idiots fieffés.

--Dire qu'il était juste sous votre nez!

Il se dirigeait ensuite vers l'antichambre, où ma tante Maria avait
eu soin de rassembler tous les enfants, pour qu'il pût leur dire au
revoir.

Jamais ma tante n'aurait quitté la maison, fût-ce pour une visite
dans le voisinage, sans prendre tendrement congé de chaque membre de
la famille.

--On ne sait jamais ce qui peut arriver, avait-elle coutume de dire.

Sur le nombre il y en avait naturellement toujours un qui manquait.
Les six autres, au moment où on le remarquait, filaient dans toutes
les directions à la recherche de l'absent en poussant de grands
cris.

A peine avaient-ils disparu que le manquant arrivait tranquillement.
Il n'avait pas été loin et fournissait une explication très
plausible de cette absence. Puis, sans plus attendre, il courait
expliquer aux autres qu'il avait été retrouvé. De cette manière, il
fallait bien cinq minutes pour que tous pussent être réunis, ce qui
permettait tout juste à mon oncle de mettre la main sur son
parapluie et d'égarer son chapeau. Enfin, le groupe étant rassemblé
dans le vestibule, la pendule du salon commençait à sonner neuf
heures d'un son froid et pénétrant qui ne manquait jamais de
troubler mon oncle. Enervé, il embrassait certains enfants deux
fois, en négligeait d'autres, puis, ne sachant plus qui avait été
embrassé et qui ne l'avait pas été, il se croyait obligé de
recommencer l'opération. Il disait qu'ils se donnaient le mot pour
l'embrouiller et je n'oserais affirmer que ce fût entièrement faux.
Pour comble d'ennui, il y en avait toujours un qui avait la figure
barbouillée de confitures et c'était naturellement cet enfant qui se
montrait toujours le plus tendre.

Quand d'aventure les choses allaient trop bien, l'aîné déclarait que
toutes les pendules de la maison retardaient de cinq minutes, ce
qui, la veille, l'avait mis en retard pour la classe.

Mon oncle gagnait en courant la porte du jardin, où il s'avisait
qu'il n'avait emporté ni son sac ni son parapluie. Tous les enfants
que ma tante n'arrivait pas à retenir galopaient après lui; deux
d'entre eux luttant pour le parapluie, les autres se disputant le
sac. Et c'est à leur retour seulement qu'on découvrait sur la table
de l'antichambre l'objet le plus indispensable qu'il avait oublié et
l'on se perdait en conjectures sur ce qu'il allait dire en rentrant.


Nous arrivâmes à Waterloo un peu après neuf heures et commençâmes
immédiatement les expériences qu'avait projetées George. Nous
ouvrîmes le bouquin au chapitre intitulé «A la Station des Fiacres»
et, nous approchant d'un hansom-cab, nous soulevâmes nos chapeaux,
disant poliment au cocher:

--Bonjour.

Cet homme ne voulut pas être en reste de politesse envers un
étranger réel ou simulé. Et demandant à un ami du nom de «Charles»
de lui «tenir sa jument», il sauta de son siège et nous remercia
d'une révérence qui aurait fait honneur à Lord Brummell en personne.
Parlant apparemment au nom de la nation, il nous souhaita la
bienvenue en Angleterre, regrettant que Sa Majesté fût momentanément
absente de Londres.

Nous fûmes incapables de lui répondre: ce genre de conversation
n'était pas prévu dans le livre. Nous l'appelâmes «cocher», en
réponse de quoi il s'inclina de nouveau jusqu'à toucher le pavé, et
nous lui demandâmes s'il allait avoir l'extrême bonté de nous
conduire à Westminster Bridge. Il mit la main sur son coeur,
déclarant que tout le plaisir serait pour lui.

Prenant la troisième phrase du chapitre, George demanda quel serait
le prix de la course.

Cette question, en introduisant un élément vil dans la conversation,
eut l'air d'offenser ses sentiments. Il dit n'avoir jamais accepté
d'argent de nobles étrangers, et suggéra un petit souvenir, une
épingle de cravate en diamants, une tabatière en or, un petit rien
de ce genre qui lui serait agréable et qui le ferait penser à nous.

Comme un léger rassemblement n'avait pas manqué de se former et que
la plaisanterie tournait trop à l'avantage du cocher, nous montâmes
en voiture sans plus de propos et partîmes au milieu des
acclamations. Nous fîmes arrêter le fiacre un peu au delà d'Astley's
Théâtre, devant la boutique d'un cordonnier. C'était une de ces
boutiques qui débordent de marchandises. A terre et sur les rayons,
il y avait des piles de boîtes remplies de chaussures. Des bottines
étaient accrochées en festons autour des portes et des fenêtres. Le
store, telle une vigne grimpante, supportait des grappes de bottines
noires et jaunes. Au moment où nous entrâmes, le patron était occupé
à ouvrir avec un marteau et un ciseau une nouvelle caisse de
chaussures.

George souleva son chapeau et dit:

--Bonjour.

L'homme ne se retourna même pas. Dès le début, il me fit l'effet
d'un être désagréable. Il grogna quelque chose qui pouvait être ou
ne pas être «Bonjour» et continua son travail.

George lui dit:

--Mon ami, M. X. m'a recommandé votre maison.

L'homme aurait dû répondre:

--M. X. est un monsieur fort honorable, et je serais très heureux
d'être utile à un de ses amis.

Mais il dit au contraire:

--Connais pas: jamais entendu ce nom-là.

C'était ahurissant. Le livre donnait trois ou quatre méthodes pour
l'achat de bottines. George avait choisi spécialement celle où
intervenait «monsieur X.», la considérant comme la plus polie de
toutes. Vous commenciez par entretenir longuement le marchand de ce
«monsieur X.», et quand vous étiez arrivé par ce moyen à vous mettre
sur un pied d'amitié et de bonne entente avec lui, vous passiez avec
aisance et grâce à l'objet principal de votre visite, à votre désir
d'acheter des bottines à bon marché, mais solides. Cet homme
grossier et pratique n'avait pas l'air de se soucier des
gentillesses de la vente au détail. Il était indispensable avec
celui-là d'aborder la question brutalement. George abandonna
«monsieur X.» et, feuilletant le bouquin, il prit une phrase au
hasard. Son choix ne fut pas heureux; c'était une phrase qui aurait
été superflue, adressée à n'importe quel marchand de chaussures.
Dans la circonstance, entourés comme nous l'étions à en étouffer de
monceaux de bottines, elle présentait le charme d'une imbécillité
parfaite.

Voici la phrase:

--Quelqu'un m'a dit que vous aviez ici des bottines à vendre.

L'homme déposa enfin son marteau et son ciseau et nous regarda. Il
parlait lentement d'une voix rauque et voilée.

--Pour quelle raison croyez-vous que j'aie toutes ces bottines? Pour
les renifler?

Il était de ces hommes qui, débutant posément, sentent leur colère
grossir au cours de la conversation.

--Qui croyez-vous que je sois? continua-t-il. Un collectionneur de
bottines? Pourquoi pensez-vous que j'ai loué cette boutique? Pour
raison de santé? Me supposez-vous amoureux de mes bottines au point
de ne pouvoir me séparer d'une paire? Imaginez-vous que je les
expose autour de moi pour jouir de leur vue? N'y en a-t-il pas
assez? Où vous figurez-vous donc être? Dans une exposition
internationale de chaussures? Peut-être que ces bottines-là forment
une collection historique! Avez-vous jamais entendu parler d'un
homme tenant boutique de chaussures, et n'en vendant pas? Il se
pourrait que je m'en serve pour décorer ma boutique et pour
l'embellir? Pour qui me prenez-vous? Pour un idiot fini?

J'avais toujours soutenu que ces manuels de conversation ne servent
pas à grand'chose. Nous cherchions un équivalent d'une phrase
allemande bien connue: _Behalten Sie Ihr Haar auf?_

Le livre ne contenait d'un bout à l'autre rien de ce genre. Il faut
cependant admettre que George choisit la meilleure phrase qu'on
pouvait y trouver et s'en servit. Il dit:

--Je reviendrai quand vous aurez davantage de bottines à me montrer.
D'ici là, adieu!

Après quoi nous regagnâmes la voiture et partîmes, quittant le
cordonnier qui, à la porte de sa boutique, debout entre ses piles de
bottines, nous décochait quelques remerciements. Je ne pus
comprendre ce qu'il disait, mais les passants parurent s'y
intéresser.


George voulait s'arrêter chez un autre cordonnier et recommencer
l'expérience; il dit avoir vraiment besoin d'une paire de
pantoufles. Mais nous le décidâmes à différer leur acquisition
jusqu'à notre arrivée dans une ville étrangère où les commerçants
sont probablement plus habitués à cette sorte de langage ou ont un
caractère plus aimable. Il fut cependant intraitable au sujet du
chapeau. Il prétendait ne pas pouvoir s'en passer pour le voyage;
nous nous arrêtâmes donc devant une petite boutique à Blackfriars
Road. Le patron était un petit homme d'apparence gaie aux yeux
rieurs, ce qui était plutôt pour nous encourager que pour nous
retenir.

Quand George, selon le texte du livre, lui demanda: «Avez-vous des
chapeaux?» il ne se fâcha point; il s'arrêta et se gratta le menton
d'un air pensif.

--Des chapeaux, dit-il. Voyons; oui,--et là un sourire joyeux
éclaira sa physionomie aimable,--oui, en y réfléchissant bien, je
crois que j'ai un chapeau. Mais dites donc, pourquoi me
demandez-vous cela?

George expliqua qu'il avait envie d'acheter une casquette, une
casquette de voyage, mais à la condition _sine qua non_ que cette
casquette fût de bonne qualité.

Le visage de l'homme s'assombrit.

--Oh, remarqua-t-il, je crains bien de ne pouvoir vous satisfaire.
Voyez-vous, s'il vous avait fallu une mauvaise casquette, ne valant
pas son prix, une casquette juste assez bonne pour pouvoir vous
servir à nettoyer des carreaux, une semblable casquette j'aurais pu
vous la trouver. Mais une casquette de bonne qualité, non, nous n'en
avons pas. Pourtant attendez une minute, continua-t-il devant
l'expression de désappointement qui assombrit la figure de George;
ne soyons pas trop pressés (Et allant vers un tiroir qu'il ouvrit):
Voilà une casquette, ce n'est pas une casquette de bonne qualité,
mais elle n'est pas aussi mauvaise que la plupart des casquettes que
je vends.

Il la prit et nous la présenta entre ses doigts.

--Qu'en pensez-vous? demanda-t-il. Croyez-vous qu'elle puisse faire
votre affaire?

George l'essaya devant la glace et, choisissant une autre remarque
du livre, il dit:

--Ce chapeau me va assez bien, mais, dites-moi, trouvez-vous qu'il
me flatte?

L'homme prit un peu de recul pour mieux embrasser le panorama.

--Pour être sincère, répondit-il, je ne pourrais pas dire oui.

Et, délaissant George, il s'adressa à Harris et à moi:

--La beauté de votre ami, dit-il, je la considérerais comme
virtuelle. Elle existe en puissance, mais vous pourriez facilement
passer devant lui et ne pas la voir. Avec cette casquette, par
exemple, vous ne la remarquerez pas.

A ce moment George parut avoir eu assez d'amusement avec cet
homme-là.

Il dit:

--Cela va bien. Ne manquons pas notre train. Combien?

Et l'homme de répondre:

--Le prix de cette casquette, monsieur, est de 4 sh 6, et c'est bien
le double de sa valeur. La désirez-vous enveloppée dans du papier
marron, monsieur, ou dans du blanc?

George dit qu'il allait la prendre telle quelle, paya les 4 sh 6 en
espèces et quitta la boutique. Harris et moi, nous le suivîmes.

Arrivés à Fenchurch Street, nous transigeâmes avec notre cocher pour
5 sh. Il refit une révérence profonde en nous priant de le rappeler
aux bons souvenirs de l'empereur d'Autriche.

Dans le train, George, qui était visiblement désappointé, jeta le
bouquin par la portière.

Nous trouvâmes bagages et bicyclettes bien installés sur le bateau,
et descendîmes la rivière avec la marée de midi.




CHAPITRE CINQUIÈME

_Digression nécessaire amenée par une histoire très morale. Un des
charmes de ce livre. Une revue littéraire qui ne provoque pas
l'admiration des foules. Ses vantardises: l'instructif et l'amusant
combinés. Problème: dire ce qui est instructif, dire ce qui est
amusant. Opinion autorisée sur la loi anglaise. Un autre charme de
ce livre. Une vieille chanson. Encore un troisième attrait du livre.
Quel était le genre de forêt dans laquelle habitait la vierge.
Description de la Forêt Noire._


On raconte qu'un Ecossais, amoureux d'une jeune fille, désirait
l'épouser. Mais il était prudent comme tous ceux de sa race. Il
avait remarqué que dans son entourage trop d'unions des plus
prometteuses avaient souvent eu pour conséquence désespoir et
désillusions, et ceci uniquement parce que les fiancés s'étaient
imaginé chacun épouser un être parfait. Il se jura que dans son cas
il n'en serait pas de même. Et voilà pourquoi sa demande prit la
forme suivante:

--Je ne suis qu'un pauvre gars, Jennie; je n'ai ni fortune ni terre
à t'offrir.

--Oui, mais il y a toi, Davie!

--Eh! je désirerais qu'il y eût autre chose, petite. Je ne suis
qu'un propre-à-rien et un mal fichu, Jennie.

--Que nenni, il y en a bien qui ne te valent pas, Davie.

--Je n'en connais pas, petite, et je me dis même que je ne tiendrais
pas à en connaître.

--Mieux vaut un homme modeste mais franc et sûr, Davie, qu'un autre
qui tourne autour des filles et vous amène des ennuis dans le
ménage.

--Ne t'y fie pas trop Jennie; ce n'est pas toujours le meilleur coq
qui a le plus de succès au poulailler. Je n'ai jamais cessé d'être
un coureur de cotillons. Crois-moi, je suis un mauvais parti.

--Ah! mais tu as bon coeur, Davie, et tu m'aimes bien. J'en suis
sûre.

--Je t'aime assez, Jennie; mais cela durera-t-il? Je suis bon
garçon, tant qu'on fait mes volontés. Au fond, j'ai un caractère
infernal, ma mère peut en témoigner; et je suis comme mon pauvre
père, je ne deviendrai pas meilleur en vieillissant.

--Ouais! tu es sévère sur ton compte, Davie. Tu es un garçon
honnête. Je te connais mieux que tu ne te connais et tu feras pour
moi un bon mari.

--Peut-être, Jennie! Pourtant j'en doute. C'est une triste chose
pour la femme et les enfants, quand le père ne peut résister à la
boisson. Lorsque l'odeur du whisky me monte au nez, ma gorge est un
abîme; il en descend, il en descend, et je n'arrive pas à me
remplir.

--Tu seras un bon époux quand tu seras sobre, Davie.

--Crois-le si tu veux.

--Et tu me soutiendras, Davie, et travailleras pour moi?

--Je ne vois pas pourquoi je ne te soutiendrais pas, Jennie; mais ne
viens pas me rebattre les oreilles avec le mot travail, je ne peux
pas l'entendre.

--N'importe comment, Davie, tu feras de ton mieux et personne ne
peut faire davantage, comme dit monsieur le curé.

--De mon mieux! ce ne sera pas encore fameux, Jennie, et je crains
que ce soit si peu de chose, qu'il ne vaille pas la peine d'en
parler. Tu aurais du mal à trouver homme plus faible, pécheur plus
endurci.

--Bien des gars feraient les plus belles promesses à une pauvre
fille pour lui briser le coeur ensuite. Toi, tu me parles
franchement, Davie, et je compte t'épouser, on verra bien ce qui
adviendra.


L'histoire se termine là et nous ne savons pas quel fut le résultat
de cette union. Quoi qu'il en soit, Jennie avait perdu le droit de
se plaindre et Davie aura eu la satisfaction de se dire qu'il ne
méritait pas de reproche.

Soucieux, moi aussi, d'être franc, j'étalerai ici les tares de mon
livre.

Ce livre ne contiendra pas d'information utile.

Celui qui croirait, guidé par lui, pouvoir entreprendre un voyage à
travers l'Allemagne et la Forêt Noire, s'égarerait sûrement avant de
s'embarquer. Et ce serait ce qui pourrait lui arriver de plus
heureux. Plus il s'éloignerait de son pays natal, plus les
difficultés iraient grandissant.

Je me considère comme inapte à donner des conseils pratiques. Je ne
suis pas né avec cette conscience de mon incapacité: elle m'est
venue à la suite d'expériences cruelles.

A mes débuts dans le journalisme, j'étais attaché à un périodique,
précurseur de ces nombreuses revues populaires d'à présent. Nous
nous vantions d'allier l'utile à l'agréable: au lecteur de
déterminer ce qu'il y avait là d'amusant et ce qui devait y être
considéré comme instructif. Nous donnions des conseils à ceux qui
allaient se marier,--des conseils sérieux et détaillés qui, s'ils
avaient été suivis, auraient fait de notre public la fleur de la
gent maritale. Nous montrions à nos abonnés la manière de s'enrichir
en élevant des lapins, avec exemples et chiffres à l'appui. Ce qui
eût dû les surprendre, c'est que nous n'abandonnassions pas le
journalisme pour nous mettre à l'élève du lapin. J'ai maintes et
maintes fois établi, d'après des sources autorisées, qu'au bout de
trois ans un homme qui commence avez douze lapins de choix et un peu
de jugeotte arrive inéluctablement à un revenu annuel de 2000 livres
sterling, chiffre qui doit croître vite. Peut-être que l'éleveur n'a
pas besoin de cet argent. Il ne sait peut-être même pas qu'en faire,
une fois qu'il l'a. Mais l'argent est là; il n'a qu'à le ramasser.
Personnellement je n'ai jamais rencontré d'éleveur de lapins qui eût
un revenu de 2000 livres, quoique j'en aie vu pas mal se mettre en
route avec les douze lapins de choix obligatoires. Toujours quelque
chose clochait quelque part; il se peut que l'atmosphère d'une ferme
à lapins annihile à la longue les facultés.

Nous tenions nos lecteurs au courant du nombre d'hommes chauves que
renfermait l'Islande et pour ce que nous en savions, nous pouvions
être dans le vrai; du nombre de harengs saurs qu'il faudrait mettre
bout à bout pour couvrir la distance de Londres à Rome, information
précieuse pour celui qui aurait envie de tracer une ligne de harengs
saurs de Londres à Rome, car il serait à même d'en commander du
premier coup la quantité nécessaire; du nombre de paroles prononcées
chaque jour par une femme, et autres informations de ce genre,
destinées à rendre nos lecteurs plus savants et mieux armés que ceux
des autres feuilles.

Nous leur enseignions comment guérir les chats atteints de
convulsions. Je ne crois pas (et je ne croyais pas alors) qu'on
puisse guérir de ses convulsions un chat. Si je possédais un chat
sujet aux convulsions, je tâcherais de m'en défaire; je mettrais une
annonce dans les journaux pour le vendre ou même j'en ferais cadeau
à quelqu'un. Mais le devoir professionnel nous obligeait à donner
des conseils à ceux qui en demandaient. Un imbécile nous avait
écrit, nous suppliant de le renseigner à ce sujet; il me fallut
toute une matinée de recherches pour me documenter. Je finis par
découvrir ce que je cherchais à la fin d'un vieux recueil de
recettes de cuisine. Je n'ai jamais pu comprendre ce que cela venait
y faire. Cela n'avait aucun rapport avec le véritable sujet du
livre. Ce livre ne contenait aucune recette pour accommoder un chat
même guéri de ses convulsions et en faire un plat savoureux.
L'écrivain avait dû ajouter ce paragraphe par pure générosité.
J'avoue qu'il eût été préférable qu'il ne l'ajoutât pas; car cet
épisode donna lieu à une correspondance longue et épineuse et
entraîna la perte de quatre abonnés, sinon davantage. L'homme
écrivit que, pour avoir suivi notre conseil, il lui en avait coûté
un dommage de deux livres sterling à sa batterie de cuisine, sans
compter un carreau de cassé et pour lui-même un probable
empoisonnement du sang; inutile de dire que les convulsions du chat
n'avaient fait qu'empirer. Et pourtant la médication était fort
simple. Vous mainteniez le chat entre vos jambes avec douceur pour
ne pas le blesser et avec une paire de ciseaux vous lui faisiez dans
la queue une entaille nette. Vous n'enleviez aucune partie de la
queue, deviez même bien prendre garde à cet accident: vous ne
pratiquiez qu'une incision.

Ainsi que nous l'expliquâmes à notre homme, mieux eût valu procéder
à l'opération dans un jardin ou dans une cave à charbon; un idiot
seul pouvait imaginer de s'y risquer, sans aide, dans une cuisine.

Nous leur donnions des conseils sur l'étiquette: comment s'adresser
à un pair d'Angleterre, à un évêque et manger élégamment le potage.
Nous indiquions à des jeunes gens timides la façon de se tenir avec
grâce dans un salon. Nous enseignions la danse aux deux sexes à
l'aide de diagrammes. Nous résolvions leurs scrupules religieux et
leur procurions un code de morale qui aurait fait honneur à des
saints de vitraux.

Le journal n'eut aucun succès financier, étant de plusieurs années
en avance sur son temps; aussi son état-major était-il limité. Mon
département, je m'en souviens, comprenait: les «Conseils aux jeunes
mères» (je les rédigeais avec l'assistance de ma propriétaire qui,
ayant divorcé une fois et ayant enterré quatre enfants, me
paraissait une autorité compétente, touchant toutes les questions
domestiques); des «Avis sur l'ameublement et la décoration
artistique d'un intérieur avec des dessins»; une colonne de
«Conseils littéraires aux jeunes écrivains» (j'espère sincèrement
que mes renseignements leur furent d'un meilleur profit qu'à
moi-même); et notre article hebdomadaire «Propos amicaux à des
jeunes gens», signé «Oncle Henri». Cet «Oncle Henri» était un être
jovial, un bon vieux qui avait une expérience vaste et variée et qui
était plein de sympathie pour la nouvelle génération. Il avait eu à
lutter dans son jeune temps et avait acquis de profondes
connaissances en toutes choses. Même encore maintenant je lis les
«Propos de l'Oncle Henri» et, quoique ce ne soit pas à moi de le
dire, ses conseils me paraissent bons et salutaires. Je me dis
souvent que j'aurais dû suivre plus à la lettre ces «Propos de
l'Oncle Henri»; cela m'aurait rendu plus sage, j'aurais commis moins
d'erreurs et serais aujourd'hui plus satisfait de moi-même.

Une modeste petite femme qui habitait une chambre meublée du côté de
Tottenham Court Road, et dont le mari était dans un asile d'aliénés,
nous écrivait notre «Article sur la Cuisine», les «Conseils sur
l'Education»,--nous regorgions de conseils,--et aussi une page et
demie de «Chronique Mondaine», dans ce style personnel et vif qui
n'a pas encore disparu entièrement, me dit-on, du journalisme
moderne: «Il faut que je vous parle de la toilette divine que j'ai
portée à Ascot la semaine dernière. Le prince C...--mais, là, je ne
devrais vraiment pas vous répéter toutes les fadaises que ce garçon
absurde m'a dites, il est trop fou, et la chère comtesse était, je
le crains, quelque peu jalouse, etc., etc.»

Pauvre petite femme! je la vois encore dans sa robe d'alpaga gris
rapée et tachée d'encre. Un jour passé à Ascot ou ailleurs au grand
air aurait peut-être un peu coloré ses joues pâles.

Notre directeur, l'homme le plus effrontément ignare qu'on pût
rencontrer, écrivait, en puisant dans une encyclopédie à bon marché,
les pages dédiées aux «Informations Générales» et s'en tirait en
somme très bien; pendant ce temps notre groom, assisté d'une
excellente paire de ciseaux, collaborait à notre rubrique «Mots
d'esprit».

On travaillait dur et l'on était peu payé; ce qui nous soutenait
était la conscience que nous avions d'instruire et d'aider nos
concitoyens. Le jeu le plus répandu, le plus éternellement et
universellement populaire est de jouer à l'école. Réunissez six
enfants, faites-les asseoir sur les marches d'un perron et
promenez-vous devant eux, en tenant à la main un livre et une canne.
Nous jouions à cela étant enfants, nous y jouons grands garçons et
fillettes, nous y jouons hommes et femmes; nous y jouerons encore,
quand chancelants et penchés, nous nous acheminerons vers la
dernière demeure. Jamais, nous ne nous en lassons, jamais cela ne
nous ennuie. Une seule chose nous contrarie: c'est la tendance
qu'ont les six enfants à se lever à tour de rôle pour prendre en
main livre et canne. Je suis sûr que la vogue du métier de
journaliste, malgré ses nombreux déboires, réside dans le fait
suivant: chaque journaliste croit être celui qui doit aller et
venir, le livre et la canne à la main. Les Gouvernements, les
Classes Supérieures, le Peuple, la Société, l'Art et la Littérature,
ce sont les autres enfants, assis sur les marches du perron. C'est
lui, le journaliste, qui les instruit, qui élève leur âme.

Mais je m'égare. J'ai rappelé tout cela pour expliquer l'aversion
profonde qui m'empêche maintenant de fournir des informations
pratiques. Donc revenons à notre point de départ.

Quelqu'un signant «Ballonist» nous avait écrit pour se renseigner
sur la fabrication du gaz hydrogène. Ce n'était pas difficile à
fabriquer, autant que je pus en juger d'après ce que j'en avais lu
au British Museum; je prévins cependant le susnommé «Ballonist» de
prendre toutes sortes de précautions contre un accident possible.
Qu'aurais-je pu faire de plus? Dix jours plus tard nous reçûmes au
bureau la visite d'une dame au teint coloré qui tenait par la main
ce qui selon son explication était son fils, âgé de douze ans. La
physionomie de ce garçon était inintéressante à un degré
positivement remarquable. Sa mère le fit avancer et lui enleva son
chapeau. Je pus alors saisir le pourquoi du geste. Il n'avait pas
trace de sourcils et rien ne subsistait de ses cheveux, sauf une
ombre grisâtre, poussiéreuse, faisant ressembler sa tête à un oeuf
dur dépouillé de sa coquille et saupoudré de poivre noir.

--Il y a huit jours, c'était un beau petit garçon dont les cheveux
bouclaient naturellement, expliqua la dame (et le ton de sa voix
allait s'élevant, signe précurseur d'un orage).

--Qu'est-ce qui lui est arrivé? demanda notre directeur.

--Voilà ce qu'il lui est arrivé, proféra la dame. (Elle tira de son
manchon le numéro contenant mon article sur l'hydrogène, marqué au
crayon rouge, et le lui jeta au nez. Notre directeur le prit et le
parcourut.)

--C'était donc lui, «Ballonist»? questionna-t-il.

--C'était lui, «Ballonist», acquiesça la dame, le pauvre innocent,
et regardez-le maintenant!

--Ils repousseront peut-être, suggéra notre directeur.

--Ils repousseront peut-être, repartit la dame (sa voix continuant à
s'élever), mais peut-être qu'ils ne repousseront pas. Ce que je
voudrais savoir, c'est ce que vous comptez faire pour lui.

Notre directeur proposa une lotion capillaire. J'eus peur à ce
moment qu'elle ne lui sautât au visage; mais elle se résigna à se
répandre en paroles. Il parut qu'elle ne s'attendait pas à ce qu'on
proposât une lotion, mais une indemnité. Elle fit aussi quelques
observations sur le caractère de notre journal en général, son
utilité, ses prétentions à élever l'esprit du public, et sur la
science et l'intelligence de ses collaborateurs.

--Je ne vois vraiment pas en quoi nous sommes fautifs, plaida notre
directeur (c'était un homme aux manières timides); il nous avait
demandé des renseignements et il les a eus.

--N'essayez pas d'être spirituel, vous, répliqua la dame (il n'avait
eu nullement l'intention de faire de l'esprit, sûrement pas; il ne
prenait pas les choses à la légère, ce n'était pas là son défaut),
ou bien vous recevrez quelque chose que vous n'avez pas demandé.
Mais qu'est-ce qui me retient, s'écria la dame si subitement que
nous nous retirâmes en toute hâte comme des poules effarées derrière
nos chaises respectives, attendez un peu que je rende vos têtes
pareilles!

Je suppose, qu'elle voulait dire pareilles à celle de son fils. Elle
ajouta encore quelques réflexions de bien mauvais goût sur le
physique de notre directeur. Ça n'était certainement pas une femme
distinguée.


Pour moi, j'étais d'avis que, si elle avait intenté le procès dont
elle nous menaçait, elle n'aurait pas obtenu gain de cause; mais
notre chef, ayant eu autrefois des déboires avec la justice, avait
pour principe d'éviter les ennuis. Je l'ai entendu dire:

--Si un homme dans la rue m'accostait pour me demander ma montre, je
la lui refuserais. S'il me menaçait de la prendre par la force, je
crois, sans être d'une nature combative, que je ferais de mon mieux
pour la défendre. S'il affirmait son intention de l'obtenir en
m'intentant un procès devant un tribunal quelconque, je la sortirais
de ma poche, la lui donnerais et je m'estimerais heureux d'en être
quitte à si bon compte.

Il arrangea l'affaire avec la dame au teint fleuri moyennant un
billet de cinq livres, ce qui devait représenter les bénéfices d'un
mois du journal; et elle décampa, emmenant son rejeton endommagé.
Après son départ, le chef vint me parler affectueusement. Il me dit:

--Ne croyez pas que je vous donne tort; ce n'est pas de votre faute,
c'est la faute du destin. Continuez de vous occuper des conseils
moraux et de la critique,--en cela vous vous distinguez,--mais
abstenez-vous de donner d'autres informations utiles. Vous n'êtes
pas fautif, je le répète. Votre renseignement était assez exact, il
n'y a rien à lui reprocher; vous n'avez pas la main heureuse, voilà
tout.

Je regrette de ne pas toujours avoir suivi ce conseil, cela m'aurait
épargné des ennuis à moi-même et à d'autres. Je n'en vois pas la
raison, mais c'est un fait, je n'ai qu'à indiquer à quelqu'un le
meilleur itinéraire entre Londres et Rome, pour qu'il égare ses
bagages en Suisse, ou bien qu'il fasse presque naufrage sitôt après
avoir quitté Douvres. Si je renseigne un quidam pour l'achat d'un
kodak, il a des difficultés avec la police germanique pour avoir
photographié des forteresses. Je me suis donné une fois beaucoup de
mal pour expliquer à un homme la façon d'épouser la soeur de sa
défunte femme à Stockholm. J'avais trouvé pour lui l'heure du départ
du bateau de Hull et les meilleurs hôtels où s'arrêter en route. Je
n'avais fait aucune erreur dans les notes que j'avais rédigées à son
usage, rien ne clochait nulle part; cependant il ne m'a jamais plus
adressé la parole. Et voilà pourquoi je suis arrivé à refréner ma
passion de donner des conseils et voilà pourquoi vous ne trouverez
pas trace de renseignements pratiques dans ce livre si je peux m'en
abstenir. Vous n'y trouverez pas de descriptions de villes, ou de
monuments, pas de réminiscences historiques, ni de discours moraux.

J'ai demandé un jour à un étranger distingué ce qu'il pensait de
Londres. Il me répondit:

--C'est une très grande ville.

--Qu'est-ce qui vous y a frappé le plus?

--Les gens.

--Qu'en pensez-vous, comparé à d'autres villes: Paris, Rome, Berlin?

Il haussa les épaules:

--C'est plus grand, que voulez-vous que je vous dise de plus?

Une fourmilière ressemble beaucoup à une autre fourmilière: avenues,
larges ou étroites, dans lesquelles les petits êtres se bousculent
dans une confusion étrange, ceux-ci affairés, importants, ceux-là
s'arrêtant pour caqueter, ceux-ci ployant sous de lourdes charges,
ceux-là se chauffant au soleil; greniers remplis de nourriture;
cellules où ces petits êtres dorment, mangent et aiment, et le coin
où reposent leurs petits ossements tout blancs. Telle agglomération
est plus vaste, telle autre plus petite. L'une n'est construite que
d'hier, tandis que l'autre a été façonnée il y a longtemps,
longtemps, avant même l'arrivée des hirondelles...

Et on ne trouvera pas non plus dans ce livre des histoires d'amour,
des contes populaires.

Toute vallée qui abrite un hameau a ses légendes. Je vous en dirai
le canevas; vous pourrez à votre guise le mettre en vers ou en
musique:

Il y avait une jeune fille; il arriva un garçon; ils s'aimèrent;
puis il s'en alla. C'est une romance monotone, qui existe dans
toutes les langues, car ce jeune homme a dû être un voyageur
extraordinaire. On se souvient bien de lui dans l'Allemagne
sentimentale. De même les habitants des montagnes bleues d'Alsace se
rappellent son arrivée parmi eux; et il a aussi visité les rives
d'Islande, si je ne me trompe. C'était un vrai Juif Errant; et
encore maintenant, dit-on, la jeune fille imprudente continue à
prêter l'oreille au bruit des sabots de son cheval qui se perd dans
le lointain.

Dans tel pays, aujourd'hui désert, mais qui comptait au temps passé
beaucoup de maisonnettes remplies d'animation, de nombreuses
légendes sommeillent; et encore une fois je vous en livre les
ingrédients en vous abandonnant le soin d'accommoder votre plat.
Prenez un coeur humain, ou deux coeurs humains assortis, un bouquet
de passions humaines, il n'en existe pas des masses, une
demi-douzaine au plus; assaisonnez-les avec un mélange de bien et de
mal; relevez le tout d'une pointe funèbre, et servez quand et où bon
vous semblera. «La Cellule du Saint», «l'Abri Hanté», «le Tombeau du
Donjon», «le Saut de l'Amant»,--nommez-le à votre guise, le ragoût
est partout le même.

Et enfin, ce livre ne contiendra pas de descriptions de paysages. Ce
n'est pas paresse. Rien n'est plus facile que de décrire un paysage;
rien n'est plus ennuyeux et inutile à lire. Du temps où Gibbon
devait se fier au récit des voyageurs pour décrire l'Hellespont, et
où les étudiants anglais ne connaissaient les rives du Rhin que par
les Commentaires de Jules César, il seyait à tout voyageur illustre
de décrire tant bien que mal ce qu'il avait vu. Le docteur Johnson,
qui n'avait presque rien visité en dehors des paysages de Fleet
Street, devait lire avec plaisir et profit la description des marais
de Yorkshire. Le compte-rendu du Snowdon a dû paraître merveilleux à
un enfant de Londres n'ayant jamais aperçu un mont plus haut que le
Hog's Back en Surrey. Mais de nos jours la machine à vapeur et
l'appareil photographique ont changé tout cela. Celui qui tous les
ans fait sa partie de tennis au pied du Cervin et sa partie de
billard sur le sommet du Righi ne vous sait aucun gré d'une
description minutieuse et soignée des collines de Grampian. Quand on
a vu une douzaine de peintures à l'huile, une centaine de
photographies, un millier de reproductions dans des journaux
illustrés et quelques panoramas du Niagara, une description
détaillée d'une chute d'eau semblera fastidieuse.

Un de mes amis, un Américain très instruit, qui aime la poésie pour
elle-même, me dit s'être fait une idée bien plus exacte et plus
engageante des districts des Lacs d'après quelques photographies
contenues dans un bouquin à bon marché que d'après la lecture des
Coleridge, Southey et Wordsworth réunis. Qu'un auteur lui décrivît
un paysage, mon ami ne lui en savait pas plus de gré que d'une
relation éloquente de ce qu'il venait de manger à son dîner. Selon
lui, chaque art a son département propre, et si la
peinture-en-paroles est un piètre interprète des formes et de la
lumière, la toile et les couleurs ne valent pas mieux pour traduire
les jeux de la pensée.


Ce sujet me remet en mémoire une chaude après-midi de collège. La
littérature anglaise se trouvant au programme, le cours commença par
la lecture d'un certain poème plutôt long, mais ne donnant lieu à
aucune remarque intéressante. J'avoue à ma honte avoir oublié le nom
de l'écrivain et le titre de l'oeuvre. La lecture terminée, nous
fermâmes nos livres et le professeur, un indulgent vieux monsieur
aux cheveux blancs, nous demanda de lui faire un compte-rendu oral
et personnel de ce que nous venions de lire.

--Dites-moi, fit le professeur d'un ton encourageant, de quoi
parle-t-on dans ce livre?

--Monsieur, dit le meilleur élève de la classe (il parlait la tête
basse et visiblement à contre-coeur), il s'agit d'une vierge.

--Oui, convint le professeur, mais je vous demanderais de me le dire
avec des termes à vous. Nous ne disons pas «vierge», n'est-ce pas?
nous disons «jeune fille». Oui, on y parle d'une jeune fille.
Continuez.

--Une jeune fille, répéta le premier élève (cette substitution avait
l'air d'augmenter son embarras) qui vivait dans une forêt.

--Quel genre de forêt?

Le premier élève se mit à inspecter son encrier avec soin, puis
regarda le plafond.

--Allons, insistait le professeur, s'impatientant, vous venez de
lire pendant dix minutes une description de ce bois. Vous pourrez
certainement me dire quelque chose à son sujet.

--Les arbres noueux, aux branches entrelacées, reprit le premier
élève.

--Non! non! interrompit le professeur, je ne vous demande pas de
réciter le poème. Je veux que vous me disiez, avec des mots de votre
façon, quel était le genre de forêt où vivait cette jeune fille.

Et comme le professeur tapait du pied, le premier élève lança cette
phrase avec vigueur:

--Monsieur, c'était une forêt comme les autres forêts.

--Dites-lui quel genre de forêt, dit le professeur, s'adressant au
deuxième élève.

Le deuxième élève déclara que la forêt était verte.

Cela accrut l'énervement du professeur: il traita le deuxième élève
d'imbécile, je ne vois du reste pas pourquoi, et passa au troisième,
qui depuis un moment avait l'air d'être sur des charbons ardents et
brandissait son bras droit comme un sémaphore détraqué. Il avait du
mal à se contenir, l'émotion l'empourprait; il fallait que sa
science fit irruption sur le champ, que le professeur le questionnât
ou non.

--Une forêt sombre et obscure, s'écria le troisième, visiblement
soulagé.

--Une forêt sombre et obscure, répéta le professeur, approuvant
évidemment. Et pour quelle raison était-elle sombre et obscure?

Le troisième se montra encore à la hauteur de la question.

--Parce que le soleil ne pouvait pas y pénétrer.

--Le professeur eut la sensation d'avoir découvert le poète de la
classe.

--Parce que le soleil ne pouvait pas y pénétrer, ou plutôt parce que
les rayons du soleil ne pouvaient pas y pénétrer. Mais pourquoi n'y
pouvaient-ils pas pénétrer?

--Monsieur, parce que les feuilles étaient trop épaisses.

--Très bien, dit le professeur. La jeune fille vivait dans une forêt
sombre et obscure, à travers le feuillage de laquelle les rayons du
soleil n'arrivaient pas à pénétrer. Et maintenant dites-moi ce qui
poussait dans ce bois. (Il désignait le quatrième.)

--Oui, monsieur, des arbres, monsieur.

--Et quoi encore?

--Des champignons, monsieur. (Ceci fut dit après une pause.)

Le professeur, n'étant pas tout à fait sûr des champignons, eut
recours au texte et trouva que le garçon avait raison; les
champignons avaient été mentionnés.

--Et quoi encore? Que trouvez-vous aux pieds des arbres dans une
forêt?

--De la terre, monsieur.

--Non, non, que pousse-t-il dans une forêt à part les arbres?

--Oh, des buissons, monsieur.

--Des buissons, très bien. Maintenant nous sommes dans la bonne
voie. Il y avait dans cette forêt des arbres et des buissons. Et
quoi encore?

Il s'adressait à un petit garçon assis à l'autre bout du rang. Ayant
jugé la forêt trop éloignée de lui personnellement pour qu'elle pût
lui causer de l'embarras, cet élève occupait ses loisirs à jouer au
jeu de croix et zéros avec lui-même. Ennuyé, ahuri, mais sentant
l'obligation d'ajouter quelque chose à cet inventaire, il hasarda:

--Des ronces.

C'était une erreur, le poète n'avait pas parlé de ronces.

--Klobstock naturellement pense à quelque chose qui peut se manger,
commenta le professeur, qui se flattait d'avoir la repartie vive.
(Cela fit éclater contre Klobstock des rires, qui plurent au
professeur.)

--A vous, continua-t-il, faisant signe à un garçon assis au milieu.
Qu'y avait-il encore dans cette forêt, à part les arbres et les
buissons?

--Il y avait un torrent, monsieur.

--Très bien, et que faisait le torrent?

--Il murmurait, monsieur.

--Non pas. Les ruisseaux murmurent, les torrents...?

--Mugissent, monsieur.

--Il mugissait. Et qu'est-ce qui le faisait mugir?

C'était une question embarrassante. Un des garçons--j'admets que ce
n'était pas le plus intelligent--suggéra la jeune fille. Le
professeur changea la forme de la question pour nous venir en aide.

--Quand mugissait-il?

Notre troisième meilleur élève, venant de nouveau à notre secours,
expliqua qu'il mugissait quand il tombait sur les rochers. Je
suppose que plusieurs parmi nous eurent l'idée vague, que ce devait
être un torrent pusillanime, puisqu'il faisait tant de bruit pour si
peu de chose; un torrent plus courageux, estimions-nous, se serait
relevé et aurait poursuivi son chemin, sans dire un mot de plus. Un
torrent qui beuglait chaque fois qu'il tombait sur un rocher, nous
le considérions comme un torrent bien faiblard; mais le professeur,
lui, ne semblait pas en être choqué.

--Et qui habitait cette forêt, outre la jeune fille?

--Des oiseaux, monsieur.

--Oui, il y avait des oiseaux dans cette forêt. Et puis quoi encore?

Les oiseaux avaient dû épuiser nos facultés.

--Allons, dit le professeur, quels sont ces animaux à queue qui
grimpent si lestement le long des arbres?

Nous restâmes cois un moment, puis l'un de nous suggéra des chats.

Erreur, le poète n'avait pas parlé de chats; des écureuils, voilà à
quoi le professeur voulait en venir.

Je ne me souviens pas d'autres détails au sujet de cette forêt. Je
me rappelle seulement qu'on mentionnait aussi le ciel. En levant les
yeux, vous pouviez apercevoir le ciel là où il y avait des
éclaircies entre les arbres; souvent ce ciel était voilé par des
nuages et quelquefois, si mes souvenirs ne me trompent pas, la jeune
fille était mouillée par une averse.

Je me suis arrêté à cet exemple, parce qu'il me semble être le type
des descriptions de paysages en littérature. Je ne comprenais pas à
ce moment-là et je ne saisis encore pas aujourd'hui pourquoi le
résumé du premier élève n'aurait pas été suffisant. Malgré tout le
respect dû au poète quel qu'il ait été, on ne peut nier que cette
forêt n'a été et n'aurait pu être autre chose qu'une forêt comme
toutes les autres.

Je pourrais vous décrire la Forêt Noire très longuement. Je pourrais
traduire Hebel, le poète de la Forêt Noire. Je pourrais écrire des
pages sur ses gorges rocheuses et ses vallées riantes, ses pentes
couvertes de sapins, ses cimes couronnées de roches, ses ruisseaux
écumants (là où le Germain ordonné ne les a pas condamnée à couler
respectablement dans des canalisations en bois ou dans des rigoles),
sur ses villages blancs, ses hameaux isolés.

Mais un soupçon me poursuit: vous sauteriez tout ce passage. Et si
vous étiez assez consciencieux ou assez faible pour le lire, je
n'arriverais encore qu'à vous donner de ce pays, une idée
qu'expriment beaucoup plus simplement ces paroles d'un guide sans
prétention:

«Une contrée montagneuse et pittoresque, limitée au sud et à l'ouest
par la vallée du Rhin, vers laquelle ses éperons s'abaissent
rapidement. Son sol, au point de vue géologique, est formé pour la
plus grande partie de grès jaspé et de granit; ses hauteurs moyennes
sont couvertes de vastes forêts de sapins. Elle est arrosée de
nombreux cours d'eau et ses vallées très peuplées sont fertiles et
bien cultivées. Les auberges y sont bonnes, mais on ne devrait user
qu'avec discrétion des vins du pays.»




CHAPITRE SIXIÈME

_Pourquoi nous allâmes à Hanovre. Quelque chose qu'on fait mieux sur
le continent. L'art de se servir élégamment des langues étrangères,
d'après les méthodes scolaires anglaises. Une histoire vraie,
racontée ici pour la première fois. La farce française, pour
l'amusement de la jeunesse britannique. Les instincts paternels de
Harris. Le cantonnier considéré comme un artiste. Patriotisme de
George. Ce que Harris aurait dû faire. Ce qu'il fit. Nous sauvons la
vie de Harris. Une ville sans sommeil. Le cheval de fiacre
critique._


Nous arrivâmes à Hambourg le vendredi après une traversée calme et
sans événements; et nous voyageâmes de Hambourg à Berlin en passant
par Hanovre. Ce qui n'est pas la route la plus directe. Je peux
seulement me justifier à la manière du nègre que le juge
questionnait sur sa présence dans le poulailler du pasteur.

--Oui, monsieur, le garde-champêtre dit la vérité, j'y ai été,
monsieur.

--Ah! vous en convenez donc? Et qu'aviez-vous à faire, avec un sac,
dans le poulailler du pasteur Abraham à minuit, s'il vous plaît?

--J'étais en train de vous le dire, monsieur, oui, monsieur. J'étais
allé porter un sac de melons à massa Jordan. Oui, monsieur, et massa
Jordan a été très aimable et m'a prié d'entrer chez lui.

--Et alors?

--Oui, monsieur, un homme bien aimable que massa Jordan. Et nous
sommes restés là à causer, à causer.

--C'est fort probable. Ce que nous voulons savoir, c'est ce que vous
aviez à faire dans le poulailler du curé.

--Monsieur, j'allais y arriver. Il était très tard quand j'ai quitté
massa Jordan, et alors je me suis dit: «S'agit de prendre tes jambes
à ton cou, Ulysse», me suis-je dit, «pour ne pas avoir des
embêtements avec la vieille. C'est une femme très bavarde, monsieur,
oui, très.»

--Laissez-la de côté; il y a d'autres personnes très bavardes dans
cette ville. La maison du pasteur Abraham est à une demi-lieue de la
route qui mène de massa Jordan chez vous. Comment y êtes-vous
arrivé?

--C'est ce que je m'en vais vous expliquer, monsieur.

--Cela me fera plaisir; de quelle manière allez-vous vous y prendre?

--Eh bien, monsieur, je pense que j'ai dû m'écarter de ma route.

J'admets que nous nous soyons un peu écartés de la nôtre.

Au premier abord, pour une raison ou pour une autre, Hanovre semble
peu intéressante, mais elle gagne à être connue. Elle se compose de
deux villes: l'une, aux belles rues larges et modernes et aux
jardins tracés avec goût, s'adosse à une ville du XVIe siècle. Dans
celle-ci, de vieilles maisons en bois surplombent d'étroites
ruelles; par des voûtes basses on aperçoit des cours à galeries.
Jadis ces cours retentirent du sabot des chevaux caracolants, et je
me représente un encombrement de lourds carrosses attelés à six qui
attendaient leur riche propriétaire et sa placide et majestueuse
épouse. Aujourd'hui des enfants et des poules trottinent là à leur
guise, et du haut des galeries sculptées, de pauvres hardes pendent.

Une atmosphère étonnamment anglaise plane sur Hanovre, spécialement
le dimanche, lorsque ses magasins fermés et ses sonneries de cloches
évoquent un Londres plus ensoleillé. Je n'avais pas seul été frappé
de cette atmosphère de dimanche anglais, sinon j'aurais pu mettre
cette impression sur le compte de mon imagination. George aussi
l'avait ressentie. Harris et moi, nos cigares à la bouche, revenant
d'une courte promenade ce dimanche après déjeuner, le trouvâmes
doucement endormi dans le meilleur fauteuil du fumoir.

--Après tout, dit Harris, quiconque a du sang anglais dans les
veines conserve une impression durable de son dimanche britannique.
Je regretterais de le voir disparaître complètement, quoi qu'en
pense la nouvelle génération.

Et, prenant chacun possession d'un bout du long canapé, nous tînmes
compagnie à George.

On dit qu'on peut apprendre au Hanovre l'allemand le plus pur; soit,
mais une fois sorti du Hanovre, qui n'est qu'une petite province,
personne ne comprend cet allemand parfait. Dilemme: parler un bon
allemand et rester au Hanovre, ou parler un mauvais allemand et
voyager. L'Allemagne, divisée pendant tant de siècles en une
douzaine de principautés, a le malheur de posséder un grand choix de
dialectes. Les Allemands de Posen qui désirent converser avec les
habitants du Wurtemberg sont souvent obligés d'avoir recours au
français ou à l'anglais. Et les jeunes filles qui ont reçu une
éducation coûteuse en Westphalie étonnent et désolent leurs parents
en se montrant incapables de comprendre une parole dite dans le
Mecklembourg. Il est vrai qu'un étranger qui parle anglais se
trouvera non moins déconcerté dans la campagne du Yorkshire ou dans
les parages de Whitechapel; mais le cas n'est pas le même: vous
constaterez en traversant l'Allemagne que les dialectes provinciaux
ne sont pas uniquement parlés par les gens sans éducation ou par les
campagnards. En fait, chaque province possède son idiome, dont elle
est fière et auquel elle tient. Un Bavarois instruit admettra sans
peine qu'au point de vue académique le dialecte allemand du nord est
plus correct; il continuera néanmoins à parler celui du sud et
l'enseignera à ses enfants.

Je suis porté à croire que l'Allemagne arrivera au courant des
siècles à résoudre cette difficulté en parlant anglais. Paysans
exceptés, tous les petits garçons, toutes les petites filles parlent
anglais. L'anglais sans doute deviendrait en peu d'années la langue
mondiale, si la prononciation en était moins arbitraire. Les
étrangers s'accordent à dire que, grammaticalement, c'est la langue
la plus facile. Un Allemand, la comparant à sa propre langue, où
chaque mot de chaque phrase dépend d'au moins quatre règles, nous
dira que l'anglais n'a pas de grammaire. Certes, pas mal d'Anglais
paraissent être arrivés à la même conclusion; mais ils ont tort. Il
existe, en effet, une grammaire, anglaise; un de ces jours nos
écoles vont se rendre à cette évidence et on l'enseignera à nos
enfants; elle arrivera, qui sait? à pénétrer même dans nos milieux
littéraires et journalistiques. Mais pour le moment nous paraissons
être de l'avis de l'étranger, qui la considère comme une quantité
négligeable. La prononciation anglaise est la pierre d'achoppement
de notre langue. On dirait que l'orthographe anglaise a surtout pour
but de travestir la prononciation. Il semble que ce soit à dessein
d'abattre la suffisance de l'étranger qui, sans cela, l'apprendrait
en un an.

Car ils ont en Allemagne, pour enseigner les langues, une méthode
qui n'est pas notre méthode; le jeune Allemand ou la jeune Allemande
sortant du lycée ou de l'école supérieure à quinze ans, «cela»
(comme on peut dire en allemand pour les deux sexes) peut comprendre
et parler la langue que «cela» a apprise. Nous avons en Angleterre
une méthode pour obtenir le moins de résultat possible avec un
maximum de temps et d'argent. Un jeune Anglais, ayant fait des
études en Angleterre dans une bonne école moyenne, parvient, avec
lenteur et difficulté, à parler à un Français de tantes et de
jardiniers, conversation que celui qui ne possède ni les unes ni les
autres risque de trouver insipide. Peut-être, s'il est une exception
brillante, sera-t-il capable de dire l'heure ou de risquer
timidement quelques observations au sujet du temps. Il pourra sans
doute réciter de mémoire un assez grand nombre de verbes
irréguliers; mais le fait est qu'il existe peu d'étrangers avides
d'écouter leurs propres verbes irréguliers conjugués par de jeunes
Anglais. Il pourrait également rappeler un choix d'idiotismes
grotesques de la langue française, qu'aucun Français actuel n'aurait
jamais entendus et ne comprendrait, même en les entendant. Ceci
s'explique par le fait qu'il a appris le français neuf fois sur dix
dans l' «Ahn, cours élémentaire.» L'histoire de ce volume célèbre
est curieuse et instructive. Il avait été rédigé par un Français
spirituel qui avait habité l'Angleterre pendant quelques années et
qui avait eu l'intention d'écrire un livre humoristique, une satire
sur les ressources de conversation de la société britannique. Le
sujet, à ce point de vue, était remarquablement traité. Il le
proposa à une maison d'édition de Londres. Le directeur était un
homme malin. Il parcourut le volume. Puis il envoya chercher
l'auteur.

--Votre livre, lui dit-il, est pétillant d'esprit. Il m'a fait rire
aux larmes.

--Je suis enchanté de l'apprendre, répondit le Français, flatté.
J'ai essayé d'être véridique sans devenir inutilement agressif.

--Il est très amusant, poursuivit le directeur, et cependant j'ai le
sentiment que ce sera un demi-succès si nous le publions comme une
plaisanterie.

La figure de l'auteur s'allongea.

--Son humour, continua le directeur, serait jugé extravagant et
forcé. Les intellectuels et les penseurs en seraient amusés, mais au
point de vue commercial, cette partie du public est négligeable. Or,
j'ai une idée. (D'un rapide coup d'oeil circulaire, il s'assura
qu'ils étaient seuls, puis, se penchant vers l'auteur, et sa voix ne
fut plus qu'un souffle:) J'ai l'intention de le publier comme
ouvrage sérieux, à l'usage des écoles!

L'auteur le regarda, effaré.

--Je connais l'instituteur anglais, insista le directeur, ce livre
aura son approbation. Il conviendra exactement à sa méthode. Notre
instituteur ne saurait rien trouver de plus stupide, rien de moins
opportun. Il s'en léchera les babines, comme une jeune chien qui
lèche du cirage.

L'auteur acquiesça, sacrifiant l'art à l'intérêt. Ils changèrent le
titre et ajoutèrent un vocabulaire, laissant, à part cela, le livre
tel quel.

Le résultat en est connu de tous les élèves. «Ahn» est devenu le
fondement de l'éducation philologique anglaise. S'il n'a pas
conservé sa prépondérance, c'est qu'on a inventé depuis quelque
chose d'encore moins adapté au but.

Au cas où l'écolier britannique tirerait de l'enseignement d'Ahn
quelque faible connaissance du français, la méthode pédagogique
anglaise réussirait à annuler ce résultat, grâce à ce qu'on appelle
dans les prospectus «un professeur indigène». Ce Français de
naissance, entre parenthèses généralement un Belge, est sans aucun
doute un personnage fort respectable, et certainement comprend et
parle assez couramment sa propre langue. Mais là s'arrêtent ses
facultés. C'est invariablement un monsieur remarquable par son
incapacité à enseigner quoi que ce soit à qui que ce soit. Il
semble, en effet, avoir été choisi plutôt pour amuser la jeunesse
que pour l'instruire. C'est toujours un être comique. Nul Français
d'apparence distinguée ne serait accepté dans aucune école anglaise.
Il est d'autant plus estimé par ses chefs que la nature l'a gratifié
de quelques particularités susceptibles de provoquer l'hilarité. La
classe le considère naturellement comme un pantin. Les trois ou
quatre heures hebdomadaires affectées à cette farce surannée sont
attendues par les élèves comme un intermède amusant dans une
existence monotone. Et quand, par la suite, les parents pleins
d'orgueil emmènent leur fils et héritier à Dieppe pour découvrir que
le jeune homme n'en sait pas assez pour héler un fiacre, ils ne
blâment pas la méthode, mais sa victime innocente. Je borne ma
critique au français, car c'est la seule langue que nous essayions
d'enseigner à notre jeunesse. Un jeune Anglais qui saurait parler
l'allemand serait considéré comme peu patriote. Je n'ai jamais pu
comprendre pourquoi nous perdions notre temps à enseigner le
français même d'après cette méthode. Il est respectable d'ignorer
totalement une langue. Mais à part les journalistes humoristes et
les dames romancières pour qui la nécessité en est évidente, cette
connaissance superficielle du français, de laquelle nous sommes si
fiers, ne sert qu'à nous rendre ridicules.

La méthode dans les écoles allemandes est tout autre. On consacre
une heure par jour à la même langue avec l'intention de ne pas
laisser aux élèves le temps d'oublier entre deux leçons ce qu'ils
viennent d'apprendre. On ne leur procure pas des étrangers comiques
pour les divertir. La langue choisie est enseignée par un professeur
allemand, qui la connaît à fond, aussi complètement qu'il connaît la
sienne. Ce système ne permettra peut-être pas au jouvenceau
germanique de s'approprier cet accent parfait, grâce auquel le
touriste britannique a acquis une renommée si méritée dans les pays
étrangers, mais il présente d'autres avantages. Les élèves ne
surnomment pas leur professeur «la Grenouille» ou bien «le Boudin»,
ni n'amassent en vue de cette leçon de français ou d'anglais des
provisions de plaisanteries d'un goût calamiteux. Ils se contentent
d'y assister et essaient de s'assimiler cette langue étrangère dans
leur propre intérêt et au prix du moindre effort pour eux et le
professeur. Sortant de l'école, ils seront à même de ne pas parler
seulement de canifs, de tantes ou de jardiniers, mais de discuter
politique européenne, histoire, Shakespeare ou tours d'acrobates,
selon les hasards de la conversation.

Observant le peuple allemand au point de vue anglo-saxon, j'aurai
peut-être dans ce livre l'occasion de le critiquer, mais il y a chez
eux pas mal de choses que nous ferions bien d'imiter et, en matière
d'éducation, ils peuvent nous rendre quatre-vingt-dix-neuf points
sur cent et gagner haut la main.

Hanovre est entouré au sud et à l'ouest par la belle forêt
d'Eilenriede, théâtre d'un événement tragique où Harris eut un rôle
prépondérant.

Cette forêt est un lieu très fréquenté par les Hanovriens dans les
jours de soleil et ses routes ombragées sont alors remplies d'une
foule heureuse et insouciante. Nous traversâmes la forêt sur nos
machines le lundi après-midi, entourés de beaucoup d'autres
cyclistes, parmi lesquels une demoiselle jeune et belle, sur une
machine neuve. Elle était selon toute apparence novice dans l'art de
monter à bicyclette. On avait d'instinct la sensation qu'elle allait
avoir besoin d'assistance à un moment donné, et Harris, selon sa
nature chevaleresque, proposa de rester à proximité. Harris, ainsi
qu'il a l'habitude de nous l'expliquer à George et à moi, a lui-même
des filles ou plus exactement il a une fille qui, le temps aidant,
cessera sans doute de faire des culbutes dans le jardin devant la
maison et deviendra une jeune fille comme il faut. C'est ce qui
donne à Harris le droit de s'intéresser à toutes les belles
demoiselles qui n'ont pas dépassé trente-cinq ans; elles lui
rappellent, dit-il, son home.

Après avoir parcouru deux lieues, nous aperçûmes non loin de nous, à
un endroit où cinq chemins se rencontrent, un homme qui arrosait les
routes, un tuyau à la main. Ce tuyau, supporté à chaque articulation
par une paire de toutes petites roulettes, serpentait derrière lui,
en suivant ses mouvements, ver gigantesque qui de sa gueule ouverte
projetait un fort jet d'eau d'un gallon environ à la seconde. Tantôt
il s'élevait vers le ciel, ce jet, et tantôt inondait la terre, au
gré de l'homme qui des deux mains serrait solidement la partie
antérieure du monstre.

--Voilà une méthode bien préférable à la nôtre, observa Harris,
plein d'enthousiasme. (Harris a la manie de critiquer sévèrement
tout ce qui se fait en Angleterre.) Combien elle est plus simple,
plus rapide et plus économique! Vous voyez, elle permet à un seul
homme d'arroser en cinq minutes une étendue de route que nous, avec
nos camions d'arrosage lourds et encombrants, n'arriverions pas à
couvrir en une demi-heure.

George, qui était en tandem derrière moi, dit:

--Oui, et c'est également un moyen, pour un cantonnier un peu
insouciant, d'arroser beaucoup de personnes en beaucoup moins de
temps qu'il ne leur en faudrait pour se garer.

George, à l'opposé de Harris, est anglais jusqu'au plus profond de
son coeur. Je me rappelle avoir vu George chauvinement indigné
contre Harris qui vantait les avantages de la guillotine et désirait
la voir introduire en Angleterre.

--C'est tellement plus propre, disait-il.

--Je m'en moque, répondait George, je suis un Anglais; la pendaison
suffit à mon bonheur.

--Notre voiture d'arrosage a peut-être des désavantages, continua
George, mais elle ne peut tout au plus que vous humecter un peu les
jambes, désagrément facile à éviter, tandis qu'avec cette machine un
homme peut vous suivre au tournant d'une rue et aux étages
supérieurs.

--Je regarde les arroseurs de rue et ils me fascinent, dit Harris.
Ils sont si adroits! J'en ai vu un à Strasbourg qui, placé au coin
d'un grand carrefour très animé, arrosait chaque pouce de terrain
sans seulement mouiller le ruban d'un tablier. Leur appréciation des
distances est mathématique. Ils enverront leur eau mourir au bout de
vos pieds, puis, par dessus vos têtes, la feront tomber à la limite
de vos talons. Ils savent.

--Ralentis une minute, dit George.

--Pourquoi?

--J'ai l'intention, me répondit-il, de descendre et d'observer de
derrière un arbre la suite de cette représentation. Il y a peut-être
dans ce métier quelques sujets très perfectionnés, selon l'avis de
Harris, mais cet artiste-là ne me paraît pas tout à fait à la
hauteur. Il vient de saucer un chien, et en ce moment il est en
train d'arroser un poteau indicateur. Je m'en vais attendre qu'il
ait fini.

--Voyons, il ne vous mouillera pas, dit Harris.

--C'est justement de quoi je voudrais m'assurer d'abord, répondit
George.

Ce disant, il sauta à terre et, prenant position derrière un orme
magnifique, il tira sa pipe et commença à la bourrer.

Je n'avais aucune envie d'actionner le tandem à moi seul; je sautai
donc également à terre et le rejoignis. Harris nous cria que nous
étions une honte pour le pays qui nous avait vus naître et
poursuivit sa route.

Une seconde plus tard, j'entendis le cri de détresse d'une femme. En
jetant un coup d'oeil de derrière le tronc de l'orme, je me rendis
compte qu'il provenait de cette jeune dame, élégante, mentionnée
plus haut, et qu'intéressés par les manoeuvres du cantonnier nous
avions oubliée. Elle montait sa machine avec constance et sans
regarder ni à droite ni à gauche, poussant en ligne directe à
travers un torrent provenant du tuyau. Elle semblait paralysée au
point de ne pouvoir ni descendre de sa bicyclette, ni changer la
direction. Elle était de plus en plus trempée, car l'homme au tuyau,
qui devait être aveugle ou ivre, continuait à l'arroser avec une
parfaite indifférence. Une douzaine de voix se mirent à
l'invectiver, ce qui le laissa impassible.

Les sentiments paternels de Harris, profondément remués, lui
dictèrent alors une conduite raisonnable et appropriée aux
circonstances. S'il avait continué à montrer le même sang-froid, il
eût été le héros du jour, au lieu d'avoir à se sauver, ainsi qu'il
fit, sous les huées. Sans un moment d'hésitation il se dirigea sur
l'homme, sauta à terre et, saisissant la lance par l'embouchure, il
essaya de la lui arracher.

Ce qu'il aurait dû faire et ce que tout homme réfléchi eût fait,
c'eût été de fermer le robinet dès qu'il eut pris l'appareil en
main. C'est alors qu'il aurait pu disposer du cantonnier comme d'un
football, ou bien comme d'une balle de tennis, à sa guise; et il
aurait eu l'approbation des vingt ou trente personnes accourues pour
voir la scène. Il avait été guidé par le désir, comme il nous
l'expliqua plus tard, de saisir le tuyau et de diriger un jet
vengeur sur l'imbécile en personne. L'arroseur avait apparemment la
même idée, savoir, de retenir le tuyau et de s'en servir comme d'une
arme pour inonder Harris. Ils arrivèrent naturellement à eux deux à
ce seul résultat de saucer tout, hommes et choses, à cinquante yards
à la ronde, à l'exception d'eux-mêmes. Un furieux, trop trempé déjà
pour se soucier de ce qui adviendrait encore, bondit dans l'arène et
prit une part active au combat. A eux trois, ils eurent tôt fait de
vider les alentours à l'aide de ce tuyau. Ils le dirigèrent vers le
ciel et l'eau retomba sur les assistants en un déluge équatorial.
Ils l'abaissèrent vers la terre et envoyèrent l'onde en torrents
bondissants qui, soulevant les gens, leur faisaient perdre pied ou,
les prenant à la taille, les faisaient tourbillonner. Aucun d'eux ne
voulait lâcher prise, aucun d'eux ne pensait à couper le jet. Vous
auriez pu croire qu'ils luttaient contre quelque force préhistorique
et naturelle. En moins de quarante-cinq secondes, d'après George,
qui chronométrait, ils avaient balayé ce rond-point, où il n'y avait
plus trace d'être vivant à l'exception d'un chien qui, ruisselant
comme une ondine, roulé de ci et de là par la violence de l'eau,
arrivait à se remettre vaillamment de temps en temps sur ses pieds,
aboyant par défi contre ce qu'il considérait sans doute comme les
forces déchaînées d'un enfer à rebours.

Hommes et femmes avaient abandonné leurs machines sur le terrain et
s'étaient sauvés dans la forêt. Derrière chaque arbre un peu
important apparaissaient des têtes mouillées et furibondes. Enfin un
nomme de bon sens fit son entrée sur la scène. Bravant les
événements, il se faufila jusqu'à la prise d'eau, saisit la clef de
fer et la tourna. Alors de derrière quarante arbres sortirent des
êtres humains plus ou moins trempés: et chacun avait à placer son
mot.

Je commençai par me demander lequel des deux, ou du brancard, ou du
panier à linge, serait plus utile au transport de la dépouille
mortelle de Harris à l'hôtel. J'estime que c'est grâce à la
promptitude que montra George en cette occurrence, que la vie de
Harris fut épargnée. Ayant pu se maintenir sec et, pour cette
raison, plus alerte, il put devancer la foule. Harris tenait à
donner des explications, mais George coupa court.

--Enjambez-moi cela, dit-il, en lui passant sa bicyclette, et filez.
Ils ne savent pas que nous sommes ensemble et, vous pouvez vous fier
aveuglément à nous, nous ne divulguerons pas ce secret. Nous allons
vous suivre de façon nonchalante et nous les empêcherons d'avancer.
Allez en zigzaguant de crainte des balles.

Désirant conserver à la relation de cette scène son caractère
strictement véridique, j'en ai lu la description à Harris, afin
qu'elle ne contînt rien autre que la vérité pure. Harris la trouva
amplifiée, mais voulut bien admettre qu'une ou deux personnes
avaient été «légèrement aspergées». Je lui proposai de diriger sur
lui un tuyau d'arrosage à la distance de vingt mètres pour voir s'il
continuerait à se considérer comme «légèrement aspergé»; mais il se
déroba à l'expérience. Il prétendit de même qu'il y avait eu au plus
une demi-douzaine de victimes en cette algarade et que le nombre de
quarante est une exagération ridicule. Je lui proposai de retourner
à Hanovre en sa compagnie et de faire une enquête sérieuse sur cette
affaire; mais cette offre fut également déclinée. C'est pourquoi je
maintiens l'intégrité de mon rapport sur ces événements dont
aujourd'hui encore un certain nombre de Hanovriens se souviennent
avec amertume.

Nous quittâmes Hanovre le même soir et arrivâmes à Berlin à temps
pour dîner et faire ensuite une petite promenade. Berlin est une
ville décevante. Le centre est une cohue, les faubourgs sont presque
un désert; _Unter den Linden_, la seule avenue réputée, beaucoup
trop large pour sa longueur, est singulièrement peu imposante,
malgré le vain désir qu'on y sent de combiner Oxford Street avec les
Champs-Elysées; ses théâtres sont coquets et charmants, on y attache
plus d'importance au jeu des acteurs qu'à la mise en scène ou aux
costumes; on ne maintient pas une oeuvre au répertoire pendant des
mois, et les pièces à succès y sont jouées et reprises, en
alternant, ce qui permet d'aller au même théâtre une semaine, chaque
soir avec un nouveau spectacle; son Opéra n'est pas digne de la
capitale, ses music-halls sont mal agencés et beaucoup trop vastes
pour être beaux, je ne parle pas de l'atmosphère de vulgarité qui y
règne. L'heure de l'affluence dans les cafés et les restaurants est
de minuit à trois heures du matin; cependant la plupart des
personnes qui y fréquentent se lèvent à sept heures: le Berlinois
a-t-il résolu le grand problème de la vie moderne, vivre sans
dormir, ou comme Carlyle se réserve-t-il pour l'éternité?


Personnellement je ne connais pas d'autres villes où l'on se couche
aussi tard, excepté Petersbourg. Seulement notre Petersbourgeois ne
se lève pas d'aussi bonne heure. Les music-halls à Petersbourg, où
il est de mode de n'aller qu'après le théâtre, ne commencent pas
avant minuit, car on doit compter une demi-heure pour s'y rendre
avec un traîneau rapide. Pour traverser la Néva à quatre heures du
matin, il faut littéralement se frayer un passage. Les voyageurs
choisissent de préférence les trains qui partent à cinq heures du
matin. Ces trains épargnent au Russe l'ennui de se lever de bonne
heure. Il souhaite une «bonne nuit» à ses amis et s'en va à la gare
après un souper confortable, sans mettre sa maison en révolution.

Berlin possède son Versailles, c'est Potsdam, une très jolie petite
ville située entre des lacs et des forêts. Là, dans les allées
ombragées de ce parc calme et vaste de Sans-Souci, on évoque
aisément Frédéric, décharné et barbouillé de tabac selon son
habitude, se promenant avec Voltaire à la voix aiguë.

Cédant à mon avis, George et Harris consentirent à ne pas s'arrêter
longtemps à Berlin, mais à hâter notre départ pour Dresde. Berlin
n'offre pas de curiosités qu'on ne puisse voir en mieux ailleurs et
nous décidâmes de nous contenter d'une promenade à travers la ville.
Le portier de l'hôtel nous fit faire la connaissance d'un cocher de
fiacre qui, nous affirma-t-il, allait nous montrer tout ce qui en
vaudrait la peine dans le moins de temps possible. Il vint nous
prendre à neuf heures du matin. C'était vraiment le guide rêvé. Il
paraissait d'une intelligence vive et bien informée; son allemand
était compréhensible et quelques bribes d'anglais servaient à
combler les lacunes. Aucune objection contre cet homme, mais son
cheval était bien l'animal le moins sympathique derrière lequel je
me sois jamais trouvé assis.

Il nous prit en grippe dès qu'il nous aperçut. Je fus le premier à
sortir de l'hôtel. Il tourna la tête vers moi et me toisa de haut en
bas, de son oeil froid et vitreux; puis il se tourna vers un autre
cheval, un ami, qui se trouvait en face de lui. Je sais ce qu'il lui
dit. Il avait une physionomie expressive et ne fit aucun effort pour
déguiser sa pensée. Il dit:

--Drôles de corps que l'on rencontre en été, hein?

George me suivit de près et s'arrêta derrière moi. De nouveau le
cheval tourna la tête vers nous et regarda. Jamais je n'avais vu un
cheval capable de se contorsionner comme celui-là. J'ai bien vu une
girafe faire avec son cou des mouvements, qui forçaient l'attention.
Mais ce cheval éveillait plutôt l'idée d'une apparition de cauchemar
après une journée poussiéreuse passée à Ascot et suivie d'un bon
dîner avec six vieux camarades. Si j'avais vu ses yeux me fixer à
travers ses membres postérieurs, je crois que je ne m'en serais pas
étonné outre mesure.

L'apparition de George parut l'amuser encore beaucoup plus que la
mienne. Il se tourna vers son ami:

--Extraordinaire, n'est-ce pas? remarqua-t-il; il doit exister un
endroit, quelque part sur la terre, où on les élève.

Puis il se mit à chasser avec sa langue les mouches qui couvraient
son épaule gauche. Je commençais à me demander si, ayant perdu sa
mère tout enfant, il n'avait pas été recueilli par un chat.

George et moi grimpâmes dans la voiture et attendîmes Harris. Il
arriva un moment après. J'étais enclin à penser que son aspect était
plutôt soigné. Il portait un costume en flanelle blanche à culotte
courte, qu'il s'était spécialement fait tailler pour monter à
bicyclette en été; son chapeau peut-être sortait un peu de
l'ordinaire, mais l'abritait d'une manière vraiment efficace contre
le soleil.

Le cheval le toisa d'un seul regard, dit: «_Gott im Himmel!_» aussi
clairement que jamais cheval ait parlé et se mit à trotter d'une
allure rapide le long de la Friedrichstrasse, abandonnant Harris et
le cocher sur le trottoir. Son patron lui ordonna de s'arrêter, mais
il ne s'en préoccupa pas. Ils coururent après nous et purent nous
arrêter au coin de la Dorotheenstrasse. Je ne pus saisir ce que
l'homme dit au cheval, il parla vite et avec excitation; mais je
comprenais quelques bribes de phrases telles que:

--Je suis bien forcé de gagner ma vie, hein? Qui t'a demandé ton
avis? Ah, tu t'en moques pas mal, tant que tu as à boire!

Le cheval coupa court en prenant la Dorotheenstrasse de son propre
chef. Je pense qu'il lui répondit:

--En route alors, et n'en parlons plus! Tâchons d'en finir avec
cette plaisanterie et prenons autant que possible les rues les moins
fréquentées.

En face du Brandenburger Thor notre cocher attacha les guides autour
du fouet, descendit de son siège et vint vers nous pour nous donner
des explications. Il nous montra le Thiergarten, puis nous détailla
le Reichstags Haus. Il nous précisa sa longueur exacte, sa hauteur
et sa largeur selon la manière des guides. Il appela ensuite notre
attention sur le Thor. Il le dit construit en grès, imitant les
«Properleer» d'Athènes.

A ce moment-là, le cheval, qui avait occupé ses loisirs à se lécher
les jambes, tourna la tête. Il ne proféra pas une parole, il ne fit
que regarder.

L'homme reprit, nerveusement. Cette fois-ci il dit que c'était en
imitation des «Propeyedliar».

Le cheval alors se mit à parcourir les Linden et rien ne put le
déterminer à ne pas prendre par les Linden. Son patron discuta avec
lui, mais il continua à trotter. Il avait une manière de hausser les
épaules tout en marchant, qui, à mon avis, signifiait:

--Ils ont vu le Thor, n'est-ce pas? Eh bien, c'est tout ce qu'il
faut. Quant au reste, vous ne savez pas de quoi vous parlez et ils
ne vous comprendraient pas, même si vous le saviez. Parlez donc
allemand.

Et ce fut ainsi tout le long des Linden. Le cheval consentit à
s'arrêter tout juste assez de temps pour que nous pussions jeter un
long regard sur ce qu'il y avait à voir et en entendre le nom. Il
coupa court à toute explication ou description par le procédé simple
qui consistait à continuer son chemin.

Il a dû se dire: «Ces messieurs ne veulent pas autre chose que
pouvoir dire aux gens, en rentrant chez eux, qu'ils ont vu tout
cela. Si je les juge avec injustice et qu'ils soient plus
intelligents qu'ils n'en ont l'air, ils trouveront dans un guide des
informations bien plus précises que celles que mon vieil idiot peut
leur donner. Qui aurait envie de savoir la hauteur d'un clocher? On
l'oublie cinq minutes après. Ce qu'il me fatigue avec son babil!
Pourquoi ne se dépêche-t-il pas, qu'on puisse rentrer déjeuner?»

Réflexion faite, peut-être bien que ce vieil animal borgne était
dans le vrai. Il est certain que je me suis déjà trouvé en compagnie
d'un guide dans des circonstances où j'aurais apprécié
l'intervention de ce cheval.

Mais on ne reconnaît jamais les bienfaits de l'heure, puisque dans
la circonstance nous l'avons maudit au lieu de le bénir.




CHAPITRE SEPTIÈME

_George s'étonne. L'amour germanique de l'ordre. Le concert de
merles dans la Forêt Noire aura lieu à sept heures du matin. Le
chien en porcelaine. Sa supériorité sur tous les autres chiens. Une
contrée bien entretenue. Comment devrait être aménagée une vallée
dans les montagnes d'après l'idéal allemand. Comment se fait
l'écoulement des eaux en Allemagne. Le scandale de Dresde. Harris
donne une représentation. Elle reste inappréciée. George et sa
tante. George, un coussin et trois demoiselles._


A un certain moment, entre Berlin et Dresde, George, qui était resté
pendant le dernier quart d'heure à regarder très attentivement par
la portière, nous déclara:

--Pourquoi a-t-on l'habitude en Allemagne d'accrocher au haut des
arbres les boîtes aux lettres? Pourquoi ne pas les fixer à la grande
porte, comme on fait chez nous? Il me semble que je détesterais
grimper au sommet d'un arbre pour prendre mon courrier, sans compter
la corvée inutile imposée au facteur. J'ajoute que la tournée de cet
employé doit être des plus fatigantes, pour peu qu'il soit
corpulent, et même dangereuse par des nuits de tempête. S'ils
tiennent absolument à suspendre leur boîte à un arbre, pourquoi ne
pas l'attacher aux branches basses, au lieu de choisir les branches
les plus élevées? Mais il est possible que j'émette un jugement
téméraire sur ce pays, continua-t-il, une nouvelle idée se
présentant à lui. Il est probable que les Allemands, qui nous
devancent en beaucoup de points, ont perfectionné le service des
pigeons voyageurs. Mais, même en ce cas, je ne peux m'empêcher de
remarquer qu'il eût été plus simple, pendant qu'ils y étaient, de
dresser les oiseaux à déposer leurs messages plus près de la terre.
Ce doit être un travail pénible, même pour un Allemand adulte de
force moyenne, de retirer son courrier de ces boîtes.

Je suivis son regard à travers la portière et lui dis:

--Ce ne sont pas des boîtes aux lettres, ce sont des nids. Il faut
que vous pénétriez cette nation. L'Allemand aime les oiseaux, mais
il n'aime que les oiseaux soigneux. Un oiseau abandonné à lui-même
construit son nid n'importe où. Le nid n'est pas un bel objet,
suivant la conception allemande du beau. On n'y trouve pas trace de
peinture, pas trace de décoration, pas même un drapeau. Une fois
qu'il l'a terminé, l'oiseau recommence à aller et venir et laisse
tomber sur les pelouses des brindilles, des tronçons de vers, une
foule de choses. Il est inconvenant. Il fait la cour à sa femme ou
se chamaille avec elle, il donne la becquée à ses petits, et tout
cela en public. Le propriétaire allemand en est choqué. Il dit à
l'oiseau: «Je t'affectionne pour beaucoup de raisons. J'aime te
voir, j'aime t'entendre chanter, mais je n'aime pas tes manières.
Prends cette petite boîte, mets-y toutes tes petites affaires, pour
que je ne les voie pas. Sors-en, lorsque l'envie te prendra de
chanter, mais vis-y ta vie intime. Reste dans ta boîte, et surtout
ne salis pas le jardin.»


En Allemagne on respire l'amour de l'ordre en même temps que l'air;
en Allemagne les bébés battent la mesure avec leur hochet, et
l'oiseau allemand en est arrivé à être fier de sa boîte, et à
mépriser les quelques incivilisés qui continuent à construire leurs
nids sur les branches et dans les haies. Dans la suite des temps, on
peut en être sûr, chaque oiseau allemand aura sa place marquée dans
les concerts d'oiseaux. Le chant confus et irrégulier de la gent
emplumée doit, on le sent, irriter au plus haut point l'esprit si
précis des Allemands, il manque de méthode; l'Allemand, amoureux de
musique, y mettra de l'ordre. Quelque oiseau de forte taille et de
belle prestance sera dressé à tenir le rôle de chef d'orchestre.
Pour qu'ils ne gâchent plus le meilleur de leur talent dans un bois
à quatre heures du matin, il les fera chanter dans un Biergarten,
accompagnés d'un piano. Telle est la tournure que prendront les
choses.

L'Allemand aime la nature, mais sa conception de la nature est
artificielle et symétrique. Il s'intéresse beaucoup à son jardin; il
plante sept rosiers du côté nord, sept du côté sud, et s'ils
n'atteignent pas tous la même hauteur et n'ont pas tous la même
silhouette, il en perd le sommeil. Chaque fleur, il l'attache après
un bâton. Cela nuit à la beauté de la plante, mais il a, par contre,
la satisfaction de savoir qu'elle est là et qu'elle se conduit bien.
Il a également un bassin revêtu de zinc; une fois par semaine il le
retire, l'emporte dans sa cuisine et le récure. Il place un chien de
faïence au centre géométrique de la pelouse, qui souvent ne dépasse
pas la largeur d'une nappe et est généralement entourée d'arceaux.
Les Allemands adorent les chiens, mais en général ils les préfèrent
en faïence. Le chien de faïence ne creuse pas de trous dans les
parterres pour y enterrer des os, ni ne disperse les fleurs à tous
les vents avec ses pattes de derrière. Au point de vue allemand,
c'est le chien idéal. Il ne s'enfuit pas de l'endroit où on le pose,
et on ne le rencontre pas en des lieux où sa présence est gênante.
On peut le choisir parfait en tous points, d'après les derniers
engouements de l'exposition canine; ou bien on peut suivre sa propre
fantaisie et avoir quelque chose d'unique; on n'est pas, comme avec
les autres chiens, limité dans son choix par les rigueurs de
l'hérédité. En faïence on peut avoir un chien rose, un chien bleu.
Moyennant une petite augmentation on aura même un chien à deux
têtes.

A date fixe, en automne, l'Allemand couche les plantes de son jardin
et les couvre d'une natte. A date fixe, au printemps, il les
découvre et les redresse. Si d'aventure l'automne était
exceptionnellement doux ou le printemps exceptionnellement sévère,
tant pis pour les malheureux végétaux. Aucun véritable Allemand ne
songerait à sacrifier la pureté d'un rite aux fantaisies
incontrôlées des saisons; incapable de régler le temps, il l'ignore.

Aux autres arbres notre Allemand préfère le peuplier. Certaines
nations moins disciplinées pourront chanter les beautés du chêne
rugueux, du marronnier ombrageux, de l'orme ondulant sous la brise.
Ces arbres capricieux et volontaires choquent les yeux allemands. Le
peuplier pousse où on l'a planté et comme on l'a planté. Il n'a
aucune idée originale ou inconvenante. Ce n'est pas lui qui
songerait à étaler des rameaux d'ombre, autour d'un tronc tourmenté.
Il pousse simplement droit, tout droit, comme doit pousser un arbre
allemand. Les Allemands déracineront peu à peu les autres arbres
pour les remplacer par des peupliers.

L'Allemand aime la campagne, mais, comme disait la dame qui avait vu
un sauvage, «il la préfère plus habillée». Il aime à se promener
dans les bois... vers un restaurant; mais le sentier doit être bordé
d'un caniveau en briques pour l'écoulement régulier des eaux et,
tous les quinze mètres environ, posséder un banc sur lequel le
promeneur pourra se reposer et s'éponger le front; car l'Allemand ne
songe pas plus à s'asseoir sur l'herbe qu'un évêque anglican ne
songerait à dévaler en dégringolade une pente abrupte. Il aimera
contempler du sommet d'un mont la nature, mais il veut, sur ce
sommet, une table panoramique qui lui expliquera ce qu'il voit et
une autre table avec un banc où s'asseoir pour un frugal repas,
«belegte Semmel» et bière, dont il a eu la précaution de se munir au
départ. Si en outre il est assez heureux pour apercevoir, accroché à
un arbre, un arrêté de police lui interdisant de faire ceci ou cela,
il éprouvera une sensation particulière de confort et de sécurité.

L'Allemand n'est pas ennemi d'un paysage sauvage, pourvu que ce
paysage ne soit pas sauvage par trop. S'il le considère comme tel,
il s'efforcera de le dompter. Je me rappelle, proche de Dresde, une
vallée étroite et pittoresque, conduisant vers l'Elbe. Les lacets de
la route y suivent un torrent qui, entre des rives ombreuses écume
et bondit parmi les galets et les rocs pendant environ un kilomètre.
Je le suivais enchanté, lorsque, à un tournant, je me trouvai face à
face avec une équipe d'ouvriers occupés à mettre de l'ordre dans
cette vallée et à donner au cours d'eau un aspect respectable. Ils
enlevaient soigneusement toutes les pierres qui l'obstruaient. Ils
cimentaient les rives; ils arrachaient ou taillaient les buissons et
les arbres qui dépassaient les bords, les vignes vierges et les
plantes grimpantes. Un peu plus loin le travail était déjà au point
et je contemplai ce que doit être une vallée d'après les idées
allemandes. L'eau, massée maintenant en un courant large et noble,
coulait dans un lit aplani et sablonneux entre deux murs couronnés
d'une crête imposante. Tous les cent mètres elle descendait
gentiment trois marches en bois. Sur chaque rive une petite étendue
de terrain avait été défrichée et à intervalles réguliers on y avait
planté des peupliers. Chaque arbrisseau était protégé par un
treillage d'osier et soutenu par une baguette de fer. Le conseil
municipal espère dans la suite des temps «finir» la vallée d'un bout
à l'autre et en faire une promenade digne de l'amateur pointilleux
d'une nature à l'allemande. On y trouvera un banc tous les cinquante
mètres, un arrêté de police tous les cent et un restaurant tous les
cinq cents.

Et voilà ce qu'ils font depuis le Memel jusqu'au Rhin: mettre en
ordre leur pays. Je me souviens parfaitement du Wehrtal. Ce fut
jadis la vallée la plus romanesque qu'on pût trouver dans la Forêt
Noire. La dernière fois que je la descendis, j'y rencontrai un
campement d'une centaine d'Italiens: ils étaient en plein travail,
traçant à la petite Wehr sauvage le chemin qu'elle devait suivre;
ils embriquetaient les rives, ils faisaient sauter les rochers, lui
fabriquaient des marchés en ciment pour qu'elle voyageât avec
décence et sobriété.

Car en Allemagne on ne badine pas avec la nature indisciplinée, on
ne lui permet pas de faire ses quatre volontés. En Allemagne la
nature est arrivée à bien se conduire et à ne pas donner le mauvais
exemple aux enfants. Un poète allemand, apercevant une chute d'eau,
ne s'arrêterait pas, comme le fit Southey devant celles de Lodore,
pour la décrire en des vers pleins d'allitérations,--il
s'empresserait d'avertir la police, et dès lors les minutes de la
belle chute seraient comptées.

--Voyons, voyons, pourquoi tout ce bruit? dirait aux eaux la voix
sévère de l'autorité; vous savez que nous ne pouvons pas tolérer cet
état de choses, descendez doucement. Où croyez-vous donc être?

Et le conseil municipal pourvoirait ces eaux de tuyaux de zinc, de
caniveaux de bois et d'un escalier en colimaçon et leur montrerait
comment descendre raisonnablement, d'après l'idéal allemand.

C'est un pays bien ordonné que l'Allemagne.


Nous arrivâmes à Dresde le mercredi soir avec l'intention d'y rester
jusqu'au lundi.

A certains points de vue Dresde est peut-être la ville la plus
agréable de l'Allemagne. Elle mérite mieux qu'une visite hâtive. Ses
musées, ses galeries, ses palais, ses jardins, ses environs riches
de souvenirs historiques recèlent du plaisir pour tout un hiver,
mais ne font qu'ahurir si l'on n'y reste qu'une semaine. Dresde n'a
pas cette gaieté de Paris ou de Vienne, dont on est si vite las; ses
attractions sont plus solidement allemandes et plus durables. C'est
la Mecque de la musique. Pour cinq shillings à Dresde on se procure
une stalle à l'Opéra, mais on y gagne en même temps, hélas! une
aversion violente pour les représentations d'opéras en Angleterre,
en France et en Amérique.

La chronique scandaleuse s'occupe encore, de nos jours, d'Auguste le
Fort, «l'Homme aux Péchés», comme l'appelait Carlyle, qui a affligé
l'Europe, dit-on, de plus d'un millier d'enfants. On visite encore
les châteaux où il emprisonnait telle ou telle de ses maîtresses
disgraciées; on parle de l'une d'elles, qui mourut dans l'un d'eux
après quarante ans de captivité. Des châteaux mal famés sont épars
un peu partout dans les environs, comme des squelettes sur un champ
de bataille, et la plupart des histoires que racontent les guides
sont telles que des «jeunes personnes» élevées en Allemagne auraient
avantage à ne pas les entendre. Son portrait grandeur nature est
accroché dans le beau «Zwinger», construit d'abord pour servir
d'arène aux combats entre animaux sauvages, lorsque le peuple fut
las de voir ces combats sur la place du Marché. C'était un homme aux
sourcils épais, à l'air franchement bestial, mais non sans une
pointe de culture et de goût, qualités qui souvent laissent leur
empreinte sur ces physionomies-là. La Dresde moderne lui doit
certainement beaucoup.

Mais ce qui y frappe le plus les étrangers, ce sont les tramways
électriques. Ces véhicules énormes filent à travers les rues à une
vitesse de dix à vingt kilomètres à l'heure, prenant les virages à
la manière des cochers irlandais. Tout le monde s'en sert, sauf les
officiers en uniforme, qui n'en ont pas le droit. Les dames en
toilette de soirée allant au bal ou à l'Opéra, les garçons de
livraison avec paniers s'y trouvent côte à côte. Ils sont
omnipotents dans la rue et tout, bêtes ou gens, s'empresse de se
garer. Si on ne leur cède pas la place, et si d'aventure on se
retrouve vivant quand on a été relevé, on est condamné, lorsqu'on
revient à soi, à payer une amende pour s'être mis sur leur chemin.
Cela apprend au public à s'en méfier.

Une après-midi Harris avait fait une «balade» en cavalier seul. Le
soir pendant que nous étions assis au Belvédère, écoutant la
musique, il dit soudain, sans raison apparente:

--Ces Allemands n'ont aucun sens de l'humour.

--Pourquoi dites-vous cela? demandai-je.

--Parce que, cet après-midi, j'ai sauté sur un de ces trams
électriques. Voulant voir la ville, je restai debout sur la petite
plate-forme extérieure, comment l'appelez-vous?

--Le Stehplatz.

--C'est cela, dit Harris. Vous savez à quel point il vous secoue et
comme il faut se méfier des tournants, des arrêts et des départs!

Je fis signe que oui. Il continua.

--Nous étions à peu près une demi-douzaine sur cette plate-forme;
moi, naturellement, je manquais d'expérience. Le tram démarra
subitement, cela me projeta en arrière. Je tombai sur un monsieur
corpulent qui se trouvait juste derrière moi. Il ne se maintenait
lui-même pas très ferme et, à son tour, tomba en arrière, écrasant
un gosse qui portait une trompette dans une housse en feutre vert.
Aucun d'eux ne sourit, ni l'homme ni le gamin à la trompette; ils se
contentèrent de se redresser, l'air renfrogné. J'allais m'excuser,
mais avant que j'aie pu dire un mot, le tram ralentit pour une
raison quelconque, et cela naturellement me projeta en avant.
J'allai buter dans un vieux bonhomme à cheveux blancs qui me sembla
être un professeur. Eh bien, lui non plus ne sourit pas, pas un de
ses muscles ne broncha.

--Peut-être, hasardai-je, pensait-il à autre chose.

--Cela n'est pas possible pour ce cas particulier, répliqua Harris,
car pendant ce voyage j'ai dû tomber au moins trois fois sur chacun
d'eux. Vous voyez, expliqua-t-il, ils savaient à quel moment on
allait arriver à un tournant et dans quelle direction ils devaient
se pencher. Moi, comme étranger, j'étais naturellement handicapé. La
façon dont je roulais et tanguais sur cette plate-forme,
m'accrochant désespérément tantôt à l'un, tantôt à l'autre, devait
être du plus haut comique. Je ne dis pas que c'était d'un comique
raffiné, mais il aurait diverti n'importe qui. Ces Allemands ne
semblaient pas y trouver d'amusement; ils paraissaient inquiets. Un
homme, un petit homme se tenait adossé contre le frein. Je tombai
cinq fois sur lui,--j'ai compté. On aurait pu s'attendre, à la
cinquième, à le voir éclater de rire; mais non: il eut simplement
l'air fatigué. C'est une race triste.

George eut aussi son aventure. Il y avait proche l'Altmarkt un
magasin à la vitrine duquel étaient exposés quelques coussins. Le
véritable commerce de la boutique était la verrerie et la
porcelaine, les coussins semblaient ne devoir être qu'un essai.
C'étaient de fort beaux coussins de satin, enjolivés de broderies à
la main. Nous passions souvent devant cette vitrine et, chaque fois,
George s'arrêtait pour les admirer. Il disait que certainement sa
tante aimerait en posséder un.

George s'est montré plein d'attention envers cette tante depuis le
début du voyage. Il lui a écrit une longue lettre chaque jour, et de
chaque ville où nous nous arrêtions lui a envoyé un souvenir. A mon
avis il exagère, et plus d'une fois je le lui ai dit. Sa tante va
rencontrer d'autres tantes et elles causeront; toute cette espèce en
sera bouleversée et en deviendra intraitable. Comme neveu je
m'oppose à cet état de trouble que George est en train de créer.
Mais il ne veut rien entendre.

Voilà pourquoi il nous quitta le samedi après le déjeuner,
expliquant qu'il se rendait à ce magasin afin d'acheter un coussin
pour sa tante. Il dit qu'il ne serait pas longtemps parti et il nous
engagea à l'attendre.

Nous l'attendîmes un temps qui me sembla interminable. Quand il nous
revint, il avait les mains vides et l'air ennuyé. Nous lui
demandâmes ce qu'il avait fait du coussin. Il nous dit qu'il n'en
avait pas acheté, qu'il avait changé d'avis; il ajouta qu'au fond sa
tante n'aurait pas tenu tellement à ce coussin. Certainement il
s'était passé quelque chose de contrariant. Nous essayâmes de
connaître le fond de l'histoire, mais il ne se montra pas
communicatif; même, à notre vingtième question, il finit par nous
répondre sèchement.

Cependant dans la soirée, comme nous étions en tête à tête, il
commença de lui-même:

--Les Allemands sont quand même un peu bizarres pour certaines
choses.

--Qu'est-il arrivé?

--Je voulais donc un coussin...

--Pour votre tante, remarquai-je.

--Pourquoi pas? (Il commençait à se monter. Je n'ai jamais connu
homme si susceptible à propos d'une tante.) Pourquoi n'enverrais-je
pas un coussin à ma tante?

--Ne vous fâchez pas, répliquai-je. Je n'y vois pas d'objection, au
contraire; je respecte vos sentiments.

Il se calma et continua:

--Il y en avait quatre à la devanture, vous vous le rappelez bien.
Tous quatre semblables, et chacun marqué vingt marks en chiffres
connus. Je n'ai pas la prétention de parler couramment l'allemand,
mais avec un petit effort j'arrive généralement à me faire
comprendre et à saisir le sens de ce que l'on me dit, pourvu qu'on
ne mange pas les mots. J'entre donc dans ce magasin. Une jeune fille
s'avance vers moi. Elle était jolie, elle avait l'air sage, timide
même: on ne se serait pas attendu en la voyant à une telle chose. De
ma vie je n'ai été aussi surpris.

--Surpris de quoi? demandai-je.

George suppose toujours que vous connaissez la fin de l'histoire
dont il raconte le commencement; c'est un genre déplaisant.

--De ce qui arriva, expliqua-t-il, de ce que je vous raconte. Elle
se prit à sourire et me demanda ce que je voulais. Je perçus cela
parfaitement; aucun doute ne pouvait surgir dans mon esprit. Je
déposai une pièce de vingt marks sur le comptoir et dis:

--Donnez-moi, s'il vous plaît, un coussin.

Elle me regarda comme si je lui avait demandé un édredon. Je pensai
que peut-être elle n'avait pas bien compris, de sorte que je lui
répétai ma demande d'une voix plus forte. Si je l'avais caressée
sous le menton, elle n'eût certes pu avoir un air plus surpris ni
plus indigné.

Elle me déclara que je devais faire erreur.

Je ne voulus pas commencer une longue conversation, de peur de ne
pouvoir la soutenir. Je lui dis qu'il n'y avait pas erreur. Je lui
montrai la pièce de vingt marks, et lui répétai pour la troisième
fois que je voulais un coussin, «un coussin de vingt marks.»

Sur ces entrefaites s'avança une autre demoiselle, plus âgée, et la
première, qui paraissait bouleversée, lui répéta ce que je venais de
dire.

L'autre estima que je n'avais pas l'air d'appartenir à cette classe
d'hommes qui pouvaient désirer un coussin. Pour s'en assurer, elle
me posa elle-même la question:

--Est-ce que vous avez dit que vous vouliez un coussin?

--Je l'ai dit trois fois, je vais le répéter: je veux un coussin.

Elle dit:

--Eh bien, vous ne pouvez pas en avoir!

Je sentais la colère monter. Si je n'avais pas réellement tenu à cet
objet, je serais sorti de la boutique; mais les coussins étaient à
la devanture pour être vendus, évidemment. Je ne voyais pas
_pourquoi_, moi, je ne pourrais pas en obtenir un. Je déclarai:

--Et je veux en avoir un!

C'est une phrase bien simple, mais je la dis avec énergie. Une
troisième demoiselle parut à ce moment, je suppose que ces trois
formaient tout le personnel de la maison. Cette dernière était une
petite personne aux grands yeux brillants et pleins de malice. En
toute autre occasion j'aurais eu du plaisir à la voir, mais son
arrivée m'irrita. Je ne voyais pas l'utilité de trois vendeuses pour
conclure cette affaire.

Les deux premières expliquèrent le cas à la troisième et avant
qu'elles fussent à la moitié de leur récit, la troisième commença à
s'esclaffer. Elle me paraissait d'un caractère à rire de tout.
Ensuite elles se prirent à bavarder comme des pies, toutes les trois
à la fois; et tous les dix mots elles me regardaient; et plus elles
me regardaient, plus la troisième riait; et avant qu'elles eussent
fini, elles se tordaient toutes les trois, les petites idiotes; on
aurait pu me prendre pour un clown, en train de donner une
représentation.

Quand elles furent suffisamment calmées pour se mouvoir, la
troisième vendeuse s'approcha de moi en riant toujours. Elle me dit:

--Si vous l'obtenez, vous en irez-vous?

De prime abord, je ne compris pas très bien: elle fut obligée de
répéter:

--Ce coussin, quand vous l'aurez, vous-en-irez-vous-tout-de-suite?

Moi, je ne demandais que cela, et je le lui dis. Mais j'ajoutai que
je ne m'en irais pas sans. J'étais résolu à obtenir un coussin,
dussé-je passer toute la nuit dans la boutique.

Elle rejoignit les deux autres vendeuses, je crus qu'elles allaient
me chercher le coussin, et que le marché allait être conclu. Au lieu
de cela, arriva la chose la plus incompréhensible. Ces deux se
mirent derrière la troisième (toutes les trois pouffant de rire,
Dieu seul sait pourquoi) et la poussèrent vers moi. Elles la
poussèrent tout contre moi et alors, avant que je comprisse ce qui
arrivait, cette troisième posa ses mains sur mes épaules, se mit sur
la pointe des pieds et m'embrassa. Après quoi, enfouissant sa figure
dans son tablier, elle s'en alla en courant, suivie par la deuxième
vendeuse. La première m'ouvrit la porte avec un désir si évident de
me voir partir que, dans ma confusion, je m'en allai, laissant
derrière moi les vingt marks. Je n'ai pas d'objection à formuler
contre ce baiser, quoique je ne l'eusse pas désiré, tandis que je
désirais un coussin. Je ne tiens pas à retourner à ce magasin. Mais
je ne comprends pas du tout cette conduite.

Je lui dis:

--Mais qu'avez-vous donc demandé?

Il répondit:

--Un coussin.

--C'est ce que vous vouliez, je le sais. Ce que je veux dire est:
quel mot de la langue allemande moderne avez-vous employé?

Il me répondit:

--Un Kuss.

J'expliquai:

--Vous n'avez pas le droit de vous plaindre. Cela prête à confusion.
Un «Kuss» semble vouloir dire un coussin, mais il n'en est pas
ainsi, cela signifie baiser; tandis que «Kissen» signifie coussin.
Vous avez confondu les deux mots: vous n'êtes pas le premier auquel
cela arrive. Je ne suis pas bon juge en la matière; mais vous aviez
demandé un baiser de vingt marks et, d'après votre description de la
jeune fille, on pourrait estimer le prix raisonnable. En tout cas
n'en parlons pas à Harris. Si mes souvenirs sont bons, il a
également une tante.

En quoi George fut de mon avis.




CHAPITRE HUITIÈME

_Monsieur et Mlle Jones de Manchester. Les bienfaits du cacao.
Conseil à la société pour la conservation de la paix. La fenêtre,
argument moyenâgeux. Le passe-temps favori des chrétiens. Les
litanies du guide. Comment réparer les ravages du temps. George
expérimente le contenu d'un flacon. Le sort du buveur de bière
allemand. Harris et moi prenons la résolution de faire une bonne
action. Le modèle-type de la statue. Harris et ses amis. Le paradis
sans poivre. Les femmes et les villes._


Nous nous étions mis en route pour Prague et attendions dans le
grand hall de la gare de Dresde le moment où les employés
omnipotents nous permettraient l'accès du quai. George, qui était
allé au kiosque à journaux, revint vers nous, une lueur malicieuse
dans les yeux, et dit:

--Je l'ai vu.

--Vu quoi? demandai-je.

Il était trop agité pour répondre intelligiblement.

--Ils sont là, ils avancent vers vous, tous les deux. Vous allez les
voir vous-mêmes dans une minute! Je ne plaisante pas! C'est
exactement ça.

Comme d'habitude en cette saison, les journaux avaient fait paraître
quelques articles plus ou moins sérieux sur le serpent de mer; et je
croyais que ce qu'il nous disait s'y rapportait. Un moment de
réflexion me fit comprendre que cette chose était impossible, vu que
nous nous trouvions en plein centre de l'Europe, à cinq cents lieues
des côtes. Avant que j'eusse pu lui poser toute autre question, il
me saisit le bras:

--Regardez! dit-il, est-ce que j'exagère?

Je tournai la tête et vis ce que peu de mes compatriotes ont eu
l'occasion de voir: l'Anglais voyageur d'après la conception
continentale, accompagné de sa fille. Ils s'avançaient vers nous, en
chair et en os, vivants et palpables, à moins que ce n'ait été un
rêve. C'était le «Milord» et la «Miss» anglais, tels que depuis des
générations on les caricature dans la presse comique et sur la scène
continentale. Ils étaient parfaits en tous points. L'homme était
grand et maigre, avec des cheveux couleur de sable, un nez énorme,
de longs favoris. Il portait un vêtement de teinte indécise et un
long manteau clair lui tombait jusqu'aux talons. Son casque blanc
était orné d'un voile vert; il portait une paire de jumelles en
bandoulière et tenait dans sa main, gantée de beurre frais, un
alpenstock légèrement plus grand que lui. Sa fille était longue et
anguleuse. Je ne puis décrire son costume: mon regretté grand-père
aura

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